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+The Project Gutenberg EBook of La Renaissance de la littérature
+hébraïque (1743-1885), by Nahum Slouschz
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885)
+
+Author: Nahum Slouschz
+
+Release Date: January 25, 2008 [EBook #24424]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LA RENAISSANCE
+
+DE LA
+
+LITTÉRATURE HÉBRAÏQUE
+
+(1743-1885)
+
+ESSAI D'HISTOIRE LITTÉRAIRE
+
+PAR
+
+NAHUM SLOUSCHZ
+
+(BEN-DAVID)
+
+_Thèse présentée à la Faculté des Lettres de Paris pour le Doctorat de
+l'Université_
+
+PARIS
+
+SOCIÉTÉ NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'ÉDITION
+
+(_Librairie Georges Bellais_)
+
+17, RUE CUJAS, Ve
+
+1902
+
+À Monsieur PHILIPPE BERGER
+
+Membre de l'Institut
+
+Professeur de langues et littératures hébraïques et syriaques au Collège
+de France
+
+ET
+
+À Monsieur ISRAËL LÉVI
+
+Maître de Conférences de Littérature talmudique et rabbinique à l'École
+pratique des Hautes-Études
+
+En témoignage de reconnaissance affectueuse.
+
+N. S.
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ * * * * *
+
+
+INTRODUCTION
+
+CHAPITRE I
+
+EN ITALIE.--M.-H. LUZZATO
+
+La littérature hébraïque du Moyen-âge.--Période de
+transition en Italie.--M.-H. Luzzato et ses drames.
+Son génie poétique.--La renaissance du style biblique.--Son
+influence
+
+CHAPITRE II
+
+EN ALLEMAGNE.--LES MEASSFIM
+
+Les idées humanistes parmi les juifs allemands.--Les
+premiers cercles des Maskilim.--La laïcisation de la
+langue hébraïque.--Le _Meassef_, organe de la renaissance
+littéraire et de l'humanisme.--N.-H. Wessely, le
+Malherbe de la poésie hébraïque.--_Schiré Tifereth_
+ou la Moïsiade.--L'action humaniste de Wessely.--David
+Franco Mendès et ses drames.--Les autres
+meassfim.--S. Papenheim et l'élégie _les Quatre
+Coupes_.--Le style précieux.--Les meassfim polonais.--L'influence
+des meassfim.--En Italie et en France.
+Élie Halfen Halévy à Paris
+
+CHAPITRE III
+
+EN POLOGNE ET EN AUTRICHE.--L'ÉCOLE DE GALICIE
+
+Les juifs polonais.--Leur caractère, leur constitution
+sociale et religieuse.--L'autonomie du régime rabbinique.--La
+terreur des Cosaques et la décadence des
+écoles talmudiques.--La recrudescence du mysticisme
+et la secte des Hassidim.--La Galicie et les réformes
+de Joseph II.--L'humanisme en Galicie.--Les recueils
+littéraires.--S.-J. Rapoport et sa carrière. _La science
+du judaïsme._--L'hégélianisme et N. Krochmal. La
+philosophie de la mission spirituelle du peuple juif.--Isaac
+Erter, poète satirique. _Le Voyant de la maison
+d'Israël._--M. Letteris, poète lyrique et traducteur. La
+note sioniste.--L'influence de l'École galicienne.--Autres
+pays: S. Molder à Amsterdam.--Yettelis à
+Prague.--S. Levison en Hongrie.--L'École italienne:
+I.-S. Reggio.--Rachel Morpurgo. Ses poésies. _La
+Cithare de Rachel._--S.-D. Luzzato, sa carrière et sa
+philosophie. Le romantisme juif. Atticisme et judaïsme.
+Son influence.--Aperçu général.
+
+CHAPITRE IV
+
+L'HUMANISME EN RUSSIE.--LA LITHUANIE
+
+Le pays juif.--Les juifs en Lithuanie et leur caractère
+particulier.--Causes extérieures favorables à l'éclosion
+d'un milieu national juif.--Élie de Vilna et l'apogée des
+écoles rabbiniques.--La résistance au mouvement
+mystique et la tolérance des rabbins.--L'humanisme
+allemand à Sklow. Premier contact avec les autorités
+russes.--Les guerres napoléoniennes et la réaction politique.--Vilna,
+la Jérusalem de la Lithuanie.--Les premiers
+humanistes.--L'École de Vilna.--A.-B. Lebenson,
+le «père de la poésie». Poète raisonneur. Pessimisme à
+outrance. L'amour de l'hébreu. _Les Chants de la langue
+sacrée._ _Emeth we Emonna._--M.-A. Ginzbourg, vulgarisateur.
+Son style réaliste.--Le cercle littéraire
+d'Odessa. J. Eichenbaum, poète lyrique.--Isaac Ber
+Levenson, l'apôtre de l'humanisme en Russie.--Aperçu
+général.
+
+CHAPITRE V
+
+LE MOUVEMENT ROMANTIQUE.--ABRAHAM MAPOU
+
+La réaction politique et ses conséquences.--La diffusion
+de la littérature moderne.--Le folklore hébraïque et
+son caractère sioniste.--Le romantisme littéraire.--C.
+Schulman. Traduction des _Mystères de Paris._ Une
+révolution littéraire. La vulgarisation des sciences et
+le style puriste.--La création artistique. M.-J. Lebenson.
+La _Destruction de Troie._ Les Chants de la fille de Sion.--Abraham Mapou,
+le rêveur du ghetto. _L'Amour de
+Sion_, premier roman original. La résurrection du passé
+prophétique. L'apothéose de l'ancienne Judée. Le _Péché
+de Samarie_.--A.-B. Gottlober.--E. Werbel.--Israël
+Roll.--B. Mandelstam.--Aperçu général.
+
+CHAPITRE VI
+
+LE MOUVEMENT ÉMANCIPATEUR.--LES RÉALISTES
+
+L'origine de la presse hébraïque.--Son caractère humaniste
+et sa portée.--Sciences et Lettres.--Le libéralisme
+russe et son influence.--L'antagonisme entre les
+maskilim et les fanatiques.--La campagne dans la
+presse et le roman réaliste.--L'_Hypocrite_ de Mapou.
+Les Tartufes du ghetto.--S.-J. Abramovitz. Les _Pères
+et les Fils_. Le style réaliste.
+
+CHAPITRE VII
+
+JUDA L. GORDON.--LA LUTTE CONTRE LE RABBINISME
+
+J.-L. Gordon. Débuts romantiques. Poèmes historiques.
+David et Michal. David et Barsilaï. Osnath.--Fables.
+Mischlé Jéhuda.--L'humanisme militant. Autres
+poèmes historiques: Dans les profondeurs de la mer.
+_Sédécie en prison._ Patriotisme saillant et haine de la
+tradition religieuse.--Poèmes réalistes et polémistes:
+_Kolzo schel Yode_, la femme juive et les rabbins. _Deux
+Joseph ben Simon._ Les aberrations du régime du
+ghetto.--Les _Petites fables pour les grands enfants_.
+Les _Contes_.--La réaction politique et la déception de
+Gordon.--L'antirabbinisme quand même. Le scepticisme
+de Gordon
+
+CHAPITRE VIII
+
+RÉFORMATEURS ET CONSERVATEURS.--LES DEUX EXTRÊMES.
+
+La critique biblique et religieuse en Galicie. Schorr et A.
+Krochmal.--Le réalisme.--La critique littéraire.--A.
+Kovner et autres.--M.-L. Lilienblum et les réformes
+religieuses. _Les voles du Talmud. L'union entre la vie et
+la foi. Les Péchés de jeunesse._ L'Odyssée d'un réformateur
+militant.--La déception des réformateurs.--Braudès
+et _Hadate wehahaïm_.--La faillite de l'humanisme.
+--L'absence d'idéal. L'utilitarisme.--Les conservateurs
+et le peuple.--Journalisme. Le _Lébanon_. Le
+_Maguid_.--David Gordon.--Michel Pinès, l'antagoniste
+de Lilienblum. La foi intégrale. L'optimisme
+national et religieux.--Les extrêmes se touchent.
+
+CHAPITRE IX
+
+L'ÉVOLUTION NATIONALE ET PROGRESSIVE. PEREZ SMOLENSKY
+
+P. Smolensky. Sa carrière. Ses débuts à Odessa. Ses
+impressions d'Occident.--Le formalisme religieux
+des réformateurs et le fanatisme des orthodoxes.
+--La fondation du _Schahar_ à Vienne.--La parole du
+ghetto. Nationalisme progressif.--Le _Peuple Éternel_.
+L'hébreu est la langue nationale du peuple juif.--La
+laïcisation de l'idéal messianique d'Israël. Son caractère
+politique et moral. Le retour vers la tradition
+prophétique. La prévision de l'antisémitisme.--La
+campagne contre l'école humaniste.--La revanche du
+peuple.
+
+CHAPITRE X
+
+LES COLLABORATEURS DU «SCHAHAR»
+
+La création originale.--M. A. Brandstaetter et ses contes.--Mandelkern,
+Levin et autres.--La science et la critique.
+David Cahan. S. Rubin.--L'époque du Schahar.
+A. H. Weiss.--Le style puriste. Friedberg.--Traductions.--Journalisme.
+La revue _Haboker Or_.--Les
+débuts de Ben-Jeuda.--La jeunesse universitaire et
+Smolensky.
+
+CHAPITRE XI
+
+LES ROMANS DE SMOLENSKY
+
+L'_Errant à travers les voies de la vie_. Le miroir du ghetto.
+Sépulture d'âne.--Autres romans.--Aperçu général
+
+CHAPITRE XII
+
+LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION
+
+La révolution dans l'esprit public.--L'idéal sioniste dans
+la vie et dans la littérature.--La mort de Smolensky.
+Temps d'arrêt.--Le génie national et la floraison de la
+littérature contemporaine.--Coup d'œil sur le développement
+de la littérature contemporaine.--L'hébreu
+parlé.--Résumé et conclusion.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Longtemps on a cru à l'extinction de l'hébreu en tant que langue
+littéraire moderne. Le fait que les juifs des pays occidentaux avaient
+eux-mêmes, en dehors de la synagogue, renoncé à l'usage de leur langue
+nationale n'a pas peu contribué à donner du crédit à cette présomption.
+On estimait communément que la langue hébraïque avait vécu; elle ne
+relevait plus que du domaine des langues mortes, au même titre que le
+grec et le latin. Et lorsque de temps en temps quelque nouvel ouvrage en
+hébreu, voire même une publication périodique, parvenait à une
+bibliothèque, on les classait systématiquement à côté des traités
+théologiques et rabbiniques sans même se rendre compte du sujet de ces
+ouvrages. Or, le plus souvent, c'était tout autre chose que des ouvrages
+de controverse rabbinique.
+
+Il est vrai que parfois tel hébraïsant se montrait étonné et émerveillé
+à la vue d'une traduction hébraïque d'un auteur moderne. Mais il en
+restait à son étonnement et n'essayait même pas d'apprécier cette œuvre
+au point de vue critique et littéraire. À quoi bon? se disait-il.
+L'hébreu n'est-il pas depuis longtemps une langue morte, et son usage ne
+constitue-t-il pas un anachronisme?--Il ne voyait donc là qu'un travail
+de curiosité, un tour de force littéraire, et rien de plus.
+
+La possibilité même de l'existence d'une littérature moderne en hébreu
+paraissait si étrange, si invraisemblable, que dans les cercles les
+mieux informés on ne consentit pas pendant longtemps à la prendre au
+sérieux. Et peut-être non sans une apparence de raison.
+
+L'histoire de l'évolution de la littérature hébraïque moderne, son
+caractère, les conditions extraordinaires au milieu desquelles elle
+s'est développée, son existence même ont de quoi surprendre tous ceux
+qui ne sont pas au courant des luttes intérieures, des courants d'esprit
+qui ont agité le judaïsme de l'Est de l'Europe pendant ce dernier
+siècle.
+
+Réputée rabbinique et casuistique, la littérature hébraïque moderne
+présente, au contraire, un caractère nettement rationnel; elle est
+anti-dogmatique, anti-rabbinique. Elle s'est proposé pour but d'éclairer
+les masses juives restées fidèles aux traditions religieuses, et de
+faire pénétrer les conceptions de la vie moderne dans le sein des
+communautés.
+
+Le ghetto, qui, depuis la Révolution française, a fourni des combattants
+vaillants, des politiciens, des tribuns, des poètes qui participèrent à
+tous les mouvements contemporains, a aussi donné le jour à toute une
+légion d'hommes d'action, issus du peuple et restés dans le peuple, qui
+livrèrent ces mêmes batailles--au nom de la liberté de conscience et de
+la science--dans le sein même du judaïsme traditionnel.
+
+Toute une école de lettrés humanistes entreprend et poursuit pendant
+plusieurs générations avec un zèle admirable l'œuvre de l'émancipation
+des masses juives. L'hébreu devient entre leurs mains un excellent
+instrument de propagande. Grâce à eux, la langue des prophètes, non
+parlée depuis près de deux mille ans, est portée à un degré frappant de
+perfection. Elle se montre pourtant assez souple, assez développée, pour
+traduire toutes les idées modernes.
+
+Et nous assistons à la formation d'une littérature sans maîtres, sans
+protecteurs, sans académies ni salons littéraires, sans encouragement
+d'aucune nature, entravée au surplus par des obstacles inimaginables,
+depuis les fraudes d'une censure ridicule, jusqu'aux persécutions des
+fanatiques, où seul l'idéalisme le plus pur et le plus désintéressé
+pouvait se donner carrière et triompher.
+
+Tandis que les juifs émancipés de l'occident remplacent l'hébreu par la
+langue de leur pays adoptif, tandis que les rabbins se défient de tout
+ce qui n'est pas religion et que les Mécènes se refusent à protéger une
+littérature qui n'a pas droit de cité dans les sphères élevées de la
+société, c'est le _Maskil_ (intellectuel) de la petite province, c'est
+le _Mechaber_ (auteur) polonais vagabond, dédaigné et méconnu, souvent
+même martyr de ses convictions, qui s'acharne à maintenir avec honneur
+la tradition littéraire hébraïque et à rester fidèle à la véritable
+mission de la langue biblique, dès ses origines.
+
+ * * * * *
+
+C'est la reprise de l'ancienne littérature des humbles, des déshérités,
+d'où sortit la Bible; c'est la répétition du phénomène des
+prophètes-tribuns populaires, que nous retrouvons dans l'adaptation
+moderne de la langue hébraïque.
+
+Le retour à la langue et aux idées du passé glorieux marque une étape
+décisive dans le chemin agité du peuple juif. Il est le réveil de son
+sentiment national.
+
+ * * * * *
+
+C'est ainsi que l'histoire de la littérature hébraïque moderne forme une
+page extrêmement instructive de l'histoire du peuple juif. Elle est
+surtout intéressante au point de vue de la psychologie sociale de ce
+peuple, et fournit des documents précieux sur la marche que les idées
+nouvelles ont suivie pour pénétrer dans un milieu qui s'est toujours
+montré réfractaire aux courants d'esprit venus du dehors. Cette lutte,
+qui dure depuis plus d'un siècle, de la libre-pensée contre la foi
+aveugle, du bon sens contre l'absurdité consacrée par l'âge, exaltée par
+les souffrances, nous révèle une vie sociale intense, un choc continuel
+d'idées et de sentiments.
+
+ * * * * *
+
+Cette littérature nous montre le spectacle douloureux de poètes et
+d'écrivains qui constatent avec anxiété que la littérature hébraïque
+doit disparaître avec eux et qui s'acharnent quand même à la cultiver
+avec toute l'ardeur du désespoir. Mais à côté d'eux nous voyons aussi
+des rêveurs optimistes, dignes disciples des prophètes, qui, au milieu
+de la débâcle de tous les biens du passé et de l'effondrement de toutes
+les espérances, demeurent plus que jamais pleins de foi dans l'avenir de
+leur peuple et dans sa régénération prochaine.
+
+Puis nous assistons aux péripéties de la lutte suprême engagée au sein
+même de grandes masses juives que les perturbations de la vie moderne
+ont profondément ébranlées. Une passion ardente pour une vie sociale
+meilleure s'empare de tous les esprits. La conviction que le peuple
+éternel ne peut disparaître semble renaître plus forte que jamais, et
+des tendances nouvelles vers son auto-émancipation agitent ces masses.
+
+Là est la véritable littérature du peuple juif. C'est le produit du
+ghetto, c'est le reflet de ses états d'âme, l'expression de sa misère,
+de ses souffrances et aussi de son espoir. Le peuple de la Bible n'est
+certainement pas mort, et c'est dans sa langue propre que nous devons
+chercher le véritable esprit juif, son âme nationale.
+
+Ne cherchez pas, dans ces poésies lyriques souvent monotones, dans ces
+romans prolixes et didactiques, la perfection de la forme, l'art pur.
+Les auteurs du ghetto ont trop senti, trop souffert, trop subi une vie
+misérable sous un régime semi-asiatique, semi-moyen-âgeux, pour
+s'adonner au culte de la forme. Est-ce que le Cantique des cantiques
+est moins un document littéraire de premier ordre parce qu'il n'égale
+pas la perfection artistique des drames d'Euripide? L'artiste recherche
+avant tout la forme achevée, et avec raison, mais au philosophe, à
+l'écrivain social, c'est la marche des idées qui importe surtout.
+
+ * * * * *
+
+Nous n'avons pas, dans cet essai d'histoire littéraire, la prétention de
+donner un exposé détaillé du développement de la littérature hébraïque
+moderne, accompli dans les conditions sociales et politiques les plus
+complexes et dans un milieu social demeuré inconnu au grand public. Cela
+nous entraînerait trop loin.
+
+Nous n'avons même pas la possibilité de donner une idée suffisante de
+tous les auteurs dignes d'une mention spéciale.
+
+Rien ou presque rien n'a encore été fait pour faciliter notre tâche[1].
+
+[Note 1: En effet, nous ne pourrions citer que les excellentes
+monographies de R. Brainin sur Mapou, la vie de Smolensky, etc., celles
+de M. S. Bernfeld sur Rapaport, etc., en hébreu, et un aperçu de M.
+Klausner en langue russe. En outre, un article dans la _Revue des
+Revues_, de M. Ludvipol, à Paris. Malgré la diversité des écoles et des
+milieux que nous traitons pour la première fois au point de vue de
+l'histoire littéraire moderne, le lecteur se persuadera facilement que
+le sujet ne manque ni de cohésion ni d'unité. Il va sans dire que, dans
+ce premier essai d'histoire de l'hébreu moderne, le groupement des
+mouvements et des écoles, emprunté par nous aux littératures
+occidentales, ne saurait être que très relatif.]
+
+Dans cette étude nous nous proposons seulement de retracer les diverses
+étapes parcourues par cette littérature, de dégager les idées générales
+qui ont agi sur elle et d'étudier, dans l'œuvre des écrivains
+«représentatifs» de cette époque, la valeur littéraire et sociale de
+leurs écrits.
+
+Nous voulons montrer, en un mot, comment, sous l'influence des
+humanistes italiens[2], la poésie hébraïque s'affranchit de la tradition
+du Moyen-âge, se modernise et sert de modèle à tout un mouvement de
+renaissance littéraire en Allemagne et en Autriche. Dans ces deux pays
+les lettres hébraïques s'enrichissent et se perfectionnent sous le
+rapport de la forme aussi bien que du fond, et finalement, grâce à des
+circonstances favorables, l'hébreu s'impose comme langue littéraire et
+nationale aux masses juives de la Pologne et surtout de la Lithuanie.
+
+[Note 2: Surtout de «Gloire aux Justes», de M.-H. Luzzato, paru en
+1743, qui nous sert comme point de départ.]
+
+Dans cette marche vers l'Orient, la littérature hébraïque n'a presque
+jamais failli à sa mission. Deux courants d'idées, plus ou moins
+distincts, caractérisent cette littérature: d'une part, l'émancipation
+intellectuelle des masses juives tombées dans l'ignorance et, par
+conséquent, la lutte contre les préjugés et le dogmatisme rabbinique,
+et, d'autre part, le réveil du sentiment national et de la solidarité
+juive. Ces deux courants d'idées finiront par se fondre dans la
+littérature contemporaine, par la création du mouvement national juif
+avec ses diverses nuances. Depuis une vingtaine d'années, par la force
+des événements, l'émancipation nationale des masses juives s'impose aux
+lettrés. Elle a su rendre à la langue hébraïque une situation
+prédominante dans toutes les questions vitales qui agitent le Judaïsme,
+et amener une floraison littéraire vraiment significative.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+EN ITALIE.--M.-H. LUZZATO.
+
+
+On ne peut donner le nom de Renaissance, dans le sens précis du mot, au
+mouvement qui s'est effectué dans la littérature hébraïque à la fin du
+XVe siècle, pas plus que celui de Décadence ne convient pour désigner
+l'époque qui l'a précédé.
+
+Longtemps avant Dante et Boccace, et notamment depuis le Xe siècle,
+les lettres hébraïques avaient atteint, principalement en Espagne et
+partiellement aussi en Provence, un degré de développement inconnu aux
+langues européennes du Moyen-âge.
+
+Les persécutions religieuses qui anéantirent vers la fin du XIVe et
+du XVe siècle les populations juives de ces deux pays ne réussirent
+pas à interrompre complètement ces traditions littéraires. Les débris de
+la science et des lettres juives furent transplantés par les réfugiés
+dans leurs pays d'adoption. Des écoles furent fondées de bonne heure aux
+Pays-Bas, en Turquie, en Palestine même.
+
+Un renouveau littéraire n'était en effet possible qu'en Italie. Partout
+ailleurs, dans les pays arriérés du Nord et de l'Orient, les juifs,
+encore sous le coup des malheurs récents, s'étaient repliés sur
+eux-mêmes et réfugiés dans le plus sombre des mysticismes ou tout au
+moins dans le dogmatisme le plus étroit. Grâce à des conditions
+extérieures plus supportables, les communautés italiennes ont pu
+reprendre la tradition littéraire judéo-espagnole. Nous y voyons surgir
+des penseurs, des écrivains, des poètes tels qu'Azarie di Rossi, le
+créateur de la critique historique, Messer Léon, philosophe subtil, Élie
+le Grammairien, Léon di Modena, le puissant rationaliste, Joseph del
+Medigo, esprit encyclopédique, les frères poètes Francis, qui
+combattirent le mysticisme, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long
+d'énumérer[3]. Ceux-ci et les quelques rares écrivains de la Turquie et
+des Pays-Bas ont donné un certain éclat à la littérature hébraïque
+pendant tout le XVIe et le XVIIe siècles. Héritiers de la
+tradition espagnole, ils tendent cependant à réagir contre l'esprit et
+surtout contre les règles de la prosodie arabe qui enchaînaient la
+poésie hébraïque. Ils essayent d'introduire des formes littéraires et
+des conceptions nouvelles en hébreu.
+
+[Note 3: Pour la plupart de ces écrivains, voir Karpeles, dans son
+_Histoire de la Littérature juive_ (édit. française chez Leroux, 1901).]
+
+Mais ils réussissent à peine dans leur tâche. La majeure partie de
+lettrés juifs, peu familiarisée avec les littératures étrangères, devait
+rester en plein Moyen-âge jusqu'à une époque beaucoup plus avancée.
+Quant aux autres, ils préféraient s'exprimer dans la langue de leur pays
+qui offrait moins de difficultés que l'hébreu.
+
+Celui qui devait assumer la lourde tâche de rompre les chaînes qui
+gênaient l'évolution de la langue hébraïque dans un sens moderne, et
+devenir ainsi le véritable maître initiateur de la Renaissance hébraïque
+fut un juif italien, doué de facultés surprenantes.
+
+Moïse-Hayim Luzzato naquit en 1707 à Padoue. Il était issu d'une famille
+célèbre par les autorités rabbiniques et par les écrivains qu'elle avait
+donnés au Judaïsme, tradition à laquelle elle n'a pas failli jusqu'à nos
+jours.
+
+Une éducation strictement rabbinique, consacrée principalement à l'étude
+du Talmud sous la direction d'un maître polonais--nous sommes déjà à une
+époque où les rabbins polonais sont en grande estime--qui l'initie de
+bonne heure aux mystères de la Cabbale; une enfance triste passée dans
+l'air étouffant du ghetto, voilà quelles furent les premières années de
+notre poète. Heureusement pour lui que ce ghetto était un ghetto italien
+d'où les études profanes n'étaient pas complètement bannies.
+
+À côté des études religieuses, l'enfant fait connaissance avec la poésie
+hébraïque du Moyen-âge et aussi avec la littérature italienne de son
+temps. Là est sa supériorité sur les lettrés hébreux des autres pays,
+qui n'avaient subi aucune influence extérieure et étaient demeurés
+fidèles aux formes et aux idées surannées.
+
+Dès sa jeunesse, il montre des aptitudes remarquables pour la poésie. À
+l'âge de 17 ans, il compose un drame en vers intitulé: «Samson et
+Dalila», drame qui ne devait jamais être imprimé. Peu de temps après, il
+publie son «Art poétique», _Leschon Limoudim_[4], dédié à son maître
+polonais. Le jeune poète se décide enfin à rompre avec la poésie du
+Moyen-âge qui entravait le développement de la langue hébraïque. Son
+drame allégorique _Migdal Oz_[5] (La Tour de la Victoire) fut le signal
+de cette réforme. Le style hébraïque y révèle une élégance et un éclat
+non atteints depuis la Bible. Ce drame, inspiré du _Pastor fido_ de
+Guarini, par le souffle poétique qui l'anime et par le goût artistique
+qui distingue son auteur, est encore très goûté des lettrés, malgré ses
+prolixités et l'absence de toute action dramatique.
+
+[Note 4: Mantoue, 1727.]
+
+[Note 5: Le drame, très lu en manuscrit, n'a paru qu'en 1837, à
+Leipzig, par les soins de M. Letteris.]
+
+C'était alors un monde nouveau que l'auteur venait de révéler par cette
+exaltation de la vie rurale dans une littérature dont les représentants
+les plus éclairés se refusaient de voir dans le Cantique des cantiques
+autre chose qu'un symbolisme religieux, à tel point que toute notion
+réelle de la nature avait dégénéré chez eux.
+
+À l'instar des pastorales de l'époque, mais peut-être avec un sentiment
+plus réel, le poète fait l'éloge de la vie du berger:
+
+ Qu'il est doux, le sort du jeune berger toujours en tête de ses
+ troupeaux! Il va, il court, joyeux dans sa pauvreté, heureux de
+ l'absence de tout souci.
+
+ Pauvre et toujours gai!
+
+ La jeune fille qu'il aime, l'aime, elle aussi; ils jouissent du
+ bonheur, et rien ne vient troubler leur plaisir.
+
+ Point d'obstacles, point de séparation; ils jouissent du bonheur en
+ pleine sécurité. Accablé par la fatigue du jour, il s'oublie sur le
+ sein de sa bien aimée.
+
+ Pauvre et toujours gai!
+
+Hélas! cet appel à une vie plus naturelle, après tant de siècles de
+dégénérescence physique et d'avilissement de tout sentiment de la
+nature, ne pouvait pas être compris ni même pris au sérieux dans un
+milieu auquel l'air, le soleil, le droit même à la vie avait été refusé
+ou strictement mesuré. L'ouvrage même, resté manuscrit, n'a pas été
+connu du grand public.
+
+L'œuvre capitale de Luzzato, celle qui devait exercer une influence
+décisive sur le développement de la littérature hébraïque et rester
+jusqu'à nos jours un modèle de genre, c'est son autre drame allégorique,
+paru en 1743, qui ouvre une époque nouvelle dans l'histoire de la
+littérature hébraïque, l'époque de la _littérature moderne: Layescharim
+Tehilla_[6] (Gloire aux justes). Tout y révèle un maître: l'élégance du
+style précis et expressif rappelant le plus pur style biblique, les
+images colorées et originales, une inspiration poétique personnelle, et
+jusqu'à la pensée, empreinte d'une philosophie profonde, d'un haut sens
+moral, et exempte de toute exagération mystique.
+
+[Note 6: Nouvelle édition, Berlin, 1780, etc.]
+
+Au point de vue de l'art dramatique, la pièce ne présente qu'un intérêt
+médiocre. Le sujet, purement moral et didactique, ne comporte aucune
+étude sérieuse de caractères, et, comme dans toutes les pièces
+allégoriques, l'action dramatique est faible.
+
+Le thème n'était pas bien nouveau; en hébreu même, il avait déjà donné
+naissance à plusieurs développements littéraires. C'est la lutte entre
+la Justice et l'Injustice, entre la Vérité et le Mensonge. Les
+personnages allégoriques qui prennent part à l'action sont, d'un côté,
+Yoscher (Probité), aidé par Séchel (Raison), et Mischpat (Justice), et,
+de l'autre côté, Scheker (Mensonge) et ses auxiliaires: Tarmith
+(Duperie), Dimion (Imagination) et Taava (Passion). Les deux camps
+ennemis se disputent les faveurs de la belle Tehilla (Gloire), fille de
+Hamon (Foule). La lutte étant inégale, l'Imagination et la Passion
+l'emportent sur la Vérité et la Probité. Alors on voit intervenir
+l'inévitable Deus _ex machina_, Jéhova en la circonstance, et la Justice
+est rétablie.
+
+Ce cadre simple et peu original renferme de très belles descriptions de
+la nature et surtout des pensées sublimes qui font de la pièce une des
+perles de la poésie hébraïque. L'idée dominante de cette œuvre, c'est la
+glorification de Jéhova et l'admiration des «merveilles innombrables du
+Créateur».
+
+ Quiconque les cherche les trouve dans chaque être vivant, dans
+ chaque plante, dans tout ce qui n'est pas animé d'un souffle de
+ vie, dans tout ce qui est sur terre et dans tout ce qui est dans la
+ mer, dans tout ce qui est visible à l'œil humain. Heureux celui qui
+ trouve la science, heureux celui qui lui prête une oreille
+ attentive!
+
+Mais ce créateur n'est pas capricieux; la Raison et la Vérité sont ses
+attributs et éclatent dans toutes ses actions. L'humanité se compose
+d'une Foule que se disputent deux forces contraires, la Vérité avec la
+Probité d'un côté, le Mensonge et ses pareils de l'autre, et chacune de
+ses deux forces cherche à la dominer et à triompher.
+
+La Raison de notre poète n'a rien à voir avec la Raison positive des
+rationalistes qui montre le monde dirigé par des lois mécaniques et
+immuables; c'est une Raison suprême, obéissant à des lois morales qui
+échappent à notre appréciation. Comment pourrait-il en être autrement?
+Ne sommes-nous pas le continuel jouet de nos sens qui sont incapables de
+saisir les vérités absolues et qui nous trompent même sur l'apparence
+des choses?
+
+ Nos yeux ne voient que l'apparence des choses; ne sont-ils pas de
+ chair? Même pour les choses visibles, le moindre accident suffit à
+ nous en donner une interprétation erronée, à plus forte raison pour
+ les choses inaccessibles à nos sens. Regardez le bout de la rame
+ dans l'eau, ne vous paraît-il pas allongé et tortueux?--et pourtant
+ vous le savez droit.
+
+ Ne vois-tu pas que le cœur humain est une mer sans cesse agitée par
+ les luttes de l'esprit et dont les vagues sont dans un perpétuel
+ mouvement de flux et de reflux?
+
+ Nous sommes la proie de nos passions; lorsqu'elles changent, nos
+ sensations changent également. Nous ne voyons que ce que nous
+ voulons voir, nous n'entendons que ce que nous désirons et
+ imaginons.
+
+Cette idée de la phénoménalité des choses et de l'impuissance de notre
+esprit a fini par jeter notre poète croyant et imbu de la Cabbale dans
+le mysticisme le plus dangereux. Après avoir usé ses forces dans les
+publications les plus diverses, parmi lesquelles nous relevons une
+excellente imitation des Psaumes, un traité non sans grandeur sur les
+principes de la logique[7], un autre sur la morale et un grand nombre de
+poésies et de traités cabalistiques, dont la plupart n'ont jamais été
+publiés, son esprit s'exalta; il perdit bientôt tout équilibre moral. Un
+jour il alla jusqu'à s'imaginer qu'il était appelé à jouer le rôle du
+Messie. Les Rabbins, qui avaient peur de voir une triste répétition des
+mouvements pseudo-messianiques qui avaient tant bouleversé le monde
+juif, lancèrent l'excommunication contre lui. Son imitation ingénieuse
+du Zohar, écrite en araméen et dont nous ne possédons que des fragments,
+acheva de ruiner sa réputation. Obligé de quitter l'Italie, il vagabonda
+à travers l'Allemagne, puis séjourna à Amsterdam. Il eut la satisfaction
+d'être accueilli en véritable maître par les lettrés de cette importante
+communauté. Il y composa ses dernières œuvres. Mais il n'y resta pas
+longtemps. Il quitta cette ville pour aller chercher l'inspiration
+divine à Safed, en Palestine, foyer célèbre de la Cabbale. C'est là
+qu'il mourut, emporté par la peste, à l'âge de quarante ans.
+
+[Note 7: _Hahigayon_ (La Logique) nouv. édit., Varsovie, 1898. La
+plupart des manuscrits de M.-H. Luzzato n'ont jamais été publiés.]
+
+Triste vie d'un poète victime du milieu anormal dans lequel il a vécu et
+qui, dans des conditions plus favorables, aurait pu devenir un maître
+d'une valeur universelle. Son plus grand mérite est d'avoir
+définitivement débarrassé l'hébreu des formes et des idées du Moyen-âge
+et de l'avoir rattaché aux littératures modernes. Il a légué à la
+postérité un modèle de poésie classique. Son œuvre, répandue dans les
+pays du Nord et de l'Orient, ne tarda pas à susciter des imitateurs.
+Mendès et Wessely, qui se mirent, l'un à Amsterdam et l'autre en
+Allemagne, à la tête d'une renaissance littéraire, ne sont que les
+disciples et les successeurs du poète italien.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+EN ALLEMAGNE.--LES MEASSFIM.
+
+
+On a justement remarqué que le relèvement intellectuel des juifs en
+Allemagne avait devancé leur émancipation politique et sociale.
+Longtemps fermé à toute idée venant du dehors et confiné dans le domaine
+religieux et dogmatique, le judaïsme allemand a partagé la misère
+matérielle et sociale de celui des pays slaves. Les idées philosophiques
+et tolérantes de la fin du XVIIIe siècle le secouent quelque peu de
+sa torpeur et, à mesure qu'elles pénètrent dans les communautés, un
+bien-être plus ou moins assuré s'établit du moins dans les grands
+centres. Le premier contact du ghetto avec les sociétés éclairées de
+l'époque a donné l'impulsion à tout un mouvement d'émancipation
+intérieure. Des Cercles de «Maskilim» (intellectuels) se forment à
+Berlin, à Hambourg et à Breslau. Ils étaient composés de lettrés initiés
+à la civilisation européenne et animés du désir de faire pénétrer la
+lumière de cette civilisation dans les communautés de la province.
+Ceux-ci entrent en lutte contre le fanatisme religieux et les méthodes
+casuistiques qu'ils veulent remplacer par des idées libérales et des
+études scientifiques. Deux écoles, avec le philosophe Mendelssohn et le
+poète Wessely en tête, naissent de ce mouvement, celle des
+_Biouristes_[8] et celle des _Meassfim_[9]. Tandis que les uns défendent
+le judaïsme contre les ennemis du dehors et combattent intérieurement
+les préjugés et l'ignorance des Juifs eux-mêmes, les autres
+entreprennent de réformer l'éducation de la jeunesse et de faire revivre
+la culture de la langue hébraïque. Tous s'accordaient à penser que, pour
+relever l'état moral et social des juifs, il fallait d'abord faire
+disparaître les divergences extérieures qui les séparaient de leurs
+concitoyens. Une traduction nouvelle de la Bible en allemand littéraire,
+entreprise par Mendelssohn, devait donner le coup de grâce à l'usage du
+jargon judéo-allemand. D'autre part, le _Biour_ ou commentaire de la
+Bible (d'où le nom de Biouristes donné à cette école), sorti de la
+collaboration d'une pléiade de savants et de lettrés, devait faire table
+rase de toute interprétation mystique et allégorique des Livres sacrés
+et introduire la méthode rationnelle et scientifique.
+
+[Note 8: De Biour, commentaire biblique.]
+
+[Note 9: De Meassef, Collecteur.]
+
+L'œuvre de cette école a certainement contribué au relèvement
+intellectuel de la masse juive ainsi qu'à la propagation de la langue
+allemande qui finit par se substituer au jargon judéo-allemand. Son
+influence ne s'est pas arrêtée aux juifs allemands, mais elle s'est
+également étendue sur les communautés de l'Est de l'Europe.
+
+ * * * * *
+
+En 1785, deux écrivains hébreux de Breslau, Isaac Eichel et B. Landau,
+entreprennent, sous les auspices de Mendelssohn et de Wessely, la
+publication d'un recueil périodique intitulé _Hameassef_ (le
+Collecteur), d'où le nom de _Meassfim_ donné à cette école. Le Meassef
+poursuivait un but double, la propagation des sciences et des idées
+modernes en hébreu, seule langue accessible aux juifs du ghetto,--et
+l'épuration de cette langue dégénérée dans les écoles rabbiniques. Il
+devait initier ses lecteurs aux exigences sociales et esthétiques de la
+vie moderne et les débarrasser de leur particularisme séculaire. Le
+Meassef eut aussi le mérite de grouper pour la première fois sous une
+même égide les champions de la _Haskala_ (humanisme) de divers pays et
+de servir de trait d'union entre eux.
+
+Au point de vue littéraire, le Meassef ne présente qu'un intérêt
+médiocre. Ses collaborateurs, dénués de goût, offraient aux lecteurs des
+imitations des auteurs romantiques allemands d'une valeur contestable.
+Il ne révéla aucun talent nouveau vraiment digne de ce nom. La
+réputation dont jouissaient ses principaux collaborateurs était
+antérieure à son apparition. Ils la devaient surtout à la vogue que les
+lettres hébraïques avaient acquise grâce aux efforts des disciples de
+Luzzato.--C'était plutôt une œuvre de propagande et de polémique.
+Cependant la lutte contre les préjugés et les rabbins n'y atteint pas
+encore cette âpreté qui caractérise les époques postérieures.
+
+Les événements se précipitèrent d'une façon inattendue avec la
+Révolution française, et le Meassef disparut après sept ans d'existence,
+non sans avoir apporté un appoint à l'œuvre de l'émancipation
+intellectuelle des juifs allemands et à la renaissance laïque de la
+langue hébraïque. Et telle était l'importance de cette première
+rencontre de lettrés hébreux qu'elle sut imposer son nom à tout le
+mouvement littéraire de la seconde moitié du XVIIIe siècle, appelé:
+époque des Meassfim.
+
+Deux poètes et cinq ou six écrivains plus ou moins dignes de ce nom
+dominent cette époque.
+
+ * * * * *
+
+Naphtali Hartwig Wessely, né à Hambourg (1725-1805), est considéré comme
+le prince des poètes de l'époque. Issu d'une famille aisée et assez
+éclairée, il reçut une éducation moderne. Esprit ouvert à toutes les
+influences nouvelles, il resta néanmoins attaché à sa croyance et ne
+s'est jamais écarté du terrain strictement religieux. Bel esprit, il
+cultiva avec succès la poésie et acheva l'œuvre de la Réforme commencée
+par le poète italien sans atteindre pourtant à l'originalité et à la
+profondeur de ce dernier.
+
+Son chef-d'œuvre poétique est les _Schiré Tifereth_ ou la
+«Moïsiade»[10], chant épique en cinq volumes. Ce poème de l'Exode est
+conçu d'après le modèle des pseudo-classiques allemands du temps.
+L'influence de la Messiade de Klopstock est flagrante.
+
+[Note 10: Berlin, 1789.]
+
+La profondeur de la pensée, le sentiment artistique et l'imagination
+poétique personnelle font défaut dans cette œuvre, qui n'est en somme
+qu'une paraphrase oratoire du récit biblique. Les mêmes défauts se
+retrouvent, d'ailleurs, dans toutes les poésies de Wessely. Mais, en
+revanche, il possède un style oratoire d'une allure remarquable, et il
+écrit en un hébreu élégant et châtié. Cette correction du style très
+travaillé et cette absence même de tempérament poétique font de lui le
+Malherbe de la poésie hébraïque moderne. L'admiration professée pour le
+poète par ses contemporains fut très grande, et le grand nombre
+d'éditions qu'eut son poème, devenu un livre populaire estimé par les
+orthodoxes mêmes, témoignent de l'influence que le poète a exercée sur
+ses coreligionnaires et de l'importance croissante de la langue
+hébraïque. Wessely a aussi écrit plusieurs ouvrages importants sur la
+philologie juive. Il faut regretter que le style diffus et par trop
+prolixe de sa prose ait empêché d'apprécier la valeur scientifique de
+ces écrits. Ami et admirateur de Mendelssohn, il participa à la
+traduction allemande de la Bible et à l'œuvre des commentateurs.
+
+Son recueil, intitulé _Gan-Naoul_ (Jardin fermé), publié à Berlin en
+1765 et consacré à des questions de grammaire et de philologie, atteste
+les connaissances profondes de l'auteur. Ce qui fait le plus d'honneur à
+Wessely, c'est la fermeté de son caractère et son amour de la vérité. Il
+le prouve dans son pamphlet, _Dibreï Schalom weemeth_, «Paroles de paix
+et de vérité», publié à Berlin en 1787 à l'occasion de l'édit de
+l'empereur Joseph II ordonnant la réforme de l'enseignement juif et la
+fondation des écoles modernes. Quoique arrivé à un âge avancé, il ne
+recula pas devant la crainte d'attirer sur lui le courroux des
+fanatiques, et il se prononça ouvertement en faveur des réformes
+scolaires. Avec une modestie et une douceur remarquables, le vieux poète
+démontre toute l'urgence de ces réformes et affirme qu'elles ne sont pas
+contraires à la foi mosaïque et rabbinique. Cet acte courageux lui valut
+l'excommunication de la part des fanatiques. Il lui valut aussi d'être
+considéré comme le personnage le plus considérable de l'École des
+Meassfim et comme le maître des Maskilim.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les collaborateurs les plus distingués du Meassef, se place aussi
+l'autre poète en titre de l'époque, David Franco Mendès (1713-1792), né
+à Amsterdam d'une famille échappée à l'inquisition et qui, comme la
+plupart des familles originaires d'Espagne, avait conservé l'usage de la
+langue espagnole. Il fut l'ami et le disciple de Moïse-Hayim Luzzato,
+qu'il imita. Si dans l'Europe orientale la langue hébraïque prédominait
+dans le ghetto et obligeait tous ceux qui voulaient s'adresser aux
+masses juives à avoir recours à elle, il n'en était pas de même dans les
+pays romans. Là, l'hébreu fut peu à peu supplanté par la langue du pays.
+Mendès, qui avait voué un véritable culte aux lettres hébraïques, était
+affligé de les voir si dédaignées par ses coreligionnaires, qui leur
+préféraient la littérature classique française. Dans sa préface à la
+tragédie _Guemoul Atalia_ (La récompense d'Athalie), publiée à Amsterdam
+en 1770, il s'efforce de démontrer la supériorité de la langue sacrée
+sur les langues profanes. En vérité, cette pièce, malgré les
+protestations de son auteur, n'est qu'un remaniement assez peu heureux
+de la tragédie de Racine. On y remarque un style pur et classique et
+quelques scènes animées d'une certaine vivacité d'action.
+
+Nous possédons un autre drame historique de Mendès, intitulé _Judith_,
+publié également à Amsterdam, et dont le mérite n'est pas supérieur à
+celui de sa première tragédie, ainsi que plusieurs études biographiques
+sur les savants du Moyen-âge publiées dans le Meassef.
+
+Mendès n'a certainement pas réussi à faire concurrence aux modèles
+italiens et français dont il s'inspira. Il n'en fut pas moins approuvé
+et admiré par les lettrés de son temps, qui voyaient en lui l'héritier
+de Luzzato.
+
+ * * * * *
+
+Nous ne pouvons énumérer tous les lettrés et les érudits qui ont, d'une
+façon directe ou non, contribué à l'action du Meassef. Contentons-nous
+de citer ceux qui se sont distingués par une certaine originalité
+d'esprit.
+
+C'est à Breslau que vécut le rabbin Salomon Papenheim (1776-1814),
+auteur d'une élégie sentimentale _Arba Kossoth_ (Les Quatre Coupes),
+inspirée des _Nuits_ de Young, et publiée à Berlin en 1790. Cette élégie
+est remarquable par le souffle poétique personnel de l'auteur. Dans des
+plaintes rappelant Job, et tel un Werther hébreu, il pleure, non pas la
+perte de sa bien-aimée--ce qui n'eût pas été conforme à l'esprit du
+ghetto--mais celle de sa femme et de ses trois enfants. Cette élégie a
+eu la chance de devenir un poème populaire.
