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+The Project Gutenberg EBook of La Renaissance de la littérature
+hébraïque (1743-1885), by Nahum Slouschz
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885)
+
+Author: Nahum Slouschz
+
+Release Date: January 25, 2008 [EBook #24424]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LA RENAISSANCE
+
+DE LA
+
+LITTÉRATURE HÉBRAÏQUE
+
+(1743-1885)
+
+ESSAI D'HISTOIRE LITTÉRAIRE
+
+PAR
+
+NAHUM SLOUSCHZ
+
+(BEN-DAVID)
+
+_Thèse présentée à la Faculté des Lettres de Paris pour le Doctorat de
+l'Université_
+
+PARIS
+
+SOCIÉTÉ NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'ÉDITION
+
+(_Librairie Georges Bellais_)
+
+17, RUE CUJAS, Ve
+
+1902
+
+À Monsieur PHILIPPE BERGER
+
+Membre de l'Institut
+
+Professeur de langues et littératures hébraïques et syriaques au Collège
+de France
+
+ET
+
+À Monsieur ISRAËL LÉVI
+
+Maître de Conférences de Littérature talmudique et rabbinique à l'École
+pratique des Hautes-Études
+
+En témoignage de reconnaissance affectueuse.
+
+N. S.
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ * * * * *
+
+
+INTRODUCTION
+
+CHAPITRE I
+
+EN ITALIE.--M.-H. LUZZATO
+
+La littérature hébraïque du Moyen-âge.--Période de
+transition en Italie.--M.-H. Luzzato et ses drames.
+Son génie poétique.--La renaissance du style biblique.--Son
+influence
+
+CHAPITRE II
+
+EN ALLEMAGNE.--LES MEASSFIM
+
+Les idées humanistes parmi les juifs allemands.--Les
+premiers cercles des Maskilim.--La laïcisation de la
+langue hébraïque.--Le _Meassef_, organe de la renaissance
+littéraire et de l'humanisme.--N.-H. Wessely, le
+Malherbe de la poésie hébraïque.--_Schiré Tifereth_
+ou la Moïsiade.--L'action humaniste de Wessely.--David
+Franco Mendès et ses drames.--Les autres
+meassfim.--S. Papenheim et l'élégie _les Quatre
+Coupes_.--Le style précieux.--Les meassfim polonais.--L'influence
+des meassfim.--En Italie et en France.
+Élie Halfen Halévy à Paris
+
+CHAPITRE III
+
+EN POLOGNE ET EN AUTRICHE.--L'ÉCOLE DE GALICIE
+
+Les juifs polonais.--Leur caractère, leur constitution
+sociale et religieuse.--L'autonomie du régime rabbinique.--La
+terreur des Cosaques et la décadence des
+écoles talmudiques.--La recrudescence du mysticisme
+et la secte des Hassidim.--La Galicie et les réformes
+de Joseph II.--L'humanisme en Galicie.--Les recueils
+littéraires.--S.-J. Rapoport et sa carrière. _La science
+du judaïsme._--L'hégélianisme et N. Krochmal. La
+philosophie de la mission spirituelle du peuple juif.--Isaac
+Erter, poète satirique. _Le Voyant de la maison
+d'Israël._--M. Letteris, poète lyrique et traducteur. La
+note sioniste.--L'influence de l'École galicienne.--Autres
+pays: S. Molder à Amsterdam.--Yettelis à
+Prague.--S. Levison en Hongrie.--L'École italienne:
+I.-S. Reggio.--Rachel Morpurgo. Ses poésies. _La
+Cithare de Rachel._--S.-D. Luzzato, sa carrière et sa
+philosophie. Le romantisme juif. Atticisme et judaïsme.
+Son influence.--Aperçu général.
+
+CHAPITRE IV
+
+L'HUMANISME EN RUSSIE.--LA LITHUANIE
+
+Le pays juif.--Les juifs en Lithuanie et leur caractère
+particulier.--Causes extérieures favorables à l'éclosion
+d'un milieu national juif.--Élie de Vilna et l'apogée des
+écoles rabbiniques.--La résistance au mouvement
+mystique et la tolérance des rabbins.--L'humanisme
+allemand à Sklow. Premier contact avec les autorités
+russes.--Les guerres napoléoniennes et la réaction politique.--Vilna,
+la Jérusalem de la Lithuanie.--Les premiers
+humanistes.--L'École de Vilna.--A.-B. Lebenson,
+le «père de la poésie». Poète raisonneur. Pessimisme à
+outrance. L'amour de l'hébreu. _Les Chants de la langue
+sacrée._ _Emeth we Emonna._--M.-A. Ginzbourg, vulgarisateur.
+Son style réaliste.--Le cercle littéraire
+d'Odessa. J. Eichenbaum, poète lyrique.--Isaac Ber
+Levenson, l'apôtre de l'humanisme en Russie.--Aperçu
+général.
+
+CHAPITRE V
+
+LE MOUVEMENT ROMANTIQUE.--ABRAHAM MAPOU
+
+La réaction politique et ses conséquences.--La diffusion
+de la littérature moderne.--Le folklore hébraïque et
+son caractère sioniste.--Le romantisme littéraire.--C.
+Schulman. Traduction des _Mystères de Paris._ Une
+révolution littéraire. La vulgarisation des sciences et
+le style puriste.--La création artistique. M.-J. Lebenson.
+La _Destruction de Troie._ Les Chants de la fille de Sion.--Abraham Mapou,
+le rêveur du ghetto. _L'Amour de
+Sion_, premier roman original. La résurrection du passé
+prophétique. L'apothéose de l'ancienne Judée. Le _Péché
+de Samarie_.--A.-B. Gottlober.--E. Werbel.--Israël
+Roll.--B. Mandelstam.--Aperçu général.
+
+CHAPITRE VI
+
+LE MOUVEMENT ÉMANCIPATEUR.--LES RÉALISTES
+
+L'origine de la presse hébraïque.--Son caractère humaniste
+et sa portée.--Sciences et Lettres.--Le libéralisme
+russe et son influence.--L'antagonisme entre les
+maskilim et les fanatiques.--La campagne dans la
+presse et le roman réaliste.--L'_Hypocrite_ de Mapou.
+Les Tartufes du ghetto.--S.-J. Abramovitz. Les _Pères
+et les Fils_. Le style réaliste.
+
+CHAPITRE VII
+
+JUDA L. GORDON.--LA LUTTE CONTRE LE RABBINISME
+
+J.-L. Gordon. Débuts romantiques. Poèmes historiques.
+David et Michal. David et Barsilaï. Osnath.--Fables.
+Mischlé Jéhuda.--L'humanisme militant. Autres
+poèmes historiques: Dans les profondeurs de la mer.
+_Sédécie en prison._ Patriotisme saillant et haine de la
+tradition religieuse.--Poèmes réalistes et polémistes:
+_Kolzo schel Yode_, la femme juive et les rabbins. _Deux
+Joseph ben Simon._ Les aberrations du régime du
+ghetto.--Les _Petites fables pour les grands enfants_.
+Les _Contes_.--La réaction politique et la déception de
+Gordon.--L'antirabbinisme quand même. Le scepticisme
+de Gordon
+
+CHAPITRE VIII
+
+RÉFORMATEURS ET CONSERVATEURS.--LES DEUX EXTRÊMES.
+
+La critique biblique et religieuse en Galicie. Schorr et A.
+Krochmal.--Le réalisme.--La critique littéraire.--A.
+Kovner et autres.--M.-L. Lilienblum et les réformes
+religieuses. _Les voles du Talmud. L'union entre la vie et
+la foi. Les Péchés de jeunesse._ L'Odyssée d'un réformateur
+militant.--La déception des réformateurs.--Braudès
+et _Hadate wehahaïm_.--La faillite de l'humanisme.
+--L'absence d'idéal. L'utilitarisme.--Les conservateurs
+et le peuple.--Journalisme. Le _Lébanon_. Le
+_Maguid_.--David Gordon.--Michel Pinès, l'antagoniste
+de Lilienblum. La foi intégrale. L'optimisme
+national et religieux.--Les extrêmes se touchent.
+
+CHAPITRE IX
+
+L'ÉVOLUTION NATIONALE ET PROGRESSIVE. PEREZ SMOLENSKY
+
+P. Smolensky. Sa carrière. Ses débuts à Odessa. Ses
+impressions d'Occident.--Le formalisme religieux
+des réformateurs et le fanatisme des orthodoxes.
+--La fondation du _Schahar_ à Vienne.--La parole du
+ghetto. Nationalisme progressif.--Le _Peuple Éternel_.
+L'hébreu est la langue nationale du peuple juif.--La
+laïcisation de l'idéal messianique d'Israël. Son caractère
+politique et moral. Le retour vers la tradition
+prophétique. La prévision de l'antisémitisme.--La
+campagne contre l'école humaniste.--La revanche du
+peuple.
+
+CHAPITRE X
+
+LES COLLABORATEURS DU «SCHAHAR»
+
+La création originale.--M. A. Brandstaetter et ses contes.--Mandelkern,
+Levin et autres.--La science et la critique.
+David Cahan. S. Rubin.--L'époque du Schahar.
+A. H. Weiss.--Le style puriste. Friedberg.--Traductions.--Journalisme.
+La revue _Haboker Or_.--Les
+débuts de Ben-Jeuda.--La jeunesse universitaire et
+Smolensky.
+
+CHAPITRE XI
+
+LES ROMANS DE SMOLENSKY
+
+L'_Errant à travers les voies de la vie_. Le miroir du ghetto.
+Sépulture d'âne.--Autres romans.--Aperçu général
+
+CHAPITRE XII
+
+LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION
+
+La révolution dans l'esprit public.--L'idéal sioniste dans
+la vie et dans la littérature.--La mort de Smolensky.
+Temps d'arrêt.--Le génie national et la floraison de la
+littérature contemporaine.--Coup d'œil sur le développement
+de la littérature contemporaine.--L'hébreu
+parlé.--Résumé et conclusion.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Longtemps on a cru à l'extinction de l'hébreu en tant que langue
+littéraire moderne. Le fait que les juifs des pays occidentaux avaient
+eux-mêmes, en dehors de la synagogue, renoncé à l'usage de leur langue
+nationale n'a pas peu contribué à donner du crédit à cette présomption.
+On estimait communément que la langue hébraïque avait vécu; elle ne
+relevait plus que du domaine des langues mortes, au même titre que le
+grec et le latin. Et lorsque de temps en temps quelque nouvel ouvrage en
+hébreu, voire même une publication périodique, parvenait à une
+bibliothèque, on les classait systématiquement à côté des traités
+théologiques et rabbiniques sans même se rendre compte du sujet de ces
+ouvrages. Or, le plus souvent, c'était tout autre chose que des ouvrages
+de controverse rabbinique.
+
+Il est vrai que parfois tel hébraïsant se montrait étonné et émerveillé
+à la vue d'une traduction hébraïque d'un auteur moderne. Mais il en
+restait à son étonnement et n'essayait même pas d'apprécier cette œuvre
+au point de vue critique et littéraire. À quoi bon? se disait-il.
+L'hébreu n'est-il pas depuis longtemps une langue morte, et son usage ne
+constitue-t-il pas un anachronisme?--Il ne voyait donc là qu'un travail
+de curiosité, un tour de force littéraire, et rien de plus.
+
+La possibilité même de l'existence d'une littérature moderne en hébreu
+paraissait si étrange, si invraisemblable, que dans les cercles les
+mieux informés on ne consentit pas pendant longtemps à la prendre au
+sérieux. Et peut-être non sans une apparence de raison.
+
+L'histoire de l'évolution de la littérature hébraïque moderne, son
+caractère, les conditions extraordinaires au milieu desquelles elle
+s'est développée, son existence même ont de quoi surprendre tous ceux
+qui ne sont pas au courant des luttes intérieures, des courants d'esprit
+qui ont agité le judaïsme de l'Est de l'Europe pendant ce dernier
+siècle.
+
+Réputée rabbinique et casuistique, la littérature hébraïque moderne
+présente, au contraire, un caractère nettement rationnel; elle est
+anti-dogmatique, anti-rabbinique. Elle s'est proposé pour but d'éclairer
+les masses juives restées fidèles aux traditions religieuses, et de
+faire pénétrer les conceptions de la vie moderne dans le sein des
+communautés.
+
+Le ghetto, qui, depuis la Révolution française, a fourni des combattants
+vaillants, des politiciens, des tribuns, des poètes qui participèrent à
+tous les mouvements contemporains, a aussi donné le jour à toute une
+légion d'hommes d'action, issus du peuple et restés dans le peuple, qui
+livrèrent ces mêmes batailles--au nom de la liberté de conscience et de
+la science--dans le sein même du judaïsme traditionnel.
+
+Toute une école de lettrés humanistes entreprend et poursuit pendant
+plusieurs générations avec un zèle admirable l'œuvre de l'émancipation
+des masses juives. L'hébreu devient entre leurs mains un excellent
+instrument de propagande. Grâce à eux, la langue des prophètes, non
+parlée depuis près de deux mille ans, est portée à un degré frappant de
+perfection. Elle se montre pourtant assez souple, assez développée, pour
+traduire toutes les idées modernes.
+
+Et nous assistons à la formation d'une littérature sans maîtres, sans
+protecteurs, sans académies ni salons littéraires, sans encouragement
+d'aucune nature, entravée au surplus par des obstacles inimaginables,
+depuis les fraudes d'une censure ridicule, jusqu'aux persécutions des
+fanatiques, où seul l'idéalisme le plus pur et le plus désintéressé
+pouvait se donner carrière et triompher.
+
+Tandis que les juifs émancipés de l'occident remplacent l'hébreu par la
+langue de leur pays adoptif, tandis que les rabbins se défient de tout
+ce qui n'est pas religion et que les Mécènes se refusent à protéger une
+littérature qui n'a pas droit de cité dans les sphères élevées de la
+société, c'est le _Maskil_ (intellectuel) de la petite province, c'est
+le _Mechaber_ (auteur) polonais vagabond, dédaigné et méconnu, souvent
+même martyr de ses convictions, qui s'acharne à maintenir avec honneur
+la tradition littéraire hébraïque et à rester fidèle à la véritable
+mission de la langue biblique, dès ses origines.
+
+ * * * * *
+
+C'est la reprise de l'ancienne littérature des humbles, des déshérités,
+d'où sortit la Bible; c'est la répétition du phénomène des
+prophètes-tribuns populaires, que nous retrouvons dans l'adaptation
+moderne de la langue hébraïque.
+
+Le retour à la langue et aux idées du passé glorieux marque une étape
+décisive dans le chemin agité du peuple juif. Il est le réveil de son
+sentiment national.
+
+ * * * * *
+
+C'est ainsi que l'histoire de la littérature hébraïque moderne forme une
+page extrêmement instructive de l'histoire du peuple juif. Elle est
+surtout intéressante au point de vue de la psychologie sociale de ce
+peuple, et fournit des documents précieux sur la marche que les idées
+nouvelles ont suivie pour pénétrer dans un milieu qui s'est toujours
+montré réfractaire aux courants d'esprit venus du dehors. Cette lutte,
+qui dure depuis plus d'un siècle, de la libre-pensée contre la foi
+aveugle, du bon sens contre l'absurdité consacrée par l'âge, exaltée par
+les souffrances, nous révèle une vie sociale intense, un choc continuel
+d'idées et de sentiments.
+
+ * * * * *
+
+Cette littérature nous montre le spectacle douloureux de poètes et
+d'écrivains qui constatent avec anxiété que la littérature hébraïque
+doit disparaître avec eux et qui s'acharnent quand même à la cultiver
+avec toute l'ardeur du désespoir. Mais à côté d'eux nous voyons aussi
+des rêveurs optimistes, dignes disciples des prophètes, qui, au milieu
+de la débâcle de tous les biens du passé et de l'effondrement de toutes
+les espérances, demeurent plus que jamais pleins de foi dans l'avenir de
+leur peuple et dans sa régénération prochaine.
+
+Puis nous assistons aux péripéties de la lutte suprême engagée au sein
+même de grandes masses juives que les perturbations de la vie moderne
+ont profondément ébranlées. Une passion ardente pour une vie sociale
+meilleure s'empare de tous les esprits. La conviction que le peuple
+éternel ne peut disparaître semble renaître plus forte que jamais, et
+des tendances nouvelles vers son auto-émancipation agitent ces masses.
+
+Là est la véritable littérature du peuple juif. C'est le produit du
+ghetto, c'est le reflet de ses états d'âme, l'expression de sa misère,
+de ses souffrances et aussi de son espoir. Le peuple de la Bible n'est
+certainement pas mort, et c'est dans sa langue propre que nous devons
+chercher le véritable esprit juif, son âme nationale.
+
+Ne cherchez pas, dans ces poésies lyriques souvent monotones, dans ces
+romans prolixes et didactiques, la perfection de la forme, l'art pur.
+Les auteurs du ghetto ont trop senti, trop souffert, trop subi une vie
+misérable sous un régime semi-asiatique, semi-moyen-âgeux, pour
+s'adonner au culte de la forme. Est-ce que le Cantique des cantiques
+est moins un document littéraire de premier ordre parce qu'il n'égale
+pas la perfection artistique des drames d'Euripide? L'artiste recherche
+avant tout la forme achevée, et avec raison, mais au philosophe, à
+l'écrivain social, c'est la marche des idées qui importe surtout.
+
+ * * * * *
+
+Nous n'avons pas, dans cet essai d'histoire littéraire, la prétention de
+donner un exposé détaillé du développement de la littérature hébraïque
+moderne, accompli dans les conditions sociales et politiques les plus
+complexes et dans un milieu social demeuré inconnu au grand public. Cela
+nous entraînerait trop loin.
+
+Nous n'avons même pas la possibilité de donner une idée suffisante de
+tous les auteurs dignes d'une mention spéciale.
+
+Rien ou presque rien n'a encore été fait pour faciliter notre tâche[1].
+
+[Note 1: En effet, nous ne pourrions citer que les excellentes
+monographies de R. Brainin sur Mapou, la vie de Smolensky, etc., celles
+de M. S. Bernfeld sur Rapaport, etc., en hébreu, et un aperçu de M.
+Klausner en langue russe. En outre, un article dans la _Revue des
+Revues_, de M. Ludvipol, à Paris. Malgré la diversité des écoles et des
+milieux que nous traitons pour la première fois au point de vue de
+l'histoire littéraire moderne, le lecteur se persuadera facilement que
+le sujet ne manque ni de cohésion ni d'unité. Il va sans dire que, dans
+ce premier essai d'histoire de l'hébreu moderne, le groupement des
+mouvements et des écoles, emprunté par nous aux littératures
+occidentales, ne saurait être que très relatif.]
+
+Dans cette étude nous nous proposons seulement de retracer les diverses
+étapes parcourues par cette littérature, de dégager les idées générales
+qui ont agi sur elle et d'étudier, dans l'œuvre des écrivains
+«représentatifs» de cette époque, la valeur littéraire et sociale de
+leurs écrits.
+
+Nous voulons montrer, en un mot, comment, sous l'influence des
+humanistes italiens[2], la poésie hébraïque s'affranchit de la tradition
+du Moyen-âge, se modernise et sert de modèle à tout un mouvement de
+renaissance littéraire en Allemagne et en Autriche. Dans ces deux pays
+les lettres hébraïques s'enrichissent et se perfectionnent sous le
+rapport de la forme aussi bien que du fond, et finalement, grâce à des
+circonstances favorables, l'hébreu s'impose comme langue littéraire et
+nationale aux masses juives de la Pologne et surtout de la Lithuanie.
+
+[Note 2: Surtout de «Gloire aux Justes», de M.-H. Luzzato, paru en
+1743, qui nous sert comme point de départ.]
+
+Dans cette marche vers l'Orient, la littérature hébraïque n'a presque
+jamais failli à sa mission. Deux courants d'idées, plus ou moins
+distincts, caractérisent cette littérature: d'une part, l'émancipation
+intellectuelle des masses juives tombées dans l'ignorance et, par
+conséquent, la lutte contre les préjugés et le dogmatisme rabbinique,
+et, d'autre part, le réveil du sentiment national et de la solidarité
+juive. Ces deux courants d'idées finiront par se fondre dans la
+littérature contemporaine, par la création du mouvement national juif
+avec ses diverses nuances. Depuis une vingtaine d'années, par la force
+des événements, l'émancipation nationale des masses juives s'impose aux
+lettrés. Elle a su rendre à la langue hébraïque une situation
+prédominante dans toutes les questions vitales qui agitent le Judaïsme,
+et amener une floraison littéraire vraiment significative.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+EN ITALIE.--M.-H. LUZZATO.
+
+
+On ne peut donner le nom de Renaissance, dans le sens précis du mot, au
+mouvement qui s'est effectué dans la littérature hébraïque à la fin du
+XVe siècle, pas plus que celui de Décadence ne convient pour désigner
+l'époque qui l'a précédé.
+
+Longtemps avant Dante et Boccace, et notamment depuis le Xe siècle,
+les lettres hébraïques avaient atteint, principalement en Espagne et
+partiellement aussi en Provence, un degré de développement inconnu aux
+langues européennes du Moyen-âge.
+
+Les persécutions religieuses qui anéantirent vers la fin du XIVe et
+du XVe siècle les populations juives de ces deux pays ne réussirent
+pas à interrompre complètement ces traditions littéraires. Les débris de
+la science et des lettres juives furent transplantés par les réfugiés
+dans leurs pays d'adoption. Des écoles furent fondées de bonne heure aux
+Pays-Bas, en Turquie, en Palestine même.
+
+Un renouveau littéraire n'était en effet possible qu'en Italie. Partout
+ailleurs, dans les pays arriérés du Nord et de l'Orient, les juifs,
+encore sous le coup des malheurs récents, s'étaient repliés sur
+eux-mêmes et réfugiés dans le plus sombre des mysticismes ou tout au
+moins dans le dogmatisme le plus étroit. Grâce à des conditions
+extérieures plus supportables, les communautés italiennes ont pu
+reprendre la tradition littéraire judéo-espagnole. Nous y voyons surgir
+des penseurs, des écrivains, des poètes tels qu'Azarie di Rossi, le
+créateur de la critique historique, Messer Léon, philosophe subtil, Élie
+le Grammairien, Léon di Modena, le puissant rationaliste, Joseph del
+Medigo, esprit encyclopédique, les frères poètes Francis, qui
+combattirent le mysticisme, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long
+d'énumérer[3]. Ceux-ci et les quelques rares écrivains de la Turquie et
+des Pays-Bas ont donné un certain éclat à la littérature hébraïque
+pendant tout le XVIe et le XVIIe siècles. Héritiers de la
+tradition espagnole, ils tendent cependant à réagir contre l'esprit et
+surtout contre les règles de la prosodie arabe qui enchaînaient la
+poésie hébraïque. Ils essayent d'introduire des formes littéraires et
+des conceptions nouvelles en hébreu.
+
+[Note 3: Pour la plupart de ces écrivains, voir Karpeles, dans son
+_Histoire de la Littérature juive_ (édit. française chez Leroux, 1901).]
+
+Mais ils réussissent à peine dans leur tâche. La majeure partie de
+lettrés juifs, peu familiarisée avec les littératures étrangères, devait
+rester en plein Moyen-âge jusqu'à une époque beaucoup plus avancée.
+Quant aux autres, ils préféraient s'exprimer dans la langue de leur pays
+qui offrait moins de difficultés que l'hébreu.
+
+Celui qui devait assumer la lourde tâche de rompre les chaînes qui
+gênaient l'évolution de la langue hébraïque dans un sens moderne, et
+devenir ainsi le véritable maître initiateur de la Renaissance hébraïque
+fut un juif italien, doué de facultés surprenantes.
+
+Moïse-Hayim Luzzato naquit en 1707 à Padoue. Il était issu d'une famille
+célèbre par les autorités rabbiniques et par les écrivains qu'elle avait
+donnés au Judaïsme, tradition à laquelle elle n'a pas failli jusqu'à nos
+jours.
+
+Une éducation strictement rabbinique, consacrée principalement à l'étude
+du Talmud sous la direction d'un maître polonais--nous sommes déjà à une
+époque où les rabbins polonais sont en grande estime--qui l'initie de
+bonne heure aux mystères de la Cabbale; une enfance triste passée dans
+l'air étouffant du ghetto, voilà quelles furent les premières années de
+notre poète. Heureusement pour lui que ce ghetto était un ghetto italien
+d'où les études profanes n'étaient pas complètement bannies.
+
+À côté des études religieuses, l'enfant fait connaissance avec la poésie
+hébraïque du Moyen-âge et aussi avec la littérature italienne de son
+temps. Là est sa supériorité sur les lettrés hébreux des autres pays,
+qui n'avaient subi aucune influence extérieure et étaient demeurés
+fidèles aux formes et aux idées surannées.
+
+Dès sa jeunesse, il montre des aptitudes remarquables pour la poésie. À
+l'âge de 17 ans, il compose un drame en vers intitulé: «Samson et
+Dalila», drame qui ne devait jamais être imprimé. Peu de temps après, il
+publie son «Art poétique», _Leschon Limoudim_[4], dédié à son maître
+polonais. Le jeune poète se décide enfin à rompre avec la poésie du
+Moyen-âge qui entravait le développement de la langue hébraïque. Son
+drame allégorique _Migdal Oz_[5] (La Tour de la Victoire) fut le signal
+de cette réforme. Le style hébraïque y révèle une élégance et un éclat
+non atteints depuis la Bible. Ce drame, inspiré du _Pastor fido_ de
+Guarini, par le souffle poétique qui l'anime et par le goût artistique
+qui distingue son auteur, est encore très goûté des lettrés, malgré ses
+prolixités et l'absence de toute action dramatique.
+
+[Note 4: Mantoue, 1727.]
+
+[Note 5: Le drame, très lu en manuscrit, n'a paru qu'en 1837, à
+Leipzig, par les soins de M. Letteris.]
+
+C'était alors un monde nouveau que l'auteur venait de révéler par cette
+exaltation de la vie rurale dans une littérature dont les représentants
+les plus éclairés se refusaient de voir dans le Cantique des cantiques
+autre chose qu'un symbolisme religieux, à tel point que toute notion
+réelle de la nature avait dégénéré chez eux.
+
+À l'instar des pastorales de l'époque, mais peut-être avec un sentiment
+plus réel, le poète fait l'éloge de la vie du berger:
+
+ Qu'il est doux, le sort du jeune berger toujours en tête de ses
+ troupeaux! Il va, il court, joyeux dans sa pauvreté, heureux de
+ l'absence de tout souci.
+
+ Pauvre et toujours gai!
+
+ La jeune fille qu'il aime, l'aime, elle aussi; ils jouissent du
+ bonheur, et rien ne vient troubler leur plaisir.
+
+ Point d'obstacles, point de séparation; ils jouissent du bonheur en
+ pleine sécurité. Accablé par la fatigue du jour, il s'oublie sur le
+ sein de sa bien aimée.
+
+ Pauvre et toujours gai!
+
+Hélas! cet appel à une vie plus naturelle, après tant de siècles de
+dégénérescence physique et d'avilissement de tout sentiment de la
+nature, ne pouvait pas être compris ni même pris au sérieux dans un
+milieu auquel l'air, le soleil, le droit même à la vie avait été refusé
+ou strictement mesuré. L'ouvrage même, resté manuscrit, n'a pas été
+connu du grand public.
+
+L'œuvre capitale de Luzzato, celle qui devait exercer une influence
+décisive sur le développement de la littérature hébraïque et rester
+jusqu'à nos jours un modèle de genre, c'est son autre drame allégorique,
+paru en 1743, qui ouvre une époque nouvelle dans l'histoire de la
+littérature hébraïque, l'époque de la _littérature moderne: Layescharim
+Tehilla_[6] (Gloire aux justes). Tout y révèle un maître: l'élégance du
+style précis et expressif rappelant le plus pur style biblique, les
+images colorées et originales, une inspiration poétique personnelle, et
+jusqu'à la pensée, empreinte d'une philosophie profonde, d'un haut sens
+moral, et exempte de toute exagération mystique.
+
+[Note 6: Nouvelle édition, Berlin, 1780, etc.]
+
+Au point de vue de l'art dramatique, la pièce ne présente qu'un intérêt
+médiocre. Le sujet, purement moral et didactique, ne comporte aucune
+étude sérieuse de caractères, et, comme dans toutes les pièces
+allégoriques, l'action dramatique est faible.
+
+Le thème n'était pas bien nouveau; en hébreu même, il avait déjà donné
+naissance à plusieurs développements littéraires. C'est la lutte entre
+la Justice et l'Injustice, entre la Vérité et le Mensonge. Les
+personnages allégoriques qui prennent part à l'action sont, d'un côté,
+Yoscher (Probité), aidé par Séchel (Raison), et Mischpat (Justice), et,
+de l'autre côté, Scheker (Mensonge) et ses auxiliaires: Tarmith
+(Duperie), Dimion (Imagination) et Taava (Passion). Les deux camps
+ennemis se disputent les faveurs de la belle Tehilla (Gloire), fille de
+Hamon (Foule). La lutte étant inégale, l'Imagination et la Passion
+l'emportent sur la Vérité et la Probité. Alors on voit intervenir
+l'inévitable Deus _ex machina_, Jéhova en la circonstance, et la Justice
+est rétablie.
+
+Ce cadre simple et peu original renferme de très belles descriptions de
+la nature et surtout des pensées sublimes qui font de la pièce une des
+perles de la poésie hébraïque. L'idée dominante de cette œuvre, c'est la
+glorification de Jéhova et l'admiration des «merveilles innombrables du
+Créateur».
+
+ Quiconque les cherche les trouve dans chaque être vivant, dans
+ chaque plante, dans tout ce qui n'est pas animé d'un souffle de
+ vie, dans tout ce qui est sur terre et dans tout ce qui est dans la
+ mer, dans tout ce qui est visible à l'œil humain. Heureux celui qui
+ trouve la science, heureux celui qui lui prête une oreille
+ attentive!
+
+Mais ce créateur n'est pas capricieux; la Raison et la Vérité sont ses
+attributs et éclatent dans toutes ses actions. L'humanité se compose
+d'une Foule que se disputent deux forces contraires, la Vérité avec la
+Probité d'un côté, le Mensonge et ses pareils de l'autre, et chacune de
+ses deux forces cherche à la dominer et à triompher.
+
+La Raison de notre poète n'a rien à voir avec la Raison positive des
+rationalistes qui montre le monde dirigé par des lois mécaniques et
+immuables; c'est une Raison suprême, obéissant à des lois morales qui
+échappent à notre appréciation. Comment pourrait-il en être autrement?
+Ne sommes-nous pas le continuel jouet de nos sens qui sont incapables de
+saisir les vérités absolues et qui nous trompent même sur l'apparence
+des choses?
+
+ Nos yeux ne voient que l'apparence des choses; ne sont-ils pas de
+ chair? Même pour les choses visibles, le moindre accident suffit à
+ nous en donner une interprétation erronée, à plus forte raison pour
+ les choses inaccessibles à nos sens. Regardez le bout de la rame
+ dans l'eau, ne vous paraît-il pas allongé et tortueux?--et pourtant
+ vous le savez droit.
+
+ Ne vois-tu pas que le cœur humain est une mer sans cesse agitée par
+ les luttes de l'esprit et dont les vagues sont dans un perpétuel
+ mouvement de flux et de reflux?
+
+ Nous sommes la proie de nos passions; lorsqu'elles changent, nos
+ sensations changent également. Nous ne voyons que ce que nous
+ voulons voir, nous n'entendons que ce que nous désirons et
+ imaginons.
+
+Cette idée de la phénoménalité des choses et de l'impuissance de notre
+esprit a fini par jeter notre poète croyant et imbu de la Cabbale dans
+le mysticisme le plus dangereux. Après avoir usé ses forces dans les
+publications les plus diverses, parmi lesquelles nous relevons une
+excellente imitation des Psaumes, un traité non sans grandeur sur les
+principes de la logique[7], un autre sur la morale et un grand nombre de
+poésies et de traités cabalistiques, dont la plupart n'ont jamais été
+publiés, son esprit s'exalta; il perdit bientôt tout équilibre moral. Un
+jour il alla jusqu'à s'imaginer qu'il était appelé à jouer le rôle du
+Messie. Les Rabbins, qui avaient peur de voir une triste répétition des
+mouvements pseudo-messianiques qui avaient tant bouleversé le monde
+juif, lancèrent l'excommunication contre lui. Son imitation ingénieuse
+du Zohar, écrite en araméen et dont nous ne possédons que des fragments,
+acheva de ruiner sa réputation. Obligé de quitter l'Italie, il vagabonda
+à travers l'Allemagne, puis séjourna à Amsterdam. Il eut la satisfaction
+d'être accueilli en véritable maître par les lettrés de cette importante
+communauté. Il y composa ses dernières œuvres. Mais il n'y resta pas
+longtemps. Il quitta cette ville pour aller chercher l'inspiration
+divine à Safed, en Palestine, foyer célèbre de la Cabbale. C'est là
+qu'il mourut, emporté par la peste, à l'âge de quarante ans.
+
+[Note 7: _Hahigayon_ (La Logique) nouv. édit., Varsovie, 1898. La
+plupart des manuscrits de M.-H. Luzzato n'ont jamais été publiés.]
+
+Triste vie d'un poète victime du milieu anormal dans lequel il a vécu et
+qui, dans des conditions plus favorables, aurait pu devenir un maître
+d'une valeur universelle. Son plus grand mérite est d'avoir
+définitivement débarrassé l'hébreu des formes et des idées du Moyen-âge
+et de l'avoir rattaché aux littératures modernes. Il a légué à la
+postérité un modèle de poésie classique. Son œuvre, répandue dans les
+pays du Nord et de l'Orient, ne tarda pas à susciter des imitateurs.
+Mendès et Wessely, qui se mirent, l'un à Amsterdam et l'autre en
+Allemagne, à la tête d'une renaissance littéraire, ne sont que les
+disciples et les successeurs du poète italien.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+EN ALLEMAGNE.--LES MEASSFIM.
+
+
+On a justement remarqué que le relèvement intellectuel des juifs en
+Allemagne avait devancé leur émancipation politique et sociale.
+Longtemps fermé à toute idée venant du dehors et confiné dans le domaine
+religieux et dogmatique, le judaïsme allemand a partagé la misère
+matérielle et sociale de celui des pays slaves. Les idées philosophiques
+et tolérantes de la fin du XVIIIe siècle le secouent quelque peu de
+sa torpeur et, à mesure qu'elles pénètrent dans les communautés, un
+bien-être plus ou moins assuré s'établit du moins dans les grands
+centres. Le premier contact du ghetto avec les sociétés éclairées de
+l'époque a donné l'impulsion à tout un mouvement d'émancipation
+intérieure. Des Cercles de «Maskilim» (intellectuels) se forment à
+Berlin, à Hambourg et à Breslau. Ils étaient composés de lettrés initiés
+à la civilisation européenne et animés du désir de faire pénétrer la
+lumière de cette civilisation dans les communautés de la province.
+Ceux-ci entrent en lutte contre le fanatisme religieux et les méthodes
+casuistiques qu'ils veulent remplacer par des idées libérales et des
+études scientifiques. Deux écoles, avec le philosophe Mendelssohn et le
+poète Wessely en tête, naissent de ce mouvement, celle des
+_Biouristes_[8] et celle des _Meassfim_[9]. Tandis que les uns défendent
+le judaïsme contre les ennemis du dehors et combattent intérieurement
+les préjugés et l'ignorance des Juifs eux-mêmes, les autres
+entreprennent de réformer l'éducation de la jeunesse et de faire revivre
+la culture de la langue hébraïque. Tous s'accordaient à penser que, pour
+relever l'état moral et social des juifs, il fallait d'abord faire
+disparaître les divergences extérieures qui les séparaient de leurs
+concitoyens. Une traduction nouvelle de la Bible en allemand littéraire,
+entreprise par Mendelssohn, devait donner le coup de grâce à l'usage du
+jargon judéo-allemand. D'autre part, le _Biour_ ou commentaire de la
+Bible (d'où le nom de Biouristes donné à cette école), sorti de la
+collaboration d'une pléiade de savants et de lettrés, devait faire table
+rase de toute interprétation mystique et allégorique des Livres sacrés
+et introduire la méthode rationnelle et scientifique.
+
+[Note 8: De Biour, commentaire biblique.]
+
+[Note 9: De Meassef, Collecteur.]
+
+L'œuvre de cette école a certainement contribué au relèvement
+intellectuel de la masse juive ainsi qu'à la propagation de la langue
+allemande qui finit par se substituer au jargon judéo-allemand. Son
+influence ne s'est pas arrêtée aux juifs allemands, mais elle s'est
+également étendue sur les communautés de l'Est de l'Europe.
+
+ * * * * *
+
+En 1785, deux écrivains hébreux de Breslau, Isaac Eichel et B. Landau,
+entreprennent, sous les auspices de Mendelssohn et de Wessely, la
+publication d'un recueil périodique intitulé _Hameassef_ (le
+Collecteur), d'où le nom de _Meassfim_ donné à cette école. Le Meassef
+poursuivait un but double, la propagation des sciences et des idées
+modernes en hébreu, seule langue accessible aux juifs du ghetto,--et
+l'épuration de cette langue dégénérée dans les écoles rabbiniques. Il
+devait initier ses lecteurs aux exigences sociales et esthétiques de la
+vie moderne et les débarrasser de leur particularisme séculaire. Le
+Meassef eut aussi le mérite de grouper pour la première fois sous une
+même égide les champions de la _Haskala_ (humanisme) de divers pays et
+de servir de trait d'union entre eux.
+
+Au point de vue littéraire, le Meassef ne présente qu'un intérêt
+médiocre. Ses collaborateurs, dénués de goût, offraient aux lecteurs des
+imitations des auteurs romantiques allemands d'une valeur contestable.
+Il ne révéla aucun talent nouveau vraiment digne de ce nom. La
+réputation dont jouissaient ses principaux collaborateurs était
+antérieure à son apparition. Ils la devaient surtout à la vogue que les
+lettres hébraïques avaient acquise grâce aux efforts des disciples de
+Luzzato.--C'était plutôt une œuvre de propagande et de polémique.
+Cependant la lutte contre les préjugés et les rabbins n'y atteint pas
+encore cette âpreté qui caractérise les époques postérieures.
+
+Les événements se précipitèrent d'une façon inattendue avec la
+Révolution française, et le Meassef disparut après sept ans d'existence,
+non sans avoir apporté un appoint à l'œuvre de l'émancipation
+intellectuelle des juifs allemands et à la renaissance laïque de la
+langue hébraïque. Et telle était l'importance de cette première
+rencontre de lettrés hébreux qu'elle sut imposer son nom à tout le
+mouvement littéraire de la seconde moitié du XVIIIe siècle, appelé:
+époque des Meassfim.
+
+Deux poètes et cinq ou six écrivains plus ou moins dignes de ce nom
+dominent cette époque.
+
+ * * * * *
+
+Naphtali Hartwig Wessely, né à Hambourg (1725-1805), est considéré comme
+le prince des poètes de l'époque. Issu d'une famille aisée et assez
+éclairée, il reçut une éducation moderne. Esprit ouvert à toutes les
+influences nouvelles, il resta néanmoins attaché à sa croyance et ne
+s'est jamais écarté du terrain strictement religieux. Bel esprit, il
+cultiva avec succès la poésie et acheva l'œuvre de la Réforme commencée
+par le poète italien sans atteindre pourtant à l'originalité et à la
+profondeur de ce dernier.
+
+Son chef-d'œuvre poétique est les _Schiré Tifereth_ ou la
+«Moïsiade»[10], chant épique en cinq volumes. Ce poème de l'Exode est
+conçu d'après le modèle des pseudo-classiques allemands du temps.
+L'influence de la Messiade de Klopstock est flagrante.
+
+[Note 10: Berlin, 1789.]
+
+La profondeur de la pensée, le sentiment artistique et l'imagination
+poétique personnelle font défaut dans cette œuvre, qui n'est en somme
+qu'une paraphrase oratoire du récit biblique. Les mêmes défauts se
+retrouvent, d'ailleurs, dans toutes les poésies de Wessely. Mais, en
+revanche, il possède un style oratoire d'une allure remarquable, et il
+écrit en un hébreu élégant et châtié. Cette correction du style très
+travaillé et cette absence même de tempérament poétique font de lui le
+Malherbe de la poésie hébraïque moderne. L'admiration professée pour le
+poète par ses contemporains fut très grande, et le grand nombre
+d'éditions qu'eut son poème, devenu un livre populaire estimé par les
+orthodoxes mêmes, témoignent de l'influence que le poète a exercée sur
+ses coreligionnaires et de l'importance croissante de la langue
+hébraïque. Wessely a aussi écrit plusieurs ouvrages importants sur la
+philologie juive. Il faut regretter que le style diffus et par trop
+prolixe de sa prose ait empêché d'apprécier la valeur scientifique de
+ces écrits. Ami et admirateur de Mendelssohn, il participa à la
+traduction allemande de la Bible et à l'œuvre des commentateurs.
+
+Son recueil, intitulé _Gan-Naoul_ (Jardin fermé), publié à Berlin en
+1765 et consacré à des questions de grammaire et de philologie, atteste
+les connaissances profondes de l'auteur. Ce qui fait le plus d'honneur à
+Wessely, c'est la fermeté de son caractère et son amour de la vérité. Il
+le prouve dans son pamphlet, _Dibreï Schalom weemeth_, «Paroles de paix
+et de vérité», publié à Berlin en 1787 à l'occasion de l'édit de
+l'empereur Joseph II ordonnant la réforme de l'enseignement juif et la
+fondation des écoles modernes. Quoique arrivé à un âge avancé, il ne
+recula pas devant la crainte d'attirer sur lui le courroux des
+fanatiques, et il se prononça ouvertement en faveur des réformes
+scolaires. Avec une modestie et une douceur remarquables, le vieux poète
+démontre toute l'urgence de ces réformes et affirme qu'elles ne sont pas
+contraires à la foi mosaïque et rabbinique. Cet acte courageux lui valut
+l'excommunication de la part des fanatiques. Il lui valut aussi d'être
+considéré comme le personnage le plus considérable de l'École des
+Meassfim et comme le maître des Maskilim.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les collaborateurs les plus distingués du Meassef, se place aussi
+l'autre poète en titre de l'époque, David Franco Mendès (1713-1792), né
+à Amsterdam d'une famille échappée à l'inquisition et qui, comme la
+plupart des familles originaires d'Espagne, avait conservé l'usage de la
+langue espagnole. Il fut l'ami et le disciple de Moïse-Hayim Luzzato,
+qu'il imita. Si dans l'Europe orientale la langue hébraïque prédominait
+dans le ghetto et obligeait tous ceux qui voulaient s'adresser aux
+masses juives à avoir recours à elle, il n'en était pas de même dans les
+pays romans. Là, l'hébreu fut peu à peu supplanté par la langue du pays.
+Mendès, qui avait voué un véritable culte aux lettres hébraïques, était
+affligé de les voir si dédaignées par ses coreligionnaires, qui leur
+préféraient la littérature classique française. Dans sa préface à la
+tragédie _Guemoul Atalia_ (La récompense d'Athalie), publiée à Amsterdam
+en 1770, il s'efforce de démontrer la supériorité de la langue sacrée
+sur les langues profanes. En vérité, cette pièce, malgré les
+protestations de son auteur, n'est qu'un remaniement assez peu heureux
+de la tragédie de Racine. On y remarque un style pur et classique et
+quelques scènes animées d'une certaine vivacité d'action.
+
+Nous possédons un autre drame historique de Mendès, intitulé _Judith_,
+publié également à Amsterdam, et dont le mérite n'est pas supérieur à
+celui de sa première tragédie, ainsi que plusieurs études biographiques
+sur les savants du Moyen-âge publiées dans le Meassef.
+
+Mendès n'a certainement pas réussi à faire concurrence aux modèles
+italiens et français dont il s'inspira. Il n'en fut pas moins approuvé
+et admiré par les lettrés de son temps, qui voyaient en lui l'héritier
+de Luzzato.
+
+ * * * * *
+
+Nous ne pouvons énumérer tous les lettrés et les érudits qui ont, d'une
+façon directe ou non, contribué à l'action du Meassef. Contentons-nous
+de citer ceux qui se sont distingués par une certaine originalité
+d'esprit.
+
+C'est à Breslau que vécut le rabbin Salomon Papenheim (1776-1814),
+auteur d'une élégie sentimentale _Arba Kossoth_ (Les Quatre Coupes),
+inspirée des _Nuits_ de Young, et publiée à Berlin en 1790. Cette élégie
+est remarquable par le souffle poétique personnel de l'auteur. Dans des
+plaintes rappelant Job, et tel un Werther hébreu, il pleure, non pas la
+perte de sa bien-aimée--ce qui n'eût pas été conforme à l'esprit du
+ghetto--mais celle de sa femme et de ses trois enfants. Cette élégie a
+eu la chance de devenir un poème populaire.
+
+Mais cette sentimentalité fade et le style précieux et outré de notre
+auteur devaient exercer une influence nuisible sur les générations
+suivantes. C'était le tribut accordé par la littérature hébraïque au mal
+du siècle.
+
+Mentionnons aussi le rédacteur d'une nouvelle série du Meassef parue à
+Dessau en 1809-1811, Salom Hacohen, dont les poésies et les articles
+publiés dans le Meassef (2e série) et dans les _Bicouré Itim_, et
+surtout le drame historique intitulé _Amel et Tirza_[11], empreint d'une
+certaine naïveté s'accordant bien avec le cadre biblique, ont obtenu un
+grand succès[12].
+
+[Note 11: Redelheim, 1812.]
+
+[Note 12: Un autre écrivain de l'époque, Hartwig Derenbourg, dont le
+fils et le petit fils ont continué avec éclat la tradition littéraire et
+scientifique en France, est l'auteur d'un drame allégorique très lu:
+_Yoschevé Tével_ (Tous les habitants du monde), publié à Offenbach en
+1789.]
+
+Mendelssohn lui-même, le maître admiré et respecté de tous, écrivait
+fort peu et, il faut l'avouer, assez mal l'hébreu.
+
+Quant aux rédacteurs du Meassef, l'un d'eux, Isaac Eichel (1756-1804),
+se distingua par ses articles polémiques contre les superstitions et
+l'obscurantisme des orthodoxes du ghetto. Eichel est également l'auteur
+d'une étude biographique sur Mendelssohn, publiée à Vienne en 1814.
+
+L'autre, Baruch Lindau, publia entre autres un traité des sciences
+naturelles intitulé: _Reschith Limoudim_ (Éléments des Sciences), Brunn,
+1797. Notons aussi le savant professeur de l'Université d'Upsal, M.
+Levison, qui contribua au succès du Meassef par une série d'études
+scientifiques.
+
+La Pologne, qui avait jusqu'alors fourni des rabbins et des professeurs
+de Talmud, ne tarda pas à participer à l'œuvre des Meassfim. Plusieurs
+des collaborateurs polonais du Meassef méritent une mention spéciale.
+
+Le spirituel et profond disciple de Kant, Salomon Maïmon, n'a publié, en
+dehors de ses travaux d'exégèse et de son commentaire ingénieux sur
+Maïmonide, rien d'original en hébreu.
+
+Un autre écrivain polonais, Salomon Doubno (1735-1813), fut un
+grammairien et un styliste remarquable; il fut aussi un des premiers
+collaborateurs de Mendelssohn à l'œuvre du Biour (commentaire de la
+Bible). Il publia, entra autres, un drame allégorique et des poésies
+satiriques dont l'_Hymne à l'hypocrisie_ est un modèle achevé[13].
+
+[Note 13: Cité par M. Taviow dans son Anthologie. Varsovie, 1890.]
+
+Juda ben-Zeeb (1764-1811) publia à Berlin une Grammaire hébraïque conçue
+d'après les méthodes modernes: c'est le _Talmud Leschon Ivri_[14]
+(Manuel de la langue hébraïque). Par cette œuvre il a beaucoup contribué
+à la propagation de la linguistique et de la rhétorique parmi les juifs.
+Son Dictionnaire hébreu-allemand et sa version hébraïque de Ben Sira
+sont assez connus des hébraïsants.
+
+[Note 14: Nouvelle édition. Vilna, 1867.]
+
+Isaac Satonow (1732-1804), Polonais établi à Berlin, est une figure très
+curieuse par la variété de ses productions ainsi que par l'étrangeté de
+son esprit.
+
+Doué d'une faculté d'assimilation surprenante, il excellait aussi bien à
+imiter le style biblique que le style du Moyen-âge. Il maniait aussi
+ingénieusement l'hébreu que l'araméen. Il attribuait à tous ses écrits
+une provenance antique. Cette fantaisie n'enlève rien à l'originalité de
+certains de ses ouvrages. Son anthologie _Mischlé Assaf_, en 3 livres,
+attribuée par lui au psalmiste[15], figurerait honorablement dans
+n'importe quelle littérature.
+
+[Note 15: Berlin, 1789 et 1792.]
+
+Citons-en quelques _mischlé_ ou maximes:
+
+ La vérité jaillit de la recherche, la justice de l'intelligence. Le
+ commencement de la recherche est l'étonnement, son milieu est le
+ discernement, son but la vérité et la justice.
+
+ Le jour de ta naissance tu pleurais et les gens qui t'entouraient
+ s'égayaient; le jour de ta mort c'est toi qui riras et les gens
+ sangloteront autour de toi: sache donc que c'est alors que tu
+ renaîtras pour jouir en Dieu, et la _matière_[16] ne t'en empêchera
+ plus.
+
+ Domine ton esprit afin que les étrangers ne dominent point ta
+ chair.
+
+ Les pinces sont faites avec des pinces; le travail est aidé par le
+ travail, et la science par la science.--Ne t'imagine point que tout
+ ce qui te paraît doux soit également doux pour tout le monde. Ne le
+ crois pas: nombreuses sont les belles femmes haïes par leurs maris,
+ et combien de femmes vilaines en sont aimées!
+
+ Tout être vivant cesse d'engendrer en vieillissant. Le mensonge,
+ quoique caduc, courtise encore. Plus sa racine vieillit dans la
+ terre, plus il augmente le nombre de ses enfants trompeurs; ses
+ amis se multiplient, et les admirateurs de tout ce qui est vieux
+ concourent à ce que son nom ne disparaisse point de la surface de
+ la terre.
+
+[Note 16: Jeu de mots: _Geschem_ veut dire en hébreu: pluie et
+matière.]
+
+En somme, comme nous l'avons déjà remarqué, le mouvement littéraire
+provoqué par les Meassfim n'a produit rien ou presque rien de durable.
+Les écrivains de cette époque ont joué le rôle de précurseurs et de
+préparateurs. Démolisseurs et réformateurs, ils disparaissent à quelques
+exceptions près, une fois leur besogne terminée et l'émancipation
+maîtresse dans l'Europe occidentale. Et ils ont pu voir le torrent de
+l'émancipation entraîner, avec tout le passé, la seule relique qui leur
+fût chère et pour laquelle leur cœur de juif vibrait encore: la langue
+hébraïque.
+
+Humanistes passionnés à l'esprit peu perspicace, ils se laissèrent
+éblouir par l'apparence des choses modernes et par les promesses de
+lumière et de liberté. Ils rompirent avec l'idéal de l'affranchissement
+national d'Israël et se placèrent ainsi en dehors de la solidarité qui
+unissait dans une même espérance les grandes masses juives restées
+attachées à leur foi et à leur peuple.
+
+Écrivains souvent sans valeur, sans originalité aucune, ils dédaignèrent
+trop le milieu juif pour y chercher leur inspiration. Aussi ce ne furent
+pour la plupart que des _imitateurs_, des traducteurs médiocres de
+Schiller et de Racine. Ils n'ont pas su parler à l'âme juive ni
+remplacer par un idéal nouveau les traditions défaillantes du passé et
+l'espoir messianique en décadence. Une génération entière passera avant
+que le Judaïsme historique reprenne sa revanche avec la création de la
+science pure et de la conception de la Mission du peuple juif.
+
+Cependant le mouvement provoqué par les Meassfim eut un très grand
+retentissement. Pour la première fois, la tradition rabbinique pétrifiée
+par l'âge et l'ignorance est attaquée dans la langue sacrée même, au nom
+de la vie et de la science. Pour la première fois la Haskala, ou
+l'humanisme hébreu, déclare la guerre à toutes les choses du passé qui
+entravaient l'évolution moderne du Judaïsme. En vain les Meassfim--sauf
+quelques exceptions--se gardent de toute sortie violente contre les
+principes même du dogmatisme, en vain leur maître Mendelssohn va jusqu'à
+consacrer publiquement ces principes en dépit du bon sens et du judaïsme
+historique; une brèche venait d'être faite dans le mur du ghetto par la
+laïcisation de l'esprit littéraire et public, et rien ne pourra plus
+s'opposer à la marche des idées nouvelles. Les rabbins de l'époque le
+comprirent fort bien, c'est ce qui explique l'acharnement de leur
+opposition.
+
+C'est depuis cette époque que nous voyons apparaître une classe nouvelle
+dans le ghetto, celle des Maskilim, ou des lettrés laïques, avec
+laquelle les rabbins devront, jusqu'à nos jours, non seulement compter,
+mais encore partager leur autorité sur le peuple.
+
+Pour ce qui est de la langue hébraïque, les Meaasfim réussirent à la
+purifier et à lui rendre la forme biblique. Wessely et Mendès ont effacé
+les derniers vestiges du Moyen-âge. Un grand nombre de beaux esprits de
+l'époque nous ont laissé des modèles du style classique.
+
+Mais ce retour aux manières et au style de la Bible devait faire
+retomber les lettres hébraïques dans un excès contraire. Il aboutit à la
+création d'un style pompeux et précieux, la _Melitza_, qui a laissé dans
+la littérature hébraïque des traces indélébiles dont elle se ressent
+jusqu'à nos jours. En se posant en gardiens du style biblique pour faire
+face aux rabbinismes qui avaient corrompu l'élégance de la langue, ils
+ne surent garder aucune mesure.
+
+Pour exprimer les choses les plus prosaïques et les idées les plus
+simples, ils se servent des métaphores et des images mêmes de la Bible.
+
+C'est à cette gageure de purisme qui envahit la littérature hébraïque,
+que celle-ci doit sa réputation, imméritée d'ailleurs, de n'être qu'un
+jeu d'esprit et de n'offrir aucune originalité.
+
+ * * * * *
+
+Les lettrés italiens participèrent peu au mouvement littéraire de la fin
+du XVIIIe siècle. Citons cependant deux d'entre eux. Le premier est
+le poète Ephraïm Luzzato (1727-1792), dont nous relevons les sonnets
+érotiques d'un style vif et souvent personnel. L'autre est Samuel
+Romanelli, auteur d'un mélodrame très goûté par ses contemporains et
+d'un Voyage en Arabie.
+
+ * * * * *
+
+En France, et surtout en Alsace, nous trouvons aussi quelques
+collaborateurs des Meassfim allemands. Ensheim est le plus connu d'entre
+eux.
+
+C'est en France que nous trouvons le seul poète original de cette
+époque, poète qui n'appartient d'ailleurs pas à l'école des Meassfim.
+Élie Halphen Halévy de Paris (1760-1822), le grand'père de M. Ludovic
+Halévy, par son tempérament poétique et par la richesse de son
+imagination, l'emporte de beaucoup sur les autres poètes de son temps.
+Malheureusement, nous ne possédons pas tous les écrits de ce poète peu
+fécond, mais le charme de son style personnel et la richesse des images
+poétiques témoignent assez de son talent. On sent que le souffle de la
+Révolution a passé par là. Son _Hymne à la paix_, publié à Paris en
+1804, est l'apothéose de Napoléon dans la personne duquel le poète salue
+la «Liberté sauvée» et la «Belle France», patrie de la Liberté. Un amour
+sans borne pour la France, «ce beau pays, ce peuple libre et rétif,
+ayant dans son cœur l'amour de sa patrie et dans sa main l'épée
+vengeresse» et une haine de «la tyrannie couronnée, qui avait fait de ce
+Paradis terrestre un cimetière», caractérisent cette œuvre unique en son
+genre.
+
+Il exalte le Dictateur non seulement parce qu'il est l'«ami de la
+victoire», mais plus encore parce qu'il est en même temps l'«ami de la
+science». Il salue les armées victorieuses, quoique portant «la
+destruction et la misère», surtout parce qu'elles portaient aussi le
+drapeau de la science, la civilisation et le progrès.
+
+Ce cri de liberté trouva un écho retentissant dans le ghetto des pays
+les plus arriérés même. La littérature hébraïque possède des souvenirs
+curieux qui montrent tout l'espoir que firent naître dans le cœur des
+juifs--dont le caractère concordait peu avec le régime du despotisme--la
+Révolution française et les conquêtes napoléoniennes. Ils saluèrent dans
+de nombreux hymnes et chants publics en hébreu[17] les armées de
+Napoléon comme le Messie sauveur.
+
+[Note 17: Pour ne citer que l'ode du célèbre rabbin Jacob Meïr en
+Alsace, un aïeul de la famille du grand-rabbin Zadoc Kahn, une autre
+composée par le grammairien polonais Ben-Zeeb à Vienne; enfin, les
+hymnes chantés dans les synagogues de Francfort (1807), dans celle de
+Hambourg (1811), etc.]
+
+Mais déjà la réaction met fin à ces espérances irréalisées, et les Juifs
+retombent dans leur misère sociale. Le heurt des conceptions nouvelles
+ne contribua pas moins à produire une fermentation d'idées et de
+tendances dans le ghetto, réveillé enfin de son sommeil millénaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+EN POLOGNE ET EN AUTRICHE.--L'ÉCOLE DE GALICIE.
+
+
+Nous avons vu les lettrés polonais établis en Allemagne s'associant à
+l'œuvre des Meassfim. Bientôt nous verrons comment ce mouvement
+littéraire fut transporté en Pologne, où il a produit des effets
+beaucoup plus durables.
+
+Tandis que, dans les pays de l'Occident, l'hébreu était destiné à
+disparaître peu à peu et à faire place à la langue du pays, dans les
+pays slaves, au contraire, l'importance de la littérature hébraïque
+devait croître et devenir prédominante. Elle aboutira à la formation
+graduelle d'une littérature profane ininterrompue jusqu'à nos jours.
+
+Le judaïsme polonais, isolé dans ses destinées et dans sa vie politique,
+formait depuis le XVIe siècle la plus grande partie du peuple juif.
+Une organisation politique et religieuse autonome, administrée par les
+Rabbins et les représentants de la communauté ou du Cahal, une sorte
+d'État théocratique connu sous le nom de «Synode des Quatre Pays» (la
+Pologne, la Petite Pologne, la Petite Russie et plus tard la Lithuanie
+avec son synode autonome), régissait les destinées et réglait la vie de
+ces agglomérations de juifs originaires de tous les pays et fusionnés en
+un seul bloc. Formant presque tout le Tiers-État dans un pays trois fois
+plus grand que la France, ils étaient, non seulement marchands, mais
+surtout artisans, ouvriers, fermiers même. Ils constituaient un peuple à
+part, distinct des autres. Ce n'étaient plus les ghetto étroits et les
+petites communautés de l'Occident, mais des provinces entières, avec
+leurs villes et leurs bourgades presque uniquement peuplées par des
+juifs. La guerre de Trente ans, qui avait jeté un grand nombre de juifs
+allemands en Pologne, acheva de donner une constitution définitive à cet
+organisme social. Les nouveaux venus prirent rapidement une importance
+prédominante dans les communautés. Ils surent imposer à l'usage général
+leur idiome allemand et ils poussèrent à outrance l'étude de la Loi. Les
+écoles talmudiques de la Pologne et ses autorités rabbiniques acquirent
+bientôt une réputation incontestée dans toute la Diaspora. Méprisés et
+maltraités par les magnats polonais, condamnés, grâce à une immigration
+incessante et aux pauvres ressources du pays, à une lutte âpre pour la
+vie, ils mettaient toute leur ambition dans l'étude de la Loi et se
+consolaient avec l'espoir messianique. La casuistique la plus insensée
+et le dogmatisme le plus sec suffisaient aux besoins intellectuels des
+plus éclairés; une piété sans borne, l'observance rigoureuse et
+minutieuse des prescriptions rabbiniques et le culte de traditions et de
+superstitions accumulées par le temps, comblaient le vide de l'existence
+pénible des masses. Pour satisfaire à leurs exigences de sentiment et de
+cœur, ils avaient les homélies des Maguidim (Prédicateurs), sorte
+d'enseignement populaire fondé sur les textes sacrés, agrémentés de
+contes talmudiques, d'allusions mystiques et de superstitions de tout
+genre.
+
+Une catastrophe terrible, le soulèvement des Cosaques de l'Ukraine,
+coûta la vie à un demi-million de juifs, et la terreur qui s'en suivit
+durant toute la fin du XVIIe et la première moitié du XVIIIe
+siècle jeta parmi les populations juives des provinces méridionales un
+désarroi complet. C'est alors que le Hassidisme[18], avec son fatalisme
+oriental, son culte des Zaddikim (Justes), faiseurs de miracles, fait
+son entrée et gagne les populations d'une grande partie de la Pologne.
+Un abaissement moral et intellectuel s'en est suivi, coïncidant avec
+l'époque même où l'action civilisatrice des Meassfim triomphe en
+Allemagne.
+
+[Note 18: Littéralement: les pieux, une secte fondée en Volhynie
+dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, dont les adhérents, tout en
+restant fidèles à la loi rabbinique, opposent la piété, l'exaltation
+mystique et le culte des saints à l'étude du talmud et au dogmatisme des
+rabbins.]
+
+Les réformes concernant les juifs, entreprises par l'empereur Joseph II
+dans la partie de la Pologne annexée à l'Autriche, et, en tout premier
+lieu, le service militaire obligatoire, portèrent un coup terrible à ces
+masses ignorantes, rebelles à tout changement et n'accordant aucun
+crédit aux promesses d'améliorer leur situation que les autorités leur
+faisaient. Ils furent terrorisés par la sévérité des mesures prises
+contre eux et, dans leur impuissance à lutter contre l'autorité, ils se
+jetèrent en masse dans le Hassidisme, qui prêchait l'oubli de tout dans
+la solidarité mystique. C'était l'arrêt de tout développement social et
+religieux même, la superstition s'établissant en maîtresse et
+aboutissant à la complète dégénérescence de ces populations.
+
+Pour parer au danger de l'envahissement de la nouvelle secte et pour
+éclairer, du moins, la partie intellectuelle de ces masses, les lettrés
+juifs de la Pologne reprirent l'œuvre des Meassfim et se firent les
+champions de la Haskala. Ils secondèrent ainsi les efforts du
+gouvernement autrichien. Leur action augmente peu à peu en importance,
+et bientôt nous voyons se former des écoles modernes et des Cercles
+littéraires dans la plupart des villes de la Galicie.
+
+Des écrivains comme Tobie Feder, l'auteur d'un pamphlet rigoureux contre
+le Hassidisme et de nombreuses publications philologiques, et David
+Samoscz, auteur très fécond, ouvrent la campagne humaniste dans la
+Pologne russe même.
+
+Des juifs riches et influents s'associent à ce mouvement et
+l'encouragent. Joseph Perl, fondateur d'une école moderne et de
+plusieurs institutions d'éducation, représente le type de ces mécènes
+juifs, amis du progrès[19].
+
+[Note 19: J. Perl est aussi l'auteur anonyme d'une parodie dirigée
+contre les Hassidim et intitulée _Megallé Temirin_ (Révélateur des
+mystères). La parodie hébraïque, qui excelle surtout dans l'adaptation
+du langage talmudique aux usages et aux questions modernes, est un genre
+littéraire propre à l'hébreu, qui mériterait une étude spéciale. Elle a
+pour but de polémiser et de ridiculiser (ainsi l'ouvrage cité), ou bien
+de critiquer les mœurs (le «Traité des gens de commerce» paru à
+Varsovie, le «Traité d'Amérique» publié à New-York, etc.); très souvent
+elle sait divertir et amuser (Hakundus, Vilna 1827, les nombreuses
+éditions du Traité Pourim).]
+
+Des recueils périodiques scientifiques et littéraires succèdent au
+Meassef et se multiplient. Après le _Bicouré Haïtim_[20](Les Prémices),
+vient le _Kerem Hémed_[21] (La Vigne délicieuse), puis le _Osar Nehmad_
+(Le Trésor délicieux), rédigé par Blumenfeld; enfin _Hahalouz_ (le
+Pionnier), fondé en 1853 par Erter et Schorr, le spirituel publiciste et
+le réformateur hardi; _Cochbé Ishac_ (Étoiles d'Isaac) rédigé par I.
+Stern à Vienne (1850-1863), etc., etc. Ces recueils présentent un
+caractère beaucoup plus sérieux que le Meassef. On y trouve généralement
+plus d'originalité et plus de profondeur scientifique.
+
+[Note 20: Rédigé par S. Hacohen, à Vienne (1820-1831).]
+
+[Note 21: Rédigé par Goldenberg, à Tarnopol (1833-1842).]
+
+Pour parler à l'esprit de lettrés polonais, tous imbus de fortes études
+rabbiniques, les petits jeux d'esprit naïfs et les amusettes en style
+précieux ne suffisaient plus; c'est à leurs raisons, à leurs
+convictions, à leur constant besoin d'occupations spirituelles qu'il
+fallait s'adresser. Pour détourner ces esprits du plus absurde des
+mysticismes, il fallait leur proposer un idéal nouveau capable de parler
+à leur sentiment, à leur cœur, avide de consolation, et que l'étude de
+la Loi--qui nourrissait tout ce qui pensait et étudiait dans le
+ghetto--ne satisfaisait plus entièrement.
+
+Deux hommes, les plus éminents parmi les humanistes juifs de la Pologne
+autrichienne, ont su répondre à cet état d'âme et consolider ainsi le
+mouvement littéraire inauguré en Allemagne. Le rabbin Salomon Jéhuda
+Rapoport, créateur de la Science du Judaïsme, destinée à remplacer la
+scolastique rabbinique, et le philosophe Nahman Krochmal, le promoteur
+de l'idée de la «Mission du peuple juif», qui devait se substituer à
+l'idéal mystique et religieux.
+
+ * * * * *
+
+Salomon Jéhuda Rapoport (1790-1867), surnommé «le père de la Science du
+Judaïsme», naquit à Lemberg, d'une famille rabbinique. Il fit des études
+purement rabbiniques. Mais son esprit éveillé sut profiter de l'occasion
+qui lui donna la possibilité d'apprendre la langue française d'abord,
+puis l'allemand. L'influence du philosophe Krochmal, dont il fit la
+connaissance, détermina sa carrière littéraire et scientifique. En 1814,
+il publia, à Lemberg, une description en hébreu de la ville de Paris et
+de l'île d'Elbe, répondant ainsi à la curiosité générale que les
+événements de l'époque avaient soulevée dans le ghetto polonais. À
+l'instar de Mendès, dont il subit l'influence, il publia plus tard une
+traduction d'_Esther_ de Racine[22] et d'un certain nombre de poésies
+de Schiller. Mais il ne s'arrêta pas là. L'étude approfondie qu'il fit
+des savants et poètes juifs du Moyen-âge tourna son esprit vers les
+recherches historiques. Il publia dans le _Bicouré Haïtim_ et dans le
+_Kerem Hémed_ une série d'études biographiques et littéraires dans
+lesquelles il fit preuve d'un grand sens critique et d'un profond
+jugement. Son style sobre et précis n'a pas été dépassé. Ces études
+donnèrent une nouvelle direction aux esprits curieux de l'époque; Jost,
+Zunz, S.-D. Luzzato s'attachèrent à approfondir le Judaïsme du
+Moyen-âge. Une nouvelle science, la _Science du Judaïsme_, en fut le
+résultat.
+
+[Note 22: _Bicouré Haïtim_, 1825.]
+
+Rapoport publia aussi un pamphlet contre les Hassidim et leurs rabbins
+thaumaturges, et divers articles sur la nécessité de propager la science
+et la civilisation parmi les juifs. Il s'attira de la sorte la haine des
+fanatiques. Nommé rabbin à Tarnopol, grâce à l'initiative du mécène
+Perl, les menées des Hassidim le forcèrent à quitter cette ville. Il
+partit pour Prague et devint rabbin de cette communauté importante, où
+il finit ses jours.
+
+Élève et successeur des Meassfim allemands, Rapoport a hérité d'eux la
+conviction, qui accompagne le Maskil hébreu, que seules la science et la
+civilisation modernes pouvaient relever le niveau intellectuel et la
+situation politique de ses coreligionnaires. Il a combattu toute sa vie
+en faveur de la Haskala. Il aima la science de la façon la plus
+désintéressée, et non comme un instrument devant servir à l'émancipation
+politique des juifs. Il comprit que l'œuvre de l'assimilation inaugurée
+en Occident était irréalisable et inutile même en Orient et il ne se
+berça point de vaines illusions. Il s'acharna surtout contre les
+réformes religieuses dans le judaïsme qu'il croyait destinées à diviser
+le peuple et à semer le désaccord et l'indifférence à l'égard des
+institutions nationales. Sa campagne contre Schorr, le rédacteur du
+Halouz, et J. Mises, et surtout son pamphlet _Tochahath Meguilla_
+(Message de reproche), paru à Francfort en 1846, en témoignent
+suffisamment. Aux esprits hésitants qui ne croyaient plus à l'avenir du
+Judaïsme, Rapoport répond, dans sa préface à Esther: «L'amour de ma
+nation est la pierre angulaire de mon existence. Seul cet amour est en
+état de consolider ma foi, car le sentiment national juif et sa religion
+sont étroitement liés ensemble. Et non seulement ce sentiment national
+et cette religion ne se conçoivent pas l'un sans l'autre, mais un
+troisième facteur vient se joindre aux deux premiers au point de ne plus
+faire avec eux qu'un seul tout, c'est la Terre-Sainte!»
+
+Le désir d'expliquer d'une façon rationnelle cet amour pour l'antique
+patrie des juifs, lui suggéra, bien avant Buckle et Lazarus, la théorie
+de l'influence du climat sur la psychologie des peuples. Dans son étude
+sur Rabbi Hananel (_Bicouré Haïtim_, 1832), il explique les traits
+psychologiques du peuple juif par le fait qu'il habitait un pays tempéré
+situé entre l'Asie et l'Afrique. De là vient l'équilibre entre le
+sentiment et la raison qui caractérise ce peuple. Dans des conditions
+favorables et sans la conquête romaine, les juifs auraient atteint
+l'apogée de cet équilibre, et ils seraient devenus le peuple modèle.
+Voilà pourquoi la Palestine, patrie politique et morale des juifs, seul
+pays où leur génie pouvait librement se développer, est si profondément
+attachée aux destinées d'Israël et si chère à tout cœur juif. Mais même
+en exil, «dans les ténèbres du Moyen-âge, les juifs étaient les seuls
+porteurs de la lumière et de la science». Rapoport s'efforce de le
+démontrer dans ses travaux sur les savants du Moyen-âge et dans son
+Encyclopédie talmudique: _Erech Millin_[23], malheureusement restée
+inachevée.
+
+[Note 23: Prague, 1852.]
+
+On voit par là de quelle façon le rabbin Rapoport, qui est allé jusqu'à
+inaugurer la critique biblique en hébreu, s'est efforcé de concilier la
+raison d'un esprit moderne avec la foi et l'espoir messianique d'un
+rabbin orthodoxe.
+
+ * * * * *
+
+Il est significatif de remarquer que la Science du Judaïsme, cet idéal
+qui devait remplacer l'étude sèche de la Loi et combler le vide laissé
+dans les esprits par les événements modernes, émane d'un milieu
+polonais, du cœur même du rabbinisme, dont elle n'est d'ailleurs qu'une
+transformation moderne et rationnelle.
+
+Mais cette science nouvelle, fondée sur l'étude du passé glorieux
+d'Israël et accueillie chaleureusement par l'élite cultivée en Occident,
+ne pouvait pas satisfaire entièrement les pauvres lettrés polonais.
+Ceux-ci, vivant dans un milieu purement juif et ne pouvant se bercer de
+l'illusion d'une assimilation imminente avec les populations voisines,
+dont tout, depuis la conception morale jusqu'aux conditions politiques,
+les séparait, s'étaient résignés à une sorte de Messianisme mystique.
+Cependant l'explication mystique de l'existence du judaïsme ne leur
+suffisait plus. Ils auraient voulu trouver dans la raison même un point
+d'appui pour justifier la permanence du judaïsme et son avenir. Les
+raisons mises en avant par Maïmonide et Jéhuda Halévi ne répondaient
+plus à leur état d'âme de modernes.
+
+Il fallut qu'un philosophe, appuyé sur l'autorité de la science, vint
+résoudre ce problème de la raison d'être du peuple juif et de sa
+vocation propre. Ce philosophe, qui a émis la conception de la «mission
+du peuple juif», est, lui aussi, originaire de la Galicie, de la ville
+de Brody. Son nom est Nahman Krochmal (1785-1840).
+
+Son œuvre capitale, publiée après sa mort par les soins de Zunz: _Moré
+Nebouché Hozeman_, le Guide des Égarés du temps, est le produit
+philosophique le plus original de l'hébreu moderne. Krochmal a mené la
+triste existence du savant polonais, exempte de plaisirs et remplie de
+privations et de souffrances. Il a consacré tout son temps à la science
+juive, mais il a vécu trop modeste et n'a rien publié pendant sa vie.
+Habitant une petite localité qu'il n'a jamais quittée, à cause de
+l'état précaire de sa santé, sa maison était devenue un véritable foyer
+de science. Des jeunes gens avides de savoir accouraient de toutes parts
+pour suivre l'enseignement du Maître. Cette influence, qu'il exerça
+pendant sa vie, s'affermit d'une façon définitive après sa mort par la
+publication de son _Guide des Égarés du Temps_, paru à Lemberg en 1851.
+
+Ces études, non achevées pour la plupart, forment un livre très curieux.
+Nous regrettons de ne pouvoir en présenter qu'un exposé sommaire et de
+n'indiquer que les idées principales.
+
+Le besoin de donner une explication philosophique de l'existence divine
+a poussé Hegel à émettre l'axiome que la raison seule forme la réalité
+des choses et que la vérité absolue se trouve dans l'unité du subjectif
+et de l'objectif, correspondant, le premier, à l'état concret de chaque
+être, c'est-à-dire à la _matière_, qui forme sa _raison réelle_,--et le
+second à son état abstrait, c'est-à-dire à l'_idée_, qui forme sa
+_raison absolue_.
+
+C'est en se fondant sur cet axiome de la raison réelle et de la raison
+absolue de Hegel, que Krochmal édifie son ingénieux système de la
+philosophie de l'histoire juive. Il est le premier savant juif pour
+lequel le judaïsme ne forme pas une entité distincte et à part, mais une
+partie de la civilisation universelle. Ayant des liens communs qui le
+rattachent au monde civilisé tout entier, le judaïsme s'en distingue
+cependant par des qualités qui lui sont propres. En même temps qu'il
+mène l'existence indépendante d'un organisme national semblable à tous
+les autres, il aspire aussi à une représentation _spirituelle absolue_
+et, par conséquent, à l'universalisme. De ce double aspect que nous
+présente le peuple juif, il résulte que, tandis que la _nationalité
+juive_ forme l'_élément propre_ à ce peuple, sa civilisation, son
+intellect sont _universels_ et se détachent de sa vie nationale propre.
+Voilà pourquoi cette civilisation est essentiellement spirituelle,
+idéale, et tend au perfectionnement de l'humanité tout entière. Notre
+philosophe arrive, par suite, aux trois conclusions suivantes:
+
+1º Le peuple juif est comme le phénix qui ressuscite sans cesse de ses
+cendres. Il réunit en lui les trois unités de la triade de Hegel:
+l'idée, l'objet et l'intelligence. Cette résurrection du peuple juif se
+fait toujours suivant une progression ascendante qui aspire au
+_spirituel absolu_. D'abord organisme politique, il devient bientôt
+dogmatique religieux, pour se transformer ensuite en état spirituel.
+Krochmal--il ne fait que le sous-entendre--ne voit dans la religion
+qu'un phénomène passager de l'histoire du peuple juif, comme l'avait été
+son existence politique.
+
+2º Le peuple juif présente un double aspect, il est national dans son
+_particularisme_, ou dans son aspect concret, et _universel_ dans son
+spiritualisme. Le génie national de tous les autres peuples de
+l'antiquité était étroitement particulier, c'est pourquoi ils ont tous
+succombé. Seuls les prophètes juifs ont conçu le spirituel absolu et
+universel et la vérité morale, de là vient que le peuple juif subsiste.
+
+3º Krochmal admet, avec Hegel[24], que les résultantes du développement
+historique d'un peuple forment la quintessence de son existence.
+Seulement il ne croit pas que l'essentiel dans l'existence d'un peuple
+soit la _résultante_; le processus de l'évolution historique en soi est
+une raison suffisante de cette existence. Esprit plus rationnel que
+Hegel, il évite ainsi la contradiction qui résulte de la définition
+mystique de l'existence donnée par Hegel.
+
+[Note 24: Voir Ch. XVI et autres. Voir aussi l'Histoire de la
+Théologie juive de M. Bernfeld et la thèse de M. Landau: _Die Bibel und
+der Hegelianiamus_.]
+
+Pour le métaphysicien allemand, l'existence, c'est l'intervalle qui
+sépare l'être du néant ou le _devenir_. Krochmal élimine simplement
+cette idée plus ou moins matérielle de l'_intervalle_. Il substitue les
+effets moraux produits _pendant_ le cours de l'action historique à
+l'idée des effets postérieurs à cette action, ou résultantes. La manière
+plus ou moins matérielle d'après laquelle évolue l'action historique,
+remplace chez lui l'idée du _devenir_ comme intermédiaire
+incompréhensible entre la _raison réelle et la raison absolue_.
+
+Appuyé sur ces axiomes, Krochmal élucide, à une époque où la psychologie
+des peuples et la sociologie étaient encore en germe, les phénomènes de
+l'histoire juive et ceux de l'évolution religieuse et spirituelle de
+l'humanité, avec une originalité et une profondeur de pensée
+remarquables.
+
+Que l'on s'imagine l'effet produit par ces idées sur l'esprit des
+lettrés polonais affranchis du dogmatisme et des espérances mystiques,
+mais hésitant et cherchant leur raison d'être même de juifs. C'était,
+fondée sur la science moderne, l'explication de cette raison d'être qui
+venait de leur être révélée, la satisfaction de leur amour-propre
+national.
+
+Krochmal a ouvert ainsi la voie aux esprits chercheurs des générations
+futures. Ils édifieront leurs conceptions du peuple juif sur les idées
+du Maître, A. Mapou, le créateur du roman historique en hébreu,
+s'inspirera du «Guide»[25], et, de nos jours, le publiciste de talent
+Ahad Haam s'emparera de quelques-unes des idées de Krochmal, notamment
+sur l'importance du _facteur spirituel_ dans l'existence du peuple juif.
+
+[Note 25: A. Brainin dans sa vie de Mapou. Varsovie, 1900, p. 64.]
+
+ * * * * *
+
+À côté de ces deux maîtres, toute une école de jeunes écrivains a
+contribué à faire la fortune de l'hébreu en Galicie. Tous les genres
+littéraires et scientifiques furent cultivés avec plus ou moins
+d'originalité.
+
+ * * * * *
+
+Mais bientôt le temps ne sera plus aux études sereines de la pensée et
+de la science du passé. L'envahissement triomphant du Hassidisme, après
+avoir conquis toute la Pologne russe, menaçait d'anéantir tout ce qui
+pensait et raisonnait encore au moment même où le souffle puissant du
+_Kultur-kampf_ ébranlait les portes du ghetto polonais. Nous avons vu
+Rapoport luttant contre le Hassidisme dans son pamphlet spirituel. Nous
+verrons maintenant un poète satirique de grand talent livrer une
+bataille sans merci aux partisans du Hassidisme et des «domaines des
+ténèbres».
+
+Isaac Erter, de Przemysl (1792-1841), était l'ami et le disciple de
+Krochmal. Enfant prodigue, sa première enfance a été absorbée par
+l'étude de la loi. À l'âge de 13 ans, son père le marie à une jeune
+fille de 18 ans, qu'il vit pour la première fois le jour de son mariage
+et qui mourut peu après. Erter reprend ses études rabbiniques, puis il
+se remarie. Une heureuse rencontre avec un Maskil le détermine à étudier
+la grammaire hébraïque et à devenir l'adepte de la Haskala. Il entre en
+relations avec Rapoport et Krochmal. Encouragé par ces derniers, il
+publie son premier essai satirique contre le Hassidisme, qui eut un
+grand retentissement. Persécuté par les fanatiques, il ne peut continuer
+à exercer sa profession de professeur d'hébreu et, obligé de quitter sa
+ville natale, il s'en va à Brody, où il est accueilli avec empressement
+par le cercle des Maskilim. Là, il mène une existence très dure. Sa
+femme, courageuse et intelligente, le soutient et le pousse à faire des
+études sérieuses. À l'âge de 33 ans, il part, va étudier la médecine à
+Pest et, cinq ans après, il revient à Brody avec le diplôme de docteur
+en médecine. Désormais il pourra mener une vie indépendante et mener la
+bonne guerre contre l'obscurantisme et le mysticisme. Il publia dans les
+recueils de l'époque de nombreux articles qui furent réunis après sa
+mort en un seul volume et publiés sous le nom de _Hazofé-le-beth-Israel_
+(Le Voyant de la maison d'Israël), par les soins du poète Letteris[26].
+
+[Note 26: Nouv. édition, Varsovie, 1890.]
+
+Erter est un poète satirique et un critique de mœurs de premier ordre.
+Pour la vivacité de son style mordant et élégant à la fois, il peut être
+comparé à ses deux contemporains Heine et Bœrne. Il présente plus d'une
+attache commune avec ces deux poètes. Plus sérieux et plus convaincu que
+le premier, il poursuit dans ses satires un but bien déterminé. Son rire
+est mêlé de larmes, et, s'il mord, c'est pour corriger. Plus original et
+plus poète que Bœrne, sa pensée est nette et tranchante, et la
+préciosité du style n'y nuit pas. Sans parti-pris et sans passion, avec
+une fine ironie, il sait railler les Hassidim, leurs superstitions
+néfastes et leur culte de l'angélologie et de la démonologie. Il
+critique l'ignorance et l'étroitesse d'esprit des rabbins, et flagelle
+la vanité mesquine des représentants des communautés.
+
+Animé du désir de faire pénétrer la vérité et la civilisation parmi ses
+coreligionnaires, il ne s'attaque pas seulement aux fanatiques, mais il
+ne craint pas de dire leur fait aux _modernes_ du ghetto, aux
+intellectuels diplômés, qui ne cherchent que leur profit et
+n'entreprennent rien pour le bien du peuple. Autant d'articles qu'il a
+publiés, autant de flèches lancées au cœur même de ce régime arriéré.
+C'est la première fois qu'un poète hébreu osait étaler, dans une série
+de tableaux saisissants, tous les maux sociaux qui rongeaient ces
+milieux étranges, pleins de contradictions et de naïveté. À la façon de
+Cervantès, c'est par le ridicule qu'il tue le rabbin et qu'il assassine
+le mystique.
+
+Erter doit être placé au premier rang parmi les champions de la
+civilisation chez les juifs.
+
+La Galicie a également donné le jour à un poète lyrique fort distingué.
+Meïr Halévi Letteris (1807-1871) était un savant philologue, mais il
+excella surtout dans la poésie. Lui aussi, il débuta dans les lettres
+par une traduction exacte et fort belle des pièces bibliques de Racine.
+Écrivain fécond, son activité s'exerça sur tous les genres littéraires.
+Nous possédons de lui une trentaine de volumes, tant en prose qu'en
+vers[27]. Son remaniement hébraïque de _Faust_, paru à Vienne, est un
+chef-d'œuvre de style, et lui a valu une renommée éclatante. Seulement,
+en voulant demeurer sur un terrain purement juif, Letteris s'est permis
+de mettre à la place du héros de Goethe un docteur gnostique, Elischa
+ben Abouja, surnommé «Acher» dans le Talmud. Ce remaniement dans le rôle
+principal de la pièce en entraîna beaucoup d'autres, qui sont loin
+d'être à l'avantage de la version hébraïque.
+
+[Note 27: Le recueil de ses poésies, paru à Vienne, est intitulé:
+_Tophès Kinor Wougab_ (Maître de la lyre et de la cythare.)]
+
+La prose de Letteris est lourde; elle manque de grâce et de naturel,
+qualité que nous trouvons cependant chez la plupart de ses contemporains
+en Russie. Approuvons-le néanmoins de n'avoir jamais voulu sacrifier la
+netteté de la pensée à l'élégance du style, comme tant d'autres.
+
+En revanche les qualités de sa poésie sont incontestables au point de
+vue du style et de la facture des vers. C'est un classique, et ses
+nombreuses traductions des poètes modernes montrent avec quelle facilité
+l'hébreu antique se laisse manier par les mains des maîtres. Ces
+qualités du style mises à part, on est obligé de reconnaître que le
+souffle poétique personnel et le don d'imagination faisaient
+généralement défaut à notre poète. Ses poésies les plus originales ne
+sont que des imitations des romantiques.
+
+Un charme naïf est répandu dans certaines de ses poésies, surtout dans
+celles où il laisse pleurer son cœur de juif. Ses poésies sionistes sont
+les plus parfaites en ce sens, et l'une d'elles--la meilleure que sa
+lyre ait produite--a été consacrée universellement comme _chant
+national_. Elle est intitulée «La Colombe plaintive» (_Iona Homiah_). La
+colombe symbolise le peuple d'Israël. Déjà les prophètes se sont servis
+de ce symbole, et c'est par les plaintes de la colombe qu'il fait
+entendre les doléances du peuple juif depuis qu'il a été chassé de son
+pays natal et abandonné par son Dieu.
+
+ Hélas, que je suis affligée depuis que, rejetée du rocher qui m'a
+ abritée, je mène une vie errante et vagabonde. Autour de moi
+ l'orage éclate, seule et abandonnée je cherche un abri dans les
+ branches touffues de la forêt. Mon ami m'a abandonnée, il s'est
+ courroucé contre moi parce que je me suis laissé séduire par les
+ étrangers. Depuis, sans répit, mes ennemis me harcèlent et me
+ poursuivent. Depuis que mon adoré a disparu, mes yeux ne tarissent
+ pas de larmes; sans toi, ô ma gloire, à quoi me sert la vie? Mieux
+ vaut habiter la tombe que d'errer à travers le monde. La mort
+ n'est-elle pas sœur du malheur?
+
+ Là, deux oiseaux se becquettent et savourent la douceur de leur
+ amour. Ils ont trouvé un abri tranquille entre les branches des
+ arbres, entouré de verts oliviers et de couronnes de fleurs. Seule,
+ moi, exilée, je ne trouve point d'abri. Le nid de mon rocher est
+ entouré d'une haie impénétrable d'épines. Les fauves mêmes vivent
+ chacun avec leur femelle; seule parmi les vivants, pauvre colombe
+ affligée, je vis solitaire.
+
+ Ceux qui se gorgent du sang des innocents vivent eux aussi en
+ famille; ils ont un nid tranquille; seuls, les pauvres et les
+ honnêtes sont privés d'espoir.
+
+ Reviens donc, ô toi, souffle de ma vie, reviens, mon unique
+ consolation! N'entends-tu pas ma plainte amère?
+
+ Aie pitié de moi, rends-moi ton amour, conduis-moi vers mon nid,
+ vers mon rocher, et je m'abriterai sous tes ailes.
+
+ --C'est ainsi que, dans la nuit silencieuse, lorsque toute la terre
+ était plongée dans une sérénité divine, mes oreilles ouïrent les
+ plaintes de la colombe.
+
+ Et, chaque fois que mon oreille entend une colombe plaintive, mon
+ cœur est profondément ébranlé par les pleurs de mon peuple.
+
+Un grand nombre d'écrivains et de traducteurs ont encore illustré cette
+époque. S. Bloch, auteur d'une géographie universelle et d'une
+description de la Palestine, écrites dans un style oratoire, est le plus
+important d'entre eux.
+
+Juda Mises combattit, dans ses ouvrages, _Techunath Harabanim_
+(Caractéristique des rabbins) et _Kineath Haemeth_ (Le zèle de la
+vérité), la tradition rabbinique et les autorités du Moyen-âge. Son
+rationalisme suranné lui attira des reproches sévères de la part de
+Rapoport. Il n'en a pas moins suscité une polémique digne d'attention et
+féconde par ses suites.
+
+Là s'arrête la prépondérance des littérateurs polonais, autrichiens. Le
+centre de l'activité littéraire sera définitivement transportée en
+Russie. Le Hassidisme aura bientôt envahi et conquis toute la Galicie,
+et la littérature hébraïque, confinée dans quelques cercles étroits, n'y
+retrouvera plus jamais sa floraison première.
+
+ * * * * *
+
+Si le centre du mouvement littéraire hébraïque était en Galicie pendant
+toute la première moitié du XIXe siècle, il ne faut pas croire que
+les lettrés juifs des autres pays n'y participassent point. Presque dans
+tous les pays slaves aussi bien que dans l'Occident, en Allemagne, en
+Hollande et surtout en Italie, l'hébreu est cultivé par des savants et
+des lettrés de mérite. Zunz, Geiger, Jellinek et Frænkel ont publié
+quelques-uns de leurs travaux en hébreu.
+
+À Amsterdam, parmi toute une école de lettrés, nous relevons le nom du
+poète et savant Samuel Molder (1789-1862). Éditeur de plusieurs recueils
+littéraires, il nous a laissé, en dehors de ses remarquables études sur
+l'histoire, des poésies qui étaient très goûtées par ses contemporains,
+et publiées pour la plupart dans le recueil _Bicoureï Toeleth_ (Prémices
+Utiles), qu'il rédigea à Amsterdam en 1820.
+
+Un conte talmudique sur la séduction de la femme du docteur Meïr, la
+célèbre Beruria, lui fournit le sujet d'un excellent poème sur la
+légèreté de la femme[28].
+
+[Note 28: _Beruria_, nouv. éd., Amsterdam. 1859]
+
+Parmi les collaborateurs des recueils périodiques publiés en Galicie,
+citons aussi Juda L. Yételis de Prague (1773-1838), dont les épigrammes
+peuvent servir de modèles du genre[29]. Nous en empruntons un:
+
+ À TIRZA
+
+ Elle est belle comme la lune, splendide comme le soleil; tout en
+ elle ressemble aux deux astres: La jeune femme prodigue ses
+ libéralités à tout le monde, et, comme les deux astres, elle domine
+ le jour et la nuit[30].
+
+[Note 29: _Beneï Hanéourim_ (La Jeunesse). Prague, 1821.]
+
+[Note 30: Yételis est également l'auteur de pamphlets dirigés contre
+le Hassidisme. En même temps que Vienne et Brody, Prague avait été à
+cette époque un foyer de lettrés, parmi lesquels nous citerons encore
+Gabriel Südfeld, le père du célèbre Max Nordau, et l'auteur d'un drame
+et d'un ouvrage d'exégèse paru en 1850.]
+
+La Hongrie, dont les juifs avaient les mêmes mœurs et les mêmes
+tendances que ceux de la Pologne, a donné le jour à un poète de valeur.
+Salomon Levison de Moor (1789-1822) a vécu dans un milieu orthodoxe et a
+connu tous les obstacles moraux et matériels. Il sut en triompher et
+devenir un très sérieux savant et un poète de mérite. En dehors de ses
+études historiques écrites en allemand, il a composé en hébreu une
+excellente géographie de la Palestine sous le titre de _Mehkereï Erez_,
+parue à Vienne en 1819.
+
+Son traité poétique, _Melizath Yeschurun_ (La Rhétorique Juive), paru
+également à Vienne, en 1846, est un chef-d'œuvre de rhétorique et de
+poésie.
+
+Son poème, que précède cet ouvrage, intitulé «L'éloquence poétique» ou
+l'apothéose de la poésie et des belles lettres, est un des meilleurs qui
+aient été écrits en hébreu. Le poète y fait preuve d'une imagination
+riche; ses images sont nettes et précises et le style est d'une allure
+classique remarquable. Un amour malheureux mit fin aux jours de ce poète
+avant la complète éclosion de son génie.
+
+ * * * * *
+
+Tout ce mouvement littéraire de la première moitié du XIXe siècle n'a
+pas réussi à s'imposer aux grandes masses et à créer une littérature
+nationale un peu originale. Les Maskilim galiciens ont commis la même
+erreur que leurs prédécesseurs allemands. En se faisant les champions de
+l'humanisme en Pologne, dans un milieu foncièrement religieux et que les
+conceptions modernes avaient à peine effleuré, ils ont attaché trop
+d'importance aux arguments de la raison et ne se sont que rarement
+adressés au sentiment de leurs coreligionnaires. Ils se sont flattés de
+pouvoir convaincre par la seule vertu d'un raisonnement positif ces
+masses imbues de mysticisme, écrasées par le double joug de la religion
+et d'une condition sociale inférieure, et que seul l'idéal messianique
+d'un avenir glorieux soutenait. Quoi d'étonnant alors si l'humanisme
+galicien n'est jamais sorti des cercles restreints des lettrés pour
+devenir un mouvement populaire? Ni la profondeur de penseurs comme
+Rapoport et Krochmal, ni la critique mordante d'un Erter, ni le lyrisme
+sioniste de Letteris n'eurent assez de puissance pour barrer la route au
+Hassidisme et pour l'empêcher d'accomplir son œuvre d'obscurantisme.
+C'est à peine s'ils ont pu entamer les esprits les plus indépendants
+parmi les jeunes rabbins. Mais ceux-ci aussi, dans la crainte d'une
+décadence religieuse déjà manifeste en Allemagne, se déclareront
+adversaires acharnés de toute propagation de la littérature hébraïque
+profane[31]. L'état de littérateur hébreu deviendra de plus en plus
+pénible en Pologne et le nombre des publications diminuera
+considérablement. Nous verrons apparaître le type du Mehaber, auteur
+vagabond, vendant lui-même ses écrits et les imposant presque aux
+acheteurs. Cela nous renseigne suffisamment sur l'état de cette
+littérature naissante.
+
+[Note 31: L'exemple du savant ami de Rapoport, J.G. Bick (cité par
+Bernfeld dans sa vie de S.-J. R., p. 13), qui quitta le camp humaniste
+où son sentiment juif ne trouva aucune satisfaction, pour se convertir
+au Hassidisme, n'est pas unique.]
+
+ * * * * *
+
+Qui sait si l'œuvre des Maskilim galiciens n'était pas condamnée à
+rester stérile et à ne jamais émouvoir la masse juive, sans l'arrivée
+d'un littérateur italien, qui possédait justement ce qui manquait à la
+plupart de ses prédécesseurs, à savoir le _sentiment_ juif. Il sut
+allier une culture universelle et une réelle largeur d'esprit à un
+patriotisme juif inébranlable. Samuel-David Luzzato--car c'est de lui
+qu'il s'agit--a enfin trouvé la formule qui devait imposer la culture
+moderne aux masses croyantes, sans blesser leur sentiment juif.
+Arrêtons-nous un instant à la vie et à l'activité de ce personnage
+remarquable.
+
+Après un arrêt assez prolongé subi par les lettres hébraïques en Italie,
+une nouvelle école littéraire et scientifique s'y forme pendant la
+première moitié du XIXe siècle. Elle collabore avec éclat au
+mouvement littéraire du Nord. Le célèbre critique et esprit indépendant
+I.-S. Reggio (1784-1854) a exercé, par ses publications sur l'histoire
+littéraire et par ses audacieux articles sur les réformes religieuses,
+une influence énorme sur ses contemporains. Son œuvre capitale «La Loi
+et la Philosophie», parue à Vienne en 1827, est un essai de synthèse de
+la Loi juive et de la science.
+
+Joseph Almanzo[32] (1790-1860), dont les poésies, parues en deux
+recueils, sont intitulées: _Higayon Bekinor_ (La Harpe lyrique) et
+_Nesem Zahab_ (Parure d'Or), et surtout la femme poète, Rachel Morpurgo
+(1790-1860), apparentée à la famille de Luzzato et dont nous possédons
+un recueil de poésies sur divers sujets, ainsi qu'un certain nombre
+d'autres écrivains de l'époque, sont assez connus des lecteurs hébreux.
+
+[Note 32: Nous renvoyons le lecteur au recueil des œuvres choisies
+des poètes italiens de l'époque, publié sous le titre de _Kol Ougab_
+(Voix de Cithare), par A-B. Pipirno, à Livourne, en 1846.]
+
+Le recueil _Ougab Rachel_[33] (La Cithare de Rachel), édité par les
+soins du savant V. Castiglioni, est un document curieux de l'histoire
+littéraire hébraïque. Rachel Morpurgo possède la langue biblique à fond,
+son style est alerte et original. Une sérénité d'âme exquise, une foi
+optimiste dans l'avenir messianique d'Israël dominent ses écrits
+poétiques.
+
+[Note 33: Cracovie, 1890.]
+
+À l'occasion de la révolution démocratique de 1848, qui avait
+profondément ébranlé les fondements de la société moderne, et à laquelle
+les juifs participèrent en masse, elle écrit le sonnet suivant:
+
+ Celui qui humilie les orgueilleux a abattu tous les rois de la
+ terre, et a amené la ruine suprême de toute ville fortifiée, qu'il
+ a rassasiée de sang...
+
+ Tous, jeunes et vieux, revêtent l'épée, plus avides de proie que
+ les bêtes fauves; tout le monde veut être libre: les sages et les
+ sots. La rage sévit plus bruyante que l'orage sur la mer...
+
+ Tout autres sont les serviteurs vaillants de Dieu; ceux qui
+ combattent leur penchant et supportent avec succès le joug de leur
+ _Rocher_: mon Ami ressemble à un cerf, à une gazelle rétive.
+
+ Il entonnera la grande Trompette pour amener le Sauveur; la plante
+ du juste croîtra sur la terre; Jéhova guérira leur misère,
+ rétablira les brèches. Lorsque Jéhova règnera, toute la terre se
+ réjouira!...
+
+Mais la plus belle poésie de Rachel est certainement celle où elle
+affirme sa foi inébranlable de croyante, et qui est intitulée _Emek
+Achor_ (Vallée obscure).
+
+ Oh! vallée obscure de ténèbres et de brumes, jusques à quand me
+ tiendras-tu dans les chaînes! Mieux vaut mourir, mieux vaut
+ m'abriter dans l'ombre (divine), que l'isolement dans ces eaux
+ insondables!
+
+ Déjà, je les vois, les collines de l'Éternité, leurs sommets
+ verdoyants, couverts de fleurs magnifiques! Je bats les ailes
+ d'aigle, je vole de mes yeux, je lève mon front tout en haut et
+ j'ose regarder le soleil!
+
+ Ô Ciel! que tes voies sont splendides! C'est là que la liberté
+ éternelle domine. Et les airs qui soufflent sur tes hauteurs,
+ qu'ils sont doux, qu'ils sont inimaginables.
+
+Cette note mystique, dans les œuvres de certains des écrivains italiens
+de l'époque, les distingue profondément de leurs contemporains de
+Galicie et de Russie, qui se réclamaient pour la plupart du rationalisme
+intégral.
+
+ * * * * *
+
+Incontestablement, le plus original de tous ces écrivains, celui qui a
+joué un rôle prépondérant, est Samuel-David Luzzato (1800-1865). Il
+était né à Trieste, fils d'un pauvre menuisier, instruit et estimé. Il
+passa son enfance dans la misère et dans l'étude. Il sortit vainqueur de
+cette lutte pour l'existence et pour le savoir. Dès 1829, il était nommé
+recteur du Séminaire rabbinique de Padoue. Il put alors s'adonner
+librement à la science et former des disciples, devenus célèbres pour la
+plupart.
+
+Luzzato possédait une érudition vaste et profonde, un grand goût
+littéraire et une culture moderne. Tempérament méridional, le sentiment
+l'emportait chez lui sur la raison. Travailleur infatigable, l'esprit
+toujours en éveil, il était également versé dans la philologie,
+l'archéologie, la poésie et la philosophie. Il s'est essayé dans toutes
+ces branches, sans jamais tomber dans la médiocrité. Il créa la science
+du judaïsme en langue italienne, mais il fut surtout un écrivain hébreu.
+
+Il publia une édition très soignée des maîtres hébreux du Moyen-âge et
+révéla au public, voire même aux savants, des poètes comme Jéhuda
+Halévy[34]. Les annotations qui accompagnent ces éditions sont
+ingénieuses et scientifiques. Il publia lui-même des vers et des poèmes,
+dénués d'ailleurs d'inspiration et d'envolée poétiques, mais
+irréprochables de forme et de style[35]. Sa prose est énergique et
+précise, et conserve un charme oriental.
+
+[Note 34: Prague, 1840.]
+
+[Note 35: _Kinor Naïm_ (Lyre douce), Vienne, 1825, et autres.]
+
+Ce qu'il fut surtout, c'est un romantique juif. Son cœur de patriote
+répugnait aux attaques dirigées contre la religion et le nationalisme
+juifs par les humanistes allemands et galiciens. Il était ennemi du
+rationalisme, et le combattit toute sa vie. La science, dont il ne nie
+pas l'importance, ne vaut pas, pour lui, le sentiment religieux, qui
+seul est capable d'établir la suprématie de la morale.
+
+M.S. Bernfeld, dans son étude sur Rapoport[36], considère avec raison
+l'arrivée de ce romantique, de ce Chateaubriand juif, à une époque où le
+rationalisme triomphait partout dans les lettres hébraïques, comme un
+anachronisme surprenant. Le premier parmi les humanistes hébreux,
+Luzzato revendique un droit d'existence contemporaine non seulement pour
+la nationalité juive, mais aussi pour sa religion intégrale.
+
+[Note 36: Varsovie-Berlin, 1899.]
+
+«Toute nation qui possède un pays à elle peut subsister et parer à tous
+les événements même sans une religion distincte. Mais le peuple juif,
+dispersé dans tous les pays, ne peut se maintenir que grâce à son
+attachement à sa Foi. Sans la Foi, son assimilation avec les autres
+peuples est inévitable. Nous voyons, en Allemagne, des savants[37]
+s'occuper de la science du judaïsme comme on s'occupe de l'égyptologie
+ou de l'assyriologie, par amour pour la science, pour se faire une
+renommée ou, dans le meilleur cas, avec l'intention de glorifier le nom
+d'Israël. Ils ne reculent devant aucune exagération lorsqu'il s'agit de
+hâter l'émancipation politique des juifs. Pour ces gens, au bout du
+compte, Schiller et Gœthe ont plus d'importance et leur sont plus chers
+que tous les prophètes et les docteurs du Talmud. Or, cette science du
+judaïsme ne pourra pas survivre à la réalisation de l'émancipation et à
+la mort de ceux qui étudiaient la Thora et croyaient à la Foi avant
+d'avoir pris des leçons chez Eichhorn...[38].
+
+[Note 37: Jost dans son _Histoire du peuple juif_, etc.]
+
+[Note 38: Lettres de S.-D. Luzzato éditées par Groeber (Przemysl,
+1882-1889), p. 660.]
+
+«La véritable science juive, celle qui durera autant que le monde, c'est
+la _science fondée sur la Foi_; la science qui cherche à comprendre la
+Bible comme œuvre divine et qui sait apprécier l'histoire particulière
+du peuple dont le sort fut particulier, celle enfin qui cherche à
+saisir, dans les diverses époques de l'histoire du peuple juif, les
+moments de la lutte du génie du judaïsme contre le génie humain,
+universel, qui le guettait au dehors. Et comme dans tous les siècles
+nous voyons l'esprit divin du judaïsme l'emporter sur l'esprit
+humain,--le jour où ce dernier l'emportera, c'en sera fini de
+l'existence du peuple d'Israël.»
+
+On voit comment le romantique italien se rencontre avec Krochmal dans la
+conception du rôle providentiel d'Israël, tout en partant d'un point de
+vue différent. En somme, l'un et l'autre ne font qu'interpréter la
+conception ancienne de la sélection divine d'Israël et du «peuple élu».
+Mais, tandis que Krochmal ne voit dans la religion qu'une forme
+passagère dans l'existence de la nation, pour Luzzato la religion est
+une partie essentielle du judaïsme. Cette conception à la Bossuet de la
+religion ne l'égare cependant point, et il tâche de concilier la Foi
+avec les exigences de l'esprit moderne. La religion juive est pour lui
+la doctrine morale par excellence. Comme Heine, il voit l'humanité
+agitée par deux forces adverses: l'_atticisme_ et le judaïsme. Tout ce
+qui est justice, vérité, bien et abnégation est juif; tout ce qui est
+beau, rationnel, sensuel est _atticisme_. Luzzato ne craint pas de
+critiquer violemment les maîtres du Moyen-âge, principalement
+Maïmonide. Celui-ci a tenté une chose impossible en voulant accorder la
+science et la foi, la raison et le sentiment--Moïse avec Aristote--,
+choses qui ne se concilient jamais.
+
+«La science ne nous rend pas heureux, seule la morale suprême est en
+état de nous donner le vrai bonheur et la quiétude intérieure. Cette
+morale, ce n'est pas chez Aristote que nous la trouvons, mais uniquement
+chez les prophètes d'Israël.
+
+«Le bonheur du peuple juif, le peuple de la morale, ne dépend pas de son
+émancipation politique, mais de la Foi et de la Morale. Les rabbins
+français et allemands du Moyen-âge, naïfs et non cultivés, mais pieux et
+sincères, sont préférables aux esprits spéculatifs de l'Espagne, dont le
+raisonnement et la rhétorique ont faussé les esprits[39]».
+
+[Note 39: Lettres, 233.]
+
+Ces idées, si peu compatibles avec les tendances qui dominaient dans le
+camp des savants juifs en Allemagne, engagèrent Luzzato dans des
+discussions et des polémiques avec la plupart de ses amis. Luzzato ne
+s'attaqua pas seulement aux maîtres du Moyen-âge, il s'éleva aussi
+contre ses contemporains. Dans une de ses lettres, il va jusqu'à
+prétendre que Jost et ses collègues, qui croient faire une besogne utile
+en défendant le judaïsme contre ses ennemis, lui font plus de tort que
+ces ennemis. Ces derniers contribuent à la conservation du peuple juif
+comme nation à part, tandis que la critique rationaliste de la religion
+juive ne sert qu'à rompre les liens qui unissent la nation et à
+précipiter sa perte.
+
+«Quand, ô savants allemands, s'écrie-t-il avec véhémence, arriverez-vous
+à comprendre qu'entraînés comme vous l'êtes par le courant universel,
+vous permettez à l'ambition nationale de s'éteindre, et à la langue de
+nos ancêtres de tomber en désuétude, et que vous préparez ainsi
+l'invasion totale de l'athéisme... Tant que vous n'aurez pas enseigné
+que le Bien n'est pas visible aux yeux, mais sensible au cœur, le
+judaïsme ne fera que perdre[40]».
+
+[Note 40: Lettres, 668]
+
+Ce n'est pas le dogmatisme sec que Luzzato aime, ce ne sont pas les
+restrictions minutieuses ni les controverses rabbiniques; il est trop
+moderne, trop poète pour cela. Ce qu'il aime, c'est la poésie de la
+religion, c'est son élévation morale qui l'attire. Comme Jéhuda Halévi,
+le philosophe du sentiment dont il est le successeur, Luzzato a cette
+façon à part de sentir et de penser qui distingue les esprits
+_intuitifs_ du peuple juif. Il aima son pays natal et le montra dans ses
+écrits. Il sut aussi trouver des notes sionistes dans son recueil en
+vers _Kinor Naïm_ et dans ses lettres.
+
+ * * * * *
+
+Luzzato a fait école. De nos jours encore des savants et des stylistes
+remarquables en Italie, comme J.-V. Castiglioni, E. Lolli, etc., ont
+puisé leur science dans les écrits du maître et s'en réclament. Ses
+travaux philologiques et linguistiques ont une valeur inappréciable.
+L'édition récente de ses lettres en cinq volumes, publiée par Groeber, à
+laquelle nous avons emprunté la plupart des passages cités, prouve
+suffisamment son influence sur ses contemporains.
+
+Il fut un maître et un prophète. Il couronna dignement l'œuvre de la
+Renaissance de la littérature hébraïque inaugurée par un de ses
+ancêtres, un autre Luzzato.
+
+Un siècle d'efforts et de labeur ininterrompus avait préparé la
+résurrection de la langue hébraïque. L'hébreu devenu une langue moderne,
+touchant à toutes les branches de la pensée, il s'agissait de l'imposer
+aux masses orthodoxes et d'en faire un instrument puissant
+d'émancipation sociale et religieuse. Par la direction que Luzzato sut
+imprimer aux esprits, la chose devint aisée. Il a trouvé la _clef du
+cœur_ de ces masses.
+
+Une missive en vers d'un jeune poète lithuanien, datée de 1857[41],
+traduit éloquemment les sentiments éprouvés par l'école littéraire
+naissante à l'égard du maître italien.
+
+[Note 41: Poésies de Gordon, I, St-Pétersbourg, 1884.]
+
+ «Du pays de la glace, où les fleurs et le soleil ne durent que
+ deux, trois mois, ces vers de salut s'envolent, comme les oiseaux
+ devant la gelée, vers le glorieux habitant du Midi, trônant au
+ milieu des savants et honoré par les pieux; celui dont le cœur
+ brûle d'un, amour ardent pour son peuple et pour la langue
+ hébraïque.»
+
+Ce pays, c'était la Lithuanie, où le mouvement littéraire venait de
+faire une entrée triomphale et apporter la lumière et la science. Le
+jeune poète était Juda-Léon Gordon, devenu le plus grand poète juif du
+XIXe siècle.
+
+ * * * * *
+
+Nous terminons ici la première partie de notre étude, consacrée
+spécialement à l'évolution de la littérature hébraïque dans l'Europe
+occidentale. Son avenir, c'est l'Orient!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'HUMANISME EN RUSSIE.--LA LITHUANIE.
+
+
+Nous sommes en pays juif; le seul peut-être qui subsiste encore[42].
+
+[Note 42: Voir notre livre en hébreu: _Massa be-Lita_ (Voyage en
+Lithuanie), Jérusalem, 1899.]
+
+Derniers venus à participer au mouvement intellectuel du judaïsme
+européen, les juifs lithuaniens surgissent dans la seconde moitié du
+XVIIe siècle comme un organisme social individuel, nettement tranché
+dès son apparition. Les rabbins, les savants de la Lithuanie acquièrent
+une renommée sans conteste; ses écoles rabbiniques deviennent les
+centres actifs de la science talmudique.
+
+Le «Synode des quatre régions de la Lithuanie» avec Brest et plus tard
+Vilna à leur tête, régissait d'une façon indépendante les destinées des
+populations juives de ce pays, si différentes de celles de la Pologne
+proprement dite.
+
+Les révolutions et les perturbations qui ont amené la décadence sociale
+et religieuse des juifs polonais pendant le XVIIIe siècle n'ont
+presque pas touché ce coin délaissé. L'invasion des Cosaques n'est pas
+allée non plus jusque là. L'annexion prématurée de la Lithuanie à la
+Russie a sauvé cette province de l'état d'anarchie et de l'effervescence
+qui agitèrent la Pologne pendant la dernière période de son existence.
+
+Abandonnés à leur destin, négligés par les autorités et formant la
+presque totalité des habitants urbains de ce pays, les juifs lithuaniens
+réalisaient en plein XVIIIe siècle un milieu national théocratique
+juif. Le Talmud leur servait de code civil et religieux; l'autorité
+rabbinique, appuyée du synode central et des _Cahals_ locaux, jugeait en
+dernier ressort de tout et avait la haute main sur les intérêts
+matériels et moraux de ses subordonnés. L'étude de la Loi était poussée
+à outrance, et le fait d'avoir un illettré, un «_Am-haarez_»
+(littéralement rustre) dans sa famille était considéré comme une injure.
+
+Terre promise du rabbinisme, tout y favorisait l'éclosion d'un milieu
+national juif.
+
+La pauvreté naturelle du pays, le sol infertile, les forêts
+impénétrables, l'absence de grands centres civilisés, tenaient à l'écart
+les grands seigneurs polonais, qui préféraient demeurer en Pologne. Les
+pieux lettrés échappés aux persécutions religieuses de tous les pays de
+l'Europe, de France et d'Allemagne surtout, pouvaient librement
+s'adonner à l'étude du Talmud et aux pratiques religieuses. Aucune
+immixtion étrangère ne venait les troubler. Le ciel inclément,
+l'absence de toute distraction ne gênaient pas beaucoup ces évadés du
+ghetto pour qui le Livre et la lettre morte représentaient tout. Le
+traitement hautain et arbitraire que le «noble» infligeait à son
+«facteur» et intendant juif, les humiliations de toute nature au prix
+desquelles il lui était permis de vivre--car sans la protection des
+seigneurs il n'aurait pas pu subsister un instant dans ses rapports avec
+les paysans miséreux et orthodoxes--ne l'affectaient pas outre mesure et
+ne blessaient pas profondément son amour-propre. Dans son for intérieur
+il s'estimait supérieur par sa moralité et par son origine au «Poritz»
+(seigneur) polonais, insensé et extravagant.
+
+Dans les villages, les juifs dominaient, en tant que possesseurs et
+intendants des serfs. Dans les villes difformes avec leurs bâtisses tout
+en bois, ce sont eux qui formaient le gros des marchands, des courtiers,
+des artisans et des ouvriers même. Tous menaient une vie misérable et
+soutenaient une lutte âpre pour l'existence. Cette vie de soumission et
+de misère, sans jouissance hors les joies intimes de la famille, sans
+ambition hors celle de l'étude de la Loi, disciplinée par l'autorité
+religieuse et purifiée par des mœurs austères et rigides, a marqué d'un
+coin spécial le caractère de ces foules. L'esprit était constamment tenu
+en éveil par la dialectique talmudique et par l'ingéniosité qu'il
+fallait déployer pour se procurer le pain quotidien. C'est à peine si
+les rêves messianiques, appuyés plutôt sur la croyance dans la suprême
+justice et dans la supériorité morale et religieuse d'Israël que sur
+une conception mystique, venaient embellir cette existence triste et
+morne.
+
+Telle était, et telle est encore en partie la manière d'être de cette
+population sobre, énergique, mélancolique et subtile qui forme de nos
+jours la masse des deux millions de juifs résidant en Lithuanie et dans
+la Russie Blanche, et qui envoie aux grandes capitales de l'Europe et
+aux pays d'outre-mer les émigrants israélites les plus laborieux et les
+plus doués en ressources intellectuelles et morales.
+
+La seconde moitié du XVIIIe siècle, grâce à la paix qui régnait dans
+le pays depuis sa soumission à la Russie, fut le témoin de l'apogée des
+études rabbiniques. Les écoles supérieures, les «Yeschiboth», devinrent
+des centres d'attraction pour l'élite de la jeunesse; le nombre des
+auteurs et des érudits augmenta considérablement, et les imprimeries
+hébraïques étaient en pleine floraison. L'idéal de tous les juifs
+lithuaniens était, sinon de marier leur fille à un «érudit», du moins de
+nourrir à leur table un «bochour», c'est-à-dire un élève-rabbin. La
+«Thora», c'est la meilleure «sechora» (marchandise),--chante toute mère
+lithuanienne en berçant son fils.
+
+Une autorité rabbinique telle que les siècles derniers n'en ont plus
+connu de pareille, est venue consacrer par son génie sobre et
+indépendant et par sa grandeur morale cet état d'âme du Judaïsme
+lithuanien qu'il personnifiait dans sa plus haute expression.
+
+Élie de Vilna, surnommé le «Gaon», sut résister à l'assaut du Hassidisme
+qui menaçait de conquérir les masses lithuaniennes, sinon les lettrés.
+
+Pour parer aux dangers du mysticisme, qui exerçait un si puissant
+attrait sur les esprits que la casuistique sèche et subtile du
+rabbinisme ne parvenait pas à apaiser, il se décida à rompre avec la
+scolastique en faveur d'une interprétation relativement plus rationnelle
+des textes et des lois. Il alla même--chose inouïe en son temps et que
+seule sa popularité pouvait excuser--jusqu'à affirmer l'utilité des
+sciences profanes et positives dont l'étude ne pouvait que servir celle
+de la Loi. Personnellement, il publia un traité de mathématiques et
+s'occupa avec ardeur de recherches philologiques. Ses élèves suivirent
+son exemple; ils traduisirent en hébreu plusieurs ouvrages
+scientifiques, et fondèrent des écoles et des foyers de puritanisme en
+Lithuanie et jusqu'en Palestine. La «Yeschiba» de Volosjin est devenue
+depuis un siècle le centre du talmudisme traditionnel et du rationalisme
+rabbinique.
+
+Il serait téméraire de présumer que l'écho de la science des
+encyclopédistes soit parvenu jusqu'à ce milieu fermé par un double mur
+politique et religieux. Les langues européennes y étaient inconnues, et
+c'est dans l'œuvre des savants juifs du Moyen-âge, tels que Maïmonide,
+Albo, etc., que les élèves du Gaon lithuanien ont cherché leur
+nourriture intellectuelle. Il en résulta une science hétéroclite et
+singulière. Des notions et des théories fausses et surannées furent
+introduites par eux en hébreu et eurent cours. Lorsqu'un certain Élie,
+rabbin de la fin du XVIIIe siècle, voudra réunir en un corps toutes
+les données de la science, il écrira une sorte d'encyclopédie bizarre,
+le _Sefer Haberith_[43] (Livre de l'Alliance). À côté des données
+géographiques les plus fantaisistes, il réunira des lois physiques et
+des découvertes chimiques couvertes par des formules magiques. Ce livre,
+qui n'est pas unique dans son genre, a été maintes fois réimprimé, et de
+nos jours encore il fait les délices des lecteurs orthodoxes.
+
+[Note 43: 2me édit. Vienne, 1824.]
+
+Pendant longtemps, le gouvernement russe ne s'est pas occupé de l'état
+intellectuel de ses sujets juifs. Ceux-ci ne demandaient pas mieux que
+de conserver leur liberté intérieure. La façon dont le gouvernement les
+traitait n'était d'ailleurs pas de nature à leur inspirer une trop
+grande confiance envers lui. Il ne pouvait être question d'une
+russification même relative de ces masses à une époque où la
+civilisation et la langue russes n'étaient qu'à l'état d'embryon.
+
+Ce n'est qu'avec l'avènement d'Alexandre Ier que les réformes
+projetées par le gouvernement eurent leur contre-coup sur le ghetto
+lointain. Une commission spéciale fut instituée pour étudier les
+conditions de la vie des juifs et les moyens d'améliorer leur état
+matériel et intellectuel. Le premier contact intime entre juifs et
+russes se fait dans la petite ville de Sklow, presque exclusivement
+habitée par des juifs. Cette ville formait une étape importante sur la
+route qui menait de la capitale à l'Occident, et ses habitants juifs
+eurent l'occasion d'entrer en relation avec les personnages de marque,
+russes et étrangers, qui se rendaient à la capitale[44]. Un cercle de
+lettrés influencés par les Meassfim s'y fonda, et c'est de ce milieu que
+nous parvient un curieux document littéraire qui témoigne des espérances
+que les réformes projetées par le gouvernement d'Alexandre Ier pour
+l'amélioration de l'état des juifs, avaient suscitées. Dans un pamphlet
+intitulé _Sineath Hadath_ (Haine religieuse), publié en 1804 à Sklow, en
+hébreu, et traduit plus tard en russe, l'auteur, un nommé Nevachovitz
+(grand'père du célèbre savant M. Metchnikoff, de l'Institut Pasteur)
+proteste énergiquement au nom de la vérité et de l'humanité contre le
+mépris qu'on professe à l'égard des juifs.
+
+[Note 44: Déjà, en 1780, le passage de l'impératrice Catherine II
+donna lieu à la publication d'une ode hébraïque publiée à Sklow.]
+
+ Être méprisé, honni, est-ce peu? Ô torture qui dépasse toutes les
+ autres, blessure que rien n'égale.... Les vents, le tonnerre et la
+ tempête réunis ne pourraient étouffer les cris de souffrance de
+ l'être méprisé par les autres....
+
+ * * * * *
+
+ Chrétiens! Ne cherchez pas le _juif_ dans l'_homme_, mais cherchez
+ plutôt l'_homme_ dans le juif. Je jure qu'un juif fidèle à sa foi
+ ne peut pas être un homme méchant, ni un mauvais citoyen...
+
+Hélas! ce premier appel restera sans écho comme les suivants. Un siècle
+se sera passé qu'en Russie on n'aura pas encore reconnu la qualité
+d'homme au juif non converti.
+
+Les espérances que les guerres napoléoniennes avaient fait naître parmi
+les populations juives de la Lithuanie furent déçues. Une main de fer
+s'abattit sur eux et ils continuèrent à végéter misérablement dans leur
+coin sombra et délaissé.
+
+ * * * * *
+
+On raconte que lorsque Napoléon entra à la tête de la Grande Armée à
+Vilna, il fut tellement frappé par le caractère juif de cette ville
+qu'il s'écria: «Mais c'est la Jérusalem de la Lithuanie!» Nous ne savons
+ce qu'il y a de vrai dans ce mot attribué à l'empereur. Dans tous les
+cas, aucune autre ville ne mériterait plus ce surnom. La résidence du
+«Gaon» était déjà au XVIIIe siècle une métropole juive. L'élimination
+systématique et voulue de l'élément polonais, surtout depuis
+l'insurrection de 1831, la prohibition de la langue polonaise, la
+fermeture de l'Université ainsi que l'absence de l'élément lithuanien
+ont fait de Vilna la grande ville juive pendant tout le XIXe siècle.
+Capitale détrônée d'un peuple trahi par sa noblesse, abandonnée par ses
+habitants autochtones, elle devient le centre d'une société juive
+indépendante et que rien ne gêne dans son développement intérieur. Sans
+le moindre abandon de la tradition rabbinique qui lui sert de base
+constitutionnelle, elle se laisse peu à peu pénétrer par les idées
+modernes.
+
+L'humanisme allemand, la «Haskala» n'a pas rencontré de résistance
+réelle dans ce monde relativement éclairé et préparé par l'école de
+Gaon. Ce sont les élèves rabbiniques eux-mêmes qui fourniront les
+premiers représentants de l'humanisme en Lithuanie. Ils mettront autant
+d'ambition à cultiver la langue hébraïque et à étudier les sciences
+profanes dans cette langue qu'ils en ont mis à approfondir et à creuser
+le Talmud. Issus du peuple, vivant de sa vie et partageant ses misères,
+séparés de la société chrétienne par une barrière de prescriptions qui
+leur semble infranchissable, les premiers lettrés lithuaniens
+apporteront dans leur amour naissant pour la science et pour les lettres
+hébraïques ce désintéressement qui caractérise les idéalistes du ghetto.
+
+Un cercle de lettrés, les «Berlinois», se fonda vers l'an 1830 à Vilna,
+et des cercles analogues se formèrent un peu plus tard dans la province.
+Ils poursuivirent avec zèle la culture de la littérature hébraïque.
+
+Deux écrivains de valeur, tous deux de Vilna, l'un poète et l'autre
+prosateur, ouvrent la marche de l'évolution littéraire en Lithuanie.
+
+Abraham Ber Lebensohn (Adam Hacohen) (1794-1880), surnommé le «père de
+la Poésie», était né à Vilna. Orphelin de mère, il connut une enfance
+triste et fut privé des seules consolations accessibles à l'enfant du
+ghetto--l'amour et les soins maternels. À l'âge de trois ans il entra
+dans le «Héder»; à sept ans il étudiait déjà le Talmud, puis la
+casuistique et enfin la Cabbale. Cette dernière, d'ailleurs, n'exerça
+qu'un faible attrait sur l'esprit du futur poète. L'étude approfondie de
+la Bible et de la grammaire hébraïque, qui étaient déjà à la mode à
+Vilna, modela son esprit. La lecture des œuvres de Wessely, pour lequel
+il professa une profonde admiration pendant toute sa vie, exerça une
+influence décisive sur sa vocation de poète.
+
+Dans ses premiers essais, Lebensohn ne diffère pas encore des nombreux
+élèves rabbiniques qui s'amusaient à traduire en vers tous les
+événements du jour. Une élégie à la mémoire d'un rabbin, une ode
+célébrant la gloire douteuse d'un noble Polonais, et d'autres produits
+de ce genre, tels étaient les sujets habituels de la muse à cette
+époque, et tels furent aussi les premiers essais de notre auteur. Rien
+n'y révèle encore le futur poète de mérite. Un peu plus tard il se mit à
+apprendre l'allemand, mais sa connaissance de cette langue demeura
+superficielle. Hanté par la gloire de Schiller, il se consacra à la
+poésie et imita les poètes allemands. Mais il ne réussit jamais à saisir
+à la lettre le sens de la poésie allemande, ni à comprendre les poésies
+érotiques. L'élève rabbinique à l'esprit puritain et aux mœurs austères
+n'y voyait qu'images poétiques et que symboles.
+
+Sa vie ne différa guère de celle des juifs pauvres du ghetto. Marié très
+jeune par son père, il se trouve tout d'un coup aux prises avec
+l'existence sans avoir connu ni les emportements, ni la jeunesse, ni les
+passions, ni l'amour, sans avoir connu les luttes intérieures qui se
+disputent le cœur de l'homme. Le sentiment de la nature, l'esthétique
+pure, étaient un pays inconnu pour ce fils du ghetto; la conception de
+l'art sans but moral aurait dépassé sa compréhension et sa mentalité
+puritaines. Trop libre-penseur pour embrasser la carrière rabbinique, il
+enseigna l'hébreu aux enfants. C'est là une profession peu rétribuée, et
+encore moins estimée, dans un milieu où les ignorants même sont lettrés,
+et où le petit choix d'occupations jette dans l'enseignement tous ceux
+qui manquent d'énergie ou de chance, les déclassés et les maladroits.
+Dix ans d'enseignement quotidien depuis huit heures du matin jusqu'à
+neuf heures du soir ébranlèrent fortement sa santé. Il tomba malade et
+dut renoncer à l'enseignement, au grand profit de la poésie hébraïque.
+Il devint courtier, et le peu de loisir que ses nouvelles occupations
+lui laissèrent, il les consacra à sa muse. Ce courtier harassé par la
+besogne quotidienne était un pur idéaliste. Certes, Lebensohn n'était
+pas fait de cette étoffe qui forme les rêveurs et les grands poètes.
+Mais, dans cet esprit rationnel et logique jusqu'à la sécheresse, il y
+avait un coin intime, mélancolique et profond. Il professa un amour
+profond, exalté, pour la langue hébraïque. Cette langue n'est-elle pas
+belle, admirable, n'est-elle pas la dernière relique sauvée du naufrage
+de tous les biens nationaux de notre peuple? Et n'est-il pas enfin, lui,
+l'héritier des prophètes, le poète et le pontife de langue sacrée? Avec
+quel orgueil il nous dévoile son état d'âme:
+
+ Je m'assois devant la table «divine», je prends ma plume, cette
+ plume qui écrit la langue sacrée, la langue de notre Loi, la langue
+ de notre peuple, Sela! Ô Dieu, guide mon esprit, n'est-ce pas dans
+ Ta langue sainte que je chante?[45]
+
+[Note 45: _Schirei sefath kodesch_ (Chants de la Langue sacrée).
+Vilna, 1850, I.]
+
+Fils de son milieu, élève des rabbins, il joindra à son âme de primitif
+la dialectique d'un raisonneur. Mais il n'arrivera jamais à comprendre
+le monde intérieur de luttes et de passions qui agite la vie
+individuelle des hommes. Il croira qu'il suffit de copier les auteurs
+allemands et d'aligner des vers pleins d'emphase pour créer des poèmes
+érotiques et pour chanter la nature. Son poème «David et Bathséba» est
+une œuvre manquée; ses descriptions de la nature sont sèches et
+factices. Il ne sera pas capable de se rendre compte exactement des
+choses contemporaines. Le moindre événement produira sur lui un effet
+considérable. Il saluera par des odes les réformes militaires et civiles
+de Nicolas Ier, qui furent si préjudiciables au judaïsme. Et dans son
+enthousiasme il s'écriera: «Maintenant Israël ne connaît plus que le
+bien!» Lorsqu'un banquier juif quelconque sera nommé consul général en
+Orient, il saluera ce fait sans portée en vers dithyrambiques qu'il
+dédiera à ce pauvre homme «au nom des juifs de la Lithuanie et de la
+Russie Blanche.»
+
+Mais partout où le cœur du poète bat à l'unisson avec les sentiments du
+milieu juif, partout où il se laisse aller à la tristesse et à la
+mélancolie spéciale qui se dégage de ce milieu, il atteint une hauteur
+morale et une vigueur lyrique qui ne seront pas dépassées. À travers les
+trois volumes que forment ses poésies, nous trouvons, à côté de nombreux
+poèmes sans valeur, beaucoup de perles de style et de pensée. Le cri de
+détresse contre les misères qui accablent l'humanité, les protestations
+douloureuses contre l'absence de pitié parmi les hommes, ainsi que le
+refus obstiné de comprendre l'implacable cruauté de la nature qui nous
+enlève les êtres les plus chers et notre impuissance devant la mort, ont
+inspiré à notre poète une de ses plus belles poésies.
+
+ La pitié n'est-elle pas la fille des cieux? Ne la trouvons-nous pas
+ même chez les bêtes et chez les reptiles? Seul l'homme ne la
+ connaît pas. Il se fait le tyran de son prochain...
+
+Mais ce n'est pas seulement l'homme qui ne veut pas connaître cette
+fille des cieux, la nature elle-même la méconnaît et se montre
+implacable.
+
+ Ô monde! Demeure de deuil, vallée des pleurs. Tes fleuves sont des
+ larmes. Ton sol de la cendre. Sur ta surface tu portes des hommes
+ en deuil. Dans tes entrailles des cadavres. Derrière les montagnes
+ couvertes de neige et de glace, une voiture apparaît. Son
+ conducteur, un homme, est assis à l'intérieur. À côté de lui sa
+ femme, beaux comme les fleurs tous deux et sur leurs genoux jouent
+ des enfants délicieux. Ah! c'est un convoi de morts. Ils sont
+ partis vivants pour s'égarer, périr dans les glaces du monde.
+
+ Parmi la détresse environnante et la ruine de toutes les
+ espérances, seule la mort plane impitoyable, menaçante et
+ victorieuse.
+
+ * * * * *
+
+ Dans une autre poésie intitulée «La Pleureuse», parlant également
+ de la pitié, le poète s'écrie:
+
+ Ton ennemie (la cruauté) est plus forte que toi. Si toi tu es un
+ feu ardent, elle est un courant d'eau glacée!
+
+ Malheur à toi, ô pitié! Qui donc aura pitié de toi?
+
+Dans quelques traits énergiques le poète hébreu sait décrire l'inanité
+de l'homme devant la création. Le sort des Hamlets et des Renés est plus
+enviable que celui du «Plaintif» du ghetto. Eux au moins, avant de se
+jeter dans la mélancolie et d'embrasser le pessimisme, avaient goûté à
+la vie, ils ont connu ses charmes et ses déboires. Pour le désabusé du
+ghetto, les plaisirs personnels et les voluptés de la vie ne comptent
+pas. C'est au nom de la morale suprême qu'il s'érige en philosophe
+pessimiste.
+
+ Notre existence est un souffle léger comme une barque. Notre
+ tombeau est au seuil de notre vie, il nous attend dès le ventre de
+ notre mère.
+
+ Nous sommes ici depuis les origines de la Terre; elle nous change
+ comme l'herbe de sa surface. Elle demeure stable; seuls nous
+ passons sans retour, sans même l'alternative de ne pas débarquer
+ ici-bas.
+
+ Nous sommes pour le monde ce qu'est le roseau pour le berger.
+
+ Avant qu'il ait fini de dévorer une génération, l'autre est prête à
+ passer.
+
+ L'un est englouti, l'autre emporté. Où est notre salut?
+
+ À cette ruine universelle, à ce déchaînement des éléments que le
+ plaintif, tout imbu qu'il est de la justice providentielle, se
+ refuse à comprendre, vient se joindre la méchanceté humaine.
+
+ Et toi aussi tu deviens le fléau de ton frère. À cette armée
+ céleste, ton prochain se joint, lui aussi... Du courroux de
+ l'homme, ô homme! jamais tu ne seras exempt... Sa jalousie ne
+ finira qu'avec ta disparition.
+
+ Et cependant y a-t-il quelque chose de réel, de durable dans la
+ vie? Non!
+
+ Où sont-elles, les générations oubliées? Leur nom même a disparu.
+ Qui échappera à son sort? Pas un seul. Personne ne sera soustrait à
+ la mort. La richesse, la sagesse, la force, la beauté ne sont rien,
+ rien...
+
+Puis, dans un élan de révolte, notre poète s'écrie:
+
+ Si je savais que ma voix dût suffire pour détruire avec
+ retentissement toute la création et les armées célestes, je
+ lancerais d'une voix de tonnerre, je crierais: Arrête! Je
+ rentrerais dans le néant avec le reste des hommes. Les vivants
+ n'ont-ils pas conscience que la tombe les engloutira après une vie
+ de tristesses et de misères cruelles?
+
+ Toute la vie humaine est comme l'éclair qui précède la foudre de la
+ mort!
+
+Il faut arriver jusqu'à nos jours pour voir cette même pensée reprise
+certes avec moins de vigueur par Maupassant dans _Sur l'eau_.
+
+Mais, au bout du compte,
+
+ l'homme n'a rien que la conscience douloureuse; il est nu et
+ affamé, mou et sans énergie aucune. Il désire tout ce qu'il n'a
+ pas, languissant jour et nuit.
+
+L'incertitude devant la mort, la frayeur devant la fin fatale, le regret
+cuisant de la disparition des êtres chers, qui forment le fond du
+caractère des juifs même les plus croyants, sont exprimés dans une de
+ses plus belles poésies: «L'Agonisant.» Le scepticisme du Maskil
+l'emporte sur l'optimisme du juif dans «Le savoir et la mort.»
+
+Un grand malheur vient frapper notre poète. La mort prématurée de son
+fils, le jeune poète Micha Joseph, sur lequel on avait fondé tant de
+légitimes espérances, lui arrache des cris de détresse et de désespoir.
+
+ De mon nid qui a déniché mon oiseau? De ma demeure qui a dérobé ma
+ lyre? Qui a brisé ma harpe et m'a apporté des lamentations? Qui a
+ dit à mes espérances tout d'un coup: renversez-vous!
+
+Il y a dans ces poésies de quoi faire la fortune d'un grand poète,
+malgré le fatras de vers médiocres et fastidieux qu'il faut savoir
+éliminer. Contemporain d'Alfred de Vigny, on trouve chez lui plus d'un
+point de ressemblance avec le solitaire hautain. Mais il va sans dire
+que jamais Lebensohn n'a connu l'œuvre du poète français.
+
+Les poésies de Lebensohn, publiées à Vilna, en 1852, sous le titre de
+_Schiré Sefath Kodesch_ (Poésies de la langue sacrée), furent
+accueillies avec enthousiasme, et l'auteur fut salué comme le «Père de
+la Poésie.» Il publia aussi plusieurs ouvrages traitant des questions de
+grammaire et d'exégèse.
+
+Lorsque le célèbre philanthrope Montefiore se rendit en Russie en 1848
+pour solliciter du gouvernement du Tsar l'amélioration de l'état civil
+des juifs et l'introduction des réformes scolaires, Lebensohn se rangea
+publiquement du côté des réformateurs. Selon lui, l'abaissement des
+juifs est dû à trois causes principales:
+
+1º L'absence de la «Haskalah», c'est-à-dire d'une éducation rationnelle
+fondée sur la connaissance de la langue du pays, des sciences usuelles
+et sur l'enseignement d'un métier manuel;
+
+2º L'ignorance des rabbins et des prédicateurs en tout ce qui ne touche
+pas la religion;
+
+3º La recherche du luxe et les excès en matière de table et
+d'habillement.
+
+Si les deux premières causes sont plus ou moins justifiées, la troisième
+fait sourire par sa conception naïve. L'auteur ayant devant lui une
+population d'affamés dont la majorité ne connaît l'usage de la viande en
+dehors du jour de samedi, trouve moyen de leur reprocher leurs excès
+gastronomiques et leur mise luxueuse! Nous verrons que la plupart des
+Maskilim russes ont partagé cette manière de voir.
+
+En 1867, au moment où la lutte pour l'émancipation des juifs et pour les
+réformes intérieures atteignait son apogée, Lebensohn publia à Vilna son
+drame _Emeth ve-Emouna_ (Vérité et Foi) qu'il avait composé une
+vingtaine d'années auparavant. Œuvre purement didactique, d'où toute
+chaleur poétique est absente. Le style, il est vrai, est clair et
+coulant, et le problème moral est nettement posé. Mais l'absence de
+toute étude de caractères, et des moments psychologiques qui font le
+principal mérite des œuvres dramatiques, font de cette pièce un traité
+de morale ennuyeux et sans valeur. Le cadre du drame est simple. C'est
+_Scheker_ (Mensonge) qui cherche à séduire et à gagner _Hamon_ (Foule).
+Il veut lui donner en mariage sa fille _Emouna_ (Foi). Celle-ci est
+également disputée par _Emeth_ (Vérité) et _Séchel_ (Raison).
+
+L'influence directe de M.-H. Luzzato sur cette œuvre est manifeste.
+Comme ce dernier, le sceptique Lebensohn ne va pas jusqu'à douter de la
+Foi; c'est contre le mensonge, contre l'hypocrisie et contre la fausse
+piété, celle qui persécute et qui plonge dans l'ignorance, qu'il
+s'élève. «La raison pure ne s'oppose pas à la religion pure.» Telle a
+été la devise adoptée par l'école de Vilna. Abstraction faite de la
+croyance dans la Divinité comme principe primordial, la raison invoquée
+par l'auteur est la raison positive, celle de la science, de la justice,
+de la logique rationnelle. Il combat, dans des monologues verbeux, la
+superstition et le fanatisme des orthodoxes. Mais toute la haine du
+Maskil contre le fanatique obscurantisme trouve son expression dans le
+personnage de _Zibeon_, tartufe juif et principal aide de camp de
+Scheker (mensonge). Le Tartufe juif présente une figure autrement
+complexe que celle qu'a créée Molière. Zibeon est un rabbin thaumaturge,
+fin sophiste et casuiste cauteleux; toute la scolastique a passé par
+là. Dans sa haine contre les adversaires de la Haskala, Lebensohn le
+présente, en outre, comme un hypocrite, bon vivant et lascif, ce qui
+n'est généralement pas vrai. Le prétendu Tartufe du Ghetto n'est pas
+hypocrite, car il est croyant et, par conséquent, sincère. C'est son
+fanatisme, son aveuglement religieux qui le pousse aux pires excès.--En
+revanche notre auteur est plein d'admiration pour _Séchel_ (Raison),
+_Hochma_ (Science), _Emeth_ (Vérité) et même pour _Emouna_ (Foi).
+
+Dans cette œuvre si peu poétique, on trouve cependant une page
+remarquable, c'est la prière de Séchel qui sollicite Dieu de libérer
+Emeth. Le triomphe de la vérité clôt le drame. Trait caractéristique à
+noter: ni _Regesch_ (Sentiment), pourtant si juif, ni _Taava_ (Passion)
+ne figurent dans cette galerie de personnages allégoriques personnifiant
+les attributs moraux. C'est que pour Lebensohn comme pour toute l'école
+humaniste de cette époque, la _raison_ seule importait et devait suffire
+pour faire prévaloir la vérité.
+
+De son temps ce drame suscita des passions parmi les orthodoxes. Un
+rabbin lettré, M. L. Malbim, crut même devoir intervenir, et, aux
+attaques dirigées par Lebensohn, il répondit par une autre pièce
+(_Maschal u-Melitza_) dans laquelle il prend la défense des orthodoxes
+contre les accusations des Maskilim mal intentionnés.
+
+ * * * * *
+
+Si A. B. Lebensohn est considéré comme le père de la poésie, son non
+moins célèbre contemporain et compatriote Mardochée Aron Ginzbourg peut
+passer à juste titre pour le premier maître de la prose hébraïque
+moderne. Ginzbourg est le créateur de la prose réaliste en hébreu,
+quoiqu'il soit resté profondément imbu du style et de l'esprit de la
+Bible. Là où le style biblique ne peut, sans être torturé ou sans se
+servir de périphrases, traduire la pensée moderne, Ginzbourg n'hésite
+pas à faire des emprunts, toujours excellents et sans préjudice pour
+l'élégance de la langue, aux ouvrages talmudiques et même aux langues
+modernes. Car, nous ne cesserons de l'affirmer, c'est une erreur de
+croire qu'il existe un style néo-hébraïque essentiellement différent de
+celui de la Bible, comme il existe un néo-grec et un grec classique.
+L'hébreu moderne n'est qu'une adaptation de l'hébreu ancien plus
+conforme à l'esprit nouveau et aux idées nouvelles. Les quelques
+ultra-novateurs, peu nombreux d'ailleurs, ne font que confirmer cette
+assertion.
+
+Comme écrivain, Ginzbourg s'est montré très fécond et nous a laissé une
+quinzaine de volumes sur divers sujets. Doué d'un bon sens naturel et
+possédant une instruction moderne plus solide que la plupart des
+écrivains du temps, il a exercé une très grande influence sur ses
+lecteurs et sur le développement de la littérature hébraïque. Son
+_Abieser_, sorte d'autobiographie très réaliste, est un tableau saillant
+de l'éducation défectueuse et des mœurs arriérées du ghetto que
+l'écrivain critique avec une finesse remarquable et dénonce au nom de la
+civilisation et du progrès. Il publia, en outre, deux volumes sur les
+guerres napoléoniennes, un volume sur l'accusation de Meurtre rituel à
+Damas sous le titre: _Hamath Damesek_ (1840), une histoire de la Russie,
+une traduction de la Mission de Philon d'Alexandrie, un traité de
+stilistique (Débir). Ses ouvrages, publiés tous de son vivant à Vilna, à
+Prague et à Leipzig, et réédités depuis, obtinrent un grand succès, et
+il est l'un des créateurs d'un public de lecteurs hébreux. Cependant il
+faut dire que le réalisme de notre auteur et son style précis et juste
+n'ont pas été accueillis d'emblée par la grande masse du public. Leur
+goût n'était pas assez affiné pour les apprécier, et leur sensibilité de
+primitifs ne pouvait pas encore se plaire à la description réelle des
+choses. C'est ce que la deuxième génération d'écrivains lithuaniens
+avait compris en introduisant le romantisme dans la littérature
+hébraïque.
+
+ * * * * *
+
+Pour avoir été le premier foyer littéraire, Vilna n'était pourtant pas
+le centre unique des lettres hébraïques en Russie. Dans le midi russe,
+et indépendamment de l'École de Vilna, des cercles littéraires procédant
+de ceux de la Galicie se formèrent de bonne heure.
+
+À Odessa, cette fenêtre européenne ouverte sur l'empire du Tsar, nous
+voyons se fonder la première communauté juive éclairée. Les lettrés y
+affluèrent de toutes parts et surtout de la Galicie. S. Pinsker et I.
+Stern sont les représentants de la science du judaïsme en Russie,
+auxquels le caraïte Firkovitz apporte un concours précieux. Eichenbaum,
+Gottlober et d'autres se font remarquer comme poètes et comme
+écrivains.
+
+Isaac Eichenbaum (1796-1861) fut un poète gracieux. En dehors de ses
+écrits en prose et de son traité remarquable sur le jeu d'échecs, nous
+possédons de lui un recueil en vers intitulé _Kol Zimra_[46]. Sa lyre
+tendre et douce, son style élégant et clair rappellent souvent Heine.
+Nous lui empruntons un fragment de son poème «Les Quatre Saisons»:
+
+[Note 46: Leipzig, 1836.]
+
+ L'hiver s'en est allé, le froid a déserté; les eaux fondent sous
+ les flèches du soleil. Sur la pente du rocher un ruisseau fait
+ couler ses eaux limpides. Seule ma bien aimée n'est pas attendrie,
+ tous les feux de mon amour ne peuvent fondre la glace de son cœur.
+
+ Les collines se revêtent d'allégresse, sur la surface des vallées
+ la joie sourit, le sycomore est rayonnant, la vigne jubilante, et,
+ dans les enfoncements de la montagne en dentelle, l'épine trouve un
+ nid. Cependant mes soupirs m'abattent. Seule mon amie ne veut
+ m'entendre.
+
+ Tout ce qui vit dans les champs chante; sur terre les animaux
+ jubilent et dans les branches les «ailés» chantent à deux. Seule ma
+ colombe détourne ses pas de moi, et sous l'ombre de mon toit je
+ reste solitaire.
+
+ Les plantes sortent du sol, l'herbe reluit de splendeur et la terre
+ se couvre de verdure. Dans les prairies refleurissent les lilas et
+ les roses. Ainsi refleurit aussi mon espérance, elle me remplit de
+ l'attente joyeuse que mon amie reviendra m'enlacer dans ses bras.
+
+Le maître incontesté des humanistes de la Russie méridionale fut Isaac
+Ber Levenson de Kremenitz en Volhynie (1788-1860). Sa place est plutôt
+marquée dans l'histoire de l'émancipation des juifs russes que dans une
+histoire littéraire. Levenson naquit dans le pays du Hassidisme. Un
+heureux hasard le conduisit tout jeune à Brody. Là il se rallia au
+cercle humaniste et fit la connaissance des maîtres galiciens. De retour
+dans son pays natal, il était animé du désir de travailler à
+l'émancipation et à la civilisation des juifs russes.
+
+Comme jadis Wessely, Levenson se tient dans ses écrits sur le terrain
+strictement orthodoxe. C'est au nom de la tradition religieuse elle-même
+qu'il s'attaque aux superstitions et qu'il réclame l'étude obligatoire
+de la langue hébraïque, des sciences et des métiers. Son érudition
+profonde, la douceur et la sincérité de son langage lui valurent
+l'estime des orthodoxes eux-mêmes. Ses ouvrages «_Beth Iehouda_» et
+«_Teouda be Israël_» sont des plaidoyers en faveur de l'instruction
+moderne; dans «_Zeroubabel_», il s'occupe de questions de philologie
+hébraïque, et dans «_Efes Damim_» il met à néant, avec documents à
+l'appui, la légende du meurtre rituel. Dans «_Ahiya Haschiloni_» il
+prend la défense du judaïsme talmudique contre ses détracteurs
+chrétiens. Nous possédons en outre de Levenson de nombreux écrits, des
+épigrammes, des articles et des études[47].
+
+[Note 47: Tous ses écrits ont été réédités par les soins de M.
+Natanson, en 1880-1900, à Varsovie.]
+
+Il faut reconnaître que les contemporains de Levenson ont exagéré
+l'importance de la partie littéraire de son œuvre. En dehors de ses
+études philologiques, qui pèchent souvent par la naïveté de ses
+conceptions et surtout par la façon prolixe et embarrassée de
+s'exprimer, il ne reste pas grand chose de son œuvre littéraire.
+L'influence directe qu'il a exercée sur les juifs est aussi moins
+considérable qu'on ne le croyait. Sur le Hassidisme il n'eut aucune
+action. Quant aux juifs de la Lithuanie, certes, ses œuvres étaient très
+répandues parmi eux, mais dans ce pays de l'hébreu, point n'était besoin
+de recourir aux arguments de l'auteur pour propager la langue biblique.
+
+Par sa vie d'abnégation et de misère, isolé dans une bourgade obscure,
+impotent et travaillant quand même pour le relèvement de ses
+coreligionnaires, il s'est attiré l'admiration unanime de ses
+contemporains.
+
+La renommée du solitaire idéaliste de Kremenitz arriva jusqu'aux sphères
+gouvernementales. Levenson fut le premier humaniste juif qui entretint
+des relations directes avec le gouvernement russe. Le Tsar Nicolas
+Ier l'écouta personnellement et le fit consulter plusieurs fois sur
+toutes les questions qui touchent à l'amélioration de l'état social des
+juifs. La fondation des écoles primaires juives, l'ouverture de deux
+séminaires rabbiniques à Vilna et à Zitomir, l'établissement de
+nombreuses colonies agricoles, les améliorations apportées à la
+condition politique des juifs et à la censure des livres
+hébreux,--toutes ces choses sont dues en grande partie, sinon
+entièrement, à l'autorité de Levenson. Les lettrés de l'époque
+professèrent une vénération profonde pour un confrère si haut placé dans
+l'estime des gouvernants.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LE MOUVEMENT ROMANTIQUE.--A. MAPOU.
+
+
+La réaction politique qui suivit l'insurrection polonaise de 1831 se fit
+surtout sentir en Lithuanie. La main du gouvernement pesa lourdement sur
+la population de cette province. L'Université de Vilna fut fermée, et
+toute trace de civilisation effacée.
+
+Les juifs, délivrés de l'arbitraire des nobles polonais, retombèrent
+sous celui de fonctionnaires sans scrupules. Un nouveau fléau--le
+service militaire obligatoire inconnu jusqu'alors, service terrible,
+service actif de vingt-cinq ans accaparant toute la vie d'un homme,
+arrachant l'enfant à sa famille et à sa foi--vint s'abattre sur la
+population juive. Ils luttèrent contre cette nouvelle calamité avec
+toutes les armes du faible. Les pots de vin, les mariages précoces, les
+évasions en masse, les substitutions volontaires ou forcées--tels furent
+les moyens employés par les plus aisés pour sauver leur progéniture du
+service militaire.
+
+Pour assurer le recrutement régulier des soldats juifs, le gouvernement
+de Nicolas Ier, tout en abolissant l'organisation du Synode central,
+maintint celui des Cahals locaux et les rendit responsables de la
+conscription militaire. Les riches, les savants, ceux qui étaient à la
+tête des communautés, profitèrent largement de cette reconnaissance
+officielle du Cahal pour dispenser les leurs du service militaire. Le
+Cahal devint en leurs mains un instrument d'oppression et d'exploitation
+des pauvres. Sauve qui peut! tel était l'état d'âme des juifs russes au
+milieu du XIXe siècle, pendant toute l'époque dite de la _Behala_
+(Terreur).
