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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885) + +Author: Nahum Slouschz + +Release Date: January 25, 2008 [EBook #24424] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + + + + + + + + +LA RENAISSANCE + +DE LA + +LITTÉRATURE HÉBRAÏQUE + +(1743-1885) + +ESSAI D'HISTOIRE LITTÉRAIRE + +PAR + +NAHUM SLOUSCHZ + +(BEN-DAVID) + +_Thèse présentée à la Faculté des Lettres de Paris pour le Doctorat de +l'Université_ + +PARIS + +SOCIÉTÉ NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'ÉDITION + +(_Librairie Georges Bellais_) + +17, RUE CUJAS, Ve + +1902 + +À Monsieur PHILIPPE BERGER + +Membre de l'Institut + +Professeur de langues et littératures hébraïques et syriaques au Collège +de France + +ET + +À Monsieur ISRAËL LÉVI + +Maître de Conférences de Littérature talmudique et rabbinique à l'École +pratique des Hautes-Études + +En témoignage de reconnaissance affectueuse. + +N. S. + +TABLE DES MATIÈRES + + * * * * * + + +INTRODUCTION + +CHAPITRE I + +EN ITALIE.--M.-H. LUZZATO + +La littérature hébraïque du Moyen-âge.--Période de +transition en Italie.--M.-H. Luzzato et ses drames. +Son génie poétique.--La renaissance du style biblique.--Son +influence + +CHAPITRE II + +EN ALLEMAGNE.--LES MEASSFIM + +Les idées humanistes parmi les juifs allemands.--Les +premiers cercles des Maskilim.--La laïcisation de la +langue hébraïque.--Le _Meassef_, organe de la renaissance +littéraire et de l'humanisme.--N.-H. Wessely, le +Malherbe de la poésie hébraïque.--_Schiré Tifereth_ +ou la Moïsiade.--L'action humaniste de Wessely.--David +Franco Mendès et ses drames.--Les autres +meassfim.--S. Papenheim et l'élégie _les Quatre +Coupes_.--Le style précieux.--Les meassfim polonais.--L'influence +des meassfim.--En Italie et en France. +Élie Halfen Halévy à Paris + +CHAPITRE III + +EN POLOGNE ET EN AUTRICHE.--L'ÉCOLE DE GALICIE + +Les juifs polonais.--Leur caractère, leur constitution +sociale et religieuse.--L'autonomie du régime rabbinique.--La +terreur des Cosaques et la décadence des +écoles talmudiques.--La recrudescence du mysticisme +et la secte des Hassidim.--La Galicie et les réformes +de Joseph II.--L'humanisme en Galicie.--Les recueils +littéraires.--S.-J. Rapoport et sa carrière. _La science +du judaïsme._--L'hégélianisme et N. Krochmal. La +philosophie de la mission spirituelle du peuple juif.--Isaac +Erter, poète satirique. _Le Voyant de la maison +d'Israël._--M. Letteris, poète lyrique et traducteur. La +note sioniste.--L'influence de l'École galicienne.--Autres +pays: S. Molder à Amsterdam.--Yettelis à +Prague.--S. Levison en Hongrie.--L'École italienne: +I.-S. Reggio.--Rachel Morpurgo. Ses poésies. _La +Cithare de Rachel._--S.-D. Luzzato, sa carrière et sa +philosophie. Le romantisme juif. Atticisme et judaïsme. +Son influence.--Aperçu général. + +CHAPITRE IV + +L'HUMANISME EN RUSSIE.--LA LITHUANIE + +Le pays juif.--Les juifs en Lithuanie et leur caractère +particulier.--Causes extérieures favorables à l'éclosion +d'un milieu national juif.--Élie de Vilna et l'apogée des +écoles rabbiniques.--La résistance au mouvement +mystique et la tolérance des rabbins.--L'humanisme +allemand à Sklow. Premier contact avec les autorités +russes.--Les guerres napoléoniennes et la réaction politique.--Vilna, +la Jérusalem de la Lithuanie.--Les premiers +humanistes.--L'École de Vilna.--A.-B. Lebenson, +le «père de la poésie». Poète raisonneur. Pessimisme à +outrance. L'amour de l'hébreu. _Les Chants de la langue +sacrée._ _Emeth we Emonna._--M.-A. Ginzbourg, vulgarisateur. +Son style réaliste.--Le cercle littéraire +d'Odessa. J. Eichenbaum, poète lyrique.--Isaac Ber +Levenson, l'apôtre de l'humanisme en Russie.--Aperçu +général. + +CHAPITRE V + +LE MOUVEMENT ROMANTIQUE.--ABRAHAM MAPOU + +La réaction politique et ses conséquences.--La diffusion +de la littérature moderne.--Le folklore hébraïque et +son caractère sioniste.--Le romantisme littéraire.--C. +Schulman. Traduction des _Mystères de Paris._ Une +révolution littéraire. La vulgarisation des sciences et +le style puriste.--La création artistique. M.-J. Lebenson. +La _Destruction de Troie._ Les Chants de la fille de Sion.--Abraham Mapou, +le rêveur du ghetto. _L'Amour de +Sion_, premier roman original. La résurrection du passé +prophétique. L'apothéose de l'ancienne Judée. Le _Péché +de Samarie_.--A.-B. Gottlober.--E. Werbel.--Israël +Roll.--B. Mandelstam.--Aperçu général. + +CHAPITRE VI + +LE MOUVEMENT ÉMANCIPATEUR.--LES RÉALISTES + +L'origine de la presse hébraïque.--Son caractère humaniste +et sa portée.--Sciences et Lettres.--Le libéralisme +russe et son influence.--L'antagonisme entre les +maskilim et les fanatiques.--La campagne dans la +presse et le roman réaliste.--L'_Hypocrite_ de Mapou. +Les Tartufes du ghetto.--S.-J. Abramovitz. Les _Pères +et les Fils_. Le style réaliste. + +CHAPITRE VII + +JUDA L. GORDON.--LA LUTTE CONTRE LE RABBINISME + +J.-L. Gordon. Débuts romantiques. Poèmes historiques. +David et Michal. David et Barsilaï. Osnath.--Fables. +Mischlé Jéhuda.--L'humanisme militant. Autres +poèmes historiques: Dans les profondeurs de la mer. +_Sédécie en prison._ Patriotisme saillant et haine de la +tradition religieuse.--Poèmes réalistes et polémistes: +_Kolzo schel Yode_, la femme juive et les rabbins. _Deux +Joseph ben Simon._ Les aberrations du régime du +ghetto.--Les _Petites fables pour les grands enfants_. +Les _Contes_.--La réaction politique et la déception de +Gordon.--L'antirabbinisme quand même. Le scepticisme +de Gordon + +CHAPITRE VIII + +RÉFORMATEURS ET CONSERVATEURS.--LES DEUX EXTRÊMES. + +La critique biblique et religieuse en Galicie. Schorr et A. +Krochmal.--Le réalisme.--La critique littéraire.--A. +Kovner et autres.--M.-L. Lilienblum et les réformes +religieuses. _Les voles du Talmud. L'union entre la vie et +la foi. Les Péchés de jeunesse._ L'Odyssée d'un réformateur +militant.--La déception des réformateurs.--Braudès +et _Hadate wehahaïm_.--La faillite de l'humanisme. +--L'absence d'idéal. L'utilitarisme.--Les conservateurs +et le peuple.--Journalisme. Le _Lébanon_. Le +_Maguid_.--David Gordon.--Michel Pinès, l'antagoniste +de Lilienblum. La foi intégrale. L'optimisme +national et religieux.--Les extrêmes se touchent. + +CHAPITRE IX + +L'ÉVOLUTION NATIONALE ET PROGRESSIVE. PEREZ SMOLENSKY + +P. Smolensky. Sa carrière. Ses débuts à Odessa. Ses +impressions d'Occident.--Le formalisme religieux +des réformateurs et le fanatisme des orthodoxes. +--La fondation du _Schahar_ à Vienne.--La parole du +ghetto. Nationalisme progressif.--Le _Peuple Éternel_. +L'hébreu est la langue nationale du peuple juif.--La +laïcisation de l'idéal messianique d'Israël. Son caractère +politique et moral. Le retour vers la tradition +prophétique. La prévision de l'antisémitisme.--La +campagne contre l'école humaniste.--La revanche du +peuple. + +CHAPITRE X + +LES COLLABORATEURS DU «SCHAHAR» + +La création originale.--M. A. Brandstaetter et ses contes.--Mandelkern, +Levin et autres.--La science et la critique. +David Cahan. S. Rubin.--L'époque du Schahar. +A. H. Weiss.--Le style puriste. Friedberg.--Traductions.--Journalisme. +La revue _Haboker Or_.--Les +débuts de Ben-Jeuda.--La jeunesse universitaire et +Smolensky. + +CHAPITRE XI + +LES ROMANS DE SMOLENSKY + +L'_Errant à travers les voies de la vie_. Le miroir du ghetto. +Sépulture d'âne.--Autres romans.--Aperçu général + +CHAPITRE XII + +LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION + +La révolution dans l'esprit public.--L'idéal sioniste dans +la vie et dans la littérature.--La mort de Smolensky. +Temps d'arrêt.--Le génie national et la floraison de la +littérature contemporaine.--Coup d'œil sur le développement +de la littérature contemporaine.--L'hébreu +parlé.--Résumé et conclusion. + + + + +INTRODUCTION + + +Longtemps on a cru à l'extinction de l'hébreu en tant que langue +littéraire moderne. Le fait que les juifs des pays occidentaux avaient +eux-mêmes, en dehors de la synagogue, renoncé à l'usage de leur langue +nationale n'a pas peu contribué à donner du crédit à cette présomption. +On estimait communément que la langue hébraïque avait vécu; elle ne +relevait plus que du domaine des langues mortes, au même titre que le +grec et le latin. Et lorsque de temps en temps quelque nouvel ouvrage en +hébreu, voire même une publication périodique, parvenait à une +bibliothèque, on les classait systématiquement à côté des traités +théologiques et rabbiniques sans même se rendre compte du sujet de ces +ouvrages. Or, le plus souvent, c'était tout autre chose que des ouvrages +de controverse rabbinique. + +Il est vrai que parfois tel hébraïsant se montrait étonné et émerveillé +à la vue d'une traduction hébraïque d'un auteur moderne. Mais il en +restait à son étonnement et n'essayait même pas d'apprécier cette œuvre +au point de vue critique et littéraire. À quoi bon? se disait-il. +L'hébreu n'est-il pas depuis longtemps une langue morte, et son usage ne +constitue-t-il pas un anachronisme?--Il ne voyait donc là qu'un travail +de curiosité, un tour de force littéraire, et rien de plus. + +La possibilité même de l'existence d'une littérature moderne en hébreu +paraissait si étrange, si invraisemblable, que dans les cercles les +mieux informés on ne consentit pas pendant longtemps à la prendre au +sérieux. Et peut-être non sans une apparence de raison. + +L'histoire de l'évolution de la littérature hébraïque moderne, son +caractère, les conditions extraordinaires au milieu desquelles elle +s'est développée, son existence même ont de quoi surprendre tous ceux +qui ne sont pas au courant des luttes intérieures, des courants d'esprit +qui ont agité le judaïsme de l'Est de l'Europe pendant ce dernier +siècle. + +Réputée rabbinique et casuistique, la littérature hébraïque moderne +présente, au contraire, un caractère nettement rationnel; elle est +anti-dogmatique, anti-rabbinique. Elle s'est proposé pour but d'éclairer +les masses juives restées fidèles aux traditions religieuses, et de +faire pénétrer les conceptions de la vie moderne dans le sein des +communautés. + +Le ghetto, qui, depuis la Révolution française, a fourni des combattants +vaillants, des politiciens, des tribuns, des poètes qui participèrent à +tous les mouvements contemporains, a aussi donné le jour à toute une +légion d'hommes d'action, issus du peuple et restés dans le peuple, qui +livrèrent ces mêmes batailles--au nom de la liberté de conscience et de +la science--dans le sein même du judaïsme traditionnel. + +Toute une école de lettrés humanistes entreprend et poursuit pendant +plusieurs générations avec un zèle admirable l'œuvre de l'émancipation +des masses juives. L'hébreu devient entre leurs mains un excellent +instrument de propagande. Grâce à eux, la langue des prophètes, non +parlée depuis près de deux mille ans, est portée à un degré frappant de +perfection. Elle se montre pourtant assez souple, assez développée, pour +traduire toutes les idées modernes. + +Et nous assistons à la formation d'une littérature sans maîtres, sans +protecteurs, sans académies ni salons littéraires, sans encouragement +d'aucune nature, entravée au surplus par des obstacles inimaginables, +depuis les fraudes d'une censure ridicule, jusqu'aux persécutions des +fanatiques, où seul l'idéalisme le plus pur et le plus désintéressé +pouvait se donner carrière et triompher. + +Tandis que les juifs émancipés de l'occident remplacent l'hébreu par la +langue de leur pays adoptif, tandis que les rabbins se défient de tout +ce qui n'est pas religion et que les Mécènes se refusent à protéger une +littérature qui n'a pas droit de cité dans les sphères élevées de la +société, c'est le _Maskil_ (intellectuel) de la petite province, c'est +le _Mechaber_ (auteur) polonais vagabond, dédaigné et méconnu, souvent +même martyr de ses convictions, qui s'acharne à maintenir avec honneur +la tradition littéraire hébraïque et à rester fidèle à la véritable +mission de la langue biblique, dès ses origines. + + * * * * * + +C'est la reprise de l'ancienne littérature des humbles, des déshérités, +d'où sortit la Bible; c'est la répétition du phénomène des +prophètes-tribuns populaires, que nous retrouvons dans l'adaptation +moderne de la langue hébraïque. + +Le retour à la langue et aux idées du passé glorieux marque une étape +décisive dans le chemin agité du peuple juif. Il est le réveil de son +sentiment national. + + * * * * * + +C'est ainsi que l'histoire de la littérature hébraïque moderne forme une +page extrêmement instructive de l'histoire du peuple juif. Elle est +surtout intéressante au point de vue de la psychologie sociale de ce +peuple, et fournit des documents précieux sur la marche que les idées +nouvelles ont suivie pour pénétrer dans un milieu qui s'est toujours +montré réfractaire aux courants d'esprit venus du dehors. Cette lutte, +qui dure depuis plus d'un siècle, de la libre-pensée contre la foi +aveugle, du bon sens contre l'absurdité consacrée par l'âge, exaltée par +les souffrances, nous révèle une vie sociale intense, un choc continuel +d'idées et de sentiments. + + * * * * * + +Cette littérature nous montre le spectacle douloureux de poètes et +d'écrivains qui constatent avec anxiété que la littérature hébraïque +doit disparaître avec eux et qui s'acharnent quand même à la cultiver +avec toute l'ardeur du désespoir. Mais à côté d'eux nous voyons aussi +des rêveurs optimistes, dignes disciples des prophètes, qui, au milieu +de la débâcle de tous les biens du passé et de l'effondrement de toutes +les espérances, demeurent plus que jamais pleins de foi dans l'avenir de +leur peuple et dans sa régénération prochaine. + +Puis nous assistons aux péripéties de la lutte suprême engagée au sein +même de grandes masses juives que les perturbations de la vie moderne +ont profondément ébranlées. Une passion ardente pour une vie sociale +meilleure s'empare de tous les esprits. La conviction que le peuple +éternel ne peut disparaître semble renaître plus forte que jamais, et +des tendances nouvelles vers son auto-émancipation agitent ces masses. + +Là est la véritable littérature du peuple juif. C'est le produit du +ghetto, c'est le reflet de ses états d'âme, l'expression de sa misère, +de ses souffrances et aussi de son espoir. Le peuple de la Bible n'est +certainement pas mort, et c'est dans sa langue propre que nous devons +chercher le véritable esprit juif, son âme nationale. + +Ne cherchez pas, dans ces poésies lyriques souvent monotones, dans ces +romans prolixes et didactiques, la perfection de la forme, l'art pur. +Les auteurs du ghetto ont trop senti, trop souffert, trop subi une vie +misérable sous un régime semi-asiatique, semi-moyen-âgeux, pour +s'adonner au culte de la forme. Est-ce que le Cantique des cantiques +est moins un document littéraire de premier ordre parce qu'il n'égale +pas la perfection artistique des drames d'Euripide? L'artiste recherche +avant tout la forme achevée, et avec raison, mais au philosophe, à +l'écrivain social, c'est la marche des idées qui importe surtout. + + * * * * * + +Nous n'avons pas, dans cet essai d'histoire littéraire, la prétention de +donner un exposé détaillé du développement de la littérature hébraïque +moderne, accompli dans les conditions sociales et politiques les plus +complexes et dans un milieu social demeuré inconnu au grand public. Cela +nous entraînerait trop loin. + +Nous n'avons même pas la possibilité de donner une idée suffisante de +tous les auteurs dignes d'une mention spéciale. + +Rien ou presque rien n'a encore été fait pour faciliter notre tâche[1]. + +[Note 1: En effet, nous ne pourrions citer que les excellentes +monographies de R. Brainin sur Mapou, la vie de Smolensky, etc., celles +de M. S. Bernfeld sur Rapaport, etc., en hébreu, et un aperçu de M. +Klausner en langue russe. En outre, un article dans la _Revue des +Revues_, de M. Ludvipol, à Paris. Malgré la diversité des écoles et des +milieux que nous traitons pour la première fois au point de vue de +l'histoire littéraire moderne, le lecteur se persuadera facilement que +le sujet ne manque ni de cohésion ni d'unité. Il va sans dire que, dans +ce premier essai d'histoire de l'hébreu moderne, le groupement des +mouvements et des écoles, emprunté par nous aux littératures +occidentales, ne saurait être que très relatif.] + +Dans cette étude nous nous proposons seulement de retracer les diverses +étapes parcourues par cette littérature, de dégager les idées générales +qui ont agi sur elle et d'étudier, dans l'œuvre des écrivains +«représentatifs» de cette époque, la valeur littéraire et sociale de +leurs écrits. + +Nous voulons montrer, en un mot, comment, sous l'influence des +humanistes italiens[2], la poésie hébraïque s'affranchit de la tradition +du Moyen-âge, se modernise et sert de modèle à tout un mouvement de +renaissance littéraire en Allemagne et en Autriche. Dans ces deux pays +les lettres hébraïques s'enrichissent et se perfectionnent sous le +rapport de la forme aussi bien que du fond, et finalement, grâce à des +circonstances favorables, l'hébreu s'impose comme langue littéraire et +nationale aux masses juives de la Pologne et surtout de la Lithuanie. + +[Note 2: Surtout de «Gloire aux Justes», de M.-H. Luzzato, paru en +1743, qui nous sert comme point de départ.] + +Dans cette marche vers l'Orient, la littérature hébraïque n'a presque +jamais failli à sa mission. Deux courants d'idées, plus ou moins +distincts, caractérisent cette littérature: d'une part, l'émancipation +intellectuelle des masses juives tombées dans l'ignorance et, par +conséquent, la lutte contre les préjugés et le dogmatisme rabbinique, +et, d'autre part, le réveil du sentiment national et de la solidarité +juive. Ces deux courants d'idées finiront par se fondre dans la +littérature contemporaine, par la création du mouvement national juif +avec ses diverses nuances. Depuis une vingtaine d'années, par la force +des événements, l'émancipation nationale des masses juives s'impose aux +lettrés. Elle a su rendre à la langue hébraïque une situation +prédominante dans toutes les questions vitales qui agitent le Judaïsme, +et amener une floraison littéraire vraiment significative. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +EN ITALIE.--M.-H. LUZZATO. + + +On ne peut donner le nom de Renaissance, dans le sens précis du mot, au +mouvement qui s'est effectué dans la littérature hébraïque à la fin du +XVe siècle, pas plus que celui de Décadence ne convient pour désigner +l'époque qui l'a précédé. + +Longtemps avant Dante et Boccace, et notamment depuis le Xe siècle, +les lettres hébraïques avaient atteint, principalement en Espagne et +partiellement aussi en Provence, un degré de développement inconnu aux +langues européennes du Moyen-âge. + +Les persécutions religieuses qui anéantirent vers la fin du XIVe et +du XVe siècle les populations juives de ces deux pays ne réussirent +pas à interrompre complètement ces traditions littéraires. Les débris de +la science et des lettres juives furent transplantés par les réfugiés +dans leurs pays d'adoption. Des écoles furent fondées de bonne heure aux +Pays-Bas, en Turquie, en Palestine même. + +Un renouveau littéraire n'était en effet possible qu'en Italie. Partout +ailleurs, dans les pays arriérés du Nord et de l'Orient, les juifs, +encore sous le coup des malheurs récents, s'étaient repliés sur +eux-mêmes et réfugiés dans le plus sombre des mysticismes ou tout au +moins dans le dogmatisme le plus étroit. Grâce à des conditions +extérieures plus supportables, les communautés italiennes ont pu +reprendre la tradition littéraire judéo-espagnole. Nous y voyons surgir +des penseurs, des écrivains, des poètes tels qu'Azarie di Rossi, le +créateur de la critique historique, Messer Léon, philosophe subtil, Élie +le Grammairien, Léon di Modena, le puissant rationaliste, Joseph del +Medigo, esprit encyclopédique, les frères poètes Francis, qui +combattirent le mysticisme, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long +d'énumérer[3]. Ceux-ci et les quelques rares écrivains de la Turquie et +des Pays-Bas ont donné un certain éclat à la littérature hébraïque +pendant tout le XVIe et le XVIIe siècles. Héritiers de la +tradition espagnole, ils tendent cependant à réagir contre l'esprit et +surtout contre les règles de la prosodie arabe qui enchaînaient la +poésie hébraïque. Ils essayent d'introduire des formes littéraires et +des conceptions nouvelles en hébreu. + +[Note 3: Pour la plupart de ces écrivains, voir Karpeles, dans son +_Histoire de la Littérature juive_ (édit. française chez Leroux, 1901).] + +Mais ils réussissent à peine dans leur tâche. La majeure partie de +lettrés juifs, peu familiarisée avec les littératures étrangères, devait +rester en plein Moyen-âge jusqu'à une époque beaucoup plus avancée. +Quant aux autres, ils préféraient s'exprimer dans la langue de leur pays +qui offrait moins de difficultés que l'hébreu. + +Celui qui devait assumer la lourde tâche de rompre les chaînes qui +gênaient l'évolution de la langue hébraïque dans un sens moderne, et +devenir ainsi le véritable maître initiateur de la Renaissance hébraïque +fut un juif italien, doué de facultés surprenantes. + +Moïse-Hayim Luzzato naquit en 1707 à Padoue. Il était issu d'une famille +célèbre par les autorités rabbiniques et par les écrivains qu'elle avait +donnés au Judaïsme, tradition à laquelle elle n'a pas failli jusqu'à nos +jours. + +Une éducation strictement rabbinique, consacrée principalement à l'étude +du Talmud sous la direction d'un maître polonais--nous sommes déjà à une +époque où les rabbins polonais sont en grande estime--qui l'initie de +bonne heure aux mystères de la Cabbale; une enfance triste passée dans +l'air étouffant du ghetto, voilà quelles furent les premières années de +notre poète. Heureusement pour lui que ce ghetto était un ghetto italien +d'où les études profanes n'étaient pas complètement bannies. + +À côté des études religieuses, l'enfant fait connaissance avec la poésie +hébraïque du Moyen-âge et aussi avec la littérature italienne de son +temps. Là est sa supériorité sur les lettrés hébreux des autres pays, +qui n'avaient subi aucune influence extérieure et étaient demeurés +fidèles aux formes et aux idées surannées. + +Dès sa jeunesse, il montre des aptitudes remarquables pour la poésie. À +l'âge de 17 ans, il compose un drame en vers intitulé: «Samson et +Dalila», drame qui ne devait jamais être imprimé. Peu de temps après, il +publie son «Art poétique», _Leschon Limoudim_[4], dédié à son maître +polonais. Le jeune poète se décide enfin à rompre avec la poésie du +Moyen-âge qui entravait le développement de la langue hébraïque. Son +drame allégorique _Migdal Oz_[5] (La Tour de la Victoire) fut le signal +de cette réforme. Le style hébraïque y révèle une élégance et un éclat +non atteints depuis la Bible. Ce drame, inspiré du _Pastor fido_ de +Guarini, par le souffle poétique qui l'anime et par le goût artistique +qui distingue son auteur, est encore très goûté des lettrés, malgré ses +prolixités et l'absence de toute action dramatique. + +[Note 4: Mantoue, 1727.] + +[Note 5: Le drame, très lu en manuscrit, n'a paru qu'en 1837, à +Leipzig, par les soins de M. Letteris.] + +C'était alors un monde nouveau que l'auteur venait de révéler par cette +exaltation de la vie rurale dans une littérature dont les représentants +les plus éclairés se refusaient de voir dans le Cantique des cantiques +autre chose qu'un symbolisme religieux, à tel point que toute notion +réelle de la nature avait dégénéré chez eux. + +À l'instar des pastorales de l'époque, mais peut-être avec un sentiment +plus réel, le poète fait l'éloge de la vie du berger: + + Qu'il est doux, le sort du jeune berger toujours en tête de ses + troupeaux! Il va, il court, joyeux dans sa pauvreté, heureux de + l'absence de tout souci. + + Pauvre et toujours gai! + + La jeune fille qu'il aime, l'aime, elle aussi; ils jouissent du + bonheur, et rien ne vient troubler leur plaisir. + + Point d'obstacles, point de séparation; ils jouissent du bonheur en + pleine sécurité. Accablé par la fatigue du jour, il s'oublie sur le + sein de sa bien aimée. + + Pauvre et toujours gai! + +Hélas! cet appel à une vie plus naturelle, après tant de siècles de +dégénérescence physique et d'avilissement de tout sentiment de la +nature, ne pouvait pas être compris ni même pris au sérieux dans un +milieu auquel l'air, le soleil, le droit même à la vie avait été refusé +ou strictement mesuré. L'ouvrage même, resté manuscrit, n'a pas été +connu du grand public. + +L'œuvre capitale de Luzzato, celle qui devait exercer une influence +décisive sur le développement de la littérature hébraïque et rester +jusqu'à nos jours un modèle de genre, c'est son autre drame allégorique, +paru en 1743, qui ouvre une époque nouvelle dans l'histoire de la +littérature hébraïque, l'époque de la _littérature moderne: Layescharim +Tehilla_[6] (Gloire aux justes). Tout y révèle un maître: l'élégance du +style précis et expressif rappelant le plus pur style biblique, les +images colorées et originales, une inspiration poétique personnelle, et +jusqu'à la pensée, empreinte d'une philosophie profonde, d'un haut sens +moral, et exempte de toute exagération mystique. + +[Note 6: Nouvelle édition, Berlin, 1780, etc.] + +Au point de vue de l'art dramatique, la pièce ne présente qu'un intérêt +médiocre. Le sujet, purement moral et didactique, ne comporte aucune +étude sérieuse de caractères, et, comme dans toutes les pièces +allégoriques, l'action dramatique est faible. + +Le thème n'était pas bien nouveau; en hébreu même, il avait déjà donné +naissance à plusieurs développements littéraires. C'est la lutte entre +la Justice et l'Injustice, entre la Vérité et le Mensonge. Les +personnages allégoriques qui prennent part à l'action sont, d'un côté, +Yoscher (Probité), aidé par Séchel (Raison), et Mischpat (Justice), et, +de l'autre côté, Scheker (Mensonge) et ses auxiliaires: Tarmith +(Duperie), Dimion (Imagination) et Taava (Passion). Les deux camps +ennemis se disputent les faveurs de la belle Tehilla (Gloire), fille de +Hamon (Foule). La lutte étant inégale, l'Imagination et la Passion +l'emportent sur la Vérité et la Probité. Alors on voit intervenir +l'inévitable Deus _ex machina_, Jéhova en la circonstance, et la Justice +est rétablie. + +Ce cadre simple et peu original renferme de très belles descriptions de +la nature et surtout des pensées sublimes qui font de la pièce une des +perles de la poésie hébraïque. L'idée dominante de cette œuvre, c'est la +glorification de Jéhova et l'admiration des «merveilles innombrables du +Créateur». + + Quiconque les cherche les trouve dans chaque être vivant, dans + chaque plante, dans tout ce qui n'est pas animé d'un souffle de + vie, dans tout ce qui est sur terre et dans tout ce qui est dans la + mer, dans tout ce qui est visible à l'œil humain. Heureux celui qui + trouve la science, heureux celui qui lui prête une oreille + attentive! + +Mais ce créateur n'est pas capricieux; la Raison et la Vérité sont ses +attributs et éclatent dans toutes ses actions. L'humanité se compose +d'une Foule que se disputent deux forces contraires, la Vérité avec la +Probité d'un côté, le Mensonge et ses pareils de l'autre, et chacune de +ses deux forces cherche à la dominer et à triompher. + +La Raison de notre poète n'a rien à voir avec la Raison positive des +rationalistes qui montre le monde dirigé par des lois mécaniques et +immuables; c'est une Raison suprême, obéissant à des lois morales qui +échappent à notre appréciation. Comment pourrait-il en être autrement? +Ne sommes-nous pas le continuel jouet de nos sens qui sont incapables de +saisir les vérités absolues et qui nous trompent même sur l'apparence +des choses? + + Nos yeux ne voient que l'apparence des choses; ne sont-ils pas de + chair? Même pour les choses visibles, le moindre accident suffit à + nous en donner une interprétation erronée, à plus forte raison pour + les choses inaccessibles à nos sens. Regardez le bout de la rame + dans l'eau, ne vous paraît-il pas allongé et tortueux?--et pourtant + vous le savez droit. + + Ne vois-tu pas que le cœur humain est une mer sans cesse agitée par + les luttes de l'esprit et dont les vagues sont dans un perpétuel + mouvement de flux et de reflux? + + Nous sommes la proie de nos passions; lorsqu'elles changent, nos + sensations changent également. Nous ne voyons que ce que nous + voulons voir, nous n'entendons que ce que nous désirons et + imaginons. + +Cette idée de la phénoménalité des choses et de l'impuissance de notre +esprit a fini par jeter notre poète croyant et imbu de la Cabbale dans +le mysticisme le plus dangereux. Après avoir usé ses forces dans les +publications les plus diverses, parmi lesquelles nous relevons une +excellente imitation des Psaumes, un traité non sans grandeur sur les +principes de la logique[7], un autre sur la morale et un grand nombre de +poésies et de traités cabalistiques, dont la plupart n'ont jamais été +publiés, son esprit s'exalta; il perdit bientôt tout équilibre moral. Un +jour il alla jusqu'à s'imaginer qu'il était appelé à jouer le rôle du +Messie. Les Rabbins, qui avaient peur de voir une triste répétition des +mouvements pseudo-messianiques qui avaient tant bouleversé le monde +juif, lancèrent l'excommunication contre lui. Son imitation ingénieuse +du Zohar, écrite en araméen et dont nous ne possédons que des fragments, +acheva de ruiner sa réputation. Obligé de quitter l'Italie, il vagabonda +à travers l'Allemagne, puis séjourna à Amsterdam. Il eut la satisfaction +d'être accueilli en véritable maître par les lettrés de cette importante +communauté. Il y composa ses dernières œuvres. Mais il n'y resta pas +longtemps. Il quitta cette ville pour aller chercher l'inspiration +divine à Safed, en Palestine, foyer célèbre de la Cabbale. C'est là +qu'il mourut, emporté par la peste, à l'âge de quarante ans. + +[Note 7: _Hahigayon_ (La Logique) nouv. édit., Varsovie, 1898. La +plupart des manuscrits de M.-H. Luzzato n'ont jamais été publiés.] + +Triste vie d'un poète victime du milieu anormal dans lequel il a vécu et +qui, dans des conditions plus favorables, aurait pu devenir un maître +d'une valeur universelle. Son plus grand mérite est d'avoir +définitivement débarrassé l'hébreu des formes et des idées du Moyen-âge +et de l'avoir rattaché aux littératures modernes. Il a légué à la +postérité un modèle de poésie classique. Son œuvre, répandue dans les +pays du Nord et de l'Orient, ne tarda pas à susciter des imitateurs. +Mendès et Wessely, qui se mirent, l'un à Amsterdam et l'autre en +Allemagne, à la tête d'une renaissance littéraire, ne sont que les +disciples et les successeurs du poète italien. + + + + +CHAPITRE II + +EN ALLEMAGNE.--LES MEASSFIM. + + +On a justement remarqué que le relèvement intellectuel des juifs en +Allemagne avait devancé leur émancipation politique et sociale. +Longtemps fermé à toute idée venant du dehors et confiné dans le domaine +religieux et dogmatique, le judaïsme allemand a partagé la misère +matérielle et sociale de celui des pays slaves. Les idées philosophiques +et tolérantes de la fin du XVIIIe siècle le secouent quelque peu de +sa torpeur et, à mesure qu'elles pénètrent dans les communautés, un +bien-être plus ou moins assuré s'établit du moins dans les grands +centres. Le premier contact du ghetto avec les sociétés éclairées de +l'époque a donné l'impulsion à tout un mouvement d'émancipation +intérieure. Des Cercles de «Maskilim» (intellectuels) se forment à +Berlin, à Hambourg et à Breslau. Ils étaient composés de lettrés initiés +à la civilisation européenne et animés du désir de faire pénétrer la +lumière de cette civilisation dans les communautés de la province. +Ceux-ci entrent en lutte contre le fanatisme religieux et les méthodes +casuistiques qu'ils veulent remplacer par des idées libérales et des +études scientifiques. Deux écoles, avec le philosophe Mendelssohn et le +poète Wessely en tête, naissent de ce mouvement, celle des +_Biouristes_[8] et celle des _Meassfim_[9]. Tandis que les uns défendent +le judaïsme contre les ennemis du dehors et combattent intérieurement +les préjugés et l'ignorance des Juifs eux-mêmes, les autres +entreprennent de réformer l'éducation de la jeunesse et de faire revivre +la culture de la langue hébraïque. Tous s'accordaient à penser que, pour +relever l'état moral et social des juifs, il fallait d'abord faire +disparaître les divergences extérieures qui les séparaient de leurs +concitoyens. Une traduction nouvelle de la Bible en allemand littéraire, +entreprise par Mendelssohn, devait donner le coup de grâce à l'usage du +jargon judéo-allemand. D'autre part, le _Biour_ ou commentaire de la +Bible (d'où le nom de Biouristes donné à cette école), sorti de la +collaboration d'une pléiade de savants et de lettrés, devait faire table +rase de toute interprétation mystique et allégorique des Livres sacrés +et introduire la méthode rationnelle et scientifique. + +[Note 8: De Biour, commentaire biblique.] + +[Note 9: De Meassef, Collecteur.] + +L'œuvre de cette école a certainement contribué au relèvement +intellectuel de la masse juive ainsi qu'à la propagation de la langue +allemande qui finit par se substituer au jargon judéo-allemand. Son +influence ne s'est pas arrêtée aux juifs allemands, mais elle s'est +également étendue sur les communautés de l'Est de l'Europe. + + * * * * * + +En 1785, deux écrivains hébreux de Breslau, Isaac Eichel et B. Landau, +entreprennent, sous les auspices de Mendelssohn et de Wessely, la +publication d'un recueil périodique intitulé _Hameassef_ (le +Collecteur), d'où le nom de _Meassfim_ donné à cette école. Le Meassef +poursuivait un but double, la propagation des sciences et des idées +modernes en hébreu, seule langue accessible aux juifs du ghetto,--et +l'épuration de cette langue dégénérée dans les écoles rabbiniques. Il +devait initier ses lecteurs aux exigences sociales et esthétiques de la +vie moderne et les débarrasser de leur particularisme séculaire. Le +Meassef eut aussi le mérite de grouper pour la première fois sous une +même égide les champions de la _Haskala_ (humanisme) de divers pays et +de servir de trait d'union entre eux. + +Au point de vue littéraire, le Meassef ne présente qu'un intérêt +médiocre. Ses collaborateurs, dénués de goût, offraient aux lecteurs des +imitations des auteurs romantiques allemands d'une valeur contestable. +Il ne révéla aucun talent nouveau vraiment digne de ce nom. La +réputation dont jouissaient ses principaux collaborateurs était +antérieure à son apparition. Ils la devaient surtout à la vogue que les +lettres hébraïques avaient acquise grâce aux efforts des disciples de +Luzzato.--C'était plutôt une œuvre de propagande et de polémique. +Cependant la lutte contre les préjugés et les rabbins n'y atteint pas +encore cette âpreté qui caractérise les époques postérieures. + +Les événements se précipitèrent d'une façon inattendue avec la +Révolution française, et le Meassef disparut après sept ans d'existence, +non sans avoir apporté un appoint à l'œuvre de l'émancipation +intellectuelle des juifs allemands et à la renaissance laïque de la +langue hébraïque. Et telle était l'importance de cette première +rencontre de lettrés hébreux qu'elle sut imposer son nom à tout le +mouvement littéraire de la seconde moitié du XVIIIe siècle, appelé: +époque des Meassfim. + +Deux poètes et cinq ou six écrivains plus ou moins dignes de ce nom +dominent cette époque. + + * * * * * + +Naphtali Hartwig Wessely, né à Hambourg (1725-1805), est considéré comme +le prince des poètes de l'époque. Issu d'une famille aisée et assez +éclairée, il reçut une éducation moderne. Esprit ouvert à toutes les +influences nouvelles, il resta néanmoins attaché à sa croyance et ne +s'est jamais écarté du terrain strictement religieux. Bel esprit, il +cultiva avec succès la poésie et acheva l'œuvre de la Réforme commencée +par le poète italien sans atteindre pourtant à l'originalité et à la +profondeur de ce dernier. + +Son chef-d'œuvre poétique est les _Schiré Tifereth_ ou la +«Moïsiade»[10], chant épique en cinq volumes. Ce poème de l'Exode est +conçu d'après le modèle des pseudo-classiques allemands du temps. +L'influence de la Messiade de Klopstock est flagrante. + +[Note 10: Berlin, 1789.] + +La profondeur de la pensée, le sentiment artistique et l'imagination +poétique personnelle font défaut dans cette œuvre, qui n'est en somme +qu'une paraphrase oratoire du récit biblique. Les mêmes défauts se +retrouvent, d'ailleurs, dans toutes les poésies de Wessely. Mais, en +revanche, il possède un style oratoire d'une allure remarquable, et il +écrit en un hébreu élégant et châtié. Cette correction du style très +travaillé et cette absence même de tempérament poétique font de lui le +Malherbe de la poésie hébraïque moderne. L'admiration professée pour le +poète par ses contemporains fut très grande, et le grand nombre +d'éditions qu'eut son poème, devenu un livre populaire estimé par les +orthodoxes mêmes, témoignent de l'influence que le poète a exercée sur +ses coreligionnaires et de l'importance croissante de la langue +hébraïque. Wessely a aussi écrit plusieurs ouvrages importants sur la +philologie juive. Il faut regretter que le style diffus et par trop +prolixe de sa prose ait empêché d'apprécier la valeur scientifique de +ces écrits. Ami et admirateur de Mendelssohn, il participa à la +traduction allemande de la Bible et à l'œuvre des commentateurs. + +Son recueil, intitulé _Gan-Naoul_ (Jardin fermé), publié à Berlin en +1765 et consacré à des questions de grammaire et de philologie, atteste +les connaissances profondes de l'auteur. Ce qui fait le plus d'honneur à +Wessely, c'est la fermeté de son caractère et son amour de la vérité. Il +le prouve dans son pamphlet, _Dibreï Schalom weemeth_, «Paroles de paix +et de vérité», publié à Berlin en 1787 à l'occasion de l'édit de +l'empereur Joseph II ordonnant la réforme de l'enseignement juif et la +fondation des écoles modernes. Quoique arrivé à un âge avancé, il ne +recula pas devant la crainte d'attirer sur lui le courroux des +fanatiques, et il se prononça ouvertement en faveur des réformes +scolaires. Avec une modestie et une douceur remarquables, le vieux poète +démontre toute l'urgence de ces réformes et affirme qu'elles ne sont pas +contraires à la foi mosaïque et rabbinique. Cet acte courageux lui valut +l'excommunication de la part des fanatiques. Il lui valut aussi d'être +considéré comme le personnage le plus considérable de l'École des +Meassfim et comme le maître des Maskilim. + + * * * * * + +Parmi les collaborateurs les plus distingués du Meassef, se place aussi +l'autre poète en titre de l'époque, David Franco Mendès (1713-1792), né +à Amsterdam d'une famille échappée à l'inquisition et qui, comme la +plupart des familles originaires d'Espagne, avait conservé l'usage de la +langue espagnole. Il fut l'ami et le disciple de Moïse-Hayim Luzzato, +qu'il imita. Si dans l'Europe orientale la langue hébraïque prédominait +dans le ghetto et obligeait tous ceux qui voulaient s'adresser aux +masses juives à avoir recours à elle, il n'en était pas de même dans les +pays romans. Là, l'hébreu fut peu à peu supplanté par la langue du pays. +Mendès, qui avait voué un véritable culte aux lettres hébraïques, était +affligé de les voir si dédaignées par ses coreligionnaires, qui leur +préféraient la littérature classique française. Dans sa préface à la +tragédie _Guemoul Atalia_ (La récompense d'Athalie), publiée à Amsterdam +en 1770, il s'efforce de démontrer la supériorité de la langue sacrée +sur les langues profanes. En vérité, cette pièce, malgré les +protestations de son auteur, n'est qu'un remaniement assez peu heureux +de la tragédie de Racine. On y remarque un style pur et classique et +quelques scènes animées d'une certaine vivacité d'action. + +Nous possédons un autre drame historique de Mendès, intitulé _Judith_, +publié également à Amsterdam, et dont le mérite n'est pas supérieur à +celui de sa première tragédie, ainsi que plusieurs études biographiques +sur les savants du Moyen-âge publiées dans le Meassef. + +Mendès n'a certainement pas réussi à faire concurrence aux modèles +italiens et français dont il s'inspira. Il n'en fut pas moins approuvé +et admiré par les lettrés de son temps, qui voyaient en lui l'héritier +de Luzzato. + + * * * * * + +Nous ne pouvons énumérer tous les lettrés et les érudits qui ont, d'une +façon directe ou non, contribué à l'action du Meassef. Contentons-nous +de citer ceux qui se sont distingués par une certaine originalité +d'esprit. + +C'est à Breslau que vécut le rabbin Salomon Papenheim (1776-1814), +auteur d'une élégie sentimentale _Arba Kossoth_ (Les Quatre Coupes), +inspirée des _Nuits_ de Young, et publiée à Berlin en 1790. Cette élégie +est remarquable par le souffle poétique personnel de l'auteur. Dans des +plaintes rappelant Job, et tel un Werther hébreu, il pleure, non pas la +perte de sa bien-aimée--ce qui n'eût pas été conforme à l'esprit du +ghetto--mais celle de sa femme et de ses trois enfants. Cette élégie a +eu la chance de devenir un poème populaire. + +Mais cette sentimentalité fade et le style précieux et outré de notre +auteur devaient exercer une influence nuisible sur les générations +suivantes. C'était le tribut accordé par la littérature hébraïque au mal +du siècle. + +Mentionnons aussi le rédacteur d'une nouvelle série du Meassef parue à +Dessau en 1809-1811, Salom Hacohen, dont les poésies et les articles +publiés dans le Meassef (2e série) et dans les _Bicouré Itim_, et +surtout le drame historique intitulé _Amel et Tirza_[11], empreint d'une +certaine naïveté s'accordant bien avec le cadre biblique, ont obtenu un +grand succès[12]. + +[Note 11: Redelheim, 1812.] + +[Note 12: Un autre écrivain de l'époque, Hartwig Derenbourg, dont le +fils et le petit fils ont continué avec éclat la tradition littéraire et +scientifique en France, est l'auteur d'un drame allégorique très lu: +_Yoschevé Tével_ (Tous les habitants du monde), publié à Offenbach en +1789.] + +Mendelssohn lui-même, le maître admiré et respecté de tous, écrivait +fort peu et, il faut l'avouer, assez mal l'hébreu. + +Quant aux rédacteurs du Meassef, l'un d'eux, Isaac Eichel (1756-1804), +se distingua par ses articles polémiques contre les superstitions et +l'obscurantisme des orthodoxes du ghetto. Eichel est également l'auteur +d'une étude biographique sur Mendelssohn, publiée à Vienne en 1814. + +L'autre, Baruch Lindau, publia entre autres un traité des sciences +naturelles intitulé: _Reschith Limoudim_ (Éléments des Sciences), Brunn, +1797. Notons aussi le savant professeur de l'Université d'Upsal, M. +Levison, qui contribua au succès du Meassef par une série d'études +scientifiques. + +La Pologne, qui avait jusqu'alors fourni des rabbins et des professeurs +de Talmud, ne tarda pas à participer à l'œuvre des Meassfim. Plusieurs +des collaborateurs polonais du Meassef méritent une mention spéciale. + +Le spirituel et profond disciple de Kant, Salomon Maïmon, n'a publié, en +dehors de ses travaux d'exégèse et de son commentaire ingénieux sur +Maïmonide, rien d'original en hébreu. + +Un autre écrivain polonais, Salomon Doubno (1735-1813), fut un +grammairien et un styliste remarquable; il fut aussi un des premiers +collaborateurs de Mendelssohn à l'œuvre du Biour (commentaire de la +Bible). Il publia, entra autres, un drame allégorique et des poésies +satiriques dont l'_Hymne à l'hypocrisie_ est un modèle achevé[13]. + +[Note 13: Cité par M. Taviow dans son Anthologie. Varsovie, 1890.] + +Juda ben-Zeeb (1764-1811) publia à Berlin une Grammaire hébraïque conçue +d'après les méthodes modernes: c'est le _Talmud Leschon Ivri_[14] +(Manuel de la langue hébraïque). Par cette œuvre il a beaucoup contribué +à la propagation de la linguistique et de la rhétorique parmi les juifs. +Son Dictionnaire hébreu-allemand et sa version hébraïque de Ben Sira +sont assez connus des hébraïsants. + +[Note 14: Nouvelle édition. Vilna, 1867.] + +Isaac Satonow (1732-1804), Polonais établi à Berlin, est une figure très +curieuse par la variété de ses productions ainsi que par l'étrangeté de +son esprit. + +Doué d'une faculté d'assimilation surprenante, il excellait aussi bien à +imiter le style biblique que le style du Moyen-âge. Il maniait aussi +ingénieusement l'hébreu que l'araméen. Il attribuait à tous ses écrits +une provenance antique. Cette fantaisie n'enlève rien à l'originalité de +certains de ses ouvrages. Son anthologie _Mischlé Assaf_, en 3 livres, +attribuée par lui au psalmiste[15], figurerait honorablement dans +n'importe quelle littérature. + +[Note 15: Berlin, 1789 et 1792.] + +Citons-en quelques _mischlé_ ou maximes: + + La vérité jaillit de la recherche, la justice de l'intelligence. Le + commencement de la recherche est l'étonnement, son milieu est le + discernement, son but la vérité et la justice. + + Le jour de ta naissance tu pleurais et les gens qui t'entouraient + s'égayaient; le jour de ta mort c'est toi qui riras et les gens + sangloteront autour de toi: sache donc que c'est alors que tu + renaîtras pour jouir en Dieu, et la _matière_[16] ne t'en empêchera + plus. + + Domine ton esprit afin que les étrangers ne dominent point ta + chair. + + Les pinces sont faites avec des pinces; le travail est aidé par le + travail, et la science par la science.--Ne t'imagine point que tout + ce qui te paraît doux soit également doux pour tout le monde. Ne le + crois pas: nombreuses sont les belles femmes haïes par leurs maris, + et combien de femmes vilaines en sont aimées! + + Tout être vivant cesse d'engendrer en vieillissant. Le mensonge, + quoique caduc, courtise encore. Plus sa racine vieillit dans la + terre, plus il augmente le nombre de ses enfants trompeurs; ses + amis se multiplient, et les admirateurs de tout ce qui est vieux + concourent à ce que son nom ne disparaisse point de la surface de + la terre. + +[Note 16: Jeu de mots: _Geschem_ veut dire en hébreu: pluie et +matière.] + +En somme, comme nous l'avons déjà remarqué, le mouvement littéraire +provoqué par les Meassfim n'a produit rien ou presque rien de durable. +Les écrivains de cette époque ont joué le rôle de précurseurs et de +préparateurs. Démolisseurs et réformateurs, ils disparaissent à quelques +exceptions près, une fois leur besogne terminée et l'émancipation +maîtresse dans l'Europe occidentale. Et ils ont pu voir le torrent de +l'émancipation entraîner, avec tout le passé, la seule relique qui leur +fût chère et pour laquelle leur cœur de juif vibrait encore: la langue +hébraïque. + +Humanistes passionnés à l'esprit peu perspicace, ils se laissèrent +éblouir par l'apparence des choses modernes et par les promesses de +lumière et de liberté. Ils rompirent avec l'idéal de l'affranchissement +national d'Israël et se placèrent ainsi en dehors de la solidarité qui +unissait dans une même espérance les grandes masses juives restées +attachées à leur foi et à leur peuple. + +Écrivains souvent sans valeur, sans originalité aucune, ils dédaignèrent +trop le milieu juif pour y chercher leur inspiration. Aussi ce ne furent +pour la plupart que des _imitateurs_, des traducteurs médiocres de +Schiller et de Racine. Ils n'ont pas su parler à l'âme juive ni +remplacer par un idéal nouveau les traditions défaillantes du passé et +l'espoir messianique en décadence. Une génération entière passera avant +que le Judaïsme historique reprenne sa revanche avec la création de la +science pure et de la conception de la Mission du peuple juif. + +Cependant le mouvement provoqué par les Meassfim eut un très grand +retentissement. Pour la première fois, la tradition rabbinique pétrifiée +par l'âge et l'ignorance est attaquée dans la langue sacrée même, au nom +de la vie et de la science. Pour la première fois la Haskala, ou +l'humanisme hébreu, déclare la guerre à toutes les choses du passé qui +entravaient l'évolution moderne du Judaïsme. En vain les Meassfim--sauf +quelques exceptions--se gardent de toute sortie violente contre les +principes même du dogmatisme, en vain leur maître Mendelssohn va jusqu'à +consacrer publiquement ces principes en dépit du bon sens et du judaïsme +historique; une brèche venait d'être faite dans le mur du ghetto par la +laïcisation de l'esprit littéraire et public, et rien ne pourra plus +s'opposer à la marche des idées nouvelles. Les rabbins de l'époque le +comprirent fort bien, c'est ce qui explique l'acharnement de leur +opposition. + +C'est depuis cette époque que nous voyons apparaître une classe nouvelle +dans le ghetto, celle des Maskilim, ou des lettrés laïques, avec +laquelle les rabbins devront, jusqu'à nos jours, non seulement compter, +mais encore partager leur autorité sur le peuple. + +Pour ce qui est de la langue hébraïque, les Meaasfim réussirent à la +purifier et à lui rendre la forme biblique. Wessely et Mendès ont effacé +les derniers vestiges du Moyen-âge. Un grand nombre de beaux esprits de +l'époque nous ont laissé des modèles du style classique. + +Mais ce retour aux manières et au style de la Bible devait faire +retomber les lettres hébraïques dans un excès contraire. Il aboutit à la +création d'un style pompeux et précieux, la _Melitza_, qui a laissé dans +la littérature hébraïque des traces indélébiles dont elle se ressent +jusqu'à nos jours. En se posant en gardiens du style biblique pour faire +face aux rabbinismes qui avaient corrompu l'élégance de la langue, ils +ne surent garder aucune mesure. + +Pour exprimer les choses les plus prosaïques et les idées les plus +simples, ils se servent des métaphores et des images mêmes de la Bible. + +C'est à cette gageure de purisme qui envahit la littérature hébraïque, +que celle-ci doit sa réputation, imméritée d'ailleurs, de n'être qu'un +jeu d'esprit et de n'offrir aucune originalité. + + * * * * * + +Les lettrés italiens participèrent peu au mouvement littéraire de la fin +du XVIIIe siècle. Citons cependant deux d'entre eux. Le premier est +le poète Ephraïm Luzzato (1727-1792), dont nous relevons les sonnets +érotiques d'un style vif et souvent personnel. L'autre est Samuel +Romanelli, auteur d'un mélodrame très goûté par ses contemporains et +d'un Voyage en Arabie. + + * * * * * + +En France, et surtout en Alsace, nous trouvons aussi quelques +collaborateurs des Meassfim allemands. Ensheim est le plus connu d'entre +eux. + +C'est en France que nous trouvons le seul poète original de cette +époque, poète qui n'appartient d'ailleurs pas à l'école des Meassfim. +Élie Halphen Halévy de Paris (1760-1822), le grand'père de M. Ludovic +Halévy, par son tempérament poétique et par la richesse de son +imagination, l'emporte de beaucoup sur les autres poètes de son temps. +Malheureusement, nous ne possédons pas tous les écrits de ce poète peu +fécond, mais le charme de son style personnel et la richesse des images +poétiques témoignent assez de son talent. On sent que le souffle de la +Révolution a passé par là. Son _Hymne à la paix_, publié à Paris en +1804, est l'apothéose de Napoléon dans la personne duquel le poète salue +la «Liberté sauvée» et la «Belle France», patrie de la Liberté. Un amour +sans borne pour la France, «ce beau pays, ce peuple libre et rétif, +ayant dans son cœur l'amour de sa patrie et dans sa main l'épée +vengeresse» et une haine de «la tyrannie couronnée, qui avait fait de ce +Paradis terrestre un cimetière», caractérisent cette œuvre unique en son +genre. + +Il exalte le Dictateur non seulement parce qu'il est l'«ami de la +victoire», mais plus encore parce qu'il est en même temps l'«ami de la +science». Il salue les armées victorieuses, quoique portant «la +destruction et la misère», surtout parce qu'elles portaient aussi le +drapeau de la science, la civilisation et le progrès. + +Ce cri de liberté trouva un écho retentissant dans le ghetto des pays +les plus arriérés même. La littérature hébraïque possède des souvenirs +curieux qui montrent tout l'espoir que firent naître dans le cœur des +juifs--dont le caractère concordait peu avec le régime du despotisme--la +Révolution française et les conquêtes napoléoniennes. Ils saluèrent dans +de nombreux hymnes et chants publics en hébreu[17] les armées de +Napoléon comme le Messie sauveur. + +[Note 17: Pour ne citer que l'ode du célèbre rabbin Jacob Meïr en +Alsace, un aïeul de la famille du grand-rabbin Zadoc Kahn, une autre +composée par le grammairien polonais Ben-Zeeb à Vienne; enfin, les +hymnes chantés dans les synagogues de Francfort (1807), dans celle de +Hambourg (1811), etc.] + +Mais déjà la réaction met fin à ces espérances irréalisées, et les Juifs +retombent dans leur misère sociale. Le heurt des conceptions nouvelles +ne contribua pas moins à produire une fermentation d'idées et de +tendances dans le ghetto, réveillé enfin de son sommeil millénaire. + + + + +CHAPITRE III + +EN POLOGNE ET EN AUTRICHE.--L'ÉCOLE DE GALICIE. + + +Nous avons vu les lettrés polonais établis en Allemagne s'associant à +l'œuvre des Meassfim. Bientôt nous verrons comment ce mouvement +littéraire fut transporté en Pologne, où il a produit des effets +beaucoup plus durables. + +Tandis que, dans les pays de l'Occident, l'hébreu était destiné à +disparaître peu à peu et à faire place à la langue du pays, dans les +pays slaves, au contraire, l'importance de la littérature hébraïque +devait croître et devenir prédominante. Elle aboutira à la formation +graduelle d'une littérature profane ininterrompue jusqu'à nos jours. + +Le judaïsme polonais, isolé dans ses destinées et dans sa vie politique, +formait depuis le XVIe siècle la plus grande partie du peuple juif. +Une organisation politique et religieuse autonome, administrée par les +Rabbins et les représentants de la communauté ou du Cahal, une sorte +d'État théocratique connu sous le nom de «Synode des Quatre Pays» (la +Pologne, la Petite Pologne, la Petite Russie et plus tard la Lithuanie +avec son synode autonome), régissait les destinées et réglait la vie de +ces agglomérations de juifs originaires de tous les pays et fusionnés en +un seul bloc. Formant presque tout le Tiers-État dans un pays trois fois +plus grand que la France, ils étaient, non seulement marchands, mais +surtout artisans, ouvriers, fermiers même. Ils constituaient un peuple à +part, distinct des autres. Ce n'étaient plus les ghetto étroits et les +petites communautés de l'Occident, mais des provinces entières, avec +leurs villes et leurs bourgades presque uniquement peuplées par des +juifs. La guerre de Trente ans, qui avait jeté un grand nombre de juifs +allemands en Pologne, acheva de donner une constitution définitive à cet +organisme social. Les nouveaux venus prirent rapidement une importance +prédominante dans les communautés. Ils surent imposer à l'usage général +leur idiome allemand et ils poussèrent à outrance l'étude de la Loi. Les +écoles talmudiques de la Pologne et ses autorités rabbiniques acquirent +bientôt une réputation incontestée dans toute la Diaspora. Méprisés et +maltraités par les magnats polonais, condamnés, grâce à une immigration +incessante et aux pauvres ressources du pays, à une lutte âpre pour la +vie, ils mettaient toute leur ambition dans l'étude de la Loi et se +consolaient avec l'espoir messianique. La casuistique la plus insensée +et le dogmatisme le plus sec suffisaient aux besoins intellectuels des +plus éclairés; une piété sans borne, l'observance rigoureuse et +minutieuse des prescriptions rabbiniques et le culte de traditions et de +superstitions accumulées par le temps, comblaient le vide de l'existence +pénible des masses. Pour satisfaire à leurs exigences de sentiment et de +cœur, ils avaient les homélies des Maguidim (Prédicateurs), sorte +d'enseignement populaire fondé sur les textes sacrés, agrémentés de +contes talmudiques, d'allusions mystiques et de superstitions de tout +genre. + +Une catastrophe terrible, le soulèvement des Cosaques de l'Ukraine, +coûta la vie à un demi-million de juifs, et la terreur qui s'en suivit +durant toute la fin du XVIIe et la première moitié du XVIIIe +siècle jeta parmi les populations juives des provinces méridionales un +désarroi complet. C'est alors que le Hassidisme[18], avec son fatalisme +oriental, son culte des Zaddikim (Justes), faiseurs de miracles, fait +son entrée et gagne les populations d'une grande partie de la Pologne. +Un abaissement moral et intellectuel s'en est suivi, coïncidant avec +l'époque même où l'action civilisatrice des Meassfim triomphe en +Allemagne. + +[Note 18: Littéralement: les pieux, une secte fondée en Volhynie +dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, dont les adhérents, tout en +restant fidèles à la loi rabbinique, opposent la piété, l'exaltation +mystique et le culte des saints à l'étude du talmud et au dogmatisme des +rabbins.] + +Les réformes concernant les juifs, entreprises par l'empereur Joseph II +dans la partie de la Pologne annexée à l'Autriche, et, en tout premier +lieu, le service militaire obligatoire, portèrent un coup terrible à ces +masses ignorantes, rebelles à tout changement et n'accordant aucun +crédit aux promesses d'améliorer leur situation que les autorités leur +faisaient. Ils furent terrorisés par la sévérité des mesures prises +contre eux et, dans leur impuissance à lutter contre l'autorité, ils se +jetèrent en masse dans le Hassidisme, qui prêchait l'oubli de tout dans +la solidarité mystique. C'était l'arrêt de tout développement social et +religieux même, la superstition s'établissant en maîtresse et +aboutissant à la complète dégénérescence de ces populations. + +Pour parer au danger de l'envahissement de la nouvelle secte et pour +éclairer, du moins, la partie intellectuelle de ces masses, les lettrés +juifs de la Pologne reprirent l'œuvre des Meassfim et se firent les +champions de la Haskala. Ils secondèrent ainsi les efforts du +gouvernement autrichien. Leur action augmente peu à peu en importance, +et bientôt nous voyons se former des écoles modernes et des Cercles +littéraires dans la plupart des villes de la Galicie. + +Des écrivains comme Tobie Feder, l'auteur d'un pamphlet rigoureux contre +le Hassidisme et de nombreuses publications philologiques, et David +Samoscz, auteur très fécond, ouvrent la campagne humaniste dans la +Pologne russe même. + +Des juifs riches et influents s'associent à ce mouvement et +l'encouragent. Joseph Perl, fondateur d'une école moderne et de +plusieurs institutions d'éducation, représente le type de ces mécènes +juifs, amis du progrès[19]. + +[Note 19: J. Perl est aussi l'auteur anonyme d'une parodie dirigée +contre les Hassidim et intitulée _Megallé Temirin_ (Révélateur des +mystères). La parodie hébraïque, qui excelle surtout dans l'adaptation +du langage talmudique aux usages et aux questions modernes, est un genre +littéraire propre à l'hébreu, qui mériterait une étude spéciale. Elle a +pour but de polémiser et de ridiculiser (ainsi l'ouvrage cité), ou bien +de critiquer les mœurs (le «Traité des gens de commerce» paru à +Varsovie, le «Traité d'Amérique» publié à New-York, etc.); très souvent +elle sait divertir et amuser (Hakundus, Vilna 1827, les nombreuses +éditions du Traité Pourim).] + +Des recueils périodiques scientifiques et littéraires succèdent au +Meassef et se multiplient. Après le _Bicouré Haïtim_[20](Les Prémices), +vient le _Kerem Hémed_[21] (La Vigne délicieuse), puis le _Osar Nehmad_ +(Le Trésor délicieux), rédigé par Blumenfeld; enfin _Hahalouz_ (le +Pionnier), fondé en 1853 par Erter et Schorr, le spirituel publiciste et +le réformateur hardi; _Cochbé Ishac_ (Étoiles d'Isaac) rédigé par I. +Stern à Vienne (1850-1863), etc., etc. Ces recueils présentent un +caractère beaucoup plus sérieux que le Meassef. On y trouve généralement +plus d'originalité et plus de profondeur scientifique. + +[Note 20: Rédigé par S. Hacohen, à Vienne (1820-1831).] + +[Note 21: Rédigé par Goldenberg, à Tarnopol (1833-1842).] + +Pour parler à l'esprit de lettrés polonais, tous imbus de fortes études +rabbiniques, les petits jeux d'esprit naïfs et les amusettes en style +précieux ne suffisaient plus; c'est à leurs raisons, à leurs +convictions, à leur constant besoin d'occupations spirituelles qu'il +fallait s'adresser. Pour détourner ces esprits du plus absurde des +mysticismes, il fallait leur proposer un idéal nouveau capable de parler +à leur sentiment, à leur cœur, avide de consolation, et que l'étude de +la Loi--qui nourrissait tout ce qui pensait et étudiait dans le +ghetto--ne satisfaisait plus entièrement. + +Deux hommes, les plus éminents parmi les humanistes juifs de la Pologne +autrichienne, ont su répondre à cet état d'âme et consolider ainsi le +mouvement littéraire inauguré en Allemagne. Le rabbin Salomon Jéhuda +Rapoport, créateur de la Science du Judaïsme, destinée à remplacer la +scolastique rabbinique, et le philosophe Nahman Krochmal, le promoteur +de l'idée de la «Mission du peuple juif», qui devait se substituer à +l'idéal mystique et religieux. + + * * * * * + +Salomon Jéhuda Rapoport (1790-1867), surnommé «le père de la Science du +Judaïsme», naquit à Lemberg, d'une famille rabbinique. Il fit des études +purement rabbiniques. Mais son esprit éveillé sut profiter de l'occasion +qui lui donna la possibilité d'apprendre la langue française d'abord, +puis l'allemand. L'influence du philosophe Krochmal, dont il fit la +connaissance, détermina sa carrière littéraire et scientifique. En 1814, +il publia, à Lemberg, une description en hébreu de la ville de Paris et +de l'île d'Elbe, répondant ainsi à la curiosité générale que les +événements de l'époque avaient soulevée dans le ghetto polonais. À +l'instar de Mendès, dont il subit l'influence, il publia plus tard une +traduction d'_Esther_ de Racine[22] et d'un certain nombre de poésies +de Schiller. Mais il ne s'arrêta pas là. L'étude approfondie qu'il fit +des savants et poètes juifs du Moyen-âge tourna son esprit vers les +recherches historiques. Il publia dans le _Bicouré Haïtim_ et dans le +_Kerem Hémed_ une série d'études biographiques et littéraires dans +lesquelles il fit preuve d'un grand sens critique et d'un profond +jugement. Son style sobre et précis n'a pas été dépassé. Ces études +donnèrent une nouvelle direction aux esprits curieux de l'époque; Jost, +Zunz, S.-D. Luzzato s'attachèrent à approfondir le Judaïsme du +Moyen-âge. Une nouvelle science, la _Science du Judaïsme_, en fut le +résultat. + +[Note 22: _Bicouré Haïtim_, 1825.] + +Rapoport publia aussi un pamphlet contre les Hassidim et leurs rabbins +thaumaturges, et divers articles sur la nécessité de propager la science +et la civilisation parmi les juifs. Il s'attira de la sorte la haine des +fanatiques. Nommé rabbin à Tarnopol, grâce à l'initiative du mécène +Perl, les menées des Hassidim le forcèrent à quitter cette ville. Il +partit pour Prague et devint rabbin de cette communauté importante, où +il finit ses jours. + +Élève et successeur des Meassfim allemands, Rapoport a hérité d'eux la +conviction, qui accompagne le Maskil hébreu, que seules la science et la +civilisation modernes pouvaient relever le niveau intellectuel et la +situation politique de ses coreligionnaires. Il a combattu toute sa vie +en faveur de la Haskala. Il aima la science de la façon la plus +désintéressée, et non comme un instrument devant servir à l'émancipation +politique des juifs. Il comprit que l'œuvre de l'assimilation inaugurée +en Occident était irréalisable et inutile même en Orient et il ne se +berça point de vaines illusions. Il s'acharna surtout contre les +réformes religieuses dans le judaïsme qu'il croyait destinées à diviser +le peuple et à semer le désaccord et l'indifférence à l'égard des +institutions nationales. Sa campagne contre Schorr, le rédacteur du +Halouz, et J. Mises, et surtout son pamphlet _Tochahath Meguilla_ +(Message de reproche), paru à Francfort en 1846, en témoignent +suffisamment. Aux esprits hésitants qui ne croyaient plus à l'avenir du +Judaïsme, Rapoport répond, dans sa préface à Esther: «L'amour de ma +nation est la pierre angulaire de mon existence. Seul cet amour est en +état de consolider ma foi, car le sentiment national juif et sa religion +sont étroitement liés ensemble. Et non seulement ce sentiment national +et cette religion ne se conçoivent pas l'un sans l'autre, mais un +troisième facteur vient se joindre aux deux premiers au point de ne plus +faire avec eux qu'un seul tout, c'est la Terre-Sainte!» + +Le désir d'expliquer d'une façon rationnelle cet amour pour l'antique +patrie des juifs, lui suggéra, bien avant Buckle et Lazarus, la théorie +de l'influence du climat sur la psychologie des peuples. Dans son étude +sur Rabbi Hananel (_Bicouré Haïtim_, 1832), il explique les traits +psychologiques du peuple juif par le fait qu'il habitait un pays tempéré +situé entre l'Asie et l'Afrique. De là vient l'équilibre entre le +sentiment et la raison qui caractérise ce peuple. Dans des conditions +favorables et sans la conquête romaine, les juifs auraient atteint +l'apogée de cet équilibre, et ils seraient devenus le peuple modèle. +Voilà pourquoi la Palestine, patrie politique et morale des juifs, seul +pays où leur génie pouvait librement se développer, est si profondément +attachée aux destinées d'Israël et si chère à tout cœur juif. Mais même +en exil, «dans les ténèbres du Moyen-âge, les juifs étaient les seuls +porteurs de la lumière et de la science». Rapoport s'efforce de le +démontrer dans ses travaux sur les savants du Moyen-âge et dans son +Encyclopédie talmudique: _Erech Millin_[23], malheureusement restée +inachevée. + +[Note 23: Prague, 1852.] + +On voit par là de quelle façon le rabbin Rapoport, qui est allé jusqu'à +inaugurer la critique biblique en hébreu, s'est efforcé de concilier la +raison d'un esprit moderne avec la foi et l'espoir messianique d'un +rabbin orthodoxe. + + * * * * * + +Il est significatif de remarquer que la Science du Judaïsme, cet idéal +qui devait remplacer l'étude sèche de la Loi et combler le vide laissé +dans les esprits par les événements modernes, émane d'un milieu +polonais, du cœur même du rabbinisme, dont elle n'est d'ailleurs qu'une +transformation moderne et rationnelle. + +Mais cette science nouvelle, fondée sur l'étude du passé glorieux +d'Israël et accueillie chaleureusement par l'élite cultivée en Occident, +ne pouvait pas satisfaire entièrement les pauvres lettrés polonais. +Ceux-ci, vivant dans un milieu purement juif et ne pouvant se bercer de +l'illusion d'une assimilation imminente avec les populations voisines, +dont tout, depuis la conception morale jusqu'aux conditions politiques, +les séparait, s'étaient résignés à une sorte de Messianisme mystique. +Cependant l'explication mystique de l'existence du judaïsme ne leur +suffisait plus. Ils auraient voulu trouver dans la raison même un point +d'appui pour justifier la permanence du judaïsme et son avenir. Les +raisons mises en avant par Maïmonide et Jéhuda Halévi ne répondaient +plus à leur état d'âme de modernes. + +Il fallut qu'un philosophe, appuyé sur l'autorité de la science, vint +résoudre ce problème de la raison d'être du peuple juif et de sa +vocation propre. Ce philosophe, qui a émis la conception de la «mission +du peuple juif», est, lui aussi, originaire de la Galicie, de la ville +de Brody. Son nom est Nahman Krochmal (1785-1840). + +Son œuvre capitale, publiée après sa mort par les soins de Zunz: _Moré +Nebouché Hozeman_, le Guide des Égarés du temps, est le produit +philosophique le plus original de l'hébreu moderne. Krochmal a mené la +triste existence du savant polonais, exempte de plaisirs et remplie de +privations et de souffrances. Il a consacré tout son temps à la science +juive, mais il a vécu trop modeste et n'a rien publié pendant sa vie. +Habitant une petite localité qu'il n'a jamais quittée, à cause de +l'état précaire de sa santé, sa maison était devenue un véritable foyer +de science. Des jeunes gens avides de savoir accouraient de toutes parts +pour suivre l'enseignement du Maître. Cette influence, qu'il exerça +pendant sa vie, s'affermit d'une façon définitive après sa mort par la +publication de son _Guide des Égarés du Temps_, paru à Lemberg en 1851. + +Ces études, non achevées pour la plupart, forment un livre très curieux. +Nous regrettons de ne pouvoir en présenter qu'un exposé sommaire et de +n'indiquer que les idées principales. + +Le besoin de donner une explication philosophique de l'existence divine +a poussé Hegel à émettre l'axiome que la raison seule forme la réalité +des choses et que la vérité absolue se trouve dans l'unité du subjectif +et de l'objectif, correspondant, le premier, à l'état concret de chaque +être, c'est-à-dire à la _matière_, qui forme sa _raison réelle_,--et le +second à son état abstrait, c'est-à-dire à l'_idée_, qui forme sa +_raison absolue_. + +C'est en se fondant sur cet axiome de la raison réelle et de la raison +absolue de Hegel, que Krochmal édifie son ingénieux système de la +philosophie de l'histoire juive. Il est le premier savant juif pour +lequel le judaïsme ne forme pas une entité distincte et à part, mais une +partie de la civilisation universelle. Ayant des liens communs qui le +rattachent au monde civilisé tout entier, le judaïsme s'en distingue +cependant par des qualités qui lui sont propres. En même temps qu'il +mène l'existence indépendante d'un organisme national semblable à tous +les autres, il aspire aussi à une représentation _spirituelle absolue_ +et, par conséquent, à l'universalisme. De ce double aspect que nous +présente le peuple juif, il résulte que, tandis que la _nationalité +juive_ forme l'_élément propre_ à ce peuple, sa civilisation, son +intellect sont _universels_ et se détachent de sa vie nationale propre. +Voilà pourquoi cette civilisation est essentiellement spirituelle, +idéale, et tend au perfectionnement de l'humanité tout entière. Notre +philosophe arrive, par suite, aux trois conclusions suivantes: + +1º Le peuple juif est comme le phénix qui ressuscite sans cesse de ses +cendres. Il réunit en lui les trois unités de la triade de Hegel: +l'idée, l'objet et l'intelligence. Cette résurrection du peuple juif se +fait toujours suivant une progression ascendante qui aspire au +_spirituel absolu_. D'abord organisme politique, il devient bientôt +dogmatique religieux, pour se transformer ensuite en état spirituel. +Krochmal--il ne fait que le sous-entendre--ne voit dans la religion +qu'un phénomène passager de l'histoire du peuple juif, comme l'avait été +son existence politique. + +2º Le peuple juif présente un double aspect, il est national dans son +_particularisme_, ou dans son aspect concret, et _universel_ dans son +spiritualisme. Le génie national de tous les autres peuples de +l'antiquité était étroitement particulier, c'est pourquoi ils ont tous +succombé. Seuls les prophètes juifs ont conçu le spirituel absolu et +universel et la vérité morale, de là vient que le peuple juif subsiste. + +3º Krochmal admet, avec Hegel[24], que les résultantes du développement +historique d'un peuple forment la quintessence de son existence. +Seulement il ne croit pas que l'essentiel dans l'existence d'un peuple +soit la _résultante_; le processus de l'évolution historique en soi est +une raison suffisante de cette existence. Esprit plus rationnel que +Hegel, il évite ainsi la contradiction qui résulte de la définition +mystique de l'existence donnée par Hegel. + +[Note 24: Voir Ch. XVI et autres. Voir aussi l'Histoire de la +Théologie juive de M. Bernfeld et la thèse de M. Landau: _Die Bibel und +der Hegelianiamus_.] + +Pour le métaphysicien allemand, l'existence, c'est l'intervalle qui +sépare l'être du néant ou le _devenir_. Krochmal élimine simplement +cette idée plus ou moins matérielle de l'_intervalle_. Il substitue les +effets moraux produits _pendant_ le cours de l'action historique à +l'idée des effets postérieurs à cette action, ou résultantes. La manière +plus ou moins matérielle d'après laquelle évolue l'action historique, +remplace chez lui l'idée du _devenir_ comme intermédiaire +incompréhensible entre la _raison réelle et la raison absolue_. + +Appuyé sur ces axiomes, Krochmal élucide, à une époque où la psychologie +des peuples et la sociologie étaient encore en germe, les phénomènes de +l'histoire juive et ceux de l'évolution religieuse et spirituelle de +l'humanité, avec une originalité et une profondeur de pensée +remarquables. + +Que l'on s'imagine l'effet produit par ces idées sur l'esprit des +lettrés polonais affranchis du dogmatisme et des espérances mystiques, +mais hésitant et cherchant leur raison d'être même de juifs. C'était, +fondée sur la science moderne, l'explication de cette raison d'être qui +venait de leur être révélée, la satisfaction de leur amour-propre +national. + +Krochmal a ouvert ainsi la voie aux esprits chercheurs des générations +futures. Ils édifieront leurs conceptions du peuple juif sur les idées +du Maître, A. Mapou, le créateur du roman historique en hébreu, +s'inspirera du «Guide»[25], et, de nos jours, le publiciste de talent +Ahad Haam s'emparera de quelques-unes des idées de Krochmal, notamment +sur l'importance du _facteur spirituel_ dans l'existence du peuple juif. + +[Note 25: A. Brainin dans sa vie de Mapou. Varsovie, 1900, p. 64.] + + * * * * * + +À côté de ces deux maîtres, toute une école de jeunes écrivains a +contribué à faire la fortune de l'hébreu en Galicie. Tous les genres +littéraires et scientifiques furent cultivés avec plus ou moins +d'originalité. + + * * * * * + +Mais bientôt le temps ne sera plus aux études sereines de la pensée et +de la science du passé. L'envahissement triomphant du Hassidisme, après +avoir conquis toute la Pologne russe, menaçait d'anéantir tout ce qui +pensait et raisonnait encore au moment même où le souffle puissant du +_Kultur-kampf_ ébranlait les portes du ghetto polonais. Nous avons vu +Rapoport luttant contre le Hassidisme dans son pamphlet spirituel. Nous +verrons maintenant un poète satirique de grand talent livrer une +bataille sans merci aux partisans du Hassidisme et des «domaines des +ténèbres». + +Isaac Erter, de Przemysl (1792-1841), était l'ami et le disciple de +Krochmal. Enfant prodigue, sa première enfance a été absorbée par +l'étude de la loi. À l'âge de 13 ans, son père le marie à une jeune +fille de 18 ans, qu'il vit pour la première fois le jour de son mariage +et qui mourut peu après. Erter reprend ses études rabbiniques, puis il +se remarie. Une heureuse rencontre avec un Maskil le détermine à étudier +la grammaire hébraïque et à devenir l'adepte de la Haskala. Il entre en +relations avec Rapoport et Krochmal. Encouragé par ces derniers, il +publie son premier essai satirique contre le Hassidisme, qui eut un +grand retentissement. Persécuté par les fanatiques, il ne peut continuer +à exercer sa profession de professeur d'hébreu et, obligé de quitter sa +ville natale, il s'en va à Brody, où il est accueilli avec empressement +par le cercle des Maskilim. Là, il mène une existence très dure. Sa +femme, courageuse et intelligente, le soutient et le pousse à faire des +études sérieuses. À l'âge de 33 ans, il part, va étudier la médecine à +Pest et, cinq ans après, il revient à Brody avec le diplôme de docteur +en médecine. Désormais il pourra mener une vie indépendante et mener la +bonne guerre contre l'obscurantisme et le mysticisme. Il publia dans les +recueils de l'époque de nombreux articles qui furent réunis après sa +mort en un seul volume et publiés sous le nom de _Hazofé-le-beth-Israel_ +(Le Voyant de la maison d'Israël), par les soins du poète Letteris[26]. + +[Note 26: Nouv. édition, Varsovie, 1890.] + +Erter est un poète satirique et un critique de mœurs de premier ordre. +Pour la vivacité de son style mordant et élégant à la fois, il peut être +comparé à ses deux contemporains Heine et Bœrne. Il présente plus d'une +attache commune avec ces deux poètes. Plus sérieux et plus convaincu que +le premier, il poursuit dans ses satires un but bien déterminé. Son rire +est mêlé de larmes, et, s'il mord, c'est pour corriger. Plus original et +plus poète que Bœrne, sa pensée est nette et tranchante, et la +préciosité du style n'y nuit pas. Sans parti-pris et sans passion, avec +une fine ironie, il sait railler les Hassidim, leurs superstitions +néfastes et leur culte de l'angélologie et de la démonologie. Il +critique l'ignorance et l'étroitesse d'esprit des rabbins, et flagelle +la vanité mesquine des représentants des communautés. + +Animé du désir de faire pénétrer la vérité et la civilisation parmi ses +coreligionnaires, il ne s'attaque pas seulement aux fanatiques, mais il +ne craint pas de dire leur fait aux _modernes_ du ghetto, aux +intellectuels diplômés, qui ne cherchent que leur profit et +n'entreprennent rien pour le bien du peuple. Autant d'articles qu'il a +publiés, autant de flèches lancées au cœur même de ce régime arriéré. +C'est la première fois qu'un poète hébreu osait étaler, dans une série +de tableaux saisissants, tous les maux sociaux qui rongeaient ces +milieux étranges, pleins de contradictions et de naïveté. À la façon de +Cervantès, c'est par le ridicule qu'il tue le rabbin et qu'il assassine +le mystique. + +Erter doit être placé au premier rang parmi les champions de la +civilisation chez les juifs. + +La Galicie a également donné le jour à un poète lyrique fort distingué. +Meïr Halévi Letteris (1807-1871) était un savant philologue, mais il +excella surtout dans la poésie. Lui aussi, il débuta dans les lettres +par une traduction exacte et fort belle des pièces bibliques de Racine. +Écrivain fécond, son activité s'exerça sur tous les genres littéraires. +Nous possédons de lui une trentaine de volumes, tant en prose qu'en +vers[27]. Son remaniement hébraïque de _Faust_, paru à Vienne, est un +chef-d'œuvre de style, et lui a valu une renommée éclatante. Seulement, +en voulant demeurer sur un terrain purement juif, Letteris s'est permis +de mettre à la place du héros de Goethe un docteur gnostique, Elischa +ben Abouja, surnommé «Acher» dans le Talmud. Ce remaniement dans le rôle +principal de la pièce en entraîna beaucoup d'autres, qui sont loin +d'être à l'avantage de la version hébraïque. + +[Note 27: Le recueil de ses poésies, paru à Vienne, est intitulé: +_Tophès Kinor Wougab_ (Maître de la lyre et de la cythare.)] + +La prose de Letteris est lourde; elle manque de grâce et de naturel, +qualité que nous trouvons cependant chez la plupart de ses contemporains +en Russie. Approuvons-le néanmoins de n'avoir jamais voulu sacrifier la +netteté de la pensée à l'élégance du style, comme tant d'autres. + +En revanche les qualités de sa poésie sont incontestables au point de +vue du style et de la facture des vers. C'est un classique, et ses +nombreuses traductions des poètes modernes montrent avec quelle facilité +l'hébreu antique se laisse manier par les mains des maîtres. Ces +qualités du style mises à part, on est obligé de reconnaître que le +souffle poétique personnel et le don d'imagination faisaient +généralement défaut à notre poète. Ses poésies les plus originales ne +sont que des imitations des romantiques. + +Un charme naïf est répandu dans certaines de ses poésies, surtout dans +celles où il laisse pleurer son cœur de juif. Ses poésies sionistes sont +les plus parfaites en ce sens, et l'une d'elles--la meilleure que sa +lyre ait produite--a été consacrée universellement comme _chant +national_. Elle est intitulée «La Colombe plaintive» (_Iona Homiah_). La +colombe symbolise le peuple d'Israël. Déjà les prophètes se sont servis +de ce symbole, et c'est par les plaintes de la colombe qu'il fait +entendre les doléances du peuple juif depuis qu'il a été chassé de son +pays natal et abandonné par son Dieu. + + Hélas, que je suis affligée depuis que, rejetée du rocher qui m'a + abritée, je mène une vie errante et vagabonde. Autour de moi + l'orage éclate, seule et abandonnée je cherche un abri dans les + branches touffues de la forêt. Mon ami m'a abandonnée, il s'est + courroucé contre moi parce que je me suis laissé séduire par les + étrangers. Depuis, sans répit, mes ennemis me harcèlent et me + poursuivent. Depuis que mon adoré a disparu, mes yeux ne tarissent + pas de larmes; sans toi, ô ma gloire, à quoi me sert la vie? Mieux + vaut habiter la tombe que d'errer à travers le monde. La mort + n'est-elle pas sœur du malheur? + + Là, deux oiseaux se becquettent et savourent la douceur de leur + amour. Ils ont trouvé un abri tranquille entre les branches des + arbres, entouré de verts oliviers et de couronnes de fleurs. Seule, + moi, exilée, je ne trouve point d'abri. Le nid de mon rocher est + entouré d'une haie impénétrable d'épines. Les fauves mêmes vivent + chacun avec leur femelle; seule parmi les vivants, pauvre colombe + affligée, je vis solitaire. + + Ceux qui se gorgent du sang des innocents vivent eux aussi en + famille; ils ont un nid tranquille; seuls, les pauvres et les + honnêtes sont privés d'espoir. + + Reviens donc, ô toi, souffle de ma vie, reviens, mon unique + consolation! N'entends-tu pas ma plainte amère? + + Aie pitié de moi, rends-moi ton amour, conduis-moi vers mon nid, + vers mon rocher, et je m'abriterai sous tes ailes. + + --C'est ainsi que, dans la nuit silencieuse, lorsque toute la terre + était plongée dans une sérénité divine, mes oreilles ouïrent les + plaintes de la colombe. + + Et, chaque fois que mon oreille entend une colombe plaintive, mon + cœur est profondément ébranlé par les pleurs de mon peuple. + +Un grand nombre d'écrivains et de traducteurs ont encore illustré cette +époque. S. Bloch, auteur d'une géographie universelle et d'une +description de la Palestine, écrites dans un style oratoire, est le plus +important d'entre eux. + +Juda Mises combattit, dans ses ouvrages, _Techunath Harabanim_ +(Caractéristique des rabbins) et _Kineath Haemeth_ (Le zèle de la +vérité), la tradition rabbinique et les autorités du Moyen-âge. Son +rationalisme suranné lui attira des reproches sévères de la part de +Rapoport. Il n'en a pas moins suscité une polémique digne d'attention et +féconde par ses suites. + +Là s'arrête la prépondérance des littérateurs polonais, autrichiens. Le +centre de l'activité littéraire sera définitivement transportée en +Russie. Le Hassidisme aura bientôt envahi et conquis toute la Galicie, +et la littérature hébraïque, confinée dans quelques cercles étroits, n'y +retrouvera plus jamais sa floraison première. + + * * * * * + +Si le centre du mouvement littéraire hébraïque était en Galicie pendant +toute la première moitié du XIXe siècle, il ne faut pas croire que +les lettrés juifs des autres pays n'y participassent point. Presque dans +tous les pays slaves aussi bien que dans l'Occident, en Allemagne, en +Hollande et surtout en Italie, l'hébreu est cultivé par des savants et +des lettrés de mérite. Zunz, Geiger, Jellinek et Frænkel ont publié +quelques-uns de leurs travaux en hébreu. + +À Amsterdam, parmi toute une école de lettrés, nous relevons le nom du +poète et savant Samuel Molder (1789-1862). Éditeur de plusieurs recueils +littéraires, il nous a laissé, en dehors de ses remarquables études sur +l'histoire, des poésies qui étaient très goûtées par ses contemporains, +et publiées pour la plupart dans le recueil _Bicoureï Toeleth_ (Prémices +Utiles), qu'il rédigea à Amsterdam en 1820. + +Un conte talmudique sur la séduction de la femme du docteur Meïr, la +célèbre Beruria, lui fournit le sujet d'un excellent poème sur la +légèreté de la femme[28]. + +[Note 28: _Beruria_, nouv. éd., Amsterdam. 1859] + +Parmi les collaborateurs des recueils périodiques publiés en Galicie, +citons aussi Juda L. Yételis de Prague (1773-1838), dont les épigrammes +peuvent servir de modèles du genre[29]. Nous en empruntons un: + + À TIRZA + + Elle est belle comme la lune, splendide comme le soleil; tout en + elle ressemble aux deux astres: La jeune femme prodigue ses + libéralités à tout le monde, et, comme les deux astres, elle domine + le jour et la nuit[30]. + +[Note 29: _Beneï Hanéourim_ (La Jeunesse). Prague, 1821.] + +[Note 30: Yételis est également l'auteur de pamphlets dirigés contre +le Hassidisme. En même temps que Vienne et Brody, Prague avait été à +cette époque un foyer de lettrés, parmi lesquels nous citerons encore +Gabriel Südfeld, le père du célèbre Max Nordau, et l'auteur d'un drame +et d'un ouvrage d'exégèse paru en 1850.] + +La Hongrie, dont les juifs avaient les mêmes mœurs et les mêmes +tendances que ceux de la Pologne, a donné le jour à un poète de valeur. +Salomon Levison de Moor (1789-1822) a vécu dans un milieu orthodoxe et a +connu tous les obstacles moraux et matériels. Il sut en triompher et +devenir un très sérieux savant et un poète de mérite. En dehors de ses +études historiques écrites en allemand, il a composé en hébreu une +excellente géographie de la Palestine sous le titre de _Mehkereï Erez_, +parue à Vienne en 1819. + +Son traité poétique, _Melizath Yeschurun_ (La Rhétorique Juive), paru +également à Vienne, en 1846, est un chef-d'œuvre de rhétorique et de +poésie. + +Son poème, que précède cet ouvrage, intitulé «L'éloquence poétique» ou +l'apothéose de la poésie et des belles lettres, est un des meilleurs qui +aient été écrits en hébreu. Le poète y fait preuve d'une imagination +riche; ses images sont nettes et précises et le style est d'une allure +classique remarquable. Un amour malheureux mit fin aux jours de ce poète +avant la complète éclosion de son génie. + + * * * * * + +Tout ce mouvement littéraire de la première moitié du XIXe siècle n'a +pas réussi à s'imposer aux grandes masses et à créer une littérature +nationale un peu originale. Les Maskilim galiciens ont commis la même +erreur que leurs prédécesseurs allemands. En se faisant les champions de +l'humanisme en Pologne, dans un milieu foncièrement religieux et que les +conceptions modernes avaient à peine effleuré, ils ont attaché trop +d'importance aux arguments de la raison et ne se sont que rarement +adressés au sentiment de leurs coreligionnaires. Ils se sont flattés de +pouvoir convaincre par la seule vertu d'un raisonnement positif ces +masses imbues de mysticisme, écrasées par le double joug de la religion +et d'une condition sociale inférieure, et que seul l'idéal messianique +d'un avenir glorieux soutenait. Quoi d'étonnant alors si l'humanisme +galicien n'est jamais sorti des cercles restreints des lettrés pour +devenir un mouvement populaire? Ni la profondeur de penseurs comme +Rapoport et Krochmal, ni la critique mordante d'un Erter, ni le lyrisme +sioniste de Letteris n'eurent assez de puissance pour barrer la route au +Hassidisme et pour l'empêcher d'accomplir son œuvre d'obscurantisme. +C'est à peine s'ils ont pu entamer les esprits les plus indépendants +parmi les jeunes rabbins. Mais ceux-ci aussi, dans la crainte d'une +décadence religieuse déjà manifeste en Allemagne, se déclareront +adversaires acharnés de toute propagation de la littérature hébraïque +profane[31]. L'état de littérateur hébreu deviendra de plus en plus +pénible en Pologne et le nombre des publications diminuera +considérablement. Nous verrons apparaître le type du Mehaber, auteur +vagabond, vendant lui-même ses écrits et les imposant presque aux +acheteurs. Cela nous renseigne suffisamment sur l'état de cette +littérature naissante. + +[Note 31: L'exemple du savant ami de Rapoport, J.G. Bick (cité par +Bernfeld dans sa vie de S.-J. R., p. 13), qui quitta le camp humaniste +où son sentiment juif ne trouva aucune satisfaction, pour se convertir +au Hassidisme, n'est pas unique.] + + * * * * * + +Qui sait si l'œuvre des Maskilim galiciens n'était pas condamnée à +rester stérile et à ne jamais émouvoir la masse juive, sans l'arrivée +d'un littérateur italien, qui possédait justement ce qui manquait à la +plupart de ses prédécesseurs, à savoir le _sentiment_ juif. Il sut +allier une culture universelle et une réelle largeur d'esprit à un +patriotisme juif inébranlable. Samuel-David Luzzato--car c'est de lui +qu'il s'agit--a enfin trouvé la formule qui devait imposer la culture +moderne aux masses croyantes, sans blesser leur sentiment juif. +Arrêtons-nous un instant à la vie et à l'activité de ce personnage +remarquable. + +Après un arrêt assez prolongé subi par les lettres hébraïques en Italie, +une nouvelle école littéraire et scientifique s'y forme pendant la +première moitié du XIXe siècle. Elle collabore avec éclat au +mouvement littéraire du Nord. Le célèbre critique et esprit indépendant +I.-S. Reggio (1784-1854) a exercé, par ses publications sur l'histoire +littéraire et par ses audacieux articles sur les réformes religieuses, +une influence énorme sur ses contemporains. Son œuvre capitale «La Loi +et la Philosophie», parue à Vienne en 1827, est un essai de synthèse de +la Loi juive et de la science. + +Joseph Almanzo[32] (1790-1860), dont les poésies, parues en deux +recueils, sont intitulées: _Higayon Bekinor_ (La Harpe lyrique) et +_Nesem Zahab_ (Parure d'Or), et surtout la femme poète, Rachel Morpurgo +(1790-1860), apparentée à la famille de Luzzato et dont nous possédons +un recueil de poésies sur divers sujets, ainsi qu'un certain nombre +d'autres écrivains de l'époque, sont assez connus des lecteurs hébreux. + +[Note 32: Nous renvoyons le lecteur au recueil des œuvres choisies +des poètes italiens de l'époque, publié sous le titre de _Kol Ougab_ +(Voix de Cithare), par A-B. Pipirno, à Livourne, en 1846.] + +Le recueil _Ougab Rachel_[33] (La Cithare de Rachel), édité par les +soins du savant V. Castiglioni, est un document curieux de l'histoire +littéraire hébraïque. Rachel Morpurgo possède la langue biblique à fond, +son style est alerte et original. Une sérénité d'âme exquise, une foi +optimiste dans l'avenir messianique d'Israël dominent ses écrits +poétiques. + +[Note 33: Cracovie, 1890.] + +À l'occasion de la révolution démocratique de 1848, qui avait +profondément ébranlé les fondements de la société moderne, et à laquelle +les juifs participèrent en masse, elle écrit le sonnet suivant: + + Celui qui humilie les orgueilleux a abattu tous les rois de la + terre, et a amené la ruine suprême de toute ville fortifiée, qu'il + a rassasiée de sang... + + Tous, jeunes et vieux, revêtent l'épée, plus avides de proie que + les bêtes fauves; tout le monde veut être libre: les sages et les + sots. La rage sévit plus bruyante que l'orage sur la mer... + + Tout autres sont les serviteurs vaillants de Dieu; ceux qui + combattent leur penchant et supportent avec succès le joug de leur + _Rocher_: mon Ami ressemble à un cerf, à une gazelle rétive. + + Il entonnera la grande Trompette pour amener le Sauveur; la plante + du juste croîtra sur la terre; Jéhova guérira leur misère, + rétablira les brèches. Lorsque Jéhova règnera, toute la terre se + réjouira!... + +Mais la plus belle poésie de Rachel est certainement celle où elle +affirme sa foi inébranlable de croyante, et qui est intitulée _Emek +Achor_ (Vallée obscure). + + Oh! vallée obscure de ténèbres et de brumes, jusques à quand me + tiendras-tu dans les chaînes! Mieux vaut mourir, mieux vaut + m'abriter dans l'ombre (divine), que l'isolement dans ces eaux + insondables! + + Déjà, je les vois, les collines de l'Éternité, leurs sommets + verdoyants, couverts de fleurs magnifiques! Je bats les ailes + d'aigle, je vole de mes yeux, je lève mon front tout en haut et + j'ose regarder le soleil! + + Ô Ciel! que tes voies sont splendides! C'est là que la liberté + éternelle domine. Et les airs qui soufflent sur tes hauteurs, + qu'ils sont doux, qu'ils sont inimaginables. + +Cette note mystique, dans les œuvres de certains des écrivains italiens +de l'époque, les distingue profondément de leurs contemporains de +Galicie et de Russie, qui se réclamaient pour la plupart du rationalisme +intégral. + + * * * * * + +Incontestablement, le plus original de tous ces écrivains, celui qui a +joué un rôle prépondérant, est Samuel-David Luzzato (1800-1865). Il +était né à Trieste, fils d'un pauvre menuisier, instruit et estimé. Il +passa son enfance dans la misère et dans l'étude. Il sortit vainqueur de +cette lutte pour l'existence et pour le savoir. Dès 1829, il était nommé +recteur du Séminaire rabbinique de Padoue. Il put alors s'adonner +librement à la science et former des disciples, devenus célèbres pour la +plupart. + +Luzzato possédait une érudition vaste et profonde, un grand goût +littéraire et une culture moderne. Tempérament méridional, le sentiment +l'emportait chez lui sur la raison. Travailleur infatigable, l'esprit +toujours en éveil, il était également versé dans la philologie, +l'archéologie, la poésie et la philosophie. Il s'est essayé dans toutes +ces branches, sans jamais tomber dans la médiocrité. Il créa la science +du judaïsme en langue italienne, mais il fut surtout un écrivain hébreu. + +Il publia une édition très soignée des maîtres hébreux du Moyen-âge et +révéla au public, voire même aux savants, des poètes comme Jéhuda +Halévy[34]. Les annotations qui accompagnent ces éditions sont +ingénieuses et scientifiques. Il publia lui-même des vers et des poèmes, +dénués d'ailleurs d'inspiration et d'envolée poétiques, mais +irréprochables de forme et de style[35]. Sa prose est énergique et +précise, et conserve un charme oriental. + +[Note 34: Prague, 1840.] + +[Note 35: _Kinor Naïm_ (Lyre douce), Vienne, 1825, et autres.] + +Ce qu'il fut surtout, c'est un romantique juif. Son cœur de patriote +répugnait aux attaques dirigées contre la religion et le nationalisme +juifs par les humanistes allemands et galiciens. Il était ennemi du +rationalisme, et le combattit toute sa vie. La science, dont il ne nie +pas l'importance, ne vaut pas, pour lui, le sentiment religieux, qui +seul est capable d'établir la suprématie de la morale. + +M.S. Bernfeld, dans son étude sur Rapoport[36], considère avec raison +l'arrivée de ce romantique, de ce Chateaubriand juif, à une époque où le +rationalisme triomphait partout dans les lettres hébraïques, comme un +anachronisme surprenant. Le premier parmi les humanistes hébreux, +Luzzato revendique un droit d'existence contemporaine non seulement pour +la nationalité juive, mais aussi pour sa religion intégrale. + +[Note 36: Varsovie-Berlin, 1899.] + +«Toute nation qui possède un pays à elle peut subsister et parer à tous +les événements même sans une religion distincte. Mais le peuple juif, +dispersé dans tous les pays, ne peut se maintenir que grâce à son +attachement à sa Foi. Sans la Foi, son assimilation avec les autres +peuples est inévitable. Nous voyons, en Allemagne, des savants[37] +s'occuper de la science du judaïsme comme on s'occupe de l'égyptologie +ou de l'assyriologie, par amour pour la science, pour se faire une +renommée ou, dans le meilleur cas, avec l'intention de glorifier le nom +d'Israël. Ils ne reculent devant aucune exagération lorsqu'il s'agit de +hâter l'émancipation politique des juifs. Pour ces gens, au bout du +compte, Schiller et Gœthe ont plus d'importance et leur sont plus chers +que tous les prophètes et les docteurs du Talmud. Or, cette science du +judaïsme ne pourra pas survivre à la réalisation de l'émancipation et à +la mort de ceux qui étudiaient la Thora et croyaient à la Foi avant +d'avoir pris des leçons chez Eichhorn...[38]. + +[Note 37: Jost dans son _Histoire du peuple juif_, etc.] + +[Note 38: Lettres de S.-D. Luzzato éditées par Groeber (Przemysl, +1882-1889), p. 660.] + +«La véritable science juive, celle qui durera autant que le monde, c'est +la _science fondée sur la Foi_; la science qui cherche à comprendre la +Bible comme œuvre divine et qui sait apprécier l'histoire particulière +du peuple dont le sort fut particulier, celle enfin qui cherche à +saisir, dans les diverses époques de l'histoire du peuple juif, les +moments de la lutte du génie du judaïsme contre le génie humain, +universel, qui le guettait au dehors. Et comme dans tous les siècles +nous voyons l'esprit divin du judaïsme l'emporter sur l'esprit +humain,--le jour où ce dernier l'emportera, c'en sera fini de +l'existence du peuple d'Israël.» + +On voit comment le romantique italien se rencontre avec Krochmal dans la +conception du rôle providentiel d'Israël, tout en partant d'un point de +vue différent. En somme, l'un et l'autre ne font qu'interpréter la +conception ancienne de la sélection divine d'Israël et du «peuple élu». +Mais, tandis que Krochmal ne voit dans la religion qu'une forme +passagère dans l'existence de la nation, pour Luzzato la religion est +une partie essentielle du judaïsme. Cette conception à la Bossuet de la +religion ne l'égare cependant point, et il tâche de concilier la Foi +avec les exigences de l'esprit moderne. La religion juive est pour lui +la doctrine morale par excellence. Comme Heine, il voit l'humanité +agitée par deux forces adverses: l'_atticisme_ et le judaïsme. Tout ce +qui est justice, vérité, bien et abnégation est juif; tout ce qui est +beau, rationnel, sensuel est _atticisme_. Luzzato ne craint pas de +critiquer violemment les maîtres du Moyen-âge, principalement +Maïmonide. Celui-ci a tenté une chose impossible en voulant accorder la +science et la foi, la raison et le sentiment--Moïse avec Aristote--, +choses qui ne se concilient jamais. + +«La science ne nous rend pas heureux, seule la morale suprême est en +état de nous donner le vrai bonheur et la quiétude intérieure. Cette +morale, ce n'est pas chez Aristote que nous la trouvons, mais uniquement +chez les prophètes d'Israël. + +«Le bonheur du peuple juif, le peuple de la morale, ne dépend pas de son +émancipation politique, mais de la Foi et de la Morale. Les rabbins +français et allemands du Moyen-âge, naïfs et non cultivés, mais pieux et +sincères, sont préférables aux esprits spéculatifs de l'Espagne, dont le +raisonnement et la rhétorique ont faussé les esprits[39]». + +[Note 39: Lettres, 233.] + +Ces idées, si peu compatibles avec les tendances qui dominaient dans le +camp des savants juifs en Allemagne, engagèrent Luzzato dans des +discussions et des polémiques avec la plupart de ses amis. Luzzato ne +s'attaqua pas seulement aux maîtres du Moyen-âge, il s'éleva aussi +contre ses contemporains. Dans une de ses lettres, il va jusqu'à +prétendre que Jost et ses collègues, qui croient faire une besogne utile +en défendant le judaïsme contre ses ennemis, lui font plus de tort que +ces ennemis. Ces derniers contribuent à la conservation du peuple juif +comme nation à part, tandis que la critique rationaliste de la religion +juive ne sert qu'à rompre les liens qui unissent la nation et à +précipiter sa perte. + +«Quand, ô savants allemands, s'écrie-t-il avec véhémence, arriverez-vous +à comprendre qu'entraînés comme vous l'êtes par le courant universel, +vous permettez à l'ambition nationale de s'éteindre, et à la langue de +nos ancêtres de tomber en désuétude, et que vous préparez ainsi +l'invasion totale de l'athéisme... Tant que vous n'aurez pas enseigné +que le Bien n'est pas visible aux yeux, mais sensible au cœur, le +judaïsme ne fera que perdre[40]». + +[Note 40: Lettres, 668] + +Ce n'est pas le dogmatisme sec que Luzzato aime, ce ne sont pas les +restrictions minutieuses ni les controverses rabbiniques; il est trop +moderne, trop poète pour cela. Ce qu'il aime, c'est la poésie de la +religion, c'est son élévation morale qui l'attire. Comme Jéhuda Halévi, +le philosophe du sentiment dont il est le successeur, Luzzato a cette +façon à part de sentir et de penser qui distingue les esprits +_intuitifs_ du peuple juif. Il aima son pays natal et le montra dans ses +écrits. Il sut aussi trouver des notes sionistes dans son recueil en +vers _Kinor Naïm_ et dans ses lettres. + + * * * * * + +Luzzato a fait école. De nos jours encore des savants et des stylistes +remarquables en Italie, comme J.-V. Castiglioni, E. Lolli, etc., ont +puisé leur science dans les écrits du maître et s'en réclament. Ses +travaux philologiques et linguistiques ont une valeur inappréciable. +L'édition récente de ses lettres en cinq volumes, publiée par Groeber, à +laquelle nous avons emprunté la plupart des passages cités, prouve +suffisamment son influence sur ses contemporains. + +Il fut un maître et un prophète. Il couronna dignement l'œuvre de la +Renaissance de la littérature hébraïque inaugurée par un de ses +ancêtres, un autre Luzzato. + +Un siècle d'efforts et de labeur ininterrompus avait préparé la +résurrection de la langue hébraïque. L'hébreu devenu une langue moderne, +touchant à toutes les branches de la pensée, il s'agissait de l'imposer +aux masses orthodoxes et d'en faire un instrument puissant +d'émancipation sociale et religieuse. Par la direction que Luzzato sut +imprimer aux esprits, la chose devint aisée. Il a trouvé la _clef du +cœur_ de ces masses. + +Une missive en vers d'un jeune poète lithuanien, datée de 1857[41], +traduit éloquemment les sentiments éprouvés par l'école littéraire +naissante à l'égard du maître italien. + +[Note 41: Poésies de Gordon, I, St-Pétersbourg, 1884.] + + «Du pays de la glace, où les fleurs et le soleil ne durent que + deux, trois mois, ces vers de salut s'envolent, comme les oiseaux + devant la gelée, vers le glorieux habitant du Midi, trônant au + milieu des savants et honoré par les pieux; celui dont le cœur + brûle d'un, amour ardent pour son peuple et pour la langue + hébraïque.» + +Ce pays, c'était la Lithuanie, où le mouvement littéraire venait de +faire une entrée triomphale et apporter la lumière et la science. Le +jeune poète était Juda-Léon Gordon, devenu le plus grand poète juif du +XIXe siècle. + + * * * * * + +Nous terminons ici la première partie de notre étude, consacrée +spécialement à l'évolution de la littérature hébraïque dans l'Europe +occidentale. Son avenir, c'est l'Orient! + + + + +CHAPITRE IV + +L'HUMANISME EN RUSSIE.--LA LITHUANIE. + + +Nous sommes en pays juif; le seul peut-être qui subsiste encore[42]. + +[Note 42: Voir notre livre en hébreu: _Massa be-Lita_ (Voyage en +Lithuanie), Jérusalem, 1899.] + +Derniers venus à participer au mouvement intellectuel du judaïsme +européen, les juifs lithuaniens surgissent dans la seconde moitié du +XVIIe siècle comme un organisme social individuel, nettement tranché +dès son apparition. Les rabbins, les savants de la Lithuanie acquièrent +une renommée sans conteste; ses écoles rabbiniques deviennent les +centres actifs de la science talmudique. + +Le «Synode des quatre régions de la Lithuanie» avec Brest et plus tard +Vilna à leur tête, régissait d'une façon indépendante les destinées des +populations juives de ce pays, si différentes de celles de la Pologne +proprement dite. + +Les révolutions et les perturbations qui ont amené la décadence sociale +et religieuse des juifs polonais pendant le XVIIIe siècle n'ont +presque pas touché ce coin délaissé. L'invasion des Cosaques n'est pas +allée non plus jusque là. L'annexion prématurée de la Lithuanie à la +Russie a sauvé cette province de l'état d'anarchie et de l'effervescence +qui agitèrent la Pologne pendant la dernière période de son existence. + +Abandonnés à leur destin, négligés par les autorités et formant la +presque totalité des habitants urbains de ce pays, les juifs lithuaniens +réalisaient en plein XVIIIe siècle un milieu national théocratique +juif. Le Talmud leur servait de code civil et religieux; l'autorité +rabbinique, appuyée du synode central et des _Cahals_ locaux, jugeait en +dernier ressort de tout et avait la haute main sur les intérêts +matériels et moraux de ses subordonnés. L'étude de la Loi était poussée +à outrance, et le fait d'avoir un illettré, un «_Am-haarez_» +(littéralement rustre) dans sa famille était considéré comme une injure. + +Terre promise du rabbinisme, tout y favorisait l'éclosion d'un milieu +national juif. + +La pauvreté naturelle du pays, le sol infertile, les forêts +impénétrables, l'absence de grands centres civilisés, tenaient à l'écart +les grands seigneurs polonais, qui préféraient demeurer en Pologne. Les +pieux lettrés échappés aux persécutions religieuses de tous les pays de +l'Europe, de France et d'Allemagne surtout, pouvaient librement +s'adonner à l'étude du Talmud et aux pratiques religieuses. Aucune +immixtion étrangère ne venait les troubler. Le ciel inclément, +l'absence de toute distraction ne gênaient pas beaucoup ces évadés du +ghetto pour qui le Livre et la lettre morte représentaient tout. Le +traitement hautain et arbitraire que le «noble» infligeait à son +«facteur» et intendant juif, les humiliations de toute nature au prix +desquelles il lui était permis de vivre--car sans la protection des +seigneurs il n'aurait pas pu subsister un instant dans ses rapports avec +les paysans miséreux et orthodoxes--ne l'affectaient pas outre mesure et +ne blessaient pas profondément son amour-propre. Dans son for intérieur +il s'estimait supérieur par sa moralité et par son origine au «Poritz» +(seigneur) polonais, insensé et extravagant. + +Dans les villages, les juifs dominaient, en tant que possesseurs et +intendants des serfs. Dans les villes difformes avec leurs bâtisses tout +en bois, ce sont eux qui formaient le gros des marchands, des courtiers, +des artisans et des ouvriers même. Tous menaient une vie misérable et +soutenaient une lutte âpre pour l'existence. Cette vie de soumission et +de misère, sans jouissance hors les joies intimes de la famille, sans +ambition hors celle de l'étude de la Loi, disciplinée par l'autorité +religieuse et purifiée par des mœurs austères et rigides, a marqué d'un +coin spécial le caractère de ces foules. L'esprit était constamment tenu +en éveil par la dialectique talmudique et par l'ingéniosité qu'il +fallait déployer pour se procurer le pain quotidien. C'est à peine si +les rêves messianiques, appuyés plutôt sur la croyance dans la suprême +justice et dans la supériorité morale et religieuse d'Israël que sur +une conception mystique, venaient embellir cette existence triste et +morne. + +Telle était, et telle est encore en partie la manière d'être de cette +population sobre, énergique, mélancolique et subtile qui forme de nos +jours la masse des deux millions de juifs résidant en Lithuanie et dans +la Russie Blanche, et qui envoie aux grandes capitales de l'Europe et +aux pays d'outre-mer les émigrants israélites les plus laborieux et les +plus doués en ressources intellectuelles et morales. + +La seconde moitié du XVIIIe siècle, grâce à la paix qui régnait dans +le pays depuis sa soumission à la Russie, fut le témoin de l'apogée des +études rabbiniques. Les écoles supérieures, les «Yeschiboth», devinrent +des centres d'attraction pour l'élite de la jeunesse; le nombre des +auteurs et des érudits augmenta considérablement, et les imprimeries +hébraïques étaient en pleine floraison. L'idéal de tous les juifs +lithuaniens était, sinon de marier leur fille à un «érudit», du moins de +nourrir à leur table un «bochour», c'est-à-dire un élève-rabbin. La +«Thora», c'est la meilleure «sechora» (marchandise),--chante toute mère +lithuanienne en berçant son fils. + +Une autorité rabbinique telle que les siècles derniers n'en ont plus +connu de pareille, est venue consacrer par son génie sobre et +indépendant et par sa grandeur morale cet état d'âme du Judaïsme +lithuanien qu'il personnifiait dans sa plus haute expression. + +Élie de Vilna, surnommé le «Gaon», sut résister à l'assaut du Hassidisme +qui menaçait de conquérir les masses lithuaniennes, sinon les lettrés. + +Pour parer aux dangers du mysticisme, qui exerçait un si puissant +attrait sur les esprits que la casuistique sèche et subtile du +rabbinisme ne parvenait pas à apaiser, il se décida à rompre avec la +scolastique en faveur d'une interprétation relativement plus rationnelle +des textes et des lois. Il alla même--chose inouïe en son temps et que +seule sa popularité pouvait excuser--jusqu'à affirmer l'utilité des +sciences profanes et positives dont l'étude ne pouvait que servir celle +de la Loi. Personnellement, il publia un traité de mathématiques et +s'occupa avec ardeur de recherches philologiques. Ses élèves suivirent +son exemple; ils traduisirent en hébreu plusieurs ouvrages +scientifiques, et fondèrent des écoles et des foyers de puritanisme en +Lithuanie et jusqu'en Palestine. La «Yeschiba» de Volosjin est devenue +depuis un siècle le centre du talmudisme traditionnel et du rationalisme +rabbinique. + +Il serait téméraire de présumer que l'écho de la science des +encyclopédistes soit parvenu jusqu'à ce milieu fermé par un double mur +politique et religieux. Les langues européennes y étaient inconnues, et +c'est dans l'œuvre des savants juifs du Moyen-âge, tels que Maïmonide, +Albo, etc., que les élèves du Gaon lithuanien ont cherché leur +nourriture intellectuelle. Il en résulta une science hétéroclite et +singulière. Des notions et des théories fausses et surannées furent +introduites par eux en hébreu et eurent cours. Lorsqu'un certain Élie, +rabbin de la fin du XVIIIe siècle, voudra réunir en un corps toutes +les données de la science, il écrira une sorte d'encyclopédie bizarre, +le _Sefer Haberith_[43] (Livre de l'Alliance). À côté des données +géographiques les plus fantaisistes, il réunira des lois physiques et +des découvertes chimiques couvertes par des formules magiques. Ce livre, +qui n'est pas unique dans son genre, a été maintes fois réimprimé, et de +nos jours encore il fait les délices des lecteurs orthodoxes. + +[Note 43: 2me édit. Vienne, 1824.] + +Pendant longtemps, le gouvernement russe ne s'est pas occupé de l'état +intellectuel de ses sujets juifs. Ceux-ci ne demandaient pas mieux que +de conserver leur liberté intérieure. La façon dont le gouvernement les +traitait n'était d'ailleurs pas de nature à leur inspirer une trop +grande confiance envers lui. Il ne pouvait être question d'une +russification même relative de ces masses à une époque où la +civilisation et la langue russes n'étaient qu'à l'état d'embryon. + +Ce n'est qu'avec l'avènement d'Alexandre Ier que les réformes +projetées par le gouvernement eurent leur contre-coup sur le ghetto +lointain. Une commission spéciale fut instituée pour étudier les +conditions de la vie des juifs et les moyens d'améliorer leur état +matériel et intellectuel. Le premier contact intime entre juifs et +russes se fait dans la petite ville de Sklow, presque exclusivement +habitée par des juifs. Cette ville formait une étape importante sur la +route qui menait de la capitale à l'Occident, et ses habitants juifs +eurent l'occasion d'entrer en relation avec les personnages de marque, +russes et étrangers, qui se rendaient à la capitale[44]. Un cercle de +lettrés influencés par les Meassfim s'y fonda, et c'est de ce milieu que +nous parvient un curieux document littéraire qui témoigne des espérances +que les réformes projetées par le gouvernement d'Alexandre Ier pour +l'amélioration de l'état des juifs, avaient suscitées. Dans un pamphlet +intitulé _Sineath Hadath_ (Haine religieuse), publié en 1804 à Sklow, en +hébreu, et traduit plus tard en russe, l'auteur, un nommé Nevachovitz +(grand'père du célèbre savant M. Metchnikoff, de l'Institut Pasteur) +proteste énergiquement au nom de la vérité et de l'humanité contre le +mépris qu'on professe à l'égard des juifs. + +[Note 44: Déjà, en 1780, le passage de l'impératrice Catherine II +donna lieu à la publication d'une ode hébraïque publiée à Sklow.] + + Être méprisé, honni, est-ce peu? Ô torture qui dépasse toutes les + autres, blessure que rien n'égale.... Les vents, le tonnerre et la + tempête réunis ne pourraient étouffer les cris de souffrance de + l'être méprisé par les autres.... + + * * * * * + + Chrétiens! Ne cherchez pas le _juif_ dans l'_homme_, mais cherchez + plutôt l'_homme_ dans le juif. Je jure qu'un juif fidèle à sa foi + ne peut pas être un homme méchant, ni un mauvais citoyen... + +Hélas! ce premier appel restera sans écho comme les suivants. Un siècle +se sera passé qu'en Russie on n'aura pas encore reconnu la qualité +d'homme au juif non converti. + +Les espérances que les guerres napoléoniennes avaient fait naître parmi +les populations juives de la Lithuanie furent déçues. Une main de fer +s'abattit sur eux et ils continuèrent à végéter misérablement dans leur +coin sombra et délaissé. + + * * * * * + +On raconte que lorsque Napoléon entra à la tête de la Grande Armée à +Vilna, il fut tellement frappé par le caractère juif de cette ville +qu'il s'écria: «Mais c'est la Jérusalem de la Lithuanie!» Nous ne savons +ce qu'il y a de vrai dans ce mot attribué à l'empereur. Dans tous les +cas, aucune autre ville ne mériterait plus ce surnom. La résidence du +«Gaon» était déjà au XVIIIe siècle une métropole juive. L'élimination +systématique et voulue de l'élément polonais, surtout depuis +l'insurrection de 1831, la prohibition de la langue polonaise, la +fermeture de l'Université ainsi que l'absence de l'élément lithuanien +ont fait de Vilna la grande ville juive pendant tout le XIXe siècle. +Capitale détrônée d'un peuple trahi par sa noblesse, abandonnée par ses +habitants autochtones, elle devient le centre d'une société juive +indépendante et que rien ne gêne dans son développement intérieur. Sans +le moindre abandon de la tradition rabbinique qui lui sert de base +constitutionnelle, elle se laisse peu à peu pénétrer par les idées +modernes. + +L'humanisme allemand, la «Haskala» n'a pas rencontré de résistance +réelle dans ce monde relativement éclairé et préparé par l'école de +Gaon. Ce sont les élèves rabbiniques eux-mêmes qui fourniront les +premiers représentants de l'humanisme en Lithuanie. Ils mettront autant +d'ambition à cultiver la langue hébraïque et à étudier les sciences +profanes dans cette langue qu'ils en ont mis à approfondir et à creuser +le Talmud. Issus du peuple, vivant de sa vie et partageant ses misères, +séparés de la société chrétienne par une barrière de prescriptions qui +leur semble infranchissable, les premiers lettrés lithuaniens +apporteront dans leur amour naissant pour la science et pour les lettres +hébraïques ce désintéressement qui caractérise les idéalistes du ghetto. + +Un cercle de lettrés, les «Berlinois», se fonda vers l'an 1830 à Vilna, +et des cercles analogues se formèrent un peu plus tard dans la province. +Ils poursuivirent avec zèle la culture de la littérature hébraïque. + +Deux écrivains de valeur, tous deux de Vilna, l'un poète et l'autre +prosateur, ouvrent la marche de l'évolution littéraire en Lithuanie. + +Abraham Ber Lebensohn (Adam Hacohen) (1794-1880), surnommé le «père de +la Poésie», était né à Vilna. Orphelin de mère, il connut une enfance +triste et fut privé des seules consolations accessibles à l'enfant du +ghetto--l'amour et les soins maternels. À l'âge de trois ans il entra +dans le «Héder»; à sept ans il étudiait déjà le Talmud, puis la +casuistique et enfin la Cabbale. Cette dernière, d'ailleurs, n'exerça +qu'un faible attrait sur l'esprit du futur poète. L'étude approfondie de +la Bible et de la grammaire hébraïque, qui étaient déjà à la mode à +Vilna, modela son esprit. La lecture des œuvres de Wessely, pour lequel +il professa une profonde admiration pendant toute sa vie, exerça une +influence décisive sur sa vocation de poète. + +Dans ses premiers essais, Lebensohn ne diffère pas encore des nombreux +élèves rabbiniques qui s'amusaient à traduire en vers tous les +événements du jour. Une élégie à la mémoire d'un rabbin, une ode +célébrant la gloire douteuse d'un noble Polonais, et d'autres produits +de ce genre, tels étaient les sujets habituels de la muse à cette +époque, et tels furent aussi les premiers essais de notre auteur. Rien +n'y révèle encore le futur poète de mérite. Un peu plus tard il se mit à +apprendre l'allemand, mais sa connaissance de cette langue demeura +superficielle. Hanté par la gloire de Schiller, il se consacra à la +poésie et imita les poètes allemands. Mais il ne réussit jamais à saisir +à la lettre le sens de la poésie allemande, ni à comprendre les poésies +érotiques. L'élève rabbinique à l'esprit puritain et aux mœurs austères +n'y voyait qu'images poétiques et que symboles. + +Sa vie ne différa guère de celle des juifs pauvres du ghetto. Marié très +jeune par son père, il se trouve tout d'un coup aux prises avec +l'existence sans avoir connu ni les emportements, ni la jeunesse, ni les +passions, ni l'amour, sans avoir connu les luttes intérieures qui se +disputent le cœur de l'homme. Le sentiment de la nature, l'esthétique +pure, étaient un pays inconnu pour ce fils du ghetto; la conception de +l'art sans but moral aurait dépassé sa compréhension et sa mentalité +puritaines. Trop libre-penseur pour embrasser la carrière rabbinique, il +enseigna l'hébreu aux enfants. C'est là une profession peu rétribuée, et +encore moins estimée, dans un milieu où les ignorants même sont lettrés, +et où le petit choix d'occupations jette dans l'enseignement tous ceux +qui manquent d'énergie ou de chance, les déclassés et les maladroits. +Dix ans d'enseignement quotidien depuis huit heures du matin jusqu'à +neuf heures du soir ébranlèrent fortement sa santé. Il tomba malade et +dut renoncer à l'enseignement, au grand profit de la poésie hébraïque. +Il devint courtier, et le peu de loisir que ses nouvelles occupations +lui laissèrent, il les consacra à sa muse. Ce courtier harassé par la +besogne quotidienne était un pur idéaliste. Certes, Lebensohn n'était +pas fait de cette étoffe qui forme les rêveurs et les grands poètes. +Mais, dans cet esprit rationnel et logique jusqu'à la sécheresse, il y +avait un coin intime, mélancolique et profond. Il professa un amour +profond, exalté, pour la langue hébraïque. Cette langue n'est-elle pas +belle, admirable, n'est-elle pas la dernière relique sauvée du naufrage +de tous les biens nationaux de notre peuple? Et n'est-il pas enfin, lui, +l'héritier des prophètes, le poète et le pontife de langue sacrée? Avec +quel orgueil il nous dévoile son état d'âme: + + Je m'assois devant la table «divine», je prends ma plume, cette + plume qui écrit la langue sacrée, la langue de notre Loi, la langue + de notre peuple, Sela! Ô Dieu, guide mon esprit, n'est-ce pas dans + Ta langue sainte que je chante?[45] + +[Note 45: _Schirei sefath kodesch_ (Chants de la Langue sacrée). +Vilna, 1850, I.] + +Fils de son milieu, élève des rabbins, il joindra à son âme de primitif +la dialectique d'un raisonneur. Mais il n'arrivera jamais à comprendre +le monde intérieur de luttes et de passions qui agite la vie +individuelle des hommes. Il croira qu'il suffit de copier les auteurs +allemands et d'aligner des vers pleins d'emphase pour créer des poèmes +érotiques et pour chanter la nature. Son poème «David et Bathséba» est +une œuvre manquée; ses descriptions de la nature sont sèches et +factices. Il ne sera pas capable de se rendre compte exactement des +choses contemporaines. Le moindre événement produira sur lui un effet +considérable. Il saluera par des odes les réformes militaires et civiles +de Nicolas Ier, qui furent si préjudiciables au judaïsme. Et dans son +enthousiasme il s'écriera: «Maintenant Israël ne connaît plus que le +bien!» Lorsqu'un banquier juif quelconque sera nommé consul général en +Orient, il saluera ce fait sans portée en vers dithyrambiques qu'il +dédiera à ce pauvre homme «au nom des juifs de la Lithuanie et de la +Russie Blanche.» + +Mais partout où le cœur du poète bat à l'unisson avec les sentiments du +milieu juif, partout où il se laisse aller à la tristesse et à la +mélancolie spéciale qui se dégage de ce milieu, il atteint une hauteur +morale et une vigueur lyrique qui ne seront pas dépassées. À travers les +trois volumes que forment ses poésies, nous trouvons, à côté de nombreux +poèmes sans valeur, beaucoup de perles de style et de pensée. Le cri de +détresse contre les misères qui accablent l'humanité, les protestations +douloureuses contre l'absence de pitié parmi les hommes, ainsi que le +refus obstiné de comprendre l'implacable cruauté de la nature qui nous +enlève les êtres les plus chers et notre impuissance devant la mort, ont +inspiré à notre poète une de ses plus belles poésies. + + La pitié n'est-elle pas la fille des cieux? Ne la trouvons-nous pas + même chez les bêtes et chez les reptiles? Seul l'homme ne la + connaît pas. Il se fait le tyran de son prochain... + +Mais ce n'est pas seulement l'homme qui ne veut pas connaître cette +fille des cieux, la nature elle-même la méconnaît et se montre +implacable. + + Ô monde! Demeure de deuil, vallée des pleurs. Tes fleuves sont des + larmes. Ton sol de la cendre. Sur ta surface tu portes des hommes + en deuil. Dans tes entrailles des cadavres. Derrière les montagnes + couvertes de neige et de glace, une voiture apparaît. Son + conducteur, un homme, est assis à l'intérieur. À côté de lui sa + femme, beaux comme les fleurs tous deux et sur leurs genoux jouent + des enfants délicieux. Ah! c'est un convoi de morts. Ils sont + partis vivants pour s'égarer, périr dans les glaces du monde. + + Parmi la détresse environnante et la ruine de toutes les + espérances, seule la mort plane impitoyable, menaçante et + victorieuse. + + * * * * * + + Dans une autre poésie intitulée «La Pleureuse», parlant également + de la pitié, le poète s'écrie: + + Ton ennemie (la cruauté) est plus forte que toi. Si toi tu es un + feu ardent, elle est un courant d'eau glacée! + + Malheur à toi, ô pitié! Qui donc aura pitié de toi? + +Dans quelques traits énergiques le poète hébreu sait décrire l'inanité +de l'homme devant la création. Le sort des Hamlets et des Renés est plus +enviable que celui du «Plaintif» du ghetto. Eux au moins, avant de se +jeter dans la mélancolie et d'embrasser le pessimisme, avaient goûté à +la vie, ils ont connu ses charmes et ses déboires. Pour le désabusé du +ghetto, les plaisirs personnels et les voluptés de la vie ne comptent +pas. C'est au nom de la morale suprême qu'il s'érige en philosophe +pessimiste. + + Notre existence est un souffle léger comme une barque. Notre + tombeau est au seuil de notre vie, il nous attend dès le ventre de + notre mère. + + Nous sommes ici depuis les origines de la Terre; elle nous change + comme l'herbe de sa surface. Elle demeure stable; seuls nous + passons sans retour, sans même l'alternative de ne pas débarquer + ici-bas. + + Nous sommes pour le monde ce qu'est le roseau pour le berger. + + Avant qu'il ait fini de dévorer une génération, l'autre est prête à + passer. + + L'un est englouti, l'autre emporté. Où est notre salut? + + À cette ruine universelle, à ce déchaînement des éléments que le + plaintif, tout imbu qu'il est de la justice providentielle, se + refuse à comprendre, vient se joindre la méchanceté humaine. + + Et toi aussi tu deviens le fléau de ton frère. À cette armée + céleste, ton prochain se joint, lui aussi... Du courroux de + l'homme, ô homme! jamais tu ne seras exempt... Sa jalousie ne + finira qu'avec ta disparition. + + Et cependant y a-t-il quelque chose de réel, de durable dans la + vie? Non! + + Où sont-elles, les générations oubliées? Leur nom même a disparu. + Qui échappera à son sort? Pas un seul. Personne ne sera soustrait à + la mort. La richesse, la sagesse, la force, la beauté ne sont rien, + rien... + +Puis, dans un élan de révolte, notre poète s'écrie: + + Si je savais que ma voix dût suffire pour détruire avec + retentissement toute la création et les armées célestes, je + lancerais d'une voix de tonnerre, je crierais: Arrête! Je + rentrerais dans le néant avec le reste des hommes. Les vivants + n'ont-ils pas conscience que la tombe les engloutira après une vie + de tristesses et de misères cruelles? + + Toute la vie humaine est comme l'éclair qui précède la foudre de la + mort! + +Il faut arriver jusqu'à nos jours pour voir cette même pensée reprise +certes avec moins de vigueur par Maupassant dans _Sur l'eau_. + +Mais, au bout du compte, + + l'homme n'a rien que la conscience douloureuse; il est nu et + affamé, mou et sans énergie aucune. Il désire tout ce qu'il n'a + pas, languissant jour et nuit. + +L'incertitude devant la mort, la frayeur devant la fin fatale, le regret +cuisant de la disparition des êtres chers, qui forment le fond du +caractère des juifs même les plus croyants, sont exprimés dans une de +ses plus belles poésies: «L'Agonisant.» Le scepticisme du Maskil +l'emporte sur l'optimisme du juif dans «Le savoir et la mort.» + +Un grand malheur vient frapper notre poète. La mort prématurée de son +fils, le jeune poète Micha Joseph, sur lequel on avait fondé tant de +légitimes espérances, lui arrache des cris de détresse et de désespoir. + + De mon nid qui a déniché mon oiseau? De ma demeure qui a dérobé ma + lyre? Qui a brisé ma harpe et m'a apporté des lamentations? Qui a + dit à mes espérances tout d'un coup: renversez-vous! + +Il y a dans ces poésies de quoi faire la fortune d'un grand poète, +malgré le fatras de vers médiocres et fastidieux qu'il faut savoir +éliminer. Contemporain d'Alfred de Vigny, on trouve chez lui plus d'un +point de ressemblance avec le solitaire hautain. Mais il va sans dire +que jamais Lebensohn n'a connu l'œuvre du poète français. + +Les poésies de Lebensohn, publiées à Vilna, en 1852, sous le titre de +_Schiré Sefath Kodesch_ (Poésies de la langue sacrée), furent +accueillies avec enthousiasme, et l'auteur fut salué comme le «Père de +la Poésie.» Il publia aussi plusieurs ouvrages traitant des questions de +grammaire et d'exégèse. + +Lorsque le célèbre philanthrope Montefiore se rendit en Russie en 1848 +pour solliciter du gouvernement du Tsar l'amélioration de l'état civil +des juifs et l'introduction des réformes scolaires, Lebensohn se rangea +publiquement du côté des réformateurs. Selon lui, l'abaissement des +juifs est dû à trois causes principales: + +1º L'absence de la «Haskalah», c'est-à-dire d'une éducation rationnelle +fondée sur la connaissance de la langue du pays, des sciences usuelles +et sur l'enseignement d'un métier manuel; + +2º L'ignorance des rabbins et des prédicateurs en tout ce qui ne touche +pas la religion; + +3º La recherche du luxe et les excès en matière de table et +d'habillement. + +Si les deux premières causes sont plus ou moins justifiées, la troisième +fait sourire par sa conception naïve. L'auteur ayant devant lui une +population d'affamés dont la majorité ne connaît l'usage de la viande en +dehors du jour de samedi, trouve moyen de leur reprocher leurs excès +gastronomiques et leur mise luxueuse! Nous verrons que la plupart des +Maskilim russes ont partagé cette manière de voir. + +En 1867, au moment où la lutte pour l'émancipation des juifs et pour les +réformes intérieures atteignait son apogée, Lebensohn publia à Vilna son +drame _Emeth ve-Emouna_ (Vérité et Foi) qu'il avait composé une +vingtaine d'années auparavant. Œuvre purement didactique, d'où toute +chaleur poétique est absente. Le style, il est vrai, est clair et +coulant, et le problème moral est nettement posé. Mais l'absence de +toute étude de caractères, et des moments psychologiques qui font le +principal mérite des œuvres dramatiques, font de cette pièce un traité +de morale ennuyeux et sans valeur. Le cadre du drame est simple. C'est +_Scheker_ (Mensonge) qui cherche à séduire et à gagner _Hamon_ (Foule). +Il veut lui donner en mariage sa fille _Emouna_ (Foi). Celle-ci est +également disputée par _Emeth_ (Vérité) et _Séchel_ (Raison). + +L'influence directe de M.