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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885) + +Author: Nahum Slouschz + +Release Date: January 25, 2008 [EBook #24424] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + + + + + + + + +LA RENAISSANCE + +DE LA + +LITTÉRATURE HÉBRAÏQUE + +(1743-1885) + +ESSAI D'HISTOIRE LITTÉRAIRE + +PAR + +NAHUM SLOUSCHZ + +(BEN-DAVID) + +_Thèse présentée à la Faculté des Lettres de Paris pour le Doctorat de +l'Université_ + +PARIS + +SOCIÉTÉ NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'ÉDITION + +(_Librairie Georges Bellais_) + +17, RUE CUJAS, Ve + +1902 + +À Monsieur PHILIPPE BERGER + +Membre de l'Institut + +Professeur de langues et littératures hébraïques et syriaques au Collège +de France + +ET + +À Monsieur ISRAËL LÉVI + +Maître de Conférences de Littérature talmudique et rabbinique à l'École +pratique des Hautes-Études + +En témoignage de reconnaissance affectueuse. + +N. S. + +TABLE DES MATIÈRES + + * * * * * + + +INTRODUCTION + +CHAPITRE I + +EN ITALIE.--M.-H. LUZZATO + +La littérature hébraïque du Moyen-âge.--Période de +transition en Italie.--M.-H. Luzzato et ses drames. +Son génie poétique.--La renaissance du style biblique.--Son +influence + +CHAPITRE II + +EN ALLEMAGNE.--LES MEASSFIM + +Les idées humanistes parmi les juifs allemands.--Les +premiers cercles des Maskilim.--La laïcisation de la +langue hébraïque.--Le _Meassef_, organe de la renaissance +littéraire et de l'humanisme.--N.-H. Wessely, le +Malherbe de la poésie hébraïque.--_Schiré Tifereth_ +ou la Moïsiade.--L'action humaniste de Wessely.--David +Franco Mendès et ses drames.--Les autres +meassfim.--S. Papenheim et l'élégie _les Quatre +Coupes_.--Le style précieux.--Les meassfim polonais.--L'influence +des meassfim.--En Italie et en France. +Élie Halfen Halévy à Paris + +CHAPITRE III + +EN POLOGNE ET EN AUTRICHE.--L'ÉCOLE DE GALICIE + +Les juifs polonais.--Leur caractère, leur constitution +sociale et religieuse.--L'autonomie du régime rabbinique.--La +terreur des Cosaques et la décadence des +écoles talmudiques.--La recrudescence du mysticisme +et la secte des Hassidim.--La Galicie et les réformes +de Joseph II.--L'humanisme en Galicie.--Les recueils +littéraires.--S.-J. Rapoport et sa carrière. _La science +du judaïsme._--L'hégélianisme et N. Krochmal. La +philosophie de la mission spirituelle du peuple juif.--Isaac +Erter, poète satirique. _Le Voyant de la maison +d'Israël._--M. Letteris, poète lyrique et traducteur. La +note sioniste.--L'influence de l'École galicienne.--Autres +pays: S. Molder à Amsterdam.--Yettelis à +Prague.--S. Levison en Hongrie.--L'École italienne: +I.-S. Reggio.--Rachel Morpurgo. Ses poésies. _La +Cithare de Rachel._--S.-D. Luzzato, sa carrière et sa +philosophie. Le romantisme juif. Atticisme et judaïsme. +Son influence.--Aperçu général. + +CHAPITRE IV + +L'HUMANISME EN RUSSIE.--LA LITHUANIE + +Le pays juif.--Les juifs en Lithuanie et leur caractère +particulier.--Causes extérieures favorables à l'éclosion +d'un milieu national juif.--Élie de Vilna et l'apogée des +écoles rabbiniques.--La résistance au mouvement +mystique et la tolérance des rabbins.--L'humanisme +allemand à Sklow. Premier contact avec les autorités +russes.--Les guerres napoléoniennes et la réaction politique.--Vilna, +la Jérusalem de la Lithuanie.--Les premiers +humanistes.--L'École de Vilna.--A.-B. Lebenson, +le «père de la poésie». Poète raisonneur. Pessimisme à +outrance. L'amour de l'hébreu. _Les Chants de la langue +sacrée._ _Emeth we Emonna._--M.-A. Ginzbourg, vulgarisateur. +Son style réaliste.--Le cercle littéraire +d'Odessa. J. Eichenbaum, poète lyrique.--Isaac Ber +Levenson, l'apôtre de l'humanisme en Russie.--Aperçu +général. + +CHAPITRE V + +LE MOUVEMENT ROMANTIQUE.--ABRAHAM MAPOU + +La réaction politique et ses conséquences.--La diffusion +de la littérature moderne.--Le folklore hébraïque et +son caractère sioniste.--Le romantisme littéraire.--C. +Schulman. Traduction des _Mystères de Paris._ Une +révolution littéraire. La vulgarisation des sciences et +le style puriste.--La création artistique. M.-J. Lebenson. +La _Destruction de Troie._ Les Chants de la fille de Sion.--Abraham Mapou, +le rêveur du ghetto. _L'Amour de +Sion_, premier roman original. La résurrection du passé +prophétique. L'apothéose de l'ancienne Judée. Le _Péché +de Samarie_.--A.-B. Gottlober.--E. Werbel.--Israël +Roll.--B. Mandelstam.--Aperçu général. + +CHAPITRE VI + +LE MOUVEMENT ÉMANCIPATEUR.--LES RÉALISTES + +L'origine de la presse hébraïque.--Son caractère humaniste +et sa portée.--Sciences et Lettres.--Le libéralisme +russe et son influence.--L'antagonisme entre les +maskilim et les fanatiques.--La campagne dans la +presse et le roman réaliste.--L'_Hypocrite_ de Mapou. +Les Tartufes du ghetto.--S.-J. Abramovitz. Les _Pères +et les Fils_. Le style réaliste. + +CHAPITRE VII + +JUDA L. GORDON.--LA LUTTE CONTRE LE RABBINISME + +J.-L. Gordon. Débuts romantiques. Poèmes historiques. +David et Michal. David et Barsilaï. Osnath.--Fables. +Mischlé Jéhuda.--L'humanisme militant. Autres +poèmes historiques: Dans les profondeurs de la mer. +_Sédécie en prison._ Patriotisme saillant et haine de la +tradition religieuse.--Poèmes réalistes et polémistes: +_Kolzo schel Yode_, la femme juive et les rabbins. _Deux +Joseph ben Simon._ Les aberrations du régime du +ghetto.--Les _Petites fables pour les grands enfants_. +Les _Contes_.--La réaction politique et la déception de +Gordon.--L'antirabbinisme quand même. Le scepticisme +de Gordon + +CHAPITRE VIII + +RÉFORMATEURS ET CONSERVATEURS.--LES DEUX EXTRÊMES. + +La critique biblique et religieuse en Galicie. Schorr et A. +Krochmal.--Le réalisme.--La critique littéraire.--A. +Kovner et autres.--M.-L. Lilienblum et les réformes +religieuses. _Les voles du Talmud. L'union entre la vie et +la foi. Les Péchés de jeunesse._ L'Odyssée d'un réformateur +militant.--La déception des réformateurs.--Braudès +et _Hadate wehahaïm_.--La faillite de l'humanisme. +--L'absence d'idéal. L'utilitarisme.--Les conservateurs +et le peuple.--Journalisme. Le _Lébanon_. Le +_Maguid_.--David Gordon.--Michel Pinès, l'antagoniste +de Lilienblum. La foi intégrale. L'optimisme +national et religieux.--Les extrêmes se touchent. + +CHAPITRE IX + +L'ÉVOLUTION NATIONALE ET PROGRESSIVE. PEREZ SMOLENSKY + +P. Smolensky. Sa carrière. Ses débuts à Odessa. Ses +impressions d'Occident.--Le formalisme religieux +des réformateurs et le fanatisme des orthodoxes. +--La fondation du _Schahar_ à Vienne.--La parole du +ghetto. Nationalisme progressif.--Le _Peuple Éternel_. +L'hébreu est la langue nationale du peuple juif.--La +laïcisation de l'idéal messianique d'Israël. Son caractère +politique et moral. Le retour vers la tradition +prophétique. La prévision de l'antisémitisme.--La +campagne contre l'école humaniste.--La revanche du +peuple. + +CHAPITRE X + +LES COLLABORATEURS DU «SCHAHAR» + +La création originale.--M. A. Brandstaetter et ses contes.--Mandelkern, +Levin et autres.--La science et la critique. +David Cahan. S. Rubin.--L'époque du Schahar. +A. H. Weiss.--Le style puriste. Friedberg.--Traductions.--Journalisme. +La revue _Haboker Or_.--Les +débuts de Ben-Jeuda.--La jeunesse universitaire et +Smolensky. + +CHAPITRE XI + +LES ROMANS DE SMOLENSKY + +L'_Errant à travers les voies de la vie_. Le miroir du ghetto. +Sépulture d'âne.--Autres romans.--Aperçu général + +CHAPITRE XII + +LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION + +La révolution dans l'esprit public.--L'idéal sioniste dans +la vie et dans la littérature.--La mort de Smolensky. +Temps d'arrêt.--Le génie national et la floraison de la +littérature contemporaine.--Coup d'œil sur le développement +de la littérature contemporaine.--L'hébreu +parlé.--Résumé et conclusion. + + + + +INTRODUCTION + + +Longtemps on a cru à l'extinction de l'hébreu en tant que langue +littéraire moderne. Le fait que les juifs des pays occidentaux avaient +eux-mêmes, en dehors de la synagogue, renoncé à l'usage de leur langue +nationale n'a pas peu contribué à donner du crédit à cette présomption. +On estimait communément que la langue hébraïque avait vécu; elle ne +relevait plus que du domaine des langues mortes, au même titre que le +grec et le latin. Et lorsque de temps en temps quelque nouvel ouvrage en +hébreu, voire même une publication périodique, parvenait à une +bibliothèque, on les classait systématiquement à côté des traités +théologiques et rabbiniques sans même se rendre compte du sujet de ces +ouvrages. Or, le plus souvent, c'était tout autre chose que des ouvrages +de controverse rabbinique. + +Il est vrai que parfois tel hébraïsant se montrait étonné et émerveillé +à la vue d'une traduction hébraïque d'un auteur moderne. Mais il en +restait à son étonnement et n'essayait même pas d'apprécier cette œuvre +au point de vue critique et littéraire. À quoi bon? se disait-il. +L'hébreu n'est-il pas depuis longtemps une langue morte, et son usage ne +constitue-t-il pas un anachronisme?--Il ne voyait donc là qu'un travail +de curiosité, un tour de force littéraire, et rien de plus. + +La possibilité même de l'existence d'une littérature moderne en hébreu +paraissait si étrange, si invraisemblable, que dans les cercles les +mieux informés on ne consentit pas pendant longtemps à la prendre au +sérieux. Et peut-être non sans une apparence de raison. + +L'histoire de l'évolution de la littérature hébraïque moderne, son +caractère, les conditions extraordinaires au milieu desquelles elle +s'est développée, son existence même ont de quoi surprendre tous ceux +qui ne sont pas au courant des luttes intérieures, des courants d'esprit +qui ont agité le judaïsme de l'Est de l'Europe pendant ce dernier +siècle. + +Réputée rabbinique et casuistique, la littérature hébraïque moderne +présente, au contraire, un caractère nettement rationnel; elle est +anti-dogmatique, anti-rabbinique. Elle s'est proposé pour but d'éclairer +les masses juives restées fidèles aux traditions religieuses, et de +faire pénétrer les conceptions de la vie moderne dans le sein des +communautés. + +Le ghetto, qui, depuis la Révolution française, a fourni des combattants +vaillants, des politiciens, des tribuns, des poètes qui participèrent à +tous les mouvements contemporains, a aussi donné le jour à toute une +légion d'hommes d'action, issus du peuple et restés dans le peuple, qui +livrèrent ces mêmes batailles--au nom de la liberté de conscience et de +la science--dans le sein même du judaïsme traditionnel. + +Toute une école de lettrés humanistes entreprend et poursuit pendant +plusieurs générations avec un zèle admirable l'œuvre de l'émancipation +des masses juives. L'hébreu devient entre leurs mains un excellent +instrument de propagande. Grâce à eux, la langue des prophètes, non +parlée depuis près de deux mille ans, est portée à un degré frappant de +perfection. Elle se montre pourtant assez souple, assez développée, pour +traduire toutes les idées modernes. + +Et nous assistons à la formation d'une littérature sans maîtres, sans +protecteurs, sans académies ni salons littéraires, sans encouragement +d'aucune nature, entravée au surplus par des obstacles inimaginables, +depuis les fraudes d'une censure ridicule, jusqu'aux persécutions des +fanatiques, où seul l'idéalisme le plus pur et le plus désintéressé +pouvait se donner carrière et triompher. + +Tandis que les juifs émancipés de l'occident remplacent l'hébreu par la +langue de leur pays adoptif, tandis que les rabbins se défient de tout +ce qui n'est pas religion et que les Mécènes se refusent à protéger une +littérature qui n'a pas droit de cité dans les sphères élevées de la +société, c'est le _Maskil_ (intellectuel) de la petite province, c'est +le _Mechaber_ (auteur) polonais vagabond, dédaigné et méconnu, souvent +même martyr de ses convictions, qui s'acharne à maintenir avec honneur +la tradition littéraire hébraïque et à rester fidèle à la véritable +mission de la langue biblique, dès ses origines. + + * * * * * + +C'est la reprise de l'ancienne littérature des humbles, des déshérités, +d'où sortit la Bible; c'est la répétition du phénomène des +prophètes-tribuns populaires, que nous retrouvons dans l'adaptation +moderne de la langue hébraïque. + +Le retour à la langue et aux idées du passé glorieux marque une étape +décisive dans le chemin agité du peuple juif. Il est le réveil de son +sentiment national. + + * * * * * + +C'est ainsi que l'histoire de la littérature hébraïque moderne forme une +page extrêmement instructive de l'histoire du peuple juif. Elle est +surtout intéressante au point de vue de la psychologie sociale de ce +peuple, et fournit des documents précieux sur la marche que les idées +nouvelles ont suivie pour pénétrer dans un milieu qui s'est toujours +montré réfractaire aux courants d'esprit venus du dehors. Cette lutte, +qui dure depuis plus d'un siècle, de la libre-pensée contre la foi +aveugle, du bon sens contre l'absurdité consacrée par l'âge, exaltée par +les souffrances, nous révèle une vie sociale intense, un choc continuel +d'idées et de sentiments. + + * * * * * + +Cette littérature nous montre le spectacle douloureux de poètes et +d'écrivains qui constatent avec anxiété que la littérature hébraïque +doit disparaître avec eux et qui s'acharnent quand même à la cultiver +avec toute l'ardeur du désespoir. Mais à côté d'eux nous voyons aussi +des rêveurs optimistes, dignes disciples des prophètes, qui, au milieu +de la débâcle de tous les biens du passé et de l'effondrement de toutes +les espérances, demeurent plus que jamais pleins de foi dans l'avenir de +leur peuple et dans sa régénération prochaine. + +Puis nous assistons aux péripéties de la lutte suprême engagée au sein +même de grandes masses juives que les perturbations de la vie moderne +ont profondément ébranlées. Une passion ardente pour une vie sociale +meilleure s'empare de tous les esprits. La conviction que le peuple +éternel ne peut disparaître semble renaître plus forte que jamais, et +des tendances nouvelles vers son auto-émancipation agitent ces masses. + +Là est la véritable littérature du peuple juif. C'est le produit du +ghetto, c'est le reflet de ses états d'âme, l'expression de sa misère, +de ses souffrances et aussi de son espoir. Le peuple de la Bible n'est +certainement pas mort, et c'est dans sa langue propre que nous devons +chercher le véritable esprit juif, son âme nationale. + +Ne cherchez pas, dans ces poésies lyriques souvent monotones, dans ces +romans prolixes et didactiques, la perfection de la forme, l'art pur. +Les auteurs du ghetto ont trop senti, trop souffert, trop subi une vie +misérable sous un régime semi-asiatique, semi-moyen-âgeux, pour +s'adonner au culte de la forme. Est-ce que le Cantique des cantiques +est moins un document littéraire de premier ordre parce qu'il n'égale +pas la perfection artistique des drames d'Euripide? L'artiste recherche +avant tout la forme achevée, et avec raison, mais au philosophe, à +l'écrivain social, c'est la marche des idées qui importe surtout. + + * * * * * + +Nous n'avons pas, dans cet essai d'histoire littéraire, la prétention de +donner un exposé détaillé du développement de la littérature hébraïque +moderne, accompli dans les conditions sociales et politiques les plus +complexes et dans un milieu social demeuré inconnu au grand public. Cela +nous entraînerait trop loin. + +Nous n'avons même pas la possibilité de donner une idée suffisante de +tous les auteurs dignes d'une mention spéciale. + +Rien ou presque rien n'a encore été fait pour faciliter notre tâche[1]. + +[Note 1: En effet, nous ne pourrions citer que les excellentes +monographies de R. Brainin sur Mapou, la vie de Smolensky, etc., celles +de M. S. Bernfeld sur Rapaport, etc., en hébreu, et un aperçu de M. +Klausner en langue russe. En outre, un article dans la _Revue des +Revues_, de M. Ludvipol, à Paris. Malgré la diversité des écoles et des +milieux que nous traitons pour la première fois au point de vue de +l'histoire littéraire moderne, le lecteur se persuadera facilement que +le sujet ne manque ni de cohésion ni d'unité. Il va sans dire que, dans +ce premier essai d'histoire de l'hébreu moderne, le groupement des +mouvements et des écoles, emprunté par nous aux littératures +occidentales, ne saurait être que très relatif.] + +Dans cette étude nous nous proposons seulement de retracer les diverses +étapes parcourues par cette littérature, de dégager les idées générales +qui ont agi sur elle et d'étudier, dans l'œuvre des écrivains +«représentatifs» de cette époque, la valeur littéraire et sociale de +leurs écrits. + +Nous voulons montrer, en un mot, comment, sous l'influence des +humanistes italiens[2], la poésie hébraïque s'affranchit de la tradition +du Moyen-âge, se modernise et sert de modèle à tout un mouvement de +renaissance littéraire en Allemagne et en Autriche. Dans ces deux pays +les lettres hébraïques s'enrichissent et se perfectionnent sous le +rapport de la forme aussi bien que du fond, et finalement, grâce à des +circonstances favorables, l'hébreu s'impose comme langue littéraire et +nationale aux masses juives de la Pologne et surtout de la Lithuanie. + +[Note 2: Surtout de «Gloire aux Justes», de M.-H. Luzzato, paru en +1743, qui nous sert comme point de départ.] + +Dans cette marche vers l'Orient, la littérature hébraïque n'a presque +jamais failli à sa mission. Deux courants d'idées, plus ou moins +distincts, caractérisent cette littérature: d'une part, l'émancipation +intellectuelle des masses juives tombées dans l'ignorance et, par +conséquent, la lutte contre les préjugés et le dogmatisme rabbinique, +et, d'autre part, le réveil du sentiment national et de la solidarité +juive. Ces deux courants d'idées finiront par se fondre dans la +littérature contemporaine, par la création du mouvement national juif +avec ses diverses nuances. Depuis une vingtaine d'années, par la force +des événements, l'émancipation nationale des masses juives s'impose aux +lettrés. Elle a su rendre à la langue hébraïque une situation +prédominante dans toutes les questions vitales qui agitent le Judaïsme, +et amener une floraison littéraire vraiment significative. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +EN ITALIE.--M.-H. LUZZATO. + + +On ne peut donner le nom de Renaissance, dans le sens précis du mot, au +mouvement qui s'est effectué dans la littérature hébraïque à la fin du +XVe siècle, pas plus que celui de Décadence ne convient pour désigner +l'époque qui l'a précédé. + +Longtemps avant Dante et Boccace, et notamment depuis le Xe siècle, +les lettres hébraïques avaient atteint, principalement en Espagne et +partiellement aussi en Provence, un degré de développement inconnu aux +langues européennes du Moyen-âge. + +Les persécutions religieuses qui anéantirent vers la fin du XIVe et +du XVe siècle les populations juives de ces deux pays ne réussirent +pas à interrompre complètement ces traditions littéraires. Les débris de +la science et des lettres juives furent transplantés par les réfugiés +dans leurs pays d'adoption. Des écoles furent fondées de bonne heure aux +Pays-Bas, en Turquie, en Palestine même. + +Un renouveau littéraire n'était en effet possible qu'en Italie. Partout +ailleurs, dans les pays arriérés du Nord et de l'Orient, les juifs, +encore sous le coup des malheurs récents, s'étaient repliés sur +eux-mêmes et réfugiés dans le plus sombre des mysticismes ou tout au +moins dans le dogmatisme le plus étroit. Grâce à des conditions +extérieures plus supportables, les communautés italiennes ont pu +reprendre la tradition littéraire judéo-espagnole. Nous y voyons surgir +des penseurs, des écrivains, des poètes tels qu'Azarie di Rossi, le +créateur de la critique historique, Messer Léon, philosophe subtil, Élie +le Grammairien, Léon di Modena, le puissant rationaliste, Joseph del +Medigo, esprit encyclopédique, les frères poètes Francis, qui +combattirent le mysticisme, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long +d'énumérer[3]. Ceux-ci et les quelques rares écrivains de la Turquie et +des Pays-Bas ont donné un certain éclat à la littérature hébraïque +pendant tout le XVIe et le XVIIe siècles. Héritiers de la +tradition espagnole, ils tendent cependant à réagir contre l'esprit et +surtout contre les règles de la prosodie arabe qui enchaînaient la +poésie hébraïque. Ils essayent d'introduire des formes littéraires et +des conceptions nouvelles en hébreu. + +[Note 3: Pour la plupart de ces écrivains, voir Karpeles, dans son +_Histoire de la Littérature juive_ (édit. française chez Leroux, 1901).] + +Mais ils réussissent à peine dans leur tâche. La majeure partie de +lettrés juifs, peu familiarisée avec les littératures étrangères, devait +rester en plein Moyen-âge jusqu'à une époque beaucoup plus avancée. +Quant aux autres, ils préféraient s'exprimer dans la langue de leur pays +qui offrait moins de difficultés que l'hébreu. + +Celui qui devait assumer la lourde tâche de rompre les chaînes qui +gênaient l'évolution de la langue hébraïque dans un sens moderne, et +devenir ainsi le véritable maître initiateur de la Renaissance hébraïque +fut un juif italien, doué de facultés surprenantes. + +Moïse-Hayim Luzzato naquit en 1707 à Padoue. Il était issu d'une famille +célèbre par les autorités rabbiniques et par les écrivains qu'elle avait +donnés au Judaïsme, tradition à laquelle elle n'a pas failli jusqu'à nos +jours. + +Une éducation strictement rabbinique, consacrée principalement à l'étude +du Talmud sous la direction d'un maître polonais--nous sommes déjà à une +époque où les rabbins polonais sont en grande estime--qui l'initie de +bonne heure aux mystères de la Cabbale; une enfance triste passée dans +l'air étouffant du ghetto, voilà quelles furent les premières années de +notre poète. Heureusement pour lui que ce ghetto était un ghetto italien +d'où les études profanes n'étaient pas complètement bannies. + +À côté des études religieuses, l'enfant fait connaissance avec la poésie +hébraïque du Moyen-âge et aussi avec la littérature italienne de son +temps. Là est sa supériorité sur les lettrés hébreux des autres pays, +qui n'avaient subi aucune influence extérieure et étaient demeurés +fidèles aux formes et aux idées surannées. + +Dès sa jeunesse, il montre des aptitudes remarquables pour la poésie. À +l'âge de 17 ans, il compose un drame en vers intitulé: «Samson et +Dalila», drame qui ne devait jamais être imprimé. Peu de temps après, il +publie son «Art poétique», _Leschon Limoudim_[4], dédié à son maître +polonais. Le jeune poète se décide enfin à rompre avec la poésie du +Moyen-âge qui entravait le développement de la langue hébraïque. Son +drame allégorique _Migdal Oz_[5] (La Tour de la Victoire) fut le signal +de cette réforme. Le style hébraïque y révèle une élégance et un éclat +non atteints depuis la Bible. Ce drame, inspiré du _Pastor fido_ de +Guarini, par le souffle poétique qui l'anime et par le goût artistique +qui distingue son auteur, est encore très goûté des lettrés, malgré ses +prolixités et l'absence de toute action dramatique. + +[Note 4: Mantoue, 1727.] + +[Note 5: Le drame, très lu en manuscrit, n'a paru qu'en 1837, à +Leipzig, par les soins de M. Letteris.] + +C'était alors un monde nouveau que l'auteur venait de révéler par cette +exaltation de la vie rurale dans une littérature dont les représentants +les plus éclairés se refusaient de voir dans le Cantique des cantiques +autre chose qu'un symbolisme religieux, à tel point que toute notion +réelle de la nature avait dégénéré chez eux. + +À l'instar des pastorales de l'époque, mais peut-être avec un sentiment +plus réel, le poète fait l'éloge de la vie du berger: + + Qu'il est doux, le sort du jeune berger toujours en tête de ses + troupeaux! Il va, il court, joyeux dans sa pauvreté, heureux de + l'absence de tout souci. + + Pauvre et toujours gai! + + La jeune fille qu'il aime, l'aime, elle aussi; ils jouissent du + bonheur, et rien ne vient troubler leur plaisir. + + Point d'obstacles, point de séparation; ils jouissent du bonheur en + pleine sécurité. Accablé par la fatigue du jour, il s'oublie sur le + sein de sa bien aimée. + + Pauvre et toujours gai! + +Hélas! cet appel à une vie plus naturelle, après tant de siècles de +dégénérescence physique et d'avilissement de tout sentiment de la +nature, ne pouvait pas être compris ni même pris au sérieux dans un +milieu auquel l'air, le soleil, le droit même à la vie avait été refusé +ou strictement mesuré. L'ouvrage même, resté manuscrit, n'a pas été +connu du grand public. + +L'œuvre capitale de Luzzato, celle qui devait exercer une influence +décisive sur le développement de la littérature hébraïque et rester +jusqu'à nos jours un modèle de genre, c'est son autre drame allégorique, +paru en 1743, qui ouvre une époque nouvelle dans l'histoire de la +littérature hébraïque, l'époque de la _littérature moderne: Layescharim +Tehilla_[6] (Gloire aux justes). Tout y révèle un maître: l'élégance du +style précis et expressif rappelant le plus pur style biblique, les +images colorées et originales, une inspiration poétique personnelle, et +jusqu'à la pensée, empreinte d'une philosophie profonde, d'un haut sens +moral, et exempte de toute exagération mystique. + +[Note 6: Nouvelle édition, Berlin, 1780, etc.] + +Au point de vue de l'art dramatique, la pièce ne présente qu'un intérêt +médiocre. Le sujet, purement moral et didactique, ne comporte aucune +étude sérieuse de caractères, et, comme dans toutes les pièces +allégoriques, l'action dramatique est faible. + +Le thème n'était pas bien nouveau; en hébreu même, il avait déjà donné +naissance à plusieurs développements littéraires. C'est la lutte entre +la Justice et l'Injustice, entre la Vérité et le Mensonge. Les +personnages allégoriques qui prennent part à l'action sont, d'un côté, +Yoscher (Probité), aidé par Séchel (Raison), et Mischpat (Justice), et, +de l'autre côté, Scheker (Mensonge) et ses auxiliaires: Tarmith +(Duperie), Dimion (Imagination) et Taava (Passion). Les deux camps +ennemis se disputent les faveurs de la belle Tehilla (Gloire), fille de +Hamon (Foule). La lutte étant inégale, l'Imagination et la Passion +l'emportent sur la Vérité et la Probité. Alors on voit intervenir +l'inévitable Deus _ex machina_, Jéhova en la circonstance, et la Justice +est rétablie. + +Ce cadre simple et peu original renferme de très belles descriptions de +la nature et surtout des pensées sublimes qui font de la pièce une des +perles de la poésie hébraïque. L'idée dominante de cette œuvre, c'est la +glorification de Jéhova et l'admiration des «merveilles innombrables du +Créateur». + + Quiconque les cherche les trouve dans chaque être vivant, dans + chaque plante, dans tout ce qui n'est pas animé d'un souffle de + vie, dans tout ce qui est sur terre et dans tout ce qui est dans la + mer, dans tout ce qui est visible à l'œil humain. Heureux celui qui + trouve la science, heureux celui qui lui prête une oreille + attentive! + +Mais ce créateur n'est pas capricieux; la Raison et la Vérité sont ses +attributs et éclatent dans toutes ses actions. L'humanité se compose +d'une Foule que se disputent deux forces contraires, la Vérité avec la +Probité d'un côté, le Mensonge et ses pareils de l'autre, et chacune de +ses deux forces cherche à la dominer et à triompher. + +La Raison de notre poète n'a rien à voir avec la Raison positive des +rationalistes qui montre le monde dirigé par des lois mécaniques et +immuables; c'est une Raison suprême, obéissant à des lois morales qui +échappent à notre appréciation. Comment pourrait-il en être autrement? +Ne sommes-nous pas le continuel jouet de nos sens qui sont incapables de +saisir les vérités absolues et qui nous trompent même sur l'apparence +des choses? + + Nos yeux ne voient que l'apparence des choses; ne sont-ils pas de + chair? Même pour les choses visibles, le moindre accident suffit à + nous en donner une interprétation erronée, à plus forte raison pour + les choses inaccessibles à nos sens. Regardez le bout de la rame + dans l'eau, ne vous paraît-il pas allongé et tortueux?--et pourtant + vous le savez droit. + + Ne vois-tu pas que le cœur humain est une mer sans cesse agitée par + les luttes de l'esprit et dont les vagues sont dans un perpétuel + mouvement de flux et de reflux? + + Nous sommes la proie de nos passions; lorsqu'elles changent, nos + sensations changent également. Nous ne voyons que ce que nous + voulons voir, nous n'entendons que ce que nous désirons et + imaginons. + +Cette idée de la phénoménalité des choses et de l'impuissance de notre +esprit a fini par jeter notre poète croyant et imbu de la Cabbale dans +le mysticisme le plus dangereux. Après avoir usé ses forces dans les +publications les plus diverses, parmi lesquelles nous relevons une +excellente imitation des Psaumes, un traité non sans grandeur sur les +principes de la logique[7], un autre sur la morale et un grand nombre de +poésies et de traités cabalistiques, dont la plupart n'ont jamais été +publiés, son esprit s'exalta; il perdit bientôt tout équilibre moral. Un +jour il alla jusqu'à s'imaginer qu'il était appelé à jouer le rôle du +Messie. Les Rabbins, qui avaient peur de voir une triste répétition des +mouvements pseudo-messianiques qui avaient tant bouleversé le monde +juif, lancèrent l'excommunication contre lui. Son imitation ingénieuse +du Zohar, écrite en araméen et dont nous ne possédons que des fragments, +acheva de ruiner sa réputation. Obligé de quitter l'Italie, il vagabonda +à travers l'Allemagne, puis séjourna à Amsterdam. Il eut la satisfaction +d'être accueilli en véritable maître par les lettrés de cette importante +communauté. Il y composa ses dernières œuvres. Mais il n'y resta pas +longtemps. Il quitta cette ville pour aller chercher l'inspiration +divine à Safed, en Palestine, foyer célèbre de la Cabbale. C'est là +qu'il mourut, emporté par la peste, à l'âge de quarante ans. + +[Note 7: _Hahigayon_ (La Logique) nouv. édit., Varsovie, 1898. La +plupart des manuscrits de M.-H. Luzzato n'ont jamais été publiés.] + +Triste vie d'un poète victime du milieu anormal dans lequel il a vécu et +qui, dans des conditions plus favorables, aurait pu devenir un maître +d'une valeur universelle. Son plus grand mérite est d'avoir +définitivement débarrassé l'hébreu des formes et des idées du Moyen-âge +et de l'avoir rattaché aux littératures modernes. Il a légué à la +postérité un modèle de poésie classique. Son œuvre, répandue dans les +pays du Nord et de l'Orient, ne tarda pas à susciter des imitateurs. +Mendès et Wessely, qui se mirent, l'un à Amsterdam et l'autre en +Allemagne, à la tête d'une renaissance littéraire, ne sont que les +disciples et les successeurs du poète italien. + + + + +CHAPITRE II + +EN ALLEMAGNE.--LES MEASSFIM. + + +On a justement remarqué que le relèvement intellectuel des juifs en +Allemagne avait devancé leur émancipation politique et sociale. +Longtemps fermé à toute idée venant du dehors et confiné dans le domaine +religieux et dogmatique, le judaïsme allemand a partagé la misère +matérielle et sociale de celui des pays slaves. Les idées philosophiques +et tolérantes de la fin du XVIIIe siècle le secouent quelque peu de +sa torpeur et, à mesure qu'elles pénètrent dans les communautés, un +bien-être plus ou moins assuré s'établit du moins dans les grands +centres. Le premier contact du ghetto avec les sociétés éclairées de +l'époque a donné l'impulsion à tout un mouvement d'émancipation +intérieure. Des Cercles de «Maskilim» (intellectuels) se forment à +Berlin, à Hambourg et à Breslau. Ils étaient composés de lettrés initiés +à la civilisation européenne et animés du désir de faire pénétrer la +lumière de cette civilisation dans les communautés de la province. +Ceux-ci entrent en lutte contre le fanatisme religieux et les méthodes +casuistiques qu'ils veulent remplacer par des idées libérales et des +études scientifiques. Deux écoles, avec le philosophe Mendelssohn et le +poète Wessely en tête, naissent de ce mouvement, celle des +_Biouristes_[8] et celle des _Meassfim_[9]. Tandis que les uns défendent +le judaïsme contre les ennemis du dehors et combattent intérieurement +les préjugés et l'ignorance des Juifs eux-mêmes, les autres +entreprennent de réformer l'éducation de la jeunesse et de faire revivre +la culture de la langue hébraïque. Tous s'accordaient à penser que, pour +relever l'état moral et social des juifs, il fallait d'abord faire +disparaître les divergences extérieures qui les séparaient de leurs +concitoyens. Une traduction nouvelle de la Bible en allemand littéraire, +entreprise par Mendelssohn, devait donner le coup de grâce à l'usage du +jargon judéo-allemand. D'autre part, le _Biour_ ou commentaire de la +Bible (d'où le nom de Biouristes donné à cette école), sorti de la +collaboration d'une pléiade de savants et de lettrés, devait faire table +rase de toute interprétation mystique et allégorique des Livres sacrés +et introduire la méthode rationnelle et scientifique. + +[Note 8: De Biour, commentaire biblique.] + +[Note 9: De Meassef, Collecteur.] + +L'œuvre de cette école a certainement contribué au relèvement +intellectuel de la masse juive ainsi qu'à la propagation de la langue +allemande qui finit par se substituer au jargon judéo-allemand. Son +influence ne s'est pas arrêtée aux juifs allemands, mais elle s'est +également étendue sur les communautés de l'Est de l'Europe. + + * * * * * + +En 1785, deux écrivains hébreux de Breslau, Isaac Eichel et B. Landau, +entreprennent, sous les auspices de Mendelssohn et de Wessely, la +publication d'un recueil périodique intitulé _Hameassef_ (le +Collecteur), d'où le nom de _Meassfim_ donné à cette école. Le Meassef +poursuivait un but double, la propagation des sciences et des idées +modernes en hébreu, seule langue accessible aux juifs du ghetto,--et +l'épuration de cette langue dégénérée dans les écoles rabbiniques. Il +devait initier ses lecteurs aux exigences sociales et esthétiques de la +vie moderne et les débarrasser de leur particularisme séculaire. Le +Meassef eut aussi le mérite de grouper pour la première fois sous une +même égide les champions de la _Haskala_ (humanisme) de divers pays et +de servir de trait d'union entre eux. + +Au point de vue littéraire, le Meassef ne présente qu'un intérêt +médiocre. Ses collaborateurs, dénués de goût, offraient aux lecteurs des +imitations des auteurs romantiques allemands d'une valeur contestable. +Il ne révéla aucun talent nouveau vraiment digne de ce nom. La +réputation dont jouissaient ses principaux collaborateurs était +antérieure à son apparition. Ils la devaient surtout à la vogue que les +lettres hébraïques avaient acquise grâce aux efforts des disciples de +Luzzato.