+
+Les réformes projetées par Alexandre Ier en faveur des juifs, toutes
+les espérances caressées par les humanistes lithuaniens avortèrent. La
+réaction sévit dans toute sa rigueur et atteignit principalement les
+juifs, persécutés, opprimés et humiliés sans cesse. Le pessimisme
+profond des poésies de Lebensohn atteste suffisamment l'état d'esprit
+des lettrés juifs. Cependant, ces admirateurs de la science, de la
+civilisation, cette fille divine, s'obstinaient dans leurs illusions et
+prétendaient que, seules, des réformes profondes pourraient résoudre la
+question juive[48]. Le peuple n'était pas avec eux, et la jeune
+génération de lettrés ne partageait pas non plus cette manière de voir.
+Dans ce désordre moral, les masses se laissèrent facilement entraîner
+par le courant du Hassidisme, qui depuis longtemps guettait cette
+dernière forteresse du judaïsme rationnel. Les rabbins virent avec
+effroi cet envahissement grandissant du mysticisme, et ne purent rien
+pour l'arrêter.
+
+[Note 48: La polémique suscitée par l'intervention de l'humaniste
+allemand Lilienthal qui préconisait, avec l'appui du gouvernement, les
+réformes radicales, chez des écrivains éclairés comme Ginzburg (_Maguid
+Emeth_, Vilna 1843), confirme assez notre manière de voir. D'ailleurs,
+Lilienthal, convaincu plus tard des véritables intentions de ses
+auxiliaires, en proie au remords d'avoir mené une campagne funeste par
+ses suites aux intérêts de ses coreligionnaires russes, finit par s'en
+aller en Amérique.]
+
+Mais le mysticisme avait trouvé un ennemi autrement puissant que la
+logique et le rationalisme, dans la littérature néo-hébraïque naissante.
+
+La langue hébraïque était cultivée avec ardeur par tous les lettrés et
+par les jeunes rabbins eux-mêmes. C'est l'époque de la «Melitza».
+Celle-ci devait suppléer à la sécheresse rabbinique et lutter
+victorieusement contre le Hassidisme. D'ailleurs, l'usage de l'hébreu
+prédominait alors. Cette langue était devenue en plein XIXe siècle la
+langue du commerce, de la jurisprudence, des relations amicales, etc. Le
+folklore lui-même, en dépit du jargon dédaigné, ne connaissait pas
+d'autre langue. Nous possédons une quantité de poésies populaires de
+cette époque qui, de nos jours encore, sont chantées dans toute la
+Lithuanie. La note dominante de ces chansons traduit les plaintes
+nationales du peuple juif, ses rêves et ses espoirs messianiques. Elle
+est essentiellement sioniste.
+
+Dans un hébreu élégant, tendre, avec des expressions élevées et des cris
+de désespoir dignes de Byron, un poète du peuple pleure les malheurs de
+Sion:
+
+ Sion, Sion, ville de notre Dieu. Qu'il est terrible, ton malheur!
+ Chaque nation, chaque pays voit croître sa splendeur de jour en
+ jour. Toi seule et ton peuple vous tombez horriblement d'abîme et
+ abîme.
+
+ * * * * *
+
+ Terre sainte, ô Sion! Comment l'étranger ose-t-il fouler ton sol de
+ son pied orgueilleux?
+
+ Comment, ô Ciel, l'ennemi peut-il occuper le Saint des Saints?
+
+ * * * * *
+
+ Tout espoir n'est cependant pas encore mort.
+
+ Dans le cœur de tout ton peuple éparpillé aux quatre coins de la
+ terre ton souvenir vit, gravé avec des lettres de feu et de sang,
+ avec des larmes incessantes!
+
+Une autre poésie populaire, également anonyme, intitulée la «Rose», est
+d'un accent encore plus désolé et plus désespéré. Piétinée par tous les
+passants, la rose ne cesse de les implorer:
+
+ Ô humains, ayez pitié de moi, rendez-moi à ma demeure!...
+
+En dehors de ces motifs, les poésies lyriques de Lebensohn et la
+«Colombe plaintive» de Letteris faisaient partie du répertoire
+populaire.
+
+À ce romantisme populaire vient bientôt, répondant à un besoin de la
+masse, se joindre le romantisme littéraire.
+
+Un roman traduit du français, _les Mystères de Paris_, d'Eugène Suë,
+publié en 1847-48, à Vilna, inaugura le romantisme ainsi que le genre
+roman en hébreu. Cette traduction ou plutôt cette adaptation du roman
+français dans un style biblique précieux, valut à son jeune auteur,
+Calman Schulman, de Vilna (1826-1900), une renommée immense.
+
+Au point de vue littéraire, c'était le genre introduit en hébreu,
+c'était la lecture amusante, la fiction remplaçant les écrits graves des
+humanistes. Le succès énorme obtenu par cette première œuvre de
+Schulman, ses éditions répétées, témoignent de l'existence d'un public
+qui éprouvait le besoin de la lecture facile. Désormais le romantisme
+régnera en maître, la Melitza deviendra le style de la fiction, elle
+fera les délices des amis de la langue biblique.
+
+Esprit peu original, Calman Schulman contribuera plus qu'aucun autre
+écrivain à la diffusion de l'hébreu dans le cœur de la masse du peuple.
+Un demi-siècle durant, il sera considéré par le peuple comme le maître
+de l'hébreu.
+
+Romantique et conservateur en matière religieuse, exalté pour tout ce
+qui est un produit du peuple juif, naïf dans ses conceptions de la vie,
+il exerça son activité sur tous les domaines littéraires. Il a publié
+une Histoire universelle en 10 volumes, une Géographie également en 10
+volumes, des études biographiques et littéraires sur les écrivains juifs
+du Moyen-âge en 4 volumes, un roman national remanié, de l'époque de Bar
+Cochba, des traductions innombrables, des recherches bibliques et
+talmudiques fort curieuses[49].
+
+[Note 49: Ces ouvrages, publiés tous à Vilna, ont été réédités
+maintes fois.]
+
+Il écrit dans la langue même d'Isaïe. La préciosité et l'emphase
+excessive de son style, ses conceptions naïves, sa sentimentalité
+romantique pour tout ce qui est juif, allant droit au cœur des primitifs
+non cultivés que furent ses lecteurs, expliquent le succès mérité de cet
+écrivain, pourtant si peu original. Ses œuvres se répandaient par
+milliers et milliers d'exemplaires et propageaient l'amour de l'hébreu,
+de la science et du savoir parmi le peuple. À ce titre, Schulman fut un
+civilisateur de premier ordre. Son œuvre forme l'étape inévitable par
+laquelle passait et passe souvent encore le Maskil dans son évolution
+vers la civilisation moderne.
+
+Schulman a fait école. Son style poétique et enflé s'imposa longtemps à
+tous les sujets et empêcha l'évolution naturelle de la prose hébraïque,
+inaugurée par M.-A. Ginzburg.
+
+Les créateurs ne tardèrent pas à venir. Parmi les poètes de l'École
+romantique une première place appartient à Micha-Joseph Lebensohn, dit
+Micha (1828-1852), fils de A.-B. Lebensohn.
+
+Tendre et gracieux autant que son père était dur et rigide, M.-J.
+Lebensohn fut le seul écrivain du temps qui eut la chance de recevoir
+une éducation moderne complète. De plus, il n'avait pas connu comme tous
+ses contemporains la cruelle nécessité et les luttes pour
+l'affranchissement personnel. Il possédait à fond la littérature
+allemande et il avait suivi à Berlin les cours de philosophie de
+Schelling. Avec cela, il possédait l'hébreu comme une langue vivante et
+sut traduire en elle ses pensées les plus intimes, toutes les nuances
+du sentiment.
+
+La riche imagination poétique, l'harmonie de son style, ses expressions
+colorées et imagées, son lyrisme profond, non dénaturé par l'exagération
+ronflante et emphatique de ses prédécesseurs, font de Michal le premier
+poète artiste en hébreu.
+
+Il débuta en 1851 par une traduction de la _Destruction de Troie_, de
+Schiller[50], admirable de style et d'élégance poétique. Il est le
+premier qui ait appliqué rigoureusement la prosodie moderne à la poésie
+hébraïque. Son recueil poétique _Schiré Bath Sion_ (Les chants de la
+fille de Sion)[51] est un véritable chef-d'œuvre. Il contient six poèmes
+historiques admirables de pensée, de forme et d'inspiration. Dans
+«Salomon et Coheleth», son plus grand poème, il nous fait d'abord
+assister à la jeunesse du roi Salomon. C'est l'amour de Salomon pour la
+Sulamite, amour sublime, exalté, qui est chanté pour la première fois
+d'une façon merveilleuse. La joie de vivre fait tressaillir toutes les
+fibres du cœur du poète... Puis c'est la vieillesse de l'Ecclésiaste
+contrastant si puissamment avec la jeunesse de Salomon. C'est le roi
+désenchanté, sceptique, convaincu de la vanité de l'amour, de la beauté,
+du savoir; tout n'est que poussière, vanité des vanités. Et le jeune
+poète romantique termine son poème en concluant que la sagesse ne peut
+exister sans la foi, et que seule cette dernière est capable de donner
+à l'homme la suprême satisfaction.
+
+[Note 50: Vilna, 1851.]
+
+[Note 51: Vilna, 1852. En traduction allemande, faite par J.
+Steinberg, Vilna, 1859.]
+
+«Joel et Sisera» est une très belle pièce poétique. C'est la lutte
+intérieure qui s'engage, dans le cœur de la vaillante femme chantée par
+Débora, entre les devoirs de l'hospitalité et son attachement à son
+pays. Finalement ce dernier l'emporte:
+
+ Vivant au milieu de ce peuple, établi dans son pays, ne dois-je pas
+ aspirer à son bien-être, au bonheur des siens? N'est-il pas aussi
+ mon peuple?
+
+«Moïse sur le Mont Abarim» est plein d'admiration pour le grand
+législateur. Il se termine par ces deux vers:
+
+ La lumière du monde s'obscurcit.
+ À quoi bon la lumière du soleil?
+
+Son élégie sur Jéhuda Halévi est touchante de patriotisme et d'amour
+pour la Terre des ancêtres:
+
+ Cette Terre, dont chaque pierre est un autel du Dieu vivant, dont
+ chaque rocher est une chaire pour un prophète divin.
+
+Ou bien, comme il s'écrie dans une autre poésie:
+
+ Pays des muses, couronné de charmes, où chaque pierre est un livre,
+ chaque rocher un tableau!
+
+Un autre recueil du poète, _Kinor bath Sion_ (La lyre de la fille de
+Sion), publié après sa mort, à Vilna, contient, à côté d'un certain
+nombre de poésies traduites de l'allemand, des poésies lyriques où le
+poète exhale son âme et ses souffrances. Il aime ardemment la vie, mais
+il pressent qu'il ne lui sera pas donné d'en jouir longtemps et, dans un
+accès de désolation, il s'écrie: «Maudite soit la vie, maudite aussi la
+mort!» Son caractère change, sa muse devient triste et, comme son père,
+il ne voit qu'injustice et que malheurs. Dans une poésie adressée «aux
+étoiles» il veut arracher leur secret aux mondes:
+
+ Répondez-moi, vous qui êtes les habitants d'en haut, oh! arrêtez
+ pour un instant la marche des lois éternelles! Hélas, mon cœur est
+ plein de dégoût pour cette terre. Ici l'homme est né pour la
+ misère! Oh! Ici-bas c'est la Haine religieuse qui règne. Sur ses
+ lèvres elle porte le nom du Dieu de la miséricorde et dans sa main
+ l'épée sanglante. Elle prie, s'agenouille et sans cesse elle
+ massacre au nom du Dieu de pardon. Ce monde, lorsqu'il le créa dans
+ un accès de colère, Dieu le rejeta loin de lui avec fureur. Alors,
+ la Mort s'y précipita, semant la terreur. Elle le tient, ce monde,
+ à ses ongles. La Misère aussi s'y abattit grinçant ses dents,
+ montrant sa rage farouche. Elle tient l'homme, elle le torture sans
+ répit...
+
+En outre, ce recueil posthume contient des poésies amoureuses et des
+complaintes sionistes toutes empreintes de profonde mélancolie et de
+cette tristesse qui caractérise la dernière période de sa vie. Une
+cruelle maladie enleva le jeune poète à l'âge de vingt-quatre ans, au
+grand désespoir des amis de la poésie hébraïque.
+
+La fiction romanesque, que la vie rigide et le caractère austère des
+lettrés rendait impossible jusqu'alors en hébreu, fit sa première
+apparition avec les traductions des romans modernes. Immédiatement elle
+rencontra un public bien disposé et avide de nouveauté. Les romanciers
+originaux ne tardèrent pas à venir. Le premier maître du genre, le
+créateur du roman hébreu, est Abraham Mapou (1808-1867).
+
+Il naquit à Slobodka, faubourg de Kovno, triste bourgade peuplée presque
+uniquement de juifs. Toute une population y grouille dans des conditions
+économiques et hygiéniques déplorables. Son père, pauvre «melamed»
+(professeur d'hébreu et de Talmud), était un esprit naïf et
+mélancolique, non dénué d'une certaine instruction. Il aimait et
+cultivait la science des maîtres hébreux du Moyen-âge. Sa mère était une
+âme douce et tendre; elle supporta avec soumission et fermeté les
+souffrances physiques qui accablèrent toute sa vie. Son frère Mathias,
+étudiant-rabbin, était très bien doué.
+
+Bref, c'était la misère, mais cette misère soumise, non rongée par
+l'envie, qui fait les liens de famille plus resserrés. Enfant chétif,
+Abraham Mapou n'aborda ses études primaires qu'à l'âge de cinq ans, âge
+déjà avancé pour ce milieu où les enfants commencent à fréquenter le
+«Heder» dès leur quatrième année. Et ce sont des années endurées dans le
+Heder, sans connaître d'autre joie que celle du succès dans les études,
+courbé toute la journée sur les gros in-folios du Talmud. L'enseignement
+rationnel de la Bible et de la grammaire hébraïque, dédaignées par les
+dialecticiens talmudiques comme des études trop superficielles, était
+banni de cette école. Heureusement pour le futur écrivain, ce fut son
+père qui lui enseigna la Bible et qui éveilla dans son cœur sensible
+l'amour de la langue sacrée et du passé glorieux de son peuple.
+Cependant son éducation talmudique se poursuit avec succès. À l'âge de
+douze ans le voilà «érudit», à treize ans il est déjà «Itou»
+(phénomène), et dès lors libre de s'adonner à ses études selon son gré
+et à se passer de maître.
+
+Bientôt, comme tous les jeunes talmudistes, il sera recherché comme
+gendre. Cela ne tarda pas à arriver: il fut fiancé par son père à la
+fille d'un bourgeois aisé. À l'âge de 17 ans le voilà donc marié. Cela
+ne modifiera d'ailleurs en rien sa vie. Comme par le passé il continuera
+à poursuivre ses études, et c'est son beau-père qui pourvoira à ses
+besoins. Bientôt ses études prendront une nouvelle direction. Son esprit
+rêveur, étouffé par la scolastique rabbinique, se tourne vers la
+Cabbale. Déjà l'exaltation mystique le hante, et un jour il faillit
+adhérer à la secte des Hassidim. C'est sa mère qui l'en préserva. Il
+céda à ses prières, et ne commit pas cet acte d'hérésie dangereuse.
+
+Ces luttes intérieures entre le sentiment et la raison, les perplexités
+au milieu desquelles se débattait son esprit, n'affectèrent pas outre
+mesure notre auteur et ne produisirent pas de modification radicale dans
+sa personnalité. Mapou est resté, toute sa vie, l'humble érudit du
+ghetto, un des successeurs des «Ebionim», des psalmistes et des
+prophètes. Timides, mélancoliques, sans désir pour tout ce qui touche la
+vie pratique, souvent avilis par leur misère matérielle propre et par la
+misère intellectuelle environnante, ces «rêveurs» du ghetto, plus
+nombreux qu'on ne le croirait, cachent dans l'intimité de leur âme cette
+exaltation morale, cet idéalisme suprême invaincu et toujours debout,
+qui peut seul expliquer la vivacité et la persistance du peuple-messie.
+
+Déjà Mapou allait succomber comme tant d'autres, déjà les ténèbres
+mystiques allaient couvrir son esprit, lorsqu'un événement infime en soi
+et pourtant important dans ses conséquences vint le délivrer. Un
+psautier latin tombé par hasard entre ses mains donna une nouvelle
+tournure à ses études, une nouvelle orientation à son esprit.
+
+Était-ce la curiosité, était-ce le désir de savoir qui le poussa à
+déchiffrer coûte que coûte le texte sacré dans une langue inconnue?
+Toujours est-il qu'il ne recula pas devant des difficultés presque
+insurmontables et, à force de traduire mot à mot le texte latin, comparé
+à l'original hébreu, il arriva à connaître un grand nombre de mots
+latins. L'exemple n'est pas unique dans son genre. Salomon Maïmon avait
+appris l'alphabet allemand, dans lequel il devait plus tard écrire ses
+meilleures études philosophiques, à l'aide de la nomenclature allemande
+des traités du Talmud, imprimée à Berlin. Et c'était aussi le cas de la
+plupart des lettrés de la province.
+
+Cette gymnastique de l'esprit, cette nécessité de se rendre compte de
+la valeur précise de chaque mot a aidé en même temps Mapou à mieux
+comprendre le texte biblique et à se pénétrer de son esprit.
+
+La fortune, le bien-être ne sont pas stables chez les juifs russes,
+obligés de soutenir une concurrence vitale acharnée et servant de jouet
+à une législation capricieuse. Le beau-père de Mapou se trouva un jour
+ruiné. Le jeune homme fut obligé d'interrompre ses études et d'accepter
+la place de précepteur dans la maison d'un fermier juif aisé.
+
+Ce séjour prolongé à la campagne exerça sur l'âme sensible du jeune
+lettré une influence capitale. Le rapprochement avec la nature qui ne
+manqua pas de séduire son esprit le dégagea définitivement des voiles
+mystiques qui l'enveloppaient. C'est au village enfin qu'il rencontra un
+curé polonais éclairé, qui s'intéressa au jeune rabbin et s'occupa de
+son instruction. Mapou étudia avec ardeur les maîtres classiques latins,
+et c'est la première fois qu'un poète hébreu trouvait l'occasion de
+former son esprit sur les modèles puissants de l'antiquité. Toujours
+sous la direction du bon curé, il étudia le français d'abord, sa langue
+préférée, ensuite l'allemand et, en dernier lieu seulement, le russe. La
+langue russe n'était pas tenue en honneur chez les Maskilim de l'époque.
+À Kovno, où il retourna peu après, il fut obligé de dissimuler ses
+nouvelles connaissances, de peur d'attirer sur lui la haine des
+fanatiques et d'être atteint dans sa profession de professeur d'hébreu.
+
+Émerveillé par l'œuvre des romantiques et surtout par les romans
+d'Eugène Suë, son auteur favori, il médita dès 1830 la première partie
+de son roman historique «L'Amour de Sion», qui ne devait voir le jour
+que vingt-trois ans plus tard. Il mena pendant vingt-trois années une
+vie de privations et de labeurs incessants, peinant le jour, rêvant la
+nuit. La Haskala avait créé des foyers humanistes dans les petites
+bourgades lithuaniennes. C'est à Zagor, c'est à Rossieni, «la ville des
+lettrés, des amis de leur peuple et de la langue sacrée», que Mapou
+trouva enfin l'occasion de révéler son talent. Son état physique fort
+éprouvé empira de plus en plus. Sa nomination, après de longues
+sollicitations, comme professeur d'une école juive gouvernementale à
+Kovno, survenue en 1848, ainsi que l'assistance matérielle qu'il
+recevait de son frère plus favorisé que lui, le tirèrent définitivement
+d'embarras. Indépendant, il pouvait désormais s'occuper de son roman. Le
+succès obtenu par la version hébraïque des _Mystères_ de Paris
+l'encouragea enfin à publier son «Amour de Sion.» Et c'est avec une
+stupéfaction sans bornes que le timide auteur put constater
+l'enthousiasme avec lequel le public accueillit sa première création
+littéraire.
+
+Dans ce milieu ascétique et puritain où le monde du sentiment et de la
+vie intérieure était inconnu, le roman de Mapou va tomber comme la
+foudre déchirant la nuée qui enveloppait tous les cœurs. Un siècle après
+Rousseau, il y avait encore un coin en Europe où le plaisir, la joie de
+vivre, les biens terrestres, la nature étaient considérés comme des
+futilités, où l'amour était condamné comme un crime et les passions
+comme la perte de l'âme. Et c'est dans ce milieu que l'Amour de Sion,
+cette Nouvelle Héloïse juive, apparaît comme le premier appel à la
+nature et à l'amour.
+
+L'Amour de Sion est un roman historique; il retrace un chapitre de la
+vie du peuple juif à l'époque du prophète Isaïe. Il n'aurait pas pu en
+être autrement. Pour toucher la corde sensible du peuple, il fallait
+reculer l'action de vingt-cinq siècles en arrière. Un roman juif
+contemporain n'eût été conforme ni à la vérité ni à l'esprit du ghetto.
+
+Le sujet du roman est emprunté à l'âge d'or de l'ancienne Judée. C'est
+l'époque de la grande floraison littéraire et prophétique. C'est aussi
+une époque fort agitée, présentant des contrastes saillants. À
+Jérusalem, un roi éclairé lutte avec fermeté contre la limitation de son
+pouvoir à l'intérieur et contre le puissant envahisseur du dehors. D'un
+côté, une société en décadence, et de l'autre, les plus grands
+moralistes de toutes les époques, les prophètes qui attaquent en face la
+corruption des mœurs. Enfin c'est l'époque où les plus grands rêves
+d'une humanité meilleure et idéale, éclosent. C'est dans ces temps que
+l'auteur place l'histoire que voici:
+
+ Sous le règne du roi Ahas, deux amis vivaient à Jérusalem. L'un,
+ nommé Joram, était officier de l'armée et possesseur de riches
+ domaines; l'autre, Jedidia, appartenait à la famille royale. Joram
+ avait épousé deux femmes, Hagith et Naama. Cette dernière était sa
+ favorite, mais elle était restée longtemps stérile. Obligé de
+ partir en guerre contre les Philistins, Joram confie à son ami
+ Jedidia le soin de surveiller les siens. Au moment de son départ,
+ sa femme Naama se trouvait enceinte, et la femme de Jedidia, Tirza,
+ se trouvait dans une position analogue. Les deux amis conviennent
+ que dans le cas où la femme de l'un mettra au monde un fils et
+ l'autre une fille, ils les marieront l'un avec l'autre.
+
+ Les choses devaient se réaliser selon le vœu des deux pères. La
+ femme de Jedidia accoucha la première: elle eut une fille nommée
+ Tamar.
+
+ Joram fut fait prisonnier par l'ennemi et ne revint point. Mais un
+ grand malheur guettait la maison de Joram. Son intendant Achan se
+ laisse séduire par le juge Mathan, ennemi personnel de Joram. Il
+ met le feu à la maison de son maître, après l'avoir préalablement
+ dépouillée de toutes les richesses qu'elle contenait et les avoir
+ transportées chez Mathan. Hagith et ses enfants sont dévorés par le
+ feu. Achan fait retomber la faute de cet incendie sur Naama, qui,
+ disait-il, voulait se venger de sa rivale Hagith. Cependant il
+ prend son propre fils Nabal et le substitue à Asrikam, le fils de
+ Hagith, qui seul, prétend-il, aurait été sauvé. La pauvre Naama,
+ près d'accoucher, est contrainte de fuir, et se réfugie aux
+ environs de Bethléem, auprès d'un berger. Là elle met bientôt au
+ monde un fils nommé Amnon, et une fille, Penina.
+
+ Jedidia, effrayé de la calamité qui s'est abattue sur la maison de
+ son ami, recueille son fils Asrikam et l'élève avec ses enfants.
+ Pour tenir la parole donnée à son ami, il considère Asrikam comme
+ le mari futur de sa fille, puisque Naama a disparu et que, de plus,
+ elle était considérée comme une coupable meurtrière. Ainsi Achan
+ triomphe: son fils prenait la place d'Asrikam, héritait de la
+ maison de Joram et épousait la belle Tamar.
+
+ Pendant ce temps s'accomplit la chute du royaume de Samarie. Les
+ habitants de Samarie sont emmenés en captivité par les Assyriens,
+ et parmi eux se trouve Hananel, le beau-père de Jedidia. Le prêtre
+ samaritain Simri réussit à s'évader et se réfugie à Jérusalem. Le
+ nom de Hananel dont il se recommande lui ouvre la maison et le cœur
+ confiant de Jedidia.
+
+ Tamar et Asrikam grandissent côte à côte dans la maison de Jedidia.
+ Les deux enfants diffèrent cependant du tout au tout. Autant Tamar
+ est belle, bonne et généreuse, autant Asrikam est laid et pervers.
+ La jeune fille le déteste de tout son cœur. Un jour Tamar, en se
+ promenant à la campagne aux alentours de Bethléem, est assaillie
+ par un lion. Un berger accourt à son secours et lui sauve la vie.
+ Ce berger n'était autre qu'Amnon, le fils de la malheureuse
+ Naama.--De son côté, Héman, le frère de Tamar, découvre par hasard
+ Penina, la sœur d'Amnon, qui se fait passer pour étrangère, et il
+ éprouve un violent amour pour elle. Ainsi le fils et la fille de
+ Jedidia se trouvent tous deux épris du fils et de la fille de
+ Naama, sans se douter de leur véritable origine.
+
+ Amnon, venu pour fêter la fête des tabernacles à Jérusalem, est
+ accueilli avec enthousiasme par Jedidia et sa femme, comme il
+ convient au sauveur de leur fille. Ils l'attachent à leur maison,
+ et il gagne par son caractère la bienveillance générale. Le jeune
+ berger se sent attiré vers les études sacrées. Il fréquente l'école
+ des prophètes, et l'éloquence du grand Isaïe le séduit
+ particulièrement.
+
+ Le prétendu Asrikam ne voit pas d'un bon œil l'amitié qui s'établit
+ entre Tamar et Amnon. Il s'en ouvre à Zimri qui se fait son
+ complice et l'aide à se débarrasser de son rival. Jedidia cependant
+ demeure fidèle à sa promesse et persiste à vouloir donner sa fille
+ malgré elle à Asrikam. Lorsque l'amour de Tamar et d'Amnon devient
+ évident, il éloigne celui-ci de sa maison.
+
+ Nous sommes à l'époque la plus agitée de la Judée. Nous assistons à
+ la lutte des passions et des intrigues qui ont précédé la débâcle
+ du royaume de Juda et la grande invasion assyrienne. Le désordre
+ moral règne partout, l'iniquité et le mensonge ont pris la place de
+ la justice. Les justes tremblent et espèrent, encouragés par les
+ prophètes. Les impies bravent tout et se livrent sans vergogne à
+ leurs débauches.
+
+ Buvons, chantons, crie cette troupe impie. Qui sait si nous vivrons
+ demain!
+
+ Zimri médite un grand coup. Amnon se rendait tous les soirs hors de
+ la ville dans une cabane où habitaient sa sœur et sa mère. Zimri
+ l'a surpris. Il y amène Tamar et Héman qui voient Amnon embrasser
+ sa sœur. Tout est fini maintenant. Un coup terrible est porté à
+ l'amour du frère et de la sœur qui ne connaissent pas les liens de
+ parenté qui unissent Amnon et Penina. Repoussé par Tamar sans
+ comprendre pourquoi, Amnon s'éloigne de Jérusalem le désespoir dans
+ l'âme.
+
+ Tout n'est pourtant pas perdu. Maltraité par son propre fils et
+ rongé par le remords, Achan fait à son fils l'aveu de ses fautes et
+ lui révèle sa véritable origine. Furieux, Asrikam ne songe qu'à se
+ débarrasser de son père. Il met le feu à sa maison. Cependant,
+ avant de mourir, Achan peut faire des aveux devant la justice. Tout
+ est dévoilé et tout va s'expliquer. Tamar, reconnaissant enfin son
+ erreur, ne se console pas d'avoir éloigné Amnon.
+
+ Cependant les événements politiques suivent leur cours. Le brave
+ roi Hésékias lutte contre le ministre Schebna, qui veut livrer la
+ capitale aux Assyriens. La défaite miraculeuse de l'ennemi sous les
+ portes de Jérusalem assure le triomphe de Hésékias. La paix et la
+ justice sont rétablies.
+
+ Pendant ce temps Amnon, qui a été fait prisonnier et vendu dans une
+ île ionienne, y découvre son père Joram. Tous deux, ils réussissent
+ à s'évader et à rentrer à Jérusalem.
+
+ La joie de la ville sainte, délivrée de l'envahisseur, coïncide
+ avec la joie de deux familles alliées dont tous les vœux sont
+ comblés. L'amour de Tamar et d'Amnon, celui de Héman et de Penina
+ triomphent.
+
+Tel est le cadre de ce roman, qui rappelle les contes merveilleux du
+XVIIIe siècle. Au point de vue de l'intrigue romanesque, de l'étude
+des caractères et de l'enchaînement des événements, c'est une œuvre
+puérile. L'intérêt du livre ne gît pas dans l'invention de la fiction
+romanesque. Celle-ci, empruntée aux œuvres modernes, nuit plutôt au
+roman de Mapou, qui est, avant tout, une œuvre de poésie et de
+reconstitution historique. _L'Amour de Sion_ est plus qu'un roman
+historique, plus qu'une fable créée par l'imagination d'un romancier;
+c'est l'ancienne Judée, la Judée des prophètes et des rois, ressuscitée
+dans les rêves d'un poète. La reconstitution de la société juive
+d'autrefois, la compréhension de la vie prophétique, la couleur locale,
+la majesté des descriptions de la nature, les images vives et
+frappantes, le style élevé et vigoureux, tout en un mot y respire
+tellement le génie de la Bible que, sans la fiction romanesque, on se
+croirait en présence d'une œuvre poétique de l'ancienne Judée retrouvée.
+
+Esprit rêveur, primitif, ignorant les manifestations réelles et
+compliquées de la vie moderne, Mapou s'est si bien reporté aux temps des
+prophètes qu'il les a confondus avec les temps modernes. Il a commis
+l'anachronisme de vouloir transporter les idées d'humanisme du Maskil
+lithuanien à l'époque d'Isaïe. Mais, à force de vouloir se montrer
+moderne il est redevenu ancien. Il ne se doutait même pas que c'est le
+passé avec sa civilisation propre, ses mœurs et ses idées qu'il
+restituait.
+
+Son but de réformateur n'en était pas moins atteint. Guidé par une
+intuition prophétique, Mapou a fait une œuvre de haute moralité et de
+civilisation. À toute une population plongée dans un ascétisme dégénéré
+ou dans un mysticisme hostile au présent, il révéla son passé glorieux,
+tel qu'il était et non tel que se le représentait leur cerveau, accablé
+par la misère et embrumé par l'ignorance. Il leur montra non pas la
+Judée des rabbins, des saints et des ascètes, mais le pays de la nature,
+de la joie de vivre, de la vie débordante, de la gaieté et de l'amour,
+le pays du Cantique des Cantiques et de Ruth. Il leur présenta Isaïe,
+non sous la figure d'un saint rabbin ou d'un annonciateur de rêves
+mystiques, mais un Isaïe poète, patriote, moraliste sublime, le prophète
+de la Judée libre, le prédicateur des biens terrestres, de la bonté, de
+la justice, justement opposé à la doctrine étroite et aux pratiques
+minutieuses et insensées proclamées par la bouche des prêtres,
+précurseurs des rabbins.
+
+Ce que le roman prêche, c'est le retour à une vie plus naturelle. C'est
+le monde des plaisirs, des sensations, de la vie terrestre, justifié et
+idéalisé au nom du passé. Ce sont les charmes de la vie rurale, évoqués
+dans un enchaînement de tableaux poétiques. Toute la Judée agricole
+passe sous les yeux du lecteur. La gaieté des vignerons, l'insouciance
+des bergers, les fêtes populaires, avec leur éclat et leur fougue, sont
+retracées dans cet ouvrage de main de maître. La grandeur morale de la
+Judée apparaît dans la magnifique description de tout un peuple,
+accouru pour célébrer la fête dans la Ville Sainte, ainsi que dans les
+discours emportés de prophètes qui critiquent ouvertement les grands et
+les prêtres au nom de la Justice et de la Vérité. Et c'est surtout
+l'amour chaste et ingénieux, l'apothéose de l'amour d'Amnon et de Tamar
+qui domine cette œuvre.
+
+La répercussion que cette œuvre a eue sur ses contemporains est
+inimaginable. Elle peut être comparée à l'effet produit par l'apparition
+de la _Nouvelle Héloïse_.
+
+La langue hébraïque avait enfin trouvé son maître populaire, qui savait
+parler au cœur de la foule et le toucher profondément. Le succès de
+l'œuvre fut grandiose. Malgré les menées fanatiques qui voyaient avec
+horreur cette profanation de la langue sacrée, le roman pénétra partout,
+jusque dans les écoles rabbiniques, dans les synagogues même. La
+jeunesse était émerveillée et séduite par les évocations poétiques et
+par le sentimentalisme de l'œuvre. Une population tout entière semblait
+renaître à la vie et sortir de sa léthargie millénaire. La comparaison
+de la grandeur lointaine avec la misère actuelle s'imposait aux esprits.
+
+Pour la première fois, les bois lithuaniens étaient témoins d'un
+spectacle imprévu. Les élèves rabbiniques, évadés de l'école, venaient
+pour y lire en cachette le roman de Mapou. Ils revivaient
+voluptueusement les temps anciens. L'amour sublime toucha tous les cœurs
+et plus d'un roman ingénu s'ébaucha.
+
+Mais ce qui tira le plus grand profit de ce nouveau mouvement provoqué
+par l'apparition de l'Amour de Sion, ce fut la langue hébraïque,
+ressuscitée dans toute sa splendeur.
+
+ J'ai approfondi le latin antique dans sa vigueur majestueuse,
+ l'allemand avec la profondeur de son sens, le français plein de
+ charmes avec ses expressions ravissantes, le russe dans la fleur de
+ sa jeunesse. Chacune de ces langues possède des qualités à elle.
+ Seule toi, ô langue hébraïque, tu es incomparable. Que ta parole
+ est claire, limpide, malgré la cendre de tes ruines!
+
+ Le son de les expressions chante à mon oreille comme une harpe
+ céleste...[52]
+
+[Note 52: Voir Brainin, _Abram Mapou_, p. 107.]
+
+Cette idéalisation de la langue du passé et du passé lui-même produisit
+un effet considérable sur les esprits et prépara le terrain pour une
+récolte féconde.
+
+Le succès de l'_Amour de Sion_ encouragea Mapou à publier son autre
+roman historique dont l'action se passe à la même époque que le premier.
+L'_Aschmath Schomron_ (Le Péché de Samarie), publié également à Vilna,
+est une véritable épopée qui retrace les luttes suscitées par la
+rivalité entre Jérusalem et Samarie. La conception de cette œuvre
+ressemble à celle de son premier roman. Mais l'auteur y fait un abus
+excessif d'antithèses et de contrastes. Il malmène sans pitié les
+pauvres habitants de Samarie. Tout ce qui est bon, juste, beau, élevé,
+amour chaste, vient de Jérusalem; tout ce qui est hypocrisie,
+perversité, dogmatisme absurde, débauche, vient de Samarie. L'auteur
+s'acharne surtout contre les hypocrites et contre les fanatiques
+aveugles, à l'esprit étroit. La personnification de quelques types de
+fanatiques du ghetto est transparente. Cette œuvre suscita la colère des
+obscurantistes et, dans leur fureur, ils poursuivaient tous ceux qui
+lisaient les œuvres de Mapou.
+
+Le _Péché de Samarie_, qui partage tous les défauts techniques du
+premier roman, n'en est pas moins une œuvre de puissante imagination et
+de vigueur épique. La couleur locale et la vie biblique y sont
+présentées avec plus de sûreté encore que dans l'_Amour de Sion_.
+
+Si l'on voulait appliquer aux romans de Mapou le critérium de la
+critique artistique, nous y trouverions sans doute un défaut capital.
+Mapou n'est pas un psychologue, il ne sait pas créer de héros réels. Ses
+personnages sont effacés, artificiels. Le but moral domine tout.
+L'intrigue y est puérile, et l'enchaînement des péripéties fastidieux.
+Mais ce défaut ne pouvait être aperçu par ses lecteurs, primitifs, non
+cultivés, qui partageaient la naïveté ingénue de l'auteur.
+
+Nous possédons encore de Mapou des fragments poétiques d'un autre roman
+historique, disparu et anéanti par la censure russe. En outre, un
+excellent manuel de la langue hébraïque _Amon Pédagogue_ (maître
+pédagogue), très apprécié par les professeurs d'hébreu, et enfin une
+Méthode de langue française en hébreu.--Nous aurons encore à revenir
+sur son dernier roman: L'hypocrite «_Aït Zaboua_», qui relève d'un tout
+autre genre que ses deux premiers romans.
+
+Ses dernières années furent affligées par une maladie cruelle. Incapable
+de travailler, il était soutenu par son frère, établi à Paris. Ce
+dernier l'appela auprès de lui, mais la mort le surprit en route, avant
+qu'il eût pu voir la capitale du pays pour lequel il avait professé
+pendant toute sa vie une grande admiration.
+
+ * * * * *
+
+Dans la Russie méridionale, et surtout à Odessa, l'activité littéraire
+se continue avec succès. Abraham Ber Gottlober (1811-1900), surnommé
+_Mahalalel_, est le poète le plus productif, sinon le plus doué de cette
+école.
+
+Élève de J.-B. Levenson, et ayant visiblement subi l'influence de
+Wessely et d'Adam Lebensohn, il s'adonna à la poésie. Le premier volume
+de ses poésies parut à Vilna en 1851. Il a publié à la fin de sa vie ses
+œuvres complètes en trois volumes[53]. Ses premières poésies remontent
+au milieu du siècle dernier. C'est un styliste remarquable, et dans
+certaines de ses poésies, son langage est simple et élégant. «_Caïn_»,
+ou le Vagabond, est une merveille de style et de composition.
+
+[Note 53: _Kal Schirei Mahalalel_ (Poésies de Gottlober) Varsovie,
+1890.]
+
+Dans la poésie intitulée «l'Oiseau dans la cage», il est sioniste et il
+pleure sur la misère de son peuple en exil. Dans une autre poésie:
+_Nezah Israël_ (l'Éternité d'Israël), qui est peut-être la meilleure qui
+soit sortie de sa plume, il revendique avec dignité sa qualité de juif,
+dont il est fier.
+
+ Juda n'a ni arc ni armes. Il ne projettera pas au loin sa flèche
+ vengeresse. Mais il a un procès avec les gentils au nom de la
+ justice...
+
+ Je ne vous conterai pas la gloire du peuple éternel, ni sa grandeur
+ morale--puisque ce sont ces vertus que vous détestez en lui...
+ Aussi, s'il a péché, n'en êtes-vous pas la cause?...
+
+ Ce n'est point la grâce, mais c'est mon droit que je revendique.
+
+En général, Gottlober manque de chaleur poétique. Dans la plupart de ses
+poésies, son style pèche par la prolixité et le bavardage. Il a beaucoup
+traduit en hébreu. Sa prose est excellente. Ses satires sont souvent
+spirituelles. Son histoire en vers de la poésie hébraïque, parue dans le
+troisième volume de ses poésies, est inférieure à l'art poétique de S.
+Levison, dont nous avons parlé plus haut. Plus tard il publia une revue
+mensuelle en hébreu: _Haboker Or_ (Clarté du matin). Ses mémoires sur la
+vie des Hassidim[54] qu'il a combattus toute sa vie, sont les meilleurs
+de ses écrits prosaïques.
+
+[Note 54: Dans la revue _Haboker Or_, et _Oroth Meofel_ (Lueurs dans
+les Ténèbres), Varsovie, 1881.]
+
+Gottlober a personnifié plus que tout autre le type du _Mechaber_
+vagabond qui, pour gagner sa vie, est obligé d'imposer lui-même ses
+ouvrages aux personnes aisées et de les colporter de porte en porte.
+
+Parmi les autres écrivains qui, pour la forme ou pour le fond, procèdent
+de l'école romantique et dont le nombre est trop considérable pour que
+nous les citions tous, nous mentionnerons seulement les suivants:
+
+Zeeb Kaplan, de Riga (1826-1887), était un poète de mérite. Il excella
+également dans la poésie et dans la prose. Son poème le plus connu est
+«Le pays des miracles»[55] qui, pour le sujet et pour le style, se
+réclame de Lebensohn père.
+
+[Note 55: Recueil «Keneseth Israël», Varsovie, 1888.]
+
+Élie Mardechai Werbel (1805-1880) était le poète en titre du cercle
+littéraire d'Odessa. Son recueil de poésies, paru à Odessa, se
+recommande par l'élégance de la forme. En dehors des odes et dédicaces,
+il contient plusieurs poèmes historiques, dont le plus remarquable est
+«Hulda et Bor», inspiré d'une parabole talmudique[56].
+
+[Note 56: Vilna, 1848.]
+
+L'un et l'autre poètes ont été dépassés par Israël Roll (1830-1893),
+galicien établi à Odessa. Ses «Poésies romaines»[57] (_Schiré Romi_),
+toutes traduites des grands poètes latins, témoignent d'un souffle
+poétique puissant. Son style est classique, riche et précis. Ce volume
+figurera toujours dans la bibliothèque de la littérature hébraïque à
+côté du remaniement d'Ovide par Michal et de l'admirable traduction des
+poèmes Sibyllins, faite par l'éminent philologue J. Steinberg.
+
+[Note 57: Odessa, 1867.]
+
+En prose, c'est à Benjamin Mandelstam (mort en 1886) qu'appartient le
+premier rang. Il a écrit, entre autres, une Histoire de la Russie. Son
+ouvrage le plus important, _Hazon la-moèd_, est une relation de ses
+voyages et de ses impressions à travers la «zone juive», principalement
+la Lithuanie. À certains égards, il procède de M.-A. Ginzburg, dont il a
+la clarté et l'esprit. Mais sa sentimentalité et son abus du style
+précieux le rangent à côté des romantiques.
+
+L'école romantique a donné également naissance à un autre poète de
+valeur, Juda-Léon Gordon, dont les première poèmes, et surtout «David et
+Michal», sont empruntés au passé biblique. Mais Gordon ne persista pas
+longtemps dans cette voie, et son activité littéraire appartient à une
+autre époque.
+
+ * * * * *
+
+Le trait caractéristique du romantisme hébraïque, par lequel il se
+sépare de la plupart des mouvements analogues de l'Europe, c'est d'être
+resté dans la voie du progrès et de l'émancipation, sans dévier du côté
+des réactions, religieuses ou autres. Ni la réaction extérieure, ni
+l'intransigeance intérieure des fanatiques n'ont pu arrêter l'éclosion
+des idées humanitaires semées par l'école autrichienne et italienne.
+
+Depuis les Meassfim allemands, l'évolution de la littérature hébraïque
+ne s'est pas arrêtée un seul instant dans son acheminement vers la
+science et vers la lumière. Le mouvement romantique est une de ses
+étapes les plus caractéristiques et les plus bienfaisantes. À une époque
+où le sombre présent ne promettait rien, où les ténèbres politiques
+cachaient tout espoir en une vie meilleure, c'est au nom du passé que
+les champions de la Haskala combattaient l'ignorance et les préjugés.
+C'est au nom de la morale et de l'idéal qu'ils cherchaient à gagner le
+cœur des foules pour la «divine Haskala».
+
+L'action du romantisme hébreu a été des plus fécondes. Le fusionnement
+du rationalisme des premiers humanistes et du romantisme patriotique de
+Luzzato a resserré les liens qui rattachaient les écrivains à la masse
+croyante. La sentimentalité provoquée par la restauration poétique des
+temps prophétiques a plus fait pour la diffusion des idées saines et
+naturelles et pour la propagation de la civilisation que toutes les
+exhortations et tous les raisonnements. La déclaration, tant de fois
+répétée par l'école de Vilna, que la science et la foi ne se
+contredisent pas, n'a pas moins servi au rapprochement des lettrés et
+des croyants modérés.
+
+Bientôt les temps seront plus favorables à la reprise de la lutte contre
+l'obscurantisme, et l'antagonisme entre lettrés et orthodoxes reprendra
+de plus belle. Toute une école d'écrivains réalistes passionnés essaiera
+de lutter contre les misères de la vie nationale sans épargner les
+susceptibilités et l'amour-propre de la masse croyante. Ce seront les
+accusateurs, les justiciers, les détracteurs du Judaïsme orthodoxe et
+traditionnel. Ils prêcheront avec âpreté l'Humanisme moderne et
+l'abandon des croyances surannées. Mais à côté d'eux nous verrons
+s'élever une école plus modérée et non moins efficace. Elle apportera
+des paroles de clémence, de foi et d'espérance. Aux négations et aux
+aphorismes désolants des premiers elle opposera la ferme conviction du
+relèvement imminent du peuple juif, appelé à remplir sa destinée sur son
+sol national. La note sioniste unira dans un même élan d'action et
+d'espoir la masse orthodoxe et la jeunesse libre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES RÉALISTES.--LE MOUVEMENT ÉMANCIPATEUR.
+
+
+L'avènement d'Alexandre II au trône marque un moment décisif dans
+l'histoire de l'empire russe. La poussée nouvelle des idées généreuses
+et libérales encouragées par le Tsar lui-même gagne jusqu'au ghetto.
+L'amélioration sensible de la situation politique des juifs, dont le
+droit de séjour dans toute l'étendue de l'Empire et l'accès aux
+carrières libérales avaient été élargis, l'abolition de l'ancien régime
+du service militaire, la suppression des Cahals: tous ces facteurs,
+joints à la prévision d'une émancipation civile prochaine, émurent
+profondément les humanistes juifs. Les lettrés hébreux, arrachés à leurs
+rêves séculaires, se trouvaient tout à coup en présence de la réalité
+des choses et aux prises avec les exigences de la vie moderne. Il faut
+leur rendre cette justice qu'ils comprirent immédiatement de quel côté
+était leur devoir, et qu'ils ne faillirent pas à leur mission. Ils se
+mirent du côté du gouvernement réformateur, et ils luttèrent de toutes
+leurs forces contre la résistance que les conservateurs juifs opposaient
+aux réformes projetées ou accomplies. Leur action s'exerça surtout dans
+la petite province à peine entamée par les courants nouveaux. Un
+auxiliaire précieux devait bientôt s'ajouter à leurs efforts par la
+création de la presse hébraïque.
+
+L'intérêt suscité par la guerre de Crimée parmi les juifs suggéra à un
+certain Silberman l'idée de fonder un journal politique et littéraire en
+hébreu. _Hamaguid_ (l'Orateur), tel est le nom de ce premier journal
+hébraïque, paru en 1856, dans la petite ville prussienne de Lyck, située
+sur la frontière russo-polonaise. Il obtint un succès énorme.
+L'enthousiasme des lecteurs à la vue de cette feuille périodique,
+rédigée dans la langue sacrée, se traduisit par des éloges
+dithyrambiques et par une multitude d'Odes qui remplissaient le journal.
+Son action a été très grande. Il a été le rendez-vous des lettrés
+hébreux de tous les pays et de toutes les opinions. À côté de nouvelles
+politiques et littéraires, de recherches philologiques, de poésies plus
+ou moins boursouflées, le _Hamaguid_ a publié un certain nombre
+d'articles originaux de haute valeur. Les vieux maîtres Rapoport et
+Luzzato y donnaient la main aux jeunes écrivains russes comme Gordon et
+Lilienblum.
+
+Un savant orientaliste de Paris, Joseph Halévy, l'auteur d'un curieux
+recueil de poésies hébraïques paru plus tard, y prêcha des idées hardies
+pour son temps sur la renaissance de l'hébreu et sur son adaptation
+pratique, par la création de nouveaux termes, aux idées et aux exigences
+modernes. Ces idées ont été réalisées en partie de nos jours. Le Rabbin
+Hirsch Kalischer et le rédacteur David Gordon y préconisèrent pour la
+première fois, vers 1860, la réalisation pratique de l'idée sioniste, et
+c'est grâce à leur propagande que la première société pour la
+colonisation de la Palestine a été fondée.
+
+Cette première tentative d'un organe hébraïque en entraîna bientôt
+d'autres semblables. Des journaux hébreux se fondent dans tous les pays,
+variant dans leurs tendances selon le milieu et l'opinion de leurs
+rédacteurs. En Galicie surtout, où nulle censure absurde ne mettait des
+entraves à la pensée, les journaux hébraïques pullulèrent. En Palestine,
+en Autriche, un certain temps à Paris même, des périodiques se fondent,
+créent une opinion publique et des lecteurs. Mais c'est surtout en
+Russie, où la censure s'est peu à peu adoucie, que les journaux
+hébraïques deviendront de véritables tribunes populaires ayant un public
+de lecteurs stable.
+
+Samuel-Joseph Finn, historien et philologue de mérite, publia à Vilna
+(1860-1880) une revue, _Hacarmel_, principalement consacrée à la science
+juive.
+
+Hayim-Zelig Slonimski, mathématicien renommé, fonda en 1872, à Berlin,
+son journal, _Hazefira_, plus tard transporté à Varsovie, où il publia
+un grand nombre d'articles scientifiques. Il fut un vulgarisateur des
+sciences naturelles.
+
+Mais le journal hébraïque le plus important fut certainement le premier
+qui parut en Russie, _Hamelitz_ (l'Interprète), fondé en 1860 à Odessa
+par Alexandre Zederboum, un des plus fidèles champions de l'humanisme.
+_Hamelitz_ devint l'organe principal du mouvement émancipateur et le
+porte-parole des réformateurs juifs.
+
+La presse hébraïque, malgré ses défauts, malgré l'exiguïté de ses
+ressources[58], qui l'empêchait de s'assurer des collaborateurs stables
+et rétribués et la rendait tributaire d'un concours arbitraire
+d'amateurs, a exercé une influence considérable sur les juifs de Russie.
+Elle a travaillé sans relâche à la diffusion de la civilisation, des
+sciences et de la littérature hébraïque.
+
+[Note 58: Les lecteurs, peu fortunés, souscrivaient souvent dix pour
+un seul abonnement.]
+
+Dans les grands centres, et surtout dans les communautés nouvellement
+formées dans le midi de la Russie, l'émancipation spirituelle des juifs
+devint bientôt un fait accompli. Les jeunes gens affluaient aux écoles
+et s'adonnaient volontiers aux métiers manuels. Les écoles spéciales et
+les séminaires rabbiniques institués par le gouvernement arrachaient aux
+«Hedarim» et aux «Yeschiboth» des milliers d'élèves. La langue russe,
+négligée jusqu'alors, disputait maintenant la priorité au jargon et même
+à l'hébreu. Partout où le souffle des réformes économiques et politiques
+avait pénétré, l'émancipation faisait son chemin, sans presque
+rencontrer de résistance de la part du judaïsme traditionnel.
+
+La capitale lithuanienne, Vilna, profondément éprouvée par
+l'insurrection polonaise de 1863 et tenue intentionnellement par le
+gouvernement à l'écart de toute réforme administrative ou politique,
+n'était plus le centre de la vie nouvelle des juifs russes. La
+«Jérusalem lithuanienne» avait déposé son sceptre, et s'était endormie
+pour longtemps dans ses rêves de la Haskala «sœur jumelle de la Foi».
+Vilna n'a jamais connu depuis d'excès de fanatisme, mais elle n'a pas
+connu non plus la vie intense et l'acharnement des luttes entre la
+Haskala et la Foi. Elle est restée la capitale de la tradition modérée
+et de l'opportunisme religieux.
+
+En revanche, c'était maintenant la petite province et les centres
+talmudiques de la Lithuanie qui opposaient une résistance acharnée aux
+réformes nouvelles. Les pauvres lettrés, égarés dans ces coins obscurs à
+l'écart de la civilisation, étaient traités en hérétiques pernicieux.
+Rien n'arrêtait les fanatiques dans leurs persécutions, et ils eurent
+recours aux pires excès. Le peuple, trompé et plongé dans l'aberration,
+leur donnait raison et applaudissait. On lui fit croire que c'est aux
+principes mêmes du judaïsme que les réformateurs en voulaient, et tous
+comme un seul homme ils se levèrent contre eux.
+
+L'antagonisme entre l'humanisme et le fanatisme religieux dégénéra en
+une lutte sans merci. La Haskala des premiers temps, la douce fille
+céleste des rêveurs d'autrefois, avait vécu. Les lettrés, qui se
+sentaient maintenant soutenus par les autorités et par l'opinion
+publique des centres éclairés, devinrent agressifs et s'attaquèrent de
+front au régime traditionnel. Ils étalent au grand jour, avec un
+réalisme cru, tous les maux qui rongeaient ce régime. Ils suivent
+l'exemple de la littérature russe réaliste du temps pour divulguer,
+flétrir, flageller et châtier tout ce qui est vieux et suranné,
+réfractaire à l'esprit moderne. C'est la littérature réaliste succédant
+à l'époque des romantiques.
+
+Le signal fut donné par Abraham Mapou dans son roman de mœurs _Aït
+Zaboua_ (L'Hypocrite), dont les premiers volumes parurent vers l'année
+1860, à Vilna. Devant l'insolence croissante des fanatiques et l'urgence
+des réformes projetées par le gouvernement, le maître du roman hébreu se
+décida à descendre des hauteurs poétiques où planait sa rêverie pour se
+jeter dans la mêlée et appuyer de son autorité la campagne contre les
+obscurantistes. Déjà dans, ses romans historiques, surtout dans le
+dernier, il avait laissé percer son animosité contre les tartuffes du
+ghetto dissimulés dans la peau du faux prophète Zimri et de ses émules.
+Maintenant il allait les démasquer ouvertement et sans ménagement.
+
+L'_Hypocrite_ de Mapou est un grand roman en cinq volumes. Tous les
+types des fanatiques du ghetto y sont personnifiés avec une crudité
+réaliste. Le héros principal du roman est Rabbi Zadoc, hypocrite,
+pervers, débauché, criminel et sans scrupules, couvrant ses forfaits du
+manteau de la dévotion; c'est le prototype de tous les tartuffes du
+ghetto qui exploitent l'ignorance et la crédulité du peuple. Son
+principal émule, Gadiel, est un fanatique aveugle, persécuteur acharné
+de tous ceux qui ne suivent pas ses opinions, ennemi de la littérature
+hébraïque et poursuivant tous ceux qui osent lire les publications
+modernes. En passionné de la Haskala qu'il était, Mapou n'a pas épargné
+les couleurs pour noircir ces ennemis de la civilisation.
+
+À côté des meneurs principaux trouvent place, dans ce roman, un grand
+nombre de héros qui personnifient chacun un type caractéristique de la
+province lithuanienne. Il pousse à fond le portrait de Gaal, parvenu
+ignorant qui domine la communauté et fait cause commune avec Rabbi-Zadoc
+et ses émules. La vénalité des fonctionnaires permet au parvenu sans
+cœur de commettre des actes arbitraires; il persécute tous ceux qui sont
+suspects de moderniser, et répand les crimes et la terreur autour de
+lui. Mapou a trop chargé ces types et a dépassé les limites de la
+vérité. Par contre, il devient plus indulgent et plus véridique,
+lorsqu'il nous dépeint la vie des humbles du ghetto.
+
+Jerahmiel le «Batlan» est un type accompli. Le «Batlan» est une création
+inconnue en dehors du ghetto. C'est, en quelque sorte, le bohême de ce
+milieu. Il se distingue surtout par la bizarrerie et par le ridicule. Ce
+n'est pas qu'il n'ait pas étudié; loin de là. La plupart du temps, c'est
+un talmudiste érudit, mais sa naïveté, sa distraction et son manque de
+tout sens pratique le rendent incapable d'entreprendre quoi que ce soit.
+C'est un parasite, et c'est machinalement qu'il se joint aux ennemis du
+progrès.
+
+--Le «Schadchan» (entremetteur matrimonial), type si fréquent et si
+influent dans le ghetto, est peint sur le vif. Malicieux, subtil, plein
+d'esprit, érudit même, il excelle dans l'art de rapprocher les partis et
+de dénouer les situations les plus compliquées.
+
+Le type le plus sympathique du roman est celui du bourgeois honnête;
+c'est l'idéalisation par Mapou de cette classe si répandue de petites
+gens du commerce qui, à une profonde instruction talmudique, joignent un
+cœur ouvert à tous les sentiments généreux, et dont la compression du
+ghetto n'a pas réussi à pervertir le bon sens naturel et la moralité
+profonde.
+
+Tous ces types sont des êtres réels, vivant et s'agitant. Sans doute,
+Mapou les a exagérés, et souvent du mauvais côté, mais ils n'en restent
+pas moins des types véridiques.
+
+Par contre, il a moins réussi dans la création des types de Maskilim. La
+nouvelle génération, les éclairés, les amis de la civilisation sont des
+fantoches sans vie, sans personnalité aucune, qui ne parlent, ne
+s'agitent que pour glorifier la «céleste Haskala».
+
+En somme, la conception de Mapou peut se résumer en ces deux termes:
+
+_Éclairé_, donc bon, juste, généreux, etc.; _fanatique_, donc mauvais,
+hypocrite, débauché, lâche, etc.
+
+Si le roman a des prétentions réalistes par le fond, il n'en est pas de
+même quant à la forme. L'hypocrite présente tous les défauts des romans
+historiques de Mapou, défauts qui, en l'occasion, acquièrent une plus
+grande gravité. Le style d'Isaïe et les envolées poétiques ne
+conviennent guère à ce sujet moderne et cadrent mal avec le milieu
+contemporain. Ici encore l'exemple de Mapou a été pernicieux pour ses
+successeurs.
+
+Dans le cœur du roman on trouve une série de lettres écrites de la
+Palestine par un des héros, qui laissent voir l'enthousiasme de notre
+auteur pour la Terre-Sainte. Cette note sioniste imprévue dans cette
+œuvre purement moderne nous montre suffisamment l'âme du grand rêveur
+qu'il était.
+
+Ce n'est qu'en l'année 1867, après l'apparition de ce roman, que A.
+Lebensohn a publié à Vilna son drame «Vérité et Foi», écrit vingt ans
+auparavant et dans lequel le Tartufe du ghetto joue également un grand
+rôle[59].
+
+[Note 59: Voir chapitre IV.]
+
+Dans la même année, un jeune écrivain, S.-J. Abramovitz, lança son roman
+réaliste «_Haaboth vehabanim_»[60] (Les Pères et les fils). Abramovitz
+avait déjà acquis une notoriété par sa publication d'une Histoire
+naturelle (_Toldoth Hatéba_) en quatre volumes, où il s'ingénie à créer
+une nomenclature zoologique complète en hébreu. Son roman réaliste, qui
+traite de l'antagonisme des pères croyants et des fils émancipés, et
+dont l'action se passe dans un milieu de Hassidim, est une œuvre
+manquée. Rien n'y révèle encore le futur maître, le fin satirique et
+l'admirable peintre de mœurs. Après avoir fait la fortune de l'idiome
+judéo-allemand par ses contes de la vie juive, il est revenu depuis une
+dizaine d'années à l'hébreu, dont il est un des écrivains les plus
+originaux. Ce qui distingue Abramovitz des écrivains contemporains,
+c'est son style. Abramovitz a été l'un des premiers qui aient introduit
+le style du Talmud et du Midrasch dans l'hébreu moderne. Il en est
+résulté un hébreu pittoresque, mélangé d'expressions talmudiques et
+empreint d'un charme spécial. Cet hébreu, tout en dérivant du style
+biblique, est on ne peut plus conforme à l'esprit et au milieu qu'il
+dépeint. Il se prête à merveille à la description de la vie et des mœurs
+des juifs de la Volhynie qui forme le fond de ses romans.
+
+[Note 60: Zitomir, 1868.]
+
+Tous ces créateurs du réalisme hébreu ont été dépassés par le poète
+J.-L. Gordon, qui personnifie à lui seul toute cette époque agitée.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+J-L. GORDON.--LA LUTTE CONTRE LE RABBINISME.
+
+
+Juda-Léon Gordon (1830-1892) naquit à Vilna de parents aisés, pieux et
+relativement éclairés. Comme tous ses contemporains, il reçut une
+éducation rabbinique, sans pourtant négliger l'étude de la Bible et de
+l'hébreu classique. Il obtint des succès éclatants dans ses études, et
+tout faisait prévoir qu'il serait un jour un talmudiste éminent. Le
+discours scolastique qu'il prononça à l'occasion de sa 13e année le
+sacrait «Ilou.» La ruine de son père eut pour conséquence la rupture de
+ses fiançailles avec une fille de riche bourgeois, et l'empêcha de
+contracter le mariage.
+
+Il put continuer librement ses études. Il revint à Vilna, le premier
+centre de la Haskala en Russie. La littérature hébraïque profane avait
+pénétré jusque dans la synagogue, sinon ouvertement, du moins en
+contrebande. Il dévora en cachette tous les nouveaux écrits qui
+tombèrent entre ses mains. C'était l'époque où Lebensohn père rayonnait
+dans tout l'éclat de sa gloire. Bientôt Gordon s'aperçoit que l'étude
+de l'hébreu ne peut suffire à la culture d'un homme instruit et, guidé
+par un parent lettré, il apprend l'allemand, le russe, le français et le
+latin. Il fut un des premiers écrivains hébreux connaissant à fond la
+littérature russe. Il s'occupa beaucoup de l'étude de la philologie et
+de la grammaire hébraïque et il était un des meilleurs connaisseurs de
+cette langue. Ses recherches linguistiques et ses innovations sont très
+précieuses.
+
+La muse le hanta de bonne heure, et ses premiers essais poétiques lui
+valurent la bienveillance de Lebensohn père et l'amitié de son fils.
+Dans sa ferveur juvénile, il est un admirateur enthousiaste de Lebensohn
+père dont il se proclame le disciple. Mais c'est surtout de son fils
+Micha-Joseph qu'il procède. Un petit drame, consacré à la mémoire du
+poète, disparu à la fleur de l'âge, montre toute l'affection que Gordon
+éprouvait pour son aîné.
+
+Cependant Gordon continue ses études. Il passe en 1852 ses examens de
+fin d'études au Séminaire rabbinique de Vilna, et il est nommé
+professeur d'une école gouvernementale juive à Ponivez, petite ville du
+district de Kovno. Il est tour à tour transféré d'une ville à l'autre
+dans ce même district. Vingt années de luttes contre les fanatiques et
+d'enseignement passées dans la province la plus obscure de la Lithuanie
+n'arrêtèrent pas son activité littéraire. En 1872, il est appelé à
+occuper le poste de secrétaire de la communauté de Saint-Pétersbourg et
+de la Société nouvellement créée pour la propagation de l'instruction
+parmi les juifs russes. Sa vie matérielle est désormais assurée par une
+situation indépendante. Dénoncé en 1879 comme conspirateur politique, il
+est arrêté et jeté en prison, ce qui lui cause un préjudice matériel et
+physique irréparable. Son innocence établie, il est remis en liberté et
+devient co-rédacteur du journal «_Hamelitz_», le plus répandu des
+périodiques hébreux de l'époque. Mais la maladie le minait sourdement,
+et il se mourait peu après.
+
+Nous avons vu le jeune poète marchant sur la trace des deux Lebensohn.
+Ce n'est qu'en 1857 qu'il publia à Vilna son premier grand poème
+_Ahabath David ou Michal_[61], produit d'un esprit naïf et rêveur qui
+jure solennellement de «rester le serf de la langue hébraïque pour
+toujours et de lui consacrer toute sa vie.» «David et Michal» est le
+récit poétique de l'amour du berger pour la fille du roi. Le poète nous
+transporte aux temps bibliques. Il nous raconte comment la fille de Saül
+s'est éprise du jeune berger appelé pour distraire la mélancolie du roi.
+Puis c'est la jalousie naissante de Saül, qui prend ombrage de la
+popularité de David. Pour lui accorder la main de sa fille, il lui
+imposera des sacrifices surhumains et l'enverra à des morts certaines.
+David s'en tirera avec éclat et reviendra toujours vainqueur.
+
+[Note 61: Les poésies complètes de Gordon ont paru en 4 vol., en
+1884, à Saint-Pétersbourg, et en 6 vol., en 1900, à Vilna.]
+
+Le roi est dévoré par la jalousie la plus tyrannique et poursuit David
+de sa colère. David est obligé de fuir, et Michal est donnée à son
+rival. L'amitié de David et de Jonathan forme un tableau touchant. Enfin
+David triomphe, il est oint roi d'Israël. Il reprend Michal, l'amour est
+plus fort que son ressentiment, et il oublie la honte du passé. Mais la
+pauvre sacrifiée ne connaîtra pas les joies de l'enfantement. Elle sera
+stérile et mènera une vie solitaire. Vieille et oubliée, elle s'éteint
+le jour même de la mort de David.
+
+Dans ce drame simple et candide, on sent nettement l'influence de
+Schiller et de Micha-Joseph Lebensohn. Cependant le sentiment réel de la
+nature et de l'amour font défaut chez notre poète. Ses descriptions de
+la nature ne sont que des décalques des romantiques. Poète du ghetto, il
+n'a connu ni la nature, ni l'amour, ni l'art[62]. Ses poésies érotiques
+sont peu personnelles. En revanche, par son style classique et la forme
+moderne et achevée de ses vers, il laisse loin derrière lui tous ceux
+qui l'ont précédé et il mérite, après la disparition du jeune Lebensohn,
+le premier rang parmi les poètes hébreux.
+
+[Note 62: Le premier recueil des poésies lyriques et épiques a paru
+sous le titre de _Schieréi Jéhuda_, à Vilna, en 1866.]
+
+Dans «David et Barsilaï», le poète oppose la tranquillité de la vie du
+berger à la vie du roi. Les aspirations vers la vie rurale qui se sont
+fait jour au ghetto depuis les évocations rustiques des romans de Mapou
+et la fondation des colonies agricoles juives, ont heureusement inspiré
+le poète. Il nous montre le vieux roi accablé par les fatigues et trahi
+par son propre fils en face de la sérénité du vieux berger refusant les
+dons royaux.
+
+ Et David s'en alla régner sur les Hébreux,
+ Et Barsilaï s'en retourna paître ses troupeaux.
+
+Ce qui fait le charme de ce petit poème, c'est la peinture de la
+campagne de Galaad. Il semble qu'en revivant le passé, les poètes
+hébreux aient souvent en une intuition admirable de la nature et de la
+couleur locale qui leur manquaient ordinairement.
+_Osnath-bath-Potiphera_ est également remarquable par la couleur et
+l'ingéniosité de la restitution historique.
+
+De cette époque date le premier volume des fables que le poète a
+publiées sous le nom de _Mischlé Yehuda_[63], qui forme le deuxième
+volume de l'édition complète de ses poésies et dont l'ensemble compose
+quatre livres. Ce sont des traductions ou plutôt des imitations d'Ésope,
+de La Fontaine, de Krylov, ainsi que des fables tirées du Midrasch.
+Elles se distinguent par un style concis et expressif et par une satire
+mordante.
+
+[Note 63: Vilna, 1860.]
+
+La fable marque une transition dans l'œuvre de Gordon. Arraché au milieu
+indulgent et conciliant où il s'est développé, il se trouve face à face
+avec la triste réalité de la vie des juifs de la province. Le fanatisme
+intransigeant des rabbins, l'éducation arriérée donnée aux enfants
+qu'on maintenait dans l'ignorance, pesaient lourdement à son cœur de
+patriote et d'intellectuel. C'était l'époque où le libéralisme et la
+civilisation européenne avaient pénétré en Russie sous l'égide du tsar
+Alexandre II. Gordon rêvait pour ses coreligionnaires une situation
+analogue à celle dont jouissaient leurs frères d'Occident.
+
+Ceux-ci avaient bien compris les exigences de leur temps, s'étaient
+libérés du joug du rabbinisme et s'étaient assimilés aux autres
+citoyens. Le gouvernement russe encourageait l'instruction des juifs et
+accordait des privilèges aux plus instruits. Les journaux nouvellement
+créés en hébreu s'étaient également rangés du côté des réformateurs.
+Gordon se jette délibérément dans la lutte. En poésie et en prose, en
+hébreu et en russe, il se fait le champion de la Haskala. Avec lui, la
+Haskala ne se borne plus à la culture de la langue hébraïque et aux
+dissertations spéculatives, mais elle devient une lutte ouverte contre
+l'obscurantisme, l'ignorance, la routine séculaire, contre tout ce qui
+barre le chemin de la civilisation. Puisque le gouvernement permettait
+aux juifs de participer à la vie sociale du pays, et qu'ils pouvaient
+désormais aspirer à un meilleur sort, la Haskala travaillera à les y
+préparer et à les en rendre dignes.
+
+En 1863, après l'émancipation des serfs en Russie, Gordon lance ce cri
+vibrant: _Hakitza Ami_[64].
+
+[Note 64: Réveille-toi, mon peuple. Poésies, I.]
+
+ Debout! mon peuple! jusqu'à quand dormiras-tu? Vois, la nuit a
+ disparu, le soleil luit partout. Depuis vingt siècles que de
+ changements opérés, que de murs brisés!
+
+ Ne sommes-nous pas dans l'Europe civilisée?
+
+ * * * * *
+
+ Réveille-toi, ô mon peuple! ce pays, véritable Éden, te sera
+ ouvert, ses fils t'accueilleront en frère. Tu n'as qu'à t'adonner
+ avec confiance aux sciences et aux services publics.
+
+Dans une autre poésie, le poète salue l'aube des temps nouveaux pour les
+juifs. Leur empressement à embrasser les carrières libérales leur fait
+augurer que bientôt leur émancipation sera complète.
+
+Nous avons vu quelle résistance cette nouvelle phase de la Haskala avait
+rencontrée auprès des orthodoxes. Ceux-ci voyaient avec terreur les
+jeunes gens déserter les écoles religieuses et s'adonner aux études
+profanes. Les nouveaux séminaires rabbiniques étaient considérés par eux
+comme des foyers d'athéisme.
+
+Ils ne pouvaient plus lutter ouvertement puisque le gouvernement était
+du côté des réformateurs, mais ils se cantonnèrent dans une résistance
+passive. Dans cette lutte, comme nous l'avons déjà dit, Gordon occupe la
+première place. Désormais il sera animé par une seule idée, celle de la
+lutte contre les ennemis de la lumière. Sa satire âpre et mordante, sa
+plume acerbe et vengeresse, il les mettra au service de cette cause. Ses
+poèmes historiques même s'en ressentiront. Il profitera de toutes les
+occasions pour fustiger les rabbins et les conservateurs.
+
+_Bein Schinei Arayoth_, «Entre les crocs des lions», est un poème
+historique dont le sujet est emprunté aux guerres judéo-romaines. Le
+héros, Siméon le zélote, est amené en captivité par Titus. Au moment de
+succomber dans l'arène, ses yeux rencontrent ceux de sa bien-aimée
+Marthe, vendue comme esclave, et tous deux meurent en même temps.
+
+Un grand souffle poétique et un profond sentiment national font de ce
+poème un chef-d'œuvre. Mais le poète ne s'arrête pas là. Il profite de
+l'occasion qui lui est donnée pour s'attaquer aux origines même du
+rabbinisme, dans lequel il voit la cause du péril de la nation.
+
+ Malheur à toi, Israël! tes maîtres ne t'ont pas enseigné comment
+ conduire la guerre avec habileté et tactique.
+
+ La révolte et l'audace ne peuvent rien sans la discipline et
+ l'intelligence guerrière.
+
+ Certes, pendant de longs siècles ils t'ont instruit, ils fondèrent
+ des écoles.
+
+ À quoi ont-ils abouti, sinon à semer le vent, à cultiver le
+ rocher?...
+
+ Ils t'ont instruit à aller à l'encontre de la vie, à t'isoler entre
+ des murailles de préceptes et de prescriptions, à être mort sur la
+ terre, vivant dans les deux, à rêver éveillé et à parler en état de
+ sommeil.
+
+ C'est ainsi que ton esprit s'est évanoui, que ta force s'est
+ desséchée, et que la poudre des scribes t'a enseveli à l'état de
+ momie vivante...
+
+ Malheur à toi, Jérusalem la perdue!
+
+Mais, s'il accuse le rabbinisme de tous les maux du peuple juif, il ne
+s'ensuit pas qu'il justifie l'invasion romaine. Toute sa haine s'élève
+contre Rome, l'ennemie séculaire du judaïsme. Il ne lui épargne pas son
+mépris au nom de l'humanité et de la justice. D'abord c'est Titus,
+«délices du genre humain», qu'il nous présente, préparant à son peuple
+des spectacles nobles et sanguinaires et se réjouissant à la vue du sang
+innocent qui coule dans l'arène. Puis c'est à Rome qu'il s'en prend, «au
+grand peuple qui domine les trois quarts de l'univers, la terreur du
+monde, dont le triomphe ne connaît plus de bornes, depuis qu'il a
+remporté la victoire sur un peuple destiné à périr et dont le territoire
+ne mesure que cinq heures de marche.» Enfin son cœur juif se révolte
+contre «les belles matrones suivies de leurs servantes, dont l'âme
+tendre va se réjouir aux spectacles sanguinaires de l'arène.»
+
+Dans _Bimezouloth Yam_ (Dans les profondeurs de l'Océan), le poète fait
+revivre un épisode terrible de l'exode des juifs d'Espagne (1492). Les
+fugitifs se sont embarqués sur des bateaux de corsaires qui les
+exploitent sans pitié. La cupidité des corsaires est insatiable. Après
+les avoir dépouillés de tout ce qu'ils possèdent, ils les vendent comme
+esclaves ou les jettent dans les flots. Le même sort attend un groupe
+d'exilés réfugiés sur un bateau. Mais le capitaine s'est soudainement
+épris de la fille d'un rabbin d'une rare beauté. Pour sauver ses
+compagnons, elle feint d'agréer les déclarations du capitaine qui promet
+de débarquer les passagers sains et saufs sur la côte. Il tient parole,
+mais il garde auprès de lui la jeune fille et sa mère. Une fois loin du
+rivage, pour ne pas céder aux désirs du corsaire, la jeune fille et sa
+mère se précipitent dans la mer en adressant leurs prières au Ciel. Ce
+poème est un des plus beaux de Gordon. L'indignation et la douleur lui
+inspirent ces vers puissants:
+
+ La fille de Jacob est exilée de toute l'étendue de l'Espagne. Le
+ Portugal aussi la repousse. L'Europe montre la nuque à ces
+ malheureux. Elle leur destine la tombe, le martyre, l'enfer...
+ Leurs ossements sont éparpillés sur les rochers africains. Leur
+ sang abreuve les rives de l'Asie... Et le Juge du monde ne se
+ montre pas. Et les larmes des opprimés ne sont pas vengées.
+
+Ce qui révolte surtout le poète, c'est l'idée que jamais ces opprimés
+n'auront leur revanche et que tous ces crimes demeureront impunis.
+
+ Israël, tu ne seras jamais vengé!... Tes persécuteurs triomphent
+ partout! L'Espagne n'a-t-elle pas découvert le Nouveau-Monde le
+ jour même où elle t'a expulsé? Et le Portugal n'a-t-il pas trouvé
+ la route des Indes? Là aussi il a ruiné le pays qui avait accueilli
+ les réfugiés[65].
+
+ Et l'Espagne et le Portugal sont toujours debout!
+
+ Mais si la vengeance n'est pas permise aux juifs, qu'une haine
+ implacable s'empare de tous les cœurs et que jamais elle ne
+ s'apaise.
+
+ Léguez pour l'éternité à vos enfants, adjurez vos descendants,
+ grands et petits, de ne jamais retourner dans le pays scellé de ton
+ sang. Que leur pied jamais ne foule la presqu'île des Pyrénées.
+
+[Note 65: Le poète fait allusion à la ruine de la province juive de
+Cochin par les Portugais.]
+
+Le désespoir, la désolation du poète se concentrent dans les dernières
+strophes, où il raconte comment la jeune fille et sa mère se sont jetées
+dans l'eau.
+
+ Seul le regard du Monde, silencieux à travers les nuages, l'œil,
+ témoin de la fin de toutes choses, contemple la fin de ces milliers
+ d'êtres sans laisser couler une seule larme.
+
+Son dernier poème historique, «Le roi Sédécie en prison», date d'une
+époque où le scepticisme du poète s'est affermi. Ce sont les tendances
+morales l'emportant sur la politique qui ont amené, selon Gordon, l'État
+juif à sa perte. Ce n'est plus au rabbinisme, mais c'est aux principes
+même du Judaïsme des prophètes qu'il s'attaque. Ces idées, il les mettra
+dans la bouche du roi de Juda captif de Nabuchodonosor: les
+revendications du pouvoir politique contre les prétentions moralistes
+des prophètes.
+
+Le roi passe en revue tous ses malheurs, et il se demande à quelle cause
+il doit les attribuer.
+
+ Est-ce parce que je ne me suis pas soumis à la volonté de Jérémie?
+ Mais qu'est-ce que le prêtre d'Anatole voulait au juste?
+
+Non, le roi ne peut admettre que:
+
+ La Ville serait encore debout si le sabbat n'avait pas été violé.
+
+Le prophète proclame la suprématie de la lettre et de la Loi primant le
+travail et l'art guerrier, mais
+
+ un peuple de rêveurs et de visionnaires peut-il subsister un seul
+ jour?
+
+Mais le roi ne s'arrête pas à ces idées de révolte. Il se rappelle trop
+bien l'histoire de Saül et de Samuel, où le roi fut châtié pour avoir
+désobéi aux caprices des prophètes. Il constate que «tel est le triste
+sort de tout chef d'Israël.»
+
+ Hélas! Je vois que les paroles du fils de Hilkia arriveront
+ irrémédiablement. La loi survivra à la ruine du royaume. Le livre,
+ la parole, succèderont au sceptre royal. Je prévois tout un peuple
+ de docteurs, de lettrés, affaibli et dégénéré.
+
+Cette conception étonnante, déconcertante du peuple-prophète, Gordon la
+gardera jusqu'au bout. Mais puisque la Loi a tué la nation et qu'une
+fatalité cruelle pèse sur le peuple du Livre, ne vaut-il pas mieux
+libérer les individus des chaînes de la foi et affranchir les masses des
+minuties religieuses qui lui barrent le chemin de la vie? Ce sera la
+besogne à laquelle Gordon vouera le reste de sa vie.
+
+Dans une poésie dédiée à Smolensky, le rédacteur de _Haschahar_
+(L'Aurore), à l'occasion de la réapparition de sa revue, le poète
+épanche toute son âme désolée et indique la nouvelle voie dans laquelle
+il va s'engager:
+
+ Jadis, certes moi aussi j'ai chanté l'amour, les plaisirs,
+ l'amitié, j'ai annoncé des jours de fête, de liberté et
+ d'espérance. Les cordes de ma lyre vibraient d'émotion...
+
+ Et voilà que «l'Aurore» reparaît: je vais accorder ma harpe pour
+ saluer l'aube du matin...
+
+ Hélas, je ne suis plus le même, je ne sais plus chanter. De mauvais
+ rêves ont troublé mes nuits. Ils m'ont montré mon peuple face à
+ face... Ils m'ont montré mon peuple dans tout son abaissement, ses
+ blessures insondables. Ils m'ont montré l'iniquité, la source de
+ tous ses maux.
+
+ J'ai vu ses meneurs égarés et les maîtres qui l'ont trompé. Mon
+ cœur saigne de douleur. Les cordes de ma lyre ne résonnent plus
+ qu'en lamentations.
+
+ Depuis je ne chante plus la joie ni la consolation; je n'espère
+ plus la lumière et je n'attends pas la liberté. Je chante des jours
+ sombres et je prédis un esclavage éternel, l'avilissement sans fin.
+ Et des cordes de ma lyre jaillissent des larmes sur la ruine de mon
+ peuple.
+
+ Depuis, ma poésie est noire comme le corbeau, ma bouche remplie
+ d'injures et de plaintes. Elle gémit et se fait l'écho de la ruine
+ du Mont Héreb. Elle crie contre les mauvais bergers, contre le
+ peuple ignorant.
+
+ Elle raconte à Dieu, au genre humain, les misères dégradantes de la
+ vie au jour le jour..., l'âme pénétrant jusque dans l'abîme du
+ mal...
+
+Mais le patriotisme du poète l'emporte sur son découragement:
+
+ Par pitié pour mon peuple, par compassion pour lui, je dirai à ses
+ bergers leurs crimes, à ses maîtres leurs erreurs...
+
+Y réussira-t-il? tout espoir n'est-il pas perdu? Peu importe? il
+accomplira son devoir jusqu'au bout:
+
+ Que les blessés avisent, ils seront peut-être guéris. Il y aura
+ peut-être un remède à leurs maux s'ils ont encore assez d'énergie
+ vitale...
+
+Le poète a tenu sa parole. Dans une série de poèmes satiriques, de
+fables et d'épîtres, il dévoile les misères morales qui rongeaient la
+société juive des pays slaves. C'est la description réaliste la plus
+exacte et la plus sentie de ce milieu étrange, invraisemblable, existant
+pourtant et défiant tout. Gordon est descendu jusqu'au tréfonds de ces
+consciences, il en connaît les secrets les plus intimes. Il a saisi sur
+le vif les mœurs singulières de cette société et les rend telles
+quelles. Il connaît aussi toute l'ignominie de quelques-uns des
+personnages qui la dirigent et il a sondé leur cerveau borné et retors.
+Son cœur se soulève à l'évocation de ce spectacle douloureux et il
+souffre des malheurs de son peuple.
+
+Avec cette nouvelle direction de son esprit, sa manière poétique change
+également. Il ne fait plus de l'art pour l'art, la pureté classique ne
+l'occupe plus. Avant tout, c'est une œuvre de lutte et de propagande
+qu'il poursuit. Son style devient plus réaliste. Il s'est imprégné de
+termes et d'expressions talmudiques, ce qui le rend plus conforme à
+l'esprit du milieu dont il s'occupe et plus propre à la description de
+ce monde essentiellement rabbinique. Mais Gordon n'abuse jamais des
+talmudismes; il garde en tout la juste mesure. Il faut savoir goûter ce
+style tour à tour fin et mordant, vibrant et énergique. Gordon y a
+montré tout son talent, tout son génie créateur. C'est de l'hébreu
+purement moderne, élégant et expressif. Il ne le cède en rien à
+l'hébreu classique.
+
+La condition sociale de la femme juive, si triste dans le ghetto, a
+inspiré à Gordon le premier de ses poèmes satiriques. Ce poème est
+intitulé «Le point sur l'i» ou plus littéralement «Le jambage du _iod_»
+(_Kotzo schel-iod_)[66].
+
+[Note 66: Poésies, IV.]
+
+ Ô toi, femme juive, qui connaît ta vie? Obscurément tu es venue au
+ monde et obscurément tu t'en vas.
+
+ Tes chagrins, tes joies, tes espoirs, tes désirs naissent en toi et
+ meurent avec toi....
+
+ Tous les biens de la Terre, les plaisirs, les jouissances ont été
+ créés pour les filles d'autres nations. La vie de la juive n'est
+ que servitude, peines éternelles. Tu conçois, tu enfantes, tu
+ allaites et tu sèvres, tu cuis, tu fais la cuisine et tu te flétris
+ avant l'âge.
+
+ Tu as beau avoir un cœur sensible, être belle, douce, intelligente:
+
+ La loi est là implacable, elle le dégrade vis-à-vis de ton mari.
+
+ Tes charmes sont des tares, tes dons, tes damnations; en mettant
+ les choses au mieux tu n'es qu'une poule pour élever des poussins!
+
+La femme juive a beau aspirer à la vie, à la science, rien de tout cela
+ne lui est accessible.
+
+ La plante divine dépérit dans le désert sans avoir vu la lumière.
+
+ Avant de l'avoir instruite, d'avoir cultivé son esprit, elle est
+ mariée, même mère.
+
+ Avant d'avoir appris à être la fille de ses parents, elle est
+ épouse et mère de ses propres enfants....
+
+ Fiancée, connais-tu au moins celui à qui on te destine? L'aimes-tu?
+ L'as-tu vu seulement?--Aimer! malheureuse! ne sais-tu pas que
+ l'amour est interdit au cœur de la juive?
+
+ Quarante jours avant ta naissance ton sort a été décidé[67].
+
+ [Note 67: Selon une croyance populaire, quarante jours avant la
+ naissance le ciel décide à qui l'enfant sera uni.]
+
+ Couvre ta tête, coupe tes nattes. À quoi bon regarder celui qui est
+ à tes côtés? Est-il bossu ou borgne, jeune ou vieux? Qu'importe! Ce
+ n'est pas toi qui choisis, mais tes parents; tu passes d'une main à
+ l'autre comme une marchandise.
+
+Esclave de ses parents, esclave de son mari, il ne lui est même pas
+donné de goûter paisiblement les joies maternelles. Des malheurs
+imprévus l'assaillent et l'abattent sans cesse. Son mari sans éducation,
+sans profession, souvent même sans cœur, après avoir mangé les années de
+pension traditionnelle à la table des parents de sa femme, se trouvera
+tout à coup aux prises avec la vie. S'il n'a pas la chance de réussir,
+il se lassera vite, il abandonnera sa femme et ses enfants, et s'en ira
+au loin sans même donner signe de vie. Elle restera une «Agouna», une
+abandonnée, veuve sans l'être, la malheureuse des malheureuses.
+
+ C'est là l'histoire de toute femme juive, c'est aussi l'histoire de
+ la belle Bath-Schoua.
+
+Bath-Schoua est une admirable créature, dotée par la nature de toutes
+les qualités. Belle, intelligente, pure, bonne et charmante, elle
+s'entend à merveille aux soins du ménage. Elle est admirée par tout le
+monde, jusqu'au chétif _Porousch_ (sorte d'ermite studieux volontaire)
+qui se cache derrière la grille qui sépare le compartiment réservé aux
+femmes à la synagogue, pour la regarder. Hélas, cette fleur est fiancée
+par son père à un certain Hillel, être chétif, vilain, stupide et
+antipathique. Mais il possède par cœur tous les in-folios du Talmud, et
+c'est tout dire. On célèbre le mariage. Le couple mange pendant trois
+ans à la table des beaux-parents; deux enfants naissent de cette union.
+Le père de Bath-Schoua perd sa fortune, et Hillel est obligé de chercher
+à gagner sa vie. Mais cet homme incapable ne trouve rien. Il part pour
+les pays étrangers, et jamais plus on n'entend parler de lui.
+Bath-Schoua reste seule avec ses deux enfants. Sans se décourager, elle
+gagne péniblement son pain. Tout son amour, elle le reporte sur ses
+enfants qu'elle s'efforce de parer et d'habiller comme les enfants des
+riches.
+
+Sur ces entrefaites arrive dans la petite ville un jeune homme nommé
+Fabi. Juif moderne, il est instruit et intelligent, beau et généreux. Il
+s'intéresse à la jeune femme, en devient amoureux. Bath-Schoua n'ose
+croire à son bonheur. Cependant un obstacle infranchissable s'oppose à
+leur union. Bath-Schoua n'est pas divorcée, on ne sait pas non plus si
+son mari est mort. Fabi, plein d'énergie, se met à la recherche de
+l'époux disparu. Il le découvre et, moyennant finances, il lui arrache
+un divorce pour sa femme. L'acte officiel en règle et légalisé par
+l'autorité rabbinique est envoyé à la femme. Hillel s'embarque pour
+l'Amérique et son navire fait naufrage.
+
+Bath-Schoua pourra donc enfin jouir du bonheur qu'elle a tant mérité!
+Hélas, non, la fortune, dans la personne de Rabbi Vofsi, la trahit
+encore une fois. Ce rabbin est un pharisien rigide; une peccadille lui
+suffit pour annuler l'acte de divorce. Le mot Hillel y était mal
+orthographié, selon l'autorité de certains commentateurs. Après le _Hé_
+il manquait un _Iod_. Ainsi le bonheur entrevu par Bath-Schoua est
+détruit à tout jamais.
+
+Ce malheur n'est pas unique dans son genre; les Bath-Schoua sont légion
+dans le ghetto. Il y en a d'autres non moins poignants pour des motifs
+aussi futiles.
+
+Dans un autre poème qui porte le titre: _Asaka Derispak_ (Pour une
+bagatelle)[68], le poète raconte comment, par la faute d'un malheureux
+grain d'orge égaré dans la soupe du repas de Pâque, d'où tout aliment
+fermenté doit être exclu, la paix d'un ménage fut troublée. Affolée et
+rongée par le remords d'avoir servi cette soupe suspecte, la pauvre
+femme court chez le Rabbin, qui déclare qu'elle a fait manger aux siens
+des mets interdits et que la vaisselle dans laquelle ces mets ont été
+servis doit être brisée. Mais le mari, simple cocher, ne l'entend pas
+ainsi. Il fait retomber sa colère sur sa femme. La paix du foyer est
+troublée, et finalement il répudie sa femme. Le poète fulmine contre les
+rabbins et contre leur interprétation étroite et insensée des textes.
+
+[Note 68: Littéralement: «bois de voiture».]
+
+ Nous avons été esclaves au pays d'Égypte.
+
+ Ne le sommes-nous pas encore? Nous sommes liés par des chaînes
+ d'absurdités, par des cordes de stupidités, par toutes sortes de
+ préjugés.... Certes les étrangers ne nous oppriment plus, mais nos
+ oppresseurs sont issus de nous-mêmes. Nos mains ne sont plus liées,
+ mais notre âme est enchaînée....
+
+Un tableau de mœurs sombre et grandiose, une peinture exacte de la
+domination inique et arbitraire exercée par le Cahal, l'idéalisation du
+Maskil, impuissant à lui seul à lutter contre toutes les forces
+réactionnaires coalisées, voilà ce que nous trouvons dans le dernier
+grand poème satirique de Gordon intitulé: «Les deux Joseph-ben-Simon».
+Nous y voyons comment le jeune talmudiste, épris des sciences et de la
+littérature moderne, est persécuté par les fanatiques. Ne pouvant leur
+résister, il est obligé de s'expatrier. Il s'en va vers l'Italie. La
+renommée de S. D. Luzzato a attiré à l'université de Padoue nombre de
+jeunes gens russes avides de savoir. Là Joseph-ben-Simon poursuit
+parallèlement des études rabbiniques et médicales.
+
+Enfin, ses efforts sont couronnés de succès, et il rêve de retourner
+dans son pays pour consacrer ses efforts au relèvement matériel et moral
+de ses frères. Déjà il se voit à la tête de sa communauté, guérissant
+l'âme, guérissant le corps, redressant les torts, introduisant des
+réformes, et apportant un souffle nouveau dans les membres desséchés du
+judaïsme. À peine est-il arrivé dans sa ville natale qu'il est arrêté et
+jeté en prison. Le Cahal avait délivré un passeport à son nom à un fils
+de cordonnier, misérable individu, bandit et voleur. Un crime
+d'assassinat pèse sur ce dernier, et c'est l'innocent qui va expier pour
+le coupable. Le vrai Joseph-ben-Simon a beau protester de son innocence,
+le chef du Cahal, devant lequel il est amené, déclare qu'il n'y a pas
+d'autre Joseph-ben-Simon et que c'est lui le coupable.
+
+La petite ville est décrite avec exactitude. Nous sommes sur la place
+publique, la place du marché. Toutes les ordures y sont jetées, et une
+puanteur atroce s'en dégage. La synagogue touche à cette place, édifice
+sordide tombant en ruines. «La boue et la saleté limitent la sainteté»,
+mais Dieu ne s'en formalise pas, «il est trop haut placé pour que cela
+l'incommode.» Mais la plus grande impureté, l'infection morale émane de
+la petite pièce attenante à la synagogue: c'est la chambre du Cahal.
+C'est là que se trame le crime et l'injustice; l'arbitraire et la
+vénalité s'y étalent impudiquement. Le Cahal détient les registres du
+service militaire, il délivre les passeports; toute la ville est à sa
+merci. C'est là que les tartufes du ghetto exercent leur pouvoir
+funeste, que la veuve est spoliée, l'orphelin maltraité, et livré, avec
+le malheureux qui a osé aspirer à la lumière, au service militaire en
+remplacement de l'enfant du riche. C'est le domaine où règne, tout
+puissant et craint, le très vénéré rabbi Schamgar-ben-Anath, parvenu
+stupide et féroce.
+
+La vie de sacrifices et de privations que mènent les étudiants juifs qui
+s'en vont chercher l'instruction à l'étranger, inspire à Gordon un des
+plus beaux passages de son poème. En somme, ces jeunes gens ne font que
+se conformer à la tradition juive. Ils sont les continuateurs de ceux
+qui, autrefois, bravaient la faim et le froid sur les bancs des
+«Yeschiboth».
+
+ Qu'il est puissant, le désir de savoir dans le cœur des adolescents
+ du peuple humilié! C'est le feu ininterrompu brûlant sur l'autel!
+
+ Arrêtez-vous aux routes menant à Mir, Eischischok et Volosjine[69].
+
+ [Note 69: Villes célèbres par leurs écoles talmudiques.]
+
+ Voyez ces chétifs adolescents allant à pied.
+
+ Où se dirigent leurs pas? Que vont-ils chercher?--Ils vont dormir
+ sur la terre nue, mener une vie toute de privations....
+
+ Il est dit: «La Thora n'est donnée qu'à celui qui se tue pour
+ elle.»
+
+Ou bien:
+
+ Allez dans n'importe quelle université de l'Europe: le sort des
+ étudiants juifs étrangers n'est pas meilleur. Les Russes sont fiers
+ de la gloire d'un Lomonossof qui, de fils d'un pauvre moujik, est
+ devenu une lumière de la science. Combien sont nombreux les
+ Lomonossof de la rue des juifs!...
+
+Et le poète s'écrie dans un élan de patriotisme:
+
+ Mais qu'est-ce que tu es en somme, ô peuple d'Israël, sinon un
+ pauvre «bohour» parmi les peuples, mangeant un jour chez l'un, un
+ jour chez l'autre!
+
+ Tu as allumé la lumière divine pour tout le monde. Pour toi seul,
+ le monde est obscur. Ô peuple, esclave des esclaves, éperdu et
+ méprisé.
+
+Avec ce poème nous terminons l'analyse des poèmes satiriques de Gordon.
+Nulle part mieux que dans ce poème, il ne fait ressortir les rêves, les
+aspirations, les luttes des Maskilim contre le régime arriéré et le
+gâchis moral et matériel dans lequel croupissait le judaïsme des peuples
+slaves.
+
+À ce même ordre d'idées se rattachent la plupart des tables originales
+contenues dans ses «Petites fables pour les grands enfants». Ces fables
+sont écrites dans un style alerte et expressif. La critique fine et
+railleuse et la profonde philosophie dont elles sont imprégnées font de
+ces fables une des plus belles productions de la littérature hébraïque.
+
+À cette même époque se rapportent les deux volumes de contes publiés par
+Gordon. Ils ont également trait à la vie et aux mœurs des juifs de la
+Lithuanie et à la lutte des modernes et des anciens. Comme conteur,
+Gordon est inférieur au poète. Mais sa prose conserve toute la finesse
+de son esprit et la justesse de ses observations. Dans tous les cas, ces
+contes ne sont pas quantité négligeable dans la littérature hébraïque.
+
+La réaction, qui a suivi vers 1870 le grand souffle de réformes sociales
+et d'espérances non réalisées, affecta profondément le poète dans le
+meilleur de son être. Le gouvernement a mis des entraves à la marche en
+avant des juifs, la masse est restée enfoncée dans son fanatisme, et les
+éclairés eux aussi ont manqué à tous leurs devoirs. Désillusionné, il
+n'espère plus en rien. Il ne peut pas partager l'optimisme de Smolensky
+et de son école. Un instant il s'arrête pour voir le chemin parcouru. Il
+ne voit rien, et il se demande avec angoisse:
+
+ Pour qui ai-je donc peiné?
+
+ Mes parents, fidèles à la loi, ennemis de la science, du bon sens,
+ n'aspirent qu'au négoce et qu'à l'observance religieuse.
+
+ Nos intellectuels dédaignent la langue nationale et n'ont d'amour
+ que pour la langue du pays.
+
+ Nos filles, si gracieuses, sont tenues dans l'ignorance absolue de
+ l'hébreu...
+
+ Et la nouvelle génération va toujours de l'avant! Dieu sait
+ jusqu'où elle ira... Peut-être jusqu'au point d'où elle ne
+ reviendra plus...
+
+Ce n'est donc qu'à une poignée d'élus, d'amateurs--les seuls qui ne
+méprisent pas, qui comprennent et approuvent le poète hébreu...
+
+ C'est à vous que j'apporte mon génie en sacrifice et c'est devant
+ vous que je verse mes larmes... Qui sait si je ne suis pas le
+ dernier de ceux qui ont chanté Sion, et si vous aussi, vous n'êtes
+ pas nos derniers lecteurs?
+
+Nous retrouvons cet état d'âme pessimiste dans tous les derniers écrits
+de Gordon. Même après les événements de 1882, lorsque la résurrection
+des haines et des persécutions d'autrefois a jeté le désarroi dans le
+camp des émancipateurs et a poussé les plus fervents champions
+anti-rabbiniques comme Lilienblum et Braudès à arborer le drapeau du
+Sionisme, seul Gordon ne se laissa pas entraîner par ce courant. Son
+scepticisme ne lui permettait pas de partager les illusions de ses amis
+convertis au sionisme.
+
+Tout son mépris pour les tyrans, sa compassion pour la nation
+injustement opprimée, il l'exprime dans sa poésie _Ahoti Ruhama_ qui
+porte le titre: _À l'honneur de la fille de Jacob violée par le fils de
+Hamor_.
+
+ Pourquoi pleures-tu, ma sœur affligée?
+
+ Pourquoi cette désolation de l'esprit, cette anxiété du cœur?
+
+ Si des larrons t'ont surprise et ont violé ton honneur; si la main
+ des malfaiteurs l'a emporté sur toi.
+
+ Est-ce ta faute, ma sœur affligée?
+
+ --Où porterai-je ma honte?
+
+ --Où est ta honte, puisque ton cœur est pur, chaste?...
+
+ Lève-toi, étale ta blessure, que le monde entier voie le sang
+ d'Abel sur le front de Caïn. Que le monde sache comment on te
+ torture, ma sœur affligée!
+
+ Ce n'est pas sur toi, c'est sur tes oppresseurs que la honte
+ retombe.
+
+ Ta pureté n'a pas été maculée par leur souillure... Tu es blanche
+ comme la neige, ma sœur affligée.
+
+Puis le poète semble presque regretter ses efforts d'autrefois pour
+rapprocher les juifs des chrétiens.
+
+ Ce qui t'arrive me soulage cependant. Longtemps j'ai supporté
+ toutes les injustices; j'étais resté fidèle à mon pays, j'espérais
+ en des jours meilleurs. J'ai tout subi... Mais ton déshonneur, ma
+ sœur chérie, je ne le puis.
+
+Mais que devenir? où aller? La Palestine turque ne tente pas trop
+l'esprit du poète. Il croit encore à l'existence de pays «où la lumière
+éclaire également tous les êtres humains, où l'homme n'est pas humilié
+pour son origine et pour sa foi». C'est là qu'il invite ses frères à
+aller chercher un asile, «jusqu'au jour où notre Père là-haut aura pitié
+de nous et nous rendra à notre ancienne mère.»
+
+À cette époque agitée où Pinsker lance son manifeste:
+_Auto-émancipation_, Gordon écrit sa poésie: _Le troupeau de Dieu_.
+
+ Vous demandez ce que nous sommes. Je vous dirai: Nous ne sommes ni
+ une nation, ni une communauté religieuse. Nous sommes un
+ troupeau--le troupeau saint de Jéhova dont toute la Terre est
+ l'autel. Nous y montons comme holocaustes envoyés par les autres ou
+ comme victimes liées par les préceptes de nos propres rabbins. Un
+ troupeau en plein désert, des brebis dévorées sans cesse par les
+ loups. Nous crions... vainement, nous nous lamentons... en pure
+ perte. Le désert nous enferme de tous côtés. La terre est de
+ cuivre, les cieux sont d'airain.
+
+ Certes, ce n'est pas un troupeau ordinaire que nous formons. Nous
+ survivons à toutes les hécatombes. Mais en sera-t-il toujours
+ ainsi?
+
+ Un troupeau dispersé, indiscipliné, sans lien aucun; nous sommes le
+ troupeau de Jéhova!
+
+Ce n'est pas que l'idée de la renaissance nationale d'Israël ait déplu
+au poète. Loin de là, le sionisme ne peut que charmer son cœur juif.
+Mais il croit qu'il n'est pas encore temps. Il y a, selon lui, une œuvre
+d'affranchissement religieux à accomplir avant de songer à reconstituer
+l'État juif. Il a soutenu cette idée dans une série d'articles publiés
+dans le Melitz, qu'il rédigea à cette époque.
+
+Les dernières années de sa vie furent tragiques, touchantes. Le cœur
+déchiré, il fut témoin de la situation intenable faite par le
+gouvernement à des millions de ses frères. Il y fait allusion, dans sa
+fable: _Adoni-Besek_, que nous reproduisons intégralement pour donner
+une idée des fables de Gordon[70]:
+
+ Dans un palais somptueux, au milieu d'une vaste salle embaumée et
+ drapée d'étoffes égyptiennes, une table est dressée, servie des
+ meilleures choses. Adoni-Besek fait son repas de midi. Ses maîtres
+ de service se tiennent chacun à sa place: l'échanson, le maître
+ boulanger et le cuisinier. Les eunuques, les esclaves courent et
+ viennent, apportant des mets délicieux et des friandises variées.
+ Ils apportent du rôti, du bouilli, de la chair de divers animaux et
+ oiseaux.
+
+ Sur le parquet se vautrent des chiens insolents, la gueule béante,
+ guettant de tous leurs sens les reliefs que leur maître leur jette.
+
+ Sous la table gisent également soixante-dix rois captifs. Leurs
+ pouces et leurs gros orteils sont coupés. Pour apaiser leur faim,
+ ils sont obligés de disputer les reliefs aux chiens.
+
+ Adoni-Besek a fini son repas. Maintenant il s'amuse à jeter des os
+ aux êtres qui gisent sous la table. Tout à coup on entend un
+ vacarme, les chiens aboient, et mordent leurs voisins qui leur ont
+ pris les morceaux qui leur étaient destinés.
+
+ Les rois mordus se plaignent alors au Maître: «Ô roi, regarde notre
+ martyre et délivre-nous de tes chiens....» Adoni-Besek leur répond:
+ «Mais c'est vous qui êtes les coupables et ce sont eux qui ont
+ raison. Pourquoi leur causez-vous du tort?»
+
+ Les rois lui répondent avec amertume:
+
+ --Ô roi, est-ce notre faute si nous avons été réduits à ramasser
+ les miettes de la table avec les chiens? C'est toi qui t'es élevé
+ contre nous, qui nous a écrasés de ta main puissante, démembrés et
+ enchaînés dans ces cages. Nous ne sommes plus en état de travailler
+ ni de chercher notre nourriture. Pourquoi ces chiens auraient-ils
+ raison de mordre et d'aboyer? Que les hommes de justice--s'il en
+ reste encore de notre temps--se lèvent; que celui dont le cœur a
+ été touché par Dieu vienne juger entre nous et ceux qui nous
+ mordent: lequel de nous est le bourreau et lequel la victime...?
+
+[Note 70: Poésies, IV.]
+
+Une grande satisfaction morale fut réservée au poète à la fin de ses
+jours. Les notabilités juives de la capitale avaient organisé une fête
+pour célébrer le vingt-cinquième anniversaire de l'activité littéraire
+de Gordon. À cette réunion il fut décidé qu'on publierait une édition de
+luxe des poésies de Gordon. Cette glorification inattendue arrache à son
+cœur attendri une dernière note optimiste. Il rappelle le serment qu'il
+a fait jadis de rester fidèle à l'hébreu, et raconte les déboires et les
+misères auxquels est en butte le poète qui écrit dans une langue morte,
+destinée à l'oubli. Puis il salue les jeunes «dont nous désespérions et
+qui reviennent, et l'aube de la renaissance de la langue hébraïque et du
+peuple juif.»
+
+Cependant Gordon ne participa jamais à cette renaissance de pleine foi.
+Il est resté le poète de la misère et du désespoir.
+
+La mort de Smolensky lui arrache la note désolée qui peut être
+considérée comme le testament du poète du ghetto. Il compare le grand
+écrivain au peuple juif et il se demande:
+
+ Qu'est-il, en somme, tout notre peuple et sa littérature?
+
+ Un géant abattu gisant à terre.
+
+ La terre tout entière est sa sépulture; et ses livres?--l'épitaphe
+ de son monument funéraire....
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+RÉFORMATEURS ET CONSERVATEURS--LES DEUX EXTRÊMES.
+
+
+Pour avoir été le plus distingué, Gordon ne fut pas le seul représentant
+de l'école hébraïque anti-rabbinique. Le déclin du libéralisme officiel,
+la déception des rêves égalitaires poussèrent tous les esprits cultivés,
+qui jusque-là n'aspiraient qu'à s'émanciper au dehors et à s'assimiler
+aux autres, et qui, tout d'un coup, virent les horizons de liberté et de
+justice se refermer devant eux, à transporter leur ambition et leur
+activité dans le sein même du judaïsme. Les transformations économiques
+subies par la classe bourgeoise et l'influence de la littérature russe
+réaliste et utilitaire de l'époque n'ont pas moins contribué au
+revirement qui s'était opéré dans le camp des Maskilim. Les lettrés de
+la petite ville russe et de la Galicie, ceux qui arrivaient au milieu du
+peuple et connaissaient sa misère quotidienne, constatèrent combien
+cette masse était désarmée contre la ruine morale et économique qui la
+menaçait, et combien les restrictions religieuses et l'ignorance
+mettaient d'obstacles à un changement dans leur condition. Aussi se
+mirent-ils à préconiser des réformes pratiques et radicales.
+
+En matière religieuse, ils réclamaient avec Gordon l'abolition de toutes
+les restrictions qui pesaient sur le peuple et la réforme radicale de
+l'enseignement confessionnel.
+
+Dans la vie pratique, c'est vers les métiers manuels, les sciences
+techniques, l'agriculture, qu'ils voulaient orienter leurs frères. De
+plus, ils voulaient répandre très-largement l'instruction primaire
+moderne. Le gouvernement regardait ces efforts d'un bon œil, et sous son
+égide se constitua la _Société pour la propagation de l'instruction
+parmi les juifs en Russie_, dont le siège central est à St-Pétersbourg.
+Ainsi appuyés, les lettrés pouvaient faire de la propagande ouverte et
+porter la lumière dans les coins les plus reculés du pays. La presse
+hébraïque nouvellement créée rivalisait de zèle dans cette action
+bienfaisante.
+
+Le foyer le plus indépendant de la propagande anti-religieuse se
+trouvait à Brody en Galicie. De là il envoyait ses rayons en Russie.
+C'est de là que la revue _Hahaloutz_ (le Pionnier), fondée par Erter et
+Schorr en 1853 et publiée à Lernberg, menait une propagande éclatante
+contre les superstitions religieuses et ne craignait pas de s'attaquer à
+la tradition biblique elle-même. Son collaborateur le plus hardi était,
+outre son vaillant directeur, Abraham Krochmal, le fils du philosophe.
+Savant et penseur subtil, il a introduit la critique biblique dans la
+littérature hébraïque. Dans ses ouvrages[71], ainsi que dans ses
+articles parus dans le «Haloutz» et dans le «Kol» de Radkinson, il
+conteste même le caractère divin de la Bible et il réclame des réformes
+radicales dans le Judaïsme. Ses écrits déchaînèrent un mouvement
+d'opinion considérable. Les plus modérés des orthodoxes eux-mêmes ne
+purent voir d'un œil tranquille de tels blasphèmes. Krochmal, le savant
+Geiger, ainsi que tous ceux qui faisaient de la critique biblique,
+furent mis par eux en dehors du Judaïsme.
+
+[Note 71: _Haketab ve-hamichtab_ (Les Écritures). Lemberg, 1875.
+_Yloun Tefila_ (Critique des Prières), Lemberg, 1885, etc.]
+
+En Lithuanie on n'en était pas encore arrivé là. Les difficultés de la
+vie n'étaient pas propices à l'éclosion d'une école purement
+scientifique ni aux discussions théoriques. D'ailleurs les centres
+scientifiques faisaient totalement défaut, et la censure ne badinait pas
+sur l'article de la foi. Un nouveau mouvement foncièrement réaliste et
+utilitaire se dessine. On commence par protester contre l'idéologie vide
+de la presse et de la littérature hébraïque. En 1867, Abraham Kovner,
+polémiste ardent, publia son _Cheker Dabar_ (Parole critique), où il
+prend violemment à partie la presse et les écrivains hébreux qui, au
+lieu de s'occuper des exigences réelles de la vie, font fleurir la
+rhétorique et les jeux d'esprit futiles. Dans la même année, A. Paperna
+publie son essai de critique littéraire, et le jeune Smolensky attaque,
+dans une étude parue à Odessa, Letteris, pour sa fausse traduction de
+_Faust_ en hébreu. Un nouveau vent de réalisme et de critique souffle
+partout.
+
+Le représentant le plus caractéristique de ce mouvement réformateur
+était Moïse Leib Lilienblum, originaire du gouvernement de Kovno.
+
+Esprit logique et sobre, dénué de toute sentimentalité excessive, un de
+ces érudits puritains et réfléchis qui font la gloire des talmudistes
+lithuaniens, Lilienblum est à la fois le héros et l'acteur de ce drame
+poignant, qui se joue dans le ghetto russe, et qu'il définit lui-même
+comme une «tragi-comédie juive.»
+
+Il débute par un article _Orhoth Hatalmud_ (Les voies du Talmud) publié
+dans le Melitz en 1868. Dans cet article, ainsi que dans ceux qui le
+suivaient, il ne s'écarte pas de la tradition; c'est au nom de l'esprit
+même du Talmud qu'il réclame des réformes religieuses et l'abolition des
+restrictions encombrantes de la vie quotidienne. Ces surcharges ont été
+accumulées par les rabbins postérieurement à la Loi et contrairement à
+son esprit. Le jeune érudit se montre admirateur zélé du Talmud et, avec
+une logique frappante, il prouve que les rabbins des derniers siècles,
+en décrétant l'immutabilité de la Loi, ont tout simplement dévié des
+principes mêmes de cette Loi, dont l'idée primordiale était l'union de
+«la Loi et de la Vie.» Inutile de dire les colères que cet article
+suscita. Lilienblum était devenu l'«Apikoros», l'hérétique par
+excellence du ghetto lithuanien. C'est alors que commença pour le jeune
+écrivain une ère de persécutions et de représailles inimaginables de la
+part des fanatiques et surtout des Hassidim de sa ville. Il les raconte
+tout au long dans son autobiographie: _Hatoth Neourim_ (Péchés de
+jeunesse), publiée à Vienne en 1876, un des produits les plus purs de la
+littérature moderne. Avec la simplicité logique d'une âme de
+«Misnagued»[72], avec la franchise cruelle et sarcastique d'une
+existence gaspillée, Lilienblum étale tous les plis de sa conscience
+torturée, traversant successivement les étapes qui séparent le croyant
+du libre-penseur, sans cependant aboutir à rien de réel ni de positif.
+C'est du Rousseau et du Voltaire à la fois. Mais c'est surtout, comme il
+le dit lui-même, «un drame essentiellement juif, parce qu'il n'y a dans
+cette vie aucun effet dramatique, aucune aventure extraordinaire; elle
+est faite de tortures et de souffrances d'autant plus douloureuses
+qu'elles sont cachées dans l'intimité du cœur....». Les origines de ces
+maux, il les connaît mieux que personne; c'est le _livre_ qui, pour lui
+comme pour Gordon, a tué l'homme, la lettre morte qui s'est substituée
+au sentiment.
+
+[Note 72: Littéralement: protestant; puritain, adversaire du
+mysticisme des Hassidim.]
+
+ Vous me demandez, dit-il amèrement, qui je suis et quel est mon
+ nom?--Eh bien, je suis un être vivant, et point un Job qui n'a
+ jamais existé; je ne suis pas non plus du nombre des morts
+ ressuscités par le prophète Ézéchiel, ce qui n'est qu'une fable;
+ mais je suis un de ces _morts vivants_ du Talmud babylonien
+ réveillés à la vie par la littérature hébraïque nouvelle,
+ littérature morte elle-même et impuissante à ressusciter par sa
+ rosée vivifiante la mort, à peine capable de nous transformer en un
+ état oscillant entre la vie et la mort. Je suis un talmudiste, un
+ ancien croyant devenu incrédule, ne partageant plus les rêves et
+ les espoirs que mes parents m'avaient légués; je suis un homme
+ taré, un misérable, désespérant de tout bien...
+
+Et il conte sa vie d'enfant, la période du «tohu» passée dans les
+études, la misère, la superstition. Puis il rappelle les années de
+l'adolescence, le mariage précoce, la lutte pour l'existence, sa pauvre
+vie de maître de talmud, le joug double de la belle-mère et de la loi
+rigide. Initié à la littérature hébraïque, sa conscience hésite
+longtemps, mais sa logique farouche triomphe et le pousse à la ruine
+successive de toutes les idées dans lesquelles il avait vécu jusque-là.
+Et c'est la négation qui supplante la croyance. Alors commence la lutte
+atroce, impitoyable, à peine soutenu par deux ou trois esprits élevés
+contre toute une ville d'obscurants qui le mettent hors la loi. La
+publication de son article sur la nécessité des réformes dans la
+religion augmente encore l'exaspération publique contre lui; sa perte
+est décidée. Sans une intervention du dehors, il aurait été livré au
+service militaire ou dénoncé comme hérétique dangereux. Et dire que cet
+hérétique, maudit par toutes les bouches, n'était qu'à ses débuts et
+qu'il se faisait encore scrupule de transporter le samedi un livre d'un
+endroit à l'autre! La lecture de Mapou avait éveillé son âme naïve,
+déjà agitée par des sentiments intimes; la rencontre fortuite d'une
+femme intelligente fait vibrer dans son cœur des notes inconnues
+jusqu'alors. La vie lui devient cependant insupportable dans sa ville
+natale et il part pour Odessa, l'Eldorado des rêveurs du ghetto. Là
+encore des désillusions l'attendent. Lui, le martyr de ses idées, le
+champion de la Haskala, l'homme de cœur affamé de savoir et de justice,
+il ne tarde pas, avec son esprit pénétrant et perspicace, à voir qu'il
+n'est pas encore dans le meilleur des mondes modernes. Il constate avec
+amertume que les juifs du midi de la Russie, «là où le talmud est exclu
+de la vie pratique, sont certainement plus libres, mais ne sont pas
+exempts des superstitions stupides.» Il constate que la littérature
+hébraïque, si chère à son cœur, est exclue des cercles intellectuels. Il
+voit le matérialisme égoïste se substituant à l'idéalisme du ghetto. Il
+voit que la sensibilité est exclue de la vie moderne et que la tolérance
+tant vantée n'est qu'un mot. Lorsqu'il ose exprimer ces doléances, il
+est traité de «fanatique religieux» par des gens qui ne s'intéressent
+qu'à la satisfaction de leurs plaisirs et à la vie matérielle. Il s'en
+trouve fortement affecté. En présence de cette indifférence égoïste des
+Juifs émancipés, il se sent ébranlé dans ses convictions les plus
+profondes et il constate avec angoisse que tout cet idéal pour lequel il
+a lutté et sacrifié sa vie n'est qu'un fantôme. Il écrit alors ces
+lignes:
+
+ En vérité je vous le dis, jamais la religion juive ne s'accordera
+ avec la vie; elle tombera, ou bien elle restera l'apanage de
+ quelques-uns, comme cela est arrivé dans les pays de l'Europe...La
+ vie pratique est opposée à la foi. Maintenant je sais que nous
+ n'avons pas de public, et que la vie pratique agit sans l'aide de
+ la littérature; l'influence de cette dernière ne s'étend qu'à
+ quelques esprits naïfs de la province. Le désir de la vie et de la
+ liberté, la recrudescence du charlatanisme d'un côté, l'abandon des
+ études religieuses de l'autre, auront des conséquences funestes
+ pour la jeunesse juive, même en Lithuanie.
+
+Et c'est le regret de la vie dévorée par des luttes stériles, par des
+péchés de jeunesse, qui caractérise cette époque de la vie de
+l'écrivain.
+
+ Aujourd'hui j'ai fini d'écrire l'histoire de ma vie que j'intitule:
+ «Les péchés de jeunesse.» J'ai fait le bilan de cette vie de trente
+ ans et un mois, et, désolé, je vois un zéro s'étaler au-dessous.
+ Comme le hasard s'est montré dur pour moi! J'ai reçu une éducation
+ en contradiction avec tout ce dont je pouvais avoir besoin plus
+ tard. J'ai été élevé pour être une célébrité rabbinique, et me
+ voilà employé de commerce; j'ai été élevé dans un monde imaginaire
+ pour être un fidèle observateur de la loi, craintif devant le
+ péché, et cette éducation m'écrase encore maintenant que l'homme
+ imaginaire a disparu en moi. J'ai été élevé pour vivre dans une
+ atmosphère de morts, et me voici jeté au milieu de gens menant une
+ vie réelle, sans que je puisse pourtant y participer. J'ai été
+ élevé dans un monde de rêves et de théorie pure, et je me trouve au
+ milieu du chaos de la vie pratique, à laquelle mes besoins exigent
+ que je m'applique, mais, pareil au papier gratté, mon cerveau ne
+ peut mettre la pratique à la place du spéculatif. Je ne suis même
+ pas capable de soutenir une simple discussion au milieu de gens
+ d'affaires ne parlant qu'affaires. J'ai été élevé pour constituer
+ une famille après avoir été doté par mon père...Comme mon cœur est
+ loin de tout cela...!
+
+ Je pleure sur mon petit monde détruit que je ne peux plus changer.
+
+Les regrets de Lilienblum sur la besogne inutile de la littérature
+hébraïque se traduisent également dans son pamphlet en vers: _Kehal
+Rephaïm_ ou «la Réunion des morts.» Les morts sont figurés par les
+journaux et revues hébraïques.
+
+Plus tard un romancier de talent, Ruben Aren Braudès, reprendra la lutte
+pour l'union de «la foi et de la vie», dans son grand roman: _La Loi et
+la Vie_. Le héros de ce roman, le jeune rabbin Samuel, n'est autre que
+la personnification de Lilienblum. Comme création artistique, ce roman
+est un des meilleurs de la littérature hébraïque. La vie de la province,
+l'idéalisme austère des éclairés, les superstitions de la foule, y
+apparaissent avec une grande netteté de traits[73]. Publié dans «Haboker
+Or» (1877-1880), ce roman ne devait jamais être achevé. N'en était-il
+pas de même de son héros, et Lilienblum ne s'est-il pas arrêté au milieu
+de sa route?
+
+[Note 73: _Hadath wehayim_, Lemberg, 1880. Un autre grand roman de
+Braudès est: _Scheté Hakezavoth_ (les deux Extrêmes), publié en 1886. Il
+préconise la renaissance nationale et le romantisme religieux.]
+
+La crise survenue dans la vie de Lilienblum, arraché à son idéologie de
+provincial et mis en contact avec la vie pratique, diamétralement
+opposée à la résolution du problème de «l'union de la foi et de la
+vie», était commune à tous les lettrés de l'époque. Lilienblum et ses
+émules se sont pris à regretter l'effort de trois générations
+d'humanistes qui, au lieu d'assainir le ghetto, n'avaient fait que
+précipiter sa ruine. À l'idéalisme des Maskilim avait succédé
+l'utilitarisme grossier et sans idéal. Les paroles suivantes, qui
+terminent ses «Péchés de jeunesse», traduisent l'état d'âme du Maskil
+pendant les années 1870-80:
+
+ Les jeunes gens ne doivent travailler ni penser qu'à préparer leur
+ vie propre. Tout ce dont ils ne peuvent tirer profit, c'est-à-dire
+ ce qui n'est pas étude de science, de langue ou apprentissage d'un
+ métier leur est interdit.
+
+ Les adolescents qui s'évadent des études si pénibles du talmud, se
+ jettent avidement sur lu littérature moderne. Cette précipitation
+ dure chez nous depuis un siècle environ; les uns disparaissent pour
+ faire place aux autres, et chaque génération est lancée par une
+ force aveugle vers on ne sait où...
+
+ Il est grand temps de jeter un regard en arrière, de nous arrêter
+ un instant et de nous demander: où courons-nous et pourquoi
+ courons-nous?...
+
+Les dieux ne s'en allaient cependant pas du ghetto.--Si Gordon et
+surtout Lilienblum avaient prédit la ruine de tous les rêves du ghetto,
+c'est précisément parce que, arrachés à la vie de la masse et au milieu
+traditionnel, ils jugeaient les choses de loin et se laissaient
+influencer par les apparences. Ils ne voyaient dans le sein du judaïsme
+que deux camps bien tranchés: les modernes, indifférents à tout ce qui
+est judaïsme, et les obscurants, combattant tout ce qui est science,
+libre pensée et plaisir matériel. Ils avaient compté sans le peuple
+juif. La propagande humaniste n'était pas aussi fastidieuse, aussi
+inutile que les derniers humanistes se plaisaient à le déclarer. Dans le
+sein même du judaïsme traditionnel, le romantisme conservateur de S.-D.
+Luzzato et la sentimentalité sioniste de Mapou avaient suscité, comme
+nous l'avons déjà vu, une fermentation d'idées et de sentiments très
+féconde. Abstraction faite des anciens romantiques, comme Schulman, qui,
+dans la sérénité de leur âme, ne se souciaient guère de toute la
+campagne réformatrice et dont les ouvrages, estimés par les orthodoxes
+eux-mêmes, contribuaient à la diffusion de l'humanisme et de la
+littérature hébraïque,--des rabbins orthodoxes réputés embrassaient avec
+enthousiasme la culture de la littérature hébraïque. Sans renoncer à la
+foi, ils avaient su faire l'union entre la Foi et la Vie. L'humanisme
+conservateur avait atteint son apogée juste au moment où les réalistes
+déçus prévoyaient l'effondrement de tout le judaïsme traditionnel.
+
+À côté de la presse réformatrice représentée par le _Haloutz_, le
+_Melitz_ et plus tard le _Kol_ (la Voix), il y avait le _Maguid_, le
+_Habazeleth_ (le Lys) publié à Jérusalem, et surtout le _Lébanon_ (le
+Liban), paraissant d'abord à Paris et ensuite à Mayence, qui défendaient
+l'opinion des conservateurs. Dans le Maguid, David Gordon, le rédacteur
+du journal, menait, depuis 1871, une campagne ardente soutenue par
+l'opinion des lecteurs en faveur de la colonisation de la Palestine,
+comme devant précéder la renaissance politique d'Israël.
+
+Dans le Lébanon, Michel Pinès, l'antagoniste de Lilienblum, représentait
+avec talent l'opinion des conservateurs de la Lithuanie.
+
+En 1872, parut à Mayence le livre capital de Pinès, _Yaldé Ruhi_ (Les
+Enfantements de mon esprit), qui peut être considéré comme le
+chef-d'œuvre de la littérature conservatrice et opposée aux «Péchés de
+jeunesse» de Lilienblum. Dans ce livre d'intuition philosophique et de
+haute foi, Pinès se fait le défenseur du judaïsme traditionnel. Il
+revendique avec une logique serrée le droit d'existence pour la religion
+juive intégrale. Sans se montrer fanatique, il croit avec S.-D. Luzzato
+que la religion juive et sa poésie dans son ensemble est le produit
+propre du génie national juif; qu'elle est inhérente au judaïsme, et non
+une législation artificielle qui serait venue se greffer sur elle. Les
+rites et les pratiques religieuses sont nécessaires pour maintenir
+l'harmonie de la Foi, «comme la mèche est nécessaire à la lampe». Cette
+harmonie, qui agit à la fois sur le sentiment et sur le moral, ne peut
+être contredite par les résultats de la science, et voilà pourquoi la
+foi juive est éternelle dans son essence même. Les réformes religieuses
+introduites par les rabbins allemands ont fini par tarir les sources de
+la poésie de la religion, et l'union entre la Foi et la Vie, préconisée
+par Lilienblum, n'est que futile. À quoi bon, puisque les croyants n'en
+éprouvent aucun besoin et se délectent à la foi intégrale qui remplit
+tout le vide de leur âme?--Pinès ne partage pas le pessimisme des
+réalistes du temps. En vrai conservateur, il croit à la renaissance
+nationale du peuple d'Israël et, en romantique juif, il rêve la
+réalisation des prédictions humanitaires des prophètes. Le Judaïsme
+représente pour lui l'idée juste par excellence. «Et toute idée juste
+finira par conquérir l'humanité tout entière.»
+
+ * * * * *
+
+Les extrêmes se touchaient. Entre Lilienblum, le dernier des humanistes,
+sceptique déçu, et Pinès, l'optimiste du ghetto, il y avait un point
+commun. Tous deux croyaient à l'inefficacité de l'action des humanistes
+et à l'inanité de l'union entre la Foi et la Vie. Un accord entre eux
+n'était cependant pas possible. Tandis que les humanistes, en rompant
+avec les rêves séculaires du peuple, s'étaient exclus de sa vie morale
+et religieuse et faisaient perdre à leur activité toute sa raison
+d'être, les romantiques conservateurs ne tenaient aucun compte des
+nécessités de la vie moderne dont le courant avait profondément ébranlé
+ce vieux monde et menaçait d'emporter ce dernier rempart national.
+
+L'homme qui devait accomplir l'œuvre de la synthèse entre le double
+courant humaniste et romantique et ramener la Haskala dépérissante aux
+sources vives du judaïsme national, c'était Perez Smolensky,
+l'initiateur du mouvement national progressiste.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+L'ÉVOLUTION NATIONALE PROGRESSIVE.--P. SMOLENSKY
+
+
+Perez Smolensky est né en 1842 à Monastirschzina, petit bourg près de
+Mohileff. Son père, un pauvre malheureux qui ne parvenait pas à nourrir
+sa femme et ses six enfants, fut contraint de quitter les siens pour
+échapper à une accusation calomnieuse lancée contre lui par un prêtre
+polonais. Sa mère, vaillante femme du peuple, gagna durement sa vie et
+celle de ses enfants, dont elle rêvait de faire des rabbins. Enfin, le
+père rentra au foyer, et un bien-être relatif s'y établit.
+
+Son premier soin est de veiller à l'instruction de ses deux fils, Léon
+et Perez. Le petit Perez montre des capacités hors ligne. À quatre ans,
+il aborde l'étude du Pentateuque; à cinq ans il fait déjà du talmud. Ces
+études l'absorbent jusqu'à sa onzième année. Alors, comme tous les
+enfants du ghetto qui voulaient s'instruire, il quitte son père et sa
+mère et se rend à la Yeschiba de Sklow. Il fait la route à pied, avec,
+pour toute escorte, les bénédictions maternelles. Son âge tendre ne
+l'empêche pas d'être admis dans la Yeschiba et d'acquérir de la renommée
+pour son application et son érudition. Son frère Léon, qui l'avait
+précédé dans cette ville, l'initie à la langue russe et lui donne à lire
+des publications hébraïques modernes. Esprit franc et vif, il brave les
+préjugés et entretient des relations avec un certain intellectuel qui
+passait pour hérétique, et qui aida au développement intellectuel du
+jeune Perez. Tour à tour les dignes bourgeois qui lui servaient ses
+repas quotidiens, effrayés de le voir dévier du droit chemin, lui
+retirent leur protection. Il tombe dans une misère noire. Il n'a que
+quatorze ans, et alors commence pour lui une vie d'agitation et
+d'aventure. C'est l'odyssée d'un égaré du ghetto. Repoussé par les
+«Missnagdim», il va chercher son salut du côté des Hassidim. Il ne peut
+se faire non plus à ce milieu. L'exaltation mystique barbare,
+l'absurdité des superstitions et l'hypocrisie l'exaspèrent. Il se lance
+dans la vie, entre au service d'un ministre officiant, puis devient
+professeur d'hébreu et de talmud. Toute la gamme des professions
+flottantes qui ressortissent au domaine des érudits du ghetto, Smolensky
+l'a montée, et puis redescendue. Son esprit inquiet et le besoin de se
+perfectionner le poussent jusqu'à Odessa. Il s'y installe définitivement
+et y passe des années de travail et d'efforts. Il apprend les langues
+modernes, son esprit s'élargit et se dégage définitivement des pratiques
+religieuses, tout en restant attaché au judaïsme.
+
+En 1867, paraît sa première publication dirigée contre Letteris, qui
+jouissait alors d'une autorité incontestable. Smolensky y critique
+sévèrement et avec indépendance l'adaptation hébraïque du _Faust_ de
+Gœthe par Letteris. C'est à Odessa qu'il écrit également les premières
+pages de son grand roman: _L'Errant à travers les voies de la vie_[74].
+Mais son esprit indépendant ne pouvait se faire à l'étroitesse et à la
+mesquinerie des lettrés et des rédacteurs des journaux de l'époque. Il
+se décide à partir pour l'Occident civilisé, pays promis des rêves des
+Maskilim russes, embelli par les figures de Rapoport et de Luzzato. Il
+se rend d'abord à Prague, où demeurait Rapoport, puis à Vienne; plus
+tard il pousse jusqu'à Paris et Londres. Il s'instruit et se documente
+partout. Observateur fin, il cherche à pénétrer le fond des choses
+européennes et du judaïsme occidental. Il entre en relation avec les
+rabbins, les savants, les notabilités juives, et il peut enfin apprécier
+de près cette liberté tant vantée et les réformes religieuses enviées
+par les lettrés de son pays. Il ne tarde pas à apercevoir le revers de
+la médaille, et grande est sa désillusion. Il se persuade avec un
+profond regret que c'en est fait de l'esprit juif en Occident, que
+l'émancipation moderne a détourné ces juifs de l'essence même du
+judaïsme, et que, dans toutes les réformes modernes, c'est la forme qui
+se substitue au fond, la cérémonie au sentiment religieux et national.
+Écœuré de cet oubli du passé, indigné de l'indifférence des juifs
+modernes à l'égard de tout ce qui est cher à son cœur, le jeune
+Smolensky se décide à rompre le silence qui se faisait autour du
+judaïsme dans les grands centres de l'Europe, et à porter la parole du
+ghetto aux nouveaux «gentils».
+
+[Note 74: L'édition complète des romans et des articles de Smolensky
+vient de paraître à Saint-Pétersbourg et à Vilna, chez Katzenelenbogen.]
+
+C'est à Vienne qu'il lance la première livraison de sa revue _Haschahar_
+(l'Aurore). Presque sans moyens financiers, animé seulement du désir
+ardent de travailler au relèvement national et moral de son peuple, le
+jeune écrivain expose sa profession de foi dans la déclaration suivante:
+
+ Le _Schahar_ est destiné à répandre la lumière de la science sur
+ les voies d'Israël, à ouvrir les yeux à ceux qui n'ont pas encore
+ vu la science ou ne l'ont pas comprise, à régénérer la beauté de la
+ langue hébraïque et à augmenter le nombre de ses fervents.
+
+ ...Cependant le tout n'est pas d'ouvrir les yeux aux aveugles, il y
+ a encore ceux qui ont goûté aux fruits de l'arbre de la science,
+ mais dont les yeux éblouis se sont fermés à toute connaissance de
+ la langue nationale...Que ces derniers soient avertis que, si ma
+ plume est consacrée à démasquer les bigots et les tartufes qui se
+ dissimulent sous le manteau de la vérité, elle n'épargnera pas non
+ plus les hypocrites éclairés qui cherchent par leurs paroles
+ mielleuses à détourner les fils d'Israël de l'héritage de leurs
+ ancêtres.
+
+Guerre à l'obscurantisme moyen-âgeux, guerre à l'indifférentisme
+moderne: tel était son plan de combat. _Haschahar_ est devenu bientôt
+l'organe de tous ceux qui pensaient, sentaient et luttaient dans le
+ghetto, le porte-parole de toutes les revendications civilisatrices et
+patriotiques des Maskilim.
+
+À une époque où la littérature hébraïque ne s'occupait que de
+traductions ou d'œuvres de peu de portée, Smolensky déclare hardiment
+qu'il n'ouvrira son journal qu'aux écrivains capables de produire des
+créations originales. L'ère des traducteurs et imitateurs fades était
+finie; une nouvelle école d'écrivains originaux apparaissait, et le
+public s'accoutumait peu à peu à donner la préférence à ces derniers.
+
+À une époque où le dénigrement national était poussé à outrance,
+Smolensky revendique le droit d'existence pour le judaïsme dans les
+termes suivants:
+
+ Certainement il faut que le peuple juif ressemble aux autres
+ peuples, qu'il aspire à la lumière de la science et qu'il soit
+ fidèle au pays qu'il habite. Mais, tout comme les autres, il ne
+ doit pas avoir honte de son origine et ne pas renier l'espoir qu'un
+ jour prendra fin son exil. Comme les autres, sachons apprécier
+ notre langue, la gloire de notre peuple. Nous n'avons pas à rougir
+ de la langue dans laquelle nos prophètes s'exprimaient, nos
+ ancêtres priaient et pleuraient, lorsque leur sang
+ coulait...Quiconque renonce à l'hébreu est l'ennemi de son
+ peuple....
+
+La réputation du _Schahar_ s'est surtout affermie grâce à la publication
+du grand roman de Smolensky: _L'Errant à travers les voies de la vie_.
+Dans ce roman, comme dans tous ses écrits, il apparaît comme le prophète
+qui dénonce les crimes et la dépravation du ghetto, et comme
+l'annonciateur de la dignité nationale renaissante.
+
+La pauvreté de ses ressources matérielles et les animosités que son
+indépendance ne manque pas de susciter dans le camp des lettrés
+n'arrêtent pas l'écrivain dans ses desseins.
+
+En 1872, Smolensky publie à Vienne son chef-d'œuvre _Am Olam_ (Le peuple
+éternel), qui est devenu la base du mouvement d'émancipation nationale.
+Dans cet ouvrage remarquable à tous les points de vue, il se révèle
+comme un penseur original et comme un poète inspiré par une intuition
+générale. Smolensky s'y montre humaniste et patriote à la fois. Il est
+plein d'amour pour son peuple, et sa foi dans son avenir est illimitée.
+Il démontre avec conviction que le véritable nationalisme ne s'oppose
+pas à la réalisation définitive de l'idéal de la fraternité universelle.
+Le dévouement national n'est qu'une phase supérieure du dévouement pour
+la famille. Dans la nature même, nous voyons que, plus les
+individualités sont distinctes, plus grande est leur supériorité et leur
+indépendance. La différenciation est la loi du progrès. Pourquoi ne pas
+appliquer cette règle aux groupes humains ou aux nations?
+
+La somme totale des qualités propres aux diverses nations ainsi que les
+façons d'après lesquelles elles ont réagi vis-à-vis des conceptions
+venues du dehors, constituent la vie et la culture de tout le genre
+humain. Tout en admettant que le passé historique forme une partie
+essentielle de l'existence d'un peuple, il croit bien plus urgente
+encore la nécessité pour chaque peuple d'avoir un idéal présent et des
+espérances nationales pour un avenir meilleur. Le judaïsme entretient
+l'idéal messianique qui n'est en somme que l'espoir de sa renaissance
+nationale. Malheureusement, les modernes incroyants nient cet idéal, et
+les orthodoxes l'enveloppent de ténèbres.
+
+Le dernier chapitre, «l'espérance d'Israël», est animé d'un élan
+magnifique. Pour la première fois en hébreu, le Messianisme est dégagé
+de son élément religieux. Pour la première fois un écrivain hébreu
+déclare que le Messianisme n'est que la résurrection politique et morale
+d'Israël, le _retour à la tradition prophétique_.
+
+Pourquoi donc les Grecs, les Roumains pourraient-ils aspirer à leur
+émancipation nationale, et Israël, le peuple de la Bible, ne le
+pourrait-il pas?...Le seul obstacle à cette revendication, c'est le fait
+que les juifs ont perdu la notion de leur unité nationale et le
+sentiment de leur solidarité.
+
+Cette conviction de l'existence d'une nationalité juive, cette
+émancipation nationale rêvée par Salvador, Hess et Luzzato, considérée
+comme une hérésie par les orthodoxes et comme une théorie dangereuse par
+les libéraux, avait trouvé enfin son prophète. Sa parole enthousiaste
+devait porter cet idéal aux masses en Russie et en Galicie, et
+supplanter le Messianisme mystique.
+
+Esprit combatif, Smolensky ne s'est pas arrêté là. L'idée de la
+régénération nationale se heurtait à la théorie mise en honneur par
+Mendelssohn et son école, que le judaïsme ne constituait qu'une
+confession religieuse. Dans une série d'articles (Il est un temps pour
+planter et un temps pour arracher les plantes), il fait justice de cette
+théorie[75].
+
+[Note 75: «_Eth lataath_» et «_Eth laakor netoal_», Haschahar,
+1875-1876.]
+
+Appuyé sur l'histoire et sur la connaissance du judaïsme, il prouve que
+la religion juive n'est pas un bloc immuable, mais plutôt une doctrine
+éthique et philosophique évoluant sans cesse et changeant d'aspect selon
+les époques et les milieux. Si elle forme la quintessence du génie
+national juif, elle n'est pas moins accessible en théorie et en pratique
+à tout le monde. Elle n'est pas l'apanage dogmatique exclusif d'une
+caste sacerdotale.
+
+Voilà pourquoi Smolensky réprouve le dogmatisme religieux représenté par
+Mendelssohn, qui voulait confiner le judaïsme dans la loi rabbinique,
+sans reconnaître son caractère essentiellement évolutif. Maïmonide
+lui-même ne trouve pas grâce à ses yeux. N'est-ce pas lui qui consacra
+le dogmatisme raisonneur? À plus forte raison n'épargne-t-il pas les
+réformateurs modernes. Certainement, les réformes religieuses sont
+nécessaires, mais elles doivent se produire spontanément, émaner du cœur
+même du peuple croyant, répondre aux modifications sociales, et non pas
+être le produit factice de quelques intellectuels ayant depuis longtemps
+rompu avec le peuple, ne partageant ni ses souffrances ni ses
+espérances. Si Luther a réussi, c'est parce qu'il croyait lui-même;
+mais les réformateurs juifs modernes ne croient plus, c'est pourquoi
+leur œuvre ne subsistera pas. Seule l'étude de la langue hébraïque, de
+la religion, de la civilisation et de l'esprit juifs, est en état de
+substituer à la lettre morte, aux règlements vides d'âme, un sentiment
+national et religieux vivace conforme aux exigences de la vie. Le siècle
+prochain verra un judaïsme unifié renaissant.
+
+Tel est l'exposé des idées qui lui ont valu des approbations nombreuses
+et plus encore d'animosités de la part des anciens défenseurs de
+l'humanisme allemand. Un d'entre eux, le poète Gottlober, fonda alors
+(en 1876) une revue rivale, _Haboker Or_, dans laquelle il plaida la
+cause de l'école de Mendelssohn. Cette revue, qui dura jusqu'en 1881,
+n'a pas pu supplanter le _Schahar_ ni atténuer l'ardeur de Smolensky.
+Les obstacles de toute nature et les difficultés avec la censure russe
+n'ont pas pu davantage arrêter le vaillant apôtre du nationalisme juif.
+D'ailleurs le concours moral de tous les lettrés indépendants lui était
+acquis. Car Smolensky ne s'est jamais posé en croyant ni en défenseur du
+dogme. Bien au contraire, il a toujours guerroyé contre le rabbinisme.
+Il était persuadé que la propagande libre, la parole hardie fondée sur
+une connaissance du cœur de la foule et de ses besoins intimes amènerait
+la révolution naturelle et paisible, rendrait au peuple juif son esprit
+libre, son génie créateur et sa moralité élevée. Peu lui importe que la
+jeunesse ne soit plus orthodoxe: le sentiment national suffira au besoin
+à maintenir Israël. Et c'est ici que Smolensky se montre plus
+libre-penseur que S.-D. Luzzato et son école. Le peuple juif est pour
+lui le peuple éternel personnifiant l'idée prophétique réalisable au
+pays juif et non en exil. Le libéralisme récent que l'Europe a montré à
+l'égard des juifs est selon lui un phénomène passager, et dès 1872, il
+prévoit le retour de l'antisémitisme.
+
+Cette conception de la vie juive a été accueillie par les lettrés comme
+une révélation. Le rédacteur du _Schahar_ a su développer, compléter et
+rendre accessibles à la masse les idées énoncées par les maîtres qui
+l'ont précédé. Il leur révéla la formule nouvelle grâce à laquelle leurs
+revendications de juifs n'étaient plus en contradiction avec les
+nécessités modernes. C'était la revanche du peuple qui parlait par la
+bouche de l'écrivain, c'était l'écho de l'âme palpitante du ghetto.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LES COLLABORATEURS DU «SCHAHAR».
+
+
+Bientôt le _Schahar_ devient le foyer d'une propagande ardente contre
+l'obscurantisme, propagande d'autant plus efficace qu'elle combattait le
+judaïsme arriéré au nom même de l'idéal séculaire du peuple juif, au nom
+de sa renaissance nationale. Il devient en même temps le centre d'une
+campagne hardie contre les réformes introduites dans la religion par les
+modernes, tout en admettant en principe la nécessité de réformes
+raisonnables, lentes, conformes à l'évolution naturelle du judaïsme et
+ne s'opposant pas à son esprit.
+
+Tout ce qui pensait, sentait, souffrait et s'éveillait à la vie nouvelle
+affluait vers la revue hébraïque pendant ses dix-huit années d'une
+existence plus ou moins régulière, interrompue de temps en temps faute
+de ressources matérielles. Elle représente un chapitre important de
+l'histoire littéraire de l'hébreu. Smolensky savait encourager les
+anciens talents, découvrir et mettre en lumière les nouveaux. L'école
+du _Schahar_ est presque l'œuvre de sa main vaillante. Gordon publia
+dans le _Schahar_ ses meilleurs poèmes satiriques. Lilienblum y a
+poursuivi sa campagne réformatrice; il y publia entre autres son article
+retentissant: _Olam Hatohu_ (Le monde du tohu) dans lequel il critique
+sévèrement l'_Hypocrite_ de Mapou comme une œuvre d'idéologie naïve, au
+nom du réalisme utilitaire qu'il partageait avec les écrivains russes du
+temps.
+
+Mais la plupart des collaborateurs du _Schahar_ avaient fait leurs
+débuts sous les auspices de Smolensky. Des savants allemands et
+autrichiens revinrent à l'hébreu grâce à Smolensky, et la collaboration
+de professeurs éminents, tels que Heller, David Müller et d'autres, ne
+fut pas sans influence sur les succès du _Schahar_.
+
+Le nouvelliste galicien M.D. Brandstaetter compte avec raison parmi ses
+meilleurs collaborateurs[76]. Les nouvelles de cet auteur parues en 1891
+sont d'un intérêt artistique particulier. Brandstaetter est le peintre
+des mœurs des Hassidim de la Galicie, qu'il raille avec une bonhomie
+mordante et avec un goût artistique parfait. Il est presque le seul
+humoriste de l'époque. Son style est classique sans abus. Souvent il
+fait usage du jargon talmudique propre aux érudits rabbiniques dont il
+sait traduire les moindres gestes et les manières. Il ne se gêne pas non
+plus pour étaler avec esprit les ridicules des modernes. Ses nouvelles
+les plus connues, traduites en russe et en allemand, sont: _Le Docteur
+Alpassi_, _Mordechai Kisovitz_, _Sidonie_, _Les origines et la fin d'une
+querelle_, _etc_. Brandstaetter a également écrit des satires en vers.
+Il a beaucoup de points de ressemblance avec le peintre des mœurs juives
+en allemand, Karl Emil Franzos.
+
+[Note 76: Nouvelles réunies de Brandstaetter, Cracovie, 1891.]
+
+Salomon Mandelkern, l'érudit auteur de la nouvelle Concordance biblique,
+originaire de Dubno (1846-1902), était un poète inspiré. Ses poèmes
+historiques et satiriques et ses épigrammes, publiés pour la plupart
+dans le _Schahar_, ont du style et de la grâce. Dans ses poésies
+sionistes il fait preuve d'un patriotisme éclairé. Son histoire
+détaillée de la Russie (_Dibrei Jemei Russia_) en 3 volumes, publiés à
+Vilna en 1876, ainsi que nombre d'autres écrits d'un style pur et
+précis, l'ont rendu populaire.
+
+J.-H. Levin (né en 1845), surnommé _Iehalel_, un autre poète habituel du
+_Schahar_, doit sa renommée plus à l'actualité brûlante de ses poésies
+qu'à leur style pompeux et prolixe. Il débuta par un recueil de poésies:
+_Sifeté Renanoth_ (Lèvres de Chants) paru en 1867. Dans le _Schahar_ a
+également paru son long poème réaliste: _Kischron Hamaassé_ (Le
+Travail), dans lequel il chante la supériorité absolue du travail dans
+l'univers. Ici, comme dans ses articles en prose, il se range à côté de
+Lilienblum avec lequel il réclame une orientation utilitaire dans la vie
+juive.
+
+La critique des mœurs juives a été représentée avec éclat entre autres
+par deux publicistes de talent: M. Cahen, dont les «Lettres de
+Mohileff» témoignent de l'impartialité et de l'indépendance à la fois
+de leur auteur et du rédacteur qui les a accueillies,--et Ben-Zevi, qui
+dépeint dans ses «Lettres de Palestine» les mœurs des notables arriérés
+et rapaces de la Palestine contemporaine.
+
+La science historique et philosophique avait trouvé dans le _Schahar_ un
+foyer sûr. Smolensky a su intéresser les lettrés à cette branche
+délaissée de la langue hébraïque en Russie. En dehors de la science
+officielle, représentée par l'éminent Chowlsson, le savant professeur,
+Harkavy, l'infatigable explorateur de l'histoire juive dans les pays
+slaves, et Gurland, le docte chroniqueur des persécutions juives en
+Pologne, nous devons nommer, parmi les plus éminents collaborateurs
+scientifiques du _Schahar_: David Cohan, érudit de véritable valeur qui
+a su faire la lumière sur l'époque obscure des pseudo-messies et sur les
+origines du Hassidisme.
+
+Le Dr S. Rubin y a publié également la plupart de ses études
+philosophiques et spirituelles sur les origines des religions et sur
+l'histoire des peuples de l'antiquité. Lazar Schulman, l'auteur des
+contes humoristiques, a fait paraître dans le _Schahar_ une étude très
+consciencieuse sur Heine. J. Levinson, J. Bernstein, M. Ornstein et le
+Dr A. Poriess, auteur d'un excellent traité de physiologie en hébreu,
+ont collaboré activement à la partie scientifique de la revue de
+Smolensky. Leurs travaux ont contribué plus que toutes les exhortations
+des réformateurs à la diffusion de la lumière.
+
+L'impulsion donnée par le _Schahar_ s'est fait sentir dans tout le
+judaïsme. Le nombre de lecteurs hébreux augmenta considérablement, et
+l'intérêt pour cette littérature grandit. C'est en hébreu que l'éminent
+savant A.-H. Weiss publia son _Histoire de la tradition juive_ en cinq
+volumes (_Dor Dor wedorschow_)[77], œuvre de haute science qui démontre
+l'évolution successive et naturelle de la loi rabbinique et qui opéra
+une véritable révolution dans l'esprit des croyants dans les pays
+arriérés.
+
+[Note 77: Vienne, 1883-1890.]
+
+Ou a vu que c'était pour maintenir la tradition humaniste et pour
+défendre les théories de l'école de Mendelssohn que Gottlober avait
+fondé en 1876 sa revue «Haboker Or». Cette revue avait groupé autour
+d'elle les derniers successeurs de l'humanisme allemand. Braudès y a
+publié son roman «La Loi et la Vie». Nous y rencontrons également les
+derniers représentants des «_Melitzim_», comme Wechsler (Iseh Noémi) qui
+s'ingéniait à faire de la critique biblique dans un style pompeux.
+
+Le style précieux n'avait certainement pas disparu de la littérature
+hébraïque. A. Friedberg, dans son adaptation du roman anglais «La Vallée
+des Cèdres», parue en 1876, et dans ses autres écrits, Ramesch, dans sa
+traduction de Robinson Crusoë et autres, peuvent être considérés, à côté
+de Schulman, comme les représentants les plus populaires du style
+précieux de cette époque.
+
+Les traductions étaient d'ailleurs toujours très en honneur, et c'est
+vainement que Smolensky a essayé, dans l'introduction de son «Errant»,
+de prévenir le public contre l'abus des traducteurs. À côté des romans,
+les sciences naturelles et mathématiques, l'astronomie surtout avait
+gagné la confiance des lecteurs. Parmi les auteurs de livres
+scientifiques originaux, citons en tout premier lieu H. Rabbinovitz,
+auteur d'une série de traités de physique, de chimie, etc. parus à
+Vilna, entre 1866 et 1880. Puis viennent Lerner, Mises, Reiffmann, etc.
+
+Les périodiques se multiplièrent également vers cette époque et se
+différencièrent selon leurs tendances. À Jérusalem paraissent le
+_Habazeleth_, les _Schaarei Zion_ (Les Portes de Sion), etc. Au delà de
+l'Atlantique la revue _Hazofé beerez Nod_ (Le Voyant dans le pays
+vagabond) se fait l'écho des lettrés émigrés dans le Nouveau-Monde. Les
+orthodoxes eux-mêmes ont recours à ce mode moderne pour défendre le
+rabbinisme. Le journal _Haiaréah_ (la Lune) et surtout le _Mahasikei
+Hadath_ (les Soutiens de la Foi), tous les deux en Galicie, sont les
+organes des croyants qui combattent l'humanisme et le progrès.
+
+Déjà des tendances radicalement opposées à tout ce qu'avait précédemment
+produit le judaïsme commencent à se faire jour. En 1879, au moment où
+Smolensky publiait son journal hebdomadaire «_Hamabit_» (l'Observateur),
+Freiman fonda le premier journal socialiste en hébreu: _Haemeth_ (la
+Vérité) qui paraît également à Vienne. D'autre part S.A. Salkindson, un
+lettré converti, le traducteur admirable d'_Othello_[78] et de _Roméo
+et Juliette_[79] publiés par les soins de Smolensky, fait paraître une
+traduction hébraïque d'une œuvre essentiellement chrétienne, _Le Paradis
+perdu_ de Milton. Signe des temps: cette œuvre d'art a été approuvée et
+appréciée à sa juste valeur par les lettrés hébreux.