+
+Mais cette sentimentalité fade et le style précieux et outré de notre
+auteur devaient exercer une influence nuisible sur les générations
+suivantes. C'était le tribut accordé par la littérature hébraïque au mal
+du siècle.
+
+Mentionnons aussi le rédacteur d'une nouvelle série du Meassef parue à
+Dessau en 1809-1811, Salom Hacohen, dont les poésies et les articles
+publiés dans le Meassef (2e série) et dans les _Bicouré Itim_, et
+surtout le drame historique intitulé _Amel et Tirza_[11], empreint d'une
+certaine naïveté s'accordant bien avec le cadre biblique, ont obtenu un
+grand succès[12].
+
+[Note 11: Redelheim, 1812.]
+
+[Note 12: Un autre écrivain de l'époque, Hartwig Derenbourg, dont le
+fils et le petit fils ont continué avec éclat la tradition littéraire et
+scientifique en France, est l'auteur d'un drame allégorique très lu:
+_Yoschevé Tével_ (Tous les habitants du monde), publié à Offenbach en
+1789.]
+
+Mendelssohn lui-même, le maître admiré et respecté de tous, écrivait
+fort peu et, il faut l'avouer, assez mal l'hébreu.
+
+Quant aux rédacteurs du Meassef, l'un d'eux, Isaac Eichel (1756-1804),
+se distingua par ses articles polémiques contre les superstitions et
+l'obscurantisme des orthodoxes du ghetto. Eichel est également l'auteur
+d'une étude biographique sur Mendelssohn, publiée à Vienne en 1814.
+
+L'autre, Baruch Lindau, publia entre autres un traité des sciences
+naturelles intitulé: _Reschith Limoudim_ (Éléments des Sciences), Brunn,
+1797. Notons aussi le savant professeur de l'Université d'Upsal, M.
+Levison, qui contribua au succès du Meassef par une série d'études
+scientifiques.
+
+La Pologne, qui avait jusqu'alors fourni des rabbins et des professeurs
+de Talmud, ne tarda pas à participer à l'œuvre des Meassfim. Plusieurs
+des collaborateurs polonais du Meassef méritent une mention spéciale.
+
+Le spirituel et profond disciple de Kant, Salomon Maïmon, n'a publié, en
+dehors de ses travaux d'exégèse et de son commentaire ingénieux sur
+Maïmonide, rien d'original en hébreu.
+
+Un autre écrivain polonais, Salomon Doubno (1735-1813), fut un
+grammairien et un styliste remarquable; il fut aussi un des premiers
+collaborateurs de Mendelssohn à l'œuvre du Biour (commentaire de la
+Bible). Il publia, entra autres, un drame allégorique et des poésies
+satiriques dont l'_Hymne à l'hypocrisie_ est un modèle achevé[13].
+
+[Note 13: Cité par M. Taviow dans son Anthologie. Varsovie, 1890.]
+
+Juda ben-Zeeb (1764-1811) publia à Berlin une Grammaire hébraïque conçue
+d'après les méthodes modernes: c'est le _Talmud Leschon Ivri_[14]
+(Manuel de la langue hébraïque). Par cette œuvre il a beaucoup contribué
+à la propagation de la linguistique et de la rhétorique parmi les juifs.
+Son Dictionnaire hébreu-allemand et sa version hébraïque de Ben Sira
+sont assez connus des hébraïsants.
+
+[Note 14: Nouvelle édition. Vilna, 1867.]
+
+Isaac Satonow (1732-1804), Polonais établi à Berlin, est une figure très
+curieuse par la variété de ses productions ainsi que par l'étrangeté de
+son esprit.
+
+Doué d'une faculté d'assimilation surprenante, il excellait aussi bien à
+imiter le style biblique que le style du Moyen-âge. Il maniait aussi
+ingénieusement l'hébreu que l'araméen. Il attribuait à tous ses écrits
+une provenance antique. Cette fantaisie n'enlève rien à l'originalité de
+certains de ses ouvrages. Son anthologie _Mischlé Assaf_, en 3 livres,
+attribuée par lui au psalmiste[15], figurerait honorablement dans
+n'importe quelle littérature.
+
+[Note 15: Berlin, 1789 et 1792.]
+
+Citons-en quelques _mischlé_ ou maximes:
+
+ La vérité jaillit de la recherche, la justice de l'intelligence. Le
+ commencement de la recherche est l'étonnement, son milieu est le
+ discernement, son but la vérité et la justice.
+
+ Le jour de ta naissance tu pleurais et les gens qui t'entouraient
+ s'égayaient; le jour de ta mort c'est toi qui riras et les gens
+ sangloteront autour de toi: sache donc que c'est alors que tu
+ renaîtras pour jouir en Dieu, et la _matière_[16] ne t'en empêchera
+ plus.
+
+ Domine ton esprit afin que les étrangers ne dominent point ta
+ chair.
+
+ Les pinces sont faites avec des pinces; le travail est aidé par le
+ travail, et la science par la science.--Ne t'imagine point que tout
+ ce qui te paraît doux soit également doux pour tout le monde. Ne le
+ crois pas: nombreuses sont les belles femmes haïes par leurs maris,
+ et combien de femmes vilaines en sont aimées!
+
+ Tout être vivant cesse d'engendrer en vieillissant. Le mensonge,
+ quoique caduc, courtise encore. Plus sa racine vieillit dans la
+ terre, plus il augmente le nombre de ses enfants trompeurs; ses
+ amis se multiplient, et les admirateurs de tout ce qui est vieux
+ concourent à ce que son nom ne disparaisse point de la surface de
+ la terre.
+
+[Note 16: Jeu de mots: _Geschem_ veut dire en hébreu: pluie et
+matière.]
+
+En somme, comme nous l'avons déjà remarqué, le mouvement littéraire
+provoqué par les Meassfim n'a produit rien ou presque rien de durable.
+Les écrivains de cette époque ont joué le rôle de précurseurs et de
+préparateurs. Démolisseurs et réformateurs, ils disparaissent à quelques
+exceptions près, une fois leur besogne terminée et l'émancipation
+maîtresse dans l'Europe occidentale. Et ils ont pu voir le torrent de
+l'émancipation entraîner, avec tout le passé, la seule relique qui leur
+fût chère et pour laquelle leur cœur de juif vibrait encore: la langue
+hébraïque.
+
+Humanistes passionnés à l'esprit peu perspicace, ils se laissèrent
+éblouir par l'apparence des choses modernes et par les promesses de
+lumière et de liberté. Ils rompirent avec l'idéal de l'affranchissement
+national d'Israël et se placèrent ainsi en dehors de la solidarité qui
+unissait dans une même espérance les grandes masses juives restées
+attachées à leur foi et à leur peuple.
+
+Écrivains souvent sans valeur, sans originalité aucune, ils dédaignèrent
+trop le milieu juif pour y chercher leur inspiration. Aussi ce ne furent
+pour la plupart que des _imitateurs_, des traducteurs médiocres de
+Schiller et de Racine. Ils n'ont pas su parler à l'âme juive ni
+remplacer par un idéal nouveau les traditions défaillantes du passé et
+l'espoir messianique en décadence. Une génération entière passera avant
+que le Judaïsme historique reprenne sa revanche avec la création de la
+science pure et de la conception de la Mission du peuple juif.
+
+Cependant le mouvement provoqué par les Meassfim eut un très grand
+retentissement. Pour la première fois, la tradition rabbinique pétrifiée
+par l'âge et l'ignorance est attaquée dans la langue sacrée même, au nom
+de la vie et de la science. Pour la première fois la Haskala, ou
+l'humanisme hébreu, déclare la guerre à toutes les choses du passé qui
+entravaient l'évolution moderne du Judaïsme. En vain les Meassfim--sauf
+quelques exceptions--se gardent de toute sortie violente contre les
+principes même du dogmatisme, en vain leur maître Mendelssohn va jusqu'à
+consacrer publiquement ces principes en dépit du bon sens et du judaïsme
+historique; une brèche venait d'être faite dans le mur du ghetto par la
+laïcisation de l'esprit littéraire et public, et rien ne pourra plus
+s'opposer à la marche des idées nouvelles. Les rabbins de l'époque le
+comprirent fort bien, c'est ce qui explique l'acharnement de leur
+opposition.
+
+C'est depuis cette époque que nous voyons apparaître une classe nouvelle
+dans le ghetto, celle des Maskilim, ou des lettrés laïques, avec
+laquelle les rabbins devront, jusqu'à nos jours, non seulement compter,
+mais encore partager leur autorité sur le peuple.
+
+Pour ce qui est de la langue hébraïque, les Meaasfim réussirent à la
+purifier et à lui rendre la forme biblique. Wessely et Mendès ont effacé
+les derniers vestiges du Moyen-âge. Un grand nombre de beaux esprits de
+l'époque nous ont laissé des modèles du style classique.
+
+Mais ce retour aux manières et au style de la Bible devait faire
+retomber les lettres hébraïques dans un excès contraire. Il aboutit à la
+création d'un style pompeux et précieux, la _Melitza_, qui a laissé dans
+la littérature hébraïque des traces indélébiles dont elle se ressent
+jusqu'à nos jours. En se posant en gardiens du style biblique pour faire
+face aux rabbinismes qui avaient corrompu l'élégance de la langue, ils
+ne surent garder aucune mesure.
+
+Pour exprimer les choses les plus prosaïques et les idées les plus
+simples, ils se servent des métaphores et des images mêmes de la Bible.
+
+C'est à cette gageure de purisme qui envahit la littérature hébraïque,
+que celle-ci doit sa réputation, imméritée d'ailleurs, de n'être qu'un
+jeu d'esprit et de n'offrir aucune originalité.
+
+ * * * * *
+
+Les lettrés italiens participèrent peu au mouvement littéraire de la fin
+du XVIIIe siècle. Citons cependant deux d'entre eux. Le premier est
+le poète Ephraïm Luzzato (1727-1792), dont nous relevons les sonnets
+érotiques d'un style vif et souvent personnel. L'autre est Samuel
+Romanelli, auteur d'un mélodrame très goûté par ses contemporains et
+d'un Voyage en Arabie.
+
+ * * * * *
+
+En France, et surtout en Alsace, nous trouvons aussi quelques
+collaborateurs des Meassfim allemands. Ensheim est le plus connu d'entre
+eux.
+
+C'est en France que nous trouvons le seul poète original de cette
+époque, poète qui n'appartient d'ailleurs pas à l'école des Meassfim.
+Élie Halphen Halévy de Paris (1760-1822), le grand'père de M. Ludovic
+Halévy, par son tempérament poétique et par la richesse de son
+imagination, l'emporte de beaucoup sur les autres poètes de son temps.
+Malheureusement, nous ne possédons pas tous les écrits de ce poète peu
+fécond, mais le charme de son style personnel et la richesse des images
+poétiques témoignent assez de son talent. On sent que le souffle de la
+Révolution a passé par là. Son _Hymne à la paix_, publié à Paris en
+1804, est l'apothéose de Napoléon dans la personne duquel le poète salue
+la «Liberté sauvée» et la «Belle France», patrie de la Liberté. Un amour
+sans borne pour la France, «ce beau pays, ce peuple libre et rétif,
+ayant dans son cœur l'amour de sa patrie et dans sa main l'épée
+vengeresse» et une haine de «la tyrannie couronnée, qui avait fait de ce
+Paradis terrestre un cimetière», caractérisent cette œuvre unique en son
+genre.
+
+Il exalte le Dictateur non seulement parce qu'il est l'«ami de la
+victoire», mais plus encore parce qu'il est en même temps l'«ami de la
+science». Il salue les armées victorieuses, quoique portant «la
+destruction et la misère», surtout parce qu'elles portaient aussi le
+drapeau de la science, la civilisation et le progrès.
+
+Ce cri de liberté trouva un écho retentissant dans le ghetto des pays
+les plus arriérés même. La littérature hébraïque possède des souvenirs
+curieux qui montrent tout l'espoir que firent naître dans le cœur des
+juifs--dont le caractère concordait peu avec le régime du despotisme--la
+Révolution française et les conquêtes napoléoniennes. Ils saluèrent dans
+de nombreux hymnes et chants publics en hébreu[17] les armées de
+Napoléon comme le Messie sauveur.
+
+[Note 17: Pour ne citer que l'ode du célèbre rabbin Jacob Meïr en
+Alsace, un aïeul de la famille du grand-rabbin Zadoc Kahn, une autre
+composée par le grammairien polonais Ben-Zeeb à Vienne; enfin, les
+hymnes chantés dans les synagogues de Francfort (1807), dans celle de
+Hambourg (1811), etc.]
+
+Mais déjà la réaction met fin à ces espérances irréalisées, et les Juifs
+retombent dans leur misère sociale. Le heurt des conceptions nouvelles
+ne contribua pas moins à produire une fermentation d'idées et de
+tendances dans le ghetto, réveillé enfin de son sommeil millénaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+EN POLOGNE ET EN AUTRICHE.--L'ÉCOLE DE GALICIE.
+
+
+Nous avons vu les lettrés polonais établis en Allemagne s'associant à
+l'œuvre des Meassfim. Bientôt nous verrons comment ce mouvement
+littéraire fut transporté en Pologne, où il a produit des effets
+beaucoup plus durables.
+
+Tandis que, dans les pays de l'Occident, l'hébreu était destiné à
+disparaître peu à peu et à faire place à la langue du pays, dans les
+pays slaves, au contraire, l'importance de la littérature hébraïque
+devait croître et devenir prédominante. Elle aboutira à la formation
+graduelle d'une littérature profane ininterrompue jusqu'à nos jours.
+
+Le judaïsme polonais, isolé dans ses destinées et dans sa vie politique,
+formait depuis le XVIe siècle la plus grande partie du peuple juif.
+Une organisation politique et religieuse autonome, administrée par les
+Rabbins et les représentants de la communauté ou du Cahal, une sorte
+d'État théocratique connu sous le nom de «Synode des Quatre Pays» (la
+Pologne, la Petite Pologne, la Petite Russie et plus tard la Lithuanie
+avec son synode autonome), régissait les destinées et réglait la vie de
+ces agglomérations de juifs originaires de tous les pays et fusionnés en
+un seul bloc. Formant presque tout le Tiers-État dans un pays trois fois
+plus grand que la France, ils étaient, non seulement marchands, mais
+surtout artisans, ouvriers, fermiers même. Ils constituaient un peuple à
+part, distinct des autres. Ce n'étaient plus les ghetto étroits et les
+petites communautés de l'Occident, mais des provinces entières, avec
+leurs villes et leurs bourgades presque uniquement peuplées par des
+juifs. La guerre de Trente ans, qui avait jeté un grand nombre de juifs
+allemands en Pologne, acheva de donner une constitution définitive à cet
+organisme social. Les nouveaux venus prirent rapidement une importance
+prédominante dans les communautés. Ils surent imposer à l'usage général
+leur idiome allemand et ils poussèrent à outrance l'étude de la Loi. Les
+écoles talmudiques de la Pologne et ses autorités rabbiniques acquirent
+bientôt une réputation incontestée dans toute la Diaspora. Méprisés et
+maltraités par les magnats polonais, condamnés, grâce à une immigration
+incessante et aux pauvres ressources du pays, à une lutte âpre pour la
+vie, ils mettaient toute leur ambition dans l'étude de la Loi et se
+consolaient avec l'espoir messianique. La casuistique la plus insensée
+et le dogmatisme le plus sec suffisaient aux besoins intellectuels des
+plus éclairés; une piété sans borne, l'observance rigoureuse et
+minutieuse des prescriptions rabbiniques et le culte de traditions et de
+superstitions accumulées par le temps, comblaient le vide de l'existence
+pénible des masses. Pour satisfaire à leurs exigences de sentiment et de
+cœur, ils avaient les homélies des Maguidim (Prédicateurs), sorte
+d'enseignement populaire fondé sur les textes sacrés, agrémentés de
+contes talmudiques, d'allusions mystiques et de superstitions de tout
+genre.
+
+Une catastrophe terrible, le soulèvement des Cosaques de l'Ukraine,
+coûta la vie à un demi-million de juifs, et la terreur qui s'en suivit
+durant toute la fin du XVIIe et la première moitié du XVIIIe
+siècle jeta parmi les populations juives des provinces méridionales un
+désarroi complet. C'est alors que le Hassidisme[18], avec son fatalisme
+oriental, son culte des Zaddikim (Justes), faiseurs de miracles, fait
+son entrée et gagne les populations d'une grande partie de la Pologne.
+Un abaissement moral et intellectuel s'en est suivi, coïncidant avec
+l'époque même où l'action civilisatrice des Meassfim triomphe en
+Allemagne.
+
+[Note 18: Littéralement: les pieux, une secte fondée en Volhynie
+dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, dont les adhérents, tout en
+restant fidèles à la loi rabbinique, opposent la piété, l'exaltation
+mystique et le culte des saints à l'étude du talmud et au dogmatisme des
+rabbins.]
+
+Les réformes concernant les juifs, entreprises par l'empereur Joseph II
+dans la partie de la Pologne annexée à l'Autriche, et, en tout premier
+lieu, le service militaire obligatoire, portèrent un coup terrible à ces
+masses ignorantes, rebelles à tout changement et n'accordant aucun
+crédit aux promesses d'améliorer leur situation que les autorités leur
+faisaient. Ils furent terrorisés par la sévérité des mesures prises
+contre eux et, dans leur impuissance à lutter contre l'autorité, ils se
+jetèrent en masse dans le Hassidisme, qui prêchait l'oubli de tout dans
+la solidarité mystique. C'était l'arrêt de tout développement social et
+religieux même, la superstition s'établissant en maîtresse et
+aboutissant à la complète dégénérescence de ces populations.
+
+Pour parer au danger de l'envahissement de la nouvelle secte et pour
+éclairer, du moins, la partie intellectuelle de ces masses, les lettrés
+juifs de la Pologne reprirent l'œuvre des Meassfim et se firent les
+champions de la Haskala. Ils secondèrent ainsi les efforts du
+gouvernement autrichien. Leur action augmente peu à peu en importance,
+et bientôt nous voyons se former des écoles modernes et des Cercles
+littéraires dans la plupart des villes de la Galicie.
+
+Des écrivains comme Tobie Feder, l'auteur d'un pamphlet rigoureux contre
+le Hassidisme et de nombreuses publications philologiques, et David
+Samoscz, auteur très fécond, ouvrent la campagne humaniste dans la
+Pologne russe même.
+
+Des juifs riches et influents s'associent à ce mouvement et
+l'encouragent. Joseph Perl, fondateur d'une école moderne et de
+plusieurs institutions d'éducation, représente le type de ces mécènes
+juifs, amis du progrès[19].
+
+[Note 19: J. Perl est aussi l'auteur anonyme d'une parodie dirigée
+contre les Hassidim et intitulée _Megallé Temirin_ (Révélateur des
+mystères). La parodie hébraïque, qui excelle surtout dans l'adaptation
+du langage talmudique aux usages et aux questions modernes, est un genre
+littéraire propre à l'hébreu, qui mériterait une étude spéciale. Elle a
+pour but de polémiser et de ridiculiser (ainsi l'ouvrage cité), ou bien
+de critiquer les mœurs (le «Traité des gens de commerce» paru à
+Varsovie, le «Traité d'Amérique» publié à New-York, etc.); très souvent
+elle sait divertir et amuser (Hakundus, Vilna 1827, les nombreuses
+éditions du Traité Pourim).]
+
+Des recueils périodiques scientifiques et littéraires succèdent au
+Meassef et se multiplient. Après le _Bicouré Haïtim_[20](Les Prémices),
+vient le _Kerem Hémed_[21] (La Vigne délicieuse), puis le _Osar Nehmad_
+(Le Trésor délicieux), rédigé par Blumenfeld; enfin _Hahalouz_ (le
+Pionnier), fondé en 1853 par Erter et Schorr, le spirituel publiciste et
+le réformateur hardi; _Cochbé Ishac_ (Étoiles d'Isaac) rédigé par I.
+Stern à Vienne (1850-1863), etc., etc. Ces recueils présentent un
+caractère beaucoup plus sérieux que le Meassef. On y trouve généralement
+plus d'originalité et plus de profondeur scientifique.
+
+[Note 20: Rédigé par S. Hacohen, à Vienne (1820-1831).]
+
+[Note 21: Rédigé par Goldenberg, à Tarnopol (1833-1842).]
+
+Pour parler à l'esprit de lettrés polonais, tous imbus de fortes études
+rabbiniques, les petits jeux d'esprit naïfs et les amusettes en style
+précieux ne suffisaient plus; c'est à leurs raisons, à leurs
+convictions, à leur constant besoin d'occupations spirituelles qu'il
+fallait s'adresser. Pour détourner ces esprits du plus absurde des
+mysticismes, il fallait leur proposer un idéal nouveau capable de parler
+à leur sentiment, à leur cœur, avide de consolation, et que l'étude de
+la Loi--qui nourrissait tout ce qui pensait et étudiait dans le
+ghetto--ne satisfaisait plus entièrement.
+
+Deux hommes, les plus éminents parmi les humanistes juifs de la Pologne
+autrichienne, ont su répondre à cet état d'âme et consolider ainsi le
+mouvement littéraire inauguré en Allemagne. Le rabbin Salomon Jéhuda
+Rapoport, créateur de la Science du Judaïsme, destinée à remplacer la
+scolastique rabbinique, et le philosophe Nahman Krochmal, le promoteur
+de l'idée de la «Mission du peuple juif», qui devait se substituer à
+l'idéal mystique et religieux.
+
+ * * * * *
+
+Salomon Jéhuda Rapoport (1790-1867), surnommé «le père de la Science du
+Judaïsme», naquit à Lemberg, d'une famille rabbinique. Il fit des études
+purement rabbiniques. Mais son esprit éveillé sut profiter de l'occasion
+qui lui donna la possibilité d'apprendre la langue française d'abord,
+puis l'allemand. L'influence du philosophe Krochmal, dont il fit la
+connaissance, détermina sa carrière littéraire et scientifique. En 1814,
+il publia, à Lemberg, une description en hébreu de la ville de Paris et
+de l'île d'Elbe, répondant ainsi à la curiosité générale que les
+événements de l'époque avaient soulevée dans le ghetto polonais. À
+l'instar de Mendès, dont il subit l'influence, il publia plus tard une
+traduction d'_Esther_ de Racine[22] et d'un certain nombre de poésies
+de Schiller. Mais il ne s'arrêta pas là. L'étude approfondie qu'il fit
+des savants et poètes juifs du Moyen-âge tourna son esprit vers les
+recherches historiques. Il publia dans le _Bicouré Haïtim_ et dans le
+_Kerem Hémed_ une série d'études biographiques et littéraires dans
+lesquelles il fit preuve d'un grand sens critique et d'un profond
+jugement. Son style sobre et précis n'a pas été dépassé. Ces études
+donnèrent une nouvelle direction aux esprits curieux de l'époque; Jost,
+Zunz, S.-D. Luzzato s'attachèrent à approfondir le Judaïsme du
+Moyen-âge. Une nouvelle science, la _Science du Judaïsme_, en fut le
+résultat.
+
+[Note 22: _Bicouré Haïtim_, 1825.]
+
+Rapoport publia aussi un pamphlet contre les Hassidim et leurs rabbins
+thaumaturges, et divers articles sur la nécessité de propager la science
+et la civilisation parmi les juifs. Il s'attira de la sorte la haine des
+fanatiques. Nommé rabbin à Tarnopol, grâce à l'initiative du mécène
+Perl, les menées des Hassidim le forcèrent à quitter cette ville. Il
+partit pour Prague et devint rabbin de cette communauté importante, où
+il finit ses jours.
+
+Élève et successeur des Meassfim allemands, Rapoport a hérité d'eux la
+conviction, qui accompagne le Maskil hébreu, que seules la science et la
+civilisation modernes pouvaient relever le niveau intellectuel et la
+situation politique de ses coreligionnaires. Il a combattu toute sa vie
+en faveur de la Haskala. Il aima la science de la façon la plus
+désintéressée, et non comme un instrument devant servir à l'émancipation
+politique des juifs. Il comprit que l'œuvre de l'assimilation inaugurée
+en Occident était irréalisable et inutile même en Orient et il ne se
+berça point de vaines illusions. Il s'acharna surtout contre les
+réformes religieuses dans le judaïsme qu'il croyait destinées à diviser
+le peuple et à semer le désaccord et l'indifférence à l'égard des
+institutions nationales. Sa campagne contre Schorr, le rédacteur du
+Halouz, et J. Mises, et surtout son pamphlet _Tochahath Meguilla_
+(Message de reproche), paru à Francfort en 1846, en témoignent
+suffisamment. Aux esprits hésitants qui ne croyaient plus à l'avenir du
+Judaïsme, Rapoport répond, dans sa préface à Esther: «L'amour de ma
+nation est la pierre angulaire de mon existence. Seul cet amour est en
+état de consolider ma foi, car le sentiment national juif et sa religion
+sont étroitement liés ensemble. Et non seulement ce sentiment national
+et cette religion ne se conçoivent pas l'un sans l'autre, mais un
+troisième facteur vient se joindre aux deux premiers au point de ne plus
+faire avec eux qu'un seul tout, c'est la Terre-Sainte!»
+
+Le désir d'expliquer d'une façon rationnelle cet amour pour l'antique
+patrie des juifs, lui suggéra, bien avant Buckle et Lazarus, la théorie
+de l'influence du climat sur la psychologie des peuples. Dans son étude
+sur Rabbi Hananel (_Bicouré Haïtim_, 1832), il explique les traits
+psychologiques du peuple juif par le fait qu'il habitait un pays tempéré
+situé entre l'Asie et l'Afrique. De là vient l'équilibre entre le
+sentiment et la raison qui caractérise ce peuple. Dans des conditions
+favorables et sans la conquête romaine, les juifs auraient atteint
+l'apogée de cet équilibre, et ils seraient devenus le peuple modèle.
+Voilà pourquoi la Palestine, patrie politique et morale des juifs, seul
+pays où leur génie pouvait librement se développer, est si profondément
+attachée aux destinées d'Israël et si chère à tout cœur juif. Mais même
+en exil, «dans les ténèbres du Moyen-âge, les juifs étaient les seuls
+porteurs de la lumière et de la science». Rapoport s'efforce de le
+démontrer dans ses travaux sur les savants du Moyen-âge et dans son
+Encyclopédie talmudique: _Erech Millin_[23], malheureusement restée
+inachevée.
+
+[Note 23: Prague, 1852.]
+
+On voit par là de quelle façon le rabbin Rapoport, qui est allé jusqu'à
+inaugurer la critique biblique en hébreu, s'est efforcé de concilier la
+raison d'un esprit moderne avec la foi et l'espoir messianique d'un
+rabbin orthodoxe.
+
+ * * * * *
+
+Il est significatif de remarquer que la Science du Judaïsme, cet idéal
+qui devait remplacer l'étude sèche de la Loi et combler le vide laissé
+dans les esprits par les événements modernes, émane d'un milieu
+polonais, du cœur même du rabbinisme, dont elle n'est d'ailleurs qu'une
+transformation moderne et rationnelle.
+
+Mais cette science nouvelle, fondée sur l'étude du passé glorieux
+d'Israël et accueillie chaleureusement par l'élite cultivée en Occident,
+ne pouvait pas satisfaire entièrement les pauvres lettrés polonais.
+Ceux-ci, vivant dans un milieu purement juif et ne pouvant se bercer de
+l'illusion d'une assimilation imminente avec les populations voisines,
+dont tout, depuis la conception morale jusqu'aux conditions politiques,
+les séparait, s'étaient résignés à une sorte de Messianisme mystique.
+Cependant l'explication mystique de l'existence du judaïsme ne leur
+suffisait plus. Ils auraient voulu trouver dans la raison même un point
+d'appui pour justifier la permanence du judaïsme et son avenir. Les
+raisons mises en avant par Maïmonide et Jéhuda Halévi ne répondaient
+plus à leur état d'âme de modernes.
+
+Il fallut qu'un philosophe, appuyé sur l'autorité de la science, vint
+résoudre ce problème de la raison d'être du peuple juif et de sa
+vocation propre. Ce philosophe, qui a émis la conception de la «mission
+du peuple juif», est, lui aussi, originaire de la Galicie, de la ville
+de Brody. Son nom est Nahman Krochmal (1785-1840).
+
+Son œuvre capitale, publiée après sa mort par les soins de Zunz: _Moré
+Nebouché Hozeman_, le Guide des Égarés du temps, est le produit
+philosophique le plus original de l'hébreu moderne. Krochmal a mené la
+triste existence du savant polonais, exempte de plaisirs et remplie de
+privations et de souffrances. Il a consacré tout son temps à la science
+juive, mais il a vécu trop modeste et n'a rien publié pendant sa vie.
+Habitant une petite localité qu'il n'a jamais quittée, à cause de
+l'état précaire de sa santé, sa maison était devenue un véritable foyer
+de science. Des jeunes gens avides de savoir accouraient de toutes parts
+pour suivre l'enseignement du Maître. Cette influence, qu'il exerça
+pendant sa vie, s'affermit d'une façon définitive après sa mort par la
+publication de son _Guide des Égarés du Temps_, paru à Lemberg en 1851.
+
+Ces études, non achevées pour la plupart, forment un livre très curieux.
+Nous regrettons de ne pouvoir en présenter qu'un exposé sommaire et de
+n'indiquer que les idées principales.
+
+Le besoin de donner une explication philosophique de l'existence divine
+a poussé Hegel à émettre l'axiome que la raison seule forme la réalité
+des choses et que la vérité absolue se trouve dans l'unité du subjectif
+et de l'objectif, correspondant, le premier, à l'état concret de chaque
+être, c'est-à-dire à la _matière_, qui forme sa _raison réelle_,--et le
+second à son état abstrait, c'est-à-dire à l'_idée_, qui forme sa
+_raison absolue_.
+
+C'est en se fondant sur cet axiome de la raison réelle et de la raison
+absolue de Hegel, que Krochmal édifie son ingénieux système de la
+philosophie de l'histoire juive. Il est le premier savant juif pour
+lequel le judaïsme ne forme pas une entité distincte et à part, mais une
+partie de la civilisation universelle. Ayant des liens communs qui le
+rattachent au monde civilisé tout entier, le judaïsme s'en distingue
+cependant par des qualités qui lui sont propres. En même temps qu'il
+mène l'existence indépendante d'un organisme national semblable à tous
+les autres, il aspire aussi à une représentation _spirituelle absolue_
+et, par conséquent, à l'universalisme. De ce double aspect que nous
+présente le peuple juif, il résulte que, tandis que la _nationalité
+juive_ forme l'_élément propre_ à ce peuple, sa civilisation, son
+intellect sont _universels_ et se détachent de sa vie nationale propre.
+Voilà pourquoi cette civilisation est essentiellement spirituelle,
+idéale, et tend au perfectionnement de l'humanité tout entière. Notre
+philosophe arrive, par suite, aux trois conclusions suivantes:
+
+1º Le peuple juif est comme le phénix qui ressuscite sans cesse de ses
+cendres. Il réunit en lui les trois unités de la triade de Hegel:
+l'idée, l'objet et l'intelligence. Cette résurrection du peuple juif se
+fait toujours suivant une progression ascendante qui aspire au
+_spirituel absolu_. D'abord organisme politique, il devient bientôt
+dogmatique religieux, pour se transformer ensuite en état spirituel.
+Krochmal--il ne fait que le sous-entendre--ne voit dans la religion
+qu'un phénomène passager de l'histoire du peuple juif, comme l'avait été
+son existence politique.
+
+2º Le peuple juif présente un double aspect, il est national dans son
+_particularisme_, ou dans son aspect concret, et _universel_ dans son
+spiritualisme. Le génie national de tous les autres peuples de
+l'antiquité était étroitement particulier, c'est pourquoi ils ont tous
+succombé. Seuls les prophètes juifs ont conçu le spirituel absolu et
+universel et la vérité morale, de là vient que le peuple juif subsiste.
+
+3º Krochmal admet, avec Hegel[24], que les résultantes du développement
+historique d'un peuple forment la quintessence de son existence.
+Seulement il ne croit pas que l'essentiel dans l'existence d'un peuple
+soit la _résultante_; le processus de l'évolution historique en soi est
+une raison suffisante de cette existence. Esprit plus rationnel que
+Hegel, il évite ainsi la contradiction qui résulte de la définition
+mystique de l'existence donnée par Hegel.
+
+[Note 24: Voir Ch. XVI et autres. Voir aussi l'Histoire de la
+Théologie juive de M. Bernfeld et la thèse de M. Landau: _Die Bibel und
+der Hegelianiamus_.]
+
+Pour le métaphysicien allemand, l'existence, c'est l'intervalle qui
+sépare l'être du néant ou le _devenir_. Krochmal élimine simplement
+cette idée plus ou moins matérielle de l'_intervalle_. Il substitue les
+effets moraux produits _pendant_ le cours de l'action historique à
+l'idée des effets postérieurs à cette action, ou résultantes. La manière
+plus ou moins matérielle d'après laquelle évolue l'action historique,
+remplace chez lui l'idée du _devenir_ comme intermédiaire
+incompréhensible entre la _raison réelle et la raison absolue_.
+
+Appuyé sur ces axiomes, Krochmal élucide, à une époque où la psychologie
+des peuples et la sociologie étaient encore en germe, les phénomènes de
+l'histoire juive et ceux de l'évolution religieuse et spirituelle de
+l'humanité, avec une originalité et une profondeur de pensée
+remarquables.
+
+Que l'on s'imagine l'effet produit par ces idées sur l'esprit des
+lettrés polonais affranchis du dogmatisme et des espérances mystiques,
+mais hésitant et cherchant leur raison d'être même de juifs. C'était,
+fondée sur la science moderne, l'explication de cette raison d'être qui
+venait de leur être révélée, la satisfaction de leur amour-propre
+national.
+
+Krochmal a ouvert ainsi la voie aux esprits chercheurs des générations
+futures. Ils édifieront leurs conceptions du peuple juif sur les idées
+du Maître, A. Mapou, le créateur du roman historique en hébreu,
+s'inspirera du «Guide»[25], et, de nos jours, le publiciste de talent
+Ahad Haam s'emparera de quelques-unes des idées de Krochmal, notamment
+sur l'importance du _facteur spirituel_ dans l'existence du peuple juif.
+
+[Note 25: A. Brainin dans sa vie de Mapou. Varsovie, 1900, p. 64.]
+
+ * * * * *
+
+À côté de ces deux maîtres, toute une école de jeunes écrivains a
+contribué à faire la fortune de l'hébreu en Galicie. Tous les genres
+littéraires et scientifiques furent cultivés avec plus ou moins
+d'originalité.
+
+ * * * * *
+
+Mais bientôt le temps ne sera plus aux études sereines de la pensée et
+de la science du passé. L'envahissement triomphant du Hassidisme, après
+avoir conquis toute la Pologne russe, menaçait d'anéantir tout ce qui
+pensait et raisonnait encore au moment même où le souffle puissant du
+_Kultur-kampf_ ébranlait les portes du ghetto polonais. Nous avons vu
+Rapoport luttant contre le Hassidisme dans son pamphlet spirituel. Nous
+verrons maintenant un poète satirique de grand talent livrer une
+bataille sans merci aux partisans du Hassidisme et des «domaines des
+ténèbres».
+
+Isaac Erter, de Przemysl (1792-1841), était l'ami et le disciple de
+Krochmal. Enfant prodigue, sa première enfance a été absorbée par
+l'étude de la loi. À l'âge de 13 ans, son père le marie à une jeune
+fille de 18 ans, qu'il vit pour la première fois le jour de son mariage
+et qui mourut peu après. Erter reprend ses études rabbiniques, puis il
+se remarie. Une heureuse rencontre avec un Maskil le détermine à étudier
+la grammaire hébraïque et à devenir l'adepte de la Haskala. Il entre en
+relations avec Rapoport et Krochmal. Encouragé par ces derniers, il
+publie son premier essai satirique contre le Hassidisme, qui eut un
+grand retentissement. Persécuté par les fanatiques, il ne peut continuer
+à exercer sa profession de professeur d'hébreu et, obligé de quitter sa
+ville natale, il s'en va à Brody, où il est accueilli avec empressement
+par le cercle des Maskilim. Là, il mène une existence très dure. Sa
+femme, courageuse et intelligente, le soutient et le pousse à faire des
+études sérieuses. À l'âge de 33 ans, il part, va étudier la médecine à
+Pest et, cinq ans après, il revient à Brody avec le diplôme de docteur
+en médecine. Désormais il pourra mener une vie indépendante et mener la
+bonne guerre contre l'obscurantisme et le mysticisme. Il publia dans les
+recueils de l'époque de nombreux articles qui furent réunis après sa
+mort en un seul volume et publiés sous le nom de _Hazofé-le-beth-Israel_
+(Le Voyant de la maison d'Israël), par les soins du poète Letteris[26].
+
+[Note 26: Nouv. édition, Varsovie, 1890.]
+
+Erter est un poète satirique et un critique de mœurs de premier ordre.
+Pour la vivacité de son style mordant et élégant à la fois, il peut être
+comparé à ses deux contemporains Heine et Bœrne. Il présente plus d'une
+attache commune avec ces deux poètes. Plus sérieux et plus convaincu que
+le premier, il poursuit dans ses satires un but bien déterminé. Son rire
+est mêlé de larmes, et, s'il mord, c'est pour corriger. Plus original et
+plus poète que Bœrne, sa pensée est nette et tranchante, et la
+préciosité du style n'y nuit pas. Sans parti-pris et sans passion, avec
+une fine ironie, il sait railler les Hassidim, leurs superstitions
+néfastes et leur culte de l'angélologie et de la démonologie. Il
+critique l'ignorance et l'étroitesse d'esprit des rabbins, et flagelle
+la vanité mesquine des représentants des communautés.
+
+Animé du désir de faire pénétrer la vérité et la civilisation parmi ses
+coreligionnaires, il ne s'attaque pas seulement aux fanatiques, mais il
+ne craint pas de dire leur fait aux _modernes_ du ghetto, aux
+intellectuels diplômés, qui ne cherchent que leur profit et
+n'entreprennent rien pour le bien du peuple. Autant d'articles qu'il a
+publiés, autant de flèches lancées au cœur même de ce régime arriéré.
+C'est la première fois qu'un poète hébreu osait étaler, dans une série
+de tableaux saisissants, tous les maux sociaux qui rongeaient ces
+milieux étranges, pleins de contradictions et de naïveté. À la façon de
+Cervantès, c'est par le ridicule qu'il tue le rabbin et qu'il assassine
+le mystique.
+
+Erter doit être placé au premier rang parmi les champions de la
+civilisation chez les juifs.
+
+La Galicie a également donné le jour à un poète lyrique fort distingué.
+Meïr Halévi Letteris (1807-1871) était un savant philologue, mais il
+excella surtout dans la poésie. Lui aussi, il débuta dans les lettres
+par une traduction exacte et fort belle des pièces bibliques de Racine.
+Écrivain fécond, son activité s'exerça sur tous les genres littéraires.
+Nous possédons de lui une trentaine de volumes, tant en prose qu'en
+vers[27]. Son remaniement hébraïque de _Faust_, paru à Vienne, est un
+chef-d'œuvre de style, et lui a valu une renommée éclatante. Seulement,
+en voulant demeurer sur un terrain purement juif, Letteris s'est permis
+de mettre à la place du héros de Goethe un docteur gnostique, Elischa
+ben Abouja, surnommé «Acher» dans le Talmud. Ce remaniement dans le rôle
+principal de la pièce en entraîna beaucoup d'autres, qui sont loin
+d'être à l'avantage de la version hébraïque.
+
+[Note 27: Le recueil de ses poésies, paru à Vienne, est intitulé:
+_Tophès Kinor Wougab_ (Maître de la lyre et de la cythare.)]
+
+La prose de Letteris est lourde; elle manque de grâce et de naturel,
+qualité que nous trouvons cependant chez la plupart de ses contemporains
+en Russie. Approuvons-le néanmoins de n'avoir jamais voulu sacrifier la
+netteté de la pensée à l'élégance du style, comme tant d'autres.
+
+En revanche les qualités de sa poésie sont incontestables au point de
+vue du style et de la facture des vers. C'est un classique, et ses
+nombreuses traductions des poètes modernes montrent avec quelle facilité
+l'hébreu antique se laisse manier par les mains des maîtres. Ces
+qualités du style mises à part, on est obligé de reconnaître que le
+souffle poétique personnel et le don d'imagination faisaient
+généralement défaut à notre poète. Ses poésies les plus originales ne
+sont que des imitations des romantiques.
+
+Un charme naïf est répandu dans certaines de ses poésies, surtout dans
+celles où il laisse pleurer son cœur de juif. Ses poésies sionistes sont
+les plus parfaites en ce sens, et l'une d'elles--la meilleure que sa
+lyre ait produite--a été consacrée universellement comme _chant
+national_. Elle est intitulée «La Colombe plaintive» (_Iona Homiah_). La
+colombe symbolise le peuple d'Israël. Déjà les prophètes se sont servis
+de ce symbole, et c'est par les plaintes de la colombe qu'il fait
+entendre les doléances du peuple juif depuis qu'il a été chassé de son
+pays natal et abandonné par son Dieu.
+
+ Hélas, que je suis affligée depuis que, rejetée du rocher qui m'a
+ abritée, je mène une vie errante et vagabonde. Autour de moi
+ l'orage éclate, seule et abandonnée je cherche un abri dans les
+ branches touffues de la forêt. Mon ami m'a abandonnée, il s'est
+ courroucé contre moi parce que je me suis laissé séduire par les
+ étrangers. Depuis, sans répit, mes ennemis me harcèlent et me
+ poursuivent. Depuis que mon adoré a disparu, mes yeux ne tarissent
+ pas de larmes; sans toi, ô ma gloire, à quoi me sert la vie? Mieux
+ vaut habiter la tombe que d'errer à travers le monde. La mort
+ n'est-elle pas sœur du malheur?
+
+ Là, deux oiseaux se becquettent et savourent la douceur de leur
+ amour. Ils ont trouvé un abri tranquille entre les branches des
+ arbres, entouré de verts oliviers et de couronnes de fleurs. Seule,
+ moi, exilée, je ne trouve point d'abri. Le nid de mon rocher est
+ entouré d'une haie impénétrable d'épines. Les fauves mêmes vivent
+ chacun avec leur femelle; seule parmi les vivants, pauvre colombe
+ affligée, je vis solitaire.
+
+ Ceux qui se gorgent du sang des innocents vivent eux aussi en
+ famille; ils ont un nid tranquille; seuls, les pauvres et les
+ honnêtes sont privés d'espoir.
+
+ Reviens donc, ô toi, souffle de ma vie, reviens, mon unique
+ consolation! N'entends-tu pas ma plainte amère?
+
+ Aie pitié de moi, rends-moi ton amour, conduis-moi vers mon nid,
+ vers mon rocher, et je m'abriterai sous tes ailes.
+
+ --C'est ainsi que, dans la nuit silencieuse, lorsque toute la terre
+ était plongée dans une sérénité divine, mes oreilles ouïrent les
+ plaintes de la colombe.
+
+ Et, chaque fois que mon oreille entend une colombe plaintive, mon
+ cœur est profondément ébranlé par les pleurs de mon peuple.
+
+Un grand nombre d'écrivains et de traducteurs ont encore illustré cette
+époque. S. Bloch, auteur d'une géographie universelle et d'une
+description de la Palestine, écrites dans un style oratoire, est le plus
+important d'entre eux.
+
+Juda Mises combattit, dans ses ouvrages, _Techunath Harabanim_
+(Caractéristique des rabbins) et _Kineath Haemeth_ (Le zèle de la
+vérité), la tradition rabbinique et les autorités du Moyen-âge. Son
+rationalisme suranné lui attira des reproches sévères de la part de
+Rapoport. Il n'en a pas moins suscité une polémique digne d'attention et
+féconde par ses suites.
+
+Là s'arrête la prépondérance des littérateurs polonais, autrichiens. Le
+centre de l'activité littéraire sera définitivement transportée en
+Russie. Le Hassidisme aura bientôt envahi et conquis toute la Galicie,
+et la littérature hébraïque, confinée dans quelques cercles étroits, n'y
+retrouvera plus jamais sa floraison première.
+
+ * * * * *
+
+Si le centre du mouvement littéraire hébraïque était en Galicie pendant
+toute la première moitié du XIXe siècle, il ne faut pas croire que
+les lettrés juifs des autres pays n'y participassent point. Presque dans
+tous les pays slaves aussi bien que dans l'Occident, en Allemagne, en
+Hollande et surtout en Italie, l'hébreu est cultivé par des savants et
+des lettrés de mérite. Zunz, Geiger, Jellinek et Frænkel ont publié
+quelques-uns de leurs travaux en hébreu.