--C'était plutôt une œuvre de propagande et de polémique. +Cependant la lutte contre les préjugés et les rabbins n'y atteint pas +encore cette âpreté qui caractérise les époques postérieures. + +Les événements se précipitèrent d'une façon inattendue avec la +Révolution française, et le Meassef disparut après sept ans d'existence, +non sans avoir apporté un appoint à l'œuvre de l'émancipation +intellectuelle des juifs allemands et à la renaissance laïque de la +langue hébraïque. Et telle était l'importance de cette première +rencontre de lettrés hébreux qu'elle sut imposer son nom à tout le +mouvement littéraire de la seconde moitié du XVIIIe siècle, appelé: +époque des Meassfim. + +Deux poètes et cinq ou six écrivains plus ou moins dignes de ce nom +dominent cette époque. + + * * * * * + +Naphtali Hartwig Wessely, né à Hambourg (1725-1805), est considéré comme +le prince des poètes de l'époque. Issu d'une famille aisée et assez +éclairée, il reçut une éducation moderne. Esprit ouvert à toutes les +influences nouvelles, il resta néanmoins attaché à sa croyance et ne +s'est jamais écarté du terrain strictement religieux. Bel esprit, il +cultiva avec succès la poésie et acheva l'œuvre de la Réforme commencée +par le poète italien sans atteindre pourtant à l'originalité et à la +profondeur de ce dernier. + +Son chef-d'œuvre poétique est les _Schiré Tifereth_ ou la +«Moïsiade»[10], chant épique en cinq volumes. Ce poème de l'Exode est +conçu d'après le modèle des pseudo-classiques allemands du temps. +L'influence de la Messiade de Klopstock est flagrante. + +[Note 10: Berlin, 1789.] + +La profondeur de la pensée, le sentiment artistique et l'imagination +poétique personnelle font défaut dans cette œuvre, qui n'est en somme +qu'une paraphrase oratoire du récit biblique. Les mêmes défauts se +retrouvent, d'ailleurs, dans toutes les poésies de Wessely. Mais, en +revanche, il possède un style oratoire d'une allure remarquable, et il +écrit en un hébreu élégant et châtié. Cette correction du style très +travaillé et cette absence même de tempérament poétique font de lui le +Malherbe de la poésie hébraïque moderne. L'admiration professée pour le +poète par ses contemporains fut très grande, et le grand nombre +d'éditions qu'eut son poème, devenu un livre populaire estimé par les +orthodoxes mêmes, témoignent de l'influence que le poète a exercée sur +ses coreligionnaires et de l'importance croissante de la langue +hébraïque. Wessely a aussi écrit plusieurs ouvrages importants sur la +philologie juive. Il faut regretter que le style diffus et par trop +prolixe de sa prose ait empêché d'apprécier la valeur scientifique de +ces écrits. Ami et admirateur de Mendelssohn, il participa à la +traduction allemande de la Bible et à l'œuvre des commentateurs. + +Son recueil, intitulé _Gan-Naoul_ (Jardin fermé), publié à Berlin en +1765 et consacré à des questions de grammaire et de philologie, atteste +les connaissances profondes de l'auteur. Ce qui fait le plus d'honneur à +Wessely, c'est la fermeté de son caractère et son amour de la vérité. Il +le prouve dans son pamphlet, _Dibreï Schalom weemeth_, «Paroles de paix +et de vérité», publié à Berlin en 1787 à l'occasion de l'édit de +l'empereur Joseph II ordonnant la réforme de l'enseignement juif et la +fondation des écoles modernes. Quoique arrivé à un âge avancé, il ne +recula pas devant la crainte d'attirer sur lui le courroux des +fanatiques, et il se prononça ouvertement en faveur des réformes +scolaires. Avec une modestie et une douceur remarquables, le vieux poète +démontre toute l'urgence de ces réformes et affirme qu'elles ne sont pas +contraires à la foi mosaïque et rabbinique. Cet acte courageux lui valut +l'excommunication de la part des fanatiques. Il lui valut aussi d'être +considéré comme le personnage le plus considérable de l'École des +Meassfim et comme le maître des Maskilim. + + * * * * * + +Parmi les collaborateurs les plus distingués du Meassef, se place aussi +l'autre poète en titre de l'époque, David Franco Mendès (1713-1792), né +à Amsterdam d'une famille échappée à l'inquisition et qui, comme la +plupart des familles originaires d'Espagne, avait conservé l'usage de la +langue espagnole. Il fut l'ami et le disciple de Moïse-Hayim Luzzato, +qu'il imita. Si dans l'Europe orientale la langue hébraïque prédominait +dans le ghetto et obligeait tous ceux qui voulaient s'adresser aux +masses juives à avoir recours à elle, il n'en était pas de même dans les +pays romans. Là, l'hébreu fut peu à peu supplanté par la langue du pays. +Mendès, qui avait voué un véritable culte aux lettres hébraïques, était +affligé de les voir si dédaignées par ses coreligionnaires, qui leur +préféraient la littérature classique française. Dans sa préface à la +tragédie _Guemoul Atalia_ (La récompense d'Athalie), publiée à Amsterdam +en 1770, il s'efforce de démontrer la supériorité de la langue sacrée +sur les langues profanes. En vérité, cette pièce, malgré les +protestations de son auteur, n'est qu'un remaniement assez peu heureux +de la tragédie de Racine. On y remarque un style pur et classique et +quelques scènes animées d'une certaine vivacité d'action. + +Nous possédons un autre drame historique de Mendès, intitulé _Judith_, +publié également à Amsterdam, et dont le mérite n'est pas supérieur à +celui de sa première tragédie, ainsi que plusieurs études biographiques +sur les savants du Moyen-âge publiées dans le Meassef. + +Mendès n'a certainement pas réussi à faire concurrence aux modèles +italiens et français dont il s'inspira. Il n'en fut pas moins approuvé +et admiré par les lettrés de son temps, qui voyaient en lui l'héritier +de Luzzato. + + * * * * * + +Nous ne pouvons énumérer tous les lettrés et les érudits qui ont, d'une +façon directe ou non, contribué à l'action du Meassef. Contentons-nous +de citer ceux qui se sont distingués par une certaine originalité +d'esprit. + +C'est à Breslau que vécut le rabbin Salomon Papenheim (1776-1814), +auteur d'une élégie sentimentale _Arba Kossoth_ (Les Quatre Coupes), +inspirée des _Nuits_ de Young, et publiée à Berlin en 1790. Cette élégie +est remarquable par le souffle poétique personnel de l'auteur. Dans des +plaintes rappelant Job, et tel un Werther hébreu, il pleure, non pas la +perte de sa bien-aimée--ce qui n'eût pas été conforme à l'esprit du +ghetto--mais celle de sa femme et de ses trois enfants. Cette élégie a +eu la chance de devenir un poème populaire. + +Mais cette sentimentalité fade et le style précieux et outré de notre +auteur devaient exercer une influence nuisible sur les générations +suivantes. C'était le tribut accordé par la littérature hébraïque au mal +du siècle. + +Mentionnons aussi le rédacteur d'une nouvelle série du Meassef parue à +Dessau en 1809-1811, Salom Hacohen, dont les poésies et les articles +publiés dans le Meassef (2e série) et dans les _Bicouré Itim_, et +surtout le drame historique intitulé _Amel et Tirza_[11], empreint d'une +certaine naïveté s'accordant bien avec le cadre biblique, ont obtenu un +grand succès[12]. + +[Note 11: Redelheim, 1812.] + +[Note 12: Un autre écrivain de l'époque, Hartwig Derenbourg, dont le +fils et le petit fils ont continué avec éclat la tradition littéraire et +scientifique en France, est l'auteur d'un drame allégorique très lu: +_Yoschevé Tével_ (Tous les habitants du monde), publié à Offenbach en +1789.] + +Mendelssohn lui-même, le maître admiré et respecté de tous, écrivait +fort peu et, il faut l'avouer, assez mal l'hébreu. + +Quant aux rédacteurs du Meassef, l'un d'eux, Isaac Eichel (1756-1804), +se distingua par ses articles polémiques contre les superstitions et +l'obscurantisme des orthodoxes du ghetto. Eichel est également l'auteur +d'une étude biographique sur Mendelssohn, publiée à Vienne en 1814. + +L'autre, Baruch Lindau, publia entre autres un traité des sciences +naturelles intitulé: _Reschith Limoudim_ (Éléments des Sciences), Brunn, +1797. Notons aussi le savant professeur de l'Université d'Upsal, M. +Levison, qui contribua au succès du Meassef par une série d'études +scientifiques. + +La Pologne, qui avait jusqu'alors fourni des rabbins et des professeurs +de Talmud, ne tarda pas à participer à l'œuvre des Meassfim. Plusieurs +des collaborateurs polonais du Meassef méritent une mention spéciale. + +Le spirituel et profond disciple de Kant, Salomon Maïmon, n'a publié, en +dehors de ses travaux d'exégèse et de son commentaire ingénieux sur +Maïmonide, rien d'original en hébreu. + +Un autre écrivain polonais, Salomon Doubno (1735-1813), fut un +grammairien et un styliste remarquable; il fut aussi un des premiers +collaborateurs de Mendelssohn à l'œuvre du Biour (commentaire de la +Bible). Il publia, entra autres, un drame allégorique et des poésies +satiriques dont l'_Hymne à l'hypocrisie_ est un modèle achevé[13]. + +[Note 13: Cité par M. Taviow dans son Anthologie. Varsovie, 1890.] + +Juda ben-Zeeb (1764-1811) publia à Berlin une Grammaire hébraïque conçue +d'après les méthodes modernes: c'est le _Talmud Leschon Ivri_[14] +(Manuel de la langue hébraïque). Par cette œuvre il a beaucoup contribué +à la propagation de la linguistique et de la rhétorique parmi les juifs. +Son Dictionnaire hébreu-allemand et sa version hébraïque de Ben Sira +sont assez connus des hébraïsants. + +[Note 14: Nouvelle édition. Vilna, 1867.] + +Isaac Satonow (1732-1804), Polonais établi à Berlin, est une figure très +curieuse par la variété de ses productions ainsi que par l'étrangeté de +son esprit. + +Doué d'une faculté d'assimilation surprenante, il excellait aussi bien à +imiter le style biblique que le style du Moyen-âge. Il maniait aussi +ingénieusement l'hébreu que l'araméen. Il attribuait à tous ses écrits +une provenance antique. Cette fantaisie n'enlève rien à l'originalité de +certains de ses ouvrages. Son anthologie _Mischlé Assaf_, en 3 livres, +attribuée par lui au psalmiste[15], figurerait honorablement dans +n'importe quelle littérature. + +[Note 15: Berlin, 1789 et 1792.] + +Citons-en quelques _mischlé_ ou maximes: + + La vérité jaillit de la recherche, la justice de l'intelligence. Le + commencement de la recherche est l'étonnement, son milieu est le + discernement, son but la vérité et la justice. + + Le jour de ta naissance tu pleurais et les gens qui t'entouraient + s'égayaient; le jour de ta mort c'est toi qui riras et les gens + sangloteront autour de toi: sache donc que c'est alors que tu + renaîtras pour jouir en Dieu, et la _matière_[16] ne t'en empêchera + plus. + + Domine ton esprit afin que les étrangers ne dominent point ta + chair. + + Les pinces sont faites avec des pinces; le travail est aidé par le + travail, et la science par la science.--Ne t'imagine point que tout + ce qui te paraît doux soit également doux pour tout le monde. Ne le + crois pas: nombreuses sont les belles femmes haïes par leurs maris, + et combien de femmes vilaines en sont aimées! + + Tout être vivant cesse d'engendrer en vieillissant. Le mensonge, + quoique caduc, courtise encore. Plus sa racine vieillit dans la + terre, plus il augmente le nombre de ses enfants trompeurs; ses + amis se multiplient, et les admirateurs de tout ce qui est vieux + concourent à ce que son nom ne disparaisse point de la surface de + la terre. + +[Note 16: Jeu de mots: _Geschem_ veut dire en hébreu: pluie et +matière.] + +En somme, comme nous l'avons déjà remarqué, le mouvement littéraire +provoqué par les Meassfim n'a produit rien ou presque rien de durable. +Les écrivains de cette époque ont joué le rôle de précurseurs et de +préparateurs. Démolisseurs et réformateurs, ils disparaissent à quelques +exceptions près, une fois leur besogne terminée et l'émancipation +maîtresse dans l'Europe occidentale. Et ils ont pu voir le torrent de +l'émancipation entraîner, avec tout le passé, la seule relique qui leur +fût chère et pour laquelle leur cœur de juif vibrait encore: la langue +hébraïque. + +Humanistes passionnés à l'esprit peu perspicace, ils se laissèrent +éblouir par l'apparence des choses modernes et par les promesses de +lumière et de liberté. Ils rompirent avec l'idéal de l'affranchissement +national d'Israël et se placèrent ainsi en dehors de la solidarité qui +unissait dans une même espérance les grandes masses juives restées +attachées à leur foi et à leur peuple. + +Écrivains souvent sans valeur, sans originalité aucune, ils dédaignèrent +trop le milieu juif pour y chercher leur inspiration. Aussi ce ne furent +pour la plupart que des _imitateurs_, des traducteurs médiocres de +Schiller et de Racine. Ils n'ont pas su parler à l'âme juive ni +remplacer par un idéal nouveau les traditions défaillantes du passé et +l'espoir messianique en décadence. Une génération entière passera avant +que le Judaïsme historique reprenne sa revanche avec la création de la +science pure et de la conception de la Mission du peuple juif. + +Cependant le mouvement provoqué par les Meassfim eut un très grand +retentissement. Pour la première fois, la tradition rabbinique pétrifiée +par l'âge et l'ignorance est attaquée dans la langue sacrée même, au nom +de la vie et de la science. Pour la première fois la Haskala, ou +l'humanisme hébreu, déclare la guerre à toutes les choses du passé qui +entravaient l'évolution moderne du Judaïsme. En vain les Meassfim--sauf +quelques exceptions--se gardent de toute sortie violente contre les +principes même du dogmatisme, en vain leur maître Mendelssohn va jusqu'à +consacrer publiquement ces principes en dépit du bon sens et du judaïsme +historique; une brèche venait d'être faite dans le mur du ghetto par la +laïcisation de l'esprit littéraire et public, et rien ne pourra plus +s'opposer à la marche des idées nouvelles. Les rabbins de l'époque le +comprirent fort bien, c'est ce qui explique l'acharnement de leur +opposition. + +C'est depuis cette époque que nous voyons apparaître une classe nouvelle +dans le ghetto, celle des Maskilim, ou des lettrés laïques, avec +laquelle les rabbins devront, jusqu'à nos jours, non seulement compter, +mais encore partager leur autorité sur le peuple. + +Pour ce qui est de la langue hébraïque, les Meaasfim réussirent à la +purifier et à lui rendre la forme biblique. Wessely et Mendès ont effacé +les derniers vestiges du Moyen-âge. Un grand nombre de beaux esprits de +l'époque nous ont laissé des modèles du style classique. + +Mais ce retour aux manières et au style de la Bible devait faire +retomber les lettres hébraïques dans un excès contraire. Il aboutit à la +création d'un style pompeux et précieux, la _Melitza_, qui a laissé dans +la littérature hébraïque des traces indélébiles dont elle se ressent +jusqu'à nos jours. En se posant en gardiens du style biblique pour faire +face aux rabbinismes qui avaient corrompu l'élégance de la langue, ils +ne surent garder aucune mesure. + +Pour exprimer les choses les plus prosaïques et les idées les plus +simples, ils se servent des métaphores et des images mêmes de la Bible. + +C'est à cette gageure de purisme qui envahit la littérature hébraïque, +que celle-ci doit sa réputation, imméritée d'ailleurs, de n'être qu'un +jeu d'esprit et de n'offrir aucune originalité. + + * * * * * + +Les lettrés italiens participèrent peu au mouvement littéraire de la fin +du XVIIIe siècle. Citons cependant deux d'entre eux. Le premier est +le poète Ephraïm Luzzato (1727-1792), dont nous relevons les sonnets +érotiques d'un style vif et souvent personnel. L'autre est Samuel +Romanelli, auteur d'un mélodrame très goûté par ses contemporains et +d'un Voyage en Arabie. + + * * * * * + +En France, et surtout en Alsace, nous trouvons aussi quelques +collaborateurs des Meassfim allemands. Ensheim est le plus connu d'entre +eux. + +C'est en France que nous trouvons le seul poète original de cette +époque, poète qui n'appartient d'ailleurs pas à l'école des Meassfim. +Élie Halphen Halévy de Paris (1760-1822), le grand'père de M. Ludovic +Halévy, par son tempérament poétique et par la richesse de son +imagination, l'emporte de beaucoup sur les autres poètes de son temps. +Malheureusement, nous ne possédons pas tous les écrits de ce poète peu +fécond, mais le charme de son style personnel et la richesse des images +poétiques témoignent assez de son talent. On sent que le souffle de la +Révolution a passé par là. Son _Hymne à la paix_, publié à Paris en +1804, est l'apothéose de Napoléon dans la personne duquel le poète salue +la «Liberté sauvée» et la «Belle France», patrie de la Liberté. Un amour +sans borne pour la France, «ce beau pays, ce peuple libre et rétif, +ayant dans son cœur l'amour de sa patrie et dans sa main l'épée +vengeresse» et une haine de «la tyrannie couronnée, qui avait fait de ce +Paradis terrestre un cimetière», caractérisent cette œuvre unique en son +genre. + +Il exalte le Dictateur non seulement parce qu'il est l'«ami de la +victoire», mais plus encore parce qu'il est en même temps l'«ami de la +science». Il salue les armées victorieuses, quoique portant «la +destruction et la misère», surtout parce qu'elles portaient aussi le +drapeau de la science, la civilisation et le progrès. + +Ce cri de liberté trouva un écho retentissant dans le ghetto des pays +les plus arriérés même. La littérature hébraïque possède des souvenirs +curieux qui montrent tout l'espoir que firent naître dans le cœur des +juifs--dont le caractère concordait peu avec le régime du despotisme--la +Révolution française et les conquêtes napoléoniennes. Ils saluèrent dans +de nombreux hymnes et chants publics en hébreu[17] les armées de +Napoléon comme le Messie sauveur. + +[Note 17: Pour ne citer que l'ode du célèbre rabbin Jacob Meïr en +Alsace, un aïeul de la famille du grand-rabbin Zadoc Kahn, une autre +composée par le grammairien polonais Ben-Zeeb à Vienne; enfin, les +hymnes chantés dans les synagogues de Francfort (1807), dans celle de +Hambourg (1811), etc.] + +Mais déjà la réaction met fin à ces espérances irréalisées, et les Juifs +retombent dans leur misère sociale. Le heurt des conceptions nouvelles +ne contribua pas moins à produire une fermentation d'idées et de +tendances dans le ghetto, réveillé enfin de son sommeil millénaire. + + + + +CHAPITRE III + +EN POLOGNE ET EN AUTRICHE.--L'ÉCOLE DE GALICIE. + + +Nous avons vu les lettrés polonais établis en Allemagne s'associant à +l'œuvre des Meassfim. Bientôt nous verrons comment ce mouvement +littéraire fut transporté en Pologne, où il a produit des effets +beaucoup plus durables. + +Tandis que, dans les pays de l'Occident, l'hébreu était destiné à +disparaître peu à peu et à faire place à la langue du pays, dans les +pays slaves, au contraire, l'importance de la littérature hébraïque +devait croître et devenir prédominante. Elle aboutira à la formation +graduelle d'une littérature profane ininterrompue jusqu'à nos jours. + +Le judaïsme polonais, isolé dans ses destinées et dans sa vie politique, +formait depuis le XVIe siècle la plus grande partie du peuple juif. +Une organisation politique et religieuse autonome, administrée par les +Rabbins et les représentants de la communauté ou du Cahal, une sorte +d'État théocratique connu sous le nom de «Synode des Quatre Pays» (la +Pologne, la Petite Pologne, la Petite Russie et plus tard la Lithuanie +avec son synode autonome), régissait les destinées et réglait la vie de +ces agglomérations de juifs originaires de tous les pays et fusionnés en +un seul bloc. Formant presque tout le Tiers-État dans un pays trois fois +plus grand que la France, ils étaient, non seulement marchands, mais +surtout artisans, ouvriers, fermiers même. Ils constituaient un peuple à +part, distinct des autres. Ce n'étaient plus les ghetto étroits et les +petites communautés de l'Occident, mais des provinces entières, avec +leurs villes et leurs bourgades presque uniquement peuplées par des +juifs. La guerre de Trente ans, qui avait jeté un grand nombre de juifs +allemands en Pologne, acheva de donner une constitution définitive à cet +organisme social. Les nouveaux venus prirent rapidement une importance +prédominante dans les communautés. Ils surent imposer à l'usage général +leur idiome allemand et ils poussèrent à outrance l'étude de la Loi. Les +écoles talmudiques de la Pologne et ses autorités rabbiniques acquirent +bientôt une réputation incontestée dans toute la Diaspora. Méprisés et +maltraités par les magnats polonais, condamnés, grâce à une immigration +incessante et aux pauvres ressources du pays, à une lutte âpre pour la +vie, ils mettaient toute leur ambition dans l'étude de la Loi et se +consolaient avec l'espoir messianique. La casuistique la plus insensée +et le dogmatisme le plus sec suffisaient aux besoins intellectuels des +plus éclairés; une piété sans borne, l'observance rigoureuse et +minutieuse des prescriptions rabbiniques et le culte de traditions et de +superstitions accumulées par le temps, comblaient le vide de l'existence +pénible des masses. Pour satisfaire à leurs exigences de sentiment et de +cœur, ils avaient les homélies des Maguidim (Prédicateurs), sorte +d'enseignement populaire fondé sur les textes sacrés, agrémentés de +contes talmudiques, d'allusions mystiques et de superstitions de tout +genre. + +Une catastrophe terrible, le soulèvement des Cosaques de l'Ukraine, +coûta la vie à un demi-million de juifs, et la terreur qui s'en suivit +durant toute la fin du XVIIe et la première moitié du XVIIIe +siècle jeta parmi les populations juives des provinces méridionales un +désarroi complet. C'est alors que le Hassidisme[18], avec son fatalisme +oriental, son culte des Zaddikim (Justes), faiseurs de miracles, fait +son entrée et gagne les populations d'une grande partie de la Pologne. +Un abaissement moral et intellectuel s'en est suivi, coïncidant avec +l'époque même où l'action civilisatrice des Meassfim triomphe en +Allemagne. + +[Note 18: Littéralement: les pieux, une secte fondée en Volhynie +dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, dont les adhérents, tout en +restant fidèles à la loi rabbinique, opposent la piété, l'exaltation +mystique et le culte des saints à l'étude du talmud et au dogmatisme des +rabbins.] + +Les réformes concernant les juifs, entreprises par l'empereur Joseph II +dans la partie de la Pologne annexée à l'Autriche, et, en tout premier +lieu, le service militaire obligatoire, portèrent un coup terrible à ces +masses ignorantes, rebelles à tout changement et n'accordant aucun +crédit aux promesses d'améliorer leur situation que les autorités leur +faisaient. Ils furent terrorisés par la sévérité des mesures prises +contre eux et, dans leur impuissance à lutter contre l'autorité, ils se +jetèrent en masse dans le Hassidisme, qui prêchait l'oubli de tout dans +la solidarité mystique. C'était l'arrêt de tout développement social et +religieux même, la superstition s'établissant en maîtresse et +aboutissant à la complète dégénérescence de ces populations. + +Pour parer au danger de l'envahissement de la nouvelle secte et pour +éclairer, du moins, la partie intellectuelle de ces masses, les lettrés +juifs de la Pologne reprirent l'œuvre des Meassfim et se firent les +champions de la Haskala. Ils secondèrent ainsi les efforts du +gouvernement autrichien. Leur action augmente peu à peu en importance, +et bientôt nous voyons se former des écoles modernes et des Cercles +littéraires dans la plupart des villes de la Galicie. + +Des écrivains comme Tobie Feder, l'auteur d'un pamphlet rigoureux contre +le Hassidisme et de nombreuses publications philologiques, et David +Samoscz, auteur très fécond, ouvrent la campagne humaniste dans la +Pologne russe même. + +Des juifs riches et influents s'associent à ce mouvement et +l'encouragent. Joseph Perl, fondateur d'une école moderne et de +plusieurs institutions d'éducation, représente le type de ces mécènes +juifs, amis du progrès[19]. + +[Note 19: J. Perl est aussi l'auteur anonyme d'une parodie dirigée +contre les Hassidim et intitulée _Megallé Temirin_ (Révélateur des +mystères). La parodie hébraïque, qui excelle surtout dans l'adaptation +du langage talmudique aux usages et aux questions modernes, est un genre +littéraire propre à l'hébreu, qui mériterait une étude spéciale. Elle a +pour but de polémiser et de ridiculiser (ainsi l'ouvrage cité), ou bien +de critiquer les mœurs (le «Traité des gens de commerce» paru à +Varsovie, le «Traité d'Amérique» publié à New-York, etc.); très souvent +elle sait divertir et amuser (Hakundus, Vilna 1827, les nombreuses +éditions du Traité Pourim).] + +Des recueils périodiques scientifiques et littéraires succèdent au +Meassef et se multiplient. Après le _Bicouré Haïtim_[20](Les Prémices), +vient le _Kerem Hémed_[21] (La Vigne délicieuse), puis le _Osar Nehmad_ +(Le Trésor délicieux), rédigé par Blumenfeld; enfin _Hahalouz_ (le +Pionnier), fondé en 1853 par Erter et Schorr, le spirituel publiciste et +le réformateur hardi; _Cochbé Ishac_ (Étoiles d'Isaac) rédigé par I. +Stern à Vienne (1850-1863), etc., etc. Ces recueils présentent un +caractère beaucoup plus sérieux que le Meassef. On y trouve généralement +plus d'originalité et plus de profondeur scientifique. + +[Note 20: Rédigé par S. Hacohen, à Vienne (1820-1831).] + +[Note 21: Rédigé par Goldenberg, à Tarnopol (1833-1842).] + +Pour parler à l'esprit de lettrés polonais, tous imbus de fortes études +rabbiniques, les petits jeux d'esprit naïfs et les amusettes en style +précieux ne suffisaient plus; c'est à leurs raisons, à leurs +convictions, à leur constant besoin d'occupations spirituelles qu'il +fallait s'adresser. Pour détourner ces esprits du plus absurde des +mysticismes, il fallait leur proposer un idéal nouveau capable de parler +à leur sentiment, à leur cœur, avide de consolation, et que l'étude de +la Loi--qui nourrissait tout ce qui pensait et étudiait dans le +ghetto--ne satisfaisait plus entièrement. + +Deux hommes, les plus éminents parmi les humanistes juifs de la Pologne +autrichienne, ont su répondre à cet état d'âme et consolider ainsi le +mouvement littéraire inauguré en Allemagne. Le rabbin Salomon Jéhuda +Rapoport, créateur de la Science du Judaïsme, destinée à remplacer la +scolastique rabbinique, et le philosophe Nahman Krochmal, le promoteur +de l'idée de la «Mission du peuple juif», qui devait se substituer à +l'idéal mystique et religieux. + + * * * * * + +Salomon Jéhuda Rapoport (1790-1867), surnommé «le père de la Science du +Judaïsme», naquit à Lemberg, d'une famille rabbinique. Il fit des études +purement rabbiniques. Mais son esprit éveillé sut profiter de l'occasion +qui lui donna la possibilité d'apprendre la langue française d'abord, +puis l'allemand. L'influence du philosophe Krochmal, dont il fit la +connaissance, détermina sa carrière littéraire et scientifique. En 1814, +il publia, à Lemberg, une description en hébreu de la ville de Paris et +de l'île d'Elbe, répondant ainsi à la curiosité générale que les +événements de l'époque avaient soulevée dans le ghetto polonais. À +l'instar de Mendès, dont il subit l'influence, il publia plus tard une +traduction d'_Esther_ de Racine[22] et d'un certain nombre de poésies +de Schiller. Mais il ne s'arrêta pas là. L'étude approfondie qu'il fit +des savants et poètes juifs du Moyen-âge tourna son esprit vers les +recherches historiques. Il publia dans le _Bicouré Haïtim_ et dans le +_Kerem Hémed_ une série d'études biographiques et littéraires dans +lesquelles il fit preuve d'un grand sens critique et d'un profond +jugement. Son style sobre et précis n'a pas été dépassé. Ces études +donnèrent une nouvelle direction aux esprits curieux de l'époque; Jost, +Zunz, S.-D. Luzzato s'attachèrent à approfondir le Judaïsme du +Moyen-âge. Une nouvelle science, la _Science du Judaïsme_, en fut le +résultat. + +[Note 22: _Bicouré Haïtim_, 1825.] + +Rapoport publia aussi un pamphlet contre les Hassidim et leurs rabbins +thaumaturges, et divers articles sur la nécessité de propager la science +et la civilisation parmi les juifs. Il s'attira de la sorte la haine des +fanatiques. Nommé rabbin à Tarnopol, grâce à l'initiative du mécène +Perl, les menées des Hassidim le forcèrent à quitter cette ville. Il +partit pour Prague et devint rabbin de cette communauté importante, où +il finit ses jours. + +Élève et successeur des Meassfim allemands, Rapoport a hérité d'eux la +conviction, qui accompagne le Maskil hébreu, que seules la science et la +civilisation modernes pouvaient relever le niveau intellectuel et la +situation politique de ses coreligionnaires. Il a combattu toute sa vie +en faveur de la Haskala. Il aima la science de la façon la plus +désintéressée, et non comme un instrument devant servir à l'émancipation +politique des juifs. Il comprit que l'œuvre de l'assimilation inaugurée +en Occident était irréalisable et inutile même en Orient et il ne se +berça point de vaines illusions. Il s'acharna surtout contre les +réformes religieuses dans le judaïsme qu'il croyait destinées à diviser +le peuple et à semer le désaccord et l'indifférence à l'égard des +institutions nationales. Sa campagne contre Schorr, le rédacteur du +Halouz, et J. Mises, et surtout son pamphlet _Tochahath Meguilla_ +(Message de reproche), paru à Francfort en 1846, en témoignent +suffisamment. Aux esprits hésitants qui ne croyaient plus à l'avenir du +Judaïsme, Rapoport répond, dans sa préface à Esther: «L'amour de ma +nation est la pierre angulaire de mon existence. Seul cet amour est en +état de consolider ma foi, car le sentiment national juif et sa religion +sont étroitement liés ensemble. Et non seulement ce sentiment national +et cette religion ne se conçoivent pas l'un sans l'autre, mais un +troisième facteur vient se joindre aux deux premiers au point de ne plus +faire avec eux qu'un seul tout, c'est la Terre-Sainte!» + +Le désir d'expliquer d'une façon rationnelle cet amour pour l'antique +patrie des juifs, lui suggéra, bien avant Buckle et Lazarus, la théorie +de l'influence du climat sur la psychologie des peuples. Dans son étude +sur Rabbi Hananel (_Bicouré Haïtim_, 1832), il explique les traits +psychologiques du peuple juif par le fait qu'il habitait un pays tempéré +situé entre l'Asie et l'Afrique. De là vient l'équilibre entre le +sentiment et la raison qui caractérise ce peuple. Dans des conditions +favorables et sans la conquête romaine, les juifs auraient atteint +l'apogée de cet équilibre, et ils seraient devenus le peuple modèle. +Voilà pourquoi la Palestine, patrie politique et morale des juifs, seul +pays où leur génie pouvait librement se développer, est si profondément +attachée aux destinées d'Israël et si chère à tout cœur juif. Mais même +en exil, «dans les ténèbres du Moyen-âge, les juifs étaient les seuls +porteurs de la lumière et de la science». Rapoport s'efforce de le +démontrer dans ses travaux sur les savants du Moyen-âge et dans son +Encyclopédie talmudique: _Erech Millin_[23], malheureusement restée +inachevée. + +[Note 23: Prague, 1852.] + +On voit par là de quelle façon le rabbin Rapoport, qui est allé jusqu'à +inaugurer la critique biblique en hébreu, s'est efforcé de concilier la +raison d'un esprit moderne avec la foi et l'espoir messianique d'un +rabbin orthodoxe. + + * * * * * + +Il est significatif de remarquer que la Science du Judaïsme, cet idéal +qui devait remplacer l'étude sèche de la Loi et combler le vide laissé +dans les esprits par les événements modernes, émane d'un milieu +polonais, du cœur même du rabbinisme, dont elle n'est d'ailleurs qu'une +transformation moderne et rationnelle. + +Mais cette science nouvelle, fondée sur l'étude du passé glorieux +d'Israël et accueillie chaleureusement par l'élite cultivée en Occident, +ne pouvait pas satisfaire entièrement les pauvres lettrés polonais. +Ceux-ci, vivant dans un milieu purement juif et ne pouvant se bercer de +l'illusion d'une assimilation imminente avec les populations voisines, +dont tout, depuis la conception morale jusqu'aux conditions politiques, +les séparait, s'étaient résignés à une sorte de Messianisme mystique. +Cependant l'explication mystique de l'existence du judaïsme ne leur +suffisait plus. Ils auraient voulu trouver dans la raison même un point +d'appui pour justifier la permanence du judaïsme et son avenir. Les +raisons mises en avant par Maïmonide et Jéhuda Halévi ne répondaient +plus à leur état d'âme de modernes. + +Il fallut qu'un philosophe, appuyé sur l'autorité de la science, vint +résoudre ce problème de la raison d'être du peuple juif et de sa +vocation propre. Ce philosophe, qui a émis la conception de la «mission +du peuple juif», est, lui aussi, originaire de la Galicie, de la ville +de Brody. Son nom est Nahman Krochmal (1785-1840). + +Son œuvre capitale, publiée après sa mort par les soins de Zunz: _Moré +Nebouché Hozeman_, le Guide des Égarés du temps, est le produit +philosophique le plus original de l'hébreu moderne. Krochmal a mené la +triste existence du savant polonais, exempte de plaisirs et remplie de +privations et de souffrances. Il a consacré tout son temps à la science +juive, mais il a vécu trop modeste et n'a rien publié pendant sa vie. +Habitant une petite localité qu'il n'a jamais quittée, à cause de +l'état précaire de sa santé, sa maison était devenue un véritable foyer +de science. Des jeunes gens avides de savoir accouraient de toutes parts +pour suivre l'enseignement du Maître. Cette influence, qu'il exerça +pendant sa vie, s'affermit d'une façon définitive après sa mort par la +publication de son _Guide des Égarés du Temps_, paru à Lemberg en 1851. + +Ces études, non achevées pour la plupart, forment un livre très curieux. +Nous regrettons de ne pouvoir en présenter qu'un exposé sommaire et de +n'indiquer que les idées principales. + +Le besoin de donner une explication philosophique de l'existence divine +a poussé Hegel à émettre l'axiome que la raison seule forme la réalité +des choses et que la vérité absolue se trouve dans l'unité du subjectif +et de l'objectif, correspondant, le premier, à l'état concret de chaque +être, c'est-à-dire à la _matière_, qui forme sa _raison réelle_,--et le +second à son état abstrait, c'est-à-dire à l'_idée_, qui forme sa +_raison absolue_. + +C'est en se fondant sur cet axiome de la raison réelle et de la raison +absolue de Hegel, que Krochmal édifie son ingénieux système de la +philosophie de l'histoire juive. Il est le premier savant juif pour +lequel le judaïsme ne forme pas une entité distincte et à part, mais une +partie de la civilisation universelle. Ayant des liens communs qui le +rattachent au monde civilisé tout entier, le judaïsme s'en distingue +cependant par des qualités qui lui sont propres. En même temps qu'il +mène l'existence indépendante d'un organisme national semblable à tous +les autres, il aspire aussi à une représentation _spirituelle absolue_ +et, par conséquent, à l'universalisme. De ce double aspect que nous +présente le peuple juif, il résulte que, tandis que la _nationalité +juive_ forme l'_élément propre_ à ce peuple, sa civilisation, son +intellect sont _universels_ et se détachent de sa vie nationale propre. +Voilà pourquoi cette civilisation est essentiellement spirituelle, +idéale, et tend au perfectionnement de l'humanité tout entière. Notre +philosophe arrive, par suite, aux trois conclusions suivantes: + +1º Le peuple juif est comme le phénix qui ressuscite sans cesse de ses +cendres. Il réunit en lui les trois unités de la triade de Hegel: +l'idée, l'objet et l'intelligence. Cette résurrection du peuple juif se +fait toujours suivant une progression ascendante qui aspire au +_spirituel absolu_. D'abord organisme politique, il devient bientôt +dogmatique religieux, pour se transformer ensuite en état spirituel. +Krochmal--il ne fait que le sous-entendre--ne voit dans la religion +qu'un phénomène passager de l'histoire du peuple juif, comme l'avait été +son existence politique. + +2º Le peuple juif présente un double aspect, il est national dans son +_particularisme_, ou dans son aspect concret, et _universel_ dans son +spiritualisme. Le génie national de tous les autres peuples de +l'antiquité était étroitement particulier, c'est pourquoi ils ont tous +succombé. Seuls les prophètes juifs ont conçu le spirituel absolu et +universel et la vérité morale, de là vient que le peuple juif subsiste. + +3º Krochmal admet, avec Hegel[24], que les résultantes du développement +historique d'un peuple forment la quintessence de son existence. +Seulement il ne croit pas que l'essentiel dans l'existence d'un peuple +soit la _résultante_; le processus de l'évolution historique en soi est +une raison suffisante de cette existence. Esprit plus rationnel que +Hegel, il évite ainsi la contradiction qui résulte de la définition +mystique de l'existence donnée par Hegel. + +[Note 24: Voir Ch. XVI et autres. Voir aussi l'Histoire de la +Théologie juive de M. Bernfeld et la thèse de M. Landau: _Die Bibel und +der Hegelianiamus_.] + +Pour le métaphysicien allemand, l'existence, c'est l'intervalle qui +sépare l'être du néant ou le _devenir_. Krochmal élimine simplement +cette idée plus ou moins matérielle de l'_intervalle_. Il substitue les +effets moraux produits _pendant_ le cours de l'action historique à +l'idée des effets postérieurs à cette action, ou résultantes. La manière +plus ou moins matérielle d'après laquelle évolue l'action historique, +remplace chez lui l'idée du _devenir_ comme intermédiaire +incompréhensible entre la _raison réelle et la raison absolue_. + +Appuyé sur ces axiomes, Krochmal élucide, à une époque où la psychologie +des peuples et la sociologie étaient encore en germe, les phénomènes de +l'histoire juive et ceux de l'évolution religieuse et spirituelle de +l'humanité, avec une originalité et une profondeur de pensée +remarquables. + +Que l'on s'imagine l'effet produit par ces idées sur l'esprit des +lettrés polonais affranchis du dogmatisme et des espérances mystiques, +mais hésitant et cherchant leur raison d'être même de juifs. C'était, +fondée sur la science moderne, l'explication de cette raison d'être qui +venait de leur être révélée, la satisfaction de leur amour-propre +national. + +Krochmal a ouvert ainsi la voie aux esprits chercheurs des générations +futures. Ils édifieront leurs conceptions du peuple juif sur les idées +du Maître, A. Mapou, le créateur du roman historique en hébreu, +s'inspirera du «Guide»[25], et, de nos jours, le publiciste de talent +Ahad Haam s'emparera de quelques-unes des idées de Krochmal, notamment +sur l'importance du _facteur spirituel_ dans l'existence du peuple juif. + +[Note 25: A. Brainin dans sa vie de Mapou. Varsovie, 1900, p. 64.] + + * * * * * + +À côté de ces deux maîtres, toute une école de jeunes écrivains a +contribué à faire la fortune de l'hébreu en Galicie. Tous les genres +littéraires et scientifiques furent cultivés avec plus ou moins +d'originalité. + + * * * * * + +Mais bientôt le temps ne sera plus aux études sereines de la pensée et +de la science du passé. L'envahissement triomphant du Hassidisme, après +avoir conquis toute la Pologne russe, menaçait d'anéantir tout ce qui +pensait et raisonnait encore au moment même où le souffle puissant du +_Kultur-kampf_ ébranlait les portes du ghetto polonais. Nous avons vu +Rapoport luttant contre le Hassidisme dans son pamphlet spirituel. Nous +verrons maintenant un poète satirique de grand talent livrer une +bataille sans merci aux partisans du Hassidisme et des «domaines des +ténèbres». + +Isaac Erter, de Przemysl (1792-1841), était l'ami et le disciple de +Krochmal. Enfant prodigue, sa première enfance a été absorbée par +l'étude de la loi. À l'âge de 13 ans, son père le marie à une jeune +fille de 18 ans, qu'il vit pour la première fois le jour de son mariage +et qui mourut peu après. Erter reprend ses études rabbiniques, puis il +se remarie. Une heureuse rencontre avec un Maskil le détermine à étudier +la grammaire hébraïque et à devenir l'adepte de la Haskala. Il entre en +relations avec Rapoport et Krochmal. Encouragé par ces derniers, il +publie son premier essai satirique contre le Hassidisme, qui eut un +grand retentissement. Persécuté par les fanatiques, il ne peut continuer +à exercer sa profession de professeur d'hébreu et, obligé de quitter sa +ville natale, il s'en va à Brody, où il est accueilli avec empressement +par le cercle des Maskilim. Là, il mène une existence très dure. Sa +femme, courageuse et intelligente, le soutient et le pousse à faire des +études sérieuses. À l'âge de 33 ans, il part, va étudier la médecine à +Pest et, cinq ans après, il revient à Brody avec le diplôme de docteur +en médecine. Désormais il pourra mener une vie indépendante et mener la +bonne guerre contre l'obscurantisme et le mysticisme. Il publia dans les +recueils de l'époque de nombreux articles qui furent réunis après sa +mort en un seul volume et publiés sous le nom de _Hazofé-le-beth-Israel_ +(Le Voyant de la maison d'Israël), par les soins du poète Letteris[26]. + +[Note 26: Nouv. édition, Varsovie, 1890.] + +Erter est un poète satirique et un critique de mœurs de premier ordre. +Pour la vivacité de son style mordant et élégant à la fois, il peut être +comparé à ses deux contemporains Heine et Bœrne. Il présente plus d'une +attache commune avec ces deux poètes. Plus sérieux et plus convaincu que +le premier, il poursuit dans ses satires un but bien déterminé. Son rire +est mêlé de larmes, et, s'il mord, c'est pour corriger. Plus original et +plus poète que Bœrne, sa pensée est nette et tranchante, et la +préciosité du style n'y nuit pas. Sans parti-pris et sans passion, avec +une fine ironie, il sait railler les Hassidim, leurs superstitions +néfastes et leur culte de l'angélologie et de la démonologie. Il +critique l'ignorance et l'étroitesse d'esprit des rabbins, et flagelle +la vanité mesquine des représentants des communautés. + +Animé du désir de faire pénétrer la vérité et la civilisation parmi ses +coreligionnaires, il ne s'attaque pas seulement