+
+[Note 78: Vienne, 1874.]
+
+[Note 79: Vienne, 1878.]
+
+Ce choc d'opinion et de tendances, dû à l'autorité et à la tolérance de
+Smolensky, avait été fécond. Le _Schahar_ était devenu le centre du
+mouvement synthétique, progressif et national, qui commençait à se
+dessiner. La réaction produite dans les esprits par le réveil inattendu
+de l'antisémitisme en Allemagne, en Autriche, en Roumanie et en Russie
+avait abattu les derniers débris de l'humanisme allemand en Occident et
+avait apporté la désillusion de tous les rêves égalitaires en Orient.
+Les yeux de tous ceux qui étaient restés fidèles à la langue hébraïque
+et à l'idéal de la renaissance du peuple juif, se tournèrent vers le
+vaillant écrivain qui, dix ans auparavant, avait prédit la débâcle des
+espoirs humanitaires, et qui avait le premier proposé la solution
+pratique du problème juif par sa conservation nationale.
+
+La célébrité de Smolensky avait dépassé le cercle de ses lecteurs et des
+hébraïsants. L'Alliance Israélite lui confia la mission d'aller étudier
+les conditions d'existence des juifs roumains. Pendant son séjour à
+Paris, A. Crémieux, l'infatigable défenseur des juifs opprimés, lui
+consentit que seuls ceux qui connaissent l'hébreu possèdent la clé du
+cœur des masses juives et qu'il aurait donné dix années de sa vie pour
+apprendre l'hébreu[80].
+
+[Note 80: Brainin, dans son excellente _Vie de Smolensky_. Varsovie,
+1897, p. 58.--_Haschahar_, X, 522.]
+
+La guerre russo-turque de 1877 et le souffle national qui se répandait
+alors partout a suscité un mouvement patriotique parmi la jeunesse
+demeurée jusqu'alors réfractaire à l'idée de l'émancipation nationale.
+Un jeune étudiant de Paris, originaire de la Lithuanie, Eliéser
+Ben-Iehuda, publia en 1878 deux articles dans le _Schahar_, où il
+prêchait, abstraction faite de toute idée religieuse, la renaissance du
+peuple juif sur son ancien sol national et la rénovation de la langue
+biblique.
+
+En 1880, Smolensky, qui avait entrepris une nouvelle édition complète de
+ses œuvres en vingt-deux volumes, à Vienne, alla faire une tournée en
+Russie. Grande fut sa joie de constater les effets produits par son
+activité, et de voir que sa popularité avait gagné toutes les classes
+éclairées du judaïsme. Sous l'influence du _Schahar_, une jeunesse
+nouvelle, libre et cependant fidèle à son origine et à l'idéal du
+judaïsme, s'était formée. La tournée de Smolensky ressembla plutôt à une
+marche triomphale. La jeunesse universitaire de St-Pétersbourg et de
+Moscou organisa en l'honneur de l'écrivain hébreu des réunions où il fut
+salué comme le maître de la langue nationale, le prophète de la
+régénération du peuple juif. En province, ce fut la même chose, et
+Smolensky se vit l'objet d'honneurs qui n'avaient jamais encore été
+accordés à un écrivain hébreu. Il rentra à Vienne, encouragé dans sa
+besogne et plein d'espoir pour l'avenir. On était précisément à la
+veille du cataclysme annoncé par l'écrivain.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LES ROMANS DE SMOLENSKY.
+
+
+Son énorme popularité ainsi que son influence sur ses contemporains,
+Smolensky les doit, autant qu'à sa production de journaliste, à ses
+romans réalistes, qui occupent la première place dans la littérature
+hébraïque moderne.
+
+En 1868, Smolensky débute par une nouvelle dont le sujet était emprunté
+à l'insurrection polonaise, intitulée «_Haoumgue_» (La Récompense),
+parue à Odessa. Rien, sauf le style réaliste, n'y trahit encore le futur
+grand romancier.
+
+Nous avons déjà dit que c'est à Odessa qu'il a écrit les premiers
+chapitres du _Hatoeh_ (Errant). Ajoutons que lorsqu'il proposa au
+rédacteur du _Melitz_ son autre roman à thèse «La Joie de l'hypocrite»,
+ce dernier le renvoya dédaigneusement, en déclarant qu'il préférait les
+traductions aux créations originales, tant la possibilité de créer des
+œuvres réalistes en hébreu lui paraissait invraisemblable. À la tête du
+_Schahar_, Smolensky y publia l'un après l'autre ses romans et en
+premier lieu son «_Hatoeh bedarké Hahayim_» (l'Errant à travers les
+voies de la vie). Publié d'abord dans le _Schahar_ en trois parties et,
+plus tard, dans une édition spéciale en quatre volumes, ce roman est la
+première création réaliste digne de ce nom en hébreu.
+
+De même que Cervantès promène son Don Quichotte dans tous les milieux
+sociaux de son époque, le romancier hébreu promène son héros errant,
+Joseph l'orphelin, à travers tous les coins et recoins du ghetto. Il le
+fait assister à toutes les scènes du monde juif, il en dévoile devant
+ses yeux les mœurs et les manières; il le rend témoin des superstitions,
+des fanatismes, des misères de toute nature, d'un abaissement matériel
+et social qui n'a pas son pareil. Observateur fidèle, impressionniste,
+réaliste sans emphase, il nous révèle à chaque page des existences
+méconnues, des croyances extravagantes, des agitations, des maux, des
+grandeurs et des misères dont le monde civilisé ne se douterait jamais.
+C'est l'odyssée d'un aventurier du ghetto, c'est la vie et les
+pérégrinations de l'auteur lui-même, agrandies, entourées de fictions,
+qu'il prête à son héros; c'est une documentation sociale de la plus
+haute portée.
+
+L'orphelin Joseph, dont le père a été victime des Hassidim et a disparu,
+et dont la mère est morte dans la misère, est recueilli par le frère de
+son père, celui qui avait occasionné sa perte. Maltraité par une tante
+méchante et poussé par un irrésistible penchant pour la vie vagabonde,
+il s'enfuit. Ramassé d'abord par une bande de gueux mendiants, puis
+recueilli par un _Baal-Schem_, thaumaturge charlatan, il parcourt la
+plus grande partie de la Russie juive. Dans une suite de tableaux pris
+sur le vif, Smolensky détaille les mœurs et les exploits de tous les
+bohêmes du ghetto, depuis les mendiants jusqu'aux officiants ambulants,
+leur manque de moralité, leur malice et leur impudence. Poussé par le
+désir de s'instruire et probablement aussi par celui de trouver un abri,
+Joseph devient enfin élève d'une célèbre _Yeschiba_. C'est presque le
+salut pour le jeune vagabond; il est nourri, il couche sur les bancs de
+l'école, et il est même protégé contre le service militaire. Mais
+bientôt, mal vu à cause de sa franchise et surtout parce qu'on découvre
+qu'il lit des livres profanes, auxquels l'a initié un de ses camarades,
+il est obligé de quitter la Yeschiba. Il l'a échappé belle de n'avoir
+pas été incorporé comme soldat. Il cherche un refuge auprès des Hassidim
+et il a le bonheur de plaire au Zadic (le saint) lui-même.
+
+Mais bientôt il est dégoûté de leurs manies louches. Dans ses
+pérégrinations, Joseph rencontre certainement des gens de bien, des
+idéalistes purs, des gens du peuple, des rabbins dignes de tous les
+éloges, des intellectuels passionnés, mais la vie habituelle anormale,
+étroite, du ghetto finit par lui répugner. Il s'en va chercher une vie
+plus libre en Occident. Il passe par l'Allemagne et il va à Londres.
+Partout il étudie la société juive, et il est désillusionné. L'Errant
+est la véritable encyclopédie de la vie juive du commencement de la
+seconde moitié du XIXe siècle.
+
+Au point de vue de la fiction, le roman ne tient pas debout: c'est une
+succession fantastique, quelquefois même incohérente, d'événements, un
+tissu artificiel de personnages arrivant en scène au gré de l'auteur et
+agissant comme s'ils étaient mûs par des ficelles. Le merveilleux y
+abonde, et les caractères sont tantôt trop appuyés et tantôt trop
+effacés.
+
+En revanche, l'Errant est un panorama incomparable de tableaux
+réalistes, souvent faiblement reliés entre eux, mais d'une fidélité
+parfaite; une galerie pittoresque de toutes les scènes du ghetto.
+
+Joseph est un peintre, un réaliste par excellence; c'est aussi un
+impressionniste. Tout en mettant en lumière les ombres et les clartés de
+ce milieu, on sent que ce n'est pas de l'art pur qu'il fait. Comme
+Auerbach, comme Dickens, il est raisonneur, il est didactique; en
+véritable fils du ghetto, il est prédicateur et moraliste. Il en abuse
+même. On sent vivement qu'en écrivant son roman, l'auteur ne restait pas
+indifférent, que son cœur vibrait ému des sentiments les plus opposés:
+de pitié et de compassion, de dédain, de colère et d'amour à la fois.
+
+Au point de vue du style, le roman est également une œuvre réaliste.
+Smolensky ne fait pas usage de talmudismes comme Gordon et Abramovitz,
+mais il évite aussi d'abuser des métaphores bibliques. Sans doute, il
+est quelquefois obligé à des longueurs, sa manière oratoire le pousse à
+des prolixités, mais sa prose demeure pourtant pure, coulante et autant
+que possible précise.
+
+Pour illustrer la manière d'écrire de Smolensky et toute l'originalité
+de la vie sociale qu'il dépeint, nous ne pouvons mieux faire que de
+traduire certains passages des tableaux de mœurs les plus
+caractéristiques de son roman.
+
+C'est Joseph qui nous conte ses aventures et les impressions de sa vie
+quotidienne. Sa description du _Heder_, cette école traditionnelle, est
+fort curieuse et mérite d'être rapportée ici:
+
+ Imaginez-vous un édifice en bois pourri, petit et étroit, rappelant
+ plutôt un logement de chien. Le chaume qui le couvre descend
+ jusqu'à terre, mais est impuissant, dévoré qu'il est par quantité
+ de brebis, à le garantir contre les pluies battantes qui pénètrent
+ à l'intérieur. Entrons-y: une seule pièce, remplie de fumée et
+ tapissée aux angles de toiles d'araignées. Sur le mur, du côté de
+ l'Orient, s'étale une feuille de papier, c'est le _Misrach_
+ traditionnel avec son inscription: «De ce côté souffle un vent
+ vivifiant», inscription toute platonique d'ailleurs, car, en guise
+ de vent vivifiant, des odeurs infectes pénétraient par la fenêtre
+ et impressionnaient l'odorat de ceux chez qui ce sens n'était pas
+ encore aboli. Du côté occidental, un pan de mur était laissé en
+ noir au-dessus de la porte, pour rappeler la destruction du Temple,
+ bien inutilement à vrai dire, comme si toute la pièce n'était pas
+ assez noire et comme si ces murs lézardés couverts de colonies
+ d'êtres rampants ne rappelaient pas suffisamment «le Mont Sion
+ dévasté parcouru par des chacals».
+
+ Une grande cheminée occupait tout un quart de la pièce, et derrière
+ elle, appuyé contre le mur, était un lit fait, et de l'autre côté
+ un lit rempli de paille et sans couverture. En face, une grande
+ table de bois blanc couverte de figures bizarres, de noms, de
+ lettres, de dessins incompréhensibles, que le Melamed s'amusait à
+ graver avec son canif pendant qu'il nous enseignait.
+
+ Autour de cette table artistique avaient pris place une dizaine
+ d'élèves: les uns étudiaient la Bible, les autres le Talmud, un
+ seul assis à droite du maître déclamait à haute voix la section du
+ Pentateuque correspondant à la semaine, et son chant se mêlait à
+ celui de la maîtresse qui berçait son petit. Mais, de temps en
+ temps, la voix du maître se faisait entendre, elle couvrait toutes
+ les autres, tel le tonnerre dont le grondement étouffe le bruit des
+ vagues... Quant au maître, il était hideux à voir, petit et chétif,
+ le visage flétri, le nez aquilin et long; ses deux boucles ou
+ «peoth»[81] descendaient comme deux fils le long de son visage,
+ tandis que les rares poils de sa barbe, malgré son âge avancé,
+ témoignaient de l'habitude qu'il avait de les arracher pendant
+ qu'il se livrait à ses méditations, ou de celle qu'avait prise sa
+ femme, sans se mettre en frais de réflexion. Son chapeau noir était
+ gras comme une galette à l'huile, sa chemise imprégnée de sueur;
+ elle n'était pas boutonnée et, par son entrebâillement, elle
+ laissait voir les poils qui couvraient sa poitrine. Son pantalon,
+ autrefois blanc, était fort pittoresque, vieilli par l'usure et
+ couvert de toutes sortes de taches, dont une bonne partie était due
+ à la collaboration de son fils. Ses Zizith descendaient jusqu'à ses
+ pieds nus. À la vue de mon oncle, il se précipita à la recherche de
+ ses chaussures suspendues au mur, mais mon oncle le tira d'embarras
+ en lui annonçant tout court: «Voici votre élève». Calmé, le maître
+ s'assit et nous nous approchâmes de lui. Il me donna une tape sur
+ la joue et me demanda: «As-tu déjà appris quelque chose, mon
+ enfant?» Tous les élèves me considérèrent avec envie; depuis qu'ils
+ étaient dans le Heder ils n'avaient pas encore entendu des paroles
+ aussi douces sortir de sa bouche...
+
+[Note 81: Voir Lévitique XIX, 27.]
+
+Cette école étrange était aussi pour l'enfant du ghetto une école de la
+vie et de la lutte pour l'existence. La vie de l'autre école, la
+_Yeschiba_, l'_Alma mater_ des élèves rabbiniques, n'est pas moins
+curieuse.
+
+Les jeunes gens, pour la plupart des gamins précocement mûris, forment
+dans ces étranges collèges des sections qui ne se sont pas nettement
+divisées. Ils s'occupent jour et nuit de l'étude de la loi et se
+courbent sur les grands in-folios des rabbins. Une nourriture accordée
+souvent dans des conditions déplorables par les petits bourgeois de la
+ville, une vie de misère non exempte d'humiliation, voilà l'existence de
+ces futurs rabbins. Mais cette vie de bohême n'est pas dénuée de
+pittoresque ni de charmes. Le jeune homme y trouve pour la première fois
+des amis sincères qui s'attachent à lui, et le guident de leurs
+conseils. Parmi ce grouillement de jeunes gens ardents et irréfléchis,
+se trouve aussi l'élite du ghetto, des esprits supérieurs, et le
+dévouement de quelques-uns à la science talmudique est sublime.
+
+Une scène prise sur le vif est celle où il peint les mœurs de ces
+talmudistes en herbe.
+
+ Un étrange spectacle s'offre à celui qui pénètre pour la première
+ fois vers la tombée de la nuit dans la section des femmes de la
+ Yeschiba. Cette petite pièce, qui sert les jours de fête de salle
+ de prières pour les femmes, est transformée tout d'un coup en une
+ halle de bourse. Les gamins qui possèdent du pain offrent leur
+ marchandise à ceux qui ont de l'argent. Ceux qui ne disposent ni
+ de l'un ni de l'autre sont réduits à voler le pain de leurs
+ camarades. Cependant un grand nombre, à qui répugnait ce trafic
+ ainsi que le larcin, étaient réunis dans un coin et
+ s'entretenaient. Ils se racontaient entre eux des histoires de
+ brigands, les exploits terribles et émouvants des géants, des
+ sorciers, des diables et des tentateurs qui apparaissent la nuit
+ pour effrayer les hommes, des morts qui quittent leur sépulture
+ pour aller guérir des malades ou terrifier des impies. Il y avait
+ aussi des paroles douces, chantant au cœur et à l'âme des
+ auditeurs... Ce spectacle ne cessa même pas lorsque la communauté
+ se fut réunie dans la grande salle à côté pour la prière du soir,
+ et j'entendais les cris continus: «Qui veut du pain?--Qui a du pain
+ à vendre?--En voilà, du pain!--Veux-tu me le céder pour un
+ sou?--Non, un sou et demi, pas moins.--On a volé mon pain! Qui a
+ volé mon pain?--Mon pain est superbe, achète-le!--Mais je n'ai pas
+ de sous.--Eh bien, donne-moi un gage.--Mes douleurs si tu veux,
+ vieux harpagon.--Voilà deux sous, le pain est à moi.--Veux-tu t'en
+ aller, j'ai acheté le pain avant toi.--C'est toi qui m'as volé mon
+ pain.--Tu mens, ce pain est à moi!--C'est toi qui mens, voleur,
+ brigand--Que le diable t'emporte, chien!--Attends un peu, tu
+ verras mes dents.» C'est ainsi que ce monde s'agitait dans la
+ section des femmes; les coups et les soufflets pleuvaient de temps
+ en temps. Et pas un de ces jeunes gens voués aux études n'était
+ préoccupé de l'idée que les fidèles étaient réunis derrière ce mur
+ et priaient. Ils trafiquèrent et tempêtèrent jusqu'à la fin de la
+ prière, puis tout le monde regagna la grande salle, et chacun
+ reprit sa place devant de longues tables éclairées chacune d'une
+ seule chandelle. D'abord on se disputa à cause de cette lumière
+ insuffisante, chacun tirant à soi l'unique chandelle. De guerre
+ lasse, on se décida à mesurer la table en longueur, et la chandelle
+ fut placée juste au milieu. Chacun ouvrit son livre et se mit à
+ chantonner le texte comme il l'avait fait durant toute la journée.
+ Puis sur le même air, sans lever les yeux du texte: «J'ai vendu mon
+ pain deux sous, dit l'un.--Et moi j'ai acheté pour un sou une pomme
+ et pour un demi-sou une galette, reprit l'autre.--Que le diable
+ emporte le surveillant parce qu'il ne nous donne pas assez de
+ lumière pour éclairer ces ténèbres.--Que Satan l'enlève et que des
+ plaies innombrables lui couvrent le ventre.--Je veux aller passer
+ la Pâque chez mes parents.--La veuve Sara me réclame trois
+ sous...» Tous ces propos étaient tenus sur l'air traditionnel du
+ Talmud accompagnés d'un balancement rythmique pour tromper la
+ vigilance du surveillant, qui était sourd. Mais peu à peu le chant
+ s'assourdit et bientôt la causerie devint générale... «Dis donc,
+ Zabuléen,--car les élèves sont désignés ici d'après leur ville
+ natale,--ne crois-tu pas qu'il serait temps que l'ange de la mort
+ vint rendre visite à notre surveillant. Il a l'air de vouloir vivre
+ éternellement.--Je prierai Dieu qu'il le gratifie de maux et de
+ plaies afin qu'il ne puisse pas venir à la Yeschiba. Sa mort ne
+ nous avancerait à rien, nous pourrions tomber sur un plus mauvais
+ surveillant.--Mais vous commettez un péché en maudissant un sourd,
+ réplique un garçon d'un air sévère.--Avez-vous vu cet Asuvi? On
+ dirait un petit ange, preuve qu'il cache sept iniquités dans son
+ cœur.--Il n'en a pas besoin de tant puisqu'il suit assidûment le
+ cours de langue russe. Ce péché suffit pour contrebalancer les
+ autres.--Ce que je fais n'est pas répréhensible; la Loi nous
+ confirme que nous devons nous soumettre aux décrets du
+ gouvernement, mais vous commettez un péché formel en maudissant.»
+ Il n'avait pas eu le temps d'achever, que le surveillant, qui
+ observait depuis quelque temps ce manège et avait remarqué
+ l'emportement de l'Asuvi, bondit sur lui et lui tira les oreilles
+ en éclatant de colère: «Ah! tas de misérables, de pervers que vous
+ êtes, me voici enfin!» Il frappa l'un, giffla l'autre...
+
+ «Le surveillant vient de donner un fameux témoignage de sa
+ gratitude à l'Asuvi, parce qu'il a pris sa défense, entonna
+ quelqu'un.» Un éclat de rire général accompagna cette facétie; ceux
+ mêmes qui venaient d'être maltraités ne pouvaient se retenir. «Vous
+ vous moquez de moi, vous n'avez donc plus peur!» clama de nouveau
+ le surveillant d'un air terrifiant, cherchant une victime pour
+ apaiser sa colère, lorsqu'un élève se mit à crier: «Rabbi Isaac,
+ rabbi Isaac, les bougies!» Ce cri opéra comme le charme sur le
+ serpent. Le surveillant se précipita vers son cabinet et, n'y
+ voyant personne, il se laissa tomber sur son siège en grommelant:
+ «Ah, les misérables, vous en aurez, je vous en montrerai!» Et il
+ répéta ces menaces jusqu'à ce que le sommeil se fût emparé de ses
+ longs cils blancs. Il appuya sa tête sur sa main et s'endormit.
+
+ Cependant les élèves se remirent à causer, et mon camarade continua
+ à me mettre au courant de la vie de la Yeschiba... «Crois-tu que
+ les garçons d'ici sont pareils aux blancs-becs qui n'ont jamais
+ quitté la maison paternelle? Ah! par exemple! Ils sont tous malins,
+ et les plus bêtes d'entre eux sauraient en remontrer aux plus
+ intelligents parmi les fils de riches. Tu feras bien de t'instruire
+ et de profiter.» Je le lui promis bien. Puis je sortis au dehors
+ pour manger mon pain. Lorsque je rentrai, la plupart de mes
+ camarades étaient déjà couchés et presque toutes les bougies
+ éteintes. Seuls, quelques garçons causaient dans un coin. Je
+ retrouvai mon camarade dans la section des femmes. «Pourquoi ne te
+ couches-tu pas? me dit-il.--Je vais me coucher par
+ ici.--Impossible! toutes les places sont occupées. Va chercher dans
+ l'autre salle si tu trouves une table inoccupée, sinon tu seras
+ obligé de coucher sur un banc.» Je suivis son conseil et je n'eus
+ pas de peine à découvrir une table et je m'y étendis. Mais, à peine
+ étais-je couché, qu'un garçon me saisit par la nuque et me secoua
+ fortement. «Va-t'en, c'est ma place; d'ailleurs toutes les tables
+ sont occupées par ceux qui t'ont précédé.»
+
+ Je descendis de la table et je me couchai sur un banc. Je ne
+ parvenais pas à m'endormir. Je n'avais pas encore l'habitude de
+ coucher sur un banc étroit et nu; et puis des insectes petits et
+ grands qui pullulaient dans les fentes du bois sortirent bientôt de
+ leurs nids et se livrèrent sur moi à un jeu agaçant et douloureux.
+ Je n'y pouvais rien. Toutes les bougies étaient éteintes. Seule, la
+ lumière du _Tamid_[82]projetait sa lumière vacillante. Devant elle
+ étaient assis les deux «veilleurs» chargés d'assurer la continuité
+ de l'étude de la Loi, afin qu'elle ne soit interrompue ni jour ni
+ nuit...
+
+[Note 82: La lampe veilleuse dans la synagogue.]
+
+Cette vie pleine d'agitations n'était pas pour déplaire à un esprit
+aussi aventureux que Joseph. La Yeschiba, après tout, assurait aux
+jeunes gens une existence, quoique précaire, mais exempte de tout souci
+matériel. Les bourgeois pieux, les pauvres même, se faisaient un devoir
+de pourvoir aux besoins des jeunes talmudistes. L'ambition de ces
+derniers était satisfaite par l'estime générale qui les entourait. Pour
+l'élite dont l'esprit n'avait pas encore été sollicité par les idées
+nouvelles, la Yeschiba était le foyer de toutes les vertus, l'école de
+l'idéal, des rêves grandioses.
+
+Dans un autre roman «La joie de l'hypocrite», paru à Vienne en 1852,
+Smolensky exalte l'idéalisme de son héros Siméon, issu de la Yeschiba,
+dans les termes suivants:
+
+ Qui a implanté dans l'esprit de Siméon l'idéal de la justice et la
+ parole sublime? Qui a allumé dans son cœur le feu sacré, l'amour de
+ la vérité et de la recherche? Certainement, c'est dans la Yeschiba
+ que tous ces sentiments se sont développés en lui. Gloire à vous,
+ maisons saintes, derniers refuges du véritable héritage d'Israël!
+ C'est de vos murs que sortent les élus destinés dès leur naissance
+ à devenir la lumière de leur peuple et à insuffler une vie nouvelle
+ dans les ossements desséchés...
+
+Même à l'époque de la Behala (la Terreur) la Yeschiba était restée
+au-dessus de toutes les misères et des turpitudes. Les trafiquants
+immondes qui, avec l'assistance du Cahal, vendaient les fils des pauvres
+au service militaire pour exempter les riches, n'osaient pas s'attaquer
+aux écoles rabbiniques. Comme le temple dans les temps antiques, la
+Yeschiba leur offrait un asile sûr. Chaque fois que ces maisons étaient
+menacées, le sentiment national se réveillait et défendait avec une
+résistance âpre ce dernier apanage national, dans lequel le peuple du
+ghetto avait placé tout son idéalisme, son espoir et sa foi.
+
+Hélas! ce refuge salutaire ne devait plus l'être pour Joseph le jour où
+il fut découvert en flagrant délit de lecture profane. Le fanatisme
+religieux n'a jamais sévi aussi farouchement que pendant l'époque de
+terreur qui suivit la désorganisation de la vie sociale des juifs par
+les autorités et le triomphe de l'arbitraire. Néanmoins, les écoles
+rabbiniques contenaient alors tout ce qu'il était resté d'idéal et de
+sublime en Israël.
+
+Ce sont, elles qui ont fourni tous les champions de l'humanisme et les
+propagateurs de la civilisation. C'est là que Joseph a rencontré des
+camarades généreux qui l'ont initié à la Haskala et ont réveillé en lui
+l'amour du Noble et du Bien, le dévouement sans bornes pour son peuple.
+
+Dur pour les mauvais bergers, impitoyable pour les hypocrites et les
+fanatiques, le cœur de Joseph vibre d'amour pour la masse juive.
+L'entourage cruel et les persécutions n'ont fait qu'accentuer sa
+compassion pour les brebis égarées. Au milieu de l'abaissement général,
+il a su s'élever à une grande hauteur morale et s'ériger en juge
+impartial et ne se laissant pas impressionner par les tristesses du
+moment, quoi qu'il ne pût y demeurer indifférent et que son cœur en
+saignât. Dans ce désert humain où il se plaît, il sait découvrir des
+caractères nobles, des sentiments élevés, des amitiés généreuses et
+surtout des existences entièrement vouées à l'idéal et que rien ne peut
+faire reculer.
+
+Il fait passer devant le lecteur, l'un après l'autre, les idéologues du
+ghetto. C'est d'abord Jedidia, le type si fréquent du Maskil dévoué à la
+civilisation, semant la vérité et la lumière parmi tous ceux qui
+l'approchent, rêvant d'un judaïsme juste, éclairé, supérieur. Puis ce
+sont les jeunes apôtres à l'âme de prophète, tel ce noble ami de Joseph,
+Gédéon, le plus éclairé, le pins tolérant des Maskilim. Autant Gédéon
+déteste le fanatisme, autant il aime les masses du peuple. Il les aime
+de son cœur de patriote et de son âme de prophète. Il les aime telles
+sont, avec leurs croyances, leur foi naïve, leur vie misérable et
+soumise, leur ambition de peuple élu et leur espoir messianique qu'il
+partage d'une manière moins mystique.
+
+Une exaltation patriotique puissante traverse le chapitre consacré au
+«Jour du Pardon». C'est là que Smolensky apparaît en vrai romantique.
+
+ * * * * *
+
+Tels sont les grands traits de ce roman chaotique et superbe qui, malgré
+ses défauts techniques, demeure la peinture de mœurs la plus vraie et la
+plus belle de la littérature hébraïque.
+
+Dix ans plus tard, l'auteur ajoute à son roman une quatrième partie qui
+n'est en somme qu'un assemblage artificiel de lettres n'ayant pas de
+rapport direct avec le corps du roman. Joseph nous promène à travers les
+pays d'Occident, puis retourne en Russie. En France, en Angleterre, il
+déplore la dégénérescence du judaïsme qu'il attribue au triomphe de
+l'école de Mendelssohn, il prévoit l'avènement de l'antisémitisme. En
+Russie, il constate la misère économique qui a pris des proportions
+effrayantes, surtout dans les petites villes de la province. Dans les
+grands centres, il constate avec regret que les communautés s'efforcent
+d'imiter le judaïsme occidental avec tous ses défauts. La civilisation
+précipitée des juifs russes, peu conforme aux conditions économiques et
+politiques dans lesquels ils se trouvaient, prématurée en quelque sorte,
+devait amener l'écroulement de l'idéalisme résigné qui faisait leur
+principale force.
+
+Le roman _Kebourath Hamor_ (Sépulture d'âne) est l'œuvre la plus
+travaillée et la plus achevée de Smolensky. Le sujet se rapporte à
+l'époque de la Terreur et de la domination du Cahal. Le héros,
+Haïm-Jacob, est un esprit espiègle et facétieux, mais on n'entend pas
+toujours la plaisanterie dans le ghetto, et il lui en cuira. C'est
+surtout sa gouaillerie et son manque de respect pour les notables de la
+communauté, qu'il ose braver et persifler, qui cause sa perte. Tout
+jeune encore, il médite un jour un acte inouï. Affublé d'un drap bleu,
+tel un mort sorti de sa tombe, il pénètre un soir, semant l'épouvante
+sur son passage, dans la chambre où sont déposées les tartes qui doivent
+être servies le lendemain au banquet annuel de la «Sainte Confrérie»,
+confrérie puissante à laquelle appartiennent les meilleurs de la ville,
+et qui a la mission de porter les morts en sépulture. Il s'empara de ces
+morceaux succulents et les mange tout seul. C'était un crime
+impardonnable de lèse-sainteté. Une enquête est ordonnée, mais on ne
+découvre pas le coupable.
+
+Pour se venger, la sainte confrérie condamne le criminel anonyme à subir
+une «sépulture d'âne» à sa mort, et le jugement est enregistré dans le
+livre de la confrérie.
+
+Incorrigible, il continue ses traits. Le Cahal décide de le livrer au
+service militaire. Averti à temps, il peut se sauver. Rentré plus tard
+sous un autre nom dans sa ville natale, il sait imposer au monde par son
+érudition, et il se marie avec la fille du chef de la communauté. Mais
+son instinct reprend le dessus. Entre temps, il a mis sa femme au
+courant de ses traits d'autrefois. Celle-ci n'est plus tranquille, elle
+ne peut supporter l'idée qu'un châtiment sans pareil attende son mari
+s'il est découvert. Car subir après sa mort la sépulture d'un âne est la
+dernière injure qu'on puisse infliger à un juif. Son corps est traîné au
+cimetière et là on le jette dans une fosse spéciale derrière le mur qui
+enclôt le cimetière. Mais son père n'est-il pas le chef de la
+communauté? il pourra annuler la condamnation. À peine s'est-elle
+ouverte à son père que celui-ci bondit de rage; comment! il a donné sa
+fille à cet impie, à cet hérétique! Il veut le forcer à répudier sa
+femme. Celle-ci, d'ailleurs, pas plus que son mari, ne veut en entendre
+parler. Bref, après une rentrée en grâce, de courte durée, auprès de son
+beau-père, obtenue d'ailleurs également par une supercherie, l'ère des
+persécutions recommence pour lui, et il succombe.
+
+Tel est le canevas sur lequel le romancier a brodé son œuvre, qui est un
+épisode authentique de la vie des juifs en Russie.
+
+Le caractère de Haïm-Jacob ressort net et saillant. Sa femme Esther est
+le type de la femme juive, fidèle et dévouée jusqu'à la mort, admirable
+dans les revers et bravant tout par amour pour son mari. Les notables du
+ghetto sont peints avec vérité, quoique sous des couleurs un peu
+exagérées. L'auteur a surtout bien su rendre le milieu du ghetto, avec
+ses contradictions et ses passions, l'intellectualité spéciale que la
+longue claustration lui a forgée, sa compréhension bizarre et originale
+des choses de la vie.
+
+C'est la Yeschiba qui fournit à Smolensky le sujet de son autre roman,
+_Guemoul Yescharim_ (La récompense des justes). L'auteur y montre la
+participation de la jeunesse juive à l'insurrection polonaise, et
+l'ingratitude des Polonais à leur égard prouve que les juifs n'ont rien
+à attendre d'autrui et qu'ils ne doivent compter que sur leurs propres
+forces.
+
+_Gaon ve-schever_ (Grandeur et ruine) est plutôt un recueil de nouvelles
+éparses, dont quelques-unes sont de véritables œuvres d'art.
+
+_Hayerouscha_ (L'héritage) est le dernier grand roman de Smolensky,
+publié d'abord dans le _Schahar_ en 1880-81. Les trois volumes qui le
+forment sont pleins d'incohérences et de raisonnements traînants.
+Cependant, la vie des juifs d'Odessa et de la Roumanie y est bien
+dépeinte, ainsi que les moments psychologiques par lesquels passent les
+anciens humanistes déçus pour revenir au judaïsme national.
+
+Sa dernière nouvelle, _Nekam Brith_ (Sainte vengeance, le _Schahar_,
+1884), est entièrement sioniste. C'est le chant du cygne de Smolensky,
+qui devait bientôt disparaître, emporté par la maladie.
+
+Les romans de Smolensky constituent plutôt une série de documents
+sociaux et d'écrits de propagande que des œuvres d'art pur. Leurs
+défauts principaux sont l'incohérence de l'action, l'artifice des
+dénouements, la naïveté en tout ce qui se rapporte à la vie moderne,
+ainsi que le didactisme excessif et le style traînant. La plupart de ces
+défauts, il les partage avec des écrivains comme Auerbach, Jokai et
+Thakeray, desquels il peut être rapproché. D'ailleurs l'écrivain hébreu
+eut à soutenir pendant toute sa vie une lutte acharnée pour son
+existence et pour celle du _Schahar_, dont il ne tirait aucun profit
+matériel. Son idéalisme et la conscience de la besogne utile qu'il
+remplissait l'ont soutenu dans les moments les plus critiques. Aussi ses
+œuvres portent-elles les traces d'une production hâtive. Quoi qu'il en
+soit, ses romans encore plus que ses articles ont exercé pendant
+dix-huit ans une influence sans pareille sur ses lecteurs. D'ailleurs la
+vie du ghetto russe, ses misères et ses passions, les types positifs et
+négatifs de ce monde qui s'en va, ont été reproduits dans les écrits de
+Smolensky avec une telle puissance de réalisme et une telle connaissance
+des choses, que d'ores et déjà il est impossible de se faire une idée
+exacte du judaïsme russo-polonais sans avoir lu Smolensky.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION.
+
+
+Les années 1881-1882 marquent une étape décisive dans l'histoire du
+peuple juif. La recrudescence de l'antisémitisme en Allemagne, le
+renouvellement inattendu des persécutions et des massacres en Russie et
+en Roumanie, la mise hors la loi dans ces deux pays de millions d'êtres,
+dont la situation devenait chaque jour plus intenable, ont déconcerté
+les plus optimistes.
+
+En présence de l'exode précipité des masses affolées et de l'urgence
+d'une action décisive, les anciennes disputes entre humanistes et
+nationalistes ont disparu. Entre l'assimilation impossible avec les
+peuples slaves et l'idée de l'émancipation nationale, dégagée de son
+voile mystique et se développant sur un terrain pratique, le choix
+n'était plus possible. En hébreu, tous les écrivains étaient d'accord
+qu'il n'était plus temps de s'arrêter aux divergences d'opinions et
+qu'il fallait se ranger du côté de l'action. Même un sceptique comme
+Gordon lança alors, entre autres, sa poésie vibrante: «Nous fûmes un
+peuple, nous serons un peuple: vieux et jeunes, nous partirons tous.»
+Mais où aller? Tandis que les uns optaient avec les philanthropes
+occidentaux pour l'Amérique, les autres avec Smolensky se déclaraient
+nettement pour la Palestine, le pays des rêves séculaires.
+
+Le temps et l'expérience, mieux que toutes les discussions théoriques,
+se sont chargés de donner une réponse à ces deux courants d'opinions.
+Dès 1880, le jeune rêveur Ben-Jehuda, animé de l'idée de faire renaître
+l'hébreu comme langue nationale en Palestine, quitta Paris et alla
+s'établir à Jérusalem. D'un autre côté, M. Pinès, le conservateur
+romantique, abandonna la position estimée qu'il occupait en Lithuanie,
+pour aller contribuer au relèvement des juifs de la Palestine. Ces deux
+initiatives, venant des deux camps opposés, furent bientôt suivies par
+des mouvements plus importants.
+
+Une élite de jeunes universitaires, un groupe de quatre cents étudiants,
+indignés de la situation humiliante qui leur était faite, lança un appel
+qui retentit par tout le judaïsme russe: «_Beth Jacob Lechou wenelchou_»
+(Maison de Jacob, debout! allons-nous-en!) Ce mouvement donna naissance
+à l'organisation du Groupe B.J.L.W.[83], parti le premier pour coloniser
+la Palestine. En même temps, des centaines de petits bourgeois et de
+lettrés vinrent s'ajouter à ce premier noyau et la colonisation
+pratique de la Palestine est maintenant un fait accompli.
+
+[Note 83: Isaïe, II, lettres initiales de 4 mots formant le mot
+Bilu.]
+
+Ce retour inattendu de la jeunesse qui avait déjà rompu avec le judaïsme
+vers ses origines, ce premier pas vers la réalisation pratique du rêve
+sioniste a eu des conséquences des plus importantes pour la renaissance
+de la littérature hébraïque. En ce qui concerne les lettrés qui
+n'avaient jamais quitté, du moins dans leur esprit, le ghetto, comme
+Lilienblum, Braudès et d'autres, et dont le dernier mode d'activité, à
+savoir la propagande pour les réformes économiques et pour
+l'enseignement des métiers manuels, n'avait presque plus de raison
+d'être, leur adhésion au sionisme ne pouvait tarder. Mais, même en
+dehors du ghetto, la voix autorisée du Dr Pinsker est venue à l'appui
+du mouvement philopalestinien, comme on l'appelait alors. Dans sa
+brochure «Auto-émancipation», le savant docteur d'Odessa, ancien
+humaniste convaincu, déclare que le mal antisémite est une affection
+chronique inguérissable tant que les juifs seront en exil. Pour résoudre
+la question juive, il n'est qu'une seule solution, la renaissance
+nationale de ce peuple sur son ancien sol.
+
+Une aube nouvelle venait de se lever sur l'horizon du peuple juif. La
+littérature hébraïque prit un essor inconnu jusqu'alors. L'enthousiasme
+des écrivains se traduit dans les propos ardents de M. Aisman, du
+professeur Schapira et de nombre d'autres. Dans cette poussée soudaine
+d'idées patriotiques, les excès étaient inévitables. Une réaction
+chauvine ne tarda pas à se faire jour. On s'attaqua aux réformateurs en
+matière de religion. On les accusa d'empêcher la fusion de diverses
+parties du judaïsme dont l'entente était indispensable au succès du
+nouveau mouvement. Seul, Smolensky n'a pas failli à sa tâche. Lui, qui
+n'avait jamais reconnu les bienfaits de l'assimilation, n'avait pas
+besoin de se lancer dans l'extrême.
+
+Il était resté fidèle à son idéal patriotique sans renoncer à aucune de
+ses aspirations humanitaires et civilisatrices. Il déploya une activité
+fiévreuse. Maintenant qu'il n'était plus seul à défendre ses idées, il
+redoubla d'efforts, encouragea les uns, exhorta les autres avec une
+énergie admirable. Il était déjà à bout de forces, épuisé par une vie de
+luttes et de misère, de surmenage physique et intellectuel. Il mourut en
+1885 dans la force de l'âge, emporté par la maladie. Il fut pleuré par
+tout le judaïsme.
+
+La disparition du _Schahar_ s'ensuivit bientôt.
+
+ * * * * *
+
+Avec la disparition du _Schahar_ nous touchons à la fin de notre étude
+d'une évolution littéraire. La littérature hébraïque moderne qui, depuis
+un siècle a été au service d'une idée prépondérante, l'idée humaniste
+dans ses diverses nuances, est entrée dans une phase nouvelle de son
+développement. Ramenée par Smolensky à sa source nationale, dégagée de
+tout élément religieux et imposée par la force des événements comme
+trait d'union entre la masse et les lettrés désormais unis dans une
+même ambition patriotique, elle redevient la langue du peuple juif. Elle
+cesse de servir d'instrument de transition entre le rabbinisme et la vie
+moderne, pour devenir un but en elle-même, un facteur important dans la
+vie du peuple juif. Elle cesse de vivre en parasite aux dépens des
+orthodoxes auxquels elle enlevait depuis un siècle l'élite d'une
+jeunesse, qui, une fois émancipée grâce à elle, s'empressait de
+l'abandonner. Elle devient la littérature nationale du peuple juif.
+
+Déjà en 1885, lorsque le distingué rédacteur de la _Zefira_, M. N.
+Sokolow, entreprit la publication du grand recueil littéraire _Haassif_
+(le Collecteur), le succès dépassa les prévisions. Cette publication a
+été tirée à plus de sept mille exemplaires. Elle fut suivie par nombre
+d'autres, et notamment par le _Kenesseth Israël_ (L'assemblée d'Israël),
+publié par S.-P. Rabbinovitz, l'érudit historien.
+
+En 1886, le publiciste L. Kantor, encouragé par l'importance nouvelle
+prise par la langue hébraïque, fonda le premier journal quotidien en
+hébreu _Hayom_ (Le Jour), à Saint-Pétersbourg. Le succès de cet organe
+entraîna la transformation du _Melitz_ et de la _Zefira_ en quotidiens.
+La presse politique était créée. Elle a puissamment contribué à la
+propagation du sionisme et de la civilisation. Les milieux des Hassidim
+eux-mêmes, demeurés réfractaires aux idées modernes, furent atteints par
+son action. La langue hébraïque en a tiré le plus grand profit. Les
+nécessités de la vie quotidienne ont enrichi son vocabulaire et ses
+ressources, et ont achevé l'œuvre de sa modernisation.
+
+En Palestine, le besoin d'une langue scolaire commune aux fils des
+réfugiés de tous les pays, a contribué à la renaissance pratique de
+l'hébreu comme langue maternelle. C'est Ben-Jehuda qui, le premier,
+introduit l'usage de l'hébreu dans le sein de sa famille. Plusieurs
+familles de lettrés imitèrent cet exemple, et l'on n'entendait plus chez
+eux d'autre langue. Dans les écoles de Jérusalem et des colonies
+nouvelles l'hébreu est devenu la langue officielle. Ce mouvement a eu
+une répercussion en Europe et en Amérique, et un peu partout des cercles
+se sont formés où on ne parle que l'hébreu. Le journal _Hazevi_ (le
+Cerf), publié par Ben-Jehuda, est devenu l'organe de l'hébreu parlé, qui
+ne diffère de l'hébreu littéraire que par une plus grande liberté
+d'emprunter les mots et les expressions modernes à l'arabe et mêmes aux
+langues européennes, et par sa tendance à créer des mots nouveaux à
+l'aide des anciennes racines, d'après les modèles de la Bible et de la
+Mischna. Un exemple: Le mot _schaa_ signifie, en hébreu, temps, heure.
+Le même mot avec la désinence hébraïque _on_, c'est-à-dire _schaon_,
+veut dire en hébreu moderne montre. Le verbe _daroch_, qui veut dire en
+hébreu biblique, trotter, forme en hébreu moderne _midracha_ (trottoir),
+etc.
+
+La diffusion de la langue et l'augmentation du nombre des lecteurs
+avaient également entraîné une transformation dans la condition
+matérielle des écrivains. Ils furent relativement rétribués, et purent
+se livrer à un travail plus soutenu et plus achevé. Avec la fondation
+des sociétés d'éditions «_Achiassaf_» et surtout «_Touschiya_» due à
+l'énergie du sympathique écrivain A. Ben-Avigdor, l'hébreu est entré
+dans la voie du développement naturel d'une langue moderne.
+
+Après un arrêt de courte durée occasionné par la brusquerie et la
+tristesse des événements survenus, la création littéraire a repris avec
+une ardeur croissante. Une activité multiple et variée, digne d'une
+littérature répondant aux besoins d'un groupe national, en résulta. Dans
+le domaine de la poésie, ce fut d'abord C. A. Schapira, le lyrique
+puissant qui a su traduire l'indignation et la révolte du peuple contre
+l'injustice qui le frappe. Ses «Poèmes de Yeschurun» publiés dans
+l'_Assif_ de 1888, vibrants d'émotion et de feu patriotique, ainsi que
+ses légendes hagadiques, sont de premier ordre. Après lui vient M.
+Dolitzki, poète de la plainte sioniste, chanteur des douces
+«Sionides»[84]. Puis un jeune, trop tôt disparu, M. J. Mané, s'est
+distingué par un lyrisme touchant et un profond sentiment de la nature
+et de l'art[85]. Enfin c'est N. H. Imber, le chansonnier des colonies
+palestiniennes, le poète de la Terre-Sainte renaissante et de
+l'espérance sioniste[86].
+
+[Note 84: Ses poésies ont paru à New-York en 1896.]
+
+[Note 85: Œuvres publiées à Varsovie en 1897]
+
+[Note 86: Poésies publiées à Jérusalem en 1886]
+
+Parmi les jeunes, nous devons citer en tête Ch.-N. Bialik[87], poète
+lyrique vigoureux et styliste incomparable, et S. Tchernichovski[88],
+poète érotique, chanteur de la beauté et de l'amour, hébreu à l'âme
+attique. Ces deux poètes, dont la carrière ne fait que de commencer,
+sont suivis d'une pléiade d'autres, plus ou moins connus.
+
+[Note 87: Poésies publiées à Varsovie en 1902.]
+
+[Note 88: Poésies publiées à Varsovie en 1900-1902.]
+
+Dans les belles-lettres, deux écrivains de génie viennent en tête: le
+vieux S.-J. Abramovitz, qui, après avoir abandonné un moment l'hébreu en
+faveur du jargon, est revenu à la littérature hébraïque et l'a dotée
+d'une série de contes, admirables de poésie et d'humour, où brille
+l'originalité incomparable d'un style tout personnel[89];--puis J.-L.
+Peretz, poète de l'amour, conteur admirable et artiste hors ligne[90].
+
+[Note 89: Contes et nouvelles réunis. Odessa, 1900.]
+
+[Note 90: Œuvres en 10 volumes. Bibliothèque Hébraïque de
+_Touschiya_, 1899-1901.]
+
+Parmi les romanciers et les nouvellistes, en prose et en vers, citons N.
+Samueli, Goldin, Berchadsky, Feierberg, Berditzevsky, S.-L. Gordon.
+Loubochitzky. Enfin c'est Ben-Avigdor, créateur du jeune mouvement
+réaliste par ses contes psychologiques de la vie du ghetto et surtout
+par son _Menahem Hassofer_, dans lequel il combat le nouveau
+chauvinisme.
+
+Parmi les maîtres du feuilleton viennent le fin critique D. Frischman,
+traducteur de nombreux ouvrages scientifiques, le charmant causeur A.-L.
+Levinski, auteur d'une utopie sioniste: «Voyage en Palestine en l'an
+5800», publié dans le recueil _Hapardés_ (le Paradis) à Odessa, et
+J.-Ch. Taviow, le spirituel écrivain.
+
+Dans le domaine de la pensée et de la critique mentionnons d'abord:
+_Ahad Haam_[91], le directeur de la revue _Haschiloah_, critique souvent
+paradoxal, mais original et hardi. Il est le promoteur du «sionisme
+spirituel», qui est la revanche, dans une forme plus rationnelle, du
+mysticisme messianique sur le sionisme pratique. D'autre part, Ahad Haam
+est le prédicateur de la religion du sentiment opposée à la loi
+dogmatique des rabbins, religion qui selon lui est seule capable de
+régénérer le peuple juif. C'est un esprit critique et un observateur de
+mérite, ainsi qu'un styliste remarquable.
+
+[Note 91: Essais réunis, publiés à Odessa en 1885 et à Varsovie en
+1901.]
+
+À Ahad Haam peut être opposé W. Jawitz, le philosophe du romantisme
+religieux, le défenseur de la tradition et l'un des régénérateurs du
+style hébreu[92]. Entre ces deux extrêmes, il existe un parti modéré,
+représenté par L. Rabbinowitz, directeur du _Melitz_, et surtout par N.
+Sokolow, le directeur populaire et fécond de la _Zefira_. Citons aussi
+le Dr S. Bernfeld, vulgarisateur excellent de la science du judaïsme
+et historien émérite, l'auteur de l'histoire de la théologie juive parue
+récemment à Varsovie, etc.
+
+[Note 92: _Haarez_, paru à Jérusalem 1893-96. Histoire juive parue à
+Vilna, 1898-1902, etc.]
+
+Parmi les jeunes il faut nommer M. J. Berditchevsky, promoteur du
+nietzschéanisme en hébreu, auteur de nombreux contes rappelant les
+décadents, mais non dénués d'une certaine poésie. La science
+philologique est dignement représentée par J. Steinberg, auteur d'une
+grammaire scientifique originale[93], inconnue en Europe, et traducteur
+des Sibylles, et la philosophie par F. Mises, auteur d'une «Histoire de
+la philosophie moderne en Europe». J.-L. Kalzenclenson, l'auteur d'un
+traité d'anatomie et de nombreux écrits littéraires fort appréciés.
+
+[Note 93: _Maarcheï Leschon Eiver_ (Les principes de la langue
+hébraïque), Vilna, 1884, etc.]
+
+L'histoire littéraire moderne a trouvé son représentant le plus digne
+dans la personne de Ruben Brainin, maître styliste, et auteur lui-même
+de contes très goûtés. Ses remarquables études sur les écrivains
+hébreux, Mapou, Smolensky, etc., sont conçues d'après la méthode des
+critiques modernes. Elles ont servi à améliorer le goût et le sentiment
+esthétique de la foule.
+
+Tous ces écrivains, et nombre d'autres que nous nous proposons d'étudier
+dans notre «Essai sur la littérature hébraïque contemporaine», ont fait
+la fortune de l'hébreu. En y ajoutant des traductions innombrables, des
+publications pédagogiques et des éditions de toutes sortes, nous
+arriverons à nous faire une idée de la portée actuelle de l'hébreu, qui,
+par le nombre de ses publications, est devenu la troisième littérature
+de la Russie, après le russe et le polonais. Il me faut pas oublier non
+plus les centaines de publications qui paraissent annuellement en
+Palestine, en Autriche et en Amérique.
+
+ * * * * *
+
+Si nous jetons un coup d'œil d'ensemble sur la littérature hébraïque
+moderne, nous sommes frappés par la direction inattendue et pourtant
+inévitable qu'elle a prise dans son évolution. L'idéal humaniste, qui a
+présidé à sa renaissance, portait en lui un germe de dissolution. À
+l'ambition nationale et religieuse il voulait substituer l'idée de la
+liberté et de l'égalité. Tôt ou tard il devait aboutir à l'assimilation.
+Durant tout un siècle, depuis l'apparition du premier _Meassef_ (1785)
+jusqu'à la disparition du _Schahar_ (1885), la littérature hébraïque
+nous offre le spectacle d'une lutte continuelle entre l'humanisme et la
+judaïsme. En dépit des obstacles de toute nature, en dépit de la
+rivalité dangereuse des langues européennes et du judéo-allemand
+lui-même, la langue hébraïque fait preuve d'une vitalité persistante et
+montre une faculté surprenante d'adaptation à tous les milieux et à tous
+les genres littéraires. Son évolution s'effectue à travers les pays les
+plus divers. Dans l'esprit des premiers humanistes, la langue hébraïque
+ne devait servir que comme instrument de propagande et d'émancipation.
+Grâce à M.-H. Luzzato, Mendès et Wessely, elle se relève un instant à
+l'état de langue vraiment littéraire, pour céder bientôt la place aux
+langues du pays, et demeurer confinée dans les cercles étroits des
+Maskilim. Ses destinées devaient s'accomplir dans les pays slaves. En
+Galicie, elle a donné naissance, dans le domaine de la philosophie, à
+l'idéal de la «Mission du peuple juif» et à la création de la «science
+du judaïsme.» Mais, pour la grande masse juive restée fidèle à l'idéal
+messianique, c'est le romantisme national et religieux, préconisé par
+S.-D. Luzzato, qui eut la plus grande signification.
+
+La Lithuanie, avec ses ressources morales et intellectuelles
+inépuisables, était devenue le pays de la langue hébraïque. Sous son
+double aspect humaniste et romantique, la littérature hébraïque prend
+dans ce pays un nouvel et prodigieux essor. Bientôt, sous la poussée des
+réformes sociales et économiques, les écrivains hébreux déclarent la
+guerre à l'autorité rabbinique, réfractaire à toute innovation et
+opposée au progrès. La littérature réaliste, polémique et démolisseuse,
+naît alors. Une lutte sans merci s'engage entre les humanistes et le
+rabbinisme. Les conséquences en furent funestes pour l'un et l'autre
+parti. Le rabbinisme s'est vu atteint dans son essence même et est
+destiné à disparaître, du moins dans sa forme ancienne. L'humanisme,
+déçu dans ses rêves de justice et d'égalité, ayant rompu avec
+l'espérance nationale du peuple, perd chaque jour du terrain. La
+tentative faite, par quelques écrivains de faire l'union entre «la Foi
+et la Vie» a piteusement échoué. L'antagonisme entre les lettrés et la
+masse croyante s'est résolu par la débâcle de toute la littérature
+créée par les humanistes. C'est alors que le mouvement progressif
+national fait son apparition avec Smolensky et rend à la littérature
+hébraïque sa raison d'être et sa portée civilisatrice.
+
+L'idéal sioniste dégagé de sa forme mystique est la note prédominante de
+la littérature hébraïque contemporaine. On peut dire que l'idéal
+messianique, sous sa forme nouvelle, est en train d'opérer dans les
+milieux des Hassidim polonais une transformation identique à celle
+qu'accomplit l'humanisme en Lithuanie. La résistance acharnée que la
+littérature hébraïque éprouve de la part des Hassidim confirme
+suffisamment cette manière de voir.
+
+Mais, en dehors des pays slaves, dans l'Orient lointain, le lion hébreu
+gagne du terrain depuis la Palestine jusqu'au Maroc; il accomplit une
+œuvre de civilisation et de renaissance nationale.
+
+ * * * * *
+
+Il y a dans l'âme éprouvée des masses juives un fond d'idéalisme et de
+foi ardente dans un avenir meilleur que n'ont ébranlé ni le temps, ni
+les déceptions. Frustrer ces masses de l'idéal millénaire qui les
+soutient, qui est la raison même de leur existence, c'est les acculer à
+un désespoir dangereux, c'est les pousser vers la démoralisation qui les
+guette et qui déjà se manifeste dans certains pays.
+
+La littérature hébraïque, fidèle à sa mission biblique, sait faire
+revivre les ressources morales de ces masses et faire vibrer leur cœur
+pour la justice et pour l'idéal. Elle est le foyer d'où jaillissent les
+rayons de l'espérance qui soutient tout ce qui, dans le peuple juif,
+vit, lutte, crée et espère.
+
+Méconnaître cette portée morale de la renaissance de la langue
+hébraïque, c'est méconnaître la vie même de la majeure partie du
+judaïsme.
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes aujourd'hui en pleine période de création littéraire, et la
+fermentation des idées infiltrées de toutes parts est tellement
+puissante qu'elle annonce une récolte féconde.
+
+La langue biblique, qui avait déjà donné à l'humanité tant de pages
+glorieuses, et qui vient d'en ajouter une nouvelle, grâce aux
+humanistes, est-elle vraiment destinée à renaître et à redevenir la
+langue de la culture nationale du peuple juif tout entier? Il serait
+trop téméraire de répondre d'ores et déjà par l'affirmative.
+
+Ce que nous croyons avoir démontré dans notre étude, c'est qu'elle
+subsiste et évolue en tant que langue littéraire et populaire, qu'elle
+s'est montrée l'égale des langues modernes, qu'elle est capable de
+traduire toutes les pensées et toutes les formes de l'activité humaine,
+et qu'enfin elle accomplit une œuvre de civilisation et d'émancipation.
+La floraison contemporaine de la langue des prophètes est un fait qui
+doit séduire l'esprit de tous ceux qui s'intéressent à l'évolution des
+destinées mystérieuses de l'humanité vers l'idéal.
+
+FIN.
+
+
+Vu et admis à soutenance,
+
+En Sorbonne, le 2 août 1902:
+
+_Par le Doyen de la Faculté des lettres de l'Université de Paris,_
+
+A. CROISET.
+
+Vu et permis d'imprimer:
+
+_Le Vice-Recteur de l'Académie de Paris,_
+
+GRÉARD.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Renaissance de la littératur
+ hébraïque (1743-1885), by Nahum Slouschz
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE ***
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+The Project Gutenberg EBook of La Renaissance de la littrature hbraque
+(1743-1885), by Nahum Slouschz
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Renaissance de la littrature hbraque (1743-1885)
+
+Author: Nahum Slouschz
+
+Release Date: January 25, 2008 [EBook #24424]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LA RENAISSANCE
+
+DE LA
+
+LITTRATURE HBRAQUE
+
+(1743-1885)
+
+ESSAI D'HISTOIRE LITTRAIRE
+
+PAR
+
+NAHUM SLOUSCHZ
+
+(BEN-DAVID)
+
+_Thse prsente la Facult des Lettres de Paris pour le Doctorat de
+l'Universit_
+
+PARIS
+
+SOCIT NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'DITION
+
+(_Librairie Georges Bellais_)
+
+17, RUE CUJAS, Ve
+
+1902
+
+ Monsieur PHILIPPE BERGER
+
+Membre de l'Institut
+
+Professeur de langues et littratures hbraques et syriaques au Collge
+de France
+
+ET
+
+ Monsieur ISRAL LVI
+
+Matre de Confrences de Littrature talmudique et rabbinique l'cole
+pratique des Hautes-tudes
+
+En tmoignage de reconnaissance affectueuse.
+
+N. S.
+
+TABLE DES MATIRES
+
+ * * * * *
+
+
+INTRODUCTION
+
+CHAPITRE I
+
+EN ITALIE.--M.-H. LUZZATO
+
+La littrature hbraque du Moyen-ge.--Priode de
+transition en Italie.--M.-H. Luzzato et ses drames.
+Son gnie potique.--La renaissance du style biblique.--Son
+influence
+
+CHAPITRE II
+
+EN ALLEMAGNE.--LES MEASSFIM
+
+Les ides humanistes parmi les juifs allemands.--Les
+premiers cercles des Maskilim.--La lacisation de la
+langue hbraque.--Le _Meassef_, organe de la renaissance
+littraire et de l'humanisme.--N.-H. Wessely, le
+Malherbe de la posie hbraque.--_Schir Tifereth_
+ou la Mosiade.--L'action humaniste de Wessely.--David
+Franco Mends et ses drames.--Les autres
+meassfim.--S. Papenheim et l'lgie _les Quatre
+Coupes_.--Le style prcieux.--Les meassfim polonais.--L'influence
+des meassfim.--En Italie et en France.
+lie Halfen Halvy Paris
+
+CHAPITRE III
+
+EN POLOGNE ET EN AUTRICHE.--L'COLE DE GALICIE
+
+Les juifs polonais.--Leur caractre, leur constitution
+sociale et religieuse.--L'autonomie du rgime rabbinique.--La
+terreur des Cosaques et la dcadence des
+coles talmudiques.--La recrudescence du mysticisme
+et la secte des Hassidim.--La Galicie et les rformes
+de Joseph II.--L'humanisme en Galicie.--Les recueils
+littraires.--S.-J. Rapoport et sa carrire. _La science
+du judasme._--L'hglianisme et N. Krochmal. La
+philosophie de la mission spirituelle du peuple juif.--Isaac
+Erter, pote satirique. _Le Voyant de la maison
+d'Isral._--M. Letteris, pote lyrique et traducteur. La
+note sioniste.--L'influence de l'cole galicienne.--Autres
+pays: S. Molder Amsterdam.--Yettelis
+Prague.--S. Levison en Hongrie.--L'cole italienne:
+I.-S. Reggio.--Rachel Morpurgo. Ses posies. _La
+Cithare de Rachel._--S.-D. Luzzato, sa carrire et sa
+philosophie. Le romantisme juif. Atticisme et judasme.
+Son influence.--Aperu gnral.
+
+CHAPITRE IV
+
+L'HUMANISME EN RUSSIE.--LA LITHUANIE
+
+Le pays juif.--Les juifs en Lithuanie et leur caractre
+particulier.--Causes extrieures favorables l'closion
+d'un milieu national juif.--lie de Vilna et l'apoge des
+coles rabbiniques.--La rsistance au mouvement
+mystique et la tolrance des rabbins.--L'humanisme
+allemand Sklow. Premier contact avec les autorits
+russes.--Les guerres napoloniennes et la raction politique.--Vilna,
+la Jrusalem de la Lithuanie.--Les premiers
+humanistes.--L'cole de Vilna.--A.-B. Lebenson,
+le pre de la posie. Pote raisonneur. Pessimisme
+outrance. L'amour de l'hbreu. _Les Chants de la langue
+sacre._ _Emeth we Emonna._--M.-A. Ginzbourg, vulgarisateur.
+Son style raliste.--Le cercle littraire
+d'Odessa. J. Eichenbaum, pote lyrique.--Isaac Ber
+Levenson, l'aptre de l'humanisme en Russie.--Aperu
+gnral.
+
+CHAPITRE V
+
+LE MOUVEMENT ROMANTIQUE.--ABRAHAM MAPOU
+
+La raction politique et ses consquences.--La diffusion
+de la littrature moderne.--Le folklore hbraque et
+son caractre sioniste.--Le romantisme littraire.--C.
+Schulman. Traduction des _Mystres de Paris._ Une
+rvolution littraire. La vulgarisation des sciences et
+le style puriste.--La cration artistique. M.-J. Lebenson.
+La _Destruction de Troie._ Les Chants de la fille de Sion.--Abraham Mapou,
+le rveur du ghetto. _L'Amour de
+Sion_, premier roman original. La rsurrection du pass
+prophtique. L'apothose de l'ancienne Jude. Le _Pch
+de Samarie_.--A.-B. Gottlober.--E. Werbel.--Isral
+Roll.--B. Mandelstam.--Aperu gnral.
+
+CHAPITRE VI
+
+LE MOUVEMENT MANCIPATEUR.--LES RALISTES
+
+L'origine de la presse hbraque.--Son caractre humaniste
+et sa porte.--Sciences et Lettres.--Le libralisme
+russe et son influence.--L'antagonisme entre les
+maskilim et les fanatiques.--La campagne dans la
+presse et le roman raliste.--L'_Hypocrite_ de Mapou.
+Les Tartufes du ghetto.--S.-J. Abramovitz. Les _Pres
+et les Fils_. Le style raliste.
+
+CHAPITRE VII
+
+JUDA L. GORDON.--LA LUTTE CONTRE LE RABBINISME
+
+J.-L. Gordon. Dbuts romantiques. Pomes historiques.
+David et Michal. David et Barsila. Osnath.--Fables.
+Mischl Jhuda.--L'humanisme militant. Autres
+pomes historiques: Dans les profondeurs de la mer.
+_Sdcie en prison._ Patriotisme saillant et haine de la
+tradition religieuse.--Pomes ralistes et polmistes:
+_Kolzo schel Yode_, la femme juive et les rabbins. _Deux
+Joseph ben Simon._ Les aberrations du rgime du
+ghetto.--Les _Petites fables pour les grands enfants_.
+Les _Contes_.--La raction politique et la dception de
+Gordon.--L'antirabbinisme quand mme. Le scepticisme
+de Gordon
+
+CHAPITRE VIII
+
+RFORMATEURS ET CONSERVATEURS.--LES DEUX EXTRMES.
+
+La critique biblique et religieuse en Galicie. Schorr et A.
+Krochmal.--Le ralisme.--La critique littraire.--A.
+Kovner et autres.--M.-L. Lilienblum et les rformes
+religieuses. _Les voles du Talmud. L'union entre la vie et
+la foi. Les Pchs de jeunesse._ L'Odysse d'un rformateur
+militant.--La dception des rformateurs.--Brauds
+et _Hadate wehaham_.--La faillite de l'humanisme.
+--L'absence d'idal. L'utilitarisme.--Les conservateurs
+et le peuple.--Journalisme. Le _Lbanon_. Le
+_Maguid_.--David Gordon.--Michel Pins, l'antagoniste
+de Lilienblum. La foi intgrale. L'optimisme
+national et religieux.--Les extrmes se touchent.
+
+CHAPITRE IX
+
+L'VOLUTION NATIONALE ET PROGRESSIVE. PEREZ SMOLENSKY
+
+P. Smolensky. Sa carrire. Ses dbuts Odessa. Ses
+impressions d'Occident.--Le formalisme religieux
+des rformateurs et le fanatisme des orthodoxes.
+--La fondation du _Schahar_ Vienne.--La parole du
+ghetto. Nationalisme progressif.--Le _Peuple ternel_.
+L'hbreu est la langue nationale du peuple juif.--La
+lacisation de l'idal messianique d'Isral. Son caractre
+politique et moral. Le retour vers la tradition
+prophtique. La prvision de l'antismitisme.--La
+campagne contre l'cole humaniste.--La revanche du
+peuple.
+
+CHAPITRE X
+
+LES COLLABORATEURS DU SCHAHAR
+
+La cration originale.--M. A. Brandstaetter et ses contes.--Mandelkern,
+Levin et autres.--La science et la critique.
+David Cahan. S. Rubin.--L'poque du Schahar.
+A. H. Weiss.--Le style puriste. Friedberg.--Traductions.--Journalisme.
+La revue _Haboker Or_.--Les
+dbuts de Ben-Jeuda.--La jeunesse universitaire et
+Smolensky.
+
+CHAPITRE XI
+
+LES ROMANS DE SMOLENSKY
+
+L'_Errant travers les voies de la vie_. Le miroir du ghetto.
+Spulture d'ne.--Autres romans.--Aperu gnral
+
+CHAPITRE XII
+
+LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION
+
+La rvolution dans l'esprit public.--L'idal sioniste dans
+la vie et dans la littrature.--La mort de Smolensky.
+Temps d'arrt.--Le gnie national et la floraison de la
+littrature contemporaine.--Coup d'oeil sur le dveloppement
+de la littrature contemporaine.--L'hbreu
+parl.--Rsum et conclusion.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Longtemps on a cru l'extinction de l'hbreu en tant que langue
+littraire moderne. Le fait que les juifs des pays occidentaux avaient
+eux-mmes, en dehors de la synagogue, renonc l'usage de leur langue
+nationale n'a pas peu contribu donner du crdit cette prsomption.
+On estimait communment que la langue hbraque avait vcu; elle ne
+relevait plus que du domaine des langues mortes, au mme titre que le
+grec et le latin. Et lorsque de temps en temps quelque nouvel ouvrage en
+hbreu, voire mme une publication priodique, parvenait une
+bibliothque, on les classait systmatiquement ct des traits
+thologiques et rabbiniques sans mme se rendre compte du sujet de ces
+ouvrages. Or, le plus souvent, c'tait tout autre chose que des ouvrages
+de controverse rabbinique.
+
+Il est vrai que parfois tel hbrasant se montrait tonn et merveill
+ la vue d'une traduction hbraque d'un auteur moderne. Mais il en
+restait son tonnement et n'essayait mme pas d'apprcier cette oeuvre
+au point de vue critique et littraire. quoi bon? se disait-il.
+L'hbreu n'est-il pas depuis longtemps une langue morte, et son usage ne
+constitue-t-il pas un anachronisme?--Il ne voyait donc l qu'un travail
+de curiosit, un tour de force littraire, et rien de plus.
+
+La possibilit mme de l'existence d'une littrature moderne en hbreu
+paraissait si trange, si invraisemblable, que dans les cercles les
+mieux informs on ne consentit pas pendant longtemps la prendre au
+srieux. Et peut-tre non sans une apparence de raison.
+
+L'histoire de l'volution de la littrature hbraque moderne, son
+caractre, les conditions extraordinaires au milieu desquelles elle
+s'est dveloppe, son existence mme ont de quoi surprendre tous ceux
+qui ne sont pas au courant des luttes intrieures, des courants d'esprit
+qui ont agit le judasme de l'Est de l'Europe pendant ce dernier
+sicle.
+
+Rpute rabbinique et casuistique, la littrature hbraque moderne
+prsente, au contraire, un caractre nettement rationnel; elle est
+anti-dogmatique, anti-rabbinique. Elle s'est propos pour but d'clairer
+les masses juives restes fidles aux traditions religieuses, et de
+faire pntrer les conceptions de la vie moderne dans le sein des
+communauts.
+
+Le ghetto, qui, depuis la Rvolution franaise, a fourni des combattants
+vaillants, des politiciens, des tribuns, des potes qui participrent
+tous les mouvements contemporains, a aussi donn le jour toute une
+lgion d'hommes d'action, issus du peuple et rests dans le peuple, qui
+livrrent ces mmes batailles--au nom de la libert de conscience et de
+la science--dans le sein mme du judasme traditionnel.
+
+Toute une cole de lettrs humanistes entreprend et poursuit pendant
+plusieurs gnrations avec un zle admirable l'oeuvre de l'mancipation
+des masses juives. L'hbreu devient entre leurs mains un excellent
+instrument de propagande. Grce eux, la langue des prophtes, non
+parle depuis prs de deux mille ans, est porte un degr frappant de
+perfection. Elle se montre pourtant assez souple, assez dveloppe, pour
+traduire toutes les ides modernes.
+
+Et nous assistons la formation d'une littrature sans matres, sans
+protecteurs, sans acadmies ni salons littraires, sans encouragement
+d'aucune nature, entrave au surplus par des obstacles inimaginables,
+depuis les fraudes d'une censure ridicule, jusqu'aux perscutions des
+fanatiques, o seul l'idalisme le plus pur et le plus dsintress
+pouvait se donner carrire et triompher.
+
+Tandis que les juifs mancips de l'occident remplacent l'hbreu par la
+langue de leur pays adoptif, tandis que les rabbins se dfient de tout
+ce qui n'est pas religion et que les Mcnes se refusent protger une
+littrature qui n'a pas droit de cit dans les sphres leves de la
+socit, c'est le _Maskil_ (intellectuel) de la petite province, c'est
+le _Mechaber_ (auteur) polonais vagabond, ddaign et mconnu, souvent
+mme martyr de ses convictions, qui s'acharne maintenir avec honneur
+la tradition littraire hbraque et rester fidle la vritable
+mission de la langue biblique, ds ses origines.
+
+ * * * * *
+
+C'est la reprise de l'ancienne littrature des humbles, des dshrits,
+d'o sortit la Bible; c'est la rptition du phnomne des
+prophtes-tribuns populaires, que nous retrouvons dans l'adaptation
+moderne de la langue hbraque.
+
+Le retour la langue et aux ides du pass glorieux marque une tape
+dcisive dans le chemin agit du peuple juif. Il est le rveil de son
+sentiment national.
+
+ * * * * *
+
+C'est ainsi que l'histoire de la littrature hbraque moderne forme une
+page extrmement instructive de l'histoire du peuple juif. Elle est
+surtout intressante au point de vue de la psychologie sociale de ce
+peuple, et fournit des documents prcieux sur la marche que les ides
+nouvelles ont suivie pour pntrer dans un milieu qui s'est toujours
+montr rfractaire aux courants d'esprit venus du dehors. Cette lutte,
+qui dure depuis plus d'un sicle, de la libre-pense contre la foi
+aveugle, du bon sens contre l'absurdit consacre par l'ge, exalte par
+les souffrances, nous rvle une vie sociale intense, un choc continuel
+d'ides et de sentiments.
+
+ * * * * *
+
+Cette littrature nous montre le spectacle douloureux de potes et
+d'crivains qui constatent avec anxit que la littrature hbraque
+doit disparatre avec eux et qui s'acharnent quand mme la cultiver
+avec toute l'ardeur du dsespoir. Mais ct d'eux nous voyons aussi
+des rveurs optimistes, dignes disciples des prophtes, qui, au milieu
+de la dbcle de tous les biens du pass et de l'effondrement de toutes
+les esprances, demeurent plus que jamais pleins de foi dans l'avenir de
+leur peuple et dans sa rgnration prochaine.
+
+Puis nous assistons aux pripties de la lutte suprme engage au sein
+mme de grandes masses juives que les perturbations de la vie moderne
+ont profondment branles. Une passion ardente pour une vie sociale
+meilleure s'empare de tous les esprits. La conviction que le peuple
+ternel ne peut disparatre semble renatre plus forte que jamais, et
+des tendances nouvelles vers son auto-mancipation agitent ces masses.
+
+L est la vritable littrature du peuple juif. C'est le produit du
+ghetto, c'est le reflet de ses tats d'me, l'expression de sa misre,
+de ses souffrances et aussi de son espoir. Le peuple de la Bible n'est
+certainement pas mort, et c'est dans sa langue propre que nous devons
+chercher le vritable esprit juif, son me nationale.
+
+Ne cherchez pas, dans ces posies lyriques souvent monotones, dans ces
+romans prolixes et didactiques, la perfection de la forme, l'art pur.
+Les auteurs du ghetto ont trop senti, trop souffert, trop subi une vie
+misrable sous un rgime semi-asiatique, semi-moyen-geux, pour
+s'adonner au culte de la forme. Est-ce que le Cantique des cantiques
+est moins un document littraire de premier ordre parce qu'il n'gale
+pas la perfection artistique des drames d'Euripide? L'artiste recherche
+avant tout la forme acheve, et avec raison, mais au philosophe,
+l'crivain social, c'est la marche des ides qui importe surtout.
+
+ * * * * *
+
+Nous n'avons pas, dans cet essai d'histoire littraire, la prtention de
+donner un expos dtaill du dveloppement de la littrature hbraque
+moderne, accompli dans les conditions sociales et politiques les plus
+complexes et dans un milieu social demeur inconnu au grand public. Cela
+nous entranerait trop loin.
+
+Nous n'avons mme pas la possibilit de donner une ide suffisante de
+tous les auteurs dignes d'une mention spciale.
+
+Rien ou presque rien n'a encore t fait pour faciliter notre tche[1].
+
+[Note 1: En effet, nous ne pourrions citer que les excellentes
+monographies de R. Brainin sur Mapou, la vie de Smolensky, etc., celles
+de M. S. Bernfeld sur Rapaport, etc., en hbreu, et un aperu de M.
+Klausner en langue russe. En outre, un article dans la _Revue des
+Revues_, de M. Ludvipol, Paris. Malgr la diversit des coles et des
+milieux que nous traitons pour la premire fois au point de vue de
+l'histoire littraire moderne, le lecteur se persuadera facilement que
+le sujet ne manque ni de cohsion ni d'unit. Il va sans dire que, dans
+ce premier essai d'histoire de l'hbreu moderne, le groupement des
+mouvements et des coles, emprunt par nous aux littratures
+occidentales, ne saurait tre que trs relatif.]
+
+Dans cette tude nous nous proposons seulement de retracer les diverses
+tapes parcourues par cette littrature, de dgager les ides gnrales
+qui ont agi sur elle et d'tudier, dans l'oeuvre des crivains
+reprsentatifs de cette poque, la valeur littraire et sociale de
+leurs crits.
+
+Nous voulons montrer, en un mot, comment, sous l'influence des
+humanistes italiens[2], la posie hbraque s'affranchit de la tradition
+du Moyen-ge, se modernise et sert de modle tout un mouvement de
+renaissance littraire en Allemagne et en Autriche. Dans ces deux pays
+les lettres hbraques s'enrichissent et se perfectionnent sous le
+rapport de la forme aussi bien que du fond, et finalement, grce des
+circonstances favorables, l'hbreu s'impose comme langue littraire et
+nationale aux masses juives de la Pologne et surtout de la Lithuanie.
+
+[Note 2: Surtout de Gloire aux Justes, de M.-H. Luzzato, paru en
+1743, qui nous sert comme point de dpart.]
+
+Dans cette marche vers l'Orient, la littrature hbraque n'a presque
+jamais failli sa mission. Deux courants d'ides, plus ou moins
+distincts, caractrisent cette littrature: d'une part, l'mancipation
+intellectuelle des masses juives tombes dans l'ignorance et, par
+consquent, la lutte contre les prjugs et le dogmatisme rabbinique,
+et, d'autre part, le rveil du sentiment national et de la solidarit
+juive. Ces deux courants d'ides finiront par se fondre dans la
+littrature contemporaine, par la cration du mouvement national juif
+avec ses diverses nuances. Depuis une vingtaine d'annes, par la force
+des vnements, l'mancipation nationale des masses juives s'impose aux
+lettrs. Elle a su rendre la langue hbraque une situation
+prdominante dans toutes les questions vitales qui agitent le Judasme,
+et amener une floraison littraire vraiment significative.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+EN ITALIE.--M.-H. LUZZATO.
+
+
+On ne peut donner le nom de Renaissance, dans le sens prcis du mot, au
+mouvement qui s'est effectu dans la littrature hbraque la fin du
+XVe sicle, pas plus que celui de Dcadence ne convient pour dsigner
+l'poque qui l'a prcd.
+
+Longtemps avant Dante et Boccace, et notamment depuis le Xe sicle,
+les lettres hbraques avaient atteint, principalement en Espagne et
+partiellement aussi en Provence, un degr de dveloppement inconnu aux
+langues europennes du Moyen-ge.
+
+Les perscutions religieuses qui anantirent vers la fin du XIVe et
+du XVe sicle les populations juives de ces deux pays ne russirent
+pas interrompre compltement ces traditions littraires. Les dbris de
+la science et des lettres juives furent transplants par les rfugis
+dans leurs pays d'adoption. Des coles furent fondes de bonne heure aux
+Pays-Bas, en Turquie, en Palestine mme.
+
+Un renouveau littraire n'tait en effet possible qu'en Italie. Partout
+ailleurs, dans les pays arrirs du Nord et de l'Orient, les juifs,
+encore sous le coup des malheurs rcents, s'taient replis sur
+eux-mmes et rfugis dans le plus sombre des mysticismes ou tout au
+moins dans le dogmatisme le plus troit. Grce des conditions
+extrieures plus supportables, les communauts italiennes ont pu
+reprendre la tradition littraire judo-espagnole. Nous y voyons surgir
+des penseurs, des crivains, des potes tels qu'Azarie di Rossi, le
+crateur de la critique historique, Messer Lon, philosophe subtil, lie
+le Grammairien, Lon di Modena, le puissant rationaliste, Joseph del
+Medigo, esprit encyclopdique, les frres potes Francis, qui
+combattirent le mysticisme, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long
+d'numrer[3]. Ceux-ci et les quelques rares crivains de la Turquie et
+des Pays-Bas ont donn un certain clat la littrature hbraque
+pendant tout le XVIe et le XVIIe sicles. Hritiers de la
+tradition espagnole, ils tendent cependant ragir contre l'esprit et
+surtout contre les rgles de la prosodie arabe qui enchanaient la
+posie hbraque. Ils essayent d'introduire des formes littraires et
+des conceptions nouvelles en hbreu.
+
+[Note 3: Pour la plupart de ces crivains, voir Karpeles, dans son
+_Histoire de la Littrature juive_ (dit. franaise chez Leroux, 1901).]
+
+Mais ils russissent peine dans leur tche. La majeure partie de
+lettrs juifs, peu familiarise avec les littratures trangres, devait
+rester en plein Moyen-ge jusqu' une poque beaucoup plus avance.
+Quant aux autres, ils prfraient s'exprimer dans la langue de leur pays
+qui offrait moins de difficults que l'hbreu.
+
+Celui qui devait assumer la lourde tche de rompre les chanes qui
+gnaient l'volution de la langue hbraque dans un sens moderne, et
+devenir ainsi le vritable matre initiateur de la Renaissance hbraque
+fut un juif italien, dou de facults surprenantes.
+
+Mose-Hayim Luzzato naquit en 1707 Padoue. Il tait issu d'une famille
+clbre par les autorits rabbiniques et par les crivains qu'elle avait
+donns au Judasme, tradition laquelle elle n'a pas failli jusqu' nos
+jours.
+
+Une ducation strictement rabbinique, consacre principalement l'tude
+du Talmud sous la direction d'un matre polonais--nous sommes dj une
+poque o les rabbins polonais sont en grande estime--qui l'initie de
+bonne heure aux mystres de la Cabbale; une enfance triste passe dans
+l'air touffant du ghetto, voil quelles furent les premires annes de
+notre pote. Heureusement pour lui que ce ghetto tait un ghetto italien
+d'o les tudes profanes n'taient pas compltement bannies.
+
+ ct des tudes religieuses, l'enfant fait connaissance avec la posie
+hbraque du Moyen-ge et aussi avec la littrature italienne de son
+temps. L est sa supriorit sur les lettrs hbreux des autres pays,
+qui n'avaient subi aucune influence extrieure et taient demeurs
+fidles aux formes et aux ides surannes.
+
+Ds sa jeunesse, il montre des aptitudes remarquables pour la posie.
+l'ge de 17 ans, il compose un drame en vers intitul: Samson et
+Dalila, drame qui ne devait jamais tre imprim. Peu de temps aprs, il
+publie son Art potique, _Leschon Limoudim_[4], ddi son matre
+polonais. Le jeune pote se dcide enfin rompre avec la posie du
+Moyen-ge qui entravait le dveloppement de la langue hbraque. Son
+drame allgorique _Migdal Oz_[5] (La Tour de la Victoire) fut le signal
+de cette rforme. Le style hbraque y rvle une lgance et un clat
+non atteints depuis la Bible. Ce drame, inspir du _Pastor fido_ de
+Guarini, par le souffle potique qui l'anime et par le got artistique
+qui distingue son auteur, est encore trs got des lettrs, malgr ses
+prolixits et l'absence de toute action dramatique.
+
+[Note 4: Mantoue, 1727.]
+
+[Note 5: Le drame, trs lu en manuscrit, n'a paru qu'en 1837,
+Leipzig, par les soins de M. Letteris.]
+
+C'tait alors un monde nouveau que l'auteur venait de rvler par cette
+exaltation de la vie rurale dans une littrature dont les reprsentants
+les plus clairs se refusaient de voir dans le Cantique des cantiques
+autre chose qu'un symbolisme religieux, tel point que toute notion
+relle de la nature avait dgnr chez eux.
+
+ l'instar des pastorales de l'poque, mais peut-tre avec un sentiment
+plus rel, le pote fait l'loge de la vie du berger:
+
+ Qu'il est doux, le sort du jeune berger toujours en tte de ses
+ troupeaux! Il va, il court, joyeux dans sa pauvret, heureux de
+ l'absence de tout souci.
+
+ Pauvre et toujours gai!
+
+ La jeune fille qu'il aime, l'aime, elle aussi; ils jouissent du
+ bonheur, et rien ne vient troubler leur plaisir.
+
+ Point d'obstacles, point de sparation; ils jouissent du bonheur en
+ pleine scurit. Accabl par la fatigue du jour, il s'oublie sur le
+ sein de sa bien aime.
+
+ Pauvre et toujours gai!
+
+Hlas! cet appel une vie plus naturelle, aprs tant de sicles de
+dgnrescence physique et d'avilissement de tout sentiment de la
+nature, ne pouvait pas tre compris ni mme pris au srieux dans un
+milieu auquel l'air, le soleil, le droit mme la vie avait t refus
+ou strictement mesur. L'ouvrage mme, rest manuscrit, n'a pas t
+connu du grand public.
+
+L'oeuvre capitale de Luzzato, celle qui devait exercer une influence
+dcisive sur le dveloppement de la littrature hbraque et rester
+jusqu' nos jours un modle de genre, c'est son autre drame allgorique,
+paru en 1743, qui ouvre une poque nouvelle dans l'histoire de la
+littrature hbraque, l'poque de la _littrature moderne: Layescharim
+Tehilla_[6] (Gloire aux justes). Tout y rvle un matre: l'lgance du
+style prcis et expressif rappelant le plus pur style biblique, les
+images colores et originales, une inspiration potique personnelle, et
+jusqu' la pense, empreinte d'une philosophie profonde, d'un haut sens
+moral, et exempte de toute exagration mystique.
+
+[Note 6: Nouvelle dition, Berlin, 1780, etc.]
+
+Au point de vue de l'art dramatique, la pice ne prsente qu'un intrt
+mdiocre. Le sujet, purement moral et didactique, ne comporte aucune
+tude srieuse de caractres, et, comme dans toutes les pices
+allgoriques, l'action dramatique est faible.
+
+Le thme n'tait pas bien nouveau; en hbreu mme, il avait dj donn
+naissance plusieurs dveloppements littraires. C'est la lutte entre
+la Justice et l'Injustice, entre la Vrit et le Mensonge. Les
+personnages allgoriques qui prennent part l'action sont, d'un ct,
+Yoscher (Probit), aid par Schel (Raison), et Mischpat (Justice), et,
+de l'autre ct, Scheker (Mensonge) et ses auxiliaires: Tarmith
+(Duperie), Dimion (Imagination) et Taava (Passion). Les deux camps
+ennemis se disputent les faveurs de la belle Tehilla (Gloire), fille de
+Hamon (Foule). La lutte tant ingale, l'Imagination et la Passion
+l'emportent sur la Vrit et la Probit. Alors on voit intervenir
+l'invitable Deus _ex machina_, Jhova en la circonstance, et la Justice
+est rtablie.
+
+Ce cadre simple et peu original renferme de trs belles descriptions de
+la nature et surtout des penses sublimes qui font de la pice une des
+perles de la posie hbraque. L'ide dominante de cette oeuvre, c'est la
+glorification de Jhova et l'admiration des merveilles innombrables du
+Crateur.
+
+ Quiconque les cherche les trouve dans chaque tre vivant, dans
+ chaque plante, dans tout ce qui n'est pas anim d'un souffle de
+ vie, dans tout ce qui est sur terre et dans tout ce qui est dans la
+ mer, dans tout ce qui est visible l'oeil humain. Heureux celui qui
+ trouve la science, heureux celui qui lui prte une oreille
+ attentive!
+
+Mais ce crateur n'est pas capricieux; la Raison et la Vrit sont ses
+attributs et clatent dans toutes ses actions. L'humanit se compose
+d'une Foule que se disputent deux forces contraires, la Vrit avec la
+Probit d'un ct, le Mensonge et ses pareils de l'autre, et chacune de
+ses deux forces cherche la dominer et triompher.
+
+La Raison de notre pote n'a rien voir avec la Raison positive des
+rationalistes qui montre le monde dirig par des lois mcaniques et
+immuables; c'est une Raison suprme, obissant des lois morales qui
+chappent notre apprciation. Comment pourrait-il en tre autrement?
+Ne sommes-nous pas le continuel jouet de nos sens qui sont incapables de
+saisir les vrits absolues et qui nous trompent mme sur l'apparence
+des choses?
+
+ Nos yeux ne voient que l'apparence des choses; ne sont-ils pas de
+ chair? Mme pour les choses visibles, le moindre accident suffit
+ nous en donner une interprtation errone, plus forte raison pour
+ les choses inaccessibles nos sens. Regardez le bout de la rame
+ dans l'eau, ne vous parat-il pas allong et tortueux?--et pourtant
+ vous le savez droit.
+
+ Ne vois-tu pas que le coeur humain est une mer sans cesse agite par
+ les luttes de l'esprit et dont les vagues sont dans un perptuel
+ mouvement de flux et de reflux?
+
+ Nous sommes la proie de nos passions; lorsqu'elles changent, nos
+ sensations changent galement. Nous ne voyons que ce que nous
+ voulons voir, nous n'entendons que ce que nous dsirons et
+ imaginons.
+
+Cette ide de la phnomnalit des choses et de l'impuissance de notre
+esprit a fini par jeter notre pote croyant et imbu de la Cabbale dans
+le mysticisme le plus dangereux. Aprs avoir us ses forces dans les
+publications les plus diverses, parmi lesquelles nous relevons une
+excellente imitation des Psaumes, un trait non sans grandeur sur les
+principes de la logique[7], un autre sur la morale et un grand nombre de
+posies et de traits cabalistiques, dont la plupart n'ont jamais t
+publis, son esprit s'exalta; il perdit bientt tout quilibre moral. Un
+jour il alla jusqu' s'imaginer qu'il tait appel jouer le rle du
+Messie. Les Rabbins, qui avaient peur de voir une triste rptition des
+mouvements pseudo-messianiques qui avaient tant boulevers le monde
+juif, lancrent l'excommunication contre lui. Son imitation ingnieuse
+du Zohar, crite en aramen et dont nous ne possdons que des fragments,
+acheva de ruiner sa rputation. Oblig de quitter l'Italie, il vagabonda
+ travers l'Allemagne, puis sjourna Amsterdam. Il eut la satisfaction
+d'tre accueilli en vritable matre par les lettrs de cette importante
+communaut. Il y composa ses dernires oeuvres. Mais il n'y resta pas
+longtemps. Il quitta cette ville pour aller chercher l'inspiration
+divine Safed, en Palestine, foyer clbre de la Cabbale. C'est l
+qu'il mourut, emport par la peste, l'ge de quarante ans.
+
+[Note 7: _Hahigayon_ (La Logique) nouv. dit., Varsovie, 1898. La
+plupart des manuscrits de M.-H. Luzzato n'ont jamais t publis.]
+
+Triste vie d'un pote victime du milieu anormal dans lequel il a vcu et
+qui, dans des conditions plus favorables, aurait pu devenir un matre
+d'une valeur universelle. Son plus grand mrite est d'avoir
+dfinitivement dbarrass l'hbreu des formes et des ides du Moyen-ge
+et de l'avoir rattach aux littratures modernes. Il a lgu la
+postrit un modle de posie classique. Son oeuvre, rpandue dans les
+pays du Nord et de l'Orient, ne tarda pas susciter des imitateurs.
+Mends et Wessely, qui se mirent, l'un Amsterdam et l'autre en
+Allemagne, la tte d'une renaissance littraire, ne sont que les
+disciples et les successeurs du pote italien.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+EN ALLEMAGNE.--LES MEASSFIM.
+
+
+On a justement remarqu que le relvement intellectuel des juifs en
+Allemagne avait devanc leur mancipation politique et sociale.
+Longtemps ferm toute ide venant du dehors et confin dans le domaine
+religieux et dogmatique, le judasme allemand a partag la misre
+matrielle et sociale de celui des pays slaves. Les ides philosophiques
+et tolrantes de la fin du XVIIIe sicle le secouent quelque peu de
+sa torpeur et, mesure qu'elles pntrent dans les communauts, un
+bien-tre plus ou moins assur s'tablit du moins dans les grands
+centres. Le premier contact du ghetto avec les socits claires de
+l'poque a donn l'impulsion tout un mouvement d'mancipation
+intrieure. Des Cercles de Maskilim (intellectuels) se forment
+Berlin, Hambourg et Breslau. Ils taient composs de lettrs initis
+ la civilisation europenne et anims du dsir de faire pntrer la
+lumire de cette civilisation dans les communauts de la province.
+Ceux-ci entrent en lutte contre le fanatisme religieux et les mthodes
+casuistiques qu'ils veulent remplacer par des ides librales et des
+tudes scientifiques. Deux coles, avec le philosophe Mendelssohn et le
+pote Wessely en tte, naissent de ce mouvement, celle des
+_Biouristes_[8] et celle des _Meassfim_[9]. Tandis que les uns dfendent
+le judasme contre les ennemis du dehors et combattent intrieurement
+les prjugs et l'ignorance des Juifs eux-mmes, les autres
+entreprennent de rformer l'ducation de la jeunesse et de faire revivre
+la culture de la langue hbraque. Tous s'accordaient penser que, pour
+relever l'tat moral et social des juifs, il fallait d'abord faire
+disparatre les divergences extrieures qui les sparaient de leurs
+concitoyens. Une traduction nouvelle de la Bible en allemand littraire,
+entreprise par Mendelssohn, devait donner le coup de grce l'usage du
+jargon judo-allemand. D'autre part, le _Biour_ ou commentaire de la
+Bible (d'o le nom de Biouristes donn cette cole), sorti de la
+collaboration d'une pliade de savants et de lettrs, devait faire table
+rase de toute interprtation mystique et allgorique des Livres sacrs
+et introduire la mthode rationnelle et scientifique.
+
+[Note 8: De Biour, commentaire biblique.]
+
+[Note 9: De Meassef, Collecteur.]
+
+L'oeuvre de cette cole a certainement contribu au relvement
+intellectuel de la masse juive ainsi qu' la propagation de la langue
+allemande qui finit par se substituer au jargon judo-allemand. Son
+influence ne s'est pas arrte aux juifs allemands, mais elle s'est
+galement tendue sur les communauts de l'Est de l'Europe.
+
+ * * * * *
+
+En 1785, deux crivains hbreux de Breslau, Isaac Eichel et B. Landau,
+entreprennent, sous les auspices de Mendelssohn et de Wessely, la
+publication d'un recueil priodique intitul _Hameassef_ (le
+Collecteur), d'o le nom de _Meassfim_ donn cette cole. Le Meassef
+poursuivait un but double, la propagation des sciences et des ides
+modernes en hbreu, seule langue accessible aux juifs du ghetto,--et
+l'puration de cette langue dgnre dans les coles rabbiniques. Il
+devait initier ses lecteurs aux exigences sociales et esthtiques de la
+vie moderne et les dbarrasser de leur particularisme sculaire. Le
+Meassef eut aussi le mrite de grouper pour la premire fois sous une
+mme gide les champions de la _Haskala_ (humanisme) de divers pays et
+de servir de trait d'union entre eux.
+
+Au point de vue littraire, le Meassef ne prsente qu'un intrt
+mdiocre. Ses collaborateurs, dnus de got, offraient aux lecteurs des
+imitations des auteurs romantiques allemands d'une valeur contestable.
+Il ne rvla aucun talent nouveau vraiment digne de ce nom. La
+rputation dont jouissaient ses principaux collaborateurs tait
+antrieure son apparition. Ils la devaient surtout la vogue que les
+lettres hbraques avaient acquise grce aux efforts des disciples de
+Luzzato.--C'tait plutt une oeuvre de propagande et de polmique.
+Cependant la lutte contre les prjugs et les rabbins n'y atteint pas
+encore cette pret qui caractrise les poques postrieures.
+
+Les vnements se prcipitrent d'une faon inattendue avec la
+Rvolution franaise, et le Meassef disparut aprs sept ans d'existence,
+non sans avoir apport un appoint l'oeuvre de l'mancipation
+intellectuelle des juifs allemands et la renaissance laque de la
+langue hbraque. Et telle tait l'importance de cette premire
+rencontre de lettrs hbreux qu'elle sut imposer son nom tout le
+mouvement littraire de la seconde moiti du XVIIIe sicle, appel:
+poque des Meassfim.
+
+Deux potes et cinq ou six crivains plus ou moins dignes de ce nom
+dominent cette poque.
+
+ * * * * *
+
+Naphtali Hartwig Wessely, n Hambourg (1725-1805), est considr comme
+le prince des potes de l'poque. Issu d'une famille aise et assez
+claire, il reut une ducation moderne. Esprit ouvert toutes les
+influences nouvelles, il resta nanmoins attach sa croyance et ne
+s'est jamais cart du terrain strictement religieux. Bel esprit, il
+cultiva avec succs la posie et acheva l'oeuvre de la Rforme commence
+par le pote italien sans atteindre pourtant l'originalit et la
+profondeur de ce dernier.
+
+Son chef-d'oeuvre potique est les _Schir Tifereth_ ou la
+Mosiade[10], chant pique en cinq volumes. Ce pome de l'Exode est
+conu d'aprs le modle des pseudo-classiques allemands du temps.
+L'influence de la Messiade de Klopstock est flagrante.
+
+[Note 10: Berlin, 1789.]
+
+La profondeur de la pense, le sentiment artistique et l'imagination
+potique personnelle font dfaut dans cette oeuvre, qui n'est en somme
+qu'une paraphrase oratoire du rcit biblique. Les mmes dfauts se
+retrouvent, d'ailleurs, dans toutes les posies de Wessely. Mais, en
+revanche, il possde un style oratoire d'une allure remarquable, et il
+crit en un hbreu lgant et chti. Cette correction du style trs
+travaill et cette absence mme de temprament potique font de lui le
+Malherbe de la posie hbraque moderne. L'admiration professe pour le
+pote par ses contemporains fut trs grande, et le grand nombre
+d'ditions qu'eut son pome, devenu un livre populaire estim par les
+orthodoxes mmes, tmoignent de l'influence que le pote a exerce sur
+ses coreligionnaires et de l'importance croissante de la langue
+hbraque. Wessely a aussi crit plusieurs ouvrages importants sur la
+philologie juive. Il faut regretter que le style diffus et par trop
+prolixe de sa prose ait empch d'apprcier la valeur scientifique de
+ces crits. Ami et admirateur de Mendelssohn, il participa la
+traduction allemande de la Bible et l'oeuvre des commentateurs.
+
+Son recueil, intitul _Gan-Naoul_ (Jardin ferm), publi Berlin en
+1765 et consacr des questions de grammaire et de philologie, atteste
+les connaissances profondes de l'auteur. Ce qui fait le plus d'honneur
+Wessely, c'est la fermet de son caractre et son amour de la vrit. Il
+le prouve dans son pamphlet, _Dibre Schalom weemeth_, Paroles de paix
+et de vrit, publi Berlin en 1787 l'occasion de l'dit de
+l'empereur Joseph II ordonnant la rforme de l'enseignement juif et la
+fondation des coles modernes. Quoique arriv un ge avanc, il ne
+recula pas devant la crainte d'attirer sur lui le courroux des
+fanatiques, et il se pronona ouvertement en faveur des rformes
+scolaires. Avec une modestie et une douceur remarquables, le vieux pote
+dmontre toute l'urgence de ces rformes et affirme qu'elles ne sont pas
+contraires la foi mosaque et rabbinique. Cet acte courageux lui valut
+l'excommunication de la part des fanatiques. Il lui valut aussi d'tre
+considr comme le personnage le plus considrable de l'cole des
+Meassfim et comme le matre des Maskilim.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les collaborateurs les plus distingus du Meassef, se place aussi
+l'autre pote en titre de l'poque, David Franco Mends (1713-1792), n
+ Amsterdam d'une famille chappe l'inquisition et qui, comme la
+plupart des familles originaires d'Espagne, avait conserv l'usage de la
+langue espagnole. Il fut l'ami et le disciple de Mose-Hayim Luzzato,
+qu'il imita. Si dans l'Europe orientale la langue hbraque prdominait
+dans le ghetto et obligeait tous ceux qui voulaient s'adresser aux
+masses juives avoir recours elle, il n'en tait pas de mme dans les
+pays romans. L, l'hbreu fut peu peu supplant par la langue du pays.
+Mends, qui avait vou un vritable culte aux lettres hbraques, tait
+afflig de les voir si ddaignes par ses coreligionnaires, qui leur
+prfraient la littrature classique franaise. Dans sa prface la
+tragdie _Guemoul Atalia_ (La rcompense d'Athalie), publie Amsterdam
+en 1770, il s'efforce de dmontrer la supriorit de la langue sacre
+sur les langues profanes. En vrit, cette pice, malgr les
+protestations de son auteur, n'est qu'un remaniement assez peu heureux
+de la tragdie de Racine. On y remarque un style pur et classique et
+quelques scnes animes d'une certaine vivacit d'action.
+
+Nous possdons un autre drame historique de Mends, intitul _Judith_,
+publi galement Amsterdam, et dont le mrite n'est pas suprieur
+celui de sa premire tragdie, ainsi que plusieurs tudes biographiques
+sur les savants du Moyen-ge publies dans le Meassef.
+
+Mends n'a certainement pas russi faire concurrence aux modles
+italiens et franais dont il s'inspira. Il n'en fut pas moins approuv
+et admir par les lettrs de son temps, qui voyaient en lui l'hritier
+de Luzzato.
+
+ * * * * *
+
+Nous ne pouvons numrer tous les lettrs et les rudits qui ont, d'une
+faon directe ou non, contribu l'action du Meassef. Contentons-nous
+de citer ceux qui se sont distingus par une certaine originalit
+d'esprit.
+
+C'est Breslau que vcut le rabbin Salomon Papenheim (1776-1814),
+auteur d'une lgie sentimentale _Arba Kossoth_ (Les Quatre Coupes),
+inspire des _Nuits_ de Young, et publie Berlin en 1790. Cette lgie
+est remarquable par le souffle potique personnel de l'auteur. Dans des
+plaintes rappelant Job, et tel un Werther hbreu, il pleure, non pas la
+perte de sa bien-aime--ce qui n'et pas t conforme l'esprit du
+ghetto--mais celle de sa femme et de ses trois enfants. Cette lgie a
+eu la chance de devenir un pome populaire.
+
+Mais cette sentimentalit fade et le style prcieux et outr de notre
+auteur devaient exercer une influence nuisible sur les gnrations
+suivantes. C'tait le tribut accord par la littrature hbraque au mal
+du sicle.
+
+Mentionnons aussi le rdacteur d'une nouvelle srie du Meassef parue
+Dessau en 1809-1811, Salom Hacohen, dont les posies et les articles
+publis dans le Meassef (2e srie) et dans les _Bicour Itim_, et
+surtout le drame historique intitul _Amel et Tirza_[11], empreint d'une
+certaine navet s'accordant bien avec le cadre biblique, ont obtenu un
+grand succs[12].
+
+[Note 11: Redelheim, 1812.]
+
+[Note 12: Un autre crivain de l'poque, Hartwig Derenbourg, dont le
+fils et le petit fils ont continu avec clat la tradition littraire et
+scientifique en France, est l'auteur d'un drame allgorique trs lu:
+_Yoschev Tvel_ (Tous les habitants du monde), publi Offenbach en
+1789.]
+
+Mendelssohn lui-mme, le matre admir et respect de tous, crivait
+fort peu et, il faut l'avouer, assez mal l'hbreu.
+
+Quant aux rdacteurs du Meassef, l'un d'eux, Isaac Eichel (1756-1804),
+se distingua par ses articles polmiques contre les superstitions et
+l'obscurantisme des orthodoxes du ghetto. Eichel est galement l'auteur
+d'une tude biographique sur Mendelssohn, publie Vienne en 1814.
+
+L'autre, Baruch Lindau, publia entre autres un trait des sciences
+naturelles intitul: _Reschith Limoudim_ (lments des Sciences), Brunn,
+1797. Notons aussi le savant professeur de l'Universit d'Upsal, M.
+Levison, qui contribua au succs du Meassef par une srie d'tudes
+scientifiques.
+
+La Pologne, qui avait jusqu'alors fourni des rabbins et des professeurs
+de Talmud, ne tarda pas participer l'oeuvre des Meassfim. Plusieurs
+des collaborateurs polonais du Meassef mritent une mention spciale.
+
+Le spirituel et profond disciple de Kant, Salomon Mamon, n'a publi, en
+dehors de ses travaux d'exgse et de son commentaire ingnieux sur
+Mamonide, rien d'original en hbreu.
+
+Un autre crivain polonais, Salomon Doubno (1735-1813), fut un
+grammairien et un styliste remarquable; il fut aussi un des premiers
+collaborateurs de Mendelssohn l'oeuvre du Biour (commentaire de la
+Bible). Il publia, entra autres, un drame allgorique et des posies
+satiriques dont l'_Hymne l'hypocrisie_ est un modle achev[13].
+
+[Note 13: Cit par M. Taviow dans son Anthologie. Varsovie, 1890.]
+
+Juda ben-Zeeb (1764-1811) publia Berlin une Grammaire hbraque conue
+d'aprs les mthodes modernes: c'est le _Talmud Leschon Ivri_[14]
+(Manuel de la langue hbraque). Par cette oeuvre il a beaucoup contribu
+ la propagation de la linguistique et de la rhtorique parmi les juifs.
+Son Dictionnaire hbreu-allemand et sa version hbraque de Ben Sira
+sont assez connus des hbrasants.
+
+[Note 14: Nouvelle dition. Vilna, 1867.]
+
+Isaac Satonow (1732-1804), Polonais tabli Berlin, est une figure trs
+curieuse par la varit de ses productions ainsi que par l'tranget de
+son esprit.
+
+Dou d'une facult d'assimilation surprenante, il excellait aussi bien
+imiter le style biblique que le style du Moyen-ge. Il maniait aussi
+ingnieusement l'hbreu que l'aramen. Il attribuait tous ses crits
+une provenance antique. Cette fantaisie n'enlve rien l'originalit de
+certains de ses ouvrages. Son anthologie _Mischl Assaf_, en 3 livres,
+attribue par lui au psalmiste[15], figurerait honorablement dans
+n'importe quelle littrature.
+
+[Note 15: Berlin, 1789 et 1792.]
+
+Citons-en quelques _mischl_ ou maximes:
+
+ La vrit jaillit de la recherche, la justice de l'intelligence. Le
+ commencement de la recherche est l'tonnement, son milieu est le
+ discernement, son but la vrit et la justice.
+
+ Le jour de ta naissance tu pleurais et les gens qui t'entouraient
+ s'gayaient; le jour de ta mort c'est toi qui riras et les gens
+ sangloteront autour de toi: sache donc que c'est alors que tu
+ renatras pour jouir en Dieu, et la _matire_[16] ne t'en empchera
+ plus.
+
+ Domine ton esprit afin que les trangers ne dominent point ta
+ chair.
+
+ Les pinces sont faites avec des pinces; le travail est aid par le
+ travail, et la science par la science.--Ne t'imagine point que tout
+ ce qui te parat doux soit galement doux pour tout le monde. Ne le
+ crois pas: nombreuses sont les belles femmes haes par leurs maris,
+ et combien de femmes vilaines en sont aimes!
+
+ Tout tre vivant cesse d'engendrer en vieillissant. Le mensonge,
+ quoique caduc, courtise encore. Plus sa racine vieillit dans la
+ terre, plus il augmente le nombre de ses enfants trompeurs; ses
+ amis se multiplient, et les admirateurs de tout ce qui est vieux
+ concourent ce que son nom ne disparaisse point de la surface de
+ la terre.
+
+[Note 16: Jeu de mots: _Geschem_ veut dire en hbreu: pluie et
+matire.]
+
+En somme, comme nous l'avons dj remarqu, le mouvement littraire
+provoqu par les Meassfim n'a produit rien ou presque rien de durable.
+Les crivains de cette poque ont jou le rle de prcurseurs et de
+prparateurs. Dmolisseurs et rformateurs, ils disparaissent quelques
+exceptions prs, une fois leur besogne termine et l'mancipation
+matresse dans l'Europe occidentale. Et ils ont pu voir le torrent de
+l'mancipation entraner, avec tout le pass, la seule relique qui leur
+ft chre et pour laquelle leur coeur de juif vibrait encore: la langue
+hbraque.
+
+Humanistes passionns l'esprit peu perspicace, ils se laissrent
+blouir par l'apparence des choses modernes et par les promesses de
+lumire et de libert. Ils rompirent avec l'idal de l'affranchissement
+national d'Isral et se placrent ainsi en dehors de la solidarit qui
+unissait dans une mme esprance les grandes masses juives restes
+attaches leur foi et leur peuple.
+
+crivains souvent sans valeur, sans originalit aucune, ils ddaignrent
+trop le milieu juif pour y chercher leur inspiration. Aussi ce ne furent
+pour la plupart que des _imitateurs_, des traducteurs mdiocres de
+Schiller et de Racine. Ils n'ont pas su parler l'me juive ni
+remplacer par un idal nouveau les traditions dfaillantes du pass et
+l'espoir messianique en dcadence. Une gnration entire passera avant
+que le Judasme historique reprenne sa revanche avec la cration de la
+science pure et de la conception de la Mission du peuple juif.
+
+Cependant le mouvement provoqu par les Meassfim eut un trs grand
+retentissement. Pour la premire fois, la tradition rabbinique ptrifie
+par l'ge et l'ignorance est attaque dans la langue sacre mme, au nom
+de la vie et de la science. Pour la premire fois la Haskala, ou
+l'humanisme hbreu, dclare la guerre toutes les choses du pass qui
+entravaient l'volution moderne du Judasme. En vain les Meassfim--sauf
+quelques exceptions--se gardent de toute sortie violente contre les
+principes mme du dogmatisme, en vain leur matre Mendelssohn va jusqu'
+consacrer publiquement ces principes en dpit du bon sens et du judasme
+historique; une brche venait d'tre faite dans le mur du ghetto par la
+lacisation de l'esprit littraire et public, et rien ne pourra plus
+s'opposer la marche des ides nouvelles. Les rabbins de l'poque le
+comprirent fort bien, c'est ce qui explique l'acharnement de leur
+opposition.
+
+C'est depuis cette poque que nous voyons apparatre une classe nouvelle
+dans le ghetto, celle des Maskilim, ou des lettrs laques, avec
+laquelle les rabbins devront, jusqu' nos jours, non seulement compter,
+mais encore partager leur autorit sur le peuple.
+
+Pour ce qui est de la langue hbraque, les Meaasfim russirent la
+purifier et lui rendre la forme biblique. Wessely et Mends ont effac
+les derniers vestiges du Moyen-ge. Un grand nombre de beaux esprits de
+l'poque nous ont laiss des modles du style classique.
+
+Mais ce retour aux manires et au style de la Bible devait faire
+retomber les lettres hbraques dans un excs contraire. Il aboutit la
+cration d'un style pompeux et prcieux, la _Melitza_, qui a laiss dans
+la littrature hbraque des traces indlbiles dont elle se ressent
+jusqu' nos jours. En se posant en gardiens du style biblique pour faire
+face aux rabbinismes qui avaient corrompu l'lgance de la langue, ils
+ne surent garder aucune mesure.
+
+Pour exprimer les choses les plus prosaques et les ides les plus
+simples, ils se servent des mtaphores et des images mmes de la Bible.
+
+C'est cette gageure de purisme qui envahit la littrature hbraque,
+que celle-ci doit sa rputation, immrite d'ailleurs, de n'tre qu'un
+jeu d'esprit et de n'offrir aucune originalit.
+
+ * * * * *
+
+Les lettrs italiens participrent peu au mouvement littraire de la fin
+du XVIIIe sicle. Citons cependant deux d'entre eux. Le premier est
+le pote Ephram Luzzato (1727-1792), dont nous relevons les sonnets
+rotiques d'un style vif et souvent personnel. L'autre est Samuel
+Romanelli, auteur d'un mlodrame trs got par ses contemporains et
+d'un Voyage en Arabie.
+
+ * * * * *
+
+En France, et surtout en Alsace, nous trouvons aussi quelques
+collaborateurs des Meassfim allemands. Ensheim est le plus connu d'entre
+eux.
+
+C'est en France que nous trouvons le seul pote original de cette
+poque, pote qui n'appartient d'ailleurs pas l'cole des Meassfim.
+lie Halphen Halvy de Paris (1760-1822), le grand'pre de M. Ludovic
+Halvy, par son temprament potique et par la richesse de son
+imagination, l'emporte de beaucoup sur les autres potes de son temps.
+Malheureusement, nous ne possdons pas tous les crits de ce pote peu
+fcond, mais le charme de son style personnel et la richesse des images
+potiques tmoignent assez de son talent. On sent que le souffle de la
+Rvolution a pass par l. Son _Hymne la paix_, publi Paris en
+1804, est l'apothose de Napolon dans la personne duquel le pote salue
+la Libert sauve et la Belle France, patrie de la Libert. Un amour
+sans borne pour la France, ce beau pays, ce peuple libre et rtif,
+ayant dans son coeur l'amour de sa patrie et dans sa main l'pe
+vengeresse et une haine de la tyrannie couronne, qui avait fait de ce
+Paradis terrestre un cimetire, caractrisent cette oeuvre unique en son
+genre.
+
+Il exalte le Dictateur non seulement parce qu'il est l'ami de la
+victoire, mais plus encore parce qu'il est en mme temps l'ami de la
+science. Il salue les armes victorieuses, quoique portant la
+destruction et la misre, surtout parce qu'elles portaient aussi le
+drapeau de la science, la civilisation et le progrs.
+
+Ce cri de libert trouva un cho retentissant dans le ghetto des pays
+les plus arrirs mme. La littrature hbraque possde des souvenirs
+curieux qui montrent tout l'espoir que firent natre dans le coeur des
+juifs--dont le caractre concordait peu avec le rgime du despotisme--la
+Rvolution franaise et les conqutes napoloniennes. Ils salurent dans
+de nombreux hymnes et chants publics en hbreu[17] les armes de
+Napolon comme le Messie sauveur.
+
+[Note 17: Pour ne citer que l'ode du clbre rabbin Jacob Mer en
+Alsace, un aeul de la famille du grand-rabbin Zadoc Kahn, une autre
+compose par le grammairien polonais Ben-Zeeb Vienne; enfin, les
+hymnes chants dans les synagogues de Francfort (1807), dans celle de
+Hambourg (1811), etc.]
+
+Mais dj la raction met fin ces esprances irralises, et les Juifs
+retombent dans leur misre sociale. Le heurt des conceptions nouvelles
+ne contribua pas moins produire une fermentation d'ides et de
+tendances dans le ghetto, rveill enfin de son sommeil millnaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+EN POLOGNE ET EN AUTRICHE.--L'COLE DE GALICIE.
+
+
+Nous avons vu les lettrs polonais tablis en Allemagne s'associant
+l'oeuvre des Meassfim. Bientt nous verrons comment ce mouvement
+littraire fut transport en Pologne, o il a produit des effets
+beaucoup plus durables.
+
+Tandis que, dans les pays de l'Occident, l'hbreu tait destin
+disparatre peu peu et faire place la langue du pays, dans les
+pays slaves, au contraire, l'importance de la littrature hbraque
+devait crotre et devenir prdominante. Elle aboutira la formation
+graduelle d'une littrature profane ininterrompue jusqu' nos jours.
+
+Le judasme polonais, isol dans ses destines et dans sa vie politique,
+formait depuis le XVIe sicle la plus grande partie du peuple juif.
+Une organisation politique et religieuse autonome, administre par les
+Rabbins et les reprsentants de la communaut ou du Cahal, une sorte
+d'tat thocratique connu sous le nom de Synode des Quatre Pays (la
+Pologne, la Petite Pologne, la Petite Russie et plus tard la Lithuanie
+avec son synode autonome), rgissait les destines et rglait la vie de
+ces agglomrations de juifs originaires de tous les pays et fusionns en
+un seul bloc. Formant presque tout le Tiers-tat dans un pays trois fois
+plus grand que la France, ils taient, non seulement marchands, mais
+surtout artisans, ouvriers, fermiers mme. Ils constituaient un peuple
+part, distinct des autres. Ce n'taient plus les ghetto troits et les
+petites communauts de l'Occident, mais des provinces entires, avec
+leurs villes et leurs bourgades presque uniquement peuples par des
+juifs. La guerre de Trente ans, qui avait jet un grand nombre de juifs
+allemands en Pologne, acheva de donner une constitution dfinitive cet
+organisme social. Les nouveaux venus prirent rapidement une importance
+prdominante dans les communauts. Ils surent imposer l'usage gnral
+leur idiome allemand et ils poussrent outrance l'tude de la Loi. Les
+coles talmudiques de la Pologne et ses autorits rabbiniques acquirent
+bientt une rputation inconteste dans toute la Diaspora. Mpriss et
+maltraits par les magnats polonais, condamns, grce une immigration
+incessante et aux pauvres ressources du pays, une lutte pre pour la
+vie, ils mettaient toute leur ambition dans l'tude de la Loi et se
+consolaient avec l'espoir messianique. La casuistique la plus insense
+et le dogmatisme le plus sec suffisaient aux besoins intellectuels des
+plus clairs; une pit sans borne, l'observance rigoureuse et
+minutieuse des prescriptions rabbiniques et le culte de traditions et de
+superstitions accumules par le temps, comblaient le vide de l'existence
+pnible des masses. Pour satisfaire leurs exigences de sentiment et de
+coeur, ils avaient les homlies des Maguidim (Prdicateurs), sorte
+d'enseignement populaire fond sur les textes sacrs, agrments de
+contes talmudiques, d'allusions mystiques et de superstitions de tout
+genre.
+
+Une catastrophe terrible, le soulvement des Cosaques de l'Ukraine,
+cota la vie un demi-million de juifs, et la terreur qui s'en suivit
+durant toute la fin du XVIIe et la premire moiti du XVIIIe
+sicle jeta parmi les populations juives des provinces mridionales un
+dsarroi complet. C'est alors que le Hassidisme[18], avec son fatalisme
+oriental, son culte des Zaddikim (Justes), faiseurs de miracles, fait
+son entre et gagne les populations d'une grande partie de la Pologne.
+Un abaissement moral et intellectuel s'en est suivi, concidant avec
+l'poque mme o l'action civilisatrice des Meassfim triomphe en
+Allemagne.
+
+[Note 18: Littralement: les pieux, une secte fonde en Volhynie
+dans la seconde moiti du XVIIIe sicle, dont les adhrents, tout en
+restant fidles la loi rabbinique, opposent la pit, l'exaltation
+mystique et le culte des saints l'tude du talmud et au dogmatisme des
+rabbins.]
+
+Les rformes concernant les juifs, entreprises par l'empereur Joseph II
+dans la partie de la Pologne annexe l'Autriche, et, en tout premier
+lieu, le service militaire obligatoire, portrent un coup terrible ces
+masses ignorantes, rebelles tout changement et n'accordant aucun
+crdit aux promesses d'amliorer leur situation que les autorits leur
+faisaient. Ils furent terroriss par la svrit des mesures prises
+contre eux et, dans leur impuissance lutter contre l'autorit, ils se
+jetrent en masse dans le Hassidisme, qui prchait l'oubli de tout dans
+la solidarit mystique. C'tait l'arrt de tout dveloppement social et
+religieux mme, la superstition s'tablissant en matresse et
+aboutissant la complte dgnrescence de ces populations.
+
+Pour parer au danger de l'envahissement de la nouvelle secte et pour
+clairer, du moins, la partie intellectuelle de ces masses, les lettrs
+juifs de la Pologne reprirent l'oeuvre des Meassfim et se firent les
+champions de la Haskala. Ils secondrent ainsi les efforts du
+gouvernement autrichien. Leur action augmente peu peu en importance,
+et bientt nous voyons se former des coles modernes et des Cercles
+littraires dans la plupart des villes de la Galicie.
+
+Des crivains comme Tobie Feder, l'auteur d'un pamphlet rigoureux contre
+le Hassidisme et de nombreuses publications philologiques, et David
+Samoscz, auteur trs fcond, ouvrent la campagne humaniste dans la
+Pologne russe mme.
+
+Des juifs riches et influents s'associent ce mouvement et
+l'encouragent. Joseph Perl, fondateur d'une cole moderne et de
+plusieurs institutions d'ducation, reprsente le type de ces mcnes
+juifs, amis du progrs[19].
+
+[Note 19: J. Perl est aussi l'auteur anonyme d'une parodie dirige
+contre les Hassidim et intitule _Megall Temirin_ (Rvlateur des
+mystres). La parodie hbraque, qui excelle surtout dans l'adaptation
+du langage talmudique aux usages et aux questions modernes, est un genre
+littraire propre l'hbreu, qui mriterait une tude spciale. Elle a
+pour but de polmiser et de ridiculiser (ainsi l'ouvrage cit), ou bien
+de critiquer les moeurs (le Trait des gens de commerce paru
+Varsovie, le Trait d'Amrique publi New-York, etc.); trs souvent
+elle sait divertir et amuser (Hakundus, Vilna 1827, les nombreuses
+ditions du Trait Pourim).]
+
+Des recueils priodiques scientifiques et littraires succdent au
+Meassef et se multiplient. Aprs le _Bicour Hatim_[20](Les Prmices),
+vient le _Kerem Hmed_[21] (La Vigne dlicieuse), puis le _Osar Nehmad_
+(Le Trsor dlicieux), rdig par Blumenfeld; enfin _Hahalouz_ (le
+Pionnier), fond en 1853 par Erter et Schorr, le spirituel publiciste et
+le rformateur hardi; _Cochb Ishac_ (toiles d'Isaac) rdig par I.
+Stern Vienne (1850-1863), etc., etc. Ces recueils prsentent un
+caractre beaucoup plus srieux que le Meassef. On y trouve gnralement
+plus d'originalit et plus de profondeur scientifique.
+
+[Note 20: Rdig par S. Hacohen, Vienne (1820-1831).]
+
+[Note 21: Rdig par Goldenberg, Tarnopol (1833-1842).]
+
+Pour parler l'esprit de lettrs polonais, tous imbus de fortes tudes
+rabbiniques, les petits jeux d'esprit nafs et les amusettes en style
+prcieux ne suffisaient plus; c'est leurs raisons, leurs
+convictions, leur constant besoin d'occupations spirituelles qu'il
+fallait s'adresser. Pour dtourner ces esprits du plus absurde des
+mysticismes, il fallait leur proposer un idal nouveau capable de parler
+ leur sentiment, leur coeur, avide de consolation, et que l'tude de
+la Loi--qui nourrissait tout ce qui pensait et tudiait dans le
+ghetto--ne satisfaisait plus entirement.
+
+Deux hommes, les plus minents parmi les humanistes juifs de la Pologne
+autrichienne, ont su rpondre cet tat d'me et consolider ainsi le
+mouvement littraire inaugur en Allemagne. Le rabbin Salomon Jhuda
+Rapoport, crateur de la Science du Judasme, destine remplacer la
+scolastique rabbinique, et le philosophe Nahman Krochmal, le promoteur
+de l'ide de la Mission du peuple juif, qui devait se substituer
+l'idal mystique et religieux.
+
+ * * * * *
+
+Salomon Jhuda Rapoport (1790-1867), surnomm le pre de la Science du
+Judasme, naquit Lemberg, d'une famille rabbinique. Il fit des tudes
+purement rabbiniques. Mais son esprit veill sut profiter de l'occasion
+qui lui donna la possibilit d'apprendre la langue franaise d'abord,
+puis l'allemand. L'influence du philosophe Krochmal, dont il fit la
+connaissance, dtermina sa carrire littraire et scientifique. En 1814,
+il publia, Lemberg, une description en hbreu de la ville de Paris et
+de l'le d'Elbe, rpondant ainsi la curiosit gnrale que les
+vnements de l'poque avaient souleve dans le ghetto polonais.
+l'instar de Mends, dont il subit l'influence, il publia plus tard une
+traduction d'_Esther_ de Racine[22] et d'un certain nombre de posies
+de Schiller. Mais il ne s'arrta pas l. L'tude approfondie qu'il fit
+des savants et potes juifs du Moyen-ge tourna son esprit vers les
+recherches historiques. Il publia dans le _Bicour Hatim_ et dans le
+_Kerem Hmed_ une srie d'tudes biographiques et littraires dans
+lesquelles il fit preuve d'un grand sens critique et d'un profond
+jugement. Son style sobre et prcis n'a pas t dpass. Ces tudes
+donnrent une nouvelle direction aux esprits curieux de l'poque; Jost,
+Zunz, S.-D. Luzzato s'attachrent approfondir le Judasme du
+Moyen-ge. Une nouvelle science, la _Science du Judasme_, en fut le
+rsultat.
+
+[Note 22: _Bicour Hatim_, 1825.]
+
+Rapoport publia aussi un pamphlet contre les Hassidim et leurs rabbins
+thaumaturges, et divers articles sur la ncessit de propager la science
+et la civilisation parmi les juifs. Il s'attira de la sorte la haine des
+fanatiques. Nomm rabbin Tarnopol, grce l'initiative du mcne
+Perl, les menes des Hassidim le forcrent quitter cette ville. Il
+partit pour Prague et devint rabbin de cette communaut importante, o
+il finit ses jours.
+
+lve et successeur des Meassfim allemands, Rapoport a hrit d'eux la
+conviction, qui accompagne le Maskil hbreu, que seules la science et la
+civilisation modernes pouvaient relever le niveau intellectuel et la
+situation politique de ses coreligionnaires. Il a combattu toute sa vie
+en faveur de la Haskala. Il aima la science de la faon la plus
+dsintresse, et non comme un instrument devant servir l'mancipation
+politique des juifs. Il comprit que l'oeuvre de l'assimilation inaugure
+en Occident tait irralisable et inutile mme en Orient et il ne se
+bera point de vaines illusions. Il s'acharna surtout contre les
+rformes religieuses dans le judasme qu'il croyait destines diviser
+le peuple et semer le dsaccord et l'indiffrence l'gard des
+institutions nationales. Sa campagne contre Schorr, le rdacteur du
+Halouz, et J. Mises, et surtout son pamphlet _Tochahath Meguilla_
+(Message de reproche), paru Francfort en 1846, en tmoignent
+suffisamment. Aux esprits hsitants qui ne croyaient plus l'avenir du
+Judasme, Rapoport rpond, dans sa prface Esther: L'amour de ma
+nation est la pierre angulaire de mon existence. Seul cet amour est en
+tat de consolider ma foi, car le sentiment national juif et sa religion
+sont troitement lis ensemble. Et non seulement ce sentiment national
+et cette religion ne se conoivent pas l'un sans l'autre, mais un
+troisime facteur vient se joindre aux deux premiers au point de ne plus
+faire avec eux qu'un seul tout, c'est la Terre-Sainte!
+
+Le dsir d'expliquer d'une faon rationnelle cet amour pour l'antique
+patrie des juifs, lui suggra, bien avant Buckle et Lazarus, la thorie
+de l'influence du climat sur la psychologie des peuples. Dans son tude
+sur Rabbi Hananel (_Bicour Hatim_, 1832), il explique les traits
+psychologiques du peuple juif par le fait qu'il habitait un pays tempr
+situ entre l'Asie et l'Afrique. De l vient l'quilibre entre le
+sentiment et la raison qui caractrise ce peuple. Dans des conditions
+favorables et sans la conqute romaine, les juifs auraient atteint
+l'apoge de cet quilibre, et ils seraient devenus le peuple modle.
+Voil pourquoi la Palestine, patrie politique et morale des juifs, seul
+pays o leur gnie pouvait librement se dvelopper, est si profondment
+attache aux destines d'Isral et si chre tout coeur juif. Mais mme
+en exil, dans les tnbres du Moyen-ge, les juifs taient les seuls
+porteurs de la lumire et de la science. Rapoport s'efforce de le
+dmontrer dans ses travaux sur les savants du Moyen-ge et dans son
+Encyclopdie talmudique: _Erech Millin_[23], malheureusement reste
+inacheve.
+
+[Note 23: Prague, 1852.]
+
+On voit par l de quelle faon le rabbin Rapoport, qui est all jusqu'
+inaugurer la critique biblique en hbreu, s'est efforc de concilier la
+raison d'un esprit moderne avec la foi et l'espoir messianique d'un
+rabbin orthodoxe.
+
+ * * * * *
+
+Il est significatif de remarquer que la Science du Judasme, cet idal
+qui devait remplacer l'tude sche de la Loi et combler le vide laiss
+dans les esprits par les vnements modernes, mane d'un milieu
+polonais, du coeur mme du rabbinisme, dont elle n'est d'ailleurs qu'une
+transformation moderne et rationnelle.
+
+Mais cette science nouvelle, fonde sur l'tude du pass glorieux
+d'Isral et accueillie chaleureusement par l'lite cultive en Occident,
+ne pouvait pas satisfaire entirement les pauvres lettrs polonais.
+Ceux-ci, vivant dans un milieu purement juif et ne pouvant se bercer de
+l'illusion d'une assimilation imminente avec les populations voisines,
+dont tout, depuis la conception morale jusqu'aux conditions politiques,
+les sparait, s'taient rsigns une sorte de Messianisme mystique.
+Cependant l'explication mystique de l'existence du judasme ne leur
+suffisait plus. Ils auraient voulu trouver dans la raison mme un point
+d'appui pour justifier la permanence du judasme et son avenir. Les
+raisons mises en avant par Mamonide et Jhuda Halvi ne rpondaient
+plus leur tat d'me de modernes.
+
+Il fallut qu'un philosophe, appuy sur l'autorit de la science, vint
+rsoudre ce problme de la raison d'tre du peuple juif et de sa
+vocation propre. Ce philosophe, qui a mis la conception de la mission
+du peuple juif, est, lui aussi, originaire de la Galicie, de la ville
+de Brody. Son nom est Nahman Krochmal (1785-1840).
+
+Son oeuvre capitale, publie aprs sa mort par les soins de Zunz: _Mor
+Nebouch Hozeman_, le Guide des gars du temps, est le produit
+philosophique le plus original de l'hbreu moderne. Krochmal a men la
+triste existence du savant polonais, exempte de plaisirs et remplie de
+privations et de souffrances. Il a consacr tout son temps la science
+juive, mais il a vcu trop modeste et n'a rien publi pendant sa vie.
+Habitant une petite localit qu'il n'a jamais quitte, cause de
+l'tat prcaire de sa sant, sa maison tait devenue un vritable foyer
+de science. Des jeunes gens avides de savoir accouraient de toutes parts
+pour suivre l'enseignement du Matre. Cette influence, qu'il exera
+pendant sa vie, s'affermit d'une faon dfinitive aprs sa mort par la
+publication de son _Guide des gars du Temps_, paru Lemberg en 1851.
+
+Ces tudes, non acheves pour la plupart, forment un livre trs curieux.
+Nous regrettons de ne pouvoir en prsenter qu'un expos sommaire et de
+n'indiquer que les ides principales.
+
+Le besoin de donner une explication philosophique de l'existence divine
+a pouss Hegel mettre l'axiome que la raison seule forme la ralit
+des choses et que la vrit absolue se trouve dans l'unit du subjectif
+et de l'objectif, correspondant, le premier, l'tat concret de chaque
+tre, c'est--dire la _matire_, qui forme sa _raison relle_,--et le
+second son tat abstrait, c'est--dire l'_ide_, qui forme sa
+_raison absolue_.
+
+C'est en se fondant sur cet axiome de la raison relle et de la raison
+absolue de Hegel, que Krochmal difie son ingnieux systme de la
+philosophie de l'histoire juive. Il est le premier savant juif pour
+lequel le judasme ne forme pas une entit distincte et part, mais une
+partie de la civilisation universelle. Ayant des liens communs qui le
+rattachent au monde civilis tout entier, le judasme s'en distingue
+cependant par des qualits qui lui sont propres. En mme temps qu'il
+mne l'existence indpendante d'un organisme national semblable tous
+les autres, il aspire aussi une reprsentation _spirituelle absolue_
+et, par consquent, l'universalisme. De ce double aspect que nous
+prsente le peuple juif, il rsulte que, tandis que la _nationalit
+juive_ forme l'_lment propre_ ce peuple, sa civilisation, son
+intellect sont _universels_ et se dtachent de sa vie nationale propre.
+Voil pourquoi cette civilisation est essentiellement spirituelle,
+idale, et tend au perfectionnement de l'humanit tout entire. Notre
+philosophe arrive, par suite, aux trois conclusions suivantes:
+
+1 Le peuple juif est comme le phnix qui ressuscite sans cesse de ses
+cendres. Il runit en lui les trois units de la triade de Hegel:
+l'ide, l'objet et l'intelligence. Cette rsurrection du peuple juif se
+fait toujours suivant une progression ascendante qui aspire au
+_spirituel absolu_. D'abord organisme politique, il devient bientt
+dogmatique religieux, pour se transformer ensuite en tat spirituel.
+Krochmal--il ne fait que le sous-entendre--ne voit dans la religion
+qu'un phnomne passager de l'histoire du peuple juif, comme l'avait t
+son existence politique.
+
+2 Le peuple juif prsente un double aspect, il est national dans son
+_particularisme_, ou dans son aspect concret, et _universel_ dans son
+spiritualisme. Le gnie national de tous les autres peuples de
+l'antiquit tait troitement particulier, c'est pourquoi ils ont tous
+succomb. Seuls les prophtes juifs ont conu le spirituel absolu et
+universel et la vrit morale, de l vient que le peuple juif subsiste.
+
+3 Krochmal admet, avec Hegel[24], que les rsultantes du dveloppement
+historique d'un peuple forment la quintessence de son existence.
+Seulement il ne croit pas que l'essentiel dans l'existence d'un peuple
+soit la _rsultante_; le processus de l'volution historique en soi est
+une raison suffisante de cette existence. Esprit plus rationnel que
+Hegel, il vite ainsi la contradiction qui rsulte de la dfinition
+mystique de l'existence donne par Hegel.
+
+[Note 24: Voir Ch. XVI et autres. Voir aussi l'Histoire de la
+Thologie juive de M. Bernfeld et la thse de M. Landau: _Die Bibel und
+der Hegelianiamus_.]
+
+Pour le mtaphysicien allemand, l'existence, c'est l'intervalle qui
+spare l'tre du nant ou le _devenir_. Krochmal limine simplement
+cette ide plus ou moins matrielle de l'_intervalle_. Il substitue les
+effets moraux produits _pendant_ le cours de l'action historique
+l'ide des effets postrieurs cette action, ou rsultantes. La manire
+plus ou moins matrielle d'aprs laquelle volue l'action historique,
+remplace chez lui l'ide du _devenir_ comme intermdiaire
+incomprhensible entre la _raison relle et la raison absolue_.
+
+Appuy sur ces axiomes, Krochmal lucide, une poque o la psychologie
+des peuples et la sociologie taient encore en germe, les phnomnes de
+l'histoire juive et ceux de l'volution religieuse et spirituelle de
+l'humanit, avec une originalit et une profondeur de pense
+remarquables.
+
+Que l'on s'imagine l'effet produit par ces ides sur l'esprit des
+lettrs polonais affranchis du dogmatisme et des esprances mystiques,
+mais hsitant et cherchant leur raison d'tre mme de juifs. C'tait,
+fonde sur la science moderne, l'explication de cette raison d'tre qui
+venait de leur tre rvle, la satisfaction de leur amour-propre
+national.
+
+Krochmal a ouvert ainsi la voie aux esprits chercheurs des gnrations
+futures. Ils difieront leurs conceptions du peuple juif sur les ides
+du Matre, A. Mapou, le crateur du roman historique en hbreu,
+s'inspirera du Guide[25], et, de nos jours, le publiciste de talent
+Ahad Haam s'emparera de quelques-unes des ides de Krochmal, notamment
+sur l'importance du _facteur spirituel_ dans l'existence du peuple juif.
+
+[Note 25: A. Brainin dans sa vie de Mapou. Varsovie, 1900, p. 64.]
+
+ * * * * *
+
+ ct de ces deux matres, toute une cole de jeunes crivains a
+contribu faire la fortune de l'hbreu en Galicie. Tous les genres
+littraires et scientifiques furent cultivs avec plus ou moins
+d'originalit.
+
+ * * * * *
+
+Mais bientt le temps ne sera plus aux tudes sereines de la pense et
+de la science du pass. L'envahissement triomphant du Hassidisme, aprs
+avoir conquis toute la Pologne russe, menaait d'anantir tout ce qui
+pensait et raisonnait encore au moment mme o le souffle puissant du
+_Kultur-kampf_ branlait les portes du ghetto polonais. Nous avons vu
+Rapoport luttant contre le Hassidisme dans son pamphlet spirituel. Nous
+verrons maintenant un pote satirique de grand talent livrer une
+bataille sans merci aux partisans du Hassidisme et des domaines des
+tnbres.
+
+Isaac Erter, de Przemysl (1792-1841), tait l'ami et le disciple de
+Krochmal. Enfant prodigue, sa premire enfance a t absorbe par
+l'tude de la loi. l'ge de 13 ans, son pre le marie une jeune
+fille de 18 ans, qu'il vit pour la premire fois le jour de son mariage
+et qui mourut peu aprs. Erter reprend ses tudes rabbiniques, puis il
+se remarie. Une heureuse rencontre avec un Maskil le dtermine tudier
+la grammaire hbraque et devenir l'adepte de la Haskala. Il entre en
+relations avec Rapoport et Krochmal. Encourag par ces derniers, il
+publie son premier essai satirique contre le Hassidisme, qui eut un
+grand retentissement. Perscut par les fanatiques, il ne peut continuer
+ exercer sa profession de professeur d'hbreu et, oblig de quitter sa
+ville natale, il s'en va Brody, o il est accueilli avec empressement
+par le cercle des Maskilim. L, il mne une existence trs dure. Sa
+femme, courageuse et intelligente, le soutient et le pousse faire des
+tudes srieuses. l'ge de 33 ans, il part, va tudier la mdecine
+Pest et, cinq ans aprs, il revient Brody avec le diplme de docteur
+en mdecine. Dsormais il pourra mener une vie indpendante et mener la
+bonne guerre contre l'obscurantisme et le mysticisme. Il publia dans les
+recueils de l'poque de nombreux articles qui furent runis aprs sa
+mort en un seul volume et publis sous le nom de _Hazof-le-beth-Israel_
+(Le Voyant de la maison d'Isral), par les soins du pote Letteris[26].
+
+[Note 26: Nouv. dition, Varsovie, 1890.]
+
+Erter est un pote satirique et un critique de moeurs de premier ordre.
+Pour la vivacit de son style mordant et lgant la fois, il peut tre
+compar ses deux contemporains Heine et Boerne. Il prsente plus d'une
+attache commune avec ces deux potes. Plus srieux et plus convaincu que
+le premier, il poursuit dans ses satires un but bien dtermin. Son rire
+est ml de larmes, et, s'il mord, c'est pour corriger. Plus original et
+plus pote que Boerne, sa pense est nette et tranchante, et la
+prciosit du style n'y nuit pas. Sans parti-pris et sans passion, avec
+une fine ironie, il sait railler les Hassidim, leurs superstitions
+nfastes et leur culte de l'anglologie et de la dmonologie. Il
+critique l'ignorance et l'troitesse d'esprit des rabbins, et flagelle
+la vanit mesquine des reprsentants des communauts.
+
+Anim du dsir de faire pntrer la vrit et la civilisation parmi ses
+coreligionnaires, il ne s'attaque pas seulement aux fanatiques, mais il
+ne craint pas de dire leur fait aux _modernes_ du ghetto, aux
+intellectuels diplms, qui ne cherchent que leur profit et
+n'entreprennent rien pour le bien du peuple. Autant d'articles qu'il a
+publis, autant de flches lances au coeur mme de ce rgime arrir.
+C'est la premire fois qu'un pote hbreu osait taler, dans une srie
+de tableaux saisissants, tous les maux sociaux qui rongeaient ces
+milieux tranges, pleins de contradictions et de navet. la faon de
+Cervants, c'est par le ridicule qu'il tue le rabbin et qu'il assassine
+le mystique.
+
+Erter doit tre plac au premier rang parmi les champions de la
+civilisation chez les juifs.
+
+La Galicie a galement donn le jour un pote lyrique fort distingu.
+Mer Halvi Letteris (1807-1871) tait un savant philologue, mais il
+excella surtout dans la posie. Lui aussi, il dbuta dans les lettres
+par une traduction exacte et fort belle des pices bibliques de Racine.
+crivain fcond, son activit s'exera sur tous les genres littraires.
+Nous possdons de lui une trentaine de volumes, tant en prose qu'en
+vers[27]. Son remaniement hbraque de _Faust_, paru Vienne, est un
+chef-d'oeuvre de style, et lui a valu une renomme clatante. Seulement,
+en voulant demeurer sur un terrain purement juif, Letteris s'est permis
+de mettre la place du hros de Goethe un docteur gnostique, Elischa
+ben Abouja, surnomm Acher dans le Talmud. Ce remaniement dans le rle
+principal de la pice en entrana beaucoup d'autres, qui sont loin
+d'tre l'avantage de la version hbraque.
+
+[Note 27: Le recueil de ses posies, paru Vienne, est intitul:
+_Tophs Kinor Wougab_ (Matre de la lyre et de la cythare.)]
+
+La prose de Letteris est lourde; elle manque de grce et de naturel,
+qualit que nous trouvons cependant chez la plupart de ses contemporains
+en Russie. Approuvons-le nanmoins de n'avoir jamais voulu sacrifier la
+nettet de la pense l'lgance du style, comme tant d'autres.
+
+En revanche les qualits de sa posie sont incontestables au point de
+vue du style et de la facture des vers. C'est un classique, et ses
+nombreuses traductions des potes modernes montrent avec quelle facilit
+l'hbreu antique se laisse manier par les mains des matres. Ces
+qualits du style mises part, on est oblig de reconnatre que le
+souffle potique personnel et le don d'imagination faisaient
+gnralement dfaut notre pote. Ses posies les plus originales ne
+sont que des imitations des romantiques.
+
+Un charme naf est rpandu dans certaines de ses posies, surtout dans
+celles o il laisse pleurer son coeur de juif. Ses posies sionistes sont
+les plus parfaites en ce sens, et l'une d'elles--la meilleure que sa
+lyre ait produite--a t consacre universellement comme _chant
+national_. Elle est intitule La Colombe plaintive (_Iona Homiah_). La
+colombe symbolise le peuple d'Isral. Dj les prophtes se sont servis
+de ce symbole, et c'est par les plaintes de la colombe qu'il fait
+entendre les dolances du peuple juif depuis qu'il a t chass de son
+pays natal et abandonn par son Dieu.
+
+ Hlas, que je suis afflige depuis que, rejete du rocher qui m'a
+ abrite, je mne une vie errante et vagabonde. Autour de moi
+ l'orage clate, seule et abandonne je cherche un abri dans les
+ branches touffues de la fort. Mon ami m'a abandonne, il s'est
+ courrouc contre moi parce que je me suis laiss sduire par les
+ trangers. Depuis, sans rpit, mes ennemis me harclent et me
+ poursuivent. Depuis que mon ador a disparu, mes yeux ne tarissent
+ pas de larmes; sans toi, ma gloire, quoi me sert la vie? Mieux
+ vaut habiter la tombe que d'errer travers le monde. La mort
+ n'est-elle pas soeur du malheur?
+
+ L, deux oiseaux se becquettent et savourent la douceur de leur
+ amour. Ils ont trouv un abri tranquille entre les branches des
+ arbres, entour de verts oliviers et de couronnes de fleurs. Seule,
+ moi, exile, je ne trouve point d'abri. Le nid de mon rocher est
+ entour d'une haie impntrable d'pines. Les fauves mmes vivent
+ chacun avec leur femelle; seule parmi les vivants, pauvre colombe
+ afflige, je vis solitaire.
+
+ Ceux qui se gorgent du sang des innocents vivent eux aussi en
+ famille; ils ont un nid tranquille; seuls, les pauvres et les
+ honntes sont privs d'espoir.
+
+ Reviens donc, toi, souffle de ma vie, reviens, mon unique
+ consolation! N'entends-tu pas ma plainte amre?
+
+ Aie piti de moi, rends-moi ton amour, conduis-moi vers mon nid,
+ vers mon rocher, et je m'abriterai sous tes ailes.
+
+ --C'est ainsi que, dans la nuit silencieuse, lorsque toute la terre
+ tait plonge dans une srnit divine, mes oreilles ourent les
+ plaintes de la colombe.
+
+ Et, chaque fois que mon oreille entend une colombe plaintive, mon
+ coeur est profondment branl par les pleurs de mon peuple.
+
+Un grand nombre d'crivains et de traducteurs ont encore illustr cette
+poque. S. Bloch, auteur d'une gographie universelle et d'une
+description de la Palestine, crites dans un style oratoire, est le plus
+important d'entre eux.
+
+Juda Mises combattit, dans ses ouvrages, _Techunath Harabanim_
+(Caractristique des rabbins) et _Kineath Haemeth_ (Le zle de la
+vrit), la tradition rabbinique et les autorits du Moyen-ge. Son
+rationalisme surann lui attira des reproches svres de la part de
+Rapoport. Il n'en a pas moins suscit une polmique digne d'attention et
+fconde par ses suites.
+
+L s'arrte la prpondrance des littrateurs polonais, autrichiens. Le
+centre de l'activit littraire sera dfinitivement transporte en
+Russie. Le Hassidisme aura bientt envahi et conquis toute la Galicie,
+et la littrature hbraque, confine dans quelques cercles troits, n'y
+retrouvera plus jamais sa floraison premire.
+
+ * * * * *
+
+Si le centre du mouvement littraire hbraque tait en Galicie pendant
+toute la premire moiti du XIXe sicle, il ne faut pas croire que
+les lettrs juifs des autres pays n'y participassent point. Presque dans
+tous les pays slaves aussi bien que dans l'Occident, en Allemagne, en
+Hollande et surtout en Italie, l'hbreu est cultiv par des savants et
+des lettrs de mrite. Zunz, Geiger, Jellinek et Frnkel ont publi
+quelques-uns de leurs travaux en hbreu.
+
+ Amsterdam, parmi toute une cole de lettrs, nous relevons le nom du
+pote et savant Samuel Molder (1789-1862). diteur de plusieurs recueils
+littraires, il nous a laiss, en dehors de ses remarquables tudes sur
+l'histoire, des posies qui taient trs gotes par ses contemporains,
+et publies pour la plupart dans le recueil _Bicoure Toeleth_ (Prmices
+Utiles), qu'il rdigea Amsterdam en 1820.
+
+Un conte talmudique sur la sduction de la femme du docteur Mer, la
+clbre Beruria, lui fournit le sujet d'un excellent pome sur la
+lgret de la femme[28].
+
+[Note 28: _Beruria_, nouv. d., Amsterdam. 1859]
+
+Parmi les collaborateurs des recueils priodiques publis en Galicie,
+citons aussi Juda L. Ytelis de Prague (1773-1838), dont les pigrammes
+peuvent servir de modles du genre[29]. Nous en empruntons un:
+
+ TIRZA
+
+ Elle est belle comme la lune, splendide comme le soleil; tout en
+ elle ressemble aux deux astres: La jeune femme prodigue ses
+ libralits tout le monde, et, comme les deux astres, elle domine
+ le jour et la nuit[30].
+
+[Note 29: _Bene Hanourim_ (La Jeunesse). Prague, 1821.]
+
+[Note 30: Ytelis est galement l'auteur de pamphlets dirigs contre
+le Hassidisme. En mme temps que Vienne et Brody, Prague avait t
+cette poque un foyer de lettrs, parmi lesquels nous citerons encore
+Gabriel Sdfeld, le pre du clbre Max Nordau, et l'auteur d'un drame
+et d'un ouvrage d'exgse paru en 1850.]
+
+La Hongrie, dont les juifs avaient les mmes moeurs et les mmes
+tendances que ceux de la Pologne, a donn le jour un pote de valeur.
+Salomon Levison de Moor (1789-1822) a vcu dans un milieu orthodoxe et a
+connu tous les obstacles moraux et matriels. Il sut en triompher et
+devenir un trs srieux savant et un pote de mrite. En dehors de ses
+tudes historiques crites en allemand, il a compos en hbreu une
+excellente gographie de la Palestine sous le titre de _Mehkere Erez_,
+parue Vienne en 1819.
+
+Son trait potique, _Melizath Yeschurun_ (La Rhtorique Juive), paru
+galement Vienne, en 1846, est un chef-d'oeuvre de rhtorique et de
+posie.
+
+Son pome, que prcde cet ouvrage, intitul L'loquence potique ou
+l'apothose de la posie et des belles lettres, est un des meilleurs qui
+aient t crits en hbreu. Le pote y fait preuve d'une imagination
+riche; ses images sont nettes et prcises et le style est d'une allure
+classique remarquable. Un amour malheureux mit fin aux jours de ce pote
+avant la complte closion de son gnie.
+
+ * * * * *
+
+Tout ce mouvement littraire de la premire moiti du XIXe sicle n'a
+pas russi s'imposer aux grandes masses et crer une littrature
+nationale un peu originale. Les Maskilim galiciens ont commis la mme
+erreur que leurs prdcesseurs allemands. En se faisant les champions de
+l'humanisme en Pologne, dans un milieu foncirement religieux et que les
+conceptions modernes avaient peine effleur, ils ont attach trop
+d'importance aux arguments de la raison et ne se sont que rarement
+adresss au sentiment de leurs coreligionnaires. Ils se sont flatts de
+pouvoir convaincre par la seule vertu d'un raisonnement positif ces
+masses imbues de mysticisme, crases par le double joug de la religion
+et d'une condition sociale infrieure, et que seul l'idal messianique
+d'un avenir glorieux soutenait. Quoi d'tonnant alors si l'humanisme
+galicien n'est jamais sorti des cercles restreints des lettrs pour
+devenir un mouvement populaire? Ni la profondeur de penseurs comme
+Rapoport et Krochmal, ni la critique mordante d'un Erter, ni le lyrisme
+sioniste de Letteris n'eurent assez de puissance pour barrer la route au
+Hassidisme et pour l'empcher d'accomplir son oeuvre d'obscurantisme.
+C'est peine s'ils ont pu entamer les esprits les plus indpendants
+parmi les jeunes rabbins. Mais ceux-ci aussi, dans la crainte d'une
+dcadence religieuse dj manifeste en Allemagne, se dclareront
+adversaires acharns de toute propagation de la littrature hbraque
+profane[31]. L'tat de littrateur hbreu deviendra de plus en plus
+pnible en Pologne et le nombre des publications diminuera
+considrablement. Nous verrons apparatre le type du Mehaber, auteur
+vagabond, vendant lui-mme ses crits et les imposant presque aux
+acheteurs. Cela nous renseigne suffisamment sur l'tat de cette
+littrature naissante.
+
+[Note 31: L'exemple du savant ami de Rapoport, J.G. Bick (cit par
+Bernfeld dans sa vie de S.-J. R., p. 13), qui quitta le camp humaniste
+o son sentiment juif ne trouva aucune satisfaction, pour se convertir
+au Hassidisme, n'est pas unique.]
+
+ * * * * *
+
+Qui sait si l'oeuvre des Maskilim galiciens n'tait pas condamne
+rester strile et ne jamais mouvoir la masse juive, sans l'arrive
+d'un littrateur italien, qui possdait justement ce qui manquait la
+plupart de ses prdcesseurs, savoir le _sentiment_ juif. Il sut
+allier une culture universelle et une relle largeur d'esprit un
+patriotisme juif inbranlable. Samuel-David Luzzato--car c'est de lui
+qu'il s'agit--a enfin trouv la formule qui devait imposer la culture
+moderne aux masses croyantes, sans blesser leur sentiment juif.