-H. Luzzato sur cette œuvre est manifeste. +Comme ce dernier, le sceptique Lebensohn ne va pas jusqu'à douter de la +Foi; c'est contre le mensonge, contre l'hypocrisie et contre la fausse +piété, celle qui persécute et qui plonge dans l'ignorance, qu'il +s'élève. «La raison pure ne s'oppose pas à la religion pure.» Telle a +été la devise adoptée par l'école de Vilna. Abstraction faite de la +croyance dans la Divinité comme principe primordial, la raison invoquée +par l'auteur est la raison positive, celle de la science, de la justice, +de la logique rationnelle. Il combat, dans des monologues verbeux, la +superstition et le fanatisme des orthodoxes. Mais toute la haine du +Maskil contre le fanatique obscurantisme trouve son expression dans le +personnage de _Zibeon_, tartufe juif et principal aide de camp de +Scheker (mensonge). Le Tartufe juif présente une figure autrement +complexe que celle qu'a créée Molière. Zibeon est un rabbin thaumaturge, +fin sophiste et casuiste cauteleux; toute la scolastique a passé par +là. Dans sa haine contre les adversaires de la Haskala, Lebensohn le +présente, en outre, comme un hypocrite, bon vivant et lascif, ce qui +n'est généralement pas vrai. Le prétendu Tartufe du Ghetto n'est pas +hypocrite, car il est croyant et, par conséquent, sincère. C'est son +fanatisme, son aveuglement religieux qui le pousse aux pires excès.--En +revanche notre auteur est plein d'admiration pour _Séchel_ (Raison), +_Hochma_ (Science), _Emeth_ (Vérité) et même pour _Emouna_ (Foi). + +Dans cette œuvre si peu poétique, on trouve cependant une page +remarquable, c'est la prière de Séchel qui sollicite Dieu de libérer +Emeth. Le triomphe de la vérité clôt le drame. Trait caractéristique à +noter: ni _Regesch_ (Sentiment), pourtant si juif, ni _Taava_ (Passion) +ne figurent dans cette galerie de personnages allégoriques personnifiant +les attributs moraux. C'est que pour Lebensohn comme pour toute l'école +humaniste de cette époque, la _raison_ seule importait et devait suffire +pour faire prévaloir la vérité. + +De son temps ce drame suscita des passions parmi les orthodoxes. Un +rabbin lettré, M. L. Malbim, crut même devoir intervenir, et, aux +attaques dirigées par Lebensohn, il répondit par une autre pièce +(_Maschal u-Melitza_) dans laquelle il prend la défense des orthodoxes +contre les accusations des Maskilim mal intentionnés. + + * * * * * + +Si A. B. Lebensohn est considéré comme le père de la poésie, son non +moins célèbre contemporain et compatriote Mardochée Aron Ginzbourg peut +passer à juste titre pour le premier maître de la prose hébraïque +moderne. Ginzbourg est le créateur de la prose réaliste en hébreu, +quoiqu'il soit resté profondément imbu du style et de l'esprit de la +Bible. Là où le style biblique ne peut, sans être torturé ou sans se +servir de périphrases, traduire la pensée moderne, Ginzbourg n'hésite +pas à faire des emprunts, toujours excellents et sans préjudice pour +l'élégance de la langue, aux ouvrages talmudiques et même aux langues +modernes. Car, nous ne cesserons de l'affirmer, c'est une erreur de +croire qu'il existe un style néo-hébraïque essentiellement différent de +celui de la Bible, comme il existe un néo-grec et un grec classique. +L'hébreu moderne n'est qu'une adaptation de l'hébreu ancien plus +conforme à l'esprit nouveau et aux idées nouvelles. Les quelques +ultra-novateurs, peu nombreux d'ailleurs, ne font que confirmer cette +assertion. + +Comme écrivain, Ginzbourg s'est montré très fécond et nous a laissé une +quinzaine de volumes sur divers sujets. Doué d'un bon sens naturel et +possédant une instruction moderne plus solide que la plupart des +écrivains du temps, il a exercé une très grande influence sur ses +lecteurs et sur le développement de la littérature hébraïque. Son +_Abieser_, sorte d'autobiographie très réaliste, est un tableau saillant +de l'éducation défectueuse et des mœurs arriérées du ghetto que +l'écrivain critique avec une finesse remarquable et dénonce au nom de la +civilisation et du progrès. Il publia, en outre, deux volumes sur les +guerres napoléoniennes, un volume sur l'accusation de Meurtre rituel à +Damas sous le titre: _Hamath Damesek_ (1840), une histoire de la Russie, +une traduction de la Mission de Philon d'Alexandrie, un traité de +stilistique (Débir). Ses ouvrages, publiés tous de son vivant à Vilna, à +Prague et à Leipzig, et réédités depuis, obtinrent un grand succès, et +il est l'un des créateurs d'un public de lecteurs hébreux. Cependant il +faut dire que le réalisme de notre auteur et son style précis et juste +n'ont pas été accueillis d'emblée par la grande masse du public. Leur +goût n'était pas assez affiné pour les apprécier, et leur sensibilité de +primitifs ne pouvait pas encore se plaire à la description réelle des +choses. C'est ce que la deuxième génération d'écrivains lithuaniens +avait compris en introduisant le romantisme dans la littérature +hébraïque. + + * * * * * + +Pour avoir été le premier foyer littéraire, Vilna n'était pourtant pas +le centre unique des lettres hébraïques en Russie. Dans le midi russe, +et indépendamment de l'École de Vilna, des cercles littéraires procédant +de ceux de la Galicie se formèrent de bonne heure. + +À Odessa, cette fenêtre européenne ouverte sur l'empire du Tsar, nous +voyons se fonder la première communauté juive éclairée. Les lettrés y +affluèrent de toutes parts et surtout de la Galicie. S. Pinsker et I. +Stern sont les représentants de la science du judaïsme en Russie, +auxquels le caraïte Firkovitz apporte un concours précieux. Eichenbaum, +Gottlober et d'autres se font remarquer comme poètes et comme +écrivains. + +Isaac Eichenbaum (1796-1861) fut un poète gracieux. En dehors de ses +écrits en prose et de son traité remarquable sur le jeu d'échecs, nous +possédons de lui un recueil en vers intitulé _Kol Zimra_[46]. Sa lyre +tendre et douce, son style élégant et clair rappellent souvent Heine. +Nous lui empruntons un fragment de son poème «Les Quatre Saisons»: + +[Note 46: Leipzig, 1836.] + + L'hiver s'en est allé, le froid a déserté; les eaux fondent sous + les flèches du soleil. Sur la pente du rocher un ruisseau fait + couler ses eaux limpides. Seule ma bien aimée n'est pas attendrie, + tous les feux de mon amour ne peuvent fondre la glace de son cœur. + + Les collines se revêtent d'allégresse, sur la surface des vallées + la joie sourit, le sycomore est rayonnant, la vigne jubilante, et, + dans les enfoncements de la montagne en dentelle, l'épine trouve un + nid. Cependant mes soupirs m'abattent. Seule mon amie ne veut + m'entendre. + + Tout ce qui vit dans les champs chante; sur terre les animaux + jubilent et dans les branches les «ailés» chantent à deux. Seule ma + colombe détourne ses pas de moi, et sous l'ombre de mon toit je + reste solitaire. + + Les plantes sortent du sol, l'herbe reluit de splendeur et la terre + se couvre de verdure. Dans les prairies refleurissent les lilas et + les roses. Ainsi refleurit aussi mon espérance, elle me remplit de + l'attente joyeuse que mon amie reviendra m'enlacer dans ses bras. + +Le maître incontesté des humanistes de la Russie méridionale fut Isaac +Ber Levenson de Kremenitz en Volhynie (1788-1860). Sa place est plutôt +marquée dans l'histoire de l'émancipation des juifs russes que dans une +histoire littéraire. Levenson naquit dans le pays du Hassidisme. Un +heureux hasard le conduisit tout jeune à Brody. Là il se rallia au +cercle humaniste et fit la connaissance des maîtres galiciens. De retour +dans son pays natal, il était animé du désir de travailler à +l'émancipation et à la civilisation des juifs russes. + +Comme jadis Wessely, Levenson se tient dans ses écrits sur le terrain +strictement orthodoxe. C'est au nom de la tradition religieuse elle-même +qu'il s'attaque aux superstitions et qu'il réclame l'étude obligatoire +de la langue hébraïque, des sciences et des métiers. Son érudition +profonde, la douceur et la sincérité de son langage lui valurent +l'estime des orthodoxes eux-mêmes. Ses ouvrages «_Beth Iehouda_» et +«_Teouda be Israël_» sont des plaidoyers en faveur de l'instruction +moderne; dans «_Zeroubabel_», il s'occupe de questions de philologie +hébraïque, et dans «_Efes Damim_» il met à néant, avec documents à +l'appui, la légende du meurtre rituel. Dans «_Ahiya Haschiloni_» il +prend la défense du judaïsme talmudique contre ses détracteurs +chrétiens. Nous possédons en outre de Levenson de nombreux écrits, des +épigrammes, des articles et des études[47]. + +[Note 47: Tous ses écrits ont été réédités par les soins de M. +Natanson, en 1880-1900, à Varsovie.] + +Il faut reconnaître que les contemporains de Levenson ont exagéré +l'importance de la partie littéraire de son œuvre. En dehors de ses +études philologiques, qui pèchent souvent par la naïveté de ses +conceptions et surtout par la façon prolixe et embarrassée de +s'exprimer, il ne reste pas grand chose de son œuvre littéraire. +L'influence directe qu'il a exercée sur les juifs est aussi moins +considérable qu'on ne le croyait. Sur le Hassidisme il n'eut aucune +action. Quant aux juifs de la Lithuanie, certes, ses œuvres étaient très +répandues parmi eux, mais dans ce pays de l'hébreu, point n'était besoin +de recourir aux arguments de l'auteur pour propager la langue biblique. + +Par sa vie d'abnégation et de misère, isolé dans une bourgade obscure, +impotent et travaillant quand même pour le relèvement de ses +coreligionnaires, il s'est attiré l'admiration unanime de ses +contemporains. + +La renommée du solitaire idéaliste de Kremenitz arriva jusqu'aux sphères +gouvernementales. Levenson fut le premier humaniste juif qui entretint +des relations directes avec le gouvernement russe. Le Tsar Nicolas +Ier l'écouta personnellement et le fit consulter plusieurs fois sur +toutes les questions qui touchent à l'amélioration de l'état social des +juifs. La fondation des écoles primaires juives, l'ouverture de deux +séminaires rabbiniques à Vilna et à Zitomir, l'établissement de +nombreuses colonies agricoles, les améliorations apportées à la +condition politique des juifs et à la censure des livres +hébreux,--toutes ces choses sont dues en grande partie, sinon +entièrement, à l'autorité de Levenson. Les lettrés de l'époque +professèrent une vénération profonde pour un confrère si haut placé dans +l'estime des gouvernants. + + + + +CHAPITRE V + +LE MOUVEMENT ROMANTIQUE.--A. MAPOU. + + +La réaction politique qui suivit l'insurrection polonaise de 1831 se fit +surtout sentir en Lithuanie. La main du gouvernement pesa lourdement sur +la population de cette province. L'Université de Vilna fut fermée, et +toute trace de civilisation effacée. + +Les juifs, délivrés de l'arbitraire des nobles polonais, retombèrent +sous celui de fonctionnaires sans scrupules. Un nouveau fléau--le +service militaire obligatoire inconnu jusqu'alors, service terrible, +service actif de vingt-cinq ans accaparant toute la vie d'un homme, +arrachant l'enfant à sa famille et à sa foi--vint s'abattre sur la +population juive. Ils luttèrent contre cette nouvelle calamité avec +toutes les armes du faible. Les pots de vin, les mariages précoces, les +évasions en masse, les substitutions volontaires ou forcées--tels furent +les moyens employés par les plus aisés pour sauver leur progéniture du +service militaire. + +Pour assurer le recrutement régulier des soldats juifs, le gouvernement +de Nicolas Ier, tout en abolissant l'organisation du Synode central, +maintint celui des Cahals locaux et les rendit responsables de la +conscription militaire. Les riches, les savants, ceux qui étaient à la +tête des communautés, profitèrent largement de cette reconnaissance +officielle du Cahal pour dispenser les leurs du service militaire. Le +Cahal devint en leurs mains un instrument d'oppression et d'exploitation +des pauvres. Sauve qui peut! tel était l'état d'âme des juifs russes au +milieu du XIXe siècle, pendant toute l'époque dite de la _Behala_ +(Terreur). + +Les réformes projetées par Alexandre Ier en faveur des juifs, toutes +les espérances caressées par les humanistes lithuaniens avortèrent. La +réaction sévit dans toute sa rigueur et atteignit principalement les +juifs, persécutés, opprimés et humiliés sans cesse. Le pessimisme +profond des poésies de Lebensohn atteste suffisamment l'état d'esprit +des lettrés juifs. Cependant, ces admirateurs de la science, de la +civilisation, cette fille divine, s'obstinaient dans leurs illusions et +prétendaient que, seules, des réformes profondes pourraient résoudre la +question juive[48]. Le peuple n'était pas avec eux, et la jeune +génération de lettrés ne partageait pas non plus cette manière de voir. +Dans ce désordre moral, les masses se laissèrent facilement entraîner +par le courant du Hassidisme, qui depuis longtemps guettait cette +dernière forteresse du judaïsme rationnel. Les rabbins virent avec +effroi cet envahissement grandissant du mysticisme, et ne purent rien +pour l'arrêter. + +[Note 48: La polémique suscitée par l'intervention de l'humaniste +allemand Lilienthal qui préconisait, avec l'appui du gouvernement, les +réformes radicales, chez des écrivains éclairés comme Ginzburg (_Maguid +Emeth_, Vilna 1843), confirme assez notre manière de voir. D'ailleurs, +Lilienthal, convaincu plus tard des véritables intentions de ses +auxiliaires, en proie au remords d'avoir mené une campagne funeste par +ses suites aux intérêts de ses coreligionnaires russes, finit par s'en +aller en Amérique.] + +Mais le mysticisme avait trouvé un ennemi autrement puissant que la +logique et le rationalisme, dans la littérature néo-hébraïque naissante. + +La langue hébraïque était cultivée avec ardeur par tous les lettrés et +par les jeunes rabbins eux-mêmes. C'est l'époque de la «Melitza». +Celle-ci devait suppléer à la sécheresse rabbinique et lutter +victorieusement contre le Hassidisme. D'ailleurs, l'usage de l'hébreu +prédominait alors. Cette langue était devenue en plein XIXe siècle la +langue du commerce, de la jurisprudence, des relations amicales, etc. Le +folklore lui-même, en dépit du jargon dédaigné, ne connaissait pas +d'autre langue. Nous possédons une quantité de poésies populaires de +cette époque qui, de nos jours encore, sont chantées dans toute la +Lithuanie. La note dominante de ces chansons traduit les plaintes +nationales du peuple juif, ses rêves et ses espoirs messianiques. Elle +est essentiellement sioniste. + +Dans un hébreu élégant, tendre, avec des expressions élevées et des cris +de désespoir dignes de Byron, un poète du peuple pleure les malheurs de +Sion: + + Sion, Sion, ville de notre Dieu. Qu'il est terrible, ton malheur! + Chaque nation, chaque pays voit croître sa splendeur de jour en + jour. Toi seule et ton peuple vous tombez horriblement d'abîme et + abîme. + + * * * * * + + Terre sainte, ô Sion! Comment l'étranger ose-t-il fouler ton sol de + son pied orgueilleux? + + Comment, ô Ciel, l'ennemi peut-il occuper le Saint des Saints? + + * * * * * + + Tout espoir n'est cependant pas encore mort. + + Dans le cœur de tout ton peuple éparpillé aux quatre coins de la + terre ton souvenir vit, gravé avec des lettres de feu et de sang, + avec des larmes incessantes! + +Une autre poésie populaire, également anonyme, intitulée la «Rose», est +d'un accent encore plus désolé et plus désespéré. Piétinée par tous les +passants, la rose ne cesse de les implorer: + + Ô humains, ayez pitié de moi, rendez-moi à ma demeure!... + +En dehors de ces motifs, les poésies lyriques de Lebensohn et la +«Colombe plaintive» de Letteris faisaient partie du répertoire +populaire. + +À ce romantisme populaire vient bientôt, répondant à un besoin de la +masse, se joindre le romantisme littéraire. + +Un roman traduit du français, _les Mystères de Paris_, d'Eugène Suë, +publié en 1847-48, à Vilna, inaugura le romantisme ainsi que le genre +roman en hébreu. Cette traduction ou plutôt cette adaptation du roman +français dans un style biblique précieux, valut à son jeune auteur, +Calman Schulman, de Vilna (1826-1900), une renommée immense. + +Au point de vue littéraire, c'était le genre introduit en hébreu, +c'était la lecture amusante, la fiction remplaçant les écrits graves des +humanistes. Le succès énorme obtenu par cette première œuvre de +Schulman, ses éditions répétées, témoignent de l'existence d'un public +qui éprouvait le besoin de la lecture facile. Désormais le romantisme +régnera en maître, la Melitza deviendra le style de la fiction, elle +fera les délices des amis de la langue biblique. + +Esprit peu original, Calman Schulman contribuera plus qu'aucun autre +écrivain à la diffusion de l'hébreu dans le cœur de la masse du peuple. +Un demi-siècle durant, il sera considéré par le peuple comme le maître +de l'hébreu. + +Romantique et conservateur en matière religieuse, exalté pour tout ce +qui est un produit du peuple juif, naïf dans ses conceptions de la vie, +il exerça son activité sur tous les domaines littéraires. Il a publié +une Histoire universelle en 10 volumes, une Géographie également en 10 +volumes, des études biographiques et littéraires sur les écrivains juifs +du Moyen-âge en 4 volumes, un roman national remanié, de l'époque de Bar +Cochba, des traductions innombrables, des recherches bibliques et +talmudiques fort curieuses[49]. + +[Note 49: Ces ouvrages, publiés tous à Vilna, ont été réédités +maintes fois.] + +Il écrit dans la langue même d'Isaïe. La préciosité et l'emphase +excessive de son style, ses conceptions naïves, sa sentimentalité +romantique pour tout ce qui est juif, allant droit au cœur des primitifs +non cultivés que furent ses lecteurs, expliquent le succès mérité de cet +écrivain, pourtant si peu original. Ses œuvres se répandaient par +milliers et milliers d'exemplaires et propageaient l'amour de l'hébreu, +de la science et du savoir parmi le peuple. À ce titre, Schulman fut un +civilisateur de premier ordre. Son œuvre forme l'étape inévitable par +laquelle passait et passe souvent encore le Maskil dans son évolution +vers la civilisation moderne. + +Schulman a fait école. Son style poétique et enflé s'imposa longtemps à +tous les sujets et empêcha l'évolution naturelle de la prose hébraïque, +inaugurée par M.-A. Ginzburg. + +Les créateurs ne tardèrent pas à venir. Parmi les poètes de l'École +romantique une première place appartient à Micha-Joseph Lebensohn, dit +Micha (1828-1852), fils de A.-B. Lebensohn. + +Tendre et gracieux autant que son père était dur et rigide, M.-J. +Lebensohn fut le seul écrivain du temps qui eut la chance de recevoir +une éducation moderne complète. De plus, il n'avait pas connu comme tous +ses contemporains la cruelle nécessité et les luttes pour +l'affranchissement personnel. Il possédait à fond la littérature +allemande et il avait suivi à Berlin les cours de philosophie de +Schelling. Avec cela, il possédait l'hébreu comme une langue vivante et +sut traduire en elle ses pensées les plus intimes, toutes les nuances +du sentiment. + +La riche imagination poétique, l'harmonie de son style, ses expressions +colorées et imagées, son lyrisme profond, non dénaturé par l'exagération +ronflante et emphatique de ses prédécesseurs, font de Michal le premier +poète artiste en hébreu. + +Il débuta en 1851 par une traduction de la _Destruction de Troie_, de +Schiller[50], admirable de style et d'élégance poétique. Il est le +premier qui ait appliqué rigoureusement la prosodie moderne à la poésie +hébraïque. Son recueil poétique _Schiré Bath Sion_ (Les chants de la +fille de Sion)[51] est un véritable chef-d'œuvre. Il contient six poèmes +historiques admirables de pensée, de forme et d'inspiration. Dans +«Salomon et Coheleth», son plus grand poème, il nous fait d'abord +assister à la jeunesse du roi Salomon. C'est l'amour de Salomon pour la +Sulamite, amour sublime, exalté, qui est chanté pour la première fois +d'une façon merveilleuse. La joie de vivre fait tressaillir toutes les +fibres du cœur du poète... Puis c'est la vieillesse de l'Ecclésiaste +contrastant si puissamment avec la jeunesse de Salomon. C'est le roi +désenchanté, sceptique, convaincu de la vanité de l'amour, de la beauté, +du savoir; tout n'est que poussière, vanité des vanités. Et le jeune +poète romantique termine son poème en concluant que la sagesse ne peut +exister sans la foi, et que seule cette dernière est capable de donner +à l'homme la suprême satisfaction. + +[Note 50: Vilna, 1851.] + +[Note 51: Vilna, 1852. En traduction allemande, faite par J. +Steinberg, Vilna, 1859.] + +«Joel et Sisera» est une très belle pièce poétique. C'est la lutte +intérieure qui s'engage, dans le cœur de la vaillante femme chantée par +Débora, entre les devoirs de l'hospitalité et son attachement à son +pays. Finalement ce dernier l'emporte: + + Vivant au milieu de ce peuple, établi dans son pays, ne dois-je pas + aspirer à son bien-être, au bonheur des siens? N'est-il pas aussi + mon peuple? + +«Moïse sur le Mont Abarim» est plein d'admiration pour le grand +législateur. Il se termine par ces deux vers: + + La lumière du monde s'obscurcit. + À quoi bon la lumière du soleil? + +Son élégie sur Jéhuda Halévi est touchante de patriotisme et d'amour +pour la Terre des ancêtres: + + Cette Terre, dont chaque pierre est un autel du Dieu vivant, dont + chaque rocher est une chaire pour un prophète divin. + +Ou bien, comme il s'écrie dans une autre poésie: + + Pays des muses, couronné de charmes, où chaque pierre est un livre, + chaque rocher un tableau! + +Un autre recueil du poète, _Kinor bath Sion_ (La lyre de la fille de +Sion), publié après sa mort, à Vilna, contient, à côté d'un certain +nombre de poésies traduites de l'allemand, des poésies lyriques où le +poète exhale son âme et ses souffrances. Il aime ardemment la vie, mais +il pressent qu'il ne lui sera pas donné d'en jouir longtemps et, dans un +accès de désolation, il s'écrie: «Maudite soit la vie, maudite aussi la +mort!» Son caractère change, sa muse devient triste et, comme son père, +il ne voit qu'injustice et que malheurs. Dans une poésie adressée «aux +étoiles» il veut arracher leur secret aux mondes: + + Répondez-moi, vous qui êtes les habitants d'en haut, oh! arrêtez + pour un instant la marche des lois éternelles! Hélas, mon cœur est + plein de dégoût pour cette terre. Ici l'homme est né pour la + misère! Oh! Ici-bas c'est la Haine religieuse qui règne. Sur ses + lèvres elle porte le nom du Dieu de la miséricorde et dans sa main + l'épée sanglante. Elle prie, s'agenouille et sans cesse elle + massacre au nom du Dieu de pardon. Ce monde, lorsqu'il le créa dans + un accès de colère, Dieu le rejeta loin de lui avec fureur. Alors, + la Mort s'y précipita, semant la terreur. Elle le tient, ce monde, + à ses ongles. La Misère aussi s'y abattit grinçant ses dents, + montrant sa rage farouche. Elle tient l'homme, elle le torture sans + répit... + +En outre, ce recueil posthume contient des poésies amoureuses et des +complaintes sionistes toutes empreintes de profonde mélancolie et de +cette tristesse qui caractérise la dernière période de sa vie. Une +cruelle maladie enleva le jeune poète à l'âge de vingt-quatre ans, au +grand désespoir des amis de la poésie hébraïque. + +La fiction romanesque, que la vie rigide et le caractère austère des +lettrés rendait impossible jusqu'alors en hébreu, fit sa première +apparition avec les traductions des romans modernes. Immédiatement elle +rencontra un public bien disposé et avide de nouveauté. Les romanciers +originaux ne tardèrent pas à venir. Le premier maître du genre, le +créateur du roman hébreu, est Abraham Mapou (1808-1867). + +Il naquit à Slobodka, faubourg de Kovno, triste bourgade peuplée presque +uniquement de juifs. Toute une population y grouille dans des conditions +économiques et hygiéniques déplorables. Son père, pauvre «melamed» +(professeur d'hébreu et de Talmud), était un esprit naïf et +mélancolique, non dénué d'une certaine instruction. Il aimait et +cultivait la science des maîtres hébreux du Moyen-âge. Sa mère était une +âme douce et tendre; elle supporta avec soumission et fermeté les +souffrances physiques qui accablèrent toute sa vie. Son frère Mathias, +étudiant-rabbin, était très bien doué. + +Bref, c'était la misère, mais cette misère soumise, non rongée par +l'envie, qui fait les liens de famille plus resserrés. Enfant chétif, +Abraham Mapou n'aborda ses études primaires qu'à l'âge de cinq ans, âge +déjà avancé pour ce milieu où les enfants commencent à fréquenter le +«Heder» dès leur quatrième année. Et ce sont des années endurées dans le +Heder, sans connaître d'autre joie que celle du succès dans les études, +courbé toute la journée sur les gros in-folios du Talmud. L'enseignement +rationnel de la Bible et de la grammaire hébraïque, dédaignées par les +dialecticiens talmudiques comme des études trop superficielles, était +banni de cette école. Heureusement pour le futur écrivain, ce fut son +père qui lui enseigna la Bible et qui éveilla dans son cœur sensible +l'amour de la langue sacrée et du passé glorieux de son peuple. +Cependant son éducation talmudique se poursuit avec succès. À l'âge de +douze ans le voilà «érudit», à treize ans il est déjà «Itou» +(phénomène), et dès lors libre de s'adonner à ses études selon son gré +et à se passer de maître. + +Bientôt, comme tous les jeunes talmudistes, il sera recherché comme +gendre. Cela ne tarda pas à arriver: il fut fiancé par son père à la +fille d'un bourgeois aisé. À l'âge de 17 ans le voilà donc marié. Cela +ne modifiera d'ailleurs en rien sa vie. Comme par le passé il continuera +à poursuivre ses études, et c'est son beau-père qui pourvoira à ses +besoins. Bientôt ses études prendront une nouvelle direction. Son esprit +rêveur, étouffé par la scolastique rabbinique, se tourne vers la +Cabbale. Déjà l'exaltation mystique le hante, et un jour il faillit +adhérer à la secte des Hassidim. C'est sa mère qui l'en préserva. Il +céda à ses prières, et ne commit pas cet acte d'hérésie dangereuse. + +Ces luttes intérieures entre le sentiment et la raison, les perplexités +au milieu desquelles se débattait son esprit, n'affectèrent pas outre +mesure notre auteur et ne produisirent pas de modification radicale dans +sa personnalité. Mapou est resté, toute sa vie, l'humble érudit du +ghetto, un des successeurs des «Ebionim», des psalmistes et des +prophètes. Timides, mélancoliques, sans désir pour tout ce qui touche la +vie pratique, souvent avilis par leur misère matérielle propre et par la +misère intellectuelle environnante, ces «rêveurs» du ghetto, plus +nombreux qu'on ne le croirait, cachent dans l'intimité de leur âme cette +exaltation morale, cet idéalisme suprême invaincu et toujours debout, +qui peut seul expliquer la vivacité et la persistance du peuple-messie. + +Déjà Mapou allait succomber comme tant d'autres, déjà les ténèbres +mystiques allaient couvrir son esprit, lorsqu'un événement infime en soi +et pourtant important dans ses conséquences vint le délivrer. Un +psautier latin tombé par hasard entre ses mains donna une nouvelle +tournure à ses études, une nouvelle orientation à son esprit. + +Était-ce la curiosité, était-ce le désir de savoir qui le poussa à +déchiffrer coûte que coûte le texte sacré dans une langue inconnue? +Toujours est-il qu'il ne recula pas devant des difficultés presque +insurmontables et, à force de traduire mot à mot le texte latin, comparé +à l'original hébreu, il arriva à connaître un grand nombre de mots +latins. L'exemple n'est pas unique dans son genre. Salomon Maïmon avait +appris l'alphabet allemand, dans lequel il devait plus tard écrire ses +meilleures études philosophiques, à l'aide de la nomenclature allemande +des traités du Talmud, imprimée à Berlin. Et c'était aussi le cas de la +plupart des lettrés de la province. + +Cette gymnastique de l'esprit, cette nécessité de se rendre compte de +la valeur précise de chaque mot a aidé en même temps Mapou à mieux +comprendre le texte biblique et à se pénétrer de son esprit. + +La fortune, le bien-être ne sont pas stables chez les juifs russes, +obligés de soutenir une concurrence vitale acharnée et servant de jouet +à une législation capricieuse. Le beau-père de Mapou se trouva un jour +ruiné. Le jeune homme fut obligé d'interrompre ses études et d'accepter +la place de précepteur dans la maison d'un fermier juif aisé. + +Ce séjour prolongé à la campagne exerça sur l'âme sensible du jeune +lettré une influence capitale. Le rapprochement avec la nature qui ne +manqua pas de séduire son esprit le dégagea définitivement des voiles +mystiques qui l'enveloppaient. C'est au village enfin qu'il rencontra un +curé polonais éclairé, qui s'intéressa au jeune rabbin et s'occupa de +son instruction. Mapou étudia avec ardeur les maîtres classiques latins, +et c'est la première fois qu'un poète hébreu trouvait l'occasion de +former son esprit sur les modèles puissants de l'antiquité. Toujours +sous la direction du bon curé, il étudia le français d'abord, sa langue +préférée, ensuite l'allemand et, en dernier lieu seulement, le russe. La +langue russe n'était pas tenue en honneur chez les Maskilim de l'époque. +À Kovno, où il retourna peu après, il fut obligé de dissimuler ses +nouvelles connaissances, de peur d'attirer sur lui la haine des +fanatiques et d'être atteint dans sa profession de professeur d'hébreu. + +Émerveillé par l'œuvre des romantiques et surtout par les romans +d'Eugène Suë, son auteur favori, il médita dès 1830 la première partie +de son roman historique «L'Amour de Sion», qui ne devait voir le jour +que vingt-trois ans plus tard. Il mena pendant vingt-trois années une +vie de privations et de labeurs incessants, peinant le jour, rêvant la +nuit. La Haskala avait créé des foyers humanistes dans les petites +bourgades lithuaniennes. C'est à Zagor, c'est à Rossieni, «la ville des +lettrés, des amis de leur peuple et de la langue sacrée», que Mapou +trouva enfin l'occasion de révéler son talent. Son état physique fort +éprouvé empira de plus en plus. Sa nomination, après de longues +sollicitations, comme professeur d'une école juive gouvernementale à +Kovno, survenue en 1848, ainsi que l'assistance matérielle qu'il +recevait de son frère plus favorisé que lui, le tirèrent définitivement +d'embarras. Indépendant, il pouvait désormais s'occuper de son roman. Le +succès obtenu par la version hébraïque des _Mystères_ de Paris +l'encouragea enfin à publier son «Amour de Sion.» Et c'est avec une +stupéfaction sans bornes que le timide auteur put constater +l'enthousiasme avec lequel le public accueillit sa première création +littéraire. + +Dans ce milieu ascétique et puritain où le monde du sentiment et de la +vie intérieure était inconnu, le roman de Mapou va tomber comme la +foudre déchirant la nuée qui enveloppait tous les cœurs. Un siècle après +Rousseau, il y avait encore un coin en Europe où le plaisir, la joie de +vivre, les biens terrestres, la nature étaient considérés comme des +futilités, où l'amour était condamné comme un crime et les passions +comme la perte de l'âme. Et c'est dans ce milieu que l'Amour de Sion, +cette Nouvelle Héloïse juive, apparaît comme le premier appel à la +nature et à l'amour. + +L'Amour de Sion est un roman historique; il retrace un chapitre de la +vie du peuple juif à l'époque du prophète Isaïe. Il n'aurait pas pu en +être autrement. Pour toucher la corde sensible du peuple, il fallait +reculer l'action de vingt-cinq siècles en arrière. Un roman juif +contemporain n'eût été conforme ni à la vérité ni à l'esprit du ghetto. + +Le sujet du roman est emprunté à l'âge d'or de l'ancienne Judée. C'est +l'époque de la grande floraison littéraire et prophétique. C'est aussi +une époque fort agitée, présentant des contrastes saillants. À +Jérusalem, un roi éclairé lutte avec fermeté contre la limitation de son +pouvoir à l'intérieur et contre le puissant envahisseur du dehors. D'un +côté, une société en décadence, et de l'autre, les plus grands +moralistes de toutes les époques, les prophètes qui attaquent en face la +corruption des mœurs. Enfin c'est l'époque où les plus grands rêves +d'une humanité meilleure et idéale, éclosent. C'est dans ces temps que +l'auteur place l'histoire que voici: + + Sous le règne du roi Ahas, deux amis vivaient à Jérusalem. L'un, + nommé Joram, était officier de l'armée et possesseur de riches + domaines; l'autre, Jedidia, appartenait à la famille royale. Joram + avait épousé deux femmes, Hagith et Naama. Cette dernière était sa + favorite, mais elle était restée longtemps stérile. Obligé de + partir en guerre contre les Philistins, Joram confie à son ami + Jedidia le soin de surveiller les siens. Au moment de son départ, + sa femme Naama se trouvait enceinte, et la femme de Jedidia, Tirza, + se trouvait dans une position analogue. Les deux amis conviennent + que dans le cas où la femme de l'un mettra au monde un fils et + l'autre une fille, ils les marieront l'un avec l'autre. + + Les choses devaient se réaliser selon le vœu des deux pères. La + femme de Jedidia accoucha la première: elle eut une fille nommée + Tamar. + + Joram fut fait prisonnier par l'ennemi et ne revint point. Mais un + grand malheur guettait la maison de Joram. Son intendant Achan se + laisse séduire par le juge Mathan, ennemi personnel de Joram. Il + met le feu à la maison de son maître, après l'avoir préalablement + dépouillée de toutes les richesses qu'elle contenait et les avoir + transportées chez Mathan. Hagith et ses enfants sont dévorés par le + feu. Achan fait retomber la faute de cet incendie sur Naama, qui, + disait-il, voulait se venger de sa rivale Hagith. Cependant il + prend son propre fils Nabal et le substitue à Asrikam, le fils de + Hagith, qui seul, prétend-il, aurait été sauvé. La pauvre Naama, + près d'accoucher, est contrainte de fuir, et se réfugie aux + environs de Bethléem, auprès d'un berger. Là elle met bientôt au + monde un fils nommé Amnon, et une fille, Penina. + + Jedidia, effrayé de la calamité qui s'est abattue sur la maison de + son ami, recueille son fils Asrikam et l'élève avec ses enfants. + Pour tenir la parole donnée à son ami, il considère Asrikam comme + le mari futur de sa fille, puisque Naama a disparu et que, de plus, + elle était considérée comme une coupable meurtrière. Ainsi Achan + triomphe: son fils prenait la place d'Asrikam, héritait de la + maison de Joram et épousait la belle Tamar. + + Pendant ce temps s'accomplit la chute du royaume de Samarie. Les + habitants de Samarie sont emmenés en captivité par les Assyriens, + et parmi eux se trouve Hananel, le beau-père de Jedidia. Le prêtre + samaritain Simri réussit à s'évader et se réfugie à Jérusalem. Le + nom de Hananel dont il se recommande lui ouvre la maison et le cœur + confiant de Jedidia. + + Tamar et Asrikam grandissent côte à côte dans la maison de Jedidia. + Les deux enfants diffèrent cependant du tout au tout. Autant Tamar + est belle, bonne et généreuse, autant Asrikam est laid et pervers. + La jeune fille le déteste de tout son cœur. Un jour Tamar, en se + promenant à la campagne aux alentours de Bethléem, est assaillie + par un lion. Un berger accourt à son secours et lui sauve la vie. + Ce berger n'était autre qu'Amnon, le fils de la malheureuse + Naama.--De son côté, Héman, le frère de Tamar, découvre par hasard + Penina, la sœur d'Amnon, qui se fait passer pour étrangère, et il + éprouve un violent amour pour elle. Ainsi le fils et la fille de + Jedidia se trouvent tous deux épris du fils et de la fille de + Naama, sans se douter de leur véritable origine. + + Amnon, venu pour fêter la fête des tabernacles à Jérusalem, est + accueilli avec enthousiasme par Jedidia et sa femme, comme il + convient au sauveur de leur fille. Ils l'attachent à leur maison, + et il gagne par son caractère la bienveillance générale. Le jeune + berger se sent attiré vers les études sacrées. Il fréquente l'école + des prophètes, et l'éloquence du grand Isaïe le séduit + particulièrement. + + Le prétendu Asrikam ne voit pas d'un bon œil l'amitié qui s'établit + entre Tamar et Amnon. Il s'en ouvre à Zimri qui se fait son + complice et l'aide à se débarrasser de son rival. Jedidia cependant + demeure fidèle à sa promesse et persiste à vouloir donner sa fille + malgré elle à Asrikam. Lorsque l'amour de Tamar et d'Amnon devient + évident, il éloigne celui-ci de sa maison. + + Nous sommes à l'époque la plus agitée de la Judée. Nous assistons à + la lutte des passions et des intrigues qui ont précédé la débâcle + du royaume de Juda et la grande invasion assyrienne. Le désordre + moral règne partout, l'iniquité et le mensonge ont pris la place de + la justice. Les justes tremblent et espèrent, encouragés par les + prophètes. Les impies bravent tout et se livrent sans vergogne à + leurs débauches. + + Buvons, chantons, crie cette troupe impie. Qui sait si nous vivrons + demain! + + Zimri médite un grand coup. Amnon se rendait tous les soirs hors de + la ville dans une cabane où habitaient sa sœur et sa mère. Zimri + l'a surpris. Il y amène Tamar et Héman qui voient Amnon embrasser + sa sœur. Tout est fini maintenant. Un coup terrible est porté à + l'amour du frère et de la sœur qui ne connaissent pas les liens de + parenté qui unissent Amnon et Penina. Repoussé par Tamar sans + comprendre pourquoi, Amnon s'éloigne de Jérusalem le désespoir dans + l'âme. + + Tout n'est pourtant pas perdu. Maltraité par son propre fils et + rongé par le remords, Achan fait à son fils l'aveu de ses fautes et + lui révèle sa véritable origine. Furieux, Asrikam ne songe qu'à se + débarrasser de son père. Il met le feu à sa maison. Cependant, + avant de mourir, Achan peut faire des aveux devant la justice. Tout + est dévoilé et tout va s'expliquer. Tamar, reconnaissant enfin son + erreur, ne se console pas d'avoir éloigné Amnon. + + Cependant les événements politiques suivent leur cours. Le brave + roi Hésékias lutte contre le ministre Schebna, qui veut livrer la + capitale aux Assyriens. La défaite miraculeuse de l'ennemi sous les + portes de Jérusalem assure le triomphe de Hésékias. La paix et la + justice sont rétablies. + + Pendant ce temps Amnon, qui a été fait prisonnier et vendu dans une + île ionienne, y découvre son père Joram. Tous deux, ils réussissent + à s'évader et à rentrer à Jérusalem. + + La joie de la ville sainte, délivrée de l'envahisseur, coïncide + avec la joie de deux familles alliées dont tous les vœux sont + comblés. L'amour de Tamar et d'Amnon, celui de Héman et de Penina + triomphent. + +Tel est le cadre de ce roman, qui rappelle les contes merveilleux du +XVIIIe siècle. Au point de vue de l'intrigue romanesque, de l'étude +des caractères et de l'enchaînement des événements, c'est une œuvre +puérile. L'intérêt du livre ne gît pas dans l'invention de la fiction +romanesque. Celle-ci, empruntée aux œuvres modernes, nuit plutôt au +roman de Mapou, qui est, avant tout, une œuvre de poésie et de +reconstitution historique. _L'Amour de Sion_ est plus qu'un roman +historique, plus qu'une fable créée par l'imagination d'un romancier; +c'est l'ancienne Judée, la Judée des prophètes et des rois, ressuscitée +dans les rêves d'un poète. La reconstitution de la société juive +d'autrefois, la compréhension de la vie prophétique, la couleur locale, +la majesté des descriptions de la nature, les images vives et +frappantes, le style élevé et vigoureux, tout en un mot y respire +tellement le génie de la Bible que, sans la fiction romanesque, on se +croirait en présence d'une œuvre poétique de l'ancienne Judée retrouvée. + +Esprit rêveur, primitif, ignorant les manifestations réelles et +compliquées de la vie moderne, Mapou s'est si bien reporté aux temps des +prophètes qu'il les a confondus avec les temps modernes. Il a commis +l'anachronisme de vouloir transporter les idées d'humanisme du Maskil +lithuanien à l'époque d'Isaïe. Mais, à force de vouloir se montrer +moderne il est redevenu ancien. Il ne se doutait même pas que c'est le +passé avec sa civilisation propre, ses mœurs et ses idées qu'il +restituait. + +Son but de réformateur n'en était pas moins atteint. Guidé par une +intuition prophétique, Mapou a fait une œuvre de haute moralité et de +civilisation. À toute une population plongée dans un ascétisme dégénéré +ou dans un mysticisme hostile au présent, il révéla son passé glorieux, +tel qu'il était et non tel que se le représentait leur cerveau, accablé +par la misère et embrumé par l'ignorance. Il leur montra non pas la +Judée des rabbins, des saints et des ascètes, mais le pays de la nature, +de la joie de vivre, de la vie débordante, de la gaieté et de l'amour, +le pays du Cantique des Cantiques et de Ruth. Il leur présenta Isaïe, +non sous la figure d'un saint rabbin ou d'un annonciateur de rêves +mystiques, mais un Isaïe poète, patriote, moraliste sublime, le prophète +de la Judée libre, le prédicateur des biens terrestres, de la bonté, de +la justice, justement opposé à la doctrine étroite et aux pratiques +minutieuses et insensées proclamées par la bouche des prêtres, +précurseurs des rabbins. + +Ce que le roman prêche, c'est le retour à une vie plus naturelle. C'est +le monde des plaisirs, des sensations, de la vie terrestre, justifié et +idéalisé au nom du passé. Ce sont les charmes de la vie rurale, évoqués +dans un enchaînement de tableaux poétiques. Toute la Judée agricole +passe sous les yeux du lecteur. La gaieté des vignerons, l'insouciance +des bergers, les fêtes populaires, avec leur éclat et leur fougue, sont +retracées dans cet ouvrage de main de maître. La grandeur morale de la +Judée apparaît dans la magnifique description de tout un peuple, +accouru pour célébrer la fête dans la Ville Sainte, ainsi que dans les +discours emportés de prophètes qui critiquent ouvertement les grands et +les prêtres au nom de la Justice et de la Vérité. Et c'est surtout +l'amour chaste et ingénieux, l'apothéose de l'amour d'Amnon et de Tamar +qui domine cette œuvre. + +La répercussion que cette œuvre a eue sur ses contemporains est +inimaginable. Elle peut être comparée à l'effet produit par l'apparition +de la _Nouvelle Héloïse_. + +La langue hébraïque avait enfin trouvé son maître populaire, qui savait +parler au cœur de la foule et le toucher profondément. Le succès de +l'œuvre fut grandiose. Malgré les menées fanatiques qui voyaient avec +horreur cette profanation de la langue sacrée, le roman pénétra partout, +jusque dans les écoles rabbiniques, dans les synagogues même. La +jeunesse était émerveillée et séduite par les évocations poétiques et +par le sentimentalisme de l'œuvre. Une population tout entière semblait +renaître à la vie et sortir de sa léthargie millénaire. La comparaison +de la grandeur lointaine avec la misère actuelle s'imposait aux esprits. + +Pour la première fois, les bois lithuaniens étaient témoins d'un +spectacle imprévu. Les élèves rabbiniques, évadés de l'école, venaient +pour y lire en cachette le roman de Mapou. Ils revivaient +voluptueusement les temps anciens. L'amour sublime toucha tous les cœurs +et plus d'un roman ingénu s'ébaucha. + +Mais ce qui tira le plus grand profit de ce nouveau mouvement provoqué +par l'apparition de l'Amour de Sion, ce fut la langue hébraïque, +ressuscitée dans toute sa splendeur. + + J'ai approfondi le latin antique dans sa vigueur majestueuse, + l'allemand avec la profondeur de son sens, le français plein de + charmes avec ses expressions ravissantes, le russe dans la fleur de + sa jeunesse. Chacune de ces langues possède des qualités à elle. + Seule toi, ô langue hébraïque, tu es incomparable. Que ta parole + est claire, limpide, malgré la cendre de tes ruines! + + Le son de les expressions chante à mon oreille comme une harpe + céleste...[52] + +[Note 52: Voir Brainin, _Abram Mapou_, p. 107.] + +Cette idéalisation de la langue du passé et du passé lui-même produisit +un effet considérable sur les esprits et prépara le terrain pour une +récolte féconde. + +Le succès de l'_Amour de Sion_ encouragea Mapou à publier son autre +roman historique dont l'action se passe à la même époque que le premier. +L'_Aschmath Schomron_ (Le Péché de Samarie), publié également à Vilna, +est une véritable épopée qui retrace les luttes suscitées par la +rivalité entre Jérusalem et Samarie. La conception de cette œuvre +ressemble à celle de son premier roman. Mais l'auteur y fait un abus +excessif d'antithèses et de contrastes. Il malmène sans pitié les +pauvres habitants de Samarie. Tout ce qui est bon, juste, beau, élevé, +amour chaste, vient de Jérusalem; tout ce qui est hypocrisie, +perversité, dogmatisme absurde, débauche, vient de Samarie. L'auteur +s'acharne surtout contre les hypocrites et contre les fanatiques +aveugles, à l'esprit étroit. La personnification de quelques types de +fanatiques du ghetto est transparente. Cette œuvre suscita la colère des +obscurantistes et, dans leur fureur, ils poursuivaient tous ceux qui +lisaient les œuvres de Mapou. + +Le _Péché de Samarie_, qui partage tous les défauts techniques du +premier roman, n'en est pas moins une œuvre de puissante imagination et +de vigueur épique. La couleur locale et la vie biblique y sont +présentées avec plus de sûreté encore que dans l'_Amour de Sion_. + +Si l'on voulait appliquer aux romans de Mapou le critérium de la +critique artistique, nous y trouverions sans doute un défaut capital. +Mapou n'est pas un psychologue, il ne sait pas créer de héros réels. Ses +personnages sont effacés, artificiels. Le but moral domine tout. +L'intrigue y est puérile, et l'enchaînement des péripéties fastidieux. +Mais ce défaut ne pouvait être aperçu par ses lecteurs, primitifs, non +cultivés, qui partageaient la naïveté ingénue de l'auteur. + +Nous possédons encore de Mapou des fragments poétiques d'un autre roman +historique, disparu et anéanti par la censure russe. En outre, un +excellent manuel de la langue hébraïque _Amon Pédagogue_ (maître +pédagogue), très apprécié par les professeurs d'hébreu, et enfin une +Méthode de langue française en hébreu.--Nous aurons encore à revenir +sur son dernier roman: L'hypocrite «_Aït Zaboua_», qui relève d'un tout +autre genre que ses deux premiers romans. + +Ses dernières années furent affligées par une maladie cruelle. Incapable +de travailler, il était soutenu par son frère, établi à Paris. Ce +dernier l'appela auprès de lui, mais la mort le surprit en route, avant +qu'il eût pu voir la capitale du pays pour lequel il avait professé +pendant toute sa vie une grande admiration. + + * * * * * + +Dans la Russie méridionale, et surtout à Odessa, l'activité littéraire +se continue avec succès. Abraham Ber Gottlober (1811-1900), surnommé +_Mahalalel_, est le poète le plus productif, sinon le plus doué de cette +école. + +Élève de J.-B. Levenson, et ayant visiblement subi l'influence de +Wessely et d'Adam Lebensohn, il s'adonna à la poésie. Le premier volume +de ses poésies parut à Vilna en 1851. Il a publié à la fin de sa vie ses +œuvres complètes en trois volumes[53]. Ses premières poésies remontent +au milieu du siècle dernier. C'est un styliste remarquable, et dans +certaines de ses poésies, son langage est simple et élégant. «_Caïn_», +ou le Vagabond, est une merveille de style et de composition. + +[Note 53: _Kal Schirei Mahalalel_ (Poésies de Gottlober) Varsovie, +1890.] + +Dans la poésie intitulée «l'Oiseau dans la cage», il est sioniste et il +pleure sur la misère de son peuple en exil. Dans une autre poésie: +_Nezah Israël_ (l'Éternité d'Israël), qui est peut-être la meilleure qui +soit sortie de sa plume, il revendique avec dignité sa qualité de juif, +dont il est fier. + + Juda n'a ni arc ni armes. Il ne projettera pas au loin sa flèche + vengeresse. Mais il a un procès avec les gentils au nom de la + justice... + + Je ne vous conterai pas la gloire du peuple éternel, ni sa grandeur + morale--puisque ce sont ces vertus que vous détestez en lui... + Aussi, s'il a péché, n'en êtes-vous pas la cause?... + + Ce n'est point la grâce, mais c'est mon droit que je revendique. + +En général, Gottlober manque de chaleur poétique. Dans la plupart de ses +poésies, son style pèche par la prolixité et le bavardage. Il a beaucoup +traduit en hébreu. Sa prose est excellente. Ses satires sont souvent +spirituelles. Son histoire en vers de la poésie hébraïque, parue dans le +troisième volume de ses poésies, est inférieure à l'art poétique de S. +Levison, dont nous avons parlé plus haut. Plus tard il publia une revue +mensuelle en hébreu: _Haboker Or_ (Clarté du matin). Ses mémoires sur la +vie des Hassidim[54] qu'il a combattus toute sa vie, sont les meilleurs +de ses écrits prosaïques. + +[Note 54: Dans la revue _Haboker Or_, et _Oroth Meofel_ (Lueurs dans +les Ténèbres), Varsovie, 1881.] + +Gottlober a personnifié plus que tout autre le type du _Mechaber_ +vagabond qui, pour gagner sa vie, est obligé d'imposer lui-même ses +ouvrages aux personnes aisées et de les colporter de porte en porte. + +Parmi les autres écrivains qui, pour la forme ou pour le fond, procèdent +de l'école romantique et dont le nombre est trop considérable pour que +nous les citions tous, nous mentionnerons seulement les suivants: + +Zeeb Kaplan, de Riga (1826-1887), était un poète de mérite. Il excella +également dans la poésie et dans la prose. Son poème le plus connu est +«Le pays des miracles»[55] qui, pour le sujet et pour le style, se +réclame de Lebensohn père. + +[Note 55: Recueil «Keneseth Israël», Varsovie, 1888.] + +Élie Mardechai Werbel (1805-1880) était le poète en titre du cercle +littéraire d'Odessa. Son recueil de poésies, paru à Odessa, se +recommande par l'élégance de la forme. En dehors des odes et dédicaces, +il contient plusieurs poèmes historiques, dont le plus remarquable est +«Hulda et Bor», inspiré d'une parabole talmudique[56]. + +[Note 56: Vilna, 1848.] + +L'un et l'autre poètes ont été dépassés par Israël Roll (1830-1893), +galicien établi à Odessa. Ses «Poésies romaines»[57] (_Schiré Romi_), +toutes traduites des grands poètes latins, témoignent d'un souffle +poétique puissant. Son style est classique, riche et précis. Ce volume +figurera toujours dans la bibliothèque de la littérature hébraïque à +côté du remaniement d'Ovide par Michal et de l'admirable traduction des +poèmes Sibyllins, faite par l'éminent philologue J. Steinberg. + +[Note 57: Odessa, 1867.] + +En prose, c'est à Benjamin Mandelstam (mort en 1886) qu'appartient le +premier rang. Il a écrit, entre autres, une Histoire de la Russie. Son +ouvrage le plus important, _Hazon la-moèd_, est une relation de ses +voyages et de ses impressions à travers la «zone juive», principalement +la Lithuanie. À certains égards, il procède de M.-A. Ginzburg, dont il a +la clarté et l'esprit. Mais sa sentimentalité et son abus du style +précieux le rangent à côté des romantiques. + +L'école romantique a donné également naissance à un autre poète de +valeur, Juda-Léon Gordon, dont les première poèmes, et surtout «David et +Michal», sont empruntés au passé biblique. Mais Gordon ne persista pas +longtemps dans cette voie, et son activité littéraire appartient à une +autre époque. + + * * * * * + +Le trait caractéristique du romantisme hébraïque, par lequel il se +sépare de la plupart des mouvements analogues de l'Europe, c'est d'être +resté dans la voie du progrès et de l'émancipation, sans dévier du côté +des réactions, religieuses ou autres. Ni la réaction extérieure, ni +l'intransigeance intérieure des fanatiques n'ont pu arrêter l'éclosion +des idées humanitaires semées par l'école autrichienne et italienne. + +Depuis les Meassfim allemands, l'évolution de la littérature hébraïque +ne s'est pas arrêtée un seul instant dans son acheminement vers la +science et vers la lumière. Le mouvement romantique est une de ses +étapes les plus caractéristiques et les plus bienfaisantes. À une époque +où le sombre présent ne promettait rien, où les ténèbres politiques +cachaient tout espoir en une vie meilleure, c'est au nom du passé que +les champions de la Haskala combattaient l'ignorance et les préjugés. +C'est au nom de la morale et de l'idéal qu'ils cherchaient à gagner le +cœur des foules pour la «divine Haskala». + +L'action du romantisme hébreu a été des plus fécondes. Le fusionnement +du rationalisme des premiers humanistes et du romantisme patriotique de +Luzzato a resserré les liens qui rattachaient les écrivains à la masse +croyante. La sentimentalité provoquée par la restauration poétique des +temps prophétiques a plus fait pour la diffusion des idées saines et +naturelles et pour la propagation de la civilisation que toutes les +exhortations et tous les raisonnements. La déclaration, tant de fois +répétée par l'école de Vilna, que la science et la foi ne se +contredisent pas, n'a pas moins servi au rapprochement des lettrés et +des croyants modérés. + +Bientôt les temps seront plus favorables à la reprise de la lutte contre +l'obscurantisme, et l'antagonisme entre lettrés et orthodoxes reprendra +de plus belle. Toute une école d'écrivains réalistes passionnés essaiera +de lutter contre les misères de la vie nationale sans épargner les +susceptibilités et l'amour-propre de la masse croyante. Ce seront les +accusateurs, les justiciers, les détracteurs du Judaïsme orthodoxe et +traditionnel. Ils prêcheront avec âpreté l'Humanisme moderne et +l'abandon des croyances surannées. Mais à côté d'eux nous verrons +s'élever une école plus modérée et non moins efficace. Elle apportera +des paroles de clémence, de foi et d'espérance. Aux négations et aux +aphorismes désolants des premiers elle opposera la ferme conviction du +relèvement imminent du peuple juif, appelé à remplir sa destinée sur son +sol national. La note sioniste unira dans un même élan d'action et +d'espoir la masse orthodoxe et la jeunesse libre. + + + + +CHAPITRE VI + +LES RÉALISTES.--LE MOUVEMENT ÉMANCIPATEUR. + + +L'avènement d'Alexandre II au trône marque un moment décisif dans +l'histoire de l'empire russe. La poussée nouvelle des idées généreuses +et libérales encouragées par le Tsar lui-même gagne jusqu'au ghetto. +L'amélioration sensible de la situation politique des juifs, dont le +droit de séjour dans toute l'étendue de l'Empire et l'accès aux +carrières libérales avaient été élargis, l'abolition de l'ancien régime +du service militaire, la suppression des Cahals: tous ces facteurs, +joints à la prévision d'une émancipation civile prochaine, émurent +profondément les humanistes juifs. Les lettrés hébreux, arrachés à leurs +rêves séculaires, se trouvaient tout à coup en présence de la réalité +des choses et aux prises avec les exigences de la vie moderne. Il faut +leur rendre cette justice qu'ils comprirent immédiatement de quel côté +était leur devoir, et qu'ils ne faillirent pas à leur mission. Ils se +mirent du côté du gouvernement réformateur, et ils luttèrent de toutes +leurs forces contre la résistance que les conservateurs juifs opposaient +aux réformes projetées ou accomplies. Leur action s'exerça surtout dans +la petite province à peine entamée par les courants nouveaux. Un +auxiliaire précieux devait bientôt s'ajouter à leurs efforts par la +création de la presse hébraïque. + +L'intérêt suscité par la guerre de Crimée parmi les juifs suggéra à un +certain Silberman l'idée de fonder un journal politique et littéraire en +hébreu. _Hamaguid_ (l'Orateur), tel est le nom de ce premier journal +hébraïque, paru en 1856, dans la petite ville prussienne de Lyck, située +sur la frontière russo-polonaise. Il obtint un succès énorme. +L'enthousiasme des lecteurs à la vue de cette feuille périodique, +rédigée dans la langue sacrée, se traduisit par des éloges +dithyrambiques et par une multitude d'Odes qui remplissaient le journal. +Son action a été très grande. Il a été le rendez-vous des lettrés +hébreux de tous les pays et de toutes les opinions. À côté de nouvelles +politiques et littéraires, de recherches philologiques, de poésies plus +ou moins boursouflées, le _Hamaguid_ a publié un certain nombre +d'articles originaux de haute valeur. Les vieux maîtres Rapoport et +Luzzato y donnaient la main aux jeunes écrivains russes comme Gordon et +Lilienblum. + +Un savant orientaliste de Paris, Joseph Halévy, l'auteur d'un curieux +recueil de poésies hébraïques paru plus tard, y prêcha des idées hardies +pour son temps sur la renaissance de l'hébreu et sur son adaptation +pratique, par la création de nouveaux termes, aux idées et aux exigences +modernes. Ces idées ont été réalisées en partie de nos jours. Le Rabbin +Hirsch Kalischer et le rédacteur David Gordon y préconisèrent pour la +première fois, vers 1860, la réalisation pratique de l'idée sioniste, et +c'est grâce à leur propagande que la première société pour la +colonisation de la Palestine a été fondée. + +Cette première tentative d'un organe hébraïque en entraîna bientôt +d'autres semblables. Des journaux hébreux se fondent dans tous les pays, +variant dans leurs tendances selon le milieu et l'opinion de leurs +rédacteurs. En Galicie surtout, où nulle censure absurde ne mettait des +entraves à la pensée, les journaux hébraïques pullulèrent. En Palestine, +en Autriche, un certain temps à Paris même, des périodiques se fondent, +créent une opinion publique et des lecteurs. Mais c'est surtout en +Russie, où la censure s'est peu à peu adoucie, que les journaux +hébraïques deviendront de véritables tribunes populaires ayant un public +de lecteurs stable. + +Samuel-Joseph Finn, historien et philologue de mérite, publia à Vilna +(1860-1880) une revue, _Hacarmel_, principalement consacrée à la science +juive. + +Hayim-Zelig Slonimski, mathématicien renommé, fonda en 1872, à Berlin, +son journal, _Hazefira_, plus tard transporté à Varsovie, où il publia +un grand nombre d'articles scientifiques. Il fut un vulgarisateur des +sciences naturelles. + +Mais le journal hébraïque le plus important fut certainement le premier +qui parut en Russie, _Hamelitz_ (l'Interprète), fondé en 1860 à Odessa +par Alexandre Zederboum, un des plus fidèles champions de l'humanisme. +_Hamelitz_ devint l'organe principal du mouvement émancipateur et le +porte-parole des réformateurs juifs. + +La presse hébraïque, malgré ses défauts, malgré l'exiguïté de ses +ressources[58], qui l'empêchait de s'assurer des collaborateurs stables +et rétribués et la rendait tributaire d'un concours arbitraire +d'amateurs, a exercé une influence considérable sur les juifs de Russie. +Elle a travaillé sans relâche à la diffusion de la civilisation, des +sciences et de la littérature hébraïque. + +[Note 58: Les lecteurs, peu fortunés, souscrivaient souvent dix pour +un seul abonnement.] + +Dans les grands centres, et surtout dans les communautés nouvellement +formées dans le midi de la Russie, l'émancipation spirituelle des juifs +devint bientôt un fait accompli. Les jeunes gens affluaient aux écoles +et s'adonnaient volontiers aux métiers manuels. Les écoles spéciales et +les séminaires rabbiniques institués par le gouvernement arrachaient aux +«Hedarim» et aux «Yeschiboth» des milliers d'élèves. La langue russe, +négligée jusqu'alors, disputait maintenant la priorité au jargon et même +à l'hébreu. Partout où le souffle des réformes économiques et politiques +avait pénétré, l'émancipation faisait son chemin, sans presque +rencontrer de résistance de la part du judaïsme traditionnel. + +La capitale lithuanienne, Vilna, profondément éprouvée par +l'insurrection polonaise de 1863 et tenue intentionnellement par le +gouvernement à l'écart de toute réforme administrative ou politique, +n'était plus le centre de la vie nouvelle des juifs russes. La +«Jérusalem lithuanienne» avait déposé son sceptre, et s'était endormie +pour longtemps dans ses rêves de la Haskala «sœur jumelle de la Foi». +Vilna n'a jamais connu depuis d'excès de fanatisme, mais elle n'a pas +connu non plus la vie intense et l'acharnement des luttes entre la +Haskala et la Foi. Elle est restée la capitale de la tradition modérée +et de l'opportunisme religieux. + +En revanche, c'était maintenant la petite province et les centres +talmudiques de la Lithuanie qui opposaient une résistance acharnée aux +réformes nouvelles. Les pauvres lettrés, égarés dans ces coins obscurs à +l'écart de la civilisation, étaient traités en hérétiques pernicieux. +Rien n'arrêtait les fanatiques dans leurs persécutions, et ils eurent +recours aux pires excès. Le peuple, trompé et plongé dans l'aberration, +leur donnait raison et applaudissait. On lui fit croire que c'est aux +principes mêmes du judaïsme que les réformateurs en voulaient, et tous +comme un seul homme ils se levèrent contre eux. + +L'antagonisme entre l'humanisme et le fanatisme religieux dégénéra en +une lutte sans merci. La Haskala des premiers temps, la douce fille +céleste des rêveurs d'autrefois, avait vécu. Les lettrés, qui se +sentaient maintenant soutenus par les autorités et par l'opinion +publique des centres éclairés, devinrent agressifs et s'attaquèrent de +front au régime traditionnel. Ils étalent au grand jour, avec un +réalisme cru, tous les maux qui rongeaient ce régime. Ils suivent +l'exemple de la littérature russe réaliste du temps pour divulguer, +flétrir, flageller et châtier tout ce qui est vieux et suranné, +réfractaire à l'esprit moderne. C'est la littérature réaliste succédant +à l'époque des romantiques. + +Le signal fut donné par Abraham Mapou dans son roman de mœurs _Aït +Zaboua_ (L'Hypocrite), dont les premiers volumes parurent vers l'année +1860, à Vilna. Devant l'insolence croissante des fanatiques et l'urgence +des réformes projetées par le gouvernement, le maître du roman hébreu se +décida à descendre des hauteurs poétiques où planait sa rêverie pour se +jeter dans la mêlée et appuyer de son autorité la campagne contre les +obscurantistes. Déjà dans, ses romans historiques, surtout dans le +dernier, il avait laissé percer son animosité contre les tartuffes du +ghetto dissimulés dans la peau du faux prophète Zimri et de ses émules. +Maintenant il allait les démasquer ouvertement et sans ménagement. + +L'_Hypocrite_ de Mapou est un grand roman en cinq volumes. Tous les +types des fanatiques du ghetto y sont personnifiés avec une crudité +réaliste. Le héros principal du roman est Rabbi Zadoc, hypocrite, +pervers, débauché, criminel et sans scrupules, couvrant ses forfaits du +manteau de la dévotion; c'est le prototype de tous les tartuffes du +ghetto qui exploitent l'ignorance et la crédulité du peuple. Son +principal émule, Gadiel, est un fanatique aveugle, persécuteur acharné +de tous ceux qui ne suivent pas ses opinions, ennemi de la littérature +hébraïque et poursuivant tous ceux qui osent lire les publications +modernes. En passionné de la Haskala qu'il était, Mapou n'a pas épargné +les couleurs pour noircir ces ennemis de la civilisation. + +À côté des meneurs principaux trouvent place, dans ce roman, un grand +nombre de héros qui personnifient chacun un type caractéristique de la +province lithuanienne. Il pousse à fond le portrait de Gaal, parvenu +ignorant qui domine la communauté et fait cause commune avec Rabbi-Zadoc +et ses émules. La vénalité des fonctionnaires permet au parvenu sans +cœur de commettre des actes arbitraires; il persécute tous ceux qui sont +suspects de moderniser, et répand les crimes et la terreur autour de +lui. Mapou a trop chargé ces types et a dépassé les limites de la +vérité. Par contre, il devient plus indulgent et plus véridique, +lorsqu'il nous dépeint la vie des humbles du ghetto. + +Jerahmiel le «Batlan» est un type accompli. Le «Batlan» est une création +inconnue en dehors du ghetto. C'est, en quelque sorte, le bohême de ce +milieu. Il se distingue surtout par la bizarrerie et par le ridicule. Ce +n'est pas qu'il n'ait pas étudié; loin de là. La plupart du temps, c'est +un talmudiste érudit, mais sa naïveté, sa distraction et son manque de +tout sens pratique le rendent incapable d'entreprendre quoi que ce soit. +C'est un parasite, et c'est machinalement qu'il se joint aux ennemis du +progrès. + +--Le «Schadchan» (entremetteur matrimonial), type si fréquent et si +influent dans le ghetto, est peint sur le vif. Malicieux, subtil, plein +d'esprit, érudit même, il excelle dans l'art de rapprocher les partis et +de dénouer les situations les plus compliquées. + +Le type le plus sympathique du roman est celui du bourgeois honnête; +c'est l'idéalisation par Mapou de cette classe si répandue de petites +gens du commerce qui, à une profonde instruction talmudique, joignent un +cœur ouvert à tous les sentiments généreux, et dont la compression du +ghetto n'a pas réussi à pervertir le bon sens naturel et la moralité +profonde. + +Tous ces types sont des êtres réels, vivant et s'agitant. Sans doute, +Mapou les a exagérés, et souvent du mauvais côté, mais ils n'en restent +pas moins des types véridiques. + +Par contre, il a moins réussi dans la création des types de Maskilim. La +nouvelle génération, les éclairés, les amis de la civilisation sont des +fantoches sans vie, sans personnalité aucune, qui ne parlent, ne +s'agitent que pour glorifier la «céleste Haskala». + +En somme, la conception de Mapou peut se résumer en ces deux termes: + +_Éclairé_, donc bon, juste, généreux, etc.; _fanatique_, donc mauvais, +hypocrite, débauché, lâche, etc. + +Si le roman a des prétentions réalistes par le fond, il n'en est pas de +même quant à la forme. L'hypocrite présente tous les défauts des romans +historiques de Mapou, défauts qui, en l'occasion, acquièrent une plus +grande gravité. Le style d'Isaïe et les envolées poétiques ne +conviennent guère à ce sujet moderne et cadrent mal avec le milieu +contemporain. Ici encore l'exemple de Mapou a été pernicieux pour ses +successeurs. + +Dans le cœur du roman on trouve une série de lettres écrites de la +Palestine par un des héros, qui laissent voir l'enthousiasme de notre +auteur pour la Terre-Sainte. Cette note sioniste imprévue dans cette +œuvre purement moderne nous montre suffisamment l'âme du grand rêveur +qu'il était. + +Ce n'est qu'en l'année 1867, après l'apparition de ce roman, que A. +Lebensohn a publié à Vilna son drame «Vérité et Foi», écrit vingt ans +auparavant et dans lequel le Tartufe du ghetto joue également un grand +rôle[59]. + +[Note 59: Voir chapitre IV.] + +Dans la même année, un jeune écrivain, S.-J. Abramovitz, lança son roman +réaliste «_Haaboth vehabanim_»[60] (Les Pères et les fils). Abramovitz +avait déjà acquis une notoriété par sa publication d'une Histoire +naturelle (_Toldoth Hatéba_) en quatre volumes, où il s'ingénie à créer +une nomenclature zoologique complète en hébreu. Son roman réaliste, qui +traite de l'antagonisme des pères croyants et des fils émancipés, et +dont l'action se passe dans un milieu de Hassidim, est une œuvre +manquée. Rien n'y révèle encore le futur maître, le fin satirique et +l'admirable peintre de mœurs. Après avoir fait la fortune de l'idiome +judéo-allemand par ses contes de la vie juive, il est revenu depuis une +dizaine d'années à l'hébreu, dont il est un des écrivains les plus +originaux. Ce qui distingue Abramovitz des écrivains contemporains, +c'est son style. Abramovitz a été l'un des premiers qui aient introduit +le style du Talmud et du Midrasch dans l'hébreu moderne. Il en est +résulté un hébreu pittoresque, mélangé d'expressions talmudiques et +empreint d'un charme spécial. Cet hébreu, tout en dérivant du style +biblique, est on ne peut plus conforme à l'esprit et au milieu qu'il +dépeint. Il se prête à merveille à la description de la vie et des mœurs +des juifs de la Volhynie qui forme le fond de ses romans. + +[Note 60: Zitomir, 1868.] + +Tous ces créateurs du réalisme hébreu ont été dépassés par le poète +J.-L. Gordon, qui personnifie à lui seul toute cette époque agitée. + + + + +CHAPITRE VII + +J-L. GORDON.--LA LUTTE CONTRE LE RABBINISME. + + +Juda-Léon Gordon (1830-1892) naquit à Vilna de parents aisés, pieux et +relativement éclairés. Comme tous ses contemporains, il reçut une +éducation rabbinique, sans pourtant négliger l'étude de la Bible et de +l'hébreu classique. Il obtint des succès éclatants dans ses études, et +tout faisait prévoir qu'il serait un jour un talmudiste éminent. Le +discours scolastique qu'il prononça à l'occasion de sa 13e année le +sacrait «Ilou.» La ruine de son père eut pour conséquence la rupture de +ses fiançailles avec une fille de riche bourgeois, et l'empêcha de +contracter le mariage. + +Il put continuer librement ses études. Il revint à Vilna, le premier +centre de la Haskala en Russie. La littérature hébraïque profane avait +pénétré jusque dans la synagogue, sinon ouvertement, du moins en +contrebande. Il dévora en cachette tous les nouveaux écrits qui +tombèrent entre ses mains. C'était l'époque où Lebensohn père rayonnait +dans tout l'éclat de sa gloire. Bientôt Gordon s'aperçoit que l'étude +de l'hébreu ne peut suffire à la culture d'un homme instruit et, guidé +par un parent lettré, il apprend l'allemand, le russe, le français et le +latin. Il fut un des premiers écrivains hébreux connaissant à fond la +littérature russe. Il s'occupa beaucoup de l'étude de la philologie et +de la grammaire hébraïque et il était un des meilleurs connaisseurs de +cette langue. Ses recherches linguistiques et ses innovations sont très +précieuses. + +La muse le hanta de bonne heure, et ses premiers essais poétiques lui +valurent la bienveillance de Lebensohn père et l'amitié de son fils. +Dans sa ferveur juvénile, il est un admirateur enthousiaste de Lebensohn +père dont il se proclame le disciple. Mais c'est surtout de son fils +Micha-Joseph qu'il procède. Un petit drame, consacré à la mémoire du +poète, disparu à la fleur de l'âge, montre toute l'affection que Gordon +éprouvait pour son aîné. + +Cependant Gordon continue ses études. Il passe en 1852 ses examens de +fin d'études au Séminaire rabbinique de Vilna, et il est nommé +professeur d'une école gouvernementale juive à Ponivez, petite ville du +district de Kovno. Il est tour à tour transféré d'une ville à l'autre +dans ce même district. Vingt années de luttes contre les fanatiques et +d'enseignement passées dans la province la plus obscure de la Lithuanie +n'arrêtèrent pas son activité littéraire. En 1872, il est appelé à +occuper le poste de secrétaire de la communauté de Saint-Pétersbourg et +de la Société nouvellement créée pour la propagation de l'instruction +parmi les juifs russes. Sa vie matérielle est désormais assurée par une +situation indépendante. Dénoncé en 1879 comme conspirateur politique, il +est arrêté et jeté en prison, ce qui lui cause un préjudice matériel et +physique irréparable. Son innocence établie, il est remis en liberté et +devient co-rédacteur du journal «_Hamelitz_», le plus répandu des +périodiques hébreux de l'époque. Mais la maladie le minait sourdement, +et il se mourait peu après. + +Nous avons vu le jeune poète marchant sur la trace des deux Lebensohn. +Ce n'est qu'en 1857 qu'il publia à Vilna son premier grand poème +_Ahabath David ou Michal_[61], produit d'un esprit naïf et rêveur qui +jure solennellement de «rester le serf de la langue hébraïque pour +toujours et de lui consacrer toute sa vie.» «David et Michal» est le +récit poétique de l'amour du berger pour la fille du roi. Le poète nous +transporte aux temps bibliques. Il nous raconte comment la fille de Saül +s'est éprise du jeune berger appelé pour distraire la mélancolie du roi. +Puis c'est la jalousie naissante de Saül, qui prend ombrage de la +popularité de David. Pour lui accorder la main de sa fille, il lui +imposera des sacrifices surhumains et l'enverra à des morts certaines. +David s'en tirera avec éclat et reviendra toujours vainqueur. + +[Note 61: Les poésies complètes de Gordon ont paru en 4 vol., en +1884, à Saint-Pétersbourg, et en 6 vol., en 1900, à Vilna.] + +Le roi est dévoré par la jalousie la plus tyrannique et poursuit David +de sa colère. David est obligé de fuir, et Michal est donnée à son +rival. L'amitié de David et de Jonathan forme un tableau touchant. Enfin +David triomphe, il est oint roi d'Israël. Il reprend Michal, l'amour est +plus fort que son ressentiment, et il oublie la honte du passé. Mais la +pauvre sacrifiée ne connaîtra pas les joies de l'enfantement. Elle sera +stérile et mènera une vie solitaire. Vieille et oubliée, elle s'éteint +le jour même de la mort de David. + +Dans ce drame simple et candide, on sent nettement l'influence de +Schiller et de Micha-Joseph Lebensohn. Cependant le sentiment réel de la +nature et de l'amour font défaut chez notre poète. Ses descriptions de +la nature ne sont que des décalques des romantiques. Poète du ghetto, il +n'a connu ni la nature, ni l'amour, ni l'art[62]. Ses poésies érotiques +sont peu personnelles. En revanche, par son style classique et la forme +moderne et achevée de ses vers, il laisse loin derrière lui tous ceux +qui l'ont précédé et il mérite, après la disparition du jeune Lebensohn, +le premier rang parmi les poètes hébreux. + +[Note 62: Le premier recueil des poésies lyriques et épiques a paru +sous le titre de _Schieréi Jéhuda_, à Vilna, en 1866.] + +Dans «David et Barsilaï», le poète oppose la tranquillité de la vie du +berger à la vie du roi. Les aspirations vers la vie rurale qui se sont +fait jour au ghetto depuis les évocations rustiques des romans de Mapou +et la fondation des colonies agricoles juives, ont heureusement inspiré +le poète. Il nous montre le vieux roi accablé par les fatigues et trahi +par son propre fils en face de la sérénité du vieux berger refusant les +dons royaux. + + Et David s'en alla régner sur les Hébreux, + Et Barsilaï s'en retourna paître ses troupeaux. + +Ce qui fait le charme de ce petit poème, c'est la peinture de la +campagne de Galaad. Il semble qu'en revivant le passé, les poètes +hébreux aient souvent en une intuition admirable de la nature et de la +couleur locale qui leur manquaient ordinairement. +_Osnath-bath-Potiphera_ est également remarquable par la couleur et +l'ingéniosité de la restitution historique. + +De cette époque date le premier volume des fables que le poète a +publiées sous le nom de _Mischlé Yehuda_[63], qui forme le deuxième +volume de l'édition complète de ses poésies et dont l'ensemble compose +quatre livres. Ce sont des traductions ou plutôt des imitations d'Ésope, +de La Fontaine, de Krylov, ainsi que des fables tirées du Midrasch. +Elles se distinguent par un style concis et expressif et par une satire +mordante. + +[Note 63: Vilna, 1860.] + +La fable marque une transition dans l'œuvre de Gordon. Arraché au milieu +indulgent et conciliant où il s'est développé, il se trouve face à face +avec la triste réalité de la vie des juifs de la province. Le fanatisme +intransigeant des rabbins, l'éducation arriérée donnée aux enfants +qu'on maintenait dans l'ignorance, pesaient lourdement à son cœur de +patriote et d'intellectuel. C'était l'époque où le libéralisme et la +civilisation européenne avaient pénétré en Russie sous l'égide du tsar +Alexandre II. Gordon rêvait pour ses coreligionnaires une situation +analogue à celle dont jouissaient leurs frères d'Occident. + +Ceux-ci avaient bien compris les exigences de leur temps, s'étaient +libérés du joug du rabbinisme et s'étaient assimilés aux autres +citoyens. Le gouvernement russe encourageait l'instruction des juifs et +accordait des privilèges aux plus instruits. Les journaux nouvellement +créés en hébreu s'étaient également rangés du côté des réformateurs. +Gordon se jette délibérément dans la lutte. En poésie et en prose, en +hébreu et en russe, il se fait le champion de la Haskala. Avec lui, la +Haskala ne se borne plus à la culture de la langue hébraïque et aux +dissertations spéculatives, mais elle devient une lutte ouverte contre +l'obscurantisme, l'ignorance, la routine séculaire, contre tout ce qui +barre le chemin de la civilisation. Puisque le gouvernement permettait +aux juifs de participer à la vie sociale du pays, et qu'ils pouvaient +désormais aspirer à un meilleur sort, la Haskala travaillera à les y +préparer et à les en rendre dignes. + +En 1863, après l'émancipation des serfs en Russie, Gordon lance ce cri +vibrant: _Hakitza Ami_[64]. + +[Note 64: Réveille-toi, mon peuple. Poésies, I.] + + Debout! mon peuple! jusqu'à quand dormiras-tu? Vois, la nuit a + disparu, le soleil luit partout. Depuis vingt siècles que de + changements opérés, que de murs brisés! + + Ne sommes-nous pas dans l'Europe civilisée? + + * * * * * + + Réveille-toi, ô mon peuple! ce pays, véritable Éden, te sera + ouvert, ses fils t'accueilleront en frère. Tu n'as qu'à t'adonner + avec confiance aux sciences et aux services publics. + +Dans une autre poésie, le poète salue l'aube des temps nouveaux pour les +juifs. Leur empressement à embrasser les carrières libérales leur fait +augurer que bientôt leur émancipation sera complète. + +Nous avons vu quelle résistance cette nouvelle phase de la Haskala avait +rencontrée auprès des orthodoxes. Ceux-ci voyaient avec terreur les +jeunes gens déserter les écoles religieuses et s'adonner aux études +profanes. Les nouveaux séminaires rabbiniques étaient considérés par eux +comme des foyers d'athéisme. + +Ils ne pouvaient plus lutter ouvertement puisque le gouvernement était +du côté des réformateurs, mais ils se cantonnèrent dans une résistance +passive. Dans cette lutte, comme nous l'avons déjà dit, Gordon occupe la +première place. Désormais il sera animé par une seule idée, celle de la +lutte contre les ennemis de la lumière. Sa satire âpre et mordante, sa +plume acerbe et vengeresse, il les mettra au service de cette cause. Ses +poèmes historiques même s'en ressentiront. Il profitera de toutes les +occasions pour fustiger les rabbins et les conservateurs. + +_Bein Schinei Arayoth_, «Entre les crocs des lions», est un poème +historique dont le sujet est emprunté aux guerres judéo-romaines. Le +héros, Siméon le zélote, est amené en captivité par Titus. Au moment de +succomber dans l'arène, ses yeux rencontrent ceux de sa bien-aimée +Marthe, vendue comme esclave, et tous deux meurent en même temps. + +Un grand souffle poétique et un profond sentiment national font de ce +poème un chef-d'œuvre. Mais le poète ne s'arrête pas là. Il profite de +l'occasion qui lui est donnée pour s'attaquer aux origines même du +rabbinisme, dans lequel il voit la cause du péril de la nation. + + Malheur à toi, Israël! tes maîtres ne t'ont pas enseigné comment + conduire la guerre avec habileté et tactique. + + La révolte et l'audace ne peuvent rien sans la discipline et + l'intelligence guerrière. + + Certes, pendant de longs siècles ils t'ont instruit, ils fondèrent + des écoles. + + À quoi ont-ils abouti, sinon à semer le vent, à cultiver le + rocher?... + + Ils t'ont instruit à aller à l'encontre de la vie, à t'isoler entre + des murailles de préceptes et de prescriptions, à être mort sur la + terre, vivant dans les deux, à rêver éveillé et à parler en état de + sommeil. + + C'est ainsi que ton esprit s'est évanoui, que ta force s'est + desséchée, et que la poudre des scribes t'a enseveli à l'état de + momie vivante... + + Malheur à toi, Jérusalem la perdue! + +Mais, s'il accuse le rabbinisme de tous les maux du peuple juif, il ne +s'ensuit pas qu'il justifie l'invasion romaine. Toute sa haine s'élève +contre Rome, l'ennemie séculaire du judaïsme. Il ne lui épargne pas son +mépris au nom de l'humanité et de la justice. D'abord c'est Titus, +«délices du genre humain», qu'il nous présente, préparant à son peuple +des spectacles nobles et sanguinaires et se réjouissant à la vue du sang +innocent qui coule dans l'arène. Puis c'est à Rome qu'il s'en prend, «au +grand peuple qui domine les trois quarts de l'univers, la terreur du +monde, dont le triomphe ne connaît plus de bornes, depuis qu'il a +remporté la victoire sur un peuple destiné à périr et dont le territoire +ne mesure que cinq heures de marche.» Enfin son cœur juif se révolte +contre «les belles matrones suivies de leurs servantes, dont l'âme +tendre va se réjouir aux spectacles sanguinaires de l'arène.» + +Dans _Bimezouloth Yam_ (Dans les profondeurs de l'Océan), le poète fait +revivre un épisode terrible de l'exode des juifs d'Espagne (1492). Les +fugitifs se sont embarqués sur des bateaux de corsaires qui les +exploitent sans pitié. La cupidité des corsaires est insatiable. Après +les avoir dépouillés de tout ce qu'ils possèdent, ils les vendent comme +esclaves ou les jettent dans les flots. Le même sort attend un groupe +d'exilés réfugiés sur un bateau. Mais le capitaine s'est soudainement +épris de la fille d'un rabbin d'une rare beauté. Pour sauver ses +compagnons, elle feint d'agréer les déclarations du capitaine qui promet +de débarquer les passagers sains et saufs sur la côte. Il tient parole, +mais il garde auprès de lui la jeune fille et sa mère. Une fois loin du +rivage, pour ne pas céder aux désirs du corsaire, la jeune fille et sa +mère se précipitent dans la mer en adressant leurs prières au Ciel. Ce +poème est un des plus beaux de Gordon. L'indignation et la douleur lui +inspirent ces vers puissants: + + La fille de Jacob est exilée de toute l'étendue de l'Espagne. Le + Portugal aussi la repousse. L'Europe montre la nuque à ces + malheureux. Elle leur destine la tombe, le martyre, l'enfer... + Leurs ossements sont éparpillés sur les rochers africains. Leur + sang abreuve les rives de l'Asie... Et le Juge du monde ne se + montre pas. Et les larmes des opprimés ne sont pas vengées. + +Ce qui révolte surtout le poète, c'est l'idée que jamais ces opprimés +n'auront leur revanche et que tous ces crimes demeureront impunis. + + Israël, tu ne seras jamais vengé!... Tes persécuteurs triomphent + partout! L'Espagne n'a-t-elle pas découvert le Nouveau-Monde le + jour même où elle t'a expulsé? Et le Portugal n'a-t-il pas trouvé + la route des Indes? Là aussi il a ruiné le pays qui avait accueilli + les réfugiés[65]. + + Et l'Espagne et le Portugal sont toujours debout! + + Mais si la vengeance n'est pas permise aux juifs, qu'une haine + implacable s'empare de tous les cœurs et que jamais elle ne + s'apaise. + + Léguez pour l'éternité à vos enfants, adjurez vos descendants, + grands et petits, de ne jamais retourner dans le pays scellé de ton + sang. Que leur pied jamais ne foule la presqu'île des Pyrénées. + +[Note 65: Le poète fait allusion à la ruine de la province juive de +Cochin par les Portugais.] + +Le désespoir, la désolation du poète se concentrent dans les dernières +strophes, où il raconte comment la jeune fille et sa mère se sont jetées +dans l'eau. + + Seul le regard du Monde, silencieux à travers les nuages, l'œil, + témoin de la fin de toutes choses, contemple la fin de ces milliers + d'êtres sans laisser couler une seule larme. + +Son dernier poème historique, «Le roi Sédécie en prison», date d'une +époque où le scepticisme du poète s'est affermi. Ce sont les tendances +morales l'emportant sur la politique qui ont amené, selon Gordon, l'État +juif à sa perte. Ce n'est plus au rabbinisme, mais c'est aux principes +même du Judaïsme des prophètes qu'il s'attaque. Ces idées, il les mettra +dans la bouche du roi de Juda captif de Nabuchodonosor: les +revendications du pouvoir politique contre les prétentions moralistes +des prophètes. + +Le roi passe en revue tous ses malheurs, et il se demande à quelle cause +il doit les attribuer. + + Est-ce parce que je ne me suis pas soumis à la volonté de Jérémie? + Mais qu'est-ce que le prêtre d'Anatole voulait au juste? + +Non, le roi ne peut admettre que: + + La Ville serait encore debout si le sabbat n'avait pas été violé. + +Le prophète proclame la suprématie de la lettre et de la Loi primant le +travail et l'art guerrier, mais + + un peuple de rêveurs et de visionnaires peut-il subsister un seul + jour? + +Mais le roi ne s'arrête pas à ces idées de révolte. Il se rappelle trop +bien l'histoire de Saül et de Samuel, où le roi fut châtié pour avoir +désobéi aux caprices des prophètes. Il constate que «tel est le triste +sort de tout chef d'Israël.» + + Hélas! Je vois que les paroles du fils de Hilkia arriveront + irrémédiablement. La loi survivra à la ruine du royaume. Le livre, + la parole, succèderont au sceptre royal. Je prévois tout un peuple + de docteurs, de lettrés, affaibli et dégénéré. + +Cette conception étonnante, déconcertante du peuple-prophète, Gordon la +gardera jusqu'au bout. Mais puisque la Loi a tué la nation et qu'une +fatalité cruelle pèse sur le peuple du Livre, ne vaut-il pas mieux +libérer les individus des chaînes de la foi et affranchir les masses des +minuties religieuses qui lui barrent le chemin de la vie? Ce sera la +besogne à laquelle Gordon vouera le reste de sa vie. + +Dans une poésie dédiée à Smolensky, le rédacteur de _Haschahar_ +(L'Aurore), à l'occasion de la réapparition de sa revue, le poète +épanche toute son âme désolée et indique la nouvelle voie dans laquelle +il va s'engager: + + Jadis, certes moi aussi j'ai chanté l'amour, les plaisirs, + l'amitié, j'ai annoncé des jours de fête, de liberté et + d'espérance. Les cordes de ma lyre vibraient d'émotion... + + Et voilà que «l'Aurore» reparaît: je vais accorder ma harpe pour + saluer l'aube du matin... + + Hélas, je ne suis plus le même, je ne sais plus chanter. De mauvais + rêves ont troublé mes nuits. Ils m'ont montré mon peuple face à + face... Ils m'ont montré mon peuple dans tout son abaissement, ses + blessures insondables. Ils m'ont montré l'iniquité, la source de + tous ses maux. + + J'ai vu ses meneurs égarés et les maîtres qui l'ont trompé. Mon + cœur saigne de douleur. Les cordes de ma lyre ne résonnent plus + qu'en lamentations. + + Depuis je ne chante plus la joie ni la consolation; je n'espère + plus la lumière et je n'attends pas la liberté. Je chante des jours + sombres et je prédis un esclavage éternel, l'avilissement sans fin. + Et des cordes de ma lyre jaillissent des larmes sur la ruine de mon + peuple. + + Depuis, ma poésie est noire comme le corbeau, ma bouche remplie + d'injures et de plaintes. Elle gémit et se fait l'écho de la ruine + du Mont Héreb. Elle crie contre les mauvais bergers, contre le + peuple ignorant. + + Elle raconte à Dieu, au genre humain, les misères dégradantes de la + vie au jour le jour..., l'âme pénétrant jusque dans l'abîme du + mal... + +Mais le patriotisme du poète l'emporte sur son découragement: + + Par pitié pour mon peuple, par compassion pour lui, je dirai à ses + bergers leurs crimes, à ses maîtres leurs erreurs... + +Y réussira-t-il? tout espoir n'est-il pas perdu? Peu importe? il +accomplira son devoir jusqu'au bout: + + Que les blessés avisent, ils seront peut-être guéris. Il y aura + peut-être un remède à leurs maux s'ils ont encore assez d'énergie + vitale... + +Le poète a tenu sa parole. Dans une série de poèmes satiriques, de +fables et d'épîtres, il dévoile les misères morales qui rongeaient la +société juive des pays slaves. C'est la description réaliste la plus +exacte et la plus sentie de ce milieu étrange, invraisemblable, existant +pourtant et défiant tout. Gordon est descendu jusqu'au tréfonds de ces +consciences, il en connaît les secrets les plus intimes. Il a saisi sur +le vif les mœurs singulières de cette société et les rend telles +quelles. Il connaît aussi toute l'ignominie de quelques-uns des +personnages qui la dirigent et il a sondé leur cerveau borné et retors. +Son cœur se soulève à l'évocation de ce spectacle douloureux et il +souffre des malheurs de son peuple. + +Avec cette nouvelle direction de son esprit, sa manière poétique change +également. Il ne fait plus de l'art pour l'art, la pureté classique ne +l'occupe plus. Avant tout, c'est une œuvre de lutte et de propagande +qu'il poursuit. Son style devient plus réaliste. Il s'est imprégné de +termes et d'expressions talmudiques, ce qui le rend plus conforme à +l'esprit du milieu dont il s'occupe et plus propre à la description de +ce monde essentiellement rabbinique. Mais Gordon n'abuse jamais des +talmudismes; il garde en tout la juste mesure. Il faut savoir goûter ce +style tour à tour fin et mordant, vibrant et énergique. Gordon y a +montré tout son talent, tout son génie créateur. C'est de l'hébreu +purement moderne, élégant et expressif. Il ne le cède en rien à +l'hébreu classique. + +La condition sociale de la femme juive, si triste dans le ghetto, a +inspiré à Gordon le premier de ses poèmes satiriques. Ce poème est +intitulé «Le point sur l'i» ou plus littéralement «Le jambage du _iod_» +(_Kotzo schel-iod_)[66]. + +[Note 66: Poésies, IV.] + + Ô toi, femme juive, qui connaît ta vie? Obscurément tu es venue au + monde et obscurément tu t'en vas. + + Tes chagrins, tes joies, tes espoirs, tes désirs naissent en toi et + meurent avec toi.... + + Tous les biens de la Terre, les plaisirs, les jouissances ont été + créés pour les filles d'autres nations. La vie de la juive n'est + que servitude, peines éternelles. Tu conçois, tu enfantes, tu + allaites et tu sèvres, tu cuis, tu fais la cuisine et tu te flétris + avant l'âge. + + Tu as beau avoir un cœur sensible, être belle, douce, intelligente: + + La loi est là implacable, elle le dégrade vis-à-vis de ton mari. + + Tes charmes sont des tares, tes dons, tes damnations; en mettant + les choses au mieux tu n'es qu'une poule pour élever des poussins! + +La femme juive a beau aspirer à la vie, à la science, rien de tout cela +ne lui est accessible. + + La plante divine dépérit dans le désert sans avoir vu la lumière. + + Avant de l'avoir instruite, d'avoir cultivé son esprit, elle est + mariée, même mère. + + Avant d'avoir appris à être la fille de ses parents, elle est + épouse et mère de ses propres enfants.... + + Fiancée, connais-tu au moins celui à qui on te destine? L'aimes-tu? + L'as-tu vu seulement?--Aimer! malheureuse! ne sais-tu pas que + l'amour est interdit au cœur de la juive? + + Quarante jours avant ta naissance ton sort a été décidé[67]. + + [Note 67: Selon une croyance populaire, quarante jours avant la + naissance le ciel décide à qui l'enfant sera uni.] + + Couvre ta tête, coupe tes nattes. À quoi bon regarder celui qui est + à tes côtés? Est-il bossu ou borgne, jeune ou vieux? Qu'importe! Ce + n'est pas toi qui choisis, mais tes parents; tu passes d'une main à + l'autre comme une marchandise. + +Esclave de ses parents, esclave de son mari, il ne lui est même pas +donné de goûter paisiblement les joies maternelles. Des malheurs +imprévus l'assaillent et l'abattent sans cesse. Son mari sans éducation, +sans profession, souvent même sans cœur, après avoir mangé les années de +pension traditionnelle à la table des parents de sa femme, se trouvera +tout à coup aux prises avec la vie. S'il n'a pas la chance de réussir, +il se lassera vite, il abandonnera sa femme et ses enfants, et s'en ira +au loin sans même donner signe de vie. Elle restera une «Agouna», une +abandonnée, veuve sans l'être, la malheureuse des malheureuses. + + C'est là l'histoire de toute femme juive, c'est aussi l'histoire de + la belle Bath-Schoua. + +Bath-Schoua est une admirable créature, dotée par la nature de toutes +les qualités. Belle, intelligente, pure, bonne et charmante, elle +s'entend à merveille aux soins du ménage. Elle est admirée par tout le +monde, jusqu'au chétif _Porousch_ (sorte d'ermite studieux volontaire) +qui se cache derrière la grille qui sépare le compartiment réservé aux +femmes à la synagogue, pour la regarder. Hélas, cette fleur est fiancée +par son père à un certain Hillel, être chétif, vilain, stupide et +antipathique. Mais il possède par cœur tous les in-folios du Talmud, et +c'est tout dire. On célèbre le mariage. Le couple mange pendant trois +ans à la table des beaux-parents; deux enfants naissent de cette union. +Le père de Bath-Schoua perd sa fortune, et Hillel est obligé de chercher +à gagner sa vie. Mais cet homme incapable ne trouve rien. Il part pour +les pays étrangers, et jamais plus on n'entend parler de lui. +Bath-Schoua reste seule avec ses deux enfants. Sans se décourager, elle +gagne péniblement son pain. Tout son amour, elle le reporte sur ses +enfants qu'elle s'efforce de parer et d'habiller comme les enfants des +riches. + +Sur ces entrefaites arrive dans la petite ville un jeune homme nommé +Fabi. Juif moderne, il est instruit et intelligent, beau et généreux. Il +s'intéresse à la jeune femme, en devient amoureux. Bath-Schoua n'ose +croire à son bonheur. Cependant un obstacle infranchissable s'oppose à +leur union. Bath-Schoua n'est pas divorcée, on ne sait pas non plus si +son mari est mort. Fabi, plein d'énergie, se met à la recherche de +l'époux disparu. Il le découvre et, moyennant finances, il lui arrache +un divorce pour sa femme. L'acte officiel en règle et légalisé par +l'autorité rabbinique est envoyé à la femme. Hillel s'embarque pour +l'Amérique et son navire fait naufrage. + +Bath-Schoua pourra donc enfin jouir du bonheur qu'elle a tant mérité! +Hélas, non, la fortune, dans la personne de Rabbi Vofsi, la trahit +encore une fois. Ce rabbin est un pharisien rigide; une peccadille lui +suffit pour annuler l'acte de divorce. Le mot Hillel y était mal +orthographié, selon l'autorité de certains commentateurs. Après le _Hé_ +il manquait un _Iod_. Ainsi le bonheur entrevu par Bath-Schoua est +détruit à tout jamais. + +Ce malheur n'est pas unique dans son genre; les Bath-Schoua sont légion +dans le ghetto. Il y en a d'autres non moins poignants pour des motifs +aussi futiles. + +Dans un autre poème qui porte le titre: _Asaka Derispak_ (Pour une +bagatelle)[68], le poète raconte comment, par la faute d'un malheureux +grain d'orge égaré dans la soupe du repas de Pâque, d'où tout aliment +fermenté doit être exclu, la paix d'un ménage fut troublée. Affolée et +rongée par le remords d'avoir servi cette soupe suspecte, la pauvre +femme court chez le Rabbin, qui déclare qu'elle a fait manger aux siens +des mets interdits et que la vaisselle dans laquelle ces mets ont été +servis doit être brisée. Mais le mari, simple cocher, ne l'entend pas +ainsi. Il fait retomber sa colère sur sa femme. La paix du foyer est +troublée, et finalement il répudie sa femme. Le poète fulmine contre les +rabbins et contre leur interprétation étroite et insensée des textes. + +[Note 68: Littéralement: «bois de voiture».] + + Nous avons été esclaves au pays d'Égypte. + + Ne le sommes-nous pas encore? Nous sommes liés par des chaînes + d'absurdités, par des cordes de stupidités, par toutes sortes de + préjugés.... Certes les étrangers ne nous oppriment plus, mais nos + oppresseurs sont issus de nous-mêmes. Nos mains ne sont plus liées, + mais notre âme est enchaînée.... + +Un tableau de mœurs sombre et grandiose, une peinture exacte de la +domination inique et arbitraire exercée par le Cahal, l'idéalisation du +Maskil, impuissant à lui seul à lutter contre toutes les forces +réactionnaires coalisées, voilà ce que nous trouvons dans le dernier +grand poème satirique de Gordon intitulé: «Les deux Joseph-ben-Simon». +Nous y voyons comment le jeune talmudiste, épris des sciences et de la +littérature moderne, est persécuté par les fanatiques. Ne pouvant leur +résister, il est obligé de s'expatrier. Il s'en va vers l'Italie. La +renommée de S. D. Luzzato a attiré à l'université de Padoue nombre de +jeunes gens russes avides de savoir. Là Joseph-ben-Simon poursuit +parallèlement des études rabbiniques et médicales. + +Enfin, ses efforts sont couronnés de succès, et il rêve de retourner +dans son pays pour consacrer ses efforts au relèvement matériel et moral +de ses frères. Déjà il se voit à la tête de sa communauté, guérissant +l'âme, guérissant le corps, redressant les torts, introduisant des +réformes, et apportant un souffle nouveau dans les membres desséchés du +judaïsme. À peine est-il arrivé dans sa ville natale qu'il est arrêté et +jeté en prison. Le Cahal avait délivré un passeport à son nom à un fils +de cordonnier, misérable individu, bandit et voleur. Un crime +d'assassinat pèse sur ce dernier, et c'est l'innocent qui va expier pour +le coupable. Le vrai Joseph-ben-Simon a beau protester de son innocence, +le chef du Cahal, devant lequel il est amené, déclare qu'il n'y a pas +d'autre Joseph-ben-Simon et que c'est lui le coupable. + +La petite ville est décrite avec exactitude. Nous sommes sur la place +publique, la place du marché. Toutes les ordures y sont jetées, et une +puanteur atroce s'en dégage. La synagogue touche à cette place, édifice +sordide tombant en ruines. «La boue et la saleté limitent la sainteté», +mais Dieu ne s'en formalise pas, «il est trop haut placé pour que cela +l'incommode.» Mais la plus grande impureté, l'infection morale émane de +la petite pièce attenante à la synagogue: c'est la chambre du Cahal. +C'est là que se trame le crime et l'injustice; l'arbitraire et la +vénalité s'y étalent impudiquement. Le Cahal détient les registres du +service militaire, il délivre les passeports; toute la ville est à sa +merci. C'est là que les tartufes du ghetto exercent leur pouvoir +funeste, que la veuve est spoliée, l'orphelin maltraité, et livré, avec +le malheureux qui a osé aspirer à la lumière, au service militaire en +remplacement de l'enfant du riche. C'est le domaine où règne, tout +puissant et craint, le très vénéré rabbi Schamgar-ben-Anath, parvenu +stupide et féroce. + +La vie de sacrifices et de privations que mènent les étudiants juifs qui +s'en vont chercher l'instruction à l'étranger, inspire à Gordon un des +plus beaux passages de son poème. En somme, ces jeunes gens ne font que +se conformer à la tradition juive. Ils sont les continuateurs de ceux +qui, autrefois, bravaient la faim et le froid sur les bancs des +«Yeschiboth». + + Qu'il est puissant, le désir de savoir dans le cœur des adolescents + du peuple humilié! C'est le feu ininterrompu brûlant sur l'autel! + + Arrêtez-vous aux routes menant à Mir, Eischischok et Volosjine[69]. + + [Note 69: Villes célèbres par leurs écoles talmudiques.] + + Voyez ces chétifs adolescents allant à pied. + + Où se dirigent leurs pas? Que vont-ils chercher?--Ils vont dormir + sur la terre nue, mener une vie toute de privations.... + + Il est dit: «La Thora n'est donnée qu'à celui qui se tue pour + elle.» + +Ou bien: + + Allez dans n'importe quelle université de l'Europe: le sort des + étudiants juifs étrangers n'est pas meilleur. Les Russes sont fiers + de la gloire d'un Lomonossof qui, de fils d'un pauvre moujik, est + devenu une lumière de la science. Combien sont nombreux les + Lomonossof de la rue des juifs!... + +Et le poète s'écrie dans un élan de patriotisme: + + Mais qu'est-ce que tu es en somme, ô peuple d'Israël, sinon un + pauvre «bohour» parmi les peuples, mangeant un jour chez l'un, un + jour chez l'autre! + + Tu as allumé la lumière divine pour tout le monde. Pour toi seul, + le monde est obscur. Ô peuple, esclave des esclaves, éperdu et + méprisé. + +Avec ce poème nous terminons l'analyse des poèmes satiriques de Gordon. +Nulle part mieux que dans ce poème, il ne fait ressortir les rêves, les +aspirations, les luttes des Maskilim contre le régime arriéré et le +gâchis moral et matériel dans lequel croupissait le judaïsme des peuples +slaves. + +À ce même ordre d'idées se rattachent la plupart des tables originales +contenues dans ses «Petites fables pour les grands enfants». Ces fables +sont écrites dans un style alerte et expressif. La critique fine et +railleuse et la profonde philosophie dont elles sont imprégnées font de +ces fables une des plus belles productions de la littérature hébraïque. + +À cette même époque se rapportent les deux volumes de contes publiés par +Gordon. Ils ont également trait à la vie et aux mœurs des juifs de la +Lithuanie et à la lutte des modernes et des anciens. Comme conteur, +Gordon est inférieur au poète. Mais sa prose conserve toute la finesse +de son esprit et la justesse de ses observations. Dans tous les cas, ces +contes ne sont pas quantité négligeable dans la littérature hébraïque. + +La réaction, qui a suivi vers 1870 le grand souffle de réformes sociales +et d'espérances non réalisées, affecta profondément le poète dans le +meilleur de son être. Le gouvernement a mis des entraves à la marche en +avant des juifs, la masse est restée enfoncée dans son fanatisme, et les +éclairés eux aussi ont manqué à tous leurs devoirs. Désillusionné, il +n'espère plus en rien. Il ne peut pas partager l'optimisme de Smolensky +et de son école. Un instant il s'arrête pour voir le chemin parcouru. Il +ne voit rien, et il se demande avec angoisse: + + Pour qui ai-je donc peiné? + + Mes parents, fidèles à la loi, ennemis de la science, du bon sens, + n'aspirent qu'au négoce et qu'à l'observance religieuse. + + Nos intellectuels dédaignent la langue nationale et n'ont d'amour + que pour la langue du pays. + + Nos filles, si gracieuses, sont tenues dans l'ignorance absolue de + l'hébreu... + + Et la nouvelle génération va toujours de l'avant! Dieu sait + jusqu'où elle ira... Peut-être jusqu'au point d'où elle ne + reviendra plus... + +Ce n'est donc qu'à une poignée d'élus, d'amateurs--les seuls qui ne +méprisent pas, qui comprennent et approuvent le poète hébreu... + + C'est à vous que j'apporte mon génie en sacrifice et c'est devant + vous que je verse mes larmes... Qui sait si je ne suis pas le + dernier de ceux qui ont chanté Sion, et si vous aussi, vous n'êtes + pas nos derniers lecteurs? + +Nous retrouvons cet état d'âme pessimiste dans tous les derniers écrits +de Gordon. Même après les événements de 1882, lorsque la résurrection +des haines et des persécutions d'autrefois a jeté le désarroi dans le +camp des émancipateurs et a poussé les plus fervents champions +anti-rabbiniques comme Lilienblum et Braudès à arborer le drapeau du +Sionisme, seul Gordon ne se laissa pas entraîner par ce courant. Son +scepticisme ne lui permettait pas de partager les illusions de ses amis +convertis au sionisme. + +Tout son mépris pour les tyrans, sa compassion pour la nation +injustement opprimée, il l'exprime dans sa poésie _Ahoti Ruhama_ qui +porte le titre: _À l'honneur de la fille de Jacob violée par le fils de +Hamor_. + + Pourquoi pleures-tu, ma sœur affligée? + + Pourquoi cette désolation de l'esprit, cette anxiété du cœur? + + Si des larrons t'ont surprise et ont violé ton honneur; si la main + des malfaiteurs l'a emporté sur toi. + + Est-ce ta faute, ma sœur affligée? + + --Où porterai-je ma honte? + + --Où est ta honte, puisque ton cœur est pur, chaste?... + + Lève-toi, étale ta blessure, que le monde entier voie le sang + d'Abel sur le front de Caïn. Que le monde sache comment on te + torture, ma sœur affligée! + + Ce n'est pas sur toi, c'est sur tes oppresseurs que la honte + retombe. + + Ta pureté n'a pas été maculée par leur souillure... Tu es blanche + comme la neige, ma sœur affligée. + +Puis le poète semble presque regretter ses efforts d'autrefois pour +rapprocher les juifs des chrétiens. + + Ce qui t'arrive me soulage cependant. Longtemps j'ai supporté + toutes les injustices; j'étais resté fidèle à mon pays, j'espérais + en des jours meilleurs. J'ai tout subi... Mais ton déshonneur, ma + sœur chérie, je ne le puis. + +Mais que devenir? où aller? La Palestine turque ne tente pas trop +l'esprit du poète. Il croit encore à l'existence de pays «où la lumière +éclaire également tous les êtres humains, où l'homme n'est pas humilié +pour son origine et pour sa foi». C'est là qu'il invite ses frères à +aller chercher un asile, «jusqu'au jour où notre Père là-haut aura pitié +de nous et nous rendra à notre ancienne mère.» + +À cette époque agitée où Pinsker lance son manifeste: +_Auto-émancipation_, Gordon écrit sa poésie: _Le troupeau de Dieu_. + + Vous demandez ce que nous sommes. Je vous dirai: Nous ne sommes ni + une nation, ni une communauté religieuse. Nous sommes un + troupeau--le troupeau saint de Jéhova dont toute la Terre est + l'autel. Nous y montons comme holocaustes envoyés par les autres ou + comme victimes liées par les préceptes de nos propres rabbins. Un + troupeau en plein désert, des brebis dévorées sans cesse par les + loups. Nous crions... vainement, nous nous lamentons... en pure + perte. Le désert nous enferme de tous côtés. La terre est de + cuivre, les cieux sont d'airain. + + Certes, ce n'est pas un troupeau ordinaire que nous formons. Nous + survivons à toutes les hécatombes. Mais en sera-t-il toujours + ainsi? + + Un troupeau dispersé, indiscipliné, sans lien aucun; nous sommes le + troupeau de Jéhova! + +Ce n'est pas que l'idée de la renaissance nationale d'Israël ait déplu +au poète. Loin de là, le sionisme ne peut que charmer son cœur juif. +Mais il croit qu'il n'est pas encore temps. Il y a, selon lui, une œuvre +d'affranchissement religieux à accomplir avant de songer à reconstituer +l'État juif. Il a soutenu cette idée dans une série d'articles publiés +dans le Melitz, qu'il rédigea à cette époque. + +Les dernières années de sa vie furent tragiques, touchantes. Le cœur +déchiré, il fut témoin de la situation intenable faite par le +gouvernement à des millions de ses frères. Il y fait allusion, dans sa +fable: _Adoni-Besek_, que nous reproduisons intégralement pour donner +une idée des fables de Gordon[70]: + + Dans un palais somptueux, au milieu d'une vaste salle embaumée et + drapée d'étoffes égyptiennes, une table est dressée, servie des + meilleures choses. Adoni-Besek fait son repas de midi. Ses maîtres + de service se tiennent chacun à sa place: l'échanson, le maître + boulanger et le cuisinier. Les eunuques, les esclaves courent et + viennent, apportant des mets délicieux et des friandises variées. + Ils apportent du rôti, du bouilli, de la chair de divers animaux et + oiseaux. + + Sur le parquet se vautrent des chiens insolents, la gueule béante, + guettant de tous leurs sens les reliefs que leur maître leur jette. + + Sous la table gisent également soixante-dix rois captifs. Leurs + pouces et leurs gros orteils sont coupés. Pour apaiser leur faim, + ils sont obligés de disputer les reliefs aux chiens. + + Adoni-Besek a fini son repas. Maintenant il s'amuse à jeter des os + aux êtres qui gisent sous la table. Tout à coup on entend un + vacarme, les chiens aboient, et mordent leurs voisins qui leur ont + pris les morceaux qui leur étaient destinés. + + Les rois mordus se plaignent alors au Maître: «Ô roi, regarde notre + martyre et délivre-nous de tes chiens....» Adoni-Besek leur répond: + «Mais c'est vous qui êtes les coupables et ce sont eux qui ont + raison. Pourquoi leur causez-vous du tort?» + + Les rois lui répondent avec amertume: + + --Ô roi, est-ce notre faute si nous avons été réduits à ramasser + les miettes de la table avec les chiens? C'est toi qui t'es élevé + contre nous, qui nous a écrasés de ta main puissante, démembrés et + enchaînés dans ces cages. Nous ne sommes plus en état de travailler + ni de chercher notre nourriture. Pourquoi ces chiens auraient-ils + raison de mordre et d'aboyer? Que les hommes de justice--s'il en + reste encore de notre temps--se lèvent; que celui dont le cœur a + été touché par Dieu vienne juger entre nous et ceux qui nous + mordent: lequel de nous est le bourreau et lequel la victime...? + +[Note 70: Poésies, IV.] + +Une grande satisfaction morale fut réservée au poète à la fin de ses +jours. Les notabilités juives de la capitale avaient organisé une fête +pour célébrer le vingt-cinquième anniversaire de l'activité littéraire +de Gordon. À cette réunion il fut décidé qu'on publierait une édition de +luxe des poésies de Gordon. Cette glorification inattendue arrache à son +cœur attendri une dernière note optimiste. Il rappelle le serment qu'il +a fait jadis de rester fidèle à l'hébreu, et raconte les déboires et les +misères auxquels est en butte le poète qui écrit dans une langue morte, +destinée à l'oubli. Puis il salue les jeunes «dont nous désespérions et +qui reviennent, et l'aube de la renaissance de la langue hébraïque et du +peuple juif.» + +Cependant Gordon ne participa jamais à cette renaissance de pleine foi. +Il est resté le poète de la misère et du désespoir. + +La mort de Smolensky lui arrache la note désolée qui peut être +considérée comme le testament du poète du ghetto. Il compare le grand +écrivain au peuple juif et il se demande: + + Qu'est-il, en somme, tout notre peuple et sa littérature? + + Un géant abattu gisant à terre. + + La terre tout entière est sa sépulture; et ses livres?--l'épitaphe + de son monument funéraire.... + + + + +CHAPITRE VIII + +RÉFORMATEURS ET CONSERVATEURS--LES DEUX EXTRÊMES. + + +Pour avoir été le plus distingué, Gordon ne fut pas le seul représentant +de l'école hébraïque anti-rabbinique. Le déclin du libéralisme officiel, +la déception des rêves égalitaires poussèrent tous les esprits cultivés, +qui jusque-là n'aspiraient qu'à s'émanciper au dehors et à s'assimiler +aux autres, et qui, tout d'un coup, virent les horizons de liberté et de +justice se refermer devant eux, à transporter leur ambition et leur +activité dans le sein même du judaïsme. Les transformations économiques +subies par la classe bourgeoise et l'influence de la littérature russe +réaliste et utilitaire de l'époque n'ont pas moins contribué au +revirement qui s'était opéré dans le camp des Maskilim. Les lettrés de +la petite ville russe et de la Galicie, ceux qui arrivaient au milieu du +peuple et connaissaient sa misère quotidienne, constatèrent combien +cette masse était désarmée contre la ruine morale et économique qui la +menaçait, et combien les restrictions religieuses et l'ignorance +mettaient d'obstacles à un changement dans leur condition. Aussi se +mirent-ils à préconiser des réformes pratiques et radicales. + +En matière religieuse, ils réclamaient avec Gordon l'abolition de toutes +les restrictions qui pesaient sur le peuple et la réforme radicale de +l'enseignement confessionnel. + +Dans la vie pratique, c'est vers les métiers manuels, les sciences +techniques, l'agriculture, qu'ils voulaient orienter leurs frères. De +plus, ils voulaient répandre très-largement l'instruction primaire +moderne. Le gouvernement regardait ces efforts d'un bon œil, et sous son +égide se constitua la _Société pour la propagation de l'instruction +parmi les juifs en Russie_, dont le siège central est à St-Pétersbourg. +Ainsi appuyés, les lettrés pouvaient faire de la propagande ouverte et +porter la lumière dans les coins les plus reculés du pays. La presse +hébraïque nouvellement créée rivalisait de zèle dans cette action +bienfaisante. + +Le foyer le plus indépendant de la propagande anti-religieuse se +trouvait à Brody en Galicie. De là il envoyait ses rayons en Russie. +C'est de là que la revue _Hahaloutz_ (le Pionnier), fondée par Erter et +Schorr en 1853 et publiée à Lernberg, menait une propagande éclatante +contre les superstitions religieuses et ne craignait pas de s'attaquer à +la tradition biblique elle-même. Son collaborateur le plus hardi était, +outre son vaillant directeur, Abraham Krochmal, le fils du philosophe. +Savant et penseur subtil, il a introduit la critique biblique dans la +littérature hébraïque. Dans ses ouvrages[71], ainsi que dans ses +articles parus dans le «Haloutz» et dans le «Kol» de Radkinson, il +conteste même le caractère divin de la Bible et il réclame des réformes +radicales dans le Judaïsme. Ses écrits déchaînèrent un mouvement +d'opinion considérable. Les plus modérés des orthodoxes eux-mêmes ne +purent voir d'un œil tranquille de tels blasphèmes. Krochmal, le savant +Geiger, ainsi que tous ceux qui faisaient de la critique biblique, +furent mis par eux en dehors du Judaïsme. + +[Note 71: _Haketab ve-hamichtab_ (Les Écritures). Lemberg, 1875. +_Yloun Tefila_ (Critique des Prières), Lemberg, 1885, etc.] + +En Lithuanie on n'en était pas encore arrivé là. Les difficultés de la +vie n'étaient pas propices à l'éclosion d'une école purement +scientifique ni aux discussions théoriques. D'ailleurs les centres +scientifiques faisaient totalement défaut, et la censure ne badinait pas +sur l'article de la foi. Un nouveau mouvement foncièrement réaliste et +utilitaire se dessine. On commence par protester contre l'idéologie vide +de la presse et de la littérature hébraïque. En 1867, Abraham Kovner, +polémiste ardent, publia son _Cheker Dabar_ (Parole critique), où il +prend violemment à partie la presse et les écrivains hébreux qui, au +lieu de s'occuper des exigences réelles de la vie, font fleurir la +rhétorique et les jeux d'esprit futiles. Dans la même année, A. Paperna +publie son essai de critique littéraire, et le jeune Smolensky attaque, +dans une étude parue à Odessa, Letteris, pour sa fausse traduction de +_Faust_ en hébreu. Un nouveau vent de réalisme et de critique souffle +partout. + +Le représentant le plus caractéristique de ce mouvement réformateur +était Moïse Leib Lilienblum, originaire du gouvernement de Kovno. + +Esprit logique et sobre, dénué de toute sentimentalité excessive, un de +ces érudits puritains et réfléchis qui font la gloire des talmudistes +lithuaniens, Lilienblum est à la fois le héros et l'acteur de ce drame +poignant, qui se joue dans le ghetto russe, et qu'il définit lui-même +comme une «tragi-comédie juive.» + +Il débute par un article _Orhoth Hatalmud_ (Les voies du Talmud) publié +dans le Melitz en 1868. Dans cet article, ainsi que dans ceux qui le +suivaient, il ne s'écarte pas de la tradition; c'est au nom de l'esprit +même du Talmud qu'il réclame des réformes religieuses et l'abolition des +restrictions encombrantes de la vie quotidienne. Ces surcharges ont été +accumulées par les rabbins postérieurement à la Loi et contrairement à +son esprit. Le jeune érudit se montre admirateur zélé du Talmud et, avec +une logique frappante, il prouve que les rabbins des derniers siècles, +en décrétant l'immutabilité de la Loi, ont tout simplement dévié des +principes mêmes de cette Loi, dont l'idée primordiale était l'union de +«la Loi et de la Vie.» Inutile de dire les colères que cet article +suscita. Lilienblum était devenu l'«Apikoros», l'hérétique par +excellence du ghetto lithuanien. C'est alors que commença pour le jeune +écrivain une ère de persécutions et de représailles inimaginables de la +part des fanatiques et surtout des Hassidim de sa ville. Il les raconte +tout au long dans son autobiographie: _Hatoth Neourim_ (Péchés de +jeunesse), publiée à Vienne en 1876, un des produits les plus purs de la +littérature moderne. Avec la simplicité logique d'une âme de +«Misnagued»[72], avec la franchise cruelle et sarcastique d'une +existence gaspillée, Lilienblum étale tous les plis de sa conscience +torturée, traversant successivement les étapes qui séparent le croyant +du libre-penseur, sans cependant aboutir à rien de réel ni de positif. +C'est du Rousseau et du Voltaire à la fois. Mais c'est surtout, comme il +le dit lui-même, «un drame essentiellement juif, parce qu'il n'y a dans +cette vie aucun effet dramatique, aucune aventure extraordinaire; elle +est faite de tortures et de souffrances d'autant plus douloureuses +qu'elles sont cachées dans l'intimité du cœur....». Les origines de ces +maux, il les connaît mieux que personne; c'est le _livre_ qui, pour lui +comme pour Gordon, a tué l'homme, la lettre morte qui s'est substituée +au sentiment. + +[Note 72: Littéralement: protestant; puritain, adversaire du +mysticisme des Hassidim.] + + Vous me demandez, dit-il amèrement, qui je suis et quel est mon + nom?--Eh bien, je suis un être vivant, et point un Job qui n'a + jamais existé; je ne suis pas non plus du nombre des morts + ressuscités par le prophète Ézéchiel, ce qui n'est qu'une fable; + mais je suis un de ces _morts vivants_ du Talmud babylonien + réveillés à la vie par la littérature hébraïque nouvelle, + littérature morte elle-même et impuissante à ressusciter par sa + rosée vivifiante la mort, à peine capable de nous transformer en un + état oscillant entre la vie et la mort. Je suis un talmudiste, un + ancien croyant devenu incrédule, ne partageant plus les rêves et + les espoirs que mes parents m'avaient légués; je suis un homme + taré, un misérable, désespérant de tout bien... + +Et il conte sa vie d'enfant, la période du «tohu» passée dans les +études, la misère, la superstition. Puis il rappelle les années de +l'adolescence, le mariage précoce, la lutte pour l'existence, sa pauvre +vie de maître de talmud, le joug double de la belle-mère et de la loi +rigide. Initié à la littérature hébraïque, sa conscience hésite +longtemps, mais sa logique farouche triomphe et le pousse à la ruine +successive de toutes les idées dans lesquelles il avait vécu jusque-là. +Et c'est la négation qui supplante la croyance. Alors commence la lutte +atroce, impitoyable, à peine soutenu par deux ou trois esprits élevés +contre toute une ville d'obscurants qui le mettent hors la loi. La +publication de son article sur la nécessité des réformes dans la +religion augmente encore l'exaspération publique contre lui; sa perte +est décidée. Sans une intervention du dehors, il aurait été livré au +service militaire ou dénoncé comme hérétique dangereux. Et dire que cet +hérétique, maudit par toutes les bouches, n'était qu'à ses débuts et +qu'il se faisait encore scrupule de transporter le samedi un livre d'un +endroit à l'autre! La lecture de Mapou avait éveillé son âme naïve, +déjà agitée par des sentiments intimes; la rencontre fortuite d'une +femme intelligente fait vibrer dans son cœur des notes inconnues +jusqu'alors. La vie lui devient cependant insupportable dans sa ville +natale et il part pour Odessa, l'Eldorado des rêveurs du ghetto. Là +encore des désillusions l'attendent. Lui, le martyr de ses idées, le +champion de la Haskala, l'homme de cœur affamé de savoir et de justice, +il ne tarde pas, avec son esprit pénétrant et perspicace, à voir qu'il +n'est pas encore dans le meilleur des mondes modernes. Il constate avec +amertume que les juifs du midi de la Russie, «là où le talmud est exclu +de la vie pratique, sont certainement plus libres, mais ne sont pas +exempts des superstitions stupides.» Il constate que la littérature +hébraïque, si chère à son cœur, est exclue des cercles intellectuels. Il +voit le matérialisme égoïste se substituant à l'idéalisme du ghetto. Il +voit que la sensibilité est exclue de la vie moderne et que la tolérance +tant vantée n'est qu'un mot. Lorsqu'il ose exprimer ces doléances, il +est traité de «fanatique religieux» par des gens qui ne s'intéressent +qu'à la satisfaction de leurs plaisirs et à la vie matérielle. Il s'en +trouve fortement affecté. En présence de cette indifférence égoïste des +Juifs émancipés, il se sent ébranlé dans ses convictions les plus +profondes et il constate avec angoisse que tout cet idéal pour lequel il +a lutté et sacrifié sa vie n'est qu'un fantôme. Il écrit alors ces +lignes: + + En vérité je vous le dis, jamais la religion juive ne s'accordera + avec la vie; elle tombera, ou bien elle restera l'apanage de + quelques-uns, comme cela est arrivé dans les pays de l'Europe...La + vie pratique est opposée à la foi. Maintenant je sais que nous + n'avons pas de public, et que la vie pratique agit sans l'aide de + la littérature; l'influence de cette dernière ne s'étend qu'à + quelques esprits naïfs de la province. Le désir de la vie et de la + liberté, la recrudescence du charlatanisme d'un côté, l'abandon des + études religieuses de l'autre, auront des conséquences funestes + pour la jeunesse juive, même en Lithuanie. + +Et c'est le regret de la vie dévorée par des luttes stériles, par des +péchés de jeunesse, qui caractérise cette époque de la vie de +l'écrivain. + + Aujourd'hui j'ai fini d'écrire l'histoire de ma vie que j'intitule: + «Les péchés de jeunesse.» J'ai fait le bilan de cette vie de trente + ans et un mois, et, désolé, je vois un zéro s'étaler au-dessous. + Comme le hasard s'est montré dur pour moi! J'ai reçu une éducation + en contradiction avec tout ce dont je pouvais avoir besoin plus + tard. J'ai été élevé pour être une célébrité rabbinique, et me + voilà employé de commerce; j'ai été élevé dans un monde imaginaire + pour être un fidèle observateur de la loi, craintif devant le + péché, et cette éducation m'écrase encore maintenant que l'homme + imaginaire a disparu en moi. J'ai été élevé pour vivre dans une + atmosphère de morts, et me voici jeté au milieu de gens menant une + vie réelle, sans que je puisse pourtant y participer. J'ai été + élevé dans un monde de rêves et de théorie pure, et je me trouve au + milieu du chaos de la vie pratique, à laquelle mes besoins exigent + que je m'applique, mais, pareil au papier gratté, mon cerveau ne + peut mettre la pratique à la place du spéculatif. Je ne suis même + pas capable de soutenir une simple discussion au milieu de gens + d'affaires ne parlant qu'affaires. J'ai été élevé pour constituer + une famille après avoir été doté par mon père...Comme mon cœur est + loin de tout cela...! + + Je pleure sur mon petit monde détruit que je ne peux plus changer. + +Les regrets de Lilienblum sur la besogne inutile de la littérature +hébraïque se traduisent également dans son pamphlet en vers: _Kehal +Rephaïm_ ou «la Réunion des morts.» Les morts sont figurés par les +journaux et revues hébraïques. + +Plus tard un romancier de talent, Ruben Aren Braudès, reprendra la lutte +pour l'union de «la foi et de la vie», dans son grand roman: _La Loi et +la Vie_. Le héros de ce roman, le jeune rabbin Samuel, n'est autre que +la personnification de Lilienblum. Comme création artistique, ce roman +est un des meilleurs de la littérature hébraïque. La vie de la province, +l'idéalisme austère des éclairés, les superstitions de la foule, y +apparaissent avec une grande netteté de traits[73]. Publié dans «Haboker +Or» (1877-1880), ce roman ne devait jamais être achevé. N'en était-il +pas de même de son héros, et Lilienblum ne s'est-il pas arrêté au milieu +de sa route? + +[Note 73: _Hadath wehayim_, Lemberg, 1880. Un autre grand roman de +Braudès est: _Scheté Hakezavoth_ (les deux Extrêmes), publié en 1886. Il +préconise la renaissance nationale et le romantisme religieux.] + +La crise survenue dans la vie de Lilienblum, arraché à son idéologie de +provincial et mis en contact avec la vie pratique, diamétralement +opposée à la résolution du problème de «l'union de la foi et de la +vie», était commune à tous les lettrés de l'époque. Lilienblum et ses +émules se sont pris à regretter l'effort de trois générations +d'humanistes qui, au lieu d'assainir le ghetto, n'avaient fait que +précipiter sa ruine. À l'idéalisme des Maskilim avait succédé +l'utilitarisme grossier et sans idéal. Les paroles suivantes, qui +terminent ses «Péchés de jeunesse», traduisent l'état d'âme du Maskil +pendant les années 1870-80: + + Les jeunes gens ne doivent travailler ni penser qu'à préparer leur + vie propre. Tout ce dont ils ne peuvent tirer profit, c'est-à-dire + ce qui n'est pas étude de science, de langue ou apprentissage d'un + métier leur est interdit. + + Les adolescents qui s'évadent des études si pénibles du talmud, se + jettent avidement sur lu littérature moderne. Cette précipitation + dure chez nous depuis un siècle environ; les uns disparaissent pour + faire place aux autres, et chaque génération est lancée par une + force aveugle vers on ne sait où... + + Il est grand temps de jeter un regard en arrière, de nous arrêter + un instant et de nous demander: où courons-nous et pourquoi + courons-nous?... + +Les dieux ne s'en allaient cependant pas du ghetto.--Si Gordon et +surtout Lilienblum avaient prédit la ruine de tous les rêves du ghetto, +c'est précisément parce que, arrachés à la vie de la masse et au milieu +traditionnel, ils jugeaient les choses de loin et se laissaient +influencer par les apparences. Ils ne voyaient dans le sein du judaïsme +que deux camps bien tranchés: les modernes, indifférents à tout ce qui +est judaïsme, et les obscurants, combattant tout ce qui est science, +libre pensée et plaisir matériel. Ils avaient compté sans le peuple +juif. La propagande humaniste n'était pas aussi fastidieuse, aussi +inutile que les derniers humanistes se plaisaient à le déclarer. Dans le +sein même du judaïsme traditionnel, le romantisme conservateur de S.