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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:14:18 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Psychopathia Sexualis + avec recherches spéciales sur l'inversion sexuelle + +Author: Richard von Krafft-Ebing + +Translator: Emile Laurent + Sigismond Csapo + +Release Date: March 6, 2008 [EBook #24766] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PSYCHOPATHIA SEXUALIS *** + + + + +Produced by Ashveen Peerbaye, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<h3>ÉTUDE MÉDICO-LÉGALE</h3> + +<h1>PSYCHOPATHIA SEXUALIS</h1> +<h4>AVEC RECHERCHES SPÉCIALES SUR</h4> +<h3>L'INVERSION SEXUELLE</h3> + +<h4>PAR</h4> + +<h2>LE D<sup>R</sup> R. VON KRAFFT-EBING</h2> +<h4>PROFESSEUR DE PSYCHIATRIE ET DE NEUROPATHOLOGIE À L'UNIVERSITÉ DE VIENNE</h4> + +<h3>TRADUIT SUR LA HUITIÈME ÉDITION ALLEMANDE</h3> +<h4>PAR</h4> +<h2>ÉMILE LAURENT ET SIGISMOND CSAPO</h2> + +<hr /> + +<h3>PARIS</h3> +<h3>GEORGES CARRÉ, ÉDITEUR</h3> +<h4>3, RUE RACINE, 3</h4> + +<hr /> + +<h4>1895</h4> + + + + +<h1>PRÉFACE</h1> + +<p>Peu de personnes se rendent un compte exact de la +puissante influence que la vie sexuelle exerce sur les +sentiments, les pensées et les actes de la vie intellectuelle +et sociale.</p> + +<p>Schiller, dans sa poésie: <i>Les Sages</i>, reconnaît ce fait +et dit: «Pendant que la philosophie soutient l'édifice du +monde, la faim et l'amour en forment les rouages.»</p> + +<p>Il est cependant bien surprenant que les philosophes +n'aient prêté qu'une attention toute secondaire à la vie +sexuelle.</p> + +<p>Schopenhauer, dans son ouvrage: <i>Le monde comme +volonté et imagination</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, trouve très étrange ce fait que +l'amour n'ait servi jusqu'ici de thème qu'aux poètes et +ait été dédaigné par les philosophes, si l'on excepte toutefois +quelques études superficielles de Platon, Rousseau +et Kant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>T. II, p. 586 et suiv.</p></blockquote> + +<p>Ce que Schopenhauer et, après lui, Hartmann, le philosophe +de l'<i>Inconscient</i>, disent de l'amour, est tellement +erroné, les conclusions qu'ils tirent sont si peu sérieuses +que, en faisant abstraction des ouvrages de Michelet<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> et +de Mantegazza<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, qui sont des causeries spirituelles plutôt +que des recherches scientifiques, on peut considérer la +psychologie expérimentale et la métaphysique de la vie +sexuelle comme un terrain qui n'a pas encore été exploré +par la science.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p><i>L'Amour.</i></p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p><i>Physiologie de l'amour.</i></p></blockquote> + +<p>Pour le moment, on pourrait admettre que les poètes +sont meilleurs psychologues que les philosophes et les +psychologues de métier; mais ils sont gens de sentiment +et non pas de raisonnement; du moins, on pourrait leur +reprocher de ne voir qu'un côté de leur objet. À force de +ne contempler que la lumière et les chauds rayons de +l'objet dont ils se nourrissent, ils ne distinguent plus les +parties ombrées. Les productions de l'art poétique de +tous les pays et de toutes les époques peuvent fournir une +matière inépuisable à qui voudrait écrire une monographie +de la psychologie de l'amour, mais le grand problème +ne saurait être résolu qu'à l'aide des sciences naturelles +et particulièrement de la médecine qui étudie la +question psychologique à sa source anatomique et physiologique +et l'envisage à tous les points de vue.</p> + +<p>Peut-être la science exacte réussira-t-elle à trouver le +terme moyen entre la conception désespérante des philosophes +tels que Schopenhauer et Hartmann<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> et la conception +naïve et sereine des poètes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p> Voici l'opinion philosophique de Hartmann sur l'amour: «L'amour, dit-il +dans son volume <i>La Philosophie de l'Inconscient</i> (Berlin, 1869, p. 583), nous +cause plus de douleurs que de plaisirs. La jouissance n'en est qu'illusoire. +La raison nous ordonnerait d'éviter l'amour, si nous n'étions pas poussés par +notre fatal instinct sexuel. Le meilleur parti à prendre serait donc de se +faire châtrer.» La même opinion, moins la conclusion, se trouve aussi +exprimée dans l'ouvrage de Schopenhauer: <i>Le Monde comme Volonté et +Imagination</i>, t. II, p. 586.</p></blockquote> + +<p>L'auteur n'a nullement l'intention d'apporter des +matériaux pour élever l'édifice d'une psychologie de la +vie sexuelle, bien que la psycho-pathologie puisse à la +vérité être une source de renseignements importants +pour la psychologie.</p> + +<p>Le but de ce traité est de faire connaître les symptômes +psycho-pathologiques de la vie sexuelle, de les ramener +à leur origine et de déduire les lois de leur développement +et de leurs causes. Cette tâche est bien difficile et, +malgré ma longue expérience d'aliéniste et de médecin +légiste, je comprends que je ne pourrai donner qu'un +travail incomplet.</p> + +<p>Cette question a une haute importance: elle est d'utilité +publique et intéresse particulièrement la magistrature. +Il est donc nécessaire de la soumettre à un examen +scientifique.</p> + +<p>Seul le médecin légiste qui a été souvent appelé à +donner son avis sur des êtres humains dont la vie, la +liberté et l'honneur étaient en jeu, et qui, dans ces +circonstances, a dû, avec un vif regret, se rendre compte +de l'insuffisance de nos connaissances pathologiques, +pourra apprécier le mérite et l'importance d'un essai +dont le but est simplement de servir de guide pour les +cas incertains.</p> + +<p>Chaque fois qu'il s'agit de délits sexuels, on se trouve +en présence des opinions les plus erronées et l'on prononce +des verdicts déplorables; les lois pénales et l'opinion +publique elles-mêmes portent l'empreinte de ces +erreurs.</p> + +<p>Quand on fait de la psycho-pathologie de la vie sexuelle +l'objet d'une étude scientifique, on se trouve en présence +d'un des côtés sombres de la vie et de la misère humaine; +et, dans ces ténèbres, l'image divine créée par l'imagination +des poètes, se change en un horrible masque. +À cette vue on serait tenté de désespérer de la moralité +et de la beauté de la créature faite «à l'image de Dieu».</p> + +<p>C'est là le triste privilège de la médecine et surtout de +la psychiatrie d'être obligée de ne voir que le revers de la +vie: la faiblesse et la misère humaines.</p> + +<p>Dans sa lourde tâche elle trouve cependant une consolation: +elle montre que des dispositions maladives ont +donné naissance à tous les faits qui pourraient offenser le +sens moral et esthétique; et il y a là de quoi rassurer +les moralistes. De plus, elle sauve l'honneur de l'humanité +devant le jugement de la morale et l'honneur des +individus traduits devant la justice et l'opinion publique. +Enfin, en s'adonnant à ces recherches, elle n'accomplit +qu'un devoir: rechercher la vérité, but suprême de toutes +les sciences humaines.</p> + +<p>L'auteur se rallie entièrement aux paroles de Tardieu +(<i>Des attentats aux mœurs</i>): «Aucune misère physique ou +morale, aucune plaie, quelque corrompue qu'elle soit, ne +doit effrayer celui qui s'est voué à la science de l'homme, +et le ministère sacré du médecin, en l'obligeant à tout +voir, lui permet aussi de tout dire.»</p> + +<p>Les pages qui vont suivre, s'adressent aux hommes qui +tiennent à faire des études approfondies sur les sciences +naturelles ou la jurisprudence. Afin de ne pas inciter +les profanes à la lecture de cet ouvrage, l'auteur lui a +donné un titre compréhensible seulement des savants, +et il a cru devoir se servir autant que possible de termes +techniques. En outre, il a trouvé bon de n'exprimer +qu'en latin certains passages qui auraient été trop choquants +si on les avait écrits en langue vulgaire.</p> + +<p>Puisse cet essai éclairer le médecin et les hommes de +loi sur une fonction importante de la vie. Puisse-t-il +trouver un accueil bienveillant et combler une lacune +dans la littérature scientifique où, sauf quelques articles +et quelques discussions casuistiques, on ne possède +jusqu'ici que les ouvrages incomplets de Moreau et de +Tarnowsky.</p> + + + + +<h3>ÉTUDE MÉDICO-LÉGALE</h3> + +<h1>PSYCHOPATHIA SEXUALIS</h1> + +<h2>INVERSION SEXUELLE</h2> + + + +<a id="I"></a> +<h1>I</h1> + +<h1>FRAGMENTS D'UNE PSYCHOLOGIE DE LA VIE SEXUELLE</h1> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +L'instinct sexuel comme base des sentiments éthiques.—L'amour comme +passion.—La vie sexuelle aux diverses époques de la civilisation.—La +pudeur.—Le Christianisme.—La monogamie.—La situation de la femme +dans l'Islam.—Sensualité et moralité.—La vie sexuelle se moralise avec +les progrès de la civilisation.—Périodes de décadence morale dans la vie +des peuples.—Le développement des sentiments sexuels chez l'individu.—La +puberté.—Sensualité et extase religieuse.—Rapports entre la vie +sexuelle et la vie religieuse.—La sensualité et l'art.—Caractère idéaliste +du premier amour.—Le véritable amour.—La sentimentalité.—L'amour +platonique.—L'amour et l'amitié.—Différence entre l'amour de l'homme +et celui de la femme.—Célibat.—Adultère.—Mariage.—Coquetterie.—Le +fétichisme physiologique.—Fétichisme religieux et érotique.—Les +cheveux, les mains, les pieds de la femme comme fétiches.—L'œil, les +odeurs, la voix, les caractères psychiques comme fétiches. +</p></blockquote> + + +<p>La perpétuité de la race humaine ne dépend ni du hasard +ni du caprice des individus: elle est garantie par un instinct +naturel tout-puissant, qui demande impérieusement à +être satisfait. La satisfaction de ce besoin naturel ne procure +pas seulement une jouissance des sens et une source de bien-être +physique, mais aussi une satisfaction plus élevée: celle +de perpétuer notre existence passagère en léguant nos qualités +physiques et intellectuelles à de nouveaux êtres. Avec +l'amour physiologique, dans cette poussée de volupté à +assouvir son instinct, l'homme est au même niveau que +la bête; mais il peut s'élever à un degré où l'instinct naturel +ne fait plus de lui un esclave sans volonté, où les passions, +malgré leur origine sensuelle, font naître en lui des +sentiments plus élevés et plus nobles, et lui ouvrent un +monde de sublime beauté morale.</p> + +<p>C'est ainsi qu'il peut se placer au-dessus de l'instinct +aveugle et trouver dans la source inépuisable de ses sens +un objet de stimulation pour un plaisir plus noble, un mobile +qui le pousse au travail sérieux et à la lutte pour l'idéal. +Aussi Maudsley<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> a très justement remarqué que le sentiment +sexuel est la base du développement des sentiments sociaux. +«Si on ôtait à l'homme l'instinct de la procréation et de tout +ce qui en résulte intellectuellement, on arracherait de son +existence toute poésie et peut-être toute idée morale.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p><i>Deutsche Klinik</i>, 1873, 2, 3.</p></blockquote> + +<p>En tout cas la vie sexuelle est le facteur le plus puissant de +l'existence individuelle et sociale, l'impulsion la plus forte +pour le déploiement des forces, l'acquisition de la propriété, +la fondation d'un foyer, l'inspiration des sentiments altruistes +qui se manifestent d'abord pour une personne de l'autre +sexe, ensuite pour les enfants et qui enfin s'étendent à toute la +société humaine. Ainsi toute l'éthique et peut-être en grande +partie l'esthétique et la religion sont la résultante du sens +sexuel.</p> + +<p>Mais, si la vie sexuelle peut devenir la source des plus +grandes vertus et de l'abnégation complète, sa toute-puissance +offre aussi le danger de la faire dégénérer en passion +puissante et de donner naissance aux plus grands vices.</p> + +<p>L'amour, en tant que passion déchaînée, ressemble à un +volcan qui brûle tout et consomme tout; c'est un gouffre qui +ensevelit l'honneur, la fortune et la santé.</p> + +<p>Au point de vue de la psychologie, il est fort intéressant +de suivre toutes les phases du développement que la vie +sexuelle a traversées aux diverses époques de la civilisation +jusqu'à l'heure actuelle<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. À l'état primitif, la satisfaction des +besoins sexuels est la même pour l'homme et pour les +animaux. L'acte sexuel ne se dérobe pas au public; ni +l'homme ni la femme ne se gênent pour aller tout nus<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>Voy. Lombroso: <i>L'Homme criminel</i>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Voy. Ploss: <i>Das Weib.</i>, 1884, p. 196 et suiv.</p></blockquote> + +<p>On peut constater encore aujourd'hui cet état primitif chez +beaucoup de peuples sauvages tels que les Australiens, les +Polynésiens et les Malais des Philippines.</p> + +<p>La femme est le bien commun des hommes, la proie temporaire +du plus fort, du plus puissant. Celui-ci recherche les +plus beaux individus de l'autre sexe et par là il fait instinctivement +une sorte de sélection de la race.</p> + +<p>La femme est une propriété mobilière, une marchandise, +objet de vente, d'échange, de don, tantôt instrument de +plaisir, tantôt instrument de travail.</p> + +<p>Le relèvement moral de la vie sexuelle commence aussitôt +que la pudeur entre dans les mœurs, que la manifestation +et l'accomplissement de la sexualité se cachent devant +la société, et qu'il y a plus de retenue dans les rapports entre +les deux sexes. C'est de là qu'est venue l'habitude de se couvrir +les parties génitales—«ils se sont aperçu qu'ils étaient +nus»—et de faire en secret l'acte sexuel.</p> + +<p>La marche vers ce degré de civilisation a été favorisée par +le froid du climat qui fait naître le besoin de se couvrir le +corps. Ce qui explique en partie ce fait, résultant des recherches +anthropologiques, que la pudeur s'est manifestée +plus tôt chez les peuples du Nord que chez les Méridionaux<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p> Voy. l'ouvrage si intéressant et si riche en documents anthropologiques +de Westermark: <i>The history of human mariage</i>. «Ce n'est pas, dit Westermark, +le sentiment de la pudeur qui a fait naître l'habitude de se couvrir +le corps, mais c'est le vêtement qui a produit le sentiment de la +pudeur.» L'habitude de se couvrir les parties génitales est due au désir +qu'ont les femmes et les hommes de se rendre mutuellement plus attrayants.</p></blockquote> + +<p>Un autre résultat du développement psychique de la vie +sexuelle, c'est que la femme cesse d'être une propriété mobilière. +Elle devient une personne, et, bien que pendant longtemps +encore sa position sociale soit de beaucoup inférieure +à celle de l'homme, l'idée que la femme a le droit de disposer +de sa personne et de ses faveurs, commence à être adoptée +et gagne sans cesse du terrain.</p> + +<p>Alors la femme devient l'objet des sollicitations de l'homme. +Au sentiment brutal du besoin sexuel se joignent déjà des +sentiments éthiques. L'instinct se spiritualise, s'idéalise. La +communauté des femmes cesse d'exister. Les individus des +deux sexes se sentent attirés l'un vers l'autre par des qualités +physiques et intellectuelles, et seuls deux individus sympathiques +s'accordent mutuellement leurs faveurs. Arrivée à +ce degré, la femme sent que ses charmes ne doivent appartenir +qu'à l'homme qu'elle aime; elle a donc tout intérêt à +les cacher aux autres. Ainsi, avec la pudeur apparaissent les +premiers principes de la chasteté et de la fidélité conjugale, +pendant la durée du pacte d'amour.</p> + +<p>La femme arrive plus tôt à ce niveau social, quand les +hommes, abandonnant la vie nomade, se fixent à un endroit, +créent pour la femme un foyer, une demeure. Alors, naît en +même temps le besoin de trouver dans l'épouse une compagne +pour le ménage, une maîtresse pour la maison.</p> + +<p>Parmi les peuples d'Orient les anciens Égyptiens, les Israélites +et les Grecs, parmi les nations de l'Occident les Germains, +ont atteint dans l'antiquité ce degré de civilisation. +Aussi trouve-t-on chez eux l'appréciation de la virginité, de +la chasteté, de la pudeur et de la fidélité conjugale, tandis +que chez les autres peuples plus primitifs on offrait sa compagne +à l'hôte pour qu'il en jouisse charnellement.</p> + +<p>La moralisation de la vie sexuelle indique déjà un degré +supérieur de civilisation, car elle s'est produite beaucoup +plus tard que beaucoup d'autres manifestations de notre +développement intellectuel. Comme preuve, nous ne citerons +que les Japonais chez qui l'on a l'habitude de n'épouser une +femme qu'après qu'elle a vécu pendant des années dans les +maisons de thé qui là-bas jouent le même rôle que les maisons +de prostitution européennes. Chez les Japonais, on ne +trouve pas du tout choquant que les femmes se montrent +nues. Toute femme non mariée peut se prostituer sans perdre +de sa valeur comme future épouse. Il en ressort que, chez ce +peuple curieux, la femme, dans le mariage, n'est qu'un instrument +de plaisir, de procréation et de travail, mais qu'elle +ne représente aucune valeur éthique.</p> + +<p>La moralisation de la vie sexuelle a reçu son impulsion la +plus puissante du christianisme, qui a élevé la femme au +niveau social de l'homme et qui a transformé le pacte +d'amour entre l'homme et la femme en une institution religieuse +et morale<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p> Cette opinion, généralement adoptée et soutenue par beaucoup d'historiens, +ne saurait être acceptée qu'avec certaines restrictions. C'est le Concile +de Trente qui a proclamé nettement le caractère symbolique et sacramental +du mariage, quoique, bien avant, l'esprit de la doctrine chrétienne +eût affranchi et relevé la femme de la position inférieure qu'elle occupait +dans l'antiquité et dans l'Ancien Testament.</p> + +<p>Cette tardive réhabilitation de la femme s'explique en partie par les traditions +de la Genèse, d'après lesquelles la femme, faite de la côte de l'homme, +n'était qu'une créature secondaire; et par le péché originel qui lui a attiré +cette malédiction: «Que ta volonté soit soumise à celle de l'homme.» +Comme le péché originel, dont l'Ancien Testament rend la femme responsable, +constitue le fondement de la doctrine de l'Église, la position sociale de la +femme a dû rester inférieure jusqu'au moment où l'esprit du christianisme +l'a emporté sur la tradition et sur la scholastique. Un fait digne de remarque: +les Évangiles, sauf la défense de répudiation (Math., 18, 9), ne contiennent +aucun passage en faveur de la femme. L'indulgence envers la femme adultère +et la Madeleine repentante ne touche en rien à la situation sociale de la +femme. Par contre, les lettres de saint Paul insistent pour que rien ne soit +changé dans la situation sociale de la femme. «Les femmes, dit-il, doivent +être soumises à leurs maris; la femme doit craindre l'homme.» (Épîtres +aux Corinthiens, 11, 3-12. Aux Éphésiens, 5, 22-23)</p> + +<p>Des passages de Tertullien nous montrent combien les Pères de l'Église étaient +prévenus contre la race d'Ève: «Femme, dit Tertullien, tu devrais aller couverte +de guenilles et en deuil; tes yeux devraient être remplis de larmes: +tu as perdu le genre humain.»</p> + +<p>Saint Jérôme en veut particulièrement aux femmes. Il dit entre autres: +«La femme est la porte de Satan, le chemin de l'injustice, l'aiguillon du +scorpion» (<i>De cultu feminarum</i>, t. 1)</p> + +<p>Le droit canonique déclare: «Seul l'être masculin est créé selon l'image de +Dieu et non la femme; voilà pourquoi la femme doit servir l'homme et être +sa domestique.»</p> + +<p>Le Concile provincial de Mâcon, réuni au <span class="sc">VI</span><sup>e</sup> siècle, discutait sérieusement +la question de savoir si la femme a une âme.</p> + +<p>Ces opinions de l'Église ont produit leur effet sur les peuples qui ont +embrassé le christianisme. À la suite de leur conversion au christianisme, +les Germains ont réduit la taxe de guerre des femmes, évaluation naïve de +la valeur de la femme. (J. Falke, <i>Die ritterliche Gesellschaft</i>. Berlin, 1863, +p. 49.—<i>Uber die schützung beider Geschlechter bei den Juden s. Mosis</i>, +27, 3-4.)</p> + +<p>La polygamie, reconnue légitime par l'Ancien Testament (Deutéronome, +21-15), n'est pas interdite par le Nouveau. En effet, des souverains chrétiens +(des rois mérovingiens, comme Chlotaire 1<sup>er</sup>, Charibert 1<sup>er</sup>, Pépin 1<sup>er</sup> et beaucoup +de Francs nobles) ont été polygames. À cette époque, l'Église n'y trouvait +rien à redire. (Weinhold, <i>Die deutchen Frauen im mittelalter</i>, II, p. 15. +Voy. aussi: Unger: <i>Die Ehe</i>, et l'ouvrage de Louis Bridel: <i>La Femme et le +Droit</i>, Paris, 1884.)</p></blockquote> + +<p>Ainsi on a admis ce fait que l'amour de l'homme, au +fur et à mesure que marche la civilisation, ne peut avoir +qu'un caractère monogame et doit se baser sur un traité +durable. La nature peut se borner à exiger la perpétuité de +la race; mais une communauté, soit famille, soit État, ne +peut exister sans garanties pour la prospérité physique, +morale et intellectuelle des enfants procréés. En faisant de la +femme l'égale de l'homme, en instituant le mariage monogame +et en le consolidant par des liens juridiques, religieux +et moraux, les peuples chrétiens ont acquis une supériorité +matérielle et intellectuelle sur les peuples polygames et particulièrement +sur les partisans de l'Islam.</p> + +<p>Bien que Mahomet ait eu l'intention de donner à la femme +comme épouse et membre de la société, une position plus +élevée que celle d'esclave et d'instrument de plaisir, elle est +restée, dans le monde de l'Islam, bien au-dessous de l'homme, +qui seul peut demander le divorce et qui l'obtient facilement.</p> + +<p>En tout cas, l'Islam a exclu la femme de toute participation +aux affaires publiques et, par là, il a empêché son développement +intellectuel et moral. Aussi, la femme musulmane est +restée un instrument pour satisfaire les sens et perpétuer la +race, tandis que les vertus de la femme chrétienne, comme +maîtresse de maison, éducatrice des enfants et compagne de +l'homme, ont pu se développer dans toute leur splendeur. +L'Islam, avec sa polygamie et sa vie de sérail, forme un +contraste frappant en face de la monogamie et de la vie de +famille du monde chrétien. Ce contraste se manifeste aussi +dans la manière dont les deux cultes envisagent la vie d'outre-tombe. +Les croyants chrétiens rêvent un paradis exempt de +toute sensualité terrestre et ne promettant que des délices +toutes spirituelles; l'imagination du musulman rêve d'une +existence voluptueuse dans un harem peuplé de superbes +houris.</p> + +<p>Malgré tout ce que la religion, l'éducation et les mœurs +peuvent faire pour dompter les passions sensuelles, l'homme +civilisé est toujours exposé au danger d'être précipité de la +hauteur de l'amour chaste et moral dans la fange de la +volupté brutale.</p> + +<p>Pour se maintenir à cette hauteur-là, il faut une lutte sans +trêve entre l'instinct et les bonnes mœurs, entre la sensualité +et la moralité. Il n'est donné qu'aux caractères doués +d'une grande force de volonté de s'émanciper complètement +de la sensualité et de goûter cet amour pur qui est la source +des plus nobles plaisirs de l'existence humaine.</p> + +<p>L'humanité est-elle devenue plus morale au cours de ces +derniers siècles? Voilà une question sujette à discussion. +Dans tous les cas elle est devenue plus pudique, et cet effet de +la civilisation qui consiste à cacher les besoins sensuels et brutaux, +est du moins une concession faite par le vice à la vertu.</p> + +<p>En lisant l'ouvrage de Scherr (<i>Histoire de la civilisation +allemande</i>), chacun recueillera l'impression que nos idées de +moralité se sont épurées en comparaison de celles du moyen +âge; mais il faudra bien admettre que la grossièreté et l'indécence +de cette époque ont fait place à des mœurs plus décentes +sans qu'il y ait plus de moralité.</p> + +<p>Si cependant on compare des époques plus éloignées l'une +de l'autre, on constatera sûrement que, malgré des décadences +périodiques, la moralité publique a fait des progrès à +mesure que la civilisation s'est développée, et que le christianisme +a été un des moyens les plus puissants pour amener +la société sur la voie des bonnes mœurs.</p> + +<p>Nous sommes aujourd'hui bien loin de cet âge où la vie +sexuelle se manifestait dans l'idolâtrie sodomite, dans la vie +populaire, dans la législation, et dans la pratique du culte +des anciens Grecs, sans parler du culte du Phallus et de +Priape chez les Athéniens et les Babyloniens, ni des Bacchanales +de l'antique Rome, ni de la situation privilégiée que +les hétaïres ont occupée chez ces peuples.</p> + +<p>Dans ce développement lent et souvent imperceptible de +la moralité et des bonnes mœurs, il y a quelquefois des +secousses et des fluctuations, de même que dans l'existence +individuelle la vie sexuelle a son flux et son reflux.</p> + +<p>Dans la vie des peuples les périodes de décadence morale +coïncident toujours avec les époques de mollesse et de luxe. +Ces phénomènes ne peuvent se produire que lorsqu'on +demande trop au système nerveux qui doit satisfaire à l'excédent +des besoins. Plus la nervosité augmente, plus la sensualité +s'accroît, poussant les masses populaires aux excès et à +la débauche, détruisant les bases de la société: la moralité +et la pureté de la vie de famille. Et quand la débauche, l'adultère +et le luxe ont rongé ces bases, l'écroulement de l'État, +la ruine politique et morale devient inévitable. L'exemple +de Rome, de la Grèce, de la France sous Louis XIV et +Louis XV, peuvent nous servir de leçons<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>. Dans ces périodes +de décadence politique et morale on a vu des aberrations +monstrueuses de la vie sexuelle, mais ces aberrations ont pu, +du moins en partie, être attribuées à l'état névropathologique +ou psychopathologique de la population.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p> Voy. Friedlander: <i>Sittengeschichte Roms</i>; Wiedmeister: <i>Cæsarenwahnsinn</i>; +Suétone; Moreau: <i>Des aberrations du sens génésique</i>.</p></blockquote> + +<p>Il ressort de l'histoire de Babylone, de Ninive, de Rome, +de même que de celle des capitales modernes, que les grandes +villes sont des foyers de nervosité et de sensualité dégénérée. +À ce propos il faut rappeler que, d'après l'ouvrage de Ploss, +les aberrations du sens génésique ne se produisent pas chez +les peuples barbares ou semi-barbares, si l'on veut excepter +les Aleutes et la masturbation des femmes orientales et +hottentotes<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p> Cette assertion est en contradiction avec les constatations de Lombroso +et de Friedreich. Ce dernier, notamment, prétend que la pédérastie est très +fréquente chez les sauvages de l'Amérique. (<i>Hdb. der Gerichtsärztl. Praxis</i>, +1843, I, p. 271.)</p></blockquote> + +<p>L'étude de la vie sexuelle de l'individu doit commencer +au moment du développement de la puberté et le suivre +à travers toutes ses phases, jusqu'à l'extinction du sens +sexuel.</p> + +<p>Mantegazza, dans son livre: <i>Physiologie de l'Amour</i>, fait +une belle description de la langueur et des désirs qui se manifestent +à l'éveil de la vie sexuelle, de ces pressentiments, de +ces sentiments vagues dont l'origine remonte à une époque +bien antérieure au développement de la puberté. Cette période +est peut-être la plus importante au point de vue psychologique. +Le nombre de nouvelles idées et de nouveaux sentiments +qu'elle fait naître nous permet déjà de juger de l'importance +que l'élément sexuel exerce sur la vie psychique.</p> + +<p>Ces désirs d'abord obscurs et incompris, naissent de sensations +que des organes qui viennent de se développer ont +éveillées; ils produisent en même temps une vive agitation +dans le monde des sentiments.</p> + +<p>La réaction psychologique de la vie sexuelle se manifeste +dans la période de la puberté par des phénomènes multiples, +mais tous mettent l'âme dans un état passionnel et tous éveillent +le désir ardent d'exprimer sous une forme quelconque +cet état d'âme étrange, de l'objectiver pour ainsi dire.</p> + +<p>La poésie et la religion s'offrent d'elles-mêmes pour satisfaire +ce besoin; elles reçoivent un stimulant de la vie sexuelle +elle-même, lorsque la période de développement du sens +génésique est passée et que les désirs incompris et obscurs +sont précisés. Qu'on songe combien fréquente est l'extase +religieuse à l'âge de la puberté, combien de fois des tentations +sexuelles se sont produites dans la vie des Saints<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a> et en quelles +scènes répugnantes, en quelles orgies ont dégénéré les fêtes +religieuses de l'antiquité, de même que les meetings de certaines +sectes modernes, sans parler du mysticisme voluptueux +qui se trouve dans les cultes des peuples de l'antiquité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p> Consulter Friedreich, qui a cité de nombreux exemples. Ainsi la nonne +Blankebin était sans cesse tourmentée par la préoccupation de savoir ce +qu'a pu devenir la partie du corps du Christ qu'on a enlevée lors de la circoncision.</p> + +<p>Veronica Juliani, béatifiée par le pape Pie II, a, par vénération pour l'Agneau +céleste, pris un agneau véritable dans son lit, l'a couvert de baisers et l'a +laissé téter à ses mamelles, qui donnaient quelques gouttelettes de lait.</p> + +<p>Sainte Catherine de Gènes souffrait souvent d'une telle chaleur intérieure +que pour l'apaiser elle se couchait par terre et criait: «Amour, amour, je +n'en peux plus!» Elle avait une affection particulière pour son père confesseur. +Un jour elle porta à son nez la main du confesseur et elle sentit un +parfum qui lui pénétra au cœur, «parfum céleste, dont les charmes pourraient +réveiller les morts».</p> + +<p>Sainte Armelle et sainte Elisabeth étaient tourmentées d'une passion analogue +pour l'enfant Jésus. On connaît les tentations de saint Antoine de +Padoue. Nous citons encore comme très caractéristique cette prière trouvée +dans un très ancien missel: «Oh! puissé-je t'avoir trouvé, très charmant +Emmanuel, puissé-je t'avoir dans mon lit! Combien mon âme et mon corps +s'en réjouiraient! Viens, rentre chez moi, mon cœur sera ta chambre!»</p></blockquote> + +<p>Par contre, nous voyons souvent la volupté non satisfaite +chercher et trouver une compensation dans l'extase religieuse<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p> Consulter Friedreich: <i>Diagnostik der psych. Krankheiten</i>, p. 247, et +Neumann: <i>Lehrb. der Psychiatrie</i>, p. 80.</p></blockquote> + +<p>La connexité entre le sens sexuel et religieux se montre +aussi dans le domaine psychopathologique. Il suffit de rappeler +à ce propos la puissante sensualité que manifestent +beaucoup d'individus atteints de monomanie religieuse; la +confusion bizarre du délire religieux et sexuel, comme on le +constate si souvent dans les psychoses, par exemple chez +les femmes maniaques qui s'imaginent être la mère de Dieu, +mais surtout dans les psychoses produites par la masturbation; +enfin les flagellations cruelles et voluptueuses, les mutilations, +les castrations et même le crucifiement, tous actes +inspirés par un sentiment maladif d'origine religieuse et génitale +en même temps.</p> + +<p>Quand on veut expliquer les corrélations psychologiques +qui existent entre la religion et l'amour, on se heurte à de +grandes difficultés. Pourtant les analogies ne manquent pas.</p> + +<p>Le sens sexuel et le sens religieux, envisagés au point de +vue psychologique, se composent l'un et l'autre de deux +éléments.</p> + +<p>La notion la plus primitive de la religion, c'est le sentiment +de la dépendance, fait constaté par Schleiermacher bien +avant que les sciences nouvelles de l'anthropologie et de +l'ethnographie aient abouti au même résultat par l'observation +de l'état primitif. Chez l'homme seul, arrivé à un niveau de +civilisation plus élevé, le deuxième élément qui est vraiment +éthique, c'est-à-dire l'amour de la divinité, entre dans le +sentiment religieux. Aux mauvais démons des peuples primitifs +succèdent les êtres à deux faces, tantôt bons, tantôt irrités, +qui peuplent les mythologies plus compliquées; enfin on arrive +à l'adoration du Dieu souverainement bon, distributeur +du salut éternel, que ce salut soit la prospérité terrestre promise +par Jehova, ou les délices du paradis de Mahomet, ou +la béatitude éternelle du ciel des chrétiens, ou le Nirvana +espéré par les Bouddhistes.</p> + +<p>Pour le sens sexuel, c'est l'amour, l'espoir d'une félicité +sans bornes, qui est l'élément primaire. En second lieu apparaît +le sentiment de la dépendance. Ce sentiment existe en +germe chez les deux êtres; pourtant il est plus développé +chez la femme, étant donnés la position sociale de cette dernière +et son rôle passif dans la procréation; par exception, il +peut prévaloir chez des hommes dont le caractère psychique +tend vers le féminisme.</p> + +<p>Dans le domaine religieux aussi bien que dans le domaine +sexuel, l'amour est mystique et transcendantal. Dans l'amour +sexuel, on n'a pas conscience du vrai but de l'instinct, la +propagation de la race, et la force de l'impulsion est si puissante +qu'on ne saurait l'expliquer par une connaissance nette +de la satisfaction. Dans le domaine religieux le bonheur +désiré et l'être aimé sont d'une nature telle qu'on ne peut pas +en avoir une conception empirique. Ces deux états d'âme +ouvrent donc à l'imagination le champ le plus vaste. Tous +les deux ont un objet illimité: le bonheur, tel que le mirage +de l'instinct sexuel le présente, paraît incomparable et incommensurable +à côté de toutes les autres sensations de +plaisir; on peut en dire autant des félicités promises par la +foi religieuse et qu'on se représente comme infinies en temps +et en qualité.</p> + +<p>L'infini étant commun aux deux états d'âme que nous +venons de décrire, il s'ensuit que ces deux sentiments se +développent avec une puissance irrésistible et renversent +tous les obstacles qui s'opposent à leur manifestation. Leur +similitude en ce qui concerne la nature inconcevable de leur +objet, fait que ces deux états d'âme sont susceptibles de passer +à l'état d'une vague extase où la vivacité du sentiment l'emporte +sur la netteté et la stabilité des idées. Dans ce délire +l'espoir d'un bonheur inconcevable ainsi que le besoin d'une +soumission illimitée jouent un rôle également important.</p> + +<p>Les points communs qui existent entre les deux extases, +points que nous venons d'établir, expliquent comment, lorsqu'elles +sont poussées à un degré très élevé, l'une peut être +la conséquence de l'autre, ou bien l'une et l'autre peuvent +surgir en même temps, car toute émotion forte d'une fibre +vivante de l'âme peut exciter les autres. La sensation qui +agit d'une manière continuelle et égale évoque tantôt l'une, +tantôt l'autre de ces deux sphères imaginatives. Ces deux +états d'âme peuvent aussi dégénérer en un penchant à la +cruauté active ou passive.</p> + +<p>Dans la vie religieuse cet état engendre le besoin d'offrir +des sacrifices. On offre un holocauste d'abord parce qu'on +croit qu'il sera apprécié matériellement par la divinité, ensuite +pour l'honorer et lui rendre hommage, comme tribut; enfin +parce qu'on croit expier par ce moyen le péché ou la faute +qu'on a commise envers la divinité, et acquérir la félicité.</p> + +<p>Si, comme cela arrive dans toutes les religions, le sacrifice +consiste dans la torture de soi-même, il est, chez les natures +religieuses très sensibles, non seulement un symbole de soumission +et le prix d'un bonheur futur acheté par les peines du +moment, mais c'est aussi une joie réelle, parce que tout ce +qu'on croit venir de la divinité chérie, tout ce qui se fait par +son commandement ou en son honneur, doit remplir l'âme de +plaisir. L'ardeur religieuse devient alors l'extase, état dans +lequel l'intellect est tellement préoccupé des sensations et des +jouissances psychiques que la notion de la torture subie peut +exister sans la sensation de la douleur.</p> + +<p>L'exaltation du délire religieux peut amener à trouver de +la joie dans le sacrifice des autres, si la notion du bonheur +religieux est plus forte que la pitié que nous inspire la douleur +d'autrui. Des phénomènes analogues peuvent se produire +dans le domaine de la vie sexuelle ainsi que le prouvent +le Sadisme et particulièrement le Masochisme.</p> + +<p>Ainsi l'affinité souvent constatée entre la religion, la +volupté et la cruauté<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, peut se résumer par la formule suivante: +le sens religieux et le sens sexuel, arrivés au maximum +de leur développement, présentent des similitudes en +ce qui concerne le quantum et la nature de l'excitation; ils +peuvent donc se substituer dans certaines conditions. Tous +deux peuvent dégénérer en cruauté, si les conditions pathologiques +nécessaires existent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p> Cette trinité trouve son expression non seulement dans les phénomènes +de la vie réelle, tels qu'ils viennent d'être décrits, mais aussi dans la littérature +dévote et même dans les beaux-arts des périodes de décadence. Sous +ce rapport, on peut rappeler la triste célébrité du groupe de sainte Thérèse +de Bernini, qui, prise d'un évanouissement hystérique, s'affaisse sur une +blanche nuée, tandis qu'un ange amoureux lui lance dans le cœur la flèche +de l'amour divin (Lübke).</p></blockquote> + +<p>Le facteur sexuel exerce aussi une grande influence sur le +développement du sens esthétique. Que seraient les beaux-arts +et la poésie sans l'élément sexuel! C'est l'amour sensuel +qui donne cette chaleur d'imagination sans laquelle il n'y a +pas de véritable œuvre d'art; c'est à la flamme des sentiments +sensuels que l'art puise son brûlant enthousiasme. On comprend +alors pourquoi les grands poètes et les grands artistes +sont des natures sensuelles. Le monde de l'idéal s'ouvre +quand le sens sexuel fait son apparition. Celui qui, à cette +période de la vie, n'a pu s'enflammer pour le beau, le +noble et le grand, restera un philistin toute sa vie. Même +ceux qui ne sont point des poètes se mettent à faire des vers. +Au moment du développement de la puberté, quand la réaction +physiologique commence à se produire, les langueurs +vagues, particulières à cette période, se manifestent par des +tendances au sentimentalisme outré et à la mortification qui +se développent jusqu'au <i>tædium vitæ</i>; souvent il s'y joint le +désir de causer de la douleur à autrui, ce qui offre une analogie +vague avec le phénomène de la connexité psychologique +qui existe entre la volupté et la cruauté.</p> + +<p>L'amour de la première jeunesse a un caractère romanesque +et idéaliste. Il glorifie l'objet aimé jusqu'à l'apothéose. À ses +débuts il est platonique et préfère les êtres de la poésie et +de l'histoire. Avec l'éveil de la sensualité, cet amour court +risque de reporter son pouvoir d'idéalisation sur des personnes +de l'autre sexe qui, au point de vue physique, intellectuel et +social, sont bien loin d'être remarquables. Il peut en résulter +des mésalliances, des faux pas, toute l'histoire tragique de +l'amour passionné qui se met en conflit avec les principes +moraux et sociaux et qui parfois trouve une solution sinistre +dans le suicide ou le double suicide.</p> + +<p>L'amour trop sensuel ne peut jamais être ni durable ni +vraiment profond. Voilà pourquoi le premier amour est +toujours très passager: il n'est que le flamboiement subit +d'une passion, un feu de paille.</p> + +<p>Il n'y a de véritable amour que celui qui se base sur la connaissance +des qualités morales de la personne aimée, qui +n'espère pas seulement des jouissances, mais qui est prêt à +supporter des souffrances pour l'être aimé et à faire tous les +sacrifices. L'amour de l'homme doué d'une grande force de +caractère ne recule devant aucune difficulté ni aucun danger +quand il s'agit d'arriver à la possession de la femme adorée et +de la conserver. Il engendre les actes d'héroïsme, le mépris +de la mort. Mais un tel amour court risque, dans certaines +circonstances, de pousser au crime, surtout s'il n'y a pas un +fonds solide de moralité. Un des vilains côtés de cet amour +est la jalousie. L'amour de l'homme faible est sentimental; +il peut conduire au suicide s'il n'est pas payé de retour ou +s'il se heurte à des difficultés, tandis que, dans des conditions +analogues, l'homme fort peut devenir un criminel. L'amour +sentimental risque souvent de dégénérer en caricature, surtout +quand l'élément sensuel n'est pas assez fort. Qu'on se +rappelle, à ce propos, les chevaliers Toggenbourg, les Don +Quichotte, beaucoup de ménestrels et de trouvères du moyen +âge.</p> + +<p>Cet amour a un caractère fadasse, doucereux: par là même +il peut devenir ridicule; tandis que, dans d'autres cas, les +manifestations de ce sentiment puissant du cœur humain +évoquent ou la compassion, ou l'estime, ou l'horreur.</p> + +<p>Souvent cet amour faible se porte sur d'autres objets: en +poésie il produit des poèmes insipides, en esthétique il mène +à l'outrancisme, en religion au mysticisme, à l'extase, et +même, quand il y a un fond sensuel plus fort, aux idées sectaires +et à la folie religieuse. Il y a quelque chose de tout +cela dans l'amour non mûri de la puberté.</p> + +<p>Les vers et les rimes, à cette période, ne supportent pas +la lecture, à moins qu'ils n'aient pour auteurs des poètes de +vocation.</p> + +<p>Malgré toute l'éthique dont l'amour a besoin pour s'élever +à sa vraie et pure expression, sa plus profonde racine est +pourtant la sensualité.</p> + +<p>L'amour platonique est une absurdité, une duperie de soi-même, +une fausse interprétation d'un sentiment.</p> + +<p>Quand l'amour a pour cause le désir sexuel, il ne peut se +comprendre qu'entre individus de sexe différent et capables +de rapports sexuels. Si ces conditions manquent ou si elles +disparaissent, l'amour est remplacé par l'amitié.</p> + +<p>Il est à remarquer le rôle important que jouent les fonctions +sexuelles dans le développement et la conservation de +la confiance de l'homme en lui-même. On s'en rend compte +quand on voit l'onaniste aux nerfs affaiblis et l'homme devenu +impuissant perdre leur caractère viril et la confiance en +leur propre valeur.</p> + +<p>M. Gyurkovechky (<i>Männl. Impotenz.</i> Vienne, 1889) fait +justement remarquer que les vieillards et les jeunes gens diffèrent +psychiquement surtout par leur degré de puissance +génitale, car l'impuissance porte une grave atteinte à la +gaieté, à la vie intellectuelle, à l'énergie et au courage. Plus +l'homme qui a perdu sa puissance génitale est jeune et plus il +était porté aux choses sensuelles, plus cette atteinte est grave.</p> + +<p>Une perte subite de la puissance génitale peut, dans ces +conditions, produire une grave mélancolie et pousser même +au suicide; car, pour de pareilles natures, la vie sans amour +est insupportable. Mais, même dans ces cas où la réaction +n'est pas aussi violente, celui qui en est atteint devient morose, +envieux, égoïste, jaloux, misanthrope; l'énergie et le +sentiment d'honneur s'affaiblissent; il devient même lâche.</p> + +<p>On peut constater les mêmes phénomènes chez les Skopzys +de Russie, qui, après s'être émasculés, perdent leur caractère +viril.</p> + +<p>La perte de la virilité se manifeste d'une manière bien plus +frappante encore chez certains individus, chez qui elle produit +une véritable effémination.</p> + +<p>Au point de vue psychologique, la femme, à la fin de sa +vie sexuelle, après la ménopause, tout en étant moins bouleversée, +présente néanmoins un changement assez notable. +Si la vie sexuelle qu'elle vient de traverser a été heureuse, si +des enfants sont venus réjouir le cœur de la mère au seuil de +la vieillesse, le changement de son individualité biologique +échappe à son attention. La situation est tout autre quand la +stérilité ou une abstinence imposée par des conditions particulières +ont empêché la femme de goûter les joies de la maternité.</p> + +<p>Ces faits mettent bien en relief la différence qui existe entre +la psychologie sexuelle de l'homme et celle de la femme, +entre leurs sentiments et leurs désirs sexuels.</p> + +<p>Chez l'homme, sans doute, l'instinct sexuel est plus vif +que chez la femme. Sous le coup d'une forte poussée de la +nature, il désire, quand il arrive à un certain âge, la possession +de la femme. Il aime sensuellement, et son choix est +déterminé par des qualités physiques. Poussé par un instinct +puissant, il devient agressif et violent dans sa recherche de +l'amour. Pourtant, ce besoin de la nature ne remplit pas toute +son existence psychique. Son désir satisfait, l'amour, chez +lui, fait temporairement place aux intérêts vitaux et sociaux.</p> + +<p>Tel n'est pas le cas de la femme. Si son esprit est normalement +développé, si elle est bien élevée, son sens sexuel est +peu intense. S'il en était autrement, le monde entier ne serait +qu'un vaste bordel où le mariage et la famille seraient impossibles. +Dans tous les cas, l'homme qui a horreur de la femme +et la femme qui court après les plaisirs sexuels sont des phénomènes +anormaux.</p> + +<p>La femme se fait prier pour accorder ses faveurs. Elle +garde une attitude passive. Ce rôle s'impose à elle autant par +l'organisation sexuelle qui lui est particulière que par les +exigences des bonnes mœurs.</p> + +<p>Toutefois, chez la femme, le côté sexuel a plus d'importance +que chez l'homme. Le besoin d'aimer est plus fort chez +elle; il est continu et non pas épisodique; mais cet amour est +plutôt psychique que sensuel.</p> + +<p>L'homme, en aimant, ne voit d'abord que l'être féminin; +ce n'est qu'en second lieu qu'il aime la mère de ses enfants; +dans l'imagination de la femme, au contraire, c'est le père de +son enfant qui tient le premier rang; l'homme, comme époux, +ne vient qu'après. Dans le choix d'un époux, la femme est +déterminée plutôt par les qualités intellectuelles que par les +qualités physiques. Après être devenue mère, elle partage +son amour entre l'enfant et l'époux. Devant l'amour maternel, +la sensualité s'éclipse. Aussi, dans les rapports conjugaux +qui suivent sa maternité, la femme voit plutôt une marque +d'affection de l'époux qu'une satisfaction des sens.</p> + +<p>La femme aime de toute son âme. Pour la femme, l'amour +c'est la vie; pour l'homme, c'est le plaisir de la vie. L'amour +malheureux blesse l'homme; pour la femme, c'est la mort ou +au moins la perte du bonheur de la vie. Une thèse psychologique +digne d'être étudiée, ce serait de savoir si une femme +peut, dans son existence, aimer deux fois d'un amour sincère +et profond. Dans tous les cas, la femme est plutôt monogame, +tandis que l'homme penche vers la polygamie.</p> + +<p>La puissance des désirs sexuels constitue la faiblesse de +l'homme vis-à-vis de la femme. Il dépend d'autant plus de la +femme qu'il est plus faible et plus sensuel. Sa sensualité +s'accroît avec son nervosisme. Ainsi s'explique ce fait que, +dans les périodes d'amollissement et de plaisirs, la sensualité +s'accroît d'une façon formidable. Mais alors la société court +le danger de voir l'État gouverné par des femmes et entraîné +à une ruine complète (le règne des maîtresses à la cour de +Louis XIV et Louis XV; les hétaïres de la Grèce dans l'antiquité). +La biographie de bien des hommes d'État anciens et +modernes nous montre qu'ils étaient esclaves des femmes +par suite de leur grande sensualité, sensualité due à leur +constitution névropathique.</p> + +<p>L'Église catholique a fait preuve d'une subtile connaissance +de la psychologie humaine, en astreignant ses prêtres à la +chasteté et au célibat; elle a voulu, par ce moyen, les émanciper +de la sensualité pour qu'ils puissent se consacrer entièrement +à leur mission.</p> + +<p>Malheureusement le prêtre qui vit dans le célibat est privé +de cet effet ennoblissant que l'amour et, par suite, le mariage, +produisent sur le développement du caractère.</p> + +<p>Comme la nature a attribué à l'homme le rôle de provocateur +dans la vie sexuelle, il court le risque de transgresser les +limites tracées par la loi et les mœurs.</p> + +<p>L'adultère chez la femme est, au point de vue moral, plus +grave et devrait être jugé devant la loi plus sévèrement que +l'adultère commis par l'homme. La femme adultère comble +son propre déshonneur par celui de l'époux et de la famille, +sans tenir compte de la maxime: <i>Pater incertus</i>. L'instinct +naturel et sa position sociale font facilement fauter l'homme, +tandis que la femme est protégée par bien des choses. Même +les rapports sexuels de la femme non mariée doivent être +jugés autrement que ceux de l'homme célibataire. La société +exige de l'homme célibataire de bonnes mœurs; de la femme, +la chasteté. Avec la civilisation et la vie sociale de nos temps +la femme ne peut servir, au point de vue sexuel, les intérêts +sociaux et moraux qu'en tant qu'elle est épouse.</p> + +<p>Le but et l'idéal de la femme, même de celle qui est tombée +dans la fange et dans le vice, est et sera toujours le mariage. +La femme, comme le dit fort justement Mantegazza, +ne demande pas seulement à satisfaire son instinct sexuel, +mais elle recherche aussi protection et aide pour elle et pour +ses enfants. L'homme animé de bons sentiments, fût-il des +plus sensuels, recherche pour épouse une femme qui a été +chaste et qui l'est encore. Dans ses aspirations vers l'unique +but digne d'elle, la femme se sert de la pudeur, cuirasse et +ornement de l'être féminin. Mantegazza dit avec beaucoup +de finesse que «c'est une des formes physiques de l'estime +de soi-même chez la femme».</p> + +<p>L'étude anthropologique et historique du développement +de ce plus bel ornement de la femme n'entre pas dans le cadre +de notre sujet. Il est probable que la pudeur féminine est un +produit de la civilisation perpétué par l'atavisme.</p> + +<p>Ce qui forme un contraste bien curieux avec elle, c'est l'étalage +occasionnel des charmes physiques, sanctionné par la loi +de la mode et la convention sociale, et auquel la vierge, même +la plus chaste, se prête dans les soirées de bal. Les mobiles +qui président à cette exhibition se comprennent. Heureusement +la fille chaste ne s'en rend pas compte, de même qu'elle +ne comprend pas les raisons de certaines modes qui reviennent +périodiquement et qui ont pour but de faire mieux ressortir +certaines parties plastiques du corps, comme les fesses, +sans parler du corsage, etc.</p> + +<p>De tout temps et chez tous les peuples, le monde féminin +a manifesté de la tendance à se parer et à mettre en évidence +ses charmes. Dans le monde des animaux la nature a distingué +le mâle par une plus grande beauté. Les hommes, au +contraire, désignent les femmes sous le nom de beau sexe. +Évidemment cette galanterie est le produit de la sensualité +masculine. Tant que les femmes s'attifent uniquement dans +le but d'être parées, tant qu'elles ne se rendent pas clairement +compte de la cause physiologique de ce désir de plaire, il n'y +a rien à redire. Aussitôt qu'elles le font en pleine connaissance +de cause, cette tendance dégénère en manie de plaire.</p> + +<p>L'homme qui a la manie de s'attifer, se rend ridicule toujours. +Chez la femme on est habitué à cette petite faiblesse, +on n'y trouve rien de répréhensible tant qu'elle n'est pas +l'accessoire d'une tendance pour laquelle les Français ont +trouvé le mot de coquetterie.</p> + +<p>En fait de psychologie naturelle de l'amour, les femmes +sont de beaucoup supérieures aux hommes. Elles doivent +cette supériorité soit à l'hérédité, soit à l'éducation, le domaine +de l'amour étant leur élément particulier; mais elles +la doivent aussi à leur plus grand degré d'intuition (Mantegazza).</p> + +<p>Même quand l'homme est arrivé au faîte de la civilisation, +on ne peut pas lui faire un reproche de voir dans la femme +avant tout un objet de satisfaction pour son instinct naturel. +Mais il lui incombe l'obligation de n'appartenir qu'à +la femme de son choix. Dans les États civilisés il en résulte +un traité normal et obligatoire, le mariage; et, comme la +femme a besoin de protection et d'aide pour elle et ses enfants, +il en résulte un code matrimonial.</p> + +<p>En vue de certains phénomènes pathologiques que nous +traiterons plus tard, il est nécessaire d'étudier les processus +psychologiques qui rapprochent un homme et une femme, +les attachent l'un à l'autre au point que, parmi tous les individus +d'un même sexe, seuls tel ou telle paraissent désirables.</p> + +<p>Si l'on pouvait démontrer que les procédés de la nature +sont dirigés vers un but déterminé,—leur utilité ne saurait +être niée,—cette sorte de fascination par un seul individu +du sexe opposé, avec de l'indifférence pour tous les autres individus +de ce même sexe, fait qui existe réellement chez les +amoureux vraiment heureux, paraîtrait comme une admirable +disposition de la création pour assurer les unions monogames +qui seules peuvent servir le but de la nature.</p> + +<p>Quand on analyse scientifiquement cette flamme amoureuse, +cette «harmonie des âmes», cette «union des cœurs», +elle ne se présente nullement comme «un mystère des +âmes»; dans la plupart des cas on peut la ramener à certaines +qualités physiques, parfois morales, au moyen desquelles +la personne aimée exerce sa force d'attraction.</p> + +<p>On parle aussi du soi-disant fétichisme. Par fétiche on +entend ordinairement des objets, des parties ou des qualités +d'objets qui, par leurs rapports et leur association, forment +un ensemble ou une personnalité capable de produire sur +nous un vif intérêt ou un sentiment, d'exercer une sorte de +charme,—(<i>fetisso</i> en portugais),—ou du moins une impression +très profonde et particulièrement personnelle que +n'explique nullement la valeur ni la qualité intrinsèque de +l'objet symbolique<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p> À consulter: Max Müller, qui fait dériver le mot «fétiche» étymologiquement +du mot <i>factitius</i> (factice, chose insignifiante).</p></blockquote> + +<p>Quand la personne qui est dans cet état d'esprit, pousse +l'appréciation individuelle du fétiche jusqu'à l'exaltation, un +cas de fétichisme se produit. Ce phénomène, très intéressant +au point de vue psychologique, peut s'expliquer par une loi +d'association empirique: le rapport qui existe entre une +représentation fractionnelle et une représentation d'ensemble. +L'essentiel dans ce cas c'est que l'accentuation du +sentiment personnel provoqué par l'image fractionnelle se +manifeste dans le sens d'une émotion de plaisir. Ce phénomène +se rencontre surtout dans deux ordres d'idées qui ont +entre elles une affinité psychique: l'idée religieuse et les +conceptions érotiques. Le fétichisme religieux a d'autres liens +et une autre signification que le fétichisme sexuel. Le premier +naît de cette idée fixe que l'objet revêtu du prestige de +fétiche ou l'idole n'est pas un simple symbole, mais possède +des qualités divines, ou bien il lui attribue par superstition +une puissance miraculeuse (reliques), certaines vertus protectrices +(amulettes).</p> + +<p>Il n'en est pas de même dans le fétichisme érotique. Celui-ci +est psychologiquement motivé par le fait que des qualités +physiques ou psychiques d'une personne, ou même des qualités +d'objets dont cette personne se sert, deviennent un fétiche, +en éveillant par association d'idées une image d'ensemble +et en produisant une vive sensation de volupté. Il y +a analogie avec le fétichisme religieux en ce sens: que bien +souvent des objets insignifiants (des os, des ongles, des cheveux, +etc.) servent de fétiches et peuvent provoquer des sensations +de plaisir qui vont jusqu'à l'extase.</p> + +<p>En ce qui concerne le développement de l'amour physiologique, +il est probable qu'on doit chercher et trouver son +origine dans le charme fétichiste et individuel qu'une personne +d'un sexe exerce sur un individu de l'autre sexe.</p> + +<p>Le cas le plus simple est celui où une émotion sensuelle +coïncide avec le moment où l'on aperçoit une personne de +l'autre sexe et quand cette vue augmente l'excitation sensuelle. +L'impression optique et l'impression du sentiment s'associent, +et cette liaison devient plus forte à mesure que la réapparition +du sentiment évoque le souvenir de l'image optique ou que la +réapparition de l'image éveille de nouveau une émotion +sexuelle qui peut aller jusqu'à l'orgasme ou à la pollution, +comme dans les songes.</p> + +<p>Dans ce cas la vue de l'ensemble du corps produit l'effet +d'un fétiche.</p> + +<p>Comme le fait remarquer Binet, des parties d'un individu, +des qualités physiques ou morales peuvent aussi agir comme +fétiches sur une personne du sexe opposé, si la vue de ces +parties de l'individu coïncide accidentellement avec une +excitation sexuelle ou si elle en provoque une.</p> + +<p>C'est un fait établi par l'expérience que cette association +d'idées dépend du hasard, que l'objet fétiche peut être très +varié, et qu'il en résulte les sympathies les plus étranges de +même que les antipathies les plus curieuses.</p> + +<p>Ce fait physiologique du fétichisme explique les sympathies +individuelles entre homme et femme, la préférence +qu'on donne à une personne déterminée sur toutes les +autres du même sexe. Comme le fétiche ne représente qu'un +symbole individuel, il est évident que son impression ne peut +se produire que sur un individu déterminé. Il évoque de très +fortes sensations de plaisir; par suite il fait, par un trompe-l'œil, +disparaître les défauts de l'objet aimé—(l'amour rend +aveugle)—et provoque une exaltation fondée sur l'impression +individuelle, exaltation qui paraît aux autres inexplicable et +même ridicule. On s'explique ainsi que l'homme calme ne +puisse pas comprendre l'amoureux qui idolâtre la personne +aimée, en fait un véritable culte et lui attribue des qualités +que celle-ci, vue objectivement, ne possède nullement. Ainsi +s'explique également le fait que l'amour devient plus qu'une +passion, qu'il se présente comme un état psychique exceptionnel +dans lequel l'impossible paraît possible, le laid semble +beau, le vulgaire sublime, état dans lequel tout autre intérêt +et tout autre devoir disparaissent.</p> + +<p>Tarde (<i>Archives de l'anthropologie criminelle</i>, 5<sup>e</sup> année, nº 3) +fait judicieusement ressortir que, non seulement chez les +individus mais aussi chez les nations, le fétiche peut être +différent, mais que l'idéal général de la beauté reste toujours +le même chez les peuples civilisés de la même époque.</p> + +<p>À Binet revient le grand mérite d'avoir approfondi l'étude +et l'analyse de ce fétichisme en amour. Il fait naître des sympathies +spéciales. Ainsi l'un se sont attiré par une taille +élancée, un autre par une taille épaisse; l'un aime la brune, +l'autre la blonde. Pour l'un, c'est l'expression particulière de +l'œil; pour l'autre, le timbre de la voix, ou une odeur particulière, +même artificielle (parfums), ou la main, ou le pied, ou +l'oreille, etc., qui forment le charme fétichique individuel, +et sont pour ainsi dire le point de départ d'une série compliquée +de processus de l'âme dont l'expression totale est +l'amour, c'est-à-dire le désir de posséder physiquement et +moralement l'objet aimé.</p> + +<p>À ce propos il convient de rappeler une condition essentielle +pour la constatation de l'existence du fétichisme +encore à l'état physiologique.</p> + +<p>Le fétiche peut conserver d'une manière durable sa vertu +sans qu'il soit pour cela un fétiche pathologique. Mais ce cas +n'existe que quand l'idée de fraction va jusqu'à la représentation +de l'ensemble et que l'amour provoqué par le fétiche +finit par embrasser comme objet l'ensemble de la personnalité +physique et morale.</p> + +<p>L'amour normal ne peut être qu'une synthèse, une généralisation. +Louis Brunn (<i>Deutsches Montagsblatt</i>, Berlin, 20.8.88) +dit très spirituellement dans son étude sur <i>Le fétichisme en +amour</i>:</p> + +<p>«L'amour normal nous paraît comme une symphonie qui +se compose de toutes sortes de notes. Il en résulte les excitations +les plus diverses. Il est pour ainsi dire polythéiste. Le +fétichisme ne connaît que la note d'un seul instrument; il +est la résultante d'une seule excitation déterminée: il est +monothéiste.»</p> + +<p>Quiconque a quelque peu réfléchi sur ce sujet, reconnaîtra +qu'on ne peut parler de véritable amour—(on n'abuse que +trop souvent de ce mot)—que lorsque la totalité de la personne +physique et morale forme l'objet de l'adoration.</p> + +<p>Tout amour a nécessairement un élément sensuel, c'est-à-dire +le désir de posséder l'objet aimé et d'obéir, en s'unissant +avec lui, aux lois de la nature.</p> + +<p>Mais celui qui n'aime que le corps de la personne d'un +autre sexe, qui ne tend qu'à satisfaire ses sens, sans posséder +l'âme, sans avoir la jouissance spirituelle et partagée, +n'aime pas d'un véritable amour, pas plus que le platonique qui +n'aime que l'âme et qui dédaigne les jouissances charnelles, +ce qui se rencontre dans certains cas d'inversion sexuelle.</p> + +<p>Pour l'un, c'est le corps; pour l'autre, c'est l'âme qui constituent +le fétiche: l'amour de tous les deux n'est que du +fétichisme.</p> + +<p>De pareils individus forment en tous cas un degré de transition +vers le fétichisme pathologique.</p> + +<p>Cette remarque est d'autant plus juste qu'un autre critérium +du véritable amour est celui-ci: l'acte sexuel doit +absolument procurer une satisfaction morale<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p> Le spinal cérébral postérieur de Magnan, qui trouve son plaisir avec +n'importe quelle femme et auquel n'importe quelle femme plaît, ne peut que +satisfaire sa volupté. L'amour acheté ou forcé n'est pas un véritable amour +(Mantegazza). Celui qui a inventé le proverbe: <i>Sublata lucerna, nullum discrimen +inter feminas</i>, a dû être un horrible cynique. Le pouvoir pour l'homme +de faire l'acte d'amour n'est pas une garantie que l'acte procure réellement +la plus grande jouissance amoureuse.</p></blockquote> + +<p>Parmi les phénomènes physiologiques du fétichisme il +me reste encore à parler de ce fait très intéressant que, +parmi le grand nombre d'objets susceptibles de devenir +fétiches, il y en a quelques-uns qui sont particulièrement +choisis par un grand nombre de personnes.</p> + +<p>Les objets particulièrement attractifs pour l'homme sont: +les cheveux, la main, le pied de la femme, l'expression du +regard.</p> + +<p>Quelques-uns d'entre eux ont, dans la pathologie du fétichisme, +une importance particulière. Tous ces faits remplissent +évidemment dans l'âme de la femme un rôle dont +quelquefois elle ne se doute pas; d'autres fois c'est préméditation +de sa part.</p> + +<p>Une des principales préoccupations de la femme, c'est de +soigner ses cheveux, et elle y consacre souvent plus de temps +et d'argent qu'il ne faudrait. Avec quel soin la mère ne soigne-t-elle +pas déjà la chevelure de sa petite fille! Quel rôle +important pour le coiffeur! La perte d'une partie des cheveux +fait le désespoir des jeunes femmes. Je me rappelle le cas +d'une femme coquette qui en était devenue mélancolique et +qui a fini par le suicide. Les femmes aiment à parler coiffure; +elles portent envie à toutes celles qui ont une belle chevelure.</p> + +<p>De beaux cheveux constituent un puissant fétiche pour +beaucoup d'hommes. Déjà, dans la légende de la Loreley, +cyrène qui attire les hommes dans l'abîme, on voit figurer +comme fétiche ses «cheveux dorés» qu'elle lisse avec +un peigne d'or. Une attraction non moins grande est +exercée par la main et le pied; mais alors, souvent,—pas +toujours cependant,—des sentiments masochistes et +sadistes contribuent à créer un fétiche d'un caractère particulier.</p> + +<p>Il y a des uranistes qui ne sont pas impuissants avec une +femme, des époux qui n'aiment pas leur épouse, et qui pourtant +sont capables de remplir leurs devoirs conjugaux. Dans +ces cas le sentiment de la volupté fait pour la plupart du temps +défaut; puisque, en réalité, il n'y a alors qu'une sorte d'onanisme +qui souvent ne peut se pratiquer qu'avec le concours +de l'imagination qui évoque l'image d'un autre être aimé. +Cette illusion peut même produire une sensation de volupté, +mais cette rudimentaire satisfaction physique n'est due +qu'à un artifice psychique, tout comme chez l'onaniste solitaire +qui souvent a besoin du concours de l'imagination pour +obtenir une sensation voluptueuse. En général, l'orgasme +qui produit la sensation de volupté, ne peut être obtenu que +là où il y a une intervention psychique.</p> + +<p>Dans le cas où il y a des empêchements psychiques (indifférence, +antipathie, répugnance, crainte d'infection vénérienne +ou de grossesse, etc.), la sensation voluptueuse ne +paraît guère se produire.</p> + +<p>Par association d'idées, un gant ou un soulier peuvent +devenir fétiches.</p> + +<p>Brunn rappelle à ce propos et avec raison que, dans les +mœurs du moyen âge, une des plus précieuses marques +d'hommage et de galanterie était de boire dans le soulier +d'une belle femme, usage qu'on trouve encore aujourd'hui +en Pologne. Dans le conte de Cendrillon, le soulier joue également +un rôle très important.</p> + +<p>L'expression de l'œil a une importance particulière pour +faire jaillir l'étincelle amoureuse. Un œil névrosé peut jouer +souvent le rôle de fétiche chez des personnes des deux sexes. +«Madame, vos beaux yeux me font mourir d'amour» +(Molière).</p> + +<p>Il y a une foule d'exemples de faits où les odeurs du corps +jouent le rôle de fétiche, phénomène consciemment ou +inconsciemment utilisé dans l'<i>Ars amandi</i> de la femme. Déjà +la Ruth de l'Ancien Testament s'est parfumée pour captiver +Booz.</p> + +<p>La demi-mondaine, des temps anciens et modernes, consomme +beaucoup de parfums. Jaeger, dans sa «Découverte +de l'âme», donne de nombreuses indications sur les sympathies +des odeurs.</p> + +<p>Binet assure que la voix aussi peut devenir un fétiche. A +ce sujet il rapporte une observation faite par Dumas, observation +que ce dernier a utilisée dans sa nouvelle: <i>La maison +du veuf</i>.</p> + +<p>Il est question d'une femme qui devint amoureuse de la +voix d'un ténor et qui fit des infidélités à son mari.</p> + +<p>Le roman de Belot: <i>Les Baigneuses de Trouville</i>, vient à +l'appui de cette supposition. Binet croit que, dans bien des +mariages conclus avec des cantatrices, c'est le charme fétichiste +de la voix qui a agi. Il attire en outre l'attention sur +cet autre fait intéressant que, chez les oiseaux chanteurs, la +voix a la même signification sexuelle que l'odorat chez les +quadrupèdes.</p> + +<p>Ainsi les oiseaux attirent par le chant la femelle qui, la +nuit, vole vers celui des mâles qui chante le mieux.</p> + +<p>Il ressort des faits pathologiques du masochisme et du +sadisme que des particularités de l'âme peuvent aussi agir +comme fétiche, au sens le plus large du mot.</p> + +<p>Ainsi s'explique le phénomène des idiosyncrasies; et la +vieille maxime <i>de gustibus non est disputandum</i>, a toujours +sa valeur.</p> + + + + +<h1><a id="II"></a>II</h1> + +<h1>FAITS PHYSIOLOGIQUES</h1> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +Maturité sexuelle.—La limite d'âge dans la vie sexuelle.—Le sens sexuel.—Localisation.—Le +développement physiologique de la vie sexuelle.—Érection.—Le +centre d'érection.—La sphère sexuelle et le sens olfactif.—La +flagellation comme excitant des sens.—La secte des flagellants.—Le +<i>Flagellum salutis</i> de Paullini.—Zones érogènes.—L'empire sur l'instinct +sexuel.—Cohabitation.—Éjaculation. +</p></blockquote> + + +<p>Pendant la période des processus anatomiques et physiologiques +qui se font dans les glandes génitales, il se manifeste +chez les individus un instinct qui les pousse à perpétuer +l'espèce (instinct sexuel).</p> + +<p>L'instinct sexuel, à cet âge de maturité, est une loi physiologique.</p> + +<p>La durée des processus anatomico-physiologiques dans les +organes sexuels, ainsi que la durée de la puissance de l'instinct +génésique, diffèrent selon les individus et les peuples. Race, +climat, conditions héréditaires et sociales, exercent une influence +décisive. On sait que les Méridionaux présentent une +sensualité bien plus grande que les gens du Nord. Le développement +sexuel a lieu bien plus tôt chez les habitants du Midi +que chez ceux des pays septentrionaux. Chez la femme des +pays du Nord, l'ovulation, qui se manifeste par le développement +du corps et les hémorragies périodiques des parties génitales +(menstruation), ne se montre qu'entre treize et quinze +ans; chez l'homme, le développement de la puberté (qui se +manifeste par la mue de la voix, le développement des poils +sur la figure et sur le mont de Vénus, les pollutions périodiques, +etc.), ne se montre qu'à partir de quinze ans. Au +contraire, chez les habitants des pays chauds, le développement +sexuel s'effectue plusieurs années plus tôt, chez la +femme quelquefois même à l'âge de huit ans.</p> + +<p>Il est à remarquer que les filles des villes se développent +à peu près un an plus tôt que les filles de la campagne, et que +plus la ville est grande, plus le développement, <i>cæteris paribus</i>, +est précoce.</p> + +<p>Les conditions héréditaires n'exercent pas une influence +moins grande sur le <i>libido</i> et la puissance virile. Il y a des +familles où, à côté d'une grande force physique et d'une +grande longévité, le <i>libido</i> et une puissance virile intense se +conservent jusqu'à un âge très avancé. Il y en a d'autres +où la <i>vita sexualis</i> éclôt tard et s'éteint bien avant le +temps.</p> + +<p>Chez la femme, la période d'activité des glandes génitales +est plus limitée que chez l'homme, chez qui la production du +sperme peut se prolonger jusqu'à l'âge le plus avancé.</p> + +<p>Chez la femme, l'ovulation cesse trente ans après le début +de la nubilité. Cette période de stérilité des ovaires s'appelle +la ménopause. Celle phase biologique ne représente pas seulement +une mise hors fonction et une atrophie définitive des +organes génitaux, mais un processus de transformation de +tout l'organisme. Dans l'Europe centrale, la maturité sexuelle +de l'homme commence vers l'âge de dix-huit ans; sa puissance +génésique atteint son maximum vers l'âge de quarante +ans. À partir de cette époque, elle baisse lentement.</p> + +<p>La <i>potentia generandi</i> s'éteint ordinairement vers l'âge de +soixante-deux ans; la <i>potentia coeundi</i> peut se conserver jusqu'à +l'âge le plus avancé. L'instinct sexuel existe sans discontinuer +pendant toute la période de la vie sexuelle; il n'y +a que son intensité qui change. Il ne se manifeste jamais +d'une façon intermittente ou périodique, sous certaines conditions +physiologiques, comme c'est le cas chez les animaux.</p> + +<p>Chez l'homme, l'intensité de l'instinct a des fluctuations, +des hauts et des bas, selon l'accumulation et la dépense du +sperme; chez la femme, l'instinct sexuel augmente d'intensité +au moment de l'ovulation, de sorte que, <i>post menstrua</i>, le +<i>libido sexualis</i> est plus accentué.</p> + +<p>Le sens sexuel, en tant qu'il se manifeste comme sentiment, +idée et instinct, est un produit de l'écorce cérébrale. +On n'a pas encore pu jusqu'ici bien déterminer le siège du +centre sexuel dans le cerveau.</p> + +<p>Les rapports étroits qui existent entre la vie sexuelle et le +sens olfactif<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> font supposer que la sphère sexuelle et la sphère +olfactive se trouvent à la périphérie du cerveau, très près +l'une de l'autre, ou du moins qu'il existe entre elles des liens +puissants d'association.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p> Ferrier suppose que le centre de l'olfaction se trouve dans le <i>gyrus +uncinatus</i>. Zuckerkandl, dans son ouvrage: <i>Über das Riechcentrum</i>, concluant +d'après des études d'anatomie comparée, considère la corne d'Ammon +comme faisant partie du centre olfactif.</p></blockquote> + +<p>La vie sexuelle se manifeste d'abord par des sensations +parties des organes sexuels en voie de développement. Ces +sensations éveillent l'attention de l'individu. La lecture, certains +faits observés dans la vie sociale—(aujourd'hui malheureusement +ces observations se font trop souvent à un âge +prématuré),—transforment les pressentiments en idées +nettes. Ces dernières s'accentuent par des sensations organiques, +des sensations de volupté. À mesure que ces idées +érotiques s'accroissent par des sensations voluptueuses, se +développe le désir de reproduire des sensations semblables +(instinct sexuel).</p> + +<p>Il s'établit alors une dépendance mutuelle entre les circonvolutions +cérébrales (origine des sensations et des représentations) +et les organes de la génération. Par suite de processus +anatomico-physiologiques, tels que l'hyperémie, l'élaboration +du sperme, l'ovulation, les organes génésiques font naître +des idées et des désirs sexuels.</p> + +<p>La périphérie du cerveau réagit sur les organes de la +génération par des idées perçues ou reproduites. Cela se +fait par le centre d'innervation des vaisseaux et le centre +de l'éjaculation. Tous deux se trouvent dans la moelle épinière +et sont probablement très rapprochés l'un de l'autre. +Tous les deux sont des centres réflexes.</p> + +<p>Le <i>centrum erectionis</i> (Goltz, Eckhard) est un point intermédiaire +intercalé entre le cerveau et l'appareil génital. Les +nerfs qui le relient avec le cerveau passent probablement par +les pédoncules cérébraux. Ce centre peut être mis en activité +par des excitations centrales (physiques et organiques), par +une excitation directe de ses nerfs dans les pédoncules cérébraux, +la moelle cervicale, ainsi que par l'excitation périphérique +des nerfs sensitifs (pénis, clitoris et annexes). Il +n'est pas directement soumis à l'influence de la volonté.</p> + +<p>L'excitation de ce centre est transmise par des nerfs qui +se relient à la première et à la troisième paires des nerfs +sacrés (<i>nervi erigentes</i>), et arrive ainsi jusqu'aux corps +caverneux.</p> + +<p>L'action de ces nerfs érectifs qui transmettent l'érection +est paralysante. Ils paralysent l'appareil d'innervation ganglionnaire +dans les organes érectiles sous l'influence desquels +se trouvent les fibres musculaires des corps caverneux +(Kœlliker et Kohlrausch). Sous l'influence de ces <i>nervi erigentes</i> +les fibres musculaires des corps érectiles deviennent +flasques et ils se remplissent de sang. En même temps, les +artères dilatées du réseau périphérique des corps érectiles +exercent une pression sur les veines du pénis et le reflux du +sang se trouve barré. Cet effet est encore accentué par la +contraction des muscles bulbo et ischio-caverneux qui s'étendent +comme des aponévroses sur la surface dorsale du +pénis.</p> + +<p>Le centre d'érection est sous la dépendance des actions +nerveuses excitantes ou paralysantes parties du centre cérébral. +Les représentations et les perceptions d'images sexuelles +agissent comme excitants. D'après les expériences faites sur +les corps de pendus, le centre d'érection semble aussi pouvoir +être mis en action par l'excitation des voies de communication +qui se trouvent dans la moelle épinière. Le même +fait peut se produire par des excitations organiques qui ont +lieu à la périphérie du cerveau (centre psycho-sexuel?), ainsi +que le prouvent les observations faites sur des aliénés et des +malades atteints d'affections cérébrales. Le centre d'érection +peut être directement excité par des maladies de la moelle +épinière, dans leur première période, quand elles atteignent +la moelle lombaire (tabes et surtout myélitis).</p> + +<p>Voici les causes qui peuvent fréquemment produire une +excitation réflexe du centre génital: excitation des nerfs sensitifs +périphériques des parties génitales et de leur voisinage +par la friction; excitations de l'urètre (gonorrhée), du +rectum (hémorroïdes et oxyures), de la vessie (quand elle +est pleine d'urine, surtout le matin, ou quand elle est excitée +par un calcul); réplétion des vésicules séminales par le +sperme, ce qui se produit quand on est couché sur le dos et +que la pression des viscères sur les veines du bassin produit +une hyperhémie des parties génitales.</p> + +<p>Le centre d'érection peut être excité aussi par l'irritation +des nombreux nerfs et ganglions qui se trouvent dans le +tissu de la prostate (prostatite, cathétérisme). Ce centre +est aussi soumis à des influences paralysantes de la part du +cerveau, ainsi que nous le montre l'expérience de Goltz qui +a montré que, chez des chiens, quand la moelle épinière est +tranchée, l'érection se produit plus facilement.</p> + +<p>À l'appui de cette démonstration vient encore s'ajouter le +fait que, chez l'homme, l'influence de la volonté ou une forte +émotion (crainte de ne pas pouvoir coïter, surprise <i>inter +actum sexualem</i>, etc.) peuvent empêcher l'érection ou la faire +cesser quand elle existe. La durée de l'érection dépend de la +durée des causes excitantes (excitation des sens ou sensation), +de l'absence des causes entravantes, de l'énergie d'innervation +du centre, ainsi que de la production tardive ou hâtive +de l'éjaculation.</p> + +<p>La cause importante et centrale du mécanisme sexuel +réside dans la périphérie du cerveau. Il est tout naturel de +supposer qu'une région de cette périphérie (centre cérébral) +soit le siège des manifestations et des sensations sexuelles, +des images et des désirs, le lieu d'origine de tous les phénomènes +psychosomatiques qu'on désigne ordinairement sous +les noms de sens sexuel, sens génésique et instinct sexuel. +Ce centre peut être animé aussi bien par des excitations +centrales que par des excitations périphériques.</p> + +<p>Des excitations centrales peuvent se produire par suite +d'irritations organiques dues à des maladies de la périphérie +du cerveau. Elles se produisent physiologiquement par des +excitations psychiques (représentations de la mémoire ou +perceptions des sens).</p> + +<p>Dans les conditions physiologiques, il s'agit surtout de +perceptions visuelles et d'images évoquées par la mémoire +(par exemple, par une lecture lascive); puis d'impressions +tactiles (attouchements, serrements de mains, accolade, etc.). +Par contre le sens auditif et le sens olfactif ne jouent qu'un +rôle secondaire dans le domaine physiologique. Mais, dans +certaines circonstances pathologiques, ce dernier a une +grande importance pour l'excitation sexuelle. Chez les animaux, +l'influence des perceptions olfactives sur le sens génésique +est de toute évidence. Althaus (<i>Beiträge zur Physiol. +u. Pathol. des Olfactorius, Arch. für Psych.</i>, XII, H. 1) +déclare nettement que le sens olfactif est d'une grande importance +pour la reproduction de l'espèce. Il fait ressortir +que les animaux de sexe différent sont attirés l'un vers l'autre +par la perception olfactive et que, à la période du rut, il +s'exhale de leurs parties génitales une odeur pénétrante. +Une expérience faite par Schiff vient à l'appui de cette +assertion. Schiff a enlevé les nerfs olfactifs à de jeunes chiens +nouveau-nés, et il a constaté que ces mêmes chiens, devenus +grands, ne pouvaient distinguer un mâle d'une femelle. +Mantegazza (<i>Hygiène de l'amour</i>) a fait un essai en sens +inverse. Il a enlevé les yeux à des lapins et il a constaté +que cette défectuosité artificielle n'a nullement empêché +l'accouplement de ces animaux. Cette expérience nous +montre quelle importance paraît avoir le sens olfactif dans +la <i>vita sexualis</i> des animaux.</p> + +<p>Il est à noter aussi que certains animaux (musc, chat de +Zibeth, castor) ont, dans les parties génitales, des glandes +qui dégagent des matières fortement odorantes.</p> + +<p>Même en ce qui concerne l'homme, Althaus a mis en relief +les corrélations qui existent entre le sens olfactif et le sens +génésique. Il cite Cloquet (<i>Osphrésiologie</i>, Paris, 1826). +Celui-ci appelle l'attention sur le pouvoir excitant des fleurs; +il rappelle l'exemple de Richelieu qui vivait dans une atmosphère +imprégnée des plus forts parfums pour stimuler ses +fonctions sexuelles.</p> + +<p>Zippe (<i>Wiener med. Wochenschrift</i>, 1879, nº 25), parlant +d'un cas de kleptomanie observé chez un onaniste, fait aussi +ressortir ces corrélations, et il cite comme témoin Hildebrand +qui dit, dans sa <i>Physiologie populaire</i>: «On ne peut pas +nier que le sens olfactif n'ait quelque connexité avec les fonctions +sexuelles.» Les parfums des fleurs provoquent souvent +des sensations de volupté et, si nous nous rappelons ce passage +du <i>Cantique des cantiques</i>: «Mes mains dégouttaient +de myrrhe et la myrrhe s'est écoulée sur mes doigts posés sur +le verrou de la serrure»,—nous verrons que le roi Salomon +avait déjà fait cette observation. En Orient, les parfums sont +très aimés à cause de leur effet sur les parties génitales, et les +appartements des femmes du Sultan exhalent l'odeur de +toutes sortes de fleurs.</p> + +<p>Most, professeur à Rostock, raconte le fait suivant: «J'ai +appris d'un jeune paysan voluptueux qu'il avait excité à la +volupté maintes filles chastes et atteint facilement son but en +passant, pendant la danse, son mouchoir sous ses aisselles et +en essuyant ensuite, avec ce mouchoir, la figure de sa danseuse.» +La perception intime de la transpiration d'une personne +peut devenir la première cause d'un amour passionné. +Comme preuve, nous citerons le cas de Henri III qui, à +l'occasion des noces de Marguerite de Valois avec le roi de +Navarre, s'essuya la figure avec la chemise trempée de sueur +de Marie de Clèves. Bien que Marie fût la fiancée du prince +de Condé, Henri conçut subitement pour elle une passion si +violente qu'il n'y pouvait résister et que, fait historique, il la +rendit pour cela très malheureuse. On raconte un fait analogue +sur Henri IV. Sa passion pour la belle Gabrielle aurait +pris naissance parce que, dans un bal, il se serait essuyé le +front avec le mouchoir de cette dame.</p> + +<p>Le professeur Jaeger (<i>Entdecke der Seele</i>) indique dans son +livre le même fait, quand il dit (page 173) que la sueur joue +un rôle important dans les affections sexuelles et qu'elle +exerce une vraie séduction.</p> + +<p>De la lecture de l'ouvrage de Ploss (<i>Das Weib</i>), il ressort +que, en psychologie, on voit maintes fois la transpiration du +corps exercer une sorte d'attraction sur une personne d'un +autre sexe.</p> + +<p>À ce propos, il faut citer un usage qui, au rapport de +Jagor, exista chez les amoureux indigènes des îles Philippines. +Lorsqu'il arrive, dans ce pays, qu'un couple amoureux est +forcé de se séparer pour quelque temps, l'homme et la femme +échangent des pièces de linge dont ils se sont servis, pour +s'assurer une mutuelle fidélité. Ces objets sont soigneusement +gardés, couverts de baisers et reniflés. La prédilection de +certains libertins et de certaines femmes sensuelles pour les +parfums<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> prouve également la connexité qui existe entre le +sens olfactif et le sens sexuel.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p> Comparer Laycock (<i>Nervous diseases of women</i>, 1840), qui trouve un +rapport entre la prédilection pour le musc et les parfums similaires et l'exaltation +sexuelle chez les femmes.</p></blockquote> + +<p>Il faut encore citer un cas très remarquable, rapporté par +Heschl (<i>Wiener Zeitschrift f. pract. Heilkunde, 22 März +1861</i>), cas où il a constaté simultanément le manque des +deux bosses olfactives et l'atrophie des parties génitales. Il +s'agissait d'un homme de quarante-cinq ans, bien fait, dont +les testicules avaient le volume d'une fève, étaient dépourvus +de canaux déférents et dont le larynx avait des dimensions +féminines. Il y avait chez lui absence totale de nerfs olfactifs. +Le triangle olfactif et le sillon à la base inférieure des lobes +antérieurs du cerveau manquaient également. Les trous de +la lame criblée étaient clairsemés; au lieu de nerfs, c'étaient +des prolongements de la dure-mère qui passaient par ces +trous. Sur la membrane pituitaire du nez, on constatait la +même absence de nerfs. Il faut noter aussi le consensus qui +se manifeste nettement entre l'organe olfactif et l'organe +sexuel dans certaines maladies mentales. Les hallucinations +olfactives sont très fréquentes dans les psychoses des deux +sexes qui ont pour origine la masturbation, de même que +dans les psychoses des femmes, causées par les maladies des +parties génitales ou les phénomènes de la ménopause; par +contre, dans les cas où il n'y a pas de causes sexuelles, les +hallucinations olfactives sont très rares.</p> + +<p>Je mets en doute cependant que, chez les individus normaux, +les sensations olfactives jouent, comme chez les animaux, +un grand rôle dans l'excitation du centre sexuel<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p> L'observation suivante, que nous donne Binet, semble contredire cette +opinion. Malheureusement il ne nous a rien dit sur la personnalité du sujet +de son observation. Dans tous les cas, sa constatation est très significative +pour la connexité qui existe entre le sens olfactif et le sens sexuel. D..., étudiant +en médecine, étant assis un jour sur un banc dans un square et occupé +à lire un livre de pathologie, remarqua que, depuis un moment, il était +gêné par une érection persistante. En se retournant, il s'aperçut qu'une +femme qui répandait une odeur assez forte, était assise sur l'autre bout du +banc. Il attribua à l'impression olfactive, qu'il avait ressentie sans en avoir +conscience, le phénomène d'excitation génitale.</p></blockquote> + +<p>Nous avons cru devoir parler, dès maintenant, de la connexité +qui existe entre le sens olfactif et le sens sexuel, +étant donnée l'importance de ce consensus pour la compréhension +de certains cas pathologiques.</p> + +<p>Il y a, à côté de ces rapports physiologiques, un fait intéressant +à noter: c'est qu'il existe une certaine analogie histologique +entre le nez et les organes génitaux, puisque tous +deux (y compris le mamelon) contiennent un tissu érectile.</p> + +<p>J.N. Mackenzie (<i>Journal of medical Science</i>, 1884) a rapporté, +à ce sujet, de curieuses observations cliniques et physiologiques. +Il a constaté: 1º que chez un certain nombre de +femmes, dont le nez était sain, il se produisait régulièrement, +à l'époque de la menstruation, une congestion des +corps bulbeux du nez, qui disparaissait après la menstruation; +2º le phénomène d'une menstruation nasale substitutrice qui, +plus tard, a été souvent remplacée par une hémorrhagie utérine, +mais qui, dans certains cas, s'est manifestée périodiquement +au moment de la menstruation, pendant toute la durée +de la vie sexuelle; 3º des phénomènes d'irritation nasale, tels +que des éternuements, etc., au moment d'une émotion +sexuelle; et 4º l'inverse de ce phénomène, c'est-à-dire des +excitations accidentelles du système génital, à la suite d'une +maladie du nez.</p> + +<p>Mackenzie a aussi observé que, chez beaucoup de femmes +atteintes de maladies du nez, ces maladies empirent pendant +la menstruation; il a, en outre, constaté que des excès <i>in +Venere</i> peuvent provoquer une inflammation de la membrane +pituitaire ou l'accentuer si elle existe déjà.</p> + +<p>Il rappelle aussi ce fait d'expérience que les masturbateurs +sont ordinairement atteints de maladies du nez et souffrent +souvent d'impressions olfactives anormales, de même que de +rhinorrhagies. D'après les expériences de Mackenzie, il y a +des maladies du nez qui résistent à tout traitement tant qu'on +n'a pas supprimé les maladies génitales qui existent en même +temps chez le malade et qui, peut-être, sont la cause de la +maladie nasale.</p> + +<p>La sphère sexuelle de l'écorce cérébrale peut être excitée +par des phénomènes produits dans les organes génitaux et +dans le sens des désirs et des représentations sexuels. Cet +effet peut être produit par tous les éléments qui, par une +action centripète, excitent le centre d'érection (excitation des +vésicules séminales quand elles sont remplies; gonflement +des follicules de Graf; excitation sensible quelconque, produite +dans le voisinage des parties génitales; hyperhémie et +turgescence des parties génitales, particulièrement des organes +érectiles, des corps caverneux du pénis, du clitoris; vie +sédentaire et luxueuse; <i>plethora abdominalis</i>; température +élevée; lit chaud; vêtements chauds; usage de cantharide, +de poivre et d'autres épices).</p> + +<p>Le <i>libido sexualis</i> peut être aussi éveillé par l'excitation +des nerfs du siège (flagellation). Ce fait est très important +pour la compréhension de certains phénomènes physiologiques<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p> Meibomius, <i>De flagiorum usu in re medica</i>, London, 1765. Boileau: <i>The +history of the flagellants</i>, London, 1783.</p></blockquote> + +<p>Il arrive quelquefois que, par une correction appliquée +sur le derrière, on éveille chez des garçons les premiers +mouvements de l'instinct sexuel et on les pousse par là à la +masturbation. C'est un fait que les éducateurs de la jeunesse +devraient bien retenir.</p> + +<p>En présence des dangers que ce genre de punition peut +offrir aux élèves, il serait désirable que les parents, les +maîtres d'école et les précepteurs n'y eussent jamais recours.</p> + +<p>La flagellation passive peut éveiller la sensualité, ainsi que +le prouve l'histoire de la secte des flagellants, très répandue +aux <span class="sc">XIII</span><sup>e</sup>, <span class="sc">XIV</span><sup>e</sup> et <span class="sc">XV</span><sup>e</sup> siècles, et +dont les adeptes se flagellaient +eux-mêmes, soit pour faire pénitence, soit pour mortifier la +chair dans le sens du principe de chasteté prêché par l'Église, +c'est-à-dire l'émancipation du joug de la volupté.</p> + +<p>À son début, cette secte fut favorisée par l'Église. Mais, +comme la flagellation agissait comme un stimulant de la sensualité +et que ce fait se manifestait par des incidents très +fâcheux, l'Église se vit dans la nécessité d'agir contre les flagellants. +Les faits suivants, tirés de la vie de deux héroïnes de +la flagellation, Maria-Magdalena de Pazzi et Élisabeth de +Genton, sont une preuve caractéristique de la stimulation +sexuelle produite par la flagellation.</p> + +<p>Maria-Magdalena, fille de parents d'une haute position +sociale, était religieuse de l'ordre des Carmes, à Florence, en +1580. Les flagellations, et plus encore les conséquences de ce +genre de pénitence, lui ont valu une grande célébrité et une +place dans l'histoire. Son plus grand bonheur était quand la +prieure lui faisait mettre les mains derrière le dos et la faisait +fouetter sur les reins mis à nu, en présence de toutes les +sœurs du couvent.</p> + +<p>Mais les flagellations qu'elle s'était fait donner dès sa première +jeunesse avaient complètement détraqué son système +nerveux; il n'y avait pas une héroïne de la flagellation qui +eût tant d'hallucinations qu'elle. Pendant ces hallucinations, +elle délirait toujours d'amour. La chaleur intérieure semblait +vouloir la consumer, et elle s'écriait souvent: «Assez! +n'attise pas davantage cette flamme qui me dévore. Ce n'est +pas ce genre de mort que je désire; il y aurait trop de plaisir +et trop de charmes.» Et ainsi de suite. Mais l'esprit de l'Impur +lui suggérait les images les plus voluptueuses, de sorte +qu'elle était souvent sur le point de perdre sa chasteté.</p> + +<p>Il en était presque de même avec Élisabeth de Genton. La +flagellation la mettait dans un état de bacchante en délire. +Elle était prise d'une sorte de rage quand, excitée par une +flagellation extraordinaire, elle se croyait mariée avec son +«idéal». Cet état lui procurait un bonheur si intense qu'elle +s'écriait souvent: «O amour! O amour infini! O amour! O +créatures, criez donc toutes avec moi: Amour! amour!»</p> + +<p>On connaît aussi ce fait, confirmé par Taxil (<i>op. cit.</i>, +p. 145), que des viveurs se font quelquefois flageller, avant +l'acte sexuel, pour exciter leur puissance génitale languissante.</p> + +<p>On trouve une confirmation très intéressante de ces faits +dans les observations suivantes que nous empruntons au +<i>Flagellum salutis</i> de Paullini (1<sup>re</sup> édition, 1698, réimprimée à +Stuttgart, 1847):</p> + +<p>«Il y a certaines nations, notamment les Perses et les +Russes, chez lesquels, et particulièrement chez les femmes, +les coups sont considérés comme une marque particulière +d'amour et de faveur. Les femmes russes surtout ne sont contentes +et joyeuses que lorsqu'elles ont reçu de bons coups de +leurs maris, ainsi que nous l'explique, dans un récit curieux, +Jean Barclajus.</p> + +<p>«Un Allemand nommé Jordan vint en Moscovie et, comme +le pays lui plaisait, il s'y établit et épousa une femme russe +qu'il aimait beaucoup et pour laquelle il était gentil en tous +points. Mais elle faisait toujours la mine, baissait les yeux, +et ne faisait entendre que des plaintes et des gémissements. +L'époux voulut savoir pourquoi, car il ne pouvait comprendre +ce qu'elle avait. «Eh! dit-elle, vous prétendez m'aimer et +vous ne m'en avez encore donné aucune preuve.» Il l'embrassa +et la pria de lui pardonner si, par hasard et à son insu, +il l'avait offensée: il ne recommencerait plus. «Rien ne me +manque, répondit-elle, sauf le fouet qui, selon l'usage de +mon pays, est une marque d'amour.» Jordan se le tint pour +dit et il se conforma à l'usage. À partir de ce moment cette +femme aima éperdument son mari.</p> + +<p>«Une pareille histoire nous est racontée aussi par Peter Petreus, +d'Erlesund, avec ce détail complémentaire, qu'au lendemain +de la noce les hommes ajoutent aux objets indispensables +du ménage, un fouet.»</p> + +<p>À la page 73 de ce livre curieux, nous lisons encore:</p> + +<p>«Le célèbre comte Jean Pic de la Mirandole, assure qu'un +de ses amis qui était un gaillard insatiable, était si paresseux +et si inhabile aux luttes amoureuses qu'il ne pouvait rien faire +avant qu'il n'eût reçu une bonne raclée. Plus il voulait satisfaire +son désir, plus il exigeait de coups et de violences +puisqu'il ne pouvait avoir de bonheur s'il n'avait été fouetté +jusqu'au sang. Dans ce but, il s'était fait faire une cravache +spéciale qu'il mettait pendant la journée dans du vinaigre; +ensuite il la donnait à sa compagne et la priait à genoux de +ne pas frapper à côté, mais de frapper fort, le plus fort possible. +C'est, dit le brave comte, le seul homme qui trouve son +plaisir dans une torture pareille. Et comme cet homme +n'était pas méchant, il reconnaissait et détestait sa faiblesse. +Une pareille histoire est mentionnée par Cœlius +Rhodigin, à qui l'a empruntée le célèbre jurisconsulte Andréas +Tiraquell. À l'époque du célèbre médecin Otto Brunfels, +vivait dans la résidence du grand électeur bavarois, à +Munich, un bon gas qui, cependant, ne pouvait jamais faire +l'amour sans avoir reçu auparavant des coups bien appliqués. +M. Thomas Barthelin a connu aussi un Vénitien qu'il +fallait échauffer et stimuler à l'acte sexuel par des coups. De +même Cupidon entraîne ses fidèles avec une baguette d'hyacinthe. +Il y a quelques années, vivait à Lubeck, dans la +Muhlstrasse, un marchand de fromages qui, accusé d'adultère +devant les autorités, devait être expulsé de la ville. Mais +la catin avec laquelle il s'était commis, alla chez les magistrats +et demanda grâce pour lui en racontant combien +pénibles étaient au coupable ses accouplements. Car il ne +pouvait rien faire avant qu'on ne lui eût donné une bonne +volée de bois vert. Le gaillard, par honte et de crainte d'être +ridiculisé, ne voulait pas l'avouer d'abord, mais, quand on +le pressa de questions, il ne sut plus nier. Dans les Pays-Bas +réunis, dit-on, il y eut un homme de grande considération +qui était affligé de la même maladie et qui était incapable de +faire la bagatelle s'il n'avait pas reçu des coups auparavant. +Lorsque les autorités en furent informées, cet homme fut +non seulement révoqué de ses fonctions mais encore puni +comme il le méritait. Un ami, un physicien digne de foi, qui +habitait une ville libre de l'Empire allemand, me rapporta, +le 14 juillet de l'année passée, comme quoi une femme de +mauvaises mœurs, étant à l'hôpital, avait raconté à une de +ses camarades qu'un individu l'avait invitée, elle et une autre +femme de la même catégorie, à aller avec lui dans la forêt. +Lorsqu'elles furent arrivées, le gaillard coupa des verges, +exposa son derrière tout nu et ordonna aux femmes de taper +dessus, ce qu'elles firent. Ce qu'il a fait ensuite avec les +femmes, on peut le deviner facilement. Non seulement des +hommes se sont excités à la lubricité par les coups, mais +des femmes aussi, afin de jouir davantage. La Romaine se +faisait fouetter dans ce but par Lupercus. Car ainsi chante +Juvénal:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"><i>Steriles moriuntur, et illis</i></p> +<p><i>Turgida non prodest condita pyscido Lyde:</i></p> +<p><i>Nec prodest agili palmas præbere Luperco.</i></p> + </div> </div> + +<p>Il y a, chez la femme ainsi que chez l'homme, d'autres +régions et organes érectibles qui peuvent produire l'érection, +l'orgasme et même l'éjaculation. Ces «zones érogènes» sont +chez la femme, tant qu'elle est <i>virgo</i>, le clitoris, et, après la +défloration, le vagin et le col de l'utérus.</p> + +<p>Le mamelon surtout semble avoir un effet érogène chez la +femme. La <i>titillatio hujus regionis</i> joue un rôle important +dans l'<i>Ars erotica</i>. Dans son <i>Anatomie topographique</i> (édition +de 1865, p. 552), Hyrtl cite Valentin Hildenbrandt qui avait +observé, chez une jeune fille, une anomalie particulière du +penchant sexuel, qu'il appelait <i>suctusstupratio</i>. Cette jeune +fille s'était laissé téter les mamelons par son galant. Bientôt, +en tirant, elle arriva à pouvoir les sucer elle-même, ce qui lui +causait les sensations les plus agréables. Hyrtl rappelle, à ce +propos, qu'on voit quelquefois des vaches qui tètent leurs +propres tétines.</p> + +<p>L. Brunn (<i>Zeitg f. Litteratur, etc., d. Hamburger Correspondenten</i>) +fait remarquer, dans une étude intéressante sur «La +sensualité et l'amour du prochain», avec quel zèle la mère +qui nourrit elle-même son nourrisson, s'occupe de faire téter +l'enfant. Elle le fait, dit-il, «par amour pour l'être faible, +incomplet, impuissant».</p> + +<p>Il est tout indiqué de supposer, qu'en dehors des mobiles +éthiques dont nous venons de faire mention, que le fait de +donner à téter à l'enfant produit peut-être une sensation de +plaisir charnel et joue un rôle assez important. Ce qui plaide +en faveur de cette hypothèse, c'est une observation de Brunn, +observation très juste en elle-même, bien que mal interprétée. +Il rappelle que, d'après les observations de Houzeau, +chez la plupart des animaux, la tendresse intime entre la +mère et l'enfant n'existe que pendant la période de l'allaitement +et qu'elle fait place, plus tard, à une indifférence +complète.</p> + +<p>Le même fait (l'affaiblissement de l'affection pour l'enfant +après le sevrage) a été observé par Bastian chez certains +peuples sauvages.</p> + +<p>Dans certains états pathologiques, ainsi que cela ressort +de la thèse de doctorat de Chambard, des endroits du corps +voisins des mamelles (chez les hystériques) ou des parties +génitales peuvent jouer le rôle de zones érogènes.</p> + +<p>Chez l'homme, la seule zone érogène, au point de vue +physiologique, c'est le gland et peut-être aussi la peau des +parties extérieures des organes génitaux. Dans certains cas +pathologiques, l'anus peut devenir érogène—cela expliquerait +l'automasturbation anale, cas très fréquent, et la pédérastie +passive (Comparez Garnier, <i>Anomalies sexuelles</i>, Paris, +p. 514, et A. Moll, <i>L'Inversion sexuelle</i>, p. 163).</p> + +<p>Le processus psychophysiologique qui forme le sens sexuel, +est ainsi composé:</p> + +<p>1º Représentations évoquées par le centre ou par la périphérie;</p> + +<p>2º Sensations de plaisir qui se rattachent à ces évocations.</p> + +<p>Il en résulte le désir de la satisfaction sexuelle (<i>libido +sexualis</i>). Ce désir devient plus fort à mesure que l'excitation +du cône cérébral, par des images correspondantes et par l'intervention +de l'imagination, accentue les sensations de plaisir, +et que, par l'excitation du centre d'érection et l'hyperhémie +des organes génitaux, ces sensations de plaisir sont poussées +jusqu'aux sensations de volupté (sécrétion de <i>liquor prostaticus</i> +dans l'urèthre, etc.).</p> + +<p>Si les circonstances sont favorables à l'accomplissement de +l'acte sexuel et satisfont l'individu, il cédera au penchant +qui devient de plus en plus vif. Dans le cas contraire, il se +produit des idées qui font cesser le rut, entravent la fonction +du centre d'érection et empêchent l'acte sexuel.</p> + +<p>Les idées qui arrêtent les désirs sexuels doivent être à la +portée de l'homme civilisé, chose importante pour lui. La +liberté morale de l'individu dépend, d'une part, de la puissance +des désirs et des sentiments organiques qui accompagnent +la poussée sexuelle; d'autre part, des idées qui lui +opposent un frein.</p> + +<p>Ces deux éléments décident si l'individu doit ou non +aboutir à la débauche et même au crime. La constitution +physique et, en général, les influences organiques exercent +une puissante action sur la force des éléments impulsifs; +l'éducation et la volonté morale sont les mobiles des idées de +résistance.</p> + +<p>Les forces impulsives et les forces d'arrêt sont choses +variables. L'abus de l'alcool produit à ce sujet une influence +néfaste, puisqu'il éveille et augmente le <i>libido sexualis</i> et +diminue en même temps la force de résistance morale.</p> + + +<h2>LA COHABITATION<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a></h2> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p> Comparez Roubaud: <i>Traité de l'impuissance et de la stérilité</i>, +Paris, 1878.</p></blockquote> + +<p>La condition fondamentale pour l'homme, c'est une érection +suffisante. Anjel fait observer (<i>Archiv für Psychiatrie</i>, +VIII, H. 2) avec raison que, dans l'excitation sexuelle, ce n'est +pas seulement le centre d'érection qui est excité, mais que +l'excitation nerveuse se répand sur tout le système vaso-moteur +des nerfs. La preuve en est: la turgescence des organes +pendant l'acte sexuel, l'injection des <i>conjunctiva</i>, la proéminence +des bulbes, la dilatation des pupilles, les battements du +cœur (par paralysie des nerfs vaso-moteurs du cœur qui viennent +du sympathique du cou, ce qui produit une dilatation +des artères du cœur et ensuite l'hyperhémie et un plus fort +ébranlement des ganglions cardiaques). L'acte sexuel va +de pair avec une sensation de volupté qui, chez l'homme, est +probablement provoquée par le passage du sperme à travers +les canaux éjaculateurs dans l'urèthre, effet de l'excitation sensible +des parties génitales. La sensation de volupté se produit +chez l'homme plus tôt que chez la femme, s'accroît comme +une avalanche au moment où l'éjaculation commence et +atteint son maximum au moment de l'éjaculation complète, +pour disparaître rapidement <i>post ejaculationem</i>.</p> + +<p>Chez la femme la sensation de volupté se manifeste plus +tard, s'accroît lentement, et subsiste dans la plupart des cas +après l'éjaculation.</p> + +<p>Le fait le plus décisif dans la cohabitation, c'est l'éjaculation. +Cette fonction dépend d'un centre (génito-spinal) dont +Budge a démontré l'existence et qu'il a placé à la hauteur de +la quatrième vertèbre lombaire. Ce centre est un centre réflexe, +il est excité par le sperme qui, à la suite de l'excitation +du gland, est poussé par phénomène réflexe hors des vésicules +séminales dans la portion membraneuse de l'urèthre. +Quand ce passage de la semence, qui a lieu avec une sensation +de volupté croissante, représente une quantité suffisante pour +agir assez fortement sur le centre d'éjaculation, ce dernier +entre en action. La voie motrice du réflexe se trouve dans le +quatrième et le cinquième nerf lombaire. L'action consiste +dans une agitation convulsive du muscle bulbo-caverneux +(innervé par les troisième et quatrième nerfs sacrés) et ainsi +le sperme est projeté au dehors.</p> + +<p>Chez la femme aussi il se produit un mouvement réflexe +quand elle se trouve au maximum de l'agitation sexuelle et +voluptueuse. Il commence par l'excitation des nerfs sensibles +des parties génitales et consiste en un mouvement péristaltique +dans les trompes et l'utérus jusqu'à la <i>portio vaginalis</i>, +ce qui fait sortir la glaire tubaire et utérine.</p> + +<p>Le centre d'éjaculation peut être paralysé par des influences +venant de l'écorce cérébrale (coït à contre-cœur, +en général émotions morales, et quelque peu par influence de +la volonté).</p> + +<p>Dans les conditions normales, l'acte sexuel terminé, l'érection +et le <i>libido sexualis</i> disparaissent, et l'excitation psychique +et sexuelle fait place à une détente agréable.</p> + + + +<a id="III"></a> +<h1>III</h1> + +<h1>NEURO-PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a></h1> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +Fréquence et importance des symptômes pathologiques.—Tableau des névroses +sexuelles.—Irritation du centre d'érection.—Son atrophie.—Arrêts +dans le centre d'érection.—Faiblesse et irritabilité du centre.—Les +névroses du centre d'éjaculation.—Névroses cérébrales.—Paradoxie +ou instinct sexuel hors de la période normale.—Éveil de l'instinct sexuel +dans l'enfance.—Renaissance de cet instinct dans la vieillesse.—Aberration +sexuelle chez les vieillards expliquée par l'impuissance et la démence.—Anesthésie +sexuelle ou manque d'instinct sexuel.—Anesthésie congénitale; +anesthésie acquise.—Hyperesthésie ou exagération morbide de +l'instinct.—Causes et particularités de cette anomalie.—Paresthésie du +sens sexuel ou perversion de l'instinct sexuel.—Le sadisme.—Essai d'explication +du sadisme.—Assassinat par volupté sadique.—Anthropophagie.—Outrages +aux cadavres.—Brutalités contre les femmes; la manie +de les faire saigner ou de les fouetter.—La manie de souiller les femmes.—Sadisme +symbolique.—Autres actes de violence contre les femmes.—Sadisme +sur des animaux.—Sadisme sur n'importe quel objet.—Les +fouetteurs d'enfants.—Le sadisme de la femme.—La <i>Penthésilée</i> de +Kleist.—Le masochisme.—Nature et symptômes du masochisme.—Désir +d'être brutalisé ou humilié dans le but de satisfaire le sens sexuel.—La +flagellation passive dans ses rapports avec le masochisme.—La fréquence +du masochisme et ses divers modes.—Masochisme symbolique.—Masochisme +d'imagination.—Jean-Jacques Rousseau.—Le masochisme chez les +romanciers et dans les écrits scientifiques.—Masochisme déguisé.—Les +fétichistes du soulier et du pied.—Masochisme déguisé ou actes malpropres +commis dans le but de s'humilier et de se procurer une satisfaction +sexuelle.—Masochisme chez la femme.—Essai d'explication du masochisme.—La +servitude sexuelle.—Masochisme et sadisme.—Le fétichisme; +explication de son origine.—Cas où le fétiche est une partie du corps +féminin.—Le fétichisme de la main.—Les difformités comme fétiches.—Le +fétichisme des nattes de cheveux; les coupeurs de nattes.—Le vêtement +de la femme comme fétiche.—Amateurs ou voleurs de mouchoirs de +femmes.—Les fétichistes du soulier.—Une étoffe comme fétiche.—Les +fétichistes de la fourrure, de la soie et du velours.—L'inversion sexuelle.—Comment +on contracte cette disposition.—La névrose comme cause de +l'inversion sexuelle acquise.—Degrés de la dégénérescence acquise.—Simple +inversion du sens sexuel.—Éviration et défémination.—La folie +des Scythes.—Les Mujerados.—Les transitions à la métamorphose +sexuelle.—Métamorphose sexuelle paranoïque.—L'inversion sexuelle +congénitale.—Diverses formes de cette maladie.—Symptômes généraux.—Essai +d'explication de cette maladie.—L'hermaphrodisme psychique.—Homosexuels +ou uranistes.—Effémination ou viraginité.—Androgynie et +gynandrie.—Autres phénomènes de perversion sexuelle chez les individus +atteints d'inversion sexuelle.—Diagnostic, pronostic et thérapeutique de +l'inversion sexuelle. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p> Sources: Parent-Duchatelet, <i>Prostitution dans la ville de Paris</i>, 1837.—Rosenbaum, +<i>Entstehung der Syphilis</i>, Halle, 1839.—Le même, <i>Die Lustseuche +im Alterthum</i>, Halle, 1839.—Descuret, <i>La médecine des passions</i>, Paris, 1860.—Casper, +<i>Klin. Novellen</i>, 1863.—Bastian, <i>Der Mensch in der Geschichte</i>.—Friedländer, +<i>Sittengeschichte Roms</i>.—Wiedemeister, <i>Cæsarenwahnsinn</i>.—Scherr, +<i>Deutsche Kultur und Sittengeschichte</i>, t. I, chap. <span class="sc">IX</span>.—Tardieu, +<i>Des attentats aux mœurs</i>, 7<sup>e</sup> édit., 1878.—Emminghaus, <i>Psychopathologie</i>, +pp. 98, 225, 230, 232.—Schüle, <i>Handbuch der Geisteskrankheiten</i>, p. 114.—Marc, +<i>Die Geisteskrankheiten</i>, trad. par Ideler, II, p. 128.—V. Krafft, <i>Lehrb. +d. Psychiatrie</i>, 7<sup>e</sup> édit., p. 90; <i>Lehrb. d. ger. Psychopathol.</i>, 3<sup>e</sup> édit, p. 279; +<i>Archiv f. Psychiatrie</i>, VII, 2.—Moreau, <i>Des aberrations du sens génésique</i>, +Paris, 1880.—Kirn, <i>Allg. Zeitschrift f. Psychiatrie</i>, XXXIX, cahiers 2 et 3.—Lombroso, +<i>Instinct sexuel et crimes dans leurs rapports (Goltdammers Archiv</i>, +t. XXX).—Tarnowsky, <i>Die Krankhaften Erscheinungen des Geschlechtssinne</i>, +Berlin, 1886.—Ball, <i>La Folie érotique</i>, Paris, 1888.—Sérieux, <i>Recherches +cliniques sur les anomalies de l'instinct sexuel</i>, Paris, 1888.—Hammond, +<i>Sexuelle Impotenz</i>, traduit par Sallinger, Berlin, 1889.</p></blockquote> + + +<p>Chez les hommes civilisés de notre époque les fonctions +sexuelles se manifestent très souvent d'une manière anormale. +Cela s'explique en partie par les nombreux abus génitaux, +en partie aussi par ce fait que ces anomalies fonctionnelles +sont souvent le signe d'une disposition morbide du +système nerveux central, disposition résultant, dans la plupart +des cas, de l'hérédité. (Symptômes fonctionnels de dégénérescence.)</p> + +<p>Comme les organes de la génération ont une importante corrélation +fonctionnelle avec tout le système nerveux, rapports +psychiques et somatiques, la fréquence des névroses et psychoses +générales dues aux maladies sexuelles (fonctionnelles +ou organiques), se comprend facilement.</p> + + +<h1>TABLEAU SCHÉMATIQUE DES NÉVROSES SEXUELLES</h1> + +<h2>I.—NÉVROSES PÉRIPHÉRIQUES</h2> + +<h3>1º SENSITIVES</h3> + +<p>a, <i>Anesthésie</i>; b, <i>Hyperesthésie</i>; c, <i>Névralgie</i>.</p> + +<h3>2º SÉCRÉTOIRES</h3> + +<p>a, <i>Aspermie</i>; b, <i>Polyspermie</i>.</p> + +<h3>3º MOTRICES</h3> + +<p>a, <i>Pollutions (spasmes)</i>; <i>Spermatorrhée (paralysie)</i>.</p> + + +<h2>II.—NÉVROSES SPINALES</h2> + +<h3>1º AFFECTIONS DU CENTRE D'ÉRECTION</h3> + +<p><i>a) L'excitation</i> (priapisme) se produit par une action réflexe +due à des excitations sensitives périphériques, directement +par l'excitation organique des voies de communication du +cerveau au centre d'érection (maladies spinales de la partie +inférieure de la moelle cervicale et de la partie supérieure de +la moelle dorsale) ou du centre lui-même (certains poisons) +ou enfin par des excitations psychiques.</p> + +<p>Dans ce dernier cas, il y a satyriasis, c'est-à-dire prolongation +anormale de l'érection et du <i>libido sexualis</i>. Quand il +y a seulement excitation réflexe ou excitation directe organique, +le <i>libido</i> peut faire défaut et le priapisme être +accompagné d'un sentiment de dégoût.</p> + +<p><i>b) La paralysie</i> provient de la destruction du centre ou des +voies de communication (<i>nervi erigentes</i>), dans les maladies +de la moelle épinière (impuissance paralytique).</p> + +<p>Une forme atténuée de cet état est la diminution de la sensibilité +du centre par le surmenage (suite des excès sexuels, +surtout onanisme) ou par l'intoxication due à des sels de +brome, etc. Cette paralysie peut être accompagnée d'une +anesthésie cérébrale, souvent d'une anesthésie des parties +génitales externes. Souvent il se produit dans ce cas de l'hyperesthésie +cérébrale (<i>libido sexualis</i> accentué, lubricité).</p> + +<p>Une forme particulière de l'anesthésie incomplète se produit +dans les cas où le centre n'est sensible qu'à certaines +excitations spéciales auxquelles il répond par l'érection. Ainsi +il y a des hommes chez qui le contact sexuel avec une épouse +chaste ne donne pas une excitation suffisante pour amener +l'érection, mais chez qui l'érection se produit quand ils viennent +à coïter avec une prostituée ou qu'ils accomplissent un +acte sexuel contre nature. Les excitations psychiques, en +tant qu'elles peuvent venir en compte dans ces cas, peuvent +être cependant inadéquates (voir plus bas paresthésie et +perversions du sens sexuel).</p> + +<p><i>c) Entraves</i>.—Le centre d'érection peut devenir incapable +de fonctionner par suite des influences cérébrales. Ainsi +agissent certaines émotions (dégoût, crainte des maladies +vénériennes), ou bien la crainte de n'avoir pas la puissance +nécessaire<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p> Magnan cite un exemple intéressant dans lequel une obsession de nature +non sexuelle peut entrer en jeu (Voir <i>Ann. méd.-psych.</i>, 1885). Un étudiant +de vingt et un ans, très chargé au point de vue de l'hérédité, autrefois onaniste, +a continuellement à lutter contre l'obsession du chiffre 13. Toutes les +fois qu'il veut se livrer au coït, cette obsession du chiffre 13 empêche chez +lui l'érection et rend l'acte impossible.</p></blockquote> + +<p>Dans le premier cas, rentrent souvent les hommes qui ont +pour la femme une aversion invincible, ou qui craignent une +infection, ou encore ceux qui sont atteints d'une perversion +sexuelle; dans le deuxième cas rentrent les névropathes +(neurasthéniques hypocondriaques), souvent aussi des gens +dont la puissance génitale est affaiblie (onanistes), des gens +qui ont une raison ou croient en avoir une de se méfier de +leur puissance génésique.</p> + +<p>Cet état psychique agit comme entrave, et rend l'acte +sexuel avec une personne de l'autre sexe temporairement +ou pour jamais impossible.</p> + +<p><i>d) Débilité sensitive</i>.—Il existe alors une sensibilité anormale +avec relâchement rapide de l'énergie du centre. Il peut +s'agir d'un dérangement fonctionnel du centre lui-même, +ou d'une faiblesse d'innervation des <i>nervi erigentes</i>, ou enfin +d'une faiblesse du muscle ischio-caverneux. Avant de passer +aux anomalies qui vont suivre, il faut encore faire mention +des cas où, par suite d'une éjaculation anormalement hâtive, +l'érection est insuffisante.</p> + +<h3>2º AFFECTIONS DU CENTRE D'ÉJACULATION</h3> + +<p><i>a) L'éjaculation anormalement facile</i> est due au manque +d'arrêt cérébral qui se manifeste par suite d'une trop grande +excitation psychique, ou d'une faiblesse sensitive du centre. +Dans ce cas, une simple idée lascive suffit, dans certaines +circonstances, pour mettre en action le centre très entaché de +neurasthénie spinale, pour la plupart des cas par suite d'abus +sexuels. Une troisième possibilité, c'est l'hyperesthésie de +l'urèthre: le sperme en sortant provoque une action réflexe +immédiate et très vive du centre d'éjaculation. Dans ce cas, +la seule approche des parties génitales de la femme peut +suffire pour amener l'éjaculation <i>ante portam</i>.</p> + +<p>Quand l'hyperesthésie uréthrale intervient causalement, +l'éjaculation peut produire un sentiment de douleur au lieu +d'un sentiment de volupté. Dans la plupart des cas d'hyperesthésie +uréthrale, il y a faiblesse sensitive du centre.</p> + +<p>Ces deux troubles fonctionnels sont importants dans l'étiologie +de la <i>pollutio nimia</i> et <i>diurna</i>.</p> + +<p>La sensation de volupté peut pathologiquement faire +défaut. Cela peut se rencontrer chez des hommes ou des +femmes héréditairement chargés (anesthésie, aspermie), à la +suite de maladies (neurasthénie, hystérie), ou à la suite de +surexcitations suivies d'affaissement (chez les mérétrices).</p> + +<p>Le degré de l'émotion motrice et psychique qui se manifeste +pendant l'acte sexuel dépend de l'intensité de la sensation +voluptueuse. Dans certains états pathologiques, cette +émotion peut tellement s'accroître que les mouvements du +coït prennent un caractère convulsif, soustrait à l'influence +de la volonté, et peuvent même se transformer en convulsions +générales.</p> + +<p><i>b) Difficulté anormale de l'éjaculation</i>.—Elle est causée par +l'insensibilité du centre (absence du <i>libido</i>, atrophie organique +du centre par des maladies du cerveau et de la moelle +épinière, atrophie fonctionnelle à la suite d'abus sexuels, +marasme, diabète, morphinisme). Dans ce cas, l'atrophie du +centre est souvent accompagnée de l'anesthésie des parties +génitales. Elle peut être aussi la conséquence d'une lésion de +l'arc réflexe ou de l'anesthésie périphérique (uréthrale) ou de +l'aspermie. L'éjaculation ne se produit pas au cours de l'acte +sexuel, ou très tardivement, ou enfin après coup sous forme +de pollution.</p> + + +<h2>III.—NÉVROSES CÉRÉBRALES</h2> + +<p>1º <i>Paradoxie</i>, c'est-à-dire émotions sexuelles produites en +dehors de l'époque des processus anatomico-physiologiques +dans la zone des parties génitales.</p> + +<p>2º <i>Anesthésie</i> (manque de penchant sexuel).—Ici toutes +les impulsions organiques données par les parties génitales, +de même que toutes les représentations, toutes les impressions +optiques, auditives et olfactives, laissent l'individu dans +l'indifférence sexuelle. Physiologiquement ce phénomène se +produit dans l'enfance et dans la vieillesse.</p> + +<p>3º <i>Hyperesthésie</i> (penchant augmenté jusqu'au satyriasis).—Ici, +il y a une aspiration anormalement vive pour la vie +sexuelle, désir qui est provoqué par des excitations organiques, +psychiques et sensorielles. (Acuité anormale du <i>libido</i>, lubricité +insatiable.) L'excitation peut être centrale (nymphomanie, +satyriasis), périphérique, fonctionnelle, organique.</p> + +<p>4º <i>Paresthésie</i> (perversion de l'instinct sexuel), c'est-à-dire +excitation du sens sexuel par des objets inadéquats.</p> + +<p>Ces anomalies cérébrales tombent dans le domaine de la +psychopathologie. Les anomalies spinales et périphériques +peuvent se combiner avec celles-ci. Ordinairement elles se +rencontrent chez des individus non atteints de maladies mentales. +Elles peuvent se présenter sous diverses combinaisons +et devenir le mobile de délits sexuels. C'est pour cette raison +qu'elles demandent à être traitées à fond dans l'exposé qui +va suivre. L'intérêt principal, cependant, doit revenir aux +anomalies causées par le cerveau, ces anomalies poussant +souvent à des actes pervers et même criminels.</p> + + +<h3>A.—PARADOXIE.—INSTINCT SEXUEL EN DEHORS DE LA PÉRIODE +DES PROCESSUS ANATOMICO-PHYSIOLOGIQUES</h3> + +<p>1º <i>Instinct sexuel dans l'enfance.</i>—Tout médecin neuro-pathologue +et tout médecin d'enfants savent que les mouvements +de la vie sexuelle peuvent se manifester chez les petits +enfants. Il faut citer, à ce propos, les communications très +remarquables d'Ultzmann sur la masturbation dans l'enfance<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p> Louyer-Villermay rapporte ainsi un cas d'onanisme chez une fille de trois +à quatre ans; de même, Moreau (<i>Aberrations du sens génésique</i>, 2<sup>e</sup> édit., p. 209) +parle d'un enfant de deux ans. À consulter Maudsley: <i>Physiologie et Pathologie +de l'âme</i>, p. 218; Hirschsprung (Kopenhagen), <i>Berlin. klin. Wochenschrift</i>, +1886, nº 38; Lombroso, <i>L'Uomo delinquente</i>.</p></blockquote> + +<p>Il faut bien distinguer les cas nombreux où, à la suite de +phimosis, balanites, oxyures dans l'anus ou dans le vagin, +les enfants éprouvent des démangeaisons aux parties génitales, +y font des attouchements, en ressentent une sorte de +volupté et arrivent ainsi à la masturbation. Il faut bien séparer +de tous ces cas ceux où, sans aucune cause périphérique, +mais uniquement par des processus cérébraux, l'enfant +éprouve des désirs et des penchants sexuels. Dans ces derniers +cas seulement il s'agit d'une manifestation précoce +de la vie sexuelle. Il est probable qu'on se trouve là en présence +d'un phénomène partiel d'un état morbide neuro-psychopathique. +Une observation de Marc (<i>Les maladies +mentales</i>) nous fournit une preuve frappante de cet état. +Le sujet était une fille de huit ans, issue d'une famille très +honorable et qui, dénuée de tout sentiment moral, se livrait +à la masturbation depuis l'âge de quatre ans. <i>Præterea cum +pueris, decem usque duodecim annos natis, stupra fecit.</i> Elle +était hantée par l'idée d'assassiner ses parents pour hériter +et pour pouvoir s'amuser ensuite avec des hommes.</p> + +<p>Dans ces cas de <i>libido</i> précoce, les enfants sont amenés à +la masturbation, et, comme ils sont fortement tarés, ils +aboutissent souvent à l'idiotie ou aux formes graves des +névroses ou psychoses dégénératives.</p> + +<p>Lombroso (<i>Archiv. di Psychiatria</i>, IV. p. 22) a recueilli des +documents sur des enfants héréditairement tarés. Il parle, +entre autres, d'une fille de trois ans qui se masturbait sans +cesse et sans vergogne. Une autre fille a commencé à l'âge +de huit ans et a continué à s'onaniser après son mariage, +surtout pendant la durée de sa grossesse. Elle a accouché +douze fois. Cinq de ses enfants sont morts très jeunes; quatre +étaient des hydrocéphales, deux (des garçons) se sont livrés +à la masturbation, l'un à partir de l'âge de quatre ans, l'autre +à partir de l'âge de sept ans.</p> + +<p>Zambacco (<i>L'Encéphale</i>, 1882, nº 12) raconte l'histoire +abominable de deux sœurs avec précocité et perversion du +sens sexuel. L'aînée, R..., se masturbait déjà à l'âge de sept +ans, <i>stupra cum pueris faciebat</i>, volait quand elle pouvait le +faire, <i>sororem quatuor annorum ad masturbationem illixit</i>, +faisait à l'âge de dix ans les actes les plus hideux, ne put +pas même être détournée de sa rage par le <i>ferrum candens ad +clitoridem</i>; elle se masturba une fois avec la soutane d'un +prêtre pendant que celui-ci l'exhortait à s'amender, etc., etc.</p> + +<p>2º <i>Réveil du penchant sexuel à l'âge de sénilité.</i>—Il y a +des cas rares où l'instinct sexuel se conserve jusqu'à un âge +très avancé. «<i>Senectus non quidem annis sed viribus magis +æstimatur</i>» (Zittmann). Œsterlen (<i>Maschkas Handbuch</i>, III, +p. 18) rapporte même le cas d'un vieillard de quatre-vingt-trois +ans qui fut condamné par une cour d'assises wurtembergeoise +à trois ans de travaux forcés pour délit contre les +mœurs. Malheureusement il ne dit rien du genre du délit ni +de l'état psychique de l'accusé.</p> + +<p>Les manifestations de l'instinct sexuel à un âge très avancé +ne constituent pas, par elles-mêmes, un cas pathologique. +Mais il faut nécessairement admettre des conditions pathologiques +quand l'individu est usé (décrépitude), quand sa vie +sexuelle est déjà éteinte depuis longtemps, et quand, chez +un homme dont autrefois peut-être les besoins sexuels +n'étaient pas très forts, l'instinct se manifeste avec une +grande puissance et demande à être satisfait impérieusement, +souvent même se pervertit.</p> + +<p>Dans de pareils cas, le bon sens fera soupçonner l'existence +de conditions pathologiques. La science médicale a bien +établi qu'un penchant de ce genre est basé sur des changements +morbides dans le cerveau, altérations qui peuvent mener +à l'idiotie sénile (gagaïsme, gâtisme).</p> + +<p>Ce phénomène morbide de la vie sexuelle peut être le précurseur +de la démence sénile et se présente longtemps avant +qu'il existe des faits manifestes de faiblesse intellectuelle. +L'observateur attentif et expérimenté pourra toujours démontrer, +même dans cette phase prodromique, un changement +de caractère <i>in pejus</i> et un affaiblissement du sens moral qui +va de pair avec cet étrange réveil sexuel. Le <i>libido</i> de l'homme +qui est sur le point de tomber en démence sénile, se manifeste +au début par des paroles et des gestes lascifs. Les enfants +sont les premiers attaqués par ces vieillards cyniques, qui +sont en train de verser dans l'atrophie cérébrale, et dans la +dégénérescence psychique. Les occasions plus faciles d'aborder +les enfants, et aussi la conscience d'une puissance défectueuse, +peuvent expliquer ce fait attristant; une puissance +génésique défectueuse et un sens moral très abaissé expliquent +encore pourquoi les actes sexuels de ces vieillards sont toujours +pervers. Ce sont des équivalents de l'acte physiologique +dont ils ne sont plus capables. Comme tels, les annales +de la médecine légale enregistrent l'exhibition des parties +génitales (voir Lasègue: <i>Les exhibitionnistes. Union médicale</i>, +1871, 1<sup>er</sup> mai), l'attouchement voluptueux des parties +génitales des enfants (Legrand du Saulle, <i>La folie devant +les tribunaux</i>, p. 30), l'excitation des enfants à la masturbation +du séducteur, l'onanisation de la victime (Hirn, +<i>Maschkas Handbuch d. ger. Med.</i>, p. 373), la flagellation des +enfants.</p> + +<p>Dans cette phase, l'intelligence du vieillard peut encore être +assez conservée pour qu'il cherche à éviter l'éclat et les révélations, +tandis que son sens moral a trop baissé pour qu'il +puisse juger de la moralité de l'acte et pour qu'il puisse résister +à son penchant. Avec l'apparition de la démence, ces +actes deviennent de plus en plus éhontés. Alors la préoccupation +d'impuissance disparaît et le malade recherche des +adultes; mais sa puissance génésique défectueuse le réduit +à se contenter des équivalents du coït. Dans ce cas, le vieillard +est souvent amené à la sodomie, et alors, comme le fait +remarquer Tarnoswsky (<i>op. cit.</i>, p. 77), dans l'acte sexuel +avec des oies, des poules, etc., l'aspect de l'animal mourant, +ses mouvements convulsifs procurent une satisfaction complète +au malade. Les actes sexuels pervers accomplis sur des +adultes sont aussi abominables et aussi psychologiquement +compréhensibles d'après les faits que nous venons de mentionner.</p> + +<p>L'observation 49 de mon traité de <i>Psychopathologie légale</i> +nous montre combien le désir sexuel peut devenir intense au +cours de la <i>dementia senilis quum senex libidinosus germanam +suam filiam æmulatione motus necaret et adspectu pectoris +cæsi puellæ moribundæ delectaretur</i>.</p> + +<p>Dans le cours de cette maladie, des délires érotiques peuvent +se produire avec épisodes maniaques ou sans ces épisodes, +ainsi que cela ressort du fait suivant.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 1.—J. René s'est adonné de tout temps aux plaisirs +sexuels, mais en gardant le décorum. Il a, depuis l'âge +de soixante-seize ans, montré un affaiblissement graduel de ses +facultés mentales en même temps qu'une augmentation progressive +dans la perversion du sens moral. Autrefois avare et de très +bonne tenue, <i>consumpsit bona sua cum meretricibus, lupanaria frequentabat, +ab omni femina in via occurrente, ut uxor fiat sua voluit, +aut ut coitum concederet</i>, et il a tellement offensé les mœurs publiques, +qu'il a fallu l'interner dans une maison d'aliénés. Là, son +excitation sexuelle se surexcita et devint un état de véritable +satyriasis qui dura jusqu'à sa mort. Il se masturbait sans cesse, +même en public, divaguait sur des idées obscènes; il prenait les +hommes de son entourage pour des femmes et les poursuivait de +ses sales propositions (Legrand du Saulle, <i>La Folie</i>, p. 533).</p> + +<p>Un pareil état d'excitation sexuelle exagérée (nymphomanie, +<i>furor uterinus</i>) peut se produire chez des femmes tombées en <i>dementia +senilis</i>, bien qu'elles aient été auparavant des femmes très +convenables. +</p></blockquote> + +<p>Il ressort de la lecture de Schopenhauer (<i>Le monde comme +volonté et comme représentation</i>, 1859, t. II, p. 461) que, dans +la <i>dementia senilis</i>, le penchant morbide et pervers peut se +porter exclusivement vers les personnes du sexe du malade +(voir plus loin). La manière de satisfaire ce penchant est, dans +ce cas, la pédérastie passive ou la masturbation mutuelle, +comme je l'ai constaté dans le cas suivant.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 2.—M. X..., quatre-vingts ans, d'une haute position +sociale, issu d'une famille tarée, cynique, a toujours eu de +grands besoins sexuels. Selon son propre aveu, il préférait, étant +encore jeune homme, la masturbation au coït. Il eut des maîtresses, +fit à l'une d'elles un enfant, se maria par amour à l'âge +de quarante-huit ans et fit encore six enfants; durant la période +de sa vie conjugale, il ne donna jamais à son épouse aucun motif +de se plaindre. Je ne pus avoir que des détails incomplets sur +sa famille. Il est cependant établi que son frère était soupçonné +d'amour homosexuel et qu'un de ses neveux est devenu fou à la +suite d'excès de masturbation. Depuis des années, le caractère du +patient qui était bizarre et sujet à des explosions violentes de +colère, est devenu de plus en plus excentrique. Il est devenu méfiant +et la moindre contrariété dans ses désirs le met dans un +état qui peut provoquer des accès de rage pendant lesquels il +lève même la main sur son épouse.</p> + +<p>Depuis un an on a remarqué chez lui des symptômes nets de +<i>dementia senilis incipiens</i>. La mémoire s'est affaiblie; il se trompe +sur les faits du passé et parfois ne sait plus s'y reconnaître. Depuis +quatorze mois, on constate chez ce vieillard de véritables +explosions d'amour pour certains de ses domestiques hommes, +particulièrement pour un garçon jardinier. D'habitude tranchant +et hautain envers ses subalternes, il comble ce favori de faveurs +et de cadeaux, et ordonne à sa famille ainsi qu'aux employés de sa +maison de montrer la plus grande déférence à ce garçon. Il attend, +dans un état de véritable rut, les heures de rendez-vous. Il éloigne +de la maison sa famille pour pouvoir rester seul et sans gêne avec +son favori; il s'enferme avec lui pendant des heures entières +et, quand les portes se rouvrent, on trouve le vieillard tout épuisé, +couché sur son lit. En dehors de cet amant, ce vieillard a encore +périodiquement des rapports avec d'autres domestiques mâles. <i>Hoc +constat amatos eum ad se trahere, ab iis oscula concupiscere, genitalia +sua tangi jubere itaque masturbationem mutuam fieri.</i> Ces manies +produisent chez lui une véritable démoralisation. Il n'a plus conscience +de la perversité de ses actes sexuels, de sorte que son +honorable famille est désolée et n'a d'autre recours que de le +mettre sous tutelle, de le placer dans une maison de santé. On +n'a pu constater chez lui d'excitation érotique pour l'autre sexe, +bien qu'il partage encore avec sa femme la chambre à coucher +commune. En ce qui concerne la sexualité pervertie et le complet +affaissement du sens moral de ce malheureux, il est à remarquer, +comme fait curieux, qu'il questionne les servantes de sa belle-fille +pour savoir si cette dernière n'a pas d'amant. +</p></blockquote> + +<h3>B.—ANESTHÉSIE (MANQUE DE PENCHANT SEXUEL)</h3> + +<p>1º <i>Comme anomalie congénitale.</i>—On ne peut considérer +comme exemples incontestables d'absence du sens sexuel, +occasionnée par des causes cérébrales, que les cas dans lesquels, +malgré le développement et le fonctionnement normal +des parties génitales (production du sperme, menstruation), +tout penchant pour la vie sexuelle manque absolument ou a +manqué de tout temps. Ces individus sans sexe, au point de +vue fonctionnel, sont très rares. Ce sont des êtres dégénérés +chez lesquels on peut rencontrer des troubles cérébraux +fonctionnels, des symptômes de dégénérescence psychique +et même des stigmates de dégénérescence anatomique. +Legrand du Saulle cite un cas classique et qui rentre dans +cette catégorie (<i>Annales médico-psychol.</i>, 1876, mai.)</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 3.—D..., trente-trois ans, né d'une mère atteinte +de la monomanie de la persécution. Le père de cette femme était +également atteint de la monomanie de la persécution et finit par +le suicide. La mère était folle, et la mère de celle-ci a été +prise de folie puerpérale. Trois frères du malade sont morts en +bas âge, un autre survivant était d'un caractère anormal. D... était +déjà, à l'âge de treize ans, hanté par l'idée qu'il deviendrait fou. +À l'âge de quatorze ans, il fit une tentative de suicide.</p> + +<p>Plus tard, vagabondage; comme soldat, fréquents actes d'insubordination +et folies.</p> + +<p>Il était d'une intelligence bornée, ne présentait aucun symptôme +de dégénérescence, avait les parties génitales normales, et eut, à +l'âge de dix-sept ou dix-huit ans, des écoulements de sperme. +Il ne s'est jamais masturbé, n'a jamais eu de sentiments sexuels +et n'a jamais désiré avoir des rapports avec les femmes.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 4.—P..., trente-six ans, journalier, a été reçu +au commencement du mois de novembre dans ma clinique pour +une paralysie spinale spasmodique. Il prétend être issu d'une +famille bien portante. Depuis l'enfance il est bègue. Le crâne est +microcéphale. Le malade est un peu niais. Il n'a jamais été +sociable et n'a jamais eu de penchants sexuels. L'aspect d'une +femme ne lui dit rien. Jamais il ne s'est manifesté chez lui de +penchant pour la masturbation. Il a des érections fréquentes, +mais seulement le matin, à l'heure du réveil, lorsque la vessie +est pleine; il n'y a pas trace d'excitation sexuelle. Les pollutions +chez lui sont très rares pendant son sommeil, environ une fois +par an, et alors il rêve qu'il a affaire à des femmes. Mais ces +rêves n'ont pas un caractère érotique bien net. Il prétend ne pas +éprouver de sensation de volupté proprement dite au moment de +la pollution. Il affirme que son frère, âgé de trente-quatre ans, +est, au point de vue sexuel, constitué comme lui; quant à sa sœur, +il la croit dans le même cas. Un frère cadet, dit-il, est d'une sexualité +normale. L'examen des parties génitales du malade n'a pas +permis de constater aucune anomalie, sauf un phimosis. +</p></blockquote> + +<p>Hammond (<i>Impuissance sexuelle</i>, Berlin, 1889), ne peut +citer parmi ses nombreuses observations que les trois cas +suivants d'<i>anæsthesia sexualis</i>:</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 5.—W..., trente-trois ans, vigoureux, bien portant, +avec des parties génitales normales, n'a jamais éprouvé de +<i>libido</i> et a en vain essayé d'éveiller son sens sexuel absent par +des lectures obscènes et des relations avec des mérétrices.</p> + +<p>Ces tentatives ne lui causaient qu'un dégoût allant jusqu'à la +nausée, de l'épuisement nerveux et physique; et même, lorsqu'il +força la situation, il ne put qu'une seule fois arriver à une érection +bien passagère. W... ne s'est jamais masturbé; depuis l'âge +de dix-sept ans, il a eu une pollution tous les deux mois. Des +intérêts importants exigeaient qu'il se mariât. Il n'avait pas l'<i>horror +feminæ</i>, désirait vivement avoir un foyer et une femme, mais il +se sentait incapable d'accomplir l'acte sexuel, et il est mort célibataire +pendant la guerre civile de l'Amérique du Nord.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 6.—X..., vingt-sept ans, avec des parties génitales +normales, n'a jamais éprouvé de <i>libido</i>. L'érection ne peut avoir +lieu par des excitations mécaniques ni par la chaleur; mais, au +lieu du <i>libido</i>, il se produit alors chez lui un penchant aux excès +alcooliques. Par contre, ces derniers provoquaient des érections +spontanées et, dans ces moments, il se masturbait parfois. Il avait +de l'aversion pour les femmes et le coït lui causait du dégoût.</p> + +<p>S'il en essayait lorsqu'il était en érection, celle-ci cessait immédiatement. +Il est mort dans le coma, par suite d'un accès d'hyperhémie +du cerveau.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 7.—M<sup>me</sup> O..., d'une constitution normale, bien +portante, bien réglée, âgée de trente-cinq ans, mariée depuis +quinze ans, n'a jamais éprouvé de <i>libido</i>, et n'a jamais ressenti +de sensation érotique dans le commerce sexuel avec son mari. +Elle n'avait pas d'aversion pour le coït, et il paraît que parfois +elle le trouvait agréable, mais elle n'avait jamais le désir de répéter +la cohabitation. +</p></blockquote> + +<p>À côté de ces cas de pure anesthésie, nous devons rappeler +aussi ceux où, comme dans les précédents, le côté psychique +de la <i>vita sexualis</i> présente une page blanche dans la biographie +de l'individu, mais où de temps en temps des sentiments +sexuels rudimentaires se manifestent au moins par la +masturbation. (Comparez le cas transitoire, observation 6.) +D'après la subdivision établie par Magnan, classification intelligente +mais non rigoureusement exacte et d'ailleurs trop +dogmatique, la vie sexuelle serait, dans ce cas, limitée dans la +zone spinale. Il est possible que, dans certains de ces cas, il +existe néanmoins virtuellement un coté psychique de la <i>vita +sexualis</i>, mais il a des bases faibles et se perd par la masturbation +avant de pouvoir prendre racine pour se développer +ultérieurement.</p> + +<p>Ainsi s'expliqueraient les cas intermédiaires entre l'anesthésie +sexuelle (psychique) congénitale et l'anesthésie acquise. +Celle-ci menace nombre de masturbateurs tarés. Au point de +vue psychologique, il est intéressant de constater que, lorsque +la vie sexuelle se dessèche trop vite, il se produit aussi une +défectuosité éthique.</p> + +<p>Comme exemples remarquables, citons les deux faits suivants +que j'ai déjà cités autrefois dans l'<i>Archiv für Psychiatrie</i>:</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 8.—F... J..., dix-neuf ans, étudiant, est né d'une +mère nerveuse dont la sœur était épileptique. À l'âge de quatre +ans, affection aiguë du cerveau qui a duré quinze jours. Enfant, +il n'avait pas de cœur; froid pour ses parents; comme élève, +il était étrange, renfermé, s'isolait, toujours cherchant et lisant. +Bien doué pour l'étude. À partir de l'âge de quinze ans, il s'est +livré à la masturbation. Depuis sa puberté, il a un caractère +excentrique, hésite continuellement entre l'enthousiasme religieux +et le matérialisme, étudie la théologie et les sciences naturelles. +À l'Université, ses camarades le considéraient comme un +toqué. Il lisait alors exclusivement Jean-Paul et faisait l'école +buissonnière. Manque absolu de sentiments sexuels pour l'autre +sexe. S'est laissé une fois entraîner au coït, mais n'y a éprouvé +aucun plaisir sexuel, a trouvé que le coït est une ineptie et n'a +jamais essayé d'y revenir. Sans aucun motif sérieux, l'idée de +suicide lui est venue souvent; il en a fait le sujet d'une thèse +philosophique dans laquelle il déclare que le suicide ainsi que la +masturbation sont des actes très utiles. Après des études préliminaires +répétées sur l'effet des poisons qu'il essayait sur lui-même, +il a tenté de se suicider avec 57 grammes d'opium; mais +il guérit et on le transporta dans un asile d'aliénés.</p> + +<p>Le malade est dépourvu de tout sentiment moral et social. Ses +écrits dénotent une banalité et une frivolité incroyables. Il possède +de vastes connaissances, mais sa logique est tout à fait étrange et +biscornue. Il n'y a pas trace de sentiments affectifs. Avec une +ironie et une indifférence de blasé sans pareil, il raille tout, +même les choses les plus sublimes. Avec des sophismes et de +fausses conclusions philosophiques, il plaide la légitimité du +suicide, dont il a l'intention d'user, comme un autre accomplirait +une affaire des plus ordinaires. Il regrette qu'on lui ait enlevé +son canif. Sans cela, il aurait pu, comme Sénèque, s'ouvrir les +veines pendant qu'il était au bain. Un ami lui donna dernièrement +un purgatif au lieu d'un poison qu'il avait demandé. Il +dit, en faisant un calembour, que cette drogue l'avait mené +aux cabinets au lieu de le mener dans l'autre monde. Seul le grand +opérateur, armé de la faux du trépas, pourrait lui couper sa +«vieille idée folle et dangereuse», etc.</p> + +<p>Le malade a le crâne volumineux, de forme rhomboïde, et +déformé; la partie gauche du front est plus plate que la partie +droite. L'occiput est très droit. Les oreilles sont très écartées et +fortement décollées; l'orifice extérieur de l'oreille forme une +fente étroite. Les parties génitales sont flasques, les testicules +très mous et très petits.</p> + +<p>Quelquefois le malade se plaint d'être possédé de la manie du +doute. Il est forcé de creuser les problèmes les plus inutiles, +hanté par une obsession qui dure des heures entières, qui lui est +pénible et qui le fatigue outre mesure. Il se sent alors tellement +exténué, qu'il n'est plus capable de concevoir aucune idée juste.</p> + +<p>Au bout d'un an, le malade a été renvoyé de l'asile comme incurable. +Rentré chez lui, il passait son temps à lire et à pleurer, +s'occupait de l'idée de fonder un nouveau christianisme parce que, +dit-il, le Christ était atteint de la monomanie des grandeurs et +avait dupé le monde avec des miracles (!).</p> + +<p>Après un séjour d'un an chez son père, une excitation psychique +s'étant subitement produite, il fut de nouveau interné dans +l'asile. Il présentait un mélange de délire initial, de délire de +persécution (diable, antéchrist, se croit persécuté, monomanie de +l'empoisonnement, voix qui le persécutent) et de monomanie des +grandeurs (se croit le Christ, le Rédempteur de l'univers). En +même temps ses actes étaient impulsifs et incohérents. Au bout +de cinq mois, cette maladie mentale intercurrente disparaissait, +et le malade revenait à son état d'incohérence intellectuelle primitive +et de défectuosité morale.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 9.—E..., trente ans, ouvrier peintre sans place, +a été pris en flagrant délit: il voulait couper le scrotum d'un +garçon qu'il avait attiré dans un bois. Il donna comme motif qu'il +voulait détruire cette partie du corps, pour que le monde ne se +peuple pas davantage. Dans son enfance, disait-il, il s'était, pour +la même raison, fait des coupures aux parties génitales. Son arbre +généalogique ne peut pas être établi. Dès son enfance, E... était +un anormal au point de vue intellectuel; il rêvassait, n'était +jamais gai; facile à exciter, emporté, il allait toujours méditant; +c'était un faible d'esprit. Il détestait les femmes, aimait la solitude, +et lisait beaucoup. Quelquefois il riait en lui-même et faisait des +bêtises. Dans ces dernières années, sa haine des femmes s'est +accentuée; il en veut surtout aux femmes enceintes par qui, dit-il, +la misère s'augmente dans le monde. Il déteste aussi les enfants, +maudit celui qui lui a donné la vie; il a des idées communistes, +s'emporte contre les riches et les prêtres, contre Dieu qui l'a +fait naître si pauvre. Il déclare qu'il vaudrait mieux châtrer les +enfants que d'en faire de nouveaux qui seront condamnés à la +pauvreté et à la misère. Ce fut toujours son idée, et, à l'âge de +quinze ans déjà, il avait essayé de s'émasculer pour ne pas contribuer +au malheur et à l'augmentation du nombre des hommes. +Il méprise le sexe féminin qui contribue à augmenter la population. +Deux fois seulement, dans sa vie, il s'est fait manustuprer +par des femmes; sauf cet incident il n'a jamais eu affaire avec +elles. Il a, de temps en temps, des désirs sexuels, c'est vrai, mais +jamais le désir de leur donner une satisfaction naturelle.</p> + +<p>E... est un homme vigoureux et bien musclé. La constitution +de ses parties génitales n'accuse rien d'anormal. Sur le scrotum +et sur le pénis on trouve de nombreuses cicatrices de coupures, +traces d'anciennes tentatives d'émasculation. Il prétend que la +douleur l'a empêché d'exécuter complètement son projet. À la +jointure du genou droit il existe un genu valgum. On n'a pu noter +aucun symptôme d'onanisme. Il est d'un caractère sombre, entêté +et emporté. Les sentiments sociaux lui sont absolument étrangers. +En dehors de l'insomnie et de maux de tête fréquents, il n'y a +pas chez lui de troubles fonctionnels. +</p></blockquote> + +<p>Il faut distinguer ces cas cérébraux de ceux où l'absence +ou bien l'atrophie des organes de la génération constituent la +cause de l'impotence fonctionnelle, ainsi que cela se voit +chez les hermaphrodites, les idiots et les crétins.</p> + +<p>Un cas de ce genre se trouve mentionné dans le livre de +Maschka.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 10.—La plaignante demande le divorce à cause +de l'impuissance de son mari qui n'a encore jamais accompli +avec elle l'acte sexuel. Elle a trente et un ans et elle est vierge. +L'homme est un peu faible d'esprit; au physique il est fort; les +parties génitales extérieures sont bien constituées. Il prétend +n'avoir jamais eu d'érection complète ni d'éjaculation, et il dit que +les rapports avec les femmes le laissent absolument indifférent. +</p></blockquote> + +<p>L'aspermie seule ne peut pas être une cause d'anesthésie +sexuelle; car, d'après les expériences d'Ullzmann<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>, même dans +le cas d'aspermie congénitale, la <i>vita sexualis</i> et la puissance +génésique peuvent se produire d'une façon tout à fait satisfaisante. +C'est une nouvelle preuve que l'absence du <i>libido +ab origine</i> ne doit pas être attribuée qu'à des causes cérébrales.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p> <i>Ueber männliche Sterilität</i> (<i>Wiener med. Presse</i>, 1875, nº 1); <i>Ueber +potentia cœundi et generandi</i> (<i>Wiener Klinik</i>, 1885, Heft 1, S. 5).</p></blockquote> + +<p>Les <i>naturæ frigidæ</i> de Zacchias représentent une forme +atténuée de l'anesthésie. On les rencontre plus souvent chez +les femmes que chez les hommes. Peu de penchant pour les +rapports sexuels et même aversion manifeste, bien entendu +sans avoir un autre équivalent sexuel, absence de toute émotion +psychique ou voluptueuse pendant le coït qu'on accorde +simplement par devoir, voilà les symptômes de cette anomalie +de laquelle j'ai souvent entendu des maris se plaindre devant +moi. Dans de pareils cas, il s'agissait toujours de femmes +névropathiques <i>ab origine</i>. Certaines d'entre elles étaient en +même temps hystériques.</p> + +<p>2º <i>Anesthésie acquise</i>.—La diminution acquise du penchant +sexuel ainsi que l'extinction de ce sentiment, peut être attribuée +à diverses causes.</p> + +<p>Celles-ci peuvent être organiques ou fonctionnelles, psychiques +ou somatiques, centrales ou périphériques.</p> + +<p>À mesure qu'on avance en âge, il se produit physiologiquement +une diminution du <i>libido</i>; de même, immédiatement +après l'acte sexuel, il y a disparition temporaire du <i>libido</i>.</p> + +<p>Les différences en ce qui concerne la durée de la conservation +du penchant sexuel sont très grandes et variables selon +la nature de chaque individu. L'éducation et le genre de vie +ont une grande influence sur l'intensité de la <i>vita sexualis</i>.</p> + +<p>Les occupations qui fatiguent l'esprit (études approfondies), +le surmenage physique, l'abstinence, les chagrins, la continence +sexuelle sont sûrement nuisibles à l'entretien du penchant +sexuel.</p> + +<p>L'abstinence agit d'abord comme stimulant. Tôt ou tard, +selon la constitution physique, l'activité des organes génitaux +se relâche et en même temps le <i>libido</i> s'affaiblit.</p> + +<p>En tout cas, il y a chez l'individu sexuellement mûr, une +corrélation intime entre le fonctionnement de ses glandes +génésiques et le degré de son <i>libido</i>. Mais le premier n'est +pas toujours décisif, ainsi que nous le démontre ce fait que +des femmes sensuelles, même après la ménopause, continuent +leurs rapports sexuels et peuvent présenter des phases +d'excitation sexuelle, mais d'origine cérébrale.</p> + +<p>On peut aussi, chez les eunuques, voir le <i>libido</i> subsister +longtemps encore après que la production du sperme a cessé.</p> + +<p>D'autre part, l'expérience nous apprend que le <i>libido</i> a +pour condition essentielle la fonction des glandes génésiques, +et que les faits que nous venons de citer ne constituent +que des phénomènes exceptionnels. Comme causes périphériques +de la diminution du <i>libido</i> ou de sa disparition, on +peut admettre la castration, la dégénérescence des glandes +génésiques, le marasme, les excès sexuels sous forme de coït +et de masturbation, l'alcoolisme. De même, on peut expliquer +la disparition du <i>libido</i> dans le cas de troubles généraux de +la nutrition (diabète, morphinisme etc.)</p> + +<p>Enfin nous devons encore faire mention de l'atrophie des +testicules qu'on a quelquefois constatée à la suite des maladies +des centres cérébraux (cervelet).</p> + +<p>Une diminution de la <i>vita sexualis</i> due à la dégénérescence +des nerfs et du centre génito-spinal, se produit dans les cas +de maladies du cerveau et de la moelle épinière. Une lésion +d'origine centrale atteignant l'instinct sexuel peut être produite +organiquement par une maladie de l'écorce cérébrale +(<i>dementia paralytica</i> à l'état avancé), fonctionnellement par +l'hystérie (anesthésie centrale), et par la mélancolie ou l'hypocondrie.</p> + + +<h3>C.—HYPERESTHÉSIE (EXALTATION MORBIDE DE L'INSTINCT SEXUEL)</h3> + +<p>La pathologie se trouve en présence d'une grande difficulté +quand elle doit, même dans un cas isolé, dire si le désir +de la satisfaction sexuelle a atteint un degré pathologique. +Emminghaus (<i>Psychopathologie</i>, p. 225) considère comme +évidemment morbide le retour du désir immédiatement après +la satisfaction sexuelle, surtout si ce désir captive toute l'attention +de l'individu; il porte le même jugement quand le +<i>libido</i> se réveille à l'aspect de personnes et d'objets qui en eux-mêmes +n'offrent aucun intérêt sexuel. En général, l'instinct +sexuel et le besoin correspondant sont proportionnés à la +force physique et à l'âge.</p> + +<p>À partir de l'époque de la puberté, l'instinct sexuel monte +rapidement à une intensité considérable; il est très puissant +entre 20 et 40 ans, il diminue ensuite lentement. La vie conjugale +paraît conserver et régler l'instinct.</p> + +<p>Les changements répétés d'objet dans la satisfaction +sexuelle augmentent les désirs. Comme la femme a moins +de besoins sexuels que l'homme, une augmentation de ces besoins +chez elle doit toujours faire supposer un cas pathologique, +surtout quand ils se manifestent par l'amour de la toilette, +par la coquetterie ou même par l'andromanie, et +font dépasser les limites tracées par les convenances et les +bonnes mœurs.</p> + +<p>Dans les deux sexes, la constitution physique joue un rôle +important. Souvent une constitution névropathique s'accompagne +d'une augmentation morbide du besoin sexuel; des +individus atteints de cette défectuosité souffrent pendant une +grande partie de leur existence et portent péniblement le +poids de cette anomalie constitutionnelle de leur instinct. +Par moments la puissance de l'instinct sexuel peut acquérir +chez eux l'importance d'une mise en demeure organique et +compromettre sérieusement leur libre arbitre. La non-satisfaction +du penchant peut alors amener un véritable rut ou +un état psychique plein d'angoisse, état dans lequel l'individu +succombe à son instinct: alors sa responsabilité devient +douteuse.</p> + +<p>Si l'individu ne succombe pas à la violence de son penchant, +il court risque d'amener, par une abstinence forcée, +son système nerveux à la neurasthénie ou d'augmenter gravement +une neurasthénie déjà existante.</p> + +<p>Même chez les individus d'une organisation normale, l'instinct +sexuel n'est pas une quantité constante. À part l'indifférence +temporaire qui suit la satisfaction, l'apaisement de +l'instinct par une abstinence prolongée qui a pu surmonter +heureusement certaines phases de réaction du désir sexuel, +exerce une grande influence sur la <i>vita sexualis</i>; il en est de +même du genre de vie.</p> + +<p>Les habitants des grandes villes qui sont sans cesse ramenés +aux choses sexuelles et excités aux jouissances ont assurément +de plus grands besoins génésiques que les campagnards. +Une vie sédentaire, luxueuse, pleine d'excès, une +nourriture animale, la consommation de l'alcool, des épices, +etc., ont un effet stimulant sur la vie sexuelle.</p> + +<p>Chez la femme, le désir augmente après la menstruation. +Chez les femmes névropathiques l'excitation, à cette période, +peut atteindre à un degré pathologique.</p> + +<p>Un fait très remarquable, c'est le grand <i>libido</i> des phtisiques. +Hoffmann rapporte le cas d'un paysan phtisique qui, +la veille de sa mort, avait encore satisfait sa femme.</p> + +<p>Les actes sexuels sont: le coït (éventuellement le viol), +faute de mieux, la masturbation, et, lorsqu'il y a défectuosité +du sens moral, la pédérastie et la bestialité. Si, à côté +d'un instinct sexuel démesuré, la puissance a baissé ou même +s'est éteinte, alors toutes sortes d'actes de perversité sexuelle +sont possibles.</p> + +<p>Le <i>libido</i> excessif peut être provoqué par une cause périphérique +ou centrale. Il peut avoir pour cause le prurit des +parties génitales, l'eczéma, ainsi que l'action de certaines +drogues qui stimulent le désir sexuel, comme par exemple +les cantharides.</p> + +<p>Chez les femmes, il y a souvent, au moment de la ménopause, +une excitation sexuelle occasionnée par le prurit; mais +souvent ce fait se produit lorsqu'elles sont tarées au point de +vue nerveux. Magnan (<i>Annales médico-psychol.</i>, 1885) rapporte +le cas d'une dame qui avait les matins de terribles accès +d'<i>erethismus genitalis</i>, et celui d'un homme de cinquante-cinq +ans qui, pendant la nuit, était torturé par un priapisme +insupportable. Dans les deux cas il y avait nervosisme.</p> + +<p>Une excitation sexuelle d'origine centrale se produit souvent +chez des individus tarés, comme les hystériques, et dans +les états d'exaltation psychique<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour) </a><p> Pour les individus chez lesquels l'hyperesthésie sexuelle très avancée va +de pair avec la faiblesse sensitive et acquise de l'appareil sexuel, il peut +même arriver qu'au seul aspect de femmes désirables, le mécanisme non +seulement de l'érection, mais même celui de l'éjaculation soit mis en action +sans qu'il y ait une excitation périphérique des parties génitales. Le mouvement +part alors du centre psychosexuel. Il suffit à ces individus de se +trouver en face d'une femme, soit dans un wagon de chemin de fer, soit +dans un salon ou ailleurs: ils se mettent psychiquement en relation sexuelle +et arrivent à l'orgasme et à l'éjaculation.</p> + +<p>Hammond (<i>op. cit.</i>, p. 40) décrit une série de malades semblables qu'il +a traités pour de l'impuissance acquise. Il rapporte que ces individus, pour +désigner leur procédé, se servent de l'expression de «coït idéal». A. Moll, +de Berlin, m'a communiqué un cas tout à fait analogue. À Berlin aussi on +se servait de la même expression.</p></blockquote> + +<p>Quand l'écorce cérébrale et le centre psychosexuel se +trouvent dans un état d'hyperesthésie (sensibilité anormale +de l'imagination, facilité des associations d'idées), non seulement +les sensations visuelles et tactiles, mais encore les +sensations auditives et olfactives peuvent suffire pour évoquer +des idées lascives.</p> + +<p>Magnan (<i>op. cit.</i>) rapporte le cas d'une demoiselle qui, dès +sa nubilité, eut des désirs sexuels toujours croissants et +qui, pour les satisfaire, se livrait à la masturbation. Par la +suite, cette dame éprouvait, à l'aspect de n'importe quel +homme, une violente émotion sexuelle, et, comme alors elle +ne pouvait pas répondre d'elle, elle se renfermait dans sa +chambre où elle restait jusqu'à ce que l'orage fût passé. +Finalement elle se livrait à tout venant pour calmer les +désirs violents qui la faisaient souffrir. Mais ni le coït, ni +l'onanisme ne lui procuraient le soulagement désiré, et elle +fut internée dans un asile d'aliénés.</p> + +<p>On peut citer encore le cas d'une mère de cinq enfants +qui, se sentant malheureuse à cause de la violence de +ses désirs sexuels, fit plusieurs tentatives de suicide et +demanda plus tard à être admise dans une maison de santé. +Là son état s'améliora, mais elle n'osait plus quitter l'asile.</p> + +<p>On trouve plusieurs cas bien caractéristiques concernant +des individus des deux sexes, dans l'ouvrage de l'auteur de +<i>Ueber gewisse Anomalien des Geschlechtstriebs</i>, Observations +6 et 7 (<i>Archiv für Psychiatrie</i>, VII, 2.)</p> + +<p>En voici deux.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 11.—Le 7 juillet 1874, dans l'après-midi, l'ingénieur +Clemens qui se rendait pour affaires de Trieste à Vienne, +quitta le train à la station de Bruck, et, traversant la ville, vint +dans la commune de Saint-Ruprecht, située près de Bruck, où il +fit une tentative de viol sur une femme de soixante-dix ans restée +seule à la maison. Il fut pris par les habitants du village et arrêté +par les autorités locales. Interrogé, il prétendit qu'il avait voulu +chercher l'établissement de voirie pour assouvir sur une chienne +son instinct sexuel surexcité. Il souffre souvent de pareils accès +de surexcitation. Il ne nie pas son acte, mais il l'excuse par sa +maladie. La chaleur, le cahot du wagon, le souci de sa famille +qu'il voulait rejoindre, lui ont complètement troublé les sens et +l'ont rendu malade. Il ne manifeste ni honte, ni repentir. Son +attitude était franche; il avait l'air calme; les yeux étaient rouges, +brillants; la tête chaude, la langue blanche, le pouls plein, mou, +battant plus de 100 pulsations, les doigts un peu tremblants.</p> + +<p>Les déclarations de l'accusé sont précises, mais précipitées; +son regard est fuyant, avec l'expression manifeste de la lubricité. +Le médecin légiste, qui avait été appelé, a été frappé de son état +pathologique, comme si l'accusé eût été au début du délire alcoolique.</p> + +<p>Clemens a quarante-cinq ans, est marié, père d'un enfant. Les +conditions de santé de ses parents et des autres membres de +sa famille lui sont inconnues. Dans son enfance, il était faible, +névropathe. À l'âge de cinq ans il a eu une lésion à la tête à la +suite d'un coup de houe. Il porte encore sur l'os de l'occiput +droit et sur l'os frontal droit une cicatrice longue d'un pouce et +large d'un demi-pouce. L'os est un peu enfoncé. La peau qui le +recouvre est adhérente à l'os.</p> + +<p>La pression sur cet endroit lui cause une douleur qui s'irradie +dans la branche inférieure du trijumeau. Souvent même il s'y +produit spontanément des douleurs. Dans sa jeunesse, il avait +souvent des syncopes. Avant l'âge de puberté, pneumonie rhumatismale +et inflammation d'intestins. Dès l'âge de sept ans, il +éprouvait une sympathie étrange pour les hommes, notamment +pour un colonel. À l'aspect de cet homme, il sentait comme un +coup de poignard dans son cœur; il embrassait le sol où le colonel +avait mis le pied. À l'âge de dix ans, il tomba amoureux d'un +député du Reichstag. Plus tard encore, il s'enflammait pour des +hommes, mais cet enthousiasme était purement platonique. +À partir de quatorze ans, il se masturbait. À l'âge de dix-sept ans, +il avait ses premiers rapports avec des femmes. Avec l'habitude +du coït normal disparurent les anciens phénomènes d'inversion +sexuelle. Dans sa jeunesse il se trouvait dans un état particulier +de psychopathie aiguë qu'il désigne lui-même comme une +«sorte de clairvoyance». À partir de l'âge de quinze ans, il +souffrit d'hémorroïdes avec symptômes de <i>plethora abdominalis</i>. +Après l'abondante hémorragie hémorroïdale qu'il avait régulièrement +toutes les trois ou quatre semaines, il se sentait mieux. +En outre il était toujours en proie à une pénible excitation +sexuelle qu'il soulageait tantôt par l'onanisme, tantôt par le coït. +Toute femme qu'il rencontrait l'excitait. Même quand il se trouvait +au milieu de femmes de sa famille, il se sentait poussé à +leur faire des propositions immorales. Parfois il réussissait à +dompter ses instincts; d'autres fois il était irrésistiblement entraîné +à des actes immoraux. Quand, dans de pareils cas, on le mettait +à part, il en était content; car, disait-il, j'ai besoin d'une pareille +correction et de ce soutien contre ces désirs trop puissants qui +me gênent moi-même. On n'a pu reconnaître aucune périodicité +dans ses excitations sexuelles.</p> + +<p>Jusqu'en 1861, il fit des excès <i>in Venere</i> et récolta plusieurs +blennorrhagies et chancres.</p> + +<p>En 1861, il se maria. Il se sentait satisfait sexuellement, mais +devenait importun à sa femme par ses besoins excessifs. En 1864, +il eut, à l'hôpital, un accès de monomanie; il retomba malade +la même année et fut transporté dans l'asile d'Y... où il resta +interné jusqu'en 1867.</p> + +<p>Dans la maison de santé il souffrit de récidives de son état +maniaque, avec grandes excitations sexuelles. Il désigne comme +cause de sa maladie, à cette époque, un catarrhe intestinal et +beaucoup de contrariétés.</p> + +<p>Plus tard, il se rétablit. Il était bien portant, mais souffrait +beaucoup de l'excès de ses besoins sexuels. Aussitôt qu'il était +éloigné de sa femme, son désir devenait si violent qu'il lui était +égal de le satisfaire avec des êtres humains ou avec des animaux. +Pendant la saison d'été surtout ces poussées devenaient excessives; +en même temps il se produisait un afflux de sang aux +intestins. Clemens qui a des réminiscences de lectures médicales, +est d'avis que, chez lui, le système ganglionnaire domine le +système cérébral.</p> + +<p>Au mois d'octobre 1873, ses occupations l'obligèrent à vivre +loin de sa femme. Jusqu'au jour de Pâques, il n'avait eu aucun +rapport sexuel, sauf qu'il s'était masturbé par-ci par-là. À partir +de cette époque, il se servait de femmes et de chiennes. Du 15 juin +jusqu'au 7 juillet, il n'avait eu aucune occasion de satisfaire son +besoin sexuel. Il éprouvait une agitation nerveuse, se sentait +fatigué, il lui semblait qu'il allait devenir fou. Le désir violent de +revoir sa femme, qui vivait à Vienne, l'éloignait de son service. +Il prit un congé. La chaleur de la route, la trépidation du chemin +de fer, l'avaient complètement troublé; il ne pouvait plus supporter +son état de surexcitation génitale, compliqué d'un fort +afflux de sang aux intestins. Il avait le vertige. Alors, arrivé à +Bruck, il quitta le wagon. Il était, dit-il, tout troublé, ne savait +pas où il allait, et à un moment l'idée lui vint de se jeter à l'eau; +il y avait comme un brouillard devant ses yeux.</p> + +<p><i>Mulierem tunc adspexit, penem nudavit, feminamque amplecti +conatus est.</i> La femme cependant cria au secours, et c'est ainsi +qu'il fut arrêté.</p> + +<p>Après l'attentat, la conscience claire de son acte lui vint subitement. +Il l'avoua franchement, se souvint de tous les détails, mais +il soutint que son action avait quelque chose de morbide. C'était +plus fort que lui.</p> + +<p>Clemens souffrait encore quelquefois de maux de tête, de congestions; +il était, par moments, très agité, inquiet, et dormait mal. +Ses fonctions intellectuelles ne sont pas troublées, mais c'est naturellement +un homme bizarre, d'un caractère mou et sans énergie. +L'expression de la figure a quelque chose de fauve et porte un +cachet de lubricité et de bizarrerie. Il souffre d'hémorroïdes. Les +parties génitales ne présentent rien d'anormal. Le crâne est, dans +sa partie frontale, étroit et un peu fuyant. Le corps est grand +et bien fait. Sauf une diarrhée, on n'a remarqué chez lui aucun +trouble des fonctions végétatives.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 12.—M<sup>me</sup> E..., quarante-sept ans. Un oncle maternel +fut atteint d'aliénation mentale; le père était un homme +exalté qui faisait des excès <i>in Venere</i>. Le frère de la malade est +mort d'une affection aiguë du cerveau. Dès son enfance, la malade +était nerveuse, excentrique, romanesque, et manifestait, à peine +sortie de l'enfance, un penchant sexuel excessif. Elle s'adonna, dès +l'âge de dix ans, aux jouissances sexuelles. Elle se maria à l'âge +de dix-neuf ans. Elle faisait assez bon ménage avec son mari. +L'époux, bien que suffisamment doué, ne lui suffisait pas; elle +eut, jusqu'à ces dernières années, toujours quelques amis en +dehors de son mari. Elle avait pleine conscience de la honte de ce +genre de vie, mais elle sentait sa volonté défaillir en présence du +penchant insatiable qu'elle cherchait du moins à dissimuler. Elle +disait plus tard que c'était de l'<i>andromanie</i> qu'elle avait souffert.</p> + +<p>La malade a accouché six fois. Il y a six ans, elle est tombée +de voiture et a subi un ébranlement cérébral considérable. À la +suite de cet accident, il se produisit chez elle une mélancolie +compliquée du délire de la persécution. Cette maladie l'amena à +l'asile d'aliénés. La malade approche de la ménopause; elle a eu, +ces temps derniers, des menstrues fréquentes et très abondantes. +La violence de son ancien penchant s'est atténué, ce qu'elle constate +avec plaisir. Son attitude actuelle est décente. Faible degré +de <i>descensus uteri</i> et <i>prolapsus ani</i>. +</p></blockquote> + +<p>L'hyperesthésie sexuelle peut être continue avec des +exacerbations, ou bien intermittente, ou même périodique. +Dans le dernier cas, c'est une névrose cérébrale particulière +(voir la Pathologie spéciale), ou une manifestation d'un état +d'excitation psychique général (Manie épisodique dans la +<i>dementia paralytica senilis</i>, etc.).</p> + +<p>Un cas remarquable de satyriasis intermittent a été publié +par Lentz dans le <i>Bulletin de la Société de méd. légale de +Belgique</i>, nº 21.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 13.—Depuis trois ans, le cultivateur D..., âgé +de trente-cinq ans, marié et jouissant de l'estime générale, avait +des accès d'excitation sexuelle, qui devenaient de plus en plus +fréquents et plus violents. Depuis un an, ces accès se sont aggravés +et sont devenus des crises de satyriasis. On n'a rien pu constater +au point de vue héréditaire, pas plus qu'au point de vue +organique.</p> + +<p>D... <i>tempore, quum libidinibus valde afficeretur, decim vel quindecim +cohabitationes per 24 horas exegit, neque tamen cupiditates +suas satiavit</i>.</p> + +<p>Peu à peu se développait en lui un état d'éréthisme généralisé, +avec une irascibilité allant jusqu'à des accès de colère pathologiques; +en même temps, il se manifestait un penchant à abuser +des boissons alcooliques, et bientôt se montrèrent des symptômes +d'alcoolisme. Ses accès de satyriasis étaient tellement violents +que le malade n'avait plus d'idées nettes et que, poussé par son +instinct aveugle, il se laissait aller à des actes lascifs. <i>Qua de +causa factum est ut uxorem suam alienis viris immovere animalibus ad +coeundum tradi, cum ipso filiabus præsentibus concubitum exsequi +jusserit, propterea quod hæc facta majorem ipsi voluptatem afferent.</i> +Il ne se souvient pas du tout des faits qui se passent au +moment de ces crises, et son excitation extrême peut l'amener +jusqu'à la rage. D... avoue qu'il a eu des moments où il n'était +plus maître de lui-même; s'il était resté sans satisfaction, il eût +été contraint de s'attaquer à la première femme venue. Cet état +d'excitation sexuelle disparaît tout d'un coup après chaque émotion +morale violente. +</p></blockquote> + +<p>Les deux observations suivantes nous montrent quel état +violent, dangereux et pénible constitue l'hyperesthésie +sexuelle pour ceux qui sont atteints de cette anomalie.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 14 (<i>Hyperæsthesia sexualis. Delirium acutum ex abstinentia</i>).—Le +29 mai 1882, F..., vingt-trois ans, cordonnier, célibataire, +a été reçu à la clinique. Il est né d'un père coléreux, très +violent et d'une mère névropathique, dont le frère était aliéné.</p> + +<p>Le sujet n'a jamais été gravement malade ni ne s'est adonné +à la boisson, mais, de tout temps, il a eu de grands besoins +sexuels. Il y a cinq jours, il a été atteint d'une affection psychique +aiguë. Il a fait, en plein jour et devant deux témoins, une tentative +de viol, a eu du délire obscène, s'est masturbé avec excès; il y a +trois jours, il a eu un accès de folie furieuse, et, lors de son arrivée +à la clinique, il était en état de <i>delirium acutum</i> très grave, avec +de la fièvre et des phénomènes d'excitation motrice très violents. +Par un traitement à l'ergotine, on amena la guérison.</p> + +<p>Le 5 janvier 1888, le même individu fut reçu une seconde fois, +présentant des symptômes de folie furieuse. D'abord, il était morose, +irascible, disposé à pleurer et atteint d'insomnie. Ensuite, +après avoir attaqué sans succès des femmes, il se mit dans une +rage de plus en plus violente.</p> + +<p>Le 6 janvier, son état s'est aggravé; il a du <i>delirium acutum</i> très +grave (jactation, grincement de dents, grimaces, etc., symptômes +d'incitations motrices; température allant jusqu'à 40°,7). Il se +masturbait tout à fait instinctivement. Il a été guéri par un traitement +énergique à l'ergotine, qui a duré jusqu'au 11 janvier. +Après sa guérison, le malade a donné des explications très intéressantes +sur la cause de sa maladie.</p> + +<p>De tout temps, il eut de grands besoins sexuels. Son premier +coït eut lieu à l'âge de seize ans. La continence lui a causé des +maux de tête, une grande irascibilité psychique, de l'abattement, +un manque de goût pour le travail, de l'insomnie. Comme il vivait +à la campagne, il n'avait que rarement l'occasion de satisfaire ses +besoins; il y suppléait par la masturbation. Il lui fallait se masturber +une ou deux fois par jour.</p> + +<p>Depuis deux mois, il n'avait pas coïté. Son excitation sexuelle +s'est de plus en plus exaltée; il ne pensait qu'au moyen de satisfaire +son instinct. La masturbation ne suffisait plus pour faire +cesser les tourments de plus en plus pénibles dus à la continence. +Ces jours derniers, il eut un désir violent de coïter; insomnie de +plus en plus aiguë et irritabilité. Il ne se souvient que sommairement +de la période de sa maladie. Le malade était guéri au mois +de décembre. C'est un homme très convenable. Il considère son +instinct irrésistible comme un cas pathologique et redoute l'avenir.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 15.—Le 11 juillet 1884, R..., trente-trois ans, +employé, atteint de <i>paranoia persecutoria</i> et <i>neurasthenia sexualis</i>, +a été reçu à la clinique. Sa mère était névropathe. Son père est +mort d'une maladie de la moelle épinière. Dès son enfance, il +eut un instinct sexuel très puissant dont il prit pleine conscience +à l'âge de six ans. Depuis cette époque, masturbation; à +partir de quinze ans, pédérastie, faute de mieux; quelquefois +tendances à la sodomie. Plus tard, abus du coït dans le mariage, +<i>cum uxore</i>. De temps à autre même des impulsions perverses, +idée de faire le <i>cunnilingus</i>, de donner des cantharides à sa femme, +dont le <i>libido</i> ne correspond pas au sien. Peu de temps après le +mariage, la femme mourut. La situation économique du malade +devient de plus en plus mauvaise; il n'a plus les moyens de se +procurer des femmes. Il revient à l'habitude de la masturbation, +se sert de <i>lingua canis</i> pour provoquer l'éjaculation. De temps en +temps accès de priapisme et état frisant le satyriasis. Il était +alors forcé de se masturber pour éviter le <i>stuprum</i>. À mesure que +la neurasthénie sexuelle a augmenté, s'accompagnant de velléités +de mélancolie, il y a diminution du <i>libido nimia</i>, ce qu'il a considéré +comme un soulagement salutaire. +</p></blockquote> + +<p>Un exemple classique d'hyperesthésie sexuelle pure est le +cas suivant que j'emprunte à la <i>Folie lucide</i> de Trélat et qui +est très précieux pour l'étude de certaines Messalines, devenues +célèbres dans l'histoire.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 16.—M<sup>me</sup> V... souffre depuis sa première jeunesse +<i>d'andromanie</i>. De bonne famille, d'un esprit cultivé, bonne +de caractère, d'une décence allant jusqu'à la faculté de rougir, +elle était, encore jeune fille, la terreur de sa famille. <i>Quandoquidem +sola erat cum homine sexus alterius, negligens, utrum infans sit an +vir, an senex, utrum pulcher an teter, statim corpus nudavit et vehementer +libidines suas satiari rogavit vel vim et manus ei injecit.</i> On +essaya de la guérir par le mariage. <i>Maritum quam maxime amavit +neque tamen sibi temperare potuit quin a quolibet viro, si solum +apprehenderat, seu servo, seu mercenario, seu discipulo coitum +exposceret.</i></p> + +<p>Rien ne put la guérir de ce penchant. Même lorsqu'elle fut +devenue grand'mère, elle resta Messaline. <i>Puerum quondam duodecim +annos natum in cubiculum allectum stuprare voluit.</i> Le +garçon se défendit et se sauva. Elle reçut une verte correction de +son frère. C'était peine perdue. On l'interna dans un couvent. Là, +elle fut un modèle de bonne tenue et n'encourut aucun reproche. +Aussitôt revenue du couvent, les scandales recommencèrent dans +la ville. La famille la chassa et lui servit une petite rente. Elle se +mit à travailler et gagnait le nécessaire, <i>ut amantes sibi emere +posset</i>.</p> + +<p>Quiconque aurait vu cette dame, mise proprement, de manières +distinguées et agréables, n'aurait pu se douter quels immenses +besoins sexuels elle avait encore à l'âge de soixante-cinq ans. +Le 17 janvier 1854, sa famille, désespérée par de nouveaux scandales, +la fit interner dans une maison de santé. Elle y vécut jusqu'au +mois de mai 1858 et y succomba à une <i>apoplexia cerebri</i> à +l'âge de soixante-treize ans. Sa conduite, avec la surveillance +de l'établissement, était irréprochable. Mais aussitôt qu'on l'abandonnait +à elle-même et qu'une occasion favorable se présentait, +ses penchants sexuels se faisaient jour, même peu de temps +avant sa mort. À l'exception de son anomalie sexuelle, les aliénistes +n'ont rien constaté chez elle pendant les quatre années +qu'ils la soignèrent. +</p></blockquote> + + +<h3>D.—PARESTHÉSIE DU SENS SEXUEL (PERVERSION SEXUELLE)</h3> + +<p>Il se produit dans ce cas un état morbide des sphères de +représentation sexuelle avec manifestation de sentiments faisant +que des représentations, qui d'habitude doivent provoquer +physico-psychologiquement des sensations désagréables, +sont au contraire accompagnées de sensations de plaisir. Et +même il peut se produire une association anormale et tellement +forte de ces deux phénomènes qu'ils peuvent aller jusqu'à +la forme passionnelle.</p> + +<p>Comme résultat pratique, on a des actes pervertis (Perversion +de l'instinct sexuel). Ce cas se produit d'autant plus +facilement que les sensations de plaisir poussées jusqu'à la +passion, empêchent la manifestation des représentations +contraires qui pourraient encore exister et provoquer des +sensations désagréables. Il se produit toujours lorsque, par +suite de l'absence totale des idées de morale, d'esthétique ou +de justice, les représentations contraires sont devenues impossibles. +Mais ce cas n'est que trop fréquent quand la source +des représentations et des sentiments éthiques (sentiment +sexuel normal) est troublée ou empoisonnée.</p> + +<p>Il faut considérer comme pervertie toute manifestation de +l'instinct sexuel qui ne répond pas au but de la nature, +c'est-à-dire à la perpétuité de la race, si cette manifestation +s'est produite malgré l'occasion propice pour satisfaire d'une +manière naturelle le besoin sexuel. Les actes sexuels pervertis +que la paresthésie provoque sont très importants au +point de vue clinique, social et médico-légal; aussi est-il +indispensable de les traiter ici à fond et de vaincre à cet effet +tout le dégoût esthétique et moral qu'ils nous inspirent.</p> + +<p>La perversion de l'instinct sexuel, comme je le démontrerai +plus loin, ne doit pas être confondue avec la perversité +des actes sexuels. Celle-ci peut se produire sans être provoquée +par des causes psychopathologiques. L'acte pervers +concret, quelque monstrueux qu'il soit, n'est pas une preuve. +Pour distinguer entre maladie (perversion) et vice (perversité), +il faut remonter à l'examen complet de l'individu et +du mobile de ses actes pervers. Voilà la clef du diagnostic. +(Voir plus bas.)</p> + +<p>La paresthésie peut se combiner avec l'hyperesthésie. Cette +combinaison clinique se présente très souvent. Alors, on peut +sûrement s'attendre à des actes sexuels. La perversion de +l'activité sexuelle peut avoir comme objectif la satisfaction +sexuelle avec des personnes de l'autre sexe ou du même +sexe.</p> + +<p>Ainsi nous arrivons à classer en deux grands groupes les +phénomènes de la perversion sexuelle.</p> + + +<h2>I.—AFFECTION SEXUELLE POUR DES PERSONNES DE +L'AUTRE SEXE AVEC MANIFESTATION PERVERSE +DE L'INSTINCT.</h2> + +<h3>A.—RAPPORTS ENTRE LA CRUAUTÉ ACTIVE, LA VIOLENCE +ET LA VOLUPTÉ.—SADISME<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a></h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p> Ainsi nommé d'après le mal famé marquis de Sade, dont les romans +obscènes sont ruisselants de volupté et de cruauté. Dans la littérature française +«Sadisme» est devenu le mot courant pour désigner cette perversion.</p></blockquote> + +<p>C'est un fait connu et souvent observé que la volupté et +la cruauté se montrent fréquemment associées l'une à l'autre. +Des écrivains de toutes les écoles ont signalé ce phénomène<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>. +Même à l'état physiologique, on voit fréquemment des +individus sexuellement fort excitables mordre ou égratigner +leur <i>consors</i> pendant le coït<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p> Entre autres: Novalis, dans ses <i>Fragmenten</i>; Goerres: <i>Christliche Mystik</i>, +t. III, p. 400.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a href="#footnotetag29">(retour) </a><p> Comparez les célèbres vers d'Alfred de Musset à l'Andalouse:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Qu'elle est superbe en son désordre</p> +<p>Quand elle tombe les seins nus,</p> +<p>Qu'on la voit béante se tordre</p> +<p>Dans un baiser de rage et mordre</p> +<p>En hurlant des mots inconnus!