+Arrtons-nous un instant la vie et l'activit de ce personnage
+remarquable.
+
+Aprs un arrt assez prolong subi par les lettres hbraques en Italie,
+une nouvelle cole littraire et scientifique s'y forme pendant la
+premire moiti du XIXe sicle. Elle collabore avec clat au
+mouvement littraire du Nord. Le clbre critique et esprit indpendant
+I.-S. Reggio (1784-1854) a exerc, par ses publications sur l'histoire
+littraire et par ses audacieux articles sur les rformes religieuses,
+une influence norme sur ses contemporains. Son oeuvre capitale La Loi
+et la Philosophie, parue Vienne en 1827, est un essai de synthse de
+la Loi juive et de la science.
+
+Joseph Almanzo[32] (1790-1860), dont les posies, parues en deux
+recueils, sont intitules: _Higayon Bekinor_ (La Harpe lyrique) et
+_Nesem Zahab_ (Parure d'Or), et surtout la femme pote, Rachel Morpurgo
+(1790-1860), apparente la famille de Luzzato et dont nous possdons
+un recueil de posies sur divers sujets, ainsi qu'un certain nombre
+d'autres crivains de l'poque, sont assez connus des lecteurs hbreux.
+
+[Note 32: Nous renvoyons le lecteur au recueil des oeuvres choisies
+des potes italiens de l'poque, publi sous le titre de _Kol Ougab_
+(Voix de Cithare), par A-B. Pipirno, Livourne, en 1846.]
+
+Le recueil _Ougab Rachel_[33] (La Cithare de Rachel), dit par les
+soins du savant V. Castiglioni, est un document curieux de l'histoire
+littraire hbraque. Rachel Morpurgo possde la langue biblique fond,
+son style est alerte et original. Une srnit d'me exquise, une foi
+optimiste dans l'avenir messianique d'Isral dominent ses crits
+potiques.
+
+[Note 33: Cracovie, 1890.]
+
+ l'occasion de la rvolution dmocratique de 1848, qui avait
+profondment branl les fondements de la socit moderne, et laquelle
+les juifs participrent en masse, elle crit le sonnet suivant:
+
+ Celui qui humilie les orgueilleux a abattu tous les rois de la
+ terre, et a amen la ruine suprme de toute ville fortifie, qu'il
+ a rassasie de sang...
+
+ Tous, jeunes et vieux, revtent l'pe, plus avides de proie que
+ les btes fauves; tout le monde veut tre libre: les sages et les
+ sots. La rage svit plus bruyante que l'orage sur la mer...
+
+ Tout autres sont les serviteurs vaillants de Dieu; ceux qui
+ combattent leur penchant et supportent avec succs le joug de leur
+ _Rocher_: mon Ami ressemble un cerf, une gazelle rtive.
+
+ Il entonnera la grande Trompette pour amener le Sauveur; la plante
+ du juste crotra sur la terre; Jhova gurira leur misre,
+ rtablira les brches. Lorsque Jhova rgnera, toute la terre se
+ rjouira!...
+
+Mais la plus belle posie de Rachel est certainement celle o elle
+affirme sa foi inbranlable de croyante, et qui est intitule _Emek
+Achor_ (Valle obscure).
+
+ Oh! valle obscure de tnbres et de brumes, jusques quand me
+ tiendras-tu dans les chanes! Mieux vaut mourir, mieux vaut
+ m'abriter dans l'ombre (divine), que l'isolement dans ces eaux
+ insondables!
+
+ Dj, je les vois, les collines de l'ternit, leurs sommets
+ verdoyants, couverts de fleurs magnifiques! Je bats les ailes
+ d'aigle, je vole de mes yeux, je lve mon front tout en haut et
+ j'ose regarder le soleil!
+
+ Ciel! que tes voies sont splendides! C'est l que la libert
+ ternelle domine. Et les airs qui soufflent sur tes hauteurs,
+ qu'ils sont doux, qu'ils sont inimaginables.
+
+Cette note mystique, dans les oeuvres de certains des crivains italiens
+de l'poque, les distingue profondment de leurs contemporains de
+Galicie et de Russie, qui se rclamaient pour la plupart du rationalisme
+intgral.
+
+ * * * * *
+
+Incontestablement, le plus original de tous ces crivains, celui qui a
+jou un rle prpondrant, est Samuel-David Luzzato (1800-1865). Il
+tait n Trieste, fils d'un pauvre menuisier, instruit et estim. Il
+passa son enfance dans la misre et dans l'tude. Il sortit vainqueur de
+cette lutte pour l'existence et pour le savoir. Ds 1829, il tait nomm
+recteur du Sminaire rabbinique de Padoue. Il put alors s'adonner
+librement la science et former des disciples, devenus clbres pour la
+plupart.
+
+Luzzato possdait une rudition vaste et profonde, un grand got
+littraire et une culture moderne. Temprament mridional, le sentiment
+l'emportait chez lui sur la raison. Travailleur infatigable, l'esprit
+toujours en veil, il tait galement vers dans la philologie,
+l'archologie, la posie et la philosophie. Il s'est essay dans toutes
+ces branches, sans jamais tomber dans la mdiocrit. Il cra la science
+du judasme en langue italienne, mais il fut surtout un crivain hbreu.
+
+Il publia une dition trs soigne des matres hbreux du Moyen-ge et
+rvla au public, voire mme aux savants, des potes comme Jhuda
+Halvy[34]. Les annotations qui accompagnent ces ditions sont
+ingnieuses et scientifiques. Il publia lui-mme des vers et des pomes,
+dnus d'ailleurs d'inspiration et d'envole potiques, mais
+irrprochables de forme et de style[35]. Sa prose est nergique et
+prcise, et conserve un charme oriental.
+
+[Note 34: Prague, 1840.]
+
+[Note 35: _Kinor Nam_ (Lyre douce), Vienne, 1825, et autres.]
+
+Ce qu'il fut surtout, c'est un romantique juif. Son coeur de patriote
+rpugnait aux attaques diriges contre la religion et le nationalisme
+juifs par les humanistes allemands et galiciens. Il tait ennemi du
+rationalisme, et le combattit toute sa vie. La science, dont il ne nie
+pas l'importance, ne vaut pas, pour lui, le sentiment religieux, qui
+seul est capable d'tablir la suprmatie de la morale.
+
+M.S. Bernfeld, dans son tude sur Rapoport[36], considre avec raison
+l'arrive de ce romantique, de ce Chateaubriand juif, une poque o le
+rationalisme triomphait partout dans les lettres hbraques, comme un
+anachronisme surprenant. Le premier parmi les humanistes hbreux,
+Luzzato revendique un droit d'existence contemporaine non seulement pour
+la nationalit juive, mais aussi pour sa religion intgrale.
+
+[Note 36: Varsovie-Berlin, 1899.]
+
+Toute nation qui possde un pays elle peut subsister et parer tous
+les vnements mme sans une religion distincte. Mais le peuple juif,
+dispers dans tous les pays, ne peut se maintenir que grce son
+attachement sa Foi. Sans la Foi, son assimilation avec les autres
+peuples est invitable. Nous voyons, en Allemagne, des savants[37]
+s'occuper de la science du judasme comme on s'occupe de l'gyptologie
+ou de l'assyriologie, par amour pour la science, pour se faire une
+renomme ou, dans le meilleur cas, avec l'intention de glorifier le nom
+d'Isral. Ils ne reculent devant aucune exagration lorsqu'il s'agit de
+hter l'mancipation politique des juifs. Pour ces gens, au bout du
+compte, Schiller et Goethe ont plus d'importance et leur sont plus chers
+que tous les prophtes et les docteurs du Talmud. Or, cette science du
+judasme ne pourra pas survivre la ralisation de l'mancipation et
+la mort de ceux qui tudiaient la Thora et croyaient la Foi avant
+d'avoir pris des leons chez Eichhorn...[38].
+
+[Note 37: Jost dans son _Histoire du peuple juif_, etc.]
+
+[Note 38: Lettres de S.-D. Luzzato dites par Groeber (Przemysl,
+1882-1889), p. 660.]
+
+La vritable science juive, celle qui durera autant que le monde, c'est
+la _science fonde sur la Foi_; la science qui cherche comprendre la
+Bible comme oeuvre divine et qui sait apprcier l'histoire particulire
+du peuple dont le sort fut particulier, celle enfin qui cherche
+saisir, dans les diverses poques de l'histoire du peuple juif, les
+moments de la lutte du gnie du judasme contre le gnie humain,
+universel, qui le guettait au dehors. Et comme dans tous les sicles
+nous voyons l'esprit divin du judasme l'emporter sur l'esprit
+humain,--le jour o ce dernier l'emportera, c'en sera fini de
+l'existence du peuple d'Isral.
+
+On voit comment le romantique italien se rencontre avec Krochmal dans la
+conception du rle providentiel d'Isral, tout en partant d'un point de
+vue diffrent. En somme, l'un et l'autre ne font qu'interprter la
+conception ancienne de la slection divine d'Isral et du peuple lu.
+Mais, tandis que Krochmal ne voit dans la religion qu'une forme
+passagre dans l'existence de la nation, pour Luzzato la religion est
+une partie essentielle du judasme. Cette conception la Bossuet de la
+religion ne l'gare cependant point, et il tche de concilier la Foi
+avec les exigences de l'esprit moderne. La religion juive est pour lui
+la doctrine morale par excellence. Comme Heine, il voit l'humanit
+agite par deux forces adverses: l'_atticisme_ et le judasme. Tout ce
+qui est justice, vrit, bien et abngation est juif; tout ce qui est
+beau, rationnel, sensuel est _atticisme_. Luzzato ne craint pas de
+critiquer violemment les matres du Moyen-ge, principalement
+Mamonide. Celui-ci a tent une chose impossible en voulant accorder la
+science et la foi, la raison et le sentiment--Mose avec Aristote--,
+choses qui ne se concilient jamais.
+
+La science ne nous rend pas heureux, seule la morale suprme est en
+tat de nous donner le vrai bonheur et la quitude intrieure. Cette
+morale, ce n'est pas chez Aristote que nous la trouvons, mais uniquement
+chez les prophtes d'Isral.
+
+Le bonheur du peuple juif, le peuple de la morale, ne dpend pas de son
+mancipation politique, mais de la Foi et de la Morale. Les rabbins
+franais et allemands du Moyen-ge, nafs et non cultivs, mais pieux et
+sincres, sont prfrables aux esprits spculatifs de l'Espagne, dont le
+raisonnement et la rhtorique ont fauss les esprits[39].
+
+[Note 39: Lettres, 233.]
+
+Ces ides, si peu compatibles avec les tendances qui dominaient dans le
+camp des savants juifs en Allemagne, engagrent Luzzato dans des
+discussions et des polmiques avec la plupart de ses amis. Luzzato ne
+s'attaqua pas seulement aux matres du Moyen-ge, il s'leva aussi
+contre ses contemporains. Dans une de ses lettres, il va jusqu'
+prtendre que Jost et ses collgues, qui croient faire une besogne utile
+en dfendant le judasme contre ses ennemis, lui font plus de tort que
+ces ennemis. Ces derniers contribuent la conservation du peuple juif
+comme nation part, tandis que la critique rationaliste de la religion
+juive ne sert qu' rompre les liens qui unissent la nation et
+prcipiter sa perte.
+
+Quand, savants allemands, s'crie-t-il avec vhmence, arriverez-vous
+ comprendre qu'entrans comme vous l'tes par le courant universel,
+vous permettez l'ambition nationale de s'teindre, et la langue de
+nos anctres de tomber en dsutude, et que vous prparez ainsi
+l'invasion totale de l'athisme... Tant que vous n'aurez pas enseign
+que le Bien n'est pas visible aux yeux, mais sensible au coeur, le
+judasme ne fera que perdre[40].
+
+[Note 40: Lettres, 668]
+
+Ce n'est pas le dogmatisme sec que Luzzato aime, ce ne sont pas les
+restrictions minutieuses ni les controverses rabbiniques; il est trop
+moderne, trop pote pour cela. Ce qu'il aime, c'est la posie de la
+religion, c'est son lvation morale qui l'attire. Comme Jhuda Halvi,
+le philosophe du sentiment dont il est le successeur, Luzzato a cette
+faon part de sentir et de penser qui distingue les esprits
+_intuitifs_ du peuple juif. Il aima son pays natal et le montra dans ses
+crits. Il sut aussi trouver des notes sionistes dans son recueil en
+vers _Kinor Nam_ et dans ses lettres.
+
+ * * * * *
+
+Luzzato a fait cole. De nos jours encore des savants et des stylistes
+remarquables en Italie, comme J.-V. Castiglioni, E. Lolli, etc., ont
+puis leur science dans les crits du matre et s'en rclament. Ses
+travaux philologiques et linguistiques ont une valeur inapprciable.
+L'dition rcente de ses lettres en cinq volumes, publie par Groeber,
+laquelle nous avons emprunt la plupart des passages cits, prouve
+suffisamment son influence sur ses contemporains.
+
+Il fut un matre et un prophte. Il couronna dignement l'oeuvre de la
+Renaissance de la littrature hbraque inaugure par un de ses
+anctres, un autre Luzzato.
+
+Un sicle d'efforts et de labeur ininterrompus avait prpar la
+rsurrection de la langue hbraque. L'hbreu devenu une langue moderne,
+touchant toutes les branches de la pense, il s'agissait de l'imposer
+aux masses orthodoxes et d'en faire un instrument puissant
+d'mancipation sociale et religieuse. Par la direction que Luzzato sut
+imprimer aux esprits, la chose devint aise. Il a trouv la _clef du
+coeur_ de ces masses.
+
+Une missive en vers d'un jeune pote lithuanien, date de 1857[41],
+traduit loquemment les sentiments prouvs par l'cole littraire
+naissante l'gard du matre italien.
+
+[Note 41: Posies de Gordon, I, St-Ptersbourg, 1884.]
+
+ Du pays de la glace, o les fleurs et le soleil ne durent que
+ deux, trois mois, ces vers de salut s'envolent, comme les oiseaux
+ devant la gele, vers le glorieux habitant du Midi, trnant au
+ milieu des savants et honor par les pieux; celui dont le coeur
+ brle d'un, amour ardent pour son peuple et pour la langue
+ hbraque.
+
+Ce pays, c'tait la Lithuanie, o le mouvement littraire venait de
+faire une entre triomphale et apporter la lumire et la science. Le
+jeune pote tait Juda-Lon Gordon, devenu le plus grand pote juif du
+XIXe sicle.
+
+ * * * * *
+
+Nous terminons ici la premire partie de notre tude, consacre
+spcialement l'volution de la littrature hbraque dans l'Europe
+occidentale. Son avenir, c'est l'Orient!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'HUMANISME EN RUSSIE.--LA LITHUANIE.
+
+
+Nous sommes en pays juif; le seul peut-tre qui subsiste encore[42].
+
+[Note 42: Voir notre livre en hbreu: _Massa be-Lita_ (Voyage en
+Lithuanie), Jrusalem, 1899.]
+
+Derniers venus participer au mouvement intellectuel du judasme
+europen, les juifs lithuaniens surgissent dans la seconde moiti du
+XVIIe sicle comme un organisme social individuel, nettement tranch
+ds son apparition. Les rabbins, les savants de la Lithuanie acquirent
+une renomme sans conteste; ses coles rabbiniques deviennent les
+centres actifs de la science talmudique.
+
+Le Synode des quatre rgions de la Lithuanie avec Brest et plus tard
+Vilna leur tte, rgissait d'une faon indpendante les destines des
+populations juives de ce pays, si diffrentes de celles de la Pologne
+proprement dite.
+
+Les rvolutions et les perturbations qui ont amen la dcadence sociale
+et religieuse des juifs polonais pendant le XVIIIe sicle n'ont
+presque pas touch ce coin dlaiss. L'invasion des Cosaques n'est pas
+alle non plus jusque l. L'annexion prmature de la Lithuanie la
+Russie a sauv cette province de l'tat d'anarchie et de l'effervescence
+qui agitrent la Pologne pendant la dernire priode de son existence.
+
+Abandonns leur destin, ngligs par les autorits et formant la
+presque totalit des habitants urbains de ce pays, les juifs lithuaniens
+ralisaient en plein XVIIIe sicle un milieu national thocratique
+juif. Le Talmud leur servait de code civil et religieux; l'autorit
+rabbinique, appuye du synode central et des _Cahals_ locaux, jugeait en
+dernier ressort de tout et avait la haute main sur les intrts
+matriels et moraux de ses subordonns. L'tude de la Loi tait pousse
+ outrance, et le fait d'avoir un illettr, un _Am-haarez_
+(littralement rustre) dans sa famille tait considr comme une injure.
+
+Terre promise du rabbinisme, tout y favorisait l'closion d'un milieu
+national juif.
+
+La pauvret naturelle du pays, le sol infertile, les forts
+impntrables, l'absence de grands centres civiliss, tenaient l'cart
+les grands seigneurs polonais, qui prfraient demeurer en Pologne. Les
+pieux lettrs chapps aux perscutions religieuses de tous les pays de
+l'Europe, de France et d'Allemagne surtout, pouvaient librement
+s'adonner l'tude du Talmud et aux pratiques religieuses. Aucune
+immixtion trangre ne venait les troubler. Le ciel inclment,
+l'absence de toute distraction ne gnaient pas beaucoup ces vads du
+ghetto pour qui le Livre et la lettre morte reprsentaient tout. Le
+traitement hautain et arbitraire que le noble infligeait son
+facteur et intendant juif, les humiliations de toute nature au prix
+desquelles il lui tait permis de vivre--car sans la protection des
+seigneurs il n'aurait pas pu subsister un instant dans ses rapports avec
+les paysans misreux et orthodoxes--ne l'affectaient pas outre mesure et
+ne blessaient pas profondment son amour-propre. Dans son for intrieur
+il s'estimait suprieur par sa moralit et par son origine au Poritz
+(seigneur) polonais, insens et extravagant.
+
+Dans les villages, les juifs dominaient, en tant que possesseurs et
+intendants des serfs. Dans les villes difformes avec leurs btisses tout
+en bois, ce sont eux qui formaient le gros des marchands, des courtiers,
+des artisans et des ouvriers mme. Tous menaient une vie misrable et
+soutenaient une lutte pre pour l'existence. Cette vie de soumission et
+de misre, sans jouissance hors les joies intimes de la famille, sans
+ambition hors celle de l'tude de la Loi, discipline par l'autorit
+religieuse et purifie par des moeurs austres et rigides, a marqu d'un
+coin spcial le caractre de ces foules. L'esprit tait constamment tenu
+en veil par la dialectique talmudique et par l'ingniosit qu'il
+fallait dployer pour se procurer le pain quotidien. C'est peine si
+les rves messianiques, appuys plutt sur la croyance dans la suprme
+justice et dans la supriorit morale et religieuse d'Isral que sur
+une conception mystique, venaient embellir cette existence triste et
+morne.
+
+Telle tait, et telle est encore en partie la manire d'tre de cette
+population sobre, nergique, mlancolique et subtile qui forme de nos
+jours la masse des deux millions de juifs rsidant en Lithuanie et dans
+la Russie Blanche, et qui envoie aux grandes capitales de l'Europe et
+aux pays d'outre-mer les migrants isralites les plus laborieux et les
+plus dous en ressources intellectuelles et morales.
+
+La seconde moiti du XVIIIe sicle, grce la paix qui rgnait dans
+le pays depuis sa soumission la Russie, fut le tmoin de l'apoge des
+tudes rabbiniques. Les coles suprieures, les Yeschiboth, devinrent
+des centres d'attraction pour l'lite de la jeunesse; le nombre des
+auteurs et des rudits augmenta considrablement, et les imprimeries
+hbraques taient en pleine floraison. L'idal de tous les juifs
+lithuaniens tait, sinon de marier leur fille un rudit, du moins de
+nourrir leur table un bochour, c'est--dire un lve-rabbin. La
+Thora, c'est la meilleure sechora (marchandise),--chante toute mre
+lithuanienne en berant son fils.
+
+Une autorit rabbinique telle que les sicles derniers n'en ont plus
+connu de pareille, est venue consacrer par son gnie sobre et
+indpendant et par sa grandeur morale cet tat d'me du Judasme
+lithuanien qu'il personnifiait dans sa plus haute expression.
+
+lie de Vilna, surnomm le Gaon, sut rsister l'assaut du Hassidisme
+qui menaait de conqurir les masses lithuaniennes, sinon les lettrs.
+
+Pour parer aux dangers du mysticisme, qui exerait un si puissant
+attrait sur les esprits que la casuistique sche et subtile du
+rabbinisme ne parvenait pas apaiser, il se dcida rompre avec la
+scolastique en faveur d'une interprtation relativement plus rationnelle
+des textes et des lois. Il alla mme--chose inoue en son temps et que
+seule sa popularit pouvait excuser--jusqu' affirmer l'utilit des
+sciences profanes et positives dont l'tude ne pouvait que servir celle
+de la Loi. Personnellement, il publia un trait de mathmatiques et
+s'occupa avec ardeur de recherches philologiques. Ses lves suivirent
+son exemple; ils traduisirent en hbreu plusieurs ouvrages
+scientifiques, et fondrent des coles et des foyers de puritanisme en
+Lithuanie et jusqu'en Palestine. La Yeschiba de Volosjin est devenue
+depuis un sicle le centre du talmudisme traditionnel et du rationalisme
+rabbinique.
+
+Il serait tmraire de prsumer que l'cho de la science des
+encyclopdistes soit parvenu jusqu' ce milieu ferm par un double mur
+politique et religieux. Les langues europennes y taient inconnues, et
+c'est dans l'oeuvre des savants juifs du Moyen-ge, tels que Mamonide,
+Albo, etc., que les lves du Gaon lithuanien ont cherch leur
+nourriture intellectuelle. Il en rsulta une science htroclite et
+singulire. Des notions et des thories fausses et surannes furent
+introduites par eux en hbreu et eurent cours. Lorsqu'un certain lie,
+rabbin de la fin du XVIIIe sicle, voudra runir en un corps toutes
+les donnes de la science, il crira une sorte d'encyclopdie bizarre,
+le _Sefer Haberith_[43] (Livre de l'Alliance). ct des donnes
+gographiques les plus fantaisistes, il runira des lois physiques et
+des dcouvertes chimiques couvertes par des formules magiques. Ce livre,
+qui n'est pas unique dans son genre, a t maintes fois rimprim, et de
+nos jours encore il fait les dlices des lecteurs orthodoxes.
+
+[Note 43: 2me dit. Vienne, 1824.]
+
+Pendant longtemps, le gouvernement russe ne s'est pas occup de l'tat
+intellectuel de ses sujets juifs. Ceux-ci ne demandaient pas mieux que
+de conserver leur libert intrieure. La faon dont le gouvernement les
+traitait n'tait d'ailleurs pas de nature leur inspirer une trop
+grande confiance envers lui. Il ne pouvait tre question d'une
+russification mme relative de ces masses une poque o la
+civilisation et la langue russes n'taient qu' l'tat d'embryon.
+
+Ce n'est qu'avec l'avnement d'Alexandre Ier que les rformes
+projetes par le gouvernement eurent leur contre-coup sur le ghetto
+lointain. Une commission spciale fut institue pour tudier les
+conditions de la vie des juifs et les moyens d'amliorer leur tat
+matriel et intellectuel. Le premier contact intime entre juifs et
+russes se fait dans la petite ville de Sklow, presque exclusivement
+habite par des juifs. Cette ville formait une tape importante sur la
+route qui menait de la capitale l'Occident, et ses habitants juifs
+eurent l'occasion d'entrer en relation avec les personnages de marque,
+russes et trangers, qui se rendaient la capitale[44]. Un cercle de
+lettrs influencs par les Meassfim s'y fonda, et c'est de ce milieu que
+nous parvient un curieux document littraire qui tmoigne des esprances
+que les rformes projetes par le gouvernement d'Alexandre Ier pour
+l'amlioration de l'tat des juifs, avaient suscites. Dans un pamphlet
+intitul _Sineath Hadath_ (Haine religieuse), publi en 1804 Sklow, en
+hbreu, et traduit plus tard en russe, l'auteur, un nomm Nevachovitz
+(grand'pre du clbre savant M. Metchnikoff, de l'Institut Pasteur)
+proteste nergiquement au nom de la vrit et de l'humanit contre le
+mpris qu'on professe l'gard des juifs.
+
+[Note 44: Dj, en 1780, le passage de l'impratrice Catherine II
+donna lieu la publication d'une ode hbraque publie Sklow.]
+
+ tre mpris, honni, est-ce peu? torture qui dpasse toutes les
+ autres, blessure que rien n'gale.... Les vents, le tonnerre et la
+ tempte runis ne pourraient touffer les cris de souffrance de
+ l'tre mpris par les autres....
+
+ * * * * *
+
+ Chrtiens! Ne cherchez pas le _juif_ dans l'_homme_, mais cherchez
+ plutt l'_homme_ dans le juif. Je jure qu'un juif fidle sa foi
+ ne peut pas tre un homme mchant, ni un mauvais citoyen...
+
+Hlas! ce premier appel restera sans cho comme les suivants. Un sicle
+se sera pass qu'en Russie on n'aura pas encore reconnu la qualit
+d'homme au juif non converti.
+
+Les esprances que les guerres napoloniennes avaient fait natre parmi
+les populations juives de la Lithuanie furent dues. Une main de fer
+s'abattit sur eux et ils continurent vgter misrablement dans leur
+coin sombra et dlaiss.
+
+ * * * * *
+
+On raconte que lorsque Napolon entra la tte de la Grande Arme
+Vilna, il fut tellement frapp par le caractre juif de cette ville
+qu'il s'cria: Mais c'est la Jrusalem de la Lithuanie! Nous ne savons
+ce qu'il y a de vrai dans ce mot attribu l'empereur. Dans tous les
+cas, aucune autre ville ne mriterait plus ce surnom. La rsidence du
+Gaon tait dj au XVIIIe sicle une mtropole juive. L'limination
+systmatique et voulue de l'lment polonais, surtout depuis
+l'insurrection de 1831, la prohibition de la langue polonaise, la
+fermeture de l'Universit ainsi que l'absence de l'lment lithuanien
+ont fait de Vilna la grande ville juive pendant tout le XIXe sicle.
+Capitale dtrne d'un peuple trahi par sa noblesse, abandonne par ses
+habitants autochtones, elle devient le centre d'une socit juive
+indpendante et que rien ne gne dans son dveloppement intrieur. Sans
+le moindre abandon de la tradition rabbinique qui lui sert de base
+constitutionnelle, elle se laisse peu peu pntrer par les ides
+modernes.
+
+L'humanisme allemand, la Haskala n'a pas rencontr de rsistance
+relle dans ce monde relativement clair et prpar par l'cole de
+Gaon. Ce sont les lves rabbiniques eux-mmes qui fourniront les
+premiers reprsentants de l'humanisme en Lithuanie. Ils mettront autant
+d'ambition cultiver la langue hbraque et tudier les sciences
+profanes dans cette langue qu'ils en ont mis approfondir et creuser
+le Talmud. Issus du peuple, vivant de sa vie et partageant ses misres,
+spars de la socit chrtienne par une barrire de prescriptions qui
+leur semble infranchissable, les premiers lettrs lithuaniens
+apporteront dans leur amour naissant pour la science et pour les lettres
+hbraques ce dsintressement qui caractrise les idalistes du ghetto.
+
+Un cercle de lettrs, les Berlinois, se fonda vers l'an 1830 Vilna,
+et des cercles analogues se formrent un peu plus tard dans la province.
+Ils poursuivirent avec zle la culture de la littrature hbraque.
+
+Deux crivains de valeur, tous deux de Vilna, l'un pote et l'autre
+prosateur, ouvrent la marche de l'volution littraire en Lithuanie.
+
+Abraham Ber Lebensohn (Adam Hacohen) (1794-1880), surnomm le pre de
+la Posie, tait n Vilna. Orphelin de mre, il connut une enfance
+triste et fut priv des seules consolations accessibles l'enfant du
+ghetto--l'amour et les soins maternels. l'ge de trois ans il entra
+dans le Hder; sept ans il tudiait dj le Talmud, puis la
+casuistique et enfin la Cabbale. Cette dernire, d'ailleurs, n'exera
+qu'un faible attrait sur l'esprit du futur pote. L'tude approfondie de
+la Bible et de la grammaire hbraque, qui taient dj la mode
+Vilna, modela son esprit. La lecture des oeuvres de Wessely, pour lequel
+il professa une profonde admiration pendant toute sa vie, exera une
+influence dcisive sur sa vocation de pote.
+
+Dans ses premiers essais, Lebensohn ne diffre pas encore des nombreux
+lves rabbiniques qui s'amusaient traduire en vers tous les
+vnements du jour. Une lgie la mmoire d'un rabbin, une ode
+clbrant la gloire douteuse d'un noble Polonais, et d'autres produits
+de ce genre, tels taient les sujets habituels de la muse cette
+poque, et tels furent aussi les premiers essais de notre auteur. Rien
+n'y rvle encore le futur pote de mrite. Un peu plus tard il se mit
+apprendre l'allemand, mais sa connaissance de cette langue demeura
+superficielle. Hant par la gloire de Schiller, il se consacra la
+posie et imita les potes allemands. Mais il ne russit jamais saisir
+ la lettre le sens de la posie allemande, ni comprendre les posies
+rotiques. L'lve rabbinique l'esprit puritain et aux moeurs austres
+n'y voyait qu'images potiques et que symboles.
+
+Sa vie ne diffra gure de celle des juifs pauvres du ghetto. Mari trs
+jeune par son pre, il se trouve tout d'un coup aux prises avec
+l'existence sans avoir connu ni les emportements, ni la jeunesse, ni les
+passions, ni l'amour, sans avoir connu les luttes intrieures qui se
+disputent le coeur de l'homme. Le sentiment de la nature, l'esthtique
+pure, taient un pays inconnu pour ce fils du ghetto; la conception de
+l'art sans but moral aurait dpass sa comprhension et sa mentalit
+puritaines. Trop libre-penseur pour embrasser la carrire rabbinique, il
+enseigna l'hbreu aux enfants. C'est l une profession peu rtribue, et
+encore moins estime, dans un milieu o les ignorants mme sont lettrs,
+et o le petit choix d'occupations jette dans l'enseignement tous ceux
+qui manquent d'nergie ou de chance, les dclasss et les maladroits.
+Dix ans d'enseignement quotidien depuis huit heures du matin jusqu'
+neuf heures du soir branlrent fortement sa sant. Il tomba malade et
+dut renoncer l'enseignement, au grand profit de la posie hbraque.
+Il devint courtier, et le peu de loisir que ses nouvelles occupations
+lui laissrent, il les consacra sa muse. Ce courtier harass par la
+besogne quotidienne tait un pur idaliste. Certes, Lebensohn n'tait
+pas fait de cette toffe qui forme les rveurs et les grands potes.
+Mais, dans cet esprit rationnel et logique jusqu' la scheresse, il y
+avait un coin intime, mlancolique et profond. Il professa un amour
+profond, exalt, pour la langue hbraque. Cette langue n'est-elle pas
+belle, admirable, n'est-elle pas la dernire relique sauve du naufrage
+de tous les biens nationaux de notre peuple? Et n'est-il pas enfin, lui,
+l'hritier des prophtes, le pote et le pontife de langue sacre? Avec
+quel orgueil il nous dvoile son tat d'me:
+
+ Je m'assois devant la table divine, je prends ma plume, cette
+ plume qui crit la langue sacre, la langue de notre Loi, la langue
+ de notre peuple, Sela! Dieu, guide mon esprit, n'est-ce pas dans
+ Ta langue sainte que je chante?[45]
+
+[Note 45: _Schirei sefath kodesch_ (Chants de la Langue sacre).
+Vilna, 1850, I.]
+
+Fils de son milieu, lve des rabbins, il joindra son me de primitif
+la dialectique d'un raisonneur. Mais il n'arrivera jamais comprendre
+le monde intrieur de luttes et de passions qui agite la vie
+individuelle des hommes. Il croira qu'il suffit de copier les auteurs
+allemands et d'aligner des vers pleins d'emphase pour crer des pomes
+rotiques et pour chanter la nature. Son pome David et Bathsba est
+une oeuvre manque; ses descriptions de la nature sont sches et
+factices. Il ne sera pas capable de se rendre compte exactement des
+choses contemporaines. Le moindre vnement produira sur lui un effet
+considrable. Il saluera par des odes les rformes militaires et civiles
+de Nicolas Ier, qui furent si prjudiciables au judasme. Et dans son
+enthousiasme il s'criera: Maintenant Isral ne connat plus que le
+bien! Lorsqu'un banquier juif quelconque sera nomm consul gnral en
+Orient, il saluera ce fait sans porte en vers dithyrambiques qu'il
+ddiera ce pauvre homme au nom des juifs de la Lithuanie et de la
+Russie Blanche.
+
+Mais partout o le coeur du pote bat l'unisson avec les sentiments du
+milieu juif, partout o il se laisse aller la tristesse et la
+mlancolie spciale qui se dgage de ce milieu, il atteint une hauteur
+morale et une vigueur lyrique qui ne seront pas dpasses. travers les
+trois volumes que forment ses posies, nous trouvons, ct de nombreux
+pomes sans valeur, beaucoup de perles de style et de pense. Le cri de
+dtresse contre les misres qui accablent l'humanit, les protestations
+douloureuses contre l'absence de piti parmi les hommes, ainsi que le
+refus obstin de comprendre l'implacable cruaut de la nature qui nous
+enlve les tres les plus chers et notre impuissance devant la mort, ont
+inspir notre pote une de ses plus belles posies.
+
+ La piti n'est-elle pas la fille des cieux? Ne la trouvons-nous pas
+ mme chez les btes et chez les reptiles? Seul l'homme ne la
+ connat pas. Il se fait le tyran de son prochain...
+
+Mais ce n'est pas seulement l'homme qui ne veut pas connatre cette
+fille des cieux, la nature elle-mme la mconnat et se montre
+implacable.
+
+ monde! Demeure de deuil, valle des pleurs. Tes fleuves sont des
+ larmes. Ton sol de la cendre. Sur ta surface tu portes des hommes
+ en deuil. Dans tes entrailles des cadavres. Derrire les montagnes
+ couvertes de neige et de glace, une voiture apparat. Son
+ conducteur, un homme, est assis l'intrieur. ct de lui sa
+ femme, beaux comme les fleurs tous deux et sur leurs genoux jouent
+ des enfants dlicieux. Ah! c'est un convoi de morts. Ils sont
+ partis vivants pour s'garer, prir dans les glaces du monde.
+
+ Parmi la dtresse environnante et la ruine de toutes les
+ esprances, seule la mort plane impitoyable, menaante et
+ victorieuse.
+
+ * * * * *
+
+ Dans une autre posie intitule La Pleureuse, parlant galement
+ de la piti, le pote s'crie:
+
+ Ton ennemie (la cruaut) est plus forte que toi. Si toi tu es un
+ feu ardent, elle est un courant d'eau glace!
+
+ Malheur toi, piti! Qui donc aura piti de toi?
+
+Dans quelques traits nergiques le pote hbreu sait dcrire l'inanit
+de l'homme devant la cration. Le sort des Hamlets et des Rens est plus
+enviable que celui du Plaintif du ghetto. Eux au moins, avant de se
+jeter dans la mlancolie et d'embrasser le pessimisme, avaient got
+la vie, ils ont connu ses charmes et ses dboires. Pour le dsabus du
+ghetto, les plaisirs personnels et les volupts de la vie ne comptent
+pas. C'est au nom de la morale suprme qu'il s'rige en philosophe
+pessimiste.
+
+ Notre existence est un souffle lger comme une barque. Notre
+ tombeau est au seuil de notre vie, il nous attend ds le ventre de
+ notre mre.
+
+ Nous sommes ici depuis les origines de la Terre; elle nous change
+ comme l'herbe de sa surface. Elle demeure stable; seuls nous
+ passons sans retour, sans mme l'alternative de ne pas dbarquer
+ ici-bas.
+
+ Nous sommes pour le monde ce qu'est le roseau pour le berger.
+
+ Avant qu'il ait fini de dvorer une gnration, l'autre est prte
+ passer.
+
+ L'un est englouti, l'autre emport. O est notre salut?
+
+ cette ruine universelle, ce dchanement des lments que le
+ plaintif, tout imbu qu'il est de la justice providentielle, se
+ refuse comprendre, vient se joindre la mchancet humaine.
+
+ Et toi aussi tu deviens le flau de ton frre. cette arme
+ cleste, ton prochain se joint, lui aussi... Du courroux de
+ l'homme, homme! jamais tu ne seras exempt... Sa jalousie ne
+ finira qu'avec ta disparition.
+
+ Et cependant y a-t-il quelque chose de rel, de durable dans la
+ vie? Non!
+
+ O sont-elles, les gnrations oublies? Leur nom mme a disparu.
+ Qui chappera son sort? Pas un seul. Personne ne sera soustrait
+ la mort. La richesse, la sagesse, la force, la beaut ne sont rien,
+ rien...
+
+Puis, dans un lan de rvolte, notre pote s'crie:
+
+ Si je savais que ma voix dt suffire pour dtruire avec
+ retentissement toute la cration et les armes clestes, je
+ lancerais d'une voix de tonnerre, je crierais: Arrte! Je
+ rentrerais dans le nant avec le reste des hommes. Les vivants
+ n'ont-ils pas conscience que la tombe les engloutira aprs une vie
+ de tristesses et de misres cruelles?
+
+ Toute la vie humaine est comme l'clair qui prcde la foudre de la
+ mort!
+
+Il faut arriver jusqu' nos jours pour voir cette mme pense reprise
+certes avec moins de vigueur par Maupassant dans _Sur l'eau_.
+
+Mais, au bout du compte,
+
+ l'homme n'a rien que la conscience douloureuse; il est nu et
+ affam, mou et sans nergie aucune. Il dsire tout ce qu'il n'a
+ pas, languissant jour et nuit.
+
+L'incertitude devant la mort, la frayeur devant la fin fatale, le regret
+cuisant de la disparition des tres chers, qui forment le fond du
+caractre des juifs mme les plus croyants, sont exprims dans une de
+ses plus belles posies: L'Agonisant. Le scepticisme du Maskil
+l'emporte sur l'optimisme du juif dans Le savoir et la mort.
+
+Un grand malheur vient frapper notre pote. La mort prmature de son
+fils, le jeune pote Micha Joseph, sur lequel on avait fond tant de
+lgitimes esprances, lui arrache des cris de dtresse et de dsespoir.
+
+ De mon nid qui a dnich mon oiseau? De ma demeure qui a drob ma
+ lyre? Qui a bris ma harpe et m'a apport des lamentations? Qui a
+ dit mes esprances tout d'un coup: renversez-vous!
+
+Il y a dans ces posies de quoi faire la fortune d'un grand pote,
+malgr le fatras de vers mdiocres et fastidieux qu'il faut savoir
+liminer. Contemporain d'Alfred de Vigny, on trouve chez lui plus d'un
+point de ressemblance avec le solitaire hautain. Mais il va sans dire
+que jamais Lebensohn n'a connu l'oeuvre du pote franais.
+
+Les posies de Lebensohn, publies Vilna, en 1852, sous le titre de
+_Schir Sefath Kodesch_ (Posies de la langue sacre), furent
+accueillies avec enthousiasme, et l'auteur fut salu comme le Pre de
+la Posie. Il publia aussi plusieurs ouvrages traitant des questions de
+grammaire et d'exgse.
+
+Lorsque le clbre philanthrope Montefiore se rendit en Russie en 1848
+pour solliciter du gouvernement du Tsar l'amlioration de l'tat civil
+des juifs et l'introduction des rformes scolaires, Lebensohn se rangea
+publiquement du ct des rformateurs. Selon lui, l'abaissement des
+juifs est d trois causes principales:
+
+1 L'absence de la Haskalah, c'est--dire d'une ducation rationnelle
+fonde sur la connaissance de la langue du pays, des sciences usuelles
+et sur l'enseignement d'un mtier manuel;
+
+2 L'ignorance des rabbins et des prdicateurs en tout ce qui ne touche
+pas la religion;
+
+3 La recherche du luxe et les excs en matire de table et
+d'habillement.
+
+Si les deux premires causes sont plus ou moins justifies, la troisime
+fait sourire par sa conception nave. L'auteur ayant devant lui une
+population d'affams dont la majorit ne connat l'usage de la viande en
+dehors du jour de samedi, trouve moyen de leur reprocher leurs excs
+gastronomiques et leur mise luxueuse! Nous verrons que la plupart des
+Maskilim russes ont partag cette manire de voir.
+
+En 1867, au moment o la lutte pour l'mancipation des juifs et pour les
+rformes intrieures atteignait son apoge, Lebensohn publia Vilna son
+drame _Emeth ve-Emouna_ (Vrit et Foi) qu'il avait compos une
+vingtaine d'annes auparavant. OEuvre purement didactique, d'o toute
+chaleur potique est absente. Le style, il est vrai, est clair et
+coulant, et le problme moral est nettement pos. Mais l'absence de
+toute tude de caractres, et des moments psychologiques qui font le
+principal mrite des oeuvres dramatiques, font de cette pice un trait
+de morale ennuyeux et sans valeur. Le cadre du drame est simple. C'est
+_Scheker_ (Mensonge) qui cherche sduire et gagner _Hamon_ (Foule).
+Il veut lui donner en mariage sa fille _Emouna_ (Foi). Celle-ci est
+galement dispute par _Emeth_ (Vrit) et _Schel_ (Raison).
+
+L'influence directe de M.-H. Luzzato sur cette oeuvre est manifeste.
+Comme ce dernier, le sceptique Lebensohn ne va pas jusqu' douter de la
+Foi; c'est contre le mensonge, contre l'hypocrisie et contre la fausse
+pit, celle qui perscute et qui plonge dans l'ignorance, qu'il
+s'lve. La raison pure ne s'oppose pas la religion pure. Telle a
+t la devise adopte par l'cole de Vilna. Abstraction faite de la
+croyance dans la Divinit comme principe primordial, la raison invoque
+par l'auteur est la raison positive, celle de la science, de la justice,
+de la logique rationnelle. Il combat, dans des monologues verbeux, la
+superstition et le fanatisme des orthodoxes. Mais toute la haine du
+Maskil contre le fanatique obscurantisme trouve son expression dans le
+personnage de _Zibeon_, tartufe juif et principal aide de camp de
+Scheker (mensonge). Le Tartufe juif prsente une figure autrement
+complexe que celle qu'a cre Molire. Zibeon est un rabbin thaumaturge,
+fin sophiste et casuiste cauteleux; toute la scolastique a pass par
+l. Dans sa haine contre les adversaires de la Haskala, Lebensohn le
+prsente, en outre, comme un hypocrite, bon vivant et lascif, ce qui
+n'est gnralement pas vrai. Le prtendu Tartufe du Ghetto n'est pas
+hypocrite, car il est croyant et, par consquent, sincre. C'est son
+fanatisme, son aveuglement religieux qui le pousse aux pires excs.--En
+revanche notre auteur est plein d'admiration pour _Schel_ (Raison),
+_Hochma_ (Science), _Emeth_ (Vrit) et mme pour _Emouna_ (Foi).
+
+Dans cette oeuvre si peu potique, on trouve cependant une page
+remarquable, c'est la prire de Schel qui sollicite Dieu de librer
+Emeth. Le triomphe de la vrit clt le drame. Trait caractristique
+noter: ni _Regesch_ (Sentiment), pourtant si juif, ni _Taava_ (Passion)
+ne figurent dans cette galerie de personnages allgoriques personnifiant
+les attributs moraux. C'est que pour Lebensohn comme pour toute l'cole
+humaniste de cette poque, la _raison_ seule importait et devait suffire
+pour faire prvaloir la vrit.
+
+De son temps ce drame suscita des passions parmi les orthodoxes. Un
+rabbin lettr, M. L. Malbim, crut mme devoir intervenir, et, aux
+attaques diriges par Lebensohn, il rpondit par une autre pice
+(_Maschal u-Melitza_) dans laquelle il prend la dfense des orthodoxes
+contre les accusations des Maskilim mal intentionns.
+
+ * * * * *
+
+Si A. B. Lebensohn est considr comme le pre de la posie, son non
+moins clbre contemporain et compatriote Mardoche Aron Ginzbourg peut
+passer juste titre pour le premier matre de la prose hbraque
+moderne. Ginzbourg est le crateur de la prose raliste en hbreu,
+quoiqu'il soit rest profondment imbu du style et de l'esprit de la
+Bible. L o le style biblique ne peut, sans tre tortur ou sans se
+servir de priphrases, traduire la pense moderne, Ginzbourg n'hsite
+pas faire des emprunts, toujours excellents et sans prjudice pour
+l'lgance de la langue, aux ouvrages talmudiques et mme aux langues
+modernes. Car, nous ne cesserons de l'affirmer, c'est une erreur de
+croire qu'il existe un style no-hbraque essentiellement diffrent de
+celui de la Bible, comme il existe un no-grec et un grec classique.
+L'hbreu moderne n'est qu'une adaptation de l'hbreu ancien plus
+conforme l'esprit nouveau et aux ides nouvelles. Les quelques
+ultra-novateurs, peu nombreux d'ailleurs, ne font que confirmer cette
+assertion.
+
+Comme crivain, Ginzbourg s'est montr trs fcond et nous a laiss une
+quinzaine de volumes sur divers sujets. Dou d'un bon sens naturel et
+possdant une instruction moderne plus solide que la plupart des
+crivains du temps, il a exerc une trs grande influence sur ses
+lecteurs et sur le dveloppement de la littrature hbraque. Son
+_Abieser_, sorte d'autobiographie trs raliste, est un tableau saillant
+de l'ducation dfectueuse et des moeurs arrires du ghetto que
+l'crivain critique avec une finesse remarquable et dnonce au nom de la
+civilisation et du progrs. Il publia, en outre, deux volumes sur les
+guerres napoloniennes, un volume sur l'accusation de Meurtre rituel
+Damas sous le titre: _Hamath Damesek_ (1840), une histoire de la Russie,
+une traduction de la Mission de Philon d'Alexandrie, un trait de
+stilistique (Dbir). Ses ouvrages, publis tous de son vivant Vilna,
+Prague et Leipzig, et rdits depuis, obtinrent un grand succs, et
+il est l'un des crateurs d'un public de lecteurs hbreux. Cependant il
+faut dire que le ralisme de notre auteur et son style prcis et juste
+n'ont pas t accueillis d'emble par la grande masse du public. Leur
+got n'tait pas assez affin pour les apprcier, et leur sensibilit de
+primitifs ne pouvait pas encore se plaire la description relle des
+choses. C'est ce que la deuxime gnration d'crivains lithuaniens
+avait compris en introduisant le romantisme dans la littrature
+hbraque.
+
+ * * * * *
+
+Pour avoir t le premier foyer littraire, Vilna n'tait pourtant pas
+le centre unique des lettres hbraques en Russie. Dans le midi russe,
+et indpendamment de l'cole de Vilna, des cercles littraires procdant
+de ceux de la Galicie se formrent de bonne heure.
+
+ Odessa, cette fentre europenne ouverte sur l'empire du Tsar, nous
+voyons se fonder la premire communaut juive claire. Les lettrs y
+afflurent de toutes parts et surtout de la Galicie. S. Pinsker et I.
+Stern sont les reprsentants de la science du judasme en Russie,
+auxquels le carate Firkovitz apporte un concours prcieux. Eichenbaum,
+Gottlober et d'autres se font remarquer comme potes et comme
+crivains.
+
+Isaac Eichenbaum (1796-1861) fut un pote gracieux. En dehors de ses
+crits en prose et de son trait remarquable sur le jeu d'checs, nous
+possdons de lui un recueil en vers intitul _Kol Zimra_[46]. Sa lyre
+tendre et douce, son style lgant et clair rappellent souvent Heine.
+Nous lui empruntons un fragment de son pome Les Quatre Saisons:
+
+[Note 46: Leipzig, 1836.]
+
+ L'hiver s'en est all, le froid a dsert; les eaux fondent sous
+ les flches du soleil. Sur la pente du rocher un ruisseau fait
+ couler ses eaux limpides. Seule ma bien aime n'est pas attendrie,
+ tous les feux de mon amour ne peuvent fondre la glace de son coeur.
+
+ Les collines se revtent d'allgresse, sur la surface des valles
+ la joie sourit, le sycomore est rayonnant, la vigne jubilante, et,
+ dans les enfoncements de la montagne en dentelle, l'pine trouve un
+ nid. Cependant mes soupirs m'abattent. Seule mon amie ne veut
+ m'entendre.
+
+ Tout ce qui vit dans les champs chante; sur terre les animaux
+ jubilent et dans les branches les ails chantent deux. Seule ma
+ colombe dtourne ses pas de moi, et sous l'ombre de mon toit je
+ reste solitaire.
+
+ Les plantes sortent du sol, l'herbe reluit de splendeur et la terre
+ se couvre de verdure. Dans les prairies refleurissent les lilas et
+ les roses. Ainsi refleurit aussi mon esprance, elle me remplit de
+ l'attente joyeuse que mon amie reviendra m'enlacer dans ses bras.
+
+Le matre incontest des humanistes de la Russie mridionale fut Isaac
+Ber Levenson de Kremenitz en Volhynie (1788-1860). Sa place est plutt
+marque dans l'histoire de l'mancipation des juifs russes que dans une
+histoire littraire. Levenson naquit dans le pays du Hassidisme. Un
+heureux hasard le conduisit tout jeune Brody. L il se rallia au
+cercle humaniste et fit la connaissance des matres galiciens. De retour
+dans son pays natal, il tait anim du dsir de travailler
+l'mancipation et la civilisation des juifs russes.
+
+Comme jadis Wessely, Levenson se tient dans ses crits sur le terrain
+strictement orthodoxe. C'est au nom de la tradition religieuse elle-mme
+qu'il s'attaque aux superstitions et qu'il rclame l'tude obligatoire
+de la langue hbraque, des sciences et des mtiers. Son rudition
+profonde, la douceur et la sincrit de son langage lui valurent
+l'estime des orthodoxes eux-mmes. Ses ouvrages _Beth Iehouda_ et
+_Teouda be Isral_ sont des plaidoyers en faveur de l'instruction
+moderne; dans _Zeroubabel_, il s'occupe de questions de philologie
+hbraque, et dans _Efes Damim_ il met nant, avec documents
+l'appui, la lgende du meurtre rituel. Dans _Ahiya Haschiloni_ il
+prend la dfense du judasme talmudique contre ses dtracteurs
+chrtiens. Nous possdons en outre de Levenson de nombreux crits, des
+pigrammes, des articles et des tudes[47].
+
+[Note 47: Tous ses crits ont t rdits par les soins de M.
+Natanson, en 1880-1900, Varsovie.]
+
+Il faut reconnatre que les contemporains de Levenson ont exagr
+l'importance de la partie littraire de son oeuvre. En dehors de ses
+tudes philologiques, qui pchent souvent par la navet de ses
+conceptions et surtout par la faon prolixe et embarrasse de
+s'exprimer, il ne reste pas grand chose de son oeuvre littraire.
+L'influence directe qu'il a exerce sur les juifs est aussi moins
+considrable qu'on ne le croyait. Sur le Hassidisme il n'eut aucune
+action. Quant aux juifs de la Lithuanie, certes, ses oeuvres taient trs
+rpandues parmi eux, mais dans ce pays de l'hbreu, point n'tait besoin
+de recourir aux arguments de l'auteur pour propager la langue biblique.
+
+Par sa vie d'abngation et de misre, isol dans une bourgade obscure,
+impotent et travaillant quand mme pour le relvement de ses
+coreligionnaires, il s'est attir l'admiration unanime de ses
+contemporains.
+
+La renomme du solitaire idaliste de Kremenitz arriva jusqu'aux sphres
+gouvernementales. Levenson fut le premier humaniste juif qui entretint
+des relations directes avec le gouvernement russe. Le Tsar Nicolas
+Ier l'couta personnellement et le fit consulter plusieurs fois sur
+toutes les questions qui touchent l'amlioration de l'tat social des
+juifs. La fondation des coles primaires juives, l'ouverture de deux
+sminaires rabbiniques Vilna et Zitomir, l'tablissement de
+nombreuses colonies agricoles, les amliorations apportes la
+condition politique des juifs et la censure des livres
+hbreux,--toutes ces choses sont dues en grande partie, sinon
+entirement, l'autorit de Levenson. Les lettrs de l'poque
+professrent une vnration profonde pour un confrre si haut plac dans
+l'estime des gouvernants.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LE MOUVEMENT ROMANTIQUE.--A. MAPOU.
+
+
+La raction politique qui suivit l'insurrection polonaise de 1831 se fit
+surtout sentir en Lithuanie. La main du gouvernement pesa lourdement sur
+la population de cette province. L'Universit de Vilna fut ferme, et
+toute trace de civilisation efface.
+
+Les juifs, dlivrs de l'arbitraire des nobles polonais, retombrent
+sous celui de fonctionnaires sans scrupules. Un nouveau flau--le
+service militaire obligatoire inconnu jusqu'alors, service terrible,
+service actif de vingt-cinq ans accaparant toute la vie d'un homme,
+arrachant l'enfant sa famille et sa foi--vint s'abattre sur la
+population juive. Ils luttrent contre cette nouvelle calamit avec
+toutes les armes du faible. Les pots de vin, les mariages prcoces, les
+vasions en masse, les substitutions volontaires ou forces--tels furent
+les moyens employs par les plus aiss pour sauver leur progniture du
+service militaire.
+
+Pour assurer le recrutement rgulier des soldats juifs, le gouvernement
+de Nicolas Ier, tout en abolissant l'organisation du Synode central,
+maintint celui des Cahals locaux et les rendit responsables de la
+conscription militaire. Les riches, les savants, ceux qui taient la
+tte des communauts, profitrent largement de cette reconnaissance
+officielle du Cahal pour dispenser les leurs du service militaire. Le
+Cahal devint en leurs mains un instrument d'oppression et d'exploitation
+des pauvres. Sauve qui peut! tel tait l'tat d'me des juifs russes au
+milieu du XIXe sicle, pendant toute l'poque dite de la _Behala_
+(Terreur).
+
+Les rformes projetes par Alexandre Ier en faveur des juifs, toutes
+les esprances caresses par les humanistes lithuaniens avortrent. La
+raction svit dans toute sa rigueur et atteignit principalement les
+juifs, perscuts, opprims et humilis sans cesse. Le pessimisme
+profond des posies de Lebensohn atteste suffisamment l'tat d'esprit
+des lettrs juifs. Cependant, ces admirateurs de la science, de la
+civilisation, cette fille divine, s'obstinaient dans leurs illusions et
+prtendaient que, seules, des rformes profondes pourraient rsoudre la
+question juive[48]. Le peuple n'tait pas avec eux, et la jeune
+gnration de lettrs ne partageait pas non plus cette manire de voir.
+Dans ce dsordre moral, les masses se laissrent facilement entraner
+par le courant du Hassidisme, qui depuis longtemps guettait cette
+dernire forteresse du judasme rationnel. Les rabbins virent avec
+effroi cet envahissement grandissant du mysticisme, et ne purent rien
+pour l'arrter.
+
+[Note 48: La polmique suscite par l'intervention de l'humaniste
+allemand Lilienthal qui prconisait, avec l'appui du gouvernement, les
+rformes radicales, chez des crivains clairs comme Ginzburg (_Maguid
+Emeth_, Vilna 1843), confirme assez notre manire de voir. D'ailleurs,
+Lilienthal, convaincu plus tard des vritables intentions de ses
+auxiliaires, en proie au remords d'avoir men une campagne funeste par
+ses suites aux intrts de ses coreligionnaires russes, finit par s'en
+aller en Amrique.]
+
+Mais le mysticisme avait trouv un ennemi autrement puissant que la
+logique et le rationalisme, dans la littrature no-hbraque naissante.
+
+La langue hbraque tait cultive avec ardeur par tous les lettrs et
+par les jeunes rabbins eux-mmes. C'est l'poque de la Melitza.
+Celle-ci devait suppler la scheresse rabbinique et lutter
+victorieusement contre le Hassidisme. D'ailleurs, l'usage de l'hbreu
+prdominait alors. Cette langue tait devenue en plein XIXe sicle la
+langue du commerce, de la jurisprudence, des relations amicales, etc. Le
+folklore lui-mme, en dpit du jargon ddaign, ne connaissait pas
+d'autre langue. Nous possdons une quantit de posies populaires de
+cette poque qui, de nos jours encore, sont chantes dans toute la
+Lithuanie. La note dominante de ces chansons traduit les plaintes
+nationales du peuple juif, ses rves et ses espoirs messianiques. Elle
+est essentiellement sioniste.
+
+Dans un hbreu lgant, tendre, avec des expressions leves et des cris
+de dsespoir dignes de Byron, un pote du peuple pleure les malheurs de
+Sion:
+
+ Sion, Sion, ville de notre Dieu. Qu'il est terrible, ton malheur!
+ Chaque nation, chaque pays voit crotre sa splendeur de jour en
+ jour. Toi seule et ton peuple vous tombez horriblement d'abme et
+ abme.
+
+ * * * * *
+
+ Terre sainte, Sion! Comment l'tranger ose-t-il fouler ton sol de
+ son pied orgueilleux?
+
+ Comment, Ciel, l'ennemi peut-il occuper le Saint des Saints?
+
+ * * * * *
+
+ Tout espoir n'est cependant pas encore mort.
+
+ Dans le coeur de tout ton peuple parpill aux quatre coins de la
+ terre ton souvenir vit, grav avec des lettres de feu et de sang,
+ avec des larmes incessantes!
+
+Une autre posie populaire, galement anonyme, intitule la Rose, est
+d'un accent encore plus dsol et plus dsespr. Pitine par tous les
+passants, la rose ne cesse de les implorer:
+
+ humains, ayez piti de moi, rendez-moi ma demeure!...
+
+En dehors de ces motifs, les posies lyriques de Lebensohn et la
+Colombe plaintive de Letteris faisaient partie du rpertoire
+populaire.
+
+ ce romantisme populaire vient bientt, rpondant un besoin de la
+masse, se joindre le romantisme littraire.
+
+Un roman traduit du franais, _les Mystres de Paris_, d'Eugne Su,
+publi en 1847-48, Vilna, inaugura le romantisme ainsi que le genre
+roman en hbreu. Cette traduction ou plutt cette adaptation du roman
+franais dans un style biblique prcieux, valut son jeune auteur,
+Calman Schulman, de Vilna (1826-1900), une renomme immense.
+
+Au point de vue littraire, c'tait le genre introduit en hbreu,
+c'tait la lecture amusante, la fiction remplaant les crits graves des
+humanistes. Le succs norme obtenu par cette premire oeuvre de
+Schulman, ses ditions rptes, tmoignent de l'existence d'un public
+qui prouvait le besoin de la lecture facile. Dsormais le romantisme
+rgnera en matre, la Melitza deviendra le style de la fiction, elle
+fera les dlices des amis de la langue biblique.
+
+Esprit peu original, Calman Schulman contribuera plus qu'aucun autre
+crivain la diffusion de l'hbreu dans le coeur de la masse du peuple.
+Un demi-sicle durant, il sera considr par le peuple comme le matre
+de l'hbreu.
+
+Romantique et conservateur en matire religieuse, exalt pour tout ce
+qui est un produit du peuple juif, naf dans ses conceptions de la vie,
+il exera son activit sur tous les domaines littraires. Il a publi
+une Histoire universelle en 10 volumes, une Gographie galement en 10
+volumes, des tudes biographiques et littraires sur les crivains juifs
+du Moyen-ge en 4 volumes, un roman national remani, de l'poque de Bar
+Cochba, des traductions innombrables, des recherches bibliques et
+talmudiques fort curieuses[49].
+
+[Note 49: Ces ouvrages, publis tous Vilna, ont t rdits
+maintes fois.]
+
+Il crit dans la langue mme d'Isae. La prciosit et l'emphase
+excessive de son style, ses conceptions naves, sa sentimentalit
+romantique pour tout ce qui est juif, allant droit au coeur des primitifs
+non cultivs que furent ses lecteurs, expliquent le succs mrit de cet
+crivain, pourtant si peu original. Ses oeuvres se rpandaient par
+milliers et milliers d'exemplaires et propageaient l'amour de l'hbreu,
+de la science et du savoir parmi le peuple. ce titre, Schulman fut un
+civilisateur de premier ordre. Son oeuvre forme l'tape invitable par
+laquelle passait et passe souvent encore le Maskil dans son volution
+vers la civilisation moderne.
+
+Schulman a fait cole. Son style potique et enfl s'imposa longtemps
+tous les sujets et empcha l'volution naturelle de la prose hbraque,
+inaugure par M.-A. Ginzburg.
+
+Les crateurs ne tardrent pas venir. Parmi les potes de l'cole
+romantique une premire place appartient Micha-Joseph Lebensohn, dit
+Micha (1828-1852), fils de A.-B. Lebensohn.
+
+Tendre et gracieux autant que son pre tait dur et rigide, M.-J.
+Lebensohn fut le seul crivain du temps qui eut la chance de recevoir
+une ducation moderne complte. De plus, il n'avait pas connu comme tous
+ses contemporains la cruelle ncessit et les luttes pour
+l'affranchissement personnel. Il possdait fond la littrature
+allemande et il avait suivi Berlin les cours de philosophie de
+Schelling. Avec cela, il possdait l'hbreu comme une langue vivante et
+sut traduire en elle ses penses les plus intimes, toutes les nuances
+du sentiment.
+
+La riche imagination potique, l'harmonie de son style, ses expressions
+colores et images, son lyrisme profond, non dnatur par l'exagration
+ronflante et emphatique de ses prdcesseurs, font de Michal le premier
+pote artiste en hbreu.
+
+Il dbuta en 1851 par une traduction de la _Destruction de Troie_, de
+Schiller[50], admirable de style et d'lgance potique. Il est le
+premier qui ait appliqu rigoureusement la prosodie moderne la posie
+hbraque. Son recueil potique _Schir Bath Sion_ (Les chants de la
+fille de Sion)[51] est un vritable chef-d'oeuvre. Il contient six pomes
+historiques admirables de pense, de forme et d'inspiration. Dans
+Salomon et Coheleth, son plus grand pome, il nous fait d'abord
+assister la jeunesse du roi Salomon. C'est l'amour de Salomon pour la
+Sulamite, amour sublime, exalt, qui est chant pour la premire fois
+d'une faon merveilleuse. La joie de vivre fait tressaillir toutes les
+fibres du coeur du pote... Puis c'est la vieillesse de l'Ecclsiaste
+contrastant si puissamment avec la jeunesse de Salomon. C'est le roi
+dsenchant, sceptique, convaincu de la vanit de l'amour, de la beaut,
+du savoir; tout n'est que poussire, vanit des vanits. Et le jeune
+pote romantique termine son pome en concluant que la sagesse ne peut
+exister sans la foi, et que seule cette dernire est capable de donner
+ l'homme la suprme satisfaction.
+
+[Note 50: Vilna, 1851.]
+
+[Note 51: Vilna, 1852. En traduction allemande, faite par J.
+Steinberg, Vilna, 1859.]
+
+Joel et Sisera est une trs belle pice potique. C'est la lutte
+intrieure qui s'engage, dans le coeur de la vaillante femme chante par
+Dbora, entre les devoirs de l'hospitalit et son attachement son
+pays. Finalement ce dernier l'emporte:
+
+ Vivant au milieu de ce peuple, tabli dans son pays, ne dois-je pas
+ aspirer son bien-tre, au bonheur des siens? N'est-il pas aussi
+ mon peuple?
+
+Mose sur le Mont Abarim est plein d'admiration pour le grand
+lgislateur. Il se termine par ces deux vers:
+
+ La lumire du monde s'obscurcit.
+ quoi bon la lumire du soleil?
+
+Son lgie sur Jhuda Halvi est touchante de patriotisme et d'amour
+pour la Terre des anctres:
+
+ Cette Terre, dont chaque pierre est un autel du Dieu vivant, dont
+ chaque rocher est une chaire pour un prophte divin.
+
+Ou bien, comme il s'crie dans une autre posie:
+
+ Pays des muses, couronn de charmes, o chaque pierre est un livre,
+ chaque rocher un tableau!
+
+Un autre recueil du pote, _Kinor bath Sion_ (La lyre de la fille de
+Sion), publi aprs sa mort, Vilna, contient, ct d'un certain
+nombre de posies traduites de l'allemand, des posies lyriques o le
+pote exhale son me et ses souffrances. Il aime ardemment la vie, mais
+il pressent qu'il ne lui sera pas donn d'en jouir longtemps et, dans un
+accs de dsolation, il s'crie: Maudite soit la vie, maudite aussi la
+mort! Son caractre change, sa muse devient triste et, comme son pre,
+il ne voit qu'injustice et que malheurs. Dans une posie adresse aux
+toiles il veut arracher leur secret aux mondes:
+
+ Rpondez-moi, vous qui tes les habitants d'en haut, oh! arrtez
+ pour un instant la marche des lois ternelles! Hlas, mon coeur est
+ plein de dgot pour cette terre. Ici l'homme est n pour la
+ misre! Oh! Ici-bas c'est la Haine religieuse qui rgne. Sur ses
+ lvres elle porte le nom du Dieu de la misricorde et dans sa main
+ l'pe sanglante. Elle prie, s'agenouille et sans cesse elle
+ massacre au nom du Dieu de pardon. Ce monde, lorsqu'il le cra dans
+ un accs de colre, Dieu le rejeta loin de lui avec fureur. Alors,
+ la Mort s'y prcipita, semant la terreur. Elle le tient, ce monde,
+ ses ongles. La Misre aussi s'y abattit grinant ses dents,
+ montrant sa rage farouche. Elle tient l'homme, elle le torture sans
+ rpit...
+
+En outre, ce recueil posthume contient des posies amoureuses et des
+complaintes sionistes toutes empreintes de profonde mlancolie et de
+cette tristesse qui caractrise la dernire priode de sa vie. Une
+cruelle maladie enleva le jeune pote l'ge de vingt-quatre ans, au
+grand dsespoir des amis de la posie hbraque.
+
+La fiction romanesque, que la vie rigide et le caractre austre des
+lettrs rendait impossible jusqu'alors en hbreu, fit sa premire
+apparition avec les traductions des romans modernes. Immdiatement elle
+rencontra un public bien dispos et avide de nouveaut. Les romanciers
+originaux ne tardrent pas venir. Le premier matre du genre, le
+crateur du roman hbreu, est Abraham Mapou (1808-1867).
+
+Il naquit Slobodka, faubourg de Kovno, triste bourgade peuple presque
+uniquement de juifs. Toute une population y grouille dans des conditions
+conomiques et hyginiques dplorables. Son pre, pauvre melamed
+(professeur d'hbreu et de Talmud), tait un esprit naf et
+mlancolique, non dnu d'une certaine instruction. Il aimait et
+cultivait la science des matres hbreux du Moyen-ge. Sa mre tait une
+me douce et tendre; elle supporta avec soumission et fermet les
+souffrances physiques qui accablrent toute sa vie. Son frre Mathias,
+tudiant-rabbin, tait trs bien dou.
+
+Bref, c'tait la misre, mais cette misre soumise, non ronge par
+l'envie, qui fait les liens de famille plus resserrs. Enfant chtif,
+Abraham Mapou n'aborda ses tudes primaires qu' l'ge de cinq ans, ge
+dj avanc pour ce milieu o les enfants commencent frquenter le
+Heder ds leur quatrime anne. Et ce sont des annes endures dans le
+Heder, sans connatre d'autre joie que celle du succs dans les tudes,
+courb toute la journe sur les gros in-folios du Talmud. L'enseignement
+rationnel de la Bible et de la grammaire hbraque, ddaignes par les
+dialecticiens talmudiques comme des tudes trop superficielles, tait
+banni de cette cole. Heureusement pour le futur crivain, ce fut son
+pre qui lui enseigna la Bible et qui veilla dans son coeur sensible
+l'amour de la langue sacre et du pass glorieux de son peuple.
+Cependant son ducation talmudique se poursuit avec succs. l'ge de
+douze ans le voil rudit, treize ans il est dj Itou
+(phnomne), et ds lors libre de s'adonner ses tudes selon son gr
+et se passer de matre.
+
+Bientt, comme tous les jeunes talmudistes, il sera recherch comme
+gendre. Cela ne tarda pas arriver: il fut fianc par son pre la
+fille d'un bourgeois ais. l'ge de 17 ans le voil donc mari. Cela
+ne modifiera d'ailleurs en rien sa vie. Comme par le pass il continuera
+ poursuivre ses tudes, et c'est son beau-pre qui pourvoira ses
+besoins. Bientt ses tudes prendront une nouvelle direction. Son esprit
+rveur, touff par la scolastique rabbinique, se tourne vers la
+Cabbale. Dj l'exaltation mystique le hante, et un jour il faillit
+adhrer la secte des Hassidim. C'est sa mre qui l'en prserva. Il
+cda ses prires, et ne commit pas cet acte d'hrsie dangereuse.
+
+Ces luttes intrieures entre le sentiment et la raison, les perplexits
+au milieu desquelles se dbattait son esprit, n'affectrent pas outre
+mesure notre auteur et ne produisirent pas de modification radicale dans
+sa personnalit. Mapou est rest, toute sa vie, l'humble rudit du
+ghetto, un des successeurs des Ebionim, des psalmistes et des
+prophtes. Timides, mlancoliques, sans dsir pour tout ce qui touche la
+vie pratique, souvent avilis par leur misre matrielle propre et par la
+misre intellectuelle environnante, ces rveurs du ghetto, plus
+nombreux qu'on ne le croirait, cachent dans l'intimit de leur me cette
+exaltation morale, cet idalisme suprme invaincu et toujours debout,
+qui peut seul expliquer la vivacit et la persistance du peuple-messie.
+
+Dj Mapou allait succomber comme tant d'autres, dj les tnbres
+mystiques allaient couvrir son esprit, lorsqu'un vnement infime en soi
+et pourtant important dans ses consquences vint le dlivrer. Un
+psautier latin tomb par hasard entre ses mains donna une nouvelle
+tournure ses tudes, une nouvelle orientation son esprit.
+
+tait-ce la curiosit, tait-ce le dsir de savoir qui le poussa
+dchiffrer cote que cote le texte sacr dans une langue inconnue?
+Toujours est-il qu'il ne recula pas devant des difficults presque
+insurmontables et, force de traduire mot mot le texte latin, compar
+ l'original hbreu, il arriva connatre un grand nombre de mots
+latins. L'exemple n'est pas unique dans son genre. Salomon Mamon avait
+appris l'alphabet allemand, dans lequel il devait plus tard crire ses
+meilleures tudes philosophiques, l'aide de la nomenclature allemande
+des traits du Talmud, imprime Berlin. Et c'tait aussi le cas de la
+plupart des lettrs de la province.
+
+Cette gymnastique de l'esprit, cette ncessit de se rendre compte de
+la valeur prcise de chaque mot a aid en mme temps Mapou mieux
+comprendre le texte biblique et se pntrer de son esprit.
+
+La fortune, le bien-tre ne sont pas stables chez les juifs russes,
+obligs de soutenir une concurrence vitale acharne et servant de jouet
+ une lgislation capricieuse. Le beau-pre de Mapou se trouva un jour
+ruin. Le jeune homme fut oblig d'interrompre ses tudes et d'accepter
+la place de prcepteur dans la maison d'un fermier juif ais.
+
+Ce sjour prolong la campagne exera sur l'me sensible du jeune
+lettr une influence capitale. Le rapprochement avec la nature qui ne
+manqua pas de sduire son esprit le dgagea dfinitivement des voiles
+mystiques qui l'enveloppaient. C'est au village enfin qu'il rencontra un
+cur polonais clair, qui s'intressa au jeune rabbin et s'occupa de
+son instruction. Mapou tudia avec ardeur les matres classiques latins,
+et c'est la premire fois qu'un pote hbreu trouvait l'occasion de
+former son esprit sur les modles puissants de l'antiquit. Toujours
+sous la direction du bon cur, il tudia le franais d'abord, sa langue
+prfre, ensuite l'allemand et, en dernier lieu seulement, le russe. La
+langue russe n'tait pas tenue en honneur chez les Maskilim de l'poque.
+ Kovno, o il retourna peu aprs, il fut oblig de dissimuler ses
+nouvelles connaissances, de peur d'attirer sur lui la haine des
+fanatiques et d'tre atteint dans sa profession de professeur d'hbreu.
+
+merveill par l'oeuvre des romantiques et surtout par les romans
+d'Eugne Su, son auteur favori, il mdita ds 1830 la premire partie
+de son roman historique L'Amour de Sion, qui ne devait voir le jour
+que vingt-trois ans plus tard. Il mena pendant vingt-trois annes une
+vie de privations et de labeurs incessants, peinant le jour, rvant la
+nuit. La Haskala avait cr des foyers humanistes dans les petites
+bourgades lithuaniennes. C'est Zagor, c'est Rossieni, la ville des
+lettrs, des amis de leur peuple et de la langue sacre, que Mapou
+trouva enfin l'occasion de rvler son talent. Son tat physique fort
+prouv empira de plus en plus. Sa nomination, aprs de longues
+sollicitations, comme professeur d'une cole juive gouvernementale
+Kovno, survenue en 1848, ainsi que l'assistance matrielle qu'il
+recevait de son frre plus favoris que lui, le tirrent dfinitivement
+d'embarras. Indpendant, il pouvait dsormais s'occuper de son roman. Le
+succs obtenu par la version hbraque des _Mystres_ de Paris
+l'encouragea enfin publier son Amour de Sion. Et c'est avec une
+stupfaction sans bornes que le timide auteur put constater
+l'enthousiasme avec lequel le public accueillit sa premire cration
+littraire.
+
+Dans ce milieu asctique et puritain o le monde du sentiment et de la
+vie intrieure tait inconnu, le roman de Mapou va tomber comme la
+foudre dchirant la nue qui enveloppait tous les coeurs. Un sicle aprs
+Rousseau, il y avait encore un coin en Europe o le plaisir, la joie de
+vivre, les biens terrestres, la nature taient considrs comme des
+futilits, o l'amour tait condamn comme un crime et les passions
+comme la perte de l'me. Et c'est dans ce milieu que l'Amour de Sion,
+cette Nouvelle Hlose juive, apparat comme le premier appel la
+nature et l'amour.
+
+L'Amour de Sion est un roman historique; il retrace un chapitre de la
+vie du peuple juif l'poque du prophte Isae. Il n'aurait pas pu en
+tre autrement. Pour toucher la corde sensible du peuple, il fallait
+reculer l'action de vingt-cinq sicles en arrire. Un roman juif
+contemporain n'et t conforme ni la vrit ni l'esprit du ghetto.
+
+Le sujet du roman est emprunt l'ge d'or de l'ancienne Jude. C'est
+l'poque de la grande floraison littraire et prophtique. C'est aussi
+une poque fort agite, prsentant des contrastes saillants.
+Jrusalem, un roi clair lutte avec fermet contre la limitation de son
+pouvoir l'intrieur et contre le puissant envahisseur du dehors. D'un
+ct, une socit en dcadence, et de l'autre, les plus grands
+moralistes de toutes les poques, les prophtes qui attaquent en face la
+corruption des moeurs. Enfin c'est l'poque o les plus grands rves
+d'une humanit meilleure et idale, closent. C'est dans ces temps que
+l'auteur place l'histoire que voici:
+
+ Sous le rgne du roi Ahas, deux amis vivaient Jrusalem. L'un,
+ nomm Joram, tait officier de l'arme et possesseur de riches
+ domaines; l'autre, Jedidia, appartenait la famille royale. Joram
+ avait pous deux femmes, Hagith et Naama. Cette dernire tait sa
+ favorite, mais elle tait reste longtemps strile. Oblig de
+ partir en guerre contre les Philistins, Joram confie son ami
+ Jedidia le soin de surveiller les siens. Au moment de son dpart,
+ sa femme Naama se trouvait enceinte, et la femme de Jedidia, Tirza,
+ se trouvait dans une position analogue. Les deux amis conviennent
+ que dans le cas o la femme de l'un mettra au monde un fils et
+ l'autre une fille, ils les marieront l'un avec l'autre.
+
+ Les choses devaient se raliser selon le voeu des deux pres. La
+ femme de Jedidia accoucha la premire: elle eut une fille nomme
+ Tamar.
+
+ Joram fut fait prisonnier par l'ennemi et ne revint point. Mais un
+ grand malheur guettait la maison de Joram. Son intendant Achan se
+ laisse sduire par le juge Mathan, ennemi personnel de Joram. Il
+ met le feu la maison de son matre, aprs l'avoir pralablement
+ dpouille de toutes les richesses qu'elle contenait et les avoir
+ transportes chez Mathan. Hagith et ses enfants sont dvors par le
+ feu. Achan fait retomber la faute de cet incendie sur Naama, qui,
+ disait-il, voulait se venger de sa rivale Hagith. Cependant il
+ prend son propre fils Nabal et le substitue Asrikam, le fils de
+ Hagith, qui seul, prtend-il, aurait t sauv. La pauvre Naama,
+ prs d'accoucher, est contrainte de fuir, et se rfugie aux
+ environs de Bethlem, auprs d'un berger. L elle met bientt au
+ monde un fils nomm Amnon, et une fille, Penina.
+
+ Jedidia, effray de la calamit qui s'est abattue sur la maison de
+ son ami, recueille son fils Asrikam et l'lve avec ses enfants.
+ Pour tenir la parole donne son ami, il considre Asrikam comme
+ le mari futur de sa fille, puisque Naama a disparu et que, de plus,
+ elle tait considre comme une coupable meurtrire. Ainsi Achan
+ triomphe: son fils prenait la place d'Asrikam, hritait de la
+ maison de Joram et pousait la belle Tamar.
+
+ Pendant ce temps s'accomplit la chute du royaume de Samarie. Les
+ habitants de Samarie sont emmens en captivit par les Assyriens,
+ et parmi eux se trouve Hananel, le beau-pre de Jedidia. Le prtre
+ samaritain Simri russit s'vader et se rfugie Jrusalem. Le
+ nom de Hananel dont il se recommande lui ouvre la maison et le coeur
+ confiant de Jedidia.
+
+ Tamar et Asrikam grandissent cte cte dans la maison de Jedidia.
+ Les deux enfants diffrent cependant du tout au tout. Autant Tamar
+ est belle, bonne et gnreuse, autant Asrikam est laid et pervers.
+ La jeune fille le dteste de tout son coeur. Un jour Tamar, en se
+ promenant la campagne aux alentours de Bethlem, est assaillie
+ par un lion. Un berger accourt son secours et lui sauve la vie.
+ Ce berger n'tait autre qu'Amnon, le fils de la malheureuse
+ Naama.--De son ct, Hman, le frre de Tamar, dcouvre par hasard
+ Penina, la soeur d'Amnon, qui se fait passer pour trangre, et il
+ prouve un violent amour pour elle. Ainsi le fils et la fille de
+ Jedidia se trouvent tous deux pris du fils et de la fille de
+ Naama, sans se douter de leur vritable origine.
+
+ Amnon, venu pour fter la fte des tabernacles Jrusalem, est
+ accueilli avec enthousiasme par Jedidia et sa femme, comme il
+ convient au sauveur de leur fille. Ils l'attachent leur maison,
+ et il gagne par son caractre la bienveillance gnrale. Le jeune
+ berger se sent attir vers les tudes sacres. Il frquente l'cole
+ des prophtes, et l'loquence du grand Isae le sduit
+ particulirement.
+
+ Le prtendu Asrikam ne voit pas d'un bon oeil l'amiti qui s'tablit
+ entre Tamar et Amnon. Il s'en ouvre Zimri qui se fait son
+ complice et l'aide se dbarrasser de son rival. Jedidia cependant
+ demeure fidle sa promesse et persiste vouloir donner sa fille
+ malgr elle Asrikam. Lorsque l'amour de Tamar et d'Amnon devient
+ vident, il loigne celui-ci de sa maison.
+
+ Nous sommes l'poque la plus agite de la Jude. Nous assistons
+ la lutte des passions et des intrigues qui ont prcd la dbcle
+ du royaume de Juda et la grande invasion assyrienne. Le dsordre
+ moral rgne partout, l'iniquit et le mensonge ont pris la place de
+ la justice. Les justes tremblent et esprent, encourags par les
+ prophtes. Les impies bravent tout et se livrent sans vergogne
+ leurs dbauches.
+
+ Buvons, chantons, crie cette troupe impie. Qui sait si nous vivrons
+ demain!
+
+ Zimri mdite un grand coup. Amnon se rendait tous les soirs hors de
+ la ville dans une cabane o habitaient sa soeur et sa mre. Zimri
+ l'a surpris. Il y amne Tamar et Hman qui voient Amnon embrasser
+ sa soeur. Tout est fini maintenant. Un coup terrible est port
+ l'amour du frre et de la soeur qui ne connaissent pas les liens de
+ parent qui unissent Amnon et Penina. Repouss par Tamar sans
+ comprendre pourquoi, Amnon s'loigne de Jrusalem le dsespoir dans
+ l'me.
+
+ Tout n'est pourtant pas perdu. Maltrait par son propre fils et
+ rong par le remords, Achan fait son fils l'aveu de ses fautes et
+ lui rvle sa vritable origine. Furieux, Asrikam ne songe qu' se
+ dbarrasser de son pre. Il met le feu sa maison. Cependant,
+ avant de mourir, Achan peut faire des aveux devant la justice. Tout
+ est dvoil et tout va s'expliquer. Tamar, reconnaissant enfin son
+ erreur, ne se console pas d'avoir loign Amnon.
+
+ Cependant les vnements politiques suivent leur cours. Le brave
+ roi Hskias lutte contre le ministre Schebna, qui veut livrer la
+ capitale aux Assyriens. La dfaite miraculeuse de l'ennemi sous les
+ portes de Jrusalem assure le triomphe de Hskias. La paix et la
+ justice sont rtablies.
+
+ Pendant ce temps Amnon, qui a t fait prisonnier et vendu dans une
+ le ionienne, y dcouvre son pre Joram. Tous deux, ils russissent
+ s'vader et rentrer Jrusalem.
+
+ La joie de la ville sainte, dlivre de l'envahisseur, concide
+ avec la joie de deux familles allies dont tous les voeux sont
+ combls. L'amour de Tamar et d'Amnon, celui de Hman et de Penina
+ triomphent.
+
+Tel est le cadre de ce roman, qui rappelle les contes merveilleux du
+XVIIIe sicle. Au point de vue de l'intrigue romanesque, de l'tude
+des caractres et de l'enchanement des vnements, c'est une oeuvre
+purile. L'intrt du livre ne gt pas dans l'invention de la fiction
+romanesque. Celle-ci, emprunte aux oeuvres modernes, nuit plutt au
+roman de Mapou, qui est, avant tout, une oeuvre de posie et de
+reconstitution historique. _L'Amour de Sion_ est plus qu'un roman
+historique, plus qu'une fable cre par l'imagination d'un romancier;
+c'est l'ancienne Jude, la Jude des prophtes et des rois, ressuscite
+dans les rves d'un pote. La reconstitution de la socit juive
+d'autrefois, la comprhension de la vie prophtique, la couleur locale,
+la majest des descriptions de la nature, les images vives et
+frappantes, le style lev et vigoureux, tout en un mot y respire
+tellement le gnie de la Bible que, sans la fiction romanesque, on se
+croirait en prsence d'une oeuvre potique de l'ancienne Jude retrouve.
+
+Esprit rveur, primitif, ignorant les manifestations relles et
+compliques de la vie moderne, Mapou s'est si bien report aux temps des
+prophtes qu'il les a confondus avec les temps modernes. Il a commis
+l'anachronisme de vouloir transporter les ides d'humanisme du Maskil
+lithuanien l'poque d'Isae. Mais, force de vouloir se montrer
+moderne il est redevenu ancien. Il ne se doutait mme pas que c'est le
+pass avec sa civilisation propre, ses moeurs et ses ides qu'il
+restituait.
+
+Son but de rformateur n'en tait pas moins atteint. Guid par une
+intuition prophtique, Mapou a fait une oeuvre de haute moralit et de
+civilisation. toute une population plonge dans un asctisme dgnr
+ou dans un mysticisme hostile au prsent, il rvla son pass glorieux,
+tel qu'il tait et non tel que se le reprsentait leur cerveau, accabl
+par la misre et embrum par l'ignorance. Il leur montra non pas la
+Jude des rabbins, des saints et des asctes, mais le pays de la nature,
+de la joie de vivre, de la vie dbordante, de la gaiet et de l'amour,
+le pays du Cantique des Cantiques et de Ruth. Il leur prsenta Isae,
+non sous la figure d'un saint rabbin ou d'un annonciateur de rves
+mystiques, mais un Isae pote, patriote, moraliste sublime, le prophte
+de la Jude libre, le prdicateur des biens terrestres, de la bont, de
+la justice, justement oppos la doctrine troite et aux pratiques
+minutieuses et insenses proclames par la bouche des prtres,
+prcurseurs des rabbins.
+
+Ce que le roman prche, c'est le retour une vie plus naturelle. C'est
+le monde des plaisirs, des sensations, de la vie terrestre, justifi et
+idalis au nom du pass. Ce sont les charmes de la vie rurale, voqus
+dans un enchanement de tableaux potiques. Toute la Jude agricole
+passe sous les yeux du lecteur. La gaiet des vignerons, l'insouciance
+des bergers, les ftes populaires, avec leur clat et leur fougue, sont
+retraces dans cet ouvrage de main de matre. La grandeur morale de la
+Jude apparat dans la magnifique description de tout un peuple,
+accouru pour clbrer la fte dans la Ville Sainte, ainsi que dans les
+discours emports de prophtes qui critiquent ouvertement les grands et
+les prtres au nom de la Justice et de la Vrit. Et c'est surtout
+l'amour chaste et ingnieux, l'apothose de l'amour d'Amnon et de Tamar
+qui domine cette oeuvre.
+
+La rpercussion que cette oeuvre a eue sur ses contemporains est
+inimaginable. Elle peut tre compare l'effet produit par l'apparition
+de la _Nouvelle Hlose_.
+
+La langue hbraque avait enfin trouv son matre populaire, qui savait
+parler au coeur de la foule et le toucher profondment. Le succs de
+l'oeuvre fut grandiose. Malgr les menes fanatiques qui voyaient avec
+horreur cette profanation de la langue sacre, le roman pntra partout,
+jusque dans les coles rabbiniques, dans les synagogues mme. La
+jeunesse tait merveille et sduite par les vocations potiques et
+par le sentimentalisme de l'oeuvre. Une population tout entire semblait
+renatre la vie et sortir de sa lthargie millnaire. La comparaison
+de la grandeur lointaine avec la misre actuelle s'imposait aux esprits.
+
+Pour la premire fois, les bois lithuaniens taient tmoins d'un
+spectacle imprvu. Les lves rabbiniques, vads de l'cole, venaient
+pour y lire en cachette le roman de Mapou. Ils revivaient
+voluptueusement les temps anciens. L'amour sublime toucha tous les coeurs
+et plus d'un roman ingnu s'baucha.
+
+Mais ce qui tira le plus grand profit de ce nouveau mouvement provoqu
+par l'apparition de l'Amour de Sion, ce fut la langue hbraque,
+ressuscite dans toute sa splendeur.
+
+ J'ai approfondi le latin antique dans sa vigueur majestueuse,
+ l'allemand avec la profondeur de son sens, le franais plein de
+ charmes avec ses expressions ravissantes, le russe dans la fleur de
+ sa jeunesse. Chacune de ces langues possde des qualits elle.
+ Seule toi, langue hbraque, tu es incomparable. Que ta parole
+ est claire, limpide, malgr la cendre de tes ruines!
+
+ Le son de les expressions chante mon oreille comme une harpe
+ cleste...[52]
+
+[Note 52: Voir Brainin, _Abram Mapou_, p. 107.]
+
+Cette idalisation de la langue du pass et du pass lui-mme produisit
+un effet considrable sur les esprits et prpara le terrain pour une
+rcolte fconde.
+
+Le succs de l'_Amour de Sion_ encouragea Mapou publier son autre
+roman historique dont l'action se passe la mme poque que le premier.
+L'_Aschmath Schomron_ (Le Pch de Samarie), publi galement Vilna,
+est une vritable pope qui retrace les luttes suscites par la
+rivalit entre Jrusalem et Samarie. La conception de cette oeuvre
+ressemble celle de son premier roman. Mais l'auteur y fait un abus
+excessif d'antithses et de contrastes. Il malmne sans piti les
+pauvres habitants de Samarie. Tout ce qui est bon, juste, beau, lev,
+amour chaste, vient de Jrusalem; tout ce qui est hypocrisie,
+perversit, dogmatisme absurde, dbauche, vient de Samarie. L'auteur
+s'acharne surtout contre les hypocrites et contre les fanatiques
+aveugles, l'esprit troit. La personnification de quelques types de
+fanatiques du ghetto est transparente. Cette oeuvre suscita la colre des
+obscurantistes et, dans leur fureur, ils poursuivaient tous ceux qui
+lisaient les oeuvres de Mapou.
+
+Le _Pch de Samarie_, qui partage tous les dfauts techniques du
+premier roman, n'en est pas moins une oeuvre de puissante imagination et
+de vigueur pique. La couleur locale et la vie biblique y sont
+prsentes avec plus de sret encore que dans l'_Amour de Sion_.
+
+Si l'on voulait appliquer aux romans de Mapou le critrium de la
+critique artistique, nous y trouverions sans doute un dfaut capital.
+Mapou n'est pas un psychologue, il ne sait pas crer de hros rels. Ses
+personnages sont effacs, artificiels. Le but moral domine tout.
+L'intrigue y est purile, et l'enchanement des pripties fastidieux.
+Mais ce dfaut ne pouvait tre aperu par ses lecteurs, primitifs, non
+cultivs, qui partageaient la navet ingnue de l'auteur.
+
+Nous possdons encore de Mapou des fragments potiques d'un autre roman
+historique, disparu et ananti par la censure russe. En outre, un
+excellent manuel de la langue hbraque _Amon Pdagogue_ (matre
+pdagogue), trs apprci par les professeurs d'hbreu, et enfin une
+Mthode de langue franaise en hbreu.--Nous aurons encore revenir
+sur son dernier roman: L'hypocrite _At Zaboua_, qui relve d'un tout
+autre genre que ses deux premiers romans.
+
+Ses dernires annes furent affliges par une maladie cruelle. Incapable
+de travailler, il tait soutenu par son frre, tabli Paris. Ce
+dernier l'appela auprs de lui, mais la mort le surprit en route, avant
+qu'il et pu voir la capitale du pays pour lequel il avait profess
+pendant toute sa vie une grande admiration.
+
+ * * * * *
+
+Dans la Russie mridionale, et surtout Odessa, l'activit littraire
+se continue avec succs. Abraham Ber Gottlober (1811-1900), surnomm
+_Mahalalel_, est le pote le plus productif, sinon le plus dou de cette
+cole.
+
+lve de J.-B. Levenson, et ayant visiblement subi l'influence de
+Wessely et d'Adam Lebensohn, il s'adonna la posie. Le premier volume
+de ses posies parut Vilna en 1851. Il a publi la fin de sa vie ses
+oeuvres compltes en trois volumes[53]. Ses premires posies remontent
+au milieu du sicle dernier. C'est un styliste remarquable, et dans
+certaines de ses posies, son langage est simple et lgant. _Can_,
+ou le Vagabond, est une merveille de style et de composition.
+
+[Note 53: _Kal Schirei Mahalalel_ (Posies de Gottlober) Varsovie,
+1890.]
+
+Dans la posie intitule l'Oiseau dans la cage, il est sioniste et il
+pleure sur la misre de son peuple en exil. Dans une autre posie:
+_Nezah Isral_ (l'ternit d'Isral), qui est peut-tre la meilleure qui
+soit sortie de sa plume, il revendique avec dignit sa qualit de juif,
+dont il est fier.
+
+ Juda n'a ni arc ni armes. Il ne projettera pas au loin sa flche
+ vengeresse. Mais il a un procs avec les gentils au nom de la
+ justice...
+
+ Je ne vous conterai pas la gloire du peuple ternel, ni sa grandeur
+ morale--puisque ce sont ces vertus que vous dtestez en lui...
+ Aussi, s'il a pch, n'en tes-vous pas la cause?...
+
+ Ce n'est point la grce, mais c'est mon droit que je revendique.
+
+En gnral, Gottlober manque de chaleur potique. Dans la plupart de ses
+posies, son style pche par la prolixit et le bavardage. Il a beaucoup
+traduit en hbreu. Sa prose est excellente. Ses satires sont souvent
+spirituelles. Son histoire en vers de la posie hbraque, parue dans le
+troisime volume de ses posies, est infrieure l'art potique de S.
+Levison, dont nous avons parl plus haut. Plus tard il publia une revue
+mensuelle en hbreu: _Haboker Or_ (Clart du matin). Ses mmoires sur la
+vie des Hassidim[54] qu'il a combattus toute sa vie, sont les meilleurs
+de ses crits prosaques.
+
+[Note 54: Dans la revue _Haboker Or_, et _Oroth Meofel_ (Lueurs dans
+les Tnbres), Varsovie, 1881.]
+
+Gottlober a personnifi plus que tout autre le type du _Mechaber_
+vagabond qui, pour gagner sa vie, est oblig d'imposer lui-mme ses
+ouvrages aux personnes aises et de les colporter de porte en porte.
+
+Parmi les autres crivains qui, pour la forme ou pour le fond, procdent
+de l'cole romantique et dont le nombre est trop considrable pour que
+nous les citions tous, nous mentionnerons seulement les suivants:
+
+Zeeb Kaplan, de Riga (1826-1887), tait un pote de mrite. Il excella
+galement dans la posie et dans la prose. Son pome le plus connu est
+Le pays des miracles[55] qui, pour le sujet et pour le style, se
+rclame de Lebensohn pre.
+
+[Note 55: Recueil Keneseth Isral, Varsovie, 1888.]
+
+lie Mardechai Werbel (1805-1880) tait le pote en titre du cercle
+littraire d'Odessa. Son recueil de posies, paru Odessa, se
+recommande par l'lgance de la forme. En dehors des odes et ddicaces,
+il contient plusieurs pomes historiques, dont le plus remarquable est
+Hulda et Bor, inspir d'une parabole talmudique[56].
+
+[Note 56: Vilna, 1848.]
+
+L'un et l'autre potes ont t dpasss par Isral Roll (1830-1893),
+galicien tabli Odessa. Ses Posies romaines[57] (_Schir Romi_),
+toutes traduites des grands potes latins, tmoignent d'un souffle
+potique puissant. Son style est classique, riche et prcis. Ce volume
+figurera toujours dans la bibliothque de la littrature hbraque
+ct du remaniement d'Ovide par Michal et de l'admirable traduction des
+pomes Sibyllins, faite par l'minent philologue J. Steinberg.
+
+[Note 57: Odessa, 1867.]
+
+En prose, c'est Benjamin Mandelstam (mort en 1886) qu'appartient le
+premier rang. Il a crit, entre autres, une Histoire de la Russie. Son
+ouvrage le plus important, _Hazon la-mod_, est une relation de ses
+voyages et de ses impressions travers la zone juive, principalement
+la Lithuanie. certains gards, il procde de M.-A. Ginzburg, dont il a
+la clart et l'esprit. Mais sa sentimentalit et son abus du style
+prcieux le rangent ct des romantiques.
+
+L'cole romantique a donn galement naissance un autre pote de
+valeur, Juda-Lon Gordon, dont les premire pomes, et surtout David et
+Michal, sont emprunts au pass biblique. Mais Gordon ne persista pas
+longtemps dans cette voie, et son activit littraire appartient une
+autre poque.
+
+ * * * * *
+
+Le trait caractristique du romantisme hbraque, par lequel il se
+spare de la plupart des mouvements analogues de l'Europe, c'est d'tre
+rest dans la voie du progrs et de l'mancipation, sans dvier du ct
+des ractions, religieuses ou autres. Ni la raction extrieure, ni
+l'intransigeance intrieure des fanatiques n'ont pu arrter l'closion
+des ides humanitaires semes par l'cole autrichienne et italienne.
+
+Depuis les Meassfim allemands, l'volution de la littrature hbraque
+ne s'est pas arrte un seul instant dans son acheminement vers la
+science et vers la lumire. Le mouvement romantique est une de ses
+tapes les plus caractristiques et les plus bienfaisantes. une poque
+o le sombre prsent ne promettait rien, o les tnbres politiques
+cachaient tout espoir en une vie meilleure, c'est au nom du pass que
+les champions de la Haskala combattaient l'ignorance et les prjugs.
+C'est au nom de la morale et de l'idal qu'ils cherchaient gagner le
+coeur des foules pour la divine Haskala.
+
+L'action du romantisme hbreu a t des plus fcondes. Le fusionnement
+du rationalisme des premiers humanistes et du romantisme patriotique de
+Luzzato a resserr les liens qui rattachaient les crivains la masse
+croyante. La sentimentalit provoque par la restauration potique des
+temps prophtiques a plus fait pour la diffusion des ides saines et
+naturelles et pour la propagation de la civilisation que toutes les
+exhortations et tous les raisonnements. La dclaration, tant de fois
+rpte par l'cole de Vilna, que la science et la foi ne se
+contredisent pas, n'a pas moins servi au rapprochement des lettrs et
+des croyants modrs.
+
+Bientt les temps seront plus favorables la reprise de la lutte contre
+l'obscurantisme, et l'antagonisme entre lettrs et orthodoxes reprendra
+de plus belle. Toute une cole d'crivains ralistes passionns essaiera
+de lutter contre les misres de la vie nationale sans pargner les
+susceptibilits et l'amour-propre de la masse croyante. Ce seront les
+accusateurs, les justiciers, les dtracteurs du Judasme orthodoxe et
+traditionnel. Ils prcheront avec pret l'Humanisme moderne et
+l'abandon des croyances surannes. Mais ct d'eux nous verrons
+s'lever une cole plus modre et non moins efficace. Elle apportera
+des paroles de clmence, de foi et d'esprance. Aux ngations et aux
+aphorismes dsolants des premiers elle opposera la ferme conviction du
+relvement imminent du peuple juif, appel remplir sa destine sur son
+sol national. La note sioniste unira dans un mme lan d'action et
+d'espoir la masse orthodoxe et la jeunesse libre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES RALISTES.--LE MOUVEMENT MANCIPATEUR.
+
+
+L'avnement d'Alexandre II au trne marque un moment dcisif dans
+l'histoire de l'empire russe. La pousse nouvelle des ides gnreuses
+et librales encourages par le Tsar lui-mme gagne jusqu'au ghetto.
+L'amlioration sensible de la situation politique des juifs, dont le
+droit de sjour dans toute l'tendue de l'Empire et l'accs aux
+carrires librales avaient t largis, l'abolition de l'ancien rgime
+du service militaire, la suppression des Cahals: tous ces facteurs,
+joints la prvision d'une mancipation civile prochaine, murent
+profondment les humanistes juifs. Les lettrs hbreux, arrachs leurs
+rves sculaires, se trouvaient tout coup en prsence de la ralit
+des choses et aux prises avec les exigences de la vie moderne. Il faut
+leur rendre cette justice qu'ils comprirent immdiatement de quel ct
+tait leur devoir, et qu'ils ne faillirent pas leur mission. Ils se
+mirent du ct du gouvernement rformateur, et ils luttrent de toutes
+leurs forces contre la rsistance que les conservateurs juifs opposaient
+aux rformes projetes ou accomplies. Leur action s'exera surtout dans
+la petite province peine entame par les courants nouveaux. Un
+auxiliaire prcieux devait bientt s'ajouter leurs efforts par la
+cration de la presse hbraque.
+
+L'intrt suscit par la guerre de Crime parmi les juifs suggra un
+certain Silberman l'ide de fonder un journal politique et littraire en
+hbreu. _Hamaguid_ (l'Orateur), tel est le nom de ce premier journal
+hbraque, paru en 1856, dans la petite ville prussienne de Lyck, situe
+sur la frontire russo-polonaise. Il obtint un succs norme.
+L'enthousiasme des lecteurs la vue de cette feuille priodique,
+rdige dans la langue sacre, se traduisit par des loges
+dithyrambiques et par une multitude d'Odes qui remplissaient le journal.
+Son action a t trs grande. Il a t le rendez-vous des lettrs
+hbreux de tous les pays et de toutes les opinions. ct de nouvelles
+politiques et littraires, de recherches philologiques, de posies plus
+ou moins boursoufles, le _Hamaguid_ a publi un certain nombre
+d'articles originaux de haute valeur. Les vieux matres Rapoport et
+Luzzato y donnaient la main aux jeunes crivains russes comme Gordon et
+Lilienblum.
+
+Un savant orientaliste de Paris, Joseph Halvy, l'auteur d'un curieux
+recueil de posies hbraques paru plus tard, y prcha des ides hardies
+pour son temps sur la renaissance de l'hbreu et sur son adaptation
+pratique, par la cration de nouveaux termes, aux ides et aux exigences
+modernes. Ces ides ont t ralises en partie de nos jours. Le Rabbin
+Hirsch Kalischer et le rdacteur David Gordon y prconisrent pour la
+premire fois, vers 1860, la ralisation pratique de l'ide sioniste, et
+c'est grce leur propagande que la premire socit pour la
+colonisation de la Palestine a t fonde.
+
+Cette premire tentative d'un organe hbraque en entrana bientt
+d'autres semblables. Des journaux hbreux se fondent dans tous les pays,
+variant dans leurs tendances selon le milieu et l'opinion de leurs
+rdacteurs. En Galicie surtout, o nulle censure absurde ne mettait des
+entraves la pense, les journaux hbraques pullulrent. En Palestine,
+en Autriche, un certain temps Paris mme, des priodiques se fondent,
+crent une opinion publique et des lecteurs. Mais c'est surtout en
+Russie, o la censure s'est peu peu adoucie, que les journaux
+hbraques deviendront de vritables tribunes populaires ayant un public
+de lecteurs stable.
+
+Samuel-Joseph Finn, historien et philologue de mrite, publia Vilna
+(1860-1880) une revue, _Hacarmel_, principalement consacre la science
+juive.
+
+Hayim-Zelig Slonimski, mathmaticien renomm, fonda en 1872, Berlin,
+son journal, _Hazefira_, plus tard transport Varsovie, o il publia
+un grand nombre d'articles scientifiques. Il fut un vulgarisateur des
+sciences naturelles.
+
+Mais le journal hbraque le plus important fut certainement le premier
+qui parut en Russie, _Hamelitz_ (l'Interprte), fond en 1860 Odessa
+par Alexandre Zederboum, un des plus fidles champions de l'humanisme.
+_Hamelitz_ devint l'organe principal du mouvement mancipateur et le
+porte-parole des rformateurs juifs.
+
+La presse hbraque, malgr ses dfauts, malgr l'exigut de ses
+ressources[58], qui l'empchait de s'assurer des collaborateurs stables
+et rtribus et la rendait tributaire d'un concours arbitraire
+d'amateurs, a exerc une influence considrable sur les juifs de Russie.
+Elle a travaill sans relche la diffusion de la civilisation, des
+sciences et de la littrature hbraque.
+
+[Note 58: Les lecteurs, peu fortuns, souscrivaient souvent dix pour
+un seul abonnement.]
+
+Dans les grands centres, et surtout dans les communauts nouvellement
+formes dans le midi de la Russie, l'mancipation spirituelle des juifs
+devint bientt un fait accompli. Les jeunes gens affluaient aux coles
+et s'adonnaient volontiers aux mtiers manuels. Les coles spciales et
+les sminaires rabbiniques institus par le gouvernement arrachaient aux
+Hedarim et aux Yeschiboth des milliers d'lves. La langue russe,
+nglige jusqu'alors, disputait maintenant la priorit au jargon et mme
+ l'hbreu. Partout o le souffle des rformes conomiques et politiques
+avait pntr, l'mancipation faisait son chemin, sans presque
+rencontrer de rsistance de la part du judasme traditionnel.
+
+La capitale lithuanienne, Vilna, profondment prouve par
+l'insurrection polonaise de 1863 et tenue intentionnellement par le
+gouvernement l'cart de toute rforme administrative ou politique,
+n'tait plus le centre de la vie nouvelle des juifs russes. La
+Jrusalem lithuanienne avait dpos son sceptre, et s'tait endormie
+pour longtemps dans ses rves de la Haskala soeur jumelle de la Foi.
+Vilna n'a jamais connu depuis d'excs de fanatisme, mais elle n'a pas
+connu non plus la vie intense et l'acharnement des luttes entre la
+Haskala et la Foi. Elle est reste la capitale de la tradition modre
+et de l'opportunisme religieux.
+
+En revanche, c'tait maintenant la petite province et les centres
+talmudiques de la Lithuanie qui opposaient une rsistance acharne aux
+rformes nouvelles. Les pauvres lettrs, gars dans ces coins obscurs
+l'cart de la civilisation, taient traits en hrtiques pernicieux.
+Rien n'arrtait les fanatiques dans leurs perscutions, et ils eurent
+recours aux pires excs. Le peuple, tromp et plong dans l'aberration,
+leur donnait raison et applaudissait. On lui fit croire que c'est aux
+principes mmes du judasme que les rformateurs en voulaient, et tous
+comme un seul homme ils se levrent contre eux.
+
+L'antagonisme entre l'humanisme et le fanatisme religieux dgnra en
+une lutte sans merci. La Haskala des premiers temps, la douce fille
+cleste des rveurs d'autrefois, avait vcu. Les lettrs, qui se
+sentaient maintenant soutenus par les autorits et par l'opinion
+publique des centres clairs, devinrent agressifs et s'attaqurent de
+front au rgime traditionnel. Ils talent au grand jour, avec un
+ralisme cru, tous les maux qui rongeaient ce rgime. Ils suivent
+l'exemple de la littrature russe raliste du temps pour divulguer,
+fltrir, flageller et chtier tout ce qui est vieux et surann,
+rfractaire l'esprit moderne. C'est la littrature raliste succdant
+ l'poque des romantiques.
+
+Le signal fut donn par Abraham Mapou dans son roman de moeurs _At
+Zaboua_ (L'Hypocrite), dont les premiers volumes parurent vers l'anne
+1860, Vilna. Devant l'insolence croissante des fanatiques et l'urgence
+des rformes projetes par le gouvernement, le matre du roman hbreu se
+dcida descendre des hauteurs potiques o planait sa rverie pour se
+jeter dans la mle et appuyer de son autorit la campagne contre les
+obscurantistes. Dj dans, ses romans historiques, surtout dans le
+dernier, il avait laiss percer son animosit contre les tartuffes du
+ghetto dissimuls dans la peau du faux prophte Zimri et de ses mules.
+Maintenant il allait les dmasquer ouvertement et sans mnagement.
+
+L'_Hypocrite_ de Mapou est un grand roman en cinq volumes. Tous les
+types des fanatiques du ghetto y sont personnifis avec une crudit
+raliste. Le hros principal du roman est Rabbi Zadoc, hypocrite,
+pervers, dbauch, criminel et sans scrupules, couvrant ses forfaits du
+manteau de la dvotion; c'est le prototype de tous les tartuffes du
+ghetto qui exploitent l'ignorance et la crdulit du peuple. Son
+principal mule, Gadiel, est un fanatique aveugle, perscuteur acharn
+de tous ceux qui ne suivent pas ses opinions, ennemi de la littrature
+hbraque et poursuivant tous ceux qui osent lire les publications
+modernes. En passionn de la Haskala qu'il tait, Mapou n'a pas pargn
+les couleurs pour noircir ces ennemis de la civilisation.
+
+ ct des meneurs principaux trouvent place, dans ce roman, un grand
+nombre de hros qui personnifient chacun un type caractristique de la
+province lithuanienne. Il pousse fond le portrait de Gaal, parvenu
+ignorant qui domine la communaut et fait cause commune avec Rabbi-Zadoc
+et ses mules. La vnalit des fonctionnaires permet au parvenu sans
+coeur de commettre des actes arbitraires; il perscute tous ceux qui sont
+suspects de moderniser, et rpand les crimes et la terreur autour de
+lui. Mapou a trop charg ces types et a dpass les limites de la
+vrit. Par contre, il devient plus indulgent et plus vridique,
+lorsqu'il nous dpeint la vie des humbles du ghetto.
+
+Jerahmiel le Batlan est un type accompli. Le Batlan est une cration
+inconnue en dehors du ghetto. C'est, en quelque sorte, le bohme de ce
+milieu. Il se distingue surtout par la bizarrerie et par le ridicule. Ce
+n'est pas qu'il n'ait pas tudi; loin de l. La plupart du temps, c'est
+un talmudiste rudit, mais sa navet, sa distraction et son manque de
+tout sens pratique le rendent incapable d'entreprendre quoi que ce soit.
+C'est un parasite, et c'est machinalement qu'il se joint aux ennemis du
+progrs.
+
+--Le Schadchan (entremetteur matrimonial), type si frquent et si
+influent dans le ghetto, est peint sur le vif. Malicieux, subtil, plein
+d'esprit, rudit mme, il excelle dans l'art de rapprocher les partis et
+de dnouer les situations les plus compliques.
+
+Le type le plus sympathique du roman est celui du bourgeois honnte;
+c'est l'idalisation par Mapou de cette classe si rpandue de petites
+gens du commerce qui, une profonde instruction talmudique, joignent un
+coeur ouvert tous les sentiments gnreux, et dont la compression du
+ghetto n'a pas russi pervertir le bon sens naturel et la moralit
+profonde.
+
+Tous ces types sont des tres rels, vivant et s'agitant. Sans doute,
+Mapou les a exagrs, et souvent du mauvais ct, mais ils n'en restent
+pas moins des types vridiques.
+
+Par contre, il a moins russi dans la cration des types de Maskilim. La
+nouvelle gnration, les clairs, les amis de la civilisation sont des
+fantoches sans vie, sans personnalit aucune, qui ne parlent, ne
+s'agitent que pour glorifier la cleste Haskala.
+
+En somme, la conception de Mapou peut se rsumer en ces deux termes:
+
+_clair_, donc bon, juste, gnreux, etc.; _fanatique_, donc mauvais,
+hypocrite, dbauch, lche, etc.
+
+Si le roman a des prtentions ralistes par le fond, il n'en est pas de
+mme quant la forme. L'hypocrite prsente tous les dfauts des romans
+historiques de Mapou, dfauts qui, en l'occasion, acquirent une plus
+grande gravit. Le style d'Isae et les envoles potiques ne
+conviennent gure ce sujet moderne et cadrent mal avec le milieu
+contemporain. Ici encore l'exemple de Mapou a t pernicieux pour ses
+successeurs.
+
+Dans le coeur du roman on trouve une srie de lettres crites de la
+Palestine par un des hros, qui laissent voir l'enthousiasme de notre
+auteur pour la Terre-Sainte. Cette note sioniste imprvue dans cette
+oeuvre purement moderne nous montre suffisamment l'me du grand rveur
+qu'il tait.
+
+Ce n'est qu'en l'anne 1867, aprs l'apparition de ce roman, que A.
+Lebensohn a publi Vilna son drame Vrit et Foi, crit vingt ans
+auparavant et dans lequel le Tartufe du ghetto joue galement un grand
+rle[59].
+
+[Note 59: Voir chapitre IV.]
+
+Dans la mme anne, un jeune crivain, S.-J. Abramovitz, lana son roman
+raliste _Haaboth vehabanim_[60] (Les Pres et les fils). Abramovitz
+avait dj acquis une notorit par sa publication d'une Histoire
+naturelle (_Toldoth Hatba_) en quatre volumes, o il s'ingnie crer
+une nomenclature zoologique complte en hbreu. Son roman raliste, qui
+traite de l'antagonisme des pres croyants et des fils mancips, et
+dont l'action se passe dans un milieu de Hassidim, est une oeuvre
+manque. Rien n'y rvle encore le futur matre, le fin satirique et
+l'admirable peintre de moeurs. Aprs avoir fait la fortune de l'idiome
+judo-allemand par ses contes de la vie juive, il est revenu depuis une
+dizaine d'annes l'hbreu, dont il est un des crivains les plus
+originaux. Ce qui distingue Abramovitz des crivains contemporains,
+c'est son style. Abramovitz a t l'un des premiers qui aient introduit
+le style du Talmud et du Midrasch dans l'hbreu moderne. Il en est
+rsult un hbreu pittoresque, mlang d'expressions talmudiques et
+empreint d'un charme spcial. Cet hbreu, tout en drivant du style
+biblique, est on ne peut plus conforme l'esprit et au milieu qu'il
+dpeint. Il se prte merveille la description de la vie et des moeurs
+des juifs de la Volhynie qui forme le fond de ses romans.
+
+[Note 60: Zitomir, 1868.]
+
+Tous ces crateurs du ralisme hbreu ont t dpasss par le pote
+J.-L. Gordon, qui personnifie lui seul toute cette poque agite.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+J-L. GORDON.--LA LUTTE CONTRE LE RABBINISME.
+
+
+Juda-Lon Gordon (1830-1892) naquit Vilna de parents aiss, pieux et
+relativement clairs. Comme tous ses contemporains, il reut une
+ducation rabbinique, sans pourtant ngliger l'tude de la Bible et de
+l'hbreu classique. Il obtint des succs clatants dans ses tudes, et
+tout faisait prvoir qu'il serait un jour un talmudiste minent. Le
+discours scolastique qu'il pronona l'occasion de sa 13e anne le
+sacrait Ilou. La ruine de son pre eut pour consquence la rupture de
+ses fianailles avec une fille de riche bourgeois, et l'empcha de
+contracter le mariage.
+
+Il put continuer librement ses tudes. Il revint Vilna, le premier
+centre de la Haskala en Russie. La littrature hbraque profane avait
+pntr jusque dans la synagogue, sinon ouvertement, du moins en
+contrebande. Il dvora en cachette tous les nouveaux crits qui
+tombrent entre ses mains. C'tait l'poque o Lebensohn pre rayonnait
+dans tout l'clat de sa gloire. Bientt Gordon s'aperoit que l'tude
+de l'hbreu ne peut suffire la culture d'un homme instruit et, guid
+par un parent lettr, il apprend l'allemand, le russe, le franais et le
+latin. Il fut un des premiers crivains hbreux connaissant fond la
+littrature russe. Il s'occupa beaucoup de l'tude de la philologie et
+de la grammaire hbraque et il tait un des meilleurs connaisseurs de
+cette langue. Ses recherches linguistiques et ses innovations sont trs
+prcieuses.
+
+La muse le hanta de bonne heure, et ses premiers essais potiques lui
+valurent la bienveillance de Lebensohn pre et l'amiti de son fils.
+Dans sa ferveur juvnile, il est un admirateur enthousiaste de Lebensohn
+pre dont il se proclame le disciple. Mais c'est surtout de son fils
+Micha-Joseph qu'il procde. Un petit drame, consacr la mmoire du
+pote, disparu la fleur de l'ge, montre toute l'affection que Gordon
+prouvait pour son an.
+
+Cependant Gordon continue ses tudes. Il passe en 1852 ses examens de
+fin d'tudes au Sminaire rabbinique de Vilna, et il est nomm
+professeur d'une cole gouvernementale juive Ponivez, petite ville du
+district de Kovno. Il est tour tour transfr d'une ville l'autre
+dans ce mme district. Vingt annes de luttes contre les fanatiques et
+d'enseignement passes dans la province la plus obscure de la Lithuanie
+n'arrtrent pas son activit littraire. En 1872, il est appel
+occuper le poste de secrtaire de la communaut de Saint-Ptersbourg et
+de la Socit nouvellement cre pour la propagation de l'instruction
+parmi les juifs russes. Sa vie matrielle est dsormais assure par une
+situation indpendante. Dnonc en 1879 comme conspirateur politique, il
+est arrt et jet en prison, ce qui lui cause un prjudice matriel et
+physique irrparable. Son innocence tablie, il est remis en libert et
+devient co-rdacteur du journal _Hamelitz_, le plus rpandu des
+priodiques hbreux de l'poque. Mais la maladie le minait sourdement,
+et il se mourait peu aprs.
+
+Nous avons vu le jeune pote marchant sur la trace des deux Lebensohn.
+Ce n'est qu'en 1857 qu'il publia Vilna son premier grand pome
+_Ahabath David ou Michal_[61], produit d'un esprit naf et rveur qui
+jure solennellement de rester le serf de la langue hbraque pour
+toujours et de lui consacrer toute sa vie. David et Michal est le
+rcit potique de l'amour du berger pour la fille du roi. Le pote nous
+transporte aux temps bibliques. Il nous raconte comment la fille de Sal
+s'est prise du jeune berger appel pour distraire la mlancolie du roi.
+Puis c'est la jalousie naissante de Sal, qui prend ombrage de la
+popularit de David. Pour lui accorder la main de sa fille, il lui
+imposera des sacrifices surhumains et l'enverra des morts certaines.
+David s'en tirera avec clat et reviendra toujours vainqueur.
+
+[Note 61: Les posies compltes de Gordon ont paru en 4 vol., en
+1884, Saint-Ptersbourg, et en 6 vol., en 1900, Vilna.]
+
+Le roi est dvor par la jalousie la plus tyrannique et poursuit David
+de sa colre. David est oblig de fuir, et Michal est donne son
+rival. L'amiti de David et de Jonathan forme un tableau touchant. Enfin
+David triomphe, il est oint roi d'Isral. Il reprend Michal, l'amour est
+plus fort que son ressentiment, et il oublie la honte du pass. Mais la
+pauvre sacrifie ne connatra pas les joies de l'enfantement. Elle sera
+strile et mnera une vie solitaire. Vieille et oublie, elle s'teint
+le jour mme de la mort de David.
+
+Dans ce drame simple et candide, on sent nettement l'influence de
+Schiller et de Micha-Joseph Lebensohn. Cependant le sentiment rel de la
+nature et de l'amour font dfaut chez notre pote. Ses descriptions de
+la nature ne sont que des dcalques des romantiques. Pote du ghetto, il
+n'a connu ni la nature, ni l'amour, ni l'art[62]. Ses posies rotiques
+sont peu personnelles. En revanche, par son style classique et la forme
+moderne et acheve de ses vers, il laisse loin derrire lui tous ceux
+qui l'ont prcd et il mrite, aprs la disparition du jeune Lebensohn,
+le premier rang parmi les potes hbreux.
+
+[Note 62: Le premier recueil des posies lyriques et piques a paru
+sous le titre de _Schieri Jhuda_, Vilna, en 1866.]
+
+Dans David et Barsila, le pote oppose la tranquillit de la vie du
+berger la vie du roi. Les aspirations vers la vie rurale qui se sont
+fait jour au ghetto depuis les vocations rustiques des romans de Mapou
+et la fondation des colonies agricoles juives, ont heureusement inspir
+le pote. Il nous montre le vieux roi accabl par les fatigues et trahi
+par son propre fils en face de la srnit du vieux berger refusant les
+dons royaux.
+
+ Et David s'en alla rgner sur les Hbreux,
+ Et Barsila s'en retourna patre ses troupeaux.
+
+Ce qui fait le charme de ce petit pome, c'est la peinture de la
+campagne de Galaad. Il semble qu'en revivant le pass, les potes
+hbreux aient souvent en une intuition admirable de la nature et de la
+couleur locale qui leur manquaient ordinairement.
+_Osnath-bath-Potiphera_ est galement remarquable par la couleur et
+l'ingniosit de la restitution historique.
+
+De cette poque date le premier volume des fables que le pote a
+publies sous le nom de _Mischl Yehuda_[63], qui forme le deuxime
+volume de l'dition complte de ses posies et dont l'ensemble compose
+quatre livres. Ce sont des traductions ou plutt des imitations d'sope,
+de La Fontaine, de Krylov, ainsi que des fables tires du Midrasch.
+Elles se distinguent par un style concis et expressif et par une satire
+mordante.
+
+[Note 63: Vilna, 1860.]
+
+La fable marque une transition dans l'oeuvre de Gordon. Arrach au milieu
+indulgent et conciliant o il s'est dvelopp, il se trouve face face
+avec la triste ralit de la vie des juifs de la province. Le fanatisme
+intransigeant des rabbins, l'ducation arrire donne aux enfants
+qu'on maintenait dans l'ignorance, pesaient lourdement son coeur de
+patriote et d'intellectuel. C'tait l'poque o le libralisme et la
+civilisation europenne avaient pntr en Russie sous l'gide du tsar
+Alexandre II. Gordon rvait pour ses coreligionnaires une situation
+analogue celle dont jouissaient leurs frres d'Occident.
+
+Ceux-ci avaient bien compris les exigences de leur temps, s'taient
+librs du joug du rabbinisme et s'taient assimils aux autres
+citoyens. Le gouvernement russe encourageait l'instruction des juifs et
+accordait des privilges aux plus instruits. Les journaux nouvellement
+crs en hbreu s'taient galement rangs du ct des rformateurs.
+Gordon se jette dlibrment dans la lutte. En posie et en prose, en
+hbreu et en russe, il se fait le champion de la Haskala. Avec lui, la
+Haskala ne se borne plus la culture de la langue hbraque et aux
+dissertations spculatives, mais elle devient une lutte ouverte contre
+l'obscurantisme, l'ignorance, la routine sculaire, contre tout ce qui
+barre le chemin de la civilisation. Puisque le gouvernement permettait
+aux juifs de participer la vie sociale du pays, et qu'ils pouvaient
+dsormais aspirer un meilleur sort, la Haskala travaillera les y
+prparer et les en rendre dignes.
+
+En 1863, aprs l'mancipation des serfs en Russie, Gordon lance ce cri
+vibrant: _Hakitza Ami_[64].
+
+[Note 64: Rveille-toi, mon peuple. Posies, I.]
+
+ Debout! mon peuple! jusqu' quand dormiras-tu? Vois, la nuit a
+ disparu, le soleil luit partout. Depuis vingt sicles que de
+ changements oprs, que de murs briss!
+
+ Ne sommes-nous pas dans l'Europe civilise?
+
+ * * * * *
+
+ Rveille-toi, mon peuple! ce pays, vritable den, te sera
+ ouvert, ses fils t'accueilleront en frre. Tu n'as qu' t'adonner
+ avec confiance aux sciences et aux services publics.
+
+Dans une autre posie, le pote salue l'aube des temps nouveaux pour les
+juifs. Leur empressement embrasser les carrires librales leur fait
+augurer que bientt leur mancipation sera complte.
+
+Nous avons vu quelle rsistance cette nouvelle phase de la Haskala avait
+rencontre auprs des orthodoxes. Ceux-ci voyaient avec terreur les
+jeunes gens dserter les coles religieuses et s'adonner aux tudes
+profanes. Les nouveaux sminaires rabbiniques taient considrs par eux
+comme des foyers d'athisme.
+
+Ils ne pouvaient plus lutter ouvertement puisque le gouvernement tait
+du ct des rformateurs, mais ils se cantonnrent dans une rsistance
+passive. Dans cette lutte, comme nous l'avons dj dit, Gordon occupe la
+premire place. Dsormais il sera anim par une seule ide, celle de la
+lutte contre les ennemis de la lumire. Sa satire pre et mordante, sa
+plume acerbe et vengeresse, il les mettra au service de cette cause. Ses
+pomes historiques mme s'en ressentiront. Il profitera de toutes les
+occasions pour fustiger les rabbins et les conservateurs.
+
+_Bein Schinei Arayoth_, Entre les crocs des lions, est un pome
+historique dont le sujet est emprunt aux guerres judo-romaines. Le
+hros, Simon le zlote, est amen en captivit par Titus. Au moment de
+succomber dans l'arne, ses yeux rencontrent ceux de sa bien-aime
+Marthe, vendue comme esclave, et tous deux meurent en mme temps.
+
+Un grand souffle potique et un profond sentiment national font de ce
+pome un chef-d'oeuvre. Mais le pote ne s'arrte pas l. Il profite de
+l'occasion qui lui est donne pour s'attaquer aux origines mme du
+rabbinisme, dans lequel il voit la cause du pril de la nation.
+
+ Malheur toi, Isral! tes matres ne t'ont pas enseign comment
+ conduire la guerre avec habilet et tactique.
+
+ La rvolte et l'audace ne peuvent rien sans la discipline et
+ l'intelligence guerrire.
+
+ Certes, pendant de longs sicles ils t'ont instruit, ils fondrent
+ des coles.
+
+ quoi ont-ils abouti, sinon semer le vent, cultiver le
+ rocher?...
+
+ Ils t'ont instruit aller l'encontre de la vie, t'isoler entre
+ des murailles de prceptes et de prescriptions, tre mort sur la
+ terre, vivant dans les deux, rver veill et parler en tat de
+ sommeil.
+
+ C'est ainsi que ton esprit s'est vanoui, que ta force s'est
+ dessche, et que la poudre des scribes t'a enseveli l'tat de
+ momie vivante...
+
+ Malheur toi, Jrusalem la perdue!
+
+Mais, s'il accuse le rabbinisme de tous les maux du peuple juif, il ne
+s'ensuit pas qu'il justifie l'invasion romaine. Toute sa haine s'lve
+contre Rome, l'ennemie sculaire du judasme. Il ne lui pargne pas son
+mpris au nom de l'humanit et de la justice. D'abord c'est Titus,
+dlices du genre humain, qu'il nous prsente, prparant son peuple
+des spectacles nobles et sanguinaires et se rjouissant la vue du sang
+innocent qui coule dans l'arne. Puis c'est Rome qu'il s'en prend, au
+grand peuple qui domine les trois quarts de l'univers, la terreur du
+monde, dont le triomphe ne connat plus de bornes, depuis qu'il a
+remport la victoire sur un peuple destin prir et dont le territoire
+ne mesure que cinq heures de marche. Enfin son coeur juif se rvolte
+contre les belles matrones suivies de leurs servantes, dont l'me
+tendre va se rjouir aux spectacles sanguinaires de l'arne.
+
+Dans _Bimezouloth Yam_ (Dans les profondeurs de l'Ocan), le pote fait
+revivre un pisode terrible de l'exode des juifs d'Espagne (1492). Les
+fugitifs se sont embarqus sur des bateaux de corsaires qui les
+exploitent sans piti. La cupidit des corsaires est insatiable. Aprs
+les avoir dpouills de tout ce qu'ils possdent, ils les vendent comme
+esclaves ou les jettent dans les flots. Le mme sort attend un groupe
+d'exils rfugis sur un bateau. Mais le capitaine s'est soudainement
+pris de la fille d'un rabbin d'une rare beaut. Pour sauver ses
+compagnons, elle feint d'agrer les dclarations du capitaine qui promet
+de dbarquer les passagers sains et saufs sur la cte. Il tient parole,
+mais il garde auprs de lui la jeune fille et sa mre. Une fois loin du
+rivage, pour ne pas cder aux dsirs du corsaire, la jeune fille et sa
+mre se prcipitent dans la mer en adressant leurs prires au Ciel. Ce
+pome est un des plus beaux de Gordon. L'indignation et la douleur lui
+inspirent ces vers puissants:
+
+ La fille de Jacob est exile de toute l'tendue de l'Espagne. Le
+ Portugal aussi la repousse. L'Europe montre la nuque ces
+ malheureux. Elle leur destine la tombe, le martyre, l'enfer...
+ Leurs ossements sont parpills sur les rochers africains. Leur
+ sang abreuve les rives de l'Asie... Et le Juge du monde ne se
+ montre pas. Et les larmes des opprims ne sont pas venges.
+
+Ce qui rvolte surtout le pote, c'est l'ide que jamais ces opprims
+n'auront leur revanche et que tous ces crimes demeureront impunis.
+
+ Isral, tu ne seras jamais veng!... Tes perscuteurs triomphent
+ partout! L'Espagne n'a-t-elle pas dcouvert le Nouveau-Monde le
+ jour mme o elle t'a expuls? Et le Portugal n'a-t-il pas trouv
+ la route des Indes? L aussi il a ruin le pays qui avait accueilli
+ les rfugis[65].
+
+ Et l'Espagne et le Portugal sont toujours debout!
+
+ Mais si la vengeance n'est pas permise aux juifs, qu'une haine
+ implacable s'empare de tous les coeurs et que jamais elle ne
+ s'apaise.
+
+ Lguez pour l'ternit vos enfants, adjurez vos descendants,
+ grands et petits, de ne jamais retourner dans le pays scell de ton
+ sang. Que leur pied jamais ne foule la presqu'le des Pyrnes.
+
+[Note 65: Le pote fait allusion la ruine de la province juive de
+Cochin par les Portugais.]
+
+Le dsespoir, la dsolation du pote se concentrent dans les dernires
+strophes, o il raconte comment la jeune fille et sa mre se sont jetes
+dans l'eau.
+
+ Seul le regard du Monde, silencieux travers les nuages, l'oeil,
+ tmoin de la fin de toutes choses, contemple la fin de ces milliers
+ d'tres sans laisser couler une seule larme.
+
+Son dernier pome historique, Le roi Sdcie en prison, date d'une
+poque o le scepticisme du pote s'est affermi. Ce sont les tendances
+morales l'emportant sur la politique qui ont amen, selon Gordon, l'tat
+juif sa perte. Ce n'est plus au rabbinisme, mais c'est aux principes
+mme du Judasme des prophtes qu'il s'attaque. Ces ides, il les mettra
+dans la bouche du roi de Juda captif de Nabuchodonosor: les
+revendications du pouvoir politique contre les prtentions moralistes
+des prophtes.
+
+Le roi passe en revue tous ses malheurs, et il se demande quelle cause
+il doit les attribuer.
+
+ Est-ce parce que je ne me suis pas soumis la volont de Jrmie?
+ Mais qu'est-ce que le prtre d'Anatole voulait au juste?
+
+Non, le roi ne peut admettre que:
+
+ La Ville serait encore debout si le sabbat n'avait pas t viol.
+
+Le prophte proclame la suprmatie de la lettre et de la Loi primant le
+travail et l'art guerrier, mais
+
+ un peuple de rveurs et de visionnaires peut-il subsister un seul
+ jour?
+
+Mais le roi ne s'arrte pas ces ides de rvolte. Il se rappelle trop
+bien l'histoire de Sal et de Samuel, o le roi fut chti pour avoir
+dsobi aux caprices des prophtes. Il constate que tel est le triste
+sort de tout chef d'Isral.
+
+ Hlas! Je vois que les paroles du fils de Hilkia arriveront
+ irrmdiablement. La loi survivra la ruine du royaume. Le livre,
+ la parole, succderont au sceptre royal. Je prvois tout un peuple
+ de docteurs, de lettrs, affaibli et dgnr.
+
+Cette conception tonnante, dconcertante du peuple-prophte, Gordon la
+gardera jusqu'au bout. Mais puisque la Loi a tu la nation et qu'une
+fatalit cruelle pse sur le peuple du Livre, ne vaut-il pas mieux
+librer les individus des chanes de la foi et affranchir les masses des
+minuties religieuses qui lui barrent le chemin de la vie? Ce sera la
+besogne laquelle Gordon vouera le reste de sa vie.
+
+Dans une posie ddie Smolensky, le rdacteur de _Haschahar_
+(L'Aurore), l'occasion de la rapparition de sa revue, le pote
+panche toute son me dsole et indique la nouvelle voie dans laquelle
+il va s'engager:
+
+ Jadis, certes moi aussi j'ai chant l'amour, les plaisirs,
+ l'amiti, j'ai annonc des jours de fte, de libert et
+ d'esprance. Les cordes de ma lyre vibraient d'motion...
+
+ Et voil que l'Aurore reparat: je vais accorder ma harpe pour
+ saluer l'aube du matin...
+
+ Hlas, je ne suis plus le mme, je ne sais plus chanter. De mauvais
+ rves ont troubl mes nuits. Ils m'ont montr mon peuple face
+ face... Ils m'ont montr mon peuple dans tout son abaissement, ses
+ blessures insondables. Ils m'ont montr l'iniquit, la source de
+ tous ses maux.
+
+ J'ai vu ses meneurs gars et les matres qui l'ont tromp. Mon
+ coeur saigne de douleur. Les cordes de ma lyre ne rsonnent plus
+ qu'en lamentations.
+
+ Depuis je ne chante plus la joie ni la consolation; je n'espre
+ plus la lumire et je n'attends pas la libert. Je chante des jours
+ sombres et je prdis un esclavage ternel, l'avilissement sans fin.
+ Et des cordes de ma lyre jaillissent des larmes sur la ruine de mon
+ peuple.
+
+ Depuis, ma posie est noire comme le corbeau, ma bouche remplie
+ d'injures et de plaintes. Elle gmit et se fait l'cho de la ruine
+ du Mont Hreb. Elle crie contre les mauvais bergers, contre le
+ peuple ignorant.
+
+ Elle raconte Dieu, au genre humain, les misres dgradantes de la
+ vie au jour le jour..., l'me pntrant jusque dans l'abme du
+ mal...
+
+Mais le patriotisme du pote l'emporte sur son dcouragement:
+
+ Par piti pour mon peuple, par compassion pour lui, je dirai ses
+ bergers leurs crimes, ses matres leurs erreurs...
+
+Y russira-t-il? tout espoir n'est-il pas perdu? Peu importe? il
+accomplira son devoir jusqu'au bout:
+
+ Que les blesss avisent, ils seront peut-tre guris. Il y aura
+ peut-tre un remde leurs maux s'ils ont encore assez d'nergie
+ vitale...
+
+Le pote a tenu sa parole. Dans une srie de pomes satiriques, de
+fables et d'ptres, il dvoile les misres morales qui rongeaient la
+socit juive des pays slaves. C'est la description raliste la plus
+exacte et la plus sentie de ce milieu trange, invraisemblable, existant
+pourtant et dfiant tout. Gordon est descendu jusqu'au trfonds de ces
+consciences, il en connat les secrets les plus intimes. Il a saisi sur
+le vif les moeurs singulires de cette socit et les rend telles
+quelles. Il connat aussi toute l'ignominie de quelques-uns des
+personnages qui la dirigent et il a sond leur cerveau born et retors.
+Son coeur se soulve l'vocation de ce spectacle douloureux et il
+souffre des malheurs de son peuple.
+
+Avec cette nouvelle direction de son esprit, sa manire potique change
+galement. Il ne fait plus de l'art pour l'art, la puret classique ne
+l'occupe plus. Avant tout, c'est une oeuvre de lutte et de propagande
+qu'il poursuit. Son style devient plus raliste. Il s'est imprgn de
+termes et d'expressions talmudiques, ce qui le rend plus conforme
+l'esprit du milieu dont il s'occupe et plus propre la description de
+ce monde essentiellement rabbinique. Mais Gordon n'abuse jamais des
+talmudismes; il garde en tout la juste mesure. Il faut savoir goter ce
+style tour tour fin et mordant, vibrant et nergique. Gordon y a
+montr tout son talent, tout son gnie crateur. C'est de l'hbreu
+purement moderne, lgant et expressif. Il ne le cde en rien
+l'hbreu classique.
+
+La condition sociale de la femme juive, si triste dans le ghetto, a
+inspir Gordon le premier de ses pomes satiriques. Ce pome est
+intitul Le point sur l'i ou plus littralement Le jambage du _iod_
+(_Kotzo schel-iod_)[66].
+
+[Note 66: Posies, IV.]
+
+ toi, femme juive, qui connat ta vie? Obscurment tu es venue au
+ monde et obscurment tu t'en vas.
+
+ Tes chagrins, tes joies, tes espoirs, tes dsirs naissent en toi et
+ meurent avec toi....
+
+ Tous les biens de la Terre, les plaisirs, les jouissances ont t
+ crs pour les filles d'autres nations. La vie de la juive n'est
+ que servitude, peines ternelles. Tu conois, tu enfantes, tu
+ allaites et tu svres, tu cuis, tu fais la cuisine et tu te fltris
+ avant l'ge.
+
+ Tu as beau avoir un coeur sensible, tre belle, douce, intelligente:
+
+ La loi est l implacable, elle le dgrade vis--vis de ton mari.
+
+ Tes charmes sont des tares, tes dons, tes damnations; en mettant
+ les choses au mieux tu n'es qu'une poule pour lever des poussins!
+
+La femme juive a beau aspirer la vie, la science, rien de tout cela
+ne lui est accessible.
+
+ La plante divine dprit dans le dsert sans avoir vu la lumire.
+
+ Avant de l'avoir instruite, d'avoir cultiv son esprit, elle est
+ marie, mme mre.
+
+ Avant d'avoir appris tre la fille de ses parents, elle est
+ pouse et mre de ses propres enfants....
+
+ Fiance, connais-tu au moins celui qui on te destine? L'aimes-tu?
+ L'as-tu vu seulement?--Aimer! malheureuse! ne sais-tu pas que
+ l'amour est interdit au coeur de la juive?
+
+ Quarante jours avant ta naissance ton sort a t dcid[67].
+
+ [Note 67: Selon une croyance populaire, quarante jours avant la
+ naissance le ciel dcide qui l'enfant sera uni.]
+
+ Couvre ta tte, coupe tes nattes. quoi bon regarder celui qui est
+ tes cts? Est-il bossu ou borgne, jeune ou vieux? Qu'importe! Ce
+ n'est pas toi qui choisis, mais tes parents; tu passes d'une main
+ l'autre comme une marchandise.
+
+Esclave de ses parents, esclave de son mari, il ne lui est mme pas
+donn de goter paisiblement les joies maternelles. Des malheurs
+imprvus l'assaillent et l'abattent sans cesse. Son mari sans ducation,
+sans profession, souvent mme sans coeur, aprs avoir mang les annes de
+pension traditionnelle la table des parents de sa femme, se trouvera
+tout coup aux prises avec la vie. S'il n'a pas la chance de russir,
+il se lassera vite, il abandonnera sa femme et ses enfants, et s'en ira
+au loin sans mme donner signe de vie. Elle restera une Agouna, une
+abandonne, veuve sans l'tre, la malheureuse des malheureuses.
+
+ C'est l l'histoire de toute femme juive, c'est aussi l'histoire de
+ la belle Bath-Schoua.
+
+Bath-Schoua est une admirable crature, dote par la nature de toutes
+les qualits. Belle, intelligente, pure, bonne et charmante, elle
+s'entend merveille aux soins du mnage. Elle est admire par tout le
+monde, jusqu'au chtif _Porousch_ (sorte d'ermite studieux volontaire)
+qui se cache derrire la grille qui spare le compartiment rserv aux
+femmes la synagogue, pour la regarder. Hlas, cette fleur est fiance
+par son pre un certain Hillel, tre chtif, vilain, stupide et
+antipathique. Mais il possde par coeur tous les in-folios du Talmud, et
+c'est tout dire. On clbre le mariage. Le couple mange pendant trois
+ans la table des beaux-parents; deux enfants naissent de cette union.
+Le pre de Bath-Schoua perd sa fortune, et Hillel est oblig de chercher
+ gagner sa vie. Mais cet homme incapable ne trouve rien. Il part pour
+les pays trangers, et jamais plus on n'entend parler de lui.
+Bath-Schoua reste seule avec ses deux enfants. Sans se dcourager, elle
+gagne pniblement son pain. Tout son amour, elle le reporte sur ses
+enfants qu'elle s'efforce de parer et d'habiller comme les enfants des
+riches.
+
+Sur ces entrefaites arrive dans la petite ville un jeune homme nomm
+Fabi. Juif moderne, il est instruit et intelligent, beau et gnreux. Il
+s'intresse la jeune femme, en devient amoureux. Bath-Schoua n'ose
+croire son bonheur. Cependant un obstacle infranchissable s'oppose
+leur union. Bath-Schoua n'est pas divorce, on ne sait pas non plus si
+son mari est mort. Fabi, plein d'nergie, se met la recherche de
+l'poux disparu. Il le dcouvre et, moyennant finances, il lui arrache
+un divorce pour sa femme. L'acte officiel en rgle et lgalis par
+l'autorit rabbinique est envoy la femme. Hillel s'embarque pour
+l'Amrique et son navire fait naufrage.
+
+Bath-Schoua pourra donc enfin jouir du bonheur qu'elle a tant mrit!
+Hlas, non, la fortune, dans la personne de Rabbi Vofsi, la trahit
+encore une fois. Ce rabbin est un pharisien rigide; une peccadille lui
+suffit pour annuler l'acte de divorce. Le mot Hillel y tait mal
+orthographi, selon l'autorit de certains commentateurs. Aprs le _H_
+il manquait un _Iod_. Ainsi le bonheur entrevu par Bath-Schoua est
+dtruit tout jamais.
+
+Ce malheur n'est pas unique dans son genre; les Bath-Schoua sont lgion
+dans le ghetto. Il y en a d'autres non moins poignants pour des motifs
+aussi futiles.
+
+Dans un autre pome qui porte le titre: _Asaka Derispak_ (Pour une
+bagatelle)[68], le pote raconte comment, par la faute d'un malheureux
+grain d'orge gar dans la soupe du repas de Pque, d'o tout aliment
+ferment doit tre exclu, la paix d'un mnage fut trouble. Affole et
+ronge par le remords d'avoir servi cette soupe suspecte, la pauvre
+femme court chez le Rabbin, qui dclare qu'elle a fait manger aux siens
+des mets interdits et que la vaisselle dans laquelle ces mets ont t
+servis doit tre brise. Mais le mari, simple cocher, ne l'entend pas
+ainsi. Il fait retomber sa colre sur sa femme. La paix du foyer est
+trouble, et finalement il rpudie sa femme. Le pote fulmine contre les
+rabbins et contre leur interprtation troite et insense des textes.
+
+[Note 68: Littralement: bois de voiture.]
+
+ Nous avons t esclaves au pays d'gypte.
+
+ Ne le sommes-nous pas encore? Nous sommes lis par des chanes
+ d'absurdits, par des cordes de stupidits, par toutes sortes de
+ prjugs.... Certes les trangers ne nous oppriment plus, mais nos
+ oppresseurs sont issus de nous-mmes. Nos mains ne sont plus lies,
+ mais notre me est enchane....
+
+Un tableau de moeurs sombre et grandiose, une peinture exacte de la
+domination inique et arbitraire exerce par le Cahal, l'idalisation du
+Maskil, impuissant lui seul lutter contre toutes les forces
+ractionnaires coalises, voil ce que nous trouvons dans le dernier
+grand pome satirique de Gordon intitul: Les deux Joseph-ben-Simon.
+Nous y voyons comment le jeune talmudiste, pris des sciences et de la
+littrature moderne, est perscut par les fanatiques. Ne pouvant leur
+rsister, il est oblig de s'expatrier. Il s'en va vers l'Italie. La
+renomme de S. D. Luzzato a attir l'universit de Padoue nombre de
+jeunes gens russes avides de savoir. L Joseph-ben-Simon poursuit
+paralllement des tudes rabbiniques et mdicales.
+
+Enfin, ses efforts sont couronns de succs, et il rve de retourner
+dans son pays pour consacrer ses efforts au relvement matriel et moral
+de ses frres. Dj il se voit la tte de sa communaut, gurissant
+l'me, gurissant le corps, redressant les torts, introduisant des
+rformes, et apportant un souffle nouveau dans les membres desschs du
+judasme. peine est-il arriv dans sa ville natale qu'il est arrt et
+jet en prison. Le Cahal avait dlivr un passeport son nom un fils
+de cordonnier, misrable individu, bandit et voleur. Un crime
+d'assassinat pse sur ce dernier, et c'est l'innocent qui va expier pour
+le coupable. Le vrai Joseph-ben-Simon a beau protester de son innocence,
+le chef du Cahal, devant lequel il est amen, dclare qu'il n'y a pas
+d'autre Joseph-ben-Simon et que c'est lui le coupable.
+
+La petite ville est dcrite avec exactitude. Nous sommes sur la place
+publique, la place du march. Toutes les ordures y sont jetes, et une
+puanteur atroce s'en dgage. La synagogue touche cette place, difice
+sordide tombant en ruines. La boue et la salet limitent la saintet,
+mais Dieu ne s'en formalise pas, il est trop haut plac pour que cela
+l'incommode. Mais la plus grande impuret, l'infection morale mane de
+la petite pice attenante la synagogue: c'est la chambre du Cahal.
+C'est l que se trame le crime et l'injustice; l'arbitraire et la
+vnalit s'y talent impudiquement. Le Cahal dtient les registres du
+service militaire, il dlivre les passeports; toute la ville est sa
+merci. C'est l que les tartufes du ghetto exercent leur pouvoir
+funeste, que la veuve est spolie, l'orphelin maltrait, et livr, avec
+le malheureux qui a os aspirer la lumire, au service militaire en
+remplacement de l'enfant du riche. C'est le domaine o rgne, tout
+puissant et craint, le trs vnr rabbi Schamgar-ben-Anath, parvenu
+stupide et froce.
+
+La vie de sacrifices et de privations que mnent les tudiants juifs qui
+s'en vont chercher l'instruction l'tranger, inspire Gordon un des
+plus beaux passages de son pome. En somme, ces jeunes gens ne font que
+se conformer la tradition juive. Ils sont les continuateurs de ceux
+qui, autrefois, bravaient la faim et le froid sur les bancs des
+Yeschiboth.
+
+ Qu'il est puissant, le dsir de savoir dans le coeur des adolescents
+ du peuple humili! C'est le feu ininterrompu brlant sur l'autel!
+
+ Arrtez-vous aux routes menant Mir, Eischischok et Volosjine[69].
+
+ [Note 69: Villes clbres par leurs coles talmudiques.]
+
+ Voyez ces chtifs adolescents allant pied.
+
+ O se dirigent leurs pas? Que vont-ils chercher?--Ils vont dormir
+ sur la terre nue, mener une vie toute de privations....
+
+ Il est dit: La Thora n'est donne qu' celui qui se tue pour
+ elle.
+
+Ou bien:
+
+ Allez dans n'importe quelle universit de l'Europe: le sort des
+ tudiants juifs trangers n'est pas meilleur. Les Russes sont fiers
+ de la gloire d'un Lomonossof qui, de fils d'un pauvre moujik, est
+ devenu une lumire de la science. Combien sont nombreux les
+ Lomonossof de la rue des juifs!...
+
+Et le pote s'crie dans un lan de patriotisme:
+
+ Mais qu'est-ce que tu es en somme, peuple d'Isral, sinon un
+ pauvre bohour parmi les peuples, mangeant un jour chez l'un, un
+ jour chez l'autre!
+
+ Tu as allum la lumire divine pour tout le monde. Pour toi seul,
+ le monde est obscur. peuple, esclave des esclaves, perdu et
+ mpris.
+
+Avec ce pome nous terminons l'analyse des pomes satiriques de Gordon.
+Nulle part mieux que dans ce pome, il ne fait ressortir les rves, les
+aspirations, les luttes des Maskilim contre le rgime arrir et le
+gchis moral et matriel dans lequel croupissait le judasme des peuples
+slaves.
+
+ ce mme ordre d'ides se rattachent la plupart des tables originales
+contenues dans ses Petites fables pour les grands enfants. Ces fables
+sont crites dans un style alerte et expressif. La critique fine et
+railleuse et la profonde philosophie dont elles sont imprgnes font de
+ces fables une des plus belles productions de la littrature hbraque.
+
+ cette mme poque se rapportent les deux volumes de contes publis par
+Gordon. Ils ont galement trait la vie et aux moeurs des juifs de la
+Lithuanie et la lutte des modernes et des anciens. Comme conteur,
+Gordon est infrieur au pote. Mais sa prose conserve toute la finesse
+de son esprit et la justesse de ses observations. Dans tous les cas, ces
+contes ne sont pas quantit ngligeable dans la littrature hbraque.
+
+La raction, qui a suivi vers 1870 le grand souffle de rformes sociales
+et d'esprances non ralises, affecta profondment le pote dans le
+meilleur de son tre. Le gouvernement a mis des entraves la marche en
+avant des juifs, la masse est reste enfonce dans son fanatisme, et les
+clairs eux aussi ont manqu tous leurs devoirs. Dsillusionn, il
+n'espre plus en rien. Il ne peut pas partager l'optimisme de Smolensky
+et de son cole. Un instant il s'arrte pour voir le chemin parcouru. Il
+ne voit rien, et il se demande avec angoisse:
+
+ Pour qui ai-je donc pein?
+
+ Mes parents, fidles la loi, ennemis de la science, du bon sens,
+ n'aspirent qu'au ngoce et qu' l'observance religieuse.
+
+ Nos intellectuels ddaignent la langue nationale et n'ont d'amour
+ que pour la langue du pays.
+
+ Nos filles, si gracieuses, sont tenues dans l'ignorance absolue de
+ l'hbreu...
+
+ Et la nouvelle gnration va toujours de l'avant! Dieu sait
+ jusqu'o elle ira... Peut-tre jusqu'au point d'o elle ne
+ reviendra plus...
+
+Ce n'est donc qu' une poigne d'lus, d'amateurs--les seuls qui ne
+mprisent pas, qui comprennent et approuvent le pote hbreu...
+
+ C'est vous que j'apporte mon gnie en sacrifice et c'est devant
+ vous que je verse mes larmes... Qui sait si je ne suis pas le
+ dernier de ceux qui ont chant Sion, et si vous aussi, vous n'tes
+ pas nos derniers lecteurs?
+
+Nous retrouvons cet tat d'me pessimiste dans tous les derniers crits
+de Gordon. Mme aprs les vnements de 1882, lorsque la rsurrection
+des haines et des perscutions d'autrefois a jet le dsarroi dans le
+camp des mancipateurs et a pouss les plus fervents champions
+anti-rabbiniques comme Lilienblum et Brauds arborer le drapeau du
+Sionisme, seul Gordon ne se laissa pas entraner par ce courant. Son
+scepticisme ne lui permettait pas de partager les illusions de ses amis
+convertis au sionisme.
+
+Tout son mpris pour les tyrans, sa compassion pour la nation
+injustement opprime, il l'exprime dans sa posie _Ahoti Ruhama_ qui
+porte le titre: _ l'honneur de la fille de Jacob viole par le fils de
+Hamor_.
+
+ Pourquoi pleures-tu, ma soeur afflige?
+
+ Pourquoi cette dsolation de l'esprit, cette anxit du coeur?
+
+ Si des larrons t'ont surprise et ont viol ton honneur; si la main
+ des malfaiteurs l'a emport sur toi.
+
+ Est-ce ta faute, ma soeur afflige?
+
+ --O porterai-je ma honte?