-D. +Luzzato et la sentimentalité sioniste de Mapou avaient suscité, comme +nous l'avons déjà vu, une fermentation d'idées et de sentiments très +féconde. Abstraction faite des anciens romantiques, comme Schulman, qui, +dans la sérénité de leur âme, ne se souciaient guère de toute la +campagne réformatrice et dont les ouvrages, estimés par les orthodoxes +eux-mêmes, contribuaient à la diffusion de l'humanisme et de la +littérature hébraïque,--des rabbins orthodoxes réputés embrassaient avec +enthousiasme la culture de la littérature hébraïque. Sans renoncer à la +foi, ils avaient su faire l'union entre la Foi et la Vie. L'humanisme +conservateur avait atteint son apogée juste au moment où les réalistes +déçus prévoyaient l'effondrement de tout le judaïsme traditionnel. + +À côté de la presse réformatrice représentée par le _Haloutz_, le +_Melitz_ et plus tard le _Kol_ (la Voix), il y avait le _Maguid_, le +_Habazeleth_ (le Lys) publié à Jérusalem, et surtout le _Lébanon_ (le +Liban), paraissant d'abord à Paris et ensuite à Mayence, qui défendaient +l'opinion des conservateurs. Dans le Maguid, David Gordon, le rédacteur +du journal, menait, depuis 1871, une campagne ardente soutenue par +l'opinion des lecteurs en faveur de la colonisation de la Palestine, +comme devant précéder la renaissance politique d'Israël. + +Dans le Lébanon, Michel Pinès, l'antagoniste de Lilienblum, représentait +avec talent l'opinion des conservateurs de la Lithuanie. + +En 1872, parut à Mayence le livre capital de Pinès, _Yaldé Ruhi_ (Les +Enfantements de mon esprit), qui peut être considéré comme le +chef-d'œuvre de la littérature conservatrice et opposée aux «Péchés de +jeunesse» de Lilienblum. Dans ce livre d'intuition philosophique et de +haute foi, Pinès se fait le défenseur du judaïsme traditionnel. Il +revendique avec une logique serrée le droit d'existence pour la religion +juive intégrale. Sans se montrer fanatique, il croit avec S.-D. Luzzato +que la religion juive et sa poésie dans son ensemble est le produit +propre du génie national juif; qu'elle est inhérente au judaïsme, et non +une législation artificielle qui serait venue se greffer sur elle. Les +rites et les pratiques religieuses sont nécessaires pour maintenir +l'harmonie de la Foi, «comme la mèche est nécessaire à la lampe». Cette +harmonie, qui agit à la fois sur le sentiment et sur le moral, ne peut +être contredite par les résultats de la science, et voilà pourquoi la +foi juive est éternelle dans son essence même. Les réformes religieuses +introduites par les rabbins allemands ont fini par tarir les sources de +la poésie de la religion, et l'union entre la Foi et la Vie, préconisée +par Lilienblum, n'est que futile. À quoi bon, puisque les croyants n'en +éprouvent aucun besoin et se délectent à la foi intégrale qui remplit +tout le vide de leur âme?--Pinès ne partage pas le pessimisme des +réalistes du temps. En vrai conservateur, il croit à la renaissance +nationale du peuple d'Israël et, en romantique juif, il rêve la +réalisation des prédictions humanitaires des prophètes. Le Judaïsme +représente pour lui l'idée juste par excellence. «Et toute idée juste +finira par conquérir l'humanité tout entière.» + + * * * * * + +Les extrêmes se touchaient. Entre Lilienblum, le dernier des humanistes, +sceptique déçu, et Pinès, l'optimiste du ghetto, il y avait un point +commun. Tous deux croyaient à l'inefficacité de l'action des humanistes +et à l'inanité de l'union entre la Foi et la Vie. Un accord entre eux +n'était cependant pas possible. Tandis que les humanistes, en rompant +avec les rêves séculaires du peuple, s'étaient exclus de sa vie morale +et religieuse et faisaient perdre à leur activité toute sa raison +d'être, les romantiques conservateurs ne tenaient aucun compte des +nécessités de la vie moderne dont le courant avait profondément ébranlé +ce vieux monde et menaçait d'emporter ce dernier rempart national. + +L'homme qui devait accomplir l'œuvre de la synthèse entre le double +courant humaniste et romantique et ramener la Haskala dépérissante aux +sources vives du judaïsme national, c'était Perez Smolensky, +l'initiateur du mouvement national progressiste. + + + + +CHAPITRE IX + +L'ÉVOLUTION NATIONALE PROGRESSIVE.--P. SMOLENSKY + + +Perez Smolensky est né en 1842 à Monastirschzina, petit bourg près de +Mohileff. Son père, un pauvre malheureux qui ne parvenait pas à nourrir +sa femme et ses six enfants, fut contraint de quitter les siens pour +échapper à une accusation calomnieuse lancée contre lui par un prêtre +polonais. Sa mère, vaillante femme du peuple, gagna durement sa vie et +celle de ses enfants, dont elle rêvait de faire des rabbins. Enfin, le +père rentra au foyer, et un bien-être relatif s'y établit. + +Son premier soin est de veiller à l'instruction de ses deux fils, Léon +et Perez. Le petit Perez montre des capacités hors ligne. À quatre ans, +il aborde l'étude du Pentateuque; à cinq ans il fait déjà du talmud. Ces +études l'absorbent jusqu'à sa onzième année. Alors, comme tous les +enfants du ghetto qui voulaient s'instruire, il quitte son père et sa +mère et se rend à la Yeschiba de Sklow. Il fait la route à pied, avec, +pour toute escorte, les bénédictions maternelles. Son âge tendre ne +l'empêche pas d'être admis dans la Yeschiba et d'acquérir de la renommée +pour son application et son érudition. Son frère Léon, qui l'avait +précédé dans cette ville, l'initie à la langue russe et lui donne à lire +des publications hébraïques modernes. Esprit franc et vif, il brave les +préjugés et entretient des relations avec un certain intellectuel qui +passait pour hérétique, et qui aida au développement intellectuel du +jeune Perez. Tour à tour les dignes bourgeois qui lui servaient ses +repas quotidiens, effrayés de le voir dévier du droit chemin, lui +retirent leur protection. Il tombe dans une misère noire. Il n'a que +quatorze ans, et alors commence pour lui une vie d'agitation et +d'aventure. C'est l'odyssée d'un égaré du ghetto. Repoussé par les +«Missnagdim», il va chercher son salut du côté des Hassidim. Il ne peut +se faire non plus à ce milieu. L'exaltation mystique barbare, +l'absurdité des superstitions et l'hypocrisie l'exaspèrent. Il se lance +dans la vie, entre au service d'un ministre officiant, puis devient +professeur d'hébreu et de talmud. Toute la gamme des professions +flottantes qui ressortissent au domaine des érudits du ghetto, Smolensky +l'a montée, et puis redescendue. Son esprit inquiet et le besoin de se +perfectionner le poussent jusqu'à Odessa. Il s'y installe définitivement +et y passe des années de travail et d'efforts. Il apprend les langues +modernes, son esprit s'élargit et se dégage définitivement des pratiques +religieuses, tout en restant attaché au judaïsme. + +En 1867, paraît sa première publication dirigée contre Letteris, qui +jouissait alors d'une autorité incontestable. Smolensky y critique +sévèrement et avec indépendance l'adaptation hébraïque du _Faust_ de +Gœthe par Letteris. C'est à Odessa qu'il écrit également les premières +pages de son grand roman: _L'Errant à travers les voies de la vie_[74]. +Mais son esprit indépendant ne pouvait se faire à l'étroitesse et à la +mesquinerie des lettrés et des rédacteurs des journaux de l'époque. Il +se décide à partir pour l'Occident civilisé, pays promis des rêves des +Maskilim russes, embelli par les figures de Rapoport et de Luzzato. Il +se rend d'abord à Prague, où demeurait Rapoport, puis à Vienne; plus +tard il pousse jusqu'à Paris et Londres. Il s'instruit et se documente +partout. Observateur fin, il cherche à pénétrer le fond des choses +européennes et du judaïsme occidental. Il entre en relation avec les +rabbins, les savants, les notabilités juives, et il peut enfin apprécier +de près cette liberté tant vantée et les réformes religieuses enviées +par les lettrés de son pays. Il ne tarde pas à apercevoir le revers de +la médaille, et grande est sa désillusion. Il se persuade avec un +profond regret que c'en est fait de l'esprit juif en Occident, que +l'émancipation moderne a détourné ces juifs de l'essence même du +judaïsme, et que, dans toutes les réformes modernes, c'est la forme qui +se substitue au fond, la cérémonie au sentiment religieux et national. +Écœuré de cet oubli du passé, indigné de l'indifférence des juifs +modernes à l'égard de tout ce qui est cher à son cœur, le jeune +Smolensky se décide à rompre le silence qui se faisait autour du +judaïsme dans les grands centres de l'Europe, et à porter la parole du +ghetto aux nouveaux «gentils». + +[Note 74: L'édition complète des romans et des articles de Smolensky +vient de paraître à Saint-Pétersbourg et à Vilna, chez Katzenelenbogen.] + +C'est à Vienne qu'il lance la première livraison de sa revue _Haschahar_ +(l'Aurore). Presque sans moyens financiers, animé seulement du désir +ardent de travailler au relèvement national et moral de son peuple, le +jeune écrivain expose sa profession de foi dans la déclaration suivante: + + Le _Schahar_ est destiné à répandre la lumière de la science sur + les voies d'Israël, à ouvrir les yeux à ceux qui n'ont pas encore + vu la science ou ne l'ont pas comprise, à régénérer la beauté de la + langue hébraïque et à augmenter le nombre de ses fervents. + + ...Cependant le tout n'est pas d'ouvrir les yeux aux aveugles, il y + a encore ceux qui ont goûté aux fruits de l'arbre de la science, + mais dont les yeux éblouis se sont fermés à toute connaissance de + la langue nationale...Que ces derniers soient avertis que, si ma + plume est consacrée à démasquer les bigots et les tartufes qui se + dissimulent sous le manteau de la vérité, elle n'épargnera pas non + plus les hypocrites éclairés qui cherchent par leurs paroles + mielleuses à détourner les fils d'Israël de l'héritage de leurs + ancêtres. + +Guerre à l'obscurantisme moyen-âgeux, guerre à l'indifférentisme +moderne: tel était son plan de combat. _Haschahar_ est devenu bientôt +l'organe de tous ceux qui pensaient, sentaient et luttaient dans le +ghetto, le porte-parole de toutes les revendications civilisatrices et +patriotiques des Maskilim. + +À une époque où la littérature hébraïque ne s'occupait que de +traductions ou d'œuvres de peu de portée, Smolensky déclare hardiment +qu'il n'ouvrira son journal qu'aux écrivains capables de produire des +créations originales. L'ère des traducteurs et imitateurs fades était +finie; une nouvelle école d'écrivains originaux apparaissait, et le +public s'accoutumait peu à peu à donner la préférence à ces derniers. + +À une époque où le dénigrement national était poussé à outrance, +Smolensky revendique le droit d'existence pour le judaïsme dans les +termes suivants: + + Certainement il faut que le peuple juif ressemble aux autres + peuples, qu'il aspire à la lumière de la science et qu'il soit + fidèle au pays qu'il habite. Mais, tout comme les autres, il ne + doit pas avoir honte de son origine et ne pas renier l'espoir qu'un + jour prendra fin son exil. Comme les autres, sachons apprécier + notre langue, la gloire de notre peuple. Nous n'avons pas à rougir + de la langue dans laquelle nos prophètes s'exprimaient, nos + ancêtres priaient et pleuraient, lorsque leur sang + coulait...Quiconque renonce à l'hébreu est l'ennemi de son + peuple.... + +La réputation du _Schahar_ s'est surtout affermie grâce à la publication +du grand roman de Smolensky: _L'Errant à travers les voies de la vie_. +Dans ce roman, comme dans tous ses écrits, il apparaît comme le prophète +qui dénonce les crimes et la dépravation du ghetto, et comme +l'annonciateur de la dignité nationale renaissante. + +La pauvreté de ses ressources matérielles et les animosités que son +indépendance ne manque pas de susciter dans le camp des lettrés +n'arrêtent pas l'écrivain dans ses desseins. + +En 1872, Smolensky publie à Vienne son chef-d'œuvre _Am Olam_ (Le peuple +éternel), qui est devenu la base du mouvement d'émancipation nationale. +Dans cet ouvrage remarquable à tous les points de vue, il se révèle +comme un penseur original et comme un poète inspiré par une intuition +générale. Smolensky s'y montre humaniste et patriote à la fois. Il est +plein d'amour pour son peuple, et sa foi dans son avenir est illimitée. +Il démontre avec conviction que le véritable nationalisme ne s'oppose +pas à la réalisation définitive de l'idéal de la fraternité universelle. +Le dévouement national n'est qu'une phase supérieure du dévouement pour +la famille. Dans la nature même, nous voyons que, plus les +individualités sont distinctes, plus grande est leur supériorité et leur +indépendance. La différenciation est la loi du progrès. Pourquoi ne pas +appliquer cette règle aux groupes humains ou aux nations? + +La somme totale des qualités propres aux diverses nations ainsi que les +façons d'après lesquelles elles ont réagi vis-à-vis des conceptions +venues du dehors, constituent la vie et la culture de tout le genre +humain. Tout en admettant que le passé historique forme une partie +essentielle de l'existence d'un peuple, il croit bien plus urgente +encore la nécessité pour chaque peuple d'avoir un idéal présent et des +espérances nationales pour un avenir meilleur. Le judaïsme entretient +l'idéal messianique qui n'est en somme que l'espoir de sa renaissance +nationale. Malheureusement, les modernes incroyants nient cet idéal, et +les orthodoxes l'enveloppent de ténèbres. + +Le dernier chapitre, «l'espérance d'Israël», est animé d'un élan +magnifique. Pour la première fois en hébreu, le Messianisme est dégagé +de son élément religieux. Pour la première fois un écrivain hébreu +déclare que le Messianisme n'est que la résurrection politique et morale +d'Israël, le _retour à la tradition prophétique_. + +Pourquoi donc les Grecs, les Roumains pourraient-ils aspirer à leur +émancipation nationale, et Israël, le peuple de la Bible, ne le +pourrait-il pas?...Le seul obstacle à cette revendication, c'est le fait +que les juifs ont perdu la notion de leur unité nationale et le +sentiment de leur solidarité. + +Cette conviction de l'existence d'une nationalité juive, cette +émancipation nationale rêvée par Salvador, Hess et Luzzato, considérée +comme une hérésie par les orthodoxes et comme une théorie dangereuse par +les libéraux, avait trouvé enfin son prophète. Sa parole enthousiaste +devait porter cet idéal aux masses en Russie et en Galicie, et +supplanter le Messianisme mystique. + +Esprit combatif, Smolensky ne s'est pas arrêté là. L'idée de la +régénération nationale se heurtait à la théorie mise en honneur par +Mendelssohn et son école, que le judaïsme ne constituait qu'une +confession religieuse. Dans une série d'articles (Il est un temps pour +planter et un temps pour arracher les plantes), il fait justice de cette +théorie[75]. + +[Note 75: «_Eth lataath_» et «_Eth laakor netoal_», Haschahar, +1875-1876.] + +Appuyé sur l'histoire et sur la connaissance du judaïsme, il prouve que +la religion juive n'est pas un bloc immuable, mais plutôt une doctrine +éthique et philosophique évoluant sans cesse et changeant d'aspect selon +les époques et les milieux. Si elle forme la quintessence du génie +national juif, elle n'est pas moins accessible en théorie et en pratique +à tout le monde. Elle n'est pas l'apanage dogmatique exclusif d'une +caste sacerdotale. + +Voilà pourquoi Smolensky réprouve le dogmatisme religieux représenté par +Mendelssohn, qui voulait confiner le judaïsme dans la loi rabbinique, +sans reconnaître son caractère essentiellement évolutif. Maïmonide +lui-même ne trouve pas grâce à ses yeux. N'est-ce pas lui qui consacra +le dogmatisme raisonneur? À plus forte raison n'épargne-t-il pas les +réformateurs modernes. Certainement, les réformes religieuses sont +nécessaires, mais elles doivent se produire spontanément, émaner du cœur +même du peuple croyant, répondre aux modifications sociales, et non pas +être le produit factice de quelques intellectuels ayant depuis longtemps +rompu avec le peuple, ne partageant ni ses souffrances ni ses +espérances. Si Luther a réussi, c'est parce qu'il croyait lui-même; +mais les réformateurs juifs modernes ne croient plus, c'est pourquoi +leur œuvre ne subsistera pas. Seule l'étude de la langue hébraïque, de +la religion, de la civilisation et de l'esprit juifs, est en état de +substituer à la lettre morte, aux règlements vides d'âme, un sentiment +national et religieux vivace conforme aux exigences de la vie. Le siècle +prochain verra un judaïsme unifié renaissant. + +Tel est l'exposé des idées qui lui ont valu des approbations nombreuses +et plus encore d'animosités de la part des anciens défenseurs de +l'humanisme allemand. Un d'entre eux, le poète Gottlober, fonda alors +(en 1876) une revue rivale, _Haboker Or_, dans laquelle il plaida la +cause de l'école de Mendelssohn. Cette revue, qui dura jusqu'en 1881, +n'a pas pu supplanter le _Schahar_ ni atténuer l'ardeur de Smolensky. +Les obstacles de toute nature et les difficultés avec la censure russe +n'ont pas pu davantage arrêter le vaillant apôtre du nationalisme juif. +D'ailleurs le concours moral de tous les lettrés indépendants lui était +acquis. Car Smolensky ne s'est jamais posé en croyant ni en défenseur du +dogme. Bien au contraire, il a toujours guerroyé contre le rabbinisme. +Il était persuadé que la propagande libre, la parole hardie fondée sur +une connaissance du cœur de la foule et de ses besoins intimes amènerait +la révolution naturelle et paisible, rendrait au peuple juif son esprit +libre, son génie créateur et sa moralité élevée. Peu lui importe que la +jeunesse ne soit plus orthodoxe: le sentiment national suffira au besoin +à maintenir Israël. Et c'est ici que Smolensky se montre plus +libre-penseur que S.-D. Luzzato et son école. Le peuple juif est pour +lui le peuple éternel personnifiant l'idée prophétique réalisable au +pays juif et non en exil. Le libéralisme récent que l'Europe a montré à +l'égard des juifs est selon lui un phénomène passager, et dès 1872, il +prévoit le retour de l'antisémitisme. + +Cette conception de la vie juive a été accueillie par les lettrés comme +une révélation. Le rédacteur du _Schahar_ a su développer, compléter et +rendre accessibles à la masse les idées énoncées par les maîtres qui +l'ont précédé. Il leur révéla la formule nouvelle grâce à laquelle leurs +revendications de juifs n'étaient plus en contradiction avec les +nécessités modernes. C'était la revanche du peuple qui parlait par la +bouche de l'écrivain, c'était l'écho de l'âme palpitante du ghetto. + + + + +CHAPITRE X + +LES COLLABORATEURS DU «SCHAHAR». + + +Bientôt le _Schahar_ devient le foyer d'une propagande ardente contre +l'obscurantisme, propagande d'autant plus efficace qu'elle combattait le +judaïsme arriéré au nom même de l'idéal séculaire du peuple juif, au nom +de sa renaissance nationale. Il devient en même temps le centre d'une +campagne hardie contre les réformes introduites dans la religion par les +modernes, tout en admettant en principe la nécessité de réformes +raisonnables, lentes, conformes à l'évolution naturelle du judaïsme et +ne s'opposant pas à son esprit. + +Tout ce qui pensait, sentait, souffrait et s'éveillait à la vie nouvelle +affluait vers la revue hébraïque pendant ses dix-huit années d'une +existence plus ou moins régulière, interrompue de temps en temps faute +de ressources matérielles. Elle représente un chapitre important de +l'histoire littéraire de l'hébreu. Smolensky savait encourager les +anciens talents, découvrir et mettre en lumière les nouveaux. L'école +du _Schahar_ est presque l'œuvre de sa main vaillante. Gordon publia +dans le _Schahar_ ses meilleurs poèmes satiriques. Lilienblum y a +poursuivi sa campagne réformatrice; il y publia entre autres son article +retentissant: _Olam Hatohu_ (Le monde du tohu) dans lequel il critique +sévèrement l'_Hypocrite_ de Mapou comme une œuvre d'idéologie naïve, au +nom du réalisme utilitaire qu'il partageait avec les écrivains russes du +temps. + +Mais la plupart des collaborateurs du _Schahar_ avaient fait leurs +débuts sous les auspices de Smolensky. Des savants allemands et +autrichiens revinrent à l'hébreu grâce à Smolensky, et la collaboration +de professeurs éminents, tels que Heller, David Müller et d'autres, ne +fut pas sans influence sur les succès du _Schahar_. + +Le nouvelliste galicien M.D. Brandstaetter compte avec raison parmi ses +meilleurs collaborateurs[76]. Les nouvelles de cet auteur parues en 1891 +sont d'un intérêt artistique particulier. Brandstaetter est le peintre +des mœurs des Hassidim de la Galicie, qu'il raille avec une bonhomie +mordante et avec un goût artistique parfait. Il est presque le seul +humoriste de l'époque. Son style est classique sans abus. Souvent il +fait usage du jargon talmudique propre aux érudits rabbiniques dont il +sait traduire les moindres gestes et les manières. Il ne se gêne pas non +plus pour étaler avec esprit les ridicules des modernes. Ses nouvelles +les plus connues, traduites en russe et en allemand, sont: _Le Docteur +Alpassi_, _Mordechai Kisovitz_, _Sidonie_, _Les origines et la fin d'une +querelle_, _etc_. Brandstaetter a également écrit des satires en vers. +Il a beaucoup de points de ressemblance avec le peintre des mœurs juives +en allemand, Karl Emil Franzos. + +[Note 76: Nouvelles réunies de Brandstaetter, Cracovie, 1891.] + +Salomon Mandelkern, l'érudit auteur de la nouvelle Concordance biblique, +originaire de Dubno (1846-1902), était un poète inspiré. Ses poèmes +historiques et satiriques et ses épigrammes, publiés pour la plupart +dans le _Schahar_, ont du style et de la grâce. Dans ses poésies +sionistes il fait preuve d'un patriotisme éclairé. Son histoire +détaillée de la Russie (_Dibrei Jemei Russia_) en 3 volumes, publiés à +Vilna en 1876, ainsi que nombre d'autres écrits d'un style pur et +précis, l'ont rendu populaire. + +J.-H. Levin (né en 1845), surnommé _Iehalel_, un autre poète habituel du +_Schahar_, doit sa renommée plus à l'actualité brûlante de ses poésies +qu'à leur style pompeux et prolixe. Il débuta par un recueil de poésies: +_Sifeté Renanoth_ (Lèvres de Chants) paru en 1867. Dans le _Schahar_ a +également paru son long poème réaliste: _Kischron Hamaassé_ (Le +Travail), dans lequel il chante la supériorité absolue du travail dans +l'univers. Ici, comme dans ses articles en prose, il se range à côté de +Lilienblum avec lequel il réclame une orientation utilitaire dans la vie +juive. + +La critique des mœurs juives a été représentée avec éclat entre autres +par deux publicistes de talent: M. Cahen, dont les «Lettres de +Mohileff» témoignent de l'impartialité et de l'indépendance à la fois +de leur auteur et du rédacteur qui les a accueillies,--et Ben-Zevi, qui +dépeint dans ses «Lettres de Palestine» les mœurs des notables arriérés +et rapaces de la Palestine contemporaine. + +La science historique et philosophique avait trouvé dans le _Schahar_ un +foyer sûr. Smolensky a su intéresser les lettrés à cette branche +délaissée de la langue hébraïque en Russie. En dehors de la science +officielle, représentée par l'éminent Chowlsson, le savant professeur, +Harkavy, l'infatigable explorateur de l'histoire juive dans les pays +slaves, et Gurland, le docte chroniqueur des persécutions juives en +Pologne, nous devons nommer, parmi les plus éminents collaborateurs +scientifiques du _Schahar_: David Cohan, érudit de véritable valeur qui +a su faire la lumière sur l'époque obscure des pseudo-messies et sur les +origines du Hassidisme. + +Le Dr S. Rubin y a publié également la plupart de ses études +philosophiques et spirituelles sur les origines des religions et sur +l'histoire des peuples de l'antiquité. Lazar Schulman, l'auteur des +contes humoristiques, a fait paraître dans le _Schahar_ une étude très +consciencieuse sur Heine. J. Levinson, J. Bernstein, M. Ornstein et le +Dr A. Poriess, auteur d'un excellent traité de physiologie en hébreu, +ont collaboré activement à la partie scientifique de la revue de +Smolensky. Leurs travaux ont contribué plus que toutes les exhortations +des réformateurs à la diffusion de la lumière. + +L'impulsion donnée par le _Schahar_ s'est fait sentir dans tout le +judaïsme. Le nombre de lecteurs hébreux augmenta considérablement, et +l'intérêt pour cette littérature grandit. C'est en hébreu que l'éminent +savant A.-H. Weiss publia son _Histoire de la tradition juive_ en cinq +volumes (_Dor Dor wedorschow_)[77], œuvre de haute science qui démontre +l'évolution successive et naturelle de la loi rabbinique et qui opéra +une véritable révolution dans l'esprit des croyants dans les pays +arriérés. + +[Note 77: Vienne, 1883-1890.] + +Ou a vu que c'était pour maintenir la tradition humaniste et pour +défendre les théories de l'école de Mendelssohn que Gottlober avait +fondé en 1876 sa revue «Haboker Or». Cette revue avait groupé autour +d'elle les derniers successeurs de l'humanisme allemand. Braudès y a +publié son roman «La Loi et la Vie». Nous y rencontrons également les +derniers représentants des «_Melitzim_», comme Wechsler (Iseh Noémi) qui +s'ingéniait à faire de la critique biblique dans un style pompeux. + +Le style précieux n'avait certainement pas disparu de la littérature +hébraïque. A. Friedberg, dans son adaptation du roman anglais «La Vallée +des Cèdres», parue en 1876, et dans ses autres écrits, Ramesch, dans sa +traduction de Robinson Crusoë et autres, peuvent être considérés, à côté +de Schulman, comme les représentants les plus populaires du style +précieux de cette époque. + +Les traductions étaient d'ailleurs toujours très en honneur, et c'est +vainement que Smolensky a essayé, dans l'introduction de son «Errant», +de prévenir le public contre l'abus des traducteurs. À côté des romans, +les sciences naturelles et mathématiques, l'astronomie surtout avait +gagné la confiance des lecteurs. Parmi les auteurs de livres +scientifiques originaux, citons en tout premier lieu H. Rabbinovitz, +auteur d'une série de traités de physique, de chimie, etc. parus à +Vilna, entre 1866 et 1880. Puis viennent Lerner, Mises, Reiffmann, etc. + +Les périodiques se multiplièrent également vers cette époque et se +différencièrent selon leurs tendances. À Jérusalem paraissent le +_Habazeleth_, les _Schaarei Zion_ (Les Portes de Sion), etc. Au delà de +l'Atlantique la revue _Hazofé beerez Nod_ (Le Voyant dans le pays +vagabond) se fait l'écho des lettrés émigrés dans le Nouveau-Monde. Les +orthodoxes eux-mêmes ont recours à ce mode moderne pour défendre le +rabbinisme. Le journal _Haiaréah_ (la Lune) et surtout le _Mahasikei +Hadath_ (les Soutiens de la Foi), tous les deux en Galicie, sont les +organes des croyants qui combattent l'humanisme et le progrès. + +Déjà des tendances radicalement opposées à tout ce qu'avait précédemment +produit le judaïsme commencent à se faire jour. En 1879, au moment où +Smolensky publiait son journal hebdomadaire «_Hamabit_» (l'Observateur), +Freiman fonda le premier journal socialiste en hébreu: _Haemeth_ (la +Vérité) qui paraît également à Vienne. D'autre part S.A. Salkindson, un +lettré converti, le traducteur admirable d'_Othello_[78] et de _Roméo +et Juliette_[79] publiés par les soins de Smolensky, fait paraître une +traduction hébraïque d'une œuvre essentiellement chrétienne, _Le Paradis +perdu_ de Milton. Signe des temps: cette œuvre d'art a été approuvée et +appréciée à sa juste valeur par les lettrés hébreux. + +[Note 78: Vienne, 1874.] + +[Note 79: Vienne, 1878.] + +Ce choc d'opinion et de tendances, dû à l'autorité et à la tolérance de +Smolensky, avait été fécond. Le _Schahar_ était devenu le centre du +mouvement synthétique, progressif et national, qui commençait à se +dessiner. La réaction produite dans les esprits par le réveil inattendu +de l'antisémitisme en Allemagne, en Autriche, en Roumanie et en Russie +avait abattu les derniers débris de l'humanisme allemand en Occident et +avait apporté la désillusion de tous les rêves égalitaires en Orient. +Les yeux de tous ceux qui étaient restés fidèles à la langue hébraïque +et à l'idéal de la renaissance du peuple juif, se tournèrent vers le +vaillant écrivain qui, dix ans auparavant, avait prédit la débâcle des +espoirs humanitaires, et qui avait le premier proposé la solution +pratique du problème juif par sa conservation nationale. + +La célébrité de Smolensky avait dépassé le cercle de ses lecteurs et des +hébraïsants. L'Alliance Israélite lui confia la mission d'aller étudier +les conditions d'existence des juifs roumains. Pendant son séjour à +Paris, A. Crémieux, l'infatigable défenseur des juifs opprimés, lui +consentit que seuls ceux qui connaissent l'hébreu possèdent la clé du +cœur des masses juives et qu'il aurait donné dix années de sa vie pour +apprendre l'hébreu[80]. + +[Note 80: Brainin, dans son excellente _Vie de Smolensky_. Varsovie, +1897, p. 58.--_Haschahar_, X, 522.] + +La guerre russo-turque de 1877 et le souffle national qui se répandait +alors partout a suscité un mouvement patriotique parmi la jeunesse +demeurée jusqu'alors réfractaire à l'idée de l'émancipation nationale. +Un jeune étudiant de Paris, originaire de la Lithuanie, Eliéser +Ben-Iehuda, publia en 1878 deux articles dans le _Schahar_, où il +prêchait, abstraction faite de toute idée religieuse, la renaissance du +peuple juif sur son ancien sol national et la rénovation de la langue +biblique. + +En 1880, Smolensky, qui avait entrepris une nouvelle édition complète de +ses œuvres en vingt-deux volumes, à Vienne, alla faire une tournée en +Russie. Grande fut sa joie de constater les effets produits par son +activité, et de voir que sa popularité avait gagné toutes les classes +éclairées du judaïsme. Sous l'influence du _Schahar_, une jeunesse +nouvelle, libre et cependant fidèle à son origine et à l'idéal du +judaïsme, s'était formée. La tournée de Smolensky ressembla plutôt à une +marche triomphale. La jeunesse universitaire de St-Pétersbourg et de +Moscou organisa en l'honneur de l'écrivain hébreu des réunions où il fut +salué comme le maître de la langue nationale, le prophète de la +régénération du peuple juif. En province, ce fut la même chose, et +Smolensky se vit l'objet d'honneurs qui n'avaient jamais encore été +accordés à un écrivain hébreu. Il rentra à Vienne, encouragé dans sa +besogne et plein d'espoir pour l'avenir. On était précisément à la +veille du cataclysme annoncé par l'écrivain. + + + + +CHAPITRE XI + +LES ROMANS DE SMOLENSKY. + + +Son énorme popularité ainsi que son influence sur ses contemporains, +Smolensky les doit, autant qu'à sa production de journaliste, à ses +romans réalistes, qui occupent la première place dans la littérature +hébraïque moderne. + +En 1868, Smolensky débute par une nouvelle dont le sujet était emprunté +à l'insurrection polonaise, intitulée «_Haoumgue_» (La Récompense), +parue à Odessa. Rien, sauf le style réaliste, n'y trahit encore le futur +grand romancier. + +Nous avons déjà dit que c'est à Odessa qu'il a écrit les premiers +chapitres du _Hatoeh_ (Errant). Ajoutons que lorsqu'il proposa au +rédacteur du _Melitz_ son autre roman à thèse «La Joie de l'hypocrite», +ce dernier le renvoya dédaigneusement, en déclarant qu'il préférait les +traductions aux créations originales, tant la possibilité de créer des +œuvres réalistes en hébreu lui paraissait invraisemblable. À la tête du +_Schahar_, Smolensky y publia l'un après l'autre ses romans et en +premier lieu son «_Hatoeh bedarké Hahayim_» (l'Errant à travers les +voies de la vie). Publié d'abord dans le _Schahar_ en trois parties et, +plus tard, dans une édition spéciale en quatre volumes, ce roman est la +première création réaliste digne de ce nom en hébreu. + +De même que Cervantès promène son Don Quichotte dans tous les milieux +sociaux de son époque, le romancier hébreu promène son héros errant, +Joseph l'orphelin, à travers tous les coins et recoins du ghetto. Il le +fait assister à toutes les scènes du monde juif, il en dévoile devant +ses yeux les mœurs et les manières; il le rend témoin des superstitions, +des fanatismes, des misères de toute nature, d'un abaissement matériel +et social qui n'a pas son pareil. Observateur fidèle, impressionniste, +réaliste sans emphase, il nous révèle à chaque page des existences +méconnues, des croyances extravagantes, des agitations, des maux, des +grandeurs et des misères dont le monde civilisé ne se douterait jamais. +C'est l'odyssée d'un aventurier du ghetto, c'est la vie et les +pérégrinations de l'auteur lui-même, agrandies, entourées de fictions, +qu'il prête à son héros; c'est une documentation sociale de la plus +haute portée. + +L'orphelin Joseph, dont le père a été victime des Hassidim et a disparu, +et dont la mère est morte dans la misère, est recueilli par le frère de +son père, celui qui avait occasionné sa perte. Maltraité par une tante +méchante et poussé par un irrésistible penchant pour la vie vagabonde, +il s'enfuit. Ramassé d'abord par une bande de gueux mendiants, puis +recueilli par un _Baal-Schem_, thaumaturge charlatan, il parcourt la +plus grande partie de la Russie juive. Dans une suite de tableaux pris +sur le vif, Smolensky détaille les mœurs et les exploits de tous les +bohêmes du ghetto, depuis les mendiants jusqu'aux officiants ambulants, +leur manque de moralité, leur malice et leur impudence. Poussé par le +désir de s'instruire et probablement aussi par celui de trouver un abri, +Joseph devient enfin élève d'une célèbre _Yeschiba_. C'est presque le +salut pour le jeune vagabond; il est nourri, il couche sur les bancs de +l'école, et il est même protégé contre le service militaire. Mais +bientôt, mal vu à cause de sa franchise et surtout parce qu'on découvre +qu'il lit des livres profanes, auxquels l'a initié un de ses camarades, +il est obligé de quitter la Yeschiba. Il l'a échappé belle de n'avoir +pas été incorporé comme soldat. Il cherche un refuge auprès des Hassidim +et il a le bonheur de plaire au Zadic (le saint) lui-même. + +Mais bientôt il est dégoûté de leurs manies louches. Dans ses +pérégrinations, Joseph rencontre certainement des gens de bien, des +idéalistes purs, des gens du peuple, des rabbins dignes de tous les +éloges, des intellectuels passionnés, mais la vie habituelle anormale, +étroite, du ghetto finit par lui répugner. Il s'en va chercher une vie +plus libre en Occident. Il passe par l'Allemagne et il va à Londres. +Partout il étudie la société juive, et il est désillusionné. L'Errant +est la véritable encyclopédie de la vie juive du commencement de la +seconde moitié du XIXe siècle. + +Au point de vue de la fiction, le roman ne tient pas debout: c'est une +succession fantastique, quelquefois même incohérente, d'événements, un +tissu artificiel de personnages arrivant en scène au gré de l'auteur et +agissant comme s'ils étaient mûs par des ficelles. Le merveilleux y +abonde, et les caractères sont tantôt trop appuyés et tantôt trop +effacés. + +En revanche, l'Errant est un panorama incomparable de tableaux +réalistes, souvent faiblement reliés entre eux, mais d'une fidélité +parfaite; une galerie pittoresque de toutes les scènes du ghetto. + +Joseph est un peintre, un réaliste par excellence; c'est aussi un +impressionniste. Tout en mettant en lumière les ombres et les clartés de +ce milieu, on sent que ce n'est pas de l'art pur qu'il fait. Comme +Auerbach, comme Dickens, il est raisonneur, il est didactique; en +véritable fils du ghetto, il est prédicateur et moraliste. Il en abuse +même. On sent vivement qu'en écrivant son roman, l'auteur ne restait pas +indifférent, que son cœur vibrait ému des sentiments les plus opposés: +de pitié et de compassion, de dédain, de colère et d'amour à la fois. + +Au point de vue du style, le roman est également une œuvre réaliste. +Smolensky ne fait pas usage de talmudismes comme Gordon et Abramovitz, +mais il évite aussi d'abuser des métaphores bibliques. Sans doute, il +est quelquefois obligé à des longueurs, sa manière oratoire le pousse à +des prolixités, mais sa prose demeure pourtant pure, coulante et autant +que possible précise. + +Pour illustrer la manière d'écrire de Smolensky et toute l'originalité +de la vie sociale qu'il dépeint, nous ne pouvons mieux faire que de +traduire certains passages des tableaux de mœurs les plus +caractéristiques de son roman. + +C'est Joseph qui nous conte ses aventures et les impressions de sa vie +quotidienne. Sa description du _Heder_, cette école traditionnelle, est +fort curieuse et mérite d'être rapportée ici: + + Imaginez-vous un édifice en bois pourri, petit et étroit, rappelant + plutôt un logement de chien. Le chaume qui le couvre descend + jusqu'à terre, mais est impuissant, dévoré qu'il est par quantité + de brebis, à le garantir contre les pluies battantes qui pénètrent + à l'intérieur. Entrons-y: une seule pièce, remplie de fumée et + tapissée aux angles de toiles d'araignées. Sur le mur, du côté de + l'Orient, s'étale une feuille de papier, c'est le _Misrach_ + traditionnel avec son inscription: «De ce côté souffle un vent + vivifiant», inscription toute platonique d'ailleurs, car, en guise + de vent vivifiant, des odeurs infectes pénétraient par la fenêtre + et impressionnaient l'odorat de ceux chez qui ce sens n'était pas + encore aboli. Du côté occidental, un pan de mur était laissé en + noir au-dessus de la porte, pour rappeler la destruction du Temple, + bien inutilement à vrai dire, comme si toute la pièce n'était pas + assez noire et comme si ces murs lézardés couverts de colonies + d'êtres rampants ne rappelaient pas suffisamment «le Mont Sion + dévasté parcouru par des chacals». + + Une grande cheminée occupait tout un quart de la pièce, et derrière + elle, appuyé contre le mur, était un lit fait, et de l'autre côté + un lit rempli de paille et sans couverture. En face, une grande + table de bois blanc couverte de figures bizarres, de noms, de + lettres, de dessins incompréhensibles, que le Melamed s'amusait à + graver avec son canif pendant qu'il nous enseignait. + + Autour de cette table artistique avaient pris place une dizaine + d'élèves: les uns étudiaient la Bible, les autres le Talmud, un + seul assis à droite du maître déclamait à haute voix la section du + Pentateuque correspondant à la semaine, et son chant se mêlait à + celui de la maîtresse qui berçait son petit. Mais, de temps en + temps, la voix du maître se faisait entendre, elle couvrait toutes + les autres, tel le tonnerre dont le grondement étouffe le bruit des + vagues... Quant au maître, il était hideux à voir, petit et chétif, + le visage flétri, le nez aquilin et long; ses deux boucles ou + «peoth»[81] descendaient comme deux fils le long de son visage, + tandis que les rares poils de sa barbe, malgré son âge avancé, + témoignaient de l'habitude qu'il avait de les arracher pendant + qu'il se livrait à ses méditations, ou de celle qu'avait prise sa + femme, sans se mettre en frais de réflexion. Son chapeau noir était + gras comme une galette à l'huile, sa chemise imprégnée de sueur; + elle n'était pas boutonnée et, par son entrebâillement, elle + laissait voir les poils qui couvraient sa poitrine. Son pantalon, + autrefois blanc, était fort pittoresque, vieilli par l'usure et + couvert de toutes sortes de taches, dont une bonne partie était due + à la collaboration de son fils. Ses Zizith descendaient jusqu'à ses + pieds nus. À la vue de mon oncle, il se précipita à la recherche de + ses chaussures suspendues au mur, mais mon oncle le tira d'embarras + en lui annonçant tout court: «Voici votre élève». Calmé, le maître + s'assit et nous nous approchâmes de lui. Il me donna une tape sur + la joue et me demanda: «As-tu déjà appris quelque chose, mon + enfant?» Tous les élèves me considérèrent avec envie; depuis qu'ils + étaient dans le Heder ils n'avaient pas encore entendu des paroles + aussi douces sortir de sa bouche... + +[Note 81: Voir Lévitique XIX, 27.] + +Cette école étrange était aussi pour l'enfant du ghetto une école de la +vie et de la lutte pour l'existence. La vie de l'autre école, la +_Yeschiba_, l'_Alma mater_ des élèves rabbiniques, n'est pas moins +curieuse. + +Les jeunes gens, pour la plupart des gamins précocement mûris, forment +dans ces étranges collèges des sections qui ne se sont pas nettement +divisées. Ils s'occupent jour et nuit de l'étude de la loi et se +courbent sur les grands in-folios des rabbins. Une nourriture accordée +souvent dans des conditions déplorables par les petits bourgeois de la +ville, une vie de misère non exempte d'humiliation, voilà l'existence de +ces futurs rabbins. Mais cette vie de bohême n'est pas dénuée de +pittoresque ni de charmes. Le jeune homme y trouve pour la première fois +des amis sincères qui s'attachent à lui, et le guident de leurs +conseils. Parmi ce grouillement de jeunes gens ardents et irréfléchis, +se trouve aussi l'élite du ghetto, des esprits supérieurs, et le +dévouement de quelques-uns à la science talmudique est sublime. + +Une scène prise sur le vif est celle où il peint les mœurs de ces +talmudistes en herbe. + + Un étrange spectacle s'offre à celui qui pénètre pour la première + fois vers la tombée de la nuit dans la section des femmes de la + Yeschiba. Cette petite pièce, qui sert les jours de fête de salle + de prières pour les femmes, est transformée tout d'un coup en une + halle de bourse. Les gamins qui possèdent du pain offrent leur + marchandise à ceux qui ont de l'argent. Ceux qui ne disposent ni + de l'un ni de l'autre sont réduits à voler le pain de leurs + camarades. Cependant un grand nombre, à qui répugnait ce trafic + ainsi que le larcin, étaient réunis dans un coin et + s'entretenaient. Ils se racontaient entre eux des histoires de + brigands, les exploits terribles et émouvants des géants, des + sorciers, des diables et des tentateurs qui apparaissent la nuit + pour effrayer les hommes, des morts qui quittent leur sépulture + pour aller guérir des malades ou terrifier des impies. Il y avait + aussi des paroles douces, chantant au cœur et à l'âme des + auditeurs... Ce spectacle ne cessa même pas lorsque la communauté + se fut réunie dans la grande salle à côté pour la prière du soir, + et j'entendais les cris continus: «Qui veut du pain?--Qui a du pain + à vendre?--En voilà, du pain!--Veux-tu me le céder pour un + sou?--Non, un sou et demi, pas moins.--On a volé mon pain! Qui a + volé mon pain?--Mon pain est superbe, achète-le!--Mais je n'ai pas + de sous.--Eh bien, donne-moi un gage.--Mes douleurs si tu veux, + vieux harpagon.--Voilà deux sous, le pain est à moi.--Veux-tu t'en + aller, j'ai acheté le pain avant toi.--C'est toi qui m'as volé mon + pain.--Tu mens, ce pain est à moi!--C'est toi qui mens, voleur, + brigand--Que le diable t'emporte, chien!--Attends un peu, tu + verras mes dents.» C'est ainsi que ce monde s'agitait dans la + section des femmes; les coups et les soufflets pleuvaient de temps + en temps. Et pas un de ces jeunes gens voués aux études n'était + préoccupé de l'idée que les fidèles étaient réunis derrière ce mur + et priaient. Ils trafiquèrent et tempêtèrent jusqu'à la fin de la + prière, puis tout le monde regagna la grande salle, et chacun + reprit sa place devant de longues tables éclairées chacune d'une + seule chandelle. D'abord on se disputa à cause de cette lumière + insuffisante, chacun tirant à soi l'unique chandelle. De guerre + lasse, on se décida à mesurer la table en longueur, et la chandelle + fut placée juste au milieu. Chacun ouvrit son livre et se mit à + chantonner le texte comme il l'avait fait durant toute la journée. + Puis sur le même air, sans lever les yeux du texte: «J'ai vendu mon + pain deux sous, dit l'un.--Et moi j'ai acheté pour un sou une pomme + et pour un demi-sou une galette, reprit l'autre.--Que le diable + emporte le surveillant parce qu'il ne nous donne pas assez de + lumière pour éclairer ces ténèbres.--Que Satan l'enlève et que des + plaies innombrables lui couvrent le ventre.--Je veux aller passer + la Pâque chez mes parents.--La veuve Sara me réclame trois + sous...» Tous ces propos étaient tenus sur l'air traditionnel du + Talmud accompagnés d'un balancement rythmique pour tromper la + vigilance du surveillant, qui était sourd. Mais peu à peu le chant + s'assourdit et bientôt la causerie devint générale... «Dis donc, + Zabuléen,--car les élèves sont désignés ici d'après leur ville + natale,--ne crois-tu pas qu'il serait temps que l'ange de la mort + vint rendre visite à notre surveillant. Il a l'air de vouloir vivre + éternellement.--Je prierai Dieu qu'il le gratifie de maux et de + plaies afin qu'il ne puisse pas venir à la Yeschiba. Sa mort ne + nous avancerait à rien, nous pourrions tomber sur un plus mauvais + surveillant.--Mais vous commettez un péché en maudissant un sourd, + réplique un garçon d'un air sévère.--Avez-vous vu cet Asuvi? On + dirait un petit ange, preuve qu'il cache sept iniquités dans son + cœur.--Il n'en a pas besoin de tant puisqu'il suit assidûment le + cours de langue russe. Ce péché suffit pour contrebalancer les + autres.--Ce que je fais n'est pas répréhensible; la Loi nous + confirme que nous devons nous soumettre aux décrets du + gouvernement, mais vous commettez un péché formel en maudissant.» + Il n'avait pas eu le temps d'achever, que le surveillant, qui + observait depuis quelque temps ce manège et avait remarqué + l'emportement de l'Asuvi, bondit sur lui et lui tira les oreilles + en éclatant de colère: «Ah! tas de misérables, de pervers que vous + êtes, me voici enfin!» Il frappa l'un, giffla l'autre... + + «Le surveillant vient de donner un fameux témoignage de sa + gratitude à l'Asuvi, parce qu'il a pris sa défense, entonna + quelqu'un.» Un éclat de rire général accompagna cette facétie; ceux + mêmes qui venaient d'être maltraités ne pouvaient se retenir. «Vous + vous moquez de moi, vous n'avez donc plus peur!» clama de nouveau + le surveillant d'un air terrifiant, cherchant une victime pour + apaiser sa colère, lorsqu'un élève se mit à crier: «Rabbi Isaac, + rabbi Isaac, les bougies!» Ce cri opéra comme le charme sur le + serpent. Le surveillant se précipita vers son cabinet et, n'y + voyant personne, il se laissa tomber sur son siège en grommelant: + «Ah, les misérables, vous en aurez, je vous en montrerai!» Et il + répéta ces menaces jusqu'à ce que le sommeil se fût emparé de ses + longs cils blancs. Il appuya sa tête sur sa main et s'endormit. + + Cependant les élèves se remirent à causer, et mon camarade continua + à me mettre au courant de la vie de la Yeschiba... «Crois-tu que + les garçons d'ici sont pareils aux blancs-becs qui n'ont jamais + quitté la maison paternelle? Ah! par exemple! Ils sont tous malins, + et les plus bêtes d'entre eux sauraient en remontrer aux plus + intelligents parmi les fils de riches. Tu feras bien de t'instruire + et de profiter.» Je le lui promis bien. Puis je sortis au dehors + pour manger mon pain. Lorsque je rentrai, la plupart de mes + camarades étaient déjà couchés et presque toutes les bougies + éteintes. Seuls, quelques garçons causaient dans un coin. Je + retrouvai mon camarade dans la section des femmes. «Pourquoi ne te + couches-tu pas? me dit-il.--Je vais me coucher par + ici.--Impossible! toutes les places sont occupées. Va chercher dans + l'autre salle si tu trouves une table inoccupée, sinon tu seras + obligé de coucher sur un banc.» Je suivis son conseil et je n'eus + pas de peine à découvrir une table et je m'y étendis. Mais, à peine + étais-je couché, qu'un garçon me saisit par la nuque et me secoua + fortement. «Va-t'en, c'est ma place; d'ailleurs toutes les tables + sont occupées par ceux qui t'ont précédé.» + + Je descendis de la table et je me couchai sur un banc. Je ne + parvenais pas à m'endormir. Je n'avais pas encore l'habitude de + coucher sur un banc étroit et nu; et puis des insectes petits et + grands qui pullulaient dans les fentes du bois sortirent bientôt de + leurs nids et se livrèrent sur moi à un jeu agaçant et douloureux. + Je n'y pouvais rien. Toutes les bougies étaient éteintes. Seule, la + lumière du _Tamid_[82]projetait sa lumière vacillante. Devant elle + étaient assis les deux «veilleurs» chargés d'assurer la continuité + de l'étude de la Loi, afin qu'elle ne soit interrompue ni jour ni + nuit... + +[Note 82: La lampe veilleuse dans la synagogue.] + +Cette vie pleine d'agitations n'était pas pour déplaire à un esprit +aussi aventureux que Joseph. La Yeschiba, après tout, assurait aux +jeunes gens une existence, quoique précaire, mais exempte de tout souci +matériel. Les bourgeois pieux, les pauvres même, se faisaient un devoir +de pourvoir aux besoins des jeunes talmudistes. L'ambition de ces +derniers était satisfaite par l'estime générale qui les entourait. Pour +l'élite dont l'esprit n'avait pas encore été sollicité par les idées +nouvelles, la Yeschiba était le foyer de toutes les vertus, l'école de +l'idéal, des rêves grandioses. + +Dans un autre roman «La joie de l'hypocrite», paru à Vienne en 1852, +Smolensky exalte l'idéalisme de son héros Siméon, issu de la Yeschiba, +dans les termes suivants: + + Qui a implanté dans l'esprit de Siméon l'idéal de la justice et la + parole sublime? Qui a allumé dans son cœur le feu sacré, l'amour de + la vérité et de la recherche? Certainement, c'est dans la Yeschiba + que tous ces sentiments se sont développés en lui. Gloire à vous, + maisons saintes, derniers refuges du véritable héritage d'Israël! + C'est de vos murs que sortent les élus destinés dès leur naissance + à devenir la lumière de leur peuple et à insuffler une vie nouvelle + dans les ossements desséchés... + +Même à l'époque de la Behala (la Terreur) la Yeschiba était restée +au-dessus de toutes les misères et des turpitudes. Les trafiquants +immondes qui, avec l'assistance du Cahal, vendaient les fils des pauvres +au service militaire pour exempter les riches, n'osaient pas s'attaquer +aux écoles rabbiniques. Comme le temple dans les temps antiques, la +Yeschiba leur offrait un asile sûr. Chaque fois que ces maisons étaient +menacées, le sentiment national se réveillait et défendait avec une +résistance âpre ce dernier apanage national, dans lequel le peuple du +ghetto avait placé tout son idéalisme, son espoir et sa foi. + +Hélas! ce refuge salutaire ne devait plus l'être pour Joseph le jour où +il fut découvert en flagrant délit de lecture profane. Le fanatisme +religieux n'a jamais sévi aussi farouchement que pendant l'époque de +terreur qui suivit la désorganisation de la vie sociale des juifs par +les autorités et le triomphe de l'arbitraire. Néanmoins, les écoles +rabbiniques contenaient alors tout ce qu'il était resté d'idéal et de +sublime en Israël. + +Ce sont, elles qui ont fourni tous les champions de l'humanisme et les +propagateurs de la civilisation. C'est là que Joseph a rencontré des +camarades généreux qui l'ont initié à la Haskala et ont réveillé en lui +l'amour du Noble et du Bien, le dévouement sans bornes pour son peuple. + +Dur pour les mauvais bergers, impitoyable pour les hypocrites et les +fanatiques, le cœur de Joseph vibre d'amour pour la masse juive. +L'entourage cruel et les persécutions n'ont fait qu'accentuer sa +compassion pour les brebis égarées. Au milieu de l'abaissement général, +il a su s'élever à une grande hauteur morale et s'ériger en juge +impartial et ne se laissant pas impressionner par les tristesses du +moment, quoi qu'il ne pût y demeurer indifférent et que son cœur en +saignât. Dans ce désert humain où il se plaît, il sait découvrir des +caractères nobles, des sentiments élevés, des amitiés généreuses et +surtout des existences entièrement vouées à l'idéal et que rien ne peut +faire reculer. + +Il fait passer devant le lecteur, l'un après l'autre, les idéologues du +ghetto. C'est d'abord Jedidia, le type si fréquent du Maskil dévoué à la +civilisation, semant la vérité et la lumière parmi tous ceux qui +l'approchent, rêvant d'un judaïsme juste, éclairé, supérieur. Puis ce +sont les jeunes apôtres à l'âme de prophète, tel ce noble ami de Joseph, +Gédéon, le plus éclairé, le pins tolérant des Maskilim. Autant Gédéon +déteste le fanatisme, autant il aime les masses du peuple. Il les aime +de son cœur de patriote et de son âme de prophète. Il les aime telles +sont, avec leurs croyances, leur foi naïve, leur vie misérable et +soumise, leur ambition de peuple élu et leur espoir messianique qu'il +partage d'une manière moins mystique. + +Une exaltation patriotique puissante traverse le chapitre consacré au +«Jour du Pardon». C'est là que Smolensky apparaît en vrai romantique. + + * * * * * + +Tels sont les grands traits de ce roman chaotique et superbe qui, malgré +ses défauts techniques, demeure la peinture de mœurs la plus vraie et la +plus belle de la littérature hébraïque. + +Dix ans plus tard, l'auteur ajoute à son roman une quatrième partie qui +n'est en somme qu'un assemblage artificiel de lettres n'ayant pas de +rapport direct avec le corps du roman. Joseph nous promène à travers les +pays d'Occident, puis retourne en Russie. En France, en Angleterre, il +déplore la dégénérescence du judaïsme qu'il attribue au triomphe de +l'école de Mendelssohn, il prévoit l'avènement de l'antisémitisme. En +Russie, il constate la misère économique qui a pris des proportions +effrayantes, surtout dans les petites villes de la province. Dans les +grands centres, il constate avec regret que les communautés s'efforcent +d'imiter le judaïsme occidental avec tous ses défauts. La civilisation +précipitée des juifs russes, peu conforme aux conditions économiques et +politiques dans lesquels ils se trouvaient, prématurée en quelque sorte, +devait amener l'écroulement de l'idéalisme résigné qui faisait leur +principale force. + +Le roman _Kebourath Hamor_ (Sépulture d'âne) est l'œuvre la plus +travaillée et la plus achevée de Smolensky. Le sujet se rapporte à +l'époque de la Terreur et de la domination du Cahal. Le héros, +Haïm-Jacob, est un esprit espiègle et facétieux, mais on n'entend pas +toujours la plaisanterie dans le ghetto, et il lui en cuira. C'est +surtout sa gouaillerie et son manque de respect pour les notables de la +communauté, qu'il ose braver et persifler, qui cause sa perte. Tout +jeune encore, il médite un jour un acte inouï. Affublé d'un drap bleu, +tel un mort sorti de sa tombe, il pénètre un soir, semant l'épouvante +sur son passage, dans la chambre où sont déposées les tartes qui doivent +être servies le lendemain au banquet annuel de la «Sainte Confrérie», +confrérie puissante à laquelle appartiennent les meilleurs de la ville, +et qui a la mission de porter les morts en sépulture. Il s'empara de ces +morceaux succulents et les mange tout seul. C'était un crime +impardonnable de lèse-sainteté. Une enquête est ordonnée, mais on ne +découvre pas le coupable. + +Pour se venger, la sainte confrérie condamne le criminel anonyme à subir +une «sépulture d'âne» à sa mort, et le jugement est enregistré dans le +livre de la confrérie. + +Incorrigible, il continue ses traits. Le Cahal décide de le livrer au +service militaire. Averti à temps, il peut se sauver. Rentré plus tard +sous un autre nom dans sa ville natale, il sait imposer au monde par son +érudition, et il se marie avec la fille du chef de la communauté. Mais +son instinct reprend le dessus. Entre temps, il a mis sa femme au +courant de ses traits d'autrefois. Celle-ci n'est plus tranquille, elle +ne peut supporter l'idée qu'un châtiment sans pareil attende son mari +s'il est découvert. Car subir après sa mort la sépulture d'un âne est la +dernière injure qu'on puisse infliger à un juif. Son corps est traîné au +cimetière et là on le jette dans une fosse spéciale derrière le mur qui +enclôt le cimetière. Mais son père n'est-il pas le chef de la +communauté? il pourra annuler la condamnation. À peine s'est-elle +ouverte à son père que celui-ci bondit de rage; comment! il a donné sa +fille à cet impie, à cet hérétique! Il veut le forcer à répudier sa +femme. Celle-ci, d'ailleurs, pas plus que son mari, ne veut en entendre +parler. Bref, après une rentrée en grâce, de courte durée, auprès de son +beau-père, obtenue d'ailleurs également par une supercherie, l'ère des +persécutions recommence pour lui, et il succombe. + +Tel est le canevas sur lequel le romancier a brodé son œuvre, qui est un +épisode authentique de la vie des juifs en Russie. + +Le caractère de Haïm-Jacob ressort net et saillant. Sa femme Esther est +le type de la femme juive, fidèle et dévouée jusqu'à la mort, admirable +dans les revers et bravant tout par amour pour son mari. Les notables du +ghetto sont peints avec vérité, quoique sous des couleurs un peu +exagérées. L'auteur a surtout bien su rendre le milieu du ghetto, avec +ses contradictions et ses passions, l'intellectualité spéciale que la +longue claustration lui a forgée, sa compréhension bizarre et originale +des choses de la vie. + +C'est la Yeschiba qui fournit à Smolensky le sujet de son autre roman, +_Guemoul Yescharim_ (La récompense des justes). L'auteur y montre la +participation de la jeunesse juive à l'insurrection polonaise, et +l'ingratitude des Polonais à leur égard prouve que les juifs n'ont rien +à attendre d'autrui et qu'ils ne doivent compter que sur leurs propres +forces. + +_Gaon ve-schever_ (Grandeur et ruine) est plutôt un recueil de nouvelles +éparses, dont quelques-unes sont de véritables œuvres d'art. + +_Hayerouscha_ (L'héritage) est le dernier grand roman de Smolensky, +publié d'abord dans le _Schahar_ en 1880-81. Les trois volumes qui le +forment sont pleins d'incohérences et de raisonnements traînants. +Cependant, la vie des juifs d'Odessa et de la Roumanie y est bien +dépeinte, ainsi que les moments psychologiques par lesquels passent les +anciens humanistes déçus pour revenir au judaïsme national. + +Sa dernière nouvelle, _Nekam Brith_ (Sainte vengeance, le _Schahar_, +1884), est entièrement sioniste. C'est le chant du cygne de Smolensky, +qui devait bientôt disparaître, emporté par la maladie. + +Les romans de Smolensky constituent plutôt une série de documents +sociaux et d'écrits de propagande que des œuvres d'art pur. Leurs +défauts principaux sont l'incohérence de l'action, l'artifice des +dénouements, la naïveté en tout ce qui se rapporte à la vie moderne, +ainsi que le didactisme excessif et le style traînant. La plupart de ces +défauts, il les partage avec des écrivains comme Auerbach, Jokai et +Thakeray, desquels il peut être rapproché. D'ailleurs l'écrivain hébreu +eut à soutenir pendant toute sa vie une lutte acharnée pour son +existence et pour celle du _Schahar_, dont il ne tirait aucun profit +matériel. Son idéalisme et la conscience de la besogne utile qu'il +remplissait l'ont soutenu dans les moments les plus critiques. Aussi ses +œuvres portent-elles les traces d'une production hâtive. Quoi qu'il en +soit, ses romans encore plus que ses articles ont exercé pendant +dix-huit ans une influence sans pareille sur ses lecteurs. D'ailleurs la +vie du ghetto russe, ses misères et ses passions, les types positifs et +négatifs de ce monde qui s'en va, ont été reproduits dans les écrits de +Smolensky avec une telle puissance de réalisme et une telle connaissance +des choses, que d'ores et déjà il est impossible de se faire une idée +exacte du judaïsme russo-polonais sans avoir lu Smolensky. + + + + +CHAPITRE XII + +LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION. + + +Les années 1881-1882 marquent une étape décisive dans l'histoire du +peuple juif. La recrudescence de l'antisémitisme en Allemagne, le +renouvellement inattendu des persécutions et des massacres en Russie et +en Roumanie, la mise hors la loi dans ces deux pays de millions d'êtres, +dont la situation devenait chaque jour plus intenable, ont déconcerté +les plus optimistes. + +En présence de l'exode précipité des masses affolées et de l'urgence +d'une action décisive, les anciennes disputes entre humanistes et +nationalistes ont disparu. Entre l'assimilation impossible avec les +peuples slaves et l'idée de l'émancipation nationale, dégagée de son +voile mystique et se développant sur un terrain pratique, le choix +n'était plus possible. En hébreu, tous les écrivains étaient d'accord +qu'il n'était plus temps de s'arrêter aux divergences d'opinions et +qu'il fallait se ranger du côté de l'action. Même un sceptique comme +Gordon lança alors, entre autres, sa poésie vibrante: «Nous fûmes un +peuple, nous serons un peuple: vieux et jeunes, nous partirons tous.» +Mais où aller? Tandis que les uns optaient avec les philanthropes +occidentaux pour l'Amérique, les autres avec Smolensky se déclaraient +nettement pour la Palestine, le pays des rêves séculaires. + +Le temps et l'expérience, mieux que toutes les discussions théoriques, +se sont chargés de donner une réponse à ces deux courants d'opinions. +Dès 1880, le jeune rêveur Ben-Jehuda, animé de l'idée de faire renaître +l'hébreu comme langue nationale en Palestine, quitta Paris et alla +s'établir à Jérusalem. D'un autre côté, M. Pinès, le conservateur +romantique, abandonna la position estimée qu'il occupait en Lithuanie, +pour aller contribuer au relèvement des juifs de la Palestine. Ces deux +initiatives, venant des deux camps opposés, furent bientôt suivies par +des mouvements plus importants. + +Une élite de jeunes universitaires, un groupe de quatre cents étudiants, +indignés de la situation humiliante qui leur était faite, lança un appel +qui retentit par tout le judaïsme russe: «_Beth Jacob Lechou wenelchou_» +(Maison de Jacob, debout! allons-nous-en!) Ce mouvement donna naissance +à l'organisation du Groupe B.J.L.W.[83], parti le premier pour coloniser +la Palestine. En même temps, des centaines de petits bourgeois et de +lettrés vinrent s'ajouter à ce premier noyau et la colonisation +pratique de la Palestine est maintenant un fait accompli. + +[Note 83: Isaïe, II, lettres initiales de 4 mots formant le mot +Bilu.] + +Ce retour inattendu de la jeunesse qui avait déjà rompu avec le judaïsme +vers ses origines, ce premier pas vers la réalisation pratique du rêve +sioniste a eu des conséquences des plus importantes pour la renaissance +de la littérature hébraïque. En ce qui concerne les lettrés qui +n'avaient jamais quitté, du moins dans leur esprit, le ghetto, comme +Lilienblum, Braudès et d'autres, et dont le dernier mode d'activité, à +savoir la propagande pour les réformes économiques et pour +l'enseignement des métiers manuels, n'avait presque plus de raison +d'être, leur adhésion au sionisme ne pouvait tarder. Mais, même en +dehors du ghetto, la voix autorisée du Dr Pinsker est venue à l'appui +du mouvement philopalestinien, comme on l'appelait alors. Dans sa +brochure «Auto-émancipation», le savant docteur d'Odessa, ancien +humaniste convaincu, déclare que le mal antisémite est une affection +chronique inguérissable tant que les juifs seront en exil. Pour résoudre +la question juive, il n'est qu'une seule solution, la renaissance +nationale de ce peuple sur son ancien sol. + +Une aube nouvelle venait de se lever sur l'horizon du peuple juif. La +littérature hébraïque prit un essor inconnu jusqu'alors. L'enthousiasme +des écrivains se traduit dans les propos ardents de M. Aisman, du +professeur Schapira et de nombre d'autres. Dans cette poussée soudaine +d'idées patriotiques, les excès étaient inévitables. Une réaction +chauvine ne tarda pas à se faire jour. On s'attaqua aux réformateurs en +matière de religion. On les accusa d'empêcher la fusion de diverses +parties du judaïsme dont l'entente était indispensable au succès du +nouveau mouvement. Seul, Smolensky n'a pas failli à sa tâche. Lui, qui +n'avait jamais reconnu les bienfaits de l'assimilation, n'avait pas +besoin de se lancer dans l'extrême. + +Il était resté fidèle à son idéal patriotique sans renoncer à aucune de +ses aspirations humanitaires et civilisatrices. Il déploya une activité +fiévreuse. Maintenant qu'il n'était plus seul à défendre ses idées, il +redoubla d'efforts, encouragea les uns, exhorta les autres avec une +énergie admirable. Il était déjà à bout de forces, épuisé par une vie de +luttes et de misère, de surmenage physique et intellectuel. Il mourut en +1885 dans la force de l'âge, emporté par la maladie. Il fut pleuré par +tout le judaïsme. + +La disparition du _Schahar_ s'ensuivit bientôt. + + * * * * * + +Avec la disparition du _Schahar_ nous touchons à la fin de notre étude +d'une évolution littéraire. La littérature hébraïque moderne qui, depuis +un siècle a été au service d'une idée prépondérante, l'idée humaniste +dans ses diverses nuances, est entrée dans une phase nouvelle de son +développement. Ramenée par Smolensky à sa source nationale, dégagée de +tout élément religieux et imposée par la force des événements comme +trait d'union entre la masse et les lettrés désormais unis dans une +même ambition patriotique, elle redevient la langue du peuple juif. Elle +cesse de servir d'instrument de transition entre le rabbinisme et la vie +moderne, pour devenir un but en elle-même, un facteur important dans la +vie du peuple juif. Elle cesse de vivre en parasite aux dépens des +orthodoxes auxquels elle enlevait depuis un siècle l'élite d'une +jeunesse, qui, une fois émancipée grâce à elle, s'empressait de +l'abandonner. Elle devient la littérature nationale du peuple juif. + +Déjà en 1885, lorsque le distingué rédacteur de la _Zefira_, M. N. +Sokolow, entreprit la publication du grand recueil littéraire _Haassif_ +(le Collecteur), le succès dépassa les prévisions. Cette publication a +été tirée à plus de sept mille exemplaires. Elle fut suivie par nombre +d'autres, et notamment par le _Kenesseth Israël_ (L'assemblée d'Israël), +publié par S.-P. Rabbinovitz, l'érudit historien. + +En 1886, le publiciste L. Kantor, encouragé par l'importance nouvelle +prise par la langue hébraïque, fonda le premier journal quotidien en +hébreu _Hayom_ (Le Jour), à Saint-Pétersbourg. Le succès de cet organe +entraîna la transformation du _Melitz_ et de la _Zefira_ en quotidiens. +La presse politique était créée. Elle a puissamment contribué à la +propagation du sionisme et de la civilisation. Les milieux des Hassidim +eux-mêmes, demeurés réfractaires aux idées modernes, furent atteints par +son action. La langue hébraïque en a tiré le plus grand profit. Les +nécessités de la vie quotidienne ont enrichi son vocabulaire et ses +ressources, et ont achevé l'œuvre de sa modernisation. + +En Palestine, le besoin d'une langue scolaire commune aux fils des +réfugiés de tous les pays, a contribué à la renaissance pratique de +l'hébreu comme langue maternelle. C'est Ben-Jehuda qui, le premier, +introduit l'usage de l'hébreu dans le sein de sa famille. Plusieurs +familles de lettrés imitèrent cet exemple, et l'on n'entendait plus chez +eux d'autre langue. Dans les écoles de Jérusalem et des colonies +nouvelles l'hébreu est devenu la langue officielle. Ce mouvement a eu +une répercussion en Europe et en Amérique, et un peu partout des cercles +se sont formés où on ne parle que l'hébreu. Le journal _Hazevi_ (le +Cerf), publié par Ben-Jehuda, est devenu l'organe de l'hébreu parlé, qui +ne diffère de l'hébreu littéraire que par une plus grande liberté +d'emprunter les mots et les expressions modernes à l'arabe et mêmes aux +langues européennes, et par sa tendance à créer des mots nouveaux à +l'aide des anciennes racines, d'après les modèles de la Bible et de la +Mischna. Un exemple: Le mot _schaa_ signifie, en hébreu, temps, heure. +Le même mot avec la désinence hébraïque _on_, c'est-à-dire _schaon_, +veut dire en hébreu moderne montre. Le verbe _daroch_, qui veut dire en +hébreu biblique, trotter, forme en hébreu moderne _midracha_ (trottoir), +etc. + +La diffusion de la langue et l'augmentation du nombre des lecteurs +avaient également entraîné une transformation dans la condition +matérielle des écrivains. Ils furent relativement rétribués, et purent +se livrer à un travail plus soutenu et plus achevé. Avec la fondation +des sociétés d'éditions «_Achiassaf_» et surtout «_Touschiya_» due à +l'énergie du sympathique écrivain A. Ben-Avigdor, l'hébreu est entré +dans la voie du développement naturel d'une langue moderne. + +Après un arrêt de courte durée occasionné par la brusquerie et la +tristesse des événements survenus, la création littéraire a repris avec +une ardeur croissante. Une activité multiple et variée, digne d'une +littérature répondant aux besoins d'un groupe national, en résulta. Dans +le domaine de la poésie, ce fut d'abord C. A. Schapira, le lyrique +puissant qui a su traduire l'indignation et la révolte du peuple contre +l'injustice qui le frappe. Ses «Poèmes de Yeschurun» publiés dans +l'_Assif_ de 1888, vibrants d'émotion et de feu patriotique, ainsi que +ses légendes hagadiques, sont de premier ordre. Après lui vient M. +Dolitzki, poète de la plainte sioniste, chanteur des douces +«Sionides»[84]. Puis un jeune, trop tôt disparu, M. J. Mané, s'est +distingué par un lyrisme touchant et un profond sentiment de la nature +et de l'art[85]. Enfin c'est N. H. Imber, le chansonnier des colonies +palestiniennes, le poète de la Terre-Sainte renaissante et de +l'espérance sioniste[86]. + +[Note 84: Ses poésies ont paru à New-York en 1896.] + +[Note 85: Œuvres publiées à Varsovie en 1897] + +[Note 86: Poésies publiées à Jérusalem en 1886] + +Parmi les jeunes, nous devons citer en tête Ch.-N. Bialik[87], poète +lyrique vigoureux et styliste incomparable, et S. Tchernichovski[88], +poète érotique, chanteur de la beauté et de l'amour, hébreu à l'âme +attique. Ces deux poètes, dont la carrière ne fait que de commencer, +sont suivis d'une pléiade d'autres, plus ou moins connus. + +[Note 87: Poésies publiées à Varsovie en 1902.] + +[Note 88: Poésies publiées à Varsovie en 1900-1902.] + +Dans les belles-lettres, deux écrivains de génie viennent en tête: le +vieux S.-J. Abramovitz, qui, après avoir abandonné un moment l'hébreu en +faveur du jargon, est revenu à la littérature hébraïque et l'a dotée +d'une série de contes, admirables de poésie et d'humour, où brille +l'originalité incomparable d'un style tout personnel[89];--puis J.-L. +Peretz, poète de l'amour, conteur admirable et artiste hors ligne[90]. + +[Note 89: Contes et nouvelles réunis. Odessa, 1900.] + +[Note 90: Œuvres en 10 volumes. Bibliothèque Hébraïque de +_Touschiya_, 1899-1901.] + +Parmi les romanciers et les nouvellistes, en prose et en vers, citons N. +Samueli, Goldin, Berchadsky, Feierberg, Berditzevsky, S.-L. Gordon. +Loubochitzky. Enfin c'est Ben-Avigdor, créateur du jeune mouvement +réaliste par ses contes psychologiques de la vie du ghetto et surtout +par son _Menahem Hassofer_, dans lequel il combat le nouveau +chauvinisme. + +Parmi les maîtres du feuilleton viennent le fin critique D. Frischman, +traducteur de nombreux ouvrages scientifiques, le charmant causeur A.-L. +Levinski, auteur d'une utopie sioniste: «Voyage en Palestine en l'an +5800», publié dans le recueil _Hapardés_ (le Paradis) à Odessa, et +J.-Ch. Taviow, le spirituel écrivain. + +Dans le domaine de la pensée et de la critique mentionnons d'abord: +_Ahad Haam_[91], le directeur de la revue _Haschiloah_, critique souvent +paradoxal, mais original et hardi. Il est le promoteur du «sionisme +spirituel», qui est la revanche, dans une forme plus rationnelle, du +mysticisme messianique sur le sionisme pratique. D'autre part, Ahad Haam +est le prédicateur de la religion du sentiment opposée à la loi +dogmatique des rabbins, religion qui selon lui est seule capable de +régénérer le peuple juif. C'est un esprit critique et un observateur de +mérite, ainsi qu'un styliste remarquable. + +[Note 91: Essais réunis, publiés à Odessa en 1885 et à Varsovie en +1901.] + +À Ahad Haam peut être opposé W. Jawitz, le philosophe du romantisme +religieux, le défenseur de la tradition et l'un des régénérateurs du +style hébreu[92]. Entre ces deux extrêmes, il existe un parti modéré, +représenté par L. Rabbinowitz, directeur du _Melitz_, et surtout par N. +Sokolow, le directeur populaire et fécond de la _Zefira_. Citons aussi +le Dr S. Bernfeld, vulgarisateur excellent de la science du judaïsme +et historien émérite, l'auteur de l'histoire de la théologie juive parue +récemment à Varsovie, etc. + +[Note 92: _Haarez_, paru à Jérusalem 1893-96. Histoire juive parue à +Vilna, 1898-1902, etc.] + +Parmi les jeunes il faut nommer M. J. Berditchevsky, promoteur du +nietzschéanisme en hébreu, auteur de nombreux contes rappelant les +décadents, mais non dénués d'une certaine poésie. La science +philologique est dignement représentée par J. Steinberg, auteur d'une +grammaire scientifique originale[93], inconnue en Europe, et traducteur +des Sibylles, et la philosophie par F. Mises, auteur d'une «Histoire de +la philosophie moderne en Europe». J.-L. Kalzenclenson, l'auteur d'un +traité d'anatomie et de nombreux écrits littéraires fort appréciés. + +[Note 93: _Maarcheï Leschon Eiver_ (Les principes de la langue +hébraïque), Vilna, 1884, etc.] + +L'histoire littéraire moderne a trouvé son représentant le plus digne +dans la personne de Ruben Brainin, maître styliste, et auteur lui-même +de contes très goûtés. Ses remarquables études sur les écrivains +hébreux, Mapou, Smolensky, etc., sont conçues d'après la méthode des +critiques modernes. Elles ont servi à améliorer le goût et le sentiment +esthétique de la foule. + +Tous ces écrivains, et nombre d'autres que nous nous proposons d'étudier +dans notre «Essai sur la littérature hébraïque contemporaine», ont fait +la fortune de l'hébreu. En y ajoutant des traductions innombrables, des +publications pédagogiques et des éditions de toutes sortes, nous +arriverons à nous faire une idée de la portée actuelle de l'hébreu, qui, +par le nombre de ses publications, est devenu la troisième littérature +de la Russie, après le russe et le polonais. Il me faut pas oublier non +plus les centaines de publications qui paraissent annuellement en +Palestine, en Autriche et en Amérique. + + * * * * * + +Si nous jetons un coup d'œil d'ensemble sur la littérature hébraïque +moderne, nous sommes frappés par la direction inattendue et pourtant +inévitable qu'elle a prise dans son évolution. L'idéal humaniste, qui a +présidé à sa renaissance, portait en lui un germe de dissolution. À +l'ambition nationale et religieuse il voulait substituer l'idée de la +liberté et de l'égalité. Tôt ou tard il devait aboutir à l'assimilation. +Durant tout un siècle, depuis l'apparition du premier _Meassef_ (1785) +jusqu'à la disparition du _Schahar_ (1885), la littérature hébraïque +nous offre le spectacle d'une lutte continuelle entre l'humanisme et la +judaïsme. En dépit des obstacles de toute nature, en dépit de la +rivalité dangereuse des langues européennes et du judéo-allemand +lui-même, la langue hébraïque fait preuve d'une vitalité persistante et +montre une faculté surprenante d'adaptation à tous les milieux et à tous +les genres littéraires. Son évolution s'effectue à travers les pays les +plus divers. Dans l'esprit des premiers humanistes, la langue hébraïque +ne devait servir que comme instrument de propagande et d'émancipation. +Grâce à M.-H. Luzzato, Mendès et Wessely, elle se relève un instant à +l'état de langue vraiment littéraire, pour céder bientôt la place aux +langues du pays, et demeurer confinée dans les cercles étroits des +Maskilim. Ses destinées devaient s'accomplir dans les pays slaves. En +Galicie, elle a donné naissance, dans le domaine de la philosophie, à +l'idéal de la «Mission du peuple juif» et à la création de la «science +du judaïsme.» Mais, pour la grande masse juive restée fidèle à l'idéal +messianique, c'est le romantisme national et religieux, préconisé par +S.-D. Luzzato, qui eut la plus grande signification. + +La Lithuanie, avec ses ressources morales et intellectuelles +inépuisables, était devenue le pays de la langue hébraïque. Sous son +double aspect humaniste et romantique, la littérature hébraïque prend +dans ce pays un nouvel et prodigieux essor. Bientôt, sous la poussée des +réformes sociales et économiques, les écrivains hébreux déclarent la +guerre à l'autorité rabbinique, réfractaire à toute innovation et +opposée au progrès. La littérature réaliste, polémique et démolisseuse, +naît alors. Une lutte sans merci s'engage entre les humanistes et le +rabbinisme. Les conséquences en furent funestes pour l'un et l'autre +parti. Le rabbinisme s'est vu atteint dans son essence même et est +destiné à disparaître, du moins dans sa forme ancienne. L'humanisme, +déçu dans ses rêves de justice et d'égalité, ayant rompu avec +l'espérance nationale du peuple, perd chaque jour du terrain. La +tentative faite, par quelques écrivains de faire l'union entre «la Foi +et la Vie» a piteusement échoué. L'antagonisme entre les lettrés et la +masse croyante s'est résolu par la débâcle de toute la littérature +créée par les humanistes. C'est alors que le mouvement progressif +national fait son apparition avec Smolensky et rend à la littérature +hébraïque sa raison d'être et sa portée civilisatrice. + +L'idéal sioniste dégagé de sa forme mystique est la note prédominante de +la littérature hébraïque contemporaine. On peut dire que l'idéal +messianique, sous sa forme nouvelle, est en train d'opérer dans les +milieux des Hassidim polonais une transformation identique à celle +qu'accomplit l'humanisme en Lithuanie. La résistance acharnée que la +littérature hébraïque éprouve de la part des Hassidim confirme +suffisamment cette manière de voir. + +Mais, en dehors des pays slaves, dans l'Orient lointain, le lion hébreu +gagne du terrain depuis la Palestine jusqu'au Maroc; il accomplit une +œuvre de civilisation et de renaissance nationale. + + * * * * * + +Il y a dans l'âme éprouvée des masses juives un fond d'idéalisme et de +foi ardente dans un avenir meilleur que n'ont ébranlé ni le temps, ni +les déceptions. Frustrer ces masses de l'idéal millénaire qui les +soutient, qui est la raison même de leur existence, c'est les acculer à +un désespoir dangereux, c'est les pousser vers la démoralisation qui les +guette et qui déjà se manifeste dans certains pays. + +La littérature hébraïque, fidèle à sa mission biblique, sait faire +revivre les ressources morales de ces masses et faire vibrer leur cœur +pour la justice et pour l'idéal. Elle est le foyer d'où jaillissent les +rayons de l'espérance qui soutient tout ce qui, dans le peuple juif, +vit, lutte, crée et espère. + +Méconnaître cette portée morale de la renaissance de la langue +hébraïque, c'est méconnaître la vie même de la majeure partie du +judaïsme. + + * * * * * + +Nous sommes aujourd'hui en pleine période de création littéraire, et la +fermentation des idées infiltrées de toutes parts est tellement +puissante qu'elle annonce une récolte féconde. + +La langue biblique, qui avait déjà donné à l'humanité tant de pages +glorieuses, et qui vient d'en ajouter une nouvelle, grâce aux +humanistes, est-elle vraiment destinée à renaître et à redevenir la +langue de la culture nationale du peuple juif tout entier? Il serait +trop téméraire de répondre d'ores et déjà par l'affirmative. + +Ce que nous croyons avoir démontré dans notre étude, c'est qu'elle +subsiste et évolue en tant que langue littéraire et populaire, qu'elle +s'est montrée l'égale des langues modernes, qu'elle est capable de +traduire toutes les pensées et toutes les formes de l'activité humaine, +et qu'enfin elle accomplit une œuvre de civilisation et d'émancipation. +La floraison contemporaine de la langue des prophètes est un fait qui +doit séduire l'esprit de tous ceux qui s'intéressent à l'évolution des +destinées mystérieuses de l'humanité vers l'idéal. + +FIN. + + +Vu et admis à soutenance, + +En Sorbonne, le 2 août 1902: + +_Par le Doyen de la Faculté des lettres de l'Université de Paris,_ + +A. CROISET. + +Vu et permis d'imprimer: + +_Le Vice-Recteur de l'Académie de Paris,_ + +GRÉARD. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Renaissance de la littératur + hébraïque (1743-1885), by Nahum Slouschz + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE *** + +***** This file should be named 24424-0.txt or 24424-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/4/2/24424/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/24424-0.zip b/24424-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2c83f32 --- /dev/null +++ b/24424-0.zip diff --git a/24424-8.txt b/24424-8.txt new file mode 100644 index 0000000..2fcc9df --- /dev/null +++ b/24424-8.txt @@ -0,0 +1,6545 @@ +The Project Gutenberg EBook of La Renaissance de la littrature hbraque +(1743-1885), by Nahum Slouschz + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Renaissance de la littrature hbraque (1743-1885) + +Author: Nahum Slouschz + +Release Date: January 25, 2008 [EBook #24424] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + + + + + + + + +LA RENAISSANCE + +DE LA + +LITTRATURE HBRAQUE + +(1743-1885) + +ESSAI D'HISTOIRE LITTRAIRE + +PAR + +NAHUM SLOUSCHZ + +(BEN-DAVID) + +_Thse prsente la Facult des Lettres de Paris pour le Doctorat de +l'Universit_ + +PARIS + +SOCIT NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'DITION + +(_Librairie Georges Bellais_) + +17, RUE CUJAS, Ve + +1902 + + Monsieur PHILIPPE BERGER + +Membre de l'Institut + +Professeur de langues et littratures hbraques et syriaques au Collge +de France + +ET + + Monsieur ISRAL LVI + +Matre de Confrences de Littrature talmudique et rabbinique l'cole +pratique des Hautes-tudes + +En tmoignage de reconnaissance affectueuse. + +N. S. + +TABLE DES MATIRES + + * * * * * + + +INTRODUCTION + +CHAPITRE I + +EN ITALIE.--M.-H. LUZZATO + +La littrature hbraque du Moyen-ge.--Priode de +transition en Italie.--M.-H. Luzzato et ses drames. +Son gnie potique.--La renaissance du style biblique.--Son +influence + +CHAPITRE II + +EN ALLEMAGNE.--LES MEASSFIM + +Les ides humanistes parmi les juifs allemands.--Les +premiers cercles des Maskilim.--La lacisation de la +langue hbraque.--Le _Meassef_, organe de la renaissance +littraire et de l'humanisme.--N.-H. Wessely, le +Malherbe de la posie hbraque.--_Schir Tifereth_ +ou la Mosiade.--L'action humaniste de Wessely.--David +Franco Mends et ses drames.--Les autres +meassfim.--S. Papenheim et l'lgie _les Quatre +Coupes_.--Le style prcieux.--Les meassfim polonais.--L'influence +des meassfim.--En Italie et en France. +lie Halfen Halvy Paris + +CHAPITRE III + +EN POLOGNE ET EN AUTRICHE.--L'COLE DE GALICIE + +Les juifs polonais.--Leur caractre, leur constitution +sociale et religieuse.--L'autonomie du rgime rabbinique.--La +terreur des Cosaques et la dcadence des +coles talmudiques.--La recrudescence du mysticisme +et la secte des Hassidim.--La Galicie et les rformes +de Joseph II.--L'humanisme en Galicie.--Les recueils +littraires.--S.-J. Rapoport et sa carrire. _La science +du judasme._--L'hglianisme et N. Krochmal. La +philosophie de la mission spirituelle du peuple juif.--Isaac +Erter, pote satirique. _Le Voyant de la maison +d'Isral._--M. Letteris, pote lyrique et traducteur. La +note sioniste.--L'influence de l'cole galicienne.--Autres +pays: S. Molder Amsterdam.--Yettelis +Prague.--S. Levison en Hongrie.--L'cole italienne: +I.-S. Reggio.--Rachel Morpurgo. Ses posies. _La +Cithare de Rachel._--S.-D. Luzzato, sa carrire et sa +philosophie. Le romantisme juif. Atticisme et judasme. +Son influence.--Aperu gnral. + +CHAPITRE IV + +L'HUMANISME EN RUSSIE.--LA LITHUANIE + +Le pays juif.--Les juifs en Lithuanie et leur caractre +particulier.--Causes extrieures favorables l'closion +d'un milieu national juif.--lie de Vilna et l'apoge des +coles rabbiniques.--La rsistance au mouvement +mystique et la tolrance des rabbins.--L'humanisme +allemand Sklow. Premier contact avec les autorits +russes.--Les guerres napoloniennes et la raction politique.--Vilna, +la Jrusalem de la Lithuanie.--Les premiers +humanistes.--L'cole de Vilna.--A.-B. Lebenson, +le pre de la posie. Pote raisonneur. Pessimisme +outrance. L'amour de l'hbreu. _Les Chants de la langue +sacre._ _Emeth we Emonna._--M.-A. Ginzbourg, vulgarisateur. +Son style raliste.--Le cercle littraire +d'Odessa. J. Eichenbaum, pote lyrique.--Isaac Ber +Levenson, l'aptre de l'humanisme en Russie.--Aperu +gnral. + +CHAPITRE V + +LE MOUVEMENT ROMANTIQUE.--ABRAHAM MAPOU + +La raction politique et ses consquences.--La diffusion +de la littrature moderne.--Le folklore hbraque et +son caractre sioniste.--Le romantisme littraire.--C. +Schulman. Traduction des _Mystres de Paris._ Une +rvolution littraire. La vulgarisation des sciences et +le style puriste.--La cration artistique. M.-J. Lebenson. +La _Destruction de Troie._ Les Chants de la fille de Sion.--Abraham Mapou, +le rveur du ghetto. _L'Amour de +Sion_, premier roman original. La rsurrection du pass +prophtique. L'apothose de l'ancienne Jude. Le _Pch +de Samarie_.--A.-B. Gottlober.--E. Werbel.--Isral +Roll.--B. Mandelstam.--Aperu gnral. + +CHAPITRE VI + +LE MOUVEMENT MANCIPATEUR.--LES RALISTES + +L'origine de la presse hbraque.--Son caractre humaniste +et sa porte.--Sciences et Lettres.--Le libralisme +russe et son influence.--L'antagonisme entre les +maskilim et les fanatiques.--La campagne dans la +presse et le roman raliste.--L'_Hypocrite_ de Mapou. +Les Tartufes du ghetto.--S.-J. Abramovitz. Les _Pres +et les Fils_. Le style raliste. + +CHAPITRE VII + +JUDA L. GORDON.--LA LUTTE CONTRE LE RABBINISME + +J.-L. Gordon. Dbuts romantiques. Pomes historiques. +David et Michal. David et Barsila. Osnath.--Fables. +Mischl Jhuda.--L'humanisme militant. Autres +pomes historiques: Dans les profondeurs de la mer. +_Sdcie en prison._ Patriotisme saillant et haine de la +tradition religieuse.--Pomes ralistes et polmistes: +_Kolzo schel Yode_, la femme juive et les rabbins. _Deux +Joseph ben Simon._ Les aberrations du rgime du +ghetto.--Les _Petites fables pour les grands enfants_. +Les _Contes_.--La raction politique et la dception de +Gordon.--L'antirabbinisme quand mme. Le scepticisme +de Gordon + +CHAPITRE VIII + +RFORMATEURS ET CONSERVATEURS.--LES DEUX EXTRMES. + +La critique biblique et religieuse en Galicie. Schorr et A. +Krochmal.--Le ralisme.--La critique littraire.--A. +Kovner et autres.--M.-L. Lilienblum et les rformes +religieuses. _Les voles du Talmud. L'union entre la vie et +la foi. Les Pchs de jeunesse._ L'Odysse d'un rformateur +militant.--La dception des rformateurs.--Brauds +et _Hadate wehaham_.--La faillite de l'humanisme. +--L'absence d'idal. L'utilitarisme.--Les conservateurs +et le peuple.--Journalisme. Le _Lbanon_. Le +_Maguid_.--David Gordon.--Michel Pins, l'antagoniste +de Lilienblum. La foi intgrale. L'optimisme +national et religieux.--Les extrmes se touchent. + +CHAPITRE IX + +L'VOLUTION NATIONALE ET PROGRESSIVE. PEREZ SMOLENSKY + +P. Smolensky. Sa carrire. Ses dbuts Odessa. Ses +impressions d'Occident.--Le formalisme religieux +des rformateurs et le fanatisme des orthodoxes. +--La fondation du _Schahar_ Vienne.--La parole du +ghetto. Nationalisme progressif.--Le _Peuple ternel_. +L'hbreu est la langue nationale du peuple juif.--La +lacisation de l'idal messianique d'Isral. Son caractre +politique et moral. Le retour vers la tradition +prophtique. La prvision de l'antismitisme.--La +campagne contre l'cole humaniste.--La revanche du +peuple. + +CHAPITRE X + +LES COLLABORATEURS DU SCHAHAR + +La cration originale.--M. A. Brandstaetter et ses contes.--Mandelkern, +Levin et autres.--La science et la critique. +David Cahan. S. Rubin.--L'poque du Schahar. +A. H. Weiss.--Le style puriste. Friedberg.--Traductions.--Journalisme. +La revue _Haboker Or_.--Les +dbuts de Ben-Jeuda.--La jeunesse universitaire et +Smolensky. + +CHAPITRE XI + +LES ROMANS DE SMOLENSKY + +L'_Errant travers les voies de la vie_. Le miroir du ghetto. +Spulture d'ne.--Autres romans.--Aperu gnral + +CHAPITRE XII + +LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION + +La rvolution dans l'esprit public.--L'idal sioniste dans +la vie et dans la littrature.--La mort de Smolensky. +Temps d'arrt.--Le gnie national et la floraison de la +littrature contemporaine.--Coup d'oeil sur le dveloppement +de la littrature contemporaine.--L'hbreu +parl.--Rsum et conclusion. + + + + +INTRODUCTION + + +Longtemps on a cru l'extinction de l'hbreu en tant que langue +littraire moderne. Le fait que les juifs des pays occidentaux avaient +eux-mmes, en dehors de la synagogue, renonc l'usage de leur langue +nationale n'a pas peu contribu donner du crdit cette prsomption. +On estimait communment que la langue hbraque avait vcu; elle ne +relevait plus que du domaine des langues mortes, au mme titre que le +grec et le latin. Et lorsque de temps en temps quelque nouvel ouvrage en +hbreu, voire mme une publication priodique, parvenait une +bibliothque, on les classait systmatiquement ct des traits +thologiques et rabbiniques sans mme se rendre compte du sujet de ces +ouvrages. Or, le plus souvent, c'tait tout autre chose que des ouvrages +de controverse rabbinique. + +Il est vrai que parfois tel hbrasant se montrait tonn et merveill + la vue d'une traduction hbraque d'un auteur moderne. Mais il en +restait son tonnement et n'essayait mme pas d'apprcier cette oeuvre +au point de vue critique et littraire. quoi bon? se disait-il. +L'hbreu n'est-il pas depuis longtemps une langue morte, et son usage ne +constitue-t-il pas un anachronisme?--Il ne voyait donc l qu'un travail +de curiosit, un tour de force littraire, et rien de plus. + +La possibilit mme de l'existence d'une littrature moderne en hbreu +paraissait si trange, si invraisemblable, que dans les cercles les +mieux informs on ne consentit pas pendant longtemps la prendre au +srieux. Et peut-tre non sans une apparence de raison. + +L'histoire de l'volution de la littrature hbraque moderne, son +caractre, les conditions extraordinaires au milieu desquelles elle +s'est dveloppe, son existence mme ont de quoi surprendre tous ceux +qui ne sont pas au courant des luttes intrieures, des courants d'esprit +qui ont agit le judasme de l'Est de l'Europe pendant ce dernier +sicle. + +Rpute rabbinique et casuistique, la littrature hbraque moderne +prsente, au contraire, un caractre nettement rationnel; elle est +anti-dogmatique, anti-rabbinique. Elle s'est propos pour but d'clairer +les masses juives restes fidles aux traditions religieuses, et de +faire pntrer les conceptions de la vie moderne dans le sein des +communauts. + +Le ghetto, qui, depuis la Rvolution franaise, a fourni des combattants +vaillants, des politiciens, des tribuns, des potes qui participrent +tous les mouvements contemporains, a aussi donn le jour toute une +lgion d'hommes d'action, issus du peuple et rests dans le peuple, qui +livrrent ces mmes batailles--au nom de la libert de conscience et de +la science--dans le sein mme du judasme traditionnel. + +Toute une cole de lettrs humanistes entreprend et poursuit pendant +plusieurs gnrations avec un zle admirable l'oeuvre de l'mancipation +des masses juives. L'hbreu devient entre leurs mains un excellent +instrument de propagande. Grce eux, la langue des prophtes, non +parle depuis prs de deux mille ans, est porte un degr frappant de +perfection. Elle se montre pourtant assez souple, assez dveloppe, pour +traduire toutes les ides modernes. + +Et nous assistons la formation d'une littrature sans matres, sans +protecteurs, sans acadmies ni salons littraires, sans encouragement +d'aucune nature, entrave au surplus par des obstacles inimaginables, +depuis les fraudes d'une censure ridicule, jusqu'aux perscutions des +fanatiques, o seul l'idalisme le plus pur et le plus dsintress +pouvait se donner carrire et triompher. + +Tandis que les juifs mancips de l'occident remplacent l'hbreu par la +langue de leur pays adoptif, tandis que les rabbins se dfient de tout +ce qui n'est pas religion et que les Mcnes se refusent protger une +littrature qui n'a pas droit de cit dans les sphres leves de la +socit, c'est le _Maskil_ (intellectuel) de la petite province, c'est +le _Mechaber_ (auteur) polonais vagabond, ddaign et mconnu, souvent +mme martyr de ses convictions, qui s'acharne maintenir avec honneur +la tradition littraire hbraque et rester fidle la vritable +mission de la langue biblique, ds ses origines. + + * * * * * + +C'est la reprise de l'ancienne littrature des humbles, des dshrits, +d'o sortit la Bible; c'est la rptition du phnomne des +prophtes-tribuns populaires, que nous retrouvons dans l'adaptation +moderne de la langue hbraque. + +Le retour la langue et aux ides du pass glorieux marque une tape +dcisive dans le chemin agit du peuple juif. Il est le rveil de son +sentiment national. + + * * * * * + +C'est ainsi que l'histoire de la littrature hbraque moderne forme une +page extrmement instructive de l'histoire du peuple juif. Elle est +surtout intressante au point de vue de la psychologie sociale de ce +peuple, et fournit des documents prcieux sur la marche que les ides +nouvelles ont suivie pour pntrer dans un milieu qui s'est toujours +montr rfractaire aux courants d'esprit venus du dehors. Cette lutte, +qui dure depuis plus d'un sicle, de la libre-pense contre la foi +aveugle, du bon sens contre l'absurdit consacre par l'ge, exalte par +les souffrances, nous rvle une vie sociale intense, un choc continuel +d'ides et de sentiments. + + * * * * * + +Cette littrature nous montre le spectacle douloureux de potes et +d'crivains qui constatent avec anxit que la littrature hbraque +doit disparatre avec eux et qui s'acharnent quand mme la cultiver +avec toute l'ardeur du dsespoir. Mais ct d'eux nous voyons aussi +des rveurs optimistes, dignes disciples des prophtes, qui, au milieu +de la dbcle de tous les biens du pass et de l'effondrement de toutes +les esprances, demeurent plus que jamais pleins de foi dans l'avenir de +leur peuple et dans sa rgnration prochaine. + +Puis nous assistons aux pripties de la lutte suprme engage au sein +mme de grandes masses juives que les perturbations de la vie moderne +ont profondment branles. Une passion ardente pour une vie sociale +meilleure s'empare de tous les esprits. La conviction que le peuple +ternel ne peut disparatre semble renatre plus forte que jamais, et +des tendances nouvelles vers son auto-mancipation agitent ces masses. + +L est la vritable littrature du peuple juif. C'est le produit du +ghetto, c'est le reflet de ses tats d'me, l'expression de sa misre, +de ses souffrances et aussi de son espoir. Le peuple de la Bible n'est +certainement pas mort, et c'est dans sa langue propre que nous devons +chercher le vritable esprit juif, son me nationale. + +Ne cherchez pas, dans ces posies lyriques souvent monotones, dans ces +romans prolixes et didactiques, la perfection de la forme, l'art pur. +Les auteurs du ghetto ont trop senti, trop souffert, trop subi une vie +misrable sous un rgime semi-asiatique, semi-moyen-geux, pour +s'adonner au culte de la forme. Est-ce que le Cantique des cantiques +est moins un document littraire de premier ordre parce qu'il n'gale +pas la perfection artistique des drames d'Euripide? L'artiste recherche +avant tout la forme acheve, et avec raison, mais au philosophe, +l'crivain social, c'est la marche des ides qui importe surtout. + + * * * * * + +Nous n'avons pas, dans cet essai d'histoire littraire, la prtention de +donner un expos dtaill du dveloppement de la littrature hbraque +moderne, accompli dans les conditions sociales et politiques les plus +complexes et dans un milieu social demeur inconnu au grand public. Cela +nous entranerait trop loin. + +Nous n'avons mme pas la possibilit de donner une ide suffisante de +tous les auteurs dignes d'une mention spciale. + +Rien ou presque rien n'a encore t fait pour faciliter notre tche[1]. + +[Note 1: En effet, nous ne pourrions citer que les excellentes +monographies de R. Brainin sur Mapou, la vie de Smolensky, etc., celles +de M. S. Bernfeld sur Rapaport, etc., en hbreu, et un aperu de M. +Klausner en langue russe. En outre, un article dans la _Revue des +Revues_, de M. Ludvipol, Paris. Malgr la diversit des coles et des +milieux que nous traitons pour la premire fois au point de vue de +l'histoire littraire moderne, le lecteur se persuadera facilement que +le sujet ne manque ni de cohsion ni d'unit. Il va sans dire que, dans +ce premier essai d'histoire de l'hbreu moderne, le groupement des +mouvements et des coles, emprunt par nous aux littratures +occidentales, ne saurait tre que trs relatif.] + +Dans cette tude nous nous proposons seulement de retracer les diverses +tapes parcourues par cette littrature, de dgager les ides gnrales +qui ont agi sur elle et d'tudier, dans l'oeuvre des crivains +reprsentatifs de cette poque, la valeur littraire et sociale de +leurs crits. + +Nous voulons montrer, en un mot, comment, sous l'influence des +humanistes italiens[2], la posie hbraque s'affranchit de la tradition +du Moyen-ge, se modernise et sert de modle tout un mouvement de +renaissance littraire en Allemagne et en Autriche. Dans ces deux pays +les lettres hbraques s'enrichissent et se perfectionnent sous le +rapport de la forme aussi bien que du fond, et finalement, grce des +circonstances favorables, l'hbreu s'impose comme langue littraire et +nationale aux masses juives de la Pologne et surtout de la Lithuanie. + +[Note 2: Surtout de Gloire aux Justes, de M.-H. Luzzato, paru en +1743, qui nous sert comme point de dpart.] + +Dans cette marche vers l'Orient, la littrature hbraque n'a presque +jamais failli sa mission. Deux courants d'ides, plus ou moins +distincts, caractrisent cette littrature: d'une part, l'mancipation +intellectuelle des masses juives tombes dans l'ignorance et, par +consquent, la lutte contre les prjugs et le dogmatisme rabbinique, +et, d'autre part, le rveil du sentiment national et de la solidarit +juive. Ces deux courants d'ides finiront par se fondre dans la +littrature contemporaine, par la cration du mouvement national juif +avec ses diverses nuances. Depuis une vingtaine d'annes, par la force +des vnements, l'mancipation nationale des masses juives s'impose aux +lettrs. Elle a su rendre la langue hbraque une situation +prdominante dans toutes les questions vitales qui agitent le Judasme, +et amener une floraison littraire vraiment significative. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +EN ITALIE.--M.-H. LUZZATO. + + +On ne peut donner le nom de Renaissance, dans le sens prcis du mot, au +mouvement qui s'est effectu dans la littrature hbraque la fin du +XVe sicle, pas plus que celui de Dcadence ne convient pour dsigner +l'poque qui l'a prcd. + +Longtemps avant Dante et Boccace, et notamment depuis le Xe sicle, +les lettres hbraques avaient atteint, principalement en Espagne et +partiellement aussi en Provence, un degr de dveloppement inconnu aux +langues europennes du Moyen-ge. + +Les perscutions religieuses qui anantirent vers la fin du XIVe et +du XVe sicle les populations juives de ces deux pays ne russirent +pas interrompre compltement ces traditions littraires. Les dbris de +la science et des lettres juives furent transplants par les rfugis +dans leurs pays d'adoption. Des coles furent fondes de bonne heure aux +Pays-Bas, en Turquie, en Palestine mme. + +Un renouveau littraire n'tait en effet possible qu'en Italie. Partout +ailleurs, dans les pays arrirs du Nord et de l'Orient, les juifs, +encore sous le coup des malheurs rcents, s'taient replis sur +eux-mmes et rfugis dans le plus sombre des mysticismes ou tout au +moins dans le dogmatisme le plus troit. Grce des conditions +extrieures plus supportables, les communauts italiennes ont pu +reprendre la tradition littraire judo-espagnole. Nous y voyons surgir +des penseurs, des crivains, des potes tels qu'Azarie di Rossi, le +crateur de la critique historique, Messer Lon, philosophe subtil, lie +le Grammairien, Lon di Modena, le puissant rationaliste, Joseph del +Medigo, esprit encyclopdique, les frres potes Francis, qui +combattirent le mysticisme, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long +d'numrer[3]. Ceux-ci et les quelques rares crivains de la Turquie et +des Pays-Bas ont donn un certain clat la littrature hbraque +pendant tout le XVIe et le XVIIe sicles. Hritiers de la +tradition espagnole, ils tendent cependant ragir contre l'esprit et +surtout contre les rgles de la prosodie arabe qui enchanaient la +posie hbraque. Ils essayent d'introduire des formes littraires et +des conceptions nouvelles en hbreu. + +[Note 3: Pour la plupart de ces crivains, voir Karpeles, dans son +_Histoire de la Littrature juive_ (dit. franaise chez Leroux, 1901).] + +Mais ils russissent peine dans leur tche. La majeure partie de +lettrs juifs, peu familiarise avec les littratures trangres, devait +rester en plein Moyen-ge jusqu' une poque beaucoup plus avance. +Quant aux autres, ils prfraient s'exprimer dans la langue de leur pays +qui offrait moins de difficults que l'hbreu. + +Celui qui devait assumer la lourde tche de rompre les chanes qui +gnaient l'volution de la langue hbraque dans un sens moderne, et +devenir ainsi le vritable matre initiateur de la Renaissance hbraque +fut un juif italien, dou de facults surprenantes. + +Mose-Hayim Luzzato naquit en 1707 Padoue. Il tait issu d'une famille +clbre par les autorits rabbiniques et par les crivains qu'elle avait +donns au Judasme, tradition laquelle elle n'a pas failli jusqu' nos +jours. + +Une ducation strictement rabbinique, consacre principalement l'tude +du Talmud sous la direction d'un matre polonais--nous sommes dj une +poque o les rabbins polonais sont en grande estime--qui l'initie de +bonne heure aux mystres de la Cabbale; une enfance triste passe dans +l'air touffant du ghetto, voil quelles furent les premires annes de +notre pote. Heureusement pour lui que ce ghetto tait un ghetto italien +d'o les tudes profanes n'taient pas compltement bannies. + + ct des tudes religieuses, l'enfant fait connaissance avec la posie +hbraque du Moyen-ge et aussi avec la littrature italienne de son +temps. L est sa supriorit sur les lettrs hbreux des autres pays, +qui n'avaient subi aucune influence extrieure et taient demeurs +fidles aux formes et aux ides surannes. + +Ds sa jeunesse, il montre des aptitudes remarquables pour la posie. +l'ge de 17 ans, il compose un drame en vers intitul: Samson et +Dalila, drame qui ne devait jamais tre imprim. Peu de temps aprs, il +publie son Art potique, _Leschon Limoudim_[4], ddi son matre +polonais. Le jeune pote se dcide enfin rompre avec la posie du +Moyen-ge qui entravait le dveloppement de la langue hbraque. Son +drame allgorique _Migdal Oz_[5] (La Tour de la Victoire) fut le signal +de cette rforme. Le style hbraque y rvle une lgance et un clat +non atteints depuis la Bible. Ce drame, inspir du _Pastor fido_ de +Guarini, par le souffle potique qui l'anime et par le got artistique +qui distingue son auteur, est encore trs got des lettrs, malgr ses +prolixits et l'absence de toute action dramatique. + +[Note 4: Mantoue, 1727.] + +[Note 5: Le drame, trs lu en manuscrit, n'a paru qu'en 1837, +Leipzig, par les soins de M. Letteris.] + +C'tait alors un monde nouveau que l'auteur venait de rvler par cette +exaltation de la vie rurale dans une littrature dont les reprsentants +les plus clairs se refusaient de voir dans le Cantique des cantiques +autre chose qu'un symbolisme religieux, tel point que toute notion +relle de la nature avait dgnr chez eux. + + l'instar des pastorales de l'poque, mais peut-tre avec un sentiment +plus rel, le pote fait l'loge de la vie du berger: + + Qu'il est doux, le sort du jeune berger toujours en tte de ses + troupeaux! Il va, il court, joyeux dans sa pauvret, heureux de + l'absence de tout souci. + + Pauvre et toujours gai! + + La jeune fille qu'il aime, l'aime, elle aussi; ils jouissent du + bonheur, et rien ne vient troubler leur plaisir. + + Point d'obstacles, point de sparation; ils jouissent du bonheur en + pleine scurit. Accabl par la fatigue du jour, il s'oublie sur le + sein de sa bien aime. + + Pauvre et toujours gai! + +Hlas! cet appel une vie plus naturelle, aprs tant de sicles de +dgnrescence physique et d'avilissement de tout sentiment de la +nature, ne pouvait pas tre compris ni mme pris au srieux dans un +milieu auquel l'air, le soleil, le droit mme la vie avait t refus +ou strictement mesur. L'ouvrage mme, rest manuscrit, n'a pas t +connu du grand public. + +L'oeuvre capitale de Luzzato, celle qui devait exercer une influence +dcisive sur le dveloppement de la littrature hbraque et rester +jusqu' nos jours un modle de genre, c'est son autre drame allgorique, +paru en 1743, qui ouvre une poque nouvelle dans l'histoire de la +littrature hbraque, l'poque de la _littrature moderne: Layescharim +Tehilla_[6] (Gloire aux justes). Tout y rvle un matre: l'lgance du +style prcis et expressif rappelant le plus pur style biblique, les +images colores et originales, une inspiration potique personnelle, et +jusqu' la pense, empreinte d'une philosophie profonde, d'un haut sens +moral, et exempte de toute exagration mystique. + +[Note 6: Nouvelle dition, Berlin, 1780, etc.] + +Au point de vue de l'art dramatique, la pice ne prsente qu'un intrt +mdiocre. Le sujet, purement moral et didactique, ne comporte aucune +tude srieuse de caractres, et, comme dans toutes les pices +allgoriques, l'action dramatique est faible. + +Le thme n'tait pas bien nouveau; en hbreu mme, il avait dj donn +naissance plusieurs dveloppements littraires. C'est la lutte entre +la Justice et l'Injustice, entre la Vrit et le Mensonge. Les +personnages allgoriques qui prennent part l'action sont, d'un ct, +Yoscher (Probit), aid par Schel (Raison), et Mischpat (Justice), et, +de l'autre ct, Scheker (Mensonge) et ses auxiliaires: Tarmith +(Duperie), Dimion (Imagination) et Taava (Passion). Les deux camps +ennemis se disputent les faveurs de la belle Tehilla (Gloire), fille de +Hamon (Foule). La lutte tant ingale, l'Imagination et la Passion +l'emportent sur la Vrit et la Probit. Alors on voit intervenir +l'invitable Deus _ex machina_, Jhova en la circonstance, et la Justice +est rtablie. + +Ce cadre simple et peu original renferme de trs belles descriptions de +la nature et surtout des penses sublimes qui font de la pice une des +perles de la posie hbraque. L'ide dominante de cette oeuvre, c'est la +glorification de Jhova et l'admiration des merveilles innombrables du +Crateur. + + Quiconque les cherche les trouve dans chaque tre vivant, dans + chaque plante, dans tout ce qui n'est pas anim d'un souffle de + vie, dans tout ce qui est sur terre et dans tout ce qui est dans la + mer, dans tout ce qui est visible l'oeil humain. Heureux celui qui + trouve la science, heureux celui qui lui prte une oreille + attentive! + +Mais ce crateur n'est pas capricieux; la Raison et la Vrit sont ses +attributs et clatent dans toutes ses actions. L'humanit se compose +d'une Foule que se disputent deux forces contraires, la Vrit avec la +Probit d'un ct, le Mensonge et ses pareils de l'autre, et chacune de +ses deux forces cherche la dominer et triompher. + +La Raison de notre pote n'a rien voir avec la Raison positive des +rationalistes qui montre le monde dirig par des lois mcaniques et +immuables; c'est une Raison suprme, obissant des lois morales qui +chappent notre apprciation. Comment pourrait-il en tre autrement? +Ne sommes-nous pas le continuel jouet de nos sens qui sont incapables de +saisir les vrits absolues et qui nous trompent mme sur l'apparence +des choses? + + Nos yeux ne voient que l'apparence des choses; ne sont-ils pas de + chair? Mme pour les choses visibles, le moindre accident suffit + nous en donner une interprtation errone, plus forte raison pour + les choses inaccessibles nos sens. Regardez le bout de la rame + dans l'eau, ne vous parat-il pas allong et tortueux?--et pourtant + vous le savez droit. + + Ne vois-tu pas que le coeur humain est une mer sans cesse agite par + les luttes de l'esprit et dont les vagues sont dans un perptuel + mouvement de flux et de reflux? + + Nous sommes la proie de nos passions; lorsqu'elles changent, nos + sensations changent galement. Nous ne voyons que ce que nous + voulons voir, nous n'entendons que ce que nous dsirons et + imaginons. + +Cette ide de la phnomnalit des choses et de l'impuissance de notre +esprit a fini par jeter notre pote croyant et imbu de la Cabbale dans +le mysticisme le plus dangereux. Aprs avoir us ses forces dans les +publications les plus diverses, parmi lesquelles nous relevons une +excellente imitation des Psaumes, un trait non sans grandeur sur les +principes de la logique[7], un autre sur la morale et un grand nombre de +posies et de traits cabalistiques, dont la plupart n'ont jamais t +publis, son esprit s'exalta; il perdit bientt tout quilibre moral. Un +jour il alla jusqu' s'imaginer qu'il tait appel jouer le rle du +Messie. Les Rabbins, qui avaient peur de voir une triste rptition des +mouvements pseudo-messianiques qui avaient tant boulevers le monde +juif, lancrent l'excommunication contre lui. Son imitation ingnieuse +du Zohar, crite en aramen et dont nous ne possdons que des fragments, +acheva de ruiner sa rputation. Oblig de quitter l'Italie, il vagabonda + travers l'Allemagne, puis sjourna Amsterdam. Il eut la satisfaction +d'tre accueilli en vritable matre par les lettrs de cette importante +communaut. Il y composa ses dernires oeuvres. Mais il n'y resta pas +longtemps. Il quitta cette ville pour aller chercher l'inspiration +divine Safed, en Palestine, foyer clbre de la Cabbale. C'est l +qu'il mourut, emport par la peste, l'ge de quarante ans. + +[Note 7: _Hahigayon_ (La Logique) nouv. dit., Varsovie, 1898. La +plupart des manuscrits de M.-H. Luzzato n'ont jamais t publis.] + +Triste vie d'un pote victime du milieu anormal dans lequel il a vcu et +qui, dans des conditions plus favorables, aurait pu devenir un matre +d'une valeur universelle. Son plus grand mrite est d'avoir +dfinitivement dbarrass l'hbreu des formes et des ides du Moyen-ge +et de l'avoir rattach aux littratures modernes. Il a lgu la +postrit un modle de posie classique. Son oeuvre, rpandue dans les +pays du Nord et de l'Orient, ne tarda pas susciter des imitateurs. +Mends et Wessely, qui se mirent, l'un Amsterdam et l'autre en +Allemagne, la tte d'une renaissance littraire, ne sont que les +disciples et les successeurs du pote italien. + + + + +CHAPITRE II + +EN ALLEMAGNE.--LES MEASSFIM. + + +On a justement remarqu que le relvement intellectuel des juifs en +Allemagne avait devanc leur mancipation politique et sociale. +Longtemps ferm toute ide venant du dehors et confin dans le domaine +religieux et dogmatique, le judasme allemand a partag la misre +matrielle et sociale de celui des pays slaves. Les ides philosophiques +et tolrantes de la fin du XVIIIe sicle le secouent quelque peu de +sa torpeur et, mesure qu'elles pntrent dans les communauts, un +bien-tre plus ou moins assur s'tablit du moins dans les grands +centres. Le premier contact du ghetto avec les socits claires de +l'poque a donn l'impulsion tout un mouvement d'mancipation +intrieure. Des Cercles de Maskilim (intellectuels) se forment +Berlin, Hambourg et Breslau. Ils taient composs de lettrs initis + la civilisation europenne et anims du dsir de faire pntrer la +lumire de cette civilisation dans les communauts de la province. +Ceux-ci entrent en lutte contre le fanatisme religieux et les mthodes +casuistiques qu'ils veulent remplacer par des ides librales et des +tudes scientifiques. Deux coles, avec le philosophe Mendelssohn et le +pote Wessely en tte, naissent de ce mouvement, celle des +_Biouristes_[8] et celle des _Meassfim_[9]. Tandis que les uns dfendent +le judasme contre les ennemis du dehors et combattent intrieurement +les prjugs et l'ignorance des Juifs eux-mmes, les autres +entreprennent de rformer l'ducation de la jeunesse et de faire revivre +la culture de la langue hbraque. Tous s'accordaient penser que, pour +relever l'tat moral et social des juifs, il fallait d'abord faire +disparatre les divergences extrieures qui les sparaient de leurs +concitoyens. Une traduction nouvelle de la Bible en allemand littraire, +entreprise par Mendelssohn, devait donner le coup de grce l'usage du +jargon judo-allemand. D'autre part, le _Biour_ ou commentaire de la +Bible (d'o le nom de Biouristes donn cette cole), sorti de la +collaboration d'une pliade de savants et de lettrs, devait faire table +rase de toute interprtation mystique et allgorique des Livres sacrs +et introduire la mthode rationnelle et scientifique. + +[Note 8: De Biour, commentaire biblique.] + +[Note 9: De Meassef, Collecteur.] + +L'oeuvre de cette cole a certainement contribu au relvement +intellectuel de la masse juive ainsi qu' la propagation de la langue +allemande qui finit par se substituer au jargon judo-allemand. Son +influence ne s'est pas arrte aux juifs allemands, mais elle s'est +galement tendue sur les communauts de l'Est de l'Europe. + + * * * * * + +En 1785, deux crivains hbreux de Breslau, Isaac Eichel et B. Landau, +entreprennent, sous les auspices de Mendelssohn et de Wessely, la +publication d'un recueil priodique intitul _Hameassef_ (le +Collecteur), d'o le nom de _Meassfim_ donn cette cole. Le Meassef +poursuivait un but double, la propagation des sciences et des ides +modernes en hbreu, seule langue accessible aux juifs du ghetto,--et +l'puration de cette langue dgnre dans les coles rabbiniques. Il +devait initier ses lecteurs aux exigences sociales et esthtiques de la +vie moderne et les dbarrasser de leur particularisme sculaire. Le +Meassef eut aussi le mrite de grouper pour la premire fois sous une +mme gide les champions de la _Haskala_ (humanisme) de divers pays et +de servir de trait d'union entre eux. + +Au point de vue littraire, le Meassef ne prsente qu'un intrt +mdiocre. Ses collaborateurs, dnus de got, offraient aux lecteurs des +imitations des auteurs romantiques allemands d'une valeur contestable. +Il ne rvla aucun talent nouveau vraiment digne de ce nom. La +rputation dont jouissaient ses principaux collaborateurs tait +antrieure son apparition. Ils la devaient surtout la vogue que les +lettres hbraques avaient acquise grce aux efforts des disciples de +Luzzato.--C'tait plutt une oeuvre de propagande et de polmique. +Cependant la lutte contre les prjugs et les rabbins n'y atteint pas +encore cette pret qui caractrise les poques postrieures. + +Les vnements se prcipitrent d'une faon inattendue avec la +Rvolution franaise, et le Meassef disparut aprs sept ans d'existence, +non sans avoir apport un appoint l'oeuvre de l'mancipation +intellectuelle des juifs allemands et la renaissance laque de la +langue hbraque. Et telle tait l'importance de cette premire +rencontre de lettrs hbreux qu'elle sut imposer son nom tout le +mouvement littraire de la seconde moiti du XVIIIe sicle, appel: +poque des Meassfim. + +Deux potes et cinq ou six crivains plus ou moins dignes de ce nom +dominent cette poque. + + * * * * * + +Naphtali Hartwig Wessely, n Hambourg (1725-1805), est considr comme +le prince des potes de l'poque. Issu d'une famille aise et assez +claire, il reut une ducation moderne. Esprit ouvert toutes les +influences nouvelles, il resta nanmoins attach sa croyance et ne +s'est jamais cart du terrain strictement religieux. Bel esprit, il +cultiva avec succs la posie et acheva l'oeuvre de la Rforme commence +par le pote italien sans atteindre pourtant l'originalit et la +profondeur de ce dernier. + +Son chef-d'oeuvre potique est les _Schir Tifereth_ ou la +Mosiade[10], chant pique en cinq volumes. Ce pome de l'Exode est +conu d'aprs le modle des pseudo-classiques allemands du temps. +L'influence de la Messiade de Klopstock est flagrante. + +[Note 10: Berlin, 1789.] + +La profondeur de la pense, le sentiment artistique et l'imagination +potique personnelle font dfaut dans cette oeuvre, qui n'est en somme +qu'une paraphrase oratoire du rcit biblique. Les mmes dfauts se +retrouvent, d'ailleurs, dans toutes les posies de Wessely. Mais, en +revanche, il possde un style oratoire d'une allure remarquable, et il +crit en un hbreu lgant et chti. Cette correction du style trs +travaill et cette absence mme de temprament potique font de lui le +Malherbe de la posie hbraque moderne. L'admiration professe pour le +pote par ses contemporains fut trs grande, et le grand nombre +d'ditions qu'eut son pome, devenu un livre populaire estim par les +orthodoxes mmes, tmoignent de l'influence que le pote a exerce sur +ses coreligionnaires et de l'importance croissante de la langue +hbraque. Wessely a aussi crit plusieurs ouvrages importants sur la +philologie juive. Il faut regretter que le style diffus et par trop +prolixe de sa prose ait empch d'apprcier la valeur scientifique de +ces crits. Ami et admirateur de Mendelssohn, il participa la +traduction allemande de la Bible et l'oeuvre des commentateurs. + +Son recueil, intitul _Gan-Naoul_ (Jardin ferm), publi Berlin en +1765 et consacr des questions de grammaire et de philologie, atteste +les connaissances profondes de l'auteur. Ce qui fait le plus d'honneur +Wessely, c'est la fermet de son caractre et son amour de la vrit. Il +le prouve dans son pamphlet, _Dibre Schalom weemeth_, Paroles de paix +et de vrit, publi Berlin en 1787 l'occasion de l'dit de +l'empereur Joseph II ordonnant la rforme de l'enseignement juif et la +fondation des coles modernes. Quoique arriv un ge avanc, il ne +recula pas devant la crainte d'attirer sur lui le courroux des +fanatiques, et il se pronona ouvertement en faveur des rformes +scolaires. Avec une modestie et une douceur remarquables, le vieux pote +dmontre toute l'urgence de ces rformes et affirme qu'elles ne sont pas +contraires la foi mosaque et rabbinique. Cet acte courageux lui valut +l'excommunication de la part des fanatiques. Il lui valut aussi d'tre +considr comme le personnage le plus considrable de l'cole des +Meassfim et comme le matre des Maskilim. + + * * * * * + +Parmi les collaborateurs les plus distingus du Meassef, se place aussi +l'autre pote en titre de l'poque, David Franco Mends (1713-1792), n + Amsterdam d'une famille chappe l'inquisition et qui, comme la +plupart des familles originaires d'Espagne, avait conserv l'usage de la +langue espagnole. Il fut l'ami et le disciple de Mose-Hayim Luzzato, +qu'il imita. Si dans l'Europe orientale la langue hbraque prdominait +dans le ghetto et obligeait tous ceux qui voulaient s'adresser aux +masses juives avoir recours elle, il n'en tait pas de mme dans les +pays romans. L, l'hbreu fut peu peu supplant par la langue du pays. +Mends, qui avait vou un vritable culte aux lettres hbraques, tait +afflig de les voir si ddaignes par ses coreligionnaires, qui leur +prfraient la littrature classique franaise. Dans sa prface la +tragdie _Guemoul Atalia_ (La rcompense d'Athalie), publie Amsterdam +en 1770, il s'efforce de dmontrer la supriorit de la langue sacre +sur les langues profanes. En vrit, cette pice, malgr les +protestations de son auteur, n'est qu'un remaniement assez peu heureux +de la tragdie de Racine. On y remarque un style pur et classique et +quelques scnes animes d'une certaine vivacit d'action. + +Nous possdons un autre drame historique de Mends, intitul _Judith_, +publi galement Amsterdam, et dont le mrite n'est pas suprieur +celui de sa premire tragdie, ainsi que plusieurs tudes biographiques +sur les savants du Moyen-ge publies dans le Meassef. + +Mends n'a certainement pas russi faire concurrence aux modles +italiens et franais dont il s'inspira. Il n'en fut pas moins approuv +et admir par les lettrs de son temps, qui voyaient en lui l'hritier +de Luzzato. + + * * * * * + +Nous ne pouvons numrer tous les lettrs et les rudits qui ont, d'une +faon directe ou non, contribu l'action du Meassef. Contentons-nous +de citer ceux qui se sont distingus par une certaine originalit +d'esprit. + +C'est Breslau que vcut le rabbin Salomon Papenheim (1776-1814), +auteur d'une lgie sentimentale _Arba Kossoth_ (Les Quatre Coupes), +inspire des _Nuits_ de Young, et publie Berlin en 1790. Cette lgie +est remarquable par le souffle potique personnel de l'auteur. Dans des +plaintes rappelant Job, et tel un Werther hbreu, il pleure, non pas la +perte de sa bien-aime--ce qui n'et pas t conforme l'esprit du +ghetto--mais celle de sa femme et de ses trois enfants. Cette lgie a +eu la chance de devenir un pome populaire. + +Mais cette sentimentalit fade et le style prcieux et outr de notre +auteur devaient exercer une influence nuisible sur les gnrations +suivantes. C'tait le tribut accord par la littrature hbraque au mal +du sicle. + +Mentionnons aussi le rdacteur d'une nouvelle srie du Meassef parue +Dessau en 1809-1811, Salom Hacohen, dont les posies et les articles +publis dans le Meassef (2e srie) et dans les _Bicour Itim_, et +surtout le drame historique intitul _Amel et Tirza_[11], empreint d'une +certaine navet s'accordant bien avec le cadre biblique, ont obtenu un +grand succs[12]. + +[Note 11: Redelheim, 1812.] + +[Note 12: Un autre crivain de l'poque, Hartwig Derenbourg, dont le +fils et le petit fils ont continu avec clat la tradition littraire et +scientifique en France, est l'auteur d'un drame allgorique trs lu: +_Yoschev Tvel_ (Tous les habitants du monde), publi Offenbach en +1789.] + +Mendelssohn lui-mme, le matre admir et respect de tous, crivait +fort peu et, il faut l'avouer, assez mal l'hbreu. + +Quant aux rdacteurs du Meassef, l'un d'eux, Isaac Eichel (1756-1804), +se distingua par ses articles polmiques contre les superstitions et +l'obscurantisme des orthodoxes du ghetto. Eichel est galement l'auteur +d'une tude biographique sur Mendelssohn, publie Vienne en 1814. + +L'autre, Baruch Lindau, publia entre autres un trait des sciences +naturelles intitul: _Reschith Limoudim_ (lments des Sciences), Brunn, +1797. Notons aussi le savant professeur de l'Universit d'Upsal, M. +Levison, qui contribua au succs du Meassef par une srie d'tudes +scientifiques. + +La Pologne, qui avait jusqu'alors fourni des rabbins et des professeurs +de Talmud, ne tarda pas participer l'oeuvre des Meassfim. Plusieurs +des collaborateurs polonais du Meassef mritent une mention spciale. + +Le spirituel et profond disciple de Kant, Salomon Mamon, n'a publi, en +dehors de ses travaux d'exgse et de son commentaire ingnieux sur +Mamonide, rien d'original en hbreu. + +Un autre crivain polonais, Salomon Doubno (1735-1813), fut un +grammairien et un styliste remarquable; il fut aussi un des premiers +collaborateurs de Mendelssohn l'oeuvre du Biour (commentaire de la +Bible). Il publia, entra autres, un drame allgorique et des posies +satiriques dont l'_Hymne l'hypocrisie_ est un modle achev[13]. + +[Note 13: Cit par M. Taviow dans son Anthologie. Varsovie, 1890.] + +Juda ben-Zeeb (1764-1811) publia Berlin une Grammaire hbraque conue +d'aprs les mthodes modernes: c'est le _Talmud Leschon Ivri_[14] +(Manuel de la langue hbraque). Par cette oeuvre il a beaucoup contribu + la propagation de la linguistique et de la rhtorique parmi les juifs. +Son Dictionnaire hbreu-allemand et sa version hbraque de Ben Sira +sont assez connus des hbrasants. + +[Note 14: Nouvelle dition. Vilna, 1867.] + +Isaac Satonow (1732-1804), Polonais tabli Berlin, est une figure trs +curieuse par la varit de ses productions ainsi que par l'tranget de +son esprit. + +Dou d'une facult d'assimilation surprenante, il excellait aussi bien +imiter le style biblique que le style du Moyen-ge. Il maniait aussi +ingnieusement l'hbreu que l'aramen. Il attribuait tous ses crits +une provenance antique. Cette fantaisie n'enlve rien l'originalit de +certains de ses ouvrages. Son anthologie _Mischl Assaf_, en 3 livres, +attribue par lui au psalmiste[15], figurerait honorablement dans +n'importe quelle littrature. + +[Note 15: Berlin, 1789 et 1792.] + +Citons-en quelques _mischl_ ou maximes: + + La vrit jaillit de la recherche, la justice de l'intelligence. Le + commencement de la recherche est l'tonnement, son milieu est le + discernement, son but la vrit et la justice. + + Le jour de ta naissance tu pleurais et les gens qui t'entouraient + s'gayaient; le jour de ta mort c'est toi qui riras et les gens + sangloteront autour de toi: sache donc que c'est alors que tu + renatras pour jouir en Dieu, et la _matire_[16] ne t'en empchera + plus. + + Domine ton esprit afin que les trangers ne dominent point ta + chair. + + Les pinces sont faites avec des pinces; le travail est aid par le + travail, et la science par la science.