</p> + </div> </div> +</blockquote> + +<p>Les anciens auteurs avaient déjà appelé l'attention sur la +connexité qui existe entre la volupté et la cruauté.</p> + +<p>Blumröder (<i>Ueber Irresein</i>, Leipzig, 1836, p. 51) <i>hominem +vidit qui compluria vulnera in musculo pectorali habuit, quæ +femina valde libidinosa in summa voluptate mordendo effecit.</i></p> + +<p>Dans un essai «<i>Ueber Lust und Schmerz</i>» (<i>Friedreichs +Magazin für Seelenkunde</i>, 1830, II, 5), il appelle l'attention +particulièrement sur la corrélation psychologique qui existe +entre la volupté et la soif du sang. Il rappelle à ce sujet la +légende indienne de Siwa et Durga (Mort et Volupté), les +sacrifices d'hommes avec mystères voluptueux, les désirs +sexuels de l'âge de puberté associés à un penchant voluptueux +pour le suicide, à la flagellation, aux pincements, aux +blessures faites aux parties génitales dans le vague et obscur +désir de satisfaire le besoin sexuel.</p> + +<p>Lombroso aussi (<i>Verzeni e Agnoletti</i>, Roma, 1874) cite de +nombreux exemples de tendance à l'assassinat pendant la +surexcitation produite par la volupté.</p> + +<p>Par contre, bien souvent, quand le désir de l'assassinat est +excité, il entraîne après lui la sensation de volupté. Lombroso +rappelle le fait cité par Mantegazza que, dans les horreurs +d'un pillage, les soldats éprouvent ordinairement une volupté +bestiale<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a href="#footnotetag30">(retour) </a><p> Au milieu de l'exaltation du combat l'image de l'exaltation de la volupté +vient à l'esprit. Comparez, chez Grillparzer, la description d'une bataille faite +par un guerrier:</p> + +<p>«Et lorsque sonne le signal,—que les deux armées se rencontrent,—poitrine +contre poitrine,—quels délices des dieux!—Par ici, par là—des +ennemis,—des frères,—sont abattus par l'acier mortel.—Recevoir et +donner la mort et la vie,—dans l'échange alternant et chancelant,—dans +une griserie sauvage!» (<i>Traum ein Leben</i>, acte I).</p></blockquote> + +<p>Ces exemples forment des cas de transition entre les cas +manifestement pathologiques.</p> + +<p>Très instructifs aussi les exemples des Césars dégénérés +(Néron, Tibère), qui se réjouissaient en faisant égorger devant +eux des jeunes gens et des vierges, ainsi que le cas de ce +monstre, le maréchal Gilles de Rays (Jacob, <i>Curiosités de +l'Histoire de France</i>, Paris, 1858) qui a été exécuté en 1440 +pour viols et assassinats commis pendant huit ans sur plus +de huit cents enfants. Il avoua que c'était, à la suite de +la lecture de Suétone et des descriptions des orgies de +Tibère, de Caracalla, que l'idée lui était venue d'attirer des +enfants dans son château, de les souiller en les torturant et +de les assassiner ensuite. Ce monstre assura avoir éprouvé un +bonheur indicible à commettre ces actes. Il avait deux complices. +Les cadavres des malheureuses victimes furent brûlés +et seules quelques têtes d'enfants exceptionnellement belles +furent gardées comme souvenir.</p> + +<p>Quand on veut expliquer la connexité existant entre la +volupté et la cruauté, il faut remonter à ces cas qui sont +encore presque physiologiques où, au moment de la volupté +suprême, des individus, normaux d'ailleurs mais très excitables, +commettent des actes, comme mordre ou égratigner, +qui habituellement ne sont inspirés que par la colère. Il +faut, en outre, rappeler que l'amour et la colère sont non +seulement les deux plus fortes passions, mais encore les deux +uniques formes possibles de la passion forte (sthénique). Toutes +les deux cherchent leur objet, veulent s'en emparer, et se +manifestent par une action physique sur l'objet; toutes les +deux mettent la sphère psycho-motrice dans la plus grande +agitation et arrivent par cette agitation même à leur manifestation +normale.</p> + +<p>Partant de ce point de vue, on comprend que la volupté +pousse à des actes qui, dans d'autres cas, ressemblent à ceux +inspirés par la colère<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a href="#footnotetag31">(retour) </a><p> Schultz (<i>Wiener med. Wochenschrift</i>, 1869, nº 49) rapporte le cas curieux +d'un homme de vingt-huit ans qui ne pouvait faire avec sa femme le coït +qu'après s'être mis artificiellement en colère.</p></blockquote> + +<p>L'une comme l'autre est un état d'exaltation, constitue +une puissante excitation de toute la sphère psychomotrice. +Il en résulte un désir de réagir par tous les moyens possibles +et avec la plus grande intensité contre l'objet qui provoque +l'excitation. De même que l'exaltation maniaque passe facilement +à l'état de manie de destruction furieuse, de même +l'exaltation de la passion sexuelle produit quelquefois le +violent désir de détendre l'excitation générale par des actes +insensés qui ont une apparence d'hostilité. Ces actes représentent +pour ainsi dire des mouvements psychiques et accessoires; +il ne s'agit point d'une simple excitation inconsciente +de l'innervation musculaire (ce qui se manifeste aussi quelquefois +sous forme de convulsions aveugles), mais d'une vraie +hyperbolie de la volonté à produire un puissant effet sur +l'individu qui a causé notre excitation. Le moyen le plus +efficace pour cela, c'est de causer à cet individu une sensation +de douleur. En partant de ce cas où, dans le maximum de la +passion voluptueuse, l'individu cherche à causer une douleur +à l'objet aimé, on arrive à des cas où il y a sérieusement +mauvais traitements, blessures et même assassinat de la +victime<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a href="#footnotetag32">(retour) </a><p> Voir Lombroso (<i>Uomo delinquente</i>), qui cite des faits analogues chez les +animaux en rut.</p></blockquote> + +<p>Dans ces cas, le penchant à la cruauté qui peut s'associer +à la passion voluptueuse, s'est augmenté démesurément +chez un individu psychopathe, tandis que, d'autre part, la +défectuosité des sentiments moraux fait qu'il n'y a pas +normalement d'entraves ou qu'elles sont trop faibles pour +réagir.</p> + +<p>Ces actes sadiques monstrueux ont, chez l'homme, chez +lequel ils se produisent plus fréquemment que chez la +femme, encore une autre cause puissante due aux conditions +physiologiques.</p> + +<p>Dans le rapport des deux sexes, c'est à l'homme qu'échoit +le rôle actif et même agressif, tandis que la femme se borne +au rôle passif et défensif<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a href="#footnotetag33">(retour) </a><p> Chez les animaux aussi c'est ordinairement le mâle qui poursuit la +femelle de ses propositions d'amour. On peut aussi souvent remarquer que +la femelle prend la fuite ou feint de la prendre. Alors il s'engage une scène +semblable à celle qui a lieu entre l'oiseau de proie et l'oiseau auquel il fait +la chasse.</p></blockquote> + +<p>Pour l'homme, il y a un grand charme a conquérir la +femme, à la vaincre; et, dans l'<i>Ars amandi</i>, la décence de la +femme qui reste sur la défensive jusqu'au moment où elle +a cédé, est d'une grande importance psychologique. Dans les +conditions normales, l'homme se voit en présence d'une résistance +qu'il a pour tâche de vaincre, et c'est pour cette lutte +que la nature lui a donné un caractère agressif. Mais ce caractère +agressif peut, dans des conditions pathologiques, +dépasser toute mesure et dégénérer en une tendance à subjuguer +complètement l'objet de ses désirs jusqu'à l'anéantissement +et même à le tuer<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a href="#footnotetag34">(retour) </a><p> La conquête de la femme se fait aujourd'hui sous une forme civile, en +faisant la cour, par séduction et en employant la ruse, etc. Mais l'histoire +de la civilisation et l'anthropologie nous apprennent qu'autrefois et maintenant +encore il est certains peuples chez qui la force brutale, le rapt de la +femme, et même l'habitude de la rendre inoffensive par des coups de massue +remplacent les sollicitations d'amour. Il est possible qu'un retour à l'atavisme +contribue, avec de pareils penchants, à favoriser les accès de sadisme.</p> + +<p>Dans les <i>Jahrbücher für Psychologie</i> (II, p. 128), Schaefer (Iéna) rapporte +deux observations d'A. Payer. Dans le premier cas, un état d'excitation +sexuelle excessif s'est développé à l'aspect de scènes de bataille, même en +peinture; dans l'autre cas, c'est la torture cruelle de petits animaux qui +produisit cet effet. Schaefer ajoute: «La combativité et l'envie de tuer +sont, dans toutes les espèces animales, tellement l'attribut du mâle, que +l'existence d'une connexité entre ces penchants mâles et les penchants purement +sexuels ne saurait être mise en doute. Je crois cependant pouvoir +assurer, en me fondant sur des observations qui ne sauraient être contestées, +que, même chez des individus mâles doués d'une parfaite santé psychique +et sexuelle, les premiers signes précurseurs, mystérieux et obscurs +des désirs sexuels peuvent faire apparition à la suite de lectures de scènes +de bataille ou de chasse émouvantes. Une poussée inconsciente pousse les +jeunes gens à chercher une sorte de satisfaction dans les jeux de guerre +(lutte corps à corps). Dans ces jeux aussi l'instinct fondamental de la vie +sexuelle arrive à son expression: le lutteur cherche à se mettre en contact +extensif et intensif avec son partenaire, avec l'arrière-pensée plus ou moins +nette de le terrasser ou de le vaincre.</p></blockquote> + +<p>Si ces deux éléments constitutifs se rencontrent, si le désir +prononcé et anormal d'une réaction violente contre l'objet +aimé s'unit à un besoin exagéré de subjuguer la femme, alors +les explosions les plus violentes du sadisme se produiront.</p> + +<p>Le sadisme n'est donc qu'une exagération pathologique de +certains phénomènes accessoires de la <i>vita sexualis</i> qui peuvent +se produire dans des circonstances normales, surtout +chez le mâle. Naturellement, il n'est pas du tout nécessaire, +et ce n'est pas la règle, que le sadiste ait conscience de ces +éléments de son penchant. Ce qu'il éprouve, c'est uniquement +le désir de commettre des actes violents et cruels sur +les personnes de l'autre sexe, et une sensation de volupté +rien qu'en se représentant ces actes de cruauté. Il en résulte +une impulsion puissante à exécuter les actes désirés. Comme +les vrais motifs de ce penchant restent inconnus à celui qui +agit, les actes sadistes sont empreints des caractères des actes +impulsifs.</p> + +<p>Quand il y a association entre la volupté et la cruauté, +non seulement la passion voluptueuse éveille le penchant à +la cruauté, mais le contraire aussi peut avoir lieu: l'idée et +surtout la vue d'actes cruels agissent comme un stimulant +sexuel et sont dans ce sens employés par des individus pervers<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35: </b><a href="#footnotetag35">(retour) </a><p> Il arrive aussi que la vue accidentelle du sang versé mette le mécanisme +psychique et prédisposé du sadiste en mouvement et éveille le penchant qui +était à l'état latent.</p></blockquote> + +<p>Il est impossible empiriquement d'établir une distinction +entre les cas de sadisme congénital et de sadisme acquis. +Beaucoup d'individus tarés originellement font pendant longtemps +tous les efforts possibles pour résister à leurs penchants +pervers. Si la puissance sexuelle existe encore, ils ont au +commencement une <i>vita sexualis</i> normale, souvent grâce à +l'évocation d'images de nature perverse. Plus tard seulement, +après avoir vaincu successivement toutes les contre-raisons +éthiques et esthétiques et après avoir constaté à plusieurs +reprises que l'acte normal ne procure pas de satisfaction +complète, le penchant morbide se fait jour et se manifeste +extérieurement. Une disposition perverse et <i>ab origine</i> se +traduit alors tardivement par des actes. Voilà ce qui produit +souvent l'apparence d'une perversion acquise et trompe sur +le vrai caractère congénital du mal. <i>A priori</i>, on peut cependant +supposer que cet état psychopathique existe toujours <i>ab +origine</i>. Nous verrons plus loin les raisons en faveur de cette +hypothèse.</p> + +<p>Les actes sadistes diffèrent selon le degré de leur monstruosité, +selon l'empire du penchant pervers sur l'individu +qui en est atteint, ou bien selon les éléments de résistance qui +existent encore, éléments qui, cependant, peuvent être plus +ou moins affaiblis par des défectuosités éthiques originelles, +par la dégénérescence héréditaire, par la folie morale.</p> + +<p>Ainsi naissent une longue série de formes qui commencent +par les crimes les plus graves et qui finissent par des actes +puérils qui n'ont d'autre but que d'offrir une satisfaction +symbolique au besoin pervers du sadiste.</p> + +<p>On peut encore classer les actes sadiques selon leur genre. +Il faut alors distinguer s'ils ont lieu après la consommation +du coït dans lequel le <i>libido nimia</i> n'a pas été satisfait, ou si, +dans le cas d'affaiblissement de la puissance génésique, ils +servent de préparatifs pour la stimuler, ou si enfin, dans le +cas d'une absence totale de la puissance génésique, les actes +sadiques doivent remplacer le coït devenu impossible et provoquer +l'éjaculation. Dans les deux derniers cas, il y a, malgré +l'impuissance, un <i>libido</i> violent, ou du moins ce <i>libido</i> +subsistait chez l'individu à l'époque où il a constaté l'habitude +des actes sadiques. L'hyperesthésie sexuelle doit toujours +être considérée comme la base des penchants sadistes. +L'impuissance si fréquente chez les individus psycho-névropathiques +dont il est ici question, à la suite d'excès faits +dès la première jeunesse, est ordinairement de la faiblesse +spinale. Quelquefois il se peut qu'il y ait une sorte d'impuissance +psychique par la concentration de la pensée vers l'acte +pervers, à côté duquel alors l'image de la satisfaction normale +s'efface.</p> + +<p>Quel que soit le caractère extérieur de l'acte, pour le comprendre +il est essentiel d'examiner les dispositions perverses +de l'âme et le sens du penchant de l'individu atteint.</p> + + +<h3>A.—ASSASSINAT PAR VOLUPTÉ<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a> (VOLUPTÉ ET CRUAUTÉ, AMOUR DU +MEURTRE POUSSÉ JUSQU'À L'ANTHROPOPHAGIE)</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36: </b><a href="#footnotetag36">(retour) </a><p> Comparez: Meizger <i>Ger. Arzneiw</i>, édité par Remer, p. 539; <i>Klein's +Annalen</i>, X, p. 176, <span class="sc">XVIII</span>, p. 311; Heinroth, <i>System der Psych. ger. Med.</i>, +p. 270; <i>Neuer Pitaval</i>, 1855, 23 Th. (cas Blaize Ferrage).</p></blockquote> + +<p>Le fait le plus horrible mais aussi le plus caractéristique +pour montrer la connexité qui existe entre la volupté et la +cruauté, c'est le cas d'Andreas Bichel que Feuerbach a publié +dans son <i>Aktenmæssigen Darstellung merkwürdiger Verbrechen</i>.</p> + +<p><i>B. puellas stupratas necavit et dissecuit.</i>—À propos de +l'assassinat commis sur une de ses victimes, il s'est exprimé +dans les termes suivants au cours de son interrogatoire:</p> + +<p>«Je lui ai ouvert la poitrine et j'ai tranché avec un couteau +les parties charnues du corps. Ensuite j'ai apprêté le corps +de cette personne, comme le boucher a l'habitude de faire +avec la bête qu'il vient de tuer. Je lui ai coupé le corps en +deux avec une hache de façon à l'enfouir dans le trou creusé +d'avance dans la montagne et destiné à recevoir le cadavre. +Je puis dire qu'en ouvrant la poitrine j'étais tellement excité +que je tressaillais et que j'aurais voulu trancher un morceau +de chair et le manger.»</p> + +<p>Lombroso<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a> cite aussi des cas de ce genre, entre autres celui +d'un nommé Philippe qui avait l'habitude d'étrangler <i>post +actum</i> les prostituées et qui disait: «J'aime les femmes, +mais cela m'amuse de les étrangler après avoir joui d'elles.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37: </b><a href="#footnotetag37">(retour) </a><p> <i>Geschlechtstrieb und Verbrechen in ihren gegenseitigen Beziehungen, Goltdammers +Archiv</i>, Bd. XXX.</p></blockquote> + +<p>Un nommé Grassi (V. Lombroso <i>op. cit.</i>, p. 12) a été pris +nuitamment d'un désir sexuel pour une parente. Irrité par la +résistance de cette femme, il lui donna plusieurs coups de +couteau dans le bas-ventre, et lorsque le père et l'oncle de la +malheureuse voulurent le retenir, il les tua tous deux. Immédiatement +après il alla calmer dans les bras d'une prostituée +son rut sexuel. Mais cela ne lui suffisait pas; il assassina +son propre père et égorgea plusieurs bœufs dans l'étable.</p> + +<p>Il ressort des faits que nous venons d'énumérer que, sans +aucun doute, un grand nombre d'assassinats par volupté +sont dus à l'hyperesthésie associée à la paresthésie sexuelle. +De même, à un degré plus élevé, la perversion sexuelle peut +amener à commettre des actes de brutalité sur des cadavres, +comme par exemple le dépècement du cadavre, l'arrachement +voluptueux des entrailles. Le cas de Bichel indique +clairement la possibilité d'une pareille observation.</p> + +<p>De notre temps, on peut citer comme exemple Menesclou +(V. <i>Annales d'hygiène publique</i>) sur lequel Lasègue, Brouardel +et Motet ont donné un rapport. On le jugea d'esprit sain, +et il fut guillotiné.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 17.—Le 18 avril 1880, une fille de quatre ans +disparut de la maison de ses parents. Le 16 on arrêta Menesclou, +un des locataires de cette maison. Dans ses poches on trouva les +avant-bras de l'enfant; de la cheminée on retira la tête et les +viscères à moitié carbonisés. Dans les lieux d'aisance on trouva +aussi des parties du cadavre. On n'a pu retrouver les parties génitales +de la victime. Menesclou, interrogé sur le sort de l'enfant, +se troubla. Les circonstances ainsi qu'une poésie lascive trouvée +sur lui, ne laissèrent plus subsister aucun doute: il avait assassiné +l'enfant après en avoir abusé. Menesclou ne manifesta aucun +repentir; son acte, disait-il, était un malheur. L'intelligence de +l'accusé est bornée. Il ne présente aucun stigmate de dégénérescence +anatomique; il a l'ouïe dure et il est scrofuleux.</p> + +<p>Menesclou a vingt ans. À l'âge de neuf mois il eut des convulsions; +plus tard, il souffrit d'insomnies; <i>enuresis nocturna</i>; il +était nerveux, se développa tardivement et d'une façon incomplète. +À partir de l'âge de puberté il devint irritable, manifestant +des penchants mauvais; il était paresseux, indocile, impropre à +toute occupation. Il ne se corrigea pas, même dans la maison de +correction. On le mit dans la marine; là non plus il n'était bon à +rien. Rentré de son service, il vola ses parents et eut de mauvaises +fréquentations. Il n'a jamais couru après les femmes. Il se +livrait avec ardeur à l'onanisme et, à l'occasion, il se livrait à la +sodomie sur des chiennes. Sa mère souffrait de <i>mania menstrualis +periodica;</i> un oncle était fou, un autre oncle ivrogne.</p> + +<p>L'autopsie du cerveau de Menesclou a permis de constater une +altération morbide des deux lobes frontaux, de la première et de +la seconde circonvolution temporale ainsi que d'une partie des +circonvolutions occipitales.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 18.—Alton, garçon de magasin en Angleterre, +va se promener dans les environs de la ville. Il attire une enfant +dans un bosquet, rentre après y avoir passé quelque temps, va +au bureau où il inscrit sur son carnet la note suivante: <i>Killed +to day a young girl, it was fine and hot</i> (Assassiné aujourd'hui +une jeune fille; le temps était beau; il faisait chaud).</p> + +<p>On remarque l'absence de l'enfant, on se met à sa recherche et +on la trouve déchirée en morceaux; certaines parties de son +corps, entre autres les parties génitales, n'ont pu être retrouvées. +Alton ne manifesta pas la moindre trace d'émoi et ne fournit +aucune explication ni sur le mobile ni sur les circonstances de +son acte horrible. C'était un individu psychopathe qui avait de +temps à autre des états de dépression avec <i>tædium vitæ</i>.</p> + +<p>Son père avait eu un accès de manie aiguë, un parent proche +souffrait de manie avec penchants à l'assassinat. Alton fut exécuté. +</p></blockquote> + +<p>Dans de pareils cas, il peut arriver que l'individu morbide +éprouve le désir de goûter la chair de la victime assassinée +et que, cédant à cette aggravation perverse de ses représentations +objectives, il mange des parties du cadavre.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 19.—Léger, vigneron, vingt-quatre ans, dès sa jeunesse +sombre, renfermé et fuyant toute société, s'en va pour chercher +de l'ouvrage. Pendant huit jours il rôde dans une forêt. <i>Puellam +apprehendit duodecim annorum: stupratæ genitalia mutilat, cor +eripit</i>, en mange, boit le sang et enfouit le cadavre. Arrêté, il nie +d'abord, mais finit par avouer son crime avec un sang-froid cynique. +Il écoute son arrêt de mort avec indifférence et est exécuté. +À l'autopsie, Esquirol a constaté des adhérences pathologiques +entre les méninges et le cerveau (Georgel, Compte rendu du procès +Léger, Feldtmann, etc.).</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 20.—Tirsch, pensionnaire de l'hospice de Prague, +cinquante-cinq ans, de tout temps concentré, bizarre, brutal, très +irascible, maussade, vindicatif, condamné à vingt ans de prison +pour viol d'une fille de dix ans, avait, ces temps derniers, éveillé +l'attention par ses accès de rage pour des raisons futiles et par +son <i>tædium vitæ</i>.</p> + +<p>En 1864, après avoir été éconduit par une veuve à laquelle il +proposait le mariage, il avait pris en haine les femmes. Le 8 juillet, +il rôdait avec l'intention d'assassiner un individu du sexe qu'il +détestait tant.</p> + +<p><i>Vetulam occurrentem in silvam allexit, coitum poposcit, renitentem +prostravit, jugulum feminæ compressit «furore captus». Cadaver +virga betulæ desecta verberare voluit nequetamen id perfecit, quia +conscientia sua hæc fieri vetuit, cultello mammas et genitalia desecta +domi cocta proximis diebus cum globis comedit.</i> Le 12 septembre, +lorsqu'on l'arrêta, on trouva encore les restes de cet horrible +repas. Il allégua comme mobile de son acte «une soif intérieure» +et demanda lui-même à être exécuté, puisqu'il avait été de tout +temps un paria dans la société. En prison, il manifestait une irrascibilité +excessive, et parfois il avait des accès de rage pendant lesquels +il refusait toute nourriture. On a fait la remarque que la +plupart de ses anciens excès coïncidaient avec des explosions +d'irritation et de rage. (Maschka, <i>Prager Vierteljahrsschrift</i>, 1886, +I, p. 79; Gauster dans <i>Maschka's Handb. der ger. Medicin</i> IV, p. 489.) +</p></blockquote> + +<p>Dans la catégorie de ces monstres psycho-sexuels rentre +sans doute l'éventreur de Whitechapel<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a> que la police cherche +toujours sans pouvoir le découvrir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38: </b><a href="#footnotetag38">(retour) </a><p> Comparez entre autres: Spitzka, <i>The Journal of nervous and mental +Diseases</i>, déc. 1888; Kiernan, <i>The medical Standard</i>, nov.-déc. 1888.</p></blockquote> + +<p>L'absence régulière de l'utérus, des ovaires et de la vulve +chez les dix victimes de ce <i>Barbe-bleue</i> moderne, fait supposer +qu'il cherche et trouve encore une satisfaction plus vive +dans l'anthropophagie.</p> + +<p>Dans d'autres cas d'assassinat par volupté, le <i>stuprum</i> n'a +pas lieu soit pour des raisons physiques, soit pour des raisons +psychiques, et le crime sadiste seul remplace le coït.</p> + +<p>Le prototype de pareils cas est celui de Verzeni. La vie de +ses victimes dépendait de la manifestation hâtive ou tardive de +l'éjaculation. Comme ce cas mémorable renferme tout ce que +la science moderne connaît sur la connexité existant entre la +volupté, la rage de tuer et l'anthropophagie, il convient d'en +faire ici une mention détaillée, d'autant plus qu'il a été bien +observé.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 21.—Vincent Verzeni, né en 1849, arrêté depuis +le 11 janvier 1872, est accusé: 1º d'avoir essayé d'étrangler +sa cousine Marianne, alors que celle-ci, il y a quatre ans, était +couchée et malade dans son lit; 2º d'avoir commis le même délit +sur la personne de l'épouse d'Arsuffi, âgée de vingt-sept ans; +3º d'avoir essayé d'étrangler M<sup>me</sup> Gala en lui serrant la gorge pendant +qu'il était agenouillé sur son corps; 4º il est, en outre, soupçonné +d'avoir commis les assassinats suivants:</p> + +<p>Au mois de décembre, le matin entre sept et huit heures, Jeanne +Molta se rendit dans une commune voisine. Comme elle ne rentrait +pas, le maître chez qui elle était servante, partit à sa recherche +et trouva sur un sentier, près du village, le cadavre de cette +fille horriblement mutilé. Les viscères et les parties génitales +étaient arrachés du corps et se trouvaient près du cadavre. La +nudité du cadavre, des érosions aux cuisses faisaient supposer +un attentat contre la pudeur; la bouche remplie de terre indiquait +que la fille avait été étouffée. Près du cadavre, sous un +monceau de paille, on trouva une partie détachée du mollet droit +et des vêtements. L'auteur du crime est resté inconnu.</p> + +<p>Le 28 août 1871, de bon matin, M<sup>me</sup> Frigeni, âgée de vingt-huit +ans, alla aux champs. Comme à huit heures elle n'était pas encore +rentrée, son mari partit pour aller la chercher. Il la retrouva +morte dans un champ, portant autour du cou des traces de strangulation +et de nombreuses blessures; le ventre ouvert laissait +sortir les entrailles.</p> + +<p>Le 29 août, à midi, comme Maria Previtali, âgée de dix-neuf +ans, traversait les champs, elle fut poursuivie par son cousin +Verzeni, traînée dans un champ de blé, jetée par terre, serrée +au cou. Quand il la relâcha un moment pour s'assurer qu'il n'y +avait personne dans le voisinage, la fille se releva et obtint, sur +ses instantes prières, que Verzeni la laissât partir après lui avoir +fortement serré les mains.</p> + +<p>Verzeni fut traduit devant le tribunal. Il a vingt-deux ans, son +crâne est de grandeur moyenne, asymétrique. L'os frontal droit +est plus étroit et plus bas que le gauche; la bosse frontale droite +est peu développée, l'oreille droite plus petite que la gauche +(d'un centimètre en hauteur et de trois en largeur); la partie inférieure +de l'hélix manque aux deux oreilles; l'artère de la tempe +est un peu athéromateuse. Nuque de taureau, développement +énorme de l'os zygomatique et de la mâchoire inférieure, pénis +très développé, manque du <i>frenulum</i>, léger <i>strabismus alternans +divergens</i> (insuffisance des <i>muscles recti interni</i> et myopie). Lombroso +conclut de ces marques de dégénérescence à un arrêt congénital +du développement du lobe frontal droit. À ce qu'il paraît, +Verzeni est un héréditaire. Deux de ses oncles sont des crétins, un +troisième est un microcéphale, imberbe, chez qui un des testicules +manque, tandis que l'autre est atrophié. Le père présente des +traces de dégénérescence pellagreuse et eut un accès d'<i>hypocondria +pellagrosa</i>. Un cousin souffrait d'hyperhémie cérébrale, un +autre est kleptomane.</p> + +<p>La famille de Verzeni est dévote et d'une avarice sordide. Il est +d'une intelligence au-dessus de la moyenne, sait très bien se défendre, +cherche à trouver un <i>alibi</i> et à démentir les témoins. +Dans son passé on ne trouve aucun signe d'aliénation mentale. +Son caractère est étrange; il est taciturne et aime la solitude. En +prison, son attitude est cynique; il se masturbe et cherche à tout +prix à voir des femmes.</p> + +<p>Verzeni a fini par avouer ses crimes et dire les mobiles qui l'y +avaient poussé.</p> + +<p>L'accomplissement de ses crimes, dit-il, lui avait procuré une +sensation extrêmement agréable (voluptueuse), accompagnée +d'érection et d'éjaculation. À peine avait-il touché sa victime au +cou, qu'il éprouvait des sensations sexuelles. En ce qui concerne +ces sensations, il lui était absolument égal que les femmes fussent +vieilles, jeunes, laides ou belles. D'habitude, il éprouvait du +plaisir rien qu'en serrant le cou de la femme, et dans ce cas il +laissait la victime en vie. Dans les deux cas cités, la satisfaction +sexuelle tardait à venir, et alors il avait serré le cou jusqu'à ce +que la victime fût morte. La satisfaction qu'il éprouvait pendant +ces strangulations était plus grande que celle que lui procurait la +masturbation. Les contusions à la peau des cuisses et du pubis +étaient faites avec les dents lorsqu'il suçait, avec grand plaisir, +le sang de sa victime. Il avait sucé un morceau de mollet et l'avait +emporté pour le griller à la maison; mais, se ravisant, il l'avait +caché sous un tas de paille, de crainte que sa mère ne s'aperçût +de ses menées. Il avait emporté avec lui les vêtements et les viscères; +il les porta pendant quelque temps parce qu'il avait du +plaisir à les renifler et à les palper. La force qu'il possédait dans +ces moments de volupté était énorme. Il n'a jamais été fou; en +exécutant ses actes, il ne voyait plus rien autour de lui (évidemment +l'excitation sexuelle, poussée au plus haut degré, a supprimé +en lui la faculté de perception; acte instinctif). Après il éprouvait +toujours un certain bien-être et un sentiment de grande satisfaction. +Il n'a jamais éprouvé de remords. Jamais l'idée ne lui est +venue de toucher aux parties génitales des femmes qu'il avait +torturées, ni de souiller ses victimes; il lui suffisait de les étrangler +et d'en boire le sang. En effet, les assertions de ce vampire +moderne semblent avoir un fondement de vérité. Les penchants +sexuels normaux paraissent lui avoir été étrangers. Il avait deux +maîtresses, mais il se contentait de les regarder, et il est lui-même +étonné qu'en leur présence, l'envie ne lui soit pas venue +de les étrangler ou de leur empoigner les mains. Il est vrai +qu'avec elles il n'éprouvait pas la même jouissance qu'avec ses +victimes. On n'a constaté chez lui aucune trace de sens moral, ni +de repentir, etc.</p> + +<p>Verzeni déclara lui-même qu'il deviendrait bon si on le tenait +enfermé; car, rendu à la liberté, il ne pourrait pas résister à ses +envies. Verzeni a été condamné aux travaux forcés à perpétuité. +(Lombroso, <i>Verzeni e Agnoletti</i>. <i>Roma</i>, 1873.)</p> + +<p>Les aveux faits par Verzeni après sa condamnation sont très +intéressants:</p> + +<p>«J'éprouvais un plaisir indicible quand j'étranglais des femmes; +je sentais alors des érections et un véritable désir sexuel. Rien +que de renifler des vêtements de femme, cela me procurait déjà du +plaisir. La sensation de plaisir que j'éprouvais en serrant le cou +d'une femme était plus grande que celle que me causait la masturbation. +En buvant le sang du pubis, j'éprouvais un grand +bonheur. Ce qui me faisait encore beaucoup de plaisir, c'était de +retirer de la chevelure des assassinées les épingles à cheveux. J'ai +pris les vêtements et les viscères pour avoir le plaisir de les renifler +et de les palper. Ma mère, finalement, s'aperçut de mes +agissements, car, après chaque assassinat ou tentative d'assassinat, +elle apercevait des taches de sperme sur ma chemise. Je ne +suis pas fou; mais, au moment d'égorger, je ne voyais plus rien. +Après la perpétration de l'acte, j'étais satisfait et me sentais bien. +Jamais l'idée ne m'est venue de toucher ou de regarder les parties +génitales. Il me suffisait d'empoigner le cou des femmes et de +sucer leur sang. J'ignore encore aujourd'hui comment la femme +est faite. Pendant que j'étranglais et aussi après, je me pressais +contre le corps de la femme, sans porter mon attention sur une +partie du corps plutôt que sur l'autre.»</p> + +<p>V... a été amené seul à ses actes pervers après avoir remarqué, +à l'âge de douze ans, qu'il éprouvait un plaisir étrange toutes les +fois qu'il avait des poulets à tuer. Voilà pourquoi il en avait tué +alors en quantité, alléguant qu'une belette avait pénétré dans la +basse-cour. (Lombroso <i>Goltdammers Archiv.</i> Bd. 30, p. 13.) +</p></blockquote> + +<p>Lombroso (<i>Goltdammers Archiv.</i>) cite encore un cas analogue +qui s'est passé à Vittoria en Espagne.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 22.—Le nommé Gruyo, quarante et un ans, +autrefois d'une conduite exemplaire et qui avait été marié trois +fois, a étranglé six femmes en dix ans. Les victimes étaient presque +toutes des filles publiques et pas jeunes. Après les avoir +étranglées, il leur arrachait <i>per vaginam</i> les intestins et les reins. +Il abusa de quelques-unes de ses victimes avant de les assassiner; +sur d'autres il ne commit aucun acte sexuel, par suite de l'impuissance +qui lui vint plus tard. Il opérait ses atrocités avec tant +de précaution que, pendant dix ans, il put rester à l'abri de toute +poursuite. +</p></blockquote> + + +<h3>B.—NÉCROPHILES</h3> + +<p>Au groupe horrible des assassins par volupté les nécrophiles +font naturellement suite, car, chez ces derniers, comme +chez les premiers, une représentation qui en soi évoque l'horreur +et fait frémir l'homme sain ou non dégénéré, est accompagnée +de sensations de plaisir, et devient ainsi une impulsion +aux actes de nécrophilie.</p> + +<p>Les cas de viol de cadavres décrits dans la littérature par +les poètes et les romanciers, font l'impression de phénomènes +pathologiques; seulement ils ne sont ni exactement observés +ni exactement décrits, si l'on veut toutefois excepter le cas +du célèbre sergent Bertrand. (Voir plus loin.)</p> + +<p>Dans certains cas, il ne se produit peut-être pas d'autre phénomène +qu'un désir effréné qui ne considère pas la mort de +l'objet aimé comme un empêchement à la satisfaction sensuelle.</p> + +<p>Tel est peut-être le septième des cas rapportés par Moreau.</p> + +<p>Un homme de vingt-trois ans a fait une tentative de viol +sur Madame X..., âgée de cinquante-trois ans, a tué cette +femme qui se défendait, puis en a abusé sexuellement et, +l'acte commis, l'a jetée à l'eau. Mais il a repêché le cadavre +pour le souiller de nouveau. L'assassin a été guillotiné. On a +trouvé à l'autopsie les méninges frontales épaissies et adhérentes +à l'écorce cérébrale.</p> + +<p>D'autres auteurs français ont cité des exemples de nécrophilie. +Deux fois, il était question de moines qui étaient de +garde auprès d'une morte; dans un troisième cas, il est question +d'un idiot atteint de manie périodique. Après avoir commis +un viol, il fut interné dans un asile d'aliénés; là, il +pénétra dans la salle mortuaire pour violer des cadavres de +femmes.</p> + +<p>Dans d'autres cas, le cadavre est manifestement préféré à +la femme vivante. Si l'auteur ne commet pas d'autres actes +de cruauté—dépècement, etc.—sur le corps du cadavre, il +est alors probable que c'est l'inertie du cadavre qui en fait le +charme. Il se peut qu'un cadavre qui présente la forme humaine +avec une absence totale de volonté, soit, par ce fait +même, capable de satisfaire le besoin morbide de subjuguer +d'une manière absolue et sans aucune possibilité de résistance +l'objet désiré.</p> + +<p>Brière de Boismont (<i>Gazette médicale</i>, 1859, 2 juillet) +raconte l'histoire d'un nécrophile qui, après avoir corrompu +les gardiens, s'est introduit dans la chambre mortuaire où +gisait le cadavre d'une fille de seize ans, enfant d'une famille +très distinguée. Pendant la nuit, on entendit dans la chambre +mortuaire un bruit comme si un meuble eût été renversé. La +mère de la jeune fille décédée pénétra dans la chambre et +aperçut un homme en chemise qui venait de sauter du lit de +la morte. On le prit d'abord pour un voleur, mais bientôt on +s'aperçut de quoi il s'agissait. On apprit que le nécrophile, +fils d'une grande famille, avait déjà souvent violé des cadavres +de jeunes femmes. Il a été condamné aux travaux forcés +à perpétuité.</p> + +<p>L'histoire suivante, racontée par Taxil (<i>La Prostitution contemporaine</i>, +p. 171), est aussi d'un grand intérêt pour l'étude +de la nécrophilie.</p> + +<p>Un prélat venait de temps en temps dans une maison publique +à Paris et commandait qu'une prostituée, vêtue de +blanc comme un cadavre, l'attendît couchée sur une civière.</p> + +<p>À l'heure fixée, il arrivait revêtu de ses ornements, entrait +dans la chambre transformée en chapelle ardente, faisait +comme s'il disait une messe, se jetait alors sur la fille qui +pendant tout ce temps devait jouer le rôle d'un cadavre<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39: </b><a href="#footnotetag39">(retour) </a><p> Simon (<i>Crimes et Délits</i>, p. 209) cite une observation de Lacassagne +auquel un homme très convenable a avoué qu'il n'éprouvait de forte excitation +sexuelle que lorsqu'il assistait à un enterrement.</p></blockquote> + +<p>Les cas où l'auteur maltraite et dépèce le cadavre, sont +plus faciles à expliquer. Ils font un pendant immédiat aux +assassins par volupté, étant donné que la volupté chez ces +individus est liée à la cruauté ou du moins au penchant à se +livrer à des voies de fait sur la femme. Peut-être un reste de +scrupule moral fait-il reculer l'individu devant l'idée de +commettre des actes cruels sur la personne d'une femme +vivante, peut-être l'imagination omet-elle l'assassinat par +volupté et ne s'en tient-elle qu'au résultat de l'assassinat: le +cadavre. Il est probable que l'idée de l'absence de volonté du +cadavre joue ici un rôle.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 23.—Le sergent Bertrand est un homme d'une +constitution délicate, d'un caractère étrange; il était, dès son +enfance, toujours taciturne et aimait la solitude.</p> + +<p>Les conditions de santé de sa famille ne sont pas suffisamment +connues, mais on a pu établir que, dans son ascendance, il y avait +des cas d'aliénation mentale. Il prétend avoir été affecté d'une +étrange manie de destruction dès son enfance. Il brisait tout ce +qui lui tombait entre les mains.</p> + +<p>Dès son enfance, il en vint à la masturbation sans y avoir été +entraîné. À l'âge de neuf ans, il commença à éprouver de l'affection +pour les personnes de l'autre sexe. À l'âge de treize ans, le +puissant désir de satisfaire ses sens avec des femmes se réveilla +en lui; il se masturbait sans cesse. En se livrant à cet acte, il se +représentait toujours une chambre remplie de femmes. Il se figurait +alors, dans son imagination, qu'il accomplissait avec elles +l'acte sexuel et qu'il les maltraitait ensuite. Bientôt il se les +représentait comme des cadavres, et, dans son imagination, il se +voyait souillant ces cadavres. Parfois, quand il se trouvait dans +cet état, l'idée lui vint d'avoir affaire aussi à des cadavres +d'hommes, mais cette idée le remplissait toujours de dégoût.</p> + +<p>Ensuite il éprouva le vif désir de se mettre en contact avec de +véritables cadavres.</p> + +<p>Faute de cadavres humains, il se procurait des cadavres d'animaux, +auxquels il ouvrait le ventre, arrachait les entrailles, pendant +qu'il se masturbait. Il prétend avoir éprouvé alors un plaisir +indicible. En 1846, les cadavres ne lui suffisaient plus. Il tua deux +chiens, avec lesquels il fit la même chose. Vers la fin de 1846, +il lui vint, pour la première fois, l'envie de se servir de cadavres +humains. D'abord, il résista. En 1847, comme il venait d'apercevoir +par hasard, au cimetière, la tombe d'un mort qu'on venait +d'enterrer, cette envie le prit si violemment, en lui causant des +maux de tête et des battements de cœur, que, bien qu'il y eût +du monde tout près et danger d'être découvert, il se mit à déterrer +le cadavre. N'ayant sous la main aucun instrument pour le dépecer, +il prit la bêche d'un fossoyeur et se mit à frapper avec +rage sur le cadavre. En 1847 et 1848 se manifestait pendant +quinze jours, avec de violents maux de tête, l'envie de brutaliser +des cadavres. Au milieu des plus grands dangers et des plus +grandes difficultés, il satisfit environ quinze fois ce penchant. Il +déterrait les cadavres avec ses ongles, et, telle était son excitation, +qu'il ne sentait même pas les blessures qu'il se faisait aux +mains. Une fois en possession du cadavre, il l'éventrait avec son +sabre ou son couteau, arrachait les entrailles pendant qu'il se +masturbait. Le sexe des morts, prétend-il, lui était absolument +égal; mais on a constaté que ce vampire moderne avait déterré +plus de cadavres de femmes que de cadavres d'hommes. Pendant +ces actes, il se trouvait dans une excitation sexuelle indescriptible. +Après avoir dépecé les cadavres, il les enterrait de nouveau.</p> + +<p>Au mois de juillet 1848, il tomba, par hasard, sur le cadavre +d'une fille de seize ans.</p> + +<p>C'est alors que, pour la première fois, s'éveilla en lui l'envie de +pratiquer le coït sur le cadavre. «Je le couvrais de baisers et le +pressais comme un enragé contre mon cœur. Toute la jouissance +qu'on peut éprouver avec une femme vivante n'est rien en comparaison +du plaisir que j'éprouvai. Après en avoir joui environ +quinze minutes, je dépeçai, comme d'habitude, le cadavre et en +arrachai les entrailles. Ensuite je l'enterrai de nouveau.»</p> + +<p>C'est à partir de cet attentat, prétend B..., qu'il a senti l'envie +de jouir sexuellement des cadavres avant de les dépecer, ce qu'il +a fait avec trois cadavres de femmes. Mais le vrai mobile qui le +faisait déterrer les cadavres était resté le même: le dépècement, +et le plaisir qu'il éprouvait à cet acte était plus grand que celui +que lui procurait le coït pratiqué sur le cadavre.</p> + +<p>Ce dernier acte n'était qu'un épisode de l'acte principal et n'a +jamais pu complètement satisfaire son rut. Voilà pourquoi, après +l'acte sexuel, il mutilait les cadavres.</p> + +<p>Les médecins légistes admirent le cas de monomanie. Le conseil +de guerre condamna B... à un an de prison.</p> + +<p>(Michéa, <i>Union méd.</i>, 1849.—Lunier, <i>Annales méd.-psychol.</i>, +1849, p. 153.—Tardieu, <i>Attentats aux mœurs</i>, 1878, p. 114.—Legrand, +<i>La Folie devant les Tribunaux</i>, p. 524.) +</p></blockquote> + + +<h3>C.—MAUVAIS TRAITEMENTS INFLIGÉS À DES FEMMES (PIQÛRES, +FLAGELLATIONS, ETC.)</h3> + +<p>À la catégorie des assassins par volupté et à celle des nécrophiles +qui a beaucoup d'affinités avec la première, il faut +joindre celle des individus dégénérés qui éprouvent du +charme et du plaisir à blesser la victime de leurs désirs et à +voir le sang couler.</p> + +<p>Un monstre de ce genre était le fameux marquis de Sade<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>, +qui a donné son nom à cette tendance à unir la volupté à la +cruauté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40: </b><a href="#footnotetag40">(retour) </a><p> Taxil (<i>op. cit.</i>, p. 180) donne des renseignements détaillés sur ce monstre +psychosexuel qui, évidemment, a dû présenter un état de satyriasis habituel +associé à une <i>paresthesia sexualis</i>.</p> + +<p>De Sade était cynique au point de vouloir sérieusement idéaliser sa cruelle +sensualité et se faire l'apôtre d'une doctrine fondée sur ce sentiment pervers. +Ses menées étaient devenues si scandaleuses (entre autres il invita +chez lui une société de dames et de messieurs qu'il mit en rut en leur faisant +servir des bonbons de chocolat mélangés de cantharide) qu'on dut l'enfermer +dans la maison de santé de Charenton. Pendant la Révolution (1790), il fut +remis en liberté. Il écrivit alors des romans ruisselants de volupté et de +cruauté. Lorsque Bonaparte devint consul, le marquis de Sade lui fit cadeau +de la collection de ses romans, reliés avec luxe. Le consul fit détruire les +œuvres du marquis et interner de nouveau l'auteur à Charenton, où celui-ci +mourut en 1814, à l'âge de soixante-quatre ans.</p></blockquote> + +<p>Le coït n'avait pour lui de charme que lorsqu'il pouvait +faire saigner par des piqûres l'objet de ses désirs. Sa plus +grande volupté était de blesser des prostituées nues et de +panser ensuite leurs blessures.</p> + +<p>Il faut aussi classer dans cette catégorie le cas d'un capitaine +dont l'histoire nous est racontée par Brierre de Boismont. +Ce capitaine forçait sa maîtresse, avant le coït qu'il faisait +très fréquemment, à se poser des sangsues <i>ad pudenda</i>. +Finalement cette femme fut atteinte d'une anémie très grave +et devint folle.</p> + +<p>Le cas suivant, que j'emprunte à ma clientèle, nous montre +d'une façon bien caractéristique la connexité qui existe entre +la volupté, la cruauté et le penchant à verser, ou à voir couler +du sang.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 24.—M. X..., vingt-cinq ans, est né d'un père lunatique, +mort de <i>dementia paralytica</i> et d'une mère de constitution +hystéro-neurasthénique. C'est un individu faible au physique, de +constitution névropathique et portant de nombreux stigmates +de dégénérescence anatomique. Étant enfant, il avait déjà des +tendances à l'hypocondrie et des obsessions. De plus, son état +d'esprit passait de l'exaltation à la dépression. Déjà, à l'âge de +dix ans, le malade éprouvait une étrange volupté à voir couler +le sang de ses doigts. Voilà pourquoi il se coupait ou se piquait +souvent les doigts et éprouvait de ces blessures un bonheur indicible. +Alors il se produisit des érections lorsqu'il se blessait, de +même lorsqu'il voyait le sang d'autrui, par exemple une bonne +qui s'était blessée au doigt. Cela lui causait des sensations d'une +volupté particulière. Puis sa <i>vita sexualis</i> s'éveilla de plus en +plus. Il se mit à se masturber sans qu'il y fût amené par personne.</p> + +<p>Pendant l'acte de la masturbation, il lui revenait des images et +des souvenirs de femmes baignées de sang. Maintenant, il ne lui +suffisait plus de voir couler son propre sang. Il était avide de la +vue du sang de jeunes femmes, surtout de celles qui lui étaient +sympathiques. Souvent il pouvait à peine contenir son envie de +blesser deux de ses cousines et une femme de chambre. Mais des +femmes qui par elles-mêmes ne lui étaient pas sympathiques, +provoquaient chez lui ce désir si elles l'impressionnaient par une +toilette particulière, par les bijoux et les coraux dont elles étaient +parées. Il put résister à ce penchant, mais son imagination était +toujours hantée par des idées sanguinaires qui entretenaient en +lui des émotions voluptueuses. Il y avait une corrélation intime +entre les deux sphères d'idées et de sentiments. Souvent d'autres +fantaisies cruelles l'obsédaient. Ainsi, par exemple, il se représentait +dans le rôle d'un tyran qui fait mitrailler le peuple. Par +une obsession de son imagination, il se dépeignait les scènes +qui se passeraient si l'ennemi envahissait une ville, s'il violait, +torturait et enlevait les vierges. Dans ses moments de calme, +le malade qui était d'ailleurs d'un bon caractère et sans défectuosité +éthique, éprouvait une honte et un profond dégoût de +pareilles fantaisies, cruelles et voluptueuses. Aussi ce travail +d'imagination cessait aussitôt qu'il s'était procuré une satisfaction +sexuelle par la masturbation.</p> + +<p>Peu d'années suffirent pour rendre le malade neurasthénique. +Alors le sang et les scènes sanguinaires évoqués par son imagination, +ne suffisaient plus pour arriver à l'éjaculation. Afin de +se délivrer de son vice et de ses rêves de cruauté, le malade +eut des rapports sexuels avec des femmes.</p> + +<p>Le coït n'était possible que lorsque le malade s'imaginait que +la fille saignait des doigts. Il ne pouvait avoir d'érection sans +avoir présente cette image dans son idée. L'idée cruelle de blesser +n'avait alors pour objectif que la main de la femme. Dans les +moments de plus grande excitation sexuelle, le seul aspect d'une +main de femme sympathique était capable de lui donner les +érections les plus violentes.</p> + +<p>Effrayé par la lecture d'un ouvrage populaire sur les conséquences +funestes de l'onanisme, il s'imposa une abstinence +rigoureuse et tomba dans un état grave de neurasthénie générale +compliquée d'hypocondrie, <i>tædium vitæ</i>. Grâce à un traitement +médical très compliqué et très actif, le malade se rétablit au +bout d'un an. Depuis trois ans, il est d'un esprit sain; il a, comme +auparavant, de grands besoins sexuels, mais il n'est hanté que +très rarement par ses anciennes idées sanguinaires. X... a tout +à fait renoncé à la masturbation. Il trouve de la satisfaction dans +la jouissance sexuelle normale; il est parfaitement puissant et +n'a plus besoin d'avoir recours à ses idées sanguinaires. +</p></blockquote> + +<p>Quelquefois ces tendances à la volupté cruelle ne se produisent +chez des individus tarés qu'épisodiquement et dans +certains états exceptionnels déterminés, ainsi que nous le +montre le cas suivant, rapporté par Tarnowsky (<i>op. cit.</i>, p. 61).</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 25.—Z..., médecin, de constitution névropathique, +réagissant faiblement contre l'alcool, pratiquant le coït +normal dans les circonstances ordinaires, sentait, aussitôt qu'il +avait bu du vin, que le simple coït ne satisfaisait plus son <i>libido</i> +augmenté par cette boisson. Dans cet état, il était forcé, pour +avoir une éjaculation et obtenir le sentiment d'une satisfaction +complète, de piquer les <i>nates</i> de la <i>puella</i>, de les couper avec +une lancette, de voir le sang et de sentir comment la lame +pénètre dans la chair vivante. +</p></blockquote> + +<p>Mais la plupart des individus atteints de cette forme de +perversion, présentent cette particularité que le charme de la +femme ne les excite pas. Déjà dans le premier des cas cités +plus haut, l'imagination a dû recourir à l'idée de l'écoulement +du sang pour que l'érection puisse se produire.</p> + +<p>Le cas suivant a rapport à un homme qui, par suite de la +masturbation dès son enfance, a perdu la faculté d'érection, +de sorte que, chez, lui, l'acte sadique remplace le coït.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 26.—Le piqueur de filles de Bozen (communiqué +par Demme, <i>Buch der Verbrechen</i>, Bd. II, p. 341). En 1829, une +enquête judiciaire fut ouverte contre B..., soldat, âgé de trente +ans. À différentes époques, et dans plusieurs endroits, il avait +blessé avec un couteau ou un canif des filles au derrière, mais de +préférence dans la région des parties génitales. Il donna comme +mobile de ces attentats un penchant sexuel poussé jusqu'à la frénésie +et qui ne trouvait de satisfaction que par l'idée ou le fait de +piquer des femmes. Ce penchant l'avait obsédé pendant des journées. +Cela troublait ses idées et ce trouble ne cessait que quand +il avait répondu par un acte à son penchant. Au moment de +piquer, il éprouvait la satisfaction d'un coït accompli, et cette +satisfaction était augmentée par l'aspect du sang ruisselant sur +son couteau. Dès l'âge de dix ans, l'instinct sexuel se manifesta +violemment chez lui. Il se livra tout d'abord à la masturbation +et sentit que son corps et son esprit en étaient affaiblis.</p> + +<p>Avant de devenir «piqueur de filles», il avait satisfait son +instinct sexuel en abusant de petites filles impubères, les masturbant +et commettant des actes de sodomie. Peu à peu l'idée lui +était venue qu'il éprouverait du plaisir en piquant une belle jeune +fille aux parties génitales et en voyant couler le sang le long de +son couteau.</p> + +<p>Dans ses effets, on a trouvé des imitations d'objets servant au +culte, des images obscènes peintes par lui et représentant d'une +façon étrange la conception de Marie, «l'idée de Dieu figée» dans +le sein de la Sainte Vierge.</p> + +<p>Il passait pour un homme bizarre, très irascible, fuyant les +hommes, avide de femmes, et morose. On ne constata chez lui +aucune trace de honte ni de repentir. Évidemment c'était un +individu devenu impuissant par suite d'excès sexuels prématurés, +mais que la persistance d'un <i>libido sexualis</i> violent poussait à la +perversion sexuelle<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41: </b><a href="#footnotetag41">(retour) </a><p> Voy. Krauss, <i>Psychologie des Verbrechens</i>, 1884, p. 188; D<sup>r</sup> Hofer, <i>Annalen +der Staatsarzneikunde</i>, 6. III. 2; <i>Schmidt's Jahrbücher</i>, Bd 59, p. 94.</p></blockquote> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 27.—Dans les premières années qui suivirent +1860, la population de Leipzig était terrorisée par un homme qui +avait l'habitude d'assaillir, avec un poignard, les jeunes filles +dans la rue et de les blesser au bras supérieur. Enfin on réussit à +l'arrêter et l'on constata que c'était un sadique qui, au moment +où il blessait les filles, avait une éjaculation, et chez qui l'acte de +faire une blessure aux filles était un équivalent du coït. (Wharton, +<i>A treatise on mental unsoundness</i>, Philadelphia 1873, § 623<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42: </b><a href="#footnotetag42">(retour) </a><p> Les journaux rapportent qu'en décembre 1896 une série d'attentats analogues +ont été commis à Mayence. Un garçon, entre quatorze et seize ans, +s'approchait des filles et des femmes et leur blessait les jambes avec un +instrument aigu. Il fut arrêté et fit l'impression d'un aliéné. On n'a donné +aucun détail sur ce cas, probablement de nature sadique. +</p></blockquote></blockquote> + +<p>Dans les trois cas suivants, il y a également impuissance, +mais elle peut être d'origine psychique, la note dominante +de la <i>vita sexualis</i> étant <i>ab origine</i> basée sur le penchant +sadiste et ses éléments normaux se trouvant atrophiés.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 28 (communiquée par Demme, <i>Buch der Verbrechen</i>, +VII, p. 281).—Le coupeur de filles d'Augsbourg, le nommé +Bartle, négociant en vins, avait déjà des penchants sexuels +à l'âge de quatorze ans, mais une aversion prononcée pour la +satisfaction de l'instinct par le coït, aversion qui allait jusqu'au +dégoût du sexe féminin. Déjà, à cette époque, il lui vint à l'idée +de faire des plaies aux filles et de se procurer par ce moyen une +satisfaction sexuelle. Il y renonça cependant faute d'occasions et +d'audace.</p> + +<p>Il dédaignait la masturbation; par-ci par-là il avait des pollutions +sous l'influence de rêves érotiques avec des filles blessées.</p> + +<p>Arrivé à l'âge de dix-neuf ans, il fit, pour la première fois, une +blessure à une fille. <i>Hæc faciens sperma ejaculavit, summa libidine +affectus</i>. L'impulsion à de pareils actes devint de plus en plus +forte. Il ne choisissait que des filles jeunes et jolies et leur demandait +auparavant si elles étaient mariées ou non. L'éjaculation +et la satisfaction sexuelle ne se produisaient que lorsqu'il +s'apercevait qu'il avait réellement blessé la fille. Après l'attentat, +il se sentait toujours faible et mal à l'aise; il avait aussi des +remords.</p> + +<p>Jusqu'à l'âge de trente-deux ans, il ne blessait les filles qu'en +coupant la chair, mais il avait toujours soin de ne pas leur faire +de blessures dangereuses. À partir de cette époque et jusqu'à +l'âge de trente-six ans, il parvint à dompter son penchant. +Ensuite il essaya de se procurer de la jouissance en serrant les +filles aux bras ou au cou, mais par ce procédé il n'arrivait qu'à +l'érection, jamais à l'éjaculation. Alors il essaya de frapper les +filles avec un couteau resté dans sa gaine, mais cela ne produisit +pas non plus l'effet voulu. Enfin il donna un coup de couteau +pour de bon et eut un plein succès, car il s'imaginait qu'une fille +blessée de cette manière perdait plus de sang et ressentait plus de +douleur que si on lui avait incisé la peau. À l'âge de trente-sept +ans, il fut pris en flagrant délit et arrêté. Dans son logement, on +trouva un grand nombre de poignards, de stylets et de couteaux. +Il déclara que le seul aspect de ces armes, mais plus encore de +les palper, lui avait procuré des sensations voluptueuses et une +vive excitation.</p> + +<p>En tout, il aurait blessé cinquante filles, s'il faut s'en tenir à +ses aveux.</p> + +<p>Son extérieur était plutôt agréable. Il vivait dans une situation +bien rangée, mais c'était un individu bizarre et qui fuyait la +société.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 29.—J.H..., vingt-cinq ans, est venu en 1883 à +la consultation pour neurasthénie et hypocondrie très avancées. +Le malade avoue s'être masturbé depuis l'âge de quatorze ans; +jusqu'à l'âge de dix-huit ans il en usa moins fréquemment, mais +depuis il n'a plus la force de résister à ce penchant. Jusque-là, il +n'a jamais pu s'approcher d'une femme, car il était soigneusement +surveillé par ses parents qui, à cause de son état maladif, +ne le laissaient jamais seul. D'ailleurs, il n'avait pas de désir prononcé +pour cette jouissance qui lui était inconnue.</p> + +<p>Il arriva, par hasard, qu'un jour, une fille de chambre de sa +mère cassa une vitre en lavant les carreaux de la fenêtre. Elle se +fit une blessure profonde à la main. Comme il l'aidait à arrêter le +sang, il ne put s'empêcher de le sucer, ce qui le mit dans un état +de violente excitation érotique allant jusqu'à l'orgasme complet +et à l'éjaculation.</p> + +<p>À partir de ce moment, il chercha par tous les moyens à se +procurer la vue du sang frais de personnes du sexe féminin et +autant que possible à en goûter. Il préférait celui des jeunes +filles. Il ne reculait devant aucun sacrifice ni aucune dépense +d'argent pour se procurer ce plaisir.</p> + +<p>Au début, la femme de chambre se mettait à sa disposition et +se laissait, selon le désir du jeune homme, piquer au doigt avec +une aiguille et même avec une lancette. Mais lorsque la mère +l'apprit, elle renvoya la femme de chambre. Maintenant il est +obligé d'avoir recours à des mérétrices pour obtenir un équivalent, +ce qui lui réussit assez souvent, malgré toutes les difficultés qu'il +a à surmonter. Entre temps, il se livre à la masturbation et à +la <i>manustupratio per feminam</i>, ce qui ne lui donne jamais une +satisfaction complète et ne lui vaut qu'une fatigue et les reproches +qu'il se fait intérieurement. À cause de son état nerveux, il fréquentait +beaucoup les stations thermales; il a été deux fois interné +dans des établissements spéciaux où il demandait lui-même à +entrer. Il usa de l'hydrothérapie, de l'électricité et de cures +appropriées sans obtenir un résultat sensible.</p> + +<p>Parfois il réussit à corriger sa sensibilité sexuelle anormale et +son penchant à l'onanisme par l'emploi des bains de siège froids, +du camphre monobromé et des sels de brome. Cependant, quand +le malade se sent libre, il revient immédiatement à son ancienne +passion et n'épargne ni peine ni argent pour satisfaire son désir +sexuel de la façon anormale décrite plus haut.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 30 (communiquée par Albert Moll, de Berlin).—L... +T..., vingt et un ans, commerçant dans une ville rhénane, +appartient à une famille dans laquelle il y a plusieurs personnes +nerveuses et psychopathes. Une de ses sœurs est atteinte d'hystérie +et de mélancolie.</p> + +<p>Le malade a toujours été d'un caractère très tranquille; il était +même timide. Étant à l'école, il s'isolait souvent de ses camarades, +surtout quand ceux-ci parlaient de filles. Il lui semblait +toujours choquant de traiter, dans une conversation avec dames, +mariées ou non, la question du coucher ou du lever, ou même +d'en faire mention.</p> + +<p>Dans les premières années de ses études, le malade travaillait +bien; plus tard, il devint paresseux et ne put plus faire de progrès. +Le malade vint, le 17 août 1870, consulter le docteur Moll sur +les phénomènes anormaux de sa vie sexuelle. Cette démarche +lui fut conseillée par un médecin ami, la docteur X..., auquel il +avait fait des confidences auparavant.</p> + +<p>Le malade fait l'impression d'un homme très timide, farouche. +Il avoue sa timidité, surtout en présence d'autres personnes, son +manque de confiance en lui-même et d'aplomb. Ce fait a été confirmé +par le docteur X...</p> + +<p>En ce qui concerne sa vie sexuelle, le malade peut en faire +remonter les premières manifestations à l'âge de sept ans. Alors +il jouait souvent avec ses parties génitales, et il fut quelquefois +puni pour cela. En se masturbant ainsi, il prétend avoir obtenu +des érections; il se figurait toujours qu'il frappait avec des verges +une femme sur les <i>nates</i> dénudées jusqu'à ce qu'elle en eût des +durillons.</p> + +<p>«Ce qui m'excitait surtout, raconte le malade, c'est l'idée que +la personne flagellée était une femme belle et hautaine, et que je +lui infligeais la correction en présence d'autres personnes, surtout +des femmes, pour qu'elle sentît la force de mon pouvoir +sur elle. Je cherchai donc de bonne heure à lire des livres où il +est question de corrections corporelles, entre autres un ouvrage +où il était question des mauvais traitements infligés aux esclaves +romains.</p> + +<p>«Cependant je n'avais pas d'érections quand les mauvais +traitements que je me représentais consistaient en coups donnés +sur le dos ou sur les épaules. Tout d'abord je crus que ce genre +d'excitation passerait avec le temps, et voilà pourquoi je n'en +parlai à personne.»</p> + +<p>Le malade, qui s'était onanisé de bonne heure, continua. Au +moment de sa masturbation, il évoquait toujours la même image +de flagellation. Depuis l'âge de treize ou quatorze ans, le malade +avait des éjaculations quand il se masturbait. <i>Decimum septimum +annum agens primum feminam adiit coeundi causa neque coitum perficere +potuit libidine et erectione deficientibus. Mox autem iterum apud +alteram coitum conatus est nullo successu. Tum feminam per vim +verberavit. Tantopere erat excitatus ut mulierem dolore clamantem +atque lamentantem verberare non desierit.</i> Il ne pensait pas que ce +fait pouvait lui attirer des poursuites judiciaires qui, d'ailleurs, +n'ont pas eu lieu. Par ce procédé, il obtenait l'érection, l'orgasme +et l'éjaculation. Il accomplissait l'acte de la manière suivante: il +serrait de ses deux genoux la femme de manière que son pénis +touchait le corps de celle-ci, mais sans <i>immissio penis in vaginam</i>, +ce qui lui paraissait tout à fait superflu.</p> + +<p>Plus tard le malade eut tant de honte de battre des femmes et +fut en proie à des idées si noires, qu'il pensa souvent au suicide. +Pendant les trois années suivantes, le malade alla encore chez des +femmes. Mais jamais il ne leur demanda plus de se laisser battre +par lui. Il essayait d'arriver à l'érection en pensant aux coups +donnés à la femme; mais cet artifice n'avait aucun succès, <i>neque +membrum a muliere tractatum se erexit</i>. Après avoir fait cet essai +et échoué, le malade prit la résolution de se confier à un +médecin.</p> + +<p>Le malade fournit encore une série d'autres renseignements +sur sa <i>vita sexualis</i>. L'anomalie de son instinct sexuel l'avait +autant gêné que son intensité. Il se couchait avec des idées +sexuelles qui le poursuivaient toute la nuit et revenaient au +moment de son réveil le matin. Il n'était jamais à l'abri de la +résurrection de ces idées morbides qui l'excitaient, idées auxquelles +au début il se livrait avec délectation, mais dont il ne +pouvait se débarrasser pour quelque temps que par la masturbation.</p> + +<p>À une de mes questions, le malade répond qu'en dehors des +coups sur le dos et surtout sur les <i>nates</i> de la femme, les autres +violences n'exerçaient aucun charme sur lui. Ligotter la femme, +fouler son corps aux pieds, n'avaient pas du charme pour lui. Ce +fait est d'autant plus à relever que les coups donnés à la femme +ne procurent au patient un plaisir sexuel que parce que ces coups +sont «humiliants et déshonorants» pour la femme; celle-ci doit +sentir qu'elle est complètement en son pouvoir. Le malade +n'éprouverait aucun charme s'il frappait la femme sur une autre +partie du corps que celle dont il a été fait mention, ou s'il lui +causait des douleurs d'un autre genre.</p> + +<p><i>Multo minorem ei affert voluptatem si nates suæ a muliere verberantur; +tamen ea res sæpe ejaculationem seminis effecit sed hæc +fieri putat erectione deficiente.</i></p> + +<p><i>Inter verbera autem penem in vaginam immittendo nullum voluptatem +se habere ratus qualibet parte corporis femininæ pene tacta +semen ejaculat.</i> De même qu'en battant la femme le charme pour +lui consistait dans l'humiliation de celle-ci, il se sentait de même +excité sexuellement par le fait contraire, c'est-à-dire par l'idée +d'être humilié lui-même par des coups et de se trouver entièrement +livré à la puissance de la femme. Pourtant tout autre genre +d'humiliation que des coups reçus sur les fesses, ne pouvait +l'exciter. Il lui répugnait de se laisser ligoter et fouler aux pieds +par une femme.</p> + +<p>Les rêves du malade en tant qu'ils étaient de nature érotique, +se mouvaient toujours dans le même ordre d'idées que ses penchants +sexuels à l'état de veille. Dans ses rêves il avait souvent +des pollutions. Les idées sexuelles perverties ont-elles apparu +d'abord dans les rêves ou à l'état de veille? Le patient n'a +pu donner sur ce sujet de renseignements précis, bien que le +souvenir de la première excitation remonte à l'âge de sept ans. +Cependant il croit que ces idées lui sont venues à l'état de veille. +Dans ses rêves, le malade battait souvent des personnes du sexe +mâle, ce qui lui causait aussi des pollutions. À l'état de veille, +l'idée de battre des hommes ne lui causait que peu d'excitation. +Le corps nu de l'homme n'a pour lui aucun charme, tandis qu'il +se sent nettement attiré par le corps nu d'une femme, bien que +son <i>libido</i> ne trouve de satisfaction que lorsque les faits sus-mentionnés +ont lieu, et bien qu'il n'éprouve aucun désir du coït <i>in +vaginam</i>.</p> + +<p>Le traitement du malade eut essentiellement pour but d'amener +chez lui un coït normal, autant que possible avec penchant +normal, car il était à supposer que si l'on réussissait à rendre +normale sa vie sexuelle, il perdrait aussi son caractère farouche +et craintif qui le gêne beaucoup. Dans le traitement que j'ai +employé (D<sup>r</sup> Moll), pendant trois mois et demi, j'ai usé des trois +moyens suivants:</p> + +<p>1º J'ai défendu expressément au malade qui désire vivement +être guéri, de s'abandonner avec plaisir à ses idées perverses. Il +va de soi que je ne lui donnai pas le conseil absurde de ne plus +penser du tout à la flagellation. Un pareil conseil ne pourrait être +suivi par le malade, car ces idées lui viennent indépendamment +de sa volonté et apparaissent rien qu'en lisant par hasard le mot +«frapper». Ce que je lui défendis expressément, c'était d'évoquer +lui-même de pareilles idées et de s'y abandonner volontairement. +Au contraire, je lui recommandai de faire tout pour concentrer +ses idées sur un autre sujet.</p> + +<p>2º J'ai permis, j'ai même recommandé au malade, puisqu'il +s'intéresse aux femmes nues, de se représenter dans son imagination +des femmes dans cet état. Je lui fis cette recommandation +bien qu'il prétende que ce n'est pas au point de vue sexuel que +les femmes nues l'intéressent.</p> + +<p>3º J'ai essayé par l'hypnose, qui était très difficile à obtenir, et +par la suggestion, d'aider le malade dans cette nouvelle voie. +Pour le moment, toute tentative de coït lui a été interdite afin +d'éviter qu'il se décourage par un échec éventuel.</p> + +<p>Au bout de deux mois et demi, ce traitement eut pour résultat +que, d'après les affirmations du patient du moins, les idées perverses +venaient plus rarement et étaient de plus en plus reléguées +au second rang; l'image des femmes nues lui donnait des érections +qui devenaient de plus en plus fréquentes et qui l'amenaient +souvent à se masturber avec l'idée du coït sans qu'il s'y mêle +l'idée de battre une femme. Pendant son sommeil, il n'avait que +rarement des rêves érotiques; ceux-ci avaient comme sujet, tantôt +le coït normal, tantôt les coups donnés aux femmes. Deux +mois et demi après le début de mon traitement, j'ai conseillé au +malade d'essayer le coït. Il l'a fait depuis quatre fois. Je lui +recommandai de choisir toujours une femme qui lui fût sympathique, +et j'essayai, avant le coït, d'augmenter son excitation +sexuelle par de la <i>tinctura cantharidum</i>.</p> + +<p>Les quatre essais—le dernier a eu lieu le 29 novembre 1800—ont +donné les résultats suivants. La première fois, la femme a dû +faire de longues manipulations sur le pénis pour qu'il y eût érection; +alors l'<i>immissio in vaginam</i> réussit et il y eut éjaculation +avec orgasme. Pendant toute la durée de l'acte, il ne lui vint +point l'idée qu'il battait la femme ou qu'il en était battu: la +femme l'excitait suffisamment pour qu'il pût pratiquer le coït. +Au second essai, le résultat fut meilleur et plus prompt. Les +manipulations de la femme sur les parties génitales ne furent +nécessaires que dans une très faible mesure. Au troisième essai, +le coït ne réussit qu'après que le malade eut, pendant longtemps, +pensé à la flagellation et se fût mis, par ce moyen, en érection; +mais il n'en vint point à des voies de fait. Au quatrième essai, le +coït réussit sans aucune évocation d'idées de frapper et sans +aucune manipulation de la femme sur le pénis.</p> + +<p>Il est évident que, jusqu'en ce moment, on ne peut considérer +comme guéri le malade dont il est ici question. De ce que le +malade a pu quelquefois pratiquer le coït d'une manière à peu +près normale ou tout à fait normale, cela ne veut pas dire qu'il +en sera toujours capable à l'avenir, d'autant plus que l'idée de +battre lui cause toujours un grand plaisir, bien que cette idée +lui vienne maintenant plus rarement qu'autrefois. Pourtant il y a +des probabilités pour que le penchant anormal qui, à l'heure actuelle, +s'est considérablement atténué, diminue dans l'avenir ou +disparaisse peut-être complètement. +</p></blockquote> + +<p>Ce cas, observé avec beaucoup de soin, est extrêmement +intéressant à bien des points de vue. Il montre nettement +une des raisons cachées du sadisme, la tendance à réduire la +femme à une sujétion sans limites, tendance qui est entrée +dans ce cas dans la conscience de l'individu. C'est d'autant +plus curieux que l'individu en question était d'un caractère +timide, et, dans ses autres rapports sociaux, d'allures excessivement +modestes et mêmes craintives. Ce cas nous montre +aussi clairement qu'il peut exister un <i>libido</i> puissant et entraînant +l'individu malgré tous les obstacles, tandis qu'en +même temps il y a absence de tout désir du coït, la note +dominante du sentiment étant tombée sur la sphère des +idées sadistes et voluptueusement cruelles. Le cas en question +contient en même temps quelques faibles éléments de +masochisme.</p> + +<p>Il n'est pas rare d'ailleurs que des hommes aux penchants +pervertis payent des prostituées pour qu'elles se laissent flageller +et même blesser jusqu'au sang.</p> + +<p>Les ouvrages qui s'occupent de la prostitution contiennent +des renseignements sur ce sujet, entre autres la volume de +Coffignon: <i>La Corruption à Paris</i>.</p> + + +<h3>D.—PENCHANT À SOUILLER LES FEMMES</h3> + +<p>Quelquefois l'instinct pervers qui pousse le sadique à +blesser les femmes, à les traiter d'une manière humiliante et +avilissante, peut se manifester par une tendance à les barbouiller +avec des matières dégoûtantes ou salissantes.</p> + +<p>Dans cette catégorie il faut classer le cas suivant, rapporté +par Arndt(<i>Vierteljahrsschr. f. ger. Medicin</i>, N. F. XVII, H. 1).</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 31.—A..., étudiant en médecine à Greifswald, +<i>accusatus quod iterum iterumque puellis honestis parentibus natis in +publico genitalia sua e bracis dependentia plane nudata quæ antea summo +amiculo (pans de redingote) tecta erant, ostenderat. Nonnunquam +puellas fugientes secutus easque ad se attractas urina oblivit. +Hæc luce clara facta sunt; nunquam aliquid hæc faciens locutus est.</i></p> + +<p>A... est âgé de vingt-trois ans, fort au physique, proprement +mis et de manières décentes. Crâne un peu <i>progeneum</i>. Atteint +de pneumonie chronique à la pointe droite du poumon. Emphysème. +Pouls: 60; en émotion: 70 à 80 coups. Parties génitales +normales. Se plaint de troubles périodiques de la digestion, de +constipation, de vertiges et d'une excitation sexuelle excessive +qui l'a poussé de bonne heure à l'onanisme, mais jamais à la +satisfaction normale de ses besoins sexuels. Se plaint aussi d'être +d'humeur mélancolique de temps en temps, d'idées qui lui viennent +de se torturer lui-même, ainsi que de tendances perverses +dont il ne saurait s'expliquer le mobile. Ainsi, par exemple, il rit +dans des occasions graves, a quelquefois l'idée de jeter son argent +à l'eau, de courir sous une pluie torrentielle.</p> + +<p>Le père de l'inculpé est de tempérament nerveux, la mère +sujette à des maux de tête nerveux. Un frère souffrait de crises +épileptiques.</p> + +<p>Dès sa première jeunesse, l'inculpé montrait un tempérament +nerveux, était sujet aux crampes et aux syncopes, et était pris +d'un état de catalepsie momentané lorsqu'on le grondait sévèrement. +En 1869, il suivait les cours de médecine à Berlin. En 1870, +il prit part à la guerre comme ambulancier. Ses lettres de cette +époque dénotent de la mollesse et de l'apathie. En rentrant au +printemps de 1871, son irritabilité d'humeur éveilla l'attention de +son entourage. Il se plaignait souvent à cette époque de malaises +physiques et des désagréments que lui causait une liaison féminine.</p> + +<p>Il passait pour un homme très convenable.</p> + +<p>En prison, il est calme et quelquefois pensif. Il attribue ses +actes à des excitations sexuelles très gênantes et qui, ces temps +derniers, étaient devenues excessives. Il s'était parfaitement +rendu compte de l'immoralité de ses actes, et après coup, il en +avait toujours eu de la honte. En les accomplissant, il n'a pas +éprouvé une véritable satisfaction sexuelle. Il n'a pas une connaissance +parfaite de la vraie portée de sa situation. Il se considère +comme un martyre, une victime d'un pouvoir méchant. On +suppose que chez lui le libre arbitre est supprimé. +</p></blockquote> + +<p>Ce penchant se manifeste aussi dans l'instinct sexuel +paradoxal qui se réveille à l'âge de sénilité et qui souvent se +fait jour d'une façon perverse.</p> + +<p>Ainsi Turnowsky (<i>op. cit.</i>, p. 76) nous rapporte le cas suivant:</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 32.—J'ai connu un malade qui s'est couché avec +une femme en toilette de soirée et fortement décolletée, sur un +divan bas, dans une chambre très éclairée. <i>Ipse apud janum +alius cubiculi obscurati constitit adspiciendo aliquantulum feminam, +excitatus in eam insiluit excrementa in sinus ejus deposuit. Hæc +faciens ejaculationem quamdam se sentire confessus est.</i> +</p></blockquote> + +<p>Un journaliste viennois me communique le fait que des +hommes, en payant des prix exorbitants, décident des prostituées +à tolérer, <i>ut illi viri in ora earum spuerent, et fæces et +urinas in ora explerent</i><a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43: </b><a href="#footnotetag43">(retour) </a><p> Léo Taxil, dans son ouvrage: <i>La Corruption fin de siècle</i>, rapporte (p. 223) +des faits analogues. Il y a aussi des hommes qui exigent <i>introductio linguæ +meretricis in anum</i>.</p></blockquote> + +<p>Dans cette catégorie paraît aussi rentrer le cas suivant +raconté par le D<sup>r</sup> Pascal (<i>Igiene dell'amore</i>):</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 33.—Un homme avait une maîtresse. Ses rapports +avec elle se bornaient aux actes suivants: elle devait se +laisser noircir les mains avec du charbon ou de la suie de chandelle, +ensuite elle devait se mettre devant une glace, de sorte +qu'il pût voir dans la glace les mains salies. Durant sa conversation +souvent assez prolongée avec sa maîtresse, il portait sans +cesse ses regards dans la glace sur l'image des mains salies, et +puis il prenait congé d'elle, l'air très satisfait.</p> + +<p>Très remarquable aussi à ce point de vue, le cas suivant qui +m'a été communiqué par un médecin. Un officier n'était connu +dans un lupanar à K..., que sous le sobriquet de «l'huile». +L'huile lui procurait des érections et des éjaculations, à la condition +qu'il fît entrer la <i>puellam publicam nudam</i> dans un seau rempli +d'huile et qu'il lui enduisît d'huile tout le corps. +</p></blockquote> + +<p>En présence de ces faits, la supposition s'impose que certains +individus qui abîment les vêtements de femmes (en +versant dessus, par exemple, de l'acide sulfurique ou de +l'encre), doivent obéir au désir de satisfaire un instinct sexuel +pervers. C'est là aussi une façon de causer de la douleur. +Les personnes endommagées sont toujours des femmes, tandis +que ceux qui commettent le dégât sont des hommes. +Dans tous les cas, il serait bon, dans de pareilles affaires +judiciaires, de prêter à l'avenir quelque attention à la <i>vita +sexualis</i> des agresseurs.</p> + +<p>Le caractère sexuel de ces attentats est mis en lumière par +le cas de Bachmann que nous citerons plus loin (Observ. 93) +et dans lequel le mobile sexuel du délit fut prouvé jusqu'à +l'évidence.</p> + + +<h3>E.—AUTRES ACTES DE VIOLENCE SUR DES FEMMES. +SADISME SYMBOLIQUE</h3> + +<p>Dans les groupes énumérés plus haut, toutes les formes +sous lesquelles l'instinct sadiste se manifeste contre la +femme, ne sont pas encore épuisées. Si le penchant n'est pas +trop puissant ou s'il y a encore assez de résistance morale, il +peut se faire que l'inclination sadiste se satisfasse par un +acte en apparence puéril et insensé, mais qui, pour l'auteur, +possède un caractère symbolique.</p> + +<p>Tel semble être le sens des deux cas suivants.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 34.—(D<sup>r</sup> Pascal, <i>Igiene dell' Amore</i>). Un homme +avait l'habitude d'aller une fois par mois, à une date fixe, +chez sa maîtresse et de lui couper alors, avec une paire de +ciseaux, les mèches qui lui tombaient sur le front. Cet acte lui +procurait le plus grand plaisir. Il n'exigeait jamais autre chose +de la fille.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 35.—Un homme, habitant Vienne, fréquente +régulièrement plusieurs prostituées, rien que pour leur savonner +la figure et y passer ensuite un rasoir comme s'il voulait leur faire +la barbe. <i>Numquam puellas lædit, sed hæc faciens valde excitatur +libidine et sperma ejaculat</i><a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44: </b><a href="#footnotetag44">(retour) </a><p> Léo Taxil (<i>op. cit.</i>, p. 224) raconte que, dans les lupanars de Paris, on +tient à la disposition de certains clients des instruments qui représentent +des gourdins mais qui, en réalité, ne sont que des vessies gonflées du genre +de celles avec lesquelles les clowns, dans les cirques, se donnent des coups. +Des sadiques se donnent par ce moyen l'illusion qu'ils battent des femmes.</p></blockquote> + +<p>Unique dans son genre est le cas suivant qui malheureusement +n'a pas été assez étudié au point de vue scientifique.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 36.—Au cours d'un procès devant un tribunal +correctionnel de Vienne, on a révélé le fait suivant. Dans un +jardin de restaurant public, un comte N... est venu un jour +accompagné d'une femme et a scandalisé le public par ses menées. +Il exigea de la femme qui était avec lui, qu'elle s'agenouillât +devant lui et qu'elle l'adorât les mains jointes. Ensuite il lui +ordonna de lécher ses bottes. Enfin il exigea d'elle, en plein +public, quelque chose d'inouï (<i>osculum ad nates</i> ou quelque chose +d'analogue) et ne céda que lorsque la femme eut juré d'accomplir +l'acte demandé chez elle, dans l'intimité. +</p></blockquote> + +<p>Ce qui frappe dans ce cas c'est le besoin de l'homme perverti +d'humilier la femme devant témoins (à comparer les fantaisies +des sadistes cités plus haut, observation 30), et le fait que le +désir d'humilier la femme tient le premier rang, et que c'est seulement +un acte de nature symbolique. À côté de cela, dans ce cas +incomplètement observé, les actes cruels sont aussi probables.</p> + + +<h3>F.—SADISME PORTANT SUR DES OBJETS QUELCONQUES. +FOUETTEURS DE GARCONS</h3> + +<p>En dehors des actes sadiques sur des femmes dont on vient +de lire la description, il y en a aussi qui se pratiquent sur des +êtres ou des objets quelconques, sur des enfants, sur des +animaux, etc. L'individu peut, dans ces cas, se rendre nettement +compte que son penchant cruel vise en réalité les +femmes et qu'il maltraite, faute de mieux, le premier objet +qui se trouve à sa portée.</p> + +<p>L'état du malade peut aussi être tel qu'il s'aperçoive que +seul le penchant aux actes cruels est accompagné d'émotions +voluptueuses, tandis que le véritable motif de sa cruauté +(qui pourrait seul expliquer la tendance voluptueuse à de +pareils actes) reste pour lui obscur.</p> + +<p>La première alternative suffit pour expliquer les cas cités +par le D<sup>r</sup> Albert (<i>Friedreichs Blætter f. ger Med.</i>, 1859) et où +il s'agit de précepteurs voluptueux qui, sans aucun motif, +donnaient des fessées à leurs élèves.</p> + +<p>Si, d'autre part, des garçons, on voyant appliquer une correction +à leurs camarades, sont mis dans un état d'excitation +sexuelle et reçoivent ainsi une direction pour leur <i>vita +sexualis</i> dans l'avenir, cela nous fait penser à la seconde alternative, +à un instinct sadique inconscient par rapport à son +objet, comme dans les deux exemples suivants.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 37.—R..., vingt-cinq ans, négociant, s'est adressé +à moi au printemps de l'année 1889 pour me consulter au sujet +d'une anomalie de sa <i>vita sexualis</i>, anomalie qui lui fait craindre +une maladie et des malheurs dans la vie matrimoniale.</p> + +<p>Le malade est d'une famille nerveuse; il était, dans son enfance, +délicat, faible, nerveux, d'ailleurs bien portant sauf des <i>morbilli</i>. +Plus tard, il s'est bien développé au physique et est devenu +vigoureux.</p> + +<p>À l'âge de huit ans, il fut témoin, à l'école, des corrections que +le maître appliquait aux garçons, leur prenant la tête entre ses +genoux et leur fouettant ensuite le derrière.</p> + +<p>Cette vue causa au malade une émotion voluptueuse. Sans avoir +une idée du danger et de la honte de l'onanisme, il se satisfit par +la masturbation, et, à partir de ce moment, il se masturba +fréquemment, en évoquant toujours le souvenir des garçons qu'il +avait vu fouetter.</p> + +<p>Il continua ces pratiques jusqu'à l'âge de vingt ans. Alors il +apprit quelle est la portée de l'onanisme, il s'en effraya et essaya +d'enrayer son penchant à la masturbation; mais il avait recours à +la masturbation psychique qu'il croyait inoffensive et justifiable +au point de vue de la morale; à cet effet, il évoquait le souvenir +des enfants fouettés.</p> + +<p>Le malade devint neurasthénique, souffrit de pollutions, +essaya de se guérir par la fréquentation des maisons publiques, +mais il n'arriva jamais à avoir une érection. Il fit alors des efforts +pour acquérir des sentiments sexuels normaux en recherchant la +société des dames convenables. Mais il reconnut bientôt qu'il +était insensible aux charmes du beau sexe.</p> + +<p>Le malade est un homme de constitution physique normale, +intelligent et doué d'un bel esprit. Il n'y a chez lui aucun penchant +pour les personnes de son propre sexe.</p> + +<p>Mon ordonnance médicale consista en préceptes pour combattre +la neurasthénie et pour arrêter les pollutions. Je lui défendis la +masturbation psychique et manuelle, je l'engageai à se tenir à +l'écart de toute excitation sexuelle, et je lui fis prévoir un traitement +hypnotique pour le ramener tout doucement à la <i>vita sexualis</i> +normale.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 38.—Sadisme larvé. N..., étudiant, est venu +au mois de décembre 1890 à ma clinique. Depuis sa plus +tendre jeunesse, il se livre à la masturbation. D'après ses assertions, +il a été sexuellement excité en voyant son père appliquer +une correction à ses frères, et plus tard, lorsque le maître d'école +punissait les élèves. Témoin de ces actes, il éprouvait toujours +des sensations voluptueuses. Il ne sait pas dire au juste à quelle +date ce sentiment s'est pour la première fois manifesté chez +lui; vers l'âge de six ans cela a déjà pu se produire. Il ne sait +pas non plus précisément quand il a commencé à se masturber, +mais il affirme nettement que son penchant sexuel a été éveillé à +l'aspect de la flagellation des autres et que c'est ce fait qui +l'a amené inconsciemment à se masturber. Le malade se rappelle +bien que, dès l'âge de quatre ans jusqu'à l'âge de huit ans, il +a été, lui aussi, à plusieurs reprises, fouetté sur le derrière, +mais qu'il n'en a ressenti que de la douleur, jamais de la volupté. +Comme il n'avait pas toujours l'occasion de voir battre les autres, +il se représentait ces scènes dans son imagination. Cela excitait +sa volupté, et alors il se masturbait. Toutes les fois qu'il le pouvait, +il s'arrangeait à l'école de façon à pouvoir assister à la correction +appliquée aux autres. Parfois il éprouvait le désir de +fouetter lui-même ses camarades. À l'âge de douze ans, il sut +décider un camarade à se laisser battre par lui. Il en éprouva +une grande volupté. Mais lorsque l'autre prit sa revanche et le +battit à son tour, il ne ressentit que de la douleur.</p> + +<p>Le désir de battre les autres n'a jamais été très fort chez lui. +Le malade trouvait plus de satisfaction à jouir des scènes de +flagellation qu'il évoquait dans son imagination. Il n'a jamais +eu d'autres tendances sadiques, jamais le désir de voir couler du +sang, etc.</p> + +<p>Jusqu'à l'âge de quinze ans, son plaisir sexuel fut la masturbation +jointe au travail d'imagination dont il est fait mention +plus haut.</p> + +<p>À partir de cette époque, il fréquenta les cours de danse et les +demoiselles; alors ses anciens jeux d'imagination cessèrent +presque complètement et n'évoquèrent que faiblement des sensations +voluptueuses, de sorte que le malade les a tout à fait abandonnés. +Il essaya alors de s'abstenir de la masturbation, mais il +n'y réussit pas, bien qu'il fît souvent le coït et qu'il y éprouvât plus +de plaisir que dans la masturbation. Il voudrait se débarrasser +de l'onanisme, qu'il considère comme une chose indigne. Il n'en +éprouve pas d'effets nuisibles. Il fait le coït une fois par mois, +mais il se masturbe chaque nuit une ou deux fois. Il est maintenant +normal au point de vue sexuel, sauf l'habitude de la masturbation. +On ne trouve chez lui aucune trace de neurasthénie. Ses +parties génitales sont normales.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 39.—L. P..., quinze ans, de famille de haut +rang, est né d'une mère hystérique. Le frère et le père de +M<sup>me</sup> P... sont morts dans une maison de santé.</p> + +<p>Deux frères du jeune P... sont morts, pendant leur enfance, de +convulsions. P... a du talent, il est sage, calme, mais, par moments, +coléreux, entêté et violent. Il souffre d'épilepsie et se livre +à la masturbation. Un jour, on découvrit que P..., en donnant de +l'argent à un camarade pauvre, nommé B... et âgé de quatorze +ans, avait décidé ce dernier à se laisser pincer aux bras, aux +cuisses et aux fesses. Quand B... se mit à pleurer, P... s'excita, +frappa de la main droite sur B..., tandis qu'avec la gauche il +farfouillait dans la poche gauche de son pantalon.</p> + +<p>P... avoua que le mauvais traitement qu'il avait infligé à son +ami, qu'il aimait d'ailleurs beaucoup, lui avait causé un plaisir +particulier. Comme, pendant qu'il battait son ami, il se masturbait, +l'éjaculation qui en fut la suite, disait-il, lui procura plus de +plaisir que celle de la masturbation solitaire. (V. Gyurkovochky, +<i>Pathologie und Therapie der männlichen Impotenz</i>, 1889, p. 80.) +</p></blockquote> + +<p>Dans tous ces mauvais traitements d'origine sadique exercés +sur des garçons, on ne peut pas admettre une combinaison +du sadisme avec l'inversion sexuelle, comme cela arrive +quelquefois aux personnes atteintes d'inversion sexuelle.</p> + +<p>Il n'y a aucun signe positif en faveur de cette hypothèse; +d'ailleurs, l'absence d'inversion sexuelle ressort aussi de +l'examen du groupe suivant où, à côté de l'objet des mauvais +traitements, l'animal, le sens de l'instinct pour la femme se +fait souvent assez bien sentir.</p> + + +<h3>G.—ACTES SADIQUES SUR DES ANIMAUX</h3> + +<p>Dans bien des cas, des hommes sadiques et pervers qui +reculent devant un crime commis sur des hommes, ou qui, +en général, ne tiennent qu'à voir souffrir un être vivant quelconque, +ont recours à la torture des animaux ou au spectacle +d'un animal mourant pour exciter ou augmenter leur volupté.</p> + +<p>Le cas rapporté par Hofman dans son <i>Cours de médecine +légale</i> est très caractéristique.</p> + +<p>D'après les dépositions de plusieurs prostituées devant le +tribunal de Vienne, il y avait, dans la capitale autrichienne, +un homme qui, avant de faire l'acte sexuel, avait l'habitude +de s'exciter en torturant et en tuant des poulets, des pigeons +et d'autres oiseaux. Cette habitude lui avait valu, de la part +des prostituées, le sobriquet du «Monsieur aux poules» +(<i>Hendlherr</i>).</p> + +<p>Une observation de Lombroso est très précieuse pour +expliquer ces faits. Il a observé deux hommes qui, toutes les +fois qu'ils tuaient des poulets ou des pigeons, avaient une +éjaculation.</p> + +<p>Dans son <i>Uomo delinquente</i>, p. 201, le même auteur raconte +qu'un célèbre poète était toujours très excité sexuellement +toutes les fois qu'il voyait dépecer un veau qu'on venait de +tuer ou qu'il apercevait de la viande saignante.</p> + +<p>D'après Mantegazza, des Chinois dégénérés auraient l'habitude +de se livrer à un sport horrible qui consisterait à +sodomiser des canards et à leur couper le cou avec un sabre +<i>tempore ejaculationis</i>(!).</p> + +<p>Mantegazza (<i>Fisiologia del piacere</i>, 5<sup>e</sup> éd., p. 394-395) rapporte +qu'un homme qui avait vu couper le cou à un coq, +avait depuis ce moment la passion de fouiller dans les +entrailles chaudes et sanglantes d'un coq tué, parce que, ce +faisant, il éprouvait une sensation de volupté.</p> + +<p>Dans ce cas et dans les cas analogues, la <i>vita sexualis</i> est +<i>ab origine</i>, telle que la vue du sang et du meurtre provoque +des sentiments voluptueux.</p> + +<p>Il en est de même dans le cas suivant.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 40.—C. L..., quarante-deux ans, ingénieur, +marié, père de deux enfants. Est issu de famille névropathique: +le père est emporté, <i>potator</i>; la mère, hystérique, a souffert +d'accès éclamptiques.</p> + +<p>Le malade se souvient qu'étant enfant il aimait beaucoup à voir +tuer des animaux domestiques et surtout des cochons. À cet aspect, +il avait des sensations de volupté bien prononcées et de l'éjaculation. +Plus tard, il visitait les abattoirs pour se réjouir au spectacle +du sang versé et des animaux se débattant dans l'agonie. +Toutes les fois que l'occasion se présentait, il tuait lui-même un +animal, ce qui lui causait toujours un sentiment qui suppléait au +plaisir sexuel.</p> + +<p>Ce n'est que lorsqu'il eut atteint l'âge adulte qu'il reconnut le +caractère anormal de son état. Le malade n'avait pas d'aversion +proprement dite pour les femmes, mais avoir des rapports plus +intimes avec elles lui paraissait une horreur. Sur le conseil d'un +médecin, il épousa, à l'âge de vingt-cinq ans, une femme qui lui +était sympathique; il espérait, de cette manière, pouvoir se débarrasser +de son anomalie. Bien qu'il eût beaucoup d'affection +pour sa femme, il ne put accomplir que très rarement le coït +avec elle, et encore lui fallait-il, pour cela, beaucoup d'efforts et +la tension de son imagination. Malgré cet état de choses, il engendra +deux enfants. En 1866, il prit part à la guerre austro-prussienne. +Les lettres adressées du champ de bataille à sa +femme étaient conçues en termes exaltés et enthousiastes. Depuis +la bataille de Kœniggraetz, il a disparu. +</p></blockquote> + +<p>Dans le cas que nous venons de citer, la faculté du coït +normal a été fortement diminuée par la prédominance des +idées perverses. Dans le cas suivant, on pourra constater une +suppression complète de cette faculté.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 41.—(D<sup>r</sup> Pascal. <i>Igiene dell Amore.</i>) Un individu +se présentait chez des prostituées, leur faisait acheter des +poules vivantes et des lapins, et exigeait qu'on torturât ces animaux +en sa présence. Il tenait à ce qu'on leur arrachât les yeux +et les entrailles. Quand il tombait sur une <i>puella</i> qui se laissait +décider à ces actes et qui se signalait par une cruauté +extraordinaire, il était enchanté, payait et s'en allait, sans lui +demander autre chose, sans même la toucher. +</p></blockquote> + +<p>Il ressort des deux derniers chapitres que les souffrances +de tout être sensible peuvent devenir, pour des +natures disposées au sadisme, la source d'une jouissance +sexuelle perverse. Il y a donc un sadisme qui a pour objet +des êtres quelconques.</p> + +<p>Mais il serait erroné et exagéré de vouloir expliquer tous +les cas de cruauté étrange et extraordinaire par la perversion +sadique, et, comme cela se fait quelquefois, de donner le +sadisme comme mobile à toutes les atrocités historiques, ou +à certains phénomènes de la psychologie des masses contemporaines.</p> + +<p>La cruauté naît de sources différentes, et elle est naturelle +chez l'homme primitif.</p> + +<p>La pitié est un phénomène secondaire, c'est un sentiment +acquis assez tard. L'instinct de combativité et de destruction +qui, dans l'état préhistorique, était une arme si précieuse, +continue toujours à produire son effet, prenant une nouvelle +incarnation dans notre société civilisée contre le criminel, +pendant que son objectif primitif, «l'ennemi», existe toujours.</p> + +<p>Qu'on ne se contente pas de la mort simple, mais qu'on +exige aussi la torture du vaincu, cela s'explique en partie par +le sentiment de puissance qui veut être satisfait par ce moyen +et, d'autre part, par l'immensité de l'instinct de revanche. De +cette façon, on peut expliquer toutes les atrocités des +monstres historiques sans avoir recours au sadisme, qui a pu +parfois entrer en jeu, mais qui, étant une perversion relativement +rare, ne doit pas être toujours considéré comme +mobile unique.</p> + +<p>Il faut, en outre, tenir compte d'un élément psychique qui +explique le grand attrait que les exécutions publiques ont +encore de nos jours sur les masses: c'est le désir d'avoir des +sensations fortes et inaccoutumées, un spectacle rare. Devant +ce désir, la pitié est condamnée au silence, surtout chez les +natures brutales et blasées.</p> + +<p>Il y a évidemment beaucoup d'individus pour qui, malgré +ou peut-être grâce à leur vive pitié, tout ce qui se rattache à +la mort et aux souffrances exerce une force d'attraction +mystérieuse. Ces individus cèdent à un instinct obscur et, +malgré leur répugnance intérieure, cherchent à s'occuper de +ces spectacles ou, faute de mieux, des images et des circonstances +qui les retracent. Cela n'est pas non plus du sadisme, +tant qu'aucun élément sexuel n'entre en scène, bien que des +fils mystérieux, nés dans le domaine de l'inconscience, puissent +relier ces phénomènes à un fonds de sadisme ignoré.</p> + + +<h2>SADISME CHEZ LA FEMME</h2> + +<p>On s'explique facilement que le sadisme, perversion fréquente +chez l'homme, ainsi que nous l'avons constaté, soit de +beaucoup plus rare chez la femme. D'abord, le sadisme dont +un des éléments constitutifs est précisément la subjugation de +l'autre sexe, n'est, en réalité, qu'une accentuation pathologique +de la virilité du caractère sexuel; ensuite, les puissants +obstacles qui s'opposent à la manifestation de ce penchant +monstrueux sont évidemment encore plus difficiles à surmonter +pour la femme que pour l'homme.</p> + +<p>Toutefois, il y a aussi des cas de sadisme chez la femme, ce +qui ne peut s'expliquer que par le premier élément constitutif +de ce penchant et par la surexcitation générale de la zone +motrice.</p> + +<p>Jusqu'ici, on n'en a scientifiquement observé que deux +cas.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 42.—Un homme marié s'est présenté chez moi +et m'a montré de nombreuses cicatrices de blessures sur ses bras. +Voici ce qu'il m'a raconté sur l'origine de ces cicatrices. Toutes +les fois qu'il veut s'approcher de sa jeune femme, qui est un peu +nerveuse, il est obligé d'abord de se couper au bras. Elle suce +ensuite le sang de la blessure et alors il se produit chez elle une +vive excitation sexuelle.</p> + +<p>Ce cas rappelle la légende très répandue des vampires dont +l'origine pourrait peut-être se rattacher à des faits sadiques<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45: </b><a href="#footnotetag45">(retour) </a><p> Cette légende est répandue surtout dans la presqu'île Balkanique. Chez +les Grecs modernes, elle remonte à l'antique mythologie des Lamies, femmes +qui suçaient le sang. Gœthe a traité ce sujet dans sa <i>Fiancée de Corinthe</i>. +Les vers qui ont trait au vampirisme: «Sucent le sang de ton cœur, etc.», +ne sont complètement compréhensibles qu'avec l'étude comparée des documents +antiques.</p></blockquote> + +<p>Dans un second cas de sadisme féminin, qui m'a été communiqué +par M. le D<sup>r</sup> Moll de Berlin, il y a, à côté de la +tendance perverse de l'instinct, insensible aux procédés normaux +de la vie sexuelle, comme cela se voit fréquemment, +des traces de masochisme.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 43.—M<sup>me</sup> H..., vingt-six ans, est née d'une +famille dans laquelle il n'y aurait eu ni maladies de nerfs ni +troubles psychiques. Par contre, la malade présente des symptômes +d'hystérie et de neurasthénie. Bien que mariée et mère d'un +enfant, M<sup>me</sup> H... n'a jamais eu le désir d'accomplir le coït. Élevée +comme jeune fille dans des principes très sévères, elle resta, +jusqu'à son mariage, dans une ignorance naïve des choses +sexuelles. Depuis l'âge de quinze ans, elle a des menstrues régulières. +Ses parties génitales ne présentent aucune anomalie essentielle. +Non seulement le coït ne lui procure aucun plaisir, mais c'est +pour elle un acte désagréable. L'aversion pour le coït s'est de +plus en plus accentuée chez elle. La malade ne comprend pas +comment on peut considérer un pareil acte comme le suprême +bonheur de l'amour, sentiment qui, à son avis, est trop élevé +pour pouvoir être rattaché à l'instinct sexuel. Il faut rappeler, à +ce propos, que la malade aime sincèrement son mari. Elle a beaucoup +de plaisir à l'embrasser, un plaisir sur la nature duquel +elle ne saurait donner aucune indication précise. Mais elle ne peut +pas comprendre que les parties génitales puissent jouer un rôle +en amour. M<sup>me</sup> H... est, du reste, une femme très sensée, douée +d'un caractère féminin.</p> + +<p><i>Si oscule dat conjugi, magnam voluptatem percipit in mordendo +eum. Gratissimum ei esset conjugem mordere eo modo ut sanguis +fluat. Contenta esset si loco coitus morderetur a conjuge ipsæque +eum mordere liceret. Tamen eam pœniteret, si morsu magnam dolorem +faceret.</i> (D<sup>r</sup> Moll). +</p></blockquote> + +<p>On rencontre dans l'histoire des exemples de femmes, +quelques-unes illustres, dont le désir de régner, la cruauté +et la volupté, font supposer une perversion sadiste chez ces +Messalines. Il faut compter dans la catégorie de ces femmes +Messaline Valérie, elle-même, Catherine de Médicis, l'instigatrice +de la Saint-Barthélémy et dont le plus grand plaisir +était de faire fouetter en sa présence les dames de sa cour, etc.<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46: </b><a href="#footnotetag46">(retour) </a><p> Heinrich von Kleist, poète de génie mais évidemment d'un esprit déséquilibré, +nous donne dans sa <i>Penthésilée</i> le portrait horrible d'une sadique +parfaite imaginée par lui.</p> + +<p>Dans la 22<sup>e</sup> scène de cette pièce, Kleist nous présente son héroïne: elle +est prise d'une rage de volupté et d'assassinat, déchire en morceaux Achille, +qu'elle avait poursuivi dans son rut et dont elle s'est emparée par la ruse.</p> + +<p>«En lui arrachant son armure, elle enfonce ses dents dans la poitrine +blanche du héros, ainsi que ses chiens qui veulent surpasser leur maîtresse. +Les dents d'Oxus et de Sphynx pénètrent à droite et à gauche. Quand je suis +arrivé, elle avait la bouche et les mains ruisselantes de sang.» Plus loin, +quand Penthésilée est dégrisée, elle s'écrie: «Est-ce que je l'ai baisé mort?—Non, +je ne l'ai pas baisé? L'ai-je mis en morceaux? Alors c'est un leurre. +Baisers et morsures sont la même chose, et celui qui aime de tout son +cœur peut les confondre.»</p> + +<p>Dans la littérature moderne on trouve des descriptions de scènes de +sadisme féminin, dans les romans de Sacher-Masoch, dont il sera question +plus loin, dans la <i>Brunhilde</i> de Ernst von Wildenbruch, dans la <i>Marquise de +Sade</i> de Rachilde, etc.</p></blockquote> + + +<h2>MASOCHISME<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a> OU EMPLOI DE LA CRUAUTÉ ET DE +LA VIOLENCE SUR SOI-MÊME POUR PROVOQUER LA +VOLUPTÉ.</h2> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47: </b><a href="#footnotetag47">(retour) </a><p> Ainsi nommé d'après Sacher-Masoch, dont les romans et les contes +traitent de préférence de ce genre de perversion.</p></blockquote> + +<p>Le masochiste est le contraire du sadiste. Celui-ci veut +causer de la douleur et exerce des violences; celui-là, au contraire, +tient à souffrir et à se sentir subjugué avec violence.</p> + +<p>Par masochisme, j'entends cette perversion particulière de +la <i>vita sexualis</i> psychique qui consiste dans le fait que l'individu +est, dans ses sentiments et dans ses pensées sexuels, +obsédé par l'idée d'être soumis absolument et sans condition +à une personne de l'autre sexe, d'être traité par elle d'une +manière hautaine, au point de subir même des humiliations +et des tortures. Cette idée s'accompagne d'une sensation de +volupté; celui qui en est atteint, se plaît aux fantaisies de +l'imagination qui lui dépeint des situations et des scènes de +ce genre; il cherche souvent à réaliser ces images et, par +cette perversion de son penchant sexuel, il devient fréquemment +plus ou moins insensible aux charmes normaux de +l'autre sexe, incapable d'une <i>vita sexualis</i> normale, psychiquement +impuissant. Cette impuissance psychique n'a nullement +pour base l'<i>horror sexus alterius</i>; elle est fondée sur ce +fait que la satisfaction du penchant pervers peut, comme +dans les cas normaux, venir de la femme, mais non du coït.</p> + +<p>Il y a aussi des cas où, à côté de la tendance perverse de +l'instinct, l'attrait pour les plaisirs réguliers est encore à peu +près conservé et des rapports sexuels normaux ont encore +lieu à côté des manifestations perverses. Dans d'autres cas, +l'impuissance n'est pas purement psychique, mais bien physique, +c'est-à-dire spinale. Car cette perversion, comme presque +toutes les autres perversions de l'instinct sexuel, ne se développe +que sur le terrain d'une individualité psychopathique +dans la plupart des cas tarée, et ces individus se livrent ordinairement +dès leur première jeunesse à des excès sexuels, +surtout des excès de masturbation auxquels les pousse la +difficulté de réaliser leurs fantaisies.</p> + +<p>Le nombre des cas de masochisme incontestable qu'on a +observé jusqu'ici est déjà considérable. Le masochisme +existe-t-il simultanément avec une vie sexuelle normale, ou +domine-t-il exclusivement l'individu? Le malade atteint de +cette perversion cherche-t-il, et dans quelle mesure, à réaliser +ses fantaisies étranges? A-t-il par cette perversion plus ou +moins perdu sa puissance sexuelle ou non? Tout cela dépend +de l'intensité de la perversion, de la force des mobiles +contraires, éthiques et esthétiques, ainsi que de la vigueur +relative, de la constitution physique et psychique de l'individu +atteint. Au point de vue de la psychopathie, l'essentiel c'est +le trait commun qui se trouve dans tous ces cas: tendance +du penchant sexuel à la soumission et à la recherche des +mauvais traitements de la part de l'autre sexe.</p> + +<p>On peut appliquer au masochisme tout ce qui a été dit +plus haut du sadisme relativement au caractère impulsif +(mobiles obscurs) de ses actes et au caractère congénital de +cette perversion.</p> + +<p>Chez le masochiste aussi il y a une gradation dans les actes, +depuis les faits les plus répugnants et les plus monstrueux +jusqu'aux plus puérils et aux plus ineptes, selon le degré +d'intensité des penchants pervers et l'intensité de la force de +réaction morale et esthétique. Mais ce qui empêche d'aller +jusqu'aux conséquences extrêmes du masochisme, c'est +l'instinct de la conservation. Voilà pourquoi l'assassinat et +les blessures graves qui peuvent se commettre sous l'influence +de la passion sadique, ne trouvent pas, autant qu'on sait, +leur pendant masochiste dans la réalité. Il est cependant +possible que les désirs pervers des masochistes puissent, dans +leur imagination, aller jusqu'à ces conséquences extrêmes. +(Voir l'observation 53.)</p> + +<p>Les actes auxquels se livrent certains masochistes se pratiquent +en même temps que le coït, c'est-à-dire qu'ils servent +de préparatifs. Chez d'autres, ces actes servent d'équivalent +au coït. Cela dépend seulement de l'état de la puissance +sexuelle qui chez la plupart est psychiquement ou physiquement +atteinte par suite de la perversion des représentations +sexuelles. Mais cela ne change rien au fond de la chose.</p> + + +<h3>A.—RECHERCHE DES MAUVAIS TRAITEMENTS ET DES HUMILIATIONS +DANS UN BUT DE SATISFACTION SEXUELLE</h3> + +<p>L'autobiographie d'un masochiste qui va suivre, nous +fournit une description détaillée d'un cas typique de cette +étrange perversion.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 44.—Je suis issu d'une famille névropathique +dans laquelle, en dehors de toutes sortes de bizarreries de caractère +et de conduite, il y a aussi diverses anomalies au point de +vue sexuel.</p> + +<p>De tout temps, mon imagination fut très vive, et, de bonne +heure, elle fut portée vers les choses sexuelles. En même temps, +j'étais, autant que je puis me rappeler, adonné à l'onanisme, +longtemps avant ma puberté, c'est-à-dire avant d'avoir des éjaculations. +À cette époque déjà, mes pensées, dans des rêveries +durant des heures entières, s'occupaient des rapports avec le sexe +féminin. Mais les rapports dans lesquels je me mettais idéalement +avec l'autre sexe étaient d'un genre bien étrange. Je m'imaginais +que j'étais en prison et livré au pouvoir absolu d'une +femme, et que cette femme profitait de son pouvoir pour m'infliger +des peines et des tortures de toutes sortes. À ce propos, les +coups et les flagellations jouaient un grand rôle dans mon imagination, +ainsi que d'autres actes et d'autres situations qui, +toutes, marquaient une condition de servitude et de soumission. +Je me voyais toujours à genoux devant mon idéal, ensuite foulé +aux pieds, chargé de fers et jeté en prison. On m'imposait de +graves souffrances comme preuve de mon obéissance et pour +l'amusement de ma maîtresse. Plus j'étais humilié et maltraité +dans mon imagination, plus j'éprouvais de délices en me livrant +à ces rêves. En même temps, il se produisit en moi un grand +amour pour les velours et les fourrures que j'essayais toujours de +toucher et de caresser et qui me causaient aussi des émotions de +nature sexuelle.</p> + +<p>Je me rappelle bien d'avoir, étant enfant encore, reçu plusieurs +corrections de mains de femmes. Je n'en ressentais alors que de +la honte et de la douleur, et jamais je n'ai eu l'idée de rattacher +les réalités de ce genre à mes rêves. L'intention de me corriger et +de me punir m'émouvait douloureusement, tandis que, dans les +rêves de mon imagination, je voyais toujours ma «maîtresse» se +réjouir de mes souffrances et de mes humiliations, ce qui m'enchantait. +Je n'ai pas non plus à rattacher à mes fantaisies les ordres +ou la direction des femmes qui me surveillaient pendant mon enfance. +De bonne heure, j'ai pu, par la lectures d'ouvrages, apprendre +la vérité sur les rapports normaux des deux sexes; mais cette +révélation me laissa absolument froid. La représentation des plaisirs +sexuels resta attachée aux images avec lesquelles elle se trouvait +unie dès la première heure. J'avais aussi, il est vrai, le désir +de toucher des femmes, de les serrer dans mes bras et de les +embrasser; mais les plus grandes délices, je ne les attendais que +de leurs mauvais traitements et des situations dans lesquelles +elles me faisaient sentir leur pouvoir. Bientôt je reconnus que je +n'étais pas comme les autres hommes; je préférais être seul afin +de pouvoir me livrer à mes rêvasseries. Les filles ou femmes +réelles m'intéressaient peu dans ma première jeunesse, car je ne +voyais guère la possibilité qu'elles puissent jamais agir comme je +le désirais. Dans les sentiers solitaires, au milieu des bois, je me +flagellais avec les branches tombées des arbres et laissais alors +libre cours à mon imagination. Les images de femmes hautaines +me causaient de réelles délices, surtout quand ces femmes étaient +des reines et portaient des fourrures. Je cherchais de tous côtés +les lectures en rapport avec mes idées de prédilection. Les <i>Confessions</i> +de Jean-Jacques Rousseau, qui me tombèrent alors sous +la main, furent pour moi une grande révélation. J'y ai trouvé la +description d'un état qui, dans ses points principaux, ressemblait +au mien. Je fus encore plus frappé de retrouver des idées en harmonie +avec les miennes, lorsque j'eus appris à connaître les ouvrages +de Sacher-Masoch. Je dévorais ces livres avec avidité, +bien que les scènes sanguinaires dépassaient souvent mon imagination +et me faisaient alors horreur. Toutefois, le désir de réaliser +ces scènes ne m'est pas venu, même à l'époque de la puberté. En +présence d'une femme, je n'éprouvais aucune émotion sensuelle, +tout au plus la vue d'un pied féminin me donnait passagèrement +le désir d'en être foulé.</p> + +<p>Cette indifférence ne concernait cependant que le domaine purement +sensuel. Dans les premières années de ma puberté, je fus +souvent pris d'une affection enthousiaste pour des jeunes filles de +ma connaissance, affection qui se manifestait avec toutes les +extravagances particulières à ces émotions juvéniles. Mais jamais +l'idée ne m'est venue de relier le monde de mes idées sensuelles +avec ces purs idéals. Je n'avais même pas à repousser une +pareille association d'idées, elle ne se présentait jamais. C'est +d'autant plus curieux que mes imaginations voluptueuses me paraissaient +étranges et irréalisables, mais nullement vilaines ni +répréhensibles. Ces rêves aussi étaient pour moi une sorte de +poésie; il me restait deux mondes séparés l'un de l'autre: dans +l'un, c'était mon cœur ou plutôt ma fantaisie qui s'excitait esthétiquement; +dans l'autre, ma force d'imagination s'enflammait par +la sensualité. Pendant que mes sentiments «transcendantaux» +avaient pour objet une jeune fille bien connue, je me voyais dans +d'autres moments aux pieds d'une femme mûre, qui me traitait +comme je viens de le décrire plus haut. Mais je n'attribuais +jamais ce rôle de tyran à une femme connue. Dans les rêves de +mon sommeil, ces deux formes de représentations érotiques +apparaissaient tour à tour, mais jamais elles ne se confondaient. +Seules les images de la sphère sensuelle ont provoqué des pollutions.</p> + +<p>À l'âge de dix-neuf ans, je me laissai conduire par des amis +chez des prostituées, bien que, dans mon for intérieur, il me +répugnât de les suivre; je le fis par curiosité. Mais je n'éprouvai, +chez les prostituées, que de la répugnance et de l'horreur, et je +me sauvai aussitôt que je pus sans avoir ressenti la moindre excitation +ou émotion sensuelles. Plus tard, je répétai l'essai de ma +propre initiative pour voir si je n'étais pas impuissant, car mon +premier échec m'affligeait beaucoup. Le résultat fut toujours le +même: je n'eus pas la moindre émotion ni érection. Tout d'abord +il m'était impossible de considérer une femme en os et en chair +comme objet de la satisfaction sensuelle. Ensuite, je ne pouvais +renoncer à des états et à des situations qui, <i>in sexualibus</i>, étaient +pour moi la chose essentielle, et sur lesquelles je n'aurais, pour +rien au monde, dit un mot à qui que ce soit. L'<i>immissio penis</i> à +laquelle je devais procéder me paraissait un acte sale et insensé. +En second lieu, ce fut une répugnance contre des femmes qui +appartenaient à tous et la crainte d'être infecté par elles. Livré à +la solitude, ma vie sexuelle continuait comme autrefois. Toutes +les fois que les anciennes images de mes imaginations surgissaient, +j'avais des érections vigoureuses et presque chaque jour +des éjaculations. Je commençais à souffrir de toutes sortes de +malaises nerveux, et je me considérais comme impuissant, +malgré les vigoureuses érections et les violents désirs qui se manifestaient +quand j'étais seul. Malgré cela, je continuais, par intervalles, +mes essais avec des prostituées. Avec le temps, je me +débarrassai de ma timidité et j'arrivai à vaincre en partie la répugnance +que m'inspirait tout contact avec une femme vile et commune.</p> + +<p>Mes imaginations ne me suffisaient plus. J'allais maintenant +plus souvent chez les prostituées et je me faisais masturber quand +je n'avais pu accomplir le coït. Je crus d'abord que j'y trouverais +un plaisir plus réel qu'à mes rêveries; au contraire, j'y +trouvai un plaisir moins grand. Quand la femme se déshabillait, +j'examinais avec attention les pièces de ses vêtements. Le velours +et la soie jouaient le premier rôle; mais tout autre objet d'habillement +m'attirait aussi, et surtout les contours du corps féminin, +tels qu'ils étaient dessinés par le corset et les jupons. Je n'avais, +pour le corps nu de la femme, guère d'autre intérêt qu'un intérêt +esthétique. Mais, de tout temps, je m'attachai surtout aux bottines +à hauts talons et j'y associais toujours l'idée d'être foulé par +ces talons ou de baiser le pied en guise d'hommage, etc., etc.</p> + +<p>Enfin, je surmontai mes dernières répugnances, et un jour, +pour réaliser mes rêves, je me laissai flageller et fouler aux pieds +par une prostituée. Ce fut pour moi une grande déception. Cela +était, pour mes sentiments, brutal, répugnant et ridicule à la fois. +Les coups ne me causèrent que de la douleur, et les autres détails +de cette situation, de la répugnance et de la honte. Malgré cela, +j'obtins, par des moyens mécaniques, une éjaculation, en même +temps qu'à l'aide de mon imagination je transformais la situation +réelle en celle que je rêvais. La situation rêvée différait de celle +que j'avais créée, surtout par le fait que je m'imaginais une +femme qui devait m'infliger des mauvais traitements avec un +plaisir égal à celui avec lequel je les recevais d'elle. Toutes mes +imaginations sexuelles étaient échafaudées sur l'existence d'un +pareil sentiment chez la femme, femme tyrannique et cruelle, à +laquelle je devais me soumettre. L'acte qui devait montrer cet +état d'esclavage ne m'était que d'une importance secondaire. Ce +n'est qu'après ce premier essai, d'une réalisation impossible, que +je reconnus nettement quelle était la véritable tendance de mes +désirs. En effet, dans mes rêves voluptueux, j'avais souvent fait +abstraction de toute représentation de mauvais traitements, et je +me bornais à me représenter une femme aimant à donner des +ordres, au geste impérieux, à la parole faite pour le commandement, +à qui je baisais le pied, ou des choses analogues. Ce n'est +qu'alors que je me rendis clairement compte de ce qui m'attirait +en réalité. Je reconnus que la flagellation n'était qu'un moyen +d'exprimer fortement la situation désirée, mais, qu'en elle-même, +la flagellation était sans valeur, me causant plutôt un sentiment +désagréable et même douloureux ou répugnant.</p> + +<p>Malgré cette déception, je ne renonçai point à essayer de transporter +dans la réalité mes représentations érotiques, maintenant +que le premier pas dans ce sens avait été fait. Je comptais que +mon imagination une fois habituée à la nouvelle réalité, je trouverais +les éléments nécessaires pour obtenir des effets plus forts. +Je cherchais les femmes qui s'appropriaient le mieux à mon dessein +et je les instruisais soigneusement de la comédie compliquée +que je voulais leur faire jouer. J'appris en même temps que la +voie m'avait été préparée par des prédécesseurs qui avaient les +mêmes sentiments que moi. La puissance de ces comédies, +pour agir sur mes imaginations et sur ma sensibilité, restait +bien problématique. Ces scènes m'ont servi pour me montrer, +d'une manière plus vive, quelques détails secondaires de la situation +que je désirais; mais, ce qu'elles donnaient de ce côté, elles +l'enlevaient en même temps à la chose principale que mon imagination +seule, sans le secours d'une duperie grossière et de commande, +pouvait me procurer en rêve, d'une manière beaucoup +plus facile. Les sensations physiques produites par les mauvais +traitements, variaient. Plus l'illusion réussissait, plus je ressentais +la douleur comme un plaisir. Ou, pour être plus exact, je +considérais alors en mon esprit les mauvais traitements comme +des actes symboliques. Il en sortit l'illusion de la situation tant +désirée, illusion qui, tout d'abord, s'accompagna d'une sensation +de plaisir psychique. Ainsi la perception du caractère douloureux +des mauvais traitements a été quelquefois supprimée. Le processus +était analogue, mais de beaucoup plus simple, parce +qu'il restait sur le terrain psychique, quand je me soumettais à +de mauvais traitements moraux, à des humiliations. Ceux-ci +aussi s'accentuaient avec la sensation de plaisir, à la condition +que je réussisse à me tromper moi-même. Mais cette duperie +réussissait rarement bien et jamais complètement. Il restait toujours +dans ma conscience un élément troublant. Voilà pourquoi je +revenais, entre temps, à la masturbation solitaire. D'ailleurs, +avec les autres procédés également, la scène se terminait habituellement +par une éjaculation provoquée par l'onanisme, éjaculation +qui, parfois, avait lieu sans que j'eusse besoin de recourir à +des moyens mécaniques.</p> + +<p>Je continuai ce manège pendant des années entières. Ma puissance +sexuelle s'affaiblissait de plus en plus, mais non mes désirs +et encore moins l'empire que mes étranges idées sexuelles avaient +sur moi. Tel est, encore aujourd'hui, l'état de ma <i>vita sexualis</i>. Le +coït, que je n'ai jamais pu accomplir, me paraît toujours, dans +mon idée, comme un de ces actes étranges et malpropres que je +connais par la description des aberrations sexuelles. Mes propres +idées sexuelles me paraissent naturelles et n'offensent en rien +mon goût, d'ailleurs très délicat. Leur réalisation, il est vrai, ne +me donne guère de satisfaction complète, pour les raisons que je +viens d'exposer plus haut. Je n'ai jamais obtenu, pas même +approximativement, une réalisation directe et véritable de mes +imaginations sexuelles. Toutes les fois que je suis entré en relations +plus intimes avec une femme, j'ai senti que la volonté de la +femme était soumise à la mienne, et jamais je n'ai éprouvé le +contraire. Je n'ai jamais rencontré une femme qui, dans les rapports +sexuels, aurait manifesté le désir de régner. Les femmes +qui veulent régner dans le ménage et, comme on dit, porter la +culotte, sont choses tout à fait différentes de mes représentations +érotiques. En dehors de la perversion de ma <i>vita sexualis</i>, il y a +encore bien des symptômes d'anomalie dans la totalité de mon +individualité: ma disposition névropathique se manifeste par de +nombreux symptômes sur le terrain physique et psychique. Je +crois, en outre, pouvoir constater des anomalies héréditaires de +caractère dans le sens d'un rapprochement vers le type féminin. +Du moins je considère comme telle mon immense faiblesse de +volonté et mon manque surprenant de courage vis-à-vis des +hommes et des animaux, ce qui contraste avec mon sang-froid +habituel. Mon extérieur physique est tout à fait viril. +</p></blockquote> + +<p>L'auteur de cette autobiographie m'a encore donné les +renseignements suivants:</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +Une de mes préoccupations constantes était de savoir si les +idées étranges qui me dominent au point de vue sexuel, se rencontrent +aussi chez d'autres hommes, et, depuis les premiers +renseignements que j'ai obtenus par hasard, j'ai fait de nombreuses +recherches dans ce sens. Il est vrai que les observations +sur cette question sont difficiles à faire et ne sont pas toujours +sûres, étant donné qu'il s'agit là d'un processus intime de la +sphère des représentations. J'admets l'existence du masochisme +là où je trouve des actes pervers dans les rapports sexuels, actes +que je ne peux pas m'expliquer autrement que par cette idée dominante. +Je crois que cette anomalie est très répandue.</p> + +<p>Toute une série de prostituées de Berlin, de Paris, de Vienne +et d'ailleurs m'ont donné des renseignements sur ce sujet, et j'ai +appris de cette manière combien sont nombreux mes compagnons +de douleur. J'eus toujours la précaution de ne pas leur raconter +des histoires moi-même ni de leur demander si telle ou telle +chose leur était arrivée, mais je les laissais raconter au hasard +d'après leur expérience personnelle.</p> + +<p>La flagellation simple est si répandue que presque chaque prostituée +est outillée pour cela. Les cas manifestes de masochisme +sont aussi très fréquents. Les hommes atteints de cette perversion +se soumettent aux tortures les plus raffinées. Avec des prostituées +auxquelles on a fait la leçon, ils exécutent toujours la +même comédie: l'homme se prosterne humblement; il y a ensuite +coups de pied, ordres impérieux, injures et menaces apprises +par cœur, ensuite flagellation, coups sur les diverses parties +du corps et toutes sortes de tortures, piqûres d'épingles jusqu'à +faire saigner, etc. La scène se termine parfois par le coït, souvent +par une éjaculation sans coït. Quelques prostituées m'ont montré, +à deux reprises différentes, des chaînes en fer avec menottes que +leurs clients se faisaient fabriquer pour être enchaînés, puis les +pois secs sur lesquels ils se mettaient à genoux, les coussins +hérissés d'aiguilles sur lesquels ils devaient s'asseoir sur un +ordre de la femme, et bien d'autres objets analogues. Parfois +l'homme pervers exige que la femme lui ligote le pénis pour lui +causer des douleurs, qu'elle lui pique la verge avec des épingles, +qu'elle lui donne des coups de canif ou qu'elle le frappe avec un +bout de bois. D'autres se font légèrement égratigner avec la pointe +d'un couteau ou d'un poignard, mais il faut qu'en même temps +la femme les menace de mort.</p> + +<p>Dans toutes ces scènes, la symbolique de la soumission est la +principale chose. La femme est habituellement appelée la «maîtresse» +(<i>Herrin</i>), l'homme l'«esclave».</p> + +<p>Dans toutes ces comédies exécutées avec des prostituées, +scènes qui doivent paraître à l'homme normal comme une folie +malpropre, le masochiste n'a qu'un maigre équivalent. J'ignore si +les rêves masochistes peuvent se réaliser dans une liaison amoureuse.</p> + +<p>Si par hasard un pareil fait se produit, il doit être bien rare, +car un goût conforme chez la femme (sadisme féminin, comme le +dépeint Sacher-Masoch) doit se rencontrer bien rarement. La +manifestation d'une anomalie sexuelle chez la femme se bute à +de plus grands obstacles, entre autres la pudeur, etc., que la manifestation +d'une perversion chez l'homme. Moi-même je n'ai +jamais remarqué la moindre avance faite par une femme dans ce +sens, et je n'ai pu faire aucun essai d'une réalisation effective de +mes imaginations. Une fois un homme m'a avoué confidentiellement +sa perversion masochiste, et il a prétendu en même temps +qu'il avait trouvé son idéal. +</p></blockquote> + +<p>Les deux faits suivants sont analogues à celui de l'observation +44.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 45.—M. Z..., vingt-neuf ans, élève de l'école +polytechnique, est venu me consulter parce qu'il se croyait atteint +de tabes. Le père était nerveux et est mort tabétique. La sœur de +son père était folle. Plusieurs parents sont nerveux à un haut +degré et gens bien étranges.</p> + +<p>En l'examinant de plus près, j'ai constaté que le malade est un +sexuel, spinal et cérébral, asthénique. Il ne présente aucun symptôme +anamnestique ni présent de tabes dorsalis. La question qui +s'imposait était de savoir s'il avait abusé de ses organes génitaux. +Il répond que, dès sa première jeunesse, il s'est livré à la masturbation. +Au cours de l'examen, on a relevé les intéressantes +anomalies psychopathiques suivantes.</p> + +<p>À l'âge de cinq ans, la <i>vita sexualis</i> s'éveilla chez le malade sous +forme d'un penchant voluptueux à se flageller et en même temps +d'un désir de se faire flageller par d'autres. Pour cela il ne songeait +pas à des individus concrets et sexuellement différenciés. +Faute de mieux, il se livrait à la masturbation, et avec les années +il parvint à avoir des éjaculations.</p> + +<p>Longtemps auparavant, il avait commencé à se satisfaire par +la masturbation en évoquant en même temps des images de +scènes de flagellation.</p> + +<p>Devenu adulte, il vint deux fois au lupanar pour s'y faire fouetter +par des mérétrices. À cet effet, il choisissait la plus belle fille; +mais il fut déçu, il n'arriva pas à l'érection et encore moins à +l'éjaculation.</p> + +<p>Il reconnut alors que la flagellation était chose secondaire, et que +l'essentiel c'était l'idée d'être soumis à la volonté de la femme. +La première fois il n'arriva pas à provoquer cet état, mais il réussit +à un second essai. Il obtint un succès complet, parce qu'il avait +présente l'idée de la sujétion.</p> + +<p>Avec le temps, il arriva en excitant son imagination à évoquer +des représentations masochistes, à pratiquer le coït, même sans +flagellation, mais il n'en éprouva que peu de satisfaction, de sorte +qu'il préféra avoir des rapports sexuels à la façon des masochistes. +Grâce à ses désirs congénitaux de flagellation, il ne trouvait +de plaisir aux scènes masochistes que lorsqu'il était flagellé <i>ad +podicem</i> ou que du moins son imagination lui composait une scène +semblable. Dans les moments de grande excitabilité, il lui suffisait +même de raconter de pareilles scènes à une belle fille. Ce +récit provoquait de l'orgasme, et il arrivait la plupart du temps à +l'éjaculation.</p> + +<p>Il s'ajouta de bonne heure à cet état une représentation fétichiste +vivement impressionnante. Il s'aperçut qu'il n'était attiré +et satisfait que par des femmes qui portaient des jupons courts et +des bottes montantes (costume hongrois). Il ignore comment cette +idée fétichiste lui est venue. Même chez les garçons, la jambe +chaussée d'une botte montante le charme, mais c'est un charme +purement esthétique et sans aucune note sensuelle; il n'a d'ailleurs +jamais remarqué en lui des sentiments homosexuels. Le malade +attribue son fétichisme au fait qu'il a une prédilection pour +les mollets. Mais il n'est excité que par un mollet de femme +chaussé d'une botte élégante. Les mollets nus et en général les +nudités féminines n'exercent pas sur lui la moindre impression +sexuelle.</p> + +<p>L'oreille humaine constitue pour le malade une représentation +fétichiste accessoire et d'importance secondaire. Il éprouve une +sensation à caresser les oreilles des belles personnes, c'est-à-dire +d'individus qui ont l'oreille bien faite. Avec les hommes cette caresse +ne lui procure qu'un plaisir faible, mais il est très vif avec +les femmes.</p> + +<p>Il a aussi un faible pour les chats. Il les trouve simplement +beaux; tous leurs mouvements lui sont agréables. L'aspect d'un +chat peut même l'arracher à la plus profonde dépression morale. +Le chat est pour lui sacré; il voit dans cet animal, pour ainsi dire, +un être divin. Il ne peut nullement se rendre compte de la raison +de cette idiosyncrasie étrange.</p> + +<p>Ces temps derniers, il a plus souvent des idées sadiques dans +le sens de la flagellation des garçons. Dans l'évocation de ces +images de flagellation, les hommes aussi bien que les femmes +jouent un rôle, mais généralement ces dernières, et alors son +plaisir est de beaucoup plus grand.</p> + +<p>Le malade trouve qu'à côté de l'état de masochisme qu'il connaît +et qu'il ressent, il y a encore chez lui un autre état qu'il +désigne par le mot de «pagisme».</p> + +<p>Tandis que ses jouissances et ses actes masochistes sont tout à +fait empreints d'un caractère et d'une note de sensualité brutale, +son «pagisme» consiste dans l'idée d'être le page d'une belle +fille. Il se représente cette fille comme tout à fait chaste, «mais +piquante» et vis-à-vis de laquelle il occuperait la position d'un +esclave, mais avec des rapports chastes et un dévouement purement +«platonique». Cette idée délirante de servir de page à une +«belle créature» se manifeste avec un plaisir délicieux, mais qui +n'a rien de sexuel. Il en éprouve une satisfaction morale exquise, +contrairement au masochisme de note sensuelle, et voilà pourquoi +il croit que son «pagisme» est une chose à part.</p> + +<p>Au premier aspect, l'extérieur physique du malade n'offre rien +d'étrange; mais son bassin est excessivement large avec des +hanches étalées; il est anormalement oblique et a le caractère +féminin très prononcé. Il rappelle aussi qu'il a souvent des +démangeaisons et des excitations voluptueuses dans l'anus (zone +érogène) et qu'il peut se procurer de la satisfaction <i>ope digiti</i>.</p> + +<p>Le malade doute de son avenir. Il ne pourra être guéri, dit-il, +que s'il peut prendre un véritable intérêt à la femme, mais sa +volonté ainsi que son imagination sont trop faibles pour cela. +</p></blockquote> + +<p>Ce que le malade de cette observation désigne sous le nom +de «pagisme» n'a rien qui diffère du caractère du masochisme, +ainsi que cela résulte de la comparaison des deux +cas suivants de masochisme symbolique et d'autres cas encore. +Cette conclusion est encore corroborée par le fait que, dans +ce genre de perversion, le coït est quelquefois dédaigné +comme un acte inadéquat et que, dans de pareils cas, il se +produit souvent une exaltation fantastique de l'idéal pervers.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 46.—X..., homme de lettres, vingt-huit ans, +taré, hyperesthésique dès son enfance, a rêvé à l'âge de six ans, +plusieurs fois, qu'une femme le battait <i>ad nates</i>. Il se réveillait +après ce rêve en proie à la plus vive émotion voluptueuse; il fut +amené à la masturbation. À l'âge de huit ans, il demanda un jour +à la cuisinière de le battre. À partir de l'âge de dix ans, neurasthénie. +Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, il eut des rêves de flagellations, +et quelquefois il évoquait à l'état de veille ces images et +se masturbait en même temps.</p> + +<p>Il y a trois ans, cédant à une obsession, il s'est fait battre par +une <i>puella</i>. Le malade fut alors déçu, car ni l'érection ni l'éjaculation +ne se produisirent. Nouvel essai dans ce sens à l'âge de vingt-sept +ans pour forcer, par ce moyen, l'érection et l'éjaculation. +Il ne réussit qu'en ayant recours à l'artifice suivant. Pendant qu'il +essayait le coït, la <i>puella</i> lui devait raconter comment elle battait +les autres impuissants et le menacer d'en faire autant avec lui. +En outre, il était obligé de s'imaginer qu'il se trouvait ligoté et +tout à fait à la merci de la femme, et que, sans aucun moyen de +défense, il recevait d'elle des coups des plus douloureux. À l'occasion, +il était obligé, pour être puissant, de se faire ligoter pour de +bon. C'est ainsi que le coït lui réussissait. Les pollutions n'étaient +accompagnées de sensations de volupté que lorsqu'il rêvait (cas +très rare) être maltraité ou voir comment une <i>puella</i> en fouettait +d'autres. Il n'eut jamais une vraie sensation de volupté dans +le coït. Chez la femme, il n'y a que les mains qui l'intéressent. Il +préfère avant tout des femmes vigoureuses, à la poigne solide. +Toutefois, son besoin de flagellation n'est qu'idéal, car, ayant +l'épiderme très sensible, quelques coups lui suffisent dans les plus +mauvais cas. Des coups donnés par des hommes lui seraient désagréables. +Il voudrait se marier. L'impossibilité de demander la +flagellation à une femme honnête et la crainte d'être impuissant +sans ce procédé créent son embarras et lui font éprouver le désir +de se guérir. +</p></blockquote> + +<p>Dans les trois cas cités jusqu'ici, la flagellation passive +servait aux individus atteints de la perversion masochiste +comme une forme de la servitude envers la femme, situation +tant désirée par eux. Le même moyen est employé par un +grand nombre de masochistes.</p> + +<p>Or la flagellation passive, comme on sait, peut, par l'irritation +mécanique des nerfs du séant, produire des érections +réflexes<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48: </b><a href="#footnotetag48">(retour) </a><p>Comparez plus haut, le chapitre d'introduction.</p></blockquote> + +<p>Les débauchés affaiblis ont recours à ces effets de la +flagellation pour stimuler leur puissance génitale amoindrie; +et cette perversité—et non perversion—est très +fréquente.</p> + +<p>Il convient donc d'examiner quels rapports il y a entre la +flagellation passive des masochistes et celle des débauchés +qui, bien que physiquement affaiblis, ne sont pas psychiquement +pervers.</p> + +<p>Il ressort déjà des renseignements fournis par des individus +atteints de masochisme, que cette perversion est bien autre +chose et quelque chose de plus grand que la simple +flagellation.</p> + +<p>Pour le masochiste, c'est la soumission à la femme qui +constitue le point le plus important; le mauvais traitement +n'est qu'une manière d'exprimer cette condition et, il faut +ajouter, la manière la plus expressive. L'action a pour lui +une valeur symbolique; c'est un moyen pour arriver à la +satisfaction de son état d'âme et de ses désirs particuliers.</p> + +<p>Par contre, l'homme affaibli qui n'est pas masochiste, ne +cherche qu'une excitation de son centre spinal, à l'aide d'un +moyen mécanique.</p> + +<p>Ce sont les aveux de ces individus, et souvent aussi les +circonstances accessoires de l'acte, qui nous permettent, dans +un cas isolé, de dire s'il y a masochisme réel ou simple flagellantisme +(réflexe). Il importe, pour juger cette question, de +tenir compte des faits suivants:</p> + +<p>1º Chez le masochiste, le penchant à la flagellation passive +existe presque toujours <i>ab origine</i>. Il se montre comme désir, +avant même qu'une expérience sur l'effet réflexe du procédé +ait été faite; souvent ce désir ne se manifeste d'abord que +dans des rêves ainsi qu'on le verra plus loin dans l'observation +48.</p> + +<p>2º Chez le masochiste, la flagellation passive n'est ordinairement +qu'une des nombreuses et diverses formes des mauvais +traitements dont l'image naît dans son imagination et qui +souvent se réalise. Dans les cas où les mauvais traitements +ainsi que les marques d'humiliation purement symboliques +sont employés en dehors de la flagellation, il ne peut pas être +question d'un effet d'excitation physique et réflexe. Dans ces +cas donc, il faut toujours conclure à une anomalie congénitale, +à la perversion.</p> + +<p>3º Il y a encore une particularité bien importante à considérer, +c'est que si on donne au masochiste la flagellation +tant désirée, elle ne produit pas toujours un effet aphrodisiaque. +Souvent elle est suivie d'une déception plus ou moins +vive, ce qui arrive toutes les fois que le but du masochiste qui +veut se créer par l'illusion la situation tant désirée d'être à la +merci de la femme, n'est pas atteint et que la femme qu'il a +chargée d'exécuter cette comédie apparaît comme l'instrument +docile de sa propre volonté. À ce sujet comparez les +trois cas précédents et l'observation 50, plus loin.</p> + +<p>Entre le masochisme et le simple réflexe des flagellants, il +y a un rapport analogue à celui qui existe entre l'inversion +sexuelle et la pédérastie acquise.</p> + +<p>Cette manière de voir n'est nullement infirmée par le fait +que chez le masochiste la flagellation peut aussi amener un +effet réflexe et qu'une punition corporelle reçue dans la jeunesse +peut éveiller pour la première fois la volupté et faire +en même temps sortir de son état latent la <i>vita sexualis</i> du +masochiste.</p> + +<p>Il faut qu'alors le fait soit caractérisé par les circonstances +énumérées plus haut pour pouvoir être considéré comme +masochisme.</p> + +<p>Quand on ne possède pas de détails sur l'origine des cas, +les circonstances accessoires, comme celles que nous avons +citées, peuvent tout de même en faire reconnaître clairement +le caractère masochiste. C'est ce qui arrive dans les deux cas +suivants.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 47.—Un malade du docteur Tarnowsky a fait +louer, par une personne de confiance, un appartement, pour +les périodes de ses accès, et il a fait instruire le personnel (trois +prostituées) de tout ce qu'on doit lui faire.</p> + +<p>Il venait de temps en temps; alors on le déshabillait, on le +masturbait, on le flagellait, ainsi qu'il l'avait ordonné. Il faisait +semblant d'opposer une résistance, demandait grâce; alors on lui +donnait à manger, comme c'était dans les instructions, on le laissait +dormir, mais on le retenait malgré ses protestations, et on le +battait s'il se montrait récalcitrant.</p> + +<p>Ce manège durait quelques jours. L'accès passé, on le relâchait, +et il rentrait chez sa femme et ses enfants qui ne se doutaient pas +le moins du monde de sa maladie. L'accès revenait une ou deux +fois par an. (Tarnowsky, <i>op. cit.</i>)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 48.—X..., trente-quatre ans, très chargé, souffre +d'inversion sexuelle. Pour plusieurs raisons, il n'a pas trouvé +l'occasion de se satisfaire avec un homme, malgré ses grands +besoins sexuels. Par hasard, il rêva, une nuit, qu'une femme le +fouettait. Il eut une pollution.</p> + +<p>Ce rêve l'amena à se laisser fouetter par des mérétrices, pour +remplacer chez lui l'amour homosexuel. <i>Conducit sibi non nunquam +meretricem, ipse vestimenta sua omnia deponit, dum puellæ ultimum +tegumentum deponere non licet, puellam pedibus ipse percutere, flagellare, +verberare jubet. Qua re summa libidine affectus pedem +feminæ lambit quod solum eum libidinosum facere potest: tum ejaculationem +assequitur.</i> Aussitôt l'éjaculation produite, il est pris du +plus grand dégoût d'une situation moralement si avilissante, il +se dérobe ensuite le plus rapidement possible. +</p></blockquote> + +<p>Il y a aussi des cas où la seule flagellation passive constitue +tout ce que rêve l'imagination des masochistes, sans +autres idées d'humiliation, et sans que l'individu se rende +nettement compte de la véritable nature de cette marque de +soumission.</p> + +<p>Ces cas sont très difficiles à distinguer de ceux du flagellantisme +simple et réflexe. Ce qui permet alors de faire le +diagnostic différentiel, c'est la constatation de l'origine primitive +du désir avant toute expérience de l'effet réflexe (voir +plus haut), et aussi ce fait que dans les cas de masochisme +vrai, il s'agit ordinairement d'individus déjà pervers dès la +première jeunesse et chez qui la réalisation du désir souvent +n'est pas mise à exécution ou produit une déception (voir +plus haut), puis que tout se passe dans le domaine de l'imagination.</p> + +<p>À ce propos, nous citerons un autre cas de masochisme +typique dans lequel toute la sphère des représentations particulières +à cette perversion paraît complètement atteinte. Ce +cas pour lequel nous avons une autobiographie détaillée de +l'état psychique du malade, ne diffère de l'observation 44 que +parce que l'individu atteint a tout à fait renoncé à réaliser +sas fantaisies perverses et que, à côté de la perversion existante +de la <i>vita sexualis</i>, les plaisirs normaux ont encore +assez d'effet pour rendre possibles les rapports sexuels dans +les conditions ordinaires.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 49.—J'ai trente-cinq ans; mon état physique et +intellectuel est normal. Dans ma parenté la plus étendue—en +ligne directe et collatérale—je ne connais aucun cas de trouble +psychique. Mon père qui, à ma naissance, était âgé d'environ +trente ans, avait, autant que je sais, une prédilection pour les +femmes de haute taille et d'une beauté plantureuse.</p> + +<p>Déjà, dans ma première enfance, je me plaisais aux représentations +d'idées qui avaient pour sujet le pouvoir absolu d'un homme +sur l'autre. L'idée de l'esclavage avait pour moi quelque chose de +très excitant; l'émotion était également forte en me voyant dans +le rôle du maître comme dans celui du serviteur. J'étais excité +outre mesure à la pensée qu'un homme pouvait en posséder un +autre, le vendre, le battre; et à la lecture de <i>La Case de l'oncle +Tom</i> (ouvrage que je lus à l'époque où j'entrais en puberté), +j'avais des érections. Ce qui était surtout excitant pour moi, +c'était l'idée d'un homme attelé à une voiture où un autre homme, +armé d'un fouet, était assis et le dirigeait, le faisant marcher +à coups de fouet.</p> + +<p>Jusqu'à l'âge de vingt ans, ces représentations étaient objectives +et sans sexe, c'est-à-dire que l'homme attelé dans mon imagination +était une tierce personne (pas moi-même), et la personne +qui commandait n'était pas nécessairement du sexe féminin.</p> + +<p>Aussi ces idées étaient-elles sans influence sur mon instinct +sexuel, ainsi que sur la manifestation de cet instinct. Bien que ces +scènes créées dans mon imagination m'aient causé des érections, +je ne me suis jamais de ma vie masturbé; à partir de l'âge de +dix-neuf ans, j'ai fait le coït sans le concours des représentations +imaginaires susindiquées et sans y penser. Toutefois, j'avais une +grande prédilection pour les femmes mûres, plantureuses et de +haute taille, bien que je ne dédaignasse pas non plus les plus +jeunes.</p> + +<p>À partir de l'âge de vingt et un ans, les représentations commencèrent +à s'«objectiver»; il s'y ajoutait une chose «essentielle», +c'est que la «maîtresse» devait être une personne +grande, forte, et d'au moins quarante ans. À partir de ce moment, +je fus toujours soumis à mes idées; ma maîtresse était une +femme brutale qui m'exploitait à tous les points de vue, même +au point de vue sexuel, qui m'attelait devant sa voiture et faisait +ainsi ses promenades, une femme que je devais suivre comme un +chien et aux pieds de laquelle je devais me coucher nu pour être +battu et fouetté.</p> + +<p>Voilà quelle était la base fixe des représentations de mon +imagination autour desquelles se groupaient toutes les autres +images.</p> + +<p>J'éprouvais, à me livrer à ces idées, un grand plaisir qui me +causait des érections, mais jamais d'éjaculation. À la suite de la +grande excitation sexuelle que me donnaient ces images, je cherchais +une femme, de préférence une femme d'un extérieur correspondant +à mon idéal, et je faisais le coït avec elle sans aucun +autre procédé et sans être, pendant l'acte, dominé par les images +en question. J'avais en outre des penchants pour d'autres femmes +et je faisais avec elles le coït sans y être amené par l'impression de +l'image évoquée.</p> + +<p>Bien que j'aie mené, d'après ce qu'on a pu voir jusqu'ici, une +vie pas trop anormale au point de vue sexuel, ces images se présentaient +périodiquement et avec régularité à mon esprit, et +c'étaient presque toujours les mêmes scènes que mon imagination +évoquait. À mesure que mon instinct sexuel augmentait, les +intervalles entre l'apparition des images devenaient de plus en +plus longs. Actuellement ces représentations se montrent tous les +quinze jours ou toutes les trois semaines. Si je faisais le coït la +veille, j'en empêcherais peut-être le retour. Je n'ai jamais essayé +de donner un corps à ces représentations très précises et très +caractéristiques, c'est-à-dire de les relier avec le monde extérieur; +je me suis contenté de me délecter des jeux de mon imagination, +car j'étais profondément convaincu que jamais je ne pourrais +obtenir une réalisation de mon «idéal», pas même une +réalisation approximative. L'idée d'arranger une comédie avec +des filles publiques payées, me paraissait ridicule et inutile, car +une personne que je payerais ne pourrait jamais, dans mon idée, +occuper la place d'«une souveraine» cruelle. Je doute qu'il y ait +des femmes à tendances sadiques, telles que les héroïnes des +romans de Sacher-Masoch. Quand même il y en aurait, et que +j'aurais le bonheur d'en trouver une, mes rapports avec elle, +dans la vie réelle, m'auraient toujours paru comme une comédie. +Eh bien! me disais-je, si je tombais sous l'esclavage d'une Messaline, +je crois que, à la suite des privations qu'elle m'imposerait, +j'en aurais bientôt assez de cette vie tant désirée et que, dans les +intervalles de lucidité, je ferais tous mes efforts pour pouvoir +reprendre ma liberté.</p> + +<p>Pourtant j'ai trouvé un moyen d'obtenir une réalisation +approximative. Après avoir, par l'évocation de ces scènes imaginaires +fortement excité mon instinct sexuel, je vais trouver une +prostituée; arrivé chez elle, je me représente vivement dans mon +imagination une de ces scènes d'esclavage où je m'attribue le +rôle principal. Au bout d'une demi-heure pendant laquelle mon +imagination me dépeint ces situations et que l'érection augmente +de plus en plus, je fais le coït avec une volupté plus vive et avec +une forte éjaculation. Quand l'éjaculation a eu lieu, le charme +est rompu. Honteux, je m'éloigne le plus vite possible et j'évite +de me remémorer ce qui s'est passé. Ensuite, quinze jours se +passent sans que je sois hanté par mes idées. Quand le coït m'a +satisfait, il arrive même que, pendant la période calme qui précède +l'accès, je ne puis pas comprendre comment on peut avoir +des goûts masochistes. Mais un autre accès arrive sûrement tôt +ou tard. Je dois cependant faire remarquer que je fais aussi le +coït sans y être préparé par de pareilles représentations; je le fais +aussi avec des femmes qui me connaissent bien et en présence +desquelles je renie entièrement les fantaisies dont il est question. +Mais, dans ces derniers cas, je ne suis pas toujours puissant, +tandis que, sous le coup des idées masochistes, ma puissance +sexuelle est absolue. Je ne crois pas inutile de faire encore +remarquer que, pour mes autres pensées et mes autres sentiments, +j'ai des dispositions esthétiques, et que je méprise au +plus haut degré les mauvais traitements infligés à un homme. +Finalement je dois encore rappeler que la forme du dialogue a +aussi son importance. Dans mes représentations, il est essentiel +que la «Souveraine» me tutoie, tandis que moi je suis obligé +de l'appeler «vous» et «madame». Le fait d'être tutoyé par une +personne qui s'y prête et cela comme expression d'une puissance +absolue, m'a causé des sensations voluptueuses dès ma première +jeunesse et m'en cause encore aujourd'hui.</p> + +<p>J'ai eu le bonheur de trouver une femme qui me convient à +tous les points de vue, même au point de vue de la vie sexuelle, +bien qu'elle soit loin de ressembler à mon idéal masochiste.</p> + +<p>Elle est douce, mais plantureuse, qualité sans laquelle je ne +peux pas m'imaginer aucun plaisir sexuel.</p> + +<p>Les premiers mois de mon mariage se passèrent d'une manière +normale au point de vue sexuel; les accès masochistes ne +venaient plus; j'avais perdu presque complètement le goût du +masochisme. Mais le premier accouchement de ma femme arriva, +et l'abstinence par conséquent me fut imposée. Alors les penchants +masochistes se manifestèrent régulièrement toutes les fois que le +<i>libido</i> se faisait sentir et, malgré mon amour profond et sincère +pour ma femme, je fus alors fatalement amené à faire le coït +extra-conjugal avec représentations masochistes.</p> + +<p>À ce propos, il y a un fait curieux à constater.</p> + +<p>Le <i>coitus maritalis</i> que j'ai repris plus tard n'était pas suffisant +pour éloigner les idées masochistes, comme cela a lieu régulièrement +avec le coït masochiste.</p> + +<p>Quant à l'essence du masochisme, je suis d'avis que les idées, +par conséquent le côté intellectuel, constituent le phénomène +principal, le phénomène lui-même. Si la réalisation des idées +masochistes (par conséquent la flagellation passive, etc.) était le +but désiré, alors comment expliquer ce fait contradictoire qu'une +grande partie des masochistes n'essaient jamais de réaliser leurs +idées, ou, s'ils le font, qu'ils en sortent complètement dégrisés ou +au moins qu'ils n'y trouvent pas la satisfaction qu'ils espéraient.</p> + +<p>Enfin je ne voudrais pas laisser échapper l'occasion de confirmer, +par mon expérience, que le nombre des masochistes, surtout +dans les grandes villes, paraît être très considérable. La seule +source pour de pareils renseignements, car il n'y a guère de communications +<i>inter viros</i>, est dans les dépositions des prostituées +et, comme elles s'accordent dans les points principaux, on peut +considérer certains faits comme prouvés.</p> + +<p>Ainsi il est bien établi que chaque prostituée expérimentée est +munie d'un instrument destinée à la flagellation (habituellement +une baguette); mais il faut, à ce propos, rappeler qu'il y a des +hommes qui se font flageller pour stimuler leurs désirs sexuels, +et qui, contrairement aux masochistes, considèrent la flagellation +comme un moyen.</p> + +<p>D'autre part, presque toutes les prostituées sont d'accord dans +leurs assertions pour dire qu'il y a un certain nombre d'hommes +qui aiment à jouer le rôle d'esclaves, c'est-à-dire à s'entendre +appeler ainsi, à se laisser injurier, fouler aux pieds et même +battre.</p> + +<p>Bref, le nombre des masochistes est plus grand qu'on ne le +suppose.</p> + +<p>La lecture du chapitre de votre livre sur ce sujet m'a fait, ainsi +que vous pouvez vous l'imaginer, une formidable impression. Je +crus à une guérison, mais à une guérison par la logique d'après +la maxime: tout comprendre, c'est tout guérir.</p> + +<p>Il est vrai qu'il ne faut entendre le mot guérison qu'avec une +certaine restriction, et qu'il faut bien distinguer entre sentiments +généraux et idées concrètes. Les premiers ne peuvent jamais se +supprimer. Ils surgissent comme l'éclair; ils sont là et l'on ne sait +comment ni d'où ils viennent. Mais on peut éviter la pratique du +masochisme en s'abandonnant aux images concrètes et cohérentes +ou du moins on peut l'endiguer en quelque sorte.</p> + +<p>À l'heure qu'il est, ma situation a changé. Je me dis: Quoi! tu +t'enthousiasmes pour des objets que réprouve non seulement le +sens esthétique des autres, mais aussi le tien! Tu trouves beau et +désirable ce qui, d'après ton jugement, est vilain, bas, ridicule +et en même temps impossible! Tu désires une situation dans +laquelle en réalité tu ne voudrais jamais entrer! Voilà les contre-motifs +qui agissent comme entraves, dégrisent et coupent court +aux fantaisies. En effet, depuis la lecture de votre livre (au commencement +de cette année), je ne me suis pas une seule fois laissé +aller aux rêveries, bien que les tendances masochistes se manifestent +à intervalles réguliers.</p> + +<p>Du reste, je dois avouer que le masochisme, malgré son caractère +pathologique très prononcé, non seulement ne peut pas gâter +le bonheur de ma vie, mais n'a pas non plus la moindre action +sur ma vie sociale. Pendant la période exempte du masochisme, +je suis un homme très normal en ce qui concerne mes actions et +mes sentiments. Au moment de mes accès masochistes, il se produit +une grande révolution dans le monde de mes sentiments, +mais ma vie extérieure ne change en rien. J'ai une profession +qui exige que je me montre beaucoup dans la vie publique. Or, +j'exerce ma profession, pendant l'état masochiste, aussi bien +que pendant d'autres périodes. +</p></blockquote> + +<p>L'auteur de ce mémoire m'a encore envoyé les notes suivantes:</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +I. D'après mon expérience, le masochisme est dans tous les cas +congénital et n'est jamais créé par l'individu. Je sais positivement +que je n'ai jamais été battu sur les fesses, que mes idées masochistes +se sont manifestées dès ma première jeunesse, et que j'ai +caressé de pareilles idées depuis le moment où j'ai commencé à +penser. Si l'origine de ces idées était due à un coup reçu, je n'en +aurais pas assurément perdu le souvenir. Ce qui est caractéristique, +c'est que ces idées étaient là bien avant l'existence du <i>libido</i>.</p> + +<p>Mais alors les représentations étaient tout à fait sans sexe. Je +me rappelle qu'étant enfant, j'étais très excité (pour ne pas dire +agité) lorsqu'un garçon plus âgé que moi me tutoyait, tandis que +je lui disais: «vous». Je recherchais les conversations avec lui +et j'avais soin d'arranger les choses de telle façon que ces tutoiements +reviennent le plus souvent possible au cours de notre +entretien. Plus tard, quand je fus plus avancé au point de vue +sexuel, ces choses n'avaient de charme pour moi que lorsqu'elles +avaient lieu avec une femme relativement plus âgée.</p> + +<p>II. Je suis, au point de vue physique et psychique, d'un caractère +tout à fait viril. Très barbu et le corps entier très poilu. Dans +mes rapports non masochistes avec la femme, la position dominante +de l'homme est pour moi une condition indispensable, et je +repousserais avec énergie toute tentative qui y porterait atteinte. +Je suis énergique bien que médiocrement brave, mais le manque +de bravoure disparaît surtout quand mon orgueil a été blessé. En +présence des événements de la nature (orage, tempête sur la +mer, etc.), je suis tout à fait calme <a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49: </b><a href="#footnotetag49">(retour) </a><p> Cette différence de bravoure en présence des éléments de la nature d'un +côté, et en présence des conflits de la volonté de l'autre, est en tout cas bien +frappante (comparez Observation 44); bien que, dans ce cas, elle constitue +la seule marque d'<i>effeminatio</i> dont il a été fait mention.</p></blockquote> + +<p>Mes penchants masochistes n'ont pas, non plus, rien de ce +qu'on pourrait appeler de féminin ou d'efféminé. Il est vrai +qu'alors domine le penchant à être sollicité et recherché par la +femme; cependant les rapports avec la «Souveraine», rapports +tant désirés, ne sont pas les mêmes que ceux qui existent entre +femme et homme; mais c'est la condition de l'esclave vis-à-vis +du maître, de l'animal domestique vis-à-vis de son propriétaire. +En tirant les conséquences extrêmes du masochisme, on ne peut +conclure autrement qu'en disant que l'idéal du masochiste c'est +d'avoir une situation analogue à celle du chien ou du cheval. Ces +deux animaux sont la propriété d'un maître qui les maltraite à +sa guise sans qu'il doive en rendre compte à qui que ce soit.</p> + +<p>C'est précisément ce pouvoir absolu sur la vie et sur la mort, +comme on ne le possède que sur l'esclave et sur l'animal domestique, +qui constitue l'alpha et l'oméga de toutes les représentations +masochistes.</p> + +<p>III. La base de toutes les idées masochistes c'est le <i>libido</i>. Dès +qu'il y a flux ou reflux dans ce dernier, le même phénomène se produit +dans les fantaisies du masochisme. D'autre part, les images +évoquées, aussitôt qu'elles se présentent à l'esprit, renforcent +considérablement le <i>libido</i>. Je n'ai pas naturellement de grands +besoins sexuels. Mais, quand les représentations masochistes +surgissent dans mon imagination, je suis poussé au coït à tout +prix (dans la plupart des cas je suis alors entraîné vers les femmes +les plus viles), et si je ne cède pas assez tôt à cette poussée, le +<i>libido</i> monte en peu de temps jusqu'au satyriasis. On pourrait à +ce propos parler de cercle vicieux.</p> + +<p>Le <i>libido</i> se produit ou parce que j'ai laissé passer un certain +laps de temps ou par une excitation particulière, quand même +elle ne serait pas de nature masochiste, par exemple par un baiser. +Malgré cette origine, le <i>libido</i>, en vertu des idées masochistes qu'il +évoque, se transforme en un <i>libido</i> masochiste, c'est-à-dire impur.</p> + +<p>Il est du reste incontestable que le désir est considérablement +renforcé par les impressions accidentelles, et surtout par le séjour +dans les rues d'une grande ville. La vue de belles femmes imposantes +<i>in natura</i> de même qu'<i>in effigie</i> produit de l'excitation. Pour +celui qui est sous le coup du masochisme, toute la vie des phénomènes +extérieurs est empreinte de masochisme, du moins pendant +la durée de l'accès. La gifle que la patronne donne à l'apprenti, +le coup de fouet du cocher, tout cela produit au masochiste +de profondes impressions, tandis que ces faits le laissent froid +ou lui causent même du dégoût en dehors des périodes d'accès.</p> + +<p>IV. En lisant les romans de Sacher-Masoch, je fus déjà frappé par +l'observation que, chez le masochiste, des sentiments sadistes se +mêlent de temps en temps aux autres sentiments. Chez moi aussi +j'ai découvert parfois des sentiments sporadiques de sadisme. Je +dois cependant faire observer que les sentiments sadistes ne sont +pas aussi marqués que les sentiments masochistes, et, outre +qu'ils ne se manifestent que rarement et d'une façon accessoire, +ils ne sortent jamais du cadre de la vie des sentiments abstraits, +et surtout ils ne revêtent jamais la forme des représentations concrètes +et cohérentes. Toutefois, l'effet sur le <i>libido</i> est le même +dans les deux cas. +</p></blockquote> + +<p>Ce cas est remarquable par l'exposé complet des faits psychiques +qui constituent le masochisme.</p> + +<p>Le cas qu'on va lire plus loin, l'est aussi par l'extravagance +particulière des actes émanant de la perversion. Ce cas est +particulièrement de nature à montrer nettement les rapports +qui existent entre la soumission à la femme, l'humiliation +par la femme et l'étrange effet sexuel qui en résulte.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 50.—Masochisme. M. Z..., fonctionnaire, cinquante +ans, grand, musculeux, bien portant, prétend être né +de parents sains; cependant, à sa naissance, le père avait trente +ans de plus que la mère. Une sœur de deux ans plus âgée que +Z..., est atteinte de la monomanie de la persécution.</p> + +<p>L'extérieur de Z... n'offre rien d'étrange. Le squelette est tout +à fait viril, la barbe est forte, mais le torse n'a pas de poil du +tout. Il dit lui-même qu'il est un homme sentimental qui ne peut +rien refuser à personne; toutefois il est emporté, brusque, mais +il se repent aussitôt de ses mouvements de colère. Z... prétend +n'avoir jamais pratiqué l'onanisme. Dès sa jeunesse, il avait des +pollutions nocturnes dans lesquelles l'acte sexuel n'a jamais joué +un rôle, mais toujours la femme seule. Il rêvait, par exemple, +qu'une femme qui lui était sympathique, s'appuyait fortement +contre lui ou, qu'étant couché sur l'herbe, la femme par plaisanterie +montait sur son dos. De tout temps, Z... eut horreur du +coït avec une femme. Cet acte lui paraissait bestial. Malgré cela, +il se sentait attiré vers la femme. Il ne se sentait à son aise et +à sa place que dans la compagnie de belles filles et de belles +femmes. Il était très galant sans être importun.</p> + +<p>Une femme plantureuse, avec de belles formes et surtout un +beau pied, pouvait, quand il la voyait assise, le mettre dans la +plus grande excitation. Il sentait alors le désir violent de s'offrir +pour lui servir de siège et pouvoir «supporter tant de splendeur». +Un coup de pied, un soufflet, venus d'elle, lui auraient été +le plus grand bonheur. L'idée de faire le coït avec elle lui faisait +horreur. Il éprouvait le besoin de se mettre au service de la +femme. Il lui semblait que les femmes aiment à monter à cheval. +Il délirait à l'idée délicieuse de se fatiguer sous le poids d'une +belle femme pour lui procurer du plaisir. Il se dépeignait une +pareille situation dans tous les sens; il voyait dans son imagination +le beau pied muni d'éperons, les superbes mollets, les +cuisses rondes et molles. Toute dame de belle taille, tout beau +pied de dame excitait fortement son imagination, mais jamais +il ne laissait voir ces sensations étranges qui lui paraissaient à +lui-même anormales, et il savait toujours se dompter. Mais, +d'autre part, il n'éprouvait aucun besoin de lutter contre elles; +au contraire, il aurait regretté d'abandonner ses sentiments qui +lui sont devenus si chers.</p> + +<p>À l'âge de trente-deux ans, Z... fit par hasard la connaissance +d'une femme de vingt-sept ans qui lui était très sympathique, +qui était divorcée de son mari et qui se trouvait dans la misère. +Il s'intéressa à elle, travailla pour elle pendant des mois et sans +aucune intention égoïste. Un soir elle lui demanda impérieusement +une satisfaction sexuelle; elle lui fit presque violence. +Le coït eut lieu. Z... prit la femme chez lui, vécut avec elle, +faisant le coït avec modération; mais il considérait le coït plutôt +comme une charge que comme un plaisir; ses érections devinrent +faibles; il ne put plus satisfaire la femme et, un jour, celle-ci +déclara qu'elle ne voulait plus continuer ses rapports avec lui +puisqu'il l'excitait sans la satisfaire. Bien qu'il aimât profondément +cette femme, il ne pouvait renoncer à ses fantaisies +étranges. Il vécut donc en camarade avec elle, regrettant beaucoup +de ne pouvoir la servir de la façon qu'il aurait désiré.</p> + +<p>La crainte que ses propositions soient mal accueillies, ainsi +qu'un sentiment de honte, l'empêchaient de se révéler à elle. +Il trouvait une compensation dans ses rêves. Il rêvait entre +autres être un beau coursier fougueux et être monté par une belle +femme. Il sentait le poids de la cavalière, les rênes auxquelles +il devait obéir, la pression de la cuisse contre ses flancs, il entendait +sa voix belle et gaie. La fatigue lui faisait perler la sueur, +l'impression de l'éperon faisait le reste et provoquait parfois +l'éjaculation au milieu d'une vive sensation de volupté.</p> + +<p>Sous l'obsession de pareils rêves, Z..., il y a sept ans, surmonta +ses craintes et chercha à reproduire dans la réalité une +scène analogue.</p> + +<p>Il réussit à trouver des «occasions convenables».</p> + +<p>Voici ce qu'il rapporte à ce sujet: «... Je savais toujours +m'arranger de façon que, dans une occasion donnée, elle s'assît +spontanément sur mon dos. Alors je m'efforçais de lui rendre +cette situation aussi agréable que possible, et je faisais tant et +si bien qu'à la prochaine occasion c'était elle qui me disait: +«Viens, je veux chevaucher sur toi.» Étant de grande taille, je +m'appuyais des deux mains sur une chaise, je mettais mon dos +dans une position horizontale et elle l'enfourchait comme les +hommes ont l'habitude de monter à cheval. Je contrefaisais +alors autant que possible tous les mouvements d'un cheval et +j'aimais à être traité par elle comme une monture et sans aucun +égard. Elle pouvait me battre, piquer, gronder, caresser, tout +faire selon son bon plaisir. Je pouvais supporter, pendant une +demi-heure ou trois quarts d'heure, des personnes pesant +60 à 80 kilogrammes. Après ce laps de temps, je demandais +toujours un moment de repos. Pendant cet entr'acte, les rapports +entre ma «souveraine» et moi étaient tout à fait inoffensifs, et +nous ne parlions pas même de ce qui venait de se passer. Un +quart d'heure après, j'étais complètement reposé, et je me mettais +de nouveau à la disposition de ma «souveraine». Quand le +temps et les circonstances le permettaient, je continuais ce +manège trois ou quatre fois de suite. Il arrivait que je m'y livrais +dans la matinée et dans l'après-midi du même jour. Après, je +ne sentais aucune fatigue ni aucun malaise, seulement j'avais peu +d'appétit dans ces journées. Quand c'était possible, je préférais +avoir le torse nu pour mieux sentir les coups de cravache. Ma +«souveraine» était obligée d'être décente. Je la préférais avec +de belles bottines, de beaux bas, des pantalons courts et serrant +aux genoux, le torse complètement habillé, la tête coiffée d'un +chapeau et les mains gantées.»</p> + +<p>M. Z... rapporte ensuite que, depuis sept ans, il n'a plus fait +le coït, mais qu'il se sentait tout de même puissant.</p> + +<p>Le «chevauchage par la femme» remplace complètement +pour lui cet acte «bestial», même lorsqu'il ne parvient pas +à l'éjaculation.</p> + +<p>Depuis huit mois, Z... a fait le voeu de renoncer à son sport +masochiste, et il a tenu parole. Toutefois, il avoue que si une +femme un peu belle lui disait sans ambage: «Viens, je veux +t'enfourcher!» il n'aurait pas la force de résister à cette tentation. +Z... demande à être éclairé et à savoir si son anomalie est +guérissable, s'il doit être détesté comme un homme vicieux ou s'il +n'est qu'un malade qui mérite de la pitié. +</p></blockquote> + +<p>Le cas que voici ressemble beaucoup au précédent.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 51.—Un homme trouve sa satisfaction sexuelle +de la manière suivante. Il va de temps en temps chez une <i>puella +publica</i>. Il fait serrer son pénis dans un anneau de porcelaine, +tels qu'on en emploie pour suspendre les rideaux des fenêtres. +On attache sur cet anneau deux ficelles qu'on passe entre ses +jambes par derrière et qu'on attache ensuite au lit. Alors l'homme +prie la femme de le fouetter sans miséricorde et de le traiter +comme un cheval rétif. Plus la femme le pousse à tirer par ses +cris et par les coups de fouet, plus il sent augmenter en lui l'excitation +sexuelle; il a une érection probablement favorisée mécaniquement +par la compression des <i>vena dorsalis penis</i> qui sont +serrées par l'anneau lorsque les ficelles sont trop tendues. +L'érection augmentant, le membre est comprimé par l'anneau, +et enfin l'éjaculation se produit avec une vive sensation de +volupté. +</p></blockquote> + +<p>Déjà, dans les observations précédentes, l'action d'être +foulé aux pieds joue un rôle, à côté d'autres phénomènes, pour +exprimer chez le masochiste les situations d'humilié et de +souffre-douleur. On voit l'emploi exclusif et étendu dans la +plus grande mesure de ce moyen dans le cas classique suivant +que Hammond (<i>op. cit.</i>, p. 28), cite d'après une observation +du D<sup>r</sup> Cox<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>, de Colorado.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50: </b><a href="#footnotetag50">(retour) </a><p> <i>Transactions of the Colorado State medical society quoted in the Alienist +and Neurologist</i>, 1883. April, p. 347.</p></blockquote> + +<p>Ces cas forment un degré intermédiaire entre un autre +genre de perversion et constituent un groupe spécial.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 52.—X..., mari modèle, avec des principes +moraux rigoureux, père de plusieurs enfants, est pris par +moments, ou pour mieux dire par accès, de l'envie d'aller au +bordel, d'y choisir deux ou trois des plus grandes filles et de +s'enfermer avec elles. Alors il met son torse à nu, se couche par +terre, croise les bras sur l'abdomen, ferme les yeux et fait marcher +la <i>puella</i> sur sa poitrine nue, sur son cou et sa figure, en la +priant d'enfoncer vigoureusement à chaque pas les talons dans sa +chair. À l'occasion, il demande des filles encore plus lourdes ou +quelques autres exercices qui rendent le procédé encore plus +cruel. Au bout de deux ou trois heures, il en a assez, paie son +compte et va à ses affaires pour revenir, une semaine après, se +procurer de nouveau ce plaisir étrange.</p> + +<p>Il arrive aussi quelquefois qu'il fait monter une de ces filles +sur sa poitrine, et les autres doivent alors la prendre et la faire +tourner sur ses talons comme une toupie jusqu'à ce que la peau +de M. X... saigne sous les talons des bottines.</p> + +<p>Souvent une des filles est obligée de se placer de façon à ce +qu'elle tienne la bottine sur ses deux yeux et que le talon presse +un peu la pupille de l'un des yeux tandis que l'autre pied chaussé +est sur le cou. Dans cette position, il soutient le poids d'une personne +d'environ 150 livres pendant quatre ou cinq minutes.</p> + +<p>L'auteur parle d'une douzaine de cas analogues dont il a eu +connaissance. Hammond suppose avec raison que cet homme, +étant devenu impuissant dans ses rapports avec les femmes, +cherchait et trouvait, par ce procédé étrange, un équivalent du +coït; pendant qu'il laissait piétiner son corps jusqu'à en saigner, +il éprouvait d'agréables sensations sexuelles accompagnées d'éjaculation. +</p></blockquote> + +<p>Les neuf cas de masochisme que nous avons cités jusqu'ici +et beaucoup d'autres cas analogues dont les auteurs font mention, +constituent l'opposé du groupe des cas sadistes dont nous +avons donné la description plus haut. De même que, dans ce +groupe des sadistes, des hommes pervers cherchent une excitation +et trouvent une satisfaction en maltraitant la femme, +de même, dans le masochisme, ils cherchent à obtenir un effet +semblable en endurant des mauvais traitements.</p> + +<p>Mais, fait curieux, le groupe des sadistes, celui des assassins +même, n'est pas sans avoir un pendant correspondant +à celui du masochisme.</p> + +<p>Dans ses extrêmes conséquences, le masochisme devrait +aboutir au vif désir de se faire donner la mort par une +personne de l'autre sexe, de même que le sadisme atteint son +plus haut degré dans l'assassinat par volupté. Mais contre +cette extrême conséquence se dresse l'instinct de la conservation, +de sorte que l'idée extrême n'arrive jamais à être mise +à exécution.</p> + +<p>Quand tout l'édifice du masochisme n'est échafaudé qu'<i>in +petto</i>, l'imagination des individus atteints peut même aller +jusqu'aux idées extrêmes, ainsi que le prouve le cas suivant.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 53.—Un homme d'âge moyen, marié et père de +famille, qui a toujours mené une <i>vita sexualis</i> normale, mais qui +prétend être né d'une famille très nerveuse, me fait les communications +suivantes. Dans sa premières jeunesse, il était sexuellement +très excité toutes les fois qu'il voyait une femme qui égorgeait +un animal avec un couteau. À partir de cette époque, il fut +pendant des années plongé dans ce rêve voluptueux que des +femmes armées de couteaux le piquaient, le blessaient et même +le tuaient. Plus tard, quand il commença à avoir des rapports +sexuels normaux, ces idées perdirent pour lui tout leur charme +pervers. +</p></blockquote> + +<p>Il faut rapprocher ce dernier cas des observations citées +plus haut et d'après lesquelles il y a des hommes qui trouvent +une jouissance sexuelle à se laisser blesser légèrement par +des femmes et à être menacés de mort par elles.</p> + +<p>Ces fantaisies donneront peut-être l'explication de l'étrange +fait qui va suivre et que je dois à une communication de +M. le D<sup>r</sup> Kœrber de Hankau (Silésie).</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 54.—Une dame m'a raconté l'histoire suivante. +Jeune fille ignorante, elle fut mariée à un homme d'environ +trente ans. La première nuit du mariage, il lui mit presque par +force un petit bassin avec du savon dans les mains; il voulut +alors, sans autre marque d'amour, qu'elle lui savonnât le menton +et le cou comme s'il devait se faire la barbe. La jeune femme, +tout à fait inexpérimentée, fit ce que son mari exigeait, et fut très +étonnée de n'avoir, pendant les premières semaines de son +mariage, appris rien autre chose des mystères de la vie matrimoniale. +Son mari lui déclara que son plus grand plaisir était de se +faire savonner la figure par elle. La jeune femme ayant plus tard +consulté des amies, décida son mari à faire le coït et, comme elle +l'affirme formellement, elle eut de lui par la suite trois enfants. +Le mari est travailleur, même très rangé, mais il est brusque et +morose. Il exerce le métier de négociant. +</p></blockquote> + +<p>Il est très admissible que l'homme dont il est ici question +ait considéré l'acte d'être rasé (ou les préparatifs par le +savonnage) comme la réalisation symbolique d'idées de blessures +et d'égorgement, de fantaisies sanguinaires, comme +les idées qui hantèrent, dans un autre cas, un homme d'un +certain âge pendant sa jeunesse, et que c'est cette symbolisation +qui lui a procuré l'excitation et la satisfaction +sexuelles. La parfaite contre-partie sadiste de ce cas ainsi +envisagé se trouve dans l'observation 35 qui traite d'un cas +de sadisme symbolique.</p> + +<p>D'ailleurs, il y a tout un groupe de masochistes qui se contentent +des signes symboliques de la scène qui correspond à +leur perversion. Ce groupe correspond au groupe des sadistes +«symboliques», ainsi que les groupes masochistes que nous +avons cités plus haut correspondent aux autres groupes du +sadisme. Les désirs pervers du masochiste peuvent (bien entendu +toujours dans son imagination) aller jusqu'à «l'assassinat +passif par volupté», mais, d'autre part, ils peuvent se +contenter de simples indications symboliques de cette situation +désirée. D'habitude cette situation se traduit par des +mauvais traitements, ce qui, objectivement, dépasse le rêve +d'être tué, mais reste en deçà de l'idée subjective.</p> + +<p>À côté de l'observation 54, nous tenons encore à citer +quelques cas analogues dans lesquels les scènes désirées et +arrangées par le masochiste n'ont qu'un caractère purement +symbolique et ne servent que pour indiquer la situation tant +désirée.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 55.—(Pascal, <i>Igiene dell Amore</i>.) Tous les trois +mois, un homme d'environ quarante-cinq ans, venait chez une +prostituée et lui payait 10 francs pour faire ce qui suit. La <i>puella</i> +devait le déshabiller, lui lier pieds et mains, lui bander les yeux +et en outre fermer les volets des fenêtres pour rendre la chambre +obscure. Alors elle le faisait asseoir sur un divan et l'abandonnait +dans cet état.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, la fille devait revenir et délier les +cordes. L'homme payait alors et s'en allait satisfait pour revenir +dans trois mois. +</p></blockquote> + +<p>Il paraît que cet homme en restant dans l'obscurité, complétait +par son imagination l'idée qu'il était livré sans défense +au pouvoir absolu d'une femme. Le cas suivant est encore +plus étrange; c'est une comédie compliquée pour satisfaire +des désirs masochistes.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 56.—(D<sup>r</sup> Pascal, <i>ibid.</i>) À Paris, un individu se +rendait à des soirées fixées d'avance dans un appartement dont +la propriétaire était disposée à se prêter à ses penchants étranges. +Il entrait en tenue de soirée dans le salon de la dame qui devait +le recevoir en grande toilette et d'un air hautain. Il l'appelait +«marquise» et elle devait l'appeler: «mon cher comte». Il parlait +ensuite du bonheur de la trouver toute seule, de son amour +et de l'heure du berger. La dame devait alors jouer le rôle d'une +dame froissée dans sa dignité. Le prétendu comte s'enflammait +de plus en plus et demandait à la pseudo-marquise de lui poser +un baiser sur l'épaule. Grande scène d'indignation; elle sonne, un +valet loué exprès à cet effet, entre et met le comte à la porte. Le +comte s'en va très content et paie richement les personnes qui +ont joué cette comédie préparée. +</p></blockquote> + +<p>Il faut distinguer de ce «masochisme symbolique» le +«masochisme idéal» dans lequel la perversion psychique +reste dans le domaine de l'idée et de l'imagination et n'essaie +jamais de transporter dans la réalité les scènes rêvées. On peut +considérer comme exemples de «masochisme idéal» les +observations 49 et 53. On peut y faire rentrer aussi les deux +cas suivants: le premier concerne un individu taré physiquement +et intellectuellement, portant des marques de dégénérescence, +et chez lequel l'impuissance physique et psychique +s'est produite très tôt.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 57.—M. Z..., vingt-deux ans, célibataire, m'a +été amené par son tuteur pour consultation médicale, le jeune +homme étant très nerveux et, de plus, sexuellement anormal. Son +père, au moment de la conception, avait une maladie de nerfs.</p> + +<p>Le malade était un enfant vif et doué de talents. On constata +chez lui la masturbation dès l'âge de sept ans. À partir de neuf +ans, il devint distrait, oublieux, ne pouvant faire de progrès dans +ses études.</p> + +<p>On était obligé de l'aider par des répétitions et par protection; +c'est avec beaucoup de peine qu'il put finir ses classes au <i>Real-gymnasium;</i> +pendant son année de volontariat, il se fit remarquer +par son indolence, son manque de mémoire et divers coups de +tête.</p> + +<p>Ce qui amena à demander une consultation médicale fut un +incident dans la rue. Z... s'était approché d'une dame et, d'une +manière très importune, au milieu des marques d'une vive surexcitation, +il avait voulu entamer une conversation à tout prix.</p> + +<p>Le malade donne comme motif qu'il a voulu, par la conversation +avec une honnête fille, s'exciter afin d'être capable de faire +le coït avec une prostituée.</p> + +<p>Le père de Z... considère son fils comme un garçon originairement +bon et moral, mais sans énergie, faible, troublé, souvent +désespéré des insuccès de la vie qu'il a menée jusqu'ici, comme +un homme indolent qui ne s'intéresse qu'à la musique pour +laquelle il a beaucoup de talent.</p> + +<p>L'extérieur physique du malade, notamment son crâne plagiocéphale, +ses grandes oreilles écartées, l'innervation du côté droit +de la bouche, l'expression névropathique des yeux, indiquent un +névropathe dégénéré.