aux fanatiques, mais il +ne craint pas de dire leur fait aux _modernes_ du ghetto, aux +intellectuels diplômés, qui ne cherchent que leur profit et +n'entreprennent rien pour le bien du peuple. Autant d'articles qu'il a +publiés, autant de flèches lancées au cœur même de ce régime arriéré. +C'est la première fois qu'un poète hébreu osait étaler, dans une série +de tableaux saisissants, tous les maux sociaux qui rongeaient ces +milieux étranges, pleins de contradictions et de naïveté. À la façon de +Cervantès, c'est par le ridicule qu'il tue le rabbin et qu'il assassine +le mystique. + +Erter doit être placé au premier rang parmi les champions de la +civilisation chez les juifs. + +La Galicie a également donné le jour à un poète lyrique fort distingué. +Meïr Halévi Letteris (1807-1871) était un savant philologue, mais il +excella surtout dans la poésie. Lui aussi, il débuta dans les lettres +par une traduction exacte et fort belle des pièces bibliques de Racine. +Écrivain fécond, son activité s'exerça sur tous les genres littéraires. +Nous possédons de lui une trentaine de volumes, tant en prose qu'en +vers[27]. Son remaniement hébraïque de _Faust_, paru à Vienne, est un +chef-d'œuvre de style, et lui a valu une renommée éclatante. Seulement, +en voulant demeurer sur un terrain purement juif, Letteris s'est permis +de mettre à la place du héros de Goethe un docteur gnostique, Elischa +ben Abouja, surnommé «Acher» dans le Talmud. Ce remaniement dans le rôle +principal de la pièce en entraîna beaucoup d'autres, qui sont loin +d'être à l'avantage de la version hébraïque. + +[Note 27: Le recueil de ses poésies, paru à Vienne, est intitulé: +_Tophès Kinor Wougab_ (Maître de la lyre et de la cythare.)] + +La prose de Letteris est lourde; elle manque de grâce et de naturel, +qualité que nous trouvons cependant chez la plupart de ses contemporains +en Russie. Approuvons-le néanmoins de n'avoir jamais voulu sacrifier la +netteté de la pensée à l'élégance du style, comme tant d'autres. + +En revanche les qualités de sa poésie sont incontestables au point de +vue du style et de la facture des vers. C'est un classique, et ses +nombreuses traductions des poètes modernes montrent avec quelle facilité +l'hébreu antique se laisse manier par les mains des maîtres. Ces +qualités du style mises à part, on est obligé de reconnaître que le +souffle poétique personnel et le don d'imagination faisaient +généralement défaut à notre poète. Ses poésies les plus originales ne +sont que des imitations des romantiques. + +Un charme naïf est répandu dans certaines de ses poésies, surtout dans +celles où il laisse pleurer son cœur de juif. Ses poésies sionistes sont +les plus parfaites en ce sens, et l'une d'elles--la meilleure que sa +lyre ait produite--a été consacrée universellement comme _chant +national_. Elle est intitulée «La Colombe plaintive» (_Iona Homiah_). La +colombe symbolise le peuple d'Israël. Déjà les prophètes se sont servis +de ce symbole, et c'est par les plaintes de la colombe qu'il fait +entendre les doléances du peuple juif depuis qu'il a été chassé de son +pays natal et abandonné par son Dieu. + + Hélas, que je suis affligée depuis que, rejetée du rocher qui m'a + abritée, je mène une vie errante et vagabonde. Autour de moi + l'orage éclate, seule et abandonnée je cherche un abri dans les + branches touffues de la forêt. Mon ami m'a abandonnée, il s'est + courroucé contre moi parce que je me suis laissé séduire par les + étrangers. Depuis, sans répit, mes ennemis me harcèlent et me + poursuivent. Depuis que mon adoré a disparu, mes yeux ne tarissent + pas de larmes; sans toi, ô ma gloire, à quoi me sert la vie? Mieux + vaut habiter la tombe que d'errer à travers le monde. La mort + n'est-elle pas sœur du malheur? + + Là, deux oiseaux se becquettent et savourent la douceur de leur + amour. Ils ont trouvé un abri tranquille entre les branches des + arbres, entouré de verts oliviers et de couronnes de fleurs. Seule, + moi, exilée, je ne trouve point d'abri. Le nid de mon rocher est + entouré d'une haie impénétrable d'épines. Les fauves mêmes vivent + chacun avec leur femelle; seule parmi les vivants, pauvre colombe + affligée, je vis solitaire. + + Ceux qui se gorgent du sang des innocents vivent eux aussi en + famille; ils ont un nid tranquille; seuls, les pauvres et les + honnêtes sont privés d'espoir. + + Reviens donc, ô toi, souffle de ma vie, reviens, mon unique + consolation! N'entends-tu pas ma plainte amère? + + Aie pitié de moi, rends-moi ton amour, conduis-moi vers mon nid, + vers mon rocher, et je m'abriterai sous tes ailes. + + --C'est ainsi que, dans la nuit silencieuse, lorsque toute la terre + était plongée dans une sérénité divine, mes oreilles ouïrent les + plaintes de la colombe. + + Et, chaque fois que mon oreille entend une colombe plaintive, mon + cœur est profondément ébranlé par les pleurs de mon peuple. + +Un grand nombre d'écrivains et de traducteurs ont encore illustré cette +époque. S. Bloch, auteur d'une géographie universelle et d'une +description de la Palestine, écrites dans un style oratoire, est le plus +important d'entre eux. + +Juda Mises combattit, dans ses ouvrages, _Techunath Harabanim_ +(Caractéristique des rabbins) et _Kineath Haemeth_ (Le zèle de la +vérité), la tradition rabbinique et les autorités du Moyen-âge. Son +rationalisme suranné lui attira des reproches sévères de la part de +Rapoport. Il n'en a pas moins suscité une polémique digne d'attention et +féconde par ses suites. + +Là s'arrête la prépondérance des littérateurs polonais, autrichiens. Le +centre de l'activité littéraire sera définitivement transportée en +Russie. Le Hassidisme aura bientôt envahi et conquis toute la Galicie, +et la littérature hébraïque, confinée dans quelques cercles étroits, n'y +retrouvera plus jamais sa floraison première. + + * * * * * + +Si le centre du mouvement littéraire hébraïque était en Galicie pendant +toute la première moitié du XIXe siècle, il ne faut pas croire que +les lettrés juifs des autres pays n'y participassent point. Presque dans +tous les pays slaves aussi bien que dans l'Occident, en Allemagne, en +Hollande et surtout en Italie, l'hébreu est cultivé par des savants et +des lettrés de mérite. Zunz, Geiger, Jellinek et Frænkel ont publié +quelques-uns de leurs travaux en hébreu. + +À Amsterdam, parmi toute une école de lettrés, nous relevons le nom du +poète et savant Samuel Molder (1789-1862). Éditeur de plusieurs recueils +littéraires, il nous a laissé, en dehors de ses remarquables études sur +l'histoire, des poésies qui étaient très goûtées par ses contemporains, +et publiées pour la plupart dans le recueil _Bicoureï Toeleth_ (Prémices +Utiles), qu'il rédigea à Amsterdam en 1820. + +Un conte talmudique sur la séduction de la femme du docteur Meïr, la +célèbre Beruria, lui fournit le sujet d'un excellent poème sur la +légèreté de la femme[28]. + +[Note 28: _Beruria_, nouv. éd., Amsterdam. 1859] + +Parmi les collaborateurs des recueils périodiques publiés en Galicie, +citons aussi Juda L. Yételis de Prague (1773-1838), dont les épigrammes +peuvent servir de modèles du genre[29]. Nous en empruntons un: + + À TIRZA + + Elle est belle comme la lune, splendide comme le soleil; tout en + elle ressemble aux deux astres: La jeune femme prodigue ses + libéralités à tout le monde, et, comme les deux astres, elle domine + le jour et la nuit[30]. + +[Note 29: _Beneï Hanéourim_ (La Jeunesse). Prague, 1821.] + +[Note 30: Yételis est également l'auteur de pamphlets dirigés contre +le Hassidisme. En même temps que Vienne et Brody, Prague avait été à +cette époque un foyer de lettrés, parmi lesquels nous citerons encore +Gabriel Südfeld, le père du célèbre Max Nordau, et l'auteur d'un drame +et d'un ouvrage d'exégèse paru en 1850.] + +La Hongrie, dont les juifs avaient les mêmes mœurs et les mêmes +tendances que ceux de la Pologne, a donné le jour à un poète de valeur. +Salomon Levison de Moor (1789-1822) a vécu dans un milieu orthodoxe et a +connu tous les obstacles moraux et matériels. Il sut en triompher et +devenir un très sérieux savant et un poète de mérite. En dehors de ses +études historiques écrites en allemand, il a composé en hébreu une +excellente géographie de la Palestine sous le titre de _Mehkereï Erez_, +parue à Vienne en 1819. + +Son traité poétique, _Melizath Yeschurun_ (La Rhétorique Juive), paru +également à Vienne, en 1846, est un chef-d'œuvre de rhétorique et de +poésie. + +Son poème, que précède cet ouvrage, intitulé «L'éloquence poétique» ou +l'apothéose de la poésie et des belles lettres, est un des meilleurs qui +aient été écrits en hébreu. Le poète y fait preuve d'une imagination +riche; ses images sont nettes et précises et le style est d'une allure +classique remarquable. Un amour malheureux mit fin aux jours de ce poète +avant la complète éclosion de son génie. + + * * * * * + +Tout ce mouvement littéraire de la première moitié du XIXe siècle n'a +pas réussi à s'imposer aux grandes masses et à créer une littérature +nationale un peu originale. Les Maskilim galiciens ont commis la même +erreur que leurs prédécesseurs allemands. En se faisant les champions de +l'humanisme en Pologne, dans un milieu foncièrement religieux et que les +conceptions modernes avaient à peine effleuré, ils ont attaché trop +d'importance aux arguments de la raison et ne se sont que rarement +adressés au sentiment de leurs coreligionnaires. Ils se sont flattés de +pouvoir convaincre par la seule vertu d'un raisonnement positif ces +masses imbues de mysticisme, écrasées par le double joug de la religion +et d'une condition sociale inférieure, et que seul l'idéal messianique +d'un avenir glorieux soutenait. Quoi d'étonnant alors si l'humanisme +galicien n'est jamais sorti des cercles restreints des lettrés pour +devenir un mouvement populaire? Ni la profondeur de penseurs comme +Rapoport et Krochmal, ni la critique mordante d'un Erter, ni le lyrisme +sioniste de Letteris n'eurent assez de puissance pour barrer la route au +Hassidisme et pour l'empêcher d'accomplir son œuvre d'obscurantisme. +C'est à peine s'ils ont pu entamer les esprits les plus indépendants +parmi les jeunes rabbins. Mais ceux-ci aussi, dans la crainte d'une +décadence religieuse déjà manifeste en Allemagne, se déclareront +adversaires acharnés de toute propagation de la littérature hébraïque +profane[31]. L'état de littérateur hébreu deviendra de plus en plus +pénible en Pologne et le nombre des publications diminuera +considérablement. Nous verrons apparaître le type du Mehaber, auteur +vagabond, vendant lui-même ses écrits et les imposant presque aux +acheteurs. Cela nous renseigne suffisamment sur l'état de cette +littérature naissante. + +[Note 31: L'exemple du savant ami de Rapoport, J.G. Bick (cité par +Bernfeld dans sa vie de S.-J. R., p. 13), qui quitta le camp humaniste +où son sentiment juif ne trouva aucune satisfaction, pour se convertir +au Hassidisme, n'est pas unique.] + + * * * * * + +Qui sait si l'œuvre des Maskilim galiciens n'était pas condamnée à +rester stérile et à ne jamais émouvoir la masse juive, sans l'arrivée +d'un littérateur italien, qui possédait justement ce qui manquait à la +plupart de ses prédécesseurs, à savoir le _sentiment_ juif. Il sut +allier une culture universelle et une réelle largeur d'esprit à un +patriotisme juif inébranlable. Samuel-David Luzzato--car c'est de lui +qu'il s'agit--a enfin trouvé la formule qui devait imposer la culture +moderne aux masses croyantes, sans blesser leur sentiment juif. +Arrêtons-nous un instant à la vie et à l'activité de ce personnage +remarquable. + +Après un arrêt assez prolongé subi par les lettres hébraïques en Italie, +une nouvelle école littéraire et scientifique s'y forme pendant la +première moitié du XIXe siècle. Elle collabore avec éclat au +mouvement littéraire du Nord. Le célèbre critique et esprit indépendant +I.-S. Reggio (1784-1854) a exercé, par ses publications sur l'histoire +littéraire et par ses audacieux articles sur les réformes religieuses, +une influence énorme sur ses contemporains. Son œuvre capitale «La Loi +et la Philosophie», parue à Vienne en 1827, est un essai de synthèse de +la Loi juive et de la science. + +Joseph Almanzo[32] (1790-1860), dont les poésies, parues en deux +recueils, sont intitulées: _Higayon Bekinor_ (La Harpe lyrique) et +_Nesem Zahab_ (Parure d'Or), et surtout la femme poète, Rachel Morpurgo +(1790-1860), apparentée à la famille de Luzzato et dont nous possédons +un recueil de poésies sur divers sujets, ainsi qu'un certain nombre +d'autres écrivains de l'époque, sont assez connus des lecteurs hébreux. + +[Note 32: Nous renvoyons le lecteur au recueil des œuvres choisies +des poètes italiens de l'époque, publié sous le titre de _Kol Ougab_ +(Voix de Cithare), par A-B. Pipirno, à Livourne, en 1846.] + +Le recueil _Ougab Rachel_[33] (La Cithare de Rachel), édité par les +soins du savant V. Castiglioni, est un document curieux de l'histoire +littéraire hébraïque. Rachel Morpurgo possède la langue biblique à fond, +son style est alerte et original. Une sérénité d'âme exquise, une foi +optimiste dans l'avenir messianique d'Israël dominent ses écrits +poétiques. + +[Note 33: Cracovie, 1890.] + +À l'occasion de la révolution démocratique de 1848, qui avait +profondément ébranlé les fondements de la société moderne, et à laquelle +les juifs participèrent en masse, elle écrit le sonnet suivant: + + Celui qui humilie les orgueilleux a abattu tous les rois de la + terre, et a amené la ruine suprême de toute ville fortifiée, qu'il + a rassasiée de sang... + + Tous, jeunes et vieux, revêtent l'épée, plus avides de proie que + les bêtes fauves; tout le monde veut être libre: les sages et les + sots. La rage sévit plus bruyante que l'orage sur la mer... + + Tout autres sont les serviteurs vaillants de Dieu; ceux qui + combattent leur penchant et supportent avec succès le joug de leur + _Rocher_: mon Ami ressemble à un cerf, à une gazelle rétive. + + Il entonnera la grande Trompette pour amener le Sauveur; la plante + du juste croîtra sur la terre; Jéhova guérira leur misère, + rétablira les brèches. Lorsque Jéhova règnera, toute la terre se + réjouira!... + +Mais la plus belle poésie de Rachel est certainement celle où elle +affirme sa foi inébranlable de croyante, et qui est intitulée _Emek +Achor_ (Vallée obscure). + + Oh! vallée obscure de ténèbres et de brumes, jusques à quand me + tiendras-tu dans les chaînes! Mieux vaut mourir, mieux vaut + m'abriter dans l'ombre (divine), que l'isolement dans ces eaux + insondables! + + Déjà, je les vois, les collines de l'Éternité, leurs sommets + verdoyants, couverts de fleurs magnifiques! Je bats les ailes + d'aigle, je vole de mes yeux, je lève mon front tout en haut et + j'ose regarder le soleil! + + Ô Ciel! que tes voies sont splendides! C'est là que la liberté + éternelle domine. Et les airs qui soufflent sur tes hauteurs, + qu'ils sont doux, qu'ils sont inimaginables. + +Cette note mystique, dans les œuvres de certains des écrivains italiens +de l'époque, les distingue profondément de leurs contemporains de +Galicie et de Russie, qui se réclamaient pour la plupart du rationalisme +intégral. + + * * * * * + +Incontestablement, le plus original de tous ces écrivains, celui qui a +joué un rôle prépondérant, est Samuel-David Luzzato (1800-1865). Il +était né à Trieste, fils d'un pauvre menuisier, instruit et estimé. Il +passa son enfance dans la misère et dans l'étude. Il sortit vainqueur de +cette lutte pour l'existence et pour le savoir. Dès 1829, il était nommé +recteur du Séminaire rabbinique de Padoue. Il put alors s'adonner +librement à la science et former des disciples, devenus célèbres pour la +plupart. + +Luzzato possédait une érudition vaste et profonde, un grand goût +littéraire et une culture moderne. Tempérament méridional, le sentiment +l'emportait chez lui sur la raison. Travailleur infatigable, l'esprit +toujours en éveil, il était également versé dans la philologie, +l'archéologie, la poésie et la philosophie. Il s'est essayé dans toutes +ces branches, sans jamais tomber dans la médiocrité. Il créa la science +du judaïsme en langue italienne, mais il fut surtout un écrivain hébreu. + +Il publia une édition très soignée des maîtres hébreux du Moyen-âge et +révéla au public, voire même aux savants, des poètes comme Jéhuda +Halévy[34]. Les annotations qui accompagnent ces éditions sont +ingénieuses et scientifiques. Il publia lui-même des vers et des poèmes, +dénués d'ailleurs d'inspiration et d'envolée poétiques, mais +irréprochables de forme et de style[35]. Sa prose est énergique et +précise, et conserve un charme oriental. + +[Note 34: Prague, 1840.] + +[Note 35: _Kinor Naïm_ (Lyre douce), Vienne, 1825, et autres.] + +Ce qu'il fut surtout, c'est un romantique juif. Son cœur de patriote +répugnait aux attaques dirigées contre la religion et le nationalisme +juifs par les humanistes allemands et galiciens. Il était ennemi du +rationalisme, et le combattit toute sa vie. La science, dont il ne nie +pas l'importance, ne vaut pas, pour lui, le sentiment religieux, qui +seul est capable d'établir la suprématie de la morale. + +M.S. Bernfeld, dans son étude sur Rapoport[36], considère avec raison +l'arrivée de ce romantique, de ce Chateaubriand juif, à une époque où le +rationalisme triomphait partout dans les lettres hébraïques, comme un +anachronisme surprenant. Le premier parmi les humanistes hébreux, +Luzzato revendique un droit d'existence contemporaine non seulement pour +la nationalité juive, mais aussi pour sa religion intégrale. + +[Note 36: Varsovie-Berlin, 1899.] + +«Toute nation qui possède un pays à elle peut subsister et parer à tous +les événements même sans une religion distincte. Mais le peuple juif, +dispersé dans tous les pays, ne peut se maintenir que grâce à son +attachement à sa Foi. Sans la Foi, son assimilation avec les autres +peuples est inévitable. Nous voyons, en Allemagne, des savants[37] +s'occuper de la science du judaïsme comme on s'occupe de l'égyptologie +ou de l'assyriologie, par amour pour la science, pour se faire une +renommée ou, dans le meilleur cas, avec l'intention de glorifier le nom +d'Israël. Ils ne reculent devant aucune exagération lorsqu'il s'agit de +hâter l'émancipation politique des juifs. Pour ces gens, au bout du +compte, Schiller et Gœthe ont plus d'importance et leur sont plus chers +que tous les prophètes et les docteurs du Talmud. Or, cette science du +judaïsme ne pourra pas survivre à la réalisation de l'émancipation et à +la mort de ceux qui étudiaient la Thora et croyaient à la Foi avant +d'avoir pris des leçons chez Eichhorn...[38]. + +[Note 37: Jost dans son _Histoire du peuple juif_, etc.] + +[Note 38: Lettres de S.-D. Luzzato éditées par Groeber (Przemysl, +1882-1889), p. 660.] + +«La véritable science juive, celle qui durera autant que le monde, c'est +la _science fondée sur la Foi_; la science qui cherche à comprendre la +Bible comme œuvre divine et qui sait apprécier l'histoire particulière +du peuple dont le sort fut particulier, celle enfin qui cherche à +saisir, dans les diverses époques de l'histoire du peuple juif, les +moments de la lutte du génie du judaïsme contre le génie humain, +universel, qui le guettait au dehors. Et comme dans tous les siècles +nous voyons l'esprit divin du judaïsme l'emporter sur l'esprit +humain,--le jour où ce dernier l'emportera, c'en sera fini de +l'existence du peuple d'Israël.» + +On voit comment le romantique italien se rencontre avec Krochmal dans la +conception du rôle providentiel d'Israël, tout en partant d'un point de +vue différent. En somme, l'un et l'autre ne font qu'interpréter la +conception ancienne de la sélection divine d'Israël et du «peuple élu». +Mais, tandis que Krochmal ne voit dans la religion qu'une forme +passagère dans l'existence de la nation, pour Luzzato la religion est +une partie essentielle du judaïsme. Cette conception à la Bossuet de la +religion ne l'égare cependant point, et il tâche de concilier la Foi +avec les exigences de l'esprit moderne. La religion juive est pour lui +la doctrine morale par excellence. Comme Heine, il voit l'humanité +agitée par deux forces adverses: l'_atticisme_ et le judaïsme. Tout ce +qui est justice, vérité, bien et abnégation est juif; tout ce qui est +beau, rationnel, sensuel est _atticisme_. Luzzato ne craint pas de +critiquer violemment les maîtres du Moyen-âge, principalement +Maïmonide. Celui-ci a tenté une chose impossible en voulant accorder la +science et la foi, la raison et le sentiment--Moïse avec Aristote--, +choses qui ne se concilient jamais. + +«La science ne nous rend pas heureux, seule la morale suprême est en +état de nous donner le vrai bonheur et la quiétude intérieure. Cette +morale, ce n'est pas chez Aristote que nous la trouvons, mais uniquement +chez les prophètes d'Israël. + +«Le bonheur du peuple juif, le peuple de la morale, ne dépend pas de son +émancipation politique, mais de la Foi et de la Morale. Les rabbins +français et allemands du Moyen-âge, naïfs et non cultivés, mais pieux et +sincères, sont préférables aux esprits spéculatifs de l'Espagne, dont le +raisonnement et la rhétorique ont faussé les esprits[39]». + +[Note 39: Lettres, 233.] + +Ces idées, si peu compatibles avec les tendances qui dominaient dans le +camp des savants juifs en Allemagne, engagèrent Luzzato dans des +discussions et des polémiques avec la plupart de ses amis. Luzzato ne +s'attaqua pas seulement aux maîtres du Moyen-âge, il s'éleva aussi +contre ses contemporains. Dans une de ses lettres, il va jusqu'à +prétendre que Jost et ses collègues, qui croient faire une besogne utile +en défendant le judaïsme contre ses ennemis, lui font plus de tort que +ces ennemis. Ces derniers contribuent à la conservation du peuple juif +comme nation à part, tandis que la critique rationaliste de la religion +juive ne sert qu'à rompre les liens qui unissent la nation et à +précipiter sa perte. + +«Quand, ô savants allemands, s'écrie-t-il avec véhémence, arriverez-vous +à comprendre qu'entraînés comme vous l'êtes par le courant universel, +vous permettez à l'ambition nationale de s'éteindre, et à la langue de +nos ancêtres de tomber en désuétude, et que vous préparez ainsi +l'invasion totale de l'athéisme... Tant que vous n'aurez pas enseigné +que le Bien n'est pas visible aux yeux, mais sensible au cœur, le +judaïsme ne fera que perdre[40]». + +[Note 40: Lettres, 668] + +Ce n'est pas le dogmatisme sec que Luzzato aime, ce ne sont pas les +restrictions minutieuses ni les controverses rabbiniques; il est trop +moderne, trop poète pour cela. Ce qu'il aime, c'est la poésie de la +religion, c'est son élévation morale qui l'attire. Comme Jéhuda Halévi, +le philosophe du sentiment dont il est le successeur, Luzzato a cette +façon à part de sentir et de penser qui distingue les esprits +_intuitifs_ du peuple juif. Il aima son pays natal et le montra dans ses +écrits. Il sut aussi trouver des notes sionistes dans son recueil en +vers _Kinor Naïm_ et dans ses lettres. + + * * * * * + +Luzzato a fait école. De nos jours encore des savants et des stylistes +remarquables en Italie, comme J.-V. Castiglioni, E. Lolli, etc., ont +puisé leur science dans les écrits du maître et s'en réclament. Ses +travaux philologiques et linguistiques ont une valeur inappréciable. +L'édition récente de ses lettres en cinq volumes, publiée par Groeber, à +laquelle nous avons emprunté la plupart des passages cités, prouve +suffisamment son influence sur ses contemporains. + +Il fut un maître et un prophète. Il couronna dignement l'œuvre de la +Renaissance de la littérature hébraïque inaugurée par un de ses +ancêtres, un autre Luzzato. + +Un siècle d'efforts et de labeur ininterrompus avait préparé la +résurrection de la langue hébraïque. L'hébreu devenu une langue moderne, +touchant à toutes les branches de la pensée, il s'agissait de l'imposer +aux masses orthodoxes et d'en faire un instrument puissant +d'émancipation sociale et religieuse. Par la direction que Luzzato sut +imprimer aux esprits, la chose devint aisée. Il a trouvé la _clef du +cœur_ de ces masses. + +Une missive en vers d'un jeune poète lithuanien, datée de 1857[41], +traduit éloquemment les sentiments éprouvés par l'école littéraire +naissante à l'égard du maître italien. + +[Note 41: Poésies de Gordon, I, St-Pétersbourg, 1884.] + + «Du pays de la glace, où les fleurs et le soleil ne durent que + deux, trois mois, ces vers de salut s'envolent, comme les oiseaux + devant la gelée, vers le glorieux habitant du Midi, trônant au + milieu des savants et honoré par les pieux; celui dont le cœur + brûle d'un, amour ardent pour son peuple et pour la langue + hébraïque.» + +Ce pays, c'était la Lithuanie, où le mouvement littéraire venait de +faire une entrée triomphale et apporter la lumière et la science. Le +jeune poète était Juda-Léon Gordon, devenu le plus grand poète juif du +XIXe siècle. + + * * * * * + +Nous terminons ici la première partie de notre étude, consacrée +spécialement à l'évolution de la littérature hébraïque dans l'Europe +occidentale. Son avenir, c'est l'Orient! + + + + +CHAPITRE IV + +L'HUMANISME EN RUSSIE.--LA LITHUANIE. + + +Nous sommes en pays juif; le seul peut-être qui subsiste encore[42]. + +[Note 42: Voir notre livre en hébreu: _Massa be-Lita_ (Voyage en +Lithuanie), Jérusalem, 1899.] + +Derniers venus à participer au mouvement intellectuel du judaïsme +européen, les juifs lithuaniens surgissent dans la seconde moitié du +XVIIe siècle comme un organisme social individuel, nettement tranché +dès son apparition. Les rabbins, les savants de la Lithuanie acquièrent +une renommée sans conteste; ses écoles rabbiniques deviennent les +centres actifs de la science talmudique. + +Le «Synode des quatre régions de la Lithuanie» avec Brest et plus tard +Vilna à leur tête, régissait d'une façon indépendante les destinées des +populations juives de ce pays, si différentes de celles de la Pologne +proprement dite. + +Les révolutions et les perturbations qui ont amené la décadence sociale +et religieuse des juifs polonais pendant le XVIIIe siècle n'ont +presque pas touché ce coin délaissé. L'invasion des Cosaques n'est pas +allée non plus jusque là. L'annexion prématurée de la Lithuanie à la +Russie a sauvé cette province de l'état d'anarchie et de l'effervescence +qui agitèrent la Pologne pendant la dernière période de son existence. + +Abandonnés à leur destin, négligés par les autorités et formant la +presque totalité des habitants urbains de ce pays, les juifs lithuaniens +réalisaient en plein XVIIIe siècle un milieu national théocratique +juif. Le Talmud leur servait de code civil et religieux; l'autorité +rabbinique, appuyée du synode central et des _Cahals_ locaux, jugeait en +dernier ressort de tout et avait la haute main sur les intérêts +matériels et moraux de ses subordonnés. L'étude de la Loi était poussée +à outrance, et le fait d'avoir un illettré, un «_Am-haarez_» +(littéralement rustre) dans sa famille était considéré comme une injure. + +Terre promise du rabbinisme, tout y favorisait l'éclosion d'un milieu +national juif. + +La pauvreté naturelle du pays, le sol infertile, les forêts +impénétrables, l'absence de grands centres civilisés, tenaient à l'écart +les grands seigneurs polonais, qui préféraient demeurer en Pologne. Les +pieux lettrés échappés aux persécutions religieuses de tous les pays de +l'Europe, de France et d'Allemagne surtout, pouvaient librement +s'adonner à l'étude du Talmud et aux pratiques religieuses. Aucune +immixtion étrangère ne venait les troubler. Le ciel inclément, +l'absence de toute distraction ne gênaient pas beaucoup ces évadés du +ghetto pour qui le Livre et la lettre morte représentaient tout. Le +traitement hautain et arbitraire que le «noble» infligeait à son +«facteur» et intendant juif, les humiliations de toute nature au prix +desquelles il lui était permis de vivre--car sans la protection des +seigneurs il n'aurait pas pu subsister un instant dans ses rapports avec +les paysans miséreux et orthodoxes--ne l'affectaient pas outre mesure et +ne blessaient pas profondément son amour-propre. Dans son for intérieur +il s'estimait supérieur par sa moralité et par son origine au «Poritz» +(seigneur) polonais, insensé et extravagant. + +Dans les villages, les juifs dominaient, en tant que possesseurs et +intendants des serfs. Dans les villes difformes avec leurs bâtisses tout +en bois, ce sont eux qui formaient le gros des marchands, des courtiers, +des artisans et des ouvriers même. Tous menaient une vie misérable et +soutenaient une lutte âpre pour l'existence. Cette vie de soumission et +de misère, sans jouissance hors les joies intimes de la famille, sans +ambition hors celle de l'étude de la Loi, disciplinée par l'autorité +religieuse et purifiée par des mœurs austères et rigides, a marqué d'un +coin spécial le caractère de ces foules. L'esprit était constamment tenu +en éveil par la dialectique talmudique et par l'ingéniosité qu'il +fallait déployer pour se procurer le pain quotidien. C'est à peine si +les rêves messianiques, appuyés plutôt sur la croyance dans la suprême +justice et dans la supériorité morale et religieuse d'Israël que sur +une conception mystique, venaient embellir cette existence triste et +morne. + +Telle était, et telle est encore en partie la manière d'être de cette +population sobre, énergique, mélancolique et subtile qui forme de nos +jours la masse des deux millions de juifs résidant en Lithuanie et dans +la Russie Blanche, et qui envoie aux grandes capitales de l'Europe et +aux pays d'outre-mer les émigrants israélites les plus laborieux et les +plus doués en ressources intellectuelles et morales. + +La seconde moitié du XVIIIe siècle, grâce à la paix qui régnait dans +le pays depuis sa soumission à la Russie, fut le témoin de l'apogée des +études rabbiniques. Les écoles supérieures, les «Yeschiboth», devinrent +des centres d'attraction pour l'élite de la jeunesse; le nombre des +auteurs et des érudits augmenta considérablement, et les imprimeries +hébraïques étaient en pleine floraison. L'idéal de tous les juifs +lithuaniens était, sinon de marier leur fille à un «érudit», du moins de +nourrir à leur table un «bochour», c'est-à-dire un élève-rabbin. La +«Thora», c'est la meilleure «sechora» (marchandise),--chante toute mère +lithuanienne en berçant son fils. + +Une autorité rabbinique telle que les siècles derniers n'en ont plus +connu de pareille, est venue consacrer par son génie sobre et +indépendant et par sa grandeur morale cet état d'âme du Judaïsme +lithuanien qu'il personnifiait dans sa plus haute expression. + +Élie de Vilna, surnommé le «Gaon», sut résister à l'assaut du Hassidisme +qui menaçait de conquérir les masses lithuaniennes, sinon les lettrés. + +Pour parer aux dangers du mysticisme, qui exerçait un si puissant +attrait sur les esprits que la casuistique sèche et subtile du +rabbinisme ne parvenait pas à apaiser, il se décida à rompre avec la +scolastique en faveur d'une interprétation relativement plus rationnelle +des textes et des lois. Il alla même--chose inouïe en son temps et que +seule sa popularité pouvait excuser--jusqu'à affirmer l'utilité des +sciences profanes et positives dont l'étude ne pouvait que servir celle +de la Loi. Personnellement, il publia un traité de mathématiques et +s'occupa avec ardeur de recherches philologiques. Ses élèves suivirent +son exemple; ils traduisirent en hébreu plusieurs ouvrages +scientifiques, et fondèrent des écoles et des foyers de puritanisme en +Lithuanie et jusqu'en Palestine. La «Yeschiba» de Volosjin est devenue +depuis un siècle le centre du talmudisme traditionnel et du rationalisme +rabbinique. + +Il serait téméraire de présumer que l'écho de la science des +encyclopédistes soit parvenu jusqu'à ce milieu fermé par un double mur +politique et religieux. Les langues européennes y étaient inconnues, et +c'est dans l'œuvre des savants juifs du Moyen-âge, tels que Maïmonide, +Albo, etc., que les élèves du Gaon lithuanien ont cherché leur +nourriture intellectuelle. Il en résulta une science hétéroclite et +singulière. Des notions et des théories fausses et surannées furent +introduites par eux en hébreu et eurent cours. Lorsqu'un certain Élie, +rabbin de la fin du XVIIIe siècle, voudra réunir en un corps toutes +les données de la science, il écrira une sorte d'encyclopédie bizarre, +le _Sefer Haberith_[43] (Livre de l'Alliance). À côté des données +géographiques les plus fantaisistes, il réunira des lois physiques et +des découvertes chimiques couvertes par des formules magiques. Ce livre, +qui n'est pas unique dans son genre, a été maintes fois réimprimé, et de +nos jours encore il fait les délices des lecteurs orthodoxes. + +[Note 43: 2me édit. Vienne, 1824.] + +Pendant longtemps, le gouvernement russe ne s'est pas occupé de l'état +intellectuel de ses sujets juifs. Ceux-ci ne demandaient pas mieux que +de conserver leur liberté intérieure. La façon dont le gouvernement les +traitait n'était d'ailleurs pas de nature à leur inspirer une trop +grande confiance envers lui. Il ne pouvait être question d'une +russification même relative de ces masses à une époque où la +civilisation et la langue russes n'étaient qu'à l'état d'embryon. + +Ce n'est qu'avec l'avènement d'Alexandre Ier que les réformes +projetées par le gouvernement eurent leur contre-coup sur le ghetto +lointain. Une commission spéciale fut instituée pour étudier les +conditions de la vie des juifs et les moyens d'améliorer leur état +matériel et intellectuel. Le premier contact intime entre juifs et +russes se fait dans la petite ville de Sklow, presque exclusivement +habitée par des juifs. Cette ville formait une étape importante sur la +route qui menait de la capitale à l'Occident, et ses habitants juifs +eurent l'occasion d'entrer en relation avec les personnages de marque, +russes et étrangers, qui se rendaient à la capitale[44]. Un cercle de +lettrés influencés par les Meassfim s'y fonda, et c'est de ce milieu que +nous parvient un curieux document littéraire qui témoigne des espérances +que les réformes projetées par le gouvernement d'Alexandre Ier pour +l'amélioration de l'état des juifs, avaient suscitées. Dans un pamphlet +intitulé _Sineath Hadath_ (Haine religieuse), publié en 1804 à Sklow, en +hébreu, et traduit plus tard en russe, l'auteur, un nommé Nevachovitz +(grand'père du célèbre savant M. Metchnikoff, de l'Institut Pasteur) +proteste énergiquement au nom de la vérité et de l'humanité contre le +mépris qu'on professe à l'égard des juifs. + +[Note 44: Déjà, en 1780, le passage de l'impératrice Catherine II +donna lieu à la publication d'une ode hébraïque publiée à Sklow.] + + Être méprisé, honni, est-ce peu? Ô torture qui dépasse toutes les + autres, blessure que rien n'égale.... Les vents, le tonnerre et la + tempête réunis ne pourraient étouffer les cris de souffrance de + l'être méprisé par les autres.... + + * * * * * + + Chrétiens! Ne cherchez pas le _juif_ dans l'_homme_, mais cherchez + plutôt l'_homme_ dans le juif. Je jure qu'un juif fidèle à sa foi + ne peut pas être un homme méchant, ni un mauvais citoyen... + +Hélas! ce premier appel restera sans écho comme les suivants. Un siècle +se sera passé qu'en Russie on n'aura pas encore reconnu la qualité +d'homme au juif non converti. + +Les espérances que les guerres napoléoniennes avaient fait naître parmi +les populations juives de la Lithuanie furent déçues. Une main de fer +s'abattit sur eux et ils continuèrent à végéter misérablement dans leur +coin sombra et délaissé. + + * * * * * + +On raconte que lorsque Napoléon entra à la tête de la Grande Armée à +Vilna, il fut tellement frappé par le caractère juif de cette ville +qu'il s'écria: «Mais c'est la Jérusalem de la Lithuanie!» Nous ne savons +ce qu'il y a de vrai dans ce mot attribué à l'empereur. Dans tous les +cas, aucune autre ville ne mériterait plus ce surnom. La résidence du +«Gaon» était déjà au XVIIIe siècle une métropole juive. L'élimination +systématique et voulue de l'élément polonais, surtout depuis +l'insurrection de 1831, la prohibition de la langue polonaise, la +fermeture de l'Université ainsi que l'absence de l'élément lithuanien +ont fait de Vilna la grande ville juive pendant tout le XIXe siècle. +Capitale détrônée d'un peuple trahi par sa noblesse, abandonnée par ses +habitants autochtones, elle devient le centre d'une société juive +indépendante et que rien ne gêne dans son développement intérieur. Sans +le moindre abandon de la tradition rabbinique qui lui sert de base +constitutionnelle, elle se laisse peu à peu pénétrer par les idées +modernes. + +L'humanisme allemand, la «Haskala» n'a pas rencontré de résistance +réelle dans ce monde relativement éclairé et préparé par l'école de +Gaon. Ce sont les élèves rabbiniques eux-mêmes qui fourniront les +premiers représentants de l'humanisme en Lithuanie. Ils mettront autant +d'ambition à cultiver la langue hébraïque et à étudier les sciences +profanes dans cette langue qu'ils en ont mis à approfondir et à creuser +le Talmud. Issus du peuple, vivant de sa vie et partageant ses misères, +séparés de la société chrétienne par une barrière de prescriptions qui +leur semble infranchissable, les premiers lettrés lithuaniens +apporteront dans leur amour naissant pour la science et pour les lettres +hébraïques ce désintéressement qui caractérise les idéalistes du ghetto. + +Un cercle de lettrés, les «Berlinois», se fonda vers l'an 1830 à Vilna, +et des cercles analogues se formèrent un peu plus tard dans la province. +Ils poursuivirent avec zèle la culture de la littérature hébraïque. + +Deux écrivains de valeur, tous deux de Vilna, l'un poète et l'autre +prosateur, ouvrent la marche de l'évolution littéraire en Lithuanie. + +Abraham Ber Lebensohn (Adam Hacohen) (1794-1880), surnommé le «père de +la Poésie», était né à Vilna. Orphelin de mère, il connut une enfance +triste et fut privé des seules consolations accessibles à l'enfant du +ghetto--l'amour et les soins maternels. À l'âge de trois ans il entra +dans le «Héder»; à sept ans il étudiait déjà le Talmud, puis la +casuistique et enfin la Cabbale. Cette dernière, d'ailleurs, n'exerça +qu'un faible attrait sur l'esprit du futur poète. L'étude approfondie de +la Bible et de la grammaire hébraïque, qui étaient déjà à la mode à +Vilna, modela son esprit. La lecture des œuvres de Wessely, pour lequel +il professa une profonde admiration pendant toute sa vie, exerça une +influence décisive sur sa vocation de poète. + +Dans ses premiers essais, Lebensohn ne diffère pas encore des nombreux +élèves rabbiniques qui s'amusaient à traduire en vers tous les +événements du jour. Une élégie à la mémoire d'un rabbin, une ode +célébrant la gloire douteuse d'un noble Polonais, et d'autres produits +de ce genre, tels étaient les sujets habituels de la muse à cette +époque, et tels furent aussi les premiers essais de notre auteur. Rien +n'y révèle encore le futur poète de mérite. Un peu plus tard il se mit à +apprendre l'allemand, mais sa connaissance de cette langue demeura +superficielle. Hanté par la gloire de Schiller, il se consacra à la +poésie et imita les poètes allemands. Mais il ne réussit jamais à saisir +à la lettre le sens de la poésie allemande, ni à comprendre les poésies +érotiques. L'élève rabbinique à l'esprit puritain et aux mœurs austères +n'y voyait qu'images poétiques et que symboles. + +Sa vie ne différa guère de celle des juifs pauvres du ghetto. Marié très +jeune par son père, il se trouve tout d'un coup aux prises avec +l'existence sans avoir connu ni les emportements, ni la jeunesse, ni les +passions, ni l'amour, sans avoir connu les luttes intérieures qui se +disputent le cœur de l'homme. Le sentiment de la nature, l'esthétique +pure, étaient un pays inconnu pour ce fils du ghetto; la conception de +l'art sans but moral aurait dépassé sa compréhension et sa mentalité +puritaines. Trop libre-penseur pour embrasser la carrière rabbinique, il +enseigna l'hébreu aux enfants. C'est là une profession peu rétribuée, et +encore moins estimée, dans un milieu où les ignorants même sont lettrés, +et où le petit choix d'occupations jette dans l'enseignement tous ceux +qui manquent d'énergie ou de chance, les déclassés et les maladroits. +Dix ans d'enseignement quotidien depuis huit heures du matin jusqu'à +neuf heures du soir ébranlèrent fortement sa santé. Il tomba malade et +dut renoncer à l'enseignement, au grand profit de la poésie hébraïque. +Il devint courtier, et le peu de loisir que ses nouvelles occupations +lui laissèrent, il les consacra à sa muse. Ce courtier harassé par la +besogne quotidienne était un pur idéaliste. Certes, Lebensohn n'était +pas fait de cette étoffe qui forme les rêveurs et les grands poètes. +Mais, dans cet esprit rationnel et logique jusqu'à la sécheresse, il y +avait un coin intime, mélancolique et profond. Il professa un amour +profond, exalté, pour la langue hébraïque. Cette langue n'est-elle pas +belle, admirable, n'est-elle pas la dernière relique sauvée du naufrage +de tous les biens nationaux de notre peuple? Et n'est-il pas enfin, lui, +l'héritier des prophètes, le poète et le pontife de langue sacrée? Avec +quel orgueil il nous dévoile son état d'âme: + + Je m'assois devant la table «divine», je prends ma plume, cette + plume qui écrit la langue sacrée, la langue de notre Loi, la langue + de notre peuple, Sela! Ô Dieu, guide mon esprit, n'est-ce pas dans + Ta langue sainte que je chante?