+
+ --O est ta honte, puisque ton coeur est pur, chaste?...
+
+ Lve-toi, tale ta blessure, que le monde entier voie le sang
+ d'Abel sur le front de Can. Que le monde sache comment on te
+ torture, ma soeur afflige!
+
+ Ce n'est pas sur toi, c'est sur tes oppresseurs que la honte
+ retombe.
+
+ Ta puret n'a pas t macule par leur souillure... Tu es blanche
+ comme la neige, ma soeur afflige.
+
+Puis le pote semble presque regretter ses efforts d'autrefois pour
+rapprocher les juifs des chrtiens.
+
+ Ce qui t'arrive me soulage cependant. Longtemps j'ai support
+ toutes les injustices; j'tais rest fidle mon pays, j'esprais
+ en des jours meilleurs. J'ai tout subi... Mais ton dshonneur, ma
+ soeur chrie, je ne le puis.
+
+Mais que devenir? o aller? La Palestine turque ne tente pas trop
+l'esprit du pote. Il croit encore l'existence de pays o la lumire
+claire galement tous les tres humains, o l'homme n'est pas humili
+pour son origine et pour sa foi. C'est l qu'il invite ses frres
+aller chercher un asile, jusqu'au jour o notre Pre l-haut aura piti
+de nous et nous rendra notre ancienne mre.
+
+ cette poque agite o Pinsker lance son manifeste:
+_Auto-mancipation_, Gordon crit sa posie: _Le troupeau de Dieu_.
+
+ Vous demandez ce que nous sommes. Je vous dirai: Nous ne sommes ni
+ une nation, ni une communaut religieuse. Nous sommes un
+ troupeau--le troupeau saint de Jhova dont toute la Terre est
+ l'autel. Nous y montons comme holocaustes envoys par les autres ou
+ comme victimes lies par les prceptes de nos propres rabbins. Un
+ troupeau en plein dsert, des brebis dvores sans cesse par les
+ loups. Nous crions... vainement, nous nous lamentons... en pure
+ perte. Le dsert nous enferme de tous cts. La terre est de
+ cuivre, les cieux sont d'airain.
+
+ Certes, ce n'est pas un troupeau ordinaire que nous formons. Nous
+ survivons toutes les hcatombes. Mais en sera-t-il toujours
+ ainsi?
+
+ Un troupeau dispers, indisciplin, sans lien aucun; nous sommes le
+ troupeau de Jhova!
+
+Ce n'est pas que l'ide de la renaissance nationale d'Isral ait dplu
+au pote. Loin de l, le sionisme ne peut que charmer son coeur juif.
+Mais il croit qu'il n'est pas encore temps. Il y a, selon lui, une oeuvre
+d'affranchissement religieux accomplir avant de songer reconstituer
+l'tat juif. Il a soutenu cette ide dans une srie d'articles publis
+dans le Melitz, qu'il rdigea cette poque.
+
+Les dernires annes de sa vie furent tragiques, touchantes. Le coeur
+dchir, il fut tmoin de la situation intenable faite par le
+gouvernement des millions de ses frres. Il y fait allusion, dans sa
+fable: _Adoni-Besek_, que nous reproduisons intgralement pour donner
+une ide des fables de Gordon[70]:
+
+ Dans un palais somptueux, au milieu d'une vaste salle embaume et
+ drape d'toffes gyptiennes, une table est dresse, servie des
+ meilleures choses. Adoni-Besek fait son repas de midi. Ses matres
+ de service se tiennent chacun sa place: l'chanson, le matre
+ boulanger et le cuisinier. Les eunuques, les esclaves courent et
+ viennent, apportant des mets dlicieux et des friandises varies.
+ Ils apportent du rti, du bouilli, de la chair de divers animaux et
+ oiseaux.
+
+ Sur le parquet se vautrent des chiens insolents, la gueule bante,
+ guettant de tous leurs sens les reliefs que leur matre leur jette.
+
+ Sous la table gisent galement soixante-dix rois captifs. Leurs
+ pouces et leurs gros orteils sont coups. Pour apaiser leur faim,
+ ils sont obligs de disputer les reliefs aux chiens.
+
+ Adoni-Besek a fini son repas. Maintenant il s'amuse jeter des os
+ aux tres qui gisent sous la table. Tout coup on entend un
+ vacarme, les chiens aboient, et mordent leurs voisins qui leur ont
+ pris les morceaux qui leur taient destins.
+
+ Les rois mordus se plaignent alors au Matre: roi, regarde notre
+ martyre et dlivre-nous de tes chiens.... Adoni-Besek leur rpond:
+ Mais c'est vous qui tes les coupables et ce sont eux qui ont
+ raison. Pourquoi leur causez-vous du tort?
+
+ Les rois lui rpondent avec amertume:
+
+ -- roi, est-ce notre faute si nous avons t rduits ramasser
+ les miettes de la table avec les chiens? C'est toi qui t'es lev
+ contre nous, qui nous a crass de ta main puissante, dmembrs et
+ enchans dans ces cages. Nous ne sommes plus en tat de travailler
+ ni de chercher notre nourriture. Pourquoi ces chiens auraient-ils
+ raison de mordre et d'aboyer? Que les hommes de justice--s'il en
+ reste encore de notre temps--se lvent; que celui dont le coeur a
+ t touch par Dieu vienne juger entre nous et ceux qui nous
+ mordent: lequel de nous est le bourreau et lequel la victime...?
+
+[Note 70: Posies, IV.]
+
+Une grande satisfaction morale fut rserve au pote la fin de ses
+jours. Les notabilits juives de la capitale avaient organis une fte
+pour clbrer le vingt-cinquime anniversaire de l'activit littraire
+de Gordon. cette runion il fut dcid qu'on publierait une dition de
+luxe des posies de Gordon. Cette glorification inattendue arrache son
+coeur attendri une dernire note optimiste. Il rappelle le serment qu'il
+a fait jadis de rester fidle l'hbreu, et raconte les dboires et les
+misres auxquels est en butte le pote qui crit dans une langue morte,
+destine l'oubli. Puis il salue les jeunes dont nous dsesprions et
+qui reviennent, et l'aube de la renaissance de la langue hbraque et du
+peuple juif.
+
+Cependant Gordon ne participa jamais cette renaissance de pleine foi.
+Il est rest le pote de la misre et du dsespoir.
+
+La mort de Smolensky lui arrache la note dsole qui peut tre
+considre comme le testament du pote du ghetto. Il compare le grand
+crivain au peuple juif et il se demande:
+
+ Qu'est-il, en somme, tout notre peuple et sa littrature?
+
+ Un gant abattu gisant terre.
+
+ La terre tout entire est sa spulture; et ses livres?--l'pitaphe
+ de son monument funraire....
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+RFORMATEURS ET CONSERVATEURS--LES DEUX EXTRMES.
+
+
+Pour avoir t le plus distingu, Gordon ne fut pas le seul reprsentant
+de l'cole hbraque anti-rabbinique. Le dclin du libralisme officiel,
+la dception des rves galitaires poussrent tous les esprits cultivs,
+qui jusque-l n'aspiraient qu' s'manciper au dehors et s'assimiler
+aux autres, et qui, tout d'un coup, virent les horizons de libert et de
+justice se refermer devant eux, transporter leur ambition et leur
+activit dans le sein mme du judasme. Les transformations conomiques
+subies par la classe bourgeoise et l'influence de la littrature russe
+raliste et utilitaire de l'poque n'ont pas moins contribu au
+revirement qui s'tait opr dans le camp des Maskilim. Les lettrs de
+la petite ville russe et de la Galicie, ceux qui arrivaient au milieu du
+peuple et connaissaient sa misre quotidienne, constatrent combien
+cette masse tait dsarme contre la ruine morale et conomique qui la
+menaait, et combien les restrictions religieuses et l'ignorance
+mettaient d'obstacles un changement dans leur condition. Aussi se
+mirent-ils prconiser des rformes pratiques et radicales.
+
+En matire religieuse, ils rclamaient avec Gordon l'abolition de toutes
+les restrictions qui pesaient sur le peuple et la rforme radicale de
+l'enseignement confessionnel.
+
+Dans la vie pratique, c'est vers les mtiers manuels, les sciences
+techniques, l'agriculture, qu'ils voulaient orienter leurs frres. De
+plus, ils voulaient rpandre trs-largement l'instruction primaire
+moderne. Le gouvernement regardait ces efforts d'un bon oeil, et sous son
+gide se constitua la _Socit pour la propagation de l'instruction
+parmi les juifs en Russie_, dont le sige central est St-Ptersbourg.
+Ainsi appuys, les lettrs pouvaient faire de la propagande ouverte et
+porter la lumire dans les coins les plus reculs du pays. La presse
+hbraque nouvellement cre rivalisait de zle dans cette action
+bienfaisante.
+
+Le foyer le plus indpendant de la propagande anti-religieuse se
+trouvait Brody en Galicie. De l il envoyait ses rayons en Russie.
+C'est de l que la revue _Hahaloutz_ (le Pionnier), fonde par Erter et
+Schorr en 1853 et publie Lernberg, menait une propagande clatante
+contre les superstitions religieuses et ne craignait pas de s'attaquer
+la tradition biblique elle-mme. Son collaborateur le plus hardi tait,
+outre son vaillant directeur, Abraham Krochmal, le fils du philosophe.
+Savant et penseur subtil, il a introduit la critique biblique dans la
+littrature hbraque. Dans ses ouvrages[71], ainsi que dans ses
+articles parus dans le Haloutz et dans le Kol de Radkinson, il
+conteste mme le caractre divin de la Bible et il rclame des rformes
+radicales dans le Judasme. Ses crits dchanrent un mouvement
+d'opinion considrable. Les plus modrs des orthodoxes eux-mmes ne
+purent voir d'un oeil tranquille de tels blasphmes. Krochmal, le savant
+Geiger, ainsi que tous ceux qui faisaient de la critique biblique,
+furent mis par eux en dehors du Judasme.
+
+[Note 71: _Haketab ve-hamichtab_ (Les critures). Lemberg, 1875.
+_Yloun Tefila_ (Critique des Prires), Lemberg, 1885, etc.]
+
+En Lithuanie on n'en tait pas encore arriv l. Les difficults de la
+vie n'taient pas propices l'closion d'une cole purement
+scientifique ni aux discussions thoriques. D'ailleurs les centres
+scientifiques faisaient totalement dfaut, et la censure ne badinait pas
+sur l'article de la foi. Un nouveau mouvement foncirement raliste et
+utilitaire se dessine. On commence par protester contre l'idologie vide
+de la presse et de la littrature hbraque. En 1867, Abraham Kovner,
+polmiste ardent, publia son _Cheker Dabar_ (Parole critique), o il
+prend violemment partie la presse et les crivains hbreux qui, au
+lieu de s'occuper des exigences relles de la vie, font fleurir la
+rhtorique et les jeux d'esprit futiles. Dans la mme anne, A. Paperna
+publie son essai de critique littraire, et le jeune Smolensky attaque,
+dans une tude parue Odessa, Letteris, pour sa fausse traduction de
+_Faust_ en hbreu. Un nouveau vent de ralisme et de critique souffle
+partout.
+
+Le reprsentant le plus caractristique de ce mouvement rformateur
+tait Mose Leib Lilienblum, originaire du gouvernement de Kovno.
+
+Esprit logique et sobre, dnu de toute sentimentalit excessive, un de
+ces rudits puritains et rflchis qui font la gloire des talmudistes
+lithuaniens, Lilienblum est la fois le hros et l'acteur de ce drame
+poignant, qui se joue dans le ghetto russe, et qu'il dfinit lui-mme
+comme une tragi-comdie juive.
+
+Il dbute par un article _Orhoth Hatalmud_ (Les voies du Talmud) publi
+dans le Melitz en 1868. Dans cet article, ainsi que dans ceux qui le
+suivaient, il ne s'carte pas de la tradition; c'est au nom de l'esprit
+mme du Talmud qu'il rclame des rformes religieuses et l'abolition des
+restrictions encombrantes de la vie quotidienne. Ces surcharges ont t
+accumules par les rabbins postrieurement la Loi et contrairement
+son esprit. Le jeune rudit se montre admirateur zl du Talmud et, avec
+une logique frappante, il prouve que les rabbins des derniers sicles,
+en dcrtant l'immutabilit de la Loi, ont tout simplement dvi des
+principes mmes de cette Loi, dont l'ide primordiale tait l'union de
+la Loi et de la Vie. Inutile de dire les colres que cet article
+suscita. Lilienblum tait devenu l'Apikoros, l'hrtique par
+excellence du ghetto lithuanien. C'est alors que commena pour le jeune
+crivain une re de perscutions et de reprsailles inimaginables de la
+part des fanatiques et surtout des Hassidim de sa ville. Il les raconte
+tout au long dans son autobiographie: _Hatoth Neourim_ (Pchs de
+jeunesse), publie Vienne en 1876, un des produits les plus purs de la
+littrature moderne. Avec la simplicit logique d'une me de
+Misnagued[72], avec la franchise cruelle et sarcastique d'une
+existence gaspille, Lilienblum tale tous les plis de sa conscience
+torture, traversant successivement les tapes qui sparent le croyant
+du libre-penseur, sans cependant aboutir rien de rel ni de positif.
+C'est du Rousseau et du Voltaire la fois. Mais c'est surtout, comme il
+le dit lui-mme, un drame essentiellement juif, parce qu'il n'y a dans
+cette vie aucun effet dramatique, aucune aventure extraordinaire; elle
+est faite de tortures et de souffrances d'autant plus douloureuses
+qu'elles sont caches dans l'intimit du coeur..... Les origines de ces
+maux, il les connat mieux que personne; c'est le _livre_ qui, pour lui
+comme pour Gordon, a tu l'homme, la lettre morte qui s'est substitue
+au sentiment.
+
+[Note 72: Littralement: protestant; puritain, adversaire du
+mysticisme des Hassidim.]
+
+ Vous me demandez, dit-il amrement, qui je suis et quel est mon
+ nom?--Eh bien, je suis un tre vivant, et point un Job qui n'a
+ jamais exist; je ne suis pas non plus du nombre des morts
+ ressuscits par le prophte zchiel, ce qui n'est qu'une fable;
+ mais je suis un de ces _morts vivants_ du Talmud babylonien
+ rveills la vie par la littrature hbraque nouvelle,
+ littrature morte elle-mme et impuissante ressusciter par sa
+ rose vivifiante la mort, peine capable de nous transformer en un
+ tat oscillant entre la vie et la mort. Je suis un talmudiste, un
+ ancien croyant devenu incrdule, ne partageant plus les rves et
+ les espoirs que mes parents m'avaient lgus; je suis un homme
+ tar, un misrable, dsesprant de tout bien...
+
+Et il conte sa vie d'enfant, la priode du tohu passe dans les
+tudes, la misre, la superstition. Puis il rappelle les annes de
+l'adolescence, le mariage prcoce, la lutte pour l'existence, sa pauvre
+vie de matre de talmud, le joug double de la belle-mre et de la loi
+rigide. Initi la littrature hbraque, sa conscience hsite
+longtemps, mais sa logique farouche triomphe et le pousse la ruine
+successive de toutes les ides dans lesquelles il avait vcu jusque-l.
+Et c'est la ngation qui supplante la croyance. Alors commence la lutte
+atroce, impitoyable, peine soutenu par deux ou trois esprits levs
+contre toute une ville d'obscurants qui le mettent hors la loi. La
+publication de son article sur la ncessit des rformes dans la
+religion augmente encore l'exaspration publique contre lui; sa perte
+est dcide. Sans une intervention du dehors, il aurait t livr au
+service militaire ou dnonc comme hrtique dangereux. Et dire que cet
+hrtique, maudit par toutes les bouches, n'tait qu' ses dbuts et
+qu'il se faisait encore scrupule de transporter le samedi un livre d'un
+endroit l'autre! La lecture de Mapou avait veill son me nave,
+dj agite par des sentiments intimes; la rencontre fortuite d'une
+femme intelligente fait vibrer dans son coeur des notes inconnues
+jusqu'alors. La vie lui devient cependant insupportable dans sa ville
+natale et il part pour Odessa, l'Eldorado des rveurs du ghetto. L
+encore des dsillusions l'attendent. Lui, le martyr de ses ides, le
+champion de la Haskala, l'homme de coeur affam de savoir et de justice,
+il ne tarde pas, avec son esprit pntrant et perspicace, voir qu'il
+n'est pas encore dans le meilleur des mondes modernes. Il constate avec
+amertume que les juifs du midi de la Russie, l o le talmud est exclu
+de la vie pratique, sont certainement plus libres, mais ne sont pas
+exempts des superstitions stupides. Il constate que la littrature
+hbraque, si chre son coeur, est exclue des cercles intellectuels. Il
+voit le matrialisme goste se substituant l'idalisme du ghetto. Il
+voit que la sensibilit est exclue de la vie moderne et que la tolrance
+tant vante n'est qu'un mot. Lorsqu'il ose exprimer ces dolances, il
+est trait de fanatique religieux par des gens qui ne s'intressent
+qu' la satisfaction de leurs plaisirs et la vie matrielle. Il s'en
+trouve fortement affect. En prsence de cette indiffrence goste des
+Juifs mancips, il se sent branl dans ses convictions les plus
+profondes et il constate avec angoisse que tout cet idal pour lequel il
+a lutt et sacrifi sa vie n'est qu'un fantme. Il crit alors ces
+lignes:
+
+ En vrit je vous le dis, jamais la religion juive ne s'accordera
+ avec la vie; elle tombera, ou bien elle restera l'apanage de
+ quelques-uns, comme cela est arriv dans les pays de l'Europe...La
+ vie pratique est oppose la foi. Maintenant je sais que nous
+ n'avons pas de public, et que la vie pratique agit sans l'aide de
+ la littrature; l'influence de cette dernire ne s'tend qu'
+ quelques esprits nafs de la province. Le dsir de la vie et de la
+ libert, la recrudescence du charlatanisme d'un ct, l'abandon des
+ tudes religieuses de l'autre, auront des consquences funestes
+ pour la jeunesse juive, mme en Lithuanie.
+
+Et c'est le regret de la vie dvore par des luttes striles, par des
+pchs de jeunesse, qui caractrise cette poque de la vie de
+l'crivain.
+
+ Aujourd'hui j'ai fini d'crire l'histoire de ma vie que j'intitule:
+ Les pchs de jeunesse. J'ai fait le bilan de cette vie de trente
+ ans et un mois, et, dsol, je vois un zro s'taler au-dessous.
+ Comme le hasard s'est montr dur pour moi! J'ai reu une ducation
+ en contradiction avec tout ce dont je pouvais avoir besoin plus
+ tard. J'ai t lev pour tre une clbrit rabbinique, et me
+ voil employ de commerce; j'ai t lev dans un monde imaginaire
+ pour tre un fidle observateur de la loi, craintif devant le
+ pch, et cette ducation m'crase encore maintenant que l'homme
+ imaginaire a disparu en moi. J'ai t lev pour vivre dans une
+ atmosphre de morts, et me voici jet au milieu de gens menant une
+ vie relle, sans que je puisse pourtant y participer. J'ai t
+ lev dans un monde de rves et de thorie pure, et je me trouve au
+ milieu du chaos de la vie pratique, laquelle mes besoins exigent
+ que je m'applique, mais, pareil au papier gratt, mon cerveau ne
+ peut mettre la pratique la place du spculatif. Je ne suis mme
+ pas capable de soutenir une simple discussion au milieu de gens
+ d'affaires ne parlant qu'affaires. J'ai t lev pour constituer
+ une famille aprs avoir t dot par mon pre...Comme mon coeur est
+ loin de tout cela...!
+
+ Je pleure sur mon petit monde dtruit que je ne peux plus changer.
+
+Les regrets de Lilienblum sur la besogne inutile de la littrature
+hbraque se traduisent galement dans son pamphlet en vers: _Kehal
+Repham_ ou la Runion des morts. Les morts sont figurs par les
+journaux et revues hbraques.
+
+Plus tard un romancier de talent, Ruben Aren Brauds, reprendra la lutte
+pour l'union de la foi et de la vie, dans son grand roman: _La Loi et
+la Vie_. Le hros de ce roman, le jeune rabbin Samuel, n'est autre que
+la personnification de Lilienblum. Comme cration artistique, ce roman
+est un des meilleurs de la littrature hbraque. La vie de la province,
+l'idalisme austre des clairs, les superstitions de la foule, y
+apparaissent avec une grande nettet de traits[73]. Publi dans Haboker
+Or (1877-1880), ce roman ne devait jamais tre achev. N'en tait-il
+pas de mme de son hros, et Lilienblum ne s'est-il pas arrt au milieu
+de sa route?
+
+[Note 73: _Hadath wehayim_, Lemberg, 1880. Un autre grand roman de
+Brauds est: _Schet Hakezavoth_ (les deux Extrmes), publi en 1886. Il
+prconise la renaissance nationale et le romantisme religieux.]
+
+La crise survenue dans la vie de Lilienblum, arrach son idologie de
+provincial et mis en contact avec la vie pratique, diamtralement
+oppose la rsolution du problme de l'union de la foi et de la
+vie, tait commune tous les lettrs de l'poque. Lilienblum et ses
+mules se sont pris regretter l'effort de trois gnrations
+d'humanistes qui, au lieu d'assainir le ghetto, n'avaient fait que
+prcipiter sa ruine. l'idalisme des Maskilim avait succd
+l'utilitarisme grossier et sans idal. Les paroles suivantes, qui
+terminent ses Pchs de jeunesse, traduisent l'tat d'me du Maskil
+pendant les annes 1870-80:
+
+ Les jeunes gens ne doivent travailler ni penser qu' prparer leur
+ vie propre. Tout ce dont ils ne peuvent tirer profit, c'est--dire
+ ce qui n'est pas tude de science, de langue ou apprentissage d'un
+ mtier leur est interdit.
+
+ Les adolescents qui s'vadent des tudes si pnibles du talmud, se
+ jettent avidement sur lu littrature moderne. Cette prcipitation
+ dure chez nous depuis un sicle environ; les uns disparaissent pour
+ faire place aux autres, et chaque gnration est lance par une
+ force aveugle vers on ne sait o...
+
+ Il est grand temps de jeter un regard en arrire, de nous arrter
+ un instant et de nous demander: o courons-nous et pourquoi
+ courons-nous?...
+
+Les dieux ne s'en allaient cependant pas du ghetto.--Si Gordon et
+surtout Lilienblum avaient prdit la ruine de tous les rves du ghetto,
+c'est prcisment parce que, arrachs la vie de la masse et au milieu
+traditionnel, ils jugeaient les choses de loin et se laissaient
+influencer par les apparences. Ils ne voyaient dans le sein du judasme
+que deux camps bien tranchs: les modernes, indiffrents tout ce qui
+est judasme, et les obscurants, combattant tout ce qui est science,
+libre pense et plaisir matriel. Ils avaient compt sans le peuple
+juif. La propagande humaniste n'tait pas aussi fastidieuse, aussi
+inutile que les derniers humanistes se plaisaient le dclarer. Dans le
+sein mme du judasme traditionnel, le romantisme conservateur de S.-D.
+Luzzato et la sentimentalit sioniste de Mapou avaient suscit, comme
+nous l'avons dj vu, une fermentation d'ides et de sentiments trs
+fconde. Abstraction faite des anciens romantiques, comme Schulman, qui,
+dans la srnit de leur me, ne se souciaient gure de toute la
+campagne rformatrice et dont les ouvrages, estims par les orthodoxes
+eux-mmes, contribuaient la diffusion de l'humanisme et de la
+littrature hbraque,--des rabbins orthodoxes rputs embrassaient avec
+enthousiasme la culture de la littrature hbraque. Sans renoncer la
+foi, ils avaient su faire l'union entre la Foi et la Vie. L'humanisme
+conservateur avait atteint son apoge juste au moment o les ralistes
+dus prvoyaient l'effondrement de tout le judasme traditionnel.
+
+ ct de la presse rformatrice reprsente par le _Haloutz_, le
+_Melitz_ et plus tard le _Kol_ (la Voix), il y avait le _Maguid_, le
+_Habazeleth_ (le Lys) publi Jrusalem, et surtout le _Lbanon_ (le
+Liban), paraissant d'abord Paris et ensuite Mayence, qui dfendaient
+l'opinion des conservateurs. Dans le Maguid, David Gordon, le rdacteur
+du journal, menait, depuis 1871, une campagne ardente soutenue par
+l'opinion des lecteurs en faveur de la colonisation de la Palestine,
+comme devant prcder la renaissance politique d'Isral.
+
+Dans le Lbanon, Michel Pins, l'antagoniste de Lilienblum, reprsentait
+avec talent l'opinion des conservateurs de la Lithuanie.
+
+En 1872, parut Mayence le livre capital de Pins, _Yald Ruhi_ (Les
+Enfantements de mon esprit), qui peut tre considr comme le
+chef-d'oeuvre de la littrature conservatrice et oppose aux Pchs de
+jeunesse de Lilienblum. Dans ce livre d'intuition philosophique et de
+haute foi, Pins se fait le dfenseur du judasme traditionnel. Il
+revendique avec une logique serre le droit d'existence pour la religion
+juive intgrale. Sans se montrer fanatique, il croit avec S.-D. Luzzato
+que la religion juive et sa posie dans son ensemble est le produit
+propre du gnie national juif; qu'elle est inhrente au judasme, et non
+une lgislation artificielle qui serait venue se greffer sur elle. Les
+rites et les pratiques religieuses sont ncessaires pour maintenir
+l'harmonie de la Foi, comme la mche est ncessaire la lampe. Cette
+harmonie, qui agit la fois sur le sentiment et sur le moral, ne peut
+tre contredite par les rsultats de la science, et voil pourquoi la
+foi juive est ternelle dans son essence mme. Les rformes religieuses
+introduites par les rabbins allemands ont fini par tarir les sources de
+la posie de la religion, et l'union entre la Foi et la Vie, prconise
+par Lilienblum, n'est que futile. quoi bon, puisque les croyants n'en
+prouvent aucun besoin et se dlectent la foi intgrale qui remplit
+tout le vide de leur me?--Pins ne partage pas le pessimisme des
+ralistes du temps. En vrai conservateur, il croit la renaissance
+nationale du peuple d'Isral et, en romantique juif, il rve la
+ralisation des prdictions humanitaires des prophtes. Le Judasme
+reprsente pour lui l'ide juste par excellence. Et toute ide juste
+finira par conqurir l'humanit tout entire.
+
+ * * * * *
+
+Les extrmes se touchaient. Entre Lilienblum, le dernier des humanistes,
+sceptique du, et Pins, l'optimiste du ghetto, il y avait un point
+commun. Tous deux croyaient l'inefficacit de l'action des humanistes
+et l'inanit de l'union entre la Foi et la Vie. Un accord entre eux
+n'tait cependant pas possible. Tandis que les humanistes, en rompant
+avec les rves sculaires du peuple, s'taient exclus de sa vie morale
+et religieuse et faisaient perdre leur activit toute sa raison
+d'tre, les romantiques conservateurs ne tenaient aucun compte des
+ncessits de la vie moderne dont le courant avait profondment branl
+ce vieux monde et menaait d'emporter ce dernier rempart national.
+
+L'homme qui devait accomplir l'oeuvre de la synthse entre le double
+courant humaniste et romantique et ramener la Haskala dprissante aux
+sources vives du judasme national, c'tait Perez Smolensky,
+l'initiateur du mouvement national progressiste.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+L'VOLUTION NATIONALE PROGRESSIVE.--P. SMOLENSKY
+
+
+Perez Smolensky est n en 1842 Monastirschzina, petit bourg prs de
+Mohileff. Son pre, un pauvre malheureux qui ne parvenait pas nourrir
+sa femme et ses six enfants, fut contraint de quitter les siens pour
+chapper une accusation calomnieuse lance contre lui par un prtre
+polonais. Sa mre, vaillante femme du peuple, gagna durement sa vie et
+celle de ses enfants, dont elle rvait de faire des rabbins. Enfin, le
+pre rentra au foyer, et un bien-tre relatif s'y tablit.
+
+Son premier soin est de veiller l'instruction de ses deux fils, Lon
+et Perez. Le petit Perez montre des capacits hors ligne. quatre ans,
+il aborde l'tude du Pentateuque; cinq ans il fait dj du talmud. Ces
+tudes l'absorbent jusqu' sa onzime anne. Alors, comme tous les
+enfants du ghetto qui voulaient s'instruire, il quitte son pre et sa
+mre et se rend la Yeschiba de Sklow. Il fait la route pied, avec,
+pour toute escorte, les bndictions maternelles. Son ge tendre ne
+l'empche pas d'tre admis dans la Yeschiba et d'acqurir de la renomme
+pour son application et son rudition. Son frre Lon, qui l'avait
+prcd dans cette ville, l'initie la langue russe et lui donne lire
+des publications hbraques modernes. Esprit franc et vif, il brave les
+prjugs et entretient des relations avec un certain intellectuel qui
+passait pour hrtique, et qui aida au dveloppement intellectuel du
+jeune Perez. Tour tour les dignes bourgeois qui lui servaient ses
+repas quotidiens, effrays de le voir dvier du droit chemin, lui
+retirent leur protection. Il tombe dans une misre noire. Il n'a que
+quatorze ans, et alors commence pour lui une vie d'agitation et
+d'aventure. C'est l'odysse d'un gar du ghetto. Repouss par les
+Missnagdim, il va chercher son salut du ct des Hassidim. Il ne peut
+se faire non plus ce milieu. L'exaltation mystique barbare,
+l'absurdit des superstitions et l'hypocrisie l'exasprent. Il se lance
+dans la vie, entre au service d'un ministre officiant, puis devient
+professeur d'hbreu et de talmud. Toute la gamme des professions
+flottantes qui ressortissent au domaine des rudits du ghetto, Smolensky
+l'a monte, et puis redescendue. Son esprit inquiet et le besoin de se
+perfectionner le poussent jusqu' Odessa. Il s'y installe dfinitivement
+et y passe des annes de travail et d'efforts. Il apprend les langues
+modernes, son esprit s'largit et se dgage dfinitivement des pratiques
+religieuses, tout en restant attach au judasme.
+
+En 1867, parat sa premire publication dirige contre Letteris, qui
+jouissait alors d'une autorit incontestable. Smolensky y critique
+svrement et avec indpendance l'adaptation hbraque du _Faust_ de
+Goethe par Letteris. C'est Odessa qu'il crit galement les premires
+pages de son grand roman: _L'Errant travers les voies de la vie_[74].
+Mais son esprit indpendant ne pouvait se faire l'troitesse et la
+mesquinerie des lettrs et des rdacteurs des journaux de l'poque. Il
+se dcide partir pour l'Occident civilis, pays promis des rves des
+Maskilim russes, embelli par les figures de Rapoport et de Luzzato. Il
+se rend d'abord Prague, o demeurait Rapoport, puis Vienne; plus
+tard il pousse jusqu' Paris et Londres. Il s'instruit et se documente
+partout. Observateur fin, il cherche pntrer le fond des choses
+europennes et du judasme occidental. Il entre en relation avec les
+rabbins, les savants, les notabilits juives, et il peut enfin apprcier
+de prs cette libert tant vante et les rformes religieuses envies
+par les lettrs de son pays. Il ne tarde pas apercevoir le revers de
+la mdaille, et grande est sa dsillusion. Il se persuade avec un
+profond regret que c'en est fait de l'esprit juif en Occident, que
+l'mancipation moderne a dtourn ces juifs de l'essence mme du
+judasme, et que, dans toutes les rformes modernes, c'est la forme qui
+se substitue au fond, la crmonie au sentiment religieux et national.
+coeur de cet oubli du pass, indign de l'indiffrence des juifs
+modernes l'gard de tout ce qui est cher son coeur, le jeune
+Smolensky se dcide rompre le silence qui se faisait autour du
+judasme dans les grands centres de l'Europe, et porter la parole du
+ghetto aux nouveaux gentils.
+
+[Note 74: L'dition complte des romans et des articles de Smolensky
+vient de paratre Saint-Ptersbourg et Vilna, chez Katzenelenbogen.]
+
+C'est Vienne qu'il lance la premire livraison de sa revue _Haschahar_
+(l'Aurore). Presque sans moyens financiers, anim seulement du dsir
+ardent de travailler au relvement national et moral de son peuple, le
+jeune crivain expose sa profession de foi dans la dclaration suivante:
+
+ Le _Schahar_ est destin rpandre la lumire de la science sur
+ les voies d'Isral, ouvrir les yeux ceux qui n'ont pas encore
+ vu la science ou ne l'ont pas comprise, rgnrer la beaut de la
+ langue hbraque et augmenter le nombre de ses fervents.
+
+ ...Cependant le tout n'est pas d'ouvrir les yeux aux aveugles, il y
+ a encore ceux qui ont got aux fruits de l'arbre de la science,
+ mais dont les yeux blouis se sont ferms toute connaissance de
+ la langue nationale...Que ces derniers soient avertis que, si ma
+ plume est consacre dmasquer les bigots et les tartufes qui se
+ dissimulent sous le manteau de la vrit, elle n'pargnera pas non
+ plus les hypocrites clairs qui cherchent par leurs paroles
+ mielleuses dtourner les fils d'Isral de l'hritage de leurs
+ anctres.
+
+Guerre l'obscurantisme moyen-geux, guerre l'indiffrentisme
+moderne: tel tait son plan de combat. _Haschahar_ est devenu bientt
+l'organe de tous ceux qui pensaient, sentaient et luttaient dans le
+ghetto, le porte-parole de toutes les revendications civilisatrices et
+patriotiques des Maskilim.
+
+ une poque o la littrature hbraque ne s'occupait que de
+traductions ou d'oeuvres de peu de porte, Smolensky dclare hardiment
+qu'il n'ouvrira son journal qu'aux crivains capables de produire des
+crations originales. L're des traducteurs et imitateurs fades tait
+finie; une nouvelle cole d'crivains originaux apparaissait, et le
+public s'accoutumait peu peu donner la prfrence ces derniers.
+
+ une poque o le dnigrement national tait pouss outrance,
+Smolensky revendique le droit d'existence pour le judasme dans les
+termes suivants:
+
+ Certainement il faut que le peuple juif ressemble aux autres
+ peuples, qu'il aspire la lumire de la science et qu'il soit
+ fidle au pays qu'il habite. Mais, tout comme les autres, il ne
+ doit pas avoir honte de son origine et ne pas renier l'espoir qu'un
+ jour prendra fin son exil. Comme les autres, sachons apprcier
+ notre langue, la gloire de notre peuple. Nous n'avons pas rougir
+ de la langue dans laquelle nos prophtes s'exprimaient, nos
+ anctres priaient et pleuraient, lorsque leur sang
+ coulait...Quiconque renonce l'hbreu est l'ennemi de son
+ peuple....
+
+La rputation du _Schahar_ s'est surtout affermie grce la publication
+du grand roman de Smolensky: _L'Errant travers les voies de la vie_.
+Dans ce roman, comme dans tous ses crits, il apparat comme le prophte
+qui dnonce les crimes et la dpravation du ghetto, et comme
+l'annonciateur de la dignit nationale renaissante.
+
+La pauvret de ses ressources matrielles et les animosits que son
+indpendance ne manque pas de susciter dans le camp des lettrs
+n'arrtent pas l'crivain dans ses desseins.
+
+En 1872, Smolensky publie Vienne son chef-d'oeuvre _Am Olam_ (Le peuple
+ternel), qui est devenu la base du mouvement d'mancipation nationale.
+Dans cet ouvrage remarquable tous les points de vue, il se rvle
+comme un penseur original et comme un pote inspir par une intuition
+gnrale. Smolensky s'y montre humaniste et patriote la fois. Il est
+plein d'amour pour son peuple, et sa foi dans son avenir est illimite.
+Il dmontre avec conviction que le vritable nationalisme ne s'oppose
+pas la ralisation dfinitive de l'idal de la fraternit universelle.
+Le dvouement national n'est qu'une phase suprieure du dvouement pour
+la famille. Dans la nature mme, nous voyons que, plus les
+individualits sont distinctes, plus grande est leur supriorit et leur
+indpendance. La diffrenciation est la loi du progrs. Pourquoi ne pas
+appliquer cette rgle aux groupes humains ou aux nations?
+
+La somme totale des qualits propres aux diverses nations ainsi que les
+faons d'aprs lesquelles elles ont ragi vis--vis des conceptions
+venues du dehors, constituent la vie et la culture de tout le genre
+humain. Tout en admettant que le pass historique forme une partie
+essentielle de l'existence d'un peuple, il croit bien plus urgente
+encore la ncessit pour chaque peuple d'avoir un idal prsent et des
+esprances nationales pour un avenir meilleur. Le judasme entretient
+l'idal messianique qui n'est en somme que l'espoir de sa renaissance
+nationale. Malheureusement, les modernes incroyants nient cet idal, et
+les orthodoxes l'enveloppent de tnbres.
+
+Le dernier chapitre, l'esprance d'Isral, est anim d'un lan
+magnifique. Pour la premire fois en hbreu, le Messianisme est dgag
+de son lment religieux. Pour la premire fois un crivain hbreu
+dclare que le Messianisme n'est que la rsurrection politique et morale
+d'Isral, le _retour la tradition prophtique_.
+
+Pourquoi donc les Grecs, les Roumains pourraient-ils aspirer leur
+mancipation nationale, et Isral, le peuple de la Bible, ne le
+pourrait-il pas?...Le seul obstacle cette revendication, c'est le fait
+que les juifs ont perdu la notion de leur unit nationale et le
+sentiment de leur solidarit.
+
+Cette conviction de l'existence d'une nationalit juive, cette
+mancipation nationale rve par Salvador, Hess et Luzzato, considre
+comme une hrsie par les orthodoxes et comme une thorie dangereuse par
+les libraux, avait trouv enfin son prophte. Sa parole enthousiaste
+devait porter cet idal aux masses en Russie et en Galicie, et
+supplanter le Messianisme mystique.
+
+Esprit combatif, Smolensky ne s'est pas arrt l. L'ide de la
+rgnration nationale se heurtait la thorie mise en honneur par
+Mendelssohn et son cole, que le judasme ne constituait qu'une
+confession religieuse. Dans une srie d'articles (Il est un temps pour
+planter et un temps pour arracher les plantes), il fait justice de cette
+thorie[75].
+
+[Note 75: _Eth lataath_ et _Eth laakor netoal_, Haschahar,
+1875-1876.]
+
+Appuy sur l'histoire et sur la connaissance du judasme, il prouve que
+la religion juive n'est pas un bloc immuable, mais plutt une doctrine
+thique et philosophique voluant sans cesse et changeant d'aspect selon
+les poques et les milieux. Si elle forme la quintessence du gnie
+national juif, elle n'est pas moins accessible en thorie et en pratique
+ tout le monde. Elle n'est pas l'apanage dogmatique exclusif d'une
+caste sacerdotale.
+
+Voil pourquoi Smolensky rprouve le dogmatisme religieux reprsent par
+Mendelssohn, qui voulait confiner le judasme dans la loi rabbinique,
+sans reconnatre son caractre essentiellement volutif. Mamonide
+lui-mme ne trouve pas grce ses yeux. N'est-ce pas lui qui consacra
+le dogmatisme raisonneur? plus forte raison n'pargne-t-il pas les
+rformateurs modernes. Certainement, les rformes religieuses sont
+ncessaires, mais elles doivent se produire spontanment, maner du coeur
+mme du peuple croyant, rpondre aux modifications sociales, et non pas
+tre le produit factice de quelques intellectuels ayant depuis longtemps
+rompu avec le peuple, ne partageant ni ses souffrances ni ses
+esprances. Si Luther a russi, c'est parce qu'il croyait lui-mme;
+mais les rformateurs juifs modernes ne croient plus, c'est pourquoi
+leur oeuvre ne subsistera pas. Seule l'tude de la langue hbraque, de
+la religion, de la civilisation et de l'esprit juifs, est en tat de
+substituer la lettre morte, aux rglements vides d'me, un sentiment
+national et religieux vivace conforme aux exigences de la vie. Le sicle
+prochain verra un judasme unifi renaissant.
+
+Tel est l'expos des ides qui lui ont valu des approbations nombreuses
+et plus encore d'animosits de la part des anciens dfenseurs de
+l'humanisme allemand. Un d'entre eux, le pote Gottlober, fonda alors
+(en 1876) une revue rivale, _Haboker Or_, dans laquelle il plaida la
+cause de l'cole de Mendelssohn. Cette revue, qui dura jusqu'en 1881,
+n'a pas pu supplanter le _Schahar_ ni attnuer l'ardeur de Smolensky.
+Les obstacles de toute nature et les difficults avec la censure russe
+n'ont pas pu davantage arrter le vaillant aptre du nationalisme juif.
+D'ailleurs le concours moral de tous les lettrs indpendants lui tait
+acquis. Car Smolensky ne s'est jamais pos en croyant ni en dfenseur du
+dogme. Bien au contraire, il a toujours guerroy contre le rabbinisme.
+Il tait persuad que la propagande libre, la parole hardie fonde sur
+une connaissance du coeur de la foule et de ses besoins intimes amnerait
+la rvolution naturelle et paisible, rendrait au peuple juif son esprit
+libre, son gnie crateur et sa moralit leve. Peu lui importe que la
+jeunesse ne soit plus orthodoxe: le sentiment national suffira au besoin
+ maintenir Isral. Et c'est ici que Smolensky se montre plus
+libre-penseur que S.-D. Luzzato et son cole. Le peuple juif est pour
+lui le peuple ternel personnifiant l'ide prophtique ralisable au
+pays juif et non en exil. Le libralisme rcent que l'Europe a montr
+l'gard des juifs est selon lui un phnomne passager, et ds 1872, il
+prvoit le retour de l'antismitisme.
+
+Cette conception de la vie juive a t accueillie par les lettrs comme
+une rvlation. Le rdacteur du _Schahar_ a su dvelopper, complter et
+rendre accessibles la masse les ides nonces par les matres qui
+l'ont prcd. Il leur rvla la formule nouvelle grce laquelle leurs
+revendications de juifs n'taient plus en contradiction avec les
+ncessits modernes. C'tait la revanche du peuple qui parlait par la
+bouche de l'crivain, c'tait l'cho de l'me palpitante du ghetto.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LES COLLABORATEURS DU SCHAHAR.
+
+
+Bientt le _Schahar_ devient le foyer d'une propagande ardente contre
+l'obscurantisme, propagande d'autant plus efficace qu'elle combattait le
+judasme arrir au nom mme de l'idal sculaire du peuple juif, au nom
+de sa renaissance nationale. Il devient en mme temps le centre d'une
+campagne hardie contre les rformes introduites dans la religion par les
+modernes, tout en admettant en principe la ncessit de rformes
+raisonnables, lentes, conformes l'volution naturelle du judasme et
+ne s'opposant pas son esprit.
+
+Tout ce qui pensait, sentait, souffrait et s'veillait la vie nouvelle
+affluait vers la revue hbraque pendant ses dix-huit annes d'une
+existence plus ou moins rgulire, interrompue de temps en temps faute
+de ressources matrielles. Elle reprsente un chapitre important de
+l'histoire littraire de l'hbreu. Smolensky savait encourager les
+anciens talents, dcouvrir et mettre en lumire les nouveaux. L'cole
+du _Schahar_ est presque l'oeuvre de sa main vaillante. Gordon publia
+dans le _Schahar_ ses meilleurs pomes satiriques. Lilienblum y a
+poursuivi sa campagne rformatrice; il y publia entre autres son article
+retentissant: _Olam Hatohu_ (Le monde du tohu) dans lequel il critique
+svrement l'_Hypocrite_ de Mapou comme une oeuvre d'idologie nave, au
+nom du ralisme utilitaire qu'il partageait avec les crivains russes du
+temps.
+
+Mais la plupart des collaborateurs du _Schahar_ avaient fait leurs
+dbuts sous les auspices de Smolensky. Des savants allemands et
+autrichiens revinrent l'hbreu grce Smolensky, et la collaboration
+de professeurs minents, tels que Heller, David Mller et d'autres, ne
+fut pas sans influence sur les succs du _Schahar_.
+
+Le nouvelliste galicien M.D. Brandstaetter compte avec raison parmi ses
+meilleurs collaborateurs[76]. Les nouvelles de cet auteur parues en 1891
+sont d'un intrt artistique particulier. Brandstaetter est le peintre
+des moeurs des Hassidim de la Galicie, qu'il raille avec une bonhomie
+mordante et avec un got artistique parfait. Il est presque le seul
+humoriste de l'poque. Son style est classique sans abus. Souvent il
+fait usage du jargon talmudique propre aux rudits rabbiniques dont il
+sait traduire les moindres gestes et les manires. Il ne se gne pas non
+plus pour taler avec esprit les ridicules des modernes. Ses nouvelles
+les plus connues, traduites en russe et en allemand, sont: _Le Docteur
+Alpassi_, _Mordechai Kisovitz_, _Sidonie_, _Les origines et la fin d'une
+querelle_, _etc_. Brandstaetter a galement crit des satires en vers.
+Il a beaucoup de points de ressemblance avec le peintre des moeurs juives
+en allemand, Karl Emil Franzos.
+
+[Note 76: Nouvelles runies de Brandstaetter, Cracovie, 1891.]
+
+Salomon Mandelkern, l'rudit auteur de la nouvelle Concordance biblique,
+originaire de Dubno (1846-1902), tait un pote inspir. Ses pomes
+historiques et satiriques et ses pigrammes, publis pour la plupart
+dans le _Schahar_, ont du style et de la grce. Dans ses posies
+sionistes il fait preuve d'un patriotisme clair. Son histoire
+dtaille de la Russie (_Dibrei Jemei Russia_) en 3 volumes, publis
+Vilna en 1876, ainsi que nombre d'autres crits d'un style pur et
+prcis, l'ont rendu populaire.
+
+J.-H. Levin (n en 1845), surnomm _Iehalel_, un autre pote habituel du
+_Schahar_, doit sa renomme plus l'actualit brlante de ses posies
+qu' leur style pompeux et prolixe. Il dbuta par un recueil de posies:
+_Sifet Renanoth_ (Lvres de Chants) paru en 1867. Dans le _Schahar_ a
+galement paru son long pome raliste: _Kischron Hamaass_ (Le
+Travail), dans lequel il chante la supriorit absolue du travail dans
+l'univers. Ici, comme dans ses articles en prose, il se range ct de
+Lilienblum avec lequel il rclame une orientation utilitaire dans la vie
+juive.
+
+La critique des moeurs juives a t reprsente avec clat entre autres
+par deux publicistes de talent: M. Cahen, dont les Lettres de
+Mohileff tmoignent de l'impartialit et de l'indpendance la fois
+de leur auteur et du rdacteur qui les a accueillies,--et Ben-Zevi, qui
+dpeint dans ses Lettres de Palestine les moeurs des notables arrirs
+et rapaces de la Palestine contemporaine.
+
+La science historique et philosophique avait trouv dans le _Schahar_ un
+foyer sr. Smolensky a su intresser les lettrs cette branche
+dlaisse de la langue hbraque en Russie. En dehors de la science
+officielle, reprsente par l'minent Chowlsson, le savant professeur,
+Harkavy, l'infatigable explorateur de l'histoire juive dans les pays
+slaves, et Gurland, le docte chroniqueur des perscutions juives en
+Pologne, nous devons nommer, parmi les plus minents collaborateurs
+scientifiques du _Schahar_: David Cohan, rudit de vritable valeur qui
+a su faire la lumire sur l'poque obscure des pseudo-messies et sur les
+origines du Hassidisme.
+
+Le Dr S. Rubin y a publi galement la plupart de ses tudes
+philosophiques et spirituelles sur les origines des religions et sur
+l'histoire des peuples de l'antiquit. Lazar Schulman, l'auteur des
+contes humoristiques, a fait paratre dans le _Schahar_ une tude trs
+consciencieuse sur Heine. J. Levinson, J. Bernstein, M. Ornstein et le
+Dr A. Poriess, auteur d'un excellent trait de physiologie en hbreu,
+ont collabor activement la partie scientifique de la revue de
+Smolensky. Leurs travaux ont contribu plus que toutes les exhortations
+des rformateurs la diffusion de la lumire.
+
+L'impulsion donne par le _Schahar_ s'est fait sentir dans tout le
+judasme. Le nombre de lecteurs hbreux augmenta considrablement, et
+l'intrt pour cette littrature grandit. C'est en hbreu que l'minent
+savant A.-H. Weiss publia son _Histoire de la tradition juive_ en cinq
+volumes (_Dor Dor wedorschow_)[77], oeuvre de haute science qui dmontre
+l'volution successive et naturelle de la loi rabbinique et qui opra
+une vritable rvolution dans l'esprit des croyants dans les pays
+arrirs.
+
+[Note 77: Vienne, 1883-1890.]
+
+Ou a vu que c'tait pour maintenir la tradition humaniste et pour
+dfendre les thories de l'cole de Mendelssohn que Gottlober avait
+fond en 1876 sa revue Haboker Or. Cette revue avait group autour
+d'elle les derniers successeurs de l'humanisme allemand. Brauds y a
+publi son roman La Loi et la Vie. Nous y rencontrons galement les
+derniers reprsentants des _Melitzim_, comme Wechsler (Iseh Nomi) qui
+s'ingniait faire de la critique biblique dans un style pompeux.
+
+Le style prcieux n'avait certainement pas disparu de la littrature
+hbraque. A. Friedberg, dans son adaptation du roman anglais La Valle
+des Cdres, parue en 1876, et dans ses autres crits, Ramesch, dans sa
+traduction de Robinson Cruso et autres, peuvent tre considrs, ct
+de Schulman, comme les reprsentants les plus populaires du style
+prcieux de cette poque.
+
+Les traductions taient d'ailleurs toujours trs en honneur, et c'est
+vainement que Smolensky a essay, dans l'introduction de son Errant,
+de prvenir le public contre l'abus des traducteurs. ct des romans,
+les sciences naturelles et mathmatiques, l'astronomie surtout avait
+gagn la confiance des lecteurs. Parmi les auteurs de livres
+scientifiques originaux, citons en tout premier lieu H. Rabbinovitz,
+auteur d'une srie de traits de physique, de chimie, etc. parus
+Vilna, entre 1866 et 1880. Puis viennent Lerner, Mises, Reiffmann, etc.
+
+Les priodiques se multiplirent galement vers cette poque et se
+diffrencirent selon leurs tendances. Jrusalem paraissent le
+_Habazeleth_, les _Schaarei Zion_ (Les Portes de Sion), etc. Au del de
+l'Atlantique la revue _Hazof beerez Nod_ (Le Voyant dans le pays
+vagabond) se fait l'cho des lettrs migrs dans le Nouveau-Monde. Les
+orthodoxes eux-mmes ont recours ce mode moderne pour dfendre le
+rabbinisme. Le journal _Haiarah_ (la Lune) et surtout le _Mahasikei
+Hadath_ (les Soutiens de la Foi), tous les deux en Galicie, sont les
+organes des croyants qui combattent l'humanisme et le progrs.
+
+Dj des tendances radicalement opposes tout ce qu'avait prcdemment
+produit le judasme commencent se faire jour. En 1879, au moment o
+Smolensky publiait son journal hebdomadaire _Hamabit_ (l'Observateur),
+Freiman fonda le premier journal socialiste en hbreu: _Haemeth_ (la
+Vrit) qui parat galement Vienne. D'autre part S.A. Salkindson, un
+lettr converti, le traducteur admirable d'_Othello_[78] et de _Romo
+et Juliette_[79] publis par les soins de Smolensky, fait paratre une
+traduction hbraque d'une oeuvre essentiellement chrtienne, _Le Paradis
+perdu_ de Milton. Signe des temps: cette oeuvre d'art a t approuve et
+apprcie sa juste valeur par les lettrs hbreux.
+
+[Note 78: Vienne, 1874.]
+
+[Note 79: Vienne, 1878.]
+
+Ce choc d'opinion et de tendances, d l'autorit et la tolrance de
+Smolensky, avait t fcond. Le _Schahar_ tait devenu le centre du
+mouvement synthtique, progressif et national, qui commenait se
+dessiner. La raction produite dans les esprits par le rveil inattendu
+de l'antismitisme en Allemagne, en Autriche, en Roumanie et en Russie
+avait abattu les derniers dbris de l'humanisme allemand en Occident et
+avait apport la dsillusion de tous les rves galitaires en Orient.
+Les yeux de tous ceux qui taient rests fidles la langue hbraque
+et l'idal de la renaissance du peuple juif, se tournrent vers le
+vaillant crivain qui, dix ans auparavant, avait prdit la dbcle des
+espoirs humanitaires, et qui avait le premier propos la solution
+pratique du problme juif par sa conservation nationale.
+
+La clbrit de Smolensky avait dpass le cercle de ses lecteurs et des
+hbrasants. L'Alliance Isralite lui confia la mission d'aller tudier
+les conditions d'existence des juifs roumains. Pendant son sjour
+Paris, A. Crmieux, l'infatigable dfenseur des juifs opprims, lui
+consentit que seuls ceux qui connaissent l'hbreu possdent la cl du
+coeur des masses juives et qu'il aurait donn dix annes de sa vie pour
+apprendre l'hbreu[80].
+
+[Note 80: Brainin, dans son excellente _Vie de Smolensky_. Varsovie,
+1897, p. 58.--_Haschahar_, X, 522.]
+
+La guerre russo-turque de 1877 et le souffle national qui se rpandait
+alors partout a suscit un mouvement patriotique parmi la jeunesse
+demeure jusqu'alors rfractaire l'ide de l'mancipation nationale.
+Un jeune tudiant de Paris, originaire de la Lithuanie, Eliser
+Ben-Iehuda, publia en 1878 deux articles dans le _Schahar_, o il
+prchait, abstraction faite de toute ide religieuse, la renaissance du
+peuple juif sur son ancien sol national et la rnovation de la langue
+biblique.
+
+En 1880, Smolensky, qui avait entrepris une nouvelle dition complte de
+ses oeuvres en vingt-deux volumes, Vienne, alla faire une tourne en
+Russie. Grande fut sa joie de constater les effets produits par son
+activit, et de voir que sa popularit avait gagn toutes les classes
+claires du judasme. Sous l'influence du _Schahar_, une jeunesse
+nouvelle, libre et cependant fidle son origine et l'idal du
+judasme, s'tait forme. La tourne de Smolensky ressembla plutt une
+marche triomphale. La jeunesse universitaire de St-Ptersbourg et de
+Moscou organisa en l'honneur de l'crivain hbreu des runions o il fut
+salu comme le matre de la langue nationale, le prophte de la
+rgnration du peuple juif. En province, ce fut la mme chose, et
+Smolensky se vit l'objet d'honneurs qui n'avaient jamais encore t
+accords un crivain hbreu. Il rentra Vienne, encourag dans sa
+besogne et plein d'espoir pour l'avenir. On tait prcisment la
+veille du cataclysme annonc par l'crivain.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LES ROMANS DE SMOLENSKY.
+
+
+Son norme popularit ainsi que son influence sur ses contemporains,
+Smolensky les doit, autant qu' sa production de journaliste, ses
+romans ralistes, qui occupent la premire place dans la littrature
+hbraque moderne.
+
+En 1868, Smolensky dbute par une nouvelle dont le sujet tait emprunt
+ l'insurrection polonaise, intitule _Haoumgue_ (La Rcompense),
+parue Odessa. Rien, sauf le style raliste, n'y trahit encore le futur
+grand romancier.
+
+Nous avons dj dit que c'est Odessa qu'il a crit les premiers
+chapitres du _Hatoeh_ (Errant). Ajoutons que lorsqu'il proposa au
+rdacteur du _Melitz_ son autre roman thse La Joie de l'hypocrite,
+ce dernier le renvoya ddaigneusement, en dclarant qu'il prfrait les
+traductions aux crations originales, tant la possibilit de crer des
+oeuvres ralistes en hbreu lui paraissait invraisemblable. la tte du
+_Schahar_, Smolensky y publia l'un aprs l'autre ses romans et en
+premier lieu son _Hatoeh bedark Hahayim_ (l'Errant travers les
+voies de la vie). Publi d'abord dans le _Schahar_ en trois parties et,
+plus tard, dans une dition spciale en quatre volumes, ce roman est la
+premire cration raliste digne de ce nom en hbreu.
+
+De mme que Cervants promne son Don Quichotte dans tous les milieux
+sociaux de son poque, le romancier hbreu promne son hros errant,
+Joseph l'orphelin, travers tous les coins et recoins du ghetto. Il le
+fait assister toutes les scnes du monde juif, il en dvoile devant
+ses yeux les moeurs et les manires; il le rend tmoin des superstitions,
+des fanatismes, des misres de toute nature, d'un abaissement matriel
+et social qui n'a pas son pareil. Observateur fidle, impressionniste,
+raliste sans emphase, il nous rvle chaque page des existences
+mconnues, des croyances extravagantes, des agitations, des maux, des
+grandeurs et des misres dont le monde civilis ne se douterait jamais.
+C'est l'odysse d'un aventurier du ghetto, c'est la vie et les
+prgrinations de l'auteur lui-mme, agrandies, entoures de fictions,
+qu'il prte son hros; c'est une documentation sociale de la plus
+haute porte.
+
+L'orphelin Joseph, dont le pre a t victime des Hassidim et a disparu,
+et dont la mre est morte dans la misre, est recueilli par le frre de
+son pre, celui qui avait occasionn sa perte. Maltrait par une tante
+mchante et pouss par un irrsistible penchant pour la vie vagabonde,
+il s'enfuit. Ramass d'abord par une bande de gueux mendiants, puis
+recueilli par un _Baal-Schem_, thaumaturge charlatan, il parcourt la
+plus grande partie de la Russie juive. Dans une suite de tableaux pris
+sur le vif, Smolensky dtaille les moeurs et les exploits de tous les
+bohmes du ghetto, depuis les mendiants jusqu'aux officiants ambulants,
+leur manque de moralit, leur malice et leur impudence. Pouss par le
+dsir de s'instruire et probablement aussi par celui de trouver un abri,
+Joseph devient enfin lve d'une clbre _Yeschiba_. C'est presque le
+salut pour le jeune vagabond; il est nourri, il couche sur les bancs de
+l'cole, et il est mme protg contre le service militaire. Mais
+bientt, mal vu cause de sa franchise et surtout parce qu'on dcouvre
+qu'il lit des livres profanes, auxquels l'a initi un de ses camarades,
+il est oblig de quitter la Yeschiba. Il l'a chapp belle de n'avoir
+pas t incorpor comme soldat. Il cherche un refuge auprs des Hassidim
+et il a le bonheur de plaire au Zadic (le saint) lui-mme.
+
+Mais bientt il est dgot de leurs manies louches. Dans ses
+prgrinations, Joseph rencontre certainement des gens de bien, des
+idalistes purs, des gens du peuple, des rabbins dignes de tous les
+loges, des intellectuels passionns, mais la vie habituelle anormale,
+troite, du ghetto finit par lui rpugner. Il s'en va chercher une vie
+plus libre en Occident. Il passe par l'Allemagne et il va Londres.
+Partout il tudie la socit juive, et il est dsillusionn. L'Errant
+est la vritable encyclopdie de la vie juive du commencement de la
+seconde moiti du XIXe sicle.
+
+Au point de vue de la fiction, le roman ne tient pas debout: c'est une
+succession fantastique, quelquefois mme incohrente, d'vnements, un
+tissu artificiel de personnages arrivant en scne au gr de l'auteur et
+agissant comme s'ils taient ms par des ficelles. Le merveilleux y
+abonde, et les caractres sont tantt trop appuys et tantt trop
+effacs.
+
+En revanche, l'Errant est un panorama incomparable de tableaux
+ralistes, souvent faiblement relis entre eux, mais d'une fidlit
+parfaite; une galerie pittoresque de toutes les scnes du ghetto.
+
+Joseph est un peintre, un raliste par excellence; c'est aussi un
+impressionniste. Tout en mettant en lumire les ombres et les clarts de
+ce milieu, on sent que ce n'est pas de l'art pur qu'il fait. Comme
+Auerbach, comme Dickens, il est raisonneur, il est didactique; en
+vritable fils du ghetto, il est prdicateur et moraliste. Il en abuse
+mme. On sent vivement qu'en crivant son roman, l'auteur ne restait pas
+indiffrent, que son coeur vibrait mu des sentiments les plus opposs:
+de piti et de compassion, de ddain, de colre et d'amour la fois.
+
+Au point de vue du style, le roman est galement une oeuvre raliste.
+Smolensky ne fait pas usage de talmudismes comme Gordon et Abramovitz,
+mais il vite aussi d'abuser des mtaphores bibliques. Sans doute, il
+est quelquefois oblig des longueurs, sa manire oratoire le pousse
+des prolixits, mais sa prose demeure pourtant pure, coulante et autant
+que possible prcise.
+
+Pour illustrer la manire d'crire de Smolensky et toute l'originalit
+de la vie sociale qu'il dpeint, nous ne pouvons mieux faire que de
+traduire certains passages des tableaux de moeurs les plus
+caractristiques de son roman.
+
+C'est Joseph qui nous conte ses aventures et les impressions de sa vie
+quotidienne. Sa description du _Heder_, cette cole traditionnelle, est
+fort curieuse et mrite d'tre rapporte ici:
+
+ Imaginez-vous un difice en bois pourri, petit et troit, rappelant
+ plutt un logement de chien. Le chaume qui le couvre descend
+ jusqu' terre, mais est impuissant, dvor qu'il est par quantit
+ de brebis, le garantir contre les pluies battantes qui pntrent
+ l'intrieur. Entrons-y: une seule pice, remplie de fume et
+ tapisse aux angles de toiles d'araignes. Sur le mur, du ct de
+ l'Orient, s'tale une feuille de papier, c'est le _Misrach_
+ traditionnel avec son inscription: De ce ct souffle un vent
+ vivifiant, inscription toute platonique d'ailleurs, car, en guise
+ de vent vivifiant, des odeurs infectes pntraient par la fentre
+ et impressionnaient l'odorat de ceux chez qui ce sens n'tait pas
+ encore aboli. Du ct occidental, un pan de mur tait laiss en
+ noir au-dessus de la porte, pour rappeler la destruction du Temple,
+ bien inutilement vrai dire, comme si toute la pice n'tait pas
+ assez noire et comme si ces murs lzards couverts de colonies
+ d'tres rampants ne rappelaient pas suffisamment le Mont Sion
+ dvast parcouru par des chacals.
+
+ Une grande chemine occupait tout un quart de la pice, et derrire
+ elle, appuy contre le mur, tait un lit fait, et de l'autre ct
+ un lit rempli de paille et sans couverture. En face, une grande
+ table de bois blanc couverte de figures bizarres, de noms, de
+ lettres, de dessins incomprhensibles, que le Melamed s'amusait
+ graver avec son canif pendant qu'il nous enseignait.
+
+ Autour de cette table artistique avaient pris place une dizaine
+ d'lves: les uns tudiaient la Bible, les autres le Talmud, un
+ seul assis droite du matre dclamait haute voix la section du
+ Pentateuque correspondant la semaine, et son chant se mlait
+ celui de la matresse qui berait son petit. Mais, de temps en
+ temps, la voix du matre se faisait entendre, elle couvrait toutes
+ les autres, tel le tonnerre dont le grondement touffe le bruit des
+ vagues... Quant au matre, il tait hideux voir, petit et chtif,
+ le visage fltri, le nez aquilin et long; ses deux boucles ou
+ peoth[81] descendaient comme deux fils le long de son visage,
+ tandis que les rares poils de sa barbe, malgr son ge avanc,
+ tmoignaient de l'habitude qu'il avait de les arracher pendant
+ qu'il se livrait ses mditations, ou de celle qu'avait prise sa
+ femme, sans se mettre en frais de rflexion. Son chapeau noir tait
+ gras comme une galette l'huile, sa chemise imprgne de sueur;
+ elle n'tait pas boutonne et, par son entrebillement, elle
+ laissait voir les poils qui couvraient sa poitrine. Son pantalon,
+ autrefois blanc, tait fort pittoresque, vieilli par l'usure et
+ couvert de toutes sortes de taches, dont une bonne partie tait due
+ la collaboration de son fils. Ses Zizith descendaient jusqu' ses
+ pieds nus. la vue de mon oncle, il se prcipita la recherche de
+ ses chaussures suspendues au mur, mais mon oncle le tira d'embarras
+ en lui annonant tout court: Voici votre lve. Calm, le matre
+ s'assit et nous nous approchmes de lui. Il me donna une tape sur
+ la joue et me demanda: As-tu dj appris quelque chose, mon
+ enfant? Tous les lves me considrrent avec envie; depuis qu'ils
+ taient dans le Heder ils n'avaient pas encore entendu des paroles
+ aussi douces sortir de sa bouche...
+
+[Note 81: Voir Lvitique XIX, 27.]
+
+Cette cole trange tait aussi pour l'enfant du ghetto une cole de la
+vie et de la lutte pour l'existence. La vie de l'autre cole, la
+_Yeschiba_, l'_Alma mater_ des lves rabbiniques, n'est pas moins
+curieuse.
+
+Les jeunes gens, pour la plupart des gamins prcocement mris, forment
+dans ces tranges collges des sections qui ne se sont pas nettement
+divises. Ils s'occupent jour et nuit de l'tude de la loi et se
+courbent sur les grands in-folios des rabbins. Une nourriture accorde
+souvent dans des conditions dplorables par les petits bourgeois de la
+ville, une vie de misre non exempte d'humiliation, voil l'existence de
+ces futurs rabbins. Mais cette vie de bohme n'est pas dnue de
+pittoresque ni de charmes. Le jeune homme y trouve pour la premire fois
+des amis sincres qui s'attachent lui, et le guident de leurs
+conseils. Parmi ce grouillement de jeunes gens ardents et irrflchis,
+se trouve aussi l'lite du ghetto, des esprits suprieurs, et le
+dvouement de quelques-uns la science talmudique est sublime.
+
+Une scne prise sur le vif est celle o il peint les moeurs de ces
+talmudistes en herbe.
+
+ Un trange spectacle s'offre celui qui pntre pour la premire
+ fois vers la tombe de la nuit dans la section des femmes de la
+ Yeschiba. Cette petite pice, qui sert les jours de fte de salle
+ de prires pour les femmes, est transforme tout d'un coup en une
+ halle de bourse. Les gamins qui possdent du pain offrent leur
+ marchandise ceux qui ont de l'argent. Ceux qui ne disposent ni
+ de l'un ni de l'autre sont rduits voler le pain de leurs
+ camarades. Cependant un grand nombre, qui rpugnait ce trafic
+ ainsi que le larcin, taient runis dans un coin et
+ s'entretenaient. Ils se racontaient entre eux des histoires de
+ brigands, les exploits terribles et mouvants des gants, des
+ sorciers, des diables et des tentateurs qui apparaissent la nuit
+ pour effrayer les hommes, des morts qui quittent leur spulture
+ pour aller gurir des malades ou terrifier des impies. Il y avait
+ aussi des paroles douces, chantant au coeur et l'me des
+ auditeurs... Ce spectacle ne cessa mme pas lorsque la communaut
+ se fut runie dans la grande salle ct pour la prire du soir,
+ et j'entendais les cris continus: Qui veut du pain?--Qui a du pain
+ vendre?--En voil, du pain!--Veux-tu me le cder pour un
+ sou?--Non, un sou et demi, pas moins.--On a vol mon pain! Qui a
+ vol mon pain?--Mon pain est superbe, achte-le!--Mais je n'ai pas
+ de sous.--Eh bien, donne-moi un gage.--Mes douleurs si tu veux,
+ vieux harpagon.--Voil deux sous, le pain est moi.--Veux-tu t'en
+ aller, j'ai achet le pain avant toi.--C'est toi qui m'as vol mon
+ pain.--Tu mens, ce pain est moi!--C'est toi qui mens, voleur,
+ brigand--Que le diable t'emporte, chien!--Attends un peu, tu
+ verras mes dents. C'est ainsi que ce monde s'agitait dans la
+ section des femmes; les coups et les soufflets pleuvaient de temps
+ en temps. Et pas un de ces jeunes gens vous aux tudes n'tait
+ proccup de l'ide que les fidles taient runis derrire ce mur
+ et priaient. Ils trafiqurent et temptrent jusqu' la fin de la
+ prire, puis tout le monde regagna la grande salle, et chacun
+ reprit sa place devant de longues tables claires chacune d'une
+ seule chandelle. D'abord on se disputa cause de cette lumire
+ insuffisante, chacun tirant soi l'unique chandelle. De guerre
+ lasse, on se dcida mesurer la table en longueur, et la chandelle
+ fut place juste au milieu. Chacun ouvrit son livre et se mit
+ chantonner le texte comme il l'avait fait durant toute la journe.
+ Puis sur le mme air, sans lever les yeux du texte: J'ai vendu mon
+ pain deux sous, dit l'un.--Et moi j'ai achet pour un sou une pomme
+ et pour un demi-sou une galette, reprit l'autre.--Que le diable
+ emporte le surveillant parce qu'il ne nous donne pas assez de
+ lumire pour clairer ces tnbres.--Que Satan l'enlve et que des
+ plaies innombrables lui couvrent le ventre.--Je veux aller passer
+ la Pque chez mes parents.--La veuve Sara me rclame trois
+ sous... Tous ces propos taient tenus sur l'air traditionnel du
+ Talmud accompagns d'un balancement rythmique pour tromper la
+ vigilance du surveillant, qui tait sourd. Mais peu peu le chant
+ s'assourdit et bientt la causerie devint gnrale... Dis donc,
+ Zabulen,--car les lves sont dsigns ici d'aprs leur ville
+ natale,--ne crois-tu pas qu'il serait temps que l'ange de la mort
+ vint rendre visite notre surveillant. Il a l'air de vouloir vivre
+ ternellement.--Je prierai Dieu qu'il le gratifie de maux et de
+ plaies afin qu'il ne puisse pas venir la Yeschiba. Sa mort ne
+ nous avancerait rien, nous pourrions tomber sur un plus mauvais
+ surveillant.--Mais vous commettez un pch en maudissant un sourd,
+ rplique un garon d'un air svre.--Avez-vous vu cet Asuvi? On
+ dirait un petit ange, preuve qu'il cache sept iniquits dans son
+ coeur.--Il n'en a pas besoin de tant puisqu'il suit assidment le
+ cours de langue russe. Ce pch suffit pour contrebalancer les
+ autres.--Ce que je fais n'est pas rprhensible; la Loi nous
+ confirme que nous devons nous soumettre aux dcrets du
+ gouvernement, mais vous commettez un pch formel en maudissant.
+ Il n'avait pas eu le temps d'achever, que le surveillant, qui
+ observait depuis quelque temps ce mange et avait remarqu
+ l'emportement de l'Asuvi, bondit sur lui et lui tira les oreilles
+ en clatant de colre: Ah! tas de misrables, de pervers que vous
+ tes, me voici enfin! Il frappa l'un, giffla l'autre...
+
+ Le surveillant vient de donner un fameux tmoignage de sa
+ gratitude l'Asuvi, parce qu'il a pris sa dfense, entonna
+ quelqu'un. Un clat de rire gnral accompagna cette factie; ceux
+ mmes qui venaient d'tre maltraits ne pouvaient se retenir. Vous
+ vous moquez de moi, vous n'avez donc plus peur! clama de nouveau
+ le surveillant d'un air terrifiant, cherchant une victime pour
+ apaiser sa colre, lorsqu'un lve se mit crier: Rabbi Isaac,
+ rabbi Isaac, les bougies! Ce cri opra comme le charme sur le
+ serpent. Le surveillant se prcipita vers son cabinet et, n'y
+ voyant personne, il se laissa tomber sur son sige en grommelant:
+ Ah, les misrables, vous en aurez, je vous en montrerai! Et il
+ rpta ces menaces jusqu' ce que le sommeil se ft empar de ses
+ longs cils blancs. Il appuya sa tte sur sa main et s'endormit.
+
+ Cependant les lves se remirent causer, et mon camarade continua
+ me mettre au courant de la vie de la Yeschiba... Crois-tu que
+ les garons d'ici sont pareils aux blancs-becs qui n'ont jamais
+ quitt la maison paternelle? Ah! par exemple! Ils sont tous malins,
+ et les plus btes d'entre eux sauraient en remontrer aux plus
+ intelligents parmi les fils de riches. Tu feras bien de t'instruire
+ et de profiter. Je le lui promis bien. Puis je sortis au dehors
+ pour manger mon pain. Lorsque je rentrai, la plupart de mes
+ camarades taient dj couchs et presque toutes les bougies
+ teintes. Seuls, quelques garons causaient dans un coin. Je
+ retrouvai mon camarade dans la section des femmes. Pourquoi ne te
+ couches-tu pas? me dit-il.--Je vais me coucher par
+ ici.--Impossible! toutes les places sont occupes. Va chercher dans
+ l'autre salle si tu trouves une table inoccupe, sinon tu seras
+ oblig de coucher sur un banc. Je suivis son conseil et je n'eus
+ pas de peine dcouvrir une table et je m'y tendis. Mais, peine
+ tais-je couch, qu'un garon me saisit par la nuque et me secoua
+ fortement. Va-t'en, c'est ma place; d'ailleurs toutes les tables
+ sont occupes par ceux qui t'ont prcd.
+
+ Je descendis de la table et je me couchai sur un banc. Je ne
+ parvenais pas m'endormir. Je n'avais pas encore l'habitude de
+ coucher sur un banc troit et nu; et puis des insectes petits et
+ grands qui pullulaient dans les fentes du bois sortirent bientt de
+ leurs nids et se livrrent sur moi un jeu agaant et douloureux.
+ Je n'y pouvais rien. Toutes les bougies taient teintes. Seule, la
+ lumire du _Tamid_[82]projetait sa lumire vacillante. Devant elle
+ taient assis les deux veilleurs chargs d'assurer la continuit
+ de l'tude de la Loi, afin qu'elle ne soit interrompue ni jour ni
+ nuit...
+
+[Note 82: La lampe veilleuse dans la synagogue.]
+
+Cette vie pleine d'agitations n'tait pas pour dplaire un esprit
+aussi aventureux que Joseph. La Yeschiba, aprs tout, assurait aux
+jeunes gens une existence, quoique prcaire, mais exempte de tout souci
+matriel. Les bourgeois pieux, les pauvres mme, se faisaient un devoir
+de pourvoir aux besoins des jeunes talmudistes. L'ambition de ces
+derniers tait satisfaite par l'estime gnrale qui les entourait. Pour
+l'lite dont l'esprit n'avait pas encore t sollicit par les ides
+nouvelles, la Yeschiba tait le foyer de toutes les vertus, l'cole de
+l'idal, des rves grandioses.
+
+Dans un autre roman La joie de l'hypocrite, paru Vienne en 1852,
+Smolensky exalte l'idalisme de son hros Simon, issu de la Yeschiba,
+dans les termes suivants:
+
+ Qui a implant dans l'esprit de Simon l'idal de la justice et la
+ parole sublime? Qui a allum dans son coeur le feu sacr, l'amour de
+ la vrit et de la recherche? Certainement, c'est dans la Yeschiba
+ que tous ces sentiments se sont dvelopps en lui. Gloire vous,
+ maisons saintes, derniers refuges du vritable hritage d'Isral!
+ C'est de vos murs que sortent les lus destins ds leur naissance
+ devenir la lumire de leur peuple et insuffler une vie nouvelle
+ dans les ossements desschs...
+
+Mme l'poque de la Behala (la Terreur) la Yeschiba tait reste
+au-dessus de toutes les misres et des turpitudes. Les trafiquants
+immondes qui, avec l'assistance du Cahal, vendaient les fils des pauvres
+au service militaire pour exempter les riches, n'osaient pas s'attaquer
+aux coles rabbiniques. Comme le temple dans les temps antiques, la
+Yeschiba leur offrait un asile sr. Chaque fois que ces maisons taient
+menaces, le sentiment national se rveillait et dfendait avec une
+rsistance pre ce dernier apanage national, dans lequel le peuple du
+ghetto avait plac tout son idalisme, son espoir et sa foi.
+
+Hlas! ce refuge salutaire ne devait plus l'tre pour Joseph le jour o
+il fut dcouvert en flagrant dlit de lecture profane. Le fanatisme
+religieux n'a jamais svi aussi farouchement que pendant l'poque de
+terreur qui suivit la dsorganisation de la vie sociale des juifs par
+les autorits et le triomphe de l'arbitraire. Nanmoins, les coles
+rabbiniques contenaient alors tout ce qu'il tait rest d'idal et de
+sublime en Isral.
+
+Ce sont, elles qui ont fourni tous les champions de l'humanisme et les
+propagateurs de la civilisation. C'est l que Joseph a rencontr des
+camarades gnreux qui l'ont initi la Haskala et ont rveill en lui
+l'amour du Noble et du Bien, le dvouement sans bornes pour son peuple.
+
+Dur pour les mauvais bergers, impitoyable pour les hypocrites et les
+fanatiques, le coeur de Joseph vibre d'amour pour la masse juive.
+L'entourage cruel et les perscutions n'ont fait qu'accentuer sa
+compassion pour les brebis gares. Au milieu de l'abaissement gnral,
+il a su s'lever une grande hauteur morale et s'riger en juge
+impartial et ne se laissant pas impressionner par les tristesses du
+moment, quoi qu'il ne pt y demeurer indiffrent et que son coeur en
+saignt. Dans ce dsert humain o il se plat, il sait dcouvrir des
+caractres nobles, des sentiments levs, des amitis gnreuses et
+surtout des existences entirement voues l'idal et que rien ne peut
+faire reculer.
+
+Il fait passer devant le lecteur, l'un aprs l'autre, les idologues du
+ghetto. C'est d'abord Jedidia, le type si frquent du Maskil dvou la
+civilisation, semant la vrit et la lumire parmi tous ceux qui
+l'approchent, rvant d'un judasme juste, clair, suprieur. Puis ce
+sont les jeunes aptres l'me de prophte, tel ce noble ami de Joseph,
+Gdon, le plus clair, le pins tolrant des Maskilim. Autant Gdon
+dteste le fanatisme, autant il aime les masses du peuple. Il les aime
+de son coeur de patriote et de son me de prophte. Il les aime telles
+sont, avec leurs croyances, leur foi nave, leur vie misrable et
+soumise, leur ambition de peuple lu et leur espoir messianique qu'il
+partage d'une manire moins mystique.
+
+Une exaltation patriotique puissante traverse le chapitre consacr au
+Jour du Pardon. C'est l que Smolensky apparat en vrai romantique.
+
+ * * * * *
+
+Tels sont les grands traits de ce roman chaotique et superbe qui, malgr
+ses dfauts techniques, demeure la peinture de moeurs la plus vraie et la
+plus belle de la littrature hbraque.
+
+Dix ans plus tard, l'auteur ajoute son roman une quatrime partie qui
+n'est en somme qu'un assemblage artificiel de lettres n'ayant pas de
+rapport direct avec le corps du roman. Joseph nous promne travers les
+pays d'Occident, puis retourne en Russie. En France, en Angleterre, il
+dplore la dgnrescence du judasme qu'il attribue au triomphe de
+l'cole de Mendelssohn, il prvoit l'avnement de l'antismitisme. En
+Russie, il constate la misre conomique qui a pris des proportions
+effrayantes, surtout dans les petites villes de la province. Dans les
+grands centres, il constate avec regret que les communauts s'efforcent
+d'imiter le judasme occidental avec tous ses dfauts. La civilisation
+prcipite des juifs russes, peu conforme aux conditions conomiques et
+politiques dans lesquels ils se trouvaient, prmature en quelque sorte,
+devait amener l'croulement de l'idalisme rsign qui faisait leur
+principale force.
+
+Le roman _Kebourath Hamor_ (Spulture d'ne) est l'oeuvre la plus
+travaille et la plus acheve de Smolensky. Le sujet se rapporte
+l'poque de la Terreur et de la domination du Cahal. Le hros,
+Ham-Jacob, est un esprit espigle et factieux, mais on n'entend pas
+toujours la plaisanterie dans le ghetto, et il lui en cuira. C'est
+surtout sa gouaillerie et son manque de respect pour les notables de la
+communaut, qu'il ose braver et persifler, qui cause sa perte. Tout
+jeune encore, il mdite un jour un acte inou. Affubl d'un drap bleu,
+tel un mort sorti de sa tombe, il pntre un soir, semant l'pouvante
+sur son passage, dans la chambre o sont dposes les tartes qui doivent
+tre servies le lendemain au banquet annuel de la Sainte Confrrie,
+confrrie puissante laquelle appartiennent les meilleurs de la ville,
+et qui a la mission de porter les morts en spulture. Il s'empara de ces
+morceaux succulents et les mange tout seul. C'tait un crime
+impardonnable de lse-saintet. Une enqute est ordonne, mais on ne
+dcouvre pas le coupable.
+
+Pour se venger, la sainte confrrie condamne le criminel anonyme subir
+une spulture d'ne sa mort, et le jugement est enregistr dans le
+livre de la confrrie.
+
+Incorrigible, il continue ses traits. Le Cahal dcide de le livrer au
+service militaire. Averti temps, il peut se sauver. Rentr plus tard
+sous un autre nom dans sa ville natale, il sait imposer au monde par son
+rudition, et il se marie avec la fille du chef de la communaut. Mais
+son instinct reprend le dessus. Entre temps, il a mis sa femme au
+courant de ses traits d'autrefois. Celle-ci n'est plus tranquille, elle
+ne peut supporter l'ide qu'un chtiment sans pareil attende son mari
+s'il est dcouvert. Car subir aprs sa mort la spulture d'un ne est la
+dernire injure qu'on puisse infliger un juif. Son corps est tran au
+cimetire et l on le jette dans une fosse spciale derrire le mur qui
+enclt le cimetire. Mais son pre n'est-il pas le chef de la
+communaut? il pourra annuler la condamnation. peine s'est-elle
+ouverte son pre que celui-ci bondit de rage; comment! il a donn sa
+fille cet impie, cet hrtique! Il veut le forcer rpudier sa
+femme. Celle-ci, d'ailleurs, pas plus que son mari, ne veut en entendre
+parler. Bref, aprs une rentre en grce, de courte dure, auprs de son
+beau-pre, obtenue d'ailleurs galement par une supercherie, l're des
+perscutions recommence pour lui, et il succombe.
+
+Tel est le canevas sur lequel le romancier a brod son oeuvre, qui est un
+pisode authentique de la vie des juifs en Russie.
+
+Le caractre de Ham-Jacob ressort net et saillant. Sa femme Esther est
+le type de la femme juive, fidle et dvoue jusqu' la mort, admirable
+dans les revers et bravant tout par amour pour son mari. Les notables du
+ghetto sont peints avec vrit, quoique sous des couleurs un peu
+exagres. L'auteur a surtout bien su rendre le milieu du ghetto, avec
+ses contradictions et ses passions, l'intellectualit spciale que la
+longue claustration lui a forge, sa comprhension bizarre et originale
+des choses de la vie.
+
+C'est la Yeschiba qui fournit Smolensky le sujet de son autre roman,
+_Guemoul Yescharim_ (La rcompense des justes). L'auteur y montre la
+participation de la jeunesse juive l'insurrection polonaise, et
+l'ingratitude des Polonais leur gard prouve que les juifs n'ont rien
+ attendre d'autrui et qu'ils ne doivent compter que sur leurs propres
+forces.
+
+_Gaon ve-schever_ (Grandeur et ruine) est plutt un recueil de nouvelles
+parses, dont quelques-unes sont de vritables oeuvres d'art.
+
+_Hayerouscha_ (L'hritage) est le dernier grand roman de Smolensky,
+publi d'abord dans le _Schahar_ en 1880-81. Les trois volumes qui le
+forment sont pleins d'incohrences et de raisonnements tranants.
+Cependant, la vie des juifs d'Odessa et de la Roumanie y est bien
+dpeinte, ainsi que les moments psychologiques par lesquels passent les
+anciens humanistes dus pour revenir au judasme national.
+
+Sa dernire nouvelle, _Nekam Brith_ (Sainte vengeance, le _Schahar_,
+1884), est entirement sioniste. C'est le chant du cygne de Smolensky,
+qui devait bientt disparatre, emport par la maladie.
+
+Les romans de Smolensky constituent plutt une srie de documents
+sociaux et d'crits de propagande que des oeuvres d'art pur. Leurs
+dfauts principaux sont l'incohrence de l'action, l'artifice des
+dnouements, la navet en tout ce qui se rapporte la vie moderne,
+ainsi que le didactisme excessif et le style tranant. La plupart de ces
+dfauts, il les partage avec des crivains comme Auerbach, Jokai et
+Thakeray, desquels il peut tre rapproch. D'ailleurs l'crivain hbreu
+eut soutenir pendant toute sa vie une lutte acharne pour son
+existence et pour celle du _Schahar_, dont il ne tirait aucun profit
+matriel. Son idalisme et la conscience de la besogne utile qu'il
+remplissait l'ont soutenu dans les moments les plus critiques. Aussi ses
+oeuvres portent-elles les traces d'une production htive. Quoi qu'il en
+soit, ses romans encore plus que ses articles ont exerc pendant
+dix-huit ans une influence sans pareille sur ses lecteurs. D'ailleurs la
+vie du ghetto russe, ses misres et ses passions, les types positifs et
+ngatifs de ce monde qui s'en va, ont t reproduits dans les crits de
+Smolensky avec une telle puissance de ralisme et une telle connaissance
+des choses, que d'ores et dj il est impossible de se faire une ide
+exacte du judasme russo-polonais sans avoir lu Smolensky.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION.
+
+
+Les annes 1881-1882 marquent une tape dcisive dans l'histoire du
+peuple juif. La recrudescence de l'antismitisme en Allemagne, le
+renouvellement inattendu des perscutions et des massacres en Russie et
+en Roumanie, la mise hors la loi dans ces deux pays de millions d'tres,
+dont la situation devenait chaque jour plus intenable, ont dconcert
+les plus optimistes.
+
+En prsence de l'exode prcipit des masses affoles et de l'urgence
+d'une action dcisive, les anciennes disputes entre humanistes et
+nationalistes ont disparu. Entre l'assimilation impossible avec les
+peuples slaves et l'ide de l'mancipation nationale, dgage de son
+voile mystique et se dveloppant sur un terrain pratique, le choix
+n'tait plus possible. En hbreu, tous les crivains taient d'accord
+qu'il n'tait plus temps de s'arrter aux divergences d'opinions et
+qu'il fallait se ranger du ct de l'action. Mme un sceptique comme
+Gordon lana alors, entre autres, sa posie vibrante: Nous fmes un
+peuple, nous serons un peuple: vieux et jeunes, nous partirons tous.
+Mais o aller? Tandis que les uns optaient avec les philanthropes
+occidentaux pour l'Amrique, les autres avec Smolensky se dclaraient
+nettement pour la Palestine, le pays des rves sculaires.
+
+Le temps et l'exprience, mieux que toutes les discussions thoriques,
+se sont chargs de donner une rponse ces deux courants d'opinions.
+Ds 1880, le jeune rveur Ben-Jehuda, anim de l'ide de faire renatre
+l'hbreu comme langue nationale en Palestine, quitta Paris et alla
+s'tablir Jrusalem. D'un autre ct, M. Pins, le conservateur
+romantique, abandonna la position estime qu'il occupait en Lithuanie,
+pour aller contribuer au relvement des juifs de la Palestine. Ces deux
+initiatives, venant des deux camps opposs, furent bientt suivies par
+des mouvements plus importants.
+
+Une lite de jeunes universitaires, un groupe de quatre cents tudiants,
+indigns de la situation humiliante qui leur tait faite, lana un appel
+qui retentit par tout le judasme russe: _Beth Jacob Lechou wenelchou_
+(Maison de Jacob, debout! allons-nous-en!) Ce mouvement donna naissance
+ l'organisation du Groupe B.J.L.W.[83], parti le premier pour coloniser
+la Palestine. En mme temps, des centaines de petits bourgeois et de
+lettrs vinrent s'ajouter ce premier noyau et la colonisation
+pratique de la Palestine est maintenant un fait accompli.
+
+[Note 83: Isae, II, lettres initiales de 4 mots formant le mot
+Bilu.]
+
+Ce retour inattendu de la jeunesse qui avait dj rompu avec le judasme
+vers ses origines, ce premier pas vers la ralisation pratique du rve
+sioniste a eu des consquences des plus importantes pour la renaissance
+de la littrature hbraque. En ce qui concerne les lettrs qui
+n'avaient jamais quitt, du moins dans leur esprit, le ghetto, comme
+Lilienblum, Brauds et d'autres, et dont le dernier mode d'activit,
+savoir la propagande pour les rformes conomiques et pour
+l'enseignement des mtiers manuels, n'avait presque plus de raison
+d'tre, leur adhsion au sionisme ne pouvait tarder. Mais, mme en
+dehors du ghetto, la voix autorise du Dr Pinsker est venue l'appui
+du mouvement philopalestinien, comme on l'appelait alors. Dans sa
+brochure Auto-mancipation, le savant docteur d'Odessa, ancien
+humaniste convaincu, dclare que le mal antismite est une affection
+chronique ingurissable tant que les juifs seront en exil. Pour rsoudre
+la question juive, il n'est qu'une seule solution, la renaissance
+nationale de ce peuple sur son ancien sol.
+
+Une aube nouvelle venait de se lever sur l'horizon du peuple juif. La
+littrature hbraque prit un essor inconnu jusqu'alors. L'enthousiasme
+des crivains se traduit dans les propos ardents de M. Aisman, du
+professeur Schapira et de nombre d'autres. Dans cette pousse soudaine
+d'ides patriotiques, les excs taient invitables. Une raction
+chauvine ne tarda pas se faire jour. On s'attaqua aux rformateurs en
+matire de religion. On les accusa d'empcher la fusion de diverses
+parties du judasme dont l'entente tait indispensable au succs du
+nouveau mouvement. Seul, Smolensky n'a pas failli sa tche. Lui, qui
+n'avait jamais reconnu les bienfaits de l'assimilation, n'avait pas
+besoin de se lancer dans l'extrme.
+
+Il tait rest fidle son idal patriotique sans renoncer aucune de
+ses aspirations humanitaires et civilisatrices. Il dploya une activit
+fivreuse. Maintenant qu'il n'tait plus seul dfendre ses ides, il
+redoubla d'efforts, encouragea les uns, exhorta les autres avec une
+nergie admirable. Il tait dj bout de forces, puis par une vie de
+luttes et de misre, de surmenage physique et intellectuel. Il mourut en
+1885 dans la force de l'ge, emport par la maladie. Il fut pleur par
+tout le judasme.
+
+La disparition du _Schahar_ s'ensuivit bientt.
+
+ * * * * *
+
+Avec la disparition du _Schahar_ nous touchons la fin de notre tude
+d'une volution littraire. La littrature hbraque moderne qui, depuis
+un sicle a t au service d'une ide prpondrante, l'ide humaniste
+dans ses diverses nuances, est entre dans une phase nouvelle de son
+dveloppement. Ramene par Smolensky sa source nationale, dgage de
+tout lment religieux et impose par la force des vnements comme
+trait d'union entre la masse et les lettrs dsormais unis dans une
+mme ambition patriotique, elle redevient la langue du peuple juif. Elle
+cesse de servir d'instrument de transition entre le rabbinisme et la vie
+moderne, pour devenir un but en elle-mme, un facteur important dans la
+vie du peuple juif. Elle cesse de vivre en parasite aux dpens des
+orthodoxes auxquels elle enlevait depuis un sicle l'lite d'une
+jeunesse, qui, une fois mancipe grce elle, s'empressait de
+l'abandonner. Elle devient la littrature nationale du peuple juif.
+
+Dj en 1885, lorsque le distingu rdacteur de la _Zefira_, M. N.
+Sokolow, entreprit la publication du grand recueil littraire _Haassif_
+(le Collecteur), le succs dpassa les prvisions. Cette publication a
+t tire plus de sept mille exemplaires. Elle fut suivie par nombre
+d'autres, et notamment par le _Kenesseth Isral_ (L'assemble d'Isral),
+publi par S.-P. Rabbinovitz, l'rudit historien.
+
+En 1886, le publiciste L. Kantor, encourag par l'importance nouvelle
+prise par la langue hbraque, fonda le premier journal quotidien en
+hbreu _Hayom_ (Le Jour), Saint-Ptersbourg. Le succs de cet organe
+entrana la transformation du _Melitz_ et de la _Zefira_ en quotidiens.
+La presse politique tait cre. Elle a puissamment contribu la
+propagation du sionisme et de la civilisation. Les milieux des Hassidim
+eux-mmes, demeurs rfractaires aux ides modernes, furent atteints par
+son action. La langue hbraque en a tir le plus grand profit. Les
+ncessits de la vie quotidienne ont enrichi son vocabulaire et ses
+ressources, et ont achev l'oeuvre de sa modernisation.
+
+En Palestine, le besoin d'une langue scolaire commune aux fils des
+rfugis de tous les pays, a contribu la renaissance pratique de
+l'hbreu comme langue maternelle. C'est Ben-Jehuda qui, le premier,
+introduit l'usage de l'hbreu dans le sein de sa famille. Plusieurs
+familles de lettrs imitrent cet exemple, et l'on n'entendait plus chez
+eux d'autre langue. Dans les coles de Jrusalem et des colonies
+nouvelles l'hbreu est devenu la langue officielle. Ce mouvement a eu
+une rpercussion en Europe et en Amrique, et un peu partout des cercles
+se sont forms o on ne parle que l'hbreu. Le journal _Hazevi_ (le
+Cerf), publi par Ben-Jehuda, est devenu l'organe de l'hbreu parl, qui
+ne diffre de l'hbreu littraire que par une plus grande libert
+d'emprunter les mots et les expressions modernes l'arabe et mmes aux
+langues europennes, et par sa tendance crer des mots nouveaux
+l'aide des anciennes racines, d'aprs les modles de la Bible et de la
+Mischna. Un exemple: Le mot _schaa_ signifie, en hbreu, temps, heure.
+Le mme mot avec la dsinence hbraque _on_, c'est--dire _schaon_,
+veut dire en hbreu moderne montre. Le verbe _daroch_, qui veut dire en
+hbreu biblique, trotter, forme en hbreu moderne _midracha_ (trottoir),
+etc.
+
+La diffusion de la langue et l'augmentation du nombre des lecteurs
+avaient galement entran une transformation dans la condition
+matrielle des crivains. Ils furent relativement rtribus, et purent
+se livrer un travail plus soutenu et plus achev. Avec la fondation
+des socits d'ditions _Achiassaf_ et surtout _Touschiya_ due
+l'nergie du sympathique crivain A. Ben-Avigdor, l'hbreu est entr
+dans la voie du dveloppement naturel d'une langue moderne.
+
+Aprs un arrt de courte dure occasionn par la brusquerie et la
+tristesse des vnements survenus, la cration littraire a repris avec
+une ardeur croissante. Une activit multiple et varie, digne d'une
+littrature rpondant aux besoins d'un groupe national, en rsulta. Dans
+le domaine de la posie, ce fut d'abord C. A. Schapira, le lyrique
+puissant qui a su traduire l'indignation et la rvolte du peuple contre
+l'injustice qui le frappe. Ses Pomes de Yeschurun publis dans
+l'_Assif_ de 1888, vibrants d'motion et de feu patriotique, ainsi que
+ses lgendes hagadiques, sont de premier ordre. Aprs lui vient M.
+Dolitzki, pote de la plainte sioniste, chanteur des douces
+Sionides[84]. Puis un jeune, trop tt disparu, M. J. Man, s'est
+distingu par un lyrisme touchant et un profond sentiment de la nature
+et de l'art[85]. Enfin c'est N. H. Imber, le chansonnier des colonies
+palestiniennes, le pote de la Terre-Sainte renaissante et de
+l'esprance sioniste[86].
+
+[Note 84: Ses posies ont paru New-York en 1896.]
+
+[Note 85: OEuvres publies Varsovie en 1897]
+
+[Note 86: Posies publies Jrusalem en 1886]
+
+Parmi les jeunes, nous devons citer en tte Ch.-N. Bialik[87], pote
+lyrique vigoureux et styliste incomparable, et S. Tchernichovski[88],
+pote rotique, chanteur de la beaut et de l'amour, hbreu l'me
+attique. Ces deux potes, dont la carrire ne fait que de commencer,
+sont suivis d'une pliade d'autres, plus ou moins connus.
+
+[Note 87: Posies publies Varsovie en 1902.]
+
+[Note 88: Posies publies Varsovie en 1900-1902.]
+
+Dans les belles-lettres, deux crivains de gnie viennent en tte: le
+vieux S.-J. Abramovitz, qui, aprs avoir abandonn un moment l'hbreu en
+faveur du jargon, est revenu la littrature hbraque et l'a dote
+d'une srie de contes, admirables de posie et d'humour, o brille
+l'originalit incomparable d'un style tout personnel[89];--puis J.-L.
+Peretz, pote de l'amour, conteur admirable et artiste hors ligne[90].
+
+[Note 89: Contes et nouvelles runis. Odessa, 1900.]
+
+[Note 90: OEuvres en 10 volumes. Bibliothque Hbraque de
+_Touschiya_, 1899-1901.]
+
+Parmi les romanciers et les nouvellistes, en prose et en vers, citons N.
+Samueli, Goldin, Berchadsky, Feierberg, Berditzevsky, S.-L. Gordon.
+Loubochitzky. Enfin c'est Ben-Avigdor, crateur du jeune mouvement
+raliste par ses contes psychologiques de la vie du ghetto et surtout
+par son _Menahem Hassofer_, dans lequel il combat le nouveau
+chauvinisme.
+
+Parmi les matres du feuilleton viennent le fin critique D. Frischman,
+traducteur de nombreux ouvrages scientifiques, le charmant causeur A.-L.
+Levinski, auteur d'une utopie sioniste: Voyage en Palestine en l'an
+5800, publi dans le recueil _Hapards_ (le Paradis) Odessa, et
+J.-Ch. Taviow, le spirituel crivain.
+
+Dans le domaine de la pense et de la critique mentionnons d'abord:
+_Ahad Haam_[91], le directeur de la revue _Haschiloah_, critique souvent
+paradoxal, mais original et hardi. Il est le promoteur du sionisme
+spirituel, qui est la revanche, dans une forme plus rationnelle, du
+mysticisme messianique sur le sionisme pratique. D'autre part, Ahad Haam
+est le prdicateur de la religion du sentiment oppose la loi
+dogmatique des rabbins, religion qui selon lui est seule capable de
+rgnrer le peuple juif. C'est un esprit critique et un observateur de
+mrite, ainsi qu'un styliste remarquable.
+
+[Note 91: Essais runis, publis Odessa en 1885 et Varsovie en
+1901.]
+
+ Ahad Haam peut tre oppos W. Jawitz, le philosophe du romantisme
+religieux, le dfenseur de la tradition et l'un des rgnrateurs du
+style hbreu[92]. Entre ces deux extrmes, il existe un parti modr,
+reprsent par L. Rabbinowitz, directeur du _Melitz_, et surtout par N.
+Sokolow, le directeur populaire et fcond de la _Zefira_. Citons aussi
+le Dr S. Bernfeld, vulgarisateur excellent de la science du judasme
+et historien mrite, l'auteur de l'histoire de la thologie juive parue
+rcemment Varsovie, etc.
+
+[Note 92: _Haarez_, paru Jrusalem 1893-96. Histoire juive parue
+Vilna, 1898-1902, etc.]
+
+Parmi les jeunes il faut nommer M. J. Berditchevsky, promoteur du
+nietzschanisme en hbreu, auteur de nombreux contes rappelant les
+dcadents, mais non dnus d'une certaine posie. La science
+philologique est dignement reprsente par J. Steinberg, auteur d'une
+grammaire scientifique originale[93], inconnue en Europe, et traducteur
+des Sibylles, et la philosophie par F. Mises, auteur d'une Histoire de
+la philosophie moderne en Europe. J.-L. Kalzenclenson, l'auteur d'un
+trait d'anatomie et de nombreux crits littraires fort apprcis.
+
+[Note 93: _Maarche Leschon Eiver_ (Les principes de la langue
+hbraque), Vilna, 1884, etc.]
+
+L'histoire littraire moderne a trouv son reprsentant le plus digne
+dans la personne de Ruben Brainin, matre styliste, et auteur lui-mme
+de contes trs gots. Ses remarquables tudes sur les crivains
+hbreux, Mapou, Smolensky, etc., sont conues d'aprs la mthode des
+critiques modernes. Elles ont servi amliorer le got et le sentiment
+esthtique de la foule.
+
+Tous ces crivains, et nombre d'autres que nous nous proposons d'tudier
+dans notre Essai sur la littrature hbraque contemporaine, ont fait
+la fortune de l'hbreu. En y ajoutant des traductions innombrables, des
+publications pdagogiques et des ditions de toutes sortes, nous
+arriverons nous faire une ide de la porte actuelle de l'hbreu, qui,
+par le nombre de ses publications, est devenu la troisime littrature
+de la Russie, aprs le russe et le polonais. Il me faut pas oublier non
+plus les centaines de publications qui paraissent annuellement en
+Palestine, en Autriche et en Amrique.
+
+ * * * * *
+
+Si nous jetons un coup d'oeil d'ensemble sur la littrature hbraque
+moderne, nous sommes frapps par la direction inattendue et pourtant
+invitable qu'elle a prise dans son volution. L'idal humaniste, qui a
+prsid sa renaissance, portait en lui un germe de dissolution.
+l'ambition nationale et religieuse il voulait substituer l'ide de la
+libert et de l'galit. Tt ou tard il devait aboutir l'assimilation.
+Durant tout un sicle, depuis l'apparition du premier _Meassef_ (1785)
+jusqu' la disparition du _Schahar_ (1885), la littrature hbraque
+nous offre le spectacle d'une lutte continuelle entre l'humanisme et la
+judasme. En dpit des obstacles de toute nature, en dpit de la
+rivalit dangereuse des langues europennes et du judo-allemand
+lui-mme, la langue hbraque fait preuve d'une vitalit persistante et
+montre une facult surprenante d'adaptation tous les milieux et tous
+les genres littraires. Son volution s'effectue travers les pays les
+plus divers. Dans l'esprit des premiers humanistes, la langue hbraque
+ne devait servir que comme instrument de propagande et d'mancipation.
+Grce M.-H. Luzzato, Mends et Wessely, elle se relve un instant
+l'tat de langue vraiment littraire, pour cder bientt la place aux
+langues du pays, et demeurer confine dans les cercles troits des
+Maskilim. Ses destines devaient s'accomplir dans les pays slaves. En
+Galicie, elle a donn naissance, dans le domaine de la philosophie,
+l'idal de la Mission du peuple juif et la cration de la science
+du judasme. Mais, pour la grande masse juive reste fidle l'idal
+messianique, c'est le romantisme national et religieux, prconis par
+S.-D. Luzzato, qui eut la plus grande signification.
+
+La Lithuanie, avec ses ressources morales et intellectuelles
+inpuisables, tait devenue le pays de la langue hbraque. Sous son
+double aspect humaniste et romantique, la littrature hbraque prend
+dans ce pays un nouvel et prodigieux essor. Bientt, sous la pousse des
+rformes sociales et conomiques, les crivains hbreux dclarent la
+guerre l'autorit rabbinique, rfractaire toute innovation et
+oppose au progrs. La littrature raliste, polmique et dmolisseuse,
+nat alors. Une lutte sans merci s'engage entre les humanistes et le
+rabbinisme. Les consquences en furent funestes pour l'un et l'autre
+parti. Le rabbinisme s'est vu atteint dans son essence mme et est
+destin disparatre, du moins dans sa forme ancienne. L'humanisme,
+du dans ses rves de justice et d'galit, ayant rompu avec
+l'esprance nationale du peuple, perd chaque jour du terrain. La
+tentative faite, par quelques crivains de faire l'union entre la Foi
+et la Vie a piteusement chou. L'antagonisme entre les lettrs et la
+masse croyante s'est rsolu par la dbcle de toute la littrature
+cre par les humanistes. C'est alors que le mouvement progressif
+national fait son apparition avec Smolensky et rend la littrature
+hbraque sa raison d'tre et sa porte civilisatrice.
+
+L'idal sioniste dgag de sa forme mystique est la note prdominante de
+la littrature hbraque contemporaine. On peut dire que l'idal
+messianique, sous sa forme nouvelle, est en train d'oprer dans les
+milieux des Hassidim polonais une transformation identique celle
+qu'accomplit l'humanisme en Lithuanie. La rsistance acharne que la
+littrature hbraque prouve de la part des Hassidim confirme
+suffisamment cette manire de voir.
+
+Mais, en dehors des pays slaves, dans l'Orient lointain, le lion hbreu
+gagne du terrain depuis la Palestine jusqu'au Maroc; il accomplit une
+oeuvre de civilisation et de renaissance nationale.
+
+ * * * * *
+
+Il y a dans l'me prouve des masses juives un fond d'idalisme et de
+foi ardente dans un avenir meilleur que n'ont branl ni le temps, ni
+les dceptions. Frustrer ces masses de l'idal millnaire qui les
+soutient, qui est la raison mme de leur existence, c'est les acculer
+un dsespoir dangereux, c'est les pousser vers la dmoralisation qui les
+guette et qui dj se manifeste dans certains pays.
+
+La littrature hbraque, fidle sa mission biblique, sait faire
+revivre les ressources morales de ces masses et faire vibrer leur coeur
+pour la justice et pour l'idal. Elle est le foyer d'o jaillissent les
+rayons de l'esprance qui soutient tout ce qui, dans le peuple juif,
+vit, lutte, cre et espre.
+
+Mconnatre cette porte morale de la renaissance de la langue
+hbraque, c'est mconnatre la vie mme de la majeure partie du
+judasme.
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes aujourd'hui en pleine priode de cration littraire, et la
+fermentation des ides infiltres de toutes parts est tellement
+puissante qu'elle annonce une rcolte fconde.
+
+La langue biblique, qui avait dj donn l'humanit tant de pages
+glorieuses, et qui vient d'en ajouter une nouvelle, grce aux
+humanistes, est-elle vraiment destine renatre et redevenir la
+langue de la culture nationale du peuple juif tout entier? Il serait
+trop tmraire de rpondre d'ores et dj par l'affirmative.
+
+Ce que nous croyons avoir dmontr dans notre tude, c'est qu'elle
+subsiste et volue en tant que langue littraire et populaire, qu'elle
+s'est montre l'gale des langues modernes, qu'elle est capable de
+traduire toutes les penses et toutes les formes de l'activit humaine,
+et qu'enfin elle accomplit une oeuvre de civilisation et d'mancipation.
+La floraison contemporaine de la langue des prophtes est un fait qui
+doit sduire l'esprit de tous ceux qui s'intressent l'volution des
+destines mystrieuses de l'humanit vers l'idal.
+
+FIN.
+
+
+Vu et admis soutenance,
+
+En Sorbonne, le 2 aot 1902:
+
+_Par le Doyen de la Facult des lettres de l'Universit de Paris,_
+
+A. CROISET.
+
+Vu et permis d'imprimer:
+
+_Le Vice-Recteur de l'Acadmie de Paris,_
+
+GRARD.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Renaissance de la littrature
+hbraque (1743-1885), by Nahum Slouschz
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+
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+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
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+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of La Renaissance de la littrature hbraque
+(1743-1885), by Nahum Slouschz
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Renaissance de la littrature hbraque (1743-1885)
+
+Author: Nahum Slouschz
+
+Release Date: January 25, 2008 [EBook #24424]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
+
+
+
+
+
+
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+
+
+<hr class="full" />
+
+<h3>LA RENAISSANCE</h3>
+
+<p class="c">DE LA</p>
+
+<h1>LITT&Eacute;RATURE H&Eacute;BRA&Iuml;QUE</h1>
+
+<p class="c">(1743-1885)</p>
+
+<hr style="width:15%;" />
+
+<h3>ESSAI D'HISTOIRE LITT&Eacute;RAIRE</h3>
+
+<p class="c">PAR</p>
+
+<h3>NAHUM SLOUSCHZ</h3>
+
+<p class="c">(BEN-DAVID)</p>
+
+<hr style="width:5%;" />
+
+<p class="c"><i>Th&egrave;se pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; la Facult&eacute; des Lettres de Paris pour le Doctorat de
+l'Universit&eacute;</i></p>
+
+<hr style="width:15%;" />
+
+<p class="c">PARIS</p>
+
+<p class="c">SOCI&Eacute;T&Eacute; NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'&Eacute;DITION</p>
+
+<p class="c">(<i>Librairie Georges Bellais</i>)</p>
+
+<p class="c">17, RUE CUJAS, V<sup>e</sup></p>
+<hr style="width:2%;" />
+<p class="c">1902</p>
+
+<hr style="width:80%;" />
+
+<p class="c top15">&Agrave; Monsieur P<span class="smcap">hilippe</span> BERGER<br />
+Membre de l'Institut<br />
+Professeur de langues et litt&eacute;ratures h&eacute;bra&iuml;ques et syriaques au Coll&egrave;ge<br />
+de France</p>
+
+<p class="c">ET</p>
+
+<p class="c">&Agrave; Monsieur I<span class="smcap">sra&euml;l</span> L&Eacute;VI<br />
+Ma&icirc;tre de Conf&eacute;rences de Litt&eacute;rature talmudique et rabbinique
+<br />&agrave; l'&Eacute;cole pratique des Hautes-&Eacute;tudes</p>
+
+<p class="r top5">En t&eacute;moignage de reconnaissance affectueuse.</p>
+<p class="r">N. S.</p>
+
+<hr style="width:80%;" class="top15" />
+
+
+<p style="font-size:150%;margin-left:27%;">TABLE DES MATI&Egrave;RES</p>
+
+<table summary="toc" cellspacing="2" cellpadding="8">
+<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><span class="smcap"><a href="#INTRODUCTION"><b>Introduction.</b></a></span></span></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE I</a></span></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap1">En Italie.&mdash;M.-H. Luzzato</span></td></tr>
+<tr><td>La litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que du Moyen-&acirc;ge.&mdash;P&eacute;riode de
+transition en Italie.&mdash;M.-H. Luzzato et ses drames.
+Son g&eacute;nie po&eacute;tique.&mdash;La renaissance du style biblique.&mdash;Son
+influence</td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a></span></td></tr>
+<tr><td><span class="smcap1">En Allemagne.&mdash;Les Meassfim</span></td></tr>
+
+<tr><td>Les id&eacute;es humanistes parmi les juifs allemands.&mdash;Les
+premiers cercles des Maskilim.&mdash;La la&iuml;cisation de la
+langue h&eacute;bra&iuml;que.&mdash;Le <i>Meassef</i>, organe de la renaissance
+litt&eacute;raire et de l'humanisme.&mdash;N.-H. Wessely, le
+Malherbe de la po&eacute;sie h&eacute;bra&iuml;que.&mdash;<i>Schir&eacute; Tifereth</i>
+ou la Mo&iuml;siade.&mdash;L'action humaniste de Wessely.&mdash;David
+Franco Mend&egrave;s et ses drames.&mdash;Les autres
+meassfim.&mdash;S. Papenheim et l'&eacute;l&eacute;gie <i>les Quatre
+Coupes</i>.&mdash;Le style pr&eacute;cieux.&mdash;Les meassfim polonais.&mdash;L'influence
+des meassfim.&mdash;En Italie et en France.
+&Eacute;lie Halfen Hal&eacute;vy &agrave; Paris</td></tr>
+
+
+<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></span></td></tr>
+<tr><td><span class="smcap2">En Pologne Et En Autriche.&mdash;L'&Eacute;cole de Galicie.</span></td></tr>
+<tr><td>Les juifs polonais.&mdash;Leur caract&egrave;re, leur constitution
+sociale et religieuse.&mdash;L'autonomie du r&eacute;gime rabbinique.&mdash;La
+terreur des Cosaques et la d&eacute;cadence des
+&eacute;coles talmudiques.&mdash;La recrudescence du mysticisme
+et la secte des Hassidim.&mdash;La Galicie et les r&eacute;formes
+de Joseph II.&mdash;L'humanisme en Galicie.&mdash;Les recueils
+litt&eacute;raires.&mdash;S.-J. Rapoport et sa carri&egrave;re. <i>La science
+du juda&iuml;sme.</i>&mdash;L'h&eacute;g&eacute;lianisme et N. Krochmal. La
+philosophie de la mission spirituelle du peuple juif.&mdash;Isaac
+Erter, po&egrave;te satirique. <i>Le Voyant de la maison
+d'Isra&euml;l.</i>&mdash;M. Letteris, po&egrave;te lyrique et traducteur. La
+note sioniste.&mdash;L'influence de l'&Eacute;cole galicienne.&mdash;Autres
+pays: S. Molder &agrave; Amsterdam.&mdash;Yettelis &agrave;
+Prague.&mdash;S. Levison en Hongrie.&mdash;L'&Eacute;cole italienne:
+I.-S. Reggio.&mdash;Rachel Morpurgo. Ses po&eacute;sies. <i>La
+Cithare de Rachel.</i>&mdash;S.-D. Luzzato, sa carri&egrave;re et sa
+philosophie. Le romantisme juif. Atticisme et juda&iuml;sme.
+Son influence.&mdash;Aper&ccedil;u g&eacute;n&eacute;ral.</td></tr>
+<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></span></td></tr>
+<tr><td><span class="smcap1">L'Humanisme en Russie.&mdash;La Lithuanie.</span></td></tr>
+<tr><td>Le pays juif.&mdash;Les juifs en Lithuanie et leur caract&egrave;re
+particulier.&mdash;Causes ext&eacute;rieures favorables &agrave; l'&eacute;closion
+d'un milieu national juif.&mdash;&Eacute;lie de Vilna et l'apog&eacute;e des
+&eacute;coles rabbiniques.&mdash;La r&eacute;sistance au mouvement
+mystique et la tol&eacute;rance des rabbins.&mdash;L'humanisme
+allemand &agrave; Sklow. Premier contact avec les autorit&eacute;s
+russes.&mdash;Les guerres napol&eacute;oniennes et la r&eacute;action politique.&mdash;Vilna,
+la J&eacute;rusalem de la Lithuanie.&mdash;Les premiers
+humanistes.&mdash;L'&Eacute;cole de Vilna.&mdash;A.-B. Lebenson,
+le &laquo;p&egrave;re de la po&eacute;sie&raquo;. Po&egrave;te raisonneur. Pessimisme &agrave;
+outrance. L'amour de l'h&eacute;breu. <i>Les Chants de la langue
+sacr&eacute;e.</i> <i>Emeth we Emonna.</i>&mdash;M.-A. Ginzbourg, vulgarisateur.
+Son style r&eacute;aliste.&mdash;Le cercle litt&eacute;raire
+d'Odessa. J. Eichenbaum, po&egrave;te lyrique.&mdash;Isaac Ber
+Levenson, l'ap&ocirc;tre de l'humanisme en Russie.&mdash;Aper&ccedil;u
+g&eacute;n&eacute;ral.</td></tr>
+<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a></span></td></tr>
+<tr><td><span class="smcap2">Le mouvement romantique.&mdash;Abraham Mapou.</span></td></tr>
+<tr><td>La r&eacute;action politique et ses cons&eacute;quences.&mdash;La diffusion
+de la litt&eacute;rature moderne.&mdash;Le folklore h&eacute;bra&iuml;que et
+son caract&egrave;re sioniste.&mdash;Le romantisme litt&eacute;raire.&mdash;C.
+Schulman. Traduction des <i>Myst&egrave;res de Paris.</i> Une
+r&eacute;volution litt&eacute;raire. La vulgarisation des sciences et
+le style puriste.&mdash;La cr&eacute;ation artistique. M.-J. Lebenson.
+La <i>Destruction de Troie.</i> Les Chants de la fille de Sion.&mdash;Abraham Mapou,
+le r&ecirc;veur du ghetto. <i>L'Amour de
+Sion</i>, premier roman original. La r&eacute;surrection du pass&eacute;
+proph&eacute;tique. L'apoth&eacute;ose de l'ancienne Jud&eacute;e. Le <i>P&eacute;ch&eacute;
+de Samarie</i>.&mdash;A.-B. Gottlober.&mdash;E. Werbel.&mdash;Isra&euml;l
+Roll.&mdash;B. Mandelstam.&mdash;Aper&ccedil;u g&eacute;n&eacute;ral.</td></tr>
+<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a></span></td></tr>
+<tr><td><span class="smcap2">Le mouvement &eacute;mancipateur.&mdash;Les r&eacute;alistes.</span></td></tr>
+<tr><td>L'origine de la presse h&eacute;bra&iuml;que.&mdash;Son caract&egrave;re humaniste
+et sa port&eacute;e.&mdash;Sciences et Lettres.&mdash;Le lib&eacute;ralisme
+russe et son influence.&mdash;L'antagonisme entre les
+maskilim et les fanatiques.&mdash;La campagne dans la
+presse et le roman r&eacute;aliste.&mdash;L'<i>Hypocrite</i> de Mapou.
+Les Tartufes du ghetto.&mdash;S.-J. Abramovitz. Les <i>P&egrave;res
+et les Fils</i>. Le style r&eacute;aliste.</td></tr>
+<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a></span></td></tr>
+<tr><td><span class="smcap2">L. Gordon.&mdash;La lutte contre le rabbinisme.</span></td></tr>
+<tr><td>J.-L. Gordon. D&eacute;buts romantiques. Po&egrave;mes historiques.
+David et Michal. David et Barsila&iuml;. Osnath.&mdash;Fables.
+Mischl&eacute; J&eacute;huda.&mdash;L'humanisme militant. Autres
+po&egrave;mes historiques: Dans les profondeurs de la mer.
+<i>S&eacute;d&eacute;cie en prison.</i> Patriotisme saillant et haine de la
+tradition religieuse.&mdash;Po&egrave;mes r&eacute;alistes et pol&eacute;mistes:
+<i>Kolzo schel Yode</i>, la femme juive et les rabbins. <i>Deux
+Joseph ben Simon.</i> Les aberrations du r&eacute;gime du
+ghetto.&mdash;Les <i>Petites fables pour les grands enfants</i>.
+Les <i>Contes</i>.&mdash;La r&eacute;action politique et la d&eacute;ception de
+Gordon.&mdash;L'antirabbinisme quand m&ecirc;me. Le scepticisme
+de Gordon</td></tr>
+<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</a></span></td></tr>
+<tr><td><span class="smcap2">R&eacute;formateurs et conservateurs.&mdash;les deux extr&ecirc;mes.</span></td></tr>
+<tr><td>La critique biblique et religieuse en Galicie. Schorr et A.
+Krochmal.&mdash;Le r&eacute;alisme.&mdash;La critique litt&eacute;raire.&mdash;A.
+Kovner et autres.&mdash;M.-L. Lilienblum et les r&eacute;formes
+religieuses. <i>Les voles du Talmud. L'union entre la vie et
+la foi. Les P&eacute;ch&eacute;s de jeunesse.</i> L'Odyss&eacute;e d'un r&eacute;formateur
+militant.&mdash;La d&eacute;ception des r&eacute;formateurs.&mdash;Braud&egrave;s
+et <i>Hadate wehaha&iuml;m</i>.&mdash;La faillite de l'humanisme.
+&mdash;L'absence d'id&eacute;al. L'utilitarisme.&mdash;Les conservateurs
+et le peuple.&mdash;Journalisme. Le <i>L&eacute;banon</i>. Le
+<i>Maguid</i>.&mdash;David Gordon.&mdash;Michel Pin&egrave;s, l'antagoniste
+de Lilienblum. La foi int&eacute;grale. L'optimisme
+national et religieux.&mdash;Les extr&ecirc;mes se touchent.</td></tr>
+<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX</a></span></td></tr>
+<tr><td><span class="smcap2">L'&eacute;volution nationale et progressive.&mdash;Perez Smolensky.</span></td></tr>
+<tr><td>P. Smolensky. Sa carri&egrave;re. Ses d&eacute;buts &agrave; Odessa. Ses
+impressions d'Occident.&mdash;Le formalisme religieux
+des r&eacute;formateurs et le fanatisme des orthodoxes.
+&mdash;La fondation du <i>Schahar</i> &agrave; Vienne.&mdash;La parole du
+ghetto. Nationalisme progressif.&mdash;Le <i>Peuple &Eacute;ternel</i>.
+L'h&eacute;breu est la langue nationale du peuple juif.&mdash;La
+la&iuml;cisation de l'id&eacute;al messianique d'Isra&euml;l. Son caract&egrave;re
+politique et moral. Le retour vers la tradition
+proph&eacute;tique. La pr&eacute;vision de l'antis&eacute;mitisme.&mdash;La
+campagne contre l'&eacute;cole humaniste.&mdash;La revanche du
+peuple.</td></tr>
+<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_X">CHAPITRE X</a></span></td></tr>
+<tr><td><span class="smcap1">Les collaborateurs du &laquo;Schahar&raquo;.</span></td></tr>
+<tr><td>La cr&eacute;ation originale.&mdash;M. A. Brandstaetter et ses contes.&mdash;Mandelkern,
+Levin et autres.&mdash;La science et la critique.
+David Cahan. S. Rubin.&mdash;L'&eacute;poque du Schahar.
+A. H. Weiss.&mdash;Le style puriste. Friedberg.&mdash;Traductions.&mdash;Journalisme.
+La revue <i>Haboker Or</i>.&mdash;Les
+d&eacute;buts de Ben-Jeuda.&mdash;La jeunesse universitaire et
+Smolensky.</td></tr>
+<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI</a></span></td></tr>
+<tr><td><span class="smcap1">Les romans de Smolensky.</span></td></tr>
+<tr><td>L'<i>Errant &agrave; travers les voies de la vie</i>. Le miroir du ghetto.
+<i>S&eacute;pulture d'&acirc;ne.</i>&mdash;Autres romans.&mdash;Aper&ccedil;u g&eacute;n&eacute;ral</td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 30%;"><a href="#CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII</a></span></td></tr>
+<tr><td><span class="smcap1">Les contemporains.&mdash;Conclusion.</span></td></tr>
+<tr><td>La r&eacute;volution dans l'esprit public.&mdash;L'id&eacute;al sioniste dans
+la vie et dans la litt&eacute;rature.&mdash;La mort de Smolensky.
+Temps d'arr&ecirc;t.&mdash;Le g&eacute;nie national et la floraison de la
+litt&eacute;rature contemporaine.&mdash;Coup d'&#339;il sur le d&eacute;veloppement
+de la litt&eacute;rature contemporaine.&mdash;L'h&eacute;breu
+parl&eacute;.&mdash;R&eacute;sum&eacute; et conclusion.</td></tr>
+</table>
+
+
+<hr style="width: 15%;" />
+<h2><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION"></a>INTRODUCTION</h2>
+
+
+<p>Longtemps on a cru &agrave; l'extinction de l'h&eacute;breu en tant que langue
+litt&eacute;raire moderne. Le fait que les juifs des pays occidentaux avaient
+eux-m&ecirc;mes, en dehors de la synagogue, renonc&eacute; &agrave; l'usage de leur langue
+nationale n'a pas peu contribu&eacute; &agrave; donner du cr&eacute;dit &agrave; cette pr&eacute;somption.
+On estimait commun&eacute;ment que la langue h&eacute;bra&iuml;que avait v&eacute;cu; elle ne
+relevait plus que du domaine des langues mortes, au m&ecirc;me titre que le
+grec et le latin. Et lorsque de temps en temps quelque nouvel ouvrage en
+h&eacute;breu, voire m&ecirc;me une publication p&eacute;riodique, parvenait &agrave; une
+biblioth&egrave;que, on les classait syst&eacute;matiquement &agrave; c&ocirc;t&eacute; des trait&eacute;s
+th&eacute;ologiques et rabbiniques sans m&ecirc;me se rendre compte du sujet de ces
+ouvrages. Or, le plus souvent, c'&eacute;tait tout autre chose que des ouvrages
+de controverse rabbinique.</p>
+
+<p>Il est vrai que parfois tel h&eacute;bra&iuml;sant se montrait &eacute;tonn&eacute; et &eacute;merveill&eacute;
+&agrave; la vue d'une traduction h&eacute;bra&iuml;que d'un auteur moderne. Mais il en
+restait &agrave; son &eacute;tonnement et n'essayait m&ecirc;me pas d'appr&eacute;cier cette &#339;uvre
+au point de vue critique et litt&eacute;raire. &Agrave; quoi bon? se disait-il.
+L'h&eacute;breu n'est-il pas depuis longtemps une langue morte, et son usage ne
+constitue-t-il pas un anachronisme?&mdash;Il ne voyait donc l&agrave; qu'un travail
+de curiosit&eacute;, un tour de force litt&eacute;raire, et rien de plus.</p>
+
+<p>La possibilit&eacute; m&ecirc;me de l'existence d'une litt&eacute;rature moderne en h&eacute;breu
+paraissait si &eacute;trange, si invraisemblable, que dans les cercles les
+mieux inform&eacute;s on ne consentit pas pendant longtemps &agrave; la prendre au
+s&eacute;rieux. Et peut-&ecirc;tre non sans une apparence de raison.</p>
+
+<p>L'histoire de l'&eacute;volution de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que moderne, son
+caract&egrave;re, les conditions extraordinaires au milieu desquelles elle
+s'est d&eacute;velopp&eacute;e, son existence m&ecirc;me ont de quoi surprendre tous ceux
+qui ne sont pas au courant des luttes int&eacute;rieures, des courants d'esprit
+qui ont agit&eacute; le juda&iuml;sme de l'Est de l'Europe pendant ce dernier
+si&egrave;cle.</p>
+
+<p>R&eacute;put&eacute;e rabbinique et casuistique, la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que moderne
+pr&eacute;sente, au contraire, un caract&egrave;re nettement rationnel; elle est
+anti-dogmatique, anti-rabbinique. Elle s'est propos&eacute; pour but d'&eacute;clairer
+les masses juives rest&eacute;es fid&egrave;les aux traditions religieuses, et de
+faire p&eacute;n&eacute;trer les conceptions de la vie moderne dans le sein des
+communaut&eacute;s.</p>
+
+<p>Le ghetto, qui, depuis la R&eacute;volution fran&ccedil;aise, a fourni des combattants
+vaillants, des politiciens, des tribuns, des po&egrave;tes qui particip&egrave;rent &agrave;
+tous les mouvements contemporains, a aussi donn&eacute; le jour &agrave; toute une
+l&eacute;gion d'hommes d'action, issus du peuple et rest&eacute;s dans le peuple, qui
+livr&egrave;rent ces m&ecirc;mes batailles&mdash;au nom de la libert&eacute; de conscience et de
+la science&mdash;dans le sein m&ecirc;me du juda&iuml;sme traditionnel.</p>
+
+<p>Toute une &eacute;cole de lettr&eacute;s humanistes entreprend et poursuit pendant
+plusieurs g&eacute;n&eacute;rations avec un z&egrave;le admirable l'&#339;uvre de l'&eacute;mancipation
+des masses juives. L'h&eacute;breu devient entre leurs mains un excellent
+instrument de propagande. Gr&acirc;ce &agrave; eux, la langue des proph&egrave;tes, non
+parl&eacute;e depuis pr&egrave;s de deux mille ans, est port&eacute;e &agrave; un degr&eacute; frappant de
+perfection. Elle se montre pourtant assez souple, assez d&eacute;velopp&eacute;e, pour
+traduire toutes les id&eacute;es modernes.</p>
+
+<p>Et nous assistons &agrave; la formation d'une litt&eacute;rature sans ma&icirc;tres, sans
+protecteurs, sans acad&eacute;mies ni salons litt&eacute;raires, sans encouragement
+d'aucune nature, entrav&eacute;e au surplus par des obstacles inimaginables,
+depuis les fraudes d'une censure ridicule, jusqu'aux pers&eacute;cutions des
+fanatiques, o&ugrave; seul l'id&eacute;alisme le plus pur et le plus d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;
+pouvait se donner carri&egrave;re et triompher.</p>
+
+<p>Tandis que les juifs &eacute;mancip&eacute;s de l'occident remplacent l'h&eacute;breu par la
+langue de leur pays adoptif, tandis que les rabbins se d&eacute;fient de tout
+ce qui n'est pas religion et que les M&eacute;c&egrave;nes se refusent &agrave; prot&eacute;ger une
+litt&eacute;rature qui n'a pas droit de cit&eacute; dans les sph&egrave;res &eacute;lev&eacute;es de la
+soci&eacute;t&eacute;, c'est le <i>Maskil</i> (intellectuel) de la petite province, c'est
+le <i>Mechaber</i> (auteur) polonais vagabond, d&eacute;daign&eacute; et m&eacute;connu, souvent
+m&ecirc;me martyr de ses convictions, qui s'acharne &agrave; maintenir avec honneur
+la tradition litt&eacute;raire h&eacute;bra&iuml;que et &agrave; rester fid&egrave;le &agrave; la v&eacute;ritable
+mission de la langue biblique, d&egrave;s ses origines.</p>
+
+<p>C'est la reprise de l'ancienne litt&eacute;rature des humbles, des d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;s,
+d'o&ugrave; sortit la Bible; c'est la r&eacute;p&eacute;tition du ph&eacute;nom&egrave;ne des
+proph&egrave;tes-tribuns populaires, que nous retrouvons dans l'adaptation
+moderne de la langue h&eacute;bra&iuml;que.</p>
+
+<p>Le retour &agrave; la langue et aux id&eacute;es du pass&eacute; glorieux marque une &eacute;tape
+d&eacute;cisive dans le chemin agit&eacute; du peuple juif. Il est le r&eacute;veil de son
+sentiment national.</p>
+
+<p class="top5">C'est ainsi que l'histoire de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que moderne forme une
+page extr&ecirc;mement instructive de l'histoire du peuple juif. Elle est
+surtout int&eacute;ressante au point de vue de la psychologie sociale de ce
+peuple, et fournit des documents pr&eacute;cieux sur la marche que les id&eacute;es
+nouvelles ont suivie pour p&eacute;n&eacute;trer dans un milieu qui s'est toujours
+montr&eacute; r&eacute;fractaire aux courants d'esprit venus du dehors. Cette lutte,
+qui dure depuis plus d'un si&egrave;cle, de la libre-pens&eacute;e contre la foi
+aveugle, du bon sens contre l'absurdit&eacute; consacr&eacute;e par l'&acirc;ge, exalt&eacute;e par
+les souffrances, nous r&eacute;v&egrave;le une vie sociale intense, un choc continuel
+d'id&eacute;es et de sentiments.</p>
+
+<p class="top5">Cette litt&eacute;rature nous montre le spectacle douloureux de po&egrave;tes et
+d'&eacute;crivains qui constatent avec anxi&eacute;t&eacute; que la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que
+doit dispara&icirc;tre avec eux et qui s'acharnent quand m&ecirc;me &agrave; la cultiver
+avec toute l'ardeur du d&eacute;sespoir. Mais &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'eux nous voyons aussi
+des r&ecirc;veurs optimistes, dignes disciples des proph&egrave;tes, qui, au milieu
+de la d&eacute;b&acirc;cle de tous les biens du pass&eacute; et de l'effondrement de toutes
+les esp&eacute;rances, demeurent plus que jamais pleins de foi dans l'avenir de
+leur peuple et dans sa r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration prochaine.</p>
+
+<p>Puis nous assistons aux p&eacute;rip&eacute;ties de la lutte supr&ecirc;me engag&eacute;e au sein
+m&ecirc;me de grandes masses juives que les perturbations de la vie moderne
+ont profond&eacute;ment &eacute;branl&eacute;es. Une passion ardente pour une vie sociale
+meilleure s'empare de tous les esprits. La conviction que le peuple
+&eacute;ternel ne peut dispara&icirc;tre semble rena&icirc;tre plus forte que jamais, et
+des tendances nouvelles vers son auto-&eacute;mancipation agitent ces masses.</p>
+
+<p>L&agrave; est la v&eacute;ritable litt&eacute;rature du peuple juif. C'est le produit du
+ghetto, c'est le reflet de ses &eacute;tats d'&acirc;me, l'expression de sa mis&egrave;re,
+de ses souffrances et aussi de son espoir. Le peuple de la Bible n'est
+certainement pas mort, et c'est dans sa langue propre que nous devons
+chercher le v&eacute;ritable esprit juif, son &acirc;me nationale.</p>
+
+<p>Ne cherchez pas, dans ces po&eacute;sies lyriques souvent monotones, dans ces
+romans prolixes et didactiques, la perfection de la forme, l'art pur.
+Les auteurs du ghetto ont trop senti, trop souffert, trop subi une vie
+mis&eacute;rable sous un r&eacute;gime semi-asiatique, semi-moyen-&acirc;geux, pour
+s'adonner au culte de la forme. Est-ce que le Cantique des cantiques
+est moins un document litt&eacute;raire de premier ordre parce qu'il n'&eacute;gale
+pas la perfection artistique des drames d'Euripide? L'artiste recherche
+avant tout la forme achev&eacute;e, et avec raison, mais au philosophe, &agrave;
+l'&eacute;crivain social, c'est la marche des id&eacute;es qui importe surtout.</p>
+
+<p class="top5">Nous n'avons pas, dans cet essai d'histoire litt&eacute;raire, la pr&eacute;tention de
+donner un expos&eacute; d&eacute;taill&eacute; du d&eacute;veloppement de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que
+moderne, accompli dans les conditions sociales et politiques les plus
+complexes et dans un milieu social demeur&eacute; inconnu au grand public. Cela
+nous entra&icirc;nerait trop loin.</p>
+
+<p>Nous n'avons m&ecirc;me pas la possibilit&eacute; de donner une id&eacute;e suffisante de
+tous les auteurs dignes d'une mention sp&eacute;ciale.</p>
+
+<p>Rien ou presque rien n'a encore &eacute;t&eacute; fait pour faciliter notre t&acirc;che<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>Dans cette &eacute;tude nous nous proposons seulement de retracer les diverses
+&eacute;tapes parcourues par cette litt&eacute;rature, de d&eacute;gager les id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales
+qui ont agi sur elle et d'&eacute;tudier, dans l'&#339;uvre des &eacute;crivains
+&laquo;repr&eacute;sentatifs&raquo; de cette &eacute;poque, la valeur litt&eacute;raire et sociale de
+leurs &eacute;crits.</p>
+
+<p>Nous voulons montrer, en un mot, comment, sous l'influence des
+humanistes italiens<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, la po&eacute;sie h&eacute;bra&iuml;que s'affranchit de la tradition
+du Moyen-&acirc;ge, se modernise et sert de mod&egrave;le &agrave; tout un mouvement de
+renaissance litt&eacute;raire en Allemagne et en Autriche. Dans ces deux pays
+les lettres h&eacute;bra&iuml;ques s'enrichissent et se perfectionnent sous le
+rapport de la forme aussi bien que du fond, et finalement, gr&acirc;ce &agrave; des
+circonstances favorables, l'h&eacute;breu s'impose comme langue litt&eacute;raire et
+nationale aux masses juives de la Pologne et surtout de la Lithuanie.</p>
+
+<p>Dans cette marche vers l'Orient, la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que n'a presque
+jamais failli &agrave; sa mission. Deux courants d'id&eacute;es, plus ou moins
+distincts, caract&eacute;risent cette litt&eacute;rature: d'une part, l'&eacute;mancipation
+intellectuelle des masses juives tomb&eacute;es dans l'ignorance et, par
+cons&eacute;quent, la lutte contre les pr&eacute;jug&eacute;s et le dogmatisme rabbinique,
+et, d'autre part, le r&eacute;veil du sentiment national et de la solidarit&eacute;
+juive. Ces deux courants d'id&eacute;es finiront par se fondre dans la
+litt&eacute;rature contemporaine, par la cr&eacute;ation du mouvement national juif
+avec ses diverses nuances. Depuis une vingtaine d'ann&eacute;es, par la force
+des &eacute;v&eacute;nements, l'&eacute;mancipation nationale des masses juives s'impose aux
+lettr&eacute;s. Elle a su rendre &agrave; la langue h&eacute;bra&iuml;que une situation
+pr&eacute;dominante dans toutes les questions vitales qui agitent le Juda&iuml;sme,
+et amener une floraison litt&eacute;raire vraiment significative.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<p class="d"><span class="smcap">En Italie.&mdash;M.-H. Luzzato</span>.</p>
+
+
+<p>On ne peut donner le nom de Renaissance, dans le sens pr&eacute;cis du mot, au
+mouvement qui s'est effectu&eacute; dans la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que &agrave; la fin du
+<span class="smcap">xv</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, pas plus que celui de D&eacute;cadence ne convient pour d&eacute;signer
+l'&eacute;poque qui l'a pr&eacute;c&eacute;d&eacute;.</p>
+
+<p>Longtemps avant Dante et Boccace, et notamment depuis le <span class="smcap">x</span><sup>e</sup> si&egrave;cle,
+les lettres h&eacute;bra&iuml;ques avaient atteint, principalement en Espagne et
+partiellement aussi en Provence, un degr&eacute; de d&eacute;veloppement inconnu aux
+langues europ&eacute;ennes du Moyen-&acirc;ge.</p>
+
+<p>Les pers&eacute;cutions religieuses qui an&eacute;antirent vers la fin du <span class="smcap">xiv</span><sup>e</sup> et
+du <span class="smcap">xv</span><sup>e</sup> si&egrave;cle les populations juives de ces deux pays ne r&eacute;ussirent
+pas &agrave; interrompre compl&egrave;tement ces traditions litt&eacute;raires. Les d&eacute;bris de
+la science et des lettres juives furent transplant&eacute;s par les r&eacute;fugi&eacute;s
+dans leurs pays d'adoption. Des &eacute;coles furent fond&eacute;es de bonne heure aux
+Pays-Bas, en Turquie, en Palestine m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Un renouveau litt&eacute;raire n'&eacute;tait en effet possible qu'en Italie. Partout
+ailleurs, dans les pays arri&eacute;r&eacute;s du Nord et de l'Orient, les juifs,
+encore sous le coup des malheurs r&eacute;cents, s'&eacute;taient repli&eacute;s sur
+eux-m&ecirc;mes et r&eacute;fugi&eacute;s dans le plus sombre des mysticismes ou tout au
+moins dans le dogmatisme le plus &eacute;troit. Gr&acirc;ce &agrave; des conditions
+ext&eacute;rieures plus supportables, les communaut&eacute;s italiennes ont pu
+reprendre la tradition litt&eacute;raire jud&eacute;o-espagnole. Nous y voyons surgir
+des penseurs, des &eacute;crivains, des po&egrave;tes tels qu'Azarie di Rossi, le
+cr&eacute;ateur de la critique historique, Messer L&eacute;on, philosophe subtil, &Eacute;lie
+le Grammairien, L&eacute;on di Modena, le puissant rationaliste, Joseph del
+Medigo, esprit encyclop&eacute;dique, les fr&egrave;res po&egrave;tes Francis, qui
+combattirent le mysticisme, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long
+d'&eacute;num&eacute;rer<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Ceux-ci et les quelques rares &eacute;crivains de la Turquie et
+des Pays-Bas ont donn&eacute; un certain &eacute;clat &agrave; la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que
+pendant tout le <span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> et le <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> si&egrave;cles. H&eacute;ritiers de la
+tradition espagnole, ils tendent cependant &agrave; r&eacute;agir contre l'esprit et
+surtout contre les r&egrave;gles de la prosodie arabe qui encha&icirc;naient la
+po&eacute;sie h&eacute;bra&iuml;que. Ils essayent d'introduire des formes litt&eacute;raires et
+des conceptions nouvelles en h&eacute;breu.</p>
+
+<p>Mais ils r&eacute;ussissent &agrave; peine dans leur t&acirc;che. La majeure partie de
+lettr&eacute;s juifs, peu familiaris&eacute;e avec les litt&eacute;ratures &eacute;trang&egrave;res, devait
+rester en plein Moyen-&acirc;ge jusqu'&agrave; une &eacute;poque beaucoup plus avanc&eacute;e.
+Quant aux autres, ils pr&eacute;f&eacute;raient s'exprimer dans la langue de leur pays
+qui offrait moins de difficult&eacute;s que l'h&eacute;breu.</p>
+
+<p>Celui qui devait assumer la lourde t&acirc;che de rompre les cha&icirc;nes qui
+g&ecirc;naient l'&eacute;volution de la langue h&eacute;bra&iuml;que dans un sens moderne, et
+devenir ainsi le v&eacute;ritable ma&icirc;tre initiateur de la Renaissance h&eacute;bra&iuml;que
+fut un juif italien, dou&eacute; de facult&eacute;s surprenantes.</p>
+
+<p>Mo&iuml;se-Hayim Luzzato naquit en 1707 &agrave; Padoue. Il &eacute;tait issu d'une famille
+c&eacute;l&egrave;bre par les autorit&eacute;s rabbiniques et par les &eacute;crivains qu'elle avait
+donn&eacute;s au Juda&iuml;sme, tradition &agrave; laquelle elle n'a pas failli jusqu'&agrave; nos
+jours.</p>
+
+<p>Une &eacute;ducation strictement rabbinique, consacr&eacute;e principalement &agrave; l'&eacute;tude
+du Talmud sous la direction d'un ma&icirc;tre polonais&mdash;nous sommes d&eacute;j&agrave; &agrave; une
+&eacute;poque o&ugrave; les rabbins polonais sont en grande estime&mdash;qui l'initie de
+bonne heure aux myst&egrave;res de la Cabbale; une enfance triste pass&eacute;e dans
+l'air &eacute;touffant du ghetto, voil&agrave; quelles furent les premi&egrave;res ann&eacute;es de
+notre po&egrave;te. Heureusement pour lui que ce ghetto &eacute;tait un ghetto italien
+d'o&ugrave; les &eacute;tudes profanes n'&eacute;taient pas compl&egrave;tement bannies.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; des &eacute;tudes religieuses, l'enfant fait connaissance avec la po&eacute;sie
+h&eacute;bra&iuml;que du Moyen-&acirc;ge et aussi avec la litt&eacute;rature italienne de son
+temps. L&agrave; est sa sup&eacute;riorit&eacute; sur les lettr&eacute;s h&eacute;breux des autres pays,
+qui n'avaient subi aucune influence ext&eacute;rieure et &eacute;taient demeur&eacute;s
+fid&egrave;les aux formes et aux id&eacute;es surann&eacute;es.</p>
+
+<p>D&egrave;s sa jeunesse, il montre des aptitudes remarquables pour la po&eacute;sie. &Agrave;
+l'&acirc;ge de 17 ans, il compose un drame en vers intitul&eacute;: &laquo;Samson et
+Dalila&raquo;, drame qui ne devait jamais &ecirc;tre imprim&eacute;. Peu de temps apr&egrave;s, il
+publie son &laquo;Art po&eacute;tique&raquo;, <i>Leschon Limoudim</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, d&eacute;di&eacute; &agrave; son ma&icirc;tre
+polonais. Le jeune po&egrave;te se d&eacute;cide enfin &agrave; rompre avec la po&eacute;sie du
+Moyen-&acirc;ge qui entravait le d&eacute;veloppement de la langue h&eacute;bra&iuml;que. Son
+drame all&eacute;gorique <i>Migdal Oz</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> (La Tour de la Victoire) fut le signal
+de cette r&eacute;forme. Le style h&eacute;bra&iuml;que y r&eacute;v&egrave;le une &eacute;l&eacute;gance et un &eacute;clat
+non atteints depuis la Bible. Ce drame, inspir&eacute; du <i>Pastor fido</i> de
+Guarini, par le souffle po&eacute;tique qui l'anime et par le go&ucirc;t artistique
+qui distingue son auteur, est encore tr&egrave;s go&ucirc;t&eacute; des lettr&eacute;s, malgr&eacute; ses
+prolixit&eacute;s et l'absence de toute action dramatique.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait alors un monde nouveau que l'auteur venait de r&eacute;v&eacute;ler par cette
+exaltation de la vie rurale dans une litt&eacute;rature dont les repr&eacute;sentants
+les plus &eacute;clair&eacute;s se refusaient de voir dans le Cantique des cantiques
+autre chose qu'un symbolisme religieux, &agrave; tel point que toute notion
+r&eacute;elle de la nature avait d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute; chez eux.</p>
+
+<p>&Agrave; l'instar des pastorales de l'&eacute;poque, mais peut-&ecirc;tre avec un sentiment
+plus r&eacute;el, le po&egrave;te fait l'&eacute;loge de la vie du berger:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Qu'il est doux, le sort du jeune berger toujours en t&ecirc;te de ses
+troupeaux! Il va, il court, joyeux dans sa pauvret&eacute;, heureux de
+l'absence de tout souci.</p>
+
+<p>Pauvre et toujours gai!</p>
+
+<p>La jeune fille qu'il aime, l'aime, elle aussi; ils jouissent du
+bonheur, et rien ne vient troubler leur plaisir.</p>
+
+<p>Point d'obstacles, point de s&eacute;paration; ils jouissent du bonheur en
+pleine s&eacute;curit&eacute;. Accabl&eacute; par la fatigue du jour, il s'oublie sur le
+sein de sa bien aim&eacute;e.</p>
+
+<p>Pauvre et toujours gai!</p></div>
+
+<p>H&eacute;las! cet appel &agrave; une vie plus naturelle, apr&egrave;s tant de si&egrave;cles de
+d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence physique et d'avilissement de tout sentiment de la
+nature, ne pouvait pas &ecirc;tre compris ni m&ecirc;me pris au s&eacute;rieux dans un
+milieu auquel l'air, le soleil, le droit m&ecirc;me &agrave; la vie avait &eacute;t&eacute; refus&eacute;
+ou strictement mesur&eacute;. L'ouvrage m&ecirc;me, rest&eacute; manuscrit, n'a pas &eacute;t&eacute;
+connu du grand public.</p>
+
+<p>L'&#339;uvre capitale de Luzzato, celle qui devait exercer une influence
+d&eacute;cisive sur le d&eacute;veloppement de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que et rester
+jusqu'&agrave; nos jours un mod&egrave;le de genre, c'est son autre drame all&eacute;gorique,
+paru en 1743, qui ouvre une &eacute;poque nouvelle dans l'histoire de la
+litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que, l'&eacute;poque de la <i>litt&eacute;rature moderne: Layescharim
+Tehilla</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> (Gloire aux justes). Tout y r&eacute;v&egrave;le un ma&icirc;tre: l'&eacute;l&eacute;gance du
+style pr&eacute;cis et expressif rappelant le plus pur style biblique, les
+images color&eacute;es et originales, une inspiration po&eacute;tique personnelle, et
+jusqu'&agrave; la pens&eacute;e, empreinte d'une philosophie profonde, d'un haut sens
+moral, et exempte de toute exag&eacute;ration mystique.</p>
+
+<p>Au point de vue de l'art dramatique, la pi&egrave;ce ne pr&eacute;sente qu'un int&eacute;r&ecirc;t
+m&eacute;diocre. Le sujet, purement moral et didactique, ne comporte aucune
+&eacute;tude s&eacute;rieuse de caract&egrave;res, et, comme dans toutes les pi&egrave;ces
+all&eacute;goriques, l'action dramatique est faible.</p>
+
+<p>Le th&egrave;me n'&eacute;tait pas bien nouveau; en h&eacute;breu m&ecirc;me, il avait d&eacute;j&agrave; donn&eacute;
+naissance &agrave; plusieurs d&eacute;veloppements litt&eacute;raires. C'est la lutte entre
+la Justice et l'Injustice, entre la V&eacute;rit&eacute; et le Mensonge. Les
+personnages all&eacute;goriques qui prennent part &agrave; l'action sont, d'un c&ocirc;t&eacute;,
+Yoscher (Probit&eacute;), aid&eacute; par S&eacute;chel (Raison), et Mischpat (Justice), et,
+de l'autre c&ocirc;t&eacute;, Scheker (Mensonge) et ses auxiliaires: Tarmith
+(Duperie), Dimion (Imagination) et Taava (Passion). Les deux camps
+ennemis se disputent les faveurs de la belle Tehilla (Gloire), fille de
+Hamon (Foule). La lutte &eacute;tant in&eacute;gale, l'Imagination et la Passion
+l'emportent sur la V&eacute;rit&eacute; et la Probit&eacute;. Alors on voit intervenir
+l'in&eacute;vitable Deus <i>ex machina</i>, J&eacute;hova en la circonstance, et la Justice
+est r&eacute;tablie.</p>
+
+<p>Ce cadre simple et peu original renferme de tr&egrave;s belles descriptions de
+la nature et surtout des pens&eacute;es sublimes qui font de la pi&egrave;ce une des
+perles de la po&eacute;sie h&eacute;bra&iuml;que. L'id&eacute;e dominante de cette &#339;uvre, c'est la
+glorification de J&eacute;hova et l'admiration des &laquo;merveilles innombrables du
+Cr&eacute;ateur&raquo;.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Quiconque les cherche les trouve dans chaque &ecirc;tre vivant, dans
+chaque plante, dans tout ce qui n'est pas anim&eacute; d'un souffle de
+vie, dans tout ce qui est sur terre et dans tout ce qui est dans la
+mer, dans tout ce qui est visible &agrave; l'&#339;il humain. Heureux celui qui
+trouve la science, heureux celui qui lui pr&ecirc;te une oreille
+attentive!</p></div>
+
+<p>Mais ce cr&eacute;ateur n'est pas capricieux; la Raison et la V&eacute;rit&eacute; sont ses
+attributs et &eacute;clatent dans toutes ses actions. L'humanit&eacute; se compose
+d'une Foule que se disputent deux forces contraires, la V&eacute;rit&eacute; avec la
+Probit&eacute; d'un c&ocirc;t&eacute;, le Mensonge et ses pareils de l'autre, et chacune de
+ses deux forces cherche &agrave; la dominer et &agrave; triompher.</p>
+
+<p>La Raison de notre po&egrave;te n'a rien &agrave; voir avec la Raison positive des
+rationalistes qui montre le monde dirig&eacute; par des lois m&eacute;caniques et
+immuables; c'est une Raison supr&ecirc;me, ob&eacute;issant &agrave; des lois morales qui
+&eacute;chappent &agrave; notre appr&eacute;ciation. Comment pourrait-il en &ecirc;tre autrement?