</p> + +<p>Z... est d'une grande taille, robuste de corps, d'une apparence +tout à fait virile. Le bassin est viril, les testicules sont bien développés; +pénis très gros, <i>mons Veneris</i> très poilu, le testicule droit +descend plus bas que le gauche, le réflexe crémastérien des deux +côtés est faible. Au point de vue intellectuel, le malade est au-dessous +de la moyenne. Il sent lui-même son insuffisance, se +plaint de son indolence et prie qu'on lui rende la force de caractère. +Son attitude gauche, embarrassée, son regard effarouché et +son maintien nonchalant indiquent la masturbation. Le malade +convient que, depuis l'âge de sept ans jusqu'à il y a un an et demi, +il s'est masturbé de 8 à 12 fois par jour. Jusqu'à ces dernières +années, époque où il devint neurasthénique (douleurs à la tête, +incapacité intellectuelle, irritation spinale, etc.), il prétend avoir +éprouvé toujours beaucoup de volupté en se masturbant. Depuis, +il n'a plus cette sensation, et la masturbation a perdu pour lui +tout son charme. Il est devenu de plus en plus timide, mou, sans +énergie, lâche et craintif; il ne prend plus intérêt à rien, ne vaque +à ses affaires que par devoir et se sent exténué. Il n'a jamais +pensé au coït et, à son point de vue d'onaniste, il ne comprend +pas comment les autres peuvent y trouver du plaisir.</p> + +<p>J'ai recherché l'inversion sexuelle; j'ai obtenu un résultat +négatif.</p> + +<p>Il prétend n'avoir jamais senti de penchant pour les personnes +de son propre sexe. Il croit plutôt avoir eu par ci par là une +faible inclination pour les femmes. Il prétend avoir été amené à +l'onanisme de lui-même. À l'âge de treize ans, il remarqua pour +la première fois l'émission de sperme à la suite des manipulations +onanistes.</p> + +<p>Ce n'est qu'après avoir longuement insisté que Z... consentit à +révéler tout entière sa <i>vita sexualis</i>. Ainsi qu'il ressort des renseignements +qui suivront, on pourrait le classer comme un cas de +masochisme idéal combiné à un sadisme rudimentaire. Le malade +se rappelle bien distinctement que, dès l'âge de six ans, des +«idées de violence» ont germé spontanément dans son esprit. Il +était obsédé par l'idée que la fille de chambre lui écartait de +force les jambes pour montrer ses parties génitales à d'autres +personnes; qu'elle essayait de le jeter dans l'eau froide ou +bouillante pour lui causer de la douleur. Ces idées de violence +étaient accompagnées du sensations de volupté et provoquaient +la masturbation. Plus tard, c'est le malade lui-même qui évoquait +dans son imagination ces tableaux afin de se stimuler à la masturbation. +Ils jouaient même un rôle dans ses rêves, mais ils +n'amenaient jamais la pollution, évidemment parce que le malade +se masturbait outre mesure pendant la journée.</p> + +<p>Avec le temps se joignirent à ces idées masochistes de violence +des idées sadiques. D'abord c'était l'image de garçons qui, par +violence, se masturbaient mutuellement et se coupaient réciproquement +les parties génitales. Souvent alors il se mettait en imagination +dans le rôle d'un de ces garçons, tantôt dans le rôle +actif, tantôt dans le rôle passif.</p> + +<p>Plus tard, son esprit fut préoccupé par l'image de filles et de +femmes qui s'exhibitionnaient l'une devant l'autre; il se présentait +à son imagination des scènes où la fille de chambre écartait +de force les cuisses d'une autre fille et lui tirait les poils du pubis; +ensuite c'étaient des garçons cruels qui piquaient des filles et leur +pinçaient les parties génitales.</p> + +<p>Tous ces tableaux provoquaient chez lui des excitations sexuelles; +mais il n'eut jamais de penchants à jouer un rôle actif dans +ces scènes ou de les subir passivement. Il lui suffisait de se servir +de ces représentations pour l'automasturbation. Depuis un an et +demi ces scènes et ces désirs sont devenus plus rares, à la suite +de la diminution du <i>libido</i> et de l'imagination sexuelle, mais leur +sujet est resté toujours le même. Les idées de violence masochiste +prévalent sur les idées sadistes. Depuis ces temps derniers, quand +il aperçoit une dame, il lui vient toujours l'idée qu'elle a les +mêmes idées sexuelles que lui. Cela explique en partie son embarras +dans son commerce avec le monde. Comme le malade a +entendu dire qu'il serait débarrassé de ses idées sexuelles qui lui +sont devenues importunes, s'il s'habituait à une satisfaction normale +de son instinct, il a, au cours des derniers dix-huit mois, +tenté deux fois d'accomplir le coït, bien que cet acte lui répugnât +et qu'il ne se promît aucun succès. Aussi l'essai s'est-il terminé +chaque fois par un échec complet. La seconde fois il éprouva, au +moment de sa tentative, une telle répugnance qu'il repoussa la +fille et se sauva à toutes jambes. +</p></blockquote> + +<p>Le second cas est l'observation suivante qu'un collègue a +mise à ma disposition. Bien qu'aphoristique elle est de nature +à montrer le caractère du masochisme, la conscience de la +soumission.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 58.—Masochisme. Z..., vingt-sept ans, artiste, +de vigoureuse constitution physique, d'extérieur agréable, prétend +n'être pas taré; bien portant pendant son enfance; est depuis +l'âge de vingt-trois ans nerveux et enclin aux idées hypocondriaques. +Au point de vue sexuel, il a un penchant à la fanfaronnade, +mais toutefois il n'est pas capable de grands exploits. Malgré les +avances que lui font les femmes, ses rapports avec elles se +bornent à des caresses innocentes. Avec cela, il a un penchant +curieux à convoiter les femmes qui se montrent farouches avec +lui. Depuis l'âge de vingt-cinq ans, il a fait lui-même la constatation +que les femmes, fussent-elles les plus laides, provoquent en +lui une excitation sexuelle aussitôt qu'il aperçoit un trait impérieux +et hautain dans leur caractère. Un mot de colère de la +bouche d'une femme suffit pour provoquer chez lui les érections +les plus violentes. Il était un jour assis au café et entendit la +caissière, femme d'ailleurs très laide, gronder vertement et d'une +voix énergique le garçon. Cette scène lui causa une violente émotion +sexuelle qui, en peu de temps, aboutit à l'éjaculation. +Z... exige des femmes avec lesquelles il doit avoir des rapports +sexuels qu'elles le repoussent et lui fassent des misères de toutes +sortes. Il dit que, seules, les femmes qui ressemblent aux héroïnes +des romans de Sacher-Masoch pourraient l'exciter. +</p></blockquote> + +<p>Ces faits où toute la perversion de la <i>vita sexualis</i> ne se +manifeste que dans le domaine de l'imagination et de la vie +intérieure des idées et de l'instinct, et n'arrive que rarement +à la connaissance d'autrui, paraissent être assez fréquents. +Leur signification pratique, comme en général celle du masochisme +qui n'offre pas un aussi grand intérêt médico-légal que +le sadisme, consiste uniquement dans l'impuissance psychique +dans laquelle tombent ordinairement les individus +atteints de cette perversion; leur portée pratique consiste en +outre dans un penchant violent à la satisfaction solitaire sous +l'influence d'images adéquates et dans les conséquences que +ces pratiques peuvent entraîner.</p> + +<p>Le masochisme est une perversion très fréquente, cela ressort +suffisamment de ce qu'on en a déjà cité scientifiquement +des cas relativement très nombreux; les diverses observations +publiées plus haut en prouvent aussi la grande extension.</p> + +<p>Les ouvrages qui s'occupent de la prostitution des grandes +villes contiennent également de nombreux documents sur +cette matière<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51: </b><a href="#footnotetag51">(retour) </a><p> Léo Taxil (<i>op. cit.</i>, p. 238), donne la description de scènes masochistes +dans les bordels de Paris. Là aussi on appelle «esclave» l'homme atteint +de cette perversion.</p></blockquote> + +<p>Un fait intéressant et digne d'être noté, c'est qu'un des +hommes les plus célèbres de tous les temps ait été atteint de +cette perversion et en ait parlé dans son autobiographie bien +qu'avec une interprétation quelque peu erronée.</p> + +<p>Il ressort des <i>Confessions</i> de Jean-Jacques Rousseau que +ce grand homme était atteint de masochisme.</p> + +<p>Rousseau, dont la vie et la maladie ont été analysées par +Mœbius (<i>J.-J. Rousseau Krankheitsgeschichte</i>, Leipzig 1889) +et par Châtelain (<i>La folie de J.-J. Rousseau</i>, Neuchâtel 1890) +raconte dans ses <i>Confessions</i> (1<sup>re</sup> partie I<sup>er</sup> livre) combien +M<sup>lle</sup> Lambercier, alors âgée de trente ans, lui en imposait +lorsque, à l'âge de huit ans, il était en pension et en apprentissage +chez le frère de cette demoiselle. L'irritation de la +dame, quand il ne savait promptement répondre à une de ses +questions, ses menaces de le fouetter, lui faisaient la plus +profonde impression. Ayant reçu un jour une punition corporelle +de la main de M<sup>lle</sup> L..., il éprouva, en dehors de la +douleur et de la honte, une sensation voluptueuse et sensuelle +qui lui donna une envie violente de recevoir encore d'autres +corrections. Seule la crainte de faire de la peine à la dame, +empêchait Rousseau de provoquer les occasions pour éprouver +cette douleur voluptueuse. Un jour cependant il s'attira +malgré lui une nouvelle punition de la main de M<sup>lle</sup> L... Ce +fut la dernière, car M<sup>lle</sup> Lambercier dut s'apercevoir de l'effet +étrange que produisait cet acte et, à partir de ce moment, +elle ne laissa plus dormir dans sa chambre ce garçon de huit +ans. Depuis R... éprouvait le besoin de se faire punir de la +même façon qu'avec M<sup>lle</sup> Lambercier, par des dames qui lui +plaisaient, bien qu'il affirme n'avoir rien su des rapports +sexuels avant d'être devenu jeune homme. On sait que ce ne +fut qu'à l'âge de trente ans que Rousseau fut initié aux vrais +mystères de l'amour par M<sup>me</sup> de Warens et qu'il perdit alors +son innocence. Jusque-là il n'avait que des sentiments et des +langueurs pour les femmes en vue d'une flagellation passive +et d'autres idées masochistes.</p> + +<p>Rousseau raconte <i>in extenso</i> combien, avec ses grands besoins +sexuels, il a souffert de cette sensualité étrange et évidemment +éveillée par les coups de fouet, languissant de +désirs et hors d'état de pouvoir les manifester. Ce serait cependant +une erreur de croire que Rousseau ne tenait qu'à la flagellation +seule. Celle-ci n'éveillait en lui qu'une sphère +d'idées appartenant au domaine du masochisme. C'est là que +se trouve en tout cas le noyau psychologique de son intéressante +auto-observation. L'essentiel chez Rousseau c'était +l'idée d'être soumis à la femme. Cela ressort nettement de +ses <i>Confessions</i> où il déclare expressément:</p> + +<p>«Être aux genoux d'une maîtresse impérieuse, obéir à ses +ordres, avoir des pardons à lui demander, étaient pour moi +de très douces jouissances.»</p> + +<p>Ce passage prouve donc que la conscience de la soumission +et de l'humiliation devant la femme était pour lui la principale +chose.</p> + +<p>Il est vrai que Rousseau lui-même était dans l'erreur en +supposant que ce penchant à s'humilier devant la femme +n'avait pris naissance que par la représentation de la flagellation +qui avait donné lieu à une association d'idées.</p> + +<p>«N'osant jamais déclarer mon goût, je l'amusais du moins +par des rapports qui m'en conservaient l'idée.»</p> + +<p>Pour pouvoir saisir complètement le cas de Rousseau et +découvrir l'erreur dans laquelle il a dû tomber fatalement +lui-même en analysant son état d'âme, il faut comparer son +cas avec les nombreux cas établis de masochisme parmi lesquels +il y en a tant qui n'ont rien à faire avec la flagellation +et qui par conséquent nous montrent clairement le caractère +originel et purement psychique de l'instinct d'humiliation.</p> + +<p>C'est avec raison que Binet (<i>Revue anthropologique</i>, XXIV, +p. 256) qui a analysé à fond le cas de Rousseau, attire l'attention +sur la signification masochiste de ce cas en disant:</p> + +<p>«Ce qu'aime Rousseau dans les femmes, ce n'est pas seulement +le sourcil froncé, la main levée, le regard sévère, +l'attitude impérieuse, c'est aussi l'état émotionnel dont ces +faits sont la traduction extérieure; il aime la femme fière, +dédaigneuse, l'écrasant à ses pieds du poids de sa royale +colère.»</p> + +<p>L'explication de ce fait énigmatique de psychologie a été +résolue par Binet par l'hypothèse qu'il s'agissait de fétichisme, +à cette différence près que l'objectif du fétichisme, l'objet +d'attrait individuel (le fétiche), ne doit pas toujours être une +chose matérielle comme la main, le pied, mais qu'il peut être +aussi une qualité intellectuelle. Il appelle ce genre d'enthousiasme +«amour spiritualiste» en opposition avec l'«amour +plastique», comme cela a lieu dans le fétichisme ordinaire.</p> + +<p>Ces remarques sont intéressantes, mais elles ne font que +donner un mot pour désigner un fait; elles n'en fournissent +aucune explication. Est-il possible de trouver une explication +de ce phénomène? C'est une question qui nous occupera plus +loin.</p> + +<p>Chez Baudelaire, un auteur français célèbre ou plutôt +mal réputé et qui a fini dans l'aliénation mentale, on trouve +des éléments de masochisme et de sadisme. Baudelaire est +aussi issu d'une famille d'aliénés et d'exaltés. Il était dès son +enfance physiquement anormal. Sa <i>vita sexualis</i> était certainement +morbide. Il entretenait des liaisons amoureuses avec +des personnes laides et répugnantes, des négresses, des +naines, des géantes. Il exprima à une très belle femme le +désir de la voir suspendue par les mains pour pouvoir baiser +ses pieds. Cet enthousiasme pour le pied nu se montre aussi +dans une de ses poésies enfiévrées comme un équivalent de +la jouissance sexuelle. Il déclarait que les femmes sont des +animaux qu'il faut enfermer, battre et bien nourrir. Cet +homme qui avouait ses penchants masochistes et sadistes, a +fini dans l'idiotie paralytique (Lombroso: <i>L'homme de génie</i>).</p> + +<p>Dans les ouvrages scientifiques on n'a, jusqu'à ces temps +derniers, prêté aucune attention aux faits qui constituent le +masochisme. On doit rappeler cependant que Tarnowsky +(<i>Die krankhaften Erscheinungen des Geschlechtssinns</i>, Berlin, +1866) a rencontré dans sa pratique des hommes intelligents, +très heureux en ménage, qui de temps en temps éprouvaient +le désir irrésistible de se soumettre aux traitements les +plus brutaux et les plus cyniques, de se faire injurier et +battre par des Cynèdes, des pédérastes actifs ou des prostituées.</p> + +<p>À remarquer aussi le fait observé par Tarnowsky, que, +chez certains individus adonnés à la flagellation passive, les +coups seuls, quand même ils font saigner le corps, n'amènent +pas toujours le succès désiré (puissance ou du moins +éjaculation au moment de la flagellation). «Il faut alors +déshabiller de force l'individu en question, lui ligoter les +mains, l'attacher à un banc, etc.; pendant ces manœuvres, il +fait semblant d'opposer une résistance et de proférer des +injures. Seuls, dans ces conditions, les coups de fouet ou +de verge produisent une excitation qui aboutit à l'éjaculation.»</p> + +<p>L'ouvrage d'O. Zimmermann (<i>Die Wonne des Leids</i>, Leipzig, +1885) renferme bien des documents sur ce sujet, puisés +dans l'histoire de la littérature et de la civilisation<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52: </b><a href="#footnotetag52">(retour) </a><p> Il faut cependant bien séparer le masochisme de la thèse principale +soutenue dans cet ouvrage, que l'amour contient toujours une part de douleur. +De tout temps on a dépeint les langueurs de l'amour non partagé +comme pleines de délices et de souffrances à la fois, et les poètes ont parlé +des «tortures délicieuses» de la «volupté douloureuse». Il ne faut pas confondre +cela avec les phénomènes du masochisme, ainsi que le fait Zimmermann. +De même on ne peut comprendre dans cette catégorie les cas où l'on +appelle cruelle l'amante qui ne veut pas se livrer. Toutefois, il est curieux +de remarquer que Hamerling (<i>Amor und Psyche</i>, 4<sup>e</sup> chant), pour exprimer +ce sentiment, a choisi des images tout à fait masochistes, telles que la +flagellation, etc.</p></blockquote> + +<p>Plus récemment ce sujet a attiré l'attention.</p> + +<p>A. Moll, dans son ouvrage «Les perversions de l'instinct +génital» (édition française, Paris, Carré, 1893), cite une série +de cas de masochisme qu'on a observés chez des individus +atteints d'inversion sexuelle, entre autres le cas d'un masochiste +à inversion sexuelle qui donne à un homme habitué +à cela une instruction détaillée en vingt paragraphes pour +se faire traiter en esclave et torturer.</p> + +<p>Au mois de juin 1891, M. Dimitri von Stefanowsky, actuellement +substitut du procureur impérial à Iaroslaw, en Russie, +m'a dit que depuis trois ans déjà il a porté son attention +sur ce phénomène de perversion de la <i>vita sexualis</i> que +j'ai décrit sous le nom de masochisme, mais qu'il a désigné +par le mot de «passivisme». Il y a un an et demi il a fait +présenter par le professeur Kowalewsky de Charkow un travail +sur ce sujet dans les <i>Archives russes de psychiatrie</i>, et, +au mois de novembre 1888, il a fait à la Société juridique de +Moscou une conférence sur ce sujet au point de vue juridique +et psychologique (reproduite dans le <i>Juridischen Boten</i>, +organe de la société en question).</p> + +<p>V. Schrenk-Notring consacre, dans son ouvrage récemment +paru (<i>Die suggestions-therapie bei krankhaften erscheinungen +des geschlechtssinnes</i>, etc., Stuttgart, 1892), au +masochisme ainsi qu'au sadisme quelques chapitres et cite +plusieurs observations<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53: </b><a href="#footnotetag53">(retour) </a><p> Dans la littérature nouvelle, dans les romans et les contes, la perversion +psycho-sexuelle qui fait le sujet de ce chapitre, a été traitée par Sacher-Masoch, +dont les écrits, plusieurs fois cités, contiennent des descriptions de +l'état d'âme morbide de ces individus. Beaucoup de gens atteints de cette +perversion signalent les ouvrages de Sacher-Masoch comme une description +typique de leur propre état psychique.</p> + +<p>Zola a, dans sa <i>Nana</i>, une scène masochiste, de même que dans <i>Eugène +Rougon</i>. Le décadentisme littéraire, plus moderne, en France et en Allemagne, +s'occupe beaucoup de masochisme et de sadisme. Le roman moderne +russe, s'il faut en croire Stefanowski, traite aussi ce sujet; mais, d'après +les communications du voyageur Johann-Georg Forster (en 1751-94), cet état +jouait déjà un rôle dans la chanson populaire russe.</p></blockquote> + + +<h3>B.—FÉTICHISME DU PIED ET DES CHAUSSURES. +MASOCHISME LARVÉ</h3> + +<p>Au groupe des masochistes se rattache celui des fétichistes +du pied et des chaussures, dont on compte des exemples +nombreux. Ce groupe forme une transition avec les phénomènes +d'une autre perversion distincte, le fétichisme, mais +il est plus près du masochisme que du fétichisme, voilà pourquoi +nous l'avons fait rentrer dans celui-là.</p> + +<p>Par fétichistes j'entends des individus dont l'intérêt sexuel +se concentre exclusivement sur une partie déterminée du +corps de la femme ou sur certaines parties du vêtement féminin.</p> + +<p>Une des formes les plus fréquentes du fétichisme consiste +dans ce fait que le pied ou le soulier de la femme sont le +fétiche qui devient l'unique objet des sentiments et des penchants +sexuels.</p> + +<p>Or il est fort probable, et cela ressort déjà de la classification +logique des cas observés, que la plupart des cas de fétichisme +des chaussures, peut-être tous, ont pour base un +instinct d'humiliation masochiste plus ou moins conscient.</p> + +<p>Déjà, dans le cas de Hammond (observation 52), le plaisir +d'un masochiste consiste à se faire piétiner sur le corps. Les +individus des observations 44 et 48 se laissent aussi fouler +aux pieds; celui de l'observation 58, <i>equus eroticus</i>, est en +extase devant le pied de la femme, et ainsi de suite. Dans la +plupart des cas de masochisme, être foulé aux pieds est la +principale forme expressive de la condition de servitude<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54: </b><a href="#footnotetag54">(retour) </a><p> Le désir de se laisser piétiner sur le corps se retrouve aussi chez les +fanatiques religieux. Comparez Turgenjew: <i>Contes étranges</i>.</p></blockquote> + +<p>Parmi les nombreux cas précis de fétichisme des souliers, +le cas suivant, rapporté par le docteur A. Moll, de Berlin, est +particulièrement apte à montrer la connexité qui existe entre +le masochisme et le fétichisme des souliers.</p> + +<p>Ce cas offre beaucoup d'analogies avec celui que nous présente +Hammond, mais il est relaté avec plus de détails et +d'ailleurs très minutieusement observé.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 59.—O. L..., trente et un ans, comptable dans +une ville wurtembergeoise, issu d'une famille tarée.</p> + +<p>Le malade est un homme de grande taille, fort, avec l'aspect +d'une santé florissante. En général il est d'un tempérament calme; +mais, dans certaines circonstances, il peut devenir très violent. +Il dit lui-même qu'il est querelleur et chicaneur. L... est d'un bon +caractère, généreux; pour la moindre raison il se sent porté à +pleurer. À l'école, il passait pour un élève de talent, avec un don +d'assimilation facile. Le malade souffre de temps en temps de +congestions à la tête, mais pour le reste il se porte bien, si ce +n'est qu'il se sent déprimé et souvent mélancolique, par suite de +sa perversion sexuelle, dont on lira plus loin la description.</p> + +<p>On n'a pu constater que fort peu de chose sur ses antécédents +héréditaires.</p> + +<p>Le malade donne sur le développement de sa vie sexuelle les +renseignements suivants.</p> + +<p>Dès sa première jeunesse, quand il n'avait que huit ou neuf +ans, il souhaitait être chien et lécher les bottes de son maître +d'école. Il croit qu'il est possible que cette idée lui ait été suggérée +par le fait qu'il a vu un jour comment un chien léchait +les bottes de quelqu'un; mais il ne peut l'affirmer formellement. +En tout cas, ce qui lui paraît certain, c'est que les premières +idées sur ce sujet lui sont venues pendant qu'il était à l'état de +veille et non en rêve.</p> + +<p>À partir de l'âge de dix ans et jusqu'à quatorze ans, L... cherchait +toujours à toucher les bottines de ses camarades et même +celles des petites filles; mais il ne choisissait que des camarades +dont les parents étaient riches ou nobles. Un de ses condisciples, +fils d'un riche propriétaire, avait des bottes d'écuyer; L..., en +l'absence de son camarade, prenait souvent ces bottes dans ses +mains, se frappait avec sur le corps ou les pressait sur sa figure. +L... fit de même avec les bottes élégantes d'un officier de dragons.</p> + +<p>Après la puberté, le désir se porta exclusivement sur les chaussures +de femmes. Entre autres, pendant la saison de patinage, le +malade cherchait par tous les moyens l'occasion d'aider aux +femmes et aux filles à attacher ou à ôter leurs patins; mais il ne +choisissait que des femmes ou des filles riches et distinguées. +Quand il passait dans la rue ou ailleurs, il ne faisait que guetter +les bottines élégantes. Sa passion pour les chaussures allait si +loin qu'il prenait le sable ou la crotte qu'elles avaient foulé et le +mettait dans son porte-monnaie et quelquefois dans sa bouche. +N'ayant encore que quatorze ans, L... allait au lupanar et fréquentait +un café-concert uniquement pour s'exciter par la vue +de bottes élégantes; les souliers avaient moins de prise sur lui; +sur ses livres d'école et sur les murs des cabinets il dessinait +toujours des bottes. Au théâtre, il ne regardait que les souliers +des dames. L... suivait dans les rues et même sur des bateaux +à vapeur, pendant des heures entières, les dames qui portaient +des bottines élégantes; il songeait en même temps avec enchantement +comment il pourrait arriver à toucher ces bottines. Cette +prédilection particulière pour les bottines s'est conservée chez +lui jusqu'à maintenant. L'idée de se laisser piétiner par des +dames bottées ou de pouvoir baiser ces bottines procure à L... +la plus grande volupté. Il s'arrête devant les magasins de chaussures, +rien que pour contempler les bottines. C'est surtout la +forme élégante de la bottine qui l'excite.</p> + +<p>Le patient aime surtout les bottines boutonnées très haut ou +lacées très haut, avec des talons très hauts; mais les bottines +moins élégantes, même avec des talons bas, excitent le malade si +la femme est très riche, de haute position, et surtout si elle est +fière.</p> + +<p>À l'âge de vingt ans, L... tenta le coït, mais ne put y réussir, +«malgré les plus grands efforts», comme il le dit. Pendant sa +tentative de coït, le malade ne songeait pas aux souliers, mais il +avait essayé de s'exciter préalablement par la vue de chaussures; +il prétend que sa trop grande excitation fut cause de son échec. +Il a tenté jusqu'ici le coït quatre ou cinq fois, mais toujours en +vain; dans une de ces tentatives, le malade, qui est déjà très à +plaindre, a eu le malheur de contracter une <i>lues</i>. Je lui demandai +comment il comprenait la suprême volupté; il me déclara: «Ma +plus grande volupté, c'est de me coucher nu sur le parquet et de +me laisser ensuite piétiner par des filles chaussées de bottines +élégantes; bien entendu, cela n'est possible qu'au lupanar.» +D'ailleurs, le malade prétend que, dans bien des «lupanars», +on connaît bien ce genre de perversion sexuelle des hommes. +La preuve que cette perversion n'est pas très rare, c'est que les +<i>puellæ</i> appellent les hommes de ce genre les «clients aux bottes». +Le malade a rarement exécuté l'acte tel qu'il serait pour lui le +plus beau et le plus agréable. Il n'a jamais eu d'idées qui l'aient +poussé au coït, du moins pas dans le sens d'une <i>immissio penis +in vaginam</i>; il n'y pourrait trouver aucun plaisir. De plus, il +a, avec le temps, pris peur du coït, ce qui s'explique suffisamment +par l'échec de ses tentatives; il dit lui-même que le fait +de ne pouvoir achever le coït l'a toujours gêné. Le malade n'a +jamais pratiqué l'onanisme proprement dit. Sauf les quelques +cas où il a satisfait son penchant sexuel par l'onanisme avec des +bottines ou par des pratiques analogues, il ne connaît pas ce +genre de satisfaction, car, dans son excitation provoquée par les +bottines, il s'en tient aux érections, et c'est tout au plus si, parfois, +il a un écoulement lent et faible d'un liquide qu'il croit être +du sperme.</p> + +<p>L'aspect d'un soulier seul et d'un soulier qui n'est porté par +personne excite aussi le malade, mais pas dans la même mesure +que le soulier porté par une femme. Des souliers tout neufs et qui +n'ont pas encore été portés l'excitent beaucoup moins que les souliers +qui ont été déjà portés, mais qui ne sont pas usés et ont encore +l'aspect neuf. C'est ce genre de souliers qui excite le plus le +malade.</p> + +<p>Le malade est aussi excité par les bottines de dames quand elles +ne sont pas portées. Dans ce cas, L... se représente la dame pour +compléter l'image; il presse la bottine contre ses lèvres et son +pénis. L... «mourrait de plaisir» si une femme, honnête et fière, +piétinait sur lui avec ses souliers.</p> + +<p>Abstraction faite des qualités citées plus haut, telles que fierté, +richesse, distinction qui, jointes à l'élégance de la bottine, offrent +un charme particulier, le malade n'est pas insensible non plus +aux qualités physiques du sexe féminin. Il a de l'enthousiasme +pour les belles femmes, même sans penser aux bottines; mais +cette affection ne vise aucune satisfaction sexuelle. Même dans +leurs relations avec l'idée des bottines, les charmes physiques +jouent un rôle; une femme laide et vieille ne saurait l'exciter, eût-elle +les bottines les plus élégantes; les autres parties de la toilette +et d'autres conditions encore jouent un rôle important, ce qui +ressort déjà du fait que ce sont les bottines élégantes, portées par +des femmes de distinction, qui produisent un effet particulièrement +émotionnel sur lui. Une servante grossière, dans sa tenue +de travail, ne l'exciterait pas, quand même elle serait chaussée +des bottines les plus élégantes.</p> + +<p>À l'heure qu'il est, ni les souliers, ni les bottines d'hommes ne +produisent plus aucun charme sur le malade; il ne se sent pas +non plus attiré sexuellement vers les hommes.</p> + +<p>Par contre, d'autres circonstances provoquent très facilement +une érection chez lui. Si un enfant s'assied sur ses genoux, s'il +pose la main pendant quelque temps sur un chien ou sur un cheval, +s'il est en chemin de fer ou s'il se promène à cheval, il se +produit chez lui des érections qu'il attribue, dans ces derniers +cas, aux mouvements du corps.</p> + +<p>Chaque matin, il a des érections, et il est capable d'en provoquer +en très peu de temps rien qu'en pensant qu'il touche des +bottes comme il les désire. Autrefois, il avait souvent des pollutions +nocturnes, environ toutes les trois ou quatre semaines, +tandis que maintenant elles sont plus rares et n'ont lieu que tous +les trois ou quatre mois.</p> + +<p>Dans ses rêves érotiques, le malade est toujours excité sexuellement +par la même pensée qui l'excite à l'état de veille. Depuis +quelque temps, il croit sentir un écoulement de sperme au moment +de ses érections; mais il n'en conclut ainsi que parce qu'il +sent quelque chose de mouillé au bout de son pénis.</p> + +<p>Toute lecture qui touche de près à la sphère sexuelle du malade +l'excite d'une manière générale; ainsi, en lisant <i>La Vénus à la +fourrure</i>, de Sacher-Masoch, il est si excité que «le sperme ne +fait que filer».</p> + +<p>D'ailleurs, cette sorte d'écoulement constitue pour L... une satisfaction +complète de son instinct sexuel.</p> + +<p>Je le questionnai pour savoir si les coups qu'il recevrait d'une +femme l'exciteraient; il crut devoir répondre par l'affirmative. Il +est vrai qu'il n'a jamais fait une expérience dans ce sens; mais +quand une femme lui donnait, par plaisanterie, quelques coups, +cela lui produisait toujours une impression très agréable.</p> + +<p>Le malade éprouverait surtout un grand plaisir si une femme, +même déchaussée, lui donnait des coups de pied. Mais il ne croit +pas que les coups par eux-mêmes produiraient l'excitation: c'est +plutôt l'idée d'être maltraité par la femme, ce qui peut se faire +aussi bien par des injures que par des voies de fait. Du reste les +coups et les injures n'auraient d'effet que s'ils venaient d'une +femme orgueilleuse et distinguée.</p> + +<p>En général, c'est le sentiment de l'humiliation et du dévouement +de caniche qui lui procure de la volupté. «Si, dit-il, une +dame m'ordonnait de l'attendre même par le froid le plus rigoureux, +j'éprouverais, malgré la rigueur de la saison, une grande +volupté.»</p> + +<p>Je lui demandai si, en voyant la bottine, il était saisi d'un sentiment +d'humiliation, il me répondit: Je crois que cette passion +générale de l'humiliation s'est concentrée spécialement sur les +bottines de dames, parce qu'on dit, sous forme symbolique, qu'une +personne «n'est pas digne de délier les cordons des souliers +d'une autre», et qu'un subordonné doit être à genoux.</p> + +<p>Les bas de la femme exercent aussi un effet excitant sur le +malade, mais à un degré moindre, et peut-être uniquement parce +qu'ils évoquent l'idée de la bottine. La passion pour les bottines +de dames a augmenté de plus en plus, et ce n'est que dans ces +dernières années qu'il a cru s'apercevoir d'une diminution de +cette passion. Il ne va plus que rarement chez les filles publiques; +en outre, il est capable de se retenir. Pourtant cette +passion le domine encore entièrement, et lui gâte tout autre plaisir. +Une belle bottine de dame détournerait ses regards du plus +beau des paysages. Actuellement il va souvent, pendant la nuit, +dans les couloirs d'un hôtel, prend des bottines de dames élégantes +qu'il baise, qu'il presse contre sa figure, mais surtout +contre son pénis.</p> + +<p>Le malade, qui a une belle situation matérielle, a fait, il y a +quelque temps, un voyage en Italie dans l'unique but de devenir, +sans se faire connaître, le valet d'une femme riche et de haute +position. Ce projet n'a pas réussi.</p> + +<p>Il est venu à la consultation et n'a pas suivi de traitement médical +jusqu'ici.</p> + +<p>Le récit de cette maladie que nous venons de reproduire, +s'étend jusqu'à une période récente, pendant laquelle L... m'a +donné par correspondance des renseignements sur son état de +santé.</p> + +<p>L'histoire qu'on vient de lire, se passe de longs commentaires. +Elle me paraît une des images les plus exactes de la maladie; +elle est de nature à éclaircir l'affinité supposée par Krafft-Ebing +entre le fétichisme des chaussures et le masochisme<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55: </b><a href="#footnotetag55">(retour) </a><p> Le docteur Moll (<i>op. cit.</i>, p. 130) fait cependant remarquer, contre cette +manière de voir, dans le fétichisme du pied et des chaussures un phénomène +de masochisme parfois latent et inexplicable: que le fétichiste préfère souvent +des bottines à hauts talons, des chaussures d'une forme particulière, +tantôt celles à boutons, tantôt les vernies. Contre cette objection il faut +remarquer d'abord que les hauts talons caractérisent la bottine de la femme +et qu'ensuite le fétichiste, abstraction faite du caractère sexuel de son penchant, +a l'habitude d'exiger de son fétiche certaines particularités de nature +esthétique. Comparez plus loin, Observation 90.</p></blockquote> + +<p>Le principal plaisir pour le malade c'est, comme il l'a déclaré +toujours et sans que par des questions on lui ait suggéré sa +réponse, la soumission à la femme qui doit être placée bien +au-dessus de lui et par sa fierté et par sa grande position +sociale. +</p></blockquote> + +<p>Nombreux sont les cas où, dans les limites de la sphère +des idées masochistes complètement développées, le pied, la +bottine ou la botte d'une femme, considérés comme instruments +d'humiliation, deviennent l'objet d'un intérêt sexuel +tout à fait particulier. Dans leurs gradations nombreuses +qu'on peut facilement suivre, ils représentent la transition +bien reconnaissable vers d'autres cas dans lesquels les penchants +masochistes sont de plus en plus relégués au second +rang et peu à peu échappent à la conscience, tandis que l'intérêt +pour le soulier de la femme reste vivace dans la conscience +et présente un penchant en apparence inexplicable. +Ce sont de nombreux cas de fétichisme de la chaussure.</p> + +<p>Les adorateurs si nombreux des souliers qui, comme tous +les fétichistes, offrent aussi quelque intérêt au point de vue +médico-légal (vol de chaussures), forment la limite entre le +masochisme et le fétichisme.</p> + +<p>On peut les considérer pour la plus grande partie ou même +tous comme des masochistes larvés avec mobile inconscient, +chez qui le pied ou le soulier de la femme est arrivé à une +importance par lui-même, comme fétiche masochiste.</p> + +<p>À ce propos nous allons citer encore deux cas dans lesquels +les chaussures de la femme forment le centre de l'intérêt, +il est vrai, mais où pourtant des penchants masochistes +manifestes jouent encore un rôle important (Comparez +observation 44).</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 60.—M. X..., vingt-cinq ans, né de parents +sains, n'ayant jamais eu de maladies sérieuses, met à ma disposition +l'autobiographie suivante.</p> + +<p>À l'âge de dix ans, j'ai commencé à me masturber, mais sans +idée voluptueuse. À cette époque déjà, je le sais pertinemment, +la vue et l'attouchement des bottines de femmes élégantes +avaient pour moi un charme particulier; aussi mon plus vif désir +était de pouvoir me chausser de semblables bottines, désir que je +réalisais à l'occasion des mascarades. Il y avait encore une autre +idée qui me tourmentait: mon idéal était de me voir dans une +situation humble; j'aurais voulu être esclave, battu, bref subir +tout à fait les traitements qu'on trouve décrits dans les nombreuses +histoires d'esclaves. Je ne saurais dire si ce désir s'est +éveillé en moi spontanément ou s'il m'a été inspiré à la suite de +la lecture d'histoires d'esclaves.</p> + +<p>À l'âge de treize ans, je suis entré en puberté; avec les éjaculations +qui se produisaient, mes sensations de volupté s'accrurent, +et je me masturbai plus fréquemment, souvent deux ou trois fois +par jour.</p> + +<p>Dès l'âge de douze ans jusqu'à seize ans, je me figurais toujours, +pendant l'acte de la masturbation, qu'on me forçait de +porter des bottines de fille. La vue d'une bottine élégante au +pied d'une fille un tant soit peu belle me grisait, et je reniflais +avec avidité l'odeur du cuir. Afin de pouvoir sentir du cuir pendant +l'acte de la masturbation, je m'achetai des manchettes en +cuir que je reniflais en me masturbant. Mon enthousiasme pour +les bottines de femme en cuir est encore le même aujourd'hui, +seulement, depuis l'âge de dix-sept ans, il s'y mêle aussi le désir +d'être valet, de cirer des bottines de femmes distinguées, d'être +obligé de les aider à se chausser et à se déchausser.</p> + +<p>Mes rêves nocturnes ne me montrent que des scènes où les +bottines jouent un certain rôle: tantôt je suis couché aux pieds +d'une dame pour renifler et lécher ses bottines.</p> + +<p>Depuis un an, j'ai renoncé à l'onanisme et je vais <i>ad puellas</i>; +le coït ne peut avoir lieu que lorsque je concentre ma pensée sur +des bottines de dame à boutons; à l'occasion, je prends le soulier +de la <i>puella</i> dans le lit. Je n'ai jamais eu de malaises à la suite +de mes actes d'onanisme d'autrefois. J'apprends avec facilité, j'ai +une bonne mémoire et jamais de ma vie je n'ai eu de maux de +tête. Voilà tout ce qui concerne ma personne.</p> + +<p>Encore quelques mots concernant mon frère. J'ai la ferme +conviction que, lui aussi, il est fétichiste du soulier; parmi les +nombreux faits qui me le prouvent je ne relève que le suivant: il +éprouve un immense plaisir à se laisser piétiner sur le corps par +une belle cousine. D'ailleurs je me fais fort de dire d'un homme +qui s'arrête devant un magasin de chaussures pour regarder les +marchandises, si c'est un «amant des souliers» ou non. Cette +anomalie est très fréquente; quand, en compagnie de camarades, +j'amène la conversation sur la question de savoir qu'est-ce qui +excite le plus chez la femme, j'entends très souvent déclarer que +c'est plutôt la femme habillée que la femme nue; mais chacun se +garde bien de nommer son fétiche spécial.</p> + +<p>Je suppose aussi qu'un de mes oncles est fétichiste du soulier.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 61 (Rapportée par Mantegazza dans ses <i>Études anthropologiques</i>).—X..., +américain, de bonne famille, bien constitué +au point de vue physique et moral, n'était, depuis l'âge de +la puberté, excité que par des souliers de femme. Le corps de la +femme et même le pied nu ou seulement chaussé d'un bas ne lui +faisaient aucune impression, mais le pied chaussé d'un soulier ou +même le soulier seul lui causaient des érections et même des +éjaculations. Il lui suffisait seulement de voir des bottes élégantes, +c'est-à-dire des bottines de cuir noir boutonnées sur le +côté, et avec de hauts talons. Son instinct génital était puissamment +excité lorsqu'il touchait ou embrassait ces bottines +ou bien qu'il s'en chaussait. Son plaisir augmente quand il peut +planter des clous dans les talons, de façon à ce qu'en marchant +les pointes des clous s'enfoncent dans sa chair. Il en éprouve +des douleurs épouvantables mais en même temps une véritable +volupté. Son suprême plaisir est de se mettre à genoux devant +les beaux pieds d'une dame élégamment chaussée et de se laisser +fouler par ces pieds. Si la porteuse de ces souliers est une femme +laide, les chaussures ne produisent pas d'effet et l'imagination du +malade se refroidit. S'il n'a à sa disposition que des souliers, il +arrive par son imagination à y rattacher une belle femme et +alors l'éjaculation se produit. Ses rêves nocturnes n'ont pour +objet que des bottines de belles femmes. La vue des souliers de +femmes dans les étalages choque le malade comme quelque +chose de contraire à la morale, tandis qu'une conversation sur +la nature de la femme lui paraît inoffensive et inepte. À plusieurs +reprises, il a tenté le coït, mais sans succès. Il n'arrivait jamais à +l'éjaculation. +</p></blockquote> + +<p>Dans le cas suivant, l'élément masochiste est encore assez +distinct, mais à côté il y a aussi des velléités sadistes (Comparez +plus haut les tortureurs de bêtes).</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 62.—Jeune homme vigoureux, vingt-six ans. Ce +qui l'excite sensuellement dans le beau sexe, ce sont uniquement +des bottines élégantes aux pieds d'une femme bien «chic», +surtout quand les bottines sont de cuir noir avec un talon très +haut. La bottine sans la porteuse lui suffit. C'est sa suprême volupté +de voir la bottine, de la palper et de l'embrasser. Le pied nu +d'une dame ou seulement chaussé d'un bas le laisse absolument +froid. Depuis son enfance il a un faible pour les bottines de dames. +X... est puissant; pendant l'acte sexuel, il faut que la personne +soit élégamment mise et qu'elle ait avant tout de belles bottines. +Arrivé à l'apogée de l'émotion voluptueuse, des idées cruelles +se mêlent à son admiration des bottines. Il faut qu'il pense avec +délice aux douleurs d'agonie qu'a souffert l'animal dont la peau +a fourni la matière des bottines. De temps en temps, il se sent +poussé à apporter des poules et d'autres animaux vivants chez la +Phryné pour que celle-ci les écrase de ses élégantes bottines et +lui procure ainsi une plus grande volupté. Il appelle ce procédé +«sacrifier aux pieds de Vénus». D'autres fois, la femme chaussée +est obligée de le piétiner; plus elle l'écrase, plus il éprouve de +plaisir.</p> + +<p>Jusqu'à il y a un an, il se contentait, comme il ne trouvait aucun +charme à la femme même, de caresser des bottines de femmes +de son goût, et, au milieu de ces caresses, il avait des éjaculations +et une satisfaction complète (Lombroso, <i>Archiv. di psichiatria</i>, IX, +fascic. 3). +</p></blockquote> + +<p>Le cas suivant rappelle en partie le troisième de cette série +par l'intérêt que le malade attache aux clous des souliers +(comme causes de douleur) et en partie le quatrième cas en +ce qui concerne les éléments sadiques qui se font discrètement +sentir.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 63.—X..., trente-quatre ans, marié, issu de +parents névropathiques; dons son enfance, a souffert de convulsions +graves; étonnamment précoce (à l'âge de trois ans il savait +déjà lire!), mais développé dans une seule direction, nerveux dès +sa première enfance; a été saisi à l'âge de sept ans du violent +désir de s'occuper de souliers de femmes ou plutôt des clous de +ces souliers. Les voir, mais plus encore les toucher et les compter, +procurait à X... un plaisir indescriptible.</p> + +<p>Pendant la nuit, il lui fallait se figurer comment ses cousines se +font prendre mesures pour des bottines, comment il clouait à l'une +d'elles un fer à cheval ou lui coupait les pieds.</p> + +<p>Avec le temps, ces scènes de souliers ont pris empire sur lui +pendant la journée, et sans grande peine elles provoquaient des +érections et des éjaculations. Souvent il prenait des souliers de +femmes demeurant dans le même appartement; il lui suffisait de +les toucher avec son pénis pour avoir une éjaculation. Pendant +quelque temps, alors qu'il était étudiant, il réussit à refouler +ces idées. Mais il vint un temps ou il se sentit forcé de guetter +ne fût-ce que le bruit des pas féminins sur le pavé des rues, ce +qui le faisait frémir de volupté, de même que de voir planter des +clous dans des bottines de femmes, ou de voir des chaussures de +femmes étalées dans les vitrines des magasins. Il se maria, et, +dans les premiers mois de son mariage, il n'eut pas de ces impulsions. +Peu à peu, il devint hystérique et neurasthénique.</p> + +<p>À cette période, il avait des accès hystériques aussitôt qu'un +cordonnier lui parlait de clous de souliers de dames ou de l'acte +de clouer les talons des souliers de femmes. La réaction était +encore plus violente quand il voyait une belle femme avec des +souliers à gros clous. Pour avoir des éjaculations, il lui suffisait +de découper en carton des talons de souliers de dames et d'y +planter des clous, ou bien il achetait des souliers de dames, y faisait +mettre des clous dans un magasin, les traînait sur le parquet, +chez lui, et enfin les touchait avec le bout de son pénis. Mais spontanément +aussi il lui venait des images voluptueuses de souliers, +et au milieu de ces scènes il se satisfaisait par la masturbation.</p> + +<p>X... est assez intelligent, zélé dans son emploi, mais il lutte en +vain contre sa perversion. Il est atteint de phimosis; le pénis est +court et incurvé à sa base, très peu apte à l'érection. Un jour le +malade se laissa aller à se masturber en présence d'une dame +arrêtée devant la boutique d'un cordonnier; il fut arrêté comme +criminel. (Blanche, <i>Archives de neurologie</i>, 1882, nº 22.) +</p></blockquote> + +<p>Il faut encore rappeler à ce propos le cas (cité plus loin, +observation 111) d'un individu atteint d'inversion sexuelle +et dont la sexualité n'était préoccupée que de bottines de +domestiques masculins. Il aurait voulu se laisser piétiner sur +le corps par eux, etc.</p> + +<p>Un élément masochiste se manifeste encore dans le cas +suivant.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 64 (D<sup>r</sup> Pascal, <i>Igiene del' amore</i>).—X..., négociant, +a périodiquement, surtout quand il fait mauvais temps, les +désirs suivants. Il aborde une prostituée, la première venue, et +la prie de venir avec lui chez un cordonnier où il lui achète une +belle paire de bottines vernies, à la condition qu'elle s'en chausse +immédiatement. Cela fait, la femme doit traverser les rues, autant +que possible dans les endroits les plus sales et les ruisseaux pour +bien crotter les bottines. Puis, X... conduit la personne dans un +hôtel et, à peine enfermé avec elle dans la chambre, il se précipite +sur ses pieds, y frotte ses lèvres, ce qui lui procure un plaisir +extraordinaire. Après avoir nettoyé les bottines de cette façon, il +fait un cadeau en argent à la femme et s'en va. +</p></blockquote> + +<p>De tous ces cas il ressort que le soulier est un fétiche chez +le masochiste, évidemment en raison des rapports qui existent +entre l'image du pied chaussé de la femme et l'idée +d'être piétiné et humilié.</p> + +<p>Si donc, dans d'autres cas de fétichisme du soulier, la bottine +de la femme se montre comme seul excitant des désirs +sexuels, on peut supposer qu'alors les mobiles masochistes +sont restés à l'état latent. L'idée d'être foulé aux pieds, reste +dans les profondeurs du domaine de l'inconscient, et c'est +l'idée seule du soulier, en tant que moyen pour réaliser ces +actes, qui surgit dans la conscience. Ainsi s'expliquent bien +des cas qui autrement resteraient tout à fait inexplicables.</p> + +<p>Il s'agit là d'un masochisme larvé dont le mobile pourrait +paraître inconscient, sauf dans le cas exceptionnel où il est +établi que son origine est due à une association d'idées provoquée +par un incident précis dans le passé du malade, ainsi +qu'on le verra dans les observations 87 et 88.</p> + +<p>Ces cas de penchant sexuel pour les souliers de femme, +sans motif conscient et sans qu'on en ait pu établir la cause +ni l'origine, sont très nombreux<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>. Nous citerons comme +exemples les trois faits suivants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56: </b><a href="#footnotetag56">(retour) </a><p> Au fétichisme du pied se rattachent évidemment ces faits de certains +individus qui, non satisfaits par le coït ou incapables de l'accomplir, le remplacent +par le <i>tritus membri inter pedes mulieris</i>.</p></blockquote> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 65.—Ecclésiastique, cinquante ans. Il se montre +de temps en temps dans des maisons de prostituées, sous prétexte +de louer une chambre dans ces maisons; il entre en +conversation avec une <i>puella</i>, lance des regards de convoitise +vers les souliers de la femme, lui en ôte un, <i>osculatur et mordet +caligam libidine captus; ad genitalia denique caligam premit, ejaculat +semen semineque ejaculato axillas pectusque terit</i>, revient de +son extase voluptueuse, demande à la propriétaire du soulier la +faveur de le garder quelques jours et le rapporte avec mille +remerciements après le délai fixé. (Cantarano, <i>La Psichiatria</i>, +V. p. 205.)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 66.—Z..., étudiant, vingt-trois ans, issu d'une +famille tarée: la sœur était mélancolique, le frère souffrait +<i>d'hysteria virilis</i>. Le malade fut, dès sa première enfance, un être +étrange, a souvent des malaises hypocondriaques. En lui donnant +une consultation pour une «maladie de l'esprit», je trouve chez +lui un homme à l'intelligence embrouillée, taré, présentant des +symptômes neurasthéniques et hypocondriaques. Mes soupçons +de masturbation se confirment. Le malade fait des révélations +très intéressantes sur sa <i>vita sexualis</i>.</p> + +<p>À l'âge de dix ans, il s'est senti vivement attiré par le pied +d'un camarade. À l'âge de douze ans, il a commencé à s'enthousiasmer +pour les pieds de femmes. C'était pour lui un plaisir +délicieux de les voir. À l'âge de quatorze ans, il commença à pratiquer +l'onanisme, en se représentant dans son imagination un +très beau pied de femme. À partir de ce moment, il s'extasiait +devant les pieds de sa sœur qui avait trois ans de plus que lui. +Les pieds d'autres dames, en tant que celles-ci lui étaient sympathiques, +l'excitaient sexuellement. Chez la femme, il n'y a que le +pied qui l'intéresse. L'idée d'un rapport sexuel avec une femme +lui fait horreur. Il n'a jamais essayé de faire le coït. À partir de +douze ans, il n'éprouve plus aucun intérêt pour le pied masculin.</p> + +<p>La forme de la chaussure du pied féminin lui est indifférente; +ce qui est important, c'est que la personne lui soit sympathique. +L'idée de jouir des pieds de prostituées lui inspire du dégoût. +Depuis des années, il est amoureux des pieds de sa sœur. Rien +qu'en voyant ses souliers, sa sensualité se trouve violemment +excitée. Une accolade, un baiser de sa sœur ne produisent pas cet +effet. Son suprême bonheur est de pouvoir enlacer le pied d'une +femme sympathique et d'y poser ses lèvres. Souvent il fut tenté +de toucher avec son pénis un des souliers de sa sœur; mais jusqu'ici +il a su réprimer ce désir, d'autant plus que, depuis deux +ans, sa faiblesse génitale étant très grande, l'aspect d'un pied +suffit pour le faire éjaculer.</p> + +<p>On apprend par son entourage que le «malade» a une «admiration +ridicule» pour les pieds de sa sœur, de sorte que celle-ci +l'évite et tâche toujours de lui cacher ses pieds. Le malade sent +lui-même que son penchant sexuel pervers est morbide, et il est +péniblement impressionné de ce que ses fantaisies malpropres +aient précisément choisi comme objet le pied de sa propre sœur. +Autant qu'il lui est possible, il évite les occasions et cherche à se +compenser par la masturbation au cours de laquelle il a toujours +présents dans son imagination des pieds de femmes, ainsi que +dans ses pollutions nocturnes. Quand le désir devient trop violent, +il ne peut plus résister à l'envie de voir les pieds de sa sœur.</p> + +<p>Immédiatement après l'éjaculation, il est pris d'un vif dépit +d'avoir été trop faible. Son affection pour le pied de sa sœur lui a +valu bien des nuits blanches. Il s'étonne souvent qu'il puisse toujours +continuer à aimer sa sœur. Bien qu'il trouve juste que sa +sœur cache ses pieds devant lui, il en est souvent irrité, car cela +l'empêche d'avoir sa pollution. Le malade insiste sur le fait qu'autrement +il est d'une bonne moralité, ce qui est confirmé par son +entourage.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 67.—S..., de New-York, est accusé de vols commis +sur la voie publique. Dans son ascendance, il y a de nombreux +cas de folie; le frère et la sœur de son père sont également +anormaux au point de vue intellectuel. À l'âge de sept ans, +il eut deux fois un violent ébranlement du cerveau. À l'âge de +treize ans, il est tombé d'un balcon. À l'âge de quatorze ans, S... +eut de violents maux de tête. Au moment de ces accès, ou du +moins immédiatement après, il se manifestait en lui un penchant +étrange à voler un soulier, jamais une paire, appartenant +aux membres féminins de sa famille, et de le cacher dans un +coin. Quand on lui fait des reproches, il nie ou il prétend ne plus +se rappeler cette affaire. L'envie de prendre des souliers lui vient +périodiquement tous les trois ou quatre mois. Une fois il a essayé +de dérober un soulier au pied d'une bonne; une autre fois il a +enlevé un soulier de la chambre de sa sœur. Au printemps, il a +déchaussé par force deux dames qui se promenaient dans la rue +et leur a pris leurs souliers. Au mois d'août, S... quitta de bon +matin son logement pour aller travailler dans l'atelier d'imprimerie +où il était employé comme typographe.</p> + +<p>Un moment après son départ, il arracha à une fille, dans la rue, +un soulier, se sauva avec, et courut à son atelier où on l'arrêta +pour vol.</p> + +<p>Il prétend ne pas savoir grand'chose sur son action; à la vue +du soulier, il lui vient, comme un éclair subit, l'idée qu'il en a +besoin. Dans quel but? Il n'en sait rien. Il a agi avec absence +d'esprit. Le soulier se trouvait, comme il l'avoua, dans une poche +de son veston. En prison il était dans un tel état de surexcitation +mentale qu'on craignit un accès de folie. Remis en liberté, il +enleva encore les souliers de sa femme pendant qu'elle dormait. +Son caractère moral, son genre de vie étaient irréprochables. +C'était un ouvrier intelligent; seulement les occupations variées +qui se suivaient trop rapidement le troublaient et le rendaient +incapable de travailler. Il fut acquitté. (Nichols, <i>Americ J. J.</i>, +1859; Beck, <i>Medical jurisprud.</i>, 1860, vol. 1, p. 732.) +</p></blockquote> + +<p>Le D<sup>r</sup> Pascal (<i>op. cit.</i>) a cité encore quelques observations +analogues et beaucoup d'autres m'ont été communiquées par +des collègues et des malades.</p> + + +<h3>C.—ACTES MALPROPRES COMMIS DANS LE BUT DE S'HUMILIER +ET DE SE PROCURER UNE SATISFACTION SEXUELLE.—MASOCHISME LARVÉ</h3> + +<p>On a constaté de nombreux exemples d'hommes pervers +dont l'excitation sexuelle, était produite par les sécrétions ou +même par les excréments des femmes, qu'ils cherchent à +toucher.</p> + +<p>Ces cas ont probablement toujours comme base un penchant +obscur au masochisme, avec recherche de la plus basse +humiliation de soi-même et efforts pour y arriver.</p> + +<p>Cette corrélation se dégage nettement des aveux faits par +des personnes atteintes de cette hideuse perversion. L'observation +qu'on va lire plus loin et qui concerne un individu +atteint d'inversion sexuelle, est très instructive sous ce rapport.</p> + +<p>Le sujet de cette observation ne s'extasie pas seulement à +l'idée d'être l'esclave de l'homme aimé, invoquant pour cela +le roman <i>La Vénus à la fourrure</i> de Sacher-Masoch, <i>sed +etiam sibi fingit amatum poscere ut crepidas sudore diffluentes +olfaciat ejusque stercore vescatur. Deinde narrat, quia non +habeat, quæ confingat et exoptet, eorum loco suas crepidas +sudore infectas olfacere suoque stercore vesci, inter quæ facta +pene erecto se voluptate perturbari semenque ejaculari.</i></p> + +<p>La signification masochiste des actes dégoûtants existe +encore clairement dans le cas suivant qu'un collègue m'a +communiqué.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 68.—H.-R. G..., propriétaire, major en retraite, +qui est mort à l'âge de soixante ans, est issu d'une famille où +la légèreté, les dettes et le relâchement des idées éthiques sont +héréditaires. Dès sa jeunesse, il s'adonna aux débauches les +plus folles. Il était connu comme organisateur «des bals de nu». +D'un caractère brutal et cynique, mais sévère et exact dans son +service militaire qu'il a dû quitter pour une affaire malpropre +qui n'a jamais été divulguée, il vécut en particulier pendant dix-sept +ans. Insouciant de l'administration de sa fortune, il s'introduisait +partout comme viveur; mais on l'évitait à cause de sa +lascivité. Malgré sa brusquerie, on lui fit sentir qu'il était mis +au ban de la bonne société. Voilà ce qui le décida à fréquenter +ensuite de préférence le monde commun des cochers, des ouvriers +et le «zinc» des cabarets. On n'a pu établir s'il avait des rapports +sexuels avec des hommes; mais il est bien certain que, +même à un âge avancé, il organisait avec un monde très mélangé +des symposies, et, jusqu'à la fin de ses jours, il garda la réputation +d'un débauché.</p> + +<p>Dans les dernières années de sa vie, il avait pris l'habitude de +stationner le soir, près des maisons en construction; il choisissait, +parmi les ouvriers qui quittaient le bâtiment, les plus sales +et les invitait à l'accompagner.</p> + +<p>Il est bien établi qu'il faisait déshabiller ces journaliers, qu'il +leur suçait ensuite l'orteil, et que, par ce procédé, il réveillait +son <i>libido</i> qu'il satisfaisait ensuite. +</p></blockquote> + +<p>Cantarano a publié aussi dans <i>La Psichiatria</i> (V. Année, +p. 207) une observation d'un individu qui, avant de pratiquer +le coït, et pour la même raison, suçait et mordait l'orteil de la +<i>puella</i> qui depuis longtemps n'avait pas été lavé.</p> + +<p>J'ai connu plusieurs cas où en dehors d'autres actes masochistes +(mauvais traitements, humiliations), les malades +s'adonnaient à ces penchants dégoûtants, et les dépositions +faites par ces individus mêmes ne laissent plus subsister +aucun doute sur la signification de ces actes malpropres. De +pareils faits nous aident à comprendre d'autres cas qui, si on +ne les envisageait pas dans leurs associations avec le penchant +masochiste à l'humiliation, deviendraient absolument inexplicables<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57: </b><a href="#footnotetag57">(retour) </a><p> Il y a, dans ces cas, analogie avec les excès du délire religieux. L'extatique +religieuse Antoinette Bouvignon de la Porte mélangeait sa nourriture +avec des excréments afin de se mortifier (Zimmermann, <i>op. cit.</i>, p. 124). +Marie Alacoque, béatifiée depuis, léchait, pour sa mortification, les déjections +des malades et suçait leurs orteils couverts de plaies.</p></blockquote> + +<p>Il est cependant vraisemblable que l'individu pervers n'a +pas conscience de la vraie signification de ce penchant, et qu'il +ne se rend compte que de son envie pour les choses dégoûtantes. +Par conséquent, là aussi il y a masochisme larvé.</p> + +<p>À cette catégorie de pervertis appartiennent d'autres cas +observés par Cantarano (<i>mictio</i> et dans un autre cas même +<i>defæcatio puellæ ad linguam viri ante actum</i>, usage d'aliments +à odeur fécale pour être puissant), et enfin le cas suivant +qui m'a été également communiqué par un médecin.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 69.—Un prince russe très décrépit a fait déféquer +sa maîtresse sur sa poitrine; elle dut s'accroupir au-dessus de +lui en lui tournant le dos. De cette manière, il a pu réveiller +les restes de son <i>libido</i>.</p> + +<p>Un autre entretient très généreusement une maîtresse, à la +condition qu'elle mange exclusivement du pain d'épice. <i>Ut libidinosus +fiat et ejaculare possit, excrementa feminæ ore excipit.</i> Un +médecin brésilien m'a raconté plusieurs cas de <i>defæcatio feminæ +in os viri</i> qui sont parvenus à sa connaissance. +</p></blockquote> + +<p>De pareils faits arrivent partout et ne sont pas rares. +Toutes les sécrétions possibles, la salive, la mucosité nasale +et même le cérumen des oreilles sont employés dans ce but +et avalés avec avidité, <i>oscula ad nates</i> et même <i>ad anum</i>. (Le +D<sup>r</sup> Moll, <i>op. cit.</i>, p. 135, rapporte des faits analogues chez +les homosexuels). Le désir pervers très répandu de pratiquer +le <i>cunnilungus</i> provient peut-être souvent de velléités masochistes.</p> + +<p>Pelanda (<i>Archivio di Psichiatria</i> X, <i>fascicolo 3-4</i>) rapporte le +fait suivant.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 70.—W..., quarante-cinq ans, taré, était, dès +l'âge de huit ans, adonné à la masturbation. <i>A decimo sexto anno +libidines suas bibendo recentem feminarum urinam satiavit. Tanta +erat voluptas urinam bibentis ut nec aliquid olfaceret nec saperet, +hæc faciens.</i> Après l'avoir bu, il éprouvait toujours du dégoût, +avait mal au cœur et se jurait de ne plus recommencer. Une +seule fois il éprouva le même plaisir en buvant l'urine d'un +garçon de neuf ans, avec lequel il s'était livré une fois à la +<i>fellatio</i>. Le malade est atteint de délire épileptique. +</p></blockquote> + +<p>Les faits cités dans ce groupe sont en parfaite opposition +avec ceux du groupe des sadistes.</p> + +<p>Il faut classer dans cette catégorie les faits plus anciens que +Tardieu (<i>Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs</i>, +p. 206) avait déjà observés chez des individus séniles. Il décrit +comme «renifleurs» ceux <i>qui in secretos locos nimirum theatrorum +posticos convenientes quo complures feminæ ad micturiendum +festinant, per nares urinali odore excitati, illico se +invicem polluunt</i>.</p> + +<p>Les «stercoraires» dont parle Taxil (<i>La prostitution contemporaine</i>) +sont uniques dans ce genre.</p> + +<p>Enfin, il faut encore donner place ici au fait suivant qui +m'a été communiqué par un médecin.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 71.—Un notaire, connu dans son entourage +comme un original et un misanthrope depuis sa jeunesse et +qui, pendant qu'il faisait ses études, était très adonné à l'onanisme, +avait l'habitude, comme il le raconte lui-même, de +stimuler ses désirs sexuels en prenant un certain nombre de +feuilles de papier de latrine dont il s'était servi; il les étalait sur +la couverture de son lit, les regardait et reniflait jusqu'à ce que +l'érection se produisît, érection dont il se servait ensuite pour +accomplir l'acte de la masturbation. Après sa mort, on a trouvé +près de son lit un grand panier rempli de ces papiers. Sur +chaque feuille, il avait soigneusement noté la date.</p> + +<p>Il s'agit ici probablement d'une évocation imaginaire d'actes +accomplis, comme dans les exemples précédents. +</p></blockquote> + + +<h3>D.—LE MASOCHISME CHEZ LA FEMME</h3> + +<p>Chez la femme, la soumission volontaire à l'autre sexe est +un phénomène physiologique. Par suite de son rôle passif +dans l'acte de la procréation, par suite des mœurs des sociétés +de tous les temps, chez la femme l'idée des rapports +sexuels se rattache en général à l'idée de soumission. C'est +pour ainsi dire le diapason qui règle la tonalité des sentiments +féminins.</p> + +<p>Celui qui connaît l'histoire de la civilisation sait dans +quelle condition de soumission absolue la femme fut tenue de +tout temps jusqu'à l'époque d'une civilisation relativement +plus élevée<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58: </b><a href="#footnotetag58">(retour) </a><p> Les livres de droit du commencement du moyen âge donnaient à +l'homme le droit de tuer sa femme; ceux des périodes suivantes lui accordaient +encore le droit de la châtier. On en a fait un ample usage, même +dans les classes élevées (Comparez Schultze, <i>Das hæfische Leben sur Zeit +des Minnesangs</i>, Bd I. p. 163 f.). À côté on trouve le paradoxal hommage +rendu aux femmes du moyen âge.</p></blockquote> + +<p>Un observateur attentif de la vie sociale reconnaîtra facilement, +aujourd'hui même, comment les coutumes de nombreuses +générations jointes au rôle passif que la nature a +attribué à la femme, ont développé dans le sexe féminin la tendance +instinctive à se soumettre à la volonté de l'homme. Il +remarquera aussi que les femmes trouvent inepte une accentuation +trop forte de la galanterie usuelle, tandis qu'une +nuance d'attitude impérieuse est accueillie avec un blâme +hautement manifesté, mais souvent avec un plaisir secret<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59: </b><a href="#footnotetag59">(retour) </a><p> Comparez les paroles de Lady Milford dans <i>Kabale und Liebe</i> de +Schiller: «Nous autres femmes, nous ne pouvons choisir qu'entre la +domination et la servitude; mais le plus grand bonheur du pouvoir n'est +qu'un misérable pis-aller, si ce plus grand bonheur d'être esclaves d'un +homme que nous aimons nous est refusé.» (Acte II, scène 1.)</p></blockquote> + +<p>Sous le vernis des mœurs de salon, l'instinct de la servitude +de la femme est partout reconnaissable.</p> + +<p>Ainsi il est tout indiqué de considérer le masochisme +comme une excroissance pathologique des éléments psychiques, +surtout chez la femme, comme une accentuation +morbide de certains traits de son caractère sexuel psychique; +il faut donc chercher son origine primitive dans le sexe +féminin.</p> + +<p>On peut admettre comme bien établi que le penchant à se +soumettre à l'homme—(qu'on peut toutefois considérer +comme une utile institution acquise et comme un phénomène +qui s'est développé conformément à certains faits sociaux)—existe +chez la femme, jusqu'à un certain point, +comme un phénomène normal.</p> + +<p>Que, dans ces circonstances, on n'arrive pas souvent à «la +poésie» de l'hommage symbolique, cela tient en partie à ce +que l'homme n'a pas la vanité du faible qui veut faire ostentation +de son pouvoir (comme les dames du moyen âge en +présence de leur cavalier servant), mais qu'il préfère en tirer +un profit réel. Le barbare fait labourer ses champs par sa +femme; le philistin de notre civilisation spécule sur la dot. +La femme supporte volontiers ces deux états.</p> + +<p>Il est probable qu'il y a chez les femmes des cas assez fréquents +d'une accentuation pathologique de cet instinct dans +le sens du masochisme, mais la manifestation en est réprimée +par les conventions sociales. D'ailleurs, beaucoup de +jeunes femmes aiment avant tout être à genoux devant +leurs époux ou leurs amants. Chez tous les peuples slaves, +dit-on, les femmes de basse classe s'estiment malheureuses +quand elles ne sont pas battues par leurs maris.</p> + +<p>Un correspondant hongrois m'assure que les paysannes du +comitat de Somogy ne croient pas à l'amour de leur mari +tant qu'elles n'ont pas reçu de lui une première gifle comme +marque d'amour.</p> + +<p>Il est difficile au médecin observateur d'apporter des documents +humains sur le masochisme de la femme. Des résistances +internes et externes, pudeur et convenances, opposent +des obstacles presque insurmontables aux manifestations +extérieures des penchants sexuels pervers de la femme.</p> + +<p>De là vient qu'on n'a pu jusqu'ici constater scientifiquement +qu'un seul cas de masochisme chez la femme; encore +ce cas est entouré de circonstances accessoires qui le rendent +obscur.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 72.—M<sup>lle</sup> V. X..., trente-cinq ans, née d'une +famille très chargée, se trouve depuis quelques années dans la +phase initiale d'une <i>paranoia persecutoria</i>. Cette maladie a eu +pour cause une <i>neurasthenia cerebrospinalis</i> dont le point de +départ doit être cherché dans une surexcitation sexuelle. Depuis +l'âge de vingt-quatre ans, la malade était adonnée à l'onanisme. +À la suite d'un espoir matrimonial déçu et d'une violente excitation +sensuelle, elle en est venue à la masturbation et à l'onanisme +psychique. Il n'y eut jamais chez elle d'affection pour des +personnes de son propre sexe. Voici les dépositions de la malade: +«À l'âge de six à huit ans, l'envie m'a prise d'être fouettée. +Comme je n'ai jamais été battue et que je n'ai jamais assisté à la +flagellation d'autrui, je ne peux pas m'expliquer comment ce +désir étrange a pu se produire chez moi. Je ne peux que m'imaginer +qu'il est congénital. J'éprouvais un véritable sentiment de +délice à ces idées de flagellation et, dans mon imagination, je +me représentais combien ce serait bon d'être fouettée par une +amie. Jamais la fantaisie ne m'est venue de me laisser fouetter +par un homme. Je jouissais à l'idée seule et n'ai jamais essayé +de mettre à exécution mes fantaisies. À partir de l'âge de dix +ans, j'ai perdu ces idées. Ce n'est qu'à l'âge de trente-quatre ans, +lorsque j'eus lu les <i>Confessions</i> de Rousseau, que je compris ce +que signifiait cette envie d'être flagellée, et qu'il s'agissait chez +moi des mêmes idées morbides que chez Rousseau. Jamais, +depuis l'âge de dix ans, je n'ai eu de pareilles tendances.» +</p></blockquote> + +<p>Ce cas doit évidemment, par son caractère primitif ainsi +que par l'évocation de Rousseau, être classé comme cas de +masochisme. Que ce soit une amie qui, dans l'imagination, +exerce le rôle de flagellant, cela s'explique simplement par +le fait qu'ici les sentiments masochistes entrent dans la conscience +d'une enfant avant que la <i>vita sexualis</i> soit développée +et que le penchant pour l'homme se manifeste. L'inversion +sexuelle est absente dans ce cas d'une façon absolue.</p> + + +<h2>ESSAI D'EXPLICATION DU MASOCHISME</h2> + +<p>Les faits de masochisme comptent certainement parmi les +plus intéressants de la psychopathologie. Avant d'essayer de +les expliquer, il faut d'abord bien établir ce qui est essentiel +et ce qui est secondaire dans ce phénomène.</p> + +<p>L'essentiel, dans le masochisme, c'est, dans tous les cas, +l'envie d'être absolument soumis à la volonté d'une personne +de l'autre sexe (dans le sadisme, au contraire, le règne absolu +sur cette personne), mais avec provocation et accompagnement +de sensations sexuelles se traduisant par du plaisir qui +va jusqu'à produire l'orgasme. Le secondaire, c'est, d'après le +critérium précédent, la manière spéciale dont cette condition +de dépendance ou de règne est manifestée, que ce soit par +des actes purement symboliques ou qu'il y ait en même +temps désir de supporter des douleurs causées par une personne +de l'autre sexe.</p> + +<p>Tandis qu'on peut considérer le sadisme comme une +excroissance pathologique du caractère sexuel viril dans ses +particularités psychiques, le masochisme est plutôt une +excroissance morbide des particularités psychiques propres +à la femme.</p> + +<p>Il existe sans doute aussi des cas très fréquents de masochisme +chez l'homme; ce sont ceux qui deviennent pour +la plupart apparents et remplissent presque à eux seuls toute +la casuistique. Nous en avons donné les raisons plus haut.</p> + +<p>Tout d'abord, à l'état d'excitation voluptueuse, chaque +impression exercée sur l'excité par la personne qui est le +point de départ du charme sexuel, vient indépendamment +du genre de cette impression.</p> + +<p>C'est encore une chose tout à fait normale que des tapes +légères et de petits coups de poing soient considérés comme +des caresses<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Like the lovers pinch wich hurts and is desired.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>(Shakespeare, <i>Antonius and Cleopatra</i>.)</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60: </b><a href="#footnotetag60">(retour) </a><p> Nous trouvons des faits analogues chez les animaux inférieurs. Les chenilles +du poumon (<i>Pulmonata Cuv.</i>) possèdent une soi-disant «flèche +d'amour», baguette de chaux pointue qui se trouve dans une pochette particulière +de leur corps et qu'elles font sortir au moment de l'accouplement. +C'est un organe d'excitation sexuelle qui, d'après sa constitution, doit être +un excitant douloureux.</p></blockquote> + +<p>De là il n'y a pas loin à conclure que le désir d'éprouver +une très forte impression de la part du <i>consors</i> amène, dans +le cas d'une accentuation pathologique de l'ardeur amoureuse, +à l'envie de recevoir des coups, la douleur étant toujours +un moyen facile pour produire une forte impression +physique. De même que, dans le sadisme, la passion sexuelle +aboutit à une exaltation dans laquelle l'excès de l'émotion +psychomotrice déborde dans les sphères voisines, il se produit +de même, dans le masochisme, une extase dans laquelle +la marée montante d'un seul sentiment engloutit avidement +toute impression venant de la personne aimée et la noie dans +la volupté.</p> + +<p>La seconde cause, la plus puissante du masochisme, doit +être cherchée dans un phénomène très répandu qui rentre +déjà dans le domaine d'un état d'âme insolite et anormal, +mais pas encore dans celui d'un état perverti.</p> + +<p>J'entends ici ce fait fréquent qu'on observe dans des cas +très nombreux et sous les formes les plus variées, qu'un +individu tombe d'une façon étonnante et insolite sous la +dépendance d'un individu de l'autre sexe, jusqu'à perdre +toute volonté, dépendance qui force l'assujetti à commettre +et à tolérer des actes compromettant souvent gravement ses +propres intérêts, contraires et aux lois et aux mœurs.</p> + +<p>Dans les phénomènes de la vie normale, cette dépendance +varie selon l'intensité du penchant sexuel qui est ici en jeu +et le peu de force de volonté qui devrait contrebalancer l'instinct. +Il n'y a donc qu'une différence quantitative, mais non +pas qualitative, comme c'est le cas dans les phénomènes du +masochisme.</p> + +<p>J'ai désigné sous le nom de servitude sexuelle ce fait de +dépendance anormale, mais non encore perverse, d'un homme +vis-à-vis d'un individu de l'autre sexe, fait qui offre un +grand intérêt, surtout au point de vue médico-légal. Je l'ai +nommé ainsi parce que les conditions qui en résultent sont +empreintes d'une marque de servitude<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>. La volonté du sujet +dominateur commande à celle du sujet asservi, comme la +volonté du maître à celle du serviteur<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61: </b><a href="#footnotetag61">(retour) </a><p> Comparer l'essai de l'auteur «Sur la servitude sexuelle et le masochisme» +dans <i>Psychiatrische Jahrbücher</i>, t. X, p. 169, où ce sujet a été traité à fond, +surtout au point de vue médico-légal.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62: </b><a href="#footnotetag62">(retour) </a><p> Bien qu'on les emploie au figuré pour de pareilles situations, j'ai cru +devoir éviter ici les expressions esclave et esclavage, parce que ce sont des +termes qu'on emploie de préférence pour le masochisme dont il faut bien +distinguer la «servitude».</p> + +<p>L'expression de servitude ne doit pas être confondue non plus avec la +sujétion de la femme de J. St. Mill. Mill désigne par cette expression des +mœurs et des lois, des phénomènes historiques et sociaux. Mais ici nous +ne parlons que de faits nés de mobiles individuels particuliers et qui sont +en contradiction avec les lois et les mœurs en usage. En outre, il est question +des deux sexes.</p></blockquote> + +<p>Cette servitude sexuelle est, comme nous le disions, un +phénomène anormal, même au point de vue psychique.</p> + +<p>Elle commence là où la règle extérieure, les limites de +la dépendance d'une partie sur l'autre ou de la dépendance +mutuelle, tracées par la loi et les mœurs, sont transgressées +à la suite d'une particularité individuelle due à +l'intensité de mobiles qui en eux-mêmes sont tout à fait normaux. +La servitude sexuelle n'est pas du tout un phénomène +pervers: les agents moteurs sont les mêmes que ceux qui +mettent en mouvement, quoique avec moins de vivacité, la +<i>vita sexualis</i> psychique renfermée dans les limites et les +règles normales.</p> + +<p>La peur de perdre sa compagne, le désir de la contenter +toujours, de la conserver aimable et disposée aux rapports +sexuels, sont ici les mobiles qui poussent le sujet asservi.</p> + +<p>D'un côté un amour excessif qui, surtout chez la femme, +n'indique pas toujours un degré excessif de sensualité; de +l'autre, une faiblesse de caractère: tels sont les premiers éléments +de ce processus insolite<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63: </b><a href="#footnotetag63">(retour) </a><p> Le fait le plus important, dans ces cas, c'est peut-être que l'habitude +d'obéir développe une sorte de mécanisme d'obéissance inconsciente qui +fonctionne avec une exactitude automatique et qui n'a pas à lutter contre +des idées contraires, parce qu'il est au delà de la limite de la conscience nette, +et qu'il peut être manié comme un instrument inerte par la partie régnante.</p></blockquote> + +<p>Le mobile de l'autre sujet, c'est l'égoïsme, qui peut se +donner libre cours.</p> + +<p>Les faits de servitude sexuelle sont très variés dans leurs +formes, et leur nombre est très grand<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64: </b><a href="#footnotetag64">(retour) </a><p> Dans les littératures de tous les pays et de toutes les époques, la servitude +sexuelle joue un grand rôle. Les phénomènes insolites mais non pervers +de la vie de l'âme sont pour le poète des sujets heureux et qu'il lui est +permis de traiter. La description la plus célèbre de la «servitude» chez +l'homme, est celle de l'abbé Prévost dans sa <i>Manon Lescaut</i>. Une description +parfaite de la servitude chez la femme se trouve dans le roman <i>Leone Leoni</i>, +de George Sand. Il faut citer ici la <i>Kæthchen von Heilbronn</i> de Kleist, qui +lui-même désigne cette pièce comme l'opposé de sa <i>Penthésilée</i> (sadisme), +enfin la <i>Griselidis</i> de Halm et beaucoup d'autres poésies analogues.</p></blockquote> + +<p>Nous rencontrons à chaque pas dans la vie des hommes +tombés dans la servitude sexuelle. Il faut compter parmi les +gens de cette catégorie les maris qui vivent sous la domination +de leur femme, surtout les hommes déjà vieux qui +épousent de jeunes femmes et qui veulent racheter leur disproportion +d'âge et de qualités physiques par une condescendance +absolue à tous les caprices de l'épouse; il faut aussi +classer dans cette catégorie les hommes trop mûrs qui, en +dehors du mariage, veulent renforcer leurs dernières chances +d'amour par d'immenses sacrifices, et aussi les hommes +de tout âge qui, pris d'une violente passion pour une femme, +se heurtent à une froideur calculée et doivent capituler dans +de dures conditions; les gens très amoureux qui se laissent +entraîner à épouser des catins connues; les hommes qui, +pour courir après des aventurières, abandonnent tout, jouent +leur avenir; les maris et les pères qui délaissent épouse +et enfants, et qui placent les revenus d'une famille aux pieds +d'une hétaïre.</p> + +<p>Quelque nombreux que soient les exemples de servitude +chez l'homme, tout observateur un peu impartial de la vie +conviendra que leur nombre et leur importance sont bien +inférieurs à ceux observés chez la femme. Ce fait est facilement +explicable. Pour l'homme, l'amour n'est presque toujours +qu'un épisode; il a une foule d'autres intérêts importants; +pour la femme, au contraire, l'amour est la vie: jusqu'à +la naissance des enfants, l'amour tient le premier rang, +et souvent même après la naissance des enfants. Ce qui est +encore plus important, c'est que l'homme peut dompter son +penchant ou l'apaiser dans des accouplements pour lesquels +il trouve de nombreuses occasions. La femme, dans les +classes supérieures, quand elle est alliée à un homme, est +obligée de se contenter de lui seul, et, même dans les basses +couches sociales, la polyandrie se heurte encore à des obstacles +considérables.</p> + +<p>Voilà pourquoi, pour la femme, l'homme qu'elle possède +signifie le sexe tout entier. Son importance pour elle devient +par ce fait immense. De plus, les rapports normaux, tels +que la loi et les mœurs les ont établis entre l'homme et +la femme, sont loin d'être établis d'après les règles de la +parité et destinent déjà la femme à une grande dépendance.</p> + +<p>Sa servitude deviendra encore plus grande par les concessions +qu'elle fait à l'amant pour obtenir de lui cet amour qui +pour elle ne peut se remplacer; dans la même mesure s'augmenteront +les prétentions des hommes qui sont décidés à +mettre à profit leurs avantages et à faire métier d'exploiter +l'abnégation illimitée de la femme.</p> + +<p>Tels sont: le coureur de dot qui se fait payer des sommes +énormes pour détruire les illusions qu'une vierge s'était faite +de lui; le séducteur réfléchi et calculateur qui compromet une +femme et spécule en même temps sur la rançon et le chantage; +le soldat aux galons d'or, l'artiste musicien à la crinière +de lion qui savent provoquer chez la femme un +brusque: «Toi ou la mort!» un bon moyen pour payer les +dettes ou pour s'assurer une vie facile; le simple troupier qui, +dans la cuisine, fait payer son amour par la cuisinière en +bons repas; l'ouvrier-compagnon qui mange les économies +de la patronne qu'il a épousée; et enfin le souteneur qui +force par des coups la prostituée, dont il vit, à lui gagner +chaque jour une certaine somme. Ce ne sont là que quelques-unes +des diverses formes de la servitude dans laquelle la +femme tombe forcément par suite de son grand besoin d'amour +et des difficultés de sa position.</p> + +<p>Il était nécessaire de donner une courte description de la +servitude sexuelle, car il faut évidemment voir en elle le terrain +propice d'où la principale racine du masochisme est +sortie. La servitude ainsi que le masochisme consistent essentiellement +en ce que l'individu atteint de cette anomalie se +soumet absolument à la volonté d'une personne d'un autre +sexe et subit sa domination<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65: </b><a href="#footnotetag65">(retour) </a><p> Il peut se produire des cas où la servitude sexuelle se traduise par les +mêmes actes que ceux qui sont particuliers au masochisme. Quand des +hommes brutaux battent leurs femmes et que celles-ci le tolèrent par amour, +sans cependant avoir la nostalgie des coups, il y a dans cette servitude un +trompe-œil qui peut nous faire croire à l'existence du masochisme.</p></blockquote> + +<p>On peut cependant faire une démarcation nette entre les +deux phénomènes, car ils diffèrent non pas par leur gradation, +mais par leur nature. La servitude sexuelle n'est pas une +perversion; elle n'a rien de morbide. Les éléments auxquels +elle doit son origine, l'amour et la faiblesse de la volonté, ne +sont pas pervers; seule la disproportion de leurs forces mutuelles +donne un résultat anormal qui souvent est opposé +aux intérêts personnels, aux mœurs et aux lois. Le mobile +auquel la partie subjuguée obéit en subissant la domination, +c'est le penchant normal vers la femme (ou réciproquement +vers l'homme), penchant dont la satisfaction est le prix et la +compensation de la servitude subie. Les actes de la partie subjuguée, +actes qui sont l'expression de la servitude sexuelle, +sont accomplis sur l'ordre de la partie dominante pour servir +à la cupidité de cette dernière. Ils n'ont pour la partie assujettie +aucun but indépendant, ils ne sont pour elle que des +moyens d'obtenir ou de conserver la possession de la partie +dominatrice, ce qui est le vrai but final. Enfin, la servitude +est une conséquence de l'amour pour une personne déterminée; +elle n'a lieu que lorsque cet amour s'est déclaré.</p> + +<p>Les choses sont tout autres dans le masochisme qui est +nettement morbide, et qui, en un mot, est une perversion. +Là, le mobile des actes et des souffrances de la partie assujettie +se trouve dans le charme que la tyrannie exerce sur +elle. Elle peut, en même temps, désirer aussi le coït avec la +partie dominante; dans tous les cas, son penchant vise aussi +les actes servant d'expression à la tyrannie comme objets +directs de sa satisfaction. Ces actes dans lesquels le masochisme +trouve son expression, ne sont pas pour le subjugué +un moyen d'arriver au but comme c'est le cas dans la servitude, +car ils sont eux-mêmes le but final. Enfin, dans le masochisme, +la nostalgie de la soumission se manifeste <i>a priori</i>, +avant qu'il y ait une affection pour un objet d'amour concret.</p> + +<p>La connexité qu'on peut admettre entre la servitude et le +masochisme vient du trait commun des phénomènes externes +de la dépendance, malgré la différence des mobiles; la transition +de l'anomalie à la perversion se produit probablement +de la façon suivante.</p> + +<p>Celui qui reste pendant longtemps en état de servitude +sexuelle sera plus enclin à contracter de légères tendances +masochistes. L'amour, qui supporte volontiers la tyrannie +pour l'amour de la personne aimée, devient alors directement +un amour de la tyrannie. Quand l'idée d'être tyrannisé s'est +longtemps associée à une représentation de l'objet aimé, +accompagnée d'un sentiment de plaisir, cette manifestation +de la sensation de plaisir finit par se reporter sur la tyrannie +même et il se produit de la perversion. Voilà comment le +masochisme peut être acquis<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66: </b><a href="#footnotetag66">(retour) </a><p> C'est un fait bien intéressant et qui repose sur l'analogie qui existe +entre la sujétion et le masochisme, relativement à leur manifestation extérieure, +que pour décrire la servitude sexuelle on emploie généralement, soit +par plaisanterie, soit au figuré, des expressions comme celles-ci: «esclavage, +être enchaîné, porter des fers, agiter le fouet sur quelqu'un, atteler quelqu'un +à son char de triomphe, être aux pieds de quelqu'un, sous le règne de la +culotte, etc.», toutes choses qui, prises au pied de la lettre, sont pour le +masochiste, l'objet de ses désirs pervers.</p> + +<p>Ces locutions imagées sont d'un fréquent usage dans la vie ordinaire et +sont presque devenues triviales. Elles ont pris leur origine dans la langue +poétique. De tout temps la poésie a vu dans l'image d'ensemble d'une violente +passion amoureuse, l'état de dépendance de l'objet qui peut ou +qui doit se refuser, et les phénomènes de la servitude se sont toujours +présentés à l'observation des poètes. Le poète, en choisissant des termes +comme ceux que nous venons de citer, pour représenter avec des images +frappantes la dépendance de l'amoureux, suit absolument le même chemin +que le masochiste qui, pour se représenter d'une manière frappante sa dépendance +(qui est pour lui le but), cherche à réaliser des situations correspondant +à son désir.</p> + +<p>Déjà la poésie antique désigne l'amante par le mot <i>domina</i> et emploie de +préférence l'image de la captivité chargée de fers (Horace, <i>Od.</i>, IV, 11). Dès +cette époque et jusqu'aux temps modernes, (comparez Grillparzer, <i>Ottokar</i>, +IV<sup>e</sup> acte: «Régner est si doux, presque aussi doux qu'obéir») la poésie +galante de tous les siècles est remplie de phrases et de métaphores semblables. +Sous ce rapport, l'histoire de l'origine du mot «maîtresse» est aussi +très intéressante.</p> + +<p>Mais la poésie réagit sur la vie. C'est de cette façon qu'a pu prendre naissance +le service des dames chez les courtisanes du moyen âge. Ce service +avec adoration des femmes comme «maîtresses» dans la société aussi bien +que dans les liaisons d'amour isolées, en assimilant les rapports entre féaux +et serfs avec les rapports entre le chevalier et sa dame, avec la soumission à +tous les caprices féminins, aux épreuves d'amour et aux vœux, à l'engagement +d'obéissance à tous les ordres des dames, apparaît comme un développement +et un perfectionnement systématique de la servitude amoureuse. Certains +phénomènes extrêmes, commue, par exemple, les souffrances d'Ulric de Lichtenstein +ou de Pierre Vidal au service de leurs dames, ou les menées de la +confrérie des «Galois» en France qui cherchaient le martyre par amour et +se soumettaient à toutes sortes de tortures, portent déjà une empreinte bien +visible du caractère masochiste, et montrent la transition naturelle d'un état +vers l'autre.</p></blockquote> + +<p>Un faible degré de masochisme peut bien être engendré +par la servitude et peut, par conséquent, être acquis. Mais le +vrai masochisme complet et profondément enraciné, avec sa +nostalgie brûlante de soumission dès la première enfance, tel +que le dépeignent les personnes mêmes qui en sont atteintes, +est toujours congénital.</p> + +<p>La meilleure explication de l'origine du masochisme complet, +perversion toutefois assez rare, serait dans l'hypothèse +que cette perversion est née de la servitude sexuelle, anomalie +de plus en plus fréquente, qui parfois se transmet par +hérédité à un individu psychopathe de façon à dégénérer en +perversion. On a démontré plus haut qu'un léger déplacement +des éléments psychiques qui jouent ici un rôle, peut +amener cette transition. Ce que peut faire, pour les cas possibles +de masochisme acquis, l'habitude associative, l'hérédité +peut le faire pour les cas bien établis de masochisme +congénital. Aucun élément nouveau ne s'ajoute alors à la +servitude; au contraire, un élément disparaît, le raisonnement +qui rattache l'amour à la dépendance, et qui constitue +la différence entre l'anomalie et la perversion, entre la servitude +et le masochisme. Il est tout naturel que ce soit la +partie d'instinct seule qui se transmette par hérédité.</p> + +<p>Cette transition de l'anomalie à la perversion par transmission +héréditaire s'effectuera facilement, surtout dans le +cas où la disposition psychopathique du descendant fournit +un autre facteur pour le masochisme, c'est-à-dire l'élément +que nous avons appelé la première cause du masochisme: la +tendance des natures sexuellement hyperesthésiées à assimiler +aux impressions sexuelles toute impression qui part de +l'objet aimé.</p> + +<p>C'est de ces deux éléments, la servitude sexuelle d'une +part, et d'autre part la prédisposition à l'extase sexuelle qui +accepte avec plaisir les mauvais traitements, c'est de ces +deux éléments, disons-nous, dont les causes peuvent être ramenées +jusqu'au domaine des faits physiologiques, que le +masochisme tire son origine, quand il trouve un terrain psychopathique +propice et que l'hyperesthésie sexuelle amène +jusqu'au degré morbide de la perversion les circonstances +physiologiques et anormales de la <i>vita sexualis</i><a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67: </b><a href="#footnotetag67">(retour) </a><p> Quand on voit, ainsi que cela a été démontré plus haut, que la «servitude +sexuelle» est un phénomène qui a été constaté bien plus fréquemment +et avec une intensité plus grande dans le sexe féminin que dans le sexe +masculin, la conclusion s'impose: que le masochisme (sinon toujours, du +moins habituellement) est un legs de la «servitude» des ascendants féminins. +De cette façon, il entre en rapport, bien qu'éloigné, avec l'inversion +sexuelle, en raison de ce fait qu'une perversion qui devrait être particulière +à la femme, se transmet à l'homme. Cette manière d'envisager le masochisme +comme une inversion sexuelle rudimentaire, comme une <i>effeminatio</i> +partielle qui, dans ce cas, n'atteint que les traits secondaires du caractère +de la <i>vita sexualis</i> (manière de voir que j'ai déjà, dans la 6<sup>e</sup> édition +de cet ouvrage, exprimée d'une façon très nette), est encore corroborée par +les dépositions des malades des observations 44 et 49, citées plus haut, et +dont les sujets sont aussi marqués d'autres traits d'effémination, tous les +deux désignant comme leur idéal une femme relativement plus âgée qui les +aurait recherchés et conquis.</p> + +<p>Il faut cependant noter le fait que la sujétion joue aussi un rôle considérable +dans la <i>vita sexualis</i> masculine, et que, par conséquent, le masochisme +peut s'expliquer sans l'hypothèse de la transmission des éléments féminins +à l'homme. Il ne faut pas oublier non plus, à ce propos, que le masochisme et +son opposé le sadisme se rencontrent quelquefois en combinaisons irrégulières +avec l'inversion sexuelle.</p></blockquote> + +<p>En tout cas, le masochisme, en tant que perversion sexuelle +congénitale, représente aussi dans le tableau de l'hérédité un +signe de dégénérescence fonctionnelle, et cette constatation +clinique a été en particulier confirmée par mes propres observations +de masochisme et de sadisme.</p> + +<p>Il est facile de prouver que cette tendance psychiquement +anormale et particulière par laquelle le masochisme se manifeste, +représente une anomalie congénitale; elle ne se greffe +pas sur l'individu porté à la flagellation, par suite d'une association +d'idées, comme le supposent Rousseau et Binet.</p> + +<p>Cela ressort de ces cas nombreux, même de la majorité +de ces cas, où la flagellation n'est jamais venue à l'idée du +masochiste, mais où le penchant pervers visait exclusivement +des actes symboliques, qui expriment la soumission +sans causer de douleurs physiques.</p> + +<p>Les détails de l'observation 52 nous renseignent à ce sujet.</p> + +<p>Mais on arrive à la même conclusion, c'est-à-dire à la +constatation que la flagellation passive ne peut pas être le +noyau qui réunit tous les autres éléments autour de lui, +même quand on examine de plus près les cas dans lesquels +la flagellation passive joue un rôle, comme dans les observations +44 et 49.</p> + +<p>Sous ce rapport, l'observation 50 est particulièrement instructive, +car il ne peut pas y être question d'une stimulation +sexuelle produite par une punition reçue dans l'enfance. Dans +ce cas, il est surtout impossible de relier le phénomène à un +fait ancien, car l'objet du principal intérêt sexuel n'est pas +réalisable, même avec un enfant.</p> + +<p>Enfin l'origine purement psychique du masochisme est +prouvée par la comparaison du masochisme avec le sadisme. +(Voir plus loin.)</p> + +<p>Si la flagellation passive se rencontre si fréquemment dans +le masochisme, cela s'explique simplement par le fait que la +flagellation est le moyen le plus efficace d'exprimer l'état de +soumission.</p> + +<p>Je ne puis que répéter que ce qui différencie absolument +la simple flagellation passive de la flagellation basée sur un +désir masochiste, c'est que, dans le premier cas, l'acte est +un moyen pour rendre possible le coït ou l'éjaculation, tandis +que, dans le dernier cas, c'est un moyen pour obtenir une +satisfaction de l'âme dans le sens des désirs masochistes.</p> + +<p>Ainsi que nous l'avons vu plus haut, les masochistes se +soumettent aussi à d'autres mauvais traitements et à des +souffrances pour lesquelles il ne peut être question d'une +excitation voluptueuse réflexe. Comme ces faits sont très +nombreux, il faut examiner dans quelle proportion existent +la douleur et le plaisir dans de pareils actes, et aussi dans +la flagellation des masochistes.</p> + +<p>De la déposition d'un masochiste, il résulte le fait suivant.</p> + +<p>La proportion n'est pas telle que l'individu éprouve simplement +comme plaisir physique ce qui ordinairement cause +de la douleur; mais l'individu se trouvant en extase masochiste, +ne sent pas la douleur, soit que, grâce à son état passionnel, +(comme chez le soldat au milieu de la mêlée et de +la bataille), il n'ait pas la perception de l'impression physique +produite sur les nerfs de son épiderme, soit que, grâce à la +trop grande abondance de sensations voluptueuses (comme +chez les martyrs ou dans l'extase religieuse), l'idée des mauvais +traitements n'entre dans son esprit que comme un symbole +et sans les attributs de la douleur.</p> + +<p>Dans la deuxième alternative, il y a pour ainsi dire une +surcompensation de la douleur physique par le plaisir psychique, +et c'est cet excédent qui reste seul comme plaisir +psychique dans la conscience. Cet excédent de plaisir est +encore renforcé soit par l'influence des réflexes spinaux, soit +par une accentuation particulière des impressions sensibles +dans le sensorium; il se produit une espèce d'hallucination +de volupté physique, avec une localisation vague de la sensation +projetée au dehors.</p> + +<p>Des phénomènes analogues paraissent se produire dans +l'auto-flagellation des extasiés religieux (fakirs, derviches +hurlants, flagellants), seulement les images qui provoquent +la sensation de plaisir ont une autre forme. Là aussi on perçoit +l'idée de la torture sans ses attributs de douleur, la conscience +étant trop remplie par l'idée accentuée du plaisir de +servir Dieu en subissant des tortures, de racheter ses péchés, +de gagner le ciel, etc.</p> + + +<h2>MASOCHISME ET SADISME</h2> + +<p>Le sadisme est l'opposé complet du masochisme. Tandis +que celui-ci veut supporter des douleurs et se sentir soumis, +celui-là cherche à provoquer la souffrance et à violenter.</p> + +<p>Le parallélisme est complet. Tous les actes et toutes les +scènes qui sont exécutés par le sadiste d'une façon active, +constituent l'objet des désirs du masochiste dans son rôle +passif. Dans les deux perversions ces actes passent graduellement +des procédés symboliques aux tortures les plus graves. +L'assassinat par volupté lui-même, comble du sadisme, trouve +sa contre-partie passive dans le masochisme, bien entendu +uniquement comme imagination, ainsi que cela résulte de +l'observation 53. Ces deux perversions peuvent, dans des +circonstances favorables, subsister à côté d'une <i>vita sexualis</i> +normale; dans les deux cas, les actes par lesquels elles se +manifestent servent de préparatifs au coït ou bien le remplacent<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68: </b><a href="#footnotetag68">(retour) </a><p> Naturellement toutes deux ont à combattre des contre-motifs esthétiques +et éthiques dans le for intérieur. Mais, lorsqu'il les a vaincus, le +sadisme, en se manifestant dans le monde extérieur, entre en conflit avec le +Code pénal. Tel n'est pas le cas du masochisme, ce qui explique la plus +grande fréquence des actes masochistes. Par contre, à la réalisation de ces +derniers s'opposent l'instinct de la conservation et la crainte de la douleur +physique. La signification pratique du masochisme n'existe que dans ses +rapports avec l'impuissance psychique, tandis que celle du sadisme a surtout +une portée médico-légale.</p></blockquote> + +<p>L'analogie ne concerne pas seulement les symptômes extérieurs; +elle s'étend aussi à l'essence intime des deux perversions.</p> + +<p>On doit les considérer toutes les deux comme des psychopathies +congénitales chez des individus dont l'état psychique +est anormal et qui sont atteints surtout d'<i>hyperæsthesia sexualis</i> +psychique, et habituellement d'autres anomalies accessoires; +dans chacune de ces deux perversions on peut établir +l'existence de deux éléments constitutifs qui tirent leur origine +de faits psychiques intervenant dans la zone physiologique.</p> + +<p>Ainsi que je l'ai indiqué plus haut, pour le masochisme, +ces éléments consistent dans les faits suivants: 1º Dans la +passion sexuelle, chaque action partant du <i>consors</i> provoque +par elle-même et indépendamment de la nature de cette action +une sensation de plaisir qui, dans le cas d'<i>hyperæsthesia sexualis</i>, +peut aller jusqu'à compenser et au delà toute sensation de +douleur; 2º La «servitude sexuelle» produisant dans la vie +psychique des phénomènes qui en eux-mêmes ne sont pas +de nature perverse, peut, dans des conditions pathologiques, +devenir un besoin de soumission morbide s'accompagnant +de sensations de plaisir, ce qui—quand même l'hypothèse +d'une hérédité maternelle serait laissée de côté—indique une +dégénérescence pathologique de l'instinct physiologique de +soumission qui caractérise la femme.</p> + +<p>De même, pour expliquer le sadisme, on trouve deux éléments +constitutifs dont l'origine peut être ramenée jusque +dans le domaine physiologique: 1º Dans la passion sexuelle, +il peut se produire une sorte d'émotion psychique, un penchant +à agir sur l'objet aimé de la façon la plus forte possible +ce qui, chez des individus sexuellement hyperesthésiés, peut +devenir une envie de causer de la douleur; 2º Le rôle actif +de l'homme, la nécessité de conquérir la femme, peuvent, dans +des circonstances pathologiques données, se transformer en +désir d'obtenir d'elle une soumission illimitée.</p> + +<p>Ainsi le masochisme et le sadisme se présentent comme la +contre-partie complète l'un de l'autre. Ce qui corrobore ce fait, +c'est que, pour les individus atteints de l'une ou de l'autre +de ces deux perversions, l'idéal est toujours une perversion +opposée à la leur et qui se manifesterait chez une personne +de l'autre sexe. Comme exemples à l'appui, il suffit de citer +les observations 44 et 49 ainsi que les <i>Confessions</i> de +Rousseau.</p> + +<p>La comparaison du masochisme et du sadisme peut encore +servir à écarter complètement cette hypothèse que le masochisme +tirerait son origine primitive de l'effet réflexe de la +flagellation passive, et que tout le reste ne serait que le +produit d'associations d'idées se rattachant au souvenir de la +flagellation, ainsi que l'a soutenu Binet dans son explication +du cas de Jean-Jacques Rousseau et ainsi que Rousseau lui-même +l'a cru. De même la torture active qui, pour le sadiste, +est le but du désir sexuel, ne produit aucune excitation des +nerfs sensitifs; par conséquent l'origine psychique de cette +perversion ne saurait être mise en doute. Mais le sadisme et +le masochisme sont tellement similaires, ils se ressemblent +tellement en tous points, que la conclusion par analogie de l'un +à l'autre est permise, et qu'elle suffirait à elle seule à établir +le caractère psychique du masochisme.</p> + +<p>La comparaison de tous les éléments et phénomènes du +masochisme et du sadisme étant faite, si nous résumons le résultat +de tous les cas observés plus haut, nous pouvons établir +que: le plaisir à causer de la douleur et le plaisir à la subir ne +sont que deux faces différentes d'un même processus psychique +dont l'origine essentielle est l'idée de la soumission active ou +passive, tandis que la réunion de la cruauté et de la volupté +n'a qu'une importance psychologique d'ordre secondaire. Les +actes cruels servent à exprimer cette soumission, tout d'abord +parce qu'ils constituent le moyen le plus fort de traduire cet +état, et puis, parce qu'ils représentent la plus forte impression +que, sauf le coït et en dehors du coït, un individu peut produire +sur un autre.</p> + +<p>Le sadisme et le masochisme sont le résultat d'associations +d'idées dans le même sens que tous les phénomènes compliqués +de la vie psychique. La vie psychique consiste, à part +la production des éléments primitifs de la conscience, uniquement +en associations et disjonctions de ces éléments.</p> + +<p>Le résultat principal des analyses que nous venons de +faire, c'est que le masochisme et le sadisme, ne sont point le +produit d'une association de hasard due à un incident occasionnel, +à une coïncidence de temps, mais qu'ils sont bien nés +d'associations dont la préformation, même dans les circonstances +normales, est très rapprochée, ou qui, dans certaines +conditions (hyperesthésie sexuelle), se nouent très facilement. +Un instinct sexuel accru d'une façon anormale se développe +non seulement en hauteur mais aussi en largeur. En débordant +sur les sphères voisines, il se confond avec elles et +accomplit ainsi l'association pathologique qui est l'essence +de ces deux perversions<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69: </b><a href="#footnotetag69">(retour) </a><p> V. Schrenk-Notzing qui, dans l'explication de toutes les perversions, met +au premier rang l'occasion et qui préfère l'hypothèse d'une perversion +acquise grâce aux circonstances extérieures à l'hypothèse de la prédisposition +congénitale, donne aux phénomènes du masochisme et du sadisme (qu'il +appelle «algolagnie active et passive») une place intermédiaire entre la perversion +acquise et congénitale. Ces phénomènes, il est vrai, ne peuvent, +dans certains cas, s'expliquer que par une prédisposition congénitale; mais, +ajoute-t-il, dans une partie des autres cas, l'acquisition par une coïncidence +de hasard doit évidemment jouer le rôle principal (<i>op. cit.</i>, p. 179).</p> + +<p>La démonstration de cette dernière assertion est faite avec casuistique. +L'auteur reproduit deux observations de la <i>Psychopathia sexualis</i> de l'édition +actuelle, et il montre comment, dans ces cas, une coïncidence occasionnelle, +l'aspect d'une fille saignante ou d'un enfant fouetté, d'une part, une excitation +sexuelle du spectateur, d'autre part, peut fournir la raison suffisante d'une +association pathologique.</p> + +<p>En présence de cette hypothèse, il faut cependant considérer comme concluant +le fait, que chez tout individu hyperesthésique, les excitations et les +mouvements précoces de la vie sexuelle ont coïncidé au point de vue du +temps, avec bien des éléments hétérogènes, tandis que les associations +pathologiques, ne se relient qu'à certains faits peu nombreux et bien déterminés +(faits sadistes et masochistes). Nombre d'élèves se sont livrés aux +excitations et aux satisfactions sexuelles pendant les leçons de grammaire, +de mathématiques, dans la salle de classe et dans des lieux secrets, sans que +des associations perverses en soient résultées.</p> + +<p>Il en ressort jusqu'à l'évidence que l'aspect des scènes de flagellation et +d'actes semblables peut bien faire sortir de son état latent une association +pathologique, déjà existante, mais qu'il ne peut pas en créer une, sans +compter que, parmi les faits nombreux qui se présentent, ce sont précisément +avec ceux qui normalement provoquent le déplaisir que l'instinct +sexuel éveillé se met en rapport.</p> + +<p>Ce que nous venons de dire servira également de réponse à l'opinion de +Binet qui, lui aussi, veut expliquer par des associations de hasard tous les +phénomènes dont il est ici question.</p></blockquote> + +<p>Bien entendu, les choses ne se passent pas toujours de +cette manière, et il y a des cas d'hyperesthésie sans perversion. +Les cas de pure <i>hyperæsthesia sexualis</i>, du moins ceux +qui sont d'une intensité frappante, sont plus rares que les cas +de perversion. Ce qui est intéressant, mais ce qui est bien +difficile à expliquer, ce sont les cas où le masochisme et le +sadisme se manifestent simultanément chez le même individu. +Telles sont les observations 49 et 57, mais surtout l'observation +30, qui montre que c'est précisément l'idée de +la soumission soit active, soit passive, qui forme la base +du désir pervers. On peut, dans bien d'autres cas, reconnaître +aussi les traces plus ou moins nettes d'un état de choses +analogue. Évidemment c'est toujours l'une des deux perversions +qui l'emporte et de beaucoup.</p> + +<p>Étant donnée cette prédominance décisive de l'une des +deux perversions et leur manifestation tardive dans ce cas, +on peut supposer que seule l'une des deux, la perversion +prédominante, est congénitale, tandis que l'autre a été acquise. +Les idées de soumission et de mauvais traitements actifs ou +passifs, accompagnées de sensations de plaisir, se sont profondément +enracinées chez l'individu. À l'occasion, l'imagination +essaie de se placer dans la même sphère de représentation, +mais avec un rôle inverse. Elle peut même arriver à une +réalisation de cette inversion. Ces essais, soit en imagination, +soit en réalité, sont, dans la plupart des cas, bientôt +abandonnés comme n'étant pas adéquats à la tendance primitive.</p> + +<p>Le masochisme et le sadisme se trouvent aussi combinés +avec l'inversion sexuelle en des formes et des degrés très +variés. L'individu atteint d'inversion sexuelle peut être +sadiste aussi bien que masochiste. Comparez à ce sujet l'observation +48 de ce livre, l'observation 49 de la 7<sup>e</sup> édition +et les nombreux cas d'inversion sexuelle qui seront +traités plus loin.</p> + +<p>Toutes les fois que sur la base d'une individualité névropathique +s'est développée une perversion sexuelle, l'hyperesthésie +sexuelle, qu'il faut supposer dans ce cas, peut aussi +produire les symptômes du masochisme et du sadisme; tantôt +une de ces deux perversions, tantôt toutes les deux ensemble, +de sorte que l'une est engendrée par l'autre. Le masochisme +et le sadisme se présentent donc comme les formes fondamentales +des perversions sexuelles qui peuvent se montrer sur +tout le terrain des aberrations de l'instinct génital.</p> + + +<h3>3.—ASSOCIATION DE L'IMAGE DE CERTAINES PARTIES DU CORPS OU DU +VÊTEMENT FÉMININ AVEC LA VOLUPTÉ.—FÉTICHISME</h3> + +<p>Dans nos considérations sur la psychologie de la vie +sexuelle normale, qui ont servi d'entrée en matière à ce livre, +nous avons montré que, même dans les limites de l'état +physiologique, l'attention particulièrement concentrée sur +certaines parties du corps de personnes de l'autre sexe et +surtout sur certaines formes de ces parties du corps, peut +devenir d'une grande importance psycho-sexuelle. Qui plus +est, cette force d'attraction particulière pour certaines formes +et certaines qualités agit sur beaucoup d'hommes et même +sur la plupart; elle peut être considérée comme le vrai principe +de l'individualisation en amour.</p> + +<p>Cette prédilection pour certains traits distincts du caractère +physique de personnes de l'autre sexe, prédilection à côté de +laquelle il y a aussi quelquefois une préférence manifeste +pour certains caractères psychiques, je l'ai désignée par le mot +«fétichisme», en m'appuyant sur Binet (<i>Du fétichisme en +amour, Revue Philosophique</i>, 1887) et sur Lombroso (préface +de l'édition allemande de son ouvrage). En effet, l'enthousiasme +et l'adoration de certaines parties du corps ou d'une +partie de la toilette, à la suite des ardeurs sexuelles, rappelle +à beaucoup de points de vue l'adoration des reliques, des +objets sacrés, etc., dans les cultes religieux. Ce fétichisme +physiologique a été déjà traité à fond plus haut.</p> + +<p>Cependant, sur le terrain psycho-sexuel, il y a, a côté du +fétichisme physiologique, un fétichisme incontestablement +pathologique et érotique, sur lequel nous possédons déjà de +nombreux documents humains et dont les phénomènes présentent +un grand intérêt en clinique psychiatrique et même +dans certaines circonstances médico-légales. Ce fétichisme +pathologique ne se rapporte pas uniquement à certaines parties +du corps vivant, mais même à des objets inanimés qui +cependant sont toujours des parties de la toilette de la femme +et par là se trouvent en connexité étroite avec son corps.</p> + +<p>Ce fétichisme pathologique se rattache par des liens intermédiaires +et graduels avec le fétichisme physiologique, de +sorte que—du moins pour le fétichisme du corps—il est presque +impossible d'indiquer par une ligne de démarcation nette +où la perversion commence. En outre, la sphère totale du fétichisme +corporel ne se trouve pas en dehors de la sphère des +choses qui, dans les conditions normales, agissent comme stimulants +de l'instinct génital; au contraire, il y trouve sa place. +L'anomalie consiste seulement, en ce qu'une impression d'une +partie de l'image de la personne de l'autre sexe, absorbe par +elle-même tout l'intérêt sexuel, de sorte qu'à côté de cette +impression partielle, toutes les autres impressions s'effacent +ou laissent plus ou moins indifférent.</p> + +<p>Voilà pourquoi il ne faut pas considérer le fétichiste d'une +partie du corps comme un <i>monstrum per excessum</i>, tel que le +sadiste ou le masochiste, mais plutôt comme un <i>monstrum +per defectum</i>. Ce n'est pas la chose qui agit sur lui comme +charme qui est anormale, c'est plutôt le fait que les autres +parties n'ont plus de charme pour lui; c'est, en un mot, la +restriction du domaine de son intérêt sexuel, qui constitue ici +l'anomalie. Il est vrai que cet intérêt sexuel resserré dans des +limites plus étroites, éclate avec d'autant plus d'intensité, et +avec une intensité poussée jusqu'à l'anomalie. On pourrait +bien indiquer comme un moyen pour déterminer la ligne de +démarcation du fétichisme pathologique, d'examiner tout +d'abord si l'existence du fétiche est une <i>conditio sine qua non</i> +pour pouvoir accomplir le coït. Mais, en examinant les faits +de plus près, nous verrons que la délimitation basée sur +ce principe n'est exacte qu'en apparence. Il y a des cas +nombreux où, malgré l'absence du fétiche, le coït est encore +possible, bien qu'incomplet, forcé (souvent avec le secours de +l'imagination qui représente des objets en rapport avec le +fétiche); mais c'est surtout un coït qui ne satisfait pas et même +fatigue. Ainsi, en examinant de plus près les phénomènes +psychiques et subjectifs, on ne trouve que des cas intermédiaires +dont une partie n'est caractérisée que par une préférence +purement physiologique, tandis que pour les autres il +y a impuissance psychique en l'absence du fétiche.</p> + +<p>Il vaudrait peut-être mieux chercher le critérium de l'élément +pathologique du fétichisme corporel sur le terrain de +la subjectivité psychique.</p> + +<p>La concentration de l'intérêt sexuel sur une partie déterminée +du corps, sur une partie—ce sur quoi il faut insister—qui +n'a aucun rapport direct avec le <i>sexus</i> (comme les mamelles +ou les parties génitales externes), amène souvent les +fétichistes corporels à ne plus considérer le coït comme le vrai +but de leur satisfaction sexuelle, mais à le remplacer par une +manipulation quelconque faite sur la partie du corps qu'ils +considèrent comme fétiche. Ce penchant dévoyé peut être +considéré, chez le fétichiste corporel, comme le critérium +de l'état morbide, que l'individu atteint soit capable ou non +de faire le coït.</p> + +<p>Mais le fétichisme des choses ou des vêtements peut, dans +tous les cas, être considéré comme un phénomène pathologique, +son objet se trouvant en dehors de la sphère des +charmes normaux de l'instinct génital.</p> + +<p>Là aussi les symptômes présentent une analogie apparente +avec les faits de la <i>vita sexualis</i> physiquement normale; mais +en réalité l'ensemble intime du fétichisme pathologique +est de nature tout à fait différente. Dans l'amour exalté d'un +homme physiquement normal, le mouchoir, le soulier, le +gant, la lettre, la fleur «qu'elle a donné», la mèche de cheveux, +etc., peuvent aussi être des objets d'idolâtrie, mais +uniquement parce qu'ils représentent une forme du souvenir +de l'amante absente ou décédée, et qu'ils servent à reconstituer +la totalité de la personnalité aimée. Le fétichiste +pathologique ne saisit pas les rapports de ce genre. Pour lui, +le fétiche est la totalité de sa représentation. Partout où il +l'aperçoit il en ressent une excitation sexuelle, et le fétiche +produit sur lui son impression<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70: </b><a href="#footnotetag70">(retour) </a><p> Dans <i>Thérèse Raquin</i>, de Zola, où l'homme embrasse plusieurs fois les +bottines de l'amante, il s'agit d'un fait tout différent de celui des fétichistes +du soulier ou des bottines qui, à l'aspect de n'importe quelle bottine au pied +d'une dame, ou même d'une bottine seule, entrent en extase voluptueuse et +arrivent même à l'éjaculation.</p></blockquote> + +<p>D'après les faits observés jusqu'ici, le fétichisme pathologique +paraît ne se produire que sur le terrain d'une prédisposition +psychopathique et héréditaire ou sur celui d'une maladie +psychique existante. De là vient qu'il se montre combiné +avec d'autres perversions primitives de l'instinct génital et +qui ont la même source. Chez les individus atteints d'inversion +sexuelle, chez les sadistes et les masochistes, le fétichisme +se rencontre souvent sous ses formes les plus variées. +Certaines formes du fétichisme corporel (le fétichisme de la +main ou du pied) ont même avec le masochisme et le sadisme +des relations plus ou moins obscures.</p> + +<p>Bien que le fétichisme se base sur une disposition psychopathique +générale et congénitale, cette perversion en elle-même +n'est pas primitive de sa nature comme celles que nous +avons traitées jusqu'ici; elle n'est pas congénitale, comme +nous l'avons dit du sadisme et du masochisme. Tandis +que, dans le domaine des perversions sexuelles qui nous +ont occupé jusqu'ici, l'observateur n'a rencontré que des +cas d'origine congénitale, il trouvera dans le domaine du +fétichisme des cas exclusifs de perversion acquise.</p> + +<p>Tout d'abord, pour le fétichisme, on peut souvent établir +qu'une cause occasionnelle a fait naître cette perversion.</p> + +<p>Ensuite, on ne trouve pas dans le fétichisme ces phénomènes +physiologiques qui, dans le domaine du sadisme et du masochisme, +sont poussés par une hyperesthésie sexuelle générale +jusqu'à la perversion, et qui justifient l'hypothèse de leur +origine congénitale. Pour le fétichisme, il faut chaque fois +un incident qui fournisse matière à la perversion. Ainsi que +je l'ai dit plus haut, c'est un phénomène de la vie sexuelle +normale, de s'extasier devant telle ou telle partie de la femme: +mais c'est précisément la concentration de la totalité de +l'intérêt sexuel sur cette impression partielle, qui constitue +le point essentiel, et cette concentration doit s'expliquer par +un motif spécial pour chaque individu atteint de ce genre +d'aberration.</p> + +<p>On peut donc se rallier à l'opinion de Binet que, dans la +vie de tout fétichiste, il faut supposer un incident, qui a +déterminé par des sensations de volupté l'accentuation de +cette impression isolée. Cet incident doit être placé à l'époque +de la plus tendre jeunesse, et coïncide ordinairement avec le +premier éveil de la <i>vita sexualis</i>. Ce premier éveil a eu lieu +simultanément avec une impression sexuelle provoquée par +une apparition partielle (car ce sont toujours des choses qui +ont quelque rapport avec la femme); il enregistre cette +impression partielle et la garde comme objet principal de +l'intérêt sexuel pour toute la durée de sa vie.</p> + +<p>Ordinairement, l'individu atteint ne se rappelle pas +l'occasion qui a fait naître l'association d'idées. Il ne lui reste +dans la conscience que le résultat de cette association. Dans +ce cas, c'est en général la prédisposition aux psychopathies, +l'hyperesthésie qui est congénitale<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71: </b><a href="#footnotetag71">(retour) </a><p> Quand Binet prétend, au contraire, que toute perversion sexuelle, sans +exception, repose sur un incident pareil agissant sur un individu prédisposé—(il +entend par prédisposition uniquement l'hyperesthésie en général),—il +faut remarquer que cette hypothèse n'est ni nécessaire ni suffisante pour +expliquer les autres perversions sexuelles, excepté le fétichisme, ainsi que +nous l'avons démontré précédemment. On ne peut pas comprendre comment, +la vue d'un individu qu'on flagelle, aurait précisément pour effet d'exciter +sexuellement un autre individu, même très excitable, si l'alliance physiologique +entre la volupté et la cruauté, chez cet individu anormalement excitable +n'avait produit un sadisme primitif. Cependant, les associations d'idées sur +lesquelles repose le fétichisme érotique, ne sont pas tout à fait dues au +hasard. De même que les associations sadistes et masochistes sont préformées +par le voisinage d'éléments respectifs dans l'âme du sujet, de même +la possibilité des associations fétichistes est préparée par les attributs de +l'objet et s'explique aussi par cette préparation. Ce sont toujours les impressions +d'une partie de la femme (y compris le vêtement) dont il s'agit dans +ce cas. Les associations fétichistes dues au pur hasard n'ont pu être constatées +que dans très peu des cas qui seront cités plus loin.</p></blockquote> + +<p>Comme les perversions que nous avons étudiées jusqu'ici, +le fétichisme peut se manifester à l'extérieur par les actes +les plus étranges, les plus contraires à la nature et même par +des actes criminels: satisfaction sur le corps de la femme +<i>loco indebito</i>, vol et rapt d'objets agissant comme fétiches, +souillure de ces objets, etc.</p> + +<p>Là aussi tout dépend de l'intensité du penchant pervers et +de la force relative des contre-motifs éthiques.</p> + +<p>Les actes pervers des fétichistes peuvent, comme ceux des +individus atteints d'autres perversions, remplir à eux seuls +toute la <i>vita sexualis</i> externe, mais ils peuvent aussi se manifester +à côté de l'acte sexuel normal, selon que la puissance +physique et psychique, l'excitabilité par les charmes +normaux se sont plus ou moins conservées. Dans le dernier +cas, la vue ou l'attouchement du fétiche sert souvent d'acte +préparatoire nécessaire.</p> + +<p>D'après ce que nous venons de dire, la grande importance +pratique qui se rattache aux faits de fétichisme pathologique +se montre dans deux circonstances.</p> + +<p>Premièrement, le fétichisme pathologique est souvent une +cause d'impuissance psychique<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72: </b><a href="#footnotetag72">(retour) </a><p> On peut considérer comme une sorte de fétichisme psychique, le fait +très fréquent, que de jeunes maris qui autrefois ont beaucoup fréquenté les +prostituées, se trouvent impuissants en présence de la chasteté de leurs +jeunes épouses. Un de mes clients n'a jamais été puissant en présence de sa +jeune femme, belle et chaste, parce qu'il était habitué aux procédés lascifs +des prostituées. S'il essayait de temps en temps le coït avec les <i>puellæ</i>, il +était parfaitement puissant. Hammond rapporte un cas tout à fait analogue +et très intéressant. Il est vrai que dans de pareils cas le remords ainsi que +la crainte d'être impuissant jouent un certain rôle.</p></blockquote> + +<p>Comme l'objet sur lequel se concentre l'intérêt sexuel du +fétichiste, n'a par lui-même aucun rapport immédiat avec +l'acte sexuel normal, il arrive souvent que le fétichiste cesse, +par sa perversion, d'être sensible aux charmes normaux, ou +que, du moins, il ne peut faire le coït qu'en concentrant son +imagination sur le fétiche. Dans cette perversion, de même +que dans beaucoup d'autres, il y a tout d'abord, par suite de +la difficulté à obtenir une satisfaction adéquate, une tendance +continuelle à l'onanisme psychique et physique, surtout chez +les individus encore jeunes et chez d'autres encore que des +contre-motifs esthétiques font reculer devant la réalisation de +leurs désirs pervers. Inutile de dire que l'onanisme, soit +psychique soit physique, auquel ils ont été amenés, réagit +d'une façon funeste sur leur constitution physique et sur leur +puissance.</p> + +<p>Secondement, le fétichisme est d'une grande importance +médico-légale. De même que le sadisme peut dégénérer en +assassinat, provoquer des coups et des blessures, le fétichisme +peut pousser au vol et même à des actes de brigandage.</p> + +<p>Le fétichisme érotique a pour objet, ou une certaine partie +du corps du sexe opposé, ou une certaine partie de la toilette +de la femme, ou même une étoffe qui sert à l'habillement. +(Jusqu'ici on ne connaît des cas de fétichisme pathologique +que chez l'homme; voilà pourquoi nous ne parlons que du +corps et de la toilette de la femme.)</p> + +<p>Les fétichistes se divisent donc en trois groupes.</p> + + +<h4>A.—LE FÉTICHE EST UNE PARTIE DU CORPS DE LA FEMME</h4> + +<p>Dans le fétichisme physiologique, ce sont surtout l'œil, +la main, le pied et les cheveux de la femme qui deviennent +souvent fétiches; de même dans le fétichisme pathologique, +ce sont la plupart du temps ces mêmes parties du +corps qui deviennent l'objet unique de l'intérêt sexuel. La +concentration exclusive de l'intérêt sur ces parties pendant +que toutes les autres parties de la femme s'effacent, peut +amener la valeur sexuelle de la femme à tomber jusqu'à zéro, +de sorte qu'au lieu du coït, ce sont des manipulations +étranges avec l'objet fétiche qui deviennent le but du désir. +Voilà ce qui donne à ces cas un caractère pathologique.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 73 (Binet, <i>op. cit.</i>).—X..., trente-sept ans, professeur +de lycée; dans son enfance a souffert de convulsions. À l'âge +de dix ans il commença à se masturber, avec des sensations voluptueuses +se rattachant à des idées bien étranges. Il était enthousiasmé +pour les yeux de la femme; mais comme il voulait à tout +prix se faire une idée quelconque du coït et qu'il était tout à fait +ignorant <i>in sexualibus</i>, il en arriva à placer le siège des parties +génitales de la femme dans les narines, endroit qui est le plus +proche des yeux. Ses désirs sexuels très vifs tournent, à partir +de ce moment, autour de cette idée. Il fait des dessins qui représentent +des profils grecs très corrects, des têtes de femmes, mais +avec des narines si larges que l'<i>immissio penis</i> devient possible.</p> + +<p>Un jour, il voit dans un omnibus une fille chez laquelle il croit +reconnaître son idéal. Il la poursuit jusque dans son logement, +demande sa main, mais on le met à la porte; il revient toujours +jusqu'à ce qu'on le fasse arrêter. X... n'a jamais eu de rapports +sexuels avec des femmes. +</p></blockquote> + +<p>Les fétichistes de la main sont très nombreux. Le cas +suivant que nous allons citer n'est pas encore tout à fait +pathologique. Nous le citons comme cas intermédiaire.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 74.—B..., de famille névropathique, très sensuel, +sain d'esprit, tombe en extase à la vue d'une belle main de femme +jeune, et sent alors de l'excitation sexuelle allant jusqu'à l'érection. +Baiser et presser la main, c'est pour lui le suprême bonheur.</p> + +<p>Il se sent malheureux tant qu'il voit cette main recouverte d'un +gant. Sous prétexte de dire la bonne aventure, il cherche à s'emparer +des mains. Le pied lui est indifférent. Si les belles mains +sont ornées de bagues, cela augmente son plaisir. Seule la +main vivante, et non l'image d'une main, lui produit cet effet +voluptueux. Mais, quand il s'est épuisé à la suite de coïts réitérés, +la main perd alors pour lui son charme sexuel. Au début, le souvenir +des mains féminines le troublait même dans ses travaux. +(Binet, <i>op. cit.</i>) +</p></blockquote> + +<p>Binet rapporte que ces cas d'enthousiasme pour la main de +la femme sont très nombreux.</p> + +<p>Rappelons à ce propos qu'il y a enthousiasme pour la main +de la femme dans l'observation 24 pour des motifs sadistes et +dans l'observation 46 pour des raisons masochistes. Ces cas +admettent donc des interprétations multiples.</p> + +<p>Mais cela ne veut pas dire que tous les cas de fétichisme +de la main ou même la plupart de ces cas demandent ou +nécessitent une interprétation sadiste ou masochiste.</p> + +<p>Le cas suivant, très intéressant et observé minutieusement, +nous apprend que, bien qu'au début un élément sadiste ou +masochiste ait été en jeu, cet élément semble avoir disparu à +l'époque de la maturité de l'individu et après que la perversion +fétichiste se fut complètement développée. On peut +supposer que, dans ce cas, le fétichisme a pris naissance +par une association accidentelle; c'est une explication très +suffisante.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 75.—Cas de fétichisme de la main communiqué +par le docteur Albert Moll.—P. L..., vingt-huit ans, négociant en +Westphalie. À part le fait que le père du malade était un homme +d'une mauvaise humeur excessive et d'un caractère un peu violent, +aucune tare héréditaire ne peut être notée dans sa famille.</p> + +<p>À l'école, le malade n'était pas très appliqué; il n'a jamais pu +concentrer pendant longtemps son attention sur un sujet; en +revanche, dès son enfance, il avait beaucoup d'amour pour la musique. +Son tempérament fut toujours un peu nerveux.</p> + +<p>En 1890 il est venu me voir, se plaignant de maux de tête +et de ventre qui m'ont fait l'effet de douleurs neurasthéniques. +Le malade avoue en outre qu'il manque d'énergie. Ce n'est +qu'après des questions bien déterminées et bien précises, que le +malade m'a donné les renseignements suivants sur sa vie sexuelle. +Autant qu'il peut se rappeler, c'est à l'âge de sept ans que se +sont manifestés chez lui les premiers symptômes d'émotion +sexuelle. <i>Si pueri ejusdem fere ætatis mingentis membrum adspexit, +valde libidinibus excitatus est.</i> L... assure que cette émotion était +accompagnée d'érections manifestes.</p> + +<p>Séduit par un autre garçon, L... a été amené à l'onanisme +à l'âge de sept ou huit ans. «D'une nature très facile à exciter, dit +L..., je me livrai très fréquemment à l'onanisme jusqu'à l'âge de +dix-huit ans, sans que j'aie eu une conception nette ni des conséquences +fâcheuses ni de la signification de ce procédé.» Il aimait +surtout <i>cum nonnulis commilitonibus mutuam masturbationem tractare</i>; +mais il ne lui était pas du tout indifférent d'avoir tel ou tel +garçon; au contraire, il n'y avait que peu de ses camarades qui +auraient pu le satisfaire dans ce sens. Je lui demandai pour quelle +raison il préférait un garçon à un autre; L... me répondit que ce +qui le séduisait dans la masturbation mutuelle avec un camarade +d'école, c'était quand un de ses camarades avait une belle main +blanche. L... se rappelle aussi que souvent, au commencement +de la leçon de gymnastique, il s'occupait à faire des exercices +seul sur une barre qui se trouvait dans un coin éloigné; il le faisait +dans l'intention <i>ut quam maxime excitaretur idque tantopere +assecutus est, ut membro manu non tacto, sine ejuculatione—puerili +ætate erat—voluptatem clare senserit</i>. Il est encore un incident +fort intéressant de sa première jeunesse dont le malade se +rappelle. Un de ses camarades favoris N..., avec lequel L... pratiquait +la masturbation mutuelle, lui fit un jour la proposition +suivante: <i>ut L... membrum N...i apprehendere conaretur</i>; N... se +débattrait autant que possible et essayerait d'en empêcher L... +L... accepta la proposition.</p> + +<p>L'onanisme était donc directement associé à une lutte des deux +garçons, lutte dans laquelle N... était toujours vaincu<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73: </b><a href="#footnotetag73">(retour) </a><p> C'est ainsi une sorte de sadisme rudimentaire chez L... et de masochisme +rudimentaire chez N...</p></blockquote> + +<p>La lutte se terminait régulièrement <i>ut tandem coactus sit membrum +masturbari</i>. L... m'affirme que ce genre de masturbation lui +a procuré un plaisir tout à fait particulier de même qu'à N... Il +se masturba fréquemment jusqu'à dix-huit ans. Instruit par un +ami des conséquences de ses pratiques, L... fit tous les efforts +possibles et usa de toute son énergie pour lutter contre sa mauvaise +habitude. Cela lui réussit peu à peu, jusqu'à ce qu'il eut +accompli son premier coït, ce qui lui arriva à vingt et un ans et +demi; il abandonna alors complètement l'onanisme qui lui paraît +maintenant incompréhensible, et il est pris de dégoût en songeant +qu'il a pu trouver du plaisir à pratiquer l'onanisme avec des garçons. +Aucune puissance humaine, dit-il, ne pourrait aujourd'hui le +décider à toucher le membre d'un autre homme; la vue seule du +pénis d'autrui lui est odieuse. Tout penchant pour l'homme a +disparu chez lui et le malade ne se sent attiré que vers la femme.</p> + +<p>Il faut cependant rappeler que malgré son penchant bien prononcé +pour la femme, il subsiste toujours chez L... un phénomène +anormal.</p> + +<p>Ce qui l'excite surtout chez la femme, c'est la vue d'une belle +main; L... est de beaucoup plus émotionné en touchant une belle +main de femme, <i>quam si eamdem feminam plane nudatam adspiceret</i>.</p> + +<p>Jusqu'à quel point va la prédilection de L... pour une belle +main de femme? Nous allons le voir par le fait suivant.</p> + +<p>L... connaissait une belle jeune femme, douée de tous les +charmes; mais sa main était quelque peu trop grande et n'était +peut-être pas toujours aussi propre que L... l'aurait désiré. Par +suite de cette circonstance, il était non seulement impossible à +L... de porter un intérêt sérieux à cette dame, mais il n'était +même pas capable de la toucher. Il dit qu'il n'y a rien qui le dégoûte +autant que des ongles mal soignés; seul l'aspect d'ongles +malpropres le met dans l'impossibilité de tolérer le moindre contact +avec une dame, fût-elle la plus belle. D'ailleurs, pendant les +années précédentes, L... avait souvent remplacé le coït <i>ut puellam +usque ad ejaculationem effectam membrum suum manu tractare +jusserit</i>.</p> + +<p>Je lui demande ce qui l'attire particulièrement dans la main de +la femme, s'il voit surtout dans la main le symbole du pouvoir et +s'il éprouve du plaisir à subir une humiliation directe de la femme. +Le malade me répond que c'est uniquement la belle forme de la +main qui l'excite, qu'être humilié par une femme ne lui procurerait +aucune satisfaction et que, jusqu'ici, jamais l'idée ne lui est +venue de voir dans la main le symbole ou l'instrument du pouvoir +de la femme. Sa prédilection pour la main de la femme est encore +aujourd'hui si forte chez lui, <i>ut majore voluptate afficiatur si manus +feminæ membrum tractat, quam coitu in vaginam</i>. Pourtant, le +malade préfère accomplir le coït, parce que celui-ci lui paraît naturel, +tandis que l'autre procédé lui semble être un penchant +morbide. Le contact d'une belle main féminine sur son corps +cause au malade une érection immédiate; il dit que l'accolade et +les autres genres de contact sont loin de lui faire une impression +aussi puissante.</p> + +<p>Ce n'est que dans les dernières années que le malade a fait +plus souvent le coït, mais toujours il lui en coûtait de s'y décider.</p> + +<p>De plus, il n'a pas trouvé dans le coït la satisfaction pleine et +entière qu'il cherchait. Mais quand L... se trouve près d'une +femme qu'il désire posséder, son émotion sexuelle augmente au +seul aspect de cette femme, au point de provoquer l'éjaculation. +L... affirme formellement que, dans une pareille occurrence, +il s'abstient intentionnellement de toucher ou de presser son +membre. L'écoulement du sperme qui a lieu dans ce cas procure +à L... un plaisir de beaucoup plus grand que l'accomplissement +du coït réel<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74: </b><a href="#footnotetag74">(retour) </a><p>Donc hyperesthésie sexuelle à un très haut degré (comparez plus haut).</p></blockquote> + +<p>Les rêves du malade, dont nous avons encore à nous occuper, +ne concernent jamais le coït. Quand, au milieu de la nuit, il a des +pollutions, celles-ci arrivent sous l'influence d'idées tout autres que +celles qui hantent, dans des circonstances analogues, les hommes +normaux. Ces rêves du malade sont des reconstitutions des scènes +de son séjour à l'école. Pendant cette période, le malade avait, en +dehors de la masturbation mutuelle dont il a été question plus +haut, des éjaculations toutes les fois qu'il était saisi d'une grande +anxiété.</p> + +<p>Quand, par exemple, le professeur dictait un devoir et que L... +ne pouvait pas suivre dans la traduction, il avait souvent une +éjaculation<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>. Les pollutions nocturnes qui se produisent parfois +maintenant, sont toujours accompagnées de rêves portant sur un +sujet analogue ou identique aux incidents de l'école dont nous +venons de parler.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75: </b><a href="#footnotetag75">(retour) </a><p> Cela est aussi de l'hyperesthésie sexuelle. Toute émotion forte, de quelque +nature qu'elle soit, met la sphère sexuelle en ébullition (Binet, <i>Dynamogénie +générale</i>). Le docteur Moll me communique à ce sujet le cas suivant:</p> + +<p>«Un fait analogue m'est rapporté par M. E..., âgé de vingt-huit ans. +Celui-ci, un commerçant, avait souvent à l'école et aussi en dehors de l'école +une éjaculation avec un sentiment de volupté, quand il était pris d'une forte +angoisse. En outre, presque toute douleur morale ou physique lui produit +un effet analogue. Le malade E... prétend avoir un instinct génital normal, +mais il souffre d'impuissance nerveuse.»</p></blockquote> + +<p>Le malade croit que, par suite de son penchant et de ses sensations +contre nature, il est incapable d'aimer une femme longtemps.</p> + +<p>Jusqu'ici, on n'a pu entreprendre un traitement médical de la +perversion sexuelle du malade. +</p></blockquote> + +<p>Ce cas de fétichisme de la main ne repose certainement ni +sur le masochisme ni sur le sadisme; il s'explique simplement +par l'onanisme mutuel que le malade a pratiqué de très bonne +heure. Il n'y a pas là d'inversion sexuelle non plus. Avant que +l'instinct génital ait pu se rendre nettement compte de son +objet, la main d'un condisciple a été employée. Aussitôt que +le penchant pour l'autre sexe se dessine, l'intérêt concentré +sur la main en général est reporté sur la main de la femme.</p> + +<p>Chez les fétichistes de la main, qui, selon Binet, sont très +nombreux, il se peut que d'autres associations d'idées arrivent +au même résultat.</p> + +<p>À côté des fétichistes de la main je rangerai, comme suite +naturelle, les fétichistes du pied. Mais tandis que le fétichisme +de la main est rarement remplacé par le fétichisme +du gant, qui appartient, à proprement parler, au groupe du +fétichisme d'objets inanimés, nous trouvons l'enthousiasme +pour le pied nu de la femme, qui présente bien rarement +quelques signes pathologiques très peu accusés, mais qui est +remplacé par les innombrables cas de fétichisme du soulier +et de la bottine.</p> + +<p>La raison en est bien facile à comprendre. Dans la plupart +des cas le garçon voit la main de la femme dégantée, et le +pied revêtu d'une chaussure. Ainsi les associations d'idées de +la première heure qui déterminent chez les fétichistes la +direction de la <i>vita sexualis</i>, se rattachent naturellement à la +main nue; mais quand il s'agit du pied, elles se rattachent +au pied couvert d'une chaussure.</p> + +<p>Le fétichisme de la chaussure pourrait trouver sa place +dans le groupe des fétichistes du vêtement qui sera étudié +plus loin; mais à cause de son caractère masochiste qu'on a +pu prouver dans la plupart des cas, il a été analysé en grande +partie dans les pages précédentes.</p> + +<p>En dehors de l'œil, de la main et du pied, la bouche et +l'oreille remplissent encore souvent le rôle de fétiches. +A. Moll fait en particulier mention de pareils cas. (Comparez +aussi le roman de Belot <i>La bouche de Madame X...</i> qui, +d'après l'assertion de l'auteur, repose sur une observation +prise dans la vie réelle.)</p> + +<p>Dans ma pratique j'ai rencontré le cas suivant qui est assez +curieux.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 76.—Un homme très chargé m'a consulté pour +son impuissance, qui le pousse au désespoir.</p> + +<p>Tant qu'il fut célibataire, son fétiche était la femme aux formes +plantureuses. Il épousa une femme de complexion correspondant +à son goût; il était parfaitement puissant avec elle et très heureux. +Quelques mois plus tard, sa femme tomba gravement malade et +maigrit considérablement. Quand, un jour, il voulut de nouveau +remplir ses devoirs conjugaux, il fut tout à fait impuissant et il +l'est resté. Mais quand il essaye le coït avec des femmes fortes, il +redevient tout de suite puissant. +</p></blockquote> + +<p>Des défauts physiques même peuvent devenir des fétiches.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 77.—X..., vingt-huit ans, issu d'une famille +gravement chargée. Il est neurasthénique, se plaint de manquer +de confiance en lui-même, il a de fréquents accès de mauvaise +humeur, avec tendance au suicide, contre laquelle il a souvent +une forte lutte à soutenir. À la moindre contrariété, il perd la +tête et se désespère. Le malade est ingénieur dans une fabrique, +dans la Pologne russe; il est de forte constitution physique, sans +stigmates de dégénérescence. Il se plaint d'avoir une «manie» +étrange, qui souvent, le fait douter qu'il soit un homme sain +d'esprit. Depuis l'âge de dix-sept ans, il n'est sexuellement excité +que par l'aspect des difformités féminines, particulièrement des +femmes qui boitent et qui ont les jambes déformées. Le malade +ne peut pas se rendre compte des premières associations qui ont +attaché son <i>libido</i> à ces défauts de la beauté féminine.</p> + +<p>Depuis la puberté, il est sous l'influence de ce fétichisme, qui +lui est très pénible. La femme normale n'a pour lui aucun charme; +seule l'intéresse la femme boiteuse, avec des pieds-bots ou des +pieds défectueux. Quand une femme est atteinte d'une pareille +défectuosité, elle exerce sur lui un puissant charme sensuel, +qu'elle soit belle ou laide.</p> + +<p>Dans ses rêves de pollutions, il ne voit que des femmes boiteuses. +De temps à autre, il ne peut pas résister à l'impulsion +d'imiter une femme qui boite. Dans cet état, il est pris d'un violent +orgasme et il se produit chez lui une éjaculation, accompagnée +de la plus vive sensation de volupté. Le malade affirme être très +libidineux et souffrir beaucoup de la non-satisfaction de ses désirs. +Toutefois, il n'a pratiqué son premier coït qu'à l'âge de vingt-deux +ans, et, depuis, il n'a coïté qu'environ cinq fois en tout. +Bien qu'il soit puissant, il n'y a pas éprouvé la moindre satisfaction. +S'il avait la chance de coïter une fois avec une femme boiteuse, +cela serait pour lui bien autre chose. Dans tous les cas, il +ne pourrait se décider au mariage, à moins que sa future ne soit +une boiteuse.</p> + +<p>Depuis l'âge de vingt ans, le malade présente aussi des symptômes +de fétichisme des vêtements. Il lui suffit souvent de mettre +des bas de femme ou des souliers ou des pantalons de femme. De +temps en temps, il s'achète ces objets de toilette féminine, s'en +revêt en secret, en éprouve alors une excitation voluptueuse et +arrive, par ce moyen, à l'éjaculation. Des vêtements qui ont déjà +été portés par des femmes n'ont pour lui aucun charme. Ce qu'il +aimerait le mieux, ce serait de s'habiller en femme aux moments +de ses excitations sensuelles, mais il n'a pas encore osé le faire, +de crainte d'être découvert.</p> + +<p>Sa <i>vita sexualis</i> se borne aux pratiques sus-mentionnées. Le +malade affirme avec certitude et d'une façon digne de foi qu'il ne +s'est jamais adonné à la masturbation. Depuis ces temps derniers, +il est très fatigué par des pollutions en même temps que ses +malaises neurasthéniques augmentent. +</p></blockquote> + +<p>Un autre exemple est Descartes, qui (<i>Traité des Passions</i>, +CXXXVI) a fait lui-même des réflexions sur l'origine des penchants +étranges à la suite de certaines associations d'idées. Il +a toujours eu du goût pour les femmes qui louchent, parce +que l'objet de son premier amour avait ce défaut (Binet, <i>op. +cit.</i>).</p> + +<p>Lydstone (<i>A Lecture on sexual perversion</i>, Chicago 1890), +rapporte le cas d'un homme qui a entretenu une liaison +amoureuse avec une femme à qui on avait amputé une cuisse. +Quand il fut séparé de cette femme, il rechercha sans cesse +et activement des femmes atteintes de la même défectuosité. +Un fétiche négatif!</p> + +<p>Quand la partie du corps féminin qui constitue le fétiche +peut être détachée, les actes les plus extravagants peuvent +se produire à la suite de cette circonstance.</p> + +<p>Aussi les fétichistes des cheveux constituent-ils une catégorie +très intéressante et en outre importante au point de vue +médico-légal. Comme ces admirateurs des cheveux de la +femme se rencontrent fréquemment aussi sur le terrain physiologique, +et que probablement, les différents sens (l'œil, +l'odorat, l'ouïe par les froissements, et même le sens tactile +chez les fétichistes du velours et de la soie), perçoivent +aussi dans les conditions physiologiques des émotions qui se +traduisent par une sensation voluptueuse, on a constaté par +contre toute une série de cas pathologiques de forme semblable, +et on a vu, sous l'impulsion puissante du fétichisme +des cheveux, des individus se laisser entraîner à commettre +des délits. C'est le groupe des coupeurs de nattes<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76: </b><a href="#footnotetag76">(retour) </a><p> Moll (<i>op. cit.</i>) rapporte: «Le nommé X... est très excité sexuellement +toutes les fois qu'il aperçoit une femme avec une natte; des cheveux tombant +librement ne sauraient produire sur lui la même impression, fussent-ils +des plus beaux.»</p> + +<p>Il n'est pas juste, toutefois, de prendre pour des fétichistes tous les coupeurs +de nattes; car, dans certains cas, l'âpreté au gain matériel est le +mobile; la natte est une marchandise et non pas un fétiche.</p></blockquote> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 78.—Un coupeur de nattes, P..., quarante +ans, ouvrier serrurier, célibataire, né d'un père temporairement +frappé d'aliénation mentale et d'une mère très nerveuse. Il s'est +bien développé dans son enfance, était intelligent, mais de bonne +heure, il fut atteint de tics et d'obsessions. Il ne s'est jamais +masturbé; il aimait platoniquement, avait souvent des projets de +mariage, ne coïtait que rarement avec des prostituées, mais ne se +sentait jamais satisfait dans ses rapports avec ces dernières: au +contraire, il en éprouvait plutôt du dégoût. Il y a trois ans, il eut +de gros malheurs (ruine financière); en outre, il traversa une +affection fébrile, aggravée par des accès de délire. Ces épreuves +ont gravement atteint le système nerveux central du malade qui, +du reste, est chargé héréditairement. Le soir du 28 août 1889, +P... a été arrêté en flagrant délit, place du Trocadéro, à Paris, au +moment où, dans la foule, il avait coupé la natte d'une jeune +fille. On l'arrêta la natte en main, et une paire de ciseaux en +poche. Il allégua un trouble momentané des sens, une passion +funeste et indomptable, et il avoua avoir déjà coupé à dix reprises +des nattes qu'il gardait chez, lui et qu'il contemplait de temps en +temps avec délices.</p> + +<p>Dans la perquisition à son domicile, on trouva chez lui +65 nattes et queues assorties et mises en paquets. Déjà, le +15 décembre 1886, P... avait été arrêté une fois dans des circonstances +analogues, mais on l'avait relâché, faute de preuves +suffisantes.</p> + +<p>P... déclare que, depuis trois ans, il se sent anxieux, ému et +pris de vertige toutes les fois qu'il reste le soir seul dans sa +chambre; et c'est alors qu'il est saisi de l'envie de toucher des +cheveux de femme. Lorsqu'il a eu l'occasion de tenir effectivement +dans la main la natte d'une jeune fille, <i>libidine valde excitatus +est neque amplius puella tacta, erectio et ejaculatio evenit</i>. Il s'en +étonne d'autant plus qu'autrefois, dans ses relations les plus +intimes avec les femmes, il n'avait jamais éprouvé une sensation +pareille. Un soir il ne put résister au désir de couper la natte +d'une fille. Arrivé chez lui, la natte dans sa main, l'effet voluptueux +se renouvela. Il avait le désir de se passer la natte sur le +corps et d'en envelopper ses parties génitales. Enfin, après avoir +épuisé ces pratiques, il en avait honte, et pendant quelques jours +il n'osait plus sortir. Après plusieurs mois de tranquillité, il fut +de nouveau poussé à porter la main sur des cheveux de femme, +de n'importe quelle femme. Quand il arrivait à son but, il se sentait +comme possédé d'un pouvoir surnaturel et hors d'état de +lâcher sa proie. S'il ne pouvait atteindre l'objet de sa convoitise, +il en devenait profondément triste, rentrait chez lui, fouillait dans +sa collection de nattes, les touchait, les palpait, ce qui lui donnait +un violent orgasme qu'il satisfaisait alors par la masturbation. Les +nattes exposées dans les vitrines des coiffeurs le laissaient tout à +fait froid. Il lui fallait des nattes tombant de la tête d'une femme.</p> + +<p>Au moment précis où il commettait ses attentats, P... prétend +avoir été toujours saisi d'une si vive émotion qu'il n'avait +qu'une perception incomplète de tout ce qui se passait autour +de lui, et que, par conséquent, il n'en a pu garder qu'un souvenir +fort vague. Aussitôt qu'il touchait les nattes avec des +ciseaux, il avait de l'érection et, au moment de les couper, il avait +une éjaculation.</p> + +<p>Depuis qu'il a éprouvé, il y a trois ans, des revers de fortune, +sa mémoire, prétend-il, s'est affaiblie; son esprit se fatigue vite; +il est tourmenté d'insomnies, de soubresauts, quand il dort. P... +se repent vivement de ses actes.</p> + +<p>On a trouvé chez lui, non seulement des nattes, mais aussi des +épingles à cheveux, des rubans et autres objets de toilette féminine +qu'il s'était fait donner en cadeaux. De tout temps, il eut +une véritable manie à collectionner des objets de ce genre, de +même que des feuilles de journaux, des morceaux de bois et +autres objets sans aucune valeur, mais dont jamais il n'aurait +voulu se désaisir. Il avait aussi une répugnance étrange et qu'il +ne pouvait s'expliquer, à traverser certaines rues; quand il +essayait de le faire, il se sentait tout à fait mal.</p> + +<p>L'examen des médecins a démontré qu'on avait affaire à un +héréditaire, que les actes incriminés avaient un caractère impulsif +dénué de tout libre arbitre, et qu'ils lui étaient imposés par une +obsession renforcée par des sentiments sexuels anormaux. +Acquittement. Internement dans un asile d'aliénés. (Voisin, Socquet, +Motet, <i>Annales d'hygiène</i>, 1890, avril.) +</p></blockquote> + +<p>Pour faire suite à ce cas, nous en citerons un autre analogue +qui mérite toute notre attention, car il a été soigneusement +observé; il fournit un exemple pour ainsi dire classique +et jette une vive lumière sur le fétichisme ainsi que sur +l'éveil de cette perversion par une association d'idées.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 79.—Un coupeur de nattes. E..., vingt-cinq +ans; une tante du coté maternel épileptique; un frère a souffert +de convulsions. E... prétend avoir été bien portant pendant son +enfance et avoir bien travaillé à l'école. À l'âge de quinze ans, il +éprouva, pour la première fois, une sensation voluptueuse avec +érection, en voyant une belle fille du village se peigner les cheveux. +Jusque-là les personnes de l'autre sexe n'avaient fait sur +lui aucune impression. Deux mois plus tard, à Paris, il se sentit +vivement excité à la vue de jeunes filles dont les cheveux flottaient +autour de la nuque. Un jour il ne put se retenir de prendre +la natte d'une jeune fille et de la tortiller entre ses doigts. Il fut +arrêté et condamné à trois mois de prison.</p> + +<p>Peu de temps après, il fut soldat et fit cinq ans de service. +Pendant cette période, il n'eut pas à redouter de voir des nattes. +Cependant il rêvait parfois de têtes de femmes avec des nattes ou +des cheveux flottants. À l'occasion, il faisait le coït avec des +femmes, mais sans que leurs cheveux agissent comme fétiche.</p> + +<p>Rentré à Paris, il eut de nouveau des rêves du genre sus-indiqué +et, de nouveau, il se sentit excité à la vue des cheveux de +femmes.</p> + +<p>Jamais il ne rêve du corps entier de la femme; ce ne sont que +des têtes à nattes qui lui apparaissent. Ces temps derniers, +l'excitation sexuelle due à ce fétiche est devenue si forte qu'il +a dû recourir à la masturbation.</p> + +<p>Il était de plus en plus en proie à l'obsession de toucher des +cheveux de femme, ou, de préférence, de posséder des nattes pour +pouvoir se masturber avec.</p> + +<p>Depuis quelque temps, l'éjaculation se produit chez lui aussitôt +qu'il tient des cheveux de femme entre ses doigts. Un jour il a +réussi à couper dans la rue trois nattes d'une longueur de vingt-cinq +centimètres sur la tête de petites filles qui passaient. Une +tentative semblable faite sur une quatrième enfant amena son +arrestation. Il manifesta un repentir profond et de la honte.</p> + +<p>Depuis qu'il est interné dans une maison d'aliénés, il en est +arrivé à n'être plus excité à la vue des nattes de femme. Il a l'intention, +aussitôt remis en liberté, de rentrer dans son pays où les +femmes portent les cheveux relevés et attachés en haut. (Magnan, +<i>Archives de l'anthropologie criminelle</i>, t. V, nº 28.) +</p></blockquote> + +<p>Nous citerons encore le fait suivant, qui est aussi de +nature à nous éclairer sur le caractère psychopathique de +ces phénomènes et dont la curieuse guérison mérite attention.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 80.—Fétichisme des nattes de cheveux. +M. X..., entre trente et quarante ans, appartenant à une classe +sociale très élevée, célibataire, issu d'une famille censée être sans +tare; dès son enfance, nerveux, sans esprit de suite, bizarre; +prétend que depuis l'âge de huit ans, il s'est senti puissamment +attiré par les cheveux des femmes, particulièrement lorsqu'il se +trouvait en présence de jeunes filles. Lorsqu'il eut neuf ans, +une jeune fille de treize ans fit avec lui des actes d'impudicité. +Mais il n'était pas à même de comprendre, et il n'y eut chez lui +aucune excitation.</p> + +<p>Sa sœur, âgée de douze ans, s'occupait beaucoup de lui; elle +l'embrassait et le pressait souvent contre elle. Il se laissait faire +parce que les cheveux de cette jeune fille lui plaisaient beaucoup.</p> + +<p>À l'âge d'environ dix ans, il commença à éprouver des sensations +voluptueuses à l'aspect des cheveux des femmes qui lui plaisaient. +Peu à peu, ces sensations se produisirent spontanément, +et aussitôt s'y joignait le souvenir imaginaire de cheveux de +jeunes filles. À l'âge de onze ans, il fut entraîné à la masturbation +par des camarades d'école. Le lien d'association des sentiments +sexuels avec l'idée fétichiste, était alors déjà solidement établi et +se faisait jour, toutes les fois que le malade pratiquait avec ses +camarades des actes d'impudicité. Avec les années, le fétiche +devint de plus en plus puissant. Les fausses nattes même commençaient +à l'exciter, pourtant il préférait les vraies. Quand +il en pouvait toucher ou y poser ses lèvres, il se sentait tout +heureux. Il rédigeait en prose des articles, il faisait des poésies +sur la beauté des cheveux des femmes; il dessinait des nattes et +se masturbait en même temps. À partir de l'âge de quatorze ans, +il devint tellement excité par son fétiche qu'il en avait des érections +violentes. Contrairement au goût qu'il avait, étant encore +petit garçon, il n'était plus excité que par les nattes bien touffues, +noires et solidement tressées. Il éprouvait une envie folle de +poser ses lèvres sur ces nattes et de les mordre. L'attouchement +des cheveux ne lui donnait que peu de satisfaction; c'était plutôt +la vue qui lui en procurait, mais avant tout, le fait d'y poser les +lèvres et de les mordre.</p> + +<p>Si cela lui était impossible, il se sentait malheureux jusqu'au +<i>tædium vitæ</i>. Il essayait alors de se dédommager en évoquant +dans son imagination l'image d'«aventures de nattes» et en se +masturbant en même temps.</p> + +<p>Souvent, dans la rue, au milieu d'une bousculade de la foule, il +ne pouvait pas se retenir de poser un baiser sur la tête des dames. +Cela fait, il courait chez lui pour se masturber. Parfois il réussissait +à résister à cette impulsion, mais alors il était forcé, oppressé +d'une angoisse vive, de prendre vite la fuite, pour échapper au +cercle magique du fétiche. Une fois seulement, au milieu de la +bousculade d'une foule, il eut l'obsession de couper la natte d'une +jeune fille. Il éprouva pendant cette tentative une vive anxiété, +ne réussissant pas avec son canif, et échappa avec peine en se +sauvant au danger d'être pris.</p> + +<p>Devenu grand, il essaya de se satisfaire par le coït avec des +<i>puellis</i>. Il provoquait une érection violente en baisant les nattes, +mais il ne pouvait pas arriver à l'éjaculation. Voilà pourquoi il +n'était pas satisfait du coït. Pourtant son idée favorite était de +coïter en baisant des nattes. Cela ne lui suffisait pas, puisque par +ce moyen il n'arrivait pas non plus à l'éjaculation. Faute de +mieux, il vola un jour à une dame les cheveux qu'elle avait +laissés en se peignant; il se les mettait dans la bouche et se masturbait +en évoquant dans son esprit en même temps l'image de la +dame. Dans l'obscurité, il n'avait aucun intérêt pour la femme, +parce qu'il ne voyait pas ses cheveux. Des cheveux défaits +n'avaient pour lui aucun charme, les poils des parties génitales non +plus. Ses rêves érotiques n'avaient pour sujet que des nattes. Ces +temps derniers, le malade était tellement excité sexuellement qu'il +tomba dans une sorte de satyriasis. Il devint incapable de vaquer +à ses affaires, et, il se sentait si malheureux, qu'il essaya de +s'étourdir par l'alcool. Il en consomma de grandes quantités, fut +pris de délire alcoolique et dut être transporté à l'hôpital. Après +l'avoir guéri de l'intoxication, un traitement approprié fit disparaître +assez rapidement son excitation sexuelle, et, lorsque le malade +fut renvoyé de l'hôpital, il était délivré de son idée fétichiste +qui ne se manifestait que rarement dans ses rêves nocturnes.</p> + +<p>L'examen du corps a fait constater l'état normal des parties +génitales et l'absence totale de stigmates de dégénérescence. +</p></blockquote> + +<p>Ces cas de fétichisme des nattes, qui mènent à des vols de +nattes de femmes, paraissent se rencontrer de temps en +temps dans tous les pays. Au mois de novembre 1890, des +villes entières des États-Unis de l'Amérique ont été, au dire +des journaux américains, inquiétées par un coupeur de nattes.</p> + + +<h4>B.—LE FÉTICHE EST UNE PARTIE DU VÊTEMENT FÉMININ</h4> + +<p>On sait combien grande est, en général, l'importance des +bijoux et de la toilette de la femme, même pour la <i>vita sexualis</i> +normale de l'homme. La civilisation et la mode ont créé +pour la femme des traits artificiels de caractère sexuel dont +l'absence peut être considérée comme une lacune et peut produire +une impression étrange, quant on se trouve en présence +d'une femme nue, malgré l'effet sensuel que doit normalement +produire cette vue<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77: </b><a href="#footnotetag77">(retour) </a><p> Comparez les remarques de Gœthe sur son aventure à Genève (<i>Lettres +de Suisse</i>).</p></blockquote> + +<p>À ce propos, il ne faut pas oublier que la toilette de la +femme a souvent tendance à faire ressortir, et même à exagérer, +certaines particularités du sexe, des traits de caractère +sexuel secondaires, tels que la gorge, la taille, les hanches.</p> + +<p>Chez la plupart des individus, l'instinct génital s'éveille +longtemps avant de pouvoir trouver l'occasion d'avoir des +rapports intimes avec l'autre sexe, et les appétits de la première +jeunesse se préoccupent habituellement d'images du +corps de la femme vêtue. De là vient que souvent, au début +de la <i>vita sexualis</i>, la représentation de l'excitant sexuel et +celle du vêtement féminin s'associent. Cette association peut +devenir indissoluble; la femme vêtue peut être pour toujours +préférée à la femme nue, surtout lorsque les individus en +question, se trouvant sous la domination d'autres perversions, +n'arrivent pas à une <i>vita sexualis</i> normale ni à la satisfaction +par les charmes naturels.</p> + +<p>Par suite de cette circonstance, il arrive alors que, chez des +individus psychopathes et sexuellement hyperesthésiques, +la femme habillée est toujours préférée à la femme nue. +Rappelons-nous bien que, dans l'observation 48, la femme +n'a jamais dû laisser tomber ses derniers voiles, et que +l'<i>equus eroticus</i> de l'observation 40 préfère la femme habillée. +Plus loin encore, on trouvera une déclaration de ce genre +faite par un inverti.</p> + +<p>Le D<sup>r</sup> Moll (<i>op. cit.</i>) fait mention d'un malade qui ne pouvait +faire le coït avec une <i>puella nuda</i>; la femme devait être +revêtue au moins d'une chemise. Le même auteur cite un +individu atteint d'inversion sexuelle qui est sous le coup du +même fétichisme du vêtement.</p> + +<p>La cause de ce phénomène doit évidemment être cherchée +dans l'onanisme psychique de ces individus. Ils ont, à la vue +de bien des personnes habillées, éprouvé des désirs avant +de s'être trouvé en présence de nudités<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78: </b><a href="#footnotetag78">(retour) </a><p> Un phénomène analogue en ce qui concerne l'objet, mais tout à fait différent +en ce qui concerne le moyen psychique, est le fait que le corps à demi +revêtu, produit souvent plus de charme que le corps tout nu. Cela tient aux +effets de contraste et à la passion de l'attente qui sont des phénomènes +généraux et n'ont rien de pathologique.</p></blockquote> + +<p>Une seconde forme de fétichisme du vêtement, forme plus +prononcée, consiste en ce que ce n'est pas généralement la +femme habillée qu'on préfère, mais c'est seulement un certain +genre d'habillement qui devient fétiche. Il est bien concevable +qu'une forte impression sexuelle, surtout si elle se +produit de très bonne heure, et si elle se rattache au souvenir +d'une certaine toilette de femme, puisse, chez des individus +hyperesthésiques, éveiller un intérêt intense pour ce genre +de toilette. Hammond (<i>op. cit.</i>, p. 46) rapporte le cas suivant +qu'il emprunte au <i>Traité de l'impuissance</i> de Roubaud.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 81.—X..., fils d'un général, a été élevé à la campagne. +À l'âge de quatorze ans il fut initié par une jeune dame +aux mystères de l'amour. Cette dame était une blonde, qui portait +les cheveux en boucles; afin de ne pas être découverte, elle +gardait habituellement ses vêtements, ses guêtres, son corset et sa +robe de soie, quand elle avait une conversation intime avec son +jeune amant.</p> + +<p>Après avoir terminé ses études, X... fut envoyé en garnison; +il voulut profiter de sa liberté pour se payer du plaisir; il constata +que son penchant sexuel ne pouvait s'exciter que dans certaines +conditions déterminées. Ainsi une brune ne lui faisait aucun effet, +et une femme en costume de nuit pouvait éteindre complètement +tout son enthousiasme en amour. Une femme, pour éveiller ses +désirs, devait être blonde, chaussée de guêtres, avoir un corset +et une robe de soie, en un mot être vêtue tout à fait comme la +dame qui avait pour la première fois éveillé chez lui l'instinct +génital. Il a toujours résisté aux tentatives qu'on a faites pour le +marier, sachant qu'il ne pourrait s'acquitter de ses devoirs conjugaux +avec une femme en costume de nuit. +</p></blockquote> + +<p>Hammond rapporte encore (page 42), un cas où le <i>coïtus +maritalis</i> n'a pu être obtenu qu'à l'aide d'un costume déterminé. +Le D<sup>r</sup> Moll fait mention de plusieurs cas semblables +chez des hétéro- et homo-sexuels. Comme cause primitive, il +faut toujours supposer une association d'idées qui s'est produite +à la première heure. C'est la seule raison plausible de +ce fait que, chez ces individus, tel costume agit avec un +charme irrésistible, quelle que soit la personne qui porte le +fétiche. On comprend ainsi que, d'après le récit de Coffignon, +des hommes qui fréquentent les bordels, insistent pour +que les femmes avec lesquelles ils ont affaire, mettent un +costume particulier, de ballerine, de religieuse, etc., et que +les maisons publiques soient, à cet effet, munies de toute une +garde-robe pour déguisements.</p> + +<p>Binet (<i>op. cit.</i>) raconte le cas d'un magistrat, qui n'était +amoureux que des Italiennes qui viennent à Paris pour poser +dans les ateliers, et que cet amour avait pour véritable objet +leur costume particulier. La cause en a pu être bien établie; +c'était l'effet de la première impression au moment de l'éveil +de l'instinct génital.</p> + +<p>Une troisième forme du fétichisme du vêtement, qui présente +un degré beaucoup plus avancé vers l'état pathologique, +se présente plus fréquemment à l'observation du médecin. +Elle consiste dans le fait que ce n'est plus la femme, +habillée ou même habillée d'une certaine façon, qui agit +en première ligne comme excitant sexuel; mais l'intérêt +sexuel se concentre tellement sur une certaine partie de la +toilette de la femme, que la représentation de cet objet de +toilette, accentuée par un sentiment de volupté, se détache +complètement de l'idée d'ensemble de la femme, et acquiert +par là une valeur indépendante. Voilà le vrai terrain du fétichisme +du vêtement; un objet inanimé, une partie isolée du +vêtement suffit par elle seule à l'excitation et à la satisfaction +du penchant sexuel. Cette troisième forme de fétichisme +du vêtement est aussi la plus importante au point de +vue médico-légal.</p> + +<p>Dans un grand nombre de cas de ce genre, il s'agit de +pièces de linge de femme qui, par leur caractère intime, sont +surtout de nature à produire des associations d'idées dans ce +sens.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 82.—K..., quarante-cinq ans, cordonnier, prétend +n'avoir aucune tare héréditaire; il est d'un caractère bizarre, +mal doué intellectuellement, d'habitus viril, sans stigmates +de dégénérescence; d'une conduite généralement sans reproche, +il fut pris en flagrant délit le 5 juillet 1876, au soir, emportant du +linge volé qu'il avait gardé dans un endroit caché. On trouva +chez lui trois cents objets de toilette de femme, entre autres, +des chemises de femme, des pantalons de femme, des bonnets de +nuit, des jarretières et même une poupée. Quand on l'arrêta, il +avait sur le corps une chemise de femme. Déjà, à l'âge de treize +ans, il s'était livré à son impulsion à voler du linge de femme; +puni une première fois, il devint plus prudent; il commettait ses +vols avec ruse et beaucoup d'adresse. Quand cette impulsion lui +venait, il avait toujours de l'angoisse et se sentait la tête lourde. +Dans de pareils moments, il ne pouvait résister, coûte que coûte. +Peu lui importait à qui il enlevait ces objets.</p> + +<p>La nuit, quand il était au lit, il mettait les objets de toilette +qu'il avait volés, en même temps il évoquait dans son imagination +l'image de belles femmes, et il éprouvait une sensation voluptueuse +avec écoulement de sperme.</p> + +<p>Voilà évidemment le mobile de ses vols; en tous cas, il n'avait +jamais vendu aucun des objets volés, mais il les tenait cachés +dans un endroit quelconque. Il déclara qu'il avait eu autrefois +des rapports sexuels normaux avec des femmes. Il nie avoir +jamais pratiqué l'onanisme ou la pédérastie ou d'autres actes +sexuels anormaux. À l'âge de vingt-cinq ans, il fut fiancé, mais +l'engagement fut rompu par sa faute. Il n'était pas à même de +comprendre que ses actes étaient criminels, et en outre, empreints +d'un caractère morbide. (Passow, <i>Vierteljahrsschrift für ger. Medicin.</i> +N. F. XXVIII, p. 61; Krauss, <i>Psychologie des Verbrechens</i>, 1884, +p. 190.) +</p></blockquote> + +<p>Hammond (<i>op. cit.</i>, p. 43) rapporte un cas de passion pour +une partie du vêtement de la femme. Dans ce cas aussi, le +plaisir du malade consiste à porter sur son corps un corset +de femme, de même que d'autres pièces de toilette féminine, +sans qu'il y ait chez lui trace d'inversion sexuelle. La douleur +que lui cause à lui ou à une femme un corset trop fortement +lacé, lui fait plaisir: élément sadico-masochiste.</p> + +<p>Tel est encore le cas que rapporte Diez (<i>Der Selbstmord</i>, +1838, p. 24). Il s'agit d'un jeune homme qui ne pouvait résister +à l'impulsion de déchirer du linge de femme. Pendant +qu'il déchirait, il avait toujours une éjaculation.</p> + +<p>Une alliance entre le fétichisme et la manie de détruire le +fétiche (sorte de sadisme contre un objet inanimé), semble +se rencontrer assez souvent. Comparez observation 93.</p> + +<p>Le tablier est une pièce du vêtement qui n'a aucun caractère +intime proprement dit, mais qui, par l'étoffe et la couleur, +rappelle le linge du corps, et qui, par l'endroit où il est +porté, évoque des idées de rapports sexuels. (Comparez +l'emploi métonymique en allemand des mots tablier et jupon +dans la locution <i>Ieder Schürze nachlaufen</i>, etc. Ceci dit, +nous arriverons à mieux comprendre le cas suivant.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 83.—C..., trente-sept ans, de famille très chargée, +crâne plagiocéphale, facultés intellectuelles faibles, a aperçu +à l'âge de quinze ans, un tablier qu'on avait suspendu pour le faire +sécher. Il se ceignit de ce tablier et se masturba derrière une haie.</p> + +<p>Depuis il ne put voir un tablier sans répéter l'acte. Quand il +voyait passer quelqu'un, femme ou homme, ceint d'un tablier, il +était forcé de courir après. Pour le guérir de ses vols répétés de +tabliers, on le mit, à l'âge de seize ans, dans la marine. Là, il n'y +avait pas de tabliers et par conséquent il resta tranquille. Revenu +à l'âge de dix-neuf ans, il eut de nouveau l'impulsion de voler +des tabliers, ce qui lui amena des complications fâcheuses. Il fut +plusieurs fois arrêté; enfin, il essaya de se guérir de sa manie en +s'enfermant dans un couvent de Trappistes. Aussitôt sorti du +couvent, il recommença.</p> + +<p>À l'occasion d'un vol récent, on l'a soumis à l'examen de médecins +légistes, et on l'a ensuite transporté dans une maison de +santé. Il ne volait jamais autre chose que des tabliers. C'était +pour lui un plaisir d'évoquer le souvenir du premier tablier volé. +Ses rêves n'avaient pour sujet que des tabliers. Plus tard, il se +servait de ces évocations de souvenirs, soit pour pouvoir accomplir +le coït à l'occasion soit pour se masturber (Charcot-Magnan, +<i>Arch. de Neurologie</i>, 1882, <i>Nr.</i> 12). +</p></blockquote> + +<p>Un cas analogue à cette série d'observations que nous +venons de citer, est rapporté par Lombroso (<i>Amori anormali +precoci nei pazzi. Arch. di psych.</i>, 1883, p. 17). Un garçon, très +chargé héréditairement, avait déjà à l'âge de quatre ans, des +érections et une forte émotion sexuelle à la vue des objets +blancs et surtout du linge. Le contact, le froissement de ces +objets, lui procuraient de la volupté. À l'âge de dix ans, il +commença à se masturber à la vue du linge blanc empesé. +Il paraît être atteint de folie morale; il a été exécuté pour +assassinat.</p> + +<p>Le cas suivant de fétichisme du jupon est combiné à des +circonstances bien particulières.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 84.—M. Z..., trente-cinq ans, fonctionnaire, est +l'enfant unique d'une mère nerveuse et d'un père bien portant. +Il était nerveux dès son enfance; à la consultation on remarque +son œil névropathe, son corps fluet et délicat, ses traits fins, +sa voix grêle et sa barbe très clairsemée. Sauf des symptômes +d'une légère neurasthénie, on ne constate chez le malade rien de +morbide. Les parties génitales sont normales, de même que les +fonctions sexuelles. Le malade prétend ne s'être masturbé que +quatre ou cinq fois, lorsqu'il était encore petit garçon.</p> + +<p>Déjà, à l'âge de treize ans, le malade était très excité sexuellement +à la vue de vêtements mouillés, tandis que les mêmes vêtements +à l'état sec ne l'excitaient nullement. Son plus grand plaisir +était de regarder, par une pluie torrentielle, les femmes +trempées. Quand il en rencontrait, et si la femme avait une figure +sympathique, il éprouvait une volupté intense, une violente érection +et se sentait poussé au coït.</p> + +<p>Il prétend n'avoir jamais eu l'envie de se procurer des jupons +trempés ou de mouiller une femme. Le malade n'a pu fournir +aucun renseignement sur l'origine de sa <i>pica</i>.</p> + +<p>Il est possible que l'instinct génital se soit éveillé pour la première +fois à la vue d'une femme qui, par la pluie, a relevé ses +jupons et fait voir ses charmes. Ce penchant obscur et qui ne se +rendait pas encore bien compte de son véritable objet, s'est reporté +sur les jupons trempés, phénomène qui a continué à se produire. +</p></blockquote> + +<p>Les amateurs de mouchoirs de femmes se rencontrent +souvent: voilà pourquoi ces cas sont importants au point de +vue médico-légal. Ce qui peut contribuer à la grande propagation +du fétichisme du mouchoir, c'est peut-être que le +mouchoir est la pièce du linge féminin qui est le plus souvent +exposée aux regards, même dans les rapports non intimes; il +peut tomber par hasard entre les mains d'une tierce personne +en lui apportant le parfum spécial et moite de sa propriétaire. +C'est peut-être pour cela que l'idée du mouchoir s'associe +si fréquemment avec les premières sensations de volupté, +association qu'il faut supposer dans ces cas.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 85.—Un garçon boulanger de trente-deux ans, +célibataire et jusqu'ici d'antécédents nets, a été pris au moment +où il volait le mouchoir d'une dame. Il avoua, avec un repentir +sincère, qu'il avait déjà volé 80 à 90 mouchoirs de cette façon. Il +ne recherchait que des mouchoirs de femme et exclusivement de +femmes jeunes et qui lui plaisaient.</p> + +<p>L'extérieur de l'inculpé ne présente rien d'intéressant. Il +s'habille très soigneusement; il a une attitude bizarre, craintive, +déprimée, avec un genre trop obséquieux et très peu viril qui +va souvent jusqu'au ton larmoyant et aux pleurs. On reconnaît +aussi en lui une maladresse manifeste, de la faiblesse de la faculté +d'assimilation, de la paresse dans l'orientation des idées et dans +la réflexion. Une de ses sœurs est épileptique. Il vit dans une +bonne situation; il n'a jamais été gravement malade, et il s'est +bien développé.</p> + +<p>En relatant sa biographie, il fait preuve de manque de +mémoire, de manque de clarté; faire du calcul lui est difficile, +bien qu'à l'école il faisait des progrès et apprenait avec facilité. +Son air craintif, son manque d'assurance font soupçonner l'onanisme. +L'inculpé avoue que, depuis l'âge de dix-neuf ans, il +s'est livré avec excès à ce vice.</p> + +<p>Depuis quelques années, il a souffert des suites de ce vice: +dépression, fatigue, tremblements des jambes, douleurs dans le +dos, dégoût du travail. Souvent il était en proie à une dépression +mélancolique avec peur; alors il évitait les hommes. Il +avait des idées exagérées et fantastiques sur les conséquences +des rapports sexuels avec les femmes, et voilà pourquoi il ne +pouvait se décider au coït. Ces temps derniers cependant il a +songé à se marier.</p> + +<p>C'est avec un repentir profond et comme un débile qu'il est, +que X... m'avoua qu'il y a six mois, en voyant au milieu de la +foule une belle jeune fille, il se sentit sexuellement très excité, +il dut se frotter contre elle et éprouva le désir de se dédommager +par une satisfaction plus complète de son désir sexuel en +lui prenant son mouchoir. Bien qu'il se rendît compte du caractère +délictueux de son action, il ne put résister à son impulsion. +En même temps, il éprouva une angoisse terrible, causée en +partie par le désir génital qui l'obsédait, et aussi par la peur +d'être découvert.</p> + +<p>À la suite de cet incident, aussitôt qu'il voyait une femme +sympathique, il était saisi d'une excitation sexuelle violente, +avec battement de cœur, érection, <i>impetus coeundi</i>, et il éprouvait +l'obsession de se frotter contre la personne en question et, faute +de mieux, de lui voler son mouchoir.</p> + +<p>Le rapport des médecins légistes fait très judicieusement +valoir sa débilité d'esprit congénitale, l'influence démoralisante +de l'onanisme, et attribue son penchant anormal à un instinct +génital pervers, dans lequel on trouve une connexité intéressante +entre le sens génésique et le sens olfactif, connexité observée +d'ailleurs sur le terrain physiologique. On reconnut l'irrésistibilité +de l'impulsion morbide. X... fut acquitté. (Zippe, <i>Wiener +med. Wochenschrift</i>, 1879, nº 23.) +</p></blockquote> + +<p>Je dois à l'obligeance de M. le docteur Fritsch, médecin +légiste au Landesgericht de Vienne, d'autres renseignements +sur ce fétichiste du mouchoir qui, au mois d'août 1890, +fut de nouveau arrêté au moment où il cherchait à tirer un +mouchoir de la poche d'une dame.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +Une perquisition domiciliaire a amené la découverte de +446 mouchoirs de dames. L'accusé prétend avoir brûlé deux +paquets de ces <i>corpora delicti</i>. Au cours de l'enquête, on a, en +outre, constaté que, déjà en 1883, X... avait été condamné à +quinze jours de prison pour avoir volé 27 mouchoirs, et que, +pour un délit analogue, on lui avait infligé, en 1866, trois semaines +de prison.</p> + +<p>En ce qui concerne ses rapports de parenté, on sait que son +père a beaucoup souffert de congestions, et qu'une fille de son +frère est une imbécile de constitution névropathique.</p> + +<p>X... s'est marié en 1879, et commença par s'établir boulanger. +En 1881, il fit faillite. Bientôt après, sa femme, qui était toujours +en mésintelligence avec lui et qui prétendait qu'il ne remplissait +pas ses devoirs conjugaux (fait contesté par X...), demanda le +divorce. Il vécut ensuite comme garçon boulanger dans l'établissement +de son frère.</p> + +<p>Il regrette profondément son malheureux penchant pour les +mouchoirs de dames; mais, dit-il, quand il se trouve dans son +état critique, il ne peut malheureusement pas se maîtriser. Il +éprouve alors une sensation délicieuse, et il lui semble être +poussé par quelqu'un. Parfois, il réussit à se retenir; mais, si la +jeune dame lui est sympathique, il succombe à la première +impulsion. Dans de pareils moments, il est tout trempé de sueur, +par suite de la peur d'être découvert et par suite de l'impulsion +à commettre son acte. Il prétend avoir éprouvé des émotions +sensuelles à l'aspect de mouchoirs de femmes dès l'âge de la +puberté. Il ne peut se rappeler les incidents précis sous le coup +desquels l'association d'idées fétichistes s'est établie chez lui. +L'émotion sensuelle à la vue de dames, de la poche desquelles +sortait un bout de mouchoir, s'est augmentée de plus en plus. +À plusieurs reprises cela lui a donné des érections, mais jamais +d'éjaculation. Il prétend avoir eu, depuis sa vingt et unième +année, quelquefois des velléités de satisfaction normale de +l'instinct sexuel, et avoir fait le coït sans difficulté et sans +avoir recours à l'évocation mentale d'un mouchoir. Quand le +fétiche eut pris plus d'empire sur lui, le vol des mouchoirs est +devenu pour lui une satisfaction beaucoup plus grande. Le vol +du mouchoir d'une dame sympathique avait pour lui autant de +valeur que s'il avait eu des rapports sexuels avec cette dame. +Il éprouvait alors un véritable orgasme.</p> + +<p>Quand il ne pouvait prendre un mouchoir convoité, il en +ressentait une excitation pleine de tourments, avec tremblements +et sueurs sur tout le corps.</p> + +<p>Il gardait dans un endroit spécial les mouchoirs de dames qui +lui étaient particulièrement sympathiques; il était heureux de +les contempler et éprouvait alors un sentiment de bien-être. +Leur odeur aussi lui causait une sensation délicieuse; mais, +dit-il, c'était l'odeur particulière à la lingerie et non pas celle +des parfums artificiels qui excitait ses sens. Il prétend ne s'être +masturbé que rarement.