--Ne t'imagine point que tout + ce qui te parat doux soit galement doux pour tout le monde. Ne le + crois pas: nombreuses sont les belles femmes haes par leurs maris, + et combien de femmes vilaines en sont aimes! + + Tout tre vivant cesse d'engendrer en vieillissant. Le mensonge, + quoique caduc, courtise encore. Plus sa racine vieillit dans la + terre, plus il augmente le nombre de ses enfants trompeurs; ses + amis se multiplient, et les admirateurs de tout ce qui est vieux + concourent ce que son nom ne disparaisse point de la surface de + la terre. + +[Note 16: Jeu de mots: _Geschem_ veut dire en hbreu: pluie et +matire.] + +En somme, comme nous l'avons dj remarqu, le mouvement littraire +provoqu par les Meassfim n'a produit rien ou presque rien de durable. +Les crivains de cette poque ont jou le rle de prcurseurs et de +prparateurs. Dmolisseurs et rformateurs, ils disparaissent quelques +exceptions prs, une fois leur besogne termine et l'mancipation +matresse dans l'Europe occidentale. Et ils ont pu voir le torrent de +l'mancipation entraner, avec tout le pass, la seule relique qui leur +ft chre et pour laquelle leur coeur de juif vibrait encore: la langue +hbraque. + +Humanistes passionns l'esprit peu perspicace, ils se laissrent +blouir par l'apparence des choses modernes et par les promesses de +lumire et de libert. Ils rompirent avec l'idal de l'affranchissement +national d'Isral et se placrent ainsi en dehors de la solidarit qui +unissait dans une mme esprance les grandes masses juives restes +attaches leur foi et leur peuple. + +crivains souvent sans valeur, sans originalit aucune, ils ddaignrent +trop le milieu juif pour y chercher leur inspiration. Aussi ce ne furent +pour la plupart que des _imitateurs_, des traducteurs mdiocres de +Schiller et de Racine. Ils n'ont pas su parler l'me juive ni +remplacer par un idal nouveau les traditions dfaillantes du pass et +l'espoir messianique en dcadence. Une gnration entire passera avant +que le Judasme historique reprenne sa revanche avec la cration de la +science pure et de la conception de la Mission du peuple juif. + +Cependant le mouvement provoqu par les Meassfim eut un trs grand +retentissement. Pour la premire fois, la tradition rabbinique ptrifie +par l'ge et l'ignorance est attaque dans la langue sacre mme, au nom +de la vie et de la science. Pour la premire fois la Haskala, ou +l'humanisme hbreu, dclare la guerre toutes les choses du pass qui +entravaient l'volution moderne du Judasme. En vain les Meassfim--sauf +quelques exceptions--se gardent de toute sortie violente contre les +principes mme du dogmatisme, en vain leur matre Mendelssohn va jusqu' +consacrer publiquement ces principes en dpit du bon sens et du judasme +historique; une brche venait d'tre faite dans le mur du ghetto par la +lacisation de l'esprit littraire et public, et rien ne pourra plus +s'opposer la marche des ides nouvelles. Les rabbins de l'poque le +comprirent fort bien, c'est ce qui explique l'acharnement de leur +opposition. + +C'est depuis cette poque que nous voyons apparatre une classe nouvelle +dans le ghetto, celle des Maskilim, ou des lettrs laques, avec +laquelle les rabbins devront, jusqu' nos jours, non seulement compter, +mais encore partager leur autorit sur le peuple. + +Pour ce qui est de la langue hbraque, les Meaasfim russirent la +purifier et lui rendre la forme biblique. Wessely et Mends ont effac +les derniers vestiges du Moyen-ge. Un grand nombre de beaux esprits de +l'poque nous ont laiss des modles du style classique. + +Mais ce retour aux manires et au style de la Bible devait faire +retomber les lettres hbraques dans un excs contraire. Il aboutit la +cration d'un style pompeux et prcieux, la _Melitza_, qui a laiss dans +la littrature hbraque des traces indlbiles dont elle se ressent +jusqu' nos jours. En se posant en gardiens du style biblique pour faire +face aux rabbinismes qui avaient corrompu l'lgance de la langue, ils +ne surent garder aucune mesure. + +Pour exprimer les choses les plus prosaques et les ides les plus +simples, ils se servent des mtaphores et des images mmes de la Bible. + +C'est cette gageure de purisme qui envahit la littrature hbraque, +que celle-ci doit sa rputation, immrite d'ailleurs, de n'tre qu'un +jeu d'esprit et de n'offrir aucune originalit. + + * * * * * + +Les lettrs italiens participrent peu au mouvement littraire de la fin +du XVIIIe sicle. Citons cependant deux d'entre eux. Le premier est +le pote Ephram Luzzato (1727-1792), dont nous relevons les sonnets +rotiques d'un style vif et souvent personnel. L'autre est Samuel +Romanelli, auteur d'un mlodrame trs got par ses contemporains et +d'un Voyage en Arabie. + + * * * * * + +En France, et surtout en Alsace, nous trouvons aussi quelques +collaborateurs des Meassfim allemands. Ensheim est le plus connu d'entre +eux. + +C'est en France que nous trouvons le seul pote original de cette +poque, pote qui n'appartient d'ailleurs pas l'cole des Meassfim. +lie Halphen Halvy de Paris (1760-1822), le grand'pre de M. Ludovic +Halvy, par son temprament potique et par la richesse de son +imagination, l'emporte de beaucoup sur les autres potes de son temps. +Malheureusement, nous ne possdons pas tous les crits de ce pote peu +fcond, mais le charme de son style personnel et la richesse des images +potiques tmoignent assez de son talent. On sent que le souffle de la +Rvolution a pass par l. Son _Hymne la paix_, publi Paris en +1804, est l'apothose de Napolon dans la personne duquel le pote salue +la Libert sauve et la Belle France, patrie de la Libert. Un amour +sans borne pour la France, ce beau pays, ce peuple libre et rtif, +ayant dans son coeur l'amour de sa patrie et dans sa main l'pe +vengeresse et une haine de la tyrannie couronne, qui avait fait de ce +Paradis terrestre un cimetire, caractrisent cette oeuvre unique en son +genre. + +Il exalte le Dictateur non seulement parce qu'il est l'ami de la +victoire, mais plus encore parce qu'il est en mme temps l'ami de la +science. Il salue les armes victorieuses, quoique portant la +destruction et la misre, surtout parce qu'elles portaient aussi le +drapeau de la science, la civilisation et le progrs. + +Ce cri de libert trouva un cho retentissant dans le ghetto des pays +les plus arrirs mme. La littrature hbraque possde des souvenirs +curieux qui montrent tout l'espoir que firent natre dans le coeur des +juifs--dont le caractre concordait peu avec le rgime du despotisme--la +Rvolution franaise et les conqutes napoloniennes. Ils salurent dans +de nombreux hymnes et chants publics en hbreu[17] les armes de +Napolon comme le Messie sauveur. + +[Note 17: Pour ne citer que l'ode du clbre rabbin Jacob Mer en +Alsace, un aeul de la famille du grand-rabbin Zadoc Kahn, une autre +compose par le grammairien polonais Ben-Zeeb Vienne; enfin, les +hymnes chants dans les synagogues de Francfort (1807), dans celle de +Hambourg (1811), etc.] + +Mais dj la raction met fin ces esprances irralises, et les Juifs +retombent dans leur misre sociale. Le heurt des conceptions nouvelles +ne contribua pas moins produire une fermentation d'ides et de +tendances dans le ghetto, rveill enfin de son sommeil millnaire. + + + + +CHAPITRE III + +EN POLOGNE ET EN AUTRICHE.--L'COLE DE GALICIE. + + +Nous avons vu les lettrs polonais tablis en Allemagne s'associant +l'oeuvre des Meassfim. Bientt nous verrons comment ce mouvement +littraire fut transport en Pologne, o il a produit des effets +beaucoup plus durables. + +Tandis que, dans les pays de l'Occident, l'hbreu tait destin +disparatre peu peu et faire place la langue du pays, dans les +pays slaves, au contraire, l'importance de la littrature hbraque +devait crotre et devenir prdominante. Elle aboutira la formation +graduelle d'une littrature profane ininterrompue jusqu' nos jours. + +Le judasme polonais, isol dans ses destines et dans sa vie politique, +formait depuis le XVIe sicle la plus grande partie du peuple juif. +Une organisation politique et religieuse autonome, administre par les +Rabbins et les reprsentants de la communaut ou du Cahal, une sorte +d'tat thocratique connu sous le nom de Synode des Quatre Pays (la +Pologne, la Petite Pologne, la Petite Russie et plus tard la Lithuanie +avec son synode autonome), rgissait les destines et rglait la vie de +ces agglomrations de juifs originaires de tous les pays et fusionns en +un seul bloc. Formant presque tout le Tiers-tat dans un pays trois fois +plus grand que la France, ils taient, non seulement marchands, mais +surtout artisans, ouvriers, fermiers mme. Ils constituaient un peuple +part, distinct des autres. Ce n'taient plus les ghetto troits et les +petites communauts de l'Occident, mais des provinces entires, avec +leurs villes et leurs bourgades presque uniquement peuples par des +juifs. La guerre de Trente ans, qui avait jet un grand nombre de juifs +allemands en Pologne, acheva de donner une constitution dfinitive cet +organisme social. Les nouveaux venus prirent rapidement une importance +prdominante dans les communauts. Ils surent imposer l'usage gnral +leur idiome allemand et ils poussrent outrance l'tude de la Loi. Les +coles talmudiques de la Pologne et ses autorits rabbiniques acquirent +bientt une rputation inconteste dans toute la Diaspora. Mpriss et +maltraits par les magnats polonais, condamns, grce une immigration +incessante et aux pauvres ressources du pays, une lutte pre pour la +vie, ils mettaient toute leur ambition dans l'tude de la Loi et se +consolaient avec l'espoir messianique. La casuistique la plus insense +et le dogmatisme le plus sec suffisaient aux besoins intellectuels des +plus clairs; une pit sans borne, l'observance rigoureuse et +minutieuse des prescriptions rabbiniques et le culte de traditions et de +superstitions accumules par le temps, comblaient le vide de l'existence +pnible des masses. Pour satisfaire leurs exigences de sentiment et de +coeur, ils avaient les homlies des Maguidim (Prdicateurs), sorte +d'enseignement populaire fond sur les textes sacrs, agrments de +contes talmudiques, d'allusions mystiques et de superstitions de tout +genre. + +Une catastrophe terrible, le soulvement des Cosaques de l'Ukraine, +cota la vie un demi-million de juifs, et la terreur qui s'en suivit +durant toute la fin du XVIIe et la premire moiti du XVIIIe +sicle jeta parmi les populations juives des provinces mridionales un +dsarroi complet. C'est alors que le Hassidisme[18], avec son fatalisme +oriental, son culte des Zaddikim (Justes), faiseurs de miracles, fait +son entre et gagne les populations d'une grande partie de la Pologne. +Un abaissement moral et intellectuel s'en est suivi, concidant avec +l'poque mme o l'action civilisatrice des Meassfim triomphe en +Allemagne. + +[Note 18: Littralement: les pieux, une secte fonde en Volhynie +dans la seconde moiti du XVIIIe sicle, dont les adhrents, tout en +restant fidles la loi rabbinique, opposent la pit, l'exaltation +mystique et le culte des saints l'tude du talmud et au dogmatisme des +rabbins.] + +Les rformes concernant les juifs, entreprises par l'empereur Joseph II +dans la partie de la Pologne annexe l'Autriche, et, en tout premier +lieu, le service militaire obligatoire, portrent un coup terrible ces +masses ignorantes, rebelles tout changement et n'accordant aucun +crdit aux promesses d'amliorer leur situation que les autorits leur +faisaient. Ils furent terroriss par la svrit des mesures prises +contre eux et, dans leur impuissance lutter contre l'autorit, ils se +jetrent en masse dans le Hassidisme, qui prchait l'oubli de tout dans +la solidarit mystique. C'tait l'arrt de tout dveloppement social et +religieux mme, la superstition s'tablissant en matresse et +aboutissant la complte dgnrescence de ces populations. + +Pour parer au danger de l'envahissement de la nouvelle secte et pour +clairer, du moins, la partie intellectuelle de ces masses, les lettrs +juifs de la Pologne reprirent l'oeuvre des Meassfim et se firent les +champions de la Haskala. Ils secondrent ainsi les efforts du +gouvernement autrichien. Leur action augmente peu peu en importance, +et bientt nous voyons se former des coles modernes et des Cercles +littraires dans la plupart des villes de la Galicie. + +Des crivains comme Tobie Feder, l'auteur d'un pamphlet rigoureux contre +le Hassidisme et de nombreuses publications philologiques, et David +Samoscz, auteur trs fcond, ouvrent la campagne humaniste dans la +Pologne russe mme. + +Des juifs riches et influents s'associent ce mouvement et +l'encouragent. Joseph Perl, fondateur d'une cole moderne et de +plusieurs institutions d'ducation, reprsente le type de ces mcnes +juifs, amis du progrs[19]. + +[Note 19: J. Perl est aussi l'auteur anonyme d'une parodie dirige +contre les Hassidim et intitule _Megall Temirin_ (Rvlateur des +mystres). La parodie hbraque, qui excelle surtout dans l'adaptation +du langage talmudique aux usages et aux questions modernes, est un genre +littraire propre l'hbreu, qui mriterait une tude spciale. Elle a +pour but de polmiser et de ridiculiser (ainsi l'ouvrage cit), ou bien +de critiquer les moeurs (le Trait des gens de commerce paru +Varsovie, le Trait d'Amrique publi New-York, etc.); trs souvent +elle sait divertir et amuser (Hakundus, Vilna 1827, les nombreuses +ditions du Trait Pourim).] + +Des recueils priodiques scientifiques et littraires succdent au +Meassef et se multiplient. Aprs le _Bicour Hatim_[20](Les Prmices), +vient le _Kerem Hmed_[21] (La Vigne dlicieuse), puis le _Osar Nehmad_ +(Le Trsor dlicieux), rdig par Blumenfeld; enfin _Hahalouz_ (le +Pionnier), fond en 1853 par Erter et Schorr, le spirituel publiciste et +le rformateur hardi; _Cochb Ishac_ (toiles d'Isaac) rdig par I. +Stern Vienne (1850-1863), etc., etc. Ces recueils prsentent un +caractre beaucoup plus srieux que le Meassef. On y trouve gnralement +plus d'originalit et plus de profondeur scientifique. + +[Note 20: Rdig par S. Hacohen, Vienne (1820-1831).] + +[Note 21: Rdig par Goldenberg, Tarnopol (1833-1842).] + +Pour parler l'esprit de lettrs polonais, tous imbus de fortes tudes +rabbiniques, les petits jeux d'esprit nafs et les amusettes en style +prcieux ne suffisaient plus; c'est leurs raisons, leurs +convictions, leur constant besoin d'occupations spirituelles qu'il +fallait s'adresser. Pour dtourner ces esprits du plus absurde des +mysticismes, il fallait leur proposer un idal nouveau capable de parler + leur sentiment, leur coeur, avide de consolation, et que l'tude de +la Loi--qui nourrissait tout ce qui pensait et tudiait dans le +ghetto--ne satisfaisait plus entirement. + +Deux hommes, les plus minents parmi les humanistes juifs de la Pologne +autrichienne, ont su rpondre cet tat d'me et consolider ainsi le +mouvement littraire inaugur en Allemagne. Le rabbin Salomon Jhuda +Rapoport, crateur de la Science du Judasme, destine remplacer la +scolastique rabbinique, et le philosophe Nahman Krochmal, le promoteur +de l'ide de la Mission du peuple juif, qui devait se substituer +l'idal mystique et religieux. + + * * * * * + +Salomon Jhuda Rapoport (1790-1867), surnomm le pre de la Science du +Judasme, naquit Lemberg, d'une famille rabbinique. Il fit des tudes +purement rabbiniques. Mais son esprit veill sut profiter de l'occasion +qui lui donna la possibilit d'apprendre la langue franaise d'abord, +puis l'allemand. L'influence du philosophe Krochmal, dont il fit la +connaissance, dtermina sa carrire littraire et scientifique. En 1814, +il publia, Lemberg, une description en hbreu de la ville de Paris et +de l'le d'Elbe, rpondant ainsi la curiosit gnrale que les +vnements de l'poque avaient souleve dans le ghetto polonais. +l'instar de Mends, dont il subit l'influence, il publia plus tard une +traduction d'_Esther_ de Racine[22] et d'un certain nombre de posies +de Schiller. Mais il ne s'arrta pas l. L'tude approfondie qu'il fit +des savants et potes juifs du Moyen-ge tourna son esprit vers les +recherches historiques. Il publia dans le _Bicour Hatim_ et dans le +_Kerem Hmed_ une srie d'tudes biographiques et littraires dans +lesquelles il fit preuve d'un grand sens critique et d'un profond +jugement. Son style sobre et prcis n'a pas t dpass. Ces tudes +donnrent une nouvelle direction aux esprits curieux de l'poque; Jost, +Zunz, S.-D. Luzzato s'attachrent approfondir le Judasme du +Moyen-ge. Une nouvelle science, la _Science du Judasme_, en fut le +rsultat. + +[Note 22: _Bicour Hatim_, 1825.] + +Rapoport publia aussi un pamphlet contre les Hassidim et leurs rabbins +thaumaturges, et divers articles sur la ncessit de propager la science +et la civilisation parmi les juifs. Il s'attira de la sorte la haine des +fanatiques. Nomm rabbin Tarnopol, grce l'initiative du mcne +Perl, les menes des Hassidim le forcrent quitter cette ville. Il +partit pour Prague et devint rabbin de cette communaut importante, o +il finit ses jours. + +lve et successeur des Meassfim allemands, Rapoport a hrit d'eux la +conviction, qui accompagne le Maskil hbreu, que seules la science et la +civilisation modernes pouvaient relever le niveau intellectuel et la +situation politique de ses coreligionnaires. Il a combattu toute sa vie +en faveur de la Haskala. Il aima la science de la faon la plus +dsintresse, et non comme un instrument devant servir l'mancipation +politique des juifs. Il comprit que l'oeuvre de l'assimilation inaugure +en Occident tait irralisable et inutile mme en Orient et il ne se +bera point de vaines illusions. Il s'acharna surtout contre les +rformes religieuses dans le judasme qu'il croyait destines diviser +le peuple et semer le dsaccord et l'indiffrence l'gard des +institutions nationales. Sa campagne contre Schorr, le rdacteur du +Halouz, et J. Mises, et surtout son pamphlet _Tochahath Meguilla_ +(Message de reproche), paru Francfort en 1846, en tmoignent +suffisamment. Aux esprits hsitants qui ne croyaient plus l'avenir du +Judasme, Rapoport rpond, dans sa prface Esther: L'amour de ma +nation est la pierre angulaire de mon existence. Seul cet amour est en +tat de consolider ma foi, car le sentiment national juif et sa religion +sont troitement lis ensemble. Et non seulement ce sentiment national +et cette religion ne se conoivent pas l'un sans l'autre, mais un +troisime facteur vient se joindre aux deux premiers au point de ne plus +faire avec eux qu'un seul tout, c'est la Terre-Sainte! + +Le dsir d'expliquer d'une faon rationnelle cet amour pour l'antique +patrie des juifs, lui suggra, bien avant Buckle et Lazarus, la thorie +de l'influence du climat sur la psychologie des peuples. Dans son tude +sur Rabbi Hananel (_Bicour Hatim_, 1832), il explique les traits +psychologiques du peuple juif par le fait qu'il habitait un pays tempr +situ entre l'Asie et l'Afrique. De l vient l'quilibre entre le +sentiment et la raison qui caractrise ce peuple. Dans des conditions +favorables et sans la conqute romaine, les juifs auraient atteint +l'apoge de cet quilibre, et ils seraient devenus le peuple modle. +Voil pourquoi la Palestine, patrie politique et morale des juifs, seul +pays o leur gnie pouvait librement se dvelopper, est si profondment +attache aux destines d'Isral et si chre tout coeur juif. Mais mme +en exil, dans les tnbres du Moyen-ge, les juifs taient les seuls +porteurs de la lumire et de la science. Rapoport s'efforce de le +dmontrer dans ses travaux sur les savants du Moyen-ge et dans son +Encyclopdie talmudique: _Erech Millin_[23], malheureusement reste +inacheve. + +[Note 23: Prague, 1852.] + +On voit par l de quelle faon le rabbin Rapoport, qui est all jusqu' +inaugurer la critique biblique en hbreu, s'est efforc de concilier la +raison d'un esprit moderne avec la foi et l'espoir messianique d'un +rabbin orthodoxe. + + * * * * * + +Il est significatif de remarquer que la Science du Judasme, cet idal +qui devait remplacer l'tude sche de la Loi et combler le vide laiss +dans les esprits par les vnements modernes, mane d'un milieu +polonais, du coeur mme du rabbinisme, dont elle n'est d'ailleurs qu'une +transformation moderne et rationnelle. + +Mais cette science nouvelle, fonde sur l'tude du pass glorieux +d'Isral et accueillie chaleureusement par l'lite cultive en Occident, +ne pouvait pas satisfaire entirement les pauvres lettrs polonais. +Ceux-ci, vivant dans un milieu purement juif et ne pouvant se bercer de +l'illusion d'une assimilation imminente avec les populations voisines, +dont tout, depuis la conception morale jusqu'aux conditions politiques, +les sparait, s'taient rsigns une sorte de Messianisme mystique. +Cependant l'explication mystique de l'existence du judasme ne leur +suffisait plus. Ils auraient voulu trouver dans la raison mme un point +d'appui pour justifier la permanence du judasme et son avenir. Les +raisons mises en avant par Mamonide et Jhuda Halvi ne rpondaient +plus leur tat d'me de modernes. + +Il fallut qu'un philosophe, appuy sur l'autorit de la science, vint +rsoudre ce problme de la raison d'tre du peuple juif et de sa +vocation propre. Ce philosophe, qui a mis la conception de la mission +du peuple juif, est, lui aussi, originaire de la Galicie, de la ville +de Brody. Son nom est Nahman Krochmal (1785-1840). + +Son oeuvre capitale, publie aprs sa mort par les soins de Zunz: _Mor +Nebouch Hozeman_, le Guide des gars du temps, est le produit +philosophique le plus original de l'hbreu moderne. Krochmal a men la +triste existence du savant polonais, exempte de plaisirs et remplie de +privations et de souffrances. Il a consacr tout son temps la science +juive, mais il a vcu trop modeste et n'a rien publi pendant sa vie. +Habitant une petite localit qu'il n'a jamais quitte, cause de +l'tat prcaire de sa sant, sa maison tait devenue un vritable foyer +de science. Des jeunes gens avides de savoir accouraient de toutes parts +pour suivre l'enseignement du Matre. Cette influence, qu'il exera +pendant sa vie, s'affermit d'une faon dfinitive aprs sa mort par la +publication de son _Guide des gars du Temps_, paru Lemberg en 1851. + +Ces tudes, non acheves pour la plupart, forment un livre trs curieux. +Nous regrettons de ne pouvoir en prsenter qu'un expos sommaire et de +n'indiquer que les ides principales. + +Le besoin de donner une explication philosophique de l'existence divine +a pouss Hegel mettre l'axiome que la raison seule forme la ralit +des choses et que la vrit absolue se trouve dans l'unit du subjectif +et de l'objectif, correspondant, le premier, l'tat concret de chaque +tre, c'est--dire la _matire_, qui forme sa _raison relle_,--et le +second son tat abstrait, c'est--dire l'_ide_, qui forme sa +_raison absolue_. + +C'est en se fondant sur cet axiome de la raison relle et de la raison +absolue de Hegel, que Krochmal difie son ingnieux systme de la +philosophie de l'histoire juive. Il est le premier savant juif pour +lequel le judasme ne forme pas une entit distincte et part, mais une +partie de la civilisation universelle. Ayant des liens communs qui le +rattachent au monde civilis tout entier, le judasme s'en distingue +cependant par des qualits qui lui sont propres. En mme temps qu'il +mne l'existence indpendante d'un organisme national semblable tous +les autres, il aspire aussi une reprsentation _spirituelle absolue_ +et, par consquent, l'universalisme. De ce double aspect que nous +prsente le peuple juif, il rsulte que, tandis que la _nationalit +juive_ forme l'_lment propre_ ce peuple, sa civilisation, son +intellect sont _universels_ et se dtachent de sa vie nationale propre. +Voil pourquoi cette civilisation est essentiellement spirituelle, +idale, et tend au perfectionnement de l'humanit tout entire. Notre +philosophe arrive, par suite, aux trois conclusions suivantes: + +1 Le peuple juif est comme le phnix qui ressuscite sans cesse de ses +cendres. Il runit en lui les trois units de la triade de Hegel: +l'ide, l'objet et l'intelligence. Cette rsurrection du peuple juif se +fait toujours suivant une progression ascendante qui aspire au +_spirituel absolu_. D'abord organisme politique, il devient bientt +dogmatique religieux, pour se transformer ensuite en tat spirituel. +Krochmal--il ne fait que le sous-entendre--ne voit dans la religion +qu'un phnomne passager de l'histoire du peuple juif, comme l'avait t +son existence politique. + +2 Le peuple juif prsente un double aspect, il est national dans son +_particularisme_, ou dans son aspect concret, et _universel_ dans son +spiritualisme. Le gnie national de tous les autres peuples de +l'antiquit tait troitement particulier, c'est pourquoi ils ont tous +succomb. Seuls les prophtes juifs ont conu le spirituel absolu et +universel et la vrit morale, de l vient que le peuple juif subsiste. + +3 Krochmal admet, avec Hegel[24], que les rsultantes du dveloppement +historique d'un peuple forment la quintessence de son existence. +Seulement il ne croit pas que l'essentiel dans l'existence d'un peuple +soit la _rsultante_; le processus de l'volution historique en soi est +une raison suffisante de cette existence. Esprit plus rationnel que +Hegel, il vite ainsi la contradiction qui rsulte de la dfinition +mystique de l'existence donne par Hegel. + +[Note 24: Voir Ch. XVI et autres. Voir aussi l'Histoire de la +Thologie juive de M. Bernfeld et la thse de M. Landau: _Die Bibel und +der Hegelianiamus_.] + +Pour le mtaphysicien allemand, l'existence, c'est l'intervalle qui +spare l'tre du nant ou le _devenir_. Krochmal limine simplement +cette ide plus ou moins matrielle de l'_intervalle_. Il substitue les +effets moraux produits _pendant_ le cours de l'action historique +l'ide des effets postrieurs cette action, ou rsultantes. La manire +plus ou moins matrielle d'aprs laquelle volue l'action historique, +remplace chez lui l'ide du _devenir_ comme intermdiaire +incomprhensible entre la _raison relle et la raison absolue_. + +Appuy sur ces axiomes, Krochmal lucide, une poque o la psychologie +des peuples et la sociologie taient encore en germe, les phnomnes de +l'histoire juive et ceux de l'volution religieuse et spirituelle de +l'humanit, avec une originalit et une profondeur de pense +remarquables. + +Que l'on s'imagine l'effet produit par ces ides sur l'esprit des +lettrs polonais affranchis du dogmatisme et des esprances mystiques, +mais hsitant et cherchant leur raison d'tre mme de juifs. C'tait, +fonde sur la science moderne, l'explication de cette raison d'tre qui +venait de leur tre rvle, la satisfaction de leur amour-propre +national. + +Krochmal a ouvert ainsi la voie aux esprits chercheurs des gnrations +futures. Ils difieront leurs conceptions du peuple juif sur les ides +du Matre, A. Mapou, le crateur du roman historique en hbreu, +s'inspirera du Guide[25], et, de nos jours, le publiciste de talent +Ahad Haam s'emparera de quelques-unes des ides de Krochmal, notamment +sur l'importance du _facteur spirituel_ dans l'existence du peuple juif. + +[Note 25: A. Brainin dans sa vie de Mapou. Varsovie, 1900, p. 64.] + + * * * * * + + ct de ces deux matres, toute une cole de jeunes crivains a +contribu faire la fortune de l'hbreu en Galicie. Tous les genres +littraires et scientifiques furent cultivs avec plus ou moins +d'originalit. + + * * * * * + +Mais bientt le temps ne sera plus aux tudes sereines de la pense et +de la science du pass. L'envahissement triomphant du Hassidisme, aprs +avoir conquis toute la Pologne russe, menaait d'anantir tout ce qui +pensait et raisonnait encore au moment mme o le souffle puissant du +_Kultur-kampf_ branlait les portes du ghetto polonais. Nous avons vu +Rapoport luttant contre le Hassidisme dans son pamphlet spirituel. Nous +verrons maintenant un pote satirique de grand talent livrer une +bataille sans merci aux partisans du Hassidisme et des domaines des +tnbres. + +Isaac Erter, de Przemysl (1792-1841), tait l'ami et le disciple de +Krochmal. Enfant prodigue, sa premire enfance a t absorbe par +l'tude de la loi. l'ge de 13 ans, son pre le marie une jeune +fille de 18 ans, qu'il vit pour la premire fois le jour de son mariage +et qui mourut peu aprs. Erter reprend ses tudes rabbiniques, puis il +se remarie. Une heureuse rencontre avec un Maskil le dtermine tudier +la grammaire hbraque et devenir l'adepte de la Haskala. Il entre en +relations avec Rapoport et Krochmal. Encourag par ces derniers, il +publie son premier essai satirique contre le Hassidisme, qui eut un +grand retentissement. Perscut par les fanatiques, il ne peut continuer + exercer sa profession de professeur d'hbreu et, oblig de quitter sa +ville natale, il s'en va Brody, o il est accueilli avec empressement +par le cercle des Maskilim. L, il mne une existence trs dure. Sa +femme, courageuse et intelligente, le soutient et le pousse faire des +tudes srieuses. l'ge de 33 ans, il part, va tudier la mdecine +Pest et, cinq ans aprs, il revient Brody avec le diplme de docteur +en mdecine. Dsormais il pourra mener une vie indpendante et mener la +bonne guerre contre l'obscurantisme et le mysticisme. Il publia dans les +recueils de l'poque de nombreux articles qui furent runis aprs sa +mort en un seul volume et publis sous le nom de _Hazof-le-beth-Israel_ +(Le Voyant de la maison d'Isral), par les soins du pote Letteris[26]. + +[Note 26: Nouv. dition, Varsovie, 1890.] + +Erter est un pote satirique et un critique de moeurs de premier ordre. +Pour la vivacit de son style mordant et lgant la fois, il peut tre +compar ses deux contemporains Heine et Boerne. Il prsente plus d'une +attache commune avec ces deux potes. Plus srieux et plus convaincu que +le premier, il poursuit dans ses satires un but bien dtermin. Son rire +est ml de larmes, et, s'il mord, c'est pour corriger. Plus original et +plus pote que Boerne, sa pense est nette et tranchante, et la +prciosit du style n'y nuit pas. Sans parti-pris et sans passion, avec +une fine ironie, il sait railler les Hassidim, leurs superstitions +nfastes et leur culte de l'anglologie et de la dmonologie. Il +critique l'ignorance et l'troitesse d'esprit des rabbins, et flagelle +la vanit mesquine des reprsentants des communauts. + +Anim du dsir de faire pntrer la vrit et la civilisation parmi ses +coreligionnaires, il ne s'attaque pas seulement aux fanatiques, mais il +ne craint pas de dire leur fait aux _modernes_ du ghetto, aux +intellectuels diplms, qui ne cherchent que leur profit et +n'entreprennent rien pour le bien du peuple. Autant d'articles qu'il a +publis, autant de flches lances au coeur mme de ce rgime arrir. +C'est la premire fois qu'un pote hbreu osait taler, dans une srie +de tableaux saisissants, tous les maux sociaux qui rongeaient ces +milieux tranges, pleins de contradictions et de navet. la faon de +Cervants, c'est par le ridicule qu'il tue le rabbin et qu'il assassine +le mystique. + +Erter doit tre plac au premier rang parmi les champions de la +civilisation chez les juifs. + +La Galicie a galement donn le jour un pote lyrique fort distingu. +Mer Halvi Letteris (1807-1871) tait un savant philologue, mais il +excella surtout dans la posie. Lui aussi, il dbuta dans les lettres +par une traduction exacte et fort belle des pices bibliques de Racine. +crivain fcond, son activit s'exera sur tous les genres littraires. +Nous possdons de lui une trentaine de volumes, tant en prose qu'en +vers[27]. Son remaniement hbraque de _Faust_, paru Vienne, est un +chef-d'oeuvre de style, et lui a valu une renomme clatante. Seulement, +en voulant demeurer sur un terrain purement juif, Letteris s'est permis +de mettre la place du hros de Goethe un docteur gnostique, Elischa +ben Abouja, surnomm Acher dans le Talmud. Ce remaniement dans le rle +principal de la pice en entrana beaucoup d'autres, qui sont loin +d'tre l'avantage de la version hbraque. + +[Note 27: Le recueil de ses posies, paru Vienne, est intitul: +_Tophs Kinor Wougab_ (Matre de la lyre et de la cythare.)] + +La prose de Letteris est lourde; elle manque de grce et de naturel, +qualit que nous trouvons cependant chez la plupart de ses contemporains +en Russie. Approuvons-le nanmoins de n'avoir jamais voulu sacrifier la +nettet de la pense l'lgance du style, comme tant d'autres. + +En revanche les qualits de sa posie sont incontestables au point de +vue du style et de la facture des vers. C'est un classique, et ses +nombreuses traductions des potes modernes montrent avec quelle facilit +l'hbreu antique se laisse manier par les mains des matres. Ces +qualits du style mises part, on est oblig de reconnatre que le +souffle potique personnel et le don d'imagination faisaient +gnralement dfaut notre pote. Ses posies les plus originales ne +sont que des imitations des romantiques. + +Un charme naf est rpandu dans certaines de ses posies, surtout dans +celles o il laisse pleurer son coeur de juif. Ses posies sionistes sont +les plus parfaites en ce sens, et l'une d'elles--la meilleure que sa +lyre ait produite--a t consacre universellement comme _chant +national_. Elle est intitule La Colombe plaintive (_Iona Homiah_). La +colombe symbolise le peuple d'Isral. Dj les prophtes se sont servis +de ce symbole, et c'est par les plaintes de la colombe qu'il fait +entendre les dolances du peuple juif depuis qu'il a t chass de son +pays natal et abandonn par son Dieu. + + Hlas, que je suis afflige depuis que, rejete du rocher qui m'a + abrite, je mne une vie errante et vagabonde. Autour de moi + l'orage clate, seule et abandonne je cherche un abri dans les + branches touffues de la fort. Mon ami m'a abandonne, il s'est + courrouc contre moi parce que je me suis laiss sduire par les + trangers. Depuis, sans rpit, mes ennemis me harclent et me + poursuivent. Depuis que mon ador a disparu, mes yeux ne tarissent + pas de larmes; sans toi, ma gloire, quoi me sert la vie? Mieux + vaut habiter la tombe que d'errer travers le monde. La mort + n'est-elle pas soeur du malheur? + + L, deux oiseaux se becquettent et savourent la douceur de leur + amour. Ils ont trouv un abri tranquille entre les branches des + arbres, entour de verts oliviers et de couronnes de fleurs. Seule, + moi, exile, je ne trouve point d'abri. Le nid de mon rocher est + entour d'une haie impntrable d'pines. Les fauves mmes vivent + chacun avec leur femelle; seule parmi les vivants, pauvre colombe + afflige, je vis solitaire. + + Ceux qui se gorgent du sang des innocents vivent eux aussi en + famille; ils ont un nid tranquille; seuls, les pauvres et les + honntes sont privs d'espoir. + + Reviens donc, toi, souffle de ma vie, reviens, mon unique + consolation! N'entends-tu pas ma plainte amre? + + Aie piti de moi, rends-moi ton amour, conduis-moi vers mon nid, + vers mon rocher, et je m'abriterai sous tes ailes. + + --C'est ainsi que, dans la nuit silencieuse, lorsque toute la terre + tait plonge dans une srnit divine, mes oreilles ourent les + plaintes de la colombe. + + Et, chaque fois que mon oreille entend une colombe plaintive, mon + coeur est profondment branl par les pleurs de mon peuple. + +Un grand nombre d'crivains et de traducteurs ont encore illustr cette +poque. S. Bloch, auteur d'une gographie universelle et d'une +description de la Palestine, crites dans un style oratoire, est le plus +important d'entre eux. + +Juda Mises combattit, dans ses ouvrages, _Techunath Harabanim_ +(Caractristique des rabbins) et _Kineath Haemeth_ (Le zle de la +vrit), la tradition rabbinique et les autorits du Moyen-ge. Son +rationalisme surann lui attira des reproches svres de la part de +Rapoport. Il n'en a pas moins suscit une polmique digne d'attention et +fconde par ses suites. + +L s'arrte la prpondrance des littrateurs polonais, autrichiens. Le +centre de l'activit littraire sera dfinitivement transporte en +Russie. Le Hassidisme aura bientt envahi et conquis toute la Galicie, +et la littrature hbraque, confine dans quelques cercles troits, n'y +retrouvera plus jamais sa floraison premire. + + * * * * * + +Si le centre du mouvement littraire hbraque tait en Galicie pendant +toute la premire moiti du XIXe sicle, il ne faut pas croire que +les lettrs juifs des autres pays n'y participassent point. Presque dans +tous les pays slaves aussi bien que dans l'Occident, en Allemagne, en +Hollande et surtout en Italie, l'hbreu est cultiv par des savants et +des lettrs de mrite. Zunz, Geiger, Jellinek et Frnkel ont publi +quelques-uns de leurs travaux en hbreu. + + Amsterdam, parmi toute une cole de lettrs, nous relevons le nom du +pote et savant Samuel Molder (1789-1862). diteur de plusieurs recueils +littraires, il nous a laiss, en dehors de ses remarquables tudes sur +l'histoire, des posies qui taient trs gotes par ses contemporains, +et publies pour la plupart dans le recueil _Bicoure Toeleth_ (Prmices +Utiles), qu'il rdigea Amsterdam en 1820. + +Un conte talmudique sur la sduction de la femme du docteur Mer, la +clbre Beruria, lui fournit le sujet d'un excellent pome sur la +lgret de la femme[28]. + +[Note 28: _Beruria_, nouv. d., Amsterdam. 1859] + +Parmi les collaborateurs des recueils priodiques publis en Galicie, +citons aussi Juda L. Ytelis de Prague (1773-1838), dont les pigrammes +peuvent servir de modles du genre[29]. Nous en empruntons un: + + TIRZA + + Elle est belle comme la lune, splendide comme le soleil; tout en + elle ressemble aux deux astres: La jeune femme prodigue ses + libralits tout le monde, et, comme les deux astres, elle domine + le jour et la nuit[30]. + +[Note 29: _Bene Hanourim_ (La Jeunesse). Prague, 1821.] + +[Note 30: Ytelis est galement l'auteur de pamphlets dirigs contre +le Hassidisme. En mme temps que Vienne et Brody, Prague avait t +cette poque un foyer de lettrs, parmi lesquels nous citerons encore +Gabriel Sdfeld, le pre du clbre Max Nordau, et l'auteur d'un drame +et d'un ouvrage d'exgse paru en 1850.] + +La Hongrie, dont les juifs avaient les mmes moeurs et les mmes +tendances que ceux de la Pologne, a donn le jour un pote de valeur. +Salomon Levison de Moor (1789-1822) a vcu dans un milieu orthodoxe et a +connu tous les obstacles moraux et matriels. Il sut en triompher et +devenir un trs srieux savant et un pote de mrite. En dehors de ses +tudes historiques crites en allemand, il a compos en hbreu une +excellente gographie de la Palestine sous le titre de _Mehkere Erez_, +parue Vienne en 1819. + +Son trait potique, _Melizath Yeschurun_ (La Rhtorique Juive), paru +galement Vienne, en 1846, est un chef-d'oeuvre de rhtorique et de +posie. + +Son pome, que prcde cet ouvrage, intitul L'loquence potique ou +l'apothose de la posie et des belles lettres, est un des meilleurs qui +aient t crits en hbreu. Le pote y fait preuve d'une imagination +riche; ses images sont nettes et prcises et le style est d'une allure +classique remarquable. Un amour malheureux mit fin aux jours de ce pote +avant la complte closion de son gnie. + + * * * * * + +Tout ce mouvement littraire de la premire moiti du XIXe sicle n'a +pas russi s'imposer aux grandes masses et crer une littrature +nationale un peu originale. Les Maskilim galiciens ont commis la mme +erreur que leurs prdcesseurs allemands. En se faisant les champions de +l'humanisme en Pologne, dans un milieu foncirement religieux et que les +conceptions modernes avaient peine effleur, ils ont attach trop +d'importance aux arguments de la raison et ne se sont que rarement +adresss au sentiment de leurs coreligionnaires. Ils se sont flatts de +pouvoir convaincre par la seule vertu d'un raisonnement positif ces +masses imbues de mysticisme, crases par le double joug de la religion +et d'une condition sociale infrieure, et que seul l'idal messianique +d'un avenir glorieux soutenait. Quoi d'tonnant alors si l'humanisme +galicien n'est jamais sorti des cercles restreints des lettrs pour +devenir un mouvement populaire? Ni la profondeur de penseurs comme +Rapoport et Krochmal, ni la critique mordante d'un Erter, ni le lyrisme +sioniste de Letteris n'eurent assez de puissance pour barrer la route au +Hassidisme et pour l'empcher d'accomplir son oeuvre d'obscurantisme. +C'est peine s'ils ont pu entamer les esprits les plus indpendants +parmi les jeunes rabbins. Mais ceux-ci aussi, dans la crainte d'une +dcadence religieuse dj manifeste en Allemagne, se dclareront +adversaires acharns de toute propagation de la littrature hbraque +profane[31]. L'tat de littrateur hbreu deviendra de plus en plus +pnible en Pologne et le nombre des publications diminuera +considrablement. Nous verrons apparatre le type du Mehaber, auteur +vagabond, vendant lui-mme ses crits et les imposant presque aux +acheteurs. Cela nous renseigne suffisamment sur l'tat de cette +littrature naissante. + +[Note 31: L'exemple du savant ami de Rapoport, J.G. Bick (cit par +Bernfeld dans sa vie de S.-J. R., p. 13), qui quitta le camp humaniste +o son sentiment juif ne trouva aucune satisfaction, pour se convertir +au Hassidisme, n'est pas unique.] + + * * * * * + +Qui sait si l'oeuvre des Maskilim galiciens n'tait pas condamne +rester strile et ne jamais mouvoir la masse juive, sans l'arrive +d'un littrateur italien, qui possdait justement ce qui manquait la +plupart de ses prdcesseurs, savoir le _sentiment_ juif. Il sut +allier une culture universelle et une relle largeur d'esprit un +patriotisme juif inbranlable. Samuel-David Luzzato--car c'est de lui +qu'il s'agit--a enfin trouv la formule qui devait imposer la culture +moderne aux masses croyantes, sans blesser leur sentiment juif. +Arrtons-nous un instant la vie et l'activit de ce personnage +remarquable. + +Aprs un arrt assez prolong subi par les lettres hbraques en Italie, +une nouvelle cole littraire et scientifique s'y forme pendant la +premire moiti du XIXe sicle. Elle collabore avec clat au +mouvement littraire du Nord. Le clbre critique et esprit indpendant +I.-S. Reggio (1784-1854) a exerc, par ses publications sur l'histoire +littraire et par ses audacieux articles sur les rformes religieuses, +une influence norme sur ses contemporains. Son oeuvre capitale La Loi +et la Philosophie, parue Vienne en 1827, est un essai de synthse de +la Loi juive et de la science. + +Joseph Almanzo[32] (1790-1860), dont les posies, parues en deux +recueils, sont intitules: _Higayon Bekinor_ (La Harpe lyrique) et +_Nesem Zahab_ (Parure d'Or), et surtout la femme pote, Rachel Morpurgo +(1790-1860), apparente la famille de Luzzato et dont nous possdons +un recueil de posies sur divers sujets, ainsi qu'un certain nombre +d'autres crivains de l'poque, sont assez connus des lecteurs hbreux. + +[Note 32: Nous renvoyons le lecteur au recueil des oeuvres choisies +des potes italiens de l'poque, publi sous le titre de _Kol Ougab_ +(Voix de Cithare), par A-B. Pipirno, Livourne, en 1846.] + +Le recueil _Ougab Rachel_[33] (La Cithare de Rachel), dit par les +soins du savant V. Castiglioni, est un document curieux de l'histoire +littraire hbraque. Rachel Morpurgo possde la langue biblique fond, +son style est alerte et original. Une srnit d'me exquise, une foi +optimiste dans l'avenir messianique d'Isral dominent ses crits +potiques. + +[Note 33: Cracovie, 1890.] + + l'occasion de la rvolution dmocratique de 1848, qui avait +profondment branl les fondements de la socit moderne, et laquelle +les juifs participrent en masse, elle crit le sonnet suivant: + + Celui qui humilie les orgueilleux a abattu tous les rois de la + terre, et a amen la ruine suprme de toute ville fortifie, qu'il + a rassasie de sang... + + Tous, jeunes et vieux, revtent l'pe, plus avides de proie que + les btes fauves; tout le monde veut tre libre: les sages et les + sots. La rage svit plus bruyante que l'orage sur la mer... + + Tout autres sont les serviteurs vaillants de Dieu; ceux qui + combattent leur penchant et supportent avec succs le joug de leur + _Rocher_: mon Ami ressemble un cerf, une gazelle rtive. + + Il entonnera la grande Trompette pour amener le Sauveur; la plante + du juste crotra sur la terre; Jhova gurira leur misre, + rtablira les brches. Lorsque Jhova rgnera, toute la terre se + rjouira!... + +Mais la plus belle posie de Rachel est certainement celle o elle +affirme sa foi inbranlable de croyante, et qui est intitule _Emek +Achor_ (Valle obscure). + + Oh! valle obscure de tnbres et de brumes, jusques quand me + tiendras-tu dans les chanes! Mieux vaut mourir, mieux vaut + m'abriter dans l'ombre (divine), que l'isolement dans ces eaux + insondables! + + Dj, je les vois, les collines de l'ternit, leurs sommets + verdoyants, couverts de fleurs magnifiques! Je bats les ailes + d'aigle, je vole de mes yeux, je lve mon front tout en haut et + j'ose regarder le soleil! + + Ciel! que tes voies sont splendides! C'est l que la libert + ternelle domine. Et les airs qui soufflent sur tes hauteurs, + qu'ils sont doux, qu'ils sont inimaginables. + +Cette note mystique, dans les oeuvres de certains des crivains italiens +de l'poque, les distingue profondment de leurs contemporains de +Galicie et de Russie, qui se rclamaient pour la plupart du rationalisme +intgral. + + * * * * * + +Incontestablement, le plus original de tous ces crivains, celui qui a +jou un rle prpondrant, est Samuel-David Luzzato (1800-1865). Il +tait n Trieste, fils d'un pauvre menuisier, instruit et estim. Il +passa son enfance dans la misre et dans l'tude. Il sortit vainqueur de +cette lutte pour l'existence et pour le savoir. Ds 1829, il tait nomm +recteur du Sminaire rabbinique de Padoue. Il put alors s'adonner +librement la science et former des disciples, devenus clbres pour la +plupart. + +Luzzato possdait une rudition vaste et profonde, un grand got +littraire et une culture moderne. Temprament mridional, le sentiment +l'emportait chez lui sur la raison. Travailleur infatigable, l'esprit +toujours en veil, il tait galement vers dans la philologie, +l'archologie, la posie et la philosophie. Il s'est essay dans toutes +ces branches, sans jamais tomber dans la mdiocrit. Il cra la science +du judasme en langue italienne, mais il fut surtout un crivain hbreu. + +Il publia une dition trs soigne des matres hbreux du Moyen-ge et +rvla au public, voire mme aux savants, des potes comme Jhuda +Halvy[34]. Les annotations qui accompagnent ces ditions sont +ingnieuses et scientifiques. Il publia lui-mme des vers et des pomes, +dnus d'ailleurs d'inspiration et d'envole potiques, mais +irrprochables de forme et de style[35]. Sa prose est nergique et +prcise, et conserve un charme oriental. + +[Note 34: Prague, 1840.] + +[Note 35: _Kinor Nam_ (Lyre douce), Vienne, 1825, et autres.] + +Ce qu'il fut surtout, c'est un romantique juif. Son coeur de patriote +rpugnait aux attaques diriges contre la religion et le nationalisme +juifs par les humanistes allemands et galiciens. Il tait ennemi du +rationalisme, et le combattit toute sa vie. La science, dont il ne nie +pas l'importance, ne vaut pas, pour lui, le sentiment religieux, qui +seul est capable d'tablir la suprmatie de la morale. + +M.S. Bernfeld, dans son tude sur Rapoport[36], considre avec raison +l'arrive de ce romantique, de ce Chateaubriand juif, une poque o le +rationalisme triomphait partout dans les lettres hbraques, comme un +anachronisme surprenant. Le premier parmi les humanistes hbreux, +Luzzato revendique un droit d'existence contemporaine non seulement pour +la nationalit juive, mais aussi pour sa religion intgrale. + +[Note 36: Varsovie-Berlin, 1899.] + +Toute nation qui possde un pays elle peut subsister et parer tous +les vnements mme sans une religion distincte. Mais le peuple juif, +dispers dans tous les pays, ne peut se maintenir que grce son +attachement sa Foi. Sans la Foi, son assimilation avec les autres +peuples est invitable. Nous voyons, en Allemagne, des savants[37] +s'occuper de la science du judasme comme on s'occupe de l'gyptologie +ou de l'assyriologie, par amour pour la science, pour se faire une +renomme ou, dans le meilleur cas, avec l'intention de glorifier le nom +d'Isral. Ils ne reculent devant aucune exagration lorsqu'il s'agit de +hter l'mancipation politique des juifs. Pour ces gens, au bout du +compte, Schiller et Goethe ont plus d'importance et leur sont plus chers +que tous les prophtes et les docteurs du Talmud. Or, cette science du +judasme ne pourra pas survivre la ralisation de l'mancipation et +la mort de ceux qui tudiaient la Thora et croyaient la Foi avant +d'avoir pris des leons chez Eichhorn...[38]. + +[Note 37: Jost dans son _Histoire du peuple juif_, etc.] + +[Note 38: Lettres de S.-D. Luzzato dites par Groeber (Przemysl, +1882-1889), p. 660.] + +La vritable science juive, celle qui durera autant que le monde, c'est +la _science fonde sur la Foi_; la science qui cherche comprendre la +Bible comme oeuvre divine et qui sait apprcier l'histoire particulire +du peuple dont le sort fut particulier, celle enfin qui cherche +saisir, dans les diverses poques de l'histoire du peuple juif, les +moments de la lutte du gnie du judasme contre le gnie humain, +universel, qui le guettait au dehors. Et comme dans tous les sicles +nous voyons l'esprit divin du judasme l'emporter sur l'esprit +humain,--le jour o ce dernier l'emportera, c'en sera fini de +l'existence du peuple d'Isral. + +On voit comment le romantique italien se rencontre avec Krochmal dans la +conception du rle providentiel d'Isral, tout en partant d'un point de +vue diffrent. En somme, l'un et l'autre ne font qu'interprter la +conception ancienne de la slection divine d'Isral et du peuple lu. +Mais, tandis que Krochmal ne voit dans la religion qu'une forme +passagre dans l'existence de la nation, pour Luzzato la religion est +une partie essentielle du judasme. Cette conception la Bossuet de la +religion ne l'gare cependant point, et il tche de concilier la Foi +avec les exigences de l'esprit moderne. La religion juive est pour lui +la doctrine morale par excellence. Comme Heine, il voit l'humanit +agite par deux forces adverses: l'_atticisme_ et le judasme. Tout ce +qui est justice, vrit, bien et abngation est juif; tout ce qui est +beau, rationnel, sensuel est _atticisme_. Luzzato ne craint pas de +critiquer violemment les matres du Moyen-ge, principalement +Mamonide. Celui-ci a tent une chose impossible en voulant accorder la +science et la foi, la raison et le sentiment--Mose avec Aristote--, +choses qui ne se concilient jamais. + +La science ne nous rend pas heureux, seule la morale suprme est en +tat de nous donner le vrai bonheur et la quitude intrieure. Cette +morale, ce n'est pas chez Aristote que nous la trouvons, mais uniquement +chez les prophtes d'Isral. + +Le bonheur du peuple juif, le peuple de la morale, ne dpend pas de son +mancipation politique, mais de la Foi et de la Morale. Les rabbins +franais et allemands du Moyen-ge, nafs et non cultivs, mais pieux et +sincres, sont prfrables aux esprits spculatifs de l'Espagne, dont le +raisonnement et la rhtorique ont fauss les esprits[39]. + +[Note 39: Lettres, 233.] + +Ces ides, si peu compatibles avec les tendances qui dominaient dans le +camp des savants juifs en Allemagne, engagrent Luzzato dans des +discussions et des polmiques avec la plupart de ses amis. Luzzato ne +s'attaqua pas seulement aux matres du Moyen-ge, il s'leva aussi +contre ses contemporains. Dans une de ses lettres, il va jusqu' +prtendre que Jost et ses collgues, qui croient faire une besogne utile +en dfendant le judasme contre ses ennemis, lui font plus de tort que +ces ennemis. Ces derniers contribuent la conservation du peuple juif +comme nation part, tandis que la critique rationaliste de la religion +juive ne sert qu' rompre les liens qui unissent la nation et +prcipiter sa perte. + +Quand, savants allemands, s'crie-t-il avec vhmence, arriverez-vous + comprendre qu'entrans comme vous l'tes par le courant universel, +vous permettez l'ambition nationale de s'teindre, et la langue de +nos anctres de tomber en dsutude, et que vous prparez ainsi +l'invasion totale de l'athisme... Tant que vous n'aurez pas enseign +que le Bien n'est pas visible aux yeux, mais sensible au coeur, le +judasme ne fera que perdre[40]. + +[Note 40: Lettres, 668] + +Ce n'est pas le dogmatisme sec que Luzzato aime, ce ne sont pas les +restrictions minutieuses ni les controverses rabbiniques; il est trop +moderne, trop pote pour cela. Ce qu'il aime, c'est la posie de la +religion, c'est son lvation morale qui l'attire. Comme Jhuda Halvi, +le philosophe du sentiment dont il est le successeur, Luzzato a cette +faon part de sentir et de penser qui distingue les esprits +_intuitifs_ du peuple juif. Il aima son pays natal et le montra dans ses +crits. Il sut aussi trouver des notes sionistes dans son recueil en +vers _Kinor Nam_ et dans ses lettres. + + * * * * * + +Luzzato a fait cole. De nos jours encore des savants et des stylistes +remarquables en Italie, comme J.-V. Castiglioni, E. Lolli, etc., ont +puis leur science dans les crits du matre et s'en rclament. Ses +travaux philologiques et linguistiques ont une valeur inapprciable. +L'dition rcente de ses lettres en cinq volumes, publie par Groeber, +laquelle nous avons emprunt la plupart des passages cits, prouve +suffisamment son influence sur ses contemporains. + +Il fut un matre et un prophte. Il couronna dignement l'oeuvre de la +Renaissance de la littrature hbraque inaugure par un de ses +anctres, un autre Luzzato. + +Un sicle d'efforts et de labeur ininterrompus avait prpar la +rsurrection de la langue hbraque. L'hbreu devenu une langue moderne, +touchant toutes les branches de la pense, il s'agissait de l'imposer +aux masses orthodoxes et d'en faire un instrument puissant +d'mancipation sociale et religieuse. Par la direction que Luzzato sut +imprimer aux esprits, la chose devint aise. Il a trouv la _clef du +coeur_ de ces masses. + +Une missive en vers d'un jeune pote lithuanien, date de 1857[41], +traduit loquemment les sentiments prouvs par l'cole littraire +naissante l'gard du matre italien. + +[Note 41: Posies de Gordon, I, St-Ptersbourg, 1884.] + + Du pays de la glace, o les fleurs et le soleil ne durent que + deux, trois mois, ces vers de salut s'envolent, comme les oiseaux + devant la gele, vers le glorieux habitant du Midi, trnant au + milieu des savants et honor par les pieux; celui dont le coeur + brle d'un, amour ardent pour son peuple et pour la langue + hbraque. + +Ce pays, c'tait la Lithuanie, o le mouvement littraire venait de +faire une entre triomphale et apporter la lumire et la science. Le +jeune pote tait Juda-Lon Gordon, devenu le plus grand pote juif du +XIXe sicle. + + * * * * * + +Nous terminons ici la premire partie de notre tude, consacre +spcialement l'volution de la littrature hbraque dans l'Europe +occidentale. Son avenir, c'est l'Orient! + + + + +CHAPITRE IV + +L'HUMANISME EN RUSSIE.--LA LITHUANIE. + + +Nous sommes en pays juif; le seul peut-tre qui subsiste encore[42]. + +[Note 42: Voir notre livre en hbreu: _Massa be-Lita_ (Voyage en +Lithuanie), Jrusalem, 1899.] + +Derniers venus participer au mouvement intellectuel du judasme +europen, les juifs lithuaniens surgissent dans la seconde moiti du +XVIIe sicle comme un organisme social individuel, nettement tranch +ds son apparition. Les rabbins, les savants de la Lithuanie acquirent +une renomme sans conteste; ses coles rabbiniques deviennent les +centres actifs de la science talmudique. + +Le Synode des quatre rgions de la Lithuanie avec Brest et plus tard +Vilna leur tte, rgissait d'une faon indpendante les destines des +populations juives de ce pays, si diffrentes de celles de la Pologne +proprement dite. + +Les rvolutions et les perturbations qui ont amen la dcadence sociale +et religieuse des juifs polonais pendant le XVIIIe sicle n'ont +presque pas touch ce coin dlaiss. L'invasion des Cosaques n'est pas +alle non plus jusque l. L'annexion prmature de la Lithuanie la +Russie a sauv cette province de l'tat d'anarchie et de l'effervescence +qui agitrent la Pologne pendant la dernire priode de son existence. + +Abandonns leur destin, ngligs par les autorits et formant la +presque totalit des habitants urbains de ce pays, les juifs lithuaniens +ralisaient en plein XVIIIe sicle un milieu national thocratique +juif. Le Talmud leur servait de code civil et religieux; l'autorit +rabbinique, appuye du synode central et des _Cahals_ locaux, jugeait en +dernier ressort de tout et avait la haute main sur les intrts +matriels et moraux de ses subordonns. L'tude de la Loi tait pousse + outrance, et le fait d'avoir un illettr, un _Am-haarez_ +(littralement rustre) dans sa famille tait considr comme une injure. + +Terre promise du rabbinisme, tout y favorisait l'closion d'un milieu +national juif. + +La pauvret naturelle du pays, le sol infertile, les forts +impntrables, l'absence de grands centres civiliss, tenaient l'cart +les grands seigneurs polonais, qui prfraient demeurer en Pologne. Les +pieux lettrs chapps aux perscutions religieuses de tous les pays de +l'Europe, de France et d'Allemagne surtout, pouvaient librement +s'adonner l'tude du Talmud et aux pratiques religieuses. Aucune +immixtion trangre ne venait les troubler. Le ciel inclment, +l'absence de toute distraction ne gnaient pas beaucoup ces vads du +ghetto pour qui le Livre et la lettre morte reprsentaient tout. Le +traitement hautain et arbitraire que le noble infligeait son +facteur et intendant juif, les humiliations de toute nature au prix +desquelles il lui tait permis de vivre--car sans la protection des +seigneurs il n'aurait pas pu subsister un instant dans ses rapports avec +les paysans misreux et orthodoxes--ne l'affectaient pas outre mesure et +ne blessaient pas profondment son amour-propre. Dans son for intrieur +il s'estimait suprieur par sa moralit et par son origine au Poritz +(seigneur) polonais, insens et extravagant. + +Dans les villages, les juifs dominaient, en tant que possesseurs et +intendants des serfs. Dans les villes difformes avec leurs btisses tout +en bois, ce sont eux qui formaient le gros des marchands, des courtiers, +des artisans et des ouvriers mme. Tous menaient une vie misrable et +soutenaient une lutte pre pour l'existence. Cette vie de soumission et +de misre, sans jouissance hors les joies intimes de la famille, sans +ambition hors celle de l'tude de la Loi, discipline par l'autorit +religieuse et purifie par des moeurs austres et rigides, a marqu d'un +coin spcial le caractre de ces foules. L'esprit tait constamment tenu +en veil par la dialectique talmudique et par l'ingniosit qu'il +fallait dployer pour se procurer le pain quotidien. C'est peine si +les rves messianiques, appuys plutt sur la croyance dans la suprme +justice et dans la supriorit morale et religieuse d'Isral que sur +une conception mystique, venaient embellir cette existence triste et +morne. + +Telle tait, et telle est encore en partie la manire d'tre de cette +population sobre, nergique, mlancolique et subtile qui forme de nos +jours la masse des deux millions de juifs rsidant en Lithuanie et dans +la Russie Blanche, et qui envoie aux grandes capitales de l'Europe et +aux pays d'outre-mer les migrants isralites les plus laborieux et les +plus dous en ressources intellectuelles et morales. + +La seconde moiti du XVIIIe sicle, grce la paix qui rgnait dans +le pays depuis sa soumission la Russie, fut le tmoin de l'apoge des +tudes rabbiniques. Les coles suprieures, les Yeschiboth, devinrent +des centres d'attraction pour l'lite de la jeunesse; le nombre des +auteurs et des rudits augmenta considrablement, et les imprimeries +hbraques taient en pleine floraison. L'idal de tous les juifs +lithuaniens tait, sinon de marier leur fille un rudit, du moins de +nourrir leur table un bochour, c'est--dire un lve-rabbin. La +Thora, c'est la meilleure sechora (marchandise),--chante toute mre +lithuanienne en berant son fils. + +Une autorit rabbinique telle que les sicles derniers n'en ont plus +connu de pareille, est venue consacrer par son gnie sobre et +indpendant et par sa grandeur morale cet tat d'me du Judasme +lithuanien qu'il personnifiait dans sa plus haute expression. + +lie de Vilna, surnomm le Gaon, sut rsister l'assaut du Hassidisme +qui menaait de conqurir les masses lithuaniennes, sinon les lettrs. + +Pour parer aux dangers du mysticisme, qui exerait un si puissant +attrait sur les esprits que la casuistique sche et subtile du +rabbinisme ne parvenait pas apaiser, il se dcida rompre avec la +scolastique en faveur d'une interprtation relativement plus rationnelle +des textes et des lois. Il alla mme--chose inoue en son temps et que +seule sa popularit pouvait excuser--jusqu' affirmer l'utilit des +sciences profanes et positives dont l'tude ne pouvait que servir celle +de la Loi. Personnellement, il publia un trait de mathmatiques et +s'occupa avec ardeur de recherches philologiques. Ses lves suivirent +son exemple; ils traduisirent en hbreu plusieurs ouvrages +scientifiques, et fondrent des coles et des foyers de puritanisme en +Lithuanie et jusqu'en Palestine. La Yeschiba de Volosjin est devenue +depuis un sicle le centre du talmudisme traditionnel et du rationalisme +rabbinique. + +Il serait tmraire de prsumer que l'cho de la science des +encyclopdistes soit parvenu jusqu' ce milieu ferm par un double mur +politique et religieux. Les langues europennes y taient inconnues, et +c'est dans l'oeuvre des savants juifs du Moyen-ge, tels que Mamonide, +Albo, etc., que les lves du Gaon lithuanien ont cherch leur +nourriture intellectuelle. Il en rsulta une science htroclite et +singulire. Des notions et des thories fausses et surannes furent +introduites par eux en hbreu et eurent cours. Lorsqu'un certain lie, +rabbin de la fin du XVIIIe sicle, voudra runir en un corps toutes +les donnes de la science, il crira une sorte d'encyclopdie bizarre, +le _Sefer Haberith_[43] (Livre de l'Alliance). ct des donnes +gographiques les plus fantaisistes, il runira des lois physiques et +des dcouvertes chimiques couvertes par des formules magiques. Ce livre, +qui n'est pas unique dans son genre, a t maintes fois rimprim, et de +nos jours encore il fait les dlices des lecteurs orthodoxes. + +[Note 43: 2me dit. Vienne, 1824.] + +Pendant longtemps, le gouvernement russe ne s'est pas occup de l'tat +intellectuel de ses sujets juifs. Ceux-ci ne demandaient pas mieux que +de conserver leur libert intrieure. La faon dont le gouvernement les +traitait n'tait d'ailleurs pas de nature leur inspirer une trop +grande confiance envers lui. Il ne pouvait tre question d'une +russification mme relative de ces masses une poque o la +civilisation et la langue russes n'taient qu' l'tat d'embryon. + +Ce n'est qu'avec l'avnement d'Alexandre Ier que les rformes +projetes par le gouvernement eurent leur contre-coup sur le ghetto +lointain. Une commission spciale fut institue pour tudier les +conditions de la vie des juifs et les moyens d'amliorer leur tat +matriel et intellectuel. Le premier contact intime entre juifs et +russes se fait dans la petite ville de Sklow, presque exclusivement +habite par des juifs. Cette ville formait une tape importante sur la +route qui menait de la capitale l'Occident, et ses habitants juifs +eurent l'occasion d'entrer en relation avec les personnages de marque, +russes et trangers, qui se rendaient la capitale[44]. Un cercle de +lettrs influencs par les Meassfim s'y fonda, et c'est de ce milieu que +nous parvient un curieux document littraire qui tmoigne des esprances +que les rformes projetes par le gouvernement d'Alexandre Ier pour +l'amlioration de l'tat des juifs, avaient suscites. Dans un pamphlet +intitul _Sineath Hadath_ (Haine religieuse), publi en 1804 Sklow, en +hbreu, et traduit plus tard en russe, l'auteur, un nomm Nevachovitz +(grand'pre du clbre savant M. Metchnikoff, de l'Institut Pasteur) +proteste nergiquement au nom de la vrit et de l'humanit contre le +mpris qu'on professe l'gard des juifs. + +[Note 44: Dj, en 1780, le passage de l'impratrice Catherine II +donna lieu la publication d'une ode hbraque publie Sklow.] + + tre mpris, honni, est-ce peu? torture qui dpasse toutes les + autres, blessure que rien n'gale.... Les vents, le tonnerre et la + tempte runis ne pourraient touffer les cris de souffrance de + l'tre mpris par les autres.... + + * * * * * + + Chrtiens! Ne cherchez pas le _juif_ dans l'_homme_, mais cherchez + plutt l'_homme_ dans le juif. Je jure qu'un juif fidle sa foi + ne peut pas tre un homme mchant, ni un mauvais citoyen... + +Hlas! ce premier appel restera sans cho comme les suivants. Un sicle +se sera pass qu'en Russie on n'aura pas encore reconnu la qualit +d'homme au juif non converti. + +Les esprances que les guerres napoloniennes avaient fait natre parmi +les populations juives de la Lithuanie furent dues. Une main de fer +s'abattit sur eux et ils continurent vgter misrablement dans leur +coin sombra et dlaiss. + + * * * * * + +On raconte que lorsque Napolon entra la tte de la Grande Arme +Vilna, il fut tellement frapp par le caractre juif de cette ville +qu'il s'cria: Mais c'est la Jrusalem de la Lithuanie! Nous ne savons +ce qu'il y a de vrai dans ce mot attribu l'empereur. Dans tous les +cas, aucune autre ville ne mriterait plus ce surnom. La rsidence du +Gaon tait dj au XVIIIe sicle une mtropole juive. L'limination +systmatique et voulue de l'lment polonais, surtout depuis +l'insurrection de 1831, la prohibition de la langue polonaise, la +fermeture de l'Universit ainsi que l'absence de l'lment lithuanien +ont fait de Vilna la grande ville juive pendant tout le XIXe sicle. +Capitale dtrne d'un peuple trahi par sa noblesse, abandonne par ses +habitants autochtones, elle devient le centre d'une socit juive +indpendante et que rien ne gne dans son dveloppement intrieur. Sans +le moindre abandon de la tradition rabbinique qui lui sert de base +constitutionnelle, elle se laisse peu peu pntrer par les ides +modernes. + +L'humanisme allemand, la Haskala n'a pas rencontr de rsistance +relle dans ce monde relativement clair et prpar par l'cole de +Gaon. Ce sont les lves rabbiniques eux-mmes qui fourniront les +premiers reprsentants de l'humanisme en Lithuanie. Ils mettront autant +d'ambition cultiver la langue hbraque et tudier les sciences +profanes dans cette langue qu'ils en ont mis approfondir et creuser +le Talmud. Issus du peuple, vivant de sa vie et partageant ses misres, +spars de la socit chrtienne par une barrire de prescriptions qui +leur semble infranchissable, les premiers lettrs lithuaniens +apporteront dans leur amour naissant pour la science et pour les lettres +hbraques ce dsintressement qui caractrise les idalistes du ghetto. + +Un cercle de lettrs, les Berlinois, se fonda vers l'an 1830 Vilna, +et des cercles analogues se formrent un peu plus tard dans la province. +Ils poursuivirent avec zle la culture de la littrature hbraque. + +Deux crivains de valeur, tous deux de Vilna, l'un pote et l'autre +prosateur, ouvrent la marche de l'volution littraire en Lithuanie. + +Abraham Ber Lebensohn (Adam Hacohen) (1794-1880), surnomm le pre de +la Posie, tait n Vilna. Orphelin de mre, il connut une enfance +triste et fut priv des seules consolations accessibles l'enfant du +ghetto--l'amour et les soins maternels. l'ge de trois ans il entra +dans le Hder; sept ans il tudiait dj le Talmud, puis la +casuistique et enfin la Cabbale. Cette dernire, d'ailleurs, n'exera +qu'un faible attrait sur l'esprit du futur pote. L'tude approfondie de +la Bible et de la grammaire hbraque, qui taient dj la mode +Vilna, modela son esprit. La lecture des oeuvres de Wessely, pour lequel +il professa une profonde admiration pendant toute sa vie, exera une +influence dcisive sur sa vocation de pote. + +Dans ses premiers essais, Lebensohn ne diffre pas encore des nombreux +lves rabbiniques qui s'amusaient traduire en vers tous les +vnements du jour. Une lgie la mmoire d'un rabbin, une ode +clbrant la gloire douteuse d'un noble Polonais, et d'autres produits +de ce genre, tels taient les sujets habituels de la muse cette +poque, et tels furent aussi les premiers essais de notre auteur. Rien +n'y rvle encore le futur pote de mrite. Un peu plus tard il se mit +apprendre l'allemand, mais sa connaissance de cette langue demeura +superficielle. Hant par la gloire de Schiller, il se consacra la +posie et imita les potes allemands. Mais il ne russit jamais saisir + la lettre le sens de la posie allemande, ni comprendre les posies +rotiques. L'lve rabbinique l'esprit puritain et aux moeurs austres +n'y voyait qu'images potiques et que symboles. + +Sa vie ne diffra gure de celle des juifs pauvres du ghetto. Mari trs +jeune par son pre, il se trouve tout d'un coup aux prises avec +l'existence sans avoir connu ni les emportements, ni la jeunesse, ni les +passions, ni l'amour, sans avoir connu les luttes intrieures qui se +disputent le coeur de l'homme. Le sentiment de la nature, l'esthtique +pure, taient un pays inconnu pour ce fils du ghetto; la conception de +l'art sans but moral aurait dpass sa comprhension et sa mentalit +puritaines. Trop libre-penseur pour embrasser la carrire rabbinique, il +enseigna l'hbreu aux enfants. C'est l une profession peu rtribue, et +encore moins estime, dans un milieu o les ignorants mme sont lettrs, +et o le petit choix d'occupations jette dans l'enseignement tous ceux +qui manquent d'nergie ou de chance, les dclasss et les maladroits. +Dix ans d'enseignement quotidien depuis huit heures du matin jusqu' +neuf heures du soir branlrent fortement sa sant. Il tomba malade et +dut renoncer l'enseignement, au grand profit de la posie hbraque. +Il devint courtier, et le peu de loisir que ses nouvelles occupations +lui laissrent, il les consacra sa muse. Ce courtier harass par la +besogne quotidienne tait un pur idaliste. Certes, Lebensohn n'tait +pas fait de cette toffe qui forme les rveurs et les grands potes. +Mais, dans cet esprit rationnel et logique jusqu' la scheresse, il y +avait un coin intime, mlancolique et profond. Il professa un amour +profond, exalt, pour la langue hbraque. Cette langue n'est-elle pas +belle, admirable, n'est-elle pas la dernire relique sauve du naufrage +de tous les biens nationaux de notre peuple? Et n'est-il pas enfin, lui, +l'hritier des prophtes, le pote et le pontife de langue sacre? Avec +quel orgueil il nous dvoile son tat d'me: + + Je m'assois devant la table divine, je prends ma plume, cette + plume qui crit la langue sacre, la langue de notre Loi, la langue + de notre peuple, Sela! Dieu, guide mon esprit, n'est-ce pas dans + Ta langue sainte que je chante?[45] + +[Note 45: _Schirei sefath kodesch_ (Chants de la Langue sacre). +Vilna, 1850, I.] + +Fils de son milieu, lve des rabbins, il joindra son me de primitif +la dialectique d'un raisonneur. Mais il n'arrivera jamais comprendre +le monde intrieur de luttes et de passions qui agite la vie +individuelle des hommes. Il croira qu'il suffit de copier les auteurs +allemands et d'aligner des vers pleins d'emphase pour crer des pomes +rotiques et pour chanter la nature. Son pome David et Bathsba est +une oeuvre manque; ses descriptions de la nature sont sches et +factices. Il ne sera pas capable de se rendre compte exactement des +choses contemporaines. Le moindre vnement produira sur lui un effet +considrable. Il saluera par des odes les rformes militaires et civiles +de Nicolas Ier, qui furent si prjudiciables au judasme. Et dans son +enthousiasme il s'criera: Maintenant Isral ne connat plus que le +bien! Lorsqu'un banquier juif quelconque sera nomm consul gnral en +Orient, il saluera ce fait sans porte en vers dithyrambiques qu'il +ddiera ce pauvre homme au nom des juifs de la Lithuanie et de la +Russie Blanche. + +Mais partout o le coeur du pote bat l'unisson avec les sentiments du +milieu juif, partout o il se laisse aller la tristesse et la +mlancolie spciale qui se dgage de ce milieu, il atteint une hauteur +morale et une vigueur lyrique qui ne seront pas dpasses. travers les +trois volumes que forment ses posies, nous trouvons, ct de nombreux +pomes sans valeur, beaucoup de perles de style et de pense. Le cri de +dtresse contre les misres qui accablent l'humanit, les protestations +douloureuses contre l'absence de piti parmi les hommes, ainsi que le +refus obstin de comprendre l'implacable cruaut de la nature qui nous +enlve les tres les plus chers et notre impuissance devant la mort, ont +inspir notre pote une de ses plus belles posies. + + La piti n'est-elle pas la fille des cieux? Ne la trouvons-nous pas + mme chez les btes et chez les reptiles? Seul l'homme ne la + connat pas. Il se fait le tyran de son prochain... + +Mais ce n'est pas seulement l'homme qui ne veut pas connatre cette +fille des cieux, la nature elle-mme la mconnat et se montre +implacable. + + monde! Demeure de deuil, valle des pleurs. Tes fleuves sont des + larmes. Ton sol de la cendre. Sur ta surface tu portes des hommes + en deuil. Dans tes entrailles des cadavres. Derrire les montagnes + couvertes de neige et de glace, une voiture apparat. Son + conducteur, un homme, est assis l'intrieur. ct de lui sa + femme, beaux comme les fleurs tous deux et sur leurs genoux jouent + des enfants dlicieux. Ah! c'est un convoi de morts. Ils sont + partis vivants pour s'garer, prir dans les glaces du monde. + + Parmi la dtresse environnante et la ruine de toutes les + esprances, seule la mort plane impitoyable, menaante et + victorieuse. + + * * * * * + + Dans une autre posie intitule La Pleureuse, parlant galement + de la piti, le pote s'crie: + + Ton ennemie (la cruaut) est plus forte que toi. Si toi tu es un + feu ardent, elle est un courant d'eau glace! + + Malheur toi, piti! Qui donc aura piti de toi? + +Dans quelques traits nergiques le pote hbreu sait dcrire l'inanit +de l'homme devant la cration. Le sort des Hamlets et des Rens est plus +enviable que celui du Plaintif du ghetto. Eux au moins, avant de se +jeter dans la mlancolie et d'embrasser le pessimisme, avaient got +la vie, ils ont connu ses charmes et ses dboires. Pour le dsabus du +ghetto, les plaisirs personnels et les volupts de la vie ne comptent +pas. C'est au nom de la morale suprme qu'il s'rige en philosophe +pessimiste. + + Notre existence est un souffle lger comme une barque. Notre + tombeau est au seuil de notre vie, il nous attend ds le ventre de + notre mre. + + Nous sommes ici depuis les origines de la Terre; elle nous change + comme l'herbe de sa surface. Elle demeure stable; seuls nous + passons sans retour, sans mme l'alternative de ne pas dbarquer + ici-bas. + + Nous sommes pour le monde ce qu'est le roseau pour le berger. + + Avant qu'il ait fini de dvorer une gnration, l'autre est prte + passer. + + L'un est englouti, l'autre emport. O est notre salut? + + cette ruine universelle, ce dchanement des lments que le + plaintif, tout imbu qu'il est de la justice providentielle, se + refuse comprendre, vient se joindre la mchancet humaine. + + Et toi aussi tu deviens le flau de ton frre. cette arme + cleste, ton prochain se joint, lui aussi... Du courroux de + l'homme, homme! jamais tu ne seras exempt... Sa jalousie ne + finira qu'avec ta disparition. + + Et cependant y a-t-il quelque chose de rel, de durable dans la + vie? Non! + + O sont-elles, les gnrations oublies? Leur nom mme a disparu. + Qui chappera son sort? Pas un seul. Personne ne sera soustrait + la mort. La richesse, la sagesse, la force, la beaut ne sont rien, + rien... + +Puis, dans un lan de rvolte, notre pote s'crie: + + Si je savais que ma voix dt suffire pour dtruire avec + retentissement toute la cration et les armes clestes, je + lancerais d'une voix de tonnerre, je crierais: Arrte! Je + rentrerais dans le nant avec le reste des hommes. Les vivants + n'ont-ils pas conscience que la tombe les engloutira aprs une vie + de tristesses et de misres cruelles? + + Toute la vie humaine est comme l'clair qui prcde la foudre de la + mort! + +Il faut arriver jusqu' nos jours pour voir cette mme pense reprise +certes avec moins de vigueur par Maupassant dans _Sur l'eau_. + +Mais, au bout du compte, + + l'homme n'a rien que la conscience douloureuse; il est nu et + affam, mou et sans nergie aucune. Il dsire tout ce qu'il n'a + pas, languissant jour et nuit. + +L'incertitude devant la mort, la frayeur devant la fin fatale, le regret +cuisant de la disparition des tres chers, qui forment le fond du +caractre des juifs mme les plus croyants, sont exprims dans une de +ses plus belles posies: L'Agonisant. Le scepticisme du Maskil +l'emporte sur l'optimisme du juif dans Le savoir et la mort. + +Un grand malheur vient frapper notre pote. La mort prmature de son +fils, le jeune pote Micha Joseph, sur lequel on avait fond tant de +lgitimes esprances, lui arrache des cris de dtresse et de dsespoir. + + De mon nid qui a dnich mon oiseau? De ma demeure qui a drob ma + lyre? Qui a bris ma harpe et m'a apport des lamentations? Qui a + dit mes esprances tout d'un coup: renversez-vous! + +Il y a dans ces posies de quoi faire la fortune d'un grand pote, +malgr le fatras de vers mdiocres et fastidieux qu'il faut savoir +liminer. Contemporain d'Alfred de Vigny, on trouve chez lui plus d'un +point de ressemblance avec le solitaire hautain. Mais il va sans dire +que jamais Lebensohn n'a connu l'oeuvre du pote franais. + +Les posies de Lebensohn, publies Vilna, en 1852, sous le titre de +_Schir Sefath Kodesch_ (Posies de la langue sacre), furent +accueillies avec enthousiasme, et l'auteur fut salu comme le Pre de +la Posie. Il publia aussi plusieurs ouvrages traitant des questions de +grammaire et d'exgse. + +Lorsque le clbre philanthrope Montefiore se rendit en Russie en 1848 +pour solliciter du gouvernement du Tsar l'amlioration de l'tat civil +des juifs et l'introduction des rformes scolaires, Lebensohn se rangea +publiquement du ct des rformateurs. Selon lui, l'abaissement des +juifs est d trois causes principales: + +1 L'absence de la Haskalah, c'est--dire d'une ducation rationnelle +fonde sur la connaissance de la langue du pays, des sciences usuelles +et sur l'enseignement d'un mtier manuel; + +2 L'ignorance des rabbins et des prdicateurs en tout ce qui ne touche +pas la religion; + +3 La recherche du luxe et les excs en matire de table et +d'habillement. + +Si les deux premires causes sont plus ou moins justifies, la troisime +fait sourire par sa conception nave. L'auteur ayant devant lui une +population d'affams dont la majorit ne connat l'usage de la viande en +dehors du jour de samedi, trouve moyen de leur reprocher leurs excs +gastronomiques et leur mise luxueuse! Nous verrons que la plupart des +Maskilim russes ont partag cette manire de voir. + +En 1867, au moment o la lutte pour l'mancipation des juifs et pour les +rformes intrieures atteignait son apoge, Lebensohn publia Vilna son +drame _Emeth ve-Emouna_ (Vrit et Foi) qu'il avait compos une +vingtaine d'annes auparavant. OEuvre purement didactique, d'o toute +chaleur potique est absente. Le style, il est vrai, est clair et +coulant, et le problme moral est nettement pos. Mais l'absence de +toute tude de caractres, et des moments psychologiques qui font le +principal mrite des oeuvres dramatiques, font de cette pice un trait +de morale ennuyeux et sans valeur. Le cadre du drame est simple. C'est +_Scheker_ (Mensonge) qui cherche sduire et gagner _Hamon_ (Foule). +Il veut lui donner en mariage sa fille _Emouna_ (Foi). Celle-ci est +galement dispute par _Emeth_ (Vrit) et _Schel_ (Raison). + +L'influence directe de M.-H. Luzzato sur cette oeuvre est manifeste. +Comme ce dernier, le sceptique Lebensohn ne va pas jusqu' douter de la +Foi; c'est contre le mensonge, contre l'hypocrisie et contre la fausse +pit, celle qui perscute et qui plonge dans l'ignorance, qu'il +s'lve. La raison pure ne s'oppose pas la religion pure. Telle a +t la devise adopte par l'cole de Vilna. Abstraction faite de la +croyance dans la Divinit comme principe primordial, la raison invoque +par l'auteur est la raison positive, celle de la science, de la justice, +de la logique rationnelle. Il combat, dans des monologues verbeux, la +superstition et le fanatisme des orthodoxes. Mais toute la haine du +Maskil contre le fanatique obscurantisme trouve son expression dans le +personnage de _Zibeon_, tartufe juif et principal aide de camp de +Scheker (mensonge). Le Tartufe juif prsente une figure autrement +complexe que celle qu'a cre Molire. Zibeon est un rabbin thaumaturge, +fin sophiste et casuiste cauteleux; toute la scolastique a pass par +l. Dans sa haine contre les adversaires de la Haskala, Lebensohn le +prsente, en outre, comme un hypocrite, bon vivant et lascif, ce qui +n'est gnralement pas vrai. Le prtendu Tartufe du Ghetto n'est pas +hypocrite, car il est croyant et, par consquent, sincre. C'est son +fanatisme, son aveuglement religieux qui le pousse aux pires excs.--En +revanche notre auteur est plein d'admiration pour _Schel_ (Raison), +_Hochma_ (Science), _Emeth_ (Vrit) et mme pour _Emouna_ (Foi). + +Dans cette oeuvre si peu potique, on trouve cependant une page +remarquable, c'est la prire de Schel qui sollicite Dieu de librer +Emeth. Le triomphe de la vrit clt le drame. Trait caractristique +noter: ni _Regesch_ (Sentiment), pourtant si juif, ni _Taava_ (Passion) +ne figurent dans cette galerie de personnages allgoriques personnifiant +les attributs moraux. C'est que pour Lebensohn comme pour toute l'cole +humaniste de cette poque, la _raison_ seule importait et devait suffire +pour faire prvaloir la vrit. + +De son temps ce drame suscita des passions parmi les orthodoxes. Un +rabbin lettr, M. L. Malbim, crut mme devoir intervenir, et, aux +attaques diriges par Lebensohn, il rpondit par une autre pice +(_Maschal u-Melitza_) dans laquelle il prend la dfense des orthodoxes +contre les accusations des Maskilim mal intentionns. + + * * * * * + +Si A. B. Lebensohn est considr comme le pre de la posie, son non +moins clbre contemporain et compatriote Mardoche Aron Ginzbourg peut +passer juste titre pour le premier matre de la prose hbraque +moderne. Ginzbourg est le crateur de la prose raliste en hbreu, +quoiqu'il soit rest profondment imbu du style et de l'esprit de la +Bible. L o le style biblique ne peut, sans tre tortur ou sans se +servir de priphrases, traduire la pense moderne, Ginzbourg n'hsite +pas faire des emprunts, toujours excellents et sans prjudice pour +l'lgance de la langue, aux ouvrages talmudiques et mme aux langues +modernes. Car, nous ne cesserons de l'affirmer, c'est une erreur de +croire qu'il existe un style no-hbraque essentiellement diffrent de +celui de la Bible, comme il existe un no-grec et un grec classique. +L'hbreu moderne n'est qu'une adaptation de l'hbreu ancien plus +conforme l'esprit nouveau et aux ides nouvelles. Les quelques +ultra-novateurs, peu nombreux d'ailleurs, ne font que confirmer cette +assertion. + +Comme crivain, Ginzbourg s'est montr trs fcond et nous a laiss une +quinzaine de volumes sur divers sujets. Dou d'un bon sens naturel et +possdant une instruction moderne plus solide que la plupart des +crivains du temps, il a exerc une trs grande influence sur ses +lecteurs et sur le dveloppement de la littrature hbraque. Son +_Abieser_, sorte d'autobiographie trs raliste, est un tableau saillant +de l'ducation dfectueuse et des moeurs arrires du ghetto que +l'crivain critique avec une finesse remarquable et dnonce au nom de la +civilisation et du progrs. Il publia, en outre, deux volumes sur les +guerres napoloniennes, un volume sur l'accusation de Meurtre rituel +Damas sous le titre: _Hamath Damesek_ (1840), une histoire de la Russie, +une traduction de la Mission de Philon d'Alexandrie, un trait de +stilistique (Dbir). Ses ouvrages, publis tous de son vivant Vilna, +Prague et Leipzig, et rdits depuis, obtinrent un grand succs, et +il est l'un des crateurs d'un public de lecteurs hbreux. Cependant il +faut dire que le ralisme de notre auteur et son style prcis et juste +n'ont pas t accueillis d'emble par la grande masse du public. Leur +got n'tait pas assez affin pour les apprcier, et leur sensibilit de +primitifs ne pouvait pas encore se plaire la description relle des +choses. C'est ce que la deuxime gnration d'crivains lithuaniens +avait compris en introduisant le romantisme dans la littrature +hbraque. + + * * * * * + +Pour avoir t le premier foyer littraire, Vilna n'tait pourtant pas +le centre unique des lettres hbraques en Russie. Dans le midi russe, +et indpendamment de l'cole de Vilna, des cercles littraires procdant +de ceux de la Galicie se formrent de bonne heure. + + Odessa, cette fentre europenne ouverte sur l'empire du Tsar, nous +voyons se fonder la premire communaut juive claire. Les lettrs y +afflurent de toutes parts et surtout de la Galicie. S. Pinsker et I. +Stern sont les reprsentants de la science du judasme en Russie, +auxquels le carate Firkovitz apporte un concours prcieux. Eichenbaum, +Gottlober et d'autres se font remarquer comme potes et comme +crivains. + +Isaac Eichenbaum (1796-1861) fut un pote gracieux. En dehors de ses +crits en prose et de son trait remarquable sur le jeu d'checs, nous +possdons de lui un recueil en vers intitul _Kol Zimra_[46]. Sa lyre +tendre et douce, son style lgant et clair rappellent souvent Heine. +Nous lui empruntons un fragment de son pome Les Quatre Saisons: + +[Note 46: Leipzig, 1836.] + + L'hiver s'en est all, le froid a dsert; les eaux fondent sous + les flches du soleil. Sur la pente du rocher un ruisseau fait + couler ses eaux limpides. Seule ma bien aime n'est pas attendrie, + tous les feux de mon amour ne peuvent fondre la glace de son coeur. + + Les collines se revtent d'allgresse, sur la surface des valles + la joie sourit, le sycomore est rayonnant, la vigne jubilante, et, + dans les enfoncements de la montagne en dentelle, l'pine trouve un + nid. Cependant mes soupirs m'abattent. Seule mon amie ne veut + m'entendre. + + Tout ce qui vit dans les champs chante; sur terre les animaux + jubilent et dans les branches les ails chantent deux. Seule ma + colombe dtourne ses pas de moi, et sous l'ombre de mon toit je + reste solitaire. + + Les plantes sortent du sol, l'herbe reluit de splendeur et la terre + se couvre de verdure. Dans les prairies refleurissent les lilas et + les roses. Ainsi refleurit aussi mon esprance, elle me remplit de + l'attente joyeuse que mon amie reviendra m'enlacer dans ses bras. + +Le matre incontest des humanistes de la Russie mridionale fut Isaac +Ber Levenson de Kremenitz en Volhynie (1788-1860). Sa place est plutt +marque dans l'histoire de l'mancipation des juifs russes que dans une +histoire littraire. Levenson naquit dans le pays du Hassidisme. Un +heureux hasard le conduisit tout jeune Brody. L il se rallia au +cercle humaniste et fit la connaissance des matres galiciens. De retour +dans son pays natal, il tait anim du dsir de travailler +l'mancipation et la civilisation des juifs russes. + +Comme jadis Wessely, Levenson se tient dans ses crits sur le terrain +strictement orthodoxe. C'est au nom de la tradition religieuse elle-mme +qu'il s'attaque aux superstitions et qu'il rclame l'tude obligatoire +de la langue hbraque, des sciences et des mtiers. Son rudition +profonde, la douceur et la sincrit de son langage lui valurent +l'estime des orthodoxes eux-mmes. Ses ouvrages _Beth Iehouda_ et +_Teouda be Isral_ sont des plaidoyers en faveur de l'instruction +moderne; dans _Zeroubabel_, il s'occupe de questions de philologie +hbraque, et dans _Efes Damim_ il met nant, avec documents +l'appui, la lgende du meurtre rituel. Dans _Ahiya Haschiloni_ il +prend la dfense du judasme talmudique contre ses dtracteurs +chrtiens. Nous possdons en outre de Levenson de nombreux crits, des +pigrammes, des articles et des tudes[47]. + +[Note 47: Tous ses crits ont t rdits par les soins de M. +Natanson, en 1880-1900, Varsovie.] + +Il faut reconnatre que les contemporains de Levenson ont exagr +l'importance de la partie littraire de son oeuvre. En dehors de ses +tudes philologiques, qui pchent souvent par la navet de ses +conceptions et surtout par la faon prolixe et embarrasse de +s'exprimer, il ne reste pas grand chose de son oeuvre littraire. +L'influence directe qu'il a exerce sur les juifs est aussi moins +considrable qu'on ne le croyait. Sur le Hassidisme il n'eut aucune +action. Quant aux juifs de la Lithuanie, certes, ses oeuvres taient trs +rpandues parmi eux, mais dans ce pays de l'hbreu, point n'tait besoin +de recourir aux arguments de l'auteur pour propager la langue biblique. + +Par sa vie d'abngation et de misre, isol dans une bourgade obscure, +impotent et travaillant quand mme pour le relvement de ses +coreligionnaires, il s'est attir l'admiration unanime de ses +contemporains. + +La renomme du solitaire idaliste de Kremenitz arriva jusqu'aux sphres +gouvernementales. Levenson fut le premier humaniste juif qui entretint +des relations directes avec le gouvernement russe. Le Tsar Nicolas +Ier l'couta personnellement et le fit consulter plusieurs fois sur +toutes les questions qui touchent l'amlioration de l'tat social des +juifs. La fondation des coles primaires juives, l'ouverture de deux +sminaires rabbiniques Vilna et Zitomir, l'tablissement de +nombreuses colonies agricoles, les amliorations apportes la +condition politique des juifs et la censure des livres +hbreux,--toutes ces choses sont dues en grande partie, sinon +entirement, l'autorit de Levenson. Les lettrs de l'poque +professrent une vnration profonde pour un confrre si haut plac dans +l'estime des gouvernants. + + + + +CHAPITRE V + +LE MOUVEMENT ROMANTIQUE.--A. MAPOU. + + +La raction politique qui suivit l'insurrection polonaise de 1831 se fit +surtout sentir en Lithuanie. La main du gouvernement pesa lourdement sur +la population de cette province. L'Universit de Vilna fut ferme, et +toute trace de civilisation efface. + +Les juifs, dlivrs de l'arbitraire des nobles polonais, retombrent +sous celui de fonctionnaires sans scrupules. Un nouveau flau--le +service militaire obligatoire inconnu jusqu'alors, service terrible, +service actif de vingt-cinq ans accaparant toute la vie d'un homme, +arrachant l'enfant sa famille et sa foi--vint s'abattre sur la +population juive. Ils luttrent contre cette nouvelle calamit avec +toutes les armes du faible. Les pots de vin, les mariages prcoces, les +vasions en masse, les substitutions volontaires ou forces--tels furent +les moyens employs par les plus aiss pour sauver leur progniture du +service militaire. + +Pour assurer le recrutement rgulier des soldats juifs, le gouvernement +de Nicolas Ier, tout en abolissant l'organisation du Synode central, +maintint celui des Cahals locaux et les rendit responsables de la +conscription militaire. Les riches, les savants, ceux qui taient la +tte des communauts, profitrent largement de cette reconnaissance +officielle du Cahal pour dispenser les leurs du service militaire. Le +Cahal devint en leurs mains un instrument d'oppression et d'exploitation +des pauvres. Sauve qui peut! tel tait l'tat d'me des juifs russes au +milieu du XIXe sicle, pendant toute l'poque dite de la _Behala_ +(Terreur). + +Les rformes projetes par Alexandre Ier en faveur des juifs, toutes +les esprances caresses par les humanistes lithuaniens avortrent. La +raction svit dans toute sa rigueur et atteignit principalement les +juifs, perscuts, opprims et humilis sans cesse. Le pessimisme +profond des posies de Lebensohn atteste suffisamment l'tat d'esprit +des lettrs juifs. Cependant, ces admirateurs de la science, de la +civilisation, cette fille divine, s'obstinaient dans leurs illusions et +prtendaient que, seules, des rformes profondes pourraient rsoudre la +question juive[48]. Le peuple n'tait pas avec eux, et la jeune +gnration de lettrs ne partageait pas non plus cette manire de voir. +Dans ce dsordre moral, les masses se laissrent facilement entraner +par le courant du Hassidisme, qui depuis longtemps guettait cette +dernire forteresse du judasme rationnel. Les rabbins virent avec +effroi cet envahissement grandissant du mysticisme, et ne purent rien +pour l'arrter. + +[Note 48: La polmique suscite par l'intervention de l'humaniste +allemand Lilienthal qui prconisait, avec l'appui du gouvernement, les +rformes radicales, chez des crivains clairs comme Ginzburg (_Maguid +Emeth_, Vilna 1843), confirme assez notre manire de voir. D'ailleurs, +Lilienthal, convaincu plus tard des vritables intentions de ses +auxiliaires, en proie au remords d'avoir men une campagne funeste par +ses suites aux intrts de ses coreligionnaires russes, finit par s'en +aller en Amrique.] + +Mais le mysticisme avait trouv un ennemi autrement puissant que la +logique et le rationalisme, dans la littrature no-hbraque naissante. + +La langue hbraque tait cultive avec ardeur par tous les lettrs et +par les jeunes rabbins eux-mmes. C'est l'poque de la Melitza. +Celle-ci devait suppler la scheresse rabbinique et lutter +victorieusement contre le Hassidisme. D'ailleurs, l'usage de l'hbreu +prdominait alors. Cette langue tait devenue en plein XIXe sicle la +langue du commerce, de la jurisprudence, des relations amicales, etc. Le +folklore lui-mme, en dpit du jargon ddaign, ne connaissait pas +d'autre langue. Nous possdons une quantit de posies populaires de +cette poque qui, de nos jours encore, sont chantes dans toute la +Lithuanie. La note dominante de ces chansons traduit les plaintes +nationales du peuple juif, ses rves et ses espoirs messianiques. Elle +est essentiellement sioniste. + +Dans un hbreu lgant, tendre, avec des expressions leves et des cris +de dsespoir dignes de Byron, un pote du peuple pleure les malheurs de +Sion: + + Sion, Sion, ville de notre Dieu. Qu'il est terrible, ton malheur! + Chaque nation, chaque pays voit crotre sa splendeur de jour en + jour. Toi seule et ton peuple vous tombez horriblement d'abme et + abme. + + * * * * * + + Terre sainte, Sion! Comment l'tranger ose-t-il fouler ton sol de + son pied orgueilleux? + + Comment, Ciel, l'ennemi peut-il occuper le Saint des Saints? + + * * * * * + + Tout espoir n'est cependant pas encore mort. + + Dans le coeur de tout ton peuple parpill aux quatre coins de la + terre ton souvenir vit, grav avec des lettres de feu et de sang, + avec des larmes incessantes! + +Une autre posie populaire, galement anonyme, intitule la Rose, est +d'un accent encore plus dsol et plus dsespr. Pitine par tous les +passants, la rose ne cesse de les implorer: + + humains, ayez piti de moi, rendez-moi ma demeure!... + +En dehors de ces motifs, les posies lyriques de Lebensohn et la +Colombe plaintive de Letteris faisaient partie du rpertoire +populaire. + + ce romantisme populaire vient bientt, rpondant un besoin de la +masse, se joindre le romantisme littraire. + +Un roman traduit du franais, _les Mystres de Paris_, d'Eugne Su, +publi en 1847-48, Vilna, inaugura le romantisme ainsi que le genre +roman en hbreu. Cette traduction ou plutt cette adaptation du roman +franais dans un style biblique prcieux, valut son jeune auteur, +Calman Schulman, de Vilna (1826-1900), une renomme immense. + +Au point de vue littraire, c'tait le genre introduit en hbreu, +c'tait la lecture amusante, la fiction remplaant les crits graves des +humanistes. Le succs norme obtenu par cette premire oeuvre de +Schulman, ses ditions rptes, tmoignent de l'existence d'un public +qui prouvait le besoin de la lecture facile. Dsormais le romantisme +rgnera en matre, la Melitza deviendra le style de la fiction, elle +fera les dlices des amis de la langue biblique. + +Esprit peu original, Calman Schulman contribuera plus qu'aucun autre +crivain la diffusion de l'hbreu dans le coeur de la masse du peuple. +Un demi-sicle durant, il sera considr par le peuple comme le matre +de l'hbreu. + +Romantique et conservateur en matire religieuse, exalt pour tout ce +qui est un produit du peuple juif, naf dans ses conceptions de la vie, +il exera son activit sur tous les domaines littraires. Il a publi +une Histoire universelle en 10 volumes, une Gographie galement en 10 +volumes, des tudes biographiques et littraires sur les crivains juifs +du Moyen-ge en 4 volumes, un roman national remani, de l'poque de Bar +Cochba, des traductions innombrables, des recherches bibliques et +talmudiques fort curieuses[49]. + +[Note 49: Ces ouvrages, publis tous Vilna, ont t rdits +maintes fois.] + +Il crit dans la langue mme d'Isae. La prciosit et l'emphase +excessive de son style, ses conceptions naves, sa sentimentalit +romantique pour tout ce qui est juif, allant droit au coeur des primitifs +non cultivs que furent ses lecteurs, expliquent le succs mrit de cet +crivain, pourtant si peu original. Ses oeuvres se rpandaient par +milliers et milliers d'exemplaires et propageaient l'amour de l'hbreu, +de la science et du savoir parmi le peuple. ce titre, Schulman fut un +civilisateur de premier ordre. Son oeuvre forme l'tape invitable par +laquelle passait et passe souvent encore le Maskil dans son volution +vers la civilisation moderne. + +Schulman a fait cole. Son style potique et enfl s'imposa longtemps +tous les sujets et empcha l'volution naturelle de la prose hbraque, +inaugure par M.-A. Ginzburg. + +Les crateurs ne tardrent pas venir. Parmi les potes de l'cole +romantique une premire place appartient Micha-Joseph Lebensohn, dit +Micha (1828-1852), fils de A.-B. Lebensohn. + +Tendre et gracieux autant que son pre tait dur et rigide, M.-J. +Lebensohn fut le seul crivain du temps qui eut la chance de recevoir +une ducation moderne complte. De plus, il n'avait pas connu comme tous +ses contemporains la cruelle ncessit et les luttes pour +l'affranchissement personnel. Il possdait fond la littrature +allemande et il avait suivi Berlin les cours de philosophie de +Schelling. Avec cela, il possdait l'hbreu comme une langue vivante et +sut traduire en elle ses penses les plus intimes, toutes les nuances +du sentiment. + +La riche imagination potique, l'harmonie de son style, ses expressions +colores et images, son lyrisme profond, non dnatur par l'exagration +ronflante et emphatique de ses prdcesseurs, font de Michal le premier +pote artiste en hbreu. + +Il dbuta en 1851 par une traduction de la _Destruction de Troie_, de +Schiller[50], admirable de style et d'lgance potique. Il est le +premier qui ait appliqu rigoureusement la prosodie moderne la posie +hbraque. Son recueil potique _Schir Bath Sion_ (Les chants de la +fille de Sion)[51] est un vritable chef-d'oeuvre. Il contient six pomes +historiques admirables de pense, de forme et d'inspiration. Dans +Salomon et Coheleth, son plus grand pome, il nous fait d'abord +assister la jeunesse du roi Salomon. C'est l'amour de Salomon pour la +Sulamite, amour sublime, exalt, qui est chant pour la premire fois +d'une faon merveilleuse. La joie de vivre fait tressaillir toutes les +fibres du coeur du pote... Puis c'est la vieillesse de l'Ecclsiaste +contrastant si puissamment avec la jeunesse de Salomon. C'est le roi +dsenchant, sceptique, convaincu de la vanit de l'amour, de la beaut, +du savoir; tout n'est que poussire, vanit des vanits. Et le jeune +pote romantique termine son pome en concluant que la sagesse ne peut +exister sans la foi, et que seule cette dernire est capable de donner + l'homme la suprme satisfaction. + +[Note 50: Vilna, 1851.] + +[Note 51: Vilna, 1852. En traduction allemande, faite par J. +Steinberg, Vilna, 1859.] + +Joel et Sisera est une trs belle pice potique. C'est la lutte +intrieure qui s'engage, dans le coeur de la vaillante femme chante par +Dbora, entre les devoirs de l'hospitalit et son attachement son +pays. Finalement ce dernier l'emporte: + + Vivant au milieu de ce peuple, tabli dans son pays, ne dois-je pas + aspirer son bien-tre, au bonheur des siens? N'est-il pas aussi + mon peuple? + +Mose sur le Mont Abarim est plein d'admiration pour le grand +lgislateur. Il se termine par ces deux vers: + + La lumire du monde s'obscurcit. + quoi bon la lumire du soleil? + +Son lgie sur Jhuda Halvi est touchante de patriotisme et d'amour +pour la Terre des anctres: + + Cette Terre, dont chaque pierre est un autel du Dieu vivant, dont + chaque rocher est une chaire pour un prophte divin. + +Ou bien, comme il s'crie dans une autre posie: + + Pays des muses, couronn de charmes, o chaque pierre est un livre, + chaque rocher un tableau! + +Un autre recueil du pote, _Kinor bath Sion_ (La lyre de la fille de +Sion), publi aprs sa mort, Vilna, contient, ct d'un certain +nombre de posies traduites de l'allemand, des posies lyriques o le +pote exhale son me et ses souffrances. Il aime ardemment la vie, mais +il pressent qu'il ne lui sera pas donn d'en jouir longtemps et, dans un +accs de dsolation, il s'crie: Maudite soit la vie, maudite aussi la +mort! Son caractre change, sa muse devient triste et, comme son pre, +il ne voit qu'injustice et que malheurs. Dans une posie adresse aux +toiles il veut arracher leur secret aux mondes: + + Rpondez-moi, vous qui tes les habitants d'en haut, oh! arrtez + pour un instant la marche des lois ternelles! Hlas, mon coeur est + plein de dgot pour cette terre. Ici l'homme est n pour la + misre! Oh! Ici-bas c'est la Haine religieuse qui rgne. Sur ses + lvres elle porte le nom du Dieu de la misricorde et dans sa main + l'pe sanglante. Elle prie, s'agenouille et sans cesse elle + massacre au nom du Dieu de pardon. Ce monde, lorsqu'il le cra dans + un accs de colre, Dieu le rejeta loin de lui avec fureur. Alors, + la Mort s'y prcipita, semant la terreur. Elle le tient, ce monde, + ses ongles. La Misre aussi s'y abattit grinant ses dents, + montrant sa rage farouche. Elle tient l'homme, elle le torture sans + rpit... + +En outre, ce recueil posthume contient des posies amoureuses et des +complaintes sionistes toutes empreintes de profonde mlancolie et de +cette tristesse qui caractrise la dernire priode de sa vie. Une +cruelle maladie enleva le jeune pote l'ge de vingt-quatre ans, au +grand dsespoir des amis de la posie hbraque. + +La fiction romanesque, que la vie rigide et le caractre austre des +lettrs rendait impossible jusqu'alors en hbreu, fit sa premire +apparition avec les traductions des romans modernes. Immdiatement elle +rencontra un public bien dispos et avide de nouveaut. Les romanciers +originaux ne tardrent pas venir. Le premier matre du genre, le +crateur du roman hbreu, est Abraham Mapou (1808-1867). + +Il naquit Slobodka, faubourg de Kovno, triste bourgade peuple presque +uniquement de juifs. Toute une population y grouille dans des conditions +conomiques et hyginiques dplorables. Son pre, pauvre melamed +(professeur d'hbreu et de Talmud), tait un esprit naf et +mlancolique, non dnu d'une certaine instruction. Il aimait et +cultivait la science des matres hbreux du Moyen-ge. Sa mre tait une +me douce et tendre; elle supporta avec soumission et fermet les +souffrances physiques qui accablrent toute sa vie. Son frre Mathias, +tudiant-rabbin, tait trs bien dou. + +Bref, c'tait la misre, mais cette misre soumise, non ronge par +l'envie, qui fait les liens de famille plus resserrs. Enfant chtif, +Abraham Mapou n'aborda ses tudes primaires qu' l'ge de cinq ans, ge +dj avanc pour ce milieu o les enfants commencent frquenter le +Heder ds leur quatrime anne. Et ce sont des annes endures dans le +Heder, sans connatre d'autre joie que celle du succs dans les tudes, +courb toute la journe sur les gros in-folios du Talmud. L'enseignement +rationnel de la Bible et de la grammaire hbraque, ddaignes par les +dialecticiens talmudiques comme des tudes trop superficielles, tait +banni de cette cole. Heureusement pour le futur crivain, ce fut son +pre qui lui enseigna la Bible et qui veilla dans son coeur sensible +l'amour de la langue sacre et du pass glorieux de son peuple. +Cependant son ducation talmudique se poursuit avec succs. l'ge de +douze ans le voil rudit, treize ans il est dj Itou +(phnomne), et ds lors libre de s'adonner ses tudes selon son gr +et se passer de matre. + +Bientt, comme tous les jeunes talmudistes, il sera recherch comme +gendre. Cela ne tarda pas arriver: il fut fianc par son pre la +fille d'un bourgeois ais. l'ge de 17 ans le voil donc mari. Cela +ne modifiera d'ailleurs en rien sa vie. Comme par le pass il continuera + poursuivre ses tudes, et c'est son beau-pre qui pourvoira ses +besoins. Bientt ses tudes prendront une nouvelle direction. Son esprit +rveur, touff par la scolastique rabbinique, se tourne vers la +Cabbale. Dj l'exaltation mystique le hante, et un jour il faillit +adhrer la secte des Hassidim. C'est sa mre qui l'en prserva. Il +cda ses prires, et ne commit pas cet acte d'hrsie dangereuse. + +Ces luttes intrieures entre le sentiment et la raison, les perplexits +au milieu desquelles se dbattait son esprit, n'affectrent pas outre +mesure notre auteur et ne produisirent pas de modification radicale dans +sa personnalit. Mapou est rest, toute sa vie, l'humble rudit du +ghetto, un des successeurs des Ebionim, des psalmistes et des +prophtes. Timides, mlancoliques, sans dsir pour tout ce qui touche la +vie pratique, souvent avilis par leur misre matrielle propre et par la +misre intellectuelle environnante, ces rveurs du ghetto, plus +nombreux qu'on ne le croirait, cachent dans l'intimit de leur me cette +exaltation morale, cet idalisme suprme invaincu et toujours debout, +qui peut seul expliquer la vivacit et la persistance du peuple-messie. + +Dj Mapou allait succomber comme tant d'autres, dj les tnbres +mystiques allaient couvrir son esprit, lorsqu'un vnement infime en soi +et pourtant important dans ses consquences vint le dlivrer. Un +psautier latin tomb par hasard entre ses mains donna une nouvelle +tournure ses tudes, une nouvelle orientation son esprit. + +tait-ce la curiosit, tait-ce le dsir de savoir qui le poussa +dchiffrer cote que cote le texte sacr dans une langue inconnue? +Toujours est-il qu'il ne recula pas devant des difficults presque +insurmontables et, force de traduire mot mot le texte latin, compar + l'original hbreu, il arriva connatre un grand nombre de mots +latins. L'exemple n'est pas unique dans son genre. Salomon Mamon avait +appris l'alphabet allemand, dans lequel il devait plus tard crire ses +meilleures tudes philosophiques, l'aide de la nomenclature allemande +des traits du Talmud, imprime Berlin. Et c'tait aussi le cas de la +plupart des lettrs de la province. + +Cette gymnastique de l'esprit, cette ncessit de se rendre compte de +la valeur prcise de chaque mot a aid en mme temps Mapou mieux +comprendre le texte biblique et se pntrer de son esprit. + +La fortune, le bien-tre ne sont pas stables chez les juifs russes, +obligs de soutenir une concurrence vitale acharne et servant de jouet + une lgislation capricieuse. Le beau-pre de Mapou se trouva un jour +ruin. Le jeune homme fut oblig d'interrompre ses tudes et d'accepter +la place de prcepteur dans la maison d'un fermier juif ais. + +Ce sjour prolong la campagne exera sur l'me sensible du jeune +lettr une influence capitale. Le rapprochement avec la nature qui ne +manqua pas de sduire son esprit le dgagea dfinitivement des voiles +mystiques qui l'enveloppaient. C'est au village enfin qu'il rencontra un +cur polonais clair, qui s'intressa au jeune rabbin et s'occupa de +son instruction. Mapou tudia avec ardeur les matres classiques latins, +et c'est la premire fois qu'un pote hbreu trouvait l'occasion de +former son esprit sur les modles puissants de l'antiquit. Toujours +sous la direction du bon cur, il tudia le franais d'abord, sa langue +prfre, ensuite l'allemand et, en dernier lieu seulement, le russe. La +langue russe n'tait pas tenue en honneur chez les Maskilim de l'poque. + Kovno, o il retourna peu aprs, il fut oblig de dissimuler ses +nouvelles connaissances, de peur d'attirer sur lui la haine des +fanatiques et d'tre atteint dans sa profession de professeur d'hbreu. + +merveill par l'oeuvre des romantiques et surtout par les romans +d'Eugne Su, son auteur favori, il mdita ds 1830 la premire partie +de son roman historique L'Amour de Sion, qui ne devait voir le jour +que vingt-trois ans plus tard. Il mena pendant vingt-trois annes une +vie de privations et de labeurs incessants, peinant le jour, rvant la +nuit. La Haskala avait cr des foyers humanistes dans les petites +bourgades lithuaniennes. C'est Zagor, c'est Rossieni, la ville des +lettrs, des amis de leur peuple et de la langue sacre, que Mapou +trouva enfin l'occasion de rvler son talent. Son tat physique fort +prouv empira de plus en plus. Sa nomination, aprs de longues +sollicitations, comme professeur d'une cole juive gouvernementale +Kovno, survenue en 1848, ainsi que l'assistance matrielle qu'il +recevait de son frre plus favoris que lui, le tirrent dfinitivement +d'embarras. Indpendant, il pouvait dsormais s'occuper de son roman. Le +succs obtenu par la version hbraque des _Mystres_ de Paris +l'encouragea enfin publier son Amour de Sion. Et c'est avec une +stupfaction sans bornes que le timide auteur put constater +l'enthousiasme avec lequel le public accueillit sa premire cration +littraire. + +Dans ce milieu asctique et puritain o le monde du sentiment et de la +vie intrieure tait inconnu, le roman de Mapou va tomber comme la +foudre dchirant la nue qui enveloppait tous les coeurs. Un sicle aprs +Rousseau, il y avait encore un coin en Europe o le plaisir, la joie de +vivre, les biens terrestres, la nature taient considrs comme des +futilits, o l'amour tait condamn comme un crime et les passions +comme la perte de l'me. Et c'est dans ce milieu que l'Amour de Sion, +cette Nouvelle Hlose juive, apparat comme le premier appel la +nature et l'amour. + +L'Amour de Sion est un roman historique; il retrace un chapitre de la +vie du peuple juif l'poque du prophte Isae. Il n'aurait pas pu en +tre autrement. Pour toucher la corde sensible du peuple, il fallait +reculer l'action de vingt-cinq sicles en arrire. Un roman juif +contemporain n'et t conforme ni la vrit ni l'esprit du ghetto. + +Le sujet du roman est emprunt l'ge d'or de l'ancienne Jude. C'est +l'poque de la grande floraison littraire et prophtique. C'est aussi +une poque fort agite, prsentant des contrastes saillants. +Jrusalem, un roi clair lutte avec fermet contre la limitation de son +pouvoir l'intrieur et contre le puissant envahisseur du dehors. D'un +ct, une socit en dcadence, et de l'autre, les plus grands +moralistes de toutes les poques, les prophtes qui attaquent en face la +corruption des moeurs. Enfin c'est l'poque o les plus grands rves +d'une humanit meilleure et idale, closent. C'est dans ces temps que +l'auteur place l'histoire que voici: + + Sous le rgne du roi Ahas, deux amis vivaient Jrusalem. L'un, + nomm Joram, tait officier de l'arme et possesseur de riches + domaines; l'autre, Jedidia, appartenait la famille royale. Joram + avait pous deux femmes, Hagith et Naama. Cette dernire tait sa + favorite, mais elle tait reste longtemps strile. Oblig de + partir en guerre contre les Philistins, Joram confie son ami + Jedidia le soin de surveiller les siens. Au moment de son dpart, + sa femme Naama se trouvait enceinte, et la femme de Jedidia, Tirza, + se trouvait dans une position analogue. Les deux amis conviennent + que dans le cas o la femme de l'un mettra au monde un fils et + l'autre une fille, ils les marieront l'un avec l'autre. + + Les choses devaient se raliser selon le voeu des deux pres. La + femme de Jedidia accoucha la premire: elle eut une fille nomme + Tamar. + + Joram fut fait prisonnier par l'ennemi et ne revint point. Mais un + grand malheur guettait la maison de Joram. Son intendant Achan se + laisse sduire par le juge Mathan, ennemi personnel de Joram. Il + met le feu la maison de son matre, aprs l'avoir pralablement + dpouille de toutes les richesses qu'elle contenait et les avoir + transportes chez Mathan. Hagith et ses enfants sont dvors par le + feu. Achan fait retomber la faute de cet incendie sur Naama, qui, + disait-il, voulait se venger de sa rivale Hagith. Cependant il + prend son propre fils Nabal et le substitue Asrikam, le fils de + Hagith, qui seul, prtend-il, aurait t sauv. La pauvre Naama, + prs d'accoucher, est contrainte de fuir, et se rfugie aux + environs de Bethlem, auprs d'un berger. L elle met bientt au + monde un fils nomm Amnon, et une fille, Penina. + + Jedidia, effray de la calamit qui s'est abattue sur la maison de + son ami, recueille son fils Asrikam et l'lve avec ses enfants. + Pour tenir la parole donne son ami, il considre Asrikam comme + le mari futur de sa fille, puisque Naama a disparu et que, de plus, + elle tait considre comme une coupable meurtrire. Ainsi Achan + triomphe: son fils prenait la place d'Asrikam, hritait de la + maison de Joram et pousait la belle Tamar. + + Pendant ce temps s'accomplit la chute du royaume de Samarie. Les + habitants de Samarie sont emmens en captivit par les Assyriens, + et parmi eux se trouve Hananel, le beau-pre de Jedidia. Le prtre + samaritain Simri russit s'vader et se rfugie Jrusalem. Le + nom de Hananel dont il se recommande lui ouvre la maison et le coeur + confiant de Jedidia. + + Tamar et Asrikam grandissent cte cte dans la maison de Jedidia. + Les deux enfants diffrent cependant du tout au tout. Autant Tamar + est belle, bonne et gnreuse, autant Asrikam est laid et pervers. + La jeune fille le dteste de tout son coeur. Un jour Tamar, en se + promenant la campagne aux alentours de Bethlem, est assaillie + par un lion. Un berger accourt son secours et lui sauve la vie. + Ce berger n'tait autre qu'Amnon, le fils de la malheureuse + Naama.--De son ct, Hman, le frre de Tamar, dcouvre par hasard + Penina, la soeur d'Amnon, qui se fait passer pour trangre, et il + prouve un violent amour pour elle. Ainsi le fils et la fille de + Jedidia se trouvent tous deux pris du fils et de la fille de + Naama, sans se douter de leur vritable origine. + + Amnon, venu pour fter la fte des tabernacles Jrusalem, est + accueilli avec enthousiasme par Jedidia et sa femme, comme il + convient au sauveur de leur fille. Ils l'attachent leur maison, + et il gagne par son caractre la bienveillance gnrale. Le jeune + berger se sent attir vers les tudes sacres. Il frquente l'cole + des prophtes, et l'loquence du grand Isae le sduit + particulirement. + + Le prtendu Asrikam ne voit pas d'un bon oeil l'amiti qui s'tablit + entre Tamar et Amnon. Il s'en ouvre Zimri qui se fait son + complice et l'aide se dbarrasser de son rival. Jedidia cependant + demeure fidle sa promesse et persiste vouloir donner sa fille + malgr elle Asrikam. Lorsque l'amour de Tamar et d'Amnon devient + vident, il loigne celui-ci de sa maison. + + Nous sommes l'poque la plus agite de la Jude. Nous assistons + la lutte des passions et des intrigues qui ont prcd la dbcle + du royaume de Juda et la grande invasion assyrienne. Le dsordre + moral rgne partout, l'iniquit et le mensonge ont pris la place de + la justice. Les justes tremblent et esprent, encourags par les + prophtes. Les impies bravent tout et se livrent sans vergogne + leurs dbauches. + + Buvons, chantons, crie cette troupe impie. Qui sait si nous vivrons + demain! + + Zimri mdite un grand coup. Amnon se rendait tous les soirs hors de + la ville dans une cabane o habitaient sa soeur et sa mre. Zimri + l'a surpris. Il y amne Tamar et Hman qui voient Amnon embrasser + sa soeur. Tout est fini maintenant. Un coup terrible est port + l'amour du frre et de la soeur qui ne connaissent pas les liens de + parent qui unissent Amnon et Penina. Repouss par Tamar sans + comprendre pourquoi, Amnon s'loigne de Jrusalem le dsespoir dans + l'me. + + Tout n'est pourtant pas perdu. Maltrait par son propre fils et + rong par le remords, Achan fait son fils l'aveu de ses fautes et + lui rvle sa vritable origine. Furieux, Asrikam ne songe qu' se + dbarrasser de son pre. Il met le feu sa maison. Cependant, + avant de mourir, Achan peut faire des aveux devant la justice. Tout + est dvoil et tout va s'expliquer. Tamar, reconnaissant enfin son + erreur, ne se console pas d'avoir loign Amnon. + + Cependant les vnements politiques suivent leur cours. Le brave + roi Hskias lutte contre le ministre Schebna, qui veut livrer la + capitale aux Assyriens. La dfaite miraculeuse de l'ennemi sous les + portes de Jrusalem assure le triomphe de Hskias. La paix et la + justice sont rtablies. + + Pendant ce temps Amnon, qui a t fait prisonnier et vendu dans une + le ionienne, y dcouvre son pre Joram. Tous deux, ils russissent + s'vader et rentrer Jrusalem. + + La joie de la ville sainte, dlivre de l'envahisseur, concide + avec la joie de deux familles allies dont tous les voeux sont + combls. L'amour de Tamar et d'Amnon, celui de Hman et de Penina + triomphent. + +Tel est le cadre de ce roman, qui rappelle les contes merveilleux du +XVIIIe sicle. Au point de vue de l'intrigue romanesque, de l'tude +des caractres et de l'enchanement des vnements, c'est une oeuvre +purile. L'intrt du livre ne gt pas dans l'invention de la fiction +romanesque. Celle-ci, emprunte aux oeuvres modernes, nuit plutt au +roman de Mapou, qui est, avant tout, une oeuvre de posie et de +reconstitution historique. _L'Amour de Sion_ est plus qu'un roman +historique, plus qu'une fable cre par l'imagination d'un romancier; +c'est l'ancienne Jude, la Jude des prophtes et des rois, ressuscite +dans les rves d'un pote. La reconstitution de la socit juive +d'autrefois, la comprhension de la vie prophtique, la couleur locale, +la majest des descriptions de la nature, les images vives et +frappantes, le style lev et vigoureux, tout en un mot y respire +tellement le gnie de la Bible que, sans la fiction romanesque, on se +croirait en prsence d'une oeuvre potique de l'ancienne Jude retrouve. + +Esprit rveur, primitif, ignorant les manifestations relles et +compliques de la vie moderne, Mapou s'est si bien report aux temps des +prophtes qu'il les a confondus avec les temps modernes. Il a commis +l'anachronisme de vouloir transporter les ides d'humanisme du Maskil +lithuanien l'poque d'Isae. Mais, force de vouloir se montrer +moderne il est redevenu ancien. Il ne se doutait mme pas que c'est le +pass avec sa civilisation propre, ses moeurs et ses ides qu'il +restituait. + +Son but de rformateur n'en tait pas moins atteint. Guid par une +intuition prophtique, Mapou a fait une oeuvre de haute moralit et de +civilisation. toute une population plonge dans un asctisme dgnr +ou dans un mysticisme hostile au prsent, il rvla son pass glorieux, +tel qu'il tait et non tel que se le reprsentait leur cerveau, accabl +par la misre et embrum par l'ignorance. Il leur montra non pas la +Jude des rabbins, des saints et des asctes, mais le pays de la nature, +de la joie de vivre, de la vie dbordante, de la gaiet et de l'amour, +le pays du Cantique des Cantiques et de Ruth. Il leur prsenta Isae, +non sous la figure d'un saint rabbin ou d'un annonciateur de rves +mystiques, mais un Isae pote, patriote, moraliste sublime, le prophte +de la Jude libre, le prdicateur des biens terrestres, de la bont, de +la justice, justement oppos la doctrine troite et aux pratiques +minutieuses et insenses proclames par la bouche des prtres, +prcurseurs des rabbins. + +Ce que le roman prche, c'est le retour une vie plus naturelle. C'est +le monde des plaisirs, des sensations, de la vie terrestre, justifi et +idalis au nom du pass. Ce sont les charmes de la vie rurale, voqus +dans un enchanement de tableaux potiques. Toute la Jude agricole +passe sous les yeux du lecteur. La gaiet des vignerons, l'insouciance +des bergers, les ftes populaires, avec leur clat et leur fougue, sont +retraces dans cet ouvrage de main de matre. La grandeur morale de la +Jude apparat dans la magnifique description de tout un peuple, +accouru pour clbrer la fte dans la Ville Sainte, ainsi que dans les +discours emports de prophtes qui critiquent ouvertement les grands et +les prtres au nom de la Justice et de la Vrit. Et c'est surtout +l'amour chaste et ingnieux, l'apothose de l'amour d'Amnon et de Tamar +qui domine cette oeuvre. + +La rpercussion que cette oeuvre a eue sur ses contemporains est +inimaginable. Elle peut tre compare l'effet produit par l'apparition +de la _Nouvelle Hlose_. + +La langue hbraque avait enfin trouv son matre populaire, qui savait +parler au coeur de la foule et le toucher profondment. Le succs de +l'oeuvre fut grandiose. Malgr les menes fanatiques qui voyaient avec +horreur cette profanation de la langue sacre, le roman pntra partout, +jusque dans les coles rabbiniques, dans les synagogues mme. La +jeunesse tait merveille et sduite par les vocations potiques et +par le sentimentalisme de l'oeuvre. Une population tout entire semblait +renatre la vie et sortir de sa lthargie millnaire. La comparaison +de la grandeur lointaine avec la misre actuelle s'imposait aux esprits. + +Pour la premire fois, les bois lithuaniens taient tmoins d'un +spectacle imprvu. Les lves rabbiniques, vads de l'cole, venaient +pour y lire en cachette le roman de Mapou. Ils revivaient +voluptueusement les temps anciens. L'amour sublime toucha tous les coeurs +et plus d'un roman ingnu s'baucha. + +Mais ce qui tira le plus grand profit de ce nouveau mouvement provoqu +par l'apparition de l'Amour de Sion, ce fut la langue hbraque, +ressuscite dans toute sa splendeur. + + J'ai approfondi le latin antique dans sa vigueur majestueuse, + l'allemand avec la profondeur de son sens, le franais plein de + charmes avec ses expressions ravissantes, le russe dans la fleur de + sa jeunesse. Chacune de ces langues possde des qualits elle. + Seule toi, langue hbraque, tu es incomparable. Que ta parole + est claire, limpide, malgr la cendre de tes ruines! + + Le son de les expressions chante mon oreille comme une harpe + cleste...[52] + +[Note 52: Voir Brainin, _Abram Mapou_, p. 107.] + +Cette idalisation de la langue du pass et du pass lui-mme produisit +un effet considrable sur les esprits et prpara le terrain pour une +rcolte fconde. + +Le succs de l'_Amour de Sion_ encouragea Mapou publier son autre +roman historique dont l'action se passe la mme poque que le premier. +L'_Aschmath Schomron_ (Le Pch de Samarie), publi galement Vilna, +est une vritable pope qui retrace les luttes suscites par la +rivalit entre Jrusalem et Samarie. La conception de cette oeuvre +ressemble celle de son premier roman. Mais l'auteur y fait un abus +excessif d'antithses et de contrastes. Il malmne sans piti les +pauvres habitants de Samarie. Tout ce qui est bon, juste, beau, lev, +amour chaste, vient de Jrusalem; tout ce qui est hypocrisie, +perversit, dogmatisme absurde, dbauche, vient de Samarie. L'auteur +s'acharne surtout contre les hypocrites et contre les fanatiques +aveugles, l'esprit troit. La personnification de quelques types de +fanatiques du ghetto est transparente. Cette oeuvre suscita la colre des +obscurantistes et, dans leur fureur, ils poursuivaient tous ceux qui +lisaient les oeuvres de Mapou. + +Le _Pch de Samarie_, qui partage tous les dfauts techniques du +premier roman, n'en est pas moins une oeuvre de puissante imagination et +de vigueur pique. La couleur locale et la vie biblique y sont +prsentes avec plus de sret encore que dans l'_Amour de Sion_. + +Si l'on voulait appliquer aux romans de Mapou le critrium de la +critique artistique, nous y trouverions sans doute un dfaut capital. +Mapou n'est pas un psychologue, il ne sait pas crer de hros rels. Ses +personnages sont effacs, artificiels. Le but moral domine tout. +L'intrigue y est purile, et l'enchanement des pripties fastidieux. +Mais ce dfaut ne pouvait tre aperu par ses lecteurs, primitifs, non +cultivs, qui partageaient la navet ingnue de l'auteur. + +Nous possdons encore de Mapou des fragments potiques d'un autre roman +historique, disparu et ananti par la censure russe. En outre, un +excellent manuel de la langue hbraque _Amon Pdagogue_ (matre +pdagogue), trs apprci par les professeurs d'hbreu, et enfin une +Mthode de langue franaise en hbreu.--Nous aurons encore revenir +sur son dernier roman: L'hypocrite _At Zaboua_, qui relve d'un tout +autre genre que ses deux premiers romans. + +Ses dernires annes furent affliges par une maladie cruelle. Incapable +de travailler, il tait soutenu par son frre, tabli Paris. Ce +dernier l'appela auprs de lui, mais la mort le surprit en route, avant +qu'il et pu voir la capitale du pays pour lequel il avait profess +pendant toute sa vie une grande admiration. + + * * * * * + +Dans la Russie mridionale, et surtout Odessa, l'activit littraire +se continue avec succs. Abraham Ber Gottlober (1811-1900), surnomm +_Mahalalel_, est le pote le plus productif, sinon le plus dou de cette +cole. + +lve de J.-B. Levenson, et ayant visiblement subi l'influence de +Wessely et d'Adam Lebensohn, il s'adonna la posie. Le premier volume +de ses posies parut Vilna en 1851. Il a publi la fin de sa vie ses +oeuvres compltes en trois volumes[53]. Ses premires posies remontent +au milieu du sicle dernier. C'est un styliste remarquable, et dans +certaines de ses posies, son langage est simple et lgant. _Can_, +ou le Vagabond, est une merveille de style et de composition. + +[Note 53: _Kal Schirei Mahalalel_ (Posies de Gottlober) Varsovie, +1890.] + +Dans la posie intitule l'Oiseau dans la cage, il est sioniste et il +pleure sur la misre de son peuple en exil. Dans une autre posie: +_Nezah Isral_ (l'ternit d'Isral), qui est peut-tre la meilleure qui +soit sortie de sa plume, il revendique avec dignit sa qualit de juif, +dont il est fier. + + Juda n'a ni arc ni armes. Il ne projettera pas au loin sa flche + vengeresse. Mais il a un procs avec les gentils au nom de la + justice... + + Je ne vous conterai pas la gloire du peuple ternel, ni sa grandeur + morale--puisque ce sont ces vertus que vous dtestez en lui... + Aussi, s'il a pch, n'en tes-vous pas la cause?... + + Ce n'est point la grce, mais c'est mon droit que je revendique. + +En gnral, Gottlober manque de chaleur potique. Dans la plupart de ses +posies, son style pche par la prolixit et le bavardage. Il a beaucoup +traduit en hbreu. Sa prose est excellente. Ses satires sont souvent +spirituelles. Son histoire en vers de la posie hbraque, parue dans le +troisime volume de ses posies, est infrieure l'art potique de S. +Levison, dont nous avons parl plus haut. Plus tard il publia une revue +mensuelle en hbreu: _Haboker Or_ (Clart du matin). Ses mmoires sur la +vie des Hassidim[54] qu'il a combattus toute sa vie, sont les meilleurs +de ses crits prosaques. + +[Note 54: Dans la revue _Haboker Or_, et _Oroth Meofel_ (Lueurs dans +les Tnbres), Varsovie, 1881.] + +Gottlober a personnifi plus que tout autre le type du _Mechaber_ +vagabond qui, pour gagner sa vie, est oblig d'imposer lui-mme ses +ouvrages aux personnes aises et de les colporter de porte en porte. + +Parmi les autres crivains qui, pour la forme ou pour le fond, procdent +de l'cole romantique et dont le nombre est trop considrable pour que +nous les citions tous, nous mentionnerons seulement les suivants: + +Zeeb Kaplan, de Riga (1826-1887), tait un pote de mrite. Il excella +galement dans la posie et dans la prose. Son pome le plus connu est +Le pays des miracles[55] qui, pour le sujet et pour le style, se +rclame de Lebensohn pre. + +[Note 55: Recueil Keneseth Isral, Varsovie, 1888.] + +lie Mardechai Werbel (1805-1880) tait le pote en titre du cercle +littraire d'Odessa. Son recueil de posies, paru Odessa, se +recommande par l'lgance de la forme. En dehors des odes et ddicaces, +il contient plusieurs pomes historiques, dont le plus remarquable est +Hulda et Bor, inspir d'une parabole talmudique[56]. + +[Note 56: Vilna, 1848.] + +L'un et l'autre potes ont t dpasss par Isral Roll (1830-1893), +galicien tabli Odessa. Ses Posies romaines[57] (_Schir Romi_), +toutes traduites des grands potes latins, tmoignent d'un souffle +potique puissant. Son style est classique, riche et prcis. Ce volume +figurera toujours dans la bibliothque de la littrature hbraque +ct du remaniement d'Ovide par Michal et de l'admirable traduction des +pomes Sibyllins, faite par l'minent philologue J. Steinberg. + +[Note 57: Odessa, 1867.] + +En prose, c'est Benjamin Mandelstam (mort en 1886) qu'appartient le +premier rang. Il a crit, entre autres, une Histoire de la Russie. Son +ouvrage le plus important, _Hazon la-mod_, est une relation de ses +voyages et de ses impressions travers la zone juive, principalement +la Lithuanie. certains gards, il procde de M.