[45] + +[Note 45: _Schirei sefath kodesch_ (Chants de la Langue sacrée). +Vilna, 1850, I.] + +Fils de son milieu, élève des rabbins, il joindra à son âme de primitif +la dialectique d'un raisonneur. Mais il n'arrivera jamais à comprendre +le monde intérieur de luttes et de passions qui agite la vie +individuelle des hommes. Il croira qu'il suffit de copier les auteurs +allemands et d'aligner des vers pleins d'emphase pour créer des poèmes +érotiques et pour chanter la nature. Son poème «David et Bathséba» est +une œuvre manquée; ses descriptions de la nature sont sèches et +factices. Il ne sera pas capable de se rendre compte exactement des +choses contemporaines. Le moindre événement produira sur lui un effet +considérable. Il saluera par des odes les réformes militaires et civiles +de Nicolas Ier, qui furent si préjudiciables au judaïsme. Et dans son +enthousiasme il s'écriera: «Maintenant Israël ne connaît plus que le +bien!» Lorsqu'un banquier juif quelconque sera nommé consul général en +Orient, il saluera ce fait sans portée en vers dithyrambiques qu'il +dédiera à ce pauvre homme «au nom des juifs de la Lithuanie et de la +Russie Blanche.» + +Mais partout où le cœur du poète bat à l'unisson avec les sentiments du +milieu juif, partout où il se laisse aller à la tristesse et à la +mélancolie spéciale qui se dégage de ce milieu, il atteint une hauteur +morale et une vigueur lyrique qui ne seront pas dépassées. À travers les +trois volumes que forment ses poésies, nous trouvons, à côté de nombreux +poèmes sans valeur, beaucoup de perles de style et de pensée. Le cri de +détresse contre les misères qui accablent l'humanité, les protestations +douloureuses contre l'absence de pitié parmi les hommes, ainsi que le +refus obstiné de comprendre l'implacable cruauté de la nature qui nous +enlève les êtres les plus chers et notre impuissance devant la mort, ont +inspiré à notre poète une de ses plus belles poésies. + + La pitié n'est-elle pas la fille des cieux? Ne la trouvons-nous pas + même chez les bêtes et chez les reptiles? Seul l'homme ne la + connaît pas. Il se fait le tyran de son prochain... + +Mais ce n'est pas seulement l'homme qui ne veut pas connaître cette +fille des cieux, la nature elle-même la méconnaît et se montre +implacable. + + Ô monde! Demeure de deuil, vallée des pleurs. Tes fleuves sont des + larmes. Ton sol de la cendre. Sur ta surface tu portes des hommes + en deuil. Dans tes entrailles des cadavres. Derrière les montagnes + couvertes de neige et de glace, une voiture apparaît. Son + conducteur, un homme, est assis à l'intérieur. À côté de lui sa + femme, beaux comme les fleurs tous deux et sur leurs genoux jouent + des enfants délicieux. Ah! c'est un convoi de morts. Ils sont + partis vivants pour s'égarer, périr dans les glaces du monde. + + Parmi la détresse environnante et la ruine de toutes les + espérances, seule la mort plane impitoyable, menaçante et + victorieuse. + + * * * * * + + Dans une autre poésie intitulée «La Pleureuse», parlant également + de la pitié, le poète s'écrie: + + Ton ennemie (la cruauté) est plus forte que toi. Si toi tu es un + feu ardent, elle est un courant d'eau glacée! + + Malheur à toi, ô pitié! Qui donc aura pitié de toi? + +Dans quelques traits énergiques le poète hébreu sait décrire l'inanité +de l'homme devant la création. Le sort des Hamlets et des Renés est plus +enviable que celui du «Plaintif» du ghetto. Eux au moins, avant de se +jeter dans la mélancolie et d'embrasser le pessimisme, avaient goûté à +la vie, ils ont connu ses charmes et ses déboires. Pour le désabusé du +ghetto, les plaisirs personnels et les voluptés de la vie ne comptent +pas. C'est au nom de la morale suprême qu'il s'érige en philosophe +pessimiste. + + Notre existence est un souffle léger comme une barque. Notre + tombeau est au seuil de notre vie, il nous attend dès le ventre de + notre mère. + + Nous sommes ici depuis les origines de la Terre; elle nous change + comme l'herbe de sa surface. Elle demeure stable; seuls nous + passons sans retour, sans même l'alternative de ne pas débarquer + ici-bas. + + Nous sommes pour le monde ce qu'est le roseau pour le berger. + + Avant qu'il ait fini de dévorer une génération, l'autre est prête à + passer. + + L'un est englouti, l'autre emporté. Où est notre salut? + + À cette ruine universelle, à ce déchaînement des éléments que le + plaintif, tout imbu qu'il est de la justice providentielle, se + refuse à comprendre, vient se joindre la méchanceté humaine. + + Et toi aussi tu deviens le fléau de ton frère. À cette armée + céleste, ton prochain se joint, lui aussi... Du courroux de + l'homme, ô homme! jamais tu ne seras exempt... Sa jalousie ne + finira qu'avec ta disparition. + + Et cependant y a-t-il quelque chose de réel, de durable dans la + vie? Non! + + Où sont-elles, les générations oubliées? Leur nom même a disparu. + Qui échappera à son sort? Pas un seul. Personne ne sera soustrait à + la mort. La richesse, la sagesse, la force, la beauté ne sont rien, + rien... + +Puis, dans un élan de révolte, notre poète s'écrie: + + Si je savais que ma voix dût suffire pour détruire avec + retentissement toute la création et les armées célestes, je + lancerais d'une voix de tonnerre, je crierais: Arrête! Je + rentrerais dans le néant avec le reste des hommes. Les vivants + n'ont-ils pas conscience que la tombe les engloutira après une vie + de tristesses et de misères cruelles? + + Toute la vie humaine est comme l'éclair qui précède la foudre de la + mort! + +Il faut arriver jusqu'à nos jours pour voir cette même pensée reprise +certes avec moins de vigueur par Maupassant dans _Sur l'eau_. + +Mais, au bout du compte, + + l'homme n'a rien que la conscience douloureuse; il est nu et + affamé, mou et sans énergie aucune. Il désire tout ce qu'il n'a + pas, languissant jour et nuit. + +L'incertitude devant la mort, la frayeur devant la fin fatale, le regret +cuisant de la disparition des êtres chers, qui forment le fond du +caractère des juifs même les plus croyants, sont exprimés dans une de +ses plus belles poésies: «L'Agonisant.» Le scepticisme du Maskil +l'emporte sur l'optimisme du juif dans «Le savoir et la mort.» + +Un grand malheur vient frapper notre poète. La mort prématurée de son +fils, le jeune poète Micha Joseph, sur lequel on avait fondé tant de +légitimes espérances, lui arrache des cris de détresse et de désespoir. + + De mon nid qui a déniché mon oiseau? De ma demeure qui a dérobé ma + lyre? Qui a brisé ma harpe et m'a apporté des lamentations? Qui a + dit à mes espérances tout d'un coup: renversez-vous! + +Il y a dans ces poésies de quoi faire la fortune d'un grand poète, +malgré le fatras de vers médiocres et fastidieux qu'il faut savoir +éliminer. Contemporain d'Alfred de Vigny, on trouve chez lui plus d'un +point de ressemblance avec le solitaire hautain. Mais il va sans dire +que jamais Lebensohn n'a connu l'œuvre du poète français. + +Les poésies de Lebensohn, publiées à Vilna, en 1852, sous le titre de +_Schiré Sefath Kodesch_ (Poésies de la langue sacrée), furent +accueillies avec enthousiasme, et l'auteur fut salué comme le «Père de +la Poésie.» Il publia aussi plusieurs ouvrages traitant des questions de +grammaire et d'exégèse. + +Lorsque le célèbre philanthrope Montefiore se rendit en Russie en 1848 +pour solliciter du gouvernement du Tsar l'amélioration de l'état civil +des juifs et l'introduction des réformes scolaires, Lebensohn se rangea +publiquement du côté des réformateurs. Selon lui, l'abaissement des +juifs est dû à trois causes principales: + +1º L'absence de la «Haskalah», c'est-à-dire d'une éducation rationnelle +fondée sur la connaissance de la langue du pays, des sciences usuelles +et sur l'enseignement d'un métier manuel; + +2º L'ignorance des rabbins et des prédicateurs en tout ce qui ne touche +pas la religion; + +3º La recherche du luxe et les excès en matière de table et +d'habillement. + +Si les deux premières causes sont plus ou moins justifiées, la troisième +fait sourire par sa conception naïve. L'auteur ayant devant lui une +population d'affamés dont la majorité ne connaît l'usage de la viande en +dehors du jour de samedi, trouve moyen de leur reprocher leurs excès +gastronomiques et leur mise luxueuse! Nous verrons que la plupart des +Maskilim russes ont partagé cette manière de voir. + +En 1867, au moment où la lutte pour l'émancipation des juifs et pour les +réformes intérieures atteignait son apogée, Lebensohn publia à Vilna son +drame _Emeth ve-Emouna_ (Vérité et Foi) qu'il avait composé une +vingtaine d'années auparavant. Œuvre purement didactique, d'où toute +chaleur poétique est absente. Le style, il est vrai, est clair et +coulant, et le problème moral est nettement posé. Mais l'absence de +toute étude de caractères, et des moments psychologiques qui font le +principal mérite des œuvres dramatiques, font de cette pièce un traité +de morale ennuyeux et sans valeur. Le cadre du drame est simple. C'est +_Scheker_ (Mensonge) qui cherche à séduire et à gagner _Hamon_ (Foule). +Il veut lui donner en mariage sa fille _Emouna_ (Foi). Celle-ci est +également disputée par _Emeth_ (Vérité) et _Séchel_ (Raison). + +L'influence directe de M.-H. Luzzato sur cette œuvre est manifeste. +Comme ce dernier, le sceptique Lebensohn ne va pas jusqu'à douter de la +Foi; c'est contre le mensonge, contre l'hypocrisie et contre la fausse +piété, celle qui persécute et qui plonge dans l'ignorance, qu'il +s'élève. «La raison pure ne s'oppose pas à la religion pure.» Telle a +été la devise adoptée par l'école de Vilna. Abstraction faite de la +croyance dans la Divinité comme principe primordial, la raison invoquée +par l'auteur est la raison positive, celle de la science, de la justice, +de la logique rationnelle. Il combat, dans des monologues verbeux, la +superstition et le fanatisme des orthodoxes. Mais toute la haine du +Maskil contre le fanatique obscurantisme trouve son expression dans le +personnage de _Zibeon_, tartufe juif et principal aide de camp de +Scheker (mensonge). Le Tartufe juif présente une figure autrement +complexe que celle qu'a créée Molière. Zibeon est un rabbin thaumaturge, +fin sophiste et casuiste cauteleux; toute la scolastique a passé par +là. Dans sa haine contre les adversaires de la Haskala, Lebensohn le +présente, en outre, comme un hypocrite, bon vivant et lascif, ce qui +n'est généralement pas vrai. Le prétendu Tartufe du Ghetto n'est pas +hypocrite, car il est croyant et, par conséquent, sincère. C'est son +fanatisme, son aveuglement religieux qui le pousse aux pires excès.--En +revanche notre auteur est plein d'admiration pour _Séchel_ (Raison), +_Hochma_ (Science), _Emeth_ (Vérité) et même pour _Emouna_ (Foi). + +Dans cette œuvre si peu poétique, on trouve cependant une page +remarquable, c'est la prière de Séchel qui sollicite Dieu de libérer +Emeth. Le triomphe de la vérité clôt le drame. Trait caractéristique à +noter: ni _Regesch_ (Sentiment), pourtant si juif, ni _Taava_ (Passion) +ne figurent dans cette galerie de personnages allégoriques personnifiant +les attributs moraux. C'est que pour Lebensohn comme pour toute l'école +humaniste de cette époque, la _raison_ seule importait et devait suffire +pour faire prévaloir la vérité. + +De son temps ce drame suscita des passions parmi les orthodoxes. Un +rabbin lettré, M. L. Malbim, crut même devoir intervenir, et, aux +attaques dirigées par Lebensohn, il répondit par une autre pièce +(_Maschal u-Melitza_) dans laquelle il prend la défense des orthodoxes +contre les accusations des Maskilim mal intentionnés. + + * * * * * + +Si A. B. Lebensohn est considéré comme le père de la poésie, son non +moins célèbre contemporain et compatriote Mardochée Aron Ginzbourg peut +passer à juste titre pour le premier maître de la prose hébraïque +moderne. Ginzbourg est le créateur de la prose réaliste en hébreu, +quoiqu'il soit resté profondément imbu du style et de l'esprit de la +Bible. Là où le style biblique ne peut, sans être torturé ou sans se +servir de périphrases, traduire la pensée moderne, Ginzbourg n'hésite +pas à faire des emprunts, toujours excellents et sans préjudice pour +l'élégance de la langue, aux ouvrages talmudiques et même aux langues +modernes. Car, nous ne cesserons de l'affirmer, c'est une erreur de +croire qu'il existe un style néo-hébraïque essentiellement différent de +celui de la Bible, comme il existe un néo-grec et un grec classique. +L'hébreu moderne n'est qu'une adaptation de l'hébreu ancien plus +conforme à l'esprit nouveau et aux idées nouvelles. Les quelques +ultra-novateurs, peu nombreux d'ailleurs, ne font que confirmer cette +assertion. + +Comme écrivain, Ginzbourg s'est montré très fécond et nous a laissé une +quinzaine de volumes sur divers sujets. Doué d'un bon sens naturel et +possédant une instruction moderne plus solide que la plupart des +écrivains du temps, il a exercé une très grande influence sur ses +lecteurs et sur le développement de la littérature hébraïque. Son +_Abieser_, sorte d'autobiographie très réaliste, est un tableau saillant +de l'éducation défectueuse et des mœurs arriérées du ghetto que +l'écrivain critique avec une finesse remarquable et dénonce au nom de la +civilisation et du progrès. Il publia, en outre, deux volumes sur les +guerres napoléoniennes, un volume sur l'accusation de Meurtre rituel à +Damas sous le titre: _Hamath Damesek_ (1840), une histoire de la Russie, +une traduction de la Mission de Philon d'Alexandrie, un traité de +stilistique (Débir). Ses ouvrages, publiés tous de son vivant à Vilna, à +Prague et à Leipzig, et réédités depuis, obtinrent un grand succès, et +il est l'un des créateurs d'un public de lecteurs hébreux. Cependant il +faut dire que le réalisme de notre auteur et son style précis et juste +n'ont pas été accueillis d'emblée par la grande masse du public. Leur +goût n'était pas assez affiné pour les apprécier, et leur sensibilité de +primitifs ne pouvait pas encore se plaire à la description réelle des +choses. C'est ce que la deuxième génération d'écrivains lithuaniens +avait compris en introduisant le romantisme dans la littérature +hébraïque. + + * * * * * + +Pour avoir été le premier foyer littéraire, Vilna n'était pourtant pas +le centre unique des lettres hébraïques en Russie. Dans le midi russe, +et indépendamment de l'École de Vilna, des cercles littéraires procédant +de ceux de la Galicie se formèrent de bonne heure. + +À Odessa, cette fenêtre européenne ouverte sur l'empire du Tsar, nous +voyons se fonder la première communauté juive éclairée. Les lettrés y +affluèrent de toutes parts et surtout de la Galicie. S. Pinsker et I. +Stern sont les représentants de la science du judaïsme en Russie, +auxquels le caraïte Firkovitz apporte un concours précieux. Eichenbaum, +Gottlober et d'autres se font remarquer comme poètes et comme +écrivains. + +Isaac Eichenbaum (1796-1861) fut un poète gracieux. En dehors de ses +écrits en prose et de son traité remarquable sur le jeu d'échecs, nous +possédons de lui un recueil en vers intitulé _Kol Zimra_[46]. Sa lyre +tendre et douce, son style élégant et clair rappellent souvent Heine. +Nous lui empruntons un fragment de son poème «Les Quatre Saisons»: + +[Note 46: Leipzig, 1836.] + + L'hiver s'en est allé, le froid a déserté; les eaux fondent sous + les flèches du soleil. Sur la pente du rocher un ruisseau fait + couler ses eaux limpides. Seule ma bien aimée n'est pas attendrie, + tous les feux de mon amour ne peuvent fondre la glace de son cœur. + + Les collines se revêtent d'allégresse, sur la surface des vallées + la joie sourit, le sycomore est rayonnant, la vigne jubilante, et, + dans les enfoncements de la montagne en dentelle, l'épine trouve un + nid. Cependant mes soupirs m'abattent. Seule mon amie ne veut + m'entendre. + + Tout ce qui vit dans les champs chante; sur terre les animaux + jubilent et dans les branches les «ailés» chantent à deux. Seule ma + colombe détourne ses pas de moi, et sous l'ombre de mon toit je + reste solitaire. + + Les plantes sortent du sol, l'herbe reluit de splendeur et la terre + se couvre de verdure. Dans les prairies refleurissent les lilas et + les roses. Ainsi refleurit aussi mon espérance, elle me remplit de + l'attente joyeuse que mon amie reviendra m'enlacer dans ses bras. + +Le maître incontesté des humanistes de la Russie méridionale fut Isaac +Ber Levenson de Kremenitz en Volhynie (1788-1860). Sa place est plutôt +marquée dans l'histoire de l'émancipation des juifs russes que dans une +histoire littéraire. Levenson naquit dans le pays du Hassidisme. Un +heureux hasard le conduisit tout jeune à Brody. Là il se rallia au +cercle humaniste et fit la connaissance des maîtres galiciens. De retour +dans son pays natal, il était animé du désir de travailler à +l'émancipation et à la civilisation des juifs russes. + +Comme jadis Wessely, Levenson se tient dans ses écrits sur le terrain +strictement orthodoxe. C'est au nom de la tradition religieuse elle-même +qu'il s'attaque aux superstitions et qu'il réclame l'étude obligatoire +de la langue hébraïque, des sciences et des métiers. Son érudition +profonde, la douceur et la sincérité de son langage lui valurent +l'estime des orthodoxes eux-mêmes. Ses ouvrages «_Beth Iehouda_» et +«_Teouda be Israël_» sont des plaidoyers en faveur de l'instruction +moderne; dans «_Zeroubabel_», il s'occupe de questions de philologie +hébraïque, et dans «_Efes Damim_» il met à néant, avec documents à +l'appui, la légende du meurtre rituel. Dans «_Ahiya Haschiloni_» il +prend la défense du judaïsme talmudique contre ses détracteurs +chrétiens. Nous possédons en outre de Levenson de nombreux écrits, des +épigrammes, des articles et des études[47]. + +[Note 47: Tous ses écrits ont été réédités par les soins de M. +Natanson, en 1880-1900, à Varsovie.] + +Il faut reconnaître que les contemporains de Levenson ont exagéré +l'importance de la partie littéraire de son œuvre. En dehors de ses +études philologiques, qui pèchent souvent par la naïveté de ses +conceptions et surtout par la façon prolixe et embarrassée de +s'exprimer, il ne reste pas grand chose de son œuvre littéraire. +L'influence directe qu'il a exercée sur les juifs est aussi moins +considérable qu'on ne le croyait. Sur le Hassidisme il n'eut aucune +action. Quant aux juifs de la Lithuanie, certes, ses œuvres étaient très +répandues parmi eux, mais dans ce pays de l'hébreu, point n'était besoin +de recourir aux arguments de l'auteur pour propager la langue biblique. + +Par sa vie d'abnégation et de misère, isolé dans une bourgade obscure, +impotent et travaillant quand même pour le relèvement de ses +coreligionnaires, il s'est attiré l'admiration unanime de ses +contemporains. + +La renommée du solitaire idéaliste de Kremenitz arriva jusqu'aux sphères +gouvernementales. Levenson fut le premier humaniste juif qui entretint +des relations directes avec le gouvernement russe. Le Tsar Nicolas +Ier l'écouta personnellement et le fit consulter plusieurs fois sur +toutes les questions qui touchent à l'amélioration de l'état social des +juifs. La fondation des écoles primaires juives, l'ouverture de deux +séminaires rabbiniques à Vilna et à Zitomir, l'établissement de +nombreuses colonies agricoles, les améliorations apportées à la +condition politique des juifs et à la censure des livres +hébreux,--toutes ces choses sont dues en grande partie, sinon +entièrement, à l'autorité de Levenson. Les lettrés de l'époque +professèrent une vénération profonde pour un confrère si haut placé dans +l'estime des gouvernants. + + + + +CHAPITRE V + +LE MOUVEMENT ROMANTIQUE.--A. MAPOU. + + +La réaction politique qui suivit l'insurrection polonaise de 1831 se fit +surtout sentir en Lithuanie. La main du gouvernement pesa lourdement sur +la population de cette province. L'Université de Vilna fut fermée, et +toute trace de civilisation effacée. + +Les juifs, délivrés de l'arbitraire des nobles polonais, retombèrent +sous celui de fonctionnaires sans scrupules. Un nouveau fléau--le +service militaire obligatoire inconnu jusqu'alors, service terrible, +service actif de vingt-cinq ans accaparant toute la vie d'un homme, +arrachant l'enfant à sa famille et à sa foi--vint s'abattre sur la +population juive. Ils luttèrent contre cette nouvelle calamité avec +toutes les armes du faible. Les pots de vin, les mariages précoces, les +évasions en masse, les substitutions volontaires ou forcées--tels furent +les moyens employés par les plus aisés pour sauver leur progéniture du +service militaire. + +Pour assurer le recrutement régulier des soldats juifs, le gouvernement +de Nicolas Ier, tout en abolissant l'organisation du Synode central, +maintint celui des Cahals locaux et les rendit responsables de la +conscription militaire. Les riches, les savants, ceux qui étaient à la +tête des communautés, profitèrent largement de cette reconnaissance +officielle du Cahal pour dispenser les leurs du service militaire. Le +Cahal devint en leurs mains un instrument d'oppression et d'exploitation +des pauvres. Sauve qui peut! tel était l'état d'âme des juifs russes au +milieu du XIXe siècle, pendant toute l'époque dite de la _Behala_ +(Terreur). + +Les réformes projetées par Alexandre Ier en faveur des juifs, toutes +les espérances caressées par les humanistes lithuaniens avortèrent. La +réaction sévit dans toute sa rigueur et atteignit principalement les +juifs, persécutés, opprimés et humiliés sans cesse. Le pessimisme +profond des poésies de Lebensohn atteste suffisamment l'état d'esprit +des lettrés juifs. Cependant, ces admirateurs de la science, de la +civilisation, cette fille divine, s'obstinaient dans leurs illusions et +prétendaient que, seules, des réformes profondes pourraient résoudre la +question juive[48]. Le peuple n'était pas avec eux, et la jeune +génération de lettrés ne partageait pas non plus cette manière de voir. +Dans ce désordre moral, les masses se laissèrent facilement entraîner +par le courant du Hassidisme, qui depuis longtemps guettait cette +dernière forteresse du judaïsme rationnel. Les rabbins virent avec +effroi cet envahissement grandissant du mysticisme, et ne purent rien +pour l'arrêter. + +[Note 48: La polémique suscitée par l'intervention de l'humaniste +allemand Lilienthal qui préconisait, avec l'appui du gouvernement, les +réformes radicales, chez des écrivains éclairés comme Ginzburg (_Maguid +Emeth_, Vilna 1843), confirme assez notre manière de voir. D'ailleurs, +Lilienthal, convaincu plus tard des véritables intentions de ses +auxiliaires, en proie au remords d'avoir mené une campagne funeste par +ses suites aux intérêts de ses coreligionnaires russes, finit par s'en +aller en Amérique.] + +Mais le mysticisme avait trouvé un ennemi autrement puissant que la +logique et le rationalisme, dans la littérature néo-hébraïque naissante. + +La langue hébraïque était cultivée avec ardeur par tous les lettrés et +par les jeunes rabbins eux-mêmes. C'est l'époque de la «Melitza». +Celle-ci devait suppléer à la sécheresse rabbinique et lutter +victorieusement contre le Hassidisme. D'ailleurs, l'usage de l'hébreu +prédominait alors. Cette langue était devenue en plein XIXe siècle la +langue du commerce, de la jurisprudence, des relations amicales, etc. Le +folklore lui-même, en dépit du jargon dédaigné, ne connaissait pas +d'autre langue. Nous possédons une quantité de poésies populaires de +cette époque qui, de nos jours encore, sont chantées dans toute la +Lithuanie. La note dominante de ces chansons traduit les plaintes +nationales du peuple juif, ses rêves et ses espoirs messianiques. Elle +est essentiellement sioniste. + +Dans un hébreu élégant, tendre, avec des expressions élevées et des cris +de désespoir dignes de Byron, un poète du peuple pleure les malheurs de +Sion: + + Sion, Sion, ville de notre Dieu. Qu'il est terrible, ton malheur! + Chaque nation, chaque pays voit croître sa splendeur de jour en + jour. Toi seule et ton peuple vous tombez horriblement d'abîme et + abîme. + + * * * * * + + Terre sainte, ô Sion! Comment l'étranger ose-t-il fouler ton sol de + son pied orgueilleux? + + Comment, ô Ciel, l'ennemi peut-il occuper le Saint des Saints? + + * * * * * + + Tout espoir n'est cependant pas encore mort. + + Dans le cœur de tout ton peuple éparpillé aux quatre coins de la + terre ton souvenir vit, gravé avec des lettres de feu et de sang, + avec des larmes incessantes! + +Une autre poésie populaire, également anonyme, intitulée la «Rose», est +d'un accent encore plus désolé et plus désespéré. Piétinée par tous les +passants, la rose ne cesse de les implorer: + + Ô humains, ayez pitié de moi, rendez-moi à ma demeure!... + +En dehors de ces motifs, les poésies lyriques de Lebensohn et la +«Colombe plaintive» de Letteris faisaient partie du répertoire +populaire. + +À ce romantisme populaire vient bientôt, répondant à un besoin de la +masse, se joindre le romantisme littéraire. + +Un roman traduit du français, _les Mystères de Paris_, d'Eugène Suë, +publié en 1847-48, à Vilna, inaugura le romantisme ainsi que le genre +roman en hébreu. Cette traduction ou plutôt cette adaptation du roman +français dans un style biblique précieux, valut à son jeune auteur, +Calman Schulman, de Vilna (1826-1900), une renommée immense. + +Au point de vue littéraire, c'était le genre introduit en hébreu, +c'était la lecture amusante, la fiction remplaçant les écrits graves des +humanistes. Le succès énorme obtenu par cette première œuvre de +Schulman, ses éditions répétées, témoignent de l'existence d'un public +qui éprouvait le besoin de la lecture facile. Désormais le romantisme +régnera en maître, la Melitza deviendra le style de la fiction, elle +fera les délices des amis de la langue biblique. + +Esprit peu original, Calman Schulman contribuera plus qu'aucun autre +écrivain à la diffusion de l'hébreu dans le cœur de la masse du peuple. +Un demi-siècle durant, il sera considéré par le peuple comme le maître +de l'hébreu. + +Romantique et conservateur en matière religieuse, exalté pour tout ce +qui est un produit du peuple juif, naïf dans ses conceptions de la vie, +il exerça son activité sur tous les domaines littéraires. Il a publié +une Histoire universelle en 10 volumes, une Géographie également en 10 +volumes, des études biographiques et littéraires sur les écrivains juifs +du Moyen-âge en 4 volumes, un roman national remanié, de l'époque de Bar +Cochba, des traductions innombrables, des recherches bibliques et +talmudiques fort curieuses[49]. + +[Note 49: Ces ouvrages, publiés tous à Vilna, ont été réédités +maintes fois.] + +Il écrit dans la langue même d'Isaïe. La préciosité et l'emphase +excessive de son style, ses conceptions naïves, sa sentimentalité +romantique pour tout ce qui est juif, allant droit au cœur des primitifs +non cultivés que furent ses lecteurs, expliquent le succès mérité de cet +écrivain, pourtant si peu original. Ses œuvres se répandaient par +milliers et milliers d'exemplaires et propageaient l'amour de l'hébreu, +de la science et du savoir parmi le peuple. À ce titre, Schulman fut un +civilisateur de premier ordre. Son œuvre forme l'étape inévitable par +laquelle passait et passe souvent encore le Maskil dans son évolution +vers la civilisation moderne. + +Schulman a fait école. Son style poétique et enflé s'imposa longtemps à +tous les sujets et empêcha l'évolution naturelle de la prose hébraïque, +inaugurée par M.-A. Ginzburg. + +Les créateurs ne tardèrent pas à venir. Parmi les poètes de l'École +romantique une première place appartient à Micha-Joseph Lebensohn, dit +Micha (1828-1852), fils de A.-B. Lebensohn. + +Tendre et gracieux autant que son père était dur et rigide, M.-J. +Lebensohn fut le seul écrivain du temps qui eut la chance de recevoir +une éducation moderne complète. De plus, il n'avait pas connu comme tous +ses contemporains la cruelle nécessité et les luttes pour +l'affranchissement personnel. Il possédait à fond la littérature +allemande et il avait suivi à Berlin les cours de philosophie de +Schelling. Avec cela, il possédait l'hébreu comme une langue vivante et +sut traduire en elle ses pensées les plus intimes, toutes les nuances +du sentiment. + +La riche imagination poétique, l'harmonie de son style, ses expressions +colorées et imagées, son lyrisme profond, non dénaturé par l'exagération +ronflante et emphatique de ses prédécesseurs, font de Michal le premier +poète artiste en hébreu. + +Il débuta en 1851 par une traduction de la _Destruction de Troie_, de +Schiller[50], admirable de style et d'élégance poétique. Il est le +premier qui ait appliqué rigoureusement la prosodie moderne à la poésie +hébraïque. Son recueil poétique _Schiré Bath Sion_ (Les chants de la +fille de Sion)[51] est un véritable chef-d'œuvre. Il contient six poèmes +historiques admirables de pensée, de forme et d'inspiration. Dans +«Salomon et Coheleth», son plus grand poème, il nous fait d'abord +assister à la jeunesse du roi Salomon. C'est l'amour de Salomon pour la +Sulamite, amour sublime, exalté, qui est chanté pour la première fois +d'une façon merveilleuse. La joie de vivre fait tressaillir toutes les +fibres du cœur du poète... Puis c'est la vieillesse de l'Ecclésiaste +contrastant si puissamment avec la jeunesse de Salomon. C'est le roi +désenchanté, sceptique, convaincu de la vanité de l'amour, de la beauté, +du savoir; tout n'est que poussière, vanité des vanités. Et le jeune +poète romantique termine son poème en concluant que la sagesse ne peut +exister sans la foi, et que seule cette dernière est capable de donner +à l'homme la suprême satisfaction. + +[Note 50: Vilna, 1851.] + +[Note 51: Vilna, 1852. En traduction allemande, faite par J. +Steinberg, Vilna, 1859.] + +«Joel et Sisera» est une très belle pièce poétique. C'est la lutte +intérieure qui s'engage, dans le cœur de la vaillante femme chantée par +Débora, entre les devoirs de l'hospitalité et son attachement à son +pays. Finalement ce dernier l'emporte: + + Vivant au milieu de ce peuple, établi dans son pays, ne dois-je pas + aspirer à son bien-être, au bonheur des siens? N'est-il pas aussi + mon peuple? + +«Moïse sur le Mont Abarim» est plein d'admiration pour le grand +législateur. Il se termine par ces deux vers: + + La lumière du monde s'obscurcit. + À quoi bon la lumière du soleil? + +Son élégie sur Jéhuda Halévi est touchante de patriotisme et d'amour +pour la Terre des ancêtres: + + Cette Terre, dont chaque pierre est un autel du Dieu vivant, dont + chaque rocher est une chaire pour un prophète divin. + +Ou bien, comme il s'écrie dans une autre poésie: + + Pays des muses, couronné de charmes, où chaque pierre est un livre, + chaque rocher un tableau! + +Un autre recueil du poète, _Kinor bath Sion_ (La lyre de la fille de +Sion), publié après sa mort, à Vilna, contient, à côté d'un certain +nombre de poésies traduites de l'allemand, des poésies lyriques où le +poète exhale son âme et ses souffrances. Il aime ardemment la vie, mais +il pressent qu'il ne lui sera pas donné d'en jouir longtemps et, dans un +accès de désolation, il s'écrie: «Maudite soit la vie, maudite aussi la +mort!» Son caractère change, sa muse devient triste et, comme son père, +il ne voit qu'injustice et que malheurs. Dans une poésie adressée «aux +étoiles» il veut arracher leur secret aux mondes: + + Répondez-moi, vous qui êtes les habitants d'en haut, oh! arrêtez + pour un instant la marche des lois éternelles! Hélas, mon cœur est + plein de dégoût pour cette terre. Ici l'homme est né pour la + misère! Oh! Ici-bas c'est la Haine religieuse qui règne. Sur ses + lèvres elle porte le nom du Dieu de la miséricorde et dans sa main + l'épée sanglante. Elle prie, s'agenouille et sans cesse elle + massacre au nom du Dieu de pardon. Ce monde, lorsqu'il le créa dans + un accès de colère, Dieu le rejeta loin de lui avec fureur. Alors, + la Mort s'y précipita, semant la terreur. Elle le tient, ce monde, + à ses ongles. La Misère aussi s'y abattit grinçant ses dents, + montrant sa rage farouche. Elle tient l'homme, elle le torture sans + répit... + +En outre, ce recueil posthume contient des poésies amoureuses et des +complaintes sionistes toutes empreintes de profonde mélancolie et de +cette tristesse qui caractérise la dernière période de sa vie. Une +cruelle maladie enleva le jeune poète à l'âge de vingt-quatre ans, au +grand désespoir des amis de la poésie hébraïque. + +La fiction romanesque, que la vie rigide et le caractère austère des +lettrés rendait impossible jusqu'alors en hébreu, fit sa première +apparition avec les traductions des romans modernes. Immédiatement elle +rencontra un public bien disposé et avide de nouveauté. Les romanciers +originaux ne tardèrent pas à venir. Le premier maître du genre, le +créateur du roman hébreu, est Abraham Mapou (1808-1867). + +Il naquit à Slobodka, faubourg de Kovno, triste bourgade peuplée presque +uniquement de juifs. Toute une population y grouille dans des conditions +économiques et hygiéniques déplorables. Son père, pauvre «melamed» +(professeur d'hébreu et de Talmud), était un esprit naïf et +mélancolique, non dénué d'une certaine instruction. Il aimait et +cultivait la science des maîtres hébreux du Moyen-âge. Sa mère était une +âme douce et tendre; elle supporta avec soumission et fermeté les +souffrances physiques qui accablèrent toute sa vie. Son frère Mathias, +étudiant-rabbin, était très bien doué. + +Bref, c'était la misère, mais cette misère soumise, non rongée par +l'envie, qui fait les liens de famille plus resserrés. Enfant chétif, +Abraham Mapou n'aborda ses études primaires qu'à l'âge de cinq ans, âge +déjà avancé pour ce milieu où les enfants commencent à fréquenter le +«Heder» dès leur quatrième année. Et ce sont des années endurées dans le +Heder, sans connaître d'autre joie que celle du succès dans les études, +courbé toute la journée sur les gros in-folios du Talmud. L'enseignement +rationnel de la Bible et de la grammaire hébraïque, dédaignées par les +dialecticiens talmudiques comme des études trop superficielles, était +banni de cette école. Heureusement pour le futur écrivain, ce fut son +père qui lui enseigna la Bible et qui éveilla dans son cœur sensible +l'amour de la langue sacrée et du passé glorieux de son peuple. +Cependant son éducation talmudique se poursuit avec succès. À l'âge de +douze ans le voilà «érudit», à treize ans il est déjà «Itou» +(phénomène), et dès lors libre de s'adonner à ses études selon son gré +et à se passer de maître. + +Bientôt, comme tous les jeunes talmudistes, il sera recherché comme +gendre. Cela ne tarda pas à arriver: il fut fiancé par son père à la +fille d'un bourgeois aisé. À l'âge de 17 ans le voilà donc marié. Cela +ne modifiera d'ailleurs en rien sa vie. Comme par le passé il continuera +à poursuivre ses études, et c'est son beau-père qui pourvoira à ses +besoins. Bientôt ses études prendront une nouvelle direction. Son esprit +rêveur, étouffé par la scolastique rabbinique, se tourne vers la +Cabbale. Déjà l'exaltation mystique le hante, et un jour il faillit +adhérer à la secte des Hassidim. C'est sa mère qui l'en préserva. Il +céda