</p> + +<p>Sauf des maux de tête périodiques et des vertiges, X... ne se +plaint d'aucun malaise. Il regrette profondément son malheur, +son penchant morbide, le mauvais démon qui le pousse à ces +actes criminels. Il n'a qu'un désir, c'est de trouver quelqu'un +qui puisse l'en guérir. Au physique, il présente de légers +symptômes de neurasthénie, des anomalies dans la circulation +du sang, des pupilles inégales.</p> + +<p>Il fut prouvé que X... avait agi sous l'influence d'une obsession +morbide et irrésistible. Acquittement. +</p></blockquote> + +<p>Ces cas de fétichisme du mouchoir qui entraînent l'individu +anormal à commettre des vols, sont très nombreux. Ils +se rencontrent aussi chez des personnes atteintes d'inversion +sexuelle, ainsi que le prouve le cas suivant, pris dans l'ouvrage +de M. le docteur Moll que nous avons déjà plusieurs fois cité<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79: </b><a href="#footnotetag79">(retour) </a><p> Page 124 (<i>op. cit.</i>), le docteur Moll dit, à propos de ce penchant chez +les hétéro-sexuels: «La passion pour les mouchoirs peut être si violente +que l'homme se trouve littéralement subjugué par ce petit objet. Voici ce +qui me fut raconté par une femme: «Je connais un monsieur, me dit-elle; +il me suffit, quand je le vois de loin, de tirer de ma poche le coin de mon +mouchoir pour qu'il me suive comme un chien. Je puis aller n'importe où, +il ne me quitte plus. Que ce monsieur se trouve en voiture ou soit occupé +par une affaire très sérieuse, aussitôt qu'il voit mon mouchoir, il abandonne +tout pour me suivre.»</p></blockquote> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 86.—Fétichisme du mouchoir combiné avec l'inversion +sexuelle.—K..., trente-huit ans, ouvrier, homme solidement +bâti, se plaint de malaises nombreux, tels que faiblesse +des jambes, douleurs dans le dos, maux de tête, manque de +courage au travail, etc. Ses plaintes font penser manifestement +à la neurasthénie avec tendance à l'hypocondrie. Ce n'est qu'après +avoir suivi plusieurs mois mon traitement, qu'il avoua qu'il était +aussi anormal au point de vue sexuel.</p> + +<p>K... n'a jamais eu aucun penchant pour les femmes; par +contre, les beaux hommes ont exercé sur lui, de tout temps, un +charme particulier.</p> + +<p>Le malade s'est beaucoup masturbé depuis sa jeunesse jusqu'à +l'époque où il est venu me consulter. K... n'a jamais pratiqué +ni l'onanisme mutuel, ni la pédérastie. Il ne croit pas qu'il y +aurait trouvé une satisfaction quelconque, car, malgré sa prédilection +pour les hommes, le plaisir principal pour lui est d'avoir +un morceau de linge blanc d'homme; mais, là encore, c'est la +beauté du propriétaire qui joue un rôle important. Ce sont surtout +les mouchoirs des beaux hommes qui l'excitent sexuellement. +Sa plus grande volupté consiste à se masturber dans des +mouchoirs d'hommes. C'est pour cette raison qu'il enlevait souvent +des mouchoirs à ses amis; pour éviter d'être découvert +comme voleur, le malade laissait toujours un de ses propres +mouchoirs chez l'ami pour remplacer celui qu'il venait de voler. +De cette façon, K... voulait échapper au soupçon de vol et faire +croire à un changement de mouchoir. D'autres pièces de linge +d'homme ont aussi excité K..., mais pas au même point que les +mouchoirs.</p> + +<p>K... a souvent fait le coït avec des femmes; il eut des érections +suivies d'éjaculation, mais sans aucune sensation de volupté. +De plus, le malade n'éprouvait aucune envie particulière de +pratiquer le coït. L'érection et l'éjaculation ne se produisaient +que, lorsqu'au milieu de l'acte, le malade pensait au mouchoir +d'un homme. Il y arrivait encore plus facilement quand il prenait +avec lui le mouchoir d'un ami et le tenait en main pendant l'acte.</p> + +<p>Conformément à sa perversion sexuelle, ses pollutions +nocturnes aussi se produisent sous l'influence de représentations +voluptueuses dans lesquelles le linge d'homme joue le rôle +principal. +</p></blockquote> + +<p>On rencontre plus fréquemment que les fétichistes du +linge les fétichistes du soulier de la femme. Ces cas sont, +pour ainsi dire, innombrables, et un grand nombre déjà +ont été scientifiquement analysés, tandis que pour le fétichisme +du gant je n'ai que quelques rares communications de +troisième main. Relativement aux causes de la rareté du fétichisme +du gant, voir plus haut.</p> + +<p>Dans le fétichisme du soulier il n'y a pas de rapport étroit +entre l'objet et le corps de la femme, rapport qui rend explicable +le fétichisme du linge. C'est pour cette raison, et aussi +parce qu'il y a toute une série de cas soigneusement étudiés, +dans lesquels l'adoration fétichiste de la chaussure de la +femme a, d'une manière incontestable et bien établie, pris +naissance dans une sphère d'idées masochistes; c'est pour +ces motifs, disons-nous, qu'on peut, à juste titre, admettre +l'hypothèse d'une cause de nature masochiste, bien que +déguisée, toutes les fois que, dans un cas déterminé, on ne +peut trouver une autre origine.</p> + +<p>C'est pour ce motif que j'ai inséré dans le chapitre sur le +masochisme la plus grande partie des observations sur le fétichisme +du soulier ou du pied qui étaient à ma disposition. Là, +nous avons, en montrant les diverses transitions, déjà suffisamment +démontré le caractère régulièrement masochiste +de cette forme du fétichisme érotique.</p> + +<p>Cette hypothèse du caractère masochiste du fétichisme du +soulier, n'est réfutée et infirmée, que là où l'on a acquis la +preuve qu'un accident de hasard a amené une association +entre les émotions sexuelles et l'image du soulier de la femme; +car la formation <i>a priori</i> d'une pareille association d'idées +est tout à fait improbable.</p> + +<p>Une corrélation de ce genre existe dans les deux observations +suivantes.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 87.—Fétichisme du soulier.—M. von P..., de +vieille noblesse polonaise, trente-deux ans, m'a consulté en 1890, +au sujet de sa <i>vita sexualis</i> anormale. Il affirme être issu d'une +famille tout à fait saine, mais être nerveux depuis son enfance et +avoir souffert à l'âge de onze ans de <i>chorea minor</i>. Depuis l'âge +de dix ans, il souffre beaucoup d'insomnie, et de malaises neurasthéniques.</p> + +<p>Il prétend n'avoir connu la différenciation des sexes qu'à l'âge +de quinze ans; c'est de cette époque que datent ses penchants +sexuels. À l'âge de dix-sept ans, une institutrice française l'a +séduit, mais ne lui a pas permis d'accomplir le coït, de sorte +que seule une excitation sensuelle (masturbation mutuelle) +a pu avoir lieu. Au milieu de cette scène, son regard tomba sur +les bottines très élégantes de cette femme. Cette vue lui fit une +profonde impression. Ses relations avec cette personne dissolue +se continuèrent pendant quatre mois. Durant ces attouchements, +les bottines de l'institutrice devenaient un fétiche pour le +malheureux jeune homme. Il commença à s'intéresser aux +chaussures de dames, et rôdait afin de rencontrer de belles +bottines de dames. Le fétiche soulier prit sur son esprit un +ascendant de plus en plus grand. <i>Sicuti calceolus mulieris gallicæ +penem tetigit, statim summa cum voluptate sperma ejaculavit.</i> +Quand on eut éloigné celle qui l'avait séduit, il dut aller chez les +<i>puellas</i> avec lesquelles il avait recours au même procédé. Ordinairement +cela suffisait pour le satisfaire. Ce n'est que rarement et +subsidiairement qu'il avait recours au coït. Son penchant pour cet +acte disparaissait de plus en plus. Sa <i>vita sexualis</i> se bornait aux +pollutions dues à des rêves, où, seules les chaussures de dames +jouaient un rôle, et à satisfaire ses sens avec des chaussures de +femmes, <i>apposita ad mentulam</i>; mais il fallait que la <i>puella</i> fît +cette manipulation. Dans le commerce avec l'autre sexe, il n'y +avait que la bottine qui l'excitât sensuellement, et encore la +bottine devait être élégante, de forme française, avec talon +d'un noir reluisant comme l'était la première. Avec le temps sont +survenues des conditions accessoires: souliers d'une prostituée +très élégante, chic, avec des jupons empesés et autant que possible +des bas noirs.</p> + +<p>Le reste de la femme ne l'intéresse pas. Le pied nu lui est +tout à fait indifférent. Aussi au point de vue de l'âme, la femme +n'exerce pas le moindre charme sur lui. Il n'a jamais eu des +tendances masochistes, comme de vouloir être foulé aux pieds +d'une femme. Avec les années son fétichisme a pris un tel empire +sur lui que, dans la rue, s'il aperçoit une dame d'un certain extérieur +et chaussée d'une certaine façon, il est si violemment excité +qu'il est forcé de se masturber. Une légère pression sur le pénis +suffit à cet individu très neurasthénique pour provoquer une +éjaculation. Des chaussures dans les étalages et, depuis quelque +temps, la lecture même d'une simple annonce de magasin de +chaussures suffisent pour le mettre dans un état d'émotion +violente.</p> + +<p>Son <i>libido</i> étant très vif, il se soulageait par la masturbation, +quand il ne pouvait se servir de chaussures. Le malade reconnut +vite l'inconvénient et le danger de son état, et, bien qu'il se portât +physiquement bien, sauf ses malaises neurasthéniques, il éprouvait +tout de même une profonde dépression morale. Il consulta +plusieurs médecins. L'hydrothérapie, l'hypnotisme furent employés +sans aucun résultat. Les médecins les plus célèbres lui conseillaient +de se marier et l'assuraient qu'aussitôt qu'il aimerait sérieusement +une jeune fille, il serait débarrassé de son fétiche. Le malade +n'avait aucune confiance en son avenir; pourtant il suivit le conseil +des médecins. Il fut cruellement déçu dans cette espérance +éveillée par l'autorité des médecins, bien qu'il se soit allié avec +une dame que distinguent de grandes qualités physiques et +intellectuelles. La première nuit de son mariage fut terrible pour +lui; il se sentit criminel et ne toucha pas à sa femme. Le lendemain +il vit une prostituée avec le «certain chic» qu'il aimait. Il +eut la faiblesse d'avoir des rapports avec elle, à sa façon accoutumée. +Il acheta alors une paire de bottines de femme très élégantes +et les cacha dans le lit nuptial; en les touchant, il put, +quelques jours plus tard, remplir ses devoirs conjugaux. L'éjaculation +ne venait que tardivement, car il devait se forcer au coït; +au bout de quelques semaines, l'artifice employé n'avait déjà plus +d'effet, son imagination ayant perdu de sa vivacité. Le malade +se sentait excessivement malheureux, et il aurait autant aimé +mettre immédiatement fin à ses jours. Il ne pouvait plus satisfaire +sa femme qui avait sexuellement de grands besoins et qui avait +été très excitée par les rapports qu'elle avait eus jusqu'ici avec lui; +il voyait combien elle en souffrait moralement et physiquement. +Il ne pouvait ni ne voulait révéler son secret à son épouse. Il +éprouvait du dégoût pour les rapports conjugaux; il avait peur de +sa femme, craignait les soirées et les tête-à-tête avec elle. Il +arriva à ne plus avoir d'érections.</p> + +<p>Il fit de nouveau des essais avec des prostituées; il se satisfaisait +en touchant leurs souliers et ensuite la <i>puella</i> était obligée +<i>calceolo mentulam tangere</i>; il éjaculait ou, si l'éjaculation ne se +produisait pas, il essayait le coït avec la femme vénale, mais sans +résultat, car alors l'éjaculation se faisait subitement.</p> + +<p>Le malade vient à la consultation tout désespéré. Il regrette +profondément d'avoir, malgré sa conviction intime, suivi le +conseil funeste des médecins, d'avoir rendu malheureuse une +très brave femme et de lui avoir causé un préjudice physique +et moral. Pouvait-il répondre devant Dieu de continuer une +pareille vie? Quand même il se confesserait à sa femme et qu'elle +ferait tout ce qu'il désire, cela ne lui servirait à rien, car il lui +faudrait encore le «parfum du demi-monde».</p> + +<p>L'extérieur de ce malheureux ne présente rien de frappant, +sauf sa douleur morale. Les parties génitales sont tout à fait +normales. La prostate est un peu grosse. Il se plaint d'être tellement +sous l'obsession des idées de chaussures, qu'il rougit quand +il est question de bottines. Toute son imagination ne s'occupe que +de ce sujet. Quand il est dans sa propriété à la campagne, il se +voit souvent forcé de partir pour la ville la plus proche, qui est +encore à dix lieues de distance, afin de pouvoir satisfaire son +fétichisme devant les étalages et aussi avec des <i>puellis</i>.</p> + +<p>On ne pouvait entreprendre aucun traitement médical chez ce +malheureux, car sa confiance dans les médecins était profondément +ébranlée. Un essai d'hypnose et de suppression des associations +fétichistes par la suggestion a échoué, par suite de +l'émotion morale de ce pauvre jeune homme qu'obsède l'idée +d'avoir rendu sa femme malheureuse.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 88.—X..., vingt-quatre ans, de famille chargée +(frère de sa mère et grand'père maternel fous, sœur épileptique, +autre sœur souffrant de migraines, parents d'un tempérament +très irritable), a eu à l'époque de sa dentition quelques +accès de convulsions. À l'âge de sept ans, il fut entraîné à l'onanisme +par une bonne. La première fois, X... trouva plaisir à ces +manipulations <i>cum illa puella fortuito pede calceolo tecto penem +tetigit</i>.</p> + +<p>Ce fait a suffi pour créer chez l'enfant taré une association +d'idées, grâce à laquelle, dorénavant, le seul aspect d'un soulier +de femme et ensuite le rappel d'un souvenir dans ce sens pouvaient +provoquer de l'érection et de l'éjaculation. Il se masturbait +alors en regardant des souliers de femme ou en se les représentant +dans son imagination. À l'école, il était vivement excité +par les souliers de l'institutrice. En général, les bottines qui +étaient en partie cachées par une longue robe lui produisaient +toujours cet effet.</p> + +<p>Un jour il ne put pas s'empêcher de saisir l'institutrice par les +bottines, ce qui lui causa une vive émotion sexuelle. Malgré +les coups qu'il reçut, il ne put s'empêcher de réitérer ce +manège. Enfin, on reconnut qu'il y avait là un mobile morbide, et +on le plaça sous la direction d'un maître d'école. Il s'abandonnait +alors aux délicieux souvenirs de la scène des bottines avec +l'institutrice; cela lui donnait des érections, de l'orgasme et, à +partir de l'âge de quatorze ans, même des éjaculations. En outre, +il se masturbait en pensant à un soulier de femme. Un jour l'idée +lui vint d'augmenter son plaisir en se servant d'un soulier de +dame pour la masturbation. Il prit souvent en secret des souliers +et s'en servait à cet effet.</p> + +<p>Rien de la femme ne pouvait l'exciter sexuellement; l'idée du +coït lui inspirait de l'horreur. Les hommes ne l'intéressaient pas +non plus.</p> + +<p>À l'âge de dix-huit ans, il s'établit comme marchand et fit entre +autres le commerce de chaussures. Il éprouvait une excitation +sexuelle toutes les fois qu'il essayait des souliers aux pieds des +dames ou qu'il pouvait manipuler des souliers usés par des +femmes.</p> + +<p>Un jour, il eut, au milieu de ces pratiques, un accès épileptique +qui, bientôt, fut suivi d'un second, pendant qu'il se masturbait, +comme à son habitude. Ce n'est qu'alors qu'il reconnut le danger +de ces procédés sexuels pour sa santé. Il combattit son penchant +à l'onanisme, ne vendit plus de chaussures et s'efforça de +se débarrasser de cette association morbide entre les chaussures +de femmes et les fonctions sexuelles. Mais alors il se produisit +des pollutions fréquentes sous l'influence de rêves érotiques +ayant pour sujet des chaussures de femmes, et les accès épileptiques +ne cessèrent point. Bien qu'il n'eût pas le moindre penchant +sexuel pour le sexe féminin, il se décida à conclure un +mariage, ce qui lui parut être le seul remède possible.</p> + +<p>Il épousa une femme jeune et belle. Malgré une vive érection +produite en pensant aux souliers de sa femme, il fut tout à fait +impuissant dans ses essais de cohabitation, car le dégoût du coït +et des rapports intimes en général, l'emportait sur l'influence de +la représentation du soulier, son stimulant sexuel. Pour se guérir +de son impuissance, le malade s'adressa au docteur Hammond qui +traita son épilepsie par le brome, et qui lui conseilla de fixer ses +regards pendant le coït sur un soulier attaché au-dessus du lit +nuptial et de se figurer que sa femme était un soulier.</p> + +<p>Le malade guérit de ses accès épileptiques et devint puissant. +Il pouvait faire le coït tous les huit jours. Son excitation sexuelle, +à la vue des souliers de dames, s'atténuait de plus en plus. +(Hammond, <i>Impuissance sexuelle</i>.) +</p></blockquote> + +<p>Ces deux cas de fétichisme du soulier qui, comme en +général tous les cas de fétichisme, se basent sur des associations +subjectives et accidentelles, ainsi qu'on vient de le +prouver, n'ont rien d'extraordinaire en ce qui concerne la +cause objective. Dans le premier cas il s'agit d'une impression +partielle dégagée de l'ensemble de la femme; dans le +second cas, d'une impression partielle produite par une +manipulation excitante.</p> + +<p>Mais on a aussi observé des cas—il est vrai que jusqu'ici +il n'y en a que deux—où l'association décisive n'a nullement +été amenée par un rapport entre la nature de l'objet et +les choses qui normalement peuvent provoquer une excitation.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 89.—L..., trente-sept ans, employé de commerce, +d'une famille très chargée, a eu, à l'âge de cinq ans, +sa première érection, en voyant un parent plus âgé qui couchait +dans la même chambre, mettre son bonnet de nuit. Le même effet +se produisit quand, plus tard, il vit un soir une vieille dame +mettre son bonnet de nuit.</p> + +<p>Plus tard, il lui suffisait, pour se mettre en érection, de la +seule idée d'une tête de vieille femme laide, coiffée d'un bonnet +de nuit. Le seul aspect d'un bonnet de femme, ou d'une femme +nue, ou d'un homme nu, le laissaient absolument froid. Mais le +contact d'un bonnet de nuit lui donnait une érection et parfois +même une éjaculation.</p> + +<p>L... n'était pas un masturbateur et, jusqu'à l'âge de trente-deux +ans, lorsqu'il épousa une belle fille qu'il aimait, il n'avait +jamais pratiqué aucune manœuvre sexuelle.</p> + +<p>Pendant sa nuit de noce, il resta insensible jusqu'à ce que, +dans son embarras, il se vit obligé d'évoquer le souvenir de la +tête de vieille femme laide coiffée d'un bonnet de nuit. Aussitôt +le coït réussit.</p> + +<p>Dans la période qui suivit, il dut parfois recourir à ce moyen. +Depuis son enfance, il avait de temps en temps de profondes +dépressions de caractère avec tendances au suicide, et quelquefois +aussi des hallucinations terrifiantes pendant la nuit. En +regardant par la fenêtre, il était saisi de vertige et d'angoisse. +C'était un homme gauche, bizarre, embarrassé, et mal doué intellectuellement. +(Charcot et Magnan, <i>Arch. de Neurol.</i>, 1882, nº 12.) +</p></blockquote> + +<p>Dans ce cas très curieux, une coïncidence fortuite entre la +première émotion sexuelle et une impression tout à fait hétérogène, +semble avoir seule déterminé le caractère du penchant.</p> + +<p>Un cas presque aussi étrange de fétichisme d'association +accidentelle est rapporté par Hammond (<i>op. cit.</i>, p. 50). Un +homme marié, âgé de trente ans, et qui en somme était tout +à fait bien portant et psychiquement normal, aurait vu l'impuissance +se déclarer à la suite d'un changement de logement +et disparaître après qu'on lui eut remis sa chambre à +coucher dans son ancien état.</p> + + +<h4>C.—LE FÉTICHE EST UNE ÉTOFFE</h4> + +<p>Il y a un troisième groupe principal de fétichistes, dont le +fétiche n'est ni une partie du corps féminin, ni une partie +des vêtements de la femme, mais une étoffe déterminée, qui +même ne sert pas toujours à la confection de la toilette +féminine, et qui cependant peut, par elle-même, en tant que +matière, faire naître ou accentuer les sentiments sexuels. Ces +étoffes sont: les fourrures, le velours et la soie.</p> + +<p>Ces cas se distinguent des faits précédents de fétichisme +érotique du vêtement par le fait que ces étoffes ne sont pas, +comme le linge, en rapports étroits avec le corps féminin et +n'ont pas, comme les souliers ou les gants, une corrélation +avec des parties déterminées du corps féminin ou ne sont +pas une signification symbolique quelconque de ces parties.</p> + +<p>Ce genre de fétichisme ne peut pas provenir non plus +d'une association accidentelle, comme dans les cas tout à +fait particuliers du bonnet de nuit ou des meubles de la +chambre à coucher; mais ils forment un groupe dont l'objet +est homogène. Il faut donc supposer que certaines sensations +tactiles—(une sorte de chatouillement qui a une parenté +éloignée avec les sensations voluptueuses)—sont, chez +des individus hyperesthésiques, la cause première de ce +genre de fétichisme.</p> + +<p>À ce propos nous donnerons tout d'abord une observation +personnelle exposée par un homme qui lui-même était +atteint de cet étrange fétichisme.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 90.—N..., trente-sept ans, issu de famille névropathique, +de constitution névropathique lui-même, déclare:</p> + +<p>Depuis ma première jeunesse, j'ai une passion profondément +enracinée pour les fourrures et le velours, parce que ces étoffes +éveillent en moi une émotion sexuelle, et que leur vue et leur +contact me procurent un plaisir voluptueux. Je ne puis me rappeler +qu'un incident quelconque ait occasionné ce penchant +étrange—(coïncidence de la première émotion sexuelle avec +l'impression de ces étoffes, respectivement première excitation +pour une femme vêtue de ces étoffes).—En somme, je ne me souviens +pas comment a commencé cette prédilection. Je ne veux point +exclure absolument la possibilité d'un pareil incident, ni d'une +liaison accidentelle de la première impression qui aurait pu créer +une association d'idées; mais je crois peu probable que pareille +chose ait pu se passer, car je suis convaincu qu'un incident de ce +genre se serait profondément gravé dans ma mémoire.</p> + +<p>Ce que je sais, c'est qu'étant encore petit enfant, j'aimais vivement +voir des fourrures et les caresser, et qu'en faisant ainsi +j'éprouvais un vague sentiment de volupté. Lors de la première +manifestation de mes idées sexuelles concrètes, c'est-à-dire quand +mes idées sexuelles se dirigèrent vers la femme, j'avais déjà une +prédilection particulière pour la femme vêtue de ces étoffes.</p> + +<p>Cette prédilection m'est restée jusqu'à l'âge d'homme mûr. +Une femme qui porte une fourrure ou qui est vêtue de velours, +m'excite plus rapidement et plus violemment qu'une femme sans +ces accessoires. Ces étoffes, il est vrai, ne sont pas la <i>conditio sine +qua non</i> de l'excitation; le désir se produit aussi sans elles pour +les charmes habituels; mais l'aspect, et surtout le contact de ces +tissus fétichistes, constituent pour moi un moyen, aident puissamment +les autres charmes normaux, et me procurent une augmentation +du plaisir érotique. Souvent, la seule vue d'une femme à +peine jolie, mais vêtue de ces étoffes, me donne la plus violente +excitation et m'entraîne complètement. La simple vue de mes +tissus fétiches me fait un plaisir bien plus grand encore que l'attouchement.</p> + +<p>L'odeur pénétrante de la fourrure m'est indifférente, plutôt +désagréable, et je ne la supporte, qu'à cause de son association +avec des sensations agréables de la vue et du tact. Je languis +du plaisir de pouvoir toucher ces étoffes sur le corps d'une femme, +de les caresser, de les embrasser et d'y mettre ma figure. Mon +plus grand plaisir est de voir et de sentir <i>inter actum</i> mon fétiche +sur les épaules de la femme.</p> + +<p>La fourrure et le velours isolément me produisent l'impression +que je viens de décrire. L'effet de la première est de beaucoup +plus fort que celui du dernier. Mais la combinaison de ces deux +matières produit le plus grand effet. Des pièces de vêtements +féminins en velours ou en fourrure, que je vois et touche détachées +de leur porteuse, m'excitent sexuellement aussi, quoiqu'à +un degré moindre,—de même les couvertures confectionnées +en fourrure, qui ne font nullement partie de la toilette féminine, +le velours et la peluche des meubles et des draperies. De +simples gravures représentant des toilettes en fourrures et en velours +sont pour moi l'objet d'un intérêt érotique, et même le seul +mot «fourrure» a pour moi une vertu magique et me donne des +idées érotiques.</p> + +<p>La fourrure est pour moi tellement l'objet de l'intérêt sexuel, +qu'un homme qui porte une fourrure à effet, me produit une impression +très désagréable, horripilante et scandaleuse, comme +l'effet que produirait sur tout individu normal, un homme en costume +et dans l'attitude d'une ballerine. De même je trouve répugnant +l'aspect d'une vieille femme laide couverte d'une belle +fourrure; cette vue éveille en moi des sentiments qui s'entrechoquent.</p> + +<p>Ce plaisir érotique de voir des fourrures et du velours est tout +à fait différent de mes appréciations purement esthétiques. J'ai +un goût très vif pour les belles toilettes de femmes, et en même +temps une prédilection particulière pour les dentelles, mais c'est +un goût d'une nature purement esthétique. Je trouve la femme +en toilette de dentelles ou bien parée avec une autre belle toilette, +plus belle qu'une autre, mais la femme vêtue de mes +étoffes fétiches est la plus charmante pour moi.</p> + +<p>La fourrure n'exerce sur moi l'effet dont j'ai parlé que lorsqu'elle +est à poils fins, touffus, lisses, longs, et se dressant en +haut. C'est de ces qualités que dépend l'impression. Je reste tout +à fait indifférent, non seulement aux fourrures à poils drus, emmêlés, +espèce qu'on estime comme inférieure, mais aussi aux fourrures +qu'on estime comme très belles et supérieures, mais dont +on a enlevé les poils qui redressent (castor, chien de mer) ou qui +ont naturellement les poils courts (hermine) ou trop long et couchés +(singe, ours). Les poils redressés ne me produisent l'impression +spécifiques que chez la zibeline, la martre, etc. Or, le velours +est fait de poils fins touffus et redressés en haut, ce qui expliquerait +l'impression analogue qu'il me produit. L'effet paraît dépendre +d'une impression déterminée de l'extrémité pointue des poils +sur les terminaisons des nerfs sensitifs.</p> + +<p>Mais je ne peux pas m'expliquer quel rapport cet effet étrange +sur les nerfs tactiles peut avoir avec la vie sexuelle. Le fait est +que tel est le cas chez beaucoup d'hommes. Je fais encore remarquer +expressément, qu'une belle chevelure de femme me plaît +beaucoup, mais qu'elle ne joue pas un rôle plus grand que tout +autre charme féminin, et qu'en touchant des fourrures je ne pense +nullement à des cheveux de femme. (La sensation tactile dans les +deux cas n'a pas d'ailleurs la moindre analogie.) En général il ne +s'y attache aucune idée. La fourrure par elle-même réveille en +moi la sensualité. Comment? Voilà ce qui me paraît absolument +inexplicable.</p> + +<p>Le seul effet esthétique produit par la beauté des fourrures +grand genre, à laquelle chacun est plus ou moins sensible, par la +fourrure qui, depuis la Fornarina de Raphaël et l'Hélène Fourment +de Rubens, a été employée par beaucoup de peintres comme cadre +et ornement des charmes féminins, et qui dans la mode, dans +l'art et la science de la toilette féminine, joue un si grand rôle—cet +effet esthétique, dis-je, n'explique rien dans ce cas, ainsi que +j'ai déjà eu l'occasion de le faire remarquer. Cet effet esthétique +que les belles fourrures produisent sur les hommes normaux, +les fleurs, les rubans, les pierres précieuses et les autres parures +le produisent sur moi, comme chez tout le monde. Habilement +employés, ces objets font mieux ressortir la beauté féminine et +peuvent ainsi, dans certaines circonstances, produire indirectement +un effet sensuel. Mais ils ne produisent jamais sur moi le +même effet sensuel direct que les étoffes fétiches dont j'ai parlé.</p> + +<p>Bien que chez moi, comme peut-être chez tous les autres fétichistes, +il faille bien distinguer l'impression sensuelle de l'impression +esthétique, cela ne m'empêche pas d'exiger de mon +fétiche une série de conditions esthétiques concernant la forme, +la coupe, la couleur, etc. Je pourrais m'étendre ici longuement +sur ces exigences de mon penchant, mais je laisse de côté ce +point qui ne touche pas le fond du sujet. Je ne voulais qu'attirer +l'attention sur ce fait que le fétichisme érotique se complique +encore d'un mélange d'idées purement esthétiques.</p> + +<p>L'effet particulièrement érotique de mes étoffes fétichistes, ne +peut pas s'expliquer par l'association avec l'idée du corps d'une +femme qui porterait ces étoffes, pas plus que par un effet d'esthétique +quelconque. Car, premièrement, ces étoffes me produisent de +l'effet, même quand elles sont isolées et détachées du corps, +quand elles se présentent comme simple matière; et, secondement, +des parties de la toilette intime (corset, chemise) qui, sans +doute, évoquent des associations, ont sur moi une action beaucoup +plus faible. Les étoffes fétichistes ont toutes pour moi une valeur +sensuelle intrinsèque. Pourquoi? C'est pour moi une énigme. Les +plumes sur les chapeaux de femme ou les éventails produisent +sur moi la même impression fétichiste que la fourrure et le +velours: similitude de la sensation tactile et du chatouillement +étrange produit par le mouvement léger de la plume. Enfin l'effet +fétichiste, quoiqu'à un degré très atténué, est encore provoqué +par d'autres étoffes unies, telles que la soie, le satin, etc., tandis +que les étoffes rugueuses, le drap grossier, la flanelle, me produisent +plutôt un effet répugnant.</p> + +<p>Enfin, je tiens encore à rappeler que j'ai lu quelque part un +essai de Carl Vogt sur les hommes microcéphales: il y est raconté +comment un microcéphale, à la vue d'une fourrure, s'y est précipité +et l'a caressée en manifestant une vive joie. Je suis loin de voir +pour cette raison, dans le fétichisme très commun de la fourrure, +une régression atavique vers les goûts des ancêtres de la race +humaine qui étaient couverts de peaux d'animaux. Le microcéphale +dont parle Carl Vogt faisait, avec le sans-gêne qui lui était +naturel, un attouchement qui lui était agréable, mais dont le caractère +n'était pas sexuellement sensuel; il y a beaucoup d'hommes +normaux qui aiment à caresser un chat, à toucher des fourrures, +du velours, sans en être sexuellement excités. +</p></blockquote> + +<p>On trouve encore dans la littérature quelques cas de ce +genre.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 91.—Un garçon de douze ans éprouva une vive +émotion sexuelle en se couvrant un jour, par hasard, d'une couverture +en fourrure. À partir de ce moment, il commença à se +masturber en se servant de fourrures ou en prenant dans son lit +un petit chien à longs poils. Il avait des éjaculations suivies quelquefois +d'accès hystériques. Ses pollutions nocturnes étaient occasionnées +par des rêves où il se voyait couché nu sur une fourrure +soyeuse qui l'enveloppait complètement. Les charmes de la +femme ou de l'homme n'avaient aucune prise sur lui.</p> + +<p>Il devint neurasthénique, souffrit de la monomanie de l'observation, +croyant que tout le monde s'apercevait de son anomalie +sexuelle; il eut, pour cette cause du <i>tædium vitæ</i> et devint fou.</p> + +<p>Il était très chargé, avait les parties génitales mal conformées, +et d'autres signes de dégénérescence anatomique. (Tarnowsky, <i>op. +cit.</i>, p. 22.)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 92.—C... est un amateur enragé de velours. Il +se sent attiré d'une manière normale vers les belles femmes, mais +il est particulièrement excité lorsque la personne de rencontre +avec laquelle il a des rapports est vêtue de velours.</p> + +<p>Ce qui est frappant dans ce cas, c'est que ce n'est pas la vue du +velours, mais le contact qui produit l'excitation. C... me disait +qu'en passant la main sur une jaquette de femme en velours, il +avait une excitation sexuelle telle qu'aucun autre moyen ne saurait +jamais en provoquer une pareille chez lui. (D<sup>r</sup> Moll, <i>op. cit.</i>, +p. 127.) +</p></blockquote> + +<p>Un médecin m'a communiqué le cas suivant. Un des +habitués d'un lupanar était connu sous le sobriquet de +«Velours». Il avait l'habitude de revêtir de velours une +<i>puella</i> qui lui était sympathique et de satisfaire ses penchants +sexuels rien qu'en caressant sa figure avec un coin de la robe +en velours, sans qu'il y ait autre contact entre lui et la femme.</p> + +<p>Un autre témoin m'assure que, surtout chez les masochistes, +l'adoration des fourrures, du velours et de la soie est +très fréquente (Comparez plus haut, observation 44, 45<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80: </b><a href="#footnotetag80">(retour) </a><p> Dans les romans de Sacher-Masoch la fourrure joue aussi un rôle important; +elle sert même de titre à un de ses romans. Mais son explication, +qui fait de la fourrure, de l'hermine, le symbole de la domination, et en fait +pour la même raison le fétiche des hommes dépeints dans ce roman, me +paraît spécieuse et peu satisfaisante.</p></blockquote> + +<p>Le cas suivant est un cas de fétichisme d'étoffe bien +curieux. On voit se joindre au fétichisme l'impulsion à +détruire le fétiche. Ce penchant est, dans ce cas, ou un élément +de sadisme contre la femme qui porte l'étoffe ou un +sadisme impersonnel dirigé contre l'objet, tendance qui se +rencontre souvent chez les fétichistes.</p> + +<p>Cet instinct de destruction a fait du cas dont nous parlons +une cause criminelle très curieuse.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 93.—Au mois de juillet 1891, a dû comparaître +devant la seconde chambre du tribunal correctionnel de Berlin le +garçon serrurier Alfred Bachmann, âgé de vingt-cinq ans.</p> + +<p>Au mois d'avril de la même année, la police avait reçu plusieurs +plaintes: une main méchante avait, avec un instrument bien +tranchant, coupé les robes de plusieurs dames. Le soir du 25 avril, +on réussit à prendre l'agresseur mystérieux dans la personne de +l'accusé. Un agent de la police remarqua l'accusé qui cherchait +d'une étrange façon à se blottir contre une dame qui traversait un +passage, accompagnée d'un monsieur. Le fonctionnaire pria la +dame d'examiner sa robe, pendant qu'il tenait l'homme suspect. +On constata que la robe avait reçu une longue entaille. L'accusé +fut amené au poste où on le visita. En dehors d'un couteau bien +aiguisé dont il avoua s'être servi pour déchirer des robes, on +trouva encore sur lui deux rubans de soie comme on en emploie +pour la garniture des robes de femmes. L'accusé avoua qu'il les +avait détachés des robes dans une bousculade. Enfin, la visite +amena encore la découverte sur son corps d'un foulard de soie de +dame. Quant à ce dernier objet, il prétendit l'avoir trouvé. Comme +on ne pouvait infirmer son assertion à ce sujet, on ne l'accusa sous +ce chef que de fraude d'objets trouvés, tandis que ses deux autres +actes lui valurent, dans les deux cas où les endommagées demandaient +des poursuites, une accusation pour destruction d'objets et, +dans deux autres cas, une accusation de vol. L'accusé qui a été déjà +plusieurs fois condamné, est un homme à la figure pâle et sans +expression. Il donna devant le juge une explication bien étrange +de sa conduite énigmatique. La cuisinière d'un commandant, dit-il, +l'avait jeté au bas de l'escalier alors qu'il demandait l'aumône, et, +depuis ce temps, il avait une haine implacable contre le sexe +féminin. On douta de sa responsabilité, et on le fit examiner par un +médecin attaché au service de l'Administration.</p> + +<p>Aux débats judiciaires, l'expert déclara qu'il n'y avait aucune raison +de considérer comme un aliéné l'accusé dont, il est vrai, l'intelligence +était très peu développée. L'accusé se défendit d'une +façon bien étrange. Une impulsion irrésistible, dit-il, le force de +s'approcher des femmes qui portent des robes de soie. Le contact +avec une étoffe de soie est pour lui tellement délicieux que, +même pendant sa détention, il se sentait ému, quand, en cardant +de la laine, un fil de soie lui tombait par hasard dans les +mains.</p> + +<p>Le procureur royal, M. Muller, considéra simplement l'accusé +comme un homme méchant et dangereux, qu'il fallait, pour un +certain laps de temps, rendre incapable de nuire. Il requit contre +lui la peine d'un an de prison. Le tribunal condamna l'accusé à +six mois de prison et à la perte de ses droits civiques pour un +an. +</p></blockquote> + + +<h2>II.—SENS SEXUEL FAIBLE OU NUL POUR L'AUTRE +SEXE ET REMPLACÉ PAR UN PENCHANT SEXUEL +POUR LE MÊME SEXE (SENS HOMOSEXUEL OU INVERTI).</h2> + +<p>Une des parties constitutives les plus solides de la conscience +du moi, à l'époque de la pleine maturité sexuelle, c'est +d'avoir la conviction de représenter une individualité +sexuelle bien déterminée, et d'éprouver le besoin, pendant les +processus physiologiques (formation de la semence et de +l'œuf), d'accomplir des actes sexuels conformes à l'individualité +sexuelle, actes qui consciemment ont pour but la conservation +de la race.</p> + +<p>Sauf quelques sentiments et quelques impulsions obscurs, +le sens sexuel et l'instinct génital restent à l'état latent +jusqu'à l'époque du développement des organes génitaux. +L'enfant est de <i>generis neutrius</i>. Quand même, dans cette +période où la sexualité latente n'existe que virtuellement et +n'est pas encore annoncée par des sentiments organiques puissants, +ni entrée dans la conscience, il se produirait prématurément +des excitations des organes génitaux, soit spontanément, +soit par une influence externe, et qu'elles trouveraient +une satisfaction par la masturbation, il y a dans tout cela +absence totale de rapports idéals avec les personnes de +l'autre sexe, et les actes sexuels de ce genre ont plus ou +moins la signification de phénomènes spinaux réflexes.</p> + +<p>Le fait de l'innocence ou de la neutralité sexuelle mérite +d'autant plus d'attention que déjà, de très bonne heure, l'enfant +constate une différenciation entre les enfants des deux +sexes par l'éducation, les occupations, les vêtements etc. Ces +impressions toutefois ne sont pas perçues par l'âme, car elles +ne sont pas appuyées sexuellement, l'organe central (l'écorce +cérébrale) des idées et des sentiments sexuels n'étant pas +encore développé et n'ayant pas encore la faculté de perception.</p> + +<p>Quand commence le développement anatomique et fonctionnel +des organes génitaux avec la différenciation simultanée +des formes du corps, attribut de l'un ou l'autre sexe, on voit +apparaître chez le garçon, ainsi que chez la jeune fille, les +bases d'un état d'âme conforme au sexe de chacun, état que +contribuent puissamment à développer l'éducation et les +influences externes, étant donné que l'individu est devenu +plus attentif.</p> + +<p>Si le développement sexuel est normal et n'est pas troublé +dans son cours, il se forme un caractère bien déterminé et +conforme à la nature du sexe. Les rapports avec les personnes +de l'autre sexe font alors naître certains penchants, certaines +réactions, et, au point de vue psychologique, il est bien +remarquable de voir avec quelle rapidité relative se forme le +type moral particulier au sexe de chaque individu.</p> + +<p>Tandis que, dans l'enfance, la pudeur, par exemple, n'est +qu'une exigence de l'éducation mal comprise par l'enfant et +qui, incompréhensible pour lui, étant donnée son innocence, +ne peut arriver qu'à une expression incomplète; la pudeur +paraît au jeune homme et à la vierge comme une obligation +impérieuse de l'estime de soi-même à laquelle on ne peut +toucher sans provoquer une puissante réaction vaso-motrice +et un désir psychique.</p> + +<p>Si la disposition primitive est favorable, normale, si les facteurs +nuisibles au développement psycho-sexuel restent hors +de jeu, il se forme une individualité psycho-sexuelle si harmonique, +si solidement construite et si conforme au sexe +représenté par l'individu, que même la perte des organes +génitaux, à une époque ultérieure (par la castration, par +exemple), ou bien le <i>climax</i> ou le <i>senium</i> ne la peuvent plus +changer dans son essence.</p> + +<p>Cela ne veut pas dire que l'homme émasculé, la femme +châtrée, le jeune homme et le vieillard, la vierge et la matrone, +l'homme puissant et l'homme impuissant, ne diffèrent +pas l'un de l'autre dans leur état d'âme.</p> + +<p>Une question très intéressante et très importante pour la +matière que nous allons traiter est de savoir si c'est l'influence +périphérique des glandes génitales (testicules et +ovaires) ou si ce sont les conditions cérébrales centrales qui +sont décisives pour le développement psycho-sexuel. Un fait +qui plaide en faveur de l'importance des glandes génitales, +est que l'absence congénitale de celles-ci ou leur enlèvement +avant la puberté ont une influence puissante sur le développement +du corps et sur le développement psycho-sexuel, de +sorte que ce dernier est arrêté et prend une direction dans le +sens du sexe contraire (eunuques, viragines, etc.).</p> + +<p>Toutefois les processus physiques qui se passent dans les +organes génitaux ne sont que des facteurs auxiliaires, mais +non pas les facteurs exclusifs de la formation d'une individualité +psycho-sexuelle; cela ressort du fait que, malgré une constitution +normale au point de vue physiologique et anatomique, +il peut se développer un sentiment sexuel contraire au caractère +du sexe que l'individu représente.</p> + +<p>La cause ici ne peut se trouver que dans une anomalie des +conditions centrales, dans une disposition psycho-sexuelle +anormale. Cette disposition est, sous le rapport de sa +cause anatomique et fonctionnelle, encore enveloppée de +mystère. Comme, dans presque tous les cas en question, +l'inverti présente des tares névropathiques de plusieurs sortes +et que ces tares peuvent être mises en corrélation avec des +conditions dégénératives héréditaires, on peut, au point de +vue clinique, considérer cette anomalie du sentiment psychosexuel +comme un stigmate de dégénérescence fonctionnelle. +Cette sexualité perverse se manifeste spontanément et sans +aucune impulsion externe, au moment du développement de +la vie sexuelle, comme phénomène individuel d'une dégénérescence +anormale de la <i>vita sexualis</i>; et alors elle nous +frappe comme un phénomène congénital; ou bien elle ne +se développe qu'au cours d'une vie sexuelle qui, au début, a +suivi les voies normales, et elle a été produite par certaines +influences manifestement nuisibles: alors elle nous apparaît +comme une perversion acquise. Pour le moment, on ne peut +pas encore expliquer sur quoi repose le phénomène énigmatique +du sens homosexuel acquis et l'on en est réduit +aux hypothèses. Il paraît probable, d'après l'examen minutieux +des cas dits acquis, que là aussi la disposition consiste +dans une homosexualité, du moins en une bisexualité latente +qui, pour devenir apparente, a eu besoin d'être influencée +par des causes accidentelles et motrices qui l'ont fait sortir de +son état de sommeil.</p> + +<p>On trouve, dans les limites de l'inversion sexuelle, des +gradations diverses du phénomène, gradations qui correspondent +presque complètement au degré de tare héréditaire +de l'individu, de sorte que, dans les cas peu prononcés, on +ne trouve qu'un hermaphroditisme psychique; dans les cas +un peu plus graves, les sentiments et les penchants homosexuels +sont limités à la <i>vita sexualis</i>; dans les cas plus +graves, toute la personnalité morale, et même les sensations +physiques sont transformées dans le sens de la perversion +sexuelle; enfin, dans les cas tout à fait graves, +l'<i>habitus</i> physique même paraît transformé conformément à +la perversion.</p> + +<p>C'est sur ces faits cliniques que repose par conséquent la +classification suivante des différentes formes de cette anomalie +psycho-sexuelle.</p> + + +<h3>A.—LE SENS HOMOSEXUEL COMME PERVERSION ACQUISE.</h3> + +<p>L'important ici est de prouver qu'il y a penchant pervers +pour son propre sexe, et non pas de constater des actes +sexuels accomplis sur des individus de même sexe. Ces deux +phénomènes ne doivent pas être confondus; on ne doit pas +prendre la perversité pour de la perversion. Souvent on a +l'occasion d'observer des actes pervers sexuels qui ne sont +pas basés sur la perversion. C'est surtout le cas dans les +actes sexuels entre personnes de même sexe et notamment +dans la pédérastie. Là il n'est pas toujours nécessaire que la +<i>paræsthesia sexualis</i> soit en jeu, mais il y a souvent de +l'hyperesthésie avec impossibilité physique ou psychique +d'une satisfaction sexuelle naturelle.</p> + +<p>Ainsi nous rencontrons des rapports homosexuels chez +des onanistes ou des débauchés devenus impuissants, ou +bien chez des femmes ou des hommes sensuels détenus +dans les prisons, chez des individus confinés à bord d'un +vaisseau, dans les casernes, dans les pensionnats, dans les +bagnes, etc.</p> + +<p>Ces individus reprennent les rapports sexuels normaux +aussitôt que les obstacles qui les empêchaient cessent +d'exister.</p> + +<p>Très souvent, la cause d'une pareille aberration temporaire +est la masturbation avec ses conséquences chez les individus +jeunes. Rien n'est aussi capable de troubler la source des +sentiments nobles et idéaux que fait naître le sentiment +sexuel avec son développement normal, que l'onanisme pratiqué +de bonne heure: il peut même la faire tarir complètement. +Il enlève au bouton de rose qui va se développer et +le parfum et la beauté, et ne laisse que le penchant grossièrement +sensuel et brutal pour la satisfaction sexuelle. Quand +un individu corrompu de cette manière arrive à l'âge où il +peut procréer, il n'a plus ce caractère esthétique et idéal, +pur et ingénu, qui l'attire vers l'autre sexe. Alors l'ardeur du +sentiment sensuel est éteinte et l'inclination pour l'autre sexe +diminue considérablement. Cette défectuosité influence d'une +façon défavorable la morale, l'éthique, le caractère, l'imagination, +l'humeur, le monde des sentiments et des penchants +du jeune onaniste, homme ou femme; avec les circonstances, +elle amène le désir pour l'autre sexe à tomber à zéro, de sorte +que la masturbation est préférée à toute satisfaction naturelle.</p> + +<p>Parfois le développement de sentiments sexuels élevés pour +l'autre sexe est contrarié par la peur hypocondriaque d'une +infection vénérienne ou par une infection contractée effectivement, +ou par une fausse éducation qui, avec intention, a +rappelé ces dangers et les a exagérés, chez les filles par la +crainte légitime des suites du coït (peur de devenir enceinte), +ou bien par le dégoût de l'homme par suite de ses défectuosités +physiques et morales. Alors la satisfaction devient perverse +et le penchant se manifeste avec une violence morbide. Mais +la satisfaction sexuelle perverse pratiquée de trop bonne heure +n'atteint pas seulement les facultés mentales, elle atteint +aussi le corps, car elle produit des névroses de l'appareil +sexuel (faiblesse irritative du centre d'érection et d'éjaculation, +sensations de volupté défectueuses au moment du +coït, etc.), tout en maintenant l'imagination dans une émotion +continuelle et en excitant le <i>libido</i>.</p> + +<p>Pour presque tous les masturbateurs il vient un moment +où, effrayés d'apprendre les conséquences de leur vice en les +constatant sur eux-mêmes (neurasthénie), ou bien poussés +vers l'autre sexe soit par séduction soit par l'exemple d'autrui, +ils voudraient fuir leur vice et rendre leur <i>vita sexualis</i> +normale.</p> + +<p>Les conditions morales et physiques sont, dans ce cas, les +plus défavorables qu'on puisse imaginer. La chaleur du pur +sentiment est éteinte, le feu de l'ardeur sexuelle manque de +même que la confiance en soi-même, car tout masturbateur +est plus ou moins lâche. Quand le jeune pécheur réunit ses +énergies pour essayer le coït, il en revient déçu, car la sensation +de volupté manque et il n'a pas de plaisir, ou bien la +force physique pour accomplir l'acte lui fait défaut. Cet échec +a la signification d'une catastrophe et l'amène à l'impuissance +psychique absolue. Une conscience qui n'est pas nette, le +souvenir d'échecs honteux empêchent toute réussite en cas +de nouveaux essais. Mais le <i>libido sexualis</i> qui continue à +subsister, exige impérieusement une satisfaction, et la perversion +morale et physique éloigne de plus en plus l'individu +de la femme.</p> + +<p>Pour différentes raisons (malaises neurasthéniques, peur +hypocondriaque des suites, etc.), l'individu se détourne aussi +des pratiques de la masturbation. Dans ce cas il peut pour un +moment et passagèrement être poussé à la bestialité. L'idée +des rapports avec les gens de son propre sexe s'impose alors +facilement; elle est amenée par l'illusion de sentiments +d'amitié qui, sur le terrain de la pathologie sexuelle, se lient +aisément avec des sentiments sexuels.</p> + +<p>L'onanisme passif et mutuel remplace alors les procédés +habituels. S'il se trouve un séducteur, et il y en a tant malheureusement, +nous avons alors le pédéraste d'éducation, +c'est-à-dire un homme qui accomplit des actes d'onanisme +avec des personnes de son propre sexe, et qui se plaît dans un +rôle actif correspondant à son véritable sexe, mais qui, au +point de vue des sentiments de l'âme, est indifférent non seulement +aux personnes de l'autre sexe, mais aussi à celles de +son propre sexe.</p> + +<p>Voilà le degré auquel peut arriver la perversité sexuelle +d'un individu de disposition normale, exempt de tare et jouissant +de ses facultés mentales. On ne peut citer aucun cas +où la perversité soit devenue une perversion, une inversion +du penchant sexuel<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81: </b><a href="#footnotetag81">(retour) </a><p> Garnier (<i>Anomalies sexuelles</i>, Paris, pp. 568-569 rapporte deux cas +(Observations 222 et 223) qui semblent être en contradiction avec cette +thèse, surtout le premier, où le chagrin éprouvé à la suite de l'infidélité de +l'amante a fait succomber le sujet aux séductions des hommes. Mais il ressort +clairement de cette observation que cet individu n'a jamais trouvé de plaisir +aux actes homosexuels. Dans l'observation 223, il s'agit d'un efféminé +<i>ab origine</i>, du moins d'un <i>hermaphrodite</i> psychique. L'opinion de ceux qui +rendent une fausse éducation et les états psychologiques exclusivement responsables +de l'origine des sentiments et penchants homosexuels, est tout à +fait erronée.</p> + +<p>On peut donner à un individu exempt de toute tare l'éducation la plus +efféminée, et à une femme l'éducation la plus virile; ni l'un ni l'autre ne +deviendront homosexuels. C'est la disposition naturelle qui est importante +et non pas l'éducation et les autres éléments accidentels comme, par exemple, +la séduction. Il ne peut être question d'inversion sexuelle que lorsque la +personne exerce sur une autre du même sexe un charme psycho-sexuel, +c'est-à-dire qu'elle provoque le <i>libido</i>, l'orgasme, et surtout lorsqu'elle produit +l'effet d'une attraction psychique. Tout autres sont les cas où, par suite +d'une trop grande sensualité et d'une absence de sens esthétique, l'individu +se sert, faute de mieux, du corps d'un individu de même sexe pour pratiquer +avec lui un acte d'onanisme (non le coït dans le sens d'un entraînement de +l'<i>âme</i>).</p> + +<p>Moll, dans son excellente monographie, signale, d'une manière très claire +et très convaincante, l'importance décisive de la prédisposition héréditaire +en présence de l'importance très relative des causes occasionnelles (Comparez +<i>op. cit</i>., pp. 156-175). Il connaît beaucoup de cas «où des rapports sexuels +pratiqués avec des hommes pendant une certaine période n'ont pu amener +la perversion». Moll dit aussi d'une manière très significative: «Je connais +une épidémie de ce genre (onanisme mutuel) qui s'est produite dans une +école berlinoise où un élève, aujourd'hui acteur, avait introduit d'une +manière éhontée l'onanisme mutuel. Bien que je connaisse les noms de +nombreux uranistes berlinois, je n'ai pu établir avec probabilité qu'aucun +des anciens élèves de ce lycée soit devenu uraniste; par contre, je sais +assez exactement que beaucoup d'entre eux, à l'heure qu'il est, se comportent, +au point de vue sexuel, d'une façon normale.»</p></blockquote> + +<p>Tout autre est la situation de l'individu taré. La sexualité +perverse latente se développe sous l'influence de la neurasthénie +causée par la masturbation, l'abstinence ou d'autres +causes.</p> + +<p>Peu à peu le contact avec des personnes de son propre +sexe met l'individu en émotion sexuelle. Ces idées sont renforcées +par des sensations de plaisir et provoquent des désirs +correspondants. Cette réaction, nettement dégénérative, est +le commencement d'un processus de transformation du +corps et de l'âme, processus qui sera décrit plus loin en +détail et qui présente un des phénomènes psycho-pathologiques +les plus intéressants. On peut reconnaître dans cette +métamorphose divers degrés ou phases.</p> + + +<h4>Premier degré: Inversion simple du sens sexuel.</h4> + +<p>Ce degré est atteint quand une personne du même sexe produit +sur un individu un effet aphrodisiaque, et que ce dernier +éprouve pour l'autre un sentiment sexuel. Mais le caractère +et le genre du sentiment restent encore conformes au sexe +de l'individu. Il se sent dans un rôle actif; il considère +son penchant pour son propre sexe comme une aberration +et cherche éventuellement un remède.</p> + +<p>Avec cette amélioration épisodique de la névrose il se +peut qu'au début des sentiments sexuels normaux se manifestent +et se maintiennent. L'observation suivante nous +paraît tout à fait apte à montrer par un exemple frappant +cette étape sur la route de la dégérérescence psycho-sexuelle.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 94.—Inversion acquise.</p> + +<p>Je suis fonctionnaire; je suis né, autant que je sais, d'une +famille exempte de tares; mon père est mort d'une maladie +aiguë, ma mère vit: elle est assez nerveuse. Une de mes sœurs +est devenue depuis quelques années d'une religiosité exagérée.</p> + +<p>Quant à moi, je suis de grande taille et j'ai tout à fait le caractère +viril dans mon langage, ma démarche et mon maintien. Je n'ai +pas eu de maladies, sauf la rougeole; mais, depuis l'âge de treize +ans, j'ai souffert de ce qu'on appelle des maux de tête nerveux.</p> + +<p>Ma vie sexuelle a commencé à l'âge de treize ans, en faisant la +connaissance d'un garçon un peu plus âgé que moi, <i>quocum alter +alterius genitalia tangendo delectabar</i>. À l'âge de quatorze ans, +j'eus ma première éjaculation. Amené à l'onanisme par deux de +mes camarades d'école, je le pratiquai, tantôt avec eux, tantôt +solitairement, mais toujours en me représentant dans mon imagination +des êtres du sexe féminin. Mon <i>libido sexualis</i> était très +grand; il en est encore de même aujourd'hui. Plus tard, j'ai +essayé d'entrer en relations avec une servante jolie, grande, +ayant de fortes <i>mammæ</i>; <i>id solum assecutus sum, ut me præsente +superiorem corporis sui partem enudaret mihique concederet os mammasque +osculari, dum ipsa penem meum valde erectum in manum +suam recepit eumque trivit. Quamquam violentissime coitum rogavi +hoc solum concessit, ut genitalia ejus tangerem.</i></p> + +<p>Devenu étudiant à l'Université, je visitai un lupanar et je +réussis le coït sans effort.</p> + +<p>Mais un incident est arrivé qui a produit en moi une évolution. +Un soir, j'accompagnais un ami qui rentrait chez lui et, comme +j'étais un peu gris, je le saisis <i>ad genitalia</i> en plaisantant. Il ne se +défendit pas beaucoup; je montai ensuite avec lui dans sa chambre, +nous nous masturbâmes, et nous pratiquâmes assez souvent +dans la suite cette masturbation mutuelle; il y avait même <i>immissio +penis in os</i> avec éjaculation. Ce qui est étrange, c'est que je +n'étais pas du tout amoureux de ce camarade, mais passionnément +épris d'un autre de mes camarades dont l'approche ne m'a +jamais produit la moindre excitation sexuelle et, dans mon idée, +je ne mettais jamais sa personne en rapport avec des faits sexuels. +Mes visites au lupanar, où j'étais un client bien vu, devenaient de +plus en plus rares; je trouvais une compensation chez mon ami et +ne désirais plus du tout les rapports sexuels avec les femmes.</p> + +<p>Nous ne pratiquions jamais la pédérastie; nous ne prononcions +pas même ce mot. Depuis le commencement de cette liaison avec +mon ami, je me suis remis à me masturber davantage; naturellement +l'idée de la femme fut de plus en plus reléguée au second +rang; je ne pensais qu'à des jeunes gens vigoureux avec de gros +membres. Je préférais surtout les garçons imberbes de seize à +vingt-cinq ans, mais il fallait qu'ils soient jolis et propres. J'étais +surtout excité par les jeunes ouvriers en pantalon d'étoffe de +manchester ou de drap anglais; les maçons principalement me +produisaient cette impression.</p> + +<p>Les personnes de mon monde ne m'excitaient pas du tout; +mais, à l'aspect d'un fils du peuple, vigoureux et énergique, j'avais +une émotion sexuelle bien prononcée. Toucher ces pantalons, +les ouvrir, saisir le pénis, puis embrasser le garçon, voilà ce qui +me paraissait le plus grand bonheur.</p> + +<p>Ma sensibilité pour les charmes féminins s'est un peu émoussée, +mais, dans les rapports sexuels avec la femme, surtout +quand elle a des seins forts, je suis toujours puissant sans avoir +besoin de me créer dans mon imagination des scènes excitantes. +Je n'ai jamais essayé de séduire à mes vils désirs un jeune ouvrier +ou quelqu'un de son monde, et je ne le ferai jamais; mais j'en +ai souvent envie. Quelquefois je fixe dans ma mémoire l'image +d'un de ces garçons et je me masturbe chez moi.</p> + +<p>Je n'ai aucun goût pour les occupations féminines. Je n'aime +pas trop à être dans la société des dames; la danse m'est désagréable. +Je m'intéresse vivement aux beaux arts. Si j'ai parfois +un sentiment d'inversion sexuelle, c'est, je crois, en partie une +conséquence de ma grande paresse qui m'empêche de me déranger +pour entamer une liaison avec une fille; toujours fréquenter +le lupanar, cela répugne à mes sentiments esthétiques. +Aussi je retombe toujours dans ce maudit onanisme auquel il +m'est bien difficile de renoncer.</p> + +<p>Je me suis déjà dit cent fois que, pour avoir des sentiments +sexuels tout à fait normaux, il me faudrait avant tout étouffer +ma passion presque indomptable pour ce maudit onanisme, aberration +si répugnante pour mes sentiments esthétiques. J'ai pris +tant et tant de fois la ferme résolution de combattre cette passion +de toute la force de ma volonté! Mais jusqu'ici je n'ai pas +réussi. Au lieu de chercher une satisfaction naturelle quand l'instinct +génital devenait trop violent chez moi, je préférais me masturber, +car je sentais que j'en éprouverais plus de plaisir.</p> + +<p>Et cependant l'expérience m'a appris que j'étais toujours puissant +avec les filles, sans difficulté et sans avoir recours à des +images des parties génitales viriles, sauf une seule fois ou je ne +suis pas arrivé à l'éjaculation, parce que la femme—c'était dans +un lupanar—manquait absolument de charme. Je ne peux pas me +débarrasser de l'idée ni me défendre du grave reproche que je me +fais à ce sujet, que l'inversion sexuelle dont sans doute je suis +atteint à un certain degré, n'est que la conséquence de mes masturbations +excessives, et cela me cause d'autant plus de dépression +morale que j'avoue ne guère me sentir la force de renoncer +par ma propre volonté à ce vice.</p> + +<p>À la suite de mes rapports sexuels avec un condisciple et ami +de longue date, rapports qui n'ont commencé que pendant notre +séjour à l'Université et après sept ans de relations amicales, +le penchant pour les satisfactions anormales du <i>libido</i> s'est renforcé +en moi.</p> + +<p>Permettez-moi de vous raconter encore un épisode qui m'a +préoccupé pendant des mois entiers.</p> + +<p>L'été 1882 je fis la connaissance d'un collègue de l'Université, +de six ans plus jeune que moi, et qui m'avait été recommandé +par plusieurs jeunes gens, à moi et à d'autres personnes de ma +connaissance. Bientôt j'éprouvai un intérêt profond pour ce jeune +homme qui était très beau, de formes bien proportionnées, de +taille svelte et d'aspect bien portant. Après des relations de +quelques semaines avec lui, cet intérêt devint un sentiment +d'amitié intense et plus tard un amour passionné entremêlé des +tourments de la jalousie. Je m'aperçus bientôt que des mouvements +sensuels se confondaient avec cette affection. Malgré ma ferme +résolution de me contenir vis-à-vis de ce jeune homme que j'estimais +à cause de son excellent caractère, pourtant une nuit, après +force libations de bière, nous étions dans ma chambre où nous +vidions une bouteille de vin en l'honneur de notre amitié sincère +et durable; je succombai à l'envie irrésistible de le presser contre +moi, etc., etc.</p> + +<p>Le lendemain lorsque je le revis, j'avais tellement honte que je +n'osais pas le regarder dans les yeux. J'éprouvais le repentir le plus +amer de ma faute et me faisais les plus violents reproches d'avoir +ainsi souillé cette amitié qui aurait dû rester pure et noble. Pour +lui prouver que je n'avais agi que sous le coup d'une impulsion +momentanée, j'insistai auprès de lui pour qu'il fît avec moi un +voyage à la fin du semestre. Il y consentit, après quelques hésitations +dont les raisons étaient assez claires pour moi. Nous +avons alors couché plusieurs nuits dans la même chambre, sans +que j'aie jamais fait la moindre tentative pour répéter l'acte de la +nuit mémorable. Je voulais lui parler de cet incident, mais je n'en +avais pas le courage. Lorsque, le semestre suivant, nous fûmes +séparés l'un de l'autre, je ne pus me décider à lui écrire sur +cette affaire, et quand, au mois de mars, je lui fis une visite à X..., +j'eus la même faiblesse. Et pourtant, j'éprouvais le besoin impérieux +de lui expliquer ce point obscur, par un entretien franc et +loyal. Au mois d'octobre de la même année, j'étais à X..., et ce +n'est qu'alors que je trouvai le courage nécessaire pour une +explication sans réserves. J'implorai son pardon, qu'il m'accorda +volontiers; je lui demandai même pourquoi il ne m'avait pas +alors opposé une résistance résolue; il me répondit qu'il m'avait +en partie laissé faire par complaisance, que d'autre part, étant +ivre, il se trouvait dans un certain état d'apathie. Je lui exposai +alors ma situation d'une manière détaillée, je lui donnai aussi à +lire la <i>Psychopathia sexualis</i> et lui exprimai le ferme espoir que par +ma force de volonté j'arriverais à dompter complètement mon +penchant contre nature. Depuis cette explication mes relations +avec cet ami sont devenues des plus heureuses et des plus satisfaisantes; +les sentiments amicaux sont de part et d'autre intimes, +sincères, et j'espère durables aussi.</p> + +<p>Dans le cas où je n'apercevrais pas une amélioration dans mon +état, je me déciderais à me soumettre complètement à votre traitement, +d'autant plus que, d'après l'étude de votre ouvrage, je +crois pouvoir dire que je n'appartiens pas à la catégorie des soi-disant +uranistes et qu'une ferme volonté secondée et dirigée par +le traitement d'un homme compétent pourrait faire de moi un +homme aux sentiments normaux.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 95.—Ilma S...<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>, vingt-neuf ans, non mariée, fille +de négociant, est issue d'une famille lourdement tarée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82: </b><a href="#footnotetag82">(retour) </a><p> Comparez: <i>Experimentelle Studien auf dem Gebiete des Hypnotismus</i> de +l'auteur, 3<sup>e</sup> édition, 1893.</p></blockquote> + +<p>Le père était <i>potator</i> et finit par le suicide, de même que le +frère et la sœur de la malade. Une sœur souffre <i>d'hysteria convulsiva</i>. +Le grand-père du côté maternel s'est brûlé la cervelle dans un +accès de folie. La mère était maladive et est morte paralysée par +apoplexie. Elle n'a jamais été gravement malade; elle est +bien douée intellectuellement, romanesque, d'imagination vive et +rêveuse. Réglée à dix-huit ans, sans malaises; les menstruations +furent irrégulières. À l'âge de quatorze ans, chlorose et catalepsie +par frayeur. Plus tard, <i>hysteria gravis</i> et accès de folie +hystérique. À l'âge de dix-huit ans, liaison avec un jeune homme, +liaison qui n'en est pas restée aux termes platoniques. Elle répondait +avec ardeur et chaleur à l'amour de cet homme. Des allusions +faites par la malade indiquent qu'elle était très sensuelle et que, +après le départ de son amant, elle s'est livrée à la masturbation. +La malade mena ensuite une vie romanesque. Pour pouvoir +gagner son pain, elle s'habilla en homme, devint précepteur dans +une famille, quitta cette place parce que la maîtresse de la +maison, ne connaissant pas son sexe, tomba amoureuse d'elle et +la poursuivit de ses assiduités. Elle devint ensuite employé de +chemins de fer. En compagnie de ses collègues, elle était obligée, +pour cacher son sexe, de fréquenter les bordels et d'écouter des +propos malséants. Cela lui répugnait; elle donna sa démission, +se rhabilla en femme, et chercha dorénavant à gagner son pain +par des occupations féminines. On l'a arrêtée pour vol et, par +suite de crises hystéro-épileptiques, on l'a transportée à l'hôpital.</p> + +<p>Là on découvrit chez elle des penchants pour son propre sexe. +La malade devint importune par ses poursuites après les gardes-malades +féminines et ses camarades d'hôpital.</p> + +<p>On prit son inversion sexuelle pour une perversion acquise. La +malade a donné à ce sujet d'intéressantes explications qui ont +rectifié l'erreur.</p> + +<p>On porte sur moi, dit-elle, un jugement erroné, quand on croit +qu'en présence du sexe féminin, je me sens homme. Au contraire, +dans ma manière de penser et de sentir, je me conduis en femme. +J'ai aimé mon cousin comme une femme est capable d'aimer un +homme.</p> + +<p>Le changement de mes sentiments a pris naissance par le fait +qu'à Budapest, déguisée en homme, j'eus l'occasion d'observer +mon cousin. Je vis combien il m'avait trompée. Cette constatation +m'a causé une grande douleur d'âme. Je savais que jamais +je ne serais plus capable d'aimer un homme, car je suis de celles +qui n'aiment qu'une fois dans leur vie. Puis, en compagnie de +mes collègues de chemin de fer, je fus obligée d'écouter les conversations +les plus choquantes et de fréquenter les maisons les +plus mal famées. Ayant ainsi pu entrevoir les menées du monde +masculin, je conçus une aversion invincible pour les hommes. +Mais, comme je suis d'un naturel passionné et que j'éprouve le +besoin de m'attacher à une personne aimée et de me donner +entièrement, je me sentis de plus en plus attirée vers les femmes +et les filles qui m'étaient sympathiques, et surtout vers celles qui +brillaient par leurs qualités intellectuelles. +</p></blockquote> + +<p>L'inversion sexuelle, évidemment acquise, de cette malade +se manifestait souvent d'une manière impétueuse et très +sensuelle; elle a gagné du terrain par la masturbation, une +surveillance permanente dans les hôpitaux ayant rendu +impossible toute satisfaction sexuelle avec des personnes de +son propre sexe. Le caractère et le genre d'occupation sont +restés féminins. Elle ne présentait pas les caractères de la +virago. D'après les communications que l'auteur vient de +recevoir, la malade, après un traitement de deux ans à l'asile, +a guéri de sa névrose et de sa perversion sexuelle.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 96.—X..., dix-neuf ans, né d'une mère souffrant +d'une maladie de nerfs; deux sœurs du père et de la mère +étaient folles. Le malade, de tempérament nerveux, bien doué, +bien développé au physique, de conformation normale, a été, à +l'âge de douze ans, amené par son frère aîné à pratiquer l'onanisme +mutuel.</p> + +<p>Plus tard, le malade persévéra dans ce vice, en le pratiquant +solitairement. Depuis trois ans, il lui vint, pendant l'acte de la +masturbation, d'étranges fantaisies dans le sens d'une inversion +sexuelle.</p> + +<p>Il se figure être une femme, par exemple être une ballerine, et +faire le coït avec un officier ou un cavalier de cirque. Ces images +perverses accompagnent l'acte d'onanisme depuis que le malade +est devenu neurasthénique.</p> + +<p>Il reconnaît lui-même les dangers de la masturbation, il la +combat désespérément, mais toujours et toujours il finit par +succomber à son violent penchant.</p> + +<p>Si le malade réussit à s'en abstenir pendant quelques jours, il +se produit alors chez lui des impulsions normales dans le sens +des rapports sexuels avec des femmes; mais la crainte d'une infection +arrête ces impulsions et le pousse de nouveau à la masturbation.</p> + +<p>Ce qui est digne d'être remarqué, c'est que les rêves érotiques +de ce malheureux n'ont pour sujet que la femme.</p> + +<p>Au cours de ces derniers mois, le malade est devenu neurasthénique +et hypocondriaque à un degré très avancé. Il craint le +tabes.</p> + +<p>Je lui conseillai de faire traiter sa neurasthénie, de supprimer +la masturbation et d'arriver à la cohabitation aussitôt que sa +neurasthénie se serait atténuée.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 97.—X..., trente-cinq ans, célibataire, né d'une +mère malade, déprimée au moral. Le frère est hypocondriaque.</p> + +<p>Le malade était bien portant, vigoureux, de tempérament vif +et sensuel, avait un instinct génital puissant qui s'éveilla de +trop bonne heure; il s'est masturbé étant encore tout petit +garçon, a fait le premier coït à l'âge de quatorze ans et, assure-t-il, +avec plaisir; il fut complètement puissant. À l'âge de quinze +ans, un homme a essayé de le débaucher et l'a manustupré. +X... en éprouva du dégoût et se sauva de cette situation «dégoûtante». +Devenu grand, il fit des excès de coït avec un <i>libido</i> indomptable. +En 1880, il devint neurasthénique, souffrit de la +faiblesse de ses érections et <i>d'ejaculatio præcox</i>; il devint en +même temps de plus en plus impuissant et cessa d'éprouver du +plaisir à l'acte sexuel. À cette époque, il eut, pendant une certaine +période, un penchant qui lui était auparavant étranger et qui lui +paraît encore aujourd'hui inexplicable, pour les rapports sexuels +<i>cum puellis non pubibus XII ad XIII annorum</i>. Son libido s'augmentait +à mesure que sa puissance s'affaiblissait.</p> + +<p>Peu à peu il conçut un penchant pour les garçons de treize à +quatorze ans. Il était poussé à s'approcher d'eux.</p> + +<p><i>Quodsi ei occasio data est, ut tangere posset pueros, qui si placuere, +penis vehementer se erexit tum maxime quum crura puerorum tangere +potuisset. Abhinc feminas non cupivit. Nonnunquam feminas +ad coïtum coegit sed erectio debilis, ejaculatio præmatura erat sine +ulla voluptate.</i></p> + +<p>Il n'avait plus d'intérêt que pour les jeunes garçons. Il en +rêvait et avait alors des pollutions. À partir de 1882, il eut parfois +l'occasion, <i>concumbere cum juvenibus</i>. Il était alors sexuellement +très excité et se soulageait par la masturbation.</p> + +<p>Ce n'est que par exception qu'il osa, <i>socios concumbentes tangere +et masturbationem mutuam adsequi</i>. Il détestait la pédérastie. +La plupart du temps il était obligé de satisfaire par la masturbation +solitaire ses besoins sexuels. Pendant cet acte, il évoquait +le souvenir et l'image de garçons sympathiques. Après les rapports +sexuels avec des garçons, il se sentait toujours ragaillardi, +frais, mais en même temps moralement déprimé par l'idée d'avoir +commis un acte pervers, immoral et encourant des peines. Il fait +la constatation très pénible que son penchant détestable était +plus puissant que sa volonté.</p> + +<p>X... suppose que son amour pour son propre sexe a pour cause +ses excès des plaisirs sexuels normaux; il regrette profondément +son état et a demandé, au mois de décembre 1880, à l'occasion +d'une consultation, s'il n'y avait pas moyen de le ramener à la +sexualité normale, puisqu'il n'a pas <i>d'horror feminæ</i> et qu'il +aimerait bien à se marier. +</p></blockquote> + +<p>Sauf les symptômes d'une neurasthénie sexuelle et spinale +modérée, le sujet, d'ailleurs intelligent et exempt de stigmates +de dégénérescence, ne présente aucun symptôme de +maladie.</p> + +<h4>Deuxième degré: Eviratio et defeminatio.</h4> + +<p>Si, dans l'inversion sexuelle développée de cette manière, +il n'y pas de réaction, il peut se produire des transformations +plus radicales et plus durables de l'individualité psychique. +Le processus qui s'accomplit alors peut être désigné sous +le simple mot d'<i>eviratio</i>. Le malade éprouve un changement +profond de caractère, spécialement dans ses sentiments +et ses penchants, qui deviennent ceux d'une personne +de sentiments féminins.</p> + +<p>À partir de ce moment, il se sent aussi femme pendant +l'acte sexuel; il n'a plus de goût que pour le rôle passif et +peut, suivant les circonstances, tomber au niveau d'une +courtisane. Dans cette transformation psycho-sexuelle, profonde +et durable, l'individu ressemble parfaitement à l'uraniste +(congénital) d'un degré plus avancé. La possibilité de +rétablir l'ancienne individualité intellectuelle et sexuelle +paraît, dans ce cas, absolument impossible.</p> + +<p>L'observation suivante nous fournit un exemple classique +d'une inversion sexuelle qui a été acquise de cette façon et +est devenue permanente.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 98.—Sch..., trente ans, médecin, m'a communiqué +un jour sa biographie et l'histoire de sa maladie, en me +demandant des éclaircissements et des conseils sur certaines +anomalies de sa <i>vita sexualis</i>.</p> + +<p>L'exposé suivant s'en tient complètement à l'autobiographie très +détaillée et ne comporte que quelques abréviations à l'occasion.</p> + +<p>Procréé par des parents sains, j'étais un enfant faible, mais j'ai +prospéré grâce à de bons soins; à l'école je faisais de rapides progrès.</p> + +<p>À l'âge de onze ans, je fus entraîné à la masturbation par un +camarade avec lequel je jouais; je me livrais avec passion à ces +pratiques. Jusqu'à l'âge de quinze ans, j'apprenais facilement. A +mesure que les pollutions devenaient plus fréquentes, ma force +de travail pour l'étude diminuait; je ne pouvais plus aussi bien +suivre les leçons à l'école. Quand le professeur m'appelait au +tableau, j'étais peu rassuré; je me sentais oppressé et embarrassé. +Effrayé de voir baisser mes facultés et reconnaissant que les +grandes pertes de sperme en étaient la cause, je cessai de pratiquer +l'onanisme; toutefois les pollutions étaient fréquentes, de +sorte que j'éjaculais deux à trois fois dans une nuit.</p> + +<p>Désespéré, je consultai les médecins l'un après l'autre. Aucun +n'y pouvait rien faire.</p> + +<p>Comme je devenais de plus en plus faible, exténué par les +pertes séminales et que l'instinct génital me tourmentait de plus +en plus violemment, j'allai au lupanar. Mais là je ne pus me satisfaire; +car, bien que l'aspect de la femme nue me réjouit, il ne se +produisit ni orgasme, ni érection, et même la manustupration de +la part de la <i>puella</i> ne put amener d'érection.</p> + +<p>À peine avais-je quitté le lupanar, que l'instinct génital recommençait +à me tourmenter par des érections violentes. Alors j'eus +honte devant les filles, et je n'allai plus dans les maisons de ce +genre. Ainsi se passèrent quelques années. Ma vie sexuelle consistait +en pollutions. Mon penchant pour l'autre sexe se refroidissait +de plus en plus. À l'âge de dix-neuf ans, j'entrai comme +élève à l'Université. C'était le théâtre qui m'attirait. Je voulus +devenir artiste, mes parents s'y opposaient. Dans la capitale, j'ai +dû, en compagnie de mes collègues, aller de temps en temps +chez les filles. Je craignais les situations de ce genre, sachant que +le coït ne me réussirait pas, que mon impuissance serait révélée +aux amis. C'est pour cette raison que j'évitais autant que possible +le danger de devenir leur risée et d'essuyer une honte.</p> + +<p>Un soir, assistant à une représentation d'opéra, j'avais comme +voisin un monsieur plus âgé. Il me fit la cour. Je riais de tout +mon cœur de ce vieillard folâtre, et je faisais bonne grâce à ses +plaisanteries. <i>Exinopinato genitalia mea prehendit, quo facto +statim penis meus se erexit.</i> Effrayé je lui demandai des explications +sur ce qu'il me voulait. Il me déclara être amoureux de moi. +Comme dans la clinique j'avais entendu parler d'hermaphrodites, +je crus en avoir un devant moi, <i>curiosus factus genitalia ejus +videre volui</i>. Le vieillard consentit avec joie et vint avec moi aux +cabinets d'aisance. <i>Sicuti penem maximum ejus erectum adspexi, +perterritus effugi.</i></p> + +<p>L'autre me guettait, me fit des propositions étranges que je ne +comprenais pas et que je repoussais. Il ne me laissa plus tranquille. +Je fus renseigné sur les mystères de l'amour homosexuel +et sentis combien ma sensualité en devenait excitée: mais je +résistai à une passion si honteuse (d'après mes idées d'alors) et +je restai exempt pendant les trois années consécutives à cet incident. +Pendant ce temps j'essayai à plusieurs reprises mais vainement +le coït avec des filles. Mes efforts pour me faire guérir de +mon impuissance par l'art médical n'eurent pas non plus de succès.</p> + +<p>Un jour que j'étais de nouveau tourmenté par le <i>libido sexualis</i>, +je me rappelai le propos du vieillard me disant que des homosexuels +se donnent rendez-vous sur la promenade.</p> + +<p>Après une longue lutte contre moi-même et avec un battement +de cœur, j'allai à l'endroit indiqué; je fis la connaissance d'un +monsieur blond et me laissai séduire. Le premier pas était fait. +Cette sorte d'amour sexuel m'était adéquat. Ce que j'aimais le +plus c'était d'être entre les bras d'un homme vigoureux.</p> + +<p>La satisfaction consistait dans la manustupration mutuelle. A +l'occasion <i>osculum ad penem alterius</i>. Je venais d'atteindre l'âge +de vingt-trois ans. Le fait d'être assis à côté de mes collègues +dans la salle des cours ou sur les lits des malades dans la clinique, +m'excitait si violemment qu'à peine je pouvais suivre le cours +du professeur. Dans la même année je nouai une véritable +liaison d'amour avec un négociant âgé de trente-quatre ans. +Nous vivions maritalement. X... voulait jouer l'homme, devenait +de plus en plus amoureux. Je le laissais faire, mais il fallait qu'il +me laissât aussi de temps en temps jouer le rôle d'homme. Avec +le temps je me lassai de lui, je devins infidèle, et lui devint jaloux. +Il y eut des scènes terribles, des réconciliations temporaires, +et finalement une rupture définitive (ce négociant fut plus tard +frappé d'aliénation mentale et mit fin à ses jours par le suicide).</p> + +<p>Je faisais beaucoup de connaissances, aimant les gens les plus +communs. Je préférais ceux qui étaient barbus, grands, d'âge +moyen, et capables de bien jouer le rôle actif.</p> + +<p>Je contractai une <i>proctitis</i>. Le professeur (de la Faculté de +médecine) était d'avis que cela venait de la vie sédentaire à +laquelle je m'étais condamné en préparant mon examen. Il se +forma une fistule qu'il fallut opérer, mais, cet accident ne me +guérit nullement de mon penchant à prendre le rôle passif. Je +devins médecin, m'établis dans une ville de province où j'ai dû +vivre comme une religieuse.</p> + +<p>J'eus l'envie de me montrer dans la société des dames; là on +me vit d'un œil favorable, car on trouvait que je n'avais pas +l'esprit aussi exclusif que les autres hommes, et je m'intéressais +aux toilettes des femmes et aux conversations qui traitaient +de ces sujets. Cependant je me sentais très malheureux et très +isolé.</p> + +<p>Heureusement je rencontrai dans cette ville un homme qui +pensait comme moi, «une sœur». Pour quelque temps mes +besoins furent satisfaits grâce à lui. Quand il était obligé de +quitter la ville, j'avais une période de désespoir avec mélancolie +allant jusqu'à des idées de suicide.</p> + +<p>Trouvant le séjour de cette petite ville insupportable, je me mis +médecin militaire dans une grande ville. Je respirai de nouveau; +je vivais, je faisais souvent en un jour deux ou trois connaissances. +Je n'avais jamais aimé ni les garçons ni les jeunes gens, mais +seuls les hommes d'aspect viril. C'est ainsi que j'échappai aux +griffes des maîtres chanteurs. L'idée de tomber un jour entre les +mains de la police m'était terrible; toutefois je ne pouvais pas +m'empêcher de continuer à satisfaire mes penchants.</p> + +<p>Quelques mois plus tard, je devins amoureux d'un fonctionnaire +âgé de quarante ans. Je lui restai fidèle pendant un an. Nous +vivions comme un couple amoureux. J'étais la femme et comme +telle dorloté par mon amant. Un jour je fus transféré dans une +petite ville. Nous étions désespérés. <i>Per totam noctem postremam +nos vicissim osculati et amplexati sumus.</i></p> + +<p>À T..., j'étais très malheureux, malgré quelques «sœurs» que +j'ai pu y rencontrer. Je ne pouvais pas oublier mon amant. Pour +apaiser le penchant grossièrement sexuel qui exigeait sans cesse +satisfaction, je choisissais des troupiers. Pour de l'argent, ces +gens-là faisaient tout; mais ils restaient froids et je n'avais aucun +plaisir avec eux. Je réussis à me faire transférer de nouveau dans +la capitale. Nouvelle liaison d'amour, mais avec bien des jalousies, +car mon amant aimait à fréquenter la compagnie «des +sœurs», il était vaniteux et coquet. Il y eut rupture.</p> + +<p>J'étais infiniment malheureux, et par suite très content de pouvoir +quitter de nouveau la capitale en me faisant transférer dans +une petite garnison. Me voilà solitaire et inconsolable à C... Je fis +la leçon à deux troupiers de l'infanterie, mais le résultat fut aussi +peu satisfaisant qu'autrefois. Quand retrouverai-je le véritable +amour?</p> + +<p>Je suis de taille un peu au-dessus de la moyenne, bien développé +au physique; j'ai l'air un peu fatigué, c'est pour cela que, quand +je veux faire des conquêtes, je dois avoir recours à des artifices +de toilette. Le maintien, les gestes et la voix sont virils. Au +physique, je me sens jeune comme un garçon de vingt ans. J'aime +le théâtre et les arts en général. Mon attention au théâtre se +porte surtout sur les actrices chez qui je remarque et critique +tout mouvement ou tout pli de leur robe.</p> + +<p>En compagnie d'hommes je suis timide, embarrassé: dans la +société des gens de mon espèce, je suis d'une gaieté folle, spirituel; +je puis être câlin comme une chatte si l'homme m'est sympathique. +Quand je suis sans amour, je tombe dans une mélancolie +très profonde, mais qui s'évanouit tout de suite devant les +consolations que m'offre un bel homme. Du reste, je suis très +léger et rien moins qu'ambitieux. Mon grade dans l'armée ne me +dit rien. Les occupations d'homme ne me sont pas agréables. Ce +que j'aime le mieux faire, c'est lire des romans, aller au théâtre, +etc. Je suis sensible, doux, facile à toucher, aussi facile à +froisser, nerveux. Un bruit subit fait tressaillir tout mon corps, +et il faut alors que je me retienne pour ne pas crier.</p> + +<p><i>Epicrise.</i>—Ce cas est évidemment un cas d'inversion sexuelle +acquise, car le sentiment et le penchant génital étaient au prime +abord dirigés vers la femme. Par la masturbation Sch... devient +neurasthénique. Comme phénomène partiel de la névrose neurasthénique, +il se produit une diminution de la force du centre +d'érection et ainsi une impuissance relative. Le sentiment pour +l'autre sexe se refroidit en même temps que le <i>libido sexualis</i> +continue à subsister. L'inversion acquise doit être morbide, car +le premier attouchement par une personne du même sexe constitue +déjà un charme adéquat pour le centre d'érection de l'individu +en question. La perversion des sentiments sexuels devient prononcée. +Au début, Sch... garde encore le rôle de l'homme pendant +l'acte sexuel; au cours de ces pratiques, ses sentiments et +ses penchants sexuels se transforment, comme c'est la règle chez +l'uraniste congénital.</p> + +<p>Cette éviration fait désirer le rôle passif et plus tard la pédérastie +(passive). L'éviration s'étend aussi au caractère de l'individualité +qui devient féminine. Sch... préfère la compagnie des +vraies femmes; il prend de plus en plus goût aux occupations +féminines; il a même recours au fard et aux artifices de toilette +pour réparer ses «charmes» en baisse et pour pouvoir faire des +conquêtes. +</p></blockquote> + +<p>Les faits précédents d'inversion acquise et d'éviration +trouvent une confirmation très intéressante dans les faits +ethnologiques suivants.</p> + +<p>Déjà nous trouvons, chez Hérodote, la description d'une +maladie étrange dont les Scythes furent atteints. La maladie +consistait en ce que des hommes, efféminés de caractère, +mettaient des vêtements de femmes, faisaient des travaux de +femmes et donnaient à leur extérieur physique un cachet +tout à fait féminin.</p> + +<p>Hérodote donne pour cause à cette folie des Scythes, la +légende mythologique d'après laquelle la déesse Vénus, irritée +du pillage de son temple d'Ascalon par les Scythes, aurait +transformé en femmes les sacrilèges et leurs descendants<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83: </b><a href="#footnotetag83">(retour) </a><p> Comparez Sprengel: <i>Apologie des Hippokrates</i>, Leipzig, 1793, p. 611; +Friedreich, <i>Literärgeschichte der psych. Krankheiten</i>, 1830, I, p. 31; Lallemand, +<i>Des pertes séminales</i>, Paris, 1836, I, p. 58; Nysten, <i>Dictionn. de Médecine</i>, +11<sup>e</sup> édit., Paris, 1858; (art. <i>Éviration et Maladie des Scythes</i>); Marandon, +<i>De la maladie des Scythes</i> (<i>Annal, médico-psychol.</i>, 1877, mars, p. 161); Hammond, +<i>American Journal of Neurology and Psychiatry</i>, 1882, August.</p></blockquote> + +<p>Hippocrate ne croit pas aux maladies surnaturelles; il +reconnaît que l'impuissance sexuelle joue dans ce cas un rôle +intermédiaire, mais il l'explique par l'habitude qu'ont les +Scythes qui, pour se guérir des nombreuses maladies contractées +dans leurs chevauchées continuelles, se font faire +une saignée autour des oreilles. Il croit que ces veines sont +très importantes pour la conservation de la force génitale et +qu'en les tranchant on amène l'impuissance. Comme les +Scythes considéraient leur impuissance comme une punition +du ciel et par conséquent inguérissable, ils se mettaient des +vêtements de femmes, et vivaient comme femmes au milieu +des femmes.</p> + +<p>Il est bien remarquable que, d'après Klaproth (<i>Reise in den +Kaukasus</i>, Berlin, 1812, V, p. 235) et Chotomski, même +dans notre siècle, l'impuissance soit encore souvent chez les +Tartares la conséquence de chevauchées sur des chevaux +non sellés. On a observé le même fait chez les Apaches et +Navajos du continent américain, qui ne vont presque jamais +à pied, font des excès de cheval, et sont remarquables par +leur parties génitales minuscules, leur <i>libido</i> et leur puissance +très restreints. Déjà Sprengel, Lallemand et Nysten +savaient que des chevauchées excessives peuvent être nuisibles +aux organes génitaux.</p> + +<p>Des faits analogues et fort intéressants sont rapportés par +Hammond à propos des Indiens de Pueblo dans le nouveau +Mexique.</p> + +<p>Ces descendants des Aztèques élèvent des soi-disant <i>mujerados</i>; +il en faut au moins un pour chaque tribu de Pueblo, +afin qu'il puisse servir aux cérémonies religieuses, de vraies +orgies de printemps, dans lesquelles la pédérastie joue un +rôle considérable.</p> + +<p>Pour élever un <i>mujerado</i>, on choisit un homme vigoureux +autant que possible, on le masturbe avec excès et on lui fait +faire sans cesse des courses à cheval. Peu à peu il se développe +chez lui une telle faiblesse d'irritation des parties +génitales, que, pendant qu'il est à cheval, il se produit des +écoulements séminaux en abondance. Cet état d'irritation +finit par amener une impuissance paralytique. Alors le pénis +et les testicules s'atrophient, les poils de la barbe tombent, +la voix perd son ampleur et son accent mâle, la force physique +et l'énergie baissent.</p> + +<p>Le caractère et les penchants deviennent féminins. Le +<i>mujerado</i> perd sa situation d'homme dans la société, il prend +des allures et des mœurs féminines, recherche la compagnie +des femmes. Toutefois on l'estime pour des motifs religieux. +Il est probable que, en dehors des fêtes aussi, il sert aux +goûts pédérastes des notables de la tribu.</p> + +<p>Hammond a eu l'occasion d'examiner deux <i>mujerados</i>. +L'un l'était devenu, sept ans auparavant, alors qu'il avait +trente-cinq ans. Jusqu'à cette époque il avait été tout à fait +viril et puissant. Peu à peu il constata une atrophie des testicules +et du pénis. En même temps il perdait le <i>libido</i> et la +faculté d'érection. Dans ses vêtements et son maintien il ne +différait point des femmes parmi lesquelles Hammond l'a +rencontré.</p> + +<p>Les poils des parties génitales manquaient, le pénis était +atrophié, le scrotum flasque, pendant, les testicules tout à +fait atrophiés et à peine sensibles à une pression quelconque.</p> + +<p>Le <i>mujerado</i> avait de grosses mamelles comme une femme +enceinte et affirma qu'il avait déjà allaité plusieurs enfants +dont la mère était morte.</p> + +<p>Un deuxième <i>mujerado</i> âgé de trente ans, et étant depuis +dix ans dans cet état, présentait les mêmes phénomènes; +cependant ses mamelles étaient moins développées. Comme +celle de l'autre, sa voix était d'un ton élevé, grêle, le corps +était riche en tissu adipeux.</p> + + +<h4>Troisième degré. Transition vers la metamorphosis +sexualis paranoïca.</h4> + +<p>On arrive à un second degré de développement dans les +cas où les sensations physiques se transforment aussi dans le +sens d'une <i>transmutatio sexus</i>.</p> + +<p>L'observation suivante est, à ce sujet, un cas véritablement +unique.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 99.—Autobiographie.—Né en Hongrie, en 1884, +je fus, pendant de longues années, l'unique enfant de mes parents, +mes sœurs et frères étant morts de faiblesse; ce n'est que tardivement +qu'un frère vint au monde, frère qui vécut.</p> + +<p>Je descends d'une famille dans laquelle les maladies psychiques +et nerveuses étaient très fréquentes. Étant petit enfant, j'étais, +comme on me l'assure, très joli, avec des cheveux blonds bouclés +et une peau transparente; j'étais très docile, tranquille, modeste; +on pouvait me mettre dans n'importe quelle société de +dames sans que je gêne.</p> + +<p>Doué d'une imagination très vive,—mon ennemie de toute ma +vie,—mes talents se sont très rapidement développés. À l'âge de +quatre ans, je savais lire et écrire; mes souvenirs remontent jusqu'à +l'âge de trois ans. Je jouais avec tout ce qui me tombait entre +les mains, soldats de plomb, cailloux et rubans pris dans en magasin +d'articles d'enfants. Seul un appareil pour couper du bois, +dont on m'avait fait cadeau, ne me plaisait pas. Je n'en voulais +pas. J'aimais, par dessus tout, rester à la maison près de ma +mère qui était tout pour moi. J'avais deux ou trois amis avec lesquels +j'étais assez bien, mais j'aimais autant rester avec les +sœurs de ces amis qui me traitaient toujours en fille, ce qui ne me +gênait nullement.</p> + +<p>J'étais en très bonne voie pour devenir tout à fait une fille, car je +me rappelle encore très bien que souvent on me disait: «Cela ne +convient pas à un garçon». Sur ce, je m'efforçais de faire le garçon, +j'imitais tous mes camarades et je cherchais même à les surpasser +en impétuosité, ce qui me réussissait; il n'y avait pour moi +ni arbre, ni bâtiment assez haut pour ne pas grimper dessus. J'aimais +beaucoup à jouer avec des soldats en plomb, j'évitais les +filles, puisque je ne devais pas jouer avec leurs joujous et parce +que, au fond, j'étais froissé de ce qu'elles me traitaient comme +leur semblable.</p> + +<p>Dans la compagnie des gens adultes je restais toujours modeste +et j'étais bien vu. Souvent j'étais dans la nuit tourmenté par des +rêves fantastiques de bêtes féroces, rêves qui me chassèrent une +fois de mon lit sans que je me réveille. On m'habillait toujours +simplement, mais très coquettement, et ainsi j'ai pris goût à être +bien mis. Ce qui me paraît curieux, c'est que, même avant d'entrer +à l'école, j'avais un penchant pour les gants de femme, et en +secret j'en mettais toutes les fois que l'occasion se présentait. +Aussi je protestai vivement un jour, parce que ma mère avait +fait cadeau de ses gants à quelqu'un; je lui dis: «J'aurais préféré +les garder pour moi-même.» On me railla beaucoup, et à +partir de ce moment je me gardai bien soigneusement de faire +voir ma prédilection pour les gants de femme.</p> + +<p>Et pourtant ils faisaient ma joie. J'avais surtout un grand plaisir +en voyant des toilettes de mascarade, c'est-à-dire des masques +féminins; quand j'en voyais, j'enviais la porteuse de ce déguisement; +je fus ravi de voir un jour deux messieurs superbement +déguisés en dames blanches avec de très beaux masques +de femmes; et pourtant, pour rien au monde, je ne me serais +montré déguisé en fille, tant était grande ma crainte d'être tourné +en ridicule. À l'école, je faisais preuve de la plus grande application, +j'étais toujours au premier rang; mes parents m'ont, dès +mon enfance, appris que le devoir passe avant tout, et ils m'en ont +donné l'exemple; du reste aller en classe m'était un plaisir, car +les instituteurs étaient doux et les plus grands élèves ne tourmentaient +pas les petits. Un jour nous quittâmes ma première +patrie, car mon père, à cause de ses occupations, fut obligé de se +séparer pour un an de sa famille; nous allâmes nous fixer en +Allemagne. Dans ce pays régnait une morgue brutale chez les +instituteurs et aussi chez les élèves; je fus de nouveau raillé à +cause de mes manières de petite fille.</p> + +<p>Mes condisciples allèrent jusqu'à donner mon nom à une fille +dont les traits ressemblaient aux miens et me donner le sien +en échange, de sorte que je pris en haine cette fille pour laquelle +j'ai eu de l'amitié plus tard, quand elle fut mariée. Ma mère +continuait à m'habiller coquettement, et cela me déplaisait à +cause des railleries que m'attirait ma mise. Je fus content le jour +où je pus enfin mettre de vrais pantalons et des vestons, comme +les hommes. Mais ce changement de mise amena de nouvelles +peines. Les vêtements me gênaient aux parties génitales, surtout +si le drap était un peu grossier, et l'attouchement du tailleur, +lorsqu'il me prenait la mesure, m'était insupportable, à cause +du chatouillement qui me faisait frissonner, surtout quand il +touchait à mes parties génitales.</p> + +<p>Or, je devais faire de la gymnastique et je ne pouvais pas exécuter +tous les exercices, ou je faisais mal les exercices que les +filles ne peuvent non plus exécuter avec facilité. Quand il fallait +se baigner, j'étais gêné par la pudeur au moment de me déshabiller; +cependant j'aimais à prendre un bain; jusqu'à l'âge de +douze ans j'eus une grande faiblesse des reins. Je n'appris à +nager que tard, mais ensuite j'arrivai à devenir un bon nageur, +de sorte que je pouvais faire des tours de force. À l'âge de treize +ans, j'avais des poils, j'avais environ six pieds de taille, mais ma +figure resta féminine jusqu'à l'âge de dix-huit ans, lorsque la +barbe commença à me pousser fortement; je fus enfin assuré de +ne plus ressembler à une femme. Une hernie inguinale, contractée +à l'âge de douze ans et guérie à l'âge de vingt ans, me gênait +beaucoup, surtout quand je faisais de la gymnastique.</p> + +<p>À partir de l'âge de douze ans, lorsque je restais longtemps +assis et surtout lorsque je travaillais la nuit, il me venait +une démangeaison, une brûlure, un tressaillement allant du +pénis jusqu'au delà du sacrum, ce qui rendait difficile la station +assise ou debout, chose qui s'accentuait quand j'avais chaud ou +froid. Mais j'étais loin de me douter que cela pouvait avoir quelque +rapport avec mes parties génitales. Comme aucun de mes +amis n'en souffrait, cela me parut tout à fait étrange, et il me +fallut toute ma patience pour supporter ce malaise, d'autant plus +que les intestins me faisaient souvent souffrir.</p> + +<p>J'étais encore tout à fait ignorant <i>in sexualibus</i>; mais à l'âge +de douze à treize ans j'eus le sentiment bien prononcé que je +préférais être femme. C'est leur corps qui me plaisait le plus, +leur attitude tranquille, leur décence; leurs vêtements surtout +me convenaient. Mais je me gardais bien d'en laisser transpirer +un mot. Je sais toutefois pertinemment qu'à cette époque, je +n'aurais pas craint le couteau du châtreur pour atteindre mon +but. S'il m'eût fallu dire pourquoi j'aurais préféré être habillé en +femme, je n'aurais pu dire autre chose que c'était une force +impulsive qui m'attirait; peut-être en étais-je venu, à cause de la +douceur peu fréquente de ma peau, à me figurer que j'étais une +fille. Ma peau était surtout très sensible à la figure et aux mains.</p> + +<p>J'étais très bien vu chez les filles; bien que j'eusse préféré être +toujours avec elles, je les raillais quand je pouvais; j'ai dû exagérer +pour ne pas paraître efféminé moi-même; mais au fond de +mon cœur, j'enviais leur sort. Mon envie était grande surtout +quand une amie portait une robe longue, et allait gantée et voilée. +À l'âge de quinze ans, je fis un voyage; une jeune dame chez +laquelle j'étais logé me proposa de me déguiser en femme et de +sortir avec elle; comme elle n'était pas seule, je n'acceptai pas +sa proposition, bien que j'en eusse grande envie.</p> + +<p>Voilà combien peu de cas on faisait de moi. Dans ce voyage je +vis avec plaisir que les garçons d'une ville portaient des blouses +à manches courtes qui laissaient voir leurs bras nus. Une dame +bien attiffée me semblait une déesse; si de sa main gantée elle +me touchait, j'étais heureux et jaloux à la fois, tant j'aurais aimé +être à sa place, revêtu de sa belle toilette. Pourtant je faisais mes +études avec beaucoup d'application: en neuf ans, je faisais mes +classes d'école royale et de Lycée, je passai un bon examen de +baccalauréat. Je me rappelle, à l'âge de quinze ans, avoir exprimé +pour la première fois à un ami le désir d'être fille; comme il me +demandait pour quelle raison j'avais ce désir, je ne sus lui répondre. +À l'âge de dix-sept ans, je tombai dans une société de gens +dissolus; je buvais de la bière, je fumais, j'essayais de plaisanter +avec des filles de brasserie; celles-ci aimaient à causer avec +moi, mais elles me traitaient comme si j'avais porté aussi des +jupons. Je ne pouvais pas fréquenter le cours de danse; aussitôt +entré dans la salle, j'avais une impulsion qui m'en faisait partir. +Ah! si j'avais pu y aller déguisé, c'eût été autre chose! J'aimais +tendrement mes amis, mais j'en haïssais un qui m'avait poussé à +l'onanisme. Jour de malheur, qui m'a porté préjudice toute ma +vie! Je pratiquais l'onanisme assez fréquemment; et pendant cet +acte, je me figurais être un homme dédoublé; je ne puis pas vous +décrire le sentiment que j'éprouvais, je crois qu'il était viril, mais +mélangé de sensations féminines.</p> + +<p>Je ne pouvais m'approcher d'une fille; je craignais les filles et +pourtant elles ne m'étaient point étrangères; mais elles m'en +imposaient plus que les hommes; je les enviais; j'aurais renoncé +à toutes les joies, si, après la classe, j'avais pu, rentré chez moi, +être fille, et surtout si j'avais pu sortir comme telle; la crinoline, +des gants serrés: tel était mon idéal.</p> + +<p>Chaque fois que je voyais une toilette de dame, je me figurais +comment je serais si j'en étais revêtu; je n'avais pas de désirs +pour les hommes.</p> + +<p>Je me rappelle, il est vrai, d'avoir été attaché avec assez de +tendresse à un très bel ami, à figure de fille, avec des boucles +noires, mais je crois n'avoir eu que le désir de nous voir filles +tous les deux.</p> + +<p>Étant étudiant à l'Université, je parvins une fois à faire le +coït; <i>hoc modo sensi, me libentius sub puella concubuisse et penem +meum cum cunno mutatum maluisse</i>. La fille, à son grand étonnement, +dut me traiter en fille, ce qu'elle fit volontiers; elle me +traita comme si j'avais eu à remplir son rôle. Elle était encore +assez naïve et ne me ridiculisa pas pour cela.</p> + +<p>Étant étudiant, j'étais par moments sauvage, mais je sentais +bien que j'avais pris cet air sauvage pour masquer et déguiser +mon vrai caractère; je buvais, je me battais, mais je ne pouvais +toujours pas fréquenter la leçon de danse, craignant de me +trahir. Mes amitiés étaient intimes, mais sans arrière-pensées; +ce qui me causait la plus grande joie, c'était quand un ami se +déguisait en femme, ou quand je pouvais, dans un bal, examiner +les toilettes des dames; je m'y connaissais très bien, et je commençais +à me sentir de plus en plus femme.</p> + +<p>À cause de cette situation malheureuse, je fis deux tentatives +de suicide; je suis resté une fois sans raison pendant quinze +jours sans sommeil; j'avais alors beaucoup d'hallucinations +visuelles et auditives à la fois; je parlais avec les morts et les +vivants, ce qui m'arrive encore aujourd'hui.</p> + +<p>J'avais une amie qui connaissait mes préférences; elle mettait +souvent mes gants, mais elle aussi me considérait comme si +j'étais une fille. Ainsi j'arrivais à mieux comprendre les femmes +qu'aucun autre homme; mais du moment que les femmes s'en +apercevaient, elles me traitaient aussitôt <i>more feminarum</i>, comme +si elles n'avaient rencontré en moi qu'une nouvelle amie. Je ne +pouvais plus supporter du tout qu'on tînt des propos pornographiques +devant moi, et, quand je le faisais moi-même, ce n'était +que par fanfaronnade. Je surmontai bientôt le dégoût que j'avais, +au début de mes études médicales, pour le sang et les mauvaises +odeurs, mais il y avait des choses que je ne pouvais regarder +sans horreur. Ce qui me manquait, c'est que je ne pouvais +voir clair dans mon âme; je savais que j'avais des penchants +féminins, et je croyais pourtant être un homme. Mais je doute +qu'en dehors de mes tentatives de coït, qui ne m'ont jamais fait +plaisir (ce que j'attribue à l'onanisme), j'aie jamais admiré une +femme sans avoir senti le désir d'être femme moi-même ou sans +me demander si je voudrais l'être, si je voudrais paraître dans +sa toilette. J'ai toujours eu—aujourd'hui encore—un sentiment +de frayeur à surmonter pour l'art d'accoucher, qu'il m'était très difficile +d'apprendre—(j'avais honte pour ces filles étalées, et je les +plaignais). Ce qui plus est, il me semblait quelquefois sentir avec +la malade les tractions. Je fus dans plusieurs endroits employé +avec succès comme médecin; j'ai pris part à une campagne +comme médecin volontaire. Il m'était difficile de faire des courses +à cheval; l'art équestre m'était déjà pénible lorsque j'étais encore +étudiant, car les parties génitales me transmettaient des sensations +féminines (monter à cheval à la mode des femmes m'eût +été peut-être plus facile).</p> + +<p>Je croyais toujours être un homme aux sentiments obscurs; +quand je me trouvais avec des femmes, j'étais toujours traité +comme une femme déguisée en militaire. Quand, pour la première +fois, j'endossai mon uniforme, j'aurais préféré m'affubler d'un +costume de femme et d'un voile. Je me sentais troublé toutes les +fois qu'on regardait ma taille imposante et ma tenue militaire. +Dans la clientèle privée, j'eus beaucoup de succès, dans les trois +branches principales de la science médicale; je pris ensuite part +à une seconde campagne. Là mon naturel me servit beaucoup, +car je crois que, depuis le premier âne qui ait vu le jour, aucun +animal gris n'eut autant d'épreuves de patience à traverser que +moi. Les décorations ne manquèrent point; mais elles me laissaient +absolument froid.</p> + +<p>Ainsi je gagnais ma vie aussi bien que je pouvais; mais je n'étais +jamais content de moi; j'étais pris souvent entre la sentimentalité +et la sauvagerie, mais cette dernière n'était que pure affectation.</p> + +<p>Je me trouvai dans une situation bien étrange, quand je fus +fiancé. J'aurais préféré ne pas me marier du tout, mais des affaires +de famille et les intérêts de ma profession médicale m'y forcèrent. +J'épousai une femme aimable et énergique, sortie d'une +famille où, de tout temps, les femmes avaient porté la culotte. +J'étais amoureux d'elle, autant qu'un homme comme moi pouvait +l'être, car ce que j'aime, je l'aime de tout mon cœur et je me livre +entièrement, bien que je ne paraisse pas aussi pétulant qu'un +homme complet; j'aimais ma fiancée avec toute l'ardeur féminine, +presque comme on aime son fiancé. Seulement je ne m'avouai pas +ce caractère de mes sentiments, car je croyais toujours être un +homme, très déprimé il est vrai, mais qui, par le mariage, finirait +par se remettre et par se retrouver. Dès la nuit nuptiale je sentis +que je ne fonctionnais que comme une femme douée d'une conformation +masculine; <i>sub femina locum meum esse mihi visum est.</i> +Nous vécûmes ensemble contents et heureux et restâmes pendant +quelques années sans enfants. Après une grossesse pleine de +malaises, pendant laquelle j'étais dans un pays ennemi, en face +de la mort, ma femme, dans un accouchement difficile, mit au +monde un petit garçon qui, jusqu'à aujourd'hui, a gardé un naturel +mélancolique et qui est toujours d'humeur triste; il en vint un +second qui est très calme, un troisième très espiègle, un quatrième, +un cinquième; mais tous ont déjà des dispositions à la +neurasthénie. Comme je ne pouvais jamais rester en place, je fréquentais +beaucoup les compagnies gaies, mais je travaillais toujours +de toutes mes forces; j'étudiais, je faisais des opérations +chirurgicales, des expériences sur les remèdes et les méthodes de +traitement, j'expérimentais aussi sur mon propre corps. Je laissai +à ma femme le gouvernement du ménage, car elle s'entendait +très bien à diriger la maison. J'accomplissais mes devoirs conjugaux +aussi bien que je le pouvais, mais sans en éprouver aucune +satisfaction. Dès le premier coït et même aujourd'hui, la position +de l'homme pendant l'acte me répugne, et il m'a été difficile de +m'y conformer. J'aurais de beaucoup préféré l'autre rôle. Quand +je devais accoucher ma femme, cela me fendait toujours le cœur, +car je savais trop bien comprendre ses douleurs. Nous vécûmes +longtemps ensemble jusqu'à ce qu'un grave accès de goutte me +força à aller dans plusieurs stations thermales et me rendit neurasthénique. +En même temps je devins tellement anémique, que j'étais +obligé, tous les deux mois, de prendre du fer pendant quelque +temps, autrement j'aurais été chlorotique ou hystérique ou tous +les deux à la fois. La sténocardie me tourmentait souvent; alors +j'avais des crampes semi-latérales au menton, au nez, au cou, à +la gorge, de l'hémicranie, des crampes du diaphragme et des +muscles de la poitrine; pendant trois ans environ, je sentis ma +prostate comme grossie, avec sensation d'expulsion, comme si +j'avais dû accoucher de quelque chose, des douleurs dans les +reins, des douleurs permanentes au sacrum, etc.; mais je me +défendais avec la rage du désespoir contre ces malaises féminins +ou qui me paraissaient féminins, lorsque, il y a trois ans, un +accès d'arthritis m'a complètement brisé.</p> + +<p>Avant que ce terrible accès de goutte eût lieu, j'avais, dans +mon désespoir et pour la combattre, pris des bains chauds autant +que possible à la température du corps. Il arriva alors un jour +que je me sentis tout à coup changé et près de la mort; je sautai +hors du bassin d'un dernier effort, mais je m'étais senti femme +avec des désirs de femme. Ensuite quand l'<i>extrait de cannabis +indica</i> fut mis en usage et fut même vanté, j'en pris, contre un +accès de goutte et aussi contre mon indifférence pour la vie, une +dose peut-être trois ou quatre fois plus forte que celle d'usage; +j'eus alors un empoisonnement par le haschisch qui m'a presque +coûté la vie. Il se produisit des accès de rire, un sentiment de +forces physiques et de vitesse extraordinaires, une sensation +étrange dans le cerveau et les yeux: des milliers d'étincelles, un +tremblement; je sentais mon cerveau à travers la peau; je pouvais +encore arriver à parler; tout d'un coup je me vis femme du bout +des pieds jusqu'à la poitrine; je sentis, comme auparavant dans +le bain, que mes parties génitales s'étaient retirées dans l'intérieur +de mon corps, que mon bassin s'élargissait, que les mamelles +poussaient sur ma poitrine, et une volupté indicible +s'empara de moi. Je fermai alors les yeux pour ne pas voir changer +ma figure. Mon médecin, pendant ce temps, me semblait +avoir, au lieu d'une tête, une énorme pomme de terre entre les +épaules, et ma femme, une pleine lune en guise de tête. Et pourtant, +quand ils eurent tous les deux quitté la chambre, j'eus +encore la force d'inscrire ma dernière volonté sur mon calepin.</p> + +<p>Mais qui dépeindra ma terreur quand, le lendemain matin, je +me réveillai en me sentant tout à fait transformé en femme, en +m'apercevant, lorsque je marchais ou que j'étais debout, que +j'avais une vulve et des seins.</p> + +<p>En sortant du lit, je sentis que toute une métamorphose s'était +produite en moi. Déjà, pendant ma maladie, quelqu'un qui était +venu nous voir avait dit: «Pour un homme il est bien patient.» +Ce visiteur me fit cadeau d'un pot de roses, ce qui m'étonna et me +fit pourtant plaisir. À partir de ce moment je fus patient, je ne +voulais plus rien enlever d'assaut; mais je devins tenace et têtu +comme un chat, en même temps doux, conciliant, pas vindicatif; +en un mot, j'étais devenu femme de caractère. Pendant ma dernière +maladie j'eus beaucoup d'hallucinations de la vue et de +l'ouïe, je parlais avec les morts, etc.; je voyais et j'entendais les +<i>spiritus familiares</i>; je me croyais un être double; sur mon grabat +je ne m'apercevais pas encore que l'homme en moi était mort. Le +changement de mon humeur fut une chance pour moi, car un +revers de fortune me frappa alors, revers qui, dans d'autres conditions, +m'aurait donné la mort, mais que j'acceptai alors avec +résignation, au point que je ne me reconnaissais plus moi-même. +Comme je confondais encore assez souvent avec la goutte les phénomènes +de la neurasthénie, je prenais beaucoup de bains jusqu'à +ce qu'une démangeaison de la peau, comme si j'avais la +gale, se développât à la suite de ces bains qui auraient dû l'atténuer: +je renonçai à toute la thérapeutique externe—(j'étais de +plus en plus anémié par les bains). Je commençai à m'entraîner +autant que je pouvais. Mais l'idée obsédante que j'étais femme, +subsistait et devint si forte qu'aujourd'hui je ne porte que le +masque d'un homme; pour le reste, je me sens femme à tous les +points de vue et dans toutes mes parties; pour le moment, j'ai +même perdu le souvenir de l'ancien temps.</p> + +<p>Ce que la goutte avait laissé intact fut achevé complètement +par l'influenza.</p> + +<p>État présent.—Je suis grand; cheveux très clairsemés; +ma barbe commence à grisonner; mon maintien commence à +être courbé; depuis l'influenza, j'ai perdu environ un quart +de ma force physique. La figure a un peu rougi par suite de +troubles circulatoires; je porte ma barbe entière; conjonctivite +chronique; plutôt musculeux que gras; au pied gauche apparaissent +des veines variqueuses, il s'engourdit souvent, n'est +pas encore enflé d'une manière perceptible, mais paraît devoir le +devenir.</p> + +<p>Le ventre a la forme d'un ventre féminin, les jambes ont la position +qu'elles ont chez les femmes, les mollets sont comme chez +ces dernières; il en est de même des bras et des mains. Je peux +porter des bas de femmes et des gants 7 3/4 à 7 1/2; de même je +porte sans être gêné un corset. Mon poids varie entre 168 et +184 livres. Urine sans albumine, sans sucre, mais contient de +l'acide urique d'une façon anormale; elle est très claire, presque +comme de l'eau, toutes les fois que j'ai eu une grande émotion. +Les selles sont régulières, mais, quand elles ne le sont pas, +j'éprouve tous les malaises de la constipation de la femme. Je +dors mal, souvent pendant des semaines entières; mon sommeil +ne dure que deux ou trois heures. L'appétit est assez bon, +mais mon estomac ne supporte pas plus que celui d'une +forte femme, et réagit contre les plats pimentés par un exanthème +de la peau et des sensations de brûlure dans le canal +uréthral. La peau est blanche, très lisse; la démangeaison insupportable +qui m'a tourmenté depuis deux ans, s'est atténuée ces +semaines dernières et ne se manifeste plus qu'à la jointure des +genoux et au scrotum.</p> + +<p>Disposition aux sueurs; autrefois presque pas de transpirations; +maintenant j'ai toutes les nuances des mauvaises transpirations +féminines, surtout dans le bas du corps, de sorte que je +suis obligé de me tenir encore plus propre qu'une femme. Je +mets des parfums dans mon mouchoir, je me sers de savons parfumés +et d'eau de Cologne.</p> + +<p>État général.—Je me sens comme une femme ayant la forme +d'un homme; bien que je sente encore une conformation +d'homme en moi, le membre viril me paraît une chose féminine; +ainsi, par exemple, le pénis me paraît un clitoris, l'urèthre un +vagin et l'entrée vaginale; en le touchant, je sens toujours +quelque chose de moite, quand même il serait aussi sec que possible; +le scrotum me paraît des grandes lèvres, en un mot je sens +toujours une vulve et seul celui qui a éprouvé cette sensation, +saurait dire ce qu'elle est. La peau de tout mon corps me semble +féminine; elle perçoit toutes les impressions, soit les attouchements, +soit la chaleur, soit les effets contraires, comme une +femme, et j'ai les sensations d'une femme; je ne peux pas sortir +les mains dégantées, car la chaleur et le froid me font également +mal; quand la saison où il est permis même aux messieurs de +porter des ombrelles est passée, je suis en grande peine à l'idée +que la peau de ma figure pourrait souffrir jusqu'à la prochaine +saison. Le matin, en me réveillant, il se produit pendant quelques +minutes un crépuscule dans mon esprit, comme si je me +cherchais moi-même; alors se réveille l'idée obsédante d'être +femme; je sens l'existence d'une vulve et salue le jour par un +soupir plus ou moins fort, car j'ai peur déjà d'être obligé de +jouer la comédie toute la journée. Ce n'est pas une petite affaire +que de se sentir femme et pourtant d'être obligé d'agir en +homme. J'ai dû tout étudier de nouveau, les lancettes, les bistouris, +les appareils. Car depuis trois ans je ne touche plus à +ces objets de la même façon qu'auparavant; mes sensations musculaires +ayant changé, j'ai dû tout apprendre de nouveau. Cela +m'a réussi; seul le maniement de la scie et du ciseau à os me +donne encore des difficultés; c'est presque comme si ma force +physique n'y suffisait plus. Par contre, j'ai plus d'adresse au travail +de la curette dans les parties molles; ce qui me répugne, +c'est qu'en examinant des dames, j'ai souvent les mêmes sensations +qu'elles, ce qui d'ailleurs ne leur semble pas étrange. Le +plus désagréable pour moi, c'est quand je ressens avec une +femme grosse les sensations causées par les mouvements de +l'enfant. Pendant quelque temps, et parfois durant des mois, je +suis tourmenté par les liseurs de pensées des deux sexes; du côté +des femmes je supporte encore qu'on cherche à scruter mes +pensées, mais de la part des hommes cela me répugne absolument. +Il y a trois ans je ne me rendais pas encore clairement +compte que je regarde le monde avec des yeux de femme; cette +métamorphose d'impression optique m'est venue subitement sous +forme d'un violent mal de tête. J'étais chez une dame atteinte +d'inversion sexuelle; alors je la vis tout d'un coup toute changée, +comme je m'en rends compte maintenant, c'est-à-dire que je la +voyais en homme et par contre, moi en femme, de sorte que je la +quittai avec une excitation mal dissimulée. Cette dame n'avait +pas encore une conscience nette de son état.</p> + +<p>Depuis, tous mes sens ont des perceptions féminines, de même +que leurs rapports. Après le système cérébral ce fut presque +immédiatement le système végétatif, du sorte que tous mes +malaises se manifestent sous une forme féminine. La sensibilité +des nerfs, surtout celle des nerfs auditif, optique et trijumeau, +s'est accrue jusqu'à la névrose. Quand une fenêtre se ferme avec +bruit, j'ai un soubresaut, un soubresaut intérieur, car pareille +chose n'est pas permise à un homme. Si un mets n'est pas frais, +j'ai immédiatement une odeur de cadavre dans le nez. Je n'aurais +jamais cru que les douleurs causées par le trijumeau sautent avec +tant de caprice d'une branche à l'autre, d'une dent dans l'œil.</p> + +<p>Depuis ma métamorphose, je supporte avec plus de calme les +maux de dents et la migraine; j'éprouve aussi moins d'angoisse +de la sténocardie. Une observation qui me semble bien curieuse, +c'est que maintenant je me sens devenu un être timide et faible, +et qu'au moment d'un danger imminent j'ai plus de sang-froid et +de calme, de même dans les opérations très difficiles. Mon estomac +se venge du moindre croc-en-jambe donné au régime—(régime +de femme)—d'une manière inexorable, par des malaises +féminins, soit par des éructations, soit par d'autres sensations.</p> + +<p>C'est surtout l'abus de l'alcool qui se fait sentir; le mal aux +cheveux chez un homme qui se sent femme est bien plus atroce +que le plus formidable mal de cheveux que jamais un étudiant +ait pu ressentir après ses libations. Il me semble presque que, +quand on se sent femme, on est tout à fait sous le règne du +système végétatif.</p> + +<p>Quelque petits que soient les bouts de mes seins, il leur faut +de la place, et je les sens comme s'ils étaient des mamelles; déjà +au moment de la puberté mes seins ont gonflé et m'ont fait du +mal; voilà pourquoi une chemise blanche, un gilet, un veston me +gênent. Je sens mon bassin comme s'il était féminin, de même du +derrière et des <i>nates</i>; au début j'étais troublé aussi par l'idée +féminine de mon ventre qui ne voulait pas entrer dans les pantalons; +maintenant ce sentiment de féminité du ventre persiste. +J'ai aussi l'idée obsédante d'une taille féminine. Il me semble +qu'on m'a dérobé ma peau pour me mettre dans celle d'une +femme, une peau qui se prête à tout, mais qui sent tout comme +si elle était d'une femme, qui fait pénétrer tous ses sentiments +dans le corps masculin renfermé sous cette enveloppe et en chasse +les sentiments masculins. Les testicules, bien qu'ils ne soient +ni atrophiés ni dégénérés, ne sont plus de vrais testicules; ils +me causent souvent de la douleur par une sorte d'impression qu'ils +devraient rentrer dans la ventre et y rester; leur mobilité me +tourmente souvent.</p> + +<p>Toutes les quatre semaines, à l'époque de la pleine lune, j'ai, +pendant cinq jours, tous les signes du molimen, comme une +femme, au point de vue physique et intellectuel, à cette exception +près que je ne saigne pas, tandis que j'éprouve une sensation +comme s'il y avait écoulement de liquide et comme si les +parties génitales et le bas-ventre étaient gonflés; c'est une +période très agréable, surtout si, quelques jours après ces phénomènes, +se manifeste le sentiment physiologique et le besoin d'accouplement +avec toute la force dont il pénètre la femme à ces +moments; le corps entier est alors saturé de ce sentiment, de +même qu'un morceau de sucre mouillé ou une éponge sont +imbibés d'eau; alors on devient avant tout une femme qui a +besoin d'aimer, et on n'est plus homme qu'en seconde ligne. Ce +besoin est, il me semble, plutôt une langueur de concevoir que de +coïter. L'immense instinct naturel ou plutôt la lubricité féminine +refoule, dans ce cas, la pudeur, de sorte qu'on désire indirectement +le coït. Comme homme, je n'ai désiré le coït que tout au plus +trois fois dans ma vie, si toutefois c'était cela; les autres fois +j'étais indifférent. Mais dans ces trois dernières années, je le désire +d'une manière passive, en femme, et quelquefois avec la sensation +d'éjaculation féminine; je me sens alors toujours accouplé et +fatigué comme une femme; quelquefois je suis, après l'acte, un +peu indisposé, ce que l'homme n'éprouve jamais. Plusieurs fois il +m'a fait tant de plaisir que je ne puis comparer à rien cette +jouissance; c'est tout simplement le plus grand bonheur de ce +monde, une puissante sensation pour laquelle on est capable de +sacrifier tout; dans un moment pareil, la femme n'est qu'une +vulve qui a englouti toute l'individualité.</p> + +<p>Depuis trois ans, je n'ai pas perdu un seul moment le sentiment +que je suis femme. Grâce à l'habitude prise, ce sentiment m'est +moins pénible maintenant, bien que je sente depuis cette époque +ma valeur diminuée; car se sentir femme sans désirer la jouissance, +cela peut se supporter, même par un homme, mais quand +les besoins se font sentir, alors toute plaisanterie cesse; j'éprouve +une sensation cuisante, de la chaleur, le sentiment de turgescence +dans les parties génitales. (Quand le pénis n'est pas érigé, les parties +génitales ne sont plus dans leur rôle.) Avec cette forte impulsion, +la sensation de turgescence du vagin et de la vulve est terrible; +c'est une torture d'enfer de la volupté, à peine peut-on la supporter. +Quand, dans cet état, j'ai l'occasion d'accomplir le coït, +cela me soulage un peu; mais ce coït, puisqu'il n'y a pas conception +suffisante, ne me donne pas une satisfaction complète; +la conscience de la stérilité se fait alors sentir avec toute sa +dépression humiliante; on se voit presque dans le rôle d'une +prostituée. La raison n'y peut rien faire; l'idée obsédante de la +féminité domine et force tout. On comprend facilement combien +il est dur de travailler à son métier dans un pareil état; mais on +peut s'y mettre en se violentant. Il est vrai qu'alors il est presque +impossible de rester assis, de marcher, d'être couché; du moins +on ne peut supporter longtemps aucune de ces trois positions; +au surplus, il y a le contact continuel du pantalon, etc. C'est +insupportable.</p> + +<p>Le mariage fait alors, en dehors du moment du coït où l'homme +doit se sentir comme couvert, l'effet de la cohabitation de deux +femmes dont l'une se sent déguisée en homme. Quand le molimen +périodique ne se manifeste pas, on éprouve le sentiment de la +grossesse ou de la saturation sexuelle, qu'ordinairement l'homme +ne connaît pas, mais qui accapare toute l'individualité aussi bien +que chez la femme, à cette différence près qu'il est désagréable, +de sorte qu'on aimerait mieux supporter le molimen régulier. +Quand il se produit des rêves ou des idées érotiques, on se voit +dans la forme qu'on aurait si l'on était femme; on voit des +membres en érection qui se présentent, et comme par derrière +aussi on se sent femme, il ne serait pas difficile de devenir +cynède; seule l'interdiction positive de la religion nous en empêche, +toutes les autres considérations s'évanouiraient.</p> + +<p>Comme de pareils états doivent forcément répugner à tout le +monde, on désire être de sexe neutre ou pouvoir se faire neutraliser. +Si j'étais encore célibataire, il y a longtemps que je me +serais débarrassé de mes testicules avec le scrotum et le pénis.</p> + +<p>À quoi sert la sensation de jouissance féminine, quand on ne +conçoit pas? À quoi bon les émotions de l'amour féminin quand +pour les satisfaire on n'a à sa disposition qu'une femme, bien +qu'elle nous fasse sentir comme homme l'accouplement?</p> + +<p>Quelle honte terrible nous cause l'odeur féminine! Combien +l'homme est abaissé par la joie que lui causent les robes et les +bijoux! Dans sa métamorphose, quand même il ne pourrait plus +se souvenir de son ancien instinct génital masculin, il voudrait +n'être pas forcé de se sentir femme; il sait très bien qu'il y eut +une époque où il ne sentait pas toujours sexuellement qu'il était +simplement un homme sans sexe. Et voilà que tout d'un coup il +doit considérer toute son individualité comme un masque, se +sentir toujours femme et n'avoir de changement que toutes les +quatre semaines, quand il a ses malaises périodiques et entre +temps sa lubricité féminine qu'il ne peut pas satisfaire! S'il lui +était permis de s'éveiller sans être obligé de se sentir immédiatement +femme! À la fin il languit après le moment où il pourra +lever son masque; le moment n'arrive pas. Il ne peut trouver un +soulagement à sa misère que lorsqu'il peut revêtir en partie le +caractère féminin, en mettant un bijou, une jupe; car il ne peut +pas sortir habillé en femme; ce n'est pas une petite tâche que de +remplir ses devoirs professionnels pendant qu'on se sent comme +une actrice déguisée en homme, et qu'on ne sait pas où tout cela +doit aboutir. La religion seule nous préserve d'une grande faute, +mais elle n'empêche pas les peines que l'individu qui se sent +femme éprouve quand la tentation s'approche de lui comme d'une +vraie femme, et quand il est comme celle-ci forcé de l'éprouver +et de la traverser. Quand un homme de haute considération, qui +jouit dans le public d'une rare confiance, est obligé de lutter +contre une vulve imaginaire; quand on rentre après un dur travail +et qu'on est forcé d'examiner la toilette de la première dame +venue, de la critiquer avec des yeux de femme, de lire dans sa +figure ses pensées, quand un journal de mode—(je les aimais déjà +étant enfant)—nous intéresse autant qu'un ouvrage scientifique! +Quand on est obligé de cacher son état à sa femme dont on +devine les pensées, parce qu'on est aussi femme, tandis qu'elle a +nettement deviné qu'on s'est transformé d'âme et de corps! Et les +tourments que nous causent les combats que nous avons à soutenir +pour surmonter la mollesse féminine! On réussit quelquefois, +surtout quand on est en congé seul, à vivre quelque temps en +femme, par exemple à porter, notamment la nuit, des vêtements +de femme, de garder ses gants, de prendre un voile ou un masque +pendant qu'on est dans sa chambre; on réussit alors à avoir un +peu de tranquillité du côté du <i>libido</i>, mais le caractère féminin +qui s'est implanté exige impétueusement qu'il soit reconnu. Souvent +il se contente d'une modeste concession, telle que, par +exemple, un bracelet mis au-dessous de la manchette, mais il +exige inexorablement une concession quelconque.</p> + +<p>Le seul bonheur est de pouvoir sans honte se voir costumé en +femme, avec la figure couverte d'un voile ou d'un masque: +ce n'est qu'alors qu'on se croit dans son état naturel. On a alors, +comme une «oie éprise de la mode», du goût pour ce qui est en +vogue, tellement on est transformé. Il faut beaucoup de temps et +beaucoup d'efforts pour s'habituer à l'idée, d'un côté, de ne sentir +que comme une femme, et de l'autre de garder comme une réminiscence +de ses anciennes manières de voir, afin de pouvoir se +montrer comme homme devant le monde.</p> + +<p>Pourtant il arrive par-ci par-là qu'un sentiment féminin vous +échappe, soit qu'on dise qu'on éprouve <i>in sexualibus</i> telle ou telle +chose, qu'un être qui n'est pas femme ne peut pas savoir, ou +qu'on se trahisse par hasard en se montrant trop au courant des +affaires de la toilette féminine. Si pareille chose arrive devant les +femmes, il n'y a là aucun inconvénient; une femme se sent toujours +flattée quand on montre beaucoup d'intérêt pour ce qui la +touche et qu'on s'y connaît bien; seulement il ne faut pas que +cela se produise devant sa propre épouse. Combien je fus effrayé +un jour que ma femme disait à une amie que j'avais un goût très +distingué pour les articles de dames! Combien fut surprise une +dame à la mode et très orgueilleuse qui voulait donner une +fausse éducation à sa fille, lorsque je lui analysai en paroles et +par écrit tous les sentiments et toutes les sensations d'une +femme! (Je fis un mensonge en lui alléguant que j'avais puisé +dans des lettres ces connaissances d'un caractère si intime.) Maintenant +cette dame a une grande confiance en moi, et l'enfant qui +était sur le point de devenir folle, est restée sensée et très gaie. +Elle m'avait confessé, comme si c'étaient des péchés, toutes les +manifestations des sentiments féminins; maintenant elle sait ce +qu'elle doit supporter comme fille, ce qu'elle doit maîtriser par +sa volonté et par dévouement religieux: elle se sent comme un +être humain. Les deux dames riraient beaucoup, si elles savaient +que je n'ai puisé que dans ma propre et triste expérience. +Je dois ajouter encore que, depuis, j'ai une sensibilité beaucoup +plus vive pour la température; à cela s'est joint encore le sentiment, +inconnu auparavant, d'avoir la peau élastique et de comprendre +ce que les malades éprouvent dans la dilatation des +intestins. Mais, d'autre part, quand je dissèque un corps ou fais +une opération, les liquides pénètrent plus facilement ma peau. +Chaque dissection me cause de la douleur; chaque examen d'une +femme ou d'une prostituée avec fluor ou odeur de crevette, etc., +m'agace horriblement. Je suis maintenant très accessible à +l'influence de l'antipathie et de la sympathie, qui se manifestent +même par suite de l'effet de certaines couleurs aussi bien que par +l'impression totale qu'un individu me fait. Les femmes devinent +par un coup d'œil l'état sexuel de leurs semblables; voilà pourquoi +les femmes portent un voile, bien qu'elles ne le baissent pas +toujours, et pourquoi elles se mettent des odeurs, ne fût-ce que +dans les mouchoirs ou dans les gants, car leur acuité olfactive en +présence de leur propre sexe est énorme. En général, les odeurs +ont une influence incroyable sur l'organisme féminin; ainsi, par +exemple, je suis calmé par l'odeur de la rose ou de la violette; +d'autres odeurs me donnent la nausée; l'ylang-ylang me cause +tant d'excitation sexuelle que je ne puis plus y tenir. Le contact +avec une femme me paraît homogène; le coït avec ma femme ne +m'est possible que si elle est un peu plus virile, a la peau plus +dure; et pourtant c'est plutôt un <i>amor lesbicus</i>.</p> + +<p>Du reste, je me sens toujours passif. Souvent la nuit, quand je +ne puis pas dormir à cause de l'excitation, j'y arrive pourtant, <i>si +femora mea distensa habeo, sicut mulier cum viro concumbens</i>, ou en +me couchant sur un côté; mais alors il ne faut pas qu'un bras ou +une pièce de literie vienne toucher à mes seins, sinon c'en est +fait du sommeil. Il ne faut pas non plus que rien me pèse ou +presse sur le ventre. Je dors mieux quand je mets une chemise de +femme et une camisole de nuit de dame, ou quand je garde mes +gants, car la nuit j'ai très facilement froid aux mains; je me +trouve aussi très bien en pantalons de femme et en jupes, car +alors les parties génitales ne sont pas serrées. J'aime, plus que +toutes les autres, les toilettes de l'époque de la crinoline. Les +vêtements de femme ne gênent nullement l'homme qui se sent +femme; il les considère comme lui appartenant et ne les sent pas +comme des objets étrangers. La société que je préfère à toutes, est +celle d'une dame qui souffre de neurasthénie, et qui, depuis son +dernier accouchement, se sent homme, mais qui, depuis que je lui +ai fait des allusions à ce sujet, se résigne à son sort, <i>coïtu abstinet,</i> +ce qui ne m'est pas permis, à moi, homme. Cette femme m'aide, +par son exemple, à supporter mon sort. Elle se rappelle encore +bien clairement ses sentiments féminins, et elle m'a donné maints +bons conseils. Si elle était homme et moi jeune fille, j'essaierais de +faire sa conquête; je voudrais bien qu'elle me traite en femme. +Mais sa photographie récente diffère tout à fait de ses anciennes +photographies: c'est maintenant un monsieur, très élégamment +costumé, malgré les seins, la coiffure, etc.; aussi a-t-elle le parler +bref et précis, elle ne se plaît plus aux choses qui font ma joie. +Elle a une sorte de sentimentalité mélancolique, mais elle supporte +son sort avec résignation et dignité, ne trouve de consolation +que dans la religion et l'accomplissement de ses devoirs; à +la période des menstrues elle souffre à en mourir; elle n'aime +plus la compagnie des femmes, ni leurs conversations, de même +qu'elle n'aime plus les choses sucrées.</p> + +<p>Un de mes amis de jeunesse se sent, depuis son enfance, comme +fille; mais il a de l'affection pour le sexe masculin; chez sa sœur, +c'était le contraire; mais lorsque l'utérus réclama ses droits quand +même et qu'elle se vit femme aimante malgré son caractère viril, +elle trancha la difficulté en se suicidant.</p> + +<p>Voici quels sont les changements principaux que j'ai constatés +chez moi depuis que mon effémination est devenue complète:</p> + +<p>1º Le sentiment continuel d'être femme des pieds à la tête;</p> + +<p>2º Le sentiment continuel d'avoir des parties génitales féminines;</p> + +<p>3º La périodicité du molimen toutes les quatre semaines;</p> + +<p>4º De la lubricité féminine qui se manifeste périodiquement, +mais sans que j'aie une préférence pour un homme quelconque;</p> + +<p>5º Sensation féminine passive pendant l'acte du coït;</p> + +<p>6º Ensuite sensation de la partie qui a été <i>futuée</i>;</p> + +<p>7º Sentiment féminin en présence des images qui représentent +le coït;</p> + +<p>8º Sentiment de solidarité à l'aspect des femmes et intérêt +féminin pour elles;</p> + +<p>9º Intérêt féminin à l'aspect des messieurs;</p> + +<p>10º Il en est de même à la vue des enfants;</p> + +<p>11º Humeur changée,—une plus grande patience;</p> + +<p>12º Enfin, résignation à mon sort, résignation que, il est vrai, +je ne dois qu'à la religion positive, sans cela je me serais déjà +suicidé, il y a longtemps.</p> + +<p>Car il n'est guère supportable d'être homme et d'être forcé de +sentir que chaque femme est futuée comme elle désire l'être. +</p></blockquote> + +<p>L'autobiographie très précieuse pour la science qu'on +vient de lire était accompagnée de la lettre suivante, qui ne +manque pas non plus d'intérêt.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +Je dois, tout d'abord, vous demander pardon de vous importuner +par ma lettre; j'avais perdu tout appui et je me considérais +comme un monstre qui m'inspirais du dégoût à moi-même. Alors +la lecture de vos écrits m'a rempli d'un nouveau courage, et j'ai +décidé d'aller au fond de la chose, de jeter un coup d'œil rétrospectif +sur ma vie, quoi qu'il en arrive. Or, j'ai considéré comme +un devoir de reconnaissance envers vous de vous communiquer +le résultat de mes souvenirs et de mes observations, car je n'ai +trouvé cité dans votre ouvrage aucun cas analogue au mien. Enfin +j'ai pensé aussi qu'il pourrait vous intéresser d'apprendre par la +plume d'un médecin quelles sont les pensées et les sensations +d'un être humain masculin complètement manqué et se trouvant +sous l'obsession d'être femme.</p> + +<p>Peut-être tout cela ne s'accorde pas; mais je n'ai plus la force de +faire d'autres réflexions, et je ne veux pas approfondir davantage +cette matière. Bien des choses sont répétées, mais je vous prie de +bien songer qu'on peut avoir des défaillances dans un rôle dont +le déguisement vous a été imposé malgré vous.</p> + +<p>J'espère, après avoir lu vos ouvrages, que, en continuant à +remplir mes devoirs comme médecin, citoyen, père et époux, je +pourrai toujours me compter au nombre de ceux qui ne méritent +pas d'être méprisés entièrement.</p> + +<p>Enfin j'ai tenu à vous présenter le résultat de mes souvenirs +et de mes méditations, afin de prouver qu'on peut être médecin +malgré la nature féminine de ses pensées et de ses sentiments. Je +crois que c'est un grand tort de fermer à la femme la carrière +médicale; une femme découvre, grâce à son instinct, les signes +de certains maux que l'homme scruta dans l'obscurité, en dépit +de tout diagnostic; en tout cas, il en est ainsi lorsqu'il s'agit de +maladies de femmes et d'enfants. Si on pouvait le faire, chaque +médecin devrait être forcé de faire un stage de trois mois comme +femme; il comprendrait et estimerait alors mieux cette partie de +l'humanité d'où il est sorti; il saurait alors apprécier la grandeur +d'âme des femmes et, d'autre part, la dureté de leur sort.</p> + +<p><i>Epicrise.</i>—Le malade, très chargé, est originairement anormal +au point de vue psycho-sexuel; car pendant l'acte sexuel il a +une sensation féminine caractéristique. Cette sensation anormale +demeura purement une anomalie psychique jusqu'à il y a trois +ans, anomalie basée sur une neurasthénie grave, et puissamment +accentuée par des sensations physiques dans le sens d'une +<i>transmutatio sexualis</i>, sensations suggérées par obsession à sa +conscience. Le malade, à sa grande frayeur, se sent alors aussi +physiquement femme et, sous le coup de l'idée obsédante d'être +femme, il croit éprouver une métamorphose complète de ses pensées, +de ses sentiments et de ses aspirations d'autrefois, et même +de sa <i>vita sexualis</i> dans le sens d'une éviration. Toutefois son +«moi» est capable de conserver son empire sur ces processus +morbides de l'âme et du corps, et de se sauver de la <i>paranoia</i>. +Voilà un exemple remarquable de sensations, d'idées obsédantes +basées sur des tares nerveuses, un cas d'une grande valeur pour +arriver à étudier comment la transformation psycho-sexuelle a pu +s'accomplir. +</p></blockquote> + + +<h4>Quatrième degré. Métamorphose sexuelle paranoïque.</h4> + +<p>Le dernier degré possible dans le processus de la maladie +est la monomanie de la métamorphose sexuelle. Elle se +développe sur la base d'une neurasthénie sexuelle qui dégénère +en <i>neurasthenia universalis</i> dans le sens d'une maladie +psychique, la <i>paranoia</i>.</p> + +<p>Les observations nous montrent le développement intéressant +du processus névrotico-psychologique jusqu'à son point +culminant.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 100.—K..., trente-six ans, célibataire, domestique +agricole, reçu à la clinique le 20 février 1889, présente un cas +typique de <i>neurasthenia sexualis</i>, dégénérée en <i>paranoïa persecutoria</i> +avec hallucinations olfactives, sensations, etc.</p> + +<p>Il est issu d'une famille chargée. Plusieurs de ses sœurs et +frères étaient psychopathes. Le malade a un crâne hydrocéphale, +enfoncé au niveau de la fontanelle droite; l'œil est névropathique. +De tout temps, le malade eut de grands besoins sexuels; il s'est +adonné à l'âge de onze ans à la masturbation; il a fait le coït à +l'âge de vingt-trois ans; il a procréé trois enfants illégitimes et a +cessé ensuite tout rapport sexuel de peur de faire encore des +enfants et d'être trop chargé de pensions alimentaires. L'abstinence +lui était très pénible; il renonça aussi à la masturbation et +eut à la suite des pollutions abondantes. Il y a un an et demi, il +est devenu sexuellement neurasthénique; il avait alors aussi des +pollutions diurnes; il fut très affaibli et déprimé; cet état de +choses durant, il a fini par contracter une neurasthénie générale +et être atteint de <i>paranoïa</i>.</p> + +<p>Depuis un an, il a eu des sensations paresthésiques; il lui +semble avoir une grande pelotte à la place de ses parties génitales; +ensuite il se figura que son pénis et son scrotum lui manquaient, +et que ses parties génitales s'étaient transformées en parties +génitales féminines. Il sentait des mamelles lui pousser, une +natte de cheveux, et des vêtements féminins se coller à son +corps. Il se figurait être femme. Les passants dans les rues lui +semblaient tenir des propos comme ceux-ci: «Voyez donc cette +garce, cette vieille drôlesse!»</p> + +<p>Dans son sommeil accompagné de rêves, il avait la sensation +d'un homme qui accomplissait le coït sur lui devenu femme. Il +en avait de l'éjaculation avec un vif sentiment de volupté.</p> + +<p>Pendant son séjour à la clinique, il s'est produit une interruption +dans sa <i>paranoïa</i> et en même temps une amélioration notable +de sa neurasthénie. Alors disparurent momentanément les sentiments +et les idées d'une métamorphose sexuelle. +</p></blockquote> + +<p>Voici un autre cas d'éviration avancée sur le chemin de la +<i>transformatio sexus paranoïca</i>.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 101.—Franz St..., trente-trois ans, instituteur dans +une école primaire, célibataire, probablement issu d'une famille +chargée, névropathe de tout temps, émotif, peureux, ne pouvant +supporter l'alcool, a commencé à se masturber à l'âge de dix-huit +ans. À l'âge de trente ans se produisirent chez lui des +symptômes de <i>neurasthenia sexualis</i>. (Pollutions avec faiblesse +consécutive, pollutions qui se produisaient aussi dans la journée, +douleurs dans la région du plexus sacré, etc.). Il s'y ajouta +encore de l'irritation spinale, des pressions sur la tête et de la +cérébrasthénie.</p> + +<p>Depuis le commencement de 1885, le malade s'est abstenu du +coït qui ne lui procurait plus aucune sensation de volupté. Il se +masturbait souvent.</p> + +<p>En 1888, commença chez lui la monomanie de la persécution. +Il remarquait qu'on l'évitait, qu'il répandait une odeur infecte, +qu'il puait (hallucinations olfactives); il s'expliquait de cette façon +le changement d'attitude des gens à son égard, de même que +leurs éternuements, leur toux, etc.</p> + +<p>Il sentait des odeurs du cadavre, d'urine corrompue. Il attribuait +la cause de sa mauvaise odeur à des pollutions à l'intérieur. +Il les percevait par une sensation, comme si un liquide +montait du pubis à la poitrine.</p> + +<p>Le malade quitta bientôt la clinique. En 1889, il revint pour y +être reçu; il était déjà dans un état avancé de <i>paranoïa masturbatoria +persecutoria</i> (monomanie de la persécution).</p> + +<p>Au commencement du mois de mai 1889, le malade éveilla +l'attention parce qu'il protestait violemment toutes les fois qu'on +l'appelait: «Monsieur».</p> + +<p>Il proteste contre cette apostrophe, car, prétend-il, il est +femme. Des voix le lui disent. Il s'aperçoit que des mamelles lui +poussent. Il y a une semaine, les autres malades lui ont fait des +attouchements voluptueux. Il a entendu dire qu'il est une putain. +Ces temps derniers il a eu des rêves d'accouplement. Il rêvait qu'on +pratiquait le coït sur lui comme sur une femme. Il sentait l'<i>immissio +penis</i>, et a eu la sensation d'une éjaculation au milieu de son rêve.</p> + +<p>Le crâne est pointu, la face est longue et étroite; bosses pariétales +proéminentes. Les parties génitales sont normalement développées. +</p></blockquote> + +<p>Le cas suivant, observé dans l'asile d'Illenau, est un exemple +manifeste d'inversion durable et maniaque de la conscience +sexuelle.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 102.—<i>Metamorphosis sexualis paranoïca.</i></p> + +<p>N..., vingt-trois ans, célibataire, pianiste, a été reçu vers la fin du +mois d'octobre 1865 à la maison de santé d'Illenau. Il est né d'une +famille censée être exempte de tares héréditaires, mais tuberculeuse. +Le père et le frère ont succombé à la phtisie pulmonaire. +Le malade, étant enfant, était faible, mal doué, mais avait +un talent exclusif pour la musique. De tout temps il eut un +caractère anormal, taciturne, renfermé, insociable, avec des +manières brusques.</p> + +<p>À partir de l'âge de quinze ans, il se livra à la masturbation. +Quelques années plus tard, des malaises neurasthéniques se produisirent +(battements de cœur, faiblesse, douleurs de tête périodiques, +etc.), en même temps que des velléités hypocondriaques. +L'année dernière, le malade travaillait beaucoup et durement. +Depuis six mois, sa neurasthénie s'est accentuée. Il se plaignit +alors de battements de cœur, congestion de la tête, insomnie, il +devint très irritable; paraissait sexuellement très excité, et prétendait +qu'il lui fallait se marier le plus tôt possible, pour raisons +de santé. Il tomba amoureux d'une artiste, mais presqu'en même +temps (septembre 1865), il devint malade du <i>paranoïa persecutoria</i> +(voyait des actes hostiles, entendait des injures dans la rue, +trouvait du poison dans sa nourriture, on tendait une corde à +travers le pont pour qu'il ne puisse pas aller chez son amante). +À la suite de son excitation croissante et de conflits avec son entourage +qu'il considérait comme ennemi, il a été reçu dans l'asile +d'aliénés. À son entrée, il présentait encore l'image typique de la +<i>paranoïa persecutoria</i> avec les symptômes de la neurasthénie +sexuelle qui devint plus tard générale; mais sa monomanie de +la persécution ne s'échafaudait point sur ce fond nerveux. +Ce n'est qu'accidentellement que le malade entendait dire à son +entourage: «Voilà qu'on lui enlève le sperme, voilà qu'on lui +enlève la vessie.»</p> + +<p>Au cours des années de 1866 à 1868, la manie de la persécution +fut reléguée de plus en plus au second rang et fut remplacée en +grande partie par des idées érotiques. La base somatico-physique +était une excitation violente et continuelle de la sphère sexuelle. +Le malade s'amourachait de chaque dame qu'il voyait; il entendait +des voix qui l'encourageaient à s'approcher d'elles; il demandait +impérieusement le consentement au mariage et prétendait +que, si on ne lui procurait pas une femme, il mourrait de consomption. +Grâce à sa pratique continuelle de la masturbation, les +signes d'une prochaine éviration se montrent déjà en 1869. Il +disait que si on lui donnait une femme, il ne l'aimerait que +«platoniquement». Le malade devient de plus en plus bizarre, il +ne vit que dans une sphère d'idées érotiques, voit partout faire +dans l'asile de la prostitution, entend par-ci par-là des voix qui +l'accusent d'avoir une attitude indécente vis-à-vis des femmes. Il +évite donc la société des dames, et ne consent à faire de la musique +devant les dames qu'à la condition d'avoir deux hommes +comme témoins.</p> + +<p>Au cours de l'année 1872, l'état neurasthénique prend un développement +considérable. Alors la <i>paranoia persecutoria</i> aussi +reparaît de plus en plus au premier plan et avec une couleur clinique +particulière due à l'état nerveux fondamental. Des hallucinations +olfactives se produisent; il est influencé par l'action du +magnétisme. Il dit que des «ondulations magnétiques agissent +sur lui». (Fausse interprétation de malaises spinaux asthéniques.) +Sous le coup d'une excitation violente et continuelle et +d'excès de masturbation, le processus de l'éviration progresse +de plus en plus. Il n'est plus qu'épisodiquement homme, il est +consumé du désir d'être femme, et se plaint amèrement que la +prostitution éhontée des hommes, dans cette maison, rende impossible +la venue d'une femme vers lui; l'air empoisonné de magnétisme, +l'amour non satisfait l'ont rendu mortellement malade; il +ne peut pas vivre sans amour; il est empoisonné par un poison de +lubricité qui agit sur l'instinct génital. La dame qu'il aime est +ici, au milieu de la plus basse débauche. Les prostituées, dans +cette maison, ont des «chaînes de félicité», c'est-à-dire des +chaînes dans lesquelles on est enchaîné sans pouvoir bouger et +dans lesquelles on éprouve de la volupté. Il est prêt, maintenant, +à se contenter d'une prostituée. Il possède un admirable rayonnement +des pensées par les yeux qui vaut 20 millions. Ses compositions +valent 500,000 francs. À côté de ces symptômes de monomanie +des grandeurs, il y a des symptômes de monomanie de la +persécution; la nourriture est empoisonnée par des excréments +vénériens; il sent le poison, il entend des accusations infâmes, et +il demande une machine à boucher les oreilles.</p> + +<p>À partir du mois d'août 1872, les signes de l'éviration deviennent +de plus en plus nombreux. Il se comporte avec beaucoup +d'afféterie et déclare qu'il ne pourrait plus vivre au milieu des +hommes qui boivent et qui fument. Il pense et sent tout à fait +en femme. On doit le traiter dorénavant en femme, et le mettre +dans la section des femmes. Il demande des confitures, des gâteaux +fins. Pris de ténesme et de spasme de la vessie, il demande +à être transporté dans un hôpital d'accouchement, et à être +traité comme une malade enceinte. Le magnétisme morbide des +hommes qui le soignent a une action nuisible sur lui.</p> + +<p>Passagèrement, il se sent encore, par moments, homme, mais +il plaide d'une manière très significative pour son sens sexuel +morbide, inverti; il veut la satisfaction par la masturbation, le +mariage sans coït. Le mariage est une institution de volupté. La +fille qu'il épouserait devrait être onaniste.</p> + +<p>À partir du mois de décembre 1872, la conscience de sa personnalité +se transforme définitivement en une conscience féminine. +Il a été de tout temps une femme, mais, entre un et trois ans, un +empirique, un charlatan français, lui a greffé des parties génitales +masculines et a empêché le développement de ses mamelles en +lui frottant et en lui préparant le thorax.</p> + +<p>Il demande énergiquement à être interné dans la section des +femmes, à être protégé contre les hommes qui veulent le prostituer +et à être habillé en femme. Éventuellement il serait disposé +à s'occuper dans un magasin de jouets d'enfants, à faire de la +couture ou du découpage, ou à travailler pour une modiste. À +partir du moment de la <i>transformatio sexus</i>, commence pour le +malade une ère nouvelle. Dans ses souvenirs, il considère son +individualité d'autrefois comme celle d'un cousin à lui.</p> + +<p>Pour le moment, il parle de lui-même à la troisième personne; +il déclare être la comtesse V..., la meilleure amie de l'impératrice +Eugénie, demande des parfums, des corsets, etc. Il prend les +autres hommes de l'asile pour des femmes, essaie de se tresser +une natte, demande un cosmétique oriental pour l'épilation, afin +qu'on ne mette plus en doute sa nature de femme. Il se plaît à +faire l'apologie de l'onanisme, car «il était, dès l'âge de quinze +ans, onaniste, et il n'a jamais cherché de satisfactions d'un autre +genre». Occasionnellement on observe encore chez lui des malaises +neurasthéniques, des hallucinations olfactives, des idées de +persécution. Tous les faits de sa vie qui se sont passés jusqu'au +mois de décembre 1872, reviennent à la personnalité du cousin.</p> + +<p>Le malade ne peut être dissuadé de son idée fixe qu'il est la +comtesse V... il invoque qu'il a été examiné par la sage-femme +qui a constaté son sexe féminin. La comtesse ne se mariera pas, +parce qu'elle méprise les hommes. Comme le malade n'obtient pas +d'avoir des vêtements de femme ni des souliers à hauts talons, +il préfère rester toute la journée au lit; il se comporte en femme +noble et souffrante, fait la douillette, la pudique, demande des +bonbons, etc. Autant qu'il peut, il fait de ses cheveux des nattes, +il s'arrache les poils de la barbe, et il se fait avec des petits pains +un buste de femme.</p> + +<p>En 1877, il se produit une carie à la jointure du genou gauche, +et bientôt s'y ajoute une phtisie pulmonaire. Le malade meurt le +2 décembre 1874. Crâne normal. Le lobe frontal est atrophié, le +cerveau anémié. Examen microscopique (D<sup>r</sup> Schüle): sur la +couche superficielle du lobe frontal, les cellules ganglionnaires +sont légèrement rétrécies; dans la tunique adventice des vaisseaux +beaucoup de granulations graisseuses; le <i>glia</i> n'est pas changé; +parcelles de pigment et granulations colloïdes isolées. Les couches +profondes de l'écorce cérébrale sont normales. Les parties génitales +sont très grosses, les testicules petits, flasques; à la coupe, +aucun changement macroscopique. +</p></blockquote> + +<p>Ce cas de monomanie de la transformation sexuelle que +nous venons de décrire dans ses origines et les diverses +phases de son développement, est un phénomène d'une +rareté étonnante dans la pathologie de l'esprit humain. En +dehors des cas précédents que je dois à mon observation +personnelle, j'en ai observé un cas, comme phénomène épisodique, +chez une dame invertie, un autre comme phénomène +permanent chez une fille atteinte de <i>paranoia</i> primitive, et +enfin un autre chez une dame atteinte de <i>paranoia</i> primitive.</p> + +<p>Dans la littérature je n'ai pas rencontré d'observations sur +la monomanie de la transformation sexuelle, sauf un cas +traité brièvement par Arndt dans son Manuel (p. 172), un +cas étudié assez superficiellement par Sérieux (<i>Recherches +cliniques</i>), p. 33, et les deux cas bien connus d'Esquirol. +Nous reproduisons ici sommairement le cas d'Arndt, bien +que, pas plus que ceux d'Esquirol, il n'offre aucun renseignement +sur la genèse de la monomanie.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 103.—Une femme d'âge moyen, internée dans +l'asile de Greifswalder, se prenait pour un homme et se comportait +en conséquence. Elle se coupait les cheveux très courts, se faisait +une raie sur le côté, à la mode des militaires. Un profil bien prononcé, +un nez un peu fort et une certaine grossièreté de traits +donnaient à sa figure un cachet bien caractéristique; des cheveux +courts et collés aux oreilles achevaient de donner à sa tête une +expression tout à fait virile.</p> + +<p>Elle était de grande taille, maigre; sa voix était profonde et +rauque; la pomme d'Adam anguleuse et proéminente; son maintien +était raide, sa démarche et ses mouvements pesants sans être +lourds. Elle avait l'air d'un homme déguisé en femme. Quand on +lui demandait comment lui était venue l'idée de se prendre pour un +homme, elle s'écriait presque toujours, pleine d'irritation: Eh bien, +regardez-moi donc! Est-ce que je n'ai pas l'air d'un homme? +Aussi je sens que je suis homme. J'ai toujours eu un sentiment de +ce genre, mais ce n'est que peu à peu que je suis parvenue à m'en +rendre compte clairement. L'homme qui est censé être mon mari +n'est pas un vrai homme; j'ai procréé mes enfants toute seule. +J'ai toujours senti en moi quelque chose de pareil, mais ce n'est +que plus tard que j'ai vu clair. Et dans mon ménage, est-ce que je +n'ai pas toujours agi en homme? L'homme qui est censé être mon +mari, n'était qu'un aide. Il a exécuté ce que je lui ai commandé. +Dès ma jeunesse, je fus toujours plutôt portée vers les choses +viriles que vers les affaires des femmes. J'ai toujours mieux aimé +m'occuper de ce qui se passe dans la ferme et dans les champs +que des affaires du ménage et de la cuisine. Seulement, je n'avais +pas reconnu à quoi cela tenait. Maintenant je sais que je suis un +homme; aussi je veux me comporter comme tel, et c'est une honte +de me tenir toujours dans des vêtements de femme.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 104.—X..., vingt-six ans, de haute taille et de +belle prestance, aimait, dès son enfance, à mettre des vêtements +de femme. Devenu grand, il savait, à l'occasion des représentations +théâtrales par des amateurs, toujours si bien arranger les choses, +qu'on lui donnait des rôles de femme à jouer. Après avoir éprouvé +une forte dépression mélancolique, il s'imagina être réellement +une femme, et essaya d'en convaincre son entourage. Il aimait à +se déshabiller, à se coiffer ensuite en femme et à se draper. Un +jour il voulut sortir dans cette tenue. Sauf cette idée, il était tout +à fait raisonnable. Il avait l'habitude de se coiffer pendant toute +la journée, de se regarder dans la glace, et, à l'aide de sa robe de +chambre, de se costumer autant que possible en femme.</p> + +<p>Un jour qu'Esquirol faisait mine de lui soulever son jupon, il +se mit en colère et lui reprocha son insolence (Esquirol).</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 105.—Madame X..., veuve, fut, par suite de la +mort de son mari et de la perte de sa fortune, en proie à de vives +émotions et au chagrin. Elle devint folle; après avoir commis une +tentative de suicide, elle fut transportée à la Salpétrière.</p> + +<p>Madame X..., svelte, maigre, continuellement en excitation +maniaque, s'imaginait être un homme et se mettait toujours en +colère quand on l'appelait: «Madame». Un jour qu'on mit à sa +disposition des vêtements d'homme, elle fut transportée de joie. +En 1802, elle est morte d'une maladie de consomption, et elle a +manifesté, peu de temps encore avant son décès, sa manie d'être +un homme (Esquirol). +</p></blockquote> + +<p>Dans un précédent chapitre, j'ai fait mention des rapports +intéressants qui existent entre ces faits de la métamorphose +sexuelle imaginaire et la soi-disant folie des Scythes.</p> + +<p>Marandon (<i>Annales médico-psychologiques</i>, 1888, p. 160) +a, comme beaucoup d'autres, accepté l'hypothèse erronée +que, chez ces Scythes de l'antiquité, il s'agissait d'une véritable +monomanie et non pas d'une simple éviration. D'après +la loi de l'empirisme actuel, cette monomanie, si rare aujourd'hui, +a dû être non moins rare dans l'antiquité. Comme il +est impossible de l'admettre autrement que basée sur une +<i>paranoia</i>, il n'a jamais pu être question d'une manifestation +endémique de ce phénomène, mais seulement de l'interprétation +superstitieuse d'une éviration (dans le sens d'un châtiment +d'une déesse), ainsi que cela ressort des allusions +d'Hippocrate.</p> + +<p>Le fait qui ressort de la soi-disant folie des Scythes ainsi +que des observations modernes relevées chez les Indiens de +Pueblo, reste toujours remarquable au point de vue anthropologique; +avec l'atrophie des testicules, on a constaté en +même temps celle des parties génitales et en général une +régression vers le type féminin au point de vue physique et +moral. C'est d'autant plus frappant qu'une pareille réaction +est aussi insolite chez l'homme qui, à l'âge adulte, a perdu +ses organes génitaux, que chez la femme adulte après la +ménopause artificielle ou naturelle.</p> + + +<h3>B.—LE SENS HOMOSEXUEL COMME PHÉNOMÈNE MORBIDE +ET CONGÉNITAL<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84: </b><a href="#footnotetag84">(retour) </a><p> Ouvrages (en dehors de ceux qui seront mentionnés plus tard): Tardieu, +<i>Des attentats aux mœurs</i>, 7º édit., 1878, p. 210—Hoffmann, <i>Lehrb. d. +ger. Med.</i>, 6º édit., p. 170, 887.—Glay <i>Revue philosophique</i>, 1881, nº1.—Magnan, +<i>Annal. méd.-psychol.</i>, 1885, p. 558.—Shaw et Ferrin, <i>Journal of +nervous and mental disease</i>, 1883, Avril, nº 2.—Bernhardi, <i>Der Uranismus</i>, +Berlin (<i>Volksbuchhandlung</i>), 1882—Chevalier, <i>De l'inversion de l'instinct +sexuel</i>, Paris, 1885.—Ritti, <i>Gaz. hebdom. de médecine et de chirurgie</i>, 1878, +4 janvier.—Tamassla, <i>Rivista sperim.</i>, 1878, p. 97-117.—Lombroso. <i>Archiv. +di Psychiatr.</i>, 1881.—Charcot et Magnan, <i>Archiv. de Neurologie</i>, 1882, n<sup>os</sup> 7, +12.—Moll, <i>Die conträre Sexualempfindung</i>, Berlin, 1891.—Chevalier, <i>Archives +de l'anthropologie criminelle</i>, t. V, nº 27; t. VI, nº 31.—Reuss, <i>Aberrations +du sens génésique</i> (<i>Annales d'hygiène publique</i>, 1896).—Saury, <i>Étude +clinique sur la folie héréditaire</i>, 1880.—Brouardel, <i>Gaz. des hôpitaux</i>, 1886 +et 1887.—Tilier, <i>L'instinct sexuel chez l'homme et chez les animaux</i>, 1889.—Carlier, +<i>Les deux prostitutions</i>, 1887.—Lacassagne, Art. <i>Pédérastie</i> in +<i>Dictionn. encyclopédique</i>.—Vibert, Art. <i>Pédérastie</i> in <i>Dictionnaire de méd. +et de chirurgie</i>.</p></blockquote> + +<p>L'essentiel, dans ce phénomène étrange de la vie sexuelle, +c'est la frigidité sexuelle poussée jusqu'à l'horreur pour +l'autre sexe, tandis qu'il y a un sens sexuel et un penchant +pour son propre sexe. Toutefois, les parties génitales sont +normalement développées, les glandes génitales fonctionnent +tout à fait convenablement, et le type sexuel est complètement +différencié.</p> + +<p>Les sentiments, les pensées, les aspirations et en général +le caractère répondent, quand l'anomalie est complètement +développée, à la sensation sexuelle particulière, mais non +pas au sexe que l'individu atteint représente anatomiquement +et physiologiquement. Ce sentiment anormal se manifeste +aussi dans la tenue et dans les occupations; il va jusqu'à +donner à l'individu une tendance à s'habiller conformément +au rôle sexuel pour lequel il se sent doué.</p> + +<p>Au point de vue clinique et anthropologique, ce phénomène +anormal présente divers degrés dans son développement, +c'est-à-dire diverses formes et manifestations.</p> + +<p>1) À côté du sentiment homosexuel prédominant il y a des +traces de sentiments hétéro-sexuels (hermaphrodisme psycho-sexuel);</p> + +<p>2) Il n'y a de penchant que pour son propre sexe (homosexualité);</p> + +<p>3) Tout l'être psychique se conforme au sentiment sexuel +anormal (effémination et viraginité);</p> + +<p>4) La conformation du corps se rapproche de celle qui +répond au sens sexuel anormal.</p> + +<p>Cependant, on ne rencontre jamais de vraies transitions à +l'hermaphrodisme; au contraire, les organes génitaux sont +parfaitement différenciés, de sorte que, comme dans toutes +les perversions morbides de la vie sexuelle, il faut chercher +la cause du phénomène dans le cerveau (androgynie et +gynandrie).</p> + +<p>Les premiers renseignements un peu exacts<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a> sur ces phénomènes +de nature énigmatique nous viennent de Casper +(<i>Über Nothzucht und Päderastie, Casper's Vierteljahrsschr.</i>, +1852, I) qui les confond avec la pédérastie, c'est vrai, mais +qui déjà fait cette juste remarque que, dans la plupart des +cas, cette anomalie est congénitale et doit être considérée +comme une sorte d'hermaphrodisme intellectuel.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85: </b><a href="#footnotetag85">(retour) </a><p> M. le docteur Moll, de Berlin, attire mon attention sur le fait qu'on +trouve déjà des allusions à l'inversion sexuelle concernant des hommes, +dans le <i>Moritz's Magazin f. Erfahrungseelenkunde</i>, t. VIII, Berlin, 1791. En effet, +on y cite les biographies de deux hommes pris d'un amour délirant pour +des personnes de leur propre sexe. Dans le deuxième cas, qui est particulièrement +remarquable, le malade explique l'origine de son «aberration» +par le fait qu'étant enfant, il n'a été caressé que par des personnes adultes, +et à l'âge de dix à douze ans par ses camarades d'école. «Cela et la privation +de la société des personnes de l'autre sexe ont eu pour conséquence +chez moi de détourner le penchant naturel pour le sexe féminin et de le +reporter sur les hommes. Maintenant encore les femmes me sont indifférentes.»</p> + +<p>On ne peut pas dire s'il s'agissait d'un cas d'inversion congénitale (hermaphrodisme +psycho-sexuel) ou acquise. Le cas le plus ancien d'inversion +sexuelle qu'on connaisse jusqu'ici en Allemagne concerne une femme qui +était mariée avec une autre femme et cohabitait avec son consort au moyen +d'un priape en cuir. Un cas de viraginité qui s'est présenté au commencement +du siècle passé, et qui est très intéressant aussi au point de vue juridique +et historique, a été puisé dans les dossiers officiels et cité par le +docteur Muller d'Alexandersbad dans <i>Friedreichs Blætter f. ger. Medicin</i> +cahier 4.</p></blockquote> + +<p>Il y a là un véritable dégoût des attouchements sexuels avec +des femmes, tandis que l'imagination se réjouit à la vue des +beaux jeunes hommes, des statues et des tableaux qui en +représentent. Ce fait n'a pas échappé à Casper que, dans +ces cas, l'<i>immissio penis in anum</i> (pédérastie) n'est pas la +règle, mais ces individus recherchent et obtiennent des satisfactions +sexuelles par des actes sexuels d'un autre genre +(onanisme mutuel).</p> + +<p>Dans ses <i>Klinischen novellen</i> (1863, p. 33), Casper cite +la confession intéressante d'un homme atteint de cette perversion +de l'instinct génital, et il n'hésite pas à déclarer que, +abstraction faite des imaginations corrompues, de la démoralisation +produite par la satiété des jouissances sexuelles +normales, il y a de nombreux cas où la «pédérastie» provient +d'une impulsion congénitale, étrange, inexplicable, mystérieuse. +Vers 1860, un nommé Ulrichs, qui lui-même était +atteint de cet instinct perverti, a soutenu dans de nombreux +écrits<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>, publiés sous le pseudonyme de Numa Numantius, cette +thèse que la vie sexuelle de l'âme est indépendante du sexe +physique, et qu'il y a des individus masculins qui, en présence +de l'homme, se sentent femmes (<i>anima muliebris in +corpore virili inclusa</i>).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86: </b><a href="#footnotetag86">(retour) </a><p> <i>Vindex, Inclusa, Vindicta, Formatrix, Ara spei, Gladius jurens</i> (1864 et +1865, Leipzig, H. Matthes). Ulrichs, <i>Kritische Pfeile</i>, 1879, en commission chez +H. Crönlein, Stuttgart, Augustenstrasse, 5. L'auteur qui combat sans se +décourager les préjugés dont ses semblables ont à souffrir, a publié dans ce +but, depuis 1889, à Aquila degli Abruzzi (Italie), un journal écrit en latin +sous le titre: <i>Il periodico latino</i>.</p></blockquote> + +<p>Il désignait ces gens sous le nom d'uranistes (Urning), et +réclamait rien moins que l'autorisation de l'État et de la +société pour l'amour sexuel des uranistes, comme un +amour congénital et par conséquent légitime, ainsi que +l'autorisation du mariage entre eux. Seulement, Ulrichs +nous doit encore la preuve que ce sentiment sexuel paradoxal, +qui est en tout cas congénital, soit un phénomène +physiologique et non pas pathologique.</p> + +<p>Griesinger a jeté une première lumière anthropologico-clinique +sur ces faits (<i>Archiv f. Psychiatrie</i>, I, p. 651), en +montrant, dans un cas qu'il avait observé personnellement, la +lourde tare héréditaire de l'individu atteint.</p> + +<p>Nous devons à Westphal (<i>Archiv f. Psychiatrie</i>, II, p. 73) +le premier essai sur le phénomène qu'il appelle «inversion +sexuelle congénitale, avec conscience du caractère morbide +de ce phénomène». Il a ouvert la discussion: le nombre +des cas a atteint jusqu'ici le chiffre de 107, sans compter +ceux qui sont rapportés dans notre monographie<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87: </b><a href="#footnotetag87">(retour) </a><p> Concernant les individus du sexe masculin: 1º Casper, <i>Klin. Novellen</i>, +p. 36 (<i>Lehrb. d. ger. Med.</i>, 7<sup>e</sup> édit., p. 176); 2º Westphal, <i>Archiv f. Psych.</i>, +II, p. 73; 3º Schminke, dans le même journal, III, p. 325; 4º Scholz, <i>Vierteljahrsschr. +f. ger. Medicin</i> XIX; 5º Guck, <i>Arch. f. Psych.</i>, V, p. 564; 6º Servaes, +au même endroit, VI, p. 384; 7º Westphal, dans la même feuille, VI, +p. 62O; 8º, 9º, 10º Stark, <i>Zeitschr. f. Psychiatrie</i>, t. XXXI; 11º Liman (Caspers, +<i>Lehrb. d. ger. Med.</i>, 6<sup>e</sup> édit., p. 509, p. 292); 12º Legrand du Saulle, +<i>Annal. méd.-psychol.</i>, 1876, mai; 13º Sterg, <i>Jahrb. f. Psychiatrie</i>, III, cahier 3; +14º Krueg, <i>Zeitschr., Brain</i>, 1884, oct.; 15º Charcot et Magnan, <i>Arch. de Neurolog.</i>, +1882, nº 9; 16º, 17º, 18º Kirn, <i>Zeitschr. f. Psychiatr.</i>, t. XXXIX, +p. 216; 19º Rabow, <i>Erlenmeyers Centralbl.</i>, 1883, nº 8; 20º Blumer, <i>Americ. +Journ. of insanity</i>, 1882, juillet; 21º Servage, <i>Journal of mental science</i>, 1884, +octobre; 22º Scholz, <i>Vierteljahrsschr. f. ger. Med.</i>, N. F., t. XL, fascicule 7; +23º Magnan, <i>Ann. med.-psychol.</i>, 1885, p. 461; 24º Chevalier, <i>De l'inversion +de l'instinct sexuel</i>, Paris, 1885, p. 129; 25º Morselli, <i>La Riforma medica, +4<sup>e</sup> année</i>, mars; 26º Leonpacher, <i>Friedreichs Blätter</i>, 1888, II, 4; 27º Holländer, +<i>Allg. Wiener med. Zeitung</i> 1882; 28º Kriese, <i>Erlenmeyers Centralbl.</i>, +1888, nº 19; 29º, 30º, 31º, 32º v. Krafft-Ebing, <i>Psychopathia sexualis</i>, +3<sup>e</sup> édit., Observations 32, 36, 42, 43; 33º Golenko, <i>Russ. Archiv f. Psychiatrie</i>, +t. IX, II, 3 (cité par Rothe dans <i>Zeitschr. f. Psychiatrie</i>; 34º v. +Krafft, <i>Internationales Centralblatt f. d. Physiol. und Pathologie der Harn und +Sexualorgane</i>, t. I, fasc. 4; 35º Cantarano, <i>La Psychiatria</i>, 1887, 5<sup>e</sup> année, +p. 195; 36º Sérieux, <i>Recherches cliniques sur les anomalies de l'instinct sexuel</i>, +Paris, 1888, Obs. 13; 37º-42º Kiernan, <i>The medic. Standard</i>, 1888, 7 cas; +43º-46º Rabow, <i>Zeitschr. f. Klin. Medicin</i>, t. XVII, Suppl.; 47º-51º v. Krafft, +<i>Neue Forschungen</i>, Observations 1, 3, 4, 5, 8; 52º-61º v. Krafft, <i>Psychopathia +sexualis</i>, 5<sup>e</sup> édit., Observ. 53, 61, 64, 66, 73, 75, 78, 84, 85, 87; 62º-65º +Le même, <i>Neue Forschungen</i>, 2<sup>e</sup> édit., Observ. 3, 4, 5, 6; Hammond, <i>Impuissance +sexuelle</i>, p. 30, 36; 68º-71º Garnier, <i>Anomalies sexuelles</i>, 1889, Observ. +227, 228, 229, 230; 72º v. Krafft, <i>Friedreichs Blätter</i>, 1891, fascicule 6; 73º-87º +v. Krafft, <i>Psychopathia sexualis</i>, 6<sup>e</sup> édit., Observ. 78, 81, 82, 84, 85, 86, 87, +89, 93, 94, 96, 97, 98, 101, 102; 88º Fraenkel, <i>Medic. Zeitung d. Vereins f. Hertkunde +in Preussen</i>, t. XXII, p. 102 (<i>homo mollis</i>); 89º-91º Bernheim, <i>Hypnotisme</i>, +Paris, 1891, Obs. 38 et suivantes; 92º Wetterstrand, <i>Der Hypnotismus</i>, +1891; 93º Müller, <i>Hydrothérapie</i>, 1890, p. 309; 94º à 96º v. Sehrenk-Notzing, +<i>Suggestionstherapie</i>, 1892, cas 63, 68, 97; 97º Ladame, <i>Revue de l'hypnotisme</i>, +1889, 1<sup>er</sup> septembre; 98º v. Krafft, <i>Internat. Centralblatt f. d. Krankheiten der +Harn und Geschlechtsorgane</i>, t. I, fasc. 1; 99º à 100º Wachholz, <i>Friedreichs +Blätter f. gerichtl. Med.</i>, 1892, fascicule 6.</p> + +<p>Concernant des individus féminins: 1º Westphal, <i>Arch. f. Psych.</i>, II, +p. 73; 2º Gock, <i>Op. cit.</i>, nº 1; 3º Wise, <i>The Alienist and Neurologist</i>, 1883, +janvier; 4º Cantanaro, <i>La Psychiatria</i>, 1883, 201; 5º Sérieux, <i>Op. cit.</i>, Observ. +14; 6º Kiernan, <i>op. cit.</i>; 7º Müller, <i>Friedreichs Blätter f. ger. Med.</i>, 1891, +fascicule 4.</p></blockquote> + +<p>Westphal ne touche pas la question de savoir si l'inversion +sexuelle est le symptôme d'un état névropathique ou +psychopathique, ou bien si elle constitue un phénomène +isolé. Il maintient avec fermeté que cet état est congénital.</p> + +<p>Me fondant sur les cas que j'ai publiés jusqu'en 1877, j'ai +signalé cet étrange sentiment sexuel comme un stigmate de +dégénérescence fonctionnelle, et comme un phénomène +partiel d'un état névro-psycho-pathologique ayant pour +cause, dans la plupart des cas, l'hérédité. Cette supposition +a été confirmée par l'analyse des cas qui se sont présentés +depuis. On peut citer, comme symptômes de cette tare névro-psycho-pathologique +les points suivants.</p> + +<p>1º La vie sexuelle des individus ainsi conformés se manifeste +régulièrement bien avant la période normale et bien +après, d'une façon très violente. Souvent elle présente encore +d'autres phénomènes pervers, en dehors de cette direction +anormale imprimée par l'étrange sentiment sexuel.</p> + +<p>2º L'amour psychique de ces individus est souvent romanesque +et exalté; de même leur instinct génital se manifeste +dans leur conscience avec une force particulière, obsédante +même.</p> + +<p>3º À côté du stigmate de dégénérescence fonctionnelle +de l'inversion sexuelle, on trouve encore d'autres symptômes +de dégénérescence fonctionnelle et souvent aussi +anatomique.</p> + +<p>4º Il existe des névroses (hystérie, neurasthénie, états +épileptoïdes, etc.). Presque toujours on peut constater de +la neurasthénie temporaire ou permanente. Cette neurasthénie +est ordinairement constitutionnelle, c'est-à-dire +qu'elle est produite par des causes congénitales. Elle est +réveillée et maintenue par la masturbation ou par l'abstinence +forcée.</p> + +<p>Chez les individus masculins, la <i>neurasthenia sexualis</i> se +développe sur ce terrain morbide ou prédisposé congénitalement. +Elle se manifeste alors surtout par la faiblesse +irritative du centre d'éjaculation. Ainsi s'explique le +fait que, chez la plupart des individus atteints, une simple +accolade ou un baiser donné à la personne aimée, quelquefois +même le simple aspect de cette dernière, provoquent +l'éjaculation. Souvent l'éjaculation est alors accompagnée +d'une sensation de volupté anormalement forte, qui va +jusqu'à la sensation d'un courant «magnétique» à travers +le corps.</p> + +<p>5º Dans la majorité des cas, on rencontre des anomalies +psychiques (talents brillants pour les beaux-arts, surtout pour +la musique, la poésie, etc.), en même temps que de la faiblesse +des facultés intellectuelles (esprits faux, bizarres), et +même des états de dégénérescence psychique très prononcée +(imbécillité, folie morale).</p> + +<p>Beaucoup d'uranistes en viennent temporairement ou +pour toujours aux délires caractéristiques des dégénérés +(états passionnels pathologiques, délires périodiques, paranoia, +etc.).</p> + +<p>6º Dans presque tous les cas où il fut possible de rechercher +l'état physique et intellectuel des ascendants et des +proches parents, on a constaté dans ces familles des névroses, +des psychoses, des stigmates de dégénérescence, etc.<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88: </b><a href="#footnotetag88">(retour) </a><p> L'inversion sexuelle, comme phénomène partiel de la dégénérescence +nerveuse, peut se produire aussi chez les descendants de parents exempts +de névrose. Cela ressort d'une observation de Tarnowsky <i>(op. cit</i>., p. 34) +dans laquelle le <i>lues</i> du procréateur était en jeu, ainsi que d'un cas du même +genre rapporté par Scholz (<i>Vierteljahrsschrift f. ger. Medicin</i>) où la tendance +perverse de l'instinct génital était liée à un arrêt de développement +physique d'origine traumatique.</p></blockquote> + +<p>L'inversion sexuelle congénitale est bien profonde et bien +enracinée; cela ressort déjà du fait que les rêves érotiques +de l'uraniste masculin n'ont pour sujet que des hommes, et +ceux de l'homosexuel féminin des individus féminins.</p> + +<p>L'observation de Westphal, que la conscience de la défectuosité +congénitale des sentiments sexuels pour l'autre +sexe et du penchant pour son propre sexe, est ressentie +péniblement par l'individu atteint, ne se confirme que dans +un certain nombre des cas. Beaucoup d'individus n'ont pas +même conscience de la nature morbide de leur état. La +plupart des uranistes se sentent heureux avec leurs sentiments +sexuels pervers et la tendance de leur instinct; ils +ne se sentent malheureux que par l'idée que la loi et la +société ont élevé des obstacles contre la satisfaction de leur +penchant pour leur propre sexe.</p> + +<p>L'étude de l'inversion sexuelle montre nettement les +anomalies de l'organisation cérébrale des individus atteints +de cette perversion. Gley (<i>Revue philosophique</i>, 1884, janvier) +croit pouvoir donner le mot de l'énigme, en supposant +que ces individus ont un cerveau féminin avec des glandes +génitales masculines, et que, chez eux, c'est la vie cérébrale +morbide qui détermine la vie sexuelle, contrairement à +l'état normal dans lequel les organes génitaux déterminent +les fonctions sexuelles du cerveau.</p> + +<p>Un de mes clients m'a exposé une manière de voir très +intéressante et qui pourrait être admise pour expliquer l'inversion +congénitale primitive. Il prend comme point de +départ la bisexualité réelle telle qu'elle se présente anatomiquement +chez tout fœtus jusqu'à un certain âge.</p> + +<p>On devrait, dit-il, prendre en considération qu'au caractère +originairement hermaphrodite des parties congénitales +correspond probablement aussi un caractère originairement +hermaphrodite avec des germes latents de tous +les traits secondaires du sexe, tels que cheveux, barbe, +développement des mamelles, etc. L'hypothèse d'un hermaphrodisme +latent des traits secondaires du sexe subsistant +chez chaque individu pendant toute la vie est justifiée par +les phénomènes de régression partielle d'un type sexuel +dans l'autre, même après le développement complet du +corps, phénomènes qu'on a pu constater chez les castrates, +les mujerados, et, à la ménopause, chez les femmes, etc.</p> + +<p>La partie cérébrale de l'appareil sexuel, le centre psycho-sexuel +masculin ou féminin représente un des traits secondaires +les plus importants du sexe; il est même égal en +valeur à l'autre moitié de l'appareil sexuel. Quand il y a +développement tout à fait normal de l'individu, les organes +génitaux hermaphrodites du fœtus, c'est-à-dire les glandes +des germes et des organes de copulation, forment d'abord +des organes qui portent le caractère prononcé d'un seul +sexe; ensuite, les traits secondaires du caractère sexuel—physiques +et psychiques—subissent la même transition +de la conformation hermaphrodite à la conformation monosexuelle +(en tout cas, pendant qu'ils sont à l'état latent; ou +bien pendant la vie fétale, simultanément avec les organes de +la génération; ou encore, plus tard, quand ils sont sur le point +de sortir de leur état latent). Troisièmement, pendant cette +transition, les traits secondaires du caractère sexuel suivent +l'évolution opérée sur l'un des deux sexes par les organes +génitaux, pour rendre possible le fonctionnement harmonique +de la vie sexuelle.</p> + +<p>Cette évolution uniforme de tous les traits du caractère +sexuel se fait régulièrement, par suite d'une disposition spéciale +dans le processus du développement. L'origine et le +maintien de cette disposition s'expliquent suffisamment par +leur nécessité absolue.</p> + +<p>Mais, dans des conditions anormales (dégénérescence héréditaire, +etc.), cette harmonie de développement peut être +troublée de différentes façons. Non seulement l'évolution +des organes génitaux de l'état hermaphrodite vers l'état +monosexuel peut faire défaut, mais le même fait peut aussi +se produire pour les traits secondaires du caractère sexuel, +pour les traits physiques et plus encore pour les traits +psychiques. Enfin, l'harmonie du développement de l'appareil +sexuel peut être tellement troublée qu'une partie suive +l'évolution vers un sexe et l'autre vers le sexe opposé.