-A. Ginzburg, dont il a +la clart et l'esprit. Mais sa sentimentalit et son abus du style +prcieux le rangent ct des romantiques. + +L'cole romantique a donn galement naissance un autre pote de +valeur, Juda-Lon Gordon, dont les premire pomes, et surtout David et +Michal, sont emprunts au pass biblique. Mais Gordon ne persista pas +longtemps dans cette voie, et son activit littraire appartient une +autre poque. + + * * * * * + +Le trait caractristique du romantisme hbraque, par lequel il se +spare de la plupart des mouvements analogues de l'Europe, c'est d'tre +rest dans la voie du progrs et de l'mancipation, sans dvier du ct +des ractions, religieuses ou autres. Ni la raction extrieure, ni +l'intransigeance intrieure des fanatiques n'ont pu arrter l'closion +des ides humanitaires semes par l'cole autrichienne et italienne. + +Depuis les Meassfim allemands, l'volution de la littrature hbraque +ne s'est pas arrte un seul instant dans son acheminement vers la +science et vers la lumire. Le mouvement romantique est une de ses +tapes les plus caractristiques et les plus bienfaisantes. une poque +o le sombre prsent ne promettait rien, o les tnbres politiques +cachaient tout espoir en une vie meilleure, c'est au nom du pass que +les champions de la Haskala combattaient l'ignorance et les prjugs. +C'est au nom de la morale et de l'idal qu'ils cherchaient gagner le +coeur des foules pour la divine Haskala. + +L'action du romantisme hbreu a t des plus fcondes. Le fusionnement +du rationalisme des premiers humanistes et du romantisme patriotique de +Luzzato a resserr les liens qui rattachaient les crivains la masse +croyante. La sentimentalit provoque par la restauration potique des +temps prophtiques a plus fait pour la diffusion des ides saines et +naturelles et pour la propagation de la civilisation que toutes les +exhortations et tous les raisonnements. La dclaration, tant de fois +rpte par l'cole de Vilna, que la science et la foi ne se +contredisent pas, n'a pas moins servi au rapprochement des lettrs et +des croyants modrs. + +Bientt les temps seront plus favorables la reprise de la lutte contre +l'obscurantisme, et l'antagonisme entre lettrs et orthodoxes reprendra +de plus belle. Toute une cole d'crivains ralistes passionns essaiera +de lutter contre les misres de la vie nationale sans pargner les +susceptibilits et l'amour-propre de la masse croyante. Ce seront les +accusateurs, les justiciers, les dtracteurs du Judasme orthodoxe et +traditionnel. Ils prcheront avec pret l'Humanisme moderne et +l'abandon des croyances surannes. Mais ct d'eux nous verrons +s'lever une cole plus modre et non moins efficace. Elle apportera +des paroles de clmence, de foi et d'esprance. Aux ngations et aux +aphorismes dsolants des premiers elle opposera la ferme conviction du +relvement imminent du peuple juif, appel remplir sa destine sur son +sol national. La note sioniste unira dans un mme lan d'action et +d'espoir la masse orthodoxe et la jeunesse libre. + + + + +CHAPITRE VI + +LES RALISTES.--LE MOUVEMENT MANCIPATEUR. + + +L'avnement d'Alexandre II au trne marque un moment dcisif dans +l'histoire de l'empire russe. La pousse nouvelle des ides gnreuses +et librales encourages par le Tsar lui-mme gagne jusqu'au ghetto. +L'amlioration sensible de la situation politique des juifs, dont le +droit de sjour dans toute l'tendue de l'Empire et l'accs aux +carrires librales avaient t largis, l'abolition de l'ancien rgime +du service militaire, la suppression des Cahals: tous ces facteurs, +joints la prvision d'une mancipation civile prochaine, murent +profondment les humanistes juifs. Les lettrs hbreux, arrachs leurs +rves sculaires, se trouvaient tout coup en prsence de la ralit +des choses et aux prises avec les exigences de la vie moderne. Il faut +leur rendre cette justice qu'ils comprirent immdiatement de quel ct +tait leur devoir, et qu'ils ne faillirent pas leur mission. Ils se +mirent du ct du gouvernement rformateur, et ils luttrent de toutes +leurs forces contre la rsistance que les conservateurs juifs opposaient +aux rformes projetes ou accomplies. Leur action s'exera surtout dans +la petite province peine entame par les courants nouveaux. Un +auxiliaire prcieux devait bientt s'ajouter leurs efforts par la +cration de la presse hbraque. + +L'intrt suscit par la guerre de Crime parmi les juifs suggra un +certain Silberman l'ide de fonder un journal politique et littraire en +hbreu. _Hamaguid_ (l'Orateur), tel est le nom de ce premier journal +hbraque, paru en 1856, dans la petite ville prussienne de Lyck, situe +sur la frontire russo-polonaise. Il obtint un succs norme. +L'enthousiasme des lecteurs la vue de cette feuille priodique, +rdige dans la langue sacre, se traduisit par des loges +dithyrambiques et par une multitude d'Odes qui remplissaient le journal. +Son action a t trs grande. Il a t le rendez-vous des lettrs +hbreux de tous les pays et de toutes les opinions. ct de nouvelles +politiques et littraires, de recherches philologiques, de posies plus +ou moins boursoufles, le _Hamaguid_ a publi un certain nombre +d'articles originaux de haute valeur. Les vieux matres Rapoport et +Luzzato y donnaient la main aux jeunes crivains russes comme Gordon et +Lilienblum. + +Un savant orientaliste de Paris, Joseph Halvy, l'auteur d'un curieux +recueil de posies hbraques paru plus tard, y prcha des ides hardies +pour son temps sur la renaissance de l'hbreu et sur son adaptation +pratique, par la cration de nouveaux termes, aux ides et aux exigences +modernes. Ces ides ont t ralises en partie de nos jours. Le Rabbin +Hirsch Kalischer et le rdacteur David Gordon y prconisrent pour la +premire fois, vers 1860, la ralisation pratique de l'ide sioniste, et +c'est grce leur propagande que la premire socit pour la +colonisation de la Palestine a t fonde. + +Cette premire tentative d'un organe hbraque en entrana bientt +d'autres semblables. Des journaux hbreux se fondent dans tous les pays, +variant dans leurs tendances selon le milieu et l'opinion de leurs +rdacteurs. En Galicie surtout, o nulle censure absurde ne mettait des +entraves la pense, les journaux hbraques pullulrent. En Palestine, +en Autriche, un certain temps Paris mme, des priodiques se fondent, +crent une opinion publique et des lecteurs. Mais c'est surtout en +Russie, o la censure s'est peu peu adoucie, que les journaux +hbraques deviendront de vritables tribunes populaires ayant un public +de lecteurs stable. + +Samuel-Joseph Finn, historien et philologue de mrite, publia Vilna +(1860-1880) une revue, _Hacarmel_, principalement consacre la science +juive. + +Hayim-Zelig Slonimski, mathmaticien renomm, fonda en 1872, Berlin, +son journal, _Hazefira_, plus tard transport Varsovie, o il publia +un grand nombre d'articles scientifiques. Il fut un vulgarisateur des +sciences naturelles. + +Mais le journal hbraque le plus important fut certainement le premier +qui parut en Russie, _Hamelitz_ (l'Interprte), fond en 1860 Odessa +par Alexandre Zederboum, un des plus fidles champions de l'humanisme. +_Hamelitz_ devint l'organe principal du mouvement mancipateur et le +porte-parole des rformateurs juifs. + +La presse hbraque, malgr ses dfauts, malgr l'exigut de ses +ressources[58], qui l'empchait de s'assurer des collaborateurs stables +et rtribus et la rendait tributaire d'un concours arbitraire +d'amateurs, a exerc une influence considrable sur les juifs de Russie. +Elle a travaill sans relche la diffusion de la civilisation, des +sciences et de la littrature hbraque. + +[Note 58: Les lecteurs, peu fortuns, souscrivaient souvent dix pour +un seul abonnement.] + +Dans les grands centres, et surtout dans les communauts nouvellement +formes dans le midi de la Russie, l'mancipation spirituelle des juifs +devint bientt un fait accompli. Les jeunes gens affluaient aux coles +et s'adonnaient volontiers aux mtiers manuels. Les coles spciales et +les sminaires rabbiniques institus par le gouvernement arrachaient aux +Hedarim et aux Yeschiboth des milliers d'lves. La langue russe, +nglige jusqu'alors, disputait maintenant la priorit au jargon et mme + l'hbreu. Partout o le souffle des rformes conomiques et politiques +avait pntr, l'mancipation faisait son chemin, sans presque +rencontrer de rsistance de la part du judasme traditionnel. + +La capitale lithuanienne, Vilna, profondment prouve par +l'insurrection polonaise de 1863 et tenue intentionnellement par le +gouvernement l'cart de toute rforme administrative ou politique, +n'tait plus le centre de la vie nouvelle des juifs russes. La +Jrusalem lithuanienne avait dpos son sceptre, et s'tait endormie +pour longtemps dans ses rves de la Haskala soeur jumelle de la Foi. +Vilna n'a jamais connu depuis d'excs de fanatisme, mais elle n'a pas +connu non plus la vie intense et l'acharnement des luttes entre la +Haskala et la Foi. Elle est reste la capitale de la tradition modre +et de l'opportunisme religieux. + +En revanche, c'tait maintenant la petite province et les centres +talmudiques de la Lithuanie qui opposaient une rsistance acharne aux +rformes nouvelles. Les pauvres lettrs, gars dans ces coins obscurs +l'cart de la civilisation, taient traits en hrtiques pernicieux. +Rien n'arrtait les fanatiques dans leurs perscutions, et ils eurent +recours aux pires excs. Le peuple, tromp et plong dans l'aberration, +leur donnait raison et applaudissait. On lui fit croire que c'est aux +principes mmes du judasme que les rformateurs en voulaient, et tous +comme un seul homme ils se levrent contre eux. + +L'antagonisme entre l'humanisme et le fanatisme religieux dgnra en +une lutte sans merci. La Haskala des premiers temps, la douce fille +cleste des rveurs d'autrefois, avait vcu. Les lettrs, qui se +sentaient maintenant soutenus par les autorits et par l'opinion +publique des centres clairs, devinrent agressifs et s'attaqurent de +front au rgime traditionnel. Ils talent au grand jour, avec un +ralisme cru, tous les maux qui rongeaient ce rgime. Ils suivent +l'exemple de la littrature russe raliste du temps pour divulguer, +fltrir, flageller et chtier tout ce qui est vieux et surann, +rfractaire l'esprit moderne. C'est la littrature raliste succdant + l'poque des romantiques. + +Le signal fut donn par Abraham Mapou dans son roman de moeurs _At +Zaboua_ (L'Hypocrite), dont les premiers volumes parurent vers l'anne +1860, Vilna. Devant l'insolence croissante des fanatiques et l'urgence +des rformes projetes par le gouvernement, le matre du roman hbreu se +dcida descendre des hauteurs potiques o planait sa rverie pour se +jeter dans la mle et appuyer de son autorit la campagne contre les +obscurantistes. Dj dans, ses romans historiques, surtout dans le +dernier, il avait laiss percer son animosit contre les tartuffes du +ghetto dissimuls dans la peau du faux prophte Zimri et de ses mules. +Maintenant il allait les dmasquer ouvertement et sans mnagement. + +L'_Hypocrite_ de Mapou est un grand roman en cinq volumes. Tous les +types des fanatiques du ghetto y sont personnifis avec une crudit +raliste. Le hros principal du roman est Rabbi Zadoc, hypocrite, +pervers, dbauch, criminel et sans scrupules, couvrant ses forfaits du +manteau de la dvotion; c'est le prototype de tous les tartuffes du +ghetto qui exploitent l'ignorance et la crdulit du peuple. Son +principal mule, Gadiel, est un fanatique aveugle, perscuteur acharn +de tous ceux qui ne suivent pas ses opinions, ennemi de la littrature +hbraque et poursuivant tous ceux qui osent lire les publications +modernes. En passionn de la Haskala qu'il tait, Mapou n'a pas pargn +les couleurs pour noircir ces ennemis de la civilisation. + + ct des meneurs principaux trouvent place, dans ce roman, un grand +nombre de hros qui personnifient chacun un type caractristique de la +province lithuanienne. Il pousse fond le portrait de Gaal, parvenu +ignorant qui domine la communaut et fait cause commune avec Rabbi-Zadoc +et ses mules. La vnalit des fonctionnaires permet au parvenu sans +coeur de commettre des actes arbitraires; il perscute tous ceux qui sont +suspects de moderniser, et rpand les crimes et la terreur autour de +lui. Mapou a trop charg ces types et a dpass les limites de la +vrit. Par contre, il devient plus indulgent et plus vridique, +lorsqu'il nous dpeint la vie des humbles du ghetto. + +Jerahmiel le Batlan est un type accompli. Le Batlan est une cration +inconnue en dehors du ghetto. C'est, en quelque sorte, le bohme de ce +milieu. Il se distingue surtout par la bizarrerie et par le ridicule. Ce +n'est pas qu'il n'ait pas tudi; loin de l. La plupart du temps, c'est +un talmudiste rudit, mais sa navet, sa distraction et son manque de +tout sens pratique le rendent incapable d'entreprendre quoi que ce soit. +C'est un parasite, et c'est machinalement qu'il se joint aux ennemis du +progrs. + +--Le Schadchan (entremetteur matrimonial), type si frquent et si +influent dans le ghetto, est peint sur le vif. Malicieux, subtil, plein +d'esprit, rudit mme, il excelle dans l'art de rapprocher les partis et +de dnouer les situations les plus compliques. + +Le type le plus sympathique du roman est celui du bourgeois honnte; +c'est l'idalisation par Mapou de cette classe si rpandue de petites +gens du commerce qui, une profonde instruction talmudique, joignent un +coeur ouvert tous les sentiments gnreux, et dont la compression du +ghetto n'a pas russi pervertir le bon sens naturel et la moralit +profonde. + +Tous ces types sont des tres rels, vivant et s'agitant. Sans doute, +Mapou les a exagrs, et souvent du mauvais ct, mais ils n'en restent +pas moins des types vridiques. + +Par contre, il a moins russi dans la cration des types de Maskilim. La +nouvelle gnration, les clairs, les amis de la civilisation sont des +fantoches sans vie, sans personnalit aucune, qui ne parlent, ne +s'agitent que pour glorifier la cleste Haskala. + +En somme, la conception de Mapou peut se rsumer en ces deux termes: + +_clair_, donc bon, juste, gnreux, etc.; _fanatique_, donc mauvais, +hypocrite, dbauch, lche, etc. + +Si le roman a des prtentions ralistes par le fond, il n'en est pas de +mme quant la forme. L'hypocrite prsente tous les dfauts des romans +historiques de Mapou, dfauts qui, en l'occasion, acquirent une plus +grande gravit. Le style d'Isae et les envoles potiques ne +conviennent gure ce sujet moderne et cadrent mal avec le milieu +contemporain. Ici encore l'exemple de Mapou a t pernicieux pour ses +successeurs. + +Dans le coeur du roman on trouve une srie de lettres crites de la +Palestine par un des hros, qui laissent voir l'enthousiasme de notre +auteur pour la Terre-Sainte. Cette note sioniste imprvue dans cette +oeuvre purement moderne nous montre suffisamment l'me du grand rveur +qu'il tait. + +Ce n'est qu'en l'anne 1867, aprs l'apparition de ce roman, que A. +Lebensohn a publi Vilna son drame Vrit et Foi, crit vingt ans +auparavant et dans lequel le Tartufe du ghetto joue galement un grand +rle[59]. + +[Note 59: Voir chapitre IV.] + +Dans la mme anne, un jeune crivain, S.-J. Abramovitz, lana son roman +raliste _Haaboth vehabanim_[60] (Les Pres et les fils). Abramovitz +avait dj acquis une notorit par sa publication d'une Histoire +naturelle (_Toldoth Hatba_) en quatre volumes, o il s'ingnie crer +une nomenclature zoologique complte en hbreu. Son roman raliste, qui +traite de l'antagonisme des pres croyants et des fils mancips, et +dont l'action se passe dans un milieu de Hassidim, est une oeuvre +manque. Rien n'y rvle encore le futur matre, le fin satirique et +l'admirable peintre de moeurs. Aprs avoir fait la fortune de l'idiome +judo-allemand par ses contes de la vie juive, il est revenu depuis une +dizaine d'annes l'hbreu, dont il est un des crivains les plus +originaux. Ce qui distingue Abramovitz des crivains contemporains, +c'est son style. Abramovitz a t l'un des premiers qui aient introduit +le style du Talmud et du Midrasch dans l'hbreu moderne. Il en est +rsult un hbreu pittoresque, mlang d'expressions talmudiques et +empreint d'un charme spcial. Cet hbreu, tout en drivant du style +biblique, est on ne peut plus conforme l'esprit et au milieu qu'il +dpeint. Il se prte merveille la description de la vie et des moeurs +des juifs de la Volhynie qui forme le fond de ses romans. + +[Note 60: Zitomir, 1868.] + +Tous ces crateurs du ralisme hbreu ont t dpasss par le pote +J.-L. Gordon, qui personnifie lui seul toute cette poque agite. + + + + +CHAPITRE VII + +J-L. GORDON.--LA LUTTE CONTRE LE RABBINISME. + + +Juda-Lon Gordon (1830-1892) naquit Vilna de parents aiss, pieux et +relativement clairs. Comme tous ses contemporains, il reut une +ducation rabbinique, sans pourtant ngliger l'tude de la Bible et de +l'hbreu classique. Il obtint des succs clatants dans ses tudes, et +tout faisait prvoir qu'il serait un jour un talmudiste minent. Le +discours scolastique qu'il pronona l'occasion de sa 13e anne le +sacrait Ilou. La ruine de son pre eut pour consquence la rupture de +ses fianailles avec une fille de riche bourgeois, et l'empcha de +contracter le mariage. + +Il put continuer librement ses tudes. Il revint Vilna, le premier +centre de la Haskala en Russie. La littrature hbraque profane avait +pntr jusque dans la synagogue, sinon ouvertement, du moins en +contrebande. Il dvora en cachette tous les nouveaux crits qui +tombrent entre ses mains. C'tait l'poque o Lebensohn pre rayonnait +dans tout l'clat de sa gloire. Bientt Gordon s'aperoit que l'tude +de l'hbreu ne peut suffire la culture d'un homme instruit et, guid +par un parent lettr, il apprend l'allemand, le russe, le franais et le +latin. Il fut un des premiers crivains hbreux connaissant fond la +littrature russe. Il s'occupa beaucoup de l'tude de la philologie et +de la grammaire hbraque et il tait un des meilleurs connaisseurs de +cette langue. Ses recherches linguistiques et ses innovations sont trs +prcieuses. + +La muse le hanta de bonne heure, et ses premiers essais potiques lui +valurent la bienveillance de Lebensohn pre et l'amiti de son fils. +Dans sa ferveur juvnile, il est un admirateur enthousiaste de Lebensohn +pre dont il se proclame le disciple. Mais c'est surtout de son fils +Micha-Joseph qu'il procde. Un petit drame, consacr la mmoire du +pote, disparu la fleur de l'ge, montre toute l'affection que Gordon +prouvait pour son an. + +Cependant Gordon continue ses tudes. Il passe en 1852 ses examens de +fin d'tudes au Sminaire rabbinique de Vilna, et il est nomm +professeur d'une cole gouvernementale juive Ponivez, petite ville du +district de Kovno. Il est tour tour transfr d'une ville l'autre +dans ce mme district. Vingt annes de luttes contre les fanatiques et +d'enseignement passes dans la province la plus obscure de la Lithuanie +n'arrtrent pas son activit littraire. En 1872, il est appel +occuper le poste de secrtaire de la communaut de Saint-Ptersbourg et +de la Socit nouvellement cre pour la propagation de l'instruction +parmi les juifs russes. Sa vie matrielle est dsormais assure par une +situation indpendante. Dnonc en 1879 comme conspirateur politique, il +est arrt et jet en prison, ce qui lui cause un prjudice matriel et +physique irrparable. Son innocence tablie, il est remis en libert et +devient co-rdacteur du journal _Hamelitz_, le plus rpandu des +priodiques hbreux de l'poque. Mais la maladie le minait sourdement, +et il se mourait peu aprs. + +Nous avons vu le jeune pote marchant sur la trace des deux Lebensohn. +Ce n'est qu'en 1857 qu'il publia Vilna son premier grand pome +_Ahabath David ou Michal_[61], produit d'un esprit naf et rveur qui +jure solennellement de rester le serf de la langue hbraque pour +toujours et de lui consacrer toute sa vie. David et Michal est le +rcit potique de l'amour du berger pour la fille du roi. Le pote nous +transporte aux temps bibliques. Il nous raconte comment la fille de Sal +s'est prise du jeune berger appel pour distraire la mlancolie du roi. +Puis c'est la jalousie naissante de Sal, qui prend ombrage de la +popularit de David. Pour lui accorder la main de sa fille, il lui +imposera des sacrifices surhumains et l'enverra des morts certaines. +David s'en tirera avec clat et reviendra toujours vainqueur. + +[Note 61: Les posies compltes de Gordon ont paru en 4 vol., en +1884, Saint-Ptersbourg, et en 6 vol., en 1900, Vilna.] + +Le roi est dvor par la jalousie la plus tyrannique et poursuit David +de sa colre. David est oblig de fuir, et Michal est donne son +rival. L'amiti de David et de Jonathan forme un tableau touchant. Enfin +David triomphe, il est oint roi d'Isral. Il reprend Michal, l'amour est +plus fort que son ressentiment, et il oublie la honte du pass. Mais la +pauvre sacrifie ne connatra pas les joies de l'enfantement. Elle sera +strile et mnera une vie solitaire. Vieille et oublie, elle s'teint +le jour mme de la mort de David. + +Dans ce drame simple et candide, on sent nettement l'influence de +Schiller et de Micha-Joseph Lebensohn. Cependant le sentiment rel de la +nature et de l'amour font dfaut chez notre pote. Ses descriptions de +la nature ne sont que des dcalques des romantiques. Pote du ghetto, il +n'a connu ni la nature, ni l'amour, ni l'art[62]. Ses posies rotiques +sont peu personnelles. En revanche, par son style classique et la forme +moderne et acheve de ses vers, il laisse loin derrire lui tous ceux +qui l'ont prcd et il mrite, aprs la disparition du jeune Lebensohn, +le premier rang parmi les potes hbreux. + +[Note 62: Le premier recueil des posies lyriques et piques a paru +sous le titre de _Schieri Jhuda_, Vilna, en 1866.] + +Dans David et Barsila, le pote oppose la tranquillit de la vie du +berger la vie du roi. Les aspirations vers la vie rurale qui se sont +fait jour au ghetto depuis les vocations rustiques des romans de Mapou +et la fondation des colonies agricoles juives, ont heureusement inspir +le pote. Il nous montre le vieux roi accabl par les fatigues et trahi +par son propre fils en face de la srnit du vieux berger refusant les +dons royaux. + + Et David s'en alla rgner sur les Hbreux, + Et Barsila s'en retourna patre ses troupeaux. + +Ce qui fait le charme de ce petit pome, c'est la peinture de la +campagne de Galaad. Il semble qu'en revivant le pass, les potes +hbreux aient souvent en une intuition admirable de la nature et de la +couleur locale qui leur manquaient ordinairement. +_Osnath-bath-Potiphera_ est galement remarquable par la couleur et +l'ingniosit de la restitution historique. + +De cette poque date le premier volume des fables que le pote a +publies sous le nom de _Mischl Yehuda_[63], qui forme le deuxime +volume de l'dition complte de ses posies et dont l'ensemble compose +quatre livres. Ce sont des traductions ou plutt des imitations d'sope, +de La Fontaine, de Krylov, ainsi que des fables tires du Midrasch. +Elles se distinguent par un style concis et expressif et par une satire +mordante. + +[Note 63: Vilna, 1860.] + +La fable marque une transition dans l'oeuvre de Gordon. Arrach au milieu +indulgent et conciliant o il s'est dvelopp, il se trouve face face +avec la triste ralit de la vie des juifs de la province. Le fanatisme +intransigeant des rabbins, l'ducation arrire donne aux enfants +qu'on maintenait dans l'ignorance, pesaient lourdement son coeur de +patriote et d'intellectuel. C'tait l'poque o le libralisme et la +civilisation europenne avaient pntr en Russie sous l'gide du tsar +Alexandre II. Gordon rvait pour ses coreligionnaires une situation +analogue celle dont jouissaient leurs frres d'Occident. + +Ceux-ci avaient bien compris les exigences de leur temps, s'taient +librs du joug du rabbinisme et s'taient assimils aux autres +citoyens. Le gouvernement russe encourageait l'instruction des juifs et +accordait des privilges aux plus instruits. Les journaux nouvellement +crs en hbreu s'taient galement rangs du ct des rformateurs. +Gordon se jette dlibrment dans la lutte. En posie et en prose, en +hbreu et en russe, il se fait le champion de la Haskala. Avec lui, la +Haskala ne se borne plus la culture de la langue hbraque et aux +dissertations spculatives, mais elle devient une lutte ouverte contre +l'obscurantisme, l'ignorance, la routine sculaire, contre tout ce qui +barre le chemin de la civilisation. Puisque le gouvernement permettait +aux juifs de participer la vie sociale du pays, et qu'ils pouvaient +dsormais aspirer un meilleur sort, la Haskala travaillera les y +prparer et les en rendre dignes. + +En 1863, aprs l'mancipation des serfs en Russie, Gordon lance ce cri +vibrant: _Hakitza Ami_[64]. + +[Note 64: Rveille-toi, mon peuple. Posies, I.] + + Debout! mon peuple! jusqu' quand dormiras-tu? Vois, la nuit a + disparu, le soleil luit partout. Depuis vingt sicles que de + changements oprs, que de murs briss! + + Ne sommes-nous pas dans l'Europe civilise? + + * * * * * + + Rveille-toi, mon peuple! ce pays, vritable den, te sera + ouvert, ses fils t'accueilleront en frre. Tu n'as qu' t'adonner + avec confiance aux sciences et aux services publics. + +Dans une autre posie, le pote salue l'aube des temps nouveaux pour les +juifs. Leur empressement embrasser les carrires librales leur fait +augurer que bientt leur mancipation sera complte. + +Nous avons vu quelle rsistance cette nouvelle phase de la Haskala avait +rencontre auprs des orthodoxes. Ceux-ci voyaient avec terreur les +jeunes gens dserter les coles religieuses et s'adonner aux tudes +profanes. Les nouveaux sminaires rabbiniques taient considrs par eux +comme des foyers d'athisme. + +Ils ne pouvaient plus lutter ouvertement puisque le gouvernement tait +du ct des rformateurs, mais ils se cantonnrent dans une rsistance +passive. Dans cette lutte, comme nous l'avons dj dit, Gordon occupe la +premire place. Dsormais il sera anim par une seule ide, celle de la +lutte contre les ennemis de la lumire. Sa satire pre et mordante, sa +plume acerbe et vengeresse, il les mettra au service de cette cause. Ses +pomes historiques mme s'en ressentiront. Il profitera de toutes les +occasions pour fustiger les rabbins et les conservateurs. + +_Bein Schinei Arayoth_, Entre les crocs des lions, est un pome +historique dont le sujet est emprunt aux guerres judo-romaines. Le +hros, Simon le zlote, est amen en captivit par Titus. Au moment de +succomber dans l'arne, ses yeux rencontrent ceux de sa bien-aime +Marthe, vendue comme esclave, et tous deux meurent en mme temps. + +Un grand souffle potique et un profond sentiment national font de ce +pome un chef-d'oeuvre. Mais le pote ne s'arrte pas l. Il profite de +l'occasion qui lui est donne pour s'attaquer aux origines mme du +rabbinisme, dans lequel il voit la cause du pril de la nation. + + Malheur toi, Isral! tes matres ne t'ont pas enseign comment + conduire la guerre avec habilet et tactique. + + La rvolte et l'audace ne peuvent rien sans la discipline et + l'intelligence guerrire. + + Certes, pendant de longs sicles ils t'ont instruit, ils fondrent + des coles. + + quoi ont-ils abouti, sinon semer le vent, cultiver le + rocher?... + + Ils t'ont instruit aller l'encontre de la vie, t'isoler entre + des murailles de prceptes et de prescriptions, tre mort sur la + terre, vivant dans les deux, rver veill et parler en tat de + sommeil. + + C'est ainsi que ton esprit s'est vanoui, que ta force s'est + dessche, et que la poudre des scribes t'a enseveli l'tat de + momie vivante... + + Malheur toi, Jrusalem la perdue! + +Mais, s'il accuse le rabbinisme de tous les maux du peuple juif, il ne +s'ensuit pas qu'il justifie l'invasion romaine. Toute sa haine s'lve +contre Rome, l'ennemie sculaire du judasme. Il ne lui pargne pas son +mpris au nom de l'humanit et de la justice. D'abord c'est Titus, +dlices du genre humain, qu'il nous prsente, prparant son peuple +des spectacles nobles et sanguinaires et se rjouissant la vue du sang +innocent qui coule dans l'arne. Puis c'est Rome qu'il s'en prend, au +grand peuple qui domine les trois quarts de l'univers, la terreur du +monde, dont le triomphe ne connat plus de bornes, depuis qu'il a +remport la victoire sur un peuple destin prir et dont le territoire +ne mesure que cinq heures de marche. Enfin son coeur juif se rvolte +contre les belles matrones suivies de leurs servantes, dont l'me +tendre va se rjouir aux spectacles sanguinaires de l'arne. + +Dans _Bimezouloth Yam_ (Dans les profondeurs de l'Ocan), le pote fait +revivre un pisode terrible de l'exode des juifs d'Espagne (1492). Les +fugitifs se sont embarqus sur des bateaux de corsaires qui les +exploitent sans piti. La cupidit des corsaires est insatiable. Aprs +les avoir dpouills de tout ce qu'ils possdent, ils les vendent comme +esclaves ou les jettent dans les flots. Le mme sort attend un groupe +d'exils rfugis sur un bateau. Mais le capitaine s'est soudainement +pris de la fille d'un rabbin d'une rare beaut. Pour sauver ses +compagnons, elle feint d'agrer les dclarations du capitaine qui promet +de dbarquer les passagers sains et saufs sur la cte. Il tient parole, +mais il garde auprs de lui la jeune fille et sa mre. Une fois loin du +rivage, pour ne pas cder aux dsirs du corsaire, la jeune fille et sa +mre se prcipitent dans la mer en adressant leurs prires au Ciel. Ce +pome est un des plus beaux de Gordon. L'indignation et la douleur lui +inspirent ces vers puissants: + + La fille de Jacob est exile de toute l'tendue de l'Espagne. Le + Portugal aussi la repousse. L'Europe montre la nuque ces + malheureux. Elle leur destine la tombe, le martyre, l'enfer... + Leurs ossements sont parpills sur les rochers africains. Leur + sang abreuve les rives de l'Asie... Et le Juge du monde ne se + montre pas. Et les larmes des opprims ne sont pas venges. + +Ce qui rvolte surtout le pote, c'est l'ide que jamais ces opprims +n'auront leur revanche et que tous ces crimes demeureront impunis. + + Isral, tu ne seras jamais veng!... Tes perscuteurs triomphent + partout! L'Espagne n'a-t-elle pas dcouvert le Nouveau-Monde le + jour mme o elle t'a expuls? Et le Portugal n'a-t-il pas trouv + la route des Indes? L aussi il a ruin le pays qui avait accueilli + les rfugis[65]. + + Et l'Espagne et le Portugal sont toujours debout! + + Mais si la vengeance n'est pas permise aux juifs, qu'une haine + implacable s'empare de tous les coeurs et que jamais elle ne + s'apaise. + + Lguez pour l'ternit vos enfants, adjurez vos descendants, + grands et petits, de ne jamais retourner dans le pays scell de ton + sang. Que leur pied jamais ne foule la presqu'le des Pyrnes. + +[Note 65: Le pote fait allusion la ruine de la province juive de +Cochin par les Portugais.] + +Le dsespoir, la dsolation du pote se concentrent dans les dernires +strophes, o il raconte comment la jeune fille et sa mre se sont jetes +dans l'eau. + + Seul le regard du Monde, silencieux travers les nuages, l'oeil, + tmoin de la fin de toutes choses, contemple la fin de ces milliers + d'tres sans laisser couler une seule larme. + +Son dernier pome historique, Le roi Sdcie en prison, date d'une +poque o le scepticisme du pote s'est affermi. Ce sont les tendances +morales l'emportant sur la politique qui ont amen, selon Gordon, l'tat +juif sa perte. Ce n'est plus au rabbinisme, mais c'est aux principes +mme du Judasme des prophtes qu'il s'attaque. Ces ides, il les mettra +dans la bouche du roi de Juda captif de Nabuchodonosor: les +revendications du pouvoir politique contre les prtentions moralistes +des prophtes. + +Le roi passe en revue tous ses malheurs, et il se demande quelle cause +il doit les attribuer. + + Est-ce parce que je ne me suis pas soumis la volont de Jrmie? + Mais qu'est-ce que le prtre d'Anatole voulait au juste? + +Non, le roi ne peut admettre que: + + La Ville serait encore debout si le sabbat n'avait pas t viol. + +Le prophte proclame la suprmatie de la lettre et de la Loi primant le +travail et l'art guerrier, mais + + un peuple de rveurs et de visionnaires peut-il subsister un seul + jour? + +Mais le roi ne s'arrte pas ces ides de rvolte. Il se rappelle trop +bien l'histoire de Sal et de Samuel, o le roi fut chti pour avoir +dsobi aux caprices des prophtes. Il constate que tel est le triste +sort de tout chef d'Isral. + + Hlas! Je vois que les paroles du fils de Hilkia arriveront + irrmdiablement. La loi survivra la ruine du royaume. Le livre, + la parole, succderont au sceptre royal. Je prvois tout un peuple + de docteurs, de lettrs, affaibli et dgnr. + +Cette conception tonnante, dconcertante du peuple-prophte, Gordon la +gardera jusqu'au bout. Mais puisque la Loi a tu la nation et qu'une +fatalit cruelle pse sur le peuple du Livre, ne vaut-il pas mieux +librer les individus des chanes de la foi et affranchir les masses des +minuties religieuses qui lui barrent le chemin de la vie? Ce sera la +besogne laquelle Gordon vouera le reste de sa vie. + +Dans une posie ddie Smolensky, le rdacteur de _Haschahar_ +(L'Aurore), l'occasion de la rapparition de sa revue, le pote +panche toute son me dsole et indique la nouvelle voie dans laquelle +il va s'engager: + + Jadis, certes moi aussi j'ai chant l'amour, les plaisirs, + l'amiti, j'ai annonc des jours de fte, de libert et + d'esprance. Les cordes de ma lyre vibraient d'motion... + + Et voil que l'Aurore reparat: je vais accorder ma harpe pour + saluer l'aube du matin... + + Hlas, je ne suis plus le mme, je ne sais plus chanter. De mauvais + rves ont troubl mes nuits. Ils m'ont montr mon peuple face + face... Ils m'ont montr mon peuple dans tout son abaissement, ses + blessures insondables. Ils m'ont montr l'iniquit, la source de + tous ses maux. + + J'ai vu ses meneurs gars et les matres qui l'ont tromp. Mon + coeur saigne de douleur. Les cordes de ma lyre ne rsonnent plus + qu'en lamentations. + + Depuis je ne chante plus la joie ni la consolation; je n'espre + plus la lumire et je n'attends pas la libert. Je chante des jours + sombres et je prdis un esclavage ternel, l'avilissement sans fin. + Et des cordes de ma lyre jaillissent des larmes sur la ruine de mon + peuple. + + Depuis, ma posie est noire comme le corbeau, ma bouche remplie + d'injures et de plaintes. Elle gmit et se fait l'cho de la ruine + du Mont Hreb. Elle crie contre les mauvais bergers, contre le + peuple ignorant. + + Elle raconte Dieu, au genre humain, les misres dgradantes de la + vie au jour le jour..., l'me pntrant jusque dans l'abme du + mal... + +Mais le patriotisme du pote l'emporte sur son dcouragement: + + Par piti pour mon peuple, par compassion pour lui, je dirai ses + bergers leurs crimes, ses matres leurs erreurs... + +Y russira-t-il? tout espoir n'est-il pas perdu? Peu importe? il +accomplira son devoir jusqu'au bout: + + Que les blesss avisent, ils seront peut-tre guris. Il y aura + peut-tre un remde leurs maux s'ils ont encore assez d'nergie + vitale... + +Le pote a tenu sa parole. Dans une srie de pomes satiriques, de +fables et d'ptres, il dvoile les misres morales qui rongeaient la +socit juive des pays slaves. C'est la description raliste la plus +exacte et la plus sentie de ce milieu trange, invraisemblable, existant +pourtant et dfiant tout. Gordon est descendu jusqu'au trfonds de ces +consciences, il en connat les secrets les plus intimes. Il a saisi sur +le vif les moeurs singulires de cette socit et les rend telles +quelles. Il connat aussi toute l'ignominie de quelques-uns des +personnages qui la dirigent et il a sond leur cerveau born et retors. +Son coeur se soulve l'vocation de ce spectacle douloureux et il +souffre des malheurs de son peuple. + +Avec cette nouvelle direction de son esprit, sa manire potique change +galement. Il ne fait plus de l'art pour l'art, la puret classique ne +l'occupe plus. Avant tout, c'est une oeuvre de lutte et de propagande +qu'il poursuit. Son style devient plus raliste. Il s'est imprgn de +termes et d'expressions talmudiques, ce qui le rend plus conforme +l'esprit du milieu dont il s'occupe et plus propre la description de +ce monde essentiellement rabbinique. Mais Gordon n'abuse jamais des +talmudismes; il garde en tout la juste mesure. Il faut savoir goter ce +style tour tour fin et mordant, vibrant et nergique. Gordon y a +montr tout son talent, tout son gnie crateur. C'est de l'hbreu +purement moderne, lgant et expressif. Il ne le cde en rien +l'hbreu classique. + +La condition sociale de la femme juive, si triste dans le ghetto, a +inspir Gordon le premier de ses pomes satiriques. Ce pome est +intitul Le point sur l'i ou plus littralement Le jambage du _iod_ +(_Kotzo schel-iod_)[66]. + +[Note 66: Posies, IV.] + + toi, femme juive, qui connat ta vie? Obscurment tu es venue au + monde et obscurment tu t'en vas. + + Tes chagrins, tes joies, tes espoirs, tes dsirs naissent en toi et + meurent avec toi.... + + Tous les biens de la Terre, les plaisirs, les jouissances ont t + crs pour les filles d'autres nations. La vie de la juive n'est + que servitude, peines ternelles. Tu conois, tu enfantes, tu + allaites et tu svres, tu cuis, tu fais la cuisine et tu te fltris + avant l'ge. + + Tu as beau avoir un coeur sensible, tre belle, douce, intelligente: + + La loi est l implacable, elle le dgrade vis--vis de ton mari. + + Tes charmes sont des tares, tes dons, tes damnations; en mettant + les choses au mieux tu n'es qu'une poule pour lever des poussins! + +La femme juive a beau aspirer la vie, la science, rien de tout cela +ne lui est accessible. + + La plante divine dprit dans le dsert sans avoir vu la lumire. + + Avant de l'avoir instruite, d'avoir cultiv son esprit, elle est + marie, mme mre. + + Avant d'avoir appris tre la fille de ses parents, elle est + pouse et mre de ses propres enfants.... + + Fiance, connais-tu au moins celui qui on te destine? L'aimes-tu? + L'as-tu vu seulement?--Aimer! malheureuse! ne sais-tu pas que + l'amour est interdit au coeur de la juive? + + Quarante jours avant ta naissance ton sort a t dcid[67]. + + [Note 67: Selon une croyance populaire, quarante jours avant la + naissance le ciel dcide qui l'enfant sera uni.] + + Couvre ta tte, coupe tes nattes. quoi bon regarder celui qui est + tes cts? Est-il bossu ou borgne, jeune ou vieux? Qu'importe! Ce + n'est pas toi qui choisis, mais tes parents; tu passes d'une main + l'autre comme une marchandise. + +Esclave de ses parents, esclave de son mari, il ne lui est mme pas +donn de goter paisiblement les joies maternelles. Des malheurs +imprvus l'assaillent et l'abattent sans cesse. Son mari sans ducation, +sans profession, souvent mme sans coeur, aprs avoir mang les annes de +pension traditionnelle la table des parents de sa femme, se trouvera +tout coup aux prises avec la vie. S'il n'a pas la chance de russir, +il se lassera vite, il abandonnera sa femme et ses enfants, et s'en ira +au loin sans mme donner signe de vie. Elle restera une Agouna, une +abandonne, veuve sans l'tre, la malheureuse des malheureuses. + + C'est l l'histoire de toute femme juive, c'est aussi l'histoire de + la belle Bath-Schoua. + +Bath-Schoua est une admirable crature, dote par la nature de toutes +les qualits. Belle, intelligente, pure, bonne et charmante, elle +s'entend merveille aux soins du mnage. Elle est admire par tout le +monde, jusqu'au chtif _Porousch_ (sorte d'ermite studieux volontaire) +qui se cache derrire la grille qui spare le compartiment rserv aux +femmes la synagogue, pour la regarder. Hlas, cette fleur est fiance +par son pre un certain Hillel, tre chtif, vilain, stupide et +antipathique. Mais il possde par coeur tous les in-folios du Talmud, et +c'est tout dire. On clbre le mariage. Le couple mange pendant trois +ans la table des beaux-parents; deux enfants naissent de cette union. +Le pre de Bath-Schoua perd sa fortune, et Hillel est oblig de chercher + gagner sa vie. Mais cet homme incapable ne trouve rien. Il part pour +les pays trangers, et jamais plus on n'entend parler de lui. +Bath-Schoua reste seule avec ses deux enfants. Sans se dcourager, elle +gagne pniblement son pain. Tout son amour, elle le reporte sur ses +enfants qu'elle s'efforce de parer et d'habiller comme les enfants des +riches. + +Sur ces entrefaites arrive dans la petite ville un jeune homme nomm +Fabi. Juif moderne, il est instruit et intelligent, beau et gnreux. Il +s'intresse la jeune femme, en devient amoureux. Bath-Schoua n'ose +croire son bonheur. Cependant un obstacle infranchissable s'oppose +leur union. Bath-Schoua n'est pas divorce, on ne sait pas non plus si +son mari est mort. Fabi, plein d'nergie, se met la recherche de +l'poux disparu. Il le dcouvre et, moyennant finances, il lui arrache +un divorce pour sa femme. L'acte officiel en rgle et lgalis par +l'autorit rabbinique est envoy la femme. Hillel s'embarque pour +l'Amrique et son navire fait naufrage. + +Bath-Schoua pourra donc enfin jouir du bonheur qu'elle a tant mrit! +Hlas, non, la fortune, dans la personne de Rabbi Vofsi, la trahit +encore une fois. Ce rabbin est un pharisien rigide; une peccadille lui +suffit pour annuler l'acte de divorce. Le mot Hillel y tait mal +orthographi, selon l'autorit de certains commentateurs. Aprs le _H_ +il manquait un _Iod_. Ainsi le bonheur entrevu par Bath-Schoua est +dtruit tout jamais. + +Ce malheur n'est pas unique dans son genre; les Bath-Schoua sont lgion +dans le ghetto. Il y en a d'autres non moins poignants pour des motifs +aussi futiles. + +Dans un autre pome qui porte le titre: _Asaka Derispak_ (Pour une +bagatelle)[68], le pote raconte comment, par la faute d'un malheureux +grain d'orge gar dans la soupe du repas de Pque, d'o tout aliment +ferment doit tre exclu, la paix d'un mnage fut trouble. Affole et +ronge par le remords d'avoir servi cette soupe suspecte, la pauvre +femme court chez le Rabbin, qui dclare qu'elle a fait manger aux siens +des mets interdits et que la vaisselle dans laquelle ces mets ont t +servis doit tre brise. Mais le mari, simple cocher, ne l'entend pas +ainsi. Il fait retomber sa colre sur sa femme. La paix du foyer est +trouble, et finalement il rpudie sa femme. Le pote fulmine contre les +rabbins et contre leur interprtation troite et insense des textes. + +[Note 68: Littralement: bois de voiture.] + + Nous avons t esclaves au pays d'gypte. + + Ne le sommes-nous pas encore? Nous sommes lis par des chanes + d'absurdits, par des cordes de stupidits, par toutes sortes de + prjugs.... Certes les trangers ne nous oppriment plus, mais nos + oppresseurs sont issus de nous-mmes. Nos mains ne sont plus lies, + mais notre me est enchane.... + +Un tableau de moeurs sombre et grandiose, une peinture exacte de la +domination inique et arbitraire exerce par le Cahal, l'idalisation du +Maskil, impuissant lui seul lutter contre toutes les forces +ractionnaires coalises, voil ce que nous trouvons dans le dernier +grand pome satirique de Gordon intitul: Les deux Joseph-ben-Simon. +Nous y voyons comment le jeune talmudiste, pris des sciences et de la +littrature moderne, est perscut par les fanatiques. Ne pouvant leur +rsister, il est oblig de s'expatrier. Il s'en va vers l'Italie. La +renomme de S. D. Luzzato a attir l'universit de Padoue nombre de +jeunes gens russes avides de savoir. L Joseph-ben-Simon poursuit +paralllement des tudes rabbiniques et mdicales. + +Enfin, ses efforts sont couronns de succs, et il rve de retourner +dans son pays pour consacrer ses efforts au relvement matriel et moral +de ses frres. Dj il se voit la tte de sa communaut, gurissant +l'me, gurissant le corps, redressant les torts, introduisant des +rformes, et apportant un souffle nouveau dans les membres desschs du +judasme. peine est-il arriv dans sa ville natale qu'il est arrt et +jet en prison. Le Cahal avait dlivr un passeport son nom un fils +de cordonnier, misrable individu, bandit et voleur. Un crime +d'assassinat pse sur ce dernier, et c'est l'innocent qui va expier pour +le coupable. Le vrai Joseph-ben-Simon a beau protester de son innocence, +le chef du Cahal, devant lequel il est amen, dclare qu'il n'y a pas +d'autre Joseph-ben-Simon et que c'est lui le coupable. + +La petite ville est dcrite avec exactitude. Nous sommes sur la place +publique, la place du march. Toutes les ordures y sont jetes, et une +puanteur atroce s'en dgage. La synagogue touche cette place, difice +sordide tombant en ruines. La boue et la salet limitent la saintet, +mais Dieu ne s'en formalise pas, il est trop haut plac pour que cela +l'incommode. Mais la plus grande impuret, l'infection morale mane de +la petite pice attenante la synagogue: c'est la chambre du Cahal. +C'est l que se trame le crime et l'injustice; l'arbitraire et la +vnalit s'y talent impudiquement. Le Cahal dtient les registres du +service militaire, il dlivre les passeports; toute la ville est sa +merci. C'est l que les tartufes du ghetto exercent leur pouvoir +funeste, que la veuve est spolie, l'orphelin maltrait, et livr, avec +le malheureux qui a os aspirer la lumire, au service militaire en +remplacement de l'enfant du riche. C'est le domaine o rgne, tout +puissant et craint, le trs vnr rabbi Schamgar-ben-Anath, parvenu +stupide et froce. + +La vie de sacrifices et de privations que mnent les tudiants juifs qui +s'en vont chercher l'instruction l'tranger, inspire Gordon un des +plus beaux passages de son pome. En somme, ces jeunes gens ne font que +se conformer la tradition juive. Ils sont les continuateurs de ceux +qui, autrefois, bravaient la faim et le froid sur les bancs des +Yeschiboth. + + Qu'il est puissant, le dsir de savoir dans le coeur des adolescents + du peuple humili! C'est le feu ininterrompu brlant sur l'autel! + + Arrtez-vous aux routes menant Mir, Eischischok et Volosjine[69]. + + [Note 69: Villes clbres par leurs coles talmudiques.] + + Voyez ces chtifs adolescents allant pied. + + O se dirigent leurs pas? Que vont-ils chercher?--Ils vont dormir + sur la terre nue, mener une vie toute de privations.... + + Il est dit: La Thora n'est donne qu' celui qui se tue pour + elle. + +Ou bien: + + Allez dans n'importe quelle universit de l'Europe: le sort des + tudiants juifs trangers n'est pas meilleur. Les Russes sont fiers + de la gloire d'un Lomonossof qui, de fils d'un pauvre moujik, est + devenu une lumire de la science. Combien sont nombreux les + Lomonossof de la rue des juifs!... + +Et le pote s'crie dans un lan de patriotisme: + + Mais qu'est-ce que tu es en somme, peuple d'Isral, sinon un + pauvre bohour parmi les peuples, mangeant un jour chez l'un, un + jour chez l'autre! + + Tu as allum la lumire divine pour tout le monde. Pour toi seul, + le monde est obscur. peuple, esclave des esclaves, perdu et + mpris. + +Avec ce pome nous terminons l'analyse des pomes satiriques de Gordon. +Nulle part mieux que dans ce pome, il ne fait ressortir les rves, les +aspirations, les luttes des Maskilim contre le rgime arrir et le +gchis moral et matriel dans lequel croupissait le judasme des peuples +slaves. + + ce mme ordre d'ides se rattachent la plupart des tables originales +contenues dans ses Petites fables pour les grands enfants. Ces fables +sont crites dans un style alerte et expressif. La critique fine et +railleuse et la profonde philosophie dont elles sont imprgnes font de +ces fables une des plus belles productions de la littrature hbraque. + + cette mme poque se rapportent les deux volumes de contes publis par +Gordon. Ils ont galement trait la vie et aux moeurs des juifs de la +Lithuanie et la lutte des modernes et des anciens. Comme conteur, +Gordon est infrieur au pote. Mais sa prose conserve toute la finesse +de son esprit et la justesse de ses observations. Dans tous les cas, ces +contes ne sont pas quantit ngligeable dans la littrature hbraque. + +La raction, qui a suivi vers 1870 le grand souffle de rformes sociales +et d'esprances non ralises, affecta profondment le pote dans le +meilleur de son tre. Le gouvernement a mis des entraves la marche en +avant des juifs, la masse est reste enfonce dans son fanatisme, et les +clairs eux aussi ont manqu tous leurs devoirs. Dsillusionn, il +n'espre plus en rien. Il ne peut pas partager l'optimisme de Smolensky +et de son cole. Un instant il s'arrte pour voir le chemin parcouru. Il +ne voit rien, et il se demande avec angoisse: + + Pour qui ai-je donc pein? + + Mes parents, fidles la loi, ennemis de la science, du bon sens, + n'aspirent qu'au ngoce et qu' l'observance religieuse. + + Nos intellectuels ddaignent la langue nationale et n'ont d'amour + que pour la langue du pays. + + Nos filles, si gracieuses, sont tenues dans l'ignorance absolue de + l'hbreu... + + Et la nouvelle gnration va toujours de l'avant! Dieu sait + jusqu'o elle ira... Peut-tre jusqu'au point d'o elle ne + reviendra plus... + +Ce n'est donc qu' une poigne d'lus, d'amateurs--les seuls qui ne +mprisent pas, qui comprennent et approuvent le pote hbreu... + + C'est vous que j'apporte mon gnie en sacrifice et c'est devant + vous que je verse mes larmes... Qui sait si je ne suis pas le + dernier de ceux qui ont chant Sion, et si vous aussi, vous n'tes + pas nos derniers lecteurs? + +Nous retrouvons cet tat d'me pessimiste dans tous les derniers crits +de Gordon. Mme aprs les vnements de 1882, lorsque la rsurrection +des haines et des perscutions d'autrefois a jet le dsarroi dans le +camp des mancipateurs et a pouss les plus fervents champions +anti-rabbiniques comme Lilienblum et Brauds arborer le drapeau du +Sionisme, seul Gordon ne se laissa pas entraner par ce courant. Son +scepticisme ne lui permettait pas de partager les illusions de ses amis +convertis au sionisme. + +Tout son mpris pour les tyrans, sa compassion pour la nation +injustement opprime, il l'exprime dans sa posie _Ahoti Ruhama_ qui +porte le titre: _ l'honneur de la fille de Jacob viole par le fils de +Hamor_. + + Pourquoi pleures-tu, ma soeur afflige? + + Pourquoi cette dsolation de l'esprit, cette anxit du coeur? + + Si des larrons t'ont surprise et ont viol ton honneur; si la main + des malfaiteurs l'a emport sur toi. + + Est-ce ta faute, ma soeur afflige? + + --O porterai-je ma honte? + + --O est ta honte, puisque ton coeur est pur, chaste?... + + Lve-toi, tale ta blessure, que le monde entier voie le sang + d'Abel sur le front de Can. Que le monde sache comment on te + torture, ma soeur afflige! + + Ce n'est pas sur toi, c'est sur tes oppresseurs que la honte + retombe. + + Ta puret n'a pas t macule par leur souillure... Tu es blanche + comme la neige, ma soeur afflige. + +Puis le pote semble presque regretter ses efforts d'autrefois pour +rapprocher les juifs des chrtiens. + + Ce qui t'arrive me soulage cependant. Longtemps j'ai support + toutes les injustices; j'tais rest fidle mon pays, j'esprais + en des jours meilleurs. J'ai tout subi... Mais ton dshonneur, ma + soeur chrie, je ne le puis. + +Mais que devenir? o aller? La Palestine turque ne tente pas trop +l'esprit du pote. Il croit encore l'existence de pays o la lumire +claire galement tous les tres humains, o l'homme n'est pas humili +pour son origine et pour sa foi. C'est l qu'il invite ses frres +aller chercher un asile, jusqu'au jour o notre Pre l-haut aura piti +de nous et nous rendra notre ancienne mre. + + cette poque agite o Pinsker lance son manifeste: +_Auto-mancipation_, Gordon crit sa posie: _Le troupeau de Dieu_. + + Vous demandez ce que nous sommes. Je vous dirai: Nous ne sommes ni + une nation, ni une communaut religieuse. Nous sommes un + troupeau--le troupeau saint de Jhova dont toute la Terre est + l'autel. Nous y montons comme holocaustes envoys par les autres ou + comme victimes lies par les prceptes de nos propres rabbins. Un + troupeau en plein dsert, des brebis dvores sans cesse par les + loups. Nous crions... vainement, nous nous lamentons... en pure + perte. Le dsert nous enferme de tous cts. La terre est de + cuivre, les cieux sont d'airain. + + Certes, ce n'est pas un troupeau ordinaire que nous formons. Nous + survivons toutes les hcatombes. Mais en sera-t-il toujours + ainsi? + + Un troupeau dispers, indisciplin, sans lien aucun; nous sommes le + troupeau de Jhova! + +Ce n'est pas que l'ide de la renaissance nationale d'Isral ait dplu +au pote. Loin de l, le sionisme ne peut que charmer son coeur juif. +Mais il croit qu'il n'est pas encore temps. Il y a, selon lui, une oeuvre +d'affranchissement religieux accomplir avant de songer reconstituer +l'tat juif. Il a soutenu cette ide dans une srie d'articles publis +dans le Melitz, qu'il rdigea cette poque. + +Les dernires annes de sa vie furent tragiques, touchantes. Le coeur +dchir, il fut tmoin de la situation intenable faite par le +gouvernement des millions de ses frres. Il y fait allusion, dans sa +fable: _Adoni-Besek_, que nous reproduisons intgralement pour donner +une ide des fables de Gordon[70]: + + Dans un palais somptueux, au milieu d'une vaste salle embaume et + drape d'toffes gyptiennes, une table est dresse, servie des + meilleures choses. Adoni-Besek fait son repas de midi. Ses matres + de service se tiennent chacun sa place: l'chanson, le matre + boulanger et le cuisinier. Les eunuques, les esclaves courent et + viennent, apportant des mets dlicieux et des friandises varies. + Ils apportent du rti, du bouilli, de la chair de divers animaux et + oiseaux. + + Sur le parquet se vautrent des chiens insolents, la gueule bante, + guettant de tous leurs sens les reliefs que leur matre leur jette. + + Sous la table gisent galement soixante-dix rois captifs. Leurs + pouces et leurs gros orteils sont coups. Pour apaiser leur faim, + ils sont obligs de disputer les reliefs aux chiens. + + Adoni-Besek a fini son repas. Maintenant il s'amuse jeter des os + aux tres qui gisent sous la table. Tout coup on entend un + vacarme, les chiens aboient, et mordent leurs voisins qui leur ont + pris les morceaux qui leur taient destins. + + Les rois mordus se plaignent alors au Matre: roi, regarde notre + martyre et dlivre-nous de tes chiens.... Adoni-Besek leur rpond: + Mais c'est vous qui tes les coupables et ce sont eux qui ont + raison. Pourquoi leur causez-vous du tort? + + Les rois lui rpondent avec amertume: + + -- roi, est-ce notre faute si nous avons t rduits ramasser + les miettes de la table avec les chiens? C'est toi qui t'es lev + contre nous, qui nous a crass de ta main puissante, dmembrs et + enchans dans ces cages. Nous ne sommes plus en tat de travailler + ni de chercher notre nourriture. Pourquoi ces chiens auraient-ils + raison de mordre et d'aboyer? Que les hommes de justice--s'il en + reste encore de notre temps--se lvent; que celui dont le coeur a + t touch par Dieu vienne juger entre nous et ceux qui nous + mordent: lequel de nous est le bourreau et lequel la victime...? + +[Note 70: Posies, IV.] + +Une grande satisfaction morale fut rserve au pote la fin de ses +jours. Les notabilits juives de la capitale avaient organis une fte +pour clbrer le vingt-cinquime anniversaire de l'activit littraire +de Gordon. cette runion il fut dcid qu'on publierait une dition de +luxe des posies de Gordon. Cette glorification inattendue arrache son +coeur attendri une dernire note optimiste. Il rappelle le serment qu'il +a fait jadis de rester fidle l'hbreu, et raconte les dboires et les +misres auxquels est en butte le pote qui crit dans une langue morte, +destine l'oubli. Puis il salue les jeunes dont nous dsesprions et +qui reviennent, et l'aube de la renaissance de la langue hbraque et du +peuple juif. + +Cependant Gordon ne participa jamais cette renaissance de pleine foi. +Il est rest le pote de la misre et du dsespoir. + +La mort de Smolensky lui arrache la note dsole qui peut tre +considre comme le testament du pote du ghetto. Il compare le grand +crivain au peuple juif et il se demande: + + Qu'est-il, en somme, tout notre peuple et sa littrature? + + Un gant abattu gisant terre. + + La terre tout entire est sa spulture; et ses livres?--l'pitaphe + de son monument funraire.... + + + + +CHAPITRE VIII + +RFORMATEURS ET CONSERVATEURS--LES DEUX EXTRMES. + + +Pour avoir t le plus distingu, Gordon ne fut pas le seul reprsentant +de l'cole hbraque anti-rabbinique. Le dclin du libralisme officiel, +la dception des rves galitaires poussrent tous les esprits cultivs, +qui jusque-l n'aspiraient qu' s'manciper au dehors et s'assimiler +aux autres, et qui, tout d'un coup, virent les horizons de libert et de +justice se refermer devant eux, transporter leur ambition et leur +activit dans le sein mme du judasme. Les transformations conomiques +subies par la classe bourgeoise et l'influence de la littrature russe +raliste et utilitaire de l'poque n'ont pas moins contribu au +revirement qui s'tait opr dans le camp des Maskilim. Les lettrs de +la petite ville russe et de la Galicie, ceux qui arrivaient au milieu du +peuple et connaissaient sa misre quotidienne, constatrent combien +cette masse tait dsarme contre la ruine morale et conomique qui la +menaait, et combien les restrictions religieuses et l'ignorance +mettaient d'obstacles un changement dans leur condition. Aussi se +mirent-ils prconiser des rformes pratiques et radicales. + +En matire religieuse, ils rclamaient avec Gordon l'abolition de toutes +les restrictions qui pesaient sur le peuple et la rforme radicale de +l'enseignement confessionnel. + +Dans la vie pratique, c'est vers les mtiers manuels, les sciences +techniques, l'agriculture, qu'ils voulaient orienter leurs frres. De +plus, ils voulaient rpandre trs-largement l'instruction primaire +moderne. Le gouvernement regardait ces efforts d'un bon oeil, et sous son +gide se constitua la _Socit pour la propagation de l'instruction +parmi les juifs en Russie_, dont le sige central est St-Ptersbourg. +Ainsi appuys, les lettrs pouvaient faire de la propagande ouverte et +porter la lumire dans les coins les plus reculs du pays. La presse +hbraque nouvellement cre rivalisait de zle dans cette action +bienfaisante. + +Le foyer le plus indpendant de la propagande anti-religieuse se +trouvait Brody en Galicie. De l il envoyait ses rayons en Russie. +C'est de l que la revue _Hahaloutz_ (le Pionnier), fonde par Erter et +Schorr en 1853 et publie Lernberg, menait une propagande clatante +contre les superstitions religieuses et ne craignait pas de s'attaquer +la tradition biblique elle-mme. Son collaborateur le plus hardi tait, +outre son vaillant directeur, Abraham Krochmal, le fils du philosophe. +Savant et penseur subtil, il a introduit la critique biblique dans la +littrature hbraque. Dans ses ouvrages[71], ainsi que dans ses +articles parus dans le Haloutz et dans le Kol de Radkinson, il +conteste mme le caractre divin de la Bible et il rclame des rformes +radicales dans le Judasme. Ses crits dchanrent un mouvement +d'opinion considrable. Les plus modrs des orthodoxes eux-mmes ne +purent voir d'un oeil tranquille de tels blasphmes. Krochmal, le savant +Geiger, ainsi que tous ceux qui faisaient de la critique biblique, +furent mis par eux en dehors du Judasme. + +[Note 71: _Haketab ve-hamichtab_ (Les critures). Lemberg, 1875. +_Yloun Tefila_ (Critique des Prires), Lemberg, 1885, etc.] + +En Lithuanie on n'en tait pas encore arriv l. Les difficults de la +vie n'taient pas propices l'closion d'une cole purement +scientifique ni aux discussions thoriques. D'ailleurs les centres +scientifiques faisaient totalement dfaut, et la censure ne badinait pas +sur l'article de la foi. Un nouveau mouvement foncirement raliste et +utilitaire se dessine. On commence par protester contre l'idologie vide +de la presse et de la littrature hbraque. En 1867, Abraham Kovner, +polmiste ardent, publia son _Cheker Dabar_ (Parole critique), o il +prend violemment partie la presse et les crivains hbreux qui, au +lieu de s'occuper des exigences relles de la vie, font fleurir la +rhtorique et les jeux d'esprit futiles. Dans la mme anne, A. Paperna +publie son essai de critique littraire, et le jeune Smolensky attaque, +dans une tude parue Odessa, Letteris, pour sa fausse traduction de +_Faust_ en hbreu. Un nouveau vent de ralisme et de critique souffle +partout. + +Le reprsentant le plus caractristique de ce mouvement rformateur +tait Mose Leib Lilienblum, originaire du gouvernement de Kovno. + +Esprit logique et sobre, dnu de toute sentimentalit excessive, un de +ces rudits puritains et rflchis qui font la gloire des talmudistes +lithuaniens, Lilienblum est la fois le hros et l'acteur de ce drame +poignant, qui se joue dans le ghetto russe, et qu'il dfinit lui-mme +comme une tragi-comdie juive. + +Il dbute par un article _Orhoth Hatalmud_ (Les voies du Talmud) publi +dans le Melitz en 1868. Dans cet article, ainsi que dans ceux qui le +suivaient, il ne s'carte pas de la tradition; c'est au nom de l'esprit +mme du Talmud qu'il rclame des rformes religieuses et l'abolition des +restrictions encombrantes de la vie quotidienne. Ces surcharges ont t +accumules par les rabbins postrieurement la Loi et contrairement +son esprit. Le jeune rudit se montre admirateur zl du Talmud et, avec +une logique frappante, il prouve que les rabbins des derniers sicles, +en dcrtant l'immutabilit de la Loi, ont tout simplement dvi des +principes mmes de cette Loi, dont l'ide primordiale tait l'union de +la Loi et de la Vie. Inutile de dire les colres que cet article +suscita. Lilienblum tait devenu l'Apikoros, l'hrtique par +excellence du ghetto lithuanien. C'est alors que commena pour le jeune +crivain une re de perscutions et de reprsailles inimaginables de la +part des fanatiques et surtout des Hassidim de sa ville. Il les raconte +tout au long dans son autobiographie: _Hatoth Neourim_ (Pchs de +jeunesse), publie Vienne en 1876, un des produits les plus purs de la +littrature moderne. Avec la simplicit logique d'une me de +Misnagued[72], avec la franchise cruelle et sarcastique d'une +existence gaspille, Lilienblum tale tous les plis de sa conscience +torture, traversant successivement les tapes qui sparent le croyant +du libre-penseur, sans cependant aboutir rien de rel ni de positif. +C'est du Rousseau et du Voltaire la fois. Mais c'est surtout, comme il +le dit lui-mme, un drame essentiellement juif, parce qu'il n'y a dans +cette vie aucun effet dramatique, aucune aventure extraordinaire; elle +est faite de tortures et de souffrances d'autant plus douloureuses +qu'elles sont caches dans l'intimit du coeur..... Les origines de ces +maux, il les connat mieux que personne; c'est le _livre_ qui, pour lui +comme pour Gordon, a tu l'homme, la lettre morte qui s'est substitue +au sentiment. + +[Note 72: Littralement: protestant; puritain, adversaire du +mysticisme des Hassidim.] + + Vous me demandez, dit-il amrement, qui je suis et quel est mon + nom?--Eh bien, je suis un tre vivant, et point un Job qui n'a + jamais exist; je ne suis pas non plus du nombre des morts + ressuscits par le prophte zchiel, ce qui n'est qu'une fable; + mais je suis un de ces _morts vivants_ du Talmud babylonien + rveills la vie par la littrature hbraque nouvelle, + littrature morte elle-mme et impuissante ressusciter par sa + rose vivifiante la mort, peine capable de nous transformer en un + tat oscillant entre la vie et la mort. Je suis un talmudiste, un + ancien croyant devenu incrdule, ne partageant plus les rves et + les espoirs que mes parents m'avaient lgus; je suis un homme + tar, un misrable, dsesprant de tout bien... + +Et il conte sa vie d'enfant, la priode du tohu passe dans les +tudes, la misre, la superstition. Puis il rappelle les annes de +l'adolescence, le mariage prcoce, la lutte pour l'existence, sa pauvre +vie de matre de talmud, le joug double de la belle-mre et de la loi +rigide. Initi la littrature hbraque, sa conscience hsite +longtemps, mais sa logique farouche triomphe et le pousse la ruine +successive de toutes les ides dans lesquelles il avait vcu jusque-l. +Et c'est la ngation qui supplante la croyance. Alors commence la lutte +atroce, impitoyable, peine soutenu par deux ou trois esprits levs +contre toute une ville d'obscurants qui le mettent hors la loi. La +publication de son article sur la ncessit des rformes dans la +religion augmente encore l'exaspration publique contre lui; sa perte +est dcide. Sans une intervention du dehors, il aurait t livr au +service militaire ou dnonc comme hrtique dangereux. Et dire que cet +hrtique, maudit par toutes les bouches, n'tait qu' ses dbuts et +qu'il se faisait encore scrupule de transporter le samedi un livre d'un +endroit l'autre! La lecture de Mapou avait veill son me nave, +dj agite par des sentiments intimes; la rencontre fortuite d'une +femme intelligente fait vibrer dans son coeur des notes inconnues +jusqu'alors. La vie lui devient cependant insupportable dans sa ville +natale et il part pour Odessa, l'Eldorado des rveurs du ghetto. L +encore des dsillusions l'attendent. Lui, le martyr de ses ides, le +champion de la Haskala, l'homme de coeur affam de savoir et de justice, +il ne tarde pas, avec son esprit pntrant et perspicace, voir qu'il +n'est pas encore dans le meilleur des mondes modernes. Il constate avec +amertume que les juifs du midi de la Russie, l o le talmud est exclu +de la vie pratique, sont certainement plus libres, mais ne sont pas +exempts des superstitions stupides. Il constate que la littrature +hbraque, si chre son coeur, est exclue des cercles intellectuels. Il +voit le matrialisme goste se substituant l'idalisme du ghetto. Il +voit que la sensibilit est exclue de la vie moderne et que la tolrance +tant vante n'est qu'un mot. Lorsqu'il ose exprimer ces dolances, il +est trait de fanatique religieux par des gens qui ne s'intressent +qu' la satisfaction de leurs plaisirs et la vie matrielle. Il s'en +trouve fortement affect. En prsence de cette indiffrence goste des +Juifs mancips, il se sent branl dans ses convictions les plus +profondes et il constate avec angoisse que tout cet idal pour lequel il +a lutt et sacrifi sa vie n'est qu'un fantme. Il crit alors ces +lignes: + + En vrit je vous le dis, jamais la religion juive ne s'accordera + avec la vie; elle tombera, ou bien elle restera l'apanage de + quelques-uns, comme cela est arriv dans les pays de l'Europe...La + vie pratique est oppose la foi. Maintenant je sais que nous + n'avons pas de public, et que la vie pratique agit sans l'aide de + la littrature; l'influence de cette dernire ne s'tend qu' + quelques esprits nafs de la province. Le dsir de la vie et de la + libert, la recrudescence du charlatanisme d'un ct, l'abandon des + tudes religieuses de l'autre, auront des consquences funestes + pour la jeunesse juive, mme en Lithuanie. + +Et c'est le regret de la vie dvore par des luttes striles, par des +pchs de jeunesse, qui caractrise cette poque de la vie de +l'crivain. + + Aujourd'hui j'ai fini d'crire l'histoire de ma vie que j'intitule: + Les pchs de jeunesse. J'ai fait le bilan de cette vie de trente + ans et un mois, et, dsol, je vois un zro s'taler au-dessous. + Comme le hasard s'est montr dur pour moi! J'ai reu une ducation + en contradiction avec tout ce dont je pouvais avoir besoin plus + tard. J'ai t lev pour tre une clbrit rabbinique, et me + voil employ de commerce; j'ai t lev dans un monde imaginaire + pour tre un fidle observateur de la loi, craintif devant le + pch, et cette ducation m'crase encore maintenant que l'homme + imaginaire a disparu en moi. J'ai t lev pour vivre dans une + atmosphre de morts, et me voici jet au milieu de gens menant une + vie relle, sans que je puisse pourtant y participer. J'ai t + lev dans un monde de rves et de thorie pure, et je me trouve au + milieu du chaos de la vie pratique, laquelle mes besoins exigent + que je m'applique, mais, pareil au papier gratt, mon cerveau ne + peut mettre la pratique la place du spculatif. Je ne suis mme + pas capable de soutenir une simple discussion au milieu de gens + d'affaires ne parlant qu'affaires. J'ai t lev pour constituer + une famille aprs avoir t dot par mon pre...Comme mon coeur est + loin de tout cela...! + + Je pleure sur mon petit monde dtruit que je ne peux plus changer. + +Les regrets de Lilienblum sur la besogne inutile de la littrature +hbraque se traduisent galement dans son pamphlet en vers: _Kehal +Repham_ ou la Runion des morts. Les morts sont figurs par les +journaux et revues hbraques. + +Plus tard un romancier de talent, Ruben Aren Brauds, reprendra la lutte +pour l'union de la foi et de la vie, dans son grand roman: _La Loi et +la Vie_. Le hros de ce roman, le jeune rabbin Samuel, n'est autre que +la personnification de Lilienblum. Comme cration artistique, ce roman +est un des meilleurs de la littrature hbraque. La vie de la province, +l'idalisme austre des clairs, les superstitions de la foule, y +apparaissent avec une grande nettet de traits[73]. Publi dans Haboker +Or (1877-1880), ce roman ne devait jamais tre achev. N'en tait-il +pas de mme de son hros, et Lilienblum ne s'est-il pas arrt au milieu +de sa route? + +[Note 73: _Hadath wehayim_, Lemberg, 1880. Un autre grand roman de +Brauds est: _Schet Hakezavoth_ (les deux Extrmes), publi en 1886. Il +prconise la renaissance nationale et le romantisme religieux.] + +La crise survenue dans la vie de Lilienblum, arrach son idologie de +provincial et mis en contact avec la vie pratique, diamtralement +oppose la rsolution du problme de l'union de la foi et de la +vie, tait commune tous les lettrs de l'poque. Lilienblum et ses +mules se sont pris regretter l'effort de trois gnrations +d'humanistes qui, au lieu d'assainir le ghetto, n'avaient fait que +prcipiter sa ruine. l'idalisme des Maskilim avait succd +l'utilitarisme grossier et sans idal. Les paroles suivantes, qui +terminent ses Pchs de jeunesse, traduisent l'tat d'me du Maskil +pendant les annes 1870-80: + + Les jeunes gens ne doivent travailler ni penser qu' prparer leur + vie propre. Tout ce dont ils ne peuvent tirer profit, c'est--dire + ce qui n'est pas tude de science, de langue ou apprentissage d'un + mtier leur est interdit. + + Les adolescents qui s'vadent des tudes si pnibles du talmud, se + jettent avidement sur lu littrature moderne. Cette prcipitation + dure chez nous depuis un sicle environ; les uns disparaissent pour + faire place aux autres, et chaque gnration est lance par une + force aveugle vers on ne sait o... + + Il est grand temps de jeter un regard en arrire, de nous arrter + un instant et de nous demander: o courons-nous et pourquoi + courons-nous?... + +Les dieux ne s'en allaient cependant pas du ghetto.--Si Gordon et +surtout Lilienblum avaient prdit la ruine de tous les rves du ghetto, +c'est prcisment parce que, arrachs la vie de la masse et au milieu +traditionnel, ils jugeaient les choses de loin et se laissaient +influencer par les apparences. Ils ne voyaient dans le sein du judasme +que deux camps bien tranchs: les modernes, indiffrents tout ce qui +est judasme, et les obscurants, combattant tout ce qui est science, +libre pense et plaisir matriel. Ils avaient compt sans le peuple +juif. La propagande humaniste n'tait pas aussi fastidieuse, aussi +inutile que les derniers humanistes se plaisaient le dclarer. Dans le +sein mme du judasme traditionnel, le romantisme conservateur de S.-D. +Luzzato et la sentimentalit sioniste de Mapou avaient suscit, comme +nous l'avons dj vu, une fermentation d'ides et de sentiments trs +fconde. Abstraction faite des anciens romantiques, comme Schulman, qui, +dans la srnit de leur me, ne se souciaient gure de toute la +campagne rformatrice et dont les ouvrages, estims par les orthodoxes +eux-mmes, contribuaient la diffusion de l'humanisme et de la +littrature hbraque,--des rabbins orthodoxes rputs embrassaient avec +enthousiasme la culture de la littrature hbraque. Sans renoncer la +foi, ils avaient su faire l'union entre la Foi et la Vie. L'humanisme +conservateur avait atteint son apoge juste au moment o les ralistes +dus prvoyaient l'effondrement de tout le judasme traditionnel. + + ct de la presse rformatrice reprsente par le _Haloutz_, le +_Melitz_ et plus tard le _Kol_ (la Voix), il y avait le _Maguid_, le +_Habazeleth_ (le Lys) publi Jrusalem, et surtout le _Lbanon_ (le +Liban), paraissant d'abord Paris et ensuite Mayence, qui dfendaient +l'opinion des conservateurs. Dans le Maguid, David Gordon, le rdacteur +du journal, menait, depuis 1871, une campagne ardente soutenue par +l'opinion des lecteurs en faveur de la colonisation de la Palestine, +comme devant prcder la renaissance politique d'Isral. + +Dans le Lbanon, Michel Pins, l'antagoniste de Lilienblum, reprsentait +avec talent l'opinion des conservateurs de la Lithuanie. + +En 1872, parut Mayence le livre capital de Pins, _Yald Ruhi_ (Les +Enfantements de mon esprit), qui peut tre considr comme le +chef-d'oeuvre de la littrature conservatrice et oppose aux Pchs de +jeunesse de Lilienblum. Dans ce livre d'intuition philosophique et de +haute foi, Pins se fait le dfenseur du judasme traditionnel. Il +revendique avec une logique serre le droit d'existence pour la religion +juive intgrale. Sans se montrer fanatique, il croit avec S.-D. Luzzato +que la religion juive et sa posie dans son ensemble est le produit +propre du gnie national juif; qu'elle est inhrente au judasme, et non +une lgislation artificielle qui serait venue se greffer sur elle. Les +rites et les pratiques religieuses sont ncessaires pour maintenir +l'harmonie de la Foi, comme la mche est ncessaire la lampe. Cette +harmonie, qui agit la fois sur le sentiment et sur le moral, ne peut +tre contredite par les rsultats de la science, et voil pourquoi la +foi juive est ternelle dans son essence mme. Les rformes religieuses +introduites par les rabbins allemands ont fini par tarir les sources de +la posie de la religion, et l'union entre la Foi et la Vie, prconise +par Lilienblum, n'est que futile. quoi bon, puisque les croyants n'en +prouvent aucun besoin et se dlectent la foi intgrale qui remplit +tout le vide de leur me?--Pins ne partage pas le pessimisme des +ralistes du temps. En vrai conservateur, il croit la renaissance +nationale du peuple d'Isral et, en romantique juif, il rve la +ralisation des prdictions humanitaires des prophtes. Le Judasme +reprsente pour lui l'ide juste par excellence. Et toute ide juste +finira par conqurir l'humanit tout entire. + + * * * * * + +Les extrmes se touchaient. Entre Lilienblum, le dernier des humanistes, +sceptique du, et Pins, l'optimiste du ghetto, il y avait un point +commun. Tous deux croyaient l'inefficacit de l'action des humanistes +et l'inanit de l'union entre la Foi et la Vie. Un accord entre eux +n'tait cependant pas possible. Tandis que les humanistes, en rompant +avec les rves sculaires du peuple, s'taient exclus de sa vie morale +et religieuse et faisaient perdre leur activit toute sa raison +d'tre, les romantiques conservateurs ne tenaient aucun compte des +ncessits de la vie moderne dont le courant avait profondment branl +ce vieux monde et menaait d'emporter ce dernier rempart national. + +L'homme qui devait accomplir l'oeuvre de la synthse entre le double +courant humaniste et romantique et ramener la Haskala dprissante aux +sources vives du judasme national, c'tait Perez Smolensky, +l'initiateur du mouvement national progressiste. + + + + +CHAPITRE IX + +L'VOLUTION NATIONALE PROGRESSIVE.--P. SMOLENSKY + + +Perez Smolensky est n en 1842 Monastirschzina, petit bourg prs de +Mohileff. Son pre, un pauvre malheureux qui ne parvenait pas nourrir +sa femme et ses six enfants, fut contraint de quitter les siens pour +chapper une accusation calomnieuse lance contre lui par un prtre +polonais. Sa mre, vaillante femme du peuple, gagna durement sa vie et +celle de ses enfants, dont elle rvait de faire des rabbins. Enfin, le +pre rentra au foyer, et un bien-tre relatif s'y tablit. + +Son premier soin est de veiller l'instruction de ses deux fils, Lon +et Perez. Le petit Perez montre des capacits hors ligne. quatre ans, +il aborde l'tude du Pentateuque; cinq ans il fait dj du talmud. Ces +tudes l'absorbent jusqu' sa onzime anne. Alors, comme tous les +enfants du ghetto qui voulaient s'instruire, il quitte son pre et sa +mre et se rend la Yeschiba de Sklow. Il fait la route pied, avec, +pour toute escorte, les bndictions maternelles. Son ge tendre ne +l'empche pas d'tre admis dans la Yeschiba et d'acqurir de la renomme +pour son application et son rudition. Son frre Lon, qui l'avait +prcd dans cette ville, l'initie la langue russe et lui donne lire +des publications hbraques modernes. Esprit franc et vif, il brave les +prjugs et entretient des relations avec un certain intellectuel qui +passait pour hrtique, et qui aida au dveloppement intellectuel du +jeune Perez. Tour tour les dignes bourgeois qui lui servaient ses +repas quotidiens, effrays de le voir dvier du droit chemin, lui +retirent leur protection. Il tombe dans une misre noire. Il n'a que +quatorze ans, et alors commence pour lui une vie d'agitation et +d'aventure. C'est l'odysse d'un gar du ghetto. Repouss par les +Missnagdim, il va chercher son salut du ct des Hassidim. Il ne peut +se faire non plus ce milieu. L'exaltation mystique barbare, +l'absurdit des superstitions et l'hypocrisie l'exasprent. Il se lance +dans la vie, entre au service d'un ministre officiant, puis devient +professeur d'hbreu et de talmud. Toute la gamme des professions +flottantes qui ressortissent au domaine des rudits du ghetto, Smolensky +l'a monte, et puis redescendue. Son esprit inquiet et le besoin de se +perfectionner le poussent jusqu' Odessa. Il s'y installe dfinitivement +et y passe des annes de travail et d'efforts. Il apprend les langues +modernes, son esprit s'largit et se dgage dfinitivement des pratiques +religieuses, tout en restant attach au judasme. + +En 1867, parat sa premire publication dirige contre Letteris, qui +jouissait alors d'une autorit incontestable. Smolensky y critique +svrement et avec indpendance l'adaptation hbraque du _Faust_ de +Goethe par Letteris. C'est Odessa qu'il crit galement les premires +pages de son grand roman: _L'Errant travers les voies de la vie_[74]. +Mais son esprit indpendant ne pouvait se faire l'troitesse et la +mesquinerie des lettrs et des rdacteurs des journaux de l'poque. Il +se dcide partir pour l'Occident civilis, pays promis des rves des +Maskilim russes, embelli par les figures de Rapoport et de Luzzato. Il +se rend d'abord Prague, o demeurait Rapoport, puis Vienne; plus +tard il pousse jusqu' Paris et Londres. Il s'instruit et se documente +partout. Observateur fin, il cherche pntrer le fond des choses +europennes et du judasme occidental. Il entre en relation avec les +rabbins, les savants, les notabilits juives, et il peut enfin apprcier +de prs cette libert tant vante et les rformes religieuses envies +par les lettrs de son pays. Il ne tarde pas apercevoir le revers de +la mdaille, et grande est sa dsillusion. Il se persuade avec un +profond regret que c'en est fait de l'esprit juif en Occident, que +l'mancipation moderne a dtourn ces juifs de l'essence mme du +judasme, et que, dans toutes les rformes modernes, c'est la forme qui +se substitue au fond, la crmonie au sentiment religieux et national. +coeur de cet oubli du pass, indign de l'indiffrence des juifs +modernes l'gard de tout ce qui est cher son coeur, le jeune +Smolensky se dcide rompre le silence qui se faisait autour du +judasme dans les grands centres de l'Europe, et porter la parole du +ghetto aux nouveaux gentils. + +[Note 74: L'dition complte des romans et des articles de Smolensky +vient de paratre Saint-Ptersbourg et Vilna, chez Katzenelenbogen.] + +C'est Vienne qu'il lance la premire livraison de sa revue _Haschahar_ +(l'Aurore). Presque sans moyens financiers, anim seulement du dsir +ardent de travailler au relvement national et moral de son peuple, le +jeune crivain expose sa profession de foi dans la dclaration suivante: + + Le _Schahar_ est destin rpandre la lumire de la science sur + les voies d'Isral, ouvrir les yeux ceux qui n'ont pas encore + vu la science ou ne l'ont pas comprise, rgnrer la beaut de la + langue hbraque et augmenter le nombre de ses fervents. + + ...Cependant le tout n'est pas d'ouvrir les yeux aux aveugles, il y + a encore ceux qui ont got aux fruits de l'arbre de la science, + mais dont les yeux blouis se sont ferms toute connaissance de + la langue nationale...Que ces derniers soient avertis que, si ma + plume est consacre dmasquer les bigots et les tartufes qui se + dissimulent sous le manteau de la vrit, elle n'pargnera pas non + plus les hypocrites clairs qui cherchent par leurs paroles + mielleuses dtourner les fils d'Isral de l'hritage de leurs + anctres. + +Guerre l'obscurantisme moyen-geux, guerre l'indiffrentisme +moderne: tel tait son plan de combat. _Haschahar_ est devenu bientt +l'organe de tous ceux qui pensaient, sentaient et luttaient dans le +ghetto, le porte-parole de toutes les revendications civilisatrices et +patriotiques des Maskilim. + + une poque o la littrature hbraque ne s'occupait que de +traductions ou d'oeuvres de peu de porte, Smolensky dclare hardiment +qu'il n'ouvrira son journal qu'aux crivains capables de produire des +crations originales. L're des traducteurs et imitateurs fades tait +finie; une nouvelle cole d'crivains originaux apparaissait, et le +public s'accoutumait peu peu donner la prfrence ces derniers. + + une poque o le dnigrement national tait pouss outrance, +Smolensky revendique le droit d'existence pour le judasme dans les +termes suivants: + + Certainement il faut que le peuple juif ressemble aux autres + peuples, qu'il aspire la lumire de la science et qu'il soit + fidle au pays qu'il habite. Mais, tout comme les autres, il ne + doit pas avoir honte de son origine et ne pas renier l'espoir qu'un + jour prendra fin son exil. Comme les autres, sachons apprcier + notre langue, la gloire de notre peuple. Nous n'avons pas rougir + de la langue dans laquelle nos prophtes s'exprimaient, nos + anctres priaient et pleuraient, lorsque leur sang + coulait...Quiconque renonce l'hbreu est l'ennemi de son + peuple.... + +La rputation du _Schahar_ s'est surtout affermie grce la publication +du grand roman de Smolensky: _L'Errant travers les voies de la vie_. +Dans ce roman, comme dans tous ses crits, il apparat comme le prophte +qui dnonce les crimes et la dpravation du ghetto, et comme +l'annonciateur de la dignit nationale renaissante. + +La pauvret de ses ressources matrielles et les animosits que son +indpendance ne manque pas de susciter dans le camp des lettrs +n'arrtent pas l'crivain dans ses desseins. + +En 1872, Smolensky publie Vienne son chef-d'oeuvre _Am Olam_ (Le peuple +ternel), qui est devenu la base du mouvement d'mancipation nationale. +Dans cet ouvrage remarquable tous les points de vue, il se rvle +comme un penseur original et comme un pote inspir par une intuition +gnrale. Smolensky s'y montre humaniste et patriote la fois. Il est +plein d'amour pour son peuple, et sa foi dans son avenir est illimite. +Il dmontre avec conviction que le vritable nationalisme ne s'oppose +pas la ralisation dfinitive de l'idal de la fraternit universelle. +Le dvouement national n'est qu'une phase suprieure du dvouement pour +la famille. Dans la nature mme, nous voyons que, plus les +individualits sont distinctes, plus grande est leur supriorit et leur +indpendance. La diffrenciation est la loi du progrs. Pourquoi ne pas +appliquer cette rgle aux groupes humains ou aux nations? + +La somme totale des qualits propres aux diverses nations ainsi que les +faons d'aprs lesquelles elles ont ragi vis--vis des conceptions +venues du dehors, constituent la vie et la culture de tout le genre +humain. Tout en admettant que le pass historique forme une partie +essentielle de l'existence d'un peuple, il croit bien plus urgente +encore la ncessit pour chaque peuple d'avoir un idal prsent et des +esprances nationales pour un avenir meilleur. Le judasme entretient +l'idal messianique qui n'est en somme que l'espoir de sa renaissance +nationale. Malheureusement, les modernes incroyants nient cet idal, et +les orthodoxes l'enveloppent de tnbres. + +Le dernier chapitre, l'esprance d'Isral, est anim d'un lan +magnifique. Pour la premire fois en hbreu, le Messianisme est dgag +de son lment religieux. Pour la premire fois un crivain hbreu +dclare que le Messianisme n'est que la rsurrection politique et morale +d'Isral, le _retour la tradition prophtique_. + +Pourquoi donc les Grecs, les Roumains pourraient-ils aspirer leur +mancipation nationale, et Isral, le peuple de la Bible, ne le +pourrait-il pas?...Le seul obstacle cette revendication, c'est le fait +que les juifs ont perdu la notion de leur unit nationale et le +sentiment de leur solidarit. + +Cette conviction de l'existence d'une nationalit juive, cette +mancipation nationale rve par Salvador, Hess et Luzzato, considre +comme une hrsie par les orthodoxes et comme une thorie dangereuse par +les libraux, avait trouv enfin son prophte. Sa parole enthousiaste +devait porter cet idal aux masses en Russie et en Galicie, et +supplanter le Messianisme mystique. + +Esprit combatif, Smolensky ne s'est pas arrt l. L'ide de la +rgnration nationale se heurtait la thorie mise en honneur par +Mendelssohn et son cole, que le judasme ne constituait qu'une +confession religieuse. Dans une srie d'articles (Il est un temps pour +planter et un temps pour arracher les plantes), il fait justice de cette +thorie[75]. + +[Note 75: _Eth lataath_ et _Eth laakor netoal_, Haschahar, +1875-1876.] + +Appuy sur l'histoire et sur la connaissance du judasme, il prouve que +la religion juive n'est pas un bloc immuable, mais plutt une doctrine +thique et philosophique voluant sans cesse et changeant d'aspect selon +les poques et les milieux. Si elle forme la quintessence du gnie +national juif, elle n'est pas moins accessible en thorie et en pratique + tout le monde. Elle n'est pas l'apanage dogmatique exclusif d'une +caste sacerdotale. + +Voil pourquoi Smolensky rprouve le dogmatisme religieux reprsent par +Mendelssohn, qui voulait confiner le judasme dans la loi rabbinique, +sans reconnatre son caractre essentiellement volutif. Mamonide +lui-mme ne trouve pas grce ses yeux. N'est-ce pas lui qui consacra +le dogmatisme raisonneur? plus forte raison n'pargne-t-il pas les +rformateurs modernes. Certainement, les rformes religieuses sont +ncessaires, mais elles doivent se produire spontanment, maner du coeur +mme du peuple croyant, rpondre aux modifications sociales, et non pas +tre le produit factice de quelques intellectuels ayant depuis longtemps +rompu avec le peuple, ne partageant ni ses souffrances ni ses +esprances. Si Luther a russi, c'est parce qu'il croyait lui-mme; +mais les rformateurs juifs modernes ne croient plus, c'est pourquoi +leur oeuvre ne subsistera pas. Seule l'tude de la langue hbraque, de +la religion, de la civilisation et de l'esprit juifs, est en tat de +substituer la lettre morte, aux rglements vides d'me, un sentiment +national et religieux vivace conforme aux exigences de la vie. Le sicle +prochain verra un judasme unifi renaissant. + +Tel est l'expos des ides qui lui ont valu des approbations nombreuses +et plus encore d'animosits de la part des anciens dfenseurs de +l'humanisme allemand. Un d'entre eux, le pote Gottlober, fonda alors +(en 1876) une revue rivale, _Haboker Or_, dans laquelle il plaida la +cause de l'cole de Mendelssohn. Cette revue, qui dura jusqu'en 1881, +n'a pas pu supplanter le _Schahar_ ni attnuer l'ardeur de Smolensky. +Les obstacles de toute nature et les difficults avec la censure russe +n'ont pas pu davantage arrter le vaillant aptre du nationalisme juif. +D'ailleurs le concours moral de tous les lettrs indpendants lui tait +acquis. Car Smolensky ne s'est jamais pos en croyant ni en dfenseur du +dogme. Bien au contraire, il a toujours guerroy contre le rabbinisme. +Il tait persuad que la propagande libre, la parole hardie fonde sur +une connaissance du coeur de la foule et de ses besoins intimes amnerait +la rvolution naturelle et paisible, rendrait au peuple juif son esprit +libre, son gnie crateur et sa moralit leve. Peu lui importe que la +jeunesse ne soit plus orthodoxe: le sentiment national suffira au besoin + maintenir Isral. Et c'est ici que Smolensky se montre plus +libre-penseur que S.-D. Luzzato et son cole. Le peuple juif est pour +lui le peuple ternel personnifiant l'ide prophtique ralisable au +pays juif et non en exil. Le libralisme rcent que l'Europe a montr +l'gard des juifs est selon lui un phnomne passager, et ds 1872, il +prvoit le retour de l'antismitisme. + +Cette conception de la vie juive a t accueillie par les lettrs comme +une rvlation. Le rdacteur du _Schahar_ a su dvelopper, complter et +rendre accessibles la masse les ides nonces par les matres qui +l'ont prcd. Il leur rvla la formule nouvelle grce laquelle leurs +revendications de juifs n'taient plus en contradiction avec les +ncessits modernes. C'tait la revanche du peuple qui parlait par la +bouche de l'crivain, c'tait l'cho de l'me palpitante du ghetto. + + + + +CHAPITRE X + +LES COLLABORATEURS DU SCHAHAR. + + +Bientt le _Schahar_ devient le foyer d'une propagande ardente contre +l'obscurantisme, propagande d'autant plus efficace qu'elle combattait le +judasme arrir au nom mme de l'idal sculaire du peuple juif, au nom +de sa renaissance nationale. Il devient en mme temps le centre d'une +campagne hardie contre les rformes introduites dans la religion par les +modernes, tout en admettant en principe la ncessit de rformes +raisonnables, lentes, conformes l'volution naturelle du judasme et +ne s'opposant pas son esprit. + +Tout ce qui pensait, sentait, souffrait et s'veillait la vie nouvelle +affluait vers la revue hbraque pendant ses dix-huit annes d'une +existence plus ou moins rgulire, interrompue de temps en temps faute +de ressources matrielles. Elle reprsente un chapitre important de +l'histoire littraire de l'hbreu. Smolensky savait encourager les +anciens talents, dcouvrir et mettre en lumire les nouveaux. L'cole +du _Schahar_ est presque l'oeuvre de sa main vaillante. Gordon publia +dans le _Schahar_ ses meilleurs pomes satiriques. Lilienblum y a +poursuivi sa campagne rformatrice; il y publia entre autres son article +retentissant: _Olam Hatohu_ (Le monde du tohu) dans lequel il critique +svrement l'_Hypocrite_ de Mapou comme une oeuvre d'idologie nave, au +nom du ralisme utilitaire qu'il partageait avec les crivains russes du +temps. + +Mais la plupart des collaborateurs du _Schahar_ avaient fait leurs +dbuts sous les auspices de Smolensky. Des savants allemands et +autrichiens revinrent l'hbreu grce Smolensky, et la collaboration +de professeurs minents, tels que Heller, David Mller et d'autres, ne +fut pas sans influence sur les succs du _Schahar_. + +Le nouvelliste galicien M.D. Brandstaetter compte avec raison parmi ses +meilleurs collaborateurs[76]. Les nouvelles de cet auteur parues en 1891 +sont d'un intrt artistique particulier. Brandstaetter est le peintre +des moeurs des Hassidim de la Galicie, qu'il raille avec une bonhomie +mordante et avec un got artistique parfait. Il est presque le seul +humoriste de l'poque. Son style est classique sans abus. Souvent il +fait usage du jargon talmudique propre aux rudits rabbiniques dont il +sait traduire les moindres gestes et les manires. Il ne se gne pas non +plus pour taler avec esprit les ridicules des modernes. Ses nouvelles +les plus connues, traduites en russe et en allemand, sont: _Le Docteur +Alpassi_, _Mordechai Kisovitz_, _Sidonie_, _Les origines et la fin d'une +querelle_, _etc_. Brandstaetter a galement crit des satires en vers. +Il a beaucoup de points de ressemblance avec le peintre des moeurs juives +en allemand, Karl Emil Franzos. + +[Note 76: Nouvelles runies de Brandstaetter, Cracovie, 1891.] + +Salomon Mandelkern, l'rudit auteur de la nouvelle Concordance biblique, +originaire de Dubno (1846-1902), tait un pote inspir. Ses pomes +historiques et satiriques et ses pigrammes, publis pour la plupart +dans le _Schahar_, ont du style et de la grce. Dans ses posies +sionistes il fait preuve d'un patriotisme clair. Son histoire +dtaille de la Russie (_Dibrei Jemei Russia_) en 3 volumes, publis +Vilna en 1876, ainsi que nombre d'autres crits d'un style pur et +prcis, l'ont rendu populaire. + +J.-H. Levin (n en 1845), surnomm _Iehalel_, un autre pote habituel du +_Schahar_, doit sa renomme plus l'actualit brlante de ses posies +qu' leur style pompeux et prolixe. Il dbuta par un recueil de posies: +_Sifet Renanoth_ (Lvres de Chants) paru en 1867. Dans le _Schahar_ a +galement paru son long pome raliste: _Kischron Hamaass_ (Le +Travail), dans lequel il chante la supriorit absolue du travail dans +l'univers. Ici, comme dans ses articles en prose, il se range ct de +Lilienblum avec lequel il rclame une orientation utilitaire dans la vie +juive. + +La critique des moeurs juives a t reprsente avec clat entre autres +par deux publicistes de talent: M. Cahen, dont les Lettres de +Mohileff tmoignent de l'impartialit et de l'indpendance la fois +de leur auteur et du rdacteur qui les a accueillies,--et Ben-Zevi, qui +dpeint dans ses Lettres de Palestine les moeurs des notables arrirs +et rapaces de la Palestine contemporaine. + +La science historique et philosophique avait trouv dans le _Schahar_ un +foyer sr. Smolensky a su intresser les lettrs cette branche +dlaisse de la langue hbraque en Russie. En dehors de la science +officielle, reprsente par l'minent Chowlsson, le savant professeur, +Harkavy, l'infatigable explorateur de l'histoire juive dans les pays +slaves, et Gurland, le docte chroniqueur des perscutions juives en +Pologne, nous devons nommer, parmi les plus minents collaborateurs +scientifiques du _Schahar_: David Cohan, rudit de vritable valeur qui +a su faire la lumire sur l'poque obscure des pseudo-messies et sur les +origines du Hassidisme. + +Le Dr S. Rubin y a publi galement la plupart de ses tudes +philosophiques et spirituelles sur les origines des religions et sur +l'histoire des peuples de l'antiquit. Lazar Schulman, l'auteur des +contes humoristiques, a fait paratre dans le _Schahar_ une tude trs +consciencieuse sur Heine. J. Levinson, J. Bernstein, M. Ornstein et le +Dr A. Poriess, auteur d'un excellent trait de physiologie en hbreu, +ont collabor activement la partie scientifique de la revue de +Smolensky. Leurs travaux ont contribu plus que toutes les exhortations +des rformateurs la diffusion de la lumire. + +L'impulsion donne par le _Schahar_ s'est fait sentir dans tout le +judasme. Le nombre de lecteurs hbreux augmenta considrablement, et +l'intrt pour cette littrature grandit. C'est en hbreu que l'minent +savant A.-H. Weiss publia son _Histoire de la tradition juive_ en cinq +volumes (_Dor Dor wedorschow_)[77], oeuvre de haute science qui dmontre +l'volution successive et naturelle de la loi rabbinique et qui opra +une vritable rvolution dans l'esprit des croyants dans les pays +arrirs. + +[Note 77: Vienne, 1883-1890.] + +Ou a vu que c'tait pour maintenir la tradition humaniste et pour +dfendre les thories de l'cole de Mendelssohn que Gottlober avait +fond en 1876 sa revue Haboker Or. Cette revue avait group autour +d'elle les derniers successeurs de l'humanisme allemand. Brauds y a +publi son roman La Loi et la Vie. Nous y rencontrons galement les +derniers reprsentants des _Melitzim_, comme Wechsler (Iseh Nomi) qui +s'ingniait faire de la critique biblique dans un style pompeux. + +Le style prcieux n'avait certainement pas disparu de la littrature +hbraque. A. Friedberg, dans son adaptation du roman anglais La Valle +des Cdres, parue en 1876, et dans ses autres crits, Ramesch, dans sa +traduction de Robinson Cruso et autres, peuvent tre considrs, ct +de Schulman, comme les reprsentants les plus populaires du style +prcieux de cette poque. + +Les traductions taient d'ailleurs toujours trs en honneur, et c'est +vainement que Smolensky a essay, dans l'introduction de son Errant, +de prvenir le public contre l'abus des traducteurs. ct des romans, +les sciences naturelles et mathmatiques, l'astronomie surtout avait +gagn la confiance des lecteurs. Parmi les auteurs de livres +scientifiques originaux, citons en tout premier lieu H. Rabbinovitz, +auteur d'une srie de traits de physique, de chimie, etc. parus +Vilna, entre 1866 et 1880. Puis viennent Lerner, Mises, Reiffmann, etc. + +Les priodiques se multiplirent galement vers cette poque et se +diffrencirent selon leurs tendances. Jrusalem paraissent le +_Habazeleth_, les _Schaarei Zion_ (Les Portes de Sion), etc. Au del de +l'Atlantique la revue _Hazof beerez Nod_ (Le Voyant dans le pays +vagabond) se fait l'cho des lettrs migrs dans le Nouveau-Monde. Les +orthodoxes eux-mmes ont recours ce mode moderne pour dfendre le +rabbinisme. Le journal _Haiarah_ (la Lune) et surtout le _Mahasikei +Hadath_ (les Soutiens de la Foi), tous les deux en Galicie, sont les +organes des croyants qui combattent l'humanisme et le progrs. + +Dj des tendances radicalement opposes tout ce qu'avait prcdemment +produit le judasme commencent se faire jour. En 1879, au moment o +Smolensky publiait son journal hebdomadaire _Hamabit_ (l'Observateur), +Freiman fonda le premier journal socialiste en hbreu: _Haemeth_ (la +Vrit) qui parat galement Vienne. D'autre part S.A. Salkindson, un +lettr converti, le traducteur admirable d'_Othello_[78] et de _Romo +et Juliette_[79] publis par les soins de Smolensky, fait paratre une +traduction hbraque d'une oeuvre essentiellement chrtienne, _Le Paradis +perdu_ de Milton. Signe des temps: cette oeuvre d'art a t approuve et +apprcie sa juste valeur par les lettrs hbreux. + +[Note 78: Vienne, 1874.] + +[Note 79: Vienne, 1878.] + +Ce choc d'opinion et de tendances, d l'autorit et la tolrance de +Smolensky, avait t fcond. Le _Schahar_ tait devenu le centre du +mouvement synthtique, progressif et national, qui commenait se +dessiner. La raction produite dans les esprits par le rveil inattendu +de l'antismitisme en Allemagne, en Autriche, en Roumanie et en Russie +avait abattu les derniers dbris de l'humanisme allemand en Occident et +avait apport la dsillusion de tous les rves galitaires en Orient. +Les yeux de tous ceux qui taient rests fidles la langue hbraque +et l'idal de la renaissance du peuple juif, se tournrent vers le +vaillant crivain qui, dix ans auparavant, avait prdit la dbcle des +espoirs humanitaires, et qui avait le premier propos la solution +pratique du problme juif par sa conservation nationale. + +La clbrit de Smolensky avait dpass le cercle de ses lecteurs et des +hbrasants. L'Alliance Isralite lui confia la mission d'aller tudier +les conditions d'existence des juifs roumains. Pendant son sjour +Paris, A. Crmieux, l'infatigable dfenseur des juifs opprims, lui +consentit que seuls ceux qui connaissent l'hbreu possdent la cl du +coeur des masses juives et qu'il aurait donn dix annes de sa vie pour +apprendre l'hbreu[80]. + +[Note 80: Brainin, dans son excellente _Vie de Smolensky_. Varsovie, +1897, p. 58.--_Haschahar_, X, 522.] + +La guerre russo-turque de 1877 et le souffle national qui se rpandait +alors partout a suscit un mouvement patriotique parmi la jeunesse +demeure jusqu'alors rfractaire l'ide de l'mancipation nationale. +Un jeune tudiant de Paris, originaire de la Lithuanie, Eliser +Ben-Iehuda, publia en 1878 deux articles dans le _Schahar_, o il +prchait, abstraction faite de toute ide religieuse, la renaissance du +peuple juif sur son ancien sol national et la rnovation de la langue +biblique. + +En 1880, Smolensky, qui avait entrepris une nouvelle dition complte de +ses oeuvres en vingt-deux volumes, Vienne, alla faire une tourne en +Russie. Grande fut sa joie de constater les effets produits par son +activit, et de voir que sa popularit avait gagn toutes les classes +claires du judasme. Sous l'influence du _Schahar_, une jeunesse +nouvelle, libre et cependant fidle son origine et l'idal du +judasme, s'tait forme. La tourne de Smolensky ressembla plutt une +marche triomphale. La jeunesse universitaire de St-Ptersbourg et de +Moscou organisa en l'honneur de l'crivain hbreu des runions o il fut +salu comme le matre de la langue nationale, le prophte de la +rgnration du peuple juif. En province, ce fut la mme chose, et +Smolensky se vit l'objet d'honneurs qui n'avaient jamais encore t +accords un crivain hbreu. Il rentra Vienne, encourag dans sa +besogne et plein d'espoir pour l'avenir. On tait prcisment la +veille du cataclysme annonc par l'crivain. + + + + +CHAPITRE XI + +LES ROMANS DE SMOLENSKY. + + +Son norme popularit ainsi que son influence sur ses contemporains, +Smolensky les doit, autant qu' sa production de journaliste, ses +romans ralistes, qui occupent la premire place dans la littrature +hbraque moderne. + +En 1868, Smolensky dbute par une nouvelle dont le sujet tait emprunt + l'insurrection polonaise, intitule _Haoumgue_ (La Rcompense), +parue Odessa. Rien, sauf le style raliste, n'y trahit encore le futur +grand romancier. + +Nous avons dj dit que c'est Odessa qu'il a crit les premiers +chapitres du _Hatoeh_ (Errant). Ajoutons que lorsqu'il proposa au +rdacteur du _Melitz_ son autre roman thse La Joie de l'hypocrite, +ce dernier le renvoya ddaigneusement, en dclarant qu'il prfrait les +traductions aux crations originales, tant la possibilit de crer des +oeuvres ralistes en hbreu lui paraissait invraisemblable. la tte du +_Schahar_, Smolensky y publia l'un aprs l'autre ses romans et en +premier lieu son _Hatoeh bedark Hahayim_ (l'Errant travers les +voies de la vie). Publi d'abord dans le _Schahar_ en trois parties et, +plus tard, dans une dition spciale en quatre volumes, ce roman est la +premire cration raliste digne de ce nom en hbreu. + +De mme que Cervants promne son Don Quichotte dans tous les milieux +sociaux de son poque, le romancier hbreu promne son hros errant, +Joseph l'orphelin, travers tous les coins et recoins du ghetto. Il le +fait assister toutes les scnes du monde juif, il en dvoile devant +ses yeux les moeurs et les manires; il le rend tmoin des superstitions, +des fanatismes, des misres de toute nature, d'un abaissement matriel +et social qui n'a pas son pareil. Observateur fidle, impressionniste, +raliste sans emphase, il nous rvle chaque page des existences +mconnues, des croyances extravagantes, des agitations, des maux, des +grandeurs et des misres dont le monde civilis ne se douterait jamais. +C'est l'odysse d'un aventurier du ghetto, c'est la vie et les +prgrinations de l'auteur lui-mme, agrandies, entoures de fictions, +qu'il prte son hros; c'est une documentation sociale de la plus +haute porte. + +L'orphelin Joseph, dont le pre a t victime des Hassidim et a disparu, +et dont la mre est morte dans la misre, est recueilli par le frre de +son pre, celui qui avait occasionn sa perte. Maltrait par une tante +mchante et pouss par un irrsistible penchant pour la vie vagabonde, +il s'enfuit. Ramass d'abord par une bande de gueux mendiants, puis +recueilli par un _Baal-Schem_, thaumaturge charlatan, il parcourt la +plus grande partie de la Russie juive. Dans une suite de tableaux pris +sur le vif, Smolensky dtaille les moeurs et les exploits de tous les +bohmes du ghetto, depuis les mendiants jusqu'aux officiants ambulants, +leur manque de moralit, leur malice et leur impudence. Pouss par le +dsir de s'instruire et probablement aussi par celui de trouver un abri, +Joseph devient enfin lve d'une clbre _Yeschiba_. C'est presque le +salut pour le jeune vagabond; il est nourri, il couche sur les bancs de +l'cole, et il est mme protg contre le service militaire. Mais +bientt, mal vu cause de sa franchise et surtout parce qu'on dcouvre +qu'il lit des livres profanes, auxquels l'a initi un de ses camarades, +il est oblig de quitter la Yeschiba. Il l'a chapp belle de n'avoir +pas t incorpor comme soldat. Il cherche un refuge auprs des Hassidim +et il a le bonheur de plaire au Zadic (le saint) lui-mme. + +Mais bientt il est dgot de leurs manies louches. Dans ses +prgrinations, Joseph rencontre certainement des gens de bien, des +idalistes purs, des gens du peuple, des rabbins dignes de tous les +loges, des intellectuels passionns, mais la vie habituelle anormale, +troite, du ghetto finit par lui rpugner. Il s'en va chercher une vie +plus libre en Occident. Il passe par l'Allemagne et il va Londres. +Partout il tudie la socit juive, et il est dsillusionn. L'Errant +est la vritable encyclopdie de la vie juive du commencement de la +seconde moiti du XIXe sicle. + +Au point de vue de la fiction, le roman ne tient pas debout: c'est une +succession fantastique, quelquefois mme incohrente, d'vnements, un +tissu artificiel de personnages arrivant en scne au gr de l'auteur et +agissant comme s'ils taient ms par des ficelles. Le merveilleux y +abonde, et les caractres sont tantt trop appuys et tantt trop +effacs. + +En revanche, l'Errant est un panorama incomparable de tableaux +ralistes, souvent faiblement relis entre eux, mais d'une fidlit +parfaite; une galerie pittoresque de toutes les scnes du ghetto. + +Joseph est un peintre, un raliste par excellence; c'est aussi un +impressionniste. Tout en mettant en lumire les ombres et les clarts de +ce milieu, on sent que ce n'est pas de l'art pur qu'il fait. Comme +Auerbach, comme Dickens, il est raisonneur, il est didactique; en +vritable fils du ghetto, il est prdicateur et moraliste. Il en abuse +mme. On sent vivement qu'en crivant son roman, l'auteur ne restait pas +indiffrent, que son coeur vibrait mu des sentiments les plus opposs: +de piti et de compassion, de ddain, de colre et d'amour la fois. + +Au point de vue du style, le roman est galement une oeuvre raliste. +Smolensky ne fait pas usage de talmudismes comme Gordon et Abramovitz, +mais il vite aussi d'abuser des mtaphores bibliques. Sans doute, il +est quelquefois oblig des longueurs, sa manire oratoire le pousse +des prolixits, mais sa prose demeure pourtant pure, coulante et autant +que possible prcise. + +Pour illustrer la manire d'crire de Smolensky et toute l'originalit +de la vie sociale qu'il dpeint, nous ne pouvons mieux faire que de +traduire certains passages des tableaux de moeurs les plus +caractristiques de son roman. + +C'est Joseph qui nous conte ses aventures et les impressions de sa vie +quotidienne. Sa description du _Heder_, cette cole traditionnelle, est +fort curieuse et mrite d'tre rapporte ici: + + Imaginez-vous un difice en bois pourri, petit et troit, rappelant + plutt un logement de chien. Le chaume qui le couvre descend + jusqu' terre, mais est impuissant, dvor qu'il est par quantit + de brebis, le garantir contre les pluies battantes qui pntrent + l'intrieur. Entrons-y: une seule pice, remplie de fume et + tapisse aux angles de toiles d'araignes. Sur le mur, du ct de + l'Orient, s'tale une feuille de papier, c'est le _Misrach_ + traditionnel avec son inscription: De ce ct souffle un vent + vivifiant, inscription toute platonique d'ailleurs, car, en guise + de vent vivifiant, des odeurs infectes pntraient par la fentre + et impressionnaient l'odorat de ceux chez qui ce sens n'tait pas + encore aboli. Du ct occidental, un pan de mur tait laiss en + noir au-dessus de la porte, pour rappeler la destruction du Temple, + bien inutilement vrai dire, comme si toute la pice n'tait pas + assez noire et comme si ces murs lzards couverts de colonies + d'tres rampants ne rappelaient pas suffisamment le Mont Sion + dvast parcouru par des chacals. + + Une grande chemine occupait tout un quart de la pice, et derrire + elle, appuy contre le mur, tait un lit fait, et de l'autre ct + un lit rempli de paille et sans couverture. En face, une grande + table de bois blanc couverte de figures bizarres, de noms, de + lettres, de dessins incomprhensibles, que le Melamed s'amusait + graver avec son canif pendant qu'il nous enseignait. + + Autour de cette table artistique avaient pris place une dizaine + d'lves: les uns tudiaient la Bible, les autres le Talmud, un + seul assis droite du matre dclamait haute voix la section du + Pentateuque correspondant la semaine, et son chant se mlait + celui de la matresse qui berait son petit. Mais, de temps en + temps, la voix du matre se faisait entendre, elle couvrait toutes + les autres, tel le tonnerre dont le grondement touffe le bruit des + vagues... Quant au matre, il tait hideux voir, petit et chtif, + le visage fltri, le nez aquilin et long; ses deux boucles ou + peoth[81] descendaient comme deux fils le long de son visage, + tandis que les rares poils de sa barbe, malgr son ge avanc, + tmoignaient de l'habitude qu'il avait de les arracher pendant + qu'il se livrait ses mditations, ou de celle qu'avait prise sa + femme, sans se mettre en frais de rflexion. Son chapeau noir tait + gras comme une galette l'huile, sa chemise imprgne de sueur; + elle n'tait pas boutonne et, par son entrebillement, elle + laissait voir les poils qui couvraient sa poitrine. Son pantalon, + autrefois blanc, tait fort pittoresque, vieilli par l'usure et + couvert de toutes sortes de taches, dont une bonne partie tait due + la collaboration de son fils. Ses Zizith descendaient jusqu' ses + pieds nus. la vue de mon oncle, il se prcipita la recherche de + ses chaussures suspendues au mur, mais mon oncle le tira d'embarras + en lui annonant tout court: Voici votre lve. Calm, le matre + s'assit et nous nous approchmes de lui. Il me donna une tape sur + la joue et me demanda: As-tu dj appris quelque chose, mon + enfant? Tous les lves me considrrent avec envie; depuis qu'ils + taient dans le Heder ils n'avaient pas encore entendu des paroles + aussi douces sortir de sa bouche... + +[Note 81: Voir Lvitique XIX, 27.] + +Cette cole trange tait aussi pour l'enfant du ghetto une cole de la +vie et de la lutte pour l'existence. La vie de l'autre cole, la +_Yeschiba_, l'_Alma mater_ des lves rabbiniques, n'est pas moins +curieuse. + +Les jeunes gens, pour la plupart des gamins prcocement mris, forment +dans ces tranges collges des sections qui ne se sont pas nettement +divises. Ils s'occupent jour et nuit de l'tude de la loi et se +courbent sur les grands in-folios des rabbins. Une nourriture accorde +souvent dans des conditions dplorables par les petits bourgeois de la +ville, une vie de misre non exempte d'humiliation, voil l'existence de +ces futurs rabbins. Mais cette vie de bohme n'est pas dnue de +pittoresque ni de charmes. Le jeune homme y trouve pour la premire fois +des amis sincres qui s'attachent lui, et le guident de leurs +conseils. Parmi ce grouillement de jeunes gens ardents et irrflchis, +se trouve aussi l'lite du ghetto, des esprits suprieurs, et le +dvouement de quelques-uns la science talmudique est sublime. + +Une scne prise sur le vif est celle o il peint les moeurs de ces +talmudistes en herbe. + + Un trange spectacle s'offre celui qui pntre pour la premire + fois vers la tombe de la nuit dans la section des femmes de la + Yeschiba. Cette petite pice, qui sert les jours de fte de salle + de prires pour les femmes, est transforme tout d'un coup en une + halle de bourse. Les gamins qui possdent du pain offrent leur + marchandise ceux qui ont de l'argent. Ceux qui ne disposent ni + de l'un ni de l'autre sont rduits voler le pain de leurs + camarades. Cependant un grand nombre, qui rpugnait ce trafic + ainsi que le larcin, taient runis dans un coin et + s'entretenaient. Ils se racontaient entre eux des histoires de + brigands, les exploits terribles et mouvants des gants, des + sorciers, des diables et des tentateurs qui apparaissent la nuit + pour effrayer les hommes, des morts qui quittent leur spulture + pour aller gurir des malades ou terrifier des impies. Il y avait + aussi des paroles douces, chantant au coeur et l'me des + auditeurs... Ce spectacle ne cessa mme pas lorsque la communaut + se fut runie dans la grande salle ct pour la prire du soir, + et j'entendais les cris continus: Qui veut du pain?--Qui a du pain + vendre?--En voil, du pain!--Veux-tu me le cder pour un + sou?--Non, un sou et demi, pas moins.--On a vol mon pain! Qui a + vol mon pain?--Mon pain est superbe, achte-le!--Mais je n'ai pas + de sous.--Eh bien, donne-moi un gage.--Mes douleurs si tu veux, + vieux harpagon.--Voil deux sous, le pain est moi.--Veux-tu t'en + aller, j'ai achet le pain avant toi.--C'est toi qui m'as vol mon + pain.--Tu mens, ce pain est moi!--C'est toi qui mens, voleur, + brigand--Que le diable t'emporte, chien!--Attends un peu, tu + verras mes dents. C'est ainsi que ce monde s'agitait dans la + section des femmes; les coups et les soufflets pleuvaient de temps + en temps. Et pas un de ces jeunes gens vous aux tudes n'tait + proccup de l'ide que les fidles taient runis derrire ce mur + et priaient. Ils trafiqurent et temptrent jusqu' la fin de la + prire, puis tout le monde regagna la grande salle, et chacun + reprit sa place devant de longues tables claires chacune d'une + seule chandelle. D'abord on se disputa cause de cette lumire + insuffisante, chacun tirant soi l'unique chandelle. De guerre + lasse, on se dcida mesurer la table en longueur, et la chandelle + fut place juste au milieu. Chacun ouvrit son livre et se mit + chantonner le texte comme il l'avait fait durant toute la journe. + Puis sur le mme air, sans lever les yeux du texte: J'ai vendu mon + pain deux sous, dit l'un.--Et moi j'ai achet pour un sou une pomme + et pour un demi-sou une galette, reprit l'autre.--Que le diable + emporte le surveillant parce qu'il ne nous donne pas assez de + lumire pour clairer ces tnbres.--Que Satan l'enlve et que des + plaies innombrables lui couvrent le ventre.--Je veux aller passer + la Pque chez mes parents.--La veuve Sara me rclame trois + sous... Tous ces propos taient tenus sur l'air traditionnel du + Talmud accompagns d'un balancement rythmique pour tromper la + vigilance du surveillant, qui tait sourd. Mais peu peu le chant + s'assourdit et bientt la causerie devint gnrale... Dis donc, + Zabulen,--car les lves sont dsigns ici d'aprs leur ville + natale,--ne crois-tu pas qu'il serait temps que l'ange de la mort + vint rendre visite notre surveillant. Il a l'air de vouloir vivre + ternellement.--Je prierai Dieu qu'il le gratifie de maux et de + plaies afin qu'il ne puisse pas venir la Yeschiba. Sa mort ne + nous avancerait rien, nous pourrions tomber sur un plus mauvais + surveillant.--Mais vous commettez un pch en maudissant un sourd, + rplique un garon d'un air svre.--Avez-vous vu cet Asuvi? On + dirait un petit ange, preuve qu'il cache sept iniquits dans son + coeur.--Il n'en a pas besoin de tant puisqu'il suit assidment le + cours de langue russe. Ce pch suffit pour contrebalancer les + autres.--Ce que je fais n'est pas rprhensible; la Loi nous + confirme que nous devons nous soumettre aux dcrets du + gouvernement, mais vous commettez un pch formel en maudissant. + Il n'avait pas eu le temps d'achever, que le surveillant, qui + observait depuis quelque temps ce mange et avait remarqu + l'emportement de l'Asuvi, bondit sur lui et lui tira les oreilles + en clatant de colre: Ah! tas de misrables, de pervers que vous + tes, me voici enfin! Il frappa l'un, giffla l'autre... + + Le surveillant vient de donner un fameux tmoignage de sa + gratitude l'Asuvi, parce qu'il a pris sa dfense, entonna + quelqu'un. Un clat de rire gnral accompagna cette factie; ceux + mmes qui venaient d'tre maltraits ne pouvaient se retenir. Vous + vous moquez de moi, vous n'avez donc plus peur! clama de nouveau + le surveillant d'un air terrifiant, cherchant une victime pour + apaiser sa colre, lorsqu'un lve se mit crier: Rabbi Isaac, + rabbi Isaac, les bougies! Ce cri opra comme le charme sur le + serpent. Le surveillant se prcipita vers son cabinet et, n'y + voyant personne, il se laissa tomber sur son sige en grommelant: + Ah, les misrables, vous en aurez, je vous en montrerai! Et il + rpta ces menaces jusqu' ce que le sommeil se ft empar de ses + longs cils blancs. Il appuya sa tte sur sa main et s'endormit. + + Cependant les lves se remirent causer, et mon camarade continua + me mettre au courant de la vie de la Yeschiba... Crois-tu que + les garons d'ici sont pareils aux blancs-becs qui n'ont jamais + quitt la maison paternelle? Ah! par exemple! Ils sont tous malins, + et les plus btes d'entre eux sauraient en remontrer aux plus + intelligents parmi les fils de riches. Tu feras bien de t'instruire + et de profiter. Je le lui promis bien. Puis je sortis au dehors + pour manger mon pain. Lorsque je rentrai, la plupart de mes + camarades taient dj couchs et presque toutes les bougies + teintes. Seuls, quelques garons causaient dans un coin. Je + retrouvai mon camarade dans la section des femmes. Pourquoi ne te + couches-tu pas? me dit-il.--Je vais me coucher par + ici.--Impossible! toutes les places sont occupes. Va chercher dans + l'autre salle si tu trouves une table inoccupe, sinon tu seras + oblig de coucher sur un banc. Je suivis son conseil et je n'eus + pas de peine dcouvrir une table et je m'y tendis. Mais, peine + tais-je couch, qu'un garon me saisit par la nuque et me secoua + fortement. Va-t'en, c'est ma place; d'ailleurs toutes les tables + sont occupes par ceux qui t'ont prcd. + + Je descendis de la table et je me couchai sur un banc. Je ne + parvenais pas m'endormir. Je n'avais pas encore l'habitude de + coucher sur un banc troit et nu; et puis des insectes petits et + grands qui pullulaient dans les fentes du bois sortirent bientt de + leurs nids et se livrrent sur moi un jeu agaant et douloureux. + Je n'y pouvais rien. Toutes les bougies taient teintes. Seule, la + lumire du _Tamid_[82]projetait sa lumire vacillante. Devant elle + taient assis les deux veilleurs chargs d'assurer la continuit + de l'tude de la Loi, afin qu'elle ne soit interrompue ni jour ni + nuit... + +[Note 82: La lampe veilleuse dans la synagogue.] + +Cette vie pleine d'agitations n'tait pas pour dplaire un esprit +aussi aventureux que Joseph. La Yeschiba, aprs tout, assurait aux +jeunes gens une existence, quoique prcaire, mais exempte de tout souci +matriel. Les bourgeois pieux, les pauvres mme, se faisaient un devoir +de pourvoir aux besoins des jeunes talmudistes. L'ambition de ces +derniers tait satisfaite par l'estime gnrale qui les entourait. Pour +l'lite dont l'esprit n'avait pas encore t sollicit par les ides +nouvelles, la Yeschiba tait le foyer de toutes les vertus, l'cole de +l'idal, des rves grandioses. + +Dans un autre roman La joie de l'hypocrite, paru Vienne en 1852, +Smolensky exalte l'idalisme de son hros Simon, issu de la Yeschiba, +dans les termes suivants: + + Qui a implant dans l'esprit de Simon l'idal de la justice et la + parole sublime? Qui a allum dans son coeur le feu sacr, l'amour de + la vrit et de la recherche? Certainement, c'est dans la Yeschiba + que tous ces sentiments se sont dvelopps en lui. Gloire vous, + maisons saintes, derniers refuges du vritable hritage d'Isral! + C'est de vos murs que sortent les lus destins ds leur naissance + devenir la lumire de leur peuple et insuffler une vie nouvelle + dans les ossements desschs... + +Mme l'poque de la Behala (la Terreur) la Yeschiba tait reste +au-dessus de toutes les misres et des turpitudes. Les trafiquants +immondes qui, avec l'assistance du Cahal, vendaient les fils des pauvres +au service militaire pour exempter les riches, n'osaient pas s'attaquer +aux coles rabbiniques. Comme le temple dans les temps antiques, la +Yeschiba leur offrait un asile sr. Chaque fois que ces maisons taient +menaces, le sentiment national se rveillait et dfendait avec une +rsistance pre ce dernier apanage national, dans lequel le peuple du +ghetto avait plac tout son idalisme, son espoir et sa foi. + +Hlas! ce refuge salutaire ne devait plus l'tre pour Joseph le jour o +il fut dcouvert en flagrant dlit de lecture profane. Le fanatisme +religieux n'a jamais svi aussi farouchement que pendant l'poque de +terreur qui suivit la dsorganisation de la vie sociale des juifs par +les autorits et le triomphe de l'arbitraire. Nanmoins, les coles +rabbiniques contenaient alors tout ce qu'il tait rest d'idal et de +sublime en Isral. + +Ce sont, elles qui ont fourni tous les champions de l'humanisme et les +propagateurs de la civilisation. C'est l que Joseph a rencontr des +camarades gnreux qui l'ont initi la Haskala et ont rveill en lui +l'amour du Noble et du Bien, le dvouement sans bornes pour son peuple. + +Dur pour les mauvais bergers, impitoyable pour les hypocrites et les +fanatiques, le coeur de Joseph vibre d'amour pour la masse juive. +L'entourage cruel et les perscutions n'ont fait qu'accentuer sa +compassion pour les brebis gares. Au milieu de l'abaissement gnral, +il a su s'lever une grande hauteur morale et s'riger en juge +impartial et ne se laissant pas impressionner par les tristesses du +moment, quoi qu'il ne pt y demeurer indiffrent et que son coeur en +saignt. Dans ce dsert humain o il se plat, il sait dcouvrir des +caractres nobles, des sentiments levs, des amitis gnreuses et +surtout des existences entirement voues l'idal et que rien ne peut +faire reculer. + +Il fait passer devant le lecteur, l'un aprs l'autre, les idologues du +ghetto. C'est d'abord Jedidia, le type si frquent du Maskil dvou la +civilisation, semant la vrit et la lumire parmi tous ceux qui +l'approchent, rvant d'un judasme juste, clair, suprieur. Puis ce +sont les jeunes aptres l'me de prophte, tel ce noble ami de Joseph, +Gdon, le plus clair, le pins tolrant des Maskilim. Autant Gdon +dteste le fanatisme, autant il aime les masses du peuple. Il les aime +de son coeur de patriote et de son me de prophte. Il les aime telles +sont, avec leurs croyances, leur foi nave, leur vie misrable et +soumise, leur ambition de peuple lu et leur espoir messianique qu'il +partage d'une manire moins mystique. + +Une exaltation patriotique puissante traverse le chapitre consacr au +Jour du Pardon. C'est l que Smolensky apparat en vrai romantique. + + * * * * * + +Tels sont les grands traits de ce roman chaotique et superbe qui, malgr +ses dfauts techniques, demeure la peinture de moeurs la plus vraie et la +plus belle de la littrature hbraque. + +Dix ans plus tard, l'auteur ajoute son roman une quatrime partie qui +n'est en somme qu'un assemblage artificiel de lettres n'ayant pas de +rapport direct avec le corps du roman. Joseph nous promne travers les +pays d'Occident, puis retourne en Russie. En France, en Angleterre, il +dplore la dgnrescence du judasme qu'il attribue au triomphe de +l'cole de Mendelssohn, il prvoit l'avnement de l'antismitisme. En +Russie, il constate la misre conomique qui a pris des proportions +effrayantes, surtout dans les petites villes de la province. Dans les +grands centres, il constate avec regret que les communauts s'efforcent +d'imiter le judasme occidental avec tous ses dfauts. La civilisation +prcipite des juifs russes, peu conforme aux conditions conomiques et +politiques dans lesquels ils se trouvaient, prmature en quelque sorte, +devait amener l'croulement de l'idalisme rsign qui faisait leur +principale force. + +Le roman _Kebourath Hamor_ (Spulture d'ne) est l'oeuvre la plus +travaille et la plus acheve de Smolensky. Le sujet se rapporte +l'poque de la Terreur et de la domination du Cahal. Le hros, +Ham-Jacob, est un esprit espigle et factieux, mais on n'entend pas +toujours la plaisanterie dans le ghetto, et il lui en cuira. C'est +surtout sa gouaillerie et son manque de respect pour les notables de la +communaut, qu'il ose braver et persifler, qui cause sa perte. Tout +jeune encore, il mdite un jour un acte inou. Affubl d'un drap bleu, +tel un mort sorti de sa tombe, il pntre un soir, semant l'pouvante +sur son passage, dans la chambre o sont dposes les tartes qui doivent +tre servies le lendemain au banquet annuel de la Sainte Confrrie, +confrrie puissante laquelle appartiennent les meilleurs de la ville, +et qui a la mission de porter les morts en spulture. Il s'empara de ces +morceaux succulents et les mange tout seul. C'tait un crime +impardonnable de lse-saintet. Une enqute est ordonne, mais on ne +dcouvre pas le coupable. + +Pour se venger, la sainte confrrie condamne le criminel anonyme subir +une spulture d'ne sa mort, et le jugement est enregistr dans le +livre de la confrrie. + +Incorrigible, il continue ses traits. Le Cahal dcide de le livrer au +service militaire. Averti temps, il peut se sauver. Rentr plus tard +sous un autre nom dans sa ville natale, il sait imposer au monde par son +rudition, et il se marie avec la fille du chef de la communaut. Mais +son instinct reprend le dessus. Entre temps, il a mis sa femme au +courant de ses traits d'autrefois. Celle-ci n'est plus tranquille, elle +ne peut supporter l'ide qu'un chtiment sans pareil attende son mari +s'il est dcouvert. Car subir aprs sa mort la spulture d'un ne est la +dernire injure qu'on puisse infliger un juif. Son corps est tran au +cimetire et l on le jette dans une fosse spciale derrire le mur qui +enclt le cimetire. Mais son pre n'est-il pas le chef de la +communaut? il pourra annuler la condamnation. peine s'est-elle +ouverte son pre que celui-ci bondit de rage; comment! il a donn sa +fille cet impie, cet hrtique! Il veut le forcer rpudier sa +femme. Celle-ci, d'ailleurs, pas plus que son mari, ne veut en entendre +parler. Bref, aprs une rentre en grce, de courte dure, auprs de son +beau-pre, obtenue d'ailleurs galement par une supercherie, l're des +perscutions recommence pour lui, et il succombe. + +Tel est le canevas sur lequel le romancier a brod son oeuvre, qui est un +pisode authentique de la vie des juifs en Russie. + +Le caractre de Ham-Jacob ressort net et saillant. Sa femme Esther est +le type de la femme juive, fidle et dvoue jusqu' la mort, admirable +dans les revers et bravant tout par amour pour son mari. Les notables du +ghetto sont peints avec vrit, quoique sous des couleurs un peu +exagres. L'auteur a surtout bien su rendre le milieu du ghetto, avec +ses contradictions et ses passions, l'intellectualit spciale que la +longue claustration lui a forge, sa comprhension bizarre et originale +des choses de la vie. + +C'est la Yeschiba qui fournit Smolensky le sujet de son autre roman, +_Guemoul Yescharim_ (La rcompense des justes). L'auteur y montre la +participation de la jeunesse juive l'insurrection polonaise, et +l'ingratitude des Polonais leur gard prouve que les juifs n'ont rien + attendre d'autrui et qu'ils ne doivent compter que sur leurs propres +forces. + +_Gaon ve-schever_ (Grandeur et ruine) est plutt un recueil de nouvelles +parses, dont quelques-unes sont de vritables oeuvres d'art. + +_Hayerouscha_ (L'hritage) est le dernier grand roman de Smolensky, +publi d'abord dans le _Schahar_ en 1880-81. Les trois volumes qui le +forment sont pleins d'incohrences et de raisonnements tranants. +Cependant, la vie des juifs d'Odessa et de la Roumanie y est bien +dpeinte, ainsi que les moments psychologiques par lesquels passent les +anciens humanistes dus pour revenir au judasme national. + +Sa dernire nouvelle, _Nekam Brith_ (Sainte vengeance, le _Schahar_, +1884), est entirement sioniste. C'est le chant du cygne de Smolensky, +qui devait bientt disparatre, emport par la maladie. + +Les romans de Smolensky constituent plutt une srie de documents +sociaux et d'crits de propagande que des oeuvres d'art pur. Leurs +dfauts principaux sont l'incohrence de l'action, l'artifice des +dnouements, la navet en tout ce qui se rapporte la vie moderne, +ainsi que le didactisme excessif et le style tranant. La plupart de ces +dfauts, il les partage avec des crivains comme Auerbach, Jokai et +Thakeray, desquels il peut tre rapproch. D'ailleurs l'crivain hbreu +eut soutenir pendant toute sa vie une lutte acharne pour son +existence et pour celle du _Schahar_, dont il ne tirait aucun profit +matriel. Son idalisme et la conscience de la besogne utile qu'il +remplissait l'ont soutenu dans les moments les plus critiques. Aussi ses +oeuvres portent-elles les traces d'une production htive. Quoi qu'il en +soit, ses romans encore plus que ses articles ont exerc pendant +dix-huit ans une influence sans pareille sur ses lecteurs. D'ailleurs la +vie du ghetto russe, ses misres et ses passions, les types positifs et +ngatifs de ce monde qui s'en va, ont t reproduits dans les crits de +Smolensky avec une telle puissance de ralisme et une telle connaissance +des choses, que d'ores et dj il est impossible de se faire une ide +exacte du judasme russo-polonais sans avoir lu Smolensky. + + + + +CHAPITRE XII + +LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION. + + +Les annes 1881-1882 marquent une tape dcisive dans l'histoire du +peuple juif. La recrudescence de l'antismitisme en Allemagne, le +renouvellement inattendu des perscutions et des massacres en Russie et +en Roumanie, la mise hors la loi dans ces deux pays de millions d'tres, +dont la situation devenait chaque jour plus intenable, ont dconcert +les plus optimistes. + +En prsence de l'exode prcipit des masses affoles et de l'urgence +d'une action dcisive, les anciennes disputes entre humanistes et +nationalistes ont disparu. Entre l'assimilation impossible avec les +peuples slaves et l'ide de l'mancipation nationale, dgage de son +voile mystique et se dveloppant sur un terrain pratique, le choix +n'tait plus possible. En hbreu, tous les crivains taient d'accord +qu'il n'tait plus temps de s'arrter aux divergences d'opinions et +qu'il fallait se ranger du ct de l'action. Mme un sceptique comme +Gordon lana alors, entre autres, sa posie vibrante: Nous fmes un +peuple, nous serons un peuple: vieux et jeunes, nous partirons tous. +Mais o aller? Tandis que les uns optaient avec les philanthropes +occidentaux pour l'Amrique, les autres avec Smolensky se dclaraient +nettement pour la Palestine, le pays des rves sculaires. + +Le temps et l'exprience, mieux que toutes les discussions thoriques, +se sont chargs de donner une rponse ces deux courants d'opinions. +Ds 1880, le jeune rveur Ben-Jehuda, anim de l'ide de faire renatre +l'hbreu comme langue nationale en Palestine, quitta Paris et alla +s'tablir Jrusalem. D'un autre ct, M. Pins, le conservateur +romantique, abandonna la position estime qu'il occupait en Lithuanie, +pour aller contribuer au relvement des juifs de la Palestine. Ces deux +initiatives, venant des deux camps opposs, furent bientt suivies par +des mouvements plus importants. + +Une lite de jeunes universitaires, un groupe de quatre cents tudiants, +indigns de la situation humiliante qui leur tait faite, lana un appel +qui retentit par tout le judasme russe: _Beth Jacob Lechou wenelchou_ +(Maison de Jacob, debout! allons-nous-en!) Ce mouvement donna naissance + l'organisation du Groupe B.J.L.W.