à ses prières, et ne commit pas cet acte d'hérésie dangereuse. + +Ces luttes intérieures entre le sentiment et la raison, les perplexités +au milieu desquelles se débattait son esprit, n'affectèrent pas outre +mesure notre auteur et ne produisirent pas de modification radicale dans +sa personnalité. Mapou est resté, toute sa vie, l'humble érudit du +ghetto, un des successeurs des «Ebionim», des psalmistes et des +prophètes. Timides, mélancoliques, sans désir pour tout ce qui touche la +vie pratique, souvent avilis par leur misère matérielle propre et par la +misère intellectuelle environnante, ces «rêveurs» du ghetto, plus +nombreux qu'on ne le croirait, cachent dans l'intimité de leur âme cette +exaltation morale, cet idéalisme suprême invaincu et toujours debout, +qui peut seul expliquer la vivacité et la persistance du peuple-messie. + +Déjà Mapou allait succomber comme tant d'autres, déjà les ténèbres +mystiques allaient couvrir son esprit, lorsqu'un événement infime en soi +et pourtant important dans ses conséquences vint le délivrer. Un +psautier latin tombé par hasard entre ses mains donna une nouvelle +tournure à ses études, une nouvelle orientation à son esprit. + +Était-ce la curiosité, était-ce le désir de savoir qui le poussa à +déchiffrer coûte que coûte le texte sacré dans une langue inconnue? +Toujours est-il qu'il ne recula pas devant des difficultés presque +insurmontables et, à force de traduire mot à mot le texte latin, comparé +à l'original hébreu, il arriva à connaître un grand nombre de mots +latins. L'exemple n'est pas unique dans son genre. Salomon Maïmon avait +appris l'alphabet allemand, dans lequel il devait plus tard écrire ses +meilleures études philosophiques, à l'aide de la nomenclature allemande +des traités du Talmud, imprimée à Berlin. Et c'était aussi le cas de la +plupart des lettrés de la province. + +Cette gymnastique de l'esprit, cette nécessité de se rendre compte de +la valeur précise de chaque mot a aidé en même temps Mapou à mieux +comprendre le texte biblique et à se pénétrer de son esprit. + +La fortune, le bien-être ne sont pas stables chez les juifs russes, +obligés de soutenir une concurrence vitale acharnée et servant de jouet +à une législation capricieuse. Le beau-père de Mapou se trouva un jour +ruiné. Le jeune homme fut obligé d'interrompre ses études et d'accepter +la place de précepteur dans la maison d'un fermier juif aisé. + +Ce séjour prolongé à la campagne exerça sur l'âme sensible du jeune +lettré une influence capitale. Le rapprochement avec la nature qui ne +manqua pas de séduire son esprit le dégagea définitivement des voiles +mystiques qui l'enveloppaient. C'est au village enfin qu'il rencontra un +curé polonais éclairé, qui s'intéressa au jeune rabbin et s'occupa de +son instruction. Mapou étudia avec ardeur les maîtres classiques latins, +et c'est la première fois qu'un poète hébreu trouvait l'occasion de +former son esprit sur les modèles puissants de l'antiquité. Toujours +sous la direction du bon curé, il étudia le français d'abord, sa langue +préférée, ensuite l'allemand et, en dernier lieu seulement, le russe. La +langue russe n'était pas tenue en honneur chez les Maskilim de l'époque. +À Kovno, où il retourna peu après, il fut obligé de dissimuler ses +nouvelles connaissances, de peur d'attirer sur lui la haine des +fanatiques et d'être atteint dans sa profession de professeur d'hébreu. + +Émerveillé par l'œuvre des romantiques et surtout par les romans +d'Eugène Suë, son auteur favori, il médita dès 1830 la première partie +de son roman historique «L'Amour de Sion», qui ne devait voir le jour +que vingt-trois ans plus tard. Il mena pendant vingt-trois années une +vie de privations et de labeurs incessants, peinant le jour, rêvant la +nuit. La Haskala avait créé des foyers humanistes dans les petites +bourgades lithuaniennes. C'est à Zagor, c'est à Rossieni, «la ville des +lettrés, des amis de leur peuple et de la langue sacrée», que Mapou +trouva enfin l'occasion de révéler son talent. Son état physique fort +éprouvé empira de plus en plus. Sa nomination, après de longues +sollicitations, comme professeur d'une école juive gouvernementale à +Kovno, survenue en 1848, ainsi que l'assistance matérielle qu'il +recevait de son frère plus favorisé que lui, le tirèrent définitivement +d'embarras. Indépendant, il pouvait désormais s'occuper de son roman. Le +succès obtenu par la version hébraïque des _Mystères_ de Paris +l'encouragea enfin à publier son «Amour de Sion.» Et c'est avec une +stupéfaction sans bornes que le timide auteur put constater +l'enthousiasme avec lequel le public accueillit sa première création +littéraire. + +Dans ce milieu ascétique et puritain où le monde du sentiment et de la +vie intérieure était inconnu, le roman de Mapou va tomber comme la +foudre déchirant la nuée qui enveloppait tous les cœurs. Un siècle après +Rousseau, il y avait encore un coin en Europe où le plaisir, la joie de +vivre, les biens terrestres, la nature étaient considérés comme des +futilités, où l'amour était condamné comme un crime et les passions +comme la perte de l'âme. Et c'est dans ce milieu que l'Amour de Sion, +cette Nouvelle Héloïse juive, apparaît comme le premier appel à la +nature et à l'amour. + +L'Amour de Sion est un roman historique; il retrace un chapitre de la +vie du peuple juif à l'époque du prophète Isaïe. Il n'aurait pas pu en +être autrement. Pour toucher la corde sensible du peuple, il fallait +reculer l'action de vingt-cinq siècles en arrière. Un roman juif +contemporain n'eût été conforme ni à la vérité ni à l'esprit du ghetto. + +Le sujet du roman est emprunté à l'âge d'or de l'ancienne Judée. C'est +l'époque de la grande floraison littéraire et prophétique. C'est aussi +une époque fort agitée, présentant des contrastes saillants. À +Jérusalem, un roi éclairé lutte avec fermeté contre la limitation de son +pouvoir à l'intérieur et contre le puissant envahisseur du dehors. D'un +côté, une société en décadence, et de l'autre, les plus grands +moralistes de toutes les époques, les prophètes qui attaquent en face la +corruption des mœurs. Enfin c'est l'époque où les plus grands rêves +d'une humanité meilleure et idéale, éclosent. C'est dans ces temps que +l'auteur place l'histoire que voici: + + Sous le règne du roi Ahas, deux amis vivaient à Jérusalem. L'un, + nommé Joram, était officier de l'armée et possesseur de riches + domaines; l'autre, Jedidia, appartenait à la famille royale. Joram + avait épousé deux femmes, Hagith et Naama. Cette dernière était sa + favorite, mais elle était restée longtemps stérile. Obligé de + partir en guerre contre les Philistins, Joram confie à son ami + Jedidia le soin de surveiller les siens. Au moment de son départ, + sa femme Naama se trouvait enceinte, et la femme de Jedidia, Tirza, + se trouvait dans une position analogue. Les deux amis conviennent + que dans le cas où la femme de l'un mettra au monde un fils et + l'autre une fille, ils les marieront l'un avec l'autre. + + Les choses devaient se réaliser selon le vœu des deux pères. La + femme de Jedidia accoucha la première: elle eut une fille nommée + Tamar. + + Joram fut fait prisonnier par l'ennemi et ne revint point. Mais un + grand malheur guettait la maison de Joram. Son intendant Achan se + laisse séduire par le juge Mathan, ennemi personnel de Joram. Il + met le feu à la maison de son maître, après l'avoir préalablement + dépouillée de toutes les richesses qu'elle contenait et les avoir + transportées chez Mathan. Hagith et ses enfants sont dévorés par le + feu. Achan fait retomber la faute de cet incendie sur Naama, qui, + disait-il, voulait se venger de sa rivale Hagith. Cependant il + prend son propre fils Nabal et le substitue à Asrikam, le fils de + Hagith, qui seul, prétend-il, aurait été sauvé. La pauvre Naama, + près d'accoucher, est contrainte de fuir, et se réfugie aux + environs de Bethléem, auprès d'un berger. Là elle met bientôt au + monde un fils nommé Amnon, et une fille, Penina. + + Jedidia, effrayé de la calamité qui s'est abattue sur la maison de + son ami, recueille son fils Asrikam et l'élève avec ses enfants. + Pour tenir la parole donnée à son ami, il considère Asrikam comme + le mari futur de sa fille, puisque Naama a disparu et que, de plus, + elle était considérée comme une coupable meurtrière. Ainsi Achan + triomphe: son fils prenait la place d'Asrikam, héritait de la + maison de Joram et épousait la belle Tamar. + + Pendant ce temps s'accomplit la chute du royaume de Samarie. Les + habitants de Samarie sont emmenés en captivité par les Assyriens, + et parmi eux se trouve Hananel, le beau-père de Jedidia. Le prêtre + samaritain Simri réussit à s'évader et se réfugie à Jérusalem. Le + nom de Hananel dont il se recommande lui ouvre la maison et le cœur + confiant de Jedidia. + + Tamar et Asrikam grandissent côte à côte dans la maison de Jedidia. + Les deux enfants diffèrent cependant du tout au tout. Autant Tamar + est belle, bonne et généreuse, autant Asrikam est laid et pervers. + La jeune fille le déteste de tout son cœur. Un jour Tamar, en se + promenant à la campagne aux alentours de Bethléem, est assaillie + par un lion. Un berger accourt à son secours et lui sauve la vie. + Ce berger n'était autre qu'Amnon, le fils de la malheureuse + Naama.--De son côté, Héman, le frère de Tamar, découvre par hasard + Penina, la sœur d'Amnon, qui se fait passer pour étrangère, et il + éprouve un violent amour pour elle. Ainsi le fils et la fille de + Jedidia se trouvent tous deux épris du fils et de la fille de + Naama, sans se douter de leur véritable origine. + + Amnon, venu pour fêter la fête des tabernacles à Jérusalem, est + accueilli avec enthousiasme par Jedidia et sa femme, comme il + convient au sauveur de leur fille. Ils l'attachent à leur maison, + et il gagne par son caractère la bienveillance générale. Le jeune + berger se sent attiré vers les études sacrées. Il fréquente l'école + des prophètes, et l'éloquence du grand Isaïe le séduit + particulièrement. + + Le prétendu Asrikam ne voit pas d'un bon œil l'amitié qui s'établit + entre Tamar et Amnon. Il s'en ouvre à Zimri qui se fait son + complice et l'aide à se débarrasser de son rival. Jedidia cependant + demeure fidèle à sa promesse et persiste à vouloir donner sa fille + malgré elle à Asrikam. Lorsque l'amour de Tamar et d'Amnon devient + évident, il éloigne celui-ci de sa maison. + + Nous sommes à l'époque la plus agitée de la Judée. Nous assistons à + la lutte des passions et des intrigues qui ont précédé la débâcle + du royaume de Juda et la grande invasion assyrienne. Le désordre + moral règne partout, l'iniquité et le mensonge ont pris la place de + la justice. Les justes tremblent et espèrent, encouragés par les + prophètes. Les impies bravent tout et se livrent sans vergogne à + leurs débauches. + + Buvons, chantons, crie cette troupe impie. Qui sait si nous vivrons + demain! + + Zimri médite un grand coup. Amnon se rendait tous les soirs hors de + la ville dans une cabane où habitaient sa sœur et sa mère. Zimri + l'a surpris. Il y amène Tamar et Héman qui voient Amnon embrasser + sa sœur. Tout est fini maintenant. Un coup terrible est porté à + l'amour du frère et de la sœur qui ne connaissent pas les liens de + parenté qui unissent Amnon et Penina. Repoussé par Tamar sans + comprendre pourquoi, Amnon s'éloigne de Jérusalem le désespoir dans + l'âme. + + Tout n'est pourtant pas perdu. Maltraité par son propre fils et + rongé par le remords, Achan fait à son fils l'aveu de ses fautes et + lui révèle sa véritable origine. Furieux, Asrikam ne songe qu'à se + débarrasser de son père. Il met le feu à sa maison. Cependant, + avant de mourir, Achan peut faire des aveux devant la justice. Tout + est dévoilé et tout va s'expliquer. Tamar, reconnaissant enfin son + erreur, ne se console pas d'avoir éloigné Amnon. + + Cependant les événements politiques suivent leur cours. Le brave + roi Hésékias lutte contre le ministre Schebna, qui veut livrer la + capitale aux Assyriens. La défaite miraculeuse de l'ennemi sous les + portes de Jérusalem assure le triomphe de Hésékias. La paix et la + justice sont rétablies. + + Pendant ce temps Amnon, qui a été fait prisonnier et vendu dans une + île ionienne, y découvre son père Joram. Tous deux, ils réussissent + à s'évader et à rentrer à Jérusalem. + + La joie de la ville sainte, délivrée de l'envahisseur, coïncide + avec la joie de deux familles alliées dont tous les vœux sont + comblés. L'amour de Tamar et d'Amnon, celui de Héman et de Penina + triomphent. + +Tel est le cadre de ce roman, qui rappelle les contes merveilleux du +XVIIIe siècle. Au point de vue de l'intrigue romanesque, de l'étude +des caractères et de l'enchaînement des événements, c'est une œuvre +puérile. L'intérêt du livre ne gît pas dans l'invention de la fiction +romanesque. Celle-ci, empruntée aux œuvres modernes, nuit plutôt au +roman de Mapou, qui est, avant tout, une œuvre de poésie et de +reconstitution historique. _L'Amour de Sion_ est plus qu'un roman +historique, plus qu'une fable créée par l'imagination d'un romancier; +c'est l'ancienne Judée, la Judée des prophètes et des rois, ressuscitée +dans les rêves d'un poète. La reconstitution de la société juive +d'autrefois, la compréhension de la vie prophétique, la couleur locale, +la majesté des descriptions de la nature, les images vives et +frappantes, le style élevé et vigoureux, tout en un mot y respire +tellement le génie de la Bible que, sans la fiction romanesque, on se +croirait en présence d'une œuvre poétique de l'ancienne Judée retrouvée. + +Esprit rêveur, primitif, ignorant les manifestations réelles et +compliquées de la vie moderne, Mapou s'est si bien reporté aux temps des +prophètes qu'il les a confondus avec les temps modernes. Il a commis +l'anachronisme de vouloir transporter les idées d'humanisme du Maskil +lithuanien à l'époque d'Isaïe. Mais, à force de vouloir se montrer +moderne il est redevenu ancien. Il ne se doutait même pas que c'est le +passé avec sa civilisation propre, ses mœurs et ses idées qu'il +restituait. + +Son but de réformateur n'en était pas moins atteint. Guidé par une +intuition prophétique, Mapou a fait une œuvre de haute moralité et de +civilisation. À toute une population plongée dans un ascétisme dégénéré +ou dans un mysticisme hostile au présent, il révéla son passé glorieux, +tel qu'il était et non tel que se le représentait leur cerveau, accablé +par la misère et embrumé par l'ignorance. Il leur montra non pas la +Judée des rabbins, des saints et des ascètes, mais le pays de la nature, +de la joie de vivre, de la vie débordante, de la gaieté et de l'amour, +le pays du Cantique des Cantiques et de Ruth. Il leur présenta Isaïe, +non sous la figure d'un saint rabbin ou d'un annonciateur de rêves +mystiques, mais un Isaïe poète, patriote, moraliste sublime, le prophète +de la Judée libre, le prédicateur des biens terrestres, de la bonté, de +la justice, justement opposé à la doctrine étroite et aux pratiques +minutieuses et insensées proclamées par la bouche des prêtres, +précurseurs des rabbins. + +Ce que le roman prêche, c'est le retour à une vie plus naturelle. C'est +le monde des plaisirs, des sensations, de la vie terrestre, justifié et +idéalisé au nom du passé. Ce sont les charmes de la vie rurale, évoqués +dans un enchaînement de tableaux poétiques. Toute la Judée agricole +passe sous les yeux du lecteur. La gaieté des vignerons, l'insouciance +des bergers, les fêtes populaires, avec leur éclat et leur fougue, sont +retracées dans cet ouvrage de main de maître. La grandeur morale de la +Judée apparaît dans la magnifique description de tout un peuple, +accouru pour célébrer la fête dans la Ville Sainte, ainsi que dans les +discours emportés de prophètes qui critiquent ouvertement les grands et +les prêtres au nom de la Justice et de la Vérité. Et c'est surtout +l'amour chaste et ingénieux, l'apothéose de l'amour d'Amnon et de Tamar +qui domine cette œuvre. + +La répercussion que cette œuvre a eue sur ses contemporains est +inimaginable. Elle peut être comparée à l'effet produit par l'apparition +de la _Nouvelle Héloïse_. + +La langue hébraïque avait enfin trouvé son maître populaire, qui savait +parler au cœur de la foule et le toucher profondément. Le succès de +l'œuvre fut grandiose. Malgré les menées fanatiques qui voyaient avec +horreur cette profanation de la langue sacrée, le roman pénétra partout, +jusque dans les écoles rabbiniques, dans les synagogues même. La +jeunesse était émerveillée et séduite par les évocations poétiques et +par le sentimentalisme de l'œuvre. Une population tout entière semblait +renaître à la vie et sortir de sa léthargie millénaire. La comparaison +de la grandeur lointaine avec la misère actuelle s'imposait aux esprits. + +Pour la première fois, les bois lithuaniens étaient témoins d'un +spectacle imprévu. Les élèves rabbiniques, évadés de l'école, venaient +pour y lire en cachette le roman de Mapou. Ils revivaient +voluptueusement les temps anciens. L'amour sublime toucha tous les cœurs +et plus d'un roman ingénu s'ébaucha. + +Mais ce qui tira le plus grand profit de ce nouveau mouvement provoqué +par l'apparition de l'Amour de Sion, ce fut la langue hébraïque, +ressuscitée dans toute sa splendeur. + + J'ai approfondi le latin antique dans sa vigueur majestueuse, + l'allemand avec la profondeur de son sens, le français plein de + charmes avec ses expressions ravissantes, le russe dans la fleur de + sa jeunesse. Chacune de ces langues possède des qualités à elle. + Seule toi, ô langue hébraïque, tu es incomparable. Que ta parole + est claire, limpide, malgré la cendre de tes ruines! + + Le son de les expressions chante à mon oreille comme une harpe + céleste...[52] + +[Note 52: Voir Brainin, _Abram Mapou_, p. 107.] + +Cette idéalisation de la langue du passé et du passé lui-même produisit +un effet considérable sur les esprits et prépara le terrain pour une +récolte féconde. + +Le succès de l'_Amour de Sion_ encouragea Mapou à publier son autre +roman historique dont l'action se passe à la même époque que le premier. +L'_Aschmath Schomron_ (Le Péché de Samarie), publié également à Vilna, +est une véritable épopée qui retrace les luttes suscitées par la +rivalité entre Jérusalem et Samarie. La conception de cette œuvre +ressemble à celle de son premier roman. Mais l'auteur y fait un abus +excessif d'antithèses et de contrastes. Il malmène sans pitié les +pauvres habitants de Samarie. Tout ce qui est bon, juste, beau, élevé, +amour chaste, vient de Jérusalem; tout ce qui est hypocrisie, +perversité, dogmatisme absurde, débauche, vient de Samarie. L'auteur +s'acharne surtout contre les hypocrites et contre les fanatiques +aveugles, à l'esprit étroit. La personnification de quelques types de +fanatiques du ghetto est transparente. Cette œuvre suscita la colère des +obscurantistes et, dans leur fureur, ils poursuivaient tous ceux qui +lisaient les œuvres de Mapou. + +Le _Péché de Samarie_, qui partage tous les défauts techniques du +premier roman, n'en est pas moins une œuvre de puissante imagination et +de vigueur épique. La couleur locale et la vie biblique y sont +présentées avec plus de sûreté encore que dans l'_Amour de Sion_. + +Si l'on voulait appliquer aux romans de Mapou le critérium de la +critique artistique, nous y trouverions sans doute un défaut capital. +Mapou n'est pas un psychologue, il ne sait pas créer de héros réels. Ses +personnages sont effacés, artificiels. Le but moral domine tout. +L'intrigue y est puérile, et l'enchaînement des péripéties fastidieux. +Mais ce défaut ne pouvait être aperçu par ses lecteurs, primitifs, non +cultivés, qui partageaient la naïveté ingénue de l'auteur. + +Nous possédons encore de Mapou des fragments poétiques d'un autre roman +historique, disparu et anéanti par la censure russe. En outre, un +excellent manuel de la langue hébraïque _Amon Pédagogue_ (maître +pédagogue), très apprécié par les professeurs d'hébreu, et enfin une +Méthode de langue française en hébreu.--Nous aurons encore à revenir +sur son dernier roman: L'hypocrite «_Aït Zaboua_», qui relève d'un tout +autre genre que ses deux premiers romans. + +Ses dernières années furent affligées par une maladie cruelle. Incapable +de travailler, il était soutenu par son frère, établi à Paris. Ce +dernier l'appela auprès de lui, mais la mort le surprit en route, avant +qu'il eût pu voir la capitale du pays pour lequel il avait professé +pendant toute sa vie une grande admiration. + + * * * * * + +Dans la Russie méridionale, et surtout à Odessa, l'activité littéraire +se continue avec succès. Abraham Ber Gottlober (1811-1900), surnommé +_Mahalalel_, est le poète le plus productif, sinon le plus doué de cette +école. + +Élève de J.-B. Levenson, et ayant visiblement subi l'influence de +Wessely et d'Adam Lebensohn, il s'adonna à la poésie. Le premier volume +de ses poésies parut à Vilna en 1851. Il a publié à la fin de sa vie ses +œuvres complètes en trois volumes[53]. Ses premières poésies remontent +au milieu du siècle dernier. C'est un styliste remarquable, et dans +certaines de ses poésies, son langage est simple et élégant. «_Caïn_», +ou le Vagabond, est une merveille de style et de composition. + +[Note 53: _Kal Schirei Mahalalel_ (Poésies de Gottlober) Varsovie, +1890.] + +Dans la poésie intitulée «l'Oiseau dans la cage», il est sioniste et il +pleure sur la misère de son peuple en exil. Dans une autre poésie: +_Nezah Israël_ (l'Éternité d'Israël), qui est peut-être la meilleure qui +soit sortie de sa plume, il revendique avec dignité sa qualité de juif, +dont il est fier. + + Juda n'a ni arc ni armes. Il ne projettera pas au loin sa flèche + vengeresse. Mais il a un procès avec les gentils au nom de la + justice... + + Je ne vous conterai pas la gloire du peuple éternel, ni sa grandeur + morale--puisque ce sont ces vertus que vous détestez en lui... + Aussi, s'il a péché, n'en êtes-vous pas la cause?... + + Ce n'est point la grâce, mais c'est mon droit que je revendique. + +En général, Gottlober manque de chaleur poétique. Dans la plupart de ses +poésies, son style pèche par la prolixité et le bavardage. Il a beaucoup +traduit en hébreu. Sa prose est excellente. Ses satires sont souvent +spirituelles. Son histoire en vers de la poésie hébraïque, parue dans le +troisième volume de ses poésies, est inférieure à l'art poétique de S. +Levison, dont nous avons parlé plus haut. Plus tard il publia une revue +mensuelle en hébreu: _Haboker Or_ (Clarté du matin). Ses mémoires sur la +vie des Hassidim[54] qu'il a combattus toute sa vie, sont les meilleurs +de ses écrits prosaïques. + +[Note 54: Dans la revue _Haboker Or_, et _Oroth Meofel_ (Lueurs dans +les Ténèbres), Varsovie, 1881.] + +Gottlober a personnifié plus que tout autre le type du _Mechaber_ +vagabond qui, pour gagner sa vie, est obligé d'imposer lui-même ses +ouvrages aux personnes aisées et de les colporter de porte en porte. + +Parmi les autres écrivains qui, pour la forme ou pour le fond, procèdent +de l'école romantique et dont le nombre est trop considérable pour que +nous les citions tous, nous mentionnerons seulement les suivants: + +Zeeb Kaplan, de Riga (1826-1887), était un poète de mérite. Il excella +également dans la poésie et dans la prose. Son poème le plus connu est +«Le pays des miracles»[55] qui, pour le sujet et pour le style, se +réclame de Lebensohn père. + +[Note 55: Recueil «Keneseth Israël», Varsovie, 1888.] + +Élie Mardechai Werbel (1805-1880) était le poète en titre du cercle +littéraire d'Odessa. Son recueil de poésies, paru à Odessa, se +recommande par l'élégance de la forme. En dehors des odes et dédicaces, +il contient plusieurs poèmes historiques, dont le plus remarquable est +«Hulda et Bor», inspiré d'une parabole talmudique[56]. + +[Note 56: Vilna, 1848.] + +L'un et l'autre poètes ont été dépassés par Israël Roll (1830-1893), +galicien établi à Odessa. Ses «Poésies romaines»[57] (_Schiré Romi_), +toutes traduites des grands poètes latins, témoignent d'un souffle +poétique puissant. Son style est classique, riche et précis. Ce volume +figurera toujours dans la bibliothèque de la littérature hébraïque à +côté du remaniement d'Ovide par Michal et de l'admirable traduction des +poèmes Sibyllins, faite par l'éminent philologue J. Steinberg. + +[Note 57: Odessa, 1867.] + +En prose, c'est à Benjamin Mandelstam (mort en 1886) qu'appartient le +premier rang. Il a écrit, entre autres, une Histoire de la Russie. Son +ouvrage le plus important, _Hazon la-moèd_, est une relation de ses +voyages et de ses impressions à travers la «zone juive», principalement +la Lithuanie. À certains égards, il procède de M.-A. Ginzburg, dont il a +la clarté et l'esprit. Mais sa sentimentalité et son abus du style +précieux le rangent à côté des romantiques. + +L'école romantique a donné également naissance à un autre poète de +valeur, Juda-Léon Gordon, dont les première poèmes, et surtout «David et +Michal», sont empruntés au passé biblique. Mais Gordon ne persista pas +longtemps dans cette voie, et son activité littéraire appartient à une +autre époque. + + * * * * * + +Le trait caractéristique du romantisme hébraïque, par lequel il se +sépare de la plupart des mouvements analogues de l'Europe, c'est d'être +resté dans la voie du progrès et de l'émancipation, sans dévier du côté +des réactions, religieuses ou autres. Ni la réaction extérieure, ni +l'intransigeance intérieure des fanatiques n'ont pu arrêter l'éclosion +des idées humanitaires semées par l'école autrichienne et italienne. + +Depuis les Meassfim allemands, l'évolution de la littérature hébraïque +ne s'est pas arrêtée un seul instant dans son acheminement vers la +science et vers la lumière. Le mouvement romantique est une de ses +étapes les plus caractéristiques et les plus bienfaisantes. À une époque +où le sombre présent ne promettait rien, où les ténèbres politiques +cachaient tout espoir en une vie meilleure, c'est au nom du passé que +les champions de la Haskala combattaient l'ignorance et les préjugés. +C'est au nom de la morale et de l'idéal qu'ils cherchaient à gagner le +cœur des foules pour la «divine Haskala». + +L'action du romantisme hébreu a été des plus fécondes. Le fusionnement +du rationalisme des premiers humanistes et du romantisme patriotique de +Luzzato a resserré les liens qui rattachaient les écrivains à la masse +croyante. La sentimentalité provoquée par la restauration poétique des +temps prophétiques a plus fait pour la diffusion des idées saines et +naturelles et pour la propagation de la civilisation que toutes les +exhortations et tous les raisonnements. La déclaration, tant de fois +répétée par l'école de Vilna, que la science et la foi ne se +contredisent pas, n'a pas moins servi au rapprochement des lettrés et +des croyants modérés. + +Bientôt les temps seront plus favorables à la reprise de la lutte contre +l'obscurantisme, et l'antagonisme entre lettrés et orthodoxes reprendra +de plus belle. Toute une école d'écrivains réalistes passionnés essaiera +de lutter contre les misères de la vie nationale sans épargner les +susceptibilités et l'amour-propre de la masse croyante. Ce seront les +accusateurs, les justiciers, les détracteurs du Judaïsme orthodoxe et +traditionnel. Ils prêcheront avec âpreté l'Humanisme moderne et +l'abandon des croyances surannées. Mais à côté d'eux nous verrons +s'élever une école plus modérée et non moins efficace. Elle apportera +des paroles de clémence, de foi et d'espérance. Aux négations et aux +aphorismes désolants des premiers elle opposera la ferme conviction du +relèvement imminent du peuple juif, appelé à remplir sa destinée sur son +sol national. La note sioniste unira dans un même élan d'action et +d'espoir la masse orthodoxe et la jeunesse libre. + + + + +CHAPITRE VI + +LES RÉALISTES.--LE MOUVEMENT ÉMANCIPATEUR. + + +L'avènement d'Alexandre II au trône marque un moment décisif dans +l'histoire de l'empire russe. La poussée nouvelle des idées généreuses +et libérales encouragées par le Tsar lui-même gagne jusqu'au ghetto. +L'amélioration sensible de la situation politique des juifs, dont le +droit de séjour dans toute l'étendue de l'Empire et l'accès aux +carrières libérales avaient été élargis, l'abolition de l'ancien régime +du service militaire, la suppression des Cahals: tous ces facteurs, +joints à la prévision d'une émancipation civile prochaine, émurent +profondément les humanistes juifs. Les lettrés hébreux, arrachés à leurs +rêves séculaires, se trouvaient tout à coup en présence de la réalité +des choses et aux prises avec les exigences de la vie moderne. Il faut +leur rendre cette justice qu'ils comprirent immédiatement de quel côté +était leur devoir, et qu'ils ne faillirent pas à leur mission. Ils se +mirent du côté du gouvernement réformateur, et ils luttèrent de toutes +leurs forces contre la résistance que les conservateurs juifs opposaient +aux réformes projetées ou accomplies. Leur action s'exerça surtout dans +la petite province à peine entamée par les courants nouveaux. Un +auxiliaire précieux devait bientôt s'ajouter à leurs efforts par la +création de la presse hébraïque. + +L'intérêt suscité par la guerre de Crimée parmi les juifs suggéra à un +certain Silberman l'idée de fonder un journal politique et littéraire en +hébreu. _Hamaguid_ (l'Orateur), tel est le nom de ce premier journal +hébraïque, paru en 1856, dans la petite ville prussienne de Lyck, située +sur la frontière russo-polonaise. Il obtint un succès énorme. +L'enthousiasme des lecteurs à la vue de cette feuille périodique, +rédigée dans la langue sacrée, se traduisit par des éloges +dithyrambiques et par une multitude d'Odes qui remplissaient le journal. +Son action a été très grande. Il a été le rendez-vous des lettrés +hébreux de tous les pays et de toutes les opinions. À côté de nouvelles +politiques et littéraires, de recherches philologiques, de poésies plus +ou moins boursouflées, le _Hamaguid_ a publié un certain nombre +d'articles originaux de haute valeur. Les vieux maîtres Rapoport et +Luzzato y donnaient la main aux jeunes écrivains russes comme Gordon et +Lilienblum. + +Un savant orientaliste de Paris, Joseph Halévy, l'auteur d'un curieux +recueil de poésies hébraïques paru plus tard, y prêcha des idées hardies +pour son temps sur la renaissance de l'hébreu et sur son adaptation +pratique, par la création de nouveaux termes, aux idées et aux exigences +modernes. Ces idées ont été réalisées en partie de nos jours. Le Rabbin +Hirsch Kalischer et le rédacteur David Gordon y préconisèrent pour la +première fois, vers 1860, la réalisation pratique de l'idée sioniste, et +c'est grâce à leur propagande que la première société pour la +colonisation de la Palestine a été fondée. + +Cette première tentative d'un organe hébraïque en entraîna bientôt +d'autres semblables. Des journaux hébreux se fondent dans tous les pays, +variant dans leurs tendances selon le milieu et l'opinion de leurs +rédacteurs. En Galicie surtout, où nulle censure absurde ne mettait des +entraves à la pensée, les journaux hébraïques pullulèrent. En Palestine, +en Autriche, un certain temps à Paris même, des périodiques se fondent, +créent une opinion publique et des lecteurs. Mais c'est surtout en +Russie, où la censure s'est peu à peu adoucie, que les journaux +hébraïques deviendront de véritables tribunes populaires ayant un public +de lecteurs stable. + +Samuel-Joseph Finn, historien et philologue de mérite, publia à Vilna +(1860-1880) une revue, _Hacarmel_, principalement consacrée à la science +juive. + +Hayim-Zelig Slonimski, mathématicien renommé, fonda en 1872, à Berlin, +son journal, _Hazefira_, plus tard transporté à Varsovie, où il publia +un grand nombre d'articles scientifiques. Il fut un vulgarisateur des +sciences naturelles. + +Mais le journal hébraïque le plus important fut certainement le premier +qui parut en Russie, _Hamelitz_ (l'Interprète), fondé en 1860 à Odessa +par Alexandre Zederboum, un des plus fidèles champions de l'humanisme. +_Hamelitz_ devint l'organe principal du mouvement émancipateur et le +porte-parole des réformateurs juifs. + +La presse hébraïque, malgré ses défauts, malgré l'exiguïté de ses +ressources[58], qui l'empêchait de s'assurer des collaborateurs stables +et rétribués et la rendait tributaire d'un concours arbitraire +d'amateurs, a exercé une influence considérable sur les juifs de Russie. +Elle a travaillé sans relâche à la diffusion de la civilisation, des +sciences et de la littérature hébraïque. + +[Note 58: Les lecteurs, peu fortunés, souscrivaient souvent dix pour +un seul abonnement.] + +Dans les grands centres, et surtout dans les communautés nouvellement +formées dans le midi de la Russie, l'émancipation spirituelle des juifs +devint bientôt un fait accompli. Les jeunes gens affluaient aux écoles +et s'adonnaient volontiers aux métiers manuels. Les écoles spéciales et +les séminaires rabbiniques institués par le gouvernement arrachaient aux +«Hedarim» et aux «Yeschiboth» des milliers d'élèves. La langue russe, +négligée jusqu'alors, disputait maintenant la priorité au jargon et même +à l'hébreu. Partout où le souffle des réformes économiques et politiques +avait pénétré, l'émancipation faisait son chemin, sans presque +rencontrer de résistance de la part du judaïsme traditionnel. + +La capitale lithuanienne, Vilna, profondément éprouvée par +l'insurrection polonaise de 1863 et tenue intentionnellement par le +gouvernement à l'écart de toute réforme administrative ou politique, +n'était plus le centre de la vie nouvelle des juifs russes. La +«Jérusalem lithuanienne» avait déposé son sceptre, et s'était endormie +pour longtemps dans ses rêves de la Haskala «sœur jumelle de la Foi». +Vilna n'a jamais connu depuis d'excès de fanatisme, mais elle n'a pas +connu non plus la vie intense et l'acharnement des luttes entre la +Haskala et la Foi. Elle est restée la capitale de la tradition modérée +et de l'opportunisme religieux. + +En revanche, c'était maintenant la petite province et les centres +talmudiques de la Lithuanie qui opposaient une résistance acharnée aux +réformes nouvelles. Les pauvres lettrés, égarés dans ces coins obscurs à +l'écart de la civilisation, étaient traités en hérétiques pernicieux. +Rien n'arrêtait les fanatiques dans leurs persécutions, et ils eurent +recours aux pires excès. Le peuple, trompé et plongé dans l'aberration, +leur donnait raison et applaudissait. On lui fit croire que c'est aux +principes mêmes du judaïsme que les réformateurs en voulaient, et tous +comme un seul homme ils se levèrent contre eux. + +L'antagonisme entre l'humanisme et le fanatisme religieux dégénéra en +une lutte sans merci. La Haskala des premiers temps, la douce fille +céleste des rêveurs d'autrefois, avait vécu. Les lettrés, qui se +sentaient maintenant soutenus par les autorités et par l'opinion +publique des centres éclairés, devinrent agressifs et s'attaquèrent de +front au régime traditionnel. Ils étalent au grand jour, avec un +réalisme cru, tous les maux qui rongeaient ce régime. Ils suivent +l'exemple de la littérature russe réaliste du temps pour divulguer, +flétrir, flageller et châtier tout ce qui est vieux et suranné, +réfractaire à l'esprit moderne. C'est la littérature réaliste succédant +à l'époque des romantiques. + +Le signal fut donné par Abraham Mapou dans son roman de mœurs _Aït +Zaboua_ (L'Hypocrite), dont les premiers volumes parurent vers l'année +1860, à Vilna. Devant l'insolence croissante des fanatiques et l'urgence +des réformes projetées par le gouvernement, le maître du roman hébreu se +décida à descendre des hauteurs poétiques où planait sa rêverie pour se +jeter dans la mêlée et appuyer de son autorité la campagne contre les +obscurantistes. Déjà dans, ses romans historiques, surtout dans le +dernier, il avait laissé percer son animosité contre les tartuffes du +ghetto dissimulés dans la peau du faux prophète Zimri et de ses émules. +Maintenant il allait les démasquer ouvertement et sans ménagement. + +L'_Hypocrite_ de Mapou est un grand roman en cinq volumes. Tous les +types des fanatiques du ghetto y sont personnifiés avec une crudité +réaliste. Le héros principal du roman est Rabbi Zadoc, hypocrite, +pervers, débauché, criminel et sans scrupules, couvrant ses forfaits du +manteau de la dévotion; c'est le prototype de tous les tartuffes du +ghetto qui exploitent l'ignorance et la crédulité du peuple. Son +principal émule, Gadiel, est un fanatique aveugle, persécuteur acharné +de tous ceux qui ne suivent pas ses opinions, ennemi de la littérature +hébraïque et poursuivant tous ceux qui osent lire les publications +modernes. En passionné de la Haskala qu'il était, Mapou n'a pas épargné +les couleurs pour noircir ces ennemis de la civilisation. + +À côté des meneurs principaux trouvent place, dans ce roman, un grand +nombre de héros qui personnifient chacun un type caractéristique de la +province lithuanienne. Il pousse à fond le portrait de Gaal, parvenu +ignorant qui domine la communauté et fait cause commune avec Rabbi-Zadoc +et ses émules. La vénalité des fonctionnaires permet au parvenu sans +cœur de commettre des actes arbitraires; il persécute tous ceux qui sont +suspects de moderniser, et répand les crimes et la terreur autour de +lui. Mapou a trop chargé ces types et a dépassé les limites de la +vérité. Par contre, il devient plus indulgent et plus véridique, +lorsqu'il nous dépeint la vie des humbles du ghetto. + +Jerahmiel le «Batlan» est un type accompli. Le «Batlan» est une création +inconnue en dehors du ghetto. C'est, en quelque sorte, le bohême de ce +milieu. Il se distingue surtout par la bizarrerie et par le ridicule. Ce +n'est pas qu'il n'ait pas étudié; loin de là. La plupart du temps, c'est +un talmudiste érudit, mais sa naïveté, sa distraction et son manque de +tout sens pratique le rendent incapable d'entreprendre quoi que ce soit. +C'est un parasite, et c'est machinalement qu'il se joint aux ennemis du +progrès. + +--Le «Schadchan» (entremetteur matrimonial), type si fréquent et si +influent dans le ghetto, est peint sur le vif. Malicieux, subtil, plein +d'esprit, érudit même, il excelle dans l'art de rapprocher les partis et +de dénouer les situations les plus compliquées. + +Le type le plus sympathique du roman est celui du bourgeois honnête; +c'est l'idéalisation par Mapou de cette classe si répandue de petites +gens du commerce qui, à une profonde instruction talmudique, joignent un +cœur ouvert à tous les sentiments généreux, et dont la compression du +ghetto n'a pas réussi à pervertir le bon sens naturel et la moralité +profonde. + +Tous ces types sont des êtres réels, vivant et s'agitant. Sans doute, +Mapou les a exagérés, et souvent du mauvais côté, mais ils n'en restent +pas moins des types véridiques. + +Par contre, il a moins réussi dans la création des types de Maskilim. La +nouvelle génération, les éclairés, les amis de la civilisation sont des +fantoches sans vie, sans personnalité aucune, qui ne parlent, ne +s'agitent que pour glorifier la «céleste Haskala». + +En somme, la conception de Mapou peut se résumer en ces deux termes: + +_Éclairé_, donc bon, juste, généreux, etc.; _fanatique_, donc mauvais, +hypocrite, débauché, lâche, etc. + +Si le roman a des prétentions réalistes par le fond, il n'en est pas de +même quant à la forme. L'hypocrite présente tous les défauts des romans +historiques de Mapou, défauts qui, en l'occasion, acquièrent une plus +grande gravité. Le style d'Isaïe et les envolées poétiques ne +conviennent guère à ce sujet moderne et cadrent mal avec le milieu +contemporain. Ici encore l'exemple de Mapou a été pernicieux pour ses +successeurs. + +Dans le cœur du roman on trouve une série de lettres écrites de la +Palestine par un des héros, qui laissent voir l'enthousiasme de notre +auteur pour la Terre-Sainte. Cette note sioniste imprévue dans cette +œuvre purement moderne nous montre suffisamment l'âme du grand rêveur +qu'il était. + +Ce n'est qu'en l'année 1867, après l'apparition de ce roman, que A. +Lebensohn a publié à Vilna son drame «Vérité et Foi», écrit vingt ans +auparavant et dans lequel le Tartufe du ghetto joue également un grand +rôle[59]. + +[Note 59: Voir chapitre IV.] + +Dans la même année, un jeune écrivain, S.