</p> + +<p>Quatre types principaux d'hermaphrodisme sont donc +possibles (il y a des types secondaires, comme les hommes à +mamelles, les femmes à barbe): 1º l'hermaphrodisme purement +physique des parties génitales avec monosexualité +psychique; 2º l'hermaphrodisme purement psychique, avec +parties génitales monosexuelles; 3º l'hermaphrodisme parfait, +physique et intellectuel, avec tout l'appareil sexuel +bisexuellement constitué; 4º l'hermaphrodisme croisé où +la partie psychique et la partie physique sont monosexuelles, +mais chacune dans un sens opposé à l'autre.</p> + +<p>En y regardant de plus près, la première forme physique +d'hermaphrodisme peut être considérée comme croisée, car +les glandes génitales répondent à un sexe et les parties +génitales externes à un sexe opposé.</p> + +<p>La deuxième et la quatrième forme d'hermaphrodisme +ne sont, au fond, rien autre chose que de l'inversion +sexuelle congénitale<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89: </b><a href="#footnotetag89">(retour) </a><p> Frank Lydston (<i>Philadelph. med. and surgical Reporter</i>, sept. 1818) et +Thierman, (<i>Medical Standard</i>, novembre 1888), essaient d'expliquer d'une +manière analogue une partie des cas de <i>Paranoia</i> sexuelle congénitale en les +plaçant dans une catégorie subordonnée de l'hermaphrodisme. Kiernan, +pour compléter son explication, suppose que, chez les individus tarés, il se +produit plus facilement des régressions vers les formes primitives de l'hermaphrodisme +de la série animale: «<i>The original bi-sexuality of the ancestors +of the race, shown in the rudimentary female organs of the male, could +not fail to occasion functional, if not organic, reversions, when mental or +physical manifestations were interfered with by disease or congenital defect. +It seems certain that a feminely functionating brain can occupy a male body +and</i> vice versa. <i>Males may be borne with female external genitals and</i> vice +versa. <i>The lowest animals are bisexual, and the various types of hermaphroditism +are more or less complete reversions to the ancestral type.</i>» (<i>Op. cit.</i>, +p. 9. Note de l'auteur.)</p></blockquote> + +<p>La troisième forme paraît être très rare. Cependant, le droit +canonique de l'église s'en est occupé; car il exige de l'hermaphrodite +avant son mariage un serment sur la manière dont il +se comportera (Voir Phillip, <i>Kirchenrecht</i>, p. 633 de la 7<sup>e</sup> édit.).</p> + +<p>Par appareil génital psychique monosexuel dans un corps +monosexuel appartenant un sexe opposé, il ne faut pas +comprendre «une âme féminine dans un cerveau masculin» +ou <i>vice versa</i>, manière de voir qui serait en contradiction +manifeste avec toutes les idées scientifiques. Il ne faudrait +pas non plus se figurer qu'un cerveau féminin puisse exister +dans un corps masculin, ce qui contredirait tous les faits +anatomiques: mais il faut admettre qu'un centre psycho-sexuel +féminin peut exister dans un cerveau masculin, et +<i>vice versa</i>.</p> + +<p>Ce centre psycho-sexuel (dont il est nécessaire de supposer +l'existence, ne fût-ce que pour expliquer les phénomènes +physiologiques) ne peut être autre chose qu'un point de +concentration et d'entrecroisement des nerfs conducteurs +qui vont aux appareils moteurs et sensitifs des organes génitaux, +mais qui, d'autre part, vont aussi aux centres visuel, +olfactif, etc., portant ces phénomènes de conscience qui, +dans leur ensemble, forment l'idée d'un être «masculin» +ou «féminin».</p> + +<p>Comment pourrions-nous représenter cet appareil génital +psychique dans l'état d'hermaphroditisme primitif que nous +avons supposé plus haut? Là aussi, nous devrions admettre +que les futures voies conductrices étaient déjà tracées, bien +que fort légèrement, ou préparées par le groupement des +éléments.</p> + +<p>Ces «voies latentes» hermaphrodites sont projetées pour +relier les organes de copulation (qui eux-mêmes sont encore +à l'état hermaphrodite) avec le siège futur des éléments de +représentation des deux sexes. Quand tout l'organisme se +développe d'une manière normale, une moitié des ces voies +doit plus tard se développer pour devenir capable de fonctionner, +tandis que l'autre moitié doit rester à l'état latent; +et, dans ce cas, tout dépend probablement de l'état du point +d'entrecroisement que nous avons supposé, comme un +centre subcortical intercalé.</p> + +<p>Cette hypothèse très compliquée ne contredit pas forcément +le fait que le cerveau fœtal n'a pas de structure. Cette +absence de structure n'est admise que grâce à l'insuffisance +de nos moyens d'investigation actuels. Mais, d'autre part, +cette hypothèse repose à son tour sur une supposition bien +risquée: elle admet une localisation déjà existante pour des +représentations qui n'existent pas encore, en d'autres termes +une différenciation quelconque des parties du cerveau qui +sont en rapport avec les représentations futures. Nous ne +sommes donc pas trop éloignés de la théorie si déconsidérée +«des représentations innées». Mais nous sommes aussi en +présence du problème général de tous les instincts, problème +qui nous pousse toujours à de semblables hypothèses.</p> + +<p>Peut-être s'ouvrira-t-il maintenant une voie par laquelle +nous pourrons faire un pas vers la solution de ces problèmes +d'hérédité psychique. En nous appuyant sur les connaissances +modernes beaucoup plus étendues sur les faits de la +génération dans toutes les séries des organismes et sur la +connaissance de la connexité de ces faits que la biologie +commence à nous donner, nous pourrons jeter un coup +d'œil plus profond sur la nature de l'hérédité physique et +psychique.</p> + +<p>Nous connaissons actuellement le processus de la génération, +c'est-à-dire la transformation des individus dans sa +manifestation la plus simple. Elle nous montre l'amibe qui +se scinde en deux cellules filles qui qualitativement sont +identiques à la cellule mère.</p> + +<p>Nous voyons, en allant plus loin, le détachement dans le +bourgeonnement d'une partie réduite quantitativement, mais +identique en qualité avec l'entier.</p> + +<p>Le phénomène primitif de toute génération n'est donc +pas une reproduction, mais une continuation. Si donc, à +mesure que les types deviennent plus grands et plus compliqués, +les germes des organismes paraissent, en comparaison +de l'organisme-mère, non seulement diminués quantitativement, +mais aussi simplifiés qualitativement, morphologiquement +et physiologiquement, la conviction que la génération +est une continuation et non pas une reproduction nous +amène à la supposition générale d'une continuation latente +mais ininterrompue de la vie des parents dans leurs +descendants. Car, dans l'infiniment petit, il y a place +pour tout, et il est aussi faux de se figurer que la réduction +du volume progressant à l'infini, déduction qui n'est +toujours qu'un rapport comparé à la grandeur du corps de +l'être humain qui observe, arrive quelque part à une limite +infranchissable pour la différenciation de la matière, qu'il +serait erroné de croire que la grandeur illimitée de l'espace +de l'univers arrive quelque part à une limite de remplissage +avec des formations individualisées. Ce qui me paraît avoir +besoin d'être expliqué, c'est plutôt le fait que ce ne sont pas +toutes les qualités des parents, soit morphologiques en +volume, soit physiologiques avec le mode des mouvements +des particules, qui se manifestent spontanément dans la +descendance, après le développement du germe. Ce fait, +dis-je, a plutôt besoin d'être expliqué que l'hypothèse d'une +différenciation héréditaire de la substance du cerveau qui +a des relations fixes avec les représentations qui n'ont pas +été perçues par l'individu, hypothèse sans laquelle les instincts +restent inexplicables.</p> + +<p>Magnan (<i>Ann. méd.-psychol.</i>, 1885, p. 458) parle très sérieusement +d'un cerveau de femme dans un corps d'homme, et +<i>vice versa</i><a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90: </b><a href="#footnotetag90">(retour) </a><p> Cette hypothèse tombe d'elle-même devant l'autopsie citée dans mon +observation 118, autopsie qui a constaté que le cerveau pesait 1,150 grammes +et celle de l'observation 130, où l'on a constaté que le cerveau pesait +1,175 grammes.</p></blockquote> + +<p>L'essai d'explication de l'uranisme congénital donné, par +exemple, par Ulrichs qui, dans son <i>Memnon</i>, paru en 1868, +parle d'une <i>anima muliebris virili corpore inclusa (virili +corpori innata)</i>, et qui cherche à donner la raison du caractère +congénital féminin de sa propre tendance sexuelle anormale, +n'est pas plus satisfaisant. La manière de voir du +malade de l'observation 124 est très originale. Il est probable, +dit-il, que son père, en le procréant, a voulu faire une fille; +mais, au lieu de cela, c'est un garçon qui est venu au monde.</p> + +<p>Une des plus étranges explications de l'inversion sexuelle +congénitale se trouve dans Mantegazza (op. 1886, p. 106).</p> + +<p>D'après cet auteur, il y aurait des anomalies anatomiques +chez les invertis, en ce sens que, par une erreur de la nature, +les nerfs destinés aux parties génitales se répandraient dans +l'intestin, de sorte que c'est de là que part l'excitation voluptueuse, +qui, d'habitude, est provoquée par l'excitation des +parties génitales. Comment l'auteur, d'habitude si perspicace, +s'expliquerait-il alors les cas nombreux où la pédérastie est +abhorrée par ces invertis? La nature ne fait d'ailleurs jamais +de pareils soubresauts. Mantegazza invoque, en faveur de son +hypothèse, les communications d'un ami, écrivain remarquable, +qui lui assurait n'être pas encore bien fixé sur le fait +de savoir s'il éprouvait un plus grand plaisir au coït qu'à la +défécation!</p> + +<p>L'exactitude de cette expérience admise, elle ne prouverait +pas que l'homme en question soit sexuellement anormal, et +que chez lui la sensation voluptueuse du coït soit réduite au +minimum.</p> + +<p>On pourrait peut-être expliquer l'inversion congénitale en +disant qu'elle représente une particularité spéciale de la descendance, +mais ayant pris naissance par voie d'hérédité.</p> + +<p>L'atavisme serait le penchant morbide pour son propre +sexe, penchant acquis par l'ascendant, et qui se trouverait +fixé comme phénomène morbide et congénital chez le descendant. +Cette hypothèse est, en somme, admissible, puisque, +d'après l'expérience des attributs physiques et moraux +acquis, non seulement les qualités, mais aussi et surtout les +défectuosités, se transmettent par hérédité. Comme il n'est +pas rare que des invertis fassent des enfants, que dans tous +les cas ils ne sont pas toujours impuissants (les femmes ne +le sont jamais), une hérédité par voie de procréation serait +possible.</p> + +<p>L'observation 124 dans laquelle la fille d'un inverti, âgée +de huit ans, pratique déjà l'onanisme mutuel,—acte sexuel +qui, étant donné l'âge, fait supposer une inversion sexuelle,—plaide +évidemment en faveur de cette hypothèse.</p> + +<p>La communication qui m'a été faite par un inverti de vingt-six +ans, classé dans le groupe 3, est non moins significative.</p> + +<p>Il sait positivement, dit-il, que son père, mort il y a plusieurs +années, a été également atteint d'inversion sexuelle. Il +affirme connaître encore beaucoup d'hommes avec lesquels +son père avait entretenu «des liaisons». On n'a pu établir +s'il s'agissait chez le père d'une inversion congénitale ou +acquise, ni à quel groupe appartenait sa perversion.</p> + +<p>L'hypothèse sus-indiquée paraît d'autant plus acceptable +que les trois premiers degrés de l'inversion congénitale correspondent +parfaitement aux degrés de développement qu'on +peut suivre dans la genèse de l'inversion acquise. On se sent +donc tenté d'interpréter les divers degrés de l'inversion congénitale +comme les divers degrés d'anomalies sexuelles +acquises ou développées d'une autre manière chez l'ascendance, +et transmises par la procréation à la descendance; +encore, faut-il rappeler, à ce propos, la loi d'hérédité progressante.</p> + +<p>D'autres ont, faute de mieux, recours à l'onanisme pour +les mêmes raisons multiples qui, souvent, font repousser le +coït même par les non-uranistes. Chez les uranistes doués +d'un système nerveux originairement irritable, ou qui a été +détraqué par l'onanisme (faiblesse irritable du centre d'éjaculation), +de simples accolades, des caresses avec ou sans +attouchement des parties génitales, suffisent pour provoquer +l'éjaculation, et procurer par là une satisfaction sexuelle. +Chez des individus moins excitables, l'acte sexuel consiste en +manustupration accomplie par la personne aimée, ou en +onanisme mutuel, ou en une contrefaçon du coït <i>inter femora</i>. +Chez les uranistes de moralité perverse et puissants <i>quoad +erectionem</i>, l'impulsion sexuelle est satisfaite par la pédérastie, +acte qui répugne aux individus sans défectuosité +morale autant qu'aux hommes hétérosexuels. Fait digne +d'attention, les uranistes affirment que l'acte sexuel qui leur +plaît avec des personnes de leur propre sexe leur procure +une grande satisfaction, comme s'ils s'étaient retrempés, +tandis que la satisfaction par l'onanisme solitaire ou le coït +forcé avec une femme les affecte beaucoup, les rend misérables, +et augmente leurs malaises neurasthéniques. La +manière dont se satisfont les uranistes féminins est peu +connue. Dans une de mes observations personnelles, la fille +se masturbait en se sentant dans le rôle d'un homme, et en +s'imaginant avoir affaire à une femme aimée. Dans un autre +cas, l'acte consistait dans l'onanisation de la personne aimée, +à laquelle elle touchait les parties génitales.</p> + +<p>Il est difficile d'établir nettement jusqu'à quel degré cette +anomalie est répandue<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>, car la plupart des individus qui en +sont atteints ne sortent que rarement de leur réserve; et, +dans les faits qui viennent devant les tribunaux, on confond +l'uraniste par perversion de l'instinct génital avec le pédéraste +qui est simplement un immoral.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91: </b><a href="#footnotetag91">(retour) </a><p> L'inversion sexuelle ne doit pas être rare; la preuve, c'est que c'est un +sujet souvent traité dans les romans.</p> + +<p>Chevalier (<i>op. cit.</i>) indique, dans la littérature française (outre les romans +de Balzac qui, dans la <i>Passion au désert</i>, traite de la bestialité, et dans <i>Sarrasine</i>, +de l'amour d'une femme pour un eunuque); Diderot, <i>La Religieuse</i> +(roman d'une femme adonnée à l'amour lesbien); Balzac, <i>La Fille aux yeux +d'or</i> (<i>Amor lesbiens</i>); Th. Gautier, <i>Mademoiselle de Maupin</i>; Feydeau, <i>La comtesse +de Chalis</i>; Flaubert, <i>Salammbô</i>, etc.</p> + +<p>Il faut aussi faire mention de <i>Mademoiselle Giraud ma femme</i>, de Belot.</p> + +<p>Ce qui est intéressant, c'est que les héroïnes de ces romans (lesbiens) se +montrent avec le caractère et dans le rôle d'un homme vis-à-vis de la personne +de leur propre sexe qu'elles aiment, et que leur amour est très +ardent. La base névropathique de cette perversion sexuelle n'a pas échappé +non plus à l'attention de ces romanciers. Dans la littérature allemande, ce +sujet a été traité par Wilbrandt dans <i>Fridolins heimliche Ehe</i> et par le comte +Emeric Stadion dans <i>Brick and Brack oder Licht im Schatten</i>. Le plus ancien +roman uraniste est probablement celui de Pétrone, publié à Rome à l'époque +des Césars, sous le titre de <i>Satyricon</i>.</p></blockquote> + +<p>D'après les études de Casper, de Tardieu, ainsi que +d'après les miennes, cette anomalie est probablement plus +fréquente que ne le fait supposer le nombre minime des +cas observés.</p> + +<p>Ulrichs (<i>Kritische Pfeile</i>, 1880, p. 2) prétend qu'en moyenne, +pour 200 hommes adultes hétérosexuels, il y a un adulte +inverti, un sur 800, et que cette proportion est encore plus +grande parmi les Magyares et les Slaves du Sud, affirmations +sur lesquelles nous n'insistons pas.</p> + +<p>Un des sujets de mes observations personnelles connaît +personnellement, dans la commune où il est né (localité +de 1,300 habitants), 14 uranistes. Il affirme en connaître au +moins 80 dans une ville de 60,000 habitants. Il est à supposer +que cet homme, d'ailleurs digne de foi, ne fait pas de +différence entre l'homosexualité congénitale et acquise.</p> + + +<h4>1. HERMAPHRODISME PSYCHIQUE<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>.</h4> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92: </b><a href="#footnotetag92">(retour) </a><p> Comparez l'article de l'auteur: <i>Ueber psychosexuales Zwitterthum</i> dans +l'<i>Internat. Centrablatt f. d. Physiologie und Pathologie der Harn und +Sexualorgane</i>, t. I, f. 2.</p></blockquote> + +<p>Ce degré de l'inversion est caractérisé par le fait que, outre +un sentiment et un penchant sexuel prononcé pour les individus +de son propre sexe, il y a encore un penchant pour +l'autre sexe, mais que ce dernier est beaucoup plus faible +que le premier, et ne se manifeste qu'épisodiquement, +tandis que le sentiment homosexuel tient le premier rang +et se manifeste, au point de vue de sa durée, de sa continuité +et de son intensité, comme l'instinct dominant dans la vie +sexuelle.</p> + +<p>Le sentiment hétérosexuel peut exister à l'état rudimentaire, +éventuellement ne se manifester que dans la vie +inconsciente (les rêves) ou éclater vivement au jour (du +moins épisodiquement).</p> + +<p>Les sentiments sexuels pour l'autre sexe peuvent être +consolidés et renforcés par la force de la volonté, la discipline +de soi-même, par le traitement moral, par l'hypnotisme, par +l'amélioration de la constitution physique, par la guérison +des névroses (neurasthénie), et avant tout par l'abstention +de la masturbation.</p> + +<p>Mais il y a toujours danger de céder complètement à +l'influence des sentiments homosexuels, ces derniers ayant +une base plus forte, et d'arriver ainsi à l'inversion sexuelle +exclusive et permanente.</p> + +<p>Ce danger peut naître surtout sous l'influence de la masturbation +(ainsi que c'est le cas dans l'inversion acquise), de la +neurasthénie ou de son aggravation, conséquence de la +masturbation, puis, par suite de mauvaises tentatives de +rapports sexuels avec des personnes de l'autre sexe (manque +de sensation voluptueuse pendant le coït, échec dans le coït par +faiblesse d'érection, éjaculation précoce, infection).</p> + +<p>D'autre part, le goût esthétique et éthique pour des personnes +de l'autre sexe peut favoriser le développement des +sentiments hétérosexuels.</p> + +<p>C'est ainsi qu'il est possible que l'individu, selon la +prédominance des influences favorables ou défavorables, +éprouve tantôt un sentiment hétérosexuel, tantôt un sentiment +homosexuel.</p> + +<p>Il me paraît fort probable que ces hermaphrodites tarés ne +sont pas très rares<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93: </b><a href="#footnotetag93">(retour) </a><p> Cette supposition est corroborée par un renseignement que M. le docteur +Moll, de Berlin, a eu la bonté de me transmettre et qui concerne un uraniste +célibataire. Celui-ci a pu citer une série de cas, parmi des gens de sa +connaissance, d'hommes mariés qui entretenaient en même temps une liaison +avec un homme.</p></blockquote> + +<p>Comme, dans la vie sociale, il n'attire que peu ou pas du +tout l'attention, et que ces secrets de la vie conjugale ne +parviennent qu'exceptionnellement à la connaissance du +médecin, on s'explique facilement que cet intéressant groupe +intermédiaire de l'inversion sexuelle, groupe très important +au point de vue pratique, ait jusqu'ici échappé à l'exploration +scientifique.</p> + +<p>Bien des cas de <i>frigiditas uxoris</i> et <i>mariti</i> reposent probablement +sur cette anomalie. Les rapports sexuels avec l'autre +sexe sont possibles. Dans tous les cas, dans ce degré d'inversion, +il n'y a pas d'<i>horror sexus alterius</i>. Un terrain bien +favorable s'offre là à la thérapie médicale et surtout morale.</p> + +<p>Le diagnostic différentiel de l'inversion acquise peut être +difficile; car, tant que l'inversion n'a pas fait disparaître tous +les restes de l'ancien sentiment génital normal, le <i>status +præsens</i> donnera le même résultat.</p> + +<p>Dans l'état du premier degré, la satisfaction des penchants +homosexuels se fait par l'onanisme passif et mutuel, <i>coitus +inter femora</i>.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 106 (<i>Hermaphrodisme psychique chez une dame</i>).—M<sup>me</sup> +M..., quarante-quatre ans, est un exemple vivant du ce fait +que, dans un être, soit masculin, soit féminin, des tendances +d'inversion sexuelle peuvent subsister avec une vie sexuelle normale.</p> + +<p>Le père de cette dame était très musicien, doué d'un grand +talent d'artiste, viveur, grand admirateur de l'autre sexe, et d'une +rare beauté. Il est mort de démence, dans une maison de santé, +après avoir eu plusieurs accès d'apoplexie. Le frère du père était +névro-psychopathe; ce fut un enfant lunatique; de tout temps +il fut atteint d'hyperesthésie sexuelle. Quoique marié et père de +plusieurs fils mariés, il voulait enlever M<sup>me</sup> M..., sa nièce, qui avait +dix-huit ans et dont il était amoureux fou. Le père du père était +très excentrique; artiste remarquable, tout d'abord il étudia la +théologie, mais, à la suite d'une ardente vocation pour l'art dramatique, +il devint acteur et chanteur. Il fit des excès <i>in Baccho</i> et +<i>Venere</i>; prodigue, aimant le luxe, il mourut à l'âge de quarante-neuf +ans d'apoplexie cérébrale. Les parents de la mère sont morts +de tuberculose pulmonaire.</p> + +<p>M<sup>me</sup> M... avait onze frères et sœurs, dont six seulement sont +restés vivants. Deux frères, tenant au physique de la mère, +sont morts de tuberculose, l'un à l'âge de seize ans, l'autre à +l'âge de vingt ans. Un frère est atteint de phtisie du larynx. Les +quatre sœurs qui sont vivantes, ainsi que M<sup>me</sup> M..., tiennent du +physique du père; l'aînée est célibataire, très nerveuse, et fuit la +société. Deux sœurs plus jeunes sont mariées, bien portantes, et +ont des enfants sains. Une autre est <i>virgo</i> et souffre des nerfs.</p> + +<p>M<sup>me</sup> M... a quatre enfants, dont plusieurs sont très délicats et +névropathes.</p> + +<p>Sur son enfance la malade ne sait rien d'important à nous dire. +Elle apprenait facilement, avait des dons pour la poésie et +l'esthétique, passait pour être un peu exaltée, aimait la lecture +des romans, les choses sentimentales; elle était de constitution +névropathique, très sensible aux fluctuations de la température, +et attrapait au moindre courant d'air un <i>cutis anserina</i> très désagréable. +Il est encore à noter que la malade, à l'âge de dix ans, +eut l'idée que sa mère ne l'aimait pas, trempa un jour des allumettes +dans du café, le but afin de devenir bien malade et de +provoquer par ce moyen l'affection de sa mère.</p> + +<p>Le développement s'opéra sans difficulté dès l'âge de onze ans. +Depuis, les menstrues sont régulières. Déjà, avant l'époque du +développement de la puberté, la vie sexuelle commença à se faire +sentir; d'après les déclarations de la malade elle-même, ses impulsions +sexuelles furent trop puissantes pendant toute sa vie. Ses +premiers sentiments, ses premières impulsions étaient franchement +homosexuels. La malade conçut une affection passionnée, +mais tout à fait platonique, pour une jeune dame; elle lui dédiait +des sonnets et des poésies qu'elle composait; c'était pour elle +un bonheur suprême quand elle pouvait admirer au bain ou pendant +la toilette «les charmes éblouissants de l'adorée» ou bien dévorer +des yeux la nuque, les épaules, et les seins de la belle. L'impulsion +violente de toucher ces charmes physiques fut toujours +combattue et refoulée. Étant jeune fille, elle devint amoureuse +des «Madones» peintes par Raphaël et Guido Reni. Elle avait +l'obsession de suivre pendant des heures entières les belles filles +et les belles femmes dans les rues, quel que fût le temps, en +admirant leur maintien et en guettant le moment de leur être +agréable, de leur offrir un bouquet, etc. La malade m'a affirmé +que, jusqu'à l'âge de dix-neuf ans, elle n'eut absolument aucune +idée de la différence des sexes; car elle avait reçu d'une tante, +une vieille vierge très prude, une éducation tout à fait claustrale. +Par suite de cette ignorance, la malade fut la victime d'un +homme qui l'aimait passionnément et qui l'avait décidée à faire +le coït. Elle devint l'épouse de cet homme, mit au monde un +enfant, mena avec lui «une vie sexuelle excentrique», et se +sentit complètement satisfaite par les rapports conjugaux. Peu +d'années après, elle devint veuve. Depuis, les femmes sont redevenues +l'objet de son affection; en première ligne, dit la malade, +par peur des suites que pourraient avoir des rapports avec un +homme.</p> + +<p>À l'âge de vingt-sept ans, elle conclut un second mariage avec +un homme maladif et pour lequel elle n'avait pas d'affection. La +malade a accouché trois fois, a rempli ses devoirs maternels; +elle dépérit au physique et éprouva dans les dernières années de +sa vie matrimoniale un déplaisir croissant à faire le coït, bien qu'il +y eût toujours en elle un violent désir de satisfaction sexuelle. Le +déplaisir à faire le coït a été en partie occasionné par l'idée de la +maladie de son mari.</p> + +<p>Trois ans après la mort de son second mari, la malade découvrit +que sa fille du premier mariage, âgée de neuf ans, se livrait +à la masturbation et en dépérissait. Elle consulta le Dictionnaire +Encyclopédique sur ce vice, ne put résister à l'impulsion +de l'essayer et devint elle aussi onaniste. Elle ne peut se +décider à faire une confession complète sur cette période de sa +vie. Elle affirme avoir été en proie à une terrible excitation +sexuelle et avoir placé hors de la maison ses deux filles pour les +préserver d'«un sort terrible», tandis qu'elle ne voyait aucun +inconvénient à garder avec elle ses deux garçons.</p> + +<p>La malade devint neurasthénique <i>ex masturbatione</i> (irritation +spinale, congestion à la tête, faiblesse, embarras intellectuel, etc.), +parfois même dysthymique avec un <i>tædium vitæ</i> très pénible.</p> + +<p>Son sens sexuel la poussait tantôt vers la femme, tantôt vers +l'homme. Elle savait se dompter, souffrait beaucoup de son +abstinence, d'autant plus que, à cause de ses malaises neurasthéniques, +elle n'essayait de se soulager par la masturbation que +dans les cas extrêmes. À l'heure qu'il est, cette femme, qui a déjà +quarante-quatre ans, mais qui a encore ses menstruations régulièrement, +souffre beaucoup de la passion qu'elle a conçue pour +un jeune homme dont elle ne peut pas éviter le voisinage pour +des raisons professionnelles.</p> + +<p>La malade, dans son extérieur, ne présente rien d'extraordinaire: +elle est gracieusement bâtie, d'une musculature faible. Le +bassin est tout à fait féminin, mais les bras et les jambes sont +étonnamment grands et d'une conformation masculine très prononcée. +Comme aucune chaussure féminine ne va à son pied et +qu'elle ne veut pas pourtant se faire remarquer, elle serre ses +pieds dans des bottines de femme, de sorte qu'ils en ont été +déformés. Les parties génitales sont développées d'une façon tout +à fait normale, et sans changements, sauf un <i>descensus uteri</i> avec +hypertrophie de la portion vaginale. Dans un examen plus approfondi +la malade se déclare essentiellement homosexuelle; le penchant +pour l'autre sexe, dit-elle, n'est chez elle qu'épisodique et +quelque chose de grossièrement sensuel. Il est vrai qu'elle souffre +actuellement beaucoup de son penchant sexuel pour ce jeune +homme de son entourage, mais elle estime, comme un plaisir +plus noble et plus élevé, de pouvoir poser un baiser sur la joue +tendre et ronde d'une jeune fille. Ce plaisir se présente souvent, +car elle est très aimée parmi ces «gentilles créatures», comme +une «tante complaisante», puisqu'elle leur rend sans se décourager +les «services les plus chevaleresques» et se sent alors +toujours être un homme.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 107 (<i>Inversion sexuelle, avec satisfaction par rapports +hétéro-sexuels</i>).—M. Z..., trente-six ans, rentier, m'a consulté +pour une anomalie de ses sentiments sexuels, anomalie qui +lui fait paraître comme très risquée la conclusion d'un mariage +projeté. Le malade est né d'un père névropathe qui a, la nuit, +des réveils subits avec angoisse. Son grand-père était aussi névropathe. +Un frère de son père est idiot. La mère du malade et +sa famille étaient bien portantes, avec un état mental normal.</p> + +<p>Trois sœurs et un frère, ce dernier atteint de folie morale. +Deux sœurs sont bien portantes et vivent heureuses en ménage.</p> + +<p>Étant enfant, le malade était nerveux, souffrait comme son +père de soubresauts nocturnes, mais n'a jamais été atteint de +maladies graves, sauf une coxalgie à la suite de laquelle il est +resté boiteux.</p> + +<p>Les impulsions sexuelles se sont éveillées chez lui très tôt. À +l'âge de huit ans, et sans y être incité par quelqu'un, il a commencé +à se masturber. À partir de l'âge de quatorze ans, il a +éjaculé du sperme. Au point de vue intellectuel, il était bien doué; +il s'intéressait aux arts et à la littérature. De tout temps il fut +d'une faible musculature, et ne prit jamais de plaisir aux jeux des +garçons, ni plus tard aux occupations des hommes. Il portait un +certain intérêt aux toilettes féminines, aux attifements et aux +occupations de la femme. Dès l'âge de puberté, le malade s'est +aperçu de son affection pour les individus du sexe masculin. +C'étaient surtout les jeunes gars de la classe populaire qui lui +étaient sympathiques. Les cavaliers avaient pour lui un attrait +particulier. <i>Impetu libidonoso sæpe affectus est ad tales homines +aversos se premere. Quodsi in turba populi, si occasio fuerit bene +successit, voluptate erat perfusus; ab vigesimo secundo anno interdum +talis occasionibus semen ejaculavit. Ab hoc tempore idem factum +est si quis, qui ipsi placuit, manum ad femora posuerat. Ab +hinc metuit ne viris manum adferret. Maxime pericolusus sibi homines +plebeios fuscis et adstrictis bracis indutos esse putat. Summum +gaudium ei esset si viros tales amplecti et ad se trahere sibi concessum +esset; sed patriæ mores hoc fieri velant. Pæderastia ei displacet; +magnam voluptatem genitalium virorum adspectus ei affert. +Virorum occurentium genitalia adspici semper coactus est.</i></p> + +<p>Au théâtre, au cirque, etc., c'étaient les artistes masculins qui +seuls l'intéressaient. Le malade prétend n'avoir jamais remarqué +chez lui un penchant pour les femmes. Il ne les évite pas; à l'occasion, +il danse même avec elles, mais, en le faisant, il ne ressent +pas la moindre émotion sexuelle.</p> + +<p>À l'âge de vingt-huit ans, le malade était déjà neurasthénique, +peut-être bien à la suite de ses excès de masturbation.</p> + +<p>Ensuite ce furent de fréquentes pollutions pendant le sommeil, +pollutions qui l'affaiblissaient. Dans ces pollutions il ne rêvait +que très rarement des hommes, et jamais des femmes. Une fois +la pollution fut provoquée par un rêve lascif dans lequel il commettait +un acte de pédérastie. Sauf ce cas, ses rêves de pollutions +lui représentaient des scènes de mort, des attaques par des +chiens, etc. Le malade continuait de souffrir du plus violent <i>libido +sexualis</i>. Souvent il lui venait des idées voluptueuses d'aller se +réjouir à l'abattoir à la vue des bêtes en agonie ou de se laisser +battre par des garçons; mais il résistait à ce désir de même qu'à +l'impulsion de mettre un uniforme militaire.</p> + +<p>Pour se débarrasser de son habitude de la masturbation et +pour satisfaire son <i>libido nimia</i>, il se décida à faire une visite au +lupanar. Il tenta un premier essai de satisfaction sexuelle avec +une femme, à l'âge de vingt et un ans, un jour qu'il avait fait +force libations bachiques. La beauté du corps de la femme, de +même que toute nudité féminine, lui était à peu près indifférente. +Mais il était capable de pratiquer le coït avec plaisir, et il +fréquenta dorénavant régulièrement le lupanar, «pour raisons de +santé», comme il disait.</p> + +<p>À partir de cette époque, il trouvait aussi un grand plaisir à +se faire raconter par des hommes leurs rapports sexuels avec des +femmes.</p> + +<p>Au lupanar, des idées de flagellation lui viennent très souvent, +mais il n'a pas besoin de fixer ces images pour être puissant. +Il considère les rapports sexuels au lupanar seulement comme +des expédients contre son penchant à la masturbation et à l'amour +des hommes, comme une sorte de soupape de sûreté, afin de +ne pas se compromettre un jour devant un homme sympathique.</p> + +<p>Le malade voudrait se marier, mais il craint de ne pas avoir +d'amour et, par conséquent, de n'être pas puissant devant une +honnête femme. Voilà pourquoi il a des scrupules et pourquoi il +consulte un médecin.</p> + +<p>Le malade est un personnage très cultivé et d'un extérieur tout +à fait viril. Il ne présente rien d'étrange ni dans sa mise, ni dans +son attitude. Sa démarche et sa voix ont un caractère tout à fait +viril, de même que son squelette et son bassin. Ses parties génitales +sont normalement développées. Elles sont très poilues, de +même que la figure. Personne dans l'entourage, ni dans les connaissances +du malade, ne se doute de son anomalie sexuelle. Dans +ses fantaisies d'inversion sexuelle, dit-il, il ne s'est jamais senti +dans le rôle de la femme vis-à-vis de l'homme. Depuis quelques +années, le malade est resté presque tout à fait exempt de malaises +neurasthéniques.</p> + +<p>Il ne saurait dire s'il se considère comme inverti congénital. Il +semble que son faible penchant <i>ab origine</i> pour la femme, à côté +de son penchant très fort pour l'homme, a été affaibli encore par +une masturbation précoce, et au profit de l'inversion sexuelle, +mais sans avoir été complètement réduit à zéro. Avec la cessation +de la masturbation le sentiment pour le sexe féminin a augmenté +quelque peu, mais seulement dans le sens d'une sensualité grossière.</p> + +<p>Comme le malade déclarait être obligé de se marier pour des +raisons de famille et d'affaires, on ne pouvait éluder au point de +vue médical cette question délicate.</p> + +<p>Heureusement le malade se bornait à la question de savoir s'il +serait puissant comme mari. On dut lui répondre qu'en réalité il +était puissant et qu'il le serait selon toutes prévisions avec une +femme de son choix, dans le cas où elle lui serait au moins intellectuellement +sympathique.</p> + +<p>D'ailleurs, en ayant recours à son imagination, il pourrait toujours +améliorer sa puissance.</p> + +<p>La principale chose consisterait à renforcer ses penchants +sexuels pour les femmes, penchants qui n'ont été qu'arrêtés dans +leur développement, mais qui ne lui manquent pas absolument. Il +pourrait atteindre ce but en écartant et en refoulant tout sentiment, +toute impulsion homosexuelle, même avec le concours des +influences artificielles et inhibitives de la suggestion hypnotique +(suggestion contre les sentiments homosexuels), ensuite en s'incitant +avec effort aux sentiments sexuels normaux, par l'abstinence +complète de toute masturbation, et en faisant disparaître +les derniers vestiges de l'état neurasthénique du système nerveux +par l'emploi de l'hydrothérapie et, éventuellement, de la faradisation +générale. +</p></blockquote> + +<p>Je dois à un collègue, âgé de trente ans, l'autobiographie +suivante qui, à d'autres points de vue encore, mérite toute +attention.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 108 (<i>Hermaphrodisme psychique; Inversion avortée</i>).—Mon +ascendance est assez lourdement chargée. Mon +grand-père du côté paternel était un viveur gai et un spéculateur; +mon père, un homme de caractère intègre, mais qui, depuis +trente ans, est atteint de folie circulaire, sans être sérieusement +empêché de vaquer à ses affaires. Ma mère souffre, comme son +père, d'accès sténocardiaques. Le père de ma mère et le frère de ma +mère auraient été des sexuels hyperesthésiques. Ma sœur unique, +qui est de neuf ans plus âgée que moi, fut atteinte deux fois +d'accès éclamptiques; elle était, à l'âge de la puberté, exaltée au +point de vue religieux et probablement aussi hyperesthésique au +point de vue sexuel. Pendant des années, elle eut à combattre une +grave névrose hystérique; mais maintenant elle est très bien portante.</p> + +<p>Comme fils unique, venu tardivement au monde, je fus le chéri +de ma mère, et je dois à ses soins infatigables d'être, à l'âge de +jeune homme, bien portant, après avoir enduré, enfant et petit +garçon, toutes sortes de maladies infantiles (hydrocéphalie, rougeole, +croup, variole; à l'âge de dix-huit ans, catarrhe intestinal +chronique pendant un an). Ma mère, qui avait des principes +religieux très rigoureux, m'a élevé dans ce sens, sans me gâter, et +elle m'a toujours inculqué comme principe suprême de morale un +sentiment de devoir inflexible qui a été développé jusqu'à la rigidité +par un maître d'école que je considère encore aujourd'hui +comme mon ami. Comme, par suite de mon état maladif, j'ai +passé la plus grande partie de mon enfance dans le lit, j'en fus +réduit à des occupations tranquilles et notamment à la lecture. De +cette manière, je suis devenu un garçon précoce, mais non blasé. +Déjà, à l'âge de huit à neuf ans, les passages des livres qui m'intéressaient +le plus étaient ceux où il était question de blessures et +d'opérations chirurgicales que de belles filles ou des femmes avaient +dû subir. Entre autres, un récit où il est raconté comment une +jeune fille s'enfonça une épine dans le pied, et comment cette +épine lui fut retirée par un garçon, me mit dans une excitation +très violente; de plus, j'avais une érection toutes les fois que je +regardais la gravure représentant cette scène, qui cependant +n'avait rien de lascif. Autant qu'il m'était possible, j'allais voir +tuer des poulets, et, quand j'avais manqué ce spectacle, je regardais +avec un frisson voluptueux les taches de sang, je caressais +le corps de l'animal encore tout chaud. Je dois faire remarquer +ici que, de tout temps, je fus un grand amateur de bêtes, +et que l'abatage de plus grands animaux, même la vivisection +des grenouilles, m'inspiraient du dégoût et de la pitié.</p> + +<p>Aujourd'hui encore, l'égorgement des poulets a pour moi un +grand charme sexuel, surtout quand on les étrangle; j'éprouve des +battements de cœur et une oppression précordiale. Fait intéressant, +mon père avait la passion de ligotter les deux mains à des +filles ou à des jeunes femmes.</p> + +<p>Je crois qu'une autre de mes anomalies sexuelles doit encore +être rattachée à cette fibre cruelle de mon caractère. Ainsi que je +le raconterai plus loin, un de mes jeux favoris était un théâtre +de poupées que j'improvisais et où j'indiquais le sujet aux exécutants. +Il y avait dans la pièce une jeune fille qui, sur l'ordre +sévère de son père—c'était toujours moi,—devait se soumettre +à une opération douloureuse du pied exécutée par le médecin. +Plus la poupée pleurait et se désolait, plus ma satisfaction était +grande. Pourquoi ai-je toujours désigné le pied comme lieu de +l'opération chirurgicale? Cela s'explique par le fait suivant. Étant +petit garçon, j'arrivai par hasard au moment où ma sœur aînée +changeait de bas. En la voyant vite cacher ses pieds, mon attention +fut éveillée, et bientôt la vue de ses pieds nus jusqu'aux chevilles +devint l'idéal de mes désirs.</p> + +<p>Bien entendu, cela fit que ma sœur redoubla de précautions; et +c'est ainsi qu'il s'engagea une lutte continuelle où j'employais +toutes les armes: la ruse, la flatterie et les explosions de colère, +et que je soutins jusqu'à l'âge de dix-sept ans. Pour le reste, +ma sœur m'était indifférente; les baisers qu'elle me donnait +m'étaient même désagréables. Faute de mieux, je me contentais +des pieds de nos bonnes; mais les pieds masculins me laissaient +froid. Mon plus vif désir aurait été de pouvoir couper les ongles +ou, <i>sit venia verbo</i>, les œils-de-perdrix d'un beau pied de femme. +Mes rêves érotiques tournaient toujours autour de ce sujet; ce +qui plus est, je ne me suis consacré à l'étude de la médecine que +dans l'espoir d'avoir l'occasion de satisfaire mon penchant ou de +m'en guérir. Dieu merci! c'est ce dernier moyen qui m'a réussi. +Quand j'eus fait ma première dissection des extrémités inférieures +de la femme, le charme funeste était rompu; je dis funeste, car +en moi-même je rougissais de ces penchants. Je crois pouvoir +omettre d'autres détails sur cette passion étrange qui m'a même +enthousiasmé jusqu'à faire des poésies, et qui a été déjà décrite +souvent en d'autres endroits.</p> + +<p>Passons à la dernière page de mes aberrations sexuelles.</p> + +<p>J'avais environ treize ans et commençais à changer de voix, +lorsqu'un camarade d'école, qui était incidemment chez nous +comme hôte, m'agaça un soir en me poussant avec son pied nu +qu'il sortait de la couverture. J'attrapai son pied, et aussitôt je fus +pris d'une excitation très violente qui fut suivie d'une pollution, la +première que j'eus. Le garçon avait une structure de fille à +s'y méprendre, et ses dispositions intellectuelles étaient conformes +à cette particularité de son corps. Un autre camarade, qui avait +des pieds et des mains très petits et très délicats et que je vis un +jour au bain, me causa une très violente excitation. Je considérais +comme un très grand bonheur de pouvoir coucher avec l'un +ou avec l'autre dans le même lit, mais je n'ai nullement pensé à +un rapport sexuel plus intime et qui aurait dépassé une simple +accolade. D'ailleurs, je repoussais avec horreur de pareilles idées.</p> + +<p>Quelques années plus tard, à l'âge de seize à dix-huit ans, je +fis la connaissance de deux autres garçons qui ont réveillé mon +sentiment sexuel. Quand je me colletais avec eux, j'avais immédiatement +des érections. Tous les deux étaient des garçons énergiques, +gais, d'une conformation délicate, d'<i>habitus</i> enfantin. +Lorsqu'ils atteignirent l'âge de puberté, aucun d'eux ne put plus +m'inspirer un intérêt profond, bien que j'eusse conservé pour tous +les deux un intérêt amical. Je ne me serais jamais laissé entraîner +à des pratiques d'impudicité avec eux.</p> + +<p>Quand je me suis fait inscrire à l'Université, j'oubliai complètement +ces phénomènes de mon <i>libido sexualis</i>; mais, par principe, +je me suis abstenu jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans de tout +rapport sexuel, malgré les railleries de mes collègues. Comme +alors les pollutions devenaient trop fréquentes, que j'avais à +craindre de la sorte de contracter éventuellement une cérébralasthénie +<i>ex abstinentia</i>, je me jetai dans la vie sexuelle normale, et +ce fut pour mon bien, malgré que j'en aie fait un assez grand +usage.</p> + +<p>Si je suis presque impuissant en face des <i>puellæ publicæ</i>, et si le +corps nu de la femme me dégoûte plutôt qu'il ne m'attire, cela +tient probablement aux branches spéciales de la médecine que +j'ai étudiées pendant des années.</p> + +<p>L'acte me satisfait toujours mieux quand je peux, en le faisant, +fixer l'idée de la <i>vis</i>; mais, comme d'autre part, l'idée m'est insupportable +que cette fille est satisfaite par d'autres que par moi, +j'ai résolu, depuis des années, comme une nécessité pour l'équilibre +de mon âme, de me payer une femme entretenue et autant +que possible une <i>virgo</i>, bien que ces sacrifices matériels me +grèvent lourdement. Autrement la jalousie la plus absurde me +rendrait incapable de travailler. Je dois encore rappeler que, à +l'âge de treize ans, je devins pour la première fois amoureux, +mais platoniquement, et depuis j'ai souvent soupiré avec des +langueurs de trouvère. Ce qui distingue mon cas de tous les +autres, c'est que je ne me suis jamais masturbé de ma vie.</p> + +<p>Il y a quelques semaines, je fus effrayé: pendant mon sommeil, +j'avais rêvé de <i>pueris nudis</i>, et je m'étais éveillé avec une érection.</p> + +<p>Enfin, je vais entreprendre la tâche toujours délicate de vous +dépeindre mon état actuel. De taille moyenne, élégamment bâti, +crâne dolichocéphale de 59 centimètres de circonférence, avec +bosses frontales très proéminentes; regard un peu névropathique, +pupilles moyennes, mâchoire très défectueuse. Musculature forte. +Chevelure forte, blonde. À gauche, varicocèle; le frein était trop +court, me gênait pendant le coït; je le coupai moi-même, il y a +trois ans. Depuis, l'éjaculation est retardée, la sensation de +volupté diminuée.</p> + +<p>Tempérament coléreux, don d'assimilation rapide; bonnes facultés +pour combiner avec énergie; pour un héréditaire, je suis très +tenace; j'apprends facilement les langues étrangères, j'ai l'oreille +musicale, mais autrement pas de talents artistiques. Zélé pour +mes devoirs, mais toujours rempli du <i>tædium vitæ</i>, tendances +au suicide auxquelles je n'ai résisté que par religion et par égard +pour ma mère adorée. Du reste, candidat typique au suicide. +Ambitieux, jaloux, paralysophobe et gaucher. J'ai des idées +socialistes. Chercheur d'aventures, car je suis très brave; j'ai +résolu de ne me jamais marier.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 109 (<i>Hermaphrodisme psychique; autobiographie</i>).—Je +suis né en 1868. Les familles de mes deux parents sont +saines. Dans tous les cas, il n'y eut chez eux aucune maladie +mentale. Mon père était commerçant; il a maintenant soixante-cinq +ans, est nerveux depuis des années et très enclin à la mélancolie. +Avant son mariage, mon père, dit-on, aurait été un vaillant +viveur. Ma mère est bien portante, quoique pas très forte. J'ai +une sœur et un frère bien portants.</p> + +<p>Moi-même je me suis développé sexuellement de très bonne +heure; à l'âge de quatorze ans, j'avais tellement de pollutions +que j'en fus effrayé. Je ne puis plus dire dans quelles circonstances +ces pollutions se manifestaient ni par quel genre de rêves +elles étaient provoquées. Le fait est que, depuis des années, je ne +me sens attiré sexuellement que vers les hommes et que, malgré +toute mon énergie et malgré une lutte terrible, je ne puis pas +vaincre ce penchant contre nature qui me répugne tant. Dans les +premières années de ma vie, dit-on, j'aurais enduré beaucoup de +maladies graves, de sorte qu'on craignit pour ma vie. De là vient +aussi que plus tard on m'a gâté et trop choyé. J'étais confiné +souvent à la chambre; j'aimais mieux jouer avec des poupées +qu'avec des soldats; je préférais en général les jeux tranquilles +de la chambre aux jeux bruyants de la rue. À l'âge de dix +ans, on me mit au lycée. Bien que je fusse très paresseux, je +comptai parmi les meilleurs élèves, car j'apprenais avec une +facilité extraordinaire, et j'étais le favori de mes professeurs. +Depuis mon âge le plus tendre (sept ans), j'eus plaisir à être +avec les petites filles. Je me rappelle que, jusqu'à l'âge de treize +ans, j'entretenais avec elles des liaisons d'amour, que j'étais jaloux +de ceux qui parlaient à l'objet de mon amour, que j'avais +plaisir à regarder sous les jupons des amies de ma sœur et des +bonnes, et que j'avais des érections quand je touchais le corps de +mes petites camarades de jeux. Je ne puis pas me rappeler avec +exactitude si, à cet âge précoce, les garçons avaient pour moi un +aussi puissant attrait et m'émotionnaient sexuellement. J'eus +toujours beaucoup de plaisir à la lecture des pièces de théâtre: +j'avais un théâtre de poupées, je contrefaisais les artistes que je +voyais au grand théâtre et surtout, cherchant pour moi les rôles +de femmes, je me plaisais alors à m'affubler de vêtements de +femmes.</p> + +<p>Quand l'éveil de ma vie sexuelle est devenu plus fort, le penchant +pour les garçons l'emporta. Je devins tout à fait amoureux +de mes camarades; j'éprouvais un sentiment voluptueux quand +l'un d'eux, qui me plaisait, me touchait le corps. Je devins très +farouche, je refusais d'aller à la leçon de gymnastique et de natation. +Je croyais être fait autrement que mes camarades, et j'étais +gêné quand je me déshabillais devant eux. J'avais plaisir à +<i>adspicere mentulam commilitum meorum</i>, et j'avais des érections +très faciles. Je ne me suis masturbé qu'une fois dans ma jeunesse. +Un ami me raconta qu'on pouvait avoir du plaisir sans une femme; +j'en essayai, mais je n'y éprouvai aucune jouissance. À cette +époque, le hasard me fit tomber entre les mains un livre qui prévenait +contre les conséquences funestes de l'onanisme. Je ne +revins plus à mon premier essai. À l'âge de quatorze ou quinze +ans, je fis la connaissance de deux garçons un peu plus jeunes +que moi, mais qui m'excitaient sexuellement à un très haut +degré. C'était surtout de l'un d'eux que j'étais amoureux. À son +approche, j'étais ému sexuellement; j'étais inquiet quand il n'était +pas là, jaloux de tous ceux qui lui parlaient et embarrassé en sa +présence. Celui-ci ne se doutait pas du tout de mon état. Je me +sentais très malheureux, je pleurais souvent et volontiers, car les +pleurs me soulageaient. Pourtant je ne pouvais pas comprendre +ce sentiment, et j'en sentais bien le caractère irrégulier. Ce qui +me rendait particulièrement malheureux alors, c'est que ma +faculté pour le travail sembla disparaître tout d'un coup. Moi qui +autrefois apprenais avec la plus grande facilité, j'éprouvai subitement +la plus grande difficulté: mes idées n'étaient jamais à la question, +mais vagabondaient. C'était par le déploiement de toute mon +énergie que j'arrivais à faire entrer quelque chose dans ma tête. +J'étais obligé de répéter à haute voix ma leçon afin de maintenir +mon attention en éveil. Ma mémoire, autrefois si bonne, me +trahissait souvent. Je restais, malgré tout, un bon élève; je +passe encore aujourd'hui pour un homme bien doué; mais j'ai +une difficulté terrible à me graver quelque chose dans la mémoire. +J'employai alors toute mon énergie pour sortir de cet état +pitoyable. J'allais tous les jours faire de la gymnastique, de la +natation et des promenades à cheval; je fréquentais assidûment +la salle d'armes, et je trouvais beaucoup de plaisir à tous ces +exercices. Aujourd'hui encore, je me sens très à mon aise quand +je suis à cheval, bien que je ne m'entende pas bien en fait +d'équitation et que je n'aie pas un don particulier pour les exercices +de corps. Les relations avec mes camarades me faisaient beaucoup +de plaisir, je ne manquais à aucune «beuverie»; je fumais +et j'étais très populaire parmi eux. Je fréquentais beaucoup les +brasseries, j'aimais à m'amuser avec les filles de brasserie, sans +cependant en être sexuellement ému. Aux yeux de mes amis et de +mes professeurs, je passais pour un homme débauché, un grand +coureur de femmes. Malheureusement, c'était à tort.</p> + +<p>À l'âge de dix-neuf ans, je devins élève de l'Université. Je passai +mon premier semestre à l'Université de B... J'en ai gardé jusqu'à +aujourd'hui un souvenir terrible. Mes besoins sexuels se faisaient +sentir avec une violence extrême; je courais toute la nuit, surtout +quand j'avais beaucoup bu, pour chercher des hommes. Heureusement +je ne trouvais personne. Le lendemain d'une pareille +promenade, j'étais toujours hors de moi-même. Le deuxième +semestre, je me fis inscrire à l'Université de M...; ce fut l'époque +la plus heureuse de ma vie. J'avais des amis gentils; fait curieux, +je commençais à avoir du goût pour les femmes, et j'en étais bien +heureux. Je nouai une liaison d'amour avec une fille jeune mais +débauchée, avec laquelle je passai bien des nuits échevelées; +j'étais extraordinairement apte aux joutes amoureuses.</p> + +<p>Après le coït je me sentais dispos et aussi bien que possible. +Outre cela, moi qui avais toujours été chaste, j'avais beaucoup de +relations avec des femmes. Chez la femme, ce n'était pas le corps +qui me charmait, car je ne le trouvais jamais beau, mais un certain +je ne sais quoi; bref, je connaissais les femmes et leur seul contact +me donnait une érection. Cette joie et cet état ne durèrent +pas longtemps; je commis la bêtise de prendre une chambre commune +avec un ami. C'était un jeune homme aimable, doué de +talents et redouté des femmes; ces qualités m'avaient vivement +attiré. En général, je n'aime que les hommes instruits, tandis que +les hommes vigoureux mais sans éducation ne peuvent m'exciter +vivement que pour un moment, sans jamais m'attacher. Bientôt +je devins amoureux de mon ami. Alors arriva la période terrible +qui a détraqué ma santé. Je couchais dans la même chambre que +mon ami; j'étais obligé de le voir tous les jours se déshabiller +devant moi; je dus rassembler toute mon énergie pour ne pas +me trahir. J'en devins nerveux; je pleurais facilement, j'étais +jaloux de tous ceux qui causaient avec lui. Je continuais +toujours à avoir des rapports avec des femmes, mais ce n'était +que difficilement que je pouvais arriver à faire le coït, qui me +dégoûtait ainsi que la femme.</p> + +<p>Les mêmes femmes, qui autrefois m'excitaient le plus vivement, +me laissaient froid. Je suivis mon ami à W... où il rencontra un +ami d'autrefois avec lequel il prit une chambre commune. Je +devins jaloux, malade d'amour et de nostalgie. En même temps +je repris mes rapports avec les femmes; mais ce n'est que rarement +et avec beaucoup de peine que j'arrivais à accomplir le coït. +Je devins terriblement déprimé, et je fus près de devenir fou. Du +travail, il n'en était plus question. Je menais une vie insensée et +fatigante; je dépensais des sommes énormes; je jetais pour +ainsi dire l'argent par les fenêtres. Un mois et demi plus tard je +tombai malade, et on dut me transporter dans un établissement +d'hydrothérapie, où je passai plusieurs mois. Là je me suis ressaisi; +bientôt je devins très aimé de la société; car je puis être très gai +et je trouve beaucoup de plaisir dans la société des dames instruites. +Pour la conversation, je préfère les dames mariées aux +jeunes demoiselles, mais je suis aussi très gai dans la compagnie +des messieurs, à la table de la brasserie et au jeu de quilles.</p> + +<p>Je rencontrai, dans l'établissement hydrothérapique, un jeune +homme de vingt-neuf ans qui évidemment avait les mêmes prédispositions +que moi. Cet homme-là cherchait à se fourrer contre +moi, voulait m'embrasser; mais cela me répugnait beaucoup, bien +qu'il m'excitât et que son contact me donnât des érections et +même de l'éjaculation. Un soir cet homme me décida à faire +de la <i>masturbatio mutua</i>. Je passai ensuite une nuit terrible, +sans sommeil; j'avais un dégoût horrible de cette affaire et je +pris la résolution ferme de ne plus jamais pratiquer pareille +chose avec un homme. Pendant des jours entiers, je ne pus me +tranquilliser. Cela m'épouvantait que cet homme, malgré tout et en +dépit de ma volonté, pût m'exciter sexuellement; d'autre part, +j'éprouvais une satisfaction à voir qu'il était amoureux de moi +et que, évidemment, il avait à traverser les mêmes luttes que +moi. Je sus le tenir à l'écart.</p> + +<p>Je me fis inscrire dans diverses Universités; je fréquentai encore +plusieurs établissements hydrothérapiques, obtenant des guérisons +momentanées, mais jamais durables. Je m'amourachai encore +par-ci par-là d'un ami, mais jamais plus je n'eus une passion aussi +violente que celle que j'eus pour l'ami de M... Je n'avais plus de rapports +sexuels, ni avec des femmes, car j'en étais incapable, ni avec +des hommes, car je n'en avais pas l'occasion, et je m'efforçais de +me détourner d'eux. J'ai rencontré encore souvent l'ami de M...; +nous sommes maintenant plus amis que jamais; sa vue ne m'excite +plus, ce dont je suis bien aise. Il en est toujours ainsi; +quand j'ai perdu de vue pour quelque temps une personne +qui m'avait excité sexuellement, l'influence sexuelle disparaît.</p> + +<p>J'ai passé mes examens brillamment. Pendant la dernière +année, avant mes examens, j'ai commencé à pratiquer l'onanisme, +c'est-à-dire à l'âge de vingt-trois ans, ne pouvant satisfaire autrement +mon instinct génital qui devenait très gênant. Mais je ne me +livrai à la masturbation que rarement, car, après l'acte, j'étais rempli +de dégoût et je passais une nuit blanche. Quand j'ai beaucoup +bu, je perds toute mon énergie. Alors je cours des heures entières +à la recherche des hommes et finis par en arriver à la masturbation +pour me réveiller le lendemain la tête lourde, avec le dégoût +de moi-même, et pour rester en proie à une profonde mélancolie +les jours suivants. Tant que j'ai de l'empire sur moi, je cherche à +combattre mon naturel avec toute l'énergie dont je dispose. C'est +horrible de ne pouvoir entrer en relations tranquilles avec aucun +de ses amis, et de tressaillir à la vue de tout soldat ou de tout +garçon boucher. C'est horrible, quand la nuit vient et que je +guette à ma fenêtre si au mur d'en face, il n'y a pas quelqu'un +qui pisse et me fournisse l'occasion de voir ses parties génitales. +Ils sont horribles ces rêves, et surtout la conviction de l'immoralité, +du caractère criminel de mes désirs et de mes sentiments. +J'ai de moi-même un dégoût qu'on ne peut guère décrire. Je considère +mon état comme morbide. Je ne peux pas le prendre +pour congénital, je crois plutôt que ce penchant m'a été inculqué +à la suite d'une éducation manquée. Ma maladie me rend égoïste +et dur pour les autres; elle étouffe chez moi toute bonhomie et +tout égard pour ma famille. Je suis capricieux, souvent excité +jusqu'à la folie, souvent triste; de sorte que je ne sais pas comment +me sortir d'embarras; alors j'ai les pleurs faciles. Et pourtant +j'ai un dégoût pour les rapports sexuels avec les hommes. Un +soir que je revenais du cabaret, ivre et excité, et que j'avais perdu +à demi conscience, l'âme pleine de <i>libido</i>, je me promenai dans +un square public; je rencontrai un jeune homme qui me décida à +faire un acte de masturbation mutuelle. Bien qu'il m'excitât, je +fus après l'acte tout à fait hors de moi. Aujourd'hui même, quand +je passe devant ce square, je suis pris de dégoût; récemment +encore, comme j'y passais à cheval, je tombai sans aucune raison +de ma monture docile, tellement le souvenir de cette vilenie +m'avait révolté.</p> + +<p>J'aime les enfants, la famille et la société, et je suis, grâce à +ma position sociale, en état de fonder et de diriger un ménage. +Je dois renoncer à tout cela, et pourtant je ne peux pas renoncer +à l'espoir de guérir. Ainsi, je suis balancé entre la joie de l'espérance +et un désespoir terrible; je néglige mon métier et ma +famille. Je ne désire même pas arriver à me marier et fonder +une famille. Je serais content si je pouvais dompter cet horrible +penchant pour le sexe masculin, si je pouvais communiquer +tranquillement avec mes amis et reprendre l'estime de moi-même.</p> + +<p>Personne ne peut se faire une idée de mon état; je passe pour +un «vert galant» et je cherche à me maintenir cette réputation. +J'essaie souvent de nouer des liaisons avec des filles, car l'occasion +se présente souvent. J'en ai déjà connu plus d'une qui m'aimait +et qui m'aurait sacrifié son honneur; mais je ne puis lui +offrir de l'amour, je ne puis rien lui donner sexuellement. Je +pourrais bien aimer un homme; je ne suis excité que par des +hommes très jeunes, des jouvenceaux de dix-sept à vingt-cinq ans, +qui ne portent pas de favoris ou, ce qui est mieux encore, qui ne +portent pas de barbe du tout. Je ne puis aimer que ceux qui sont +très instruits, convenables, et de manières aimables. Moi-même je +suis de petite taille, très vaniteux, très étourdi, très exalté aussi; +je me laisse facilement guider par des personnes qui me plaisent +et que je cherche à imiter en tout, mais je suis aussi très susceptible +et facile à froisser. J'attache une très grande valeur aux +apparences; j'aime les beaux meubles et les beaux vêtements, et +je m'en laisse imposer par des manières aristocratiques et une +mise élégante. Je suis malheureux de ce que mon état neurasthénique +m'empêche d'étudier et de cultiver tout ce que je voudrais.</p> + +<p>J'ai fait la connaissance d'un malade pendant l'automne dernier. +Il n'a pas de stigmates de dégénérescence; il est d'un habitus +tout à fait viril, bien que d'une constitution délicate et frêle. Les +parties génitales sont normales. L'extérieur, distingué, n'a rien +d'étrange. Il maudit sa perversion sexuelle dont il voudrait se +débarrasser à tout prix. Malgré tous les efforts du médecin ainsi +que du malade, on n'a pu obtenir qu'un degré d'hypnose très léger +et insuffisant pour un traitement par suggestion.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 110 (<i>Hermaphrodisme psychique; fétichisme de la +bouche</i>).—J'ai trente et un ans; je suis employé dans une +fabrique. Mes parents sont bien portants et n'ont rien de maladif. +On dit que mon grand-père paternel a souffert du cerveau; ma +grand'mère maternelle est morte mélancolique; un cousin de ma +mère était un alcoolique; plusieurs autres parents proches sont +anormaux au point de vue psychique.</p> + +<p>J'avais quatre ans lorsque mon instinct génital commença à +s'éveiller. Un homme de vingt et quelques années, qui jouait avec +nous autres enfants et qui nous prenait sur ses bras, me donna +l'envie de l'enlacer et de l'embrasser violemment. Ce penchant à +embrasser sensuellement sur la bouche est très caractéristique +dans mon état, car cette manière d'embrasser est chez moi le +charme principal de ma satisfaction sexuelle.</p> + +<p>J'ai éprouvé un mouvement analogue à l'âge de neuf ans. Un +homme laid, même sale, à barbe rousse, m'a donné cette envie +d'embrasser.</p> + +<p>Alors se montra chez moi pour la première fois, un symptôme +qu'on retrouve encore aujourd'hui: par moments les choses +viles, même les personnes en vêtements sales et communes dans +leurs manières, exercent un charme particulier sur mes sens.</p> + +<p>Au lycée je fus, de onze à quinze ans, passionnément amoureux +d'un camarade. Là aussi mon plus grand plaisir aurait été de +l'enlacer de mes bras et de l'embrasser sur la bouche. Parfois +j'étais pris pour lui d'une passion telle que je n'en ai jamais eu +depuis de plus forte pour les personnes aimées. Mais, autant que +je me rappelle, je n'eus des érections que vers l'âge de treize ans.</p> + +<p>Durant ces années, je n'eus, comme je viens de le dire, que +l'envie d'enlacer de mes bras et d'embrasser sur la bouche; <i>cupiditas +videndi vel tangendi aliorum genitalia mihi plane deerat</i>. +J'étais un garçon tout à fait naïf et innocent, et j'ignorai, jusqu'à +l'âge de quinze ans, tout à fait la signification de l'érection; de +plus, je n'osais pas même embrasser l'aimé, car je sentais que je +faisais là un acte étrange.</p> + +<p>Je n'éprouvais pas le besoin de me masturber, et j'eus la chance +du ne pas y avoir été entraîné par des camarades plus âgés. En +général, je ne me suis jamais masturbé jusqu'ici; j'ai une certaine +répugnance pour cela.</p> + +<p>À l'âge de quatorze à quinze ans, je fus pris de passion pour +une série de garçons dont quelques-uns me plaisent encore aujourd'hui. +Ainsi, je fus très amoureux d'un garçon auquel je n'ai jamais +parlé; pourtant, j'étais heureux rien qu'en le rencontrant dans +la rue.</p> + +<p>Mes passions étaient de nature sensuelle; cela ressort déjà +du fait que, rien qu'en pressant la main de l'individu aimé et en +le caressant, j'avais de violentes érections.</p> + +<p>Mais mon plus grand plaisir a été toujours <i>amplecti et os osculari</i>; +je ne demandais jamais autre chose.</p> + +<p>J'ignorais que le sentiment que j'éprouvais était de l'amour +sexuel, seulement je me disais qu'il était impossible que j'éprouve +seul de pareilles délices. Jusqu'à l'âge de quinze ans, jamais +femme ne m'avait excité; un soir que j'étais seul avec la bonne +dans ma chambre, j'éprouvai la même envie que j'avais jusqu'ici +pour les garçons; je plaisantai d'abord avec elle, et quand je vis +qu'elle se laissait faire volontiers, je la couvris de baisers; <i>voluptatem +sensi tantam quantam nunc rarissime sentio. Alter alterius os +osculati sumus et post X minutas pollutio evenit</i>. C'est ainsi que je +me satisfaisais deux à trois fois par semaine: bientôt je nouai une +liaison analogue avec une de nos cuisinières et d'autres bonnes +encore. <i>Ejuculatio semper evenit postquam X fere minutas nos osculati +sumus.</i></p> + +<p>Entre temps, je pris des leçons de danse: c'est alors que, pour la +première fois, je fus épris d'une demoiselle de bonne famille. Cet +amour disparut bientôt; j'aimai encore une autre jeune fille dont +je n'ai jamais fait la connaissance, mais dont la vue exerçait +sur moi la même force d'attraction que la vue des jeunes gens; +j'éprouvai pour elle plus que cette chaleur sensuelle que je sentais +en d'autres occasions pour les filles. Mon penchant pour les filles +était, à cette époque, arrivé à son point culminant: les filles me +plaisaient à peu près autant que les garçons. Je satisfaisais ma +sensualité, ainsi que je l'ai dit plus haut, en embrassant la bonne, +ce qui provoquait toujours une pollution. C'est ainsi que je passai +ma vie, de l'âge de seize ans jusqu'à dix-huit. Le départ de nos +bonnes me priva de l'occasion de satisfaire mes sens. Vint alors +une période de deux à trois ans, pendant laquelle j'ai dû renoncer +aux jouissances sexuelles; en général, les filles me plaisaient +moins; devenu un peu plus grand, j'eus honte de me commettre +avec des servantes. Il m'était impossible de me procurer +une maîtresse, car, malgré mon âge, j'étais rigoureusement surveillé +par mes parents; je ne fréquentais que peu les jeunes gens, +de sorte que je n'avais que très peu d'esprit d'initiative. À mesure +que le penchant pour les femmes diminuait, l'attrait pour les +jeunes gens augmentait.</p> + +<p>Comme, depuis l'âge de seize ans, j'avais beaucoup de pollutions +en rêvant tantôt de femmes, tantôt d'hommes, pollutions +qui m'affaiblissaient beaucoup et déprimaient complètement mon +humeur, je voulus absolument essayer du coït normal.</p> + +<p>Cependant, des scrupules et l'idée que des filles publiques +ne pourraient m'exciter, m'empêchèrent, jusqu'à l'âge de vingt +et un ans, d'aller au bordel. Je soutins, pendant deux ou trois +ans, un combat quotidien (s'il y avait eu des bordels d'hommes, +aucun scrupule n'aurait pu m'empêcher d'y aller). Enfin, j'allai un +jour au lupanar; je n'arrivai pas même à l'érection, d'abord +parce que la fille, bien que jeune et assez fraîche pour une prostituée, +n'avait pas de charme pour moi, ensuite parce qu'elle +ne voulut pas m'embrasser sur la bouche. Je fus très déprimé et +je me crus impuissant.</p> + +<p>Trois semaines après, je visitai <i>aliam meretricem quæ statim +osculo erectionem effecit; erat robusto corpore, habuit crassa labia, +multo libidinosior quam prior. Jam post tres minutas oscula sola in +os data ejaculationem ante portam effecerunt.</i> J'allai sept fois chez +des prostituées, pour essayer d'arriver au coït.</p> + +<p>Parfois, je n'arrivais point à avoir d'érection, parce que la +fille me laissait froid; d'autres fois, j'éjaculais trop tôt. En +somme, les premières fois, j'eus quelque répugnance à <i>penem +introducere</i>, et même, après avoir réussi à faire le coït normal, je n'y +éprouvai aucun charme. La satisfaction voluptueuse est produite +par des baisers sur la bouche, c'est pour moi le plus important; +le coït n'est que quelque chose d'accessoire qui doit servir à +rendre plus étroit l'enlacement. Le coït seul, quand même la +femme aurait pour moi les plus grands charmes, me serait indifférent +sans les baisers, et même, dans la plupart des cas, l'érection +cesse ou elle n'a pas lieu du tout quand la femme ne veut +pas m'embrasser sur la bouche. Je ne peux pas embrasser n'importe +quelles femmes, mais seulement celles dont la vue m'excite; +une prostituée dont l'aspect me déplaît ne peut me mettre en +chaleur, malgré tous les baisers qu'elle pourrait me prodiguer et +qui ne m'inspireraient que du dégoût.</p> + +<p>Ainsi, depuis quatre ans, je fréquente tous les dix à quinze +jours le lupanar; ce n'est que rarement que je ne réussis pas à +coïter, car je me suis étudié à fond, et je sais, en choisissant la +<i>puella</i>, si elle m'excitera ou si elle me laissera froid. Il est vrai +que, ces temps derniers, il m'est arrivé de nouveau de croire +qu'une femme m'exciterait et que pourtant aucune érection ne +s'est produite. Cela se produisait surtout quand, les jours précédents, +j'avais dû faire trop d'efforts pour étouffer mon penchant +pour les hommes.</p> + +<p>Dans les premiers temps de mes visites au lupanar, mes sensations +voluptueuses étaient très minimes; je n'éprouvais que +rarement un vrai plaisir (comme autrefois par les baisers). +Maintenant, au contraire, j'éprouve, dans la plupart des cas, une +forte sensation de volupté. Je trouve un charme particulier aux +lupanars de basse espèce; car, depuis ces temps derniers, c'est +l'avilissement des femmes, l'entrée obscure, la lueur blafarde des +lanternes, en un mot tout l'entourage qui a pour moi un attrait +particulier; la principale raison en est, probablement, que ma +sensualité est inconsciemment stimulée par le fait que ces endroits +sont très fréquentés par des militaires, et que cette circonstance +revêt pour ainsi dire la femme d'un certain charme.</p> + +<p>Quand je trouve alors une femme dont la figure m'excite, je +suis capable d'éprouver une très grande volupté.</p> + +<p>En dehors des prostituées, mes désirs peuvent encore être +excités surtout par des filles de paysans, des servantes, des +filles du peuple et, en général, par celles qui sont habillées grossièrement +et pauvrement.</p> + +<p>Un fort coloris des joues, des lèvres épaisses, des formes +robustes: voila ce qui me plaît avant tout. Les dames et les demoiselles +distinguées me sont absolument indifférentes.</p> + +<p>Mes pollutions ont lieu, la plupart du temps, sans me procurer +aucune sensation de volupté; elles se produisent souvent quand +je rêve d'hommes, très rarement ou presque jamais quand je rêve +de femmes. Ainsi qu'il ressort de cette dernière circonstance, +mon penchant pour les jeunes hommes subsiste toujours, malgré +la pratique régulière du coït. Je peux même dire qu'il a augmenté, +et cela dans une mesure considérable. Quand, immédiatement +après le coït, les filles n'ont plus de charme pour moi, le baiser +d'une femme sympathique pourrait, au contraire, me mettre tout +de suite en érection; c'est précisément dans les premiers jours +qui suivent le coït que les jeunes hommes me paraissent le plus +désirables.</p> + +<p>En somme, les rapports sexuels avec les femmes ne satisfont +pas entièrement mon besoin sensuel. Il y a des jours où j'ai des +érections fréquentes avec un désir ardent d'avoir des jeunes gens; +ensuite viennent des jours plus calmes, avec des moments d'une +indifférence complète à l'égard de toute femme et un penchant +latent pour les hommes.</p> + +<p>Une trop grande accalmie sensuelle me rend pourtant triste, +surtout quand ce calme suit des moments d'excitation supprimée; +ce n'est que lorsque la pensée des jeunes gens aimés me donne de +nouvelles érections que je me sens de nouveau le moral relevé. +Le calme fait alors brusquement place à une grande nervosité; je +me sens déprimé, j'ai parfois des maux de tête (surtout après avoir +refoulé les érections); cette nervosité va souvent jusqu'à une agitation +violente que je cherche alors à apaiser par le coït.</p> + +<p>Un changement essentiel dans ma vie sexuelle s'est opéré +l'année passée, quand j'eus pour la première fois l'occasion de +goûter à l'amour des hommes. Malgré le coït avec les femmes, +qui me faisait plaisir—(à vrai dire c'étaient les baisers qui me faisaient +plaisir et provoquaient l'éjaculation),—mon penchant pour +les jeunes gens ne me laissait pas tranquille. Je résolus d'aller +dans un lupanar fréquenté par beaucoup de militaires et de me +payer un soldat en cas extrême. J'eus la chance de tomber bientôt +sur un individu qui pensait comme moi et qui, malgré la très +grande infériorité de sa position sociale, n'était pas indigne de +moi ni par ses manières, ni par son caractère. Ce que j'éprouvai +pour ce jeune homme—(et je l'éprouve encore),—c'est bien autre +chose que ce que j'éprouve pour les femmes. La jouissance sensuelle +n'est pas plus grande que celle que me procurent les prostituées, +dont l'accolade et les baisers m'excitent beaucoup; avec +lui je peux toujours éprouver une sensation de volupté et j'ai +pour lui un sentiment que je n'ai pas pour les femmes. Malheureusement, +je n'ai pu l'embrasser qu'à huit reprises différentes.</p> + +<p>Bien que nous soyons séparés l'un de l'autre depuis plusieurs +mois déjà, nous ne nous sommes pas oubliés et nous entretenons +une correspondance très suivie. Pour le posséder, j'osai aller +dans un lupanar, l'embrasser dans cet endroit, au risque d'être +trahi.</p> + +<p>Au début de notre liaison, il y eut une période pendant laquelle +je n'entendis plus parler de lui; il ne me croyait pas digne d'assez +de confiance.</p> + +<p>Pendant ces semaines, j'ai souffert de chagrins et de peines +qui m'ont mis dans un état de dépression et d'inquiétude anxieuse +comme je n'en avais jamais éprouvé auparavant. Avoir à peine +trouvé un amant et être déjà obligé de renoncer à lui, voilà ce qui me +paraissait le tourment le plus affreux. Quand, grâce à mes efforts, +nous nous retrouvâmes, ma joie fut immense, j'étais même tellement +excité, qu'à la première accolade, après son retour, je ne +pus arriver à l'éjaculation, malgré mon plaisir sensuel.</p> + +<p><i>Usus sexualis in osculis et amplexionibus solis constitit, pene meo +ludere ei licebat (dum ferre non possum mulierem penem manu tangere +neque mulieri tangere cum concedo).</i> Il est à remarquer d'ailleurs +qu'en présence du bien-aimé j'ai immédiatement une érection: +une poignée de main, même sa vue me suffit. Des heures entières +je me suis promené avec lui le soir, et jamais je ne me lassais de +sa compagnie, malgré sa position sociale fort inférieure à la +mienne; c'est avec lui que je me sentais heureux; la satisfaction +sexuelle n'était que le couronnement de notre amour. Bien que +j'eusse enfin trouvé l'âme-sœur tant cherchée, je ne devins pas pour +cela insensible aux femmes, et je fréquentais comme autrefois les +bordels, quand l'instinct me tourmentait trop. J'espérais passer +cet hiver dans la ville où se trouve mon amant; malheureusement, +cela m'est impossible, et je suis maintenant forcé de rester séparé +de lui jusqu'à une époque indéterminée. Cependant, nous essayerons +de nous revoir, ne fût-ce que passagèrement, quand même +ce ne serait qu'une ou deux fois par an; en tout cas, j'espère qu'à +l'avenir nous pourrons nous retrouver et rester plus longtemps +ensemble. Ainsi cet hiver j'en suis de nouveau réduit à rester sans +un ami qui pense comme moi. J'ai bien résolu, par crainte du +danger d'être découvert, de ne plus me mettre en quête d'autres +uranistes, mais cela m'est impossible, car les rapports sexuels +avec les femmes ne me satisfont plus; par contre, l'envie d'avoir +des jeunes gens va toujours croissant. Parfois j'ai peur de moi-même; +je pourrais me trahir par l'habitude que j'ai de demander +aux prostituées si elles ne connaissent pas un homme avec mes +tendances; malgré cela, je ne puis renoncer à chercher un jeune +homme partageant mes sentiments; je crois même qu'au besoin +je prendrais le parti de m'acheter un soldat, bien que je me +rende parfaitement compte du risque que je cours.</p> + +<p>Je ne puis plus rester sans l'amour d'un homme, sans ce bonheur +je serai toujours en désharmonie avec moi-même. Mon idéal serait +d'entrer en relations avec une série de personnes ayant mes goûts, +bien que je me trouve déjà content de pouvoir, sans empêchement, +communiquer avec mon amant. Je pourrais facilement me passer de +femmes si j'avais régulièrement des satisfactions avec un homme; +cependant, je crois que, par moments et à des intervalles plus +espacés, j'embrasserais aussi, pour me changer, une femme, car +mon naturel est absolument hermaphrodite au point de vue psycho-sexuel +(les femmes, je ne les peux désirer que sensuellement; +mais les jeunes gens, je puis les aimer et les désirer à la fois). +S'il existait un mariage entre hommes, je crois que je ne reculerais +pas devant une vie commune qui me paraîtrait impossible +avec une femme. Car, d'un côté, quand même la femme m'exciterait +beaucoup, ce charme se perdrait bientôt dans les rapports +réguliers, et alors tout plaisir sexuel deviendrait un acte sans +jouissance, bien que non impossible à accomplir; d'autre part, il +me manquerait le véritable amour pour la femme, attrait que +j'éprouve en face des jeunes gens et qui me fait paraître désirable +un commerce avec eux, même sans rapports sexuels. Mon plus +grand bonheur serait une vie commune avec un jeune homme qui +me plairait au physique, mais qui s'accorderait avec moi au point +de vue intellectuel, qui comprendrait tous mes sentiments et qui, +en même temps, partagerait mes idées et mes désirs.</p> + +<p>Pour me plaire, les jeunes gens devaient avoir entre dix-huit et +vingt-huit ans; quand j'avançai en âge, la limite des jeunes gens +capables de m'exciter fut également reculée. Du reste, les tailles +les plus diverses peuvent me plaire. La figure joue le principal +rôle, bien que ce ne soit pas tout. Ce sont plutôt les blonds que +les bruns qui m'excitent; ils ne doivent pas être barbus; ils doivent +porter une petite moustache peu épaisse, ou pas de moustache +du tout. Pour le reste, je ne puis dire que certaines catégories de +figures me plaisent. Je repousse les visages à nez grand et droit, +aux joues pâles, bien qu'il y ait là aussi des exceptions. Je vois +avec plaisir des régiments de soldats, et bien des hommes me plaisent +en uniforme, qui me laisseraient froid, s'ils étaient en bourgeois.</p> + +<p>De même que chez les femmes, c'est une mise commune (surtout +les jaquettes claires) qui m'excite, le costume militaire exerce un +attrait sur moi. Dans les salles de danse, dans des cabarets fréquentés +par de nombreux militaires, me mêler dans la foule aux +troupiers et décider ceux qui me plaisent à me donner l'accolade +et à m'embrasser,—bien qu'au point de vue intellectuel et social +toute grossièreté de propos et de manières me répugne,—me mêler, +dis-je, aux soldats, constituerait une stimulation naturelle de +mes sens.</p> + +<p>En présence de jeunes gens des meilleures classes, l'envie sensuelle +se manifeste moins. Ce que j'ai dit de l'attrait qu'exerce sur +moi le costume, ne doit pas être pris dans ce sens que ce sont +les vêtements qui m'excitent. Cela veut dire que le vêtement peut +contribuer à renforcer et à mieux faire ressortir l'effet que me +produit la figure qui, dans d'autres circonstances, ne m'attirerait +pas avec autant de force. Je puis en dire autant, seulement dans +un autre sens, de l'odeur et de la fumée des cigares. Chez les +hommes qui me sont indifférents, l'odeur de cigare m'est plutôt +désagréable; mais chez les gens qui me sont sexuellement sympathiques, +elle m'excite. Les baisers d'une prostituée qui sent le +cigare augmentent ses charmes (d'abord pour cette raison particulière +que cela me fait penser, bien qu'inconsciemment, aux +baisers d'un homme). Ainsi, j'aimais particulièrement à embrasser +mon amant quand il venait de fumer un cigare (il est à remarquer +à ce propos que je n'ai jamais fumé ni un cigare, ni une +cigarette; je ne l'ai pas même essayé).</p> + +<p>Je suis de grande taille, mince; la figure a une expression virile; +l'œil est mobile; l'ensemble de mon corps a quelque chose +de féminin. Ma santé laisse à désirer, elle est probablement très +influencée par mon anomalie sexuelle; ainsi que je l'ai déjà mentionné, +je suis très nerveux et j'ai par moments tendance à m'absorber +dans la méditation. J'ai aussi des périodes terribles de +dépression et de mélancolie, surtout quand je songe aux difficultés +que j'ai à me procurer une satisfaction homo-sexuelle correspondant +à ma nature, mais surtout quand je suis très excité +sexuellement et que, devant l'impossibilité de me satisfaire avec +un homme, je dois dompter mon instinct. Dans cet état, il se produit, +conjointement à la mélancolie, une absence totale de désirs +sexuels.</p> + +<p>Je suis très courageux au travail, mais souvent superficiel, +étant porté aux travaux très rapides avec une activité dévorante. +Je m'intéresse beaucoup à l'art et à la littérature. Parmi les +poètes et les romanciers, je suis le plus attiré par ceux qui dépeignent +des sentiments raffinés, des passions étranges et des +impressions insolites; un style fignolé, affecté, me plaît. De +même en musique, c'est la musique nerveuse et excitante de +Chopin, Schumann, Schubert, Wagner, etc., qui me convient le +mieux. Tout ce qui dans l'art est non seulement original, mais +bizarre aussi, m'attire.</p> + +<p>Je n'aime pas les exercices du corps et je ne les cultive pas.</p> + +<p>Je suis bon de caractère, compatissant; malgré les peines que +me cause mon anomalie, je ne me sens pas malheureux d'aimer +les jeunes gens; mais je regarde comme un malheur que la satisfaction +de cet amour soit considéré comme inadmissible et que +je ne puisse obtenir sans obstacles cette satisfaction. Il ne me +semble pas que l'amour pour l'homme soit un vice, mais je +comprends bien pourquoi il passe pour tel. Comme cet amour +est considéré comme un crime, je serais, en le satisfaisant, en +harmonie avec moi-même, c'est vrai, mais jamais avec le monde +de notre époque; voilà pourquoi je serai fatalement et toujours +un peu déprimé, d'autant plus que je suis d'un caractère +franc qui déteste tout mensonge. Le chagrin que j'ai d'être +obligé de tout cacher dans mon for intérieur, m'a décidé à +avouer mon anomalie à quelques amis dont la discrétion et +l'intelligence sont absolument sûres. Bien que parfois ma situation +me paraisse triste, à cause de la difficulté que j'ai à me +satisfaire et du mépris général qu'inspire l'amour pour l'homme, +j'ai souvent des moments où je tire presque vanité de mes sentiments +anormaux. Je ne me marierai jamais, cela est entendu; +je n'y vois aucun mal, bien que j'aime la vie de famille et que +j'aie passé jusqu'ici une vie dans ma famille. Je vis dans l'espoir +d'avoir à l'avenir un amant masculin pour toujours; il faut que +j'en trouve un, sans cela l'avenir me paraîtrait sombre et monotone, +et toutes les choses auxquelles on aspire ordinairement, +honneurs, haute position, etc., ne seraient que vanité et choses +sans attraits.</p> + +<p>Si cet espoir ne devait pas se réaliser, je sens que je ne serais +plus capable de me consacrer à mon métier; je serais capable +de reléguer tout au second rang pour obtenir l'amour des +hommes. Je n'ai plus de scrupules moraux au sujet de mon +anomalie; en général, je ne me préoccupe guère de ce fait que je +suis attiré par les charmes des jeunes hommes. Du reste, je +juge la moralité et l'immoralité plutôt d'après mes sentiments +que d'après des principes absolus, étant toujours enclin à un +certain scepticisme et n'ayant pu encore arriver à me former une +philosophie arrêtée.</p> + +<p>Jusqu'ici il me semble qu'il n'y a de mauvais et d'immoral que +les faits qui portent préjudice à autrui, les actes que je ne voudrais +pas qu'on me fît à moi-même; mais, je puis dire à ce +sujet que j'évite autant que possible d'empiéter sur les droits +d'autrui; je suis capable de me révolter contre toute injustice +qui serait commise envers un tiers. Mais je ne vois pas comment +ni pourquoi l'amour pour les hommes serait contraire à la morale. +Une activité sexuelle sans but—(si l'on voit l'immoralité dans +l'absence du but, dans le fait contre nature)—existe aussi dans +les rapports avec les prostituées, même dans les mariages où l'on +se sert de préservatifs contre la procréation des enfants. Voilà +pourquoi les rapports sexuels avec des hommes doivent, à mon +avis, être placés au même niveau que tout rapport sexuel qui n'a +pas pour but de faire des enfants. Mais, il me paraît bien douteux +qu'une satisfaction sexuelle doive être considérée comme morale, +parce qu'elle se propose le but sus-indiqué. Il est vrai qu'une +satisfaction sexuelle qui ne vise pas la procréation, est contraire +à la nature; mais nous ne savons pas si elle ne sert pas à d'autres +buts qui sont encore pour nous un mystère; et quand même elle +serait sans but, on n'en pourrait point conclure qu'il faut la +réprouver, car il n'est pas prouvé que la mesure d'après laquelle +on doit juger une action morale soit son utilité.</p> + +<p>Je suis convaincu et certain que le préjugé actuel disparaîtra +et que, un jour, on reconnaîtra, à juste raison, le droit aux +homosexuels de pratiquer sans entraves leur amour.</p> + +<p>En ce qui concerne la possibilité de la liberté d'un pareil droit, +qu'on se rappelle donc les Grecs et leurs amitiés qui, au fond, +n'étaient pas autre chose que de l'amour sexuel; qu'on songe un +peu que, malgré cette impudicité contre nature, pratiquée par les +plus grands génies, les Grecs sont considérés, encore aujourd'hui, +au point de vue intellectuel et esthétique, comme des modèles +qu'on n'a pas pu encore atteindre et qu'on recommande d'imiter.</p> + +<p>J'ai déjà songé à guérir mon anomalie par l'hypnotisme. Quand +même il pourrait donner un résultat, ce dont je doute, je voudrais +être sûr que je deviendrais réellement et pour toujours un homme +qui aimerait les femmes; car, bien que je ne puisse pas me +satisfaire avec les hommes, je préférerais pourtant conserver +cette aptitude à l'amour et à la volupté, quoique inassouvie, que +d'être tout à fait sans sentiment.</p> + +<p>Ainsi, il me reste l'espoir que je trouverai l'occasion de satisfaire +cet amour que je désire tant et qui me rendrait heureux; +mais je ne préférerais nullement à mon état actuel une désuggestion +des sentiments homosexuels sans trouver une compensation +dans des sentiments hétérosexuels équivalents.</p> + +<p>Finalement, je dois, contrairement aux diverses déclarations +des uranistes que je trouve citées dans les biographies publiées, +faire remarquer que, pour ma part du moins, il m'est très difficile +de reconnaître mes semblables.</p> + +<p>Bien que j'aie décrit d'une manière assez détaillée mes anomalies +sexuelles, je crois que les remarques suivantes seront +encore importantes pour la compréhension complète de mon état.</p> + +<p>Ces temps derniers, j'ai renoncé à l'<i>immissio penis</i>, et je me suis +contenté du <i>coitus inter femora puellæ</i>.</p> + +<p>L'éjaculation s'est alors produite plus rapidement que par la +<i>conjunctio membrorum</i> et, en outre, j'éprouvai une certaine +volupté au pénis même. Si cette façon de rapport sexuel me fut +assez agréable, cela doit être en partie attribué au fait que, dans +ce genre de jouissance sexuelle, la différence de sexe est tout à +fait indifférente, et qu'inconsciemment cela me rappelait l'accolade +d'un homme. Mais, cette réminiscence était absolument inconsciente, +bien que perçue vaguement; car je n'avais pas un plaisir +dû à ma force d'imagination, mais causé directement par les baisers +sur la bouche de la femme. Je sens aussi que le charme que le +lupanar et les mérétrices exercent sur moi commence à s'effacer; +mais je sais pertinemment que certaines femmes pourront toujours +m'exciter par leurs baisers.</p> + +<p>Aucune femme ne me semble désirable au point d'être capable +de surmonter quelque obstacle pour la posséder; aucune ne le +sera jamais, tandis que la crainte d'être découvert et livré à la +honte ne peut que difficilement me retenir dans la recherche +des étreintes des hommes.</p> + +<p>Ainsi, je me suis laissé entraîner dernièrement à me payer un +soldat chez une mérétrice. La volupté fut très vive et surtout, +après la satisfaction obtenue, je fus remonté. Les jours suivants +je me sentais, pour ainsi dire, réconforté, ayant à tout moment +des érections; bien que je n'aie pu jusqu'ici retrouver ce soldat, +l'idée de pouvoir m'en payer un autre me procure une certaine +inquiétude; cependant, je ne serais parfaitement satisfait que si +je trouvais une âme-sœur parmi les gens de ma position sociale +et de mon instruction.</p> + +<p>Je n'ai pas encore mentionné que, tandis qu'un corps de femme, +sauf la figure, me laisse absolument froid, le toucher avec la +main me dégoûterait, <i>membrum virile me tangere dum os meum +os ejus osculatur, mihi exoptatum esse</i>; de plus, je n'éprouverais +aucun dégoût à poser mes lèvres sur celles d'un homme qui me +serait très sympathique.</p> + +<p>La masturbation, ainsi que je l'ai dit, m'est impossible.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 111 (<i>Hermaphrodisme psychique; sentiment hétérosexuel +développé de bonne heure, à la suite de masturbation épisodique, +mais puissante; sentiment homosexuel pervers ab origine; +excitation sensuelle par les bottes d'hommes</i>).—M. X..., vingt-huit +ans, est venu chez moi au mois de septembre 1887, tout désespéré, +pour me consulter sur la perversion de sa <i>vita sexualis</i>, qui +lui rend la vie presque insupportable et qui, à plusieurs reprises, +l'a déjà poussé au suicide.</p> + +<p>Le malade est issu d'une famille où les névroses et les psychoses +sont très fréquentes. Dans la famille du côté paternel, des mariages +entre cousins ont eu lieu depuis trois générations. Le père, +dit-on, est bien portant, et est heureux en ménage. Le fils, +cependant, fut frappé par la prédilection de son père pour les +beaux valets. La famille du côté maternel passe pour être composée +d'originaux. Le grand-père et l'aïeul de la mère sont morts +mélancoliques; la sœur de la mère était folle. Une fille du frère +du grand-père était hystérique et nymphomane. Des douze frères +et sœurs de la mère, trois seulement se sont mariés, parmi lesquels +un frère qui était atteint d'inversion sexuelle et d'une maladie +de nerfs, par suite d'excès de masturbation. La mère du +malade était, dit-on, bigotte, d'une intelligence bornée, nerveuse, +irritable et portée à la mélancolie.</p> + +<p>Le malade a un frère et une sœur: le premier est névropathe, +souvent en proie à une dépression mélancolique; bien qu'il +soit déjà adulte, il n'a jamais montré trace de penchants sexuels; +la sœur est une beauté connue et pour ainsi dire célèbre dans +le monde des hommes. Cette dame est mariée, mais sans enfants; +on prétend que c'est à cause de l'impuissance du mari. Elle resta, +de tout temps, froide aux hommages que lui rendaient les +hommes; mais elle est ravie par la beauté féminine et presque +amoureuse de quelques-unes de ses amies.</p> + +<p>Le malade, en venant à sa personnalité, nous raconta qu'à +l'âge de quatre ans déjà, il rêvait de beaux écuyers, chaussés de +belles bottes. Quand il fut devenu plus grand, il ne rêvait jamais +de femmes. Ses pollutions nocturnes ont toujours été provoquées +par des «rêves de bottes».</p> + +<p>Dès l'âge de quatre ans, il éprouvait une étrange affection +pour les hommes ou plutôt pour les laquais qui portaient des +bottes bien cirées. Au début, ils ne lui paraissaient que sympathiques; +mais, à mesure que sa vie sexuelle commença à se développer, +il éprouvait, à leur aspect, de violentes érections et une +émotion voluptueuse. Les bottes bien reluisantes ne l'excitaient +que quand elles étaient chaussées par des domestiques; sur les +pieds des personnes de son monde, elles l'auraient laissé absolument +froid.</p> + +<p>À cet état de choses ne se rattachait aucune impulsion sexuelle +dans le sens d'un amour d'hommes. La seule idée de cette possibilité +lui faisait horreur. Mais il lui vint à l'esprit des idées, renforcées +par des sensations voluptueuses, d'être le valet de ses +valets, de pouvoir leur ôter leurs bottes, de se laisser fouler aux +pieds par eux, d'obtenir la permission de cirer leurs bottes. Sa +morgue d'aristocrate se révoltait contre cette idée. En général, +ces idées de bottes lui étaient pénibles et le dégoûtaient. Les +sentiments sexuels se développèrent chez lui de bonne heure et +puissamment. Ils trouvèrent alors leur expression dans ces idées +voluptueuses de bottes, et, à partir de la puberté, dans des rêves +analogues, accompagnés de pollutions.</p> + +<p>Du reste, le développement physique et intellectuel s'accomplissait +sans troubles. Le malade apprenait avec facilité; il termina +ses études, devint officier, et, grâce à son apparence virile +et distinguée, ainsi qu'à sa haute position, un personnage très +bien vu dans le monde.</p> + +<p>Il se dépeint lui-même comme un homme de bon cœur, d'une +grande force de volonté, mais d'un esprit superficiel. Il affirme +être un chasseur et un cavalier passionné, et ne jamais avoir eu de +goût pour les occupations féminines. Dans la société des dames, +il fut, comme il l'assure, toujours un peu timide; dans les salles +de bal, il s'est toujours ennuyé. Il n'a jamais eu d'intérêt pour +une dame du monde. Parmi les femmes, c'étaient, seules, les +paysannes robustes, comme celles qui posaient chez les peintres de +Rome, qui l'intéressaient, mais jamais une émotion sensuelle, +dans la vraie acception du mot, ne lui vint en présence de ces +représentantes du sexe féminin. Au théâtre et au cirque, il n'avait +d'yeux que pour les artistes hommes. Il n'éprouvait aucune excitation +sensuelle même pour ceux-ci. Chez l'homme, ce sont surtout +les bottes qui l'intéressent, et encore faut-il que le porteur +de ce genre de chaussures appartienne à la classe domestique et +soit un bel homme. Ses égaux, quand même ils porteraient les +plus belles bottes, lui sont absolument indifférents.</p> + +<p>Le malade n'est pas encore clairement fixé sur la nature de ses +penchants sexuels, et il ne saurait pas dire si l'affection l'emporte +chez lui pour l'un ou pour l'autre sexe.</p> + +<p>À mon avis, il a eu primitivement plutôt du goût pour la femme, +mais cette sympathie était, en tout cas, très faible. Il affirme avec +certitude que l'<i>adspectus viri nudi</i> lui était antipathique, et celui +des parties génitales viriles lui serait même répugnant. Ce n'était +précisément pas le cas vis-à-vis de la femme; mais il restait sans +excitation même devant le plus beau <i>corpus feminimum</i>. Quand il +était jeune officier, il était obligé d'accompagner de temps en +temps ses camarades au bordel. Il s'y laissait décider volontiers, +car il espérait se débarrasser, de cette façon, de ses idées. +Il était impuissant tant qu'il n'avait pas recours à ses idées +de bottes. Alors le coït avait lieu d'une façon tout à fait normale, +mais sans lui procurer le moindre sentiment de volupté. Le malade +n'éprouvait aucun penchant à avoir des rapports avec les +femmes; il lui fallait, pour cela, une impulsion extérieure, à vrai +dire une séduction. Abandonné à lui-même, sa <i>vita sexualis</i> consistait +dans le plaisir de penser à des bottes et en rêves analogues +avec pollutions. Comme chez lui l'obsession d'embrasser les bottes +de ses valets, de les leur ôter, etc., s'accentuait de plus en plus, +le malade résolut de faire tous les efforts possibles pour se débarrasser +de cette impulsion dégoûtante, qui le blessait dans son +amour-propre. Il avait vingt ans et se trouvait à Paris; alors +il se rappela d'une très belle paysanne, laissée dans sa lointaine +patrie. Il espérait pouvoir se délivrer, avec cette fille, de ses tendances +sexuelles perverses; il partit aussitôt pour sa patrie et +sollicita les faveurs de la belle campagnarde. Il paraît que, de sa +nature, le malade n'était pourtant pas tout à fait prédisposé à +l'inversion sexuelle. Il affirme qu'à cette époque il tomba réellement +amoureux de la jeune paysanne, que son aspect, le contact +de son jupon lui donnaient un frisson voluptueux; un jour qu'elle +lui accorda un baiser, il eut une violente émotion. Ce n'est +qu'après une cour assidue d'un an et demi que le malade arriva à +son but auprès de la jeune fille.</p> + +<p>Il était puissant, mais il éjaculait tardivement (dix à vingt +minutes), et n'avait jamais de sensation voluptueuse pendant +l'acte.</p> + +<p>Après une période d'un an et demi de rapports sexuels avec +cette fille, son amour pour elle se refroidit, car il ne la trouvait +pas «aussi pure et fine» qu'il l'aurait désiré. À partir de ce +moment, il a dû de nouveau recourir à l'évocation des images +de bottes pour rester puissant dans ses rapports avec sa paysanne. +À mesure que sa puissance diminuait, ses idées de bottes revenaient +spontanément.</p> + +<p>Plus tard le malade fit aussi le coït avec d'autres femmes. +Par-ci, par-là, quand la femme lui était sympathique, la chose se +passait sans l'évocation des idées de bottes.</p> + +<p>Une fois il est même arrivé au malade de se rendre coupable de +<i>stuprum</i>. Fait curieux, cette seule fois cet acte—qui était cependant +forcé—lui procura un sentiment de volupté.</p> + +<p>À mesure que sa puissance baissait, et qu'elle ne pouvait plus +se maintenir que par les idées de bottes, le <i>libido</i> pour l'autre +sexe baissait aussi. Chose significative, malgré son faible degré de +<i>libido</i>, son faible penchant pour les femmes, le malade en arriva +à la masturbation pendant qu'il entretenait des rapports sexuels +avec la fille de paysans. Il apprit ces pratiques par la lecture +des «Confessions» de J.-J. Rousseau, ouvrage qui lui tomba +par hasard entre les mains. Aux impulsions dans ce sens se +joignirent des idées de bottes. Il entrait alors dans des érections +violentes, se masturbait, avait pendant l'éjaculation une +volupté très vive qui manquait pendant le coït; il se sentait au +commencement ragaillardi et stimulé intellectuellement par la +masturbation.</p> + +<p>Avec le temps cependant les symptômes de la neurasthénie, +sexuelle d'abord, ensuite générale, avec irritation spinale, firent +leur apparition. Il renonça pour un moment à la masturbation et +alla trouver son ancienne maîtresse. Mais elle lui était devenue +tout à fait indifférente et, comme il ne réussissait plus, même avec +l'évocation des images de bottes, il s'éloigna de la femme et +retomba de nouveau dans la masturbation qui le mettait à l'abri +de l'impulsion de baiser et de cirer des bottes de valets. Toutefois, +sa situation sexuelle restait bien pénible. Parfois il essayait +encore le coït et réussissait quand, dans son imagination, il pensait +à des bottes cirées. Après une longue abstinence de la masturbation, +le coït lui réussissait quelquefois, sans qu'il eût besoin +de recourir à aucun artifice.</p> + +<p>Le malade déclare qu'il a de très grands besoins sexuels. +Quand il n'a pas éjaculé depuis un long laps de temps, il devient +congestif, très excité et psychiquement tourmenté par ses horripilantes +idées de bottes, de sorte qu'il est forcé de faire le coït ou, +ce qu'il préfère, se masturber.</p> + +<p>Depuis un an sa situation morale s'est compliquée d'une façon +fâcheuse par le fait, qu'étant le dernier rejeton d'une famille riche +et noble, sur le désir pressant de ses parents, il doit enfin penser +au mariage.</p> + +<p>La fiancée qui lui est destinée est d'une rare beauté et elle lui +est tout à fait sympathique au point de vue intellectuel. Mais +comme femme elle lui est indifférente, comme toutes les femmes. +Elle le satisfait au point de vue esthétique comme n'importe quel +«chef-d'œuvre de l'art». Elle est devant ses yeux comme un idéal. +L'adorer platoniquement serait pour lui un bonheur digne de +tous ses efforts; mais la posséder comme femme est pour lui une +pensée pénible. Il sait d'avance qu'en face d'elle il ne pourra être +puissant qu'à l'aide de ses idées de bottes. Mais sa haute estime +pour cette personne, ainsi que son sens moral et esthétique, +se révolteraient contre l'emploi d'un pareil moyen. S'il la +souillait avec ces idées de bottes, elle perdrait à ses yeux même +sa valeur esthétique, et alors il deviendrait tout à fait impuissant; +il la prendrait en horreur. Le malade croit que sa situation est +désespérée, et il avoue que ces temps derniers il fut à plusieurs +reprises tenté de se suicider.</p> + +<p>C'est un homme d'une haute culture intellectuelle, d'<i>habitus</i> +tout à fait viril, à la barbe fortement développée, à la voix grave +et aux parties génitales normales. L'œil a l'expression névropathique. +Aucun stigmate de dégénérescence. Symptômes de +neurasthénie spinale. On a réussi à rassurer le malade et à lui +inspirer confiance dans l'avenir.</p> + +<p>Les conseils médicaux consistaient en moyens pour combattre +la neurasthénie: interdiction de continuer la masturbation et de +s'abandonner à ses idées de bottes, affirmation qu'avec la guérison +de la neurasthénie la cohabitation serait possible sans le +secours des idées de bottes, et qu'avec le temps le malade serait +apte au mariage moralement et physiquement.</p> + +<p>Vers la fin du mois d'octobre 1888, le malade m'écrivait qu'il avait +résisté victorieusement à la masturbation et aux idées de bottes. +Il n'a rêvé qu'une seule fois de bottes et il n'a presque plus +eu de pollutions. Il est affranchi des tendances homosexuelles, +mais, malgré de fréquentes et puissantes émotions sexuelles, il +n'a aucun <i>libido</i> pour la femme. Dans cette situation fatale, il est +forcé par les circonstances de se marier dans trois mois. +</p></blockquote> + + +<h4>2. HOMOSEXUELS OU URANISTES.</h4> + +<p>Contrairement au groupe précédent, c'est-à-dire celui des +hermaphrodites psychosexuels, il y a ici, <i>ab origine</i>, un sentiment +et un penchant sexuels exclusifs pour les personnes du +même sexe; mais, contrairement au groupe qui suit, l'anomalie +des individus se borne uniquement à la <i>vita sexualis</i> +et n'exerce pas un effet plus profond et plus grave sur le +caractère ni sur la totalité de la personnalité intellectuelle.</p> + +<p>La <i>vita sexualis</i> est, chez ces homosexuels (uranistes), +<i>mutatis mutandis</i>, tout à fait semblable à celle de l'amour +normal hétérosexuel; mais, comme elle est contraire au +sentiment naturel, elle devient une caricature, d'autant +plus que ces individus sont en général atteints d'<i>hyperæsthesia +sexualis</i> et que, par conséquent, leur amour pour leur propre +sexe est un amour ardent et extatique.</p> + +<p>L'uraniste aime, idolâtre son amant masculin, de même +que l'homme qui aime la femme, idolâtre sa maîtresse. Il +est capable de faire pour lui les plus grands sacrifices; il +éprouve les tortures de l'amour malheureux, souvent non +payé de retour, de l'infidélité de l'amant, de la jalousie, etc.</p> + +<p>L'attention de l'homme homosexuel n'est captivée que par +le danseur, l'acteur, l'athlète, la statue d'homme, etc. L'aspect +des charmes féminins lui est indifférent, sinon répugnant; +une femme nue lui paraît dégoûtante, tandis que la +vue des parties génitales viriles, la vue des cuisses de +l'homme, etc., le fait tressaillir de joie.</p> + +<p>Le contact charnel avec un homme qui lui est sympathique +lui donne un frisson de volupté; et, comme de pareils +individus sont souvent neurasthéniques sexuellement, soit +de naissance, soit par suite de la pratique de l'onanisme ou +d'une abstinence forcée de tout rapport sexuel, il se produit +facilement des éjaculations qui, dans les rapports les plus +intimes avec la femme, n'auraient pas lieu du tout ou ne +pourraient être forcément provoquées que par des moyens +mécaniques. L'acte sexuel de n'importe quel genre, accompli +avec l'homme, procure du plaisir et laisse derrière lui un +sentiment de bien-être. Quand l'uraniste est capable de se +forcer au coït, le dégoût agit régulièrement comme idée +d'entrave et rend l'acte impossible; il éprouve à peu près le +même sentiment qu'un homme qui serait forcé de goûter +à de la nourriture ou à des boissons nauséabondes. Toutefois, +l'expérience nous apprend que souvent des invertis de ce +second degré se marient pour des raisons éthiques ou +sociales.</p> + +<p>Ces malheureux sont relativement puissants, quand, au +milieu de l'étreinte conjugale, ils fouettent leur imagination +et se figurent tenir, au lieu de l'épouse, un homme +aimé entre leur bras.</p> + +<p>Mais le coït est pour eux un lourd sacrifice, et non un +plaisir; il les rend pour des journées entières faibles, énervés +et souffrants. Quand ces uranistes ne sont pas capables de +contrebalancer les idées et les représentations d'entrave, soit +par l'effort énergique de leur imagination, soit par l'emploi +de boissons alcooliques excitantes, soit par des érections artificiellement +créées à l'aide de vessies pleines, etc., ils sont complètement +impuissants, tandis que le seul contact d'un homme +peut leur donner des érections et même de l'éjaculation.</p> + +<p>Danser avec une femme est désagréable à l'uraniste. La +danse avec un homme, surtout avec un homme de formes +sympathiques, lui paraît être le plus grand plaisir.</p> + +<p>L'uraniste masculin, quand il est d'une classe bien élevée, +n'a pas d'antipathie pour les rapports non sexuels avec les +femmes, quand leur conversation et leur goût artistique lui +paraissent agréables. Il n'abhorre la femme que dans son rôle +sexuel.</p> + +<p>La femme homosexuelle présente ces mêmes phénomènes, +<i>mutatis mutandis</i>. À ce degré de l'aberration sexuelle, le +caractère et les occupations restent conformes au sexe que +l'individu représente. La perversion sexuelle reste une +anomalie isolée, mais qui laisse des traces profondes dans +l'existence sociale et intellectuelle de la personne en question. +Conformément à ce fait, elle se sent, dans n'importe +quel acte sexuel, dans le rôle qui lui échouerait dans le cas +d'une tendance hétérosexuelle.</p> + +<p>Il y a cependant des cas intermédiaires, formant une +transition vers le troisième groupe, dans ce sens que la +personne s'imagine, désire ou rêve le rôle sexuel qui correspondrait +à ses sentiments homosexuels et qu'il se manifeste +incomplètement des penchants à des occupations, des tendances +de goût, qui ne sont pas conformes au sexe que l'individu +représente. Dans certains cas on a l'impression que ces +phénomènes ont été artificiellement produits par l'influence +de l'éducation, dans d'autres qu'ils représentent des dégénérescences +plus profondes et produites, dans les limites du +degré en question, par une activité sexuelle perverse (masturbation); +ces derniers cas présentent des phénomènes de +dégénérescence progressive analogues à ceux que nous +avons observés dans les inversions sexuelles acquises.</p> + +<p>En ce qui concerne la façon de se satisfaire au point de +vue sexuel, il faut remarquer que, chez beaucoup d'uranistes +hommes, qui sont atteints de faiblesse sexuelle irritable, la +seule accolade suffit pour provoquer une éjaculation. Les +personnes sexuellement hyperesthésiques et atteintes de +paresthésie des sentiments esthétiques, ont souvent un plus +grand plaisir à se commettre avec des individus sales et +communs, pris dans la lie de la populace.</p> + +<p>Sur le même terrain se produisent des désirs pédérastes +(naturellement actifs) et d'autres aberrations; mais il est +rare, et évidemment c'est seulement chez des personnes +d'une moralité défectueuse et très cupides, que le <i>libido +nimia</i> amène aux actes de pédérastie.</p> + +<p>Contrairement aux vieux débauchés corrompus qui préfèrent +des garçons et pratiquent de préférence la pédérastie, +l'affection sexuelle des uranistes adultes ne paraît pas se +tourner vers les individus masculins non développés.</p> + +<p>L'uraniste ne pourrait probablement devenir dangereux +pour les garçons que par suite d'un rut violent, ou quand il +ne trouve pas mieux.</p> + +<p>Le mode de satisfaction sexuelle des uranistes féminins +est probablement la masturbation mutuelle et passive; ces +personnes trouvent le coït aussi dégoûtant, fatigant et +inadéquat que l'homme uraniste.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 112.—L'observation suivante est l'extrait d'une +très longue autobiographie qu'un médecin atteint d'inversion +sexuelle a mise à ma disposition.</p> + +<p>J'ai quarante ans; je suis né d'une famille très saine<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>, j'ai toujours +été bien portant; je passais pour un modèle de fraîcheur +physique et intellectuelle, d'énergie; je suis d'une constitution +robuste, mais je n'ai que peu de barbe; sauf aux aisselles et au +<i>mons Veneris</i>, je n'ai pas de poils sur le corps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94: </b><a href="#footnotetag94">(retour) </a><p> Plus tard, on a appris qu'un proche parent était mort fou, et que huit +sœurs et frères du malade avaient péri entre l'âge de un à huit ans d'<i>hydrocephalus +acutus</i> ou <i>chronicus</i>.</p></blockquote> + +<p>Peu après ma naissance, mon pénis était déjà extraordinairement +grand; à l'heure qu'il est, il a en <i>statu erectionis</i> 21 centimètres +de longueur et une circonférence de 14 centimètres. Je +suis excellent cavalier, gymnaste, nageur; j'ai pris part à deux +campagnes comme médecin militaire. Je n'ai jamais eu de goût +pour les vêtements de femme ni pour les occupations féminines. +Jusqu'à l'âge de puberté, j'étais timide en face du sexe féminin, +et je le suis encore quand je me trouve en présence de femmes +que je ne connais que depuis peu de temps.</p> + +<p>De tout temps la danse me fut antipathique. À l'âge de huit +ans s'éveilla en moi l'affection pour mon propre sexe. Tout +d'abord j'éprouvais du plaisir en regardant les parties génitales +de mes frères. <i>Fratrem meum juniorem impuli ut alter alterius genitalibus +luderet, quibus factis penis meus se erexit.</i> Plus tard, en prenant +un bain avec les enfants de l'école, les garçons m'intéressaient +beaucoup, les filles pas du tout. J'avais si peu de goût +pour elles qu'à l'âge de quinze ans encore je croyais qu'elles +étaient munies d'un pénis comme nous autres. En compagnie de +garçons ayant les mêmes sentiments, nous nous amusions <i>vicissim +genitalibus nostris ludere</i>. À l'âge de onze ans et demi, on me +donna un précepteur très sévère; je ne pouvais que rarement aller +en cachette trouver mes camarades. J'apprenais très facilement, +mais je ne m'accordais pas bien avec mon précepteur; un jour +qu'il m'ennuyait trop, je me mis en rage et je courus sur lui +avec un couteau; je l'aurais tué avec plaisir, s'il ne m'avait pas +saisi le bras. À l'âge de douze ans et demi, j'ai déserté la maison +paternelle pour une raison analogue, et pendant six semaines je +rôdai dans le pays voisin.</p> + +<p>On me mit ensuite au lycée; j'étais déjà développé sexuellement, +et, en nous baignant, je m'amusais avec les garçons de la +manière que j'ai indiquée, plus tard aussi par l'<i>imitatio coïtus +inter femora</i>. J'avais alors treize ans. Les filles ne me plaisaient +pas du tout. Des érections violentes m'amenèrent à jouer avec +mes parties génitales; l'idée me vint aussi <i>penem in os recipere</i>, +ce à quoi j'arrivai en me courbant. Je provoquai, par ce moyen, +une éjaculation. C'est ainsi que j'arrivai à pratiquer la masturbation. +J'en fus vivement effrayé, je me considérais comme un criminel; +je me découvris à un condisciple âgé de seize ans. +Celui-ci m'éclaira, me rassura et conclut avec moi une liaison +d'amour. Nous étions heureux et nous nous satisfaisions par +l'onanisme mutuel. En outre, je me masturbais aussi; au bout de +deux ans, cette union fut rompue, mais, aujourd'hui encore, +quand nous nous rencontrons par hasard—mon ami est un fonctionnaire +supérieur—l'ancienne flamme se rallume de nouveau.</p> + +<p>Ce temps que j'ai passé avec mon ami H... fut bien heureux, et +j'en payerais le retour avec le sang de mon cœur. La vie m'était +alors un plaisir; mes études étaient pour moi comme un jeu +facile; j'avais de l'enthousiasme pour tout ce qui est beau.</p> + +<p>Pendant ce temps, un médecin, ami de mon père, me séduisit +en me caressant, à l'occasion d'une visite, en m'onanisant, en +m'expliquant les procédés sexuels et en m'engageant à ne jamais +me faire de manustuprations, cet acte étant très préjudiciable à +la santé. Il pratiqua alors avec moi l'onanisme mutuel et me +déclara que c'était pour lui le seul moyen de fonctionner au point +de vue sexuel. Il a, dit-il, le dégoût des femmes; voilà pourquoi +il a vécu en désaccord avec sa femme, morte depuis. Il m'invita +avec insistance à venir le voir le plus souvent possible. Ce médecin +était un homme de belle prestance, père de deux fils âgés du +quatorze et quinze ans, avec lesquels, l'année suivante, je nouai +une liaison d'amour analogue à celle que j'entretenais avec mon +ami H... J'avais honte d'avoir fait des infidélités à ce dernier; +toutefois je continuais mes rapports avec le médecin. Il pratiquait +avec moi l'onanisme mutuel, me montrait nos spermatozoïdes +sous le microscope; il me montrait aussi des ouvrages et des +images pornographiques, mais qui ne me plaisaient guère, car je +n'avais d'intérêt que pour les corps masculins. Plus tard, à l'occasion +d'une visite, il me pria de lui accorder une faveur qu'il +n'avait encore jamais goûtée et dont il avait grande envie. Comme +je l'aimais, je consentis à tout. <i>Instrumentis anum dilatavit, me +pædicavit, dum simul penem meum trivit ita ut eodem tempore +dolore et voluptate affectus sim.</i> Après cette découverte j'allai immédiatement +trouver mon ami H..., croyant que cet homme aimé +me donnerait un plaisir plus grand encore. <i>Alter alterum pædicavit</i>; +mais nous fûmes déçus tous les deux et nous n'y revînmes +plus; car, passif, je n'éprouvais que de la douleur; et, actif, je +n'avais pas de plaisir, tandis que l'onanisme mutuel nous procurait +la plus grande jouissance. Je me laissai faire encore plusieurs +fois par le médecin, et encore je ne le fis que par gratitude. +Jusqu'à l'âge de quinze ans, je pratiquai avec des amis l'onanisme +passif ou mutuel.</p> + +<p>J'étais devenu grand; les femmes et les filles me faisaient +toutes sortes d'avances; mais je les fuyais comme Joseph fuyait +la femme de Putiphar. À l'âge de quinze ans, je vins dans la capitale. +Je n'avais que rarement l'occasion de satisfaire mon penchant +sexuel. En revanche, je jouissais à l'aspect des images et +des statues d'hommes, et je ne pouvais m'empêcher d'embrasser +ardemment les statues aimées. L'ennui principal pour moi, +c'étaient les feuilles de vigne qui couvraient les parties génitales.</p> + +<p>À l'âge de dix-sept ans, je me fis inscrire à l'Université. De +nouveau je vécus deux ans avec mon ami H...</p> + +<p>À l'âge de dix-sept ans et demi on me poussa, alors que j'étais +en état d'ivresse, à faire le coït avec une femme. Je me forçai; +mais, aussitôt l'acte accompli, je pris la fuite, rempli de dégoût. +De même qu'après ma première manustupration active, j'eus +comme le sentiment que j'avais commis un crime. Dans un nouvel +essai que je fis, sans être ivre, <i>puella nuda pulcherrima operante +erectio non evenit</i>, tandis que la vue seule d'un garçon ou le contact +de ma cuisse avec une main d'homme rendait mon pénis raide +comme de l'acier. Mon ami H... venait, il y a peu de temps, de +faire la même expérience. Nous nous creusâmes alors la tête, +mais en vain, pour en découvrir la cause. Je laissai donc les +femmes pour ce qu'elles sont, et je trouvai mon plaisir chez des +amis par l'onanisme passif et mutuel: entre autres je le pratiquais +avec les deux fils du médecin qui, depuis mon départ, avait +abusé de ses enfants en leur faisant de la <i>pædicatio</i>.</p> + +<p>À l'âge de dix-neuf ans je fis la connaissance de deux vrais +uranistes.</p> + +<p>A..., cinquante-six ans, d'un extérieur féminin, imberbe, très +médiocre au point de vue intellectuel, avec un instinct sexuel +très fort et qui s'est manifesté trop prématurément, a pratiqué +l'amour uraniste depuis l'âge de six ans. Il venait tous les mois +une fois dans la capitale. J'étais obligé de coucher avec lui: il +était insatiable d'onanisme mutuel et me força aussi à la <i>pædicatio</i> +active et passive, ce que j'ai dû accepter à contre-cœur, par-dessus +le marché.</p> + +<p>B..., négociant, trente-six ans, d'apparence tout à fait virile, +avait des besoins énormes, de même que moi-même. Il savait +donner à ses manipulations sur mon corps un tel charme que je +dus lui servir de cynède. C'est le seul avec lequel j'éprouvai dans +le rôle passif quelque jouissance. Il m'avoua que, rien qu'en me +sachant près de lui, il était pris d'érections très tourmentantes: +quand je ne pouvais pas le servir, il était obligé de se soulager +par la masturbation.</p> + +<p>Malgré ces amourettes, j'étais assistant de clinique à l'hôpital +et je passais comme très zélé et très capable dans mon métier. +Bien entendu, j'ai cherché dans toute la littérature médicale une +explication de ma bizarrerie sexuelle. Partout je la trouvais stigmatisée +comme un délit qui mérite d'être puni, tandis que moi je +n'y pouvais reconnaître que la simple et naturelle satisfaction de +mes désirs sexuels. J'avais la conscience que cette particularité +m'est venue de naissance; mais, me sentant en antagonisme avec +le monde entier, et souvent près de la folie et du suicide, j'essayais +toujours et toujours de satisfaire avec les femmes mon +immense appétit génital. Le résultat était toujours le même: ou +il y avait absence de toute érection ou, quand je réussissais à +faire l'acte, il y avait dégoût et horreur d'y revenir.</p> + +<p>Étant médecin-major, je souffris énormément à la vue et au +contact de milliers de corps d'hommes nus. Heureusement, je +contractai une liaison d'amour avec un lieutenant qui partageait +mes sentiments, et je passai encore une fois une période de +divines délices.</p> + +<p>Par amour pour lui, je me laissai décider à la <i>pædicatio</i>, que +son âme désirait tant. Nous nous aimâmes jusqu'à sa mort, à la +bataille de Sedan. Depuis, je n'acceptai plus jamais la <i>pædicatio</i> +ni passive, ni active, bien que j'aie eu beaucoup d'amourettes et +que je sois un personnage très demandé.</p> + +<p>À l'âge de vingt-trois ans, je suis allé m'établir comme médecin +à la campagne, j'étais très couru et très aimé comme médecin. +Pendant cette période, je me satisfaisais avec des garçons de +quatorze ans. Je me suis, à cette époque, lancé dans la vie politique +et brouillé avec le clergé. Un de mes amants me trahit, le +clergé me dénonça et je fus forcé de prendre la fuite. L'enquête +judiciaire conclut en ma faveur. J'ai pu rentrer, mais je fus vivement +ébranlé et je profitai de la guerre qui venait d'éclater (1870) +pour servir sous les armes, espérant trouver la mort. Je rentrai +de la guerre, avec nombre de distinctions honorifiques; homme +mûr et calme, je ne trouvais plus de plaisir que dans les travaux +assidus de mon métier. J'espérais que mon énorme instinct génital +était près de s'éteindre, épuisé que j'étais par les immenses +fatigues de la campagne.</p> + +<p>À peine fus-je reposé que l'ancien instinct indomptable recommença +à se faire sentir en moi et m'entraîna à des satisfactions +effrénées. Souvent je faisais mon examen de conscience, me +reprochais mon penchant répréhensible aux yeux du monde, +sinon aux miens.</p> + +<p>Pendant un an, je m'abstins, en déployant toute ma force de +volonté; ensuite, j'allai dans la capitale pour me forcer aux rapports +avec les femmes. Moi qui, à la vue du plus sale garçon +d'écurie, étais pris d'érections violentes, je n'avais guère d'émotion +auprès de la plus belle des femmes. Je rentrais anéanti. +J'avais un garçon pour mon service et en même temps pour mes +satisfactions sexuelles.</p> + +<p>La solitude de la vie du médecin du campagne, le vif désir +d'avoir des enfants, me poussaient au mariage. Du reste, je voulais +couper court aux cancans des gens, et j'espérais en outre triompher +enfin de mon fatal penchant.</p> + +<p>Je connaissais une demoiselle pleine de bonté et de cœur, et de +l'amour de laquelle j'étais convaincu. Je réussis, grâce à l'estime +et à l'adoration que j'avais pour ma femme, à remplir mes devoirs +conjugaux. Ce qui me facilita ma tâche, ce fut l'air garçon +qu'avait ma femme. Je l'appelais mon Raphaël, je fouettais mon +imagination pour évoquer des images de garçons et arriver ainsi +à l'érection. Mon imagination se lassa au bout d'un moment: +c'en était fait de l'érection. Je ne pouvais pas dormir dans le +même lit que ma femme. Dans ces deux dernières années, le +coït m'a toujours été de plus en plus difficile à exécuter, et, +depuis deux ans, nous y avons renoncé. Ma femme connaît mon +état d'âme. Sa bonté de cœur et son amour pour moi ont pu la +décider à n'y attacher aucune importance.</p> + +<p>Mon penchant sexuel pour mon propre sexe est resté toujours +le même, et malheureusement il m'a forcé souvent à faire des +infidélités à ma femme.</p> + +<p>Aujourd'hui encore, l'aspect d'un garçon de seize ans me met +dans une vive excitation sexuelle avec des érections gênantes, de +sorte que je me soulage à l'occasion par la manustupration du +garçon ou par la masturbation sur moi-même.</p> + +<p>Les tourments que je souffre sont indescriptibles. Faute de +mieux, <i>uxor mea penem lerit, sed quod mulieris manus magno opere +post dimidiam horam aduquitur, pueri manus post nonnulla momenta +adsequitur</i>. Et ainsi je passe ma vie misérable, esclave de la loi +et de mon devoir envers ma femme!</p> + +<p>Je n'ai jamais eu le désir de la <i>pædicatio</i> ni active ni passive. +Quand je la faisais ou la subissais, c'était toujours par gratitude +et par complaisance. +</p></blockquote> + +<p>Le médecin auquel je dois cette auto-observation m'affirme +que, jusqu'ici, il a eu des rapports sexuels avec au moins six +cents uranistes. Il y en a beaucoup qui vivent encore et +occupent des positions sociales très élevées et très respectées +(10 p. 100 seulement d'entre eux sont devenus plus tard +amateurs de femmes). Une autre partie ne déteste pas la +femme, mais a plus de penchant pour le sexe masculin; les +autres sont exclusivement et pour toujours amateurs +d'hommes.</p> + +<p>Ce médecin prétend n'avoir jamais rencontré de conformations +anormales des parties génitales chez ces six cents +uranistes; mais il a souvent pu remarquer certains rapprochements +vers les formes féminines, le peu d'abondance des +poils, un teint plus tendre, une voix plus haute. Il y avait +souvent aussi un développement des mamelles; X..., <i>affirmat +ab 13-15 anno lac in mammis suis habuisse quod amicus H... +esuxit</i>. Seuls 10 p. 100 de ces hommes montraient du goût +pour les occupations féminines. Tous ses amis étaient +atteints d'un penchant sexuel anormalement précoce et fort. +La grande majorité d'entre eux se sentait vis-à-vis l'un de +l'autre comme hommes, se satisfaisait par l'onanisme mutuel, +manustupration sur l'amant ou par l'amant. La plupart +d'entre eux inclinaient vers la pédérastie active. Mais souvent, +la crainte du Code pénal ou des raisons esthétiques +contre l'anus, sont les causes pour lesquelles l'acte n'est pas +exécuté. Ils se sentent rarement dans le rôle de femme +vis-à-vis des autres, et ont rarement un penchant à la pédérastie +passive.</p> + +<p>Au commencement de l'année 1887, ce médecin fut arrêté +parce qu'il s'était livré à des actes d'impudicité avec deux +garçons de quatorze ans. Le délit consistait en ce qu'il faisait +d'abord frotter par les garçons <i>mentulam propriam inter +femora viri</i> jusqu'à ce que l'éjaculation se produisît, et qu'il +exécutait le même procédé <i>cum mentula propria inter femora +pueri</i>. Lors des débuts judiciaires, on admit qu'on se trouvait +en présence d'un instinct morbide; mais il fut prouvé que +l'inculpé n'avait pas de troubles mentaux, qu'il n'avait pas +perdu son libre arbitre, en tout cas qu'il n'avait pas agi sous +une impulsion irrésistible.</p> + +<p>Toutefois, il fut condamné à un an de prison, tout en tenant +compte des plus grandes circonstances atténuantes.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 113.—M. X..., de haute position sociale, m'a +consulté pour une neurasthénie et une insomnie dont il souffre +depuis des années. L'enquête sur la cause du mal a amené le +malade à avouer qu'il a un penchant sexuel anormal pour son +propre sexe, qu'il a en général de grands besoins sexuels, et que +probablement sa maladie de nerfs vient de là. Les passages suivants +de l'historique de la maladie de cet homme très intelligent +pourront présenter quelque intérêt scientifique.</p> + +<p>«Mon sentiment sexuel anormal remonte à l'époque de mon +enfance. À l'âge de trois ans, un journal de modes me tomba par +hasard entre les mains. J'embrassai les belles gravures d'hommes +à en déchirer le papier, et je ne fis pas même attention aux +figures de femmes. Je détestais les jeux des garçons.</p> + +<p>J'aimais mieux jouer avec les filles, car elles avaient toujours +des poupées. Je confectionnais de préférence des robes +pour les poupées; aujourd'hui encore, malgré mes trente-trois +ans, les poupées m'intéressent beaucoup. Étant encore petit +garçon, je restais des heures entières aux aguets des cabinets +<i>ut virorum genitalia adspicerem</i>. Quand je réussissais à en apercevoir, +j'avais toujours une émotion étrange et j'étais pris d'une +sorte de vertige. Les hommes frêles m'étaient peu sympathiques, +mais les garçons surtout m'étaient absolument indifférents. À +l'âge de treize ans, je me livrai à l'onanisme. De l'âge de treize +ans jusqu'à quinze ans, je dormis dans le même lit qu'un très +beau jeune homme. C'était mon bonheur! <i>Per multas horas vespere +pene erecto illum domum venientem expectavi. Quod si ille fortuito +genitalia mea in tecto tetigit, summa voluptate affectus sum.</i> +À l'âge de quatorze ans, j'avais un camarade d'école qui partageait +mes goûts. <i>In schola per nonnulas horas alter genitalia alterius +tenebat manibus.</i> Ah! quelles heures délicieuses! Je stationnais +dans les maisons de bains le plus souvent que je pouvais. +L'aspect des parties génitales viriles me causait de violentes +érections. À l'âge de seize ans, je fus envoyé dans la grande ville. +La vue de tant de beaux hommes me ravissait. À l'âge de dix-sept +ans et demi, j'essayai le coït avec une fille publique, mais, +pris de dégoût et de répugnance, je fus incapable de l'accomplir. +D'autres essais encore échouèrent, jusqu'à l'âge de dix-neuf ans. +Alors je réussis une fois; mais le coït ne me procura aucun plaisir, +il me laissa plutôt un sentiment de dégoût. Je me fis violence; +j'étais fier du succès, de cette preuve que j'étais pourtant +un homme, ce dont j'avais commencé à douter.</p> + +<p>Des essais ultérieurs ne réussirent plus. Le dégoût était trop +vif. Quand la femme se déshabillait j'étais obligé d'éteindre tout +de suite la lumière. Je me crus alors impuissant; je consultai des +médecins; je fréquentai les bains et les établissements hydrothérapiques +pour guérir ma prétendue impuissance, car je ne savais +pas du tout ce que je devais en penser. J'aimais la société des +dames, par vanité peut-être, car je paraissais sympathique et +aimable à la plupart des femmes. Je n'estimais chez la femme +que les qualités spirituelles et esthétiques. J'aimais à danser avec +des femmes douées de ces qualités, mais quand ma danseuse se +serrait pendant la danse contre moi, j'éprouvais une sensation +fortement désagréable, du dégoût même, et j'aurais bien voulu +la battre. Quand, par hasard, il arrivait qu'un monsieur, par pure +plaisanterie, dansait avec moi, j'avais toujours le rôle de la dame. +Alors je me serrais, je me pressais contre lui, et j'en étais tout +ravi et content. Quand j'eus dix-huit ans, un monsieur qui venait +dans notre bureau dit un jour: «C'est un gentil garçon, pour +lequel on pourrait, en Orient, demander à chaque instant une livre +sterling.» Ce propos m'intrigua beaucoup, et j'aurais bien voulu +avoir le mot de cette énigme. Un autre monsieur aimait à plaisanter +avec moi et, en sortant de chez nous, il m'enlevait souvent +des baisers que, hélas! je lui aurais si volontiers accordés. +Ce voleur de baisers est devenu plus tard un de mes amants. +Grâce à ces circonstances, mon attention fut éveillée, et j'attendais +une occasion propice.</p> + +<p>Quand j'eus atteint l'âge de vingt-cinq ans, il arriva un jour +qu'un ancien capucin me fixa du regard. Il devint pour moi +comme un Méphisto. Enfin il m'adressa la parole. Aujourd'hui +encore, en y pensant, je crois sentir les battements précipités de +mon cœur; j'étais près de m'évanouir. Il me donna rendez-vous +pour le soir dans un restaurant. J'y allai; mais, arrivé à la porte, +je m'en retournai; je redoutais des mystères terribles. La soirée +suivante, le capucin me rencontra de nouveau. Il me persuada, +m'amena dans sa chambre, car c'est à peine si je pouvais marcher, +tellement mon émotion était grande. Mon séducteur me fit +asseoir sur le canapé, me fixa en souriant de ses beaux yeux +noirs: je perdis connaissance.</p> + +<p>Il me faudrait beaucoup écrire pour pouvoir donner une idée +approximative de cette volupté, de ces joies divines et idéales +qui remplissaient toute mon âme; je crois que seul un jeune homme +innocent, amoureux par-dessus les oreilles, qui, pour la première +fois, arrive à satisfaire sa langueur amoureuse, pourrait être aussi +heureux que je le fus dans cette soirée mémorable. Mon séducteur +exigea ma vie par plaisanterie—(ce que je pris d'abord au +sérieux). Je le priai de me laisser être heureux encore pendant +quelque temps, et alors je serais prêt à mourir avec lui. C'eût été +bien conforme à mes idées exaltées de cette époque. J'entretins +alors pondant cinq ans une liaison avec cet homme qui m'est +encore si cher aujourd'hui. Ah! que j'étais heureux à cette +époque, mais souvent aussi malheureux! Je n'avais qu'à le voir +causer avec un joli garçon, et la rage de la jalousie s'éveillait +en moi.</p> + +<p>À l'âge de vingt-sept ans, je me suis fiancé avec une jeune +dame. Son esprit, ses sentiments délicats et esthétiques ainsi que +des raisons financières, dans l'intérêt de mon commerce, me décidèrent +à songer à me marier avec elle. D'ailleurs, je suis un +grand ami des enfants, et toutes les fois que je rencontrais un +pauvre journalier qui avait avec lui sa femme et un bel enfant, +j'enviais son bonheur de père de famille.</p> + +<p>Je m'illusionnais donc moi-même; je traversai sans accident +ma période de fiançailles; cependant, en embrassant ma fiancée, +j'éprouvais plutôt de l'angoisse et de la peur que du plaisir. Une +ou deux fois il arriva pourtant qu'après un copieux dîner, en +l'embrassant vivement et courageusement, j'eus des érections. +Que j'étais alors heureux! Je me voyais déjà papa! Deux fois je +fus sur le point de rompre le mariage. Le jour des noces,—les +invités étaient déjà réunis,—je m'enfermai dans ma chambre; +je pleurai comme un enfant; je ne voulais pas me marier. +Cédant aux persuasions des membres de ma famille auxquels +je donnais les raisons les plus futiles, je me laissai traîner en toilette +de rue devant l'autel.</p> + +<p><i>Uxor mea nuptiarum tempore menses habuit.</i></p> + +<p>Oh! que j'en rendis grâce à tous les saints! Aujourd'hui encore +je suis convaincu que seule cette circonstance m'a permis d'accomplir +plus tard le coït.</p> + +<p>J'ignore encore aujourd'hui comment je suis arrivé à pouvoir +plus tard faire cet acte avec ma femme et procréer un charmant +garçon. Il est ma consolation dans ma vie manquée. Je ne puis +que remercier le bon Dieu du bonheur d'avoir un enfant. Ma vie +conjugale fut pour ainsi dire une filouterie. Ma femme, que j'estime +beaucoup à cause de ses qualités excellentes, ne se doute pas du +tout de mon état réel; seulement elle se plaint souvent de ma +froideur. Grâce à sa bonté de cœur et à sa naïveté, il me fut possible +de lui faire accroire que l'accomplissement du devoir conjugal +ne se fait qu'une fois par mois. Comme elle n'est pas sensuelle +et que je trouve toujours une excuse dans ma nervosité, je réussis +à la tromper. Le coït est pour moi le plus grand sacrifice qu'on +puisse imaginer. Grâce à de fortes libations de vin et en utilisant le +matin les érections produites sous l'influence de la réplétion vésicale, +je réussis à faire le coït une fois par mois; mais je n'éprouve +aucune volupté; j'en suis tout affaibli, et le lendemain je sens une +aggravation de mes malaises nerveux. Seule la conscience d'avoir +rempli mon devoir conjugal envers ma femme, que j'aime du +reste, m'est alors un plaisir, une satisfaction morale. Il n'en est +pas ainsi avec un homme. Je peux cohabiter avec lui plusieurs fois +dans la même nuit, en me sentant toujours dans le rôle de +l'homme. J'éprouve alors la plus grande volupté, le bonheur le +plus pur, et je m'en sens rasséréné et content. Ces temps derniers, +mon penchant pour les hommes s'est un peu relâché. J'ai même +eu le courage d'éviter un beau jeune homme qui me faisait la +cour. Cela durera-t-il? Je crains que non. Je ne puis pas du tout me +passer de l'amour des hommes; quand je suis forcé de m'en priver, +je me sens abattu, fatigué, misérable, et j'ai alors des douleurs +et des congestions à la tête. J'ai toujours compris que ma bizarrerie +regrettable est morbide et congénitale; je m'estimerais heureux +si je n'étais pas marié. Je plains ma femme, si bonne et si +gentille. Souvent je suis pris de la peur de ne pouvoir plus vivre +avec elle. Alors des idées de divorce me viennent, ou je fais le +projet de me suicider ou bien de partir pour l'Amérique.</p> + +<p>Le malade, auquel je dois cette communication, ne présente à première +vue aucun signe de son état. Il est d'un <i>habitus</i> tout à fait +viril, porte une forte barbe, a la voix forte et grave, et les parties +génitales tout à fait normales. Le crâne a une conformation normale; +les stigmates de dégénérescence manquent absolument; +seulement son œil, particulièrement nerveux, rappelle la névropathie. +Les organes végétatifs fonctionnent normalement. Le +malade présente les symptômes ordinaires d'une neurasthénie +qu'on peut attribuer aux excès sexuels d'un homme ayant des +besoins anormaux, dans ses rapports avec des personnes de son +propre sexe, et aux influences nuisibles du coït forcé avec sa +femme malgré son <i>horror feminæ</i>.</p> + +<p>Le malade déclare être né de parents sains et n'avoir dans son +ascendance ni névropathes ni aliénés. Son frère aîné fut marié +pendant trois ans. Le mariage fut dissous parce que l'époux +n'avait jamais eu de rapports sexuels avec sa femme. Il se maria +une seconde fois. La seconde femme aussi se plaignit d'être +négligée par son mari; mais elle a quatre enfants dont la légitimité +n'est pas mise en doute. Une sœur est hystérique.</p> + +<p>Le malade prétend avoir, étant jeune homme, souffert d'accès +de vertige qui duraient plusieurs secondes et pendant lesquels il +avait comme le sentiment que tout son être se désagrégeait. Il dit +avoir été de tout temps très irritable, très émotif, et avoir eu de +l'enthousiasme pour la poésie et pour la musique. Lui-même il +dépeint son caractère comme mystérieux, anormal, nerveux, +inquiet, extravagant et hésitant. Il est souvent exalté sans aucune +raison, et ensuite déprimé sans motif, jusqu'à concevoir des idées +de suicide. Il peut, par une transition rapide et subite, passer +des sentiments religieux à la frivolité, de l'esthétique au cynisme, +de la lâcheté à la provocation, de la crédulité bonasse à la +méfiance, enfin de la tendance à faire du mal à autrui à celle +d'être touché aux larmes du malheur des autres, d'être libéral +jusqu'à la prodigalité et ensuite avare comme Harpagon. En +tout cas, le malade est un être taré. Intellectuellement il semble +être très bien doué; aussi nous a-t-il affirmé avoir appris avec +facilité et avoir toujours été parmi les premiers en classe.</p> + +<p>Le mariage de cet homme ne fut pas heureux. Le malade est +resté neurasthénique malgré qu'il n'ait que rarement accompli +avec sa femme l'acte sexuel si inadéquat et si nuisible pour lui, +et qu'il n'ait pas moins rarement trouvé de compensations chez +des amants masculins. Sa souffrance présentait par moments des +exacerbations considérables jusqu'à désespérer de sa situation conjugale +et sexuelle, et allant même jusqu'au plus violent <i>tædium vitæ</i>.</p> + +<p>Sa femme est devenue hystéropathe, anémique, et le malade +lui-même est d'avis qu'elle l'est devenue <i>ex abstinentia</i>. Quelque +violence qu'il se fasse, quelque effort qu'il déploie, il lui est impossible +depuis quelques années de faire le coït; les érections +font absolument défaut, tandis qu'il se sent très puissant dans ses +rapports avec ses amants masculins.</p> + +<p>Le garçon de ces malheureux parents a maintenant neuf ans et +se porte bien.</p> + +<p>Le malade m'avoua encore qu'autrefois il n'était puissant pendant +le coït avec sa femme qu'en évoquant par artifice dans son +imagination l'image d'un homme aimé. (Extrait du <i>Lehrbuch der +Psychiatrie</i> de l'auteur, 2<sup>e</sup> édition, avec des notes supplémentaires).</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 114. Autobiographie.—L'auteur de ces lignes +est uraniste de naissance.</p> + +<p>Bien que je n'aie jamais rencontré d'autres uranistes, je suis +complètement renseigné sur mon état, ayant réussi à me procurer +avec le temps tous les ouvrages scientifiques qui traitent de ce sujet. +Il n'y a pas longtemps que j'ai eu l'occasion de lire votre livre +<i>Psychopathia sexualis</i>.</p> + +<p>Je vis que vous examiniez et précisiez les choses sans préjugé, +seulement dans l'intérêt de la science et de l'humanité.</p> + +<p>Bien que je ne puisse vous communiquer beaucoup de faits +nouveaux, je tiens tout de même à vous mentionner certaines +choses que vous voudrez bien accepter comme une pierre de plus +pour votre édifice; je les remets en pleine confiance entre vos +mains, convaincu que vous vous en servirez pour notre réhabilitation +sociale.</p> + +<p>Vous êtes peut-être dans le vrai en supposant que nous sommes +souvent atteints d'une tare héréditaire. Mon père souffrait d'une +maladie de la moelle épinière avant ma naissance; plus tard, il est +devenu mélancolique et s'est suicidé.</p> + +<p>Un autre point cependant sur lequel je ferai mes réserves, est +l'opinion exprimée par vous, dans un autre passage, que l'onanisme, +pratiqué dès la première jeunesse, pourrait amener un individu +à des penchants pervers.</p> + +<p>Négociant, propriétaire d'un petit fonds de commerce, célibataire—(cela +va de soi),—je viens de passer ma trentième année; j'ai +l'apparence d'un homme bien portant et mon extérieur s'écarte à +peine du type viril normal. J'ai ressenti à partir de l'âge de dix +ans mes premières émotions sexuelles qui, dès le début, se portèrent +exclusivement vers le sexe masculin.</p> + +<p>À partir de l'âge de douze ans, j'ai pratiqué la masturbation. J'ai +dû jusqu'à aujourd'hui me contenter de ce genre de satisfaction, +le coït avec la femme ayant été impossible, malgré tous mes essais, +et n'ayant jamais éprouvé de désirs mais plutôt du dégoût pour +la femme, et par conséquent n'ayant jamais la moindre érection.</p> + +<p>Si je dois faire maintenant une confession sur la manière de +satisfaire mon instinct sexuel, je dois avouer qu'autrefois des camarades +d'école, des garçons de mon âge, pouvaient provoquer +chez moi une excitation sexuelle. Mon penchant pour les garçons +de dix ans, mais surtout pour les jeunes gens de quinze à vingt +ans, subsiste encore aujourd'hui.</p> + +<p>Ce qui me charme avant tout, ce sont les formes des corps bien +vigoureux mais pourtant délicats des cadets (élèves militaires), +dont l'uniforme plein de goût et les manières distinguées m'excitent +particulièrement.</p> + +<p>Je n'ai pas eu l'occasion d'entrer avec eux en rapports, même +purement sociaux. Je dois me contenter de les suivre dans les rues +et les promenades ou bien dans les cas plus favorables, au restaurant, +sur le tramway ou en chemin de fer; je m'assieds près +d'eux et, quand je puis le faire sans être aperçu, je me satisfais +au moyen de l'onanisme.</p> + +<p>Mon désir le plus ardent serait souvent d'être l'ami, le serviteur +ou l'esclave d'un de ces jeunes hommes.</p> + +<p>Je ne pense jamais à la pédérastie directe: <i>exoptatum mihi est +corpus tangere, amplecti, membrum meum ab amato juvene tangi, me +autem genitalia vel podicem ejus osculare posse</i>.</p> + +<p>J'ai souvent cette envie que Sacher Masoch dépeint dans son +roman «La Vénus à la fourrure», dans lequel un homme se fait +volontairement l'esclave d'une femme, et éprouve des frissons de +volupté quand il est battu ou humilié par elle. Seulement, chez moi, +ce sentiment est modifié dans ce sens que je ne voudrais nullement +être l'esclave d'une femme, mais l'esclave d'un homme ou +plutôt d'un jeune homme que j'aimerais tellement que je me mettrais +à sa merci avec tout mon être.</p> + +<p>Voilà quelles sont à peu près les scènes de volupté qui sont +présentes à mon esprit pendant que je m'onanise, scènes dans +lesquelles je me représente toujours les jeunes hommes ou les garçons +que j'ai rencontrés.</p> + +<p>Je sens bien que l'onanisme est toujours un pis-aller bien triste +et bien incomplet.</p> + +<p>Voici comment je procède dans mon rêve de volupté.—(Je dis +tout, car je tiens à écrire la vérité et toute la vérité.)—Je me +figure m'être engagé à une obéissance absolue envers un jeune +homme qui me plaît au physique. Je m'imagine qu'il vient m'humilier, +qu'il exige, par exemple, que je baise ses pieds ou qu'il +m'oblige à renifler ses chaussettes trempées de sueur. <i>Quia quod +exopto et concupisco mihi non contingit meas crepidas (chaussettes) +olfacio casque in os recipio, genitalia mea iis praestringo, quibus factis +mox pene erecto voluptate perturbatus semen ejaculo.</i></p> + +<p>Dans l'évocation de ces images, je suis allé même jusqu'à me +figurer que le jeune homme que je me représentais comme mon +maître, m'ordonnait pour m'humilier de manger de ses excréments. +Alors, à défaut de la réalisation de la scène imaginée, je mange +de mes propres excréments, toutefois en petite quantité seulement, +avec un dégoût partiel et un vif battement de cœur; alors +il se produit une violente érection suivie d'éjaculation.</p> + +<p>Cependant, je n'arrive à ces scènes malpropres d'une imagination +fiévreuse et à leur exécution que lorsque je me suis privé, +pendant un laps de temps plus ou moins long, du plaisir de me +satisfaire par l'onanisme, dans le voisinage immédiat d'un jeune +homme.</p> + +<p>Ce dernier procédé est plus conforme à mon naturel, car il me +procure un peu plus de jouissance et en quelque sorte un rassérènement +physique et intellectuel, bien que je n'aie pas encore pu +arriver à mon idéal d'une satisfaction réelle et directe, accordée +avec consentement mutuel.</p> + +<p>Je crois presque que l'horrible fantaisie dont j'ai parlé n'est que +la conséquence de la privation des satisfactions normales, c'est-à-dire +des satisfactions qui sont normales pour moi, dans ma nature +d'uraniste. Je crois que, par une satisfaction régulière, corps +à corps, cette passion poussée jusqu'à la folie se calmerait et renoncerait +en tout cas à de pareilles extravagances. Ou, pour être +plus précis, c'est l'effet final de mes essais d'abstinence, car c'est +seulement après une plus ou moins longue période de privation +que j'aboutis à ces images de folie et de volupté.</p> + +<p>Je crois même que, dans d'autres circonstances sociales, je +serais capable de grandes et de nobles affections ainsi que d'abnégation. +Mes idées ne sont point exclusivement charnelles ou morbidement +sensuelles. Que de fois, à l'aspect d'un beau jeune homme, +je suis saisi d'un sentiment profond et romanesque! Et alors, je +récite comme une prière ce beau vers de Heine:</p> + +<p>«Tu es comme une fleur, si délicieuse, si belle, si pure, etc.»</p> + +<p>Un jour que je dus me séparer d'un jeune homme que j'estimais et +que j'appréciais, bien qu'il ignorât mon amour pour lui, ce furent +les beaux vers de Scheffel qui me revinrent, ces beaux vers dont +la dernier couplet—<i>mutatis mutandis</i>—résonnait surtout dans +mon âme:</p> + +<p>«Le monde est devant moi, gris comme le ciel. Mais que mon +sort tourne au bien ou au mal!—Cher ami, fidèle je pense à +toi;—Que Dieu t'ait en sa garde! C'eût été trop beau!—Que +Dieu te protège! Le sort en a décidé autrement.»</p> + +<p>Jamais un jeune homme ne s'est encore douté de mon amour +pour lui; je n'ai porté à aucun un funeste préjudice au point de +vue moral; mais il y en a beaucoup à qui j'ai frayé le chemin; +alors je ne recule devant aucune peine, et je fais tous les sacrifices +que je puis faire.</p> + +<p>Quand j'ai l'occasion d'avoir auprès de moi un ami aimé, de le +former, de le maintenir et de le protéger, quand mon amour, +resté ignoré, est payé de retour (bien entendu par une affection +non sexuelle), alors les sales images de mon imagination se dissipent. +Alors mon amour devient presque platonique; il s'ennoblit, +pour retomber ensuite dans la fange, quand il ne lui est pas +donné de se manifester dignement.</p> + +<p>Je suis d'ailleurs, sans me flatter, un homme qui ne compte +pas parmi les plus méchants. D'un esprit plus vif que la moyenne +des gens, je prends part à tout ce qui émeut l'humanité. Je suis +bon, doux et facile à apitoyer; je ne ferais pas de mal à une bête +et moins encore à un être humain; au contraire, partout où je le +peux, je fais le bien et des actions humanitaires.</p> + +<p>Bien que, devant ma conscience, je ne puisse rien me reprocher +et que je repousse vivement le jugement du monde sur nous, +je souffre beaucoup. Il est vrai que je n'ai jamais fait de mal à +personne et que je crois mon amour, dans ses manifestations +nobles, un sentiment aussi élevé que l'amour des hommes normaux; +mais, avec le sort malheureux que nous prépare l'intolérance +et l'ignorance, je souffre souvent très durement, au point +d'être las de cette vie.</p> + +<p>Il n'y a pas d'écrits ni de paroles qui puissent dépeindre toute +notre misère, toutes nos situations malheureuses, la peur continuelle +d'être découverts dans notre anomalie et d'être mis au ban +de la société. La seule idée d'être découvert, de perdre sa position +et d'être répudié par tout le monde, est plus pénible qu'on +ne le croit. Alors tout ce qu'on aurait fait de bien serait +oublié; tout individu de prédisposition normale se rengorgerait, +fort de son sentiment de haute moralité, même s'il eût agi le plus +cyniquement en ce qui concerne son amour. Je connais plus d'un +individu normal dont la frivolité en amour me semblera toujours +difficile à comprendre.</p> + +<p>Cependant, qu'importe notre misère! Nous pouvons finir nos +jours malheureux en maudissant l'humanité. En vérité, souvent +j'aspire au calme de l'asile d'aliénés. Que ma vie finisse quand +il le faudra! Le plus tôt serait le mieux; je suis prêt.</p> + +<p>Pour passer à une autre question, je crois aussi, comme les +autres qui vous ont écrit, que notre nervosité n'est que le résultat +de notre existence malheureuse et infiniment misérable au milieu +de la société humaine.</p> + +<p>Et maintenant, encore une remarque. À la fin de votre ouvrage, +vous parlez de la suppression de l'article du Code relativement à +nos actes. Certes, par cette suppression l'humanité ne périra point. +En Italie, comme je crois le savoir, il n'y a pas de paragraphe +de ce genre. Et pourtant l'Italie n'est pas une contrée sauvage, +mais un pays civilisé. Et moi qui suis obligé de saper ma santé +par l'onanisme, je ne pourrais pas être atteint par la loi, dont +jusqu'ici je n'ai violé aucun article. Pourtant je souffre de ce +maudit mépris qui pèse sur nous. Mais comment l'opinion de la +société pourrait-elle se modifier, tant qu'un article du Code la confirmera +dans sa fausse moralité. La loi doit en tout cas répondre +à la conscience du peuple, non pas à la conscience populaire qui +est erronée, mais aux opinions des gens les mieux pensants et +les plus instruits de la nation; elle ne doit pas se régler sur les +désirs et les préjugés d'une populace superstitieuse et obscure.</p> + +<p>Les esprits perspicaces ne doivent pas persévérer plus longtemps +dans les vieilles opinions à ce sujet.</p> + +<p>Excusez-moi, Monsieur, de terminer sans me nommer. Ne cherchez +pas après moi. Je ne pourrais rien ajouter qui soit digne +d'être noté. Je vous remets ces lignes dans l'intérêt de mes compagnons +de malheur. Publiez-en ce que vous croyez utile dans +l'intérêt de la science, de la vérité et de l'équité.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 115.—Par une soirée d'été, au crépuscule, +X. Y..., docteur en médecine dans une ville de l'Allemagne du Nord, +a été pris en flagrant délit par un garde champêtre, au moment +où il faisait sur un chemin des actes d'impudicité avec un vagabond. +Il masturbait ce dernier et ensuite <i>mentulam alius in os +suum immisit</i>. X... s'est soustrait aux poursuites judiciaires en prenant +la fuite. Le procureur royal abandonna la plainte parce qu'il +n'y avait aucun scandale public et que l'<i>immissio membri in anum</i> +n'avait pas eu lieu. On a trouvé en la possession d'X... une vaste +et longue correspondance uraniste qui a permis de constater que, +depuis des années, il avait des rapports uranistes suivis avec +des personnes appartenant à toutes les classes de la société. +X... est issu d'une famille tarée. Le grand-père du côté paternel +est mort aliéné et s'est suicidé. Le père était un homme de constitution +faible et de caractère bizarre. Un frère du malade s'est +masturbé dès l'âge de deux ans. Un cousin était inverti, il commit +les mêmes actes contre les bonnes mœurs que X...; c'était +un jeune homme imbécile; il a fini ses jours avec une maladie +de la moelle épinière. Un frère de son grand-père du côté paternel +était hermaphrodite. La sœur de sa mère était folle. La mère +passe pour être bien portante. Le frère de X... est nerveux et à +des accès de colère violente.</p> + +<p>Étant enfant, X... était aussi très nerveux. Le miaulement d'un +chat lui causait une peur terrible; on n'avait qu'à imiter la voix +d'un chat pour qu'il se mît à pleurer amèrement et à se cramponner +de peur aux personnes de son entourage.</p> + +<p>À l'occasion de maladies peu graves, il était toujours pris de +fièvres violentes. C'était un enfant calme, rêveur, doué d'une +imagination très vive, mais de faibles moyens intellectuels. Il ne +rechercha jamais les jeux des garçons. Il s'amusait, de préférence, +aux occupations féminines. Il avait un plaisir particulier à coiffer +la servante de la maison ou son frère.</p> + +<p>À l'âge de treize ans, X... fut mis en pension. Là, il pratiqua +l'onanisme mutuel, séduisit ses camarades, se rendit impossible +par sa conduite cynique, de sorte qu'on dut le renvoyer chez ses +parents. Déjà, à cette époque, des lettres d'amour, d'un caractère +lascif et parlant d'inversion sexuelle, tombèrent entre les mains +des parents.</p> + +<p>À partir de l'âge de dix-sept ans, X... fit ses études sous la direction +sévère d'un professeur de lycée. Il faisait des progrès convenables. +Il n'avait du talent que pour la musique. Après avoir +fait son baccalauréat, X... devint, à l'âge de dix-neuf ans, étudiant +de l'Université. Là, il se fit remarquer par son genre cynique et +par la fréquentation de jeunes gens sur lesquels toutes sortes de +bruits couraient, avec force allusions à leurs amours homosexuelles. +Il commença à devenir coquet dans sa mise; il aimait +les cravates voyantes, portait des chemises très échancrées au +cou, serrait ses pieds dans des bottes étroites et peignait ses cheveux +d'une façon étrange. Ces penchants disparurent lorsqu'il eut +terminé ses études universitaires et qu'il fut rentré chez ses parents.</p> + +<p>À l'âge de vingt-quatre ans, il fut gravement neurasthénique +pendant quelque temps. À partir de cette époque et jusqu'à +l'âge de vingt-neuf ans, il parut très sérieux, se montrant très +capable dans son métier; mais il évitait la société du beau sexe +et rôdait toujours avec des messieurs d'une réputation douteuse.</p> + +<p>Le malade n'a pas consenti à un examen personnel. Il s'est +excusé par lettre, en disant qu'il le croit sans utilité, son penchant +pour son propre sexe existant chez lui depuis son enfance et étant +congénital. De tout temps, il a eu l'<i>horror feminæ</i>, et il n'a jamais +pu se décider à goûter les charmes féminins. Vis-à-vis de l'homme, +il se sent dans le rôle masculin. Il reconnaît que son penchant +pour son propre sexe est anormal, mais il s'excuse de ses excès +sexuels par sa prédisposition morbide.</p> + +<p>Depuis sa fuite d'Allemagne, X... vit dans le sud de l'Italie, et, +comme je l'apprends par une lettre qu'il m'a adressé, il s'adonne, +comme autrefois, à l'amour uraniste.</p> + +<p>X... est un homme grave, de très belle prestance et de traits +tout à fait virils; il a une barbe très fournie; ses parties génitales +sont normalement développées. Le docteur X... a mis, il y a +quelque temps, son autobiographie à ma disposition; les passages +suivants méritent d'en être reproduits. «Quand, à l'âge de sept +ans, je suis entré dans une pension, je me sentis très mal à mon +aise, et j'ai trouvé un accueil très peu avenant de la part de mes +condisciples. Je ne me sentais attiré que vers un seul d'entre eux, +un très joli enfant que j'aimais presque passionnément. Dans nos +jeux d'enfants, je savais toujours arranger les choses pour paraître +habillé en fille; et mon plus grand plaisir était de faire à notre +bonne des coiffures bien compliquées. Je regrettais souvent de +n'être pas né fille.</p> + +<p>«Mon instinct génital s'éveilla à treize ans et se porta, dès son +origine, vers les jeunes gens vigoureux. Au commencement, je ne +me rendis pas encore compte du caractère anormal de ce penchant; +je n'en eus conscience que quand je vis et entendis comment +mes camarades étaient conformés sous le rapport sexuel. +À l'âge de treize ans, je commençai à me masturber. À l'âge de +dix-sept ans, je quittai la maison paternelle et je fréquentai le +lycée d'une grande capitale, où l'on m'avait mis en pension chez +un professeur marié. J'eus plus tard des rapports sexuels avec le +fils de ce professeur. C'était la première fois que j'éprouvais une +satisfaction sexuelle. Ensuite, je fis la connaissance d'un jeune +artiste, qui s'aperçut bientôt de mon naturel anormal et qui +m'avoua que c'était aussi son cas. J'appris par lui que cette +anomalie était très fréquente: cette communication anéantit +l'idée qui m'affligeait beaucoup que j'étais le seul individu +anormal. Ce jeune homme avait de nombreuses connaissances de +son goût et il m'introduisit dans ce cercle d'amis. Là, je fus bientôt +l'objet de l'attention générale, car, comme on disait, au physique +je promettais beaucoup. Bientôt, je fus idolâtré par un +monsieur d'un âge mûr, que je reçus pour une courte période; +puis, j'écoutai avec complaisance les propositions d'un jeune et +bel officier qui était à mes pieds. À vrai dire, celui-ci était mon +premier amour.</p> + +<p>«Après avoir fait mon baccalauréat, à l'âge de dix-neuf ans, +affranchi de la discipline de l'école, je fis la connaissance d'un +grand nombre de gens ayant mes penchants, entre autres celle +de Karl Ulrichs (<i>Numa Numantius</i>).</p> + +<p>«Lorsque, plus tard, je passai à l'étude de la médecine et que +j'eus des relations avec beaucoup de jeunes gens de nature normale, +je me trouvai souvent dans l'obligation de céder aux invitations +de mes camarades et d'aller chez des filles publiques. +Après m'être couvert de honte devant plusieurs femmes, parmi +lesquelles il y en avait de très belles, l'opinion se répandit parmi +mes amis que j'étais impuissant. Je donnai à ce bruit de la consistance +en racontant de prétendus exploits excessifs que j'avais +autrefois accomplis avec des femmes. J'avais, à cette époque, de +nombreuses relations au dehors. Dans les cercles, on vantait tellement +ma beauté physique, que ma réputation de beauté prit +une très grande extension. Ceci eut pour conséquence qu'à chaque +instant un voyageur se présentait et que je recevais une telle +quantité de lettres d'amour que j'en étais souvent embarrassé. +Cette situation atteignit son apogée quand, plus tard, je fus +logé au lazaret comme médecin faisant son volontariat d'un +an. Il y avait là un va-et-vient comme chez une personnalité +célèbre, et les scènes de jalousie qui s'y jouaient à cause de moi +faillirent amener la découverte de toute cette affaire. Peu de +temps après, je tombai malade: j'avais une inflammation de l'articulation +de l'épaule, dont je ne guéris que trois mois plus +tard.</p> + +<p>«Pendant ma maladie, on me fit plusieurs fois par jour des +injections sous-cutanées de morphine, qu'on cessa brusquement +un jour, mais que, en secret, je continuai de pratiquer, même +après ma guérison. Avant de commencer à pratiquer comme +médecin, je fis un séjour de plusieurs mois à Vienne pour faire +des études spéciales. Grâce à des recommandations, j'eus dans +cette ville mes entrées dans divers cercles de personnes de mon +genre. J'y fis la remarque que l'anomalie dont il est ici question +est, dans ses formes variées, aussi répandue dans les classes +populaires que dans les hautes classes de la société, et que ceux +qui sont abordables par métier, contre espèces sonnantes, se +rencontrent fréquemment aussi dans les hautes classes.</p> + +<p>«Quand je me suis établi comme médecin à la campagne, j'espérais +pouvoir me débarrasser de la morphine en prenant de la +cocaïne. Ainsi je tombai dans le cocaïnisme qu'on n'a pu supprimer +qu'après trois rechutes, il y a un an et neuf mois. Dans ma +position, il m'était impossible de trouver des satisfactions +sexuelles, et je m'aperçus avec plaisir que l'usage de la cocaïne +avait pour conséquence d'éteindre mes désirs. Quand je fus délivré +pour la première fois du cocaïnisme, grâce aux soins énergiques +de ma tante, je partis en voyage pour quelques semaines +afin de me rétablir complètement. Les envies perverses étaient +revenues avec toute leur force. Un soir que je m'étais amusé avec +un homme en champ libre, dans les environs de la ville, je fus le +lendemain mandé au cabinet du procureur royal, qui me dit que +j'étais surveillé, qu'on m'avait déjà dénoncé, mais que l'acte +dont on m'accusait ne tombant pas sous le coup de la loi, selon +la décision de la Cour suprême de l'empire allemand, je devais +cependant prendre garde, car le bruit de cette affaire avait déjà +pénétré partout. À la suite de cet incident, je me vis dans la +nécessité de quitter l'Allemagne et de me chercher une nouvelle +patrie dans un pays où les lois et l'opinion publique considèrent +que tous les penchants anormaux ne peuvent pas être supprimés +par la force de la volonté. Comme je me rendais parfaitement +compte que mes penchants étaient en contradiction avec la +manière de voir de la société, j'essayai à plusieurs reprises de +les maîtriser; je ne faisais que les attiser davantage, et mes amis +disaient qu'ils avaient observé sur eux le même effet. Me sentant +exclusivement attiré vers les jeunes gens vigoureux et très virils, +et ne trouvant que rarement des complaisances chez ces individus, +j'en étais souvent réduit à acheter ce consentement. +Comme mes désirs ne visaient que des personnes de la classe +inférieure, j'en trouvais toujours qui, pour de l'argent, se prêtaient +à mes fantaisies. J'espère que les révélations que je vais +faire ne provoqueront pas votre indignation; j'ai voulu d'abord +les passer sous silence, mais il faut que je les ajoute pour rendre +ma communication plus complète, puisqu'elles sont destinées à +augmenter le nombre des cas que vous avez observés. J'éprouve +le besoin d'accomplir l'acte sexuel de la façon suivante:</p> + +<p>«<i>Pene juvenis in os recepto, ita ut commovendo ore meo effecerim, +ut is quem cupio, semen ejaculaverit, sperma in perinæum exspuo, +femora comprimi jubeo et penem meum adversus et intra femora +compressa immitto. Dum hæc fiunt, necesse est ut juvenis me, quantum +potest, amplectatur. Quæ prius me fecisse narravi, eumdem mihi +afferunt voluptatem, acsi ipse ejaculo. Ejaculationem pene in anum +immitendo vel manu terendo assequi, mihi sequaquam amœnum est.</i></p> + +<p>«<i>Sed inveni qui penem meum recaperint atque ea facientes quæ +supra exposui, effecerint, ut libidines meæ plane sint saturatæ.</i></p> + +<p>«Quant à ma personne, je dois encore donner les renseignements +suivants. J'ai 1<sup>m</sup>, 80 de taille; je suis d'un <i>habitus</i> tout à fait viril, +et bien portant, sauf une irritabilité anormale de la peau. J'ai +des cheveux blonds et touffus, la barbe idem. Mes parties génitales +sont de grosseur moyenne et d'une conformation normale. +Je suis capable de faire, dans les vingt-quatre heures, quatre à six +fois l'acte dont j'ai parlé, sans éprouver la moindre fatigue. Mon +genre de vie est très régulier. Je ne bois que très peu d'alcool et +je suis très modéré dans l'usage du tabac. Je joue assez bien du +piano, et quelques petites compositions que j'ai faites ont été +très applaudies. Il n'y a pas longtemps, j'ai achevé un roman qui, +comme premier ouvrage, est très favorablement apprécié par +mes amis. Ce roman a pour sujet plusieurs problèmes de la vie +des invertis sexuels. Étant donné le grand nombre de compagnons +de souffrance que j'ai connus personnellement, je fus, bien +entendu, souvent à même de faire des observations sur les diverses +formes de cette anomalie; les renseignements suivants +pourront donc vous être de quelque utilité.</p> + +<p>«Le fait le plus anormal que je connaisse, c'est la manie +d'un monsieur habitant les environs de Berlin. <i>Is juvenes sordidos +pedes habentes aliis prœfert, pedes eorum quasi furibundus lambit.</i> +Tel est un monsieur de Leipzig, qui <i>linguam in anum cœno iniquatum +quod ei gratissimum est, immittere narratur</i>.</p> + +<p>«À Paris, il y a un monsieur qui, par ses insistances, a décidé un +de mes amis, <i>ut in os ei mingat</i>. On m'affirme que d'aucuns, à la +vue de bottes de cavaliers ou de pièces d'uniforme militaire, entrent +dans une telle extase qu'il se produit chez eux spontanément des +éjaculations.</p> + +<p>«L'exemple de deux personnages de Vienne nous montre jusqu'à +quel point certains invertis se sentent femmes, ce qui n'est pas +du tout mon cas. Ces deux individus ont des sobriquets féminins: +l'un est un coiffeur, qui s'appelle <i>Die französische Laura</i> (Laura +la Française), l'autre est un ancien boucher qu'on appelle <i>Die +Selcher Fanny</i> (Fanny la Charcutière). Tous deux ne manquent +jamais, pendant le carnaval, l'occasion de se montrer déguisés en +femmes. À Hambourg, il y a un personnage que beaucoup de +gens prennent pour une femme, parce que cet individu est toujours, +chez lui, habillé en femme et que, dans ses rares sorties, il +est également revêtu d'une toilette féminine. Ce monsieur a même +voulu, à l'occasion d'un baptême, figurer comme marraine, ce qui +a provoqué un scandale énorme.</p> + +<p>«Les défauts des femmes, commérages, manque à la parole +donnée, faiblesse de caractère, sont le partage régulier de pareils +individus.</p> + +<p>«Je connais plusieurs cas de tendance sexuelle perverse où l'individu +est en même temps atteint d'épilepsie et de psychoses; ce +qui est surprenant, c'est la fréquence des hernies dans ces cas. +Pendant que je pratiquais la médecine, plusieurs personnes auxquelles +je fus recommandé par mes amis, s'adressèrent à moi +pour des maladies contractées à l'anus. J'ai constaté deux +chancres syphilitiques, un chancre mou, plusieurs fissures, et +actuellement j'ai en traitement un monsieur qui a, à l'anus, des +conditomes pointus, qui forment une sorte de gonflement ressemblant +à un chou-fleur et ayant presque la grosseur du poing. +J'ai vu à Vienne un cas d'affection primitive du palais chez un +jeune homme qui avait l'habitude de fréquenter, déguisé en +femme, les bals masqués et d'y attirer à l'écart les messieurs. Il +prétendait toujours, au moment psychologique, avoir ses règles, +et par ce moyen, il savait s'arranger de façon à ce qu'on se servît +de lui <i>per os</i>. De cette manière il aurait, en une seule soirée, séduit +quatorze jeunes gens.</p> + +<p>«N'ayant, dans aucun des ouvrages sur l'inversion sexuelle qui +me sont tombés sous les yeux, rien trouvé sur les rapports des +pédérastes entre eux, je voudrais vous donner, pour finir, encore +quelques renseignements à ce sujet.</p> + +<p>«Aussitôt que deux invertis font connaissance, ils échangent +mutuellement des communications sur les incidents de leur passé, +sur leurs amours et leurs conquêtes, à moins qu'une pareille conversation +soit impossible par la grande distance sociale qui +sépare un uraniste de l'autre. Ce n'est que rarement qu'on s'abstient +d'une pareille conversation quand on fait une nouvelle connaissance. +Entre eux, les invertis se désignent par le mot +«tantes»; à Vienne ils s'appellent «sœurs». Deux prostituées +viennoises, d'allures masculines, dont j'ai fait la connaissance par +hasard, et qui ont entre elles des rapports d'inversion sexuelle, +me racontèrent que, dans des circonstances analogues, les +femmes se servent de la désignation d'«oncles». Depuis que j'ai +une conscience nette de mon état anormal, je suis entré en relations +avec plus de mille individus, ayant des sentiments conformes +à ma nature. Presque dans chaque grande ville il y a un lieu de +réunion pour eux, ce qu'on appelle «un trottoir», un lieu de raccolage. +Dans les petites villes il y a relativement peu de «tantes»; +cependant, j'en ai trouvé huit dans une bourgade de 2.300 habitants; +dans une ville de 7.000 habitants dix-huit dont j'étais sûr, +sans parler des autres que je soupçonnais. Dans ma ville natale, +qui a 30.000 habitants, je connais personnellement environ cent-vingt +tantes. La plupart ont la faculté, et pour ma part je la possède +au plus haut degré, de juger du premier coup d'œil si un +individu a nos tendances ou non, ou, pour employer l'argot des +tantes, «s'il est raisonnable ou non raisonnable». Mes amis +étaient souvent étonnés de la sûreté extraordinaire de mon coup +d'œil. Je reconnaissais au premier coup d'œil des «tantes» chez +des individus qui, selon toute apparence, étaient organisés tout à +fait virilement. D'autre part, j'ai tellement la faculté de me comporter +virilement que, dans les cercles où je fus recommandé +par des amis, on manifesta au premier abord des doutes sur +l'authenticité de mon caractère. Quand je suis de mauvaise humeur, +je peux me comporter tout à fait comme une femme. +La plupart des «tantes», y compris moi, ne regardent pas leur +anomalie comme un malheur; ils regretteraient plutôt de voir +leur état changer. Comme, selon mon opinion et celle des autres +tantes, cet état congénital ne peut guère être influencé par rien, +nous n'avons qu'un espoir, c'est de voir un jour modifier les +articles du Code dans ce sens que le viol ou la provocation au +scandale public, quand ils sont constatés simultanément, pourraient +être poursuivis par la loi».</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 116 (<i>Inversion sexuelle chez une femme</i>).—S... I..., +trente-huit ans, institutrice, m'a consulté pour des souffrances +nerveuses. Le père fut passagèrement aliéné; il est mort +d'une maladie du cerveau. La malade est une enfant unique. Déjà, +dans sa première jeunesse, elle souffrait de sentiments d'angoisse +et d'idées qui la tourmentaient, par exemple, qu'elle se trouvait +dans un cercueil et qu'elle s'éveillerait après qu'on l'aurait fermé, +qu'elle avait oublié de dire quelque chose à confesse et qu'elle ne +serait pas digne de la communion. Elle souffrait beaucoup de +maux de tête, était très émotionnable, peureuse, mais avait tout +de même des impulsions à voir des choses émouvantes, par +exemple des cadavres.</p> + +<p>Dès sa plus tendre enfance, la malade était excitée sexuellement, +et elle en vint à la masturbation sans y avoir été entraînée par +personne. Les règles se produisirent à l'âge de quatorze ans, plus +tard elles s'accompagnèrent de douleurs et de coliques, d'une +violente excitation sexuelle, de migraines et d'une forte dépression +morale. À partir de l'âge de dix-huit ans, la malade a pu +supprimer son penchant à la masturbation.</p> + +<p>La malade n'a jamais ressenti d'affection pour une personne +de l'autre sexe. Quand elle pensait au mariage, ce n'était que +parce qu'elle désirait par ce moyen se caser. En revanche, elle +se sentait puissamment attirée vers les filles. Elle prit au commencement +cette affection pour un sentiment d'amitié. Mais bientôt +elle reconnut, à l'ardeur avec laquelle elle s'attachait à ses +amies, à l'immense langueur qu'elle éprouvait sans cesse pour +elles, que ces sentiments étaient pourtant plus que de l'amitié.</p> + +<p>La malade ne peut pas comprendre qu'une fille puisse aimer +un homme, mais elle comprend très bien qu'un homme puisse +avoir de l'affection pour une fille. Elle s'est toujours vivement +intéressée aux belles femmes et aux belles filles, et leur aspect +lui a toujours causé une puissante émotion. Son plus grand désir +a toujours été de pouvoir embrasser ces gentilles créatures. Elle +n'a jamais rêvé d'hommes, mais toujours de filles. Son bonheur +était de jouir de leur vue. La séparation de ses «amies» l'a +toujours plongée dans le désespoir.</p> + +<p>La malade, dont l'extérieur est tout à fait féminin et très décent, +dit qu'elle ne s'est jamais sentie dans un rôle particulier vis-à-vis +de ses amies, pas même dans ses rêves de bonheur. Le bassin est +de conformation féminine, les mamelles sont fortes; aucune trace +de barbe sur la figure.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 117.—M<sup>me</sup> R..., trente-cinq ans, femme du +monde, m'a été amenée par son mari, en 1886, pour une consultation +médicale. Le père était médecin et très névropathe. Le +grand-père paternel était bien portant, normal, et a atteint l'âge +de quatre-vingt-dix ans. Sur la mère du père de la malade on n'a +pas de renseignements. Les frères et sœurs du père sont, dit-on, +tous nerveux. La mère de la malade était atteinte d'une maladie +de nerfs et souffrait d'asthme. Les parents de cette dernière +étaient tout à fait sains. La sœur de la mère fut atteinte de mélancolie.</p> + +<p>Depuis l'âge de dix ans, la malade a souffert de mal de tête +habituel; sauf la rougeole, elle n'a eu aucune maladie; elle était +très douce, a reçu la meilleure éducation; avait un talent particulier +pour la musique et les langues étrangères; fut obligée de +faire des études pour obtenir un brevet d'institutrice; fut pendant +sa période de développement intellectuellement très surmenée +et a eu, à l'âge de dix ans, une mélancolie sans délire qui a duré +plusieurs mois. La malade affirme que, de tout temps, elle n'a eu +de sympathie que pour des personnes de son propre sexe et +qu'elle n'a eu que tout au plus un intérêt esthétique pour les +hommes. Elle n'a jamais eu de goût pour les travaux de femmes. +Étant petite, elle préférait à tout, courir et jouer avec les garçons.</p> + +<p>La malade dit qu'elle est restée bien portante jusqu'à l'âge de +vingt-sept ans. Alors elle est devenue, sans aucune raison extérieure, +mélancolique; elle se prenait pour une mauvaise personne +pleine de péchés, n'avait plus de joie à rien, était sans sommeil. +Pendant cette période de maladie, elle était tourmentée d'idées +obsédantes; elle se représentait sa mort, son agonie et celle de +son entourage. Elle guérit après cinq mois. Elle devint alors gouvernante; +elle était très surmenée; elle était bien portante +sauf quelques malaises neurasthéniques et des irritations spinales +périodiques.</p> + +<p>À l'âge de vingt-huit ans, elle fit la connaissance d'une dame +plus jeune qu'elle de cinq ans. Elle en tomba amoureuse et en fut +aimée. Leur amour était très sensuel et trouvait à se satisfaire +dans l'onanisme mutuel. «Je l'ai idolâtrée, c'est un être si noble!» +disait la malade en parlant de cette liaison d'amour qui a duré +quatre ans et qui s'est terminée par le mariage malheureux de +cette amie.</p> + +<p>En 1885, après bien des émotions morales, la malade fut atteinte +d'une maladie, une sorte d'hystéro-neurasthénie (dyspepsie gastrique, +irritation spinale, accès de catalepsie, d'hémianopie avec +migraine, accès d'aphasie transitoire, <i>pruritus pudendi et ani</i>).</p> + +<p>Au mois du février 1886, ces symptômes disparaissaient.</p> + +<p>Au mois de mars, la malade fit la connaissance de son mari +actuel, l'épousa sans hésiter, car il était riche, avait beaucoup +d'affection pour elle, et son caractère lui était sympathique.</p> + +<p>Le 6 avril, elle lit un jour cette phrase: «La mort n'épargne +personne.» Comme un coup de foudre, ses anciennes idées obsédantes +de la mort lui reviennent. Dans son obsession elle s'imaginait +la mort la plus terrible pour elle et son entourage; elle se +représentait des scènes d'agonie particulière; elle en perdit la +tranquillité et le sommeil, et ne se plaisait plus à rien. Son état +s'améliora. Son mariage eut lieu fin mai 1886, mais elle fut encore +tourmentée de l'idée pénible qu'elle porterait malheur à son mari +et à sa parenté.</p> + +<p>Le 6 juin, premier coït. Elle en fut moralement très déprimée. +Ce n'est pas comme cela qu'elle s'était figuré le mariage! Au +commencement elle fut tourmentée par un violent <i>tædium vitæ</i>. +Sou époux qui l'aimait sincèrement, faisait tout son possible pour +la rassurer. Les médecins consultés étaient d'avis que tout irait +bien, une fois que la malade serait grosse. La mari ne pouvait +s'expliquer la conduite énigmatique de sa femme. Elle était +aimable pour lui, tolérait ses caresses, se comportait d'une façon +tout à fait passive dans le coït qu'elle cherchait à éviter autant +que possible; elle était, après l'acte, pendant des jours entiers +fatiguée, épuisée, tourmentée par une irritation spinale et nerveuse.</p> + +<p>Un voyage des époux lui permit de revoir son amie qui, depuis +trois ans, vivait malheureuse en ménage. Les deux femmes tressaillirent +de joie et d'émotion, quand elles tombèrent dans les +bras l'une de l'autre; elles furent dès ce moment inséparables. Le +mari trouva cette liaison amicale quelque peu étrange et pressa +le départ. Il se convainquit en prenant connaissance de la correspondance +de sa femme avec cette amie, que cet échange de lettres +ressemblait absolument à celui qui est en usage entre amoureux.</p> + +<p>M<sup>me</sup> R... devint enceinte. Pendant sa grossesse, les restes de +sa dépression psychique et ses obsessions disparurent. Vers le +15 septembre, avortement environ à la neuvième semaine de la +grossesse. À la suite, nouveaux symptômes d'hystéro-neurasthénie; +de plus antéflexion et latéroflexion à droite de l'utérus, +anémie, atonie ventriculaire.</p> + +<p>À la consultation, la malade fait l'impression d'une personne +très tarée névropathiquement. L'expression névropathique de +l'œil est manifeste. <i>Habitus</i> tout à fait féminin. Sauf un palais très +étroit et très incurvé, il n'y a pas d'anomalies du squelette. Ce +n'est que difficilement que la malade s'est décidée à faire des +confidences sur son anomalie sexuelle. Elle se plaint d'avoir +fait un mariage sans savoir ce que c'est que la vie conjugale entre +homme et femme. Elle aime son mari cordialement à cause de +ses qualités d'esprit, mais les rapports conjugaux lui sont un +supplice; elle n'y consent qu'à contre-cœur et sans en éprouver +jamais la moindre satisfaction. <i>Post actum</i>, elle est pendant des +jours entiers tout à fait fatiguée et épuisée. Depuis l'avortement +et l'interdiction du médecin de continuer les rapports conjugaux, +elle se sent mieux, mais c'est l'avenir qui lui paraît terrible. +Elle estime son mari, elle l'aime psychiquement, elle ferait tout +pour lui, si seulement il voulait dorénavant l'épargner sexuellement. +Elle espère qu'avec le temps elle pourrait devenir capable +d'un sentiment sensuel pour lui. Quand il joue du violon, elle +croit souvent qu'il surgit en elle un sentiment qui est plus que +de l'amitié, mais ce n'est qu'un sentiment éphémère dans lequel +elle ne voit aucune garantie pour l'avenir. Son suprême bonheur +c'est sa correspondance avec son ancienne amante. Elle sent que +c'est un tort, mais elle ne peut y renoncer; sans cela elle se sentirait +trop malheureuse. +</p></blockquote> + +<p>Il faut noter comme très remarquable le fait que l'anomalie +peut, pendant longtemps, se borner à une simple inversion +du sentiment sexuel et que l'impulsion à une satisfaction +perverse ne se manifeste qu'à la suite d'une cause occasionnelle, +par exemple une séduction, ou d'une névrose qui +vient de se déclarer. Ces cas peuvent être facilement confondus +avec ceux d'inversion morbide acquise, quand on ne +peut pas démontrer anamnestiquement qu'ils sont primitifs et +congénitaux par rapport au sens sexuel.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 118.—M<sup>me</sup> C..., trente-deux ans, femme d'un +fonctionnaire, grande, pas laide, d'un extérieur tout à fait +féminin, est née d'une mère névropathe et très émotive. Un +frère était psychopathe et a péri par <i>potus</i>. La malade fut, +de tout temps, bizarre, entêtée, renfermée, violente, coléreuse, +excentrique. Ses frères et sœurs aussi sont des gens très irritables. +Dans la famille, il y eut plusieurs cas de phtisie pulmonaire. +À treize ans, la malade se faisait déjà remarquer par des +signes d'une grande émotivité sexuelle et par un amour extatique +pour une camarade de son âge. Son éducation fut très sévère; +toutefois la malade lisait clandestinement beaucoup de romans +et écrivait des poésies en quantité. À l'âge de dix-huit ans, elle +s'est mariée, pour échapper à la situation désagréable qu'elle +avait dans la maison paternelle.</p> + +<p>Elle dit qu'elle a toujours été indifférente aux hommes. En effet, +elle évitait les bals.</p> + +<p>Les statues de femmes lui plaisaient beaucoup. Le comble du +bonheur pour elle, serait d'être mariée avec une femme aimée. +Il est vrai que cela lui a toujours paru inexplicable. Elle dit +qu'avant d'avoir conclu son mariage, elle n'avait pas conscience +de son anomalie sexuelle. La malade s'est soumise au +devoir conjugal; elle a donné naissance à trois enfants dont +deux ont souffert de convulsions; elle vécut d'accord avec son +mari qu'elle estimait, mais uniquement pour ses qualités +morales. Elle évitait volontiers le coït. «J'aurais préféré avoir +des rapports avec une femme.»