+
+À Amsterdam, parmi toute une école de lettrés, nous relevons le nom du
+poète et savant Samuel Molder (1789-1862). Éditeur de plusieurs recueils
+littéraires, il nous a laissé, en dehors de ses remarquables études sur
+l'histoire, des poésies qui étaient très goûtées par ses contemporains,
+et publiées pour la plupart dans le recueil _Bicoureï Toeleth_ (Prémices
+Utiles), qu'il rédigea à Amsterdam en 1820.
+
+Un conte talmudique sur la séduction de la femme du docteur Meïr, la
+célèbre Beruria, lui fournit le sujet d'un excellent poème sur la
+légèreté de la femme[28].
+
+[Note 28: _Beruria_, nouv. éd., Amsterdam. 1859]
+
+Parmi les collaborateurs des recueils périodiques publiés en Galicie,
+citons aussi Juda L. Yételis de Prague (1773-1838), dont les épigrammes
+peuvent servir de modèles du genre[29]. Nous en empruntons un:
+
+ À TIRZA
+
+ Elle est belle comme la lune, splendide comme le soleil; tout en
+ elle ressemble aux deux astres: La jeune femme prodigue ses
+ libéralités à tout le monde, et, comme les deux astres, elle domine
+ le jour et la nuit[30].
+
+[Note 29: _Beneï Hanéourim_ (La Jeunesse). Prague, 1821.]
+
+[Note 30: Yételis est également l'auteur de pamphlets dirigés contre
+le Hassidisme. En même temps que Vienne et Brody, Prague avait été à
+cette époque un foyer de lettrés, parmi lesquels nous citerons encore
+Gabriel Südfeld, le père du célèbre Max Nordau, et l'auteur d'un drame
+et d'un ouvrage d'exégèse paru en 1850.]
+
+La Hongrie, dont les juifs avaient les mêmes mœurs et les mêmes
+tendances que ceux de la Pologne, a donné le jour à un poète de valeur.
+Salomon Levison de Moor (1789-1822) a vécu dans un milieu orthodoxe et a
+connu tous les obstacles moraux et matériels. Il sut en triompher et
+devenir un très sérieux savant et un poète de mérite. En dehors de ses
+études historiques écrites en allemand, il a composé en hébreu une
+excellente géographie de la Palestine sous le titre de _Mehkereï Erez_,
+parue à Vienne en 1819.
+
+Son traité poétique, _Melizath Yeschurun_ (La Rhétorique Juive), paru
+également à Vienne, en 1846, est un chef-d'œuvre de rhétorique et de
+poésie.
+
+Son poème, que précède cet ouvrage, intitulé «L'éloquence poétique» ou
+l'apothéose de la poésie et des belles lettres, est un des meilleurs qui
+aient été écrits en hébreu. Le poète y fait preuve d'une imagination
+riche; ses images sont nettes et précises et le style est d'une allure
+classique remarquable. Un amour malheureux mit fin aux jours de ce poète
+avant la complète éclosion de son génie.
+
+ * * * * *
+
+Tout ce mouvement littéraire de la première moitié du XIXe siècle n'a
+pas réussi à s'imposer aux grandes masses et à créer une littérature
+nationale un peu originale. Les Maskilim galiciens ont commis la même
+erreur que leurs prédécesseurs allemands. En se faisant les champions de
+l'humanisme en Pologne, dans un milieu foncièrement religieux et que les
+conceptions modernes avaient à peine effleuré, ils ont attaché trop
+d'importance aux arguments de la raison et ne se sont que rarement
+adressés au sentiment de leurs coreligionnaires. Ils se sont flattés de
+pouvoir convaincre par la seule vertu d'un raisonnement positif ces
+masses imbues de mysticisme, écrasées par le double joug de la religion
+et d'une condition sociale inférieure, et que seul l'idéal messianique
+d'un avenir glorieux soutenait. Quoi d'étonnant alors si l'humanisme
+galicien n'est jamais sorti des cercles restreints des lettrés pour
+devenir un mouvement populaire? Ni la profondeur de penseurs comme
+Rapoport et Krochmal, ni la critique mordante d'un Erter, ni le lyrisme
+sioniste de Letteris n'eurent assez de puissance pour barrer la route au
+Hassidisme et pour l'empêcher d'accomplir son œuvre d'obscurantisme.
+C'est à peine s'ils ont pu entamer les esprits les plus indépendants
+parmi les jeunes rabbins. Mais ceux-ci aussi, dans la crainte d'une
+décadence religieuse déjà manifeste en Allemagne, se déclareront
+adversaires acharnés de toute propagation de la littérature hébraïque
+profane[31]. L'état de littérateur hébreu deviendra de plus en plus
+pénible en Pologne et le nombre des publications diminuera
+considérablement. Nous verrons apparaître le type du Mehaber, auteur
+vagabond, vendant lui-même ses écrits et les imposant presque aux
+acheteurs. Cela nous renseigne suffisamment sur l'état de cette
+littérature naissante.
+
+[Note 31: L'exemple du savant ami de Rapoport, J.G. Bick (cité par
+Bernfeld dans sa vie de S.-J. R., p. 13), qui quitta le camp humaniste
+où son sentiment juif ne trouva aucune satisfaction, pour se convertir
+au Hassidisme, n'est pas unique.]
+
+ * * * * *
+
+Qui sait si l'œuvre des Maskilim galiciens n'était pas condamnée à
+rester stérile et à ne jamais émouvoir la masse juive, sans l'arrivée
+d'un littérateur italien, qui possédait justement ce qui manquait à la
+plupart de ses prédécesseurs, à savoir le _sentiment_ juif. Il sut
+allier une culture universelle et une réelle largeur d'esprit à un
+patriotisme juif inébranlable. Samuel-David Luzzato--car c'est de lui
+qu'il s'agit--a enfin trouvé la formule qui devait imposer la culture
+moderne aux masses croyantes, sans blesser leur sentiment juif.
+Arrêtons-nous un instant à la vie et à l'activité de ce personnage
+remarquable.
+
+Après un arrêt assez prolongé subi par les lettres hébraïques en Italie,
+une nouvelle école littéraire et scientifique s'y forme pendant la
+première moitié du XIXe siècle. Elle collabore avec éclat au
+mouvement littéraire du Nord. Le célèbre critique et esprit indépendant
+I.-S. Reggio (1784-1854) a exercé, par ses publications sur l'histoire
+littéraire et par ses audacieux articles sur les réformes religieuses,
+une influence énorme sur ses contemporains. Son œuvre capitale «La Loi
+et la Philosophie», parue à Vienne en 1827, est un essai de synthèse de
+la Loi juive et de la science.
+
+Joseph Almanzo[32] (1790-1860), dont les poésies, parues en deux
+recueils, sont intitulées: _Higayon Bekinor_ (La Harpe lyrique) et
+_Nesem Zahab_ (Parure d'Or), et surtout la femme poète, Rachel Morpurgo
+(1790-1860), apparentée à la famille de Luzzato et dont nous possédons
+un recueil de poésies sur divers sujets, ainsi qu'un certain nombre
+d'autres écrivains de l'époque, sont assez connus des lecteurs hébreux.
+
+[Note 32: Nous renvoyons le lecteur au recueil des œuvres choisies
+des poètes italiens de l'époque, publié sous le titre de _Kol Ougab_
+(Voix de Cithare), par A-B. Pipirno, à Livourne, en 1846.]
+
+Le recueil _Ougab Rachel_[33] (La Cithare de Rachel), édité par les
+soins du savant V. Castiglioni, est un document curieux de l'histoire
+littéraire hébraïque. Rachel Morpurgo possède la langue biblique à fond,
+son style est alerte et original. Une sérénité d'âme exquise, une foi
+optimiste dans l'avenir messianique d'Israël dominent ses écrits
+poétiques.
+
+[Note 33: Cracovie, 1890.]
+
+À l'occasion de la révolution démocratique de 1848, qui avait
+profondément ébranlé les fondements de la société moderne, et à laquelle
+les juifs participèrent en masse, elle écrit le sonnet suivant:
+
+ Celui qui humilie les orgueilleux a abattu tous les rois de la
+ terre, et a amené la ruine suprême de toute ville fortifiée, qu'il
+ a rassasiée de sang...
+
+ Tous, jeunes et vieux, revêtent l'épée, plus avides de proie que
+ les bêtes fauves; tout le monde veut être libre: les sages et les
+ sots. La rage sévit plus bruyante que l'orage sur la mer...
+
+ Tout autres sont les serviteurs vaillants de Dieu; ceux qui
+ combattent leur penchant et supportent avec succès le joug de leur
+ _Rocher_: mon Ami ressemble à un cerf, à une gazelle rétive.
+
+ Il entonnera la grande Trompette pour amener le Sauveur; la plante
+ du juste croîtra sur la terre; Jéhova guérira leur misère,
+ rétablira les brèches. Lorsque Jéhova règnera, toute la terre se
+ réjouira!...
+
+Mais la plus belle poésie de Rachel est certainement celle où elle
+affirme sa foi inébranlable de croyante, et qui est intitulée _Emek
+Achor_ (Vallée obscure).
+
+ Oh! vallée obscure de ténèbres et de brumes, jusques à quand me
+ tiendras-tu dans les chaînes! Mieux vaut mourir, mieux vaut
+ m'abriter dans l'ombre (divine), que l'isolement dans ces eaux
+ insondables!
+
+ Déjà, je les vois, les collines de l'Éternité, leurs sommets
+ verdoyants, couverts de fleurs magnifiques! Je bats les ailes
+ d'aigle, je vole de mes yeux, je lève mon front tout en haut et
+ j'ose regarder le soleil!
+
+ Ô Ciel! que tes voies sont splendides! C'est là que la liberté
+ éternelle domine. Et les airs qui soufflent sur tes hauteurs,
+ qu'ils sont doux, qu'ils sont inimaginables.
+
+Cette note mystique, dans les œuvres de certains des écrivains italiens
+de l'époque, les distingue profondément de leurs contemporains de
+Galicie et de Russie, qui se réclamaient pour la plupart du rationalisme
+intégral.
+
+ * * * * *
+
+Incontestablement, le plus original de tous ces écrivains, celui qui a
+joué un rôle prépondérant, est Samuel-David Luzzato (1800-1865). Il
+était né à Trieste, fils d'un pauvre menuisier, instruit et estimé. Il
+passa son enfance dans la misère et dans l'étude. Il sortit vainqueur de
+cette lutte pour l'existence et pour le savoir. Dès 1829, il était nommé
+recteur du Séminaire rabbinique de Padoue. Il put alors s'adonner
+librement à la science et former des disciples, devenus célèbres pour la
+plupart.
+
+Luzzato possédait une érudition vaste et profonde, un grand goût
+littéraire et une culture moderne. Tempérament méridional, le sentiment
+l'emportait chez lui sur la raison. Travailleur infatigable, l'esprit
+toujours en éveil, il était également versé dans la philologie,
+l'archéologie, la poésie et la philosophie. Il s'est essayé dans toutes
+ces branches, sans jamais tomber dans la médiocrité. Il créa la science
+du judaïsme en langue italienne, mais il fut surtout un écrivain hébreu.
+
+Il publia une édition très soignée des maîtres hébreux du Moyen-âge et
+révéla au public, voire même aux savants, des poètes comme Jéhuda
+Halévy[34]. Les annotations qui accompagnent ces éditions sont
+ingénieuses et scientifiques. Il publia lui-même des vers et des poèmes,
+dénués d'ailleurs d'inspiration et d'envolée poétiques, mais
+irréprochables de forme et de style[35]. Sa prose est énergique et
+précise, et conserve un charme oriental.
+
+[Note 34: Prague, 1840.]
+
+[Note 35: _Kinor Naïm_ (Lyre douce), Vienne, 1825, et autres.]
+
+Ce qu'il fut surtout, c'est un romantique juif. Son cœur de patriote
+répugnait aux attaques dirigées contre la religion et le nationalisme
+juifs par les humanistes allemands et galiciens. Il était ennemi du
+rationalisme, et le combattit toute sa vie. La science, dont il ne nie
+pas l'importance, ne vaut pas, pour lui, le sentiment religieux, qui
+seul est capable d'établir la suprématie de la morale.
+
+M.S. Bernfeld, dans son étude sur Rapoport[36], considère avec raison
+l'arrivée de ce romantique, de ce Chateaubriand juif, à une époque où le
+rationalisme triomphait partout dans les lettres hébraïques, comme un
+anachronisme surprenant. Le premier parmi les humanistes hébreux,
+Luzzato revendique un droit d'existence contemporaine non seulement pour
+la nationalité juive, mais aussi pour sa religion intégrale.
+
+[Note 36: Varsovie-Berlin, 1899.]
+
+«Toute nation qui possède un pays à elle peut subsister et parer à tous
+les événements même sans une religion distincte. Mais le peuple juif,
+dispersé dans tous les pays, ne peut se maintenir que grâce à son
+attachement à sa Foi. Sans la Foi, son assimilation avec les autres
+peuples est inévitable. Nous voyons, en Allemagne, des savants[37]
+s'occuper de la science du judaïsme comme on s'occupe de l'égyptologie
+ou de l'assyriologie, par amour pour la science, pour se faire une
+renommée ou, dans le meilleur cas, avec l'intention de glorifier le nom
+d'Israël. Ils ne reculent devant aucune exagération lorsqu'il s'agit de
+hâter l'émancipation politique des juifs. Pour ces gens, au bout du
+compte, Schiller et Gœthe ont plus d'importance et leur sont plus chers
+que tous les prophètes et les docteurs du Talmud. Or, cette science du
+judaïsme ne pourra pas survivre à la réalisation de l'émancipation et à
+la mort de ceux qui étudiaient la Thora et croyaient à la Foi avant
+d'avoir pris des leçons chez Eichhorn...[38].
+
+[Note 37: Jost dans son _Histoire du peuple juif_, etc.]
+
+[Note 38: Lettres de S.-D. Luzzato éditées par Groeber (Przemysl,
+1882-1889), p. 660.]
+
+«La véritable science juive, celle qui durera autant que le monde, c'est
+la _science fondée sur la Foi_; la science qui cherche à comprendre la
+Bible comme œuvre divine et qui sait apprécier l'histoire particulière
+du peuple dont le sort fut particulier, celle enfin qui cherche à
+saisir, dans les diverses époques de l'histoire du peuple juif, les
+moments de la lutte du génie du judaïsme contre le génie humain,
+universel, qui le guettait au dehors. Et comme dans tous les siècles
+nous voyons l'esprit divin du judaïsme l'emporter sur l'esprit
+humain,--le jour où ce dernier l'emportera, c'en sera fini de
+l'existence du peuple d'Israël.»
+
+On voit comment le romantique italien se rencontre avec Krochmal dans la
+conception du rôle providentiel d'Israël, tout en partant d'un point de
+vue différent. En somme, l'un et l'autre ne font qu'interpréter la
+conception ancienne de la sélection divine d'Israël et du «peuple élu».
+Mais, tandis que Krochmal ne voit dans la religion qu'une forme
+passagère dans l'existence de la nation, pour Luzzato la religion est
+une partie essentielle du judaïsme. Cette conception à la Bossuet de la
+religion ne l'égare cependant point, et il tâche de concilier la Foi
+avec les exigences de l'esprit moderne. La religion juive est pour lui
+la doctrine morale par excellence. Comme Heine, il voit l'humanité
+agitée par deux forces adverses: l'_atticisme_ et le judaïsme. Tout ce
+qui est justice, vérité, bien et abnégation est juif; tout ce qui est
+beau, rationnel, sensuel est _atticisme_. Luzzato ne craint pas de
+critiquer violemment les maîtres du Moyen-âge, principalement
+Maïmonide. Celui-ci a tenté une chose impossible en voulant accorder la
+science et la foi, la raison et le sentiment--Moïse avec Aristote--,
+choses qui ne se concilient jamais.
+
+«La science ne nous rend pas heureux, seule la morale suprême est en
+état de nous donner le vrai bonheur et la quiétude intérieure. Cette
+morale, ce n'est pas chez Aristote que nous la trouvons, mais uniquement
+chez les prophètes d'Israël.
+
+«Le bonheur du peuple juif, le peuple de la morale, ne dépend pas de son
+émancipation politique, mais de la Foi et de la Morale. Les rabbins
+français et allemands du Moyen-âge, naïfs et non cultivés, mais pieux et
+sincères, sont préférables aux esprits spéculatifs de l'Espagne, dont le
+raisonnement et la rhétorique ont faussé les esprits[39]».
+
+[Note 39: Lettres, 233.]
+
+Ces idées, si peu compatibles avec les tendances qui dominaient dans le
+camp des savants juifs en Allemagne, engagèrent Luzzato dans des
+discussions et des polémiques avec la plupart de ses amis. Luzzato ne
+s'attaqua pas seulement aux maîtres du Moyen-âge, il s'éleva aussi
+contre ses contemporains. Dans une de ses lettres, il va jusqu'à
+prétendre que Jost et ses collègues, qui croient faire une besogne utile
+en défendant le judaïsme contre ses ennemis, lui font plus de tort que
+ces ennemis. Ces derniers contribuent à la conservation du peuple juif
+comme nation à part, tandis que la critique rationaliste de la religion
+juive ne sert qu'à rompre les liens qui unissent la nation et à
+précipiter sa perte.
+
+«Quand, ô savants allemands, s'écrie-t-il avec véhémence, arriverez-vous
+à comprendre qu'entraînés comme vous l'êtes par le courant universel,
+vous permettez à l'ambition nationale de s'éteindre, et à la langue de
+nos ancêtres de tomber en désuétude, et que vous préparez ainsi
+l'invasion totale de l'athéisme... Tant que vous n'aurez pas enseigné
+que le Bien n'est pas visible aux yeux, mais sensible au cœur, le
+judaïsme ne fera que perdre[40]».
+
+[Note 40: Lettres, 668]
+
+Ce n'est pas le dogmatisme sec que Luzzato aime, ce ne sont pas les
+restrictions minutieuses ni les controverses rabbiniques; il est trop
+moderne, trop poète pour cela. Ce qu'il aime, c'est la poésie de la
+religion, c'est son élévation morale qui l'attire. Comme Jéhuda Halévi,
+le philosophe du sentiment dont il est le successeur, Luzzato a cette
+façon à part de sentir et de penser qui distingue les esprits
+_intuitifs_ du peuple juif. Il aima son pays natal et le montra dans ses
+écrits. Il sut aussi trouver des notes sionistes dans son recueil en
+vers _Kinor Naïm_ et dans ses lettres.
+
+ * * * * *
+
+Luzzato a fait école. De nos jours encore des savants et des stylistes
+remarquables en Italie, comme J.-V. Castiglioni, E. Lolli, etc., ont
+puisé leur science dans les écrits du maître et s'en réclament. Ses
+travaux philologiques et linguistiques ont une valeur inappréciable.
+L'édition récente de ses lettres en cinq volumes, publiée par Groeber, à
+laquelle nous avons emprunté la plupart des passages cités, prouve
+suffisamment son influence sur ses contemporains.
+
+Il fut un maître et un prophète. Il couronna dignement l'œuvre de la
+Renaissance de la littérature hébraïque inaugurée par un de ses
+ancêtres, un autre Luzzato.
+
+Un siècle d'efforts et de labeur ininterrompus avait préparé la
+résurrection de la langue hébraïque. L'hébreu devenu une langue moderne,
+touchant à toutes les branches de la pensée, il s'agissait de l'imposer
+aux masses orthodoxes et d'en faire un instrument puissant
+d'émancipation sociale et religieuse. Par la direction que Luzzato sut
+imprimer aux esprits, la chose devint aisée. Il a trouvé la _clef du
+cœur_ de ces masses.
+
+Une missive en vers d'un jeune poète lithuanien, datée de 1857[41],
+traduit éloquemment les sentiments éprouvés par l'école littéraire
+naissante à l'égard du maître italien.
+
+[Note 41: Poésies de Gordon, I, St-Pétersbourg, 1884.]
+
+ «Du pays de la glace, où les fleurs et le soleil ne durent que
+ deux, trois mois, ces vers de salut s'envolent, comme les oiseaux
+ devant la gelée, vers le glorieux habitant du Midi, trônant au
+ milieu des savants et honoré par les pieux; celui dont le cœur
+ brûle d'un, amour ardent pour son peuple et pour la langue
+ hébraïque.»
+
+Ce pays, c'était la Lithuanie, où le mouvement littéraire venait de
+faire une entrée triomphale et apporter la lumière et la science. Le
+jeune poète était Juda-Léon Gordon, devenu le plus grand poète juif du
+XIXe siècle.
+
+ * * * * *
+
+Nous terminons ici la première partie de notre étude, consacrée
+spécialement à l'évolution de la littérature hébraïque dans l'Europe
+occidentale. Son avenir, c'est l'Orient!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'HUMANISME EN RUSSIE.--LA LITHUANIE.
+
+
+Nous sommes en pays juif; le seul peut-être qui subsiste encore[42].
+
+[Note 42: Voir notre livre en hébreu: _Massa be-Lita_ (Voyage en
+Lithuanie), Jérusalem, 1899.]
+
+Derniers venus à participer au mouvement intellectuel du judaïsme
+européen, les juifs lithuaniens surgissent dans la seconde moitié du
+XVIIe siècle comme un organisme social individuel, nettement tranché
+dès son apparition. Les rabbins, les savants de la Lithuanie acquièrent
+une renommée sans conteste; ses écoles rabbiniques deviennent les
+centres actifs de la science talmudique.
+
+Le «Synode des quatre régions de la Lithuanie» avec Brest et plus tard
+Vilna à leur tête, régissait d'une façon indépendante les destinées des
+populations juives de ce pays, si différentes de celles de la Pologne
+proprement dite.
+
+Les révolutions et les perturbations qui ont amené la décadence sociale
+et religieuse des juifs polonais pendant le XVIIIe siècle n'ont
+presque pas touché ce coin délaissé. L'invasion des Cosaques n'est pas
+allée non plus jusque là. L'annexion prématurée de la Lithuanie à la
+Russie a sauvé cette province de l'état d'anarchie et de l'effervescence
+qui agitèrent la Pologne pendant la dernière période de son existence.
+
+Abandonnés à leur destin, négligés par les autorités et formant la
+presque totalité des habitants urbains de ce pays, les juifs lithuaniens
+réalisaient en plein XVIIIe siècle un milieu national théocratique
+juif. Le Talmud leur servait de code civil et religieux; l'autorité
+rabbinique, appuyée du synode central et des _Cahals_ locaux, jugeait en
+dernier ressort de tout et avait la haute main sur les intérêts
+matériels et moraux de ses subordonnés. L'étude de la Loi était poussée
+à outrance, et le fait d'avoir un illettré, un «_Am-haarez_»
+(littéralement rustre) dans sa famille était considéré comme une injure.
+
+Terre promise du rabbinisme, tout y favorisait l'éclosion d'un milieu
+national juif.
+
+La pauvreté naturelle du pays, le sol infertile, les forêts
+impénétrables, l'absence de grands centres civilisés, tenaient à l'écart
+les grands seigneurs polonais, qui préféraient demeurer en Pologne. Les
+pieux lettrés échappés aux persécutions religieuses de tous les pays de
+l'Europe, de France et d'Allemagne surtout, pouvaient librement
+s'adonner à l'étude du Talmud et aux pratiques religieuses. Aucune
+immixtion étrangère ne venait les troubler. Le ciel inclément,
+l'absence de toute distraction ne gênaient pas beaucoup ces évadés du
+ghetto pour qui le Livre et la lettre morte représentaient tout. Le
+traitement hautain et arbitraire que le «noble» infligeait à son
+«facteur» et intendant juif, les humiliations de toute nature au prix
+desquelles il lui était permis de vivre--car sans la protection des
+seigneurs il n'aurait pas pu subsister un instant dans ses rapports avec
+les paysans miséreux et orthodoxes--ne l'affectaient pas outre mesure et
+ne blessaient pas profondément son amour-propre. Dans son for intérieur
+il s'estimait supérieur par sa moralité et par son origine au «Poritz»
+(seigneur) polonais, insensé et extravagant.
+
+Dans les villages, les juifs dominaient, en tant que possesseurs et
+intendants des serfs. Dans les villes difformes avec leurs bâtisses tout
+en bois, ce sont eux qui formaient le gros des marchands, des courtiers,
+des artisans et des ouvriers même. Tous menaient une vie misérable et
+soutenaient une lutte âpre pour l'existence. Cette vie de soumission et
+de misère, sans jouissance hors les joies intimes de la famille, sans
+ambition hors celle de l'étude de la Loi, disciplinée par l'autorité
+religieuse et purifiée par des mœurs austères et rigides, a marqué d'un
+coin spécial le caractère de ces foules. L'esprit était constamment tenu
+en éveil par la dialectique talmudique et par l'ingéniosité qu'il
+fallait déployer pour se procurer le pain quotidien. C'est à peine si
+les rêves messianiques, appuyés plutôt sur la croyance dans la suprême
+justice et dans la supériorité morale et religieuse d'Israël que sur
+une conception mystique, venaient embellir cette existence triste et
+morne.
+
+Telle était, et telle est encore en partie la manière d'être de cette
+population sobre, énergique, mélancolique et subtile qui forme de nos
+jours la masse des deux millions de juifs résidant en Lithuanie et dans
+la Russie Blanche, et qui envoie aux grandes capitales de l'Europe et
+aux pays d'outre-mer les émigrants israélites les plus laborieux et les
+plus doués en ressources intellectuelles et morales.
+
+La seconde moitié du XVIIIe siècle, grâce à la paix qui régnait dans
+le pays depuis sa soumission à la Russie, fut le témoin de l'apogée des
+études rabbiniques. Les écoles supérieures, les «Yeschiboth», devinrent
+des centres d'attraction pour l'élite de la jeunesse; le nombre des
+auteurs et des érudits augmenta considérablement, et les imprimeries
+hébraïques étaient en pleine floraison. L'idéal de tous les juifs
+lithuaniens était, sinon de marier leur fille à un «érudit», du moins de
+nourrir à leur table un «bochour», c'est-à-dire un élève-rabbin. La
+«Thora», c'est la meilleure «sechora» (marchandise),--chante toute mère
+lithuanienne en berçant son fils.
+
+Une autorité rabbinique telle que les siècles derniers n'en ont plus
+connu de pareille, est venue consacrer par son génie sobre et
+indépendant et par sa grandeur morale cet état d'âme du Judaïsme
+lithuanien qu'il personnifiait dans sa plus haute expression.
+
+Élie de Vilna, surnommé le «Gaon», sut résister à l'assaut du Hassidisme
+qui menaçait de conquérir les masses lithuaniennes, sinon les lettrés.
+
+Pour parer aux dangers du mysticisme, qui exerçait un si puissant
+attrait sur les esprits que la casuistique sèche et subtile du
+rabbinisme ne parvenait pas à apaiser, il se décida à rompre avec la
+scolastique en faveur d'une interprétation relativement plus rationnelle
+des textes et des lois. Il alla même--chose inouïe en son temps et que
+seule sa popularité pouvait excuser--jusqu'à affirmer l'utilité des
+sciences profanes et positives dont l'étude ne pouvait que servir celle
+de la Loi. Personnellement, il publia un traité de mathématiques et
+s'occupa avec ardeur de recherches philologiques. Ses élèves suivirent
+son exemple; ils traduisirent en hébreu plusieurs ouvrages
+scientifiques, et fondèrent des écoles et des foyers de puritanisme en
+Lithuanie et jusqu'en Palestine. La «Yeschiba» de Volosjin est devenue
+depuis un siècle le centre du talmudisme traditionnel et du rationalisme
+rabbinique.
+
+Il serait téméraire de présumer que l'écho de la science des
+encyclopédistes soit parvenu jusqu'à ce milieu fermé par un double mur
+politique et religieux. Les langues européennes y étaient inconnues, et
+c'est dans l'œuvre des savants juifs du Moyen-âge, tels que Maïmonide,
+Albo, etc., que les élèves du Gaon lithuanien ont cherché leur
+nourriture intellectuelle. Il en résulta une science hétéroclite et
+singulière. Des notions et des théories fausses et surannées furent
+introduites par eux en hébreu et eurent cours. Lorsqu'un certain Élie,
+rabbin de la fin du XVIIIe siècle, voudra réunir en un corps toutes
+les données de la science, il écrira une sorte d'encyclopédie bizarre,
+le _Sefer Haberith_[43] (Livre de l'Alliance). À côté des données
+géographiques les plus fantaisistes, il réunira des lois physiques et
+des découvertes chimiques couvertes par des formules magiques. Ce livre,
+qui n'est pas unique dans son genre, a été maintes fois réimprimé, et de
+nos jours encore il fait les délices des lecteurs orthodoxes.
+
+[Note 43: 2me édit. Vienne, 1824.]
+
+Pendant longtemps, le gouvernement russe ne s'est pas occupé de l'état
+intellectuel de ses sujets juifs. Ceux-ci ne demandaient pas mieux que
+de conserver leur liberté intérieure. La façon dont le gouvernement les
+traitait n'était d'ailleurs pas de nature à leur inspirer une trop
+grande confiance envers lui. Il ne pouvait être question d'une
+russification même relative de ces masses à une époque où la
+civilisation et la langue russes n'étaient qu'à l'état d'embryon.
+
+Ce n'est qu'avec l'avènement d'Alexandre Ier que les réformes
+projetées par le gouvernement eurent leur contre-coup sur le ghetto
+lointain. Une commission spéciale fut instituée pour étudier les
+conditions de la vie des juifs et les moyens d'améliorer leur état
+matériel et intellectuel. Le premier contact intime entre juifs et
+russes se fait dans la petite ville de Sklow, presque exclusivement
+habitée par des juifs. Cette ville formait une étape importante sur la
+route qui menait de la capitale à l'Occident, et ses habitants juifs
+eurent l'occasion d'entrer en relation avec les personnages de marque,
+russes et étrangers, qui se rendaient à la capitale[44]. Un cercle de
+lettrés influencés par les Meassfim s'y fonda, et c'est de ce milieu que
+nous parvient un curieux document littéraire qui témoigne des espérances
+que les réformes projetées par le gouvernement d'Alexandre Ier pour
+l'amélioration de l'état des juifs, avaient suscitées. Dans un pamphlet
+intitulé _Sineath Hadath_ (Haine religieuse), publié en 1804 à Sklow, en
+hébreu, et traduit plus tard en russe, l'auteur, un nommé Nevachovitz
+(grand'père du célèbre savant M. Metchnikoff, de l'Institut Pasteur)
+proteste énergiquement au nom de la vérité et de l'humanité contre le
+mépris qu'on professe à l'égard des juifs.
+
+[Note 44: Déjà, en 1780, le passage de l'impératrice Catherine II
+donna lieu à la publication d'une ode hébraïque publiée à Sklow.]
+
+ Être méprisé, honni, est-ce peu? Ô torture qui dépasse toutes les
+ autres, blessure que rien n'égale.... Les vents, le tonnerre et la
+ tempête réunis ne pourraient étouffer les cris de souffrance de
+ l'être méprisé par les autres....
+
+ * * * * *
+
+ Chrétiens! Ne cherchez pas le _juif_ dans l'_homme_, mais cherchez
+ plutôt l'_homme_ dans le juif. Je jure qu'un juif fidèle à sa foi
+ ne peut pas être un homme méchant, ni un mauvais citoyen...
+
+Hélas! ce premier appel restera sans écho comme les suivants. Un siècle
+se sera passé qu'en Russie on n'aura pas encore reconnu la qualité
+d'homme au juif non converti.
+
+Les espérances que les guerres napoléoniennes avaient fait naître parmi
+les populations juives de la Lithuanie furent déçues. Une main de fer
+s'abattit sur eux et ils continuèrent à végéter misérablement dans leur
+coin sombra et délaissé.
+
+ * * * * *
+
+On raconte que lorsque Napoléon entra à la tête de la Grande Armée à
+Vilna, il fut tellement frappé par le caractère juif de cette ville
+qu'il s'écria: «Mais c'est la Jérusalem de la Lithuanie!» Nous ne savons
+ce qu'il y a de vrai dans ce mot attribué à l'empereur. Dans tous les
+cas, aucune autre ville ne mériterait plus ce surnom. La résidence du
+«Gaon» était déjà au XVIIIe siècle une métropole juive. L'élimination
+systématique et voulue de l'élément polonais, surtout depuis
+l'insurrection de 1831, la prohibition de la langue polonaise, la
+fermeture de l'Université ainsi que l'absence de l'élément lithuanien
+ont fait de Vilna la grande ville juive pendant tout le XIXe siècle.
+Capitale détrônée d'un peuple trahi par sa noblesse, abandonnée par ses
+habitants autochtones, elle devient le centre d'une société juive
+indépendante et que rien ne gêne dans son développement intérieur. Sans
+le moindre abandon de la tradition rabbinique qui lui sert de base
+constitutionnelle, elle se laisse peu à peu pénétrer par les idées
+modernes.
+
+L'humanisme allemand, la «Haskala» n'a pas rencontré de résistance
+réelle dans ce monde relativement éclairé et préparé par l'école de
+Gaon. Ce sont les élèves rabbiniques eux-mêmes qui fourniront les
+premiers représentants de l'humanisme en Lithuanie. Ils mettront autant
+d'ambition à cultiver la langue hébraïque et à étudier les sciences
+profanes dans cette langue qu'ils en ont mis à approfondir et à creuser
+le Talmud. Issus du peuple, vivant de sa vie et partageant ses misères,
+séparés de la société chrétienne par une barrière de prescriptions qui
+leur semble infranchissable, les premiers lettrés lithuaniens
+apporteront dans leur amour naissant pour la science et pour les lettres
+hébraïques ce désintéressement qui caractérise les idéalistes du ghetto.
+
+Un cercle de lettrés, les «Berlinois», se fonda vers l'an 1830 à Vilna,
+et des cercles analogues se formèrent un peu plus tard dans la province.
+Ils poursuivirent avec zèle la culture de la littérature hébraïque.
+
+Deux écrivains de valeur, tous deux de Vilna, l'un poète et l'autre
+prosateur, ouvrent la marche de l'évolution littéraire en Lithuanie.
+
+Abraham Ber Lebensohn (Adam Hacohen) (1794-1880), surnommé le «père de
+la Poésie», était né à Vilna. Orphelin de mère, il connut une enfance
+triste et fut privé des seules consolations accessibles à l'enfant du
+ghetto--l'amour et les soins maternels. À l'âge de trois ans il entra
+dans le «Héder»; à sept ans il étudiait déjà le Talmud, puis la
+casuistique et enfin la Cabbale. Cette dernière, d'ailleurs, n'exerça
+qu'un faible attrait sur l'esprit du futur poète. L'étude approfondie de
+la Bible et de la grammaire hébraïque, qui étaient déjà à la mode à
+Vilna, modela son esprit. La lecture des œuvres de Wessely, pour lequel
+il professa une profonde admiration pendant toute sa vie, exerça une
+influence décisive sur sa vocation de poète.
+
+Dans ses premiers essais, Lebensohn ne diffère pas encore des nombreux
+élèves rabbiniques qui s'amusaient à traduire en vers tous les
+événements du jour. Une élégie à la mémoire d'un rabbin, une ode
+célébrant la gloire douteuse d'un noble Polonais, et d'autres produits
+de ce genre, tels étaient les sujets habituels de la muse à cette
+époque, et tels furent aussi les premiers essais de notre auteur. Rien
+n'y révèle encore le futur poète de mérite. Un peu plus tard il se mit à
+apprendre l'allemand, mais sa connaissance de cette langue demeura
+superficielle. Hanté par la gloire de Schiller, il se consacra à la
+poésie et imita les poètes allemands. Mais il ne réussit jamais à saisir
+à la lettre le sens de la poésie allemande, ni à comprendre les poésies
+érotiques. L'élève rabbinique à l'esprit puritain et aux mœurs austères
+n'y voyait qu'images poétiques et que symboles.
+
+Sa vie ne différa guère de celle des juifs pauvres du ghetto. Marié très
+jeune par son père, il se trouve tout d'un coup aux prises avec
+l'existence sans avoir connu ni les emportements, ni la jeunesse, ni les
+passions, ni l'amour, sans avoir connu les luttes intérieures qui se
+disputent le cœur de l'homme. Le sentiment de la nature, l'esthétique
+pure, étaient un pays inconnu pour ce fils du ghetto; la conception de
+l'art sans but moral aurait dépassé sa compréhension et sa mentalité
+puritaines. Trop libre-penseur pour embrasser la carrière rabbinique, il
+enseigna l'hébreu aux enfants. C'est là une profession peu rétribuée, et
+encore moins estimée, dans un milieu où les ignorants même sont lettrés,
+et où le petit choix d'occupations jette dans l'enseignement tous ceux
+qui manquent d'énergie ou de chance, les déclassés et les maladroits.
+Dix ans d'enseignement quotidien depuis huit heures du matin jusqu'à
+neuf heures du soir ébranlèrent fortement sa santé. Il tomba malade et
+dut renoncer à l'enseignement, au grand profit de la poésie hébraïque.
+Il devint courtier, et le peu de loisir que ses nouvelles occupations
+lui laissèrent, il les consacra à sa muse. Ce courtier harassé par la
+besogne quotidienne était un pur idéaliste. Certes, Lebensohn n'était
+pas fait de cette étoffe qui forme les rêveurs et les grands poètes.
+Mais, dans cet esprit rationnel et logique jusqu'à la sécheresse, il y
+avait un coin intime, mélancolique et profond. Il professa un amour
+profond, exalté, pour la langue hébraïque. Cette langue n'est-elle pas
+belle, admirable, n'est-elle pas la dernière relique sauvée du naufrage
+de tous les biens nationaux de notre peuple? Et n'est-il pas enfin, lui,
+l'héritier des prophètes, le poète et le pontife de langue sacrée? Avec
+quel orgueil il nous dévoile son état d'âme:
+
+ Je m'assois devant la table «divine», je prends ma plume, cette
+ plume qui écrit la langue sacrée, la langue de notre Loi, la langue
+ de notre peuple, Sela! Ô Dieu, guide mon esprit, n'est-ce pas dans
+ Ta langue sainte que je chante?[45]
+
+[Note 45: _Schirei sefath kodesch_ (Chants de la Langue sacrée).
+Vilna, 1850, I.]
+
+Fils de son milieu, élève des rabbins, il joindra à son âme de primitif
+la dialectique d'un raisonneur. Mais il n'arrivera jamais à comprendre
+le monde intérieur de luttes et de passions qui agite la vie
+individuelle des hommes. Il croira qu'il suffit de copier les auteurs
+allemands et d'aligner des vers pleins d'emphase pour créer des poèmes
+érotiques et pour chanter la nature. Son poème «David et Bathséba» est
+une œuvre manquée; ses descriptions de la nature sont sèches et
+factices. Il ne sera pas capable de se rendre compte exactement des
+choses contemporaines. Le moindre événement produira sur lui un effet
+considérable. Il saluera par des odes les réformes militaires et civiles
+de Nicolas Ier, qui furent si préjudiciables au judaïsme. Et dans son
+enthousiasme il s'écriera: «Maintenant Israël ne connaît plus que le
+bien!» Lorsqu'un banquier juif quelconque sera nommé consul général en
+Orient, il saluera ce fait sans portée en vers dithyrambiques qu'il
+dédiera à ce pauvre homme «au nom des juifs de la Lithuanie et de la
+Russie Blanche.»
+
+Mais partout où le cœur du poète bat à l'unisson avec les sentiments du
+milieu juif, partout où il se laisse aller à la tristesse et à la
+mélancolie spéciale qui se dégage de ce milieu, il atteint une hauteur
+morale et une vigueur lyrique qui ne seront pas dépassées. À travers les
+trois volumes que forment ses poésies, nous trouvons, à côté de nombreux
+poèmes sans valeur, beaucoup de perles de style et de pensée. Le cri de
+détresse contre les misères qui accablent l'humanité, les protestations
+douloureuses contre l'absence de pitié parmi les hommes, ainsi que le
+refus obstiné de comprendre l'implacable cruauté de la nature qui nous
+enlève les êtres les plus chers et notre impuissance devant la mort, ont
+inspiré à notre poète une de ses plus belles poésies.
+
+ La pitié n'est-elle pas la fille des cieux? Ne la trouvons-nous pas
+ même chez les bêtes et chez les reptiles? Seul l'homme ne la
+ connaît pas. Il se fait le tyran de son prochain...
+
+Mais ce n'est pas seulement l'homme qui ne veut pas connaître cette
+fille des cieux, la nature elle-même la méconnaît et se montre
+implacable.
+
+ Ô monde! Demeure de deuil, vallée des pleurs. Tes fleuves sont des
+ larmes. Ton sol de la cendre. Sur ta surface tu portes des hommes
+ en deuil. Dans tes entrailles des cadavres. Derrière les montagnes
+ couvertes de neige et de glace, une voiture apparaît. Son
+ conducteur, un homme, est assis à l'intérieur. À côté de lui sa
+ femme, beaux comme les fleurs tous deux et sur leurs genoux jouent
+ des enfants délicieux. Ah! c'est un convoi de morts. Ils sont
+ partis vivants pour s'égarer, périr dans les glaces du monde.
+
+ Parmi la détresse environnante et la ruine de toutes les
+ espérances, seule la mort plane impitoyable, menaçante et
+ victorieuse.
+
+ * * * * *
+
+ Dans une autre poésie intitulée «La Pleureuse», parlant également
+ de la pitié, le poète s'écrie:
+
+ Ton ennemie (la cruauté) est plus forte que toi. Si toi tu es un
+ feu ardent, elle est un courant d'eau glacée!
+
+ Malheur à toi, ô pitié! Qui donc aura pitié de toi?
+
+Dans quelques traits énergiques le poète hébreu sait décrire l'inanité
+de l'homme devant la création. Le sort des Hamlets et des Renés est plus
+enviable que celui du «Plaintif» du ghetto. Eux au moins, avant de se
+jeter dans la mélancolie et d'embrasser le pessimisme, avaient goûté à
+la vie, ils ont connu ses charmes et ses déboires. Pour le désabusé du
+ghetto, les plaisirs personnels et les voluptés de la vie ne comptent
+pas. C'est au nom de la morale suprême qu'il s'érige en philosophe
+pessimiste.
+
+ Notre existence est un souffle léger comme une barque. Notre
+ tombeau est au seuil de notre vie, il nous attend dès le ventre de
+ notre mère.
+
+ Nous sommes ici depuis les origines de la Terre; elle nous change
+ comme l'herbe de sa surface. Elle demeure stable; seuls nous
+ passons sans retour, sans même l'alternative de ne pas débarquer
+ ici-bas.
+
+ Nous sommes pour le monde ce qu'est le roseau pour le berger.
+
+ Avant qu'il ait fini de dévorer une génération, l'autre est prête à
+ passer.
+
+ L'un est englouti, l'autre emporté. Où est notre salut?
+
+ À cette ruine universelle, à ce déchaînement des éléments que le
+ plaintif, tout imbu qu'il est de la justice providentielle, se
+ refuse à comprendre, vient se joindre la méchanceté humaine.
+
+ Et toi aussi tu deviens le fléau de ton frère. À cette armée
+ céleste, ton prochain se joint, lui aussi... Du courroux de
+ l'homme, ô homme! jamais tu ne seras exempt... Sa jalousie ne
+ finira qu'avec ta disparition.
+
+ Et cependant y a-t-il quelque chose de réel, de durable dans la
+ vie? Non!
+
+ Où sont-elles, les générations oubliées? Leur nom même a disparu.
+ Qui échappera à son sort? Pas un seul. Personne ne sera soustrait à
+ la mort. La richesse, la sagesse, la force, la beauté ne sont rien,
+ rien...
+
+Puis, dans un élan de révolte, notre poète s'écrie:
+
+ Si je savais que ma voix dût suffire pour détruire avec
+ retentissement toute la création et les armées célestes, je
+ lancerais d'une voix de tonnerre, je crierais: Arrête! Je
+ rentrerais dans le néant avec le reste des hommes. Les vivants
+ n'ont-ils pas conscience que la tombe les engloutira après une vie
+ de tristesses et de misères cruelles?
+
+ Toute la vie humaine est comme l'éclair qui précède la foudre de la
+ mort!
+
+Il faut arriver jusqu'à nos jours pour voir cette même pensée reprise
+certes avec moins de vigueur par Maupassant dans _Sur l'eau_.
+
+Mais, au bout du compte,
+
+ l'homme n'a rien que la conscience douloureuse; il est nu et
+ affamé, mou et sans énergie aucune. Il désire tout ce qu'il n'a
+ pas, languissant jour et nuit.
+
+L'incertitude devant la mort, la frayeur devant la fin fatale, le regret
+cuisant de la disparition des êtres chers, qui forment le fond du
+caractère des juifs même les plus croyants, sont exprimés dans une de
+ses plus belles poésies: «L'Agonisant.» Le scepticisme du Maskil
+l'emporte sur l'optimisme du juif dans «Le savoir et la mort.»