-J. Abramovitz, lança son roman +réaliste «_Haaboth vehabanim_»[60] (Les Pères et les fils). Abramovitz +avait déjà acquis une notoriété par sa publication d'une Histoire +naturelle (_Toldoth Hatéba_) en quatre volumes, où il s'ingénie à créer +une nomenclature zoologique complète en hébreu. Son roman réaliste, qui +traite de l'antagonisme des pères croyants et des fils émancipés, et +dont l'action se passe dans un milieu de Hassidim, est une œuvre +manquée. Rien n'y révèle encore le futur maître, le fin satirique et +l'admirable peintre de mœurs. Après avoir fait la fortune de l'idiome +judéo-allemand par ses contes de la vie juive, il est revenu depuis une +dizaine d'années à l'hébreu, dont il est un des écrivains les plus +originaux. Ce qui distingue Abramovitz des écrivains contemporains, +c'est son style. Abramovitz a été l'un des premiers qui aient introduit +le style du Talmud et du Midrasch dans l'hébreu moderne. Il en est +résulté un hébreu pittoresque, mélangé d'expressions talmudiques et +empreint d'un charme spécial. Cet hébreu, tout en dérivant du style +biblique, est on ne peut plus conforme à l'esprit et au milieu qu'il +dépeint. Il se prête à merveille à la description de la vie et des mœurs +des juifs de la Volhynie qui forme le fond de ses romans. + +[Note 60: Zitomir, 1868.] + +Tous ces créateurs du réalisme hébreu ont été dépassés par le poète +J.-L. Gordon, qui personnifie à lui seul toute cette époque agitée. + + + + +CHAPITRE VII + +J-L. GORDON.--LA LUTTE CONTRE LE RABBINISME. + + +Juda-Léon Gordon (1830-1892) naquit à Vilna de parents aisés, pieux et +relativement éclairés. Comme tous ses contemporains, il reçut une +éducation rabbinique, sans pourtant négliger l'étude de la Bible et de +l'hébreu classique. Il obtint des succès éclatants dans ses études, et +tout faisait prévoir qu'il serait un jour un talmudiste éminent. Le +discours scolastique qu'il prononça à l'occasion de sa 13e année le +sacrait «Ilou.» La ruine de son père eut pour conséquence la rupture de +ses fiançailles avec une fille de riche bourgeois, et l'empêcha de +contracter le mariage. + +Il put continuer librement ses études. Il revint à Vilna, le premier +centre de la Haskala en Russie. La littérature hébraïque profane avait +pénétré jusque dans la synagogue, sinon ouvertement, du moins en +contrebande. Il dévora en cachette tous les nouveaux écrits qui +tombèrent entre ses mains. C'était l'époque où Lebensohn père rayonnait +dans tout l'éclat de sa gloire. Bientôt Gordon s'aperçoit que l'étude +de l'hébreu ne peut suffire à la culture d'un homme instruit et, guidé +par un parent lettré, il apprend l'allemand, le russe, le français et le +latin. Il fut un des premiers écrivains hébreux connaissant à fond la +littérature russe. Il s'occupa beaucoup de l'étude de la philologie et +de la grammaire hébraïque et il était un des meilleurs connaisseurs de +cette langue. Ses recherches linguistiques et ses innovations sont très +précieuses. + +La muse le hanta de bonne heure, et ses premiers essais poétiques lui +valurent la bienveillance de Lebensohn père et l'amitié de son fils. +Dans sa ferveur juvénile, il est un admirateur enthousiaste de Lebensohn +père dont il se proclame le disciple. Mais c'est surtout de son fils +Micha-Joseph qu'il procède. Un petit drame, consacré à la mémoire du +poète, disparu à la fleur de l'âge, montre toute l'affection que Gordon +éprouvait pour son aîné. + +Cependant Gordon continue ses études. Il passe en 1852 ses examens de +fin d'études au Séminaire rabbinique de Vilna, et il est nommé +professeur d'une école gouvernementale juive à Ponivez, petite ville du +district de Kovno. Il est tour à tour transféré d'une ville à l'autre +dans ce même district. Vingt années de luttes contre les fanatiques et +d'enseignement passées dans la province la plus obscure de la Lithuanie +n'arrêtèrent pas son activité littéraire. En 1872, il est appelé à +occuper le poste de secrétaire de la communauté de Saint-Pétersbourg et +de la Société nouvellement créée pour la propagation de l'instruction +parmi les juifs russes. Sa vie matérielle est désormais assurée par une +situation indépendante. Dénoncé en 1879 comme conspirateur politique, il +est arrêté et jeté en prison, ce qui lui cause un préjudice matériel et +physique irréparable. Son innocence établie, il est remis en liberté et +devient co-rédacteur du journal «_Hamelitz_», le plus répandu des +périodiques hébreux de l'époque. Mais la maladie le minait sourdement, +et il se mourait peu après. + +Nous avons vu le jeune poète marchant sur la trace des deux Lebensohn. +Ce n'est qu'en 1857 qu'il publia à Vilna son premier grand poème +_Ahabath David ou Michal_[61], produit d'un esprit naïf et rêveur qui +jure solennellement de «rester le serf de la langue hébraïque pour +toujours et de lui consacrer toute sa vie.» «David et Michal» est le +récit poétique de l'amour du berger pour la fille du roi. Le poète nous +transporte aux temps bibliques. Il nous raconte comment la fille de Saül +s'est éprise du jeune berger appelé pour distraire la mélancolie du roi. +Puis c'est la jalousie naissante de Saül, qui prend ombrage de la +popularité de David. Pour lui accorder la main de sa fille, il lui +imposera des sacrifices surhumains et l'enverra à des morts certaines. +David s'en tirera avec éclat et reviendra toujours vainqueur. + +[Note 61: Les poésies complètes de Gordon ont paru en 4 vol., en +1884, à Saint-Pétersbourg, et en 6 vol., en 1900, à Vilna.] + +Le roi est dévoré par la jalousie la plus tyrannique et poursuit David +de sa colère. David est obligé de fuir, et Michal est donnée à son +rival. L'amitié de David et de Jonathan forme un tableau touchant. Enfin +David triomphe, il est oint roi d'Israël. Il reprend Michal, l'amour est +plus fort que son ressentiment, et il oublie la honte du passé. Mais la +pauvre sacrifiée ne connaîtra pas les joies de l'enfantement. Elle sera +stérile et mènera une vie solitaire. Vieille et oubliée, elle s'éteint +le jour même de la mort de David. + +Dans ce drame simple et candide, on sent nettement l'influence de +Schiller et de Micha-Joseph Lebensohn. Cependant le sentiment réel de la +nature et de l'amour font défaut chez notre poète. Ses descriptions de +la nature ne sont que des décalques des romantiques. Poète du ghetto, il +n'a connu ni la nature, ni l'amour, ni l'art[62]. Ses poésies érotiques +sont peu personnelles. En revanche, par son style classique et la forme +moderne et achevée de ses vers, il laisse loin derrière lui tous ceux +qui l'ont précédé et il mérite, après la disparition du jeune Lebensohn, +le premier rang parmi les poètes hébreux. + +[Note 62: Le premier recueil des poésies lyriques et épiques a paru +sous le titre de _Schieréi Jéhuda_, à Vilna, en 1866.] + +Dans «David et Barsilaï», le poète oppose la tranquillité de la vie du +berger à la vie du roi. Les aspirations vers la vie rurale qui se sont +fait jour au ghetto depuis les évocations rustiques des romans de Mapou +et la fondation des colonies agricoles juives, ont heureusement inspiré +le poète. Il nous montre le vieux roi accablé par les fatigues et trahi +par son propre fils en face de la sérénité du vieux berger refusant les +dons royaux. + + Et David s'en alla régner sur les Hébreux, + Et Barsilaï s'en retourna paître ses troupeaux. + +Ce qui fait le charme de ce petit poème, c'est la peinture de la +campagne de Galaad. Il semble qu'en revivant le passé, les poètes +hébreux aient souvent en une intuition admirable de la nature et de la +couleur locale qui leur manquaient ordinairement. +_Osnath-bath-Potiphera_ est également remarquable par la couleur et +l'ingéniosité de la restitution historique. + +De cette époque date le premier volume des fables que le poète a +publiées sous le nom de _Mischlé Yehuda_[63], qui forme le deuxième +volume de l'édition complète de ses poésies et dont l'ensemble compose +quatre livres. Ce sont des traductions ou plutôt des imitations d'Ésope, +de La Fontaine, de Krylov, ainsi que des fables tirées du Midrasch. +Elles se distinguent par un style concis et expressif et par une satire +mordante. + +[Note 63: Vilna, 1860.] + +La fable marque une transition dans l'œuvre de Gordon. Arraché au milieu +indulgent et conciliant où il s'est développé, il se trouve face à face +avec la triste réalité de la vie des juifs de la province. Le fanatisme +intransigeant des rabbins, l'éducation arriérée donnée aux enfants +qu'on maintenait dans l'ignorance, pesaient lourdement à son cœur de +patriote et d'intellectuel. C'était l'époque où le libéralisme et la +civilisation européenne avaient pénétré en Russie sous l'égide du tsar +Alexandre II. Gordon rêvait pour ses coreligionnaires une situation +analogue à celle dont jouissaient leurs frères d'Occident. + +Ceux-ci avaient bien compris les exigences de leur temps, s'étaient +libérés du joug du rabbinisme et s'étaient assimilés aux autres +citoyens. Le gouvernement russe encourageait l'instruction des juifs et +accordait des privilèges aux plus instruits. Les journaux nouvellement +créés en hébreu s'étaient également rangés du côté des réformateurs. +Gordon se jette délibérément dans la lutte. En poésie et en prose, en +hébreu et en russe, il se fait le champion de la Haskala. Avec lui, la +Haskala ne se borne plus à la culture de la langue hébraïque et aux +dissertations spéculatives, mais elle devient une lutte ouverte contre +l'obscurantisme, l'ignorance, la routine séculaire, contre tout ce qui +barre le chemin de la civilisation. Puisque le gouvernement permettait +aux juifs de participer à la vie sociale du pays, et qu'ils pouvaient +désormais aspirer à un meilleur sort, la Haskala travaillera à les y +préparer et à les en rendre dignes. + +En 1863, après l'émancipation des serfs en Russie, Gordon lance ce cri +vibrant: _Hakitza Ami_[64]. + +[Note 64: Réveille-toi, mon peuple. Poésies, I.] + + Debout! mon peuple! jusqu'à quand dormiras-tu? Vois, la nuit a + disparu, le soleil luit partout. Depuis vingt siècles que de + changements opérés, que de murs brisés! + + Ne sommes-nous pas dans l'Europe civilisée? + + * * * * * + + Réveille-toi, ô mon peuple! ce pays, véritable Éden, te sera + ouvert, ses fils t'accueilleront en frère. Tu n'as qu'à t'adonner + avec confiance aux sciences et aux services publics. + +Dans une autre poésie, le poète salue l'aube des temps nouveaux pour les +juifs. Leur empressement à embrasser les carrières libérales leur fait +augurer que bientôt leur émancipation sera complète. + +Nous avons vu quelle résistance cette nouvelle phase de la Haskala avait +rencontrée auprès des orthodoxes. Ceux-ci voyaient avec terreur les +jeunes gens déserter les écoles religieuses et s'adonner aux études +profanes. Les nouveaux séminaires rabbiniques étaient considérés par eux +comme des foyers d'athéisme. + +Ils ne pouvaient plus lutter ouvertement puisque le gouvernement était +du côté des réformateurs, mais ils se cantonnèrent dans une résistance +passive. Dans cette lutte, comme nous l'avons déjà dit, Gordon occupe la +première place. Désormais il sera animé par une seule idée, celle de la +lutte contre les ennemis de la lumière. Sa satire âpre et mordante, sa +plume acerbe et vengeresse, il les mettra au service de cette cause. Ses +poèmes historiques même s'en ressentiront. Il profitera de toutes les +occasions pour fustiger les rabbins et les conservateurs. + +_Bein Schinei Arayoth_, «Entre les crocs des lions», est un poème +historique dont le sujet est emprunté aux guerres judéo-romaines. Le +héros, Siméon le zélote, est amené en captivité par Titus. Au moment de +succomber dans l'arène, ses yeux rencontrent ceux de sa bien-aimée +Marthe, vendue comme esclave, et tous deux meurent en même temps. + +Un grand souffle poétique et un profond sentiment national font de ce +poème un chef-d'œuvre. Mais le poète ne s'arrête pas là. Il profite de +l'occasion qui lui est donnée pour s'attaquer aux origines même du +rabbinisme, dans lequel il voit la cause du péril de la nation. + + Malheur à toi, Israël! tes maîtres ne t'ont pas enseigné comment + conduire la guerre avec habileté et tactique. + + La révolte et l'audace ne peuvent rien sans la discipline et + l'intelligence guerrière. + + Certes, pendant de longs siècles ils t'ont instruit, ils fondèrent + des écoles. + + À quoi ont-ils abouti, sinon à semer le vent, à cultiver le + rocher?... + + Ils t'ont instruit à aller à l'encontre de la vie, à t'isoler entre + des murailles de préceptes et de prescriptions, à être mort sur la + terre, vivant dans les deux, à rêver éveillé et à parler en état de + sommeil. + + C'est ainsi que ton esprit s'est évanoui, que ta force s'est + desséchée, et que la poudre des scribes t'a enseveli à l'état de + momie vivante... + + Malheur à toi, Jérusalem la perdue! + +Mais, s'il accuse le rabbinisme de tous les maux du peuple juif, il ne +s'ensuit pas qu'il justifie l'invasion romaine. Toute sa haine s'élève +contre Rome, l'ennemie séculaire du judaïsme. Il ne lui épargne pas son +mépris au nom de l'humanité et de la justice. D'abord c'est Titus, +«délices du genre humain», qu'il nous présente, préparant à son peuple +des spectacles nobles et sanguinaires et se réjouissant à la vue du sang +innocent qui coule dans l'arène. Puis c'est à Rome qu'il s'en prend, «au +grand peuple qui domine les trois quarts de l'univers, la terreur du +monde, dont le triomphe ne connaît plus de bornes, depuis qu'il a +remporté la victoire sur un peuple destiné à périr et dont le territoire +ne mesure que cinq heures de marche.» Enfin son cœur juif se révolte +contre «les belles matrones suivies de leurs servantes, dont l'âme +tendre va se réjouir aux spectacles sanguinaires de l'arène.» + +Dans _Bimezouloth Yam_ (Dans les profondeurs de l'Océan), le poète fait +revivre un épisode terrible de l'exode des juifs d'Espagne (1492). Les +fugitifs se sont embarqués sur des bateaux de corsaires qui les +exploitent sans pitié. La cupidité des corsaires est insatiable. Après +les avoir dépouillés de tout ce qu'ils possèdent, ils les vendent comme +esclaves ou les jettent dans les flots. Le même sort attend un groupe +d'exilés réfugiés sur un bateau. Mais le capitaine s'est soudainement +épris de la fille d'un rabbin d'une rare beauté. Pour sauver ses +compagnons, elle feint d'agréer les déclarations du capitaine qui promet +de débarquer les passagers sains et saufs sur la côte. Il tient parole, +mais il garde auprès de lui la jeune fille et sa mère. Une fois loin du +rivage, pour ne pas céder aux désirs du corsaire, la jeune fille et sa +mère se précipitent dans la mer en adressant leurs prières au Ciel. Ce +poème est un des plus beaux de Gordon. L'indignation et la douleur lui +inspirent ces vers puissants: + + La fille de Jacob est exilée de toute l'étendue de l'Espagne. Le + Portugal aussi la repousse. L'Europe montre la nuque à ces + malheureux. Elle leur destine la tombe, le martyre, l'enfer... + Leurs ossements sont éparpillés sur les rochers africains. Leur + sang abreuve les rives de l'Asie... Et le Juge du monde ne se + montre pas. Et les larmes des opprimés ne sont pas vengées. + +Ce qui révolte surtout le poète, c'est l'idée que jamais ces opprimés +n'auront leur revanche et que tous ces crimes demeureront impunis. + + Israël, tu ne seras jamais vengé!... Tes persécuteurs triomphent + partout! L'Espagne n'a-t-elle pas découvert le Nouveau-Monde le + jour même où elle t'a expulsé? Et le Portugal n'a-t-il pas trouvé + la route des Indes? Là aussi il a ruiné le pays qui avait accueilli + les réfugiés[65]. + + Et l'Espagne et le Portugal sont toujours debout! + + Mais si la vengeance n'est pas permise aux juifs, qu'une haine + implacable s'empare de tous les cœurs et que jamais elle ne + s'apaise. + + Léguez pour l'éternité à vos enfants, adjurez vos descendants, + grands et petits, de ne jamais retourner dans le pays scellé de ton + sang. Que leur pied jamais ne foule la presqu'île des Pyrénées. + +[Note 65: Le poète fait allusion à la ruine de la province juive de +Cochin par les Portugais.] + +Le désespoir, la désolation du poète se concentrent dans les dernières +strophes, où il raconte comment la jeune fille et sa mère se sont jetées +dans l'eau. + + Seul le regard du Monde, silencieux à travers les nuages, l'œil, + témoin de la fin de toutes choses, contemple la fin de ces milliers + d'êtres sans laisser couler une seule larme. + +Son dernier poème historique, «Le roi Sédécie en prison», date d'une +époque où le scepticisme du poète s'est affermi. Ce sont les tendances +morales l'emportant sur la politique qui ont amené, selon Gordon, l'État +juif à sa perte. Ce n'est plus au rabbinisme, mais c'est aux principes +même du Judaïsme des prophètes qu'il s'attaque. Ces idées, il les mettra +dans la bouche du roi de Juda captif de Nabuchodonosor: les +revendications du pouvoir politique contre les prétentions moralistes +des prophètes. + +Le roi passe en revue tous ses malheurs, et il se demande à quelle cause +il doit les attribuer. + + Est-ce parce que je ne me suis pas soumis à la volonté de Jérémie? + Mais qu'est-ce que le prêtre d'Anatole voulait au juste? + +Non, le roi ne peut admettre que: + + La Ville serait encore debout si le sabbat n'avait pas été violé. + +Le prophète proclame la suprématie de la lettre et de la Loi primant le +travail et l'art guerrier, mais + + un peuple de rêveurs et de visionnaires peut-il subsister un seul + jour? + +Mais le roi ne s'arrête pas à ces idées de révolte. Il se rappelle trop +bien l'histoire de Saül et de Samuel, où le roi fut châtié pour avoir +désobéi aux caprices des prophètes. Il constate que «tel est le triste +sort de tout chef d'Israël.» + + Hélas! Je vois que les paroles du fils de Hilkia arriveront + irrémédiablement. La loi survivra à la ruine du royaume. Le livre, + la parole, succèderont au sceptre royal. Je prévois tout un peuple + de docteurs, de lettrés, affaibli et dégénéré. + +Cette conception étonnante, déconcertante du peuple-prophète, Gordon la +gardera jusqu'au bout. Mais puisque la Loi a tué la nation et qu'une +fatalité cruelle pèse sur le peuple du Livre, ne vaut-il pas mieux +libérer les individus des chaînes de la foi et affranchir les masses des +minuties religieuses qui lui barrent le chemin de la vie? Ce sera la +besogne à laquelle Gordon vouera le reste de sa vie. + +Dans une poésie dédiée à Smolensky, le rédacteur de _Haschahar_ +(L'Aurore), à l'occasion de la réapparition de sa revue, le poète +épanche toute son âme désolée et indique la nouvelle voie dans laquelle +il va s'engager: + + Jadis, certes moi aussi j'ai chanté l'amour, les plaisirs, + l'amitié, j'ai annoncé des jours de fête, de liberté et + d'espérance. Les cordes de ma lyre vibraient d'émotion... + + Et voilà que «l'Aurore» reparaît: je vais accorder ma harpe pour + saluer l'aube du matin... + + Hélas, je ne suis plus le même, je ne sais plus chanter. De mauvais + rêves ont troublé mes nuits. Ils m'ont montré mon peuple face à + face... Ils m'ont montré mon peuple dans tout son abaissement, ses + blessures insondables. Ils m'ont montré l'iniquité, la source de + tous ses maux. + + J'ai vu ses meneurs égarés et les maîtres qui l'ont trompé. Mon + cœur saigne de douleur. Les cordes de ma lyre ne résonnent plus + qu'en lamentations. + + Depuis je ne chante plus la joie ni la consolation; je n'espère + plus la lumière et je n'attends pas la liberté. Je chante des jours + sombres et je prédis un esclavage éternel, l'avilissement sans fin. + Et des cordes de ma lyre jaillissent des larmes sur la ruine de mon + peuple. + + Depuis, ma poésie est noire comme le corbeau, ma bouche remplie + d'injures et de plaintes. Elle gémit et se fait l'écho de la ruine + du Mont Héreb. Elle crie contre les mauvais bergers, contre le + peuple ignorant. + + Elle raconte à Dieu, au genre humain, les misères dégradantes de la + vie au jour le jour..., l'âme pénétrant jusque dans l'abîme du + mal... + +Mais le patriotisme du poète l'emporte sur son découragement: + + Par pitié pour mon peuple, par compassion pour lui, je dirai à ses + bergers leurs crimes, à ses maîtres leurs erreurs... + +Y réussira-t-il? tout espoir n'est-il pas perdu? Peu importe? il +accomplira son devoir jusqu'au bout: + + Que les blessés avisent, ils seront peut-être guéris. Il y aura + peut-être un remède à leurs maux s'ils ont encore assez d'énergie + vitale... + +Le poète a tenu sa parole. Dans une série de poèmes satiriques, de +fables et d'épîtres, il dévoile les misères morales qui rongeaient la +société juive des pays slaves. C'est la description réaliste la plus +exacte et la plus sentie de ce milieu étrange, invraisemblable, existant +pourtant et défiant tout. Gordon est descendu jusqu'au tréfonds de ces +consciences, il en connaît les secrets les plus intimes. Il a saisi sur +le vif les mœurs singulières de cette société et les rend telles +quelles. Il connaît aussi toute l'ignominie de quelques-uns des +personnages qui la dirigent et il a sondé leur cerveau borné et retors. +Son cœur se soulève à l'évocation de ce spectacle douloureux et il +souffre des malheurs de son peuple. + +Avec cette nouvelle direction de son esprit, sa manière poétique change +également. Il ne fait plus de l'art pour l'art, la pureté classique ne +l'occupe plus. Avant tout, c'est une œuvre de lutte et de propagande +qu'il poursuit. Son style devient plus réaliste. Il s'est imprégné de +termes et d'expressions talmudiques, ce qui le rend plus conforme à +l'esprit du milieu dont il s'occupe et plus propre à la description de +ce monde essentiellement rabbinique. Mais Gordon n'abuse jamais des +talmudismes; il garde en tout la juste mesure. Il faut savoir goûter ce +style tour à tour fin et mordant, vibrant et énergique. Gordon y a +montré tout son talent, tout son génie créateur. C'est de l'hébreu +purement moderne, élégant et expressif. Il ne le cède en rien à +l'hébreu classique. + +La condition sociale de la femme juive, si triste dans le ghetto, a +inspiré à Gordon le premier de ses poèmes satiriques. Ce poème est +intitulé «Le point sur l'i» ou plus littéralement «Le jambage du _iod_» +(_Kotzo schel-iod_)[66]. + +[Note 66: Poésies, IV.] + + Ô toi, femme juive, qui connaît ta vie? Obscurément tu es venue au + monde et obscurément tu t'en vas. + + Tes chagrins, tes joies, tes espoirs, tes désirs naissent en toi et + meurent avec toi.... + + Tous les biens de la Terre, les plaisirs, les jouissances ont été + créés pour les filles d'autres nations. La vie de la juive n'est + que servitude, peines éternelles. Tu conçois, tu enfantes, tu + allaites et tu sèvres, tu cuis, tu fais la cuisine et tu te flétris + avant l'âge. + + Tu as beau avoir un cœur sensible, être belle, douce, intelligente: + + La loi est là implacable, elle le dégrade vis-à-vis de ton mari. + + Tes charmes sont des tares, tes dons, tes damnations; en mettant + les choses au mieux tu n'es qu'une poule pour élever des poussins! + +La femme juive a beau aspirer à la vie, à la science, rien de tout cela +ne lui est accessible. + + La plante divine dépérit dans le désert sans avoir vu la lumière. + + Avant de l'avoir instruite, d'avoir cultivé son esprit, elle est + mariée, même mère. + + Avant d'avoir appris à être la fille de ses parents, elle est + épouse et mère de ses propres enfants.... + + Fiancée, connais-tu au moins celui à qui on te destine? L'aimes-tu? + L'as-tu vu seulement?--Aimer! malheureuse! ne sais-tu pas que + l'amour est interdit au cœur de la juive? + + Quarante jours avant ta naissance ton sort a été décidé[67]. + + [Note 67: Selon une croyance populaire, quarante jours avant la + naissance le ciel décide à qui l'enfant sera uni.] + + Couvre ta tête, coupe tes nattes. À quoi bon regarder celui qui est + à tes côtés? Est-il bossu ou borgne, jeune ou vieux? Qu'importe! Ce + n'est pas toi qui choisis, mais tes parents; tu passes d'une main à + l'autre comme une marchandise. + +Esclave de ses parents, esclave de son mari, il ne lui est même pas +donné de goûter paisiblement les joies maternelles. Des malheurs +imprévus l'assaillent et l'abattent sans cesse. Son mari sans éducation, +sans profession, souvent même sans cœur, après avoir mangé les années de +pension traditionnelle à la table des parents de sa femme, se trouvera +tout à coup aux prises avec la vie. S'il n'a pas la chance de réussir, +il se lassera vite, il abandonnera sa femme et ses enfants, et s'en ira +au loin sans même donner signe de vie. Elle restera une «Agouna», une +abandonnée, veuve sans l'être, la malheureuse des malheureuses. + + C'est là l'histoire de toute femme juive, c'est aussi l'histoire de + la belle Bath-Schoua. + +Bath-Schoua est une admirable créature, dotée par la nature de toutes +les qualités. Belle, intelligente, pure, bonne et charmante, elle +s'entend à merveille aux soins du ménage. Elle est admirée par tout le +monde, jusqu'au chétif _Porousch_ (sorte d'ermite studieux volontaire) +qui se cache derrière la grille qui sépare le compartiment réservé aux +femmes à la synagogue, pour la regarder. Hélas, cette fleur est fiancée +par son père à un certain Hillel, être chétif, vilain, stupide et +antipathique. Mais il possède par cœur tous les in-folios du Talmud, et +c'est tout dire. On célèbre le mariage. Le couple mange pendant trois +ans à la table des beaux-parents; deux enfants naissent de cette union. +Le père de Bath-Schoua perd sa fortune, et Hillel est obligé de chercher +à gagner sa vie. Mais cet homme incapable ne trouve rien. Il part pour +les pays étrangers, et jamais plus on n'entend parler de lui. +Bath-Schoua reste seule avec ses deux enfants. Sans se décourager, elle +gagne péniblement son pain. Tout son amour, elle le reporte sur ses +enfants qu'elle s'efforce de parer et d'habiller comme les enfants des +riches. + +Sur ces entrefaites arrive dans la petite ville un jeune homme nommé +Fabi. Juif moderne, il est instruit et intelligent, beau et généreux. Il +s'intéresse à la jeune femme, en devient amoureux. Bath-Schoua n'ose +croire à son bonheur. Cependant un obstacle infranchissable s'oppose à +leur union. Bath-Schoua n'est pas divorcée, on ne sait pas non plus si +son mari est mort. Fabi, plein d'énergie, se met à la recherche de +l'époux disparu. Il le découvre et, moyennant finances, il lui arrache +un divorce pour sa femme. L'acte officiel en règle et légalisé par +l'autorité rabbinique est envoyé à la femme. Hillel s'embarque pour +l'Amérique et son navire fait naufrage. + +Bath-Schoua pourra donc enfin jouir du bonheur qu'elle a tant mérité! +Hélas, non, la fortune, dans la personne de Rabbi Vofsi, la trahit +encore une fois. Ce rabbin est un pharisien rigide; une peccadille lui +suffit pour annuler l'acte de divorce. Le mot Hillel y était mal +orthographié, selon l'autorité de certains commentateurs. Après le _Hé_ +il manquait un _Iod_. Ainsi le bonheur entrevu par Bath-Schoua est +détruit à tout jamais. + +Ce malheur n'est pas unique dans son genre; les Bath-Schoua sont légion +dans le ghetto. Il y en a d'autres non moins poignants pour des motifs +aussi futiles. + +Dans un autre poème qui porte le titre: _Asaka Derispak_ (Pour une +bagatelle)[68], le poète raconte comment, par la faute d'un malheureux +grain d'orge égaré dans la soupe du repas de Pâque, d'où tout aliment +fermenté doit être exclu, la paix d'un ménage fut troublée. Affolée et +rongée par le remords d'avoir servi cette soupe suspecte, la pauvre +femme court chez le Rabbin, qui déclare qu'elle a fait manger aux siens +des mets interdits et que la vaisselle dans laquelle ces mets ont été +servis doit être brisée. Mais le mari, simple cocher, ne l'entend pas +ainsi. Il fait retomber sa colère sur sa femme. La paix du foyer est +troublée, et finalement il répudie sa femme. Le poète fulmine contre les +rabbins et contre leur interprétation étroite et insensée des textes. + +[Note 68: Littéralement: «bois de voiture».] + + Nous avons été esclaves au pays d'Égypte. + + Ne le sommes-nous pas encore? Nous sommes liés par des chaînes + d'absurdités, par des cordes de stupidités, par toutes sortes de + préjugés.... Certes les étrangers ne nous oppriment plus, mais nos + oppresseurs sont issus de nous-mêmes. Nos mains ne sont plus liées, + mais notre âme est enchaînée.... + +Un tableau de mœurs sombre et grandiose, une peinture exacte de la +domination inique et arbitraire exercée par le Cahal, l'idéalisation du +Maskil, impuissant à lui seul à lutter contre toutes les forces +réactionnaires coalisées, voilà ce que nous trouvons dans le dernier +grand poème satirique de Gordon intitulé: «Les deux Joseph-ben-Simon». +Nous y voyons comment le jeune talmudiste, épris des sciences et de la +littérature moderne, est persécuté par les fanatiques. Ne pouvant leur +résister, il est obligé de s'expatrier. Il s'en va vers l'Italie. La +renommée de S. D. Luzzato a attiré à l'université de Padoue nombre de +jeunes gens russes avides de savoir. Là Joseph-ben-Simon poursuit +parallèlement des études rabbiniques et médicales. + +Enfin, ses efforts sont couronnés de succès, et il rêve de retourner +dans son pays pour consacrer ses efforts au relèvement matériel et moral +de ses frères. Déjà il se voit à la tête de sa communauté, guérissant +l'âme, guérissant le corps, redressant les torts, introduisant des +réformes, et apportant un souffle nouveau dans les membres desséchés du +judaïsme. À peine est-il arrivé dans sa ville natale qu'il est arrêté et +jeté en prison. Le Cahal avait délivré un passeport à son nom à un fils +de cordonnier, misérable individu, bandit et voleur. Un crime +d'assassinat pèse sur ce dernier, et c'est l'innocent qui va expier pour +le coupable. Le vrai Joseph-ben-Simon a beau protester de son innocence, +le chef du Cahal, devant lequel il est amené, déclare qu'il n'y a pas +d'autre Joseph-ben-Simon et que c'est lui le coupable. + +La petite ville est décrite avec exactitude. Nous sommes sur la place +publique, la place du marché. Toutes les ordures y sont jetées, et une +puanteur atroce s'en dégage. La synagogue touche à cette place, édifice +sordide tombant en ruines. «La boue et la saleté limitent la sainteté», +mais Dieu ne s'en formalise pas, «il est trop haut placé pour que cela +l'incommode.» Mais la plus grande impureté, l'infection morale émane de +la petite pièce attenante à la synagogue: c'est la chambre du Cahal. +C'est là que se trame le crime et l'injustice; l'arbitraire et la +vénalité s'y étalent impudiquement. Le Cahal détient les registres du +service militaire, il délivre les passeports; toute la ville est à sa +merci. C'est là que les tartufes du ghetto exercent leur pouvoir +funeste, que la veuve est spoliée, l'orphelin maltraité, et livré, avec +le malheureux qui a osé aspirer à la lumière, au service militaire en +remplacement de l'enfant du riche. C'est le domaine où règne, tout +puissant et craint, le très vénéré rabbi Schamgar-ben-Anath, parvenu +stupide et féroce. + +La vie de sacrifices et de privations que mènent les étudiants juifs qui +s'en vont chercher l'instruction à l'étranger, inspire à Gordon un des +plus beaux passages de son poème. En somme, ces jeunes gens ne font que +se conformer à la tradition juive. Ils sont les continuateurs de ceux +qui, autrefois, bravaient la faim et le froid sur les bancs des +«Yeschiboth». + + Qu'il est puissant, le désir de savoir dans le cœur des adolescents + du peuple humilié! C'est le feu ininterrompu brûlant sur l'autel! + + Arrêtez-vous aux routes menant à Mir, Eischischok et Volosjine[69]. + + [Note 69: Villes célèbres par leurs écoles talmudiques.] + + Voyez ces chétifs adolescents allant à pied. + + Où se dirigent leurs pas? Que vont-ils chercher?