</p> + +<p>En 1878, la malade a fini par devenir neurasthénique. À l'occasion +d'un séjour dans une station balnéaire, elle fit la connaissance +d'un uraniste féminin, dont j'ai publié l'histoire dans l'<i>Irrenfreund</i> +(1884, nº 1, observation nº 6).</p> + +<p>La malade rentra changée dans sa famille. Le mari rapporte à +ce sujet: «Elle n'était plus mon épouse, elle n'avait plus +d'affection ni pour moi, ni pour ses enfants, et ne voulait plus +entendre parler de rapports conjugaux.» Elle était prise d'amour +ardent pour son amie; elle n'avait plus d'idées pour autre chose. +Quand son mari eut interdit la maison à la dame en question, il +y eut une correspondance où l'on pouvait lire des passages +comme celui-ci: «Ma colombe, je ne vis que pour toi, mon +âme!» C'était une émotion terrible quand une lettre attendue +n'arrivait pas. La liaison n'était pas du tout platonique. Certaines +allusions laissent supposer que le procédé du satisfaction +sensuelle était l'onanisme mutuel. Cette liaison amoureuse dura +jusqu'en 1882 et rendit la malade neurasthénique au plus haut +degré. Comme elle négligeait absolument la maison, le mari +prit une dame de soixante ans comme femme de ménage, +et, en outre, une gouvernante pour les enfants. La malade est devenue +amoureuse de toutes les deux; celles-ci toléraient ses caresses +et tiraient un profit matériel de la passion de leur maîtresse.</p> + +<p>Vers la fin de 1883, elle dut faire un voyage dans le Midi à cause +d'une tuberculose pulmonaire qui commençait à se développer. +Là elle fit la connaissance d'une Russe, âgée de quarante ans, en +tomba passionnément amoureuse, mais ne trouva pas l'amour en +retour qu'elle aurait désiré. Un jour la malade fut frappée d'aliénation +mentale; elle prenait la Russe pour une nihiliste, se +croyait magnétisée par elle; elle eut un délire de persécution +manifeste, s'enfuit, fut prise dans une ville d'Italie, transportée à +l'hôpital où elle se calma bientôt. Elle poursuivit alors de nouveau +la dame de ses propositions d'amour, se sentant infiniment +malheureuse et songeant au suicide.</p> + +<p>Rentrée au domicile de son mari, elle fut prise d'une profonde +dépression de ne pas avoir sa Russe, et se montra froide et brusque +envers son entourage. Vers la fin du mois de mai 1887, il se déclara +chez elle un état d'excitation érotique avec délire. Elle dansait, +jubilait, déclarait qu'elle était du sexe masculin, demandait +après ses anciennes maîtresses, prétendait être de la famille impériale; +elle prit la fuite, déguisée en homme; elle fut ensuite +amenée dans un état d'émotion érotico-maniaque à l'asile d'aliénées. +L'état d'exaltation disparut au bout de quelques jours. La +malade devint calme, déprimée; elle fit une tentative de suicide +par désespoir, elle fut ensuite atteinte d'un douloureux <i>tædium +vitæ</i>, l'inversion sexuelle passant de plus en plus au second rang; +la tuberculose faisait des progrès. La malade est morte de phtisie +au commencement de l'année 1885.</p> + +<p>L'autopsie du cerveau n'a montré rien d'étrange en ce qui concerne +la structure et l'ordre des circonvolutions. Le poids du cerveau +était de 1,150 grammes. Le crâne était légèrement asymétrique. +Aucun signe anatomique de dégénérescence. Les parties +génitales internes et externes étaient normales. +</p></blockquote> + + +<h4>3. EFFÉMINATION ET VIRAGINITÉ.</h4> + +<p>Il y a, entre le groupe précédent et celui-ci, plusieurs cas +intermédiaires qui servent de transition, et qui sont caractérisés +par le degré d'influence du penchant sexuel sur la +personnalité psychique, spécialement sur les penchants et +l'ensemble des sentiments. Dans les cas les plus avancés du +troisième groupe, des hommes se sentent femmes devant +l'homme, et des femmes se sentent hommes en face de la +femme. Cette anomalie dans le développement des sentiments +et du caractère se manifeste souvent dès l'enfance. Le garçon +aime à passer son temps dans la société de petites filles, à +jouer aux poupées, à aider sa maman dans les occupations +du ménage; il aime les travaux de la cuisine, la couture, la +broderie, montre du goût dans le choix des toilettes féminines, +de sorte que, en cette matière, il pourrait même donner +des consultations à ses sœurs. Devenu plus grand, il n'aime +pas à fumer, à boire, à se livrer aux sports virils; il trouve, +au contraire, plaisir aux chiffons, aux bijoux, aux arts, aux +romans, etc., au point de faire le bel esprit. Quand la femme +représente ces tendances, il préfère fréquenter la compagnie +des dames.</p> + +<p>Son plus grand plaisir c'est de pouvoir se déguiser en +femme, à l'occasion d'une mascarade. Il cherche à plaire à +son amant en cherchant, pour ainsi dire instinctivement, à +lui montrer ce qui plaît dans le sexe opposé à l'homme hétérosexuel: +pudeur, grâce, sens esthétique, poésie, etc. Souvent +il fait des efforts pour se donner une allure féminine par sa +démarche, par son maintien, par la coupe de ses vêtements.</p> + +<p>La contre-partie est représentée par l'uraniste féminin, +dès l'âge de petite fille. L'endroit qu'elle préfère est le préau +où s'ébattent les garçons; elle cherche à rivaliser avec eux +dans leurs jeux. La petite fille ne veut rien savoir des poupées; +sa passion est le cheval à bâton, le jeu de soldats et de +brigands. Elle montre non seulement de l'antipathie pour les +travaux féminins, mais elle y montre aussi une maladresse +insigne. Sa toilette est négligée; elle aime les manières rudes +et garçonnières. Au lieu des arts, son goût et ses penchants +la portent vers les sciences. À l'occasion, elle fait un effort +pour s'essayer à boire et à fumer. Elle déteste les parfums et +les sucreries. L'idée d'être née femme lui inspire des +réflexions douloureuses, et elle se sent malheureuse d'être à +jamais exclue de l'université, de la vie gaie d'étudiant et de +la carrière militaire.</p> + +<p>Une âme d'homme sous un sein de femme se traduit par +des penchants d'amazone pour les sports virils, de même que +par des actes de courage et des sentiments virils. L'uraniste +féminin aime la coupe de cheveux et de vêtements des +hommes, et le comble de son plaisir serait de pouvoir, à +l'occasion, se montrer habillée en homme. Son idéal réside +dans les personnages féminins de l'histoire ou de l'époque +contemporaine qui se sont signalés par leur esprit et leur +énergie.</p> + +<p>Quant aux penchants et aux sentiments sexuels de ces +uranistes, dont tout l'être psychique est également atteint, les +hommes se sentent femmes devant un homme, et les femmes +se sentent hommes devant une femme. Ils éprouvent donc +une répulsion en face des personnes de même sexe que le +leur, mais ils sont attirés par les homosexuels ou même les +gens normaux de leur propre sexe. La même jalousie qu'on +trouve dans la vie sexuelle normale, se rencontre aussi là, +quand une rivalité menace leur amour; cette jalousie est +même souvent incommensurable, étant donné que les +invertis sont, dans la plupart des cas, sexuellement hyperesthésiques.</p> + +<p>Dans les cas d'une inversion sexuelle complètement développée, +l'amour hétérosexuel paraît à l'individu atteint +comme quelque chose de tout à fait incompréhensible; les +rapports sexuels avec une personne de l'autre sexe lui semblent +inconcevables, impossibles. Un essai dans ce sens +échoue, par le fait que l'idée entravante de dégoût et même +d'horreur rend l'érection impossible.</p> + +<p>Deux individus seulement, des sujets de transition vers la +troisième catégorie, que j'ai observés, ont pu parfois faire le +coït, en ayant recours aux efforts de leur imagination, se figurant +que la femme qu'ils tenaient entre leurs bras était un homme. +Mais cet acte qui leur était inadéquat, était un +grand sacrifice pour eux et ne leur donnait aucune jouissance.</p> + +<p>Dans les rapports homosexuels, l'homme, pendant l'acte, +se sent toujours comme femme et la femme comme homme. +Les procédés sont, chez l'homme, quand il y a faiblesse irritable +du centre d'éjaculation, simplement le <i>succubus</i> ou le +coït passif <i>inter femora</i>, ou dans d'autres cas la masturbation +passive ou <i>ejaculatio viri dilecti in ore</i>. Il y en a qui désirent +la pédérastie passive. À l'occasion, il y a aussi des désirs de +pédérastie active. Dans un cas d'essai fait dans ce sens, +l'homme y renonça, car il fut pris de dégoût pour un acte +qui rappelait trop le coït normal.</p> + +<p>Jamais il n'existait dans les cas observés, un penchant +pour des mineurs (amour des garçons). Dans des cas assez +nombreux, on s'en tenait aux affections platoniques. La satisfaction +sexuelle de la femme consiste probablement dans +l'<i>amor lesbicus</i> ou la masturbation active.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 119. Autobiographie.—I. <i>Antécédents.</i>—J'ai +maintenant vingt-trois ans; comme vocation j'ai choisi les études +de l'École polytechnique (École des Ingénieurs et des Mines) où +je trouve une parfaite satisfaction. Je n'ai eu que des maladies +d'enfance sans gravité, tandis que mon frère et ma sœur qui sont +maintenant bien portants, ont eu à en supporter de très graves. +Mes parents sont vivants et mon père est avocat. Il est, ainsi que +ma mère, comme on a l'habitude de dire, nerveux et très +surexcité. Mon père a eu un frère et une sœur qui sont morts à un +âge tendre.</p> + +<p>II. <i>État personnel.</i>—En ce qui concerne mes attributs +physiques, j'ai un corps robuste, sans être très bien bâti; les yeux +sont gris, les cheveux blonds. Barbe et poils sur le corps, raisonnablement +pour mon âge et mon sexe. Les seins et les organes +génitaux sont normalement développés, ma démarche est ferme, +presque lourde, le maintien négligé. Ce qui est surprenant, c'est +que la largeur de mon bassin soit égale exactement à celle de +mes épaules.</p> + +<p>De ma nature je suis bien doué intellectuellement. Dans un de +mes certificats on a même déclaré mes capacités «excellentes». +Sans vouloir me vanter, je dois dire que j'ai passé brillamment +mes examens, et j'ai un vif intérêt pour tout ce qui concerne le salut +de l'humanité, pour la science, les arts et l'industrie. Mon énergie +a pu, avec assez de facilité relativement, ajourner à une époque +opportune la satisfaction de mes besoins dont je donnerai la description +plus loin. Je condamne avec intention et en pleine conscience +la morale d'aujourd'hui qui force les anormaux sexuels à +enfreindre des lois arbitrairement créées, et j'estime que les rapports +sexuels entre deux personnes du même sexe ne doivent dépendre +que du consentement libre des individus, sans que le législateur +ait le droit d'intervenir. J'ai puisé dans mes études la première +idée de former, d'après le procédé de Carneri, une morale basée +sur les doctrines darwiniennes, morale qui, il est vrai, ne s'accorde +guère avec celle d'aujourd'hui, mais qui serait capable d'élever +l'homme à un niveau supérieur, et de l'ennoblir dans le sens des +lois naturelles.</p> + +<p>Je ne crois pas qu'il y ait chez moi beaucoup de stigmates ni +de tares. J'ai une certaine surexcitation. Ce qui me paraît à ce +sujet important à noter, c'est que j'ai fréquemment des rêves où +il ne s'agit, en général, que de choses indifférentes, et qui n'ont +jamais pour sujet de soi-disant images voluptueuses; tout au +plus ils roulent sur les toilettes féminines, sur leur essayage, sur +ce qui pour moi constitue, en tout cas, une idée voluptueuse. Parfois, +surtout jusqu'à l'âge de seize ans, la vivacité de mes songes +s'accentuait jusqu'au somnambulisme, et très souvent, ce qui +m'arrive encore aujourd'hui, jusqu'à me faire parler à haute voix +pendant mon sommeil.</p> + +<p><i>Mes penchants.</i> Mon penchant anormal dont j'ai parlé plus haut, +est le principe fondamental de mon sentiment sexuel. Quand je +me suis habillé en femme, j'éprouve une satisfaction complète. +J'ai alors une tranquillité, un bien-être particulier, qui me permettent +de me livrer plus facilement à une occupation intellectuelle. +Mon <i>libido</i> pour l'accomplissement de l'acte sexuel est +très minime. J'ai aussi beaucoup de dispositions et de goût pour +les travaux manuels de la femme; sans avoir reçu la moindre +éducation, j'ai appris la broderie et le crochet et, en secret, j'aime +à faire ces travaux. J'aime aussi à m'occuper d'autres travaux +féminins, tels que la couture, etc. De sorte qu'à la maison, où je +cache soigneusement mon penchant et me garde bien de m'y +livrer, des preuves que je donnai involontairement de mes aptitudes, +m'ont valu cet éloge que je ferais une excellente femme de +chambre, éloge dont je ne rougis pas du tout, mais qui au contraire +m'a beaucoup flatté en secret. Je faisais peu de cas de la +danse avec les femmes; je n'aimais à danser qu'avec mes camarades +d'école. Notre cours de danse était organisé de sorte que +j'en avais souvent l'occasion; mais en dansant avec un camarade, +je n'avais de plaisir qu'à la condition d'être dans le rôle de la +dame. Je passe sur une série de rêveries et de désirs qui semblent +avoir un caractère typique, étant d'une ressemblance parfaite +avec les phénomènes cités dans la <i>Psychopathia sexualis</i>: par +exemple, les fantaisies funèbres de ce jeune officier, le costume +de ballerine, etc. Pour le reste, mes goûts ne diffèrent pas d'une +façon notable de ceux de mon sexe. Je fume et bois modérément; +j'aime beaucoup les sucreries, et je fais peu de cas des exercices +du corps.</p> + +<p>III. <i>Historique de l'anomalie.</i>—Après cette description sommaire +de mon individualité, je peux passer à l'analyse historique +du développement de mon anomalie. Dès le moment où j'ai pu +quelque peu penser par moi-même et que je me suis occupé de +la différence des sexes, j'eus le désir ferme et secret d'être une +fille. Je croyais même l'être. Mais, en prenant un bain avec des +camarades, je vis chez les autres garçons les mêmes parties génitales +que chez moi, je me rendis compte de l'impossibilité de mon +idée. Je dus rabattre de mes désirs et me nourrir de l'espoir d'être +du moins hermaphrodite. Comme j'avais une certaine répulsion +à regarder de près les images et les descriptions des parties génitales, +bien que de pareils ouvrages me soient tombés souvent +entre les mains, cette espérance subsista jusqu'au moment où +mes études m'obligèrent à m'occuper de plus près de cette matière. +Pendant ce temps, je lus tous les livres où il était question +d'hermaphrodites, et quand parfois les journaux racontaient +comment une personne du sexe féminin avait été élevée en homme +et rendue plus tard par hasard à son sexe, j'avais le plus vif désir +d'être à la place de cette personne. Bien fixé sur mon caractère +masculin, j'ai dû mettre fin à mes rêves, ce qui ne m'a causé +aucune joie. J'essayai par toutes sortes de moyens d'annihiler mes +glandes génitales; mais les douleurs que j'éprouvai me firent +renoncera à ces tentatives. Maintenant encore j'ai le désir très vif +d'avoir les signes extérieurs du sexe féminin, d'avoir une jolie +natte, un buste bien arrondi, une taille de guêpe.</p> + +<p>À l'âge de douze ans, j'ai eu pour la première fois l'occasion de +mettre des vêtements féminins; bientôt après l'idée m'est venue +d'arranger le soir les draps et les couvertures de mon lit comme +des jupons. Plus tard, avec l'âge, mon plus grand bonheur était +de prendre en cachette les robes de mes sœurs et de m'en revêtir, +ne fût-ce que pour quelques minutes et au risque d'être découvert. +À ma grande joie il me fut un jour permis de jouer un rôle +de femme dans une représentation théâtrale d'amateurs; on dit +que je m'en suis assez bien acquitté. Depuis que je suis devenu +étudiant et que je mène une vie plus indépendante, je me suis +procuré des vêtements et du linge de femme, que je tiens moi-même +en bon état. Quand le soir, à l'abri de toute découverte, +je puis mettre une pièce après l'autre, depuis le corset jusqu'au +tablier et aux bracelets, je suis tout à fait heureux, et je me mets +au travail, calme, content dans mon for intérieur, et plein de zèle +pour mon ouvrage. Quand je m'habille en femme, il se produit +régulièrement une érection qui n'est jamais suivie d'éjaculation, +mais qui s'apaise d'elle-même en très peu de temps. Je cherche +aussi à me rapprocher extérieurement davantage du type féminin, +en donnant à mes cheveux une coiffure correspondant à ce caractère +et en rasant ma barbe que j'aimerais mieux voir arrachée.</p> + +<p>IV. <i>Penchants sexuels.</i>—En passant à la description de mes penchants +sexuels, je dois tout d'abord faire remarquer que ma +maturité sexuelle s'est faite d'une façon normale, si j'en conclus +par mes pollutions, la mue de ma voix, etc. Les pollutions se +produisent maintenant encore régulièrement toutes les trois +semaines et rarement à des intervalles plus rapprochés. Je n'en +éprouve jamais une sensation de volupté. Je n'ai jamais pratiqué +l'onanisme; jusqu'à ces temps derniers je n'en connaissais que le +nom; quant à la chose, j'ai dû me renseigner à ce sujet par des +informations directes pour être éclairé. En général, tout attouchement +de mon membre en érection m'est pénible et douloureux, +loin de me donner aucune sensation voluptueuse.</p> + +<p>Autrefois mon attitude en face des femmes était très timide; +maintenant je me comporte avec calme, comme un égal avec des +égaux. C'est très rarement qu'une excitation directe, dans le sens +sexuel, a été provoquée chez moi par une femme; mais, en analysant +de plus près ces faits rares, il me semble que ce n'était +jamais la personne de la femme, mais seulement sa toilette qui +produisait cet effet. Je m'amourachais de ses vêtements et l'idée +d'en pouvoir porter de pareils m'était agréable. Ainsi, je n'eus +jamais d'excitation sexuelle, même au bordel, où mes amis m'entraînaient +quelquefois; je restais indifférent malgré l'étalage de +toutes sortes de charmes imaginables et même devant de véritables +beautés. Mais mon cœur était capable de sentiments amicaux +pour le sexe féminin. Souvent je me figurais que j'étais +déguisé en femme, que je vivais inconnu parmi elles, que j'avais +des relations avec elles, et que j'étais très heureux ainsi. +C'étaient les jeunes filles dont le buste n'était pas encore trop +développé et surtout celles qui portaient les cheveux courts, qui +étaient plutôt capables de me faire quelque impression, parce +qu'elles se rapprochaient le plus de ma manière de voir. Une fois +j'eus la chance de trouver une fille qui se sentait malheureuse +d'appartenir au sexe féminin. Nous conclûmes un pacte d'amitié +solide et nous nous réjouissions souvent à l'idée de pouvoir +échanger notre situation sociale. Il convient peut-être de relater +encore le fait suivant qui pourrait avoir quelque importance pour +caractériser mon cas. Lorsqu'il y a quelques mois, les journaux +rapportèrent l'histoire d'une comtesse hongroise qui, déguisée en +homme, avait contracté un mariage et qui se sentait homme, je +songeai sérieusement à me présenter à elle pour conclure un +mariage inverti où j'aurais été la femme et elle l'homme... Je +n'ai jamais essayé le coït et je n'en ai jamais eu envie. Prévoyant +que, en face de la femme l'érection nécessaire me ferait défaut, +je me proposais de mettre, au cas échéant, les vêtements de la +femme, et je crois que, ces préparatifs faits, le succès attendu +n'aurait pas manqué de se produire.</p> + +<p>Pour ce qui concerne mon attitude vis-à-vis des personnes du +sexe masculin, je dois avant tout relever le fait que, pendant la +période où j'allais à l'école, j'entretenais avec des camarades des +amitiés des plus tendres. Mon cœur était heureux quand je pouvais +rendre un petit service à l'ami adoré. Je l'idolâtrais réellement +avec ferveur. Mais d'autre part je lui faisais pour un rien +des scènes de jalousie terribles. Pendant la brouille, j'avais le +sentiment de ne pouvoir ni vivre, ni mourir. Réconcilié je redevenais +pour quelque temps l'être le plus heureux. Je cherchais +aussi à me faire des amis parmi les petits garçons que je choyais, +que je comblais de sucreries et que j'aurais volontiers embrassés. +Bien que mon amour en restât toujours aux termes platoniques, +il était pourtant d'un caractère anormal. Un propos que j'ai tenu +alors inconsciemment sur un camarade adoré et plus âgé que +moi, en fournit la preuve: «Je l'aime tant, disais-je, que je préférerais +à tout le pouvoir de l'épouser.» Maintenant encore où je vis +très retiré, je raffole facilement d'un bel homme, à barbe fine et +aux traits intelligents. Mais je n'ai jamais trouvé une âme-sœur à +laquelle j'aurais pu me découvrir, pour être comme une amie +auprès de lui. Jamais je n'ai essayé de réaliser directement mes +penchants ou de commettre quelque imprudence à ce sujet. J'ai +finalement cessé de fréquenter les musées où sont exposés des +corps d'hommes nus, car les érections que me produisait cette +vue, étaient très gênantes. En secret j'ai parfois soupiré après +l'occasion de pouvoir dormir à côté d'un homme, et j'en ai trouvé +aussi l'occasion. Un monsieur plus âgé, et qui ne m'était guère +sympathique, m'y invita un jour.</p> + +<p><i>Cum eo concubui, ille genitalia mea tetigit</i>, et bien que sa personne +me fût antipathique, j'éprouvai le plus grand bonheur. Je +me sentais tout à fait livré à lui; en un mot je me sentais +femme.</p> + +<p>S'il m'est permis d'ajouter encore une remarque pour finir, +je dois formellement déclarer que, bien que j'aie la pleine conscience +de l'anomalie de mes penchants, je ne désire nullement +les changer. Je ne fais qu'aspirer après le temps ou je pourrai m'y +livrer avec plus de commodité et sans risque d'être découvert, +afin de me procurer un plaisir qui ne fait de tort à personne.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 120.—M<sup>lle</sup> Z..., trente et un ans, artiste, est +venue à la consultation pour des malaises neurasthéniques. Elle +attire l'attention par les traits grossiers et virils de sa figure, sa +voix creuse, ses cheveux courts, ses vêtements à coupe masculine, +sa démarche virile et son aplomb. Pour le reste, elle est tout +à fait femme; elle a des seins assez développés; le bassin est +féminin; pas de poils sur la figure.</p> + +<p>L'interrogatoire, relativement à l'inversion sexuelle, donne un +résultat positif.</p> + +<p>La malade raconte qu'étant encore petite, elle aimait mieux +jouer avec des garçons, notamment aux jeux «de soldat», «au +marchand», «au brigand» etc. Elle dit que dans ces jeux de +garçons elle était très violente et effrénée; elle n'a jamais eu de +goût pour les poupées ni pour les travaux manuels de la femme; +elle n'a appris que les plus rudimentaires (tricoter et coudre).</p> + +<p>À l'école, elle fit de bons progrès et s'est surtout intéressée aux +mathématiques et à la chimie. De très bonne heure, s'est éveillé +en elle un penchant pour les beaux-arts pour lesquels elle montrait +quelques aptitudes. Son but suprême était de devenir une +artiste remarquable. Dans ses rêves d'avenir, elle n'a jamais +pensé à une liaison conjugale. Comme artiste, elle s'intéressait +aux beaux êtres humains, mais c'étaient seulement les corps de +femmes qui l'attiraient; quant aux figures d'hommes, elle ne les +contemplait «qu'à distance». Elle ne pouvait souffrir les «niaiseries +des chiffons»; il n'y a que les choses viriles qui lui plaisaient. +Les rapports quotidiens avec les filles lui déplaisaient, +parce que leur conversation ne roulait que sur les toilettes, les +chiffons, les amourettes avec les hommes, etc., ce qui lui paraissait +insipide et ennuyeux. Par contre elle avait, dès son enfance, +des relations d'amitié extatique avec certaines filles; à l'âge de +dix ans, elle brûlait pour une camarade d'école et inscrivait son +nom partout où elle pouvait.</p> + +<p>Depuis elle eut de nombreuses amies auxquelles elle prodiguait +des baisers «enragés». En général, elle plaît aux filles à cause +de ses manières garçonnières. Elle adresse des poésies à ses amies +pour lesquelles elle serait capable de grimper sur les toits. Elle-même +trouve surprenant ce fait qu'elle soit gênée devant des filles +et surtout des amies. Elle ne serait pas capable de se déshabiller +devant elles.</p> + +<p>Plus elle aime une amie, plus elle est pudique en face d'elle.</p> + +<p>À l'heure qu'il est, elle entretient une de ces liaisons d'amitié. +Elle embrasse et enlace sa Laura, se promène devant ses fenêtres, +souffre tous les supplices de la jalousie, surtout quand elle voit +son amie s'amuser avec des messieurs. Son seul désir est de vivre +toujours à côté de cette amie.</p> + +<p>La malade raconte qu'il est vrai que, deux fois dans sa vie, des +hommes auraient fait quelque impression sur elle. Elle croit que, +si on avait sérieusement sollicité sa main, elle aurait conclu un +mariage, car elle aime beaucoup la vie de famille et les enfants. +Si un monsieur voulait la posséder, il devrait d'abord la mériter +par la lutte, de même qu'elle préfère se conquérir une amie par +un combat acharné. Elle trouve que la femme est plus belle et +plus idéale que l'homme. Dans les cas très rares où elle eut des +rêves érotiques, il s'agissait toujours de femmes. Elle n'a jamais +rêvé d'hommes.</p> + +<p>Elle ne croit pas qu'elle puisse encore aimer un homme, car +les hommes sont faux; elle est d'elle-même nerveuse et anémique.</p> + +<p>Elle se croit tout à fait femme, mais elle regrette de n'être +pas homme. Déjà à l'âge de quatre ans, son plus grand plaisir +était de s'habiller en garçon. Elle a décidément un caractère +viril; aussi n'a-t-elle jamais pleuré de sa vie. Sa plus grande passion +serait de monter à cheval, de faire de la gymnastique, de +l'escrime, de conduire des chevaux. Elle souffre beaucoup de ce +que personne de son entourage ne la comprenne. Elle trouve +bête de parler affaires de femmes. Beaucoup de gens qui la connaissent +ont déjà émis l'opinion qu'elle aurait dû naître homme.</p> + +<p>La malade dit qu'elle n'a jamais eu un tempérament sensuel. +En donnant l'accolade à ses amies, elle a souvent éprouvé une +curieuse sensation de volupté. L'accolade et les baisers étaient +ses seules manifestations d'amitié.</p> + +<p>La malade prétend être née d'un père nerveux et d'une mère +folle qui, jeune fille, était tombée amoureuse de son propre frère +qu'elle voulut persuader de partir avec elle pour l'Amérique. Le +frère de la malade est un homme très étrange et très bizarre.</p> + +<p>La malade ne présente aucun signe extérieur de dégénérescence; +le crâne est normal. Elle prétend avoir eu ses premières +menstrues à l'âge de quatorze ans. Elles viennent régulièrement, +mais lui causent toujours des douleurs.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 121.—Pour donner tout de suite à mon malheureux +état le nom qui lui convient, je vous ferai tout d'abord +remarquer qu'il porte tous les symptômes de l'état que vous avez +désigné sous le nom d'<i>effeminatio</i> dans votre ouvrage <i>Psychopathia +sexualis</i>.</p> + +<p>J'ai maintenant trente-huit ans: grâce à mon anomalie, j'ai +derrière moi une vie remplie de tant d'indicibles souffrances que +je m'étonne souvent de la force d'endurance dont l'homme peut +être doué. Ces temps derniers la conscience d'avoir traversé tant +de supplices m'a inspiré une sorte d'estime pour moi-même, sentiment +qui seul est capable de me rendre la vie encore quelque +peu supportable.</p> + +<p>Je vais maintenant m'efforcer de dépeindre mon état tel +qu'il est, et selon l'exacte réalité. Je suis au physique bien portant; +autant que je puis m'en souvenir, je n'ai jamais fait de +maladie grave et je suis issu d'une famille saine. Mes parents, il +est vrai, sont tous les deux des natures très irritables; mon père +est ce qu'on appelle un tempérament coléreux, ma mère un +tempérament sanguin avec un fort penchant à de sombres +mélancolies. Elle est très vive, très aimée à cause de son bon +cœur et de son active charité, mais elle manque de confiance en +elle-même et éprouve un impérieux besoin de s'appuyer sur +quelqu'un. Toutes ces particularités étaient aussi très prononcées +dans le caractère de son père. J'appuie sur ce fait, parce qu'on +dit de moi que je leur ressemble; quant à ces dernières particularités, +je puis moi-même constater la ressemblance. J'ai +toujours cru que mon amour pour mon propre sexe n'était que +l'hypertrophie de ces deux traits de caractère. Mais, même quand +j'essaie de me raffermir intérieurement par l'illusion que je suis +fort et vigoureux, de déchirer le lien qui m'attire avec un pouvoir +magique vers l'homme, il me reste toujours dans le sang un +résidu que je ne puis éloigner. Aussi loin que je puis remonter +dans mes souvenirs, je vois partout ce désir primitif et énigmatique +d'avoir un amant. Il est vrai que la première manifestation +fut d'une nature grossièrement sensuelle. Je ne suis pas si +j'avais déjà dix ans, quand un jour que j'étais couché dans +mon lit, je fus surpris de provoquer par une pression sur mes +parties génitales des sensations nouvelles et enivrantes, en me +figurant en même temps qu'un homme de mon entourage me +faisait des manipulations voluptueuses. Bien des années plus tard +seulement, j'appris que c'était de l'onanisme. Dans les premiers +temps, je fus tellement effrayé et tellement assombri par mon +mystérieux penchant que je fis alors ma première tentative de +suicide. Que n'ai-je pas réussi alors! Car j'eus ensuite une série +de secousses physiques et psychiques si violentes, qu'elles mirent +comme une chaîne autour de mon cœur qu'elles rétrécirent et +rendirent brutal et dur. Pour le dire tout de suite: jusqu'à +aujourd'hui, l'onanisme ne m'a pas lâché de ses griffes; il a résisté à +tous les essais, à tous les efforts de ma volonté brisée pour rompre +avec lui. Trois ou quatre fois je l'ai abandonné pendant des mois +entiers, dans la plupart des cas sous l'influence d'émotions +morales. À l'âge de treize ans, j'eus mon premier amour. Aujourd'hui, +il me souvient, qu'alors le comble de mes désirs était de +pouvoir embrasser les jolies lèvres roses et fraîches de mon camarade. +d'école. C'était une langueur pleine de rêves romanesques. +Il devint plus violent à l'âge de quinze et seize ans, lorsque +pour la première fois je souffris les supplices d'une folle jalousie +plus dévorante qu'elle ne saurait jamais l'être dans l'amour +naturel. Cette seconde période amoureuse a duré pendant des +années, bien que je n'eusse passé que quelques jours avec l'objet +de mon amour et qu'ensuite nous ne nous soyons pas revus pendant +quinze ans. Peu à peu mon sentiment s'est refroidi pour lui, et +je suis encore à plusieurs reprises devenu amoureux fou d'autres +hommes qui, sauf un seul, étaient tous de mon âge.</p> + +<p>Jamais mon amour—vous me permettrez cette expression +pour désigner un sentiment condamné par la majorité des hommes—n'a +été payé de retour; je n'ai jamais eu avec un homme des +rapports du genre de ceux qui doivent craindre le grand jour; +jamais un seul d'entre eux n'a eu pour moi plus qu'un intérêt +ordinaire, bien qu'un des amis auxquels je faisais la cour, eût +deviné mon désir secret. Et pourtant, je me suis consumé dans +le désir ardent de l'amour des hommes. Mes sentiments sont, +dans ce cas à mon avis, tout à fait ceux d'une femme aimante; et +j'aperçois avec épouvante que mes représentations sensuelles +deviennent de plus en plus semblables à celles d'une femme. +Pendant les périodes où je suis libre d'une affection précise, mon +désir dégénère, car, en me livrant à mes procédés d'onanisme, +j'évoque des idées grossièrement sensuelles. Je peux encore +lutter contre ce mal, mais c'est bien vainement que je tente de +supprimer l'amour même. Depuis une année, je souffre de cette +exaltation de mes sentiments; j'ai tant médité sur leur particularité, +que je crois pouvoir vous donner une description exacte +de mes sensations. Mon intérêt est toujours éveillé par la beauté +physique. J'ai fait, à ce propos, la curieuse remarque que je n'ai +jamais aimé un homme barbu.</p> + +<p>On pourrait en inférer que je suis voué à ce qu'on appelle +l'amour des garçons. Cependant cette supposition n'est pas +exacte. Car au charme sensuel dont j'ai parlé, se joint un intérêt +psychique pour la personne que je fréquente, ce qui est une +source de tourments. Je suis pris d'une affection si profonde que +je m'attache avec une sorte d'abnégation. On se lie à moi et +cette confiance réciproque pourrait développer une amitié très +cordiale, si au fond de mon âme ne sommeillait ce démon qui +me pousse à une union plus intime qu'on ne saurait admettre +qu'entre personnes de sexes différents. Tout mon être en languit, +chaque fibre en palpite et je me consume dans une passion +brûlante. Je m'étonne d'être capable d'exposer ici en quelques +mots secs les sensations qui ont déchiré tout mon être. Il est +vrai qu'à force de lutter, pendant des années, j'ai dû apprendre +à dissimuler mes penchants et à sourire quand j'étais déchiré +par les souffrances. Car n'ayant jamais été payé de retour, je +n'ai connu de l'amour que les supplices, la jalousie, cette jalousie +folle qui obscurcit l'esprit, pour tous ceux ou celles avec qui +l'être adoré échangeait un seul regard.</p> + +<p>J'ai réservé de m'arrêter à la fin sur l'élément psychique afin +de montrer combien mon penchant anormal est enraciné. Je n'ai +jamais éprouvé le moindre souffle d'amour sensuel pour l'autre +sexe. L'idée d'avoir avec lui des rapports sexuels me répugne. +Plusieurs fois déjà j'ai souffert en entendant affirmer que telle +ou telle jeune fille était amoureuse de moi. Comme tout jeune +homme, j'ai abondamment goûté aux plaisirs du monde, entre +autres à celui de la danse. Je danse avec plaisir, mais je serais +heureux si je pouvais danser comme dame avec des jeunes gens.</p> + +<p>Je voudrais une fois de plus insister sur le fait que mon +amour est tout à fait sensuel. Comment expliquer autrement que +la poignée de main du bien-aimé et souvent son aspect me provoquent +un serrement de cœur et même de l'érection!</p> + +<p>J'ai employé tous les moyens pour arracher cet «amour» de +mon «cœur». J'ai essayé de l'étourdir par l'onanisme, de +l'abaisser dans la fange pour pouvoir d'autant mieux me placer +au-dessus de lui.—(Il y a dix ans, pendant une de ces périodes +d'amour, j'avais repoussé l'onanisme et j'avais eu la sensation +que mon sentiment amoureux s'ennoblissait).—Maintenant encore +j'ai l'idée fixe que si mon bien-aimé me déclarait m'aimer, et +n'aimer que moi, je renoncerais avec plaisir à toute satisfaction +sensuelle, et je me contenterais de pouvoir reposer dans ses bras +fidèles. Mais c'est une illusion que je me fais.</p> + +<p>Très honoré monsieur, j'ai une position sociale pleine de +responsabilités, et je crois pouvoir affirmer que mon penchant +anormal ne me fera jamais dévier, pas même de l'épaisseur d'un +fil, du devoir que je suis obligé d'accomplir. Sauf cette anomalie, +je ne suis pas fou et je pourrais être heureux. Mais, l'année +dernière surtout, j'ai trop souffert pour ne pas envisager avec +terreur l'avenir qui, certes, ne m'apportera point la réalisation +de mon désir qui couve toujours sous la cendre, c'est-à-dire le +désir de posséder un amant qui me comprenne et qui réponde +à mon amour. Seule une telle union me donnerait un réel bonheur +psychique. J'ai beaucoup réfléchi sur l'origine de mon anomalie, +surtout parce que je crois pouvoir supposer qu'elle ne m'est pas +venue par hérédité. Je crois que c'est l'onanisme qui a allumé +ce sentiment congénital. Il y a longtemps que j'aurais pu mettre +fin à toutes ces misères, puisque je ne crains pas la mort, et que +dans la religion qui, fait curieux, ne s'est pas retirée de mon +cœur impur, je ne trouve aucun avertissement contre le suicide. +Mais la conviction que ce n'est pas exclusivement ma faute qui +fait qu'un ver rongeur a rongé ma vie dès son origine, un certain +défi de rester quand même, défi que j'ai conçu précisément ces +temps derniers à la suite d'un indicible chagrin, m'amènent à +tenter l'expérience afin de voir s'il n'y a pas possibilité d'échafauder +sur une nouvelle base un modeste bonheur pour ma vie, +quelque chose qui me remplisse le cœur. Je crois que, sous +l'influence d'une vie de famille tranquille, je pourrais devenir +heureux. Mais je ne dois pas vous cacher que l'idée de vivre +maritalement avec une femme m'est horrible, que je n'entreprendrais +que le cœur saignant cette tentative de revirement, +car alors je devrais rompre radicalement avec l'espoir toujours +vivace, avec cette illusion que le hasard pourrait pourtant +m'amener un jour le bonheur rêvé.</p> + +<p>Cette idée fixe s'est tellement enracinée que je crains que, +seule, la suggestion hypnotique puisse m'en guérir.</p> + +<p>Pourriez-vous me donner un conseil? Vous me rendriez infiniment +heureux. Le conseil le plus pressant se bornera probablement +à m'interdire l'onanisme. Que je voudrais le suivre! +Mais si je n'ai pas sous la main des moyens directement matériels +ou mécaniques, je ne pourrai pas m'arracher à ce vice. D'autant +moins que je crains qu'à la suite de ces pratiques durant des +années, ma nature s'y soit déjà habituée. Les suites, il est vrai, +ne m'en ont pas été épargnées, bien qu'elles ne soient pas aussi +horribles qu'on les dépeint ordinairement. Je souffre d'une nervosité +peu intense; je suis, il est vrai, affaibli et je paie ce vice par +des troubles périodiques de la digestion; mais je suis capable +encore de supporter des fatigues; j'y trouve même quelque plaisir +si elles ne sont pas trop fortes. Je suis d'humeur sombre, mais je +peux être très gai par moments; heureusement j'aime mon +métier; je m'intéresse à bien des choses, surtout à la musique, +aux arts, à la littérature. Je ne me suis jamais livré à des occupations +féminines.</p> + +<p>Ainsi que cela ressort de tout ce que je viens d'exposer, j'aime +à fréquenter les hommes, surtout quand ils sont beaux, mais je +n'ai jamais entretenu avec aucun d'eux des relations intimes. +C'est un abîme profond qui me sépare d'eux.</p> + +<p><i>Post-Scriptum.</i>—Je crains de n'avoir pas assez précisé ma vie +sexuelle dans les lignes précédentes. Elle ne consiste que dans +l'onanisme, mais, pendant l'acte, je me laisse influencer par ces +représentations horribles qu'on désigne par <i>coïtus inter femora</i>, +<i>ejaculatio in ore</i>, etc.</p> + +<p>Mon rôle est, dans ces cas, passif. Ces images se transforment +et passent à celles de l'accouplement quand une passion m'a +enchaîné. La lutte contre cette passion est terrible, parce que +mon âme participe aussi au combat. Je désire l'union la plus +étroite, la plus complète qu'on puisse imaginer entre deux êtres +humains, la vie commune, des intérêts communs, une confiance +absolue et l'union sexuelle. Je pense que l'amour naturel ne +diffère de celui-ci que par son degré de chaleur, fort au-dessous +du feu de notre passion. Précisément en ce moment j'ai de +nouveau cette lutte à soutenir et je refoule par la violence cette +folle passion qui me tient captif déjà depuis si longtemps.</p> + +<p>Pendant des nuits entières je me roule dans mon lit, poursuivi +par l'image de celui pour l'amour duquel je donnerais tout ce +que je possède. Qu'il est triste que le plus noble sentiment qui +ait été donné à l'homme, l'amitié, soit impossible à cause d'un vil +penchant sensuel!</p> + +<p>Je voudrais encore une fois déclarer que je ne puis pas me +décider à transformer ma vie sexuelle par des rapports sexuels +avec des femmes. L'idée de ces rapports m'inspire du dégoût +et même de l'horreur.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 122.—J'écrirai, tant bien que mal, l'histoire +de mes souffrances; je ne suis guidé que par le désir de pouvoir +contribuer par cette autobiographie à renseigner quelque peu sur +les malentendus et les erreurs cruelles qui règnent encore dans +toutes les sphères contre l'inversion sexuelle.</p> + +<p>J'ai maintenant trente-sept ans, et je suis né de parents qui +tous deux étaient très nerveux. Je rappelle ce fait parce que souvent +j'ai eu l'idée que mon inversion sexuelle pourrait m'être +venue par voie d'hérédité; cependant cette assertion n'est que +bien vague. Quant à mes grand-pères et grand'mères, que je n'ai +jamais connus, je voudrais seulement citer comme fait digne +d'être retenu, que mon grand-père du côté maternel avait la +réputation d'être un grand «don Juan».</p> + +<p>J'étais un enfant assez faible et, pendant mes deux premières +années, j'ai souffert de ce qu'on appelle des arthrites; c'est probablement +à la suite de cette maladie que mon don d'assimilation +et ma mémoire se sont affaiblis; car j'apprends difficilement les +choses qui ne m'intéressent pas, et j'oublie facilement ce que j'ai +appris. Je voudrais encore faire mention du fait que, avant ma +naissance, ma mère fut en proie à de vives émotions morales, et +qu'elle eut souvent des frayeurs. Depuis l'âge de trois ans, je suis +très bien portant et jusqu'ici j'ai été épargné par les maladies +graves. Entre l'âge de douze et de seize ans, j'eus parfois des +sensations nerveuses étranges que je ne puis pas décrire et qui se +faisaient sentir dans la tête et sur le bout des doigts. Il me +semblait alors que tout mon être voulait se dissoudre. Mais, +depuis de longues années, ces accès ne se sont plus renouvelés. +Du reste, je nuis un homme assez vigoureux, avec une chevelure +touffue, et d'un caractère tout à fait viril.</p> + +<p>À l'âge de six ans, je suis arrivé tout seul à pratiquer l'onanisme +auquel malheureusement je fus très adonné jusqu'à l'âge de dix-neuf +ans. Faute de mieux, j'y ai recours encore assez souvent, +bien que je reconnaisse le caractère répréhensible de cette passion +et que je m'en sente toujours affaibli, tandis que le rapport +sexuel avec un homme, loin du me fatiguer, me donne au +contraire le sentiment d'avoir retrempé mes forces. À l'âge de +sept ans, je commençai à aller à l'école et bientôt j'éprouvai une +vive sympathie pour certains de mes camarades, ce qui d'ailleurs +ne me paraissait nullement étrange. Au lycée, quand j'eus +quatorze ans, mes condisciples m'ont éclairé sur la vie sexuelle +des hommes, chose que j'ignorais absolument; mais leurs explications +n'ont pu m'inspirer aucun intérêt. À cette époque je pratiquais +avec deux ou trois amis l'onanisme mutuel auquel ceux-ci +m'avaient incité et qui avait un charme immense pour moi. Je +n'avais toujours pas conscience de la perversité de mon instinct +génital; je croyais que mes fautes n'étaient que des péchés de +jeunesse, comme en commettent tous les garçons de mon âge. Je +pensais que l'intérêt pour le sexe féminin se manifesterait quand +l'heure serait venue. Ainsi j'atteignis l'âge de dix-neuf ans. Pendant +les années suivantes, je fus amoureux fou d'un très bel +artiste dramatique, ensuite d'un employé d'une banque et d'un +de mes amis, deux jeunes gens qui étaient loin d'être beaux et +de porter sur les sens. Cet amour était purement platonique +et m'entraînait parfois à faire des poésies enflammées. Ce fut +peut-être le plus beau temps de ma vie, car j'envisageais tout +cela avec des yeux innocents. À l'âge de vingt et un ans, je +commençai pourtant à m'apercevoir peu à peu que je n'avais pas +tout à fait les mêmes prédispositions que mes camarades; je ne +trouvais aucun plaisir aux occupations viriles, ni à fumer, ni à +boire, ni au jeu de cartes; quant au lupanar, il m'inspirait réellement +une peur mortelle. Aussi n'y suis-je jamais allé; j'ai +toujours réussi à m'esquiver sous un prétexte, quand les camarades +y allaient. Je commençai alors à réfléchir sur moi-même; je +me sentais souvent abandonné, misérable, malheureux, et je languissais +de rencontrer un ami prédisposé comme moi, sans parvenir +à l'idée qu'il pouvait bien exister hors de moi des gens de +cet acabit. À l'âge de vingt-deux ans, j'ai fait la connaissance +d'un jeune homme qui enfin m'a éclairé sur l'inversion sexuelle +et sur les personnes atteintes de cette anomalie, car lui aussi +était uraniste et, ce qui est plus, amoureux de moi. Mes yeux se +dessillèrent et je bénis le jour qui m'a apporté cet éclaircissement. +À partir de ce moment, je vis le monde d'un autre œil, je vis que +le même sort était échu à beaucoup de gens et je commençai à +comprendre et à m'accommoder autant que possible de ce sort. +Malheureusement cela marchait très mal, et aujourd'hui encore je +suis pris d'une révolte, d'une haine profonde contre les institutions +modernes qui nous traitent si mal, nous autres pauvres +uranistes. Car quel est notre sort? Dans la plupart des cas, nous +ne sommes pas compris, nous sommes ridiculisés et méprisés et, +dans le meilleur cas, si l'on nous comprend, on s'apitoie sur +nous comme sur de pauvres malades ou des fous. C'est la pitié +qui m'a toujours rendu malade. Je commençai donc à jouer la +comédie, pour tromper mes proches sur l'état de mon âme, et, +toutes les fois que j'y réussissais, j'en avais une grande satisfaction. +J'ai fait aussi la connaissance de plusieurs compagnons de +sort; j'ai noué avec eux des liaisons qui malheureusement étaient +toujours de courte durée, car j'étais très peureux et prudent, en +même temps que difficile dans mon choix et gâté.</p> + +<p>J'ai toujours profondément abhorré la pédérastie, comme +quelque chose d'indigne d'un être humain, et je désirerais que +tous mes compagnons de sort en fissent autant; malheureusement, +chez certains d'entre eux, ce n'est pas le cas; car, si tous pensaient +sur ce sujet comme moi, l'opprobre et la raillerie des hommes +d'un sentiment diffèrent du nôtre seraient encore plus injustes.</p> + +<p>En face de l'homme aimé je me sens complètement femme, +voilà pourquoi je me comporte assez passivement pendant l'acte +sexuel. En général, toutes mes sensations et tous mes sentiments +sont féminins; je suis vaniteux, coquet, j'aime les chiffons, je +cherche à plaire, j'aime à me bien habiller, et, dans les cas où je +veux particulièrement plaire, j'ai recours aux artifices de toilette +pour lesquels je suis assez bien expérimenté.</p> + +<p>Je m'intéresse très peu à la politique, mais je n'en suis que plus +passionné pour la musique; je suis un partisan enthousiaste de +Richard Wagner, prédilection que j'ai remarquée chez la plupart +des uranistes. Je trouve que c'est précisément cette musique qui +correspond le mieux à notre caractère. Je joue assez bien du +violon, j'aime la lecture et je lis beaucoup, mais je n'ai que peu +d'intérêt pour les autres sujets; de même tout le reste dans la vie +m'est assez indifférent, par suite de la sourde résignation qui +m'envahit de plus en plus.</p> + +<p>Bien que j'aie tout sujet d'être content de la destinée, ayant +comme technicien une position assurée dans une grande ville +d'Allemagne, je n'aime pas mon métier. Ce que j'aimerais le +mieux, ce serait d'être libre et indépendant, de pouvoir, en compagnie +de l'être aimé, faire de beaux voyages, consacrer mes +loisirs à la musique et à la littérature, surtout au théâtre qui me +paraît comme un des plus grands plaisirs. Être l'intendant d'un +théâtre de la Cour, voilà une position que je trouverais acceptable.</p> + +<p>La seule position sociale ou vocation qui me paraisse vraiment +désirable, est celle de grand artiste, soit chanteur, soit acteur, +soit peintre ou sculpteur. Il me semblerait encore plus beau +d'être né sur un trône royal; ce désir répond à mon envie très +prononcée de régner.—(S'il y a vraiment une métempsychose, +question dont je m'occupe beaucoup et théorie qui me paraît très +probable, je dois avoir déjà vécu une fois comme imperator ou +comme souverain quelconque).—Mais il faut être né pour tout cela, +et comme je ne le suis pas, je n'ai pas d'ambition pour les soi-disant +honneurs et distinctions de la société.</p> + +<p>En ce qui concerne les tendances de mon goût, je dois constater +qu'il y a là une certaine scission. De beaux jeunes gens de talent +et qui ont au moins vingt ans, qui se trouvent au même niveau +social que moi, me paraissent plutôt créés pour un amour platonique, +et je me contente, dans ce cas, d'une amitié très sincère et +très idéale qui rarement dépasse les bornes de quelques accolades. +Mais sensuellement je ne saurais être excité que par des +hommes plus rudes et plus robustes qui ont au moins mon âge, +mais qui doivent occuper une position sociale et intellectuelle +inférieure à la mienne. La raison de ce phénomène curieux est +peut-être que ma grande pudicité, ma timidité native et ma réserve +en présence des hommes de ma position, exercent l'effet +d'une idée entravante, de sorte que, dans ce cas, je n'arriverais +que difficilement et rarement à une émotion sexuelle. Je souffre +beaucoup de cet antagonisme,—cela s'explique,—car j'ai toujours +peur de me révéler à ces gens simples qui sont au-dessous de +moi et qu'on peut souvent acheter pour de l'argent. Car, dans +mon idée, il n'y aurait rien de plus terrible qu'un scandale qui +me pousserait immédiatement au suicide. Je ne puis pas assez +me figurer combien ce doit être terrible d'être, à la suite d'une +petite imprudence ou par la méchanceté du premier venu, stigmatisé +devant le monde entier, et pourtant sans que ce soit de +notre faute. Car que faisons-nous autre chose que ce que les +hommes de dispositions normales peuvent se permettre de faire +souvent et sans gêne? Ce n'est pas notre faute si nous n'éprouvons +pas les mêmes sentiments que la grande foule: c'est un jeu cruel +de la nature.</p> + +<p>Maintes fois j'ai cherché dans ma tête si la science et quelques +hommes scientifiques sans préjugés, penseurs indépendants, ne +pourraient imaginer des moyens pour que, nous, les «Cendrillons» +de la nature, nous puissions avoir une position plus supportable +devant la loi et les hommes. Mais toujours je suis arrivé +à cette triste conclusion que pour se faire le champion d'une +cause, il faut tout d'abord la bien connaître et la définir. Qui +est-ce qui, jusqu'à ce jour, pourrait expliquer et définir avec +exactitude l'inversion sexuelle? Et pourtant il faut qu'il y ait +pour ce phénomène une explication juste, qu'il y ait une voie par +laquelle on puisse amener la grande foule à un jugement plus +sensé et plus indulgent, et, avant tout, obtenir du moins ceci: qu'on +ne confonde plus l'inversion sexuelle avec la pédérastie, confusion +qui malheureusement règne encore chez la plupart des gens, +je dirais même chez tous. Par un pareil acte, on s'érigerait un +monument impérissable à la reconnaissance de milliers d'hommes +contemporains et futurs; car il y a toujours eu des uranistes, il y +en a et il y en aura à toutes les époques, et en plus grand +nombre qu'on ne le suppose.</p> + +<p>Dans le livre de Wilbrand: <i>Fridolins heimliche Ehe</i>, je trouve +énoncée une théorie tout à fait acceptable à ce sujet, ayant eu +moi-même déjà à plusieurs reprises l'occasion de constater que +tous les uranistes n'aiment pas au même degré l'homme, mais +qu'il y a parmi eux d'innombrables subdivisions depuis l'homme +le plus efféminé jusqu'à l'inverti qui aime encore autant et aussi +souvent les charmes féminins que les autres. Ceci pourrait peut-être +expliquer la soi-disant différence entre l'inversion congénitale +et l'inversion acquise, différence qui, à mon avis, n'existe +pas du tout. Cependant chez les cinquante-cinq individus que +j'ai connus dans les trois années écoulées depuis que j'ai compris +mon état, j'ai rencontré les mêmes traits de tempérament, d'âme +et de caractère; presque tous sont plus ou moins idéalistes, ne +fument que peu ou pas du tout, sont dévots, vaniteux, coquets et +superstitieux, et réunissent en eux—(je dois l'avouer malheureusement)—plutôt +les défauts des deux sexes que leurs qualités. Je +sens un véritable <i>horror</i> pour la femme dans son rôle sexuel, +horreur que je ne saurais vaincre, pas même avec tous les artifices +de mon imagination qui est extrêmement vive; aussi je ne +l'ai jamais essayé, car je suis convaincu d'avance de la stérilité +d'une tentative qui me paraît contre nature et criminelle.</p> + +<p>Dans les rapports purement sociaux et amicaux, j'aime beaucoup +à être en relation avec les filles et les femmes, et je suis +très bien vu dans les cercles de dames, car je m'intéresse beaucoup +aux modes, et je sais parler avec beaucoup d'à-propos et +de justesse de ces matières. Je puis, quand je veux, être très gai +et très aimable, mais ce don de conversation n'est qu'une comédie +qui me fatigue et qui m'affecte beaucoup. De tout temps j'ai +montré beaucoup d'intérêt et d'adresse pour les travaux de femmes; +étant enfant, j'ai jusqu'à l'âge de treize ans passionnément aimé à +jouer aux poupées auxquelles je faisais moi-même des robes. +Maintenant encore, j'ai beaucoup de plaisir à faire de belles broderies, +occupation à laquelle malheureusement je ne puis me +livrer qu'en secret. J'ai une prédilection non moins vive pour les +bibelots, les photographies, les fleurs, les friandises, les objets +de toilette et toutes les futilités féminines. Ma chambre que j'ai +arrangée et décorée moi-même, ressemble à peu près au boudoir +surchargé d'une dame.</p> + +<p>Je voudrais encore mentionner, comme particularité curieuse, +que je n'ai jamais eu de pollutions. Je rêve beaucoup et très vivement +presque chaque nuit; mes rêves érotiques, quand j'en ai, +ne s'occupent que d'hommes, mais je suis toujours réveillé avant +qu'une éjaculation ait pu se produire. Au fond, je n'ai pas de +grands besoins sexuels; il y a chez moi des périodes de quatre à +six semaines, pendant lesquelles l'instinct génital ne se manifeste +pas du tout. Malheureusement ces périodes sont très rares +et sont suivies ordinairement d'un réveil d'autant plus violent de +mon terrible instinct, qui, s'il n'est pas satisfait, me cause de +grands malaises physiques et intellectuels. Je suis alors de mauvaise +humeur, déprimé moralement, irritable; je fuis la société; +mais toutes ces particularités disparaissent à la première occasion +qui me permet de satisfaire mon instinct génital. Je dois remarquer +que, en général, pour les causes les plus futiles, mon +humeur peut varier plusieurs fois dans la même journée; elle est +comme le temps d'avril.</p> + +<p>Je danse bien et volontiers; mais je n'aime la danse qu'à cause +de ses mouvements rythmiques et de ma prédilection pour la +musique.</p> + +<p>Enfin je dois faire mention d'une chose qui provoque toujours +mon indignation. On nous prend en général pour des malades; +c'est à tort. Car, pour toute maladie, il y a un remède ou un calmant; +or aucune puissance au monde ne pourrait ôter à un uraniste +sa prédisposition invertie. La suggestion hypnotique même, +qu'on a souvent appliquée avec un succès apparent, ne peut pas +amener de transformation durable dans la vie psychique d'un uraniste. +Chez nous, on confond l'effet avec la cause. On nous prend +pour des malades, parce que la plupart d'entre nous le deviennent +réellement avec le temps. Je suis profondément convaincu +que les deux tiers de nous, arrivés à un âge avancé, s'ils y arrivent +jamais, auront une défectuosité mentale, et c'est facile à expliquer. +Quelle force de volonté et quels nerfs ne doit-on pas avoir +pour pouvoir pendant toute sa vie et sans interruption dissimuler, +mentir, être hypocrite! Que de fois, quand, dans un +cercle de gens normaux, la conservation tombe sur l'inversion +sexuelle, n'est-on pas obligé de se rallier aux calomnies et aux +injures, tandis que chacun de ces propos agit sur nous comme un +couteau tranchant! D'autre part, être obligé d'écouter les propos +et les mots d'esprit inconvenants et ennuyeux sur les femmes, +feindre un intérêt et une attention pour ces conversations qui +aujourd'hui sont en vogue dans la soi-disant «bonne compagnie»! +Voir tous les jours, presqu'à chaque heure, de beaux hommes auxquels +on ne peut se révéler, être forcé de se priver pendant des +semaines, des mois même, de l'ami dont nous aurions tellement +besoin, et par-dessus tout la peur terrible et continuelle de se trahir +devant les hommes, d'être couvert de honte et d'opprobre! +Vraiment, il ne faut pas s'étonner que la plupart d'entre nous soient +incapables de tout travail sérieux, car la lutte avec notre triste +destinée absorbe toute notre force de volonté et notre persévérance. +Combien il est funeste pour nos nerfs d'être obligés de renfermer +toutes nos pensées, tous nos sentiments dans notre for +intérieur, où notre imagination déjà si vive, alimentée par tout +cela, travaille avec d'autant plus d'activité, de sorte que nous +portons avec nous une fournaise qui menace de nous dévorer! +Heureux ceux de nous qui ne manquent jamais de la force pour +pouvoir mener une telle vie, mais heureux aussi ceux qui en ont +déjà fini!</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 123. Autobiographie.—Vous recevrez ci-jointe +la description du caractère ainsi que des sentiments moraux et +sexuels d'un uraniste, c'est-à-dire d'un individu qui, malgré la +conformation virile de son corps, se sent tout à fait femme, dont +les sens ne sont nullement excités par les femmes et dont la langueur +sexuelle ne vise que les hommes.</p> + +<p>Pénétré de la conviction que l'énigme de notre existence ne +saurait être démêlée ou du moins éclaircie que par des hommes +de science qui pensent sans préjugés, je vous donne ma biographie +uniquement dans le but de contribuer par ce moyen à +l'éclaircissement de cette erreur cruelle de la nature et de rendre +peut-être un service à mes compagnons de sort de la future génération. +Car des uranistes il y en aura, tant qu'il y aura des +hommes, de même que c'est un fait irréfutable qu'il y en a eu à +toutes les époques. Mais à mesure que l'instruction scientifique de +notre époque fera des progrès, on finira par voir en moi et en mes +semblables non pas des êtres haïssables, mais des êtres dignes de +commisération, qui ne méritent jamais le mépris, mais plutôt la +suprême pitié de leur prochain plus heureux qu'eux. Je tâcherai +d'être aussi bref que possible dans mon récit, de même que je +ferai tous les efforts pour rester impartial. Je dois d'ailleurs faire +remarquer, au sujet de mon langage cru et souvent même +cynique, que, avant tout, je tiens à être vrai: voilà pourquoi je +n'évite point les expressions les plus crues, car ce sont elles qui +peuvent le mieux caractériser le sujet que je veux exposer.</p> + +<p>J'ai trente-quatre ans et demi; je suis un négociant à revenu +modique; ma taille est au-dessus de la moyenne, je suis maigre, +je n'ai pas les muscles forts, j'ai une figure tout à fait ordinaire, +couverte de barbe et, au premier aspect, je ne diffère en rien des +autres hommes. Par contre, ma démarche est féminine, surtout +quand je presse le pas; elle est un peu dandinante; les mouvements +sont anguleux, peu harmonieux et manquent de tout +charme viril. La voix n'est ni féminine ni aiguë, mais plutôt d'un +timbre de baryton.</p> + +<p>Tel est mon <i>habitus</i> extérieur.</p> + +<p>Je ne fume ni ne bois pas; je ne puis ni siffler, ni monter à +cheval, ni faire de la gymnastique, ni tirer de l'épée, ni au pistolet +non plus; je ne m'intéresse pas du tout aux chevaux ni aux +chiens; je n'ai jamais eu entre les mains ni un fusil ni une épée. +Dans mes sentiments intimes et dans mes désirs sexuels, je suis +parfaitement femme. Sans aucune instruction bien solide—je +n'ai passé que cinq années au lycée—je suis pourtant intelligent; +j'aime à lire de bons ouvrages bien écrits; je dispose d'un +jugement sain, mais je me laisse toujours entraîner par l'état +d'esprit du moment; qui connaît mon faible et sait en profiter, +peut me manier et me persuader facilement. Je prends toujours +des résolutions sans trouver jamais l'énergie de les mettre à exécution. +Comme les femmes, je suis capricieux et nerveux, irrité +souvent sans aucune raison, parfois méchant contre des personnes +dont la figure ne me va pas ou contre lesquelles j'ai de la rancune; +je suis alors arrogant, injuste, souvent blessant et insolent.</p> + +<p>Dans tous mes actes et gestes je suis superficiel, souvent léger; +je ne connais aucun sentiment moral profond, et j'ai peu de +tendresse pour mes parents, mes sœurs et mes frères. Je ne suis +pas égoïste; à l'occasion je suis même capable de faire des sacrifices; +je ne puis jamais résister aux larmes, et, comme les +femmes, on peut me gagner par une prévenance aimable ou par +des prières instantes.</p> + +<p>Déjà, dans ma tendre enfance, je fuyais les jeux de guerre, les +exercices de gymnastique, les bagarres de mes camarades masculins; +je me trouvais toujours dans la compagnie des petites filles +avec lesquelles je sympathisais plus qu'avec les garçons; j'étais +timide, embarrassé, et je rougissais souvent. Déjà à l'âge de douze +à treize ans, j'éprouvais des serrements de cœur étranges à la +vue de l'uniforme collant d'un joli militaire; les années suivantes, +pendant que mes camarades d'école parlaient toujours de filles +et commençaient même de petites amourettes, j'étais capable de +suivre pendant des heures un homme vigoureusement bâti avec +des fesses bien développées et plantureuses, et je me grisais à +cet aspect.</p> + +<p>Sans réfléchir beaucoup sur ces impressions, qui différaient +tant des sentiments de mes camarades, je commençai à me masturber +en pensant pendant l'acte à des hommes bâtis comme des +héros et bien mis, jusqu'à ce que, à l'âge de dix-sept ans, je +fusse éclairé sur mon état par un compagnon de sort. Depuis ce +temps j'ai eu huit à dix fois affaire avec des filles; mais pour provoquer +l'érection, j'ai toujours dû évoquer l'image d'un bel +homme de ma connaissance; je suis convaincu aujourd'hui que, +même en ayant recours à mon imagination, je ne serais pas +capable d'user d'une fille. Peu de temps après cette découverte, je +préférai fréquenter des uranistes vigoureux et âgés, car à cette +époque je n'avais ni les moyens ni l'occasion de voir de véritables +hommes. Depuis, cependant, mon goût a complètement changé, et +ce ne sont que les hommes, les vrais hommes, entre vingt-cinq et +trente-cinq ans, aux formes vigoureuses et souples, qui puissent +exciter au plus haut degré mes sens, et dont les charmes me ravissent +comme si j'étais vraiment femme. Grâce aux circonstances, +j'ai pu au cours des années faire environ une douzaine de fois +connaissance avec des hommes, qui, pour une gratification de 1 à +2 florins par visite, servaient à mes fins. Quand je me trouve +enfermé seul dans ma chambre avec un joli garçon, mon plus grand +plaisir, c'est avant tout <i>membrum ejus vel maxime si magnum atque +crassum est, manibus capere et apprehendere et premere, turgentes +nates femoraque tangere atque totum corpus manibus contractare et, +si conseditur, os faciem atque totum corpus, immovero nates, ardentibus +oxculis obtegere. Quodsi membrum magnum purumque est, +dominusque ejus mihi placet, ardente libidine mentulam ejus in os +meum receptam complures horas sugere possum, neque autem detector, +si semen in os meum ejaculalur, cum maxima corum qui «</i>uraniste<i>» +nominantur pars hac re non modo delectatur, sed etiam semen nonnunquam +devorat.</i></p> + +<p>Cependant j'éprouve la volupté la plus intense quand je tombe +sur un homme qui est déjà dressé à ces pratiques et qui <i>membrum +meum in os recipit et erectionem in ore suo concedit</i>.</p> + +<p>Quelque invraisemblable que cela paraisse, je trouve toujours, +moyennant quelques cadeaux, des garçons chics qui se laissent +faire. Ces gaillards apprennent ordinairement ces choses pendant +leur service militaire, car les uranistes savent très bien que, chez +les militaires, on est bien disposé pour de l'argent; et le drôle, une +fois dressé à ce service, est souvent par les circonstances amené à +continuer, malgré sa passion pour le sexe féminin.</p> + +<p>Les uranistes, sauf quelques exceptions, me laissent froid d'habitude, +car tout ce qui est féminin me répugne au plus haut +degré. Pourtant il y a parmi eux des individus qui peuvent me +charmer aussi bien qu'un véritable homme et avec lesquels j'aime +encore mieux avoir des rapports parce qu'ils répondent à mes +caresses enflammées avec une égale ardeur. Quand je me trouve +en tête-à-tête avec un de ces individus, mes sens excités n'ont +plus d'entraves et je laisse se déchaîner complètement mes +fureurs bestiales: <i>osculor, premo, amplector eum, linguam meam +in os ejus immitto; ore cupiditate tremente ejus labrum superius +sugo, faciem meam ad ejus nates adpono et odore voluptari et natibus +emanente voluptate obstupescor</i>. Les hommes véritables, en +uniformes collants, font sur moi la plus grande impression. +Quand j'ai l'occasion d'enlacer de mes bras un superbe gaillard +et de l'embrasser, cela me donne une éjaculation immédiate, +fait que j'attribue surtout à une masturbation fréquente. Car +je me masturbais souvent dans les premières années, presque +toutes les fois que j'avais vu un solide gaillard qui me plaisait; +son image m'était alors présente pendant que je faisais l'acte +d'onanisme. Mon goût, en ces choses, n'est pas trop difficile; il +est comme celui d'une bonne qui voit son idéal dans un solide +sous-officier de dragons. Une belle figure est, il est vrai, un accessoire +agréable, mais pas du tout indispensable à l'excitation +de mon envie sensuelle; la principale condition est et reste: +<i>vir inferiore corporis parte robusta et bene formosa, turgidis femoribus +durisque natibus</i>, tandis que le torse peut être svelte. Un +ventre fort me dégoûte, une bouche sensuelle avec de belles +dents m'excite et me stimule vivement. Si cet individu a, en outre, +un <i>membrum pulchrum magnum et æqualiter formatum</i>, toutes +mes exigences, même les plus exagérées, sont parfaitement +satisfaites. Autrefois l'éjaculation se produisait cinq à huit fois +dans une nuit, quand je me trouvais avec des hommes qui me +plaisaient et qui m'excitaient passionnément; maintenant encore +j'éjacule quatre à six fois, étant excessivement lubrique et sensuel, +au point que même le cliquetis du sabre d'un joli hussard +peut me causer de l'émotion. Avec cela j'ai une imagination très +vive et je pense pendant presque toutes mes heures de loisir à de +jolis hommes aux membres vigoureux, et je serais ravi si un +gaillard solide et resplendissant de force, <i>magna mentula præditus +me præsente puellam futuat; mihi persuasum est, fore ut hoc +aspectu sensus mei vehementissima perturbatione afficiantur et dum +futuit corpus adolescentis pulchri tangam et si liceat ascendam in eum +dum cum puella concumbit atque idem cum eo faciam et membrum +meum in ejus anum imittum.</i> Seuls mes moyens financiers restreints +m'empêchent de mettre à exécution ces projets cyniques +dont mon esprit est très souvent rempli; autrement il y a longtemps +que je les aurais réalisés.</p> + +<p>Le militaire exerce sur moi le plus grand charme, mais j'ai encore, +en outre, un faible pour les bouchers, les cochers de fiacre, les +camionneurs, les cavaliers du cirque, à la condition qu'ils aient +un corps bien fait et souple. Les uranistes me sont odieux pour +les rapports intimes, et j'ai contre la plupart d'entre eux une +aversion tout à fait injustifiée que je ne saurais m'expliquer. +Aussi, sauf une seule exception, n'ai-je jamais eu une relation +d'amitié intime avec aucun uraniste. Par contre, les rapports les +plus cordiaux, consolidés par les années, me rattachent à quelques +hommes normaux, dans la société desquels je me trouve très +bien, mais avec lesquels je n'ai jamais ou de rapports sexuels et +qui ne se doutent pas du tout de mon état.</p> + +<p>Les conversations sur les questions politiques ou économiques, +ainsi que toute discussion sur un sujet sérieux, me sont odieuses; +par contre, je cause avec beaucoup de plaisir et avec un assez bon +jugement des choses de théâtre. Dans les opéras, je me figure +être sur la scène, je ma crois entouré des applaudissements du +public qui me célèbre, et je voudrais, de préférence, représenter +des héroïnes passives ou chanter des rôles dramatiques de femmes.</p> + +<p>Les sujets de conversation les plus intéressants pour moi et +mes semblables, ce sont toujours nos hommes; ce thème est inépuisable +pour nous autres; les charmes les plus secrets de l'amant +sont alors minutieusement expliqués, <i>mentulæ æstimantur, quanta +sint magnitudine, quanta crassitudine; de forma carum atque rigiditate +conferimus, alter ab altero cognoscit cujus semen celerius, +cujus tardius ejaculatur</i>. Je mentionne encore qu'un de mes quatre +frères s'est laissé entraîner à des actes uranistes, sans être uraniste +lui-même; tous les quatre sont des adorateurs passionnés +du sexe féminin et font sans cesse des excès sexuels. Les parties +génitales des hommes, dans notre famille, sont, sans exception, +très fortement développées.</p> + +<p>Enfin, je répète les paroles par lesquelles j'ai commencé ces +lignes. Je ne pouvais pas choisir mes expressions, car il s'agissait +pour moi de fournir un sujet pour l'étude de l'existence uraniste; +pour cela, il importait, avant tout, de ne donner que la vérité +absolue. Veuillez donc excuser, pour cette raison, le cynisme de +ces lignes.</p> + +<p>Au mois d'octobre 1890, l'auteur des lignes qui précèdent se +présenta chez moi. Son extérieur répondait, en général, à la description +qu'il m'en avait faite. Les parties génitales étaient volumineuses, +très poilues. Les parents auraient été sains au point de +vue nerveux; un frère s'est brûlé la cervelle par suite d'une maladie +nerveuse; trois autres sont nerveux à un degré très prononcé. +Le malade est venu chez moi en proie au plus grand +désespoir. Il ne peut plus supporter la vie qu'il mène, car il en +est réduit aux rapports avec des individus vénals, et il ne peut +pratiquer l'abstinence, étant donnée sa prédisposition excessive +à la sensualité; il ne peut pas comprendre non plus comment on +pourrait le transformer en un individu aimant les femmes et le +rendre capable des plus nobles jouissances de la vie, car, dès +l'âge de treize ans, il avait des penchants pour l'homme.</p> + +<p>Il se sent tout à fait femme et aspire à faire la conquête +d'hommes qui ne soient pas uranistes. Quand il est avec un uraniste, +c'est comme si deux femmes se trouvaient ensemble. Il +préférerait plutôt être sans sexe que de continuer à mener une +existence comme la sienne. La castration ne serait-elle pas une +délivrance pour lui?</p> + +<p>Un essai d'hypnose n'amena chez ce malade excessivement émotionnel +qu'un engourdissement très léger.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 124.—B..., garçon de café, quarante-deux ans, +célibataire, m'a été envoyé comme inverti par son médecin, +dont il était amoureux. B... donna de bonne volonté et avec +décence des renseignements sur sa <i>vita ante acta</i> et surtout <i>sexualis</i>, +très heureux de trouver enfin une explication sérieuse de son +état sexuel qui, de tout temps, lui a paru morbide.</p> + +<p>B... ne sait rien de ses grands-parents. Son père était un +homme emporté, coléreux et très excité, <i>potator</i>, ayant eu, de +tout temps, de grands besoins sexuels. Après avoir fait vingt-quatre +enfants à la même femme, il divorça d'avec elle et mit +trois fois en état de grossesse sa femme de ménage. La mère +aurait été bien portante.</p> + +<p>De ces vingt-quatre enfants, six seulement sont encore en vie: +plusieurs d'entre eux ont des maladies de nerfs, mais sans anomalie +sexuelle, sauf une sœur qui, de tout temps, a eu la manie +de poursuivre les hommes.</p> + +<p>B... prétend avoir été maladif dans sa première enfance. Dès +l'âge de huit ans, sa vie sexuelle s'éveilla. Il se masturba et eut +l'idée <i>penem aliorum puerorum in os arrigere</i>, ce qui lui fit grand +plaisir. À l'âge de douze ans, il commença à devenir amoureux +des hommes, dans la plupart des cas de ceux qui avaient trente +ans et portaient des moustaches. Déjà, à cette époque, ses besoins +sexuels étaient très développés; il avait des érections et des pollutions. +À partir de ce moment, il s'est masturbé presque tous les +jours, en évoquant pendant l'acte l'image d'un homme aimé. Son +suprême plaisir était cependant <i>penem viri in os arrigere</i>. Il en +avait une éjaculation avec la plus vive volupté. Environ douze +fois seulement, il a pu, jusqu'ici, goûter ce plaisir. Quand il se +trouvait en présence d'hommes sympathiques, il n'a jamais eu de +dégoût pour le pénis d'autrui, au contraire. Il n'a jamais accepté +les propositions de pédérastie qui, soit active, soit passive, lui +répugne au plus haut degré. En accomplissant ces actes pervers, +il s'est toujours figuré être dans le rôle d'une femme. Sa passion +pour les hommes qui lui étaient sympathiques était sans bornes. +Il aurait été capable de tout pour un amant. Il tressaillait d'émotion +et de volupté rien qu'en l'apercevant.</p> + +<p>À l'âge de dix-neuf ans, il s'est laissé souvent entraîner par des +camarades à aller au lupanar. Il n'a jamais trouvé de plaisir au coït. +Pour avoir de l'érection en présence de la femme, il a toujours dû +s'imaginer qu'il avait affaire à un homme aimé. Ce qu'il aurait +préféré à tout, c'est que la femme lui permît l'<i>immissio penis in os</i>, +ce qui lui a toujours été refusé. Faute de mieux, il pratiquait le +coït; il est même devenu deux fois père. Son dernier enfant, une +fille de huit ans, commence déjà à se livrer à la masturbation et +à l'onanisme mutuel, ce dont il est profondément affligé. N'y +aurait-il pas quelque remède à cela?</p> + +<p>Le malade affirme qu'avec les hommes il s'est toujours senti +dans le rôle de la femme, même dans les rapports sexuels. Il a +toujours pensé que sa perversion sexuelle avait pour cause originaire +le fait que son père, en le procréant, avait voulu faire une +fille. Ses frères et ses sœurs l'avaient toujours raillé à cause de +ses manières féminines. Balayer la chambre, laver la vaisselle +étaient pour lui des occupations agréables. On a souvent admiré +ses aptitudes pour ce genre du travaux, et on a trouvé qu'il y était +plus adroit que bien des filles. Quand il pouvait le faire, il se déguisait +en fille. Pendant le carnaval, il allait dans les bals déguisé +en femme. Dans ces occasions, il réussissait parfaitement à imiter +les minauderies et les coquetteries des femmes, parce qu'il a un +naturel féminin.</p> + +<p>Il n'a jamais eu beaucoup de goût à fumer ou à boire, aux +occupations et aux plaisirs masculins; mais il a fait avec passion +de la couture, et, étant garçon, il a été souvent grondé parce +qu'il jouait sans cesse aux poupées. Au théâtre et au cirque, son +intérêt ne se concentrait que sur les hommes. Souvent il ne pouvait +pas résister à l'envie de rôder autour des pissotières, pour +voir des parties génitales masculines.</p> + +<p>Il n'a jamais trouvé plaisir aux charmes féminins. Il n'a +réussi le coït qu'en évoquant l'image d'un homme aimé. Ses pollutions +nocturnes étaient toujours occasionnées par des rêves +lascifs concernant des hommes.</p> + +<p>Malgré de nombreux excès sexuels, B... n'a jamais souffert de +neurasthénie, et il n'en présente aucun des symptômes.</p> + +<p>Le malade est délicat, a une barbe et une moustache peu fournies; +ce n'est qu'à l'âge de vingt-cinq ans que sa figure est +devenue barbue. Son extérieur, sauf sa démarche dandinante et +légère, ne présente rien qui puisse indiquer un naturel féminin. +Il affirme qu'on a déjà souvent ridiculisé sa démarche féminine. +Les parties génitales sont fortes, bien développées, tout à fait +normales, couvertes de poils touffus; le bassin est masculin. Le +crâne est rachitique, un peu hydrocéphale, avec des os pariétaux +convexes. La face surprend par son exiguïté. Le malade prétend +qu'il est facile à irriter et enclin aux emportements et à la colère.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 125.—Le 1<sup>er</sup> mai 1880, les autorités policières +amenèrent à la Clinique psychiatrique de Gratz un homme de +lettres, le docteur en philosophie G...</p> + +<p>G..., venant d'Italie et passant, dans son voyage, par Gratz, +avait trouvé un soldat qui, moyennant argent, s'était livré à lui, +mais qui finalement l'avait dénoncé à la police. Comme celui-ci +défendait avec le plus grand sans-gêne son amour pour les +hommes, la police trouva son état mental douteux et le fit placer +en observation près d'aliénistes. G... raconta aux médecins, avec +une franchise cynique, qu'il y a plusieurs années déjà il avait eu, +à M..., une affaire analogue à démêler avec la police et qu'il avait +été, alors, quinze jours en prison. Dans les pays du Sud, il n'y a +aucune loi contre les gens comme lui; en Allemagne et en France +seulement, on a trouvé l'affaire mauvaise.</p> + +<p>G... a cinquante ans; il est grand, vigoureux, avec un regard +libidineux, des manières coquettes et cyniques. L'œil a une +expression névropathique et vague; les dents de la mâchoire inférieure +sont bien plus en arrière que celles de la mâchoire supérieure. +Le crâne est normal, la voix virile, la barbe bien fournie. +Les parties génitales sont bien conformées; cependant les testicules +sont un peu petits. Physiquement, G... ne présente rien +à noter, sauf un léger emphysème du poumon et une fistule +externe à l'anus. Le père de G... était atteint de folie périodique; +la mère était une personne «excentrique»; une tante était +atteinte d'aliénation mentale. De neuf enfants issus du père et de +la mère de G..., quatre sont morts à un âge tendre.</p> + +<p>G... prétend avoir été bien portant, sauf qu'il a eu des scrofulides. +Il a obtenu le grade de docteur en philosophie. À l'âge +de vingt-cinq ans il a eu des hémoptysies, il alla en Italie où, +sauf quelques interruptions, il gagnait sa vie avec sa plume et en +donnant des leçons. G... dit qu'il a souvent souffert de congestions +et aussi quelque peu «d'irritation spinale», c'est-à-dire que +le dos lui faisait mal. Du reste, il est toujours de bonne humeur, +seulement son porte-monnaie n'est jamais bien garni, et il a +toujours bon appétit, comme toutes les «vieilles hétaïres». Il +raconte ensuite avec beaucoup de plaisir et de cynisme qu'il est +atteint d'inversion sexuelle congénitale. Déjà, à l'âge de cinq ans, +son plus grand plaisir était <i>videre mentulam</i>, et il rôdait autour des +pissotières pour avoir ce bonheur. Avant l'âge de puberté, il +avait pratiqué l'onanisme. À sa puberté il s'aperçut qu'il avait un +sentiment très tendre pour ses amis. Une impulsion obscure lui +montrait le chemin que son amour prendrait. Il avait pour ainsi +dire l'obsession d'embrasser d'autres jeunes gens, et parfois de +caresser le pénis du l'un ou de l'autre. Ce n'est qu'à l'âge de +vingt-six ans qu'il commença à entrer en rapports sexuels avec +des hommes; il se sentait alors toujours dans le rôle de la femme. +Étant encore petit garçon, son plus grand plaisir était de s'habiller +en femme. Il a été souvent battu par son père, quand, pour +obéir à son impulsion, il mettait les vêtements de sa sœur. Quand +il voyait un ballet, c'étaient toujours les danseurs et jamais +les ballerines qui l'intéressaient. Aussi loin que sa mémoire +remonte, il a toujours eu l'<i>horror feminæ</i>. Quand il allait dans +un lupanar, ce n'était que pour voir des jeunes gens, «puisque, +dit-il, je suis un concurrent des putains.» Quand il voit un jeune +homme, il le regarde tout d'abord dans les yeux; si ceux-ci lui +plaisent, il regarde la bouche pour voir si elle est faite pour les +baisers, et ensuite vient le tour des parties génitales pour voir si +elles sont bien développées. G... parle avec une grande suffisance +de ses ouvrages poétiques, et il fait valoir que les gens de son +acabit sont tous des hommes doués de beaucoup de talent. Il +cite à l'appui de sa thèses comme exemples: Voltaire, Frédéric +le Grand, Eugène de Savoie, Platon, qui, selon lui, étaient tous +des «uranistes». Son plus grand plaisir est d'avoir un jeune +homme qui lui soit sympathique et qui lui fasse la lecture de ses +vers (les vers de G... ). L'été dernier, il a eu un amant de ce genre. +Lorsqu'il dut se séparer de lui, il s'abandonna au désespoir; +il ne mangeait plus, ne dormait plus et ne put que peu à peu se +ressaisir. L'amour des uranistes est profond et extatique. A +Naples, raconte-il, il y a un quartier où les <i>effeminelli</i> vivent en +ménage avec leurs amants, de même qu'à Paris les grisettes. Ils +se sacrifient pour leur amant, entretiennent son ménage, tout +comme les grisettes. Par contre, il y a répulsion entre uraniste et +uraniste, tout comme «entre deux putains; c'est une question de +boutique».</p> + +<p>G... éprouve une fois par semaine le besoin d'avoir des rapports +sexuels avec un homme. Il se sent heureux de son étrange sentiment +sexuel qu'il considère comme anormal, mais non comme +morbide ni comme illégitime. Il est d'avis qu'il ne reste à lui et à +ses compagnons qu'un parti à prendre, c'est d'élever au niveau +du surnaturel le phénomène contre-nature qui est en eux. Il voit +dans l'amour uraniste comme un amour plus élevé, idéalisé, +divinisé et abstrait. Quand nous lui objectons qu'un pareil amour +est contraire aux buts de la nature et à la conservation de la +race, il répond d'un air pessimiste que le monde doit mourir et +la terre continuer à tourner autour de son axe sans les hommes +qui n'existent que pour leur propre supplice. Afin de donner une +raison et une explication de son sentiment sexuel anormal, G... +prend Platon comme point de départ, Platon, dit-il, «qui certes +n'était pas un cochon». Déjà Platon a formulé la thèse allégorique +que les hommes étaient autrefois des boules. Les dieux les +avaient coupées en deux disques. Dans la plupart des cas +l'homme se compasse sur la femme, mais quelquefois aussi +l'homme sur l'homme. Alors le pouvoir de l'instinct de l'union +est aussi puissant, et tous deux se raffraîchissent par devant. +G... raconte ensuite que ses rêves, quand ils étaient érotiques, +n'ont jamais eu pour sujet des femmes, mais toujours des hommes. +L'amour pour l'homme est le seul genre qui puisse le satisfaire. +Il trouve abominable de fouiller avec son pénis dans le ventre +d'une femme. Comme il l'a entendu dire, c'est de cette manière +dégoûtante qu'on pratique le coït. Il n'a jamais eu envie de voir +les parties génitales d'une femme; cela lui répugne. Il ne considère +pas comme un vice son genre de satisfaction sexuelle; c'est +une loi de la nature qui l'y force. Il s'agit pour lui de l'instinct de +conservation. L'onanisme n'est qu'un expédient misérable, et +nuisible encore, tandis que l'amour uraniste relève le moral et +retrempe les forces physiques.</p> + +<p>Avec une indignation morale qui a l'air bien comique à côté de +son cynisme ordinaire, il proteste contre la confusion des uranistes +avec les pédérastes. Il abhorre le <i>podex</i>, un organe de sécrétion. +Les rapports des uranistes ont toujours lieu par devant et consistent +dans un système d'onanisme combiné.</p> + +<p>Telles sont les descriptions de G... dont l'individualité intellectuelle +est aussi, en tout cas, primitivement anormale. La preuve +en est dans son cynisme, dans sa frivolité incroyable, dans l'application +de ses maximes au domaine religieux, terrain sur lequel +nous ne pourrions le suivre, sans transgresser les limites tracées +même pour une observation scientifique; dans son raisonnement +philosophique entortillé sur les causes de son sentiment sexuel +pervers; dans sa manière retorse d'envisager le monde; dans sa +défectuosité éthique dans tous les sens; dans sa vie de vagabond; +dans ses manières bizarres et dans son extérieur. G... fait l'effet +d'un homme originairement fou. (Observation personnelle. <i>Zeitschrift +für Psychiatrie</i>).</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 126.—Taylor avait à examiner une nommée +Elise Edwards, âgée de vingt-quatre ans. L'examen a amené la +constatation qu'elle était du sexe masculin. E... avait depuis +l'âge de quatorze ans porté des vêtements féminins, elle a aussi +débuté sur la scène comme actrice; elle portait les cheveux longs +et, à la mode des femmes, une raie au milieu. La conformation +de la figure avait quelque chose de féminin; pour le reste le corps +était tout à fait masculin. Elle avait soigneusement arraché les +poils de sa barbe. Les parties génitales viriles, vigoureuses et +bien développées, étaient fixées par un bandage vers le haut sur +le ventre.</p> + +<p>L'examen de l'anus indiquait la pratique de la pédérastie passive. +(Taylor, <i>Med. jurisprudence</i>, 1873. 11, p. 280, 473).</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 127.—Un fonctionnaire d'âge moyen, marié à +une brave femme et, depuis plusieurs années, père de famille +heureux, présente un phénomène curieux dons le sens de l'inversion +sexuelle.</p> + +<p>L'histoire scandaleuse suivante fut divulguée un jour par l'indiscrétion +d'une prostituée. X... se présentait environ tous les +huit jours au lupanar, s'y costumait en femme; à ce déguisement +ne manquait jamais une perruque de femme. La toilette terminée, +il se couchait sur un lit et se laissait masturber par une prostituée. +Il préférait de beaucoup employer, s'il pouvait l'y décider, +un individu masculin, l'homme de peine du lupanar. Le père de +X... avait une tare héréditaire, fut à plusieurs reprises atteint +d'aliénation mentale et <i>hyperæsthesia</i> et <i>paræsthesia sexualis</i>.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 128.—C... R..., servante, vingt-six ans, souffre +depuis l'âge de sa formation de <i>paranoïa originaria</i> et d'hystérie; +elle eut, à la suite de ses idées fixes, un passé romanesque +et s'attira, en 1887, en Suisse, où elle s'était réfugiée par +monomanie de la persécution, une instruction judiciaire. À cette +occasion on constata qu'elle était atteinte d'inversion sexuelle.</p> + +<p>On n'a aucun renseignement sur ses parents ni sur sa parenté +R... prétend que, sauf une inflammation des poumons qu'elle a +eue à l'âge de seize ans, elle n'a jamais été gravement malade +auparavant.</p> + +<p>La première menstruation eut lieu sans malaises à l'âge de +quinze ans; plus tard les <i>menses</i> furent irrégulières et anormalement +fortes. La malade affirme qu'elle n'a jamais eu de penchant +pour les personnes de l'autre sexe, et jamais toléré qu'un homme +s'approchât d'elle. Elle n'a jamais pu comprendre comment ses +amies pouvaient parler de la beauté et de l'amabilité des personnes +du sexe masculin. Elle ne peut pas comprendre non plus comment +une femme peut se laisser embrasser par un homme. Par +contre, elle fut transportée d'enthousiasme quand elle put poser un +baiser sur les lèvres d'une amie bien aimée. Elle a pour les filles +un amour qu'elle ne peut pas s'expliquer. Elle a aimé et embrassé +avec extase quelques-unes de ses amies; elle aurait été capable +de leur sacrifier sa vie. Le comble de son plaisir aurait été de +vivre avec une pareille amie et de la posséder seule et entièrement.</p> + +<p>Elle se sent comme homme vis-à-vis de la fille aimée. Étant +encore petite fille, elle n'avait de goût que pour les jeux des garçons; +elle aimait surtout entendre les décharges des fusils et la +musique militaire; elle en était tout à fait enthousiasmée et aurait +aimé partir comme soldat. Son idéal était la chasse et la guerre. +Au théâtre elle n'avait d'intérêt que pour les artistes des rôles de +femmes. Elle sait très bien que cette tendance est contraire au +caractère féminin, mais c'est plus fort qu'elle. Elle avait grand +plaisir à aller habillée en homme, de même elle fit de tout temps +avec plaisir toutes sortes d'ouvrages d'homme et y montra une +adresse particulière, tandis que c'était le contraire en ce qui concerne +les ouvrages de femme et surtout les travaux manuels. La +malade aime aussi à fumer et à boire des boissons alcooliques. A +la suite d'idées fixes de persécution et pour échapper à ses prétendus +persécuteurs, la malade s'est, à plusieurs reprises, montrée +en vêtements d'homme et a joué des rôles masculins. Elle le +faisait avec tant d'adresse—(native sans doute)—qu'elle sut +généralement tromper les gens sur son véritable sexe.</p> + +<p>Il a été établi documentairement que, déjà en 1884, la malade +avait vécu pendant longtemps tantôt habillée en civil, tantôt avec +l'uniforme d'un lieutenant, et que, poussée par la monomanie de +la persécution, elle s'était, en août 1884, habillée d'un costume +semblable à celui des laquais et s'était réfugiée d'Autriche en +Suisse. Là elle trouva une place comme domestique dans la famille +d'un négociant; elle tomba amoureuse de la demoiselle de la +maison, la «belle Anna», qui de son côté, ne se doutant pas du +véritable sexe de R..., devint amoureuse du jeune et joli servant.</p> + +<p>La malade fait sur cet épisode de sa vie les remarques caractéristiques +que voici: «J'étais tout à fait amoureuse d'Anna. Je ne +sais pas comment cela m'est venu, et je ne saurais me rendre +aucun compte de cette inclination. C'est cet amour fatal qui est +cause que j'ai pendant si longtemps continué de jouer le rôle d'un +homme. Je n'ai encore jamais éprouvé d'amour pour un homme, +et je crois que mon affection se tourne vers le sexe féminin et non +pas vers le sexe masculin. Je ne comprend pas cet état.»</p> + +<p>R... écrivait de Suisse des lettres à son amie et compatriote +Amélie, qui ont été jointes au dossier du tribunal. Ce sont des +lettres pleines d'un amour extatique qui dépasse de bien loin la +mesure de l'amitié. Elle appelle son amie: «ma fleur de miracle, +soleil de mon cœur, langueur de mon âme». Elle est son suprême +bonheur sur terre, c'est à elle qu'elle a donné tout son cœur. Dans +des lettres adressées aux parents de son amie, elle dit qu'ils veillent +bien sur cette «fleur miraculeuse», car si celle-ci mourait, +elle ne pourrait plus rester parmi les vivants.</p> + +<p>R... fut pendant quelque temps internée à l'asile pour qu'on +puisse examiner son état mental. Un jour qu'on autorisa une +visite d'Anna près de R..., les accolades et les baisers ardents n'en +voulaient plus finir. Anna avoua sans réticence qu'à la maison +déjà elles s'étaient embrassées avec la même tendresse.</p> + +<p>R... est une femme grande, svelte, et d'une apparence imposante, +de conformation tout à fait féminine, mais avec des traits +plutôt masculins. Le crâne est régulier, pas de stigmates de dégénérescence +anatomique; les parties génitales sont normales et +tout à fait vierges. R... fait l'impression d'une personne décente +et moralement très pure. Toutes les circonstances indiquent +qu'elle n'a aimé que platoniquement; le regard et l'extérieur +indiquent une névropathe. Hystérie grave périodique, accès d'une +sorte de catalepsie avec état délirant et visions. La malade est +facile à mettre en état de somnambulisme par l'influence hypnotique, +et, dans cet état, elle est susceptible de recevoir toutes +les suggestions. (Observation personnelle, <i>Friedreichs Blætter</i>, +1881. Fascicule 1.) +</p></blockquote> + + +<h4>4. ANDROGYNIE ET GYNANDRIE.</h4> + +<p>Il y a une transition à peine sensible entre la groupe précédent +et les cas d'inversion sexuelle où non seulement le +caractère et toutes les sensations du sens sexuel anormal +coexistent, mais où même par la conformation de son +squelette, le type de sa figure, sa voix, etc., en un mot sous le +rapport anatomique comme sous le rapport psychique et +psycho-sexuel, l'individu se rapproche du sexe dans le rôle +duquel il se sent vis-à-vis des autres individus de son propre +sexe. Il est évident que cette empreinte anthropologique de +l'anomalie cérébrale représente un degré très avancé de dégénérescence. +Mais, d'autre part, cette déviation est basée +sur des conditions tout autres que les phénomènes tératologiques +de l'hermaphrodisme envisagé au sens anatomique. +Cela ressort clairement du fait que jusqu'ici on n'a jamais +rencontré sur le terrain de l'inversion sexuelle, de tendance +aux malformations hermaphroditiques des parties génitales. +On a toujours établi que les parties génitales de ces individus +étaient, au point de vue sexuel, complètement différenciées, +bien que souvent atteintes de stigmates de dégénérescence +anatomique (épi- ou hypospadies, etc.), qui entravaient le +développement des organes qui étaient du reste bien différenciés +au point de vue sexuel.</p> + +<p>Mais on ne possède pas encore jusqu'ici un nombre d'observations +suffisant de ce groupe intéressant: femmes en +vêtements d'hommes avec parties génitales féminines, hommes +en vêtements de femmes avec parties génitales masculines. +Tout observateur expérimenté se rappelle sans doute +avoir rencontré des individus masculins dont la manière +d'être féminine (hanches larges, formes rondes avec abondance +de graisse, barbe totalement absente ou très faiblement +développée; traits de la figure féminins, teint délicat, +voix de fausset, etc.) était surprenante, et <i>vice versa</i> des êtres +féminins qui, par la charpente des os, le bassin, la démarche, +les attitudes, leurs traits grossiers et nettement virils, leur +voix grave et rauque, etc., l'ont fait douter de l'«éternel +féminin».</p> + +<p>Nous avons d'ailleurs, dans les groupes précédents, rencontré +des traces isolées d'une pareille transformation anthropologique, +entre autres dans l'observation 106 où une dame +avait des pieds d'homme, dans l'observation 112 où il y +eut développement des mamelles avec du lait à l'âge de la +puberté.</p> + +<p>Il paraît aussi que chez les individus du quatrième groupe +ainsi que chez quelques-uns du troisième qui forment une +transition vers le quatrième, la pudeur sexuelle n'existe qu'en +face d'une personne du propre sexe et non pas en face du sexe +opposé.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 129. <i>Androgynie.</i>—M. V... H..., trente ans, +célibataire, est né d'une mère névropathe. On prétend que dans +la famille du malade il n'y aurait eu ni maladies nerveuses, ni +mentales, et que son frère unique est tout à fait normal au +point de vue intellectuel et physique. Le malade, dit-on, eut un +développement physique tardif et, pour cette raison, on l'a envoyé +à plusieurs reprises aux bains de mer et dans les stations climatériques. +Dès son enfance, il était de constitution névropathique et, +d'après le témoignage d'un parent, il n'était pas comme les autres +garçons. De très bonne heure il s'est fait remarquer par son aversion +pour les amusements des garçons et par sa prédilection pour +les jouets féminins. Il détestait tous les jeux des garçons, les +exercices de la gymnastique, tandis que le jeu de poupées et les +ouvrages de femme avaient pour lui un charme particulier. Plus +tard le malade s'est bien développé au physique, il n'a pas eu de +maladies graves; mais, au point de vue intellectuel, son individualité +est restée anormale, incapable d'envisager la vie d'une manière +sérieuse, et empreinte d'une tendance tout à fait féminine +dans ses pensées et ses sentiments.</p> + +<p>À l'âge de dix-sept ans, des pollutions se sont produites; devenues +de plus en plus fréquentes, elles avaient lieu même dans la +journée; elles affaiblirent le malade et causèrent des troubles nerveux +nombreux. Des phénomènes de <i>neurasthenia spinalis</i> se sont +développés et ont subsisté jusqu'à ces dernières années, mais ils +se sont atténués à mesure que les pollutions devenaient plus +rares. Il nie avoir pratiqué l'onanisme, mais le contraire paraît +très vraisemblable. Depuis l'âge de la puberté, son caractère apathique, +mou et rêveur s'est fait de plus en plus jour. Tous les efforts +pour amener le malade à une profession pratique proprement +dite, restèrent infructueux. Ses facultés intellectuelles, bien que +réellement saines, ne pouvaient s'élever à la hauteur nécessaire +pour se diriger efficacement avec un caractère indépendant et envisager +la vie d'une manière plus élevée. Il est resté sans volonté +précise, un grand enfant; rien ne caractérise plus manifestement +sa conformation anormale que son incapacité réelle à manier +l'argent; de son propre aveu, il n'a pas l'esprit à gérer l'argent +d'une façon ordonnée et sensée. Aussitôt qu'il a des fonds, il les +dépense en bibelots, objets de toilette et autres futilités.</p> + +<p>Le malade paraît aussi peu capable que possible de conquérir +une position sociale, pas même d'en comprendre l'importance et +la valeur.</p> + +<p>Il n'a rien appris à fond; il a occupé son temps à sa toilette, +aux passe-temps artistiques, surtout à la peinture pour laquelle il +semble avoir quelque talent; mais, là non plus, il ne faisait rien, +n'ayant pas la persévérance nécessaire. On ne pouvait pas l'amener +à un travail intellectuel sérieux. Il ne comprenait que les +apparences des choses; il était toujours distrait, et s'ennuyait +toutes les fois qu'il était question d'affaires sérieuses. Des coups +de tête insensés, des voyages sans rime ni raison, des gaspillages +d'argent, des dettes: voilà ce qui se produisait à chaque instant +dans son existence, et il ne saisissait même pas les inconvénients +positifs de ce genre de vie. Il était entêté, intraitable; il n'a +jamais fait rien qui vaille toutes les fois qu'on a essayé de le faire +marcher tout seul et gérer lui-même ses intérêts.</p> + +<p>Avec ces phénomènes d'une conformation originairement anormale +et psychiquement défectueuse, s'alliaient des symptômes +prononcés d'un sentiment sexuel pervers qui, d'ailleurs, sont +aussi indiqués par l'<i>habitus</i> somatique du malade. Il se sent +sexuellement femme en face de l'homme; il a de l'inclination pour +les personnes de son propre sexe en même temps que de l'indifférence, +sinon de l'aversion pour les femmes. Il prétend avoir eu, +à l'âge de vingt-deux ans, des rapports sexuels avec des femmes, +et avoir accompli le coït d'une façon normale; mais il s'est bientôt +détourné du sexe féminin, d'une part, parce que ses malaises +neurasthéniques s'accentuaient après chaque coït, d'autre part, +parce qu'il avait peur d'être infecté et que l'acte ne lui avait +jamais procuré de satisfaction. Il ne se rend pas parfaitement +compte de son état sexuel anormal; il a conscience d'avoir un +penchant pour le sexe masculin, mais il n'admet qu'avec réticence +qu'il a pour certains individus masculins un sentiment du +délicieuse amitié, sans qu'il s'y joigne un sentiment sensuel. Il +n'abhorre pas précisément le sexe féminin, il se déciderait même +à épouser une femme qui l'attirerait par des penchants artistiques +homogènes aux siens, à la condition qu'on lui fît grâce de ses +devoirs conjugaux qui lui seraient désagréables et dont l'accomplissement +le rendrait faible et le fatiguerait. Le malade nie avoir +jamais eu des rapports sexuels avec des hommes; mais ses dénégations +sont démenties par l'embarras et la rougeur qu'il manifeste +en parlant de ce sujet, et plus encore par un incident +arrivé à N..., où le malade se trouvait il y a quelque temps: au +restaurant, il a essayé d'entrer en rapports sexuels avec quelques +jeunes gens et a provoqué ainsi un immense scandale.</p> + +<p>L'extérieur aussi, l'<i>habitus</i>, la conformation du corps, les gestes, +les manières, la toilette attirent l'attention et rappellent décidément +des formes et des allures féminines. Le malade est d'une +taille au-dessus de la moyenne, mais le thorax et le bassin sont +de conformation féminine. Le corps est riche en graisse, la peau +bien soignée, tendre et douce. Cette impression qu'on est en présence +d'une femme habillée en homme est encore renforcée par +le fait que la figure ne porte que peu de barbe qui d'ailleurs est +rasée, le malade n'ayant laissé qu'une petite moustache, et aussi +par sa démarche dandinante, ses manières timides et pleines de +minauderies, ses traits féminins, l'expression flottante et névropathique +de ses yeux, les traces de rouge et du blanc sur sa +figure, la coupe gomineuse de ses vêtements, avec un veston +bombé devant comme par des seins, sa cravate à franges et nouée +à la façon des dames, et enfin ses cheveux séparés au milieu par +une raie, ramenés et collés sur les tempes.</p> + +<p>L'examen du corps a permis de constater une conformation +d'un caractère féminin incontestable. Les parties génitales +externes sont, il est vrai, bien développées, mais le testicule +gauche est resté dans le canal inguinal, le <i>mons Veneris</i> est peu +poilu, anormalement riche en graisse et proéminent. La voix est +d'un timbre élevé et manque absolument de caractère viril.</p> + +<p>Les occupations et les pensées de V... H... ont également un +caractère féminin très prononcé. Il a son boudoir, sa table de +toilette bien assortie devant laquelle il passe des heures entières, +s'occupant de toutes sortes d'artifices pour s'embellir; il abhorre +la chasse, les exercices d'armes et toutes les occupations masculines; +il se désigne lui-même comme un bel esprit, parle de préférence +de ses peintures, de ses essais poétiques, s'intéresse aux +ouvrages féminins, tels que la broderie qu'il fait aussi; il dit que +son bonheur suprême serait de passer sa vie dans un cercle de +messieurs et de dames qui auraient des goûts artistiques, une +éducation esthétique, d'occuper son temps en conversations, à +faire de la musique, à discuter des questions d'esthétique, etc. +Sa conversation roule de préférence sur les choses féminines, +les modes, les travaux manuels de la femme, l'art de la cuisine, +les affaires du ménage.</p> + +<p>Le malade est bien portant, mais un peu anémique. Il est de +constitution névropathique et présente des symptômes de neurasthénie +qui sont entretenus par son genre de vie manqué, par +un trop long séjour au lit et à la chambre, par sa mollesse.</p> + +<p>Il se plaint de maux de tête périodiques, de congestions céphaliques, +de constipation habituelle; il a facilement des soubresauts +d'effroi: il se plaint d'être parfois faible et fatigué, d'avoir des +douleurs aiguës dans les extrémités, dans la direction des nerfs +lombo-abdominaux; il se sent fatigué après ses pollutions et +après ses repas; il est sensible à la pression sur le <i>Proc. spinosi</i>, +sur le thorax, la poitrine, de même qu'à la palpation des nerfs +qui y conduisent. Il éprouve d'étranges sympathies ou antipathies +pour certains personnages; quand il rencontre des personnes +antipathiques, il est en proie à un état singulier d'angoisse et de +trouble. Ses pollutions, bien qu'elles soient actuellement devenues +rares, sont pathologiques, car elles se produisent même au cours +de la journée et sans aucune émotion voluptueuse.</p> + +<p><i>Conclusions médicales.</i>—1º M. V... H... est d'après tout ce +qu'on a observé en lui et rapporté sur sa personne, un être +intellectuellement anormal, défectueux, et il faut ajouter qu'il +l'est <i>ab origine</i>. Son inversion sexuelle présente un phénomène +partiel de cette conformation anormale au point de vue physique +et intellectuel.</p> + +<p>2º Cet état, étant primitif, n'est susceptible d'aucune guérison.</p> + +<p>Il y a dans les centres intellectuels les plus élevés une organisation +défectueuse, qui le rend incapable de diriger son existence +par lui-même et d'acquérir une position sociale par l'exercice d'une +profession. Son sentiment sexuel pervers l'empêche de fonctionner sexuellement +d'une façon normale; il a, en outre, pour lui, +toutes les conséquences sociales d'une pareille anomalie: dangers +dans la satisfaction des envies perverses qui résultent de son +organisation anormale, ses craintes de conflits avec la loi et la +société. Cette préoccupation cependant ne doit pas être très +grande, étant donné que l'instinct génital pervers du malade est +minime.</p> + +<p>3º M. V... H... n'est pas irresponsable dans le sens légal du +mot; il n'y a pas lieu de l'interner dans un asile d'aliénés, cela +n'est pas nécessaire.</p> + +<p>Bien que ce soit un grand enfant, incapable de se diriger lui-même, +il peut, sous la surveillance et la direction d'hommes +intellectuellement normaux, vivre dans la société. Il est capable +aussi jusqu'à un certain degré de respecter les lois et les prescriptions +de la société civile et de les prendre comme ligne de +direction pour ses actes; mais en vue des aberrations sexuelles +et des conflits avec la loi qui en pourraient résulter, il faut +appuyer sur le fait que son sentiment sexuel est anormal et basé +sur des conditions organiques et morbides, circonstance dont +éventuellement on devra lui tenir compte.</p> + +<p>4º M. V... H... souffre aussi physiquement. Il présente des symptômes +d'une anémie légère et de <i>neurasthenia spinalis</i>.</p> + +<p>Un régime de vie rationnel, un traitement médical tonique et +autant que possible hydrothérapique paraissent nécessaires. Il faut +maintenir le soupçon que la masturbation pratiquée de bonne +heure a été la cause première de cette maladie, et la possibilité +de l'existence d'une spermatorrhée, étiologiquement et thérapeutiquement +importante, paraît tout indiquée. (Observation personnelle, +<i>Zeitschrift f. Psychiatrie</i>.)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 130.—M<sup>lle</sup> X..., trente-huit ans, s'est présentée +à l'automne de 1881 à ma consultation pour de violentes douleurs +spinales, une insomnie persistante qu'elle a voulu combattre +et qui l'a amenée au morphinisme et au chloralisme.</p> + +<p>La mère et la sœur avaient une maladie de nerfs; les autres +membres de la famille seraient bien portants, à ce qu'elle dit. La +malade prétend que sa maladie date de 1872, à la suite d'une chute +sur le dos dont elle fut vivement effrayée: mais étant encore jeune +fille, elle souffrait déjà de crampes musculaires et de symptômes +hystériques. Par suite de sa chute, il s'est développé une +névrose neurasthénico-hystérique où prédominaient l'irritation +spinale et l'insomnie. Épisodiquement elle eut de la paraplégie +hystérique qui dura jusqu'à huit mois, et des accès de délire d'<i>hysteria hallucinatoria</i> +avec crampes. Au cours de sa maladie, il se +surajouta des symptômes de morphinisme. Un séjour de plusieurs +mois à la clinique a fait cesser le morphinisme et a atténué considérablement +la névrose neurasthénique; à ce propos, la faradisation +générale s'est montrée étonnamment favorable.</p> + +<p>Au premier aspect, la malade avait fait une impression +étrange par ses vêtements, ses traits et ses manières. Elle portait +un chapeau d'homme, des cheveux coupés courts, un pince-nez, +une cravate d'homme, une jaquette à coupe masculine et qui couvrait +une grande partie de sa robe; elle avait les traits durs, +masculins, une voix un peu grave: elle fit plutôt l'impression d'un +homme en jupons que d'une dame, en faisant abstraction de la +gorge et de la conformation féminine du bassin.</p> + +<p>Pendant sa longue période d'observation, la malade ne présenta +jamais aucun signe d'érotisme. Interrogée sur son genre d'habillement, +elle répondit que la mise qu'elle avait choisie lui allait +mieux. Peu à peu on lui fit avouer qu'étant petite fille encore, +elle avait une prédilection pour les chevaux et les occupations +masculines, mais aucun intérêt pour les ouvrages de femme. Plus +tard, elle aima beaucoup la lecture et eut le désir de se faire institutrice. +Elle n'a jamais trouvé aucun plaisir à la danse qu'elle a +toujours considérée connue une chose insensée. Le bal non plus +n'eut jamais d'attrait pour elle. Son plus grand plaisir était le +cirque. Jusqu'à sa maladie de 1872, elle n'a eu d'affection ni pour +les personnes de l'autre sexe, ni pour celles de son propre sexe. +À partir de cette époque, elle ressentit une amitié chaleureuse, +qui lui paraissait étrange à elle-même, pour les femmes, surtout +pour les dames jeunes; elle éprouva et satisfit son besoin de +porter des chapeaux et des paletots à la façon des hommes. +Depuis 1869, elle a coupé ses cheveux et elle les porte peignés +à la façon des hommes. Elle prétend n'avoir jamais été +excitée sensuellement dans ses fréquentations avec les jeunes +dames, mais son amitié et son dévouement pour celles qui lui +étaient sympathiques, étaient illimités, tandis qu'elle éprouvait +une aversion pour les hommes et leur société.</p> + +<p>Ses parents rapportent que, avant 1872, on demanda la malade +en mariage, mais qu'elle refusa; elle est, en 1877, revenue d'une +station thermale tout à fait changée sexuellement; depuis elle +a parfois donné à entendre qu'elle ne se considérait pas comme +un être féminin.</p> + +<p>Depuis elle ne voulut fréquenter que des dames; elle a toujours +une sorte de liaison amoureuse avec l'une ou avec l'autre et laisse +parfois échapper la remarque qu'elle se sent homme. Cet attachement +pour les dames dépasse la mesure de l'amitié; il y a des +larmes, des scènes de jalousie, etc. En 1874, comme elle passait +dans une ville balnéaire, une jeune dame est tombée amoureuse +de la malade qu'elle prit pour un homme déguisé en femme. +Quand cette dame plus tard s'est mariée, la malade est devenue +mélancolique pendant un certain temps et a parlé d'infidélité. +L'attention des parents fut aussitôt éveillée par son penchant +pour les vêtements d'hommes, par ses allures masculines, son +aversion pour les ouvrages féminins; singularités qui ne se manifestaient +que depuis sa maladie, tandis que, auparavant, la +malade, du moins au point de vue sexuel, n'avait présenté aucun +symptôme étrange. D'autres recherches il est résulté que la malade +entretenait, avec la dame décrite dans l'observation 118, +une liaison d'amour qui, en tout cas, n'était pas purement platonique +et qu'elle écrivait à cette dame des billets tendres, comme +un amant en écrirait à sa maîtresse.</p> + +<p>J'ai revu en 1887 la malade dans un hôpital où elle avait été +transportée de nouveau, à cause de ses accès hystéro-épileptiques, +son irritation spinale et son morphinisme. L'inversion +sexuelle subsistait toujours; ce n'est que grâce à une surveillance +rigoureuse qu'on a pu empêcher la malade de faire des +tentatives impudiques sur des malades femmes. Son état n'a pas +changé jusqu'en 1889. Alors la malade fit une grave maladie, et +mourut au mois d'août 1889 d'épuisement.</p> + +<p>L'autopsie a fait constater dans les organes végétatifs: dégénérescence +amyloïde des reins, fibrome de l'utérus, kyste de l'ovaire +gauche. L'os frontal semblait très épaissi, inégal à sa surface +interne, avec de nombreuses exostoses; la dure-mère était soudée +à la boite cranienne.</p> + +<p>Le diamètre longitudinal du crâne était de 175, le diamètre en +largeur de 148 millimètres. Le poids total du cerveau œdématié, +mais non atrophié, était de 1,175 grammes. Les méninges étaient +fines, faciles à détacher. Écorce cérébrale pâle, circonvolutions +cérébrales larges, peu nombreuses, et régulièrement disposées. +Dans le cervelet et les gros ganglions, rien d'anormal.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 131 (<i>Gynandrie</i><a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>).—Le 4 novembre 1889, le beau-père +d'un certain comte V. Sàndor se plaignit au parquet que +le comte lui avait extorqué la somme de 800 florins, sous prétexte +qu'il avait besoin de cette somme pour un cautionnement +qu'il devait déposer pour devenir secrétaire d'une société d'actions. +On a, en outre, établi que Sàndor avait falsifié des traités, +que la cérémonie nuptiale du printemps de 1889, lorsqu'il s'était +uni à sa femme, était fictive, et surtout que ce prétendu comte +Sàndor n'était pas un homme, mais une femme déguisée en +homme et dont le vrai nom était comtesse Sarolla (Charlotte) +de V...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95: </b><a href="#footnotetag95">(retour) </a><p> Comparez les rapports détaillés des médecins légistes sur ce cas +réunis par le docteur Birnbacher dans <i>Friedreichs Blætter f. ger. Med.</i>, 1891, +fascicule 1.</p></blockquote> + +<p>S... fut arrêté et une instruction judiciaire ouverte contre lui pour +escroquerie et falsification de documents publics. Dans le premier +interrogatoire, S..., né le 6 décembre 1866, reconnut qu'il était +de sexe féminin, de culte catholique, célibataire, et vivait comme +auteur, sous le nom de comte Sàndor V...</p> + +<p>Voici les faits remarquables et corroborés par d'autres témoignages, +qui ressortent de l'autobiographie de cet homme-femme.</p> + +<p>S... est originaire d'une famille de vieille noblesse, très considérée +en Hongrie, famille particulièrement excentrique.</p> + +<p>Une sœur de la grand'mère du côté maternel était hystérique, +somnambule, et resta pendant dix-sept ans au lit pour une paralysie +imaginaire. Une deuxième grand'tante a passé sept ans +au lit, s'imaginant qu'elle était malade à mourir, ce qui ne l'empêchait +point de donner des bals. Une troisième avait le spleen +et l'idée qu'une console de son salon était maudite. Si quelqu'un +mettait un objet sur cette console, la dame en avait la plus vive +émotion, criait sans cesse: «c'est maudit, c'est maudit!» Elle portait +l'objet dans une pièce qu'elle appelait la «chambre noire», +et dont elle gardait sur elle la clef. Après la mort de cette +dame, on trouva dans la soi-disant «chambre noire» un grand +nombre de châles, de bijoux, de billets de banque, etc. Une +quatrième grand'tante n'a pas laissé balayer sa chambre pendant +deux ans; elle ne se débarbouillait ni ne se peignait. +Elle ne se montra qu'après ces deux ans expirés. Toutes ces +femmes étaient en même temps très instruites, spirituelles et +aimables.</p> + +<p>La mère de S... était nerveuse et ne pouvait supporter le clair +de lune.</p> + +<p>On prétend que la famille du côté paternel avait une vis de +trop dans ses rouages. Une branche de la famille s'occupe +presque exclusivement de spiritisme. Deux parents proches du +côté paternel se sont brûlé la cervelle. La majorité des descendants +masculins sont des gens de grand talent. Les descendants +féminins sont tous des êtres bornés et terre à terre. Le père de +S... occupait un poste élevé qu'il a cependant dû quitter à cause +de son excentricité et de sa prodigalité (il a mangé plus d'un million +et demi de florins).</p> + +<p>Une des manies du père fut de faire élever S... tout à fait en +garçon; il la faisait monter à cheval, conduire des chevaux, +chasser; il admirait son énergie virile et l'appelait Sàndor.</p> + +<p>Par contre, ce père maniaque a fait habiller de vêtements féminins +son fils cadet, et l'a fait élever en fille. La farce cessa à +l'âge de seize ans, quand ce garçon dut entrer dans un lycée, pour +faire ses études.</p> + +<p>Sarolta Sàndor, cependant, resta sous l'influence de son père +jusqu'à l'âge de douze ans; alors on l'envoya chez sa grand'mère +maternelle, femme excentrique qui vivait à Dresde, mais qui la +mit dans une pension de demoiselles, lorsque les goûts virils de +la petite commencèrent à devenir trop exagérés.</p> + +<p>À l'âge de treize ans, elle noua dans la pension une liaison +d'amour avec une Anglaise à laquelle elle déclara être un garçon +et l'enleva.</p> + +<p>Sarolta revint ensuite chez sa mère qui n'avait aucune action +sur sa fille et qui dut permettre que sa Sarolta redevienne Sàndor, +qu'elle porte de nouveau des vêtements de garçon et qu'elle ait +chaque année au moins une liaison d'amour avec des personnes +de son propre sexe. En même temps, Sarolta recevait une éducation +très soignée, faisait de grands voyages avec son père, bien +entendu toujours habillée en jeune monsieur, fréquentait les +cafés, même des lieux équivoques, et se vantait même d'avoir, un +jour, au lupanar, <i>in utroque genu puellas sedisse</i>. Sarolta se grisait +souvent, était passionnée pour les sports virils, très forte en +escrime. Elle se sentait particulièrement attirée vers les actrices +ou vers les femmes isolées et qui autant que possible n'étaient +pas de la première jeunesse. Elle affirme n'avoir jamais eu +d'affection pour un jeune homme et avoir éprouvé, d'année en +année, une aversion croissante pour les individus du sexe masculin. +«J'aimais mieux aller avec des hommes peu jolis et insignifiants +dans la société des dames, afin de n'être éclipsée par +aucun d'eux. Si j'apercevais qu'un de mes compagnons éveillait +des sympathies chez les dames, j'en devenais jalouse. Parmi les +dames, je préférais les spirituelles à celles qui avaient de la +beauté physique. Je ne pouvais souffrir ni les dames grosses +et encore moins celles qui étaient folles des hommes. J'aimais +la passion féminine qui se manifestait sous un voile poétique. +Toute effronterie de la part d'une femme m'inspirait du dégoût. +J'avais une idiosyncrasie indicible pour les vêtements de femme +et, en général, pour tout ce qui est féminin, mais seulement sur +moi et en moi; car, au contraire, j'avais de l'enthousiasme pour le +beau sexe.»</p> + +<p>Depuis environ dix ans, Sarolta a vécu toujours loin de sa +famille et toujours en homme. Elle eut un grand nombre de liaisons +avec des dames, fit des voyages avec elles, dépensa beaucoup +d'argent et contracta des dettes.</p> + +<p>En même temps, elle se consacrait aux travaux littéraires et +devint le collaborateur très apprécié de deux grands journaux de +la capitale.</p> + +<p>Sa passion pour les dames était très variable. Elle n'avait pas +de constance en amour.</p> + +<p>Une seule fois une de ses liaisons a duré trois ans. Il y a +plusieurs années que Sarolta fit au château de G... la connaissance +de M<sup>me</sup> Emma E... qui avait dix ans plus qu'elle. Elle tomba +amoureuse de cette dame, conclut avec elle un contrat de mariage et +vécut avec elle pendant trois ans, maritalement, dans la capitale.</p> + +<p>Un nouvel amour qui lui fut funeste, l'a décidée à rompre ses +«liens conjugaux» avec E... Celle-ci ne voulait pas quitter Sarolta. +Ce n'est qu'au prix de grands sacrifices matériels, que Sarolta a +racheté sa liberté. E..., dit-on, se donne encore aujourd'hui +comme femme divorcée et se considère comme comtesse V... +Sarolta a dû inspirer aussi à d'autres dames de la passion; cela +ressort du fait que, avant son «mariage» avec E..., alors qu'elle +s'était lassée d'une demoiselle D..., après avoir dépensé avec elle +plusieurs milliers de florins, celle-ci la menaça de lui brûler la +cervelle, si elle ne lui restait pas fidèle.</p> + +<p>Ce fut l'été de 1887, pendant un séjour dans une station balnéaire, +que Sarolta fit la connaissance de la famille d'un fonctionnaire +très estimé, M. E... Aussitôt Sarolta devint amoureuse +de Marie, la fille de ce fonctionnaire, et en fut aimée. La mère et +la cousine de la jeune fille essayèrent de la détourner de cette +liaison, mais vainement. Pendant l'hiver, les deux amoureux +échangèrent des lettres. Au mois d'avril 1888, le comte S... vint +faire une visite, et au mois de mai 1889, il atteignit le comble de +ses désirs: Marie qui entre temps avait quitté sa place d'institutrice, +fut unie par un pseudo-prêtre hongrois à son S... adoré dans +une tonnelle de jardin improvisée en chapelle; un ami de son +fiancé figurait comme témoin.</p> + +<p>Le couple vivait heureux et joyeux, et sans la plainte déposée +par le beau-père, ce simulacre de mariage aurait encore +duré longtemps. Il est à remarquer que pendant la longue +période de son état de fiancé, S... a réussi à induire la famille de +sa fiancée en erreur complète sur son véritable sexe.</p> + +<p>S... était fumeur passionné, avait des allures et des passions +tout à fait masculines. Ses lettres et même les convocations des +tribunaux lui parvenaient sous l'adresse de «Comte S...»; il +disait entre autres souvent qu'il lui faudrait bientôt aller faire ses +vingt-huit jours. Il ressort des allusions faites par le «beau-père» +que S...—(ce qu'il a d'ailleurs plus tard avoué)—a pu simuler +l'existence d'un scrotum à l'aide d'un mouchoir ou d'un gant +qu'il fourrait dans une des poches de son pantalon. Le beau-père +a aussi remarqué un jour chez son futur gendre quelque chose +comme un membre en érection (probablement un priape); celui-ci +a même donné à entendre qu'il lui serait nécessaire de se servir +d'un suspensoir toutes les fois qu'il monterait à cheval. En effet +S... portait un bandage autour du corps, probablement pour +attacher un priape.</p> + +<p>Bien que S... se fît souvent raser, pour la forme, on était pourtant +convaincu dans l'hôtel qu'il était femme, car la fille de +chambre avait trouvé dans son linge des traces de sang provenant +des menstrues (sang que S... prétendait être de provenance +hémorroïdale): un jour que S... prenait un bain, la même fille +de chambre, ayant regardé à travers le trou de la serrure, prétendit +s'être convaincue <i>de visu</i> du sexe féminin de S...</p> + +<p>Il faut croire que la famille de M<sup>lle</sup> Marie fut pendant longtemps +dans l'erreur sur le véritable sexe du pseudo-époux.</p> + +<p>Rien ne caractérise mieux la naïveté et l'innocence incroyable +de cette malheureuse fille que le passage suivant d'une lettre +adressée par Marie à S... le 20 août 1889:</p> + +<p>«Je n'aime plus les enfants des autres, mais un petit bébé de +mon Sandi, une superbe petite poupée,—ah! quel bonheur, mon +Sandi!»</p> + +<p>Quant à l'individualité intellectuelle de S..., un grand nombre +de manuscrits nous fournissent les renseignements désirés. +L'écriture a du caractère, de la fermeté et de l'assurance. Ce sont +des traits de plume foncièrement virils. Le contenu se répète +partout avec les mêmes singularités: passion féroce et effrénée, +haine et guerre à tout ce qui s'oppose à son cœur avide d'amour +et d'affection, amour au souffle poétique, amour qui ne touche +jamais à rien de vil, enthousiasme pour tout ce qui est beau et +noble, goût pour les sciences et les beaux-arts.</p> + +<p>Les écrits de Sarolta dénotent une vaste connaissance des littératures +de toutes les langues: il y a là des citations des poètes et +des prosateurs de tous les pays. Des gens compétents affirment +aussi que les produits poétiques et la prose de S... ne sont pas +sans valeur.</p> + +<p>Les lettres et les écrits qui concernent ses rapports avec Marie, +sont très remarquables au point de vue psychologique. S... +parle du bonheur qui fleurit pour elle aux côtés de Marie, de +son immense désir de voir, ne fût-ce qu'un moment, la femme +adorée. Après tant de honte, elle ne désire qu'échanger sa cellule +contre la tombe. La douleur la plus amère, c'est l'idée que +maintenant Marie aussi la haïra. Elle a versé des larmes brûlantes +sur son bonheur perdu, des larmes si abondantes qu'elle pourrait +s'y noyer. Des feuilles entières sont consacrées à la glorification +de cet amour, aux souvenirs du temps de son premier amour +et de sa première connaissance.</p> + +<p>S... se plaint de son cœur qui ne se laisse pas dominer par la +raison; elle manifeste des explosions de sentiments, qu'on ne +peut que sentir dans la réalité, et qu'on ne peut feindre. Puis +de nouveau, des explosions de la passion la plus folle avec la déclaration +de ne pouvoir plus vivre sans Marie. «Ta voix si chère +et si aimée, cette voix au son de laquelle je sortirais peut-être +encore de ma tombe, cette voix dont le son m'était toujours la +promesse du paradis! Ta seule présence était suffisante pour soulager +mes souffrances physiques et morales. C'était un courant +magnétique, une singulière puissance que ton être a exercée +sur le mien et que je ne saurais jamais définir. Ainsi j'en suis +restée à la définition éternellement juste et vraie: Je l'aime, parce +que je l'aime. Dans la nuit sombre et pleine de désolation, je +n'avais qu'une étoile, l'astre de l'amour de Marie. Cet astre est +éteint maintenant; il n'en est resté que le reflet, le souvenir doux +et douloureux qui de sa lueur faible éclaircit encore la nuit terrible +de la mort, une étincelle d'espoir...» Cet écrit se termine par +cette apostrophe: «Messieurs, sages jurisconsultes, psycho-pathologues +et autres, jugez-moi! Chaque pas que je faisais était +guidé par l'amour, chacun de mes actes avait pour cause l'amour.—Dieu +me l'a inculqué dans le cœur. S'il m'a créée telle et non +autrement, est-ce ma faute ou sont-ce les voies du destin à jamais +insondables? J'ai foi en Dieu et je crois qu'un jour la délivrance +viendra, car ma faute n'était que l'amour même, base et principe +fondamental de ses doctrines et de son empire. Dieu miséricordieux, +tout-puissant, tu vois mes peines, tu sais combien +je souffre: penche-toi vers moi, tends-moi ta main secourable, +puisque tout le monde m'a déjà abandonnée. Dieu seul est juste. +Dans quel beau langage le dit Victor Hugo dans sa <i>Légende des +Siècles</i>! Qu'il me semble triste et singulier cet air de Mendelssohn: +Chaque nuit je te vois dans mon rêve...»</p> + +<p>Bien que S..., sache qu'aucun de ses écrits n'arrivera à sa «tête +de lionne adorée», elle ne se lasse point de remplir les feuilles de +l'exaltation de la personne de Marie, d'y transcrire les explosions +de sa douleur et de son bonheur en amour, «de solliciter une +seule larme claire et brillante, versée par un clair et tranquille soir +d'été, quand le lac est embrasé des feux du soleil couchant, +comme de l'or fondu, et que les cloches de Sainte-Anna et de +Maria-Woerth se fondent en une harmonie mélancolique et +annoncent le calme et la paix à cette pauvre âme, à ce pauvre +cœur qui jusqu'au dernier soupir n'a battu que pour toi.»</p> + +<p><i>Examen personnel.</i>—La première rencontre que les médecins +légistes eurent avec M<sup>lle</sup> S..., fut en quelque sorte un embarras +pour les deux parties: pour les médecins, parce que la tournure +virile, peut-être exagérée, de S..., leur en imposait; pour elle, +parce qu'elle craignait d'être déshonorée par le stigmate de la +<i>moral insanity</i>. Une figure intelligente, pas laide, qui malgré une +certaine délicatesse des traits et une certaine exiguïté des parties, +aurait eu un caractère masculin très prononcé, s'il n'y avait pas +absence totale de moustaches, ce que S... regrettait beaucoup. +Il était difficile, même pour les médecins légistes, malgré les +vêtements féminins de Sarolta, de se figurer sans cesse avoir +devant eux une dame: par contre, les rapports avec Sàndor homme +se passaient avec beaucoup plus de sans-gêne, de naturel, et de +correction apparente, l'accusée elle-même le sent bien. Elle +devient plus franche, plus communicative, plus dégagée, aussitôt +qu'on la traite en homme.</p> + +<p>Malgré son penchant pour le sexe féminin qui existait chez elle +depuis les premières années de sa vie, elle prétend n'avoir éprouvé +les premières manifestations de l'instinct génital qu'à l'âge de +treize ans, lorsqu'elle enleva l'Anglaise à cheveux roux du pensionnat +de Dresde. Cet instinct se manifestait alors par une sensation +de volupté, quand elle embrassait et caressait son amie. +Déjà à cette époque, elle ne voyait dans ses songes que des êtres +féminins; depuis, dans ses rêves érotiques, elle se sentit toujours +dans la situation d'un homme, et à l'occasion, elle eut aussi la +sensation de l'éjaculation.</p> + +<p>Elle ne connaît ni l'onanisme solitaire ni l'onanisme mutuel. Pareille +chose lui paraît dégoûtante et au-dessous de la «dignité +d'un homme». Elle ne s'est jamais laissée toucher par d'autres +<i>ad genitalia</i>, d'abord pour la raison qu'elle tenait beaucoup à garder +son secret. Les <i>menses</i> ne se sont produites qu'à l'âge de dix-sept +ans, elles venaient toujours faiblement et sans aucun malaise. +S... abhorre visiblement la discussion des phénomènes de la menstruation; +c'est quelque chose qui répugne à ses sentiments et à +sa conscience d'homme. Elle reconnaît le caractère morbide de +ses penchants sexuels, mais elle ne désire pas un autre état, se +sentant bien et heureuse dans cette situation perverse. L'idée +d'un rapport sexuel avec des hommes lui fait horreur et elle en +croit l'exécution impossible.</p> + +<p>Sa pudeur va si loin qu'elle coucherait plutôt avec des hommes +qu'avec des femmes. Ainsi quand elle veut satisfaire un besoin +naturel ou changer du linge, elle se voit dans la nécessité de prier +sa compagne de cellule de se tourner vers la fenêtre pour qu'elle +ne la regarde pas.</p> + +<p>Quand S... se trouve par hasard en contact avec sa compagne +de cellule, femme de la lie du peuple, elle éprouve une excitation +voluptueuse, et a dû en rougir. S... raconte, même spontanément, +qu'elle fut en proie à une véritable angoisse lorsque, +dans la cellule de la prison, elle fut forcée de reprendre les +vêtements de femme dont elle avait perdu l'habitude. Sa seule +consolation fut qu'on lui avait laissé au moins sa chemise +d'homme. Ce qui est très remarquable et ce qui prouve l'importance +du sens olfactif dans sa <i>vita sexualis</i>, c'est qu'elle nous dit +que, après le départ de Marie, elle avait cherché et reniflé les +endroits du canapé où la tête de Marie s'était posée, pour respirer +avec volupté le parfum de ses cheveux. Quant aux femmes, ce ne +sont pas précisément les jeunes et les plantureuses qui intéressent +S..., les très jeunes non plus. Elle ne met qu'au second rang +les charmes physiques de la femme. Elle se sent attirée comme +par une force magnétique vers celles qui sont entre vingt-quatre +et trente ans. Elle trouvait sa satisfaction sexuelle exclusivement +<i>in corpore feminæ</i> (jamais sur son propre corps), par la manustupration +de la femme aimée ou en faisant le <i>cunnilingus</i>. À l'occasion +elle se servait aussi d'un bas garni d'étoupe comme priape. +S... ne fait qu'à contre-cœur et avec un visible embarras pudique +ces révélations; de même, dans ses écrits, on ne trouve aucune +trace d'impudicité ou de cynisme.</p> + +<p>Elle est dévote, a un vif intérêt pour tout ce qui est beau et +noble, sauf pour les hommes; elle est très sensible à l'estime +morale des autres.</p> + +<p>Elle regrette profondément d'avoir par sa passion rendu Marie +malheureuse, trouve pervers ses sentiments sexuels, et cet amour +d'une femme pour une autre femme moralement répréhensible +chez les individus sains. Elle a beaucoup de talent littéraire, +possède une mémoire extraordinaire. Sa seule faiblesse est sa +légèreté colossale et son incapacité de gérer, avec bon sens, +l'argent et les valeurs en argent. Mais elle se rend parfaitement +compte de cette faiblesse et nous prie de n'en plus parler.</p> + +<p>S... a 153 centimètres de taille; elle est d'une charpente osseuse +délicate et maigre, mais étonnamment musculeuse sur la poitrine +et sur la partie supérieure des cuisses. Sa démarche, avec des +vêtements féminins, est maladroite.</p> + +<p>Ses mouvements sont vigoureux, pas désagréables, bien que +d'une certaine raideur masculine, sans grâce. Elle salue par une +vigoureuse poignée de mains. Toute son attitude a l'air résolue, +énergique, et dénote une certaine confiance en sa propre force. +Le regard est intelligent, l'air un peu sombre. Ses pieds et ses +mains sont remarquablement petits comme chez un enfant. Les +parties tendineuses des extrémités sont remarquablement velues, +tandis qu'on ne voit pas de poils de barbe, ni même de duvet, +malgré les expériences faites avec le rasoir. Le torse ne répond +pas du tout à la conformation féminine. La taille manque. Le bassin +est si mince et si peu proéminent qu'une ligne partie d'au-dessous +de l'aisselle et allant au genou correspondant forme une +ligne droite et n'est ni enfoncée par la taille, ni repoussée en +dehors par le bassin. Le crâne est légèrement oxycéphale et reste +dans toutes ses dimensions d'un centimètre au-dessous du volume +moyen du crâne féminin.</p> + +<p>La circonférence du crâne est de 32 centimètres, la ligne de +l'oreille à la pointe postérieure du crâne de 24, la ligne de l'oreille +à l'occiput de 23, celle de l'oreille au front de 26,5; la circonférence +longitudinale est de 30, la ligne de l'oreille au menton de 20,5, le +diamètre longitudinal de 17, le plus grand diamètre en largeur de +13, la distance des conduits auditifs de 12, la ligne des jugulaires +de 11,2 centimètres. La mâchoire supérieure dépasse la mâchoire +inférieure de 0,5 centimètre. La position des dents n'est pas tout +à fait normale. La dent oculaire supérieure à droite ne s'est jamais +développée. La bouche est remarquablement petite. Les oreilles +sont décollées, les lobes ne sont pas séparés, mais se confondent +avec la peau des joues. Le palais est dur, étroit et bombé. La voix +est dure et grave. Les seins sont assez développés, mais sans +sécrétion. Le <i>mons Veneris</i> est couvert de poils touffus et foncés. +Les parties génitales sont tout à fait féminines, sans aucune trace +de phénomènes d'hermaphrodisme, mais leur développement s'est +arrêté; elles ont le type enfantin d'une fille de dix ans. Les <i>labia +majora</i> se touchent presque complètement, les <i>minora</i> ont la +forme d'une crête de coq et proéminent au-dessus des grandes. +Le clitoris est petit et très sensible. Le <i>frenulum</i> est tendre, le +<i>perineum</i> très étroit, <i>introitus vaginæ</i> étroit, avec muqueuse normale. +L'hymen manque (probablement absence congénitale), de +même les <i>carunculæ myrtiformes</i>. La <i>vagina</i> est tellement étroite +que l'introduction d'un <i>membrum virile</i> serait impossible; d'ailleurs +très sensible. Il est évident que jusqu'ici le coït n'a pas eu +lieu. L'utérus est senti à travers le rectum gros comme une noix; +il est immobile et en rétroflexion.</p> + +<p>Le bassin est aminci dans tous les sens (rabougri), avec un type +masculin très prononcé. La distance entre les pointes de l'os +iliaque antérieur est de 22,3 (au lieu de 26,9), celle des crêtes +iliaques 26,5 (au lieu de 29,3) celle des trochanter de 27,7 (31), les +conjungata externes ont 17,2 (19-20), et les internes ont 7,7 (au +lieu de 10,8). En raison du peu de largeur du bassin, les cuisses +ne sont pas convergentes comme c'est le cas chez la femme, mais +leur position est tout à fait droite.</p> + +<p>Le rapport médical a démontré que chez S..., il y a une inversion +morbide et congénitale du sentiment sexuel, inversion qui se +manifeste même anthropologiquement par des anomalies dans le +développement du corps, et qui a pour cause de lourdes tares +héréditaires; qu'enfin les actes incriminés trouvent leur explication +dans la sexualité morbide et irrésistible de la malade.</p> + +<p>La remarque caractéristique de S.: «Dieu m'a inculqué l'amour +dans le cœur; s'il m'a créée telle et pas autrement, est-ce ma +faute, ou sont-ce les voies insondables de la Providence?» est, +sous ce rapport, tout à fait légitime.</p> + +<p>Le tribunal a prononcé l'acquittement. La «comtesse en vêtements +d'homme», comme l'appelaient les journaux, rentra dans +la capitale de son pays où elle figure de nouveau comme comte +Sàndor. Son seul chagrin est que son amour heureux avec sa +Marie ardemment adorée a maintenant disparu.</p> + +<p>Une femme mariée, à Brandon (Wisconsin), dont le docteur +Kiernan rapporte l'histoire (<i>The med. Standard</i>, 1888, nov.-déc), +a eu plus de chance. Elle enleva, en 1883, une jeune fille, se laissa +marier avec elle à l'église, et vécut maritalement avec elle sans +être dérangée.</p> + +<p>Un cas rapporté par Spitzka (<i>Chicago med. Review</i> du 20 août 1881) +fournit un intéressant exemple historique d'androgynie. Il concerne +lord Cornbury, gouverneur de New-York, qui a vécu sous le +gouvernement de la reine Anne, et qui, évidemment atteint de <i>moral +insanity</i>, était un débauché effréné. Malgré sa haute position, +il ne pouvait s'empêcher de se promener dans les rues vêtu en +femme et avec toutes les allures et les minauderies d'une cocotte.</p> + +<p>Sur un des portraits qu'on a pu conserver de lui, on remarquera +surtout l'étroitesse de son os frontal, sa face asymétrique, ses +traits féminins, sa bouche sensuelle. Il est certain qu'il ne s'est +jamais pris lui-même pour une femme. +</p></blockquote> + +<p>Chez les individus atteints d'inversion sexuelle, le sentiment +et la tendance sexuels pervers peuvent aussi se compliquer +d'autres phénomènes de perversion.</p> + +<p>Il est probable qu'il s'agit, en ce qui concerne la manifestation +de l'instinct, de faits analogues à ceux qui se produisent +chez les personnes hétérosexuelles perverses dans la mise +en action de leur instinct.</p> + +<p>Étant donné cette circonstance que l'inversion sexuelle va +presque régulièrement de pair avec une accentuation morbide +de la vie sexuelle, il est fort possible que des actes sadistes et +de volupté cruelle se produisent sans la satisfaction du +libido. Un exemple caractéristique à ce sujet est le cas de +Zastroio (Casper-Liman, 7<sup>e</sup> édit., t. I, p. 160; t. II, p. 487), +qui a mordu une de ses victimes, un garçon, lui a déchiré le +prépuce, fendu l'anus, et finalement l'a étranglé.</p> + +<p>Z... était issu d'un grand-père psychopathe, d'une mère +mélancolique; son oncle maternel s'adonnait à des jouissances +sexuelles anormales et s'est suicidé.</p> + +<p>Z... était né d'uraniste; dans son <i>habitus</i> et ses occupations, +il était de caractère masculin, atteint de phimosis; +c'était un homme faible psychiquement, tout à fait déséquilibré +et, au point de vue social, tout à fait inutilisable. Il +avait l'<i>horror feminæ</i>; dans ses rêves érotiques, il se sentait +femme en face de l'homme; il avait la pénible conscience de +son absence de sentiment sexuel normal et de son penchant +pervers; il essaya de trouver une satisfaction dans l'onanisme +mutuel et eut souvent des désirs de pédérastie.</p> + +<p>On trouve dans l'historique de quelques-uns des malades +précédents de pareilles velléités sadistes chez des invertis +sexuels (comp. observations 107, 108 de cette édition). Il y a +aussi du masochisme parfois (comp. observations 43, 6<sup>e</sup> édition, +observation 111, 114 de cette édition).</p> + +<p>Comme exemple de satisfaction sexuelle perverse basée +sur l'inversion sexuelle, nous citerons encore ce Grec qui, +comme le rapporte Athenæus, était amoureux d'une statue +de Cupidon et la souilla dans le temple de Delphes; puis, +outre les cas monstrueux cités dans le livre de Tardieu +(<i>Attentats</i>, p. 272), le cas horrible d'un nommé Artusio (voir +Lumbroso: <i>L'uomo delinquente</i>, p. 200) qui a ouvert le ventre +d'un garçon et l'a souillé par cette ouverture.</p> + +<p>Les observations 86, 110, 111 prouvent que, dans l'inversion +sexuelle, on rencontre quelquefois aussi du fétichisme.</p> + + +<h2>DIAGNOSTIC, PRONOSTIC ET TRAITEMENT +DE L'INVERSION SEXUELLE</h2> + +<p>L'inversion sexuelle n'a eu pour la science jusqu'à ces derniers +temps qu'un intérêt anthropologique, clinique et +médico-légal; on est arrivé, grâce aux recherches plus +récentes, à pouvoir penser aussi à la thérapie de cette anomalie +funeste qui, chez l'individu atteint, constitue un si +grave préjudice au point de vue moral, physique et social.</p> + +<p>La première condition d'une intervention thérapeutique, +c'est la différenciation exacte entre les cas de maladie acquise +et ceux de maladie congénitale, et le classement d'un cas +concret dans une des catégories qu'on a pu définir par la +voie de l'empirisme scientifique.</p> + +<p>Le diagnostic entre les cas acquis et congénitaux n'offre +pas de difficultés au début.</p> + +<p>Si l'<i>inversio sexualis</i> est déjà déclarée, l'étude rétrospective +du cas donnera les éclaircissements nécessaires sur la +maladie.</p> + +<p>La conclusion importante, au point de vue du pronostic, +c'est-à-dire de savoir s'il y a inversion congénitale ou acquise, +ne peut dans ces cas se déduire que d'une anamnèse minutieuse.</p> + +<p>Il serait de la plus grande importance, pour juger du +caractère congénital de l'anomalie, d'établir si l'inversion +sexuelle existait longtemps avant que l'individu se soit +livré à la masturbation. Une enquête dans ce sens se butte +à une difficulté: la possibilité d'une indication inexacte +de l'époque (erreur de mémoire).</p> + +<p>Prouver que le sentiment hétérosexuel a existé avant la +période de début de l'auto-masturbation ou de l'onanisme +mutuel, est chose importante pour la constatation d'une +inversion sexuelle acquise.</p> + +<p>En général, les cas acquis sont caractérisés de la façon +suivante:</p> + +<p>1º Le sentiment homosexuel ne se montre dans la vie de +l'individu que secondairement, et peut être dû parfois à des +incidents qui ont troublé la satisfaction sexuelle normale +(neurasthénie onaniste, états psychiques).</p> + +<p>Il est cependant probable que dans ce cas, malgré un libido +sensuel et grossier, les sentiments et les penchants pour +l'autre sexe, surtout au point de vue de l'affection psychique +et du sens esthétique, ne reposent <i>ab origine</i> que sur une +base très faible.</p> + +<p>2º Tant que l'inversion sexuelle ne s'est pas manifestée par +des faits, le sentiment homosexuel est jugé par la conscience +comme vicieux et morbide, et l'individu ne s'abandonne que +faute de mieux à cette anomalie.</p> + +<p>3º Le sentiment hétérosexuel reste pendant longtemps prédominant, +et l'individu ressent péniblement l'impossibilité de +le satisfaire. Ce sentiment s'efface à mesure que le sentiment +homosexuel se fait de plus en plus fort.</p> + +<p>Dans les cas congénitaux, au contraire, on observe les +phénomènes suivants:</p> + +<p><i>a</i>) Le sentiment homosexuel vient en première ligne et +domine la <i>vita sexualis</i>. Il apparaît comme une satisfaction +naturelle et prédomine aussi dans les songes de l'individu.</p> + +<p><i>b</i>) Le sentiment hétérosexuel a manqué de tout temps, ou +si, dans le cours de la vie de l'individu, il se manifeste aussi +(hermaphrodisme psycho-sexuel), il n'est qu'un phénomène +épisodique, ne trouve pas de racines dans l'âme de l'individu, +et n'est qu'un moyen accidentel pour satisfaire des impulsions +sexuelles.</p> + +<p>D'après ce qui procède, la différenciation entre les divers +autres groupes d'invertis congénitaux et les cas d'inversion +acquise ne rencontrera guère de difficultés.</p> + +<p>Le pronostic des cas d'inversion sexuelle acquise est +de beaucoup plus favorable que celui des cas congénitaux. +Dans les premiers, c'est vraisemblablement l'effémination +complète, la transformation psychique de l'individu dans +le sens de ses sentiments sexuels pervers qui constitue la +limite au delà de laquelle il n'y a plus rien à espérer pour +la thérapeutique. Dans les cas congénitaux, les diverses catégories +énumérées dans ce livre représentent autant de degrés +divers de la tare psychosexuelle, et la guérison n'est possible +qu'avec la catégorie des hermaphrodites, et seulement probable +(voir plus loin le cas de Schrenk-Notzing) dans les +états de dégénérescence plus grave.</p> + +<p>La prophylaxie de ces états n'en serait que plus importante: +empêchement pour les congénitaux de procréer de +pareils malheureux; préservation pour les invertis acquis +des influences nuisibles qui, d'après l'expérience, pourraient +amener cette fatale aberration du sentiment sexuel.</p> + +<p>D'innombrables héréditaires deviennent la proie de ce +triste mal, parce que les parents et les précepteurs ne se +doutent même pas des dangers que la masturbation peut +avoir pour les enfants, sur un terrain pareil.</p> + +<p>Dans beaucoup d'écoles et de pensionnats il y a pour ainsi +dire un apprentissage de la masturbation et de l'impudicité. +Aujourd'hui on se préoccupe trop peu de la situation physique +et morale des élèves.</p> + +<p>S'acquitter du programme d'études, voilà la principale +chose. Qu'importe si en même temps maint élève sombre au +physique et au moral!</p> + +<p>Avec une pruderie ridicule on cache d'un voile épais aux +jeunes gens qui grandissent la vita sexualis: mais on ne fait +pas la moindre attention aux mouvements de leur instinct +génital. Combien peu de médecins sont consultés par leurs +clients souvent les plus lourdement tarés pendant la période +de développement des enfants.</p> + +<p>On croit tout devoir abandonner à la nature. Par moments +celle-ci s'agite trop violemment et conduit par des voies dangereuses +les jeunes gens qui manquent de conseils et de secours.</p> + +<p>Il ne nous paraît pas à propos d'approfondir ici le côté +prophylactique de la question<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96: </b><a href="#footnotetag96">(retour) </a><p> Les paroles suivantes, que m'a écrites le malade de l'observation 88 de +la 6<sup>e</sup> édition, sont dignes d'attention sous le rapport de la prophylaxie: +«Si jamais on arrivait, non pas à détruire, comme chez les Spartiates, les +jeunes gens malingres pour avoir une bonne sélection dans le sens des idées +darwiniennes, mais à reconnaître notre inversion sexuelle à l'âge de notre +première jeunesse, on pourrait peut-être, pendant cette période, guérir par +la suggestion, la pire de toutes les maladies! Il est probable que la guérison +pourrait être plus facilement obtenue dans la jeunesse que plus tard.»</p></blockquote> + +<p>Les parents et les précepteurs trouveront beaucoup d'indications +et d'instructions dans ce livre ainsi que dans les nombreux +ouvrages scientifiques sur la masturbation.</p> + +<p>Voici les points à remplir dans le traitement de l'inversion +sexuelle:</p> + +<p>1º Combattre l'onanisme ainsi que les autres éléments nuisibles +à la <i>vita sexualis</i>.</p> + +<p>2º Suppression de la névrose (<i>neurasthenia sexualis</i> et <i>universalis</i>) +produite par des conditions anti-hygiéniques de la +<i>vita sexualis</i>.</p> + +<p>3º Traitement psychique pour combattre les sentiments et +les impulsions homosexuels et développer le penchant hétérosexuel.</p> + +<p>Le point principal de l'action devra viser à remplir la troisième +indication, surtout contre l'onanisme.</p> + +<p>L'accomplissement des points 1 et 2 du programme ne suffira +que dans des cas très rares, quand l'inversion sexuelle +acquise n'est pas encore arrivée à un état avancé. Le cas suivant +rapporté par l'auteur dans le l'<i>Irrenfreund</i> de 1884, +nº I, en fournit un exemple.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 132.—Z... 51 ans, de mère psychopathe, a été +mis dans son jeune âge à l'école des cadets où il a été entraîné à +l'onanisme. Il se développa bien au physique; il avait le sens +sexuel normal, et devint à l'âge de dix-sept ans légèrement +neurasthénique à la suite de pratiques de masturbation; il eut des +rapports sexuels avec des femmes et en éprouva du plaisir, se +maria à l'âge de vingt-cinq ans, mais fut atteint un an plus tard +de malaises neurasthéniques accentués et perdit alors tout à fait +son inclination pour le sexe féminin. Elle fut remplacée par l'inversion +sexuelle. Impliqué dans un procès de haute trahison, il +passa deux ans en prison et ensuite cinq ans en Sibérie. Pendant +ces sept années, la neurasthénie et l'inversion sexuelle s'aggravèrent +sous l'influence de la masturbation continuelle. À l'âge de +trente-cinq ans, rendu à la liberté, le malade a dû depuis visiter +toutes sortes de stations thermales, à cause de ses malaises +neurasthéniques très avancés. Pendant cette longue période, son +sentiment sexuel anormal n'a subi aucun changement. Il vivait +pour la plupart du temps séparé de sa femme, qu'il estimait +beaucoup pour ses qualités intellectuelles, mais qu'il fuyait parce +qu'elle était femme, de même qu'il évitait les contacts avec tout +être féminin. Son inversion sexuelle était purement platonique. +L'amitié, l'accolade cordiale, un baiser, lui suffisaient. +Des pollutions occasionnelles se produisaient sous l'influence de +rêves érotiques où il s'agissait toujours de personnes de son +propre sexe. Pendant la journée aussi, la plus belle femme le laissait +froid, tandis que la seule vue de beaux hommes provoquait chez +lui de l'érection et de l'éjaculation. Au cirque et au bal il n'y avait +que les athlètes et les danseurs qui l'intéressaient. Dans ses +périodes de plus grande émotivité, l'aspect même des statues +d'hommes lui provoquait du l'érection. Incidemment il retomba +à son ancien vice, à la masturbation. Homme délicat de sentiment +et cultivé au point de vue esthétique, il avait la pédérastie +en horreur. Il considéra toujours son sentiment sexuel pervers +comme quelque chose de morbide, sans s'en estimer malheureux, +étant donné son libido et sa puissance manifestement affaiblis.</p> + +<p>Le <i>status præsens</i> a montré les symptômes ordinaires de la +neurasthénie. La taille, l'attitude et le vêtement ne présentaient +rien d'étrange. Le massage électrique eut un succès extraordinaire. +Au bout de quelques séances, le malade était très ragaillardi au +physique et au moral. Après vingt séances, le <i>libido</i> s'est réveillé +de nouveau, non dans le sens qu'il avait jusqu'ici, mais avec une +tendance normale, la même que le malade eut jusqu'à l'âge de +vingt-cinq ans. À partir de ce moment ses rêves érotiques n'eurent +pour objet que la femme, et un jour le malade me raconta avec +joie qu'il avait fait le coït et qu'il y avait éprouvé le même plaisir +qu'il y a vingt-six ans. Il cohabitait de nouveau avec sa femme +et espérait être délivré pour jamais de la neurasthénie et de l'inversion +sexuelle. Cette espérance s'est justifiée pendant les +six mois que j'ai encore eu l'occasion d'observer le malade. +</p></blockquote> + +<p>Ordinairement le traitement physique, même soutenu par +la thérapie morale, par des conseils énergiques d'éviter la +masturbation, de supprimer les sentiments homosexuels et +d'éveiller les tendances hétérosexuelles, ne suffit pas, même +dans les cas d'inversion sexuelle acquise.</p> + +<p>Seul le traitement psychique—la suggestion—peut être +efficace.</p> + +<p>L'observation suivante montre un exemple intéressant et +réconfortant du succès obtenu par l'autosuggestion dans les +formes atténuées de l'anomalie.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 133.—<i>Autobiographie d'un hermaphrodite psychique.—Lutte +victorieuse de l'individu contre ses penchants homosexuels</i>.</p> + +<p>Mon père a eu une attaque d'apoplexie, mais il guérit en gardant +une légère déviation de la figure. Ma mère était très anémique +et très mélancolique. Tous deux ont beaucoup souffert d'hémorrhoïdes; +mon père leur attribuait les maux de reins dont il +souffrait par moments, même après son mariage.</p> + +<p>Je suis, si j'ose m'exprimer ainsi, un caractère passif. Étant +enfant je m'abandonnais à toutes sortes d'imaginations (les religieuses +y compris). Je mouillais mes draps et pendant mon +sommeil je m'amusais avec mes parties génitales, jusqu'au jour +où mon père, pour m'en empêcher, m'attacha les mains. (J'étais +à cette époque tout enfant et je ne me masturbais pas.) J'ai toujours +été timide et maladroit dans mes rapports avec les autres. +À l'âge d'environ quatorze ou quinze ans je fus poussé à l'onanisme. +L'impulsion et les désirs pour la femme qui se sont manifestés +lors de l'éveil de mon sentiment sexuel, n'étaient au fond +que de nature platonique; d'ailleurs je n'avais pas d'occasions +de me mettre en relation avec des dames. À l'âge d'environ +dix-huit ans j'ai essayé de satisfaire d'une façon naturelle mon +besoin sexuel, plutôt poussé par la curiosité que par une impulsion +intérieure. Sans avoir eu jamais d'inclination pour la femme, +j'ai depuis ce temps satisfait mon besoin par des rapports sexuels +chaque fois que j'en ai eu l'occasion.</p> + +<p>Peu après la période de la puberté, je devins très anémique et +je paraissais plus que mon âge. Alors des pensées mélancoliques +et des idées étranges se firent jour. J'éprouvais une vraie +volupté à me représenter dans l'état de la plus grande humiliation +possible. Il peut être intéressant d'ajouter encore qu'à cette époque +je luttais contre des doutes religieux et que ce n'est que plus tard +que j'ai trouvé le courage de me placer au-dessus de la religion. +Je tombais amoureux des jeunes gens. Au commencement je résistai +à ces idées, mais plus tard elles sont devenues si puissantes que +je suis devenu un véritable uraniste. Les femmes me paraissaient +n'être que des êtres humains de seconde classe. J'étais dans un +état d'esprit désolant. Avec une lassitude de la vie, des tendances +à la misanthropie s'installèrent dans mon âme malade. Un jour +je lus l'ouvrage: <i>Was will das werden?</i> (Qu'adviendra-t-il?) +Et avant que j'aie pu m'en rendre compte, j'étais devenu démocrate-socialiste, +mais dans le sens idéal. La vie avait de nouveau +une valeur pour moi, car j'avais un idéal: la lutte pacifique pour +le relèvement social du prolétariat. Cela produisit une puissante +révolution dans mon être. Comme dans mes meilleurs jours (à +l'âge de seize et dix-sept ans), je m'enthousiasmais pour l'art et +notamment pour le théâtre. À l'heure qu'il est, je travaille à un +drame et à une comédie, et je roule dans ma tête de grandes +idées. J'ai lu une remarque de Schlegel que Sophocle devait +son énergie et sa puissance de travail aux exercices physiques, +son sens artistique à la musique. Puis un autre passage: «L'auteur +dramatique doit être avant tout d'une intelligence intacte.» +Cela me tomba comme une lourde pierre sur l'âme; car mes sentiments +sexuels invertis ne pouvaient être sortis d'un esprit sain +et droit.</p> + +<p>Je conçus alors l'idée de me faire traiter par l'hypnotisme, +mais la honte m'en empêcha. Je me dis alors que je devais être, au +fond, un être lâche et bien faible pour avoir si peu de confiance +en moi-même et je résolus sérieusement de supprimer mes désirs +uranistes. En même temps, je combattis par un régime rationnel +ma nervosité. Je faisais des parties de canot; je fréquentais la +salle d'armes, je marchais beaucoup en plein air, et j'eus la joie, en +me réveillant un matin, de me trouver comme un homme tout à +fait transformé. Quand je pensais à mon passé entre vingt et +vingt-six ans, il me semblait que, pendant cette période, un +homme tout à fait étranger et dégoûtant avait logé dans ma +peau.</p> + +<p>J'étais tout étonné que le plus bel écuyer, le camionneur de +bière le plus vigoureux ne m'inspirassent plus aucun intérêt; +les musculeux tailleurs de pierres même me laissaient froid. +J'avais du dégoût en pensant que de pareils gens avaient pu me +sembler beaux. Ma confiance en moi-même s'augmente; je suis +très bon, c'est vrai, mais je suis d'un caractère foncièrement actif. +Mon extérieur s'est continuellement amélioré depuis l'âge de +vingt ans. J'ai maintenant l'air que comporte mon âge. J'ai, c'est +vrai, des rechutes dans mes désirs uranistes, mais je les supprime +avec énergie. Je ne satisfais mon <i>libido</i> que par le coït, et +j'espère qu'en continuant ce genre de vie rationnel l'envie du coït +s'accroîtra. +</p></blockquote> + +<p>Ordinairement c'est la suggestion par un tiers et la suggestion +provoquée par l'hypnose qui offrira des chances de +succès.</p> + +<p>Dans ces cas la suggestion posthypnotique doit désuggérer +l'impulsion à la masturbation ainsi que les sentiments homosexuels, +et, d'autre part, inculquer au malade la confiance +dans sa puissance et lui donner des penchants hétérosexuels.</p> + +<p>La condition première est naturellement la possibilité d'amener +une hypnose suffisamment profonde. C'est précisément +ce qui ne réussit pas souvent chez les neurasthéniques; +car ils sont trop excités, embarrassés, et peu en état de pouvoir +concentrer leur idées.</p> + +<p>Ainsi dans un cas que j'ai rapporté (T. I, fascicule II, p. 58 +de <i>Internationale Centralblatt für die Physiologie und Pathologie +der Harn und Sexualorgane</i>), je n'ai pas réussi à obtenir +l'hypnose bien que le malade la désirât vivement et fît tout +son possible pour y parvenir.</p> + +<p>Étant donnés les bienfaits énormes qu'on peut rendre à ces +malheureux, quand on se rappelle le fait de Ladame (voir +plus loin), on devrait dans de pareils cas faire tout son possible +pour forcer l'hypnose, seul moyen de salut. Le résultat fut +satisfaisant dans les trois cas suivants.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 134. (<i>Inversion sexuelle acquise par la masturbation.</i>)—M. +X..., négociant, vingt-neuf ans.</p> + +<p>Les parents du malade étaient bien portants. Dans la famille +du père, aucune trace de nervosité.</p> + +<p>Le père était un homme irritable et morose. Un frère du père +avait été un viveur et est mort célibataire.</p> + +<p>La mère est morte à sa troisième couche, le malade avait six +ans; elle avait une voix grave et rauque, plutôt virile, et était +très brusque dans ses allures.</p> + +<p>Parmi les enfants nés de cette union, il y a un frère du malade +qui est irritable, mélancolique et indifférent aux femmes.</p> + +<p>Étant enfant, le malade eut une rougeole avec délire. Jusqu'à +l'âge de quatorze ans, il était gai et sociable; à partir de cette +époque, il est devenu calme, solitaire, mélancolique. La première +trace de sentiment sexuel s'est fait remarquer à l'âge de +dix à onze ans; il fut alors initié par d'autres garçons à l'onanisme +et pratiqua avec eux l'onanisme mutuel.</p> + +<p>À l'âge de treize à quatorze ans il eut sa première éjaculation. +Jusqu'à il y a trois mois, le malade ne s'est aperçu d'aucune +conséquence fâcheuse de l'onanisme.</p> + +<p>À l'école il apprenait avec facilité; parfois il avait des maux +de tête. À partir de l'âge de vingt ans, il a eu des pollutions, +bien qu'il se masturbât tous les jours. Quand il avait des pollutions, +il rêvait de scènes d'accouplement; il voyait comment +l'homme et la femme accomplissaient l'acte. À l'âge de dix-sept +ans, il a été amené par un homme homosexuel à pratiquer +l'onanisme mutuel. Il y a éprouvé de la satisfaction, car il +a toujours eu d'énormes besoins sexuels. Il s'est passé un temps +assez long avant que le malade ait cherché une nouvelle occasion +d'avoir des rapports avec un homme. Il s'agissait seulement pour +lui de se débarrasser de son sperme.</p> + +<p>Il n'éprouvait ni amitié, ni amour pour les personnes avec +lesquelles il entretenait des rapports. Il n'éprouvait de satisfaction +que lorsqu'il était dans le rôle actif et qu'on le manustruprait. +Une fois l'acte accompli, il n'avait que du mépris pour l'individu. +Quand, avec le temps, le personnage lui inspirait de l'estime, il +cessait les relations. Plus tard, il lui fut indifférent de se masturber +ou d'être masturbé. Quand il se masturbait lui-même, il +pensait toujours à la main des hommes sympathiques qui l'onanisaient. +Il préférait les mains dures et rugueuses.</p> + +<p>Le malade croit que, sans la séduction, il se serait dirigé dans +les voies de la satisfaction naturelle de l'instinct génital. Il n'a +jamais éprouvé de l'amour pour son propre sexe, mais il s'est +plu à l'idée de cultiver l'amour avec des hommes. Au commencement +il a eu des émotions sensuelles en face de l'autre sexe. +Il aimait à danser; il se plaisait avec les femmes, mais il regardait +plutôt leur corps que leur figure. Il avait eu aussi des +érections en voyant une femme sympathique, il n'a jamais essayé +de faire le coït, car il craignait l'infection; il ignore même s'il +serait puissant en présence d'une femme. Il croit que tel ne serait +pas le cas, car ses sentiments pour les femmes se sont refroidis, +surtout depuis cette dernière année.</p> + +<p>Tandis qu'auparavant, dans ses rêves érotiques, il avait des +représentations d'hommes et de femmes, plus tard, il ne rêvait +plus que de rapprochements avec des hommes. Il ne peut se +rappeler d'avoir, ces années dernières, rêvé de rapports sexuels +avec une femme. Au théâtre, ce sont toujours les figures féminines +qui l'intéressent, de même au cirque et au bal. Dans les +musées, il se sent également attiré par les statues masculines +et féminines.</p> + +<p>Le malade fume beaucoup, boit de la bière, aime la compagnie +des messieurs, est gymnaste et patineur. Les manières fates lui +ont toujours été odieuses; il n'a jamais eu le désir de plaire aux +hommes, mais plutôt le désir de plaire aux dames.</p> + +<p>Il ressent péniblement son état actuel, l'onanisme ayant pris +trop d'empire. L'onanisme qui, autrefois, était inoffensif, montre +maintenant ses effets nuisibles.</p> + +<p>Depuis le mois de juillet 1889, il souffre de névralgie des +testicules; la douleur se fait sentir surtout pendant la nuit; il +a souvent des tremblements la nuit, (irritabilité réflexe exagérée): +le sommeil ne le repose pas; le malade s'éveille avec des douleurs +dans les testicules. Il est maintenant porté à se masturber plus +souvent qu'autrefois. Il a peur de l'onanisme. Il espère que sa +vie sexuelle pourra encore être ramenée dans les voies normales. +Il pense à l'avenir; il a même déjà noué une liaison avec une +demoiselle qui lui est sympathique, et l'idée de l'avoir comme +épouse lui est agréable.</p> + +<p>Depuis cinq jours il s'est abstenu de l'onanisme, mais il ne croit +pas qu'il serait capable d'y renoncer par sa propre force. Ces +temps derniers, il était très abattu, n'avait plus envie de travailler, +se sentait las de la vie.</p> + +<p>Le malade est grand, vigoureux, bien bâti, très barbu. Le crâne +et le squelette sont normaux.</p> + +<p>Réflexes profonds très accentués, pupilles plus larges que la +moyenne, égales, réagissant très promptement. Carotides de +calibre égal. <i>Hyperæsthesia urethræ</i>. Les cordons spermatiques +et le testicule ne sont pas sensibles; les parties génitales sont +tout à fait normales.</p> + +<p>On rassure le malade; on le console par l'espoir d'un avenir +heureux à la condition qu'il renonce à l'onanisme et qu'il reporte +son sentiment actuel pour son propre sexe vers les femmes.</p> + +<p>Ordonnance: demi-bains (24—20° R.), antipyrine, 1 gr. +<i>pro die</i>; le soir 4 grammes de bromure de potassium.</p> + +<p>13 décembre. Le malade vient tout effrayé et troublé à la consultation, +disant qu'il ne pourra par sa propre force résister à +l'onanisme; il prie qu'on l'aide.</p> + +<p>Un essai d'hypnose plonge la malade dans un profond engourdissement.</p> + +<p>Il reçoit les suggestions suivantes:</p> + +<p>1º Je ne puis, ne dois et ne veux plus faire de l'onanisme;</p> + +<p>2º J'ai en horreur l'amour pour mon propre sexe et je ne trouverai +plus beau aucun homme;</p> + +<p>3º Je veux guérir et je guérirai; j'aimerai une brave femme, je +serai heureux et je la rendrai heureuse.</p> + +<p>14 décembre. Le malade, en se promenant, a vu un bel homme +et s'est senti puissamment attiré vers celui-ci.</p> + +<p>À partir de ce moment, tous les deux jours, séances hypnotiques +avec les suggestions sus-indiquées. Le 18 décembre, (quatrième +séance) on réussit à obtenir le somnambulisme. L'impulsion à +l'onanisme et l'intérêt pour les individus masculins diminuent.</p> + +<p>Dans la huitième séance, on ajoute aux suggestions sus-mentionnées +celle de la «puissance complète». Le malade se sent +moralement relevé et physiquement renforcé. La névralgie des +testicules a disparu. Il trouve qu'il est maintenant au zéro du +sentiment sexuel.</p> + +<p>Il croit être débarrassé de la masturbation et de l'inversion +sexuelle.</p> + +<p>Après la onzième séance, il déclare n'avoir plus besoin des +séances médicales. Il veut rentrer chez, lui et épouser une fille. Il +se sent tout à fait bien portant et puissant. Le malade est renvoyé +au commencement du mois de janvier 1890.</p> + +<p>En mars 1890, le malade m'écrit: «J'ai eu depuis encore quelquefois +besoin de rassembler toutes mes forces morales pour +combattre mon ancienne habitude et Dieu merci! j'ai réussi à me +délivrer de ce mal. Plusieurs fois déjà j'ai pu accomplir le coït et +j'y ai éprouvé un plaisir assez sérieux. Je compte avec tranquillité +sur l'avènement d'un avenir heureux.»</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 135. (<i>Inversion sexuelle acquise. Amélioration notable +par le traitement hypnotique.</i>)—M. P..., né en 1803, employé d'un +établissement industriel, est issu d'une famille de patriciens très +considérée en Allemagne centrale, famille dans laquelle la nervosité +et les maladies mentales étaient fréquentes.</p> + +<p>L'aïeul du côté paternel et sa sœur sont morts aliénés, la +grand'mère est morte d'apoplexie, le frère du père est mort fou, +la fille de ce dernier a péri d'une tuberculose cérébrale; le frère de +la mère s'est suicidé dans un accès de folie. Le père du malade +est très nerveux; un frère aîné est gravement atteint de neurasthénie +compliquée d'anomalie de la <i>vita sexualis</i>; un autre frère +est l'objet de l'observation 118 de la sixième édition de la <i>Psychopathia +sexualis</i>, un troisième frère a une conduite excentrique et +aurait, dit-on, des monomanies; une sœur souffre de crampes, +une autre sœur est morte en bas âge de convulsions.</p> + +<p>Le malade est taré, car dès sa première jeunesse, il était très +bizarre, irritable, emporté; il faisait à son entourage l'impression +d'un individu anormal.</p> + +<p>De très bonne heure, la <i>vita sexualis</i> se manifesta chez lui violemment, +il est venu à l'onanisme sans y être entraîné. À partir +de l'âge de seize ans, ce garçon, très développé pour son âge, fréquentait +les bordels de la capitale, profitant de ses sorties du +dimanche et des jours de fêtes. Il faisait le coït avec plaisir, et +pendant les jours de la semaine, il se satisfaisait par l'onanisme. +À partir de l'âge de vingt ans, le malade, devenu indépendant, +fit des excès avec des prostituées; il fut à la suite atteint de <i>neurasthenia +sexualis</i>, devint relativement impuissant, et ne trouva +plus de satisfaction dans le coït, à cause de sa faiblesse d'érection +et de l'<i>ejaculatio præcox</i>. Son <i>libido sexualis</i> devint plus puissant +que jamais; il le satisfaisait par l'onanisme. Au commencement +de l'année 1888, le malade fit la connaissance d'un jeune homme.</p> + +<p>«Par sa figure agréable, ses manières câlines et les belles formes +extérieures de son corps, il s'acquit toute mon affection. J'avais le +désir de lui adresser la parole et je me réjouissais d'avance du +moment où je pourrais le voir, j'étais tout à fait amoureux de lui. +Avec cette passion s'éteignit mon amour pour les femmes. Cet +homme pouvait m'exciter à un tel point que pendant des minutes, +je sentais ma mémoire s'évanouir et que je ne pouvais que balbutier.</p> + +<p>«Bientôt après, je fis la connaissance d'un monsieur qui m'était +sympathique aussi et qui devait avoir une influence décisive sur +le reste de ma vie. Il était homosexuel. Je lui avouai que je +n'éprouvais plus que du dégoût pour le sexe féminin et que je me +sentais attiré vers l'homme.</p> + +<p>«Un jour que je demandais à mon camarade comment il s'y prenait +pour amener des soldats à se livrer à lui, il me répondit que +la principale chose était d'avoir de l'aplomb et qu'alors on pouvait +faire marcher n'importe qui. Vers la fin de 1888, me rappelant +ce conseil, je me rapprochai d'un brosseur d'officier qui +m'avait puissamment excité, bien que jamais aucune éjaculation +n'en eût résulté. Voyant que ce soldat ne voulait pas se livrer, je +n'insistai plus auprès de lui. <i>Alium quondam militem in cubiculum +allectum rogavi ut, veste exuta, mecum in lectum concumberet. Rogatus +fecit quæ volui et alter alterius penem trivit</i>.</p> + +<p>«Bien qu'après ce succès heureux j'aie encore abusé de beaucoup +de gens, je n'étais pour ainsi dire amoureux que d'un seul. +C'était un très joli garçon de dix-sept ans. Sa voix me semblait +si caressante, ses manières étaient si convenablement tendres, +qu'aujourd'hui encore je ne puis l'oublier. Dans mes rêves je ne +m'occupais que de beaux jeunes gens et souvent ma sensualité +réveillée m'empêchait de dormir des nuits entières».</p> + +<p>Au commencement de l'année 1889, les manières du malade +éveillèrent des soupçons d'amour homosexuel. Une dénonciation +dont il était menacé, le déprima profondément et il songea +à se suicider. Sur le conseil du médecin de la famille, il partit +pour la capitale. Comme le malade était incapable de renoncer +par sa propre volonté à ses goûts habituels, on commença à lui +appliquer le traitement hypnotique. On n'obtint qu'un léger +engourdissement qui n'eut qu'un succès minime, étant données +les séductions des anciens amants dans la proximité desquels +le malade se trouvait.</p> + +<p>À cette époque, il ne manquait pas encore de principes moraux +solides. La situation s'améliora grâce à l'idée de sa famille +désolée, et par la crainte d'une poursuite judiciaire dont il était +sérieusement menacé.</p> + +<p>Le malade se décida à essayer de se soumettre au traitement +de l'auteur de ce livre.</p> + +<p>J'ai trouvé en lui un homme délicat, pâle, gravement neurasthénique, +qui désespérait de son avenir, mais qui n'avait aucun +stigmate extérieur de dégénérescence. Le malade reconnaissait +qu'il se trouvait dans une fausse position et semblait vouloir faire +tout son possible pour redevenir un homme honnête et convenable.</p> + +<p>Il regrettait profondément sa perversion sexuelle qu'il jugeait +comme morbide, mais qu'il croyait acquise. Il ne me cacha nullement +qu'en présence de jeunes gens il n'était plus maître de lui +et qu'il ne pouvait pas garantir non plus de pouvoir s'abstenir +de l'onanisme auquel il était forcé d'avoir recours faute de mieux. +Seule une volonté puissante pourrait par suggestion l'en préserver.</p> + +<p>Son amour homosexuel a consisté jusqu'ici exclusivement en +onanisme mutuel; l'érection ne se produit chez lui qu'au contact +des hommes aimés; l'éjaculation a lieu très tôt, mais l'accolade +seule ne suffit pas pour la provoquer. Il ne s'est pas senti dans un +rôle sexuel particulier vis-à-vis de l'homme. Les parties génitales +et les organes végétatifs sont normaux.</p> + +<p>En dehors des dispositions pour un traitement <i>contra neurastheniam</i>, +on a commencé, le 8 avril 1890, un traitement hypnotico-suggestif.</p> + +<p>L'hypnose réussit facilement par le simple regard et la suggestion +verbale. Après une demi-minute, le malade tomba dans un +profond engourdissement avec attitude cataleptiforme des muscles. +Le réveil eut lieu en lui suggérant qu'il se réveillerait en comptant +jusqu'à trois. Parfois, on pouvait obtenir des suggestions post-hypnotiques. +Les suggestions intra-hypnotiques avaient pour +sujet:</p> + +<p>1º Défense de s'onaniser;</p> + +<p>2º Ordre formel de considérer l'amour homosexuel comme +méprisable, dégoûtant et impossible;</p> + +<p>3º Ordre de ne trouver de beauté que chez les dames, de +s'approcher d'elles, de rêver d'elles, de sentir du <i>libido</i> et de +l'érection à leur aspect.</p> + +<p>Les séances ont eu lieu quotidiennement. Le 14 avril, le malade +m'annonça avec contentement et une sorte de satisfaction morale +qu'il a fait le coït avec plaisir et qu'il avait éjaculé tardivement.</p> + +<p>Le 16, il se sentit exempt de tendances onanistes, attiré vers +la femme et tout à fait indifférent envers les hommes. Il rêve de +charmes féminins et a des rapports avec des femmes.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> mai, le malade paraît tout à fait normal sexuellement et +il se sent comme tel. Il est devenu au physique un tout autre +homme, plein de courage et de confiance en lui-même.</p> + +<p>Il fait le coït normal avec une satisfaction parfaite et il se croit +à l'abri de toute rechute.</p> + +<p>Dans une lettre écrite plus tard M. P... dit:</p> + +<p>«Ce qui n'est pas autrement remarquable, c'est que je suis toujours +délivré de ces aberrations. La seule chose qui me rappelle +encore cette période sombre, ce sont les rêves, rares il est vrai, +de mon passé désolé que je n'ai pas le pouvoir de bannir et qui +parfois occupent même agréablement mes pensées. Par ma propre +volonté, je l'espère, je réussirai pourtant à m'en débarrasser +bientôt tout à fait. Dans le cas où je redeviendrais faible, vos +exhortations instantes, j'en suis sûr, feront que je résisterai +avec énergie et que je ne succomberai point.»</p> + +<p>Le 20 octobre 1890 P... m'écrivait:</p> + +<p>«Je suis complètement guéri de l'onanisme et l'amour homosexuel +ne trouve plus de sympathie en moi. Mais la puissance +complète ne semble pas encore rétablie, bien que je vive avec un +régime très réglé. Toutefois je me sens content.»</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 136. (<i>Inversion sexuelle acquise.</i>)—Z..., fonctionnaire, +trente-deux ans, né d'une mère hystéropathe. La +mère de la mère souffrait également d'hystérie, et tous ses frères +et sœurs avaient des maladies de nerfs. Un frère est uraniste. +Z... était faiblement doué d'esprit; il apprenait difficilement. En +dehors de la scarlatine, il n'eut pas de maladies d'enfance. À +treize ans, il fut amené par des camarades de pensionnat à pratiquer +l'onanisme. Il était sexuellement hyperesthésique; il commença +à l'âge de dix-sept ans à faire le coït qu'il pratiquait avec +plaisir et puissance complète. À l'âge de vingt-six ans, mariage +par raison d'argent et pour sa position sociale. Le ménage fut +malheureux. Après un ans, M<sup>me</sup> Z..., à la suite d'une maladie utérine +très grave, devint incapable de supporter le coït. Z... satisfaisait +ses grands besoins avec d'autres femmes et, faute de mieux, +par la masturbation. Il s'adonna, en outre, à la passion du jeu, +mena une vie tout à fait dissolue, devint gravement neurasthénique +et essaya de ranimer ses nerfs usés en buvant de grandes +quantités de vin et de cognac. À ses malaises essentiellement +cérébrasthéniques se joignirent alors des crises de rire et de +pleurs; il devint très émotif. Son <i>libido nimia</i> subsistait toujours +sans être diminué. Par suite du dégoût qu'il avait toujours eu +des prostituées et de la crainte des maladies, il ne se satisfaisait +qu'exceptionnellement par le coït. Dans la plupart des cas, il se +soulageait par l'onanisme.</p> + +<p>Il y a quatre ans, il s'aperçut d'un affaiblissement progressif de +l'érection et de la diminution du <i>libido</i> pour la femme. Il commença +à se sentir attiré vers les hommes, et les scènes de ses +rêves érotiques n'avaient plus pour objet la femme mais des individus +masculins.</p> + +<p>Il y a trois ans, comme un garçon de bain le massait, il fut très +excité sexuellement (le domestique avait aussi de l'érection, ce +qui frappa l'attention du malade). Il ne put pas se retenir de se +serrer contre le garçon, de l'embrasser et de se faire masturber +par lui, ce que celui-ci fit volontiers. À partir de ce moment ce +genre de satisfaction sexuelle fut le seul qui lui convint. La femme +lui est devenue tout à fait indifférente. Il ne courait qu'après les +hommes. <i>Cum talibus masturbationem mutuam fecit, concupivit cum +iis dormire.</i> Il abhorrait la pédérastie. Il se sentait tout à fait +heureux, quand une lettre anonyme (datée du mois d'août 1889) +qui l'engageait à être prudent, le ramena à la conscience de sa +situation. Il fut profondément bouleversé, eut des attaques hystériques, +fut complètement déprimé, eut honte devant les autres +hommes, se sentit comme un paria dans la société, médita un +suicide, s'ouvrit à un prêtre qui le rassura. Il tomba ensuite +dans les idées religieuses, voulut entre autres entrer dans un +couvent par pénitence et pour se guérir de ses aberrations +sexuelles. En proie à cet état d'esprit, le malade tomba par +hasard sur mon livre <i>Psychopathia sexualis</i>. Il fut épouvanté, +honteux, mais il trouva une consolation dans l'idée qu'il devait +être malade. Sa première idée fut de se réhabiliter sexuellement +devant lui-même. Il surmonta toute son aversion, essaya le coït +dans un bordel, ne réussit pas d'abord par suite de sa trop grande +excitation, mais finit par remporter un succès.</p> + +<p>Comme ses sentiments d'inversion sexuelle ne disparaissaient +pas, bien qu'il s'efforçât de les refouler par toutes sortes de +moyens possibles, il vint me trouver et me demander des soins +médicaux. Il se sentait, dit-il, affreusement malheureux, près du +désespoir et du suicide. Il voyait devant lui l'abîme et il voudrait +être sauvé à tout prix.</p> + +<p>Sa confession fut interrompue à plusieurs reprises par de +violents accès hystériques. Des affirmations rassurantes, l'espoir +du salut le calmèrent.</p> + +<p>Au point de vue physique, la malade a le front un peu fuyant; +pas d'autres stigmates de dégénérescence. L'irritation spinale, +les réflexes profonds exagérés, la congestion de la tête, indiquaient +la neurasthénie. Du côté des parties génitales point d'anomalies, +mais l'<i>urethra</i> était hyperesthésié. Sa mine était troublée, son +maintien relâché; vie psychique désordonnée et sans aucune +consistance.</p> + +<p>Ordonnance: demi-bains, frictions, antipyrine, bromure. Interdiction +de s'onaniser, d'avoir des rapports avec des hommes; +interdiction d'avoir des pensées libidineuses portant sur des +hommes.</p> + +<p>Le malade revient après quelques jours et se plaint qu'il n'est +pas assez fort pour exécuter ce programme. Sa volonté est trop +faible. Étant donnée cette situation précaire, il n'y a que la +suggestion hypnotique qui puisse porter remède.</p> + +<p><i>Suggestions</i>: 1º Je déteste l'onanisme, je ne puis et ne veux +plus me masturber.</p> + +<p>2º Je trouve le penchant pour l'homme dégoûtant, détestable. +Jamais je ne trouverai plus l'homme ni beau, ni désirable.</p> + +<p>3º Je trouve que seule la femme est désirable. Je ferai le coït +avec plaisir et avec puissance, une fois par semaine.</p> + +<p>Le malade accepte ces suggestions et les répète d'une voix +balbutiante.</p> + +<p>Les séances ont lieu tous les deux jours. À partir du 15 on +réussit à obtenir l'état somnambulique avec suggestions posthypnotiques +à volonté. Le malade reprend une certaine solidité +morale et se rétablit au physique, mais des malaises cérébrasthéniques +le tourmentent encore; parfois il a encore des rêves +d'hommes pendant la nuit, et à l'état de veille des penchants vers +l'homme, ce qui le déprime.</p> + +<p>Le traitement dure jusqu'au 21 septembre. Résultat: le malade +est guéri de l'onanisme; il n'est plus excité par les hommes +mais bien par les femmes. Coït normal tous les huit jours. Les +malaises hystériques ont disparu; les malaises neurasthéniques +sont très atténués.</p> + +<p>Le 6 octobre, le malade m'annonce par lettre qu'il se porte +bien, et me remercie en paroles émues de l'avoir «sauvé d'un +abîme profond». Il se sent rendu à une nouvelle vie.</p> + +<p>Le 9 décembre 1889, le malade revient pour être soumis de +nouveau à mon traitement. Il a eu, ces temps derniers, deux +fois des rêves érotiques d'hommes, mais à l'état de veille il n'a +éprouvé aucun penchant pour l'homme, il a pu aussi résister à +la tentation de se masturber, bien que vivant seul à la campagne +il n'eût pas d'occasions de faire le coït. Il a plus que de l'inclination +pour l'autre sexe, et ordinairement il ne rêve que de personnes +féminines; rentré dans la capitale, il a fait le coït et en +a éprouvé du plaisir. Le malade se sent réhabilité moralement, +presque débarrassé des malaises neurasthéniques, et déclare, +après trois nouvelles séances hypnotiques, que maintenant il se +croit tout à fait guéri et à l'abri de toute rechute. Toutefois une +rechute a eu lieu au mois de septembre 1890. Le malade, après +un surmenage physique dans un voyage à travers de hautes +montagnes et une série d'émotions morales, et de plus par +manque d'occasions de faire le coït, était redevenu neurasthénique.