+
+Un grand malheur vient frapper notre poète. La mort prématurée de son
+fils, le jeune poète Micha Joseph, sur lequel on avait fondé tant de
+légitimes espérances, lui arrache des cris de détresse et de désespoir.
+
+ De mon nid qui a déniché mon oiseau? De ma demeure qui a dérobé ma
+ lyre? Qui a brisé ma harpe et m'a apporté des lamentations? Qui a
+ dit à mes espérances tout d'un coup: renversez-vous!
+
+Il y a dans ces poésies de quoi faire la fortune d'un grand poète,
+malgré le fatras de vers médiocres et fastidieux qu'il faut savoir
+éliminer. Contemporain d'Alfred de Vigny, on trouve chez lui plus d'un
+point de ressemblance avec le solitaire hautain. Mais il va sans dire
+que jamais Lebensohn n'a connu l'œuvre du poète français.
+
+Les poésies de Lebensohn, publiées à Vilna, en 1852, sous le titre de
+_Schiré Sefath Kodesch_ (Poésies de la langue sacrée), furent
+accueillies avec enthousiasme, et l'auteur fut salué comme le «Père de
+la Poésie.» Il publia aussi plusieurs ouvrages traitant des questions de
+grammaire et d'exégèse.
+
+Lorsque le célèbre philanthrope Montefiore se rendit en Russie en 1848
+pour solliciter du gouvernement du Tsar l'amélioration de l'état civil
+des juifs et l'introduction des réformes scolaires, Lebensohn se rangea
+publiquement du côté des réformateurs. Selon lui, l'abaissement des
+juifs est dû à trois causes principales:
+
+1º L'absence de la «Haskalah», c'est-à-dire d'une éducation rationnelle
+fondée sur la connaissance de la langue du pays, des sciences usuelles
+et sur l'enseignement d'un métier manuel;
+
+2º L'ignorance des rabbins et des prédicateurs en tout ce qui ne touche
+pas la religion;
+
+3º La recherche du luxe et les excès en matière de table et
+d'habillement.
+
+Si les deux premières causes sont plus ou moins justifiées, la troisième
+fait sourire par sa conception naïve. L'auteur ayant devant lui une
+population d'affamés dont la majorité ne connaît l'usage de la viande en
+dehors du jour de samedi, trouve moyen de leur reprocher leurs excès
+gastronomiques et leur mise luxueuse! Nous verrons que la plupart des
+Maskilim russes ont partagé cette manière de voir.
+
+En 1867, au moment où la lutte pour l'émancipation des juifs et pour les
+réformes intérieures atteignait son apogée, Lebensohn publia à Vilna son
+drame _Emeth ve-Emouna_ (Vérité et Foi) qu'il avait composé une
+vingtaine d'années auparavant. Œuvre purement didactique, d'où toute
+chaleur poétique est absente. Le style, il est vrai, est clair et
+coulant, et le problème moral est nettement posé. Mais l'absence de
+toute étude de caractères, et des moments psychologiques qui font le
+principal mérite des œuvres dramatiques, font de cette pièce un traité
+de morale ennuyeux et sans valeur. Le cadre du drame est simple. C'est
+_Scheker_ (Mensonge) qui cherche à séduire et à gagner _Hamon_ (Foule).
+Il veut lui donner en mariage sa fille _Emouna_ (Foi). Celle-ci est
+également disputée par _Emeth_ (Vérité) et _Séchel_ (Raison).
+
+L'influence directe de M.-H. Luzzato sur cette œuvre est manifeste.
+Comme ce dernier, le sceptique Lebensohn ne va pas jusqu'à douter de la
+Foi; c'est contre le mensonge, contre l'hypocrisie et contre la fausse
+piété, celle qui persécute et qui plonge dans l'ignorance, qu'il
+s'élève. «La raison pure ne s'oppose pas à la religion pure.» Telle a
+été la devise adoptée par l'école de Vilna. Abstraction faite de la
+croyance dans la Divinité comme principe primordial, la raison invoquée
+par l'auteur est la raison positive, celle de la science, de la justice,
+de la logique rationnelle. Il combat, dans des monologues verbeux, la
+superstition et le fanatisme des orthodoxes. Mais toute la haine du
+Maskil contre le fanatique obscurantisme trouve son expression dans le
+personnage de _Zibeon_, tartufe juif et principal aide de camp de
+Scheker (mensonge). Le Tartufe juif présente une figure autrement
+complexe que celle qu'a créée Molière. Zibeon est un rabbin thaumaturge,
+fin sophiste et casuiste cauteleux; toute la scolastique a passé par
+là. Dans sa haine contre les adversaires de la Haskala, Lebensohn le
+présente, en outre, comme un hypocrite, bon vivant et lascif, ce qui
+n'est généralement pas vrai. Le prétendu Tartufe du Ghetto n'est pas
+hypocrite, car il est croyant et, par conséquent, sincère. C'est son
+fanatisme, son aveuglement religieux qui le pousse aux pires excès.--En
+revanche notre auteur est plein d'admiration pour _Séchel_ (Raison),
+_Hochma_ (Science), _Emeth_ (Vérité) et même pour _Emouna_ (Foi).
+
+Dans cette œuvre si peu poétique, on trouve cependant une page
+remarquable, c'est la prière de Séchel qui sollicite Dieu de libérer
+Emeth. Le triomphe de la vérité clôt le drame. Trait caractéristique à
+noter: ni _Regesch_ (Sentiment), pourtant si juif, ni _Taava_ (Passion)
+ne figurent dans cette galerie de personnages allégoriques personnifiant
+les attributs moraux. C'est que pour Lebensohn comme pour toute l'école
+humaniste de cette époque, la _raison_ seule importait et devait suffire
+pour faire prévaloir la vérité.
+
+De son temps ce drame suscita des passions parmi les orthodoxes. Un
+rabbin lettré, M. L. Malbim, crut même devoir intervenir, et, aux
+attaques dirigées par Lebensohn, il répondit par une autre pièce
+(_Maschal u-Melitza_) dans laquelle il prend la défense des orthodoxes
+contre les accusations des Maskilim mal intentionnés.
+
+ * * * * *
+
+Si A. B. Lebensohn est considéré comme le père de la poésie, son non
+moins célèbre contemporain et compatriote Mardochée Aron Ginzbourg peut
+passer à juste titre pour le premier maître de la prose hébraïque
+moderne. Ginzbourg est le créateur de la prose réaliste en hébreu,
+quoiqu'il soit resté profondément imbu du style et de l'esprit de la
+Bible. Là où le style biblique ne peut, sans être torturé ou sans se
+servir de périphrases, traduire la pensée moderne, Ginzbourg n'hésite
+pas à faire des emprunts, toujours excellents et sans préjudice pour
+l'élégance de la langue, aux ouvrages talmudiques et même aux langues
+modernes. Car, nous ne cesserons de l'affirmer, c'est une erreur de
+croire qu'il existe un style néo-hébraïque essentiellement différent de
+celui de la Bible, comme il existe un néo-grec et un grec classique.
+L'hébreu moderne n'est qu'une adaptation de l'hébreu ancien plus
+conforme à l'esprit nouveau et aux idées nouvelles. Les quelques
+ultra-novateurs, peu nombreux d'ailleurs, ne font que confirmer cette
+assertion.
+
+Comme écrivain, Ginzbourg s'est montré très fécond et nous a laissé une
+quinzaine de volumes sur divers sujets. Doué d'un bon sens naturel et
+possédant une instruction moderne plus solide que la plupart des
+écrivains du temps, il a exercé une très grande influence sur ses
+lecteurs et sur le développement de la littérature hébraïque. Son
+_Abieser_, sorte d'autobiographie très réaliste, est un tableau saillant
+de l'éducation défectueuse et des mœurs arriérées du ghetto que
+l'écrivain critique avec une finesse remarquable et dénonce au nom de la
+civilisation et du progrès. Il publia, en outre, deux volumes sur les
+guerres napoléoniennes, un volume sur l'accusation de Meurtre rituel à
+Damas sous le titre: _Hamath Damesek_ (1840), une histoire de la Russie,
+une traduction de la Mission de Philon d'Alexandrie, un traité de
+stilistique (Débir). Ses ouvrages, publiés tous de son vivant à Vilna, à
+Prague et à Leipzig, et réédités depuis, obtinrent un grand succès, et
+il est l'un des créateurs d'un public de lecteurs hébreux. Cependant il
+faut dire que le réalisme de notre auteur et son style précis et juste
+n'ont pas été accueillis d'emblée par la grande masse du public. Leur
+goût n'était pas assez affiné pour les apprécier, et leur sensibilité de
+primitifs ne pouvait pas encore se plaire à la description réelle des
+choses. C'est ce que la deuxième génération d'écrivains lithuaniens
+avait compris en introduisant le romantisme dans la littérature
+hébraïque.
+
+ * * * * *
+
+Pour avoir été le premier foyer littéraire, Vilna n'était pourtant pas
+le centre unique des lettres hébraïques en Russie. Dans le midi russe,
+et indépendamment de l'École de Vilna, des cercles littéraires procédant
+de ceux de la Galicie se formèrent de bonne heure.
+
+À Odessa, cette fenêtre européenne ouverte sur l'empire du Tsar, nous
+voyons se fonder la première communauté juive éclairée. Les lettrés y
+affluèrent de toutes parts et surtout de la Galicie. S. Pinsker et I.
+Stern sont les représentants de la science du judaïsme en Russie,
+auxquels le caraïte Firkovitz apporte un concours précieux. Eichenbaum,
+Gottlober et d'autres se font remarquer comme poètes et comme
+écrivains.
+
+Isaac Eichenbaum (1796-1861) fut un poète gracieux. En dehors de ses
+écrits en prose et de son traité remarquable sur le jeu d'échecs, nous
+possédons de lui un recueil en vers intitulé _Kol Zimra_[46]. Sa lyre
+tendre et douce, son style élégant et clair rappellent souvent Heine.
+Nous lui empruntons un fragment de son poème «Les Quatre Saisons»:
+
+[Note 46: Leipzig, 1836.]
+
+ L'hiver s'en est allé, le froid a déserté; les eaux fondent sous
+ les flèches du soleil. Sur la pente du rocher un ruisseau fait
+ couler ses eaux limpides. Seule ma bien aimée n'est pas attendrie,
+ tous les feux de mon amour ne peuvent fondre la glace de son cœur.
+
+ Les collines se revêtent d'allégresse, sur la surface des vallées
+ la joie sourit, le sycomore est rayonnant, la vigne jubilante, et,
+ dans les enfoncements de la montagne en dentelle, l'épine trouve un
+ nid. Cependant mes soupirs m'abattent. Seule mon amie ne veut
+ m'entendre.
+
+ Tout ce qui vit dans les champs chante; sur terre les animaux
+ jubilent et dans les branches les «ailés» chantent à deux. Seule ma
+ colombe détourne ses pas de moi, et sous l'ombre de mon toit je
+ reste solitaire.
+
+ Les plantes sortent du sol, l'herbe reluit de splendeur et la terre
+ se couvre de verdure. Dans les prairies refleurissent les lilas et
+ les roses. Ainsi refleurit aussi mon espérance, elle me remplit de
+ l'attente joyeuse que mon amie reviendra m'enlacer dans ses bras.
+
+Le maître incontesté des humanistes de la Russie méridionale fut Isaac
+Ber Levenson de Kremenitz en Volhynie (1788-1860). Sa place est plutôt
+marquée dans l'histoire de l'émancipation des juifs russes que dans une
+histoire littéraire. Levenson naquit dans le pays du Hassidisme. Un
+heureux hasard le conduisit tout jeune à Brody. Là il se rallia au
+cercle humaniste et fit la connaissance des maîtres galiciens. De retour
+dans son pays natal, il était animé du désir de travailler à
+l'émancipation et à la civilisation des juifs russes.
+
+Comme jadis Wessely, Levenson se tient dans ses écrits sur le terrain
+strictement orthodoxe. C'est au nom de la tradition religieuse elle-même
+qu'il s'attaque aux superstitions et qu'il réclame l'étude obligatoire
+de la langue hébraïque, des sciences et des métiers. Son érudition
+profonde, la douceur et la sincérité de son langage lui valurent
+l'estime des orthodoxes eux-mêmes. Ses ouvrages «_Beth Iehouda_» et
+«_Teouda be Israël_» sont des plaidoyers en faveur de l'instruction
+moderne; dans «_Zeroubabel_», il s'occupe de questions de philologie
+hébraïque, et dans «_Efes Damim_» il met à néant, avec documents à
+l'appui, la légende du meurtre rituel. Dans «_Ahiya Haschiloni_» il
+prend la défense du judaïsme talmudique contre ses détracteurs
+chrétiens. Nous possédons en outre de Levenson de nombreux écrits, des
+épigrammes, des articles et des études[47].
+
+[Note 47: Tous ses écrits ont été réédités par les soins de M.
+Natanson, en 1880-1900, à Varsovie.]
+
+Il faut reconnaître que les contemporains de Levenson ont exagéré
+l'importance de la partie littéraire de son œuvre. En dehors de ses
+études philologiques, qui pèchent souvent par la naïveté de ses
+conceptions et surtout par la façon prolixe et embarrassée de
+s'exprimer, il ne reste pas grand chose de son œuvre littéraire.
+L'influence directe qu'il a exercée sur les juifs est aussi moins
+considérable qu'on ne le croyait. Sur le Hassidisme il n'eut aucune
+action. Quant aux juifs de la Lithuanie, certes, ses œuvres étaient très
+répandues parmi eux, mais dans ce pays de l'hébreu, point n'était besoin
+de recourir aux arguments de l'auteur pour propager la langue biblique.
+
+Par sa vie d'abnégation et de misère, isolé dans une bourgade obscure,
+impotent et travaillant quand même pour le relèvement de ses
+coreligionnaires, il s'est attiré l'admiration unanime de ses
+contemporains.
+
+La renommée du solitaire idéaliste de Kremenitz arriva jusqu'aux sphères
+gouvernementales. Levenson fut le premier humaniste juif qui entretint
+des relations directes avec le gouvernement russe. Le Tsar Nicolas
+Ier l'écouta personnellement et le fit consulter plusieurs fois sur
+toutes les questions qui touchent à l'amélioration de l'état social des
+juifs. La fondation des écoles primaires juives, l'ouverture de deux
+séminaires rabbiniques à Vilna et à Zitomir, l'établissement de
+nombreuses colonies agricoles, les améliorations apportées à la
+condition politique des juifs et à la censure des livres
+hébreux,--toutes ces choses sont dues en grande partie, sinon
+entièrement, à l'autorité de Levenson. Les lettrés de l'époque
+professèrent une vénération profonde pour un confrère si haut placé dans
+l'estime des gouvernants.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LE MOUVEMENT ROMANTIQUE.--A. MAPOU.
+
+
+La réaction politique qui suivit l'insurrection polonaise de 1831 se fit
+surtout sentir en Lithuanie. La main du gouvernement pesa lourdement sur
+la population de cette province. L'Université de Vilna fut fermée, et
+toute trace de civilisation effacée.
+
+Les juifs, délivrés de l'arbitraire des nobles polonais, retombèrent
+sous celui de fonctionnaires sans scrupules. Un nouveau fléau--le
+service militaire obligatoire inconnu jusqu'alors, service terrible,
+service actif de vingt-cinq ans accaparant toute la vie d'un homme,
+arrachant l'enfant à sa famille et à sa foi--vint s'abattre sur la
+population juive. Ils luttèrent contre cette nouvelle calamité avec
+toutes les armes du faible. Les pots de vin, les mariages précoces, les
+évasions en masse, les substitutions volontaires ou forcées--tels furent
+les moyens employés par les plus aisés pour sauver leur progéniture du
+service militaire.
+
+Pour assurer le recrutement régulier des soldats juifs, le gouvernement
+de Nicolas Ier, tout en abolissant l'organisation du Synode central,
+maintint celui des Cahals locaux et les rendit responsables de la
+conscription militaire. Les riches, les savants, ceux qui étaient à la
+tête des communautés, profitèrent largement de cette reconnaissance
+officielle du Cahal pour dispenser les leurs du service militaire. Le
+Cahal devint en leurs mains un instrument d'oppression et d'exploitation
+des pauvres. Sauve qui peut! tel était l'état d'âme des juifs russes au
+milieu du XIXe siècle, pendant toute l'époque dite de la _Behala_
+(Terreur).
+
+Les réformes projetées par Alexandre Ier en faveur des juifs, toutes
+les espérances caressées par les humanistes lithuaniens avortèrent. La
+réaction sévit dans toute sa rigueur et atteignit principalement les
+juifs, persécutés, opprimés et humiliés sans cesse. Le pessimisme
+profond des poésies de Lebensohn atteste suffisamment l'état d'esprit
+des lettrés juifs. Cependant, ces admirateurs de la science, de la
+civilisation, cette fille divine, s'obstinaient dans leurs illusions et
+prétendaient que, seules, des réformes profondes pourraient résoudre la
+question juive[48]. Le peuple n'était pas avec eux, et la jeune
+génération de lettrés ne partageait pas non plus cette manière de voir.
+Dans ce désordre moral, les masses se laissèrent facilement entraîner
+par le courant du Hassidisme, qui depuis longtemps guettait cette
+dernière forteresse du judaïsme rationnel. Les rabbins virent avec
+effroi cet envahissement grandissant du mysticisme, et ne purent rien
+pour l'arrêter.
+
+[Note 48: La polémique suscitée par l'intervention de l'humaniste
+allemand Lilienthal qui préconisait, avec l'appui du gouvernement, les
+réformes radicales, chez des écrivains éclairés comme Ginzburg (_Maguid
+Emeth_, Vilna 1843), confirme assez notre manière de voir. D'ailleurs,
+Lilienthal, convaincu plus tard des véritables intentions de ses
+auxiliaires, en proie au remords d'avoir mené une campagne funeste par
+ses suites aux intérêts de ses coreligionnaires russes, finit par s'en
+aller en Amérique.]
+
+Mais le mysticisme avait trouvé un ennemi autrement puissant que la
+logique et le rationalisme, dans la littérature néo-hébraïque naissante.
+
+La langue hébraïque était cultivée avec ardeur par tous les lettrés et
+par les jeunes rabbins eux-mêmes. C'est l'époque de la «Melitza».
+Celle-ci devait suppléer à la sécheresse rabbinique et lutter
+victorieusement contre le Hassidisme. D'ailleurs, l'usage de l'hébreu
+prédominait alors. Cette langue était devenue en plein XIXe siècle la
+langue du commerce, de la jurisprudence, des relations amicales, etc. Le
+folklore lui-même, en dépit du jargon dédaigné, ne connaissait pas
+d'autre langue. Nous possédons une quantité de poésies populaires de
+cette époque qui, de nos jours encore, sont chantées dans toute la
+Lithuanie. La note dominante de ces chansons traduit les plaintes
+nationales du peuple juif, ses rêves et ses espoirs messianiques. Elle
+est essentiellement sioniste.
+
+Dans un hébreu élégant, tendre, avec des expressions élevées et des cris
+de désespoir dignes de Byron, un poète du peuple pleure les malheurs de
+Sion:
+
+ Sion, Sion, ville de notre Dieu. Qu'il est terrible, ton malheur!
+ Chaque nation, chaque pays voit croître sa splendeur de jour en
+ jour. Toi seule et ton peuple vous tombez horriblement d'abîme et
+ abîme.
+
+ * * * * *
+
+ Terre sainte, ô Sion! Comment l'étranger ose-t-il fouler ton sol de
+ son pied orgueilleux?
+
+ Comment, ô Ciel, l'ennemi peut-il occuper le Saint des Saints?
+
+ * * * * *
+
+ Tout espoir n'est cependant pas encore mort.
+
+ Dans le cœur de tout ton peuple éparpillé aux quatre coins de la
+ terre ton souvenir vit, gravé avec des lettres de feu et de sang,
+ avec des larmes incessantes!
+
+Une autre poésie populaire, également anonyme, intitulée la «Rose», est
+d'un accent encore plus désolé et plus désespéré. Piétinée par tous les
+passants, la rose ne cesse de les implorer:
+
+ Ô humains, ayez pitié de moi, rendez-moi à ma demeure!...
+
+En dehors de ces motifs, les poésies lyriques de Lebensohn et la
+«Colombe plaintive» de Letteris faisaient partie du répertoire
+populaire.
+
+À ce romantisme populaire vient bientôt, répondant à un besoin de la
+masse, se joindre le romantisme littéraire.
+
+Un roman traduit du français, _les Mystères de Paris_, d'Eugène Suë,
+publié en 1847-48, à Vilna, inaugura le romantisme ainsi que le genre
+roman en hébreu. Cette traduction ou plutôt cette adaptation du roman
+français dans un style biblique précieux, valut à son jeune auteur,
+Calman Schulman, de Vilna (1826-1900), une renommée immense.
+
+Au point de vue littéraire, c'était le genre introduit en hébreu,
+c'était la lecture amusante, la fiction remplaçant les écrits graves des
+humanistes. Le succès énorme obtenu par cette première œuvre de
+Schulman, ses éditions répétées, témoignent de l'existence d'un public
+qui éprouvait le besoin de la lecture facile. Désormais le romantisme
+régnera en maître, la Melitza deviendra le style de la fiction, elle
+fera les délices des amis de la langue biblique.
+
+Esprit peu original, Calman Schulman contribuera plus qu'aucun autre
+écrivain à la diffusion de l'hébreu dans le cœur de la masse du peuple.
+Un demi-siècle durant, il sera considéré par le peuple comme le maître
+de l'hébreu.
+
+Romantique et conservateur en matière religieuse, exalté pour tout ce
+qui est un produit du peuple juif, naïf dans ses conceptions de la vie,
+il exerça son activité sur tous les domaines littéraires. Il a publié
+une Histoire universelle en 10 volumes, une Géographie également en 10
+volumes, des études biographiques et littéraires sur les écrivains juifs
+du Moyen-âge en 4 volumes, un roman national remanié, de l'époque de Bar
+Cochba, des traductions innombrables, des recherches bibliques et
+talmudiques fort curieuses[49].
+
+[Note 49: Ces ouvrages, publiés tous à Vilna, ont été réédités
+maintes fois.]
+
+Il écrit dans la langue même d'Isaïe. La préciosité et l'emphase
+excessive de son style, ses conceptions naïves, sa sentimentalité
+romantique pour tout ce qui est juif, allant droit au cœur des primitifs
+non cultivés que furent ses lecteurs, expliquent le succès mérité de cet
+écrivain, pourtant si peu original. Ses œuvres se répandaient par
+milliers et milliers d'exemplaires et propageaient l'amour de l'hébreu,
+de la science et du savoir parmi le peuple. À ce titre, Schulman fut un
+civilisateur de premier ordre. Son œuvre forme l'étape inévitable par
+laquelle passait et passe souvent encore le Maskil dans son évolution
+vers la civilisation moderne.
+
+Schulman a fait école. Son style poétique et enflé s'imposa longtemps à
+tous les sujets et empêcha l'évolution naturelle de la prose hébraïque,
+inaugurée par M.-A. Ginzburg.
+
+Les créateurs ne tardèrent pas à venir. Parmi les poètes de l'École
+romantique une première place appartient à Micha-Joseph Lebensohn, dit
+Micha (1828-1852), fils de A.-B. Lebensohn.
+
+Tendre et gracieux autant que son père était dur et rigide, M.-J.
+Lebensohn fut le seul écrivain du temps qui eut la chance de recevoir
+une éducation moderne complète. De plus, il n'avait pas connu comme tous
+ses contemporains la cruelle nécessité et les luttes pour
+l'affranchissement personnel. Il possédait à fond la littérature
+allemande et il avait suivi à Berlin les cours de philosophie de
+Schelling. Avec cela, il possédait l'hébreu comme une langue vivante et
+sut traduire en elle ses pensées les plus intimes, toutes les nuances
+du sentiment.
+
+La riche imagination poétique, l'harmonie de son style, ses expressions
+colorées et imagées, son lyrisme profond, non dénaturé par l'exagération
+ronflante et emphatique de ses prédécesseurs, font de Michal le premier
+poète artiste en hébreu.
+
+Il débuta en 1851 par une traduction de la _Destruction de Troie_, de
+Schiller[50], admirable de style et d'élégance poétique. Il est le
+premier qui ait appliqué rigoureusement la prosodie moderne à la poésie
+hébraïque. Son recueil poétique _Schiré Bath Sion_ (Les chants de la
+fille de Sion)[51] est un véritable chef-d'œuvre. Il contient six poèmes
+historiques admirables de pensée, de forme et d'inspiration. Dans
+«Salomon et Coheleth», son plus grand poème, il nous fait d'abord
+assister à la jeunesse du roi Salomon. C'est l'amour de Salomon pour la
+Sulamite, amour sublime, exalté, qui est chanté pour la première fois
+d'une façon merveilleuse. La joie de vivre fait tressaillir toutes les
+fibres du cœur du poète... Puis c'est la vieillesse de l'Ecclésiaste
+contrastant si puissamment avec la jeunesse de Salomon. C'est le roi
+désenchanté, sceptique, convaincu de la vanité de l'amour, de la beauté,
+du savoir; tout n'est que poussière, vanité des vanités. Et le jeune
+poète romantique termine son poème en concluant que la sagesse ne peut
+exister sans la foi, et que seule cette dernière est capable de donner
+à l'homme la suprême satisfaction.
+
+[Note 50: Vilna, 1851.]
+
+[Note 51: Vilna, 1852. En traduction allemande, faite par J.
+Steinberg, Vilna, 1859.]
+
+«Joel et Sisera» est une très belle pièce poétique. C'est la lutte
+intérieure qui s'engage, dans le cœur de la vaillante femme chantée par
+Débora, entre les devoirs de l'hospitalité et son attachement à son
+pays. Finalement ce dernier l'emporte:
+
+ Vivant au milieu de ce peuple, établi dans son pays, ne dois-je pas
+ aspirer à son bien-être, au bonheur des siens? N'est-il pas aussi
+ mon peuple?
+
+«Moïse sur le Mont Abarim» est plein d'admiration pour le grand
+législateur. Il se termine par ces deux vers:
+
+ La lumière du monde s'obscurcit.
+ À quoi bon la lumière du soleil?
+
+Son élégie sur Jéhuda Halévi est touchante de patriotisme et d'amour
+pour la Terre des ancêtres:
+
+ Cette Terre, dont chaque pierre est un autel du Dieu vivant, dont
+ chaque rocher est une chaire pour un prophète divin.
+
+Ou bien, comme il s'écrie dans une autre poésie:
+
+ Pays des muses, couronné de charmes, où chaque pierre est un livre,
+ chaque rocher un tableau!
+
+Un autre recueil du poète, _Kinor bath Sion_ (La lyre de la fille de
+Sion), publié après sa mort, à Vilna, contient, à côté d'un certain
+nombre de poésies traduites de l'allemand, des poésies lyriques où le
+poète exhale son âme et ses souffrances. Il aime ardemment la vie, mais
+il pressent qu'il ne lui sera pas donné d'en jouir longtemps et, dans un
+accès de désolation, il s'écrie: «Maudite soit la vie, maudite aussi la
+mort!» Son caractère change, sa muse devient triste et, comme son père,
+il ne voit qu'injustice et que malheurs. Dans une poésie adressée «aux
+étoiles» il veut arracher leur secret aux mondes:
+
+ Répondez-moi, vous qui êtes les habitants d'en haut, oh! arrêtez
+ pour un instant la marche des lois éternelles! Hélas, mon cœur est
+ plein de dégoût pour cette terre. Ici l'homme est né pour la
+ misère! Oh! Ici-bas c'est la Haine religieuse qui règne. Sur ses
+ lèvres elle porte le nom du Dieu de la miséricorde et dans sa main
+ l'épée sanglante. Elle prie, s'agenouille et sans cesse elle
+ massacre au nom du Dieu de pardon. Ce monde, lorsqu'il le créa dans
+ un accès de colère, Dieu le rejeta loin de lui avec fureur. Alors,
+ la Mort s'y précipita, semant la terreur. Elle le tient, ce monde,
+ à ses ongles. La Misère aussi s'y abattit grinçant ses dents,
+ montrant sa rage farouche. Elle tient l'homme, elle le torture sans
+ répit...
+
+En outre, ce recueil posthume contient des poésies amoureuses et des
+complaintes sionistes toutes empreintes de profonde mélancolie et de
+cette tristesse qui caractérise la dernière période de sa vie. Une
+cruelle maladie enleva le jeune poète à l'âge de vingt-quatre ans, au
+grand désespoir des amis de la poésie hébraïque.
+
+La fiction romanesque, que la vie rigide et le caractère austère des
+lettrés rendait impossible jusqu'alors en hébreu, fit sa première
+apparition avec les traductions des romans modernes. Immédiatement elle
+rencontra un public bien disposé et avide de nouveauté. Les romanciers
+originaux ne tardèrent pas à venir. Le premier maître du genre, le
+créateur du roman hébreu, est Abraham Mapou (1808-1867).
+
+Il naquit à Slobodka, faubourg de Kovno, triste bourgade peuplée presque
+uniquement de juifs. Toute une population y grouille dans des conditions
+économiques et hygiéniques déplorables. Son père, pauvre «melamed»
+(professeur d'hébreu et de Talmud), était un esprit naïf et
+mélancolique, non dénué d'une certaine instruction. Il aimait et
+cultivait la science des maîtres hébreux du Moyen-âge. Sa mère était une
+âme douce et tendre; elle supporta avec soumission et fermeté les
+souffrances physiques qui accablèrent toute sa vie. Son frère Mathias,
+étudiant-rabbin, était très bien doué.
+
+Bref, c'était la misère, mais cette misère soumise, non rongée par
+l'envie, qui fait les liens de famille plus resserrés. Enfant chétif,
+Abraham Mapou n'aborda ses études primaires qu'à l'âge de cinq ans, âge
+déjà avancé pour ce milieu où les enfants commencent à fréquenter le
+«Heder» dès leur quatrième année. Et ce sont des années endurées dans le
+Heder, sans connaître d'autre joie que celle du succès dans les études,
+courbé toute la journée sur les gros in-folios du Talmud. L'enseignement
+rationnel de la Bible et de la grammaire hébraïque, dédaignées par les
+dialecticiens talmudiques comme des études trop superficielles, était
+banni de cette école. Heureusement pour le futur écrivain, ce fut son
+père qui lui enseigna la Bible et qui éveilla dans son cœur sensible
+l'amour de la langue sacrée et du passé glorieux de son peuple.
+Cependant son éducation talmudique se poursuit avec succès. À l'âge de
+douze ans le voilà «érudit», à treize ans il est déjà «Itou»
+(phénomène), et dès lors libre de s'adonner à ses études selon son gré
+et à se passer de maître.
+
+Bientôt, comme tous les jeunes talmudistes, il sera recherché comme
+gendre. Cela ne tarda pas à arriver: il fut fiancé par son père à la
+fille d'un bourgeois aisé. À l'âge de 17 ans le voilà donc marié. Cela
+ne modifiera d'ailleurs en rien sa vie. Comme par le passé il continuera
+à poursuivre ses études, et c'est son beau-père qui pourvoira à ses
+besoins. Bientôt ses études prendront une nouvelle direction. Son esprit
+rêveur, étouffé par la scolastique rabbinique, se tourne vers la
+Cabbale. Déjà l'exaltation mystique le hante, et un jour il faillit
+adhérer à la secte des Hassidim. C'est sa mère qui l'en préserva. Il
+céda à ses prières, et ne commit pas cet acte d'hérésie dangereuse.
+
+Ces luttes intérieures entre le sentiment et la raison, les perplexités
+au milieu desquelles se débattait son esprit, n'affectèrent pas outre
+mesure notre auteur et ne produisirent pas de modification radicale dans
+sa personnalité. Mapou est resté, toute sa vie, l'humble érudit du
+ghetto, un des successeurs des «Ebionim», des psalmistes et des
+prophètes. Timides, mélancoliques, sans désir pour tout ce qui touche la
+vie pratique, souvent avilis par leur misère matérielle propre et par la
+misère intellectuelle environnante, ces «rêveurs» du ghetto, plus
+nombreux qu'on ne le croirait, cachent dans l'intimité de leur âme cette
+exaltation morale, cet idéalisme suprême invaincu et toujours debout,
+qui peut seul expliquer la vivacité et la persistance du peuple-messie.
+
+Déjà Mapou allait succomber comme tant d'autres, déjà les ténèbres
+mystiques allaient couvrir son esprit, lorsqu'un événement infime en soi
+et pourtant important dans ses conséquences vint le délivrer. Un
+psautier latin tombé par hasard entre ses mains donna une nouvelle
+tournure à ses études, une nouvelle orientation à son esprit.
+
+Était-ce la curiosité, était-ce le désir de savoir qui le poussa à
+déchiffrer coûte que coûte le texte sacré dans une langue inconnue?
+Toujours est-il qu'il ne recula pas devant des difficultés presque
+insurmontables et, à force de traduire mot à mot le texte latin, comparé
+à l'original hébreu, il arriva à connaître un grand nombre de mots
+latins. L'exemple n'est pas unique dans son genre. Salomon Maïmon avait
+appris l'alphabet allemand, dans lequel il devait plus tard écrire ses
+meilleures études philosophiques, à l'aide de la nomenclature allemande
+des traités du Talmud, imprimée à Berlin. Et c'était aussi le cas de la
+plupart des lettrés de la province.
+
+Cette gymnastique de l'esprit, cette nécessité de se rendre compte de
+la valeur précise de chaque mot a aidé en même temps Mapou à mieux
+comprendre le texte biblique et à se pénétrer de son esprit.
+
+La fortune, le bien-être ne sont pas stables chez les juifs russes,
+obligés de soutenir une concurrence vitale acharnée et servant de jouet
+à une législation capricieuse. Le beau-père de Mapou se trouva un jour
+ruiné. Le jeune homme fut obligé d'interrompre ses études et d'accepter
+la place de précepteur dans la maison d'un fermier juif aisé.
+
+Ce séjour prolongé à la campagne exerça sur l'âme sensible du jeune
+lettré une influence capitale. Le rapprochement avec la nature qui ne
+manqua pas de séduire son esprit le dégagea définitivement des voiles
+mystiques qui l'enveloppaient. C'est au village enfin qu'il rencontra un
+curé polonais éclairé, qui s'intéressa au jeune rabbin et s'occupa de
+son instruction. Mapou étudia avec ardeur les maîtres classiques latins,
+et c'est la première fois qu'un poète hébreu trouvait l'occasion de
+former son esprit sur les modèles puissants de l'antiquité. Toujours
+sous la direction du bon curé, il étudia le français d'abord, sa langue
+préférée, ensuite l'allemand et, en dernier lieu seulement, le russe. La
+langue russe n'était pas tenue en honneur chez les Maskilim de l'époque.
+À Kovno, où il retourna peu après, il fut obligé de dissimuler ses
+nouvelles connaissances, de peur d'attirer sur lui la haine des
+fanatiques et d'être atteint dans sa profession de professeur d'hébreu.
+
+Émerveillé par l'œuvre des romantiques et surtout par les romans
+d'Eugène Suë, son auteur favori, il médita dès 1830 la première partie
+de son roman historique «L'Amour de Sion», qui ne devait voir le jour
+que vingt-trois ans plus tard. Il mena pendant vingt-trois années une
+vie de privations et de labeurs incessants, peinant le jour, rêvant la
+nuit. La Haskala avait créé des foyers humanistes dans les petites
+bourgades lithuaniennes. C'est à Zagor, c'est à Rossieni, «la ville des
+lettrés, des amis de leur peuple et de la langue sacrée», que Mapou
+trouva enfin l'occasion de révéler son talent. Son état physique fort
+éprouvé empira de plus en plus. Sa nomination, après de longues
+sollicitations, comme professeur d'une école juive gouvernementale à
+Kovno, survenue en 1848, ainsi que l'assistance matérielle qu'il
+recevait de son frère plus favorisé que lui, le tirèrent définitivement
+d'embarras. Indépendant, il pouvait désormais s'occuper de son roman. Le
+succès obtenu par la version hébraïque des _Mystères_ de Paris
+l'encouragea enfin à publier son «Amour de Sion.» Et c'est avec une
+stupéfaction sans bornes que le timide auteur put constater
+l'enthousiasme avec lequel le public accueillit sa première création
+littéraire.
+
+Dans ce milieu ascétique et puritain où le monde du sentiment et de la
+vie intérieure était inconnu, le roman de Mapou va tomber comme la
+foudre déchirant la nuée qui enveloppait tous les cœurs. Un siècle après
+Rousseau, il y avait encore un coin en Europe où le plaisir, la joie de
+vivre, les biens terrestres, la nature étaient considérés comme des
+futilités, où l'amour était condamné comme un crime et les passions
+comme la perte de l'âme. Et c'est dans ce milieu que l'Amour de Sion,
+cette Nouvelle Héloïse juive, apparaît comme le premier appel à la
+nature et à l'amour.
+
+L'Amour de Sion est un roman historique; il retrace un chapitre de la
+vie du peuple juif à l'époque du prophète Isaïe. Il n'aurait pas pu en
+être autrement. Pour toucher la corde sensible du peuple, il fallait
+reculer l'action de vingt-cinq siècles en arrière. Un roman juif
+contemporain n'eût été conforme ni à la vérité ni à l'esprit du ghetto.
+
+Le sujet du roman est emprunté à l'âge d'or de l'ancienne Judée. C'est
+l'époque de la grande floraison littéraire et prophétique. C'est aussi
+une époque fort agitée, présentant des contrastes saillants. À
+Jérusalem, un roi éclairé lutte avec fermeté contre la limitation de son
+pouvoir à l'intérieur et contre le puissant envahisseur du dehors. D'un
+côté, une société en décadence, et de l'autre, les plus grands
+moralistes de toutes les époques, les prophètes qui attaquent en face la
+corruption des mœurs. Enfin c'est l'époque où les plus grands rêves
+d'une humanité meilleure et idéale, éclosent. C'est dans ces temps que
+l'auteur place l'histoire que voici:
+
+ Sous le règne du roi Ahas, deux amis vivaient à Jérusalem. L'un,
+ nommé Joram, était officier de l'armée et possesseur de riches
+ domaines; l'autre, Jedidia, appartenait à la famille royale. Joram
+ avait épousé deux femmes, Hagith et Naama. Cette dernière était sa
+ favorite, mais elle était restée longtemps stérile. Obligé de
+ partir en guerre contre les Philistins, Joram confie à son ami
+ Jedidia le soin de surveiller les siens. Au moment de son départ,
+ sa femme Naama se trouvait enceinte, et la femme de Jedidia, Tirza,
+ se trouvait dans une position analogue. Les deux amis conviennent
+ que dans le cas où la femme de l'un mettra au monde un fils et
+ l'autre une fille, ils les marieront l'un avec l'autre.
+
+ Les choses devaient se réaliser selon le vœu des deux pères. La
+ femme de Jedidia accoucha la première: elle eut une fille nommée
+ Tamar.
+
+ Joram fut fait prisonnier par l'ennemi et ne revint point. Mais un
+ grand malheur guettait la maison de Joram. Son intendant Achan se
+ laisse séduire par le juge Mathan, ennemi personnel de Joram. Il
+ met le feu à la maison de son maître, après l'avoir préalablement
+ dépouillée de toutes les richesses qu'elle contenait et les avoir
+ transportées chez Mathan. Hagith et ses enfants sont dévorés par le
+ feu. Achan fait retomber la faute de cet incendie sur Naama, qui,
+ disait-il, voulait se venger de sa rivale Hagith. Cependant il
+ prend son propre fils Nabal et le substitue à Asrikam, le fils de
+ Hagith, qui seul, prétend-il, aurait été sauvé. La pauvre Naama,
+ près d'accoucher, est contrainte de fuir, et se réfugie aux
+ environs de Bethléem, auprès d'un berger. Là elle met bientôt au
+ monde un fils nommé Amnon, et une fille, Penina.
+
+ Jedidia, effrayé de la calamité qui s'est abattue sur la maison de
+ son ami, recueille son fils Asrikam et l'élève avec ses enfants.
+ Pour tenir la parole donnée à son ami, il considère Asrikam comme
+ le mari futur de sa fille, puisque Naama a disparu et que, de plus,
+ elle était considérée comme une coupable meurtrière. Ainsi Achan
+ triomphe: son fils prenait la place d'Asrikam, héritait de la
+ maison de Joram et épousait la belle Tamar.
+
+ Pendant ce temps s'accomplit la chute du royaume de Samarie. Les
+ habitants de Samarie sont emmenés en captivité par les Assyriens,
+ et parmi eux se trouve Hananel, le beau-père de Jedidia. Le prêtre
+ samaritain Simri réussit à s'évader et se réfugie à Jérusalem. Le
+ nom de Hananel dont il se recommande lui ouvre la maison et le cœur
+ confiant de Jedidia.
+
+ Tamar et Asrikam grandissent côte à côte dans la maison de Jedidia.
+ Les deux enfants diffèrent cependant du tout au tout. Autant Tamar
+ est belle, bonne et généreuse, autant Asrikam est laid et pervers.
+ La jeune fille le déteste de tout son cœur. Un jour Tamar, en se
+ promenant à la campagne aux alentours de Bethléem, est assaillie
+ par un lion. Un berger accourt à son secours et lui sauve la vie.
+ Ce berger n'était autre qu'Amnon, le fils de la malheureuse
+ Naama.--De son côté, Héman, le frère de Tamar, découvre par hasard
+ Penina, la sœur d'Amnon, qui se fait passer pour étrangère, et il
+ éprouve un violent amour pour elle. Ainsi le fils et la fille de
+ Jedidia se trouvent tous deux épris du fils et de la fille de
+ Naama, sans se douter de leur véritable origine.
+
+ Amnon, venu pour fêter la fête des tabernacles à Jérusalem, est
+ accueilli avec enthousiasme par Jedidia et sa femme, comme il
+ convient au sauveur de leur fille. Ils l'attachent à leur maison,
+ et il gagne par son caractère la bienveillance générale. Le jeune
+ berger se sent attiré vers les études sacrées. Il fréquente l'école
+ des prophètes, et l'éloquence du grand Isaïe le séduit
+ particulièrement.
+
+ Le prétendu Asrikam ne voit pas d'un bon œil l'amitié qui s'établit
+ entre Tamar et Amnon. Il s'en ouvre à Zimri qui se fait son
+ complice et l'aide à se débarrasser de son rival. Jedidia cependant
+ demeure fidèle à sa promesse et persiste à vouloir donner sa fille
+ malgré elle à Asrikam. Lorsque l'amour de Tamar et d'Amnon devient
+ évident, il éloigne celui-ci de sa maison.
+
+ Nous sommes à l'époque la plus agitée de la Judée. Nous assistons à
+ la lutte des passions et des intrigues qui ont précédé la débâcle
+ du royaume de Juda et la grande invasion assyrienne. Le désordre
+ moral règne partout, l'iniquité et le mensonge ont pris la place de
+ la justice. Les justes tremblent et espèrent, encouragés par les
+ prophètes. Les impies bravent tout et se livrent sans vergogne à
+ leurs débauches.
+
+ Buvons, chantons, crie cette troupe impie. Qui sait si nous vivrons
+ demain!
+
+ Zimri médite un grand coup. Amnon se rendait tous les soirs hors de
+ la ville dans une cabane où habitaient sa sœur et sa mère. Zimri
+ l'a surpris. Il y amène Tamar et Héman qui voient Amnon embrasser
+ sa sœur. Tout est fini maintenant. Un coup terrible est porté à
+ l'amour du frère et de la sœur qui ne connaissent pas les liens de
+ parenté qui unissent Amnon et Penina. Repoussé par Tamar sans
+ comprendre pourquoi, Amnon s'éloigne de Jérusalem le désespoir dans
+ l'âme.
+
+ Tout n'est pourtant pas perdu. Maltraité par son propre fils et
+ rongé par le remords, Achan fait à son fils l'aveu de ses fautes et
+ lui révèle sa véritable origine. Furieux, Asrikam ne songe qu'à se
+ débarrasser de son père. Il met le feu à sa maison. Cependant,
+ avant de mourir, Achan peut faire des aveux devant la justice. Tout
+ est dévoilé et tout va s'expliquer. Tamar, reconnaissant enfin son
+ erreur, ne se console pas d'avoir éloigné Amnon.
+
+ Cependant les événements politiques suivent leur cours. Le brave
+ roi Hésékias lutte contre le ministre Schebna, qui veut livrer la
+ capitale aux Assyriens. La défaite miraculeuse de l'ennemi sous les
+ portes de Jérusalem assure le triomphe de Hésékias. La paix et la
+ justice sont rétablies.
+
+ Pendant ce temps Amnon, qui a été fait prisonnier et vendu dans une
+ île ionienne, y découvre son père Joram. Tous deux, ils réussissent
+ à s'évader et à rentrer à Jérusalem.