--Ils vont dormir + sur la terre nue, mener une vie toute de privations.... + + Il est dit: «La Thora n'est donnée qu'à celui qui se tue pour + elle.» + +Ou bien: + + Allez dans n'importe quelle université de l'Europe: le sort des + étudiants juifs étrangers n'est pas meilleur. Les Russes sont fiers + de la gloire d'un Lomonossof qui, de fils d'un pauvre moujik, est + devenu une lumière de la science. Combien sont nombreux les + Lomonossof de la rue des juifs!... + +Et le poète s'écrie dans un élan de patriotisme: + + Mais qu'est-ce que tu es en somme, ô peuple d'Israël, sinon un + pauvre «bohour» parmi les peuples, mangeant un jour chez l'un, un + jour chez l'autre! + + Tu as allumé la lumière divine pour tout le monde. Pour toi seul, + le monde est obscur. Ô peuple, esclave des esclaves, éperdu et + méprisé. + +Avec ce poème nous terminons l'analyse des poèmes satiriques de Gordon. +Nulle part mieux que dans ce poème, il ne fait ressortir les rêves, les +aspirations, les luttes des Maskilim contre le régime arriéré et le +gâchis moral et matériel dans lequel croupissait le judaïsme des peuples +slaves. + +À ce même ordre d'idées se rattachent la plupart des tables originales +contenues dans ses «Petites fables pour les grands enfants». Ces fables +sont écrites dans un style alerte et expressif. La critique fine et +railleuse et la profonde philosophie dont elles sont imprégnées font de +ces fables une des plus belles productions de la littérature hébraïque. + +À cette même époque se rapportent les deux volumes de contes publiés par +Gordon. Ils ont également trait à la vie et aux mœurs des juifs de la +Lithuanie et à la lutte des modernes et des anciens. Comme conteur, +Gordon est inférieur au poète. Mais sa prose conserve toute la finesse +de son esprit et la justesse de ses observations. Dans tous les cas, ces +contes ne sont pas quantité négligeable dans la littérature hébraïque. + +La réaction, qui a suivi vers 1870 le grand souffle de réformes sociales +et d'espérances non réalisées, affecta profondément le poète dans le +meilleur de son être. Le gouvernement a mis des entraves à la marche en +avant des juifs, la masse est restée enfoncée dans son fanatisme, et les +éclairés eux aussi ont manqué à tous leurs devoirs. Désillusionné, il +n'espère plus en rien. Il ne peut pas partager l'optimisme de Smolensky +et de son école. Un instant il s'arrête pour voir le chemin parcouru. Il +ne voit rien, et il se demande avec angoisse: + + Pour qui ai-je donc peiné? + + Mes parents, fidèles à la loi, ennemis de la science, du bon sens, + n'aspirent qu'au négoce et qu'à l'observance religieuse. + + Nos intellectuels dédaignent la langue nationale et n'ont d'amour + que pour la langue du pays. + + Nos filles, si gracieuses, sont tenues dans l'ignorance absolue de + l'hébreu... + + Et la nouvelle génération va toujours de l'avant! Dieu sait + jusqu'où elle ira... Peut-être jusqu'au point d'où elle ne + reviendra plus... + +Ce n'est donc qu'à une poignée d'élus, d'amateurs--les seuls qui ne +méprisent pas, qui comprennent et approuvent le poète hébreu... + + C'est à vous que j'apporte mon génie en sacrifice et c'est devant + vous que je verse mes larmes... Qui sait si je ne suis pas le + dernier de ceux qui ont chanté Sion, et si vous aussi, vous n'êtes + pas nos derniers lecteurs? + +Nous retrouvons cet état d'âme pessimiste dans tous les derniers écrits +de Gordon. Même après les événements de 1882, lorsque la résurrection +des haines et des persécutions d'autrefois a jeté le désarroi dans le +camp des émancipateurs et a poussé les plus fervents champions +anti-rabbiniques comme Lilienblum et Braudès à arborer le drapeau du +Sionisme, seul Gordon ne se laissa pas entraîner par ce courant. Son +scepticisme ne lui permettait pas de partager les illusions de ses amis +convertis au sionisme. + +Tout son mépris pour les tyrans, sa compassion pour la nation +injustement opprimée, il l'exprime dans sa poésie _Ahoti Ruhama_ qui +porte le titre: _À l'honneur de la fille de Jacob violée par le fils de +Hamor_. + + Pourquoi pleures-tu, ma sœur affligée? + + Pourquoi cette désolation de l'esprit, cette anxiété du cœur? + + Si des larrons t'ont surprise et ont violé ton honneur; si la main + des malfaiteurs l'a emporté sur toi. + + Est-ce ta faute, ma sœur affligée? + + --Où porterai-je ma honte? + + --Où est ta honte, puisque ton cœur est pur, chaste?... + + Lève-toi, étale ta blessure, que le monde entier voie le sang + d'Abel sur le front de Caïn. Que le monde sache comment on te + torture, ma sœur affligée! + + Ce n'est pas sur toi, c'est sur tes oppresseurs que la honte + retombe. + + Ta pureté n'a pas été maculée par leur souillure... Tu es blanche + comme la neige, ma sœur affligée. + +Puis le poète semble presque regretter ses efforts d'autrefois pour +rapprocher les juifs des chrétiens. + + Ce qui t'arrive me soulage cependant. Longtemps j'ai supporté + toutes les injustices; j'étais resté fidèle à mon pays, j'espérais + en des jours meilleurs. J'ai tout subi... Mais ton déshonneur, ma + sœur chérie, je ne le puis. + +Mais que devenir? où aller? La Palestine turque ne tente pas trop +l'esprit du poète. Il croit encore à l'existence de pays «où la lumière +éclaire également tous les êtres humains, où l'homme n'est pas humilié +pour son origine et pour sa foi». C'est là qu'il invite ses frères à +aller chercher un asile, «jusqu'au jour où notre Père là-haut aura pitié +de nous et nous rendra à notre ancienne mère.» + +À cette époque agitée où Pinsker lance son manifeste: +_Auto-émancipation_, Gordon écrit sa poésie: _Le troupeau de Dieu_. + + Vous demandez ce que nous sommes. Je vous dirai: Nous ne sommes ni + une nation, ni une communauté religieuse. Nous sommes un + troupeau--le troupeau saint de Jéhova dont toute la Terre est + l'autel. Nous y montons comme holocaustes envoyés par les autres ou + comme victimes liées par les préceptes de nos propres rabbins. Un + troupeau en plein désert, des brebis dévorées sans cesse par les + loups. Nous crions... vainement, nous nous lamentons... en pure + perte. Le désert nous enferme de tous côtés. La terre est de + cuivre, les cieux sont d'airain. + + Certes, ce n'est pas un troupeau ordinaire que nous formons. Nous + survivons à toutes les hécatombes. Mais en sera-t-il toujours + ainsi? + + Un troupeau dispersé, indiscipliné, sans lien aucun; nous sommes le + troupeau de Jéhova! + +Ce n'est pas que l'idée de la renaissance nationale d'Israël ait déplu +au poète. Loin de là, le sionisme ne peut que charmer son cœur juif. +Mais il croit qu'il n'est pas encore temps. Il y a, selon lui, une œuvre +d'affranchissement religieux à accomplir avant de songer à reconstituer +l'État juif. Il a soutenu cette idée dans une série d'articles publiés +dans le Melitz, qu'il rédigea à cette époque. + +Les dernières années de sa vie furent tragiques, touchantes. Le cœur +déchiré, il fut témoin de la situation intenable faite par le +gouvernement à des millions de ses frères. Il y fait allusion, dans sa +fable: _Adoni-Besek_, que nous reproduisons intégralement pour donner +une idée des fables de Gordon[70]: + + Dans un palais somptueux, au milieu d'une vaste salle embaumée et + drapée d'étoffes égyptiennes, une table est dressée, servie des + meilleures choses. Adoni-Besek fait son repas de midi. Ses maîtres + de service se tiennent chacun à sa place: l'échanson, le maître + boulanger et le cuisinier. Les eunuques, les esclaves courent et + viennent, apportant des mets délicieux et des friandises variées. + Ils apportent du rôti, du bouilli, de la chair de divers animaux et + oiseaux. + + Sur le parquet se vautrent des chiens insolents, la gueule béante, + guettant de tous leurs sens les reliefs que leur maître leur jette. + + Sous la table gisent également soixante-dix rois captifs. Leurs + pouces et leurs gros orteils sont coupés. Pour apaiser leur faim, + ils sont obligés de disputer les reliefs aux chiens. + + Adoni-Besek a fini son repas. Maintenant il s'amuse à jeter des os + aux êtres qui gisent sous la table. Tout à coup on entend un + vacarme, les chiens aboient, et mordent leurs voisins qui leur ont + pris les morceaux qui leur étaient destinés. + + Les rois mordus se plaignent alors au Maître: «Ô roi, regarde notre + martyre et délivre-nous de tes chiens....» Adoni-Besek leur répond: + «Mais c'est vous qui êtes les coupables et ce sont eux qui ont + raison. Pourquoi leur causez-vous du tort?» + + Les rois lui répondent avec amertume: + + --Ô roi, est-ce notre faute si nous avons été réduits à ramasser + les miettes de la table avec les chiens? C'est toi qui t'es élevé + contre nous, qui nous a écrasés de ta main puissante, démembrés et + enchaînés dans ces cages. Nous ne sommes plus en état de travailler + ni de chercher notre nourriture. Pourquoi ces chiens auraient-ils + raison de mordre et d'aboyer? Que les hommes de justice--s'il en + reste encore de notre temps--se lèvent; que celui dont le cœur a + été touché par Dieu vienne juger entre nous et ceux qui nous + mordent: lequel de nous est le bourreau et lequel la victime...? + +[Note 70: Poésies, IV.] + +Une grande satisfaction morale fut réservée au poète à la fin de ses +jours. Les notabilités juives de la capitale avaient organisé une fête +pour célébrer le vingt-cinquième anniversaire de l'activité littéraire +de Gordon. À cette réunion il fut décidé qu'on publierait une édition de +luxe des poésies de Gordon. Cette glorification inattendue arrache à son +cœur attendri une dernière note optimiste. Il rappelle le serment qu'il +a fait jadis de rester fidèle à l'hébreu, et raconte les déboires et les +misères auxquels est en butte le poète qui écrit dans une langue morte, +destinée à l'oubli. Puis il salue les jeunes «dont nous désespérions et +qui reviennent, et l'aube de la renaissance de la langue hébraïque et du +peuple juif.» + +Cependant Gordon ne participa jamais à cette renaissance de pleine foi. +Il est resté le poète de la misère et du désespoir. + +La mort de Smolensky lui arrache la note désolée qui peut être +considérée comme le testament du poète du ghetto. Il compare le grand +écrivain au peuple juif et il se demande: + + Qu'est-il, en somme, tout notre peuple et sa littérature? + + Un géant abattu gisant à terre. + + La terre tout entière est sa sépulture; et ses livres?--l'épitaphe + de son monument funéraire.... + + + + +CHAPITRE VIII + +RÉFORMATEURS ET CONSERVATEURS--LES DEUX EXTRÊMES. + + +Pour avoir été le plus distingué, Gordon ne fut pas le seul représentant +de l'école hébraïque anti-rabbinique. Le déclin du libéralisme officiel, +la déception des rêves égalitaires poussèrent tous les esprits cultivés, +qui jusque-là n'aspiraient qu'à s'émanciper au dehors et à s'assimiler +aux autres, et qui, tout d'un coup, virent les horizons de liberté et de +justice se refermer devant eux, à transporter leur ambition et leur +activité dans le sein même du judaïsme. Les transformations économiques +subies par la classe bourgeoise et l'influence de la littérature russe +réaliste et utilitaire de l'époque n'ont pas moins contribué au +revirement qui s'était opéré dans le camp des Maskilim. Les lettrés de +la petite ville russe et de la Galicie, ceux qui arrivaient au milieu du +peuple et connaissaient sa misère quotidienne, constatèrent combien +cette masse était désarmée contre la ruine morale et économique qui la +menaçait, et combien les restrictions religieuses et l'ignorance +mettaient d'obstacles à un changement dans leur condition. Aussi se +mirent-ils à préconiser des réformes pratiques et radicales. + +En matière religieuse, ils réclamaient avec Gordon l'abolition de toutes +les restrictions qui pesaient sur le peuple et la réforme radicale de +l'enseignement confessionnel. + +Dans la vie pratique, c'est vers les métiers manuels, les sciences +techniques, l'agriculture, qu'ils voulaient orienter leurs frères. De +plus, ils voulaient répandre très-largement l'instruction primaire +moderne. Le gouvernement regardait ces efforts d'un bon œil, et sous son +égide se constitua la _Société pour la propagation de l'instruction +parmi les juifs en Russie_, dont le siège central est à St-Pétersbourg. +Ainsi appuyés, les lettrés pouvaient faire de la propagande ouverte et +porter la lumière dans les coins les plus reculés du pays. La presse +hébraïque nouvellement créée rivalisait de zèle dans cette action +bienfaisante. + +Le foyer le plus indépendant de la propagande anti-religieuse se +trouvait à Brody en Galicie. De là il envoyait ses rayons en Russie. +C'est de là que la revue _Hahaloutz_ (le Pionnier), fondée par Erter et +Schorr en 1853 et publiée à Lernberg, menait une propagande éclatante +contre les superstitions religieuses et ne craignait pas de s'attaquer à +la tradition biblique elle-même. Son collaborateur le plus hardi était, +outre son vaillant directeur, Abraham Krochmal, le fils du philosophe. +Savant et penseur subtil, il a introduit la critique biblique dans la +littérature hébraïque. Dans ses ouvrages[71], ainsi que dans ses +articles parus dans le «Haloutz» et dans le «Kol» de Radkinson, il +conteste même le caractère divin de la Bible et il réclame des réformes +radicales dans le Judaïsme. Ses écrits déchaînèrent un mouvement +d'opinion considérable. Les plus modérés des orthodoxes eux-mêmes ne +purent voir d'un œil tranquille de tels blasphèmes. Krochmal, le savant +Geiger, ainsi que tous ceux qui faisaient de la critique biblique, +furent mis par eux en dehors du Judaïsme. + +[Note 71: _Haketab ve-hamichtab_ (Les Écritures). Lemberg, 1875. +_Yloun Tefila_ (Critique des Prières), Lemberg, 1885, etc.] + +En Lithuanie on n'en était pas encore arrivé là. Les difficultés de la +vie n'étaient pas propices à l'éclosion d'une école purement +scientifique ni aux discussions théoriques. D'ailleurs les centres +scientifiques faisaient totalement défaut, et la censure ne badinait pas +sur l'article de la foi. Un nouveau mouvement foncièrement réaliste et +utilitaire se dessine. On commence par protester contre l'idéologie vide +de la presse et de la littérature hébraïque. En 1867, Abraham Kovner, +polémiste ardent, publia son _Cheker Dabar_ (Parole critique), où il +prend violemment à partie la presse et les écrivains hébreux qui, au +lieu de s'occuper des exigences réelles de la vie, font fleurir la +rhétorique et les jeux d'esprit futiles. Dans la même année, A. Paperna +publie son essai de critique littéraire, et le jeune Smolensky attaque, +dans une étude parue à Odessa, Letteris, pour sa fausse traduction de +_Faust_ en hébreu. Un nouveau vent de réalisme et de critique souffle +partout. + +Le représentant le plus caractéristique de ce mouvement réformateur +était Moïse Leib Lilienblum, originaire du gouvernement de Kovno. + +Esprit logique et sobre, dénué de toute sentimentalité excessive, un de +ces érudits puritains et réfléchis qui font la gloire des talmudistes +lithuaniens, Lilienblum est à la fois le héros et l'acteur de ce drame +poignant, qui se joue dans le ghetto russe, et qu'il définit lui-même +comme une «tragi-comédie juive.» + +Il débute par un article _Orhoth Hatalmud_ (Les voies du Talmud) publié +dans le Melitz en 1868. Dans cet article, ainsi que dans ceux qui le +suivaient, il ne s'écarte pas de la tradition; c'est au nom de l'esprit +même du Talmud qu'il réclame des réformes religieuses et l'abolition des +restrictions encombrantes de la vie quotidienne. Ces surcharges ont été +accumulées par les rabbins postérieurement à la Loi et contrairement à +son esprit. Le jeune érudit se montre admirateur zélé du Talmud et, avec +une logique frappante, il prouve que les rabbins des derniers siècles, +en décrétant l'immutabilité de la Loi, ont tout simplement dévié des +principes mêmes de cette Loi, dont l'idée primordiale était l'union de +«la Loi et de la Vie.» Inutile de dire les colères que cet article +suscita. Lilienblum était devenu l'«Apikoros», l'hérétique par +excellence du ghetto lithuanien. C'est alors que commença pour le jeune +écrivain une ère de persécutions et de représailles inimaginables de la +part des fanatiques et surtout des Hassidim de sa ville. Il les raconte +tout au long dans son autobiographie: _Hatoth Neourim_ (Péchés de +jeunesse), publiée à Vienne en 1876, un des produits les plus purs de la +littérature moderne. Avec la simplicité logique d'une âme de +«Misnagued»[72], avec la franchise cruelle et sarcastique d'une +existence gaspillée, Lilienblum étale tous les plis de sa conscience +torturée, traversant successivement les étapes qui séparent le croyant +du libre-penseur, sans cependant aboutir à rien de réel ni de positif. +C'est du Rousseau et du Voltaire à la fois. Mais c'est surtout, comme il +le dit lui-même, «un drame essentiellement juif, parce qu'il n'y a dans +cette vie aucun effet dramatique, aucune aventure extraordinaire; elle +est faite de tortures et de souffrances d'autant plus douloureuses +qu'elles sont cachées dans l'intimité du cœur....». Les origines de ces +maux, il les connaît mieux que personne; c'est le _livre_ qui, pour lui +comme pour Gordon, a tué l'homme, la lettre morte qui s'est substituée +au sentiment. + +[Note 72: Littéralement: protestant; puritain, adversaire du +mysticisme des Hassidim.] + + Vous me demandez, dit-il amèrement, qui je suis et quel est mon + nom?--Eh bien, je suis un être vivant, et point un Job qui n'a + jamais existé; je ne suis pas non plus du nombre des morts + ressuscités par le prophète Ézéchiel, ce qui n'est qu'une fable; + mais je suis un de ces _morts vivants_ du Talmud babylonien + réveillés à la vie par la littérature hébraïque nouvelle, + littérature morte elle-même et impuissante à ressusciter par sa + rosée vivifiante la mort, à peine capable de nous transformer en un + état oscillant entre la vie et la mort. Je suis un talmudiste, un + ancien croyant devenu incrédule, ne partageant plus les rêves et + les espoirs que mes parents m'avaient légués; je suis un homme + taré, un misérable, désespérant de tout bien... + +Et il conte sa vie d'enfant, la période du «tohu» passée dans les +études, la misère, la superstition. Puis il rappelle les années de +l'adolescence, le mariage précoce, la lutte pour l'existence, sa pauvre +vie de maître de talmud, le joug double de la belle-mère et de la loi +rigide. Initié à la littérature hébraïque, sa conscience hésite +longtemps, mais sa logique farouche triomphe et le pousse à la ruine +successive de toutes les idées dans lesquelles il avait vécu jusque-là. +Et c'est la négation qui supplante la croyance. Alors commence la lutte +atroce, impitoyable, à peine soutenu par deux ou trois esprits élevés +contre toute une ville d'obscurants qui le mettent hors la loi. La +publication de son article sur la nécessité des réformes dans la +religion augmente encore l'exaspération publique contre lui; sa perte +est décidée. Sans une intervention du dehors, il aurait été livré au +service militaire ou dénoncé comme hérétique dangereux. Et dire que cet +hérétique, maudit par toutes les bouches, n'était qu'à ses débuts et +qu'il se faisait encore scrupule de transporter le samedi un livre d'un +endroit à l'autre! La lecture de Mapou avait éveillé son âme naïve, +déjà agitée par des sentiments intimes; la rencontre fortuite d'une +femme intelligente fait vibrer dans son cœur des notes inconnues +jusqu'alors. La vie lui devient cependant insupportable dans sa ville +natale et il part pour Odessa, l'Eldorado des rêveurs du ghetto. Là +encore des désillusions l'attendent. Lui, le martyr de ses idées, le +champion de la Haskala, l'homme de cœur affamé de savoir et de justice, +il ne tarde pas, avec son esprit pénétrant et perspicace, à voir qu'il +n'est pas encore dans le meilleur des mondes modernes. Il constate avec +amertume que les juifs du midi de la Russie, «là où le talmud est exclu +de la vie pratique, sont certainement plus libres, mais ne sont pas +exempts des superstitions stupides.» Il constate que la littérature +hébraïque, si chère à son cœur, est exclue des cercles intellectuels. Il +voit le matérialisme égoïste se substituant à l'idéalisme du ghetto. Il +voit que la sensibilité est exclue de la vie moderne et que la tolérance +tant vantée n'est qu'un mot. Lorsqu'il ose exprimer ces doléances, il +est traité de «fanatique religieux» par des gens qui ne s'intéressent +qu'à la satisfaction de leurs plaisirs et à la vie matérielle. Il s'en +trouve fortement affecté. En présence de cette indifférence égoïste des +Juifs émancipés, il se sent ébranlé dans ses convictions les plus +profondes et il constate avec angoisse que tout cet idéal pour lequel il +a lutté et sacrifié sa vie n'est qu'un fantôme. Il écrit alors ces +lignes: + + En vérité je vous le dis, jamais la religion juive ne s'accordera + avec la vie; elle tombera, ou bien elle restera l'apanage de + quelques-uns, comme cela est arrivé dans les pays de l'Europe...La + vie pratique est opposée à la foi. Maintenant je sais que nous + n'avons pas de public, et que la vie pratique agit sans l'aide de + la littérature; l'influence de cette dernière ne s'étend qu'à + quelques esprits naïfs de la province. Le désir de la vie et de la + liberté, la recrudescence du charlatanisme d'un côté, l'abandon des + études religieuses de l'autre, auront des conséquences funestes + pour la jeunesse juive, même en Lithuanie. + +Et c'est le regret de la vie dévorée par des luttes stériles, par des +péchés de jeunesse, qui caractérise cette époque de la vie de +l'écrivain. + + Aujourd'hui j'ai fini d'écrire l'histoire de ma vie que j'intitule: + «Les péchés de jeunesse.» J'ai fait le bilan de cette vie de trente + ans et un mois, et, désolé, je vois un zéro s'étaler au-dessous. + Comme le hasard s'est montré dur pour moi! J'ai reçu une éducation + en contradiction avec tout ce dont je pouvais avoir besoin plus + tard. J'ai été élevé pour être une célébrité rabbinique, et me + voilà employé de commerce; j'ai été élevé dans un monde imaginaire + pour être un fidèle observateur de la loi, craintif devant le + péché, et cette éducation m'écrase encore maintenant que l'homme + imaginaire a disparu en moi. J'ai été élevé pour vivre dans une + atmosphère de morts, et me voici jeté au milieu de gens menant une + vie réelle, sans que je puisse pourtant y participer. J'ai été + élevé dans un monde de rêves et de théorie pure, et je me trouve au + milieu du chaos de la vie pratique, à laquelle mes besoins exigent + que je m'applique, mais, pareil au papier gratté, mon cerveau ne + peut mettre la pratique à la place du spéculatif. Je ne suis même + pas capable de soutenir une simple discussion au milieu de gens + d'affaires ne parlant qu'affaires. J'ai été élevé pour constituer + une famille après avoir été doté par mon père...Comme mon cœur est + loin de tout cela...! + + Je pleure sur mon petit monde détruit que je ne peux plus changer. + +Les regrets de Lilienblum sur la besogne inutile de la littérature +hébraïque se traduisent également dans son pamphlet en vers: _Kehal +Rephaïm_ ou «la Réunion des morts.» Les morts sont figurés par les +journaux et revues hébraïques. + +Plus tard un romancier de talent, Ruben Aren Braudès, reprendra la lutte +pour l'union de «la foi et de la vie», dans son grand roman: _La Loi et +la Vie_. Le héros de ce roman, le jeune rabbin Samuel, n'est autre que +la personnification de Lilienblum. Comme création artistique, ce roman +est un des meilleurs de la littérature hébraïque. La vie de la province, +l'idéalisme austère des éclairés, les superstitions de la foule, y +apparaissent avec une grande netteté de traits[73]. Publié dans «Haboker +Or» (1877-1880), ce roman ne devait jamais être achevé. N'en était-il +pas de même de son héros, et Lilienblum ne s'est-il pas arrêté au milieu +de sa route? + +[Note 73: _Hadath wehayim_, Lemberg, 1880. Un autre grand roman de +Braudès est: _Scheté Hakezavoth_ (les deux Extrêmes), publié en 1886. Il +préconise la renaissance nationale et le romantisme religieux.] + +La crise survenue dans la vie de Lilienblum, arraché à son idéologie de +provincial et mis en contact avec la vie pratique, diamétralement +opposée à la résolution du problème de «l'union de la foi et de la +vie», était commune à tous les lettrés de l'époque. Lilienblum et ses +émules se sont pris à regretter l'effort de trois générations +d'humanistes qui, au lieu d'assainir le ghetto, n'avaient fait que +précipiter sa ruine. À l'idéalisme des Maskilim avait succédé +l'utilitarisme grossier et sans idéal. Les paroles suivantes, qui +terminent ses «Péchés de jeunesse», traduisent l'état d'âme du Maskil +pendant les années 1870-80: + + Les jeunes gens ne doivent travailler ni penser qu'à préparer leur + vie propre. Tout ce dont ils ne peuvent tirer profit, c'est-à-dire + ce qui n'est pas étude de science, de langue ou apprentissage d'un + métier leur est interdit. + + Les adolescents qui s'évadent des études si pénibles du talmud, se + jettent avidement sur lu littérature moderne. Cette précipitation + dure chez nous depuis un siècle environ; les uns disparaissent pour + faire place aux autres, et chaque génération est lancée par une + force aveugle vers on ne sait où... + + Il est grand temps de jeter un regard en arrière, de nous arrêter + un instant et de nous demander: où courons-nous et pourquoi + courons-nous?... + +Les dieux ne s'en allaient cependant pas du ghetto.--Si Gordon et +surtout Lilienblum avaient prédit la ruine de tous les rêves du ghetto, +c'est précisément parce que, arrachés à la vie de la masse et au milieu +traditionnel, ils jugeaient les choses de loin et se laissaient +influencer par les apparences. Ils ne voyaient dans le sein du judaïsme +que deux camps bien tranchés: les modernes, indifférents à tout ce qui +est judaïsme, et les obscurants, combattant tout ce qui est science, +libre pensée et plaisir matériel. Ils avaient compté sans le peuple +juif. La propagande humaniste n'était pas aussi fastidieuse, aussi +inutile que les derniers humanistes se plaisaient à le déclarer. Dans le +sein même du judaïsme traditionnel, le romantisme conservateur de S.-D. +Luzzato et la sentimentalité sioniste de Mapou avaient suscité, comme +nous l'avons déjà vu, une fermentation d'idées et de sentiments très +féconde. Abstraction faite des anciens romantiques, comme Schulman, qui, +dans la sérénité de leur âme, ne se souciaient guère de toute la +campagne réformatrice et dont les ouvrages, estimés par les orthodoxes +eux-mêmes, contribuaient à la diffusion de l'humanisme et de la +littérature hébraïque,--des rabbins orthodoxes réputés embrassaient avec +enthousiasme la culture de la littérature hébraïque. Sans renoncer à la +foi, ils avaient su faire l'union entre la Foi et la Vie. L'humanisme +conservateur avait atteint son apogée juste au moment où les réalistes +déçus prévoyaient l'effondrement de tout le judaïsme traditionnel. + +À côté de la presse réformatrice représentée par le _Haloutz_, le +_Melitz_ et plus tard le _Kol_ (la Voix), il y avait le _Maguid_, le +_Habazeleth_ (le Lys) publié à Jérusalem, et surtout le _Lébanon_ (le +Liban), paraissant d'abord à Paris et ensuite à Mayence, qui défendaient +l'opinion des conservateurs. Dans le Maguid, David Gordon, le rédacteur +du journal, menait, depuis 1871, une campagne ardente soutenue par +l'opinion des lecteurs en faveur de la colonisation de la Palestine, +comme devant précéder la renaissance politique d'Israël. + +Dans le Lébanon, Michel Pinès, l'antagoniste de Lilienblum, représentait +avec talent l'opinion des conservateurs de la Lithuanie. + +En 1872, parut à Mayence le livre capital de Pinès, _Yaldé Ruhi_ (Les +Enfantements de mon esprit), qui peut être considéré comme le +chef-d'œuvre de la littérature conservatrice et opposée aux «Péchés de +jeunesse» de Lilienblum. Dans ce livre d'intuition philosophique et de +haute foi, Pinès se fait le défenseur du judaïsme traditionnel. Il +revendique avec une logique serrée le droit d'existence pour la religion +juive intégrale. Sans se montrer fanatique, il croit avec S.-D. Luzzato +que la religion juive et sa poésie dans son ensemble est le produit +propre du génie national juif; qu'elle est inhérente au judaïsme, et non +une législation artificielle qui serait venue se greffer sur elle. Les +rites et les pratiques religieuses sont nécessaires pour maintenir +l'harmonie de la Foi, «comme la mèche est nécessaire à la lampe». Cette +harmonie, qui agit à la fois sur le sentiment et sur le moral, ne peut +être contredite par les résultats de la science, et voilà pourquoi la +foi juive est éternelle dans son essence même. Les réformes religieuses +introduites par les rabbins allemands ont fini par tarir les sources de +la poésie de la religion, et l'union entre la Foi et la Vie, préconisée +par Lilienblum, n'est que futile. À quoi bon, puisque les croyants n'en +éprouvent aucun besoin et se délectent à la foi intégrale qui remplit +tout le vide de leur âme?--Pinès ne partage pas le pessimisme des +réalistes du temps. En vrai conservateur, il croit à la renaissance +nationale du peuple d'Israël et, en romantique juif, il rêve la +réalisation des prédictions humanitaires des prophètes. Le Judaïsme +représente pour lui l'idée juste par excellence. «Et toute idée juste +finira par conquérir l'humanité tout entière.» + + * * * * * + +Les extrêmes se touchaient. Entre Lilienblum, le dernier des humanistes, +sceptique déçu, et Pinès, l'optimiste du ghetto, il y avait un point +commun. Tous deux croyaient à l'inefficacité de l'action des humanistes +et à l'inanité de l'union entre la Foi et la Vie. Un accord entre eux +n'était cependant pas possible. Tandis que les humanistes, en rompant +avec les rêves séculaires du peuple, s'étaient exclus de sa vie morale +et religieuse et faisaient perdre à leur activité toute sa raison +d'être, les romantiques conservateurs ne tenaient aucun compte des +nécessités de la vie moderne dont le courant avait profondément ébranlé +ce vieux monde et menaçait d'emporter ce dernier rempart national. + +L'homme qui devait accomplir l'œuvre de la synthèse entre le double +courant humaniste et romantique et ramener la Haskala dépérissante aux +sources vives du judaïsme national, c'était Perez Smolensky, +l'initiateur du mouvement national progressiste. + + + + +CHAPITRE IX + +L'ÉVOLUTION NATIONALE PROGRESSIVE.--P. SMOLENSKY + + +Perez Smolensky est né en 1842 à Monastirschzina, petit bourg près de +Mohileff. Son père, un pauvre malheureux qui ne parvenait pas à nourrir +sa femme et ses six enfants, fut contraint de quitter les siens pour +échapper à une accusation calomnieuse lancée contre lui par un prêtre +polonais. Sa mère, vaillante femme du peuple, gagna durement sa vie et +celle de ses enfants, dont elle rêvait de faire des rabbins. Enfin, le +père rentra au foyer, et un bien-être relatif s'y établit. + +Son premier soin est de veiller à l'instruction de ses deux fils, Léon +et Perez. Le petit Perez montre des capacités hors ligne. À quatre ans, +il aborde l'étude du Pentateuque; à cinq ans il fait déjà du talmud. Ces +études l'absorbent jusqu'à sa onzième année. Alors, comme tous les +enfants du ghetto qui voulaient s'instruire, il quitte son père et sa +mère et se rend à la Yeschiba de Sklow. Il fait la route à pied, avec, +pour toute escorte, les bénédictions maternelles. Son âge tendre ne +l'empêche pas d'être admis dans la Yeschiba et d'acquérir de la renommée +pour son application et son érudition. Son frère Léon, qui l'avait +précédé dans cette ville, l'initie à la langue russe et lui donne à lire +des publications hébraïques modernes. Esprit franc et vif, il brave les +préjugés et entretient des relations avec un certain intellectuel qui +passait pour hérétique, et qui aida au développement intellectuel du +jeune Perez. Tour à tour les dignes bourgeois qui lui servaient ses +repas quotidiens, effrayés de le voir dévier du droit chemin, lui +retirent leur protection. Il tombe dans une misère noire. Il n'a que +quatorze ans, et alors commence pour lui une vie d'agitation et +d'aventure. C'est l'odyssée d'un égaré du ghetto. Repoussé par les +«Missnagdim», il va chercher son salut du côté des Hassidim. Il ne peut +se faire non plus à ce milieu. L'exaltation mystique barbare, +l'absurdité des superstitions et l'hypocrisie l'exaspèrent. Il se lance +dans la vie, entre au service d'un ministre officiant, puis devient +professeur d'hébreu et de talmud. Toute la gamme des professions +flottantes qui ressortissent au domaine des érudits du ghetto, Smolensky +l'a montée, et puis redescendue. Son esprit inquiet et le besoin de se +perfectionner le poussent jusqu'à Odessa. Il s'y installe définitivement +et y passe des années de travail et d'efforts. Il apprend les langues +modernes, son esprit s'élargit et se dégage définitivement des pratiques +religieuses, tout en restant attaché au judaïsme. + +En 1867, paraît sa première publication dirigée contre Letteris, qui +jouissait alors d'une autorité incontestable. Smolensky y critique +sévèrement et avec indépendance l'adaptation hébraïque du _Faust_ de +Gœthe par Letteris. C'est à Odessa qu'il écrit également les premières +pages de son grand roman: _L'Errant à travers les voies de la vie_[74]. +Mais son esprit indépendant ne pouvait se faire à l'étroitesse et à la +mesquinerie des lettrés et des rédacteurs des journaux de l'époque. Il +se décide à partir pour l'Occident civilisé, pays promis des rêves des +Maskilim russes, embelli par les figures de Rapoport et de Luzzato. Il +se rend d'abord à Prague, où demeurait Rapoport, puis à Vienne; plus +tard il pousse jusqu'à Paris et Londres. Il s'instruit et se documente +partout. Observateur fin, il cherche à pénétrer le fond des choses +européennes et du judaïsme occidental. Il entre en relation avec les +rabbins, les savants, les notabilités juives, et il peut enfin apprécier +de près cette liberté tant vantée et les réformes religieuses enviées +par les lettrés de son pays. Il ne tarde pas à apercevoir le revers de +la médaille, et grande est sa désillusion. Il se persuade avec un +profond regret que c'en est fait de l'esprit juif en Occident, que +l'émancipation moderne a détourné ces juifs de l'essence même du +judaïsme, et que, dans toutes les réformes modernes, c'est la forme qui +se substitue au fond, la cérémonie au sentiment religieux et national. +Écœuré de cet oubli du passé, indigné de l'indifférence des juifs +modernes à l'égard de tout ce qui est cher à son cœur, le jeune +Smolensky se décide à rompre le silence qui se faisait autour du +judaïsme dans les grands centres de l'Europe, et à porter la parole du +ghetto aux nouveaux «gentils». + +[Note 74: L'édition complète des romans et des articles de Smolensky +vient de paraître à Saint-Pétersbourg et à Vilna, chez Katzenelenbogen.] + +C'est à Vienne qu'il lance la première livraison de sa revue _Haschahar_ +(l'Aurore). Presque sans moyens financiers, animé seulement du désir +ardent de travailler au relèvement national et moral de son peuple, le +jeune écrivain expose sa profession de foi dans la déclaration suivante: + + Le _Schahar_ est destiné à répandre la lumière de la science sur + les voies d'Israël, à ouvrir les yeux à ceux qui n'ont pas encore + vu la science ou ne l'ont pas comprise, à régénérer la beauté de la + langue hébraïque et à augmenter le nombre de ses fervents. + + ...Cependant le tout n'est pas d'ouvrir les yeux aux aveugles, il y + a encore ceux qui ont goûté aux fruits de l'arbre de la science, + mais dont les yeux éblouis se sont fermés à toute connaissance de + la langue nationale...Que ces derniers soient avertis que, si ma + plume est consacrée à démasquer les bigots et les tartufes qui se + dissimulent sous le manteau de la vérité, elle n'épargnera pas non + plus les hypocrites éclairés qui cherchent par leurs paroles + mielleuses à détourner les fils d'Israël de l'héritage de leurs + ancêtres. + +Guerre à l'obscurantisme moyen-âgeux, guerre à l'indifférentisme +moderne: tel était son plan de combat. _Haschahar_ est devenu bientôt +l'organe de tous ceux qui pensaient, sentaient et luttaient dans le +ghetto, le porte-parole de toutes les revendications civilisatrices et +patriotiques des Maskilim. + +À une époque où la littérature hébraïque ne s'occupait que de +traductions ou d'œuvres de peu de portée, Smolensky déclare hardiment +qu'il n'ouvrira son journal qu'aux écrivains capables de produire des +créations originales. L'ère des traducteurs et imitateurs fades était +finie; une nouvelle école d'écrivains originaux apparaissait, et le +public s'accoutumait peu à peu à donner la préférence à ces derniers. + +À une époque où le dénigrement national était poussé à outrance, +Smolensky revendique le droit d'existence pour le judaïsme dans les +termes suivants: + + Certainement il faut que le peuple juif ressemble aux autres + peuples, qu'il aspire à la lumière de la science et qu'il soit + fidèle au pays qu'il habite. Mais, tout comme les autres, il ne + doit pas avoir honte de son origine et ne pas renier l'espoir qu'un + jour prendra fin son exil. Comme les autres, sachons apprécier + notre langue, la gloire de notre peuple. Nous n'avons pas à rougir + de la langue dans laquelle nos prophètes s'exprimaient, nos + ancêtres priaient et pleuraient, lorsque leur sang + coulait...Quiconque renonce à l'hébreu est l'ennemi de son + peuple.... + +La réputation du _Schahar_ s'est surtout affermie grâce à la publication +du grand roman de Smolensky: _L'Errant à travers les voies de la vie_. +Dans ce roman, comme dans tous ses écrits, il apparaît comme le prophète +qui dénonce les crimes et la dépravation du ghetto, et comme +l'annonciateur de la dignité nationale renaissante. + +La pauvreté de ses ressources matérielles et les animosités que son +indépendance ne manque pas de susciter dans le camp des lettrés +n'arrêtent pas l'écrivain dans ses desseins. + +En 1872, Smolensky publie à Vienne son chef-d'œuvre _Am Olam_ (Le peuple +éternel), qui est devenu la base du mouvement d'émancipation nationale. +Dans cet ouvrage remarquable à tous les points de vue, il se révèle +comme un penseur original et comme un poète inspiré par une intuition +générale. Smolensky s'y montre humaniste et patriote à la fois. Il est +plein d'amour pour son peuple, et sa foi dans son avenir est illimitée. +Il démontre avec conviction que le véritable nationalisme ne s'oppose +pas à la réalisation définitive de l'idéal de la fraternité universelle. +Le dévouement national n'est qu'une phase supérieure du dévouement pour +la famille. Dans la nature même, nous voyons que, plus les +individualités sont distinctes, plus grande est leur supériorité et leur +indépendance. La différenciation est la loi du progrès. Pourquoi ne pas +appliquer cette règle aux groupes humains ou aux nations? + +La somme totale des qualités propres aux diverses nations ainsi que les +façons d'après lesquelles elles ont réagi vis-à-vis des conceptions +venues du dehors, constituent la vie et la culture de tout le genre +humain. Tout en admettant que le passé historique forme une partie +essentielle de l'existence d'un peuple, il croit bien plus urgente +encore la nécessité pour chaque peuple d'avoir un idéal présent et des +espérances nationales pour un avenir meilleur. Le judaïsme entretient +l'idéal messianique qui n'est en somme que l'espoir de sa renaissance +nationale. Malheureusement, les modernes incroyants nient cet idéal, et +les orthodoxes l'enveloppent de ténèbres. + +Le dernier chapitre, «l'espérance d'Israël», est animé d'un élan +magnifique. Pour la première fois en hébreu, le Messianisme est dégagé +de son élément religieux. Pour la première fois un écrivain hébreu +déclare que le Messianisme n'est que la résurrection politique et morale +d'Israël, le _retour à la tradition prophétique_. + +Pourquoi donc les Grecs, les Roumains pourraient-ils aspirer à leur +émancipation nationale, et Israël, le peuple de la Bible, ne le +pourrait-il pas?...Le seul obstacle à cette revendication, c'est le fait +que les juifs ont perdu la notion de leur unité nationale et le +sentiment de leur solidarité. + +Cette conviction de l'existence d'une nationalité juive, cette +émancipation nationale rêvée par Salvador, Hess et Luzzato, considérée +comme une hérésie par les orthodoxes et comme une théorie dangereuse par +les libéraux, avait trouvé enfin son prophète. Sa parole enthousiaste +devait porter cet idéal aux masses en Russie et en Galicie, et +supplanter le Messianisme mystique. + +Esprit combatif, Smolensky ne s'est pas arrêté là. L'idée de la +régénération nationale se heurtait à la théorie mise en honneur par +Mendelssohn et son école, que le judaïsme ne constituait qu'une +confession religieuse. Dans une série d'articles (Il est un temps pour +planter et un temps pour arracher les plantes), il fait justice de cette +théorie[75]. + +[Note 75: «_Eth lataath_» et «_Eth laakor netoal_», Haschahar, +1875-1876.] + +Appuyé sur l'histoire et sur la connaissance du judaïsme, il prouve que +la religion juive n'est pas un bloc immuable, mais plutôt une doctrine +éthique et philosophique évoluant sans cesse et changeant d'aspect selon +les époques et les milieux. Si elle forme la quintessence du génie +national juif, elle n'est pas moins accessible en théorie et en pratique +à tout le monde. Elle n'est pas l'apanage dogmatique exclusif d'une +caste sacerdotale. + +Voilà pourquoi Smolensky réprouve le dogmatisme religieux représenté par +Mendelssohn, qui voulait confiner le judaïsme dans la loi rabbinique, +sans reconnaître son caractère essentiellement évolutif. Maïmonide +lui-même ne trouve pas grâce à ses yeux. N'est-ce pas lui qui consacra +le dogmatisme raisonneur? À plus forte raison n'épargne-t-il pas les +réformateurs modernes. Certainement, les réformes religieuses sont +nécessaires, mais elles doivent se produire spontanément, émaner du cœur +même du peuple croyant, répondre aux modifications sociales, et non pas +être le produit factice de quelques intellectuels ayant depuis longtemps +rompu avec le peuple, ne partageant ni ses souffrances ni ses +espérances. Si Luther a réussi, c'est parce qu'il croyait lui-même; +mais les réformateurs juifs modernes ne croient plus, c'est pourquoi +leur œuvre ne subsistera pas. Seule l'étude de la langue hébraïque, de +la religion, de la civilisation et de l'esprit juifs, est en état de +substituer à la lettre morte, aux règlements vides d'âme, un sentiment +national et religieux vivace conforme aux exigences de la vie. Le siècle +prochain verra un judaïsme unifié renaissant. + +Tel est l'exposé des idées qui lui ont valu des approbations nombreuses +et plus encore d'animosités de la part des anciens défenseurs de +l'humanisme allemand. Un d'entre eux, le poète Gottlober, fonda alors +(en 1876) une revue rivale, _Haboker Or_, dans laquelle il plaida la +cause de l'école de Mendelssohn. Cette revue, qui dura jusqu'en 1881, +n'a pas pu supplanter le _Schahar_ ni atténuer l'ardeur de Smolensky. +Les obstacles de toute nature et les difficultés avec la censure russe +n'ont pas pu davantage arrêter le vaillant apôtre du nationalisme juif. +D'ailleurs le concours moral de tous les lettrés indépendants lui était +acquis. Car Smolensky ne s'est jamais posé en croyant ni en défenseur du +dogme. Bien au contraire, il a toujours guerroyé contre le rabbinisme. +Il était persuadé que la propagande libre, la parole hardie fondée sur +une connaissance du cœur de la foule et de ses besoins intimes amènerait +la révolution naturelle et paisible, rendrait au peuple juif son esprit +libre, son génie créateur et sa moralité élevée. Peu lui importe que la +jeunesse ne soit plus orthodoxe: le sentiment national suffira au besoin +à maintenir Israël. Et c'est ici que Smolensky se montre plus +libre-penseur que S.