</p> + +<p>Il eut de nouveau des rêves d'hommes, se sentit attiré vers des +hommes sympathiques. Il se masturba plusieurs fois et n'éprouva +plus de vrai plaisir lorsque, rentré dans la ville, il fit le coït. Du +reste, par un traitement antineurasthénique et une seule +hypnose, on réussit vite à rétablir sa santé et à rendre sa +conduite normale.</p> + +<p>Au cours des années 1890 et 1891, le malade eut encore par-ci +par là des tendances à l'inversion sexuelle et des rêves dans ce +sens, mais seulement lorsque, à la suite d'émotions morales ou +d'excès, la névrose se manifestait de nouveau. Dans ces moments, +le coït ne lui procurait plus de satisfaction. Le malade s'est vu +alors dans la nécessité de faire rétablir l'équilibre par quelques +séances hypnotiques, ce qui a toujours facilement réussi.</p> + +<p>À la fin de l'année 1891, le malade déclare avec satisfaction que +depuis son traitement il a su se maintenir à l'abri de la masturbation +et des rapports homosexuels, et que sa confiance en lui-même, +de même que son estime de lui-même, s'est consolidée de +nouveau.</p> + +<p>Quant aux autres cas d'inversion acquise, guéris par l'emploi +de la suggestion hypnotique, consulter Wetterstrand, <i>Der Hypnotismus +und seine Anwendung in der praktischen Medicin</i>, 1891, +p. 52; Bernheim <i>Hypnotisme</i>, Paris, 1891, etc., p. 38. +</p></blockquote> + +<p>Les faits que nous venons de citer et qui montrent le +succès de la suggestion hypnotique en présence des cas d'inversion +sexuelle acquise, font supposer qu'il est possible +de porter secours aussi aux malheureux qui sont atteints +d'inversion sexuelle congénitale.</p> + +<p>Bien entendu, la situation dans ces derniers cas est tout +autre, en tant qu'il s'agit de combattre une anomalie congénitale, +de détruire une existence psycho-sexuelle morbide +pour en créer à sa place une nouvelle qui soit saine. Cet +effet paraît <i>a priori</i> impossible à obtenir, du moins chez +l'uraniste prononcé. Mais, ce qui est en apparence impossible, +devient possible par l'emploi d'artifices; cela ressort du +cas de Schrenck-Notzing que nous trouverons plus loin. Il dépasse +de beaucoup le cas que j'ai rapporté et dans lequel du +moins la désuggestion des sentiments homosexuels a réussi +avec l'emploi de l'hypnose.</p> + +<p>Une observation analogue est rapportée par Ladame (voir +plus loin).</p> + +<p>Les conditions sont de beaucoup plus favorables chez +l'hermaphrodite psycho-sexuel, chez qui on peut du moins +renforcer par la suggestion et faire prévaloir les éléments et +le sentiment hétérosexuel qui existent chez l'individu malade.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 137.—Je suis enfant illégitime, né en 1858. Ce +n'est que tard, en suivant les traces obscures de mon origine, +que j'ai pu avoir des renseignements sur l'individualité de mes +parents. Ces renseignements, malheureusement, sont très incomplets. +Mon père et ma mère étaient cousins. Mon père est mort +il y a trois ans; il s'était marié avec une autre femme et avait +plusieurs enfants qui, autant que je sais, sont bien portants.</p> + +<p>Je ne crois pas que mon père ait eu de l'inversion sexuelle. +Étant enfant, je l'ai vu souvent sans me douter que c'était mon +père. Il avait un aspect vigoureux et viril. D'ailleurs, on dit qu'à +l'époque de ma naissance ou auparavant, il aurait eu une maladie +vénérienne.</p> + +<p>J'ai vu plusieurs fois ma mère dans la rue, mais j'ignorais +alors que c'était ma mère. Elle devait avoir environ vingt-quatre +ans, lorsque je suis venu au monde. Elle était de grande +taille, de mouvements brusques et énergiques et d'un caractère +résolu. On dit qu'à l'époque de ma naissance elle a beaucoup +voyagé, déguisée en homme, qu'elle a porté les cheveux courts, +fumé de longues pipes et en général qu'elle s'est fait remarquer +alors par ses allures excentriques. Elle possédait une excellente +instruction, avait été belle dans sa jeunesse; elle est morte sans +avoir été jamais mariée et a laissé une fortune considérable.</p> + +<p>Tout cela permettrait, le cas donné, de conclure à des penchants +homosexuels ou du moins à l'existence d'anomalies. Ma mère a, +plusieurs années avant ma naissance, donné le jour à une fille. +Cette sœur que je n'ai jamais connue, s'est mariée très jeune; +mais elle s'est empoisonnée après quelques années de mariage, +pour des raisons que j'ignore encore.</p> + +<p>J'ai 1 m. 70 de taille; 0 m. 92 de tour; le tour de mes reins est +de 1 m. 02; je crois donc avoir le bassin un peu fortement +développé. Le pannicule graisseux a été très développé chez moi +de tout temps. La charpente osseuse est vigoureuse. La musculature +est bien faite, mais pas assez développée, peut-être faute +d'exercice ou peut-être sous l'influence de l'onanisme que j'ai +pratiqué de bonne heure et avec persévérance: de sorte que je +parais plus fort que je ne le suis. Le système pileux, les cheveux +et la barbe sont normaux. Les poils des parties génitales sont +quelque peu clairsemés. Le reste du corps est presque glabre. Tout +mon extérieur a un caractère tout à fait viril. La démarche, le +maintien, la voix, sont d'un homme complet, et d'autres uranistes +m'ont souvent dit qu'ils ne se doutaient pas du tout de ma passion. +J'ai servi dans l'armée et j'ai toujours pris plaisir aux exercices +du cavalier, monter à cheval, faire de l'escrime, nager, etc.</p> + +<p>Ma première éducation a été dirigée par un prêtre. Je n'avais +guère de camarades de jeu pour ainsi dire. La vie de famille de +mes parents d'adoption était irréprochable. Au mois d'octobre +1871, on m'a mis en pension. Là, j'ai commis les premiers actes +pervers sur lesquels j'aurai à revenir en détail dans l'historique +de ma vie sexuelle.</p> + +<p>J'ai fait mes classes au lycée, puis mon service militaire +comme volontaire d'un an; j'ai étudié ensuite la science forestière +et je suis maintenant intendant d'un grand domaine. Je n'ai +appris à parler qu'à l'âge de trois ans et ce fait a contribué à +maintenir les gens dans la supposition que je suis hydrocéphale. +À partir de l'époque où j'allai à l'école, mon développement intellectuel +fut normal; j'apprenais même facilement, mais je n'ai +jamais pu concentrer mon activité sur un point fixe. J'ai beaucoup +de goût pour l'art et pour l'esthétique, mais aucun goût pour +la musique. Dans mes premières années, j'avais le plus mauvais +caractère qu'on puisse imaginer. Il a changé complètement au +cours de ces derniers douze ans, sans que j'en puisse indiquer la +cause. Aujourd'hui rien ne m'est plus haïssable que le mensonge +et je ne dis plus rien de contraire à la vérité, pas même en plaisantant. +Dans les affaires d'argent je suis devenu très économe, +sans être pour cela avare.</p> + +<p>Bref, aujourd'hui je ne pense qu'en rougissant à mon passé et +je ne me considérerai à juste titre comme un parfait galant homme, +que lorsque je pourrai être délivré de ma malheureuse perversion +ou perversité sexuelle. J'ai bon cœur, toujours prêt à faire +le bien dans la mesure de mes moyens, de caractère gai pour la plupart +du temps; je suis un homme bien vu dans la société. Je n'ai +aucune trace de cette irascibilité nerveuse qu'on remarque si souvent +chez mes compagnons de souffrance. Je ne manque pas non +plus de bravoure personnelle. Rien dans les premières phases de +mon développement n'indique une anomalie. Il est vrai qu'étant +encore enfant j'aimais à être au lit et à me coucher sur le ventre; +je me suis, dans cette position, le matin, frotté avec plaisir le +ventre contre le lit, ce qui a souvent fait rire mes parents adoptifs. +Mais je ne me rappelle pas avoir ressenti de sensations voluptueuses +par ces mouvements. Je n'ai jamais recherché particulièrement +la camaraderie des petites filles et je n'ai jamais joué aux +poupées. De très bonne heure, j'entendis parler des choses +sexuelles. Mais en écoutant ce genre de conversation, je ne pensais +à rien. Même dans la vie de mes rêves, il n'y avait alors rien +qui touchât aux choses sexuelles. Il n'en était pas non plus question +dans mes relations avec les garçons de mon âge. Je crois pouvoir +affirmer que ma <i>vita sexualis</i> ne s'est éveillée qu'à l'âge de +treize ans, au pensionnat, après avoir été entraîné par un camarade +à l'onanisme mutuel. L'éjaculation ne se produisit pas encore; +la première n'eut lieu qu'un an plus tard. Malgré cela, je me livrai +avec passion au vice de l'onanisme. Mais à cette époque se manifestèrent +déjà les premiers symptômes d'un penchant homosexuel. +Des jeunes gens vigoureux, des débardeurs de la halle, des +ouvriers, des soldats apparurent dans mes rêves, et l'évocation +de leur image jouait un rôle pendant la masturbation. En même +temps, il se manifesta une première inclination à la pédérastie, +notamment à la pédérastie passive. Jusqu'à l'âge de quatorze ans +j'ai fait souvent avec mon séducteur des essais de pédérastie +mutuelle sans que l'on ait réussi à accomplir une <i>immissio</i>. +Parallèlement à ces tendances, il existait encore un penchant faible +pour le sexe féminin. Environ six mois après la première masturbation, +j'allai une fois chez une <i>puella publica</i>, mais je n'eus ni +éjaculation ni volupté particulière. Plus tard j'ai fait jusqu'à +l'âge de dix-neuf ans six fois le coït dans des maisons publiques. +L'érection et l'éjaculation se produisaient promptement, mais +sans me procurer une grande volupté. L'onanisme, surtout pratiqué +mutuellement, m'était au moins aussi agréable que le coït. +Je n'ai jamais eu ce qu'on appelle un «amour de lycéen». Il y a +dix ans, lorsque je me trouvais à la station balnéaire de H., je +crus qu'il s'éveillait en moi de l'amour pour une dame d'une +beauté extraordinaire qui appartenait à une grande famille; je +me sentais bien près d'elle et je m'estimai heureux quand je constatai +que mon amour était payé de retour. Aussi cette liaison me +détourna pendant quelque temps de l'onanisme; seulement j'avais +peur, par suite de l'onanisme pratiqué pendant des années, d'être +affaibli et d'être incapable de remplir mes devoirs conjugaux. +Quand nous fûmes ensuite séparés par la distance, mon affection +se refroidit bien vite; je m'aperçus que je m'étais berné moi-même +et, deux années plus tard, je pouvais apprendre sans la +moindre jalousie, que cette dame s'était mariée. Mon penchant +pour la femme—si jamais il avait existé—se refroidissait de +plus en plus. Il y a deux ans et demi, étant allé avec des amis +très virils dans une maison publique à H., je fis mon dernier +coït. J'eus encore une érection, mais plus d'éjaculation. La +femme m'est devenue indifférente; la prostituée qui se comporte +avec effronterie, provoque mon indignation. J'aime la société des +femmes spirituelles, surtout de celles qui sont déjà d'un certain +âge, bien que dans la société je sois maladroit, gauche, et souvent +même sans tact. Je n'ai jamais trouvé aucun charme aux +formes du corps féminin.</p> + +<p>Mais revenons à mes tendances perverses. Quand, à l'âge de +quatorze ans, je suis venu à H..., j'ai perdu de vue mon amant, +mon séducteur. Il avait quelques années de plus que moi, et il +entra dans la carrière administrative à l'âge de dix-neuf ans, je +l'ai rencontré pendant un voyage en chemin de fer. Nous avons +interrompu notre voyage, pris une chambre commune et essayé +de la pédérastie mutuelle; mais, à cause des douleurs, l'<i>immissio</i> +ne nous a pas réussi. Nous nous sommes satisfaits alors par l'onanisme +mutuel. À H..., j'ai eu des rapports sexuels avec deux +condisciples, mais ces rapports se bornaient à de fréquentes masturbations +mutuelles, mes deux camarades ne voulant pas se +prêter à la pédérastie. Dans la dernière année de mon séjour à +H..., j'avais alors dix-neuf ans, j'eus encore des rapports avec un +troisième ami en pratiquant de l'onanisme; mais nos relations +étaient déjà plus intimes; nous nous déshabillions et faisions de +la masturbation mutuelle au lit. Du mois d'octobre 1869 jusqu'au +mois de juillet 1870, je n'eus pas d'amant. Je faisais de la masturbation +solitaire. Quand la guerre éclata, je voulus me faire +enrôler comme volontaire, mais on ne m'a pas pris. En même +temps que moi se présenta au bureau d'enrôlement un ancien +camarade d'école qui depuis était devenu un jeune homme d'une +rare beauté. J'ai dû partager avec lui dans un hôtel trop rempli +le même lit pendant une nuit. Bien qu'à l'époque de notre séjour +à l'école nous n'eussions jamais eu de rapports sexuels l'un avec +l'autre, il se montra favorable à mes assiduités et fit une tentative +de pédérastie. Elle ne réussit pas non plus, à cause des douleurs; +cependant pendant ces essais il y eut <i>ejaculatio ante anum +meum</i>. Aujourd'hui encore je me rappelle de la sensation de +volupté que j'ai éprouvée et qui dépassa toute mon attente. +Après la guerre j'ai encore souvent rencontré cet ami, mais nos +rapports se bornèrent alors aux procédés d'onanisme mutuel. +Pendant les dix-huit années suivantes, je n'ai eu que deux fois +l'occasion de pratiquer l'amour homosexuel. L'hiver de l'année +1879 je rencontrai dans un compartiment de chemin de +fer un beau hussard. Je le décidai à coucher avec moi dans un +hôtel. Plus tard il m'avoua avoir déjà pratiqué l'onanisme mutuel +avec le fils du châtelain de sa commune. Je ne pus le décider à la +pédérastie. Par contre je provoquai chez lui de l'éjaculation par +la <i>receptio penis ejus in os meum</i>. Ce procédé ne m'a procuré +aucune satisfaction, mais du dégoût. Je n'y suis jamais revenu +depuis et je n'ai pas accepté non plus la <i>receptio penis mei in os +alterius</i>. En 1887 j'ai fait, c'était encore en chemin de fer, la connaissance +d'un matelot que je décidai à rester avec moi à l'hôtel. +Il prétendit, il est vrai, n'avoir encore jamais fait de la pédérastie, +mais il s'y montra tout de suite disposé; il était dans une excitation +sensuelle manifeste, eut immédiatement de l'érection et +accomplit l'acte avec une ardeur non dissimulée. C'était la première +fois que la <i>pædicatio</i> réussissait. J'eus, il est vrai, des +douleurs atroces mais aussi une jouissance infinie.</p> + +<p>Pendant mon séjour dans cette ville ma <i>vita sexualis</i> a subi un +changement radical. J'ai constaté avec quelle facilité on peut, soit +pour de l'argent, soit par goût, trouver des gens qui se prêtent à +nos penchants. De tristes expériences avec des escrocs ne me +furent pas épargnées non plus. Jusqu'à la fin de l'année passée +j'ai goûté abondamment au plaisir de l'amour homosexuel et surtout +de la pédérastie passive; depuis je n'ai pratiqué que l'onanisme +mutuel de peur de contracter une maladie vénérienne. Je +n'ai jamais été pédéraste actif, d'abord pour la simple raison que +je n'ai trouvé personne qui pût supporter la douleur qui en +résulte.</p> + +<p>Je cherche de préférence mes amants parmi les cavaliers, les +marins, éventuellement parmi les ouvriers, surtout les bouchers +et les forgerons. Les hommes robustes, à la figure colorée, +m'attirent particulièrement. Les culottes de peau ordinaire des +cavaliers ont pour moi un charme particulier. Je n'ai pas de prédilection +ni pour les baisers ni pour d'autres accessoires. J'aime +aussi les grandes mains dures et rendues calleuses par le travail.</p> + +<p>Je ne veux pas laisser passer inaperçu que, dans certaines circonstances, +j'ai un grand empire sur moi-même.</p> + +<p>Étant intendant d'un grand domaine, j'habitais une grande +maison. Mon valet était un jeune homme d'une rare beauté, qui +avait fait son service militaire dans les hussards. Après avoir +causé une fois vaguement de cette affaire avec lui et appris à +cette occasion qu'il était inaccessible, j'ai habité pendant des +années avec ce jeune homme, je me suis réjoui de sa beauté, mais +je ne l'ai jamais touché. Je crois qu'il ignore encore aujourd'hui +ma passion. De même j'ai fait il y a deux ans et demi à C... la +connaissance d'un matelot qu'aujourd'hui encore, mes amis et moi, +nous déclarons être le plus bel homme que nous ayons jamais vu. +Après une absence de plus de deux années, ce marin se rendit, il +y a quelques semaines, à mon invitation et me fit une visite. Je +sus m'arranger de façon à ce que nous couchions dans la même +chambre; je brûlais du désir de m'approcher de lui. Mais avant je +le sondai par une conversation confidentielle et quand j'appris +qu'il méprisait tout ce qui avait rapport à l'amour homosexuel, +je ne pus me décider à essayer de nouveaux rapprochements. +Pendant des semaines nous avons partagé la même chambre, je +me suis toujours réjoui à la vue de son corps superbe (dans les +premiers jours j'en étais même excité sexuellement); j'ai pris avec +lui un bain romain afin de pouvoir regardé son corps nu, mais il +n'a jamais rien su de ma passion. Aujourd'hui encore j'ai une +liaison idéale et platonique avec ce jeune homme qui a une instruction +bien supérieure à sa position sociale et un joli talent de +poète.</p> + +<p>Jusqu'à l'âge de trente-huit ans, je n'ai pas eu une idée nette +de ma situation. Je croyais toujours que je m'étais désaccoutumé +de la femme par suite de l'onanisme trop précoce et pratiqué +depuis, continuellement et avec intensité; j'espérais toujours que, +quand je rencontrerais «la vraie femme», j'abandonnerais l'onanisme +et que je pourrais trouver du plaisir avec elle. Je n'ai +connu mon état qu'après avoir fait la connaissance de compagnons +de souffrance et de gens de ma tendance. Je fus d'abord +épouvanté; plus tard, je me suis résigné en me disant que mon +sort ne dépend pas de moi. Aussi n'ai-je plus fait d'efforts pour +résister à la tentation.</p> + +<p>Il y a deux ou trois semaines, votre livre <i>Psychopathia sexualis</i> +m'est tombé entre les mains. Cet ouvrage m'a fait une impression +des plus profondes. Je l'ai d'abord lu avec un intérêt indubitablement +lascif. La description de la formation des <i>mujerados</i>, +par exemple, m'a beaucoup excité. L'idée qu'un jeune homme +vigoureux soit émasculé de cette façon pour servir plus tard à la +pédérastie de toute une tribu de peaux-rouges sauvages, vigoureux +et sensuels, m'a tellement excité que, les deux jours suivants, +je me suis masturbé cinq fois, toujours en rêvant que j'étais +un de ces <i>mujerados</i>. Mais plus j'avançais dans la lecture du +livre, plus j'en comprenais la portée sérieuse, morale, et plus j'ai +pris en horreur mon état actuel. J'ai compris de mieux en mieux +ce qu'il me faudrait faire pour amener, s'il en existe la moindre possibilité, +un changement dans ma situation présente. Quand j'eus +fini l'ouvrage, ma résolution était prise d'aller chercher remède +chez l'auteur.</p> + +<p>La lecture de l'ouvrage cité a eu sans doute un résultat. Depuis, +je n'ai pratiqué que deux fois la masturbation solitaire, et deux +fois avec des cavaliers. Dans ces quatre cas, j'ai eu bien moins de +satisfaction qu'auparavant et j'ai toujours ce sentiment: «Ah! +puisses-tu donc renoncer à tout cela!»</p> + +<p>Néanmoins, je vous avoue que maintenant encore j'ai immédiatement +des érections, quand je me trouve avec de beaux militaires.</p> + +<p>Pour terminer, j'ajouterai encore que malgré, ou peut-être à +cause de la fréquence de l'onanisme, je n'ai jamais eu de pollutions. +L'éjaculation qui d'ailleurs ne consiste et n'a consisté habituellement +qu'en quelques petites gouttelettes, ne se produit +qu'après une friction d'une durée relativement longue.</p> + +<p>Quand pour une raison ou pour une autre, je m'abstenais pendant +longtemps de l'onanisme, l'éjaculation se produisait plus +promptement et plus abondamment.</p> + +<p>Il y a douze ans, Hansen a essayé, mais en vain, de +m'hypnotiser.»</p> + +<p>Au printemps de 1891 l'auteur de l'autobiographie précédente +est venu me trouver, en me déclarant qu'il ne pouvait plus continuer +cette existence et qu'il considérait le traitement hypnotique +comme son dernier moyen de salut, ne se sentant pas lui-même la +force nécessaire pour résister à son penchant funeste à l'onanisme +et à la satisfaction sexuelle avec des personnes de son propre +sexe. Il se sent comme un paria, un être contre nature, mis hors +les lois de la nature et de la société, et se trouvant de plus en danger +de tomber entre les mains des juges.</p> + +<p>Il éprouve une horreur morale en accomplissant l'acte sexuel +avec un individu masculin, et pourtant il se sent comme électrisé +à la vue d'un beau troupier.</p> + +<p>Depuis des années, il n'a plus la moindre sympathie, pas même +morale, pour la femme.</p> + +<p>La malade m'a paru, au point de vue physique et psychique, +exactement tel qu'il s'est présenté dans son autobiographie.</p> + +<p>J'ai pu constater que le crâne est un peu hydrocéphale et en +même temps plagiocéphale.</p> + +<p>Les essais d'hypnotisation se sont heurtés au commencement à +des difficultés.</p> + +<p>Ce n'est que par le moyen du Braid et en me servant d'un peu +de chloroforme que j'ai pu obtenir, dans la troisième séance, un +profond engourdissement.</p> + +<p>À partir de ce moment, il suffisait de le faire regarder un objet +brillant.</p> + +<p>Les suggestions consistaient dans l'interdiction de la masturbation, +dans la désuggestion des sentiments homosexuels, dans +l'assurance que le malade prendrait goût à la femme et qu'il n'aurait +plaisir et puissance que dans les rapports hétérosexuels.</p> + +<p>Une seule fois il revint encore à la masturbation. Après la +troisième séance, le malade rêva de femmes.</p> + +<p>Quand, après la quatorzième séance, le malade, appelé à sa +maison, par d'importantes affaires, dut partir, il se déclara complètement +débarrassé des tendances à la masturbation et à l'amour +homosexuel: cependant, ajoutait-il, le penchant pour l'homme +n'était pas encore tout à fait éteint.</p> + +<p>Il éprouva de nouveau de l'intérêt pour le sexe féminin, et il +espère en continuant le traitement se délivrer définitivement de +son funeste état.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 138. (<i>Hermaphrodisme psychique.</i>)—M. V. P., vingt-cinq +ans, célibataire, issu d'une famille nerveuse, a souffert de +convulsions dans son enfance. Il s'en est rétabli, mais il est resté +malingre, émotif et irascible. Il n'a pas eu de maladies graves. +Avant l'âge de dix ans, la vie sexuelle s'est éveillée. Ses premiers +souvenirs à ce sujet se rapportent à des sensations voluptueuses +qu'il a éprouvées auprès des valets de la maison. Quand il fut +plus âgé, il avait des rêves érotiques où il s'agissait de rapports +avec des hommes. Au cirque il s'intéressait exclusivement aux +artistes masculins.</p> + +<p>Les jeunes gens vigoureux lui étaient les plus sympathiques +de tous. Souvent il ne pouvait résister à l'envie de les enlacer +et de les embrasser. Ces temps derniers, le simple frôlement +d'un homme le remplissait de délices et lui donnait de l'éjaculation. +Il a jusqu'ici heureusement résisté à l'impulsion de +nouer une liaison amoureuse avec un homme. Le malade est un +hermaphrodite psychique, dans ce sens qu'il n'est pas insensible +aux charmes féminins; mais il trouve l'homme plus beau que la +femme. Jusqu'ici, à vrai dire, les nudités féminines ne lui ont +jamais plu, et ce n'est qu'une fois qu'il aurait, d'après ses souvenirs, +rêvé du coït avec une femme.</p> + +<p>Ayant de grands besoins sexuels et ne voulant pas se commettre +avec des hommes, il a toutefois commencé à l'âge de vingt ans à +avoir des rapports sexuels avec des femmes. Jusque-là il s'est rarement +livré à la masturbation manuelle, mais il a fait souvent de +l'onanisme psychique; ce faisant, des images de beaux hommes +planaient dans son imagination.</p> + +<p>Il a fait le coït avec succès, mais sans plaisir et sans une véritable +sensation de volupté. Par des circonstances particulières, il +fut astreint à l'abstinence de sa vingt-deuxième à sa vingt-quatrième +année. Il supporta péniblement cette abstinence, mais il se +soulageait par-ci par-là par l'onanisme psychique.</p> + +<p>Quand, il y un an, il trouva de nouveau l'occasion de faire le +coït, il s'aperçut que son <i>libido</i> pour la femme s'était affaibli, que +l'érection était insuffisante et que l'éjaculation se produisait trop +tôt. Finalement il renonça au coït. Alors il se manifesta chez lui +du <i>libido</i> pour l'homme.</p> + +<p>Étant donnée la faiblesse irritable de son centre d'éjaculation, +le seul contact des hommes sympathiques suffisait pour provoquer +chez lui un écoulement de sperme.</p> + +<p>Le malade est fils unique. Des raisons de famille exigent qu'il +conclue un mariage. Il a, à juste titre, des scrupules; il se croit +impuissant «imaginatif», et demande conseil et remède.</p> + +<p>Il sait bien qu'il faudrait lui enlever ses penchants pour +l'homme; c'est le seul moyen de le secourir.</p> + +<p>Il est d'un extérieur tout à fait viril. Le crâne est légèrement +hydrocéphale. Barbe richement développée, parties génitales +normales. Le réflexe crémastérien ne peut pas être provoqué. +Aucun symptôme de neurasthénie. Œil névropathique. Pollutions +rares. Érections seulement en présence des hommes sympathiques.</p> + +<p>Le 16 juillet 1889, on a commencé à faire de l'hypnose selon la +méthode de Bernheim, afin d'agir sur lui par suggestion. Ce +n'est qu'à la troisième séance, le 18, qu'on a obtenu un profond +engourdissement.</p> + +<p><i>Suggestions:</i> Vous n'avez plus d'affection pour l'homme. Seule +la femme est belle et désirable. Vous aimerez une femme, vous +l'épouserez, vous serez heureux, et vous la rendrez heureuse. +Vous êtes tout à fait puissant. Vous le sentez déjà.</p> + +<p>Le malade accepte toutes les suggestions dans l'hypnose qui est +répétée chaque jour, mais qui ne dépasse jamais l'engourdissement. +Le 22 juillet il annonce qu'il a fait le coït avec plaisir. Le +garçon de l'hôtel où il demeure l'intéresse de moins en moins. +Toutefois, il trouve toujours l'homme plus beau que la femme. +Le 1<sup>er</sup> août on a dû interrompre le traitement. Résultat: puissance +complète, indifférence totale pour le sexe masculin, et aussi +pour le moment pour le sexe féminin. +</p></blockquote> + +<p>Le même traitement a eu un succès décisif dans le cas suivant +d'hermaphrodisme psychosoxuel que j'ai rapporté dans +le T. 1, fascicule 2 de l'<i>Internat. Centralblatt für die Physiol. +u. Pathol. der Harn und Sexualorgane</i>.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 139.—Monsieur V. X., vingt-cinq ans, grand propriétaire, +né d'un père névropathe et emporté. Le père dit-on, est +sexuellement normal. La mère souffrait des nerfs, de même que +ses deux sœurs. La mère de la mère était nerveuse, le père de la +mère était un viveur et faisait des excès <i>in Venere</i>. Le malade est +enfant unique et tient de la mère. Il fut dès sa naissance +malingre, souffrit beaucoup de migraines; il était nerveux, il a +supporté diverses maladies d'enfance et s'est livré, sans y être +entraîné, à l'onanisme à partir de l'âge de quinze ans.</p> + +<p>Il prétend n'avoir éprouvé d'inclination ni pour le sexe féminin, +ni pour le masculin, jusqu'à l'âge de dix-sept ans; alors s'est +éveillé en lui le penchant pour l'homme. Il est devenu amoureux +d'un camarade. Celui-ci a répondu à son amour. Ils se sont enlacés, +se sont embrassés et se sont masturbés mutuellement. À l'occasion +le malade pratiquait le coït <i>inter femora viri</i>. Il abhorrait la +pédérastie.</p> + +<p>Ses rêves érotiques n'avaient pour objet que des hommes. Au +théâtre et au cirque, il ne s'intéressait qu'aux sujets masculins. +Son penchant le portait vers les gens d'environ vingt ans. Une +belle taille plantureuse lui inspirait de la sympathie.</p> + +<p>Quand ces conditions étaient remplies, peu lui importait à quelle +classe de la société l'homme de sa prédilection appartenait. Dans +ses rencontres sexuelles, il se sentait toujours dans le rôle masculin.</p> + +<p>À partir de l'âge de dix-huit ans, le malade fut l'objet de vives +préoccupations de la part de sa famille, car il avait noué une +liaison amoureuse avec un garçon de café, s'était rendu ridicule +par cette affaire et s'était laissé exploiter. On le fit rentrer à la +maison. Il se commettait avec des valets et des cochers. Il y eut +scandale. On l'envoya en voyage. À Londres il s'attira une affaire +de chantage. Il réussit à regagner sa patrie.</p> + +<p>Ces diverses expériences ne lui furent d'aucun enseignement et +il manifesta de nouveau un penchant fatal pour les hommes. On +m'a envoyé le malade pour que je le guérisse de son funeste penchant +(décembre 1888). C'est un jeune homme bien portant, +de grande taille, imposant, robuste; il est de conformation +tout à fait virile, a les parties génitales fortes et bien développées. +La démarche, la voix et le maintien sont tout à fait virils. Il n'a +pas de passions viriles bien prononcées. Il fume peu et seulement +des cigarettes, boit très peu, aime les sucreries, la musique, les +beaux-arts, l'élégance, les fleurs, et se meut de préférence dans +les cercles de femmes; il porte moustache, mais le reste de la +figure est rasé. Sa mise n'a rien du gommeux. C'est un homme +pâle, amolli, un flâneur et un propre à rien du grand monde, +qu'il est difficile de sortir du lit avant l'heure de midi. Il prétend +n'avoir jamais senti le caractère morbide de son penchant pour +son propre sexe. Il croit que cette disposition est congénitale; il +voudrait, assagi par de fâcheuses expériences, se délivrer de sa +funeste perversion; mais il n'a guère confiance en sa force morale. +Il a déjà essayé, mais alors il tombe toujours dans le vice de la +masturbation qu'il trouve nuisible, car elle lui cause des malaises +neurasthéniques (pas trop graves d'ailleurs). Il n'y a pas chez lui +de défectuosités morales. L'intelligence est un peu au-dessous de +la moyenne. Il a une éducation soignée et des manières aristocratiques. +L'œil un peu névropathique dénote la constitution nerveuse +de l'individu. Le malade n'est pas un uraniste complet et +condamné. Il a des sentiments hétérosexuels, mais ses émotions +sensuelles pour le beau sexe ne se manifestent que rarement et à +un degré très faible. À l'âge de dix-neuf ans, il fut pour la première +fois amené par des amis dans un lupanar. Il n'éprouva pas +d'<i>horror feminæ</i>, il eut une érection suffisante et fit le coït avec +quelque plaisir, mais sans cette volupté intense qu'il éprouve +entre les bras d'un homme.</p> + +<p>Depuis, dit le malade, il a encore coïté six fois, deux fois <i>sua +sponte</i>. Il affirme qu'il en a toujours l'occasion, mais qu'il ne le +fait que faute de mieux, quand l'impulsion sexuelle le tourmente +trop; enfin que le coït ainsi que la masturbation lui servent de +faible compensation pour remplacer l'amour homosexuel. Il a +même déjà pensé à la possibilité de trouver une femme sympathique +et de l'épouser. Il est vrai qu'il considérerait les rapports +conjugaux et l'abstinence définitive des hommes comme des +devoirs très durs.</p> + +<p>Comme il y avait là des rudiments de sentiment hétérosexuel +et que le cas ne pouvait être considéré comme désespéré, un +essai thérapeutique me sembla opportun. Les indications étaient +très claires, mais on ne pouvait compter sur la volonté de ce +malade amolli, qui n'avait nullement la conscience nette de sa +situation. Il était donc tout indiqué de chercher dans l'hypnose +un appui pour l'influence morale du médecin. La réalisation de +cet espoir paraissait douteuse, par suite du récit du malade que le +fameux Hansen avait, à plusieurs reprises, mais en vain, essayé +de l'hypnotiser.</p> + +<p>Toutefois, il fallait répéter les essais, à cause des intérêts +sociaux importants du malade. À mon grand étonnement, la +méthode de Bernheim amena immédiatement un profond engourdissement +avec possibilité de suggestion posthypnotique.</p> + +<p>À la deuxième séance, le somnambulisme a été obtenu par un +simple regard jeté sur le malade qui est suggestible dans tous les +sens. On peut, en lui passant la main sur la peau, provoquer des +contractures. Le réveil a lieu en comptant jusqu'à trois.</p> + +<p>La malade a de l'amnésie, en dehors de l'hypnose, pour tout ce +qui s'est passé pendant son état hypnotique. On l'hypnotise tous +les deux ou trois jours pour lui faire des suggestions. On fait, en +outre, un traitement moral et hydrothérapique.</p> + +<p>Les suggestions faites pendant l'hypnose sont les suivantes:</p> + +<p>1º Je déteste l'onanisme, car il rend malade et misérable;</p> + +<p>2º Je n'ai plus d'affection pour l'homme, car l'amour pour un +être masculin est contraire à la religion, à la nature et à la loi;</p> + +<p>3º J'éprouve du penchant pour la femme, car la femme est un +être aimable et désirable; elle est créée pour l'homme.</p> + +<p>Dans les séances, la malade répète ces suggestions sur mon ordre.</p> + +<p>Après la quatrième séance on est surpris de constater déjà que, +dans les cercles où il est présenté, le malade commence à faire la +cour aux dames. Peu de temps après, quand une célèbre cantatrice +passe sur la scène, il est tout feu et flamme pour elle. +Quelques jours plus tard, le malade s'informe de l'adresse d'un +lupanar.</p> + +<p>Toutefois, il cherche encore de préférence la compagnie des +jeunes messieurs, mais, malgré une surveillance très étroite, on +n'a pu constater rien de suspect à ce sujet.</p> + +<p>17 février. Le malade demande la permission de faire le coït +et il est très satisfait de son début avec une dame du demi-monde.</p> + +<p>16 mars. Jusqu'ici hypnose environ deux fois par semaine. Par +un seul regard, le malade est plongé dans un profond somnambulisme; +sur mon ordre, il répète les suggestions; il est accessible +à toute suggestion posthypnotique et, à l'état de veille, il +ne se rappelle plus de l'influence qu'on a exercée sur lui pendant +son état d'hypnose. À l'état hypnotique, il affirme être parfois +tout à fait débarrassé de l'onanisme et des sentiments sexuels +pour les hommes. Comme dans l'hypnose il donne toujours les +mêmes réponses stéréotypées (par exemple, d'avoir à telle ou +telle date fait la masturbation pour la dernière fois) et qu'il subit +trop la volonté du médecin pour pouvoir mentir, ses affirmations +méritent foi, d'autant plus qu'il a les apparences d'une santé +florissante, qu'il est exempt de tout malaise neurasthénique, qu'il +ne donne aucune inquiétude dans ses rapports avec les messieurs, +et qu'il montre un caractère franc, libre et viril.</p> + +<p>Comme il fait parfois le coït avec plaisir et en cédant à son +libre penchant, et que les pollutions qu'il a quelquefois, ne sont +provoquées que par des rêves érotiques concernant des personnes +féminines, on ne peut plus douter de la transformation favorable +de <i>sa vita sexualis</i> et l'on peut supposer que les suggestions +hypnotiques sont maintenant devenues des auto-suggestions +directrices de la totalité de ses sentiments, de ses idées et de ses +efforts. Le malade restera probablement toujours une <i>natura +frigida</i>, mais il parle souvent de mariage, et de sa résolution, +aussitôt qu'il aura trouvé une dame qui lui soit sympathique, de +solliciter sa main. On cessa le traitement. (Observation personnelle. +<i>International Centralblatt für die Physiol. u. Pathologie der +Harn und Sexualorgane.</i> T. I.)</p> + +<p>Au mois de juillet 1889, j'ai reçu une lettre du père qui m'annonce +que son fils se porte bien et a une bonne conduite.</p> + +<p>Le 24 mai 1890 j'ai rencontré par hasard mon ancien client +dans un voyage. Son air de santé florissante me laissa supposer +un état des plus favorables. Il me confessa qu'il trouvait +encore certains hommes sympathiques, mais qu'il n'éprouvait +plus aucune velléité amoureuse pour le sexe masculin. À l'occasion, +il fait le coït avec des femmes, en éprouve un plaisir parfait, +et il songe sérieusement à se marier.</p> + +<p>Pour faire un essai, j'ai hypnotisé le malade selon la méthode +que je lui avais appliquée autrefois et je lui demandai de répéter +les ordres que je lui avais donnés.</p> + +<p>Plongé dans un profond somnambulisme et avec la même intonation +qu'autrefois, le malade me récita les suggestions qu'il +avait reçues en décembre 1888. C'est, en tout cas, un exemple de +la durée et de la puissance de la suggestion posthypnotique. +</p></blockquote> + +<p>Le traitement par suggestion hypnotique eut un succès +complet dans les cas suivants.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 140. (<i>Hermaphrodisme psychique. Amélioration par +le traitement hypnotique</i>).—M. de K..., 23 ans, d'une grande +famille, très bien doué intellectuellement, scrofuleux pendant +son enfance, descend d'un père qui, dit-on, a été un viveur. Le +frère du père avait la réputation d'être un inverti sexuel.</p> + +<p>Le malade affirme que, déjà à l'âge de sept ans, il avait une +inclination singulière pour les personnes du sexe masculin. +C'étaient surtout les cochers et les laquais à moustaches qui +l'enthousiasmaient à cette époque. Il éprouvait un sentiment de +bonheur étrange quand il pouvait se frotter contre ces individus.</p> + +<p>De bonne heure, le malade fut placé au corps des cadets, où il +fut entraîné à l'onanisme mutuel et où il apprit la pratique de +l'<i>imitatio coïtus inter femora viri</i>. À l'âge de dix-sept ans, il fit +pour la première fois le coït avec une prostituée.</p> + +<p>Il accomplit l'acte très bien, mais il n'eut pas le moindre plaisir, +et il reconnut ou que ce genre de satisfaction n'était rien ou bien +qu'il devait être autrement conformé que les autres jeunes gens.</p> + +<p>Toutefois, il coïtait encore souvent, contracta une gonorrhée, +après la guérison de laquelle il éprouva une aversion de plus en +plus vive pour le sexe féminin; il pratiqua dorénavant le coït de +plus en plus rarement et seulement dans les cas où, malgré son +<i>libido</i> très vif, il ne pouvait avoir des rapports avec des individus +masculins. Son penchant pour les hommes devenait de plus +en plus fort; c'étaient notamment les hommes adultes bien bâtis +et autant que possible peu barbus qui avaient de l'attrait pour +lui. Il aboutit aux excès les plus dégoûtants dans le sens du +<i>coïtus buccalis</i>, et de la pédérastie active et passive.</p> + +<p>Le malade lui-même avait grande honte d'une pareille dégradation; +il essayait toujours de revenir dans la bonne voie en faisant +le coït avec la femme, mais il dut se rendre à cette évidence désespérante +que sa force normale était insuffisante, que le rapport +avec la femme le laissait froid ou même lui répugnait, et que, à +vrai dire, il était créé pour les rapports sexuels avec des personnes +de son propre sexe. En effet, ses songes n'avaient jamais +les femmes pour objet, mais toujours les hommes, et tel était déjà +le cas à un âge où il n'avait pas encore la moindre idée de la différence +des sexes.</p> + +<p>Le malade vient à la consultation, car il a compris que le +bonheur de toute sa vie est en jeu. Il a clairement reconnu le +caractère immoral et antinaturel de son existence sexuelle. Il +croit que sa situation n'est pas désespérée, puisqu'il n'abhorre +pas la femme: il y a trois semaines encore, il a coïté avec une +femme, il a réussi, bien qu'il n'ait éprouvé ni plaisir, ni satisfaction +morale. Il ne met pas en doute qu'il soit en réalité créé pour +l'amour du sexe masculin; mais à la suite d'une neurasthénie qui +vient de se déclarer, il n'a plus, même dans l'acte sexuel avec +l'homme, le plaisir qu'il éprouvait autrefois dans des circonstances +analogues. Il a abandonné sa position d'officier de l'armée, parce +que ses troupiers l'excitaient trop sexuellement, et qu'il craignait +de se compromettre un jour.</p> + +<p>Le malade n'a pas de stigmates de dégénérescence. Il a un extérieur +tout à fait viril; les parties génitales sont normales. L'examen +d'un spécimen du sperme a permis de constater des spermatozoïdes +en abondance. Le pénis est grand, bien développé; le +système pileux sur les parties génitales et sur le corps en général +est très bien fourni. Le malade a des goûts virils, mais il n'a +jamais trouvé plaisir ni à fumer ni à boire. Son œil névropathique +est la seule chose qu'on pourrait interpréter dans le sens d'une +prédisposition nerveuse.</p> + +<p>Il prétend que dans ses actes sexuels avec les hommes, il s'est +la plupart du temps senti dans le rôle de l'homme, mais parfois +aussi dans celui de la femme.</p> + +<p>Une tentative d'hypnose a amené un engourdissement avec +une attitude cataleptiforme des muscles; on l'utilise pour lui faire +des suggestions appropriées à sa maladie.</p> + +<p>Après la quatrième séance, il déclare avec satisfaction et étonnement +à la fois, que les hommes le laissent froid. Il voudrait +essayer sa bonne chance avec des femmes, mais il craint d'être +impuissant.</p> + +<p>Après la sixième séance, il essaie le coït <i>cum muliere</i>, sans y +avoir été engagé. Son <i>libido</i> fut très grand, mais <i>inter actum</i> le +<i>libido</i> ainsi que l'érection l'abandonnèrent.</p> + +<p>Après la neuvième séance, le malade interrompt le traitement, +ses affaires l'ayant obligé de rentrer à la maison. Il est content en +tant qu'il se sent indifférent vis-à-vis de l'homme, et capable de +résister à toute tentation. Il a la conviction certaine qu'il ne retombera +plus dans ses anciennes «vilenies». Mais à l'heure qu'il est, +il ne sent pas non plus le moindre intérêt pour le sexe féminin.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 141.—M. X..., trente et un ans, chimiste, issu +d'une famille névropathique, était, dès son enfance, nerveux, +émotif, peureux et sujet aux migraines. Il se rappelle nettement +qu'étant tout petit garçon, il contemplait avec plaisir les ouvriers +à demi nus dans l'atelier qui se trouvait en face de la maison +paternelle et qu'il se sentait attiré vers eux. Quand on l'envoya +en classe, il éprouva un sentiment analogue pour ses camarades. +Sans y être incité, il arriva à l'âge de onze ans à faire de l'onanisme; +pendant l'acte, il pensait toujours à ses camarades d'école. +Plus tard, il eut des amitiés extatiques. Sa <i>vita sexualis</i> est devenue +toute-puissante. Devenu grand, il s'intéressa aussi aux +femmes, mais le principal objet du ses désirs, c'étaient les hommes +des classes élevées de la société. Il sentit l'anomalie de ce penchant, +chercha des relations avec les <i>puellis</i>, fit plusieurs fois le +coït, mais sans y éprouver un véritable agrément. Alors il s'égara +de plus en plus dans la voie de l'inversion sexuelle: il pratiquait +la masturbation mutuelle et le coït <i>inter femora viri</i>, se livrait à +l'occasion aussi à la pédérastie passive, mais il y renonça bientôt +car il n'en éprouvait que de la douleur.</p> + +<p>Il affirme qu'il se sent tout à fait homme et qu'il n'a jamais eu +de goûts féminins. Squelette, attitude tout à fait virils. Système +pileux et barbe très abondants, parties génitales tout à fait normales. +Point d'aversion pour le sexe féminin. À l'occasion, il fait +le coït avec des <i>puellis</i>, mais sans en être satisfait. Le malade se +sent très malheureux, reconnaît nettement sa fausse position, +voudrait à tout prix être débarrassé de son penchant homosexuel +et devenir capable de se marier. Ce serait terrible d'être toujours +forcé de jouer la comédie. Dès le premier essai d'hypnotisation +fait d'après la méthode de Bernheim, le malade est plongé dans +un profond engourdissement. Il est très suggestible, reçoit les +suggestions nécessaires, constate avec satisfaction, après la quatrième +séance, que les individus masculins lui sont devenus tout +à fait indifférents et qu'il commence à coïter avec plaisir, mais +que dans son âme il ne se sent pas satisfait, étant donné qu'il est +obligé d'avoir recours aux <i>puellæ publicæ</i>. Après la quatorzième +séance, il déclare n'avoir plus besoin d'appui. Il est enthousiasmé +d'une jeune dame et il a l'intention de l'épouser. Le malade a sollicité +la main de cette dame, mais il a été éconduit. Bientôt après, +il fit un voyage en Italie, et alors l'intérêt pour les hommes se réveilla +de nouveau. Il eut une rechute et me demanda de reprendre +le traitement. En peu de séances le <i>statu quo ante</i> fut rétabli.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 142. (<i>Hermaphrodisme psychique. Traitement par la +suggestion hypnotique suivi de succès</i>). M. Z..., vingt ans, prétend +être issu de grands-parents bien portants, de père sain, mais d'une +mère nerveuse. Il est enfant unique et il a été gâté par sa mère. +À l'âge de huit ans, il a été très excité sexuellement par un valet +qui lui montrait des gravures pornographiques et son pénis.</p> + +<p>À l'âge de douze ans, Z... devint amoureux de son corépétiteur. +En s'endormant il eut la vision de cet homme tout nu. Il se sentit +vis-à-vis de celui-ci dans la situation d'une femme; il s'extasiait +à l'idée de pouvoir l'épouser un jour.</p> + +<p>À l'âge de treize ans, à l'occasion d'une soirée dansante donnée +à la maison, une jeune gouvernante excita son imagination, et à +l'âge de quinze ans il tomba amoureux d'une jeune dame. Il est +resté sensuellement très excitable, mais les années suivantes ce +furent exclusivement les hommes sympathiques qui lui firent +cette impression. Il ne pratiquait point la masturbation.</p> + +<p>À l'âge de vingt ans, le malade est devenu neurasthénique <i>ex +abstinentia</i>. Il essaya alors le coït, mais ne réussit pas. En +revanche, il était saisi d'un puissant <i>libido</i> quand, dans un hammam, +il avait l'occasion de voir des <i>viri nudi</i>. L'un d'eux remarqua +l'émotion du jeune homme, l'aborda, le masturba, ce qui lui +causa un grand plaisir. Il se sentait puissamment attiré vers cet +homme et se fit encore masturber par lui à plusieurs reprises. +Entre temps il faisait des essais du coït avec les femmes, mais il +remportait toujours un échec. Le malade en était profondément +désolé; il consulta des médecins qui expliquèrent son impuissance +par sa nervosité et qui étaient d'avis que cela s'arrangerait +bientôt.</p> + +<p>Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, sa satisfaction sexuelle consistait +à se faire masturber une fois par mois par l'homme aimé. +C'est à cette époque qu'il se sentit pour la dernière fois attiré +vers la femme. C'était une paysanne vierge. Elle se montra inaccessible +à ses désirs. Comme son amant lui était devenu inaccessible +aussi, le malade prit l'habitude de la masturbation solitaire. +À la suite de ces pratiques, sa neurasthénie s'accentua de plus +en plus. Il ne put pour cette raison terminer ses études; il évita +les hommes, devint sombre, aboulique; il fit sans succès des +cures dans divers établissements hydrothérapiques. Le malade +vint me trouver vers la fin du mois de février 1890 pour me +demander conseil au sujet de sa neurasthénie (cérébro-spinale) +qui était grave et continue.</p> + +<p>C'est un homme grand, svelte, de manières aristocratiques, +d'allures nettement viriles, et d'apparence névropathique; lobes +des oreilles grands et se confondant comme un cadre avec les +joues. Les parties génitales sont tout à fait normales. Il présente +les symptômes ordinaires d'une neurasthénie cérébro-spinale +modérée. Il est très déprimé, se plaint que la vie lui paraît si peu +agréable qu'il en est arrivé au <i>tædium vitæ</i>; il est péniblement +affecté de son anomalie sexuelle, d'autant plus que sa famille +insiste pour qu'il se marie.</p> + +<p>Chez la femme il n'y a que l'âme qui l'intéresse et non le +corps. Sexuellement il n'a d'affection que pour les hommes, et +encore faut-il que ceux-ci soient du meilleur monde. Ses rêves +n'ont jamais eu pour objet des individus de son propre sexe, mais +toujours des personnes du sexe féminin. Dans ces rêves érotiques +il s'est vu dans le rôle de la femme.</p> + +<p>La puella la plus raffinée n'a jamais pu provoquer de l'érection +ni du <i>libido</i> chez lui.</p> + +<p>Ses rapports sexuels avec les hommes ont consisté dans la masturbation +passive ou mutuelle. Il ne s'est livré que rarement à +l'auto-masturbation et quand il ne pouvait faire autrement. +Depuis cinq mois il s'en est abstenu, depuis le mois d'août 1889 +il n'a pas eu non plus de rapports sexuels avec des hommes.</p> + +<p>Un essai d'hypnose selon la méthode de Bernheim n'a pas +réussi. En passant plusieurs fois la main sur le front, on provoque +de l'engourdissement avec catalepsie. Cette méthode est +employée pour appliquer le traitement suggestif chez ce malade +digne de pitié. L'état hypnotique reste toujours le même; il est +impossible de l'amener au somnambulisme.</p> + +<p>À la troisième séance le malade reçoit les suggestions: l'onanisme +et l'amour du sexe masculin sont détestables; il faut trouver +les femmes belles et rêver d'elles.</p> + +<p>Après la sixième séance (10 mars), il se produit une évolution +visible dans l'existence psychique du malade. Il devient plus +calme, il se sent plus dégagé, rêve par-ci par-là de femmes, et +plus d'hommes, trouve que ces derniers lui sont devenus tout à +fait indifférents et m'annonce avec satisfaction qu'il n'a plus de +velléités de masturbation. Il s'approche du beau sexe, mais il +s'aperçoit que les femmes n'exercent pas sur lui la moindre +force d'attraction.</p> + +<p>Le 19 mars des affaires rappellent le malade chez lui, de sorte +que le traitement a dû être interrompu.</p> + +<p>Le 17 mai 1890 il revient au traitement. Il affirme qu'entre +temps il ne s'est pas masturbé et qu'il a su résister à son +penchant pour les hommes. Aussi n'a-t-il plus rêvé d'hommes, et +deux fois même dans ses songes il s'est occupé de femmes, mais +tout à fait platoniquement. Son asthénie cérébrale (<i>ex abstinentia</i>) +s'est augmentée. Il souffre évidemment du manque d'une satisfaction +morale et sensuelle de sa <i>vita sexualis</i>, puisque l'amour +homosexuel et la masturbation lui sont devenus impossibles, et +que, en même temps, il est aussi privé des rapports avec les +femmes. Le malade en est péniblement affecté jusqu'au <i>tædium +vitæ</i>.</p> + +<p>On le soumet alors à un traitement antineurasthénique (hydro-électrothérapie) +et on reprend le traitement hypnotique. Ce n'est +qu'après une cure laborieuse de dix semaines que les malaises +neurasthéniques disparaissent. Parallèlement il se produit un +changement dans l'individualité psychique.</p> + +<p>Le malade s'aperçoit avec satisfaction qu'il devient plus vigoureux +et que la vie sexuelle ne joue plus chez lui un rôle dominant. +Il est vrai qu'il se sent attiré plutôt vers l'homme que vers +la femme, mais il résiste facilement aux désirs homosexuels. +Le boudoir qu'il avait jusqu'ici se transforme en bureau de travail; +au lieu de s'occuper de luxe, de toilette et de lectures frivoles, +il court dans les forêts et sur les montagnes. À cause des +dangers d'un échec, on laisse le malade prendre une initiative +sur le terrain hétérosexuel.</p> + +<p>Ce n'est que dans la quatorzième semaine de sa cure qu'il se +met à l'épreuve. Il réussit brillamment. Il devient un homme gai, +sain de corps et d'esprit; il nourrit les meilleures espérances pour +son avenir et caresse même l'idée de se marier.</p> + +<p>Il éprouve un plaisir croissant aux rapports sexuels normaux +et a, à l'occasion, des rêves érotiques concernant des femmes; il +ne rêve plus d'hommes.</p> + +<p>Vers la fin du mois de septembre, la cure du malade est terminée. +Il se sent tout à fait normal sous le rapport hétérosexuel; +il est délivré de sa neurasthénie et il a des idées de mariage. Toutefois +il avoue franchement qu'il entre encore en érection quand +il voit un homme bien fait tout nu; mais il résiste avec facilité +aux envies qui pourraient le prendre à ce propos; dans la vie des +songes il a exclusivement des «relations avec la femme».</p> + +<p>Au mois d'avril 1891 j'ai revu le malade qui se portait au mieux. +Il croit que sa <i>vita sexualis</i> est complètement assainie, en tant +qu'il fait le coït régulièrement avec une parfaite puissance, qu'il +ne rêve que de femmes et qu'il n'a jamais la moindre velléité de +masturbation. Toutefois il me fait cet aveu intéressant que souvent +<i>post coïtum</i> il a encore passagèrement un «léger goût pour +l'homme», mais qu'il lui est facile de le dompter. Il se croit rétabli +pour toujours et nourrit le projet de se marier. +</p></blockquote> + +<p>Le traitement par suggestion peut réussir aussi dans l'inversion +sexuelle manifestement congénitale, ainsi que le +prouvent les sujets traités par l'auteur et celui de Ladame +où du moins on a réussi à désuggérer les sentiments homosexuels +et à obtenir une neutralisation sexuelle très salutaire, +étant donnés les dangers de la honte sociale et des +poursuites judiciaires. Wetterstrand a même réussi à remplacer +la tendance homosexuelle par des sentiments hétérosexuels +avec puissance génitale. Ce cas est cité par von +Schrenk (<i>op. cit.</i>, observation 49). Des succès analogues +ont été encore obtenus par Bernheim (cité par Schrenk: +observation 51), Muller (cité par Schrenk: observation 53), +Schrenk (<i>op. cit.</i>, cas 66, 67). Ce dernier même a réussi dans +des cas d'effémination (Schrenk, <i>op. cit.</i>, cas 62 et 63).</p> + +<p>Nous tenons à citer ici le premier de ces cas qui est pour +ainsi dire un succès phénoménal et que l'auteur a pu personnellement +suivre. D'ailleurs, ces succès décisifs et durables +ne peuvent être obtenus que quand on peut pousser l'hypnose +jusqu'au somnambulisme. Toutefois, il faut se mettre en +garde contre les illusions.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 143 (<i>Cas d'inversion sexuelle congénitale amélioré +par suggestion hypnotique</i>).—R., fonctionnaire, vingt-huit ans, +demanda, le 20 janvier 1880, des secours médicaux. Il est le frère +du malade qui fait l'objet de l'observation 135 et par conséquent +d'une famille très tarée. Vers la fin du traitement, il avoue être +l'auteur de l'autobiographie qui a été insérée comme observation +83 dans la cinquième édition de ce livre et que nous allons +tout d'abord reproduire ici:</p> + +<p>«Mon anomalie consiste, pour le dire brièvement, en ce que, +sous le rapport sexuel, je me sens tout à fait femme. Depuis ma +première jeunesse, dans mes rêves et dans mes actes sexuels, +j'ai eu devant les yeux uniquement des images d'êtres masculins +et de parties génitales d'hommes. Jusqu'à ce que je sois devenu +élève de l'Université, je n'y ai rien trouvé d'étrange. (Je n'ai +jamais parlé à autrui de mes fantaisies et de mes rêves; je vivais, +quand je fréquentais le lycée, très retiré, et j'étais très peu communicatif). +Ce qui frappa mon attention, alors que j'étais étudiant +de l'Université, c'est que les êtres féminins ne pouvaient +m'inspirer le moindre intérêt. J'ai essayé plusieurs fois depuis, au +lupanar et ailleurs, de faire le coït ou d'arriver au moins au coït, +mais toujours en vain.</p> + +<p>«Aussitôt que j'étais seul avec un être féminin dans une +chambre, toute érection cessait immédiatement. J'ai pris d'abord +ce phénomène pour de l'impuissance, et pourtant j'étais à cette +époque si excité sexuellement qu'il me fallait me masturber plusieurs +fois par jour pour pouvoir dormir.</p> + +<p>«Mes sentiments pour le sexe masculin se sont développés bien +autrement: ils sont devenus plus forts chaque année. Au commencement +ils se manifestèrent par une amitié extrêmement +romanesque pour certains personnages, sous la fenêtre desquels +j'attendais la nuit des heures entières, que je cherchais par +tous les moyens à rencontrer dans les rues, et dont je cherchais +toujours à me rapprocher. J'écrivais à ces personnages les +lettres les plus passionnées, mais je me gardais bien toutefois d'y +déclarer trop clairement mes sentiments. Plus tard, dans la +période qui suivit mes vingt ans, j'eus une conscience nette de +la nature sensuelle de mes inclinations, surtout à la suite de la +sensation voluptueuse que j'éprouvais aussitôt que je me trouvais +en contact direct avec un de ces amis. C'étaient tous des +hommes bien bâtis, aux cheveux foncés et aux yeux noirs. Je +ne me suis jamais senti excité par des garçons et je ne comprends +pas comment on peut avoir du goût pour la pédérastie +proprement dite. À la même époque (entre ma vingt-deuxième et +ma vingt-troisième année) le cercle des personnes que j'aimais, +s'élargissait de plus en plus. À l'heure qu'il est, je ne peux pas +voir dans la rue un bel homme sans concevoir le désir de le posséder. +J'aime surtout les personnes de la basse classe dont les +formes vigoureuses m'attirent: les soldats, les gendarmes, les +cochers de tramway, etc.. en un mot, tout ce qui porte un uniforme. +Si quelqu'un de ces gens répond à mon regard, je sens +comme un frisson à travers tout mon corps. Je suis excité surtout +le soir, et rien qu'en entendant le pas vigoureux d'un militaire, +j'ai souvent des érections des plus violentes. C'est pour +moi un plaisir particulier de suivre ces individus et de les contempler +en marchant derrière eux. Aussitôt que j'apprends +qu'ils sont mariés ou qu'ils se commettent avec des filles, +mon émotion disparaît. Il y a quelques mois encore je pouvais +maîtriser mes penchants et ils ne se faisaient pas remarquer +directement. À cette époque, un soldat que je suivais, me sembla +disposé à consentir à mes désirs; je l'abordai. Pour de l'argent, +il fut prêt à tout. <i>Statim summa libidine affectus sum eum amplecti +et osculari neque periculo videndi deterritus sum, quominus hæc +facerem. Genitalia mea apprehendit manibus et statim ejaculatio +evenit.</i> Cette rencontre me fit enfin comprendre le but de ma +vie, but que je cherchais depuis si longtemps. Je savais que c'était +là que mon naturel trouverait son bonheur et sa satisfaction; à +partir de ce moment j'ai pris la résolution de faire tous mes efforts +pour trouver un être que je puisse aimer et auquel je resterais attaché +pour toujours. Je n'ai aucun remords de ma manière d'agir.</p> + +<p>«Il est vrai que dans les moments de calme je sens très bien la +grande différence qui existe entre ma façon de penser et les +vues du monde; je connais naturellement aussi, étant jurisconsulte, +les dangers d'une liaison telle que je la désire, mais tant +que la totalité de ma nature n'aura pas changé, je ne saurais +résister aux tentations qui me hantent. Malgré tout, je serais prêt +à me soumettre à tout traitement pour sortir de mon état anormal.</p> + +<p>«Je sens en femme, et je m'en rends compte, entre autres par +le fait que toute représentation sensuelle ayant rapport à une +femme me paraît pour ainsi dire forcée et même contre nature. +Je suis certain aussi que mon estime pour une femme—je fréquente +beaucoup la société des dames et je m'y trouve très bien—se +convertirait en aversion dans le cas où j'apercevrais chez +elle des inclinations sensuelles pour ma personne. Dans mes rêves +et dans mes fantaisies érotiques concernant les hommes, je me +figure toujours dans des positions telles que leur figure est tournée +vers moi. <i>Maxima mihi esset voluptas, si vir robustus nudus me tanta +vi amplecteretur, ut reniti non possem.</i> En général, je me vois dans +ces positions dans un rôle tout à fait passif, et ce n'est qu'en faisant +violence à mes sentiments que je pourrais m'imaginer dans +une autre situation. Je suis d'une timidité vraiment féminine. +Quelque grand que soit mon désir de m'approcher de tel ou tel +individu, je fais des efforts aussi grands pour ne rien laisser percer +de mon inclination. Des moustaches, un système pileux très +développé, et même la crasse, me paraissent particulièrement +attrayants. Inutile de dire qu'au point de vue social mon état me +paraît tout à fait désespérant, et si je n'avais pas l'espoir de trouver +un être qui me comprenne, je ne saurais guère supporter la vie. +Je sens que les rapports sexuels avec l'homme sont l'unique +moyen de combattre avec efficacité mon penchant pour l'onanisme. +Bien que cela m'affecte beaucoup, je ne puis pas m'en passer longtemps, +car autrement, ainsi que je l'ai déjà éprouvé par expérience, +je serais encore plus affaibli par des pollutions nocturnes et par +des érections qui dureraient des heures entières dans la journée.</p> + +<p>«Jusqu'ici je n'ai aimé vraiment que deux hommes. Tous les deux +étaient des officiers, de beaux hommes, de grand talent, sveltes et +bien bâtis, bruns, avec des yeux noirs. J'ai fait la connaissance de +l'un à l'Université. J'étais amoureux fou de lui; je souffrais beaucoup +de son indifférence, je passais la moitié des nuits sous ses +fenêtres, rien que pour être dans sa proximité. Quand il fut transféré +dans une autre garnison, je fus désespéré.</p> + +<p>«Peu après je fis la connaissance d'un autre officier qui ressemblait +au premier, et qui m'a captivé dès le premier moment. Je +cherchai par tous les moyens possibles à me rencontrer avec +lui; je passais toute la journée dans la rue et dans les endroits où +je pouvais espérer le voir. Je sentais me monter le sang au visage +quand je l'apercevais à l'improviste. Quand je le voyais causer +amicalement avec d'autres, je ne me sentais plus de jalousie. +Quand j'étais assis à côté de lui, j'avais l'impulsion invincible de +le toucher; je pouvais à peine cacher ma grande émotion, quand +j'avais l'occasion de lui effleurer les <i>genua aut femora</i>. Cependant +jamais je n'ai eu le courage de déclarer mes sentiments devant +lui, car j'ai cru deviner dans ses manières qu'il ne les aurait pas +compris ou pas partagés.</p> + +<p>«J'ai vingt-sept ans, je suis de taille moyenne, bien fait; je +passe pour être joli, j'ai la poitrine un peu étroite, de petites +mains, de petits pieds et une voix grêle. Au point de vue intellectuel, +je crois être bien doué, car j'ai passé brillamment mon +examen de brevet; je sais plusieurs langues et je suis bon peintre.</p> + +<p>«Dans mon métier je passe pour être travailleur et consciencieux. +Les gens de ma connaissance me trouvent froid et singulier. Je ne +fume pas, ne pratique aucun sport; je ne puis ni chanter, ni +siffler. Ma démarche est un peu affectée, de même que mon langage. +J'ai beaucoup de prédilection pour l'élégance, j'aime les +bijoux, les sucreries, les parfums, et je vais de préférence dans la +société des dames.»</p> + +<p>On apprend encore par les notes prises par le D<sup>r</sup> V. Schrenk +sur la maladie de cet inverti, que les entraves sociales et légales +d'un côté, l'impulsion violente pour son propre sexe de l'autre +côté, ont provoqué dans l'âme du malade des luttes terribles +qui ont fait de sa vie un supplice. C'est pour cette raison qu'il +s'est confié à un médecin.</p> + +<p>Le 22 janvier 1889, le malade fut soumis au traitement hypnotico-suggestif +suivant la méthode de l'École de Nancy. Peu à peu +on réussit à le mettre en somnambulisme.</p> + +<p>Les suggestions lui ont été faites dans ce sens: indifférence et +faculté de résistance vis-à-vis du sexe masculin, intérêt croissant +pour les rapports avec la femme, interdiction de la masturbation, +substitution des images féminines aux images masculines +dans les rêves érotiques. Après quelques séances, les formes +féminines commencent à plaire au malade. À la septième séance, +on lui suggère de faire le coït et d'y réussir. Cette suggestion est +suivie d'effet. Pendant les trois mois suivants, le malade se trouvant +sous l'influence éducatrice des suggestions périodiques, est +resté en possession complète d'un fonctionnement sexuel normal. +Le 22 avril 1889, il y a rechute, par suite de la séduction d'un +uraniste. Repentir et horreur dans la séance suivante. Comme +expiation, coït avec une femme en présence du séducteur.</p> + +<p>Le malade se plaint que le coït avec des femmes très inférieures +comme éducation, ne satisfait pas son besoin esthétique. Il espère +trouver cette satisfaction dans un mariage heureux. Il cesse le +traitement, se fiance quelques semaines plus tard avec une amie +d'enfance, se présente six mois après comme un heureux fiancé, +et croit, par suite du bonheur qu'il éprouve avec sa fiancée, être +à l'abri de toute rechute.</p> + +<p>L'auteur assure que le traitement hypnotique n'a jamais d'effet +nuisible secondaire. Étant donnée la lourde tare héréditaire +du malade, il ne tranche pas la question de savoir si la guérison +sera durable, mais il exprime la conviction que, dans le cas +de récidive, la suggestion hypnotique ne manquerait pas de +produire son effet comme la première fois.</p> + +<p>Comme le succès incroyable de ce cas m'avait intéressé au plus +haut degré, et que je m'intéressais encore davantage au cours que +prendraient les choses après la guérison, je me suis adressé à +l'auteur en lui demandant des renseignements sur l'état de santé +de son ancien malade.</p> + +<p>Avec la plus grande amabilité, M. le D<sup>r</sup> V. Schrenk a mis à ma +disposition la lettre suivante qu'il avait reçue au mois de janvier +1890.</p> + +<p>«Par le traitement suggestif de M. le baron V. Schrenk, j'eus +pour la première fois la faculté physique d'avoir des rapports +sexuels avec une femme, ce qui, jusqu'ici ne m'avait pas réussi +malgré des essais réitérés.</p> + +<p>«Comme mon besoin esthétique ne pouvait être satisfait par des +relations avec des prostituées, j'ai cru trouver mon salut réel +dans un mariage. Une affection amicale ancienne pour une dame +que je connais depuis mon enfance m'a fourni la meilleure occasion +de conclure un mariage, d'autant plus qu'à cette époque je +croyais que c'était elle qui serait le plus capable d'éveiller en moi +des sentiments pour le sexe féminin, sentiments qui, jusque-là +m'étaient totalement inconnus. Son être répond tellement à mes +inclinations que je suis profondément convaincu de trouver aussi +une complète satisfaction physique. Cette conviction n'a pas changé +pendant les mois qui se sont écoulés depuis nos fiançailles.</p> + +<p>«J'ai l'intention de me marier dans quatre semaines.</p> + +<p>«En ce qui concerne mon attitude vis-à-vis du sexe masculin, +ma force de résistance—c'est le résultat le plus positif et le plus +constant du traitement—subsiste toujours au même degré. Tandis +que, autrefois, il m'était impossible, en voyant par exemple un +beau cocher de tramway, de résister à une excitation sexuelle +intense au point de me forcer à quitter la voiture: aujourd'hui je +peux rester sans aucune excitation sexuelle, même quand je me +trouve avec mon ancien amant. Il faut ajouter toutefois que la +fréquentation de ce dernier a toujours pour moi un certain attrait +qui cependant ne peut être comparé à mon ancienne passion.</p> + +<p>«D'autre part j'ai refusé, et sans que cela m'ait coûté beaucoup +d'efforts, des offres réitérées d'entrer en rapports sexuels avec +des hommes auxquels autrefois je n'aurais pu résister.</p> + +<p>«Je puis affirmer que c'est plutôt par sentiment de pitié que je +ne romps pas les relations avec mon ancien amant qui a conservé +pour moi son affection passionnée.</p> + +<p>«Ces relations me paraissent plutôt comme un devoir moral que +comme un besoin intérieur.</p> + +<p>«Depuis que le traitement médical a été terminé, je n'ai plus eu +de rapports avec des prostituées. Cette circonstance, ainsi que les +nombreuses lettres de mon ancien amant et ses tentatives de renouer +l'ancienne liaison, peuvent être considérées comme la cause +de ce que, dans l'intervalle de huit mois, je me suis laissé entraîner +trois ou quatre fois dans nos entretiens à un rapport sexuel. +Dans ces occasions, j'ai toujours conservé la conscience d'être +parfaitement maître de moi-même, ce qui était contraire à mon +état passionnel d'autrefois, et m'a attiré les reproches les plus +vifs de la part de mon ami. Je sens toujours une certaine barrière +insurmontable qui n'est pas fondée sur des raisons morales +mais qui doit être directement attribuée à votre traitement. Depuis +ce temps, je n'éprouve plus pour lui d'amour dans le sens +d'autrefois. D'ailleurs, depuis que le traitement a été terminé, je +n'ai plus jamais cherché d'occasions d'entrer en rapports sexuels +avec des hommes et je n'en éprouve pas non plus le besoin, tandis +qu'autrefois il ne se passait pas un jour où je ne m'y sentisse +poussé au point que par moments j'étais incapable de penser à +autre chose.</p> + +<p>«Les images sexuelles à l'état de rêve ou à l'état de veille sont +devenues très rares.</p> + +<p>«Je crois pouvoir exprimer la conviction que mon mariage, qui +aura lieu d'ici quelques semaines, que le changement de domicile +qui en sera la conséquence et que je désire moi-même, seront +capables de détruire les derniers résidus de ma perversion, résidus +qui d'ailleurs ne me gênent plus. Je termine ces lignes par +l'affirmation la plus sincère que, dans mon for intérieur, je suis +devenu un tout autre homme et que cette transformation m'a +rendu l'équilibre moral qui m'a manqué jusqu'ici.»</p> + +<p>Les lignes précédentes que M. le D<sup>r</sup> V. Schrenk complète +encore en rapportant une communication verbale du malade +d'après laquelle celui-ci ne s'est plus livré à aucun acte de masturbation, +constituent bien la preuve la plus éclatante de l'effet +durable et efficace de la suggestion post-hypnotique.</p> + +<p>Pour ma part, je tiens le sentiment hétérosexuel du malade pour +une création artificielle d'un excellent médecin, et le malade lui-même +semble le sentir, car il parle d'une barrière qui n'est pas +fondée sur des raisons morales, mais qui doit être directement +attribuée au traitement.</p> + +<p>La lettre suivante, que mon collègue V. Schrenk a bien voulu +mettre à ma disposition, nous montre quel sort a été réservé à ce +malade intéressant.</p> + +<p>«Monsieur le baron, rentré depuis quelques jours de mon +voyage de noces, je me permets de vous envoyer un rapport sommaire +sur mon état actuel. La semaine qui précéda le mariage, je +me trouvai, à vrai dire, dans un état d'émotion excessive, car je +craignais de ne pouvoir remplir certains devoirs. Les prières pressantes +de mon ami, qui voulait à tout prix avoir encore un entretien +avec moi, m'ont laissé absolument froid. Depuis que je vous +ai rencontré la dernière fois, je n'ai pas revu cet ami. J'étais très +inquiet à l'idée que mon mariage pourrait fatalement devenir +malheureux. Mais maintenant je n'ai plus d'inquiétude à ce sujet. +Il est vrai que, la première nuit, je n'ai réussi que très difficilement +à me mettre en excitation sexuelle; mais la seconde nuit et +les suivantes je crois avoir satisfait à toutes les exigences qu'on +peut demander à un homme normal; je suis toujours capable d'y +satisfaire. J'ai aussi la conviction que l'harmonie qui existe, au +point de vue intellectuel, entre ma femme et moi depuis longtemps, +se complète encore de plus en plus par un autre genre +d'harmonie. Il me paraît impossible de revenir aux anciennes +habitudes. Voici peut-être un fait significatif pour mon état +actuel: la nuit passée j'ai, il est vrai, rêvé d'un ancien amant, +mais ce rêve n'était pas sensuel et ne m'a pas excité.</p> + +<p>«Quant à ma situation actuelle, j'en suis satisfait. Je sais bien +que mon affection nouvelle est loin d'avoir atteint le même degré +que mon affection ancienne. Mais je crois que ce penchant croîtra +en force tous les jours. Déjà maintenant la vie que je menais autrefois +me paraît incompréhensible et je ne puis pas comprendre +pourquoi je n'ai pas pensé plus tôt à refouler ces sentiments anormaux +par une satisfaction sexuelle normale. Une rechute ne me +paraîtrait possible qu'à la suite d'une transformation complète de +ma vie psychique actuelle, et cela, pour le dire en un mot, me +semble impossible.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Votre tout dévoué, L...»</p> + </div> </div> + +<p>J'apprends encore les détails suivants par une lettre que M. le +D<sup>r</sup> V. Schrenk m'a écrite le 7 décembre:</p> + +<p>«Dans le cas présent, la guérison paraît être de plus longue +durée que je ne l'aurais attendu, car, lorsqu'il y a quelques mois, +j'ai parlé avec mon ancien malade, celui-ci a déclaré qu'il se sentait +très heureux de la vie conjugale et, comme je l'ai compris, +il s'attend à devenir père d'ici peu de temps.»</p> + +<p>En effet, au printemps 1891, il est devenu père. Le docteur +V. Schrenk a publié sur son ancien malade de nouveaux renseignements +très intéressants au point de vue thérapeutique, qu'on +peut relire dans la <i>Wiener internationale klinische Rundschau</i> 1892 +ainsi que dans son livre <i>Die Suggestionstherapie</i>, 1892, p. 242. +</p></blockquote> + + + +<a id="IV"></a> +<h1>IV</h1> + +<h1>PATHOLOGIE SPÉCIALE</h1> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +Les phénomènes de la vie sexuelle morbide dans les diverses formes et états +de l'aliénation mentale.—Entraves psychiques.—Affaiblissement mental +aigu.—Faiblesse mentale consécutive à des psychoses, à des attaques +d'apoplexie, à une lésion de la tête ou à un <i>lues cerebralis</i>.—Démence +paralytique.—Épilepsie.—Folie périodique.—Psychopathie sexuelle +périodique.—Manie.—Symptômes d'excitation sexuelle chez les +maniaques.—Satyriasis.—Nymphomanie.—Satyriasis +et nymphomanie chroniques.—Mélancolie.—Hystérie.—Paranoia. +</p></blockquote> + + +<h2>ENTRAVES PSYCHIQUES AU DÉVELOPPEMENT</h2> + +<p>En général, la vie sexuelle est très peu développée chez les +idiots. Elle fait même totalement défaut chez les idiots d'un +degré avancé. Les parties génitales sont, dans ce cas, petites, +atrophiées, les menstrues ne se produisent que tard ou pas +du tout. Il y a impuissance ou stérilité. Même chez les idiots +qui ont des facultés mentales d'un niveau relativement plus +élevé, la vie sexuelle ne tient pas le premier rang. Elle se +manifeste, dans quelques cas très rares, avec une certaine +périodicité et alors elle se fait jour avec une grande intensité. +Elle ne peut apparaître que sous forme de rut et elle +exige avec impétuosité une satisfaction. Les perversions de +l'instinct génital ne semblent pas se rencontrer chez les +individus dont le développement intellectuel reste à un degré +aussi peu élevé.</p> + +<p>Si l'impulsion à la satisfaction sexuelle se butte à une résistance, +il se produit de puissants désirs accompagnés de +violences dangereuses contre les personnes. Il est bien compréhensible +que l'idiot ne soit pas difficile quand il s'agit de +sa satisfaction sexuelle et qu'il s'attaque même aux personnes +de sa plus proche parenté.</p> + +<p>Ainsi Marc Ideler rapporte le cas d'un idiot qui voulut +stuprer sa propre sœur et qui l'avait presque étranglée +quand on l'empêcha de commettre l'acte.</p> + +<p>Un cas analogue est raconté par Friedreich (<i>Friedreichs +Blätter</i>, 1858, p. 50).</p> + +<p>J'ai, à plusieurs reprises, donné mon avis médical sur des +délits contre les mœurs commis sur des petites filles.</p> + +<p>Girard aussi (<i>Annales méd.-psych.</i>, 1885, nº 1) cite un cas à +ce sujet. La conscience de la portée de l'acte manque toujours, +mais souvent l'idiot a le sentiment instinctif que ces +actes obscènes ne sont pas permis en public, c'est ce qui le +décide à accomplir les actes sexuels dans un lieu solitaire.</p> + +<p>Chez les imbéciles, la vie sexuelle est ordinairement aussi +développée que chez les individus qui jouissent de la plénitude +de leurs facultés mentales. Les sentiments d'arrêt moraux +sont très peu développés. Voilà pourquoi la vie sexuelle +de ces individus se fait jour d'une manière plus ou moins +vive. C'est aussi pour cette raison que les imbéciles sont un +élément troublant pour la vie sociale. L'accentuation morbide +et la perversion de l'instinct sont très rares chez eux.</p> + +<p>La satisfaction de l'instinct génital la plus usitée, c'est +l'onanisme. L'imbécile ose rarement s'attaquer aux personnes +adultes de l'autre sexe.</p> + +<p>Souvent il stupre des animaux. L'immense majorité des +sodomistes sont des imbéciles. Les enfants aussi sont assez +souvent l'objet de leurs aggressions.</p> + +<p>Emminghaus (<i>Maschka's Handbuch</i>, IV, p. 234) rappelle la +grande fréquence chez eux des manifestations impudiques de +l'instinct génital: masturbation dans un lieu public, exhibition +des parties génitales, violences sur des enfants et même +sur des personnes de leur propre sexe, sodomie.</p> + +<p>Giraud (<i>Annales méd.-psychol.</i>, 1885, nº 1) a rapporté +toute une série d'attentats aux mœurs commis sur des +enfants.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +1º H..., dix-sept ans, imbécile, a entraîné avec des noix une +petite fille dans un grenier, (<i>Genitalia puellæ nudavit, sua genitalia +ei ostendit et in abdomine infantis coitum conatus est.</i> Il n'a pas du +tout conscience de la signification de son acte au point de vue +légal et moral.</p> + +<p>2º L..., vingt et un ans, imbécile, dégénéré, est occupé à garder +les troupeaux. Sa sœur âgée de onze ans vient avec une camarade +âgée de huit ans et raconte qu'un inconnu a essayé de commettre +sur elles des attentats obscènes. L... conduit aussitôt les +enfants dans une maison inhabitée, essaie le coït sur l'enfant de +huit ans, mais il abandonne bientôt sa tentative car l'<i>immissio</i> ne +réussit pas et l'enfant crie. Rentré à la maison, il promet à l'enfant +de l'épouser si elle ne le trahit pas. Amené devant le juge, +il exprime l'intention de réparer son tort en épousant la petite.</p> + +<p>3º G..., vingt et un ans, microcéphale, imbécile, pratique depuis +l'âge de six ans la masturbation: il fut plus tard pédéraste, tantôt +actif, tantôt passif; a essayé à plusieurs reprises de faire l'acte de +pédérastie sur des garçons et a attaqué des petites filles. Il ne +comprenait absolument pas la portée de ses actes. Ses envies +sexuelles le prenaient périodiquement et sous forme de rut, +comme chez les animaux<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97: </b><a href="#footnotetag97">(retour) </a><p> Pour les nombreux cas de ce genre, voir <i>Henkes Zeitschrift</i>, XXIII, fascicule +supplémentaire, p. 147.—Combes, <i>Annales med.-psych.</i>, 1866—Liman, +<i>Zweifelhafte Geisteszustaende</i>, p. 389).—Casper-Liman, <i>Lehrb.</i>, 7<sup>e</sup> édit., +cas 293.—Bartels, <i>Friedreichs Blätter f. d. gerichtl. Med.</i>, 1890, fascicule 1.</p> + +<p>Pour d'autres cas de pédérastie consulter Casper, <i>Klin. Novellen</i>, cas 5.—Combes, +<i>Annales méd.-psychol.</i>, juillet.</p></blockquote> + +<p>4º B..., vingt et un ans, imbécile, se trouvant seul au bois avec +sa sœur âgée de dix-neuf ans, lui demande de consentir au coït. +Elle refuse. Il menace de l'étrangler et la blesse d'un coup de +couteau. La fille affolée lui tire violemment le pénis comme pour +l'arracher, alors il renonce à sa tentative et revient tranquillement +à son ouvrage. B... a un crâne microcéphale, mal conformé: +il n'a aucune compréhension de son acte. +</p></blockquote> + +<p>Emminghaus (<i>op. cit.</i> p. 234) cite un cas d'exhibitionnisme.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 144.—Un homme de quarante ans, marié, avait +pendant seize ans exhibitionné dans des squares et autres endroits +publics devant des petites filles, des bonnes, etc. Il choisissait toujours +l'heure du crépuscule et sifflait pour attirer l'attention sur +lui. Des gens qui le guettaient l'avaient souvent surpris et lui +avaient administré une verte correction. Il évitait alors ces +endroits; mais il continuait ailleurs. Hydrocéphalie. Imbécillité +à un degré léger. Le tribunal inflige une punition minime.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 145.—X..., issu d'une famille chargée de tares +héréditaires, imbécile, étrange et bizarre dans ses pensées, ses +sentiments et ses actes, est arrivé, grâce au népotisme, à occuper +les fonctions de juge suppléant. <i>Accusatus est quod iterum iterumque +ancilis genitalia sua ostendit et superiorem corporis partem +de fenestra demonstravit.</i> Hors cela aucune trace d'instinct génital. +Prétend n'avoir jamais pratiqué la masturbation. (Sander: <i>Archiv. +f. Psych</i>. T. I, p. 655)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 146.—<i>Actes de pédérastie sur un enfant.</i> Le +8 avril 1884, à dix heures du matin, un certain V... entre +en conversation dans la rue avec M<sup>me</sup> X... qui tenait sur ses +genoux un garçon de seize mois. V... lui prit l'enfant sous prétexte +qu'il voulait le mener promener. Il s'éloigna à une distance +d'un demi-kilomètre, revint et déclara que l'enfant lui était tombé +des bras et s'était, dans sa chute, blessé à l'anus. Cette partie du +corps était déchirée et il en coulait du sang. À l'endroit où l'accident +a eu lieu, on a trouvé des traces de sperme. V... avoua son +crime abominable, mais pendant l'audience il eut une attitude si +étrange, qu'on ordonna un examen de son état mental. Il fit l'impression +d'un imbécile aux gardiens de la prison.</p> + +<p>V..., quarante-cinq ans, ouvrier maçon, moralement et psychiquement +taré, est dolichomicrocéphale; il a une face étroite et +resserrée, une figure et des oreilles asymétriques, un front bas et +fuyant. Les parties génitales sont normales. V... fait preuve d'une +sensibilité cutanée très minime en général; c'est un imbécile, il n'a +pas de conception de rien. Il vit au jour le jour, sans s'inquiéter +de rien, vit pour lui et ne fait rien de sa propre initiative. Il n'a +ni désirs ni cœur; il n'a jamais fait le coït. Il est impossible d'obtenir +de lui d'autres détails sur sa <i>vita sexualis</i>. L'idiotie intellectuelle +et morale est prouvée par sa microcéphalie; le crime doit +être attribué à un instinct sexuel indomptable et pervers. Il est +interné dans un asile d'aliénés (Virgilio. <i>Il Manicomio.</i> V<sup>e</sup> année +nº 3). +</p></blockquote> + +<p>Un cas analysé par L. Meyer (<i>Arch. f. Psych.</i> T. I, p. 103) +nous montre des femmes imbéciles devenues indécentes, se +livrant à la prostitution et à d'autres actes d'immoralité<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98: </b><a href="#footnotetag98">(retour) </a><p> V. Sander, <i>Vierteljahrschrift f. ger. M.</i>, XVIII, p. 31.—Casper, <i>Klin. +Novellen</i>, cas 27.</p></blockquote> + + +<h2>DÉBILITÉ MENTALE ACQUISE</h2> + +<p>Dans la pathologie générale, nous avons déjà parlé des +anomalies variées de la <i>vita sexualis</i> dans les cas de <i>dementia +senilis</i>. Dans les autres états de faiblesse mentale acquise, +produits par l'apoplexie, le <i>trauma capitis</i>, ou existant comme +phases secondaires des psychoses non encore établies ou bien +sur la base d'inflammations chroniques de l'écorce cérébrale +(<i>lues, dom. paralytica</i>), les perversions de l'instinct génital +semblent être très rares et les actes sexuels choquants ne +semblent avoir pour origine qu'une accentuation morbide +ou une manifestation effrénée d'une vie sexuelle qui en soi-même +n'est point anormale.</p> + + +<h3>1.—DÉBILITÉ MENTALE (IDIOTIE) CONSÉCUTIVE AUX PSYCHOSES.</h3> + +<p>Casper (<i>Klin. Novellen</i>, cas 31) cite un cas d'impudicité commis +sur un enfant et dont s'était rendu coupable un médecin, +âgé de trente-trois ans, faible d'esprit consécutivement +à une maladie hypocondriaque. Il s'excusa d'une manière +toute puérile, ne saisissant point la portée légale et morale de +cet acte qui évidemment n'était que la conséquence d'un instinct +sexuel devenu indomptable par suite de la faiblesse mentale +de l'individu.</p> + +<p>Un cas analogue est cité dans l'observation 21 de l'ouvrage +<i>Zweifelhafte Geisteszustaende</i> de Liman (<i>Dementia</i> par +mélancolie; outrage à la pudeur; exhibitionnisme).</p> + + +<h3>2.—IDIOTIE CONSÉCUTIVE À L'APOPLEXIE.</h3> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 147.—B...., cinquante-deux ans, a eu une maladie +du cerveau à la suite de laquelle il est devenu incapable de continuer +son métier de négociant.</p> + +<p>Un jour, pendant l'absence de sa femme, il attira deux petites +filles dans sa chambre, leur fait boire des boissons alcooliques, +leur fit des attouchements voluptueux, leur recommanda de ne +rien dire et alla ensuite vaquer à ses affaires. L'expertise a constaté +une idiotie consécutive à un double accès d'apoplexie. B... +qui jusque-là avait eu une conduite irréprochable, prétend avoir +commis l'acte sous l'obsession d'une impulsion qu'il ne s'explique +pas lui-même et lui a fait perdre la raison. Après le délit, lorsqu'il +fut revenu à lui-même, il en eut honte et il renvoya immédiatement +les petites filles. Depuis ses attaques d'apoplexie, B... était +affaibli mentalement, incapable d'exercer son métier, à moitié +paralysé, pouvant à peine parler et penser. Il pleurait souvent +comme un enfant, et fit bientôt après son arrestation une tentative +puérile de suicide. En tout cas, son énergie morale et +intellectuelle était trop affaiblie pour combattre ses mouvements +sensuels. Pas de condamnation. (Giraud, <i>Ann. méd.-psychol.</i>, +1881, mars). +</p></blockquote> + + +<h3>3.—IDIOTIE CONSÉCUTIVE À DES LÉSIONS DE LA TÊTE.</h3> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 148.—K..., à l'âge de quatorze ans, a été gravement +blessé à la tête par un cheval. Le crâne était brisé en plusieurs +endroits; il a fallu enlever plusieurs esquilles. Depuis cet +accident, il paraît très borné d'esprit, violent et emporté. Peu à +peu s'est développée chez lui une sensualité démesurée et vraiment +bestiale qui l'amenait aux actes les plus impudiques. Un +jour il viola une fille de douze ans et l'étrangla, pour qu'on ne +découvrît pas son crime. Arrêté, il avoua. Le médecin légiste le +déclara responsable. Exécution capitale.</p> + +<p>L'autopsie a fait constater une soudure de presque toutes les +sutures du crâne, une asymétrie remarquable des deux moitiés +du crâne, des traces de fractures du crâne guéries. La moitié du +cerveau affectée était traversée par des masses cicatrisées en +forme de rayons; elle était d'un tiers plus petite que l'autre moitié. +(<i>Friedreichs Blätter</i>, 1855, fascicule 6.) +</p></blockquote> + + +<h3>4.—IDIOTIE ACQUISE, PROBABLEMENT PAR LUES.</h3> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 140.—X... officier. <i>Sæpius cum parvis puellis stupra +fecit, eas masturbare ipsum jussit, genitalia sua ostendit earumque +genitalia tetigit.</i></p> + +<p>X..., autrefois sain et d'une conduite irréprochable, fut atteint, +en 1867, de syphilis. En 1879, il se produisit une paralysie du +premier abducteur. On remarqua alors chez lui, comme conséquence +de cet accident, de la faiblesse de la mémoire, un changement +dans toutes ses manières et dans son caractère, des maux +de tête, parfois de l'incohérence du langage, de la diminution +dans la vivacité de l'esprit et de la logique, par moment de l'inégalité +des pupilles, de la paralysie du côté droit de la bouche.</p> + +<p>X..., trente-sept ans, ne présente, lors de l'examen, aucune trace +de <i>lues</i>. La paralysie de l'abducteur subsiste toujours. L'œil gauche +est ambliopique. Il est affaibli mentalement; en présence des +preuves écrasantes recueillies contre lui, il prétend qu'il s'agit d'un +malentendu innocent. Traces d'aphasie. Faiblesse de la mémoire +surtout pour les faits très récents, caractère superficiel de la réaction +morale; l'esprit se fatigue très vite au point qu'il perd la +mémoire et la faculté de parler. Cela prouve que la défectuosité +éthique et que l'instinct génital pervers sont des symptômes d'un +état cérébral morbide qui a été probablement occasionné par des +<i>lues</i>.</p> + +<p>Les poursuites sont abandonnées (Observation personnelle. +<i>Jahrbuscher fur Psychiatrie</i>). +</p></blockquote> + + +<h3>5.—DEMENTIA PARALYTICA.</h3> + +<p>Dans cette maladie aussi, la vie sexuelle est affectée morbidement; +elle est accentuée dans les premières phases de la +maladie et dans les états d'excitation épisodiques; elle est +quelquefois aussi perverse; vers les dernières phases de la +maladie, le <i>libido</i> et la puissance baissent habituellement jusqu'à +zéro.</p> + +<p>Comme dans les phases prodromiques des formes séniles, +on voit se produire de très bonne heure, à côté de lacunes +morales et intellectuelles plus ou moins grandes, des manifestations +d'un instinct sexuel exagéré (propos obscènes, lascivité +dans les rapports avec l'autre sexe, projets de mariage, +fréquentation des bordels, etc.), manifestations qui se +font avec un sans-gêne bien caractéristique dû à l'obscurcissement +de la conscience.</p> + +<p>Excitation à la débauche, enlèvement de femmes, scandales +publics, sont dans ce cas à l'ordre du jour. Au début, l'individu +tient encore quelque peu compte des circonstances, bien +que le cynisme de sa manière d'agir soit déjà assez frappant.</p> + +<p>À mesure que la faiblesse mentale fait des progrès, les +malades de cette catégorie deviennent choquants par exhibitionnisme, +ils se masturbent dans la rue, font des actes obscènes +avec des enfants.</p> + +<p>Des états d'excitation psychique amènent le malade à des +tentatives de viol ou du moins à des outrages grossiers à +la pudeur, il attaque les femmes dans la rue, paraît en public +dans une toilette incomplète, pénètre en toilette négligée dans +les appartements d'autrui avec l'intention de faire le coït avec +la femme d'un ami ou d'épouser séance tenante la fille de la +maison.</p> + +<p>De nombreux cas de ce genre se trouvent enregistrés dans +Tardieu (<i>Attentats aux mœurs</i>), Mendel (<i>Progr. Paralyse der +Irren</i>, 1880, p. 123), Westphal (<i>Archiv f. Psychiatrie</i>, VII, +p. 622). Un cas rapporté par Pétrucci (<i>Annal. méd.-psychol.</i> +1875) nous montre que, dans ce genre de maladie, les individus +atteints peuvent être aussi amenés à la bigamie.</p> + +<p>Ce qui est très caractéristique, c'est la brutalité avec +laquelle les malades à l'état avancé procèdent pour satisfaire +leur instinct sexuel.</p> + +<p>Dans un cas rapporté par Legrand (<i>La folie</i>, p. 519), on +surprit un père de famille qui se masturbait en pleine rue. +Après l'acte, il avala son sperme.</p> + +<p>Un malade que j'ai observé, officier, issu d'une grande +famille, fit dans une ville de saison, en plein jour, des tentatives +obscènes sur des petites filles.</p> + +<p>Un cas analogue est rapporté par Regis (<i>De la dynamie ou +exaltation fonctionnelle au début de la paralysie générale</i>, +1878).</p> + +<p>Les observations de Tarnowsky (<i>Op. cit.</i>, p. 82), nous +apprennent que, dans les phases prodromiques et au cours +de la maladie, il se produit aussi des cas de pédérastie et de +bestialité.</p> + + +<h2>ÉPILEPSIE</h2> + +<p>Il faut ajouter aux maladies dont nous venons de parler +l'épilepsie, qui est souvent une cause d'affaiblissement psychique +et qui peut donner naissance à tous les faits de +satisfaction sexuelle brutale dont nous venons de parler.</p> + +<p>D'ailleurs, chez beaucoup d'épileptiques, l'instinct génital +est très vif. Dans la plupart des cas, il est satisfait par la +masturbation, parfois par des actes obscènes avec des +enfants, par la pédérastie. La perversion de l'instinct suivie +d'actes sexuels pervers ne semble se rencontrer que rarement.</p> + +<p>De beaucoup plus importants sont les cas,—qu'on cite +de plus en plus fréquemment dans les ouvrages spéciaux,—les +cas dans lesquels les épileptiques ne présentent pendant +certains intervalles aucun symptôme de sexualité excessive, +mais seulement au moment des accès épileptiques, +quand ils sont dans un état d'exception psychique équivalent +ou post-épileptique.</p> + +<p>Ces cas ont été jusqu'ici à peine analysés au point de vue +clinique, et nullement au point de vue médico-légal; ils +méritent pourtant une étude approfondie, car on pourrait +ainsi mieux juger certains actes contre la morale et certains +viols, et éviter par ce moyen certains arrêts injustes des tribunaux.</p> + +<p>Les faits suivants feront clairement ressortir que les altérations +du cerveau, qui se produisent à la suite des affections +épileptiques, peuvent occasionner une excitation morbide +de la vie sexuelle<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99: </b><a href="#footnotetag99">(retour) </a><p> Arndt (<i>Lehrbuch. d. Psych.</i>, p. 140), relève particulièrement l'état de rut +qui existe chez les épileptiques. «J'ai connu des épileptiques qui se sont +enflammés de la passion la plus sensuelle pour leur propre mère et d'autres +qui étaient suspectés par leur père d'avoir des rapports sexuels avec leur +mère.» Mais Arndt est dans l'erreur quand il prétend que partout où il y +a une vie sexuelle anormale, il faut supposer l'existence d'un élément épileptique.</p></blockquote> + +<p>De plus, dans les états d'exception psychique, l'épileptique +a les sens troublés et se trouve sans résistance contre +ses impulsions sexuelles.</p> + +<p>Depuis des années, je vois un jeune épileptique, très taré, +qui, toutes les fois qu'il a eu des accès réitérés, s'élance sur +sa mère et veut la stuprer. Le malade reprend ses sens après +un certain temps, mais avec amnésie pour les faits qui se +sont passés. Dans les intervalles, c'est un homme d'une +moralité sévère et qui n'a pas de besoins sexuels.</p> + +<p>Il y a quelques années, j'ai connu un valet de ferme qui, +au moment de ses accès épileptiques, se livrait à une masturbation +effrénée. Pendant les intervalles, sa conduite était +irréprochable.</p> + +<p>Simon (<i>Crimes et délits</i>, p. 220), fait mention d'une fille +épileptique de vingt-trois ans, de la meilleure éducation et +d'une moralité des plus sévères, qui, dans l'attaque de +vertige, murmure quelques paroles obscènes, soulève ensuite +ses jupons, fait des mouvements lascifs et cherche à déchirer +son pantalon fermé.</p> + +<p>Kiernan (<i>Alienist und Neurologiste</i>, janvier 1884) raconte +qu'un épileptique avait toujours comme <i>aura</i> de ses accès la +vision d'une belle femme en position lascive et qu'il en avait +de l'éjaculation. Après des années et à la suite d'un traitement +bromuré, cette vision a été remplacée par celle d'un diable +qui l'attaque avec un trident. Au moment où celui-ci l'atteint, +il perd conscience.</p> + +<p>Le même auteur fait mention d'un homme très respectable +qui avait deux à trois fois par an des accès épileptiques +suivis de rage dysthymique et des impulsions à la pédérastie +qui duraient huit à quinze jours; il parle ensuite d'une dame +qui, à la ménopause, avait des accès épileptiques avec des +impulsions sexuelles pour un garçon.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 150.—W..., sans tare, autrefois sain, intellectuellement +normal, tranquille, bon, de mœurs décentes, non +adonné à la boisson, manqua d'appétit le 13 avril 1877. Le 14 +au matin, en présence de sa femme et de ses enfants, il se leva +brusquement de son siège, s'élança sur une amie de sa femme, +la conjura et conjura sa femme ensuite de lui accorder le coït. +Repoussé, il fut atteint immédiatement d'une crise épileptiforme, +à la suite de laquelle il se mit à rager, cassant ce qu'il trouvait, +jetant de l'eau bouillante à ceux qui voulaient l'approcher et jetant +un enfant dans le foyer. Bientôt après il devint calme, resta troublé +pendant quelques jours encore et recouvrit ensuite ses sens mais +avec une amnésie complète pour tout ce qui s'était passé (Howalewsky, +<i>Jahrbuescher f. Psych.</i>, 1879). +</p></blockquote> + +<p>Un autre cas étudié par Casper (<i>Klin. Novellen</i>, p. 267) +dans lequel un homme ordinairement très convenable, +attaqua à peu d'intervalle quatre femmes dans la rue (une +fois même devant deux témoins) et en viola une, quoique +son épouse, jeune, jolie et saine, habitât tout près,—peut +être aussi rattaché à une épilepsie larvée, d'autant plus que +l'individu en question avait de l'amnésie de ses actes +scandaleux.</p> + +<p>La nature épileptique des actes sexuels est incontestable +et claire dans les observations suivantes.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 151.—L..., fonctionnaire, quarante ans, époux +affectueux, bon père, commit, en quatre années, vingt-cinq délits +graves contre les mœurs pour lesquels il eut à purger des peines +d'emprisonnement d'assez longue durée.</p> + +<p>Comme premier chef, il était accusé d'avoir, en passant à +cheval, mis à nu ses parties génitales devant des filles de onze à +treize ans et attiré l'attention de celles-ci par des paroles obscènes. +Même étant en prison, il s'est montré(<i>genitalibus denudatis</i>) +à la fenêtre qui donnait sur une promenade très fréquentée.</p> + +<p>Le père de L... était un aliéné, le frère de L... a été un jour +rencontré dans la rue, vêtu seulement d'une chemise. Pendant +son service militaire, L... eut deux fois des syncopes très graves. +Depuis 1859, il souffrait d'étranges accès de vertige qui devenaient +de plus en plus fréquents; il devenait alors tout faible, +tremblait de tout son corps, devenait d'une pâleur de mort; un +voile obscurcissait ses yeux, il voyait de petites étincelles scintiller; +il était obligé de s'appuyer pour ne pas tomber. Après des +attaques plus violentes, grande fatigue et sueurs profuses.</p> + +<p>Depuis 1861, grande irascibilité qui attirait des blâmes +sévères à ce fonctionnaire dont on avait toujours à se louer dans +le service. Sa femme le trouvait changé: il y avait des jours où +il se démenait comme un fou à la maison, se tenait la tête entre +les mains, la cognait contre le mur et se plaignait de maux de +tête. Pendant l'été de 1869, le malade est tombé quatre fois par +terre, restant engourdi et les yeux ouverts.</p> + +<p>On a constaté aussi des états de crépuscule intellectuel.</p> + +<p>L... prétend ne rien savoir des délits qu'on lui reproche. +L'observation a fait constater d'autres accès plus violents de +<i>vertigo epileptica</i>. L... n'a pas été condamné. En 1875, il s'est +développé chez lui une <i>dementia paralytica</i> qui se dénoua bientôt +par la mort. (Westphal, <i>Archiv f. Psych.</i>, VII, p. 113).</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 152.—Un homme de vingt-six ans, ayant de la +fortune, vivait depuis un an avec une fille qu'il aimait beaucoup. +Il faisait le coït rarement, ne se montrait jamais pervers. Pendant +cette année, il a eu deux fois, après des excès alcooliques, des +crises épileptiques. Le soir, après un dîner où il avait bu beaucoup +de vin, il alla dans l'appartement de sa maîtresse, entra +d'un pas ferme dans la chambre à coucher bien que la fille de +chambre lui eût dit que sa maîtresse était sortie. De là il alla +dans une autre chambre où un garçon de quatorze ans dormait: +il se mit à le violer. Aux cris du garçon qu'il avait blessé au +prépuce et à la main, la bonne accourut. Alors le malade laissa +le garçon et fit violence à la bonne. Il se coucha ensuite et dormit +pendant douze heures. En se réveillant, il ne se rappelait que sommairement +de son ivresse et du coït. Plus tard, il a eu à plusieurs +reprises des crises épileptiques. (Tarnowsky, <i>op. cit.</i>, p. 52).</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 153.—X..., homme du meilleur monde, mène +depuis quelque temps une vie très dissolue et a des attaques +d'épilepsie. Il se fiance ensuite. Le jour fixé pour le mariage, peu +de temps avant la cérémonie nuptiale, il paraît au bras de son +frère dans la salle remplie d'invités pour la noce. Arrivé devant sa +fiancée, <i>denudat coram publico genitalia et masturbare incipit</i>. +On l'amène immédiatement dans une clinique psychiatrique; en +route il se masturbe sans cesse et il est encore, pendant quelques +jours en proie à cette tentation. Le paroxysme passé, le malade +n'avait qu'un souvenir très vague des incidents qui venaient de +se passer, et il ne put donner aucune explication de sa manière +d'agir. (<i>Le même.</i>)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 154.—Z..., vingt-sept ans, très chargé de tares +héréditaires, épileptique, viole une fille de onze ans et la tue +ensuite. Il nie le fait. Amnésie. L'état d'exception psychique au +moment du crime n'a pas été démontré. (Pugliese, <i>Arch. di +Psich.</i>, VIII, p. 622.)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 155.—V..., soixante ans, médecin, a commis des +actes obscènes avec des enfants; il a été condamné à deux ans +de prison. Le docteur Marandon a constaté plus tard des accès +de peur épileptoïdes, démence, délire érotique et hypocondriaque +par moments, accès d'angoisse. (Lacassagne, <i>Lyon médical</i>, 1887, +nº 51.)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 156.—Le 4 août 1878, la fille H..., âgée de presque +quinze ans, cueillait, en compagnie de plusieurs petites filles +et petits garçons, des groseilles sur la route publique. Tout d'un +coup, H... terrassa la petite L..., âgée de neuf ans et demi, la dénuda, +la tint ferme et invita A... âgé de sept ans et demi et O... âgé de +cinq ans à exécuter une <i>conjunctio membrorum</i> avec la fille, ce +que ces deux petits garçons firent réellement.</p> + +<p>H... avait une bonne réputation. Depuis cinq ans elle souffrait +d'irritabilité nerveuse, de maux de tête, de vertiges, d'accès +épileptiques et s'était arrêtée dans son développement physique +et intellectuel. Elle n'est pas encore menstruée, mais elle présente +le <i>molimen menstruale</i>. Sa mère est suspectée d'épilepsie. Depuis +trois mois, H... avait souvent, après ses accès, fait des choses de +travers sans en avoir souvenance.</p> + +<p>H... paraît déflorée. Elle ne présente pas de défectuosités +intellectuelles. Elle déclare ne rien savoir de l'acte dont on +l'accuse.</p> + +<p>D'après le témoignage de sa mère, elle avait eu le matin du +4 août un accès épileptique et sa mère lui avait, pour cette raison, +donné l'ordre de ne pas quitter la maison. (Purkhauer, <i>Friedreichs +Blætter f. ger. Med.</i>, 1879, II. 3.)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 157. (<i>Actes d'impudicité en état d'inconscience morbide +chez un épileptique</i>).—T..., percepteur d'impôts, cinquante-deux +ans, marié, est accusé d'avoir pratiqué depuis dix-sept ans +des actes d'impudicité avec des garçons en les masturbant ou en +se faisant masturber par eux. L'accusé, un fonctionnaire jouissant +de la plus grande estime, est consterné de cette accusation +terrible, et prétend ne savoir absolument rien des actes qu'on +lui impute. Son intégrité mentale paraît douteuse. Son médecin +particulier, qui le connaît depuis vingt ans, fait remarquer le +caractère sombre et renfermé de T..., ainsi que ses fréquents +changements d'humeur.</p> + +<p>M<sup>me</sup> T..., de son côté, rapporte que son mari a voulu un jour +la jeter à l'eau, qu'il avait de temps en temps des accès pendant +lesquels il arrachait ses vêtements et voulait se jeter par la +fenêtre. T... ne sait rien non plus de ces faits. D'autres témoins +aussi rapportent des changements d'humeur surprenants et des +bizarreries de caractère de l'inculpé. Un médecin prétend avoir +constaté chez lui par moments des accès de vertige.</p> + +<p>La grand'mère de T... était une aliénée, son père était tombé +dans l'alcoolisme chronique et avait, dans ses dernières années, des +accès épileptiformes; le frère de ce dernier était un aliéné qui, +dans un accès de délire, avait tué un parent. Un autre oncle de T... +s'est suicidé. Des trois enfants de T.... l'un était idiot, un autre +louchait, et le troisième a souffert de convulsions. L'accusé déclare +avoir eu, par moments, des accès pendant lesquels sa conscience +s'était troublée, de sorte qu'il ne savait plus ce qu'il faisait. Ces +accès étaient précédés d'une douleur en forme d'aura dans la nuque. +Il éprouvait alors le besoin de respirer de l'air frais. Il ne savait pas +où il allait. Sa femme le satisfaisait bien sexuellement. Depuis dix-huit +ans il a un eczéma chronique au scrotum (ce fait a été prouvé) +qui lui cause une excitation sexuelle extraordinaire. Les avis des +six médecins étaient contradictoires (facultés mentales intactes—accès +d'épilepsie larvée); les voix des jurés furent partagées, de +sorte qu'il y eut acquittement. Le docteur Legrand du Saulle, appelé +comme expert, constata que jusqu'à l'âge de vingt-deux ans T... +avait chaque année uriné dix à dix-huit fois dans le lit. Après cette +époque l'incontinence nocturne avait cessé, mais depuis il y avait +des heures pendant lesquelles l'esprit de T... était voilé et il avait +de temps en temps de l'amnésie. Bientôt après T... fut de nouveau +poursuivi pour outrage aux mœurs commis en public; cette fois, +il fut condamné à quinze mois de prison. En prison il était +toujours malade et ses facultés mentales s'affaiblissaient à vue +d'œil. Pour ce motif il fut gracié, mais sa faiblesse mentale progressait +de plus en plus. À plusieurs reprises on constata chez lui +des accès épileptiformes (crampes toniques avec perte de la conscience +et tremblements). (Auzouy, <i>Annal. méd.-psychol.</i>, 1874, +novembre; Legrand du Saulle, <i>Étude méd.-légales</i>, etc., p. 99.) +</p></blockquote> + +<p>Nous allons clore cette énumération si importante au +point de vue médico-légal par le cas suivant d'un délit de +mœurs commis avec des enfants, cas que l'auteur a personnellement +observé et ensuite rapporté dans <i>Friedreichs +Blætter</i><a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100: </b><a href="#footnotetag100">(retour) </a><p> Comparez encore Liman: <i>Zweifelhafte Geistessustaende</i>, cas 6; le travail +de Lasègue sur les exhibitionnistes (<i>Union méd.</i>, 1871); Ball et Chamburd, +<i>Somnambulisme</i> (<i>Dict. des sciences méd.</i>, 1881).</p></blockquote> + +<p>Le cas est d'autant plus curieux qu'on a pu établir avec +certitude qu'au moment de l'acte, il y avait inconscience épileptique +et que—ainsi qu'il ressort des <i>species facti</i> donnés +en latin pour des raisons qu'on comprendra,—les procédés +de raffinement sont pourtant possibles dans cet état.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 158.—P..., quarante-neuf ans, marié, interne d'un +hospice, est accusé d'avoir, le 25 mai 1883, commis dans sa chambre +les horribles délits de mœurs suivants sur la personne de la petite +D..., âgée de dix ans, et sur la petite G..., âgée de neuf ans.</p> + +<p>Voici la déposition de la petite D.:</p> + +<p>J'étais avec G..., et ma petite sœur J..., âgée de trois ans, +dans le pré. P..., nous appela dans sa chambre de travail et en +ferma la porte aux verrous. <i>Tum nos exosculabatur, linguam in os +meum demittere tentabat, faciem que mihi lambebat; sustulit me in gremium, +bracas aperuit, vestes meas sublevavit, digitis me in genitalibus +titillabat et membro vulvam meam fricabat ita ut humidam fierem.</i> +Lorsque je criai, il me donna douze kreutzers et me menaça de me +tuer d'un coup de fusil si je disais un mot de ce qui s'était passé. +Finalement il m'invita à revenir le lendemain.</p> + +<p>Voici la déposition de la petite G.:</p> + +<p><i>P., nates et genitalia D..., se exosculatus, iisdem me conatibus +aggresus est. Deinde filiotum quoque tres annos natum in manus +acceptum osculatus est nudatumque parti suæ virili appressit. Postea +quæ nobis essent nomina interrogavit, ac censuit genitalia D..æ meis +multo esse majora. Quia etiam nos impulit, ut membrum suum intueremur, +manibus comprehenderemus et videremus, quantopere id +esset erectum.</i></p> + +<p>Dans son interrogatoire du 29 mai, P..., allègue qu'il ne se souvient +que vaguement d'avoir, il y a peu de temps, caressé et +embrassé des petites filles et leur avoir donné des cadeaux. S'il a +fait autre chose, il ne doit avoir agi ainsi que dans un état d'irresponsabilité +complète. D'ailleurs, depuis qu'il a fait une chute, il y +a plusieurs années, il souffre de maux de tête. Le 22 juin il ne +sait rien des faits du 25 mai, et il ne se souvient pas plus de son +interrogatoire du 29 mai. Cette amnésie est pleinement confirmée +au cours des débats contradictoires.</p> + +<p>P..., est issu d'une famille de cérébraux; un de ses frères est +épileptique. P... était autrefois adonné à la boisson. Il est exact +qu'il a eu une lésion à la tête il y a plusieurs années. Depuis +il eut pendant des intervalles de plusieurs semaines ou de quelques +mois, des accès de troubles mentaux précédés de morosité, +d'irritabilité, un penchant à l'abus de l'alcool, de l'angoisse, un +délire de la persécution qui allait jusqu'aux menaces dangereuses +et aux actes de violence. En même temps, il avait de l'hyperesthésie +acoustique, des vertiges, des maux de tête, des congestions +cérébrales. Tout cela lui causait un grand trouble d'esprit et une +amnésie pour la période d'accès qui durait souvent des semaines +entières.</p> + +<p>Dans les intervalles, il souffrait de maux de tête au niveau de +sa blessure (petite cicatrice cutanée à la tempe droite, douloureuse +à la pression). Par l'exacerbation du mal de tête il devient +irrité, morose au point d'être las de la vie; il a une certaine exaltation +du sensorium. En 1879, P..., se trouvant dans cet état, a +commis tout à fait impulsivement une tentative de suicide, dont +il ne se souvenait plus après. Bientôt après, reçu à l'hôpital, il +faisait l'impression d'un épileptique et fut pendant une période +prolongée soumis à un traitement par le bromure de potassium. +Reçu vers la fin de 1879 à l'hospice des infirmes, on n'observa +jamais chez lui de crise épileptique proprement dite.</p> + +<p>Dans les intervalles, c'était un brave homme, laborieux et bon, +et qui n'a jamais montré trace d'excitation sexuelle, même dans +son état d'exception; d'ailleurs il eut jusqu'à ces derniers temps +des rapports sexuels avec sa femme. À l'époque de l'acte incriminé, +P... présenta les symptômes d'un accès imminent et pria +le médecin de lui faire donner du bromure de potassium.</p> + +<p>P..., affirme que, depuis sa chute, il ne peut plus supporter les +excès de chaleur ni d'alcool qui lui causent des maux de tête, et +qu'il a tout de suite les sens troublés. L'observation médicale confirme +ses autres assertions concernant sa faiblesse de mémoire, +sa faiblesse d'esprit, son irascibilité, son mauvais sommeil.</p> + +<p>Si l'on exerce une pression vigoureuse sur l'endroit de la +<i>trauma</i>, P..., devient congestif, irrité, troublé; alors il tremble de +tout son corps, paraît excité avec trouble des sens, et reste dans +cet état pendant des heures entières.</p> + +<p>Dans les moments ou il est exempt de ces sensations dont le +point de départ est toujours la cicatrice, il paraît poli, expressif, +franc, libre, serviable, mais toujours avec des facultés mentales +faibles et un esprit voilé. P..., n'a pas été condamné. (Rapport +détaillé dans <i>Friedreichs Blætter</i>.) +</p></blockquote> + + +<h2>FOLIE PÉRIODIQUE</h2> + +<p>De même que dans les cas de manie non périodique, il se +produit souvent aussi dans les accès périodiques une manifestation +nette ou même une accentuation morbide de la +sphère sexuelle.</p> + +<p>Le cas suivant rapporté par Servaes (<i>Archiv. f. Psych.</i>), +nous montre que le sentiment sexuel peut alors avoir un +caractère pervers.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 159.—Catherine W..., seize ans, non encore +menstruée. Le père est d'une nature coléreuse et emportée.</p> + +<p>Sept semaines avant son admission (3 décembre 1872), dépression +mélancolique et irritabilité. Le 27 novembre, accès de folie +furieuse qui a duré deux jours. Ensuite de nouveau mélancolique. +Le 6 novembre, état normal.</p> + +<p>Le 24 novembre (vingt-huit jours après le premier accès de folie +furieuse), elle est tranquille, déprimée. Le 27 décembre, état d'exaltation +(gaîté, rire, etc.), avec rut amoureux pour sa garde-malade. +Le 31 décembre, accès mélancolique subit qui disparaît +après une durée de deux heures. Le 20 janvier, nouvel accès tout +à fait analogue au premier. Accès pareil le 18 février, en même +temps traces des <i>menses</i>. La malade avait une amnésie absolue +pour tout ce qui s'était passé pendant ses paroxysmes et apprit +en rougissant et avec un grand étonnement le récit des faits +passés.</p> + +<p>À la suite elle eut encore des accès avortés mais qui, grâce à la +réglementation des <i>menses</i>, au mois de juin, ont fait place à un +complet bien-être psychique. +</p></blockquote> + +<p>Dans un autre cas rapporté par Gock (<i>Archiv. f. Psych.</i>), où +il s'agissait probablement d'une folie cyclique chez un +homme chargé de lourdes tares, il se produisit pendant +l'état d'exaltation un sentiment sexuel pour les hommes. +Cet individu se prenait alors pour une femme; l'on peut se +demander si ce n'est pas plutôt la monomanie du changement +de sexe que l'inversion sexuelle elle-même qui provoqua +les idées sexuelles du malade.</p> + +<p>On peut rapprocher de ces sortes de cas, avec manifestation +morbide de la vie sexuelle comme phénomène partiel +d'une manie, ceux plus intéressants où un sentiment sexuel +morbide et souvent pervers ne se fait jour que sous forme +d'accès périodiques, et constitue un état analogue à la dipsomanie, +accès qui sont le noyau de tous les troubles psychiques, +tandis que, dans les périodes d'intervalle, l'instinct +génital n'a ni une intensité anormale ni un caractère pervers.</p> + +<p>Un cas assez net de cette <i>psychopathia sexualis</i> périodique, +liée au processus de la menstruation, a été rapporté par +Anjel (<i>Archiv. f. Psych.</i>, XV, fascicule 2).</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 160.—Dame tranquille, arrivant à la ménopause. +Lourdes tares héréditaires. Pendant sa jeunesse accès de petit +mal. Toujours excentrique, violente; principes moraux rigides; +mariage sans enfants.</p> + +<p>Il y a plusieurs années, après de fortes émotions morales, +accès hystéro-épileptique; ensuite, pendant plusieurs semaines, +trouble mental post-épileptique. Puis insomnie pendant plusieurs +mois. À la suite, parfois, insomnies dues à la menstruation et impulsion +<i>pueros decimum annum nondum agentes allicere, osculari +et genitalia eorum tangere</i>. À l'heure actuelle il n'y a pas de désir du +coït et pas du tout de désirs de se rapprocher d'un homme adulte.</p> + +<p>La malade parle parfois franchement de cette impulsion, +demande à être surveillée, car elle ne pourrait pas répondre +d'elle. Dans les intervalles, elle évite anxieusement toute conversation +sur ce sujet, elle est très décente et n'a de besoins sexuels +d'aucun genre. +</p></blockquote> + +<p>Pour ces cas encore peu connus de <i>psychopathia sexualis</i> +périodique, Tarnowsky (<i>op. cit.</i>, p. 38) a fourni des documents +précieux; mais les cas qu'il rapporte n'ont pas tous un +caractère de périodicité.</p> + +<p>Il cite des cas où des hommes mariés très bien élevés, et +pères de famille, étaient de temps en temps forcés de se +livrer aux actes sexuels les plus abominables, tandis que, +dans les périodes d'intervalle, ils étaient sexuellement normaux, +abhorraient les actes commis dans leur paroxysme et +frémissaient en pensant au retour de nouveaux accès auxquels +ils devaient s'attendre.</p> + +<p>Quand le paroxysme éclatait, le sentiment sexuel normal +disparaissait; il se produisait un état de surexcitation +psychique accompagné d'insomnie, avec idées et obsessions +d'exécuter des actes sexuels pervers, avec oppression anxieuse +et impulsion de plus en plus forte à des actes sexuels habituellement +abhorrés par l'individu, mais dans ce moment +considérés comme une délivrance, puisqu'ils devaient faire +disparaître l'état anormal.</p> + +<p>L'analogie avec les dipsomanes est parfaite. Pour d'autres +cas (concernant la pédérastie périodique), consulter Tarnowsky +(<i>op. cit.</i>, p. 41). Le cas 46 qui y est rapporté peut être +classé dans la catégorie des épileptiques.</p> + +<p>Le cas suivant, rapporté par Anjel (<i>Archiv. f. Psych.</i>, XV, +fascicule 2) est un des plus caractéristiques pour la manifestation +périodique de l'excitation sexuelle morbide.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 161.—Homme de classe sociale supérieure, quarante-cinq +ans, très aimé de tout le monde, sans tare, très estimé, +d'une moralité rigoureuse, marié depuis quinze ans, ayant eu +autrefois des rapports sexuels normaux, père de plusieurs enfants +bien portants, vivant de la meilleure vie conjugale, eut, il y a +huit ans, une peur terrible. À la suite de cet incident il eut pendant +plusieurs semaines une oppression angoissante, des palpitations +de cœur. Ensuite vinrent des accès singuliers à des intervalles +de plusieurs mois et même d'une année, accès que le +malade appelle son «rhume de cerveau moral». Il perd le sommeil; +au bout de trois jours perte de l'appétit, irritation d'humeur +croissante, air troublé, regard fixe, regarde devant lui un point +fixe, grande pâleur alternant avec la rougeur, tremblement des +doigts, yeux rouges et luisants avec une expression singulière de +lubricité, langage violent et précipité. Impulsion pour les petites +filles de cinq à dix ans, même ses propres filles. Prière adressée +à sa femme de mettre ses filles en sûreté. Dans cet état, +le malade se renferme dans sa chambre pendant des jours entiers. +Autrefois il avait l'obsession de guetter dans les rues les petites +filles sortant de l'école, et il éprouvait une satisfaction particulière +<i>iis præsentibus genitalia nudare, se mingentem fingens</i>.</p> + +<p>De crainte de scandale il se renferme dans sa chambre, médite +en silence, incapable de mouvement, de temps en temps tourmenté +par des idées angoissantes. La conscience ne semble pas +être troublée. Durée des accès: huit à quatorze jours. Causes du +retour inexplicables. Amélioration subite; grand besoin de dormir; +après la satisfaction de ce besoin, il se sent très bien. Dans +l'intervalle rien d'anormal. Anjel suppose l'existence d'une base +épileptique, et il considère les accès comme l'équivalent psychique +d'une crise épileptique. +</p></blockquote> + + +<h2>MANIE</h2> + +<p>La sphère sexuelle participe aussi souvent à l'excitation +générale qui existe dans ce cas dans la sphère psychique.</p> + +<p>Chez les maniaques du sexe féminin, c'est même la règle. +Dans certains cas isolés, on peut se demander si l'instinct +est réellement accentué, et s'il ne se manifeste pas seulement +avec brutalité, ou bien s'il existe réellement une augmentation +morbide. Dans la plupart des cas, cette dernière +supposition pourrait être juste; elle existe d'une façon certaine +dans les délires sexuels ou dans leurs équivalents religieux. +Selon le degré de la maladie, l'instinct accentué se +manifeste sous des formes différentes.</p> + +<p>Dans la simple exaltation maniaque et lorsqu'il s'agit +d'hommes, on observe la manie de faire la cour, la frivolité, +la lascivité des propos, la fréquentation des bordels; quand il +s'agit de femmes, on rencontre le penchant à faire des +coquetteries dans la société des messieurs, à se bichonner, à +se pommader, à parler d'histoires de mariages et de scandales, +à suspecter, au point de vue sexuel, les autres femmes; dans +l'ardeur religieuse, équivalent de l'autre manie, on note des +impulsions à participer aux pèlerinages et aux missions, à +aller au couvent, ou à devenir au moins cuisinière d'un +curé, en même temps que la malade parle beaucoup de son +innocence et de sa virginité.</p> + +<p>Au point culminant de la manie (accès furieux), on observe +des invitations directes à faire le coït, l'exhibition, les propos +obscènes, une irritation démesurée contre l'entourage féminin, +un penchant à se barbouiller avec de la salive, de +l'urine et même des excréments, des délires religioso-sexuels, +où l'on est couverte par le Saint-Esprit, où l'on a +mis au monde l'enfant Jésus, etc., onanisme effréné, mouvements +du coït en remuant le bassin.</p> + +<p>Chez les hommes susceptibles d'accès furieux, il faut +s'attendre à des actes de masturbation éhontée, et à des viols +d'individus féminins.</p> + + +<h2>SATYRIASIS ET NYMPHOMANIE</h2> + +<p>On a appelé satyriasis (chez l'homme) et nymphomanie +(chez la femme), des états d'excitation psychique dans +lesquels l'instinct génital, accentué d'une manière morbide, +tient le premier rang.</p> + +<p>Moreau est d'avis que ces états sont d'un genre à part: +il a certainement tort d'admettre cette théorie. La complexité +des symptômes sexuels n'est toujours qu'un phénomène partiel +d'une psychose générale (manie, folie hallucinatoire).</p> + +<p>L'essentiel, dans l'état d'excitation sexuelle, est un état +d'hyperesthésie psychique, avec participation de la sphère +sexuelle. L'imagination ne présente que des scènes sexuelles, +avec des hallucinations et des illusions, et un vrai délire +hallucinatoire.</p> + +<p>Les représentations les plus indifférentes provoquent des +allusions sensuelles, et l'accentuation voluptueuse de ces +représentations et de ces perceptions est augmentée à un vif +degré. L'objet de la conscience morbide prend un empire sur +tous les sentiments et toutes les tendances de l'individu; et +il y a alors une excitation physique générale, semblable à +celle qui a lieu pendant le coït. Souvent les parties génitales +sont en turgor constant (priapisme chez l'homme).</p> + +<p>L'homme atteint de rage sexuelle cherche à satisfaire son +instinct à tout prix, et, par là, il devient très dangereux pour +les personnes de l'autre sexe. Faute de mieux, il se masturbe +ou commet des actes de sodomie. La femme nymphomane +cherche à attirer les hommes par exhibition ou par +des gestes lascifs; la simple vue d'un homme lui cause une +surexcitation sexuelle démesurée qui se traduit ou par la +masturbation, ou par des mouvements du bassin, ou en se +frottant contre son lit.</p> + +<p>Le satyriasis est rare. On remarque plus souvent des +cas de nymphomanie, mais moins souvent à la ménopause. +Elle peut se produire même dans la vieillesse.</p> + +<p>L'abstinence alliée à une stimulation continuelle de la sphère +sexuelle par des irritations psychiques et périphériques (<i>pruritus +pudendi</i>, oxyures, etc.) peut provoquer ces états, mais +selon toute probabilité seulement chez des individus tarés<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101: </b><a href="#footnotetag101">(retour) </a><p> Comparez les cas intéressants de Marc-Ideler, II, p. 131.—Ideler. +<i>Grundriss der Seelenkeilkunde, II</i>, p. 488-492.</p></blockquote> + +<p>En affirmant qu'elle peut se produire aussi à la suite +de l'intoxication par les cantharides, on paraît se baser sur +une confusion avec le priapisme. La sensation voluptueuse +qui se manifeste au début dans le <i>priapismus ab intoxicatione +cantharidis</i> se change bientôt en une sensation contraire. Le +satyriasis et la nymphomanie sont des états morbides psycho-sexuels +aigus.</p> + +<p>Il existe du reste des cas qu'on pourrait non sans raison +appeler des cas chroniques de satyriasis ou de nymphomanie.</p> + +<p>Il faut classer dans cette catégorie de malades les hommes +qui, dans la plupart des cas, après l'<i>abusus Veneris</i>, surtout +par la masturbation, souffrent de <i>neurasthenia sexualis</i>, mais +ont en même temps un libido sexuel très développé. Leur +imagination est, de même que dans les cas aigus, surchauffée, +leur âme remplie d'images malpropres, de sorte que les +choses même les plus sublimes y sont souillées par des +images et des scènes cyniques.</p> + +<p>Les pensées et les désirs de ces gens ne visent que la sphère +sexuelle, et, comme leur chair est faible, ils arrivent, aidés +par leur imagination, aux plus grandes perversités sexuelles.</p> + +<p>On peut appeler nymphomanie chronique les états analogues +chez les femmes, états qui mènent naturellement à la +prostitution. Legrand du Saulle (<i>La folie</i>, p. 510) rapporte +des cas intéressants qui évidemment ne peuvent s'expliquer +autrement.</p> + + +<h2>MÉLANCOLIE</h2> + +<p>La conscience et l'humeur du mélancolique ne sont pas +favorables à l'éveil des instincts sexuels. Cependant il arrive +parfois que ces malades se masturbent.</p> + +<p>Dans les cas que j'ai observés personnellement, il s'agit +toujours de malades tarés et qui, avant leur maladie déjà, +s'étaient adonnés à la masturbation. L'acte ne paraissait pas +être motivé par la satisfaction d'une excitation voluptueuse; +c'était plutôt par habitude, par ennui, par peur, pour amener +un changement temporaire dans leur situation psychique +très pénible.</p> + + +<h2>HYSTÉRIE</h2> + +<p>Dans cette névrose, la vie sexuelle aussi est très souvent +anormale; il s'agit presque toujours d'individus tarés. Toutes +les anomalies possibles de la fonction sexuelle se rencontrent +ici, avec des aspects variés et des complications étranges; +quand il y a une base dégénérative héréditaire, de l'imbécillité +morale, on peut constater les formes les plus perverses.</p> + +<p>Le changement et l'aberration morbides du sentiment +sexuel ne restent jamais sans conséquences pour la vie +psychique de ces malades.</p> + +<p>Un cas bien remarquable à ce sujet est rapporté par Giraud.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 162.—Marianne L., de Bordeaux, a la nuit, +pendant que ses maîtres dormaient sous l'influence du narcotique +qu'elle leur avait donné, pris les enfants de ses maîtres, les a +livrés à son amant pour ses jouissances sexuelles et les a fait +assister aux scènes les plus outrageantes pour la moralité. On a +constaté que L... était hystérique (hémianesthésie et accès convulsifs) +et que, avant sa maladie, c'était une personne très convenable +et très digne de confiance. Depuis sa maladie, elle s'est +prostituée d'une façon éhontée, et elle a perdu tout sens moral. +</p></blockquote> + +<p>Chez les hystériques la vie sexuelle est souvent excitée +morbidement. Cette excitation peut se manifester d'une +manière intermittente (menstruelle). Elle peut avoir pour +effet une prostitution éhontée même chez des femmes +mariées. Quand l'impulsion sexuelle se manifeste sous une +forme atténuée, il y alors onanisme, promenades en état de +nudité dans la chambre, manie de s'oindre d'urine ou +d'autres matières malpropres, de se parer de vêtements +d'hommes, etc.</p> + +<p>Schule (<i>Klin. Psychiatrie</i>, 1886, p. 237) note surtout très +fréquemment un instinct génital morbidement accentué, «qui +transforme en Messalines des filles prédisposées et même +des épouses qui vivaient heureuses en ménage.» Cet auteur +cite des cas où, pendant le voyage de noces, des femmes +ont essayé de s'enfuir avec des hommes de rencontre, des +cas de femmes très respectées qui ont noué des liaisons sans +choix et ont sacrifié toute dignité à leur insatiable avidité +sexuelle.</p> + +<p>Dans les délires hystériques, la vie sexuelle accentuée +d'une manière morbide peut se manifester par la monomanie +de la jalousie, par de fausses accusations contre des +hommes pour de prétendus actes d'impudicité<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>, par des +hallucinations du coït<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>, etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102: </b><a href="#footnotetag102">(retour) </a><p> Voir plus loin, le cas Merlac dans le <i>Lehrb. d. ger. Psychopathol.</i>, de +l'auteur, 2<sup>e</sup> édit., p 322.—Morel, <i>Traité des maladies mentales</i>, p. 687.—Legrand, +<i>La Folie</i>, p. 237.—Procès La Roncière dans les <i>Annales d'hyg.</i>, +1<sup>re</sup> série, IV, 3<sup>e</sup> série, XXII.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103: </b><a href="#footnotetag103">(retour) </a><p> C'est là-dessus que se basent les incubes dans les procès des sorcières +au moyen âge.</p></blockquote> + +<p>Par moments il peut aussi se produire de la frigidité avec +manque de sensation voluptueuse qui survient dans la plupart +des cas par suite de l'anesthésie génitale.</p> + + +<h2>PARANOIA</h2> + +<p>Dans les diverses formes de la folie primaire, les phénomènes +anormaux de la vie sexuelle ne constituent pas un +fait rare. Car plusieurs formes de l'aliénation mentale provoquent +le développement des abus sexuels (paranoia masturbatoire) +ou des processus d'excitation sexuelle; souvent +il s'agit d'individus psychiquement dégénérés chez lesquels, +en dehors d'autres stigmates de dégénérescence fonctionnelle, +la vie sexuelle se trouve aussi souvent chargée de +lourdes tares.</p> + +<p>C'est surtout dans la <i>paranoia erotica</i> et <i>religiosa</i> que la +vie sexuelle est amenée à un degré morbide, que même +elle devient perverse dans certaines circonstances et se +manifeste assez distinctement. Mais, dans la folie érotique, +l'état de surexcitation sexuelle ne se manifeste pas tant par +des procédés et des actes qui visent directement la satisfaction +sexuelle, que—il y a des exceptions—par un amour +platonique, un enthousiasme romanesque pour une personne +de l'autre sexe pour la satisfaction esthétique qu'elle procure; +dans certaines circonstances cet enthousiasme peut +se reporter sur un produit de l'imagination, un tableau ou +une statue.</p> + +<p>L'amour sans vigueur ou qui ne se manifeste que spirituellement +pour l'autre sexe, n'a d'ailleurs souvent sa cause +que dans l'affaiblissement des organes génitaux, résultat +de la masturbation pratiquée trop longtemps; souvent sous +l'enthousiasme chaste pour un être aimé, se cachent une +grande lubricité et des abus sexuels. Chez les femmes +notamment, une excitation sexuelle violente dans le sens de +la nymphomanie peut se déclarer épisodiquement.</p> + +<p>Le <i>paranoia religiosa</i> aussi porte, dans la plupart des cas, +sur la sphère sexuelle qui se manifeste par un instinct +sexuel d'une violence morbide et d'une précocité anormale.</p> + +<p>Le <i>libido</i> trouve sa satisfaction dans la masturbation ou +dans l'extase religieuse dont l'objet peut être la personne +d'un prêtre ou de certains saints, etc.</p> + +<p>Nous avons parlé assez longuement de ces rapports psycho-pathologiques +sur le terrain sexuel et le terrain religieux.</p> + +<p>À part la masturbation, les délits sexuels sont relativement +assez fréquents dans la <i>paranoia</i> religieuse.</p> + +<p>L'ouvrage de Marc contient un cas bien remarquable de +folie religieuse qui a conduit à l'adultère. Giraud. (<i>Annal. +méd.-psychol.</i>) a rapporté un cas d'impudicité commis sur des +petites filles par un homme de quarante-trois ans, atteint de +<i>paranoia religiosa</i> et qui était temporairement en excitation +érotique. Il faut compter dans cette catégorie un cas d'inceste. +(Liman, <i>Vierteljahrssch. f. ger. Med.</i>)</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 163.—M..., a mis sa fille en état de grossesse. La +femme, mère de 18 enfants et qui est elle-même enceinte de son mari, +l'a dénoncé au parquet. M... souffrait depuis deux ans de <i>paranoia</i> +religieuse. «Il m'a été annoncé par le ciel que je devais coucher +avec ma fille, l'éternel soleil. Alors il en naîtra un homme de +chair et d'os par ma croyance qui date de dix-huit siècles. Cet +homme sera un pont pour la vie éternelle entre l'ancien et le +nouveau Testament.» Le fou avait obéi à cette impulsion qui +selon lui était un ordre venu du ciel. +</p></blockquote> + +<p>Dans la <i>paranoia persecutoria</i> il se produit aussi parfois +des actes sexuels dus à une cause pathologique.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 164.—Une femme âgée de trente ans avait attiré +un garçon de cinq ans qui jouait près d'elle, en lui promettant +de l'argent et un morceau de rôti; <i>pene lusit supra puerum flexa +coitum conavit</i>. Cette femme était une institutrice, qui, séduite et +ensuite délaissée par un homme, s'était jetée pendant quelque +temps dans la prostitution, bien qu'auparavant sa conduite fût +d'une moralité rigoureuse. L'explication de sa légèreté de mœurs +se trouvait dans le fait qu'elle avait une monomanie de la persécution +très étendue et qu'elle croyait se trouver sous l'influence +mystérieuse de son séducteur qui la forçait à des actes sexuels. +Ainsi elle croyait que c'était son séducteur qui avait mis le +petit garçon en travers de son chemin. On ne pouvait pas supposer +que le mobile de son crime ait été une sensualité brutale, car il +lui aurait été très facile de satisfaire son instinct sexuel d'une +façon naturelle. (Kuessner, <i>Berl. klin. Wochenschrift.</i>) +</p></blockquote> + +<p>Cullere (<i>Perversions sexuelles chez les persécutés</i> dans +les <i>Annales médico-psychol.</i>, mars 1886) a rapporté des cas +analogues, par exemple l'observation d'un malade atteint de +<i>paranoia sexualis persecutoria</i> qui a essayé de violer sa +sœur, cédant à la prétendue pression qu'exerçaient sur lui les +bonapartistes.</p> + +<p>Dans un autre cas un capitaine, atteint de la monomanie +de la persécution électro-magnétique, est poussé par ses persécuteurs +à la pédérastie qu'il abhorre au fond. Dans un cas +analogue le persécuteur excite à l'onanisme et à la pédérastie.</p> + + + +<a id="V"></a> +<h1>V</h1> + +<h1>LA VIE SEXUELLE MORBIDE DEVANT LES TRIBUNAUX<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a></h1> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +Dangers des délits sexuels pour le salut public.—Augmentation du nombre +de ces délits.—Causes probables.—Recherches cliniques.—Les juristes +en tiennent peu de compte.—Points d'appui pour juger les délits +sexuels.—Conditions de l'irresponsabilité.—Indications pour comprendre +la signification psycho-pathologique des délits sexuels.—Les délits sexuels.—Exhibitionnistes; +fricatores; souilleurs de statues.—Viol; assassinat par +volupté.—Coups et blessures, dégâts, mauvais traitements sur des animaux +par sadisme.—Masochisme et servitude sexuelle.—Coups et blessures; +vol par fétichisme.—Débauche avec des enfants au-dessous de quatorze +ans.—Prostitution.—Débauche contre nature.—Souillure d'animaux.—Débauche +avec des personnes du même sexe.—Pédérastie.—La +pédérastie examinée au point de vue de l'inversion sexuelle.—Différence +entre la pédérastie morbide et non morbide.—Appréciation judiciaire de +l'inversion sexuelle congénitale et de l'inversion acquise.—Mémoire d'un +uraniste.—Raisons pour mettre hors des poursuites judiciaires les faits +d'amour homosexuel.—Origine de ce vice.—Vie sociale des pédérastes.—Un +bal de mysogines à Berlin.—Forme de l'instinct sexuel dans les +diverses catégories de l'inversion sexuelle.—<i>Pædicatio mulierum.</i>—L'amour +lesbien.—Nécrophilie.—Inceste.—Actes immoraux avec des +pupilles. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104: </b><a href="#footnotetag104">(retour) </a><p> Voir S. Weisbrod, <i>Die Sittlichkeitsverbrechen vor dem Gesetz</i>, Berlin, +1891.—Don Pasquale Panta, <i>I pervertimenti sessuali nell'uomo</i>, Napoli, 1893.</p></blockquote> + + +<p>Les codes de toutes les nations civilisées frappent celui qui +commet des actes contraires aux bonnes mœurs. Comme le +maintien des bonnes mœurs et de la moralité est une des +conditions d'existence les plus importantes pour la communauté +publique, l'État ne peut jamais faire trop quand il +s'agit de protéger la moralité dans sa lutte contre la sensualité. +Mais cette lutte est menée avec des armes inégales; +seuls un certain nombre d'excès sexuels peuvent être poursuivis +par la loi; la menace du châtiment n'a pas grande +action sur les exubérances d'un instinct naturel si puissant; +enfin il est certain qu'une partie seulement des délits sexuels +parvient à la connaissance des autorités. L'action de ces dernières +est appuyée par l'opinion publique qui considère ce +genre de délits comme infamant.</p> + +<p>La statistique criminelle montre ce triste fait que, dans +notre civilisation moderne, les délits sexuels ont un accroissement +progressif, et particulièrement les actes de débauche +avec des individus âgés de moins de quatorze ans<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105: </b><a href="#footnotetag105">(retour) </a><p> Comparez: Casper, <i>Klin. Novellen.</i>—Lombroso, <i>Goltdammers Archiv</i>, +t. XXX.—Œttingen, <i>Moralstatistik</i>, p. 191.</p></blockquote> + +<p>Le moraliste ne voit dans ces tristes faits qu'une décadence +des mœurs générales et, selon les circonstances, il +arrive à la conclusion que la trop grande douceur du législateur +dans le châtiment des délits sexuels, comparée avec la +rigueur des siècles passés, est en partie la cause de l'augmentation +de ce genre de délits.</p> + +<p>Mais pour le médecin observateur l'idée s'impose que ce +phénomène vital de notre civilisation moderne est en connexité +avec la nervosité croissante des dernières générations, +car cette nervosité crée des individus chargés de tares névropathiques, +elle excite la sphère sexuelle, pousse aux abus +sexuels et, étant donné que la lubricité continue à subsister +même quand la puissance sexuelle est diminuée, elle conduit +aux actes sexuels pervers.</p> + +<p>On verra plus loin combien est justifiée cette manière de +voir, surtout quand il s'agit d'expliquer la raison de l'accroissement +remarquable du nombre des délits de mœurs commis +sur des enfants.</p> + +<p>Il ressort de ce que nous avons expliqué jusqu'ici que, en +ce qui concerne l'acte des délits sexuels, ce sont souvent les +conditions névropathiques et même psychopathiques de l'individu +qui sont décisives. Cela posé, la responsabilité de beaucoup +de gens accusés de délits de mœurs se trouve mise en +doute.</p> + +<p>On ne peut contester à la psychiatrie le mérite d'avoir +reconnu et démontré la signification psychiquement morbide +de nombreux actes sexuels monstrueux et paradoxaux.</p> + +<p>Jusqu'ici la jurisprudence, législature et magistrature, n'a +tenu compte que dans une mesure très restreinte de tous +ces faits d'observation psycho-pathologique. Elle se met +par là en contradiction avec la science médicale et risque +de prononcer des condamnations et des peines contre des +hommes que la science jugerait comme irresponsables de +leurs actes.</p> + +<p>Par suite de cette considération superficielle de ces délits +qui compromettent gravement l'intérêt et le salut de la +société, il arrive facilement que la loi condamne, à une +peine déterminée, un criminel de beaucoup plus dangereux +pour le public qu'un assassin ou une bête sauvage et le rende +à la société après qu'il a purgé sa condamnation, tandis que +l'examen scientifique démontre que l'auteur était un individu +originairement dégénéré psychiquement et sexuellement, +individu qui ne doit pas être puni, mais mis hors d'état +de nuire pendant toute sa vie.</p> + +<p>Une justice qui n'apprécie que l'acte, et non l'auteur de +l'acte, court toujours risque de léser les intérêts importants +de la société (moralité publique et sécurité) et ceux de l'individu +(l'honneur).</p> + +<p>Sur aucun terrain du droit criminel il n'est aussi nécessaire +que sur ce terrain des délits sexuels que les études du +magistrat et du médecin légiste se complètent; seul l'examen +anthropologico-clinique peut faire la lumière.</p> + +<p>La forme du délit ne peut jamais par elle-même éclairer +sur la question de savoir s'il s'agit d'un acte psychopathique, +ou d'un acte commis dans la sphère normale de la vie +psychique. L'acte pervers n'est pas toujours une preuve de +la perversion du sentiment.</p> + +<p>Les actes sexuels les plus pervers et les plus monstrueux +ont déjà été observés chez des personnes saines d'esprit. Mais +il faut démontrer que la perversion du sentiment est morbide. +Cette preuve est fournie par l'étude du développement de +l'individu et des conditions de son origine, ou par la constatation +que cette perversion est le phénomène partiel d'un +état général névropathique ou psychopathique.</p> + +<p>Les <i>species facti</i> sont très importants, bien que leur analyse +ne donne lieu qu'à des suppositions, car suivant que le +même acte sexuel est commis, par exemple, par un épileptique, +par un paralytique ou par un homme sain d'esprit, il +présente un caractère différent ou des particularités dans +la manière de procéder.</p> + +<p>Le retour périodique de l'acte sous des modalités identiques, +la forme impulsive de l'exécution fournissent des +indices importants pour son caractère pathologique. Mais +la question ne peut être tranchée définitivement qu'après +qu'on a ramené l'acte à des mobiles psychologiques (anomalies +des représentations et des sentiments) et après qu'on a +établi que ces anomalies élémentaires sont des phénomènes +partiels d'un état général névro-psychopathique, ou d'un +arrêt du développement psychique ou d'un état de dégénérescence +psychique ou d'une psychose.</p> + +<p>Les observations citées dans la partie générale et pathologique +de ce livre, pourront fournir des indications précieuses +au médecin légiste pour la découverte des impulsivités de +l'acte.</p> + +<p>Ces faits indispensables pour trancher la question de +savoir s'il s'agit de simple immoralité ou de psychopathie, +ne peuvent être établis que par un examen médico-légal fait +selon les règles de la science, qui étudie et apprécie toute la +personnalité au point de vue anamnestique, anthropologique +et clinique.</p> + +<p>La preuve de l'origine congénitale d'une anomalie de la +vie sexuelle est importante, et il est nécessaire, pour l'établir, +de rechercher les états de dégénérescence psychique.</p> + +<p>Une aberration acquise, pour pouvoir être reconnue comme +morbide, doit être ramenée à une névropathie ou à une +psychopathie.</p> + +<p>Dans la pratique, il faut, quand pareil cas se présente, +avant tout songer à l'existence d'une <i>dementia paralytica</i> et à +l'épilepsie.</p> + +<p>En ce qui concerne la responsabilité, on doit principalement +s'appuyer sur la preuve d'un état psychopathique chez +l'individu accusé d'un délit sexuel.</p> + +<p>Cette preuve est indispensable pour éviter le danger que la +simple immoralité se couvre du prétexte de la maladie.</p> + +<p>Des états psychopathiques peuvent amener à des crimes +contre les mœurs, et en même temps supprimer les conditions +de la responsabilité:</p> + +<p>1) Quand aucune contre-représentation de nature morale +ou légale ne s'oppose à l'instinct sexuel normal et éventuellement +accentué; encore faut-il dans ce cas: α) que les +considérations morales ou légales n'aient été jamais acquises +(faiblesse mentale congénitale), ou β) que le sens moral et +juridique soit perdu (faiblesse mentale acquise);</p> + +<p>2) Quand l'instinct génital est renforcé (état d'exaltation +psychique), en même temps que la conscience est voilée, et +que le mécanisme psychique est trop troublé pour laisser +entrer en action les contre-représentations qui virtuellement +existent dans l'individu;</p> + +<p>3) Quand l'instinct sexuel est pervers (état de dégénérescence +psychique), il peut être en même temps exalté et irrésistible.</p> + +<p>Les délits sexuels qui ne se commettent pas dans un état +de défectuosité, de dégénérescence ou de maladie psychiques, +ne doivent jamais bénéficier de l'excuse de l'irresponsabilité.</p> + +<p>Dans de nombreux cas on rencontrera, au lieu d'un état +psychiquement morbide, une névrose locale ou générale. +Comme la ligne de démarcation entre la névrose et la psychose +est incertaine, que les troubles élémentaires psychiques +sont fréquents dans la première et se retrouvent presque +toujours dans la perversion profonde de la vie sexuelle, et +comme une affection nerveuse telle que, par exemple, l'impuissance, +la faiblesse irritable, etc., exerce toujours une +influence sur la perpétration de l'acte criminel, une juridiction +équitable concluera toujours à des circonstances atténuantes, +bien que l'irresponsabilité ne puisse être admise +que lorsque une défectuosité psychique ou une maladie a été +constatée.</p> + +<p>Le jurisconsulte pratique évitera, pour diverses raisons, +d'avoir, dans tous les cas de délits sexuels, recours à des +médecins légistes pour provoquer une enquête psychiatrique.</p> + +<p>Quand il se voit dans la nécessité de recourir à ce moyen +de défense, c'est affaire avec sa conscience et son jugement. +Des indices sur la nature pathologique pourront être fournis +par les circonstances suivantes:</p> + +<p>L'auteur du délit est un vieillard. Le délit sexuel a été commis +en public et avec un cynisme étonnant. Le mode de +satisfaction sexuelle est puéril (exhibition), ou cruel (mutilation, +assassinat par volupté), ou pervers (nécrophilie), etc.</p> + +<p>D'après l'expérience acquise, on peut dire que, parmi les +délits sexuels qu'on peut rencontrer, le viol, l'outrage aux +mœurs, la pédérastie, l'<i>amor lesbicus</i>, la bestialité, sont ceux +qui peuvent avoir une origine psycho-pathologique.</p> + +<p>Dans le viol compliqué d'assassinat, en tant qu'il vise +encore un autre but que l'assassinat, de même dans le viol +des cadavres, l'existence d'un état psychopathique est probable.</p> + +<p>L'exhibition, ainsi que la masturbation mutuelle, feront +présumer comme très vraisemblable des conditions pathologiques. +L'onanisation d'un autre, de même que l'onanisme +passif peut se rencontrer dans la <i>dementia senilis</i>, dans l'inversion +sexuelle, mais aussi chez de simples débauchés.</p> + +<p>Le <i>cunnilingus</i> de même que le <i>fellare</i> (<i>penem in os mulieris +arrigere</i>) n'ont pas présenté jusqu'ici des symptômes psycho-pathologiques.</p> + +<p>Ces horreurs sexuelles ne semblent se rencontrer que +chez les débauchés qui, rassasiés des jouissances sexuelles +naturelles, ont vu en même temps s'affaiblir leur puissance. +La <i>pædicatio mulierum</i> ne paraît pas être de nature psychopathique, +mais une pratique d'époux d'un niveau moral très +bas qui ont peur de faire des enfants, ou, on dehors du +mariage, de cyniques rassasiés de jouissances sexuelles.</p> + +<p>L'importance pratique du sujet nous oblige à examiner +de plus près, au point de vue médico-légal, les actes sexuels +qui ont été déclarés par le législateur punissables comme +délits de mœurs. Ce qui nous aidera dans cet examen, c'est +que les actes psycho-pathologiques qui dans certaines circonstances +sont tout à fait similaires à ceux qui appartiennent à +la catégorie physio-psychologique, seront mis dans leur vrai +jour par la comparaison avec ces derniers.</p> + + +<h2>1. OUTRAGES AUX MŒURS PAR EXHIBITIONNISME</h2> + +<p>(Autriche, art. 516; Projet de loi, art. 195; Code allemand, art. 183.)</p> + +<p>La pudeur est dans la vie civilisée de l'homme moderne +un trait de caractère et un principe tellement enracinés par +l'éducation des siècles qu'il faut bien supposer de prime +abord l'existence d'un état psycho-pathologique chez ceux +qui outragent grossièrement la décence publique.</p> + +<p>On supposera, avec juste raison, qu'un individu qui blesse +d'une telle façon le sentiment moral des hommes et en même +temps sa propre dignité, n'a jamais pu acquérir de principes +moraux (idiots), ou les a perdus (faiblesse mentale acquise), +ou qu'il a agi dans un moment de trouble de sa conscience +(folie transitoire, troubles de l'esprit).</p> + +<p>Un acte très singulier et qui rentre dans cette catégorie est +l'exhibitionnisme.</p> + +<p>Les cas observés jusqu'ici nous montrent que ce sont exclusivement +des hommes qui découvrent avec ostentation leurs +parties génitales devant des personnes de l'autre sexe, et qui +ont éventuellement poursuivi ces dernières, mais sans devenir +agressifs.</p> + +<p>La forme puérile de cet acte sexuel ou plutôt de cette +manifestation sexuelle indique une idiotie intellectuelle ou +morale, ou du moins une entrave temporaire aux fonctions +intellectuelles et éthiques, en même temps que le libido +reçoit une excitation due à un trouble considérable de la +conscience (inconscience morbide, trouble des sens); elle met +en doute aussi la puissance de ces individus. Il y a donc +diverses catégories d'exhibitionnistes.</p> + +<p>La première comprend les individus atteints de faiblesse +mentale acquise, chez lesquels la conscience a été troublée +par une maladie du cerveau ou de la moelle épinière; les +fonctions éthiques et intellectuelles ont été lésées et ne peuvent +former aucun contre-poids contre le libido qui a toujours été +puissant ou qui a été excité par la maladie; de plus, ces individus +sont impuissants et ne peuvent plus manifester leur +impulsion sexuelle par des actes violents (éventuellement +le viol) mais seulement par des actes puérils.</p> + +<p>C'est dans cette catégorie que rentrent la plupart des cas +rapportés<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106: </b><a href="#footnotetag106">(retour) </a><p> Lasègue, <i>Union médicale</i>, 1887, mai; Laugier, <i>Annal. d'hygiène publ.</i>, +1878, nº 106; Pelanda, <i>Ueber Pornopathiker, Archivio di Psichiatria</i>, VIII; +Schuchardt, <i>Zeitschrift f. Medicinalbeamte</i>, 1890, II. 6.</p></blockquote> + +<p>Il s'agit d'individus tombés dans la <i>dementia senilis</i>, dans +l'idiotie paralytique, ou qui, par abus de l'alcool, par suite +d'épilepsie, etc., sont devenus malades au point de vue intellectuel.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 165.—Z..., fonctionnaire supérieur, soixante ans, +veuf, père de famille, a provoqué un scandale parce que pendant +une période de quinze jours, à plusieurs reprises, <i>genitalia +sua de fenestra ostendit</i> à une fille qui habitait en face de lui. Plusieurs +mois après, cet homme a répété dans des circonstances +analogues son acte inconvenant. Dans l'interrogatoire il reconnaît +lui-même le caractère abominable de son procédé, mais il ne peut +en donner aucune explication. Une année après, il est mort d'une +affection cérébrale. (Lasègue, <i>op. cit.</i>)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 166.—Z..., soixante-dix-huit ans, marin, a plusieurs +fois exhibitionné dans des préaux où jouent les enfants ou +dans la proximité des écoles de filles. C'était son seul procédé +d'activité sexuelle. Z..., marié, père de dix enfants, a eu, il y a +douze ans, à la tête, une grave blessure dont il porte encore une +cicatrice osseuse très profonde. Une pression sur cette cicatrice +lui cause de la douleur, en même temps que la figure devient +rouge et qu'il a l'air comme pétrifié. Le malade paraît somnolent; +il a souvent des convulsions dans l'extrémité supérieure à +droite (évidemment des états épileptoïdes en connexité avec une +maladie de l'écorce cérébrale). Du reste, constatation d'une +démence sénile et d'un <i>senium</i> très avancé. On ne sait pas si les +exhibitions ont coïncidé avec des accès épileptoïdes. Preuve d'une +<i>dementia senilis</i>. Acquittement. (D<sup>r</sup> Schuchardt, <i>op. cit.</i>) +</p></blockquote> + +<p>Pelanda (<i>op. cit.</i>) m'a communiqué une série de cas qui +rentrent dans cette catégorie.</p> + +<p>1. Paralytique, soixante ans. À l'âge de cinquante-huit ans, il a +commencé à exhibitionner devant des femmes et des enfants. Il a +gardé à l'asile d'aliénés (Verona) pendant longtemps encore son +caractère lascif et a essayé aussi de la <i>fellatio</i>.</p> + +<p>2. Vieux <i>potator</i>, soixante-six ans, très taré, atteint de folie +circulaire. Son exhibitionnisme a été remarqué pour la première +fois à l'église, pendant l'office. Son frère aussi était exhibitionniste.</p> + +<p>3. Homme de quarante-neuf ans, taré, <i>potator</i>, de tout temps +très excitable sexuellement, interné à l'asile pour alcoolisme +chronique, exhibe toutes les fois qu'il aperçoit un être féminin.</p> + +<p>4. Homme de soixante-quatre ans, marié, père de quatorze +enfants. Chargé de lourdes tares. Rachitique, crâne microcéphale. +Est exhibitionniste depuis des années, malgré les condamnations +réitérées qu'il s'est attirées.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 167.—X..., négociant, né en 1833, célibataire, a +exhibitionné devant des enfants à plusieurs reprises: parfois il +urinait devant eux; une fois, pendant qu'il se trouvait dans cette +situation, il a embrassé une petite fille. Il y a vingt ans, X... a eu +une grave maladie mentale qui a duré deux ans et pendant laquelle +il aurait eu une attaque d'apoplexie.</p> + +<p>Plus tard, ayant perdu sa fortune, il se livra à la boisson et, dans +les dernières années, il semblait souvent avoir des absences d'esprit.</p> + +<p>Le <i>status præsens</i> a amené la constatation d'alcoolisme, de +<i>senium præcox</i>, de faiblesse mentale. Penis petit, phimosis, testicules +atrophiés. Preuves de maladie mentale. Acquittement. +(D<sup>r</sup> Schuchardt, <i>op. cit.</i>) +</p></blockquote> + +<p>Ces cas d'exhibitionnisme rappellent l'habitude des jeunes +gens plus ou moins âgés et en excitation sexuelle, habitude +qui se retrouve aussi chez certains adultes cyniques d'une +moralité très abaissée, qui s'amusent à salir les murs des +lieux d'aisance publics de dessins de parties génitales masculines +et féminines. C'est une sorte d'exhibitionnisme idéal +mais qui est encore très loin de l'exhibitionnisme réel.</p> + +<p>Les épileptiques forment une autre catégorie d'exhibitionnistes.</p> + +<p>Cette catégorie se distingue de la précédente par le fait +essentiel qu'il y a absence de mobile conscient pour l'exhibition. +Celle-ci semble plutôt un acte impulsif dont l'exécution +s'impose à l'individu sans égards pour les circonstances +extérieures, par suite d'une contrainte morbide et organique.</p> + +<p>Il y a toujours <i>tempore delicti</i> une obnubilation de l'esprit. +Cela explique aussi pourquoi le malheureux, sans avoir +conscience de la portée de son acte, dans tous les cas sans +cynisme, commet sous l'influence d'une obsession aveugle +un acte qu'il regrette et abhorre quand il a repris ses sens, à +moins qu'il ne soit déjà arrivé à un état permanent de faiblesse +mentale.</p> + +<p>Dans cet état d'esprit embrouillé, <i>primum movens</i> est, +comme dans les autres actes impulsifs, un sentiment d'oppression +anxieuse. S'il s'y joint un sentiment sexuel, l'idée +obsédante reçoit une ligne de direction déterminée dans le +sens d'un acte correspondant (sexuel).</p> + +<p>On trouvera ailleurs l'explication du fait que, chez les épileptiques, +ce sont précisément les représentations sexuelles +qui surgissent avec une facilité particulière <i>tempore insultus</i>.</p> + +<p>Si une pareille association d'idées s'est faite et que, dans +un accès, un acte déterminé ait lieu, cette association se +reproduit dans tous les accès suivants avec d'autant plus de +facilité qu'il s'est formé, pour ainsi dire, un sentier battu +dans la voie de la motivation.</p> + +<p>L'état d'angoisse pendant que la conscience est voilée, fait +paraître l'impulsion sexuelle associée, comme un ordre, une +contrainte intérieure, qui est exécutée impulsivement et +avec une suppression absolue du libre arbitre.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 168.—K..., fonctionnaire subalterne, vingt-neuf +ans, de famille névropathique, vivant heureux en ménage, père +d'un enfant, a plusieurs fois, au crépuscule, exhibitionné devant +des bonnes. Il est grand, svelte, pâle, nerveux, précipité dans ses +allures. Il n'a qu'un souvenir sommaire de ses délits. Depuis son +enfance, il a eu de fréquents états congestifs, avec rougeur +vive à la figure, pouls accéléré et tendu, regard fixe et comme +dénotant une absence d'esprit. Par ci, par là, il y avait dans ces +accès, abolition des sens et vertige. Dans cet état exceptionnel +(épileptique), K... ne répondait que lorsqu'on avait crié plusieurs +fois; alors il revenait à lui, comme s'il sortait d'un rêve. +K... prétend que, pendant les quelques heures qui précédaient les +actes incriminés, il se sentait toujours excité et inquiet, qu'il +éprouvait une angoisse avec oppression et fluxion vers la tête. +Arrivé au summum de cet état, il sortait sans but de la maison et +exhibait quelque part ses parties génitales. Rentré à la maison, il +n'avait gardé de ces incidents que comme un souvenir de rêve: il +se sentait très fatigué et très déprimé. Il est aussi à remarquer +que, pendant l'exhibition, il allumait des allumettes pour éclairer +ses parties génitales. L'avis des médecins légistes concluait que +les actes incriminés s'étaient produits sous l'action d'une contrainte +due à l'état épileptique. Toutefois il fut condamné, avec +admission de circonstances atténuantes. (D<sup>r</sup> Schuchardt, <i>op. cit.</i>)</p> + + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 169.—L..., trente-neuf ans, célibataire, tailleur, +né d'un père qui probablement était adonné à la boisson, avait +deux frères épileptiques et un qui était aliéné. Lui-même présente +des crises épileptiques plus légères; il a de temps en temps +l'esprit voilé; dans cet état il erre sans but et ne sait plus après +où il a été. Il passait pour un homme convenable; il est maintenant +accusé d'avoir dans une maison étrangère exhibé quatre à +six fois ses parties génitales et joué avec. Le souvenir de ces actes +était très vague chez lui.</p> + +<p>L... avait déjà subi une grave condamnation pour avoir déserté +plusieurs fois pendant qu'il était au régiment (probablement ces +désertions ont eu lieu dans un état de trouble épileptique); en +prison, il fut atteint d'une maladie mentale et on le transporta +pour cause de «folie épileptique» à la Charité, d'où il fut plus +tard renvoyé comme guéri. En ce qui concerne les actes incriminés, +il faut exclure l'idée de cynisme ou d'exubérance. Il est +probable qu'ils ont été commis dans un état d'obnubilation intellectuelle, +ce qui ressort entre autres du fait que cet homme paraissait +étrange au point de vue psychique, même aux agents +qui l'arrêtaient, et qui l'appelaient l'idiot. (Liman, <i>Vierteljahrsschr. +f. ger. Med.</i>, N. F., XXXVIII, fascicule 2.)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 170.—L..., trente-sept ans, s'est rendu coupable +d'avoir, du 15 octobre jusqu'au 2 novembre 1889, fait un grand +nombre d'exhibitions devant des filles; il avait commis ces actes +en plein jour, dans la rue, et même dans des écoles où il pénétrait. +À l'occasion il arrivait qu'il demandait aux filles la masturbation +ou le coït, et comme cela lui était refusé, il se masturbait devant +elles. À G..., se trouvant dans un cabaret, il frappa avec son +pénis, mis à nu, sur les vitres, de sorte que les servantes et les +enfants qui étaient dans la cuisine le virent.</p> + +<p>Après son arrestation, on constata que, depuis 1870, L... avait +déjà nombre de fois provoqué du scandale par ses exhibitions, +mais qu'il avait toujours échappé à une condamnation, grâce aux +preuves d'une maladie mentale établies par les médecins. En +revanche, il avait subi, pendant son service militaire, des condamnations +pour désertion et vol, et une fois, comme civil, pour +vol de cigares. À plusieurs reprises il a été interné dans un asile +d'aliénés pour maladie mentale (accès de folie). Du reste il s'était +fait remarquer par son caractère changeant et querelleur, par +son excitation périodique et son inconstance.</p> + +<p>Le frère de L... est mort paralysé. Lui-même ne présente +aucun stigmate de dégénérescence ni d'antécédents épileptiques. +Pendant la période d'observation il n'est ni malade d'esprit, ni +mentalement affaibli.</p> + +<p>Il se comporte d'une manière très décente et exprime une profonde +horreur pour ses délits sexuels.</p> + +<p>Il les explique de la façon suivante. D'habitude il n'est pas +buveur, et par moments il a pourtant une impulsion à boire. +Aussitôt qu'il a commencé à boire, il se produit un afflux de sang +à la tête, des vertiges, de l'inquiétude, de l'angoisse, de l'oppression. +Alors il tombe dans une sorte d'état de rêve. Un charme +irrésistible le contraint à se découvrir, ce qui lui procure du soulagement +et de la liberté pour respirer.</p> + +<p>Une fois découvert il ne sait plus ce qu'il fait. Comme signes +précurseurs de ces accès il a des scintillements devant les yeux +et du vertige.</p> + +<p>Il n'a qu'un souvenir très vague et semblable à un rêve lointain +de sa période d'obnubilation.</p> + +<p>Ce n'est qu'avec le temps que des représentations et des impulsions +sexuelles se sont associées à ses états d'obnubilation pleins +d'angoisse. Déjà, plusieurs années auparavant, en proie à cet état, +il avait déserté sans motif et en s'exposant aux plus grands dangers; +une fois il a sauté par une fenêtre du deuxième étage: +une autre fois il a quitté une bonne place et est allé sans projet +dans un pays voisin où il fut bientôt arrêté pour exhibitionnisme.</p> + +<p>Quand par hasard L... s'enivrait, en dehors de sa période de +maladie, il n'exhibitionnait jamais. À l'état lucide ses sentiments +et ses rapports sexuels sont tout à fait normaux. (D<sup>r</sup> Holzen, <i>Friedreichs +Blætter</i>, 1890, fascicule 6.) Comme autres cas voir les +observations 153, 155. +</p></blockquote> + +<p>Un groupe qui, au point de vue clinique, est très voisin de +celui des exhibitionnistes épileptiques, est représenté par +certains neurasthéniques, chez lesquels il se produit aussi +par accès des états d'obnubilation<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a> (épileptoïde?) avec une +oppression anxieuse. Les impulsions sexuelles qui s'associent +à ces états peuvent amener impulsivement à des actes d'exhibitionnisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107: </b><a href="#footnotetag107">(retour) </a><p> Comparez v. Krafft, <i>Ueber transitorisches Irresein bei Neurasthenischen, +Journal Irrenfreund</i>, 1883, nº 8 et <i>Wiener klin. Wochenschrift</i>, 1891, nº 50.</p></blockquote> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 171.—D<sup>r</sup> S., professeur de lycée, a provoqué +un scandale public par le fait qu'il a été vu, à plusieurs reprises, +<i>genitalibus denudatis</i> devant des dames et des enfants. S... en +convient, mais il nie avoir eu ni l'intention ni la conscience +d'avoir provoqué par là un scandale public; il allègue comme +excuse qu'en courant rapidement avec les parties génitales découvertes, +il soulage son émotion nerveuse. Son grand-père du +côté maternel était hypocondriaque et a fini par le suicide, sa +mère était de constitution névropathique, avait du somnambulisme +(se promenait pendant son sommeil) et fut passagèrement +atteinte d'une dépression mélancolique. L'inculpé est +névropathe; il était somnambule, eut de tout temps une aversion +pour les rapports sexuels avec les femmes, pratiqua pendant sa +jeunesse l'onanisme. C'est un homme timide, sans énergie, qui +s'embarrasse facilement et tombe en confusion; il est neurasthénique. +Il était toujours très excité sexuellement. Il rêvait souvent +qu'il courait <i>mentula denudata</i> ou qu'étant en chemise, il était +suspendu sur la barre d'une salle de gymnastique, ayant la tête +en bas, de sorte que la chemise retombait et que le membre en +érection se trouvait découvert. Ces rêves lui donnaient des pollutions, +et il était alors calmé pour toute une semaine.</p> + +<p>Même quand il est éveillé, il a souvent, comme dans ses rêves, +une impulsion à courir, avec son membre découvert. Quand il se +met à découvrir son membre, il sent une chaleur ardente; il court +alors à tort et à travers, son membre devient moite, mais il n'arrive +pas à la pollution. Enfin il y a <i>relaxatio membri</i>, il le remet +dans son pantalon, il recouvre ses sens et est très heureux quand +personne n'a vu ce manège. Dans cet état d'excitation il se sent +comme en rêve, comme ivre. Il n'a jamais eu, dans ces circonstances, +l'intention de provoquer des femmes. S... n'est pas épileptique. +Ses assertions sont empreintes d'un cachet de vérité. +En effet, se trouvant dans cet état, il n'a jamais poursuivi de +femmes, il ne leur a même jamais adressé la parole. La brutalité +et la frivolité semblent être absentes dans son cas. De toutes +façons les actes de S... sont dus à un sentiment et à une idée +morbides et il se trouvait, au moment de les commettre, dans +un état de trouble morbide des fonctions mentales. (Liman, <i>Vierteljahrschrift +für gerichtl. Med.</i> N. F XXX, VIII, fascicule 2.)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 172.—X..., trente-huit ans, marié, père d'un +enfant. De tout temps d'un caractère sombre, taciturne; souffrant +souvent de maux de tête; gravement neurasthénique, mais pas +malade au physique, très tourmenté par des pollutions nocturnes; +a plusieurs fois suivi dans la rue des filles de magasin +qu'il avait guettées dans un urinoir; en les suivant il exhibait +ses parties génitales et manipulait son pénis. Dans un cas il +avait même poursuivi une fille jusque dans le magasin. (Trochon, +<i>Arch. de l'anthropologie criminelle</i>, III, p. 256.) +</p></blockquote> + +<p>Dans l'observation suivante l'exhibition n'apparaît que +comme un accessoire à côté d'un penchant impulsif à satisfaire +par la masturbation un <i>libido</i> violent qui se manifeste +subitement.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 173.—R..., cocher, quarante-neuf ans, marié à +Vienne depuis 1866, sans enfants, est né d'un père névropathe +exalté sexuellement et qui est mort d'une maladie cérébrale. Il +ne présente aucun stigmate de dégénérescence.</p> + +<p>À l'âge de vingt-cinq ans il a eu une <i>commotio</i> grave à la suite +d'une chute d'un lieu élevé. Jusque-là sa <i>vita sexualis</i> était normale. +Depuis il tombe tous les trois ou quatre mois dans un état +d'excitation sexuelle très pénible, avec une impulsion à la masturbation. +Comme signes précurseurs de ces accès, il éprouve +un sentiment de grande fatigue et de malaise avec le besoin de +prendre des boissons alcooliques. Dans les intervalles il est froid +sexuellement, et il n'a eu que rarement le besoin de faire le coït +avec sa femme qui, du reste, est depuis cinq ans malade et inapte +à la cohabitation.</p> + +<p>Il affirme ne s'être jamais masturbé pendant qu'il était jeune +homme; il n'a pas songé davantage, dans les intervalles de ses +accès, à ce genre de satisfaction sexuelle.</p> + +<p>Pendant la période dangereuse, l'impulsion à la masturbation +surgit toujours à la vue de certains charmes féminins, tels que +jupon court, beau pied et beaux jarrets, apparition élégante. +L'âge n'y fait rien. Des petites filles même peuvent exercer une +impression excitante. L'impulsion est subite, irrésistible. R... +donne la description des états et des symptômes d'un acte impulsif. +Il a souvent essayé de résister, mais alors il se sent brûlé par +une chaleur et il a des angoisses terribles; il sent comme une +chaleur d'ébullition qui lui monte à la tête; il est comme dans un +brouillard; il ne perd pas tout à fait conscience, c'est vrai, mais +il est comme hors de ses sens. En même temps il a des douleurs +et des lancements violents dans les testicules et dans les cordons +spermatiques. Il regrette d'être obligé d'avouer que l'impulsion +est plus forte que sa volonté. Dans cette situation il se sent contraint +de se masturber, n'importe dans quel endroit où il se trouve. +Aussitôt que l'éjaculation s'est produite, il se sent soulagé et il +retrouve son empire sur lui-même. C'est une chose terrible et +fatale. Son avocat m'apprend que R... a déjà été condamné six fois +pour le même délit: exhibition et masturbation sur la voie publique. +Toutes les fois il a demandé que l'état mental de son +client fût soumis à un examen médical et le tribunal a toujours +refusé, alléguant que dans le dossier de la cause on ne trouvait +exprimé aucun doute concernant la responsabilité de l'accusé.</p> + +<p>Le 4 novembre 1889, R... étant dans sa période dangereuse, se +trouvait dans la rue au moment où un groupe de petites filles de +l'école passait devant lui. Son impulsion indomptable se réveilla. +Il n'eut pas le temps d'aller dans un cabinet d'aisances, il était +trop excité. Aussitôt il procéda à l'exhibition, se masturba sous +une porte-cochère: immense scandale, arrestation. R... n'est pas +idiot ni défectueux éthiquement. Il gémit sur son sort, éprouve +une honte profonde de son acte, craint de nouveaux accès, +mais considère ses accès comme morbides, comme une fatalité +en présence de laquelle il se trouve impuissant.</p> + +<p>Il se croit encore sexuellement puissant. Le pénis est d'une +grandeur anormale. Existence du réflexe crémastérien; réflexe +patellaire accentué. Depuis quelques années, faiblesse du sphincter +vésical. Divers symptômes neurasthéniques.</p> + +<p>Le rapport médical a démontré que R... avait agi sous l'influence +de conditions morbides et d'une manière impulsive. Pas +de condamnation. Le malade a été interné dans une maison +de santé d'où il fut relaxé quelques mois plus tard. +</p></blockquote> + +<p>Dans l'observation précédente, le point clinique principal +n'est pas dans la névrose existante, mais plutôt dans le +caractère impulsif de l'acte (exhibition pour la masturbation).</p> + +<p>Il est évident qu'en établissant des catégories entre les +exhibitionnistes imbéciles, entre ceux qui sont mentalement +affaiblis et ceux qui se trouvent sous l'influence d'un +trouble névrosique des sens (épileptique ou neurasthénique), +le côté médico-légal de ce phénomène n'est pas encore +épuisé. On peut ajouter aux groupes précédents un autre +groupe dont les représentants sont, par suite de lourdes +tares (héréditaires, névrose dégénérative), poussés périodiquement +et d'une manière impulsive à l'exhibition.</p> + +<p>Dans ces états de <i>psychopathia sexualis periodica</i> l'impulsion +à l'exhibition éveillée par hasard, n'est qu'un phénomène +partiel d'un ensemble clinique, de même que dans +la <i>dipsomania periodica</i>. Magnan, à qui j'emprunte les deux +cas instructifs suivants, attribue, avec raison, une grande +importance au caractère impulsif et périodique de ces +penchants morbides, ainsi qu'au fait que souvent ils sont +accompagnés d'une angoisse pénible qui fait place à un +sentiment de grand soulagement aussitôt que les désirs sont +réalisés.</p> + +<p>Ces faits—et, dans une mesure non moins grande, +toute l'histoire clinique de la dégénérescence psychique, +qu'on peut dans la plupart des cas ramener à des influences +héréditaires ou à des conditions qui, dans les premières +années de la vie, ont nui au développement du cerveau +(<i>Rachitis</i>, etc.),—sont, au point de vue médico-légal, d'une +signification décisive.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 174.—G..., vingt-neuf ans, garçon de café, a, en +1888, exhibé sous la porte d'une église en face de plusieurs filles +qui travaillaient dans un magasin. Il avoue le fait, et même que +plusieurs fois déjà au même endroit et à la même heure, il s'était +rendu coupable du même délit, ce qui, l'année passée, lui avait +valu une peine d'un mois de prison.</p> + +<p>G... a des parents très nerveux. Son père est mal équilibré +psychiquement, d'un caractère très emporté. Sa mère est de +temps en temps malade psychiquement et atteinte d'une grave +maladie de nerfs.</p> + +<p>G... eut de tout temps un tic nerveux de la face; variations +continuelles entre une dépression sans motif avec <i>tædium vitæ</i> et +des périodes de gaieté. À l'âge de dix ans et de quinze ans, il a +voulu se suicider pour des raisons futiles.</p> + +<p>Quand il est émotionné, il a des convulsions dans les extrémités. +Il présente constamment de l'analgésie générale. En prison +il fut tout d'abord hors de lui à cause de la honte et du déshonneur +qu'il causait à sa famille; il s'accusait d'être le plus mauvais +des hommes et de mériter la punition la plus grave.</p> + +<p>Jusqu'à l'âge de dix-neuf ans, G... s'est satisfait par l'auto-masturbation +et la masturbation mutuelle: il a aussi une fois +onanisé une fille. À partir de cette époque, employé dans un café, +il était à la vue de la clientèle féminine tellement excité qu'il en +avait souvent de l'éjaculation. Il souffrait presque continuellement +de priapisme et, comme l'affirmait sa femme, il en perdait +le sommeil, malgré le coït. Depuis sept ans, il avait, à plusieurs +reprises, exhibé et s'était exposé <i>nudatus</i> en présence de <i>feminis +vicinis</i>.</p> + +<p>En 1883, il a conclu son mariage par amour. Les devoirs conjugaux +ne suffisaient pas à ses besoins excessifs. Par moments, son +excitation sexuelle devenait si violente qu'il en avait des maux de +tête, qu'il paraissait troublé, comme s'il était ivre, étrange, et incapable +de faire son service.</p> + +<p>Se trouvant dans cet état le 12 mai 1887, il avait deux fois, à de +courts intervalles, exhibitionné devant des dames dans les rues +de Paris. Depuis, il livre un combat désespéré contre ses penchants +morbides qui l'obsèdent presque constamment; à la fin de +cet état il était toujours sombre, consterné, et il pleurait alors des +nuits entières. Toutefois, il recommençait toujours. Rapport +médical: preuve de dégénérescence héréditaire avec idées obsédantes +et impulsions irrésistibles (perversion délirante du sens +génital). Acquittement. (Magnan, <i>Arch. de l'anthropologie criminelle</i>, +T. V, nº 28).</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 175.—Br., vingt-sept ans, de mère névropathe +et de père alcoolique, a un frère qui est ivrogne et une sœur qui +est hystérique. Quatre parents proches du côté paternel sont des +ivrognes; une cousine est hystérique.</p> + +<p>Il pratiqua, à partir de onze ans, l'onanisme, tantôt solitaire, +tantôt mutuel. À partir de l'âge de treize ans il eut un penchant à +exhibitionner. Il essaya dans l'urinoir d'une rue, en éprouva un +bien-être voluptueux, mais eut des remords bientôt après. Quand +il essayait de combattre son penchant, il sentait une angoisse violente +et un serrement à la poitrine. Étant soldat, il avait souvent +l'obsession de montrer, sous divers prétextes, sa <i>mentulam</i> aux +camarades.</p> + +<p>À partir de l'âge de dix-sept ans, il eut des rapports sexuels +avec des femmes. Il avait un grand plaisir à se montrer nu devant +elles. Il continuait ses exhibitions dans les rues. Mais comme +dans les urinoirs il ne pouvait compter que rarement sur des +spectateurs féminins, il choisit pour théâtre de ses délits les +églises. Pour pouvoir exhibitionner dans ces endroits, il était +toujours obligé de se remonter le courage par quelques verres.</p> + +<p>Sous l'influence des boissons alcooliques, l'impulsion qu'il pouvait +ordinairement assez bien maîtriser, devenait irrésistible. +B... n'a pas été condamné, il perdit sa place et depuis il boit encore +davantage. Peu de temps après, nouvelle arrestation pour exhibition +et masturbation dans une église. (Magnan, <i>idem</i>.)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 176.—X..., garçon coiffeur, trente-cinq ans, plusieurs +fois condamné pour délits de mœurs, a été de nouveau arrêté +parce que depuis trois semaines il rôdait autour d'une école de +filles, il cherchait à attirer sur lui l'attention des filles, et quand +il y réussissait il exhibitionnait immédiatement. À l'occasion, il +leur avait aussi promis de l'argent en leur disant: <i>Habeo mentulam +pulcherrimam, venite ad me ut eam lambatis</i>.</p> + +<p>X... avoue tout au magistrat, mais, dit-il, il ne sait pas comment +il a pu arriver à commettre de pareils actes. D'habitude +c'est un homme de fort bon sens, mais il a un penchant à commettre +ce délit, et il ne peut pas le réprimer.</p> + +<p>Déjà, en 1879, étant soldat, il a quitté le service pour rôder +dans la ville et exhibitionner devant des enfants. Un an de prison. +En 1881, même délit. Il courait après les enfants et s'arrêtait +fixe. Un an et trois mois de prison. Deux jours après avoir été +rendu à la liberté il disait à deux petites filles: «<i>Si mentulam +meam videre vultis, mecum in hanc tabernam veniatis.</i>» Il nia ces +paroles et prétendit qu'il était ivre. Trois mois de prison.</p> + +<p>En 1883, nouvelle exhibition. Il ne prononça pas une parole; +pendant son interrogatoire, il prétendit que depuis une maladie +grave qu'il avait eue, il y a huit ans, il souffrait de ces excitations +morbides. Un mois de prison. En 1884, exhibition devant des +filles dans un cimetière; en 1885, <i>idem</i>. Il déclara: «Je reconnais +mon tort, mais c'est une maladie; quand cela me prend, je ne +puis pas m'empêcher de faire ces actes. Parfois il se passe un +plus long laps de temps pendant lequel ces penchants ne me +viennent pas.» Six mois de prison.</p> + +<p>Relaxé le 12 août 1885, il récidive le 13 août. Même excuse. +Cette fois on le soumet à un examen médical qui ne put constater +aucun trouble mental. Trois ans de travaux forcés.</p> + +<p>Après avoir purgé cette peine, série de nouvelles exhibitions.</p> + +<p>Cette fois, l'examen a donné les résultats suivants.</p> + +<p>Le père a souffert d'alcoolisme chronique et, dit-on, avait +commis le même genre d'actes d'impudicité. La mère et une sœur +sont atteintes d'une maladie de nerfs; toute la famille était d'un +tempérament violent.</p> + +<p>X... souffrit de crises épileptiques à partir de sept ans jusqu'à +dix-huit ans. À l'âge de seize ans, premier coït. Plus tard, +gonorrhée et prétendue syphilis. Dans la période suivante, rapports +sexuels normaux jusqu'à l'âge de vingt et un ans. À cette +époque il était souvent obligé de passer devant un préau; à l'occasion +il satisfaisait son besoin d'uriner et il arrivait que des enfants +poussés par la curiosité le regardaient.</p> + +<p>Incidemment, il s'aperçut que ces regards curieux l'excitaient +sexuellement et lui donnaient de l'érection et même de l'éjaculation. +Il trouva alors plus de plaisir à ce genre de satisfaction +sexuelle, devint de plus en plus indifférent au coït; il ne se satisfaisait +que par l'exhibition qui envahissait toutes ses pensées et +dont il rêvait même dans ses pollutions. Il lutta contre ce penchant +mais en vain; sa résistance devint de plus en plus faible. +Il était pris avec une telle puissance qu'il n'avait plus d'égards +pour rien, qu'il ne voyait ni n'entendait plus rien autour de +lui, qu'il était complètement «sans raison, comme un taureau +qui veut de sa tête enfoncer un mur».</p> + +<p>X... a un crâne d'une largeur anormale; pénis petit; le testicule +gauche est atrophié. Le réflexe patellaire manque. Symptômes +de neurasthénie, surtout neuro-cérébrale. Pollutions fréquentes. +Les rêves ont la plupart pour sujet le coït normal, et +rarement l'exhibition devant des petites filles.</p> + +<p>Quant à ses actes sexuels anormaux, il affirme que le penchant +à chercher et à attirer des filles vient chez lui en première ligne, +et ce n'est que lorsqu'il a réussi, <i>earum intentionem in sua genitalia +nudata transferre, erectionem et ejaculationem fieri</i>; pendant l'acte +il ne perd pas conscience. Après il est toujours mécontent de l'avoir +commis et il se dit, quand il n'a pas été pris en flagrant délit, +«qu'il a encore une fois échappé au procureur».