+
+ La joie de la ville sainte, délivrée de l'envahisseur, coïncide
+ avec la joie de deux familles alliées dont tous les vœux sont
+ comblés. L'amour de Tamar et d'Amnon, celui de Héman et de Penina
+ triomphent.
+
+Tel est le cadre de ce roman, qui rappelle les contes merveilleux du
+XVIIIe siècle. Au point de vue de l'intrigue romanesque, de l'étude
+des caractères et de l'enchaînement des événements, c'est une œuvre
+puérile. L'intérêt du livre ne gît pas dans l'invention de la fiction
+romanesque. Celle-ci, empruntée aux œuvres modernes, nuit plutôt au
+roman de Mapou, qui est, avant tout, une œuvre de poésie et de
+reconstitution historique. _L'Amour de Sion_ est plus qu'un roman
+historique, plus qu'une fable créée par l'imagination d'un romancier;
+c'est l'ancienne Judée, la Judée des prophètes et des rois, ressuscitée
+dans les rêves d'un poète. La reconstitution de la société juive
+d'autrefois, la compréhension de la vie prophétique, la couleur locale,
+la majesté des descriptions de la nature, les images vives et
+frappantes, le style élevé et vigoureux, tout en un mot y respire
+tellement le génie de la Bible que, sans la fiction romanesque, on se
+croirait en présence d'une œuvre poétique de l'ancienne Judée retrouvée.
+
+Esprit rêveur, primitif, ignorant les manifestations réelles et
+compliquées de la vie moderne, Mapou s'est si bien reporté aux temps des
+prophètes qu'il les a confondus avec les temps modernes. Il a commis
+l'anachronisme de vouloir transporter les idées d'humanisme du Maskil
+lithuanien à l'époque d'Isaïe. Mais, à force de vouloir se montrer
+moderne il est redevenu ancien. Il ne se doutait même pas que c'est le
+passé avec sa civilisation propre, ses mœurs et ses idées qu'il
+restituait.
+
+Son but de réformateur n'en était pas moins atteint. Guidé par une
+intuition prophétique, Mapou a fait une œuvre de haute moralité et de
+civilisation. À toute une population plongée dans un ascétisme dégénéré
+ou dans un mysticisme hostile au présent, il révéla son passé glorieux,
+tel qu'il était et non tel que se le représentait leur cerveau, accablé
+par la misère et embrumé par l'ignorance. Il leur montra non pas la
+Judée des rabbins, des saints et des ascètes, mais le pays de la nature,
+de la joie de vivre, de la vie débordante, de la gaieté et de l'amour,
+le pays du Cantique des Cantiques et de Ruth. Il leur présenta Isaïe,
+non sous la figure d'un saint rabbin ou d'un annonciateur de rêves
+mystiques, mais un Isaïe poète, patriote, moraliste sublime, le prophète
+de la Judée libre, le prédicateur des biens terrestres, de la bonté, de
+la justice, justement opposé à la doctrine étroite et aux pratiques
+minutieuses et insensées proclamées par la bouche des prêtres,
+précurseurs des rabbins.
+
+Ce que le roman prêche, c'est le retour à une vie plus naturelle. C'est
+le monde des plaisirs, des sensations, de la vie terrestre, justifié et
+idéalisé au nom du passé. Ce sont les charmes de la vie rurale, évoqués
+dans un enchaînement de tableaux poétiques. Toute la Judée agricole
+passe sous les yeux du lecteur. La gaieté des vignerons, l'insouciance
+des bergers, les fêtes populaires, avec leur éclat et leur fougue, sont
+retracées dans cet ouvrage de main de maître. La grandeur morale de la
+Judée apparaît dans la magnifique description de tout un peuple,
+accouru pour célébrer la fête dans la Ville Sainte, ainsi que dans les
+discours emportés de prophètes qui critiquent ouvertement les grands et
+les prêtres au nom de la Justice et de la Vérité. Et c'est surtout
+l'amour chaste et ingénieux, l'apothéose de l'amour d'Amnon et de Tamar
+qui domine cette œuvre.
+
+La répercussion que cette œuvre a eue sur ses contemporains est
+inimaginable. Elle peut être comparée à l'effet produit par l'apparition
+de la _Nouvelle Héloïse_.
+
+La langue hébraïque avait enfin trouvé son maître populaire, qui savait
+parler au cœur de la foule et le toucher profondément. Le succès de
+l'œuvre fut grandiose. Malgré les menées fanatiques qui voyaient avec
+horreur cette profanation de la langue sacrée, le roman pénétra partout,
+jusque dans les écoles rabbiniques, dans les synagogues même. La
+jeunesse était émerveillée et séduite par les évocations poétiques et
+par le sentimentalisme de l'œuvre. Une population tout entière semblait
+renaître à la vie et sortir de sa léthargie millénaire. La comparaison
+de la grandeur lointaine avec la misère actuelle s'imposait aux esprits.
+
+Pour la première fois, les bois lithuaniens étaient témoins d'un
+spectacle imprévu. Les élèves rabbiniques, évadés de l'école, venaient
+pour y lire en cachette le roman de Mapou. Ils revivaient
+voluptueusement les temps anciens. L'amour sublime toucha tous les cœurs
+et plus d'un roman ingénu s'ébaucha.
+
+Mais ce qui tira le plus grand profit de ce nouveau mouvement provoqué
+par l'apparition de l'Amour de Sion, ce fut la langue hébraïque,
+ressuscitée dans toute sa splendeur.
+
+ J'ai approfondi le latin antique dans sa vigueur majestueuse,
+ l'allemand avec la profondeur de son sens, le français plein de
+ charmes avec ses expressions ravissantes, le russe dans la fleur de
+ sa jeunesse. Chacune de ces langues possède des qualités à elle.
+ Seule toi, ô langue hébraïque, tu es incomparable. Que ta parole
+ est claire, limpide, malgré la cendre de tes ruines!
+
+ Le son de les expressions chante à mon oreille comme une harpe
+ céleste...[52]
+
+[Note 52: Voir Brainin, _Abram Mapou_, p. 107.]
+
+Cette idéalisation de la langue du passé et du passé lui-même produisit
+un effet considérable sur les esprits et prépara le terrain pour une
+récolte féconde.
+
+Le succès de l'_Amour de Sion_ encouragea Mapou à publier son autre
+roman historique dont l'action se passe à la même époque que le premier.
+L'_Aschmath Schomron_ (Le Péché de Samarie), publié également à Vilna,
+est une véritable épopée qui retrace les luttes suscitées par la
+rivalité entre Jérusalem et Samarie. La conception de cette œuvre
+ressemble à celle de son premier roman. Mais l'auteur y fait un abus
+excessif d'antithèses et de contrastes. Il malmène sans pitié les
+pauvres habitants de Samarie. Tout ce qui est bon, juste, beau, élevé,
+amour chaste, vient de Jérusalem; tout ce qui est hypocrisie,
+perversité, dogmatisme absurde, débauche, vient de Samarie. L'auteur
+s'acharne surtout contre les hypocrites et contre les fanatiques
+aveugles, à l'esprit étroit. La personnification de quelques types de
+fanatiques du ghetto est transparente. Cette œuvre suscita la colère des
+obscurantistes et, dans leur fureur, ils poursuivaient tous ceux qui
+lisaient les œuvres de Mapou.
+
+Le _Péché de Samarie_, qui partage tous les défauts techniques du
+premier roman, n'en est pas moins une œuvre de puissante imagination et
+de vigueur épique. La couleur locale et la vie biblique y sont
+présentées avec plus de sûreté encore que dans l'_Amour de Sion_.
+
+Si l'on voulait appliquer aux romans de Mapou le critérium de la
+critique artistique, nous y trouverions sans doute un défaut capital.
+Mapou n'est pas un psychologue, il ne sait pas créer de héros réels. Ses
+personnages sont effacés, artificiels. Le but moral domine tout.
+L'intrigue y est puérile, et l'enchaînement des péripéties fastidieux.
+Mais ce défaut ne pouvait être aperçu par ses lecteurs, primitifs, non
+cultivés, qui partageaient la naïveté ingénue de l'auteur.
+
+Nous possédons encore de Mapou des fragments poétiques d'un autre roman
+historique, disparu et anéanti par la censure russe. En outre, un
+excellent manuel de la langue hébraïque _Amon Pédagogue_ (maître
+pédagogue), très apprécié par les professeurs d'hébreu, et enfin une
+Méthode de langue française en hébreu.--Nous aurons encore à revenir
+sur son dernier roman: L'hypocrite «_Aït Zaboua_», qui relève d'un tout
+autre genre que ses deux premiers romans.
+
+Ses dernières années furent affligées par une maladie cruelle. Incapable
+de travailler, il était soutenu par son frère, établi à Paris. Ce
+dernier l'appela auprès de lui, mais la mort le surprit en route, avant
+qu'il eût pu voir la capitale du pays pour lequel il avait professé
+pendant toute sa vie une grande admiration.
+
+ * * * * *
+
+Dans la Russie méridionale, et surtout à Odessa, l'activité littéraire
+se continue avec succès. Abraham Ber Gottlober (1811-1900), surnommé
+_Mahalalel_, est le poète le plus productif, sinon le plus doué de cette
+école.
+
+Élève de J.-B. Levenson, et ayant visiblement subi l'influence de
+Wessely et d'Adam Lebensohn, il s'adonna à la poésie. Le premier volume
+de ses poésies parut à Vilna en 1851. Il a publié à la fin de sa vie ses
+œuvres complètes en trois volumes[53]. Ses premières poésies remontent
+au milieu du siècle dernier. C'est un styliste remarquable, et dans
+certaines de ses poésies, son langage est simple et élégant. «_Caïn_»,
+ou le Vagabond, est une merveille de style et de composition.
+
+[Note 53: _Kal Schirei Mahalalel_ (Poésies de Gottlober) Varsovie,
+1890.]
+
+Dans la poésie intitulée «l'Oiseau dans la cage», il est sioniste et il
+pleure sur la misère de son peuple en exil. Dans une autre poésie:
+_Nezah Israël_ (l'Éternité d'Israël), qui est peut-être la meilleure qui
+soit sortie de sa plume, il revendique avec dignité sa qualité de juif,
+dont il est fier.
+
+ Juda n'a ni arc ni armes. Il ne projettera pas au loin sa flèche
+ vengeresse. Mais il a un procès avec les gentils au nom de la
+ justice...
+
+ Je ne vous conterai pas la gloire du peuple éternel, ni sa grandeur
+ morale--puisque ce sont ces vertus que vous détestez en lui...
+ Aussi, s'il a péché, n'en êtes-vous pas la cause?...
+
+ Ce n'est point la grâce, mais c'est mon droit que je revendique.
+
+En général, Gottlober manque de chaleur poétique. Dans la plupart de ses
+poésies, son style pèche par la prolixité et le bavardage. Il a beaucoup
+traduit en hébreu. Sa prose est excellente. Ses satires sont souvent
+spirituelles. Son histoire en vers de la poésie hébraïque, parue dans le
+troisième volume de ses poésies, est inférieure à l'art poétique de S.
+Levison, dont nous avons parlé plus haut. Plus tard il publia une revue
+mensuelle en hébreu: _Haboker Or_ (Clarté du matin). Ses mémoires sur la
+vie des Hassidim[54] qu'il a combattus toute sa vie, sont les meilleurs
+de ses écrits prosaïques.
+
+[Note 54: Dans la revue _Haboker Or_, et _Oroth Meofel_ (Lueurs dans
+les Ténèbres), Varsovie, 1881.]
+
+Gottlober a personnifié plus que tout autre le type du _Mechaber_
+vagabond qui, pour gagner sa vie, est obligé d'imposer lui-même ses
+ouvrages aux personnes aisées et de les colporter de porte en porte.
+
+Parmi les autres écrivains qui, pour la forme ou pour le fond, procèdent
+de l'école romantique et dont le nombre est trop considérable pour que
+nous les citions tous, nous mentionnerons seulement les suivants:
+
+Zeeb Kaplan, de Riga (1826-1887), était un poète de mérite. Il excella
+également dans la poésie et dans la prose. Son poème le plus connu est
+«Le pays des miracles»[55] qui, pour le sujet et pour le style, se
+réclame de Lebensohn père.
+
+[Note 55: Recueil «Keneseth Israël», Varsovie, 1888.]
+
+Élie Mardechai Werbel (1805-1880) était le poète en titre du cercle
+littéraire d'Odessa. Son recueil de poésies, paru à Odessa, se
+recommande par l'élégance de la forme. En dehors des odes et dédicaces,
+il contient plusieurs poèmes historiques, dont le plus remarquable est
+«Hulda et Bor», inspiré d'une parabole talmudique[56].
+
+[Note 56: Vilna, 1848.]
+
+L'un et l'autre poètes ont été dépassés par Israël Roll (1830-1893),
+galicien établi à Odessa. Ses «Poésies romaines»[57] (_Schiré Romi_),
+toutes traduites des grands poètes latins, témoignent d'un souffle
+poétique puissant. Son style est classique, riche et précis. Ce volume
+figurera toujours dans la bibliothèque de la littérature hébraïque à
+côté du remaniement d'Ovide par Michal et de l'admirable traduction des
+poèmes Sibyllins, faite par l'éminent philologue J. Steinberg.
+
+[Note 57: Odessa, 1867.]
+
+En prose, c'est à Benjamin Mandelstam (mort en 1886) qu'appartient le
+premier rang. Il a écrit, entre autres, une Histoire de la Russie. Son
+ouvrage le plus important, _Hazon la-moèd_, est une relation de ses
+voyages et de ses impressions à travers la «zone juive», principalement
+la Lithuanie. À certains égards, il procède de M.-A. Ginzburg, dont il a
+la clarté et l'esprit. Mais sa sentimentalité et son abus du style
+précieux le rangent à côté des romantiques.
+
+L'école romantique a donné également naissance à un autre poète de
+valeur, Juda-Léon Gordon, dont les première poèmes, et surtout «David et
+Michal», sont empruntés au passé biblique. Mais Gordon ne persista pas
+longtemps dans cette voie, et son activité littéraire appartient à une
+autre époque.
+
+ * * * * *
+
+Le trait caractéristique du romantisme hébraïque, par lequel il se
+sépare de la plupart des mouvements analogues de l'Europe, c'est d'être
+resté dans la voie du progrès et de l'émancipation, sans dévier du côté
+des réactions, religieuses ou autres. Ni la réaction extérieure, ni
+l'intransigeance intérieure des fanatiques n'ont pu arrêter l'éclosion
+des idées humanitaires semées par l'école autrichienne et italienne.
+
+Depuis les Meassfim allemands, l'évolution de la littérature hébraïque
+ne s'est pas arrêtée un seul instant dans son acheminement vers la
+science et vers la lumière. Le mouvement romantique est une de ses
+étapes les plus caractéristiques et les plus bienfaisantes. À une époque
+où le sombre présent ne promettait rien, où les ténèbres politiques
+cachaient tout espoir en une vie meilleure, c'est au nom du passé que
+les champions de la Haskala combattaient l'ignorance et les préjugés.
+C'est au nom de la morale et de l'idéal qu'ils cherchaient à gagner le
+cœur des foules pour la «divine Haskala».
+
+L'action du romantisme hébreu a été des plus fécondes. Le fusionnement
+du rationalisme des premiers humanistes et du romantisme patriotique de
+Luzzato a resserré les liens qui rattachaient les écrivains à la masse
+croyante. La sentimentalité provoquée par la restauration poétique des
+temps prophétiques a plus fait pour la diffusion des idées saines et
+naturelles et pour la propagation de la civilisation que toutes les
+exhortations et tous les raisonnements. La déclaration, tant de fois
+répétée par l'école de Vilna, que la science et la foi ne se
+contredisent pas, n'a pas moins servi au rapprochement des lettrés et
+des croyants modérés.
+
+Bientôt les temps seront plus favorables à la reprise de la lutte contre
+l'obscurantisme, et l'antagonisme entre lettrés et orthodoxes reprendra
+de plus belle. Toute une école d'écrivains réalistes passionnés essaiera
+de lutter contre les misères de la vie nationale sans épargner les
+susceptibilités et l'amour-propre de la masse croyante. Ce seront les
+accusateurs, les justiciers, les détracteurs du Judaïsme orthodoxe et
+traditionnel. Ils prêcheront avec âpreté l'Humanisme moderne et
+l'abandon des croyances surannées. Mais à côté d'eux nous verrons
+s'élever une école plus modérée et non moins efficace. Elle apportera
+des paroles de clémence, de foi et d'espérance. Aux négations et aux
+aphorismes désolants des premiers elle opposera la ferme conviction du
+relèvement imminent du peuple juif, appelé à remplir sa destinée sur son
+sol national. La note sioniste unira dans un même élan d'action et
+d'espoir la masse orthodoxe et la jeunesse libre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES RÉALISTES.--LE MOUVEMENT ÉMANCIPATEUR.
+
+
+L'avènement d'Alexandre II au trône marque un moment décisif dans
+l'histoire de l'empire russe. La poussée nouvelle des idées généreuses
+et libérales encouragées par le Tsar lui-même gagne jusqu'au ghetto.
+L'amélioration sensible de la situation politique des juifs, dont le
+droit de séjour dans toute l'étendue de l'Empire et l'accès aux
+carrières libérales avaient été élargis, l'abolition de l'ancien régime
+du service militaire, la suppression des Cahals: tous ces facteurs,
+joints à la prévision d'une émancipation civile prochaine, émurent
+profondément les humanistes juifs. Les lettrés hébreux, arrachés à leurs
+rêves séculaires, se trouvaient tout à coup en présence de la réalité
+des choses et aux prises avec les exigences de la vie moderne. Il faut
+leur rendre cette justice qu'ils comprirent immédiatement de quel côté
+était leur devoir, et qu'ils ne faillirent pas à leur mission. Ils se
+mirent du côté du gouvernement réformateur, et ils luttèrent de toutes
+leurs forces contre la résistance que les conservateurs juifs opposaient
+aux réformes projetées ou accomplies. Leur action s'exerça surtout dans
+la petite province à peine entamée par les courants nouveaux. Un
+auxiliaire précieux devait bientôt s'ajouter à leurs efforts par la
+création de la presse hébraïque.
+
+L'intérêt suscité par la guerre de Crimée parmi les juifs suggéra à un
+certain Silberman l'idée de fonder un journal politique et littéraire en
+hébreu. _Hamaguid_ (l'Orateur), tel est le nom de ce premier journal
+hébraïque, paru en 1856, dans la petite ville prussienne de Lyck, située
+sur la frontière russo-polonaise. Il obtint un succès énorme.
+L'enthousiasme des lecteurs à la vue de cette feuille périodique,
+rédigée dans la langue sacrée, se traduisit par des éloges
+dithyrambiques et par une multitude d'Odes qui remplissaient le journal.
+Son action a été très grande. Il a été le rendez-vous des lettrés
+hébreux de tous les pays et de toutes les opinions. À côté de nouvelles
+politiques et littéraires, de recherches philologiques, de poésies plus
+ou moins boursouflées, le _Hamaguid_ a publié un certain nombre
+d'articles originaux de haute valeur. Les vieux maîtres Rapoport et
+Luzzato y donnaient la main aux jeunes écrivains russes comme Gordon et
+Lilienblum.
+
+Un savant orientaliste de Paris, Joseph Halévy, l'auteur d'un curieux
+recueil de poésies hébraïques paru plus tard, y prêcha des idées hardies
+pour son temps sur la renaissance de l'hébreu et sur son adaptation
+pratique, par la création de nouveaux termes, aux idées et aux exigences
+modernes. Ces idées ont été réalisées en partie de nos jours. Le Rabbin
+Hirsch Kalischer et le rédacteur David Gordon y préconisèrent pour la
+première fois, vers 1860, la réalisation pratique de l'idée sioniste, et
+c'est grâce à leur propagande que la première société pour la
+colonisation de la Palestine a été fondée.
+
+Cette première tentative d'un organe hébraïque en entraîna bientôt
+d'autres semblables. Des journaux hébreux se fondent dans tous les pays,
+variant dans leurs tendances selon le milieu et l'opinion de leurs
+rédacteurs. En Galicie surtout, où nulle censure absurde ne mettait des
+entraves à la pensée, les journaux hébraïques pullulèrent. En Palestine,
+en Autriche, un certain temps à Paris même, des périodiques se fondent,
+créent une opinion publique et des lecteurs. Mais c'est surtout en
+Russie, où la censure s'est peu à peu adoucie, que les journaux
+hébraïques deviendront de véritables tribunes populaires ayant un public
+de lecteurs stable.
+
+Samuel-Joseph Finn, historien et philologue de mérite, publia à Vilna
+(1860-1880) une revue, _Hacarmel_, principalement consacrée à la science
+juive.
+
+Hayim-Zelig Slonimski, mathématicien renommé, fonda en 1872, à Berlin,
+son journal, _Hazefira_, plus tard transporté à Varsovie, où il publia
+un grand nombre d'articles scientifiques. Il fut un vulgarisateur des
+sciences naturelles.
+
+Mais le journal hébraïque le plus important fut certainement le premier
+qui parut en Russie, _Hamelitz_ (l'Interprète), fondé en 1860 à Odessa
+par Alexandre Zederboum, un des plus fidèles champions de l'humanisme.
+_Hamelitz_ devint l'organe principal du mouvement émancipateur et le
+porte-parole des réformateurs juifs.
+
+La presse hébraïque, malgré ses défauts, malgré l'exiguïté de ses
+ressources[58], qui l'empêchait de s'assurer des collaborateurs stables
+et rétribués et la rendait tributaire d'un concours arbitraire
+d'amateurs, a exercé une influence considérable sur les juifs de Russie.
+Elle a travaillé sans relâche à la diffusion de la civilisation, des
+sciences et de la littérature hébraïque.
+
+[Note 58: Les lecteurs, peu fortunés, souscrivaient souvent dix pour
+un seul abonnement.]
+
+Dans les grands centres, et surtout dans les communautés nouvellement
+formées dans le midi de la Russie, l'émancipation spirituelle des juifs
+devint bientôt un fait accompli. Les jeunes gens affluaient aux écoles
+et s'adonnaient volontiers aux métiers manuels. Les écoles spéciales et
+les séminaires rabbiniques institués par le gouvernement arrachaient aux
+«Hedarim» et aux «Yeschiboth» des milliers d'élèves. La langue russe,
+négligée jusqu'alors, disputait maintenant la priorité au jargon et même
+à l'hébreu. Partout où le souffle des réformes économiques et politiques
+avait pénétré, l'émancipation faisait son chemin, sans presque
+rencontrer de résistance de la part du judaïsme traditionnel.
+
+La capitale lithuanienne, Vilna, profondément éprouvée par
+l'insurrection polonaise de 1863 et tenue intentionnellement par le
+gouvernement à l'écart de toute réforme administrative ou politique,
+n'était plus le centre de la vie nouvelle des juifs russes. La
+«Jérusalem lithuanienne» avait déposé son sceptre, et s'était endormie
+pour longtemps dans ses rêves de la Haskala «sœur jumelle de la Foi».
+Vilna n'a jamais connu depuis d'excès de fanatisme, mais elle n'a pas
+connu non plus la vie intense et l'acharnement des luttes entre la
+Haskala et la Foi. Elle est restée la capitale de la tradition modérée
+et de l'opportunisme religieux.
+
+En revanche, c'était maintenant la petite province et les centres
+talmudiques de la Lithuanie qui opposaient une résistance acharnée aux
+réformes nouvelles. Les pauvres lettrés, égarés dans ces coins obscurs à
+l'écart de la civilisation, étaient traités en hérétiques pernicieux.
+Rien n'arrêtait les fanatiques dans leurs persécutions, et ils eurent
+recours aux pires excès. Le peuple, trompé et plongé dans l'aberration,
+leur donnait raison et applaudissait. On lui fit croire que c'est aux
+principes mêmes du judaïsme que les réformateurs en voulaient, et tous
+comme un seul homme ils se levèrent contre eux.
+
+L'antagonisme entre l'humanisme et le fanatisme religieux dégénéra en
+une lutte sans merci. La Haskala des premiers temps, la douce fille
+céleste des rêveurs d'autrefois, avait vécu. Les lettrés, qui se
+sentaient maintenant soutenus par les autorités et par l'opinion
+publique des centres éclairés, devinrent agressifs et s'attaquèrent de
+front au régime traditionnel. Ils étalent au grand jour, avec un
+réalisme cru, tous les maux qui rongeaient ce régime. Ils suivent
+l'exemple de la littérature russe réaliste du temps pour divulguer,
+flétrir, flageller et châtier tout ce qui est vieux et suranné,
+réfractaire à l'esprit moderne. C'est la littérature réaliste succédant
+à l'époque des romantiques.
+
+Le signal fut donné par Abraham Mapou dans son roman de mœurs _Aït
+Zaboua_ (L'Hypocrite), dont les premiers volumes parurent vers l'année
+1860, à Vilna. Devant l'insolence croissante des fanatiques et l'urgence
+des réformes projetées par le gouvernement, le maître du roman hébreu se
+décida à descendre des hauteurs poétiques où planait sa rêverie pour se
+jeter dans la mêlée et appuyer de son autorité la campagne contre les
+obscurantistes. Déjà dans, ses romans historiques, surtout dans le
+dernier, il avait laissé percer son animosité contre les tartuffes du
+ghetto dissimulés dans la peau du faux prophète Zimri et de ses émules.
+Maintenant il allait les démasquer ouvertement et sans ménagement.
+
+L'_Hypocrite_ de Mapou est un grand roman en cinq volumes. Tous les
+types des fanatiques du ghetto y sont personnifiés avec une crudité
+réaliste. Le héros principal du roman est Rabbi Zadoc, hypocrite,
+pervers, débauché, criminel et sans scrupules, couvrant ses forfaits du
+manteau de la dévotion; c'est le prototype de tous les tartuffes du
+ghetto qui exploitent l'ignorance et la crédulité du peuple. Son
+principal émule, Gadiel, est un fanatique aveugle, persécuteur acharné
+de tous ceux qui ne suivent pas ses opinions, ennemi de la littérature
+hébraïque et poursuivant tous ceux qui osent lire les publications
+modernes. En passionné de la Haskala qu'il était, Mapou n'a pas épargné
+les couleurs pour noircir ces ennemis de la civilisation.
+
+À côté des meneurs principaux trouvent place, dans ce roman, un grand
+nombre de héros qui personnifient chacun un type caractéristique de la
+province lithuanienne. Il pousse à fond le portrait de Gaal, parvenu
+ignorant qui domine la communauté et fait cause commune avec Rabbi-Zadoc
+et ses émules. La vénalité des fonctionnaires permet au parvenu sans
+cœur de commettre des actes arbitraires; il persécute tous ceux qui sont
+suspects de moderniser, et répand les crimes et la terreur autour de
+lui. Mapou a trop chargé ces types et a dépassé les limites de la
+vérité. Par contre, il devient plus indulgent et plus véridique,
+lorsqu'il nous dépeint la vie des humbles du ghetto.
+
+Jerahmiel le «Batlan» est un type accompli. Le «Batlan» est une création
+inconnue en dehors du ghetto. C'est, en quelque sorte, le bohême de ce
+milieu. Il se distingue surtout par la bizarrerie et par le ridicule. Ce
+n'est pas qu'il n'ait pas étudié; loin de là. La plupart du temps, c'est
+un talmudiste érudit, mais sa naïveté, sa distraction et son manque de
+tout sens pratique le rendent incapable d'entreprendre quoi que ce soit.
+C'est un parasite, et c'est machinalement qu'il se joint aux ennemis du
+progrès.
+
+--Le «Schadchan» (entremetteur matrimonial), type si fréquent et si
+influent dans le ghetto, est peint sur le vif. Malicieux, subtil, plein
+d'esprit, érudit même, il excelle dans l'art de rapprocher les partis et
+de dénouer les situations les plus compliquées.
+
+Le type le plus sympathique du roman est celui du bourgeois honnête;
+c'est l'idéalisation par Mapou de cette classe si répandue de petites
+gens du commerce qui, à une profonde instruction talmudique, joignent un
+cœur ouvert à tous les sentiments généreux, et dont la compression du
+ghetto n'a pas réussi à pervertir le bon sens naturel et la moralité
+profonde.
+
+Tous ces types sont des êtres réels, vivant et s'agitant. Sans doute,
+Mapou les a exagérés, et souvent du mauvais côté, mais ils n'en restent
+pas moins des types véridiques.
+
+Par contre, il a moins réussi dans la création des types de Maskilim. La
+nouvelle génération, les éclairés, les amis de la civilisation sont des
+fantoches sans vie, sans personnalité aucune, qui ne parlent, ne
+s'agitent que pour glorifier la «céleste Haskala».
+
+En somme, la conception de Mapou peut se résumer en ces deux termes:
+
+_Éclairé_, donc bon, juste, généreux, etc.; _fanatique_, donc mauvais,
+hypocrite, débauché, lâche, etc.
+
+Si le roman a des prétentions réalistes par le fond, il n'en est pas de
+même quant à la forme. L'hypocrite présente tous les défauts des romans
+historiques de Mapou, défauts qui, en l'occasion, acquièrent une plus
+grande gravité. Le style d'Isaïe et les envolées poétiques ne
+conviennent guère à ce sujet moderne et cadrent mal avec le milieu
+contemporain. Ici encore l'exemple de Mapou a été pernicieux pour ses
+successeurs.
+
+Dans le cœur du roman on trouve une série de lettres écrites de la
+Palestine par un des héros, qui laissent voir l'enthousiasme de notre
+auteur pour la Terre-Sainte. Cette note sioniste imprévue dans cette
+œuvre purement moderne nous montre suffisamment l'âme du grand rêveur
+qu'il était.
+
+Ce n'est qu'en l'année 1867, après l'apparition de ce roman, que A.
+Lebensohn a publié à Vilna son drame «Vérité et Foi», écrit vingt ans
+auparavant et dans lequel le Tartufe du ghetto joue également un grand
+rôle[59].
+
+[Note 59: Voir chapitre IV.]
+
+Dans la même année, un jeune écrivain, S.-J. Abramovitz, lança son roman
+réaliste «_Haaboth vehabanim_»[60] (Les Pères et les fils). Abramovitz
+avait déjà acquis une notoriété par sa publication d'une Histoire
+naturelle (_Toldoth Hatéba_) en quatre volumes, où il s'ingénie à créer
+une nomenclature zoologique complète en hébreu. Son roman réaliste, qui
+traite de l'antagonisme des pères croyants et des fils émancipés, et
+dont l'action se passe dans un milieu de Hassidim, est une œuvre
+manquée. Rien n'y révèle encore le futur maître, le fin satirique et
+l'admirable peintre de mœurs. Après avoir fait la fortune de l'idiome
+judéo-allemand par ses contes de la vie juive, il est revenu depuis une
+dizaine d'années à l'hébreu, dont il est un des écrivains les plus
+originaux. Ce qui distingue Abramovitz des écrivains contemporains,
+c'est son style. Abramovitz a été l'un des premiers qui aient introduit
+le style du Talmud et du Midrasch dans l'hébreu moderne. Il en est
+résulté un hébreu pittoresque, mélangé d'expressions talmudiques et
+empreint d'un charme spécial. Cet hébreu, tout en dérivant du style
+biblique, est on ne peut plus conforme à l'esprit et au milieu qu'il
+dépeint. Il se prête à merveille à la description de la vie et des mœurs
+des juifs de la Volhynie qui forme le fond de ses romans.
+
+[Note 60: Zitomir, 1868.]
+
+Tous ces créateurs du réalisme hébreu ont été dépassés par le poète
+J.-L. Gordon, qui personnifie à lui seul toute cette époque agitée.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+J-L. GORDON.--LA LUTTE CONTRE LE RABBINISME.
+
+
+Juda-Léon Gordon (1830-1892) naquit à Vilna de parents aisés, pieux et
+relativement éclairés. Comme tous ses contemporains, il reçut une
+éducation rabbinique, sans pourtant négliger l'étude de la Bible et de
+l'hébreu classique. Il obtint des succès éclatants dans ses études, et
+tout faisait prévoir qu'il serait un jour un talmudiste éminent. Le
+discours scolastique qu'il prononça à l'occasion de sa 13e année le
+sacrait «Ilou.» La ruine de son père eut pour conséquence la rupture de
+ses fiançailles avec une fille de riche bourgeois, et l'empêcha de
+contracter le mariage.
+
+Il put continuer librement ses études. Il revint à Vilna, le premier
+centre de la Haskala en Russie. La littérature hébraïque profane avait
+pénétré jusque dans la synagogue, sinon ouvertement, du moins en
+contrebande. Il dévora en cachette tous les nouveaux écrits qui
+tombèrent entre ses mains. C'était l'époque où Lebensohn père rayonnait
+dans tout l'éclat de sa gloire. Bientôt Gordon s'aperçoit que l'étude
+de l'hébreu ne peut suffire à la culture d'un homme instruit et, guidé
+par un parent lettré, il apprend l'allemand, le russe, le français et le
+latin. Il fut un des premiers écrivains hébreux connaissant à fond la
+littérature russe. Il s'occupa beaucoup de l'étude de la philologie et
+de la grammaire hébraïque et il était un des meilleurs connaisseurs de
+cette langue. Ses recherches linguistiques et ses innovations sont très
+précieuses.
+
+La muse le hanta de bonne heure, et ses premiers essais poétiques lui
+valurent la bienveillance de Lebensohn père et l'amitié de son fils.
+Dans sa ferveur juvénile, il est un admirateur enthousiaste de Lebensohn
+père dont il se proclame le disciple. Mais c'est surtout de son fils
+Micha-Joseph qu'il procède. Un petit drame, consacré à la mémoire du
+poète, disparu à la fleur de l'âge, montre toute l'affection que Gordon
+éprouvait pour son aîné.
+
+Cependant Gordon continue ses études. Il passe en 1852 ses examens de
+fin d'études au Séminaire rabbinique de Vilna, et il est nommé
+professeur d'une école gouvernementale juive à Ponivez, petite ville du
+district de Kovno. Il est tour à tour transféré d'une ville à l'autre
+dans ce même district. Vingt années de luttes contre les fanatiques et
+d'enseignement passées dans la province la plus obscure de la Lithuanie
+n'arrêtèrent pas son activité littéraire. En 1872, il est appelé à
+occuper le poste de secrétaire de la communauté de Saint-Pétersbourg et
+de la Société nouvellement créée pour la propagation de l'instruction
+parmi les juifs russes. Sa vie matérielle est désormais assurée par une
+situation indépendante. Dénoncé en 1879 comme conspirateur politique, il
+est arrêté et jeté en prison, ce qui lui cause un préjudice matériel et
+physique irréparable. Son innocence établie, il est remis en liberté et
+devient co-rédacteur du journal «_Hamelitz_», le plus répandu des
+périodiques hébreux de l'époque. Mais la maladie le minait sourdement,
+et il se mourait peu après.
+
+Nous avons vu le jeune poète marchant sur la trace des deux Lebensohn.
+Ce n'est qu'en 1857 qu'il publia à Vilna son premier grand poème
+_Ahabath David ou Michal_[61], produit d'un esprit naïf et rêveur qui
+jure solennellement de «rester le serf de la langue hébraïque pour
+toujours et de lui consacrer toute sa vie.» «David et Michal» est le
+récit poétique de l'amour du berger pour la fille du roi. Le poète nous
+transporte aux temps bibliques. Il nous raconte comment la fille de Saül
+s'est éprise du jeune berger appelé pour distraire la mélancolie du roi.
+Puis c'est la jalousie naissante de Saül, qui prend ombrage de la
+popularité de David. Pour lui accorder la main de sa fille, il lui
+imposera des sacrifices surhumains et l'enverra à des morts certaines.
+David s'en tirera avec éclat et reviendra toujours vainqueur.
+
+[Note 61: Les poésies complètes de Gordon ont paru en 4 vol., en
+1884, à Saint-Pétersbourg, et en 6 vol., en 1900, à Vilna.]
+
+Le roi est dévoré par la jalousie la plus tyrannique et poursuit David
+de sa colère. David est obligé de fuir, et Michal est donnée à son
+rival. L'amitié de David et de Jonathan forme un tableau touchant. Enfin
+David triomphe, il est oint roi d'Israël. Il reprend Michal, l'amour est
+plus fort que son ressentiment, et il oublie la honte du passé. Mais la
+pauvre sacrifiée ne connaîtra pas les joies de l'enfantement. Elle sera
+stérile et mènera une vie solitaire. Vieille et oubliée, elle s'éteint
+le jour même de la mort de David.
+
+Dans ce drame simple et candide, on sent nettement l'influence de
+Schiller et de Micha-Joseph Lebensohn. Cependant le sentiment réel de la
+nature et de l'amour font défaut chez notre poète. Ses descriptions de
+la nature ne sont que des décalques des romantiques. Poète du ghetto, il
+n'a connu ni la nature, ni l'amour, ni l'art[62]. Ses poésies érotiques
+sont peu personnelles. En revanche, par son style classique et la forme
+moderne et achevée de ses vers, il laisse loin derrière lui tous ceux
+qui l'ont précédé et il mérite, après la disparition du jeune Lebensohn,
+le premier rang parmi les poètes hébreux.
+
+[Note 62: Le premier recueil des poésies lyriques et épiques a paru
+sous le titre de _Schieréi Jéhuda_, à Vilna, en 1866.]
+
+Dans «David et Barsilaï», le poète oppose la tranquillité de la vie du
+berger à la vie du roi. Les aspirations vers la vie rurale qui se sont
+fait jour au ghetto depuis les évocations rustiques des romans de Mapou
+et la fondation des colonies agricoles juives, ont heureusement inspiré
+le poète. Il nous montre le vieux roi accablé par les fatigues et trahi
+par son propre fils en face de la sérénité du vieux berger refusant les
+dons royaux.
+
+ Et David s'en alla régner sur les Hébreux,
+ Et Barsilaï s'en retourna paître ses troupeaux.
+
+Ce qui fait le charme de ce petit poème, c'est la peinture de la
+campagne de Galaad. Il semble qu'en revivant le passé, les poètes
+hébreux aient souvent en une intuition admirable de la nature et de la
+couleur locale qui leur manquaient ordinairement.
+_Osnath-bath-Potiphera_ est également remarquable par la couleur et
+l'ingéniosité de la restitution historique.
+
+De cette époque date le premier volume des fables que le poète a
+publiées sous le nom de _Mischlé Yehuda_[63], qui forme le deuxième
+volume de l'édition complète de ses poésies et dont l'ensemble compose
+quatre livres. Ce sont des traductions ou plutôt des imitations d'Ésope,
+de La Fontaine, de Krylov, ainsi que des fables tirées du Midrasch.
+Elles se distinguent par un style concis et expressif et par une satire
+mordante.
+
+[Note 63: Vilna, 1860.]
+
+La fable marque une transition dans l'œuvre de Gordon. Arraché au milieu
+indulgent et conciliant où il s'est développé, il se trouve face à face
+avec la triste réalité de la vie des juifs de la province. Le fanatisme
+intransigeant des rabbins, l'éducation arriérée donnée aux enfants
+qu'on maintenait dans l'ignorance, pesaient lourdement à son cœur de
+patriote et d'intellectuel. C'était l'époque où le libéralisme et la
+civilisation européenne avaient pénétré en Russie sous l'égide du tsar
+Alexandre II. Gordon rêvait pour ses coreligionnaires une situation
+analogue à celle dont jouissaient leurs frères d'Occident.
+
+Ceux-ci avaient bien compris les exigences de leur temps, s'étaient
+libérés du joug du rabbinisme et s'étaient assimilés aux autres
+citoyens. Le gouvernement russe encourageait l'instruction des juifs et
+accordait des privilèges aux plus instruits. Les journaux nouvellement
+créés en hébreu s'étaient également rangés du côté des réformateurs.
+Gordon se jette délibérément dans la lutte. En poésie et en prose, en
+hébreu et en russe, il se fait le champion de la Haskala. Avec lui, la
+Haskala ne se borne plus à la culture de la langue hébraïque et aux
+dissertations spéculatives, mais elle devient une lutte ouverte contre
+l'obscurantisme, l'ignorance, la routine séculaire, contre tout ce qui
+barre le chemin de la civilisation. Puisque le gouvernement permettait
+aux juifs de participer à la vie sociale du pays, et qu'ils pouvaient
+désormais aspirer à un meilleur sort, la Haskala travaillera à les y
+préparer et à les en rendre dignes.
+
+En 1863, après l'émancipation des serfs en Russie, Gordon lance ce cri
+vibrant: _Hakitza Ami_[64].
+
+[Note 64: Réveille-toi, mon peuple. Poésies, I.]
+
+ Debout! mon peuple! jusqu'à quand dormiras-tu? Vois, la nuit a
+ disparu, le soleil luit partout. Depuis vingt siècles que de
+ changements opérés, que de murs brisés!
+
+ Ne sommes-nous pas dans l'Europe civilisée?
+
+ * * * * *
+
+ Réveille-toi, ô mon peuple! ce pays, véritable Éden, te sera
+ ouvert, ses fils t'accueilleront en frère. Tu n'as qu'à t'adonner
+ avec confiance aux sciences et aux services publics.
+
+Dans une autre poésie, le poète salue l'aube des temps nouveaux pour les
+juifs. Leur empressement à embrasser les carrières libérales leur fait
+augurer que bientôt leur émancipation sera complète.
+
+Nous avons vu quelle résistance cette nouvelle phase de la Haskala avait
+rencontrée auprès des orthodoxes. Ceux-ci voyaient avec terreur les
+jeunes gens déserter les écoles religieuses et s'adonner aux études
+profanes. Les nouveaux séminaires rabbiniques étaient considérés par eux
+comme des foyers d'athéisme.
+
+Ils ne pouvaient plus lutter ouvertement puisque le gouvernement était
+du côté des réformateurs, mais ils se cantonnèrent dans une résistance
+passive. Dans cette lutte, comme nous l'avons déjà dit, Gordon occupe la
+première place. Désormais il sera animé par une seule idée, celle de la
+lutte contre les ennemis de la lumière. Sa satire âpre et mordante, sa
+plume acerbe et vengeresse, il les mettra au service de cette cause. Ses
+poèmes historiques même s'en ressentiront. Il profitera de toutes les
+occasions pour fustiger les rabbins et les conservateurs.
+
+_Bein Schinei Arayoth_, «Entre les crocs des lions», est un poème
+historique dont le sujet est emprunté aux guerres judéo-romaines. Le
+héros, Siméon le zélote, est amené en captivité par Titus. Au moment de
+succomber dans l'arène, ses yeux rencontrent ceux de sa bien-aimée
+Marthe, vendue comme esclave, et tous deux meurent en même temps.
+
+Un grand souffle poétique et un profond sentiment national font de ce
+poème un chef-d'œuvre. Mais le poète ne s'arrête pas là. Il profite de
+l'occasion qui lui est donnée pour s'attaquer aux origines même du
+rabbinisme, dans lequel il voit la cause du péril de la nation.
+
+ Malheur à toi, Israël! tes maîtres ne t'ont pas enseigné comment
+ conduire la guerre avec habileté et tactique.
+
+ La révolte et l'audace ne peuvent rien sans la discipline et
+ l'intelligence guerrière.
+
+ Certes, pendant de longs siècles ils t'ont instruit, ils fondèrent
+ des écoles.
+
+ À quoi ont-ils abouti, sinon à semer le vent, à cultiver le
+ rocher?...
+
+ Ils t'ont instruit à aller à l'encontre de la vie, à t'isoler entre
+ des murailles de préceptes et de prescriptions, à être mort sur la
+ terre, vivant dans les deux, à rêver éveillé et à parler en état de
+ sommeil.
+
+ C'est ainsi que ton esprit s'est évanoui, que ta force s'est
+ desséchée, et que la poudre des scribes t'a enseveli à l'état de
+ momie vivante...
+
+ Malheur à toi, Jérusalem la perdue!
+
+Mais, s'il accuse le rabbinisme de tous les maux du peuple juif, il ne
+s'ensuit pas qu'il justifie l'invasion romaine. Toute sa haine s'élève
+contre Rome, l'ennemie séculaire du judaïsme. Il ne lui épargne pas son
+mépris au nom de l'humanité et de la justice. D'abord c'est Titus,
+«délices du genre humain», qu'il nous présente, préparant à son peuple
+des spectacles nobles et sanguinaires et se réjouissant à la vue du sang
+innocent qui coule dans l'arène. Puis c'est à Rome qu'il s'en prend, «au
+grand peuple qui domine les trois quarts de l'univers, la terreur du
+monde, dont le triomphe ne connaît plus de bornes, depuis qu'il a
+remporté la victoire sur un peuple destiné à périr et dont le territoire
+ne mesure que cinq heures de marche.» Enfin son cœur juif se révolte
+contre «les belles matrones suivies de leurs servantes, dont l'âme
+tendre va se réjouir aux spectacles sanguinaires de l'arène.»