+Ne sommes-nous pas le continuel jouet de nos sens qui sont incapables de
+saisir les v&eacute;rit&eacute;s absolues et qui nous trompent m&ecirc;me sur l'apparence
+des choses?</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Nos yeux ne voient que l'apparence des choses; ne sont-ils pas de
+chair? M&ecirc;me pour les choses visibles, le moindre accident suffit &agrave;
+nous en donner une interpr&eacute;tation erron&eacute;e, &agrave; plus forte raison pour
+les choses inaccessibles &agrave; nos sens. Regardez le bout de la rame
+dans l'eau, ne vous para&icirc;t-il pas allong&eacute; et tortueux?&mdash;et pourtant
+vous le savez droit.</p>
+
+<p>Ne vois-tu pas que le c&#339;ur humain est une mer sans cesse agit&eacute;e par
+les luttes de l'esprit et dont les vagues sont dans un perp&eacute;tuel
+mouvement de flux et de reflux?</p>
+
+<p>Nous sommes la proie de nos passions; lorsqu'elles changent, nos
+sensations changent &eacute;galement. Nous ne voyons que ce que nous
+voulons voir, nous n'entendons que ce que nous d&eacute;sirons et
+imaginons.</p></div>
+
+<p>Cette id&eacute;e de la ph&eacute;nom&eacute;nalit&eacute; des choses et de l'impuissance de notre
+esprit a fini par jeter notre po&egrave;te croyant et imbu de la Cabbale dans
+le mysticisme le plus dangereux. Apr&egrave;s avoir us&eacute; ses forces dans les
+publications les plus diverses, parmi lesquelles nous relevons une
+excellente imitation des Psaumes, un trait&eacute; non sans grandeur sur les
+principes de la logique<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, un autre sur la morale et un grand nombre de
+po&eacute;sies et de trait&eacute;s cabalistiques, dont la plupart n'ont jamais &eacute;t&eacute;
+publi&eacute;s, son esprit s'exalta; il perdit bient&ocirc;t tout &eacute;quilibre moral. Un
+jour il alla jusqu'&agrave; s'imaginer qu'il &eacute;tait appel&eacute; &agrave; jouer le r&ocirc;le du
+Messie. Les Rabbins, qui avaient peur de voir une triste r&eacute;p&eacute;tition des
+mouvements pseudo-messianiques qui avaient tant boulevers&eacute; le monde
+juif, lanc&egrave;rent l'excommunication contre lui. Son imitation ing&eacute;nieuse
+du Zohar, &eacute;crite en aram&eacute;en et dont nous ne poss&eacute;dons que des fragments,
+acheva de ruiner sa r&eacute;putation. Oblig&eacute; de quitter l'Italie, il vagabonda
+&agrave; travers l'Allemagne, puis s&eacute;journa &agrave; Amsterdam. Il eut la satisfaction
+d'&ecirc;tre accueilli en v&eacute;ritable ma&icirc;tre par les lettr&eacute;s de cette importante
+communaut&eacute;. Il y composa ses derni&egrave;res &#339;uvres. Mais il n'y resta pas
+longtemps. Il quitta cette ville pour aller chercher l'inspiration
+divine &agrave; Safed, en Palestine, foyer c&eacute;l&egrave;bre de la Cabbale. C'est l&agrave;
+qu'il mourut, emport&eacute; par la peste, &agrave; l'&acirc;ge de quarante ans.</p>
+
+<p>Triste vie d'un po&egrave;te victime du milieu anormal dans lequel il a v&eacute;cu et
+qui, dans des conditions plus favorables, aurait pu devenir un ma&icirc;tre
+d'une valeur universelle. Son plus grand m&eacute;rite est d'avoir
+d&eacute;finitivement d&eacute;barrass&eacute; l'h&eacute;breu des formes et des id&eacute;es du Moyen-&acirc;ge
+et de l'avoir rattach&eacute; aux litt&eacute;ratures modernes. Il a l&eacute;gu&eacute; &agrave; la
+post&eacute;rit&eacute; un mod&egrave;le de po&eacute;sie classique. Son &#339;uvre, r&eacute;pandue dans les
+pays du Nord et de l'Orient, ne tarda pas &agrave; susciter des imitateurs.
+Mend&egrave;s et Wessely, qui se mirent, l'un &agrave; Amsterdam et l'autre en
+Allemagne, &agrave; la t&ecirc;te d'une renaissance litt&eacute;raire, ne sont que les
+disciples et les successeurs du po&egrave;te italien.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h2>
+
+<p class="d"><span class="smcap">En Allemagne.&mdash;Les Meassfim</span>.</p>
+
+
+<p>On a justement remarqu&eacute; que le rel&egrave;vement intellectuel des juifs en
+Allemagne avait devanc&eacute; leur &eacute;mancipation politique et sociale.
+Longtemps ferm&eacute; &agrave; toute id&eacute;e venant du dehors et confin&eacute; dans le domaine
+religieux et dogmatique, le juda&iuml;sme allemand a partag&eacute; la mis&egrave;re
+mat&eacute;rielle et sociale de celui des pays slaves. Les id&eacute;es philosophiques
+et tol&eacute;rantes de la fin du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle le secouent quelque peu de
+sa torpeur et, &agrave; mesure qu'elles p&eacute;n&egrave;trent dans les communaut&eacute;s, un
+bien-&ecirc;tre plus ou moins assur&eacute; s'&eacute;tablit du moins dans les grands
+centres. Le premier contact du ghetto avec les soci&eacute;t&eacute;s &eacute;clair&eacute;es de
+l'&eacute;poque a donn&eacute; l'impulsion &agrave; tout un mouvement d'&eacute;mancipation
+int&eacute;rieure. Des Cercles de &laquo;Maskilim&raquo; (intellectuels) se forment &agrave;
+Berlin, &agrave; Hambourg et &agrave; Breslau. Ils &eacute;taient compos&eacute;s de lettr&eacute;s initi&eacute;s
+&agrave; la civilisation europ&eacute;enne et anim&eacute;s du d&eacute;sir de faire p&eacute;n&eacute;trer la
+lumi&egrave;re de cette civilisation dans les communaut&eacute;s de la province.
+Ceux-ci entrent en lutte contre le fanatisme religieux et les m&eacute;thodes
+casuistiques qu'ils veulent remplacer par des id&eacute;es lib&eacute;rales et des
+&eacute;tudes scientifiques. Deux &eacute;coles, avec le philosophe Mendelssohn et le
+po&egrave;te Wessely en t&ecirc;te, naissent de ce mouvement, celle des
+<i>Biouristes</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> et celle des <i>Meassfim</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>. Tandis que les uns d&eacute;fendent
+le juda&iuml;sme contre les ennemis du dehors et combattent int&eacute;rieurement
+les pr&eacute;jug&eacute;s et l'ignorance des Juifs eux-m&ecirc;mes, les autres
+entreprennent de r&eacute;former l'&eacute;ducation de la jeunesse et de faire revivre
+la culture de la langue h&eacute;bra&iuml;que. Tous s'accordaient &agrave; penser que, pour
+relever l'&eacute;tat moral et social des juifs, il fallait d'abord faire
+dispara&icirc;tre les divergences ext&eacute;rieures qui les s&eacute;paraient de leurs
+concitoyens. Une traduction nouvelle de la Bible en allemand litt&eacute;raire,
+entreprise par Mendelssohn, devait donner le coup de gr&acirc;ce &agrave; l'usage du
+jargon jud&eacute;o-allemand. D'autre part, le <i>Biour</i> ou commentaire de la
+Bible (d'o&ugrave; le nom de Biouristes donn&eacute; &agrave; cette &eacute;cole), sorti de la
+collaboration d'une pl&eacute;iade de savants et de lettr&eacute;s, devait faire table
+rase de toute interpr&eacute;tation mystique et all&eacute;gorique des Livres sacr&eacute;s
+et introduire la m&eacute;thode rationnelle et scientifique.</p>
+
+<p>L'&#339;uvre de cette &eacute;cole a certainement contribu&eacute; au rel&egrave;vement
+intellectuel de la masse juive ainsi qu'&agrave; la propagation de la langue
+allemande qui finit par se substituer au jargon jud&eacute;o-allemand. Son
+influence ne s'est pas arr&ecirc;t&eacute;e aux juifs allemands, mais elle s'est
+&eacute;galement &eacute;tendue sur les communaut&eacute;s de l'Est de l'Europe.</p>
+
+<p class="top5">En 1785, deux &eacute;crivains h&eacute;breux de Breslau, Isaac Eichel et B. Landau,
+entreprennent, sous les auspices de Mendelssohn et de Wessely, la
+publication d'un recueil p&eacute;riodique intitul&eacute; <i>Hameassef</i> (le
+Collecteur), d'o&ugrave; le nom de <i>Meassfim</i> donn&eacute; &agrave; cette &eacute;cole. Le Meassef
+poursuivait un but double, la propagation des sciences et des id&eacute;es
+modernes en h&eacute;breu, seule langue accessible aux juifs du ghetto,&mdash;et
+l'&eacute;puration de cette langue d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;e dans les &eacute;coles rabbiniques. Il
+devait initier ses lecteurs aux exigences sociales et esth&eacute;tiques de la
+vie moderne et les d&eacute;barrasser de leur particularisme s&eacute;culaire. Le
+Meassef eut aussi le m&eacute;rite de grouper pour la premi&egrave;re fois sous une
+m&ecirc;me &eacute;gide les champions de la <i>Haskala</i> (humanisme) de divers pays et
+de servir de trait d'union entre eux.</p>
+
+<p>Au point de vue litt&eacute;raire, le Meassef ne pr&eacute;sente qu'un int&eacute;r&ecirc;t
+m&eacute;diocre. Ses collaborateurs, d&eacute;nu&eacute;s de go&ucirc;t, offraient aux lecteurs des
+imitations des auteurs romantiques allemands d'une valeur contestable.
+Il ne r&eacute;v&eacute;la aucun talent nouveau vraiment digne de ce nom. La
+r&eacute;putation dont jouissaient ses principaux collaborateurs &eacute;tait
+ant&eacute;rieure &agrave; son apparition. Ils la devaient surtout &agrave; la vogue que les
+lettres h&eacute;bra&iuml;ques avaient acquise gr&acirc;ce aux efforts des disciples de
+Luzzato.&mdash;C'&eacute;tait plut&ocirc;t une &#339;uvre de propagande et de pol&eacute;mique.
+Cependant la lutte contre les pr&eacute;jug&eacute;s et les rabbins n'y atteint pas
+encore cette &acirc;pret&eacute; qui caract&eacute;rise les &eacute;poques post&eacute;rieures.</p>
+
+<p>Les &eacute;v&eacute;nements se pr&eacute;cipit&egrave;rent d'une fa&ccedil;on inattendue avec la
+R&eacute;volution fran&ccedil;aise, et le Meassef disparut apr&egrave;s sept ans d'existence,
+non sans avoir apport&eacute; un appoint &agrave; l'&#339;uvre de l'&eacute;mancipation
+intellectuelle des juifs allemands et &agrave; la renaissance la&iuml;que de la
+langue h&eacute;bra&iuml;que. Et telle &eacute;tait l'importance de cette premi&egrave;re
+rencontre de lettr&eacute;s h&eacute;breux qu'elle sut imposer son nom &agrave; tout le
+mouvement litt&eacute;raire de la seconde moiti&eacute; du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, appel&eacute;:
+&eacute;poque des Meassfim.</p>
+
+<p>Deux po&egrave;tes et cinq ou six &eacute;crivains plus ou moins dignes de ce nom
+dominent cette &eacute;poque.</p>
+
+<p class="top5">Naphtali Hartwig Wessely, n&eacute; &agrave; Hambourg (1725-1805), est consid&eacute;r&eacute; comme
+le prince des po&egrave;tes de l'&eacute;poque. Issu d'une famille ais&eacute;e et assez
+&eacute;clair&eacute;e, il re&ccedil;ut une &eacute;ducation moderne. Esprit ouvert &agrave; toutes les
+influences nouvelles, il resta n&eacute;anmoins attach&eacute; &agrave; sa croyance et ne
+s'est jamais &eacute;cart&eacute; du terrain strictement religieux. Bel esprit, il
+cultiva avec succ&egrave;s la po&eacute;sie et acheva l'&#339;uvre de la R&eacute;forme commenc&eacute;e
+par le po&egrave;te italien sans atteindre pourtant &agrave; l'originalit&eacute; et &agrave; la
+profondeur de ce dernier.</p>
+
+<p>Son chef-d'&#339;uvre po&eacute;tique est les <i>Schir&eacute; Tifereth</i> ou la
+&laquo;Mo&iuml;siade&raquo;<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, chant &eacute;pique en cinq volumes. Ce po&egrave;me de l'Exode est
+con&ccedil;u d'apr&egrave;s le mod&egrave;le des pseudo-classiques allemands du temps.
+L'influence de la Messiade de Klopstock est flagrante.</p>
+
+<p>La profondeur de la pens&eacute;e, le sentiment artistique et l'imagination
+po&eacute;tique personnelle font d&eacute;faut dans cette &#339;uvre, qui n'est en somme
+qu'une paraphrase oratoire du r&eacute;cit biblique. Les m&ecirc;mes d&eacute;fauts se
+retrouvent, d'ailleurs, dans toutes les po&eacute;sies de Wessely. Mais, en
+revanche, il poss&egrave;de un style oratoire d'une allure remarquable, et il
+&eacute;crit en un h&eacute;breu &eacute;l&eacute;gant et ch&acirc;ti&eacute;. Cette correction du style tr&egrave;s
+travaill&eacute; et cette absence m&ecirc;me de temp&eacute;rament po&eacute;tique font de lui le
+Malherbe de la po&eacute;sie h&eacute;bra&iuml;que moderne. L'admiration profess&eacute;e pour le
+po&egrave;te par ses contemporains fut tr&egrave;s grande, et le grand nombre
+d'&eacute;ditions qu'eut son po&egrave;me, devenu un livre populaire estim&eacute; par les
+orthodoxes m&ecirc;mes, t&eacute;moignent de l'influence que le po&egrave;te a exerc&eacute;e sur
+ses coreligionnaires et de l'importance croissante de la langue
+h&eacute;bra&iuml;que. Wessely a aussi &eacute;crit plusieurs ouvrages importants sur la
+philologie juive. Il faut regretter que le style diffus et par trop
+prolixe de sa prose ait emp&ecirc;ch&eacute; d'appr&eacute;cier la valeur scientifique de
+ces &eacute;crits. Ami et admirateur de Mendelssohn, il participa &agrave; la
+traduction allemande de la Bible et &agrave; l'&#339;uvre des commentateurs.</p>
+
+<p>Son recueil, intitul&eacute; <i>Gan-Naoul</i> (Jardin ferm&eacute;), publi&eacute; &agrave; Berlin en
+1765 et consacr&eacute; &agrave; des questions de grammaire et de philologie, atteste
+les connaissances profondes de l'auteur. Ce qui fait le plus d'honneur &agrave;
+Wessely, c'est la fermet&eacute; de son caract&egrave;re et son amour de la v&eacute;rit&eacute;. Il
+le prouve dans son pamphlet, <i>Dibre&iuml; Schalom weemeth</i>, &laquo;Paroles de paix
+et de v&eacute;rit&eacute;&raquo;, publi&eacute; &agrave; Berlin en 1787 &agrave; l'occasion de l'&eacute;dit de
+l'empereur Joseph II ordonnant la r&eacute;forme de l'enseignement juif et la
+fondation des &eacute;coles modernes. Quoique arriv&eacute; &agrave; un &acirc;ge avanc&eacute;, il ne
+recula pas devant la crainte d'attirer sur lui le courroux des
+fanatiques, et il se pronon&ccedil;a ouvertement en faveur des r&eacute;formes
+scolaires. Avec une modestie et une douceur remarquables, le vieux po&egrave;te
+d&eacute;montre toute l'urgence de ces r&eacute;formes et affirme qu'elles ne sont pas
+contraires &agrave; la foi mosa&iuml;que et rabbinique. Cet acte courageux lui valut
+l'excommunication de la part des fanatiques. Il lui valut aussi d'&ecirc;tre
+consid&eacute;r&eacute; comme le personnage le plus consid&eacute;rable de l'&Eacute;cole des
+Meassfim et comme le ma&icirc;tre des Maskilim.</p>
+
+<p class="top5">Parmi les collaborateurs les plus distingu&eacute;s du Meassef, se place aussi
+l'autre po&egrave;te en titre de l'&eacute;poque, David Franco Mend&egrave;s (1713-1792), n&eacute;
+&agrave; Amsterdam d'une famille &eacute;chapp&eacute;e &agrave; l'inquisition et qui, comme la
+plupart des familles originaires d'Espagne, avait conserv&eacute; l'usage de la
+langue espagnole. Il fut l'ami et le disciple de Mo&iuml;se-Hayim Luzzato,
+qu'il imita. Si dans l'Europe orientale la langue h&eacute;bra&iuml;que pr&eacute;dominait
+dans le ghetto et obligeait tous ceux qui voulaient s'adresser aux
+masses juives &agrave; avoir recours &agrave; elle, il n'en &eacute;tait pas de m&ecirc;me dans les
+pays romans. L&agrave;, l'h&eacute;breu fut peu &agrave; peu supplant&eacute; par la langue du pays.
+Mend&egrave;s, qui avait vou&eacute; un v&eacute;ritable culte aux lettres h&eacute;bra&iuml;ques, &eacute;tait
+afflig&eacute; de les voir si d&eacute;daign&eacute;es par ses coreligionnaires, qui leur
+pr&eacute;f&eacute;raient la litt&eacute;rature classique fran&ccedil;aise. Dans sa pr&eacute;face &agrave; la
+trag&eacute;die <i>Guemoul Atalia</i> (La r&eacute;compense d'Athalie), publi&eacute;e &agrave; Amsterdam
+en 1770, il s'efforce de d&eacute;montrer la sup&eacute;riorit&eacute; de la langue sacr&eacute;e
+sur les langues profanes. En v&eacute;rit&eacute;, cette pi&egrave;ce, malgr&eacute; les
+protestations de son auteur, n'est qu'un remaniement assez peu heureux
+de la trag&eacute;die de Racine. On y remarque un style pur et classique et
+quelques sc&egrave;nes anim&eacute;es d'une certaine vivacit&eacute; d'action.</p>
+
+<p>Nous poss&eacute;dons un autre drame historique de Mend&egrave;s, intitul&eacute; <i>Judith</i>,
+publi&eacute; &eacute;galement &agrave; Amsterdam, et dont le m&eacute;rite n'est pas sup&eacute;rieur &agrave;
+celui de sa premi&egrave;re trag&eacute;die, ainsi que plusieurs &eacute;tudes biographiques
+sur les savants du Moyen-&acirc;ge publi&eacute;es dans le Meassef.</p>
+
+<p>Mend&egrave;s n'a certainement pas r&eacute;ussi &agrave; faire concurrence aux mod&egrave;les
+italiens et fran&ccedil;ais dont il s'inspira. Il n'en fut pas moins approuv&eacute;
+et admir&eacute; par les lettr&eacute;s de son temps, qui voyaient en lui l'h&eacute;ritier
+de Luzzato.</p>
+
+<p class="top5">Nous ne pouvons &eacute;num&eacute;rer tous les lettr&eacute;s et les &eacute;rudits qui ont, d'une
+fa&ccedil;on directe ou non, contribu&eacute; &agrave; l'action du Meassef. Contentons-nous
+de citer ceux qui se sont distingu&eacute;s par une certaine originalit&eacute;
+d'esprit.</p>
+
+<p>C'est &agrave; Breslau que v&eacute;cut le rabbin Salomon Papenheim (1776-1814),
+auteur d'une &eacute;l&eacute;gie sentimentale <i>Arba Kossoth</i> (Les Quatre Coupes),
+inspir&eacute;e des <i>Nuits</i> de Young, et publi&eacute;e &agrave; Berlin en 1790. Cette &eacute;l&eacute;gie
+est remarquable par le souffle po&eacute;tique personnel de l'auteur. Dans des
+plaintes rappelant Job, et tel un Werther h&eacute;breu, il pleure, non pas la
+perte de sa bien-aim&eacute;e&mdash;ce qui n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; conforme &agrave; l'esprit du
+ghetto&mdash;mais celle de sa femme et de ses trois enfants. Cette &eacute;l&eacute;gie a
+eu la chance de devenir un po&egrave;me populaire.</p>
+
+<p>Mais cette sentimentalit&eacute; fade et le style pr&eacute;cieux et outr&eacute; de notre
+auteur devaient exercer une influence nuisible sur les g&eacute;n&eacute;rations
+suivantes. C'&eacute;tait le tribut accord&eacute; par la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que au mal
+du si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Mentionnons aussi le r&eacute;dacteur d'une nouvelle s&eacute;rie du Meassef parue &agrave;
+Dessau en 1809-1811, Salom Hacohen, dont les po&eacute;sies et les articles
+publi&eacute;s dans le Meassef (2<sup>e</sup> s&eacute;rie) et dans les <i>Bicour&eacute; Itim</i>, et
+surtout le drame historique intitul&eacute; <i>Amel et Tirza</i><a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, empreint d'une
+certaine na&iuml;vet&eacute; s'accordant bien avec le cadre biblique, ont obtenu un
+grand succ&egrave;s<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
+
+<p>Mendelssohn lui-m&ecirc;me, le ma&icirc;tre admir&eacute; et respect&eacute; de tous, &eacute;crivait
+fort peu et, il faut l'avouer, assez mal l'h&eacute;breu.</p>
+
+<p>Quant aux r&eacute;dacteurs du Meassef, l'un d'eux, Isaac Eichel (1756-1804),
+se distingua par ses articles pol&eacute;miques contre les superstitions et
+l'obscurantisme des orthodoxes du ghetto. Eichel est &eacute;galement l'auteur
+d'une &eacute;tude biographique sur Mendelssohn, publi&eacute;e &agrave; Vienne en 1814.</p>
+
+<p>L'autre, Baruch Lindau, publia entre autres un trait&eacute; des sciences
+naturelles intitul&eacute;: <i>Reschith Limoudim</i> (&Eacute;l&eacute;ments des Sciences), Brunn,
+1797. Notons aussi le savant professeur de l'Universit&eacute; d'Upsal, M.
+Levison, qui contribua au succ&egrave;s du Meassef par une s&eacute;rie d'&eacute;tudes
+scientifiques.</p>
+
+<p>La Pologne, qui avait jusqu'alors fourni des rabbins et des professeurs
+de Talmud, ne tarda pas &agrave; participer &agrave; l'&#339;uvre des Meassfim. Plusieurs
+des collaborateurs polonais du Meassef m&eacute;ritent une mention sp&eacute;ciale.</p>
+
+<p>Le spirituel et profond disciple de Kant, Salomon Ma&iuml;mon, n'a publi&eacute;, en
+dehors de ses travaux d'ex&eacute;g&egrave;se et de son commentaire ing&eacute;nieux sur
+Ma&iuml;monide, rien d'original en h&eacute;breu.</p>
+
+<p>Un autre &eacute;crivain polonais, Salomon Doubno (1735-1813), fut un
+grammairien et un styliste remarquable; il fut aussi un des premiers
+collaborateurs de Mendelssohn &agrave; l'&#339;uvre du Biour (commentaire de la
+Bible). Il publia, entra autres, un drame all&eacute;gorique et des po&eacute;sies
+satiriques dont l'<i>Hymne &agrave; l'hypocrisie</i> est un mod&egrave;le achev&eacute;<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
+
+<p>Juda ben-Zeeb (1764-1811) publia &agrave; Berlin une Grammaire h&eacute;bra&iuml;que con&ccedil;ue
+d'apr&egrave;s les m&eacute;thodes modernes: c'est le <i>Talmud Leschon Ivri</i><a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>
+(Manuel de la langue h&eacute;bra&iuml;que). Par cette &#339;uvre il a beaucoup contribu&eacute;
+&agrave; la propagation de la linguistique et de la rh&eacute;torique parmi les juifs.
+Son Dictionnaire h&eacute;breu-allemand et sa version h&eacute;bra&iuml;que de Ben Sira
+sont assez connus des h&eacute;bra&iuml;sants.</p>
+
+<p>Isaac Satonow (1732-1804), Polonais &eacute;tabli &agrave; Berlin, est une figure tr&egrave;s
+curieuse par la vari&eacute;t&eacute; de ses productions ainsi que par l'&eacute;tranget&eacute; de
+son esprit.</p>
+
+<p>Dou&eacute; d'une facult&eacute; d'assimilation surprenante, il excellait aussi bien &agrave;
+imiter le style biblique que le style du Moyen-&acirc;ge. Il maniait aussi
+ing&eacute;nieusement l'h&eacute;breu que l'aram&eacute;en. Il attribuait &agrave; tous ses &eacute;crits
+une provenance antique. Cette fantaisie n'enl&egrave;ve rien &agrave; l'originalit&eacute; de
+certains de ses ouvrages. Son anthologie <i>Mischl&eacute; Assaf</i>, en 3 livres,
+attribu&eacute;e par lui au psalmiste<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, figurerait honorablement dans
+n'importe quelle litt&eacute;rature.</p>
+
+<p>Citons-en quelques <i>mischl&eacute;</i> ou maximes:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>La v&eacute;rit&eacute; jaillit de la recherche, la justice de l'intelligence. Le
+commencement de la recherche est l'&eacute;tonnement, son milieu est le
+discernement, son but la v&eacute;rit&eacute; et la justice.</p>
+
+<p>Le jour de ta naissance tu pleurais et les gens qui t'entouraient
+s'&eacute;gayaient; le jour de ta mort c'est toi qui riras et les gens
+sangloteront autour de toi: sache donc que c'est alors que tu
+rena&icirc;tras pour jouir en Dieu, et la <i>mati&egrave;re</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> ne t'en emp&ecirc;chera
+plus.</p>
+
+<p>Domine ton esprit afin que les &eacute;trangers ne dominent point ta
+chair.</p>
+
+<p>Les pinces sont faites avec des pinces; le travail est aid&eacute; par le
+travail, et la science par la science.&mdash;Ne t'imagine point que tout
+ce qui te para&icirc;t doux soit &eacute;galement doux pour tout le monde. Ne le
+crois pas: nombreuses sont les belles femmes ha&iuml;es par leurs maris,
+et combien de femmes vilaines en sont aim&eacute;es!</p>
+
+<p>Tout &ecirc;tre vivant cesse d'engendrer en vieillissant. Le mensonge,
+quoique caduc, courtise encore. Plus sa racine vieillit dans la
+terre, plus il augmente le nombre de ses enfants trompeurs; ses
+amis se multiplient, et les admirateurs de tout ce qui est vieux
+concourent &agrave; ce que son nom ne disparaisse point de la surface de
+la terre.</p></div>
+
+<p>En somme, comme nous l'avons d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute;, le mouvement litt&eacute;raire
+provoqu&eacute; par les Meassfim n'a produit rien ou presque rien de durable.
+Les &eacute;crivains de cette &eacute;poque ont jou&eacute; le r&ocirc;le de pr&eacute;curseurs et de
+pr&eacute;parateurs. D&eacute;molisseurs et r&eacute;formateurs, ils disparaissent &agrave; quelques
+exceptions pr&egrave;s, une fois leur besogne termin&eacute;e et l'&eacute;mancipation
+ma&icirc;tresse dans l'Europe occidentale. Et ils ont pu voir le torrent de
+l'&eacute;mancipation entra&icirc;ner, avec tout le pass&eacute;, la seule relique qui leur
+f&ucirc;t ch&egrave;re et pour laquelle leur c&#339;ur de juif vibrait encore: la langue
+h&eacute;bra&iuml;que.</p>
+
+<p>Humanistes passionn&eacute;s &agrave; l'esprit peu perspicace, ils se laiss&egrave;rent
+&eacute;blouir par l'apparence des choses modernes et par les promesses de
+lumi&egrave;re et de libert&eacute;. Ils rompirent avec l'id&eacute;al de l'affranchissement
+national d'Isra&euml;l et se plac&egrave;rent ainsi en dehors de la solidarit&eacute; qui
+unissait dans une m&ecirc;me esp&eacute;rance les grandes masses juives rest&eacute;es
+attach&eacute;es &agrave; leur foi et &agrave; leur peuple.</p>
+
+<p>&Eacute;crivains souvent sans valeur, sans originalit&eacute; aucune, ils d&eacute;daign&egrave;rent
+trop le milieu juif pour y chercher leur inspiration. Aussi ce ne furent
+pour la plupart que des <i>imitateurs</i>, des traducteurs m&eacute;diocres de
+Schiller et de Racine. Ils n'ont pas su parler &agrave; l'&acirc;me juive ni
+remplacer par un id&eacute;al nouveau les traditions d&eacute;faillantes du pass&eacute; et
+l'espoir messianique en d&eacute;cadence. Une g&eacute;n&eacute;ration enti&egrave;re passera avant
+que le Juda&iuml;sme historique reprenne sa revanche avec la cr&eacute;ation de la
+science pure et de la conception de la Mission du peuple juif.</p>
+
+<p>Cependant le mouvement provoqu&eacute; par les Meassfim eut un tr&egrave;s grand
+retentissement. Pour la premi&egrave;re fois, la tradition rabbinique p&eacute;trifi&eacute;e
+par l'&acirc;ge et l'ignorance est attaqu&eacute;e dans la langue sacr&eacute;e m&ecirc;me, au nom
+de la vie et de la science. Pour la premi&egrave;re fois la Haskala, ou
+l'humanisme h&eacute;breu, d&eacute;clare la guerre &agrave; toutes les choses du pass&eacute; qui
+entravaient l'&eacute;volution moderne du Juda&iuml;sme. En vain les Meassfim&mdash;sauf
+quelques exceptions&mdash;se gardent de toute sortie violente contre les
+principes m&ecirc;me du dogmatisme, en vain leur ma&icirc;tre Mendelssohn va jusqu'&agrave;
+consacrer publiquement ces principes en d&eacute;pit du bon sens et du juda&iuml;sme
+historique; une br&egrave;che venait d'&ecirc;tre faite dans le mur du ghetto par la
+la&iuml;cisation de l'esprit litt&eacute;raire et public, et rien ne pourra plus
+s'opposer &agrave; la marche des id&eacute;es nouvelles. Les rabbins de l'&eacute;poque le
+comprirent fort bien, c'est ce qui explique l'acharnement de leur
+opposition.</p>
+
+<p>C'est depuis cette &eacute;poque que nous voyons appara&icirc;tre une classe nouvelle
+dans le ghetto, celle des Maskilim, ou des lettr&eacute;s la&iuml;ques, avec
+laquelle les rabbins devront, jusqu'&agrave; nos jours, non seulement compter,
+mais encore partager leur autorit&eacute; sur le peuple.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de la langue h&eacute;bra&iuml;que, les Meaasfim r&eacute;ussirent &agrave; la
+purifier et &agrave; lui rendre la forme biblique. Wessely et Mend&egrave;s ont effac&eacute;
+les derniers vestiges du Moyen-&acirc;ge. Un grand nombre de beaux esprits de
+l'&eacute;poque nous ont laiss&eacute; des mod&egrave;les du style classique.</p>
+
+<p>Mais ce retour aux mani&egrave;res et au style de la Bible devait faire
+retomber les lettres h&eacute;bra&iuml;ques dans un exc&egrave;s contraire. Il aboutit &agrave; la
+cr&eacute;ation d'un style pompeux et pr&eacute;cieux, la <i>Melitza</i>, qui a laiss&eacute; dans
+la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que des traces ind&eacute;l&eacute;biles dont elle se ressent
+jusqu'&agrave; nos jours. En se posant en gardiens du style biblique pour faire
+face aux rabbinismes qui avaient corrompu l'&eacute;l&eacute;gance de la langue, ils
+ne surent garder aucune mesure.</p>
+
+<p>Pour exprimer les choses les plus prosa&iuml;ques et les id&eacute;es les plus
+simples, ils se servent des m&eacute;taphores et des images m&ecirc;mes de la Bible.</p>
+
+<p>C'est &agrave; cette gageure de purisme qui envahit la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que,
+que celle-ci doit sa r&eacute;putation, imm&eacute;rit&eacute;e d'ailleurs, de n'&ecirc;tre qu'un
+jeu d'esprit et de n'offrir aucune originalit&eacute;.</p>
+
+<p class="top5">Les lettr&eacute;s italiens particip&egrave;rent peu au mouvement litt&eacute;raire de la fin
+du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle. Citons cependant deux d'entre eux. Le premier est
+le po&egrave;te Ephra&iuml;m Luzzato (1727-1792), dont nous relevons les sonnets
+&eacute;rotiques d'un style vif et souvent personnel. L'autre est Samuel
+Romanelli, auteur d'un m&eacute;lodrame tr&egrave;s go&ucirc;t&eacute; par ses contemporains et
+d'un Voyage en Arabie.</p>
+
+<p class="top5">En France, et surtout en Alsace, nous trouvons aussi quelques
+collaborateurs des Meassfim allemands. Ensheim est le plus connu d'entre
+eux.</p>
+
+<p>C'est en France que nous trouvons le seul po&egrave;te original de cette
+&eacute;poque, po&egrave;te qui n'appartient d'ailleurs pas &agrave; l'&eacute;cole des Meassfim.
+&Eacute;lie Halphen Hal&eacute;vy de Paris (1760-1822), le grand'p&egrave;re de M. Ludovic
+Hal&eacute;vy, par son temp&eacute;rament po&eacute;tique et par la richesse de son
+imagination, l'emporte de beaucoup sur les autres po&egrave;tes de son temps.
+Malheureusement, nous ne poss&eacute;dons pas tous les &eacute;crits de ce po&egrave;te peu
+f&eacute;cond, mais le charme de son style personnel et la richesse des images
+po&eacute;tiques t&eacute;moignent assez de son talent. On sent que le souffle de la
+R&eacute;volution a pass&eacute; par l&agrave;. Son <i>Hymne &agrave; la paix</i>, publi&eacute; &agrave; Paris en
+1804, est l'apoth&eacute;ose de Napol&eacute;on dans la personne duquel le po&egrave;te salue
+la &laquo;Libert&eacute; sauv&eacute;e&raquo; et la &laquo;Belle France&raquo;, patrie de la Libert&eacute;. Un amour
+sans borne pour la France, &laquo;ce beau pays, ce peuple libre et r&eacute;tif,
+ayant dans son c&#339;ur l'amour de sa patrie et dans sa main l'&eacute;p&eacute;e
+vengeresse&raquo; et une haine de &laquo;la tyrannie couronn&eacute;e, qui avait fait de ce
+Paradis terrestre un cimeti&egrave;re&raquo;, caract&eacute;risent cette &#339;uvre unique en son
+genre.</p>
+
+<p>Il exalte le Dictateur non seulement parce qu'il est l'&laquo;ami de la
+victoire&raquo;, mais plus encore parce qu'il est en m&ecirc;me temps l'&laquo;ami de la
+science&raquo;. Il salue les arm&eacute;es victorieuses, quoique portant &laquo;la
+destruction et la mis&egrave;re&raquo;, surtout parce qu'elles portaient aussi le
+drapeau de la science, la civilisation et le progr&egrave;s.</p>
+
+<p>Ce cri de libert&eacute; trouva un &eacute;cho retentissant dans le ghetto des pays
+les plus arri&eacute;r&eacute;s m&ecirc;me. La litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que poss&egrave;de des souvenirs
+curieux qui montrent tout l'espoir que firent na&icirc;tre dans le c&#339;ur des
+juifs&mdash;dont le caract&egrave;re concordait peu avec le r&eacute;gime du despotisme&mdash;la
+R&eacute;volution fran&ccedil;aise et les conqu&ecirc;tes napol&eacute;oniennes. Ils salu&egrave;rent dans
+de nombreux hymnes et chants publics en h&eacute;breu<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a> les arm&eacute;es de
+Napol&eacute;on comme le Messie sauveur.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; la r&eacute;action met fin &agrave; ces esp&eacute;rances irr&eacute;alis&eacute;es, et les Juifs
+retombent dans leur mis&egrave;re sociale. Le heurt des conceptions nouvelles
+ne contribua pas moins &agrave; produire une fermentation d'id&eacute;es et de
+tendances dans le ghetto, r&eacute;veill&eacute; enfin de son sommeil mill&eacute;naire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h2>
+
+<p class="d"><span class="smcap">En Pologne et en Autriche.&mdash;L'&Eacute;cole de Galicie</span>.</p>
+
+
+<p>Nous avons vu les lettr&eacute;s polonais &eacute;tablis en Allemagne s'associant &agrave;
+l'&#339;uvre des Meassfim. Bient&ocirc;t nous verrons comment ce mouvement
+litt&eacute;raire fut transport&eacute; en Pologne, o&ugrave; il a produit des effets
+beaucoup plus durables.</p>
+
+<p>Tandis que, dans les pays de l'Occident, l'h&eacute;breu &eacute;tait destin&eacute; &agrave;
+dispara&icirc;tre peu &agrave; peu et &agrave; faire place &agrave; la langue du pays, dans les
+pays slaves, au contraire, l'importance de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que
+devait cro&icirc;tre et devenir pr&eacute;dominante. Elle aboutira &agrave; la formation
+graduelle d'une litt&eacute;rature profane ininterrompue jusqu'&agrave; nos jours.</p>
+
+<p>Le juda&iuml;sme polonais, isol&eacute; dans ses destin&eacute;es et dans sa vie politique,
+formait depuis le <span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> si&egrave;cle la plus grande partie du peuple juif.
+Une organisation politique et religieuse autonome, administr&eacute;e par les
+Rabbins et les repr&eacute;sentants de la communaut&eacute; ou du Cahal, une sorte
+d'&Eacute;tat th&eacute;ocratique connu sous le nom de &laquo;Synode des Quatre Pays&raquo; (la
+Pologne, la Petite Pologne, la Petite Russie et plus tard la Lithuanie
+avec son synode autonome), r&eacute;gissait les destin&eacute;es et r&eacute;glait la vie de
+ces agglom&eacute;rations de juifs originaires de tous les pays et fusionn&eacute;s en
+un seul bloc. Formant presque tout le Tiers-&Eacute;tat dans un pays trois fois
+plus grand que la France, ils &eacute;taient, non seulement marchands, mais
+surtout artisans, ouvriers, fermiers m&ecirc;me. Ils constituaient un peuple &agrave;
+part, distinct des autres. Ce n'&eacute;taient plus les ghetto &eacute;troits et les
+petites communaut&eacute;s de l'Occident, mais des provinces enti&egrave;res, avec
+leurs villes et leurs bourgades presque uniquement peupl&eacute;es par des
+juifs. La guerre de Trente ans, qui avait jet&eacute; un grand nombre de juifs
+allemands en Pologne, acheva de donner une constitution d&eacute;finitive &agrave; cet
+organisme social. Les nouveaux venus prirent rapidement une importance
+pr&eacute;dominante dans les communaut&eacute;s. Ils surent imposer &agrave; l'usage g&eacute;n&eacute;ral
+leur idiome allemand et ils pouss&egrave;rent &agrave; outrance l'&eacute;tude de la Loi. Les
+&eacute;coles talmudiques de la Pologne et ses autorit&eacute;s rabbiniques acquirent
+bient&ocirc;t une r&eacute;putation incontest&eacute;e dans toute la Diaspora. M&eacute;pris&eacute;s et
+maltrait&eacute;s par les magnats polonais, condamn&eacute;s, gr&acirc;ce &agrave; une immigration
+incessante et aux pauvres ressources du pays, &agrave; une lutte &acirc;pre pour la
+vie, ils mettaient toute leur ambition dans l'&eacute;tude de la Loi et se
+consolaient avec l'espoir messianique. La casuistique la plus insens&eacute;e
+et le dogmatisme le plus sec suffisaient aux besoins intellectuels des
+plus &eacute;clair&eacute;s; une pi&eacute;t&eacute; sans borne, l'observance rigoureuse et
+minutieuse des prescriptions rabbiniques et le culte de traditions et de
+superstitions accumul&eacute;es par le temps, comblaient le vide de l'existence
+p&eacute;nible des masses. Pour satisfaire &agrave; leurs exigences de sentiment et de
+c&#339;ur, ils avaient les hom&eacute;lies des Maguidim (Pr&eacute;dicateurs), sorte
+d'enseignement populaire fond&eacute; sur les textes sacr&eacute;s, agr&eacute;ment&eacute;s de
+contes talmudiques, d'allusions mystiques et de superstitions de tout
+genre.</p>
+
+<p>Une catastrophe terrible, le soul&egrave;vement des Cosaques de l'Ukraine,
+co&ucirc;ta la vie &agrave; un demi-million de juifs, et la terreur qui s'en suivit
+durant toute la fin du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> et la premi&egrave;re moiti&eacute; du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup>
+si&egrave;cle jeta parmi les populations juives des provinces m&eacute;ridionales un
+d&eacute;sarroi complet. C'est alors que le Hassidisme<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>, avec son fatalisme
+oriental, son culte des Zaddikim (Justes), faiseurs de miracles, fait
+son entr&eacute;e et gagne les populations d'une grande partie de la Pologne.
+Un abaissement moral et intellectuel s'en est suivi, co&iuml;ncidant avec
+l'&eacute;poque m&ecirc;me o&ugrave; l'action civilisatrice des Meassfim triomphe en
+Allemagne.</p>
+
+<p>Les r&eacute;formes concernant les juifs, entreprises par l'empereur Joseph II
+dans la partie de la Pologne annex&eacute;e &agrave; l'Autriche, et, en tout premier
+lieu, le service militaire obligatoire, port&egrave;rent un coup terrible &agrave; ces
+masses ignorantes, rebelles &agrave; tout changement et n'accordant aucun
+cr&eacute;dit aux promesses d'am&eacute;liorer leur situation que les autorit&eacute;s leur
+faisaient. Ils furent terroris&eacute;s par la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; des mesures prises
+contre eux et, dans leur impuissance &agrave; lutter contre l'autorit&eacute;, ils se
+jet&egrave;rent en masse dans le Hassidisme, qui pr&ecirc;chait l'oubli de tout dans
+la solidarit&eacute; mystique. C'&eacute;tait l'arr&ecirc;t de tout d&eacute;veloppement social et
+religieux m&ecirc;me, la superstition s'&eacute;tablissant en ma&icirc;tresse et
+aboutissant &agrave; la compl&egrave;te d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence de ces populations.</p>
+
+<p>Pour parer au danger de l'envahissement de la nouvelle secte et pour
+&eacute;clairer, du moins, la partie intellectuelle de ces masses, les lettr&eacute;s
+juifs de la Pologne reprirent l'&#339;uvre des Meassfim et se firent les
+champions de la Haskala. Ils second&egrave;rent ainsi les efforts du
+gouvernement autrichien. Leur action augmente peu &agrave; peu en importance,
+et bient&ocirc;t nous voyons se former des &eacute;coles modernes et des Cercles
+litt&eacute;raires dans la plupart des villes de la Galicie.</p>
+
+<p>Des &eacute;crivains comme Tobie Feder, l'auteur d'un pamphlet rigoureux contre
+le Hassidisme et de nombreuses publications philologiques, et David
+Samoscz, auteur tr&egrave;s f&eacute;cond, ouvrent la campagne humaniste dans la
+Pologne russe m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Des juifs riches et influents s'associent &agrave; ce mouvement et
+l'encouragent. Joseph Perl, fondateur d'une &eacute;cole moderne et de
+plusieurs institutions d'&eacute;ducation, repr&eacute;sente le type de ces m&eacute;c&egrave;nes
+juifs, amis du progr&egrave;s<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p>
+
+<p>Des recueils p&eacute;riodiques scientifiques et litt&eacute;raires succ&egrave;dent au
+Meassef et se multiplient. Apr&egrave;s le <i>Bicour&eacute; Ha&iuml;tim</i><a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>(Les Pr&eacute;mices),
+vient le <i>Kerem H&eacute;med</i><a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> (La Vigne d&eacute;licieuse), puis le <i>Osar Nehmad</i>
+(Le Tr&eacute;sor d&eacute;licieux), r&eacute;dig&eacute; par Blumenfeld; enfin <i>Hahalouz</i> (le
+Pionnier), fond&eacute; en 1853 par Erter et Schorr, le spirituel publiciste et
+le r&eacute;formateur hardi; <i>Cochb&eacute; Ishac</i> (&Eacute;toiles d'Isaac) r&eacute;dig&eacute; par I.
+Stern &agrave; Vienne (1850-1863), etc., etc. Ces recueils pr&eacute;sentent un
+caract&egrave;re beaucoup plus s&eacute;rieux que le Meassef. On y trouve g&eacute;n&eacute;ralement
+plus d'originalit&eacute; et plus de profondeur scientifique.</p>
+
+<p>Pour parler &agrave; l'esprit de lettr&eacute;s polonais, tous imbus de fortes &eacute;tudes
+rabbiniques, les petits jeux d'esprit na&iuml;fs et les amusettes en style
+pr&eacute;cieux ne suffisaient plus; c'est &agrave; leurs raisons, &agrave; leurs
+convictions, &agrave; leur constant besoin d'occupations spirituelles qu'il
+fallait s'adresser. Pour d&eacute;tourner ces esprits du plus absurde des
+mysticismes, il fallait leur proposer un id&eacute;al nouveau capable de parler
+&agrave; leur sentiment, &agrave; leur c&#339;ur, avide de consolation, et que l'&eacute;tude de
+la Loi&mdash;qui nourrissait tout ce qui pensait et &eacute;tudiait dans le
+ghetto&mdash;ne satisfaisait plus enti&egrave;rement.</p>
+
+<p>Deux hommes, les plus &eacute;minents parmi les humanistes juifs de la Pologne
+autrichienne, ont su r&eacute;pondre &agrave; cet &eacute;tat d'&acirc;me et consolider ainsi le
+mouvement litt&eacute;raire inaugur&eacute; en Allemagne. Le rabbin Salomon J&eacute;huda
+Rapoport, cr&eacute;ateur de la Science du Juda&iuml;sme, destin&eacute;e &agrave; remplacer la
+scolastique rabbinique, et le philosophe Nahman Krochmal, le promoteur
+de l'id&eacute;e de la &laquo;Mission du peuple juif&raquo;, qui devait se substituer &agrave;
+l'id&eacute;al mystique et religieux.</p>
+
+<p class="top5">Salomon J&eacute;huda Rapoport (1790-1867), surnomm&eacute; &laquo;le p&egrave;re de la Science du
+Juda&iuml;sme&raquo;, naquit &agrave; Lemberg, d'une famille rabbinique. Il fit des &eacute;tudes
+purement rabbiniques. Mais son esprit &eacute;veill&eacute; sut profiter de l'occasion
+qui lui donna la possibilit&eacute; d'apprendre la langue fran&ccedil;aise d'abord,
+puis l'allemand. L'influence du philosophe Krochmal, dont il fit la
+connaissance, d&eacute;termina sa carri&egrave;re litt&eacute;raire et scientifique. En 1814,
+il publia, &agrave; Lemberg, une description en h&eacute;breu de la ville de Paris et
+de l'&icirc;le d'Elbe, r&eacute;pondant ainsi &agrave; la curiosit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale que les
+&eacute;v&eacute;nements de l'&eacute;poque avaient soulev&eacute;e dans le ghetto polonais. &Agrave;
+l'instar de Mend&egrave;s, dont il subit l'influence, il publia plus tard une
+traduction d'<i>Esther</i> de Racine<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> et d'un certain nombre de po&eacute;sies
+de Schiller. Mais il ne s'arr&ecirc;ta pas l&agrave;. L'&eacute;tude approfondie qu'il fit
+des savants et po&egrave;tes juifs du Moyen-&acirc;ge tourna son esprit vers les
+recherches historiques. Il publia dans le <i>Bicour&eacute; Ha&iuml;tim</i> et dans le
+<i>Kerem H&eacute;med</i> une s&eacute;rie d'&eacute;tudes biographiques et litt&eacute;raires dans
+lesquelles il fit preuve d'un grand sens critique et d'un profond
+jugement. Son style sobre et pr&eacute;cis n'a pas &eacute;t&eacute; d&eacute;pass&eacute;. Ces &eacute;tudes
+donn&egrave;rent une nouvelle direction aux esprits curieux de l'&eacute;poque; Jost,
+Zunz, S.-D. Luzzato s'attach&egrave;rent &agrave; approfondir le Juda&iuml;sme du
+Moyen-&acirc;ge. Une nouvelle science, la <i>Science du Juda&iuml;sme</i>, en fut le
+r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>Rapoport publia aussi un pamphlet contre les Hassidim et leurs rabbins
+thaumaturges, et divers articles sur la n&eacute;cessit&eacute; de propager la science
+et la civilisation parmi les juifs. Il s'attira de la sorte la haine des
+fanatiques. Nomm&eacute; rabbin &agrave; Tarnopol, gr&acirc;ce &agrave; l'initiative du m&eacute;c&egrave;ne
+Perl, les men&eacute;es des Hassidim le forc&egrave;rent &agrave; quitter cette ville. Il
+partit pour Prague et devint rabbin de cette communaut&eacute; importante, o&ugrave;
+il finit ses jours.</p>
+
+<p>&Eacute;l&egrave;ve et successeur des Meassfim allemands, Rapoport a h&eacute;rit&eacute; d'eux la
+conviction, qui accompagne le Maskil h&eacute;breu, que seules la science et la
+civilisation modernes pouvaient relever le niveau intellectuel et la
+situation politique de ses coreligionnaires. Il a combattu toute sa vie
+en faveur de la Haskala. Il aima la science de la fa&ccedil;on la plus
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, et non comme un instrument devant servir &agrave; l'&eacute;mancipation
+politique des juifs. Il comprit que l'&#339;uvre de l'assimilation inaugur&eacute;e
+en Occident &eacute;tait irr&eacute;alisable et inutile m&ecirc;me en Orient et il ne se
+ber&ccedil;a point de vaines illusions. Il s'acharna surtout contre les
+r&eacute;formes religieuses dans le juda&iuml;sme qu'il croyait destin&eacute;es &agrave; diviser
+le peuple et &agrave; semer le d&eacute;saccord et l'indiff&eacute;rence &agrave; l'&eacute;gard des
+institutions nationales. Sa campagne contre Schorr, le r&eacute;dacteur du
+Halouz, et J. Mises, et surtout son pamphlet <i>Tochahath Meguilla</i>
+(Message de reproche), paru &agrave; Francfort en 1846, en t&eacute;moignent
+suffisamment. Aux esprits h&eacute;sitants qui ne croyaient plus &agrave; l'avenir du
+Juda&iuml;sme, Rapoport r&eacute;pond, dans sa pr&eacute;face &agrave; Esther: &laquo;L'amour de ma
+nation est la pierre angulaire de mon existence. Seul cet amour est en
+&eacute;tat de consolider ma foi, car le sentiment national juif et sa religion
+sont &eacute;troitement li&eacute;s ensemble. Et non seulement ce sentiment national
+et cette religion ne se con&ccedil;oivent pas l'un sans l'autre, mais un
+troisi&egrave;me facteur vient se joindre aux deux premiers au point de ne plus
+faire avec eux qu'un seul tout, c'est la Terre-Sainte!&raquo;</p>
+
+<p>Le d&eacute;sir d'expliquer d'une fa&ccedil;on rationnelle cet amour pour l'antique
+patrie des juifs, lui sugg&eacute;ra, bien avant Buckle et Lazarus, la th&eacute;orie
+de l'influence du climat sur la psychologie des peuples. Dans son &eacute;tude
+sur Rabbi Hananel (<i>Bicour&eacute; Ha&iuml;tim</i>, 1832), il explique les traits
+psychologiques du peuple juif par le fait qu'il habitait un pays temp&eacute;r&eacute;
+situ&eacute; entre l'Asie et l'Afrique. De l&agrave; vient l'&eacute;quilibre entre le
+sentiment et la raison qui caract&eacute;rise ce peuple. Dans des conditions
+favorables et sans la conqu&ecirc;te romaine, les juifs auraient atteint
+l'apog&eacute;e de cet &eacute;quilibre, et ils seraient devenus le peuple mod&egrave;le.
+Voil&agrave; pourquoi la Palestine, patrie politique et morale des juifs, seul
+pays o&ugrave; leur g&eacute;nie pouvait librement se d&eacute;velopper, est si profond&eacute;ment
+attach&eacute;e aux destin&eacute;es d'Isra&euml;l et si ch&egrave;re &agrave; tout c&#339;ur juif. Mais m&ecirc;me
+en exil, &laquo;dans les t&eacute;n&egrave;bres du Moyen-&acirc;ge, les juifs &eacute;taient les seuls
+porteurs de la lumi&egrave;re et de la science&raquo;. Rapoport s'efforce de le
+d&eacute;montrer dans ses travaux sur les savants du Moyen-&acirc;ge et dans son
+Encyclop&eacute;die talmudique: <i>Erech Millin</i><a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, malheureusement rest&eacute;e
+inachev&eacute;e.</p>
+
+<p>On voit par l&agrave; de quelle fa&ccedil;on le rabbin Rapoport, qui est all&eacute; jusqu'&agrave;
+inaugurer la critique biblique en h&eacute;breu, s'est efforc&eacute; de concilier la
+raison d'un esprit moderne avec la foi et l'espoir messianique d'un
+rabbin orthodoxe.</p>
+
+<p class="top5">Il est significatif de remarquer que la Science du Juda&iuml;sme, cet id&eacute;al
+qui devait remplacer l'&eacute;tude s&egrave;che de la Loi et combler le vide laiss&eacute;
+dans les esprits par les &eacute;v&eacute;nements modernes, &eacute;mane d'un milieu
+polonais, du c&#339;ur m&ecirc;me du rabbinisme, dont elle n'est d'ailleurs qu'une
+transformation moderne et rationnelle.</p>
+
+<p>Mais cette science nouvelle, fond&eacute;e sur l'&eacute;tude du pass&eacute; glorieux
+d'Isra&euml;l et accueillie chaleureusement par l'&eacute;lite cultiv&eacute;e en Occident,
+ne pouvait pas satisfaire enti&egrave;rement les pauvres lettr&eacute;s polonais.
+Ceux-ci, vivant dans un milieu purement juif et ne pouvant se bercer de
+l'illusion d'une assimilation imminente avec les populations voisines,
+dont tout, depuis la conception morale jusqu'aux conditions politiques,
+les s&eacute;parait, s'&eacute;taient r&eacute;sign&eacute;s &agrave; une sorte de Messianisme mystique.
+Cependant l'explication mystique de l'existence du juda&iuml;sme ne leur
+suffisait plus. Ils auraient voulu trouver dans la raison m&ecirc;me un point
+d'appui pour justifier la permanence du juda&iuml;sme et son avenir. Les
+raisons mises en avant par Ma&iuml;monide et J&eacute;huda Hal&eacute;vi ne r&eacute;pondaient
+plus &agrave; leur &eacute;tat d'&acirc;me de modernes.</p>
+
+<p>Il fallut qu'un philosophe, appuy&eacute; sur l'autorit&eacute; de la science, vint
+r&eacute;soudre ce probl&egrave;me de la raison d'&ecirc;tre du peuple juif et de sa
+vocation propre. Ce philosophe, qui a &eacute;mis la conception de la &laquo;mission
+du peuple juif&raquo;, est, lui aussi, originaire de la Galicie, de la ville
+de Brody. Son nom est Nahman Krochmal (1785-1840).</p>
+
+<p>Son &#339;uvre capitale, publi&eacute;e apr&egrave;s sa mort par les soins de Zunz: <i>Mor&eacute;
+Nebouch&eacute; Hozeman</i>, le Guide des &Eacute;gar&eacute;s du temps, est le produit
+philosophique le plus original de l'h&eacute;breu moderne. Krochmal a men&eacute; la
+triste existence du savant polonais, exempte de plaisirs et remplie de
+privations et de souffrances. Il a consacr&eacute; tout son temps &agrave; la science
+juive, mais il a v&eacute;cu trop modeste et n'a rien publi&eacute; pendant sa vie.
+Habitant une petite localit&eacute; qu'il n'a jamais quitt&eacute;e, &agrave; cause de
+l'&eacute;tat pr&eacute;caire de sa sant&eacute;, sa maison &eacute;tait devenue un v&eacute;ritable foyer
+de science. Des jeunes gens avides de savoir accouraient de toutes parts
+pour suivre l'enseignement du Ma&icirc;tre. Cette influence, qu'il exer&ccedil;a
+pendant sa vie, s'affermit d'une fa&ccedil;on d&eacute;finitive apr&egrave;s sa mort par la
+publication de son <i>Guide des &Eacute;gar&eacute;s du Temps</i>, paru &agrave; Lemberg en 1851.</p>
+
+<p>Ces &eacute;tudes, non achev&eacute;es pour la plupart, forment un livre tr&egrave;s curieux.
+Nous regrettons de ne pouvoir en pr&eacute;senter qu'un expos&eacute; sommaire et de
+n'indiquer que les id&eacute;es principales.</p>
+
+<p>Le besoin de donner une explication philosophique de l'existence divine
+a pouss&eacute; Hegel &agrave; &eacute;mettre l'axiome que la raison seule forme la r&eacute;alit&eacute;
+des choses et que la v&eacute;rit&eacute; absolue se trouve dans l'unit&eacute; du subjectif
+et de l'objectif, correspondant, le premier, &agrave; l'&eacute;tat concret de chaque
+&ecirc;tre, c'est-&agrave;-dire &agrave; la <i>mati&egrave;re</i>, qui forme sa <i>raison r&eacute;elle</i>,&mdash;et le
+second &agrave; son &eacute;tat abstrait, c'est-&agrave;-dire &agrave; l'<i>id&eacute;e</i>, qui forme sa
+<i>raison absolue</i>.</p>
+
+<p>C'est en se fondant sur cet axiome de la raison r&eacute;elle et de la raison
+absolue de Hegel, que Krochmal &eacute;difie son ing&eacute;nieux syst&egrave;me de la
+philosophie de l'histoire juive. Il est le premier savant juif pour
+lequel le juda&iuml;sme ne forme pas une entit&eacute; distincte et &agrave; part, mais une
+partie de la civilisation universelle. Ayant des liens communs qui le
+rattachent au monde civilis&eacute; tout entier, le juda&iuml;sme s'en distingue
+cependant par des qualit&eacute;s qui lui sont propres. En m&ecirc;me temps qu'il
+m&egrave;ne l'existence ind&eacute;pendante d'un organisme national semblable &agrave; tous
+les autres, il aspire aussi &agrave; une repr&eacute;sentation <i>spirituelle absolue</i>
+et, par cons&eacute;quent, &agrave; l'universalisme. De ce double aspect que nous
+pr&eacute;sente le peuple juif, il r&eacute;sulte que, tandis que la <i>nationalit&eacute;
+juive</i> forme l'<i>&eacute;l&eacute;ment propre</i> &agrave; ce peuple, sa civilisation, son
+intellect sont <i>universels</i> et se d&eacute;tachent de sa vie nationale propre.
+Voil&agrave; pourquoi cette civilisation est essentiellement spirituelle,
+id&eacute;ale, et tend au perfectionnement de l'humanit&eacute; tout enti&egrave;re. Notre
+philosophe arrive, par suite, aux trois conclusions suivantes:</p>
+
+<p>1&ordm; Le peuple juif est comme le ph&eacute;nix qui ressuscite sans cesse de ses
+cendres. Il r&eacute;unit en lui les trois unit&eacute;s de la triade de Hegel:
+l'id&eacute;e, l'objet et l'intelligence. Cette r&eacute;surrection du peuple juif se
+fait toujours suivant une progression ascendante qui aspire au
+<i>spirituel absolu</i>. D'abord organisme politique, il devient bient&ocirc;t
+dogmatique religieux, pour se transformer ensuite en &eacute;tat spirituel.
+Krochmal&mdash;il ne fait que le sous-entendre&mdash;ne voit dans la religion
+qu'un ph&eacute;nom&egrave;ne passager de l'histoire du peuple juif, comme l'avait &eacute;t&eacute;
+son existence politique.</p>
+
+<p>2&ordm; Le peuple juif pr&eacute;sente un double aspect, il est national dans son
+<i>particularisme</i>, ou dans son aspect concret, et <i>universel</i> dans son
+spiritualisme. Le g&eacute;nie national de tous les autres peuples de
+l'antiquit&eacute; &eacute;tait &eacute;troitement particulier, c'est pourquoi ils ont tous
+succomb&eacute;. Seuls les proph&egrave;tes juifs ont con&ccedil;u le spirituel absolu et
+universel et la v&eacute;rit&eacute; morale, de l&agrave; vient que le peuple juif subsiste.</p>
+
+<p>3&ordm; Krochmal admet, avec Hegel<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, que les r&eacute;sultantes du d&eacute;veloppement
+historique d'un peuple forment la quintessence de son existence.
+Seulement il ne croit pas que l'essentiel dans l'existence d'un peuple
+soit la <i>r&eacute;sultante</i>; le processus de l'&eacute;volution historique en soi est
+une raison suffisante de cette existence. Esprit plus rationnel que
+Hegel, il &eacute;vite ainsi la contradiction qui r&eacute;sulte de la d&eacute;finition
+mystique de l'existence donn&eacute;e par Hegel.</p>
+
+<p>Pour le m&eacute;taphysicien allemand, l'existence, c'est l'intervalle qui
+s&eacute;pare l'&ecirc;tre du n&eacute;ant ou le <i>devenir</i>. Krochmal &eacute;limine simplement
+cette id&eacute;e plus ou moins mat&eacute;rielle de l'<i>intervalle</i>. Il substitue les
+effets moraux produits <i>pendant</i> le cours de l'action historique &agrave;
+l'id&eacute;e des effets post&eacute;rieurs &agrave; cette action, ou r&eacute;sultantes. La mani&egrave;re
+plus ou moins mat&eacute;rielle d'apr&egrave;s laquelle &eacute;volue l'action historique,
+remplace chez lui l'id&eacute;e du <i>devenir</i> comme interm&eacute;diaire
+incompr&eacute;hensible entre la <i>raison r&eacute;elle et la raison absolue</i>.</p>
+
+<p>Appuy&eacute; sur ces axiomes, Krochmal &eacute;lucide, &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; la psychologie
+des peuples et la sociologie &eacute;taient encore en germe, les ph&eacute;nom&egrave;nes de
+l'histoire juive et ceux de l'&eacute;volution religieuse et spirituelle de
+l'humanit&eacute;, avec une originalit&eacute; et une profondeur de pens&eacute;e
+remarquables.</p>
+
+<p>Que l'on s'imagine l'effet produit par ces id&eacute;es sur l'esprit des
+lettr&eacute;s polonais affranchis du dogmatisme et des esp&eacute;rances mystiques,
+mais h&eacute;sitant et cherchant leur raison d'&ecirc;tre m&ecirc;me de juifs. C'&eacute;tait,
+fond&eacute;e sur la science moderne, l'explication de cette raison d'&ecirc;tre qui
+venait de leur &ecirc;tre r&eacute;v&eacute;l&eacute;e, la satisfaction de leur amour-propre
+national.</p>
+
+<p>Krochmal a ouvert ainsi la voie aux esprits chercheurs des g&eacute;n&eacute;rations
+futures. Ils &eacute;difieront leurs conceptions du peuple juif sur les id&eacute;es
+du Ma&icirc;tre, A. Mapou, le cr&eacute;ateur du roman historique en h&eacute;breu,
+s'inspirera du &laquo;Guide&raquo;<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, et, de nos jours, le publiciste de talent
+Ahad Haam s'emparera de quelques-unes des id&eacute;es de Krochmal, notamment
+sur l'importance du <i>facteur spirituel</i> dans l'existence du peuple juif.</p>
+
+<p class="top5">&Agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces deux ma&icirc;tres, toute une &eacute;cole de jeunes &eacute;crivains a
+contribu&eacute; &agrave; faire la fortune de l'h&eacute;breu en Galicie. Tous les genres
+litt&eacute;raires et scientifiques furent cultiv&eacute;s avec plus ou moins
+d'originalit&eacute;.</p>
+
+<p class="top5">Mais bient&ocirc;t le temps ne sera plus aux &eacute;tudes sereines de la pens&eacute;e et
+de la science du pass&eacute;. L'envahissement triomphant du Hassidisme, apr&egrave;s
+avoir conquis toute la Pologne russe, mena&ccedil;ait d'an&eacute;antir tout ce qui
+pensait et raisonnait encore au moment m&ecirc;me o&ugrave; le souffle puissant du
+<i>Kultur-kampf</i> &eacute;branlait les portes du ghetto polonais. Nous avons vu
+Rapoport luttant contre le Hassidisme dans son pamphlet spirituel. Nous
+verrons maintenant un po&egrave;te satirique de grand talent livrer une
+bataille sans merci aux partisans du Hassidisme et des &laquo;domaines des
+t&eacute;n&egrave;bres&raquo;.</p>
+
+<p>Isaac Erter, de Przemysl (1792-1841), &eacute;tait l'ami et le disciple de
+Krochmal. Enfant prodigue, sa premi&egrave;re enfance a &eacute;t&eacute; absorb&eacute;e par
+l'&eacute;tude de la loi. &Agrave; l'&acirc;ge de 13 ans, son p&egrave;re le marie &agrave; une jeune
+fille de 18 ans, qu'il vit pour la premi&egrave;re fois le jour de son mariage
+et qui mourut peu apr&egrave;s. Erter reprend ses &eacute;tudes rabbiniques, puis il
+se remarie. Une heureuse rencontre avec un Maskil le d&eacute;termine &agrave; &eacute;tudier
+la grammaire h&eacute;bra&iuml;que et &agrave; devenir l'adepte de la Haskala. Il entre en
+relations avec Rapoport et Krochmal. Encourag&eacute; par ces derniers, il
+publie son premier essai satirique contre le Hassidisme, qui eut un
+grand retentissement. Pers&eacute;cut&eacute; par les fanatiques, il ne peut continuer
+&agrave; exercer sa profession de professeur d'h&eacute;breu et, oblig&eacute; de quitter sa
+ville natale, il s'en va &agrave; Brody, o&ugrave; il est accueilli avec empressement
+par le cercle des Maskilim. L&agrave;, il m&egrave;ne une existence tr&egrave;s dure. Sa
+femme, courageuse et intelligente, le soutient et le pousse &agrave; faire des
+&eacute;tudes s&eacute;rieuses. &Agrave; l'&acirc;ge de 33 ans, il part, va &eacute;tudier la m&eacute;decine &agrave;
+Pest et, cinq ans apr&egrave;s, il revient &agrave; Brody avec le dipl&ocirc;me de docteur
+en m&eacute;decine. D&eacute;sormais il pourra mener une vie ind&eacute;pendante et mener la
+bonne guerre contre l'obscurantisme et le mysticisme. Il publia dans les
+recueils de l'&eacute;poque de nombreux articles qui furent r&eacute;unis apr&egrave;s sa
+mort en un seul volume et publi&eacute;s sous le nom de <i>Hazof&eacute;-le-beth-Israel</i>
+(Le Voyant de la maison d'Isra&euml;l), par les soins du po&egrave;te Letteris<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
+
+<p>Erter est un po&egrave;te satirique et un critique de m&#339;urs de premier ordre.
+Pour la vivacit&eacute; de son style mordant et &eacute;l&eacute;gant &agrave; la fois, il peut &ecirc;tre
+compar&eacute; &agrave; ses deux contemporains Heine et B&#339;rne. Il pr&eacute;sente plus d'une
+attache commune avec ces deux po&egrave;tes. Plus s&eacute;rieux et plus convaincu que
+le premier, il poursuit dans ses satires un but bien d&eacute;termin&eacute;. Son rire
+est m&ecirc;l&eacute; de larmes, et, s'il mord, c'est pour corriger. Plus original et
+plus po&egrave;te que B&#339;rne, sa pens&eacute;e est nette et tranchante, et la
+pr&eacute;ciosit&eacute; du style n'y nuit pas. Sans parti-pris et sans passion, avec
+une fine ironie, il sait railler les Hassidim, leurs superstitions
+n&eacute;fastes et leur culte de l'ang&eacute;lologie et de la d&eacute;monologie. Il
+critique l'ignorance et l'&eacute;troitesse d'esprit des rabbins, et flagelle
+la vanit&eacute; mesquine des repr&eacute;sentants des communaut&eacute;s.</p>
+
+<p>Anim&eacute; du d&eacute;sir de faire p&eacute;n&eacute;trer la v&eacute;rit&eacute; et la civilisation parmi ses
+coreligionnaires, il ne s'attaque pas seulement aux fanatiques, mais il
+ne craint pas de dire leur fait aux <i>modernes</i> du ghetto, aux
+intellectuels dipl&ocirc;m&eacute;s, qui ne cherchent que leur profit et
+n'entreprennent rien pour le bien du peuple. Autant d'articles qu'il a
+publi&eacute;s, autant de fl&egrave;ches lanc&eacute;es au c&#339;ur m&ecirc;me de ce r&eacute;gime arri&eacute;r&eacute;.
+C'est la premi&egrave;re fois qu'un po&egrave;te h&eacute;breu osait &eacute;taler, dans une s&eacute;rie
+de tableaux saisissants, tous les maux sociaux qui rongeaient ces
+milieux &eacute;tranges, pleins de contradictions et de na&iuml;vet&eacute;. &Agrave; la fa&ccedil;on de
+Cervant&egrave;s, c'est par le ridicule qu'il tue le rabbin et qu'il assassine
+le mystique.</p>
+
+<p>Erter doit &ecirc;tre plac&eacute; au premier rang parmi les champions de la
+civilisation chez les juifs.</p>
+
+<p>La Galicie a &eacute;galement donn&eacute; le jour &agrave; un po&egrave;te lyrique fort distingu&eacute;.
+Me&iuml;r Hal&eacute;vi Letteris (1807-1871) &eacute;tait un savant philologue, mais il
+excella surtout dans la po&eacute;sie. Lui aussi, il d&eacute;buta dans les lettres
+par une traduction exacte et fort belle des pi&egrave;ces bibliques de Racine.
+&Eacute;crivain f&eacute;cond, son activit&eacute; s'exer&ccedil;a sur tous les genres litt&eacute;raires.
+Nous poss&eacute;dons de lui une trentaine de volumes, tant en prose qu'en
+vers<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>. Son remaniement h&eacute;bra&iuml;que de <i>Faust</i>, paru &agrave; Vienne, est un
+chef-d'&#339;uvre de style, et lui a valu une renomm&eacute;e &eacute;clatante. Seulement,
+en voulant demeurer sur un terrain purement juif, Letteris s'est permis
+de mettre &agrave; la place du h&eacute;ros de Goethe un docteur gnostique, Elischa
+ben Abouja, surnomm&eacute; &laquo;Acher&raquo; dans le Talmud. Ce remaniement dans le r&ocirc;le
+principal de la pi&egrave;ce en entra&icirc;na beaucoup d'autres, qui sont loin
+d'&ecirc;tre &agrave; l'avantage de la version h&eacute;bra&iuml;que.</p>
+
+<p>La prose de Letteris est lourde; elle manque de gr&acirc;ce et de naturel,
+qualit&eacute; que nous trouvons cependant chez la plupart de ses contemporains
+en Russie. Approuvons-le n&eacute;anmoins de n'avoir jamais voulu sacrifier la
+nettet&eacute; de la pens&eacute;e &agrave; l'&eacute;l&eacute;gance du style, comme tant d'autres.</p>
+
+<p>En revanche les qualit&eacute;s de sa po&eacute;sie sont incontestables au point de
+vue du style et de la facture des vers. C'est un classique, et ses
+nombreuses traductions des po&egrave;tes modernes montrent avec quelle facilit&eacute;
+l'h&eacute;breu antique se laisse manier par les mains des ma&icirc;tres. Ces
+qualit&eacute;s du style mises &agrave; part, on est oblig&eacute; de reconna&icirc;tre que le
+souffle po&eacute;tique personnel et le don d'imagination faisaient
+g&eacute;n&eacute;ralement d&eacute;faut &agrave; notre po&egrave;te. Ses po&eacute;sies les plus originales ne
+sont que des imitations des romantiques.</p>
+
+<p>Un charme na&iuml;f est r&eacute;pandu dans certaines de ses po&eacute;sies, surtout dans
+celles o&ugrave; il laisse pleurer son c&#339;ur de juif. Ses po&eacute;sies sionistes sont
+les plus parfaites en ce sens, et l'une d'elles&mdash;la meilleure que sa
+lyre ait produite&mdash;a &eacute;t&eacute; consacr&eacute;e universellement comme <i>chant
+national</i>. Elle est intitul&eacute;e &laquo;La Colombe plaintive&raquo; (<i>Iona Homiah</i>). La
+colombe symbolise le peuple d'Isra&euml;l. D&eacute;j&agrave; les proph&egrave;tes se sont servis
+de ce symbole, et c'est par les plaintes de la colombe qu'il fait
+entendre les dol&eacute;ances du peuple juif depuis qu'il a &eacute;t&eacute; chass&eacute; de son
+pays natal et abandonn&eacute; par son Dieu.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>H&eacute;las, que je suis afflig&eacute;e depuis que, rejet&eacute;e du rocher qui m'a
+abrit&eacute;e, je m&egrave;ne une vie errante et vagabonde. Autour de moi
+l'orage &eacute;clate, seule et abandonn&eacute;e je cherche un abri dans les
+branches touffues de la for&ecirc;t. Mon ami m'a abandonn&eacute;e, il s'est
+courrouc&eacute; contre moi parce que je me suis laiss&eacute; s&eacute;duire par les
+&eacute;trangers. Depuis, sans r&eacute;pit, mes ennemis me harc&egrave;lent et me
+poursuivent. Depuis que mon ador&eacute; a disparu, mes yeux ne tarissent
+pas de larmes; sans toi, &ocirc; ma gloire, &agrave; quoi me sert la vie? Mieux
+vaut habiter la tombe que d'errer &agrave; travers le monde. La mort
+n'est-elle pas s&#339;ur du malheur?</p>
+
+<p>L&agrave;, deux oiseaux se becquettent et savourent la douceur de leur
+amour. Ils ont trouv&eacute; un abri tranquille entre les branches des
+arbres, entour&eacute; de verts oliviers et de couronnes de fleurs. Seule,
+moi, exil&eacute;e, je ne trouve point d'abri. Le nid de mon rocher est
+entour&eacute; d'une haie imp&eacute;n&eacute;trable d'&eacute;pines. Les fauves m&ecirc;mes vivent
+chacun avec leur femelle; seule parmi les vivants, pauvre colombe
+afflig&eacute;e, je vis solitaire.</p>
+
+<p>Ceux qui se gorgent du sang des innocents vivent eux aussi en
+famille; ils ont un nid tranquille; seuls, les pauvres et les
+honn&ecirc;tes sont priv&eacute;s d'espoir.</p>
+
+<p>Reviens donc, &ocirc; toi, souffle de ma vie, reviens, mon unique
+consolation! N'entends-tu pas ma plainte am&egrave;re?</p>
+
+<p>Aie piti&eacute; de moi, rends-moi ton amour, conduis-moi vers mon nid,
+vers mon rocher, et je m'abriterai sous tes ailes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi que, dans la nuit silencieuse, lorsque toute la terre
+&eacute;tait plong&eacute;e dans une s&eacute;r&eacute;nit&eacute; divine, mes oreilles ou&iuml;rent les
+plaintes de la colombe.</p>
+
+<p>Et, chaque fois que mon oreille entend une colombe plaintive, mon
+c&#339;ur est profond&eacute;ment &eacute;branl&eacute; par les pleurs de mon peuple.</p></div>
+
+<p>Un grand nombre d'&eacute;crivains et de traducteurs ont encore illustr&eacute; cette
+&eacute;poque. S. Bloch, auteur d'une g&eacute;ographie universelle et d'une
+description de la Palestine, &eacute;crites dans un style oratoire, est le plus
+important d'entre eux.</p>
+
+<p>Juda Mises combattit, dans ses ouvrages, <i>Techunath Harabanim</i>
+(Caract&eacute;ristique des rabbins) et <i>Kineath Haemeth</i> (Le z&egrave;le de la
+v&eacute;rit&eacute;), la tradition rabbinique et les autorit&eacute;s du Moyen-&acirc;ge. Son
+rationalisme surann&eacute; lui attira des reproches s&eacute;v&egrave;res de la part de
+Rapoport. Il n'en a pas moins suscit&eacute; une pol&eacute;mique digne d'attention et
+f&eacute;conde par ses suites.</p>
+
+<p>L&agrave; s'arr&ecirc;te la pr&eacute;pond&eacute;rance des litt&eacute;rateurs polonais, autrichiens. Le
+centre de l'activit&eacute; litt&eacute;raire sera d&eacute;finitivement transport&eacute;e en
+Russie. Le Hassidisme aura bient&ocirc;t envahi et conquis toute la Galicie,
+et la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que, confin&eacute;e dans quelques cercles &eacute;troits, n'y
+retrouvera plus jamais sa floraison premi&egrave;re.</p>
+
+<p class="top5">Si le centre du mouvement litt&eacute;raire h&eacute;bra&iuml;que &eacute;tait en Galicie pendant
+toute la premi&egrave;re moiti&eacute; du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, il ne faut pas croire que
+les lettr&eacute;s juifs des autres pays n'y participassent point. Presque dans
+tous les pays slaves aussi bien que dans l'Occident, en Allemagne, en
+Hollande et surtout en Italie, l'h&eacute;breu est cultiv&eacute; par des savants et
+des lettr&eacute;s de m&eacute;rite. Zunz, Geiger, Jellinek et Fr&aelig;nkel ont publi&eacute;
+quelques-uns de leurs travaux en h&eacute;breu.</p>
+
+<p>&Agrave; Amsterdam, parmi toute une &eacute;cole de lettr&eacute;s, nous relevons le nom du
+po&egrave;te et savant Samuel Molder (1789-1862). &Eacute;diteur de plusieurs recueils
+litt&eacute;raires, il nous a laiss&eacute;, en dehors de ses remarquables &eacute;tudes sur
+l'histoire, des po&eacute;sies qui &eacute;taient tr&egrave;s go&ucirc;t&eacute;es par ses contemporains,
+et publi&eacute;es pour la plupart dans le recueil <i>Bicoure&iuml; Toeleth</i> (Pr&eacute;mices
+Utiles), qu'il r&eacute;digea &agrave; Amsterdam en 1820.</p>
+
+<p>Un conte talmudique sur la s&eacute;duction de la femme du docteur Me&iuml;r, la
+c&eacute;l&egrave;bre Beruria, lui fournit le sujet d'un excellent po&egrave;me sur la
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de la femme<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
+
+<p>Parmi les collaborateurs des recueils p&eacute;riodiques publi&eacute;s en Galicie,
+citons aussi Juda L. Y&eacute;telis de Prague (1773-1838), dont les &eacute;pigrammes
+peuvent servir de mod&egrave;les du genre<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>. Nous en empruntons un:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><span class="smcap">&Agrave; Tirza</span></p>
+
+<p>Elle est belle comme la lune, splendide comme le soleil; tout en
+elle ressemble aux deux astres: La jeune femme prodigue ses
+lib&eacute;ralit&eacute;s &agrave; tout le monde, et, comme les deux astres, elle domine
+le jour et la nuit<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p></div>
+
+<p>La Hongrie, dont les juifs avaient les m&ecirc;mes m&#339;urs et les m&ecirc;mes
+tendances que ceux de la Pologne, a donn&eacute; le jour &agrave; un po&egrave;te de valeur.
+Salomon Levison de Moor (1789-1822) a v&eacute;cu dans un milieu orthodoxe et a
+connu tous les obstacles moraux et mat&eacute;riels. Il sut en triompher et
+devenir un tr&egrave;s s&eacute;rieux savant et un po&egrave;te de m&eacute;rite. En dehors de ses
+&eacute;tudes historiques &eacute;crites en allemand, il a compos&eacute; en h&eacute;breu une
+excellente g&eacute;ographie de la Palestine sous le titre de <i>Mehkere&iuml; Erez</i>,
+parue &agrave; Vienne en 1819.</p>
+
+<p>Son trait&eacute; po&eacute;tique, <i>Melizath Yeschurun</i> (La Rh&eacute;torique Juive), paru
+&eacute;galement &agrave; Vienne, en 1846, est un chef-d'&#339;uvre de rh&eacute;torique et de
+po&eacute;sie.</p>
+
+<p>Son po&egrave;me, que pr&eacute;c&egrave;de cet ouvrage, intitul&eacute; &laquo;L'&eacute;loquence po&eacute;tique&raquo; ou
+l'apoth&eacute;ose de la po&eacute;sie et des belles lettres, est un des meilleurs qui
+aient &eacute;t&eacute; &eacute;crits en h&eacute;breu. Le po&egrave;te y fait preuve d'une imagination
+riche; ses images sont nettes et pr&eacute;cises et le style est d'une allure
+classique remarquable. Un amour malheureux mit fin aux jours de ce po&egrave;te
+avant la compl&egrave;te &eacute;closion de son g&eacute;nie.</p>
+
+<p class="top5">Tout ce mouvement litt&eacute;raire de la premi&egrave;re moiti&eacute; du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> si&egrave;cle n'a
+pas r&eacute;ussi &agrave; s'imposer aux grandes masses et &agrave; cr&eacute;er une litt&eacute;rature
+nationale un peu originale. Les Maskilim galiciens ont commis la m&ecirc;me
+erreur que leurs pr&eacute;d&eacute;cesseurs allemands. En se faisant les champions de
+l'humanisme en Pologne, dans un milieu fonci&egrave;rement religieux et que les
+conceptions modernes avaient &agrave; peine effleur&eacute;, ils ont attach&eacute; trop
+d'importance aux arguments de la raison et ne se sont que rarement
+adress&eacute;s au sentiment de leurs coreligionnaires. Ils se sont flatt&eacute;s de
+pouvoir convaincre par la seule vertu d'un raisonnement positif ces
+masses imbues de mysticisme, &eacute;cras&eacute;es par le double joug de la religion
+et d'une condition sociale inf&eacute;rieure, et que seul l'id&eacute;al messianique
+d'un avenir glorieux soutenait. Quoi d'&eacute;tonnant alors si l'humanisme
+galicien n'est jamais sorti des cercles restreints des lettr&eacute;s pour
+devenir un mouvement populaire? Ni la profondeur de penseurs comme
+Rapoport et Krochmal, ni la critique mordante d'un Erter, ni le lyrisme
+sioniste de Letteris n'eurent assez de puissance pour barrer la route au
+Hassidisme et pour l'emp&ecirc;cher d'accomplir son &#339;uvre d'obscurantisme.
+C'est &agrave; peine s'ils ont pu entamer les esprits les plus ind&eacute;pendants
+parmi les jeunes rabbins. Mais ceux-ci aussi, dans la crainte d'une
+d&eacute;cadence religieuse d&eacute;j&agrave; manifeste en Allemagne, se d&eacute;clareront
+adversaires acharn&eacute;s de toute propagation de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que
+profane<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>. L'&eacute;tat de litt&eacute;rateur h&eacute;breu deviendra de plus en plus
+p&eacute;nible en Pologne et le nombre des publications diminuera
+consid&eacute;rablement. Nous verrons appara&icirc;tre le type du Mehaber, auteur
+vagabond, vendant lui-m&ecirc;me ses &eacute;crits et les imposant presque aux
+acheteurs. Cela nous renseigne suffisamment sur l'&eacute;tat de cette
+litt&eacute;rature naissante.</p>
+
+<p class="top5">Qui sait si l'&#339;uvre des Maskilim galiciens n'&eacute;tait pas condamn&eacute;e &agrave;
+rester st&eacute;rile et &agrave; ne jamais &eacute;mouvoir la masse juive, sans l'arriv&eacute;e
+d'un litt&eacute;rateur italien, qui poss&eacute;dait justement ce qui manquait &agrave; la
+plupart de ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs, &agrave; savoir le <i>sentiment</i> juif. Il sut
+allier une culture universelle et une r&eacute;elle largeur d'esprit &agrave; un
+patriotisme juif in&eacute;branlable. Samuel-David Luzzato&mdash;car c'est de lui
+qu'il s'agit&mdash;a enfin trouv&eacute; la formule qui devait imposer la culture
+moderne aux masses croyantes, sans blesser leur sentiment juif.
+Arr&ecirc;tons-nous un instant &agrave; la vie et &agrave; l'activit&eacute; de ce personnage
+remarquable.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un arr&ecirc;t assez prolong&eacute; subi par les lettres h&eacute;bra&iuml;ques en Italie,
+une nouvelle &eacute;cole litt&eacute;raire et scientifique s'y forme pendant la
+premi&egrave;re moiti&eacute; du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> si&egrave;cle. Elle collabore avec &eacute;clat au
+mouvement litt&eacute;raire du Nord. Le c&eacute;l&egrave;bre critique et esprit ind&eacute;pendant
+I.-S. Reggio (1784-1854) a exerc&eacute;, par ses publications sur l'histoire
+litt&eacute;raire et par ses audacieux articles sur les r&eacute;formes religieuses,
+une influence &eacute;norme sur ses contemporains. Son &#339;uvre capitale &laquo;La Loi
+et la Philosophie&raquo;, parue &agrave; Vienne en 1827, est un essai de synth&egrave;se de
+la Loi juive et de la science.</p>
+
+<p>Joseph Almanzo<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> (1790-1860), dont les po&eacute;sies, parues en deux
+recueils, sont intitul&eacute;es: <i>Higayon Bekinor</i> (La Harpe lyrique) et
+<i>Nesem Zahab</i> (Parure d'Or), et surtout la femme po&egrave;te, Rachel Morpurgo
+(1790-1860), apparent&eacute;e &agrave; la famille de Luzzato et dont nous poss&eacute;dons
+un recueil de po&eacute;sies sur divers sujets, ainsi qu'un certain nombre
+d'autres &eacute;crivains de l'&eacute;poque, sont assez connus des lecteurs h&eacute;breux.</p>
+
+<p>Le recueil <i>Ougab Rachel</i><a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a> (La Cithare de Rachel), &eacute;dit&eacute; par les
+soins du savant V. Castiglioni, est un document curieux de l'histoire
+litt&eacute;raire h&eacute;bra&iuml;que. Rachel Morpurgo poss&egrave;de la langue biblique &agrave; fond,
+son style est alerte et original. Une s&eacute;r&eacute;nit&eacute; d'&acirc;me exquise, une foi
+optimiste dans l'avenir messianique d'Isra&euml;l dominent ses &eacute;crits
+po&eacute;tiques.</p>
+
+<p>&Agrave; l'occasion de la r&eacute;volution d&eacute;mocratique de 1848, qui avait
+profond&eacute;ment &eacute;branl&eacute; les fondements de la soci&eacute;t&eacute; moderne, et &agrave; laquelle
+les juifs particip&egrave;rent en masse, elle &eacute;crit le sonnet suivant:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Celui qui humilie les orgueilleux a abattu tous les rois de la
+terre, et a amen&eacute; la ruine supr&ecirc;me de toute ville fortifi&eacute;e, qu'il
+a rassasi&eacute;e de sang...</p>
+
+<p>Tous, jeunes et vieux, rev&ecirc;tent l'&eacute;p&eacute;e, plus avides de proie que
+les b&ecirc;tes fauves; tout le monde veut &ecirc;tre libre: les sages et les
+sots. La rage s&eacute;vit plus bruyante que l'orage sur la mer...</p>
+
+<p>Tout autres sont les serviteurs vaillants de Dieu; ceux qui
+combattent leur penchant et supportent avec succ&egrave;s le joug de leur
+<i>Rocher</i>: mon Ami ressemble &agrave; un cerf, &agrave; une gazelle r&eacute;tive.</p>
+
+<p>Il entonnera la grande Trompette pour amener le Sauveur; la plante
+du juste cro&icirc;tra sur la terre; J&eacute;hova gu&eacute;rira leur mis&egrave;re,
+r&eacute;tablira les br&egrave;ches. Lorsque J&eacute;hova r&egrave;gnera, toute la terre se
+r&eacute;jouira!...</p></div>
+
+<p>Mais la plus belle po&eacute;sie de Rachel est certainement celle o&ugrave; elle
+affirme sa foi in&eacute;branlable de croyante, et qui est intitul&eacute;e <i>Emek
+Achor</i> (Vall&eacute;e obscure).</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Oh! vall&eacute;e obscure de t&eacute;n&egrave;bres et de brumes, jusques &agrave; quand me
+tiendras-tu dans les cha&icirc;nes! Mieux vaut mourir, mieux vaut
+m'abriter dans l'ombre (divine), que l'isolement dans ces eaux
+insondables!</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, je les vois, les collines de l'&Eacute;ternit&eacute;, leurs sommets
+verdoyants, couverts de fleurs magnifiques! Je bats les ailes
+d'aigle, je vole de mes yeux, je l&egrave;ve mon front tout en haut et
+j'ose regarder le soleil!</p>
+
+<p>&Ocirc; Ciel! que tes voies sont splendides! C'est l&agrave; que la libert&eacute;
+&eacute;ternelle domine. Et les airs qui soufflent sur tes hauteurs,
+qu'ils sont doux, qu'ils sont inimaginables.</p></div>
+
+<p>Cette note mystique, dans les &#339;uvres de certains des &eacute;crivains italiens
+de l'&eacute;poque, les distingue profond&eacute;ment de leurs contemporains de
+Galicie et de Russie, qui se r&eacute;clamaient pour la plupart du rationalisme
+int&eacute;gral.</p>
+
+<p class="top5">Incontestablement, le plus original de tous ces &eacute;crivains, celui qui a
+jou&eacute; un r&ocirc;le pr&eacute;pond&eacute;rant, est Samuel-David Luzzato (1800-1865). Il
+&eacute;tait n&eacute; &agrave; Trieste, fils d'un pauvre menuisier, instruit et estim&eacute;. Il
+passa son enfance dans la mis&egrave;re et dans l'&eacute;tude. Il sortit vainqueur de
+cette lutte pour l'existence et pour le savoir. D&egrave;s 1829, il &eacute;tait nomm&eacute;
+recteur du S&eacute;minaire rabbinique de Padoue. Il put alors s'adonner
+librement &agrave; la science et former des disciples, devenus c&eacute;l&egrave;bres pour la
+plupart.</p>
+
+<p>Luzzato poss&eacute;dait une &eacute;rudition vaste et profonde, un grand go&ucirc;t
+litt&eacute;raire et une culture moderne. Temp&eacute;rament m&eacute;ridional, le sentiment
+l'emportait chez lui sur la raison. Travailleur infatigable, l'esprit
+toujours en &eacute;veil, il &eacute;tait &eacute;galement vers&eacute; dans la philologie,
+l'arch&eacute;ologie, la po&eacute;sie et la philosophie. Il s'est essay&eacute; dans toutes
+ces branches, sans jamais tomber dans la m&eacute;diocrit&eacute;. Il cr&eacute;a la science
+du juda&iuml;sme en langue italienne, mais il fut surtout un &eacute;crivain h&eacute;breu.</p>
+
+<p>Il publia une &eacute;dition tr&egrave;s soign&eacute;e des ma&icirc;tres h&eacute;breux du Moyen-&acirc;ge et
+r&eacute;v&eacute;la au public, voire m&ecirc;me aux savants, des po&egrave;tes comme J&eacute;huda
+Hal&eacute;vy<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>. Les annotations qui accompagnent ces &eacute;ditions sont
+ing&eacute;nieuses et scientifiques. Il publia lui-m&ecirc;me des vers et des po&egrave;mes,
+d&eacute;nu&eacute;s d'ailleurs d'inspiration et d'envol&eacute;e po&eacute;tiques, mais
+irr&eacute;prochables de forme et de style<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>. Sa prose est &eacute;nergique et
+pr&eacute;cise, et conserve un charme oriental.</p>
+
+<p>Ce qu'il fut surtout, c'est un romantique juif. Son c&#339;ur de patriote
+r&eacute;pugnait aux attaques dirig&eacute;es contre la religion et le nationalisme
+juifs par les humanistes allemands et galiciens. Il &eacute;tait ennemi du
+rationalisme, et le combattit toute sa vie. La science, dont il ne nie
+pas l'importance, ne vaut pas, pour lui, le sentiment religieux, qui
+seul est capable d'&eacute;tablir la supr&eacute;matie de la morale.</p>
+
+<p>M.S. Bernfeld, dans son &eacute;tude sur Rapoport<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, consid&egrave;re avec raison
+l'arriv&eacute;e de ce romantique, de ce Chateaubriand juif, &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; le
+rationalisme triomphait partout dans les lettres h&eacute;bra&iuml;ques, comme un
+anachronisme surprenant. Le premier parmi les humanistes h&eacute;breux,
+Luzzato revendique un droit d'existence contemporaine non seulement pour
+la nationalit&eacute; juive, mais aussi pour sa religion int&eacute;grale.</p>
+
+<p>&laquo;Toute nation qui poss&egrave;de un pays &agrave; elle peut subsister et parer &agrave; tous
+les &eacute;v&eacute;nements m&ecirc;me sans une religion distincte. Mais le peuple juif,
+dispers&eacute; dans tous les pays, ne peut se maintenir que gr&acirc;ce &agrave; son
+attachement &agrave; sa Foi. Sans la Foi, son assimilation avec les autres
+peuples est in&eacute;vitable. Nous voyons, en Allemagne, des savants<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>
+s'occuper de la science du juda&iuml;sme comme on s'occupe de l'&eacute;gyptologie
+ou de l'assyriologie, par amour pour la science, pour se faire une
+renomm&eacute;e ou, dans le meilleur cas, avec l'intention de glorifier le nom
+d'Isra&euml;l. Ils ne reculent devant aucune exag&eacute;ration lorsqu'il s'agit de
+h&acirc;ter l'&eacute;mancipation politique des juifs. Pour ces gens, au bout du
+compte, Schiller et G&#339;the ont plus d'importance et leur sont plus chers
+que tous les proph&egrave;tes et les docteurs du Talmud. Or, cette science du
+juda&iuml;sme ne pourra pas survivre &agrave; la r&eacute;alisation de l'&eacute;mancipation et &agrave;
+la mort de ceux qui &eacute;tudiaient la Thora et croyaient &agrave; la Foi avant
+d'avoir pris des le&ccedil;ons chez Eichhorn...<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;La v&eacute;ritable science juive, celle qui durera autant que le monde, c'est
+la <i>science fond&eacute;e sur la Foi</i>; la science qui cherche &agrave; comprendre la
+Bible comme &#339;uvre divine et qui sait appr&eacute;cier l'histoire particuli&egrave;re
+du peuple dont le sort fut particulier, celle enfin qui cherche &agrave;
+saisir, dans les diverses &eacute;poques de l'histoire du peuple juif, les
+moments de la lutte du g&eacute;nie du juda&iuml;sme contre le g&eacute;nie humain,
+universel, qui le guettait au dehors. Et comme dans tous les si&egrave;cles
+nous voyons l'esprit divin du juda&iuml;sme l'emporter sur l'esprit
+humain,&mdash;le jour o&ugrave; ce dernier l'emportera, c'en sera fini de
+l'existence du peuple d'Isra&euml;l.&raquo;</p>
+
+<p>On voit comment le romantique italien se rencontre avec Krochmal dans la
+conception du r&ocirc;le providentiel d'Isra&euml;l, tout en partant d'un point de
+vue diff&eacute;rent. En somme, l'un et l'autre ne font qu'interpr&eacute;ter la
+conception ancienne de la s&eacute;lection divine d'Isra&euml;l et du &laquo;peuple &eacute;lu&raquo;.
+Mais, tandis que Krochmal ne voit dans la religion qu'une forme
+passag&egrave;re dans l'existence de la nation, pour Luzzato la religion est
+une partie essentielle du juda&iuml;sme. Cette conception &agrave; la Bossuet de la
+religion ne l'&eacute;gare cependant point, et il t&acirc;che de concilier la Foi
+avec les exigences de l'esprit moderne. La religion juive est pour lui
+la doctrine morale par excellence. Comme Heine, il voit l'humanit&eacute;
+agit&eacute;e par deux forces adverses: l'<i>atticisme</i> et le juda&iuml;sme. Tout ce
+qui est justice, v&eacute;rit&eacute;, bien et abn&eacute;gation est juif; tout ce qui est
+beau, rationnel, sensuel est <i>atticisme</i>. Luzzato ne craint pas de
+critiquer violemment les ma&icirc;tres du Moyen-&acirc;ge, principalement
+Ma&iuml;monide. Celui-ci a tent&eacute; une chose impossible en voulant accorder la
+science et la foi, la raison et le sentiment&mdash;Mo&iuml;se avec Aristote&mdash;,
+choses qui ne se concilient jamais.</p>
+
+<p>&laquo;La science ne nous rend pas heureux, seule la morale supr&ecirc;me est en
+&eacute;tat de nous donner le vrai bonheur et la qui&eacute;tude int&eacute;rieure. Cette
+morale, ce n'est pas chez Aristote que nous la trouvons, mais uniquement
+chez les proph&egrave;tes d'Isra&euml;l.</p>
+
+<p>&laquo;Le bonheur du peuple juif, le peuple de la morale, ne d&eacute;pend pas de son
+&eacute;mancipation politique, mais de la Foi et de la Morale. Les rabbins
+fran&ccedil;ais et allemands du Moyen-&acirc;ge, na&iuml;fs et non cultiv&eacute;s, mais pieux et
+sinc&egrave;res, sont pr&eacute;f&eacute;rables aux esprits sp&eacute;culatifs de l'Espagne, dont le
+raisonnement et la rh&eacute;torique ont fauss&eacute; les esprits<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>&raquo;.</p>
+
+<p>Ces id&eacute;es, si peu compatibles avec les tendances qui dominaient dans le
+camp des savants juifs en Allemagne, engag&egrave;rent Luzzato dans des
+discussions et des pol&eacute;miques avec la plupart de ses amis. Luzzato ne
+s'attaqua pas seulement aux ma&icirc;tres du Moyen-&acirc;ge, il s'&eacute;leva aussi
+contre ses contemporains. Dans une de ses lettres, il va jusqu'&agrave;
+pr&eacute;tendre que Jost et ses coll&egrave;gues, qui croient faire une besogne utile
+en d&eacute;fendant le juda&iuml;sme contre ses ennemis, lui font plus de tort que
+ces ennemis. Ces derniers contribuent &agrave; la conservation du peuple juif
+comme nation &agrave; part, tandis que la critique rationaliste de la religion
+juive ne sert qu'&agrave; rompre les liens qui unissent la nation et &agrave;
+pr&eacute;cipiter sa perte.</p>
+
+<p>&laquo;Quand, &ocirc; savants allemands, s'&eacute;crie-t-il avec v&eacute;h&eacute;mence, arriverez-vous
+&agrave; comprendre qu'entra&icirc;n&eacute;s comme vous l'&ecirc;tes par le courant universel,
+vous permettez &agrave; l'ambition nationale de s'&eacute;teindre, et &agrave; la langue de
+nos anc&ecirc;tres de tomber en d&eacute;su&eacute;tude, et que vous pr&eacute;parez ainsi
+l'invasion totale de l'ath&eacute;isme... Tant que vous n'aurez pas enseign&eacute;
+que le Bien n'est pas visible aux yeux, mais sensible au c&#339;ur, le
+juda&iuml;sme ne fera que perdre<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>&raquo;.</p>
+
+<p>Ce n'est pas le dogmatisme sec que Luzzato aime, ce ne sont pas les
+restrictions minutieuses ni les controverses rabbiniques; il est trop
+moderne, trop po&egrave;te pour cela. Ce qu'il aime, c'est la po&eacute;sie de la
+religion, c'est son &eacute;l&eacute;vation morale qui l'attire. Comme J&eacute;huda Hal&eacute;vi,
+le philosophe du sentiment dont il est le successeur, Luzzato a cette
+fa&ccedil;on &agrave; part de sentir et de penser qui distingue les esprits
+<i>intuitifs</i> du peuple juif. Il aima son pays natal et le montra dans ses
+&eacute;crits. Il sut aussi trouver des notes sionistes dans son recueil en
+vers <i>Kinor Na&iuml;m</i> et dans ses lettres.</p>
+
+<p class="top5">Luzzato a fait &eacute;cole. De nos jours encore des savants et des stylistes
+remarquables en Italie, comme J.-V. Castiglioni, E. Lolli, etc., ont
+puis&eacute; leur science dans les &eacute;crits du ma&icirc;tre et s'en r&eacute;clament. Ses
+travaux philologiques et linguistiques ont une valeur inappr&eacute;ciable.
+L'&eacute;dition r&eacute;cente de ses lettres en cinq volumes, publi&eacute;e par Groeber, &agrave;
+laquelle nous avons emprunt&eacute; la plupart des passages cit&eacute;s, prouve
+suffisamment son influence sur ses contemporains.</p>
+
+<p>Il fut un ma&icirc;tre et un proph&egrave;te. Il couronna dignement l'&#339;uvre de la
+Renaissance de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que inaugur&eacute;e par un de ses
+anc&ecirc;tres, un autre Luzzato.</p>
+
+<p>Un si&egrave;cle d'efforts et de labeur ininterrompus avait pr&eacute;par&eacute; la
+r&eacute;surrection de la langue h&eacute;bra&iuml;que. L'h&eacute;breu devenu une langue moderne,
+touchant &agrave; toutes les branches de la pens&eacute;e, il s'agissait de l'imposer
+aux masses orthodoxes et d'en faire un instrument puissant
+d'&eacute;mancipation sociale et religieuse. Par la direction que Luzzato sut
+imprimer aux esprits, la chose devint ais&eacute;e. Il a trouv&eacute; la <i>clef du
+c&#339;ur</i> de ces masses.</p>
+
+<p>Une missive en vers d'un jeune po&egrave;te lithuanien, dat&eacute;e de 1857<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>,
+traduit &eacute;loquemment les sentiments &eacute;prouv&eacute;s par l'&eacute;cole litt&eacute;raire
+naissante &agrave; l'&eacute;gard du ma&icirc;tre italien.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Du pays de la glace, o&ugrave; les fleurs et le soleil ne durent que
+deux, trois mois, ces vers de salut s'envolent, comme les oiseaux
+devant la gel&eacute;e, vers le glorieux habitant du Midi, tr&ocirc;nant au
+milieu des savants et honor&eacute; par les pieux; celui dont le c&#339;ur
+br&ucirc;le d'un, amour ardent pour son peuple et pour la langue
+h&eacute;bra&iuml;que.&raquo;</p></div>
+
+<p>Ce pays, c'&eacute;tait la Lithuanie, o&ugrave; le mouvement litt&eacute;raire venait de
+faire une entr&eacute;e triomphale et apporter la lumi&egrave;re et la science. Le
+jeune po&egrave;te &eacute;tait Juda-L&eacute;on Gordon, devenu le plus grand po&egrave;te juif du
+<span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> si&egrave;cle.</p>
+
+<p class="top5">Nous terminons ici la premi&egrave;re partie de notre &eacute;tude, consacr&eacute;e
+sp&eacute;cialement &agrave; l'&eacute;volution de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que dans l'Europe
+occidentale. Son avenir, c'est l'Orient!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h2>
+
+<p class="d"><span class="smcap">L'Humanisme en Russie.&mdash;La Lithuanie</span>.</p>
+
+
+<p>Nous sommes en pays juif; le seul peut-&ecirc;tre qui subsiste encore<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p>
+
+<p>Derniers venus &agrave; participer au mouvement intellectuel du juda&iuml;sme
+europ&eacute;en, les juifs lithuaniens surgissent dans la seconde moiti&eacute; du
+<span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle comme un organisme social individuel, nettement tranch&eacute;
+d&egrave;s son apparition. Les rabbins, les savants de la Lithuanie acqui&egrave;rent
+une renomm&eacute;e sans conteste; ses &eacute;coles rabbiniques deviennent les
+centres actifs de la science talmudique.</p>
+
+<p>Le &laquo;Synode des quatre r&eacute;gions de la Lithuanie&raquo; avec Brest et plus tard
+Vilna &agrave; leur t&ecirc;te, r&eacute;gissait d'une fa&ccedil;on ind&eacute;pendante les destin&eacute;es des
+populations juives de ce pays, si diff&eacute;rentes de celles de la Pologne
+proprement dite.</p>
+
+<p>Les r&eacute;volutions et les perturbations qui ont amen&eacute; la d&eacute;cadence sociale
+et religieuse des juifs polonais pendant le <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle n'ont
+presque pas touch&eacute; ce coin d&eacute;laiss&eacute;. L'invasion des Cosaques n'est pas
+all&eacute;e non plus jusque l&agrave;. L'annexion pr&eacute;matur&eacute;e de la Lithuanie &agrave; la
+Russie a sauv&eacute; cette province de l'&eacute;tat d'anarchie et de l'effervescence
+qui agit&egrave;rent la Pologne pendant la derni&egrave;re p&eacute;riode de son existence.</p>
+
+<p>Abandonn&eacute;s &agrave; leur destin, n&eacute;glig&eacute;s par les autorit&eacute;s et formant la
+presque totalit&eacute; des habitants urbains de ce pays, les juifs lithuaniens
+r&eacute;alisaient en plein <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle un milieu national th&eacute;ocratique
+juif. Le Talmud leur servait de code civil et religieux; l'autorit&eacute;
+rabbinique, appuy&eacute;e du synode central et des <i>Cahals</i> locaux, jugeait en
+dernier ressort de tout et avait la haute main sur les int&eacute;r&ecirc;ts
+mat&eacute;riels et moraux de ses subordonn&eacute;s. L'&eacute;tude de la Loi &eacute;tait pouss&eacute;e
+&agrave; outrance, et le fait d'avoir un illettr&eacute;, un &laquo;<i>Am-haarez</i>&raquo;
+(litt&eacute;ralement rustre) dans sa famille &eacute;tait consid&eacute;r&eacute; comme une injure.</p>
+
+<p>Terre promise du rabbinisme, tout y favorisait l'&eacute;closion d'un milieu
+national juif.</p>
+
+<p>La pauvret&eacute; naturelle du pays, le sol infertile, les for&ecirc;ts
+imp&eacute;n&eacute;trables, l'absence de grands centres civilis&eacute;s, tenaient &agrave; l'&eacute;cart
+les grands seigneurs polonais, qui pr&eacute;f&eacute;raient demeurer en Pologne. Les
+pieux lettr&eacute;s &eacute;chapp&eacute;s aux pers&eacute;cutions religieuses de tous les pays de
+l'Europe, de France et d'Allemagne surtout, pouvaient librement
+s'adonner &agrave; l'&eacute;tude du Talmud et aux pratiques religieuses. Aucune
+immixtion &eacute;trang&egrave;re ne venait les troubler. Le ciel incl&eacute;ment,
+l'absence de toute distraction ne g&ecirc;naient pas beaucoup ces &eacute;vad&eacute;s du
+ghetto pour qui le Livre et la lettre morte repr&eacute;sentaient tout. Le
+traitement hautain et arbitraire que le &laquo;noble&raquo; infligeait &agrave; son
+&laquo;facteur&raquo; et intendant juif, les humiliations de toute nature au prix
+desquelles il lui &eacute;tait permis de vivre&mdash;car sans la protection des
+seigneurs il n'aurait pas pu subsister un instant dans ses rapports avec
+les paysans mis&eacute;reux et orthodoxes&mdash;ne l'affectaient pas outre mesure et
+ne blessaient pas profond&eacute;ment son amour-propre. Dans son for int&eacute;rieur
+il s'estimait sup&eacute;rieur par sa moralit&eacute; et par son origine au &laquo;Poritz&raquo;
+(seigneur) polonais, insens&eacute; et extravagant.</p>
+
+<p>Dans les villages, les juifs dominaient, en tant que possesseurs et
+intendants des serfs. Dans les villes difformes avec leurs b&acirc;tisses tout
+en bois, ce sont eux qui formaient le gros des marchands, des courtiers,
+des artisans et des ouvriers m&ecirc;me. Tous menaient une vie mis&eacute;rable et
+soutenaient une lutte &acirc;pre pour l'existence. Cette vie de soumission et
+de mis&egrave;re, sans jouissance hors les joies intimes de la famille, sans
+ambition hors celle de l'&eacute;tude de la Loi, disciplin&eacute;e par l'autorit&eacute;
+religieuse et purifi&eacute;e par des m&#339;urs aust&egrave;res et rigides, a marqu&eacute; d'un
+coin sp&eacute;cial le caract&egrave;re de ces foules. L'esprit &eacute;tait constamment tenu
+en &eacute;veil par la dialectique talmudique et par l'ing&eacute;niosit&eacute; qu'il
+fallait d&eacute;ployer pour se procurer le pain quotidien. C'est &agrave; peine si
+les r&ecirc;ves messianiques, appuy&eacute;s plut&ocirc;t sur la croyance dans la supr&ecirc;me
+justice et dans la sup&eacute;riorit&eacute; morale et religieuse d'Isra&euml;l que sur
+une conception mystique, venaient embellir cette existence triste et
+morne.</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait, et telle est encore en partie la mani&egrave;re d'&ecirc;tre de cette
+population sobre, &eacute;nergique, m&eacute;lancolique et subtile qui forme de nos
+jours la masse des deux millions de juifs r&eacute;sidant en Lithuanie et dans
+la Russie Blanche, et qui envoie aux grandes capitales de l'Europe et
+aux pays d'outre-mer les &eacute;migrants isra&eacute;lites les plus laborieux et les
+plus dou&eacute;s en ressources intellectuelles et morales.</p>
+
+<p>La seconde moiti&eacute; du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, gr&acirc;ce &agrave; la paix qui r&eacute;gnait dans
+le pays depuis sa soumission &agrave; la Russie, fut le t&eacute;moin de l'apog&eacute;e des
+&eacute;tudes rabbiniques. Les &eacute;coles sup&eacute;rieures, les &laquo;Yeschiboth&raquo;, devinrent
+des centres d'attraction pour l'&eacute;lite de la jeunesse; le nombre des
+auteurs et des &eacute;rudits augmenta consid&eacute;rablement, et les imprimeries
+h&eacute;bra&iuml;ques &eacute;taient en pleine floraison. L'id&eacute;al de tous les juifs
+lithuaniens &eacute;tait, sinon de marier leur fille &agrave; un &laquo;&eacute;rudit&raquo;, du moins de
+nourrir &agrave; leur table un &laquo;bochour&raquo;, c'est-&agrave;-dire un &eacute;l&egrave;ve-rabbin. La
+&laquo;Thora&raquo;, c'est la meilleure &laquo;sechora&raquo; (marchandise),&mdash;chante toute m&egrave;re
+lithuanienne en ber&ccedil;ant son fils.</p>
+
+<p>Une autorit&eacute; rabbinique telle que les si&egrave;cles derniers n'en ont plus
+connu de pareille, est venue consacrer par son g&eacute;nie sobre et
+ind&eacute;pendant et par sa grandeur morale cet &eacute;tat d'&acirc;me du Juda&iuml;sme
+lithuanien qu'il personnifiait dans sa plus haute expression.</p>
+
+<p>&Eacute;lie de Vilna, surnomm&eacute; le &laquo;Gaon&raquo;, sut r&eacute;sister &agrave; l'assaut du Hassidisme
+qui mena&ccedil;ait de conqu&eacute;rir les masses lithuaniennes, sinon les lettr&eacute;s.</p>
+
+<p>Pour parer aux dangers du mysticisme, qui exer&ccedil;ait un si puissant
+attrait sur les esprits que la casuistique s&egrave;che et subtile du
+rabbinisme ne parvenait pas &agrave; apaiser, il se d&eacute;cida &agrave; rompre avec la
+scolastique en faveur d'une interpr&eacute;tation relativement plus rationnelle
+des textes et des lois. Il alla m&ecirc;me&mdash;chose inou&iuml;e en son temps et que
+seule sa popularit&eacute; pouvait excuser&mdash;jusqu'&agrave; affirmer l'utilit&eacute; des
+sciences profanes et positives dont l'&eacute;tude ne pouvait que servir celle
+de la Loi. Personnellement, il publia un trait&eacute; de math&eacute;matiques et
+s'occupa avec ardeur de recherches philologiques. Ses &eacute;l&egrave;ves suivirent
+son exemple; ils traduisirent en h&eacute;breu plusieurs ouvrages
+scientifiques, et fond&egrave;rent des &eacute;coles et des foyers de puritanisme en
+Lithuanie et jusqu'en Palestine. La &laquo;Yeschiba&raquo; de Volosjin est devenue
+depuis un si&egrave;cle le centre du talmudisme traditionnel et du rationalisme
+rabbinique.</p>
+
+<p>Il serait t&eacute;m&eacute;raire de pr&eacute;sumer que l'&eacute;cho de la science des
+encyclop&eacute;distes soit parvenu jusqu'&agrave; ce milieu ferm&eacute; par un double mur
+politique et religieux. Les langues europ&eacute;ennes y &eacute;taient inconnues, et
+c'est dans l'&#339;uvre des savants juifs du Moyen-&acirc;ge, tels que Ma&iuml;monide,
+Albo, etc., que les &eacute;l&egrave;ves du Gaon lithuanien ont cherch&eacute; leur
+nourriture intellectuelle. Il en r&eacute;sulta une science h&eacute;t&eacute;roclite et
+singuli&egrave;re. Des notions et des th&eacute;ories fausses et surann&eacute;es furent
+introduites par eux en h&eacute;breu et eurent cours. Lorsqu'un certain &Eacute;lie,
+rabbin de la fin du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, voudra r&eacute;unir en un corps toutes
+les donn&eacute;es de la science, il &eacute;crira une sorte d'encyclop&eacute;die bizarre,
+le <i>Sefer Haberith</i><a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a> (Livre de l'Alliance). &Agrave; c&ocirc;t&eacute; des donn&eacute;es
+g&eacute;ographiques les plus fantaisistes, il r&eacute;unira des lois physiques et
+des d&eacute;couvertes chimiques couvertes par des formules magiques. Ce livre,
+qui n'est pas unique dans son genre, a &eacute;t&eacute; maintes fois r&eacute;imprim&eacute;, et de
+nos jours encore il fait les d&eacute;lices des lecteurs orthodoxes.</p>
+
+<p>Pendant longtemps, le gouvernement russe ne s'est pas occup&eacute; de l'&eacute;tat
+intellectuel de ses sujets juifs. Ceux-ci ne demandaient pas mieux que
+de conserver leur libert&eacute; int&eacute;rieure. La fa&ccedil;on dont le gouvernement les
+traitait n'&eacute;tait d'ailleurs pas de nature &agrave; leur inspirer une trop
+grande confiance envers lui. Il ne pouvait &ecirc;tre question d'une
+russification m&ecirc;me relative de ces masses &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; la
+civilisation et la langue russes n'&eacute;taient qu'&agrave; l'&eacute;tat d'embryon.</p>
+
+<p>Ce n'est qu'avec l'av&egrave;nement d'Alexandre I<sup>er</sup> que les r&eacute;formes
+projet&eacute;es par le gouvernement eurent leur contre-coup sur le ghetto
+lointain. Une commission sp&eacute;ciale fut institu&eacute;e pour &eacute;tudier les
+conditions de la vie des juifs et les moyens d'am&eacute;liorer leur &eacute;tat
+mat&eacute;riel et intellectuel. Le premier contact intime entre juifs et
+russes se fait dans la petite ville de Sklow, presque exclusivement
+habit&eacute;e par des juifs. Cette ville formait une &eacute;tape importante sur la
+route qui menait de la capitale &agrave; l'Occident, et ses habitants juifs
+eurent l'occasion d'entrer en relation avec les personnages de marque,
+russes et &eacute;trangers, qui se rendaient &agrave; la capitale<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>. Un cercle de
+lettr&eacute;s influenc&eacute;s par les Meassfim s'y fonda, et c'est de ce milieu que
+nous parvient un curieux document litt&eacute;raire qui t&eacute;moigne des esp&eacute;rances
+que les r&eacute;formes projet&eacute;es par le gouvernement d'Alexandre I<sup>er</sup> pour
+l'am&eacute;lioration de l'&eacute;tat des juifs, avaient suscit&eacute;es. Dans un pamphlet
+intitul&eacute; <i>Sineath Hadath</i> (Haine religieuse), publi&eacute; en 1804 &agrave; Sklow, en
+h&eacute;breu, et traduit plus tard en russe, l'auteur, un nomm&eacute; Nevachovitz
+(grand'p&egrave;re du c&eacute;l&egrave;bre savant M. Metchnikoff, de l'Institut Pasteur)
+proteste &eacute;nergiquement au nom de la v&eacute;rit&eacute; et de l'humanit&eacute; contre le
+m&eacute;pris qu'on professe &agrave; l'&eacute;gard des juifs.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&Ecirc;tre m&eacute;pris&eacute;, honni, est-ce peu? &Ocirc; torture qui d&eacute;passe toutes les
+autres, blessure que rien n'&eacute;gale.... Les vents, le tonnerre et la
+temp&ecirc;te r&eacute;unis ne pourraient &eacute;touffer les cris de souffrance de
+l'&ecirc;tre m&eacute;pris&eacute; par les autres<span style="letter-spacing:5px;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . .</span></p>
+
+<p>Chr&eacute;tiens! Ne cherchez pas le <i>juif</i> dans l'<i>homme</i>, mais cherchez
+plut&ocirc;t l'<i>homme</i> dans le juif. Je jure qu'un juif fid&egrave;le &agrave; sa foi
+ne peut pas &ecirc;tre un homme m&eacute;chant, ni un mauvais citoyen...</p></div>
+
+<p>H&eacute;las! ce premier appel restera sans &eacute;cho comme les suivants. Un si&egrave;cle
+se sera pass&eacute; qu'en Russie on n'aura pas encore reconnu la qualit&eacute;
+d'homme au juif non converti.</p>
+
+<p>Les esp&eacute;rances que les guerres napol&eacute;oniennes avaient fait na&icirc;tre parmi
+les populations juives de la Lithuanie furent d&eacute;&ccedil;ues. Une main de fer
+s'abattit sur eux et ils continu&egrave;rent &agrave; v&eacute;g&eacute;ter mis&eacute;rablement dans leur
+coin sombra et d&eacute;laiss&eacute;.</p>
+
+<p class="top5">On raconte que lorsque Napol&eacute;on entra &agrave; la t&ecirc;te de la Grande Arm&eacute;e &agrave;
+Vilna, il fut tellement frapp&eacute; par le caract&egrave;re juif de cette ville
+qu'il s'&eacute;cria: &laquo;Mais c'est la J&eacute;rusalem de la Lithuanie!&raquo; Nous ne savons
+ce qu'il y a de vrai dans ce mot attribu&eacute; &agrave; l'empereur. Dans tous les
+cas, aucune autre ville ne m&eacute;riterait plus ce surnom. La r&eacute;sidence du
+&laquo;Gaon&raquo; &eacute;tait d&eacute;j&agrave; au <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle une m&eacute;tropole juive. L'&eacute;limination
+syst&eacute;matique et voulue de l'&eacute;l&eacute;ment polonais, surtout depuis
+l'insurrection de 1831, la prohibition de la langue polonaise, la
+fermeture de l'Universit&eacute; ainsi que l'absence de l'&eacute;l&eacute;ment lithuanien
+ont fait de Vilna la grande ville juive pendant tout le <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> si&egrave;cle.
+Capitale d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;e d'un peuple trahi par sa noblesse, abandonn&eacute;e par ses
+habitants autochtones, elle devient le centre d'une soci&eacute;t&eacute; juive
+ind&eacute;pendante et que rien ne g&ecirc;ne dans son d&eacute;veloppement int&eacute;rieur. Sans
+le moindre abandon de la tradition rabbinique qui lui sert de base
+constitutionnelle, elle se laisse peu &agrave; peu p&eacute;n&eacute;trer par les id&eacute;es
+modernes.</p>
+
+<p>L'humanisme allemand, la &laquo;Haskala&raquo; n'a pas rencontr&eacute; de r&eacute;sistance
+r&eacute;elle dans ce monde relativement &eacute;clair&eacute; et pr&eacute;par&eacute; par l'&eacute;cole de
+Gaon. Ce sont les &eacute;l&egrave;ves rabbiniques eux-m&ecirc;mes qui fourniront les
+premiers repr&eacute;sentants de l'humanisme en Lithuanie. Ils mettront autant
+d'ambition &agrave; cultiver la langue h&eacute;bra&iuml;que et &agrave; &eacute;tudier les sciences
+profanes dans cette langue qu'ils en ont mis &agrave; approfondir et &agrave; creuser
+le Talmud. Issus du peuple, vivant de sa vie et partageant ses mis&egrave;res,
+s&eacute;par&eacute;s de la soci&eacute;t&eacute; chr&eacute;tienne par une barri&egrave;re de prescriptions qui
+leur semble infranchissable, les premiers lettr&eacute;s lithuaniens
+apporteront dans leur amour naissant pour la science et pour les lettres
+h&eacute;bra&iuml;ques ce d&eacute;sint&eacute;ressement qui caract&eacute;rise les id&eacute;alistes du ghetto.</p>
+
+<p>Un cercle de lettr&eacute;s, les &laquo;Berlinois&raquo;, se fonda vers l'an 1830 &agrave; Vilna,
+et des cercles analogues se form&egrave;rent un peu plus tard dans la province.
+Ils poursuivirent avec z&egrave;le la culture de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que.</p>
+
+<p>Deux &eacute;crivains de valeur, tous deux de Vilna, l'un po&egrave;te et l'autre
+prosateur, ouvrent la marche de l'&eacute;volution litt&eacute;raire en Lithuanie.</p>
+
+<p>Abraham Ber Lebensohn (Adam Hacohen) (1794-1880), surnomm&eacute; le &laquo;p&egrave;re de
+la Po&eacute;sie&raquo;, &eacute;tait n&eacute; &agrave; Vilna. Orphelin de m&egrave;re, il connut une enfance
+triste et fut priv&eacute; des seules consolations accessibles &agrave; l'enfant du
+ghetto&mdash;l'amour et les soins maternels. &Agrave; l'&acirc;ge de trois ans il entra
+dans le &laquo;H&eacute;der&raquo;; &agrave; sept ans il &eacute;tudiait d&eacute;j&agrave; le Talmud, puis la
+casuistique et enfin la Cabbale. Cette derni&egrave;re, d'ailleurs, n'exer&ccedil;a
+qu'un faible attrait sur l'esprit du futur po&egrave;te. L'&eacute;tude approfondie de
+la Bible et de la grammaire h&eacute;bra&iuml;que, qui &eacute;taient d&eacute;j&agrave; &agrave; la mode &agrave;
+Vilna, modela son esprit. La lecture des &#339;uvres de Wessely, pour lequel
+il professa une profonde admiration pendant toute sa vie, exer&ccedil;a une
+influence d&eacute;cisive sur sa vocation de po&egrave;te.</p>
+
+<p>Dans ses premiers essais, Lebensohn ne diff&egrave;re pas encore des nombreux
+&eacute;l&egrave;ves rabbiniques qui s'amusaient &agrave; traduire en vers tous les
+&eacute;v&eacute;nements du jour. Une &eacute;l&eacute;gie &agrave; la m&eacute;moire d'un rabbin, une ode
+c&eacute;l&eacute;brant la gloire douteuse d'un noble Polonais, et d'autres produits
+de ce genre, tels &eacute;taient les sujets habituels de la muse &agrave; cette
+&eacute;poque, et tels furent aussi les premiers essais de notre auteur. Rien
+n'y r&eacute;v&egrave;le encore le futur po&egrave;te de m&eacute;rite. Un peu plus tard il se mit &agrave;
+apprendre l'allemand, mais sa connaissance de cette langue demeura
+superficielle. Hant&eacute; par la gloire de Schiller, il se consacra &agrave; la
+po&eacute;sie et imita les po&egrave;tes allemands. Mais il ne r&eacute;ussit jamais &agrave; saisir
+&agrave; la lettre le sens de la po&eacute;sie allemande, ni &agrave; comprendre les po&eacute;sies
+&eacute;rotiques. L'&eacute;l&egrave;ve rabbinique &agrave; l'esprit puritain et aux m&#339;urs aust&egrave;res
+n'y voyait qu'images po&eacute;tiques et que symboles.</p>
+
+<p>Sa vie ne diff&eacute;ra gu&egrave;re de celle des juifs pauvres du ghetto. Mari&eacute; tr&egrave;s
+jeune par son p&egrave;re, il se trouve tout d'un coup aux prises avec
+l'existence sans avoir connu ni les emportements, ni la jeunesse, ni les
+passions, ni l'amour, sans avoir connu les luttes int&eacute;rieures qui se
+disputent le c&#339;ur de l'homme. Le sentiment de la nature, l'esth&eacute;tique
+pure, &eacute;taient un pays inconnu pour ce fils du ghetto; la conception de
+l'art sans but moral aurait d&eacute;pass&eacute; sa compr&eacute;hension et sa mentalit&eacute;
+puritaines. Trop libre-penseur pour embrasser la carri&egrave;re rabbinique, il
+enseigna l'h&eacute;breu aux enfants. C'est l&agrave; une profession peu r&eacute;tribu&eacute;e, et
+encore moins estim&eacute;e, dans un milieu o&ugrave; les ignorants m&ecirc;me sont lettr&eacute;s,
+et o&ugrave; le petit choix d'occupations jette dans l'enseignement tous ceux
+qui manquent d'&eacute;nergie ou de chance, les d&eacute;class&eacute;s et les maladroits.
+Dix ans d'enseignement quotidien depuis huit heures du matin jusqu'&agrave;
+neuf heures du soir &eacute;branl&egrave;rent fortement sa sant&eacute;. Il tomba malade et
+dut renoncer &agrave; l'enseignement, au grand profit de la po&eacute;sie h&eacute;bra&iuml;que.
+Il devint courtier, et le peu de loisir que ses nouvelles occupations
+lui laiss&egrave;rent, il les consacra &agrave; sa muse. Ce courtier harass&eacute; par la
+besogne quotidienne &eacute;tait un pur id&eacute;aliste. Certes, Lebensohn n'&eacute;tait
+pas fait de cette &eacute;toffe qui forme les r&ecirc;veurs et les grands po&egrave;tes.
+Mais, dans cet esprit rationnel et logique jusqu'&agrave; la s&eacute;cheresse, il y
+avait un coin intime, m&eacute;lancolique et profond. Il professa un amour
+profond, exalt&eacute;, pour la langue h&eacute;bra&iuml;que. Cette langue n'est-elle pas
+belle, admirable, n'est-elle pas la derni&egrave;re relique sauv&eacute;e du naufrage
+de tous les biens nationaux de notre peuple? Et n'est-il pas enfin, lui,
+l'h&eacute;ritier des proph&egrave;tes, le po&egrave;te et le pontife de langue sacr&eacute;e? Avec
+quel orgueil il nous d&eacute;voile son &eacute;tat d'&acirc;me:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Je m'assois devant la table &laquo;divine&raquo;, je prends ma plume, cette
+plume qui &eacute;crit la langue sacr&eacute;e, la langue de notre Loi, la langue
+de notre peuple, Sela! &Ocirc; Dieu, guide mon esprit, n'est-ce pas dans
+Ta langue sainte que je chante?<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a></p></div>
+
+<p>Fils de son milieu, &eacute;l&egrave;ve des rabbins, il joindra &agrave; son &acirc;me de primitif
+la dialectique d'un raisonneur. Mais il n'arrivera jamais &agrave; comprendre
+le monde int&eacute;rieur de luttes et de passions qui agite la vie
+individuelle des hommes. Il croira qu'il suffit de copier les auteurs
+allemands et d'aligner des vers pleins d'emphase pour cr&eacute;er des po&egrave;mes
+&eacute;rotiques et pour chanter la nature. Son po&egrave;me &laquo;David et Baths&eacute;ba&raquo; est
+une &#339;uvre manqu&eacute;e; ses descriptions de la nature sont s&egrave;ches et
+factices. Il ne sera pas capable de se rendre compte exactement des
+choses contemporaines. Le moindre &eacute;v&eacute;nement produira sur lui un effet
+consid&eacute;rable. Il saluera par des odes les r&eacute;formes militaires et civiles
+de Nicolas I<sup>er</sup>, qui furent si pr&eacute;judiciables au juda&iuml;sme. Et dans son
+enthousiasme il s'&eacute;criera: &laquo;Maintenant Isra&euml;l ne conna&icirc;t plus que le
+bien!&raquo; Lorsqu'un banquier juif quelconque sera nomm&eacute; consul g&eacute;n&eacute;ral en
+Orient, il saluera ce fait sans port&eacute;e en vers dithyrambiques qu'il
+d&eacute;diera &agrave; ce pauvre homme &laquo;au nom des juifs de la Lithuanie et de la
+Russie Blanche.&raquo;</p>
+
+<p>Mais partout o&ugrave; le c&#339;ur du po&egrave;te bat &agrave; l'unisson avec les sentiments du
+milieu juif, partout o&ugrave; il se laisse aller &agrave; la tristesse et &agrave; la
+m&eacute;lancolie sp&eacute;ciale qui se d&eacute;gage de ce milieu, il atteint une hauteur
+morale et une vigueur lyrique qui ne seront pas d&eacute;pass&eacute;es. &Agrave; travers les
+trois volumes que forment ses po&eacute;sies, nous trouvons, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de nombreux
+po&egrave;mes sans valeur, beaucoup de perles de style et de pens&eacute;e. Le cri de
+d&eacute;tresse contre les mis&egrave;res qui accablent l'humanit&eacute;, les protestations
+douloureuses contre l'absence de piti&eacute; parmi les hommes, ainsi que le
+refus obstin&eacute; de comprendre l'implacable cruaut&eacute; de la nature qui nous
+enl&egrave;ve les &ecirc;tres les plus chers et notre impuissance devant la mort, ont
+inspir&eacute; &agrave; notre po&egrave;te une de ses plus belles po&eacute;sies.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>La piti&eacute; n'est-elle pas la fille des cieux? Ne la trouvons-nous pas
+m&ecirc;me chez les b&ecirc;tes et chez les reptiles? Seul l'homme ne la
+conna&icirc;t pas. Il se fait le tyran de son prochain...</p></div>
+
+<p>Mais ce n'est pas seulement l'homme qui ne veut pas conna&icirc;tre cette
+fille des cieux, la nature elle-m&ecirc;me la m&eacute;conna&icirc;t et se montre
+implacable.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&Ocirc; monde! Demeure de deuil, vall&eacute;e des pleurs. Tes fleuves sont des
+larmes. Ton sol de la cendre. Sur ta surface tu portes des hommes
+en deuil. Dans tes entrailles des cadavres. Derri&egrave;re les montagnes
+couvertes de neige et de glace, une voiture appara&icirc;t. Son
+conducteur, un homme, est assis &agrave; l'int&eacute;rieur. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui sa
+femme, beaux comme les fleurs tous deux et sur leurs genoux jouent
+des enfants d&eacute;licieux. Ah! c'est un convoi de morts. Ils sont
+partis vivants pour s'&eacute;garer, p&eacute;rir dans les glaces du monde.</p>
+
+<p>Parmi la d&eacute;tresse environnante et la ruine de toutes les
+esp&eacute;rances, seule la mort plane impitoyable, mena&ccedil;ante et
+victorieuse.</p>
+
+<p class="top5">Dans une autre po&eacute;sie intitul&eacute;e &laquo;La Pleureuse&raquo;, parlant &eacute;galement
+de la piti&eacute;, le po&egrave;te s'&eacute;crie:</p>
+
+<p>Ton ennemie (la cruaut&eacute;) est plus forte que toi. Si toi tu es un
+feu ardent, elle est un courant d'eau glac&eacute;e!</p>
+
+<p>Malheur &agrave; toi, &ocirc; piti&eacute;! Qui donc aura piti&eacute; de toi?</p></div>
+
+<p>Dans quelques traits &eacute;nergiques le po&egrave;te h&eacute;breu sait d&eacute;crire l'inanit&eacute;
+de l'homme devant la cr&eacute;ation. Le sort des Hamlets et des Ren&eacute;s est plus
+enviable que celui du &laquo;Plaintif&raquo; du ghetto. Eux au moins, avant de se
+jeter dans la m&eacute;lancolie et d'embrasser le pessimisme, avaient go&ucirc;t&eacute; &agrave;
+la vie, ils ont connu ses charmes et ses d&eacute;boires. Pour le d&eacute;sabus&eacute; du
+ghetto, les plaisirs personnels et les volupt&eacute;s de la vie ne comptent
+pas. C'est au nom de la morale supr&ecirc;me qu'il s'&eacute;rige en philosophe
+pessimiste.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Notre existence est un souffle l&eacute;ger comme une barque. Notre
+tombeau est au seuil de notre vie, il nous attend d&egrave;s le ventre de
+notre m&egrave;re.</p>
+
+<p>Nous sommes ici depuis les origines de la Terre; elle nous change
+comme l'herbe de sa surface. Elle demeure stable; seuls nous
+passons sans retour, sans m&ecirc;me l'alternative de ne pas d&eacute;barquer
+ici-bas.</p>
+
+<p>Nous sommes pour le monde ce qu'est le roseau pour le berger.</p>
+
+<p>Avant qu'il ait fini de d&eacute;vorer une g&eacute;n&eacute;ration, l'autre est pr&ecirc;te &agrave;
+passer.</p>
+
+<p>L'un est englouti, l'autre emport&eacute;. O&ugrave; est notre salut?</p>
+
+<p>&Agrave; cette ruine universelle, &agrave; ce d&eacute;cha&icirc;nement des &eacute;l&eacute;ments que le
+plaintif, tout imbu qu'il est de la justice providentielle, se
+refuse &agrave; comprendre, vient se joindre la m&eacute;chancet&eacute; humaine.</p>
+
+<p>Et toi aussi tu deviens le fl&eacute;au de ton fr&egrave;re. &Agrave; cette arm&eacute;e
+c&eacute;leste, ton prochain se joint, lui aussi... Du courroux de
+l'homme, &ocirc; homme! jamais tu ne seras exempt... Sa jalousie ne
+finira qu'avec ta disparition.</p>
+
+<p>Et cependant y a-t-il quelque chose de r&eacute;el, de durable dans la
+vie? Non!</p>
+
+<p>O&ugrave; sont-elles, les g&eacute;n&eacute;rations oubli&eacute;es? Leur nom m&ecirc;me a disparu.
+Qui &eacute;chappera &agrave; son sort? Pas un seul. Personne ne sera soustrait &agrave;
+la mort. La richesse, la sagesse, la force, la beaut&eacute; ne sont rien,
+rien...</p></div>
+
+<p>Puis, dans un &eacute;lan de r&eacute;volte, notre po&egrave;te s'&eacute;crie:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Si je savais que ma voix d&ucirc;t suffire pour d&eacute;truire avec
+retentissement toute la cr&eacute;ation et les arm&eacute;es c&eacute;lestes, je
+lancerais d'une voix de tonnerre, je crierais: Arr&ecirc;te! Je
+rentrerais dans le n&eacute;ant avec le reste des hommes. Les vivants
+n'ont-ils pas conscience que la tombe les engloutira apr&egrave;s une vie
+de tristesses et de mis&egrave;res cruelles?</p>
+
+<p>Toute la vie humaine est comme l'&eacute;clair qui pr&eacute;c&egrave;de la foudre de la
+mort!</p></div>
+
+<p>Il faut arriver jusqu'&agrave; nos jours pour voir cette m&ecirc;me pens&eacute;e reprise
+certes avec moins de vigueur par Maupassant dans <i>Sur l'eau</i>.</p>
+
+<p>Mais, au bout du compte,</p>
+
+<div class="blockquot"><p>l'homme n'a rien que la conscience douloureuse; il est nu et
+affam&eacute;, mou et sans &eacute;nergie aucune. Il d&eacute;sire tout ce qu'il n'a
+pas, languissant jour et nuit.</p></div>
+
+<p>L'incertitude devant la mort, la frayeur devant la fin fatale, le regret
+cuisant de la disparition des &ecirc;tres chers, qui forment le fond du
+caract&egrave;re des juifs m&ecirc;me les plus croyants, sont exprim&eacute;s dans une de
+ses plus belles po&eacute;sies: &laquo;L'Agonisant.&raquo; Le scepticisme du Maskil
+l'emporte sur l'optimisme du juif dans &laquo;Le savoir et la mort.&raquo;</p>
+
+<p>Un grand malheur vient frapper notre po&egrave;te. La mort pr&eacute;matur&eacute;e de son
+fils, le jeune po&egrave;te Micha Joseph, sur lequel on avait fond&eacute; tant de
+l&eacute;gitimes esp&eacute;rances, lui arrache des cris de d&eacute;tresse et de d&eacute;sespoir.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>De mon nid qui a d&eacute;nich&eacute; mon oiseau? De ma demeure qui a d&eacute;rob&eacute; ma
+lyre? Qui a bris&eacute; ma harpe et m'a apport&eacute; des lamentations? Qui a
+dit &agrave; mes esp&eacute;rances tout d'un coup: renversez-vous!</p></div>
+
+<p>Il y a dans ces po&eacute;sies de quoi faire la fortune d'un grand po&egrave;te,
+malgr&eacute; le fatras de vers m&eacute;diocres et fastidieux qu'il faut savoir
+&eacute;liminer. Contemporain d'Alfred de Vigny, on trouve chez lui plus d'un
+point de ressemblance avec le solitaire hautain. Mais il va sans dire
+que jamais Lebensohn n'a connu l'&#339;uvre du po&egrave;te fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Les po&eacute;sies de Lebensohn, publi&eacute;es &agrave; Vilna, en 1852, sous le titre de
+<i>Schir&eacute; Sefath Kodesch</i> (Po&eacute;sies de la langue sacr&eacute;e), furent
+accueillies avec enthousiasme, et l'auteur fut salu&eacute; comme le &laquo;P&egrave;re de
+la Po&eacute;sie.&raquo; Il publia aussi plusieurs ouvrages traitant des questions de
+grammaire et d'ex&eacute;g&egrave;se.</p>
+
+<p>Lorsque le c&eacute;l&egrave;bre philanthrope Montefiore se rendit en Russie en 1848
+pour solliciter du gouvernement du Tsar l'am&eacute;lioration de l'&eacute;tat civil
+des juifs et l'introduction des r&eacute;formes scolaires, Lebensohn se rangea
+publiquement du c&ocirc;t&eacute; des r&eacute;formateurs. Selon lui, l'abaissement des
+juifs est d&ucirc; &agrave; trois causes principales:</p>
+
+<p>1&ordm; L'absence de la &laquo;Haskalah&raquo;, c'est-&agrave;-dire d'une &eacute;ducation rationnelle
+fond&eacute;e sur la connaissance de la langue du pays, des sciences usuelles
+et sur l'enseignement d'un m&eacute;tier manuel;</p>
+
+<p>2&ordm; L'ignorance des rabbins et des pr&eacute;dicateurs en tout ce qui ne touche
+pas la religion;</p>
+
+<p>3&ordm; La recherche du luxe et les exc&egrave;s en mati&egrave;re de table et
+d'habillement.</p>
+
+<p>Si les deux premi&egrave;res causes sont plus ou moins justifi&eacute;es, la troisi&egrave;me
+fait sourire par sa conception na&iuml;ve. L'auteur ayant devant lui une
+population d'affam&eacute;s dont la majorit&eacute; ne conna&icirc;t l'usage de la viande en
+dehors du jour de samedi, trouve moyen de leur reprocher leurs exc&egrave;s
+gastronomiques et leur mise luxueuse! Nous verrons que la plupart des
+Maskilim russes ont partag&eacute; cette mani&egrave;re de voir.</p>
+
+<p>En 1867, au moment o&ugrave; la lutte pour l'&eacute;mancipation des juifs et pour les
+r&eacute;formes int&eacute;rieures atteignait son apog&eacute;e, Lebensohn publia &agrave; Vilna son
+drame <i>Emeth ve-Emouna</i> (V&eacute;rit&eacute; et Foi) qu'il avait compos&eacute; une
+vingtaine d'ann&eacute;es auparavant. &#338;uvre purement didactique, d'o&ugrave; toute
+chaleur po&eacute;tique est absente. Le style, il est vrai, est clair et
+coulant, et le probl&egrave;me moral est nettement pos&eacute;. Mais l'absence de
+toute &eacute;tude de caract&egrave;res, et des moments psychologiques qui font le
+principal m&eacute;rite des &#339;uvres dramatiques, font de cette pi&egrave;ce un trait&eacute;
+de morale ennuyeux et sans valeur. Le cadre du drame est simple. C'est
+<i>Scheker</i> (Mensonge) qui cherche &agrave; s&eacute;duire et &agrave; gagner <i>Hamon</i> (Foule).
+Il veut lui donner en mariage sa fille <i>Emouna</i> (Foi). Celle-ci est
+&eacute;galement disput&eacute;e par <i>Emeth</i> (V&eacute;rit&eacute;) et <i>S&eacute;chel</i> (Raison).</p>
+
+<p>L'influence directe de M.-H. Luzzato sur cette &#339;uvre est manifeste.
+Comme ce dernier, le sceptique Lebensohn ne va pas jusqu'&agrave; douter de la
+Foi; c'est contre le mensonge, contre l'hypocrisie et contre la fausse
+pi&eacute;t&eacute;, celle qui pers&eacute;cute et qui plonge dans l'ignorance, qu'il
+s'&eacute;l&egrave;ve. &laquo;La raison pure ne s'oppose pas &agrave; la religion pure.&raquo; Telle a
+&eacute;t&eacute; la devise adopt&eacute;e par l'&eacute;cole de Vilna. Abstraction faite de la
+croyance dans la Divinit&eacute; comme principe primordial, la raison invoqu&eacute;e
+par l'auteur est la raison positive, celle de la science, de la justice,
+de la logique rationnelle. Il combat, dans des monologues verbeux, la
+superstition et le fanatisme des orthodoxes. Mais toute la haine du
+Maskil contre le fanatique obscurantisme trouve son expression dans le
+personnage de <i>Zibeon</i>, tartufe juif et principal aide de camp de
+Scheker (mensonge). Le Tartufe juif pr&eacute;sente une figure autrement
+complexe que celle qu'a cr&eacute;&eacute;e Moli&egrave;re. Zibeon est un rabbin thaumaturge,
+fin sophiste et casuiste cauteleux; toute la scolastique a pass&eacute; par
+l&agrave;. Dans sa haine contre les adversaires de la Haskala, Lebensohn le
+pr&eacute;sente, en outre, comme un hypocrite, bon vivant et lascif, ce qui
+n'est g&eacute;n&eacute;ralement pas vrai. Le pr&eacute;tendu Tartufe du Ghetto n'est pas
+hypocrite, car il est croyant et, par cons&eacute;quent, sinc&egrave;re. C'est son
+fanatisme, son aveuglement religieux qui le pousse aux pires exc&egrave;s.&mdash;En
+revanche notre auteur est plein d'admiration pour <i>S&eacute;chel</i> (Raison),
+<i>Hochma</i> (Science), <i>Emeth</i> (V&eacute;rit&eacute;) et m&ecirc;me pour <i>Emouna</i> (Foi).</p>
+
+<p>Dans cette &#339;uvre si peu po&eacute;tique, on trouve cependant une page
+remarquable, c'est la pri&egrave;re de S&eacute;chel qui sollicite Dieu de lib&eacute;rer
+Emeth. Le triomphe de la v&eacute;rit&eacute; cl&ocirc;t le drame. Trait caract&eacute;ristique &agrave;
+noter: ni <i>Regesch</i> (Sentiment), pourtant si juif, ni <i>Taava</i> (Passion)
+ne figurent dans cette galerie de personnages all&eacute;goriques personnifiant
+les attributs moraux. C'est que pour Lebensohn comme pour toute l'&eacute;cole
+humaniste de cette &eacute;poque, la <i>raison</i> seule importait et devait suffire
+pour faire pr&eacute;valoir la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>De son temps ce drame suscita des passions parmi les orthodoxes. Un
+rabbin lettr&eacute;, M. L. Malbim, crut m&ecirc;me devoir intervenir, et, aux
+attaques dirig&eacute;es par Lebensohn, il r&eacute;pondit par une autre pi&egrave;ce
+(<i>Maschal u-Melitza</i>) dans laquelle il prend la d&eacute;fense des orthodoxes
+contre les accusations des Maskilim mal intentionn&eacute;s.</p>
+
+<p class="top5">Si A. B. Lebensohn est consid&eacute;r&eacute; comme le p&egrave;re de la po&eacute;sie, son non
+moins c&eacute;l&egrave;bre contemporain et compatriote Mardoch&eacute;e Aron Ginzbourg peut
+passer &agrave; juste titre pour le premier ma&icirc;tre de la prose h&eacute;bra&iuml;que
+moderne. Ginzbourg est le cr&eacute;ateur de la prose r&eacute;aliste en h&eacute;breu,
+quoiqu'il soit rest&eacute; profond&eacute;ment imbu du style et de l'esprit de la
+Bible. L&agrave; o&ugrave; le style biblique ne peut, sans &ecirc;tre tortur&eacute; ou sans se
+servir de p&eacute;riphrases, traduire la pens&eacute;e moderne, Ginzbourg n'h&eacute;site
+pas &agrave; faire des emprunts, toujours excellents et sans pr&eacute;judice pour
+l'&eacute;l&eacute;gance de la langue, aux ouvrages talmudiques et m&ecirc;me aux langues
+modernes. Car, nous ne cesserons de l'affirmer, c'est une erreur de
+croire qu'il existe un style n&eacute;o-h&eacute;bra&iuml;que essentiellement diff&eacute;rent de
+celui de la Bible, comme il existe un n&eacute;o-grec et un grec classique.
+L'h&eacute;breu moderne n'est qu'une adaptation de l'h&eacute;breu ancien plus
+conforme &agrave; l'esprit nouveau et aux id&eacute;es nouvelles. Les quelques
+ultra-novateurs, peu nombreux d'ailleurs, ne font que confirmer cette
+assertion.</p>
+
+<p>Comme &eacute;crivain, Ginzbourg s'est montr&eacute; tr&egrave;s f&eacute;cond et nous a laiss&eacute; une
+quinzaine de volumes sur divers sujets. Dou&eacute; d'un bon sens naturel et
+poss&eacute;dant une instruction moderne plus solide que la plupart des
+&eacute;crivains du temps, il a exerc&eacute; une tr&egrave;s grande influence sur ses
+lecteurs et sur le d&eacute;veloppement de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que. Son
+<i>Abieser</i>, sorte d'autobiographie tr&egrave;s r&eacute;aliste, est un tableau saillant
+de l'&eacute;ducation d&eacute;fectueuse et des m&#339;urs arri&eacute;r&eacute;es du ghetto que
+l'&eacute;crivain critique avec une finesse remarquable et d&eacute;nonce au nom de la
+civilisation et du progr&egrave;s. Il publia, en outre, deux volumes sur les
+guerres napol&eacute;oniennes, un volume sur l'accusation de Meurtre rituel &agrave;
+Damas sous le titre: <i>Hamath Damesek</i> (1840), une histoire de la Russie,
+une traduction de la Mission de Philon d'Alexandrie, un trait&eacute; de
+stilistique (D&eacute;bir). Ses ouvrages, publi&eacute;s tous de son vivant &agrave; Vilna, &agrave;
+Prague et &agrave; Leipzig, et r&eacute;&eacute;dit&eacute;s depuis, obtinrent un grand succ&egrave;s, et
+il est l'un des cr&eacute;ateurs d'un public de lecteurs h&eacute;breux. Cependant il
+faut dire que le r&eacute;alisme de notre auteur et son style pr&eacute;cis et juste
+n'ont pas &eacute;t&eacute; accueillis d'embl&eacute;e par la grande masse du public. Leur
+go&ucirc;t n'&eacute;tait pas assez affin&eacute; pour les appr&eacute;cier, et leur sensibilit&eacute; de
+primitifs ne pouvait pas encore se plaire &agrave; la description r&eacute;elle des
+choses. C'est ce que la deuxi&egrave;me g&eacute;n&eacute;ration d'&eacute;crivains lithuaniens
+avait compris en introduisant le romantisme dans la litt&eacute;rature
+h&eacute;bra&iuml;que.</p>
+
+<p class="top5">Pour avoir &eacute;t&eacute; le premier foyer litt&eacute;raire, Vilna n'&eacute;tait pourtant pas
+le centre unique des lettres h&eacute;bra&iuml;ques en Russie. Dans le midi russe,
+et ind&eacute;pendamment de l'&Eacute;cole de Vilna, des cercles litt&eacute;raires proc&eacute;dant
+de ceux de la Galicie se form&egrave;rent de bonne heure.</p>
+
+<p>&Agrave; Odessa, cette fen&ecirc;tre europ&eacute;enne ouverte sur l'empire du Tsar, nous
+voyons se fonder la premi&egrave;re communaut&eacute; juive &eacute;clair&eacute;e. Les lettr&eacute;s y
+afflu&egrave;rent de toutes parts et surtout de la Galicie. S. Pinsker et I.
+Stern sont les repr&eacute;sentants de la science du juda&iuml;sme en Russie,
+auxquels le cara&iuml;te Firkovitz apporte un concours pr&eacute;cieux. Eichenbaum,
+Gottlober et d'autres se font remarquer comme po&egrave;tes et comme
+&eacute;crivains.</p>
+
+<p>Isaac Eichenbaum (1796-1861) fut un po&egrave;te gracieux. En dehors de ses
+&eacute;crits en prose et de son trait&eacute; remarquable sur le jeu d'&eacute;checs, nous
+poss&eacute;dons de lui un recueil en vers intitul&eacute; <i>Kol Zimra</i><a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. Sa lyre
+tendre et douce, son style &eacute;l&eacute;gant et clair rappellent souvent Heine.