[83], parti le premier pour coloniser +la Palestine. En mme temps, des centaines de petits bourgeois et de +lettrs vinrent s'ajouter ce premier noyau et la colonisation +pratique de la Palestine est maintenant un fait accompli. + +[Note 83: Isae, II, lettres initiales de 4 mots formant le mot +Bilu.] + +Ce retour inattendu de la jeunesse qui avait dj rompu avec le judasme +vers ses origines, ce premier pas vers la ralisation pratique du rve +sioniste a eu des consquences des plus importantes pour la renaissance +de la littrature hbraque. En ce qui concerne les lettrs qui +n'avaient jamais quitt, du moins dans leur esprit, le ghetto, comme +Lilienblum, Brauds et d'autres, et dont le dernier mode d'activit, +savoir la propagande pour les rformes conomiques et pour +l'enseignement des mtiers manuels, n'avait presque plus de raison +d'tre, leur adhsion au sionisme ne pouvait tarder. Mais, mme en +dehors du ghetto, la voix autorise du Dr Pinsker est venue l'appui +du mouvement philopalestinien, comme on l'appelait alors. Dans sa +brochure Auto-mancipation, le savant docteur d'Odessa, ancien +humaniste convaincu, dclare que le mal antismite est une affection +chronique ingurissable tant que les juifs seront en exil. Pour rsoudre +la question juive, il n'est qu'une seule solution, la renaissance +nationale de ce peuple sur son ancien sol. + +Une aube nouvelle venait de se lever sur l'horizon du peuple juif. La +littrature hbraque prit un essor inconnu jusqu'alors. L'enthousiasme +des crivains se traduit dans les propos ardents de M. Aisman, du +professeur Schapira et de nombre d'autres. Dans cette pousse soudaine +d'ides patriotiques, les excs taient invitables. Une raction +chauvine ne tarda pas se faire jour. On s'attaqua aux rformateurs en +matire de religion. On les accusa d'empcher la fusion de diverses +parties du judasme dont l'entente tait indispensable au succs du +nouveau mouvement. Seul, Smolensky n'a pas failli sa tche. Lui, qui +n'avait jamais reconnu les bienfaits de l'assimilation, n'avait pas +besoin de se lancer dans l'extrme. + +Il tait rest fidle son idal patriotique sans renoncer aucune de +ses aspirations humanitaires et civilisatrices. Il dploya une activit +fivreuse. Maintenant qu'il n'tait plus seul dfendre ses ides, il +redoubla d'efforts, encouragea les uns, exhorta les autres avec une +nergie admirable. Il tait dj bout de forces, puis par une vie de +luttes et de misre, de surmenage physique et intellectuel. Il mourut en +1885 dans la force de l'ge, emport par la maladie. Il fut pleur par +tout le judasme. + +La disparition du _Schahar_ s'ensuivit bientt. + + * * * * * + +Avec la disparition du _Schahar_ nous touchons la fin de notre tude +d'une volution littraire. La littrature hbraque moderne qui, depuis +un sicle a t au service d'une ide prpondrante, l'ide humaniste +dans ses diverses nuances, est entre dans une phase nouvelle de son +dveloppement. Ramene par Smolensky sa source nationale, dgage de +tout lment religieux et impose par la force des vnements comme +trait d'union entre la masse et les lettrs dsormais unis dans une +mme ambition patriotique, elle redevient la langue du peuple juif. Elle +cesse de servir d'instrument de transition entre le rabbinisme et la vie +moderne, pour devenir un but en elle-mme, un facteur important dans la +vie du peuple juif. Elle cesse de vivre en parasite aux dpens des +orthodoxes auxquels elle enlevait depuis un sicle l'lite d'une +jeunesse, qui, une fois mancipe grce elle, s'empressait de +l'abandonner. Elle devient la littrature nationale du peuple juif. + +Dj en 1885, lorsque le distingu rdacteur de la _Zefira_, M. N. +Sokolow, entreprit la publication du grand recueil littraire _Haassif_ +(le Collecteur), le succs dpassa les prvisions. Cette publication a +t tire plus de sept mille exemplaires. Elle fut suivie par nombre +d'autres, et notamment par le _Kenesseth Isral_ (L'assemble d'Isral), +publi par S.-P. Rabbinovitz, l'rudit historien. + +En 1886, le publiciste L. Kantor, encourag par l'importance nouvelle +prise par la langue hbraque, fonda le premier journal quotidien en +hbreu _Hayom_ (Le Jour), Saint-Ptersbourg. Le succs de cet organe +entrana la transformation du _Melitz_ et de la _Zefira_ en quotidiens. +La presse politique tait cre. Elle a puissamment contribu la +propagation du sionisme et de la civilisation. Les milieux des Hassidim +eux-mmes, demeurs rfractaires aux ides modernes, furent atteints par +son action. La langue hbraque en a tir le plus grand profit. Les +ncessits de la vie quotidienne ont enrichi son vocabulaire et ses +ressources, et ont achev l'oeuvre de sa modernisation. + +En Palestine, le besoin d'une langue scolaire commune aux fils des +rfugis de tous les pays, a contribu la renaissance pratique de +l'hbreu comme langue maternelle. C'est Ben-Jehuda qui, le premier, +introduit l'usage de l'hbreu dans le sein de sa famille. Plusieurs +familles de lettrs imitrent cet exemple, et l'on n'entendait plus chez +eux d'autre langue. Dans les coles de Jrusalem et des colonies +nouvelles l'hbreu est devenu la langue officielle. Ce mouvement a eu +une rpercussion en Europe et en Amrique, et un peu partout des cercles +se sont forms o on ne parle que l'hbreu. Le journal _Hazevi_ (le +Cerf), publi par Ben-Jehuda, est devenu l'organe de l'hbreu parl, qui +ne diffre de l'hbreu littraire que par une plus grande libert +d'emprunter les mots et les expressions modernes l'arabe et mmes aux +langues europennes, et par sa tendance crer des mots nouveaux +l'aide des anciennes racines, d'aprs les modles de la Bible et de la +Mischna. Un exemple: Le mot _schaa_ signifie, en hbreu, temps, heure. +Le mme mot avec la dsinence hbraque _on_, c'est--dire _schaon_, +veut dire en hbreu moderne montre. Le verbe _daroch_, qui veut dire en +hbreu biblique, trotter, forme en hbreu moderne _midracha_ (trottoir), +etc. + +La diffusion de la langue et l'augmentation du nombre des lecteurs +avaient galement entran une transformation dans la condition +matrielle des crivains. Ils furent relativement rtribus, et purent +se livrer un travail plus soutenu et plus achev. Avec la fondation +des socits d'ditions _Achiassaf_ et surtout _Touschiya_ due +l'nergie du sympathique crivain A. Ben-Avigdor, l'hbreu est entr +dans la voie du dveloppement naturel d'une langue moderne. + +Aprs un arrt de courte dure occasionn par la brusquerie et la +tristesse des vnements survenus, la cration littraire a repris avec +une ardeur croissante. Une activit multiple et varie, digne d'une +littrature rpondant aux besoins d'un groupe national, en rsulta. Dans +le domaine de la posie, ce fut d'abord C. A. Schapira, le lyrique +puissant qui a su traduire l'indignation et la rvolte du peuple contre +l'injustice qui le frappe. Ses Pomes de Yeschurun publis dans +l'_Assif_ de 1888, vibrants d'motion et de feu patriotique, ainsi que +ses lgendes hagadiques, sont de premier ordre. Aprs lui vient M. +Dolitzki, pote de la plainte sioniste, chanteur des douces +Sionides[84]. Puis un jeune, trop tt disparu, M. J. Man, s'est +distingu par un lyrisme touchant et un profond sentiment de la nature +et de l'art[85]. Enfin c'est N. H. Imber, le chansonnier des colonies +palestiniennes, le pote de la Terre-Sainte renaissante et de +l'esprance sioniste[86]. + +[Note 84: Ses posies ont paru New-York en 1896.] + +[Note 85: OEuvres publies Varsovie en 1897] + +[Note 86: Posies publies Jrusalem en 1886] + +Parmi les jeunes, nous devons citer en tte Ch.-N. Bialik[87], pote +lyrique vigoureux et styliste incomparable, et S. Tchernichovski[88], +pote rotique, chanteur de la beaut et de l'amour, hbreu l'me +attique. Ces deux potes, dont la carrire ne fait que de commencer, +sont suivis d'une pliade d'autres, plus ou moins connus. + +[Note 87: Posies publies Varsovie en 1902.] + +[Note 88: Posies publies Varsovie en 1900-1902.] + +Dans les belles-lettres, deux crivains de gnie viennent en tte: le +vieux S.-J. Abramovitz, qui, aprs avoir abandonn un moment l'hbreu en +faveur du jargon, est revenu la littrature hbraque et l'a dote +d'une srie de contes, admirables de posie et d'humour, o brille +l'originalit incomparable d'un style tout personnel[89];--puis J.-L. +Peretz, pote de l'amour, conteur admirable et artiste hors ligne[90]. + +[Note 89: Contes et nouvelles runis. Odessa, 1900.] + +[Note 90: OEuvres en 10 volumes. Bibliothque Hbraque de +_Touschiya_, 1899-1901.] + +Parmi les romanciers et les nouvellistes, en prose et en vers, citons N. +Samueli, Goldin, Berchadsky, Feierberg, Berditzevsky, S.-L. Gordon. +Loubochitzky. Enfin c'est Ben-Avigdor, crateur du jeune mouvement +raliste par ses contes psychologiques de la vie du ghetto et surtout +par son _Menahem Hassofer_, dans lequel il combat le nouveau +chauvinisme. + +Parmi les matres du feuilleton viennent le fin critique D. Frischman, +traducteur de nombreux ouvrages scientifiques, le charmant causeur A.-L. +Levinski, auteur d'une utopie sioniste: Voyage en Palestine en l'an +5800, publi dans le recueil _Hapards_ (le Paradis) Odessa, et +J.-Ch. Taviow, le spirituel crivain. + +Dans le domaine de la pense et de la critique mentionnons d'abord: +_Ahad Haam_[91], le directeur de la revue _Haschiloah_, critique souvent +paradoxal, mais original et hardi. Il est le promoteur du sionisme +spirituel, qui est la revanche, dans une forme plus rationnelle, du +mysticisme messianique sur le sionisme pratique. D'autre part, Ahad Haam +est le prdicateur de la religion du sentiment oppose la loi +dogmatique des rabbins, religion qui selon lui est seule capable de +rgnrer le peuple juif. C'est un esprit critique et un observateur de +mrite, ainsi qu'un styliste remarquable. + +[Note 91: Essais runis, publis Odessa en 1885 et Varsovie en +1901.] + + Ahad Haam peut tre oppos W. Jawitz, le philosophe du romantisme +religieux, le dfenseur de la tradition et l'un des rgnrateurs du +style hbreu[92]. Entre ces deux extrmes, il existe un parti modr, +reprsent par L. Rabbinowitz, directeur du _Melitz_, et surtout par N. +Sokolow, le directeur populaire et fcond de la _Zefira_. Citons aussi +le Dr S. Bernfeld, vulgarisateur excellent de la science du judasme +et historien mrite, l'auteur de l'histoire de la thologie juive parue +rcemment Varsovie, etc. + +[Note 92: _Haarez_, paru Jrusalem 1893-96. Histoire juive parue +Vilna, 1898-1902, etc.] + +Parmi les jeunes il faut nommer M. J. Berditchevsky, promoteur du +nietzschanisme en hbreu, auteur de nombreux contes rappelant les +dcadents, mais non dnus d'une certaine posie. La science +philologique est dignement reprsente par J. Steinberg, auteur d'une +grammaire scientifique originale[93], inconnue en Europe, et traducteur +des Sibylles, et la philosophie par F. Mises, auteur d'une Histoire de +la philosophie moderne en Europe. J.-L. Kalzenclenson, l'auteur d'un +trait d'anatomie et de nombreux crits littraires fort apprcis. + +[Note 93: _Maarche Leschon Eiver_ (Les principes de la langue +hbraque), Vilna, 1884, etc.] + +L'histoire littraire moderne a trouv son reprsentant le plus digne +dans la personne de Ruben Brainin, matre styliste, et auteur lui-mme +de contes trs gots. Ses remarquables tudes sur les crivains +hbreux, Mapou, Smolensky, etc., sont conues d'aprs la mthode des +critiques modernes. Elles ont servi amliorer le got et le sentiment +esthtique de la foule. + +Tous ces crivains, et nombre d'autres que nous nous proposons d'tudier +dans notre Essai sur la littrature hbraque contemporaine, ont fait +la fortune de l'hbreu. En y ajoutant des traductions innombrables, des +publications pdagogiques et des ditions de toutes sortes, nous +arriverons nous faire une ide de la porte actuelle de l'hbreu, qui, +par le nombre de ses publications, est devenu la troisime littrature +de la Russie, aprs le russe et le polonais. Il me faut pas oublier non +plus les centaines de publications qui paraissent annuellement en +Palestine, en Autriche et en Amrique. + + * * * * * + +Si nous jetons un coup d'oeil d'ensemble sur la littrature hbraque +moderne, nous sommes frapps par la direction inattendue et pourtant +invitable qu'elle a prise dans son volution. L'idal humaniste, qui a +prsid sa renaissance, portait en lui un germe de dissolution. +l'ambition nationale et religieuse il voulait substituer l'ide de la +libert et de l'galit. Tt ou tard il devait aboutir l'assimilation. +Durant tout un sicle, depuis l'apparition du premier _Meassef_ (1785) +jusqu' la disparition du _Schahar_ (1885), la littrature hbraque +nous offre le spectacle d'une lutte continuelle entre l'humanisme et la +judasme. En dpit des obstacles de toute nature, en dpit de la +rivalit dangereuse des langues europennes et du judo-allemand +lui-mme, la langue hbraque fait preuve d'une vitalit persistante et +montre une facult surprenante d'adaptation tous les milieux et tous +les genres littraires. Son volution s'effectue travers les pays les +plus divers. Dans l'esprit des premiers humanistes, la langue hbraque +ne devait servir que comme instrument de propagande et d'mancipation. +Grce M.-H. Luzzato, Mends et Wessely, elle se relve un instant +l'tat de langue vraiment littraire, pour cder bientt la place aux +langues du pays, et demeurer confine dans les cercles troits des +Maskilim. Ses destines devaient s'accomplir dans les pays slaves. En +Galicie, elle a donn naissance, dans le domaine de la philosophie, +l'idal de la Mission du peuple juif et la cration de la science +du judasme. Mais, pour la grande masse juive reste fidle l'idal +messianique, c'est le romantisme national et religieux, prconis par +S.-D. Luzzato, qui eut la plus grande signification. + +La Lithuanie, avec ses ressources morales et intellectuelles +inpuisables, tait devenue le pays de la langue hbraque. Sous son +double aspect humaniste et romantique, la littrature hbraque prend +dans ce pays un nouvel et prodigieux essor. Bientt, sous la pousse des +rformes sociales et conomiques, les crivains hbreux dclarent la +guerre l'autorit rabbinique, rfractaire toute innovation et +oppose au progrs. La littrature raliste, polmique et dmolisseuse, +nat alors. Une lutte sans merci s'engage entre les humanistes et le +rabbinisme. Les consquences en furent funestes pour l'un et l'autre +parti. Le rabbinisme s'est vu atteint dans son essence mme et est +destin disparatre, du moins dans sa forme ancienne. L'humanisme, +du dans ses rves de justice et d'galit, ayant rompu avec +l'esprance nationale du peuple, perd chaque jour du terrain. La +tentative faite, par quelques crivains de faire l'union entre la Foi +et la Vie a piteusement chou. L'antagonisme entre les lettrs et la +masse croyante s'est rsolu par la dbcle de toute la littrature +cre par les humanistes. C'est alors que le mouvement progressif +national fait son apparition avec Smolensky et rend la littrature +hbraque sa raison d'tre et sa porte civilisatrice. + +L'idal sioniste dgag de sa forme mystique est la note prdominante de +la littrature hbraque contemporaine. On peut dire que l'idal +messianique, sous sa forme nouvelle, est en train d'oprer dans les +milieux des Hassidim polonais une transformation identique celle +qu'accomplit l'humanisme en Lithuanie. La rsistance acharne que la +littrature hbraque prouve de la part des Hassidim confirme +suffisamment cette manire de voir. + +Mais, en dehors des pays slaves, dans l'Orient lointain, le lion hbreu +gagne du terrain depuis la Palestine jusqu'au Maroc; il accomplit une +oeuvre de civilisation et de renaissance nationale. + + * * * * * + +Il y a dans l'me prouve des masses juives un fond d'idalisme et de +foi ardente dans un avenir meilleur que n'ont branl ni le temps, ni +les dceptions. Frustrer ces masses de l'idal millnaire qui les +soutient, qui est la raison mme de leur existence, c'est les acculer +un dsespoir dangereux, c'est les pousser vers la dmoralisation qui les +guette et qui dj se manifeste dans certains pays. + +La littrature hbraque, fidle sa mission biblique, sait faire +revivre les ressources morales de ces masses et faire vibrer leur coeur +pour la justice et pour l'idal. Elle est le foyer d'o jaillissent les +rayons de l'esprance qui soutient tout ce qui, dans le peuple juif, +vit, lutte, cre et espre. + +Mconnatre cette porte morale de la renaissance de la langue +hbraque, c'est mconnatre la vie mme de la majeure partie du +judasme. + + * * * * * + +Nous sommes aujourd'hui en pleine priode de cration littraire, et la +fermentation des ides infiltres de toutes parts est tellement +puissante qu'elle annonce une rcolte fconde. + +La langue biblique, qui avait dj donn l'humanit tant de pages +glorieuses, et qui vient d'en ajouter une nouvelle, grce aux +humanistes, est-elle vraiment destine renatre et redevenir la +langue de la culture nationale du peuple juif tout entier? Il serait +trop tmraire de rpondre d'ores et dj par l'affirmative. + +Ce que nous croyons avoir dmontr dans notre tude, c'est qu'elle +subsiste et volue en tant que langue littraire et populaire, qu'elle +s'est montre l'gale des langues modernes, qu'elle est capable de +traduire toutes les penses et toutes les formes de l'activit humaine, +et qu'enfin elle accomplit une oeuvre de civilisation et d'mancipation. +La floraison contemporaine de la langue des prophtes est un fait qui +doit sduire l'esprit de tous ceux qui s'intressent l'volution des +destines mystrieuses de l'humanit vers l'idal. + +FIN. + + +Vu et admis soutenance, + +En Sorbonne, le 2 aot 1902: + +_Par le Doyen de la Facult des lettres de l'Universit de Paris,_ + +A. CROISET. + +Vu et permis d'imprimer: + +_Le Vice-Recteur de l'Acadmie de Paris,_ + +GRARD. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Renaissance de la littrature +hbraque (1743-1885), by Nahum Slouschz + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE *** + +***** This file should be named 24424-8.txt or 24424-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/4/2/24424/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Renaissance de la littrature hbraque (1743-1885) + +Author: Nahum Slouschz + +Release Date: January 25, 2008 [EBook #24424] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + + + + + +</pre> + + +<hr class="full" /> + +<h3>LA RENAISSANCE</h3> + +<p class="c">DE LA</p> + +<h1>LITTÉRATURE HÉBRAÏQUE</h1> + +<p class="c">(1743-1885)</p> + +<hr style="width:15%;" /> + +<h3>ESSAI D'HISTOIRE LITTÉRAIRE</h3> + +<p class="c">PAR</p> + +<h3>NAHUM SLOUSCHZ</h3> + +<p class="c">(BEN-DAVID)</p> + +<hr style="width:5%;" /> + +<p class="c"><i>Thèse présentée à la Faculté des Lettres de Paris pour le Doctorat de +l'Université</i></p> + +<hr style="width:15%;" /> + +<p class="c">PARIS</p> + +<p class="c">SOCIÉTÉ NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'ÉDITION</p> + +<p class="c">(<i>Librairie Georges Bellais</i>)</p> + +<p class="c">17, RUE CUJAS, V<sup>e</sup></p> +<hr style="width:2%;" /> +<p class="c">1902</p> + +<hr style="width:80%;" /> + +<p class="c top15">À Monsieur P<span class="smcap">hilippe</span> BERGER<br /> +Membre de l'Institut<br /> +Professeur de langues et littératures hébraïques et syriaques au Collège<br /> +de France</p> + +<p class="c">ET</p> + +<p class="c">À Monsieur I<span class="smcap">sraël</span> LÉVI<br /> +Maître de Conférences de Littérature talmudique et rabbinique +<br />à l'École pratique des Hautes-Études</p> + +<p class="r top5">En témoignage de reconnaissance affectueuse.</p> +<p class="r">N. S.</p> + +<hr style="width:80%;" class="top15" /> + + +<p style="font-size:150%;margin-left:27%;">TABLE DES MATIÈRES</p> + +<table summary="toc" cellspacing="2" cellpadding="8"> +<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><span class="smcap"><a href="#INTRODUCTION"><b>Introduction.</b></a></span></span></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE I</a></span></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap1">En Italie.—M.-H. Luzzato</span></td></tr> +<tr><td>La littérature hébraïque du Moyen-âge.—Période de +transition en Italie.—M.-H. Luzzato et ses drames. +Son génie poétique.—La renaissance du style biblique.—Son +influence</td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a></span></td></tr> +<tr><td><span class="smcap1">En Allemagne.—Les Meassfim</span></td></tr> + +<tr><td>Les idées humanistes parmi les juifs allemands.—Les +premiers cercles des Maskilim.—La laïcisation de la +langue hébraïque.—Le <i>Meassef</i>, organe de la renaissance +littéraire et de l'humanisme.—N.-H. Wessely, le +Malherbe de la poésie hébraïque.—<i>Schiré Tifereth</i> +ou la Moïsiade.—L'action humaniste de Wessely.—David +Franco Mendès et ses drames.—Les autres +meassfim.—S. Papenheim et l'élégie <i>les Quatre +Coupes</i>.—Le style précieux.—Les meassfim polonais.—L'influence +des meassfim.—En Italie et en France. +Élie Halfen Halévy à Paris</td></tr> + + +<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></span></td></tr> +<tr><td><span class="smcap2">En Pologne Et En Autriche.—L'École de Galicie.</span></td></tr> +<tr><td>Les juifs polonais.—Leur caractère, leur constitution +sociale et religieuse.—L'autonomie du régime rabbinique.—La +terreur des Cosaques et la décadence des +écoles talmudiques.—La recrudescence du mysticisme +et la secte des Hassidim.—La Galicie et les réformes +de Joseph II.—L'humanisme en Galicie.—Les recueils +littéraires.—S.-J. Rapoport et sa carrière. <i>La science +du judaïsme.</i>—L'hégélianisme et N. Krochmal. La +philosophie de la mission spirituelle du peuple juif.—Isaac +Erter, poète satirique. <i>Le Voyant de la maison +d'Israël.</i>—M. Letteris, poète lyrique et traducteur. La +note sioniste.—L'influence de l'École galicienne.—Autres +pays: S. Molder à Amsterdam.—Yettelis à +Prague.—S. Levison en Hongrie.—L'École italienne: +I.-S. Reggio.—Rachel Morpurgo. Ses poésies. <i>La +Cithare de Rachel.</i>—S.-D. Luzzato, sa carrière et sa +philosophie. Le romantisme juif. Atticisme et judaïsme. +Son influence.—Aperçu général.</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></span></td></tr> +<tr><td><span class="smcap1">L'Humanisme en Russie.—La Lithuanie.</span></td></tr> +<tr><td>Le pays juif.—Les juifs en Lithuanie et leur caractère +particulier.—Causes extérieures favorables à l'éclosion +d'un milieu national juif.—Élie de Vilna et l'apogée des +écoles rabbiniques.—La résistance au mouvement +mystique et la tolérance des rabbins.—L'humanisme +allemand à Sklow. Premier contact avec les autorités +russes.—Les guerres napoléoniennes et la réaction politique.—Vilna, +la Jérusalem de la Lithuanie.—Les premiers +humanistes.—L'École de Vilna.—A.-B. Lebenson, +le «père de la poésie». Poète raisonneur. Pessimisme à +outrance. L'amour de l'hébreu. <i>Les Chants de la langue +sacrée.</i> <i>Emeth we Emonna.</i>—M.-A. Ginzbourg, vulgarisateur. +Son style réaliste.—Le cercle littéraire +d'Odessa. J. Eichenbaum, poète lyrique.—Isaac Ber +Levenson, l'apôtre de l'humanisme en Russie.—Aperçu +général.</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a></span></td></tr> +<tr><td><span class="smcap2">Le mouvement romantique.—Abraham Mapou.</span></td></tr> +<tr><td>La réaction politique et ses conséquences.—La diffusion +de la littérature moderne.—Le folklore hébraïque et +son caractère sioniste.—Le romantisme littéraire.—C. +Schulman. Traduction des <i>Mystères de Paris.</i> Une +révolution littéraire. La vulgarisation des sciences et +le style puriste.—La création artistique. M.-J. Lebenson. +La <i>Destruction de Troie.</i> Les Chants de la fille de Sion.—Abraham Mapou, +le rêveur du ghetto. <i>L'Amour de +Sion</i>, premier roman original. La résurrection du passé +prophétique. L'apothéose de l'ancienne Judée. Le <i>Péché +de Samarie</i>.—A.-B. Gottlober.—E. Werbel.—Israël +Roll.—B. Mandelstam.—Aperçu général.</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a></span></td></tr> +<tr><td><span class="smcap2">Le mouvement émancipateur.—Les réalistes.</span></td></tr> +<tr><td>L'origine de la presse hébraïque.—Son caractère humaniste +et sa portée.—Sciences et Lettres.—Le libéralisme +russe et son influence.—L'antagonisme entre les +maskilim et les fanatiques.—La campagne dans la +presse et le roman réaliste.—L'<i>Hypocrite</i> de Mapou. +Les Tartufes du ghetto.—S.-J. Abramovitz. Les <i>Pères +et les Fils</i>. Le style réaliste.</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a></span></td></tr> +<tr><td><span class="smcap2">L. Gordon.—La lutte contre le rabbinisme.</span></td></tr> +<tr><td>J.-L. Gordon. Débuts romantiques. Poèmes historiques. +David et Michal. David et Barsilaï. Osnath.—Fables. +Mischlé Jéhuda.—L'humanisme militant. Autres +poèmes historiques: Dans les profondeurs de la mer. +<i>Sédécie en prison.</i> Patriotisme saillant et haine de la +tradition religieuse.—Poèmes réalistes et polémistes: +<i>Kolzo schel Yode</i>, la femme juive et les rabbins. <i>Deux +Joseph ben Simon.</i> Les aberrations du régime du +ghetto.—Les <i>Petites fables pour les grands enfants</i>. +Les <i>Contes</i>.—La réaction politique et la déception de +Gordon.—L'antirabbinisme quand même. Le scepticisme +de Gordon</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</a></span></td></tr> +<tr><td><span class="smcap2">Réformateurs et conservateurs.—les deux extrêmes.</span></td></tr> +<tr><td>La critique biblique et religieuse en Galicie. Schorr et A. +Krochmal.—Le réalisme.—La critique littéraire.—A. +Kovner et autres.—M.-L. Lilienblum et les réformes +religieuses. <i>Les voles du Talmud. L'union entre la vie et +la foi. Les Péchés de jeunesse.</i> L'Odyssée d'un réformateur +militant.—La déception des réformateurs.—Braudès +et <i>Hadate wehahaïm</i>.—La faillite de l'humanisme. +—L'absence d'idéal. L'utilitarisme.—Les conservateurs +et le peuple.—Journalisme. Le <i>Lébanon</i>. Le +<i>Maguid</i>.—David Gordon.—Michel Pinès, l'antagoniste +de Lilienblum. La foi intégrale. L'optimisme +national et religieux.—Les extrêmes se touchent.</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX</a></span></td></tr> +<tr><td><span class="smcap2">L'évolution nationale et progressive.—Perez Smolensky.</span></td></tr> +<tr><td>P. Smolensky. Sa carrière. Ses débuts à Odessa. Ses +impressions d'Occident.—Le formalisme religieux +des réformateurs et le fanatisme des orthodoxes. +—La fondation du <i>Schahar</i> à Vienne.—La parole du +ghetto. Nationalisme progressif.—Le <i>Peuple Éternel</i>. +L'hébreu est la langue nationale du peuple juif.—La +laïcisation de l'idéal messianique d'Israël. Son caractère +politique et moral. Le retour vers la tradition +prophétique. La prévision de l'antisémitisme.—La +campagne contre l'école humaniste.—La revanche du +peuple.</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_X">CHAPITRE X</a></span></td></tr> +<tr><td><span class="smcap1">Les collaborateurs du «Schahar».</span></td></tr> +<tr><td>La création originale.—M. A. Brandstaetter et ses contes.—Mandelkern, +Levin et autres.—La science et la critique. +David Cahan. S. Rubin.—L'époque du Schahar. +A. H. Weiss.—Le style puriste. Friedberg.—Traductions.—Journalisme. +La revue <i>Haboker Or</i>.—Les +débuts de Ben-Jeuda.—La jeunesse universitaire et +Smolensky.</td></tr> +<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI</a></span></td></tr> +<tr><td><span class="smcap1">Les romans de Smolensky.</span></td></tr> +<tr><td>L'<i>Errant à travers les voies de la vie</i>. Le miroir du ghetto. +<i>Sépulture d'âne.</i>—Autres romans.—Aperçu général</td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII</a></span></td></tr> +<tr><td><span class="smcap1">Les contemporains.—Conclusion.</span></td></tr> +<tr><td>La révolution dans l'esprit public.—L'idéal sioniste dans +la vie et dans la littérature.—La mort de Smolensky. +Temps d'arrêt.—Le génie national et la floraison de la +littérature contemporaine.—Coup d'œil sur le développement +de la littérature contemporaine.—L'hébreu +parlé.—Résumé et conclusion.</td></tr> +</table> + + +<hr style="width: 15%;" /> +<h2><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION"></a>INTRODUCTION</h2> + + +<p>Longtemps on a cru à l'extinction de l'hébreu en tant que langue +littéraire moderne. Le fait que les juifs des pays occidentaux avaient +eux-mêmes, en dehors de la synagogue, renoncé à l'usage de leur langue +nationale n'a pas peu contribué à donner du crédit à cette présomption. +On estimait communément que la langue hébraïque avait vécu; elle ne +relevait plus que du domaine des langues mortes, au même titre que le +grec et le latin. Et lorsque de temps en temps quelque nouvel ouvrage en +hébreu, voire même une publication périodique, parvenait à une +bibliothèque, on les classait systématiquement à côté des traités +théologiques et rabbiniques sans même se rendre compte du sujet de ces +ouvrages. Or, le plus souvent, c'était tout autre chose que des ouvrages +de controverse rabbinique.</p> + +<p>Il est vrai que parfois tel hébraïsant se montrait étonné et émerveillé +à la vue d'une traduction hébraïque d'un auteur moderne. Mais il en +restait à son étonnement et n'essayait même pas d'apprécier cette œuvre +au point de vue critique et littéraire. À quoi bon? se disait-il. +L'hébreu n'est-il pas depuis longtemps une langue morte, et son usage ne +constitue-t-il pas un anachronisme?—Il ne voyait donc là qu'un travail +de curiosité, un tour de force littéraire, et rien de plus.</p> + +<p>La possibilité même de l'existence d'une littérature moderne en hébreu +paraissait si étrange, si invraisemblable, que dans les cercles les +mieux informés on ne consentit pas pendant longtemps à la prendre au +sérieux. Et peut-être non sans une apparence de raison.</p> + +<p>L'histoire de l'évolution de la littérature hébraïque moderne, son +caractère, les conditions extraordinaires au milieu desquelles elle +s'est développée, son existence même ont de quoi surprendre tous ceux +qui ne sont pas au courant des luttes intérieures, des courants d'esprit +qui ont agité le judaïsme de l'Est de l'Europe pendant ce dernier +siècle.</p> + +<p>Réputée rabbinique et casuistique, la littérature hébraïque moderne +présente, au contraire, un caractère nettement rationnel; elle est +anti-dogmatique, anti-rabbinique. Elle s'est proposé pour but d'éclairer +les masses juives restées fidèles aux traditions religieuses, et de +faire pénétrer les conceptions de la vie moderne dans le sein des +communautés.</p> + +<p>Le ghetto, qui, depuis la Révolution française, a fourni des combattants +vaillants, des politiciens, des tribuns, des poètes qui participèrent à +tous les mouvements contemporains, a aussi donné le jour à toute une +légion d'hommes d'action, issus du peuple et restés dans le peuple, qui +livrèrent ces mêmes batailles—au nom de la liberté de conscience et de +la science—dans le sein même du judaïsme traditionnel.</p> + +<p>Toute une école de lettrés humanistes entreprend et poursuit pendant +plusieurs générations avec un zèle admirable l'œuvre de l'émancipation +des masses juives. L'hébreu devient entre leurs mains un excellent +instrument de propagande. Grâce à eux, la langue des prophètes, non +parlée depuis près de deux mille ans, est portée à un degré frappant de +perfection. Elle se montre pourtant assez souple, assez développée, pour +traduire toutes les idées modernes.</p> + +<p>Et nous assistons à la formation d'une littérature sans maîtres, sans +protecteurs, sans académies ni salons littéraires, sans encouragement +d'aucune nature, entravée au surplus par des obstacles inimaginables, +depuis les fraudes d'une censure ridicule, jusqu'aux persécutions des +fanatiques, où seul l'idéalisme le plus pur et le plus désintéressé +pouvait se donner carrière et triompher.</p> + +<p>Tandis que les juifs émancipés de l'occident remplacent l'hébreu par la +langue de leur pays adoptif, tandis que les rabbins se défient de tout +ce qui n'est pas religion et que les Mécènes se refusent à protéger une +littérature qui n'a pas droit de cité dans les sphères élevées de la +société, c'est le <i>Maskil</i> (intellectuel) de la petite province, c'est +le <i>Mechaber</i> (auteur) polonais vagabond, dédaigné et méconnu, souvent +même martyr de ses convictions, qui s'acharne à maintenir avec honneur +la tradition littéraire hébraïque et à rester fidèle à la véritable +mission de la langue biblique, dès ses origines.</p> + +<p>C'est la reprise de l'ancienne littérature des humbles, des déshérités, +d'où sortit la Bible; c'est la répétition du phénomène des +prophètes-tribuns populaires, que nous retrouvons dans l'adaptation +moderne de la langue hébraïque.</p> + +<p>Le retour à la langue et aux idées du passé glorieux marque une étape +décisive dans le chemin agité du peuple juif. Il est le réveil de son +sentiment national.</p> + +<p class="top5">C'est ainsi que l'histoire de la littérature hébraïque moderne forme une +page extrêmement instructive de l'histoire du peuple juif. Elle est +surtout intéressante au point de vue de la psychologie sociale de ce +peuple, et fournit des documents précieux sur la marche que les idées +nouvelles ont suivie pour pénétrer dans un milieu qui s'est toujours +montré réfractaire aux courants d'esprit venus du dehors. Cette lutte, +qui dure depuis plus d'un siècle, de la libre-pensée contre la foi +aveugle, du bon sens contre l'absurdité consacrée par l'âge, exaltée par +les souffrances, nous révèle une vie sociale intense, un choc continuel +d'idées et de sentiments.</p> + +<p class="top5">Cette littérature nous montre le spectacle douloureux de poètes et +d'écrivains qui constatent avec anxiété que la littérature hébraïque +doit disparaître avec eux et qui s'acharnent quand même à la cultiver +avec toute l'ardeur du désespoir. Mais à côté d'eux nous voyons aussi +des rêveurs optimistes, dignes disciples des prophètes, qui, au milieu +de la débâcle de tous les biens du passé et de l'effondrement de toutes +les espérances, demeurent plus que jamais pleins de foi dans l'avenir de +leur peuple et dans sa régénération prochaine.</p> + +<p>Puis nous assistons aux péripéties de la lutte suprême engagée au sein +même de grandes masses juives que les perturbations de la vie moderne +ont profondément ébranlées. Une passion ardente pour une vie sociale +meilleure s'empare de tous les esprits. La conviction que le peuple +éternel ne peut disparaître semble renaître plus forte que jamais, et +des tendances nouvelles vers son auto-émancipation agitent ces masses.</p> + +<p>Là est la véritable littérature du peuple juif. C'est le produit du +ghetto, c'est le reflet de ses états d'âme, l'expression de sa misère, +de ses souffrances et aussi de son espoir. Le peuple de la Bible n'est +certainement pas mort, et c'est dans sa langue propre que nous devons +chercher le véritable esprit juif, son âme nationale.</p> + +<p>Ne cherchez pas, dans ces poésies lyriques souvent monotones, dans ces +romans prolixes et didactiques, la perfection de la forme, l'art pur. +Les auteurs du ghetto ont trop senti, trop souffert, trop subi une vie +misérable sous un régime semi-asiatique, semi-moyen-âgeux, pour +s'adonner au culte de la forme. Est-ce que le Cantique des cantiques +est moins un document littéraire de premier ordre parce qu'il n'égale +pas la perfection artistique des drames d'Euripide? L'artiste recherche +avant tout la forme achevée, et avec raison, mais au philosophe, à +l'écrivain social, c'est la marche des idées qui importe surtout.</p> + +<p class="top5">Nous n'avons pas, dans cet essai d'histoire littéraire, la prétention de +donner un exposé détaillé du développement de la littérature hébraïque +moderne, accompli dans les conditions sociales et politiques les plus +complexes et dans un milieu social demeuré inconnu au grand public. Cela +nous entraînerait trop loin.</p> + +<p>Nous n'avons même pas la possibilité de donner une idée suffisante de +tous les auteurs dignes d'une mention spéciale.</p> + +<p>Rien ou presque rien n'a encore été fait pour faciliter notre tâche<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<p>Dans cette étude nous nous proposons seulement de retracer les diverses +étapes parcourues par cette littérature, de dégager les idées générales +qui ont agi sur elle et d'étudier, dans l'œuvre des écrivains +«représentatifs» de cette époque, la valeur littéraire et sociale de +leurs écrits.</p> + +<p>Nous voulons montrer, en un mot, comment, sous l'influence des +humanistes italiens<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, la poésie hébraïque s'affranchit de la tradition +du Moyen-âge, se modernise et sert de modèle à tout un mouvement de +renaissance littéraire en Allemagne et en Autriche. Dans ces deux pays +les lettres hébraïques s'enrichissent et se perfectionnent sous le +rapport de la forme aussi bien que du fond, et finalement, grâce à des +circonstances favorables, l'hébreu s'impose comme langue littéraire et +nationale aux masses juives de la Pologne et surtout de la Lithuanie.</p> + +<p>Dans cette marche vers l'Orient, la littérature hébraïque n'a presque +jamais failli à sa mission. Deux courants d'idées, plus ou moins +distincts, caractérisent cette littérature: d'une part, l'émancipation +intellectuelle des masses juives tombées dans l'ignorance et, par +conséquent, la lutte contre les préjugés et le dogmatisme rabbinique, +et, d'autre part, le réveil du sentiment national et de la solidarité +juive. Ces deux courants d'idées finiront par se fondre dans la +littérature contemporaine, par la création du mouvement national juif +avec ses diverses nuances. Depuis une vingtaine d'années, par la force +des événements, l'émancipation nationale des masses juives s'impose aux +lettrés. Elle a su rendre à la langue hébraïque une situation +prédominante dans toutes les questions vitales qui agitent le Judaïsme, +et amener une floraison littéraire vraiment significative.</p> + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<p class="d"><span class="smcap">En Italie.—M.-H. Luzzato</span>.</p> + + +<p>On ne peut donner le nom de Renaissance, dans le sens précis du mot, au +mouvement qui s'est effectué dans la littérature hébraïque à la fin du +<span class="smcap">xv</span><sup>e</sup> siècle, pas plus que celui de Décadence ne convient pour désigner +l'époque qui l'a précédé.</p> + +<p>Longtemps avant Dante et Boccace, et notamment depuis le <span class="smcap">x</span><sup>e</sup> siècle, +les lettres hébraïques avaient atteint, principalement en Espagne et +partiellement aussi en Provence, un degré de développement inconnu aux +langues européennes du Moyen-âge.</p> + +<p>Les persécutions religieuses qui anéantirent vers la fin du <span class="smcap">xiv</span><sup>e</sup> et +du <span class="smcap">xv</span><sup>e</sup> siècle les populations juives de ces deux pays ne réussirent +pas à interrompre complètement ces traditions littéraires. Les débris de +la science et des lettres juives furent transplantés par les réfugiés +dans leurs pays d'adoption. Des écoles furent fondées de bonne heure aux +Pays-Bas, en Turquie, en Palestine même.</p> + +<p>Un renouveau littéraire n'était en effet possible qu'en Italie. Partout +ailleurs, dans les pays arriérés du Nord et de l'Orient, les juifs, +encore sous le coup des malheurs récents, s'étaient repliés sur +eux-mêmes et réfugiés dans le plus sombre des mysticismes ou tout au +moins dans le dogmatisme le plus étroit. Grâce à des conditions +extérieures plus supportables, les communautés italiennes ont pu +reprendre la tradition littéraire judéo-espagnole. Nous y voyons surgir +des penseurs, des écrivains, des poètes tels qu'Azarie di Rossi, le +créateur de la critique historique, Messer Léon, philosophe subtil, Élie +le Grammairien, Léon di Modena, le puissant rationaliste, Joseph del +Medigo, esprit encyclopédique, les frères poètes Francis, qui +combattirent le mysticisme, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long +d'énumérer<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Ceux-ci et les quelques rares écrivains de la Turquie et +des Pays-Bas ont donné un certain éclat à la littérature hébraïque +pendant tout le <span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> et le <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècles. Héritiers de la +tradition espagnole, ils tendent cependant à réagir contre l'esprit et +surtout contre les règles de la prosodie arabe qui enchaînaient la +poésie hébraïque. Ils essayent d'introduire des formes littéraires et +des conceptions nouvelles en hébreu.</p> + +<p>Mais ils réussissent à peine dans leur tâche. La majeure partie de +lettrés juifs, peu familiarisée avec les littératures étrangères, devait +rester en plein Moyen-âge jusqu'à une époque beaucoup plus avancée. +Quant aux autres, ils préféraient s'exprimer dans la langue de leur pays +qui offrait moins de difficultés que l'hébreu.</p> + +<p>Celui qui devait assumer la lourde tâche de rompre les chaînes qui +gênaient l'évolution de la langue hébraïque dans un sens moderne, et +devenir ainsi le véritable maître initiateur de la Renaissance hébraïque +fut un juif italien, doué de facultés surprenantes.</p> + +<p>Moïse-Hayim Luzzato naquit en 1707 à Padoue. Il était issu d'une famille +célèbre par les autorités rabbiniques et par les écrivains qu'elle avait +donnés au Judaïsme, tradition à laquelle elle n'a pas failli jusqu'à nos +jours.</p> + +<p>Une éducation strictement rabbinique, consacrée principalement à l'étude +du Talmud sous la direction d'un maître polonais—nous sommes déjà à une +époque où les rabbins polonais sont en grande estime—qui l'initie de +bonne heure aux mystères de la Cabbale; une enfance triste passée dans +l'air étouffant du ghetto, voilà quelles furent les premières années de +notre poète. Heureusement pour lui que ce ghetto était un ghetto italien +d'où les études profanes n'étaient pas complètement bannies.</p> + +<p>À côté des études religieuses, l'enfant fait connaissance avec la poésie +hébraïque du Moyen-âge et aussi avec la littérature italienne de son +temps. Là est sa supériorité sur les lettrés hébreux des autres pays, +qui n'avaient subi aucune influence extérieure et étaient demeurés +fidèles aux formes et aux idées surannées.</p> + +<p>Dès sa jeunesse, il montre des aptitudes remarquables pour la poésie. À +l'âge de 17 ans, il compose un drame en vers intitulé: «Samson et +Dalila», drame qui ne devait jamais être imprimé. Peu de temps après, il +publie son «Art poétique», <i>Leschon Limoudim</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, dédié à son maître +polonais. Le jeune poète se décide enfin à rompre avec la poésie du +Moyen-âge qui entravait le développement de la langue hébraïque. Son +drame allégorique <i>Migdal Oz</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> (La Tour de la Victoire) fut le signal +de cette réforme. Le style hébraïque y révèle une élégance et un éclat +non atteints depuis la Bible. Ce drame, inspiré du <i>Pastor fido</i> de +Guarini, par le souffle poétique qui l'anime et par le goût artistique +qui distingue son auteur, est encore très goûté des lettrés, malgré ses +prolixités et l'absence de toute action dramatique.</p> + +<p>C'était alors un monde nouveau que l'auteur venait de révéler par cette +exaltation de la vie rurale dans une littérature dont les représentants +les plus éclairés se refusaient de voir dans le Cantique des cantiques +autre chose qu'un symbolisme religieux, à tel point que toute notion +réelle de la nature avait dégénéré chez eux.</p> + +<p>À l'instar des pastorales de l'époque, mais peut-être avec un sentiment +plus réel, le poète fait l'éloge de la vie du berger:</p> + +<div class="blockquot"><p>Qu'il est doux, le sort du jeune berger toujours en tête de ses +troupeaux! Il va, il court, joyeux dans sa pauvreté, heureux de +l'absence de tout souci.</p> + +<p>Pauvre et toujours gai!</p> + +<p>La jeune fille qu'il aime, l'aime, elle aussi; ils jouissent du +bonheur, et rien ne vient troubler leur plaisir.</p> + +<p>Point d'obstacles, point de séparation; ils jouissent du bonheur en +pleine sécurité. Accablé par la fatigue du jour, il s'oublie sur le +sein de sa bien aimée.</p> + +<p>Pauvre et toujours gai!</p></div> + +<p>Hélas! cet appel à une vie plus naturelle, après tant de siècles de +dégénérescence physique et d'avilissement de tout sentiment de la +nature, ne pouvait pas être compris ni même pris au sérieux dans un +milieu auquel l'air, le soleil, le droit même à la vie avait été refusé +ou strictement mesuré. L'ouvrage même, resté manuscrit, n'a pas été +connu du grand public.</p> + +<p>L'œuvre capitale de Luzzato, celle qui devait exercer une influence +décisive sur le développement de la littérature hébraïque et rester +jusqu'à nos jours un modèle de genre, c'est son autre drame allégorique, +paru en 1743, qui ouvre une époque nouvelle dans l'histoire de la +littérature hébraïque, l'époque de la <i>littérature moderne: Layescharim +Tehilla</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> (Gloire aux justes). Tout y révèle un maître: l'élégance du +style précis et expressif rappelant le plus pur style biblique, les +images colorées et originales, une inspiration poétique personnelle, et +jusqu'à la pensée, empreinte d'une philosophie profonde, d'un haut sens +moral, et exempte de toute exagération mystique.</p> + +<p>Au point de vue de l'art dramatique, la pièce ne présente qu'un intérêt +médiocre. Le sujet, purement moral et didactique, ne comporte aucune +étude sérieuse de caractères, et, comme dans toutes les pièces +allégoriques, l'action dramatique est faible.</p> + +<p>Le thème n'était pas bien nouveau; en hébreu même, il avait déjà donné +naissance à plusieurs développements littéraires. C'est la lutte entre +la Justice et l'Injustice, entre la Vérité et le Mensonge. Les +personnages allégoriques qui prennent part à l'action sont, d'un côté, +Yoscher (Probité), aidé par Séchel (Raison), et Mischpat (Justice), et, +de l'autre côté, Scheker (Mensonge) et ses auxiliaires: Tarmith +(Duperie), Dimion (Imagination) et Taava (Passion). Les deux camps +ennemis se disputent les faveurs de la belle Tehilla (Gloire), fille de +Hamon (Foule). La lutte étant inégale, l'Imagination et la Passion +l'emportent sur la Vérité et la Probité. Alors on voit intervenir +l'inévitable Deus <i>ex machina</i>, Jéhova en la circonstance, et la Justice +est rétablie.</p> + +<p>Ce cadre simple et peu original renferme de très belles descriptions de +la nature et surtout des pensées sublimes qui font de la pièce une des +perles de la poésie hébraïque. L'idée dominante de cette œuvre, c'est la +glorification de Jéhova et l'admiration des «merveilles innombrables du +Créateur».</p> + +<div class="blockquot"><p>Quiconque les cherche les trouve dans chaque être vivant, dans +chaque plante, dans tout ce qui n'est pas animé d'un souffle de +vie, dans tout ce qui est sur terre et dans tout ce qui est dans la +mer, dans tout ce qui est visible à l'œil humain. Heureux celui qui +trouve la science, heureux celui qui lui prête une oreille +attentive!</p></div> + +<p>Mais ce créateur n'est pas capricieux; la Raison et la Vérité sont ses +attributs et éclatent dans toutes ses actions. L'humanité se compose +d'une Foule que se disputent deux forces contraires, la Vérité avec la +Probité d'un côté, le Mensonge et ses pareils de l'autre, et chacune de +ses deux forces cherche à la dominer et à triompher.</p> + +<p>La Raison de notre poète n'a rien à voir avec la Raison positive des +rationalistes qui montre le monde dirigé par des lois mécaniques et +immuables; c'est une Raison suprême, obéissant à des lois morales qui +échappent à notre appréciation. Comment pourrait-il en être autrement? +Ne sommes-nous pas le continuel jouet de nos sens qui sont incapables de +saisir les vérités absolues et qui nous trompent même sur l'apparence +des choses?</p> + +<div class="blockquot"><p>Nos yeux ne voient que l'apparence des choses; ne sont-ils pas de +chair? Même pour les choses visibles, le moindre accident suffit à +nous en donner une interprétation erronée, à plus forte raison pour +les choses inaccessibles à nos sens. Regardez le bout de la rame +dans l'eau, ne vous paraît-il pas allongé et tortueux?—et pourtant +vous le savez droit.</p> + +<p>Ne vois-tu pas que le cœur humain est une mer sans cesse agitée par +les luttes de l'esprit et dont les vagues sont dans un perpétuel +mouvement de flux et de reflux?</p> + +<p>Nous sommes la proie de nos passions; lorsqu'elles changent, nos +sensations changent également. Nous ne voyons que ce que nous +voulons voir, nous n'entendons que ce que nous désirons et +imaginons.</p></div> + +<p>Cette idée de la phénoménalité des choses et de l'impuissance de notre +esprit a fini par jeter notre poète croyant et imbu de la Cabbale dans +le mysticisme le plus dangereux. Après avoir usé ses forces dans les +publications les plus diverses, parmi lesquelles nous relevons une +excellente imitation des Psaumes, un traité non sans grandeur sur les +principes de la logique<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, un autre sur la morale et un grand nombre de +poésies et de traités cabalistiques, dont la plupart n'ont jamais été +publiés, son esprit s'exalta; il perdit bientôt tout équilibre moral. Un +jour il alla jusqu'à s'imaginer qu'il était appelé à jouer le rôle du +Messie. Les Rabbins, qui avaient peur de voir une triste répétition des +mouvements pseudo-messianiques qui avaient tant bouleversé le monde +juif, lancèrent l'excommunication contre lui. Son imitation ingénieuse +du Zohar, écrite en araméen et dont nous ne possédons que des fragments, +acheva de ruiner sa réputation. Obligé de quitter l'Italie, il vagabonda +à travers l'Allemagne, puis séjourna à Amsterdam. Il eut la satisfaction +d'être accueilli en véritable maître par les lettrés de cette importante +communauté. Il y composa ses dernières œuvres. Mais il n'y resta pas +longtemps. Il quitta cette ville pour aller chercher l'inspiration +divine à Safed, en Palestine, foyer célèbre de la Cabbale. C'est là +qu'il mourut, emporté par la peste, à l'âge de quarante ans.</p> + +<p>Triste vie d'un poète victime du milieu anormal dans lequel il a vécu et +qui, dans des conditions plus favorables, aurait pu devenir un maître +d'une valeur universelle. Son plus grand mérite est d'avoir +définitivement débarrassé l'hébreu des formes et des idées du Moyen-âge +et de l'avoir rattaché aux littératures modernes. Il a légué à la +postérité un modèle de poésie classique. Son œuvre, répandue dans les +pays du Nord et de l'Orient, ne tarda pas à susciter des imitateurs. +Mendès et Wessely, qui se mirent, l'un à Amsterdam et l'autre en +Allemagne, à la tête d'une renaissance littéraire, ne sont que les +disciples et les successeurs du poète italien.</p> + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h2> + +<p class="d"><span class="smcap">En Allemagne.—Les Meassfim</span>.</p> + + +<p>On a justement remarqué que le relèvement intellectuel des juifs en +Allemagne avait devancé leur émancipation politique et sociale. +Longtemps fermé à toute idée venant du dehors et confiné dans le domaine +religieux et dogmatique, le judaïsme allemand a partagé la misère +matérielle et sociale de celui des pays slaves. Les idées philosophiques +et tolérantes de la fin du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle le secouent quelque peu de +sa torpeur et, à mesure qu'elles pénètrent dans les communautés, un +bien-être plus ou moins assuré s'établit du moins dans les grands +centres. Le premier contact du ghetto avec les sociétés éclairées de +l'époque a donné l'impulsion à tout un mouvement d'émancipation +intérieure. Des Cercles de «Maskilim» (intellectuels) se forment à +Berlin, à Hambourg et à Breslau. Ils étaient composés de lettrés initiés +à la civilisation européenne et animés du désir de faire pénétrer la +lumière de cette civilisation dans les communautés de la province. +Ceux-ci entrent en lutte contre le fanatisme religieux et les méthodes +casuistiques qu'ils veulent remplacer par des idées libérales et des +études scientifiques. Deux écoles, avec le philosophe Mendelssohn et le +poète Wessely en tête, naissent de ce mouvement, celle des +<i>Biouristes</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> et celle des <i>Meassfim</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>. Tandis que les uns défendent +le judaïsme contre les ennemis du dehors et combattent intérieurement +les préjugés et l'ignorance des Juifs eux-mêmes, les autres +entreprennent de réformer l'éducation de la jeunesse et de faire revivre +la culture de la langue hébraïque. Tous s'accordaient à penser que, pour +relever l'état moral et social des juifs, il fallait d'abord faire +disparaître les divergences extérieures qui les séparaient de leurs +concitoyens. Une traduction nouvelle de la Bible en allemand littéraire, +entreprise par Mendelssohn, devait donner le coup de grâce à l'usage du +jargon judéo-allemand. D'autre part, le <i>Biour</i> ou commentaire de la +Bible (d'où le nom de Biouristes donné à cette école), sorti de la +collaboration d'une pléiade de savants et de lettrés, devait faire table +rase de toute interprétation mystique et allégorique des Livres sacrés +et introduire la méthode rationnelle et scientifique.</p> + +<p>L'œuvre de cette école a certainement contribué au relèvement +intellectuel de la masse juive ainsi qu'à la propagation de la langue +allemande qui finit par se substituer au jargon judéo-allemand. Son +influence ne s'est pas arrêtée aux juifs allemands, mais elle s'est +également étendue sur les communautés de l'Est de l'Europe.</p> + +<p class="top5">En 1785, deux écrivains hébreux de Breslau, Isaac Eichel et B. Landau, +entreprennent, sous les auspices de Mendelssohn et de Wessely, la +publication d'un recueil périodique intitulé <i>Hameassef</i> (le +Collecteur), d'où le nom de <i>Meassfim</i> donné à cette école. Le Meassef +poursuivait un but double, la propagation des sciences et des idées +modernes en hébreu, seule langue accessible aux juifs du ghetto,—et +l'épuration de cette langue dégénérée dans les écoles rabbiniques. Il +devait initier ses lecteurs aux exigences sociales et esthétiques de la +vie moderne et les débarrasser de leur particularisme séculaire. Le +Meassef eut aussi le mérite de grouper pour la première fois sous une +même égide les champions de la <i>Haskala</i> (humanisme) de divers pays et +de servir de trait d'union entre eux.</p> + +<p>Au point de vue littéraire, le Meassef ne présente qu'un intérêt +médiocre. Ses collaborateurs, dénués de goût, offraient aux lecteurs des +imitations des auteurs romantiques allemands d'une valeur contestable. +Il ne révéla aucun talent nouveau vraiment digne de ce nom. La +réputation dont jouissaient ses principaux collaborateurs était +antérieure à son apparition. Ils la devaient surtout à la vogue que les +lettres hébraïques avaient acquise grâce aux efforts des disciples de +Luzzato.—C'était plutôt une œuvre de propagande et de polémique. +Cependant la lutte contre les préjugés et les rabbins n'y atteint pas +encore cette âpreté qui caractérise les époques postérieures.</p> + +<p>Les événements se précipitèrent d'une façon inattendue avec la +Révolution française, et le Meassef disparut après sept ans d'existence, +non sans avoir apporté un appoint à l'œuvre de l'émancipation +intellectuelle des juifs allemands et à la renaissance laïque de la +langue hébraïque. Et telle était l'importance de cette première +rencontre de lettrés hébreux qu'elle sut imposer son nom à tout le +mouvement littéraire de la seconde moitié du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle, appelé: +époque des Meassfim.</p> + +<p>Deux poètes et cinq ou six écrivains plus ou moins dignes de ce nom +dominent cette époque.</p> + +<p class="top5">Naphtali Hartwig Wessely, né à Hambourg (1725-1805), est considéré comme +le prince des poètes de l'époque. Issu d'une famille aisée et assez +éclairée, il reçut une éducation moderne. Esprit ouvert à toutes les +influences nouvelles, il resta néanmoins attaché à sa croyance et ne +s'est jamais écarté du terrain strictement religieux. Bel esprit, il +cultiva avec succès la poésie et acheva l'œuvre de la Réforme commencée +par le poète italien sans atteindre pourtant à l'originalité et à la +profondeur de ce dernier.</p> + +<p>Son chef-d'œuvre poétique est les <i>Schiré Tifereth</i> ou la +«Moïsiade»<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, chant épique en cinq volumes. Ce poème de l'Exode est +conçu d'après le modèle des pseudo-classiques allemands du temps. +L'influence de la Messiade de Klopstock est flagrante.</p> + +<p>La profondeur de la pensée, le sentiment artistique et l'imagination +poétique personnelle font défaut dans cette œuvre, qui n'est en somme +qu'une paraphrase oratoire du récit biblique. Les mêmes défauts se +retrouvent, d'ailleurs, dans toutes les poésies de Wessely. Mais, en +revanche, il possède un style oratoire d'une allure remarquable, et il +écrit en un hébreu élégant et châtié. Cette correction du style très +travaillé et cette absence même de tempérament poétique font de lui le +Malherbe de la poésie hébraïque moderne. L'admiration professée pour le +poète par ses contemporains fut très grande, et le grand nombre +d'éditions qu'eut son poème, devenu un livre populaire estimé par les +orthodoxes mêmes, témoignent de l'influence que le poète a exercée sur +ses coreligionnaires et de l'importance croissante de la langue +hébraïque. Wessely a aussi écrit plusieurs ouvrages importants sur la +philologie juive. Il faut regretter que le style diffus et par trop +prolixe de sa prose ait empêché d'apprécier la valeur scientifique de +ces écrits. Ami et admirateur de Mendelssohn, il participa à la +traduction allemande de la Bible et à l'œuvre des commentateurs.</p> + +<p>Son recueil, intitulé <i>Gan-Naoul</i> (Jardin fermé), publié à Berlin en +1765 et consacré à des questions de grammaire et de philologie, atteste +les connaissances profondes de l'auteur. Ce qui fait le plus d'honneur à +Wessely, c'est la fermeté de son caractère et son amour de la vérité. Il +le prouve dans son pamphlet, <i>Dibreï Schalom weemeth</i>, «Paroles de paix +et de vérité», publié à Berlin en 1787 à l'occasion de l'édit de +l'empereur Joseph II ordonnant la réforme de l'enseignement juif et la +fondation des écoles modernes. Quoique arrivé à un âge avancé, il ne +recula pas devant la crainte d'attirer sur lui le courroux des +fanatiques, et il se prononça ouvertement en faveur des réformes +scolaires. Avec une modestie et une douceur remarquables, le vieux poète +démontre toute l'urgence de ces réformes et affirme qu'elles ne sont pas +contraires à la foi mosaïque et rabbinique. Cet acte courageux lui valut +l'excommunication de la part des fanatiques. Il lui valut aussi d'être +considéré comme le personnage le plus considérable de l'École des +Meassfim et comme le maître des Maskilim.</p> + +<p class="top5">Parmi les collaborateurs les plus distingués du Meassef, se place aussi +l'autre poète en titre de l'époque, David Franco Mendès (1713-1792), né +à Amsterdam d'une famille échappée à l'inquisition et qui, comme la +plupart des familles originaires d'Espagne, avait conservé l'usage de la +langue espagnole. Il fut l'ami et le disciple de Moïse-Hayim Luzzato, +qu'il imita. Si dans l'Europe orientale la langue hébraïque prédominait +dans le ghetto et obligeait tous ceux qui voulaient s'adresser aux +masses juives à avoir recours à elle, il n'en était pas de même dans les +pays romans. Là, l'hébreu fut peu à peu supplanté par la langue du pays. +Mendès, qui avait voué un véritable culte aux lettres hébraïques, était +affligé de les voir si dédaignées par ses coreligionnaires, qui leur +préféraient la littérature classique française. Dans sa préface à la +tragédie <i>Guemoul Atalia</i> (La récompense d'Athalie), publiée à Amsterdam +en 1770, il s'efforce de démontrer la supériorité de la langue sacrée +sur les langues profanes. En vérité, cette pièce, malgré les +protestations de son auteur, n'est qu'un remaniement assez peu heureux +de la tragédie de Racine. On y remarque un style pur et classique et +quelques scènes animées d'une certaine vivacité d'action.</p> + +<p>Nous possédons un autre drame historique de Mendès, intitulé <i>Judith</i>, +publié également à Amsterdam, et dont le mérite n'est pas supérieur à +celui de sa première tragédie, ainsi que plusieurs études biographiques +sur les savants du Moyen-âge publiées dans le Meassef.</p> + +<p>Mendès n'a certainement pas réussi à faire concurrence aux modèles +italiens et français dont il s'inspira. Il n'en fut pas moins approuvé +et admiré par les lettrés de son temps, qui voyaient en lui l'héritier +de Luzzato.</p> + +<p class="top5">Nous ne pouvons énumérer tous les lettrés et les érudits qui ont, d'une +façon directe ou non, contribué à l'action du Meassef. Contentons-nous +de citer ceux qui se sont distingués par une certaine originalité +d'esprit.</p> + +<p>C'est à Breslau que vécut le rabbin Salomon Papenheim (1776-1814), +auteur d'une élégie sentimentale <i>Arba Kossoth</i> (Les Quatre Coupes), +inspirée des <i>Nuits</i> de Young, et publiée à Berlin en 1790. Cette élégie +est remarquable par le souffle poétique personnel de l'auteur. Dans des +plaintes rappelant Job, et tel un Werther hébreu, il pleure, non pas la +perte de sa bien-aimée—ce qui n'eût pas été conforme à l'esprit du +ghetto—mais celle de sa femme et de ses trois enfants. Cette élégie a +eu la chance de devenir un poème populaire.</p> + +<p>Mais cette sentimentalité fade et le style précieux et outré de notre +auteur devaient exercer une influence nuisible sur les générations +suivantes. C'était le tribut accordé par la littérature hébraïque au mal +du siècle.</p> + +<p>Mentionnons aussi le rédacteur d'une nouvelle série du Meassef parue à +Dessau en 1809-1811, Salom Hacohen, dont les poésies et les articles +publiés dans le Meassef (2<sup>e</sup> série) et dans les <i>Bicouré Itim</i>, et +surtout le drame historique intitulé <i>Amel et Tirza</i><a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, empreint d'une +certaine naïveté s'accordant bien avec le cadre biblique, ont obtenu un +grand succès<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> + +<p>Mendelssohn lui-même, le maître admiré et respecté de tous, écrivait +fort peu et, il faut l'avouer, assez mal l'hébreu.</p> + +<p>Quant aux rédacteurs du Meassef, l'un d'eux, Isaac Eichel (1756-1804), +se distingua par ses articles polémiques contre les superstitions et +l'obscurantisme des orthodoxes du ghetto. Eichel est également l'auteur +d'une étude biographique sur Mendelssohn, publiée à Vienne en 1814.</p> + +<p>L'autre, Baruch Lindau, publia entre autres un traité des sciences +naturelles intitulé: <i>Reschith Limoudim</i> (Éléments des Sciences), Brunn, +1797. Notons aussi le savant professeur de l'Université d'Upsal, M. +Levison, qui contribua au succès du Meassef par une série d'études +scientifiques.</p> + +<p>La Pologne, qui avait jusqu'alors fourni des rabbins et des professeurs +de Talmud, ne tarda pas à participer à l'œuvre des Meassfim. Plusieurs +des collaborateurs polonais du Meassef méritent une mention spéciale.</p> + +<p>Le spirituel et profond disciple de Kant, Salomon Maïmon, n'a publié, en +dehors de ses travaux d'exégèse et de son commentaire ingénieux sur +Maïmonide, rien d'original en hébreu.</p> + +<p>Un autre écrivain polonais, Salomon Doubno (1735-1813), fut un +grammairien et un styliste remarquable; il fut aussi un des premiers +collaborateurs de Mendelssohn à l'œuvre du Biour (commentaire de la +Bible). Il publia, entra autres, un drame allégorique et des poésies +satiriques dont l'<i>Hymne à l'hypocrisie</i> est un modèle achevé<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p> + +<p>Juda ben-Zeeb (1764-1811) publia à Berlin une Grammaire hébraïque conçue +d'après les méthodes modernes: c'est le <i>Talmud Leschon Ivri</i><a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> +(Manuel de la langue hébraïque). Par cette œuvre il a beaucoup contribué +à la propagation de la linguistique et de la rhétorique parmi les juifs. +Son Dictionnaire hébreu-allemand et sa version hébraïque de Ben Sira +sont assez connus des hébraïsants.</p> + +<p>Isaac Satonow (1732-1804), Polonais établi à Berlin, est une figure très +curieuse par la variété de ses productions ainsi que par l'étrangeté de +son esprit.</p> + +<p>Doué d'une faculté d'assimilation surprenante, il excellait aussi bien à +imiter le style biblique que le style du Moyen-âge. Il maniait aussi +ingénieusement l'hébreu que l'araméen. Il attribuait à tous ses écrits +une provenance antique. Cette fantaisie n'enlève rien à l'originalité de +certains de ses ouvrages. Son anthologie <i>Mischlé Assaf</i>, en 3 livres, +attribuée par lui au psalmiste<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, figurerait honorablement dans +n'importe quelle littérature.</p> + +<p>Citons-en quelques <i>mischlé</i> ou maximes:</p> + +<div class="blockquot"><p>La vérité jaillit de la recherche, la justice de l'intelligence. Le +commencement de la recherche est l'étonnement, son milieu est le +discernement, son but la vérité et la justice.</p> + +<p>Le jour de ta naissance tu pleurais et les gens qui t'entouraient +s'égayaient; le jour de ta mort c'est toi qui riras et les gens +sangloteront autour de toi: sache donc que c'est alors que tu +renaîtras pour jouir en Dieu, et la <i>matière</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> ne t'en empêchera +plus.</p> + +<p>Domine ton esprit afin que les étrangers ne dominent point ta +chair.</p> + +<p>Les pinces sont faites avec des pinces; le travail est aidé par le +travail, et la science par la science.—Ne t'imagine point que tout +ce qui te paraît doux soit également doux pour tout le monde. Ne le +crois pas: nombreuses sont les belles femmes haïes par leurs maris, +et combien de femmes vilaines en sont aimées!</p> + +<p>Tout être vivant cesse d'engendrer en vieillissant. Le mensonge, +quoique caduc, courtise encore. Plus sa racine vieillit dans la +terre, plus il augmente le nombre de ses enfants trompeurs; ses +amis se multiplient, et les admirateurs de tout ce qui est vieux +concourent à ce que son nom ne disparaisse point de la surface de +la terre.</p></div> + +<p>En somme, comme nous l'avons déjà remarqué, le mouvement littéraire +provoqué par les Meassfim n'a produit rien ou presque rien de durable. +Les écrivains de cette époque ont joué le rôle de précurseurs et de +préparateurs. Démolisseurs et réformateurs, ils disparaissent à quelques +exceptions près, une fois leur besogne terminée et l'émancipation +maîtresse dans l'Europe occidentale. Et ils ont pu voir le torrent de +l'émancipation entraîner, avec tout le passé, la seule relique qui leur +fût chère et pour laquelle leur cœur de juif vibrait encore: la langue +hébraïque.</p> + +<p>Humanistes passionnés à l'esprit peu perspicace, ils se laissèrent +éblouir par l'apparence des choses modernes et par les promesses de +lumière et de liberté. Ils rompirent avec l'idéal de l'affranchissement +national d'Israël et se placèrent ainsi en dehors de la solidarité qui +unissait dans une même espérance les grandes masses juives restées +attachées à leur foi et à leur peuple.</p> + +<p>Écrivains souvent sans valeur, sans originalité aucune, ils dédaignèrent +trop le milieu juif pour y chercher leur inspiration. Aussi ce ne furent +pour la plupart que des <i>imitateurs</i>, des traducteurs médiocres de +Schiller et de Racine. Ils n'ont pas su parler à l'âme juive ni +remplacer par un idéal nouveau les traditions défaillantes du passé et +l'espoir messianique en décadence. Une génération entière passera avant +que le Judaïsme historique reprenne sa revanche avec la création de la +science pure et de la conception de la Mission du peuple juif.</p> + +<p>Cependant le mouvement provoqué par les Meassfim eut un très grand +retentissement. Pour la première fois, la tradition rabbinique pétrifiée +par l'âge et l'ignorance est attaquée dans la langue sacrée même, au nom +de la vie et de la science. Pour la première fois la Haskala, ou +l'humanisme hébreu, déclare la guerre à toutes les choses du passé qui +entravaient l'évolution moderne du Judaïsme. En vain les Meassfim—sauf +quelques exceptions—se gardent de toute sortie violente contre les +principes même du dogmatisme, en vain leur maître Mendelssohn va jusqu'à +consacrer publiquement ces principes en dépit du bon sens et du judaïsme +historique; une brèche venait d'être faite dans le mur du ghetto par la +laïcisation de l'esprit littéraire et public, et rien ne pourra plus +s'opposer à la marche des idées nouvelles. Les rabbins de l'époque le +comprirent fort bien, c'est ce qui explique l'acharnement de leur +opposition.</p> + +<p>C'est depuis cette époque que nous voyons apparaître une classe nouvelle +dans le ghetto, celle des Maskilim, ou des lettrés laïques, avec +laquelle les rabbins devront, jusqu'à nos jours, non seulement compter, +mais encore partager leur autorité sur le peuple.</p> + +<p>Pour ce qui est de la langue hébraïque, les Meaasfim réussirent à la +purifier et à lui rendre la forme biblique. Wessely et Mendès ont effacé +les derniers vestiges du Moyen-âge. Un grand nombre de beaux esprits de +l'époque nous ont laissé des modèles du style classique.</p> + +<p>Mais ce retour aux manières et au style de la Bible devait faire +retomber les lettres hébraïques dans un excès contraire. Il aboutit à la +création d'un style pompeux et précieux, la <i>Melitza</i>, qui a laissé dans +la littérature hébraïque des traces indélébiles dont elle se ressent +jusqu'à nos jours. En se posant en gardiens du style biblique pour faire +face aux rabbinismes qui avaient corrompu l'élégance de la langue, ils +ne surent garder aucune mesure.</p> + +<p>Pour exprimer les choses les plus prosaïques et les idées les plus +simples, ils se servent des métaphores et des images mêmes de la Bible.</p> + +<p>C'est à cette gageure de purisme qui envahit la littérature hébraïque, +que celle-ci doit sa réputation, imméritée d'ailleurs, de n'être qu'un +jeu d'esprit et de n'offrir aucune originalité.</p> + +<p class="top5">Les lettrés italiens participèrent peu au mouvement littéraire de la fin +du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle. Citons cependant deux d'entre eux. Le premier est +le poète Ephraïm Luzzato (1727-1792), dont nous relevons les sonnets +érotiques d'un style vif et souvent personnel. L'autre est Samuel +Romanelli, auteur d'un mélodrame très goûté par ses contemporains et +d'un Voyage en Arabie.</p> + +<p class="top5">En France, et surtout en Alsace, nous trouvons aussi quelques +collaborateurs des Meassfim allemands. Ensheim est le plus connu d'entre +eux.</p> + +<p>C'est en France que nous trouvons le seul poète original de cette +époque, poète qui n'appartient d'ailleurs pas à l'école des Meassfim. +Élie Halphen Halévy de Paris (1760-1822), le grand'père de M. Ludovic +Halévy, par son tempérament poétique et par la richesse de son +imagination, l'emporte de beaucoup sur les autres poètes de son temps. +Malheureusement, nous ne possédons pas tous les écrits de ce poète peu +fécond, mais le charme de son style personnel et la richesse des images +poétiques témoignent assez de son talent. On sent que le souffle de la +Révolution a passé par là. Son <i>Hymne à la paix</i>, publié à Paris en +1804, est l'apothéose de Napoléon dans la personne duquel le poète salue +la «Liberté sauvée» et la «Belle France», patrie de la Liberté. Un amour +sans borne pour la France, «ce beau pays, ce peuple libre et rétif, +ayant dans son cœur l'amour de sa patrie et dans sa main l'épée +vengeresse» et une haine de «la tyrannie couronnée, qui avait fait de ce +Paradis terrestre un cimetière», caractérisent cette œuvre unique en son +genre.</p> + +<p>Il exalte le Dictateur non seulement parce qu'il est l'«ami de la +victoire», mais plus encore parce qu'il est en même temps l'«ami de la +science». Il salue les armées victorieuses, quoique portant «la +destruction et la misère», surtout parce qu'elles portaient aussi le +drapeau de la science, la civilisation et le progrès.</p> + +<p>Ce cri de liberté trouva un écho retentissant dans le ghetto des pays +les plus arriérés même. La littérature hébraïque possède des souvenirs +curieux qui montrent tout l'espoir que firent naître dans le cœur des +juifs—dont le caractère concordait peu avec le régime du despotisme—la +Révolution française et les conquêtes napoléoniennes. Ils saluèrent dans +de nombreux hymnes et chants publics en hébreu<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a> les armées de +Napoléon comme le Messie sauveur.</p> + +<p>Mais déjà la réaction met fin à ces espérances irréalisées, et les Juifs +retombent dans leur misère sociale. Le heurt des conceptions nouvelles +ne contribua pas moins à produire une fermentation d'idées et de +tendances dans le ghetto, réveillé enfin de son sommeil millénaire.</p> + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h2> + +<p class="d"><span class="smcap">En Pologne et en Autriche.—L'École de Galicie</span>.</p> + + +<p>Nous avons vu les lettrés polonais établis en Allemagne s'associant à +l'œuvre des Meassfim. Bientôt nous verrons comment ce mouvement +littéraire fut transporté en Pologne, où il a produit des effets +beaucoup plus durables.</p> + +<p>Tandis que, dans les pays de l'Occident, l'hébreu était destiné à +disparaître peu à peu et à faire place à la langue du pays, dans les +pays slaves, au contraire, l'importance de la littérature hébraïque +devait croître et devenir prédominante. Elle aboutira à la formation +graduelle d'une littérature profane ininterrompue jusqu'à nos jours.</p> + +<p>Le judaïsme polonais, isolé dans ses destinées et dans sa vie politique, +formait depuis le <span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> siècle la plus grande partie du peuple juif. +Une organisation politique et religieuse autonome, administrée par les +Rabbins et les représentants de la communauté ou du Cahal, une sorte +d'État théocratique connu sous le nom de «Synode des Quatre Pays» (la +Pologne, la Petite Pologne, la Petite Russie et plus tard la Lithuanie +avec son synode autonome), régissait les destinées et réglait la vie de +ces agglomérations de juifs originaires de tous les pays et fusionnés en +un seul bloc. Formant presque tout le Tiers-État dans un pays trois fois +plus grand que la France, ils étaient, non seulement marchands, mais +surtout artisans, ouvriers, fermiers même. Ils constituaient un peuple à +part, distinct des autres. Ce n'étaient plus les ghetto étroits et les +petites communautés de l'Occident, mais des provinces entières, avec +leurs villes et leurs bourgades presque uniquement peuplées par des +juifs. La guerre de Trente ans, qui avait jeté un grand nombre de juifs +allemands en Pologne, acheva de donner une constitution définitive à cet +organisme social. Les nouveaux venus prirent rapidement une importance +prédominante dans les communautés. Ils surent imposer à l'usage général +leur idiome allemand et ils poussèrent à outrance l'étude de la Loi. Les +écoles talmudiques de la Pologne et ses autorités rabbiniques acquirent +bientôt une réputation incontestée dans toute la Diaspora. Méprisés et +maltraités par les magnats polonais, condamnés, grâce à une immigration +incessante et aux pauvres ressources du pays, à une lutte âpre pour la +vie, ils mettaient toute leur ambition dans l'étude de la Loi et se +consolaient avec l'espoir messianique. La casuistique la plus insensée +et le dogmatisme le plus sec suffisaient aux besoins intellectuels des +plus éclairés; une piété sans borne, l'observance rigoureuse et +minutieuse des prescriptions rabbiniques et le culte de traditions et de +superstitions accumulées par le temps, comblaient le vide de l'existence +pénible des masses. Pour satisfaire à leurs exigences de sentiment et de +cœur, ils avaient les homélies des Maguidim (Prédicateurs), sorte +d'enseignement populaire fondé sur les textes sacrés, agrémentés de +contes talmudiques, d'allusions mystiques et de superstitions de tout +genre.</p> + +<p>Une catastrophe terrible, le soulèvement des Cosaques de l'Ukraine, +coûta la vie à un demi-million de juifs, et la terreur qui s'en suivit +durant toute la fin du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> et la première moitié du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> +siècle jeta parmi les populations juives des provinces méridionales un +désarroi complet. C'est alors que le Hassidisme<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>, avec son fatalisme +oriental, son culte des Zaddikim (Justes), faiseurs de miracles, fait +son entrée et gagne les populations d'une grande partie de la Pologne. +Un abaissement moral et intellectuel s'en est suivi, coïncidant avec +l'époque même où l'action civilisatrice des Meassfim triomphe en +Allemagne.</p> + +<p>Les réformes concernant les juifs, entreprises par l'empereur Joseph II +dans la partie de la Pologne annexée à l'Autriche, et, en tout premier +lieu, le service militaire obligatoire, portèrent un coup terrible à ces +masses ignorantes, rebelles à tout changement et n'accordant aucun +crédit aux promesses d'améliorer leur situation que les autorités leur +faisaient. Ils furent terrorisés par la sévérité des mesures prises +contre eux et, dans leur impuissance à lutter contre l'autorité, ils se +jetèrent en masse dans le Hassidisme, qui prêchait l'oubli de tout dans +la solidarité mystique. C'était l'arrêt de tout développement social et +religieux même, la superstition s'établissant en maîtresse et +aboutissant à la complète dégénérescence de ces populations.</p> + +<p>Pour parer au danger de l'envahissement de la nouvelle secte et pour +éclairer, du moins, la partie intellectuelle de ces masses, les lettrés +juifs de la Pologne reprirent l'œuvre des Meassfim et se firent les +champions de la Haskala. Ils secondèrent ainsi les efforts du +gouvernement autrichien. Leur action augmente peu à peu en importance, +et bientôt nous voyons se former des écoles modernes et des Cercles +littéraires dans la plupart des villes de la Galicie.</p> + +<p>Des écrivains comme Tobie Feder, l'auteur d'un pamphlet rigoureux contre +le Hassidisme et de nombreuses publications philologiques, et David +Samoscz, auteur très fécond, ouvrent la campagne humaniste dans la +Pologne russe même.</p> + +<p>Des juifs riches et influents s'associent à ce mouvement et +l'encouragent. Joseph Perl, fondateur d'une école moderne et de +plusieurs institutions d'éducation, représente le type de ces mécènes +juifs, amis du progrès<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> + +<p>Des recueils périodiques scientifiques et littéraires succèdent au +Meassef et se multiplient. Après le <i>Bicouré Haïtim</i><a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>(Les Prémices), +vient le <i>Kerem Hémed</i><a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> (La Vigne délicieuse), puis le <i>Osar Nehmad</i> +(Le Trésor délicieux), rédigé par Blumenfeld; enfin <i>Hahalouz</i> (le +Pionnier), fondé en 1853 par Erter et Schorr, le spirituel publiciste et +le réformateur hardi; <i>Cochbé Ishac</i> (Étoiles d'Isaac) rédigé par I. +Stern à Vienne (1850-1863), etc., etc. Ces recueils présentent un +caractère beaucoup plus sérieux que le Meassef. On y trouve généralement +plus d'originalité et plus de profondeur scientifique.</p> + +<p>Pour parler à l'esprit de lettrés polonais, tous imbus de fortes études +rabbiniques, les petits jeux d'esprit naïfs et les amusettes en style +précieux ne suffisaient plus; c'est à leurs raisons, à leurs +convictions, à leur constant besoin d'occupations spirituelles qu'il +fallait s'adresser. Pour détourner ces esprits du plus absurde des +mysticismes, il fallait leur proposer un idéal nouveau capable de parler +à leur sentiment, à leur cœur, avide de consolation, et que l'étude de +la Loi—qui nourrissait tout ce qui pensait et étudiait dans le +ghetto—ne satisfaisait plus entièrement.</p> + +<p>Deux hommes, les plus éminents parmi les humanistes juifs de la Pologne +autrichienne, ont su répondre à cet état d'âme et consolider ainsi le +mouvement littéraire inauguré en Allemagne. Le rabbin Salomon Jéhuda +Rapoport, créateur de la Science du Judaïsme, destinée à remplacer la +scolastique rabbinique, et le philosophe Nahman Krochmal, le promoteur +de l'idée de la «Mission du peuple juif», qui devait se substituer à +l'idéal mystique et religieux.</p> + +<p class="top5">Salomon Jéhuda Rapoport (1790-1867), surnommé «le père de la Science du +Judaïsme», naquit à Lemberg, d'une famille rabbinique. Il fit des études +purement rabbiniques. Mais son esprit éveillé sut profiter de l'occasion +qui lui donna la possibilité d'apprendre la langue française d'abord, +puis l'allemand. L'influence du philosophe Krochmal, dont il fit la +connaissance, détermina sa carrière littéraire et scientifique. En 1814, +il publia, à Lemberg, une description en hébreu de la ville de Paris et +de l'île d'Elbe, répondant ainsi à la curiosité générale que les +événements de l'époque avaient soulevée dans le ghetto polonais. À +l'instar de Mendès, dont il subit l'influence, il publia plus tard une +traduction d'<i>Esther</i> de Racine<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> et d'un certain nombre de poésies +de Schiller. Mais il ne s'arrêta pas là. L'étude approfondie qu'il fit +des savants et poètes juifs du Moyen-âge tourna son esprit vers les +recherches historiques. Il publia dans le <i>Bicouré Haïtim</i> et dans le +<i>Kerem Hémed</i> une série d'études biographiques et littéraires dans +lesquelles il fit preuve d'un grand sens critique et d'un profond +jugement. Son style sobre et précis n'a pas été dépassé. Ces études +donnèrent une nouvelle direction aux esprits curieux de l'époque; Jost, +Zunz, S.-D. Luzzato s'attachèrent à approfondir le Judaïsme du +Moyen-âge. Une nouvelle science, la <i>Science du Judaïsme</i>, en fut le +résultat.</p> + +<p>Rapoport publia aussi un pamphlet contre les Hassidim et leurs rabbins +thaumaturges, et divers articles sur la nécessité de propager la science +et la civilisation parmi les juifs. Il s'attira de la sorte la haine des +fanatiques. Nommé rabbin à Tarnopol, grâce à l'initiative du mécène +Perl, les menées des Hassidim le forcèrent à quitter cette ville. Il +partit pour Prague et devint rabbin de cette communauté importante, où +il finit ses jours.</p> + +<p>Élève et successeur des Meassfim allemands, Rapoport a hérité d'eux la +conviction, qui accompagne le Maskil hébreu, que seules la science et la +civilisation modernes pouvaient relever le niveau intellectuel et la +situation politique de ses coreligionnaires. Il a combattu toute sa vie +en faveur de la Haskala. Il aima la science de la façon la plus +désintéressée, et non comme un instrument devant servir à l'émancipation +politique des juifs. Il comprit que l'œuvre de l'assimilation inaugurée +en Occident était irréalisable et inutile même en Orient et il ne se +berça point de vaines illusions. Il s'acharna surtout contre les +réformes religieuses dans le judaïsme qu'il croyait destinées à diviser +le peuple et à semer le désaccord et l'indifférence à l'égard des +institutions nationales. Sa campagne contre Schorr, le rédacteur du +Halouz, et J. Mises, et surtout son pamphlet <i>Tochahath Meguilla</i> +(Message de reproche), paru à Francfort en 1846, en témoignent +suffisamment. Aux esprits hésitants qui ne croyaient plus à l'avenir du +Judaïsme, Rapoport répond, dans sa préface à Esther: «L'amour de ma +nation est la pierre angulaire de mon existence. Seul cet amour est en +état de consolider ma foi, car le sentiment national juif et sa religion +sont étroitement liés ensemble. Et non seulement ce sentiment national +et cette religion ne se conçoivent pas l'un sans l'autre, mais un +troisième facteur vient se joindre aux deux premiers au point de ne plus +faire avec eux qu'un seul tout, c'est la Terre-Sainte!»</p> + +<p>Le désir d'expliquer d'une façon rationnelle cet amour pour l'antique +patrie des juifs, lui suggéra, bien avant Buckle et Lazarus, la théorie +de l'influence du climat sur la psychologie des peuples. Dans son étude +sur Rabbi Hananel (<i>Bicouré Haïtim</i>, 1832), il explique les traits +psychologiques du peuple juif par le fait qu'il habitait un pays tempéré +situé entre l'Asie et l'Afrique. De là vient l'équilibre entre le +sentiment et la raison qui caractérise ce peuple. Dans des conditions +favorables et sans la conquête romaine, les juifs auraient atteint +l'apogée de cet équilibre, et ils seraient devenus le peuple modèle. +Voilà pourquoi la Palestine, patrie politique et morale des juifs, seul +pays où leur génie pouvait librement se développer, est si profondément +attachée aux destinées d'Israël et si chère à tout cœur juif. Mais même +en exil, «dans les ténèbres du Moyen-âge, les juifs étaient les seuls +porteurs de la lumière et de la science». Rapoport s'efforce de le +démontrer dans ses travaux sur les savants du Moyen-âge et dans son +Encyclopédie talmudique: <i>Erech Millin</i><a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, malheureusement restée +inachevée.</p> + +<p>On voit par là de quelle façon le rabbin Rapoport, qui est allé jusqu'à +inaugurer la critique biblique en hébreu, s'est efforcé de concilier la +raison d'un esprit moderne avec la foi et l'espoir messianique d'un +rabbin orthodoxe.</p> + +<p class="top5">Il est significatif de remarquer que la Science du Judaïsme, cet idéal +qui devait remplacer l'étude sèche de la Loi et combler le vide laissé +dans les esprits par les événements modernes, émane d'un milieu +polonais, du cœur même du rabbinisme, dont elle n'est d'ailleurs qu'une +transformation moderne et rationnelle.</p> + +<p>Mais cette science nouvelle, fondée sur l'étude du passé glorieux +d'Israël et accueillie chaleureusement par l'élite cultivée en Occident, +ne pouvait pas satisfaire entièrement les pauvres lettrés polonais. +Ceux-ci, vivant dans un milieu purement juif et ne pouvant se bercer de +l'illusion d'une assimilation imminente avec les populations voisines, +dont tout, depuis la conception morale jusqu'aux conditions politiques, +les séparait, s'étaient résignés à une sorte de Messianisme mystique. +Cependant l'explication mystique de l'existence du judaïsme ne leur +suffisait plus. Ils auraient voulu trouver dans la raison même un point +d'appui pour justifier la permanence du judaïsme et son avenir. Les +raisons mises en avant par Maïmonide et Jéhuda Halévi ne répondaient +plus à leur état d'âme de modernes.</p> + +<p>Il fallut qu'un philosophe, appuyé sur l'autorité de la science, vint +résoudre ce problème de la raison d'être du peuple juif et de sa +vocation propre. Ce philosophe, qui a émis la conception de la «mission +du peuple juif», est, lui aussi, originaire de la Galicie, de la ville +de Brody. Son nom est Nahman Krochmal (1785-1840).</p> + +<p>Son œuvre capitale, publiée après sa mort par les soins de Zunz: <i>Moré +Nebouché Hozeman</i>, le Guide des Égarés du temps, est le produit +philosophique le plus original de l'hébreu moderne. Krochmal a mené la +triste existence du savant polonais, exempte de plaisirs et remplie de +privations et de souffrances. Il a consacré tout son temps à la science +juive, mais il a vécu trop modeste et n'a rien publié pendant sa vie. +Habitant une petite localité qu'il n'a jamais quittée, à cause de +l'état précaire de sa santé, sa maison était devenue un véritable foyer +de science. Des jeunes gens avides de savoir accouraient de toutes parts +pour suivre l'enseignement du Maître. Cette influence, qu'il exerça +pendant sa vie, s'affermit d'une façon définitive après sa mort par la +publication de son <i>Guide des Égarés du Temps</i>, paru à Lemberg en 1851.</p> + +<p>Ces études, non achevées pour la plupart, forment un livre très curieux. +Nous regrettons de ne pouvoir en présenter qu'un exposé sommaire et de +n'indiquer que les idées principales.</p> + +<p>Le besoin de donner une explication philosophique de l'existence divine +a poussé Hegel à émettre l'axiome que la raison seule forme la réalité +des choses et que la vérité absolue se trouve dans l'unité du subjectif +et de l'objectif, correspondant, le premier, à l'état concret de chaque +être, c'est-à-dire à la <i>matière</i>, qui forme sa <i>raison réelle</i>,—et le +second à son état abstrait, c'est-à-dire à l'<i>idée</i>, qui forme sa +<i>raison absolue</i>.</p> + +<p>C'est en se fondant sur cet axiome de la raison réelle et de la raison +absolue de Hegel, que Krochmal édifie son ingénieux système de la +philosophie de l'histoire juive. Il est le premier savant juif pour +lequel le judaïsme ne forme pas une entité distincte et à part, mais une +partie de la civilisation universelle. Ayant des liens communs qui le +rattachent au monde civilisé tout entier, le judaïsme s'en distingue +cependant par des qualités qui lui sont propres. En même temps qu'il +mène l'existence indépendante d'un organisme national semblable à tous +les autres, il aspire aussi à une représentation <i>spirituelle absolue</i> +et, par conséquent, à l'universalisme. De ce double aspect que nous +présente le peuple juif, il résulte que, tandis que la <i>nationalité +juive</i> forme l'<i>élément propre</i> à ce peuple, sa civilisation, son +intellect sont <i>universels</i> et se détachent de sa vie nationale propre. +Voilà pourquoi cette civilisation est essentiellement spirituelle, +idéale, et tend au perfectionnement de l'humanité tout entière. Notre +philosophe arrive, par suite, aux trois conclusions suivantes:</p> + +<p>1º Le peuple juif est comme le phénix qui ressuscite sans cesse de ses +cendres. Il réunit en lui les trois unités de la triade de Hegel: +l'idée, l'objet et l'intelligence. Cette résurrection du peuple juif se +fait toujours suivant une progression ascendante qui aspire au +<i>spirituel absolu</i>. D'abord organisme politique, il devient bientôt +dogmatique religieux, pour se transformer ensuite en état spirituel. +Krochmal—il ne fait que le sous-entendre—ne voit dans la religion +qu'un phénomène passager de l'histoire du peuple juif, comme l'avait été +son existence politique.</p> + +<p>2º Le peuple juif présente un double aspect, il est national dans son +<i>particularisme</i>, ou dans son aspect concret, et <i>universel</i> dans son +spiritualisme. Le génie national de tous les autres peuples de +l'antiquité était étroitement particulier, c'est pourquoi ils ont tous +succombé. Seuls les prophètes juifs ont conçu le spirituel absolu et +universel et la vérité morale, de là vient que le peuple juif subsiste.</p> + +<p>3º Krochmal admet, avec Hegel<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, que les résultantes du développement +historique d'un peuple forment la quintessence de son existence. +Seulement il ne croit pas que l'essentiel dans l'existence d'un peuple +soit la <i>résultante</i>; le processus de l'évolution historique en soi est +une raison suffisante de cette existence. Esprit plus rationnel que +Hegel, il évite ainsi la contradiction qui résulte de la définition +mystique de l'existence donnée par Hegel.</p> + +<p>Pour le métaphysicien allemand, l'existence, c'est l'intervalle qui +sépare l'être du néant ou le <i>devenir</i>. Krochmal élimine simplement +cette idée plus ou moins matérielle de l'<i>intervalle</i>. Il substitue les +effets moraux produits <i>pendant</i> le cours de l'action historique à +l'idée des effets postérieurs à cette action, ou résultantes. La manière +plus ou moins matérielle d'après laquelle évolue l'action historique, +remplace chez lui l'idée du <i>devenir</i> comme intermédiaire +incompréhensible entre la <i>raison réelle et la raison absolue</i>.</p> + +<p>Appuyé sur ces axiomes, Krochmal élucide, à une époque où la psychologie +des peuples et la sociologie étaient encore en germe, les phénomènes de +l'histoire juive et ceux de l'évolution religieuse et spirituelle de +l'humanité, avec une originalité et une profondeur de pensée +remarquables.</p> + +<p>Que l'on s'imagine l'effet produit par ces idées sur l'esprit des +lettrés polonais affranchis du dogmatisme et des espérances mystiques, +mais hésitant et cherchant leur raison d'être même de juifs. C'était, +fondée sur la science moderne, l'explication de cette raison d'être qui +venait de leur être révélée, la satisfaction de leur amour-propre +national.</p> + +<p>Krochmal a ouvert ainsi la voie aux esprits chercheurs des générations +futures. Ils édifieront leurs conceptions du peuple juif sur les idées +du Maître, A. Mapou, le créateur du roman historique en hébreu, +s'inspirera du «Guide»<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, et, de nos jours, le publiciste de talent +Ahad Haam s'emparera de quelques-unes des idées de Krochmal, notamment +sur l'importance du <i>facteur spirituel</i> dans l'existence du peuple juif.</p> + +<p class="top5">À côté de ces deux maîtres, toute une école de jeunes écrivains a +contribué à faire la fortune de l'hébreu en Galicie. Tous les genres +littéraires et scientifiques furent cultivés avec plus ou moins +d'originalité.</p> + +<p class="top5">Mais bientôt le temps ne sera plus aux études sereines de la pensée et +de la science du passé. L'envahissement triomphant du Hassidisme, après +avoir conquis toute la Pologne russe, menaçait d'anéantir tout ce qui +pensait et raisonnait encore au moment même où le souffle puissant du +<i>Kultur-kampf</i> ébranlait les portes du ghetto polonais. Nous avons vu +Rapoport luttant contre le Hassidisme dans son pamphlet spirituel. Nous +verrons maintenant un poète satirique de grand talent livrer une +bataille sans merci aux partisans du Hassidisme et des «domaines des +ténèbres».</p> + +<p>Isaac Erter, de Przemysl (1792-1841), était l'ami et le disciple de +Krochmal. Enfant prodigue, sa première enfance a été absorbée par +l'étude de la loi. À l'âge de 13 ans, son père le marie à une jeune +fille de 18 ans, qu'il vit pour la première fois le jour de son mariage +et qui mourut peu après. Erter reprend ses études rabbiniques, puis il +se remarie. Une heureuse rencontre avec un Maskil le détermine à étudier +la grammaire hébraïque et à devenir l'adepte de la Haskala. Il entre en +relations avec Rapoport et Krochmal. Encouragé par ces derniers, il +publie son premier essai satirique contre le Hassidisme, qui eut un +grand retentissement. Persécuté par les fanatiques, il ne peut continuer +à exercer sa profession de professeur d'hébreu et, obligé de quitter sa +ville natale, il s'en va à Brody, où il est accueilli avec empressement +par le cercle des Maskilim. Là, il mène une existence très dure. Sa +femme, courageuse et intelligente, le soutient et le pousse à faire des +études sérieuses. À l'âge de 33 ans, il part, va étudier la médecine à +Pest et, cinq ans après, il revient à Brody avec le diplôme de docteur +en médecine. Désormais il pourra mener une vie indépendante et mener la +bonne guerre contre l'obscurantisme et le mysticisme. Il publia dans les +recueils de l'époque de nombreux articles qui furent réunis après sa +mort en un seul volume et publiés sous le nom de <i>Hazofé-le-beth-Israel</i> +(Le Voyant de la maison d'Israël), par les soins du poète Letteris<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> + +<p>Erter est un poète satirique et un critique de mœurs de premier ordre. +Pour la vivacité de son style mordant et élégant à la fois, il peut être +comparé à ses deux contemporains Heine et Bœrne. Il présente plus d'une +attache commune avec ces deux poètes. Plus sérieux et plus convaincu que +le premier, il poursuit dans ses satires un but bien déterminé. Son rire +est mêlé de larmes, et, s'il mord, c'est pour corriger. Plus original et +plus poète que Bœrne, sa pensée est nette et tranchante, et la +préciosité du style n'y nuit pas. Sans parti-pris et sans passion, avec +une fine ironie, il sait railler les Hassidim, leurs superstitions +néfastes et leur culte de l'angélologie et de la démonologie. Il +critique l'ignorance et l'étroitesse d'esprit des rabbins, et flagelle +la vanité mesquine des représentants des communautés.</p> + +<p>Animé du désir de faire pénétrer la vérité et la civilisation parmi ses +coreligionnaires, il ne s'attaque pas seulement aux fanatiques, mais il +ne craint pas de dire leur fait aux <i>modernes</i> du ghetto, aux +intellectuels diplômés, qui ne cherchent que leur profit et +n'entreprennent rien pour le bien du peuple. Autant d'articles qu'il a +publiés, autant de flèches lancées au cœur même de ce régime arriéré. +C'est la première fois qu'un poète hébreu osait étaler, dans une série +de tableaux saisissants, tous les maux sociaux qui rongeaient ces +milieux étranges, pleins de contradictions et de naïveté. À la façon de +Cervantès, c'est par le ridicule qu'il tue le rabbin et qu'il assassine +le mystique.</p> + +<p>Erter doit être placé au premier rang parmi les champions de la +civilisation chez les juifs.</p> + +<p>La Galicie a également donné le jour à un poète lyrique fort distingué. +Meïr Halévi Letteris (1807-1871) était un savant philologue, mais il +excella surtout dans la poésie. Lui aussi, il débuta dans les lettres +par une traduction exacte et fort belle des pièces bibliques de Racine. +Écrivain fécond, son activité s'exerça sur tous les genres littéraires. +Nous possédons de lui une trentaine de volumes, tant en prose qu'en +vers<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>. Son remaniement hébraïque de <i>Faust</i>, paru à Vienne, est un +chef-d'œuvre de style, et lui a valu une renommée éclatante. Seulement, +en voulant demeurer sur un terrain purement juif, Letteris s'est permis +de mettre à la place du héros de Goethe un docteur gnostique, Elischa +ben Abouja, surnommé «Acher» dans le Talmud. Ce remaniement dans le rôle +principal de la pièce en entraîna beaucoup d'autres, qui sont loin +d'être à l'avantage de la version hébraïque.</p> + +<p>La prose de Letteris est lourde; elle manque de grâce et de naturel, +qualité que nous trouvons cependant chez la plupart de ses contemporains +en Russie. Approuvons-le néanmoins de n'avoir jamais voulu sacrifier la +netteté de la pensée à l'élégance du style, comme tant d'autres.</p> + +<p>En revanche les qualités de sa poésie sont incontestables au point de +vue du style et de la facture des vers. C'est un classique, et ses +nombreuses traductions des poètes modernes montrent avec quelle facilité +l'hébreu antique se laisse manier par les mains des maîtres. Ces +qualités du style mises à part, on est obligé de reconnaître que le +souffle poétique personnel et le don d'imagination faisaient +généralement défaut à notre poète. Ses poésies les plus originales ne +sont que des imitations des romantiques.</p> + +<p>Un charme naïf est répandu dans certaines de ses poésies, surtout dans +celles où il laisse pleurer son cœur de juif. Ses poésies sionistes sont +les plus parfaites en ce sens, et l'une d'elles—la meilleure que sa +lyre ait produite—a été consacrée universellement comme <i>chant +national</i>. Elle est intitulée «La Colombe plaintive» (<i>Iona Homiah</i>). La +colombe symbolise le peuple d'Israël. Déjà les prophètes se sont servis +de ce symbole, et c'est par les plaintes de la colombe qu'il fait +entendre les doléances du peuple juif depuis qu'il a été chassé de son +pays natal et abandonné par son Dieu.</p> + +<div class="blockquot"><p>Hélas, que je suis affligée depuis que, rejetée du rocher qui m'a +abritée, je mène une vie errante et vagabonde. Autour de moi +l'orage éclate, seule et abandonnée je cherche un abri dans les +branches touffues de la forêt. Mon ami m'a abandonnée, il s'est +courroucé contre moi parce que je me suis laissé séduire par les +étrangers. Depuis, sans répit, mes ennemis me harcèlent et me +poursuivent. Depuis que mon adoré a disparu, mes yeux ne tarissent +pas de larmes; sans toi, ô ma gloire, à quoi me sert la vie? Mieux +vaut habiter la tombe que d'errer à travers le monde. La mort +n'est-elle pas sœur du malheur?</p> + +<p>Là, deux oiseaux se becquettent et savourent la douceur de leur +amour. Ils ont trouvé un abri tranquille entre les branches des +arbres, entouré de verts oliviers et de couronnes de fleurs. Seule, +moi, exilée, je ne trouve point d'abri. Le nid de mon rocher est +entouré d'une haie impénétrable d'épines. Les fauves mêmes vivent +chacun avec leur femelle; seule parmi les vivants, pauvre colombe +affligée, je vis solitaire.</p> + +<p>Ceux qui se gorgent du sang des innocents vivent eux aussi en +famille; ils ont un nid tranquille; seuls, les pauvres et les +honnêtes sont privés d'espoir.</p> + +<p>Reviens donc, ô toi, souffle de ma vie, reviens, mon unique +consolation! N'entends-tu pas ma plainte amère?</p> + +<p>Aie pitié de moi, rends-moi ton amour, conduis-moi vers mon nid, +vers mon rocher, et je m'abriterai sous tes ailes.</p> + +<p>—C'est ainsi que, dans la nuit silencieuse, lorsque toute la terre +était plongée dans une sérénité divine, mes oreilles ouïrent les +plaintes de la colombe.</p> + +<p>Et, chaque fois que mon oreille entend une colombe plaintive, mon +cœur est profondément ébranlé par les pleurs de mon peuple.</p></div> + +<p>Un grand nombre d'écrivains et de traducteurs ont encore illustré cette +époque. S. Bloch, auteur d'une géographie universelle et d'une +description de la Palestine, écrites dans un style oratoire, est le plus +important d'entre eux.</p> + +<p>Juda Mises combattit, dans ses ouvrages, <i>Techunath Harabanim</i> +(Caractéristique des rabbins) et <i>Kineath Haemeth</i> (Le zèle de la +vérité), la tradition rabbinique et les autorités du Moyen-âge. Son +rationalisme suranné lui attira des reproches sévères de la part de +Rapoport. Il n'en a pas moins suscité une polémique digne d'attention et +féconde par ses suites.</p> + +<p>Là s'arrête la prépondérance des littérateurs polonais, autrichiens. Le +centre de l'activité littéraire sera définitivement transportée en +Russie. Le Hassidisme aura bientôt envahi et conquis toute la Galicie, +et la littérature hébraïque, confinée dans quelques cercles étroits, n'y +retrouvera plus jamais sa floraison première.</p> + +<p class="top5">Si le centre du mouvement littéraire hébraïque était en Galicie pendant +toute la première moitié du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle, il ne faut pas croire que +les lettrés juifs des autres pays n'y participassent point. Presque dans +tous les pays slaves aussi bien que dans l'Occident, en Allemagne, en +Hollande et surtout en Italie, l'hébreu est cultivé par des savants et +des lettrés de mérite. Zunz, Geiger, Jellinek et Frænkel ont publié +quelques-uns de leurs travaux en hébreu.</p> + +<p>À Amsterdam, parmi toute une école de lettrés, nous relevons le nom du +poète et savant Samuel Molder (1789-1862). Éditeur de plusieurs recueils +littéraires, il nous a laissé, en dehors de ses remarquables études sur +l'histoire, des poésies qui étaient très goûtées par ses contemporains, +et publiées pour la plupart dans le recueil <i>Bicoureï Toeleth</i> (Prémices +Utiles), qu'il rédigea à Amsterdam en 1820.</p> + +<p>Un conte talmudique sur la séduction de la femme du docteur Meïr, la +célèbre Beruria, lui fournit le sujet d'un excellent poème sur la +légèreté de la femme<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> + +<p>Parmi les collaborateurs des recueils périodiques publiés en Galicie, +citons aussi Juda L. Yételis de Prague (1773-1838), dont les épigrammes +peuvent servir de modèles du genre<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>. Nous en empruntons un:</p> + +<div class="blockquot"><p><span class="smcap">À Tirza</span></p> + +<p>Elle est belle comme la lune, splendide comme le soleil; tout en +elle ressemble aux deux astres: La jeune femme prodigue ses +libéralités à tout le monde, et, comme les deux astres, elle domine +le jour et la nuit<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p></div> + +<p>La Hongrie, dont les juifs avaient les mêmes mœurs et les mêmes +tendances que ceux de la Pologne, a donné le jour à un poète de valeur. +Salomon Levison de Moor (1789-1822) a vécu dans un milieu orthodoxe et a +connu tous les obstacles moraux et matériels. Il sut en triompher et +devenir un très sérieux savant et un poète de mérite. En dehors de ses +études historiques écrites en allemand, il a composé en hébreu une +excellente géographie de la Palestine sous le titre de <i>Mehkereï Erez</i>, +parue à Vienne en 1819.</p> + +<p>Son traité poétique, <i>Melizath Yeschurun</i> (La Rhétorique Juive), paru +également à Vienne, en 1846, est un chef-d'œuvre de rhétorique et de +poésie.</p> + +<p>Son poème, que précède cet ouvrage, intitulé «L'éloquence poétique» ou +l'apothéose de la poésie et des belles lettres, est un des meilleurs qui +aient été écrits en hébreu. Le poète y fait preuve d'une imagination +riche; ses images sont nettes et précises et le style est d'une allure +classique remarquable. Un amour malheureux mit fin aux jours de ce poète +avant la complète éclosion de son génie.</p> + +<p class="top5">Tout ce mouvement littéraire de la première moitié du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle n'a +pas réussi à s'imposer aux grandes masses et à créer une littérature +nationale un peu originale. Les Maskilim galiciens ont commis la même +erreur que leurs prédécesseurs allemands. En se faisant les champions de +l'humanisme en Pologne, dans un milieu foncièrement religieux et que les +conceptions modernes avaient à peine effleuré, ils ont attaché trop +d'importance aux arguments de la raison et ne se sont que rarement +adressés au sentiment de leurs coreligionnaires. Ils se sont flattés de +pouvoir convaincre par la seule vertu d'un raisonnement positif ces +masses imbues de mysticisme, écrasées par le double joug de la religion +et d'une condition sociale inférieure, et que seul l'idéal messianique +d'un avenir glorieux soutenait. Quoi d'étonnant alors si l'humanisme +galicien n'est jamais sorti des cercles restreints des lettrés pour +devenir un mouvement populaire? Ni la profondeur de penseurs comme +Rapoport et Krochmal, ni la critique mordante d'un Erter, ni le lyrisme +sioniste de Letteris n'eurent assez de puissance pour barrer la route au +Hassidisme et pour l'empêcher d'accomplir son œuvre d'obscurantisme. +C'est à peine s'ils ont pu entamer les esprits les plus indépendants +parmi les jeunes rabbins. Mais ceux-ci aussi, dans la crainte d'une +décadence religieuse déjà manifeste en Allemagne, se déclareront +adversaires acharnés de toute propagation de la littérature hébraïque +profane<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>. L'état de littérateur hébreu deviendra de plus en plus +pénible en Pologne et le nombre des publications diminuera +considérablement. Nous verrons apparaître le type du Mehaber, auteur +vagabond, vendant lui-même ses écrits et les imposant presque aux +acheteurs. Cela nous renseigne suffisamment sur l'état de cette +littérature naissante.</p> + +<p class="top5">Qui sait si l'œuvre des Maskilim galiciens n'était pas condamnée à +rester stérile et à ne jamais émouvoir la masse juive, sans l'arrivée +d'un littérateur italien, qui possédait justement ce qui manquait à la +plupart de ses prédécesseurs, à savoir le <i>sentiment</i> juif. Il sut +allier une culture universelle et une réelle largeur d'esprit à un +patriotisme juif inébranlable. Samuel-David Luzzato—car c'est de lui +qu'il s'agit—a enfin trouvé la formule qui devait imposer la culture +moderne aux masses croyantes, sans blesser leur sentiment juif. +Arrêtons-nous un instant à la vie et à l'activité de ce personnage +remarquable.</p> + +<p>Après un arrêt assez prolongé subi par les lettres hébraïques en Italie, +une nouvelle école littéraire et scientifique s'y forme pendant la +première moitié du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle. Elle collabore avec éclat au +mouvement littéraire du Nord. Le célèbre critique et esprit indépendant +I.-S. Reggio (1784-1854) a exercé, par ses publications sur l'histoire +littéraire et par ses audacieux articles sur les réformes religieuses, +une influence énorme sur ses contemporains. Son œuvre capitale «La Loi +et la Philosophie», parue à Vienne en 1827, est un essai de synthèse de +la Loi juive et de la science.</p> + +<p>Joseph Almanzo<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> (1790-1860), dont les poésies, parues en deux +recueils, sont intitulées: <i>Higayon Bekinor</i> (La Harpe lyrique) et +<i>Nesem Zahab</i> (Parure d'Or), et surtout la femme poète, Rachel Morpurgo +(1790-1860), apparentée à la famille de Luzzato et dont nous possédons +un recueil de poésies sur divers sujets, ainsi qu'un certain nombre +d'autres écrivains de l'époque, sont assez connus des lecteurs hébreux.</p> + +<p>Le recueil <i>Ougab Rachel</i><a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a> (La Cithare de Rachel), édité par les +soins du savant V. Castiglioni, est un document curieux de l'histoire +littéraire hébraïque. Rachel Morpurgo possède la langue biblique à fond, +son style est alerte et original. Une sérénité d'âme exquise, une foi +optimiste dans l'avenir messianique d'Israël dominent ses écrits +poétiques.</p> + +<p>À l'occasion de la révolution démocratique de 1848, qui avait +profondément ébranlé les fondements de la société moderne, et à laquelle +les juifs participèrent en masse, elle écrit le sonnet suivant:</p> + +<div class="blockquot"><p>Celui qui humilie les orgueilleux a abattu tous les rois de la +terre, et a amené la ruine suprême de toute ville fortifiée, qu'il +a rassasiée de sang...</p> + +<p>Tous, jeunes et vieux, revêtent l'épée, plus avides de proie que +les bêtes fauves; tout le monde veut être libre: les sages et les +sots. La rage sévit plus bruyante que l'orage sur la mer...</p> + +<p>Tout autres sont les serviteurs vaillants de Dieu; ceux qui +combattent leur penchant et supportent avec succès le joug de leur +<i>Rocher</i>: mon Ami ressemble à un cerf, à une gazelle rétive.</p> + +<p>Il entonnera la grande Trompette pour amener le Sauveur; la plante +du juste croîtra sur la terre; Jéhova guérira leur misère, +rétablira les brèches. Lorsque Jéhova règnera, toute la terre se +réjouira!...</p></div> + +<p>Mais la plus belle poésie de Rachel est certainement celle où elle +affirme sa foi inébranlable de croyante, et qui est intitulée <i>Emek +Achor</i> (Vallée obscure).</p> + +<div class="blockquot"><p>Oh! vallée obscure de ténèbres et de brumes, jusques à quand me +tiendras-tu dans les chaînes! Mieux vaut mourir, mieux vaut +m'abriter dans l'ombre (divine), que l'isolement dans ces eaux +insondables!</p> + +<p>Déjà, je les vois, les collines de l'Éternité, leurs sommets +verdoyants, couverts de fleurs magnifiques! Je bats les ailes +d'aigle, je vole de mes yeux, je lève mon front tout en haut et +j'ose regarder le soleil!</p> + +<p>Ô Ciel! que tes voies sont splendides! C'est là que la liberté +éternelle domine. Et les airs qui soufflent sur tes hauteurs, +qu'ils sont doux, qu'ils sont inimaginables.</p></div> + +<p>Cette note mystique, dans les œuvres de certains des écrivains italiens +de l'époque, les distingue profondément de leurs contemporains de +Galicie et de Russie, qui se réclamaient pour la plupart du rationalisme +intégral.</p> + +<p class="top5">Incontestablement, le plus original de tous ces écrivains, celui qui a +joué un rôle prépondérant, est Samuel-David Luzzato (1800-1865). Il +était né à Trieste, fils d'un pauvre menuisier, instruit et estimé. Il +passa son enfance dans la misère et dans l'étude. Il sortit vainqueur de +cette lutte pour l'existence et pour le savoir. Dès 1829, il était nommé +recteur du Séminaire rabbinique de Padoue. Il put alors s'adonner +librement à la science et former des disciples, devenus célèbres pour la +plupart.</p> + +<p>Luzzato possédait une érudition vaste et profonde, un grand goût +littéraire et une culture moderne. Tempérament méridional, le sentiment +l'emportait chez lui sur la raison. Travailleur infatigable, l'esprit +toujours en éveil, il était également versé dans la philologie, +l'archéologie, la poésie et la philosophie. Il s'est essayé dans toutes +ces branches, sans jamais tomber dans la médiocrité. Il créa la science +du judaïsme en langue italienne, mais il fut surtout un écrivain hébreu.</p> + +<p>Il publia une édition très soignée des maîtres hébreux du Moyen-âge et +révéla au public, voire même aux savants, des poètes comme Jéhuda +Halévy<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>. Les annotations qui accompagnent ces éditions sont +ingénieuses et scientifiques. Il publia lui-même des vers et des poèmes, +dénués d'ailleurs d'inspiration et d'envolée poétiques, mais +irréprochables de forme et de style<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>. Sa prose est énergique et +précise, et conserve un charme oriental.</p> + +<p>Ce qu'il fut surtout, c'est un romantique juif. Son cœur de patriote +répugnait aux attaques dirigées contre la religion et le nationalisme +juifs par les humanistes allemands et galiciens. Il était ennemi du +rationalisme, et le combattit toute sa vie. La science, dont il ne nie +pas l'importance, ne vaut pas, pour lui, le sentiment religieux, qui +seul est capable d'établir la suprématie de la morale.</p> + +<p>M.S. Bernfeld, dans son étude sur Rapoport<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, considère avec raison +l'arrivée de ce romantique, de ce Chateaubriand juif, à une époque où le +rationalisme triomphait partout dans les lettres hébraïques, comme un +anachronisme surprenant. Le premier parmi les humanistes hébreux, +Luzzato revendique un droit d'existence contemporaine non seulement pour +la nationalité juive, mais aussi pour sa religion intégrale.</p> + +<p>«Toute nation qui possède un pays à elle peut subsister et parer à tous +les événements même sans une religion distincte. Mais le peuple juif, +dispersé dans tous les pays, ne peut se maintenir que grâce à son +attachement à sa Foi. Sans la Foi, son assimilation avec les autres +peuples est inévitable. Nous voyons, en Allemagne, des savants<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a> +s'occuper de la science du judaïsme comme on s'occupe de l'égyptologie +ou de l'assyriologie, par amour pour la science, pour se faire une +renommée ou, dans le meilleur cas, avec l'intention de glorifier le nom +d'Israël. Ils ne reculent devant aucune exagération lorsqu'il s'agit de +hâter l'émancipation politique des juifs. Pour ces gens, au bout du +compte, Schiller et Gœthe ont plus d'importance et leur sont plus chers +que tous les prophètes et les docteurs du Talmud. Or, cette science du +judaïsme ne pourra pas survivre à la réalisation de l'émancipation et à +la mort de ceux qui étudiaient la Thora et croyaient à la Foi avant +d'avoir pris des leçons chez Eichhorn...<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p> + +<p>«La véritable science juive, celle qui durera autant que le monde, c'est +la <i>science fondée sur la Foi</i>; la science qui cherche à comprendre la +Bible comme œuvre divine et qui sait apprécier l'histoire particulière +du peuple dont le sort fut particulier, celle enfin qui cherche à +saisir, dans les diverses époques de l'histoire du peuple juif, les +moments de la lutte du génie du judaïsme contre le génie humain, +universel, qui le guettait au dehors. Et comme dans tous les siècles +nous voyons l'esprit divin du judaïsme l'emporter sur l'esprit +humain,—le jour où ce dernier l'emportera, c'en sera fini de +l'existence du peuple d'Israël.»</p> + +<p>On voit comment le romantique italien se rencontre avec Krochmal dans la +conception du rôle providentiel d'Israël, tout en partant d'un point de +vue différent. En somme, l'un et l'autre ne font qu'interpréter la +conception ancienne de la sélection divine d'Israël et du «peuple élu». +Mais, tandis que Krochmal ne voit dans la religion qu'une forme +passagère dans l'existence de la nation, pour Luzzato la religion est +une partie essentielle du judaïsme. Cette conception à la Bossuet de la +religion ne l'égare cependant point, et il tâche de concilier la Foi +avec les exigences de l'esprit moderne. La religion juive est pour lui +la doctrine morale par excellence. Comme Heine, il voit l'humanité +agitée par deux forces adverses: l'<i>atticisme</i> et le judaïsme. Tout ce +qui est justice, vérité, bien et abnégation est juif; tout ce qui est +beau, rationnel, sensuel est <i>atticisme</i>. Luzzato ne craint pas de +critiquer violemment les maîtres du Moyen-âge, principalement +Maïmonide. Celui-ci a tenté une chose impossible en voulant accorder la +science et la foi, la raison et le sentiment—Moïse avec Aristote—, +choses qui ne se concilient jamais.</p> + +<p>«La science ne nous rend pas heureux, seule la morale suprême est en +état de nous donner le vrai bonheur et la quiétude intérieure. Cette +morale, ce n'est pas chez Aristote que nous la trouvons, mais uniquement +chez les prophètes d'Israël.</p> + +<p>«Le bonheur du peuple juif, le peuple de la morale, ne dépend pas de son +émancipation politique, mais de la Foi et de la Morale. Les rabbins +français et allemands du Moyen-âge, naïfs et non cultivés, mais pieux et +sincères, sont préférables aux esprits spéculatifs de l'Espagne, dont le +raisonnement et la rhétorique ont faussé les esprits<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>».</p> + +<p>Ces idées, si peu compatibles avec les tendances qui dominaient dans le +camp des savants juifs en Allemagne, engagèrent Luzzato dans des +discussions et des polémiques avec la plupart de ses amis. Luzzato ne +s'attaqua pas seulement aux maîtres du Moyen-âge, il s'éleva aussi +contre ses contemporains. Dans une de ses lettres, il va jusqu'à +prétendre que Jost et ses collègues, qui croient faire une besogne utile +en défendant le judaïsme contre ses ennemis, lui font plus de tort que +ces ennemis. Ces derniers contribuent à la conservation du peuple juif +comme nation à part, tandis que la critique rationaliste de la religion +juive ne sert qu'à rompre les liens qui unissent la nation et à +précipiter sa perte.</p> + +<p>«Quand, ô savants allemands, s'écrie-t-il avec véhémence, arriverez-vous +à comprendre qu'entraînés comme vous l'êtes par le courant universel, +vous permettez à l'ambition nationale de s'éteindre, et à la langue de +nos ancêtres de tomber en désuétude, et que vous préparez ainsi +l'invasion totale de l'athéisme... Tant que vous n'aurez pas enseigné +que le Bien n'est pas visible aux yeux, mais sensible au cœur, le +judaïsme ne fera que perdre<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>».</p> + +<p>Ce n'est pas le dogmatisme sec que Luzzato aime, ce ne sont pas les +restrictions minutieuses ni les controverses rabbiniques; il est trop +moderne, trop poète pour cela. Ce qu'il aime, c'est la poésie de la +religion, c'est son élévation morale qui l'attire. Comme Jéhuda Halévi, +le philosophe du sentiment dont il est le successeur, Luzzato a cette +façon à part de sentir et de penser qui distingue les esprits +<i>intuitifs</i> du peuple juif. Il aima son pays natal et le montra dans ses +écrits. Il sut aussi trouver des notes sionistes dans son recueil en +vers <i>Kinor Naïm</i> et dans ses lettres.</p> + +<p class="top5">Luzzato a fait école. De nos jours encore des savants et des stylistes +remarquables en Italie, comme J.