</p> + +<p>En prison il n'a plus ce penchant; là il n'est tourmenté que +par des rêves et des pollutions. Quand il est en liberté il cherche +chaque jour l'occasion de se satisfaire par l'exhibition. Il donnerait +dix années de sa vie, s'il pouvait se débarrasser de sa +manie; «cette vie d'angoisse continuelle, cette alternative entre +la liberté et la prison est insupportable».</p> + +<p>Le rapport médical supposa une perversité congénitale du sens +sexuel en même temps qu'il constatait, une tare héréditaire manifeste, +une constitution névropathique, une asymétrie du crâne, +un développement défectueux des parties génitales.</p> + +<p>Il est à remarquer aussi que l'exhibitionnisme s'est déclaré à +partir de l'époque où la maladie épileptique a cessé, de sorte qu'on +pourrait penser à un phénomène vicariant.</p> + +<p>La perversion sexuelle s'est développée sur la base d'une prédisposition +existante et par le concours d'une association d'idées +amenée par le hasard (regards curieux des enfants lorsqu'il urinait), +à la suite d'un acte insignifiant en lui-même.</p> + +<p>Le malade n'a pas été condamné, mais transféré dans un asile +d'aliénés. (D<sup>r</sup> Freyer, <i>Zeitschr. f. Medicinalbeamte</i>, 3<sup>e</sup> année nº 8.)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 177.—Par une soirée du printemps de 1891, vers les +neuf heures, une dame venait toute consternée au poste de police +du Stadtpark raconter l'incident suivant. Pendant qu'elle se promenait, +un homme complètement nu par devant était sorti subitement +d'un bosquet et s'était approché d'elle; épouvantée, elle avait +pris la fuite. L'agent de police se rendit immédiatement à l'endroit +désigné et y trouva un homme qui exposait aux regards <i>ventrem +et genitalia nuda</i>. Il essaya de se sauver, mais il fut rejoint et +arrêté. Il déclara avoir été, par suite d'une forte consommation +d'alcool, excité sexuellement et sur le point de se mettre en quête +d'une prostituée. En traversant le parc il s'était souvenu que +l'exhibition lui procurait beaucoup plus de jouissance que le coït +qu'il ne pratique que rarement et à défaut d'un autre genre de +satisfaction. Après avoir retiré sa chemise et déboutonné la partie +supérieure de son pantalon, il s'était posté dans un bosquet et +<i>quum duæ feminæ advenissent nudatis genitalibus iis occurrisse</i>. +Dans cette situation il sent une chaleur agréable et le sang lui +monte à la tête.</p> + +<p>L'inculpé est un ouvrier d'un établissement industriel; son +contremaître le dépeint comme un homme consciencieux dans +ses devoirs, laborieux, rangé, sobre et intelligent.</p> + +<p>Déjà en 1886 B... a été condamné pour avoir deux fois exhibitionné +sur la voie publique: la première fois en plein jour, et la +seconde fois, le soir, étant assis sous une lanterne.</p> + +<p>B..., âgé de trente-sept ans, célibataire, fait une impression +étrange par sa mise de gommeux, son langage et ses manières +affectés. Son œil a une expression névropathique et romanesque; +autour de sa bouche se dessine toujours un sourire d'infatuation. +Il prétend être né de parents sains. Une sœur de son père et une +sœur de sa mère eurent une maladie mentale. D'autres sœurs +de sa mère passaient pour des dévotes excentriques.</p> + +<p>B... n'a jamais eu de maladies graves. Dès son enfance il était +excentrique, fantasque, aimait les romans de chevalerie et autres, +s'absorbait tout entier dans ces sortes d'histoires et finissait par +s'identifier, dans son imagination surchauffée, avec les héros du +roman. Il croyait toujours être quelqu'un de supérieur aux +autres, attachait une grande valeur à une mise élégante et aux +bijoux; et lorsque les dimanches il se pavanait, il croyait dans son +imagination être un fonctionnaire supérieur. B... n'a jamais présenté +de symptômes d'épilepsie. Dans sa première jeunesse, il a +pratiqué un onanisme modéré, plus tard le coït d'une façon +modérée. Il n'a jamais eu avant des sentiments ou des impulsions +sexuelles perverses. Il vivait d'une vie retirée et employait ses +loisirs à la lecture (ouvrages populaires et histoires de chevalerie, +Dumas entre autres). B... n'était pas buveur. Ce n'est qu'exceptionnellement +qu'il se préparait une sorte de <i>bowle</i> et en la +buvant il se sentait excité sexuellement.</p> + +<p>Depuis quelques années son <i>libido</i> ayant considérablement +diminué, il avait conçu pendant ses libations alcooliques «l'idée +bête en diable» et le désir <i>genitalia adspectui feminarum publice +exhibere</i>.</p> + +<p>Quand il est dans cet état, il s'échauffe; le cœur lui bat violemment, +le sang lui monte à la tête, et alors il ne peut se +défendre contre son penchant. Il ne voit ni n'entend plus autre +chose, et il est alors tout à fait absorbé par son désir. Après il a +souvent frappé à coups de poing sa tête folle et pris la ferme +résolution de ne plus faire du pareilles choses, mais les idées folles +lui sont toujours revenues.</p> + +<p>Pendant ces exhibitions, son pénis n'a qu'une demi-érection et +jamais il n'y a éjaculation, celle-ci d'ailleurs ne se produit que tardivement +quand il fait le coït. Il lui suffit, lorsqu'il exhibe, <i>genitalia +adspicere</i>, et il a alors l'idée soulignée par une sensation +voluptueuse que cet aspect doit être très agréable aux femmes, de +même que lui regarde <i>genitalia feminarum</i>. Il n'est capable de faire +le coït que lorsque la <i>puella</i> se montre très prévenante. Sinon il +préfère payer et s'en aller sans avoir rien fait. Dans ses rêves +érotiques, il exhibitionne devant des femmes jeunes et plantureuses.</p> + +<p>Le rapport médico-légal a démontré la personnalité héréditairement +psychopathique de l'inculpé, la tendance perverse et impulsive +aux délits incriminés et a fourni encore la preuve, digne d'être +remarquée, que les impulsions à la consommation de l'alcool, chez +cet homme d'habitude sobre et économe, doivent être attribuées +à une contrainte morbide qui revient périodiquement. Il ressort +à l'évidence des <i>species facti</i> que pendant ses accès B... se trouvait +dans un état d'exception psychique, dans une sorte de trouble des +sens, tout à fait plongé dans ses fantaisies sexuelles perverses. +C'est ainsi que s'explique aussi le fait qu'il ne s'est aperçu de +l'approche de l'agent de police que lorsqu'il était déjà trop tard +pour prendre la fuite. Ce qui est intéressant dans cet exhibitionnisme +héréditaire, dégénératif et impulsif, c'est que le penchant +sexuel pervers a été réveillé de son état latent par l'influence de +l'alcool. +</p></blockquote> + +<p>Les frotteurs représentent une espèce d'exhibitionnistes +remarquables au point de vue médico-légal. Leur perversion +repose sur un fondement névrotico-dégénératif et clinique +qui est analogue à celui des autres exhibitionnistes; mais +le procédé qui les caractérise particulièrement est provoqué +par un <i>libido</i> violent (<i>hyperæsthesia sexualis</i>) qui existe en +même temps qu'une puissance sexuelle fort entamée.</p> + +<p>Les trois observations suivantes, empruntées à Magnan +(<i>op. cit.</i>), sont typiques.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 178.—D..., quarante-quatre ans, taré, alcoolique +et atteint de saturnisme, s'était beaucoup masturbé jusqu'à il y a +un an; il avait aussi dessiné beaucoup d'images pornographiques +et les avait montrées à ses amis. À plusieurs reprises, se trouvant +seul chez lui, il s'était habillé en femme.</p> + +<p>Depuis deux ans, étant devenu impuissant, il éprouvait le besoin +d'aller dans la foule à l'heure du crépuscule et <i>mentulam denudare +eamque ad nates mulieris crassissimæ terere</i>.</p> + +<p>Pris un jour en flagrant délit, il fut condamné à quatre mois de +prison.</p> + +<p>Sa femme tient une crèmerie. <i>Iterum iterumque sibi temperare non +potuit quia genitalia in ollam lacte completam mergeret.</i> Il éprouvait +alors une sensation de volupté «comme s'il y avait contact avec +du velours».</p> + +<p>Il était assez cynique pour se servir de cette huile pour lui et +pour ses clients.</p> + +<p>En prison il s'est développé chez lui une monomanie alcoolique +de persécution.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 179.—M..., trente et un ans, marié depuis six ans, +père de quatre enfants, lourdement taré, souffrant épisodiquement +de mélancolie, a été il y a trois ans surpris par sa femme au +moment où, revêtu d'une robe de soie, il se masturbait. Un jour il +fut surpris dans un magasin au moment où il se frottait contre +une dame. Il fut profondément confondu et demanda une punition +sévère pour son penchant qui d'ailleurs était irrésistible.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 180.—G..., trente-trois ans, lourdement chargé +de tares héréditaires, est surpris à une station d'omnibus au +moment où il frottait son membre contre une dame. Profond +repentir, mais affirmation qu'à l'aspect des <i>posteriora</i> prononcés +d'une dame il se sentait irrésistiblement entraîné à faire du frottage +et qu'il est alors troublé au point de ne plus savoir ce qu'il +fait.</p> + +<p>Internement dans un asile d'aliénés.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 181.—Z.... né en 1850, d'un passé irréprochable, +de bonne famille, employé d'une administration privée, bonne +situation matérielle, sans tare, veuf depuis 1873, après un ménage +de courte durée, s'était depuis longtemps fait remarquer dans les +églises par sa manie de se presser par derrière contre les femmes, +jeunes ou vieilles, et de manipuler leurs tournures. On le guetta +et un jour on réussit à l'arrêter en flagrant délit. Il fut consterné +au plus haut degré; désespérant de sa situation, il pria, en faisant +un aveu complet, qu'on le ménage, sinon il ne lui resterait +qu'à se suicider.</p> + +<p>Depuis deux ans, il était obsédé par le penchant funeste, quand +il se trouvait au milieu d'une foule, à l'église ou au théâtre, à se +frotter par derrière contre les femmes et de manipuler leurs +robes bouffantes, ce qui lui donnait de l'orgasme et de l'éjaculation.</p> + +<p>Z... affirme n'avoir jamais été adonné à la masturbation et +n'avoir dans aucun sens de tendance sexuelle perverse. Depuis +la mort prématurée de sa femme, il avait satisfait ses puissants +besoins sexuels dans des amourettes temporaires, mais il avait +toujours eu de la répugnance pour les bordels et les prostituées. +Le penchant au frottage lui est venu subitement, il y a deux ans; +il stationnait par hasard dans une église. Bien qu'il se rendît +compte que c'était inconvenant, il n'a pu s'empêcher de céder +immédiatement à cette impulsion. Depuis il est devenu si excité +par les postérieurs des femmes qu'il se sent poussé à chercher +des occasions de frottage. Chez la femme il n'y a que la tournure +qui l'excite; tout le reste du corps ou la toilette lui est absolument +indifférent, de même que l'âge de la femme, sa beauté +ou sa laideur. Depuis il n'a plus d'inclination pour la satisfaction +naturelle. Ces derniers temps des scènes de frottage apparaissaient +aussi dans ses rêves érotiques.</p> + +<p>Pendant le frottage il se rend parfaitement compte de sa situation +et de la portée de son acte, et il s'efforce de procéder autant +que possible de manière à n'être pas aperçu. Après il éprouve +toujours de la honte d'avoir commis une pareille action.</p> + +<p>L'examen médico-légal n'a relevé aucun symptôme de maladie +mentale ou de faiblesse intellectuelle, mais bien des symptômes +de <i>neurasthenia sexualis</i>—<i>ex abstinentia libidinosi</i>, ce +qui est indiqué aussi par le fait que le seul contact du fétiche +avec les parties génitales non exhibées suffisait à produire +une éjaculation. Il est évident que le libidineux Z... qui était +sexuellement très affaibli et qui se méfiait de sa puissance, a été +amené au frottage par une coïncidence accidentelle: la vue de +<i>posteriora feminæ</i> avec une émotion sexuelle. C'est cette liaison +associative d'une perception avec une sensation qui a donné au +postérieur féminin le caractère d'un fétiche. +</p></blockquote> + +<p>Comme actes offensant la moralité publique et, par conséquent, +tombant sous le coup de la loi, on peut encore ajouter +aux précédents les cas d'outrages à des statues dont Moreau +(<i>op. cit.</i>) a recueilli toute une série, dans les temps antiques +et modernes. Malheureusement il ne sont rapportés que dans +des récits ayant trop le caractère anecdotique pour pouvoir +être analysés et jugés avec certitude. Ils produisent toujours +l'impression de faits de nature pathologique. Ainsi, par +exemple, l'histoire de ce jeune homme (racontée par Lucianus +et saint Clément d'Alexandrie) qui se servait d'une Vénus +de Praxitèle pour assouvir ses désirs; ensuite le cas de +Clisyphus qui, au temple de Samos, a souillé la statue d'une +déesse après avoir apposé un morceau de viande à un certain +endroit de cette œuvre sculpturale.</p> + +<p>À une époque plus récente, le journal <i>l'Évènement</i> du +4 mars 1877 publie l'histoire d'un jardinier qui, étant +tombé amoureux de la statue de la Vénus de Milo, fut pris +en flagrant délit au moment où il faisait des essais de coït +sur cette statue. Ces cas sont cependant en rapports étiologiques +avec un <i>libido</i> anormalement fort qui subsiste en +même temps qu'une puissance défectueuse ou bien un manque +de courage ou d'occasions pour une satisfaction sexuelle +normale.</p> + +<p>Il faut faire la même supposition, en ce qui concerne les +soi disant «voyeurs<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup>108</sup></a>», c'est-à-dire ces hommes qui sont +assez cyniques pour chercher à voir faire le coït afin de +stimuler leur puissance, ou bien qui, à l'aspect d'une femme +excitée, sont pris d'orgasme et d'éjaculation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108: </b><a href="#footnotetag108">(retour) </a><p> Le docteur Moll désigne cette perversion par le nom de Mixoskopie +(μιξι, = union sexuelle et σκεπτειν, = regarder). Son hypothèse, qui la rapproche +du masochisme parce que peut-être le voyeur trouve un charme à +souffrir en voyant une femme en la possession d'un autre, ne me paraît pas +juste. D'autres détails à voir chez Moll, <i>Inversion sexuelle</i>, édit. française, +Carré, éditeur, Paris.</p></blockquote> + +<p>En ce qui concerne ce genre d'aberration morale que nous +ne voulons pas ici traiter plus amplement, pour diverses +raisons, il suffirait de renvoyer au livre de Coffignon: <i>La Corruption +à Paris</i>. Les révélations faites dans ce livre sur le +domaine de la perversité et aussi de la perversion sexuelle, +sont de nature à inspirer de l'horreur.</p> + + +<h2>2. VIOL ET ASSASSINAT PAR VOLUPTÉ.</h2> + +<p>Code autrichien § 125, 127; Projet de Code autrichien § 192; +Code allemand § 117.</p> + +<p>Le législateur entend par viol le fait qu'une personne +adulte est forcée à subir le coït devant une menace dangereuse, +ou par un acte de violence, ou quand elle est mise hors +d'état de se défendre, ou qu'elle a perdu conscience d'elle-même, +et enfin, le coït hors du mariage entrepris sur une fille +au-dessous de dix-sept ans. Pour que le viol ait lieu, il faut +au moins la <i>conjunctio membrorum</i> (Schütze). À notre +époque, le viol commis sur des enfants est d'une fréquence +surprenante. Hoffmann (<i>Geri. Med.</i>, I., p. 188) et Tardieu +(<i>Attentats</i>) rapportent des cas épouvantables.</p> + +<p>Le dernier constate le fait que, dans la période de 1851 +à 1875, on a jugé en France 22,017 délits de viol dont 17,657 +avaient été commis sur des enfants.</p> + +<p>Le crime de viol suppose un penchant sexuel, temporairement +très puissamment excité, soit par l'alcool, soit par +d'autres moyens. Il est fort improbable qu'un homme sain +au moral commette un crime d'une telle brutalité. Lombroso +(<i>Goltdammers Archiv</i>) croit que la majorité des violateurs +sont des dégénérés, ce qui est surtout le cas quand +le viol a été commis sur des enfants ou des vieilles femmes. +Il prétend avoir trouvé des stigmates de dégénérescence +chez beaucoup d'hommes de cette catégorie.</p> + +<p>En effet, souvent le viol est un acte impulsif d'hommes +tarés, d'imbéciles<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a> qui, selon les circonstances, ne respectent +pas même les liens consanguins de la plus proche parenté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109: </b><a href="#footnotetag109">(retour) </a><p><i>Annal. médico-psychol.</i>, 1819, p. 515; 1863. p. 57; 1867, p. 45; 1866. p. 253.</p></blockquote> + +<p>On peut supposer que des viols aient lieu au milieu d'un +accès de folie furieuse, par suite de satyriasis, ou par suite +d'épilepsie; en effet on a constaté déjà plusieurs crimes de +viol commis dans une des circonstances que nous venons +d'énumérer.</p> + +<p>Parfois l'acte du viol est suivi d'égorgement de la victime<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a>. +Il peut alors s'agir d'un homicide commis sans intention +préalable ou d'un assassinat commis dans le but de faire +taire pour jamais le seul témoin de la forfaiture ou enfin +d'un assassinat par volupté. On devrait employer, pour ces +derniers cas seulement, le terme <i>Lustmord</i> (assassinat par +volupté)<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110: </b><a href="#footnotetag110">(retour) </a><p>Comparez les cas de Tardieu, <i>Attentats</i>, p. 182-192.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111: </b><a href="#footnotetag111">(retour) </a><p>Comparez Holtzendorff, <i>Psychologie des Mords</i>.</p></blockquote> + +<p>Nous avons déjà parlé dans ce livre des mobiles de l'assassinat +commis par volupté. Les exemples que nous avons cités +à ce propos sont bien caractéristiques par la façon de procéder +de l'auteur. On peut toujours soupçonner un assassinat +par volupté dans le cas où l'on constate aux parties génitales +des lésions d'un tel caractère et d'une telle dimension +qu'elles ne peuvent pas être attribuées uniquement à la brutalité +de l'acte du coït même. Cette supposition est encore de +beaucoup plus fondée quand on trouve des plaies sur le +corps, des parties du corps (intestins, parties génitales) arrachées, +ou quand celles-ci manquent et qu'elles ont été enlevées +par le violateur.</p> + +<p>L'assassin par volupté, qui commet son acte dans des conditions +psychopathiques, n'a vraisemblablement jamais de +complices.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 182. (<i>Imbécillité. Épilepsie. Tentative de viol. Mort +de la victime</i>)<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>.—Le 27 mai 1888, au soir, le petit Blaise, garçon +de huit ans, jouait avec d'autres enfants près du village de S... Un +homme inconnu arriva par la chaussée et attira l'enfant dans le +bois.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112: </b><a href="#footnotetag112">(retour) </a><p>Tardieu, <i>Attentats</i>, Observation L1, p. 188.</p></blockquote> + +<p>Le lendemain on trouva dans une ravine le cadavre du +garçon, le ventre ouvert, une large blessure du côté du cœur et +deux blessures par coups de couteau dans le cou.</p> + +<p>On supposa un assassinat par volupté; un homme du signalement +de l'assassin du petit garçon avait déjà, le 21 mai, essayé de +traiter de la même façon une fille de six ans, et il n'en fut empêché +que par l'effet du hasard.</p> + +<p>Il fut constaté que le cadavre avait été trouvé dans une position +accroupie et n'ayant comme vêtement que la chemise et un gilet +de flanelle: on a trouvé une longue incision sur le scrotum.</p> + +<p>Les soupçons d'assassinat portèrent sur le valet de ferme E..., +mais à la confrontation les enfants n'ont pu démontrer son identité +avec l'inconnu qui avait attiré le garçon dans le bois. De plus, +avec l'aide de sa sœur, E... établit un alibi.</p> + +<p>La gendarmerie, infatigable, réussit cependant à recueillir de +nouveaux indices et enfin E... fit des aveux complets.</p> + +<p>Il avait attiré la fillette dans le bois, l'avait terrassée, lui avait +dénudé les parties génitales et avait voulu en abuser. Mais +comme elle avait la teigne et qu'elle criait beaucoup, il avait +perdu l'envie de commettre son acte et s'était enfui.</p> + +<p>Après avoir attiré le garçon dans le bois sous prétexte de +prendre des nids d'oiseaux, il eut une envie subite d'abuser +de lui. Mais comme l'enfant refusait de défaire son pantalon, +il le lui avait enlevé de force, et comme il criait, il lui avait +donné deux coups de couteau dans la gorge. Il avait alors fait +une incision sur le pubis pour avoir un semblant de parties +génitales féminines et pour assouvir son désir par cette fente. +Mais le corps étant devenu tout de suite froid, il avait perdu l'envie +de commettre l'acte, il s'était empressé de laver ses mains et +son couteau et de prendre la fuite.</p> + +<p>En voyant le garçon mort, il avait pris peur et son membre +était tout de suite devenu flasque.</p> + +<p>Pendant son interrogatoire E... jouait avec son chapelet, +comme si l'affaire ne le regardait pas. Il a agi par faiblesse mentale. +Il ne peut pas comprendre, ajoute-t-il, comment il a pu commettre +une pareille action. C'est peut-être dans le sang, car souvent +il devient abruti à en tomber par terre. Ses anciens maîtres +affirment qu'il avait des moments où il était comme en absence +d'esprit, récalcitrant, qu'alors il ne travaillait pas pendant des +journées et qu'il fuyait la société des hommes.</p> + +<p>Son père dépose que E... apprenait difficilement à l'école, qu'il +était maladroit au travail et souvent si hébété qu'on n'osait pas +le punir. Alors il ne mangeait rien, quittait à l'occasion la maison +et restait absent pendant plusieurs jours.</p> + +<p>Dans ces périodes, il paraissait tout à fait absorbé par ses +pensées, faisait des grimaces singulières et tenait des propos +incohérents.</p> + +<p>Étant jeune homme, il pissait encore au lit, et lorsqu'il fréquentait +l'école il est souvent revenu de la classe avec ses vêtements +mouillés ou souillés. Son sommeil était très agité, de sorte +qu'on ne pouvait pas dormir à côté de lui. Il n'a jamais eu de +camarades; il n'a jamais été ni cruel, ni méchant, ni immoral.</p> + +<p>La mère fait une déposition analogue; elle dit encore que E... eut +à l'âge de cinq ans, pour la première fois, des convulsions et qu'il +perdit la parole pendant sept jours. À l'âge de sept ans environ il +a eu pendant quarante jours des accès de convulsions et a été +aussi hydropique. Plus tard encore il avait souvent pendant son +sommeil des mouvements convulsifs; il parlait pendant son sommeil +et quelquefois après de pareilles nuits on trouvait le matin +le lit tout mouillé.</p> + +<p>Parfois on ne pouvait rien obtenir de ce garçon. Comme la +mère ne savait pas si c'était à cause de sa méchanceté ou par +maladie, elle n'osait pas le punir.</p> + +<p>Depuis ses accès convulsifs à l'âge de sept ans, il avait tellement +rétrogradé intellectuellement, qu'il ne put même pas +apprendre les prières ordinaires; de plus il est devenu d'un caractère +très emporté.</p> + +<p>Les voisins, les autorités de la commune, les maîtres d'écoles, +confirment que E... était un homme faible d'esprit, emporté, parfois +très bizarre, et se trouvant naturellement dans un état d'exception +psychique.</p> + +<p>Voici ce qui ressort de l'examen des médecins légistes. E... est +grand, svelte, maigre, son crâne a une circonférence d'à peine +53 centimètres; il est rhombiquement déformé et la partie postérieure +est abrupte.</p> + +<p>L'air est inintelligent, le regard fixe, sans expression, le maintien +du corps négligé, penché en avant; les mouvements sont +lents et lourds. Les parties génitales sont normalement développées. +Tout l'extérieur de E... indique la torpeur et la débilité +mentale.</p> + +<p>Pas de stigmates de dégénérescence, ni anomalie des organes +végétatifs, pas de troubles du côté de la motilité ni de la sensibilité. +E... est né d'une famille tout à fait saine. Il ne se rappelle +pas avoir eu des convulsions dans son enfance ni avoir mouillé +son lit la nuit, mais il raconte que ces années dernières il a eu des +accès de vertige et de «lourdeur» dans la tête.</p> + +<p>De prime abord il nie carrément son assassinat. Plus tard il +avoue tout avec un grand repentir et expose clairement devant le +juge d'instruction les mobiles de son crime. Jamais auparavant +une pareille idée ne lui était venue.</p> + +<p>E... s'est adonné depuis des années à l'onanisme. Il le pratiquait +jusqu'à deux fois par jour. Il prétend que par manque de courage +il n'a jamais osé demander le coït à une femme, bien que, dans +ses rêves érotiques, c'étaient toujours des scènes avec des femmes +qui planaient devant son imagination. Ni dans ses rêves ni à l'état +de veille il n'a jamais eu de tendances perverses et en particulier +pas d'idées d'inversion sexuelle ni de sadisme. La vue +de l'abatage des animaux ne l'aurait jamais intéressé non plus. +Quand il attira la fille dans le bois, il a, sans doute, voulu assouvir +son désir; mais il ne saurait pas expliquer comment il a pu en +arriver à s'attaquer au petit garçon. Il a dû être alors hors de +lui-même. La nuit qui suivit l'assassinat, il n'a pu dormir de peur; +aussi a-t-il déjà deux fois confessé son crime pour apaiser ses +remords. Il ne craint que d'être pendu. Il prie qu'on lui épargne +seulement ce genre de châtiment, puisqu'il n'a agi que par +débilité d'esprit.</p> + +<p>Il ne saurait dire pourquoi il a ouvert le ventre du garçon. +Il n'a pas eu l'idée de fouiller dans les entrailles, ni de les renifler, +etc. Il prétend que le lendemain de son attentat sur la fille +et la nuit qui suivit l'assassinat du garçon, il avait eu son accès +de convulsions. Au moment de ses actes, il avait pleine conscience, +mais il n'a pas réfléchi à ce qu'il faisait.</p> + +<p>Il souffre beaucoup de maux de tête, ne supporte pas la chaleur, +ni la soif, ni les boissons alcooliques; il a des heures où sa +tête est tout à fait troublée. L'examen de ses facultés intellectuelles +fait constater un degré très avancé d'imbécillité.</p> + +<p>Le rapport médico-légal (D<sup>r</sup> Kautzner, à Gratz) montre l'imbécillité +et la névrose épileptique de l'accusé et admet comme vraisemblable +que ses crimes dont il n'a d'ailleurs qu'un souvenir +sommaire, ont été commis dans un état d'exception psychique, +préépileptique, occasionné par la névrose. En tout cas, E... est +un danger pour la sécurité publique et il a besoin d'être interné +probablement à perpétuité dans un asile d'aliénés.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 183.<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a> (<i>Viol commis par un idiot sur une petite fille. +Mort de la victime</i>).—Le soir du 3 septembre 1889, Anna, petite +fille d'ouvriers, âgée de dix ans, alla à l'église du village éloignée +de trois quarts d'heure de marche de sa demeure, elle n'en revint +pas. Le lendemain on trouva son cadavre à cinquante pas de +la chaussée, dans un bosquet; la face était tournée vers le sol, la +bouche était bouchée avec de la mousse; à l'anus il y avait trace +de viol.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113: </b><a href="#footnotetag113">(retour) </a><p> Comparez le rapport médical complet de ce cas dans <i>Friedreichs Blætter</i>, +fascicule 6.</p></blockquote> + +<p>Les soupçons se portèrent sur le journalier K..., âgé de dix-sept +ans, car celui-ci avait déjà, le 3 septembre, essayé d'attirer +l'enfant dans le bois comme elle rentrait de l'église.</p> + +<p>K..., mis en état d'arrestation, nie d'abord, mais bientôt après +il fait des aveux complets. Il avait tué l'enfant en l'étouffant et, +quand elle ne «remua» plus, <i>actum sodomiticum in ano infantis +perpetravit</i>.</p> + +<p>Pendant la première enquête judiciaire, personne n'avait soulevé +la question de savoir quel était l'état mental de ce criminel +monstrueux; la demande de l'avocat auquel la défense avait été +confiée d'office peu de temps avant les débats judiciaires, que +l'état mental de l'accusé fût soumis à un examen médical, avait +été repoussée «parce qu'il n'y avait dans le dossier aucun fait +mentionné qui pût faire supposer un trouble cérébral».</p> + +<p>Par hasard le vaillant avocat réussit à faire constater que l'aïeul +et la tante du côté paternel de l'accusé étaient des aliénés; que +son père était depuis son enfance un buveur d'eau-de-vie et +estropié d'un côté. Le défenseur a pu faire confirmer ces faits au +cours de la séance publique.</p> + +<p>Ces constatations n'eurent pas d'effet non plus. Enfin l'avocat +décida le médecin légiste à proposer qu'on envoyât K... pour six +semaines dans une maison de santé pour y être observé.</p> + +<p>Le rapport des médecins aliénistes de l'asile présenta K... +comme un idiot qu'on ne pouvait pas rendre responsable de son +acte.</p> + +<p>Il paraissait indifférent, abruti, apathique; il avait oublié presque +tout ce qu'il avait appris à l'école: il ne manifestait jamais dans +ses paroles ou dans ses gestes le moindre mouvement de pitié, +de repentir, de honte, d'espoir ou de crainte pour l'avenir. Sa +figure était immobile comme un masque.</p> + +<p>Le crâne est tout à fait anormal et a la forme d'une boule: +preuve que le cerveau était déjà malade dans la période fœtale ou +du moins dans les premières années du développement.</p> + +<p>Sur cet avis, K... a été interné pour toujours dans un asile +d'aliénés.</p> + +<p>Grâce à un brave avocat et à son sentiment infatigable du +devoir, la magistrature a pu dans ce cas éviter de commettre un +assassinat judiciaire, et la société humaine a pu sauver son honneur.</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 184 (<i>Assassinat par volupté. Imbécillité morale</i>).—Homme +d'un âge moyen, né en Algérie, prétendant descendre de +race arabe. Il servit quelques années dans les troupes coloniales, +voyagea ensuite comme matelot entre l'Algérie et le Brésil et est +parti plus tard pour l'Amérique du Nord, attiré par l'espoir d'y +pouvoir plus facilement gagner sa vie. Il était connu dans son +entourage comme un homme paresseux, lâche et brutal. Il a été +plusieurs fois condamné pour vagabondage; on disait que c'était +un voleur du plus bas étage, qu'il se promenait avec des femmes +de la plus vile espèce et qu'il faisait cause commune avec elles. On +connaissait aussi ses rapports sexuels pervers et ses pratiques +dans ce sens. Il avait à plusieurs reprises mordu et battu des +femmes avec lesquelles il avait eu des rapports sexuels. D'après +son signalement, on croyait tenir en sa personne cet inconnu qui, +pendant la nuit, effrayait dans la rue les femmes en les enlaçant +de ses bras et en les embrassant et qu'on désignait sous le nom de +<i>Jack the Kisser</i> (Jacques l'embrasseur).</p> + +<p>Il était de haute taille (plus de 6 pieds), un peu voûté. Le +front bas, les pommettes très saillantes, les mâchoires massives, +les yeux petits, rapprochés l'un de l'autre, rouges; le regard perçant, +de grands pieds, des mains comme des serres d'oiseau de +proie; en marchant il lançait les pieds. Ses bras et ses mains +étaient couverts du nombreux tatouages, entre autres l'image +coloriée d'une femme autour de laquelle se trouvait inscrit le nom +de «Fatima», fait digne d'être remarqué, car, chez les Arabes +des troupes algériennes, le tatouage d'un portrait de femme est +une marque de déshonneur, et les prostituées de ce pays ont une +croix tatouée sur le corps. Son extérieur faisait l'impression d'un +être d'une intelligence très inférieure.</p> + +<p>N... fut convaincu d'avoir assassiné une femme d'un âge +mûr avec laquelle il avait passé la nuit. Le cadavre avait plusieurs +blessures, remarquables par leur longueur; le ventre était +ouvert, des morceaux de boyaux coupés, de même qu'un ovaire; +d'autres parties se trouvaient éparses autour du cadavre. Plusieurs +des blessures avaient la forme d'une croix, et une celle d'un +croissant. L'assassin avait étranglé sa victime. N... nie l'assassinat +de même que tout penchant à de pareils actes. (D<sup>r</sup> Mac-Donald, +<i>Clark University Mass.</i>) +</p></blockquote> + + +<h2>3. COUPS ET BLESSURES, DÉTÉRIORATION D'OBJETS, MAUVAIS TRAITEMENTS +SUR DES ANIMAUX, PAR SUITE DE SADISME.</h2> + +<p>Autriche, § 152, 411; Allemagne, § 223; Autriche, § 85, 468; Allemagne, § 303; +Ordonnance de police autrichienne; Allemagne, Code pénal, § 300; mauvais +traitements sur les animaux.</p> + +<p>À côté de l'assassinat par volupté, que nous avons traité +dans le chapitre précédent, on rencontre aussi des manifestations +plus atténuées des penchants sadistes, telles que les +piqûres jusqu'au sang, la flagellation, la souillure des femmes, +la flagellation des garçons, les mauvais traitements sur des +animaux, etc. La signification lourdement dégénérative de +ces cas ressort clairement des observations analysées dans +le chapitre de la pathologie générale de ce livre. Les dégénérés +intellectuels de ce genre, s'ils sont incapables de +dompter leurs envies perverses, ne peuvent être que l'objet +d'un internement dans un asile d'aliénés.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 185.—X..., vingt-quatre ans, parents sains, deux +frères morts de la tuberculose, une sœur souffre de crises périodiques. +À l'âge de huit ans, X... éprouvait déjà une singulière sensation +de volupté avec érection toutes les fois qu'à l'école il pressait +son abdomen contre le banc.</p> + +<p>Il se procura souvent ce plaisir. Plus tard masturbation mutuelle +avec un camarade d'école. La première éjaculation a eu lieu à +l'âge de treize ans. Au premier essai de coït qu'il fit à l'âge de +dix-huit ans, il fut impuissant. Il continue l'auto-masturbation; il +est atteint d'une neurasthénie grave, après la lecture d'un ouvrage +populaire qui décrivait les suites funestes de l'onanisme. Il s'améliore +par l'hydrothérapie. En renouvelant un essai de coït, il est +de nouveau impuissant. Retour à la masturbation. Celle-ci échoue +avec le temps. Alors X... saisit des oiseaux vivants par le bec et +les agite en l'air. L'aspect de l'animal torturé produit l'érection +tant désirée. Aussitôt que l'animal touche avec la pointe de ses +ailes le pénis, il y a éjaculation avec grande volupté. (D<sup>r</sup> Wuchholtz, +<i>Friedreichs Blætter f. ger. Med.</i>, 1892, fasc. 6, p. 136.)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 186 (<i>Sadisme commis sur des garçons et des filles par +un idiot moral</i>).—K... quatorze ans et cinq mois, tue un petit +garçon d'une manière cruelle. L'enquête constate, outre deux cas +d'homicide, une série de sept cas dans lesquels K... a cruellement +torturé des petits garçons. Tous ces enfants avaient entre sept et +dix ans. K... les attirait dans un endroit désert, les déshabillait +complètement, leur liait les mains et les pieds, les attachait solidement +à un objet quelconque, leur bâillonnait la bouche avec un +mouchoir et les battait avec un bâton, une courroie ou un bout +de corde, en donnant des coups mesurés, laissant des intervalles +d'une minute entre chaque coup et «souriant» pendant ce temps, +sans prononcer une seule parole. Il força en le menaçant de mort +un de ces garçons de dire deux fois le <i>Pater noster</i>, de jurer de +garder le silence et ensuite de répéter des blasphèmes qu'il lui +dictait. Dans un autre fait, qui a eu lieu plus tard, il donne des +coups d'épingle à la joue du garçon, joue avec les parties +génitales de cet enfant et lui fait aussi des piqûres dans cet +endroit du corps et autour; il le fait coucher sur le ventre, +piétine sur lui, le pique et le mord aux <i>nates</i>. Un autre garçon +est mordu au nez, et reçoit plusieurs coups de couteau. La huitième +de ses victimes est une petite fille qu'il attire dans le magasin +de sa mère. Là il l'assaille par derrière, lui ferme la bouche +d'une main tandis que de l'autre il lui coupe la gorge.</p> + +<p>On retrouve le cadavre dans un coin, couvert de cendres et de +fumier; la tête est séparée du corps, la chair détachée des os, le +corps couvert de nombreuses blessures et d'incisions. La plus +grande incision, blessure béante, se trouve du côté intérieur de +la cuisse gauche, traversant les parties génitales jusqu'à la cavité +du ventre. Une autre incision s'étend de la fosse iliaque en sens +oblique à travers l'abdomen. Les vêtements et le linge sont +coupés en morceaux et déchirés.</p> + +<p>Le cadavre de la neuvième victime avait la gorge coupée, le +sang avait coulé des yeux, le cœur était transpercé de coups nombreux. +Nombre de coups de couteau avaient pénétré dans la cavité +du ventre. Le scrotum était ouvert, les testicules étaient coupés +de même que le pénis.</p> + +<p>K... avait attiré le garçon de la même manière que la fille; il +lui avait coupé d'abord la gorge et ensuite porté les coups de +couteau.</p> + +<p>K..., sur les antécédents duquel on n'a aucun renseignement, +fut gravement malade pendant toute la première année de sa vie; +il était alors maigre comme un squelette. Dans la deuxième +année de sa vie, il se remit peu à peu, sauf qu'il se plaignait souvent +de maux de tête et d'yeux, de vertiges; il aurait été bien +portant jusqu'à l'âge de onze ans, alors il eut une «maladie grave» +avec délire. Parfois, les maux de tête le prenaient subitement, de +telle sorte qu'il interrompait brusquement ses jeux, et qu'il n'y +pouvait retourner qu'après un certain laps de temps. Quand on +l'interrogeait dans ces moments, il ne répondait qu'à voix basse +et lente: «Oh, ma tête! ma tête!»</p> + +<p>C'était un enfant indocile, peu obéissant et réfractaire à toute +éducation. Il montrait des changements brusques dans son état +d'esprit, ses désirs et ses idées. À l'âge de trois ans, on le surprit +un jour, au moment où il torturait, à coups de couteau un petit +poulet. Il raconte des fables avec l'air d'une véracité parfaite. À +l'école il dérange les autres, fait des grimaces, murmure sans +cesse, est récalcitrant et manque de respect au maître. Il +considère toute correction comme une injustice. Mis à l'école de +correction, il se tient à l'écart des autres élèves, s'occupe de lui-même, +est méfiant, détesté par ses camarades, n'a pas d'amis. Ses +facultés intellectuelles sont bonnes; on convient qu'il a une +intelligence claire, de la perspicacité et une bonne mémoire. Au +point de vue éthique, cependant, il se montre très défectueux. Il +ne manifeste pas la moindre douleur, ni le moindre repentir de +ses actes; il n'a aucune conscience de la responsabilité. Pour sa +mère seule, il a quelque chose comme une velléité de tendresse. +Il n'attache aucune importance particulière à ses crimes. Il pèse +froidement ses chances et se dit qu'on ne pourra pas le condamner +à mort puisqu'il n'a que quatorze ans; il sait que jusqu'ici +ce n'est pas l'usage de pendre des garçons de quatorze +ans, et, ajoute-t-il, ce n'est pas avec lui qu'on commencera à +rompre avec la tradition. Quant au mobile de ses actes on ne peut +obtenir aucune explication de K... Une fois, il prétend qu'à la +suite de la lecture de récits sur les tortures que les prisonniers +des Peaux-Rouges avaient à subir, il s'enquit de ces cruautés et +fut poussé à les imiter. Il avait même, pour cette raison, voulu +un jour s'enfuir et aller chez les Indiens de l'Amérique. Quand +il se désignait une victime il avait toujours l'imagination remplie +de scènes et d'actes de cruauté.</p> + +<p>Le matin de ces jours-là, il s'était toujours réveillé avec du +vertige et la tête lourde, et cela durait toute la journée.</p> + +<p>Comme anomalies physiques, il n'y a que le volume considérable +du pénis et des testicules. Le <i>mons Veneris</i> montre un +système pileux complet; toutes les parties génitales ont les +proportions et le développement de celles d'un homme adulte. On +ne peut trouver des symptômes indiquant l'existence de l'épilepsie. +(D<sup>r</sup> Mac-Donald, <i>Clark University Mass.</i>)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 187 (<i>Assassinat par sadisme</i>).—Homme marié, +âgé de trente ans à l'époque de son dernier crime, c'est-à-dire +au moment de la découverte. Il avait attiré une fille dans un +clocher de l'église dont il était sacristain et l'y avait tuée. Devant +les preuves et les indices, il avoua avoir commis encore un autre +assassinat, analogue à celui-ci.</p> + +<p>Les deux cadavres avaient de nombreuses blessures sur les +parties molles de la tête, blessures causées par un instrument +contondant, des enfoncements des os du crâne, des effusions de +sang sous la dure-mère et dans le cerveau. Les deux cadavres +n'avaient pas de blessures sur les autres parties du corps; les +parties génitales particulièrement étaient intactes.</p> + +<p>Sur le linge du criminel, qui a été arrêté bientôt après le crime, +on a trouvé des taches de sperme. On décrit L... comme ayant un +extérieur sympathique; il est brun, imberbe. On n'a aucun renseignement +sur ses conditions héréditaires, ni sur ses antécédents, +ni sur sa <i>vita sexualis ante acta</i>, etc.</p> + +<p>Il donne comme mobile: «volupté de la forme la plus cruelle +et la plus abominable.» (D<sup>r</sup> Mac-Donald, <i>Clark University Mass.</i>) +</p></blockquote> + + +<h2>4. MASOCHISME ET SERVITUDE SEXUELLE.</h2> + +<p>Le masochisme<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a> aussi, peut, dans certaines circonstances, +avoir une portée médico-légale, car le droit criminel moderne +ne reconnaît plus le principe du <i>volenti non fit +injuria</i> et le Code pénal autrichien, actuellement en vigueur, +dit expressément dans son article 4: «Des délits sont +commis aussi sur des personnes qui demandent elles-mêmes +à être endommagées par l'acte du délit.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114: </b><a href="#footnotetag114">(retour) </a><p> Ainsi que le fait remarquer Herbst (<i>Handb. des oesterr. Strafrechts</i>, +Vienne 1878, p. 72), il y a pourtant des délits qui n'existent qu'à défaut du +consentement de l'endommagé et qui, par conséquent, n'existent pas dans le +cas où la personne qui paraît comme la partie lésée a consenti à l'acte, par +exemple, à un vol, au viol.</p> + +<p>Herbst range aussi dans la catégorie de ces actes la restriction de la +liberté personnelle.</p> + +<p>Dans ces derniers temps il s'est produit un changement important dans la +façon d'envisager ce point. Le Code pénal allemand considère pour le cas +d'homicide le consentement de la victime comme un fait si important qu'il +inflige à la suite de cette circonstance une peine beaucoup plus atténuée +(art. 216). De même le projet du Code pénal autrichien (§ 222). On a songé à +ce propos aux doubles suicides des couples amoureux. Pour les coups et +les blessures, ainsi que pour les séquestrations, le consentement de la personne +lésée devra trouver chez le magistrat des égards analogues. Pour +juger de la vraisemblance d'un pareil consentement qu'on pourrait invoquer, +la connaissance du masochisme est en tout cas d'une certaine importance.</p></blockquote> + +<p>Au point de vue psychologique et médico-légal les faits +de servitude sexuelle offrent un intérêt beaucoup plus grand. +Quand la sexualité est trop puissante, éventuellement captivée +par un charme fétichiste et que la force morale de résistance +est minime, une femme rancunière ou rapace, au +pouvoir de laquelle l'homme est tombé par passion amoureuse, +peut pousser son amant aux crimes les plus graves. +Le cas suivant en est un exemple digne d'être retenu.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 188 (<i>Assassinat de sa propre famille par servitude +sexuelle</i>).—N..., fabricant de savons à Catane, âgé de trente-quatre +ans, autrefois de bonne réputation, a, dans la nuit du 21 décembre +1886, tué à coups de poignard sa femme, qui dormait à +côté de lui, et étranglé ses deux filles, dont l'aînée avait sept ans +et la cadette six semaines. N... nia d'abord, et essaya de détourner +les soupçons sur un autre; ensuite il fit des aveux complets et +pria les magistrats de le faire exécuter.</p> + +<p>N..., issu d'une famille tout à fait saine, autrefois bien portant, +négociant respecté et très capable, vivant en bon ménage, se +trouvait, depuis des années, sous l'influence fascinatrice d'une +maîtresse qui savait l'attirer à elle, et qui le dominait entièrement.</p> + +<p>Il a pu tenir secrets ces rapports et devant le monde et devant +sa femme.</p> + +<p>En provoquant sa jalousie et en lui déclarant qu'il ne pourrait +conserver la possession de ses faveurs qu'en l'épousant, ce +monstre de femme a su pousser son amant, faible de caractère et +fou d'amour, à assassiner son épouse et ses enfants. Après l'acte, +N... força son petit neveu à le ligotter comme si lui-même avait +été victime des assassins, et il imposa le silence au petit garçon +en le menaçant de le tuer. Quand les gens arrivèrent, il joua le +rôle d'un père de famille malheureux et victime d'un guet-apens.</p> + +<p>Après ses aveux, il manifesta un profond repentir. Pendant les +deux années de l'instruction judiciaire et à l'audience publique, +N... ne présenta jamais de symptômes de troubles mentaux.</p> + +<p>Il ne pouvait s'expliquer que par une sorte de fascination sa +passion folle pour la catin en question. Il n'a jamais eu à se +plaindre de sa femme. On ne trouva aucune trace d'un instinct +génital anormalement fort, ni d'une tendance perverse chez ce +criminel passionnel et exceptionnel. Son repentir et sa mortification +prouvaient qu'il n'était pas non plus défectueux moralement. +Preuve de facultés mentales intactes. Exclusion de toute impulsion +irrésistible. (Mandalari, <i>Il Morgagni</i>, 1890, février.) +</p></blockquote> + +<p>Il va de soi que la responsabilité, dans ce cas horrible et +dans beaucoup d'autres analogues, ne peut pas être contestée. +Dans l'ordre actuel des choses, l'analyse plus subtile des +motifs d'un acte est hors de la portée des profanes et +les juristes se tiennent systématiquement à l'écart de toute +psychologie en raison d'un formalisme logique. Il n'y a pas +lieu de supposer que la servitude sexuelle soit appréciée par +des magistrats et des jurés, d'autant moins que dans ce cas +le mobile de l'acte criminel n'est pas de nature morbide et +que l'intensité d'un mobile en elle-même ne saurait être prise +en considération.</p> + +<p>Toutefois on devrait, dans de pareils cas, examiner et +peser s'il y a encore sensibilité aux contre-motifs moraux ou +si cet élément a été éliminé, ce qui indiquerait un déséquilibrement +de l'état psychique.</p> + +<p>Sans doute, dans ces cas, il s'est produit une sorte de faiblesse +morale acquise qui influe sur la responsabilité. Dans +les délits d'instigation, la servitude sexuelle devrait toujours +être comptée comme une raison pour l'admission des circonstances +atténuantes.</p> + + +<h2>5. COUPS ET BLESSURES, VOL À MAIN ARMÉE, VOL PAR FÉTICHISME.</h2> + +<p>Autriche, § 190; Allemagne, § 219 (vol à main armée); +Autriche, § 171 et 460; Allemagne, § 212 (vol).</p> + +<p>Il ressort du chapitre de pathologie générale qui est +consacré au fétichisme, que le fétichisme pathologique +peut devenir quelquefois la cause de délits. Jusqu'ici on +connaît, comme délits de ce genre: le fait de couper les nattes +de cheveux (observations 78, 79, 80); le vol à main armée ou +le simple vol de linges de femmes, mouchoirs, tabliers (observations +82, 83, 85, 86), souliers de femmes (observations +67, 87, 88), étoffes de soie (observation 93). Il n'y a pas à +douter que les auteurs de ces actes soient psychiquement +tarés. Mais pour pouvoir admettre le manque de libre +arbitre et, par conséquent, l'irresponsabilité, il est absolument +nécessaire de fournir la preuve qu'il y a une contrainte +irrésistible soit dans le sens d'un acte impulsif, soit par +une débilité d'esprit qui a mis l'individu dans l'impossibilité +de dompter son penchant pervers et criminel.</p> + +<p>Toutefois, ces délits, ainsi que la forme singulière de leur +exécution qui diffère sensiblement d'un vulgaire vol ou vol +à main armée, exigent une enquête médico-légale. D'autre +part, ils n'ont pas toujours pour cause originaire des circonstances +psycho-pathologiques, ainsi que nous le montrent +les cas très rares où le coupeur de nattes<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a> est poussé uniquement +par l'âpreté au gain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115: </b><a href="#footnotetag115">(retour) </a><p> D'après le droit autrichien, ce délit pourrait être qualifié de blessure +légère et tomber sous le coup du § 411; d'après le droit criminel allemand, +il y a dans ce cas coups et blessures. (Comparez Liszt, p. 325.)</p></blockquote> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 189 (<i>Fétichisme du mouchoir. Vols continuels de +mouchoirs de femmes</i>).—D..., quarante-deux ans, valet de ferme, +célibataire, a été envoyé par les autorités, le 1<sup>er</sup> mars 1892, à +l'asile du district de Deggendorff (Bavière) pour que son état +mental y soit soumis à l'observation médicale.</p> + +<p>D... est un homme de grande taille, 1<sup>m</sup>,62, fort et gras. Le +crâne est sub-microcéphale, l'expression de la figure fate. L'expression +des yeux est névropathique. Les organes génitaux sont +tout à fait normaux. Sauf un degré modéré de neurasthénie et +d'accentuation du réflexe patellaire, on ne trouve rien d'anormal +physiquement du côté du système nerveux.</p> + +<p>En 1878, D... a été pour la première fois condamné par la Cour +d'assises de Straubing à une peine d'un an et demi de prison +pour avoir volé des mouchoirs.</p> + +<p>En 1880, il vola dans la cour d'une ferme le mouchoir d'une +marchande de volailles; il fut condamné à quinze jours de prison.</p> + +<p>En 1882, il essaya, sur la route publique, d'arracher à une fille +de paysan le mouchoir que celle-ci tenait à la main. Accusé +d'acte de brigandage il fut acquitté sur l'avis du médecin légiste, +qui constata une débilité mentale d'un degré très avancé et un +trouble morbide des fonctions intellectuelles <i>tempore delicti</i>.</p> + +<p>En 1884, la Cour d'assises le condamna à quatre ans de prison +pour vol d'un mouchoir commis avec violence et dans les mêmes +circonstances que le délit précédent.</p> + +<p>En 1888 il tira, dans un marché public, un mouchoir de la poche +d'une femme. Il fut condamné à quatre mois de prison.</p> + +<p>En 1889 il fut condamné pour un délit de ce genre à neuf mois +de prison.</p> + +<p>En 1891, <i>idem</i>, dix mois. Pour le reste, la liste de ses condamnations +fait mention encore de quelques contraventions et détentions +pour port d'armes prohibées et pour vagabondage.</p> + +<p>Tous les vols de mouchoirs avaient été sans exception commis +au détriment de jeunes femmes ou de filles et, dans la plupart des +cas, en plein jour, en présence d'autres personnes, et avec tant de +maladresse et si peu de ménagement que le voleur fut toujours +immédiatement pris et arrêté. Nulle part, dans les dossiers, on ne +trouve d'indice que D... aurait jamais volé d'autres objets, même +les plus insignifiants.</p> + +<p>Le 9 décembre 1891, D... venait une fois de plus de sortir de +prison. Le 14, il fut pris en flagrant délit, au moment où, dans +la bousculade d'une foire, il tirait un mouchoir de la poche d'une +fille de paysans.</p> + +<p>Il fut arrêté sur place et l'on trouva sur lui encore deux mouchoirs +blancs de femmes.</p> + +<p>Lors de ses arrestations précédentes, on avait aussi trouvé sur +D... des collections de mouchoirs de femmes. En 1880, on en a +trouvé 32; en 1882, on en a trouvé 17; il en portait 9 autour du +corps; une autre fois 25. Lors de son arrestation en 1891, on a +trouvé en le fouillant et en visitant son corps 7 mouchoirs blancs.</p> + +<p>Dans ses interrogatoires, D... invoquait toujours comme mobile +de ses vols qu'il se trouvait dans un état d'ébriété prononcée, et +qu'il n'avait voulu faire qu'une plaisanterie.</p> + +<p>Quant aux mouchoirs qu'on trouva sur lui, il prétendit les avoir +en partie achetés, en partie troqués contre d'autres objets, ou les +avoir reçus en cadeau des filles avec lesquelles il avait eu des +rapports.</p> + +<p>Pendant la période d'observation D... paraît intellectuellement +très borné, en même temps qu'il y a chez lui une déchéance +due au vagabondage, à l'ivrognerie et à la masturbation: mais au +fond il est de bon caractère, docile et pas du tout réfractaire au +travail.</p> + +<p>Il ne sait rien de ses parents; il a grandi sans aucune éducation +ni aucune surveillance; étant enfant, il subvenait à sa vie en +mendiant; à l'âge de treize ans, il est devenu valet d'écurie et, à +l'âge de quatorze ans, on abusa de lui pour des actes de pédérastie. +Il affirme avoir senti son instinct génital très tôt et d'une +manière puissante; il a commencé très tôt à faire le coït et +il pratiquait en outre la masturbation. À l'âge de quinze ans, +un cocher lui apprit qu'on pourrait se procurer un grand +plaisir avec des mouchoirs de jeunes femmes en se les appliquant +<i>ad genitalia</i>. Il essaya et trouva que le dire du cocher s'était +pleinement confirmé; à partir de ce moment il essaya par tous les +moyens de se procurer de ces mouchoirs. Son penchant devenait +si puissant qu'aussitôt qu'il apercevait une femme qui lui était +sympathique et qui tenait un mouchoir à la main ou assez +visiblement dans sa poche, il était, en sentant une violente +émotion sexuelle, saisi par l'impulsion de se presser contre cette +personne et de lui voler son mouchoir.</p> + +<p>À jeun il lui était presque toujours possible de résister à ce penchant, +par la crainte d'encourir une condamnation. Mais, quand il +avait bu, sa force de résistance disparaissait. Déjà pendant son +service militaire, il s'était fait donner des mouchoirs par des +jeunes filles ou des femmes qui lui plaisaient et il les avait +troqués contre d'autres après s'en être servi pendant quelque +temps.</p> + +<p>Quand il passait la nuit chez une fille, il échangeait toujours +son mouchoir avec elle. À plusieurs reprises il avait acheté +des mouchoirs pour les échanger chez des femmes.</p> + +<p>Tant que les mouchoirs étaient neufs et n'avaient pas encore +servi, ils ne produisaient sur lui aucun effet. Ils ne l'excitaient +sexuellement qu'après qu'ils avaient été portés par des filles.</p> + +<p>Il ressort du dossier de son procès que souvent, pour mettre +des mouchoirs neufs en contact avec des femmes, il en avait +à plusieurs reprises mis sur le chemin où des femmes devaient +passer et avait essayé de les forcer à marcher dessus. Une +fois il assaillit une fille, lui pressa son mouchoir sur le cou +et se sauva ensuite.</p> + +<p>Quand il était en possession d'un mouchoir qui avait été touché +par une femme, il se produisait chez lui de l'érection et de +l'orgasme. Il passait alors le mouchoir <i>ad corpus nudum</i>, de +préférence <i>ad genitalia</i>, et obtenait alors une éjaculation satisfaisante.</p> + +<p>Il n'a jamais demandé le coït aux femmes; d'une part parce +qu'il «craignait un refus, mais surtout parce qu'il aimait mieux +le mouchoir que la femme».</p> + +<p>D... ne fait ces aveux qu'avec beaucoup de réticences et par +petits morceaux. Plusieurs fois il se met à pleurer et déclare qu'il +ne veut pas continuer à parler, parce que cela le fait rougir. Ce +n'est pas un voleur; il n'a jamais volé, pas même pour la valeur +d'un sou, même quand il se trouvait dans la plus grande misère. +Il n'a jamais pu se décider à vendre les mouchoirs.</p> + +<p>Il affirme avec un accent très sincère et parti du cœur: «Je ne +suis pas méchant garçon. Seulement quand je fais de ces bêtises-là, +je suis tout sens dessus dessous.»</p> + +<p>L'excellent rapport fait par l'administration de l'asile appuie +sur le fait que les délits ont été commis sous l'influence d'une +impulsion morbide et irrésistible qui repose sur la prédisposition +anormale du sujet; il constate aussi une débilité mentale peu prononcée. +Acquittement sur l'accusation de vol. +</p></blockquote> + + +<h2>6. DÉBAUCHE AVEC DES INDIVIDUS AU-DESSOUS DE QUATORZE ANS. +OUTRAGES (AUTRICHE).</h2> + +<p>Code autrichien, § 128, 132; Projet autrichien, § 189, 191; +Code allemand, § 114, 176.</p> + +<p>Par débauche (souillure, outrage) avec des individus non +encore mûrs sexuellement, le législateur comprend toutes +sortes d'actes d'impudicité commis sur des personnes au-dessous +de quatorze ans, et qu'on ne peut pas qualifier +comme des viols. L'expression «débauche», dans le sens +juridique du mot, réunit toutes les aberrations désolantes +et toutes les plus grandes abominations dont un homme +embrasé par la volupté, d'une morale faible et souvent aussi +d'une puissance sexuelle faible, est seul capable.</p> + +<p>Un caractère commun à ces délits de mœurs commis sur des +individus qui appartiennent plus ou moins encore à l'enfance, +c'est leur manque de virilité, leur caractère de friponnerie et +souvent d'ineptie. En effet, à part les êtres pathologiques, +représentés par les imbéciles paralytiques, et les individus +tombés dans l'imbécillité sénile, ce genre de délits est commis +presque exclusivement par des gens très jeunes qui n'ont pas +encore confiance dans leur courage et leur puissance, ou par +des débauchés qui sont devenus plus ou moins impuissants. +Il est absolument inimaginable qu'un adulte, en pleine possession +de sa puissance sexuelle et de ses facultés mentales, +puisse trouver plaisir à la débauche avec des enfants.</p> + +<p>L'imagination du débauché, dans la mise en scène active +ou passive des actes d'impudicité, est excessivement féconde, +et l'on peut se demander si, par l'énumération suivante des +actes parvenus jusqu'ici à la connaissance des hommes de +loi, on ait épuisé tous les cas possibles capables de se produire +dans ce domaine.</p> + +<p>Dans la plupart des cas, l'impudicité consiste en attouchements +voluptueux (selon les circonstances, flagellation<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>), +manustupration active, entraînement des enfants à la débauche +en se servant d'eux pour la masturbation ou pour +l'attouchement voluptueux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116: </b><a href="#footnotetag116">(retour) </a><p> Pour les cas précis, voir <i>Friedreichs Blætter, f. ger. Anthropologie</i>, 1859, +III, p. 77.</p></blockquote> + +<p>Parmi les délits plus rares sont le <i>cunnilingus</i>, <i>irrumare</i> +sur des garçons ou des filles, <i>pædicatio puellarum</i>, <i>coitus +inter femora</i>, exhibition.</p> + +<p>Dans un cas rapporté par Maschka (<i>Handb.</i>, III, p. 174), +un jeune homme fit danser dans sa chambre des petites +filles nues, de huit à douze ans, il les fit sauter, uriner +devant lui jusqu'à ce qu'il en eût de l'éjaculation.</p> + +<p>L'abus des garçons par des femmes voluptueuses n'est pas +rare non plus; ces femmes procèdent avec les enfants à une +<i>conjunctio membrorum</i> pour se satisfaire par la friction, ou +bien elles cherchent à se procurer de la satisfaction en se +faisant masturber<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117: </b><a href="#footnotetag117">(retour) </a><p> Les cas cités par Maschka, <i>Handbuch</i>, III, p. 175.—Caspers, <i>Vierteljahreschrift</i>, +1852, t. 1.—Tardieu, <i>Attentats aux mœurs</i>.</p></blockquote> + +<p>Un des exemples les plus abominables a été observé par +Tardieu. Des servantes, d'accord avec leurs amants, ont +masturbé des enfants qui leur avaient été confiés, ont fait le +<i>cunnilingus</i> avec une fille de sept ans, lui ont introduit des +carottes et des pommes de terre <i>in vaginam</i> et aussi dans +l'anus d'un garçon de deux ans.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 190.—L..., soixante-deux ans, lourdement taré, +masturbateur, prétend n'avoir jamais fait le coït, mais avoir +souvent pratiqué la <i>fellatio</i>. Il est à l'asile d'aliénés pour <i>paranoia</i>. +Son plus grand plaisir était d'attirer chez lui des filles de dix à +quatorze ans et de pratiquer sur elles le <i>cunnilingus</i> et d'autres +horreurs. Il éjaculait alors avec orgasme.</p> + +<p>La masturbation ne lui procurait pas une satisfaction aussi +grande et ne lui donnait de l'éjaculation que fort difficilement. +Faute de mieux il était aussi <i>fellator virorum</i> et occasionnellement +exhibitionniste. Phimosis. Crâne asymétrique. (Pélanda, <i>Arch. +di Psichiatria</i>, X, fascic. 3.)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 191.—X..., prêtre, quarante ans, fut accusé +d'avoir attiré à lui des filles de dix à treize ans, de les avoir +déshabillées, d'avoir fait sur elles des attouchements voluptueux +et de s'être, après ces procédés, finalement masturbé.</p> + +<p>Il est taré, onaniste dès son enfance, imbécile moralement; +de tout temps il fut sexuellement très excitable. Le crâne est un +peu petit. Pénis d'une grandeur extraordinaire; symptômes +d'hypospadias. (<i>Idem.</i>)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 192.—K..., vingt-trois ans, joueur d'orgue de +Barbarie, est accusé et convaincu d'avoir à plusieurs reprises +attiré des garçons, parfois aussi des petites filles, et d'avoir, dans +un lieu écarté, pratiqué avec ces enfants des actes d'impudicité +(masturbation mutuelle, <i>fellatio puerorum</i>, attouchements des +parties génitales des petites filles).</p> + +<p>K... est un imbécile; il est aussi rabougri au physique, il a à +peine 1<sup>m</sup>,5 de taille; crâne rachitique, hydrocéphale, avec des +dents écartées l'une de l'autre, défectueuses, irrégulières.</p> + +<p>Des lèvres épaisses, une mine abêtie, un langage bègue, des +attitudes maladroites complètent l'image de la dégénérescence +physique et intellectuelle. K... se comporte comme un enfant qui +a été surpris pour une gaminerie.</p> + +<p>Barbe à peine perceptible. Parties génitales bien et normalement +développées.</p> + +<p>Il a une idée vague d'avoir commis quelque chose d'inconvenant, +mais il ne se rend pas compte de la portée morale, sociale +et judiciaire de ses actes.</p> + +<p>K... est né d'un père adonné à l'ivrognerie et d'une mère qui +est devenue folle par suite des mauvais traitements qu'elle dut +subir de la part de son mari; elle est morte à l'asile d'aliénés.</p> + +<p>Dans les premières années de sa vie, K... devint presque +complètement aveugle à la suite d'abcès de la cornée; à partir de +l'âge de six ans, il fut mis chez une femme subventionnée par +l'Assistance publique; devenu plus grand, il gagnait pauvrement +sa vie comme joueur d'orgue de Barbarie.</p> + +<p>Son frère est un vaurien; lui-même passait pour un homme +grincheux, querelleur, méchant, capricieux et irritable.</p> + +<p>Le rapport releva particulièrement l'arrêt de développement +intellectuel, moral et physique de l'inculpé. +</p></blockquote> + +<p>Malheureusement, il faut convenir que les plus abominables +de ces délits de mœurs sont précisément commis par +des personnes saines d'esprit, qui, trop rassasiées des plaisirs +sexuels, ou par lubricité et brutalité, souvent aussi pendant +l'ivresse, oublient à ce point leur dignité d'hommes.</p> + +<p>Mais une grande partie de ces faits procèdent d'un fondement +morbide. C'est surtout le cas chez les vieillards<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a> qui +deviennent séducteurs de la jeunesse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118: </b><a href="#footnotetag118">(retour) </a><p>Comparez Kirn, <i>Allgem. Zeitschrift f. Psych.</i>, XXXIX, p. 47.</p></blockquote> + +<p>Je me rallie absolument à l'avis de Kirn qui, pour ces cas, +croit dans toute circonstance une <i>exploratio mentalis</i> nécessaire; +car souvent on peut établir le réveil d'un instinct +génital pervers d'une violence morbide et indomptable, +réveil d'instinct qui peut être le phénomène partiel d'une +<i>dementia senilis</i>.</p> + + +<h2>7. IMMORALITÉ CONTRE NATURE (SODOMIE<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>).</h2> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119: </b><a href="#footnotetag119">(retour) </a><p> Je me conforme au langage généralement en usage, en traitant la +bestialité et la pédérastie sous la désignation commune de sodomie. Dans +la Genèse (chapitre XIX) où ce terme a pris son origine, il désigne exclusivement +le vice de pédérastie. Plus tard on a appliqué le mot de sodomie +au vice de bestialité. Les théologiens moralistes, comme saint Alphonse de +Ligori, Gury et autres, ont toujours judicieusement, c'est-à-dire dans le sens +de la Genèse, fait la distinction entre: <i>sodomia i. e. concubitus cum persona +ajusdem sexus</i> et <i>bestialitas i. e. concubitus cum bestia</i>. (Comparez Olfers, +<i>Pastoralmedicin</i>, p. 73.)</p> + +<p>Les Juristes ont porté la confusion dans la terminologie en admettant une +<i>sodomia ratione sexus</i> et une <i>sodomia ratione generis</i>. La science devrait +cependant ici se déclarer comme l'<i>ancilla theologiæ</i>, et revenir à l'usage +juste des termes.</p></blockquote> + +<p>Code autrichien, § 129, Projet, § 190. Code allemand, § 175.</p> + +<p><i>a) Bestialité<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a>.</i></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120: </b><a href="#footnotetag120">(retour) </a><p> Pour notes historiques intéressantes, v. Krauss, <i>Psych. des Verbrechens</i>, +p. 130; Mashka, <i>Hdb.</i> III, p. 188; Hoffmann, <i>Lehrb d. ger. Med.</i>, p. 180; Rosenbaum, +<i>Die Lustseuche</i>, 3<sup>e</sup> édition, 1842.</p></blockquote> + +<p>La bestialité, quelque monstrueuse et répugnante qu'elle +puisse paraître à tout homme honnête, ne tire pas toujours +non plus son origine de conditions psycho-pathologiques. +Une moralité tombée à un niveau très bas, une forte impulsion +sexuelle qui se butte à des obstacles pour la satisfaction +naturelle, sont peut-être les principales raisons de cette satisfaction +contre nature qu'on rencontre aussi bien chez les +hommes que chez les femmes.</p> + +<p>Nous savons par Polak qu'en Perse elle tire souvent son +origine de l'idée fixe qu'on peut, par l'acte sodomique, se +débarrasser de la gonorhée; de même qu'en Europe, cette +croyance est encore très répandue qu'on peut, en faisant le +coït avec une petite fille, se guérir du mal vénérien.</p> + +<p>L'expérience nous a montré que la bestialité n'est pas un +fait rare dans les étables de vaches et les écuries de chevaux. +À l'occasion, un individu peut s'en prendre aussi aux chèvres, +aux chiennes, et même aux poules, comme nous l'apprennent +un cas rapporté par Tardieu et un autre par Schauenstein +<i>(Lehrb.</i>, p. 125).</p> + +<p>On connaît l'ordre donné par Frédéric le Grand au sujet +d'un cavalier qui avait sodomisé une jument: «Ce gaillard +est un cochon, il faut le mettre dans un régiment d'infanterie.»</p> + +<p>Les rapports des individus féminins avec des animaux se +bornent aux relations avec des chiens. Un exemple monstrueux +de la dépravation morale dans les grandes villes, est +le cas rapporté par Maschka (<i>Handb.</i> III) d'une femme qui, à +Paris, en petit comité, contre une entrée payée, se montrait +devant des débauchés et se laissait couvrir par un bulldogue +dressé à cette fonction!</p> + +<p>Les tribunaux jusqu'ici n'ont pas prêté attention à l'état +mental des sodomistes et n'en ont guère tenu compte.</p> + +<p>Dans plusieurs cas, parvenus à la connaissance de l'auteur, +il s'agissait de gens débiles d'esprit.</p> + +<p>Le sodomiste de Schauenstein aussi était un aliéné. Le +cas de bestialité suivant est évidemment dû à des conditions +morbides. Il s'agit d'un épileptique. Le penchant sexuel pour +les animaux apparaît ici comme un équivalent de l'instinct +génital normal.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 193.—X.... paysan, quarante ans, grec orthodoxe. +Le père et la mère étaient de forts buveurs. À partir de l'âge de +cinq ans, le malade a eu des accès épileptiques: il tombe par +terre et perd conscience; il reste immobile pendant deux ou +trois minutes; alors il se relève et se met à courir sans savoir +ou, les yeux grands ouverts. À l'âge de dix-sept ans, réveil de +l'instinct génital. Le malade n'a de penchants sexuels ni pour les +femmes, ni pour les hommes, mais bien pour les animaux (oiseaux, +chevaux, etc.). Il fait le coït avec des poules, des canards, plus +tard avec des chevaux, des vaches. Ne s'est jamais masturbé.</p> + +<p>Le malade est peintre d'images religieuses, très borné d'esprit. +Depuis des années, <i>paranoia</i> religieuse avec états d'extase. Il a un +amour «inexplicable» pour la Sainte Vierge, pour laquelle il +donnerait sa vie. Reçu à la clinique, le malade ne présente +pas de tares organiques ni de stigmates de dégénérescence +anatomique.</p> + +<p>Il a eu de tout temps de l'aversion pour les femmes. Ayant +essayé une fois le coït avec une femme, il resta impuissant; en +présence des animaux il est toujours puissant. Vis-à-vis des +femmes il est toujours pudique. Le coït avec des femmes lui +semble presque comme un péché. (Kowalewsky, <i>Jahrb. f. +Psychiatrie</i>, VII, fascic. 3.)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 194.—Le 23 septembre 1889, à midi, l'apprenti +cordonnier W..., âgé de seize ans, attrapa dans le jardin d'un +voisin une oie et fit sur cet animal des actes de bestialité, jusqu'à +l'arrivée du voisin. À ses reproches il répondit: «Eh bien! est-ce +que l'oie en est malade?» et il s'éloigna sur cette réponse. À +l'interrogatoire devant le juge, il avoua le fait, mais il s'excusa +en alléguant une absence d'esprit temporaire. Depuis une grave +maladie qu'il a eue à l'âge de douze ans, il a plusieurs fois +par mois des accès accompagnés de chaleurs à la tête; alors il +est très excité sexuellement, ne sait comment se soulager ni ce +qu'il fait. C'est dans un de ces accès qu'il a commis l'acte. Il se +défendit de la même façon à l'audience publique et prétendit +n'avoir appris les <i>species facti</i> que par les assertions du voisin. +Le père déclare que W... est originaire d'une famille saine, mais +que, depuis qu'il a eu, à l'âge de cinq ans, la scarlatine, il a +toujours été maladif et que, à l'âge de douze ans, il a eu une +maladie cérébrale avec fièvre. W... avait de bons antécédents; +il avait bien appris à l'école et plus tard avait aidé son +père dans les travaux de son métier. Il n'était pas adonné à la +masturbation.</p> + +<p>L'examen médical n'a amené la constatation d'aucune défectuosité +morale ou intellectuelle. L'examen du corps a permis de +constater que les parties génitales étaient normales. Pénis relativement +très développé, augmentation considérable du réflexe +du tendon du genou. Pour le reste, constatations négatives.</p> + +<p>Il a été établi que l'amnésie <i>tempore delicti</i> n'a pas existé. On n'a +pu constater des accès de troubles mentaux à une époque antérieure, +et on n'a rien remarqué pendant la période d'observation +qui a duré six semaines. Il n'y avait pas de perversion de la <i>vita +sexualis</i>. Le rapport médical admit la possibilité d'états organiques +provenant d'une maladie du cerveau (fluxion à la tête) +ayant pu exercer une influence sur la perpétration de l'acte +incriminé. (Puisé dans un rapport médical de M. le docteur Fritsch, +à Vienne.)</p> + +<hr class="empty" /> +<p><span class="sc">Observation</span> 195.—(<i>Sodomie impulsive</i>).—A..., seize ans, +garçon jardinier; enfant illégitime; père inconnu; mère lourdement +tarée, hystéro-épileptique. A... a le crâne et la face difformes, +asymétriques; il en est de même du squelette. Il est de +petite taille; masturbateur depuis son enfance; toujours morose, +apathique, aimant la solitude, très irascible. Ses passions +réagissaient d'une façon pour ainsi dire pathologique. C'est un +imbécile; au physique, il a beaucoup dépéri, probablement par +suite de la masturbation; il est neurasthénique. De plus, il présente +des symptômes hystéropathiques (diminution du champ +visuel, dyschromatopsie, diminution du sens olfactif et du sens +auditif du côté droit, <i>anaesthesia testiculi dextr.</i>).</p> + +<p>A... est convaincu d'avoir en partie masturbé, en partie sodomisé +des chiens et des lapins. À l'âge de douze ans, il a vu des +garçons masturber un chien. Il les imita et ne put, par la suite, +s'empêcher de tourmenter de cette façon abominable les chiens, +les chats et les lapins qu'il rencontrait. Il sodomisait beaucoup +plus fréquemment des lapins femelles, les seuls animaux qui +avaient quelque charme pour lui. La nuit tombante, il allait à +l'étable à lapins de son maître pour assouvir son horrible passion. +On a plusieurs fois trouvé des lapins avec le rectum déchiré. Ses +actes de bestialité avaient toujours lieu de la même façon. Il +s'agissait de véritables accès qui se produisaient périodiquement, +environ toutes les huit semaines, le soir, et toujours avec les +mêmes symptômes. A... éprouvait d'abord un grand malaise, une +sensation de coups de marteau tombant sur sa tête. Il lui semblait +qu'il perdait la raison. Il luttait contre l'idée obsédante qui +surgissait et le poussait à sodomiser des lapins, il éprouvait une +angoisse croissante et une augmentation des maux de tête au point +de ne pouvoir plus les supporter. Arrivé au plus haut degré de cet +état, il avait des bourdonnements, une sueur froide lui perlait à +la peau, les genoux tremblaient, enfin toute force de résistance +s'évanouissait, et il y avait exécution impulsive de l'acte.</p> + +<p>L'acte consommé, il est délivré de son angoisse. La crise nerveuse +disparaît, il reprend son empire sur lui-même, éprouve une +honte profonde de ce qui vient de se passer et redoute le retour +de cet état. A... affirme que si, dans cette situation, on le plaçait +dans l'alternative de choisir entre une femme et une lapine, il +ne pourrait se décider que pour cette dernière. Dans les intervalles +aussi, parmi les animaux domestiques, ce sont les lapins +seuls qui lui plaisent. Dans ses états d'exception, il lui suffit, pour +avoir une satisfaction sexuelle, de presser, d'embrasser, etc., le +lapin; mais parfois il tombe dans une telle <i>furor sexualis</i> qu'il lui +faut impétueusement sodomiser l'animal.</p> + +<p>Ces actes de bestialité, sont les seuls qui puissent le satisfaire +sexuellement et c'est pour lui la seule forme possible d'activité +sexuelle. A... affirme qu'il n'a jamais eu de sensations +voluptueuses; la satisfaction consiste seulement en ce que, par ce +moyen, il se délivre de la situation pénible que lui crée une +contrainte impulsive.</p> + +<p>L'examen médical a pu facilement démontrer que ce monstre +était un dégénéré psychique, un malade privé de son libre arbitre, +mais non un criminel. (Boeteau, <i>la France médicale</i>, 38<sup>e</sup> année, +nº 38.) +</p></blockquote> + +<p>Le cas suivant ne paraît pas être de nature psycho-pathologique.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 196.—<i>Sodomie.</i>—Dans une ville de province, un +homme de classe supérieure, âgé de trente ans, a été surpris en +rapport sodomique avec une poule. Depuis longtemps, on recherchait +le malfaiteur, car les poules de la maison dépérissaient l'une +après l'autre.</p> + +<p>Le président du tribunal demanda à l'accusé comment il avait pu +s'aviser de commettre une action aussi dégoûtante; il se défendit +en invoquant la petitesse de ses parties génitales qui lui rendait +impossible tout rapport avec des femmes. L'examen médical a, en +effet, constaté une exiguïté extraordinaire des parties génitales. +Cet individu était tout à fait normal au point de vue intellectuel.</p> + +<p>Pas de renseignements ni sur les tares éventuelles, ni sur +l'époque du réveil de l'instinct génital, etc. (Gyurkovechky, +<i>Männl. Impotenz</i>, 1889, p. 82) +</p></blockquote> + + +<h2>8. ACTES D'IMPUDICITÉ AVEC DES PERSONNES DU MÊME SEXE (Pédérastie, +<i>Sodomia sensu strictiori</i>).</h2> + +<p>Le Code allemand ne connaît que l'acte d'impudicité entre +des personnes masculines. La loi autrichienne va plus loin et +vise les actes de ce genre commis entre personnes appartenant +au même sexe; par conséquent, l'impudicité entre femmes +peut aussi tomber sous le coup de la loi.</p> + +<p>Parmi les actes immoraux commis entre individus masculins, +la pédérastie (<i>immissio penis in anum</i>) tient le premier +rang comme intérêt. La législation a évidemment pensé +exclusivement à ce genre de perversité des actes sexuels; +d'après les développements des commentateurs les plus autorisés +du Code (Oppenhoff, <i>Stgsb</i>, Berlin, 1872, p. 324 et Rudolf +et Stenglein, <i>D. Strafgesb f. das Deutsche Reich</i>, 1881, p. 423), +l'<i>immissio penis in corpus vivum</i> est un fait requis pour pouvoir +établir le crime prévu dans l'article 175.</p> + +<p>D'après cette manière de voir, il n'y a pas lieu de poursuivre +les autres actes d'impudicité commis entre hommes, à +moins que ces actes ne soient compliqués d'une offense +publique à la pudeur, ou de l'emploi de la violence, ou du +fait qu'ils ont été accomplis sur des garçons au-dessous de +quatorze ans. On est revenu ces temps derniers sur cette +manière de voir, et on considère que le fait de délit contre +nature entre individus de sexe masculin existe quand même +il n'y aurait que des actes similaires du coït<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121: </b><a href="#footnotetag121">(retour) </a><p> Un travail sur le caractère délictueux des rapports entre hommes publié +dans la <i>Zeitschrift f. d. gesammte Strafrechtswissenschaft</i>, t. VII, fascicule 1, +ainsi qu'une étude parue dans <i>Friedreichs Blætter f. gerichtl. Medizin</i>, année +1891, fascic. 6, nous indiquent d'une manière excellente combien subtile et +sujette à caution doit être pour le magistrat l'appréciation de ces actes +«similaires du coït» pour constater le fait objectif du délit.—Consultez +encore le livre de Moll: <i>Inversion sexuelle</i>, et celui de Bernhardt: <i>Der uranismus</i>, +Berlin, 1882.</p></blockquote> + +<p>Les études sur l'inversion sexuelle ont mis l'amour homosexuel +entre hommes sous un jour tout autre que celui sous +lequel se présentaient les délits de mœurs dus à l'inversion, +et particulièrement la pédérastie, à l'époque où l'on a élaboré +les Codes. Le fait que beaucoup de cas d'inversion sexuelle +sont causés par un état psychopathologique, permet d'admettre +sans aucun doute que la pédérastie aussi peut être +l'acte d'un irresponsable, et c'est pour cette raison qu'on +devrait dorénavant, <i>in foro</i>, apprécier non seulement l'acte en +lui-même mais aussi tenir compte de l'état mental de l'accusé.</p> + +<p>Les idées données au début de ce chapitre peuvent servir +ici de règles. Ce n'est pas l'acte, mais seulement le jugement +sur l'état anthropologico-clinique de l'auteur qui doit trancher +la question de savoir s'il y a perversité criminelle ou +perversion morbide de l'esprit et de l'instinct qui, dans certaines +circonstances, pourrait exclure toute condamnation.</p> + +<p>La première question <i>in foro</i> doit être posée dans ce sens: +le penchant sexuel pour les personnes de son propre sexe +est-il congénital ou acquis? Et, dans ce dernier cas, il faut +examiner si cette tendance représente une perversion morbide +ou seulement une aberration morale (perversité).</p> + +<p>L'inversion sexuelle congénitale ne se rencontre que chez +des individus doués d'une prédisposition morbide (tarés), +comme phénomène partiel d'une tare caractérisée par des +anomalies anatomiques ou fonctionnelles ou par des anomalies +de ces deux genres à la fois. Le cas se dessinera d'autant +plus nettement, et le diagnostic sera d'autant plus sûr, que le +caractère et la totalité des sentiments de l'individu paraîtront +peu conformes à sa singularité sexuelle; qu'il y aura chez +lui absence complète d'affection pour l'autre sexe ou même +<i>horror</i> pour les rapports hétérosexuels; que cet individu présentera +encore dans son impulsion à satisfaire son inversion +sexuelle des symptômes d'autres anomalies de la vie sexuelle +ainsi qu'une dégénérescence profonde caractérisée par la +périodicité de l'impulsion et des actes impulsifs, qu'enfin ce +sera un névropathe et un psychopathe.</p> + +<p>L'autre question concerne l'état mental de l'uraniste. Si +cet état est tel que les conditions de la responsabilité manquent +absolument, le pédéraste n'est pas un criminel, mais +un aliéné irresponsable.</p> + +<p>Ce cas est plus rare chez les uranistes congénitaux. Ordinairement +ils présentent tout au plus des troubles psychiques +élémentaires qui ne suppriment pas la responsabilité en elle-même.</p> + +<p>Malgré cela, la question médico-légale de la responsabilité +de l'uraniste n'est pas encore tranchée. L'instinct génital est +un des besoins organiques les plus puissants. Aucune législation +ne trouve répréhensible en elle-même la satisfaction +sexuelle en dehors du mariage; si l'uraniste a un sentiment +pervers, ce n'est pas sa faute, mais celle d'une prédisposition +anormale. Son désir sexuel peut être très répugnant au point +de vue esthétique; mais, envisagé au point de vue morbide de +l'uraniste, c'est un désir naturel. Au surplus, chez la majorité +de ces malheureux, l'instinct sexuel pervers se manifeste avec +une force anormale, et leur conscience ne considère pas leur +instinct pervers comme une tendance contre nature. Ils n'ont +donc point de contrepoids moraux et esthétiques pour contrebalancer +leur impulsion.</p> + +<p>Bien des hommes d'une constitution normale sont capables +de renoncer à la satisfaction de leur <i>libido</i> sans être atteints +dans leur santé par cette abstinence forcée. Beaucoup de névropathes—et +les uranistes le sont tous—deviennent malades, +quand ils ne peuvent satisfaire leur instinct naturel ou quand +cette satisfaction a lieu d'une manière qu'ils considèrent +comme perverse.</p> + +<p>La plupart des uranistes se trouvent dans une situation +pénible. D'un côté, ils ont un penchant anormalement fort pour +leur propre sexe, penchant qu'ils sentent comme une loi naturelle +et dont la satisfaction leur paraît bienfaisante; d'autre +part, il y a l'opinion publique qui flétrit leurs procédés, et la +loi qui les menace de condamnations infamantes. D'un côté, +des états d'âme tourmentants pouvant aller jusqu'à l'hypocondrie +et au suicide, ou au moins conduire à des maladies de +nerfs; de l'autre côté, la honte, la perte de leur position +sociale, etc. On ne peut contester que cette malheureuse prédisposition +morbide crée des cas de contrainte et de force +majeure. La société et la loi devraient tenir compte de ces +faits: la première, en plaignant ces malheureux au lieu de +les mépriser; la dernière, en ne les punissant pas, tant qu'ils +restent dans les limites tracées en général pour la manifestation +de l'instinct génital.</p> + +<p>Comme confirmation de ces vues et de ces réclamations en +faveur de ces enfants mal partagés de la nature, nous nous +permettons de reproduire ici un mémoire adressé par un uraniste +à l'auteur de ce livre; celui qui a écrit les lignes suivantes +est un personnage qui occupe une haute position sociale +à Londres.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +Vous n'avez pas une idée des luttes terribles et continuelles +que nous tous, surtout les penseurs et les délicats, avons à soutenir +encore aujourd'hui, et combien nous avons à souffrir de l'opinion +erronée et presque générale sur notre compte et sur notre +prétendue «immoralité».</p> + +<p>Votre opinion que ce phénomène doit, dans la plupart des cas, +être attribué à une prédisposition morbide congénitale comme +cause originaire, pourra peut-être vaincre bientôt les préjugés +existants et éveiller de la compassion pour nous autres «malades», +en place de l'horreur et du mépris dont nous sommes encore +l'objet.</p> + +<p>Quelque profondément que je sois convaincu que l'idée que +vous défendez est pour nous très avantageuse, je ne puis, dans +l'intérêt de la science, accepter sans réserve le mot «morbide», +et je me permettrai de vous donner à ce sujet encore quelques +explications.</p> + +<p>Le phénomène est en tout cas anormal; mais le terme «morbide» +a encore une autre signification que je ne trouve pas exacte, +du moins dans les nombreux cas que j'ai eu l'occasion d'observer +personnellement. Je conviens <i>a priori</i> que, chez les uranistes, les +cas de troubles mentaux, de surexcitation nerveuse, etc., peuvent +être constatés dans une proportion beaucoup plus considérable +que chez les individus normaux. Cette nervosité aiguë +est-elle en connexité nécessaire avec la nature du l'uranisme ou ne +doit-elle pas, dans la plupart des cas, être attribuée à ce que l'uraniste, +par suite de la législation actuelle et des préjugés sociaux, +ne peut arriver, comme les autres hommes, à satisfaire, d'une +manière simple et aisée, ses penchants sexuels ou génitaux.</p> + +<p>Le jeune uraniste, dès qu'il sent les premières émotions +sexuelles et qu'il en fait naïvement part à ses camarades, s'aperçoit +bientôt que les autres ne le comprennent pas. Il se replie +donc sur lui-même. Confie-t-il à son professeur ou à ses parents +ce qui l'émeut, on lui représente comme criminel ce mouvement +qui lui paraît aussi naturel que la natation pour le poisson: et on +lui dit qu'il faut combattre et supprimer à tout prix ce penchant. +Voilà que commence une lutte intérieure, une suppression violente +de l'instinct sexuel; et plus on en supprime la satisfaction naturelle, +plus l'imagination s'échauffe et travaille, plus elle fait surgir, +comme par enchantement, précisément ces images qu'on voudrait +bannir. Plus le caractère qui soutient ce combat est énergique, +plus le système nerveux doit fatalement en souffrir. C'est, à mon +avis, cette suppression violente d'un instinct si profondément +enraciné chez nous, qui développe les symptômes morbides que +nous pouvons observer chez beaucoup d'uranistes, mais ces +symptômes ne sont pas nécessairement en connexité avec les prédispositions +uranistes.</p> + +<p>Les uns continuent pendant une période plus ou moins longue +ce combat intérieur, sans trêve, et finissent par s'user complètement; +les autres arrivent finalement à la conviction que cet +instinct puissant qui leur est congénital ne peut pas être un péché; +ils cessent de tenter l'impossible, c'est-à-dire la suppression de +leur penchant. Mais alors commence en réalité une série de souffrances +et d'excitations permanentes. Le Dioning, quand il +cherche la satisfaction de son instinct génital, sait toujours la +trouver facilement; tel n'est pas la cas de l'urning. Il voit des +hommes qui le charment, mais il ne lui est pas permis d'en rien +dire, pas même de laisser voir ce qui l'émeut. Il croit que lui seul +au monde a ces sentiments anormaux. Naturellement, il recherche +la compagnie des jeunes gens, mais il n'ose pas se confier à eux. +Ainsi il est amené à se procurer une compensation de la satisfaction +qu'il ne peut pas obtenir. L'onanisme est pratiqué sur une +vaste échelle, et toutes les conséquences de ce vice se font bientôt +sentir. Si alors, après un certain laps de temps, il se produit un +délabrement du système nerveux, le phénomène morbide n'est pas +occasionné par l'uranisme même, mais il a pris naissance parce +que, par suite de l'opinion régnante à notre époque, l'uraniste +n'a pu trouver la satisfaction sexuelle qui lui est normale et +naturelle, et que, par conséquent, il a dû tomber dans l'onanisme.</p> + +<p>Admettons que l'uraniste a eu la chance rare de rencontrer une +âme qui sente comme lui, ou qu'il a été renseigné par un ami +expérimenté sur les choses du monde uraniste; bien des combats +intérieurs lui sont épargnés, mais une longue série de soucis +troublants, de craintes, suit tous ses pas. Il sait maintenant qu'il +n'est plus le seul au monde qui ait ces sentiments anormaux; il +ouvre les yeux, et il est étonné du trouver tant de compagnons +dans toutes les couches sociales et dans toutes les professions; +il apprend que, de même que chez les Dioning, il y a aussi +chez les uranistes une prostitution, et qu'on peut avoir des +hommes vénals, de même qu'on achète des filles. L'occasion de +satisfaire l'instinct sexuel ne fait donc plus défaut. Et pourtant, +combien différent est ici le cours des choses, comparé à ce qui se +passe chez les Dioning!</p> + +<p>Prenons le cas le plus heureux. L'ami de même tendance +après lequel on a langui toute sa vie, est trouvé. Mais il n'est +pas permis de se livrer franchement à lui comme le jeune homme +s'abandonne à la fille qu'il aime. Au milieu d'une angoisse continuelle, +tous deux doivent cacher leur liaison, même une trop +grande intimité qui pourrait facilement éveiller les soupçons doit +rester cachée devant le monde, surtout si tous les deux ne sont +pas de même âge ou s'ils n'appartiennent pas à la même classe +sociale. Ainsi commence, avec la liaison même, une série d'agitations; +la crainte que leur secret peut être trahi ou deviné, ne +permet pas au malheureux de jouir en toute gaieté de cœur. Un +incident insignifiant pour tout autre le fait trembler, car il craint +que les soupçons soient éveillés, son secret percé à jour, ce qui +compromettrait complètement sa position sociale et lui ferait +perdre son poste et son métier. Cette agitation continuelle, ces +craintes et ces soucis permanents, ne laisseraient-ils aucune trace +et ne retentiraient-ils pas sur tout le système nerveux?</p> + +<p>Un autre, moins heureux, n'a pas trouvé l'ami de sentiments +similaires, mais il est tombé entre les mains d'un beau jeune +homme qui d'abord a été complaisant pour lui jusqu'à ce qu'il ait +pu surprendre les secrets les plus intimes de l'uraniste. Alors il +se met à pratiquer le chantage le plus raffiné. La malheureuse +victime, placée entre l'alternative de payer ou de se rendre impossible +dans la société, de perdre une situation respectée, de se voir +couvert de honte, lui et sa famille, paie; et plus il paie, plus +devient avide le vampire qui le suce jusqu'à ce que finalement +le pauvre jeune homme n'ait plus le choix qu'entre la ruine +matérielle ou le déshonneur. Qui s'étonnera que les nerfs ne +soient pas toujours assez forts pour tenir tête à cette lutte terrible? +Chez les uns, les nerfs succombent complètement, le +trouble mental se produit, et le malheureux trouve enfin dans +une maison de santé le repos qu'il n'avait pu trouver dans la vie. +Un autre, poussé au désespoir, met fin par le suicide à cet état +insupportable. Combien de suicides mystérieux de jeunes gens +doivent être attribués à cette circonstance! Voilà ce qu'on ne peut +même s'imaginer!</p> + +<p>Je ne crois pas me tromper en affirmant que, au moins la moitié +des suicides de jeunes gens doivent être ramenés à de pareilles +causes. Même dans les cas, où il n'y a pas un maître-chanteur +inexorable qui poursuit l'uraniste, mais seulement une liaison +entre les deux hommes, liaison qui en soi-même suit un cours +satisfaisant, la découverte ou seulement la crainte de la divulgation +pousse souvent au suicide. Que d'officiers qui avaient une +liaison avec un de leurs subordonnés, que de soldats qui en entretenaient +une avec un camarade, ont, au moment où ils se croyaient +découverts, essayé d'échapper à la honte en se logeant une balle +dans la tête! Il en est de même dans toutes les professions.</p> + +<p>Si donc, en réalité, il faut convenir qu'on observe chez les uranistes +plus d'anomalies intellectuelles et peut-être aussi des +troubles mentaux en plus grand nombre, cela ne prouve pas +encore que ces dérangements intellectuels soient fatalement en +connexité avec l'uranisme et que l'un suppose l'autre. Ma ferme +conviction est que, dans l'immense majorité, les cas de troubles +mentaux qu'on a observés chez les uranistes, que leurs prédispositions +morbides, ne doivent pas être mis sur le compte de leur anomalie +sexuelle, mais qu'ils ont été provoqués par l'opinion erronée +actuellement régnante sur l'uranisme et par la législation existante.</p> + +<p>Celui qui n'a qu'une idée approximative de la somme de souffrances +morales et intellectuelles, des craintes et des soucis qu'un +uraniste doit supporter, des hypocrisies et des cachoteries continuelles +dont il est obligé de faire usage pour dissimuler son penchant, +des difficultés immenses qui s'opposent à la satisfaction +naturelle de son instinct sexuel, celui-là ne peut que s'étonner +qu'il n'y ait pas encore plus de troubles mentaux et de maladies +nerveuses parmi eux. La plus grande partie de ces états morbides +n'arriveraient certainement pas à se développer, si l'uraniste, +à l'exemple du Dioning, pouvait trouver d'une manière simple +et aisée une satisfaction sexuelle, s'il n'était plus exposé à la +torture de ses craintes éternelles. +</p></blockquote> + +<p>De <i>lege lata</i> on devrait avoir des ménagements pour l'uraniste +en tant que le paragraphe en question n'est interprété +que dans le sens d'une pédérastie effective et qu'il faut tenir +compte et de l'anomalie psychico-somatique établie par une +expertise exacte et de l'examen individuel de la question de +culpabilité.</p> + +<p>De <i>lege ferenda</i> les uranistes désirent avant tout la suppression +de ce paragraphe. La législateur n'y consentira pas facilement, +car il pense que la pédérastie est plus souvent un +vice abominable que la suite d'une infirmité physique et mentale, +que beaucoup d'uranistes, bien que contraints à pratiquer +des actes sexuels sur des personnes de leur propre sexe, ne +sont nullement forcés de se livrer à la vraie pédérastie, acte +sexuel que l'on a considéré de tout temps comme cynique et +dégoûtant et même nuisible, quand elle est passive. Mais le +législateur de l'avenir devrait cependant mûrement peser si, +pour des raisons d'utilité (difficultés d'établir la culpabilité, +prétextes aux chantages les plus vils, etc.), il ne serait pas +opportun de supprimer dans les Codes les poursuites judiciaires +contre l'amour entre hommes.</p> + +<p>Les raisons que j'invoque moi-même pour la suppression +de ce paragraphe du Code sont les suivantes:</p> + +<p>1º Les délits prévus dans la législation prennent d'habitude +leur origine dans une prédisposition morbide de l'âme.</p> + +<p>2º Seul un examen médical très minutieux peut différencier +les cas de simple perversité de ceux de perversion morbide. +Mais du moment où l'on requiert judiciairement contre l'individu, +celui-ci est déjà perdu au point de vue social.</p> + +<p>3º La plupart de ces uranistes sont non seulement atteints +de perversion, mais ont encore le malheur d'avoir un instinct +développé avec une vigueur anormale. En cédant à leur instinct +génital, ils se trouvent donc directement sous le coup +d'une contrainte physique.</p> + +<p>4º Pour beaucoup d'entre eux, ce genre de satisfaction ne +paraît nullement contre nature; au contraire, pour eux, c'est la +façon naturelle, et celle qui est admise par la loi, qui est contre +nature. Ils manquent donc de tous les correctifs moraux qui +pourraient les empêcher de commettre leur délit sexuel.</p> + +<p>5º À défaut d'une définition exacte de ce qu'il faut entendre +par impudicité contre nature, on a laissé une trop grande +latitude à l'arbitraire personnel du juge. L'interprétation de +plus en plus subtile du § 175, en Allemagne, nous montre +combien la manière d'envisager juridiquement le cas varie et +est peu fixe. Le fait objectif est décisif pour le jugement. (En +général on ne s'inquiète jamais du fait subjectif.) Comment +peut-on établir le premier? Le délit est toujours commis sans +témoins.</p> + +<p>6º On ne peut invoquer aucune raison théorique ou juridique +pour le maintien de l'article du Code. Il n'a que rarement pour +effet d'empêcher le délit par crainte de la punition; son application +ne corrige jamais, car des phénomènes naturels morbides +ne peuvent pas être détruits par une punition; comme +châtiment d'un acte punissable qui ne l'est que dans certaines +conditions souvent erronées, l'application de cet article peut +amener les injustices les plus formidables. Qu'on n'oublie pas +que, dans divers pays civilisés, cet article du Code n'existe pas, +et qu'en Allemagne il ne représente qu'une concession faite +au sentiment de la morale publique qui cependant part d'une +supposition fausse et confond la perversion avec la perversité.</p> + +<p>7º À mon avis, la jeunesse et la moralité publique sont +suffisamment protégées en Allemagne par d'autres articles du +Code; l'article 175 fait plus de mal que de bien, car il favorise +une des infamies les plus abominables: le chantage.</p> + +<p>Il est vrai qu'on punit aussi le maître-chanteur qui a dénoncé +le fait, mais il a pour lui la chance énorme que sa victime +ne laissera pas venir les choses à l'extrême, c'est-à-dire +jusqu'à la dénonciation au parquet. Dans les plus mauvais cas, +un coquin de cette espèce se laisse nourrir en prison pendant +quelque temps, sans qu'il soit compromis dans son existence +honteuse, tandis que sa victime est déshonorée, ruinée, et finit +souvent par le suicide.</p> + +<p>8º Dans le cas où le législateur allemand croirait que la suppression +de l'article 175 compromettrait la protection de la jeunesse, +il suffirait d'étendre l'article 176, alinéa 1, aux individus +en général, car l'article, dans sa rédaction actuelle, ne punit +que les actes d'impudicité commis sur les femmes par violence +ou menaces. Le Code pénal français a un paragraphe dans ce +sens. Éventuellement, on pourrait songer encore à modifier +l'article 176, alinéa 3, en fixant une limite d'âge plus élevée que +dix-sept ans, limite à partir de laquelle les actes d'impudicité +commis sur de jeunes individus ne seraient plus poursuivables. +Cette extension profiterait aussi à bien des individus féminins +qui, à l'âge de quinze ans, n'ont qu'exceptionnellement la +maturité d'esprit nécessaire et la capacité pour se diriger elles-mêmes +et pouvoir se protéger suffisamment. Par là on offrirait +aussi aux jeunes individus du sexe masculin (environ jusqu'à +l'âge de seize ans) une protection plus efficace que ne saurait le +faire l'article 175 qui, comme on sait, ne vise que la pédérastie +(et, d'après de nouvelles interprétations, d'autres actes similaires +du coït), mais qui laisse impunis l'onanisme et les autres +actes d'impudicité. C'est précisément par ces actes d'impudicité +que les uranistes deviennent dangereux pour les jeunes +gens, et exceptionnellement par la pédérastie. Le législateur +n'a ni le droit ni le devoir de menacer de peines des actes +immoraux <i>inter mares</i> qui ont lieu <i>portis clausis</i> et avec consentement +mutuel, quand les personnes dont il s'agit ont atteint +au moins leur seizième année, âge où l'individu dispose déjà +d'une somme suffisante de maturité morale et intellectuelle; +ces choses sont l'affaire personnelle de chacun, car aucun +intérêt public ou privé n'est lésé.</p> + +<p>Ce qui a été dit de <i>lege lata</i>, relativement à l'inversion congénitale, +pourrait s'appliquer à l'inversion acquise. La névrose +ou psychose qui l'accompagne pèsera beaucoup, au +point de vue médico-légal, dans la balance, quand il s'agira de +trancher la question de la culpabilité.</p> + +<p>Un fait d'un très grand intérêt psychopathologique et, +selon les circonstances, médico-légal, c'est que, dans le cas +où ces invertis éprouvent un refus dans leur amour ou même +une infidélité de la part de leur amant, ils deviennent capables +de toutes ces réactions psychiques, jalousie et vengeance, que +nous pouvons si souvent observer dans l'amour entre homme +et femme et qui fréquemment poussent l'individu outragé dans +ses sentiments les plus chers à des actes de violences contre +l'objet de son amour ou contre celui qui lui a volé son bonheur.</p> + +<p>Rien ne prouve mieux combien l'inversion sexuelle est +enracinée dans la constitution, combien elle domine tous les +sentiments, les pensées et les efforts de l'individu, et combien +elle se substitue complètement à la manière normale de sentir +et de se développer des hétérosexuels. Un exemple qui montre +de quels actes est capable cet amour repoussé ou trahi, +nous est fourni par le cas suivant, très instructif, et qui a été +emprunté à la chronique judiciaire américaine. Je suis particulièrement +obligé à M. le D<sup>r</sup> Bœck, de Vienne, qui s'est donné +la peine de recueillir les documents de cette cause célèbre +dans les journaux et dans les comptes rendus des débats judiciaires.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 197.—<i>Une fille atteinte d'inversion sexuelle assassine +son amante qui n'a pas voulu répondre à son amour.</i></p> + +<p>À Memphis, aux États-Unis de l'Amérique du Nord, une jeune +fille, Alice M..., issue d'une des premières familles de la ville, a +assassiné, au mois de janvier 1892, son amie Freda W..., également +issue d'une famille du meilleur monde. Elle lui a donné plusieurs +coups de rasoir au cou.</p> + +<p>L'enquête judiciaire a donné les résultats suivants. Alice est +lourdement tarée du côté de son ascendance maternelle: un +oncle et plusieurs cousins du premier degré étaient des +aliénés, la mère, d'une prédisposition psychopathique, eut après +chaque accouchement une période de «folie puerpérale» qui fut +plus grave quand elle accoucha de son septième enfant, l'accusée +Alice. Plus tard, elle tomba dans un état de débilité mentale, +avec idées de persécution.</p> + +<p>Un frère de l'accusée eut pendant quelque temps des troubles +d'esprit, à la suite d'une insolation, à ce qu'on prétend.</p> + +<p>Alice M... a dix-neuf ans; de taille moyenne, elle n'est pas jolie. +La figure est enfantine et «presque trop petite en proportion du +corps», asymétrique; le côté droit de la face est plus développé +que le gauche; le nez est d'une «irrégularité surprenante», le +regard perçant. Alice M... est gauchère.</p> + +<p>Dès l'entrée en puberté, elle eut fréquemment de grands +maux de tête d'une durée assez longue. Une fois par mois elle +souffrait d'hémorragies nasales, et souvent même, ces derniers +temps, d'accès de tremblement et de <i>tremor</i>. Une fois elle en perdit +connaissance.</p> + +<p>Alice était une enfant nerveuse, irritable, et en retard dans son +développement. Elle n'éprouva jamais de plaisir aux jeux des enfants +et pas du tout aux amusements des petites filles. À l'âge de +quatre à cinq ans, elle trouvait beaucoup de plaisir à écorcher +des chats ou à les suspendre par une patte.</p> + +<p>Elle préférait à ses sœurs son frère cadet et ses jeux de +garçon; elle cherchait à le dépasser en fouettant les toupies, +dans le <i>base-ball</i> et <i>foot-ball</i>, ensuite au tir à la cible et dans +toutes sortes de gamineries. Son exercice favori était de grimper, +et elle y avait acquis une grande adresse. Elle aimait particulièrement +à s'occuper à l'écurie auprès des mulets. Elle avait six +ou sept ans, lorsque son père acheta un cheval; elle aimait à +soigner cet animal, à lui donner à manger, à monter sur lui sans +selle, à la façon des garçons, et à se faire mener ainsi dans les +champs. Plus tard encore, elle s'occupait à nettoyer le cheval, +à lui laver les pieds; elle le conduisait par la bride à travers les +rues, elle lui mettait les harnais, l'attelait; elle s'entendait très +bien à l'attelage des voitures et à les raccommoder.</p> + +<p>À l'école, elle ne peut suivre que lentement et incomplètement +les cours; elle est incapable de s'occuper sérieusement de +quelque chose; elle saisit et retient difficilement. On essaie de lui +apprendre la musique et le dessin, mais on échoue complètement; +il est impossible de lui faire faire des ouvrages féminins. +Plus tard, elle n'a pas non plus de goût à la lecture; elle ne lit +ni livres, ni journaux. Elle est entêtée et capricieuse; ses professeurs +et les gens de sa connaissance croient qu'elle n'est pas +normale.</p> + +<p>Étant enfant, elle ne se commet pas avec les garçons, n'a pas +de camarades parmi eux; plus tard, elle n'a pas d'intérêt pour +les jeunes gens; elle n'a personne qui lui fasse la cour. Elle se +comporte toujours avec indifférence envers les jeunes gens, quelquefois +avec brusquerie, et elle passe pour «folle» parmi eux.</p> + +<p>Elle éprouva une affection extraordinaire, «aussi haut que +ses souvenirs remontent», pour Freda W..., fille du même âge +qu'elle et enfant d'une famille amie. Fr. était délicate et pleine +de sentiment; elle avait un caractère de fille; l'affection existait +des deux côtés, mais elle était beaucoup plus violente chez Alice; +elle s'accrut avec les années au point de devenir une passion. +Un an avant la catastrophe, la famille W. transporta son domicile +dans une autre ville. Al. resta plongée dans le chagrin le plus +profond. Il s'engagea alors une correspondance tendre et amoureuse.</p> + +<p>Deux fois Al. va faire une visite à la famille de Fr.; alors les +deux jeunes filles ont des rapports «d'une tendresse dégoûtante», +comme l'affirment les témoins. On les voit des heures entières, +couchées dans le même hamac, se pressant l'une contre l'autre +et s'embrassant. «C'étaient des pressions et des baisers entre les +deux filles à en avoir le dégoût». Al. a honte de faire de pareilles +choses en public; elle en est blâmée par Fr.</p> + +<p>Pendant une contre-visite de Freda, Alice essaie de la tuer; +elle veut, pendant que son amie dort, lui verser du laudanum +dans la bouche; la tentative échoua, car Fr. se réveilla.</p> + +<p>Al. prend alors devant Fr. le poison et en est longtemps malade. +Voici le mobile de la tentative d'assassinat et de suicide: Fr. avait +manifesté de l'intérêt pour deux jeunes gens; Al. déclara ne +pouvoir vivre sans l'amour de Fr.; «ensuite elle a voulu se +suicider pour se délivrer de ses souffrances et rendre à Fr. sa +liberté.» Après la guérison d'Al., la correspondance entre les +deux amies reprend son cours et elle est plus que jamais remplie +de protestations d'un amour passionné.</p> + +<p>Bientôt après, Al. commence à développer à son amante son +projet de l'épouser. Elle lui envoie une bague de fiançailles; +elle menace de la tuer en cas de rupture de promesse. Toutes les +deux devaient prendre un pseudonyme et fuir ensemble à Saint-Louis. +Al. voulait s'habiller en homme et chercher de l'ouvrage +pour toutes les deux; elle voulait aussi, si Fr. le désirait, se faire +pousser des moustaches; elle espérait obtenir ce résultat en se +rasant.</p> + +<p>Peu de temps avant la mise à exécution de la fuite de Fr., le +plan est dévoilé; la fuite est empêchée; on renvoie à la mère d'Al. +la bague de fiancée et d'autres reliques d'amour, et l'on interdit +tout rapport entre les deux jeunes filles.</p> + +<p>Al. est complètement abattue. Elle perd le sommeil, ne prend +que peu de nourriture et à contre-cœur; elle est apathique, +distraite (elle met sur les comptes de ménage le nom de son +amante au lieu du sien). Elle cache la bague et les autres reliques +d'amour, entre autres un dé de Fr. qu'elle avait rempli du sang +de l'amie, dans un coin de la cuisine où elle passe des heures +entières en contemplant ces objets, tantôt riant, tantôt éclatant +en sanglots.</p> + +<p>Elle maigrit; sa figure prend une expression craintive, les yeux +ont «une lueur étrange et sinistre». À cette époque, elle apprend +la prochaine visite de Fr. à Memphis; elle conçoit alors le projet +de tuer Fr. puisqu'elle ne peut la posséder. Elle s'empare d'un +rasoir de son père et le garde soigneusement.</p> + +<p>Elle entame avec l'amoureux de Fr., en feignant de l'intérêt pour +lui, une correspondance, afin de pouvoir jeter un coup d'œil dans +leurs relations et pour se tenir au courant du développement que +prendrait cette liaison.</p> + +<p>Pendant la séjour de Fr. à Memphis, toutes les tentatives d'Al. +pour se rapprocher d'elle ou entrer en correspondance avec elle, +échouent. Elle guette Fr. dans la rue, tente une fois déjà d'exécuter +son projet; mais elle en est empêchée par un hasard. Ce +n'est que le jour du départ de Fr. qu'elle réussit à s'approcher +d'elle sur la route qui va au paquebot.</p> + +<p>Profondément froissée de ce que Fr., dans toute la route +qu'elle suit dans une petite voiture à côté d'elle, n'a pas une +parole pour elle, pas seulement un regard, Al. saute de sa +voiture, attaque Fr. et lui porte un coup profond avec un rasoir. +Battue et insultée par la sœur de Fr., elle entre dans une rage +folle et coupe aveuglément la gorge de Fr. à coups de rasoir +vigoureux et profonds; une des blessures s'étend d'une oreille +à l'autre. Pendant que tout le monde s'occupe autour de Fr., +Al. part dans sa voiture à bride abattue et parcourt à tort et à +travers la ville avant de rentrer à la maison. À peine rentrée, elle +raconte à sa mère ce qu'elle vient de faire. Elle ne comprend pas +ce que cet acte a d'horrible; les blâmes, l'évocation des conséquences +graves la laissent absolument froide et ne l'émeuvent +pas; c'est seulement lorsqu'elle apprend la mort et l'enterrement +de Fr. qu'elle se rend compte de la perte de sa bien-aimée; elle +éclate en sanglots et en pleurs passionnés; elle embrasse toutes +les photographies qu'elle possède de Fr. et leur parle comme +si Fr. vivait encore.</p> + +<p>Pendant l'audience publique, elle se fait remarquer aussi par +son indifférence pour les membres profondément affligés de sa +famille et par son insensibilité pour tous les rapports éthiques +de son action.</p> + +<p>Seulement, quand on évoque les souvenirs de son amour pour +Fr. et de sa jalousie, elle est émue et excessivement agitée. +Fr. «lui a manqué de fidélité, elle l'a tuée parce qu'elle l'avait +aimée». Tous les experts dépeignent le développement intellectuel +de l'accusée comme étant au niveau de celui d'une fille +de treize à quatorze ans. Elle comprend que des enfants n'auraient +pu naître de son union avec Fr., mais elle ne veut pas convenir +que son «mariage» aurait été une chose insensée. Elle repousse +la supposition d'avoir eu avec Fr. des rapports sexuels (peut-être +masturbation). Sur ce point, de même que sur sa <i>vita sexualis +peracta</i>, on n'apprend absolument rien; on n'a pas procédé non +plus à un examen gynécologique.</p> + +<p>Le procès se termine par un verdict constatant l'aliénation +mentale de l'accusée. (<i>The Memphis Medical Monthly</i>, 1892.) +</p></blockquote> + + +<h3>LA PÉDÉRASTIE ACQUISE ET NON MORBIDE<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122: </b><a href="#footnotetag122">(retour) </a><p> Pour notes historiques intéressantes, consulter Krauss, <i>Psychologie des +Verbrechens</i>, p. 114; Tardieu, <i>Attentats</i>; Maschka, <i>Hdb.</i> III, p. 174. Ce vice +paraît avoir pris son origine en Asie et s'être propagé de là à travers la +Crète en Grèce et y avoir été très répandu à l'époque de l'antique Hellas. De +là il parvint à Rome, où il s'est développé. En Perse, en Chine (où il est +même toléré), il est très répandu, mais aussi en Europe. (Comparez Tardieu, +Tarnowsky et autres).</p></blockquote> + +<p>La pédérastie représente une des pages les plus épouvantables +de l'histoire des débauches humaines.</p> + +<p>Les motifs qui amènent à la pédérastie un homme qui primitivement +a des sentiments sexuels normaux et qui est sain +d'esprit, peuvent être très divers. Elle peut temporairement +servir de moyen de satisfaction sexuelle, à défaut du moyen +normal, de même que, dans des cas rares, il y a bestialité à la +suite d'une abstinence forcée des jouissances sexuelles normales<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123: </b><a href="#footnotetag123">(retour) </a><p> Il ressort des faits recueillis par Lombroso que des rapports sexuels +entre des individus du même sexe, ont lieu aussi chez les animaux forcés à +l'abstinence. (<i>Le Criminel</i>, p. 20, etc.)</p></blockquote> + +<p>Ce fait se produit à bord des navires à longue course, dans +les prisons, les bagnes, etc. Il est fort probable que, dans ces +réunions d'individus, il y en a qui sont d'une moralité très +basse et d'une sensualité très puissante, ou bien qu'il y a +de véritables uranistes qui deviennent les séducteurs des +autres. La volupté, l'instinct d'imitation, la rapacité font le +reste.</p> + +<p>Toutefois, preuve bien caractéristique de la puissance de +l'instinct génital, ces mobiles suffisent pour vaincre l'horreur +de l'acte contre nature.</p> + +<p>Une autre catégorie de pédérastes est représentée par ces +vieux roués qui sont saturés des jouissances sexuelles normales +et qui trouvent dans la pédérastie un moyen de ranimer +leur volupté, l'acte ayant pour eux le charme de la nouveauté. +Ils stimulent temporairement par ce moyen leur +puissance psychique et somatique abaissée. Cette nouvelle +situation sexuelle les rend, pour ainsi dire, relativement +puissants, et leur donne des jouissances que les rapports +sexuels avec la femme ne peuvent plus leur offrir. Avec le temps +la puissance pour l'acte pédéraste disparaît aussi. Alors +ces individus peuvent en venir à la pédérastie passive comme +à un stimulant passager qui les met dans la possibilité d'accomplir +la pédérastie active, de même qu'ils ont occasionnellement +recours à la flagellation, à la contemplation de scènes lascives. +(Cas de bestialité cité par Maschka.)</p> + +<p>La fin de l'activité sexuelle chez les individus atteints d'une +telle dégradation morale, consiste en faits d'impudicité de +toutes sortes avec des enfants, <i>cunnilingus</i>, <i>fellare</i> et autres +horreurs.</p> + +<p>Cette sorte de pédérastie est la plus dangereuse, car les +individus de ce genre poursuivent avant tout et dans la plupart +des cas les jeunes garçons, et leur corrompent l'âme et le +corps.</p> + +<p>Les observations que Tarnowsky (<i>op. cit.</i>, p. 53, etc.) a +recueillies à ce sujet dans la Société de Saint-Pétersbourg +sont horribles. Ce sont les pensionnats qui sont le théâtre +et les foyers de la pédérastie. De vieux roués et des uranistes +jouent le rôle de séducteurs. Au commencement il en +coûte à celui qu'on séduit d'accomplir cet acte dégoûtant. +Il a d'abord recours à son imagination et évoque l'image d'une +femme. Peu à peu il s'habitue à cette abomination. Finalement, +semblable à l'homme détraqué sexuellement par la +masturbation, il devient relativement impuissant en présence +de la femme et en même temps assez libidineux pour se plaire +à l'acte pervers. Suivant les circonstances, cet individu devient +un cynède vénal.</p> + +<p>Ces faits ne sont pas rares dans les grandes villes ainsi +que nous l'apprennent les observations recueillies par Tardieu, +Hoffmann, Liman et Taylor. Il ressort de nombreuses +communications que j'ai reçues de la part d'uranistes, qu'il +existe une prostitution professionnelle, de véritables maisons +de prostitution pour l'amour entre individus masculins.</p> + +<p>Ce qui est encore digne d'être remarqué, ce sont les artifices +de la coquetterie que ces mérétrices mâles déploient sous forme +de toilettes de luxe, de parfums et de vêtements de coupe +féminine, pour attirer les pédérastes et les uranistes. Cette +imitation intentionnelle des particularités de la femme se +retrouve d'ailleurs spontanément et inconsciemment chez les +invertis congénitaux et parfois dans les cas d'inversion +sexuelle (morbide) acquise.</p> + +<p>Les lignes suivantes fournissent des renseignements intéressants +et précieux pour le psychologue et surtout pour les +fonctionnaires de la police, sur la vie sociale et les menées des +pédérastes.</p> + +<p>Coffignon, <i>La Corruption à Paris</i>, p. 327, divise les pédérastes +actifs en amateurs, entreteneurs et souteneurs.</p> + +<p>Les amateurs (rivettes) sont des gens débauchés, mais souvent +des invertis congénitaux, appartenant au monde, ayant +de la fortune et qui ont des raisons de bien se garder que la +satisfaction de leurs désirs homosexuels soit connue. À cet +effet, il vont dans les lupanars, les maisons de passe ou dans +les appartements particuliers des prostituées féminines qui +ont l'habitude d'être en bons termes avec les prostitués +masculins. C'est ainsi qu'ils se mettent à l'abri du chantage.</p> + +<p>D'aucuns de ces amateurs ont assez d'audace pour se livrer +dans des lieux publics à leurs désirs abominables. Ils risquent +d'être arrêtés, mais moins facilement (dans les grandes villes) +le chantage. On dit que le danger augmente leur jouissance +secrète.</p> + +<p>Les entreteneurs sont de vieux pécheurs qui ne peuvent +s'empêcher, même au risque de tomber entre les mains des +maîtres-chanteurs, d'entretenir une maîtresse masculine.</p> + +<p>Les souteneurs sont des pédérastes qui ont subi des condamnations, +qui soutiennent un petit «jésus», qui l'envoient +en expédition pour attirer des clients (faire chanter les rivettes), +et qui, autant que possible, surviennent au moment psychologique +pour plumer la victime.</p> + +<p>Souvent ils vivent ensemble par bandes; chacun remplit +selon ses goûts actifs ou passifs le rôle d'homme ou de femme. +Dans ces bandes, il y a de véritables noces, des mariages, des +bénédictions nuptiales, avec banquets et accompagnement des +nouveaux mariés dans leurs chambres.</p> + +<p>Ces souteneurs élèvent leurs petits jésus. Les pédérastes +passifs sont des «petits jésus», des «jésus», ou des +«tantes».</p> + +<p>Les petits «jésus» sont des enfants abandonnés et dévoyés +que le hasard amène dans les mains d'un pédéraste actif qui +les séduit et leur ouvre alors une carrière horrible pour +gagner leur vie, soit comme entretenus, soit comme les +hétaïres masculines des rues avec ou sans souteneur.</p> + +<p>Les petits jésus les plus rusés et les plus recherchés sont +élevés et dressés par ceux qui enseignent à ces enfants l'art +d'une mise et d'un maintien féminins.</p> + +<p>Peu à peu ils cherchent à se débarrasser de leurs professeurs +et exploiteurs pour devenir «femmes entretenues»; souvent ils +arrivent à cette émancipation par une dénonciation anonyme +du souteneur à la police.</p> + +<p>La préoccupation du souteneur et du petit jésus est que ce +dernier garde, par toutes sortes d'artifices de toilette, son air +juvénile aussi longtemps que possible.</p> + +<p>L'extrême limite d'âge est probablement la 25<sup>e</sup> année. +Alors il devient «jésus» et «femme entretenue»; dans ce +cas, il est souvent entretenu par plusieurs individus à la fois. +Les «jésus» se divisent en «filles galantes», c'est-à-dire ceux +qui sont de nouveau tombés en la possession d'un souteneur, +et en «pierreuses» (coureurs ordinaires des rues comme leurs +collègues féminines), et enfin en «domestiques».</p> + +<p>Ces derniers prennent une place de domestique chez des +pédérastes actifs pour servir à leurs désirs ou parfois aussi +pour leur amener des «petits jésus».</p> + +<p>Une subdivision de cette catégorie de domestiques est composée +par ceux qui se placent comme femme de chambre +petit jésus. Le but principal de ces domestiques est de se +procurer, étant en place, des documents compromettants +à l'aide desquels ils pourront faire plus tard du chantage +et se procurer, par cette extorsion, une existence assurée pour +leurs vieux jours.</p> + +<p>La catégorie la plus détestable des pédérastes passifs est +bien cette des «tantes», c'est-à-dire des souteneurs de prostituées +féminines, qui ont une vie sexuelle normale, mais +qui, monstres au moral, pratiquent la pédérastie passive par +âpreté au gain ou dans le but de faire du chantage.</p> + +<p>Les amateurs riches ont leurs réunions, leurs locaux où les +passifs apparaissent vêtus en femmes et où l'on fait les orgies +les plus horribles. Les garçons de service, les musiciens +de ces soirées sont tous pédérastes. Les filles galantes n'osent +pas, sauf en temps de carnaval, se montrer vêtus en femmes +dans les rues, mais ils savent afficher leur métier honteux par +certaines marques dans leur extérieur, dans la coupe féminine +de leur mise, etc.</p> + +<p>Ils attirent par gestes, par attouchements, etc.; ils mènent +leurs conquêtes dans les hôtels, les bains ou les bordels.</p> + +<p>Ce que l'auteur dit du chantage est généralement connu. Il +y a des cas où des pédérastes se laissent extorquer toute leur +fortune.</p> + +<p>La note suivante coupée dans une feuille berlinoise (<i>National-Zeitung</i>) +du mois de février 1881, qui m'est tombée +par hasard entre les mains, paraît de nature à bien caractériser +la vie et les menées des uranistes.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<i>Le bal des mysogines.</i> Presque tous les éléments de la société de +Berlin ont leurs réunions: les gros, les chauves, les célibataires, +les veufs. Pourquoi les ennemis du sexe féminin n'auraient-ils +pas la leur? Cette espèce d'hommes, très curieuse au +point de vue psychologique, mais peu édifiante au point de vue +social, donnait ces jours derniers un bal. L'affiche annonça: +«Grand bal masqué viennois.» On procédait avec une sévérité +extrême à la vente et à la distribution des billets: ces messieurs +veulent être entre eux. Leur rendez-vous est un grand local de +danse bien connu. Nous entrons dans la salle vers minuit. On +danse ferme aux sons d'un orchestre très bien tenu. L'épaisse +fumée qui voile les becs de gaz ne permet pas de voir ressortir +assez nettement les détails des mouvements du public. Ce n'est +que pendant l'entr'acte que nous pouvons passer une revue plus +minutieuse. Les masques sont en immense majorité; on ne voit +qu'isolément l'habit noir et la robe de soirée.</p> + +<p>Mais qu'est-ce que c'est que cela? Une dame en tarlatan rose +qui passe près de nous avec un grand bruit de froufrou, tient +dans le coin de sa bouche un cigare allumé et lance des bouffées +de fumée comme un cuirassier. Elle porte une petite barbe blonde +à peine dissimulée par le maquillage. Maintenant elle cause avec +un «ange» fortement décolleté qui est planté là, les bras nus +derrière le dos et qui fume aussi. Ce sont deux voix d'hommes et +le sujet d'entretien est aussi très masculin; il s'agit de ce «fichu +tabac qui ne tire pas». Voilà donc deux hommes en toilettes de +femmes.</p> + +<p>Un clown, comme on en voit tant, est là-bas près d'une colonne +en conversation très affectueuse avec une ballerine et enlace d'un +bras la taille irréprochable de cette dernière. Elle a une coiffure à +la Titus blonde, un profil très accentué et à ce qu'il paraît des +formes plantureuses. Les boucles d'oreilles étincelantes, le collier +avec le médaillon autour du cou, les épaules et les bras pleins +et arrondis ne laissent aucun doute sur son authenticité jusqu'à +ce que, avec un mouvement brusque, elle se détache du bras qui +la tient et en bâillant dise d'une voix du plus bas creux: «Émile +tu es aujourd'hui trop ennuyeux.» Le professeur en croit à peine +ses yeux: la ballerine aussi est du sexe masculin!</p> + +<p>Plein de méfiance nous continuons notre examen. Nous sommes +près de supposer qu'ici on joue «au monde renversé», car voilà +que nous voyons marcher ou plutôt trottiner un homme,—non +décidément cela n'en est pas un, bien qu'il porte une petite moustache +bien soignée. Ces cheveux bouclés et bien soignés, cette figure +maquillée et poudrée, avec des sourcils fortement dessinés à +l'encre de Chine, ces boucles d'oreilles d'or, ce bouquet de fleurs +qui couvre la partie comprise entre l'épaule gauche et la poitrine +et qui orne l'élégant <i>smocking</i> noir, ces bracelets d'or aux poignets +et cet éventail élégant à la main gantée de blanc: ce ne sont point +les attributs d'un homme. Et avec quelle coquetterie il manie +son éventail, comme il se dandine et se tourne, comme il trottine +et chuchotte! Et pourtant! Et pourtant la nature si bonne a créé +homme cette poupée! Il est vendeur dans une maison de confection +de notre capitale, et la ballerine que nous venions de voir à +l'instant est son «collègue».</p> + +<p>Là bas, à une table de coin, on semble tenir grand cercle. Plusieurs +messieurs d'un âge mûr se pressent autour d'un groupe de +dames fort décolletées qui sont assises devant des bouteilles de +vin et qui, à en juger par leur hilarité bruyante, ne lancent pas +des plaisanteries très discrètes. Qui sont ces trois dames? +«Dames», dit en souriant mon guide expérimenté; celle à +droite, aux cheveux bruns et en costume de fantaisie à demi-long, +c'est la «marchande de beurre», de son métier garçon +coiffeur; la seconde, la blonde, en costume de chanteuse de +café-concert, avec un collier de perles, est ici connue sous le nom +de «Miss Ella sur la Corde», de son métier un ouvrier tailleur +pour dames; la troisième c'est la fameuse «Lotte», si connue et +si célèbre.</p> + +<p>Mais il est impossible que cela soit un homme! Voyez cette +taille, ce buste, ces bras classiques, tout cet air et ces manières +ont un caractère décidément féminin!</p> + +<p>On m'apprend que «Lotte» était autrefois comptable. Aujourd'hui +elle ou plutôt il est exclusivement «Lotte» et il trouve son +plaisir à tenir les hommes aussi longtemps que possible en erreur +sur son sexe. Lotte est en train de chanter un couplet qui n'est +pas tout à fait conforme à l'étiquette d'une Cour impériale; elle +fait entendre, grâce à un entraînement et à un exercice de +longues années, une voix d'alto que bien des cantatrices pourraient +lui envier. «Lotte» a aussi très souvent «travaillé» dans +la spécialité d'«actrice comique». Aujourd'hui l'ancien comptable +s'est tellement absorbé dans son rôle de dame que, même +quand il sort dans la rue, il paraît toujours en toilette de femme, +et les gens chez lesquels il est logé, racontent qu'il se sert même +d'une robe de nuit de dame joliment brodée.</p> + +<p>En examinant de plus près les assistants, j'ai découvert, à ma +grande surprise, plusieurs personnes de ma connaissance: mon +cordonnier que j'aurais pris pour tout autre chose plutôt que +pour un ennemi du beau sexe; il est aujourd'hui déguisé en +«Trouvère» avec épée et chapeau à plumes et sa «Léonore» +en costume de fiancée me donne habituellement au bureau de +tabac les «Havanne» et les «Upmann». Je reconnais bien distinctement +la «Léonore» qui pendant l'entr'acte s'est dégantée: +voilà bien ses grandes mains couvertes d'engelures. Tiens! voilà +aussi mon fournisseur de cravates! Il court dans un costume bien +risqué; il est en «Bacchus» et le céladon d'une dame attifée +d'une manière déplaisante, dame qui, à d'autres heures, sert +comme garçon de brasserie. Les «vraies» dames qu'on rencontre +ne sauraient faire le sujet d'une description destinée à la publicité. +Dans tous les cas celles-ci n'ont de rapports qu'entre elles et +évitent tout rapprochement avec les hommes mysogines, pendant +que ceux-ci restent et s'amusent entre eux, et ne prennent +aucun souci du sexe féminin. +</p></blockquote> + +<p>Ces faits méritent l'attention pleine et entière des autorités +policières qui devraient être à même d'avoir légalement le +même pouvoir d'agir contre la prostitution masculine, que +contre la prostitution féminine.</p> + +<p>Dans tous les cas, la prostitution masculine est de beaucoup +plus dangereuse pour la société que la prostitution féminine: +c'est la plus grande des hontes dans l'histoire de l'humanité.</p> + +<p>Je sais par les renseignements d'un fonctionnaire supérieur +de la police de Berlin que celle-ci connaît jusque dans ses +moindres détails le demi-monde masculin de la capitale allemande +et qu'elle fait tout son possible pour combattre le chantage +chez les pédérastes, car souvent les maîtres-chanteurs +ne craignent pas de commettre même un assassinat.</p> + +<p>Les faits que nous venons de citer justifient notre désir de +voir le législateur de l'avenir renoncer, du moins pour des +raisons d'utilité, aux poursuites judiciaires contre la pédérastie.</p> + +<p>Il est à remarquer à ce sujet que le Code français laisse la +pédérastie impunie tant qu'elle ne constitue pas en même +temps un outrage public à la pudeur. Peut-être pour des raisons +politiques et sociales le nouveau Code italien aussi passe +sous silence le délit d'impudicité contre nature, de même que +la législation hollandaise, et autant que je sache les législations +belge et espagnole.</p> + +<p>Nous laissons de côté la question de savoir dans quelle +mesure les pédérastes d'élevage peuvent être considérés encore +comme normaux au physique et au moral. Il est probable +que la plupart d'entre eux souffrent de névroses génitales. +Dans tous les cas, on trouve des transitions qui se confondent +presque avec l'inversion sexuelle acquise. On ne peut pas, en +général, mettre en doute la responsabilité de ces individus qui +sont encore bien au-dessous de la prostituée.</p> + +<p>En ce qui concerne la forme de la satisfaction sexuelle, on +peut, en somme, caractériser les diverses catégories des +hommes aimant l'homme par ce trait que l'uraniste congénital +ne devient qu'exceptionnellement pédéraste, et qu'il y est +amené éventuellement après avoir essayé et épuisé tous les +autres actes d'impudicité possibles entre des individus de +sexe masculin.</p> + +<p>La pédérastie passive est idéalement et pratiquement la +forme qui correspond à l'acte sexuel. L'uraniste accomplit la +pédérastie active par complaisance. L'important est son inversion +congénitale et inaltérable. Il n'en est pas de même avec le +pédéraste qui l'est devenu par éducation. Il s'est comporté +sexuellement d'une façon normale ou du moins il a senti ainsi; +et épisodiquement, à ses heures de liberté, il a encore des +rapports avec l'autre sexe.</p> + +<p>Sa perversité sexuelle n'est ni primitive ni inaltérable. Il +commence par la pédérastie et finit éventuellement par +d'autres pratiques sexuelles qui sont encore possibles malgré +la faiblesse du centre d'érection ou du centre d'éjaculation. +Son désir sexuel, quand il est à l'apogée de la puissance, +n'est pas pour la pédérastie passive, mais pour l'active. Toutefois +il consent, par complaisance ou par rapacité d'hétaïre +masculin, à se prêter à la pédérastie passive; parfois c'est +aussi un moyen de stimuler sa puissance en voie d'extinction +afin de pouvoir de temps en temps encore accomplir la pédérastie +active.</p> + +<p>Une chose bien dégoûtante que nous devrions mentionner +encore c'est la <i>pædicatio mulierum</i><a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a> et même <i>uxorum</i>, selon +les circonstances.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124: </b><a href="#footnotetag124">(retour) </a><p> Comparez Tardieu, <i>Attentats</i>, p. 198; Martineau, <i>Deutsche med. Zeitg.</i>, +1882, p. 9; Virchow, <i>Jahrbuch</i>, 1881, p. 553; Coutagne, <i>Lyon médical</i>, +nº 35, 36.</p></blockquote> + +<p>Des débauchés accomplissent ces actes d'un goût particulier +sur des filles vénales ou même sur leurs épouses. Tardieu cite +des exemples d'hommes qui, en dehors du coït régulier avec +leurs épouses, faisaient de temps en temps la pédication. +Parfois la crainte de provoquer une nouvelle grossesse peut +pousser l'homme à cet acte et décider la femme à le tolérer.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +<span class="sc">Observation</span> 198 (<i>Pédérastie imputée mais non prouvée. Renseignements +puisés dans le dossier</i>).—Le 30 mai 1888 le docteur chimiste +S... a été dénoncé par une lettre anonyme adressée à son +beau-père comme entretenant des rapports immoraux avec le fils +du boucher G..., jeune homme âgé de dix-neuf ans. On remit au +docteur S... la lettre. Indigné du contenu de cette missive, il alla +trouver son supérieur hiérarchique qui lui promit de procéder +discrètement dans cette affaire, de s'informer auprès de la police +des propos qui couraient dans le public et de ce qu'on en disait +en général.</p> + +<p>Le 31 mai au matin, la police arrêta le jeune G..., qui était atteint +de blennorrhagie avec orchite et qui était couché dans l'appartement +du docteur S. où on le soignait. Le docteur S. fit auprès du +procureur des démarches pour obtenir la mise en liberté de G.; il +offrit même un cautionnement, ce qui fut refusé. Dans sa requête +adressée au tribunal, le docteur S. prétend qu'il y a trois ans il +fit dans la rue la connaissance du jeune G., que depuis il l'avait +perdu de vue, et qu'il ne l'aurait retrouvé qu'à l'automne de 1887 +dans le magasin de son père. Depuis novembre 1887, c'est G. qui +était chargé de fournir la viande nécessaire pour la cuisine du +docteur; il venait le soir pour prendre la commande et le matin +pour livrer la marchandise. C'est ainsi que le docteur S. fit une +connaissance plus étroite de G., et peu à peu il eut des +sentiments amicaux pour ce jeune homme. Le docteur S. tomba +malade et resta la plupart du temps au lit jusqu'au 15 mai 1888; +G. eut tant d'attentions pour lui que S. ainsi que sa femme le +prirent en affection à cause de son attitude gaie, innocente et +toute filiale. Le docteur S. lui montrait sa collection d'antiquités, +et tous deux passaient souvent ensemble des soirées pendant +lesquelles M<sup>me</sup> S. leur tenait compagnie. S. prétend encore avoir +fait avec G. des essais de fabrication de saucisses et de +gelées, etc. Vers la fin du mois de février, G. fut atteint de blennorrhagie. +Comme le docteur S. l'estimait comme un ami, qu'il +aimait beaucoup à soigner les malades et qu'il avait étudié la +médecine pendant plusieurs semestres, il s'occupa de G. et lui +donna des médicaments, etc. Comme G. était encore malade au +mois de mai et que, pour bien des raisons, il aurait été désirable +qu'il quittât la maison paternelle, M. et M<sup>me</sup> S. le prirent chez eux +pour le soigner.</p> + +<p>S. repousse avec indignation toutes les suspicions auxquelles +ces faits ont donné lieu; il invoque son passé honorable, sa bonne +éducation, la circonstance qu'à cette époque G. était atteint d'une +maladie dégoûtante et contagieuse et que lui-même S. souffre +d'une maladie douloureuse (calculs néphrétiques avec coliques +temporaires).</p> + +<p>En face de cette version bien inoffensive du docteur S., il faut +cependant tenir compte des faits suivants qui ont été établis par +l'enquête judiciaire et sur lesquels s'est appuyée la sentence du +tribunal de première instance.</p> + +<p>La liaison de S. et G. a provoqué, par son caractère choquant, +bien des commentaires chez les particuliers et dans les cabarets. +G. passait la plupart de ses soirées dans le cercle de la famille de +S. dont il est devenu pour ainsi dire un familier. Tous deux +faisaient souvent des promenades ensemble. Pendant une de ces +promenades S. dit à G. qu'il était joli garçon et qu'il l'aimait +beaucoup. S. prétend n'avoir touché ce sujet que pour avertir G. +de certains dangers. Quant à leurs rapports dans la maison, il est +établi que S. assis sur le canapé, avait parfois enlacé de ses bras +G. et l'avait embrassé. Cette marque d'affection lui fut donnée +aussi en présence de M<sup>me</sup> S. et de la bonne de la maison. Lorsque +G. fut atteint de blennorrhagie, S. lui montrait comment il fallait +faire les injections et, à cette occasion, il prenait dans sa main le +<i>membrum</i> du jeune homme. G. déclare qu'en demandant à S. +pourquoi il l'aimait tant, celui-ci aurait répondu: «Je ne le sais +pas moi-même». Quand G. restait quelques jours sans venir, +S. s'en plaignait avec des larmes dans les yeux aussitôt que G. +faisait sa réapparition. S. lui disait aussi que son ménage n'était pas +heureux et, les larmes aux yeux, priait G. de ne pas l'abandonner, +car il était l'ami qui devait remplacer sa femme.</p> + +<p>L'acte d'accusation conclut de tous ces faits que la liaison +entre les deux accusés avait une tournure sexuelle. Si tout se +passait en public et de façon à être remarqué par tout le monde, +c'est une circonstance qui, selon l'acte d'accusation, ne vient +point à l'appui du caractère inoffensif de la liaison, mais c'est +plutôt une preuve de l'intensité de la passion de S. On convient que +l'accusé a des antécédents sans tache, une conduite honorable +et un cœur tendre. Il est probable que la vie conjugale de S. n'était +pas heureuse et qu'il avait des disposions naturelles très sensuelles.</p> + +<p>Au cours de l'instruction judiciaire, on a plusieurs fois soumis +G. à un examen médico-légal. Il est d'une taille moyenne, avec +un teint pâle, une constitution robuste. Le pénis et les testicules +sont très fortement développés.</p> + +<p>On a constaté d'un unanime accord que l'anus, par suite du +manque de plis à son pourtour et du relâchement du sphincter, +était altéré pathologiquement, et que ces changements permettaient +avec une certaine probabilité de conclure à la pratique +de la pédérastie passive.</p> + +<p>C'est sur ces faits que fut basée la sentence du tribunal. L'arrêt +a reconnu que la liaison existant entre les deux accusés +n'indiquait pas d'une manière certaine l'impudicité contre nature, +les constatations faites sur le corps de G. ne suffisant pas en +elles-mêmes à en fournir la preuve.</p> + +<p>Mais, prenant dans son ensemble ces deux circonstances, le +tribunal s'est fait la conviction que les deux accusés étaient coupables, +et considéra comme établi que: «l'état anormal de l'anus +de G. n'a pu se produire qu'à la suite de l'introduction réitérée du +membre de l'accusé S. dans cette partie du corps, et que G. s'est +prêté complaisamment à ces pratiques et a toléré l'exécution sur +lui de ces actes immoraux».</p> + +<p>Ainsi le cas prévu par l'article 175 du R. St. G. semble être établi. +En fixant les peines on a tenu compte du degré d'instruction de +S., du fait que c'est lui qui a évidemment séduit G.; pour ce +dernier on a pris en considération qu'il avait été séduit et qu'il +était encore très jeune; pour tous les deux, on admit comme circonstance +atténuante leurs bons antécédents, et, conformément +à ces conditions, le D<sup>r</sup> S. a été condamné à huit mois de prison, +le jeune G. à quatre mois.</p> + +<p>Les accusés se sont pourvus en cassation auprès du tribunal de +l'empire à Leipzig et se préparaient, dans le cas où la cassation +serait rejeté, à recueillir des documents afin de pouvoir demander +la révision du procès.</p> + +<p>Ils se soumirent à l'examen et à l'observation de spécialistes +célèbres. Ceux-ci déclarèrent que, d'après les constatations faites +sur l'anus de G., il n'y avait aucun indice d'actes de pédérastie +passive.</p> + +<p>Comme les parties intéressées attachaient aussi une grande +importance au côté psychologique du cas, dont on ne s'était pas +du tout occupé pendant l'audience, l'auteur du ce livre reçut la +mission d'examiner et d'observer le D<sup>r</sup> S. et son coaccusé G.</p> + +<p><i>Résultats de mon examen personnel fait du 11 au 18 décembre 1888, +à Gratz.</i>—Le D<sup>r</sup> S..., trente-sept ans, marié depuis deux ans, +sans enfants, autrefois chef du laboratoire municipal à H., est +né d'un père qui, à ce qu'on dit, est devenu nerveux à la suite +de surmenage. À l'âge de cinquante-sept ans il a été atteint d'une +attaque d'apoplexie; à l'âge de soixante-sept ans, il est mort à la +suite d'une nouvelle attaque d'apoplexie. La mère vit encore: on +la dépeint comme une femme vigoureuse, mais qui depuis des +années souffre des nerfs. La mère de cette dernière est morte à un +âge assez avancé et, prétend-on, à la suite d'un abcès du cervelet. +Un frère du père de la mère aurait été buveur. Le grand-père de +l'accusé du côté paternel est mort prématurément à la suite d'un +ramollissement du cerveau.</p> + +<p>Le D<sup>r</sup> S... a deux frères qui jouissent d'une bonne santé.</p> + +<p>Lui-même déclare qu'il est d'un tempérament nerveux et d'une +constitution robuste. Il prétend qu'après avoir eu, à l'âge de quatorze +ans, un rhumatisme articulaire aigu, il a souffert pendant +plusieurs mois d'une grande nervosité. À la suite, il souffrait souvent +de rhumatismes, ainsi que de battements de cœur et de suffocations. +Ces malaises disparurent peu à peu sous l'influence de +l'usage des bains de mer. Il y a sept ans, il a attrapé une blennorrhagie. +Cette blennorrhagie est devenue chronique et lui a causé +pendant longtemps des douleurs de vessie.</p> + +<p>En 1887, le docteur S. a subi son premier accès de colique +néphrétique. Ces accès se répétèrent plusieurs fois au cours de +l'hiver 1887-1888, jusqu'au 10 mai 1888 où un gros calcul néphrétique +se dégagea. Depuis ce moment, son état de santé a été assez +satisfaisant. Il prétend que, à l'époque où il souffrait de la pierre, +il avait pendant le coït, au moment de l'éjaculation, une douleur +aiguë dans l'urètre, de même quand il urinait.</p> + +<p>Quant à son <i>curriculum vitæ</i>, S. déclare qu'il a, jusqu'à l'âge de +quatorze ans fréquenté le lycée; mais, à partir de cette époque, il +a dû, à la suite d'une maladie grave, continuer ses études sous la +direction d'un maître particulier. Ensuite, il a passé quatre ans +dans l'officine d'un droguiste; plus tard, il a, pendant six semestres, +suivi les cours de la Faculté de médecine; et, pendant la guerre +de 1870, il a servi comme aide-volontaire de lazaret. N'ayant pas +son baccalauréat, il a abandonné l'étude de la médecine; il a +acquis le diplôme de docteur en philosophie; ensuite il a servi +comme assistant au musée minéralogique à K., plus tard à H., et +puis il s'est livré à des études spéciales de chimie alimentaire et, +il y a cinq ans, il a pris le poste de chef de laboratoire municipal.</p> + +<p>S... fait toutes ces dépositions d'une manière sûre et précise. Il +ne cherche pas à rappeler ses souvenirs en faisant ses réponses; de +sorte qu'on a de plus en plus l'impression d'avoir affaire à un +homme qui aime et qui dit la vérité, d'autant plus que, dans les +examens des jours suivants, les dépositions furent toujours les +mêmes. En ce qui concerne sa <i>vita sexualis</i>, S. déclare avec +modestie, décence et franchise, que, à partir de l'âge de onze ans, +il s'est rendu compte de la différence des sexes, que jusqu'à l'âge +de quatorze ans il fut pendant quelque temps adonné à l'onanisme, +qu'il a fait son premier coït à l'âge de dix-huit ans, et qu'il +l'a pratiqué avec modération les années suivantes. Ses désirs +sexuels n'ont jamais été très grands, l'acte sexuel était normal à +tous les points de vue jusqu'à ces derniers temps; il avait la puissance +nécessaire et une sensation voluptueuse satisfaisante. Depuis +son mariage, conclu il y a deux ans, il n'a coïté qu'avec sa femme +qu'il a épousée par inclination et qu'il aime encore beaucoup; il +faisait l'acte plusieurs fois par semaine.</p> + +<p>M<sup>me</sup> S..., qui a dû être entendue, confirme pleinement ces dépositions.</p> + +<p>À toutes les questions contradictoires au sujet d'un sentiment +sexuel pervers pour l'homme, le docteur S. répondit, dans +les examens réitérés, par la négative, toujours d'accord avec ses +dépositions et sans avoir la moindre hésitation dans ses réponses; +même lorsqu'on veut lui tendre un piège en lui représentant que +la preuve d'un sentiment sexuel pervers serait fort utile pour le +but qu'il veut atteindre avec le nouvel examen médical, il persiste +dans ses dépositions antérieures. On fait cette constatation très +précieuse que S. ne sait rien des faits établis par la science sur +l'amour homosexuel. Ainsi on apprend que ses rêves accompagnés +de pollutions, n'ont jamais pour objet des individus du sexe +masculin, que les nudités féminines seules l'intéressent, qu'aux +bals il aime à danser avec des femmes, etc. On ne peut découvrir +chez S. aucune trace de quelque inclination sexuelle pour son +propre sexe. En ce qui concerne ses relations avec G., il fait +exactement les mêmes déclarations qu'il a faites devant le juge +d'instruction. Il ne saurait expliquer son affection pour G. que +par le fait qu'il est un homme nerveux, sentimental, d'un cœur +facile à toucher, et très sensible aux prévenances aimables. Dans +sa maladie, il se sentait isolé et déprimé; sa femme était souvent +absente, en visite chez ses parents, et c'est ainsi qu'il est arrivé à +conclure une amitié avec G., jeune homme très poli et bon +garçon. Maintenant encore, il a un faible pour lui, et se sent dans +sa compagnie très rassuré et heureux.</p> + +<p>Il eut déjà deux fois auparavant des amitiés de ce genre: quand +il était étudiant, pour un confrère du même corps d'étudiants, un +docteur A., qu'il a souvent enlacé de ses bras et embrassé; plus +tard pour un baron M. Quand il le perdait de vue pendant quelques +jours, il était inconsolable jusqu'aux larmes.</p> + +<p>Il a la même tendresse et le même attachement pour les bêtes. +Ainsi il a eu un chien qui est mort il y a quelque temps, et qu'il a +pleuré comme si c'était un membre de sa famille; il embrassait +souvent cet animal. (En évoquant ce souvenir, S... a les larmes +aux yeux.) Ces dépositions sont confirmées par le frère du docteur, +avec cette remarque que, en ce qui concerne l'amitié de son frère +avec A. et M., le moindre soupçon d'une tendance sexuelle +paraît exclu d'avance. Les interrogatoires les plus prudents et les +plus insistants, les procédés les plus insinuants avec le docteur S. +ne fournissent pas le moindre point d'appui pour des suppositions +de ce genre.</p> + +<p>Il prétend n'avoir jamais eu non plus en présence de G., la +moindre émotion sexuelle, et encore moins une érection ou un +désir sexuel. Quant à son affection pour G..., poussée jusqu'à la +jalousie, il l'explique simplement par son tempérament sentimental +et par son amitié exaltée. G. lui est encore cher aujourd'hui +comme s'il était son fils.</p> + +<p>Un fait bien caractéristique, c'est que S. déclare que lorsque +G. lui racontait ses bonnes fortunes auprès des femmes, il ne +se sentait péniblement touché que parce qu'il craignait que G. +courût risque de se rendre malade par ses excès et de ruiner +sa santé. Mais il n'a jamais éprouvé un sentiment de froissement +personnel. Si aujourd'hui il connaissait pour G. une brave fille, +il souhaiterait de bon cœur de les marier, et il aiderait à arranger +ce mariage.</p> + +<p>S. dit que ce n'est qu'au cours de l'enquête judiciaire qu'il a +reconnu avoir agi avec imprudence dans ses rapports sociaux +avec G. en donnant lieu aux cancans des gens. Il déclare que +ses relations d'amitié étaient publiques, parce qu'elles avaient un +caractère tout à fait innocent.</p> + +<p>Il est à relever que M<sup>me</sup> S. n'a jamais remarqué rien de +suspect dans les rapports de son mari avec G., tandis que la +femme la plus simple, guidée par son instinct, se serait doutée de +quelque chose. M<sup>me</sup> S. n'a non plus fait aucune objection à ce +que G. fut reçu à la maison.</p> + +<p>Elle fait valoir, à ce sujet, que la chambre dans laquelle G. +était couché pendant sa maladie, se trouve au premier étage, +tandis que l'appartement de la famille est au troisième; que, de +plus, S. ne restait jamais seul avec G., pendant que celui-ci +était à la maison. Elle déclare être convaincue de l'innocence de +son mari, et l'aimer toujours comme auparavant.</p> + +<p>Le docteur S. avoue sans réticence avoir autrefois souvent +embrassé G. et avoir parlé avec lui de questions sexuelles. G. +est très ardent pour les femmes, et, étant donnée cette circonstance, +S., l'a souvent, par amitié, exhorté à ne pas se livrer à +ces excès, surtout quand G., comme c'était souvent le cas, avait +mauvaise mine à la suite de ses débauches sexuelles.</p> + +<p>Il est vrai qu'il a dit une fois que G. était un joli garçon; mais +cette remarque n'avait qu'un intérêt bien inoffensif.</p> + +<p>C'est dans un débordement d'amitié qu'il a embrassé G., alors que +celui-ci avait fait preuve d'une attention particulière ou lui avait +fait un plaisir. Mais jamais il n'y avait éprouvé aucune sensation +sexuelle. Aussi quand il rêvait par-ci par-là de G., c'était d'une +façon bien innocente.</p> + +<p>L'auteur de ce livre crut d'une grande importance d'étudier +aussi le caractère de G. L'occasion s'en est offerte le 12 décembre +de l'année courante, et il en a largement profité.</p> + +<p>G... est un jeune homme au corps délicat, développé normalement +pour son âge; il a vingt ans; il a une apparence névropathique +et sensuelle. Les parties génitales sont normales et fortement +développées. L'auteur croit devoir passer sur les constatations +faites sur l'anus de ce jeune homme, car il ne se croit pas autorisé à +émettre un jugement sur le rapport médical. Quand on s'entretient +quelque temps avec G..., celui-ci fait l'impression d'un jeune +homme inoffensif, bon, dénué d'astuce, léger, mais pas du tout +corrompu moralement. Rien dans sa mise, ni dans son attitude +n'indique un sentiment sexuel pervers. On ne peut concevoir le +moindre soupçon d'avoir affaire à une courtisane du sexe masculin.</p> + +<p>G., amené in <i>medias res</i>, déclare que S. et lui ont innocemment +dit les choses qu'on leur reproche, et c'est là-dessus qu'on a +échafaudé tout le procès.</p> + +<p>Au début l'amitié et surtout les embrassements de S. lui ont +paru étranges. Plus tard il s'est convaincu que c'était de la pure +amitié, et il ne s'en est plus étonné.</p> + +<p>G. reconnut dans S. comme un ami paternel, et il l'aima +parce que ce dernier lui était agréable sans arrière-pensée.</p> + +<p>Le mot «joli garçon» a été prononcé un jour que G. avait +une amourette et qu'il exprimait ses doutes sur son bonheur à +venir. C'est alors que S. l'avait consolé en lui disant: «Vous +avez une jolie tournure, vous ne manquerez pas de faire un bon +parti.»</p> + +<p>Une fois S. s'est plaint à lui que sa femme avait un penchant +pour la boisson, et, en lui faisant cette confidence, il avait les +larmes aux yeux. Alors G. fut touché du malheur de son ami. +C'est à cette occasion que S. l'avait embrassé et l'avait prié de +lui conserver son amitié et de venir souvent le voir.</p> + +<p>S. n'a jamais spontanément amené la conversation sur les +choses sexuelles. Comme G. lui demandait un jour ce que c'était +que la pédérastie, dont il prétendait avoir entendu beaucoup +parler en Angleterre, S. lui en avait donné l'explication.</p> + +<p>G. convient qu'il est homme de prédispositions sensuelles. À l'âge +de douze ans, il a été initié à la vie sexuelle en entendant les +propos des apprentis. Il ne s'est jamais masturbé; à l'âge de +dix-huit ans, il a fait le coït pour la première fois, et depuis il a +beaucoup fréquenté le bordel. Il n'a jamais éprouvé une inclination +pour son propre sexe, ni aucune sensation sexuelle quand S. +l'embrassait. Il a toujours fait le coït d'une façon normale et avec +volupté. Ses pollutions dans ses rêves étaient toujours accompagnées +d'images lascives concernant des femmes. Il repousse avec +indignation l'insinuation qu'il s'est livré à la pédérastie passive, et +invoque à ce propos qu'il descend d'une famille saine et honnête.</p> + +<p>Avant que le bruit relatif à ces soupçons eût éclaté, il ne se +doutait de rien et ne pensait nullement à mal. Il donne sur les +anomalies de son anus, les mêmes essais d'explication qu'on +trouve dans le dossier du l'affaire. Il nie avoir fait de l'auto-masturbation +<i>in ano</i>.</p> + +<p>Il est bon de remarquer que J. S., en entendant parler +du prétendu amour homosexuel de son frère, n'en aurait pas +été moins étonné que les autres personnes qui connaissaient +celui-ci de plus près. Il est vrai qu'il n'a pu comprendre lui non +plus ce qui attachait son frère à G., et que toutes les représentations +qu'il lui avait faites sur son attitude étaient restées +inutiles.</p> + +<p>L'expert s'est donné la peine d'observer sans qu'on s'en aperçût +le docteur S. et G. pendant qu'ils soupaient à Gratz, en +compagnie du frère de S. et de M<sup>me</sup> S. Cette observation +n'a pas fourni le moindre indice dans le sens d'une amitié illicite.</p> + +<p>L'impression générale que m'a faite le docteur S. fut celle +d'un individu nerveux, sanguin, un peu exalté, mais en même +temps de bon caractère, franc, et avant tout un homme sentimental.</p> + +<p>Le docteur S., est au physique, vigoureux, un peu replet; il a +une tête régulière et légèrement brachycéphale. Les parties génitales +sont très développées, le pénis est un peu gros, le prépuce +un peu hypertrophié.</p> + +<p><i>Conclusions.</i>—La pédérastie est une forme insolite, perverse, +et l'on peut même dire monstrueuse, de la satisfaction sexuelle, +qui, dans la vie moderne, n'est malheureusement pas rare, mais +toutefois exceptionnelle parmi les populations européennes. Elle +suppose une perversion congénitale ou acquise du sens sexuel en +même temps qu'une défectuosité du sens moral acquise par des +influences héréditaires ou morbides.</p> + +<p>La science médico-légale connaît exactement les conditions +physiques et psychiques sur la base desquelles se produit cette +aberration de la vie sexuelle et, dans un cas concret, surtout +lorsqu'il est douteux, il paraît nécessaire d'examiner si ces conditions +empiriques et subjectives existent aussi pour la pédérastie.</p> + +<p>À ce sujet, il faut bien distinguer entre la pédérastie active et +la passive. La pédérastie active se rencontre:</p> + +<p>I. Comme phénomène non morbide:</p> + +<p>1º Comme moyen de satisfaction sexuelle dans le cas d'une +abstinence forcée des jouissances sexuelles normales, quand en +même temps l'individu a de grands besoins sexuels;</p> + +<p>2º Chez de vieux débauchés qui, rassasiés des jouissances +sexuelles normales, et devenus plus ou moins impuissants, et de +plus dépravés moralement, ont recours à la pédérastie pour +stimuler leur volupté par ce charme d'un nouveau genre, et +remonter un peu leur impuissance psychique et somatique tombée +très bas;</p> + +<p>3º Traditionnel chez certains peuples à un niveau très bas de +civilisation et dont ni la moralité ni les mœurs ne sont développées.</p> + +<p>II. Comme phénomène morbide:</p> + +<p>1º Sur la base d'une inversion sexuelle congénitale avec horreur +des rapports sexuels avec la femme, inversion qui va jusqu'à +l'impuissance à accomplir l'acte normal. Ainsi que l'a déjà remarqué +Casper, la pédérastie est très rare dans ce cas. L'uraniste se +satisfait avec l'homme par la masturbation passive ou mutuelle +ou par des actes similaires du coït (par exemple <i>coitus inter +femora</i>) et n'arrive qu'exceptionnellement à la pédérastie, par rut +sexuel ou par complaisance, quand le sens moral est chez lui très +diminué;</p> + +<p>2º Sur la base de l'inversion morbide acquise:</p> + +<p><i>a.</i> À la suite de l'onanisme pratiqué pendant des années et ayant +rendu l'individu impuissant en présence de la femme, et quand +en même temps un vif désir sexuel continue à subsister;</p> + +<p><i>b.</i> À la suite d'une grave maladie psychique (imbécillité sénile, +ramollissement du cerveau chez les aliénés, etc.); dans ce cas, +ainsi que l'a démontré l'expérience, l'inversion sexuelle peut se +produire facilement.</p> + +<p>La pédérastie passive se rencontre:</p> + +<p>I. Comme phénomène non morbide:</p> + +<p>1º Chez des individus de la lie du peuple, qui ont eu le malheur +d'être séduits dès l'enfance par des roués et dont la douleur et le +dégoût ont été vaincus par l'argent; il faut encore que ces individus, +moralement dégradés, soient tombés assez bas, quand ils arrivent +à l'âge adulte, pour se plaire dans ce rôle d'hétaïres +masculins;</p> + +<p>2º Dans des circonstances analogues à celle du paragraphe I, +pour récompenser un consentement à la pédérastie active.</p> + +<p>II. Comme phénomène morbide:</p> + +<p>1º Chez des individus atteints d'inversion sexuelle, comme compensation +de services d'amour rendus et en surmontant la douleur +et le dégoût;</p> + +<p>2º Chez des uranistes qui se sentent femmes, en face de l'homme; +les mobiles sont la volupté et leur penchant. Chez ces hommes-femmes +il y a <i>horror feminæ</i> et incapacité absolue pour les rapports +sexuels avec la femme. Le caractère et les inclinations sont +féminins.</p> + +<p>Telles sont les observations recueillies par la science médico-légale +et la psychiatrie. La science médicale exige la preuve qu'un +homme appartient à une des catégories susénumérées, pour +qu'elle puisse croire que cet individu est pédéraste.</p> + +<p>C'est en vain qu'on chercherait, dans les antécédents et dans +l'extérieur du docteur S., des symptômes permettant de le +classer dans une des catégories de la pédérastie active établies +par la science. Ce n'est ni un individu astreint à l'abstinence +sexuelle, ni un individu devenu impuissant en face des femmes par +suite de débauches, ni un homosexuel, ni un individu devenu par +suite d'une masturbation continuelle indifférent pour la femme +et poussé vers l'homme, ni un individu devenu, par suite d'une +grave maladie mentale, sexuellement pervers.</p> + +<p>Il n'a pas même les caractères généraux de la pédérastie: imbécillité +morale ou dépravation d'un côté, et trop grands besoins +sexuels de l'autre.</p> + +<p>Il est aussi impossible de classer son complice G., dans une +des catégories de la pédérastie passive; car il n'a ni les attributs +d'une hétaïre masculine, ni les stigmates cliniques de l'homme-femme. +Il est tout le contraire de cela.</p> + +<p>Pour rendre plausible du point de vue médico-légal une liaison +pédéraste entre ces deux hommes, il faudrait alors que le docteur +S., présentât les antécédents et les symptômes du pédéraste +actif mentionnés (I al. 2) et G., ceux du pédéraste passif cités +(II al. 1 ou 2).</p> + +<p>La supposition sur laquelle se fonde le verdict est, au point de +vue de la psychologie légale, insoutenable.</p> + +<p>On pourrait, pour la même raison, prendre tout homme pour un +pédéraste. Reste encore à examiner si, au point de vue psychologique, +les explications fournies par S., et G., sur leur amitié +au moins étrange, tiennent debout.</p> + +<p>Au point de vue psychologique, ce n'est pas un fait sans analogie +qu'un homme excentrique et sentimental comme S., conclue +une amitié transcendante sans aucune émotion sexuelle.</p> + +<p>Il suffit de rappeler à ce propos les amitiés intimes qui se lient +dans les pensionnats de filles, l'amitié pleine de dévouement +de jeunes gens sentimentaux en général, la tendresse que l'homme +de cœur sensible montre même envers un animal domestique, +sans que personne l'interprète comme une tendance sodomiste.</p> + +<p>Étant donnée la particularité psychologique du docteur S., une +amitié exaltée pour le jeune G., est très compréhensible. La +franchise avec laquelle se montrait cette amitié devant le public +laisse plutôt supposer le caractère innocent de cette affection +qu'une passion sensuelle.</p> + +<p>Les condamnés réussirent à obtenir une revision de la procédure +judiciaire. Le 7 mars 1890 eurent lieu les nouveaux débats +contradictoires. Les dépositions des témoins fournirent en faveur +des accusés des faits qui les disculpaient entièrement.</p> + +<p>Tous reconnurent la conduite morale de S., antérieurement. +La sœur de charité qui a soigné G., pendant que celui-ci se trouvait +malade à la maison de S., n'a jamais remarqué rien de suspect +dans leurs rapports. Les anciens amis de S., témoignèrent +de sa moralité, de son amitié très tendre et de son habitude de +les embrasser à l'arrivée et avant le départ. Les modifications +qu'on avait autrefois constatées à l'anus de G., n'existaient plus. +Un des experts convoqués par le tribunal admit la possibilité +que ces anomalies de l'anus aient été occasionnées par des manipulations +digitales. Leur valeur diagnostique a été contestée par +le médecin-expert convoqué par le défenseur.</p> + +<p>Le tribunal a reconnu que la preuve du délit présumé n'existait +pas, et il a prononcé l'acquittement des accusés. +</p></blockquote> + + +<h3>AMOR LESBICUS<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125: </b><a href="#footnotetag125">(retour) </a><p> Comparez Mayer, <i>Friedreichs Blätter</i>, 1875, p. 41; Krausold, <i>Melankolie +und Schuld</i>, 1885, p. 20; Andronico, <i>Archiv. di psich. scienze penali e +d'anthropol., crim.</i>, vol. III, p. 145</p></blockquote> + +<p>Son importance médico-légale est bien minime quand il +s'agit de rapports entre adultes. En Autriche seulement, il +pourrait avoir une importance pratique. Mais, comme pendant +de l'uranisme, il a une importance anthropologique et clinique. +L'<i>amor lesbicus</i> ne paraît pas être moins rare que +l'uranisme. La grande majorité des uranistes féminins ne +cèdent pas à un penchant congénital, mais ils se développent +dans des conditions analogues à celles de l'uranisme artificiel.</p> + +<p>Cette «amitié défendue» fleurit surtout dans les prisons de +femmes.</p> + +<p>Krausold (<i>op. cit.</i>) dit: «Les prisonnières lient souvent +entre elles ce genre d'amitié dans laquelle, il est vrai, on aboutit +autant que possible à la manustupration mutuelle.»</p> + +<p>Mais le but de ces amitiés ne consiste pas seulement dans +une passagère satisfaction manuelle. Elles sont aussi liées +pour ainsi dire systématiquement et pour une époque plus +longue pendant laquelle se développent une jalousie féroce +et un amour ardent d'une violence qu'on ne trouve guère +plus intense parmi les personnes de sexe différent. Si l'amie +d'une prisonnière s'aperçoit d'un sourire pour une autre, il y a +des scènes violentes de jalousie et des crépages de chignon.</p> + +<p>Si la prisonnière qui s'est laissée aller aux voies de fait, a +été, selon le règlement, punie et mise aux fers, elle dit que +«son amie lui a fait un enfant».</p> + +<p>Nous devons aussi à Parent-Duchâtelet (<i>De la prostitution</i>, +1857) des renseignements très intéressants sur l'<i>amor lesbicus</i> +artificiellement créé.</p> + +<p>Le dégoût provoqué par les actes les plus abominables et +les plus pervers (<i>coitus in axilla, inter mammas</i>, etc.) que les +hommes commettent sur des prostituées, poussent souvent +ces malheureuses, dit l'auteur cité, à l'amour lesbien. Il ressort +de ses recherches que ce sont particulièrement les prostituées +de grande sensualité qui, non satisfaites par les rapports +avec des impuissants ou des pervers, et dégoûtées de +leurs pratiques, sont amenées à cette aberration.</p> + +<p>De plus, les prostituées qui se font remarquer comme tribades, +sont toujours des personnes qui ont fait plusieurs années +de prison et qui ont contracté cette aberration dans ces +foyers d'amour lesbien <i>ex abstinentia</i>.</p> + +<p>Il est bien intéressant de constater que les prostituées +méprisent les tribades, de même que l'homme méprise le +pédéraste, tandis que les prisonnières femmes ne considèrent +point ce vice comme choquant.</p> + +<p>Parent cite le cas d'une prostituée qui, en état d'ivresse, a +voulu en violer une autre à la manière lesbienne. Là-dessus +les autres filles du bordel furent prises d'une telle indignation +qu'elles dénoncèrent cette pervertie à la police. Taxil (<i>op. cit.</i> +p. 166, 170) cite des faits analogues.</p> + +<p>Mantegazza également (<i>Études d'anthropologie et d'histoire +de la civilisation</i>) trouve que les rapports sexuels entre femmes +ont surtout la signification d'un vice qui s'est développé à la +suite d'une <i>hyperæsthesia sexualis</i> non satisfaite.</p> + +<p>Nombre de cas de ce genre—abstraction faite de l'inversion +sexuelle congénitale—sont tout à fait analogues aux cas +masculins dans lesquels le vice s'est artificiellement développé, +est devenu peu à peu de l'inversion sexuelle acquise +avec horreur des rapports sexuels avec les individus de l'autre +sexe.</p> + +<p>Il est probable qu'il s'agit de cas de ce genre dans les correspondances +que nous rapporte Parent entre amantes, correspondances +aussi débordantes et aussi sentimentales que celles +entre des amoureux de sexe différent; l'infidélité et la séparation +mettaient hors d'elle l'abandonnée; la jalousie était féroce +et amenait souvent à des vengeances sanglantes. Les cas suivants +d'<i>amor lesbicus</i> cités par Mantegazza sont certainement +morbides et peut-être des faits d'inversion congénitale.</p> + + +<hr class="empty" /> +<blockquote><p> +1º Le 5 juillet 1877 a comparu devant le tribunal, à Londres, +une femme qui, déguisée en homme, s'était déjà mariée trois fois +avec diverses femmes. Elle a été reconnue femme devant tout le +monde et condamnée à six mois de prison.</p> + +<p>2º En 1773, une autre femme, déguisée en homme, fit la cour à +une jeune fille, demanda sa main, mais sa tentative audacieuse ne +réussit pas.</p> + +<p>3º Deux femmes vécurent ensemble pendant trente ans, comme +mari et femme. Ce n'est qu'en mourant que l'«épouse» a révélé +le secret aux personnes qui entouraient son lit. +</p></blockquote> + +<p>Coffignon (<i>op. cit.</i>, p. 301) cite de nouveaux faits remarquables.</p> + +<p>Il rapporte que cette aberration est maintenant très à la +mode, en partie à cause des romans qui traitent de ce sujet, en +partie aussi par suite de l'excitation des parties génitales par +un travail excessif avec les machines à coudre, et aussi par la +fait que les domestiques féminins couchent souvent dans le +même lit, puis par les séductions qui se font dans les pensions +par des élèves perverties ou par la séduction des filles de +famille par des servantes perverses.</p> + +<p>L'auteur prétend que ce vice (saphisme) se rencontre de +préférence chez les dames de l'aristocratie et chez les prostituées. +Mais il ne distingue pas entre les cas physiologiques +et pathologiques, et parmi ces derniers il ne fait pas non plus +la distinction entre les cas acquis et les cas congénitaux. Certains +détails concernant des cas sûrement pathologiques correspondent +complètement aux faits qu'on a pu recueillir sur +les hommes atteints d'inversion sexuelle.</p> + +<p>Les saphistes ont leurs lieux de réunion à Paris, se +reconnaissent par le regard, les gestes, etc. Des couples saphistes +aiment à s'habiller et à se parer de la même façon. On +les appelle alors «petites sœurs».</p> + + +<h2>9.—NÉCROPHILIE<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>.</h2> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126: </b><a href="#footnotetag126">(retour) </a><p> Comparez Maschka, <i>Hdb.</i> III, p. 191 (bonnes notes historiques); Legrand, +<i>La Folie</i>, p. 521.</p></blockquote> + +<p>(Code autrichien, § 306.)</p> + +<p>Cette forme horrible de la satisfaction sexuelle est si monstrueuse +que la supposition d'un état psychopathique est justifiée +dans tous les cas; Maschka exige que dans ces cas on +examine toujours l'état mental du sujet. Cette exigence est +parfaitement fondée. Il faut une sensualité morbide assurément +perverse pour surmonter l'horreur naturelle que +l'homme éprouve devant les cadavres, et pour trouver du +plaisir à la conjonction sexuelle avec un cadavre.</p> + +<p>Malheureusement, dans la plupart des cas qui ont été rapportés +dans les publications spéciales, l'état mental de l'individu +n'a pas été examiné, de sorte que la question de savoir si +la nécrophilie est compatible avec l'intégrité mentale, n'est pas +tranchée. Celui qui connaît les aberrations horribles de la vie +sexuelle n'oserait pas répondre à cette question par la négative.</p> + + +<h2>10.—INCESTE.</h2> + +<p>(Code autr., § 122; Projet, § 189; Code allemand, § 174).</p> + +<p>La conservation de la pureté morale de la vie de famille est +due au développement de la civilisation; chez l'homme civilisé +qui est encore intact au point de vue éthique, un sentiment +pénible se fait toujours sentir quand il lui vient une idée +libidineuse concernant un membre de sa famille. Une sensualité +très puissante jointe à des idées morales et juridiques très défectueuses +est seule capable d'amener un individu à l'inceste.</p> + +<p>Ces deux conditions peuvent se rencontrer dans des familles +chargées de tares. L'ivrognerie et l'ivresse chez les individus +du sexe masculin, l'idiotie qui a arrêté le développement de +la pudeur et qui, selon les circonstances, se trouve alliée à +l'érotisme chez des individus de sexe féminin, sont les éléments +qui facilitent les actes incestueux. Les conditions +extérieures qui facilitent le développement de cette aberration +sont la promiscuité des sexes dons les familles prolétaires.</p> + +<p>Nous avons rencontré l'inceste comme phénomène certainement +pathologique dans des cas de débilité mentale congénitale +ou acquises, puis dans des cas isolés d'épilepsie et de +paranoïa.</p> + +<p>Dans un grand nombre de cas, la majorité peut-être, on ne +peut cependant pas montrer les causes pathologiques d'un +acte qui non seulement offense les liens du sang, mais aussi +les sentiments de toute population civilisée. Dans bien des +cas pourtant, qui sont rapportés dans les publications spéciales, +on peut, pour l'honneur de l'humanité, supposer un +fondement psychopathique.</p> + +<p>Dans le cas de Feldtmann (<i>Marc-Ideber</i>, I, p. 15) un père a +commis des attentats aux mœurs répétés sur sa fille adulte, et +finalement l'a tuée. Ce père dénaturé était atteint d'imbécillité +et probablement aussi de troubles cérébraux périodiques. +Dans un autre cas d'inceste entre père et fille (<i>loc. cit.</i>, p. 244), +c'était cette dernière qui était idiote. Lombroso <i>(Archiv. di +Psichiatria</i>, VIII, p. 519) rapporte le cas d'un paysan âgé de +quarante-deux ans qui fit l'inceste avec ses filles âgées de +vingt-deux ans, de dix-neuf et de onze ans, qui força même +sa fille de onze ans à la prostitution, et la visitait au bordel. +L'examen médico-légal a fait constater des tares, de l'imbécillité +intellectuelle et morale, du <i>potatorium</i>.</p> + +<p>Les cas comme celui qui a été rapproché par Schuermayer +(<i>Deutsche Zeitschr. für Staatsarzneikunde</i>, XXII, fasc. 1) +n'ont pas été analysés au point de vue psychique. Dans le cas +en question, une femme a mis sur son ventre son fils âgé de +cinq ans et demi et l'a violé. Dans un autre cas rapporté par +Lafarque (<i>Journ. de méd. de Bordeaux</i>, 1877), une fille de +dix-sept ans a pris sur elle son frère âgé de treize ans, a procédé +à la <i>membrorum conjunctionem</i> et l'a masturbé.</p> + +<p>Les cas suivants concernent des individus chargés de +tares. Magnan (<i>Ann. méd.-psych.</i>, 1885) fait mention d'une +demoiselle de vingt-neuf ans qui, indifférente aux autres +enfants et aux hommes, souffrait beaucoup à la vue de ses +neveux, et ne pouvait résister à l'impulsion de cohabiter avec +eux. Mais cette <i>pica</i> sexuelle ne subsista que tant que ses +neveux furent tout jeunes.</p> + +<p>Legrand (<i>Ann. méd.-psych.</i>, 1876, mai) fait mention d'une +jeune fille de quinze ans qui avait entraîné son frère à toutes +sortes d'excès sexuels; quand après deux années de rapports +incestueux le frère est mort, elle fit une tentative d'assassinat +sur un parent. Dans le même endroit on trouve rapporté +le cas d'une femme mariée, âgée de trente-six ans, qui laissait +pendre par la fenêtre ses seins nus et qui faisait de +l'inceste avec son frère âgé de dix-huit ans; il cite ensuite +une mère âgée de trente-neuf ans qui faisait de l'inceste avec +son fils dont elle était amoureuse à en mourir et qui, devenue +enceinte de lui, provoqua un avortement.</p> + +<p>Nous savons par Casper que, dans les grandes villes, des +mères perverties éduquent leurs petites filles d'une façon +abominable pour les préparer aux usages sexuels des débauchés. +Cet acte criminel rentre dans une autre catégorie.</p> + + +<h2>11.—ACTES IMMORAUX COMMIS AVEC DES PUPILLES.—SÉDUCTION</h2> + +<p>(Code autrichien, § 121; Projet, § 183; Code allemand, § 173).</p> + +<p>Ce qui se rapproche de l'inceste mais sans blesser aussi profondément +les sentiments moraux, ce sont les cas où un individu +cherche à accomplir ou tolère des actes immoraux sur +une personne dont l'éducation, la surveillance lui ont été +confiées et qui par conséquent se trouve plus ou moins sous sa +dépendance. Ces actes immoraux qui sont particulièrement +définis par les codes, ne paraissent avoir qu'exceptionnellement +une signification psychopathique.</p> + + + + +<h1>TABLE DES MATIÈRES</h1> + + +<p><a href="#I"> I</a></p> + +<p>FRAGMENTS D'UNE PSYCHOLOGIE DE LA VIE SEXUELLE.</p> + +<p>L'instinct sexuel comme base des sentiments éthiques.—L'amour comme +passion.—La vie sexuelle aux diverses époques de la civilisation.—La +pudeur.—Le Christianisme.—La monogamie.—La situation de la femme +dans l'Islam.—Sensualité et moralité.—La vie sexuelle se moralise avec +les progrès de la civilisation.—Périodes de décadence morale dans la vie +des peuples.—Le développement des sentiments sexuels chez l'individu.—La +puberté.—Sensualité et extase religieuse.—Rapports entre la vie +sexuelle et la vie religieuse.—La sensualité et l'art.—Caractère idéaliste +du premier amour.—Le véritable amour.—La sentimentalité.—L'amour +platonique.—L'amour et l'amitié.—Différence entre l'amour de l'homme +et celui de la femme.—Célibat.—Adultère.—Mariage.—Coquetterie.—Le +fétichisme physiologique.—Fétichisme religieux et érotique.—Les +cheveux, les mains, les pieds de la femme comme fétiches.—L'œil, les +odeurs, la voix, les caractères psychiques comme fétiches </p> + + +<p><a href="#II">II</a></p> + +<p>FAITS PHYSIOLOGIQUES</p> + +<p>Maturité sexuelle.—La limite d'âge de la vie sexuelle.—Le sens sexuel.—Localisation.—Le +développement physiologique de la vie sexuelle.—Érection.—Le +centre d'érection.—La sphère sexuelle et le sens olfactif.—La +flagellation comme excitant des sens.—La secte des flagellants.—Le +<i>Flagellum salutis</i> de Paullini.—Zones érogènes.—L'empire sur l'instinct +sexuel.—Cohabitation.—Éjaculation </p> + + +<p><a href="#III">III</a></p> + +<p>NEUROPATHOLOGIE ET PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALES DE LA VIE SEXUELLE</p> + +<p>Fréquence et importance des symptômes pathologiques.—Tableau des névroses +sexuelles.—Irritation du centre d'érection.—Son atrophie.—Arrêts +dans le centre d'érection.—Faiblesse et irritabilité du centre.—Les +névroses du centre d'éjaculation.—Névroses cérébrales.—Paradoxie +ou instinct sexuel hors de la période normale.—Éveil de l'instinct sexuel +dans l'enfance.—Renaissance de cet instinct dans la vieillesse.—Aberration +sexuelle chez les vieillards expliquée par l'impuissance et la démence.—Anesthésie +sexuelle ou manque d'instinct sexuel.—Anesthésie congénitale; +anesthésie acquise.—Hyperesthésie ou exagération morbide de +l'instinct.—Causes et particularités de cette anomalie.—Paresthésie du +sens sexuel ou perversion de l'instinct sexuel.—Le sadisme.—Essai d'explication +du sadisme.—Assassinat par volupté sadique.—Anthropophagie.—Outrages +aux cadavres.—Brutalités contre les femmes; la manie +de les faire saigner ou de les fouetter.—La manie de souiller les femmes.—Sadisme +symbolique.—Autres actes de violence contre les femmes.—Sadisme +sur des animaux.—Sadisme sur n'importe quel objet.—Les +fouetteurs d'enfants.—Le sadisme de la femme.—La <i>Penthésilée</i> de +Kleist.—Le masochisme.—Nature et symptômes du masochisme.—Désir +d'être brutalisé ou humilié dans le but de satisfaire le sens sexuel.—La +flagellation passive dans ses rapports avec le masochisme.—La fréquence +du masochisme et ses divers modes.—Masochisme symbolique.—Masochisme +d'imagination.—Jean-Jacques Rousseau.—Le masochisme chez les +romanciers et dans les écrits scientifiques.—Masochisme déguisé.—Les +fétichistes du soulier et du pied.—Masochisme déguisé ou actes malpropres +commis dans le but de s'humilier et de se procurer une satisfaction +sexuelle.—Masochisme chez la femme.—Essai d'explication du masochisme.—La +servitude sexuelle.—Masochisme et sadisme.—Le fétichisme; +explication de son origine.—Cas où le fétiche est une partie du corps +féminin.—Le fétichisme de la main.—Les difformités comme fétiches.—Le +fétichisme des nattes de cheveux; les coupeurs de nattes.—Le vêtement +de la femme comme fétiche.—Amateurs ou voleurs de mouchoirs de +femmes.—Les fétichistes du soulier.—Une étoffe comme fétiche.—Les +fétichistes de la fourrure, de la soie et du velours.—L'inversion sexuelle.—Comment +on contracte cette disposition.—La névrose comme cause de +l'inversion sexuelle acquise.—Degrés de la dégénérescence acquise.—Simple +inversion du sens sexuel.—Éviration et défémination.—La folie +des Scythes.—Les mujerados.—Les transitions à la métamorphose +sexuelle.—Métamorphose sexuelle paranoïque.—L'inversion sexuelle +congénitale.—Diverses formes de cette maladie.—Symptômes généraux.—Essai +d'explication de cette maladie.—L'hermaphrodisme psychique.—Homosexuels +ou uranistes.—Effémination et viraginité.—Androgynie et +gynandrie.—Autres phénomènes de perversion sexuelle chez les individus +atteints d'inversion sexuelle.—Diagnostic, pronostic et thérapeutique de +l'inversion sexuelle </p> + + +<p><a href="#IV">IV</a></p> + +<p>PATHOLOGIE SPÉCIALE</p> + +<p>Les phénomènes de la vie sexuelle morbide dans les diverses formes et états +de l'aliénation mentale.—Entraves psychiques.—Affaiblissement mental +acquis.—Faiblesse mentale consécutive à des psychoses, à des attaques +d'apoplexie, à une lésion de la tête ou à un <i>lues cerebralis</i>.—Démence +paralytique.—Epilepsie.—Folie périodique.—Psychopathie sexuelle +périodique.—Manie.—Symptômes d'exaltation sexuelle chez les maniaques.—Satyriasis.—Nymphomanie.—Satyriasis +et nymphomanie chroniques.—Mélancolie.—Hystérie.—Paranoïa </p> + + +<p><a href="#V">V</a></p> + +<p>LA VIE SEXUELLE MORBIDE DEVANT LES TRIBUNAUX</p> + +<p>Dangers des délits sexuels pour le salut public.—Augmentation du nombre +de ces délits.—Causes probables.—Recherches cliniques.—Les juristes +en tiennent peu de compte.—Points d'appui pour le jugement des délits +sexuels.—Conditions de l'irresponsabilité.—Indications pour comprendre +la signification psycho-pathologique des délits sexuels.—Les délits +sexuels.—Exhibitionnistes.—Frotteurs.—-Souilleurs de statues.—Viol; +assassinat par volupté.—Coups et blessures, dégâts, mauvais traitements +sur des animaux par sadisme.—Masochisme et servitude sexuelle.—Coups +et blessures, vol par fétichisme.—Débauche avec des enfants au-dessous +de quatorze ans.—Prostitution.—Débauche contre nature.—Souillure +d'animaux.—Débauche avec des personnes du même sexe.—Pédérastie.—La +pédérastie examinée au point de vue de l'inversion +sexuelle.—Différence entre la pédérastie morbide et non morbide.—Appréciation +judiciaire de l'inversion sexuelle congénitale et de l'inversion +acquise.—Mémoire d'un uraniste.—Raisons pour mettre hors des poursuites +judiciaires les faits d'amour homosexuel.—Origine de ce vice.—Vie +sociale des pédérastes.—Un bal de mysogines à Berlin.—Forme de +l'instinct sexuel dans les diverses catégories de l'inversion sexuelle.—Pædicatio +mulierum.—L'amour lesbien.—Nécrophilie.—Inceste.—Actes +immoraux avec des pupilles </p> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Psychopathia Sexualis, by Richard von Krafft-Ebing + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PSYCHOPATHIA SEXUALIS *** + +***** This file should be named 24766-h.htm or 24766-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/7/6/24766/ + +Produced by Ashveen Peerbaye, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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