+Nous lui empruntons un fragment de son po&egrave;me &laquo;Les Quatre Saisons&raquo;:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>L'hiver s'en est all&eacute;, le froid a d&eacute;sert&eacute;; les eaux fondent sous
+les fl&egrave;ches du soleil. Sur la pente du rocher un ruisseau fait
+couler ses eaux limpides. Seule ma bien aim&eacute;e n'est pas attendrie,
+tous les feux de mon amour ne peuvent fondre la glace de son c&#339;ur.</p>
+
+<p>Les collines se rev&ecirc;tent d'all&eacute;gresse, sur la surface des vall&eacute;es
+la joie sourit, le sycomore est rayonnant, la vigne jubilante, et,
+dans les enfoncements de la montagne en dentelle, l'&eacute;pine trouve un
+nid. Cependant mes soupirs m'abattent. Seule mon amie ne veut
+m'entendre.</p>
+
+<p>Tout ce qui vit dans les champs chante; sur terre les animaux
+jubilent et dans les branches les &laquo;ail&eacute;s&raquo; chantent &agrave; deux. Seule ma
+colombe d&eacute;tourne ses pas de moi, et sous l'ombre de mon toit je
+reste solitaire.</p>
+
+<p>Les plantes sortent du sol, l'herbe reluit de splendeur et la terre
+se couvre de verdure. Dans les prairies refleurissent les lilas et
+les roses. Ainsi refleurit aussi mon esp&eacute;rance, elle me remplit de
+l'attente joyeuse que mon amie reviendra m'enlacer dans ses bras.</p></div>
+
+<p>Le ma&icirc;tre incontest&eacute; des humanistes de la Russie m&eacute;ridionale fut Isaac
+Ber Levenson de Kremenitz en Volhynie (1788-1860). Sa place est plut&ocirc;t
+marqu&eacute;e dans l'histoire de l'&eacute;mancipation des juifs russes que dans une
+histoire litt&eacute;raire. Levenson naquit dans le pays du Hassidisme. Un
+heureux hasard le conduisit tout jeune &agrave; Brody. L&agrave; il se rallia au
+cercle humaniste et fit la connaissance des ma&icirc;tres galiciens. De retour
+dans son pays natal, il &eacute;tait anim&eacute; du d&eacute;sir de travailler &agrave;
+l'&eacute;mancipation et &agrave; la civilisation des juifs russes.</p>
+
+<p>Comme jadis Wessely, Levenson se tient dans ses &eacute;crits sur le terrain
+strictement orthodoxe. C'est au nom de la tradition religieuse elle-m&ecirc;me
+qu'il s'attaque aux superstitions et qu'il r&eacute;clame l'&eacute;tude obligatoire
+de la langue h&eacute;bra&iuml;que, des sciences et des m&eacute;tiers. Son &eacute;rudition
+profonde, la douceur et la sinc&eacute;rit&eacute; de son langage lui valurent
+l'estime des orthodoxes eux-m&ecirc;mes. Ses ouvrages &laquo;<i>Beth Iehouda</i>&raquo; et
+&laquo;<i>Teouda be Isra&euml;l</i>&raquo; sont des plaidoyers en faveur de l'instruction
+moderne; dans &laquo;<i>Zeroubabel</i>&raquo;, il s'occupe de questions de philologie
+h&eacute;bra&iuml;que, et dans &laquo;<i>Efes Damim</i>&raquo; il met &agrave; n&eacute;ant, avec documents &agrave;
+l'appui, la l&eacute;gende du meurtre rituel. Dans &laquo;<i>Ahiya Haschiloni</i>&raquo; il
+prend la d&eacute;fense du juda&iuml;sme talmudique contre ses d&eacute;tracteurs
+chr&eacute;tiens. Nous poss&eacute;dons en outre de Levenson de nombreux &eacute;crits, des
+&eacute;pigrammes, des articles et des &eacute;tudes<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p>
+
+<p>Il faut reconna&icirc;tre que les contemporains de Levenson ont exag&eacute;r&eacute;
+l'importance de la partie litt&eacute;raire de son &#339;uvre. En dehors de ses
+&eacute;tudes philologiques, qui p&egrave;chent souvent par la na&iuml;vet&eacute; de ses
+conceptions et surtout par la fa&ccedil;on prolixe et embarrass&eacute;e de
+s'exprimer, il ne reste pas grand chose de son &#339;uvre litt&eacute;raire.
+L'influence directe qu'il a exerc&eacute;e sur les juifs est aussi moins
+consid&eacute;rable qu'on ne le croyait. Sur le Hassidisme il n'eut aucune
+action. Quant aux juifs de la Lithuanie, certes, ses &#339;uvres &eacute;taient tr&egrave;s
+r&eacute;pandues parmi eux, mais dans ce pays de l'h&eacute;breu, point n'&eacute;tait besoin
+de recourir aux arguments de l'auteur pour propager la langue biblique.</p>
+
+<p>Par sa vie d'abn&eacute;gation et de mis&egrave;re, isol&eacute; dans une bourgade obscure,
+impotent et travaillant quand m&ecirc;me pour le rel&egrave;vement de ses
+coreligionnaires, il s'est attir&eacute; l'admiration unanime de ses
+contemporains.</p>
+
+<p>La renomm&eacute;e du solitaire id&eacute;aliste de Kremenitz arriva jusqu'aux sph&egrave;res
+gouvernementales. Levenson fut le premier humaniste juif qui entretint
+des relations directes avec le gouvernement russe. Le Tsar Nicolas
+I<sup>er</sup> l'&eacute;couta personnellement et le fit consulter plusieurs fois sur
+toutes les questions qui touchent &agrave; l'am&eacute;lioration de l'&eacute;tat social des
+juifs. La fondation des &eacute;coles primaires juives, l'ouverture de deux
+s&eacute;minaires rabbiniques &agrave; Vilna et &agrave; Zitomir, l'&eacute;tablissement de
+nombreuses colonies agricoles, les am&eacute;liorations apport&eacute;es &agrave; la
+condition politique des juifs et &agrave; la censure des livres
+h&eacute;breux,&mdash;toutes ces choses sont dues en grande partie, sinon
+enti&egrave;rement, &agrave; l'autorit&eacute; de Levenson. Les lettr&eacute;s de l'&eacute;poque
+profess&egrave;rent une v&eacute;n&eacute;ration profonde pour un confr&egrave;re si haut plac&eacute; dans
+l'estime des gouvernants.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h2>
+
+<p class="d"><span class="smcap">Le mouvement romantique.&mdash;A. Mapou</span>.</p>
+
+
+<p>La r&eacute;action politique qui suivit l'insurrection polonaise de 1831 se fit
+surtout sentir en Lithuanie. La main du gouvernement pesa lourdement sur
+la population de cette province. L'Universit&eacute; de Vilna fut ferm&eacute;e, et
+toute trace de civilisation effac&eacute;e.</p>
+
+<p>Les juifs, d&eacute;livr&eacute;s de l'arbitraire des nobles polonais, retomb&egrave;rent
+sous celui de fonctionnaires sans scrupules. Un nouveau fl&eacute;au&mdash;le
+service militaire obligatoire inconnu jusqu'alors, service terrible,
+service actif de vingt-cinq ans accaparant toute la vie d'un homme,
+arrachant l'enfant &agrave; sa famille et &agrave; sa foi&mdash;vint s'abattre sur la
+population juive. Ils lutt&egrave;rent contre cette nouvelle calamit&eacute; avec
+toutes les armes du faible. Les pots de vin, les mariages pr&eacute;coces, les
+&eacute;vasions en masse, les substitutions volontaires ou forc&eacute;es&mdash;tels furent
+les moyens employ&eacute;s par les plus ais&eacute;s pour sauver leur prog&eacute;niture du
+service militaire.</p>
+
+<p>Pour assurer le recrutement r&eacute;gulier des soldats juifs, le gouvernement
+de Nicolas I<sup>er</sup>, tout en abolissant l'organisation du Synode central,
+maintint celui des Cahals locaux et les rendit responsables de la
+conscription militaire. Les riches, les savants, ceux qui &eacute;taient &agrave; la
+t&ecirc;te des communaut&eacute;s, profit&egrave;rent largement de cette reconnaissance
+officielle du Cahal pour dispenser les leurs du service militaire. Le
+Cahal devint en leurs mains un instrument d'oppression et d'exploitation
+des pauvres. Sauve qui peut! tel &eacute;tait l'&eacute;tat d'&acirc;me des juifs russes au
+milieu du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, pendant toute l'&eacute;poque dite de la <i>Behala</i>
+(Terreur).</p>
+
+<p>Les r&eacute;formes projet&eacute;es par Alexandre I<sup>er</sup> en faveur des juifs, toutes
+les esp&eacute;rances caress&eacute;es par les humanistes lithuaniens avort&egrave;rent. La
+r&eacute;action s&eacute;vit dans toute sa rigueur et atteignit principalement les
+juifs, pers&eacute;cut&eacute;s, opprim&eacute;s et humili&eacute;s sans cesse. Le pessimisme
+profond des po&eacute;sies de Lebensohn atteste suffisamment l'&eacute;tat d'esprit
+des lettr&eacute;s juifs. Cependant, ces admirateurs de la science, de la
+civilisation, cette fille divine, s'obstinaient dans leurs illusions et
+pr&eacute;tendaient que, seules, des r&eacute;formes profondes pourraient r&eacute;soudre la
+question juive<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>. Le peuple n'&eacute;tait pas avec eux, et la jeune
+g&eacute;n&eacute;ration de lettr&eacute;s ne partageait pas non plus cette mani&egrave;re de voir.
+Dans ce d&eacute;sordre moral, les masses se laiss&egrave;rent facilement entra&icirc;ner
+par le courant du Hassidisme, qui depuis longtemps guettait cette
+derni&egrave;re forteresse du juda&iuml;sme rationnel. Les rabbins virent avec
+effroi cet envahissement grandissant du mysticisme, et ne purent rien
+pour l'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Mais le mysticisme avait trouv&eacute; un ennemi autrement puissant que la
+logique et le rationalisme, dans la litt&eacute;rature n&eacute;o-h&eacute;bra&iuml;que naissante.</p>
+
+<p>La langue h&eacute;bra&iuml;que &eacute;tait cultiv&eacute;e avec ardeur par tous les lettr&eacute;s et
+par les jeunes rabbins eux-m&ecirc;mes. C'est l'&eacute;poque de la &laquo;Melitza&raquo;.
+Celle-ci devait suppl&eacute;er &agrave; la s&eacute;cheresse rabbinique et lutter
+victorieusement contre le Hassidisme. D'ailleurs, l'usage de l'h&eacute;breu
+pr&eacute;dominait alors. Cette langue &eacute;tait devenue en plein <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> si&egrave;cle la
+langue du commerce, de la jurisprudence, des relations amicales, etc. Le
+folklore lui-m&ecirc;me, en d&eacute;pit du jargon d&eacute;daign&eacute;, ne connaissait pas
+d'autre langue. Nous poss&eacute;dons une quantit&eacute; de po&eacute;sies populaires de
+cette &eacute;poque qui, de nos jours encore, sont chant&eacute;es dans toute la
+Lithuanie. La note dominante de ces chansons traduit les plaintes
+nationales du peuple juif, ses r&ecirc;ves et ses espoirs messianiques. Elle
+est essentiellement sioniste.</p>
+
+<p>Dans un h&eacute;breu &eacute;l&eacute;gant, tendre, avec des expressions &eacute;lev&eacute;es et des cris
+de d&eacute;sespoir dignes de Byron, un po&egrave;te du peuple pleure les malheurs de
+Sion:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Sion, Sion, ville de notre Dieu. Qu'il est terrible, ton malheur!
+Chaque nation, chaque pays voit cro&icirc;tre sa splendeur de jour en
+jour. Toi seule et ton peuple vous tombez horriblement d'ab&icirc;me et
+ab&icirc;me.</p>
+
+<p><span style="letter-spacing:5px;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . .</span></p>
+
+<p>Terre sainte, &ocirc; Sion! Comment l'&eacute;tranger ose-t-il fouler ton sol de
+son pied orgueilleux?</p>
+
+<p>Comment, &ocirc; Ciel, l'ennemi peut-il occuper le Saint des Saints?</p>
+
+<p><span style="letter-spacing:5px;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . .</span></p>
+
+<p>Tout espoir n'est cependant pas encore mort.</p>
+
+<p>Dans le c&#339;ur de tout ton peuple &eacute;parpill&eacute; aux quatre coins de la
+terre ton souvenir vit, grav&eacute; avec des lettres de feu et de sang,
+avec des larmes incessantes!</p></div>
+
+<p>Une autre po&eacute;sie populaire, &eacute;galement anonyme, intitul&eacute;e la &laquo;Rose&raquo;, est
+d'un accent encore plus d&eacute;sol&eacute; et plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Pi&eacute;tin&eacute;e par tous les
+passants, la rose ne cesse de les implorer:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&Ocirc; humains, ayez piti&eacute; de moi, rendez-moi &agrave; ma demeure!...</p></div>
+
+<p>En dehors de ces motifs, les po&eacute;sies lyriques de Lebensohn et la
+&laquo;Colombe plaintive&raquo; de Letteris faisaient partie du r&eacute;pertoire
+populaire.</p>
+
+<p>&Agrave; ce romantisme populaire vient bient&ocirc;t, r&eacute;pondant &agrave; un besoin de la
+masse, se joindre le romantisme litt&eacute;raire.</p>
+
+<p>Un roman traduit du fran&ccedil;ais, <i>les Myst&egrave;res de Paris</i>, d'Eug&egrave;ne Su&euml;,
+publi&eacute; en 1847-48, &agrave; Vilna, inaugura le romantisme ainsi que le genre
+roman en h&eacute;breu. Cette traduction ou plut&ocirc;t cette adaptation du roman
+fran&ccedil;ais dans un style biblique pr&eacute;cieux, valut &agrave; son jeune auteur,
+Calman Schulman, de Vilna (1826-1900), une renomm&eacute;e immense.</p>
+
+<p>Au point de vue litt&eacute;raire, c'&eacute;tait le genre introduit en h&eacute;breu,
+c'&eacute;tait la lecture amusante, la fiction rempla&ccedil;ant les &eacute;crits graves des
+humanistes. Le succ&egrave;s &eacute;norme obtenu par cette premi&egrave;re &#339;uvre de
+Schulman, ses &eacute;ditions r&eacute;p&eacute;t&eacute;es, t&eacute;moignent de l'existence d'un public
+qui &eacute;prouvait le besoin de la lecture facile. D&eacute;sormais le romantisme
+r&eacute;gnera en ma&icirc;tre, la Melitza deviendra le style de la fiction, elle
+fera les d&eacute;lices des amis de la langue biblique.</p>
+
+<p>Esprit peu original, Calman Schulman contribuera plus qu'aucun autre
+&eacute;crivain &agrave; la diffusion de l'h&eacute;breu dans le c&#339;ur de la masse du peuple.
+Un demi-si&egrave;cle durant, il sera consid&eacute;r&eacute; par le peuple comme le ma&icirc;tre
+de l'h&eacute;breu.</p>
+
+<p>Romantique et conservateur en mati&egrave;re religieuse, exalt&eacute; pour tout ce
+qui est un produit du peuple juif, na&iuml;f dans ses conceptions de la vie,
+il exer&ccedil;a son activit&eacute; sur tous les domaines litt&eacute;raires. Il a publi&eacute;
+une Histoire universelle en 10 volumes, une G&eacute;ographie &eacute;galement en 10
+volumes, des &eacute;tudes biographiques et litt&eacute;raires sur les &eacute;crivains juifs
+du Moyen-&acirc;ge en 4 volumes, un roman national remani&eacute;, de l'&eacute;poque de Bar
+Cochba, des traductions innombrables, des recherches bibliques et
+talmudiques fort curieuses<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p>
+
+<p>Il &eacute;crit dans la langue m&ecirc;me d'Isa&iuml;e. La pr&eacute;ciosit&eacute; et l'emphase
+excessive de son style, ses conceptions na&iuml;ves, sa sentimentalit&eacute;
+romantique pour tout ce qui est juif, allant droit au c&#339;ur des primitifs
+non cultiv&eacute;s que furent ses lecteurs, expliquent le succ&egrave;s m&eacute;rit&eacute; de cet
+&eacute;crivain, pourtant si peu original. Ses &#339;uvres se r&eacute;pandaient par
+milliers et milliers d'exemplaires et propageaient l'amour de l'h&eacute;breu,
+de la science et du savoir parmi le peuple. &Agrave; ce titre, Schulman fut un
+civilisateur de premier ordre. Son &#339;uvre forme l'&eacute;tape in&eacute;vitable par
+laquelle passait et passe souvent encore le Maskil dans son &eacute;volution
+vers la civilisation moderne.</p>
+
+<p>Schulman a fait &eacute;cole. Son style po&eacute;tique et enfl&eacute; s'imposa longtemps &agrave;
+tous les sujets et emp&ecirc;cha l'&eacute;volution naturelle de la prose h&eacute;bra&iuml;que,
+inaugur&eacute;e par M.-A. Ginzburg.</p>
+
+<p>Les cr&eacute;ateurs ne tard&egrave;rent pas &agrave; venir. Parmi les po&egrave;tes de l'&Eacute;cole
+romantique une premi&egrave;re place appartient &agrave; Micha-Joseph Lebensohn, dit
+Micha (1828-1852), fils de A.-B. Lebensohn.</p>
+
+<p>Tendre et gracieux autant que son p&egrave;re &eacute;tait dur et rigide, M.-J.
+Lebensohn fut le seul &eacute;crivain du temps qui eut la chance de recevoir
+une &eacute;ducation moderne compl&egrave;te. De plus, il n'avait pas connu comme tous
+ses contemporains la cruelle n&eacute;cessit&eacute; et les luttes pour
+l'affranchissement personnel. Il poss&eacute;dait &agrave; fond la litt&eacute;rature
+allemande et il avait suivi &agrave; Berlin les cours de philosophie de
+Schelling. Avec cela, il poss&eacute;dait l'h&eacute;breu comme une langue vivante et
+sut traduire en elle ses pens&eacute;es les plus intimes, toutes les nuances
+du sentiment.</p>
+
+<p>La riche imagination po&eacute;tique, l'harmonie de son style, ses expressions
+color&eacute;es et imag&eacute;es, son lyrisme profond, non d&eacute;natur&eacute; par l'exag&eacute;ration
+ronflante et emphatique de ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs, font de Michal le premier
+po&egrave;te artiste en h&eacute;breu.</p>
+
+<p>Il d&eacute;buta en 1851 par une traduction de la <i>Destruction de Troie</i>, de
+Schiller<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>, admirable de style et d'&eacute;l&eacute;gance po&eacute;tique. Il est le
+premier qui ait appliqu&eacute; rigoureusement la prosodie moderne &agrave; la po&eacute;sie
+h&eacute;bra&iuml;que. Son recueil po&eacute;tique <i>Schir&eacute; Bath Sion</i> (Les chants de la
+fille de Sion)<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a> est un v&eacute;ritable chef-d'&#339;uvre. Il contient six po&egrave;mes
+historiques admirables de pens&eacute;e, de forme et d'inspiration. Dans
+&laquo;Salomon et Coheleth&raquo;, son plus grand po&egrave;me, il nous fait d'abord
+assister &agrave; la jeunesse du roi Salomon. C'est l'amour de Salomon pour la
+Sulamite, amour sublime, exalt&eacute;, qui est chant&eacute; pour la premi&egrave;re fois
+d'une fa&ccedil;on merveilleuse. La joie de vivre fait tressaillir toutes les
+fibres du c&#339;ur du po&egrave;te... Puis c'est la vieillesse de l'Eccl&eacute;siaste
+contrastant si puissamment avec la jeunesse de Salomon. C'est le roi
+d&eacute;senchant&eacute;, sceptique, convaincu de la vanit&eacute; de l'amour, de la beaut&eacute;,
+du savoir; tout n'est que poussi&egrave;re, vanit&eacute; des vanit&eacute;s. Et le jeune
+po&egrave;te romantique termine son po&egrave;me en concluant que la sagesse ne peut
+exister sans la foi, et que seule cette derni&egrave;re est capable de donner
+&agrave; l'homme la supr&ecirc;me satisfaction.</p>
+
+<p>&laquo;Joel et Sisera&raquo; est une tr&egrave;s belle pi&egrave;ce po&eacute;tique. C'est la lutte
+int&eacute;rieure qui s'engage, dans le c&#339;ur de la vaillante femme chant&eacute;e par
+D&eacute;bora, entre les devoirs de l'hospitalit&eacute; et son attachement &agrave; son
+pays. Finalement ce dernier l'emporte:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Vivant au milieu de ce peuple, &eacute;tabli dans son pays, ne dois-je pas
+aspirer &agrave; son bien-&ecirc;tre, au bonheur des siens? N'est-il pas aussi
+mon peuple?</p></div>
+
+<p>&laquo;Mo&iuml;se sur le Mont Abarim&raquo; est plein d'admiration pour le grand
+l&eacute;gislateur. Il se termine par ces deux vers:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">La lumi&egrave;re du monde s'obscurcit.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">&Agrave; quoi bon la lumi&egrave;re du soleil?</span><br />
+</p>
+
+<p>Son &eacute;l&eacute;gie sur J&eacute;huda Hal&eacute;vi est touchante de patriotisme et d'amour
+pour la Terre des anc&ecirc;tres:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Cette Terre, dont chaque pierre est un autel du Dieu vivant, dont
+chaque rocher est une chaire pour un proph&egrave;te divin.</p></div>
+
+<p>Ou bien, comme il s'&eacute;crie dans une autre po&eacute;sie:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Pays des muses, couronn&eacute; de charmes, o&ugrave; chaque pierre est un livre,
+chaque rocher un tableau!</p></div>
+
+<p>Un autre recueil du po&egrave;te, <i>Kinor bath Sion</i> (La lyre de la fille de
+Sion), publi&eacute; apr&egrave;s sa mort, &agrave; Vilna, contient, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un certain
+nombre de po&eacute;sies traduites de l'allemand, des po&eacute;sies lyriques o&ugrave; le
+po&egrave;te exhale son &acirc;me et ses souffrances. Il aime ardemment la vie, mais
+il pressent qu'il ne lui sera pas donn&eacute; d'en jouir longtemps et, dans un
+acc&egrave;s de d&eacute;solation, il s'&eacute;crie: &laquo;Maudite soit la vie, maudite aussi la
+mort!&raquo; Son caract&egrave;re change, sa muse devient triste et, comme son p&egrave;re,
+il ne voit qu'injustice et que malheurs. Dans une po&eacute;sie adress&eacute;e &laquo;aux
+&eacute;toiles&raquo; il veut arracher leur secret aux mondes:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>R&eacute;pondez-moi, vous qui &ecirc;tes les habitants d'en haut, oh! arr&ecirc;tez
+pour un instant la marche des lois &eacute;ternelles! H&eacute;las, mon c&#339;ur est
+plein de d&eacute;go&ucirc;t pour cette terre. Ici l'homme est n&eacute; pour la
+mis&egrave;re! Oh! Ici-bas c'est la Haine religieuse qui r&egrave;gne. Sur ses
+l&egrave;vres elle porte le nom du Dieu de la mis&eacute;ricorde et dans sa main
+l'&eacute;p&eacute;e sanglante. Elle prie, s'agenouille et sans cesse elle
+massacre au nom du Dieu de pardon. Ce monde, lorsqu'il le cr&eacute;a dans
+un acc&egrave;s de col&egrave;re, Dieu le rejeta loin de lui avec fureur. Alors,
+la Mort s'y pr&eacute;cipita, semant la terreur. Elle le tient, ce monde,
+&agrave; ses ongles. La Mis&egrave;re aussi s'y abattit grin&ccedil;ant ses dents,
+montrant sa rage farouche. Elle tient l'homme, elle le torture sans
+r&eacute;pit...</p></div>
+
+<p>En outre, ce recueil posthume contient des po&eacute;sies amoureuses et des
+complaintes sionistes toutes empreintes de profonde m&eacute;lancolie et de
+cette tristesse qui caract&eacute;rise la derni&egrave;re p&eacute;riode de sa vie. Une
+cruelle maladie enleva le jeune po&egrave;te &agrave; l'&acirc;ge de vingt-quatre ans, au
+grand d&eacute;sespoir des amis de la po&eacute;sie h&eacute;bra&iuml;que.</p>
+
+<p>La fiction romanesque, que la vie rigide et le caract&egrave;re aust&egrave;re des
+lettr&eacute;s rendait impossible jusqu'alors en h&eacute;breu, fit sa premi&egrave;re
+apparition avec les traductions des romans modernes. Imm&eacute;diatement elle
+rencontra un public bien dispos&eacute; et avide de nouveaut&eacute;. Les romanciers
+originaux ne tard&egrave;rent pas &agrave; venir. Le premier ma&icirc;tre du genre, le
+cr&eacute;ateur du roman h&eacute;breu, est Abraham Mapou (1808-1867).</p>
+
+<p>Il naquit &agrave; Slobodka, faubourg de Kovno, triste bourgade peupl&eacute;e presque
+uniquement de juifs. Toute une population y grouille dans des conditions
+&eacute;conomiques et hygi&eacute;niques d&eacute;plorables. Son p&egrave;re, pauvre &laquo;melamed&raquo;
+(professeur d'h&eacute;breu et de Talmud), &eacute;tait un esprit na&iuml;f et
+m&eacute;lancolique, non d&eacute;nu&eacute; d'une certaine instruction. Il aimait et
+cultivait la science des ma&icirc;tres h&eacute;breux du Moyen-&acirc;ge. Sa m&egrave;re &eacute;tait une
+&acirc;me douce et tendre; elle supporta avec soumission et fermet&eacute; les
+souffrances physiques qui accabl&egrave;rent toute sa vie. Son fr&egrave;re Mathias,
+&eacute;tudiant-rabbin, &eacute;tait tr&egrave;s bien dou&eacute;.</p>
+
+<p>Bref, c'&eacute;tait la mis&egrave;re, mais cette mis&egrave;re soumise, non rong&eacute;e par
+l'envie, qui fait les liens de famille plus resserr&eacute;s. Enfant ch&eacute;tif,
+Abraham Mapou n'aborda ses &eacute;tudes primaires qu'&agrave; l'&acirc;ge de cinq ans, &acirc;ge
+d&eacute;j&agrave; avanc&eacute; pour ce milieu o&ugrave; les enfants commencent &agrave; fr&eacute;quenter le
+&laquo;Heder&raquo; d&egrave;s leur quatri&egrave;me ann&eacute;e. Et ce sont des ann&eacute;es endur&eacute;es dans le
+Heder, sans conna&icirc;tre d'autre joie que celle du succ&egrave;s dans les &eacute;tudes,
+courb&eacute; toute la journ&eacute;e sur les gros in-folios du Talmud. L'enseignement
+rationnel de la Bible et de la grammaire h&eacute;bra&iuml;que, d&eacute;daign&eacute;es par les
+dialecticiens talmudiques comme des &eacute;tudes trop superficielles, &eacute;tait
+banni de cette &eacute;cole. Heureusement pour le futur &eacute;crivain, ce fut son
+p&egrave;re qui lui enseigna la Bible et qui &eacute;veilla dans son c&#339;ur sensible
+l'amour de la langue sacr&eacute;e et du pass&eacute; glorieux de son peuple.
+Cependant son &eacute;ducation talmudique se poursuit avec succ&egrave;s. &Agrave; l'&acirc;ge de
+douze ans le voil&agrave; &laquo;&eacute;rudit&raquo;, &agrave; treize ans il est d&eacute;j&agrave; &laquo;Itou&raquo;
+(ph&eacute;nom&egrave;ne), et d&egrave;s lors libre de s'adonner &agrave; ses &eacute;tudes selon son gr&eacute;
+et &agrave; se passer de ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, comme tous les jeunes talmudistes, il sera recherch&eacute; comme
+gendre. Cela ne tarda pas &agrave; arriver: il fut fianc&eacute; par son p&egrave;re &agrave; la
+fille d'un bourgeois ais&eacute;. &Agrave; l'&acirc;ge de 17 ans le voil&agrave; donc mari&eacute;. Cela
+ne modifiera d'ailleurs en rien sa vie. Comme par le pass&eacute; il continuera
+&agrave; poursuivre ses &eacute;tudes, et c'est son beau-p&egrave;re qui pourvoira &agrave; ses
+besoins. Bient&ocirc;t ses &eacute;tudes prendront une nouvelle direction. Son esprit
+r&ecirc;veur, &eacute;touff&eacute; par la scolastique rabbinique, se tourne vers la
+Cabbale. D&eacute;j&agrave; l'exaltation mystique le hante, et un jour il faillit
+adh&eacute;rer &agrave; la secte des Hassidim. C'est sa m&egrave;re qui l'en pr&eacute;serva. Il
+c&eacute;da &agrave; ses pri&egrave;res, et ne commit pas cet acte d'h&eacute;r&eacute;sie dangereuse.</p>
+
+<p>Ces luttes int&eacute;rieures entre le sentiment et la raison, les perplexit&eacute;s
+au milieu desquelles se d&eacute;battait son esprit, n'affect&egrave;rent pas outre
+mesure notre auteur et ne produisirent pas de modification radicale dans
+sa personnalit&eacute;. Mapou est rest&eacute;, toute sa vie, l'humble &eacute;rudit du
+ghetto, un des successeurs des &laquo;Ebionim&raquo;, des psalmistes et des
+proph&egrave;tes. Timides, m&eacute;lancoliques, sans d&eacute;sir pour tout ce qui touche la
+vie pratique, souvent avilis par leur mis&egrave;re mat&eacute;rielle propre et par la
+mis&egrave;re intellectuelle environnante, ces &laquo;r&ecirc;veurs&raquo; du ghetto, plus
+nombreux qu'on ne le croirait, cachent dans l'intimit&eacute; de leur &acirc;me cette
+exaltation morale, cet id&eacute;alisme supr&ecirc;me invaincu et toujours debout,
+qui peut seul expliquer la vivacit&eacute; et la persistance du peuple-messie.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; Mapou allait succomber comme tant d'autres, d&eacute;j&agrave; les t&eacute;n&egrave;bres
+mystiques allaient couvrir son esprit, lorsqu'un &eacute;v&eacute;nement infime en soi
+et pourtant important dans ses cons&eacute;quences vint le d&eacute;livrer. Un
+psautier latin tomb&eacute; par hasard entre ses mains donna une nouvelle
+tournure &agrave; ses &eacute;tudes, une nouvelle orientation &agrave; son esprit.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce la curiosit&eacute;, &eacute;tait-ce le d&eacute;sir de savoir qui le poussa &agrave;
+d&eacute;chiffrer co&ucirc;te que co&ucirc;te le texte sacr&eacute; dans une langue inconnue?
+Toujours est-il qu'il ne recula pas devant des difficult&eacute;s presque
+insurmontables et, &agrave; force de traduire mot &agrave; mot le texte latin, compar&eacute;
+&agrave; l'original h&eacute;breu, il arriva &agrave; conna&icirc;tre un grand nombre de mots
+latins. L'exemple n'est pas unique dans son genre. Salomon Ma&iuml;mon avait
+appris l'alphabet allemand, dans lequel il devait plus tard &eacute;crire ses
+meilleures &eacute;tudes philosophiques, &agrave; l'aide de la nomenclature allemande
+des trait&eacute;s du Talmud, imprim&eacute;e &agrave; Berlin. Et c'&eacute;tait aussi le cas de la
+plupart des lettr&eacute;s de la province.</p>
+
+<p>Cette gymnastique de l'esprit, cette n&eacute;cessit&eacute; de se rendre compte de
+la valeur pr&eacute;cise de chaque mot a aid&eacute; en m&ecirc;me temps Mapou &agrave; mieux
+comprendre le texte biblique et &agrave; se p&eacute;n&eacute;trer de son esprit.</p>
+
+<p>La fortune, le bien-&ecirc;tre ne sont pas stables chez les juifs russes,
+oblig&eacute;s de soutenir une concurrence vitale acharn&eacute;e et servant de jouet
+&agrave; une l&eacute;gislation capricieuse. Le beau-p&egrave;re de Mapou se trouva un jour
+ruin&eacute;. Le jeune homme fut oblig&eacute; d'interrompre ses &eacute;tudes et d'accepter
+la place de pr&eacute;cepteur dans la maison d'un fermier juif ais&eacute;.</p>
+
+<p>Ce s&eacute;jour prolong&eacute; &agrave; la campagne exer&ccedil;a sur l'&acirc;me sensible du jeune
+lettr&eacute; une influence capitale. Le rapprochement avec la nature qui ne
+manqua pas de s&eacute;duire son esprit le d&eacute;gagea d&eacute;finitivement des voiles
+mystiques qui l'enveloppaient. C'est au village enfin qu'il rencontra un
+cur&eacute; polonais &eacute;clair&eacute;, qui s'int&eacute;ressa au jeune rabbin et s'occupa de
+son instruction. Mapou &eacute;tudia avec ardeur les ma&icirc;tres classiques latins,
+et c'est la premi&egrave;re fois qu'un po&egrave;te h&eacute;breu trouvait l'occasion de
+former son esprit sur les mod&egrave;les puissants de l'antiquit&eacute;. Toujours
+sous la direction du bon cur&eacute;, il &eacute;tudia le fran&ccedil;ais d'abord, sa langue
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e, ensuite l'allemand et, en dernier lieu seulement, le russe. La
+langue russe n'&eacute;tait pas tenue en honneur chez les Maskilim de l'&eacute;poque.
+&Agrave; Kovno, o&ugrave; il retourna peu apr&egrave;s, il fut oblig&eacute; de dissimuler ses
+nouvelles connaissances, de peur d'attirer sur lui la haine des
+fanatiques et d'&ecirc;tre atteint dans sa profession de professeur d'h&eacute;breu.</p>
+
+<p>&Eacute;merveill&eacute; par l'&#339;uvre des romantiques et surtout par les romans
+d'Eug&egrave;ne Su&euml;, son auteur favori, il m&eacute;dita d&egrave;s 1830 la premi&egrave;re partie
+de son roman historique &laquo;L'Amour de Sion&raquo;, qui ne devait voir le jour
+que vingt-trois ans plus tard. Il mena pendant vingt-trois ann&eacute;es une
+vie de privations et de labeurs incessants, peinant le jour, r&ecirc;vant la
+nuit. La Haskala avait cr&eacute;&eacute; des foyers humanistes dans les petites
+bourgades lithuaniennes. C'est &agrave; Zagor, c'est &agrave; Rossieni, &laquo;la ville des
+lettr&eacute;s, des amis de leur peuple et de la langue sacr&eacute;e&raquo;, que Mapou
+trouva enfin l'occasion de r&eacute;v&eacute;ler son talent. Son &eacute;tat physique fort
+&eacute;prouv&eacute; empira de plus en plus. Sa nomination, apr&egrave;s de longues
+sollicitations, comme professeur d'une &eacute;cole juive gouvernementale &agrave;
+Kovno, survenue en 1848, ainsi que l'assistance mat&eacute;rielle qu'il
+recevait de son fr&egrave;re plus favoris&eacute; que lui, le tir&egrave;rent d&eacute;finitivement
+d'embarras. Ind&eacute;pendant, il pouvait d&eacute;sormais s'occuper de son roman. Le
+succ&egrave;s obtenu par la version h&eacute;bra&iuml;que des <i>Myst&egrave;res</i> de Paris
+l'encouragea enfin &agrave; publier son &laquo;Amour de Sion.&raquo; Et c'est avec une
+stup&eacute;faction sans bornes que le timide auteur put constater
+l'enthousiasme avec lequel le public accueillit sa premi&egrave;re cr&eacute;ation
+litt&eacute;raire.</p>
+
+<p>Dans ce milieu asc&eacute;tique et puritain o&ugrave; le monde du sentiment et de la
+vie int&eacute;rieure &eacute;tait inconnu, le roman de Mapou va tomber comme la
+foudre d&eacute;chirant la nu&eacute;e qui enveloppait tous les c&#339;urs. Un si&egrave;cle apr&egrave;s
+Rousseau, il y avait encore un coin en Europe o&ugrave; le plaisir, la joie de
+vivre, les biens terrestres, la nature &eacute;taient consid&eacute;r&eacute;s comme des
+futilit&eacute;s, o&ugrave; l'amour &eacute;tait condamn&eacute; comme un crime et les passions
+comme la perte de l'&acirc;me. Et c'est dans ce milieu que l'Amour de Sion,
+cette Nouvelle H&eacute;lo&iuml;se juive, appara&icirc;t comme le premier appel &agrave; la
+nature et &agrave; l'amour.</p>
+
+<p>L'Amour de Sion est un roman historique; il retrace un chapitre de la
+vie du peuple juif &agrave; l'&eacute;poque du proph&egrave;te Isa&iuml;e. Il n'aurait pas pu en
+&ecirc;tre autrement. Pour toucher la corde sensible du peuple, il fallait
+reculer l'action de vingt-cinq si&egrave;cles en arri&egrave;re. Un roman juif
+contemporain n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; conforme ni &agrave; la v&eacute;rit&eacute; ni &agrave; l'esprit du ghetto.</p>
+
+<p>Le sujet du roman est emprunt&eacute; &agrave; l'&acirc;ge d'or de l'ancienne Jud&eacute;e. C'est
+l'&eacute;poque de la grande floraison litt&eacute;raire et proph&eacute;tique. C'est aussi
+une &eacute;poque fort agit&eacute;e, pr&eacute;sentant des contrastes saillants. &Agrave;
+J&eacute;rusalem, un roi &eacute;clair&eacute; lutte avec fermet&eacute; contre la limitation de son
+pouvoir &agrave; l'int&eacute;rieur et contre le puissant envahisseur du dehors. D'un
+c&ocirc;t&eacute;, une soci&eacute;t&eacute; en d&eacute;cadence, et de l'autre, les plus grands
+moralistes de toutes les &eacute;poques, les proph&egrave;tes qui attaquent en face la
+corruption des m&#339;urs. Enfin c'est l'&eacute;poque o&ugrave; les plus grands r&ecirc;ves
+d'une humanit&eacute; meilleure et id&eacute;ale, &eacute;closent. C'est dans ces temps que
+l'auteur place l'histoire que voici:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Sous le r&egrave;gne du roi Ahas, deux amis vivaient &agrave; J&eacute;rusalem. L'un,
+nomm&eacute; Joram, &eacute;tait officier de l'arm&eacute;e et possesseur de riches
+domaines; l'autre, Jedidia, appartenait &agrave; la famille royale. Joram
+avait &eacute;pous&eacute; deux femmes, Hagith et Naama. Cette derni&egrave;re &eacute;tait sa
+favorite, mais elle &eacute;tait rest&eacute;e longtemps st&eacute;rile. Oblig&eacute; de
+partir en guerre contre les Philistins, Joram confie &agrave; son ami
+Jedidia le soin de surveiller les siens. Au moment de son d&eacute;part,
+sa femme Naama se trouvait enceinte, et la femme de Jedidia, Tirza,
+se trouvait dans une position analogue. Les deux amis conviennent
+que dans le cas o&ugrave; la femme de l'un mettra au monde un fils et
+l'autre une fille, ils les marieront l'un avec l'autre.</p>
+
+<p>Les choses devaient se r&eacute;aliser selon le v&#339;u des deux p&egrave;res. La
+femme de Jedidia accoucha la premi&egrave;re: elle eut une fille nomm&eacute;e
+Tamar.</p>
+
+<p>Joram fut fait prisonnier par l'ennemi et ne revint point. Mais un
+grand malheur guettait la maison de Joram. Son intendant Achan se
+laisse s&eacute;duire par le juge Mathan, ennemi personnel de Joram. Il
+met le feu &agrave; la maison de son ma&icirc;tre, apr&egrave;s l'avoir pr&eacute;alablement
+d&eacute;pouill&eacute;e de toutes les richesses qu'elle contenait et les avoir
+transport&eacute;es chez Mathan. Hagith et ses enfants sont d&eacute;vor&eacute;s par le
+feu. Achan fait retomber la faute de cet incendie sur Naama, qui,
+disait-il, voulait se venger de sa rivale Hagith. Cependant il
+prend son propre fils Nabal et le substitue &agrave; Asrikam, le fils de
+Hagith, qui seul, pr&eacute;tend-il, aurait &eacute;t&eacute; sauv&eacute;. La pauvre Naama,
+pr&egrave;s d'accoucher, est contrainte de fuir, et se r&eacute;fugie aux
+environs de Bethl&eacute;em, aupr&egrave;s d'un berger. L&agrave; elle met bient&ocirc;t au
+monde un fils nomm&eacute; Amnon, et une fille, Penina.</p>
+
+<p>Jedidia, effray&eacute; de la calamit&eacute; qui s'est abattue sur la maison de
+son ami, recueille son fils Asrikam et l'&eacute;l&egrave;ve avec ses enfants.
+Pour tenir la parole donn&eacute;e &agrave; son ami, il consid&egrave;re Asrikam comme
+le mari futur de sa fille, puisque Naama a disparu et que, de plus,
+elle &eacute;tait consid&eacute;r&eacute;e comme une coupable meurtri&egrave;re. Ainsi Achan
+triomphe: son fils prenait la place d'Asrikam, h&eacute;ritait de la
+maison de Joram et &eacute;pousait la belle Tamar.</p>
+
+<p>Pendant ce temps s'accomplit la chute du royaume de Samarie. Les
+habitants de Samarie sont emmen&eacute;s en captivit&eacute; par les Assyriens,
+et parmi eux se trouve Hananel, le beau-p&egrave;re de Jedidia. Le pr&ecirc;tre
+samaritain Simri r&eacute;ussit &agrave; s'&eacute;vader et se r&eacute;fugie &agrave; J&eacute;rusalem. Le
+nom de Hananel dont il se recommande lui ouvre la maison et le c&#339;ur
+confiant de Jedidia.</p>
+
+<p>Tamar et Asrikam grandissent c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te dans la maison de Jedidia.
+Les deux enfants diff&egrave;rent cependant du tout au tout. Autant Tamar
+est belle, bonne et g&eacute;n&eacute;reuse, autant Asrikam est laid et pervers.
+La jeune fille le d&eacute;teste de tout son c&#339;ur. Un jour Tamar, en se
+promenant &agrave; la campagne aux alentours de Bethl&eacute;em, est assaillie
+par un lion. Un berger accourt &agrave; son secours et lui sauve la vie.
+Ce berger n'&eacute;tait autre qu'Amnon, le fils de la malheureuse
+Naama.&mdash;De son c&ocirc;t&eacute;, H&eacute;man, le fr&egrave;re de Tamar, d&eacute;couvre par hasard
+Penina, la s&#339;ur d'Amnon, qui se fait passer pour &eacute;trang&egrave;re, et il
+&eacute;prouve un violent amour pour elle. Ainsi le fils et la fille de
+Jedidia se trouvent tous deux &eacute;pris du fils et de la fille de
+Naama, sans se douter de leur v&eacute;ritable origine.</p>
+
+<p>Amnon, venu pour f&ecirc;ter la f&ecirc;te des tabernacles &agrave; J&eacute;rusalem, est
+accueilli avec enthousiasme par Jedidia et sa femme, comme il
+convient au sauveur de leur fille. Ils l'attachent &agrave; leur maison,
+et il gagne par son caract&egrave;re la bienveillance g&eacute;n&eacute;rale. Le jeune
+berger se sent attir&eacute; vers les &eacute;tudes sacr&eacute;es. Il fr&eacute;quente l'&eacute;cole
+des proph&egrave;tes, et l'&eacute;loquence du grand Isa&iuml;e le s&eacute;duit
+particuli&egrave;rement.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;tendu Asrikam ne voit pas d'un bon &#339;il l'amiti&eacute; qui s'&eacute;tablit
+entre Tamar et Amnon. Il s'en ouvre &agrave; Zimri qui se fait son
+complice et l'aide &agrave; se d&eacute;barrasser de son rival. Jedidia cependant
+demeure fid&egrave;le &agrave; sa promesse et persiste &agrave; vouloir donner sa fille
+malgr&eacute; elle &agrave; Asrikam. Lorsque l'amour de Tamar et d'Amnon devient
+&eacute;vident, il &eacute;loigne celui-ci de sa maison.</p>
+
+<p>Nous sommes &agrave; l'&eacute;poque la plus agit&eacute;e de la Jud&eacute;e. Nous assistons &agrave;
+la lutte des passions et des intrigues qui ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute; la d&eacute;b&acirc;cle
+du royaume de Juda et la grande invasion assyrienne. Le d&eacute;sordre
+moral r&egrave;gne partout, l'iniquit&eacute; et le mensonge ont pris la place de
+la justice. Les justes tremblent et esp&egrave;rent, encourag&eacute;s par les
+proph&egrave;tes. Les impies bravent tout et se livrent sans vergogne &agrave;
+leurs d&eacute;bauches.</p>
+
+<p>Buvons, chantons, crie cette troupe impie. Qui sait si nous vivrons
+demain!</p>
+
+<p>Zimri m&eacute;dite un grand coup. Amnon se rendait tous les soirs hors de
+la ville dans une cabane o&ugrave; habitaient sa s&#339;ur et sa m&egrave;re. Zimri
+l'a surpris. Il y am&egrave;ne Tamar et H&eacute;man qui voient Amnon embrasser
+sa s&#339;ur. Tout est fini maintenant. Un coup terrible est port&eacute; &agrave;
+l'amour du fr&egrave;re et de la s&#339;ur qui ne connaissent pas les liens de
+parent&eacute; qui unissent Amnon et Penina. Repouss&eacute; par Tamar sans
+comprendre pourquoi, Amnon s'&eacute;loigne de J&eacute;rusalem le d&eacute;sespoir dans
+l'&acirc;me.</p>
+
+<p>Tout n'est pourtant pas perdu. Maltrait&eacute; par son propre fils et
+rong&eacute; par le remords, Achan fait &agrave; son fils l'aveu de ses fautes et
+lui r&eacute;v&egrave;le sa v&eacute;ritable origine. Furieux, Asrikam ne songe qu'&agrave; se
+d&eacute;barrasser de son p&egrave;re. Il met le feu &agrave; sa maison. Cependant,
+avant de mourir, Achan peut faire des aveux devant la justice. Tout
+est d&eacute;voil&eacute; et tout va s'expliquer. Tamar, reconnaissant enfin son
+erreur, ne se console pas d'avoir &eacute;loign&eacute; Amnon.</p>
+
+<p>Cependant les &eacute;v&eacute;nements politiques suivent leur cours. Le brave
+roi H&eacute;s&eacute;kias lutte contre le ministre Schebna, qui veut livrer la
+capitale aux Assyriens. La d&eacute;faite miraculeuse de l'ennemi sous les
+portes de J&eacute;rusalem assure le triomphe de H&eacute;s&eacute;kias. La paix et la
+justice sont r&eacute;tablies.</p>
+
+<p>Pendant ce temps Amnon, qui a &eacute;t&eacute; fait prisonnier et vendu dans une
+&icirc;le ionienne, y d&eacute;couvre son p&egrave;re Joram. Tous deux, ils r&eacute;ussissent
+&agrave; s'&eacute;vader et &agrave; rentrer &agrave; J&eacute;rusalem.</p>
+
+<p>La joie de la ville sainte, d&eacute;livr&eacute;e de l'envahisseur, co&iuml;ncide
+avec la joie de deux familles alli&eacute;es dont tous les v&#339;ux sont
+combl&eacute;s. L'amour de Tamar et d'Amnon, celui de H&eacute;man et de Penina
+triomphent.</p></div>
+
+<p>Tel est le cadre de ce roman, qui rappelle les contes merveilleux du
+<span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle. Au point de vue de l'intrigue romanesque, de l'&eacute;tude
+des caract&egrave;res et de l'encha&icirc;nement des &eacute;v&eacute;nements, c'est une &#339;uvre
+pu&eacute;rile. L'int&eacute;r&ecirc;t du livre ne g&icirc;t pas dans l'invention de la fiction
+romanesque. Celle-ci, emprunt&eacute;e aux &#339;uvres modernes, nuit plut&ocirc;t au
+roman de Mapou, qui est, avant tout, une &#339;uvre de po&eacute;sie et de
+reconstitution historique. <i>L'Amour de Sion</i> est plus qu'un roman
+historique, plus qu'une fable cr&eacute;&eacute;e par l'imagination d'un romancier;
+c'est l'ancienne Jud&eacute;e, la Jud&eacute;e des proph&egrave;tes et des rois, ressuscit&eacute;e
+dans les r&ecirc;ves d'un po&egrave;te. La reconstitution de la soci&eacute;t&eacute; juive
+d'autrefois, la compr&eacute;hension de la vie proph&eacute;tique, la couleur locale,
+la majest&eacute; des descriptions de la nature, les images vives et
+frappantes, le style &eacute;lev&eacute; et vigoureux, tout en un mot y respire
+tellement le g&eacute;nie de la Bible que, sans la fiction romanesque, on se
+croirait en pr&eacute;sence d'une &#339;uvre po&eacute;tique de l'ancienne Jud&eacute;e retrouv&eacute;e.</p>
+
+<p>Esprit r&ecirc;veur, primitif, ignorant les manifestations r&eacute;elles et
+compliqu&eacute;es de la vie moderne, Mapou s'est si bien report&eacute; aux temps des
+proph&egrave;tes qu'il les a confondus avec les temps modernes. Il a commis
+l'anachronisme de vouloir transporter les id&eacute;es d'humanisme du Maskil
+lithuanien &agrave; l'&eacute;poque d'Isa&iuml;e. Mais, &agrave; force de vouloir se montrer
+moderne il est redevenu ancien. Il ne se doutait m&ecirc;me pas que c'est le
+pass&eacute; avec sa civilisation propre, ses m&#339;urs et ses id&eacute;es qu'il
+restituait.</p>
+
+<p>Son but de r&eacute;formateur n'en &eacute;tait pas moins atteint. Guid&eacute; par une
+intuition proph&eacute;tique, Mapou a fait une &#339;uvre de haute moralit&eacute; et de
+civilisation. &Agrave; toute une population plong&eacute;e dans un asc&eacute;tisme d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;
+ou dans un mysticisme hostile au pr&eacute;sent, il r&eacute;v&eacute;la son pass&eacute; glorieux,
+tel qu'il &eacute;tait et non tel que se le repr&eacute;sentait leur cerveau, accabl&eacute;
+par la mis&egrave;re et embrum&eacute; par l'ignorance. Il leur montra non pas la
+Jud&eacute;e des rabbins, des saints et des asc&egrave;tes, mais le pays de la nature,
+de la joie de vivre, de la vie d&eacute;bordante, de la gaiet&eacute; et de l'amour,
+le pays du Cantique des Cantiques et de Ruth. Il leur pr&eacute;senta Isa&iuml;e,
+non sous la figure d'un saint rabbin ou d'un annonciateur de r&ecirc;ves
+mystiques, mais un Isa&iuml;e po&egrave;te, patriote, moraliste sublime, le proph&egrave;te
+de la Jud&eacute;e libre, le pr&eacute;dicateur des biens terrestres, de la bont&eacute;, de
+la justice, justement oppos&eacute; &agrave; la doctrine &eacute;troite et aux pratiques
+minutieuses et insens&eacute;es proclam&eacute;es par la bouche des pr&ecirc;tres,
+pr&eacute;curseurs des rabbins.</p>
+
+<p>Ce que le roman pr&ecirc;che, c'est le retour &agrave; une vie plus naturelle. C'est
+le monde des plaisirs, des sensations, de la vie terrestre, justifi&eacute; et
+id&eacute;alis&eacute; au nom du pass&eacute;. Ce sont les charmes de la vie rurale, &eacute;voqu&eacute;s
+dans un encha&icirc;nement de tableaux po&eacute;tiques. Toute la Jud&eacute;e agricole
+passe sous les yeux du lecteur. La gaiet&eacute; des vignerons, l'insouciance
+des bergers, les f&ecirc;tes populaires, avec leur &eacute;clat et leur fougue, sont
+retrac&eacute;es dans cet ouvrage de main de ma&icirc;tre. La grandeur morale de la
+Jud&eacute;e appara&icirc;t dans la magnifique description de tout un peuple,
+accouru pour c&eacute;l&eacute;brer la f&ecirc;te dans la Ville Sainte, ainsi que dans les
+discours emport&eacute;s de proph&egrave;tes qui critiquent ouvertement les grands et
+les pr&ecirc;tres au nom de la Justice et de la V&eacute;rit&eacute;. Et c'est surtout
+l'amour chaste et ing&eacute;nieux, l'apoth&eacute;ose de l'amour d'Amnon et de Tamar
+qui domine cette &#339;uvre.</p>
+
+<p>La r&eacute;percussion que cette &#339;uvre a eue sur ses contemporains est
+inimaginable. Elle peut &ecirc;tre compar&eacute;e &agrave; l'effet produit par l'apparition
+de la <i>Nouvelle H&eacute;lo&iuml;se</i>.</p>
+
+<p>La langue h&eacute;bra&iuml;que avait enfin trouv&eacute; son ma&icirc;tre populaire, qui savait
+parler au c&#339;ur de la foule et le toucher profond&eacute;ment. Le succ&egrave;s de
+l'&#339;uvre fut grandiose. Malgr&eacute; les men&eacute;es fanatiques qui voyaient avec
+horreur cette profanation de la langue sacr&eacute;e, le roman p&eacute;n&eacute;tra partout,
+jusque dans les &eacute;coles rabbiniques, dans les synagogues m&ecirc;me. La
+jeunesse &eacute;tait &eacute;merveill&eacute;e et s&eacute;duite par les &eacute;vocations po&eacute;tiques et
+par le sentimentalisme de l'&#339;uvre. Une population tout enti&egrave;re semblait
+rena&icirc;tre &agrave; la vie et sortir de sa l&eacute;thargie mill&eacute;naire. La comparaison
+de la grandeur lointaine avec la mis&egrave;re actuelle s'imposait aux esprits.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois, les bois lithuaniens &eacute;taient t&eacute;moins d'un
+spectacle impr&eacute;vu. Les &eacute;l&egrave;ves rabbiniques, &eacute;vad&eacute;s de l'&eacute;cole, venaient
+pour y lire en cachette le roman de Mapou. Ils revivaient
+voluptueusement les temps anciens. L'amour sublime toucha tous les c&#339;urs
+et plus d'un roman ing&eacute;nu s'&eacute;baucha.</p>
+
+<p>Mais ce qui tira le plus grand profit de ce nouveau mouvement provoqu&eacute;
+par l'apparition de l'Amour de Sion, ce fut la langue h&eacute;bra&iuml;que,
+ressuscit&eacute;e dans toute sa splendeur.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>J'ai approfondi le latin antique dans sa vigueur majestueuse,
+l'allemand avec la profondeur de son sens, le fran&ccedil;ais plein de
+charmes avec ses expressions ravissantes, le russe dans la fleur de
+sa jeunesse. Chacune de ces langues poss&egrave;de des qualit&eacute;s &agrave; elle.
+Seule toi, &ocirc; langue h&eacute;bra&iuml;que, tu es incomparable. Que ta parole
+est claire, limpide, malgr&eacute; la cendre de tes ruines!</p>
+
+<p>Le son de les expressions chante &agrave; mon oreille comme une harpe
+c&eacute;leste...<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a></p></div>
+
+<p>Cette id&eacute;alisation de la langue du pass&eacute; et du pass&eacute; lui-m&ecirc;me produisit
+un effet consid&eacute;rable sur les esprits et pr&eacute;para le terrain pour une
+r&eacute;colte f&eacute;conde.</p>
+
+<p>Le succ&egrave;s de l'<i>Amour de Sion</i> encouragea Mapou &agrave; publier son autre
+roman historique dont l'action se passe &agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque que le premier.
+L'<i>Aschmath Schomron</i> (Le P&eacute;ch&eacute; de Samarie), publi&eacute; &eacute;galement &agrave; Vilna,
+est une v&eacute;ritable &eacute;pop&eacute;e qui retrace les luttes suscit&eacute;es par la
+rivalit&eacute; entre J&eacute;rusalem et Samarie. La conception de cette &#339;uvre
+ressemble &agrave; celle de son premier roman. Mais l'auteur y fait un abus
+excessif d'antith&egrave;ses et de contrastes. Il malm&egrave;ne sans piti&eacute; les
+pauvres habitants de Samarie. Tout ce qui est bon, juste, beau, &eacute;lev&eacute;,
+amour chaste, vient de J&eacute;rusalem; tout ce qui est hypocrisie,
+perversit&eacute;, dogmatisme absurde, d&eacute;bauche, vient de Samarie. L'auteur
+s'acharne surtout contre les hypocrites et contre les fanatiques
+aveugles, &agrave; l'esprit &eacute;troit. La personnification de quelques types de
+fanatiques du ghetto est transparente. Cette &#339;uvre suscita la col&egrave;re des
+obscurantistes et, dans leur fureur, ils poursuivaient tous ceux qui
+lisaient les &#339;uvres de Mapou.</p>
+
+<p>Le <i>P&eacute;ch&eacute; de Samarie</i>, qui partage tous les d&eacute;fauts techniques du
+premier roman, n'en est pas moins une &#339;uvre de puissante imagination et
+de vigueur &eacute;pique. La couleur locale et la vie biblique y sont
+pr&eacute;sent&eacute;es avec plus de s&ucirc;ret&eacute; encore que dans l'<i>Amour de Sion</i>.</p>
+
+<p>Si l'on voulait appliquer aux romans de Mapou le crit&eacute;rium de la
+critique artistique, nous y trouverions sans doute un d&eacute;faut capital.
+Mapou n'est pas un psychologue, il ne sait pas cr&eacute;er de h&eacute;ros r&eacute;els. Ses
+personnages sont effac&eacute;s, artificiels. Le but moral domine tout.
+L'intrigue y est pu&eacute;rile, et l'encha&icirc;nement des p&eacute;rip&eacute;ties fastidieux.
+Mais ce d&eacute;faut ne pouvait &ecirc;tre aper&ccedil;u par ses lecteurs, primitifs, non
+cultiv&eacute;s, qui partageaient la na&iuml;vet&eacute; ing&eacute;nue de l'auteur.</p>
+
+<p>Nous poss&eacute;dons encore de Mapou des fragments po&eacute;tiques d'un autre roman
+historique, disparu et an&eacute;anti par la censure russe. En outre, un
+excellent manuel de la langue h&eacute;bra&iuml;que <i>Amon P&eacute;dagogue</i> (ma&icirc;tre
+p&eacute;dagogue), tr&egrave;s appr&eacute;ci&eacute; par les professeurs d'h&eacute;breu, et enfin une
+M&eacute;thode de langue fran&ccedil;aise en h&eacute;breu.&mdash;Nous aurons encore &agrave; revenir
+sur son dernier roman: L'hypocrite &laquo;<i>A&iuml;t Zaboua</i>&raquo;, qui rel&egrave;ve d'un tout
+autre genre que ses deux premiers romans.</p>
+
+<p>Ses derni&egrave;res ann&eacute;es furent afflig&eacute;es par une maladie cruelle. Incapable
+de travailler, il &eacute;tait soutenu par son fr&egrave;re, &eacute;tabli &agrave; Paris. Ce
+dernier l'appela aupr&egrave;s de lui, mais la mort le surprit en route, avant
+qu'il e&ucirc;t pu voir la capitale du pays pour lequel il avait profess&eacute;
+pendant toute sa vie une grande admiration.</p>
+
+<p class="top5">Dans la Russie m&eacute;ridionale, et surtout &agrave; Odessa, l'activit&eacute; litt&eacute;raire
+se continue avec succ&egrave;s. Abraham Ber Gottlober (1811-1900), surnomm&eacute;
+<i>Mahalalel</i>, est le po&egrave;te le plus productif, sinon le plus dou&eacute; de cette
+&eacute;cole.</p>
+
+<p>&Eacute;l&egrave;ve de J.-B. Levenson, et ayant visiblement subi l'influence de
+Wessely et d'Adam Lebensohn, il s'adonna &agrave; la po&eacute;sie. Le premier volume
+de ses po&eacute;sies parut &agrave; Vilna en 1851. Il a publi&eacute; &agrave; la fin de sa vie ses
+&#339;uvres compl&egrave;tes en trois volumes<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>. Ses premi&egrave;res po&eacute;sies remontent
+au milieu du si&egrave;cle dernier. C'est un styliste remarquable, et dans
+certaines de ses po&eacute;sies, son langage est simple et &eacute;l&eacute;gant. &laquo;<i>Ca&iuml;n</i>&raquo;,
+ou le Vagabond, est une merveille de style et de composition.</p>
+
+<p>Dans la po&eacute;sie intitul&eacute;e &laquo;l'Oiseau dans la cage&raquo;, il est sioniste et il
+pleure sur la mis&egrave;re de son peuple en exil. Dans une autre po&eacute;sie:
+<i>Nezah Isra&euml;l</i> (l'&Eacute;ternit&eacute; d'Isra&euml;l), qui est peut-&ecirc;tre la meilleure qui
+soit sortie de sa plume, il revendique avec dignit&eacute; sa qualit&eacute; de juif,
+dont il est fier.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Juda n'a ni arc ni armes. Il ne projettera pas au loin sa fl&egrave;che
+vengeresse. Mais il a un proc&egrave;s avec les gentils au nom de la
+justice...</p>
+
+<p>Je ne vous conterai pas la gloire du peuple &eacute;ternel, ni sa grandeur
+morale&mdash;puisque ce sont ces vertus que vous d&eacute;testez en lui...
+Aussi, s'il a p&eacute;ch&eacute;, n'en &ecirc;tes-vous pas la cause?...</p>
+
+<p>Ce n'est point la gr&acirc;ce, mais c'est mon droit que je revendique.</p></div>
+
+<p>En g&eacute;n&eacute;ral, Gottlober manque de chaleur po&eacute;tique. Dans la plupart de ses
+po&eacute;sies, son style p&egrave;che par la prolixit&eacute; et le bavardage. Il a beaucoup
+traduit en h&eacute;breu. Sa prose est excellente. Ses satires sont souvent
+spirituelles. Son histoire en vers de la po&eacute;sie h&eacute;bra&iuml;que, parue dans le
+troisi&egrave;me volume de ses po&eacute;sies, est inf&eacute;rieure &agrave; l'art po&eacute;tique de S.
+Levison, dont nous avons parl&eacute; plus haut. Plus tard il publia une revue
+mensuelle en h&eacute;breu: <i>Haboker Or</i> (Clart&eacute; du matin). Ses m&eacute;moires sur la
+vie des Hassidim<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a> qu'il a combattus toute sa vie, sont les meilleurs
+de ses &eacute;crits prosa&iuml;ques.</p>
+
+<p>Gottlober a personnifi&eacute; plus que tout autre le type du <i>Mechaber</i>
+vagabond qui, pour gagner sa vie, est oblig&eacute; d'imposer lui-m&ecirc;me ses
+ouvrages aux personnes ais&eacute;es et de les colporter de porte en porte.</p>
+
+<p>Parmi les autres &eacute;crivains qui, pour la forme ou pour le fond, proc&egrave;dent
+de l'&eacute;cole romantique et dont le nombre est trop consid&eacute;rable pour que
+nous les citions tous, nous mentionnerons seulement les suivants:</p>
+
+<p>Zeeb Kaplan, de Riga (1826-1887), &eacute;tait un po&egrave;te de m&eacute;rite. Il excella
+&eacute;galement dans la po&eacute;sie et dans la prose. Son po&egrave;me le plus connu est
+&laquo;Le pays des miracles&raquo;<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a> qui, pour le sujet et pour le style, se
+r&eacute;clame de Lebensohn p&egrave;re.</p>
+
+<p>&Eacute;lie Mardechai Werbel (1805-1880) &eacute;tait le po&egrave;te en titre du cercle
+litt&eacute;raire d'Odessa. Son recueil de po&eacute;sies, paru &agrave; Odessa, se
+recommande par l'&eacute;l&eacute;gance de la forme. En dehors des odes et d&eacute;dicaces,
+il contient plusieurs po&egrave;mes historiques, dont le plus remarquable est
+&laquo;Hulda et Bor&raquo;, inspir&eacute; d'une parabole talmudique<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p>
+
+<p>L'un et l'autre po&egrave;tes ont &eacute;t&eacute; d&eacute;pass&eacute;s par Isra&euml;l Roll (1830-1893),
+galicien &eacute;tabli &agrave; Odessa. Ses &laquo;Po&eacute;sies romaines&raquo;<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a> (<i>Schir&eacute; Romi</i>),
+toutes traduites des grands po&egrave;tes latins, t&eacute;moignent d'un souffle
+po&eacute;tique puissant. Son style est classique, riche et pr&eacute;cis. Ce volume
+figurera toujours dans la biblioth&egrave;que de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; du remaniement d'Ovide par Michal et de l'admirable traduction des
+po&egrave;mes Sibyllins, faite par l'&eacute;minent philologue J. Steinberg.</p>
+
+<p>En prose, c'est &agrave; Benjamin Mandelstam (mort en 1886) qu'appartient le
+premier rang. Il a &eacute;crit, entre autres, une Histoire de la Russie. Son
+ouvrage le plus important, <i>Hazon la-mo&egrave;d</i>, est une relation de ses
+voyages et de ses impressions &agrave; travers la &laquo;zone juive&raquo;, principalement
+la Lithuanie. &Agrave; certains &eacute;gards, il proc&egrave;de de M.-A. Ginzburg, dont il a
+la clart&eacute; et l'esprit. Mais sa sentimentalit&eacute; et son abus du style
+pr&eacute;cieux le rangent &agrave; c&ocirc;t&eacute; des romantiques.</p>
+
+<p>L'&eacute;cole romantique a donn&eacute; &eacute;galement naissance &agrave; un autre po&egrave;te de
+valeur, Juda-L&eacute;on Gordon, dont les premi&egrave;re po&egrave;mes, et surtout &laquo;David et
+Michal&raquo;, sont emprunt&eacute;s au pass&eacute; biblique. Mais Gordon ne persista pas
+longtemps dans cette voie, et son activit&eacute; litt&eacute;raire appartient &agrave; une
+autre &eacute;poque.</p>
+
+<p class="top5">Le trait caract&eacute;ristique du romantisme h&eacute;bra&iuml;que, par lequel il se
+s&eacute;pare de la plupart des mouvements analogues de l'Europe, c'est d'&ecirc;tre
+rest&eacute; dans la voie du progr&egrave;s et de l'&eacute;mancipation, sans d&eacute;vier du c&ocirc;t&eacute;
+des r&eacute;actions, religieuses ou autres. Ni la r&eacute;action ext&eacute;rieure, ni
+l'intransigeance int&eacute;rieure des fanatiques n'ont pu arr&ecirc;ter l'&eacute;closion
+des id&eacute;es humanitaires sem&eacute;es par l'&eacute;cole autrichienne et italienne.</p>
+
+<p>Depuis les Meassfim allemands, l'&eacute;volution de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que
+ne s'est pas arr&ecirc;t&eacute;e un seul instant dans son acheminement vers la
+science et vers la lumi&egrave;re. Le mouvement romantique est une de ses
+&eacute;tapes les plus caract&eacute;ristiques et les plus bienfaisantes. &Agrave; une &eacute;poque
+o&ugrave; le sombre pr&eacute;sent ne promettait rien, o&ugrave; les t&eacute;n&egrave;bres politiques
+cachaient tout espoir en une vie meilleure, c'est au nom du pass&eacute; que
+les champions de la Haskala combattaient l'ignorance et les pr&eacute;jug&eacute;s.
+C'est au nom de la morale et de l'id&eacute;al qu'ils cherchaient &agrave; gagner le
+c&#339;ur des foules pour la &laquo;divine Haskala&raquo;.</p>
+
+<p>L'action du romantisme h&eacute;breu a &eacute;t&eacute; des plus f&eacute;condes. Le fusionnement
+du rationalisme des premiers humanistes et du romantisme patriotique de
+Luzzato a resserr&eacute; les liens qui rattachaient les &eacute;crivains &agrave; la masse
+croyante. La sentimentalit&eacute; provoqu&eacute;e par la restauration po&eacute;tique des
+temps proph&eacute;tiques a plus fait pour la diffusion des id&eacute;es saines et
+naturelles et pour la propagation de la civilisation que toutes les
+exhortations et tous les raisonnements. La d&eacute;claration, tant de fois
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;e par l'&eacute;cole de Vilna, que la science et la foi ne se
+contredisent pas, n'a pas moins servi au rapprochement des lettr&eacute;s et
+des croyants mod&eacute;r&eacute;s.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t les temps seront plus favorables &agrave; la reprise de la lutte contre
+l'obscurantisme, et l'antagonisme entre lettr&eacute;s et orthodoxes reprendra
+de plus belle. Toute une &eacute;cole d'&eacute;crivains r&eacute;alistes passionn&eacute;s essaiera
+de lutter contre les mis&egrave;res de la vie nationale sans &eacute;pargner les
+susceptibilit&eacute;s et l'amour-propre de la masse croyante. Ce seront les
+accusateurs, les justiciers, les d&eacute;tracteurs du Juda&iuml;sme orthodoxe et
+traditionnel. Ils pr&ecirc;cheront avec &acirc;pret&eacute; l'Humanisme moderne et
+l'abandon des croyances surann&eacute;es. Mais &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'eux nous verrons
+s'&eacute;lever une &eacute;cole plus mod&eacute;r&eacute;e et non moins efficace. Elle apportera
+des paroles de cl&eacute;mence, de foi et d'esp&eacute;rance. Aux n&eacute;gations et aux
+aphorismes d&eacute;solants des premiers elle opposera la ferme conviction du
+rel&egrave;vement imminent du peuple juif, appel&eacute; &agrave; remplir sa destin&eacute;e sur son
+sol national. La note sioniste unira dans un m&ecirc;me &eacute;lan d'action et
+d'espoir la masse orthodoxe et la jeunesse libre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h2>
+
+<p class="d"><span class="smcap">Les R&eacute;alistes.&mdash;Le Mouvement &Eacute;mancipateur</span>.</p>
+
+
+<p>L'av&egrave;nement d'Alexandre II au tr&ocirc;ne marque un moment d&eacute;cisif dans
+l'histoire de l'empire russe. La pouss&eacute;e nouvelle des id&eacute;es g&eacute;n&eacute;reuses
+et lib&eacute;rales encourag&eacute;es par le Tsar lui-m&ecirc;me gagne jusqu'au ghetto.
+L'am&eacute;lioration sensible de la situation politique des juifs, dont le
+droit de s&eacute;jour dans toute l'&eacute;tendue de l'Empire et l'acc&egrave;s aux
+carri&egrave;res lib&eacute;rales avaient &eacute;t&eacute; &eacute;largis, l'abolition de l'ancien r&eacute;gime
+du service militaire, la suppression des Cahals: tous ces facteurs,
+joints &agrave; la pr&eacute;vision d'une &eacute;mancipation civile prochaine, &eacute;murent
+profond&eacute;ment les humanistes juifs. Les lettr&eacute;s h&eacute;breux, arrach&eacute;s &agrave; leurs
+r&ecirc;ves s&eacute;culaires, se trouvaient tout &agrave; coup en pr&eacute;sence de la r&eacute;alit&eacute;
+des choses et aux prises avec les exigences de la vie moderne. Il faut
+leur rendre cette justice qu'ils comprirent imm&eacute;diatement de quel c&ocirc;t&eacute;
+&eacute;tait leur devoir, et qu'ils ne faillirent pas &agrave; leur mission. Ils se
+mirent du c&ocirc;t&eacute; du gouvernement r&eacute;formateur, et ils lutt&egrave;rent de toutes
+leurs forces contre la r&eacute;sistance que les conservateurs juifs opposaient
+aux r&eacute;formes projet&eacute;es ou accomplies. Leur action s'exer&ccedil;a surtout dans
+la petite province &agrave; peine entam&eacute;e par les courants nouveaux. Un
+auxiliaire pr&eacute;cieux devait bient&ocirc;t s'ajouter &agrave; leurs efforts par la
+cr&eacute;ation de la presse h&eacute;bra&iuml;que.</p>
+
+<p>L'int&eacute;r&ecirc;t suscit&eacute; par la guerre de Crim&eacute;e parmi les juifs sugg&eacute;ra &agrave; un
+certain Silberman l'id&eacute;e de fonder un journal politique et litt&eacute;raire en
+h&eacute;breu. <i>Hamaguid</i> (l'Orateur), tel est le nom de ce premier journal
+h&eacute;bra&iuml;que, paru en 1856, dans la petite ville prussienne de Lyck, situ&eacute;e
+sur la fronti&egrave;re russo-polonaise. Il obtint un succ&egrave;s &eacute;norme.
+L'enthousiasme des lecteurs &agrave; la vue de cette feuille p&eacute;riodique,
+r&eacute;dig&eacute;e dans la langue sacr&eacute;e, se traduisit par des &eacute;loges
+dithyrambiques et par une multitude d'Odes qui remplissaient le journal.
+Son action a &eacute;t&eacute; tr&egrave;s grande. Il a &eacute;t&eacute; le rendez-vous des lettr&eacute;s
+h&eacute;breux de tous les pays et de toutes les opinions. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de nouvelles
+politiques et litt&eacute;raires, de recherches philologiques, de po&eacute;sies plus
+ou moins boursoufl&eacute;es, le <i>Hamaguid</i> a publi&eacute; un certain nombre
+d'articles originaux de haute valeur. Les vieux ma&icirc;tres Rapoport et
+Luzzato y donnaient la main aux jeunes &eacute;crivains russes comme Gordon et
+Lilienblum.</p>
+
+<p>Un savant orientaliste de Paris, Joseph Hal&eacute;vy, l'auteur d'un curieux
+recueil de po&eacute;sies h&eacute;bra&iuml;ques paru plus tard, y pr&ecirc;cha des id&eacute;es hardies
+pour son temps sur la renaissance de l'h&eacute;breu et sur son adaptation
+pratique, par la cr&eacute;ation de nouveaux termes, aux id&eacute;es et aux exigences
+modernes. Ces id&eacute;es ont &eacute;t&eacute; r&eacute;alis&eacute;es en partie de nos jours. Le Rabbin
+Hirsch Kalischer et le r&eacute;dacteur David Gordon y pr&eacute;conis&egrave;rent pour la
+premi&egrave;re fois, vers 1860, la r&eacute;alisation pratique de l'id&eacute;e sioniste, et
+c'est gr&acirc;ce &agrave; leur propagande que la premi&egrave;re soci&eacute;t&eacute; pour la
+colonisation de la Palestine a &eacute;t&eacute; fond&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette premi&egrave;re tentative d'un organe h&eacute;bra&iuml;que en entra&icirc;na bient&ocirc;t
+d'autres semblables. Des journaux h&eacute;breux se fondent dans tous les pays,
+variant dans leurs tendances selon le milieu et l'opinion de leurs
+r&eacute;dacteurs. En Galicie surtout, o&ugrave; nulle censure absurde ne mettait des
+entraves &agrave; la pens&eacute;e, les journaux h&eacute;bra&iuml;ques pullul&egrave;rent. En Palestine,
+en Autriche, un certain temps &agrave; Paris m&ecirc;me, des p&eacute;riodiques se fondent,
+cr&eacute;ent une opinion publique et des lecteurs. Mais c'est surtout en
+Russie, o&ugrave; la censure s'est peu &agrave; peu adoucie, que les journaux
+h&eacute;bra&iuml;ques deviendront de v&eacute;ritables tribunes populaires ayant un public
+de lecteurs stable.</p>
+
+<p>Samuel-Joseph Finn, historien et philologue de m&eacute;rite, publia &agrave; Vilna
+(1860-1880) une revue, <i>Hacarmel</i>, principalement consacr&eacute;e &agrave; la science
+juive.</p>
+
+<p>Hayim-Zelig Slonimski, math&eacute;maticien renomm&eacute;, fonda en 1872, &agrave; Berlin,
+son journal, <i>Hazefira</i>, plus tard transport&eacute; &agrave; Varsovie, o&ugrave; il publia
+un grand nombre d'articles scientifiques. Il fut un vulgarisateur des
+sciences naturelles.</p>
+
+<p>Mais le journal h&eacute;bra&iuml;que le plus important fut certainement le premier
+qui parut en Russie, <i>Hamelitz</i> (l'Interpr&egrave;te), fond&eacute; en 1860 &agrave; Odessa
+par Alexandre Zederboum, un des plus fid&egrave;les champions de l'humanisme.
+<i>Hamelitz</i> devint l'organe principal du mouvement &eacute;mancipateur et le
+porte-parole des r&eacute;formateurs juifs.</p>
+
+<p>La presse h&eacute;bra&iuml;que, malgr&eacute; ses d&eacute;fauts, malgr&eacute; l'exigu&iuml;t&eacute; de ses
+ressources<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, qui l'emp&ecirc;chait de s'assurer des collaborateurs stables
+et r&eacute;tribu&eacute;s et la rendait tributaire d'un concours arbitraire
+d'amateurs, a exerc&eacute; une influence consid&eacute;rable sur les juifs de Russie.
+Elle a travaill&eacute; sans rel&acirc;che &agrave; la diffusion de la civilisation, des
+sciences et de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que.</p>
+
+<p>Dans les grands centres, et surtout dans les communaut&eacute;s nouvellement
+form&eacute;es dans le midi de la Russie, l'&eacute;mancipation spirituelle des juifs
+devint bient&ocirc;t un fait accompli. Les jeunes gens affluaient aux &eacute;coles
+et s'adonnaient volontiers aux m&eacute;tiers manuels. Les &eacute;coles sp&eacute;ciales et
+les s&eacute;minaires rabbiniques institu&eacute;s par le gouvernement arrachaient aux
+&laquo;Hedarim&raquo; et aux &laquo;Yeschiboth&raquo; des milliers d'&eacute;l&egrave;ves. La langue russe,
+n&eacute;glig&eacute;e jusqu'alors, disputait maintenant la priorit&eacute; au jargon et m&ecirc;me
+&agrave; l'h&eacute;breu. Partout o&ugrave; le souffle des r&eacute;formes &eacute;conomiques et politiques
+avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute;, l'&eacute;mancipation faisait son chemin, sans presque
+rencontrer de r&eacute;sistance de la part du juda&iuml;sme traditionnel.</p>
+
+<p>La capitale lithuanienne, Vilna, profond&eacute;ment &eacute;prouv&eacute;e par
+l'insurrection polonaise de 1863 et tenue intentionnellement par le
+gouvernement &agrave; l'&eacute;cart de toute r&eacute;forme administrative ou politique,
+n'&eacute;tait plus le centre de la vie nouvelle des juifs russes. La
+&laquo;J&eacute;rusalem lithuanienne&raquo; avait d&eacute;pos&eacute; son sceptre, et s'&eacute;tait endormie
+pour longtemps dans ses r&ecirc;ves de la Haskala &laquo;s&#339;ur jumelle de la Foi&raquo;.
+Vilna n'a jamais connu depuis d'exc&egrave;s de fanatisme, mais elle n'a pas
+connu non plus la vie intense et l'acharnement des luttes entre la
+Haskala et la Foi. Elle est rest&eacute;e la capitale de la tradition mod&eacute;r&eacute;e
+et de l'opportunisme religieux.</p>
+
+<p>En revanche, c'&eacute;tait maintenant la petite province et les centres
+talmudiques de la Lithuanie qui opposaient une r&eacute;sistance acharn&eacute;e aux
+r&eacute;formes nouvelles. Les pauvres lettr&eacute;s, &eacute;gar&eacute;s dans ces coins obscurs &agrave;
+l'&eacute;cart de la civilisation, &eacute;taient trait&eacute;s en h&eacute;r&eacute;tiques pernicieux.
+Rien n'arr&ecirc;tait les fanatiques dans leurs pers&eacute;cutions, et ils eurent
+recours aux pires exc&egrave;s. Le peuple, tromp&eacute; et plong&eacute; dans l'aberration,
+leur donnait raison et applaudissait. On lui fit croire que c'est aux
+principes m&ecirc;mes du juda&iuml;sme que les r&eacute;formateurs en voulaient, et tous
+comme un seul homme ils se lev&egrave;rent contre eux.</p>
+
+<p>L'antagonisme entre l'humanisme et le fanatisme religieux d&eacute;g&eacute;n&eacute;ra en
+une lutte sans merci. La Haskala des premiers temps, la douce fille
+c&eacute;leste des r&ecirc;veurs d'autrefois, avait v&eacute;cu. Les lettr&eacute;s, qui se
+sentaient maintenant soutenus par les autorit&eacute;s et par l'opinion
+publique des centres &eacute;clair&eacute;s, devinrent agressifs et s'attaqu&egrave;rent de
+front au r&eacute;gime traditionnel. Ils &eacute;talent au grand jour, avec un
+r&eacute;alisme cru, tous les maux qui rongeaient ce r&eacute;gime. Ils suivent
+l'exemple de la litt&eacute;rature russe r&eacute;aliste du temps pour divulguer,
+fl&eacute;trir, flageller et ch&acirc;tier tout ce qui est vieux et surann&eacute;,
+r&eacute;fractaire &agrave; l'esprit moderne. C'est la litt&eacute;rature r&eacute;aliste succ&eacute;dant
+&agrave; l'&eacute;poque des romantiques.</p>
+
+<p>Le signal fut donn&eacute; par Abraham Mapou dans son roman de m&#339;urs <i>A&iuml;t
+Zaboua</i> (L'Hypocrite), dont les premiers volumes parurent vers l'ann&eacute;e
+1860, &agrave; Vilna. Devant l'insolence croissante des fanatiques et l'urgence
+des r&eacute;formes projet&eacute;es par le gouvernement, le ma&icirc;tre du roman h&eacute;breu se
+d&eacute;cida &agrave; descendre des hauteurs po&eacute;tiques o&ugrave; planait sa r&ecirc;verie pour se
+jeter dans la m&ecirc;l&eacute;e et appuyer de son autorit&eacute; la campagne contre les
+obscurantistes. D&eacute;j&agrave; dans, ses romans historiques, surtout dans le
+dernier, il avait laiss&eacute; percer son animosit&eacute; contre les tartuffes du
+ghetto dissimul&eacute;s dans la peau du faux proph&egrave;te Zimri et de ses &eacute;mules.
+Maintenant il allait les d&eacute;masquer ouvertement et sans m&eacute;nagement.</p>
+
+<p>L'<i>Hypocrite</i> de Mapou est un grand roman en cinq volumes. Tous les
+types des fanatiques du ghetto y sont personnifi&eacute;s avec une crudit&eacute;
+r&eacute;aliste. Le h&eacute;ros principal du roman est Rabbi Zadoc, hypocrite,
+pervers, d&eacute;bauch&eacute;, criminel et sans scrupules, couvrant ses forfaits du
+manteau de la d&eacute;votion; c'est le prototype de tous les tartuffes du
+ghetto qui exploitent l'ignorance et la cr&eacute;dulit&eacute; du peuple. Son
+principal &eacute;mule, Gadiel, est un fanatique aveugle, pers&eacute;cuteur acharn&eacute;
+de tous ceux qui ne suivent pas ses opinions, ennemi de la litt&eacute;rature
+h&eacute;bra&iuml;que et poursuivant tous ceux qui osent lire les publications
+modernes. En passionn&eacute; de la Haskala qu'il &eacute;tait, Mapou n'a pas &eacute;pargn&eacute;
+les couleurs pour noircir ces ennemis de la civilisation.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; des meneurs principaux trouvent place, dans ce roman, un grand
+nombre de h&eacute;ros qui personnifient chacun un type caract&eacute;ristique de la
+province lithuanienne. Il pousse &agrave; fond le portrait de Gaal, parvenu
+ignorant qui domine la communaut&eacute; et fait cause commune avec Rabbi-Zadoc
+et ses &eacute;mules. La v&eacute;nalit&eacute; des fonctionnaires permet au parvenu sans
+c&#339;ur de commettre des actes arbitraires; il pers&eacute;cute tous ceux qui sont
+suspects de moderniser, et r&eacute;pand les crimes et la terreur autour de
+lui. Mapou a trop charg&eacute; ces types et a d&eacute;pass&eacute; les limites de la
+v&eacute;rit&eacute;. Par contre, il devient plus indulgent et plus v&eacute;ridique,
+lorsqu'il nous d&eacute;peint la vie des humbles du ghetto.</p>
+
+<p>Jerahmiel le &laquo;Batlan&raquo; est un type accompli. Le &laquo;Batlan&raquo; est une cr&eacute;ation
+inconnue en dehors du ghetto. C'est, en quelque sorte, le boh&ecirc;me de ce
+milieu. Il se distingue surtout par la bizarrerie et par le ridicule. Ce
+n'est pas qu'il n'ait pas &eacute;tudi&eacute;; loin de l&agrave;. La plupart du temps, c'est
+un talmudiste &eacute;rudit, mais sa na&iuml;vet&eacute;, sa distraction et son manque de
+tout sens pratique le rendent incapable d'entreprendre quoi que ce soit.
+C'est un parasite, et c'est machinalement qu'il se joint aux ennemis du
+progr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Le &laquo;Schadchan&raquo; (entremetteur matrimonial), type si fr&eacute;quent et si
+influent dans le ghetto, est peint sur le vif. Malicieux, subtil, plein
+d'esprit, &eacute;rudit m&ecirc;me, il excelle dans l'art de rapprocher les partis et
+de d&eacute;nouer les situations les plus compliqu&eacute;es.</p>
+
+<p>Le type le plus sympathique du roman est celui du bourgeois honn&ecirc;te;
+c'est l'id&eacute;alisation par Mapou de cette classe si r&eacute;pandue de petites
+gens du commerce qui, &agrave; une profonde instruction talmudique, joignent un
+c&#339;ur ouvert &agrave; tous les sentiments g&eacute;n&eacute;reux, et dont la compression du
+ghetto n'a pas r&eacute;ussi &agrave; pervertir le bon sens naturel et la moralit&eacute;
+profonde.</p>
+
+<p>Tous ces types sont des &ecirc;tres r&eacute;els, vivant et s'agitant. Sans doute,
+Mapou les a exag&eacute;r&eacute;s, et souvent du mauvais c&ocirc;t&eacute;, mais ils n'en restent
+pas moins des types v&eacute;ridiques.</p>
+
+<p>Par contre, il a moins r&eacute;ussi dans la cr&eacute;ation des types de Maskilim. La
+nouvelle g&eacute;n&eacute;ration, les &eacute;clair&eacute;s, les amis de la civilisation sont des
+fantoches sans vie, sans personnalit&eacute; aucune, qui ne parlent, ne
+s'agitent que pour glorifier la &laquo;c&eacute;leste Haskala&raquo;.</p>
+
+<p>En somme, la conception de Mapou peut se r&eacute;sumer en ces deux termes:</p>
+
+<p><i>&Eacute;clair&eacute;</i>, donc bon, juste, g&eacute;n&eacute;reux, etc.; <i>fanatique</i>, donc mauvais,
+hypocrite, d&eacute;bauch&eacute;, l&acirc;che, etc.</p>
+
+<p>Si le roman a des pr&eacute;tentions r&eacute;alistes par le fond, il n'en est pas de
+m&ecirc;me quant &agrave; la forme. L'hypocrite pr&eacute;sente tous les d&eacute;fauts des romans
+historiques de Mapou, d&eacute;fauts qui, en l'occasion, acqui&egrave;rent une plus
+grande gravit&eacute;. Le style d'Isa&iuml;e et les envol&eacute;es po&eacute;tiques ne
+conviennent gu&egrave;re &agrave; ce sujet moderne et cadrent mal avec le milieu
+contemporain. Ici encore l'exemple de Mapou a &eacute;t&eacute; pernicieux pour ses
+successeurs.</p>
+
+<p>Dans le c&#339;ur du roman on trouve une s&eacute;rie de lettres &eacute;crites de la
+Palestine par un des h&eacute;ros, qui laissent voir l'enthousiasme de notre
+auteur pour la Terre-Sainte. Cette note sioniste impr&eacute;vue dans cette
+&#339;uvre purement moderne nous montre suffisamment l'&acirc;me du grand r&ecirc;veur
+qu'il &eacute;tait.</p>
+
+<p>Ce n'est qu'en l'ann&eacute;e 1867, apr&egrave;s l'apparition de ce roman, que A.
+Lebensohn a publi&eacute; &agrave; Vilna son drame &laquo;V&eacute;rit&eacute; et Foi&raquo;, &eacute;crit vingt ans
+auparavant et dans lequel le Tartufe du ghetto joue &eacute;galement un grand
+r&ocirc;le<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p>
+
+<p>Dans la m&ecirc;me ann&eacute;e, un jeune &eacute;crivain, S.-J. Abramovitz, lan&ccedil;a son roman
+r&eacute;aliste &laquo;<i>Haaboth vehabanim</i>&raquo;<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a> (Les P&egrave;res et les fils). Abramovitz
+avait d&eacute;j&agrave; acquis une notori&eacute;t&eacute; par sa publication d'une Histoire
+naturelle (<i>Toldoth Hat&eacute;ba</i>) en quatre volumes, o&ugrave; il s'ing&eacute;nie &agrave; cr&eacute;er
+une nomenclature zoologique compl&egrave;te en h&eacute;breu. Son roman r&eacute;aliste, qui
+traite de l'antagonisme des p&egrave;res croyants et des fils &eacute;mancip&eacute;s, et
+dont l'action se passe dans un milieu de Hassidim, est une &#339;uvre
+manqu&eacute;e. Rien n'y r&eacute;v&egrave;le encore le futur ma&icirc;tre, le fin satirique et
+l'admirable peintre de m&#339;urs. Apr&egrave;s avoir fait la fortune de l'idiome
+jud&eacute;o-allemand par ses contes de la vie juive, il est revenu depuis une
+dizaine d'ann&eacute;es &agrave; l'h&eacute;breu, dont il est un des &eacute;crivains les plus
+originaux. Ce qui distingue Abramovitz des &eacute;crivains contemporains,
+c'est son style. Abramovitz a &eacute;t&eacute; l'un des premiers qui aient introduit
+le style du Talmud et du Midrasch dans l'h&eacute;breu moderne. Il en est
+r&eacute;sult&eacute; un h&eacute;breu pittoresque, m&eacute;lang&eacute; d'expressions talmudiques et
+empreint d'un charme sp&eacute;cial. Cet h&eacute;breu, tout en d&eacute;rivant du style
+biblique, est on ne peut plus conforme &agrave; l'esprit et au milieu qu'il
+d&eacute;peint. Il se pr&ecirc;te &agrave; merveille &agrave; la description de la vie et des m&#339;urs
+des juifs de la Volhynie qui forme le fond de ses romans.</p>
+
+<p>Tous ces cr&eacute;ateurs du r&eacute;alisme h&eacute;breu ont &eacute;t&eacute; d&eacute;pass&eacute;s par le po&egrave;te
+J.-L. Gordon, qui personnifie &agrave; lui seul toute cette &eacute;poque agit&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h2>
+
+<p class="d"><span class="smcap">J-L. Gordon.&mdash;La lutte contre le rabbinisme</span>.</p>
+
+
+<p>Juda-L&eacute;on Gordon (1830-1892) naquit &agrave; Vilna de parents ais&eacute;s, pieux et
+relativement &eacute;clair&eacute;s. Comme tous ses contemporains, il re&ccedil;ut une
+&eacute;ducation rabbinique, sans pourtant n&eacute;gliger l'&eacute;tude de la Bible et de
+l'h&eacute;breu classique. Il obtint des succ&egrave;s &eacute;clatants dans ses &eacute;tudes, et
+tout faisait pr&eacute;voir qu'il serait un jour un talmudiste &eacute;minent. Le
+discours scolastique qu'il pronon&ccedil;a &agrave; l'occasion de sa 13<sup>e</sup> ann&eacute;e le
+sacrait &laquo;Ilou.&raquo; La ruine de son p&egrave;re eut pour cons&eacute;quence la rupture de
+ses fian&ccedil;ailles avec une fille de riche bourgeois, et l'emp&ecirc;cha de
+contracter le mariage.</p>
+
+<p>Il put continuer librement ses &eacute;tudes. Il revint &agrave; Vilna, le premier
+centre de la Haskala en Russie. La litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que profane avait
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; jusque dans la synagogue, sinon ouvertement, du moins en
+contrebande. Il d&eacute;vora en cachette tous les nouveaux &eacute;crits qui
+tomb&egrave;rent entre ses mains. C'&eacute;tait l'&eacute;poque o&ugrave; Lebensohn p&egrave;re rayonnait
+dans tout l'&eacute;clat de sa gloire. Bient&ocirc;t Gordon s'aper&ccedil;oit que l'&eacute;tude
+de l'h&eacute;breu ne peut suffire &agrave; la culture d'un homme instruit et, guid&eacute;
+par un parent lettr&eacute;, il apprend l'allemand, le russe, le fran&ccedil;ais et le
+latin. Il fut un des premiers &eacute;crivains h&eacute;breux connaissant &agrave; fond la
+litt&eacute;rature russe. Il s'occupa beaucoup de l'&eacute;tude de la philologie et
+de la grammaire h&eacute;bra&iuml;que et il &eacute;tait un des meilleurs connaisseurs de
+cette langue. Ses recherches linguistiques et ses innovations sont tr&egrave;s
+pr&eacute;cieuses.</p>
+
+<p>La muse le hanta de bonne heure, et ses premiers essais po&eacute;tiques lui
+valurent la bienveillance de Lebensohn p&egrave;re et l'amiti&eacute; de son fils.
+Dans sa ferveur juv&eacute;nile, il est un admirateur enthousiaste de Lebensohn
+p&egrave;re dont il se proclame le disciple. Mais c'est surtout de son fils
+Micha-Joseph qu'il proc&egrave;de. Un petit drame, consacr&eacute; &agrave; la m&eacute;moire du
+po&egrave;te, disparu &agrave; la fleur de l'&acirc;ge, montre toute l'affection que Gordon
+&eacute;prouvait pour son a&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant Gordon continue ses &eacute;tudes. Il passe en 1852 ses examens de
+fin d'&eacute;tudes au S&eacute;minaire rabbinique de Vilna, et il est nomm&eacute;
+professeur d'une &eacute;cole gouvernementale juive &agrave; Ponivez, petite ville du
+district de Kovno. Il est tour &agrave; tour transf&eacute;r&eacute; d'une ville &agrave; l'autre
+dans ce m&ecirc;me district. Vingt ann&eacute;es de luttes contre les fanatiques et
+d'enseignement pass&eacute;es dans la province la plus obscure de la Lithuanie
+n'arr&ecirc;t&egrave;rent pas son activit&eacute; litt&eacute;raire. En 1872, il est appel&eacute; &agrave;
+occuper le poste de secr&eacute;taire de la communaut&eacute; de Saint-P&eacute;tersbourg et
+de la Soci&eacute;t&eacute; nouvellement cr&eacute;&eacute;e pour la propagation de l'instruction
+parmi les juifs russes. Sa vie mat&eacute;rielle est d&eacute;sormais assur&eacute;e par une
+situation ind&eacute;pendante. D&eacute;nonc&eacute; en 1879 comme conspirateur politique, il
+est arr&ecirc;t&eacute; et jet&eacute; en prison, ce qui lui cause un pr&eacute;judice mat&eacute;riel et
+physique irr&eacute;parable. Son innocence &eacute;tablie, il est remis en libert&eacute; et
+devient co-r&eacute;dacteur du journal &laquo;<i>Hamelitz</i>&raquo;, le plus r&eacute;pandu des
+p&eacute;riodiques h&eacute;breux de l'&eacute;poque. Mais la maladie le minait sourdement,
+et il se mourait peu apr&egrave;s.</p>
+
+<p>Nous avons vu le jeune po&egrave;te marchant sur la trace des deux Lebensohn.
+Ce n'est qu'en 1857 qu'il publia &agrave; Vilna son premier grand po&egrave;me
+<i>Ahabath David ou Michal</i><a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>, produit d'un esprit na&iuml;f et r&ecirc;veur qui
+jure solennellement de &laquo;rester le serf de la langue h&eacute;bra&iuml;que pour
+toujours et de lui consacrer toute sa vie.&raquo; &laquo;David et Michal&raquo; est le
+r&eacute;cit po&eacute;tique de l'amour du berger pour la fille du roi. Le po&egrave;te nous
+transporte aux temps bibliques. Il nous raconte comment la fille de Sa&uuml;l
+s'est &eacute;prise du jeune berger appel&eacute; pour distraire la m&eacute;lancolie du roi.
+Puis c'est la jalousie naissante de Sa&uuml;l, qui prend ombrage de la
+popularit&eacute; de David. Pour lui accorder la main de sa fille, il lui
+imposera des sacrifices surhumains et l'enverra &agrave; des morts certaines.
+David s'en tirera avec &eacute;clat et reviendra toujours vainqueur.</p>
+
+<p>Le roi est d&eacute;vor&eacute; par la jalousie la plus tyrannique et poursuit David
+de sa col&egrave;re. David est oblig&eacute; de fuir, et Michal est donn&eacute;e &agrave; son
+rival. L'amiti&eacute; de David et de Jonathan forme un tableau touchant. Enfin
+David triomphe, il est oint roi d'Isra&euml;l. Il reprend Michal, l'amour est
+plus fort que son ressentiment, et il oublie la honte du pass&eacute;. Mais la
+pauvre sacrifi&eacute;e ne conna&icirc;tra pas les joies de l'enfantement. Elle sera
+st&eacute;rile et m&egrave;nera une vie solitaire. Vieille et oubli&eacute;e, elle s'&eacute;teint
+le jour m&ecirc;me de la mort de David.</p>
+
+<p>Dans ce drame simple et candide, on sent nettement l'influence de
+Schiller et de Micha-Joseph Lebensohn. Cependant le sentiment r&eacute;el de la
+nature et de l'amour font d&eacute;faut chez notre po&egrave;te. Ses descriptions de
+la nature ne sont que des d&eacute;calques des romantiques. Po&egrave;te du ghetto, il
+n'a connu ni la nature, ni l'amour, ni l'art<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. Ses po&eacute;sies &eacute;rotiques
+sont peu personnelles. En revanche, par son style classique et la forme
+moderne et achev&eacute;e de ses vers, il laisse loin derri&egrave;re lui tous ceux
+qui l'ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute; et il m&eacute;rite, apr&egrave;s la disparition du jeune Lebensohn,
+le premier rang parmi les po&egrave;tes h&eacute;breux.</p>
+
+<p>Dans &laquo;David et Barsila&iuml;&raquo;, le po&egrave;te oppose la tranquillit&eacute; de la vie du
+berger &agrave; la vie du roi. Les aspirations vers la vie rurale qui se sont
+fait jour au ghetto depuis les &eacute;vocations rustiques des romans de Mapou
+et la fondation des colonies agricoles juives, ont heureusement inspir&eacute;
+le po&egrave;te. Il nous montre le vieux roi accabl&eacute; par les fatigues et trahi
+par son propre fils en face de la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; du vieux berger refusant les
+dons royaux.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Et David s'en alla r&eacute;gner sur les H&eacute;breux,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et Barsila&iuml; s'en retourna pa&icirc;tre ses troupeaux.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ce qui fait le charme de ce petit po&egrave;me, c'est la peinture de la
+campagne de Galaad. Il semble qu'en revivant le pass&eacute;, les po&egrave;tes
+h&eacute;breux aient souvent en une intuition admirable de la nature et de la
+couleur locale qui leur manquaient ordinairement.
+<i>Osnath-bath-Potiphera</i> est &eacute;galement remarquable par la couleur et
+l'ing&eacute;niosit&eacute; de la restitution historique.</p>
+
+<p>De cette &eacute;poque date le premier volume des fables que le po&egrave;te a
+publi&eacute;es sous le nom de <i>Mischl&eacute; Yehuda</i><a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>, qui forme le deuxi&egrave;me
+volume de l'&eacute;dition compl&egrave;te de ses po&eacute;sies et dont l'ensemble compose
+quatre livres. Ce sont des traductions ou plut&ocirc;t des imitations d'&Eacute;sope,
+de La Fontaine, de Krylov, ainsi que des fables tir&eacute;es du Midrasch.
+Elles se distinguent par un style concis et expressif et par une satire
+mordante.</p>
+
+<p>La fable marque une transition dans l'&#339;uvre de Gordon. Arrach&eacute; au milieu
+indulgent et conciliant o&ugrave; il s'est d&eacute;velopp&eacute;, il se trouve face &agrave; face
+avec la triste r&eacute;alit&eacute; de la vie des juifs de la province. Le fanatisme
+intransigeant des rabbins, l'&eacute;ducation arri&eacute;r&eacute;e donn&eacute;e aux enfants
+qu'on maintenait dans l'ignorance, pesaient lourdement &agrave; son c&#339;ur de
+patriote et d'intellectuel. C'&eacute;tait l'&eacute;poque o&ugrave; le lib&eacute;ralisme et la
+civilisation europ&eacute;enne avaient p&eacute;n&eacute;tr&eacute; en Russie sous l'&eacute;gide du tsar
+Alexandre II. Gordon r&ecirc;vait pour ses coreligionnaires une situation
+analogue &agrave; celle dont jouissaient leurs fr&egrave;res d'Occident.</p>
+
+<p>Ceux-ci avaient bien compris les exigences de leur temps, s'&eacute;taient
+lib&eacute;r&eacute;s du joug du rabbinisme et s'&eacute;taient assimil&eacute;s aux autres
+citoyens. Le gouvernement russe encourageait l'instruction des juifs et
+accordait des privil&egrave;ges aux plus instruits. Les journaux nouvellement
+cr&eacute;&eacute;s en h&eacute;breu s'&eacute;taient &eacute;galement rang&eacute;s du c&ocirc;t&eacute; des r&eacute;formateurs.
+Gordon se jette d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment dans la lutte. En po&eacute;sie et en prose, en
+h&eacute;breu et en russe, il se fait le champion de la Haskala. Avec lui, la
+Haskala ne se borne plus &agrave; la culture de la langue h&eacute;bra&iuml;que et aux
+dissertations sp&eacute;culatives, mais elle devient une lutte ouverte contre
+l'obscurantisme, l'ignorance, la routine s&eacute;culaire, contre tout ce qui
+barre le chemin de la civilisation. Puisque le gouvernement permettait
+aux juifs de participer &agrave; la vie sociale du pays, et qu'ils pouvaient
+d&eacute;sormais aspirer &agrave; un meilleur sort, la Haskala travaillera &agrave; les y
+pr&eacute;parer et &agrave; les en rendre dignes.</p>
+
+<p>En 1863, apr&egrave;s l'&eacute;mancipation des serfs en Russie, Gordon lance ce cri
+vibrant: <i>Hakitza Ami</i><a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Debout! mon peuple! jusqu'&agrave; quand dormiras-tu? Vois, la nuit a
+disparu, le soleil luit partout. Depuis vingt si&egrave;cles que de
+changements op&eacute;r&eacute;s, que de murs bris&eacute;s!</p>
+
+<p>Ne sommes-nous pas dans l'Europe civilis&eacute;e?</p>
+
+<p><span style="letter-spacing:5px;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . .</span></p>
+
+<p>R&eacute;veille-toi, &ocirc; mon peuple! ce pays, v&eacute;ritable &Eacute;den, te sera
+ouvert, ses fils t'accueilleront en fr&egrave;re. Tu n'as qu'&agrave; t'adonner
+avec confiance aux sciences et aux services publics.</p></div>
+
+<p>Dans une autre po&eacute;sie, le po&egrave;te salue l'aube des temps nouveaux pour les
+juifs. Leur empressement &agrave; embrasser les carri&egrave;res lib&eacute;rales leur fait
+augurer que bient&ocirc;t leur &eacute;mancipation sera compl&egrave;te.</p>
+
+<p>Nous avons vu quelle r&eacute;sistance cette nouvelle phase de la Haskala avait
+rencontr&eacute;e aupr&egrave;s des orthodoxes. Ceux-ci voyaient avec terreur les
+jeunes gens d&eacute;serter les &eacute;coles religieuses et s'adonner aux &eacute;tudes
+profanes. Les nouveaux s&eacute;minaires rabbiniques &eacute;taient consid&eacute;r&eacute;s par eux
+comme des foyers d'ath&eacute;isme.</p>
+
+<p>Ils ne pouvaient plus lutter ouvertement puisque le gouvernement &eacute;tait
+du c&ocirc;t&eacute; des r&eacute;formateurs, mais ils se cantonn&egrave;rent dans une r&eacute;sistance
+passive. Dans cette lutte, comme nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit, Gordon occupe la
+premi&egrave;re place. D&eacute;sormais il sera anim&eacute; par une seule id&eacute;e, celle de la
+lutte contre les ennemis de la lumi&egrave;re. Sa satire &acirc;pre et mordante, sa
+plume acerbe et vengeresse, il les mettra au service de cette cause. Ses
+po&egrave;mes historiques m&ecirc;me s'en ressentiront. Il profitera de toutes les
+occasions pour fustiger les rabbins et les conservateurs.</p>
+
+<p><i>Bein Schinei Arayoth</i>, &laquo;Entre les crocs des lions&raquo;, est un po&egrave;me
+historique dont le sujet est emprunt&eacute; aux guerres jud&eacute;o-romaines. Le
+h&eacute;ros, Sim&eacute;on le z&eacute;lote, est amen&eacute; en captivit&eacute; par Titus. Au moment de
+succomber dans l'ar&egrave;ne, ses yeux rencontrent ceux de sa bien-aim&eacute;e
+Marthe, vendue comme esclave, et tous deux meurent en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>Un grand souffle po&eacute;tique et un profond sentiment national font de ce
+po&egrave;me un chef-d'&#339;uvre. Mais le po&egrave;te ne s'arr&ecirc;te pas l&agrave;. Il profite de
+l'occasion qui lui est donn&eacute;e pour s'attaquer aux origines m&ecirc;me du
+rabbinisme, dans lequel il voit la cause du p&eacute;ril de la nation.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Malheur &agrave; toi, Isra&euml;l! tes ma&icirc;tres ne t'ont pas enseign&eacute; comment
+conduire la guerre avec habilet&eacute; et tactique.</p>
+
+<p>La r&eacute;volte et l'audace ne peuvent rien sans la discipline et
+l'intelligence guerri&egrave;re.</p>
+
+<p>Certes, pendant de longs si&egrave;cles ils t'ont instruit, ils fond&egrave;rent
+des &eacute;coles.</p>
+
+<p>&Agrave; quoi ont-ils abouti, sinon &agrave; semer le vent, &agrave; cultiver le
+rocher?...</p>
+
+<p>Ils t'ont instruit &agrave; aller &agrave; l'encontre de la vie, &agrave; t'isoler entre
+des murailles de pr&eacute;ceptes et de prescriptions, &agrave; &ecirc;tre mort sur la
+terre, vivant dans les deux, &agrave; r&ecirc;ver &eacute;veill&eacute; et &agrave; parler en &eacute;tat de
+sommeil.</p>
+
+<p>C'est ainsi que ton esprit s'est &eacute;vanoui, que ta force s'est
+dess&eacute;ch&eacute;e, et que la poudre des scribes t'a enseveli &agrave; l'&eacute;tat de
+momie vivante...</p>
+
+<p>Malheur &agrave; toi, J&eacute;rusalem la perdue!</p></div>
+
+<p>Mais, s'il accuse le rabbinisme de tous les maux du peuple juif, il ne
+s'ensuit pas qu'il justifie l'invasion romaine. Toute sa haine s'&eacute;l&egrave;ve
+contre Rome, l'ennemie s&eacute;culaire du juda&iuml;sme. Il ne lui &eacute;pargne pas son
+m&eacute;pris au nom de l'humanit&eacute; et de la justice. D'abord c'est Titus,
+&laquo;d&eacute;lices du genre humain&raquo;, qu'il nous pr&eacute;sente, pr&eacute;parant &agrave; son peuple
+des spectacles nobles et sanguinaires et se r&eacute;jouissant &agrave; la vue du sang
+innocent qui coule dans l'ar&egrave;ne. Puis c'est &agrave; Rome qu'il s'en prend, &laquo;au
+grand peuple qui domine les trois quarts de l'univers, la terreur du
+monde, dont le triomphe ne conna&icirc;t plus de bornes, depuis qu'il a
+remport&eacute; la victoire sur un peuple destin&eacute; &agrave; p&eacute;rir et dont le territoire
+ne mesure que cinq heures de marche.&raquo; Enfin son c&#339;ur juif se r&eacute;volte
+contre &laquo;les belles matrones suivies de leurs servantes, dont l'&acirc;me
+tendre va se r&eacute;jouir aux spectacles sanguinaires de l'ar&egrave;ne.&raquo;</p>
+
+<p>Dans <i>Bimezouloth Yam</i> (Dans les profondeurs de l'Oc&eacute;an), le po&egrave;te fait
+revivre un &eacute;pisode terrible de l'exode des juifs d'Espagne (1492). Les
+fugitifs se sont embarqu&eacute;s sur des bateaux de corsaires qui les
+exploitent sans piti&eacute;. La cupidit&eacute; des corsaires est insatiable. Apr&egrave;s
+les avoir d&eacute;pouill&eacute;s de tout ce qu'ils poss&egrave;dent, ils les vendent comme
+esclaves ou les jettent dans les flots. Le m&ecirc;me sort attend un groupe
+d'exil&eacute;s r&eacute;fugi&eacute;s sur un bateau. Mais le capitaine s'est soudainement
+&eacute;pris de la fille d'un rabbin d'une rare beaut&eacute;. Pour sauver ses
+compagnons, elle feint d'agr&eacute;er les d&eacute;clarations du capitaine qui promet
+de d&eacute;barquer les passagers sains et saufs sur la c&ocirc;te. Il tient parole,
+mais il garde aupr&egrave;s de lui la jeune fille et sa m&egrave;re. Une fois loin du
+rivage, pour ne pas c&eacute;der aux d&eacute;sirs du corsaire, la jeune fille et sa
+m&egrave;re se pr&eacute;cipitent dans la mer en adressant leurs pri&egrave;res au Ciel. Ce
+po&egrave;me est un des plus beaux de Gordon. L'indignation et la douleur lui
+inspirent ces vers puissants:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>La fille de Jacob est exil&eacute;e de toute l'&eacute;tendue de l'Espagne. Le
+Portugal aussi la repousse. L'Europe montre la nuque &agrave; ces
+malheureux. Elle leur destine la tombe, le martyre, l'enfer...
+Leurs ossements sont &eacute;parpill&eacute;s sur les rochers africains. Leur
+sang abreuve les rives de l'Asie... Et le Juge du monde ne se
+montre pas. Et les larmes des opprim&eacute;s ne sont pas veng&eacute;es.</p></div>
+
+<p>Ce qui r&eacute;volte surtout le po&egrave;te, c'est l'id&eacute;e que jamais ces opprim&eacute;s
+n'auront leur revanche et que tous ces crimes demeureront impunis.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Isra&euml;l, tu ne seras jamais veng&eacute;!... Tes pers&eacute;cuteurs triomphent
+partout! L'Espagne n'a-t-elle pas d&eacute;couvert le Nouveau-Monde le
+jour m&ecirc;me o&ugrave; elle t'a expuls&eacute;? Et le Portugal n'a-t-il pas trouv&eacute;
+la route des Indes? L&agrave; aussi il a ruin&eacute; le pays qui avait accueilli
+les r&eacute;fugi&eacute;s<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p>
+
+<p>Et l'Espagne et le Portugal sont toujours debout!</p>
+
+<p>Mais si la vengeance n'est pas permise aux juifs, qu'une haine
+implacable s'empare de tous les c&#339;urs et que jamais elle ne
+s'apaise.</p>
+
+<p>L&eacute;guez pour l'&eacute;ternit&eacute; &agrave; vos enfants, adjurez vos descendants,
+grands et petits, de ne jamais retourner dans le pays scell&eacute; de ton
+sang. Que leur pied jamais ne foule la presqu'&icirc;le des Pyr&eacute;n&eacute;es.</p></div>
+
+<p>Le d&eacute;sespoir, la d&eacute;solation du po&egrave;te se concentrent dans les derni&egrave;res
+strophes, o&ugrave; il raconte comment la jeune fille et sa m&egrave;re se sont jet&eacute;es
+dans l'eau.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Seul le regard du Monde, silencieux &agrave; travers les nuages, l'&#339;il,
+t&eacute;moin de la fin de toutes choses, contemple la fin de ces milliers
+d'&ecirc;tres sans laisser couler une seule larme.</p></div>
+
+<p>Son dernier po&egrave;me historique, &laquo;Le roi S&eacute;d&eacute;cie en prison&raquo;, date d'une
+&eacute;poque o&ugrave; le scepticisme du po&egrave;te s'est affermi. Ce sont les tendances
+morales l'emportant sur la politique qui ont amen&eacute;, selon Gordon, l'&Eacute;tat
+juif &agrave; sa perte. Ce n'est plus au rabbinisme, mais c'est aux principes
+m&ecirc;me du Juda&iuml;sme des proph&egrave;tes qu'il s'attaque. Ces id&eacute;es, il les mettra
+dans la bouche du roi de Juda captif de Nabuchodonosor: les
+revendications du pouvoir politique contre les pr&eacute;tentions moralistes
+des proph&egrave;tes.</p>
+
+<p>Le roi passe en revue tous ses malheurs, et il se demande &agrave; quelle cause
+il doit les attribuer.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Est-ce parce que je ne me suis pas soumis &agrave; la volont&eacute; de J&eacute;r&eacute;mie?
+Mais qu'est-ce que le pr&ecirc;tre d'Anatole voulait au juste?</p></div>
+
+<p>Non, le roi ne peut admettre que:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>La Ville serait encore debout si le sabbat n'avait pas &eacute;t&eacute; viol&eacute;.</p></div>
+
+<p>Le proph&egrave;te proclame la supr&eacute;matie de la lettre et de la Loi primant le
+travail et l'art guerrier, mais</p>
+
+<div class="blockquot"><p>un peuple de r&ecirc;veurs et de visionnaires peut-il subsister un seul
+jour?</p></div>
+
+<p>Mais le roi ne s'arr&ecirc;te pas &agrave; ces id&eacute;es de r&eacute;volte. Il se rappelle trop
+bien l'histoire de Sa&uuml;l et de Samuel, o&ugrave; le roi fut ch&acirc;ti&eacute; pour avoir
+d&eacute;sob&eacute;i aux caprices des proph&egrave;tes. Il constate que &laquo;tel est le triste
+sort de tout chef d'Isra&euml;l.&raquo;</p>
+
+<div class="blockquot"><p>H&eacute;las! Je vois que les paroles du fils de Hilkia arriveront
+irr&eacute;m&eacute;diablement. La loi survivra &agrave; la ruine du royaume. Le livre,
+la parole, succ&egrave;deront au sceptre royal. Je pr&eacute;vois tout un peuple
+de docteurs, de lettr&eacute;s, affaibli et d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;.</p></div>
+
+<p>Cette conception &eacute;tonnante, d&eacute;concertante du peuple-proph&egrave;te, Gordon la
+gardera jusqu'au bout. Mais puisque la Loi a tu&eacute; la nation et qu'une
+fatalit&eacute; cruelle p&egrave;se sur le peuple du Livre, ne vaut-il pas mieux
+lib&eacute;rer les individus des cha&icirc;nes de la foi et affranchir les masses des
+minuties religieuses qui lui barrent le chemin de la vie? Ce sera la
+besogne &agrave; laquelle Gordon vouera le reste de sa vie.</p>
+
+<p>Dans une po&eacute;sie d&eacute;di&eacute;e &agrave; Smolensky, le r&eacute;dacteur de <i>Haschahar</i>
+(L'Aurore), &agrave; l'occasion de la r&eacute;apparition de sa revue, le po&egrave;te
+&eacute;panche toute son &acirc;me d&eacute;sol&eacute;e et indique la nouvelle voie dans laquelle
+il va s'engager:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Jadis, certes moi aussi j'ai chant&eacute; l'amour, les plaisirs,
+l'amiti&eacute;, j'ai annonc&eacute; des jours de f&ecirc;te, de libert&eacute; et
+d'esp&eacute;rance. Les cordes de ma lyre vibraient d'&eacute;motion...</p>
+
+<p>Et voil&agrave; que &laquo;l'Aurore&raquo; repara&icirc;t: je vais accorder ma harpe pour
+saluer l'aube du matin...</p>
+
+<p>H&eacute;las, je ne suis plus le m&ecirc;me, je ne sais plus chanter. De mauvais
+r&ecirc;ves ont troubl&eacute; mes nuits. Ils m'ont montr&eacute; mon peuple face &agrave;
+face... Ils m'ont montr&eacute; mon peuple dans tout son abaissement, ses
+blessures insondables. Ils m'ont montr&eacute; l'iniquit&eacute;, la source de
+tous ses maux.</p>
+
+<p>J'ai vu ses meneurs &eacute;gar&eacute;s et les ma&icirc;tres qui l'ont tromp&eacute;. Mon
+c&#339;ur saigne de douleur. Les cordes de ma lyre ne r&eacute;sonnent plus
+qu'en lamentations.</p>
+
+<p>Depuis je ne chante plus la joie ni la consolation; je n'esp&egrave;re
+plus la lumi&egrave;re et je n'attends pas la libert&eacute;. Je chante des jours
+sombres et je pr&eacute;dis un esclavage &eacute;ternel, l'avilissement sans fin.
+Et des cordes de ma lyre jaillissent des larmes sur la ruine de mon
+peuple.</p>
+
+<p>Depuis, ma po&eacute;sie est noire comme le corbeau, ma bouche remplie
+d'injures et de plaintes. Elle g&eacute;mit et se fait l'&eacute;cho de la ruine
+du Mont H&eacute;reb. Elle crie contre les mauvais bergers, contre le
+peuple ignorant.</p>
+
+<p>Elle raconte &agrave; Dieu, au genre humain, les mis&egrave;res d&eacute;gradantes de la
+vie au jour le jour..., l'&acirc;me p&eacute;n&eacute;trant jusque dans l'ab&icirc;me du
+mal...</p></div>
+
+<p>Mais le patriotisme du po&egrave;te l'emporte sur son d&eacute;couragement:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Par piti&eacute; pour mon peuple, par compassion pour lui, je dirai &agrave; ses
+bergers leurs crimes, &agrave; ses ma&icirc;tres leurs erreurs...</p></div>
+
+<p>Y r&eacute;ussira-t-il? tout espoir n'est-il pas perdu? Peu importe? il
+accomplira son devoir jusqu'au bout:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Que les bless&eacute;s avisent, ils seront peut-&ecirc;tre gu&eacute;ris. Il y aura
+peut-&ecirc;tre un rem&egrave;de &agrave; leurs maux s'ils ont encore assez d'&eacute;nergie
+vitale...</p></div>
+
+<p>Le po&egrave;te a tenu sa parole. Dans une s&eacute;rie de po&egrave;mes satiriques, de
+fables et d'&eacute;p&icirc;tres, il d&eacute;voile les mis&egrave;res morales qui rongeaient la
+soci&eacute;t&eacute; juive des pays slaves. C'est la description r&eacute;aliste la plus
+exacte et la plus sentie de ce milieu &eacute;trange, invraisemblable, existant
+pourtant et d&eacute;fiant tout. Gordon est descendu jusqu'au tr&eacute;fonds de ces
+consciences, il en conna&icirc;t les secrets les plus intimes. Il a saisi sur
+le vif les m&#339;urs singuli&egrave;res de cette soci&eacute;t&eacute; et les rend telles
+quelles. Il conna&icirc;t aussi toute l'ignominie de quelques-uns des
+personnages qui la dirigent et il a sond&eacute; leur cerveau born&eacute; et retors.
+Son c&#339;ur se soul&egrave;ve &agrave; l'&eacute;vocation de ce spectacle douloureux et il
+souffre des malheurs de son peuple.</p>
+
+<p>Avec cette nouvelle direction de son esprit, sa mani&egrave;re po&eacute;tique change
+&eacute;galement. Il ne fait plus de l'art pour l'art, la puret&eacute; classique ne
+l'occupe plus. Avant tout, c'est une &#339;uvre de lutte et de propagande
+qu'il poursuit. Son style devient plus r&eacute;aliste. Il s'est impr&eacute;gn&eacute; de
+termes et d'expressions talmudiques, ce qui le rend plus conforme &agrave;
+l'esprit du milieu dont il s'occupe et plus propre &agrave; la description de
+ce monde essentiellement rabbinique. Mais Gordon n'abuse jamais des
+talmudismes; il garde en tout la juste mesure. Il faut savoir go&ucirc;ter ce
+style tour &agrave; tour fin et mordant, vibrant et &eacute;nergique. Gordon y a
+montr&eacute; tout son talent, tout son g&eacute;nie cr&eacute;ateur. C'est de l'h&eacute;breu
+purement moderne, &eacute;l&eacute;gant et expressif. Il ne le c&egrave;de en rien &agrave;
+l'h&eacute;breu classique.</p>
+
+<p>La condition sociale de la femme juive, si triste dans le ghetto, a
+inspir&eacute; &agrave; Gordon le premier de ses po&egrave;mes satiriques. Ce po&egrave;me est
+intitul&eacute; &laquo;Le point sur l'i&raquo; ou plus litt&eacute;ralement &laquo;Le jambage du <i>iod</i>&raquo;
+(<i>Kotzo schel-iod</i>)<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&Ocirc; toi, femme juive, qui conna&icirc;t ta vie? Obscur&eacute;ment tu es venue au
+monde et obscur&eacute;ment tu t'en vas.</p>
+
+<p>Tes chagrins, tes joies, tes espoirs, tes d&eacute;sirs naissent en toi et
+meurent avec toi....</p>
+
+<p>Tous les biens de la Terre, les plaisirs, les jouissances ont &eacute;t&eacute;
+cr&eacute;&eacute;s pour les filles d'autres nations. La vie de la juive n'est
+que servitude, peines &eacute;ternelles. Tu con&ccedil;ois, tu enfantes, tu
+allaites et tu s&egrave;vres, tu cuis, tu fais la cuisine et tu te fl&eacute;tris
+avant l'&acirc;ge.</p>
+
+<p>Tu as beau avoir un c&#339;ur sensible, &ecirc;tre belle, douce, intelligente:</p>
+
+<p>La loi est l&agrave; implacable, elle le d&eacute;grade vis-&agrave;-vis de ton mari.</p>
+
+<p>Tes charmes sont des tares, tes dons, tes damnations; en mettant
+les choses au mieux tu n'es qu'une poule pour &eacute;lever des poussins!</p></div>
+
+<p>La femme juive a beau aspirer &agrave; la vie, &agrave; la science, rien de tout cela
+ne lui est accessible.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>La plante divine d&eacute;p&eacute;rit dans le d&eacute;sert sans avoir vu la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Avant de l'avoir instruite, d'avoir cultiv&eacute; son esprit, elle est
+mari&eacute;e, m&ecirc;me m&egrave;re.</p>
+
+<p>Avant d'avoir appris &agrave; &ecirc;tre la fille de ses parents, elle est
+&eacute;pouse et m&egrave;re de ses propres enfants....</p>
+
+<p>Fianc&eacute;e, connais-tu au moins celui &agrave; qui on te destine? L'aimes-tu?
+L'as-tu vu seulement?&mdash;Aimer! malheureuse! ne sais-tu pas que
+l'amour est interdit au c&#339;ur de la juive?</p>
+
+<p>Quarante jours avant ta naissance ton sort a &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute;<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p>
+
+
+<p>Couvre ta t&ecirc;te, coupe tes nattes. &Agrave; quoi bon regarder celui qui est
+&agrave; tes c&ocirc;t&eacute;s? Est-il bossu ou borgne, jeune ou vieux? Qu'importe! Ce
+n'est pas toi qui choisis, mais tes parents; tu passes d'une main &agrave;
+l'autre comme une marchandise.</p></div>
+
+<p>Esclave de ses parents, esclave de son mari, il ne lui est m&ecirc;me pas
+donn&eacute; de go&ucirc;ter paisiblement les joies maternelles. Des malheurs
+impr&eacute;vus l'assaillent et l'abattent sans cesse. Son mari sans &eacute;ducation,
+sans profession, souvent m&ecirc;me sans c&#339;ur, apr&egrave;s avoir mang&eacute; les ann&eacute;es de
+pension traditionnelle &agrave; la table des parents de sa femme, se trouvera
+tout &agrave; coup aux prises avec la vie. S'il n'a pas la chance de r&eacute;ussir,
+il se lassera vite, il abandonnera sa femme et ses enfants, et s'en ira
+au loin sans m&ecirc;me donner signe de vie. Elle restera une &laquo;Agouna&raquo;, une
+abandonn&eacute;e, veuve sans l'&ecirc;tre, la malheureuse des malheureuses.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>C'est l&agrave; l'histoire de toute femme juive, c'est aussi l'histoire de
+la belle Bath-Schoua.</p></div>
+
+<p>Bath-Schoua est une admirable cr&eacute;ature, dot&eacute;e par la nature de toutes
+les qualit&eacute;s. Belle, intelligente, pure, bonne et charmante, elle
+s'entend &agrave; merveille aux soins du m&eacute;nage. Elle est admir&eacute;e par tout le
+monde, jusqu'au ch&eacute;tif <i>Porousch</i> (sorte d'ermite studieux volontaire)
+qui se cache derri&egrave;re la grille qui s&eacute;pare le compartiment r&eacute;serv&eacute; aux
+femmes &agrave; la synagogue, pour la regarder. H&eacute;las, cette fleur est fianc&eacute;e
+par son p&egrave;re &agrave; un certain Hillel, &ecirc;tre ch&eacute;tif, vilain, stupide et
+antipathique. Mais il poss&egrave;de par c&#339;ur tous les in-folios du Talmud, et
+c'est tout dire. On c&eacute;l&egrave;bre le mariage. Le couple mange pendant trois
+ans &agrave; la table des beaux-parents; deux enfants naissent de cette union.
+Le p&egrave;re de Bath-Schoua perd sa fortune, et Hillel est oblig&eacute; de chercher
+&agrave; gagner sa vie. Mais cet homme incapable ne trouve rien. Il part pour
+les pays &eacute;trangers, et jamais plus on n'entend parler de lui.
+Bath-Schoua reste seule avec ses deux enfants. Sans se d&eacute;courager, elle
+gagne p&eacute;niblement son pain. Tout son amour, elle le reporte sur ses
+enfants qu'elle s'efforce de parer et d'habiller comme les enfants des
+riches.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites arrive dans la petite ville un jeune homme nomm&eacute;
+Fabi. Juif moderne, il est instruit et intelligent, beau et g&eacute;n&eacute;reux. Il
+s'int&eacute;resse &agrave; la jeune femme, en devient amoureux. Bath-Schoua n'ose
+croire &agrave; son bonheur. Cependant un obstacle infranchissable s'oppose &agrave;
+leur union. Bath-Schoua n'est pas divorc&eacute;e, on ne sait pas non plus si
+son mari est mort. Fabi, plein d'&eacute;nergie, se met &agrave; la recherche de
+l'&eacute;poux disparu. Il le d&eacute;couvre et, moyennant finances, il lui arrache
+un divorce pour sa femme. L'acte officiel en r&egrave;gle et l&eacute;galis&eacute; par
+l'autorit&eacute; rabbinique est envoy&eacute; &agrave; la femme. Hillel s'embarque pour
+l'Am&eacute;rique et son navire fait naufrage.</p>
+
+<p>Bath-Schoua pourra donc enfin jouir du bonheur qu'elle a tant m&eacute;rit&eacute;!
+H&eacute;las, non, la fortune, dans la personne de Rabbi Vofsi, la trahit
+encore une fois. Ce rabbin est un pharisien rigide; une peccadille lui
+suffit pour annuler l'acte de divorce. Le mot Hillel y &eacute;tait mal
+orthographi&eacute;, selon l'autorit&eacute; de certains commentateurs. Apr&egrave;s le <i>H&eacute;</i>
+il manquait un <i>Iod</i>. Ainsi le bonheur entrevu par Bath-Schoua est
+d&eacute;truit &agrave; tout jamais.</p>
+
+<p>Ce malheur n'est pas unique dans son genre; les Bath-Schoua sont l&eacute;gion
+dans le ghetto. Il y en a d'autres non moins poignants pour des motifs
+aussi futiles.</p>
+
+<p>Dans un autre po&egrave;me qui porte le titre: <i>Asaka Derispak</i> (Pour une
+bagatelle)<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>, le po&egrave;te raconte comment, par la faute d'un malheureux
+grain d'orge &eacute;gar&eacute; dans la soupe du repas de P&acirc;que, d'o&ugrave; tout aliment
+ferment&eacute; doit &ecirc;tre exclu, la paix d'un m&eacute;nage fut troubl&eacute;e. Affol&eacute;e et
+rong&eacute;e par le remords d'avoir servi cette soupe suspecte, la pauvre
+femme court chez le Rabbin, qui d&eacute;clare qu'elle a fait manger aux siens
+des mets interdits et que la vaisselle dans laquelle ces mets ont &eacute;t&eacute;
+servis doit &ecirc;tre bris&eacute;e. Mais le mari, simple cocher, ne l'entend pas
+ainsi. Il fait retomber sa col&egrave;re sur sa femme. La paix du foyer est
+troubl&eacute;e, et finalement il r&eacute;pudie sa femme. Le po&egrave;te fulmine contre les
+rabbins et contre leur interpr&eacute;tation &eacute;troite et insens&eacute;e des textes.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Nous avons &eacute;t&eacute; esclaves au pays d'&Eacute;gypte.</p>
+
+<p>Ne le sommes-nous pas encore? Nous sommes li&eacute;s par des cha&icirc;nes
+d'absurdit&eacute;s, par des cordes de stupidit&eacute;s, par toutes sortes de
+pr&eacute;jug&eacute;s.... Certes les &eacute;trangers ne nous oppriment plus, mais nos
+oppresseurs sont issus de nous-m&ecirc;mes. Nos mains ne sont plus li&eacute;es,
+mais notre &acirc;me est encha&icirc;n&eacute;e....</p></div>
+
+<p>Un tableau de m&#339;urs sombre et grandiose, une peinture exacte de la
+domination inique et arbitraire exerc&eacute;e par le Cahal, l'id&eacute;alisation du
+Maskil, impuissant &agrave; lui seul &agrave; lutter contre toutes les forces
+r&eacute;actionnaires coalis&eacute;es, voil&agrave; ce que nous trouvons dans le dernier
+grand po&egrave;me satirique de Gordon intitul&eacute;: &laquo;Les deux Joseph-ben-Simon&raquo;.
+Nous y voyons comment le jeune talmudiste, &eacute;pris des sciences et de la
+litt&eacute;rature moderne, est pers&eacute;cut&eacute; par les fanatiques. Ne pouvant leur
+r&eacute;sister, il est oblig&eacute; de s'expatrier. Il s'en va vers l'Italie. La
+renomm&eacute;e de S. D. Luzzato a attir&eacute; &agrave; l'universit&eacute; de Padoue nombre de
+jeunes gens russes avides de savoir. L&agrave; Joseph-ben-Simon poursuit
+parall&egrave;lement des &eacute;tudes rabbiniques et m&eacute;dicales.</p>
+
+<p>Enfin, ses efforts sont couronn&eacute;s de succ&egrave;s, et il r&ecirc;ve de retourner
+dans son pays pour consacrer ses efforts au rel&egrave;vement mat&eacute;riel et moral
+de ses fr&egrave;res. D&eacute;j&agrave; il se voit &agrave; la t&ecirc;te de sa communaut&eacute;, gu&eacute;rissant
+l'&acirc;me, gu&eacute;rissant le corps, redressant les torts, introduisant des
+r&eacute;formes, et apportant un souffle nouveau dans les membres dess&eacute;ch&eacute;s du
+juda&iuml;sme. &Agrave; peine est-il arriv&eacute; dans sa ville natale qu'il est arr&ecirc;t&eacute; et
+jet&eacute; en prison. Le Cahal avait d&eacute;livr&eacute; un passeport &agrave; son nom &agrave; un fils
+de cordonnier, mis&eacute;rable individu, bandit et voleur. Un crime
+d'assassinat p&egrave;se sur ce dernier, et c'est l'innocent qui va expier pour
+le coupable. Le vrai Joseph-ben-Simon a beau protester de son innocence,
+le chef du Cahal, devant lequel il est amen&eacute;, d&eacute;clare qu'il n'y a pas
+d'autre Joseph-ben-Simon et que c'est lui le coupable.</p>
+
+<p>La petite ville est d&eacute;crite avec exactitude. Nous sommes sur la place
+publique, la place du march&eacute;. Toutes les ordures y sont jet&eacute;es, et une
+puanteur atroce s'en d&eacute;gage. La synagogue touche &agrave; cette place, &eacute;difice
+sordide tombant en ruines. &laquo;La boue et la salet&eacute; limitent la saintet&eacute;&raquo;,
+mais Dieu ne s'en formalise pas, &laquo;il est trop haut plac&eacute; pour que cela
+l'incommode.&raquo; Mais la plus grande impuret&eacute;, l'infection morale &eacute;mane de
+la petite pi&egrave;ce attenante &agrave; la synagogue: c'est la chambre du Cahal.
+C'est l&agrave; que se trame le crime et l'injustice; l'arbitraire et la
+v&eacute;nalit&eacute; s'y &eacute;talent impudiquement. Le Cahal d&eacute;tient les registres du
+service militaire, il d&eacute;livre les passeports; toute la ville est &agrave; sa
+merci. C'est l&agrave; que les tartufes du ghetto exercent leur pouvoir
+funeste, que la veuve est spoli&eacute;e, l'orphelin maltrait&eacute;, et livr&eacute;, avec
+le malheureux qui a os&eacute; aspirer &agrave; la lumi&egrave;re, au service militaire en
+remplacement de l'enfant du riche. C'est le domaine o&ugrave; r&egrave;gne, tout
+puissant et craint, le tr&egrave;s v&eacute;n&eacute;r&eacute; rabbi Schamgar-ben-Anath, parvenu
+stupide et f&eacute;roce.</p>
+
+<p>La vie de sacrifices et de privations que m&egrave;nent les &eacute;tudiants juifs qui
+s'en vont chercher l'instruction &agrave; l'&eacute;tranger, inspire &agrave; Gordon un des
+plus beaux passages de son po&egrave;me. En somme, ces jeunes gens ne font que
+se conformer &agrave; la tradition juive. Ils sont les continuateurs de ceux
+qui, autrefois, bravaient la faim et le froid sur les bancs des
+&laquo;Yeschiboth&raquo;.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Qu'il est puissant, le d&eacute;sir de savoir dans le c&#339;ur des adolescents
+du peuple humili&eacute;! C'est le feu ininterrompu br&ucirc;lant sur l'autel!</p>
+
+<p>Arr&ecirc;tez-vous aux routes menant &agrave; Mir, Eischischok et Volosjine<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p>
+
+
+<p>Voyez ces ch&eacute;tifs adolescents allant &agrave; pied.</p>
+
+<p>O&ugrave; se dirigent leurs pas? Que vont-ils chercher?&mdash;Ils vont dormir
+sur la terre nue, mener une vie toute de privations....</p>
+
+<p>Il est dit: &laquo;La Thora n'est donn&eacute;e qu'&agrave; celui qui se tue pour
+elle.&raquo;</p></div>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Allez dans n'importe quelle universit&eacute; de l'Europe: le sort des
+&eacute;tudiants juifs &eacute;trangers n'est pas meilleur. Les Russes sont fiers
+de la gloire d'un Lomonossof qui, de fils d'un pauvre moujik, est
+devenu une lumi&egrave;re de la science. Combien sont nombreux les
+Lomonossof de la rue des juifs!...</p></div>
+
+<p>Et le po&egrave;te s'&eacute;crie dans un &eacute;lan de patriotisme:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Mais qu'est-ce que tu es en somme, &ocirc; peuple d'Isra&euml;l, sinon un
+pauvre &laquo;bohour&raquo; parmi les peuples, mangeant un jour chez l'un, un
+jour chez l'autre!</p>
+
+<p>Tu as allum&eacute; la lumi&egrave;re divine pour tout le monde. Pour toi seul,
+le monde est obscur. &Ocirc; peuple, esclave des esclaves, &eacute;perdu et
+m&eacute;pris&eacute;.</p></div>
+
+<p>Avec ce po&egrave;me nous terminons l'analyse des po&egrave;mes satiriques de Gordon.
+Nulle part mieux que dans ce po&egrave;me, il ne fait ressortir les r&ecirc;ves, les
+aspirations, les luttes des Maskilim contre le r&eacute;gime arri&eacute;r&eacute; et le
+g&acirc;chis moral et mat&eacute;riel dans lequel croupissait le juda&iuml;sme des peuples
+slaves.</p>
+
+<p>&Agrave; ce m&ecirc;me ordre d'id&eacute;es se rattachent la plupart des tables originales
+contenues dans ses &laquo;Petites fables pour les grands enfants&raquo;. Ces fables
+sont &eacute;crites dans un style alerte et expressif. La critique fine et
+railleuse et la profonde philosophie dont elles sont impr&eacute;gn&eacute;es font de
+ces fables une des plus belles productions de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que.</p>
+
+<p>&Agrave; cette m&ecirc;me &eacute;poque se rapportent les deux volumes de contes publi&eacute;s par
+Gordon. Ils ont &eacute;galement trait &agrave; la vie et aux m&#339;urs des juifs de la
+Lithuanie et &agrave; la lutte des modernes et des anciens. Comme conteur,
+Gordon est inf&eacute;rieur au po&egrave;te. Mais sa prose conserve toute la finesse
+de son esprit et la justesse de ses observations. Dans tous les cas, ces
+contes ne sont pas quantit&eacute; n&eacute;gligeable dans la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que.</p>
+
+<p>La r&eacute;action, qui a suivi vers 1870 le grand souffle de r&eacute;formes sociales
+et d'esp&eacute;rances non r&eacute;alis&eacute;es, affecta profond&eacute;ment le po&egrave;te dans le
+meilleur de son &ecirc;tre. Le gouvernement a mis des entraves &agrave; la marche en
+avant des juifs, la masse est rest&eacute;e enfonc&eacute;e dans son fanatisme, et les
+&eacute;clair&eacute;s eux aussi ont manqu&eacute; &agrave; tous leurs devoirs. D&eacute;sillusionn&eacute;, il
+n'esp&egrave;re plus en rien. Il ne peut pas partager l'optimisme de Smolensky
+et de son &eacute;cole. Un instant il s'arr&ecirc;te pour voir le chemin parcouru. Il
+ne voit rien, et il se demande avec angoisse:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Pour qui ai-je donc pein&eacute;?</p>
+
+<p>Mes parents, fid&egrave;les &agrave; la loi, ennemis de la science, du bon sens,
+n'aspirent qu'au n&eacute;goce et qu'&agrave; l'observance religieuse.</p>
+
+<p>Nos intellectuels d&eacute;daignent la langue nationale et n'ont d'amour
+que pour la langue du pays.</p>
+
+<p>Nos filles, si gracieuses, sont tenues dans l'ignorance absolue de
+l'h&eacute;breu...</p>
+
+<p>Et la nouvelle g&eacute;n&eacute;ration va toujours de l'avant! Dieu sait
+jusqu'o&ugrave; elle ira... Peut-&ecirc;tre jusqu'au point d'o&ugrave; elle ne
+reviendra plus...</p></div>
+
+<p>Ce n'est donc qu'&agrave; une poign&eacute;e d'&eacute;lus, d'amateurs&mdash;les seuls qui ne
+m&eacute;prisent pas, qui comprennent et approuvent le po&egrave;te h&eacute;breu...</p>
+
+<div class="blockquot"><p>C'est &agrave; vous que j'apporte mon g&eacute;nie en sacrifice et c'est devant
+vous que je verse mes larmes... Qui sait si je ne suis pas le
+dernier de ceux qui ont chant&eacute; Sion, et si vous aussi, vous n'&ecirc;tes
+pas nos derniers lecteurs?</p></div>
+
+<p>Nous retrouvons cet &eacute;tat d'&acirc;me pessimiste dans tous les derniers &eacute;crits
+de Gordon. M&ecirc;me apr&egrave;s les &eacute;v&eacute;nements de 1882, lorsque la r&eacute;surrection
+des haines et des pers&eacute;cutions d'autrefois a jet&eacute; le d&eacute;sarroi dans le
+camp des &eacute;mancipateurs et a pouss&eacute; les plus fervents champions
+anti-rabbiniques comme Lilienblum et Braud&egrave;s &agrave; arborer le drapeau du
+Sionisme, seul Gordon ne se laissa pas entra&icirc;ner par ce courant. Son
+scepticisme ne lui permettait pas de partager les illusions de ses amis
+convertis au sionisme.</p>
+
+<p>Tout son m&eacute;pris pour les tyrans, sa compassion pour la nation
+injustement opprim&eacute;e, il l'exprime dans sa po&eacute;sie <i>Ahoti Ruhama</i> qui
+porte le titre: <i>&Agrave; l'honneur de la fille de Jacob viol&eacute;e par le fils de
+Hamor</i>.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Pourquoi pleures-tu, ma s&#339;ur afflig&eacute;e?</p>
+
+<p>Pourquoi cette d&eacute;solation de l'esprit, cette anxi&eacute;t&eacute; du c&#339;ur?</p>
+
+<p>Si des larrons t'ont surprise et ont viol&eacute; ton honneur; si la main
+des malfaiteurs l'a emport&eacute; sur toi.</p>
+
+<p>Est-ce ta faute, ma s&#339;ur afflig&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; porterai-je ma honte?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est ta honte, puisque ton c&#339;ur est pur, chaste?...</p>
+
+<p>L&egrave;ve-toi, &eacute;tale ta blessure, que le monde entier voie le sang
+d'Abel sur le front de Ca&iuml;n. Que le monde sache comment on te
+torture, ma s&#339;ur afflig&eacute;e!</p>
+
+<p>Ce n'est pas sur toi, c'est sur tes oppresseurs que la honte
+retombe.</p>
+
+<p>Ta puret&eacute; n'a pas &eacute;t&eacute; macul&eacute;e par leur souillure... Tu es blanche
+comme la neige, ma s&#339;ur afflig&eacute;e.</p></div>
+
+<p>Puis le po&egrave;te semble presque regretter ses efforts d'autrefois pour
+rapprocher les juifs des chr&eacute;tiens.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Ce qui t'arrive me soulage cependant. Longtemps j'ai support&eacute;
+toutes les injustices; j'&eacute;tais rest&eacute; fid&egrave;le &agrave; mon pays, j'esp&eacute;rais
+en des jours meilleurs. J'ai tout subi... Mais ton d&eacute;shonneur, ma
+s&#339;ur ch&eacute;rie, je ne le puis.</p></div>
+
+<p>Mais que devenir? o&ugrave; aller? La Palestine turque ne tente pas trop
+l'esprit du po&egrave;te. Il croit encore &agrave; l'existence de pays &laquo;o&ugrave; la lumi&egrave;re
+&eacute;claire &eacute;galement tous les &ecirc;tres humains, o&ugrave; l'homme n'est pas humili&eacute;
+pour son origine et pour sa foi&raquo;. C'est l&agrave; qu'il invite ses fr&egrave;res &agrave;
+aller chercher un asile, &laquo;jusqu'au jour o&ugrave; notre P&egrave;re l&agrave;-haut aura piti&eacute;
+de nous et nous rendra &agrave; notre ancienne m&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cette &eacute;poque agit&eacute;e o&ugrave; Pinsker lance son manifeste:
+<i>Auto-&eacute;mancipation</i>, Gordon &eacute;crit sa po&eacute;sie: <i>Le troupeau de Dieu</i>.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Vous demandez ce que nous sommes. Je vous dirai: Nous ne sommes ni
+une nation, ni une communaut&eacute; religieuse. Nous sommes un
+troupeau&mdash;le troupeau saint de J&eacute;hova dont toute la Terre est
+l'autel. Nous y montons comme holocaustes envoy&eacute;s par les autres ou
+comme victimes li&eacute;es par les pr&eacute;ceptes de nos propres rabbins. Un
+troupeau en plein d&eacute;sert, des brebis d&eacute;vor&eacute;es sans cesse par les
+loups. Nous crions... vainement, nous nous lamentons... en pure
+perte. Le d&eacute;sert nous enferme de tous c&ocirc;t&eacute;s. La terre est de
+cuivre, les cieux sont d'airain.</p>
+
+<p>Certes, ce n'est pas un troupeau ordinaire que nous formons. Nous
+survivons &agrave; toutes les h&eacute;catombes. Mais en sera-t-il toujours
+ainsi?</p>
+
+<p>Un troupeau dispers&eacute;, indisciplin&eacute;, sans lien aucun; nous sommes le
+troupeau de J&eacute;hova!</p></div>
+
+<p>Ce n'est pas que l'id&eacute;e de la renaissance nationale d'Isra&euml;l ait d&eacute;plu
+au po&egrave;te. Loin de l&agrave;, le sionisme ne peut que charmer son c&#339;ur juif.
+Mais il croit qu'il n'est pas encore temps. Il y a, selon lui, une &#339;uvre
+d'affranchissement religieux &agrave; accomplir avant de songer &agrave; reconstituer
+l'&Eacute;tat juif. Il a soutenu cette id&eacute;e dans une s&eacute;rie d'articles publi&eacute;s
+dans le Melitz, qu'il r&eacute;digea &agrave; cette &eacute;poque.</p>
+
+<p>Les derni&egrave;res ann&eacute;es de sa vie furent tragiques, touchantes. Le c&#339;ur
+d&eacute;chir&eacute;, il fut t&eacute;moin de la situation intenable faite par le
+gouvernement &agrave; des millions de ses fr&egrave;res. Il y fait allusion, dans sa
+fable: <i>Adoni-Besek</i>, que nous reproduisons int&eacute;gralement pour donner
+une id&eacute;e des fables de Gordon<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Dans un palais somptueux, au milieu d'une vaste salle embaum&eacute;e et
+drap&eacute;e d'&eacute;toffes &eacute;gyptiennes, une table est dress&eacute;e, servie des
+meilleures choses. Adoni-Besek fait son repas de midi. Ses ma&icirc;tres
+de service se tiennent chacun &agrave; sa place: l'&eacute;chanson, le ma&icirc;tre
+boulanger et le cuisinier. Les eunuques, les esclaves courent et
+viennent, apportant des mets d&eacute;licieux et des friandises vari&eacute;es.
+Ils apportent du r&ocirc;ti, du bouilli, de la chair de divers animaux et
+oiseaux.</p>
+
+<p>Sur le parquet se vautrent des chiens insolents, la gueule b&eacute;ante,
+guettant de tous leurs sens les reliefs que leur ma&icirc;tre leur jette.</p>
+
+<p>Sous la table gisent &eacute;galement soixante-dix rois captifs. Leurs
+pouces et leurs gros orteils sont coup&eacute;s. Pour apaiser leur faim,
+ils sont oblig&eacute;s de disputer les reliefs aux chiens.</p>
+
+<p>Adoni-Besek a fini son repas. Maintenant il s'amuse &agrave; jeter des os
+aux &ecirc;tres qui gisent sous la table. Tout &agrave; coup on entend un
+vacarme, les chiens aboient, et mordent leurs voisins qui leur ont
+pris les morceaux qui leur &eacute;taient destin&eacute;s.</p>
+
+<p>Les rois mordus se plaignent alors au Ma&icirc;tre: &laquo;&Ocirc; roi, regarde notre
+martyre et d&eacute;livre-nous de tes chiens....&raquo; Adoni-Besek leur r&eacute;pond:
+&laquo;Mais c'est vous qui &ecirc;tes les coupables et ce sont eux qui ont
+raison. Pourquoi leur causez-vous du tort?&raquo;</p>
+
+<p>Les rois lui r&eacute;pondent avec amertume:</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; roi, est-ce notre faute si nous avons &eacute;t&eacute; r&eacute;duits &agrave; ramasser
+les miettes de la table avec les chiens? C'est toi qui t'es &eacute;lev&eacute;
+contre nous, qui nous a &eacute;cras&eacute;s de ta main puissante, d&eacute;membr&eacute;s et
+encha&icirc;n&eacute;s dans ces cages. Nous ne sommes plus en &eacute;tat de travailler
+ni de chercher notre nourriture. Pourquoi ces chiens auraient-ils
+raison de mordre et d'aboyer? Que les hommes de justice&mdash;s'il en
+reste encore de notre temps&mdash;se l&egrave;vent; que celui dont le c&#339;ur a
+&eacute;t&eacute; touch&eacute; par Dieu vienne juger entre nous et ceux qui nous
+mordent: lequel de nous est le bourreau et lequel la victime...?</p></div>
+
+<p>Une grande satisfaction morale fut r&eacute;serv&eacute;e au po&egrave;te &agrave; la fin de ses
+jours. Les notabilit&eacute;s juives de la capitale avaient organis&eacute; une f&ecirc;te
+pour c&eacute;l&eacute;brer le vingt-cinqui&egrave;me anniversaire de l'activit&eacute; litt&eacute;raire
+de Gordon. &Agrave; cette r&eacute;union il fut d&eacute;cid&eacute; qu'on publierait une &eacute;dition de
+luxe des po&eacute;sies de Gordon. Cette glorification inattendue arrache &agrave; son
+c&#339;ur attendri une derni&egrave;re note optimiste. Il rappelle le serment qu'il
+a fait jadis de rester fid&egrave;le &agrave; l'h&eacute;breu, et raconte les d&eacute;boires et les
+mis&egrave;res auxquels est en butte le po&egrave;te qui &eacute;crit dans une langue morte,
+destin&eacute;e &agrave; l'oubli. Puis il salue les jeunes &laquo;dont nous d&eacute;sesp&eacute;rions et
+qui reviennent, et l'aube de la renaissance de la langue h&eacute;bra&iuml;que et du
+peuple juif.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant Gordon ne participa jamais &agrave; cette renaissance de pleine foi.
+Il est rest&eacute; le po&egrave;te de la mis&egrave;re et du d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>La mort de Smolensky lui arrache la note d&eacute;sol&eacute;e qui peut &ecirc;tre
+consid&eacute;r&eacute;e comme le testament du po&egrave;te du ghetto. Il compare le grand
+&eacute;crivain au peuple juif et il se demande:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Qu'est-il, en somme, tout notre peuple et sa litt&eacute;rature?</p>
+
+<p>Un g&eacute;ant abattu gisant &agrave; terre.</p>
+
+<p>La terre tout enti&egrave;re est sa s&eacute;pulture; et ses livres?&mdash;l'&eacute;pitaphe
+de son monument fun&eacute;raire....</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<p class="d"><span class="smcap">R&eacute;formateurs et conservateurs&mdash;Les deux extr&ecirc;mes</span>.</p>
+
+
+<p>Pour avoir &eacute;t&eacute; le plus distingu&eacute;, Gordon ne fut pas le seul repr&eacute;sentant
+de l'&eacute;cole h&eacute;bra&iuml;que anti-rabbinique. Le d&eacute;clin du lib&eacute;ralisme officiel,
+la d&eacute;ception des r&ecirc;ves &eacute;galitaires pouss&egrave;rent tous les esprits cultiv&eacute;s,
+qui jusque-l&agrave; n'aspiraient qu'&agrave; s'&eacute;manciper au dehors et &agrave; s'assimiler
+aux autres, et qui, tout d'un coup, virent les horizons de libert&eacute; et de
+justice se refermer devant eux, &agrave; transporter leur ambition et leur
+activit&eacute; dans le sein m&ecirc;me du juda&iuml;sme. Les transformations &eacute;conomiques
+subies par la classe bourgeoise et l'influence de la litt&eacute;rature russe
+r&eacute;aliste et utilitaire de l'&eacute;poque n'ont pas moins contribu&eacute; au
+revirement qui s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; dans le camp des Maskilim. Les lettr&eacute;s de
+la petite ville russe et de la Galicie, ceux qui arrivaient au milieu du
+peuple et connaissaient sa mis&egrave;re quotidienne, constat&egrave;rent combien
+cette masse &eacute;tait d&eacute;sarm&eacute;e contre la ruine morale et &eacute;conomique qui la
+mena&ccedil;ait, et combien les restrictions religieuses et l'ignorance
+mettaient d'obstacles &agrave; un changement dans leur condition. Aussi se
+mirent-ils &agrave; pr&eacute;coniser des r&eacute;formes pratiques et radicales.</p>
+
+<p>En mati&egrave;re religieuse, ils r&eacute;clamaient avec Gordon l'abolition de toutes
+les restrictions qui pesaient sur le peuple et la r&eacute;forme radicale de
+l'enseignement confessionnel.</p>
+
+<p>Dans la vie pratique, c'est vers les m&eacute;tiers manuels, les sciences
+techniques, l'agriculture, qu'ils voulaient orienter leurs fr&egrave;res. De
+plus, ils voulaient r&eacute;pandre tr&egrave;s-largement l'instruction primaire
+moderne. Le gouvernement regardait ces efforts d'un bon &#339;il, et sous son
+&eacute;gide se constitua la <i>Soci&eacute;t&eacute; pour la propagation de l'instruction
+parmi les juifs en Russie</i>, dont le si&egrave;ge central est &agrave; St-P&eacute;tersbourg.