+
+Dans _Bimezouloth Yam_ (Dans les profondeurs de l'Océan), le poète fait
+revivre un épisode terrible de l'exode des juifs d'Espagne (1492). Les
+fugitifs se sont embarqués sur des bateaux de corsaires qui les
+exploitent sans pitié. La cupidité des corsaires est insatiable. Après
+les avoir dépouillés de tout ce qu'ils possèdent, ils les vendent comme
+esclaves ou les jettent dans les flots. Le même sort attend un groupe
+d'exilés réfugiés sur un bateau. Mais le capitaine s'est soudainement
+épris de la fille d'un rabbin d'une rare beauté. Pour sauver ses
+compagnons, elle feint d'agréer les déclarations du capitaine qui promet
+de débarquer les passagers sains et saufs sur la côte. Il tient parole,
+mais il garde auprès de lui la jeune fille et sa mère. Une fois loin du
+rivage, pour ne pas céder aux désirs du corsaire, la jeune fille et sa
+mère se précipitent dans la mer en adressant leurs prières au Ciel. Ce
+poème est un des plus beaux de Gordon. L'indignation et la douleur lui
+inspirent ces vers puissants:
+
+ La fille de Jacob est exilée de toute l'étendue de l'Espagne. Le
+ Portugal aussi la repousse. L'Europe montre la nuque à ces
+ malheureux. Elle leur destine la tombe, le martyre, l'enfer...
+ Leurs ossements sont éparpillés sur les rochers africains. Leur
+ sang abreuve les rives de l'Asie... Et le Juge du monde ne se
+ montre pas. Et les larmes des opprimés ne sont pas vengées.
+
+Ce qui révolte surtout le poète, c'est l'idée que jamais ces opprimés
+n'auront leur revanche et que tous ces crimes demeureront impunis.
+
+ Israël, tu ne seras jamais vengé!... Tes persécuteurs triomphent
+ partout! L'Espagne n'a-t-elle pas découvert le Nouveau-Monde le
+ jour même où elle t'a expulsé? Et le Portugal n'a-t-il pas trouvé
+ la route des Indes? Là aussi il a ruiné le pays qui avait accueilli
+ les réfugiés[65].
+
+ Et l'Espagne et le Portugal sont toujours debout!
+
+ Mais si la vengeance n'est pas permise aux juifs, qu'une haine
+ implacable s'empare de tous les cœurs et que jamais elle ne
+ s'apaise.
+
+ Léguez pour l'éternité à vos enfants, adjurez vos descendants,
+ grands et petits, de ne jamais retourner dans le pays scellé de ton
+ sang. Que leur pied jamais ne foule la presqu'île des Pyrénées.
+
+[Note 65: Le poète fait allusion à la ruine de la province juive de
+Cochin par les Portugais.]
+
+Le désespoir, la désolation du poète se concentrent dans les dernières
+strophes, où il raconte comment la jeune fille et sa mère se sont jetées
+dans l'eau.
+
+ Seul le regard du Monde, silencieux à travers les nuages, l'œil,
+ témoin de la fin de toutes choses, contemple la fin de ces milliers
+ d'êtres sans laisser couler une seule larme.
+
+Son dernier poème historique, «Le roi Sédécie en prison», date d'une
+époque où le scepticisme du poète s'est affermi. Ce sont les tendances
+morales l'emportant sur la politique qui ont amené, selon Gordon, l'État
+juif à sa perte. Ce n'est plus au rabbinisme, mais c'est aux principes
+même du Judaïsme des prophètes qu'il s'attaque. Ces idées, il les mettra
+dans la bouche du roi de Juda captif de Nabuchodonosor: les
+revendications du pouvoir politique contre les prétentions moralistes
+des prophètes.
+
+Le roi passe en revue tous ses malheurs, et il se demande à quelle cause
+il doit les attribuer.
+
+ Est-ce parce que je ne me suis pas soumis à la volonté de Jérémie?
+ Mais qu'est-ce que le prêtre d'Anatole voulait au juste?
+
+Non, le roi ne peut admettre que:
+
+ La Ville serait encore debout si le sabbat n'avait pas été violé.
+
+Le prophète proclame la suprématie de la lettre et de la Loi primant le
+travail et l'art guerrier, mais
+
+ un peuple de rêveurs et de visionnaires peut-il subsister un seul
+ jour?
+
+Mais le roi ne s'arrête pas à ces idées de révolte. Il se rappelle trop
+bien l'histoire de Saül et de Samuel, où le roi fut châtié pour avoir
+désobéi aux caprices des prophètes. Il constate que «tel est le triste
+sort de tout chef d'Israël.»
+
+ Hélas! Je vois que les paroles du fils de Hilkia arriveront
+ irrémédiablement. La loi survivra à la ruine du royaume. Le livre,
+ la parole, succèderont au sceptre royal. Je prévois tout un peuple
+ de docteurs, de lettrés, affaibli et dégénéré.
+
+Cette conception étonnante, déconcertante du peuple-prophète, Gordon la
+gardera jusqu'au bout. Mais puisque la Loi a tué la nation et qu'une
+fatalité cruelle pèse sur le peuple du Livre, ne vaut-il pas mieux
+libérer les individus des chaînes de la foi et affranchir les masses des
+minuties religieuses qui lui barrent le chemin de la vie? Ce sera la
+besogne à laquelle Gordon vouera le reste de sa vie.
+
+Dans une poésie dédiée à Smolensky, le rédacteur de _Haschahar_
+(L'Aurore), à l'occasion de la réapparition de sa revue, le poète
+épanche toute son âme désolée et indique la nouvelle voie dans laquelle
+il va s'engager:
+
+ Jadis, certes moi aussi j'ai chanté l'amour, les plaisirs,
+ l'amitié, j'ai annoncé des jours de fête, de liberté et
+ d'espérance. Les cordes de ma lyre vibraient d'émotion...
+
+ Et voilà que «l'Aurore» reparaît: je vais accorder ma harpe pour
+ saluer l'aube du matin...
+
+ Hélas, je ne suis plus le même, je ne sais plus chanter. De mauvais
+ rêves ont troublé mes nuits. Ils m'ont montré mon peuple face à
+ face... Ils m'ont montré mon peuple dans tout son abaissement, ses
+ blessures insondables. Ils m'ont montré l'iniquité, la source de
+ tous ses maux.
+
+ J'ai vu ses meneurs égarés et les maîtres qui l'ont trompé. Mon
+ cœur saigne de douleur. Les cordes de ma lyre ne résonnent plus
+ qu'en lamentations.
+
+ Depuis je ne chante plus la joie ni la consolation; je n'espère
+ plus la lumière et je n'attends pas la liberté. Je chante des jours
+ sombres et je prédis un esclavage éternel, l'avilissement sans fin.
+ Et des cordes de ma lyre jaillissent des larmes sur la ruine de mon
+ peuple.
+
+ Depuis, ma poésie est noire comme le corbeau, ma bouche remplie
+ d'injures et de plaintes. Elle gémit et se fait l'écho de la ruine
+ du Mont Héreb. Elle crie contre les mauvais bergers, contre le
+ peuple ignorant.
+
+ Elle raconte à Dieu, au genre humain, les misères dégradantes de la
+ vie au jour le jour..., l'âme pénétrant jusque dans l'abîme du
+ mal...
+
+Mais le patriotisme du poète l'emporte sur son découragement:
+
+ Par pitié pour mon peuple, par compassion pour lui, je dirai à ses
+ bergers leurs crimes, à ses maîtres leurs erreurs...
+
+Y réussira-t-il? tout espoir n'est-il pas perdu? Peu importe? il
+accomplira son devoir jusqu'au bout:
+
+ Que les blessés avisent, ils seront peut-être guéris. Il y aura
+ peut-être un remède à leurs maux s'ils ont encore assez d'énergie
+ vitale...
+
+Le poète a tenu sa parole. Dans une série de poèmes satiriques, de
+fables et d'épîtres, il dévoile les misères morales qui rongeaient la
+société juive des pays slaves. C'est la description réaliste la plus
+exacte et la plus sentie de ce milieu étrange, invraisemblable, existant
+pourtant et défiant tout. Gordon est descendu jusqu'au tréfonds de ces
+consciences, il en connaît les secrets les plus intimes. Il a saisi sur
+le vif les mœurs singulières de cette société et les rend telles
+quelles. Il connaît aussi toute l'ignominie de quelques-uns des
+personnages qui la dirigent et il a sondé leur cerveau borné et retors.
+Son cœur se soulève à l'évocation de ce spectacle douloureux et il
+souffre des malheurs de son peuple.
+
+Avec cette nouvelle direction de son esprit, sa manière poétique change
+également. Il ne fait plus de l'art pour l'art, la pureté classique ne
+l'occupe plus. Avant tout, c'est une œuvre de lutte et de propagande
+qu'il poursuit. Son style devient plus réaliste. Il s'est imprégné de
+termes et d'expressions talmudiques, ce qui le rend plus conforme à
+l'esprit du milieu dont il s'occupe et plus propre à la description de
+ce monde essentiellement rabbinique. Mais Gordon n'abuse jamais des
+talmudismes; il garde en tout la juste mesure. Il faut savoir goûter ce
+style tour à tour fin et mordant, vibrant et énergique. Gordon y a
+montré tout son talent, tout son génie créateur. C'est de l'hébreu
+purement moderne, élégant et expressif. Il ne le cède en rien à
+l'hébreu classique.
+
+La condition sociale de la femme juive, si triste dans le ghetto, a
+inspiré à Gordon le premier de ses poèmes satiriques. Ce poème est
+intitulé «Le point sur l'i» ou plus littéralement «Le jambage du _iod_»
+(_Kotzo schel-iod_)[66].
+
+[Note 66: Poésies, IV.]
+
+ Ô toi, femme juive, qui connaît ta vie? Obscurément tu es venue au
+ monde et obscurément tu t'en vas.
+
+ Tes chagrins, tes joies, tes espoirs, tes désirs naissent en toi et
+ meurent avec toi....
+
+ Tous les biens de la Terre, les plaisirs, les jouissances ont été
+ créés pour les filles d'autres nations. La vie de la juive n'est
+ que servitude, peines éternelles. Tu conçois, tu enfantes, tu
+ allaites et tu sèvres, tu cuis, tu fais la cuisine et tu te flétris
+ avant l'âge.
+
+ Tu as beau avoir un cœur sensible, être belle, douce, intelligente:
+
+ La loi est là implacable, elle le dégrade vis-à-vis de ton mari.
+
+ Tes charmes sont des tares, tes dons, tes damnations; en mettant
+ les choses au mieux tu n'es qu'une poule pour élever des poussins!
+
+La femme juive a beau aspirer à la vie, à la science, rien de tout cela
+ne lui est accessible.
+
+ La plante divine dépérit dans le désert sans avoir vu la lumière.
+
+ Avant de l'avoir instruite, d'avoir cultivé son esprit, elle est
+ mariée, même mère.
+
+ Avant d'avoir appris à être la fille de ses parents, elle est
+ épouse et mère de ses propres enfants....
+
+ Fiancée, connais-tu au moins celui à qui on te destine? L'aimes-tu?
+ L'as-tu vu seulement?--Aimer! malheureuse! ne sais-tu pas que
+ l'amour est interdit au cœur de la juive?
+
+ Quarante jours avant ta naissance ton sort a été décidé[67].
+
+ [Note 67: Selon une croyance populaire, quarante jours avant la
+ naissance le ciel décide à qui l'enfant sera uni.]
+
+ Couvre ta tête, coupe tes nattes. À quoi bon regarder celui qui est
+ à tes côtés? Est-il bossu ou borgne, jeune ou vieux? Qu'importe! Ce
+ n'est pas toi qui choisis, mais tes parents; tu passes d'une main à
+ l'autre comme une marchandise.
+
+Esclave de ses parents, esclave de son mari, il ne lui est même pas
+donné de goûter paisiblement les joies maternelles. Des malheurs
+imprévus l'assaillent et l'abattent sans cesse. Son mari sans éducation,
+sans profession, souvent même sans cœur, après avoir mangé les années de
+pension traditionnelle à la table des parents de sa femme, se trouvera
+tout à coup aux prises avec la vie. S'il n'a pas la chance de réussir,
+il se lassera vite, il abandonnera sa femme et ses enfants, et s'en ira
+au loin sans même donner signe de vie. Elle restera une «Agouna», une
+abandonnée, veuve sans l'être, la malheureuse des malheureuses.
+
+ C'est là l'histoire de toute femme juive, c'est aussi l'histoire de
+ la belle Bath-Schoua.
+
+Bath-Schoua est une admirable créature, dotée par la nature de toutes
+les qualités. Belle, intelligente, pure, bonne et charmante, elle
+s'entend à merveille aux soins du ménage. Elle est admirée par tout le
+monde, jusqu'au chétif _Porousch_ (sorte d'ermite studieux volontaire)
+qui se cache derrière la grille qui sépare le compartiment réservé aux
+femmes à la synagogue, pour la regarder. Hélas, cette fleur est fiancée
+par son père à un certain Hillel, être chétif, vilain, stupide et
+antipathique. Mais il possède par cœur tous les in-folios du Talmud, et
+c'est tout dire. On célèbre le mariage. Le couple mange pendant trois
+ans à la table des beaux-parents; deux enfants naissent de cette union.
+Le père de Bath-Schoua perd sa fortune, et Hillel est obligé de chercher
+à gagner sa vie. Mais cet homme incapable ne trouve rien. Il part pour
+les pays étrangers, et jamais plus on n'entend parler de lui.
+Bath-Schoua reste seule avec ses deux enfants. Sans se décourager, elle
+gagne péniblement son pain. Tout son amour, elle le reporte sur ses
+enfants qu'elle s'efforce de parer et d'habiller comme les enfants des
+riches.
+
+Sur ces entrefaites arrive dans la petite ville un jeune homme nommé
+Fabi. Juif moderne, il est instruit et intelligent, beau et généreux. Il
+s'intéresse à la jeune femme, en devient amoureux. Bath-Schoua n'ose
+croire à son bonheur. Cependant un obstacle infranchissable s'oppose à
+leur union. Bath-Schoua n'est pas divorcée, on ne sait pas non plus si
+son mari est mort. Fabi, plein d'énergie, se met à la recherche de
+l'époux disparu. Il le découvre et, moyennant finances, il lui arrache
+un divorce pour sa femme. L'acte officiel en règle et légalisé par
+l'autorité rabbinique est envoyé à la femme. Hillel s'embarque pour
+l'Amérique et son navire fait naufrage.
+
+Bath-Schoua pourra donc enfin jouir du bonheur qu'elle a tant mérité!
+Hélas, non, la fortune, dans la personne de Rabbi Vofsi, la trahit
+encore une fois. Ce rabbin est un pharisien rigide; une peccadille lui
+suffit pour annuler l'acte de divorce. Le mot Hillel y était mal
+orthographié, selon l'autorité de certains commentateurs. Après le _Hé_
+il manquait un _Iod_. Ainsi le bonheur entrevu par Bath-Schoua est
+détruit à tout jamais.
+
+Ce malheur n'est pas unique dans son genre; les Bath-Schoua sont légion
+dans le ghetto. Il y en a d'autres non moins poignants pour des motifs
+aussi futiles.
+
+Dans un autre poème qui porte le titre: _Asaka Derispak_ (Pour une
+bagatelle)[68], le poète raconte comment, par la faute d'un malheureux
+grain d'orge égaré dans la soupe du repas de Pâque, d'où tout aliment
+fermenté doit être exclu, la paix d'un ménage fut troublée. Affolée et
+rongée par le remords d'avoir servi cette soupe suspecte, la pauvre
+femme court chez le Rabbin, qui déclare qu'elle a fait manger aux siens
+des mets interdits et que la vaisselle dans laquelle ces mets ont été
+servis doit être brisée. Mais le mari, simple cocher, ne l'entend pas
+ainsi. Il fait retomber sa colère sur sa femme. La paix du foyer est
+troublée, et finalement il répudie sa femme. Le poète fulmine contre les
+rabbins et contre leur interprétation étroite et insensée des textes.
+
+[Note 68: Littéralement: «bois de voiture».]
+
+ Nous avons été esclaves au pays d'Égypte.
+
+ Ne le sommes-nous pas encore? Nous sommes liés par des chaînes
+ d'absurdités, par des cordes de stupidités, par toutes sortes de
+ préjugés.... Certes les étrangers ne nous oppriment plus, mais nos
+ oppresseurs sont issus de nous-mêmes. Nos mains ne sont plus liées,
+ mais notre âme est enchaînée....
+
+Un tableau de mœurs sombre et grandiose, une peinture exacte de la
+domination inique et arbitraire exercée par le Cahal, l'idéalisation du
+Maskil, impuissant à lui seul à lutter contre toutes les forces
+réactionnaires coalisées, voilà ce que nous trouvons dans le dernier
+grand poème satirique de Gordon intitulé: «Les deux Joseph-ben-Simon».
+Nous y voyons comment le jeune talmudiste, épris des sciences et de la
+littérature moderne, est persécuté par les fanatiques. Ne pouvant leur
+résister, il est obligé de s'expatrier. Il s'en va vers l'Italie. La
+renommée de S. D. Luzzato a attiré à l'université de Padoue nombre de
+jeunes gens russes avides de savoir. Là Joseph-ben-Simon poursuit
+parallèlement des études rabbiniques et médicales.
+
+Enfin, ses efforts sont couronnés de succès, et il rêve de retourner
+dans son pays pour consacrer ses efforts au relèvement matériel et moral
+de ses frères. Déjà il se voit à la tête de sa communauté, guérissant
+l'âme, guérissant le corps, redressant les torts, introduisant des
+réformes, et apportant un souffle nouveau dans les membres desséchés du
+judaïsme. À peine est-il arrivé dans sa ville natale qu'il est arrêté et
+jeté en prison. Le Cahal avait délivré un passeport à son nom à un fils
+de cordonnier, misérable individu, bandit et voleur. Un crime
+d'assassinat pèse sur ce dernier, et c'est l'innocent qui va expier pour
+le coupable. Le vrai Joseph-ben-Simon a beau protester de son innocence,
+le chef du Cahal, devant lequel il est amené, déclare qu'il n'y a pas
+d'autre Joseph-ben-Simon et que c'est lui le coupable.
+
+La petite ville est décrite avec exactitude. Nous sommes sur la place
+publique, la place du marché. Toutes les ordures y sont jetées, et une
+puanteur atroce s'en dégage. La synagogue touche à cette place, édifice
+sordide tombant en ruines. «La boue et la saleté limitent la sainteté»,
+mais Dieu ne s'en formalise pas, «il est trop haut placé pour que cela
+l'incommode.» Mais la plus grande impureté, l'infection morale émane de
+la petite pièce attenante à la synagogue: c'est la chambre du Cahal.
+C'est là que se trame le crime et l'injustice; l'arbitraire et la
+vénalité s'y étalent impudiquement. Le Cahal détient les registres du
+service militaire, il délivre les passeports; toute la ville est à sa
+merci. C'est là que les tartufes du ghetto exercent leur pouvoir
+funeste, que la veuve est spoliée, l'orphelin maltraité, et livré, avec
+le malheureux qui a osé aspirer à la lumière, au service militaire en
+remplacement de l'enfant du riche. C'est le domaine où règne, tout
+puissant et craint, le très vénéré rabbi Schamgar-ben-Anath, parvenu
+stupide et féroce.
+
+La vie de sacrifices et de privations que mènent les étudiants juifs qui
+s'en vont chercher l'instruction à l'étranger, inspire à Gordon un des
+plus beaux passages de son poème. En somme, ces jeunes gens ne font que
+se conformer à la tradition juive. Ils sont les continuateurs de ceux
+qui, autrefois, bravaient la faim et le froid sur les bancs des
+«Yeschiboth».
+
+ Qu'il est puissant, le désir de savoir dans le cœur des adolescents
+ du peuple humilié! C'est le feu ininterrompu brûlant sur l'autel!
+
+ Arrêtez-vous aux routes menant à Mir, Eischischok et Volosjine[69].
+
+ [Note 69: Villes célèbres par leurs écoles talmudiques.]
+
+ Voyez ces chétifs adolescents allant à pied.
+
+ Où se dirigent leurs pas? Que vont-ils chercher?--Ils vont dormir
+ sur la terre nue, mener une vie toute de privations....
+
+ Il est dit: «La Thora n'est donnée qu'à celui qui se tue pour
+ elle.»
+
+Ou bien:
+
+ Allez dans n'importe quelle université de l'Europe: le sort des
+ étudiants juifs étrangers n'est pas meilleur. Les Russes sont fiers
+ de la gloire d'un Lomonossof qui, de fils d'un pauvre moujik, est
+ devenu une lumière de la science. Combien sont nombreux les
+ Lomonossof de la rue des juifs!...
+
+Et le poète s'écrie dans un élan de patriotisme:
+
+ Mais qu'est-ce que tu es en somme, ô peuple d'Israël, sinon un
+ pauvre «bohour» parmi les peuples, mangeant un jour chez l'un, un
+ jour chez l'autre!
+
+ Tu as allumé la lumière divine pour tout le monde. Pour toi seul,
+ le monde est obscur. Ô peuple, esclave des esclaves, éperdu et
+ méprisé.
+
+Avec ce poème nous terminons l'analyse des poèmes satiriques de Gordon.
+Nulle part mieux que dans ce poème, il ne fait ressortir les rêves, les
+aspirations, les luttes des Maskilim contre le régime arriéré et le
+gâchis moral et matériel dans lequel croupissait le judaïsme des peuples
+slaves.
+
+À ce même ordre d'idées se rattachent la plupart des tables originales
+contenues dans ses «Petites fables pour les grands enfants». Ces fables
+sont écrites dans un style alerte et expressif. La critique fine et
+railleuse et la profonde philosophie dont elles sont imprégnées font de
+ces fables une des plus belles productions de la littérature hébraïque.
+
+À cette même époque se rapportent les deux volumes de contes publiés par
+Gordon. Ils ont également trait à la vie et aux mœurs des juifs de la
+Lithuanie et à la lutte des modernes et des anciens. Comme conteur,
+Gordon est inférieur au poète. Mais sa prose conserve toute la finesse
+de son esprit et la justesse de ses observations. Dans tous les cas, ces
+contes ne sont pas quantité négligeable dans la littérature hébraïque.
+
+La réaction, qui a suivi vers 1870 le grand souffle de réformes sociales
+et d'espérances non réalisées, affecta profondément le poète dans le
+meilleur de son être. Le gouvernement a mis des entraves à la marche en
+avant des juifs, la masse est restée enfoncée dans son fanatisme, et les
+éclairés eux aussi ont manqué à tous leurs devoirs. Désillusionné, il
+n'espère plus en rien. Il ne peut pas partager l'optimisme de Smolensky
+et de son école. Un instant il s'arrête pour voir le chemin parcouru. Il
+ne voit rien, et il se demande avec angoisse:
+
+ Pour qui ai-je donc peiné?
+
+ Mes parents, fidèles à la loi, ennemis de la science, du bon sens,
+ n'aspirent qu'au négoce et qu'à l'observance religieuse.
+
+ Nos intellectuels dédaignent la langue nationale et n'ont d'amour
+ que pour la langue du pays.
+
+ Nos filles, si gracieuses, sont tenues dans l'ignorance absolue de
+ l'hébreu...
+
+ Et la nouvelle génération va toujours de l'avant! Dieu sait
+ jusqu'où elle ira... Peut-être jusqu'au point d'où elle ne
+ reviendra plus...
+
+Ce n'est donc qu'à une poignée d'élus, d'amateurs--les seuls qui ne
+méprisent pas, qui comprennent et approuvent le poète hébreu...
+
+ C'est à vous que j'apporte mon génie en sacrifice et c'est devant
+ vous que je verse mes larmes... Qui sait si je ne suis pas le
+ dernier de ceux qui ont chanté Sion, et si vous aussi, vous n'êtes
+ pas nos derniers lecteurs?
+
+Nous retrouvons cet état d'âme pessimiste dans tous les derniers écrits
+de Gordon. Même après les événements de 1882, lorsque la résurrection
+des haines et des persécutions d'autrefois a jeté le désarroi dans le
+camp des émancipateurs et a poussé les plus fervents champions
+anti-rabbiniques comme Lilienblum et Braudès à arborer le drapeau du
+Sionisme, seul Gordon ne se laissa pas entraîner par ce courant. Son
+scepticisme ne lui permettait pas de partager les illusions de ses amis
+convertis au sionisme.
+
+Tout son mépris pour les tyrans, sa compassion pour la nation
+injustement opprimée, il l'exprime dans sa poésie _Ahoti Ruhama_ qui
+porte le titre: _À l'honneur de la fille de Jacob violée par le fils de
+Hamor_.
+
+ Pourquoi pleures-tu, ma sœur affligée?
+
+ Pourquoi cette désolation de l'esprit, cette anxiété du cœur?
+
+ Si des larrons t'ont surprise et ont violé ton honneur; si la main
+ des malfaiteurs l'a emporté sur toi.
+
+ Est-ce ta faute, ma sœur affligée?
+
+ --Où porterai-je ma honte?
+
+ --Où est ta honte, puisque ton cœur est pur, chaste?...
+
+ Lève-toi, étale ta blessure, que le monde entier voie le sang
+ d'Abel sur le front de Caïn. Que le monde sache comment on te
+ torture, ma sœur affligée!
+
+ Ce n'est pas sur toi, c'est sur tes oppresseurs que la honte
+ retombe.
+
+ Ta pureté n'a pas été maculée par leur souillure... Tu es blanche
+ comme la neige, ma sœur affligée.
+
+Puis le poète semble presque regretter ses efforts d'autrefois pour
+rapprocher les juifs des chrétiens.
+
+ Ce qui t'arrive me soulage cependant. Longtemps j'ai supporté
+ toutes les injustices; j'étais resté fidèle à mon pays, j'espérais
+ en des jours meilleurs. J'ai tout subi... Mais ton déshonneur, ma
+ sœur chérie, je ne le puis.
+
+Mais que devenir? où aller? La Palestine turque ne tente pas trop
+l'esprit du poète. Il croit encore à l'existence de pays «où la lumière
+éclaire également tous les êtres humains, où l'homme n'est pas humilié
+pour son origine et pour sa foi». C'est là qu'il invite ses frères à
+aller chercher un asile, «jusqu'au jour où notre Père là-haut aura pitié
+de nous et nous rendra à notre ancienne mère.»
+
+À cette époque agitée où Pinsker lance son manifeste:
+_Auto-émancipation_, Gordon écrit sa poésie: _Le troupeau de Dieu_.
+
+ Vous demandez ce que nous sommes. Je vous dirai: Nous ne sommes ni
+ une nation, ni une communauté religieuse. Nous sommes un
+ troupeau--le troupeau saint de Jéhova dont toute la Terre est
+ l'autel. Nous y montons comme holocaustes envoyés par les autres ou
+ comme victimes liées par les préceptes de nos propres rabbins. Un
+ troupeau en plein désert, des brebis dévorées sans cesse par les
+ loups. Nous crions... vainement, nous nous lamentons... en pure
+ perte. Le désert nous enferme de tous côtés. La terre est de
+ cuivre, les cieux sont d'airain.
+
+ Certes, ce n'est pas un troupeau ordinaire que nous formons. Nous
+ survivons à toutes les hécatombes. Mais en sera-t-il toujours
+ ainsi?
+
+ Un troupeau dispersé, indiscipliné, sans lien aucun; nous sommes le
+ troupeau de Jéhova!
+
+Ce n'est pas que l'idée de la renaissance nationale d'Israël ait déplu
+au poète. Loin de là, le sionisme ne peut que charmer son cœur juif.
+Mais il croit qu'il n'est pas encore temps. Il y a, selon lui, une œuvre
+d'affranchissement religieux à accomplir avant de songer à reconstituer
+l'État juif. Il a soutenu cette idée dans une série d'articles publiés
+dans le Melitz, qu'il rédigea à cette époque.
+
+Les dernières années de sa vie furent tragiques, touchantes. Le cœur
+déchiré, il fut témoin de la situation intenable faite par le
+gouvernement à des millions de ses frères. Il y fait allusion, dans sa
+fable: _Adoni-Besek_, que nous reproduisons intégralement pour donner
+une idée des fables de Gordon[70]:
+
+ Dans un palais somptueux, au milieu d'une vaste salle embaumée et
+ drapée d'étoffes égyptiennes, une table est dressée, servie des
+ meilleures choses. Adoni-Besek fait son repas de midi. Ses maîtres
+ de service se tiennent chacun à sa place: l'échanson, le maître
+ boulanger et le cuisinier. Les eunuques, les esclaves courent et
+ viennent, apportant des mets délicieux et des friandises variées.
+ Ils apportent du rôti, du bouilli, de la chair de divers animaux et
+ oiseaux.
+
+ Sur le parquet se vautrent des chiens insolents, la gueule béante,
+ guettant de tous leurs sens les reliefs que leur maître leur jette.
+
+ Sous la table gisent également soixante-dix rois captifs. Leurs
+ pouces et leurs gros orteils sont coupés. Pour apaiser leur faim,
+ ils sont obligés de disputer les reliefs aux chiens.
+
+ Adoni-Besek a fini son repas. Maintenant il s'amuse à jeter des os
+ aux êtres qui gisent sous la table. Tout à coup on entend un
+ vacarme, les chiens aboient, et mordent leurs voisins qui leur ont
+ pris les morceaux qui leur étaient destinés.
+
+ Les rois mordus se plaignent alors au Maître: «Ô roi, regarde notre
+ martyre et délivre-nous de tes chiens....» Adoni-Besek leur répond:
+ «Mais c'est vous qui êtes les coupables et ce sont eux qui ont
+ raison. Pourquoi leur causez-vous du tort?»
+
+ Les rois lui répondent avec amertume:
+
+ --Ô roi, est-ce notre faute si nous avons été réduits à ramasser
+ les miettes de la table avec les chiens? C'est toi qui t'es élevé
+ contre nous, qui nous a écrasés de ta main puissante, démembrés et
+ enchaînés dans ces cages. Nous ne sommes plus en état de travailler
+ ni de chercher notre nourriture. Pourquoi ces chiens auraient-ils
+ raison de mordre et d'aboyer? Que les hommes de justice--s'il en
+ reste encore de notre temps--se lèvent; que celui dont le cœur a
+ été touché par Dieu vienne juger entre nous et ceux qui nous
+ mordent: lequel de nous est le bourreau et lequel la victime...?
+
+[Note 70: Poésies, IV.]
+
+Une grande satisfaction morale fut réservée au poète à la fin de ses
+jours. Les notabilités juives de la capitale avaient organisé une fête
+pour célébrer le vingt-cinquième anniversaire de l'activité littéraire
+de Gordon. À cette réunion il fut décidé qu'on publierait une édition de
+luxe des poésies de Gordon. Cette glorification inattendue arrache à son
+cœur attendri une dernière note optimiste. Il rappelle le serment qu'il
+a fait jadis de rester fidèle à l'hébreu, et raconte les déboires et les
+misères auxquels est en butte le poète qui écrit dans une langue morte,
+destinée à l'oubli. Puis il salue les jeunes «dont nous désespérions et
+qui reviennent, et l'aube de la renaissance de la langue hébraïque et du
+peuple juif.»
+
+Cependant Gordon ne participa jamais à cette renaissance de pleine foi.
+Il est resté le poète de la misère et du désespoir.
+
+La mort de Smolensky lui arrache la note désolée qui peut être
+considérée comme le testament du poète du ghetto. Il compare le grand
+écrivain au peuple juif et il se demande:
+
+ Qu'est-il, en somme, tout notre peuple et sa littérature?
+
+ Un géant abattu gisant à terre.
+
+ La terre tout entière est sa sépulture; et ses livres?--l'épitaphe
+ de son monument funéraire....
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+RÉFORMATEURS ET CONSERVATEURS--LES DEUX EXTRÊMES.
+
+
+Pour avoir été le plus distingué, Gordon ne fut pas le seul représentant
+de l'école hébraïque anti-rabbinique. Le déclin du libéralisme officiel,
+la déception des rêves égalitaires poussèrent tous les esprits cultivés,
+qui jusque-là n'aspiraient qu'à s'émanciper au dehors et à s'assimiler
+aux autres, et qui, tout d'un coup, virent les horizons de liberté et de
+justice se refermer devant eux, à transporter leur ambition et leur
+activité dans le sein même du judaïsme. Les transformations économiques
+subies par la classe bourgeoise et l'influence de la littérature russe
+réaliste et utilitaire de l'époque n'ont pas moins contribué au
+revirement qui s'était opéré dans le camp des Maskilim. Les lettrés de
+la petite ville russe et de la Galicie, ceux qui arrivaient au milieu du
+peuple et connaissaient sa misère quotidienne, constatèrent combien
+cette masse était désarmée contre la ruine morale et économique qui la
+menaçait, et combien les restrictions religieuses et l'ignorance
+mettaient d'obstacles à un changement dans leur condition. Aussi se
+mirent-ils à préconiser des réformes pratiques et radicales.
+
+En matière religieuse, ils réclamaient avec Gordon l'abolition de toutes
+les restrictions qui pesaient sur le peuple et la réforme radicale de
+l'enseignement confessionnel.
+
+Dans la vie pratique, c'est vers les métiers manuels, les sciences
+techniques, l'agriculture, qu'ils voulaient orienter leurs frères. De
+plus, ils voulaient répandre très-largement l'instruction primaire
+moderne. Le gouvernement regardait ces efforts d'un bon œil, et sous son
+égide se constitua la _Société pour la propagation de l'instruction
+parmi les juifs en Russie_, dont le siège central est à St-Pétersbourg.
+Ainsi appuyés, les lettrés pouvaient faire de la propagande ouverte et
+porter la lumière dans les coins les plus reculés du pays. La presse
+hébraïque nouvellement créée rivalisait de zèle dans cette action
+bienfaisante.
+
+Le foyer le plus indépendant de la propagande anti-religieuse se
+trouvait à Brody en Galicie. De là il envoyait ses rayons en Russie.
+C'est de là que la revue _Hahaloutz_ (le Pionnier), fondée par Erter et
+Schorr en 1853 et publiée à Lernberg, menait une propagande éclatante
+contre les superstitions religieuses et ne craignait pas de s'attaquer à
+la tradition biblique elle-même. Son collaborateur le plus hardi était,
+outre son vaillant directeur, Abraham Krochmal, le fils du philosophe.
+Savant et penseur subtil, il a introduit la critique biblique dans la
+littérature hébraïque. Dans ses ouvrages[71], ainsi que dans ses
+articles parus dans le «Haloutz» et dans le «Kol» de Radkinson, il
+conteste même le caractère divin de la Bible et il réclame des réformes
+radicales dans le Judaïsme. Ses écrits déchaînèrent un mouvement
+d'opinion considérable. Les plus modérés des orthodoxes eux-mêmes ne
+purent voir d'un œil tranquille de tels blasphèmes. Krochmal, le savant
+Geiger, ainsi que tous ceux qui faisaient de la critique biblique,
+furent mis par eux en dehors du Judaïsme.
+
+[Note 71: _Haketab ve-hamichtab_ (Les Écritures). Lemberg, 1875.
+_Yloun Tefila_ (Critique des Prières), Lemberg, 1885, etc.]
+
+En Lithuanie on n'en était pas encore arrivé là. Les difficultés de la
+vie n'étaient pas propices à l'éclosion d'une école purement
+scientifique ni aux discussions théoriques. D'ailleurs les centres
+scientifiques faisaient totalement défaut, et la censure ne badinait pas
+sur l'article de la foi. Un nouveau mouvement foncièrement réaliste et
+utilitaire se dessine. On commence par protester contre l'idéologie vide
+de la presse et de la littérature hébraïque. En 1867, Abraham Kovner,
+polémiste ardent, publia son _Cheker Dabar_ (Parole critique), où il
+prend violemment à partie la presse et les écrivains hébreux qui, au
+lieu de s'occuper des exigences réelles de la vie, font fleurir la
+rhétorique et les jeux d'esprit futiles. Dans la même année, A. Paperna
+publie son essai de critique littéraire, et le jeune Smolensky attaque,
+dans une étude parue à Odessa, Letteris, pour sa fausse traduction de
+_Faust_ en hébreu. Un nouveau vent de réalisme et de critique souffle
+partout.
+
+Le représentant le plus caractéristique de ce mouvement réformateur
+était Moïse Leib Lilienblum, originaire du gouvernement de Kovno.
+
+Esprit logique et sobre, dénué de toute sentimentalité excessive, un de
+ces érudits puritains et réfléchis qui font la gloire des talmudistes
+lithuaniens, Lilienblum est à la fois le héros et l'acteur de ce drame
+poignant, qui se joue dans le ghetto russe, et qu'il définit lui-même
+comme une «tragi-comédie juive.»
+
+Il débute par un article _Orhoth Hatalmud_ (Les voies du Talmud) publié
+dans le Melitz en 1868. Dans cet article, ainsi que dans ceux qui le
+suivaient, il ne s'écarte pas de la tradition; c'est au nom de l'esprit
+même du Talmud qu'il réclame des réformes religieuses et l'abolition des
+restrictions encombrantes de la vie quotidienne. Ces surcharges ont été
+accumulées par les rabbins postérieurement à la Loi et contrairement à
+son esprit. Le jeune érudit se montre admirateur zélé du Talmud et, avec
+une logique frappante, il prouve que les rabbins des derniers siècles,
+en décrétant l'immutabilité de la Loi, ont tout simplement dévié des
+principes mêmes de cette Loi, dont l'idée primordiale était l'union de
+«la Loi et de la Vie.» Inutile de dire les colères que cet article
+suscita. Lilienblum était devenu l'«Apikoros», l'hérétique par
+excellence du ghetto lithuanien. C'est alors que commença pour le jeune
+écrivain une ère de persécutions et de représailles inimaginables de la
+part des fanatiques et surtout des Hassidim de sa ville. Il les raconte
+tout au long dans son autobiographie: _Hatoth Neourim_ (Péchés de
+jeunesse), publiée à Vienne en 1876, un des produits les plus purs de la
+littérature moderne. Avec la simplicité logique d'une âme de
+«Misnagued»[72], avec la franchise cruelle et sarcastique d'une
+existence gaspillée, Lilienblum étale tous les plis de sa conscience
+torturée, traversant successivement les étapes qui séparent le croyant
+du libre-penseur, sans cependant aboutir à rien de réel ni de positif.
+C'est du Rousseau et du Voltaire à la fois. Mais c'est surtout, comme il
+le dit lui-même, «un drame essentiellement juif, parce qu'il n'y a dans
+cette vie aucun effet dramatique, aucune aventure extraordinaire; elle
+est faite de tortures et de souffrances d'autant plus douloureuses
+qu'elles sont cachées dans l'intimité du cœur....». Les origines de ces
+maux, il les connaît mieux que personne; c'est le _livre_ qui, pour lui
+comme pour Gordon, a tué l'homme, la lettre morte qui s'est substituée
+au sentiment.
+
+[Note 72: Littéralement: protestant; puritain, adversaire du
+mysticisme des Hassidim.]
+
+ Vous me demandez, dit-il amèrement, qui je suis et quel est mon
+ nom?--Eh bien, je suis un être vivant, et point un Job qui n'a
+ jamais existé; je ne suis pas non plus du nombre des morts
+ ressuscités par le prophète Ézéchiel, ce qui n'est qu'une fable;
+ mais je suis un de ces _morts vivants_ du Talmud babylonien
+ réveillés à la vie par la littérature hébraïque nouvelle,
+ littérature morte elle-même et impuissante à ressusciter par sa
+ rosée vivifiante la mort, à peine capable de nous transformer en un
+ état oscillant entre la vie et la mort. Je suis un talmudiste, un
+ ancien croyant devenu incrédule, ne partageant plus les rêves et
+ les espoirs que mes parents m'avaient légués; je suis un homme
+ taré, un misérable, désespérant de tout bien...
+
+Et il conte sa vie d'enfant, la période du «tohu» passée dans les
+études, la misère, la superstition. Puis il rappelle les années de
+l'adolescence, le mariage précoce, la lutte pour l'existence, sa pauvre
+vie de maître de talmud, le joug double de la belle-mère et de la loi
+rigide. Initié à la littérature hébraïque, sa conscience hésite
+longtemps, mais sa logique farouche triomphe et le pousse à la ruine
+successive de toutes les idées dans lesquelles il avait vécu jusque-là.
+Et c'est la négation qui supplante la croyance. Alors commence la lutte
+atroce, impitoyable, à peine soutenu par deux ou trois esprits élevés
+contre toute une ville d'obscurants qui le mettent hors la loi. La
+publication de son article sur la nécessité des réformes dans la
+religion augmente encore l'exaspération publique contre lui; sa perte
+est décidée. Sans une intervention du dehors, il aurait été livré au
+service militaire ou dénoncé comme hérétique dangereux. Et dire que cet
+hérétique, maudit par toutes les bouches, n'était qu'à ses débuts et
+qu'il se faisait encore scrupule de transporter le samedi un livre d'un
+endroit à l'autre! La lecture de Mapou avait éveillé son âme naïve,
+déjà agitée par des sentiments intimes; la rencontre fortuite d'une
+femme intelligente fait vibrer dans son cœur des notes inconnues
+jusqu'alors. La vie lui devient cependant insupportable dans sa ville
+natale et il part pour Odessa, l'Eldorado des rêveurs du ghetto. Là
+encore des désillusions l'attendent. Lui, le martyr de ses idées, le
+champion de la Haskala, l'homme de cœur affamé de savoir et de justice,
+il ne tarde pas, avec son esprit pénétrant et perspicace, à voir qu'il
+n'est pas encore dans le meilleur des mondes modernes. Il constate avec
+amertume que les juifs du midi de la Russie, «là où le talmud est exclu
+de la vie pratique, sont certainement plus libres, mais ne sont pas
+exempts des superstitions stupides.» Il constate que la littérature
+hébraïque, si chère à son cœur, est exclue des cercles intellectuels. Il
+voit le matérialisme égoïste se substituant à l'idéalisme du ghetto. Il
+voit que la sensibilité est exclue de la vie moderne et que la tolérance
+tant vantée n'est qu'un mot. Lorsqu'il ose exprimer ces doléances, il
+est traité de «fanatique religieux» par des gens qui ne s'intéressent
+qu'à la satisfaction de leurs plaisirs et à la vie matérielle. Il s'en
+trouve fortement affecté. En présence de cette indifférence égoïste des
+Juifs émancipés, il se sent ébranlé dans ses convictions les plus
+profondes et il constate avec angoisse que tout cet idéal pour lequel il
+a lutté et sacrifié sa vie n'est qu'un fantôme. Il écrit alors ces
+lignes:
+
+ En vérité je vous le dis, jamais la religion juive ne s'accordera
+ avec la vie; elle tombera, ou bien elle restera l'apanage de
+ quelques-uns, comme cela est arrivé dans les pays de l'Europe...La
+ vie pratique est opposée à la foi. Maintenant je sais que nous
+ n'avons pas de public, et que la vie pratique agit sans l'aide de
+ la littérature; l'influence de cette dernière ne s'étend qu'à
+ quelques esprits naïfs de la province. Le désir de la vie et de la
+ liberté, la recrudescence du charlatanisme d'un côté, l'abandon des
+ études religieuses de l'autre, auront des conséquences funestes
+ pour la jeunesse juive, même en Lithuanie.
+
+Et c'est le regret de la vie dévorée par des luttes stériles, par des
+péchés de jeunesse, qui caractérise cette époque de la vie de
+l'écrivain.
+
+ Aujourd'hui j'ai fini d'écrire l'histoire de ma vie que j'intitule:
+ «Les péchés de jeunesse.» J'ai fait le bilan de cette vie de trente
+ ans et un mois, et, désolé, je vois un zéro s'étaler au-dessous.
+ Comme le hasard s'est montré dur pour moi! J'ai reçu une éducation
+ en contradiction avec tout ce dont je pouvais avoir besoin plus
+ tard. J'ai été élevé pour être une célébrité rabbinique, et me
+ voilà employé de commerce; j'ai été élevé dans un monde imaginaire
+ pour être un fidèle observateur de la loi, craintif devant le
+ péché, et cette éducation m'écrase encore maintenant que l'homme
+ imaginaire a disparu en moi. J'ai été élevé pour vivre dans une
+ atmosphère de morts, et me voici jeté au milieu de gens menant une
+ vie réelle, sans que je puisse pourtant y participer. J'ai été
+ élevé dans un monde de rêves et de théorie pure, et je me trouve au
+ milieu du chaos de la vie pratique, à laquelle mes besoins exigent
+ que je m'applique, mais, pareil au papier gratté, mon cerveau ne
+ peut mettre la pratique à la place du spéculatif. Je ne suis même
+ pas capable de soutenir une simple discussion au milieu de gens
+ d'affaires ne parlant qu'affaires. J'ai été élevé pour constituer
+ une famille après avoir été doté par mon père...Comme mon cœur est
+ loin de tout cela...!
+
+ Je pleure sur mon petit monde détruit que je ne peux plus changer.