-V. Castiglioni, E. Lolli, etc., ont +puisé leur science dans les écrits du maître et s'en réclament. Ses +travaux philologiques et linguistiques ont une valeur inappréciable. +L'édition récente de ses lettres en cinq volumes, publiée par Groeber, à +laquelle nous avons emprunté la plupart des passages cités, prouve +suffisamment son influence sur ses contemporains.</p> + +<p>Il fut un maître et un prophète. Il couronna dignement l'œuvre de la +Renaissance de la littérature hébraïque inaugurée par un de ses +ancêtres, un autre Luzzato.</p> + +<p>Un siècle d'efforts et de labeur ininterrompus avait préparé la +résurrection de la langue hébraïque. L'hébreu devenu une langue moderne, +touchant à toutes les branches de la pensée, il s'agissait de l'imposer +aux masses orthodoxes et d'en faire un instrument puissant +d'émancipation sociale et religieuse. Par la direction que Luzzato sut +imprimer aux esprits, la chose devint aisée. Il a trouvé la <i>clef du +cœur</i> de ces masses.</p> + +<p>Une missive en vers d'un jeune poète lithuanien, datée de 1857<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, +traduit éloquemment les sentiments éprouvés par l'école littéraire +naissante à l'égard du maître italien.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Du pays de la glace, où les fleurs et le soleil ne durent que +deux, trois mois, ces vers de salut s'envolent, comme les oiseaux +devant la gelée, vers le glorieux habitant du Midi, trônant au +milieu des savants et honoré par les pieux; celui dont le cœur +brûle d'un, amour ardent pour son peuple et pour la langue +hébraïque.»</p></div> + +<p>Ce pays, c'était la Lithuanie, où le mouvement littéraire venait de +faire une entrée triomphale et apporter la lumière et la science. Le +jeune poète était Juda-Léon Gordon, devenu le plus grand poète juif du +<span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p class="top5">Nous terminons ici la première partie de notre étude, consacrée +spécialement à l'évolution de la littérature hébraïque dans l'Europe +occidentale. Son avenir, c'est l'Orient!</p> + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h2> + +<p class="d"><span class="smcap">L'Humanisme en Russie.—La Lithuanie</span>.</p> + + +<p>Nous sommes en pays juif; le seul peut-être qui subsiste encore<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p> + +<p>Derniers venus à participer au mouvement intellectuel du judaïsme +européen, les juifs lithuaniens surgissent dans la seconde moitié du +<span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> siècle comme un organisme social individuel, nettement tranché +dès son apparition. Les rabbins, les savants de la Lithuanie acquièrent +une renommée sans conteste; ses écoles rabbiniques deviennent les +centres actifs de la science talmudique.</p> + +<p>Le «Synode des quatre régions de la Lithuanie» avec Brest et plus tard +Vilna à leur tête, régissait d'une façon indépendante les destinées des +populations juives de ce pays, si différentes de celles de la Pologne +proprement dite.</p> + +<p>Les révolutions et les perturbations qui ont amené la décadence sociale +et religieuse des juifs polonais pendant le <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle n'ont +presque pas touché ce coin délaissé. L'invasion des Cosaques n'est pas +allée non plus jusque là. L'annexion prématurée de la Lithuanie à la +Russie a sauvé cette province de l'état d'anarchie et de l'effervescence +qui agitèrent la Pologne pendant la dernière période de son existence.</p> + +<p>Abandonnés à leur destin, négligés par les autorités et formant la +presque totalité des habitants urbains de ce pays, les juifs lithuaniens +réalisaient en plein <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle un milieu national théocratique +juif. Le Talmud leur servait de code civil et religieux; l'autorité +rabbinique, appuyée du synode central et des <i>Cahals</i> locaux, jugeait en +dernier ressort de tout et avait la haute main sur les intérêts +matériels et moraux de ses subordonnés. L'étude de la Loi était poussée +à outrance, et le fait d'avoir un illettré, un «<i>Am-haarez</i>» +(littéralement rustre) dans sa famille était considéré comme une injure.</p> + +<p>Terre promise du rabbinisme, tout y favorisait l'éclosion d'un milieu +national juif.</p> + +<p>La pauvreté naturelle du pays, le sol infertile, les forêts +impénétrables, l'absence de grands centres civilisés, tenaient à l'écart +les grands seigneurs polonais, qui préféraient demeurer en Pologne. Les +pieux lettrés échappés aux persécutions religieuses de tous les pays de +l'Europe, de France et d'Allemagne surtout, pouvaient librement +s'adonner à l'étude du Talmud et aux pratiques religieuses. Aucune +immixtion étrangère ne venait les troubler. Le ciel inclément, +l'absence de toute distraction ne gênaient pas beaucoup ces évadés du +ghetto pour qui le Livre et la lettre morte représentaient tout. Le +traitement hautain et arbitraire que le «noble» infligeait à son +«facteur» et intendant juif, les humiliations de toute nature au prix +desquelles il lui était permis de vivre—car sans la protection des +seigneurs il n'aurait pas pu subsister un instant dans ses rapports avec +les paysans miséreux et orthodoxes—ne l'affectaient pas outre mesure et +ne blessaient pas profondément son amour-propre. Dans son for intérieur +il s'estimait supérieur par sa moralité et par son origine au «Poritz» +(seigneur) polonais, insensé et extravagant.</p> + +<p>Dans les villages, les juifs dominaient, en tant que possesseurs et +intendants des serfs. Dans les villes difformes avec leurs bâtisses tout +en bois, ce sont eux qui formaient le gros des marchands, des courtiers, +des artisans et des ouvriers même. Tous menaient une vie misérable et +soutenaient une lutte âpre pour l'existence. Cette vie de soumission et +de misère, sans jouissance hors les joies intimes de la famille, sans +ambition hors celle de l'étude de la Loi, disciplinée par l'autorité +religieuse et purifiée par des mœurs austères et rigides, a marqué d'un +coin spécial le caractère de ces foules. L'esprit était constamment tenu +en éveil par la dialectique talmudique et par l'ingéniosité qu'il +fallait déployer pour se procurer le pain quotidien. C'est à peine si +les rêves messianiques, appuyés plutôt sur la croyance dans la suprême +justice et dans la supériorité morale et religieuse d'Israël que sur +une conception mystique, venaient embellir cette existence triste et +morne.</p> + +<p>Telle était, et telle est encore en partie la manière d'être de cette +population sobre, énergique, mélancolique et subtile qui forme de nos +jours la masse des deux millions de juifs résidant en Lithuanie et dans +la Russie Blanche, et qui envoie aux grandes capitales de l'Europe et +aux pays d'outre-mer les émigrants israélites les plus laborieux et les +plus doués en ressources intellectuelles et morales.</p> + +<p>La seconde moitié du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle, grâce à la paix qui régnait dans +le pays depuis sa soumission à la Russie, fut le témoin de l'apogée des +études rabbiniques. Les écoles supérieures, les «Yeschiboth», devinrent +des centres d'attraction pour l'élite de la jeunesse; le nombre des +auteurs et des érudits augmenta considérablement, et les imprimeries +hébraïques étaient en pleine floraison. L'idéal de tous les juifs +lithuaniens était, sinon de marier leur fille à un «érudit», du moins de +nourrir à leur table un «bochour», c'est-à-dire un élève-rabbin. La +«Thora», c'est la meilleure «sechora» (marchandise),—chante toute mère +lithuanienne en berçant son fils.</p> + +<p>Une autorité rabbinique telle que les siècles derniers n'en ont plus +connu de pareille, est venue consacrer par son génie sobre et +indépendant et par sa grandeur morale cet état d'âme du Judaïsme +lithuanien qu'il personnifiait dans sa plus haute expression.</p> + +<p>Élie de Vilna, surnommé le «Gaon», sut résister à l'assaut du Hassidisme +qui menaçait de conquérir les masses lithuaniennes, sinon les lettrés.</p> + +<p>Pour parer aux dangers du mysticisme, qui exerçait un si puissant +attrait sur les esprits que la casuistique sèche et subtile du +rabbinisme ne parvenait pas à apaiser, il se décida à rompre avec la +scolastique en faveur d'une interprétation relativement plus rationnelle +des textes et des lois. Il alla même—chose inouïe en son temps et que +seule sa popularité pouvait excuser—jusqu'à affirmer l'utilité des +sciences profanes et positives dont l'étude ne pouvait que servir celle +de la Loi. Personnellement, il publia un traité de mathématiques et +s'occupa avec ardeur de recherches philologiques. Ses élèves suivirent +son exemple; ils traduisirent en hébreu plusieurs ouvrages +scientifiques, et fondèrent des écoles et des foyers de puritanisme en +Lithuanie et jusqu'en Palestine. La «Yeschiba» de Volosjin est devenue +depuis un siècle le centre du talmudisme traditionnel et du rationalisme +rabbinique.</p> + +<p>Il serait téméraire de présumer que l'écho de la science des +encyclopédistes soit parvenu jusqu'à ce milieu fermé par un double mur +politique et religieux. Les langues européennes y étaient inconnues, et +c'est dans l'œuvre des savants juifs du Moyen-âge, tels que Maïmonide, +Albo, etc., que les élèves du Gaon lithuanien ont cherché leur +nourriture intellectuelle. Il en résulta une science hétéroclite et +singulière. Des notions et des théories fausses et surannées furent +introduites par eux en hébreu et eurent cours. Lorsqu'un certain Élie, +rabbin de la fin du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle, voudra réunir en un corps toutes +les données de la science, il écrira une sorte d'encyclopédie bizarre, +le <i>Sefer Haberith</i><a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a> (Livre de l'Alliance). À côté des données +géographiques les plus fantaisistes, il réunira des lois physiques et +des découvertes chimiques couvertes par des formules magiques. Ce livre, +qui n'est pas unique dans son genre, a été maintes fois réimprimé, et de +nos jours encore il fait les délices des lecteurs orthodoxes.</p> + +<p>Pendant longtemps, le gouvernement russe ne s'est pas occupé de l'état +intellectuel de ses sujets juifs. Ceux-ci ne demandaient pas mieux que +de conserver leur liberté intérieure. La façon dont le gouvernement les +traitait n'était d'ailleurs pas de nature à leur inspirer une trop +grande confiance envers lui. Il ne pouvait être question d'une +russification même relative de ces masses à une époque où la +civilisation et la langue russes n'étaient qu'à l'état d'embryon.</p> + +<p>Ce n'est qu'avec l'avènement d'Alexandre I<sup>er</sup> que les réformes +projetées par le gouvernement eurent leur contre-coup sur le ghetto +lointain. Une commission spéciale fut instituée pour étudier les +conditions de la vie des juifs et les moyens d'améliorer leur état +matériel et intellectuel. Le premier contact intime entre juifs et +russes se fait dans la petite ville de Sklow, presque exclusivement +habitée par des juifs. Cette ville formait une étape importante sur la +route qui menait de la capitale à l'Occident, et ses habitants juifs +eurent l'occasion d'entrer en relation avec les personnages de marque, +russes et étrangers, qui se rendaient à la capitale<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>. Un cercle de +lettrés influencés par les Meassfim s'y fonda, et c'est de ce milieu que +nous parvient un curieux document littéraire qui témoigne des espérances +que les réformes projetées par le gouvernement d'Alexandre I<sup>er</sup> pour +l'amélioration de l'état des juifs, avaient suscitées. Dans un pamphlet +intitulé <i>Sineath Hadath</i> (Haine religieuse), publié en 1804 à Sklow, en +hébreu, et traduit plus tard en russe, l'auteur, un nommé Nevachovitz +(grand'père du célèbre savant M. Metchnikoff, de l'Institut Pasteur) +proteste énergiquement au nom de la vérité et de l'humanité contre le +mépris qu'on professe à l'égard des juifs.</p> + +<div class="blockquot"><p>Être méprisé, honni, est-ce peu? Ô torture qui dépasse toutes les +autres, blessure que rien n'égale.... Les vents, le tonnerre et la +tempête réunis ne pourraient étouffer les cris de souffrance de +l'être méprisé par les autres<span style="letter-spacing:5px;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . .</span></p> + +<p>Chrétiens! Ne cherchez pas le <i>juif</i> dans l'<i>homme</i>, mais cherchez +plutôt l'<i>homme</i> dans le juif. Je jure qu'un juif fidèle à sa foi +ne peut pas être un homme méchant, ni un mauvais citoyen...</p></div> + +<p>Hélas! ce premier appel restera sans écho comme les suivants. Un siècle +se sera passé qu'en Russie on n'aura pas encore reconnu la qualité +d'homme au juif non converti.</p> + +<p>Les espérances que les guerres napoléoniennes avaient fait naître parmi +les populations juives de la Lithuanie furent déçues. Une main de fer +s'abattit sur eux et ils continuèrent à végéter misérablement dans leur +coin sombra et délaissé.</p> + +<p class="top5">On raconte que lorsque Napoléon entra à la tête de la Grande Armée à +Vilna, il fut tellement frappé par le caractère juif de cette ville +qu'il s'écria: «Mais c'est la Jérusalem de la Lithuanie!» Nous ne savons +ce qu'il y a de vrai dans ce mot attribué à l'empereur. Dans tous les +cas, aucune autre ville ne mériterait plus ce surnom. La résidence du +«Gaon» était déjà au <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle une métropole juive. L'élimination +systématique et voulue de l'élément polonais, surtout depuis +l'insurrection de 1831, la prohibition de la langue polonaise, la +fermeture de l'Université ainsi que l'absence de l'élément lithuanien +ont fait de Vilna la grande ville juive pendant tout le <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle. +Capitale détrônée d'un peuple trahi par sa noblesse, abandonnée par ses +habitants autochtones, elle devient le centre d'une société juive +indépendante et que rien ne gêne dans son développement intérieur. Sans +le moindre abandon de la tradition rabbinique qui lui sert de base +constitutionnelle, elle se laisse peu à peu pénétrer par les idées +modernes.</p> + +<p>L'humanisme allemand, la «Haskala» n'a pas rencontré de résistance +réelle dans ce monde relativement éclairé et préparé par l'école de +Gaon. Ce sont les élèves rabbiniques eux-mêmes qui fourniront les +premiers représentants de l'humanisme en Lithuanie. Ils mettront autant +d'ambition à cultiver la langue hébraïque et à étudier les sciences +profanes dans cette langue qu'ils en ont mis à approfondir et à creuser +le Talmud. Issus du peuple, vivant de sa vie et partageant ses misères, +séparés de la société chrétienne par une barrière de prescriptions qui +leur semble infranchissable, les premiers lettrés lithuaniens +apporteront dans leur amour naissant pour la science et pour les lettres +hébraïques ce désintéressement qui caractérise les idéalistes du ghetto.</p> + +<p>Un cercle de lettrés, les «Berlinois», se fonda vers l'an 1830 à Vilna, +et des cercles analogues se formèrent un peu plus tard dans la province. +Ils poursuivirent avec zèle la culture de la littérature hébraïque.</p> + +<p>Deux écrivains de valeur, tous deux de Vilna, l'un poète et l'autre +prosateur, ouvrent la marche de l'évolution littéraire en Lithuanie.</p> + +<p>Abraham Ber Lebensohn (Adam Hacohen) (1794-1880), surnommé le «père de +la Poésie», était né à Vilna. Orphelin de mère, il connut une enfance +triste et fut privé des seules consolations accessibles à l'enfant du +ghetto—l'amour et les soins maternels. À l'âge de trois ans il entra +dans le «Héder»; à sept ans il étudiait déjà le Talmud, puis la +casuistique et enfin la Cabbale. Cette dernière, d'ailleurs, n'exerça +qu'un faible attrait sur l'esprit du futur poète. L'étude approfondie de +la Bible et de la grammaire hébraïque, qui étaient déjà à la mode à +Vilna, modela son esprit. La lecture des œuvres de Wessely, pour lequel +il professa une profonde admiration pendant toute sa vie, exerça une +influence décisive sur sa vocation de poète.</p> + +<p>Dans ses premiers essais, Lebensohn ne diffère pas encore des nombreux +élèves rabbiniques qui s'amusaient à traduire en vers tous les +événements du jour. Une élégie à la mémoire d'un rabbin, une ode +célébrant la gloire douteuse d'un noble Polonais, et d'autres produits +de ce genre, tels étaient les sujets habituels de la muse à cette +époque, et tels furent aussi les premiers essais de notre auteur. Rien +n'y révèle encore le futur poète de mérite. Un peu plus tard il se mit à +apprendre l'allemand, mais sa connaissance de cette langue demeura +superficielle. Hanté par la gloire de Schiller, il se consacra à la +poésie et imita les poètes allemands. Mais il ne réussit jamais à saisir +à la lettre le sens de la poésie allemande, ni à comprendre les poésies +érotiques. L'élève rabbinique à l'esprit puritain et aux mœurs austères +n'y voyait qu'images poétiques et que symboles.</p> + +<p>Sa vie ne différa guère de celle des juifs pauvres du ghetto. Marié très +jeune par son père, il se trouve tout d'un coup aux prises avec +l'existence sans avoir connu ni les emportements, ni la jeunesse, ni les +passions, ni l'amour, sans avoir connu les luttes intérieures qui se +disputent le cœur de l'homme. Le sentiment de la nature, l'esthétique +pure, étaient un pays inconnu pour ce fils du ghetto; la conception de +l'art sans but moral aurait dépassé sa compréhension et sa mentalité +puritaines. Trop libre-penseur pour embrasser la carrière rabbinique, il +enseigna l'hébreu aux enfants. C'est là une profession peu rétribuée, et +encore moins estimée, dans un milieu où les ignorants même sont lettrés, +et où le petit choix d'occupations jette dans l'enseignement tous ceux +qui manquent d'énergie ou de chance, les déclassés et les maladroits. +Dix ans d'enseignement quotidien depuis huit heures du matin jusqu'à +neuf heures du soir ébranlèrent fortement sa santé. Il tomba malade et +dut renoncer à l'enseignement, au grand profit de la poésie hébraïque. +Il devint courtier, et le peu de loisir que ses nouvelles occupations +lui laissèrent, il les consacra à sa muse. Ce courtier harassé par la +besogne quotidienne était un pur idéaliste. Certes, Lebensohn n'était +pas fait de cette étoffe qui forme les rêveurs et les grands poètes. +Mais, dans cet esprit rationnel et logique jusqu'à la sécheresse, il y +avait un coin intime, mélancolique et profond. Il professa un amour +profond, exalté, pour la langue hébraïque. Cette langue n'est-elle pas +belle, admirable, n'est-elle pas la dernière relique sauvée du naufrage +de tous les biens nationaux de notre peuple? Et n'est-il pas enfin, lui, +l'héritier des prophètes, le poète et le pontife de langue sacrée? Avec +quel orgueil il nous dévoile son état d'âme:</p> + +<div class="blockquot"><p>Je m'assois devant la table «divine», je prends ma plume, cette +plume qui écrit la langue sacrée, la langue de notre Loi, la langue +de notre peuple, Sela! Ô Dieu, guide mon esprit, n'est-ce pas dans +Ta langue sainte que je chante?<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a></p></div> + +<p>Fils de son milieu, élève des rabbins, il joindra à son âme de primitif +la dialectique d'un raisonneur. Mais il n'arrivera jamais à comprendre +le monde intérieur de luttes et de passions qui agite la vie +individuelle des hommes. Il croira qu'il suffit de copier les auteurs +allemands et d'aligner des vers pleins d'emphase pour créer des poèmes +érotiques et pour chanter la nature. Son poème «David et Bathséba» est +une œuvre manquée; ses descriptions de la nature sont sèches et +factices. Il ne sera pas capable de se rendre compte exactement des +choses contemporaines. Le moindre événement produira sur lui un effet +considérable. Il saluera par des odes les réformes militaires et civiles +de Nicolas I<sup>er</sup>, qui furent si préjudiciables au judaïsme. Et dans son +enthousiasme il s'écriera: «Maintenant Israël ne connaît plus que le +bien!» Lorsqu'un banquier juif quelconque sera nommé consul général en +Orient, il saluera ce fait sans portée en vers dithyrambiques qu'il +dédiera à ce pauvre homme «au nom des juifs de la Lithuanie et de la +Russie Blanche.»</p> + +<p>Mais partout où le cœur du poète bat à l'unisson avec les sentiments du +milieu juif, partout où il se laisse aller à la tristesse et à la +mélancolie spéciale qui se dégage de ce milieu, il atteint une hauteur +morale et une vigueur lyrique qui ne seront pas dépassées. À travers les +trois volumes que forment ses poésies, nous trouvons, à côté de nombreux +poèmes sans valeur, beaucoup de perles de style et de pensée. Le cri de +détresse contre les misères qui accablent l'humanité, les protestations +douloureuses contre l'absence de pitié parmi les hommes, ainsi que le +refus obstiné de comprendre l'implacable cruauté de la nature qui nous +enlève les êtres les plus chers et notre impuissance devant la mort, ont +inspiré à notre poète une de ses plus belles poésies.</p> + +<div class="blockquot"><p>La pitié n'est-elle pas la fille des cieux? Ne la trouvons-nous pas +même chez les bêtes et chez les reptiles? Seul l'homme ne la +connaît pas. Il se fait le tyran de son prochain...</p></div> + +<p>Mais ce n'est pas seulement l'homme qui ne veut pas connaître cette +fille des cieux, la nature elle-même la méconnaît et se montre +implacable.</p> + +<div class="blockquot"><p>Ô monde! Demeure de deuil, vallée des pleurs. Tes fleuves sont des +larmes. Ton sol de la cendre. Sur ta surface tu portes des hommes +en deuil. Dans tes entrailles des cadavres. Derrière les montagnes +couvertes de neige et de glace, une voiture apparaît. Son +conducteur, un homme, est assis à l'intérieur. À côté de lui sa +femme, beaux comme les fleurs tous deux et sur leurs genoux jouent +des enfants délicieux. Ah! c'est un convoi de morts. Ils sont +partis vivants pour s'égarer, périr dans les glaces du monde.</p> + +<p>Parmi la détresse environnante et la ruine de toutes les +espérances, seule la mort plane impitoyable, menaçante et +victorieuse.</p> + +<p class="top5">Dans une autre poésie intitulée «La Pleureuse», parlant également +de la pitié, le poète s'écrie:</p> + +<p>Ton ennemie (la cruauté) est plus forte que toi. Si toi tu es un +feu ardent, elle est un courant d'eau glacée!</p> + +<p>Malheur à toi, ô pitié! Qui donc aura pitié de toi?</p></div> + +<p>Dans quelques traits énergiques le poète hébreu sait décrire l'inanité +de l'homme devant la création. Le sort des Hamlets et des Renés est plus +enviable que celui du «Plaintif» du ghetto. Eux au moins, avant de se +jeter dans la mélancolie et d'embrasser le pessimisme, avaient goûté à +la vie, ils ont connu ses charmes et ses déboires. Pour le désabusé du +ghetto, les plaisirs personnels et les voluptés de la vie ne comptent +pas. C'est au nom de la morale suprême qu'il s'érige en philosophe +pessimiste.</p> + +<div class="blockquot"><p>Notre existence est un souffle léger comme une barque. Notre +tombeau est au seuil de notre vie, il nous attend dès le ventre de +notre mère.</p> + +<p>Nous sommes ici depuis les origines de la Terre; elle nous change +comme l'herbe de sa surface. Elle demeure stable; seuls nous +passons sans retour, sans même l'alternative de ne pas débarquer +ici-bas.</p> + +<p>Nous sommes pour le monde ce qu'est le roseau pour le berger.</p> + +<p>Avant qu'il ait fini de dévorer une génération, l'autre est prête à +passer.</p> + +<p>L'un est englouti, l'autre emporté. Où est notre salut?</p> + +<p>À cette ruine universelle, à ce déchaînement des éléments que le +plaintif, tout imbu qu'il est de la justice providentielle, se +refuse à comprendre, vient se joindre la méchanceté humaine.</p> + +<p>Et toi aussi tu deviens le fléau de ton frère. À cette armée +céleste, ton prochain se joint, lui aussi... Du courroux de +l'homme, ô homme! jamais tu ne seras exempt... Sa jalousie ne +finira qu'avec ta disparition.</p> + +<p>Et cependant y a-t-il quelque chose de réel, de durable dans la +vie? Non!</p> + +<p>Où sont-elles, les générations oubliées? Leur nom même a disparu. +Qui échappera à son sort? Pas un seul. Personne ne sera soustrait à +la mort. La richesse, la sagesse, la force, la beauté ne sont rien, +rien...</p></div> + +<p>Puis, dans un élan de révolte, notre poète s'écrie:</p> + +<div class="blockquot"><p>Si je savais que ma voix dût suffire pour détruire avec +retentissement toute la création et les armées célestes, je +lancerais d'une voix de tonnerre, je crierais: Arrête! Je +rentrerais dans le néant avec le reste des hommes. Les vivants +n'ont-ils pas conscience que la tombe les engloutira après une vie +de tristesses et de misères cruelles?</p> + +<p>Toute la vie humaine est comme l'éclair qui précède la foudre de la +mort!</p></div> + +<p>Il faut arriver jusqu'à nos jours pour voir cette même pensée reprise +certes avec moins de vigueur par Maupassant dans <i>Sur l'eau</i>.</p> + +<p>Mais, au bout du compte,</p> + +<div class="blockquot"><p>l'homme n'a rien que la conscience douloureuse; il est nu et +affamé, mou et sans énergie aucune. Il désire tout ce qu'il n'a +pas, languissant jour et nuit.</p></div> + +<p>L'incertitude devant la mort, la frayeur devant la fin fatale, le regret +cuisant de la disparition des êtres chers, qui forment le fond du +caractère des juifs même les plus croyants, sont exprimés dans une de +ses plus belles poésies: «L'Agonisant.» Le scepticisme du Maskil +l'emporte sur l'optimisme du juif dans «Le savoir et la mort.»</p> + +<p>Un grand malheur vient frapper notre poète. La mort prématurée de son +fils, le jeune poète Micha Joseph, sur lequel on avait fondé tant de +légitimes espérances, lui arrache des cris de détresse et de désespoir.</p> + +<div class="blockquot"><p>De mon nid qui a déniché mon oiseau? De ma demeure qui a dérobé ma +lyre? Qui a brisé ma harpe et m'a apporté des lamentations? Qui a +dit à mes espérances tout d'un coup: renversez-vous!</p></div> + +<p>Il y a dans ces poésies de quoi faire la fortune d'un grand poète, +malgré le fatras de vers médiocres et fastidieux qu'il faut savoir +éliminer. Contemporain d'Alfred de Vigny, on trouve chez lui plus d'un +point de ressemblance avec le solitaire hautain. Mais il va sans dire +que jamais Lebensohn n'a connu l'œuvre du poète français.</p> + +<p>Les poésies de Lebensohn, publiées à Vilna, en 1852, sous le titre de +<i>Schiré Sefath Kodesch</i> (Poésies de la langue sacrée), furent +accueillies avec enthousiasme, et l'auteur fut salué comme le «Père de +la Poésie.» Il publia aussi plusieurs ouvrages traitant des questions de +grammaire et d'exégèse.</p> + +<p>Lorsque le célèbre philanthrope Montefiore se rendit en Russie en 1848 +pour solliciter du gouvernement du Tsar l'amélioration de l'état civil +des juifs et l'introduction des réformes scolaires, Lebensohn se rangea +publiquement du côté des réformateurs. Selon lui, l'abaissement des +juifs est dû à trois causes principales:</p> + +<p>1º L'absence de la «Haskalah», c'est-à-dire d'une éducation rationnelle +fondée sur la connaissance de la langue du pays, des sciences usuelles +et sur l'enseignement d'un métier manuel;</p> + +<p>2º L'ignorance des rabbins et des prédicateurs en tout ce qui ne touche +pas la religion;</p> + +<p>3º La recherche du luxe et les excès en matière de table et +d'habillement.</p> + +<p>Si les deux premières causes sont plus ou moins justifiées, la troisième +fait sourire par sa conception naïve. L'auteur ayant devant lui une +population d'affamés dont la majorité ne connaît l'usage de la viande en +dehors du jour de samedi, trouve moyen de leur reprocher leurs excès +gastronomiques et leur mise luxueuse! Nous verrons que la plupart des +Maskilim russes ont partagé cette manière de voir.</p> + +<p>En 1867, au moment où la lutte pour l'émancipation des juifs et pour les +réformes intérieures atteignait son apogée, Lebensohn publia à Vilna son +drame <i>Emeth ve-Emouna</i> (Vérité et Foi) qu'il avait composé une +vingtaine d'années auparavant. Œuvre purement didactique, d'où toute +chaleur poétique est absente. Le style, il est vrai, est clair et +coulant, et le problème moral est nettement posé. Mais l'absence de +toute étude de caractères, et des moments psychologiques qui font le +principal mérite des œuvres dramatiques, font de cette pièce un traité +de morale ennuyeux et sans valeur. Le cadre du drame est simple. C'est +<i>Scheker</i> (Mensonge) qui cherche à séduire et à gagner <i>Hamon</i> (Foule). +Il veut lui donner en mariage sa fille <i>Emouna</i> (Foi). Celle-ci est +également disputée par <i>Emeth</i> (Vérité) et <i>Séchel</i> (Raison).</p> + +<p>L'influence directe de M.-H. Luzzato sur cette œuvre est manifeste. +Comme ce dernier, le sceptique Lebensohn ne va pas jusqu'à douter de la +Foi; c'est contre le mensonge, contre l'hypocrisie et contre la fausse +piété, celle qui persécute et qui plonge dans l'ignorance, qu'il +s'élève. «La raison pure ne s'oppose pas à la religion pure.» Telle a +été la devise adoptée par l'école de Vilna. Abstraction faite de la +croyance dans la Divinité comme principe primordial, la raison invoquée +par l'auteur est la raison positive, celle de la science, de la justice, +de la logique rationnelle. Il combat, dans des monologues verbeux, la +superstition et le fanatisme des orthodoxes. Mais toute la haine du +Maskil contre le fanatique obscurantisme trouve son expression dans le +personnage de <i>Zibeon</i>, tartufe juif et principal aide de camp de +Scheker (mensonge). Le Tartufe juif présente une figure autrement +complexe que celle qu'a créée Molière. Zibeon est un rabbin thaumaturge, +fin sophiste et casuiste cauteleux; toute la scolastique a passé par +là. Dans sa haine contre les adversaires de la Haskala, Lebensohn le +présente, en outre, comme un hypocrite, bon vivant et lascif, ce qui +n'est généralement pas vrai. Le prétendu Tartufe du Ghetto n'est pas +hypocrite, car il est croyant et, par conséquent, sincère. C'est son +fanatisme, son aveuglement religieux qui le pousse aux pires excès.—En +revanche notre auteur est plein d'admiration pour <i>Séchel</i> (Raison), +<i>Hochma</i> (Science), <i>Emeth</i> (Vérité) et même pour <i>Emouna</i> (Foi).</p> + +<p>Dans cette œuvre si peu poétique, on trouve cependant une page +remarquable, c'est la prière de Séchel qui sollicite Dieu de libérer +Emeth. Le triomphe de la vérité clôt le drame. Trait caractéristique à +noter: ni <i>Regesch</i> (Sentiment), pourtant si juif, ni <i>Taava</i> (Passion) +ne figurent dans cette galerie de personnages allégoriques personnifiant +les attributs moraux. C'est que pour Lebensohn comme pour toute l'école +humaniste de cette époque, la <i>raison</i> seule importait et devait suffire +pour faire prévaloir la vérité.</p> + +<p>De son temps ce drame suscita des passions parmi les orthodoxes. Un +rabbin lettré, M. L. Malbim, crut même devoir intervenir, et, aux +attaques dirigées par Lebensohn, il répondit par une autre pièce +(<i>Maschal u-Melitza</i>) dans laquelle il prend la défense des orthodoxes +contre les accusations des Maskilim mal intentionnés.</p> + +<p class="top5">Si A. B. Lebensohn est considéré comme le père de la poésie, son non +moins célèbre contemporain et compatriote Mardochée Aron Ginzbourg peut +passer à juste titre pour le premier maître de la prose hébraïque +moderne. Ginzbourg est le créateur de la prose réaliste en hébreu, +quoiqu'il soit resté profondément imbu du style et de l'esprit de la +Bible. Là où le style biblique ne peut, sans être torturé ou sans se +servir de périphrases, traduire la pensée moderne, Ginzbourg n'hésite +pas à faire des emprunts, toujours excellents et sans préjudice pour +l'élégance de la langue, aux ouvrages talmudiques et même aux langues +modernes. Car, nous ne cesserons de l'affirmer, c'est une erreur de +croire qu'il existe un style néo-hébraïque essentiellement différent de +celui de la Bible, comme il existe un néo-grec et un grec classique. +L'hébreu moderne n'est qu'une adaptation de l'hébreu ancien plus +conforme à l'esprit nouveau et aux idées nouvelles. Les quelques +ultra-novateurs, peu nombreux d'ailleurs, ne font que confirmer cette +assertion.</p> + +<p>Comme écrivain, Ginzbourg s'est montré très fécond et nous a laissé une +quinzaine de volumes sur divers sujets. Doué d'un bon sens naturel et +possédant une instruction moderne plus solide que la plupart des +écrivains du temps, il a exercé une très grande influence sur ses +lecteurs et sur le développement de la littérature hébraïque. Son +<i>Abieser</i>, sorte d'autobiographie très réaliste, est un tableau saillant +de l'éducation défectueuse et des mœurs arriérées du ghetto que +l'écrivain critique avec une finesse remarquable et dénonce au nom de la +civilisation et du progrès. Il publia, en outre, deux volumes sur les +guerres napoléoniennes, un volume sur l'accusation de Meurtre rituel à +Damas sous le titre: <i>Hamath Damesek</i> (1840), une histoire de la Russie, +une traduction de la Mission de Philon d'Alexandrie, un traité de +stilistique (Débir). Ses ouvrages, publiés tous de son vivant à Vilna, à +Prague et à Leipzig, et réédités depuis, obtinrent un grand succès, et +il est l'un des créateurs d'un public de lecteurs hébreux. Cependant il +faut dire que le réalisme de notre auteur et son style précis et juste +n'ont pas été accueillis d'emblée par la grande masse du public. Leur +goût n'était pas assez affiné pour les apprécier, et leur sensibilité de +primitifs ne pouvait pas encore se plaire à la description réelle des +choses. C'est ce que la deuxième génération d'écrivains lithuaniens +avait compris en introduisant le romantisme dans la littérature +hébraïque.</p> + +<p class="top5">Pour avoir été le premier foyer littéraire, Vilna n'était pourtant pas +le centre unique des lettres hébraïques en Russie. Dans le midi russe, +et indépendamment de l'École de Vilna, des cercles littéraires procédant +de ceux de la Galicie se formèrent de bonne heure.</p> + +<p>À Odessa, cette fenêtre européenne ouverte sur l'empire du Tsar, nous +voyons se fonder la première communauté juive éclairée. Les lettrés y +affluèrent de toutes parts et surtout de la Galicie. S. Pinsker et I. +Stern sont les représentants de la science du judaïsme en Russie, +auxquels le caraïte Firkovitz apporte un concours précieux. Eichenbaum, +Gottlober et d'autres se font remarquer comme poètes et comme +écrivains.</p> + +<p>Isaac Eichenbaum (1796-1861) fut un poète gracieux. En dehors de ses +écrits en prose et de son traité remarquable sur le jeu d'échecs, nous +possédons de lui un recueil en vers intitulé <i>Kol Zimra</i><a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. Sa lyre +tendre et douce, son style élégant et clair rappellent souvent Heine. +Nous lui empruntons un fragment de son poème «Les Quatre Saisons»:</p> + +<div class="blockquot"><p>L'hiver s'en est allé, le froid a déserté; les eaux fondent sous +les flèches du soleil. Sur la pente du rocher un ruisseau fait +couler ses eaux limpides. Seule ma bien aimée n'est pas attendrie, +tous les feux de mon amour ne peuvent fondre la glace de son cœur.</p> + +<p>Les collines se revêtent d'allégresse, sur la surface des vallées +la joie sourit, le sycomore est rayonnant, la vigne jubilante, et, +dans les enfoncements de la montagne en dentelle, l'épine trouve un +nid. Cependant mes soupirs m'abattent. Seule mon amie ne veut +m'entendre.</p> + +<p>Tout ce qui vit dans les champs chante; sur terre les animaux +jubilent et dans les branches les «ailés» chantent à deux. Seule ma +colombe détourne ses pas de moi, et sous l'ombre de mon toit je +reste solitaire.</p> + +<p>Les plantes sortent du sol, l'herbe reluit de splendeur et la terre +se couvre de verdure. Dans les prairies refleurissent les lilas et +les roses. Ainsi refleurit aussi mon espérance, elle me remplit de +l'attente joyeuse que mon amie reviendra m'enlacer dans ses bras.</p></div> + +<p>Le maître incontesté des humanistes de la Russie méridionale fut Isaac +Ber Levenson de Kremenitz en Volhynie (1788-1860). Sa place est plutôt +marquée dans l'histoire de l'émancipation des juifs russes que dans une +histoire littéraire. Levenson naquit dans le pays du Hassidisme. Un +heureux hasard le conduisit tout jeune à Brody. Là il se rallia au +cercle humaniste et fit la connaissance des maîtres galiciens. De retour +dans son pays natal, il était animé du désir de travailler à +l'émancipation et à la civilisation des juifs russes.</p> + +<p>Comme jadis Wessely, Levenson se tient dans ses écrits sur le terrain +strictement orthodoxe. C'est au nom de la tradition religieuse elle-même +qu'il s'attaque aux superstitions et qu'il réclame l'étude obligatoire +de la langue hébraïque, des sciences et des métiers. Son érudition +profonde, la douceur et la sincérité de son langage lui valurent +l'estime des orthodoxes eux-mêmes. Ses ouvrages «<i>Beth Iehouda</i>» et +«<i>Teouda be Israël</i>» sont des plaidoyers en faveur de l'instruction +moderne; dans «<i>Zeroubabel</i>», il s'occupe de questions de philologie +hébraïque, et dans «<i>Efes Damim</i>» il met à néant, avec documents à +l'appui, la légende du meurtre rituel. Dans «<i>Ahiya Haschiloni</i>» il +prend la défense du judaïsme talmudique contre ses détracteurs +chrétiens. Nous possédons en outre de Levenson de nombreux écrits, des +épigrammes, des articles et des études<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p> + +<p>Il faut reconnaître que les contemporains de Levenson ont exagéré +l'importance de la partie littéraire de son œuvre. En dehors de ses +études philologiques, qui pèchent souvent par la naïveté de ses +conceptions et surtout par la façon prolixe et embarrassée de +s'exprimer, il ne reste pas grand chose de son œuvre littéraire. +L'influence directe qu'il a exercée sur les juifs est aussi moins +considérable qu'on ne le croyait. Sur le Hassidisme il n'eut aucune +action. Quant aux juifs de la Lithuanie, certes, ses œuvres étaient très +répandues parmi eux, mais dans ce pays de l'hébreu, point n'était besoin +de recourir aux arguments de l'auteur pour propager la langue biblique.</p> + +<p>Par sa vie d'abnégation et de misère, isolé dans une bourgade obscure, +impotent et travaillant quand même pour le relèvement de ses +coreligionnaires, il s'est attiré l'admiration unanime de ses +contemporains.</p> + +<p>La renommée du solitaire idéaliste de Kremenitz arriva jusqu'aux sphères +gouvernementales. Levenson fut le premier humaniste juif qui entretint +des relations directes avec le gouvernement russe. Le Tsar Nicolas +I<sup>er</sup> l'écouta personnellement et le fit consulter plusieurs fois sur +toutes les questions qui touchent à l'amélioration de l'état social des +juifs. La fondation des écoles primaires juives, l'ouverture de deux +séminaires rabbiniques à Vilna et à Zitomir, l'établissement de +nombreuses colonies agricoles, les améliorations apportées à la +condition politique des juifs et à la censure des livres +hébreux,—toutes ces choses sont dues en grande partie, sinon +entièrement, à l'autorité de Levenson. Les lettrés de l'époque +professèrent une vénération profonde pour un confrère si haut placé dans +l'estime des gouvernants.</p> + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h2> + +<p class="d"><span class="smcap">Le mouvement romantique.—A. Mapou</span>.</p> + + +<p>La réaction politique qui suivit l'insurrection polonaise de 1831 se fit +surtout sentir en Lithuanie. La main du gouvernement pesa lourdement sur +la population de cette province. L'Université de Vilna fut fermée, et +toute trace de civilisation effacée.</p> + +<p>Les juifs, délivrés de l'arbitraire des nobles polonais, retombèrent +sous celui de fonctionnaires sans scrupules. Un nouveau fléau—le +service militaire obligatoire inconnu jusqu'alors, service terrible, +service actif de vingt-cinq ans accaparant toute la vie d'un homme, +arrachant l'enfant à sa famille et à sa foi—vint s'abattre sur la +population juive. Ils luttèrent contre cette nouvelle calamité avec +toutes les armes du faible. Les pots de vin, les mariages précoces, les +évasions en masse, les substitutions volontaires ou forcées—tels furent +les moyens employés par les plus aisés pour sauver leur progéniture du +service militaire.</p> + +<p>Pour assurer le recrutement régulier des soldats juifs, le gouvernement +de Nicolas I<sup>er</sup>, tout en abolissant l'organisation du Synode central, +maintint celui des Cahals locaux et les rendit responsables de la +conscription militaire. Les riches, les savants, ceux qui étaient à la +tête des communautés, profitèrent largement de cette reconnaissance +officielle du Cahal pour dispenser les leurs du service militaire. Le +Cahal devint en leurs mains un instrument d'oppression et d'exploitation +des pauvres. Sauve qui peut! tel était l'état d'âme des juifs russes au +milieu du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle, pendant toute l'époque dite de la <i>Behala</i> +(Terreur).</p> + +<p>Les réformes projetées par Alexandre I<sup>er</sup> en faveur des juifs, toutes +les espérances caressées par les humanistes lithuaniens avortèrent. La +réaction sévit dans toute sa rigueur et atteignit principalement les +juifs, persécutés, opprimés et humiliés sans cesse. Le pessimisme +profond des poésies de Lebensohn atteste suffisamment l'état d'esprit +des lettrés juifs. Cependant, ces admirateurs de la science, de la +civilisation, cette fille divine, s'obstinaient dans leurs illusions et +prétendaient que, seules, des réformes profondes pourraient résoudre la +question juive<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>. Le peuple n'était pas avec eux, et la jeune +génération de lettrés ne partageait pas non plus cette manière de voir. +Dans ce désordre moral, les masses se laissèrent facilement entraîner +par le courant du Hassidisme, qui depuis longtemps guettait cette +dernière forteresse du judaïsme rationnel. Les rabbins virent avec +effroi cet envahissement grandissant du mysticisme, et ne purent rien +pour l'arrêter.</p> + +<p>Mais le mysticisme avait trouvé un ennemi autrement puissant que la +logique et le rationalisme, dans la littérature néo-hébraïque naissante.</p> + +<p>La langue hébraïque était cultivée avec ardeur par tous les lettrés et +par les jeunes rabbins eux-mêmes. C'est l'époque de la «Melitza». +Celle-ci devait suppléer à la sécheresse rabbinique et lutter +victorieusement contre le Hassidisme. D'ailleurs, l'usage de l'hébreu +prédominait alors. Cette langue était devenue en plein <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle la +langue du commerce, de la jurisprudence, des relations amicales, etc. Le +folklore lui-même, en dépit du jargon dédaigné, ne connaissait pas +d'autre langue. Nous possédons une quantité de poésies populaires de +cette époque qui, de nos jours encore, sont chantées dans toute la +Lithuanie. La note dominante de ces chansons traduit les plaintes +nationales du peuple juif, ses rêves et ses espoirs messianiques. Elle +est essentiellement sioniste.</p> + +<p>Dans un hébreu élégant, tendre, avec des expressions élevées et des cris +de désespoir dignes de Byron, un poète du peuple pleure les malheurs de +Sion:</p> + +<div class="blockquot"><p>Sion, Sion, ville de notre Dieu. Qu'il est terrible, ton malheur! +Chaque nation, chaque pays voit croître sa splendeur de jour en +jour. Toi seule et ton peuple vous tombez horriblement d'abîme et +abîme.</p> + +<p><span style="letter-spacing:5px;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . .</span></p> + +<p>Terre sainte, ô Sion! Comment l'étranger ose-t-il fouler ton sol de +son pied orgueilleux?</p> + +<p>Comment, ô Ciel, l'ennemi peut-il occuper le Saint des Saints?</p> + +<p><span style="letter-spacing:5px;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . .</span></p> + +<p>Tout espoir n'est cependant pas encore mort.</p> + +<p>Dans le cœur de tout ton peuple éparpillé aux quatre coins de la +terre ton souvenir vit, gravé avec des lettres de feu et de sang, +avec des larmes incessantes!</p></div> + +<p>Une autre poésie populaire, également anonyme, intitulée la «Rose», est +d'un accent encore plus désolé et plus désespéré. Piétinée par tous les +passants, la rose ne cesse de les implorer:</p> + +<div class="blockquot"><p>Ô humains, ayez pitié de moi, rendez-moi à ma demeure!...</p></div> + +<p>En dehors de ces motifs, les poésies lyriques de Lebensohn et la +«Colombe plaintive» de Letteris faisaient partie du répertoire +populaire.</p> + +<p>À ce romantisme populaire vient bientôt, répondant à un besoin de la +masse, se joindre le romantisme littéraire.</p> + +<p>Un roman traduit du français, <i>les Mystères de Paris</i>, d'Eugène Suë, +publié en 1847-48, à Vilna, inaugura le romantisme ainsi que le genre +roman en hébreu. Cette traduction ou plutôt cette adaptation du roman +français dans un style biblique précieux, valut à son jeune auteur, +Calman Schulman, de Vilna (1826-1900), une renommée immense.</p> + +<p>Au point de vue littéraire, c'était le genre introduit en hébreu, +c'était la lecture amusante, la fiction remplaçant les écrits graves des +humanistes. Le succès énorme obtenu par cette première œuvre de +Schulman, ses éditions répétées, témoignent de l'existence d'un public +qui éprouvait le besoin de la lecture facile. Désormais le romantisme +régnera en maître, la Melitza deviendra le style de la fiction, elle +fera les délices des amis de la langue biblique.</p> + +<p>Esprit peu original, Calman Schulman contribuera plus qu'aucun autre +écrivain à la diffusion de l'hébreu dans le cœur de la masse du peuple. +Un demi-siècle durant, il sera considéré par le peuple comme le maître +de l'hébreu.</p> + +<p>Romantique et conservateur en matière religieuse, exalté pour tout ce +qui est un produit du peuple juif, naïf dans ses conceptions de la vie, +il exerça son activité sur tous les domaines littéraires. Il a publié +une Histoire universelle en 10 volumes, une Géographie également en 10 +volumes, des études biographiques et littéraires sur les écrivains juifs +du Moyen-âge en 4 volumes, un roman national remanié, de l'époque de Bar +Cochba, des traductions innombrables, des recherches bibliques et +talmudiques fort curieuses<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p> + +<p>Il écrit dans la langue même d'Isaïe. La préciosité et l'emphase +excessive de son style, ses conceptions naïves, sa sentimentalité +romantique pour tout ce qui est juif, allant droit au cœur des primitifs +non cultivés que furent ses lecteurs, expliquent le succès mérité de cet +écrivain, pourtant si peu original. Ses œuvres se répandaient par +milliers et milliers d'exemplaires et propageaient l'amour de l'hébreu, +de la science et du savoir parmi le peuple. À ce titre, Schulman fut un +civilisateur de premier ordre. Son œuvre forme l'étape inévitable par +laquelle passait et passe souvent encore le Maskil dans son évolution +vers la civilisation moderne.</p> + +<p>Schulman a fait école. Son style poétique et enflé s'imposa longtemps à +tous les sujets et empêcha l'évolution naturelle de la prose hébraïque, +inaugurée par M.-A. Ginzburg.</p> + +<p>Les créateurs ne tardèrent pas à venir. Parmi les poètes de l'École +romantique une première place appartient à Micha-Joseph Lebensohn, dit +Micha (1828-1852), fils de A.-B. Lebensohn.</p> + +<p>Tendre et gracieux autant que son père était dur et rigide, M.-J. +Lebensohn fut le seul écrivain du temps qui eut la chance de recevoir +une éducation moderne complète. De plus, il n'avait pas connu comme tous +ses contemporains la cruelle nécessité et les luttes pour +l'affranchissement personnel. Il possédait à fond la littérature +allemande et il avait suivi à Berlin les cours de philosophie de +Schelling. Avec cela, il possédait l'hébreu comme une langue vivante et +sut traduire en elle ses pensées les plus intimes, toutes les nuances +du sentiment.</p> + +<p>La riche imagination poétique, l'harmonie de son style, ses expressions +colorées et imagées, son lyrisme profond, non dénaturé par l'exagération +ronflante et emphatique de ses prédécesseurs, font de Michal le premier +poète artiste en hébreu.</p> + +<p>Il débuta en 1851 par une traduction de la <i>Destruction de Troie</i>, de +Schiller<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>, admirable de style et d'élégance poétique. Il est le +premier qui ait appliqué rigoureusement la prosodie moderne à la poésie +hébraïque. Son recueil poétique <i>Schiré Bath Sion</i> (Les chants de la +fille de Sion)<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a> est un véritable chef-d'œuvre. Il contient six poèmes +historiques admirables de pensée, de forme et d'inspiration. Dans +«Salomon et Coheleth», son plus grand poème, il nous fait d'abord +assister à la jeunesse du roi Salomon. C'est l'amour de Salomon pour la +Sulamite, amour sublime, exalté, qui est chanté pour la première fois +d'une façon merveilleuse. La joie de vivre fait tressaillir toutes les +fibres du cœur du poète... Puis c'est la vieillesse de l'Ecclésiaste +contrastant si puissamment avec la jeunesse de Salomon. C'est le roi +désenchanté, sceptique, convaincu de la vanité de l'amour, de la beauté, +du savoir; tout n'est que poussière, vanité des vanités. Et le jeune +poète romantique termine son poème en concluant que la sagesse ne peut +exister sans la foi, et que seule cette dernière est capable de donner +à l'homme la suprême satisfaction.</p> + +<p>«Joel et Sisera» est une très belle pièce poétique. C'est la lutte +intérieure qui s'engage, dans le cœur de la vaillante femme chantée par +Débora, entre les devoirs de l'hospitalité et son attachement à son +pays. Finalement ce dernier l'emporte:</p> + +<div class="blockquot"><p>Vivant au milieu de ce peuple, établi dans son pays, ne dois-je pas +aspirer à son bien-être, au bonheur des siens? N'est-il pas aussi +mon peuple?</p></div> + +<p>«Moïse sur le Mont Abarim» est plein d'admiration pour le grand +législateur. Il se termine par ces deux vers:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">La lumière du monde s'obscurcit.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">À quoi bon la lumière du soleil?</span><br /> +</p> + +<p>Son élégie sur Jéhuda Halévi est touchante de patriotisme et d'amour +pour la Terre des ancêtres:</p> + +<div class="blockquot"><p>Cette Terre, dont chaque pierre est un autel du Dieu vivant, dont +chaque rocher est une chaire pour un prophète divin.</p></div> + +<p>Ou bien, comme il s'écrie dans une autre poésie:</p> + +<div class="blockquot"><p>Pays des muses, couronné de charmes, où chaque pierre est un livre, +chaque rocher un tableau!</p></div> + +<p>Un autre recueil du poète, <i>Kinor bath Sion</i> (La lyre de la fille de +Sion), publié après sa mort, à Vilna, contient, à côté d'un certain +nombre de poésies traduites de l'allemand, des poésies lyriques où le +poète exhale son âme et ses souffrances. Il aime ardemment la vie, mais +il pressent qu'il ne lui sera pas donné d'en jouir longtemps et, dans un +accès de désolation, il s'écrie: «Maudite soit la vie, maudite aussi la +mort!» Son caractère change, sa muse devient triste et, comme son père, +il ne voit qu'injustice et que malheurs. Dans une poésie adressée «aux +étoiles» il veut arracher leur secret aux mondes:</p> + +<div class="blockquot"><p>Répondez-moi, vous qui êtes les habitants d'en haut, oh! arrêtez +pour un instant la marche des lois éternelles! Hélas, mon cœur est +plein de dégoût pour cette terre. Ici l'homme est né pour la +misère! Oh! Ici-bas c'est la Haine religieuse qui règne. Sur ses +lèvres elle porte le nom du Dieu de la miséricorde et dans sa main +l'épée sanglante. Elle prie, s'agenouille et sans cesse elle +massacre au nom du Dieu de pardon. Ce monde, lorsqu'il le créa dans +un accès de colère, Dieu le rejeta loin de lui avec fureur. Alors, +la Mort s'y précipita, semant la terreur. Elle le tient, ce monde, +à ses ongles. La Misère aussi s'y abattit grinçant ses dents, +montrant sa rage farouche. Elle tient l'homme, elle le torture sans +répit...</p></div> + +<p>En outre, ce recueil posthume contient des poésies amoureuses et des +complaintes sionistes toutes empreintes de profonde mélancolie et de +cette tristesse qui caractérise la dernière période de sa vie. Une +cruelle maladie enleva le jeune poète à l'âge de vingt-quatre ans, au +grand désespoir des amis de la poésie hébraïque.</p> + +<p>La fiction romanesque, que la vie rigide et le caractère austère des +lettrés rendait impossible jusqu'alors en hébreu, fit sa première +apparition avec les traductions des romans modernes. Immédiatement elle +rencontra un public bien disposé et avide de nouveauté. Les romanciers +originaux ne tardèrent pas à venir. Le premier maître du genre, le +créateur du roman hébreu, est Abraham Mapou (1808-1867).</p> + +<p>Il naquit à Slobodka, faubourg de Kovno, triste bourgade peuplée presque +uniquement de juifs. Toute une population y grouille dans des conditions +économiques et hygiéniques déplorables. Son père, pauvre «melamed» +(professeur d'hébreu et de Talmud), était un esprit naïf et +mélancolique, non dénué d'une certaine instruction. Il aimait et +cultivait la science des maîtres hébreux du Moyen-âge. Sa mère était une +âme douce et tendre; elle supporta avec soumission et fermeté les +souffrances physiques qui accablèrent toute sa vie. Son frère Mathias, +étudiant-rabbin, était très bien doué.</p> + +<p>Bref, c'était la misère, mais cette misère soumise, non rongée par +l'envie, qui fait les liens de famille plus resserrés. Enfant chétif, +Abraham Mapou n'aborda ses études primaires qu'à l'âge de cinq ans, âge +déjà avancé pour ce milieu où les enfants commencent à fréquenter le +«Heder» dès leur quatrième année. Et ce sont des années endurées dans le +Heder, sans connaître d'autre joie que celle du succès dans les études, +courbé toute la journée sur les gros in-folios du Talmud. L'enseignement +rationnel de la Bible et de la grammaire hébraïque, dédaignées par les +dialecticiens talmudiques comme des études trop superficielles, était +banni de cette école. Heureusement pour le futur écrivain, ce fut son +père qui lui enseigna la Bible et qui éveilla dans son cœur sensible +l'amour de la langue sacrée et du passé glorieux de son peuple. +Cependant son éducation talmudique se poursuit avec succès. À l'âge de +douze ans le voilà «érudit», à treize ans il est déjà «Itou» +(phénomène), et dès lors libre de s'adonner à ses études selon son gré +et à se passer de maître.</p> + +<p>Bientôt, comme tous les jeunes talmudistes, il sera recherché comme +gendre. Cela ne tarda pas à arriver: il fut fiancé par son père à la +fille d'un bourgeois aisé. À l'âge de 17 ans le voilà donc marié. Cela +ne modifiera d'ailleurs en rien sa vie. Comme par le passé il continuera +à poursuivre ses études, et c'est son beau-père qui pourvoira à ses +besoins. Bientôt ses études prendront une nouvelle direction. Son esprit +rêveur, étouffé par la scolastique rabbinique, se tourne vers la +Cabbale. Déjà l'exaltation mystique le hante, et un jour il faillit +adhérer à la secte des Hassidim. C'est sa mère qui l'en préserva. Il +céda à ses prières, et ne commit pas cet acte d'hérésie dangereuse.</p> + +<p>Ces luttes intérieures entre le sentiment et la raison, les perplexités +au milieu desquelles se débattait son esprit, n'affectèrent pas outre +mesure notre auteur et ne produisirent pas de modification radicale dans +sa personnalité. Mapou est resté, toute sa vie, l'humble érudit du +ghetto, un des successeurs des «Ebionim», des psalmistes et des +prophètes. Timides, mélancoliques, sans désir pour tout ce qui touche la +vie pratique, souvent avilis par leur misère matérielle propre et par la +misère intellectuelle environnante, ces «rêveurs» du ghetto, plus +nombreux qu'on ne le croirait, cachent dans l'intimité de leur âme cette +exaltation morale, cet idéalisme suprême invaincu et toujours debout, +qui peut seul expliquer la vivacité et la persistance du peuple-messie.</p> + +<p>Déjà Mapou allait succomber comme tant d'autres, déjà les ténèbres +mystiques allaient couvrir son esprit, lorsqu'un événement infime en soi +et pourtant important dans ses conséquences vint le délivrer. Un +psautier latin tombé par hasard entre ses mains donna une nouvelle +tournure à ses études, une nouvelle orientation à son esprit.</p> + +<p>Était-ce la curiosité, était-ce le désir de savoir qui le poussa à +déchiffrer coûte que coûte le texte sacré dans une langue inconnue? +Toujours est-il qu'il ne recula pas devant des difficultés presque +insurmontables et, à force de traduire mot à mot le texte latin, comparé +à l'original hébreu, il arriva à connaître un grand nombre de mots +latins. L'exemple n'est pas unique dans son genre. Salomon Maïmon avait +appris l'alphabet allemand, dans lequel il devait plus tard écrire ses +meilleures études philosophiques, à l'aide de la nomenclature allemande +des traités du Talmud, imprimée à Berlin. Et c'était aussi le cas de la +plupart des lettrés de la province.</p> + +<p>Cette gymnastique de l'esprit, cette nécessité de se rendre compte de +la valeur précise de chaque mot a aidé en même temps Mapou à mieux +comprendre le texte biblique et à se pénétrer de son esprit.</p> + +<p>La fortune, le bien-être ne sont pas stables chez les juifs russes, +obligés de soutenir une concurrence vitale acharnée et servant de jouet +à une législation capricieuse. Le beau-père de Mapou se trouva un jour +ruiné. Le jeune homme fut obligé d'interrompre ses études et d'accepter +la place de précepteur dans la maison d'un fermier juif aisé.</p> + +<p>Ce séjour prolongé à la campagne exerça sur l'âme sensible du jeune +lettré une influence capitale. Le rapprochement avec la nature qui ne +manqua pas de séduire son esprit le dégagea définitivement des voiles +mystiques qui l'enveloppaient. C'est au village enfin qu'il rencontra un +curé polonais éclairé, qui s'intéressa au jeune rabbin et s'occupa de +son instruction. Mapou étudia avec ardeur les maîtres classiques latins, +et c'est la première fois qu'un poète hébreu trouvait l'occasion de +former son esprit sur les modèles puissants de l'antiquité. Toujours +sous la direction du bon curé, il étudia le français d'abord, sa langue +préférée, ensuite l'allemand et, en dernier lieu seulement, le russe. La +langue russe n'était pas tenue en honneur chez les Maskilim de l'époque. +À Kovno, où il retourna peu après, il fut obligé de dissimuler ses +nouvelles connaissances, de peur d'attirer sur lui la haine des +fanatiques et d'être atteint dans sa profession de professeur d'hébreu.</p> + +<p>Émerveillé par l'œuvre des romantiques et surtout par les romans +d'Eugène Suë, son auteur favori, il médita dès 1830 la première partie +de son roman historique «L'Amour de Sion», qui ne devait voir le jour +que vingt-trois ans plus tard. Il mena pendant vingt-trois années une +vie de privations et de labeurs incessants, peinant le jour, rêvant la +nuit. La Haskala avait créé des foyers humanistes dans les petites +bourgades lithuaniennes. C'est à Zagor, c'est à Rossieni, «la ville des +lettrés, des amis de leur peuple et de la langue sacrée», que Mapou +trouva enfin l'occasion de révéler son talent. Son état physique fort +éprouvé empira de plus en plus. Sa nomination, après de longues +sollicitations, comme professeur d'une école juive gouvernementale à +Kovno, survenue en 1848, ainsi que l'assistance matérielle qu'il +recevait de son frère plus favorisé que lui, le tirèrent définitivement +d'embarras. Indépendant, il pouvait désormais s'occuper de son roman. Le +succès obtenu par la version hébraïque des <i>Mystères</i> de Paris +l'encouragea enfin à publier son «Amour de Sion.» Et c'est avec une +stupéfaction sans bornes que le timide auteur put constater +l'enthousiasme avec lequel le public accueillit sa première création +littéraire.</p> + +<p>Dans ce milieu ascétique et puritain où le monde du sentiment et de la +vie intérieure était inconnu, le roman de Mapou va tomber comme la +foudre déchirant la nuée qui enveloppait tous les cœurs. Un siècle après +Rousseau, il y avait encore un coin en Europe où le plaisir, la joie de +vivre, les biens terrestres, la nature étaient considérés comme des +futilités, où l'amour était condamné comme un crime et les passions +comme la perte de l'âme. Et c'est dans ce milieu que l'Amour de Sion, +cette Nouvelle Héloïse juive, apparaît comme le premier appel à la +nature et à l'amour.</p> + +<p>L'Amour de Sion est un roman historique; il retrace un chapitre de la +vie du peuple juif à l'époque du prophète Isaïe. Il n'aurait pas pu en +être autrement. Pour toucher la corde sensible du peuple, il fallait +reculer l'action de vingt-cinq siècles en arrière. Un roman juif +contemporain n'eût été conforme ni à la vérité ni à l'esprit du ghetto.</p> + +<p>Le sujet du roman est emprunté à l'âge d'or de l'ancienne Judée. C'est +l'époque de la grande floraison littéraire et prophétique. C'est aussi +une époque fort agitée, présentant des contrastes saillants. À +Jérusalem, un roi éclairé lutte avec fermeté contre la limitation de son +pouvoir à l'intérieur et contre le puissant envahisseur du dehors. D'un +côté, une société en décadence, et de l'autre, les plus grands +moralistes de toutes les époques, les prophètes qui attaquent en face la +corruption des mœurs. Enfin c'est l'époque où les plus grands rêves +d'une humanité meilleure et idéale, éclosent. C'est dans ces temps que +l'auteur place l'histoire que voici:</p> + +<div class="blockquot"><p>Sous le règne du roi Ahas, deux amis vivaient à Jérusalem. L'un, +nommé Joram, était officier de l'armée et possesseur de riches +domaines; l'autre, Jedidia, appartenait à la famille royale. Joram +avait épousé deux femmes, Hagith et Naama. Cette dernière était sa +favorite, mais elle était restée longtemps stérile. Obligé de +partir en guerre contre les Philistins, Joram confie à son ami +Jedidia le soin de surveiller les siens. Au moment de son départ, +sa femme Naama se trouvait enceinte, et la femme de Jedidia, Tirza, +se trouvait dans une position analogue. Les deux amis conviennent +que dans le cas où la femme de l'un mettra au monde un fils et +l'autre une fille, ils les marieront l'un avec l'autre.</p> + +<p>Les choses devaient se réaliser selon le vœu des deux pères. La +femme de Jedidia accoucha la première: elle eut une fille nommée +Tamar.</p> + +<p>Joram fut fait prisonnier par l'ennemi et ne revint point. Mais un +grand malheur guettait la maison de Joram. Son intendant Achan se +laisse séduire par le juge Mathan, ennemi personnel de Joram. Il +met le feu à la maison de son maître, après l'avoir préalablement +dépouillée de toutes les richesses qu'elle contenait et les avoir +transportées chez Mathan. Hagith et ses enfants sont dévorés par le +feu. Achan fait retomber la faute de cet incendie sur Naama, qui, +disait-il, voulait se venger de sa rivale Hagith. Cependant il +prend son propre fils Nabal et le substitue à Asrikam, le fils de +Hagith, qui seul, prétend-il, aurait été sauvé. La pauvre Naama, +près d'accoucher, est contrainte de fuir, et se réfugie aux +environs de Bethléem, auprès d'un berger. Là elle met bientôt au +monde un fils nommé Amnon, et une fille, Penina.</p> + +<p>Jedidia, effrayé de la calamité qui s'est abattue sur la maison de +son ami, recueille son fils Asrikam et l'élève avec ses enfants. +Pour tenir la parole donnée à son ami, il considère Asrikam comme +le mari futur de sa fille, puisque Naama a disparu et que, de plus, +elle était considérée comme une coupable meurtrière. Ainsi Achan +triomphe: son fils prenait la place d'Asrikam, héritait de la +maison de Joram et épousait la belle Tamar.</p> + +<p>Pendant ce temps s'accomplit la chute du royaume de Samarie. Les +habitants de Samarie sont emmenés en captivité par les Assyriens, +et parmi eux se trouve Hananel, le beau-père de Jedidia. Le prêtre +samaritain Simri réussit à s'évader et se réfugie à Jérusalem. Le +nom de Hananel dont il se recommande lui ouvre la maison et le cœur +confiant de Jedidia.</p> + +<p>Tamar et Asrikam grandissent côte à côte dans la maison de Jedidia. +Les deux enfants diffèrent cependant du tout au tout. Autant Tamar +est belle, bonne et généreuse, autant Asrikam est laid et pervers. +La jeune fille le déteste de tout son cœur. Un jour Tamar, en se +promenant à la campagne aux alentours de Bethléem, est assaillie +par un lion. Un berger accourt à son secours et lui sauve la vie. +Ce berger n'était autre qu'Amnon, le fils de la malheureuse +Naama.—De son côté, Héman, le frère de Tamar, découvre par hasard +Penina, la sœur d'Amnon, qui se fait passer pour étrangère, et il +éprouve un violent amour pour elle. Ainsi le fils et la fille de +Jedidia se trouvent tous deux épris du fils et de la fille de +Naama, sans se douter de leur véritable origine.</p> + +<p>Amnon, venu pour fêter la fête des tabernacles à Jérusalem, est +accueilli avec enthousiasme par Jedidia et sa femme, comme il +convient au sauveur de leur fille. Ils l'attachent à leur maison, +et il gagne par son caractère la bienveillance générale. Le jeune +berger se sent attiré vers les études sacrées. Il fréquente l'école +des prophètes, et l'éloquence du grand Isaïe le séduit +particulièrement.</p> + +<p>Le prétendu Asrikam ne voit pas d'un bon œil l'amitié qui s'établit +entre Tamar et Amnon. Il s'en ouvre à Zimri qui se fait son +complice et l'aide à se débarrasser de son rival. Jedidia cependant +demeure fidèle à sa promesse et persiste à vouloir donner sa fille +malgré elle à Asrikam. Lorsque l'amour de Tamar et d'Amnon devient +évident, il éloigne celui-ci de sa maison.</p> + +<p>Nous sommes à l'époque la plus agitée de la Judée. Nous assistons à +la lutte des passions et des intrigues qui ont précédé la débâcle +du royaume de Juda et la grande invasion assyrienne. Le désordre +moral règne partout, l'iniquité et le mensonge ont pris la place de +la justice. Les justes tremblent et espèrent, encouragés par les +prophètes. Les impies bravent tout et se livrent sans vergogne à +leurs débauches.</p> + +<p>Buvons, chantons, crie cette troupe impie. Qui sait si nous vivrons +demain!</p> + +<p>Zimri médite un grand coup. Amnon se rendait tous les soirs hors de +la ville dans une cabane où habitaient sa sœur et sa mère. Zimri +l'a surpris. Il y amène Tamar et Héman qui voient Amnon embrasser +sa sœur. Tout est fini maintenant. Un coup terrible est porté à +l'amour du frère et de la sœur qui ne connaissent pas les liens de +parenté qui unissent Amnon et Penina. Repoussé par Tamar sans +comprendre pourquoi, Amnon s'éloigne de Jérusalem le désespoir dans +l'âme.</p> + +<p>Tout n'est pourtant pas perdu. Maltraité par son propre fils et +rongé par le remords, Achan fait à son fils l'aveu de ses fautes et +lui révèle sa véritable origine. Furieux, Asrikam ne songe qu'à se +débarrasser de son père. Il met le feu à sa maison. Cependant, +avant de mourir, Achan peut faire des aveux devant la justice. Tout +est dévoilé et tout va s'expliquer. Tamar, reconnaissant enfin son +erreur, ne se console pas d'avoir éloigné Amnon.</p> + +<p>Cependant les événements politiques suivent leur cours. Le brave +roi Hésékias lutte contre le ministre Schebna, qui veut livrer la +capitale aux Assyriens. La défaite miraculeuse de l'ennemi sous les +portes de Jérusalem assure le triomphe de Hésékias. La paix et la +justice sont rétablies.</p> + +<p>Pendant ce temps Amnon, qui a été fait prisonnier et vendu dans une +île ionienne, y découvre son père Joram. Tous deux, ils réussissent +à s'évader et à rentrer à Jérusalem.</p> + +<p>La joie de la ville sainte, délivrée de l'envahisseur, coïncide +avec la joie de deux familles alliées dont tous les vœux sont +comblés. L'amour de Tamar et d'Amnon, celui de Héman et de Penina +triomphent.</p></div> + +<p>Tel est le cadre de ce roman, qui rappelle les contes merveilleux du +<span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle. Au point de vue de l'intrigue romanesque, de l'étude +des caractères et de l'enchaînement des événements, c'est une œuvre +puérile. L'intérêt du livre ne gît pas dans l'invention de la fiction +romanesque. Celle-ci, empruntée aux œuvres modernes, nuit plutôt au +roman de Mapou, qui est, avant tout, une œuvre de poésie et de +reconstitution historique. <i>L'Amour de Sion</i> est plus qu'un roman +historique, plus qu'une fable créée par l'imagination d'un romancier; +c'est l'ancienne Judée, la Judée des prophètes et des rois, ressuscitée +dans les rêves d'un poète. La reconstitution de la société juive +d'autrefois, la compréhension de la vie prophétique, la couleur locale, +la majesté des descriptions de la nature, les images vives et +frappantes, le style élevé et vigoureux, tout en un mot y respire +tellement le génie de la Bible que, sans la fiction romanesque, on se +croirait en présence d'une œuvre poétique de l'ancienne Judée retrouvée.</p> + +<p>Esprit rêveur, primitif, ignorant les manifestations réelles et +compliquées de la vie moderne, Mapou s'est si bien reporté aux temps des +prophètes qu'il les a confondus avec les temps modernes. Il a commis +l'anachronisme de vouloir transporter les idées d'humanisme du Maskil +lithuanien à l'époque d'Isaïe. Mais, à force de vouloir se montrer +moderne il est redevenu ancien. Il ne se doutait même pas que c'est le +passé avec sa civilisation propre, ses mœurs et ses idées qu'il +restituait.</p> + +<p>Son but de réformateur n'en était pas moins atteint. Guidé par une +intuition prophétique, Mapou a fait une œuvre de haute moralité et de +civilisation. À toute une population plongée dans un ascétisme dégénéré +ou dans un mysticisme hostile au présent, il révéla son passé glorieux, +tel qu'il était et non tel que se le représentait leur cerveau, accablé +par la misère et embrumé par l'ignorance. Il leur montra non pas la +Judée des rabbins, des saints et des ascètes, mais le pays de la nature, +de la joie de vivre, de la vie débordante, de la gaieté et de l'amour, +le pays du Cantique des Cantiques et de Ruth. Il leur présenta Isaïe, +non sous la figure d'un saint rabbin ou d'un annonciateur de rêves +mystiques, mais un Isaïe poète, patriote, moraliste sublime, le prophète +de la Judée libre, le prédicateur des biens terrestres, de la bonté, de +la justice, justement opposé à la doctrine étroite et aux pratiques +minutieuses et insensées proclamées par la bouche des prêtres, +précurseurs des rabbins.</p> + +<p>Ce que le roman prêche, c'est le retour à une vie plus naturelle. C'est +le monde des plaisirs, des sensations, de la vie terrestre, justifié et +idéalisé au nom du passé. Ce sont les charmes de la vie rurale, évoqués +dans un enchaînement de tableaux poétiques. Toute la Judée agricole +passe sous les yeux du lecteur. La gaieté des vignerons, l'insouciance +des bergers, les fêtes populaires, avec leur éclat et leur fougue, sont +retracées dans cet ouvrage de main de maître. La grandeur morale de la +Judée apparaît dans la magnifique description de tout un peuple, +accouru pour célébrer la fête dans la Ville Sainte, ainsi que dans les +discours emportés de prophètes qui critiquent ouvertement les grands et +les prêtres au nom de la Justice et de la Vérité. Et c'est surtout +l'amour chaste et ingénieux, l'apothéose de l'amour d'Amnon et de Tamar +qui domine cette œuvre.</p> + +<p>La répercussion que cette œuvre a eue sur ses contemporains est +inimaginable. Elle peut être comparée à l'effet produit par l'apparition +de la <i>Nouvelle Héloïse</i>.</p> + +<p>La langue hébraïque avait enfin trouvé son maître populaire, qui savait +parler au cœur de la foule et le toucher profondément. Le succès de +l'œuvre fut grandiose. Malgré les menées fanatiques qui voyaient avec +horreur cette profanation de la langue sacrée, le roman pénétra partout, +jusque dans les écoles rabbiniques, dans les synagogues même. La +jeunesse était émerveillée et séduite par les évocations poétiques et +par le sentimentalisme de l'œuvre. Une population tout entière semblait +renaître à la vie et sortir de sa léthargie millénaire. La comparaison +de la grandeur lointaine avec la misère actuelle s'imposait aux esprits.</p> + +<p>Pour la première fois, les bois lithuaniens étaient témoins d'un +spectacle imprévu. Les élèves rabbiniques, évadés de l'école, venaient +pour y lire en cachette le roman de Mapou. Ils revivaient +voluptueusement les temps anciens. L'amour sublime toucha tous les cœurs +et plus d'un roman ingénu s'ébaucha.</p> + +<p>Mais ce qui tira le plus grand profit de ce nouveau mouvement provoqué +par l'apparition de l'Amour de Sion, ce fut la langue hébraïque, +ressuscitée dans toute sa splendeur.</p> + +<div class="blockquot"><p>J'ai approfondi le latin antique dans sa vigueur majestueuse, +l'allemand avec la profondeur de son sens, le français plein de +charmes avec ses expressions ravissantes, le russe dans la fleur de +sa jeunesse. Chacune de ces langues possède des qualités à elle. +Seule toi, ô langue hébraïque, tu es incomparable. Que ta parole +est claire, limpide, malgré la cendre de tes ruines!</p> + +<p>Le son de les expressions chante à mon oreille comme une harpe +céleste...<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a></p></div> + +<p>Cette idéalisation de la langue du passé et du passé lui-même produisit +un effet considérable sur les esprits et prépara le terrain pour une +récolte féconde.</p> + +<p>Le succès de l'<i>Amour de Sion</i> encouragea Mapou à publier son autre +roman historique dont l'action se passe à la même époque que le premier. +L'<i>Aschmath Schomron</i> (Le Péché de Samarie), publié également à Vilna, +est une véritable épopée qui retrace les luttes suscitées par la +rivalité entre Jérusalem et Samarie. La conception de cette œuvre +ressemble à celle de son premier roman. Mais l'auteur y fait un abus +excessif d'antithèses et de contrastes. Il malmène sans pitié les +pauvres habitants de Samarie. Tout ce qui est bon, juste, beau, élevé, +amour chaste, vient de Jérusalem; tout ce qui est hypocrisie, +perversité, dogmatisme absurde, débauche, vient de Samarie. L'auteur +s'acharne surtout contre les hypocrites et contre les fanatiques +aveugles, à l'esprit étroit. La personnification de quelques types de +fanatiques du ghetto est transparente. Cette œuvre suscita la colère des +obscurantistes et, dans leur fureur, ils poursuivaient tous ceux qui +lisaient les œuvres de Mapou.</p> + +<p>Le <i>Péché de Samarie</i>, qui partage tous les défauts techniques du +premier roman, n'en est pas moins une œuvre de puissante imagination et +de vigueur épique. La couleur locale et la vie biblique y sont +présentées avec plus de sûreté encore que dans l'<i>Amour de Sion</i>.</p> + +<p>Si l'on voulait appliquer aux romans de Mapou le critérium de la +critique artistique, nous y trouverions sans doute un défaut capital. +Mapou n'est pas un psychologue, il ne sait pas créer de héros réels. Ses +personnages sont effacés, artificiels. Le but moral domine tout. +L'intrigue y est puérile, et l'enchaînement des péripéties fastidieux. +Mais ce défaut ne pouvait être aperçu par ses lecteurs, primitifs, non +cultivés, qui partageaient la naïveté ingénue de l'auteur.</p> + +<p>Nous possédons encore de Mapou des fragments poétiques d'un autre roman +historique, disparu et anéanti par la censure russe. En outre, un +excellent manuel de la langue hébraïque <i>Amon Pédagogue</i> (maître +pédagogue), très apprécié par les professeurs d'hébreu, et enfin une +Méthode de langue française en hébreu.—Nous aurons encore à revenir +sur son dernier roman: L'hypocrite «<i>Aït Zaboua</i>», qui relève d'un tout +autre genre que ses deux premiers romans.</p> + +<p>Ses dernières années furent affligées par une maladie cruelle. Incapable +de travailler, il était soutenu par son frère, établi à Paris. Ce +dernier l'appela auprès de lui, mais la mort le surprit en route, avant +qu'il eût pu voir la capitale du pays pour lequel il avait professé +pendant toute sa vie une grande admiration.</p> + +<p class="top5">Dans la Russie méridionale, et surtout à Odessa, l'activité littéraire +se continue avec succès. Abraham Ber Gottlober (1811-1900), surnommé +<i>Mahalalel</i>, est le poète le plus productif, sinon le plus doué de cette +école.</p> + +<p>Élève de J.-B. Levenson, et ayant visiblement subi l'influence de +Wessely et d'Adam Lebensohn, il s'adonna à la poésie. Le premier volume +de ses poésies parut à Vilna en 1851. Il a publié à la fin de sa vie ses +œuvres complètes en trois volumes<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>. Ses premières poésies remontent +au milieu du siècle dernier. C'est un styliste remarquable, et dans +certaines de ses poésies, son langage est simple et élégant. «<i>Caïn</i>», +ou le Vagabond, est une merveille de style et de composition.</p> + +<p>Dans la poésie intitulée «l'Oiseau dans la cage», il est sioniste et il +pleure sur la misère de son peuple en exil. Dans une autre poésie: +<i>Nezah Israël</i> (l'Éternité d'Israël), qui est peut-être la meilleure qui +soit sortie de sa plume, il revendique avec dignité sa qualité de juif, +dont il est fier.</p> + +<div class="blockquot"><p>Juda n'a ni arc ni armes. Il ne projettera pas au loin sa flèche +vengeresse. Mais il a un procès avec les gentils au nom de la +justice...</p> + +<p>Je ne vous conterai pas la gloire du peuple éternel, ni sa grandeur +morale—puisque ce sont ces vertus que vous détestez en lui... +Aussi, s'il a péché, n'en êtes-vous pas la cause?...</p> + +<p>Ce n'est point la grâce, mais c'est mon droit que je revendique.</p></div> + +<p>En général, Gottlober manque de chaleur poétique. Dans la plupart de ses +poésies, son style pèche par la prolixité et le bavardage. Il a beaucoup +traduit en hébreu. Sa prose est excellente. Ses satires sont souvent +spirituelles. Son histoire en vers de la poésie hébraïque, parue dans le +troisième volume de ses poésies, est inférieure à l'art poétique de S. +Levison, dont nous avons parlé plus haut. Plus tard il publia une revue +mensuelle en hébreu: <i>Haboker Or</i> (Clarté du matin). Ses mémoires sur la +vie des Hassidim<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a> qu'il a combattus toute sa vie, sont les meilleurs +de ses écrits prosaïques.</p> + +<p>Gottlober a personnifié plus que tout autre le type du <i>Mechaber</i> +vagabond qui, pour gagner sa vie, est obligé d'imposer lui-même ses +ouvrages aux personnes aisées et de les colporter de porte en porte.</p> + +<p>Parmi les autres écrivains qui, pour la forme ou pour le fond, procèdent +de l'école romantique et dont le nombre est trop considérable pour que +nous les citions tous, nous mentionnerons seulement les suivants:</p> + +<p>Zeeb Kaplan, de Riga (1826-1887), était un poète de mérite. Il excella +également dans la poésie et dans la prose. Son poème le plus connu est +«Le pays des miracles»<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a> qui, pour le sujet et pour le style, se +réclame de Lebensohn père.</p> + +<p>Élie Mardechai Werbel (1805-1880) était le poète en titre du cercle +littéraire d'Odessa. Son recueil de poésies, paru à Odessa, se +recommande par l'élégance de la forme. En dehors des odes et dédicaces, +il contient plusieurs poèmes historiques, dont le plus remarquable est +«Hulda et Bor», inspiré d'une parabole talmudique<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p> + +<p>L'un et l'autre poètes ont été dépassés par Israël Roll (1830-1893), +galicien établi à Odessa. Ses «Poésies romaines»<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a> (<i>Schiré Romi</i>), +toutes traduites des grands poètes latins, témoignent d'un souffle +poétique puissant. Son style est classique, riche et précis. Ce volume +figurera toujours dans la bibliothèque de la littérature hébraïque à +côté du remaniement d'Ovide par Michal et de l'admirable traduction des +poèmes Sibyllins, faite par l'éminent philologue J. Steinberg.</p> + +<p>En prose, c'est à Benjamin Mandelstam (mort en 1886) qu'appartient le +premier rang. Il a écrit, entre autres, une Histoire de la Russie. Son +ouvrage le plus important, <i>Hazon la-moèd</i>, est une relation de ses +voyages et de ses impressions à travers la «zone juive», principalement +la Lithuanie. À certains égards, il procède de M.-A. Ginzburg, dont il a +la clarté et l'esprit. Mais sa sentimentalité et son abus du style +précieux le rangent à côté des romantiques.</p> + +<p>L'école romantique a donné également naissance à un autre poète de +valeur, Juda-Léon Gordon, dont les première poèmes, et surtout «David et +Michal», sont empruntés au passé biblique. Mais Gordon ne persista pas +longtemps dans cette voie, et son activité littéraire appartient à une +autre époque.</p> + +<p class="top5">Le trait caractéristique du romantisme hébraïque, par lequel il se +sépare de la plupart des mouvements analogues de l'Europe, c'est d'être +resté dans la voie du progrès et de l'émancipation, sans dévier du côté +des réactions, religieuses ou autres. Ni la réaction extérieure, ni +l'intransigeance intérieure des fanatiques n'ont pu arrêter l'éclosion +des idées humanitaires semées par l'école autrichienne et italienne.</p> + +<p>Depuis les Meassfim allemands, l'évolution de la littérature hébraïque +ne s'est pas arrêtée un seul instant dans son acheminement vers la +science et vers la lumière. Le mouvement romantique est une de ses +étapes les plus caractéristiques et les plus bienfaisantes. À une époque +où le sombre présent ne promettait rien, où les ténèbres politiques +cachaient tout espoir en une vie meilleure, c'est au nom du passé que +les champions de la Haskala combattaient l'ignorance et les préjugés. +C'est au nom de la morale et de l'idéal qu'ils cherchaient à gagner le +cœur des foules pour la «divine Haskala».</p> + +<p>L'action du romantisme hébreu a été des plus fécondes. Le fusionnement +du rationalisme des premiers humanistes et du romantisme patriotique de +Luzzato a resserré les liens qui rattachaient les écrivains à la masse +croyante. La sentimentalité provoquée par la restauration poétique des +temps prophétiques a plus fait pour la diffusion des idées saines et +naturelles et pour la propagation de la civilisation que toutes les +exhortations et tous les raisonnements. La déclaration, tant de fois +répétée par l'école de Vilna, que la science et la foi ne se +contredisent pas, n'a pas moins servi au rapprochement des lettrés et +des croyants modérés.</p> + +<p>Bientôt les temps seront plus favorables à la reprise de la lutte contre +l'obscurantisme, et l'antagonisme entre lettrés et orthodoxes reprendra +de plus belle. Toute une école d'écrivains réalistes passionnés essaiera +de lutter contre les misères de la vie nationale sans épargner les +susceptibilités et l'amour-propre de la masse croyante. Ce seront les +accusateurs, les justiciers, les détracteurs du Judaïsme orthodoxe et +traditionnel. Ils prêcheront avec âpreté l'Humanisme moderne et +l'abandon des croyances surannées. Mais à côté d'eux nous verrons +s'élever une école plus modérée et non moins efficace. Elle apportera +des paroles de clémence, de foi et d'espérance. Aux négations et aux +aphorismes désolants des premiers elle opposera la ferme conviction du +relèvement imminent du peuple juif, appelé à remplir sa destinée sur son +sol national. La note sioniste unira dans un même élan d'action et +d'espoir la masse orthodoxe et la jeunesse libre.</p> + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h2> + +<p class="d"><span class="smcap">Les Réalistes.—Le Mouvement Émancipateur</span>.</p> + + +<p>L'avènement d'Alexandre II au trône marque un moment décisif dans +l'histoire de l'empire russe. La poussée nouvelle des idées généreuses +et libérales encouragées par le Tsar lui-même gagne jusqu'au ghetto. +L'amélioration sensible de la situation politique des juifs, dont le +droit de séjour dans toute l'étendue de l'Empire et l'accès aux +carrières libérales avaient été élargis, l'abolition de l'ancien régime +du service militaire, la suppression des Cahals: tous ces facteurs, +joints à la prévision d'une émancipation civile prochaine, émurent +profondément les humanistes juifs. Les lettrés hébreux, arrachés à leurs +rêves séculaires, se trouvaient tout à coup en présence de la réalité +des choses et aux prises avec les exigences de la vie moderne. Il faut +leur rendre cette justice qu'ils comprirent immédiatement de quel côté +était leur devoir, et qu'ils ne faillirent pas à leur mission. Ils se +mirent du côté du gouvernement réformateur, et ils luttèrent de toutes +leurs forces contre la résistance que les conservateurs juifs opposaient +aux réformes projetées ou accomplies. Leur action s'exerça surtout dans +la petite province à peine entamée par les courants nouveaux. Un +auxiliaire précieux devait bientôt s'ajouter à leurs efforts par la +création de la presse hébraïque.</p> + +<p>L'intérêt suscité par la guerre de Crimée parmi les juifs suggéra à un +certain Silberman l'idée de fonder un journal politique et littéraire en +hébreu. <i>Hamaguid</i> (l'Orateur), tel est le nom de ce premier journal +hébraïque, paru en 1856, dans la petite ville prussienne de Lyck, située +sur la frontière russo-polonaise. Il obtint un succès énorme. +L'enthousiasme des lecteurs à la vue de cette feuille périodique, +rédigée dans la langue sacrée, se traduisit par des éloges +dithyrambiques et par une multitude d'Odes qui remplissaient le journal. +Son action a été très grande. Il a été le rendez-vous des lettrés +hébreux de tous les pays et de toutes les opinions. À côté de nouvelles +politiques et littéraires, de recherches philologiques, de poésies plus +ou moins boursouflées, le <i>Hamaguid</i> a publié un certain nombre +d'articles originaux de haute valeur. Les vieux maîtres Rapoport et +Luzzato y donnaient la main aux jeunes écrivains russes comme Gordon et +Lilienblum.</p> + +<p>Un savant orientaliste de Paris, Joseph Halévy, l'auteur d'un curieux +recueil de poésies hébraïques paru plus tard, y prêcha des idées hardies +pour son temps sur la renaissance de l'hébreu et sur son adaptation +pratique, par la création de nouveaux termes, aux idées et aux exigences +modernes. Ces idées ont été réalisées en partie de nos jours. Le Rabbin +Hirsch Kalischer et le rédacteur David Gordon y préconisèrent pour la +première fois, vers 1860, la réalisation pratique de l'idée sioniste, et +c'est grâce à leur propagande que la première société pour la +colonisation de la Palestine a été fondée.</p> + +<p>Cette première tentative d'un organe hébraïque en entraîna bientôt +d'autres semblables. Des journaux hébreux se fondent dans tous les pays, +variant dans leurs tendances selon le milieu et l'opinion de leurs +rédacteurs. En Galicie surtout, où nulle censure absurde ne mettait des +entraves à la pensée, les journaux hébraïques pullulèrent. En Palestine, +en Autriche, un certain temps à Paris même, des périodiques se fondent, +créent une opinion publique et des lecteurs. Mais c'est surtout en +Russie, où la censure s'est peu à peu adoucie, que les journaux +hébraïques deviendront de véritables tribunes populaires ayant un public +de lecteurs stable.</p> + +<p>Samuel-Joseph Finn, historien et philologue de mérite, publia à Vilna +(1860-1880) une revue, <i>Hacarmel</i>, principalement consacrée à la science +juive.</p> + +<p>Hayim-Zelig Slonimski, mathématicien renommé, fonda en 1872, à Berlin, +son journal, <i>Hazefira</i>, plus tard transporté à Varsovie, où il publia +un grand nombre d'articles scientifiques. Il fut un vulgarisateur des +sciences naturelles.</p> + +<p>Mais le journal hébraïque le plus important fut certainement le premier +qui parut en Russie, <i>Hamelitz</i> (l'Interprète), fondé en 1860 à Odessa +par Alexandre Zederboum, un des plus fidèles champions de l'humanisme. +<i>Hamelitz</i> devint l'organe principal du mouvement émancipateur et le +porte-parole des réformateurs juifs.</p> + +<p>La presse hébraïque, malgré ses défauts, malgré l'exiguïté de ses +ressources<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, qui l'empêchait de s'assurer des collaborateurs stables +et rétribués et la rendait tributaire d'un concours arbitraire +d'amateurs, a exercé une influence considérable sur les juifs de Russie. +Elle a travaillé sans relâche à la diffusion de la civilisation, des +sciences et de la littérature hébraïque.</p> + +<p>Dans les grands centres, et surtout dans les communautés nouvellement +formées dans le midi de la Russie, l'émancipation spirituelle des juifs +devint bientôt un fait accompli. Les jeunes gens affluaient aux écoles +et s'adonnaient volontiers aux métiers manuels. Les écoles spéciales et +les séminaires rabbiniques institués par le gouvernement arrachaient aux +«Hedarim» et aux «Yeschiboth» des milliers d'élèves. La langue russe, +négligée jusqu'alors, disputait maintenant la priorité au jargon et même +à l'hébreu. Partout où le souffle des réformes économiques et politiques +avait pénétré, l'émancipation faisait son chemin, sans presque +rencontrer de résistance de la part du judaïsme traditionnel.</p> + +<p>La capitale lithuanienne, Vilna, profondément éprouvée par +l'insurrection polonaise de 1863 et tenue intentionnellement par le +gouvernement à l'écart de toute réforme administrative ou politique, +n'était plus le centre de la vie nouvelle des juifs russes. La +«Jérusalem lithuanienne» avait déposé son sceptre, et s'était endormie +pour longtemps dans ses rêves de la Haskala «sœur jumelle de la Foi». +Vilna n'a jamais connu depuis d'excès de fanatisme, mais elle n'a pas +connu non plus la vie intense et l'acharnement des luttes entre la +Haskala et la Foi. Elle est restée la capitale de la tradition modérée +et de l'opportunisme religieux.</p> + +<p>En revanche, c'était maintenant la petite province et les centres +talmudiques de la Lithuanie qui opposaient une résistance acharnée aux +réformes nouvelles. Les pauvres lettrés, égarés dans ces coins obscurs à +l'écart de la civilisation, étaient traités en hérétiques pernicieux. +Rien n'arrêtait les fanatiques dans leurs persécutions, et ils eurent +recours aux pires excès. Le peuple, trompé et plongé dans l'aberration, +leur donnait raison et applaudissait. On lui fit croire que c'est aux +principes mêmes du judaïsme que les réformateurs en voulaient, et tous +comme un seul homme ils se levèrent contre eux.</p> + +<p>L'antagonisme entre l'humanisme et le fanatisme religieux dégénéra en +une lutte sans merci. La Haskala des premiers temps, la douce fille +céleste des rêveurs d'autrefois, avait vécu. Les lettrés, qui se +sentaient maintenant soutenus par les autorités et par l'opinion +publique des centres éclairés, devinrent agressifs et s'attaquèrent de +front au régime traditionnel. Ils étalent au grand jour, avec un +réalisme cru, tous les maux qui rongeaient ce régime. Ils suivent +l'exemple de la littérature russe réaliste du temps pour divulguer, +flétrir, flageller et châtier tout ce qui est vieux et suranné, +réfractaire à l'esprit moderne. C'est la littérature réaliste succédant +à l'époque des romantiques.</p> + +<p>Le signal fut donné par Abraham Mapou dans son roman de mœurs <i>Aït +Zaboua</i> (L'Hypocrite), dont les premiers volumes parurent vers l'année +1860, à Vilna. Devant l'insolence croissante des fanatiques et l'urgence +des réformes projetées par le gouvernement, le maître du roman hébreu se +décida à descendre des hauteurs poétiques où planait sa rêverie pour se +jeter dans la mêlée et appuyer de son autorité la campagne contre les +obscurantistes. Déjà dans, ses romans historiques, surtout dans le +dernier, il avait laissé percer son animosité contre les tartuffes du +ghetto dissimulés dans la peau du faux prophète Zimri et de ses émules. +Maintenant il allait les démasquer ouvertement et sans ménagement.</p> + +<p>L'<i>Hypocrite</i> de Mapou est un grand roman en cinq volumes. Tous les +types des fanatiques du ghetto y sont personnifiés avec une crudité +réaliste. Le héros principal du roman est Rabbi Zadoc, hypocrite, +pervers, débauché, criminel et sans scrupules, couvrant ses forfaits du +manteau de la dévotion; c'est le prototype de tous les tartuffes du +ghetto qui exploitent l'ignorance et la crédulité du peuple. Son +principal émule, Gadiel, est un fanatique aveugle, persécuteur acharné +de tous ceux qui ne suivent pas ses opinions, ennemi de la littérature +hébraïque et poursuivant tous ceux qui osent lire les publications +modernes. En passionné de la Haskala qu'il était, Mapou n'a pas épargné +les couleurs pour noircir ces ennemis de la civilisation.</p> + +<p>À côté des meneurs principaux trouvent place, dans ce roman, un grand +nombre de héros qui personnifient chacun un type caractéristique de la +province lithuanienne. Il pousse à fond le portrait de Gaal, parvenu +ignorant qui domine la communauté et fait cause commune avec Rabbi-Zadoc +et ses émules. La vénalité des fonctionnaires permet au parvenu sans +cœur de commettre des actes arbitraires; il persécute tous ceux qui sont +suspects de moderniser, et répand les crimes et la terreur autour de +lui. Mapou a trop chargé ces types et a dépassé les limites de la +vérité. Par contre, il devient plus indulgent et plus véridique, +lorsqu'il nous dépeint la vie des humbles du ghetto.</p> + +<p>Jerahmiel le «Batlan» est un type accompli. Le «Batlan» est une création +inconnue en dehors du ghetto. C'est, en quelque sorte, le bohême de ce +milieu. Il se distingue surtout par la bizarrerie et par le ridicule. Ce +n'est pas qu'il n'ait pas étudié; loin de là. La plupart du temps, c'est +un talmudiste érudit, mais sa naïveté, sa distraction et son manque de +tout sens pratique le rendent incapable d'entreprendre quoi que ce soit. +C'est un parasite, et c'est machinalement qu'il se joint aux ennemis du +progrès.</p> + +<p>—Le «Schadchan» (entremetteur matrimonial), type si fréquent et si +influent dans le ghetto, est peint sur le vif. Malicieux, subtil, plein +d'esprit, érudit même, il excelle dans l'art de rapprocher les partis et +de dénouer les situations les plus compliquées.</p> + +<p>Le type le plus sympathique du roman est celui du bourgeois honnête; +c'est l'idéalisation par Mapou de cette classe si répandue de petites +gens du commerce qui, à une profonde instruction talmudique, joignent un +cœur ouvert à tous les sentiments généreux, et dont la compression du +ghetto n'a pas réussi à pervertir le bon sens naturel et la moralité +profonde.</p> + +<p>Tous ces types sont des êtres réels, vivant et s'agitant. Sans doute, +Mapou les a exagérés, et souvent du mauvais côté, mais ils n'en restent +pas moins des types véridiques.</p> + +<p>Par contre, il a moins réussi dans la création des types de Maskilim. La +nouvelle génération, les éclairés, les amis de la civilisation sont des +fantoches sans vie, sans personnalité aucune, qui ne parlent, ne +s'agitent que pour glorifier la «céleste Haskala».</p> + +<p>En somme, la conception de Mapou peut se résumer en ces deux termes:</p> + +<p><i>Éclairé</i>, donc bon, juste, généreux, etc.; <i>fanatique</i>, donc mauvais, +hypocrite, débauché, lâche, etc.</p> + +<p>Si le roman a des prétentions réalistes par le fond, il n'en est pas de +même quant à la forme. L'hypocrite présente tous les défauts des romans +historiques de Mapou, défauts qui, en l'occasion, acquièrent une plus +grande gravité. Le style d'Isaïe et les envolées poétiques ne +conviennent guère à ce sujet moderne et cadrent mal avec le milieu +contemporain. Ici encore l'exemple de Mapou a été pernicieux pour ses +successeurs.</p> + +<p>Dans le cœur du roman on trouve une série de lettres écrites de la +Palestine par un des héros, qui laissent voir l'enthousiasme de notre +auteur pour la Terre-Sainte. Cette note sioniste imprévue dans cette +œuvre purement moderne nous montre suffisamment l'âme du grand rêveur +qu'il était.</p> + +<p>Ce n'est qu'en l'année 1867, après l'apparition de ce roman, que A. +Lebensohn a publié à Vilna son drame «Vérité et Foi», écrit vingt ans +auparavant et dans lequel le Tartufe du ghetto joue également un grand +rôle<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p> + +<p>Dans la même année, un jeune écrivain, S.-J. Abramovitz, lança son roman +réaliste «<i>Haaboth vehabanim</i>»<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a> (Les Pères et les fils). Abramovitz +avait déjà acquis une notoriété par sa publication d'une Histoire +naturelle (<i>Toldoth Hatéba</i>) en quatre volumes, où il s'ingénie à créer +une nomenclature zoologique complète en hébreu. Son roman réaliste, qui +traite de l'antagonisme des pères croyants et des fils émancipés, et +dont l'action se passe dans un milieu de Hassidim, est une œuvre +manquée. Rien n'y révèle encore le futur maître, le fin satirique et +l'admirable peintre de mœurs. Après avoir fait la fortune de l'idiome +judéo-allemand par ses contes de la vie juive, il est revenu depuis une +dizaine d'années à l'hébreu, dont il est un des écrivains les plus +originaux. Ce qui distingue Abramovitz des écrivains contemporains, +c'est son style. Abramovitz a été l'un des premiers qui aient introduit +le style du Talmud et du Midrasch dans l'hébreu moderne. Il en est +résulté un hébreu pittoresque, mélangé d'expressions talmudiques et +empreint d'un charme spécial. Cet hébreu, tout en dérivant du style +biblique, est on ne peut plus conforme à l'esprit et au milieu qu'il +dépeint. Il se prête à merveille à la description de la vie et des mœurs +des juifs de la Volhynie qui forme le fond de ses romans.</p> + +<p>Tous ces créateurs du réalisme hébreu ont été dépassés par le poète +J.-L. Gordon, qui personnifie à lui seul toute cette époque agitée.</p> + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h2> + +<p class="d"><span class="smcap">J-L. Gordon.—La lutte contre le rabbinisme</span>.</p> + + +<p>Juda-Léon Gordon (1830-1892) naquit à Vilna de parents aisés, pieux et +relativement éclairés. Comme tous ses contemporains, il reçut une +éducation rabbinique, sans pourtant négliger l'étude de la Bible et de +l'hébreu classique. Il obtint des succès éclatants dans ses études, et +tout faisait prévoir qu'il serait un jour un talmudiste éminent. Le +discours scolastique qu'il prononça à l'occasion de sa 13<sup>e</sup> année le +sacrait «Ilou.» La ruine de son père eut pour conséquence la rupture de +ses fiançailles avec une fille de riche bourgeois, et l'empêcha de +contracter le mariage.</p> + +<p>Il put continuer librement ses études. Il revint à Vilna, le premier +centre de la Haskala en Russie. La littérature hébraïque profane avait +pénétré jusque dans la synagogue, sinon ouvertement, du moins en +contrebande. Il dévora en cachette tous les nouveaux écrits qui +tombèrent entre ses mains. C'était l'époque où Lebensohn père rayonnait +dans tout l'éclat de sa gloire. Bientôt Gordon s'aperçoit que l'étude +de l'hébreu ne peut suffire à la culture d'un homme instruit et, guidé +par un parent lettré, il apprend l'allemand, le russe, le français et le +latin. Il fut un des premiers écrivains hébreux connaissant à fond la +littérature russe. Il s'occupa beaucoup de l'étude de la philologie et +de la grammaire hébraïque et il était un des meilleurs connaisseurs de +cette langue. Ses recherches linguistiques et ses innovations sont très +précieuses.</p> + +<p>La muse le hanta de bonne heure, et ses premiers essais poétiques lui +valurent la bienveillance de Lebensohn père et l'amitié de son fils. +Dans sa ferveur juvénile, il est un admirateur enthousiaste de Lebensohn +père dont il se proclame le disciple. Mais c'est surtout de son fils +Micha-Joseph qu'il procède. Un petit drame, consacré à la mémoire du +poète, disparu à la fleur de l'âge, montre toute l'affection que Gordon +éprouvait pour son aîné.</p> + +<p>Cependant Gordon continue ses études. Il passe en 1852 ses examens de +fin d'études au Séminaire rabbinique de Vilna, et il est nommé +professeur d'une école gouvernementale juive à Ponivez, petite ville du +district de Kovno. Il est tour à tour transféré d'une ville à l'autre +dans ce même district. Vingt années de luttes contre les fanatiques et +d'enseignement passées dans la province la plus obscure de la Lithuanie +n'arrêtèrent pas son activité littéraire. En 1872, il est appelé à +occuper le poste de secrétaire de la communauté de Saint-Pétersbourg et +de la Société nouvellement créée pour la propagation de l'instruction +parmi les juifs russes. Sa vie matérielle est désormais assurée par une +situation indépendante. Dénoncé en 1879 comme conspirateur politique, il +est arrêté et jeté en prison, ce qui lui cause un préjudice matériel et +physique irréparable. Son innocence établie, il est remis en liberté et +devient co-rédacteur du journal «<i>Hamelitz</i>», le plus répandu des +périodiques hébreux de l'époque. Mais la maladie le minait sourdement, +et il se mourait peu après.</p> + +<p>Nous avons vu le jeune poète marchant sur la trace des deux Lebensohn. +Ce n'est qu'en 1857 qu'il publia à Vilna son premier grand poème +<i>Ahabath David ou Michal</i><a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>, produit d'un esprit naïf et rêveur qui +jure solennellement de «rester le serf de la langue hébraïque pour +toujours et de lui consacrer toute sa vie.» «David et Michal» est le +récit poétique de l'amour du berger pour la fille du roi. Le poète nous +transporte aux temps bibliques. Il nous raconte comment la fille de Saül +s'est éprise du jeune berger appelé pour distraire la mélancolie du roi. +Puis c'est la jalousie naissante de Saül, qui prend ombrage de la +popularité de David. Pour lui accorder la main de sa fille, il lui +imposera des sacrifices surhumains et l'enverra à des morts certaines. +David s'en tirera avec éclat et reviendra toujours vainqueur.</p> + +<p>Le roi est dévoré par la jalousie la plus tyrannique et poursuit David +de sa colère. David est obligé de fuir, et Michal est donnée à son +rival. L'amitié de David et de Jonathan forme un tableau touchant. Enfin +David triomphe, il est oint roi d'Israël. Il reprend Michal, l'amour est +plus fort que son ressentiment, et il oublie la honte du passé. Mais la +pauvre sacrifiée ne connaîtra pas les joies de l'enfantement. Elle sera +stérile et mènera une vie solitaire. Vieille et oubliée, elle s'éteint +le jour même de la mort de David.</p> + +<p>Dans ce drame simple et candide, on sent nettement l'influence de +Schiller et de Micha-Joseph Lebensohn. Cependant le sentiment réel de la +nature et de l'amour font défaut chez notre poète. Ses descriptions de +la nature ne sont que des décalques des romantiques. Poète du ghetto, il +n'a connu ni la nature, ni l'amour, ni l'art<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. Ses poésies érotiques +sont peu personnelles. En revanche, par son style classique et la forme +moderne et achevée de ses vers, il laisse loin derrière lui tous ceux +qui l'ont précédé et il mérite, après la disparition du jeune Lebensohn, +le premier rang parmi les poètes hébreux.</p> + +<p>Dans «David et Barsilaï», le poète oppose la tranquillité de la vie du +berger à la vie du roi. Les aspirations vers la vie rurale qui se sont +fait jour au ghetto depuis les évocations rustiques des romans de Mapou +et la fondation des colonies agricoles juives, ont heureusement inspiré +le poète. Il nous montre le vieux roi accablé par les fatigues et trahi +par son propre fils en face de la sérénité du vieux berger refusant les +dons royaux.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Et David s'en alla régner sur les Hébreux,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et Barsilaï s'en retourna paître ses troupeaux.</span><br /> +</p> + +<p>Ce qui fait le charme de ce petit poème, c'est la peinture de la +campagne de Galaad. Il semble qu'en revivant le passé, les poètes +hébreux aient souvent en une intuition admirable de la nature et de la +couleur locale qui leur manquaient ordinairement. +<i>Osnath-bath-Potiphera</i> est également remarquable par la couleur et +l'ingéniosité de la restitution historique.</p> + +<p>De cette époque date le premier volume des fables que le poète a +publiées sous le nom de <i>Mischlé Yehuda</i><a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>, qui forme le deuxième +volume de l'édition complète de ses poésies et dont l'ensemble compose +quatre livres. Ce sont des traductions ou plutôt des imitations d'Ésope, +de La Fontaine, de Krylov, ainsi que des fables tirées du Midrasch. +Elles se distinguent par un style concis et expressif et par une satire +mordante.</p> + +<p>La fable marque une transition dans l'œuvre de Gordon. Arraché au milieu +indulgent et conciliant où il s'est développé, il se trouve face à face +avec la triste réalité de la vie des juifs de la province. Le fanatisme +intransigeant des rabbins, l'éducation arriérée donnée aux enfants +qu'on maintenait dans l'ignorance, pesaient lourdement à son cœur de +patriote et d'intellectuel. C'était l'époque où le libéralisme et la +civilisation européenne avaient pénétré en Russie sous l'égide du tsar +Alexandre II. Gordon rêvait pour ses coreligionnaires une situation +analogue à celle dont jouissaient leurs frères d'Occident.</p> + +<p>Ceux-ci avaient bien compris les exigences de leur temps, s'étaient +libérés du joug du rabbinisme et s'étaient assimilés aux autres +citoyens. Le gouvernement russe encourageait l'instruction des juifs et +accordait des privilèges aux plus instruits. Les journaux nouvellement +créés en hébreu s'étaient également rangés du côté des réformateurs. +Gordon se jette délibérément dans la lutte. En poésie et en prose, en +hébreu et en russe, il se fait le champion de la Haskala. Avec lui, la +Haskala ne se borne plus à la culture de la langue hébraïque et aux +dissertations spéculatives, mais elle devient une lutte ouverte contre +l'obscurantisme, l'ignorance, la routine séculaire, contre tout ce qui +barre le chemin de la civilisation. Puisque le gouvernement permettait +aux juifs de participer à la vie sociale du pays, et qu'ils pouvaient +désormais aspirer à un meilleur sort, la Haskala travaillera à les y +préparer et à les en rendre dignes.</p> + +<p>En 1863, après l'émancipation des serfs en Russie, Gordon lance ce cri +vibrant: <i>Hakitza Ami</i><a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>.</p> + +<div class="blockquot"><p>Debout! mon peuple! jusqu'à quand dormiras-tu? Vois, la nuit a +disparu, le soleil luit partout. Depuis vingt siècles que de +changements opérés, que de murs brisés!</p> + +<p>Ne sommes-nous pas dans l'Europe civilisée?</p> + +<p><span style="letter-spacing:5px;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . .</span></p> + +<p>Réveille-toi, ô mon peuple! ce pays, véritable Éden, te sera +ouvert, ses fils t'accueilleront en frère. Tu n'as qu'à t'adonner +avec confiance aux sciences et aux services publics.</p></div> + +<p>Dans une autre poésie, le poète salue l'aube des temps nouveaux pour les +juifs. Leur empressement à embrasser les carrières libérales leur fait +augurer que bientôt leur émancipation sera complète.</p> + +<p>Nous avons vu quelle résistance cette nouvelle phase de la Haskala avait +rencontrée auprès des orthodoxes. Ceux-ci voyaient avec terreur les +jeunes gens déserter les écoles religieuses et s'adonner aux études +profanes. Les nouveaux séminaires rabbiniques étaient considérés par eux +comme des foyers d'athéisme.</p> + +<p>Ils ne pouvaient plus lutter ouvertement puisque le gouvernement était +du côté des réformateurs, mais ils se cantonnèrent dans une résistance +passive. Dans cette lutte, comme nous l'avons déjà dit, Gordon occupe la +première place. Désormais il sera animé par une seule idée, celle de la +lutte contre les ennemis de la lumière. Sa satire âpre et mordante, sa +plume acerbe et vengeresse, il les mettra au service de cette cause. Ses +poèmes historiques même s'en ressentiront. Il profitera de toutes les +occasions pour fustiger les rabbins et les conservateurs.</p> + +<p><i>Bein Schinei Arayoth</i>, «Entre les crocs des lions», est un poème +historique dont le sujet est emprunté aux guerres judéo-romaines. Le +héros, Siméon le zélote, est amené en captivité par Titus. Au moment de +succomber dans l'arène, ses yeux rencontrent ceux de sa bien-aimée +Marthe, vendue comme esclave, et tous deux meurent en même temps.</p> + +<p>Un grand souffle poétique et un profond sentiment national font de ce +poème un chef-d'œuvre. Mais le poète ne s'arrête pas là. Il profite de +l'occasion qui lui est donnée pour s'attaquer aux origines même du +rabbinisme, dans lequel il voit la cause du péril de la nation.</p> + +<div class="blockquot"><p>Malheur à toi, Israël! tes maîtres ne t'ont pas enseigné comment +conduire la guerre avec habileté et tactique.</p> + +<p>La révolte et l'audace ne peuvent rien sans la discipline et +l'intelligence guerrière.</p> + +<p>Certes, pendant de longs siècles ils t'ont instruit, ils fondèrent +des écoles.</p> + +<p>À quoi ont-ils abouti, sinon à semer le vent, à cultiver le +rocher?...</p> + +<p>Ils t'ont instruit à aller à l'encontre de la vie, à t'isoler entre +des murailles de préceptes et de prescriptions, à être mort sur la +terre, vivant dans les deux, à rêver éveillé et à parler en état de +sommeil.</p> + +<p>C'est ainsi que ton esprit s'est évanoui, que ta force s'est +desséchée, et que la poudre des scribes t'a enseveli à l'état de +momie vivante...</p> + +<p>Malheur à toi, Jérusalem la perdue!</p></div> + +<p>Mais, s'il accuse le rabbinisme de tous les maux du peuple juif, il ne +s'ensuit pas qu'il justifie l'invasion romaine. Toute sa haine s'élève +contre Rome, l'ennemie séculaire du judaïsme. Il ne lui épargne pas son +mépris au nom de l'humanité et de la justice. D'abord c'est Titus, +«délices du genre humain», qu'il nous présente, préparant à son peuple +des spectacles nobles et sanguinaires et se réjouissant à la vue du sang +innocent qui coule dans l'arène. Puis c'est à Rome qu'il s'en prend, «au +grand peuple qui domine les trois quarts de l'univers, la terreur du +monde, dont le triomphe ne connaît plus de bornes, depuis qu'il a +remporté la victoire sur un peuple destiné à périr et dont le territoire +ne mesure que cinq heures de marche.» Enfin son cœur juif se révolte +contre «les belles matrones suivies de leurs servantes, dont l'âme +tendre va se réjouir aux spectacles sanguinaires de l'arène.»</p> + +<p>Dans <i>Bimezouloth Yam</i> (Dans les profondeurs de l'Océan), le poète fait +revivre un épisode terrible de l'exode des juifs d'Espagne (1492). Les +fugitifs se sont embarqués sur des bateaux de corsaires qui les +exploitent sans pitié. La cupidité des corsaires est insatiable. Après +les avoir dépouillés de tout ce qu'ils possèdent, ils les vendent comme +esclaves ou les jettent dans les flots. Le même sort attend un groupe +d'exilés réfugiés sur un bateau. Mais le capitaine s'est soudainement +épris de la fille d'un rabbin d'une rare beauté. Pour sauver ses +compagnons, elle feint d'agréer les déclarations du capitaine qui promet +de débarquer les passagers sains et saufs sur la côte. Il tient parole, +mais il garde auprès de lui la jeune fille et sa mère. Une fois loin du +rivage, pour ne pas céder aux désirs du corsaire, la jeune fille et sa +mère se précipitent dans la mer en adressant leurs prières au Ciel. Ce +poème est un des plus beaux de Gordon. L'indignation et la douleur lui +inspirent ces vers puissants:</p> + +<div class="blockquot"><p>La fille de Jacob est exilée de toute l'étendue de l'Espagne. Le +Portugal aussi la repousse. L'Europe montre la nuque à ces +malheureux. Elle leur destine la tombe, le martyre, l'enfer... +Leurs ossements sont éparpillés sur les rochers africains. Leur +sang abreuve les rives de l'Asie... Et le Juge du monde ne se +montre pas. Et les larmes des opprimés ne sont pas vengées.</p></div> + +<p>Ce qui révolte surtout le poète, c'est l'idée que jamais ces opprimés +n'auront leur revanche et que tous ces crimes demeureront impunis.</p> + +<div class="blockquot"><p>Israël, tu ne seras jamais vengé!... Tes persécuteurs triomphent +partout! L'Espagne n'a-t-elle pas découvert le Nouveau-Monde le +jour même où elle t'a expulsé? Et le Portugal n'a-t-il pas trouvé +la route des Indes? Là aussi il a ruiné le pays qui avait accueilli +les réfugiés<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p> + +<p>Et l'Espagne et le Portugal sont toujours debout!</p> + +<p>Mais si la vengeance n'est pas permise aux juifs, qu'une haine +implacable s'empare de tous les cœurs et que jamais elle ne +s'apaise.</p> + +<p>Léguez pour l'éternité à vos enfants, adjurez vos descendants, +grands et petits, de ne jamais retourner dans le pays scellé de ton +sang. Que leur pied jamais ne foule la presqu'île des Pyrénées.</p></div> + +<p>Le désespoir, la désolation du poète se concentrent dans les dernières +strophes, où il raconte comment la jeune fille et sa mère se sont jetées +dans l'eau.</p> + +<div class="blockquot"><p>Seul le regard du Monde, silencieux à travers les nuages, l'œil, +témoin de la fin de toutes choses, contemple la fin de ces milliers +d'êtres sans laisser couler une seule larme.</p></div> + +<p>Son dernier poème historique, «Le roi Sédécie en prison», date d'une +époque où le scepticisme du poète s'est affermi. Ce sont les tendances +morales l'emportant sur la politique qui ont amené, selon Gordon, l'État +juif à sa perte. Ce n'est plus au rabbinisme, mais c'est aux principes +même du Judaïsme des prophètes qu'il s'attaque. Ces idées, il les mettra +dans la bouche du roi de Juda captif de Nabuchodonosor: les +revendications du pouvoir politique contre les prétentions moralistes +des prophètes.</p> + +<p>Le roi passe en revue tous ses malheurs, et il se demande à quelle cause +il doit les attribuer.</p> + +<div class="blockquot"><p>Est-ce parce que je ne me suis pas soumis à la volonté de Jérémie? +Mais qu'est-ce que le prêtre d'Anatole voulait au juste?</p></div> + +<p>Non, le roi ne peut admettre que:</p> + +<div class="blockquot"><p>La Ville serait encore debout si le sabbat n'avait pas été violé.</p></div> + +<p>Le prophète proclame la suprématie de la lettre et de la Loi primant le +travail et l'art guerrier, mais</p> + +<div class="blockquot"><p>un peuple de rêveurs et de visionnaires peut-il subsister un seul +jour?</p></div> + +<p>Mais le roi ne s'arrête pas à ces idées de révolte. Il se rappelle trop +bien l'histoire de Saül et de Samuel, où le roi fut châtié pour avoir +désobéi aux caprices des prophètes. Il constate que «tel est le triste +sort de tout chef d'Israël.»</p> + +<div class="blockquot"><p>Hélas! Je vois que les paroles du fils de Hilkia arriveront +irrémédiablement. La loi survivra à la ruine du royaume. Le livre, +la parole, succèderont au sceptre royal. Je prévois tout un peuple +de docteurs, de lettrés, affaibli et dégénéré.</p></div> + +<p>Cette conception étonnante, déconcertante du peuple-prophète, Gordon la +gardera jusqu'au bout. Mais puisque la Loi a tué la nation et qu'une +fatalité cruelle pèse sur le peuple du Livre, ne vaut-il pas mieux +libérer les individus des chaînes de la foi et affranchir les masses des +minuties religieuses qui lui barrent le chemin de la vie? Ce sera la +besogne à laquelle Gordon vouera le reste de sa vie.</p> + +<p>Dans une poésie dédiée à Smolensky, le rédacteur de <i>Haschahar</i> +(L'Aurore), à l'occasion de la réapparition de sa revue, le poète +épanche toute son âme désolée et indique la nouvelle voie dans laquelle +il va s'engager:</p> + +<div class="blockquot"><p>Jadis, certes moi aussi j'ai chanté l'amour, les plaisirs, +l'amitié, j'ai annoncé des jours de fête, de liberté et +d'espérance. Les cordes de ma lyre vibraient d'émotion...</p> + +<p>Et voilà que «l'Aurore» reparaît: je vais accorder ma harpe pour +saluer l'aube du matin...</p> + +<p>Hélas, je ne suis plus le même, je ne sais plus chanter. De mauvais +rêves ont troublé mes nuits. Ils m'ont montré mon peuple face à +face... Ils m'ont montré mon peuple dans tout son abaissement, ses +blessures insondables. Ils m'ont montré l'iniquité, la source de +tous ses maux.</p> + +<p>J'ai vu ses meneurs égarés et les maîtres qui l'ont trompé. Mon +cœur saigne de douleur. Les cordes de ma lyre ne résonnent plus +qu'en lamentations.</p> + +<p>Depuis je ne chante plus la joie ni la consolation; je n'espère +plus la lumière et je n'attends pas la liberté. Je chante des jours +sombres et je prédis un esclavage éternel, l'avilissement sans fin. +Et des cordes de ma lyre jaillissent des larmes sur la ruine de mon +peuple.</p> + +<p>Depuis, ma poésie est noire comme le corbeau, ma bouche remplie +d'injures et de plaintes. Elle gémit et se fait l'écho de la ruine +du Mont Héreb. Elle crie contre les mauvais bergers, contre le +peuple ignorant.</p> + +<p>Elle raconte à Dieu, au genre humain, les misères dégradantes de la +vie au jour le jour..., l'âme pénétrant jusque dans l'abîme du +mal...</p></div> + +<p>Mais le patriotisme du poète l'emporte sur son découragement:</p> + +<div class="blockquot"><p>Par pitié pour mon peuple, par compassion pour lui, je dirai à ses +bergers leurs crimes, à ses maîtres leurs erreurs...</p></div> + +<p>Y réussira-t-il? tout espoir n'est-il pas perdu? Peu importe? il +accomplira son devoir jusqu'au bout:</p> + +<div class="blockquot"><p>Que les blessés avisent, ils seront peut-être guéris. Il y aura +peut-être un remède à leurs maux s'ils ont encore assez d'énergie +vitale...</p></div> + +<p>Le poète a tenu sa parole. Dans une série de poèmes satiriques, de +fables et d'épîtres, il dévoile les misères morales qui rongeaient la +société juive des pays slaves. C'est la description réaliste la plus +exacte et la plus sentie de ce milieu étrange, invraisemblable, existant +pourtant et défiant tout. Gordon est descendu jusqu'au tréfonds de ces +consciences, il en connaît les secrets les plus intimes. Il a saisi sur +le vif les mœurs singulières de cette société et les rend telles +quelles. Il connaît aussi toute l'ignominie de quelques-uns des +personnages qui la dirigent et il a sondé leur cerveau borné et retors. +Son cœur se soulève à l'évocation de ce spectacle douloureux et il +souffre des malheurs de son peuple.</p> + +<p>Avec cette nouvelle direction de son esprit, sa manière poétique change +également. Il ne fait plus de l'art pour l'art, la pureté classique ne +l'occupe plus. Avant tout, c'est une œuvre de lutte et de propagande +qu'il poursuit. Son style devient plus réaliste. Il s'est imprégné de +termes et d'expressions talmudiques, ce qui le rend plus conforme à +l'esprit du milieu dont il s'occupe et plus propre à la description de +ce monde essentiellement rabbinique. Mais Gordon n'abuse jamais des +talmudismes; il garde en tout la juste mesure. Il faut savoir goûter ce +style tour à tour fin et mordant, vibrant et énergique. Gordon y a +montré tout son talent, tout son génie créateur. C'est de l'hébreu +purement moderne, élégant et expressif. Il ne le cède en rien à +l'hébreu classique.</p> + +<p>La condition sociale de la femme juive, si triste dans le ghetto, a +inspiré à Gordon le premier de ses poèmes satiriques. Ce poème est +intitulé «Le point sur l'i» ou plus littéralement «Le jambage du <i>iod</i>» +(<i>Kotzo schel-iod</i>)<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>.</p> + +<div class="blockquot"><p>Ô toi, femme juive, qui connaît ta vie? Obscurément tu es venue au +monde et obscurément tu t'en vas.</p> + +<p>Tes chagrins, tes joies, tes espoirs, tes désirs naissent en toi et +meurent avec toi....</p> + +<p>Tous les biens de la Terre, les plaisirs, les jouissances ont été +créés pour les filles d'autres nations. La vie de la juive n'est +que servitude, peines éternelles. Tu conçois, tu enfantes, tu +allaites et tu sèvres, tu cuis, tu fais la cuisine et tu te flétris +avant l'âge.</p> + +<p>Tu as beau avoir un cœur sensible, être belle, douce, intelligente:</p> + +<p>La loi est là implacable, elle le dégrade vis-à-vis de ton mari.</p> + +<p>Tes charmes sont des tares, tes dons, tes damnations; en mettant +les choses au mieux tu n'es qu'une poule pour élever des poussins!</p></div> + +<p>La femme juive a beau aspirer à la vie, à la science, rien de tout cela +ne lui est accessible.</p> + +<div class="blockquot"><p>La plante divine dépérit dans le désert sans avoir vu la lumière.</p> + +<p>Avant de l'avoir instruite, d'avoir cultivé son esprit, elle est +mariée, même mère.</p> + +<p>Avant d'avoir appris à être la fille de ses parents, elle est +épouse et mère de ses propres enfants....</p> + +<p>Fiancée, connais-tu au moins celui à qui on te destine? L'aimes-tu? +L'as-tu vu seulement?—Aimer! malheureuse! ne sais-tu pas que +l'amour est interdit au cœur de la juive?</p> + +<p>Quarante jours avant ta naissance ton sort a été décidé<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p> + + +<p>Couvre ta tête, coupe tes nattes. À quoi bon regarder celui qui est +à tes côtés? Est-il bossu ou borgne, jeune ou vieux? Qu'importe! Ce +n'est pas toi qui choisis, mais tes parents; tu passes d'une main à +l'autre comme une marchandise.</p></div> + +<p>Esclave de ses parents, esclave de son mari, il ne lui est même pas +donné de goûter paisiblement les joies maternelles. Des malheurs +imprévus l'assaillent et l'abattent sans cesse. Son mari sans éducation, +sans profession, souvent même sans cœur, après avoir mangé les années de +pension traditionnelle à la table des parents de sa femme, se trouvera +tout à coup aux prises avec la vie. S'il n'a pas la chance de réussir, +il se lassera vite, il abandonnera sa femme et ses enfants, et s'en ira +au loin sans même donner signe de vie. Elle restera une «Agouna», une +abandonnée, veuve sans l'être, la malheureuse des malheureuses.</p> + +<div class="blockquot"><p>C'est là l'histoire de toute femme juive, c'est aussi l'histoire de +la belle Bath-Schoua.</p></div> + +<p>Bath-Schoua est une admirable créature, dotée par la nature de toutes +les qualités. Belle, intelligente, pure, bonne et charmante, elle +s'entend à merveille aux soins du ménage. Elle est admirée par tout le +monde, jusqu'au chétif <i>Porousch</i> (sorte d'ermite studieux volontaire) +qui se cache derrière la grille qui sépare le compartiment réservé aux +femmes à la synagogue, pour la regarder. Hélas, cette fleur est fiancée +par son père à un certain Hillel, être chétif, vilain, stupide et +antipathique. Mais il possède par cœur tous les in-folios du Talmud, et +c'est tout dire. On célèbre le mariage. Le couple mange pendant trois +ans à la table des beaux-parents; deux enfants naissent de cette union. +Le père de Bath-Schoua perd sa fortune, et Hillel est obligé de chercher +à gagner sa vie. Mais cet homme incapable ne trouve rien. Il part pour +les pays étrangers, et jamais plus on n'entend parler de lui. +Bath-Schoua reste seule avec ses deux enfants. Sans se décourager, elle +gagne péniblement son pain. Tout son amour, elle le reporte sur ses +enfants qu'elle s'efforce de parer et d'habiller comme les enfants des +riches.</p> + +<p>Sur ces entrefaites arrive dans la petite ville un jeune homme nommé +Fabi. Juif moderne, il est instruit et intelligent, beau et généreux. Il +s'intéresse à la jeune femme, en devient amoureux. Bath-Schoua n'ose +croire à son bonheur. Cependant un obstacle infranchissable s'oppose à +leur union. Bath-Schoua n'est pas divorcée, on ne sait pas non plus si +son mari est mort. Fabi, plein d'énergie, se met à la recherche de +l'époux disparu. Il le découvre et, moyennant finances, il lui arrache +un divorce pour sa femme. L'acte officiel en règle et légalisé par +l'autorité rabbinique est envoyé à la femme. Hillel s'embarque pour +l'Amérique et son navire fait naufrage.</p> + +<p>Bath-Schoua pourra donc enfin jouir du bonheur qu'elle a tant mérité! +Hélas, non, la fortune, dans la personne de Rabbi Vofsi, la trahit +encore une fois. Ce rabbin est un pharisien rigide; une peccadille lui +suffit pour annuler l'acte de divorce. Le mot Hillel y était mal +orthographié, selon l'autorité de certains commentateurs. Après le <i>Hé</i> +il manquait un <i>Iod</i>. Ainsi le bonheur entrevu par Bath-Schoua est +détruit à tout jamais.</p> + +<p>Ce malheur n'est pas unique dans son genre; les Bath-Schoua sont légion +dans le ghetto. Il y en a d'autres non moins poignants pour des motifs +aussi futiles.</p> + +<p>Dans un autre poème qui porte le titre: <i>Asaka Derispak</i> (Pour une +bagatelle)<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>, le poète raconte comment, par la faute d'un malheureux +grain d'orge égaré dans la soupe du repas de Pâque, d'où tout aliment +fermenté doit être exclu, la paix d'un ménage fut troublée. Affolée et +rongée par le remords d'avoir servi cette soupe suspecte, la pauvre +femme court chez le Rabbin, qui déclare qu'elle a fait manger aux siens +des mets interdits et que la vaisselle dans laquelle ces mets ont été +servis doit être brisée. Mais le mari, simple cocher, ne l'entend pas +ainsi. Il fait retomber sa colère sur sa femme. La paix du foyer est +troublée, et finalement il répudie sa femme. Le poète fulmine contre les +rabbins et contre leur interprétation étroite et insensée des textes.</p> + +<div class="blockquot"><p>Nous avons été esclaves au pays d'Égypte.</p> + +<p>Ne le sommes-nous pas encore? Nous sommes liés par des chaînes +d'absurdités, par des cordes de stupidités, par toutes sortes de +préjugés.... Certes les étrangers ne nous oppriment plus, mais nos +oppresseurs sont issus de nous-mêmes. Nos mains ne sont plus liées, +mais notre âme est enchaînée....