+Ainsi appuy&eacute;s, les lettr&eacute;s pouvaient faire de la propagande ouverte et
+porter la lumi&egrave;re dans les coins les plus recul&eacute;s du pays. La presse
+h&eacute;bra&iuml;que nouvellement cr&eacute;&eacute;e rivalisait de z&egrave;le dans cette action
+bienfaisante.</p>
+
+<p>Le foyer le plus ind&eacute;pendant de la propagande anti-religieuse se
+trouvait &agrave; Brody en Galicie. De l&agrave; il envoyait ses rayons en Russie.
+C'est de l&agrave; que la revue <i>Hahaloutz</i> (le Pionnier), fond&eacute;e par Erter et
+Schorr en 1853 et publi&eacute;e &agrave; Lernberg, menait une propagande &eacute;clatante
+contre les superstitions religieuses et ne craignait pas de s'attaquer &agrave;
+la tradition biblique elle-m&ecirc;me. Son collaborateur le plus hardi &eacute;tait,
+outre son vaillant directeur, Abraham Krochmal, le fils du philosophe.
+Savant et penseur subtil, il a introduit la critique biblique dans la
+litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que. Dans ses ouvrages<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>, ainsi que dans ses
+articles parus dans le &laquo;Haloutz&raquo; et dans le &laquo;Kol&raquo; de Radkinson, il
+conteste m&ecirc;me le caract&egrave;re divin de la Bible et il r&eacute;clame des r&eacute;formes
+radicales dans le Juda&iuml;sme. Ses &eacute;crits d&eacute;cha&icirc;n&egrave;rent un mouvement
+d'opinion consid&eacute;rable. Les plus mod&eacute;r&eacute;s des orthodoxes eux-m&ecirc;mes ne
+purent voir d'un &#339;il tranquille de tels blasph&egrave;mes. Krochmal, le savant
+Geiger, ainsi que tous ceux qui faisaient de la critique biblique,
+furent mis par eux en dehors du Juda&iuml;sme.</p>
+
+<p>En Lithuanie on n'en &eacute;tait pas encore arriv&eacute; l&agrave;. Les difficult&eacute;s de la
+vie n'&eacute;taient pas propices &agrave; l'&eacute;closion d'une &eacute;cole purement
+scientifique ni aux discussions th&eacute;oriques. D'ailleurs les centres
+scientifiques faisaient totalement d&eacute;faut, et la censure ne badinait pas
+sur l'article de la foi. Un nouveau mouvement fonci&egrave;rement r&eacute;aliste et
+utilitaire se dessine. On commence par protester contre l'id&eacute;ologie vide
+de la presse et de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que. En 1867, Abraham Kovner,
+pol&eacute;miste ardent, publia son <i>Cheker Dabar</i> (Parole critique), o&ugrave; il
+prend violemment &agrave; partie la presse et les &eacute;crivains h&eacute;breux qui, au
+lieu de s'occuper des exigences r&eacute;elles de la vie, font fleurir la
+rh&eacute;torique et les jeux d'esprit futiles. Dans la m&ecirc;me ann&eacute;e, A. Paperna
+publie son essai de critique litt&eacute;raire, et le jeune Smolensky attaque,
+dans une &eacute;tude parue &agrave; Odessa, Letteris, pour sa fausse traduction de
+<i>Faust</i> en h&eacute;breu. Un nouveau vent de r&eacute;alisme et de critique souffle
+partout.</p>
+
+<p>Le repr&eacute;sentant le plus caract&eacute;ristique de ce mouvement r&eacute;formateur
+&eacute;tait Mo&iuml;se Leib Lilienblum, originaire du gouvernement de Kovno.</p>
+
+<p>Esprit logique et sobre, d&eacute;nu&eacute; de toute sentimentalit&eacute; excessive, un de
+ces &eacute;rudits puritains et r&eacute;fl&eacute;chis qui font la gloire des talmudistes
+lithuaniens, Lilienblum est &agrave; la fois le h&eacute;ros et l'acteur de ce drame
+poignant, qui se joue dans le ghetto russe, et qu'il d&eacute;finit lui-m&ecirc;me
+comme une &laquo;tragi-com&eacute;die juive.&raquo;</p>
+
+<p>Il d&eacute;bute par un article <i>Orhoth Hatalmud</i> (Les voies du Talmud) publi&eacute;
+dans le Melitz en 1868. Dans cet article, ainsi que dans ceux qui le
+suivaient, il ne s'&eacute;carte pas de la tradition; c'est au nom de l'esprit
+m&ecirc;me du Talmud qu'il r&eacute;clame des r&eacute;formes religieuses et l'abolition des
+restrictions encombrantes de la vie quotidienne. Ces surcharges ont &eacute;t&eacute;
+accumul&eacute;es par les rabbins post&eacute;rieurement &agrave; la Loi et contrairement &agrave;
+son esprit. Le jeune &eacute;rudit se montre admirateur z&eacute;l&eacute; du Talmud et, avec
+une logique frappante, il prouve que les rabbins des derniers si&egrave;cles,
+en d&eacute;cr&eacute;tant l'immutabilit&eacute; de la Loi, ont tout simplement d&eacute;vi&eacute; des
+principes m&ecirc;mes de cette Loi, dont l'id&eacute;e primordiale &eacute;tait l'union de
+&laquo;la Loi et de la Vie.&raquo; Inutile de dire les col&egrave;res que cet article
+suscita. Lilienblum &eacute;tait devenu l'&laquo;Apikoros&raquo;, l'h&eacute;r&eacute;tique par
+excellence du ghetto lithuanien. C'est alors que commen&ccedil;a pour le jeune
+&eacute;crivain une &egrave;re de pers&eacute;cutions et de repr&eacute;sailles inimaginables de la
+part des fanatiques et surtout des Hassidim de sa ville. Il les raconte
+tout au long dans son autobiographie: <i>Hatoth Neourim</i> (P&eacute;ch&eacute;s de
+jeunesse), publi&eacute;e &agrave; Vienne en 1876, un des produits les plus purs de la
+litt&eacute;rature moderne. Avec la simplicit&eacute; logique d'une &acirc;me de
+&laquo;Misnagued&raquo;<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>, avec la franchise cruelle et sarcastique d'une
+existence gaspill&eacute;e, Lilienblum &eacute;tale tous les plis de sa conscience
+tortur&eacute;e, traversant successivement les &eacute;tapes qui s&eacute;parent le croyant
+du libre-penseur, sans cependant aboutir &agrave; rien de r&eacute;el ni de positif.
+C'est du Rousseau et du Voltaire &agrave; la fois. Mais c'est surtout, comme il
+le dit lui-m&ecirc;me, &laquo;un drame essentiellement juif, parce qu'il n'y a dans
+cette vie aucun effet dramatique, aucune aventure extraordinaire; elle
+est faite de tortures et de souffrances d'autant plus douloureuses
+qu'elles sont cach&eacute;es dans l'intimit&eacute; du c&#339;ur....&raquo;. Les origines de ces
+maux, il les conna&icirc;t mieux que personne; c'est le <i>livre</i> qui, pour lui
+comme pour Gordon, a tu&eacute; l'homme, la lettre morte qui s'est substitu&eacute;e
+au sentiment.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Vous me demandez, dit-il am&egrave;rement, qui je suis et quel est mon
+nom?&mdash;Eh bien, je suis un &ecirc;tre vivant, et point un Job qui n'a
+jamais exist&eacute;; je ne suis pas non plus du nombre des morts
+ressuscit&eacute;s par le proph&egrave;te &Eacute;z&eacute;chiel, ce qui n'est qu'une fable;
+mais je suis un de ces <i>morts vivants</i> du Talmud babylonien
+r&eacute;veill&eacute;s &agrave; la vie par la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que nouvelle,
+litt&eacute;rature morte elle-m&ecirc;me et impuissante &agrave; ressusciter par sa
+ros&eacute;e vivifiante la mort, &agrave; peine capable de nous transformer en un
+&eacute;tat oscillant entre la vie et la mort. Je suis un talmudiste, un
+ancien croyant devenu incr&eacute;dule, ne partageant plus les r&ecirc;ves et
+les espoirs que mes parents m'avaient l&eacute;gu&eacute;s; je suis un homme
+tar&eacute;, un mis&eacute;rable, d&eacute;sesp&eacute;rant de tout bien...</p></div>
+
+<p>Et il conte sa vie d'enfant, la p&eacute;riode du &laquo;tohu&raquo; pass&eacute;e dans les
+&eacute;tudes, la mis&egrave;re, la superstition. Puis il rappelle les ann&eacute;es de
+l'adolescence, le mariage pr&eacute;coce, la lutte pour l'existence, sa pauvre
+vie de ma&icirc;tre de talmud, le joug double de la belle-m&egrave;re et de la loi
+rigide. Initi&eacute; &agrave; la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que, sa conscience h&eacute;site
+longtemps, mais sa logique farouche triomphe et le pousse &agrave; la ruine
+successive de toutes les id&eacute;es dans lesquelles il avait v&eacute;cu jusque-l&agrave;.
+Et c'est la n&eacute;gation qui supplante la croyance. Alors commence la lutte
+atroce, impitoyable, &agrave; peine soutenu par deux ou trois esprits &eacute;lev&eacute;s
+contre toute une ville d'obscurants qui le mettent hors la loi. La
+publication de son article sur la n&eacute;cessit&eacute; des r&eacute;formes dans la
+religion augmente encore l'exasp&eacute;ration publique contre lui; sa perte
+est d&eacute;cid&eacute;e. Sans une intervention du dehors, il aurait &eacute;t&eacute; livr&eacute; au
+service militaire ou d&eacute;nonc&eacute; comme h&eacute;r&eacute;tique dangereux. Et dire que cet
+h&eacute;r&eacute;tique, maudit par toutes les bouches, n'&eacute;tait qu'&agrave; ses d&eacute;buts et
+qu'il se faisait encore scrupule de transporter le samedi un livre d'un
+endroit &agrave; l'autre! La lecture de Mapou avait &eacute;veill&eacute; son &acirc;me na&iuml;ve,
+d&eacute;j&agrave; agit&eacute;e par des sentiments intimes; la rencontre fortuite d'une
+femme intelligente fait vibrer dans son c&#339;ur des notes inconnues
+jusqu'alors. La vie lui devient cependant insupportable dans sa ville
+natale et il part pour Odessa, l'Eldorado des r&ecirc;veurs du ghetto. L&agrave;
+encore des d&eacute;sillusions l'attendent. Lui, le martyr de ses id&eacute;es, le
+champion de la Haskala, l'homme de c&#339;ur affam&eacute; de savoir et de justice,
+il ne tarde pas, avec son esprit p&eacute;n&eacute;trant et perspicace, &agrave; voir qu'il
+n'est pas encore dans le meilleur des mondes modernes. Il constate avec
+amertume que les juifs du midi de la Russie, &laquo;l&agrave; o&ugrave; le talmud est exclu
+de la vie pratique, sont certainement plus libres, mais ne sont pas
+exempts des superstitions stupides.&raquo; Il constate que la litt&eacute;rature
+h&eacute;bra&iuml;que, si ch&egrave;re &agrave; son c&#339;ur, est exclue des cercles intellectuels. Il
+voit le mat&eacute;rialisme &eacute;go&iuml;ste se substituant &agrave; l'id&eacute;alisme du ghetto. Il
+voit que la sensibilit&eacute; est exclue de la vie moderne et que la tol&eacute;rance
+tant vant&eacute;e n'est qu'un mot. Lorsqu'il ose exprimer ces dol&eacute;ances, il
+est trait&eacute; de &laquo;fanatique religieux&raquo; par des gens qui ne s'int&eacute;ressent
+qu'&agrave; la satisfaction de leurs plaisirs et &agrave; la vie mat&eacute;rielle. Il s'en
+trouve fortement affect&eacute;. En pr&eacute;sence de cette indiff&eacute;rence &eacute;go&iuml;ste des
+Juifs &eacute;mancip&eacute;s, il se sent &eacute;branl&eacute; dans ses convictions les plus
+profondes et il constate avec angoisse que tout cet id&eacute;al pour lequel il
+a lutt&eacute; et sacrifi&eacute; sa vie n'est qu'un fant&ocirc;me. Il &eacute;crit alors ces
+lignes:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>En v&eacute;rit&eacute; je vous le dis, jamais la religion juive ne s'accordera
+avec la vie; elle tombera, ou bien elle restera l'apanage de
+quelques-uns, comme cela est arriv&eacute; dans les pays de l'Europe...La
+vie pratique est oppos&eacute;e &agrave; la foi. Maintenant je sais que nous
+n'avons pas de public, et que la vie pratique agit sans l'aide de
+la litt&eacute;rature; l'influence de cette derni&egrave;re ne s'&eacute;tend qu'&agrave;
+quelques esprits na&iuml;fs de la province. Le d&eacute;sir de la vie et de la
+libert&eacute;, la recrudescence du charlatanisme d'un c&ocirc;t&eacute;, l'abandon des
+&eacute;tudes religieuses de l'autre, auront des cons&eacute;quences funestes
+pour la jeunesse juive, m&ecirc;me en Lithuanie.</p></div>
+
+<p>Et c'est le regret de la vie d&eacute;vor&eacute;e par des luttes st&eacute;riles, par des
+p&eacute;ch&eacute;s de jeunesse, qui caract&eacute;rise cette &eacute;poque de la vie de
+l'&eacute;crivain.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Aujourd'hui j'ai fini d'&eacute;crire l'histoire de ma vie que j'intitule:
+&laquo;Les p&eacute;ch&eacute;s de jeunesse.&raquo; J'ai fait le bilan de cette vie de trente
+ans et un mois, et, d&eacute;sol&eacute;, je vois un z&eacute;ro s'&eacute;taler au-dessous.
+Comme le hasard s'est montr&eacute; dur pour moi! J'ai re&ccedil;u une &eacute;ducation
+en contradiction avec tout ce dont je pouvais avoir besoin plus
+tard. J'ai &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; pour &ecirc;tre une c&eacute;l&eacute;brit&eacute; rabbinique, et me
+voil&agrave; employ&eacute; de commerce; j'ai &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; dans un monde imaginaire
+pour &ecirc;tre un fid&egrave;le observateur de la loi, craintif devant le
+p&eacute;ch&eacute;, et cette &eacute;ducation m'&eacute;crase encore maintenant que l'homme
+imaginaire a disparu en moi. J'ai &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; pour vivre dans une
+atmosph&egrave;re de morts, et me voici jet&eacute; au milieu de gens menant une
+vie r&eacute;elle, sans que je puisse pourtant y participer. J'ai &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute; dans un monde de r&ecirc;ves et de th&eacute;orie pure, et je me trouve au
+milieu du chaos de la vie pratique, &agrave; laquelle mes besoins exigent
+que je m'applique, mais, pareil au papier gratt&eacute;, mon cerveau ne
+peut mettre la pratique &agrave; la place du sp&eacute;culatif. Je ne suis m&ecirc;me
+pas capable de soutenir une simple discussion au milieu de gens
+d'affaires ne parlant qu'affaires. J'ai &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; pour constituer
+une famille apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; dot&eacute; par mon p&egrave;re...Comme mon c&#339;ur est
+loin de tout cela...!</p>
+
+<p>Je pleure sur mon petit monde d&eacute;truit que je ne peux plus changer.</p></div>
+
+<p>Les regrets de Lilienblum sur la besogne inutile de la litt&eacute;rature
+h&eacute;bra&iuml;que se traduisent &eacute;galement dans son pamphlet en vers: <i>Kehal
+Repha&iuml;m</i> ou &laquo;la R&eacute;union des morts.&raquo; Les morts sont figur&eacute;s par les
+journaux et revues h&eacute;bra&iuml;ques.</p>
+
+<p>Plus tard un romancier de talent, Ruben Aren Braud&egrave;s, reprendra la lutte
+pour l'union de &laquo;la foi et de la vie&raquo;, dans son grand roman: <i>La Loi et
+la Vie</i>. Le h&eacute;ros de ce roman, le jeune rabbin Samuel, n'est autre que
+la personnification de Lilienblum. Comme cr&eacute;ation artistique, ce roman
+est un des meilleurs de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que. La vie de la province,
+l'id&eacute;alisme aust&egrave;re des &eacute;clair&eacute;s, les superstitions de la foule, y
+apparaissent avec une grande nettet&eacute; de traits<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>. Publi&eacute; dans &laquo;Haboker
+Or&raquo; (1877-1880), ce roman ne devait jamais &ecirc;tre achev&eacute;. N'en &eacute;tait-il
+pas de m&ecirc;me de son h&eacute;ros, et Lilienblum ne s'est-il pas arr&ecirc;t&eacute; au milieu
+de sa route?</p>
+
+<p>La crise survenue dans la vie de Lilienblum, arrach&eacute; &agrave; son id&eacute;ologie de
+provincial et mis en contact avec la vie pratique, diam&eacute;tralement
+oppos&eacute;e &agrave; la r&eacute;solution du probl&egrave;me de &laquo;l'union de la foi et de la
+vie&raquo;, &eacute;tait commune &agrave; tous les lettr&eacute;s de l'&eacute;poque. Lilienblum et ses
+&eacute;mules se sont pris &agrave; regretter l'effort de trois g&eacute;n&eacute;rations
+d'humanistes qui, au lieu d'assainir le ghetto, n'avaient fait que
+pr&eacute;cipiter sa ruine. &Agrave; l'id&eacute;alisme des Maskilim avait succ&eacute;d&eacute;
+l'utilitarisme grossier et sans id&eacute;al. Les paroles suivantes, qui
+terminent ses &laquo;P&eacute;ch&eacute;s de jeunesse&raquo;, traduisent l'&eacute;tat d'&acirc;me du Maskil
+pendant les ann&eacute;es 1870-80:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Les jeunes gens ne doivent travailler ni penser qu'&agrave; pr&eacute;parer leur
+vie propre. Tout ce dont ils ne peuvent tirer profit, c'est-&agrave;-dire
+ce qui n'est pas &eacute;tude de science, de langue ou apprentissage d'un
+m&eacute;tier leur est interdit.</p>
+
+<p>Les adolescents qui s'&eacute;vadent des &eacute;tudes si p&eacute;nibles du talmud, se
+jettent avidement sur lu litt&eacute;rature moderne. Cette pr&eacute;cipitation
+dure chez nous depuis un si&egrave;cle environ; les uns disparaissent pour
+faire place aux autres, et chaque g&eacute;n&eacute;ration est lanc&eacute;e par une
+force aveugle vers on ne sait o&ugrave;...</p>
+
+<p>Il est grand temps de jeter un regard en arri&egrave;re, de nous arr&ecirc;ter
+un instant et de nous demander: o&ugrave; courons-nous et pourquoi
+courons-nous?...</p></div>
+
+<p>Les dieux ne s'en allaient cependant pas du ghetto.&mdash;Si Gordon et
+surtout Lilienblum avaient pr&eacute;dit la ruine de tous les r&ecirc;ves du ghetto,
+c'est pr&eacute;cis&eacute;ment parce que, arrach&eacute;s &agrave; la vie de la masse et au milieu
+traditionnel, ils jugeaient les choses de loin et se laissaient
+influencer par les apparences. Ils ne voyaient dans le sein du juda&iuml;sme
+que deux camps bien tranch&eacute;s: les modernes, indiff&eacute;rents &agrave; tout ce qui
+est juda&iuml;sme, et les obscurants, combattant tout ce qui est science,
+libre pens&eacute;e et plaisir mat&eacute;riel. Ils avaient compt&eacute; sans le peuple
+juif. La propagande humaniste n'&eacute;tait pas aussi fastidieuse, aussi
+inutile que les derniers humanistes se plaisaient &agrave; le d&eacute;clarer. Dans le
+sein m&ecirc;me du juda&iuml;sme traditionnel, le romantisme conservateur de S.-D.
+Luzzato et la sentimentalit&eacute; sioniste de Mapou avaient suscit&eacute;, comme
+nous l'avons d&eacute;j&agrave; vu, une fermentation d'id&eacute;es et de sentiments tr&egrave;s
+f&eacute;conde. Abstraction faite des anciens romantiques, comme Schulman, qui,
+dans la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de leur &acirc;me, ne se souciaient gu&egrave;re de toute la
+campagne r&eacute;formatrice et dont les ouvrages, estim&eacute;s par les orthodoxes
+eux-m&ecirc;mes, contribuaient &agrave; la diffusion de l'humanisme et de la
+litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que,&mdash;des rabbins orthodoxes r&eacute;put&eacute;s embrassaient avec
+enthousiasme la culture de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que. Sans renoncer &agrave; la
+foi, ils avaient su faire l'union entre la Foi et la Vie. L'humanisme
+conservateur avait atteint son apog&eacute;e juste au moment o&ugrave; les r&eacute;alistes
+d&eacute;&ccedil;us pr&eacute;voyaient l'effondrement de tout le juda&iuml;sme traditionnel.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; de la presse r&eacute;formatrice repr&eacute;sent&eacute;e par le <i>Haloutz</i>, le
+<i>Melitz</i> et plus tard le <i>Kol</i> (la Voix), il y avait le <i>Maguid</i>, le
+<i>Habazeleth</i> (le Lys) publi&eacute; &agrave; J&eacute;rusalem, et surtout le <i>L&eacute;banon</i> (le
+Liban), paraissant d'abord &agrave; Paris et ensuite &agrave; Mayence, qui d&eacute;fendaient
+l'opinion des conservateurs. Dans le Maguid, David Gordon, le r&eacute;dacteur
+du journal, menait, depuis 1871, une campagne ardente soutenue par
+l'opinion des lecteurs en faveur de la colonisation de la Palestine,
+comme devant pr&eacute;c&eacute;der la renaissance politique d'Isra&euml;l.</p>
+
+<p>Dans le L&eacute;banon, Michel Pin&egrave;s, l'antagoniste de Lilienblum, repr&eacute;sentait
+avec talent l'opinion des conservateurs de la Lithuanie.</p>
+
+<p>En 1872, parut &agrave; Mayence le livre capital de Pin&egrave;s, <i>Yald&eacute; Ruhi</i> (Les
+Enfantements de mon esprit), qui peut &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme le
+chef-d'&#339;uvre de la litt&eacute;rature conservatrice et oppos&eacute;e aux &laquo;P&eacute;ch&eacute;s de
+jeunesse&raquo; de Lilienblum. Dans ce livre d'intuition philosophique et de
+haute foi, Pin&egrave;s se fait le d&eacute;fenseur du juda&iuml;sme traditionnel. Il
+revendique avec une logique serr&eacute;e le droit d'existence pour la religion
+juive int&eacute;grale. Sans se montrer fanatique, il croit avec S.-D. Luzzato
+que la religion juive et sa po&eacute;sie dans son ensemble est le produit
+propre du g&eacute;nie national juif; qu'elle est inh&eacute;rente au juda&iuml;sme, et non
+une l&eacute;gislation artificielle qui serait venue se greffer sur elle. Les
+rites et les pratiques religieuses sont n&eacute;cessaires pour maintenir
+l'harmonie de la Foi, &laquo;comme la m&egrave;che est n&eacute;cessaire &agrave; la lampe&raquo;. Cette
+harmonie, qui agit &agrave; la fois sur le sentiment et sur le moral, ne peut
+&ecirc;tre contredite par les r&eacute;sultats de la science, et voil&agrave; pourquoi la
+foi juive est &eacute;ternelle dans son essence m&ecirc;me. Les r&eacute;formes religieuses
+introduites par les rabbins allemands ont fini par tarir les sources de
+la po&eacute;sie de la religion, et l'union entre la Foi et la Vie, pr&eacute;conis&eacute;e
+par Lilienblum, n'est que futile. &Agrave; quoi bon, puisque les croyants n'en
+&eacute;prouvent aucun besoin et se d&eacute;lectent &agrave; la foi int&eacute;grale qui remplit
+tout le vide de leur &acirc;me?&mdash;Pin&egrave;s ne partage pas le pessimisme des
+r&eacute;alistes du temps. En vrai conservateur, il croit &agrave; la renaissance
+nationale du peuple d'Isra&euml;l et, en romantique juif, il r&ecirc;ve la
+r&eacute;alisation des pr&eacute;dictions humanitaires des proph&egrave;tes. Le Juda&iuml;sme
+repr&eacute;sente pour lui l'id&eacute;e juste par excellence. &laquo;Et toute id&eacute;e juste
+finira par conqu&eacute;rir l'humanit&eacute; tout enti&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p class="top5">Les extr&ecirc;mes se touchaient. Entre Lilienblum, le dernier des humanistes,
+sceptique d&eacute;&ccedil;u, et Pin&egrave;s, l'optimiste du ghetto, il y avait un point
+commun. Tous deux croyaient &agrave; l'inefficacit&eacute; de l'action des humanistes
+et &agrave; l'inanit&eacute; de l'union entre la Foi et la Vie. Un accord entre eux
+n'&eacute;tait cependant pas possible. Tandis que les humanistes, en rompant
+avec les r&ecirc;ves s&eacute;culaires du peuple, s'&eacute;taient exclus de sa vie morale
+et religieuse et faisaient perdre &agrave; leur activit&eacute; toute sa raison
+d'&ecirc;tre, les romantiques conservateurs ne tenaient aucun compte des
+n&eacute;cessit&eacute;s de la vie moderne dont le courant avait profond&eacute;ment &eacute;branl&eacute;
+ce vieux monde et mena&ccedil;ait d'emporter ce dernier rempart national.</p>
+
+<p>L'homme qui devait accomplir l'&#339;uvre de la synth&egrave;se entre le double
+courant humaniste et romantique et ramener la Haskala d&eacute;p&eacute;rissante aux
+sources vives du juda&iuml;sme national, c'&eacute;tait Perez Smolensky,
+l'initiateur du mouvement national progressiste.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h2>
+
+<p class="d"><span class="smcap">L'&Eacute;volution nationale progressive.&mdash;P. Smolensky</span></p>
+
+
+<p>Perez Smolensky est n&eacute; en 1842 &agrave; Monastirschzina, petit bourg pr&egrave;s de
+Mohileff. Son p&egrave;re, un pauvre malheureux qui ne parvenait pas &agrave; nourrir
+sa femme et ses six enfants, fut contraint de quitter les siens pour
+&eacute;chapper &agrave; une accusation calomnieuse lanc&eacute;e contre lui par un pr&ecirc;tre
+polonais. Sa m&egrave;re, vaillante femme du peuple, gagna durement sa vie et
+celle de ses enfants, dont elle r&ecirc;vait de faire des rabbins. Enfin, le
+p&egrave;re rentra au foyer, et un bien-&ecirc;tre relatif s'y &eacute;tablit.</p>
+
+<p>Son premier soin est de veiller &agrave; l'instruction de ses deux fils, L&eacute;on
+et Perez. Le petit Perez montre des capacit&eacute;s hors ligne. &Agrave; quatre ans,
+il aborde l'&eacute;tude du Pentateuque; &agrave; cinq ans il fait d&eacute;j&agrave; du talmud. Ces
+&eacute;tudes l'absorbent jusqu'&agrave; sa onzi&egrave;me ann&eacute;e. Alors, comme tous les
+enfants du ghetto qui voulaient s'instruire, il quitte son p&egrave;re et sa
+m&egrave;re et se rend &agrave; la Yeschiba de Sklow. Il fait la route &agrave; pied, avec,
+pour toute escorte, les b&eacute;n&eacute;dictions maternelles. Son &acirc;ge tendre ne
+l'emp&ecirc;che pas d'&ecirc;tre admis dans la Yeschiba et d'acqu&eacute;rir de la renomm&eacute;e
+pour son application et son &eacute;rudition. Son fr&egrave;re L&eacute;on, qui l'avait
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; dans cette ville, l'initie &agrave; la langue russe et lui donne &agrave; lire
+des publications h&eacute;bra&iuml;ques modernes. Esprit franc et vif, il brave les
+pr&eacute;jug&eacute;s et entretient des relations avec un certain intellectuel qui
+passait pour h&eacute;r&eacute;tique, et qui aida au d&eacute;veloppement intellectuel du
+jeune Perez. Tour &agrave; tour les dignes bourgeois qui lui servaient ses
+repas quotidiens, effray&eacute;s de le voir d&eacute;vier du droit chemin, lui
+retirent leur protection. Il tombe dans une mis&egrave;re noire. Il n'a que
+quatorze ans, et alors commence pour lui une vie d'agitation et
+d'aventure. C'est l'odyss&eacute;e d'un &eacute;gar&eacute; du ghetto. Repouss&eacute; par les
+&laquo;Missnagdim&raquo;, il va chercher son salut du c&ocirc;t&eacute; des Hassidim. Il ne peut
+se faire non plus &agrave; ce milieu. L'exaltation mystique barbare,
+l'absurdit&eacute; des superstitions et l'hypocrisie l'exasp&egrave;rent. Il se lance
+dans la vie, entre au service d'un ministre officiant, puis devient
+professeur d'h&eacute;breu et de talmud. Toute la gamme des professions
+flottantes qui ressortissent au domaine des &eacute;rudits du ghetto, Smolensky
+l'a mont&eacute;e, et puis redescendue. Son esprit inquiet et le besoin de se
+perfectionner le poussent jusqu'&agrave; Odessa. Il s'y installe d&eacute;finitivement
+et y passe des ann&eacute;es de travail et d'efforts. Il apprend les langues
+modernes, son esprit s'&eacute;largit et se d&eacute;gage d&eacute;finitivement des pratiques
+religieuses, tout en restant attach&eacute; au juda&iuml;sme.</p>
+
+<p>En 1867, para&icirc;t sa premi&egrave;re publication dirig&eacute;e contre Letteris, qui
+jouissait alors d'une autorit&eacute; incontestable. Smolensky y critique
+s&eacute;v&egrave;rement et avec ind&eacute;pendance l'adaptation h&eacute;bra&iuml;que du <i>Faust</i> de
+G&#339;the par Letteris. C'est &agrave; Odessa qu'il &eacute;crit &eacute;galement les premi&egrave;res
+pages de son grand roman: <i>L'Errant &agrave; travers les voies de la vie</i><a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>.
+Mais son esprit ind&eacute;pendant ne pouvait se faire &agrave; l'&eacute;troitesse et &agrave; la
+mesquinerie des lettr&eacute;s et des r&eacute;dacteurs des journaux de l'&eacute;poque. Il
+se d&eacute;cide &agrave; partir pour l'Occident civilis&eacute;, pays promis des r&ecirc;ves des
+Maskilim russes, embelli par les figures de Rapoport et de Luzzato. Il
+se rend d'abord &agrave; Prague, o&ugrave; demeurait Rapoport, puis &agrave; Vienne; plus
+tard il pousse jusqu'&agrave; Paris et Londres. Il s'instruit et se documente
+partout. Observateur fin, il cherche &agrave; p&eacute;n&eacute;trer le fond des choses
+europ&eacute;ennes et du juda&iuml;sme occidental. Il entre en relation avec les
+rabbins, les savants, les notabilit&eacute;s juives, et il peut enfin appr&eacute;cier
+de pr&egrave;s cette libert&eacute; tant vant&eacute;e et les r&eacute;formes religieuses envi&eacute;es
+par les lettr&eacute;s de son pays. Il ne tarde pas &agrave; apercevoir le revers de
+la m&eacute;daille, et grande est sa d&eacute;sillusion. Il se persuade avec un
+profond regret que c'en est fait de l'esprit juif en Occident, que
+l'&eacute;mancipation moderne a d&eacute;tourn&eacute; ces juifs de l'essence m&ecirc;me du
+juda&iuml;sme, et que, dans toutes les r&eacute;formes modernes, c'est la forme qui
+se substitue au fond, la c&eacute;r&eacute;monie au sentiment religieux et national.
+&Eacute;c&#339;ur&eacute; de cet oubli du pass&eacute;, indign&eacute; de l'indiff&eacute;rence des juifs
+modernes &agrave; l'&eacute;gard de tout ce qui est cher &agrave; son c&#339;ur, le jeune
+Smolensky se d&eacute;cide &agrave; rompre le silence qui se faisait autour du
+juda&iuml;sme dans les grands centres de l'Europe, et &agrave; porter la parole du
+ghetto aux nouveaux &laquo;gentils&raquo;.</p>
+
+<p>C'est &agrave; Vienne qu'il lance la premi&egrave;re livraison de sa revue <i>Haschahar</i>
+(l'Aurore). Presque sans moyens financiers, anim&eacute; seulement du d&eacute;sir
+ardent de travailler au rel&egrave;vement national et moral de son peuple, le
+jeune &eacute;crivain expose sa profession de foi dans la d&eacute;claration suivante:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Le <i>Schahar</i> est destin&eacute; &agrave; r&eacute;pandre la lumi&egrave;re de la science sur
+les voies d'Isra&euml;l, &agrave; ouvrir les yeux &agrave; ceux qui n'ont pas encore
+vu la science ou ne l'ont pas comprise, &agrave; r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer la beaut&eacute; de la
+langue h&eacute;bra&iuml;que et &agrave; augmenter le nombre de ses fervents.</p>
+
+<p>...Cependant le tout n'est pas d'ouvrir les yeux aux aveugles, il y
+a encore ceux qui ont go&ucirc;t&eacute; aux fruits de l'arbre de la science,
+mais dont les yeux &eacute;blouis se sont ferm&eacute;s &agrave; toute connaissance de
+la langue nationale...Que ces derniers soient avertis que, si ma
+plume est consacr&eacute;e &agrave; d&eacute;masquer les bigots et les tartufes qui se
+dissimulent sous le manteau de la v&eacute;rit&eacute;, elle n'&eacute;pargnera pas non
+plus les hypocrites &eacute;clair&eacute;s qui cherchent par leurs paroles
+mielleuses &agrave; d&eacute;tourner les fils d'Isra&euml;l de l'h&eacute;ritage de leurs
+anc&ecirc;tres.</p></div>
+
+<p>Guerre &agrave; l'obscurantisme moyen-&acirc;geux, guerre &agrave; l'indiff&eacute;rentisme
+moderne: tel &eacute;tait son plan de combat. <i>Haschahar</i> est devenu bient&ocirc;t
+l'organe de tous ceux qui pensaient, sentaient et luttaient dans le
+ghetto, le porte-parole de toutes les revendications civilisatrices et
+patriotiques des Maskilim.</p>
+
+<p>&Agrave; une &eacute;poque o&ugrave; la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que ne s'occupait que de
+traductions ou d'&#339;uvres de peu de port&eacute;e, Smolensky d&eacute;clare hardiment
+qu'il n'ouvrira son journal qu'aux &eacute;crivains capables de produire des
+cr&eacute;ations originales. L'&egrave;re des traducteurs et imitateurs fades &eacute;tait
+finie; une nouvelle &eacute;cole d'&eacute;crivains originaux apparaissait, et le
+public s'accoutumait peu &agrave; peu &agrave; donner la pr&eacute;f&eacute;rence &agrave; ces derniers.</p>
+
+<p>&Agrave; une &eacute;poque o&ugrave; le d&eacute;nigrement national &eacute;tait pouss&eacute; &agrave; outrance,
+Smolensky revendique le droit d'existence pour le juda&iuml;sme dans les
+termes suivants:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Certainement il faut que le peuple juif ressemble aux autres
+peuples, qu'il aspire &agrave; la lumi&egrave;re de la science et qu'il soit
+fid&egrave;le au pays qu'il habite. Mais, tout comme les autres, il ne
+doit pas avoir honte de son origine et ne pas renier l'espoir qu'un
+jour prendra fin son exil. Comme les autres, sachons appr&eacute;cier
+notre langue, la gloire de notre peuple. Nous n'avons pas &agrave; rougir
+de la langue dans laquelle nos proph&egrave;tes s'exprimaient, nos
+anc&ecirc;tres priaient et pleuraient, lorsque leur sang
+coulait...Quiconque renonce &agrave; l'h&eacute;breu est l'ennemi de son
+peuple....</p></div>
+
+<p>La r&eacute;putation du <i>Schahar</i> s'est surtout affermie gr&acirc;ce &agrave; la publication
+du grand roman de Smolensky: <i>L'Errant &agrave; travers les voies de la vie</i>.
+Dans ce roman, comme dans tous ses &eacute;crits, il appara&icirc;t comme le proph&egrave;te
+qui d&eacute;nonce les crimes et la d&eacute;pravation du ghetto, et comme
+l'annonciateur de la dignit&eacute; nationale renaissante.</p>
+
+<p>La pauvret&eacute; de ses ressources mat&eacute;rielles et les animosit&eacute;s que son
+ind&eacute;pendance ne manque pas de susciter dans le camp des lettr&eacute;s
+n'arr&ecirc;tent pas l'&eacute;crivain dans ses desseins.</p>
+
+<p>En 1872, Smolensky publie &agrave; Vienne son chef-d'&#339;uvre <i>Am Olam</i> (Le peuple
+&eacute;ternel), qui est devenu la base du mouvement d'&eacute;mancipation nationale.
+Dans cet ouvrage remarquable &agrave; tous les points de vue, il se r&eacute;v&egrave;le
+comme un penseur original et comme un po&egrave;te inspir&eacute; par une intuition
+g&eacute;n&eacute;rale. Smolensky s'y montre humaniste et patriote &agrave; la fois. Il est
+plein d'amour pour son peuple, et sa foi dans son avenir est illimit&eacute;e.
+Il d&eacute;montre avec conviction que le v&eacute;ritable nationalisme ne s'oppose
+pas &agrave; la r&eacute;alisation d&eacute;finitive de l'id&eacute;al de la fraternit&eacute; universelle.
+Le d&eacute;vouement national n'est qu'une phase sup&eacute;rieure du d&eacute;vouement pour
+la famille. Dans la nature m&ecirc;me, nous voyons que, plus les
+individualit&eacute;s sont distinctes, plus grande est leur sup&eacute;riorit&eacute; et leur
+ind&eacute;pendance. La diff&eacute;renciation est la loi du progr&egrave;s. Pourquoi ne pas
+appliquer cette r&egrave;gle aux groupes humains ou aux nations?</p>
+
+<p>La somme totale des qualit&eacute;s propres aux diverses nations ainsi que les
+fa&ccedil;ons d'apr&egrave;s lesquelles elles ont r&eacute;agi vis-&agrave;-vis des conceptions
+venues du dehors, constituent la vie et la culture de tout le genre
+humain. Tout en admettant que le pass&eacute; historique forme une partie
+essentielle de l'existence d'un peuple, il croit bien plus urgente
+encore la n&eacute;cessit&eacute; pour chaque peuple d'avoir un id&eacute;al pr&eacute;sent et des
+esp&eacute;rances nationales pour un avenir meilleur. Le juda&iuml;sme entretient
+l'id&eacute;al messianique qui n'est en somme que l'espoir de sa renaissance
+nationale. Malheureusement, les modernes incroyants nient cet id&eacute;al, et
+les orthodoxes l'enveloppent de t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Le dernier chapitre, &laquo;l'esp&eacute;rance d'Isra&euml;l&raquo;, est anim&eacute; d'un &eacute;lan
+magnifique. Pour la premi&egrave;re fois en h&eacute;breu, le Messianisme est d&eacute;gag&eacute;
+de son &eacute;l&eacute;ment religieux. Pour la premi&egrave;re fois un &eacute;crivain h&eacute;breu
+d&eacute;clare que le Messianisme n'est que la r&eacute;surrection politique et morale
+d'Isra&euml;l, le <i>retour &agrave; la tradition proph&eacute;tique</i>.</p>
+
+<p>Pourquoi donc les Grecs, les Roumains pourraient-ils aspirer &agrave; leur
+&eacute;mancipation nationale, et Isra&euml;l, le peuple de la Bible, ne le
+pourrait-il pas?...Le seul obstacle &agrave; cette revendication, c'est le fait
+que les juifs ont perdu la notion de leur unit&eacute; nationale et le
+sentiment de leur solidarit&eacute;.</p>
+
+<p>Cette conviction de l'existence d'une nationalit&eacute; juive, cette
+&eacute;mancipation nationale r&ecirc;v&eacute;e par Salvador, Hess et Luzzato, consid&eacute;r&eacute;e
+comme une h&eacute;r&eacute;sie par les orthodoxes et comme une th&eacute;orie dangereuse par
+les lib&eacute;raux, avait trouv&eacute; enfin son proph&egrave;te. Sa parole enthousiaste
+devait porter cet id&eacute;al aux masses en Russie et en Galicie, et
+supplanter le Messianisme mystique.</p>
+
+<p>Esprit combatif, Smolensky ne s'est pas arr&ecirc;t&eacute; l&agrave;. L'id&eacute;e de la
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration nationale se heurtait &agrave; la th&eacute;orie mise en honneur par
+Mendelssohn et son &eacute;cole, que le juda&iuml;sme ne constituait qu'une
+confession religieuse. Dans une s&eacute;rie d'articles (Il est un temps pour
+planter et un temps pour arracher les plantes), il fait justice de cette
+th&eacute;orie<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>.</p>
+
+<p>Appuy&eacute; sur l'histoire et sur la connaissance du juda&iuml;sme, il prouve que
+la religion juive n'est pas un bloc immuable, mais plut&ocirc;t une doctrine
+&eacute;thique et philosophique &eacute;voluant sans cesse et changeant d'aspect selon
+les &eacute;poques et les milieux. Si elle forme la quintessence du g&eacute;nie
+national juif, elle n'est pas moins accessible en th&eacute;orie et en pratique
+&agrave; tout le monde. Elle n'est pas l'apanage dogmatique exclusif d'une
+caste sacerdotale.</p>
+
+<p>Voil&agrave; pourquoi Smolensky r&eacute;prouve le dogmatisme religieux repr&eacute;sent&eacute; par
+Mendelssohn, qui voulait confiner le juda&iuml;sme dans la loi rabbinique,
+sans reconna&icirc;tre son caract&egrave;re essentiellement &eacute;volutif. Ma&iuml;monide
+lui-m&ecirc;me ne trouve pas gr&acirc;ce &agrave; ses yeux. N'est-ce pas lui qui consacra
+le dogmatisme raisonneur? &Agrave; plus forte raison n'&eacute;pargne-t-il pas les
+r&eacute;formateurs modernes. Certainement, les r&eacute;formes religieuses sont
+n&eacute;cessaires, mais elles doivent se produire spontan&eacute;ment, &eacute;maner du c&#339;ur
+m&ecirc;me du peuple croyant, r&eacute;pondre aux modifications sociales, et non pas
+&ecirc;tre le produit factice de quelques intellectuels ayant depuis longtemps
+rompu avec le peuple, ne partageant ni ses souffrances ni ses
+esp&eacute;rances. Si Luther a r&eacute;ussi, c'est parce qu'il croyait lui-m&ecirc;me;
+mais les r&eacute;formateurs juifs modernes ne croient plus, c'est pourquoi
+leur &#339;uvre ne subsistera pas. Seule l'&eacute;tude de la langue h&eacute;bra&iuml;que, de
+la religion, de la civilisation et de l'esprit juifs, est en &eacute;tat de
+substituer &agrave; la lettre morte, aux r&egrave;glements vides d'&acirc;me, un sentiment
+national et religieux vivace conforme aux exigences de la vie. Le si&egrave;cle
+prochain verra un juda&iuml;sme unifi&eacute; renaissant.</p>
+
+<p>Tel est l'expos&eacute; des id&eacute;es qui lui ont valu des approbations nombreuses
+et plus encore d'animosit&eacute;s de la part des anciens d&eacute;fenseurs de
+l'humanisme allemand. Un d'entre eux, le po&egrave;te Gottlober, fonda alors
+(en 1876) une revue rivale, <i>Haboker Or</i>, dans laquelle il plaida la
+cause de l'&eacute;cole de Mendelssohn. Cette revue, qui dura jusqu'en 1881,
+n'a pas pu supplanter le <i>Schahar</i> ni att&eacute;nuer l'ardeur de Smolensky.
+Les obstacles de toute nature et les difficult&eacute;s avec la censure russe
+n'ont pas pu davantage arr&ecirc;ter le vaillant ap&ocirc;tre du nationalisme juif.
+D'ailleurs le concours moral de tous les lettr&eacute;s ind&eacute;pendants lui &eacute;tait
+acquis. Car Smolensky ne s'est jamais pos&eacute; en croyant ni en d&eacute;fenseur du
+dogme. Bien au contraire, il a toujours guerroy&eacute; contre le rabbinisme.
+Il &eacute;tait persuad&eacute; que la propagande libre, la parole hardie fond&eacute;e sur
+une connaissance du c&#339;ur de la foule et de ses besoins intimes am&egrave;nerait
+la r&eacute;volution naturelle et paisible, rendrait au peuple juif son esprit
+libre, son g&eacute;nie cr&eacute;ateur et sa moralit&eacute; &eacute;lev&eacute;e. Peu lui importe que la
+jeunesse ne soit plus orthodoxe: le sentiment national suffira au besoin
+&agrave; maintenir Isra&euml;l. Et c'est ici que Smolensky se montre plus
+libre-penseur que S.-D. Luzzato et son &eacute;cole. Le peuple juif est pour
+lui le peuple &eacute;ternel personnifiant l'id&eacute;e proph&eacute;tique r&eacute;alisable au
+pays juif et non en exil. Le lib&eacute;ralisme r&eacute;cent que l'Europe a montr&eacute; &agrave;
+l'&eacute;gard des juifs est selon lui un ph&eacute;nom&egrave;ne passager, et d&egrave;s 1872, il
+pr&eacute;voit le retour de l'antis&eacute;mitisme.</p>
+
+<p>Cette conception de la vie juive a &eacute;t&eacute; accueillie par les lettr&eacute;s comme
+une r&eacute;v&eacute;lation. Le r&eacute;dacteur du <i>Schahar</i> a su d&eacute;velopper, compl&eacute;ter et
+rendre accessibles &agrave; la masse les id&eacute;es &eacute;nonc&eacute;es par les ma&icirc;tres qui
+l'ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;. Il leur r&eacute;v&eacute;la la formule nouvelle gr&acirc;ce &agrave; laquelle leurs
+revendications de juifs n'&eacute;taient plus en contradiction avec les
+n&eacute;cessit&eacute;s modernes. C'&eacute;tait la revanche du peuple qui parlait par la
+bouche de l'&eacute;crivain, c'&eacute;tait l'&eacute;cho de l'&acirc;me palpitante du ghetto.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h2>
+
+<p class="d"><span class="smcap">Les Collaborateurs du &laquo;Schahar</span>&raquo;.</p>
+
+
+<p>Bient&ocirc;t le <i>Schahar</i> devient le foyer d'une propagande ardente contre
+l'obscurantisme, propagande d'autant plus efficace qu'elle combattait le
+juda&iuml;sme arri&eacute;r&eacute; au nom m&ecirc;me de l'id&eacute;al s&eacute;culaire du peuple juif, au nom
+de sa renaissance nationale. Il devient en m&ecirc;me temps le centre d'une
+campagne hardie contre les r&eacute;formes introduites dans la religion par les
+modernes, tout en admettant en principe la n&eacute;cessit&eacute; de r&eacute;formes
+raisonnables, lentes, conformes &agrave; l'&eacute;volution naturelle du juda&iuml;sme et
+ne s'opposant pas &agrave; son esprit.</p>
+
+<p>Tout ce qui pensait, sentait, souffrait et s'&eacute;veillait &agrave; la vie nouvelle
+affluait vers la revue h&eacute;bra&iuml;que pendant ses dix-huit ann&eacute;es d'une
+existence plus ou moins r&eacute;guli&egrave;re, interrompue de temps en temps faute
+de ressources mat&eacute;rielles. Elle repr&eacute;sente un chapitre important de
+l'histoire litt&eacute;raire de l'h&eacute;breu. Smolensky savait encourager les
+anciens talents, d&eacute;couvrir et mettre en lumi&egrave;re les nouveaux. L'&eacute;cole
+du <i>Schahar</i> est presque l'&#339;uvre de sa main vaillante. Gordon publia
+dans le <i>Schahar</i> ses meilleurs po&egrave;mes satiriques. Lilienblum y a
+poursuivi sa campagne r&eacute;formatrice; il y publia entre autres son article
+retentissant: <i>Olam Hatohu</i> (Le monde du tohu) dans lequel il critique
+s&eacute;v&egrave;rement l'<i>Hypocrite</i> de Mapou comme une &#339;uvre d'id&eacute;ologie na&iuml;ve, au
+nom du r&eacute;alisme utilitaire qu'il partageait avec les &eacute;crivains russes du
+temps.</p>
+
+<p>Mais la plupart des collaborateurs du <i>Schahar</i> avaient fait leurs
+d&eacute;buts sous les auspices de Smolensky. Des savants allemands et
+autrichiens revinrent &agrave; l'h&eacute;breu gr&acirc;ce &agrave; Smolensky, et la collaboration
+de professeurs &eacute;minents, tels que Heller, David M&uuml;ller et d'autres, ne
+fut pas sans influence sur les succ&egrave;s du <i>Schahar</i>.</p>
+
+<p>Le nouvelliste galicien M.D. Brandstaetter compte avec raison parmi ses
+meilleurs collaborateurs<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>. Les nouvelles de cet auteur parues en 1891
+sont d'un int&eacute;r&ecirc;t artistique particulier. Brandstaetter est le peintre
+des m&#339;urs des Hassidim de la Galicie, qu'il raille avec une bonhomie
+mordante et avec un go&ucirc;t artistique parfait. Il est presque le seul
+humoriste de l'&eacute;poque. Son style est classique sans abus. Souvent il
+fait usage du jargon talmudique propre aux &eacute;rudits rabbiniques dont il
+sait traduire les moindres gestes et les mani&egrave;res. Il ne se g&ecirc;ne pas non
+plus pour &eacute;taler avec esprit les ridicules des modernes. Ses nouvelles
+les plus connues, traduites en russe et en allemand, sont: <i>Le Docteur
+Alpassi</i>, <i>Mordechai Kisovitz</i>, <i>Sidonie</i>, <i>Les origines et la fin d'une
+querelle</i>, <i>etc</i>. Brandstaetter a &eacute;galement &eacute;crit des satires en vers.
+Il a beaucoup de points de ressemblance avec le peintre des m&#339;urs juives
+en allemand, Karl Emil Franzos.</p>
+
+<p>Salomon Mandelkern, l'&eacute;rudit auteur de la nouvelle Concordance biblique,
+originaire de Dubno (1846-1902), &eacute;tait un po&egrave;te inspir&eacute;. Ses po&egrave;mes
+historiques et satiriques et ses &eacute;pigrammes, publi&eacute;s pour la plupart
+dans le <i>Schahar</i>, ont du style et de la gr&acirc;ce. Dans ses po&eacute;sies
+sionistes il fait preuve d'un patriotisme &eacute;clair&eacute;. Son histoire
+d&eacute;taill&eacute;e de la Russie (<i>Dibrei Jemei Russia</i>) en 3 volumes, publi&eacute;s &agrave;
+Vilna en 1876, ainsi que nombre d'autres &eacute;crits d'un style pur et
+pr&eacute;cis, l'ont rendu populaire.</p>
+
+<p>J.-H. Levin (n&eacute; en 1845), surnomm&eacute; <i>Iehalel</i>, un autre po&egrave;te habituel du
+<i>Schahar</i>, doit sa renomm&eacute;e plus &agrave; l'actualit&eacute; br&ucirc;lante de ses po&eacute;sies
+qu'&agrave; leur style pompeux et prolixe. Il d&eacute;buta par un recueil de po&eacute;sies:
+<i>Sifet&eacute; Renanoth</i> (L&egrave;vres de Chants) paru en 1867. Dans le <i>Schahar</i> a
+&eacute;galement paru son long po&egrave;me r&eacute;aliste: <i>Kischron Hamaass&eacute;</i> (Le
+Travail), dans lequel il chante la sup&eacute;riorit&eacute; absolue du travail dans
+l'univers. Ici, comme dans ses articles en prose, il se range &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+Lilienblum avec lequel il r&eacute;clame une orientation utilitaire dans la vie
+juive.</p>
+
+<p>La critique des m&#339;urs juives a &eacute;t&eacute; repr&eacute;sent&eacute;e avec &eacute;clat entre autres
+par deux publicistes de talent: M. Cahen, dont les &laquo;Lettres de
+Mohileff&raquo; t&eacute;moignent de l'impartialit&eacute; et de l'ind&eacute;pendance &agrave; la fois
+de leur auteur et du r&eacute;dacteur qui les a accueillies,&mdash;et Ben-Zevi, qui
+d&eacute;peint dans ses &laquo;Lettres de Palestine&raquo; les m&#339;urs des notables arri&eacute;r&eacute;s
+et rapaces de la Palestine contemporaine.</p>
+
+<p>La science historique et philosophique avait trouv&eacute; dans le <i>Schahar</i> un
+foyer s&ucirc;r. Smolensky a su int&eacute;resser les lettr&eacute;s &agrave; cette branche
+d&eacute;laiss&eacute;e de la langue h&eacute;bra&iuml;que en Russie. En dehors de la science
+officielle, repr&eacute;sent&eacute;e par l'&eacute;minent Chowlsson, le savant professeur,
+Harkavy, l'infatigable explorateur de l'histoire juive dans les pays
+slaves, et Gurland, le docte chroniqueur des pers&eacute;cutions juives en
+Pologne, nous devons nommer, parmi les plus &eacute;minents collaborateurs
+scientifiques du <i>Schahar</i>: David Cohan, &eacute;rudit de v&eacute;ritable valeur qui
+a su faire la lumi&egrave;re sur l'&eacute;poque obscure des pseudo-messies et sur les
+origines du Hassidisme.</p>
+
+<p>Le D<sup>r</sup> S. Rubin y a publi&eacute; &eacute;galement la plupart de ses &eacute;tudes
+philosophiques et spirituelles sur les origines des religions et sur
+l'histoire des peuples de l'antiquit&eacute;. Lazar Schulman, l'auteur des
+contes humoristiques, a fait para&icirc;tre dans le <i>Schahar</i> une &eacute;tude tr&egrave;s
+consciencieuse sur Heine. J. Levinson, J. Bernstein, M. Ornstein et le
+D<sup>r</sup> A. Poriess, auteur d'un excellent trait&eacute; de physiologie en h&eacute;breu,
+ont collabor&eacute; activement &agrave; la partie scientifique de la revue de
+Smolensky. Leurs travaux ont contribu&eacute; plus que toutes les exhortations
+des r&eacute;formateurs &agrave; la diffusion de la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>L'impulsion donn&eacute;e par le <i>Schahar</i> s'est fait sentir dans tout le
+juda&iuml;sme. Le nombre de lecteurs h&eacute;breux augmenta consid&eacute;rablement, et
+l'int&eacute;r&ecirc;t pour cette litt&eacute;rature grandit. C'est en h&eacute;breu que l'&eacute;minent
+savant A.-H. Weiss publia son <i>Histoire de la tradition juive</i> en cinq
+volumes (<i>Dor Dor wedorschow</i>)<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>, &#339;uvre de haute science qui d&eacute;montre
+l'&eacute;volution successive et naturelle de la loi rabbinique et qui op&eacute;ra
+une v&eacute;ritable r&eacute;volution dans l'esprit des croyants dans les pays
+arri&eacute;r&eacute;s.</p>
+
+<p>Ou a vu que c'&eacute;tait pour maintenir la tradition humaniste et pour
+d&eacute;fendre les th&eacute;ories de l'&eacute;cole de Mendelssohn que Gottlober avait
+fond&eacute; en 1876 sa revue &laquo;Haboker Or&raquo;. Cette revue avait group&eacute; autour
+d'elle les derniers successeurs de l'humanisme allemand. Braud&egrave;s y a
+publi&eacute; son roman &laquo;La Loi et la Vie&raquo;. Nous y rencontrons &eacute;galement les
+derniers repr&eacute;sentants des &laquo;<i>Melitzim</i>&raquo;, comme Wechsler (Iseh No&eacute;mi) qui
+s'ing&eacute;niait &agrave; faire de la critique biblique dans un style pompeux.</p>
+
+<p>Le style pr&eacute;cieux n'avait certainement pas disparu de la litt&eacute;rature
+h&eacute;bra&iuml;que. A. Friedberg, dans son adaptation du roman anglais &laquo;La Vall&eacute;e
+des C&egrave;dres&raquo;, parue en 1876, et dans ses autres &eacute;crits, Ramesch, dans sa
+traduction de Robinson Cruso&euml; et autres, peuvent &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;s, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de Schulman, comme les repr&eacute;sentants les plus populaires du style
+pr&eacute;cieux de cette &eacute;poque.</p>
+
+<p>Les traductions &eacute;taient d'ailleurs toujours tr&egrave;s en honneur, et c'est
+vainement que Smolensky a essay&eacute;, dans l'introduction de son &laquo;Errant&raquo;,
+de pr&eacute;venir le public contre l'abus des traducteurs. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; des romans,
+les sciences naturelles et math&eacute;matiques, l'astronomie surtout avait
+gagn&eacute; la confiance des lecteurs. Parmi les auteurs de livres
+scientifiques originaux, citons en tout premier lieu H. Rabbinovitz,
+auteur d'une s&eacute;rie de trait&eacute;s de physique, de chimie, etc. parus &agrave;
+Vilna, entre 1866 et 1880. Puis viennent Lerner, Mises, Reiffmann, etc.</p>
+
+<p>Les p&eacute;riodiques se multipli&egrave;rent &eacute;galement vers cette &eacute;poque et se
+diff&eacute;renci&egrave;rent selon leurs tendances. &Agrave; J&eacute;rusalem paraissent le
+<i>Habazeleth</i>, les <i>Schaarei Zion</i> (Les Portes de Sion), etc. Au del&agrave; de
+l'Atlantique la revue <i>Hazof&eacute; beerez Nod</i> (Le Voyant dans le pays
+vagabond) se fait l'&eacute;cho des lettr&eacute;s &eacute;migr&eacute;s dans le Nouveau-Monde. Les
+orthodoxes eux-m&ecirc;mes ont recours &agrave; ce mode moderne pour d&eacute;fendre le
+rabbinisme. Le journal <i>Haiar&eacute;ah</i> (la Lune) et surtout le <i>Mahasikei
+Hadath</i> (les Soutiens de la Foi), tous les deux en Galicie, sont les
+organes des croyants qui combattent l'humanisme et le progr&egrave;s.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; des tendances radicalement oppos&eacute;es &agrave; tout ce qu'avait pr&eacute;c&eacute;demment
+produit le juda&iuml;sme commencent &agrave; se faire jour. En 1879, au moment o&ugrave;
+Smolensky publiait son journal hebdomadaire &laquo;<i>Hamabit</i>&raquo; (l'Observateur),
+Freiman fonda le premier journal socialiste en h&eacute;breu: <i>Haemeth</i> (la
+V&eacute;rit&eacute;) qui para&icirc;t &eacute;galement &agrave; Vienne. D'autre part S.A. Salkindson, un
+lettr&eacute; converti, le traducteur admirable d'<i>Othello</i><a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a> et de <i>Rom&eacute;o
+et Juliette</i><a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a> publi&eacute;s par les soins de Smolensky, fait para&icirc;tre une
+traduction h&eacute;bra&iuml;que d'une &#339;uvre essentiellement chr&eacute;tienne, <i>Le Paradis
+perdu</i> de Milton. Signe des temps: cette &#339;uvre d'art a &eacute;t&eacute; approuv&eacute;e et
+appr&eacute;ci&eacute;e &agrave; sa juste valeur par les lettr&eacute;s h&eacute;breux.</p>
+
+<p>Ce choc d'opinion et de tendances, d&ucirc; &agrave; l'autorit&eacute; et &agrave; la tol&eacute;rance de
+Smolensky, avait &eacute;t&eacute; f&eacute;cond. Le <i>Schahar</i> &eacute;tait devenu le centre du
+mouvement synth&eacute;tique, progressif et national, qui commen&ccedil;ait &agrave; se
+dessiner. La r&eacute;action produite dans les esprits par le r&eacute;veil inattendu
+de l'antis&eacute;mitisme en Allemagne, en Autriche, en Roumanie et en Russie
+avait abattu les derniers d&eacute;bris de l'humanisme allemand en Occident et
+avait apport&eacute; la d&eacute;sillusion de tous les r&ecirc;ves &eacute;galitaires en Orient.
+Les yeux de tous ceux qui &eacute;taient rest&eacute;s fid&egrave;les &agrave; la langue h&eacute;bra&iuml;que
+et &agrave; l'id&eacute;al de la renaissance du peuple juif, se tourn&egrave;rent vers le
+vaillant &eacute;crivain qui, dix ans auparavant, avait pr&eacute;dit la d&eacute;b&acirc;cle des
+espoirs humanitaires, et qui avait le premier propos&eacute; la solution
+pratique du probl&egrave;me juif par sa conservation nationale.</p>
+
+<p>La c&eacute;l&eacute;brit&eacute; de Smolensky avait d&eacute;pass&eacute; le cercle de ses lecteurs et des
+h&eacute;bra&iuml;sants. L'Alliance Isra&eacute;lite lui confia la mission d'aller &eacute;tudier
+les conditions d'existence des juifs roumains. Pendant son s&eacute;jour &agrave;
+Paris, A. Cr&eacute;mieux, l'infatigable d&eacute;fenseur des juifs opprim&eacute;s, lui
+consentit que seuls ceux qui connaissent l'h&eacute;breu poss&egrave;dent la cl&eacute; du
+c&#339;ur des masses juives et qu'il aurait donn&eacute; dix ann&eacute;es de sa vie pour
+apprendre l'h&eacute;breu<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>.</p>
+
+<p>La guerre russo-turque de 1877 et le souffle national qui se r&eacute;pandait
+alors partout a suscit&eacute; un mouvement patriotique parmi la jeunesse
+demeur&eacute;e jusqu'alors r&eacute;fractaire &agrave; l'id&eacute;e de l'&eacute;mancipation nationale.
+Un jeune &eacute;tudiant de Paris, originaire de la Lithuanie, Eli&eacute;ser
+Ben-Iehuda, publia en 1878 deux articles dans le <i>Schahar</i>, o&ugrave; il
+pr&ecirc;chait, abstraction faite de toute id&eacute;e religieuse, la renaissance du
+peuple juif sur son ancien sol national et la r&eacute;novation de la langue
+biblique.</p>
+
+<p>En 1880, Smolensky, qui avait entrepris une nouvelle &eacute;dition compl&egrave;te de
+ses &#339;uvres en vingt-deux volumes, &agrave; Vienne, alla faire une tourn&eacute;e en
+Russie. Grande fut sa joie de constater les effets produits par son
+activit&eacute;, et de voir que sa popularit&eacute; avait gagn&eacute; toutes les classes
+&eacute;clair&eacute;es du juda&iuml;sme. Sous l'influence du <i>Schahar</i>, une jeunesse
+nouvelle, libre et cependant fid&egrave;le &agrave; son origine et &agrave; l'id&eacute;al du
+juda&iuml;sme, s'&eacute;tait form&eacute;e. La tourn&eacute;e de Smolensky ressembla plut&ocirc;t &agrave; une
+marche triomphale. La jeunesse universitaire de S<sup>t</sup>-P&eacute;tersbourg et de
+Moscou organisa en l'honneur de l'&eacute;crivain h&eacute;breu des r&eacute;unions o&ugrave; il fut
+salu&eacute; comme le ma&icirc;tre de la langue nationale, le proph&egrave;te de la
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration du peuple juif. En province, ce fut la m&ecirc;me chose, et
+Smolensky se vit l'objet d'honneurs qui n'avaient jamais encore &eacute;t&eacute;
+accord&eacute;s &agrave; un &eacute;crivain h&eacute;breu. Il rentra &agrave; Vienne, encourag&eacute; dans sa
+besogne et plein d'espoir pour l'avenir. On &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; la
+veille du cataclysme annonc&eacute; par l'&eacute;crivain.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h2>
+
+<p class="d"><span class="smcap">Les romans de Smolensky</span>.</p>
+
+
+<p>Son &eacute;norme popularit&eacute; ainsi que son influence sur ses contemporains,
+Smolensky les doit, autant qu'&agrave; sa production de journaliste, &agrave; ses
+romans r&eacute;alistes, qui occupent la premi&egrave;re place dans la litt&eacute;rature
+h&eacute;bra&iuml;que moderne.</p>
+
+<p>En 1868, Smolensky d&eacute;bute par une nouvelle dont le sujet &eacute;tait emprunt&eacute;
+&agrave; l'insurrection polonaise, intitul&eacute;e &laquo;<i>Haoumgue</i>&raquo; (La R&eacute;compense),
+parue &agrave; Odessa. Rien, sauf le style r&eacute;aliste, n'y trahit encore le futur
+grand romancier.</p>
+
+<p>Nous avons d&eacute;j&agrave; dit que c'est &agrave; Odessa qu'il a &eacute;crit les premiers
+chapitres du <i>Hatoeh</i> (Errant). Ajoutons que lorsqu'il proposa au
+r&eacute;dacteur du <i>Melitz</i> son autre roman &agrave; th&egrave;se &laquo;La Joie de l'hypocrite&raquo;,
+ce dernier le renvoya d&eacute;daigneusement, en d&eacute;clarant qu'il pr&eacute;f&eacute;rait les
+traductions aux cr&eacute;ations originales, tant la possibilit&eacute; de cr&eacute;er des
+&#339;uvres r&eacute;alistes en h&eacute;breu lui paraissait invraisemblable. &Agrave; la t&ecirc;te du
+<i>Schahar</i>, Smolensky y publia l'un apr&egrave;s l'autre ses romans et en
+premier lieu son &laquo;<i>Hatoeh bedark&eacute; Hahayim</i>&raquo; (l'Errant &agrave; travers les
+voies de la vie). Publi&eacute; d'abord dans le <i>Schahar</i> en trois parties et,
+plus tard, dans une &eacute;dition sp&eacute;ciale en quatre volumes, ce roman est la
+premi&egrave;re cr&eacute;ation r&eacute;aliste digne de ce nom en h&eacute;breu.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me que Cervant&egrave;s prom&egrave;ne son Don Quichotte dans tous les milieux
+sociaux de son &eacute;poque, le romancier h&eacute;breu prom&egrave;ne son h&eacute;ros errant,
+Joseph l'orphelin, &agrave; travers tous les coins et recoins du ghetto. Il le
+fait assister &agrave; toutes les sc&egrave;nes du monde juif, il en d&eacute;voile devant
+ses yeux les m&#339;urs et les mani&egrave;res; il le rend t&eacute;moin des superstitions,
+des fanatismes, des mis&egrave;res de toute nature, d'un abaissement mat&eacute;riel
+et social qui n'a pas son pareil. Observateur fid&egrave;le, impressionniste,
+r&eacute;aliste sans emphase, il nous r&eacute;v&egrave;le &agrave; chaque page des existences
+m&eacute;connues, des croyances extravagantes, des agitations, des maux, des
+grandeurs et des mis&egrave;res dont le monde civilis&eacute; ne se douterait jamais.
+C'est l'odyss&eacute;e d'un aventurier du ghetto, c'est la vie et les
+p&eacute;r&eacute;grinations de l'auteur lui-m&ecirc;me, agrandies, entour&eacute;es de fictions,
+qu'il pr&ecirc;te &agrave; son h&eacute;ros; c'est une documentation sociale de la plus
+haute port&eacute;e.</p>
+
+<p>L'orphelin Joseph, dont le p&egrave;re a &eacute;t&eacute; victime des Hassidim et a disparu,
+et dont la m&egrave;re est morte dans la mis&egrave;re, est recueilli par le fr&egrave;re de
+son p&egrave;re, celui qui avait occasionn&eacute; sa perte. Maltrait&eacute; par une tante
+m&eacute;chante et pouss&eacute; par un irr&eacute;sistible penchant pour la vie vagabonde,
+il s'enfuit. Ramass&eacute; d'abord par une bande de gueux mendiants, puis
+recueilli par un <i>Baal-Schem</i>, thaumaturge charlatan, il parcourt la
+plus grande partie de la Russie juive. Dans une suite de tableaux pris
+sur le vif, Smolensky d&eacute;taille les m&#339;urs et les exploits de tous les
+boh&ecirc;mes du ghetto, depuis les mendiants jusqu'aux officiants ambulants,
+leur manque de moralit&eacute;, leur malice et leur impudence. Pouss&eacute; par le
+d&eacute;sir de s'instruire et probablement aussi par celui de trouver un abri,
+Joseph devient enfin &eacute;l&egrave;ve d'une c&eacute;l&egrave;bre <i>Yeschiba</i>. C'est presque le
+salut pour le jeune vagabond; il est nourri, il couche sur les bancs de
+l'&eacute;cole, et il est m&ecirc;me prot&eacute;g&eacute; contre le service militaire. Mais
+bient&ocirc;t, mal vu &agrave; cause de sa franchise et surtout parce qu'on d&eacute;couvre
+qu'il lit des livres profanes, auxquels l'a initi&eacute; un de ses camarades,
+il est oblig&eacute; de quitter la Yeschiba. Il l'a &eacute;chapp&eacute; belle de n'avoir
+pas &eacute;t&eacute; incorpor&eacute; comme soldat. Il cherche un refuge aupr&egrave;s des Hassidim
+et il a le bonheur de plaire au Zadic (le saint) lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t il est d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de leurs manies louches. Dans ses
+p&eacute;r&eacute;grinations, Joseph rencontre certainement des gens de bien, des
+id&eacute;alistes purs, des gens du peuple, des rabbins dignes de tous les
+&eacute;loges, des intellectuels passionn&eacute;s, mais la vie habituelle anormale,
+&eacute;troite, du ghetto finit par lui r&eacute;pugner. Il s'en va chercher une vie
+plus libre en Occident. Il passe par l'Allemagne et il va &agrave; Londres.
+Partout il &eacute;tudie la soci&eacute;t&eacute; juive, et il est d&eacute;sillusionn&eacute;. L'Errant
+est la v&eacute;ritable encyclop&eacute;die de la vie juive du commencement de la
+seconde moiti&eacute; du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Au point de vue de la fiction, le roman ne tient pas debout: c'est une
+succession fantastique, quelquefois m&ecirc;me incoh&eacute;rente, d'&eacute;v&eacute;nements, un
+tissu artificiel de personnages arrivant en sc&egrave;ne au gr&eacute; de l'auteur et
+agissant comme s'ils &eacute;taient m&ucirc;s par des ficelles. Le merveilleux y
+abonde, et les caract&egrave;res sont tant&ocirc;t trop appuy&eacute;s et tant&ocirc;t trop
+effac&eacute;s.</p>
+
+<p>En revanche, l'Errant est un panorama incomparable de tableaux
+r&eacute;alistes, souvent faiblement reli&eacute;s entre eux, mais d'une fid&eacute;lit&eacute;
+parfaite; une galerie pittoresque de toutes les sc&egrave;nes du ghetto.</p>
+
+<p>Joseph est un peintre, un r&eacute;aliste par excellence; c'est aussi un
+impressionniste. Tout en mettant en lumi&egrave;re les ombres et les clart&eacute;s de
+ce milieu, on sent que ce n'est pas de l'art pur qu'il fait. Comme
+Auerbach, comme Dickens, il est raisonneur, il est didactique; en
+v&eacute;ritable fils du ghetto, il est pr&eacute;dicateur et moraliste. Il en abuse
+m&ecirc;me. On sent vivement qu'en &eacute;crivant son roman, l'auteur ne restait pas
+indiff&eacute;rent, que son c&#339;ur vibrait &eacute;mu des sentiments les plus oppos&eacute;s:
+de piti&eacute; et de compassion, de d&eacute;dain, de col&egrave;re et d'amour &agrave; la fois.</p>
+
+<p>Au point de vue du style, le roman est &eacute;galement une &#339;uvre r&eacute;aliste.
+Smolensky ne fait pas usage de talmudismes comme Gordon et Abramovitz,
+mais il &eacute;vite aussi d'abuser des m&eacute;taphores bibliques. Sans doute, il
+est quelquefois oblig&eacute; &agrave; des longueurs, sa mani&egrave;re oratoire le pousse &agrave;
+des prolixit&eacute;s, mais sa prose demeure pourtant pure, coulante et autant
+que possible pr&eacute;cise.</p>
+
+<p>Pour illustrer la mani&egrave;re d'&eacute;crire de Smolensky et toute l'originalit&eacute;
+de la vie sociale qu'il d&eacute;peint, nous ne pouvons mieux faire que de
+traduire certains passages des tableaux de m&#339;urs les plus
+caract&eacute;ristiques de son roman.</p>
+
+<p>C'est Joseph qui nous conte ses aventures et les impressions de sa vie
+quotidienne. Sa description du <i>Heder</i>, cette &eacute;cole traditionnelle, est
+fort curieuse et m&eacute;rite d'&ecirc;tre rapport&eacute;e ici:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Imaginez-vous un &eacute;difice en bois pourri, petit et &eacute;troit, rappelant
+plut&ocirc;t un logement de chien. Le chaume qui le couvre descend
+jusqu'&agrave; terre, mais est impuissant, d&eacute;vor&eacute; qu'il est par quantit&eacute;
+de brebis, &agrave; le garantir contre les pluies battantes qui p&eacute;n&egrave;trent
+&agrave; l'int&eacute;rieur. Entrons-y: une seule pi&egrave;ce, remplie de fum&eacute;e et
+tapiss&eacute;e aux angles de toiles d'araign&eacute;es. Sur le mur, du c&ocirc;t&eacute; de
+l'Orient, s'&eacute;tale une feuille de papier, c'est le <i>Misrach</i>
+traditionnel avec son inscription: &laquo;De ce c&ocirc;t&eacute; souffle un vent
+vivifiant&raquo;, inscription toute platonique d'ailleurs, car, en guise
+de vent vivifiant, des odeurs infectes p&eacute;n&eacute;traient par la fen&ecirc;tre
+et impressionnaient l'odorat de ceux chez qui ce sens n'&eacute;tait pas
+encore aboli. Du c&ocirc;t&eacute; occidental, un pan de mur &eacute;tait laiss&eacute; en
+noir au-dessus de la porte, pour rappeler la destruction du Temple,
+bien inutilement &agrave; vrai dire, comme si toute la pi&egrave;ce n'&eacute;tait pas
+assez noire et comme si ces murs l&eacute;zard&eacute;s couverts de colonies
+d'&ecirc;tres rampants ne rappelaient pas suffisamment &laquo;le Mont Sion
+d&eacute;vast&eacute; parcouru par des chacals&raquo;.</p>
+
+<p>Une grande chemin&eacute;e occupait tout un quart de la pi&egrave;ce, et derri&egrave;re
+elle, appuy&eacute; contre le mur, &eacute;tait un lit fait, et de l'autre c&ocirc;t&eacute;
+un lit rempli de paille et sans couverture. En face, une grande
+table de bois blanc couverte de figures bizarres, de noms, de
+lettres, de dessins incompr&eacute;hensibles, que le Melamed s'amusait &agrave;
+graver avec son canif pendant qu'il nous enseignait.</p>
+
+<p>Autour de cette table artistique avaient pris place une dizaine
+d'&eacute;l&egrave;ves: les uns &eacute;tudiaient la Bible, les autres le Talmud, un
+seul assis &agrave; droite du ma&icirc;tre d&eacute;clamait &agrave; haute voix la section du
+Pentateuque correspondant &agrave; la semaine, et son chant se m&ecirc;lait &agrave;
+celui de la ma&icirc;tresse qui ber&ccedil;ait son petit. Mais, de temps en
+temps, la voix du ma&icirc;tre se faisait entendre, elle couvrait toutes
+les autres, tel le tonnerre dont le grondement &eacute;touffe le bruit des
+vagues... Quant au ma&icirc;tre, il &eacute;tait hideux &agrave; voir, petit et ch&eacute;tif,
+le visage fl&eacute;tri, le nez aquilin et long; ses deux boucles ou
+&laquo;peoth&raquo;<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a> descendaient comme deux fils le long de son visage,
+tandis que les rares poils de sa barbe, malgr&eacute; son &acirc;ge avanc&eacute;,
+t&eacute;moignaient de l'habitude qu'il avait de les arracher pendant
+qu'il se livrait &agrave; ses m&eacute;ditations, ou de celle qu'avait prise sa
+femme, sans se mettre en frais de r&eacute;flexion. Son chapeau noir &eacute;tait
+gras comme une galette &agrave; l'huile, sa chemise impr&eacute;gn&eacute;e de sueur;
+elle n'&eacute;tait pas boutonn&eacute;e et, par son entreb&acirc;illement, elle
+laissait voir les poils qui couvraient sa poitrine. Son pantalon,
+autrefois blanc, &eacute;tait fort pittoresque, vieilli par l'usure et
+couvert de toutes sortes de taches, dont une bonne partie &eacute;tait due
+&agrave; la collaboration de son fils. Ses Zizith descendaient jusqu'&agrave; ses
+pieds nus. &Agrave; la vue de mon oncle, il se pr&eacute;cipita &agrave; la recherche de
+ses chaussures suspendues au mur, mais mon oncle le tira d'embarras
+en lui annon&ccedil;ant tout court: &laquo;Voici votre &eacute;l&egrave;ve&raquo;. Calm&eacute;, le ma&icirc;tre
+s'assit et nous nous approch&acirc;mes de lui. Il me donna une tape sur
+la joue et me demanda: &laquo;As-tu d&eacute;j&agrave; appris quelque chose, mon
+enfant?&raquo; Tous les &eacute;l&egrave;ves me consid&eacute;r&egrave;rent avec envie; depuis qu'ils
+&eacute;taient dans le Heder ils n'avaient pas encore entendu des paroles
+aussi douces sortir de sa bouche...</p></div>
+
+<p>Cette &eacute;cole &eacute;trange &eacute;tait aussi pour l'enfant du ghetto une &eacute;cole de la
+vie et de la lutte pour l'existence. La vie de l'autre &eacute;cole, la
+<i>Yeschiba</i>, l'<i>Alma mater</i> des &eacute;l&egrave;ves rabbiniques, n'est pas moins
+curieuse.</p>
+
+<p>Les jeunes gens, pour la plupart des gamins pr&eacute;cocement m&ucirc;ris, forment
+dans ces &eacute;tranges coll&egrave;ges des sections qui ne se sont pas nettement
+divis&eacute;es. Ils s'occupent jour et nuit de l'&eacute;tude de la loi et se
+courbent sur les grands in-folios des rabbins. Une nourriture accord&eacute;e
+souvent dans des conditions d&eacute;plorables par les petits bourgeois de la
+ville, une vie de mis&egrave;re non exempte d'humiliation, voil&agrave; l'existence de
+ces futurs rabbins. Mais cette vie de boh&ecirc;me n'est pas d&eacute;nu&eacute;e de
+pittoresque ni de charmes. Le jeune homme y trouve pour la premi&egrave;re fois
+des amis sinc&egrave;res qui s'attachent &agrave; lui, et le guident de leurs
+conseils. Parmi ce grouillement de jeunes gens ardents et irr&eacute;fl&eacute;chis,
+se trouve aussi l'&eacute;lite du ghetto, des esprits sup&eacute;rieurs, et le
+d&eacute;vouement de quelques-uns &agrave; la science talmudique est sublime.</p>
+
+<p>Une sc&egrave;ne prise sur le vif est celle o&ugrave; il peint les m&#339;urs de ces
+talmudistes en herbe.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Un &eacute;trange spectacle s'offre &agrave; celui qui p&eacute;n&egrave;tre pour la premi&egrave;re
+fois vers la tomb&eacute;e de la nuit dans la section des femmes de la
+Yeschiba. Cette petite pi&egrave;ce, qui sert les jours de f&ecirc;te de salle
+de pri&egrave;res pour les femmes, est transform&eacute;e tout d'un coup en une
+halle de bourse. Les gamins qui poss&egrave;dent du pain offrent leur
+marchandise &agrave; ceux qui ont de l'argent. Ceux qui ne disposent ni
+de l'un ni de l'autre sont r&eacute;duits &agrave; voler le pain de leurs
+camarades. Cependant un grand nombre, &agrave; qui r&eacute;pugnait ce trafic
+ainsi que le larcin, &eacute;taient r&eacute;unis dans un coin et
+s'entretenaient. Ils se racontaient entre eux des histoires de
+brigands, les exploits terribles et &eacute;mouvants des g&eacute;ants, des
+sorciers, des diables et des tentateurs qui apparaissent la nuit
+pour effrayer les hommes, des morts qui quittent leur s&eacute;pulture
+pour aller gu&eacute;rir des malades ou terrifier des impies. Il y avait
+aussi des paroles douces, chantant au c&#339;ur et &agrave; l'&acirc;me des
+auditeurs... Ce spectacle ne cessa m&ecirc;me pas lorsque la communaut&eacute;
+se fut r&eacute;unie dans la grande salle &agrave; c&ocirc;t&eacute; pour la pri&egrave;re du soir,
+et j'entendais les cris continus: &laquo;Qui veut du pain?&mdash;Qui a du pain
+&agrave; vendre?&mdash;En voil&agrave;, du pain!&mdash;Veux-tu me le c&eacute;der pour un
+sou?&mdash;Non, un sou et demi, pas moins.&mdash;On a vol&eacute; mon pain! Qui a
+vol&eacute; mon pain?&mdash;Mon pain est superbe, ach&egrave;te-le!&mdash;Mais je n'ai pas
+de sous.&mdash;Eh bien, donne-moi un gage.&mdash;Mes douleurs si tu veux,
+vieux harpagon.&mdash;Voil&agrave; deux sous, le pain est &agrave; moi.&mdash;Veux-tu t'en
+aller, j'ai achet&eacute; le pain avant toi.&mdash;C'est toi qui m'as vol&eacute; mon
+pain.&mdash;Tu mens, ce pain est &agrave; moi!&mdash;C'est toi qui mens, voleur,
+brigand&mdash;Que le diable t'emporte, chien!&mdash;Attends un peu, tu
+verras mes dents.&raquo; C'est ainsi que ce monde s'agitait dans la
+section des femmes; les coups et les soufflets pleuvaient de temps
+en temps. Et pas un de ces jeunes gens vou&eacute;s aux &eacute;tudes n'&eacute;tait
+pr&eacute;occup&eacute; de l'id&eacute;e que les fid&egrave;les &eacute;taient r&eacute;unis derri&egrave;re ce mur
+et priaient. Ils trafiqu&egrave;rent et temp&ecirc;t&egrave;rent jusqu'&agrave; la fin de la
+pri&egrave;re, puis tout le monde regagna la grande salle, et chacun
+reprit sa place devant de longues tables &eacute;clair&eacute;es chacune d'une
+seule chandelle. D'abord on se disputa &agrave; cause de cette lumi&egrave;re
+insuffisante, chacun tirant &agrave; soi l'unique chandelle. De guerre
+lasse, on se d&eacute;cida &agrave; mesurer la table en longueur, et la chandelle
+fut plac&eacute;e juste au milieu. Chacun ouvrit son livre et se mit &agrave;
+chantonner le texte comme il l'avait fait durant toute la journ&eacute;e.
+Puis sur le m&ecirc;me air, sans lever les yeux du texte: &laquo;J'ai vendu mon
+pain deux sous, dit l'un.&mdash;Et moi j'ai achet&eacute; pour un sou une pomme
+et pour un demi-sou une galette, reprit l'autre.&mdash;Que le diable
+emporte le surveillant parce qu'il ne nous donne pas assez de
+lumi&egrave;re pour &eacute;clairer ces t&eacute;n&egrave;bres.&mdash;Que Satan l'enl&egrave;ve et que des
+plaies innombrables lui couvrent le ventre.&mdash;Je veux aller passer
+la P&acirc;que chez mes parents.&mdash;La veuve Sara me r&eacute;clame trois
+sous...&raquo; Tous ces propos &eacute;taient tenus sur l'air traditionnel du
+Talmud accompagn&eacute;s d'un balancement rythmique pour tromper la
+vigilance du surveillant, qui &eacute;tait sourd. Mais peu &agrave; peu le chant
+s'assourdit et bient&ocirc;t la causerie devint g&eacute;n&eacute;rale... &laquo;Dis donc,
+Zabul&eacute;en,&mdash;car les &eacute;l&egrave;ves sont d&eacute;sign&eacute;s ici d'apr&egrave;s leur ville
+natale,&mdash;ne crois-tu pas qu'il serait temps que l'ange de la mort
+vint rendre visite &agrave; notre surveillant. Il a l'air de vouloir vivre
+&eacute;ternellement.&mdash;Je prierai Dieu qu'il le gratifie de maux et de
+plaies afin qu'il ne puisse pas venir &agrave; la Yeschiba. Sa mort ne
+nous avancerait &agrave; rien, nous pourrions tomber sur un plus mauvais
+surveillant.&mdash;Mais vous commettez un p&eacute;ch&eacute; en maudissant un sourd,
+r&eacute;plique un gar&ccedil;on d'un air s&eacute;v&egrave;re.&mdash;Avez-vous vu cet Asuvi? On
+dirait un petit ange, preuve qu'il cache sept iniquit&eacute;s dans son
+c&#339;ur.&mdash;Il n'en a pas besoin de tant puisqu'il suit assid&ucirc;ment le
+cours de langue russe. Ce p&eacute;ch&eacute; suffit pour contrebalancer les
+autres.&mdash;Ce que je fais n'est pas r&eacute;pr&eacute;hensible; la Loi nous
+confirme que nous devons nous soumettre aux d&eacute;crets du
+gouvernement, mais vous commettez un p&eacute;ch&eacute; formel en maudissant.&raquo;
+Il n'avait pas eu le temps d'achever, que le surveillant, qui
+observait depuis quelque temps ce man&egrave;ge et avait remarqu&eacute;
+l'emportement de l'Asuvi, bondit sur lui et lui tira les oreilles
+en &eacute;clatant de col&egrave;re: &laquo;Ah! tas de mis&eacute;rables, de pervers que vous
+&ecirc;tes, me voici enfin!&raquo; Il frappa l'un, giffla l'autre...</p>
+
+<p>&laquo;Le surveillant vient de donner un fameux t&eacute;moignage de sa
+gratitude &agrave; l'Asuvi, parce qu'il a pris sa d&eacute;fense, entonna
+quelqu'un.&raquo; Un &eacute;clat de rire g&eacute;n&eacute;ral accompagna cette fac&eacute;tie; ceux
+m&ecirc;mes qui venaient d'&ecirc;tre maltrait&eacute;s ne pouvaient se retenir. &laquo;Vous
+vous moquez de moi, vous n'avez donc plus peur!&raquo; clama de nouveau
+le surveillant d'un air terrifiant, cherchant une victime pour
+apaiser sa col&egrave;re, lorsqu'un &eacute;l&egrave;ve se mit &agrave; crier: &laquo;Rabbi Isaac,
+rabbi Isaac, les bougies!&raquo; Ce cri op&eacute;ra comme le charme sur le
+serpent. Le surveillant se pr&eacute;cipita vers son cabinet et, n'y
+voyant personne, il se laissa tomber sur son si&egrave;ge en grommelant:
+&laquo;Ah, les mis&eacute;rables, vous en aurez, je vous en montrerai!&raquo; Et il
+r&eacute;p&eacute;ta ces menaces jusqu'&agrave; ce que le sommeil se f&ucirc;t empar&eacute; de ses
+longs cils blancs. Il appuya sa t&ecirc;te sur sa main et s'endormit.</p>
+
+<p>Cependant les &eacute;l&egrave;ves se remirent &agrave; causer, et mon camarade continua
+&agrave; me mettre au courant de la vie de la Yeschiba... &laquo;Crois-tu que
+les gar&ccedil;ons d'ici sont pareils aux blancs-becs qui n'ont jamais
+quitt&eacute; la maison paternelle? Ah! par exemple! Ils sont tous malins,
+et les plus b&ecirc;tes d'entre eux sauraient en remontrer aux plus
+intelligents parmi les fils de riches. Tu feras bien de t'instruire
+et de profiter.&raquo; Je le lui promis bien. Puis je sortis au dehors
+pour manger mon pain. Lorsque je rentrai, la plupart de mes
+camarades &eacute;taient d&eacute;j&agrave; couch&eacute;s et presque toutes les bougies
+&eacute;teintes. Seuls, quelques gar&ccedil;ons causaient dans un coin. Je
+retrouvai mon camarade dans la section des femmes. &laquo;Pourquoi ne te
+couches-tu pas? me dit-il.&mdash;Je vais me coucher par
+ici.&mdash;Impossible! toutes les places sont occup&eacute;es. Va chercher dans
+l'autre salle si tu trouves une table inoccup&eacute;e, sinon tu seras
+oblig&eacute; de coucher sur un banc.&raquo; Je suivis son conseil et je n'eus
+pas de peine &agrave; d&eacute;couvrir une table et je m'y &eacute;tendis. Mais, &agrave; peine
+&eacute;tais-je couch&eacute;, qu'un gar&ccedil;on me saisit par la nuque et me secoua
+fortement. &laquo;Va-t'en, c'est ma place; d'ailleurs toutes les tables
+sont occup&eacute;es par ceux qui t'ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Je descendis de la table et je me couchai sur un banc. Je ne
+parvenais pas &agrave; m'endormir. Je n'avais pas encore l'habitude de
+coucher sur un banc &eacute;troit et nu; et puis des insectes petits et
+grands qui pullulaient dans les fentes du bois sortirent bient&ocirc;t de
+leurs nids et se livr&egrave;rent sur moi &agrave; un jeu aga&ccedil;ant et douloureux.
+Je n'y pouvais rien. Toutes les bougies &eacute;taient &eacute;teintes. Seule, la
+lumi&egrave;re du <i>Tamid</i><a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>projetait sa lumi&egrave;re vacillante. Devant elle
+&eacute;taient assis les deux &laquo;veilleurs&raquo; charg&eacute;s d'assurer la continuit&eacute;
+de l'&eacute;tude de la Loi, afin qu'elle ne soit interrompue ni jour ni
+nuit...</p></div>
+
+<p>Cette vie pleine d'agitations n'&eacute;tait pas pour d&eacute;plaire &agrave; un esprit
+aussi aventureux que Joseph. La Yeschiba, apr&egrave;s tout, assurait aux
+jeunes gens une existence, quoique pr&eacute;caire, mais exempte de tout souci
+mat&eacute;riel. Les bourgeois pieux, les pauvres m&ecirc;me, se faisaient un devoir
+de pourvoir aux besoins des jeunes talmudistes. L'ambition de ces
+derniers &eacute;tait satisfaite par l'estime g&eacute;n&eacute;rale qui les entourait. Pour
+l'&eacute;lite dont l'esprit n'avait pas encore &eacute;t&eacute; sollicit&eacute; par les id&eacute;es
+nouvelles, la Yeschiba &eacute;tait le foyer de toutes les vertus, l'&eacute;cole de
+l'id&eacute;al, des r&ecirc;ves grandioses.</p>
+
+<p>Dans un autre roman &laquo;La joie de l'hypocrite&raquo;, paru &agrave; Vienne en 1852,
+Smolensky exalte l'id&eacute;alisme de son h&eacute;ros Sim&eacute;on, issu de la Yeschiba,
+dans les termes suivants:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Qui a implant&eacute; dans l'esprit de Sim&eacute;on l'id&eacute;al de la justice et la
+parole sublime? Qui a allum&eacute; dans son c&#339;ur le feu sacr&eacute;, l'amour de
+la v&eacute;rit&eacute; et de la recherche? Certainement, c'est dans la Yeschiba
+que tous ces sentiments se sont d&eacute;velopp&eacute;s en lui. Gloire &agrave; vous,
+maisons saintes, derniers refuges du v&eacute;ritable h&eacute;ritage d'Isra&euml;l!
+C'est de vos murs que sortent les &eacute;lus destin&eacute;s d&egrave;s leur naissance
+&agrave; devenir la lumi&egrave;re de leur peuple et &agrave; insuffler une vie nouvelle
+dans les ossements dess&eacute;ch&eacute;s...</p></div>
+
+<p>M&ecirc;me &agrave; l'&eacute;poque de la Behala (la Terreur) la Yeschiba &eacute;tait rest&eacute;e
+au-dessus de toutes les mis&egrave;res et des turpitudes. Les trafiquants
+immondes qui, avec l'assistance du Cahal, vendaient les fils des pauvres
+au service militaire pour exempter les riches, n'osaient pas s'attaquer
+aux &eacute;coles rabbiniques. Comme le temple dans les temps antiques, la
+Yeschiba leur offrait un asile s&ucirc;r. Chaque fois que ces maisons &eacute;taient
+menac&eacute;es, le sentiment national se r&eacute;veillait et d&eacute;fendait avec une
+r&eacute;sistance &acirc;pre ce dernier apanage national, dans lequel le peuple du
+ghetto avait plac&eacute; tout son id&eacute;alisme, son espoir et sa foi.</p>
+
+<p>H&eacute;las! ce refuge salutaire ne devait plus l'&ecirc;tre pour Joseph le jour o&ugrave;
+il fut d&eacute;couvert en flagrant d&eacute;lit de lecture profane. Le fanatisme
+religieux n'a jamais s&eacute;vi aussi farouchement que pendant l'&eacute;poque de
+terreur qui suivit la d&eacute;sorganisation de la vie sociale des juifs par
+les autorit&eacute;s et le triomphe de l'arbitraire. N&eacute;anmoins, les &eacute;coles
+rabbiniques contenaient alors tout ce qu'il &eacute;tait rest&eacute; d'id&eacute;al et de
+sublime en Isra&euml;l.</p>
+
+<p>Ce sont, elles qui ont fourni tous les champions de l'humanisme et les
+propagateurs de la civilisation. C'est l&agrave; que Joseph a rencontr&eacute; des
+camarades g&eacute;n&eacute;reux qui l'ont initi&eacute; &agrave; la Haskala et ont r&eacute;veill&eacute; en lui
+l'amour du Noble et du Bien, le d&eacute;vouement sans bornes pour son peuple.</p>
+
+<p>Dur pour les mauvais bergers, impitoyable pour les hypocrites et les
+fanatiques, le c&#339;ur de Joseph vibre d'amour pour la masse juive.
+L'entourage cruel et les pers&eacute;cutions n'ont fait qu'accentuer sa
+compassion pour les brebis &eacute;gar&eacute;es. Au milieu de l'abaissement g&eacute;n&eacute;ral,
+il a su s'&eacute;lever &agrave; une grande hauteur morale et s'&eacute;riger en juge
+impartial et ne se laissant pas impressionner par les tristesses du
+moment, quoi qu'il ne p&ucirc;t y demeurer indiff&eacute;rent et que son c&#339;ur en
+saign&acirc;t. Dans ce d&eacute;sert humain o&ugrave; il se pla&icirc;t, il sait d&eacute;couvrir des
+caract&egrave;res nobles, des sentiments &eacute;lev&eacute;s, des amiti&eacute;s g&eacute;n&eacute;reuses et
+surtout des existences enti&egrave;rement vou&eacute;es &agrave; l'id&eacute;al et que rien ne peut
+faire reculer.</p>
+
+<p>Il fait passer devant le lecteur, l'un apr&egrave;s l'autre, les id&eacute;ologues du
+ghetto. C'est d'abord Jedidia, le type si fr&eacute;quent du Maskil d&eacute;vou&eacute; &agrave; la
+civilisation, semant la v&eacute;rit&eacute; et la lumi&egrave;re parmi tous ceux qui
+l'approchent, r&ecirc;vant d'un juda&iuml;sme juste, &eacute;clair&eacute;, sup&eacute;rieur. Puis ce
+sont les jeunes ap&ocirc;tres &agrave; l'&acirc;me de proph&egrave;te, tel ce noble ami de Joseph,
+G&eacute;d&eacute;on, le plus &eacute;clair&eacute;, le pins tol&eacute;rant des Maskilim. Autant G&eacute;d&eacute;on
+d&eacute;teste le fanatisme, autant il aime les masses du peuple. Il les aime
+de son c&#339;ur de patriote et de son &acirc;me de proph&egrave;te. Il les aime telles
+sont, avec leurs croyances, leur foi na&iuml;ve, leur vie mis&eacute;rable et
+soumise, leur ambition de peuple &eacute;lu et leur espoir messianique qu'il
+partage d'une mani&egrave;re moins mystique.</p>
+
+<p>Une exaltation patriotique puissante traverse le chapitre consacr&eacute; au
+&laquo;Jour du Pardon&raquo;. C'est l&agrave; que Smolensky appara&icirc;t en vrai romantique.</p>
+
+<p class="top5">Tels sont les grands traits de ce roman chaotique et superbe qui, malgr&eacute;
+ses d&eacute;fauts techniques, demeure la peinture de m&#339;urs la plus vraie et la
+plus belle de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que.</p>
+
+<p>Dix ans plus tard, l'auteur ajoute &agrave; son roman une quatri&egrave;me partie qui
+n'est en somme qu'un assemblage artificiel de lettres n'ayant pas de
+rapport direct avec le corps du roman. Joseph nous prom&egrave;ne &agrave; travers les
+pays d'Occident, puis retourne en Russie. En France, en Angleterre, il
+d&eacute;plore la d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence du juda&iuml;sme qu'il attribue au triomphe de
+l'&eacute;cole de Mendelssohn, il pr&eacute;voit l'av&egrave;nement de l'antis&eacute;mitisme. En
+Russie, il constate la mis&egrave;re &eacute;conomique qui a pris des proportions
+effrayantes, surtout dans les petites villes de la province. Dans les
+grands centres, il constate avec regret que les communaut&eacute;s s'efforcent
+d'imiter le juda&iuml;sme occidental avec tous ses d&eacute;fauts. La civilisation
+pr&eacute;cipit&eacute;e des juifs russes, peu conforme aux conditions &eacute;conomiques et
+politiques dans lesquels ils se trouvaient, pr&eacute;matur&eacute;e en quelque sorte,
+devait amener l'&eacute;croulement de l'id&eacute;alisme r&eacute;sign&eacute; qui faisait leur
+principale force.</p>
+
+<p>Le roman <i>Kebourath Hamor</i> (S&eacute;pulture d'&acirc;ne) est l'&#339;uvre la plus
+travaill&eacute;e et la plus achev&eacute;e de Smolensky. Le sujet se rapporte &agrave;
+l'&eacute;poque de la Terreur et de la domination du Cahal. Le h&eacute;ros,
+Ha&iuml;m-Jacob, est un esprit espi&egrave;gle et fac&eacute;tieux, mais on n'entend pas
+toujours la plaisanterie dans le ghetto, et il lui en cuira. C'est
+surtout sa gouaillerie et son manque de respect pour les notables de la
+communaut&eacute;, qu'il ose braver et persifler, qui cause sa perte. Tout
+jeune encore, il m&eacute;dite un jour un acte inou&iuml;. Affubl&eacute; d'un drap bleu,
+tel un mort sorti de sa tombe, il p&eacute;n&egrave;tre un soir, semant l'&eacute;pouvante
+sur son passage, dans la chambre o&ugrave; sont d&eacute;pos&eacute;es les tartes qui doivent
+&ecirc;tre servies le lendemain au banquet annuel de la &laquo;Sainte Confr&eacute;rie&raquo;,
+confr&eacute;rie puissante &agrave; laquelle appartiennent les meilleurs de la ville,
+et qui a la mission de porter les morts en s&eacute;pulture. Il s'empara de ces
+morceaux succulents et les mange tout seul. C'&eacute;tait un crime
+impardonnable de l&egrave;se-saintet&eacute;. Une enqu&ecirc;te est ordonn&eacute;e, mais on ne
+d&eacute;couvre pas le coupable.</p>
+
+<p>Pour se venger, la sainte confr&eacute;rie condamne le criminel anonyme &agrave; subir
+une &laquo;s&eacute;pulture d'&acirc;ne&raquo; &agrave; sa mort, et le jugement est enregistr&eacute; dans le
+livre de la confr&eacute;rie.</p>
+
+<p>Incorrigible, il continue ses traits. Le Cahal d&eacute;cide de le livrer au
+service militaire. Averti &agrave; temps, il peut se sauver. Rentr&eacute; plus tard
+sous un autre nom dans sa ville natale, il sait imposer au monde par son
+&eacute;rudition, et il se marie avec la fille du chef de la communaut&eacute;. Mais
+son instinct reprend le dessus. Entre temps, il a mis sa femme au
+courant de ses traits d'autrefois. Celle-ci n'est plus tranquille, elle
+ne peut supporter l'id&eacute;e qu'un ch&acirc;timent sans pareil attende son mari
+s'il est d&eacute;couvert. Car subir apr&egrave;s sa mort la s&eacute;pulture d'un &acirc;ne est la
+derni&egrave;re injure qu'on puisse infliger &agrave; un juif. Son corps est tra&icirc;n&eacute; au
+cimeti&egrave;re et l&agrave; on le jette dans une fosse sp&eacute;ciale derri&egrave;re le mur qui
+encl&ocirc;t le cimeti&egrave;re. Mais son p&egrave;re n'est-il pas le chef de la
+communaut&eacute;? il pourra annuler la condamnation. &Agrave; peine s'est-elle
+ouverte &agrave; son p&egrave;re que celui-ci bondit de rage; comment! il a donn&eacute; sa
+fille &agrave; cet impie, &agrave; cet h&eacute;r&eacute;tique! Il veut le forcer &agrave; r&eacute;pudier sa
+femme. Celle-ci, d'ailleurs, pas plus que son mari, ne veut en entendre
+parler. Bref, apr&egrave;s une rentr&eacute;e en gr&acirc;ce, de courte dur&eacute;e, aupr&egrave;s de son
+beau-p&egrave;re, obtenue d'ailleurs &eacute;galement par une supercherie, l'&egrave;re des
+pers&eacute;cutions recommence pour lui, et il succombe.</p>
+
+<p>Tel est le canevas sur lequel le romancier a brod&eacute; son &#339;uvre, qui est un
+&eacute;pisode authentique de la vie des juifs en Russie.</p>
+
+<p>Le caract&egrave;re de Ha&iuml;m-Jacob ressort net et saillant. Sa femme Esther est
+le type de la femme juive, fid&egrave;le et d&eacute;vou&eacute;e jusqu'&agrave; la mort, admirable
+dans les revers et bravant tout par amour pour son mari. Les notables du
+ghetto sont peints avec v&eacute;rit&eacute;, quoique sous des couleurs un peu
+exag&eacute;r&eacute;es. L'auteur a surtout bien su rendre le milieu du ghetto, avec
+ses contradictions et ses passions, l'intellectualit&eacute; sp&eacute;ciale que la
+longue claustration lui a forg&eacute;e, sa compr&eacute;hension bizarre et originale
+des choses de la vie.</p>
+
+<p>C'est la Yeschiba qui fournit &agrave; Smolensky le sujet de son autre roman,
+<i>Guemoul Yescharim</i> (La r&eacute;compense des justes). L'auteur y montre la
+participation de la jeunesse juive &agrave; l'insurrection polonaise, et
+l'ingratitude des Polonais &agrave; leur &eacute;gard prouve que les juifs n'ont rien
+&agrave; attendre d'autrui et qu'ils ne doivent compter que sur leurs propres
+forces.</p>
+
+<p><i>Gaon ve-schever</i> (Grandeur et ruine) est plut&ocirc;t un recueil de nouvelles
+&eacute;parses, dont quelques-unes sont de v&eacute;ritables &#339;uvres d'art.</p>
+
+<p><i>Hayerouscha</i> (L'h&eacute;ritage) est le dernier grand roman de Smolensky,
+publi&eacute; d'abord dans le <i>Schahar</i> en 1880-81. Les trois volumes qui le
+forment sont pleins d'incoh&eacute;rences et de raisonnements tra&icirc;nants.
+Cependant, la vie des juifs d'Odessa et de la Roumanie y est bien
+d&eacute;peinte, ainsi que les moments psychologiques par lesquels passent les
+anciens humanistes d&eacute;&ccedil;us pour revenir au juda&iuml;sme national.</p>
+
+<p>Sa derni&egrave;re nouvelle, <i>Nekam Brith</i> (Sainte vengeance, le <i>Schahar</i>,
+1884), est enti&egrave;rement sioniste. C'est le chant du cygne de Smolensky,
+qui devait bient&ocirc;t dispara&icirc;tre, emport&eacute; par la maladie.</p>
+
+<p>Les romans de Smolensky constituent plut&ocirc;t une s&eacute;rie de documents
+sociaux et d'&eacute;crits de propagande que des &#339;uvres d'art pur. Leurs
+d&eacute;fauts principaux sont l'incoh&eacute;rence de l'action, l'artifice des
+d&eacute;nouements, la na&iuml;vet&eacute; en tout ce qui se rapporte &agrave; la vie moderne,
+ainsi que le didactisme excessif et le style tra&icirc;nant. La plupart de ces
+d&eacute;fauts, il les partage avec des &eacute;crivains comme Auerbach, Jokai et
+Thakeray, desquels il peut &ecirc;tre rapproch&eacute;. D'ailleurs l'&eacute;crivain h&eacute;breu
+eut &agrave; soutenir pendant toute sa vie une lutte acharn&eacute;e pour son
+existence et pour celle du <i>Schahar</i>, dont il ne tirait aucun profit
+mat&eacute;riel. Son id&eacute;alisme et la conscience de la besogne utile qu'il
+remplissait l'ont soutenu dans les moments les plus critiques. Aussi ses
+&#339;uvres portent-elles les traces d'une production h&acirc;tive. Quoi qu'il en
+soit, ses romans encore plus que ses articles ont exerc&eacute; pendant
+dix-huit ans une influence sans pareille sur ses lecteurs. D'ailleurs la
+vie du ghetto russe, ses mis&egrave;res et ses passions, les types positifs et
+n&eacute;gatifs de ce monde qui s'en va, ont &eacute;t&eacute; reproduits dans les &eacute;crits de
+Smolensky avec une telle puissance de r&eacute;alisme et une telle connaissance
+des choses, que d'ores et d&eacute;j&agrave; il est impossible de se faire une id&eacute;e
+exacte du juda&iuml;sme russo-polonais sans avoir lu Smolensky.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h2>
+
+<p class="d"><span class="smcap">Les Contemporains.&mdash;Conclusion</span>.</p>
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+<p>Les ann&eacute;es 1881-1882 marquent une &eacute;tape d&eacute;cisive dans l'histoire du
+peuple juif. La recrudescence de l'antis&eacute;mitisme en Allemagne, le
+renouvellement inattendu des pers&eacute;cutions et des massacres en Russie et
+en Roumanie, la mise hors la loi dans ces deux pays de millions d'&ecirc;tres,
+dont la situation devenait chaque jour plus intenable, ont d&eacute;concert&eacute;
+les plus optimistes.</p>
+
+<p>En pr&eacute;sence de l'exode pr&eacute;cipit&eacute; des masses affol&eacute;es et de l'urgence
+d'une action d&eacute;cisive, les anciennes disputes entre humanistes et
+nationalistes ont disparu. Entre l'assimilation impossible avec les
+peuples slaves et l'id&eacute;e de l'&eacute;mancipation nationale, d&eacute;gag&eacute;e de son
+voile mystique et se d&eacute;veloppant sur un terrain pratique, le choix
+n'&eacute;tait plus possible. En h&eacute;breu, tous les &eacute;crivains &eacute;taient d'accord
+qu'il n'&eacute;tait plus temps de s'arr&ecirc;ter aux divergences d'opinions et
+qu'il fallait se ranger du c&ocirc;t&eacute; de l'action. M&ecirc;me un sceptique comme
+Gordon lan&ccedil;a alors, entre autres, sa po&eacute;sie vibrante: &laquo;Nous f&ucirc;mes un
+peuple, nous serons un peuple: vieux et jeunes, nous partirons tous.&raquo;
+Mais o&ugrave; aller? Tandis que les uns optaient avec les philanthropes
+occidentaux pour l'Am&eacute;rique, les autres avec Smolensky se d&eacute;claraient
+nettement pour la Palestine, le pays des r&ecirc;ves s&eacute;culaires.</p>
+
+<p>Le temps et l'exp&eacute;rience, mieux que toutes les discussions th&eacute;oriques,
+se sont charg&eacute;s de donner une r&eacute;ponse &agrave; ces deux courants d'opinions.
+D&egrave;s 1880, le jeune r&ecirc;veur Ben-Jehuda, anim&eacute; de l'id&eacute;e de faire rena&icirc;tre
+l'h&eacute;breu comme langue nationale en Palestine, quitta Paris et alla
+s'&eacute;tablir &agrave; J&eacute;rusalem. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, M. Pin&egrave;s, le conservateur
+romantique, abandonna la position estim&eacute;e qu'il occupait en Lithuanie,
+pour aller contribuer au rel&egrave;vement des juifs de la Palestine. Ces deux
+initiatives, venant des deux camps oppos&eacute;s, furent bient&ocirc;t suivies par
+des mouvements plus importants.</p>
+
+<p>Une &eacute;lite de jeunes universitaires, un groupe de quatre cents &eacute;tudiants,
+indign&eacute;s de la situation humiliante qui leur &eacute;tait faite, lan&ccedil;a un appel
+qui retentit par tout le juda&iuml;sme russe: &laquo;<i>Beth Jacob Lechou wenelchou</i>&raquo;
+(Maison de Jacob, debout! allons-nous-en!) Ce mouvement donna naissance
+&agrave; l'organisation du Groupe B.J.L.W.<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>, parti le premier pour coloniser
+la Palestine. En m&ecirc;me temps, des centaines de petits bourgeois et de
+lettr&eacute;s vinrent s'ajouter &agrave; ce premier noyau et la colonisation
+pratique de la Palestine est maintenant un fait accompli.</p>
+
+<p>Ce retour inattendu de la jeunesse qui avait d&eacute;j&agrave; rompu avec le juda&iuml;sme
+vers ses origines, ce premier pas vers la r&eacute;alisation pratique du r&ecirc;ve
+sioniste a eu des cons&eacute;quences des plus importantes pour la renaissance
+de la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que. En ce qui concerne les lettr&eacute;s qui
+n'avaient jamais quitt&eacute;, du moins dans leur esprit, le ghetto, comme
+Lilienblum, Braud&egrave;s et d'autres, et dont le dernier mode d'activit&eacute;, &agrave;
+savoir la propagande pour les r&eacute;formes &eacute;conomiques et pour
+l'enseignement des m&eacute;tiers manuels, n'avait presque plus de raison
+d'&ecirc;tre, leur adh&eacute;sion au sionisme ne pouvait tarder. Mais, m&ecirc;me en
+dehors du ghetto, la voix autoris&eacute;e du D<sup>r</sup> Pinsker est venue &agrave; l'appui
+du mouvement philopalestinien, comme on l'appelait alors. Dans sa
+brochure &laquo;Auto-&eacute;mancipation&raquo;, le savant docteur d'Odessa, ancien
+humaniste convaincu, d&eacute;clare que le mal antis&eacute;mite est une affection
+chronique ingu&eacute;rissable tant que les juifs seront en exil. Pour r&eacute;soudre
+la question juive, il n'est qu'une seule solution, la renaissance
+nationale de ce peuple sur son ancien sol.</p>
+
+<p>Une aube nouvelle venait de se lever sur l'horizon du peuple juif. La
+litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que prit un essor inconnu jusqu'alors. L'enthousiasme
+des &eacute;crivains se traduit dans les propos ardents de M. Aisman, du
+professeur Schapira et de nombre d'autres. Dans cette pouss&eacute;e soudaine
+d'id&eacute;es patriotiques, les exc&egrave;s &eacute;taient in&eacute;vitables. Une r&eacute;action
+chauvine ne tarda pas &agrave; se faire jour. On s'attaqua aux r&eacute;formateurs en
+mati&egrave;re de religion. On les accusa d'emp&ecirc;cher la fusion de diverses
+parties du juda&iuml;sme dont l'entente &eacute;tait indispensable au succ&egrave;s du
+nouveau mouvement. Seul, Smolensky n'a pas failli &agrave; sa t&acirc;che. Lui, qui
+n'avait jamais reconnu les bienfaits de l'assimilation, n'avait pas
+besoin de se lancer dans l'extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait rest&eacute; fid&egrave;le &agrave; son id&eacute;al patriotique sans renoncer &agrave; aucune de
+ses aspirations humanitaires et civilisatrices. Il d&eacute;ploya une activit&eacute;
+fi&eacute;vreuse. Maintenant qu'il n'&eacute;tait plus seul &agrave; d&eacute;fendre ses id&eacute;es, il
+redoubla d'efforts, encouragea les uns, exhorta les autres avec une
+&eacute;nergie admirable. Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; &agrave; bout de forces, &eacute;puis&eacute; par une vie de
+luttes et de mis&egrave;re, de surmenage physique et intellectuel. Il mourut en
+1885 dans la force de l'&acirc;ge, emport&eacute; par la maladie. Il fut pleur&eacute; par
+tout le juda&iuml;sme.</p>
+
+<p>La disparition du <i>Schahar</i> s'ensuivit bient&ocirc;t.</p>
+
+<p class="top5">Avec la disparition du <i>Schahar</i> nous touchons &agrave; la fin de notre &eacute;tude
+d'une &eacute;volution litt&eacute;raire. La litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que moderne qui, depuis
+un si&egrave;cle a &eacute;t&eacute; au service d'une id&eacute;e pr&eacute;pond&eacute;rante, l'id&eacute;e humaniste
+dans ses diverses nuances, est entr&eacute;e dans une phase nouvelle de son
+d&eacute;veloppement. Ramen&eacute;e par Smolensky &agrave; sa source nationale, d&eacute;gag&eacute;e de
+tout &eacute;l&eacute;ment religieux et impos&eacute;e par la force des &eacute;v&eacute;nements comme
+trait d'union entre la masse et les lettr&eacute;s d&eacute;sormais unis dans une
+m&ecirc;me ambition patriotique, elle redevient la langue du peuple juif. Elle
+cesse de servir d'instrument de transition entre le rabbinisme et la vie
+moderne, pour devenir un but en elle-m&ecirc;me, un facteur important dans la
+vie du peuple juif. Elle cesse de vivre en parasite aux d&eacute;pens des
+orthodoxes auxquels elle enlevait depuis un si&egrave;cle l'&eacute;lite d'une
+jeunesse, qui, une fois &eacute;mancip&eacute;e gr&acirc;ce &agrave; elle, s'empressait de
+l'abandonner. Elle devient la litt&eacute;rature nationale du peuple juif.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; en 1885, lorsque le distingu&eacute; r&eacute;dacteur de la <i>Zefira</i>, M. N.
+Sokolow, entreprit la publication du grand recueil litt&eacute;raire <i>Haassif</i>
+(le Collecteur), le succ&egrave;s d&eacute;passa les pr&eacute;visions. Cette publication a
+&eacute;t&eacute; tir&eacute;e &agrave; plus de sept mille exemplaires. Elle fut suivie par nombre
+d'autres, et notamment par le <i>Kenesseth Isra&euml;l</i> (L'assembl&eacute;e d'Isra&euml;l),
+publi&eacute; par S.-P. Rabbinovitz, l'&eacute;rudit historien.</p>
+
+<p>En 1886, le publiciste L. Kantor, encourag&eacute; par l'importance nouvelle
+prise par la langue h&eacute;bra&iuml;que, fonda le premier journal quotidien en
+h&eacute;breu <i>Hayom</i> (Le Jour), &agrave; Saint-P&eacute;tersbourg. Le succ&egrave;s de cet organe
+entra&icirc;na la transformation du <i>Melitz</i> et de la <i>Zefira</i> en quotidiens.
+La presse politique &eacute;tait cr&eacute;&eacute;e. Elle a puissamment contribu&eacute; &agrave; la
+propagation du sionisme et de la civilisation. Les milieux des Hassidim
+eux-m&ecirc;mes, demeur&eacute;s r&eacute;fractaires aux id&eacute;es modernes, furent atteints par
+son action. La langue h&eacute;bra&iuml;que en a tir&eacute; le plus grand profit. Les
+n&eacute;cessit&eacute;s de la vie quotidienne ont enrichi son vocabulaire et ses
+ressources, et ont achev&eacute; l'&#339;uvre de sa modernisation.</p>
+
+<p>En Palestine, le besoin d'une langue scolaire commune aux fils des
+r&eacute;fugi&eacute;s de tous les pays, a contribu&eacute; &agrave; la renaissance pratique de
+l'h&eacute;breu comme langue maternelle. C'est Ben-Jehuda qui, le premier,
+introduit l'usage de l'h&eacute;breu dans le sein de sa famille. Plusieurs
+familles de lettr&eacute;s imit&egrave;rent cet exemple, et l'on n'entendait plus chez
+eux d'autre langue. Dans les &eacute;coles de J&eacute;rusalem et des colonies
+nouvelles l'h&eacute;breu est devenu la langue officielle. Ce mouvement a eu
+une r&eacute;percussion en Europe et en Am&eacute;rique, et un peu partout des cercles
+se sont form&eacute;s o&ugrave; on ne parle que l'h&eacute;breu. Le journal <i>Hazevi</i> (le
+Cerf), publi&eacute; par Ben-Jehuda, est devenu l'organe de l'h&eacute;breu parl&eacute;, qui
+ne diff&egrave;re de l'h&eacute;breu litt&eacute;raire que par une plus grande libert&eacute;
+d'emprunter les mots et les expressions modernes &agrave; l'arabe et m&ecirc;mes aux
+langues europ&eacute;ennes, et par sa tendance &agrave; cr&eacute;er des mots nouveaux &agrave;
+l'aide des anciennes racines, d'apr&egrave;s les mod&egrave;les de la Bible et de la
+Mischna. Un exemple: Le mot <i>schaa</i> signifie, en h&eacute;breu, temps, heure.
+Le m&ecirc;me mot avec la d&eacute;sinence h&eacute;bra&iuml;que <i>on</i>, c'est-&agrave;-dire <i>schaon</i>,
+veut dire en h&eacute;breu moderne montre. Le verbe <i>daroch</i>, qui veut dire en
+h&eacute;breu biblique, trotter, forme en h&eacute;breu moderne <i>midracha</i> (trottoir),
+etc.</p>
+
+<p>La diffusion de la langue et l'augmentation du nombre des lecteurs
+avaient &eacute;galement entra&icirc;n&eacute; une transformation dans la condition
+mat&eacute;rielle des &eacute;crivains. Ils furent relativement r&eacute;tribu&eacute;s, et purent
+se livrer &agrave; un travail plus soutenu et plus achev&eacute;. Avec la fondation
+des soci&eacute;t&eacute;s d'&eacute;ditions &laquo;<i>Achiassaf</i>&raquo; et surtout &laquo;<i>Touschiya</i>&raquo; due &agrave;
+l'&eacute;nergie du sympathique &eacute;crivain A. Ben-Avigdor, l'h&eacute;breu est entr&eacute;
+dans la voie du d&eacute;veloppement naturel d'une langue moderne.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un arr&ecirc;t de courte dur&eacute;e occasionn&eacute; par la brusquerie et la
+tristesse des &eacute;v&eacute;nements survenus, la cr&eacute;ation litt&eacute;raire a repris avec
+une ardeur croissante. Une activit&eacute; multiple et vari&eacute;e, digne d'une
+litt&eacute;rature r&eacute;pondant aux besoins d'un groupe national, en r&eacute;sulta. Dans
+le domaine de la po&eacute;sie, ce fut d'abord C. A. Schapira, le lyrique
+puissant qui a su traduire l'indignation et la r&eacute;volte du peuple contre
+l'injustice qui le frappe. Ses &laquo;Po&egrave;mes de Yeschurun&raquo; publi&eacute;s dans
+l'<i>Assif</i> de 1888, vibrants d'&eacute;motion et de feu patriotique, ainsi que
+ses l&eacute;gendes hagadiques, sont de premier ordre. Apr&egrave;s lui vient M.
+Dolitzki, po&egrave;te de la plainte sioniste, chanteur des douces
+&laquo;Sionides&raquo;<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>. Puis un jeune, trop t&ocirc;t disparu, M. J. Man&eacute;, s'est
+distingu&eacute; par un lyrisme touchant et un profond sentiment de la nature
+et de l'art<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>. Enfin c'est N. H. Imber, le chansonnier des colonies
+palestiniennes, le po&egrave;te de la Terre-Sainte renaissante et de
+l'esp&eacute;rance sioniste<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p>
+
+<p>Parmi les jeunes, nous devons citer en t&ecirc;te Ch.-N. Bialik<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>, po&egrave;te
+lyrique vigoureux et styliste incomparable, et S. Tchernichovski<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>,
+po&egrave;te &eacute;rotique, chanteur de la beaut&eacute; et de l'amour, h&eacute;breu &agrave; l'&acirc;me
+attique. Ces deux po&egrave;tes, dont la carri&egrave;re ne fait que de commencer,
+sont suivis d'une pl&eacute;iade d'autres, plus ou moins connus.</p>
+
+<p>Dans les belles-lettres, deux &eacute;crivains de g&eacute;nie viennent en t&ecirc;te: le
+vieux S.-J. Abramovitz, qui, apr&egrave;s avoir abandonn&eacute; un moment l'h&eacute;breu en
+faveur du jargon, est revenu &agrave; la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que et l'a dot&eacute;e
+d'une s&eacute;rie de contes, admirables de po&eacute;sie et d'humour, o&ugrave; brille
+l'originalit&eacute; incomparable d'un style tout personnel<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>;&mdash;puis J.-L.
+Peretz, po&egrave;te de l'amour, conteur admirable et artiste hors ligne<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p>
+
+<p>Parmi les romanciers et les nouvellistes, en prose et en vers, citons N.
+Samueli, Goldin, Berchadsky, Feierberg, Berditzevsky, S.-L. Gordon.
+Loubochitzky. Enfin c'est Ben-Avigdor, cr&eacute;ateur du jeune mouvement
+r&eacute;aliste par ses contes psychologiques de la vie du ghetto et surtout
+par son <i>Menahem Hassofer</i>, dans lequel il combat le nouveau
+chauvinisme.</p>
+
+<p>Parmi les ma&icirc;tres du feuilleton viennent le fin critique D. Frischman,
+traducteur de nombreux ouvrages scientifiques, le charmant causeur A.-L.
+Levinski, auteur d'une utopie sioniste: &laquo;Voyage en Palestine en l'an
+5800&raquo;, publi&eacute; dans le recueil <i>Hapard&eacute;s</i> (le Paradis) &agrave; Odessa, et
+J.-Ch. Taviow, le spirituel &eacute;crivain.</p>
+
+<p>Dans le domaine de la pens&eacute;e et de la critique mentionnons d'abord:
+<i>Ahad Haam</i><a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>, le directeur de la revue <i>Haschiloah</i>, critique souvent
+paradoxal, mais original et hardi. Il est le promoteur du &laquo;sionisme
+spirituel&raquo;, qui est la revanche, dans une forme plus rationnelle, du
+mysticisme messianique sur le sionisme pratique. D'autre part, Ahad Haam
+est le pr&eacute;dicateur de la religion du sentiment oppos&eacute;e &agrave; la loi
+dogmatique des rabbins, religion qui selon lui est seule capable de
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer le peuple juif. C'est un esprit critique et un observateur de
+m&eacute;rite, ainsi qu'un styliste remarquable.</p>
+
+<p>&Agrave; Ahad Haam peut &ecirc;tre oppos&eacute; W. Jawitz, le philosophe du romantisme
+religieux, le d&eacute;fenseur de la tradition et l'un des r&eacute;g&eacute;n&eacute;rateurs du
+style h&eacute;breu<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>. Entre ces deux extr&ecirc;mes, il existe un parti mod&eacute;r&eacute;,
+repr&eacute;sent&eacute; par L. Rabbinowitz, directeur du <i>Melitz</i>, et surtout par N.
+Sokolow, le directeur populaire et f&eacute;cond de la <i>Zefira</i>. Citons aussi
+le D<sup>r</sup> S. Bernfeld, vulgarisateur excellent de la science du juda&iuml;sme
+et historien &eacute;m&eacute;rite, l'auteur de l'histoire de la th&eacute;ologie juive parue
+r&eacute;cemment &agrave; Varsovie, etc.</p>
+
+<p>Parmi les jeunes il faut nommer M. J. Berditchevsky, promoteur du
+nietzsch&eacute;anisme en h&eacute;breu, auteur de nombreux contes rappelant les
+d&eacute;cadents, mais non d&eacute;nu&eacute;s d'une certaine po&eacute;sie. La science
+philologique est dignement repr&eacute;sent&eacute;e par J. Steinberg, auteur d'une
+grammaire scientifique originale<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>, inconnue en Europe, et traducteur
+des Sibylles, et la philosophie par F. Mises, auteur d'une &laquo;Histoire de
+la philosophie moderne en Europe&raquo;. J.-L. Kalzenclenson, l'auteur d'un
+trait&eacute; d'anatomie et de nombreux &eacute;crits litt&eacute;raires fort appr&eacute;ci&eacute;s.</p>
+
+<p>L'histoire litt&eacute;raire moderne a trouv&eacute; son repr&eacute;sentant le plus digne
+dans la personne de Ruben Brainin, ma&icirc;tre styliste, et auteur lui-m&ecirc;me
+de contes tr&egrave;s go&ucirc;t&eacute;s. Ses remarquables &eacute;tudes sur les &eacute;crivains
+h&eacute;breux, Mapou, Smolensky, etc., sont con&ccedil;ues d'apr&egrave;s la m&eacute;thode des
+critiques modernes. Elles ont servi &agrave; am&eacute;liorer le go&ucirc;t et le sentiment
+esth&eacute;tique de la foule.</p>
+
+<p>Tous ces &eacute;crivains, et nombre d'autres que nous nous proposons d'&eacute;tudier
+dans notre &laquo;Essai sur la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que contemporaine&raquo;, ont fait
+la fortune de l'h&eacute;breu. En y ajoutant des traductions innombrables, des
+publications p&eacute;dagogiques et des &eacute;ditions de toutes sortes, nous
+arriverons &agrave; nous faire une id&eacute;e de la port&eacute;e actuelle de l'h&eacute;breu, qui,
+par le nombre de ses publications, est devenu la troisi&egrave;me litt&eacute;rature
+de la Russie, apr&egrave;s le russe et le polonais. Il me faut pas oublier non
+plus les centaines de publications qui paraissent annuellement en
+Palestine, en Autriche et en Am&eacute;rique.</p>
+
+<p class="c">*<br />
+<span style="letter-spacing:5px;">* *</span></p>
+
+
+<p>Si nous jetons un coup d'&#339;il d'ensemble sur la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que
+moderne, nous sommes frapp&eacute;s par la direction inattendue et pourtant
+in&eacute;vitable qu'elle a prise dans son &eacute;volution. L'id&eacute;al humaniste, qui a
+pr&eacute;sid&eacute; &agrave; sa renaissance, portait en lui un germe de dissolution. &Agrave;
+l'ambition nationale et religieuse il voulait substituer l'id&eacute;e de la
+libert&eacute; et de l'&eacute;galit&eacute;. T&ocirc;t ou tard il devait aboutir &agrave; l'assimilation.
+Durant tout un si&egrave;cle, depuis l'apparition du premier <i>Meassef</i> (1785)
+jusqu'&agrave; la disparition du <i>Schahar</i> (1885), la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que
+nous offre le spectacle d'une lutte continuelle entre l'humanisme et la
+juda&iuml;sme. En d&eacute;pit des obstacles de toute nature, en d&eacute;pit de la
+rivalit&eacute; dangereuse des langues europ&eacute;ennes et du jud&eacute;o-allemand
+lui-m&ecirc;me, la langue h&eacute;bra&iuml;que fait preuve d'une vitalit&eacute; persistante et
+montre une facult&eacute; surprenante d'adaptation &agrave; tous les milieux et &agrave; tous
+les genres litt&eacute;raires. Son &eacute;volution s'effectue &agrave; travers les pays les
+plus divers. Dans l'esprit des premiers humanistes, la langue h&eacute;bra&iuml;que
+ne devait servir que comme instrument de propagande et d'&eacute;mancipation.
+Gr&acirc;ce &agrave; M.-H. Luzzato, Mend&egrave;s et Wessely, elle se rel&egrave;ve un instant &agrave;
+l'&eacute;tat de langue vraiment litt&eacute;raire, pour c&eacute;der bient&ocirc;t la place aux
+langues du pays, et demeurer confin&eacute;e dans les cercles &eacute;troits des
+Maskilim. Ses destin&eacute;es devaient s'accomplir dans les pays slaves. En
+Galicie, elle a donn&eacute; naissance, dans le domaine de la philosophie, &agrave;
+l'id&eacute;al de la &laquo;Mission du peuple juif&raquo; et &agrave; la cr&eacute;ation de la &laquo;science
+du juda&iuml;sme.&raquo; Mais, pour la grande masse juive rest&eacute;e fid&egrave;le &agrave; l'id&eacute;al
+messianique, c'est le romantisme national et religieux, pr&eacute;conis&eacute; par
+S.-D. Luzzato, qui eut la plus grande signification.</p>
+
+<p>La Lithuanie, avec ses ressources morales et intellectuelles
+in&eacute;puisables, &eacute;tait devenue le pays de la langue h&eacute;bra&iuml;que. Sous son
+double aspect humaniste et romantique, la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que prend
+dans ce pays un nouvel et prodigieux essor. Bient&ocirc;t, sous la pouss&eacute;e des
+r&eacute;formes sociales et &eacute;conomiques, les &eacute;crivains h&eacute;breux d&eacute;clarent la
+guerre &agrave; l'autorit&eacute; rabbinique, r&eacute;fractaire &agrave; toute innovation et
+oppos&eacute;e au progr&egrave;s. La litt&eacute;rature r&eacute;aliste, pol&eacute;mique et d&eacute;molisseuse,
+na&icirc;t alors. Une lutte sans merci s'engage entre les humanistes et le
+rabbinisme. Les cons&eacute;quences en furent funestes pour l'un et l'autre
+parti. Le rabbinisme s'est vu atteint dans son essence m&ecirc;me et est
+destin&eacute; &agrave; dispara&icirc;tre, du moins dans sa forme ancienne. L'humanisme,
+d&eacute;&ccedil;u dans ses r&ecirc;ves de justice et d'&eacute;galit&eacute;, ayant rompu avec
+l'esp&eacute;rance nationale du peuple, perd chaque jour du terrain. La
+tentative faite, par quelques &eacute;crivains de faire l'union entre &laquo;la Foi
+et la Vie&raquo; a piteusement &eacute;chou&eacute;. L'antagonisme entre les lettr&eacute;s et la
+masse croyante s'est r&eacute;solu par la d&eacute;b&acirc;cle de toute la litt&eacute;rature
+cr&eacute;&eacute;e par les humanistes. C'est alors que le mouvement progressif
+national fait son apparition avec Smolensky et rend &agrave; la litt&eacute;rature
+h&eacute;bra&iuml;que sa raison d'&ecirc;tre et sa port&eacute;e civilisatrice.</p>
+
+<p>L'id&eacute;al sioniste d&eacute;gag&eacute; de sa forme mystique est la note pr&eacute;dominante de
+la litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que contemporaine. On peut dire que l'id&eacute;al
+messianique, sous sa forme nouvelle, est en train d'op&eacute;rer dans les
+milieux des Hassidim polonais une transformation identique &agrave; celle
+qu'accomplit l'humanisme en Lithuanie. La r&eacute;sistance acharn&eacute;e que la
+litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que &eacute;prouve de la part des Hassidim confirme
+suffisamment cette mani&egrave;re de voir.</p>
+
+<p>Mais, en dehors des pays slaves, dans l'Orient lointain, le lion h&eacute;breu
+gagne du terrain depuis la Palestine jusqu'au Maroc; il accomplit une
+&#339;uvre de civilisation et de renaissance nationale.</p>
+
+<p class="top5">Il y a dans l'&acirc;me &eacute;prouv&eacute;e des masses juives un fond d'id&eacute;alisme et de
+foi ardente dans un avenir meilleur que n'ont &eacute;branl&eacute; ni le temps, ni
+les d&eacute;ceptions. Frustrer ces masses de l'id&eacute;al mill&eacute;naire qui les
+soutient, qui est la raison m&ecirc;me de leur existence, c'est les acculer &agrave;
+un d&eacute;sespoir dangereux, c'est les pousser vers la d&eacute;moralisation qui les
+guette et qui d&eacute;j&agrave; se manifeste dans certains pays.</p>
+
+<p>La litt&eacute;rature h&eacute;bra&iuml;que, fid&egrave;le &agrave; sa mission biblique, sait faire
+revivre les ressources morales de ces masses et faire vibrer leur c&#339;ur
+pour la justice et pour l'id&eacute;al. Elle est le foyer d'o&ugrave; jaillissent les
+rayons de l'esp&eacute;rance qui soutient tout ce qui, dans le peuple juif,
+vit, lutte, cr&eacute;e et esp&egrave;re.</p>
+
+<p>M&eacute;conna&icirc;tre cette port&eacute;e morale de la renaissance de la langue
+h&eacute;bra&iuml;que, c'est m&eacute;conna&icirc;tre la vie m&ecirc;me de la majeure partie du
+juda&iuml;sme.</p>
+
+<p class="c">*<br />
+<span style="letter-spacing:5px;">* *</span></p>
+
+<p>Nous sommes aujourd'hui en pleine p&eacute;riode de cr&eacute;ation litt&eacute;raire, et la
+fermentation des id&eacute;es infiltr&eacute;es de toutes parts est tellement
+puissante qu'elle annonce une r&eacute;colte f&eacute;conde.</p>
+
+<p>La langue biblique, qui avait d&eacute;j&agrave; donn&eacute; &agrave; l'humanit&eacute; tant de pages
+glorieuses, et qui vient d'en ajouter une nouvelle, gr&acirc;ce aux
+humanistes, est-elle vraiment destin&eacute;e &agrave; rena&icirc;tre et &agrave; redevenir la
+langue de la culture nationale du peuple juif tout entier? Il serait
+trop t&eacute;m&eacute;raire de r&eacute;pondre d'ores et d&eacute;j&agrave; par l'affirmative.</p>
+
+<p>Ce que nous croyons avoir d&eacute;montr&eacute; dans notre &eacute;tude, c'est qu'elle
+subsiste et &eacute;volue en tant que langue litt&eacute;raire et populaire, qu'elle
+s'est montr&eacute;e l'&eacute;gale des langues modernes, qu'elle est capable de
+traduire toutes les pens&eacute;es et toutes les formes de l'activit&eacute; humaine,
+et qu'enfin elle accomplit une &#339;uvre de civilisation et d'&eacute;mancipation.
+La floraison contemporaine de la langue des proph&egrave;tes est un fait qui
+doit s&eacute;duire l'esprit de tous ceux qui s'int&eacute;ressent &agrave; l'&eacute;volution des
+destin&eacute;es myst&eacute;rieuses de l'humanit&eacute; vers l'id&eacute;al.</p>
+
+<p class="c">FIN.</p>
+
+<hr style="width:80%;" />
+
+<div style="margin-left:18%;">
+<table summary="vu" cellspacing="0" cellpadding="0">
+<tr><td align="center">Vu et admis &agrave; soutenance,<br />
+En Sorbonne, le 2 ao&ucirc;t 1902:<br />
+<i>Par le Doyen de la Facult&eacute; des lettres<br />de l'Universit&eacute; de Paris,</i><br />
+<br />
+<span class="smcap">a. croiset.</span></td></tr></table>
+</div>
+
+<div style="margin-left:38%;margin-top:8%;margin-right:0%;">
+<table summary="vu2" cellspacing="0" cellpadding="0">
+<tr><td align="center">&nbsp;&nbsp;Vu et permis d'imprimer:<br />
+<i>Le Vice-Recteur<br />de l'Acad&eacute;mie de Paris,</i><br />
+<br />
+<span class="smcap">gr&eacute;ard.</span></td></tr></table>
+</div>
+
+<hr style="width:80%;" />
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> En effet, nous ne pourrions citer que les excellentes
+monographies de R. Brainin sur Mapou, la vie de Smolensky, etc., celles
+de M. S. Bernfeld sur Rapaport, etc., en h&eacute;breu, et un aper&ccedil;u de M.
+Klausner en langue russe. En outre, un article dans la <i>Revue des
+Revues</i>, de M. Ludvipol, &agrave; Paris. Malgr&eacute; la diversit&eacute; des &eacute;coles et des
+milieux que nous traitons pour la premi&egrave;re fois au point de vue de
+l'histoire litt&eacute;raire moderne, le lecteur se persuadera facilement que
+le sujet ne manque ni de coh&eacute;sion ni d'unit&eacute;. Il va sans dire que, dans
+ce premier essai d'histoire de l'h&eacute;breu moderne, le groupement des
+mouvements et des &eacute;coles, emprunt&eacute; par nous aux litt&eacute;ratures
+occidentales, ne saurait &ecirc;tre que tr&egrave;s relatif.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Surtout de &laquo;Gloire aux Justes&raquo;, de M.-H. Luzzato, paru en
+1743, qui nous sert comme point de d&eacute;part.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Pour la plupart de ces &eacute;crivains, voir Karpeles, dans son
+<i>Histoire de la Litt&eacute;rature juive</i> (&eacute;dit. fran&ccedil;aise chez Leroux, 1901).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Mantoue, 1727.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Le drame, tr&egrave;s lu en manuscrit, n'a paru qu'en 1837, &agrave;
+Leipzig, par les soins de M. Letteris.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Nouvelle &eacute;dition, Berlin, 1780, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Hahigayon</i> (La Logique) nouv. &eacute;dit., Varsovie, 1898. La
+plupart des manuscrits de M.-H. Luzzato n'ont jamais &eacute;t&eacute; publi&eacute;s.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> De Biour, commentaire biblique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> De Meassef, Collecteur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Berlin, 1789.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Redelheim, 1812.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Un autre &eacute;crivain de l'&eacute;poque, Hartwig Derenbourg, dont le
+fils et le petit fils ont continu&eacute; avec &eacute;clat la tradition litt&eacute;raire et
+scientifique en France, est l'auteur d'un drame all&eacute;gorique tr&egrave;s lu:
+<i>Yoschev&eacute; T&eacute;vel</i> (Tous les habitants du monde), publi&eacute; &agrave; Offenbach en
+1789.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Cit&eacute; par M. Taviow dans son Anthologie. Varsovie, 1890.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Nouvelle &eacute;dition. Vilna, 1867.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Berlin, 1789 et 1792.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Jeu de mots: <i>Geschem</i> veut dire en h&eacute;breu: pluie et
+mati&egrave;re.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Pour ne citer que l'ode du c&eacute;l&egrave;bre rabbin Jacob Me&iuml;r en
+Alsace, un a&iuml;eul de la famille du grand-rabbin Zadoc Kahn, une autre
+compos&eacute;e par le grammairien polonais Ben-Zeeb &agrave; Vienne; enfin, les
+hymnes chant&eacute;s dans les synagogues de Francfort (1807), dans celle de
+Hambourg (1811), etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Litt&eacute;ralement: les pieux, une secte fond&eacute;e en Volhynie
+dans la seconde moiti&eacute; du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, dont les adh&eacute;rents, tout en
+restant fid&egrave;les &agrave; la loi rabbinique, opposent la pi&eacute;t&eacute;, l'exaltation
+mystique et le culte des saints &agrave; l'&eacute;tude du talmud et au dogmatisme des
+rabbins.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> J. Perl est aussi l'auteur anonyme d'une parodie dirig&eacute;e
+contre les Hassidim et intitul&eacute;e <i>Megall&eacute; Temirin</i> (R&eacute;v&eacute;lateur des
+myst&egrave;res). La parodie h&eacute;bra&iuml;que, qui excelle surtout dans l'adaptation
+du langage talmudique aux usages et aux questions modernes, est un genre
+litt&eacute;raire propre &agrave; l'h&eacute;breu, qui m&eacute;riterait une &eacute;tude sp&eacute;ciale. Elle a
+pour but de pol&eacute;miser et de ridiculiser (ainsi l'ouvrage cit&eacute;), ou bien
+de critiquer les m&#339;urs (le &laquo;Trait&eacute; des gens de commerce&raquo; paru &agrave;
+Varsovie, le &laquo;Trait&eacute; d'Am&eacute;rique&raquo; publi&eacute; &agrave; New-York, etc.); tr&egrave;s souvent
+elle sait divertir et amuser (Hakundus, Vilna 1827, les nombreuses
+&eacute;ditions du Trait&eacute; Pourim).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> R&eacute;dig&eacute; par S. Hacohen, &agrave; Vienne (1820-1831).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> R&eacute;dig&eacute; par Goldenberg, &agrave; Tarnopol (1833-1842).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Bicour&eacute; Ha&iuml;tim</i>, 1825.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Prague, 1852.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Voir Ch. XVI et autres. Voir aussi l'Histoire de la
+Th&eacute;ologie juive de M. Bernfeld et la th&egrave;se de M. Landau: <i>Die Bibel und
+der Hegelianiamus</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> A. Brainin dans sa vie de Mapou. Varsovie, 1900, p. 64.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Nouv. &eacute;dition, Varsovie, 1890.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Le recueil de ses po&eacute;sies, paru &agrave; Vienne, est intitul&eacute;:
+<i>Toph&egrave;s Kinor Wougab</i> (Ma&icirc;tre de la lyre et de la cythare.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Beruria</i>, nouv. &eacute;d., Amsterdam. 1859</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Bene&iuml; Han&eacute;ourim</i> (La Jeunesse). Prague, 1821.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Y&eacute;telis est &eacute;galement l'auteur de pamphlets dirig&eacute;s contre
+le Hassidisme. En m&ecirc;me temps que Vienne et Brody, Prague avait &eacute;t&eacute; &agrave;
+cette &eacute;poque un foyer de lettr&eacute;s, parmi lesquels nous citerons encore
+Gabriel S&uuml;dfeld, le p&egrave;re du c&eacute;l&egrave;bre Max Nordau, et l'auteur d'un drame
+et d'un ouvrage d'ex&eacute;g&egrave;se paru en 1850.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> L'exemple du savant ami de Rapoport, J.G. Bick (cit&eacute; par
+Bernfeld dans sa vie de S.-J. R., p. 13), qui quitta le camp humaniste
+o&ugrave; son sentiment juif ne trouva aucune satisfaction, pour se convertir
+au Hassidisme, n'est pas unique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Nous renvoyons le lecteur au recueil des &#339;uvres choisies
+des po&egrave;tes italiens de l'&eacute;poque, publi&eacute; sous le titre de <i>Kol Ougab</i>
+(Voix de Cithare), par A-B. Pipirno, &agrave; Livourne, en 1846.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Cracovie, 1890.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Prague, 1840.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Kinor Na&iuml;m</i> (Lyre douce), Vienne, 1825, et autres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Varsovie-Berlin, 1899.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Jost dans son <i>Histoire du peuple juif</i>, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Lettres de S.-D. Luzzato &eacute;dit&eacute;es par Groeber (Przemysl,
+1882-1889), p. 660.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Lettres, 233.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Lettres, 668</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Po&eacute;sies de Gordon, I, St-P&eacute;tersbourg, 1884.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Voir notre livre en h&eacute;breu: <i>Massa be-Lita</i> (Voyage en
+Lithuanie), J&eacute;rusalem, 1899.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> 2<sup>me</sup> &eacute;dit. Vienne, 1824.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> D&eacute;j&agrave;, en 1780, le passage de l'imp&eacute;ratrice Catherine II
+donna lieu &agrave; la publication d'une ode h&eacute;bra&iuml;que publi&eacute;e &agrave; Sklow.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> <i>Schirei sefath kodesch</i> (Chants de la Langue sacr&eacute;e).
+Vilna, 1850, I.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Leipzig, 1836.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Tous ses &eacute;crits ont &eacute;t&eacute; r&eacute;&eacute;dit&eacute;s par les soins de M.
+Natanson, en 1880-1900, &agrave; Varsovie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> La pol&eacute;mique suscit&eacute;e par l'intervention de l'humaniste
+allemand Lilienthal qui pr&eacute;conisait, avec l'appui du gouvernement, les
+r&eacute;formes radicales, chez des &eacute;crivains &eacute;clair&eacute;s comme Ginzburg (<i>Maguid
+Emeth</i>, Vilna 1843), confirme assez notre mani&egrave;re de voir. D'ailleurs,
+Lilienthal, convaincu plus tard des v&eacute;ritables intentions de ses
+auxiliaires, en proie au remords d'avoir men&eacute; une campagne funeste par
+ses suites aux int&eacute;r&ecirc;ts de ses coreligionnaires russes, finit par s'en
+aller en Am&eacute;rique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Ces ouvrages, publi&eacute;s tous &agrave; Vilna, ont &eacute;t&eacute; r&eacute;&eacute;dit&eacute;s
+maintes fois.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Vilna, 1851.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Vilna, 1852. En traduction allemande, faite par J.
+Steinberg, Vilna, 1859.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Voir Brainin, <i>Abram Mapou</i>, p. 107.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>Kal Schirei Mahalalel</i> (Po&eacute;sies de Gottlober) Varsovie,
+1890.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Dans la revue <i>Haboker Or</i>, et <i>Oroth Meofel</i> (Lueurs dans
+les T&eacute;n&egrave;bres), Varsovie, 1881.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Recueil &laquo;Keneseth Isra&euml;l&raquo;, Varsovie, 1888.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Vilna, 1848.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Odessa, 1867.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Les lecteurs, peu fortun&eacute;s, souscrivaient souvent dix pour
+un seul abonnement.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Voir chapitre IV.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Zitomir, 1868.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Les po&eacute;sies compl&egrave;tes de Gordon ont paru en 4 vol., en
+1884, &agrave; Saint-P&eacute;tersbourg, et en 6 vol., en 1900, &agrave; Vilna.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Le premier recueil des po&eacute;sies lyriques et &eacute;piques a paru
+sous le titre de <i>Schier&eacute;i J&eacute;huda</i>, &agrave; Vilna, en 1866.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Vilna, 1860.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> R&eacute;veille-toi, mon peuple. Po&eacute;sies, I.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Le po&egrave;te fait allusion &agrave; la ruine de la province juive de
+Cochin par les Portugais.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Po&eacute;sies, IV.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Selon une croyance populaire, quarante jours avant la
+naissance le ciel d&eacute;cide &agrave; qui l'enfant sera uni.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Litt&eacute;ralement: &laquo;bois de voiture&raquo;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Villes c&eacute;l&egrave;bres par leurs &eacute;coles talmudiques.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Po&eacute;sies, IV.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> <i>Haketab ve-hamichtab</i> (Les &Eacute;critures). Lemberg, 1875.
+<i>Yloun Tefila</i> (Critique des Pri&egrave;res), Lemberg, 1885, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Litt&eacute;ralement: protestant; puritain, adversaire du
+mysticisme des Hassidim.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> <i>Hadath wehayim</i>, Lemberg, 1880. Un autre grand roman de
+Braud&egrave;s est: <i>Schet&eacute; Hakezavoth</i> (les deux Extr&ecirc;mes), publi&eacute; en 1886. Il
+pr&eacute;conise la renaissance nationale et le romantisme religieux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> L'&eacute;dition compl&egrave;te des romans et des articles de Smolensky
+vient de para&icirc;tre &agrave; Saint-P&eacute;tersbourg et &agrave; Vilna, chez Katzenelenbogen.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> &laquo;<i>Eth lataath</i>&raquo; et &laquo;<i>Eth laakor netoal</i>&raquo;, Haschahar,
+1875-1876.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Nouvelles r&eacute;unies de Brandstaetter, Cracovie, 1891.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Vienne, 1883-1890.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Vienne, 1874.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Vienne, 1878.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Brainin, dans son excellente <i>Vie de Smolensky</i>. Varsovie,
+1897, p. 58.&mdash;<i>Haschahar</i>, X, 522.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Voir L&eacute;vitique XIX, 27.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> La lampe veilleuse dans la synagogue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Isa&iuml;e, II, lettres initiales de 4 mots formant le mot
+Bilu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Ses po&eacute;sies ont paru &agrave; New-York en 1896.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> &#338;uvres publi&eacute;es &agrave; Varsovie en 1897</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Po&eacute;sies publi&eacute;es &agrave; J&eacute;rusalem en 1886</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Po&eacute;sies publi&eacute;es &agrave; Varsovie en 1902.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Po&eacute;sies publi&eacute;es &agrave; Varsovie en 1900-1902.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Contes et nouvelles r&eacute;unis. Odessa, 1900.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> &#338;uvres en 10 volumes. Biblioth&egrave;que H&eacute;bra&iuml;que de
+<i>Touschiya</i>, 1899-1901.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Essais r&eacute;unis, publi&eacute;s &agrave; Odessa en 1885 et &agrave; Varsovie en
+1901.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> <i>Haarez</i>, paru &agrave; J&eacute;rusalem 1893-96. Histoire juive parue &agrave;
+Vilna, 1898-1902, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> <i>Maarche&iuml; Leschon Eiver</i> (Les principes de la langue
+h&eacute;bra&iuml;que), Vilna, 1884, etc.</p></div>
+
+</div>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Renaissance de la littrature
+hbraque (1743-1885), by Nahum Slouschz
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE ***
+
+***** This file should be named 24424-h.htm or 24424-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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