+
+Les regrets de Lilienblum sur la besogne inutile de la littérature
+hébraïque se traduisent également dans son pamphlet en vers: _Kehal
+Rephaïm_ ou «la Réunion des morts.» Les morts sont figurés par les
+journaux et revues hébraïques.
+
+Plus tard un romancier de talent, Ruben Aren Braudès, reprendra la lutte
+pour l'union de «la foi et de la vie», dans son grand roman: _La Loi et
+la Vie_. Le héros de ce roman, le jeune rabbin Samuel, n'est autre que
+la personnification de Lilienblum. Comme création artistique, ce roman
+est un des meilleurs de la littérature hébraïque. La vie de la province,
+l'idéalisme austère des éclairés, les superstitions de la foule, y
+apparaissent avec une grande netteté de traits[73]. Publié dans «Haboker
+Or» (1877-1880), ce roman ne devait jamais être achevé. N'en était-il
+pas de même de son héros, et Lilienblum ne s'est-il pas arrêté au milieu
+de sa route?
+
+[Note 73: _Hadath wehayim_, Lemberg, 1880. Un autre grand roman de
+Braudès est: _Scheté Hakezavoth_ (les deux Extrêmes), publié en 1886. Il
+préconise la renaissance nationale et le romantisme religieux.]
+
+La crise survenue dans la vie de Lilienblum, arraché à son idéologie de
+provincial et mis en contact avec la vie pratique, diamétralement
+opposée à la résolution du problème de «l'union de la foi et de la
+vie», était commune à tous les lettrés de l'époque. Lilienblum et ses
+émules se sont pris à regretter l'effort de trois générations
+d'humanistes qui, au lieu d'assainir le ghetto, n'avaient fait que
+précipiter sa ruine. À l'idéalisme des Maskilim avait succédé
+l'utilitarisme grossier et sans idéal. Les paroles suivantes, qui
+terminent ses «Péchés de jeunesse», traduisent l'état d'âme du Maskil
+pendant les années 1870-80:
+
+ Les jeunes gens ne doivent travailler ni penser qu'à préparer leur
+ vie propre. Tout ce dont ils ne peuvent tirer profit, c'est-à-dire
+ ce qui n'est pas étude de science, de langue ou apprentissage d'un
+ métier leur est interdit.
+
+ Les adolescents qui s'évadent des études si pénibles du talmud, se
+ jettent avidement sur lu littérature moderne. Cette précipitation
+ dure chez nous depuis un siècle environ; les uns disparaissent pour
+ faire place aux autres, et chaque génération est lancée par une
+ force aveugle vers on ne sait où...
+
+ Il est grand temps de jeter un regard en arrière, de nous arrêter
+ un instant et de nous demander: où courons-nous et pourquoi
+ courons-nous?...
+
+Les dieux ne s'en allaient cependant pas du ghetto.--Si Gordon et
+surtout Lilienblum avaient prédit la ruine de tous les rêves du ghetto,
+c'est précisément parce que, arrachés à la vie de la masse et au milieu
+traditionnel, ils jugeaient les choses de loin et se laissaient
+influencer par les apparences. Ils ne voyaient dans le sein du judaïsme
+que deux camps bien tranchés: les modernes, indifférents à tout ce qui
+est judaïsme, et les obscurants, combattant tout ce qui est science,
+libre pensée et plaisir matériel. Ils avaient compté sans le peuple
+juif. La propagande humaniste n'était pas aussi fastidieuse, aussi
+inutile que les derniers humanistes se plaisaient à le déclarer. Dans le
+sein même du judaïsme traditionnel, le romantisme conservateur de S.-D.
+Luzzato et la sentimentalité sioniste de Mapou avaient suscité, comme
+nous l'avons déjà vu, une fermentation d'idées et de sentiments très
+féconde. Abstraction faite des anciens romantiques, comme Schulman, qui,
+dans la sérénité de leur âme, ne se souciaient guère de toute la
+campagne réformatrice et dont les ouvrages, estimés par les orthodoxes
+eux-mêmes, contribuaient à la diffusion de l'humanisme et de la
+littérature hébraïque,--des rabbins orthodoxes réputés embrassaient avec
+enthousiasme la culture de la littérature hébraïque. Sans renoncer à la
+foi, ils avaient su faire l'union entre la Foi et la Vie. L'humanisme
+conservateur avait atteint son apogée juste au moment où les réalistes
+déçus prévoyaient l'effondrement de tout le judaïsme traditionnel.
+
+À côté de la presse réformatrice représentée par le _Haloutz_, le
+_Melitz_ et plus tard le _Kol_ (la Voix), il y avait le _Maguid_, le
+_Habazeleth_ (le Lys) publié à Jérusalem, et surtout le _Lébanon_ (le
+Liban), paraissant d'abord à Paris et ensuite à Mayence, qui défendaient
+l'opinion des conservateurs. Dans le Maguid, David Gordon, le rédacteur
+du journal, menait, depuis 1871, une campagne ardente soutenue par
+l'opinion des lecteurs en faveur de la colonisation de la Palestine,
+comme devant précéder la renaissance politique d'Israël.
+
+Dans le Lébanon, Michel Pinès, l'antagoniste de Lilienblum, représentait
+avec talent l'opinion des conservateurs de la Lithuanie.
+
+En 1872, parut à Mayence le livre capital de Pinès, _Yaldé Ruhi_ (Les
+Enfantements de mon esprit), qui peut être considéré comme le
+chef-d'œuvre de la littérature conservatrice et opposée aux «Péchés de
+jeunesse» de Lilienblum. Dans ce livre d'intuition philosophique et de
+haute foi, Pinès se fait le défenseur du judaïsme traditionnel. Il
+revendique avec une logique serrée le droit d'existence pour la religion
+juive intégrale. Sans se montrer fanatique, il croit avec S.-D. Luzzato
+que la religion juive et sa poésie dans son ensemble est le produit
+propre du génie national juif; qu'elle est inhérente au judaïsme, et non
+une législation artificielle qui serait venue se greffer sur elle. Les
+rites et les pratiques religieuses sont nécessaires pour maintenir
+l'harmonie de la Foi, «comme la mèche est nécessaire à la lampe». Cette
+harmonie, qui agit à la fois sur le sentiment et sur le moral, ne peut
+être contredite par les résultats de la science, et voilà pourquoi la
+foi juive est éternelle dans son essence même. Les réformes religieuses
+introduites par les rabbins allemands ont fini par tarir les sources de
+la poésie de la religion, et l'union entre la Foi et la Vie, préconisée
+par Lilienblum, n'est que futile. À quoi bon, puisque les croyants n'en
+éprouvent aucun besoin et se délectent à la foi intégrale qui remplit
+tout le vide de leur âme?--Pinès ne partage pas le pessimisme des
+réalistes du temps. En vrai conservateur, il croit à la renaissance
+nationale du peuple d'Israël et, en romantique juif, il rêve la
+réalisation des prédictions humanitaires des prophètes. Le Judaïsme
+représente pour lui l'idée juste par excellence. «Et toute idée juste
+finira par conquérir l'humanité tout entière.»
+
+ * * * * *
+
+Les extrêmes se touchaient. Entre Lilienblum, le dernier des humanistes,
+sceptique déçu, et Pinès, l'optimiste du ghetto, il y avait un point
+commun. Tous deux croyaient à l'inefficacité de l'action des humanistes
+et à l'inanité de l'union entre la Foi et la Vie. Un accord entre eux
+n'était cependant pas possible. Tandis que les humanistes, en rompant
+avec les rêves séculaires du peuple, s'étaient exclus de sa vie morale
+et religieuse et faisaient perdre à leur activité toute sa raison
+d'être, les romantiques conservateurs ne tenaient aucun compte des
+nécessités de la vie moderne dont le courant avait profondément ébranlé
+ce vieux monde et menaçait d'emporter ce dernier rempart national.
+
+L'homme qui devait accomplir l'œuvre de la synthèse entre le double
+courant humaniste et romantique et ramener la Haskala dépérissante aux
+sources vives du judaïsme national, c'était Perez Smolensky,
+l'initiateur du mouvement national progressiste.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+L'ÉVOLUTION NATIONALE PROGRESSIVE.--P. SMOLENSKY
+
+
+Perez Smolensky est né en 1842 à Monastirschzina, petit bourg près de
+Mohileff. Son père, un pauvre malheureux qui ne parvenait pas à nourrir
+sa femme et ses six enfants, fut contraint de quitter les siens pour
+échapper à une accusation calomnieuse lancée contre lui par un prêtre
+polonais. Sa mère, vaillante femme du peuple, gagna durement sa vie et
+celle de ses enfants, dont elle rêvait de faire des rabbins. Enfin, le
+père rentra au foyer, et un bien-être relatif s'y établit.
+
+Son premier soin est de veiller à l'instruction de ses deux fils, Léon
+et Perez. Le petit Perez montre des capacités hors ligne. À quatre ans,
+il aborde l'étude du Pentateuque; à cinq ans il fait déjà du talmud. Ces
+études l'absorbent jusqu'à sa onzième année. Alors, comme tous les
+enfants du ghetto qui voulaient s'instruire, il quitte son père et sa
+mère et se rend à la Yeschiba de Sklow. Il fait la route à pied, avec,
+pour toute escorte, les bénédictions maternelles. Son âge tendre ne
+l'empêche pas d'être admis dans la Yeschiba et d'acquérir de la renommée
+pour son application et son érudition. Son frère Léon, qui l'avait
+précédé dans cette ville, l'initie à la langue russe et lui donne à lire
+des publications hébraïques modernes. Esprit franc et vif, il brave les
+préjugés et entretient des relations avec un certain intellectuel qui
+passait pour hérétique, et qui aida au développement intellectuel du
+jeune Perez. Tour à tour les dignes bourgeois qui lui servaient ses
+repas quotidiens, effrayés de le voir dévier du droit chemin, lui
+retirent leur protection. Il tombe dans une misère noire. Il n'a que
+quatorze ans, et alors commence pour lui une vie d'agitation et
+d'aventure. C'est l'odyssée d'un égaré du ghetto. Repoussé par les
+«Missnagdim», il va chercher son salut du côté des Hassidim. Il ne peut
+se faire non plus à ce milieu. L'exaltation mystique barbare,
+l'absurdité des superstitions et l'hypocrisie l'exaspèrent. Il se lance
+dans la vie, entre au service d'un ministre officiant, puis devient
+professeur d'hébreu et de talmud. Toute la gamme des professions
+flottantes qui ressortissent au domaine des érudits du ghetto, Smolensky
+l'a montée, et puis redescendue. Son esprit inquiet et le besoin de se
+perfectionner le poussent jusqu'à Odessa. Il s'y installe définitivement
+et y passe des années de travail et d'efforts. Il apprend les langues
+modernes, son esprit s'élargit et se dégage définitivement des pratiques
+religieuses, tout en restant attaché au judaïsme.
+
+En 1867, paraît sa première publication dirigée contre Letteris, qui
+jouissait alors d'une autorité incontestable. Smolensky y critique
+sévèrement et avec indépendance l'adaptation hébraïque du _Faust_ de
+Gœthe par Letteris. C'est à Odessa qu'il écrit également les premières
+pages de son grand roman: _L'Errant à travers les voies de la vie_[74].
+Mais son esprit indépendant ne pouvait se faire à l'étroitesse et à la
+mesquinerie des lettrés et des rédacteurs des journaux de l'époque. Il
+se décide à partir pour l'Occident civilisé, pays promis des rêves des
+Maskilim russes, embelli par les figures de Rapoport et de Luzzato. Il
+se rend d'abord à Prague, où demeurait Rapoport, puis à Vienne; plus
+tard il pousse jusqu'à Paris et Londres. Il s'instruit et se documente
+partout. Observateur fin, il cherche à pénétrer le fond des choses
+européennes et du judaïsme occidental. Il entre en relation avec les
+rabbins, les savants, les notabilités juives, et il peut enfin apprécier
+de près cette liberté tant vantée et les réformes religieuses enviées
+par les lettrés de son pays. Il ne tarde pas à apercevoir le revers de
+la médaille, et grande est sa désillusion. Il se persuade avec un
+profond regret que c'en est fait de l'esprit juif en Occident, que
+l'émancipation moderne a détourné ces juifs de l'essence même du
+judaïsme, et que, dans toutes les réformes modernes, c'est la forme qui
+se substitue au fond, la cérémonie au sentiment religieux et national.
+Écœuré de cet oubli du passé, indigné de l'indifférence des juifs
+modernes à l'égard de tout ce qui est cher à son cœur, le jeune
+Smolensky se décide à rompre le silence qui se faisait autour du
+judaïsme dans les grands centres de l'Europe, et à porter la parole du
+ghetto aux nouveaux «gentils».
+
+[Note 74: L'édition complète des romans et des articles de Smolensky
+vient de paraître à Saint-Pétersbourg et à Vilna, chez Katzenelenbogen.]
+
+C'est à Vienne qu'il lance la première livraison de sa revue _Haschahar_
+(l'Aurore). Presque sans moyens financiers, animé seulement du désir
+ardent de travailler au relèvement national et moral de son peuple, le
+jeune écrivain expose sa profession de foi dans la déclaration suivante:
+
+ Le _Schahar_ est destiné à répandre la lumière de la science sur
+ les voies d'Israël, à ouvrir les yeux à ceux qui n'ont pas encore
+ vu la science ou ne l'ont pas comprise, à régénérer la beauté de la
+ langue hébraïque et à augmenter le nombre de ses fervents.
+
+ ...Cependant le tout n'est pas d'ouvrir les yeux aux aveugles, il y
+ a encore ceux qui ont goûté aux fruits de l'arbre de la science,
+ mais dont les yeux éblouis se sont fermés à toute connaissance de
+ la langue nationale...Que ces derniers soient avertis que, si ma
+ plume est consacrée à démasquer les bigots et les tartufes qui se
+ dissimulent sous le manteau de la vérité, elle n'épargnera pas non
+ plus les hypocrites éclairés qui cherchent par leurs paroles
+ mielleuses à détourner les fils d'Israël de l'héritage de leurs
+ ancêtres.
+
+Guerre à l'obscurantisme moyen-âgeux, guerre à l'indifférentisme
+moderne: tel était son plan de combat. _Haschahar_ est devenu bientôt
+l'organe de tous ceux qui pensaient, sentaient et luttaient dans le
+ghetto, le porte-parole de toutes les revendications civilisatrices et
+patriotiques des Maskilim.
+
+À une époque où la littérature hébraïque ne s'occupait que de
+traductions ou d'œuvres de peu de portée, Smolensky déclare hardiment
+qu'il n'ouvrira son journal qu'aux écrivains capables de produire des
+créations originales. L'ère des traducteurs et imitateurs fades était
+finie; une nouvelle école d'écrivains originaux apparaissait, et le
+public s'accoutumait peu à peu à donner la préférence à ces derniers.
+
+À une époque où le dénigrement national était poussé à outrance,
+Smolensky revendique le droit d'existence pour le judaïsme dans les
+termes suivants:
+
+ Certainement il faut que le peuple juif ressemble aux autres
+ peuples, qu'il aspire à la lumière de la science et qu'il soit
+ fidèle au pays qu'il habite. Mais, tout comme les autres, il ne
+ doit pas avoir honte de son origine et ne pas renier l'espoir qu'un
+ jour prendra fin son exil. Comme les autres, sachons apprécier
+ notre langue, la gloire de notre peuple. Nous n'avons pas à rougir
+ de la langue dans laquelle nos prophètes s'exprimaient, nos
+ ancêtres priaient et pleuraient, lorsque leur sang
+ coulait...Quiconque renonce à l'hébreu est l'ennemi de son
+ peuple....
+
+La réputation du _Schahar_ s'est surtout affermie grâce à la publication
+du grand roman de Smolensky: _L'Errant à travers les voies de la vie_.
+Dans ce roman, comme dans tous ses écrits, il apparaît comme le prophète
+qui dénonce les crimes et la dépravation du ghetto, et comme
+l'annonciateur de la dignité nationale renaissante.
+
+La pauvreté de ses ressources matérielles et les animosités que son
+indépendance ne manque pas de susciter dans le camp des lettrés
+n'arrêtent pas l'écrivain dans ses desseins.
+
+En 1872, Smolensky publie à Vienne son chef-d'œuvre _Am Olam_ (Le peuple
+éternel), qui est devenu la base du mouvement d'émancipation nationale.
+Dans cet ouvrage remarquable à tous les points de vue, il se révèle
+comme un penseur original et comme un poète inspiré par une intuition
+générale. Smolensky s'y montre humaniste et patriote à la fois. Il est
+plein d'amour pour son peuple, et sa foi dans son avenir est illimitée.
+Il démontre avec conviction que le véritable nationalisme ne s'oppose
+pas à la réalisation définitive de l'idéal de la fraternité universelle.
+Le dévouement national n'est qu'une phase supérieure du dévouement pour
+la famille. Dans la nature même, nous voyons que, plus les
+individualités sont distinctes, plus grande est leur supériorité et leur
+indépendance. La différenciation est la loi du progrès. Pourquoi ne pas
+appliquer cette règle aux groupes humains ou aux nations?
+
+La somme totale des qualités propres aux diverses nations ainsi que les
+façons d'après lesquelles elles ont réagi vis-à-vis des conceptions
+venues du dehors, constituent la vie et la culture de tout le genre
+humain. Tout en admettant que le passé historique forme une partie
+essentielle de l'existence d'un peuple, il croit bien plus urgente
+encore la nécessité pour chaque peuple d'avoir un idéal présent et des
+espérances nationales pour un avenir meilleur. Le judaïsme entretient
+l'idéal messianique qui n'est en somme que l'espoir de sa renaissance
+nationale. Malheureusement, les modernes incroyants nient cet idéal, et
+les orthodoxes l'enveloppent de ténèbres.
+
+Le dernier chapitre, «l'espérance d'Israël», est animé d'un élan
+magnifique. Pour la première fois en hébreu, le Messianisme est dégagé
+de son élément religieux. Pour la première fois un écrivain hébreu
+déclare que le Messianisme n'est que la résurrection politique et morale
+d'Israël, le _retour à la tradition prophétique_.
+
+Pourquoi donc les Grecs, les Roumains pourraient-ils aspirer à leur
+émancipation nationale, et Israël, le peuple de la Bible, ne le
+pourrait-il pas?...Le seul obstacle à cette revendication, c'est le fait
+que les juifs ont perdu la notion de leur unité nationale et le
+sentiment de leur solidarité.
+
+Cette conviction de l'existence d'une nationalité juive, cette
+émancipation nationale rêvée par Salvador, Hess et Luzzato, considérée
+comme une hérésie par les orthodoxes et comme une théorie dangereuse par
+les libéraux, avait trouvé enfin son prophète. Sa parole enthousiaste
+devait porter cet idéal aux masses en Russie et en Galicie, et
+supplanter le Messianisme mystique.
+
+Esprit combatif, Smolensky ne s'est pas arrêté là. L'idée de la
+régénération nationale se heurtait à la théorie mise en honneur par
+Mendelssohn et son école, que le judaïsme ne constituait qu'une
+confession religieuse. Dans une série d'articles (Il est un temps pour
+planter et un temps pour arracher les plantes), il fait justice de cette
+théorie[75].
+
+[Note 75: «_Eth lataath_» et «_Eth laakor netoal_», Haschahar,
+1875-1876.]
+
+Appuyé sur l'histoire et sur la connaissance du judaïsme, il prouve que
+la religion juive n'est pas un bloc immuable, mais plutôt une doctrine
+éthique et philosophique évoluant sans cesse et changeant d'aspect selon
+les époques et les milieux. Si elle forme la quintessence du génie
+national juif, elle n'est pas moins accessible en théorie et en pratique
+à tout le monde. Elle n'est pas l'apanage dogmatique exclusif d'une
+caste sacerdotale.
+
+Voilà pourquoi Smolensky réprouve le dogmatisme religieux représenté par
+Mendelssohn, qui voulait confiner le judaïsme dans la loi rabbinique,
+sans reconnaître son caractère essentiellement évolutif. Maïmonide
+lui-même ne trouve pas grâce à ses yeux. N'est-ce pas lui qui consacra
+le dogmatisme raisonneur? À plus forte raison n'épargne-t-il pas les
+réformateurs modernes. Certainement, les réformes religieuses sont
+nécessaires, mais elles doivent se produire spontanément, émaner du cœur
+même du peuple croyant, répondre aux modifications sociales, et non pas
+être le produit factice de quelques intellectuels ayant depuis longtemps
+rompu avec le peuple, ne partageant ni ses souffrances ni ses
+espérances. Si Luther a réussi, c'est parce qu'il croyait lui-même;
+mais les réformateurs juifs modernes ne croient plus, c'est pourquoi
+leur œuvre ne subsistera pas. Seule l'étude de la langue hébraïque, de
+la religion, de la civilisation et de l'esprit juifs, est en état de
+substituer à la lettre morte, aux règlements vides d'âme, un sentiment
+national et religieux vivace conforme aux exigences de la vie. Le siècle
+prochain verra un judaïsme unifié renaissant.
+
+Tel est l'exposé des idées qui lui ont valu des approbations nombreuses
+et plus encore d'animosités de la part des anciens défenseurs de
+l'humanisme allemand. Un d'entre eux, le poète Gottlober, fonda alors
+(en 1876) une revue rivale, _Haboker Or_, dans laquelle il plaida la
+cause de l'école de Mendelssohn. Cette revue, qui dura jusqu'en 1881,
+n'a pas pu supplanter le _Schahar_ ni atténuer l'ardeur de Smolensky.
+Les obstacles de toute nature et les difficultés avec la censure russe
+n'ont pas pu davantage arrêter le vaillant apôtre du nationalisme juif.
+D'ailleurs le concours moral de tous les lettrés indépendants lui était
+acquis. Car Smolensky ne s'est jamais posé en croyant ni en défenseur du
+dogme. Bien au contraire, il a toujours guerroyé contre le rabbinisme.
+Il était persuadé que la propagande libre, la parole hardie fondée sur
+une connaissance du cœur de la foule et de ses besoins intimes amènerait
+la révolution naturelle et paisible, rendrait au peuple juif son esprit
+libre, son génie créateur et sa moralité élevée. Peu lui importe que la
+jeunesse ne soit plus orthodoxe: le sentiment national suffira au besoin
+à maintenir Israël. Et c'est ici que Smolensky se montre plus
+libre-penseur que S.-D. Luzzato et son école. Le peuple juif est pour
+lui le peuple éternel personnifiant l'idée prophétique réalisable au
+pays juif et non en exil. Le libéralisme récent que l'Europe a montré à
+l'égard des juifs est selon lui un phénomène passager, et dès 1872, il
+prévoit le retour de l'antisémitisme.
+
+Cette conception de la vie juive a été accueillie par les lettrés comme
+une révélation. Le rédacteur du _Schahar_ a su développer, compléter et
+rendre accessibles à la masse les idées énoncées par les maîtres qui
+l'ont précédé. Il leur révéla la formule nouvelle grâce à laquelle leurs
+revendications de juifs n'étaient plus en contradiction avec les
+nécessités modernes. C'était la revanche du peuple qui parlait par la
+bouche de l'écrivain, c'était l'écho de l'âme palpitante du ghetto.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LES COLLABORATEURS DU «SCHAHAR».
+
+
+Bientôt le _Schahar_ devient le foyer d'une propagande ardente contre
+l'obscurantisme, propagande d'autant plus efficace qu'elle combattait le
+judaïsme arriéré au nom même de l'idéal séculaire du peuple juif, au nom
+de sa renaissance nationale. Il devient en même temps le centre d'une
+campagne hardie contre les réformes introduites dans la religion par les
+modernes, tout en admettant en principe la nécessité de réformes
+raisonnables, lentes, conformes à l'évolution naturelle du judaïsme et
+ne s'opposant pas à son esprit.
+
+Tout ce qui pensait, sentait, souffrait et s'éveillait à la vie nouvelle
+affluait vers la revue hébraïque pendant ses dix-huit années d'une
+existence plus ou moins régulière, interrompue de temps en temps faute
+de ressources matérielles. Elle représente un chapitre important de
+l'histoire littéraire de l'hébreu. Smolensky savait encourager les
+anciens talents, découvrir et mettre en lumière les nouveaux. L'école
+du _Schahar_ est presque l'œuvre de sa main vaillante. Gordon publia
+dans le _Schahar_ ses meilleurs poèmes satiriques. Lilienblum y a
+poursuivi sa campagne réformatrice; il y publia entre autres son article
+retentissant: _Olam Hatohu_ (Le monde du tohu) dans lequel il critique
+sévèrement l'_Hypocrite_ de Mapou comme une œuvre d'idéologie naïve, au
+nom du réalisme utilitaire qu'il partageait avec les écrivains russes du
+temps.
+
+Mais la plupart des collaborateurs du _Schahar_ avaient fait leurs
+débuts sous les auspices de Smolensky. Des savants allemands et
+autrichiens revinrent à l'hébreu grâce à Smolensky, et la collaboration
+de professeurs éminents, tels que Heller, David Müller et d'autres, ne
+fut pas sans influence sur les succès du _Schahar_.
+
+Le nouvelliste galicien M.D. Brandstaetter compte avec raison parmi ses
+meilleurs collaborateurs[76]. Les nouvelles de cet auteur parues en 1891
+sont d'un intérêt artistique particulier. Brandstaetter est le peintre
+des mœurs des Hassidim de la Galicie, qu'il raille avec une bonhomie
+mordante et avec un goût artistique parfait. Il est presque le seul
+humoriste de l'époque. Son style est classique sans abus. Souvent il
+fait usage du jargon talmudique propre aux érudits rabbiniques dont il
+sait traduire les moindres gestes et les manières. Il ne se gêne pas non
+plus pour étaler avec esprit les ridicules des modernes. Ses nouvelles
+les plus connues, traduites en russe et en allemand, sont: _Le Docteur
+Alpassi_, _Mordechai Kisovitz_, _Sidonie_, _Les origines et la fin d'une
+querelle_, _etc_. Brandstaetter a également écrit des satires en vers.
+Il a beaucoup de points de ressemblance avec le peintre des mœurs juives
+en allemand, Karl Emil Franzos.
+
+[Note 76: Nouvelles réunies de Brandstaetter, Cracovie, 1891.]
+
+Salomon Mandelkern, l'érudit auteur de la nouvelle Concordance biblique,
+originaire de Dubno (1846-1902), était un poète inspiré. Ses poèmes
+historiques et satiriques et ses épigrammes, publiés pour la plupart
+dans le _Schahar_, ont du style et de la grâce. Dans ses poésies
+sionistes il fait preuve d'un patriotisme éclairé. Son histoire
+détaillée de la Russie (_Dibrei Jemei Russia_) en 3 volumes, publiés à
+Vilna en 1876, ainsi que nombre d'autres écrits d'un style pur et
+précis, l'ont rendu populaire.
+
+J.-H. Levin (né en 1845), surnommé _Iehalel_, un autre poète habituel du
+_Schahar_, doit sa renommée plus à l'actualité brûlante de ses poésies
+qu'à leur style pompeux et prolixe. Il débuta par un recueil de poésies:
+_Sifeté Renanoth_ (Lèvres de Chants) paru en 1867. Dans le _Schahar_ a
+également paru son long poème réaliste: _Kischron Hamaassé_ (Le
+Travail), dans lequel il chante la supériorité absolue du travail dans
+l'univers. Ici, comme dans ses articles en prose, il se range à côté de
+Lilienblum avec lequel il réclame une orientation utilitaire dans la vie
+juive.
+
+La critique des mœurs juives a été représentée avec éclat entre autres
+par deux publicistes de talent: M. Cahen, dont les «Lettres de
+Mohileff» témoignent de l'impartialité et de l'indépendance à la fois
+de leur auteur et du rédacteur qui les a accueillies,--et Ben-Zevi, qui
+dépeint dans ses «Lettres de Palestine» les mœurs des notables arriérés
+et rapaces de la Palestine contemporaine.
+
+La science historique et philosophique avait trouvé dans le _Schahar_ un
+foyer sûr. Smolensky a su intéresser les lettrés à cette branche
+délaissée de la langue hébraïque en Russie. En dehors de la science
+officielle, représentée par l'éminent Chowlsson, le savant professeur,
+Harkavy, l'infatigable explorateur de l'histoire juive dans les pays
+slaves, et Gurland, le docte chroniqueur des persécutions juives en
+Pologne, nous devons nommer, parmi les plus éminents collaborateurs
+scientifiques du _Schahar_: David Cohan, érudit de véritable valeur qui
+a su faire la lumière sur l'époque obscure des pseudo-messies et sur les
+origines du Hassidisme.
+
+Le Dr S. Rubin y a publié également la plupart de ses études
+philosophiques et spirituelles sur les origines des religions et sur
+l'histoire des peuples de l'antiquité. Lazar Schulman, l'auteur des
+contes humoristiques, a fait paraître dans le _Schahar_ une étude très
+consciencieuse sur Heine. J. Levinson, J. Bernstein, M. Ornstein et le
+Dr A. Poriess, auteur d'un excellent traité de physiologie en hébreu,
+ont collaboré activement à la partie scientifique de la revue de
+Smolensky. Leurs travaux ont contribué plus que toutes les exhortations
+des réformateurs à la diffusion de la lumière.
+
+L'impulsion donnée par le _Schahar_ s'est fait sentir dans tout le
+judaïsme. Le nombre de lecteurs hébreux augmenta considérablement, et
+l'intérêt pour cette littérature grandit. C'est en hébreu que l'éminent
+savant A.-H. Weiss publia son _Histoire de la tradition juive_ en cinq
+volumes (_Dor Dor wedorschow_)[77], œuvre de haute science qui démontre
+l'évolution successive et naturelle de la loi rabbinique et qui opéra
+une véritable révolution dans l'esprit des croyants dans les pays
+arriérés.
+
+[Note 77: Vienne, 1883-1890.]
+
+Ou a vu que c'était pour maintenir la tradition humaniste et pour
+défendre les théories de l'école de Mendelssohn que Gottlober avait
+fondé en 1876 sa revue «Haboker Or». Cette revue avait groupé autour
+d'elle les derniers successeurs de l'humanisme allemand. Braudès y a
+publié son roman «La Loi et la Vie». Nous y rencontrons également les
+derniers représentants des «_Melitzim_», comme Wechsler (Iseh Noémi) qui
+s'ingéniait à faire de la critique biblique dans un style pompeux.
+
+Le style précieux n'avait certainement pas disparu de la littérature
+hébraïque. A. Friedberg, dans son adaptation du roman anglais «La Vallée
+des Cèdres», parue en 1876, et dans ses autres écrits, Ramesch, dans sa
+traduction de Robinson Crusoë et autres, peuvent être considérés, à côté
+de Schulman, comme les représentants les plus populaires du style
+précieux de cette époque.
+
+Les traductions étaient d'ailleurs toujours très en honneur, et c'est
+vainement que Smolensky a essayé, dans l'introduction de son «Errant»,
+de prévenir le public contre l'abus des traducteurs. À côté des romans,
+les sciences naturelles et mathématiques, l'astronomie surtout avait
+gagné la confiance des lecteurs. Parmi les auteurs de livres
+scientifiques originaux, citons en tout premier lieu H. Rabbinovitz,
+auteur d'une série de traités de physique, de chimie, etc. parus à
+Vilna, entre 1866 et 1880. Puis viennent Lerner, Mises, Reiffmann, etc.
+
+Les périodiques se multiplièrent également vers cette époque et se
+différencièrent selon leurs tendances. À Jérusalem paraissent le
+_Habazeleth_, les _Schaarei Zion_ (Les Portes de Sion), etc. Au delà de
+l'Atlantique la revue _Hazofé beerez Nod_ (Le Voyant dans le pays
+vagabond) se fait l'écho des lettrés émigrés dans le Nouveau-Monde. Les
+orthodoxes eux-mêmes ont recours à ce mode moderne pour défendre le
+rabbinisme. Le journal _Haiaréah_ (la Lune) et surtout le _Mahasikei
+Hadath_ (les Soutiens de la Foi), tous les deux en Galicie, sont les
+organes des croyants qui combattent l'humanisme et le progrès.
+
+Déjà des tendances radicalement opposées à tout ce qu'avait précédemment
+produit le judaïsme commencent à se faire jour. En 1879, au moment où
+Smolensky publiait son journal hebdomadaire «_Hamabit_» (l'Observateur),
+Freiman fonda le premier journal socialiste en hébreu: _Haemeth_ (la
+Vérité) qui paraît également à Vienne. D'autre part S.A. Salkindson, un
+lettré converti, le traducteur admirable d'_Othello_[78] et de _Roméo
+et Juliette_[79] publiés par les soins de Smolensky, fait paraître une
+traduction hébraïque d'une œuvre essentiellement chrétienne, _Le Paradis
+perdu_ de Milton. Signe des temps: cette œuvre d'art a été approuvée et
+appréciée à sa juste valeur par les lettrés hébreux.
+
+[Note 78: Vienne, 1874.]
+
+[Note 79: Vienne, 1878.]
+
+Ce choc d'opinion et de tendances, dû à l'autorité et à la tolérance de
+Smolensky, avait été fécond. Le _Schahar_ était devenu le centre du
+mouvement synthétique, progressif et national, qui commençait à se
+dessiner. La réaction produite dans les esprits par le réveil inattendu
+de l'antisémitisme en Allemagne, en Autriche, en Roumanie et en Russie
+avait abattu les derniers débris de l'humanisme allemand en Occident et
+avait apporté la désillusion de tous les rêves égalitaires en Orient.
+Les yeux de tous ceux qui étaient restés fidèles à la langue hébraïque
+et à l'idéal de la renaissance du peuple juif, se tournèrent vers le
+vaillant écrivain qui, dix ans auparavant, avait prédit la débâcle des
+espoirs humanitaires, et qui avait le premier proposé la solution
+pratique du problème juif par sa conservation nationale.
+
+La célébrité de Smolensky avait dépassé le cercle de ses lecteurs et des
+hébraïsants. L'Alliance Israélite lui confia la mission d'aller étudier
+les conditions d'existence des juifs roumains. Pendant son séjour à
+Paris, A. Crémieux, l'infatigable défenseur des juifs opprimés, lui
+consentit que seuls ceux qui connaissent l'hébreu possèdent la clé du
+cœur des masses juives et qu'il aurait donné dix années de sa vie pour
+apprendre l'hébreu[80].
+
+[Note 80: Brainin, dans son excellente _Vie de Smolensky_. Varsovie,
+1897, p. 58.--_Haschahar_, X, 522.]
+
+La guerre russo-turque de 1877 et le souffle national qui se répandait
+alors partout a suscité un mouvement patriotique parmi la jeunesse
+demeurée jusqu'alors réfractaire à l'idée de l'émancipation nationale.
+Un jeune étudiant de Paris, originaire de la Lithuanie, Eliéser
+Ben-Iehuda, publia en 1878 deux articles dans le _Schahar_, où il
+prêchait, abstraction faite de toute idée religieuse, la renaissance du
+peuple juif sur son ancien sol national et la rénovation de la langue
+biblique.
+
+En 1880, Smolensky, qui avait entrepris une nouvelle édition complète de
+ses œuvres en vingt-deux volumes, à Vienne, alla faire une tournée en
+Russie. Grande fut sa joie de constater les effets produits par son
+activité, et de voir que sa popularité avait gagné toutes les classes
+éclairées du judaïsme. Sous l'influence du _Schahar_, une jeunesse
+nouvelle, libre et cependant fidèle à son origine et à l'idéal du
+judaïsme, s'était formée. La tournée de Smolensky ressembla plutôt à une
+marche triomphale. La jeunesse universitaire de St-Pétersbourg et de
+Moscou organisa en l'honneur de l'écrivain hébreu des réunions où il fut
+salué comme le maître de la langue nationale, le prophète de la
+régénération du peuple juif. En province, ce fut la même chose, et
+Smolensky se vit l'objet d'honneurs qui n'avaient jamais encore été
+accordés à un écrivain hébreu. Il rentra à Vienne, encouragé dans sa
+besogne et plein d'espoir pour l'avenir. On était précisément à la
+veille du cataclysme annoncé par l'écrivain.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LES ROMANS DE SMOLENSKY.
+
+
+Son énorme popularité ainsi que son influence sur ses contemporains,
+Smolensky les doit, autant qu'à sa production de journaliste, à ses
+romans réalistes, qui occupent la première place dans la littérature
+hébraïque moderne.
+
+En 1868, Smolensky débute par une nouvelle dont le sujet était emprunté
+à l'insurrection polonaise, intitulée «_Haoumgue_» (La Récompense),
+parue à Odessa. Rien, sauf le style réaliste, n'y trahit encore le futur
+grand romancier.
+
+Nous avons déjà dit que c'est à Odessa qu'il a écrit les premiers
+chapitres du _Hatoeh_ (Errant). Ajoutons que lorsqu'il proposa au
+rédacteur du _Melitz_ son autre roman à thèse «La Joie de l'hypocrite»,
+ce dernier le renvoya dédaigneusement, en déclarant qu'il préférait les
+traductions aux créations originales, tant la possibilité de créer des
+œuvres réalistes en hébreu lui paraissait invraisemblable. À la tête du
+_Schahar_, Smolensky y publia l'un après l'autre ses romans et en
+premier lieu son «_Hatoeh bedarké Hahayim_» (l'Errant à travers les
+voies de la vie). Publié d'abord dans le _Schahar_ en trois parties et,
+plus tard, dans une édition spéciale en quatre volumes, ce roman est la
+première création réaliste digne de ce nom en hébreu.
+
+De même que Cervantès promène son Don Quichotte dans tous les milieux
+sociaux de son époque, le romancier hébreu promène son héros errant,
+Joseph l'orphelin, à travers tous les coins et recoins du ghetto. Il le
+fait assister à toutes les scènes du monde juif, il en dévoile devant
+ses yeux les mœurs et les manières; il le rend témoin des superstitions,
+des fanatismes, des misères de toute nature, d'un abaissement matériel
+et social qui n'a pas son pareil. Observateur fidèle, impressionniste,
+réaliste sans emphase, il nous révèle à chaque page des existences
+méconnues, des croyances extravagantes, des agitations, des maux, des
+grandeurs et des misères dont le monde civilisé ne se douterait jamais.
+C'est l'odyssée d'un aventurier du ghetto, c'est la vie et les
+pérégrinations de l'auteur lui-même, agrandies, entourées de fictions,
+qu'il prête à son héros; c'est une documentation sociale de la plus
+haute portée.
+
+L'orphelin Joseph, dont le père a été victime des Hassidim et a disparu,
+et dont la mère est morte dans la misère, est recueilli par le frère de
+son père, celui qui avait occasionné sa perte. Maltraité par une tante
+méchante et poussé par un irrésistible penchant pour la vie vagabonde,
+il s'enfuit. Ramassé d'abord par une bande de gueux mendiants, puis
+recueilli par un _Baal-Schem_, thaumaturge charlatan, il parcourt la
+plus grande partie de la Russie juive. Dans une suite de tableaux pris
+sur le vif, Smolensky détaille les mœurs et les exploits de tous les
+bohêmes du ghetto, depuis les mendiants jusqu'aux officiants ambulants,
+leur manque de moralité, leur malice et leur impudence. Poussé par le
+désir de s'instruire et probablement aussi par celui de trouver un abri,
+Joseph devient enfin élève d'une célèbre _Yeschiba_. C'est presque le
+salut pour le jeune vagabond; il est nourri, il couche sur les bancs de
+l'école, et il est même protégé contre le service militaire. Mais
+bientôt, mal vu à cause de sa franchise et surtout parce qu'on découvre
+qu'il lit des livres profanes, auxquels l'a initié un de ses camarades,
+il est obligé de quitter la Yeschiba. Il l'a échappé belle de n'avoir
+pas été incorporé comme soldat. Il cherche un refuge auprès des Hassidim
+et il a le bonheur de plaire au Zadic (le saint) lui-même.
+
+Mais bientôt il est dégoûté de leurs manies louches. Dans ses
+pérégrinations, Joseph rencontre certainement des gens de bien, des
+idéalistes purs, des gens du peuple, des rabbins dignes de tous les
+éloges, des intellectuels passionnés, mais la vie habituelle anormale,
+étroite, du ghetto finit par lui répugner. Il s'en va chercher une vie
+plus libre en Occident. Il passe par l'Allemagne et il va à Londres.
+Partout il étudie la société juive, et il est désillusionné. L'Errant
+est la véritable encyclopédie de la vie juive du commencement de la
+seconde moitié du XIXe siècle.
+
+Au point de vue de la fiction, le roman ne tient pas debout: c'est une
+succession fantastique, quelquefois même incohérente, d'événements, un
+tissu artificiel de personnages arrivant en scène au gré de l'auteur et
+agissant comme s'ils étaient mûs par des ficelles. Le merveilleux y
+abonde, et les caractères sont tantôt trop appuyés et tantôt trop
+effacés.
+
+En revanche, l'Errant est un panorama incomparable de tableaux
+réalistes, souvent faiblement reliés entre eux, mais d'une fidélité
+parfaite; une galerie pittoresque de toutes les scènes du ghetto.
+
+Joseph est un peintre, un réaliste par excellence; c'est aussi un
+impressionniste. Tout en mettant en lumière les ombres et les clartés de
+ce milieu, on sent que ce n'est pas de l'art pur qu'il fait. Comme
+Auerbach, comme Dickens, il est raisonneur, il est didactique; en
+véritable fils du ghetto, il est prédicateur et moraliste. Il en abuse
+même. On sent vivement qu'en écrivant son roman, l'auteur ne restait pas
+indifférent, que son cœur vibrait ému des sentiments les plus opposés:
+de pitié et de compassion, de dédain, de colère et d'amour à la fois.
+
+Au point de vue du style, le roman est également une œuvre réaliste.
+Smolensky ne fait pas usage de talmudismes comme Gordon et Abramovitz,
+mais il évite aussi d'abuser des métaphores bibliques. Sans doute, il
+est quelquefois obligé à des longueurs, sa manière oratoire le pousse à
+des prolixités, mais sa prose demeure pourtant pure, coulante et autant
+que possible précise.
+
+Pour illustrer la manière d'écrire de Smolensky et toute l'originalité
+de la vie sociale qu'il dépeint, nous ne pouvons mieux faire que de
+traduire certains passages des tableaux de mœurs les plus
+caractéristiques de son roman.
+
+C'est Joseph qui nous conte ses aventures et les impressions de sa vie
+quotidienne. Sa description du _Heder_, cette école traditionnelle, est
+fort curieuse et mérite d'être rapportée ici:
+
+ Imaginez-vous un édifice en bois pourri, petit et étroit, rappelant
+ plutôt un logement de chien. Le chaume qui le couvre descend
+ jusqu'à terre, mais est impuissant, dévoré qu'il est par quantité
+ de brebis, à le garantir contre les pluies battantes qui pénètrent
+ à l'intérieur. Entrons-y: une seule pièce, remplie de fumée et
+ tapissée aux angles de toiles d'araignées. Sur le mur, du côté de
+ l'Orient, s'étale une feuille de papier, c'est le _Misrach_
+ traditionnel avec son inscription: «De ce côté souffle un vent
+ vivifiant», inscription toute platonique d'ailleurs, car, en guise
+ de vent vivifiant, des odeurs infectes pénétraient par la fenêtre
+ et impressionnaient l'odorat de ceux chez qui ce sens n'était pas
+ encore aboli. Du côté occidental, un pan de mur était laissé en
+ noir au-dessus de la porte, pour rappeler la destruction du Temple,
+ bien inutilement à vrai dire, comme si toute la pièce n'était pas
+ assez noire et comme si ces murs lézardés couverts de colonies
+ d'êtres rampants ne rappelaient pas suffisamment «le Mont Sion
+ dévasté parcouru par des chacals».
+
+ Une grande cheminée occupait tout un quart de la pièce, et derrière
+ elle, appuyé contre le mur, était un lit fait, et de l'autre côté
+ un lit rempli de paille et sans couverture. En face, une grande
+ table de bois blanc couverte de figures bizarres, de noms, de
+ lettres, de dessins incompréhensibles, que le Melamed s'amusait à
+ graver avec son canif pendant qu'il nous enseignait.