</p></div> + +<p>Un tableau de mœurs sombre et grandiose, une peinture exacte de la +domination inique et arbitraire exercée par le Cahal, l'idéalisation du +Maskil, impuissant à lui seul à lutter contre toutes les forces +réactionnaires coalisées, voilà ce que nous trouvons dans le dernier +grand poème satirique de Gordon intitulé: «Les deux Joseph-ben-Simon». +Nous y voyons comment le jeune talmudiste, épris des sciences et de la +littérature moderne, est persécuté par les fanatiques. Ne pouvant leur +résister, il est obligé de s'expatrier. Il s'en va vers l'Italie. La +renommée de S. D. Luzzato a attiré à l'université de Padoue nombre de +jeunes gens russes avides de savoir. Là Joseph-ben-Simon poursuit +parallèlement des études rabbiniques et médicales.</p> + +<p>Enfin, ses efforts sont couronnés de succès, et il rêve de retourner +dans son pays pour consacrer ses efforts au relèvement matériel et moral +de ses frères. Déjà il se voit à la tête de sa communauté, guérissant +l'âme, guérissant le corps, redressant les torts, introduisant des +réformes, et apportant un souffle nouveau dans les membres desséchés du +judaïsme. À peine est-il arrivé dans sa ville natale qu'il est arrêté et +jeté en prison. Le Cahal avait délivré un passeport à son nom à un fils +de cordonnier, misérable individu, bandit et voleur. Un crime +d'assassinat pèse sur ce dernier, et c'est l'innocent qui va expier pour +le coupable. Le vrai Joseph-ben-Simon a beau protester de son innocence, +le chef du Cahal, devant lequel il est amené, déclare qu'il n'y a pas +d'autre Joseph-ben-Simon et que c'est lui le coupable.</p> + +<p>La petite ville est décrite avec exactitude. Nous sommes sur la place +publique, la place du marché. Toutes les ordures y sont jetées, et une +puanteur atroce s'en dégage. La synagogue touche à cette place, édifice +sordide tombant en ruines. «La boue et la saleté limitent la sainteté», +mais Dieu ne s'en formalise pas, «il est trop haut placé pour que cela +l'incommode.» Mais la plus grande impureté, l'infection morale émane de +la petite pièce attenante à la synagogue: c'est la chambre du Cahal. +C'est là que se trame le crime et l'injustice; l'arbitraire et la +vénalité s'y étalent impudiquement. Le Cahal détient les registres du +service militaire, il délivre les passeports; toute la ville est à sa +merci. C'est là que les tartufes du ghetto exercent leur pouvoir +funeste, que la veuve est spoliée, l'orphelin maltraité, et livré, avec +le malheureux qui a osé aspirer à la lumière, au service militaire en +remplacement de l'enfant du riche. C'est le domaine où règne, tout +puissant et craint, le très vénéré rabbi Schamgar-ben-Anath, parvenu +stupide et féroce.</p> + +<p>La vie de sacrifices et de privations que mènent les étudiants juifs qui +s'en vont chercher l'instruction à l'étranger, inspire à Gordon un des +plus beaux passages de son poème. En somme, ces jeunes gens ne font que +se conformer à la tradition juive. Ils sont les continuateurs de ceux +qui, autrefois, bravaient la faim et le froid sur les bancs des +«Yeschiboth».</p> + +<div class="blockquot"><p>Qu'il est puissant, le désir de savoir dans le cœur des adolescents +du peuple humilié! C'est le feu ininterrompu brûlant sur l'autel!</p> + +<p>Arrêtez-vous aux routes menant à Mir, Eischischok et Volosjine<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p> + + +<p>Voyez ces chétifs adolescents allant à pied.</p> + +<p>Où se dirigent leurs pas? Que vont-ils chercher?—Ils vont dormir +sur la terre nue, mener une vie toute de privations....</p> + +<p>Il est dit: «La Thora n'est donnée qu'à celui qui se tue pour +elle.»</p></div> + +<p>Ou bien:</p> + +<div class="blockquot"><p>Allez dans n'importe quelle université de l'Europe: le sort des +étudiants juifs étrangers n'est pas meilleur. Les Russes sont fiers +de la gloire d'un Lomonossof qui, de fils d'un pauvre moujik, est +devenu une lumière de la science. Combien sont nombreux les +Lomonossof de la rue des juifs!...</p></div> + +<p>Et le poète s'écrie dans un élan de patriotisme:</p> + +<div class="blockquot"><p>Mais qu'est-ce que tu es en somme, ô peuple d'Israël, sinon un +pauvre «bohour» parmi les peuples, mangeant un jour chez l'un, un +jour chez l'autre!</p> + +<p>Tu as allumé la lumière divine pour tout le monde. Pour toi seul, +le monde est obscur. Ô peuple, esclave des esclaves, éperdu et +méprisé.</p></div> + +<p>Avec ce poème nous terminons l'analyse des poèmes satiriques de Gordon. +Nulle part mieux que dans ce poème, il ne fait ressortir les rêves, les +aspirations, les luttes des Maskilim contre le régime arriéré et le +gâchis moral et matériel dans lequel croupissait le judaïsme des peuples +slaves.</p> + +<p>À ce même ordre d'idées se rattachent la plupart des tables originales +contenues dans ses «Petites fables pour les grands enfants». Ces fables +sont écrites dans un style alerte et expressif. La critique fine et +railleuse et la profonde philosophie dont elles sont imprégnées font de +ces fables une des plus belles productions de la littérature hébraïque.</p> + +<p>À cette même époque se rapportent les deux volumes de contes publiés par +Gordon. Ils ont également trait à la vie et aux mœurs des juifs de la +Lithuanie et à la lutte des modernes et des anciens. Comme conteur, +Gordon est inférieur au poète. Mais sa prose conserve toute la finesse +de son esprit et la justesse de ses observations. Dans tous les cas, ces +contes ne sont pas quantité négligeable dans la littérature hébraïque.</p> + +<p>La réaction, qui a suivi vers 1870 le grand souffle de réformes sociales +et d'espérances non réalisées, affecta profondément le poète dans le +meilleur de son être. Le gouvernement a mis des entraves à la marche en +avant des juifs, la masse est restée enfoncée dans son fanatisme, et les +éclairés eux aussi ont manqué à tous leurs devoirs. Désillusionné, il +n'espère plus en rien. Il ne peut pas partager l'optimisme de Smolensky +et de son école. Un instant il s'arrête pour voir le chemin parcouru. Il +ne voit rien, et il se demande avec angoisse:</p> + +<div class="blockquot"><p>Pour qui ai-je donc peiné?</p> + +<p>Mes parents, fidèles à la loi, ennemis de la science, du bon sens, +n'aspirent qu'au négoce et qu'à l'observance religieuse.</p> + +<p>Nos intellectuels dédaignent la langue nationale et n'ont d'amour +que pour la langue du pays.</p> + +<p>Nos filles, si gracieuses, sont tenues dans l'ignorance absolue de +l'hébreu...</p> + +<p>Et la nouvelle génération va toujours de l'avant! Dieu sait +jusqu'où elle ira... Peut-être jusqu'au point d'où elle ne +reviendra plus...</p></div> + +<p>Ce n'est donc qu'à une poignée d'élus, d'amateurs—les seuls qui ne +méprisent pas, qui comprennent et approuvent le poète hébreu...</p> + +<div class="blockquot"><p>C'est à vous que j'apporte mon génie en sacrifice et c'est devant +vous que je verse mes larmes... Qui sait si je ne suis pas le +dernier de ceux qui ont chanté Sion, et si vous aussi, vous n'êtes +pas nos derniers lecteurs?</p></div> + +<p>Nous retrouvons cet état d'âme pessimiste dans tous les derniers écrits +de Gordon. Même après les événements de 1882, lorsque la résurrection +des haines et des persécutions d'autrefois a jeté le désarroi dans le +camp des émancipateurs et a poussé les plus fervents champions +anti-rabbiniques comme Lilienblum et Braudès à arborer le drapeau du +Sionisme, seul Gordon ne se laissa pas entraîner par ce courant. Son +scepticisme ne lui permettait pas de partager les illusions de ses amis +convertis au sionisme.</p> + +<p>Tout son mépris pour les tyrans, sa compassion pour la nation +injustement opprimée, il l'exprime dans sa poésie <i>Ahoti Ruhama</i> qui +porte le titre: <i>À l'honneur de la fille de Jacob violée par le fils de +Hamor</i>.</p> + +<div class="blockquot"><p>Pourquoi pleures-tu, ma sœur affligée?</p> + +<p>Pourquoi cette désolation de l'esprit, cette anxiété du cœur?</p> + +<p>Si des larrons t'ont surprise et ont violé ton honneur; si la main +des malfaiteurs l'a emporté sur toi.</p> + +<p>Est-ce ta faute, ma sœur affligée?</p> + +<p>—Où porterai-je ma honte?</p> + +<p>—Où est ta honte, puisque ton cœur est pur, chaste?...</p> + +<p>Lève-toi, étale ta blessure, que le monde entier voie le sang +d'Abel sur le front de Caïn. Que le monde sache comment on te +torture, ma sœur affligée!</p> + +<p>Ce n'est pas sur toi, c'est sur tes oppresseurs que la honte +retombe.</p> + +<p>Ta pureté n'a pas été maculée par leur souillure... Tu es blanche +comme la neige, ma sœur affligée.</p></div> + +<p>Puis le poète semble presque regretter ses efforts d'autrefois pour +rapprocher les juifs des chrétiens.</p> + +<div class="blockquot"><p>Ce qui t'arrive me soulage cependant. Longtemps j'ai supporté +toutes les injustices; j'étais resté fidèle à mon pays, j'espérais +en des jours meilleurs. J'ai tout subi... Mais ton déshonneur, ma +sœur chérie, je ne le puis.</p></div> + +<p>Mais que devenir? où aller? La Palestine turque ne tente pas trop +l'esprit du poète. Il croit encore à l'existence de pays «où la lumière +éclaire également tous les êtres humains, où l'homme n'est pas humilié +pour son origine et pour sa foi». C'est là qu'il invite ses frères à +aller chercher un asile, «jusqu'au jour où notre Père là-haut aura pitié +de nous et nous rendra à notre ancienne mère.»</p> + +<p>À cette époque agitée où Pinsker lance son manifeste: +<i>Auto-émancipation</i>, Gordon écrit sa poésie: <i>Le troupeau de Dieu</i>.</p> + +<div class="blockquot"><p>Vous demandez ce que nous sommes. Je vous dirai: Nous ne sommes ni +une nation, ni une communauté religieuse. Nous sommes un +troupeau—le troupeau saint de Jéhova dont toute la Terre est +l'autel. Nous y montons comme holocaustes envoyés par les autres ou +comme victimes liées par les préceptes de nos propres rabbins. Un +troupeau en plein désert, des brebis dévorées sans cesse par les +loups. Nous crions... vainement, nous nous lamentons... en pure +perte. Le désert nous enferme de tous côtés. La terre est de +cuivre, les cieux sont d'airain.</p> + +<p>Certes, ce n'est pas un troupeau ordinaire que nous formons. Nous +survivons à toutes les hécatombes. Mais en sera-t-il toujours +ainsi?</p> + +<p>Un troupeau dispersé, indiscipliné, sans lien aucun; nous sommes le +troupeau de Jéhova!</p></div> + +<p>Ce n'est pas que l'idée de la renaissance nationale d'Israël ait déplu +au poète. Loin de là, le sionisme ne peut que charmer son cœur juif. +Mais il croit qu'il n'est pas encore temps. Il y a, selon lui, une œuvre +d'affranchissement religieux à accomplir avant de songer à reconstituer +l'État juif. Il a soutenu cette idée dans une série d'articles publiés +dans le Melitz, qu'il rédigea à cette époque.</p> + +<p>Les dernières années de sa vie furent tragiques, touchantes. Le cœur +déchiré, il fut témoin de la situation intenable faite par le +gouvernement à des millions de ses frères. Il y fait allusion, dans sa +fable: <i>Adoni-Besek</i>, que nous reproduisons intégralement pour donner +une idée des fables de Gordon<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>:</p> + +<div class="blockquot"><p>Dans un palais somptueux, au milieu d'une vaste salle embaumée et +drapée d'étoffes égyptiennes, une table est dressée, servie des +meilleures choses. Adoni-Besek fait son repas de midi. Ses maîtres +de service se tiennent chacun à sa place: l'échanson, le maître +boulanger et le cuisinier. Les eunuques, les esclaves courent et +viennent, apportant des mets délicieux et des friandises variées. +Ils apportent du rôti, du bouilli, de la chair de divers animaux et +oiseaux.</p> + +<p>Sur le parquet se vautrent des chiens insolents, la gueule béante, +guettant de tous leurs sens les reliefs que leur maître leur jette.</p> + +<p>Sous la table gisent également soixante-dix rois captifs. Leurs +pouces et leurs gros orteils sont coupés. Pour apaiser leur faim, +ils sont obligés de disputer les reliefs aux chiens.</p> + +<p>Adoni-Besek a fini son repas. Maintenant il s'amuse à jeter des os +aux êtres qui gisent sous la table. Tout à coup on entend un +vacarme, les chiens aboient, et mordent leurs voisins qui leur ont +pris les morceaux qui leur étaient destinés.</p> + +<p>Les rois mordus se plaignent alors au Maître: «Ô roi, regarde notre +martyre et délivre-nous de tes chiens....» Adoni-Besek leur répond: +«Mais c'est vous qui êtes les coupables et ce sont eux qui ont +raison. Pourquoi leur causez-vous du tort?»</p> + +<p>Les rois lui répondent avec amertume:</p> + +<p>—Ô roi, est-ce notre faute si nous avons été réduits à ramasser +les miettes de la table avec les chiens? C'est toi qui t'es élevé +contre nous, qui nous a écrasés de ta main puissante, démembrés et +enchaînés dans ces cages. Nous ne sommes plus en état de travailler +ni de chercher notre nourriture. Pourquoi ces chiens auraient-ils +raison de mordre et d'aboyer? Que les hommes de justice—s'il en +reste encore de notre temps—se lèvent; que celui dont le cœur a +été touché par Dieu vienne juger entre nous et ceux qui nous +mordent: lequel de nous est le bourreau et lequel la victime...?</p></div> + +<p>Une grande satisfaction morale fut réservée au poète à la fin de ses +jours. Les notabilités juives de la capitale avaient organisé une fête +pour célébrer le vingt-cinquième anniversaire de l'activité littéraire +de Gordon. À cette réunion il fut décidé qu'on publierait une édition de +luxe des poésies de Gordon. Cette glorification inattendue arrache à son +cœur attendri une dernière note optimiste. Il rappelle le serment qu'il +a fait jadis de rester fidèle à l'hébreu, et raconte les déboires et les +misères auxquels est en butte le poète qui écrit dans une langue morte, +destinée à l'oubli. Puis il salue les jeunes «dont nous désespérions et +qui reviennent, et l'aube de la renaissance de la langue hébraïque et du +peuple juif.»</p> + +<p>Cependant Gordon ne participa jamais à cette renaissance de pleine foi. +Il est resté le poète de la misère et du désespoir.</p> + +<p>La mort de Smolensky lui arrache la note désolée qui peut être +considérée comme le testament du poète du ghetto. Il compare le grand +écrivain au peuple juif et il se demande:</p> + +<div class="blockquot"><p>Qu'est-il, en somme, tout notre peuple et sa littérature?</p> + +<p>Un géant abattu gisant à terre.</p> + +<p>La terre tout entière est sa sépulture; et ses livres?—l'épitaphe +de son monument funéraire....</p></div> + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h2> + +<p class="d"><span class="smcap">Réformateurs et conservateurs—Les deux extrêmes</span>.</p> + + +<p>Pour avoir été le plus distingué, Gordon ne fut pas le seul représentant +de l'école hébraïque anti-rabbinique. Le déclin du libéralisme officiel, +la déception des rêves égalitaires poussèrent tous les esprits cultivés, +qui jusque-là n'aspiraient qu'à s'émanciper au dehors et à s'assimiler +aux autres, et qui, tout d'un coup, virent les horizons de liberté et de +justice se refermer devant eux, à transporter leur ambition et leur +activité dans le sein même du judaïsme. Les transformations économiques +subies par la classe bourgeoise et l'influence de la littérature russe +réaliste et utilitaire de l'époque n'ont pas moins contribué au +revirement qui s'était opéré dans le camp des Maskilim. Les lettrés de +la petite ville russe et de la Galicie, ceux qui arrivaient au milieu du +peuple et connaissaient sa misère quotidienne, constatèrent combien +cette masse était désarmée contre la ruine morale et économique qui la +menaçait, et combien les restrictions religieuses et l'ignorance +mettaient d'obstacles à un changement dans leur condition. Aussi se +mirent-ils à préconiser des réformes pratiques et radicales.</p> + +<p>En matière religieuse, ils réclamaient avec Gordon l'abolition de toutes +les restrictions qui pesaient sur le peuple et la réforme radicale de +l'enseignement confessionnel.</p> + +<p>Dans la vie pratique, c'est vers les métiers manuels, les sciences +techniques, l'agriculture, qu'ils voulaient orienter leurs frères. De +plus, ils voulaient répandre très-largement l'instruction primaire +moderne. Le gouvernement regardait ces efforts d'un bon œil, et sous son +égide se constitua la <i>Société pour la propagation de l'instruction +parmi les juifs en Russie</i>, dont le siège central est à St-Pétersbourg. +Ainsi appuyés, les lettrés pouvaient faire de la propagande ouverte et +porter la lumière dans les coins les plus reculés du pays. La presse +hébraïque nouvellement créée rivalisait de zèle dans cette action +bienfaisante.</p> + +<p>Le foyer le plus indépendant de la propagande anti-religieuse se +trouvait à Brody en Galicie. De là il envoyait ses rayons en Russie. +C'est de là que la revue <i>Hahaloutz</i> (le Pionnier), fondée par Erter et +Schorr en 1853 et publiée à Lernberg, menait une propagande éclatante +contre les superstitions religieuses et ne craignait pas de s'attaquer à +la tradition biblique elle-même. Son collaborateur le plus hardi était, +outre son vaillant directeur, Abraham Krochmal, le fils du philosophe. +Savant et penseur subtil, il a introduit la critique biblique dans la +littérature hébraïque. Dans ses ouvrages<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>, ainsi que dans ses +articles parus dans le «Haloutz» et dans le «Kol» de Radkinson, il +conteste même le caractère divin de la Bible et il réclame des réformes +radicales dans le Judaïsme. Ses écrits déchaînèrent un mouvement +d'opinion considérable. Les plus modérés des orthodoxes eux-mêmes ne +purent voir d'un œil tranquille de tels blasphèmes. Krochmal, le savant +Geiger, ainsi que tous ceux qui faisaient de la critique biblique, +furent mis par eux en dehors du Judaïsme.</p> + +<p>En Lithuanie on n'en était pas encore arrivé là. Les difficultés de la +vie n'étaient pas propices à l'éclosion d'une école purement +scientifique ni aux discussions théoriques. D'ailleurs les centres +scientifiques faisaient totalement défaut, et la censure ne badinait pas +sur l'article de la foi. Un nouveau mouvement foncièrement réaliste et +utilitaire se dessine. On commence par protester contre l'idéologie vide +de la presse et de la littérature hébraïque. En 1867, Abraham Kovner, +polémiste ardent, publia son <i>Cheker Dabar</i> (Parole critique), où il +prend violemment à partie la presse et les écrivains hébreux qui, au +lieu de s'occuper des exigences réelles de la vie, font fleurir la +rhétorique et les jeux d'esprit futiles. Dans la même année, A. Paperna +publie son essai de critique littéraire, et le jeune Smolensky attaque, +dans une étude parue à Odessa, Letteris, pour sa fausse traduction de +<i>Faust</i> en hébreu. Un nouveau vent de réalisme et de critique souffle +partout.</p> + +<p>Le représentant le plus caractéristique de ce mouvement réformateur +était Moïse Leib Lilienblum, originaire du gouvernement de Kovno.</p> + +<p>Esprit logique et sobre, dénué de toute sentimentalité excessive, un de +ces érudits puritains et réfléchis qui font la gloire des talmudistes +lithuaniens, Lilienblum est à la fois le héros et l'acteur de ce drame +poignant, qui se joue dans le ghetto russe, et qu'il définit lui-même +comme une «tragi-comédie juive.»</p> + +<p>Il débute par un article <i>Orhoth Hatalmud</i> (Les voies du Talmud) publié +dans le Melitz en 1868. Dans cet article, ainsi que dans ceux qui le +suivaient, il ne s'écarte pas de la tradition; c'est au nom de l'esprit +même du Talmud qu'il réclame des réformes religieuses et l'abolition des +restrictions encombrantes de la vie quotidienne. Ces surcharges ont été +accumulées par les rabbins postérieurement à la Loi et contrairement à +son esprit. Le jeune érudit se montre admirateur zélé du Talmud et, avec +une logique frappante, il prouve que les rabbins des derniers siècles, +en décrétant l'immutabilité de la Loi, ont tout simplement dévié des +principes mêmes de cette Loi, dont l'idée primordiale était l'union de +«la Loi et de la Vie.» Inutile de dire les colères que cet article +suscita. Lilienblum était devenu l'«Apikoros», l'hérétique par +excellence du ghetto lithuanien. C'est alors que commença pour le jeune +écrivain une ère de persécutions et de représailles inimaginables de la +part des fanatiques et surtout des Hassidim de sa ville. Il les raconte +tout au long dans son autobiographie: <i>Hatoth Neourim</i> (Péchés de +jeunesse), publiée à Vienne en 1876, un des produits les plus purs de la +littérature moderne. Avec la simplicité logique d'une âme de +«Misnagued»<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>, avec la franchise cruelle et sarcastique d'une +existence gaspillée, Lilienblum étale tous les plis de sa conscience +torturée, traversant successivement les étapes qui séparent le croyant +du libre-penseur, sans cependant aboutir à rien de réel ni de positif. +C'est du Rousseau et du Voltaire à la fois. Mais c'est surtout, comme il +le dit lui-même, «un drame essentiellement juif, parce qu'il n'y a dans +cette vie aucun effet dramatique, aucune aventure extraordinaire; elle +est faite de tortures et de souffrances d'autant plus douloureuses +qu'elles sont cachées dans l'intimité du cœur....». Les origines de ces +maux, il les connaît mieux que personne; c'est le <i>livre</i> qui, pour lui +comme pour Gordon, a tué l'homme, la lettre morte qui s'est substituée +au sentiment.</p> + +<div class="blockquot"><p>Vous me demandez, dit-il amèrement, qui je suis et quel est mon +nom?—Eh bien, je suis un être vivant, et point un Job qui n'a +jamais existé; je ne suis pas non plus du nombre des morts +ressuscités par le prophète Ézéchiel, ce qui n'est qu'une fable; +mais je suis un de ces <i>morts vivants</i> du Talmud babylonien +réveillés à la vie par la littérature hébraïque nouvelle, +littérature morte elle-même et impuissante à ressusciter par sa +rosée vivifiante la mort, à peine capable de nous transformer en un +état oscillant entre la vie et la mort. Je suis un talmudiste, un +ancien croyant devenu incrédule, ne partageant plus les rêves et +les espoirs que mes parents m'avaient légués; je suis un homme +taré, un misérable, désespérant de tout bien...</p></div> + +<p>Et il conte sa vie d'enfant, la période du «tohu» passée dans les +études, la misère, la superstition. Puis il rappelle les années de +l'adolescence, le mariage précoce, la lutte pour l'existence, sa pauvre +vie de maître de talmud, le joug double de la belle-mère et de la loi +rigide. Initié à la littérature hébraïque, sa conscience hésite +longtemps, mais sa logique farouche triomphe et le pousse à la ruine +successive de toutes les idées dans lesquelles il avait vécu jusque-là. +Et c'est la négation qui supplante la croyance. Alors commence la lutte +atroce, impitoyable, à peine soutenu par deux ou trois esprits élevés +contre toute une ville d'obscurants qui le mettent hors la loi. La +publication de son article sur la nécessité des réformes dans la +religion augmente encore l'exaspération publique contre lui; sa perte +est décidée. Sans une intervention du dehors, il aurait été livré au +service militaire ou dénoncé comme hérétique dangereux. Et dire que cet +hérétique, maudit par toutes les bouches, n'était qu'à ses débuts et +qu'il se faisait encore scrupule de transporter le samedi un livre d'un +endroit à l'autre! La lecture de Mapou avait éveillé son âme naïve, +déjà agitée par des sentiments intimes; la rencontre fortuite d'une +femme intelligente fait vibrer dans son cœur des notes inconnues +jusqu'alors. La vie lui devient cependant insupportable dans sa ville +natale et il part pour Odessa, l'Eldorado des rêveurs du ghetto. Là +encore des désillusions l'attendent. Lui, le martyr de ses idées, le +champion de la Haskala, l'homme de cœur affamé de savoir et de justice, +il ne tarde pas, avec son esprit pénétrant et perspicace, à voir qu'il +n'est pas encore dans le meilleur des mondes modernes. Il constate avec +amertume que les juifs du midi de la Russie, «là où le talmud est exclu +de la vie pratique, sont certainement plus libres, mais ne sont pas +exempts des superstitions stupides.» Il constate que la littérature +hébraïque, si chère à son cœur, est exclue des cercles intellectuels. Il +voit le matérialisme égoïste se substituant à l'idéalisme du ghetto. Il +voit que la sensibilité est exclue de la vie moderne et que la tolérance +tant vantée n'est qu'un mot. Lorsqu'il ose exprimer ces doléances, il +est traité de «fanatique religieux» par des gens qui ne s'intéressent +qu'à la satisfaction de leurs plaisirs et à la vie matérielle. Il s'en +trouve fortement affecté. En présence de cette indifférence égoïste des +Juifs émancipés, il se sent ébranlé dans ses convictions les plus +profondes et il constate avec angoisse que tout cet idéal pour lequel il +a lutté et sacrifié sa vie n'est qu'un fantôme. Il écrit alors ces +lignes:</p> + +<div class="blockquot"><p>En vérité je vous le dis, jamais la religion juive ne s'accordera +avec la vie; elle tombera, ou bien elle restera l'apanage de +quelques-uns, comme cela est arrivé dans les pays de l'Europe...La +vie pratique est opposée à la foi. Maintenant je sais que nous +n'avons pas de public, et que la vie pratique agit sans l'aide de +la littérature; l'influence de cette dernière ne s'étend qu'à +quelques esprits naïfs de la province. Le désir de la vie et de la +liberté, la recrudescence du charlatanisme d'un côté, l'abandon des +études religieuses de l'autre, auront des conséquences funestes +pour la jeunesse juive, même en Lithuanie.</p></div> + +<p>Et c'est le regret de la vie dévorée par des luttes stériles, par des +péchés de jeunesse, qui caractérise cette époque de la vie de +l'écrivain.</p> + +<div class="blockquot"><p>Aujourd'hui j'ai fini d'écrire l'histoire de ma vie que j'intitule: +«Les péchés de jeunesse.» J'ai fait le bilan de cette vie de trente +ans et un mois, et, désolé, je vois un zéro s'étaler au-dessous. +Comme le hasard s'est montré dur pour moi! J'ai reçu une éducation +en contradiction avec tout ce dont je pouvais avoir besoin plus +tard. J'ai été élevé pour être une célébrité rabbinique, et me +voilà employé de commerce; j'ai été élevé dans un monde imaginaire +pour être un fidèle observateur de la loi, craintif devant le +péché, et cette éducation m'écrase encore maintenant que l'homme +imaginaire a disparu en moi. J'ai été élevé pour vivre dans une +atmosphère de morts, et me voici jeté au milieu de gens menant une +vie réelle, sans que je puisse pourtant y participer. J'ai été +élevé dans un monde de rêves et de théorie pure, et je me trouve au +milieu du chaos de la vie pratique, à laquelle mes besoins exigent +que je m'applique, mais, pareil au papier gratté, mon cerveau ne +peut mettre la pratique à la place du spéculatif. Je ne suis même +pas capable de soutenir une simple discussion au milieu de gens +d'affaires ne parlant qu'affaires. J'ai été élevé pour constituer +une famille après avoir été doté par mon père...Comme mon cœur est +loin de tout cela...!</p> + +<p>Je pleure sur mon petit monde détruit que je ne peux plus changer.</p></div> + +<p>Les regrets de Lilienblum sur la besogne inutile de la littérature +hébraïque se traduisent également dans son pamphlet en vers: <i>Kehal +Rephaïm</i> ou «la Réunion des morts.» Les morts sont figurés par les +journaux et revues hébraïques.</p> + +<p>Plus tard un romancier de talent, Ruben Aren Braudès, reprendra la lutte +pour l'union de «la foi et de la vie», dans son grand roman: <i>La Loi et +la Vie</i>. Le héros de ce roman, le jeune rabbin Samuel, n'est autre que +la personnification de Lilienblum. Comme création artistique, ce roman +est un des meilleurs de la littérature hébraïque. La vie de la province, +l'idéalisme austère des éclairés, les superstitions de la foule, y +apparaissent avec une grande netteté de traits<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>. Publié dans «Haboker +Or» (1877-1880), ce roman ne devait jamais être achevé. N'en était-il +pas de même de son héros, et Lilienblum ne s'est-il pas arrêté au milieu +de sa route?</p> + +<p>La crise survenue dans la vie de Lilienblum, arraché à son idéologie de +provincial et mis en contact avec la vie pratique, diamétralement +opposée à la résolution du problème de «l'union de la foi et de la +vie», était commune à tous les lettrés de l'époque. Lilienblum et ses +émules se sont pris à regretter l'effort de trois générations +d'humanistes qui, au lieu d'assainir le ghetto, n'avaient fait que +précipiter sa ruine. À l'idéalisme des Maskilim avait succédé +l'utilitarisme grossier et sans idéal. Les paroles suivantes, qui +terminent ses «Péchés de jeunesse», traduisent l'état d'âme du Maskil +pendant les années 1870-80:</p> + +<div class="blockquot"><p>Les jeunes gens ne doivent travailler ni penser qu'à préparer leur +vie propre. Tout ce dont ils ne peuvent tirer profit, c'est-à-dire +ce qui n'est pas étude de science, de langue ou apprentissage d'un +métier leur est interdit.</p> + +<p>Les adolescents qui s'évadent des études si pénibles du talmud, se +jettent avidement sur lu littérature moderne. Cette précipitation +dure chez nous depuis un siècle environ; les uns disparaissent pour +faire place aux autres, et chaque génération est lancée par une +force aveugle vers on ne sait où...</p> + +<p>Il est grand temps de jeter un regard en arrière, de nous arrêter +un instant et de nous demander: où courons-nous et pourquoi +courons-nous?...</p></div> + +<p>Les dieux ne s'en allaient cependant pas du ghetto.—Si Gordon et +surtout Lilienblum avaient prédit la ruine de tous les rêves du ghetto, +c'est précisément parce que, arrachés à la vie de la masse et au milieu +traditionnel, ils jugeaient les choses de loin et se laissaient +influencer par les apparences. Ils ne voyaient dans le sein du judaïsme +que deux camps bien tranchés: les modernes, indifférents à tout ce qui +est judaïsme, et les obscurants, combattant tout ce qui est science, +libre pensée et plaisir matériel. Ils avaient compté sans le peuple +juif. La propagande humaniste n'était pas aussi fastidieuse, aussi +inutile que les derniers humanistes se plaisaient à le déclarer. Dans le +sein même du judaïsme traditionnel, le romantisme conservateur de S.-D. +Luzzato et la sentimentalité sioniste de Mapou avaient suscité, comme +nous l'avons déjà vu, une fermentation d'idées et de sentiments très +féconde. Abstraction faite des anciens romantiques, comme Schulman, qui, +dans la sérénité de leur âme, ne se souciaient guère de toute la +campagne réformatrice et dont les ouvrages, estimés par les orthodoxes +eux-mêmes, contribuaient à la diffusion de l'humanisme et de la +littérature hébraïque,—des rabbins orthodoxes réputés embrassaient avec +enthousiasme la culture de la littérature hébraïque. Sans renoncer à la +foi, ils avaient su faire l'union entre la Foi et la Vie. L'humanisme +conservateur avait atteint son apogée juste au moment où les réalistes +déçus prévoyaient l'effondrement de tout le judaïsme traditionnel.</p> + +<p>À côté de la presse réformatrice représentée par le <i>Haloutz</i>, le +<i>Melitz</i> et plus tard le <i>Kol</i> (la Voix), il y avait le <i>Maguid</i>, le +<i>Habazeleth</i> (le Lys) publié à Jérusalem, et surtout le <i>Lébanon</i> (le +Liban), paraissant d'abord à Paris et ensuite à Mayence, qui défendaient +l'opinion des conservateurs. Dans le Maguid, David Gordon, le rédacteur +du journal, menait, depuis 1871, une campagne ardente soutenue par +l'opinion des lecteurs en faveur de la colonisation de la Palestine, +comme devant précéder la renaissance politique d'Israël.</p> + +<p>Dans le Lébanon, Michel Pinès, l'antagoniste de Lilienblum, représentait +avec talent l'opinion des conservateurs de la Lithuanie.</p> + +<p>En 1872, parut à Mayence le livre capital de Pinès, <i>Yaldé Ruhi</i> (Les +Enfantements de mon esprit), qui peut être considéré comme le +chef-d'œuvre de la littérature conservatrice et opposée aux «Péchés de +jeunesse» de Lilienblum. Dans ce livre d'intuition philosophique et de +haute foi, Pinès se fait le défenseur du judaïsme traditionnel. Il +revendique avec une logique serrée le droit d'existence pour la religion +juive intégrale. Sans se montrer fanatique, il croit avec S.-D. Luzzato +que la religion juive et sa poésie dans son ensemble est le produit +propre du génie national juif; qu'elle est inhérente au judaïsme, et non +une législation artificielle qui serait venue se greffer sur elle. Les +rites et les pratiques religieuses sont nécessaires pour maintenir +l'harmonie de la Foi, «comme la mèche est nécessaire à la lampe». Cette +harmonie, qui agit à la fois sur le sentiment et sur le moral, ne peut +être contredite par les résultats de la science, et voilà pourquoi la +foi juive est éternelle dans son essence même. Les réformes religieuses +introduites par les rabbins allemands ont fini par tarir les sources de +la poésie de la religion, et l'union entre la Foi et la Vie, préconisée +par Lilienblum, n'est que futile. À quoi bon, puisque les croyants n'en +éprouvent aucun besoin et se délectent à la foi intégrale qui remplit +tout le vide de leur âme?—Pinès ne partage pas le pessimisme des +réalistes du temps. En vrai conservateur, il croit à la renaissance +nationale du peuple d'Israël et, en romantique juif, il rêve la +réalisation des prédictions humanitaires des prophètes. Le Judaïsme +représente pour lui l'idée juste par excellence. «Et toute idée juste +finira par conquérir l'humanité tout entière.»</p> + +<p class="top5">Les extrêmes se touchaient. Entre Lilienblum, le dernier des humanistes, +sceptique déçu, et Pinès, l'optimiste du ghetto, il y avait un point +commun. Tous deux croyaient à l'inefficacité de l'action des humanistes +et à l'inanité de l'union entre la Foi et la Vie. Un accord entre eux +n'était cependant pas possible. Tandis que les humanistes, en rompant +avec les rêves séculaires du peuple, s'étaient exclus de sa vie morale +et religieuse et faisaient perdre à leur activité toute sa raison +d'être, les romantiques conservateurs ne tenaient aucun compte des +nécessités de la vie moderne dont le courant avait profondément ébranlé +ce vieux monde et menaçait d'emporter ce dernier rempart national.</p> + +<p>L'homme qui devait accomplir l'œuvre de la synthèse entre le double +courant humaniste et romantique et ramener la Haskala dépérissante aux +sources vives du judaïsme national, c'était Perez Smolensky, +l'initiateur du mouvement national progressiste.</p> + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h2> + +<p class="d"><span class="smcap">L'Évolution nationale progressive.—P. Smolensky</span></p> + + +<p>Perez Smolensky est né en 1842 à Monastirschzina, petit bourg près de +Mohileff. Son père, un pauvre malheureux qui ne parvenait pas à nourrir +sa femme et ses six enfants, fut contraint de quitter les siens pour +échapper à une accusation calomnieuse lancée contre lui par un prêtre +polonais. Sa mère, vaillante femme du peuple, gagna durement sa vie et +celle de ses enfants, dont elle rêvait de faire des rabbins. Enfin, le +père rentra au foyer, et un bien-être relatif s'y établit.</p> + +<p>Son premier soin est de veiller à l'instruction de ses deux fils, Léon +et Perez. Le petit Perez montre des capacités hors ligne. À quatre ans, +il aborde l'étude du Pentateuque; à cinq ans il fait déjà du talmud. Ces +études l'absorbent jusqu'à sa onzième année. Alors, comme tous les +enfants du ghetto qui voulaient s'instruire, il quitte son père et sa +mère et se rend à la Yeschiba de Sklow. Il fait la route à pied, avec, +pour toute escorte, les bénédictions maternelles. Son âge tendre ne +l'empêche pas d'être admis dans la Yeschiba et d'acquérir de la renommée +pour son application et son érudition. Son frère Léon, qui l'avait +précédé dans cette ville, l'initie à la langue russe et lui donne à lire +des publications hébraïques modernes. Esprit franc et vif, il brave les +préjugés et entretient des relations avec un certain intellectuel qui +passait pour hérétique, et qui aida au développement intellectuel du +jeune Perez. Tour à tour les dignes bourgeois qui lui servaient ses +repas quotidiens, effrayés de le voir dévier du droit chemin, lui +retirent leur protection. Il tombe dans une misère noire. Il n'a que +quatorze ans, et alors commence pour lui une vie d'agitation et +d'aventure. C'est l'odyssée d'un égaré du ghetto. Repoussé par les +«Missnagdim», il va chercher son salut du côté des Hassidim. Il ne peut +se faire non plus à ce milieu. L'exaltation mystique barbare, +l'absurdité des superstitions et l'hypocrisie l'exaspèrent. Il se lance +dans la vie, entre au service d'un ministre officiant, puis devient +professeur d'hébreu et de talmud. Toute la gamme des professions +flottantes qui ressortissent au domaine des érudits du ghetto, Smolensky +l'a montée, et puis redescendue. Son esprit inquiet et le besoin de se +perfectionner le poussent jusqu'à Odessa. Il s'y installe définitivement +et y passe des années de travail et d'efforts. Il apprend les langues +modernes, son esprit s'élargit et se dégage définitivement des pratiques +religieuses, tout en restant attaché au judaïsme.</p> + +<p>En 1867, paraît sa première publication dirigée contre Letteris, qui +jouissait alors d'une autorité incontestable. Smolensky y critique +sévèrement et avec indépendance l'adaptation hébraïque du <i>Faust</i> de +Gœthe par Letteris. C'est à Odessa qu'il écrit également les premières +pages de son grand roman: <i>L'Errant à travers les voies de la vie</i><a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>. +Mais son esprit indépendant ne pouvait se faire à l'étroitesse et à la +mesquinerie des lettrés et des rédacteurs des journaux de l'époque. Il +se décide à partir pour l'Occident civilisé, pays promis des rêves des +Maskilim russes, embelli par les figures de Rapoport et de Luzzato. Il +se rend d'abord à Prague, où demeurait Rapoport, puis à Vienne; plus +tard il pousse jusqu'à Paris et Londres. Il s'instruit et se documente +partout. Observateur fin, il cherche à pénétrer le fond des choses +européennes et du judaïsme occidental. Il entre en relation avec les +rabbins, les savants, les notabilités juives, et il peut enfin apprécier +de près cette liberté tant vantée et les réformes religieuses enviées +par les lettrés de son pays. Il ne tarde pas à apercevoir le revers de +la médaille, et grande est sa désillusion. Il se persuade avec un +profond regret que c'en est fait de l'esprit juif en Occident, que +l'émancipation moderne a détourné ces juifs de l'essence même du +judaïsme, et que, dans toutes les réformes modernes, c'est la forme qui +se substitue au fond, la cérémonie au sentiment religieux et national. +Écœuré de cet oubli du passé, indigné de l'indifférence des juifs +modernes à l'égard de tout ce qui est cher à son cœur, le jeune +Smolensky se décide à rompre le silence qui se faisait autour du +judaïsme dans les grands centres de l'Europe, et à porter la parole du +ghetto aux nouveaux «gentils».</p> + +<p>C'est à Vienne qu'il lance la première livraison de sa revue <i>Haschahar</i> +(l'Aurore). Presque sans moyens financiers, animé seulement du désir +ardent de travailler au relèvement national et moral de son peuple, le +jeune écrivain expose sa profession de foi dans la déclaration suivante:</p> + +<div class="blockquot"><p>Le <i>Schahar</i> est destiné à répandre la lumière de la science sur +les voies d'Israël, à ouvrir les yeux à ceux qui n'ont pas encore +vu la science ou ne l'ont pas comprise, à régénérer la beauté de la +langue hébraïque et à augmenter le nombre de ses fervents.</p> + +<p>...Cependant le tout n'est pas d'ouvrir les yeux aux aveugles, il y +a encore ceux qui ont goûté aux fruits de l'arbre de la science, +mais dont les yeux éblouis se sont fermés à toute connaissance de +la langue nationale...Que ces derniers soient avertis que, si ma +plume est consacrée à démasquer les bigots et les tartufes qui se +dissimulent sous le manteau de la vérité, elle n'épargnera pas non +plus les hypocrites éclairés qui cherchent par leurs paroles +mielleuses à détourner les fils d'Israël de l'héritage de leurs +ancêtres.</p></div> + +<p>Guerre à l'obscurantisme moyen-âgeux, guerre à l'indifférentisme +moderne: tel était son plan de combat. <i>Haschahar</i> est devenu bientôt +l'organe de tous ceux qui pensaient, sentaient et luttaient dans le +ghetto, le porte-parole de toutes les revendications civilisatrices et +patriotiques des Maskilim.</p> + +<p>À une époque où la littérature hébraïque ne s'occupait que de +traductions ou d'œuvres de peu de portée, Smolensky déclare hardiment +qu'il n'ouvrira son journal qu'aux écrivains capables de produire des +créations originales. L'ère des traducteurs et imitateurs fades était +finie; une nouvelle école d'écrivains originaux apparaissait, et le +public s'accoutumait peu à peu à donner la préférence à ces derniers.</p> + +<p>À une époque où le dénigrement national était poussé à outrance, +Smolensky revendique le droit d'existence pour le judaïsme dans les +termes suivants:</p> + +<div class="blockquot"><p>Certainement il faut que le peuple juif ressemble aux autres +peuples, qu'il aspire à la lumière de la science et qu'il soit +fidèle au pays qu'il habite. Mais, tout comme les autres, il ne +doit pas avoir honte de son origine et ne pas renier l'espoir qu'un +jour prendra fin son exil. Comme les autres, sachons apprécier +notre langue, la gloire de notre peuple. Nous n'avons pas à rougir +de la langue dans laquelle nos prophètes s'exprimaient, nos +ancêtres priaient et pleuraient, lorsque leur sang +coulait...Quiconque renonce à l'hébreu est l'ennemi de son +peuple....</p></div> + +<p>La réputation du <i>Schahar</i> s'est surtout affermie grâce à la publication +du grand roman de Smolensky: <i>L'Errant à travers les voies de la vie</i>. +Dans ce roman, comme dans tous ses écrits, il apparaît comme le prophète +qui dénonce les crimes et la dépravation du ghetto, et comme +l'annonciateur de la dignité nationale renaissante.</p> + +<p>La pauvreté de ses ressources matérielles et les animosités que son +indépendance ne manque pas de susciter dans le camp des lettrés +n'arrêtent pas l'écrivain dans ses desseins.</p> + +<p>En 1872, Smolensky publie à Vienne son chef-d'œuvre <i>Am Olam</i> (Le peuple +éternel), qui est devenu la base du mouvement d'émancipation nationale. +Dans cet ouvrage remarquable à tous les points de vue, il se révèle +comme un penseur original et comme un poète inspiré par une intuition +générale. Smolensky s'y montre humaniste et patriote à la fois. Il est +plein d'amour pour son peuple, et sa foi dans son avenir est illimitée. +Il démontre avec conviction que le véritable nationalisme ne s'oppose +pas à la réalisation définitive de l'idéal de la fraternité universelle. +Le dévouement national n'est qu'une phase supérieure du dévouement pour +la famille. Dans la nature même, nous voyons que, plus les +individualités sont distinctes, plus grande est leur supériorité et leur +indépendance. La différenciation est la loi du progrès. Pourquoi ne pas +appliquer cette règle aux groupes humains ou aux nations?</p> + +<p>La somme totale des qualités propres aux diverses nations ainsi que les +façons d'après lesquelles elles ont réagi vis-à-vis des conceptions +venues du dehors, constituent la vie et la culture de tout le genre +humain. Tout en admettant que le passé historique forme une partie +essentielle de l'existence d'un peuple, il croit bien plus urgente +encore la nécessité pour chaque peuple d'avoir un idéal présent et des +espérances nationales pour un avenir meilleur. Le judaïsme entretient +l'idéal messianique qui n'est en somme que l'espoir de sa renaissance +nationale. Malheureusement, les modernes incroyants nient cet idéal, et +les orthodoxes l'enveloppent de ténèbres.</p> + +<p>Le dernier chapitre, «l'espérance d'Israël», est animé d'un élan +magnifique. Pour la première fois en hébreu, le Messianisme est dégagé +de son élément religieux. Pour la première fois un écrivain hébreu +déclare que le Messianisme n'est que la résurrection politique et morale +d'Israël, le <i>retour à la tradition prophétique</i>.</p> + +<p>Pourquoi donc les Grecs, les Roumains pourraient-ils aspirer à leur +émancipation nationale, et Israël, le peuple de la Bible, ne le +pourrait-il pas?...Le seul obstacle à cette revendication, c'est le fait +que les juifs ont perdu la notion de leur unité nationale et le +sentiment de leur solidarité.</p> + +<p>Cette conviction de l'existence d'une nationalité juive, cette +émancipation nationale rêvée par Salvador, Hess et Luzzato, considérée +comme une hérésie par les orthodoxes et comme une théorie dangereuse par +les libéraux, avait trouvé enfin son prophète. Sa parole enthousiaste +devait porter cet idéal aux masses en Russie et en Galicie, et +supplanter le Messianisme mystique.</p> + +<p>Esprit combatif, Smolensky ne s'est pas arrêté là. L'idée de la +régénération nationale se heurtait à la théorie mise en honneur par +Mendelssohn et son école, que le judaïsme ne constituait qu'une +confession religieuse. Dans une série d'articles (Il est un temps pour +planter et un temps pour arracher les plantes), il fait justice de cette +théorie<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>.</p> + +<p>Appuyé sur l'histoire et sur la connaissance du judaïsme, il prouve que +la religion juive n'est pas un bloc immuable, mais plutôt une doctrine +éthique et philosophique évoluant sans cesse et changeant d'aspect selon +les époques et les milieux. Si elle forme la quintessence du génie +national juif, elle n'est pas moins accessible en théorie et en pratique +à tout le monde. Elle n'est pas l'apanage dogmatique exclusif d'une +caste sacerdotale.</p> + +<p>Voilà pourquoi Smolensky réprouve le dogmatisme religieux représenté par +Mendelssohn, qui voulait confiner le judaïsme dans la loi rabbinique, +sans reconnaître son caractère essentiellement évolutif. Maïmonide +lui-même ne trouve pas grâce à ses yeux. N'est-ce pas lui qui consacra +le dogmatisme raisonneur? À plus forte raison n'épargne-t-il pas les +réformateurs modernes. Certainement, les réformes religieuses sont +nécessaires, mais elles doivent se produire spontanément, émaner du cœur +même du peuple croyant, répondre aux modifications sociales, et non pas +être le produit factice de quelques intellectuels ayant depuis longtemps +rompu avec le peuple, ne partageant ni ses souffrances ni ses +espérances. Si Luther a réussi, c'est parce qu'il croyait lui-même; +mais les réformateurs juifs modernes ne croient plus, c'est pourquoi +leur œuvre ne subsistera pas. Seule l'étude de la langue hébraïque, de +la religion, de la civilisation et de l'esprit juifs, est en état de +substituer à la lettre morte, aux règlements vides d'âme, un sentiment +national et religieux vivace conforme aux exigences de la vie. Le siècle +prochain verra un judaïsme unifié renaissant.</p> + +<p>Tel est l'exposé des idées qui lui ont valu des approbations nombreuses +et plus encore d'animosités de la part des anciens défenseurs de +l'humanisme allemand. Un d'entre eux, le poète Gottlober, fonda alors +(en 1876) une revue rivale, <i>Haboker Or</i>, dans laquelle il plaida la +cause de l'école de Mendelssohn. Cette revue, qui dura jusqu'en 1881, +n'a pas pu supplanter le <i>Schahar</i> ni atténuer l'ardeur de Smolensky. +Les obstacles de toute nature et les difficultés avec la censure russe +n'ont pas pu davantage arrêter le vaillant apôtre du nationalisme juif. +D'ailleurs le concours moral de tous les lettrés indépendants lui était +acquis. Car Smolensky ne s'est jamais posé en croyant ni en défenseur du +dogme. Bien au contraire, il a toujours guerroyé contre le rabbinisme. +Il était persuadé que la propagande libre, la parole hardie fondée sur +une connaissance du cœur de la foule et de ses besoins intimes amènerait +la révolution naturelle et paisible, rendrait au peuple juif son esprit +libre, son génie créateur et sa moralité élevée. Peu lui importe que la +jeunesse ne soit plus orthodoxe: le sentiment national suffira au besoin +à maintenir Israël. Et c'est ici que Smolensky se montre plus +libre-penseur que S.-D. Luzzato et son école. Le peuple juif est pour +lui le peuple éternel personnifiant l'idée prophétique réalisable au +pays juif et non en exil. Le libéralisme récent que l'Europe a montré à +l'égard des juifs est selon lui un phénomène passager, et dès 1872, il +prévoit le retour de l'antisémitisme.</p> + +<p>Cette conception de la vie juive a été accueillie par les lettrés comme +une révélation. Le rédacteur du <i>Schahar</i> a su développer, compléter et +rendre accessibles à la masse les idées énoncées par les maîtres qui +l'ont précédé. Il leur révéla la formule nouvelle grâce à laquelle leurs +revendications de juifs n'étaient plus en contradiction avec les +nécessités modernes. C'était la revanche du peuple qui parlait par la +bouche de l'écrivain, c'était l'écho de l'âme palpitante du ghetto.</p> + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h2> + +<p class="d"><span class="smcap">Les Collaborateurs du «Schahar</span>».</p> + + +<p>Bientôt le <i>Schahar</i> devient le foyer d'une propagande ardente contre +l'obscurantisme, propagande d'autant plus efficace qu'elle combattait le +judaïsme arriéré au nom même de l'idéal séculaire du peuple juif, au nom +de sa renaissance nationale. Il devient en même temps le centre d'une +campagne hardie contre les réformes introduites dans la religion par les +modernes, tout en admettant en principe la nécessité de réformes +raisonnables, lentes, conformes à l'évolution naturelle du judaïsme et +ne s'opposant pas à son esprit.</p> + +<p>Tout ce qui pensait, sentait, souffrait et s'éveillait à la vie nouvelle +affluait vers la revue hébraïque pendant ses dix-huit années d'une +existence plus ou moins régulière, interrompue de temps en temps faute +de ressources matérielles. Elle représente un chapitre important de +l'histoire littéraire de l'hébreu. Smolensky savait encourager les +anciens talents, découvrir et mettre en lumière les nouveaux. L'école +du <i>Schahar</i> est presque l'œuvre de sa main vaillante. Gordon publia +dans le <i>Schahar</i> ses meilleurs poèmes satiriques. Lilienblum y a +poursuivi sa campagne réformatrice; il y publia entre autres son article +retentissant: <i>Olam Hatohu</i> (Le monde du tohu) dans lequel il critique +sévèrement l'<i>Hypocrite</i> de Mapou comme une œuvre d'idéologie naïve, au +nom du réalisme utilitaire qu'il partageait avec les écrivains russes du +temps.</p> + +<p>Mais la plupart des collaborateurs du <i>Schahar</i> avaient fait leurs +débuts sous les auspices de Smolensky. Des savants allemands et +autrichiens revinrent à l'hébreu grâce à Smolensky, et la collaboration +de professeurs éminents, tels que Heller, David Müller et d'autres, ne +fut pas sans influence sur les succès du <i>Schahar</i>.</p> + +<p>Le nouvelliste galicien M.D. Brandstaetter compte avec raison parmi ses +meilleurs collaborateurs<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>. Les nouvelles de cet auteur parues en 1891 +sont d'un intérêt artistique particulier. Brandstaetter est le peintre +des mœurs des Hassidim de la Galicie, qu'il raille avec une bonhomie +mordante et avec un goût artistique parfait. Il est presque le seul +humoriste de l'époque. Son style est classique sans abus. Souvent il +fait usage du jargon talmudique propre aux érudits rabbiniques dont il +sait traduire les moindres gestes et les manières. Il ne se gêne pas non +plus pour étaler avec esprit les ridicules des modernes. Ses nouvelles +les plus connues, traduites en russe et en allemand, sont: <i>Le Docteur +Alpassi</i>, <i>Mordechai Kisovitz</i>, <i>Sidonie</i>, <i>Les origines et la fin d'une +querelle</i>, <i>etc</i>. Brandstaetter a également écrit des satires en vers. +Il a beaucoup de points de ressemblance avec le peintre des mœurs juives +en allemand, Karl Emil Franzos.</p> + +<p>Salomon Mandelkern, l'érudit auteur de la nouvelle Concordance biblique, +originaire de Dubno (1846-1902), était un poète inspiré. Ses poèmes +historiques et satiriques et ses épigrammes, publiés pour la plupart +dans le <i>Schahar</i>, ont du style et de la grâce. Dans ses poésies +sionistes il fait preuve d'un patriotisme éclairé. Son histoire +détaillée de la Russie (<i>Dibrei Jemei Russia</i>) en 3 volumes, publiés à +Vilna en 1876, ainsi que nombre d'autres écrits d'un style pur et +précis, l'ont rendu populaire.</p> + +<p>J.-H. Levin (né en 1845), surnommé <i>Iehalel</i>, un autre poète habituel du +<i>Schahar</i>, doit sa renommée plus à l'actualité brûlante de ses poésies +qu'à leur style pompeux et prolixe. Il débuta par un recueil de poésies: +<i>Sifeté Renanoth</i> (Lèvres de Chants) paru en 1867. Dans le <i>Schahar</i> a +également paru son long poème réaliste: <i>Kischron Hamaassé</i> (Le +Travail), dans lequel il chante la supériorité absolue du travail dans +l'univers. Ici, comme dans ses articles en prose, il se range à côté de +Lilienblum avec lequel il réclame une orientation utilitaire dans la vie +juive.</p> + +<p>La critique des mœurs juives a été représentée avec éclat entre autres +par deux publicistes de talent: M. Cahen, dont les «Lettres de +Mohileff» témoignent de l'impartialité et de l'indépendance à la fois +de leur auteur et du rédacteur qui les a accueillies,—et Ben-Zevi, qui +dépeint dans ses «Lettres de Palestine» les mœurs des notables arriérés +et rapaces de la Palestine contemporaine.</p> + +<p>La science historique et philosophique avait trouvé dans le <i>Schahar</i> un +foyer sûr. Smolensky a su intéresser les lettrés à cette branche +délaissée de la langue hébraïque en Russie. En dehors de la science +officielle, représentée par l'éminent Chowlsson, le savant professeur, +Harkavy, l'infatigable explorateur de l'histoire juive dans les pays +slaves, et Gurland, le docte chroniqueur des persécutions juives en +Pologne, nous devons nommer, parmi les plus éminents collaborateurs +scientifiques du <i>Schahar</i>: David Cohan, érudit de véritable valeur qui +a su faire la lumière sur l'époque obscure des pseudo-messies et sur les +origines du Hassidisme.</p> + +<p>Le D<sup>r</sup> S. Rubin y a publié également la plupart de ses études +philosophiques et spirituelles sur les origines des religions et sur +l'histoire des peuples de l'antiquité. Lazar Schulman, l'auteur des +contes humoristiques, a fait paraître dans le <i>Schahar</i> une étude très +consciencieuse sur Heine. J. Levinson, J. Bernstein, M. Ornstein et le +D<sup>r</sup> A. Poriess, auteur d'un excellent traité de physiologie en hébreu, +ont collaboré activement à la partie scientifique de la revue de +Smolensky. Leurs travaux ont contribué plus que toutes les exhortations +des réformateurs à la diffusion de la lumière.</p> + +<p>L'impulsion donnée par le <i>Schahar</i> s'est fait sentir dans tout le +judaïsme. Le nombre de lecteurs hébreux augmenta considérablement, et +l'intérêt pour cette littérature grandit. C'est en hébreu que l'éminent +savant A.-H. Weiss publia son <i>Histoire de la tradition juive</i> en cinq +volumes (<i>Dor Dor wedorschow</i>)<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>, œuvre de haute science qui démontre +l'évolution successive et naturelle de la loi rabbinique et qui opéra +une véritable révolution dans l'esprit des croyants dans les pays +arriérés.</p> + +<p>Ou a vu que c'était pour maintenir la tradition humaniste et pour +défendre les théories de l'école de Mendelssohn que Gottlober avait +fondé en 1876 sa revue «Haboker Or». Cette revue avait groupé autour +d'elle les derniers successeurs de l'humanisme allemand. Braudès y a +publié son roman «La Loi et la Vie». Nous y rencontrons également les +derniers représentants des «<i>Melitzim</i>», comme Wechsler (Iseh Noémi) qui +s'ingéniait à faire de la critique biblique dans un style pompeux.</p> + +<p>Le style précieux n'avait certainement pas disparu de la littérature +hébraïque. A. Friedberg, dans son adaptation du roman anglais «La Vallée +des Cèdres», parue en 1876, et dans ses autres écrits, Ramesch, dans sa +traduction de Robinson Crusoë et autres, peuvent être considérés, à côté +de Schulman, comme les représentants les plus populaires du style +précieux de cette époque.</p> + +<p>Les traductions étaient d'ailleurs toujours très en honneur, et c'est +vainement que Smolensky a essayé, dans l'introduction de son «Errant», +de prévenir le public contre l'abus des traducteurs. À côté des romans, +les sciences naturelles et mathématiques, l'astronomie surtout avait +gagné la confiance des lecteurs. Parmi les auteurs de livres +scientifiques originaux, citons en tout premier lieu H. Rabbinovitz, +auteur d'une série de traités de physique, de chimie, etc. parus à +Vilna, entre 1866 et 1880. Puis viennent Lerner, Mises, Reiffmann, etc.</p> + +<p>Les périodiques se multiplièrent également vers cette époque et se +différencièrent selon leurs tendances. À Jérusalem paraissent le +<i>Habazeleth</i>, les <i>Schaarei Zion</i> (Les Portes de Sion), etc. Au delà de +l'Atlantique la revue <i>Hazofé beerez Nod</i> (Le Voyant dans le pays +vagabond) se fait l'écho des lettrés émigrés dans le Nouveau-Monde. Les +orthodoxes eux-mêmes ont recours à ce mode moderne pour défendre le +rabbinisme. Le journal <i>Haiaréah</i> (la Lune) et surtout le <i>Mahasikei +Hadath</i> (les Soutiens de la Foi), tous les deux en Galicie, sont les +organes des croyants qui combattent l'humanisme et le progrès.</p> + +<p>Déjà des tendances radicalement opposées à tout ce qu'avait précédemment +produit le judaïsme commencent à se faire jour. En 1879, au moment où +Smolensky publiait son journal hebdomadaire «<i>Hamabit</i>» (l'Observateur), +Freiman fonda le premier journal socialiste en hébreu: <i>Haemeth</i> (la +Vérité) qui paraît également à Vienne. D'autre part S.A. Salkindson, un +lettré converti, le traducteur admirable d'<i>Othello</i><a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a> et de <i>Roméo +et Juliette</i><a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a> publiés par les soins de Smolensky, fait paraître une +traduction hébraïque d'une œuvre essentiellement chrétienne, <i>Le Paradis +perdu</i> de Milton. Signe des temps: cette œuvre d'art a été approuvée et +appréciée à sa juste valeur par les lettrés hébreux.</p> + +<p>Ce choc d'opinion et de tendances, dû à l'autorité et à la tolérance de +Smolensky, avait été fécond. Le <i>Schahar</i> était devenu le centre du +mouvement synthétique, progressif et national, qui commençait à se +dessiner. La réaction produite dans les esprits par le réveil inattendu +de l'antisémitisme en Allemagne, en Autriche, en Roumanie et en Russie +avait abattu les derniers débris de l'humanisme allemand en Occident et +avait apporté la désillusion de tous les rêves égalitaires en Orient. +Les yeux de tous ceux qui étaient restés fidèles à la langue hébraïque +et à l'idéal de la renaissance du peuple juif, se tournèrent vers le +vaillant écrivain qui, dix ans auparavant, avait prédit la débâcle des +espoirs humanitaires, et qui avait le premier proposé la solution +pratique du problème juif par sa conservation nationale.</p> + +<p>La célébrité de Smolensky avait dépassé le cercle de ses lecteurs et des +hébraïsants. L'Alliance Israélite lui confia la mission d'aller étudier +les conditions d'existence des juifs roumains. Pendant son séjour à +Paris, A. Crémieux, l'infatigable défenseur des juifs opprimés, lui +consentit que seuls ceux qui connaissent l'hébreu possèdent la clé du +cœur des masses juives et qu'il aurait donné dix années de sa vie pour +apprendre l'hébreu<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>.</p> + +<p>La guerre russo-turque de 1877 et le souffle national qui se répandait +alors partout a suscité un mouvement patriotique parmi la jeunesse +demeurée jusqu'alors réfractaire à l'idée de l'émancipation nationale. +Un jeune étudiant de Paris, originaire de la Lithuanie, Eliéser +Ben-Iehuda, publia en 1878 deux articles dans le <i>Schahar</i>, où il +prêchait, abstraction faite de toute idée religieuse, la renaissance du +peuple juif sur son ancien sol national et la rénovation de la langue +biblique.</p> + +<p>En 1880, Smolensky, qui avait entrepris une nouvelle édition complète de +ses œuvres en vingt-deux volumes, à Vienne, alla faire une tournée en +Russie. Grande fut sa joie de constater les effets produits par son +activité, et de voir que sa popularité avait gagné toutes les classes +éclairées du judaïsme. Sous l'influence du <i>Schahar</i>, une jeunesse +nouvelle, libre et cependant fidèle à son origine et à l'idéal du +judaïsme, s'était formée. La tournée de Smolensky ressembla plutôt à une +marche triomphale. La jeunesse universitaire de S<sup>t</sup>-Pétersbourg et de +Moscou organisa en l'honneur de l'écrivain hébreu des réunions où il fut +salué comme le maître de la langue nationale, le prophète de la +régénération du peuple juif. En province, ce fut la même chose, et +Smolensky se vit l'objet d'honneurs qui n'avaient jamais encore été +accordés à un écrivain hébreu. Il rentra à Vienne, encouragé dans sa +besogne et plein d'espoir pour l'avenir. On était précisément à la +veille du cataclysme annoncé par l'écrivain.</p> + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h2> + +<p class="d"><span class="smcap">Les romans de Smolensky</span>.</p> + + +<p>Son énorme popularité ainsi que son influence sur ses contemporains, +Smolensky les doit, autant qu'à sa production de journaliste, à ses +romans réalistes, qui occupent la première place dans la littérature +hébraïque moderne.</p> + +<p>En 1868, Smolensky débute par une nouvelle dont le sujet était emprunté +à l'insurrection polonaise, intitulée «<i>Haoumgue</i>» (La Récompense), +parue à Odessa. Rien, sauf le style réaliste, n'y trahit encore le futur +grand romancier.</p> + +<p>Nous avons déjà dit que c'est à Odessa qu'il a écrit les premiers +chapitres du <i>Hatoeh</i> (Errant). Ajoutons que lorsqu'il proposa au +rédacteur du <i>Melitz</i> son autre roman à thèse «La Joie de l'hypocrite», +ce dernier le renvoya dédaigneusement, en déclarant qu'il préférait les +traductions aux créations originales, tant la possibilité de créer des +œuvres réalistes en hébreu lui paraissait invraisemblable. À la tête du +<i>Schahar</i>, Smolensky y publia l'un après l'autre ses romans et en +premier lieu son «<i>Hatoeh bedarké Hahayim</i>» (l'Errant à travers les +voies de la vie). Publié d'abord dans le <i>Schahar</i> en trois parties et, +plus tard, dans une édition spéciale en quatre volumes, ce roman est la +première création réaliste digne de ce nom en hébreu.</p> + +<p>De même que Cervantès promène son Don Quichotte dans tous les milieux +sociaux de son époque, le romancier hébreu promène son héros errant, +Joseph l'orphelin, à travers tous les coins et recoins du ghetto. Il le +fait assister à toutes les scènes du monde juif, il en dévoile devant +ses yeux les mœurs et les manières; il le rend témoin des superstitions, +des fanatismes, des misères de toute nature, d'un abaissement matériel +et social qui n'a pas son pareil. Observateur fidèle, impressionniste, +réaliste sans emphase, il nous révèle à chaque page des existences +méconnues, des croyances extravagantes, des agitations, des maux, des +grandeurs et des misères dont le monde civilisé ne se douterait jamais. +C'est l'odyssée d'un aventurier du ghetto, c'est la vie et les +pérégrinations de l'auteur lui-même, agrandies, entourées de fictions, +qu'il prête à son héros; c'est une documentation sociale de la plus +haute portée.</p> + +<p>L'orphelin Joseph, dont le père a été victime des Hassidim et a disparu, +et dont la mère est morte dans la misère, est recueilli par le frère de +son père, celui qui avait occasionné sa perte. Maltraité par une tante +méchante et poussé par un irrésistible penchant pour la vie vagabonde, +il s'enfuit. Ramassé d'abord par une bande de gueux mendiants, puis +recueilli par un <i>Baal-Schem</i>, thaumaturge charlatan, il parcourt la +plus grande partie de la Russie juive. Dans une suite de tableaux pris +sur le vif, Smolensky détaille les mœurs et les exploits de tous les +bohêmes du ghetto, depuis les mendiants jusqu'aux officiants ambulants, +leur manque de moralité, leur malice et leur impudence. Poussé par le +désir de s'instruire et probablement aussi par celui de trouver un abri, +Joseph devient enfin élève d'une célèbre <i>Yeschiba</i>. C'est presque le +salut pour le jeune vagabond; il est nourri, il couche sur les bancs de +l'école, et il est même protégé contre le service militaire. Mais +bientôt, mal vu à cause de sa franchise et surtout parce qu'on découvre +qu'il lit des livres profanes, auxquels l'a initié un de ses camarades, +il est obligé de quitter la Yeschiba. Il l'a échappé belle de n'avoir +pas été incorporé comme soldat. Il cherche un refuge auprès des Hassidim +et il a le bonheur de plaire au Zadic (le saint) lui-même.</p> + +<p>Mais bientôt il est dégoûté de leurs manies louches. Dans ses +pérégrinations, Joseph rencontre certainement des gens de bien, des +idéalistes purs, des gens du peuple, des rabbins dignes de tous les +éloges, des intellectuels passionnés, mais la vie habituelle anormale, +étroite, du ghetto finit par lui répugner. Il s'en va chercher une vie +plus libre en Occident. Il passe par l'Allemagne et il va à Londres. +Partout il étudie la société juive, et il est désillusionné. L'Errant +est la véritable encyclopédie de la vie juive du commencement de la +seconde moitié du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Au point de vue de la fiction, le roman ne tient pas debout: c'est une +succession fantastique, quelquefois même incohérente, d'événements, un +tissu artificiel de personnages arrivant en scène au gré de l'auteur et +agissant comme s'ils étaient mûs par des ficelles. Le merveilleux y +abonde, et les caractères sont tantôt trop appuyés et tantôt trop +effacés.</p> + +<p>En revanche, l'Errant est un panorama incomparable de tableaux +réalistes, souvent faiblement reliés entre eux, mais d'une fidélité +parfaite; une galerie pittoresque de toutes les scènes du ghetto.</p> + +<p>Joseph est un peintre, un réaliste par excellence; c'est aussi un +impressionniste. Tout en mettant en lumière les ombres et les clartés de +ce milieu, on sent que ce n'est pas de l'art pur qu'il fait. Comme +Auerbach, comme Dickens, il est raisonneur, il est didactique; en +véritable fils du ghetto, il est prédicateur et moraliste. Il en abuse +même. On sent vivement qu'en écrivant son roman, l'auteur ne restait pas +indifférent, que son cœur vibrait ému des sentiments les plus opposés: +de pitié et de compassion, de dédain, de colère et d'amour à la fois.</p> + +<p>Au point de vue du style, le roman est également une œuvre réaliste. +Smolensky ne fait pas usage de talmudismes comme Gordon et Abramovitz, +mais il évite aussi d'abuser des métaphores bibliques. Sans doute, il +est quelquefois obligé à des longueurs, sa manière oratoire le pousse à +des prolixités, mais sa prose demeure pourtant pure, coulante et autant +que possible précise.</p> + +<p>Pour illustrer la manière d'écrire de Smolensky et toute l'originalité +de la vie sociale qu'il dépeint, nous ne pouvons mieux faire que de +traduire certains passages des tableaux de mœurs les plus +caractéristiques de son roman.</p> + +<p>C'est Joseph qui nous conte ses aventures et les impressions de sa vie +quotidienne. Sa description du <i>Heder</i>, cette école traditionnelle, est +fort curieuse et mérite d'être rapportée ici:</p> + +<div class="blockquot"><p>Imaginez-vous un édifice en bois pourri, petit et étroit, rappelant +plutôt un logement de chien. Le chaume qui le couvre descend +jusqu'à terre, mais est impuissant, dévoré qu'il est par quantité +de brebis, à le garantir contre les pluies battantes qui pénètrent +à l'intérieur. Entrons-y: une seule pièce, remplie de fumée et +tapissée aux angles de toiles d'araignées. Sur le mur, du côté de +l'Orient, s'étale une feuille de papier, c'est le <i>Misrach</i> +traditionnel avec son inscription: «De ce côté souffle un vent +vivifiant», inscription toute platonique d'ailleurs, car, en guise +de vent vivifiant, des odeurs infectes pénétraient par la fenêtre +et impressionnaient l'odorat de ceux chez qui ce sens n'était pas +encore aboli. Du côté occidental, un pan de mur était laissé en +noir au-dessus de la porte, pour rappeler la destruction du Temple, +bien inutilement à vrai dire, comme si toute la pièce n'était pas +assez noire et comme si ces murs lézardés couverts de colonies +d'êtres rampants ne rappelaient pas suffisamment «le Mont Sion +dévasté parcouru par des chacals».</p> + +<p>Une grande cheminée occupait tout un quart de la pièce, et derrière +elle, appuyé contre le mur, était un lit fait, et de l'autre côté +un lit rempli de paille et sans couverture. En face, une grande +table de bois blanc couverte de figures bizarres, de noms, de +lettres, de dessins incompréhensibles, que le Melamed s'amusait à +graver avec son canif pendant qu'il nous enseignait.</p> + +<p>Autour de cette table artistique avaient pris place une dizaine +d'élèves: les uns étudiaient la Bible, les autres le Talmud, un +seul assis à droite du maître déclamait à haute voix la section du +Pentateuque correspondant à la semaine, et son chant se mêlait à +celui de la maîtresse qui berçait son petit. Mais, de temps en +temps, la voix du maître se faisait entendre, elle couvrait toutes +les autres, tel le tonnerre dont le grondement étouffe le bruit des +vagues... Quant au maître, il était hideux à voir, petit et chétif, +le visage flétri, le nez aquilin et long; ses deux boucles ou +«peoth»<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a> descendaient comme deux fils le long de son visage, +tandis que les rares poils de sa barbe, malgré son âge avancé, +témoignaient de l'habitude qu'il avait de les arracher pendant +qu'il se livrait à ses méditations, ou de celle qu'avait prise sa +femme, sans se mettre en frais de réflexion. Son chapeau noir était +gras comme une galette à l'huile, sa chemise imprégnée de sueur; +elle n'était pas boutonnée et, par son entrebâillement, elle +laissait voir les poils qui couvraient sa poitrine. Son pantalon, +autrefois blanc, était fort pittoresque, vieilli par l'usure et +couvert de toutes sortes de taches, dont une bonne partie était due +à la collaboration de son fils. Ses Zizith descendaient jusqu'à ses +pieds nus. À la vue de mon oncle, il se précipita à la recherche de +ses chaussures suspendues au mur, mais mon oncle le tira d'embarras +en lui annonçant tout court: «Voici votre élève». Calmé, le maître +s'assit et nous nous approchâmes de lui. Il me donna une tape sur +la joue et me demanda: «As-tu déjà appris quelque chose, mon +enfant?» Tous les élèves me considérèrent avec envie; depuis qu'ils +étaient dans le Heder ils n'avaient pas encore entendu des paroles +aussi douces sortir de sa bouche...</p></div> + +<p>Cette école étrange était aussi pour l'enfant du ghetto une école de la +vie et de la lutte pour l'existence. La vie de l'autre école, la +<i>Yeschiba</i>, l'<i>Alma mater</i> des élèves rabbiniques, n'est pas moins +curieuse.</p> + +<p>Les jeunes gens, pour la plupart des gamins précocement mûris, forment +dans ces étranges collèges des sections qui ne se sont pas nettement +divisées. Ils s'occupent jour et nuit de l'étude de la loi et se +courbent sur les grands in-folios des rabbins. Une nourriture accordée +souvent dans des conditions déplorables par les petits bourgeois de la +ville, une vie de misère non exempte d'humiliation, voilà l'existence de +ces futurs rabbins. Mais cette vie de bohême n'est pas dénuée de +pittoresque ni de charmes. Le jeune homme y trouve pour la première fois +des amis sincères qui s'attachent à lui, et le guident de leurs +conseils. Parmi ce grouillement de jeunes gens ardents et irréfléchis, +se trouve aussi l'élite du ghetto, des esprits supérieurs, et le +dévouement de quelques-uns à la science talmudique est sublime.</p> + +<p>Une scène prise sur le vif est celle où il peint les mœurs de ces +talmudistes en herbe.</p> + +<div class="blockquot"><p>Un étrange spectacle s'offre à celui qui pénètre pour la première +fois vers la tombée de la nuit dans la section des femmes de la +Yeschiba. Cette petite pièce, qui sert les jours de fête de salle +de prières pour les femmes, est transformée tout d'un coup en une +halle de bourse. Les gamins qui possèdent du pain offrent leur +marchandise à ceux qui ont de l'argent. Ceux qui ne disposent ni +de l'un ni de l'autre sont réduits à voler le pain de leurs +camarades. Cependant un grand nombre, à qui répugnait ce trafic +ainsi que le larcin, étaient réunis dans un coin et +s'entretenaient. Ils se racontaient entre eux des histoires de +brigands, les exploits terribles et émouvants des géants, des +sorciers, des diables et des tentateurs qui apparaissent la nuit +pour effrayer les hommes, des morts qui quittent leur sépulture +pour aller guérir des malades ou terrifier des impies. Il y avait +aussi des paroles douces, chantant au cœur et à l'âme des +auditeurs... Ce spectacle ne cessa même pas lorsque la communauté +se fut réunie dans la grande salle à côté pour la prière du soir, +et j'entendais les cris continus: «Qui veut du pain?—Qui a du pain +à vendre?—En voilà, du pain!—Veux-tu me le céder pour un +sou?—Non, un sou et demi, pas moins.—On a volé mon pain! Qui a +volé mon pain?—Mon pain est superbe, achète-le!—Mais je n'ai pas +de sous.—Eh bien, donne-moi un gage.—Mes douleurs si tu veux, +vieux harpagon.—Voilà deux sous, le pain est à moi.—Veux-tu t'en +aller, j'ai acheté le pain avant toi.—C'est toi qui m'as volé mon +pain.—Tu mens, ce pain est à moi!—C'est toi qui mens, voleur, +brigand—Que le diable t'emporte, chien!—Attends un peu, tu +verras mes dents.» C'est ainsi que ce monde s'agitait dans la +section des femmes; les coups et les soufflets pleuvaient de temps +en temps. Et pas un de ces jeunes gens voués aux études n'était +préoccupé de l'idée que les fidèles étaient réunis derrière ce mur +et priaient. Ils trafiquèrent et tempêtèrent jusqu'à la fin de la +prière, puis tout le monde regagna la grande salle, et chacun +reprit sa place devant de longues tables éclairées chacune d'une +seule chandelle. D'abord on se disputa à cause de cette lumière +insuffisante, chacun tirant à soi l'unique chandelle. De guerre +lasse, on se décida à mesurer la table en longueur, et la chandelle +fut placée juste au milieu. Chacun ouvrit son livre et se mit à +chantonner le texte comme il l'avait fait durant toute la journée. +Puis sur le même air, sans lever les yeux du texte: «J'ai vendu mon +pain deux sous, dit l'un.—Et moi j'ai acheté pour un sou une pomme +et pour un demi-sou une galette, reprit l'autre.—Que le diable +emporte le surveillant parce qu'il ne nous donne pas assez de +lumière pour éclairer ces ténèbres.—Que Satan l'enlève et que des +plaies innombrables lui couvrent le ventre.—Je veux aller passer +la Pâque chez mes parents.—La veuve Sara me réclame trois +sous...» Tous ces propos étaient tenus sur l'air traditionnel du +Talmud accompagnés d'un balancement rythmique pour tromper la +vigilance du surveillant, qui était sourd. Mais peu à peu le chant +s'assourdit et bientôt la causerie devint générale... «Dis donc, +Zabuléen,—car les élèves sont désignés ici d'après leur ville +natale,—ne crois-tu pas qu'il serait temps que l'ange de la mort +vint rendre visite à notre surveillant. Il a l'air de vouloir vivre +éternellement.—Je prierai Dieu qu'il le gratifie de maux et de +plaies afin qu'il ne puisse pas venir à la Yeschiba. Sa mort ne +nous avancerait à rien, nous pourrions tomber sur un plus mauvais +surveillant.—Mais vous commettez un péché en maudissant un sourd, +réplique un garçon d'un air sévère.—Avez-vous vu cet Asuvi? On +dirait un petit ange, preuve qu'il cache sept iniquités dans son +cœur.—Il n'en a pas besoin de tant puisqu'il suit assidûment le +cours de langue russe. Ce péché suffit pour contrebalancer les +autres.—Ce que je fais n'est pas répréhensible; la Loi nous +confirme que nous devons nous soumettre aux décrets du +gouvernement, mais vous commettez un péché formel en maudissant.» +Il n'avait pas eu le temps d'achever, que le surveillant, qui +observait depuis quelque temps ce manège et avait remarqué +l'emportement de l'Asuvi, bondit sur lui et lui tira les oreilles +en éclatant de colère: «Ah! tas de misérables, de pervers que vous +êtes, me voici enfin!» Il frappa l'un, giffla l'autre...</p> + +<p>«Le surveillant vient de donner un fameux témoignage de sa +gratitude à l'Asuvi, parce qu'il a pris sa défense, entonna +quelqu'un.» Un éclat de rire général accompagna cette facétie; ceux +mêmes qui venaient d'être maltraités ne pouvaient se retenir. «Vous +vous moquez de moi, vous n'avez donc plus peur!» clama de nouveau +le surveillant d'un air terrifiant, cherchant une victime pour +apaiser sa colère, lorsqu'un élève se mit à crier: «Rabbi Isaac, +rabbi Isaac, les bougies!» Ce cri opéra comme le charme sur le +serpent. Le surveillant se précipita vers son cabinet et, n'y +voyant personne, il se laissa tomber sur son siège en grommelant: +«Ah, les misérables, vous en aurez, je vous en montrerai!» Et il +répéta ces menaces jusqu'à ce que le sommeil se fût emparé de ses +longs cils blancs. Il appuya sa tête sur sa main et s'endormit.</p> + +<p>Cependant les élèves se remirent à causer, et mon camarade continua +à me mettre au courant de la vie de la Yeschiba... «Crois-tu que +les garçons d'ici sont pareils aux blancs-becs qui n'ont jamais +quitté la maison paternelle? Ah! par exemple! Ils sont tous malins, +et les plus bêtes d'entre eux sauraient en remontrer aux plus +intelligents parmi les fils de riches. Tu feras bien de t'instruire +et de profiter.» Je le lui promis bien. Puis je sortis au dehors +pour manger mon pain. Lorsque je rentrai, la plupart de mes +camarades étaient déjà couchés et presque toutes les bougies +éteintes. Seuls, quelques garçons causaient dans un coin. Je +retrouvai mon camarade dans la section des femmes. «Pourquoi ne te +couches-tu pas? me dit-il.—Je vais me coucher par +ici.—Impossible! toutes les places sont occupées. Va chercher dans +l'autre salle si tu trouves une table inoccupée, sinon tu seras +obligé de coucher sur un banc.» Je suivis son conseil et je n'eus +pas de peine à découvrir une table et je m'y étendis. Mais, à peine +étais-je couché, qu'un garçon me saisit par la nuque et me secoua +fortement. «Va-t'en, c'est ma place; d'ailleurs toutes les tables +sont occupées par ceux qui t'ont précédé.»</p> + +<p>Je descendis de la table et je me couchai sur un banc. Je ne +parvenais pas à m'endormir. Je n'avais pas encore l'habitude de +coucher sur un banc étroit et nu; et puis des insectes petits et +grands qui pullulaient dans les fentes du bois sortirent bientôt de +leurs nids et se livrèrent sur moi à un jeu agaçant et douloureux. +Je n'y pouvais rien. Toutes les bougies étaient éteintes. Seule, la +lumière du <i>Tamid</i><a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>projetait sa lumière vacillante. Devant elle +étaient assis les deux «veilleurs» chargés d'assurer la continuité +de l'étude de la Loi, afin qu'elle ne soit interrompue ni jour ni +nuit...</p></div> + +<p>Cette vie pleine d'agitations n'était pas pour déplaire à un esprit +aussi aventureux que Joseph. La Yeschiba, après tout, assurait aux +jeunes gens une existence, quoique précaire, mais exempte de tout souci +matériel. Les bourgeois pieux, les pauvres même, se faisaient un devoir +de pourvoir aux besoins des jeunes talmudistes. L'ambition de ces +derniers était satisfaite par l'estime générale qui les entourait. Pour +l'élite dont l'esprit n'avait pas encore été sollicité par les idées +nouvelles, la Yeschiba était le foyer de toutes les vertus, l'école de +l'idéal, des rêves grandioses.</p> + +<p>Dans un autre roman «La joie de l'hypocrite», paru à Vienne en 1852, +Smolensky exalte l'idéalisme de son héros Siméon, issu de la Yeschiba, +dans les termes suivants:</p> + +<div class="blockquot"><p>Qui a implanté dans l'esprit de Siméon l'idéal de la justice et la +parole sublime? Qui a allumé dans son cœur le feu sacré, l'amour de +la vérité et de la recherche? Certainement, c'est dans la Yeschiba +que tous ces sentiments se sont développés en lui. Gloire à vous, +maisons saintes, derniers refuges du véritable héritage d'Israël! +C'est de vos murs que sortent les élus destinés dès leur naissance +à devenir la lumière de leur peuple et à insuffler une vie nouvelle +dans les ossements desséchés...</p></div> + +<p>Même à l'époque de la Behala (la Terreur) la Yeschiba était restée +au-dessus de toutes les misères et des turpitudes. Les trafiquants +immondes qui, avec l'assistance du Cahal, vendaient les fils des pauvres +au service militaire pour exempter les riches, n'osaient pas s'attaquer +aux écoles rabbiniques. Comme le temple dans les temps antiques, la +Yeschiba leur offrait un asile sûr. Chaque fois que ces maisons étaient +menacées, le sentiment national se réveillait et défendait avec une +résistance âpre ce dernier apanage national, dans lequel le peuple du +ghetto avait placé tout son idéalisme, son espoir et sa foi.</p> + +<p>Hélas! ce refuge salutaire ne devait plus l'être pour Joseph le jour où +il fut découvert en flagrant délit de lecture profane. Le fanatisme +religieux n'a jamais sévi aussi farouchement que pendant l'époque de +terreur qui suivit la désorganisation de la vie sociale des juifs par +les autorités et le triomphe de l'arbitraire. Néanmoins, les écoles +rabbiniques contenaient alors tout ce qu'il était resté d'idéal et de +sublime en Israël.</p> + +<p>Ce sont, elles qui ont fourni tous les champions de l'humanisme et les +propagateurs de la civilisation. C'est là que Joseph a rencontré des +camarades généreux qui l'ont initié à la Haskala et ont réveillé en lui +l'amour du Noble et du Bien, le dévouement sans bornes pour son peuple.</p> + +<p>Dur pour les mauvais bergers, impitoyable pour les hypocrites et les +fanatiques, le cœur de Joseph vibre d'amour pour la masse juive. +L'entourage cruel et les persécutions n'ont fait qu'accentuer sa +compassion pour les brebis égarées. Au milieu de l'abaissement général, +il a su s'élever à une grande hauteur morale et s'ériger en juge +impartial et ne se laissant pas impressionner par les tristesses du +moment, quoi qu'il ne pût y demeurer indifférent et que son cœur en +saignât. Dans ce désert humain où il se plaît, il sait découvrir des +caractères nobles, des sentiments élevés, des amitiés généreuses et +surtout des existences entièrement vouées à l'idéal et que rien ne peut +faire reculer.</p> + +<p>Il fait passer devant le lecteur, l'un après l'autre, les idéologues du +ghetto. C'est d'abord Jedidia, le type si fréquent du Maskil dévoué à la +civilisation, semant la vérité et la lumière parmi tous ceux qui +l'approchent, rêvant d'un judaïsme juste, éclairé, supérieur. Puis ce +sont les jeunes apôtres à l'âme de prophète, tel ce noble ami de Joseph, +Gédéon, le plus éclairé, le pins tolérant des Maskilim. Autant Gédéon +déteste le fanatisme, autant il aime les masses du peuple. Il les aime +de son cœur de patriote et de son âme de prophète. Il les aime telles +sont, avec leurs croyances, leur foi naïve, leur vie misérable et +soumise, leur ambition de peuple élu et leur espoir messianique qu'il +partage d'une manière moins mystique.</p> + +<p>Une exaltation patriotique puissante traverse le chapitre consacré au +«Jour du Pardon». C'est là que Smolensky apparaît en vrai romantique.</p> + +<p class="top5">Tels sont les grands traits de ce roman chaotique et superbe qui, malgré +ses défauts techniques, demeure la peinture de mœurs la plus vraie et la +plus belle de la littérature hébraïque.</p> + +<p>Dix ans plus tard, l'auteur ajoute à son roman une quatrième partie qui +n'est en somme qu'un assemblage artificiel de lettres n'ayant pas de +rapport direct avec le corps du roman. Joseph nous promène à travers les +pays d'Occident, puis retourne en Russie. En France, en Angleterre, il +déplore la dégénérescence du judaïsme qu'il attribue au triomphe de +l'école de Mendelssohn, il prévoit l'avènement de l'antisémitisme. En +Russie, il constate la misère économique qui a pris des proportions +effrayantes, surtout dans les petites villes de la province. Dans les +grands centres, il constate avec regret que les communautés s'efforcent +d'imiter le judaïsme occidental avec tous ses défauts. La civilisation +précipitée des juifs russes, peu conforme aux conditions économiques et +politiques dans lesquels ils se trouvaient, prématurée en quelque sorte, +devait amener l'écroulement de l'idéalisme résigné qui faisait leur +principale force.</p> + +<p>Le roman <i>Kebourath Hamor</i> (Sépulture d'âne) est l'œuvre la plus +travaillée et la plus achevée de Smolensky. Le sujet se rapporte à +l'époque de la Terreur et de la domination du Cahal. Le héros, +Haïm-Jacob, est un esprit espiègle et facétieux, mais on n'entend pas +toujours la plaisanterie dans le ghetto, et il lui en cuira. C'est +surtout sa gouaillerie et son manque de respect pour les notables de la +communauté, qu'il ose braver et persifler, qui cause sa perte. Tout +jeune encore, il médite un jour un acte inouï. Affublé d'un drap bleu, +tel un mort sorti de sa tombe, il pénètre un soir, semant l'épouvante +sur son passage, dans la chambre où sont déposées les tartes qui doivent +être servies le lendemain au banquet annuel de la «Sainte Confrérie», +confrérie puissante à laquelle appartiennent les meilleurs de la ville, +et qui a la mission de porter les morts en sépulture. Il s'empara de ces +morceaux succulents et les mange tout seul. C'était un crime +impardonnable de lèse-sainteté. Une enquête est ordonnée, mais on ne +découvre pas le coupable.</p> + +<p>Pour se venger, la sainte confrérie condamne le criminel anonyme à subir +une «sépulture d'âne» à sa mort, et le jugement est enregistré dans le +livre de la confrérie.</p> + +<p>Incorrigible, il continue ses traits. Le Cahal décide de le livrer au +service militaire. Averti à temps, il peut se sauver. Rentré plus tard +sous un autre nom dans sa ville natale, il sait imposer au monde par son +érudition, et il se marie avec la fille du chef de la communauté. Mais +son instinct reprend le dessus. Entre temps, il a mis sa femme au +courant de ses traits d'autrefois. Celle-ci n'est plus tranquille, elle +ne peut supporter l'idée qu'un châtiment sans pareil attende son mari +s'il est découvert. Car subir après sa mort la sépulture d'un âne est la +dernière injure qu'on puisse infliger à un juif. Son corps est traîné au +cimetière et là on le jette dans une fosse spéciale derrière le mur qui +enclôt le cimetière. Mais son père n'est-il pas le chef de la +communauté? il pourra annuler la condamnation. À peine s'est-elle +ouverte à son père que celui-ci bondit de rage; comment! il a donné sa +fille à cet impie, à cet hérétique! Il veut le forcer à répudier sa +femme. Celle-ci, d'ailleurs, pas plus que son mari, ne veut en entendre +parler. Bref, après une rentrée en grâce, de courte durée, auprès de son +beau-père, obtenue d'ailleurs également par une supercherie, l'ère des +persécutions recommence pour lui, et il succombe.</p> + +<p>Tel est le canevas sur lequel le romancier a brodé son œuvre, qui est un +épisode authentique de la vie des juifs en Russie.</p> + +<p>Le caractère de Haïm-Jacob ressort net et saillant. Sa femme Esther est +le type de la femme juive, fidèle et dévouée jusqu'à la mort, admirable +dans les revers et bravant tout par amour pour son mari. Les notables du +ghetto sont peints avec vérité, quoique sous des couleurs un peu +exagérées. L'auteur a surtout bien su rendre le milieu du ghetto, avec +ses contradictions et ses passions, l'intellectualité spéciale que la +longue claustration lui a forgée, sa compréhension bizarre et originale +des choses de la vie.</p> + +<p>C'est la Yeschiba qui fournit à Smolensky le sujet de son autre roman, +<i>Guemoul Yescharim</i> (La récompense des justes). L'auteur y montre la +participation de la jeunesse juive à l'insurrection polonaise, et +l'ingratitude des Polonais à leur égard prouve que les juifs n'ont rien +à attendre d'autrui et qu'ils ne doivent compter que sur leurs propres +forces.</p> + +<p><i>Gaon ve-schever</i> (Grandeur et ruine) est plutôt un recueil de nouvelles +éparses, dont quelques-unes sont de véritables œuvres d'art.</p> + +<p><i>Hayerouscha</i> (L'héritage) est le dernier grand roman de Smolensky, +publié d'abord dans le <i>Schahar</i> en 1880-81. Les trois volumes qui le +forment sont pleins d'incohérences et de raisonnements traînants. +Cependant, la vie des juifs d'Odessa et de la Roumanie y est bien +dépeinte, ainsi que les moments psychologiques par lesquels passent les +anciens humanistes déçus pour revenir au judaïsme national.</p> + +<p>Sa dernière nouvelle, <i>Nekam Brith</i> (Sainte vengeance, le <i>Schahar</i>, +1884), est entièrement sioniste. C'est le chant du cygne de Smolensky, +qui devait bientôt disparaître, emporté par la maladie.</p> + +<p>Les romans de Smolensky constituent plutôt une série de documents +sociaux et d'écrits de propagande que des œuvres d'art pur. Leurs +défauts principaux sont l'incohérence de l'action, l'artifice des +dénouements, la naïveté en tout ce qui se rapporte à la vie moderne, +ainsi que le didactisme excessif et le style traînant. La plupart de ces +défauts, il les partage avec des écrivains comme Auerbach, Jokai et +Thakeray, desquels il peut être rapproché. D'ailleurs l'écrivain hébreu +eut à soutenir pendant toute sa vie une lutte acharnée pour son +existence et pour celle du <i>Schahar</i>, dont il ne tirait aucun profit +matériel. Son idéalisme et la conscience de la besogne utile qu'il +remplissait l'ont soutenu dans les moments les plus critiques. Aussi ses +œuvres portent-elles les traces d'une production hâtive. Quoi qu'il en +soit, ses romans encore plus que ses articles ont exercé pendant +dix-huit ans une influence sans pareille sur ses lecteurs. D'ailleurs la +vie du ghetto russe, ses misères et ses passions, les types positifs et +négatifs de ce monde qui s'en va, ont été reproduits dans les écrits de +Smolensky avec une telle puissance de réalisme et une telle connaissance +des choses, que d'ores et déjà il est impossible de se faire une idée +exacte du judaïsme russo-polonais sans avoir lu Smolensky.</p> + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h2> + +<p class="d"><span class="smcap">Les Contemporains.—Conclusion</span>.</p> + + +<p>Les années 1881-1882 marquent une étape décisive dans l'histoire du +peuple juif. La recrudescence de l'antisémitisme en Allemagne, le +renouvellement inattendu des persécutions et des massacres en Russie et +en Roumanie, la mise hors la loi dans ces deux pays de millions d'êtres, +dont la situation devenait chaque jour plus intenable, ont déconcerté +les plus optimistes.</p> + +<p>En présence de l'exode précipité des masses affolées et de l'urgence +d'une action décisive, les anciennes disputes entre humanistes et +nationalistes ont disparu. Entre l'assimilation impossible avec les +peuples slaves et l'idée de l'émancipation nationale, dégagée de son +voile mystique et se développant sur un terrain pratique, le choix +n'était plus possible. En hébreu, tous les écrivains étaient d'accord +qu'il n'était plus temps de s'arrêter aux divergences d'opinions et +qu'il fallait se ranger du côté de l'action. Même un sceptique comme +Gordon lança alors, entre autres, sa poésie vibrante: «Nous fûmes un +peuple, nous serons un peuple: vieux et jeunes, nous partirons tous.» +Mais où aller? Tandis que les uns optaient avec les philanthropes +occidentaux pour l'Amérique, les autres avec Smolensky se déclaraient +nettement pour la Palestine, le pays des rêves séculaires.</p> + +<p>Le temps et l'expérience, mieux que toutes les discussions théoriques, +se sont chargés de donner une réponse à ces deux courants d'opinions. +Dès 1880, le jeune rêveur Ben-Jehuda, animé de l'idée de faire renaître +l'hébreu comme langue nationale en Palestine, quitta Paris et alla +s'établir à Jérusalem. D'un autre côté, M. Pinès, le conservateur +romantique, abandonna la position estimée qu'il occupait en Lithuanie, +pour aller contribuer au relèvement des juifs de la Palestine. Ces deux +initiatives, venant des deux camps opposés, furent bientôt suivies par +des mouvements plus importants.</p> + +<p>Une élite de jeunes universitaires, un groupe de quatre cents étudiants, +indignés de la situation humiliante qui leur était faite, lança un appel +qui retentit par tout le judaïsme russe: «<i>Beth Jacob Lechou wenelchou</i>» +(Maison de Jacob, debout! allons-nous-en!) Ce mouvement donna naissance +à l'organisation du Groupe B.J.L.W.<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>, parti le premier pour coloniser +la Palestine. En même temps, des centaines de petits bourgeois et de +lettrés vinrent s'ajouter à ce premier noyau et la colonisation +pratique de la Palestine est maintenant un fait accompli.</p> + +<p>Ce retour inattendu de la jeunesse qui avait déjà rompu avec le judaïsme +vers ses origines, ce premier pas vers la réalisation pratique du rêve +sioniste a eu des conséquences des plus importantes pour la renaissance +de la littérature hébraïque. En ce qui concerne les lettrés qui +n'avaient jamais quitté, du moins dans leur esprit, le ghetto, comme +Lilienblum, Braudès et d'autres, et dont le dernier mode d'activité, à +savoir la propagande pour les réformes économiques et pour +l'enseignement des métiers manuels, n'avait presque plus de raison +d'être, leur adhésion au sionisme ne pouvait tarder. Mais, même en +dehors du ghetto, la voix autorisée du D<sup>r</sup> Pinsker est venue à l'appui +du mouvement philopalestinien, comme on l'appelait alors. Dans sa +brochure «Auto-émancipation», le savant docteur d'Odessa, ancien +humaniste convaincu, déclare que le mal antisémite est une affection +chronique inguérissable tant que les juifs seront en exil. Pour résoudre +la question juive, il n'est qu'une seule solution, la renaissance +nationale de ce peuple sur son ancien sol.</p> + +<p>Une aube nouvelle venait de se lever sur l'horizon du peuple juif. La +littérature hébraïque prit un essor inconnu jusqu'alors. L'enthousiasme +des écrivains se traduit dans les propos ardents de M. Aisman, du +professeur Schapira et de nombre d'autres. Dans cette poussée soudaine +d'idées patriotiques, les excès étaient inévitables. Une réaction +chauvine ne tarda pas à se faire jour. On s'attaqua aux réformateurs en +matière de religion. On les accusa d'empêcher la fusion de diverses +parties du judaïsme dont l'entente était indispensable au succès du +nouveau mouvement. Seul, Smolensky n'a pas failli à sa tâche. Lui, qui +n'avait jamais reconnu les bienfaits de l'assimilation, n'avait pas +besoin de se lancer dans l'extrême.</p> + +<p>Il était resté fidèle à son idéal patriotique sans renoncer à aucune de +ses aspirations humanitaires et civilisatrices. Il déploya une activité +fiévreuse. Maintenant qu'il n'était plus seul à défendre ses idées, il +redoubla d'efforts, encouragea les uns, exhorta les autres avec une +énergie admirable. Il était déjà à bout de forces, épuisé par une vie de +luttes et de misère, de surmenage physique et intellectuel. Il mourut en +1885 dans la force de l'âge, emporté par la maladie. Il fut pleuré par +tout le judaïsme.</p> + +<p>La disparition du <i>Schahar</i> s'ensuivit bientôt.</p> + +<p class="top5">Avec la disparition du <i>Schahar</i> nous touchons à la fin de notre étude +d'une évolution littéraire. La littérature hébraïque moderne qui, depuis +un siècle a été au service d'une idée prépondérante, l'idée humaniste +dans ses diverses nuances, est entrée dans une phase nouvelle de son +développement. Ramenée par Smolensky à sa source nationale, dégagée de +tout élément religieux et imposée par la force des événements comme +trait d'union entre la masse et les lettrés désormais unis dans une +même ambition patriotique, elle redevient la langue du peuple juif. Elle +cesse de servir d'instrument de transition entre le rabbinisme et la vie +moderne, pour devenir un but en elle-même, un facteur important dans la +vie du peuple juif. Elle cesse de vivre en parasite aux dépens des +orthodoxes auxquels elle enlevait depuis un siècle l'élite d'une +jeunesse, qui, une fois émancipée grâce à elle, s'empressait de +l'abandonner. Elle devient la littérature nationale du peuple juif.</p> + +<p>Déjà en 1885, lorsque le distingué rédacteur de la <i>Zefira</i>, M. N. +Sokolow, entreprit la publication du grand recueil littéraire <i>Haassif</i> +(le Collecteur), le succès dépassa les prévisions. Cette publication a +été tirée à plus de sept mille exemplaires. Elle fut suivie par nombre +d'autres, et notamment par le <i>Kenesseth Israël</i> (L'assemblée d'Israël), +publié par S.-P. Rabbinovitz, l'érudit historien.</p> + +<p>En 1886, le publiciste L. Kantor, encouragé par l'importance nouvelle +prise par la langue hébraïque, fonda le premier journal quotidien en +hébreu <i>Hayom</i> (Le Jour), à Saint-Pétersbourg. Le succès de cet organe +entraîna la transformation du <i>Melitz</i> et de la <i>Zefira</i> en quotidiens. +La presse politique était créée. Elle a puissamment contribué à la +propagation du sionisme et de la civilisation. Les milieux des Hassidim +eux-mêmes, demeurés réfractaires aux idées modernes, furent atteints par +son action. La langue hébraïque en a tiré le plus grand profit. Les +nécessités de la vie quotidienne ont enrichi son vocabulaire et ses +ressources, et ont achevé l'œuvre de sa modernisation.</p> + +<p>En Palestine, le besoin d'une langue scolaire commune aux fils des +réfugiés de tous les pays, a contribué à la renaissance pratique de +l'hébreu comme langue maternelle. C'est Ben-Jehuda qui, le premier, +introduit l'usage de l'hébreu dans le sein de sa famille. Plusieurs +familles de lettrés imitèrent cet exemple, et l'on n'entendait plus chez +eux d'autre langue. Dans les écoles de Jérusalem et des colonies +nouvelles l'hébreu est devenu la langue officielle. Ce mouvement a eu +une répercussion en Europe et en Amérique, et un peu partout des cercles +se sont formés où on ne parle que l'hébreu. Le journal <i>Hazevi</i> (le +Cerf), publié par Ben-Jehuda, est devenu l'organe de l'hébreu parlé, qui +ne diffère de l'hébreu littéraire que par une plus grande liberté +d'emprunter les mots et les expressions modernes à l'arabe et mêmes aux +langues européennes, et par sa tendance à créer des mots nouveaux à +l'aide des anciennes racines, d'après les modèles de la Bible et de la +Mischna. Un exemple: Le mot <i>schaa</i> signifie, en hébreu, temps, heure. +Le même mot avec la désinence hébraïque <i>on</i>, c'est-à-dire <i>schaon</i>, +veut dire en hébreu moderne montre. Le verbe <i>daroch</i>, qui veut dire en +hébreu biblique, trotter, forme en hébreu moderne <i>midracha</i> (trottoir), +etc.</p> + +<p>La diffusion de la langue et l'augmentation du nombre des lecteurs +avaient également entraîné une transformation dans la condition +matérielle des écrivains. Ils furent relativement rétribués, et purent +se livrer à un travail plus soutenu et plus achevé. Avec la fondation +des sociétés d'éditions «<i>Achiassaf</i>» et surtout «<i>Touschiya</i>» due à +l'énergie du sympathique écrivain A. Ben-Avigdor, l'hébreu est entré +dans la voie du développement naturel d'une langue moderne.</p> + +<p>Après un arrêt de courte durée occasionné par la brusquerie et la +tristesse des événements survenus, la création littéraire a repris avec +une ardeur croissante. Une activité multiple et variée, digne d'une +littérature répondant aux besoins d'un groupe national, en résulta. Dans +le domaine de la poésie, ce fut d'abord C. A. Schapira, le lyrique +puissant qui a su traduire l'indignation et la révolte du peuple contre +l'injustice qui le frappe. Ses «Poèmes de Yeschurun» publiés dans +l'<i>Assif</i> de 1888, vibrants d'émotion et de feu patriotique, ainsi que +ses légendes hagadiques, sont de premier ordre. Après lui vient M. +Dolitzki, poète de la plainte sioniste, chanteur des douces +«Sionides»<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>. Puis un jeune, trop tôt disparu, M. J. Mané, s'est +distingué par un lyrisme touchant et un profond sentiment de la nature +et de l'art<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>. Enfin c'est N. H. Imber, le chansonnier des colonies +palestiniennes, le poète de la Terre-Sainte renaissante et de +l'espérance sioniste<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p> + +<p>Parmi les jeunes, nous devons citer en tête Ch.-N. Bialik<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>, poète +lyrique vigoureux et styliste incomparable, et S. Tchernichovski<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>, +poète érotique, chanteur de la beauté et de l'amour, hébreu à l'âme +attique. Ces deux poètes, dont la carrière ne fait que de commencer, +sont suivis d'une pléiade d'autres, plus ou moins connus.</p> + +<p>Dans les belles-lettres, deux écrivains de génie viennent en tête: le +vieux S.-J. Abramovitz, qui, après avoir abandonné un moment l'hébreu en +faveur du jargon, est revenu à la littérature hébraïque et l'a dotée +d'une série de contes, admirables de poésie et d'humour, où brille +l'originalité incomparable d'un style tout personnel<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>;—puis J.-L. +Peretz, poète de l'amour, conteur admirable et artiste hors ligne<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p> + +<p>Parmi les romanciers et les nouvellistes, en prose et en vers, citons N. +Samueli, Goldin, Berchadsky, Feierberg, Berditzevsky, S.-L. Gordon. +Loubochitzky. Enfin c'est Ben-Avigdor, créateur du jeune mouvement +réaliste par ses contes psychologiques de la vie du ghetto et surtout +par son <i>Menahem Hassofer</i>, dans lequel il combat le nouveau +chauvinisme.</p> + +<p>Parmi les maîtres du feuilleton viennent le fin critique D. Frischman, +traducteur de nombreux ouvrages scientifiques, le charmant causeur A.-L. +Levinski, auteur d'une utopie sioniste: «Voyage en Palestine en l'an +5800», publié dans le recueil <i>Hapardés</i> (le Paradis) à Odessa, et +J.-Ch. Taviow, le spirituel écrivain.</p> + +<p>Dans le domaine de la pensée et de la critique mentionnons d'abord: +<i>Ahad Haam</i><a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>, le directeur de la revue <i>Haschiloah</i>, critique souvent +paradoxal, mais original et hardi. Il est le promoteur du «sionisme +spirituel», qui est la revanche, dans une forme plus rationnelle, du +mysticisme messianique sur le sionisme pratique. D'autre part, Ahad Haam +est le prédicateur de la religion du sentiment opposée à la loi +dogmatique des rabbins, religion qui selon lui est seule capable de +régénérer le peuple juif. C'est un esprit critique et un observateur de +mérite, ainsi qu'un styliste remarquable.</p> + +<p>À Ahad Haam peut être opposé W. Jawitz, le philosophe du romantisme +religieux, le défenseur de la tradition et l'un des régénérateurs du +style hébreu<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>. Entre ces deux extrêmes, il existe un parti modéré, +représenté par L. Rabbinowitz, directeur du <i>Melitz</i>, et surtout par N. +Sokolow, le directeur populaire et fécond de la <i>Zefira</i>. Citons aussi +le D<sup>r</sup> S. Bernfeld, vulgarisateur excellent de la science du judaïsme +et historien émérite, l'auteur de l'histoire de la théologie juive parue +récemment à Varsovie, etc.</p> + +<p>Parmi les jeunes il faut nommer M. J. Berditchevsky, promoteur du +nietzschéanisme en hébreu, auteur de nombreux contes rappelant les +décadents, mais non dénués d'une certaine poésie. La science +philologique est dignement représentée par J. Steinberg, auteur d'une +grammaire scientifique originale<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>, inconnue en Europe, et traducteur +des Sibylles, et la philosophie par F. Mises, auteur d'une «Histoire de +la philosophie moderne en Europe». J.-L. Kalzenclenson, l'auteur d'un +traité d'anatomie et de nombreux écrits littéraires fort appréciés.</p> + +<p>L'histoire littéraire moderne a trouvé son représentant le plus digne +dans la personne de Ruben Brainin, maître styliste, et auteur lui-même +de contes très goûtés. Ses remarquables études sur les écrivains +hébreux, Mapou, Smolensky, etc., sont conçues d'après la méthode des +critiques modernes. Elles ont servi à améliorer le goût et le sentiment +esthétique de la foule.</p> + +<p>Tous ces écrivains, et nombre d'autres que nous nous proposons d'étudier +dans notre «Essai sur la littérature hébraïque contemporaine», ont fait +la fortune de l'hébreu. En y ajoutant des traductions innombrables, des +publications pédagogiques et des éditions de toutes sortes, nous +arriverons à nous faire une idée de la portée actuelle de l'hébreu, qui, +par le nombre de ses publications, est devenu la troisième littérature +de la Russie, après le russe et le polonais. Il me faut pas oublier non +plus les centaines de publications qui paraissent annuellement en +Palestine, en Autriche et en Amérique.</p> + +<p class="c">*<br /> +<span style="letter-spacing:5px;">* *</span></p> + + +<p>Si nous jetons un coup d'œil d'ensemble sur la littérature hébraïque +moderne, nous sommes frappés par la direction inattendue et pourtant +inévitable qu'elle a prise dans son évolution. L'idéal humaniste, qui a +présidé à sa renaissance, portait en lui un germe de dissolution. À +l'ambition nationale et religieuse il voulait substituer l'idée de la +liberté et de l'égalité. Tôt ou tard il devait aboutir à l'assimilation. +Durant tout un siècle, depuis l'apparition du premier <i>Meassef</i> (1785) +jusqu'à la disparition du <i>Schahar</i> (1885), la littérature hébraïque +nous offre le spectacle d'une lutte continuelle entre l'humanisme et la +judaïsme. En dépit des obstacles de toute nature, en dépit de la +rivalité dangereuse des langues européennes et du judéo-allemand +lui-même, la langue hébraïque fait preuve d'une vitalité persistante et +montre une faculté surprenante d'adaptation à tous les milieux et à tous +les genres littéraires. Son évolution s'effectue à travers les pays les +plus divers. Dans l'esprit des premiers humanistes, la langue hébraïque +ne devait servir que comme instrument de propagande et d'émancipation. +Grâce à M.-H. Luzzato, Mendès et Wessely, elle se relève un instant à +l'état de langue vraiment littéraire, pour céder bientôt la place aux +langues du pays, et demeurer confinée dans les cercles étroits des +Maskilim. Ses destinées devaient s'accomplir dans les pays slaves. En +Galicie, elle a donné naissance, dans le domaine de la philosophie, à +l'idéal de la «Mission du peuple juif» et à la création de la «science +du judaïsme.» Mais, pour la grande masse juive restée fidèle à l'idéal +messianique, c'est le romantisme national et religieux, préconisé par +S.-D. Luzzato, qui eut la plus grande signification.</p> + +<p>La Lithuanie, avec ses ressources morales et intellectuelles +inépuisables, était devenue le pays de la langue hébraïque. Sous son +double aspect humaniste et romantique, la littérature hébraïque prend +dans ce pays un nouvel et prodigieux essor. Bientôt, sous la poussée des +réformes sociales et économiques, les écrivains hébreux déclarent la +guerre à l'autorité rabbinique, réfractaire à toute innovation et +opposée au progrès. La littérature réaliste, polémique et démolisseuse, +naît alors. Une lutte sans merci s'engage entre les humanistes et le +rabbinisme. Les conséquences en furent funestes pour l'un et l'autre +parti. Le rabbinisme s'est vu atteint dans son essence même et est +destiné à disparaître, du moins dans sa forme ancienne. L'humanisme, +déçu dans ses rêves de justice et d'égalité, ayant rompu avec +l'espérance nationale du peuple, perd chaque jour du terrain. La +tentative faite, par quelques écrivains de faire l'union entre «la Foi +et la Vie» a piteusement échoué. L'antagonisme entre les lettrés et la +masse croyante s'est résolu par la débâcle de toute la littérature +créée par les humanistes. C'est alors que le mouvement progressif +national fait son apparition avec Smolensky et rend à la littérature +hébraïque sa raison d'être et sa portée civilisatrice.</p> + +<p>L'idéal sioniste dégagé de sa forme mystique est la note prédominante de +la littérature hébraïque contemporaine. On peut dire que l'idéal +messianique, sous sa forme nouvelle, est en train d'opérer dans les +milieux des Hassidim polonais une transformation identique à celle +qu'accomplit l'humanisme en Lithuanie. La résistance acharnée que la +littérature hébraïque éprouve de la part des Hassidim confirme +suffisamment cette manière de voir.</p> + +<p>Mais, en dehors des pays slaves, dans l'Orient lointain, le lion hébreu +gagne du terrain depuis la Palestine jusqu'au Maroc; il accomplit une +œuvre de civilisation et de renaissance nationale.</p> + +<p class="top5">Il y a dans l'âme éprouvée des masses juives un fond d'idéalisme et de +foi ardente dans un avenir meilleur que n'ont ébranlé ni le temps, ni +les déceptions. Frustrer ces masses de l'idéal millénaire qui les +soutient, qui est la raison même de leur existence, c'est les acculer à +un désespoir dangereux, c'est les pousser vers la démoralisation qui les +guette et qui déjà se manifeste dans certains pays.</p> + +<p>La littérature hébraïque, fidèle à sa mission biblique, sait faire +revivre les ressources morales de ces masses et faire vibrer leur cœur +pour la justice et pour l'idéal. Elle est le foyer d'où jaillissent les +rayons de l'espérance qui soutient tout ce qui, dans le peuple juif, +vit, lutte, crée et espère.</p> + +<p>Méconnaître cette portée morale de la renaissance de la langue +hébraïque, c'est méconnaître la vie même de la majeure partie du +judaïsme.</p> + +<p class="c">*<br /> +<span style="letter-spacing:5px;">* *</span></p> + +<p>Nous sommes aujourd'hui en pleine période de création littéraire, et la +fermentation des idées infiltrées de toutes parts est tellement +puissante qu'elle annonce une récolte féconde.</p> + +<p>La langue biblique, qui avait déjà donné à l'humanité tant de pages +glorieuses, et qui vient d'en ajouter une nouvelle, grâce aux +humanistes, est-elle vraiment destinée à renaître et à redevenir la +langue de la culture nationale du peuple juif tout entier? Il serait +trop téméraire de répondre d'ores et déjà par l'affirmative.</p> + +<p>Ce que nous croyons avoir démontré dans notre étude, c'est qu'elle +subsiste et évolue en tant que langue littéraire et populaire, qu'elle +s'est montrée l'égale des langues modernes, qu'elle est capable de +traduire toutes les pensées et toutes les formes de l'activité humaine, +et qu'enfin elle accomplit une œuvre de civilisation et d'émancipation. +La floraison contemporaine de la langue des prophètes est un fait qui +doit séduire l'esprit de tous ceux qui s'intéressent à l'évolution des +destinées mystérieuses de l'humanité vers l'idéal.</p> + +<p class="c">FIN.</p> + +<hr style="width:80%;" /> + +<div style="margin-left:18%;"> +<table summary="vu" cellspacing="0" cellpadding="0"> +<tr><td align="center">Vu et admis à soutenance,<br /> +En Sorbonne, le 2 août 1902:<br /> +<i>Par le Doyen de la Faculté des lettres<br />de l'Université de Paris,</i><br /> +<br /> +<span class="smcap">a. croiset.</span></td></tr></table> +</div> + +<div style="margin-left:38%;margin-top:8%;margin-right:0%;"> +<table summary="vu2" cellspacing="0" cellpadding="0"> +<tr><td align="center"> Vu et permis d'imprimer:<br /> +<i>Le Vice-Recteur<br />de l'Académie de Paris,</i><br /> +<br /> +<span class="smcap">gréard.</span></td></tr></table> +</div> + +<hr style="width:80%;" /> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> En effet, nous ne pourrions citer que les excellentes +monographies de R. Brainin sur Mapou, la vie de Smolensky, etc., celles +de M. S. Bernfeld sur Rapaport, etc., en hébreu, et un aperçu de M. +Klausner en langue russe. En outre, un article dans la <i>Revue des +Revues</i>, de M. Ludvipol, à Paris. Malgré la diversité des écoles et des +milieux que nous traitons pour la première fois au point de vue de +l'histoire littéraire moderne, le lecteur se persuadera facilement que +le sujet ne manque ni de cohésion ni d'unité. Il va sans dire que, dans +ce premier essai d'histoire de l'hébreu moderne, le groupement des +mouvements et des écoles, emprunté par nous aux littératures +occidentales, ne saurait être que très relatif.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Surtout de «Gloire aux Justes», de M.-H. Luzzato, paru en +1743, qui nous sert comme point de départ.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Pour la plupart de ces écrivains, voir Karpeles, dans son +<i>Histoire de la Littérature juive</i> (édit. française chez Leroux, 1901).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Mantoue, 1727.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Le drame, très lu en manuscrit, n'a paru qu'en 1837, à +Leipzig, par les soins de M. Letteris.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Nouvelle édition, Berlin, 1780, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Hahigayon</i> (La Logique) nouv. édit., Varsovie, 1898. La +plupart des manuscrits de M.-H. Luzzato n'ont jamais été publiés.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> De Biour, commentaire biblique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> De Meassef, Collecteur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Berlin, 1789.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Redelheim, 1812.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Un autre écrivain de l'époque, Hartwig Derenbourg, dont le +fils et le petit fils ont continué avec éclat la tradition littéraire et +scientifique en France, est l'auteur d'un drame allégorique très lu: +<i>Yoschevé Tével</i> (Tous les habitants du monde), publié à Offenbach en +1789.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Cité par M. Taviow dans son Anthologie. Varsovie, 1890.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Nouvelle édition. Vilna, 1867.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Berlin, 1789 et 1792.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Jeu de mots: <i>Geschem</i> veut dire en hébreu: pluie et +matière.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Pour ne citer que l'ode du célèbre rabbin Jacob Meïr en +Alsace, un aïeul de la famille du grand-rabbin Zadoc Kahn, une autre +composée par le grammairien polonais Ben-Zeeb à Vienne; enfin, les +hymnes chantés dans les synagogues de Francfort (1807), dans celle de +Hambourg (1811), etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Littéralement: les pieux, une secte fondée en Volhynie +dans la seconde moitié du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle, dont les adhérents, tout en +restant fidèles à la loi rabbinique, opposent la piété, l'exaltation +mystique et le culte des saints à l'étude du talmud et au dogmatisme des +rabbins.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> J. Perl est aussi l'auteur anonyme d'une parodie dirigée +contre les Hassidim et intitulée <i>Megallé Temirin</i> (Révélateur des +mystères). La parodie hébraïque, qui excelle surtout dans l'adaptation +du langage talmudique aux usages et aux questions modernes, est un genre +littéraire propre à l'hébreu, qui mériterait une étude spéciale. Elle a +pour but de polémiser et de ridiculiser (ainsi l'ouvrage cité), ou bien +de critiquer les mœurs (le «Traité des gens de commerce» paru à +Varsovie, le «Traité d'Amérique» publié à New-York, etc.); très souvent +elle sait divertir et amuser (Hakundus, Vilna 1827, les nombreuses +éditions du Traité Pourim).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Rédigé par S. Hacohen, à Vienne (1820-1831).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Rédigé par Goldenberg, à Tarnopol (1833-1842).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Bicouré Haïtim</i>, 1825.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Prague, 1852.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Voir Ch. XVI et autres. Voir aussi l'Histoire de la +Théologie juive de M. Bernfeld et la thèse de M. Landau: <i>Die Bibel und +der Hegelianiamus</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> A. Brainin dans sa vie de Mapou. Varsovie, 1900, p. 64.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Nouv. édition, Varsovie, 1890.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Le recueil de ses poésies, paru à Vienne, est intitulé: +<i>Tophès Kinor Wougab</i> (Maître de la lyre et de la cythare.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Beruria</i>, nouv. éd., Amsterdam. 1859</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Beneï Hanéourim</i> (La Jeunesse). Prague, 1821.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Yételis est également l'auteur de pamphlets dirigés contre +le Hassidisme. En même temps que Vienne et Brody, Prague avait été à +cette époque un foyer de lettrés, parmi lesquels nous citerons encore +Gabriel Südfeld, le père du célèbre Max Nordau, et l'auteur d'un drame +et d'un ouvrage d'exégèse paru en 1850.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> L'exemple du savant ami de Rapoport, J.G. Bick (cité par +Bernfeld dans sa vie de S.-J. R., p. 13), qui quitta le camp humaniste +où son sentiment juif ne trouva aucune satisfaction, pour se convertir +au Hassidisme, n'est pas unique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Nous renvoyons le lecteur au recueil des œuvres choisies +des poètes italiens de l'époque, publié sous le titre de <i>Kol Ougab</i> +(Voix de Cithare), par A-B. Pipirno, à Livourne, en 1846.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Cracovie, 1890.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Prague, 1840.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Kinor Naïm</i> (Lyre douce), Vienne, 1825, et autres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Varsovie-Berlin, 1899.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Jost dans son <i>Histoire du peuple juif</i>, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Lettres de S.-D. Luzzato éditées par Groeber (Przemysl, +1882-1889), p. 660.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Lettres, 233.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Lettres, 668</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Poésies de Gordon, I, St-Pétersbourg, 1884.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Voir notre livre en hébreu: <i>Massa be-Lita</i> (Voyage en +Lithuanie), Jérusalem, 1899.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> 2<sup>me</sup> édit. Vienne, 1824.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Déjà, en 1780, le passage de l'impératrice Catherine II +donna lieu à la publication d'une ode hébraïque publiée à Sklow.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> <i>Schirei sefath kodesch</i> (Chants de la Langue sacrée). +Vilna, 1850, I.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Leipzig, 1836.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Tous ses écrits ont été réédités par les soins de M. +Natanson, en 1880-1900, à Varsovie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> La polémique suscitée par l'intervention de l'humaniste +allemand Lilienthal qui préconisait, avec l'appui du gouvernement, les +réformes radicales, chez des écrivains éclairés comme Ginzburg (<i>Maguid +Emeth</i>, Vilna 1843), confirme assez notre manière de voir. D'ailleurs, +Lilienthal, convaincu plus tard des véritables intentions de ses +auxiliaires, en proie au remords d'avoir mené une campagne funeste par +ses suites aux intérêts de ses coreligionnaires russes, finit par s'en +aller en Amérique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Ces ouvrages, publiés tous à Vilna, ont été réédités +maintes fois.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Vilna, 1851.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Vilna, 1852. En traduction allemande, faite par J. +Steinberg, Vilna, 1859.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Voir Brainin, <i>Abram Mapou</i>, p. 107.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>Kal Schirei Mahalalel</i> (Poésies de Gottlober) Varsovie, +1890.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Dans la revue <i>Haboker Or</i>, et <i>Oroth Meofel</i> (Lueurs dans +les Ténèbres), Varsovie, 1881.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Recueil «Keneseth Israël», Varsovie, 1888.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Vilna, 1848.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Odessa, 1867.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Les lecteurs, peu fortunés, souscrivaient souvent dix pour +un seul abonnement.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Voir chapitre IV.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Zitomir, 1868.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Les poésies complètes de Gordon ont paru en 4 vol., en +1884, à Saint-Pétersbourg, et en 6 vol., en 1900, à Vilna.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Le premier recueil des poésies lyriques et épiques a paru +sous le titre de <i>Schieréi Jéhuda</i>, à Vilna, en 1866.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Vilna, 1860.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Réveille-toi, mon peuple. Poésies, I.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Le poète fait allusion à la ruine de la province juive de +Cochin par les Portugais.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Poésies, IV.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Selon une croyance populaire, quarante jours avant la +naissance le ciel décide à qui l'enfant sera uni.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Littéralement: «bois de voiture».</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Villes célèbres par leurs écoles talmudiques.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Poésies, IV.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> <i>Haketab ve-hamichtab</i> (Les Écritures). Lemberg, 1875. +<i>Yloun Tefila</i> (Critique des Prières), Lemberg, 1885, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Littéralement: protestant; puritain, adversaire du +mysticisme des Hassidim.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> <i>Hadath wehayim</i>, Lemberg, 1880. Un autre grand roman de +Braudès est: <i>Scheté Hakezavoth</i> (les deux Extrêmes), publié en 1886. Il +préconise la renaissance nationale et le romantisme religieux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> L'édition complète des romans et des articles de Smolensky +vient de paraître à Saint-Pétersbourg et à Vilna, chez Katzenelenbogen.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> «<i>Eth lataath</i>» et «<i>Eth laakor netoal</i>», Haschahar, +1875-1876.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Nouvelles réunies de Brandstaetter, Cracovie, 1891.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Vienne, 1883-1890.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Vienne, 1874.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Vienne, 1878.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Brainin, dans son excellente <i>Vie de Smolensky</i>. Varsovie, +1897, p. 58.—<i>Haschahar</i>, X, 522.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Voir Lévitique XIX, 27.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> La lampe veilleuse dans la synagogue.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Isaïe, II, lettres initiales de 4 mots formant le mot +Bilu.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Ses poésies ont paru à New-York en 1896.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Œuvres publiées à Varsovie en 1897</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Poésies publiées à Jérusalem en 1886</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Poésies publiées à Varsovie en 1902.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Poésies publiées à Varsovie en 1900-1902.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Contes et nouvelles réunis. Odessa, 1900.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Œuvres en 10 volumes. Bibliothèque Hébraïque de +<i>Touschiya</i>, 1899-1901.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Essais réunis, publiés à Odessa en 1885 et à Varsovie en +1901.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> <i>Haarez</i>, paru à Jérusalem 1893-96. Histoire juive parue à +Vilna, 1898-1902, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> <i>Maarcheï Leschon Eiver</i> (Les principes de la langue +hébraïque), Vilna, 1884, etc.</p></div> + +</div> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Renaissance de la littrature +hbraque (1743-1885), by Nahum Slouschz + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE *** + +***** This file should be named 24424-h.htm or 24424-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/4/2/24424/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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