+
+ Autour de cette table artistique avaient pris place une dizaine
+ d'élèves: les uns étudiaient la Bible, les autres le Talmud, un
+ seul assis à droite du maître déclamait à haute voix la section du
+ Pentateuque correspondant à la semaine, et son chant se mêlait à
+ celui de la maîtresse qui berçait son petit. Mais, de temps en
+ temps, la voix du maître se faisait entendre, elle couvrait toutes
+ les autres, tel le tonnerre dont le grondement étouffe le bruit des
+ vagues... Quant au maître, il était hideux à voir, petit et chétif,
+ le visage flétri, le nez aquilin et long; ses deux boucles ou
+ «peoth»[81] descendaient comme deux fils le long de son visage,
+ tandis que les rares poils de sa barbe, malgré son âge avancé,
+ témoignaient de l'habitude qu'il avait de les arracher pendant
+ qu'il se livrait à ses méditations, ou de celle qu'avait prise sa
+ femme, sans se mettre en frais de réflexion. Son chapeau noir était
+ gras comme une galette à l'huile, sa chemise imprégnée de sueur;
+ elle n'était pas boutonnée et, par son entrebâillement, elle
+ laissait voir les poils qui couvraient sa poitrine. Son pantalon,
+ autrefois blanc, était fort pittoresque, vieilli par l'usure et
+ couvert de toutes sortes de taches, dont une bonne partie était due
+ à la collaboration de son fils. Ses Zizith descendaient jusqu'à ses
+ pieds nus. À la vue de mon oncle, il se précipita à la recherche de
+ ses chaussures suspendues au mur, mais mon oncle le tira d'embarras
+ en lui annonçant tout court: «Voici votre élève». Calmé, le maître
+ s'assit et nous nous approchâmes de lui. Il me donna une tape sur
+ la joue et me demanda: «As-tu déjà appris quelque chose, mon
+ enfant?» Tous les élèves me considérèrent avec envie; depuis qu'ils
+ étaient dans le Heder ils n'avaient pas encore entendu des paroles
+ aussi douces sortir de sa bouche...
+
+[Note 81: Voir Lévitique XIX, 27.]
+
+Cette école étrange était aussi pour l'enfant du ghetto une école de la
+vie et de la lutte pour l'existence. La vie de l'autre école, la
+_Yeschiba_, l'_Alma mater_ des élèves rabbiniques, n'est pas moins
+curieuse.
+
+Les jeunes gens, pour la plupart des gamins précocement mûris, forment
+dans ces étranges collèges des sections qui ne se sont pas nettement
+divisées. Ils s'occupent jour et nuit de l'étude de la loi et se
+courbent sur les grands in-folios des rabbins. Une nourriture accordée
+souvent dans des conditions déplorables par les petits bourgeois de la
+ville, une vie de misère non exempte d'humiliation, voilà l'existence de
+ces futurs rabbins. Mais cette vie de bohême n'est pas dénuée de
+pittoresque ni de charmes. Le jeune homme y trouve pour la première fois
+des amis sincères qui s'attachent à lui, et le guident de leurs
+conseils. Parmi ce grouillement de jeunes gens ardents et irréfléchis,
+se trouve aussi l'élite du ghetto, des esprits supérieurs, et le
+dévouement de quelques-uns à la science talmudique est sublime.
+
+Une scène prise sur le vif est celle où il peint les mœurs de ces
+talmudistes en herbe.
+
+ Un étrange spectacle s'offre à celui qui pénètre pour la première
+ fois vers la tombée de la nuit dans la section des femmes de la
+ Yeschiba. Cette petite pièce, qui sert les jours de fête de salle
+ de prières pour les femmes, est transformée tout d'un coup en une
+ halle de bourse. Les gamins qui possèdent du pain offrent leur
+ marchandise à ceux qui ont de l'argent. Ceux qui ne disposent ni
+ de l'un ni de l'autre sont réduits à voler le pain de leurs
+ camarades. Cependant un grand nombre, à qui répugnait ce trafic
+ ainsi que le larcin, étaient réunis dans un coin et
+ s'entretenaient. Ils se racontaient entre eux des histoires de
+ brigands, les exploits terribles et émouvants des géants, des
+ sorciers, des diables et des tentateurs qui apparaissent la nuit
+ pour effrayer les hommes, des morts qui quittent leur sépulture
+ pour aller guérir des malades ou terrifier des impies. Il y avait
+ aussi des paroles douces, chantant au cœur et à l'âme des
+ auditeurs... Ce spectacle ne cessa même pas lorsque la communauté
+ se fut réunie dans la grande salle à côté pour la prière du soir,
+ et j'entendais les cris continus: «Qui veut du pain?--Qui a du pain
+ à vendre?--En voilà, du pain!--Veux-tu me le céder pour un
+ sou?--Non, un sou et demi, pas moins.--On a volé mon pain! Qui a
+ volé mon pain?--Mon pain est superbe, achète-le!--Mais je n'ai pas
+ de sous.--Eh bien, donne-moi un gage.--Mes douleurs si tu veux,
+ vieux harpagon.--Voilà deux sous, le pain est à moi.--Veux-tu t'en
+ aller, j'ai acheté le pain avant toi.--C'est toi qui m'as volé mon
+ pain.--Tu mens, ce pain est à moi!--C'est toi qui mens, voleur,
+ brigand--Que le diable t'emporte, chien!--Attends un peu, tu
+ verras mes dents.» C'est ainsi que ce monde s'agitait dans la
+ section des femmes; les coups et les soufflets pleuvaient de temps
+ en temps. Et pas un de ces jeunes gens voués aux études n'était
+ préoccupé de l'idée que les fidèles étaient réunis derrière ce mur
+ et priaient. Ils trafiquèrent et tempêtèrent jusqu'à la fin de la
+ prière, puis tout le monde regagna la grande salle, et chacun
+ reprit sa place devant de longues tables éclairées chacune d'une
+ seule chandelle. D'abord on se disputa à cause de cette lumière
+ insuffisante, chacun tirant à soi l'unique chandelle. De guerre
+ lasse, on se décida à mesurer la table en longueur, et la chandelle
+ fut placée juste au milieu. Chacun ouvrit son livre et se mit à
+ chantonner le texte comme il l'avait fait durant toute la journée.
+ Puis sur le même air, sans lever les yeux du texte: «J'ai vendu mon
+ pain deux sous, dit l'un.--Et moi j'ai acheté pour un sou une pomme
+ et pour un demi-sou une galette, reprit l'autre.--Que le diable
+ emporte le surveillant parce qu'il ne nous donne pas assez de
+ lumière pour éclairer ces ténèbres.--Que Satan l'enlève et que des
+ plaies innombrables lui couvrent le ventre.--Je veux aller passer
+ la Pâque chez mes parents.--La veuve Sara me réclame trois
+ sous...» Tous ces propos étaient tenus sur l'air traditionnel du
+ Talmud accompagnés d'un balancement rythmique pour tromper la
+ vigilance du surveillant, qui était sourd. Mais peu à peu le chant
+ s'assourdit et bientôt la causerie devint générale... «Dis donc,
+ Zabuléen,--car les élèves sont désignés ici d'après leur ville
+ natale,--ne crois-tu pas qu'il serait temps que l'ange de la mort
+ vint rendre visite à notre surveillant. Il a l'air de vouloir vivre
+ éternellement.--Je prierai Dieu qu'il le gratifie de maux et de
+ plaies afin qu'il ne puisse pas venir à la Yeschiba. Sa mort ne
+ nous avancerait à rien, nous pourrions tomber sur un plus mauvais
+ surveillant.--Mais vous commettez un péché en maudissant un sourd,
+ réplique un garçon d'un air sévère.--Avez-vous vu cet Asuvi? On
+ dirait un petit ange, preuve qu'il cache sept iniquités dans son
+ cœur.--Il n'en a pas besoin de tant puisqu'il suit assidûment le
+ cours de langue russe. Ce péché suffit pour contrebalancer les
+ autres.--Ce que je fais n'est pas répréhensible; la Loi nous
+ confirme que nous devons nous soumettre aux décrets du
+ gouvernement, mais vous commettez un péché formel en maudissant.»
+ Il n'avait pas eu le temps d'achever, que le surveillant, qui
+ observait depuis quelque temps ce manège et avait remarqué
+ l'emportement de l'Asuvi, bondit sur lui et lui tira les oreilles
+ en éclatant de colère: «Ah! tas de misérables, de pervers que vous
+ êtes, me voici enfin!» Il frappa l'un, giffla l'autre...
+
+ «Le surveillant vient de donner un fameux témoignage de sa
+ gratitude à l'Asuvi, parce qu'il a pris sa défense, entonna
+ quelqu'un.» Un éclat de rire général accompagna cette facétie; ceux
+ mêmes qui venaient d'être maltraités ne pouvaient se retenir. «Vous
+ vous moquez de moi, vous n'avez donc plus peur!» clama de nouveau
+ le surveillant d'un air terrifiant, cherchant une victime pour
+ apaiser sa colère, lorsqu'un élève se mit à crier: «Rabbi Isaac,
+ rabbi Isaac, les bougies!» Ce cri opéra comme le charme sur le
+ serpent. Le surveillant se précipita vers son cabinet et, n'y
+ voyant personne, il se laissa tomber sur son siège en grommelant:
+ «Ah, les misérables, vous en aurez, je vous en montrerai!» Et il
+ répéta ces menaces jusqu'à ce que le sommeil se fût emparé de ses
+ longs cils blancs. Il appuya sa tête sur sa main et s'endormit.
+
+ Cependant les élèves se remirent à causer, et mon camarade continua
+ à me mettre au courant de la vie de la Yeschiba... «Crois-tu que
+ les garçons d'ici sont pareils aux blancs-becs qui n'ont jamais
+ quitté la maison paternelle? Ah! par exemple! Ils sont tous malins,
+ et les plus bêtes d'entre eux sauraient en remontrer aux plus
+ intelligents parmi les fils de riches. Tu feras bien de t'instruire
+ et de profiter.» Je le lui promis bien. Puis je sortis au dehors
+ pour manger mon pain. Lorsque je rentrai, la plupart de mes
+ camarades étaient déjà couchés et presque toutes les bougies
+ éteintes. Seuls, quelques garçons causaient dans un coin. Je
+ retrouvai mon camarade dans la section des femmes. «Pourquoi ne te
+ couches-tu pas? me dit-il.--Je vais me coucher par
+ ici.--Impossible! toutes les places sont occupées. Va chercher dans
+ l'autre salle si tu trouves une table inoccupée, sinon tu seras
+ obligé de coucher sur un banc.» Je suivis son conseil et je n'eus
+ pas de peine à découvrir une table et je m'y étendis. Mais, à peine
+ étais-je couché, qu'un garçon me saisit par la nuque et me secoua
+ fortement. «Va-t'en, c'est ma place; d'ailleurs toutes les tables
+ sont occupées par ceux qui t'ont précédé.»
+
+ Je descendis de la table et je me couchai sur un banc. Je ne
+ parvenais pas à m'endormir. Je n'avais pas encore l'habitude de
+ coucher sur un banc étroit et nu; et puis des insectes petits et
+ grands qui pullulaient dans les fentes du bois sortirent bientôt de
+ leurs nids et se livrèrent sur moi à un jeu agaçant et douloureux.
+ Je n'y pouvais rien. Toutes les bougies étaient éteintes. Seule, la
+ lumière du _Tamid_[82]projetait sa lumière vacillante. Devant elle
+ étaient assis les deux «veilleurs» chargés d'assurer la continuité
+ de l'étude de la Loi, afin qu'elle ne soit interrompue ni jour ni
+ nuit...
+
+[Note 82: La lampe veilleuse dans la synagogue.]
+
+Cette vie pleine d'agitations n'était pas pour déplaire à un esprit
+aussi aventureux que Joseph. La Yeschiba, après tout, assurait aux
+jeunes gens une existence, quoique précaire, mais exempte de tout souci
+matériel. Les bourgeois pieux, les pauvres même, se faisaient un devoir
+de pourvoir aux besoins des jeunes talmudistes. L'ambition de ces
+derniers était satisfaite par l'estime générale qui les entourait. Pour
+l'élite dont l'esprit n'avait pas encore été sollicité par les idées
+nouvelles, la Yeschiba était le foyer de toutes les vertus, l'école de
+l'idéal, des rêves grandioses.
+
+Dans un autre roman «La joie de l'hypocrite», paru à Vienne en 1852,
+Smolensky exalte l'idéalisme de son héros Siméon, issu de la Yeschiba,
+dans les termes suivants:
+
+ Qui a implanté dans l'esprit de Siméon l'idéal de la justice et la
+ parole sublime? Qui a allumé dans son cœur le feu sacré, l'amour de
+ la vérité et de la recherche? Certainement, c'est dans la Yeschiba
+ que tous ces sentiments se sont développés en lui. Gloire à vous,
+ maisons saintes, derniers refuges du véritable héritage d'Israël!
+ C'est de vos murs que sortent les élus destinés dès leur naissance
+ à devenir la lumière de leur peuple et à insuffler une vie nouvelle
+ dans les ossements desséchés...
+
+Même à l'époque de la Behala (la Terreur) la Yeschiba était restée
+au-dessus de toutes les misères et des turpitudes. Les trafiquants
+immondes qui, avec l'assistance du Cahal, vendaient les fils des pauvres
+au service militaire pour exempter les riches, n'osaient pas s'attaquer
+aux écoles rabbiniques. Comme le temple dans les temps antiques, la
+Yeschiba leur offrait un asile sûr. Chaque fois que ces maisons étaient
+menacées, le sentiment national se réveillait et défendait avec une
+résistance âpre ce dernier apanage national, dans lequel le peuple du
+ghetto avait placé tout son idéalisme, son espoir et sa foi.
+
+Hélas! ce refuge salutaire ne devait plus l'être pour Joseph le jour où
+il fut découvert en flagrant délit de lecture profane. Le fanatisme
+religieux n'a jamais sévi aussi farouchement que pendant l'époque de
+terreur qui suivit la désorganisation de la vie sociale des juifs par
+les autorités et le triomphe de l'arbitraire. Néanmoins, les écoles
+rabbiniques contenaient alors tout ce qu'il était resté d'idéal et de
+sublime en Israël.
+
+Ce sont, elles qui ont fourni tous les champions de l'humanisme et les
+propagateurs de la civilisation. C'est là que Joseph a rencontré des
+camarades généreux qui l'ont initié à la Haskala et ont réveillé en lui
+l'amour du Noble et du Bien, le dévouement sans bornes pour son peuple.
+
+Dur pour les mauvais bergers, impitoyable pour les hypocrites et les
+fanatiques, le cœur de Joseph vibre d'amour pour la masse juive.
+L'entourage cruel et les persécutions n'ont fait qu'accentuer sa
+compassion pour les brebis égarées. Au milieu de l'abaissement général,
+il a su s'élever à une grande hauteur morale et s'ériger en juge
+impartial et ne se laissant pas impressionner par les tristesses du
+moment, quoi qu'il ne pût y demeurer indifférent et que son cœur en
+saignât. Dans ce désert humain où il se plaît, il sait découvrir des
+caractères nobles, des sentiments élevés, des amitiés généreuses et
+surtout des existences entièrement vouées à l'idéal et que rien ne peut
+faire reculer.
+
+Il fait passer devant le lecteur, l'un après l'autre, les idéologues du
+ghetto. C'est d'abord Jedidia, le type si fréquent du Maskil dévoué à la
+civilisation, semant la vérité et la lumière parmi tous ceux qui
+l'approchent, rêvant d'un judaïsme juste, éclairé, supérieur. Puis ce
+sont les jeunes apôtres à l'âme de prophète, tel ce noble ami de Joseph,
+Gédéon, le plus éclairé, le pins tolérant des Maskilim. Autant Gédéon
+déteste le fanatisme, autant il aime les masses du peuple. Il les aime
+de son cœur de patriote et de son âme de prophète. Il les aime telles
+sont, avec leurs croyances, leur foi naïve, leur vie misérable et
+soumise, leur ambition de peuple élu et leur espoir messianique qu'il
+partage d'une manière moins mystique.
+
+Une exaltation patriotique puissante traverse le chapitre consacré au
+«Jour du Pardon». C'est là que Smolensky apparaît en vrai romantique.
+
+ * * * * *
+
+Tels sont les grands traits de ce roman chaotique et superbe qui, malgré
+ses défauts techniques, demeure la peinture de mœurs la plus vraie et la
+plus belle de la littérature hébraïque.
+
+Dix ans plus tard, l'auteur ajoute à son roman une quatrième partie qui
+n'est en somme qu'un assemblage artificiel de lettres n'ayant pas de
+rapport direct avec le corps du roman. Joseph nous promène à travers les
+pays d'Occident, puis retourne en Russie. En France, en Angleterre, il
+déplore la dégénérescence du judaïsme qu'il attribue au triomphe de
+l'école de Mendelssohn, il prévoit l'avènement de l'antisémitisme. En
+Russie, il constate la misère économique qui a pris des proportions
+effrayantes, surtout dans les petites villes de la province. Dans les
+grands centres, il constate avec regret que les communautés s'efforcent
+d'imiter le judaïsme occidental avec tous ses défauts. La civilisation
+précipitée des juifs russes, peu conforme aux conditions économiques et
+politiques dans lesquels ils se trouvaient, prématurée en quelque sorte,
+devait amener l'écroulement de l'idéalisme résigné qui faisait leur
+principale force.
+
+Le roman _Kebourath Hamor_ (Sépulture d'âne) est l'œuvre la plus
+travaillée et la plus achevée de Smolensky. Le sujet se rapporte à
+l'époque de la Terreur et de la domination du Cahal. Le héros,
+Haïm-Jacob, est un esprit espiègle et facétieux, mais on n'entend pas
+toujours la plaisanterie dans le ghetto, et il lui en cuira. C'est
+surtout sa gouaillerie et son manque de respect pour les notables de la
+communauté, qu'il ose braver et persifler, qui cause sa perte. Tout
+jeune encore, il médite un jour un acte inouï. Affublé d'un drap bleu,
+tel un mort sorti de sa tombe, il pénètre un soir, semant l'épouvante
+sur son passage, dans la chambre où sont déposées les tartes qui doivent
+être servies le lendemain au banquet annuel de la «Sainte Confrérie»,
+confrérie puissante à laquelle appartiennent les meilleurs de la ville,
+et qui a la mission de porter les morts en sépulture. Il s'empara de ces
+morceaux succulents et les mange tout seul. C'était un crime
+impardonnable de lèse-sainteté. Une enquête est ordonnée, mais on ne
+découvre pas le coupable.
+
+Pour se venger, la sainte confrérie condamne le criminel anonyme à subir
+une «sépulture d'âne» à sa mort, et le jugement est enregistré dans le
+livre de la confrérie.
+
+Incorrigible, il continue ses traits. Le Cahal décide de le livrer au
+service militaire. Averti à temps, il peut se sauver. Rentré plus tard
+sous un autre nom dans sa ville natale, il sait imposer au monde par son
+érudition, et il se marie avec la fille du chef de la communauté. Mais
+son instinct reprend le dessus. Entre temps, il a mis sa femme au
+courant de ses traits d'autrefois. Celle-ci n'est plus tranquille, elle
+ne peut supporter l'idée qu'un châtiment sans pareil attende son mari
+s'il est découvert. Car subir après sa mort la sépulture d'un âne est la
+dernière injure qu'on puisse infliger à un juif. Son corps est traîné au
+cimetière et là on le jette dans une fosse spéciale derrière le mur qui
+enclôt le cimetière. Mais son père n'est-il pas le chef de la
+communauté? il pourra annuler la condamnation. À peine s'est-elle
+ouverte à son père que celui-ci bondit de rage; comment! il a donné sa
+fille à cet impie, à cet hérétique! Il veut le forcer à répudier sa
+femme. Celle-ci, d'ailleurs, pas plus que son mari, ne veut en entendre
+parler. Bref, après une rentrée en grâce, de courte durée, auprès de son
+beau-père, obtenue d'ailleurs également par une supercherie, l'ère des
+persécutions recommence pour lui, et il succombe.
+
+Tel est le canevas sur lequel le romancier a brodé son œuvre, qui est un
+épisode authentique de la vie des juifs en Russie.
+
+Le caractère de Haïm-Jacob ressort net et saillant. Sa femme Esther est
+le type de la femme juive, fidèle et dévouée jusqu'à la mort, admirable
+dans les revers et bravant tout par amour pour son mari. Les notables du
+ghetto sont peints avec vérité, quoique sous des couleurs un peu
+exagérées. L'auteur a surtout bien su rendre le milieu du ghetto, avec
+ses contradictions et ses passions, l'intellectualité spéciale que la
+longue claustration lui a forgée, sa compréhension bizarre et originale
+des choses de la vie.
+
+C'est la Yeschiba qui fournit à Smolensky le sujet de son autre roman,
+_Guemoul Yescharim_ (La récompense des justes). L'auteur y montre la
+participation de la jeunesse juive à l'insurrection polonaise, et
+l'ingratitude des Polonais à leur égard prouve que les juifs n'ont rien
+à attendre d'autrui et qu'ils ne doivent compter que sur leurs propres
+forces.
+
+_Gaon ve-schever_ (Grandeur et ruine) est plutôt un recueil de nouvelles
+éparses, dont quelques-unes sont de véritables œuvres d'art.
+
+_Hayerouscha_ (L'héritage) est le dernier grand roman de Smolensky,
+publié d'abord dans le _Schahar_ en 1880-81. Les trois volumes qui le
+forment sont pleins d'incohérences et de raisonnements traînants.
+Cependant, la vie des juifs d'Odessa et de la Roumanie y est bien
+dépeinte, ainsi que les moments psychologiques par lesquels passent les
+anciens humanistes déçus pour revenir au judaïsme national.
+
+Sa dernière nouvelle, _Nekam Brith_ (Sainte vengeance, le _Schahar_,
+1884), est entièrement sioniste. C'est le chant du cygne de Smolensky,
+qui devait bientôt disparaître, emporté par la maladie.
+
+Les romans de Smolensky constituent plutôt une série de documents
+sociaux et d'écrits de propagande que des œuvres d'art pur. Leurs
+défauts principaux sont l'incohérence de l'action, l'artifice des
+dénouements, la naïveté en tout ce qui se rapporte à la vie moderne,
+ainsi que le didactisme excessif et le style traînant. La plupart de ces
+défauts, il les partage avec des écrivains comme Auerbach, Jokai et
+Thakeray, desquels il peut être rapproché. D'ailleurs l'écrivain hébreu
+eut à soutenir pendant toute sa vie une lutte acharnée pour son
+existence et pour celle du _Schahar_, dont il ne tirait aucun profit
+matériel. Son idéalisme et la conscience de la besogne utile qu'il
+remplissait l'ont soutenu dans les moments les plus critiques. Aussi ses
+œuvres portent-elles les traces d'une production hâtive. Quoi qu'il en
+soit, ses romans encore plus que ses articles ont exercé pendant
+dix-huit ans une influence sans pareille sur ses lecteurs. D'ailleurs la
+vie du ghetto russe, ses misères et ses passions, les types positifs et
+négatifs de ce monde qui s'en va, ont été reproduits dans les écrits de
+Smolensky avec une telle puissance de réalisme et une telle connaissance
+des choses, que d'ores et déjà il est impossible de se faire une idée
+exacte du judaïsme russo-polonais sans avoir lu Smolensky.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION.
+
+
+Les années 1881-1882 marquent une étape décisive dans l'histoire du
+peuple juif. La recrudescence de l'antisémitisme en Allemagne, le
+renouvellement inattendu des persécutions et des massacres en Russie et
+en Roumanie, la mise hors la loi dans ces deux pays de millions d'êtres,
+dont la situation devenait chaque jour plus intenable, ont déconcerté
+les plus optimistes.
+
+En présence de l'exode précipité des masses affolées et de l'urgence
+d'une action décisive, les anciennes disputes entre humanistes et
+nationalistes ont disparu. Entre l'assimilation impossible avec les
+peuples slaves et l'idée de l'émancipation nationale, dégagée de son
+voile mystique et se développant sur un terrain pratique, le choix
+n'était plus possible. En hébreu, tous les écrivains étaient d'accord
+qu'il n'était plus temps de s'arrêter aux divergences d'opinions et
+qu'il fallait se ranger du côté de l'action. Même un sceptique comme
+Gordon lança alors, entre autres, sa poésie vibrante: «Nous fûmes un
+peuple, nous serons un peuple: vieux et jeunes, nous partirons tous.»
+Mais où aller? Tandis que les uns optaient avec les philanthropes
+occidentaux pour l'Amérique, les autres avec Smolensky se déclaraient
+nettement pour la Palestine, le pays des rêves séculaires.
+
+Le temps et l'expérience, mieux que toutes les discussions théoriques,
+se sont chargés de donner une réponse à ces deux courants d'opinions.
+Dès 1880, le jeune rêveur Ben-Jehuda, animé de l'idée de faire renaître
+l'hébreu comme langue nationale en Palestine, quitta Paris et alla
+s'établir à Jérusalem. D'un autre côté, M. Pinès, le conservateur
+romantique, abandonna la position estimée qu'il occupait en Lithuanie,
+pour aller contribuer au relèvement des juifs de la Palestine. Ces deux
+initiatives, venant des deux camps opposés, furent bientôt suivies par
+des mouvements plus importants.
+
+Une élite de jeunes universitaires, un groupe de quatre cents étudiants,
+indignés de la situation humiliante qui leur était faite, lança un appel
+qui retentit par tout le judaïsme russe: «_Beth Jacob Lechou wenelchou_»
+(Maison de Jacob, debout! allons-nous-en!) Ce mouvement donna naissance
+à l'organisation du Groupe B.J.L.W.[83], parti le premier pour coloniser
+la Palestine. En même temps, des centaines de petits bourgeois et de
+lettrés vinrent s'ajouter à ce premier noyau et la colonisation
+pratique de la Palestine est maintenant un fait accompli.
+
+[Note 83: Isaïe, II, lettres initiales de 4 mots formant le mot
+Bilu.]
+
+Ce retour inattendu de la jeunesse qui avait déjà rompu avec le judaïsme
+vers ses origines, ce premier pas vers la réalisation pratique du rêve
+sioniste a eu des conséquences des plus importantes pour la renaissance
+de la littérature hébraïque. En ce qui concerne les lettrés qui
+n'avaient jamais quitté, du moins dans leur esprit, le ghetto, comme
+Lilienblum, Braudès et d'autres, et dont le dernier mode d'activité, à
+savoir la propagande pour les réformes économiques et pour
+l'enseignement des métiers manuels, n'avait presque plus de raison
+d'être, leur adhésion au sionisme ne pouvait tarder. Mais, même en
+dehors du ghetto, la voix autorisée du Dr Pinsker est venue à l'appui
+du mouvement philopalestinien, comme on l'appelait alors. Dans sa
+brochure «Auto-émancipation», le savant docteur d'Odessa, ancien
+humaniste convaincu, déclare que le mal antisémite est une affection
+chronique inguérissable tant que les juifs seront en exil. Pour résoudre
+la question juive, il n'est qu'une seule solution, la renaissance
+nationale de ce peuple sur son ancien sol.
+
+Une aube nouvelle venait de se lever sur l'horizon du peuple juif. La
+littérature hébraïque prit un essor inconnu jusqu'alors. L'enthousiasme
+des écrivains se traduit dans les propos ardents de M. Aisman, du
+professeur Schapira et de nombre d'autres. Dans cette poussée soudaine
+d'idées patriotiques, les excès étaient inévitables. Une réaction
+chauvine ne tarda pas à se faire jour. On s'attaqua aux réformateurs en
+matière de religion. On les accusa d'empêcher la fusion de diverses
+parties du judaïsme dont l'entente était indispensable au succès du
+nouveau mouvement. Seul, Smolensky n'a pas failli à sa tâche. Lui, qui
+n'avait jamais reconnu les bienfaits de l'assimilation, n'avait pas
+besoin de se lancer dans l'extrême.
+
+Il était resté fidèle à son idéal patriotique sans renoncer à aucune de
+ses aspirations humanitaires et civilisatrices. Il déploya une activité
+fiévreuse. Maintenant qu'il n'était plus seul à défendre ses idées, il
+redoubla d'efforts, encouragea les uns, exhorta les autres avec une
+énergie admirable. Il était déjà à bout de forces, épuisé par une vie de
+luttes et de misère, de surmenage physique et intellectuel. Il mourut en
+1885 dans la force de l'âge, emporté par la maladie. Il fut pleuré par
+tout le judaïsme.
+
+La disparition du _Schahar_ s'ensuivit bientôt.
+
+ * * * * *
+
+Avec la disparition du _Schahar_ nous touchons à la fin de notre étude
+d'une évolution littéraire. La littérature hébraïque moderne qui, depuis
+un siècle a été au service d'une idée prépondérante, l'idée humaniste
+dans ses diverses nuances, est entrée dans une phase nouvelle de son
+développement. Ramenée par Smolensky à sa source nationale, dégagée de
+tout élément religieux et imposée par la force des événements comme
+trait d'union entre la masse et les lettrés désormais unis dans une
+même ambition patriotique, elle redevient la langue du peuple juif. Elle
+cesse de servir d'instrument de transition entre le rabbinisme et la vie
+moderne, pour devenir un but en elle-même, un facteur important dans la
+vie du peuple juif. Elle cesse de vivre en parasite aux dépens des
+orthodoxes auxquels elle enlevait depuis un siècle l'élite d'une
+jeunesse, qui, une fois émancipée grâce à elle, s'empressait de
+l'abandonner. Elle devient la littérature nationale du peuple juif.
+
+Déjà en 1885, lorsque le distingué rédacteur de la _Zefira_, M. N.
+Sokolow, entreprit la publication du grand recueil littéraire _Haassif_
+(le Collecteur), le succès dépassa les prévisions. Cette publication a
+été tirée à plus de sept mille exemplaires. Elle fut suivie par nombre
+d'autres, et notamment par le _Kenesseth Israël_ (L'assemblée d'Israël),
+publié par S.-P. Rabbinovitz, l'érudit historien.
+
+En 1886, le publiciste L. Kantor, encouragé par l'importance nouvelle
+prise par la langue hébraïque, fonda le premier journal quotidien en
+hébreu _Hayom_ (Le Jour), à Saint-Pétersbourg. Le succès de cet organe
+entraîna la transformation du _Melitz_ et de la _Zefira_ en quotidiens.
+La presse politique était créée. Elle a puissamment contribué à la
+propagation du sionisme et de la civilisation. Les milieux des Hassidim
+eux-mêmes, demeurés réfractaires aux idées modernes, furent atteints par
+son action. La langue hébraïque en a tiré le plus grand profit. Les
+nécessités de la vie quotidienne ont enrichi son vocabulaire et ses
+ressources, et ont achevé l'œuvre de sa modernisation.
+
+En Palestine, le besoin d'une langue scolaire commune aux fils des
+réfugiés de tous les pays, a contribué à la renaissance pratique de
+l'hébreu comme langue maternelle. C'est Ben-Jehuda qui, le premier,
+introduit l'usage de l'hébreu dans le sein de sa famille. Plusieurs
+familles de lettrés imitèrent cet exemple, et l'on n'entendait plus chez
+eux d'autre langue. Dans les écoles de Jérusalem et des colonies
+nouvelles l'hébreu est devenu la langue officielle. Ce mouvement a eu
+une répercussion en Europe et en Amérique, et un peu partout des cercles
+se sont formés où on ne parle que l'hébreu. Le journal _Hazevi_ (le
+Cerf), publié par Ben-Jehuda, est devenu l'organe de l'hébreu parlé, qui
+ne diffère de l'hébreu littéraire que par une plus grande liberté
+d'emprunter les mots et les expressions modernes à l'arabe et mêmes aux
+langues européennes, et par sa tendance à créer des mots nouveaux à
+l'aide des anciennes racines, d'après les modèles de la Bible et de la
+Mischna. Un exemple: Le mot _schaa_ signifie, en hébreu, temps, heure.
+Le même mot avec la désinence hébraïque _on_, c'est-à-dire _schaon_,
+veut dire en hébreu moderne montre. Le verbe _daroch_, qui veut dire en
+hébreu biblique, trotter, forme en hébreu moderne _midracha_ (trottoir),
+etc.
+
+La diffusion de la langue et l'augmentation du nombre des lecteurs
+avaient également entraîné une transformation dans la condition
+matérielle des écrivains. Ils furent relativement rétribués, et purent
+se livrer à un travail plus soutenu et plus achevé. Avec la fondation
+des sociétés d'éditions «_Achiassaf_» et surtout «_Touschiya_» due à
+l'énergie du sympathique écrivain A. Ben-Avigdor, l'hébreu est entré
+dans la voie du développement naturel d'une langue moderne.
+
+Après un arrêt de courte durée occasionné par la brusquerie et la
+tristesse des événements survenus, la création littéraire a repris avec
+une ardeur croissante. Une activité multiple et variée, digne d'une
+littérature répondant aux besoins d'un groupe national, en résulta. Dans
+le domaine de la poésie, ce fut d'abord C. A. Schapira, le lyrique
+puissant qui a su traduire l'indignation et la révolte du peuple contre
+l'injustice qui le frappe. Ses «Poèmes de Yeschurun» publiés dans
+l'_Assif_ de 1888, vibrants d'émotion et de feu patriotique, ainsi que
+ses légendes hagadiques, sont de premier ordre. Après lui vient M.
+Dolitzki, poète de la plainte sioniste, chanteur des douces
+«Sionides»[84]. Puis un jeune, trop tôt disparu, M. J. Mané, s'est
+distingué par un lyrisme touchant et un profond sentiment de la nature
+et de l'art[85]. Enfin c'est N. H. Imber, le chansonnier des colonies
+palestiniennes, le poète de la Terre-Sainte renaissante et de
+l'espérance sioniste[86].
+
+[Note 84: Ses poésies ont paru à New-York en 1896.]
+
+[Note 85: Œuvres publiées à Varsovie en 1897]
+
+[Note 86: Poésies publiées à Jérusalem en 1886]
+
+Parmi les jeunes, nous devons citer en tête Ch.-N. Bialik[87], poète
+lyrique vigoureux et styliste incomparable, et S. Tchernichovski[88],
+poète érotique, chanteur de la beauté et de l'amour, hébreu à l'âme
+attique. Ces deux poètes, dont la carrière ne fait que de commencer,
+sont suivis d'une pléiade d'autres, plus ou moins connus.
+
+[Note 87: Poésies publiées à Varsovie en 1902.]
+
+[Note 88: Poésies publiées à Varsovie en 1900-1902.]
+
+Dans les belles-lettres, deux écrivains de génie viennent en tête: le
+vieux S.-J. Abramovitz, qui, après avoir abandonné un moment l'hébreu en
+faveur du jargon, est revenu à la littérature hébraïque et l'a dotée
+d'une série de contes, admirables de poésie et d'humour, où brille
+l'originalité incomparable d'un style tout personnel[89];--puis J.-L.
+Peretz, poète de l'amour, conteur admirable et artiste hors ligne[90].
+
+[Note 89: Contes et nouvelles réunis. Odessa, 1900.]
+
+[Note 90: Œuvres en 10 volumes. Bibliothèque Hébraïque de
+_Touschiya_, 1899-1901.]
+
+Parmi les romanciers et les nouvellistes, en prose et en vers, citons N.
+Samueli, Goldin, Berchadsky, Feierberg, Berditzevsky, S.-L. Gordon.
+Loubochitzky. Enfin c'est Ben-Avigdor, créateur du jeune mouvement
+réaliste par ses contes psychologiques de la vie du ghetto et surtout
+par son _Menahem Hassofer_, dans lequel il combat le nouveau
+chauvinisme.
+
+Parmi les maîtres du feuilleton viennent le fin critique D. Frischman,
+traducteur de nombreux ouvrages scientifiques, le charmant causeur A.-L.
+Levinski, auteur d'une utopie sioniste: «Voyage en Palestine en l'an
+5800», publié dans le recueil _Hapardés_ (le Paradis) à Odessa, et
+J.-Ch. Taviow, le spirituel écrivain.
+
+Dans le domaine de la pensée et de la critique mentionnons d'abord:
+_Ahad Haam_[91], le directeur de la revue _Haschiloah_, critique souvent
+paradoxal, mais original et hardi. Il est le promoteur du «sionisme
+spirituel», qui est la revanche, dans une forme plus rationnelle, du
+mysticisme messianique sur le sionisme pratique. D'autre part, Ahad Haam
+est le prédicateur de la religion du sentiment opposée à la loi
+dogmatique des rabbins, religion qui selon lui est seule capable de
+régénérer le peuple juif. C'est un esprit critique et un observateur de
+mérite, ainsi qu'un styliste remarquable.
+
+[Note 91: Essais réunis, publiés à Odessa en 1885 et à Varsovie en
+1901.]
+
+À Ahad Haam peut être opposé W. Jawitz, le philosophe du romantisme
+religieux, le défenseur de la tradition et l'un des régénérateurs du
+style hébreu[92]. Entre ces deux extrêmes, il existe un parti modéré,
+représenté par L. Rabbinowitz, directeur du _Melitz_, et surtout par N.
+Sokolow, le directeur populaire et fécond de la _Zefira_. Citons aussi
+le Dr S. Bernfeld, vulgarisateur excellent de la science du judaïsme
+et historien émérite, l'auteur de l'histoire de la théologie juive parue
+récemment à Varsovie, etc.
+
+[Note 92: _Haarez_, paru à Jérusalem 1893-96. Histoire juive parue à
+Vilna, 1898-1902, etc.]
+
+Parmi les jeunes il faut nommer M. J. Berditchevsky, promoteur du
+nietzschéanisme en hébreu, auteur de nombreux contes rappelant les
+décadents, mais non dénués d'une certaine poésie. La science
+philologique est dignement représentée par J. Steinberg, auteur d'une
+grammaire scientifique originale[93], inconnue en Europe, et traducteur
+des Sibylles, et la philosophie par F. Mises, auteur d'une «Histoire de
+la philosophie moderne en Europe». J.-L. Kalzenclenson, l'auteur d'un
+traité d'anatomie et de nombreux écrits littéraires fort appréciés.
+
+[Note 93: _Maarcheï Leschon Eiver_ (Les principes de la langue
+hébraïque), Vilna, 1884, etc.]
+
+L'histoire littéraire moderne a trouvé son représentant le plus digne
+dans la personne de Ruben Brainin, maître styliste, et auteur lui-même
+de contes très goûtés. Ses remarquables études sur les écrivains
+hébreux, Mapou, Smolensky, etc., sont conçues d'après la méthode des
+critiques modernes. Elles ont servi à améliorer le goût et le sentiment
+esthétique de la foule.
+
+Tous ces écrivains, et nombre d'autres que nous nous proposons d'étudier
+dans notre «Essai sur la littérature hébraïque contemporaine», ont fait
+la fortune de l'hébreu. En y ajoutant des traductions innombrables, des
+publications pédagogiques et des éditions de toutes sortes, nous
+arriverons à nous faire une idée de la portée actuelle de l'hébreu, qui,
+par le nombre de ses publications, est devenu la troisième littérature
+de la Russie, après le russe et le polonais. Il me faut pas oublier non
+plus les centaines de publications qui paraissent annuellement en
+Palestine, en Autriche et en Amérique.
+
+ * * * * *
+
+Si nous jetons un coup d'œil d'ensemble sur la littérature hébraïque
+moderne, nous sommes frappés par la direction inattendue et pourtant
+inévitable qu'elle a prise dans son évolution. L'idéal humaniste, qui a
+présidé à sa renaissance, portait en lui un germe de dissolution. À
+l'ambition nationale et religieuse il voulait substituer l'idée de la
+liberté et de l'égalité. Tôt ou tard il devait aboutir à l'assimilation.
+Durant tout un siècle, depuis l'apparition du premier _Meassef_ (1785)
+jusqu'à la disparition du _Schahar_ (1885), la littérature hébraïque
+nous offre le spectacle d'une lutte continuelle entre l'humanisme et la
+judaïsme. En dépit des obstacles de toute nature, en dépit de la
+rivalité dangereuse des langues européennes et du judéo-allemand
+lui-même, la langue hébraïque fait preuve d'une vitalité persistante et
+montre une faculté surprenante d'adaptation à tous les milieux et à tous
+les genres littéraires. Son évolution s'effectue à travers les pays les
+plus divers. Dans l'esprit des premiers humanistes, la langue hébraïque
+ne devait servir que comme instrument de propagande et d'émancipation.
+Grâce à M.-H. Luzzato, Mendès et Wessely, elle se relève un instant à
+l'état de langue vraiment littéraire, pour céder bientôt la place aux
+langues du pays, et demeurer confinée dans les cercles étroits des
+Maskilim. Ses destinées devaient s'accomplir dans les pays slaves. En
+Galicie, elle a donné naissance, dans le domaine de la philosophie, à
+l'idéal de la «Mission du peuple juif» et à la création de la «science
+du judaïsme.» Mais, pour la grande masse juive restée fidèle à l'idéal
+messianique, c'est le romantisme national et religieux, préconisé par
+S.-D. Luzzato, qui eut la plus grande signification.
+
+La Lithuanie, avec ses ressources morales et intellectuelles
+inépuisables, était devenue le pays de la langue hébraïque. Sous son
+double aspect humaniste et romantique, la littérature hébraïque prend
+dans ce pays un nouvel et prodigieux essor. Bientôt, sous la poussée des
+réformes sociales et économiques, les écrivains hébreux déclarent la
+guerre à l'autorité rabbinique, réfractaire à toute innovation et
+opposée au progrès. La littérature réaliste, polémique et démolisseuse,
+naît alors. Une lutte sans merci s'engage entre les humanistes et le
+rabbinisme. Les conséquences en furent funestes pour l'un et l'autre
+parti. Le rabbinisme s'est vu atteint dans son essence même et est
+destiné à disparaître, du moins dans sa forme ancienne. L'humanisme,
+déçu dans ses rêves de justice et d'égalité, ayant rompu avec
+l'espérance nationale du peuple, perd chaque jour du terrain. La
+tentative faite, par quelques écrivains de faire l'union entre «la Foi
+et la Vie» a piteusement échoué. L'antagonisme entre les lettrés et la
+masse croyante s'est résolu par la débâcle de toute la littérature
+créée par les humanistes. C'est alors que le mouvement progressif
+national fait son apparition avec Smolensky et rend à la littérature
+hébraïque sa raison d'être et sa portée civilisatrice.
+
+L'idéal sioniste dégagé de sa forme mystique est la note prédominante de
+la littérature hébraïque contemporaine. On peut dire que l'idéal
+messianique, sous sa forme nouvelle, est en train d'opérer dans les
+milieux des Hassidim polonais une transformation identique à celle
+qu'accomplit l'humanisme en Lithuanie. La résistance acharnée que la
+littérature hébraïque éprouve de la part des Hassidim confirme
+suffisamment cette manière de voir.
+
+Mais, en dehors des pays slaves, dans l'Orient lointain, le lion hébreu
+gagne du terrain depuis la Palestine jusqu'au Maroc; il accomplit une
+œuvre de civilisation et de renaissance nationale.
+
+ * * * * *
+
+Il y a dans l'âme éprouvée des masses juives un fond d'idéalisme et de
+foi ardente dans un avenir meilleur que n'ont ébranlé ni le temps, ni
+les déceptions. Frustrer ces masses de l'idéal millénaire qui les
+soutient, qui est la raison même de leur existence, c'est les acculer à
+un désespoir dangereux, c'est les pousser vers la démoralisation qui les
+guette et qui déjà se manifeste dans certains pays.
+
+La littérature hébraïque, fidèle à sa mission biblique, sait faire
+revivre les ressources morales de ces masses et faire vibrer leur cœur
+pour la justice et pour l'idéal. Elle est le foyer d'où jaillissent les
+rayons de l'espérance qui soutient tout ce qui, dans le peuple juif,
+vit, lutte, crée et espère.
+
+Méconnaître cette portée morale de la renaissance de la langue
+hébraïque, c'est méconnaître la vie même de la majeure partie du
+judaïsme.
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes aujourd'hui en pleine période de création littéraire, et la
+fermentation des idées infiltrées de toutes parts est tellement
+puissante qu'elle annonce une récolte féconde.
+
+La langue biblique, qui avait déjà donné à l'humanité tant de pages
+glorieuses, et qui vient d'en ajouter une nouvelle, grâce aux
+humanistes, est-elle vraiment destinée à renaître et à redevenir la
+langue de la culture nationale du peuple juif tout entier? Il serait
+trop téméraire de répondre d'ores et déjà par l'affirmative.
+
+Ce que nous croyons avoir démontré dans notre étude, c'est qu'elle
+subsiste et évolue en tant que langue littéraire et populaire, qu'elle
+s'est montrée l'égale des langues modernes, qu'elle est capable de
+traduire toutes les pensées et toutes les formes de l'activité humaine,
+et qu'enfin elle accomplit une œuvre de civilisation et d'émancipation.
+La floraison contemporaine de la langue des prophètes est un fait qui
+doit séduire l'esprit de tous ceux qui s'intéressent à l'évolution des
+destinées mystérieuses de l'humanité vers l'idéal.
+
+FIN.
+
+
+Vu et admis à soutenance,
+
+En Sorbonne, le 2 août 1902:
+
+_Par le Doyen de la Faculté des lettres de l'Université de Paris,_
+
+A. CROISET.
+
+Vu et permis d'imprimer:
+
+_Le Vice-Recteur de l'Académie de Paris,_
+
+GRÉARD.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Renaissance de la littératur
+ hébraïque (1743-1885), by Nahum Slouschz
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.