-D. Luzzato et son école. Le peuple juif est pour +lui le peuple éternel personnifiant l'idée prophétique réalisable au +pays juif et non en exil. Le libéralisme récent que l'Europe a montré à +l'égard des juifs est selon lui un phénomène passager, et dès 1872, il +prévoit le retour de l'antisémitisme. + +Cette conception de la vie juive a été accueillie par les lettrés comme +une révélation. Le rédacteur du _Schahar_ a su développer, compléter et +rendre accessibles à la masse les idées énoncées par les maîtres qui +l'ont précédé. Il leur révéla la formule nouvelle grâce à laquelle leurs +revendications de juifs n'étaient plus en contradiction avec les +nécessités modernes. C'était la revanche du peuple qui parlait par la +bouche de l'écrivain, c'était l'écho de l'âme palpitante du ghetto. + + + + +CHAPITRE X + +LES COLLABORATEURS DU «SCHAHAR». + + +Bientôt le _Schahar_ devient le foyer d'une propagande ardente contre +l'obscurantisme, propagande d'autant plus efficace qu'elle combattait le +judaïsme arriéré au nom même de l'idéal séculaire du peuple juif, au nom +de sa renaissance nationale. Il devient en même temps le centre d'une +campagne hardie contre les réformes introduites dans la religion par les +modernes, tout en admettant en principe la nécessité de réformes +raisonnables, lentes, conformes à l'évolution naturelle du judaïsme et +ne s'opposant pas à son esprit. + +Tout ce qui pensait, sentait, souffrait et s'éveillait à la vie nouvelle +affluait vers la revue hébraïque pendant ses dix-huit années d'une +existence plus ou moins régulière, interrompue de temps en temps faute +de ressources matérielles. Elle représente un chapitre important de +l'histoire littéraire de l'hébreu. Smolensky savait encourager les +anciens talents, découvrir et mettre en lumière les nouveaux. L'école +du _Schahar_ est presque l'œuvre de sa main vaillante. Gordon publia +dans le _Schahar_ ses meilleurs poèmes satiriques. Lilienblum y a +poursuivi sa campagne réformatrice; il y publia entre autres son article +retentissant: _Olam Hatohu_ (Le monde du tohu) dans lequel il critique +sévèrement l'_Hypocrite_ de Mapou comme une œuvre d'idéologie naïve, au +nom du réalisme utilitaire qu'il partageait avec les écrivains russes du +temps. + +Mais la plupart des collaborateurs du _Schahar_ avaient fait leurs +débuts sous les auspices de Smolensky. Des savants allemands et +autrichiens revinrent à l'hébreu grâce à Smolensky, et la collaboration +de professeurs éminents, tels que Heller, David Müller et d'autres, ne +fut pas sans influence sur les succès du _Schahar_. + +Le nouvelliste galicien M.D. Brandstaetter compte avec raison parmi ses +meilleurs collaborateurs[76]. Les nouvelles de cet auteur parues en 1891 +sont d'un intérêt artistique particulier. Brandstaetter est le peintre +des mœurs des Hassidim de la Galicie, qu'il raille avec une bonhomie +mordante et avec un goût artistique parfait. Il est presque le seul +humoriste de l'époque. Son style est classique sans abus. Souvent il +fait usage du jargon talmudique propre aux érudits rabbiniques dont il +sait traduire les moindres gestes et les manières. Il ne se gêne pas non +plus pour étaler avec esprit les ridicules des modernes. Ses nouvelles +les plus connues, traduites en russe et en allemand, sont: _Le Docteur +Alpassi_, _Mordechai Kisovitz_, _Sidonie_, _Les origines et la fin d'une +querelle_, _etc_. Brandstaetter a également écrit des satires en vers. +Il a beaucoup de points de ressemblance avec le peintre des mœurs juives +en allemand, Karl Emil Franzos. + +[Note 76: Nouvelles réunies de Brandstaetter, Cracovie, 1891.] + +Salomon Mandelkern, l'érudit auteur de la nouvelle Concordance biblique, +originaire de Dubno (1846-1902), était un poète inspiré. Ses poèmes +historiques et satiriques et ses épigrammes, publiés pour la plupart +dans le _Schahar_, ont du style et de la grâce. Dans ses poésies +sionistes il fait preuve d'un patriotisme éclairé. Son histoire +détaillée de la Russie (_Dibrei Jemei Russia_) en 3 volumes, publiés à +Vilna en 1876, ainsi que nombre d'autres écrits d'un style pur et +précis, l'ont rendu populaire. + +J.-H. Levin (né en 1845), surnommé _Iehalel_, un autre poète habituel du +_Schahar_, doit sa renommée plus à l'actualité brûlante de ses poésies +qu'à leur style pompeux et prolixe. Il débuta par un recueil de poésies: +_Sifeté Renanoth_ (Lèvres de Chants) paru en 1867. Dans le _Schahar_ a +également paru son long poème réaliste: _Kischron Hamaassé_ (Le +Travail), dans lequel il chante la supériorité absolue du travail dans +l'univers. Ici, comme dans ses articles en prose, il se range à côté de +Lilienblum avec lequel il réclame une orientation utilitaire dans la vie +juive. + +La critique des mœurs juives a été représentée avec éclat entre autres +par deux publicistes de talent: M. Cahen, dont les «Lettres de +Mohileff» témoignent de l'impartialité et de l'indépendance à la fois +de leur auteur et du rédacteur qui les a accueillies,--et Ben-Zevi, qui +dépeint dans ses «Lettres de Palestine» les mœurs des notables arriérés +et rapaces de la Palestine contemporaine. + +La science historique et philosophique avait trouvé dans le _Schahar_ un +foyer sûr. Smolensky a su intéresser les lettrés à cette branche +délaissée de la langue hébraïque en Russie. En dehors de la science +officielle, représentée par l'éminent Chowlsson, le savant professeur, +Harkavy, l'infatigable explorateur de l'histoire juive dans les pays +slaves, et Gurland, le docte chroniqueur des persécutions juives en +Pologne, nous devons nommer, parmi les plus éminents collaborateurs +scientifiques du _Schahar_: David Cohan, érudit de véritable valeur qui +a su faire la lumière sur l'époque obscure des pseudo-messies et sur les +origines du Hassidisme. + +Le Dr S. Rubin y a publié également la plupart de ses études +philosophiques et spirituelles sur les origines des religions et sur +l'histoire des peuples de l'antiquité. Lazar Schulman, l'auteur des +contes humoristiques, a fait paraître dans le _Schahar_ une étude très +consciencieuse sur Heine. J. Levinson, J. Bernstein, M. Ornstein et le +Dr A. Poriess, auteur d'un excellent traité de physiologie en hébreu, +ont collaboré activement à la partie scientifique de la revue de +Smolensky. Leurs travaux ont contribué plus que toutes les exhortations +des réformateurs à la diffusion de la lumière. + +L'impulsion donnée par le _Schahar_ s'est fait sentir dans tout le +judaïsme. Le nombre de lecteurs hébreux augmenta considérablement, et +l'intérêt pour cette littérature grandit. C'est en hébreu que l'éminent +savant A.-H. Weiss publia son _Histoire de la tradition juive_ en cinq +volumes (_Dor Dor wedorschow_)[77], œuvre de haute science qui démontre +l'évolution successive et naturelle de la loi rabbinique et qui opéra +une véritable révolution dans l'esprit des croyants dans les pays +arriérés. + +[Note 77: Vienne, 1883-1890.] + +Ou a vu que c'était pour maintenir la tradition humaniste et pour +défendre les théories de l'école de Mendelssohn que Gottlober avait +fondé en 1876 sa revue «Haboker Or». Cette revue avait groupé autour +d'elle les derniers successeurs de l'humanisme allemand. Braudès y a +publié son roman «La Loi et la Vie». Nous y rencontrons également les +derniers représentants des «_Melitzim_», comme Wechsler (Iseh Noémi) qui +s'ingéniait à faire de la critique biblique dans un style pompeux. + +Le style précieux n'avait certainement pas disparu de la littérature +hébraïque. A. Friedberg, dans son adaptation du roman anglais «La Vallée +des Cèdres», parue en 1876, et dans ses autres écrits, Ramesch, dans sa +traduction de Robinson Crusoë et autres, peuvent être considérés, à côté +de Schulman, comme les représentants les plus populaires du style +précieux de cette époque. + +Les traductions étaient d'ailleurs toujours très en honneur, et c'est +vainement que Smolensky a essayé, dans l'introduction de son «Errant», +de prévenir le public contre l'abus des traducteurs. À côté des romans, +les sciences naturelles et mathématiques, l'astronomie surtout avait +gagné la confiance des lecteurs. Parmi les auteurs de livres +scientifiques originaux, citons en tout premier lieu H. Rabbinovitz, +auteur d'une série de traités de physique, de chimie, etc. parus à +Vilna, entre 1866 et 1880. Puis viennent Lerner, Mises, Reiffmann, etc. + +Les périodiques se multiplièrent également vers cette époque et se +différencièrent selon leurs tendances. À Jérusalem paraissent le +_Habazeleth_, les _Schaarei Zion_ (Les Portes de Sion), etc. Au delà de +l'Atlantique la revue _Hazofé beerez Nod_ (Le Voyant dans le pays +vagabond) se fait l'écho des lettrés émigrés dans le Nouveau-Monde. Les +orthodoxes eux-mêmes ont recours à ce mode moderne pour défendre le +rabbinisme. Le journal _Haiaréah_ (la Lune) et surtout le _Mahasikei +Hadath_ (les Soutiens de la Foi), tous les deux en Galicie, sont les +organes des croyants qui combattent l'humanisme et le progrès. + +Déjà des tendances radicalement opposées à tout ce qu'avait précédemment +produit le judaïsme commencent à se faire jour. En 1879, au moment où +Smolensky publiait son journal hebdomadaire «_Hamabit_» (l'Observateur), +Freiman fonda le premier journal socialiste en hébreu: _Haemeth_ (la +Vérité) qui paraît également à Vienne. D'autre part S.A. Salkindson, un +lettré converti, le traducteur admirable d'_Othello_[78] et de _Roméo +et Juliette_[79] publiés par les soins de Smolensky, fait paraître une +traduction hébraïque d'une œuvre essentiellement chrétienne, _Le Paradis +perdu_ de Milton. Signe des temps: cette œuvre d'art a été approuvée et +appréciée à sa juste valeur par les lettrés hébreux. + +[Note 78: Vienne, 1874.] + +[Note 79: Vienne, 1878.] + +Ce choc d'opinion et de tendances, dû à l'autorité et à la tolérance de +Smolensky, avait été fécond. Le _Schahar_ était devenu le centre du +mouvement synthétique, progressif et national, qui commençait à se +dessiner. La réaction produite dans les esprits par le réveil inattendu +de l'antisémitisme en Allemagne, en Autriche, en Roumanie et en Russie +avait abattu les derniers débris de l'humanisme allemand en Occident et +avait apporté la désillusion de tous les rêves égalitaires en Orient. +Les yeux de tous ceux qui étaient restés fidèles à la langue hébraïque +et à l'idéal de la renaissance du peuple juif, se tournèrent vers le +vaillant écrivain qui, dix ans auparavant, avait prédit la débâcle des +espoirs humanitaires, et qui avait le premier proposé la solution +pratique du problème juif par sa conservation nationale. + +La célébrité de Smolensky avait dépassé le cercle de ses lecteurs et des +hébraïsants. L'Alliance Israélite lui confia la mission d'aller étudier +les conditions d'existence des juifs roumains. Pendant son séjour à +Paris, A. Crémieux, l'infatigable défenseur des juifs opprimés, lui +consentit que seuls ceux qui connaissent l'hébreu possèdent la clé du +cœur des masses juives et qu'il aurait donné dix années de sa vie pour +apprendre l'hébreu[80]. + +[Note 80: Brainin, dans son excellente _Vie de Smolensky_. Varsovie, +1897, p. 58.--_Haschahar_, X, 522.] + +La guerre russo-turque de 1877 et le souffle national qui se répandait +alors partout a suscité un mouvement patriotique parmi la jeunesse +demeurée jusqu'alors réfractaire à l'idée de l'émancipation nationale. +Un jeune étudiant de Paris, originaire de la Lithuanie, Eliéser +Ben-Iehuda, publia en 1878 deux articles dans le _Schahar_, où il +prêchait, abstraction faite de toute idée religieuse, la renaissance du +peuple juif sur son ancien sol national et la rénovation de la langue +biblique. + +En 1880, Smolensky, qui avait entrepris une nouvelle édition complète de +ses œuvres en vingt-deux volumes, à Vienne, alla faire une tournée en +Russie. Grande fut sa joie de constater les effets produits par son +activité, et de voir que sa popularité avait gagné toutes les classes +éclairées du judaïsme. Sous l'influence du _Schahar_, une jeunesse +nouvelle, libre et cependant fidèle à son origine et à l'idéal du +judaïsme, s'était formée. La tournée de Smolensky ressembla plutôt à une +marche triomphale. La jeunesse universitaire de St-Pétersbourg et de +Moscou organisa en l'honneur de l'écrivain hébreu des réunions où il fut +salué comme le maître de la langue nationale, le prophète de la +régénération du peuple juif. En province, ce fut la même chose, et +Smolensky se vit l'objet d'honneurs qui n'avaient jamais encore été +accordés à un écrivain hébreu. Il rentra à Vienne, encouragé dans sa +besogne et plein d'espoir pour l'avenir. On était précisément à la +veille du cataclysme annoncé par l'écrivain. + + + + +CHAPITRE XI + +LES ROMANS DE SMOLENSKY. + + +Son énorme popularité ainsi que son influence sur ses contemporains, +Smolensky les doit, autant qu'à sa production de journaliste, à ses +romans réalistes, qui occupent la première place dans la littérature +hébraïque moderne. + +En 1868, Smolensky débute par une nouvelle dont le sujet était emprunté +à l'insurrection polonaise, intitulée «_Haoumgue_» (La Récompense), +parue à Odessa. Rien, sauf le style réaliste, n'y trahit encore le futur +grand romancier. + +Nous avons déjà dit que c'est à Odessa qu'il a écrit les premiers +chapitres du _Hatoeh_ (Errant). Ajoutons que lorsqu'il proposa au +rédacteur du _Melitz_ son autre roman à thèse «La Joie de l'hypocrite», +ce dernier le renvoya dédaigneusement, en déclarant qu'il préférait les +traductions aux créations originales, tant la possibilité de créer des +œuvres réalistes en hébreu lui paraissait invraisemblable. À la tête du +_Schahar_, Smolensky y publia l'un après l'autre ses romans et en +premier lieu son «_Hatoeh bedarké Hahayim_» (l'Errant à travers les +voies de la vie). Publié d'abord dans le _Schahar_ en trois parties et, +plus tard, dans une édition spéciale en quatre volumes, ce roman est la +première création réaliste digne de ce nom en hébreu. + +De même que Cervantès promène son Don Quichotte dans tous les milieux +sociaux de son époque, le romancier hébreu promène son héros errant, +Joseph l'orphelin, à travers tous les coins et recoins du ghetto. Il le +fait assister à toutes les scènes du monde juif, il en dévoile devant +ses yeux les mœurs et les manières; il le rend témoin des superstitions, +des fanatismes, des misères de toute nature, d'un abaissement matériel +et social qui n'a pas son pareil. Observateur fidèle, impressionniste, +réaliste sans emphase, il nous révèle à chaque page des existences +méconnues, des croyances extravagantes, des agitations, des maux, des +grandeurs et des misères dont le monde civilisé ne se douterait jamais. +C'est l'odyssée d'un aventurier du ghetto, c'est la vie et les +pérégrinations de l'auteur lui-même, agrandies, entourées de fictions, +qu'il prête à son héros; c'est une documentation sociale de la plus +haute portée. + +L'orphelin Joseph, dont le père a été victime des Hassidim et a disparu, +et dont la mère est morte dans la misère, est recueilli par le frère de +son père, celui qui avait occasionné sa perte. Maltraité par une tante +méchante et poussé par un irrésistible penchant pour la vie vagabonde, +il s'enfuit. Ramassé d'abord par une bande de gueux mendiants, puis +recueilli par un _Baal-Schem_, thaumaturge charlatan, il parcourt la +plus grande partie de la Russie juive. Dans une suite de tableaux pris +sur le vif, Smolensky détaille les mœurs et les exploits de tous les +bohêmes du ghetto, depuis les mendiants jusqu'aux officiants ambulants, +leur manque de moralité, leur malice et leur impudence. Poussé par le +désir de s'instruire et probablement aussi par celui de trouver un abri, +Joseph devient enfin élève d'une célèbre _Yeschiba_. C'est presque le +salut pour le jeune vagabond; il est nourri, il couche sur les bancs de +l'école, et il est même protégé contre le service militaire. Mais +bientôt, mal vu à cause de sa franchise et surtout parce qu'on découvre +qu'il lit des livres profanes, auxquels l'a initié un de ses camarades, +il est obligé de quitter la Yeschiba. Il l'a échappé belle de n'avoir +pas été incorporé comme soldat. Il cherche un refuge auprès des Hassidim +et il a le bonheur de plaire au Zadic (le saint) lui-même. + +Mais bientôt il est dégoûté de leurs manies louches. Dans ses +pérégrinations, Joseph rencontre certainement des gens de bien, des +idéalistes purs, des gens du peuple, des rabbins dignes de tous les +éloges, des intellectuels passionnés, mais la vie habituelle anormale, +étroite, du ghetto finit par lui répugner. Il s'en va chercher une vie +plus libre en Occident. Il passe par l'Allemagne et il va à Londres. +Partout il étudie la société juive, et il est désillusionné. L'Errant +est la véritable encyclopédie de la vie juive du commencement de la +seconde moitié du XIXe siècle. + +Au point de vue de la fiction, le roman ne tient pas debout: c'est une +succession fantastique, quelquefois même incohérente, d'événements, un +tissu artificiel de personnages arrivant en scène au gré de l'auteur et +agissant comme s'ils étaient mûs par des ficelles. Le merveilleux y +abonde, et les caractères sont tantôt trop appuyés et tantôt trop +effacés. + +En revanche, l'Errant est un panorama incomparable de tableaux +réalistes, souvent faiblement reliés entre eux, mais d'une fidélité +parfaite; une galerie pittoresque de toutes les scènes du ghetto. + +Joseph est un peintre, un réaliste par excellence; c'est aussi un +impressionniste. Tout en mettant en lumière les ombres et les clartés de +ce milieu, on sent que ce n'est pas de l'art pur qu'il fait. Comme +Auerbach, comme Dickens, il est raisonneur, il est didactique; en +véritable fils du ghetto, il est prédicateur et moraliste. Il en abuse +même. On sent vivement qu'en écrivant son roman, l'auteur ne restait pas +indifférent, que son cœur vibrait ému des sentiments les plus opposés: +de pitié et de compassion, de dédain, de colère et d'amour à la fois. + +Au point de vue du style, le roman est également une œuvre réaliste. +Smolensky ne fait pas usage de talmudismes comme Gordon et Abramovitz, +mais il évite aussi d'abuser des métaphores bibliques. Sans doute, il +est quelquefois obligé à des longueurs, sa manière oratoire le pousse à +des prolixités, mais sa prose demeure pourtant pure, coulante et autant +que possible précise. + +Pour illustrer la manière d'écrire de Smolensky et toute l'originalité +de la vie sociale qu'il dépeint, nous ne pouvons mieux faire que de +traduire certains passages des tableaux de mœurs les plus +caractéristiques de son roman. + +C'est Joseph qui nous conte ses aventures et les impressions de sa vie +quotidienne. Sa description du _Heder_, cette école traditionnelle, est +fort curieuse et mérite d'être rapportée ici: + + Imaginez-vous un édifice en bois pourri, petit et étroit, rappelant + plutôt un logement de chien. Le chaume qui le couvre descend + jusqu'à terre, mais est impuissant, dévoré qu'il est par quantité + de brebis, à le garantir contre les pluies battantes qui pénètrent + à l'intérieur. Entrons-y: une seule pièce, remplie de fumée et + tapissée aux angles de toiles d'araignées. Sur le mur, du côté de + l'Orient, s'étale une feuille de papier, c'est le _Misrach_ + traditionnel avec son inscription: «De ce côté souffle un vent + vivifiant», inscription toute platonique d'ailleurs, car, en guise + de vent vivifiant, des odeurs infectes pénétraient par la fenêtre + et impressionnaient l'odorat de ceux chez qui ce sens n'était pas + encore aboli. Du côté occidental, un pan de mur était laissé en + noir au-dessus de la porte, pour rappeler la destruction du Temple, + bien inutilement à vrai dire, comme si toute la pièce n'était pas + assez noire et comme si ces murs lézardés couverts de colonies + d'êtres rampants ne rappelaient pas suffisamment «le Mont Sion + dévasté parcouru par des chacals». + + Une grande cheminée occupait tout un quart de la pièce, et derrière + elle, appuyé contre le mur, était un lit fait, et de l'autre côté + un lit rempli de paille et sans couverture. En face, une grande + table de bois blanc couverte de figures bizarres, de noms, de + lettres, de dessins incompréhensibles, que le Melamed s'amusait à + graver avec son canif pendant qu'il nous enseignait. + + Autour de cette table artistique avaient pris place une dizaine + d'élèves: les uns étudiaient la Bible, les autres le Talmud, un + seul assis à droite du maître déclamait à haute voix la section du + Pentateuque correspondant à la semaine, et son chant se mêlait à + celui de la maîtresse qui berçait son petit. Mais, de temps en + temps, la voix du maître se faisait entendre, elle couvrait toutes + les autres, tel le tonnerre dont le grondement étouffe le bruit des + vagues... Quant au maître, il était hideux à voir, petit et chétif, + le visage flétri, le nez aquilin et long; ses deux boucles ou + «peoth»[81] descendaient comme deux fils le long de son visage, + tandis que les rares poils de sa barbe, malgré son âge avancé, + témoignaient de l'habitude qu'il avait de les arracher pendant + qu'il se livrait à ses méditations, ou de celle qu'avait prise sa + femme, sans se mettre en frais de réflexion. Son chapeau noir était + gras comme une galette à l'huile, sa chemise imprégnée de sueur; + elle n'était pas boutonnée et, par son entrebâillement, elle + laissait voir les poils qui couvraient sa poitrine. Son pantalon, + autrefois blanc, était fort pittoresque, vieilli par l'usure et + couvert de toutes sortes de taches, dont une bonne partie était due + à la collaboration de son fils. Ses Zizith descendaient jusqu'à ses + pieds nus. À la vue de mon oncle, il se précipita à la recherche de + ses chaussures suspendues au mur, mais mon oncle le tira d'embarras + en lui annonçant tout court: «Voici votre élève». Calmé, le maître + s'assit et nous nous approchâmes de lui. Il me donna une tape sur + la joue et me demanda: «As-tu déjà appris quelque chose, mon + enfant?» Tous les élèves me considérèrent avec envie; depuis qu'ils + étaient dans le Heder ils n'avaient pas encore entendu des paroles + aussi douces sortir de sa bouche... + +[Note 81: Voir Lévitique XIX, 27.] + +Cette école étrange était aussi pour l'enfant du ghetto une école de la +vie et de la lutte pour l'existence. La vie de l'autre école, la +_Yeschiba_, l'_Alma mater_ des élèves rabbiniques, n'est pas moins +curieuse. + +Les jeunes gens, pour la plupart des gamins précocement mûris, forment +dans ces étranges collèges des sections qui ne se sont pas nettement +divisées. Ils s'occupent jour et nuit de l'étude de la loi et se +courbent sur les grands in-folios des rabbins. Une nourriture accordée +souvent dans des conditions déplorables par les petits bourgeois de la +ville, une vie de misère non exempte d'humiliation, voilà l'existence de +ces futurs rabbins. Mais cette vie de bohême n'est pas dénuée de +pittoresque ni de charmes. Le jeune homme y trouve pour la première fois +des amis sincères qui s'attachent à lui, et le guident de leurs +conseils. Parmi ce grouillement de jeunes gens ardents et irréfléchis, +se trouve aussi l'élite du ghetto, des esprits supérieurs, et le +dévouement de quelques-uns à la science talmudique est sublime. + +Une scène prise sur le vif est celle où il peint les mœurs de ces +talmudistes en herbe. + + Un étrange spectacle s'offre à celui qui pénètre pour la première + fois vers la tombée de la nuit dans la section des femmes de la + Yeschiba. Cette petite pièce, qui sert les jours de fête de salle + de prières pour les femmes, est transformée tout d'un coup en une + halle de bourse. Les gamins qui possèdent du pain offrent leur + marchandise à ceux qui ont de l'argent. Ceux qui ne disposent ni + de l'un ni de l'autre sont réduits à voler le pain de leurs + camarades. Cependant un grand nombre, à qui répugnait ce trafic + ainsi que le larcin, étaient réunis dans un coin et + s'entretenaient. Ils se racontaient entre eux des histoires de + brigands, les exploits terribles et émouvants des géants, des + sorciers, des diables et des tentateurs qui apparaissent la nuit + pour effrayer les hommes, des morts qui quittent leur sépulture + pour aller guérir des malades ou terrifier des impies. Il y avait + aussi des paroles douces, chantant au cœur et à l'âme des + auditeurs... Ce spectacle ne cessa même pas lorsque la communauté + se fut réunie dans la grande salle à côté pour la prière du soir, + et j'entendais les cris continus: «Qui veut du pain?--Qui a du pain + à vendre?--En voilà, du pain!--Veux-tu me le céder pour un + sou?--Non, un sou et demi, pas moins.--On a volé mon pain! Qui a + volé mon pain?--Mon pain est superbe, achète-le!--Mais je n'ai pas + de sous.--Eh bien, donne-moi un gage.--Mes douleurs si tu veux, + vieux harpagon.--Voilà deux sous, le pain est à moi.--Veux-tu t'en + aller, j'ai acheté le pain avant toi.--C'est toi qui m'as volé mon + pain.--Tu mens, ce pain est à moi!--C'est toi qui mens, voleur, + brigand--Que le diable t'emporte, chien!--Attends un peu, tu + verras mes dents.» C'est ainsi que ce monde s'agitait dans la + section des femmes; les coups et les soufflets pleuvaient de temps + en temps. Et pas un de ces jeunes gens voués aux études n'était + préoccupé de l'idée que les fidèles étaient réunis derrière ce mur + et priaient. Ils trafiquèrent et tempêtèrent jusqu'à la fin de la + prière, puis tout le monde regagna la grande salle, et chacun + reprit sa place devant de longues tables éclairées chacune d'une + seule chandelle. D'abord on se disputa à cause de cette lumière + insuffisante, chacun tirant à soi l'unique chandelle. De guerre + lasse, on se décida à mesurer la table en longueur, et la chandelle + fut placée juste au milieu. Chacun ouvrit son livre et se mit à + chantonner le texte comme il l'avait fait durant toute la journée. + Puis sur le même air, sans lever les yeux du texte: «J'ai vendu mon + pain deux sous, dit l'un.--Et moi j'ai acheté pour un sou une pomme + et pour un demi-sou une galette, reprit l'autre.--Que le diable + emporte le surveillant parce qu'il ne nous donne pas assez de + lumière pour éclairer ces ténèbres.--Que Satan l'enlève et que des + plaies innombrables lui couvrent le ventre.--Je veux aller passer + la Pâque chez mes parents.--La veuve Sara me réclame trois + sous...» Tous ces propos étaient tenus sur l'air traditionnel du + Talmud accompagnés d'un balancement rythmique pour tromper la + vigilance du surveillant, qui était sourd. Mais peu à peu le chant + s'assourdit et bientôt la causerie devint générale... «Dis donc, + Zabuléen,--car les élèves sont désignés ici d'après leur ville + natale,--ne crois-tu pas qu'il serait temps que l'ange de la mort + vint rendre visite à notre surveillant. Il a l'air de vouloir vivre + éternellement.--Je prierai Dieu qu'il le gratifie de maux et de + plaies afin qu'il ne puisse pas venir à la Yeschiba. Sa mort ne + nous avancerait à rien, nous pourrions tomber sur un plus mauvais + surveillant.--Mais vous commettez un péché en maudissant un sourd, + réplique un garçon d'un air sévère.--Avez-vous vu cet Asuvi? On + dirait un petit ange, preuve qu'il cache sept iniquités dans son + cœur.--Il n'en a pas besoin de tant puisqu'il suit assidûment le + cours de langue russe. Ce péché suffit pour contrebalancer les + autres.--Ce que je fais n'est pas répréhensible; la Loi nous + confirme que nous devons nous soumettre aux décrets du + gouvernement, mais vous commettez un péché formel en maudissant.» + Il n'avait pas eu le temps d'achever, que le surveillant, qui + observait depuis quelque temps ce manège et avait remarqué + l'emportement de l'Asuvi, bondit sur lui et lui tira les oreilles + en éclatant de colère: «Ah! tas de misérables, de pervers que vous + êtes, me voici enfin!» Il frappa l'un, giffla l'autre... + + «Le surveillant vient de donner un fameux témoignage de sa + gratitude à l'Asuvi, parce qu'il a pris sa défense, entonna + quelqu'un.» Un éclat de rire général accompagna cette facétie; ceux + mêmes qui venaient d'être maltraités ne pouvaient se retenir. «Vous + vous moquez de moi, vous n'avez donc plus peur!» clama de nouveau + le surveillant d'un air terrifiant, cherchant une victime pour + apaiser sa colère, lorsqu'un élève se mit à crier: «Rabbi Isaac, + rabbi Isaac, les bougies!» Ce cri opéra comme le charme sur le + serpent. Le surveillant se précipita vers son cabinet et, n'y + voyant personne, il se laissa tomber sur son siège en grommelant: + «Ah, les misérables, vous en aurez, je vous en montrerai!» Et il + répéta ces menaces jusqu'à ce que le sommeil se fût emparé de ses + longs cils blancs. Il appuya sa tête sur sa main et s'endormit. + + Cependant les élèves se remirent à causer, et mon camarade continua + à me mettre au courant de la vie de la Yeschiba... «Crois-tu que + les garçons d'ici sont pareils aux blancs-becs qui n'ont jamais + quitté la maison paternelle? Ah! par exemple! Ils sont tous malins, + et les plus bêtes d'entre eux sauraient en remontrer aux plus + intelligents parmi les fils de riches. Tu feras bien de t'instruire + et de profiter.» Je le lui promis bien. Puis je sortis au dehors + pour manger mon pain. Lorsque je rentrai, la plupart de mes + camarades étaient déjà couchés et presque toutes les bougies + éteintes. Seuls, quelques garçons causaient dans un coin. Je + retrouvai mon camarade dans la section des femmes. «Pourquoi ne te + couches-tu pas? me dit-il.--Je vais me coucher par + ici.--Impossible! toutes les places sont occupées. Va chercher dans + l'autre salle si tu trouves une table inoccupée, sinon tu seras + obligé de coucher sur un banc.» Je suivis son conseil et je n'eus + pas de peine à découvrir une table et je m'y étendis. Mais, à peine + étais-je couché, qu'un garçon me saisit par la nuque et me secoua + fortement. «Va-t'en, c'est ma place; d'ailleurs toutes les tables + sont occupées par ceux qui t'ont précédé.» + + Je descendis de la table et je me couchai sur un banc. Je ne + parvenais pas à m'endormir. Je n'avais pas encore l'habitude de + coucher sur un banc étroit et nu; et puis des insectes petits et + grands qui pullulaient dans les fentes du bois sortirent bientôt de + leurs nids et se livrèrent sur moi à un jeu agaçant et douloureux. + Je n'y pouvais rien. Toutes les bougies étaient éteintes. Seule, la + lumière du _Tamid_[82]projetait sa lumière vacillante. Devant elle + étaient assis les deux «veilleurs» chargés d'assurer la continuité + de l'étude de la Loi, afin qu'elle ne soit interrompue ni jour ni + nuit... + +[Note 82: La lampe veilleuse dans la synagogue.] + +Cette vie pleine d'agitations n'était pas pour déplaire à un esprit +aussi aventureux que Joseph. La Yeschiba, après tout, assurait aux +jeunes gens une existence, quoique précaire, mais exempte de tout souci +matériel. Les bourgeois pieux, les pauvres même, se faisaient un devoir +de pourvoir aux besoins des jeunes talmudistes. L'ambition de ces +derniers était satisfaite par l'estime générale qui les entourait. Pour +l'élite dont l'esprit n'avait pas encore été sollicité par les idées +nouvelles, la Yeschiba était le foyer de toutes les vertus, l'école de +l'idéal, des rêves grandioses. + +Dans un autre roman «La joie de l'hypocrite», paru à Vienne en 1852, +Smolensky exalte l'idéalisme de son héros Siméon, issu de la Yeschiba, +dans les termes suivants: + + Qui a implanté dans l'esprit de Siméon l'idéal de la justice et la + parole sublime? Qui a allumé dans son cœur le feu sacré, l'amour de + la vérité et de la recherche? Certainement, c'est dans la Yeschiba + que tous ces sentiments se sont développés en lui. Gloire à vous, + maisons saintes, derniers refuges du véritable héritage d'Israël! + C'est de vos murs que sortent les élus destinés dès leur naissance + à devenir la lumière de leur peuple et à insuffler une vie nouvelle + dans les ossements desséchés... + +Même à l'époque de la Behala (la Terreur) la Yeschiba était restée +au-dessus de toutes les misères et des turpitudes. Les trafiquants +immondes qui, avec l'assistance du Cahal, vendaient les fils des pauvres +au service militaire pour exempter les riches, n'osaient pas s'attaquer +aux écoles rabbiniques. Comme le temple dans les temps antiques, la +Yeschiba leur offrait un asile sûr. Chaque fois que ces maisons étaient +menacées, le sentiment national se réveillait et défendait avec une +résistance âpre ce dernier apanage national, dans lequel le peuple du +ghetto avait placé tout son idéalisme, son espoir et sa foi. + +Hélas! ce refuge salutaire ne devait plus l'être pour Joseph le jour où +il fut découvert en flagrant délit de lecture profane. Le fanatisme +religieux n'a jamais sévi aussi farouchement que pendant l'époque de +terreur qui suivit la désorganisation de la vie sociale des juifs par +les autorités et le triomphe de l'arbitraire. Néanmoins, les écoles +rabbiniques contenaient alors tout ce qu'il était resté d'idéal et de +sublime en Israël. + +Ce sont, elles qui ont fourni tous les champions de l'humanisme et les +propagateurs de la civilisation. C'est là que Joseph a rencontré des +camarades généreux qui l'ont initié à la Haskala et ont réveillé en lui +l'amour du Noble et du Bien, le dévouement sans bornes pour son peuple. + +Dur pour les mauvais bergers, impitoyable pour les hypocrites et les +fanatiques, le cœur de Joseph vibre d'amour pour la masse juive. +L'entourage cruel et les persécutions n'ont fait qu'accentuer sa +compassion pour les brebis égarées. Au milieu de l'abaissement général, +il a su s'élever à une grande hauteur morale et s'ériger en juge +impartial et ne se laissant pas impressionner par les tristesses du +moment, quoi qu'il ne pût y demeurer indifférent et que son cœur en +saignât. Dans ce désert humain où il se plaît, il sait découvrir des +caractères nobles, des sentiments élevés, des amitiés généreuses et +surtout des existences entièrement vouées à l'idéal et que rien ne peut +faire reculer. + +Il fait passer devant le lecteur, l'un après l'autre, les idéologues du +ghetto. C'est d'abord Jedidia, le type si fréquent du Maskil dévoué à la +civilisation, semant la vérité et la lumière parmi tous ceux qui +l'approchent, rêvant d'un judaïsme juste, éclairé, supérieur. Puis ce +sont les jeunes apôtres à l'âme de prophète, tel ce noble ami de Joseph, +Gédéon, le plus éclairé, le pins tolérant des Maskilim. Autant Gédéon +déteste le fanatisme, autant il aime les masses du peuple. Il les aime +de son cœur de patriote et de son âme de prophète. Il les aime telles +sont, avec leurs croyances, leur foi naïve, leur vie misérable et +soumise, leur ambition de peuple élu et leur espoir messianique qu'il +partage d'une manière moins mystique. + +Une exaltation patriotique puissante traverse le chapitre consacré au +«Jour du Pardon». C'est là que Smolensky apparaît en vrai romantique. + + * * * * * + +Tels sont les grands traits de ce roman chaotique et superbe qui, malgré +ses défauts techniques, demeure la peinture de mœurs la plus vraie et la +plus belle de la littérature hébraïque. + +Dix ans plus tard, l'auteur ajoute à son roman une quatrième partie qui +n'est en somme qu'un assemblage artificiel de lettres n'ayant pas de +rapport direct avec le corps du roman. Joseph nous promène à travers les +pays d'Occident, puis retourne en Russie. En France, en Angleterre, il +déplore la dégénérescence du judaïsme qu'il attribue au triomphe de +l'école de Mendelssohn, il prévoit l'avènement de l'antisémitisme. En +Russie, il constate la misère économique qui a pris des proportions +effrayantes, surtout dans les petites villes de la province. Dans les +grands centres, il constate avec regret que les communautés s'efforcent +d'imiter le judaïsme occidental avec tous ses défauts. La civilisation +précipitée des juifs russes, peu conforme aux conditions économiques et +politiques dans lesquels ils se trouvaient, prématurée en quelque sorte, +devait amener l'écroulement de l'idéalisme résigné qui faisait leur +principale force. + +Le roman _Kebourath Hamor_ (Sépulture d'âne) est l'œuvre la plus +travaillée et la plus achevée de Smolensky. Le sujet se rapporte à +l'époque de la Terreur et de la domination du Cahal. Le héros, +Haïm-Jacob, est un esprit espiègle et facétieux, mais on n'entend pas +toujours la plaisanterie dans le ghetto, et il lui en cuira. C'est +surtout sa gouaillerie et son manque de respect pour les notables de la +communauté, qu'il ose braver et persifler, qui cause sa perte. Tout +jeune encore, il médite un jour un acte inouï. Affublé d'un drap bleu, +tel un mort sorti de sa tombe, il pénètre un soir, semant l'épouvante +sur son passage, dans la chambre où sont déposées les tartes qui doivent +être servies le lendemain au banquet annuel de la «Sainte Confrérie», +confrérie puissante à laquelle appartiennent les meilleurs de la ville, +et qui a la mission de porter les morts en sépulture. Il s'empara de ces +morceaux succulents et les mange tout seul. C'était un crime +impardonnable de lèse-sainteté. Une enquête est ordonnée, mais on ne +découvre pas le coupable. + +Pour se venger, la sainte confrérie condamne le criminel anonyme à subir +une «sépulture d'âne» à sa mort, et le jugement est enregistré dans le +livre de la confrérie. + +Incorrigible, il continue ses traits. Le Cahal décide de le livrer au +service militaire. Averti à temps, il peut se sauver. Rentré plus tard +sous un autre nom dans sa ville natale, il sait imposer au monde par son +érudition, et il se marie avec la fille du chef de la communauté. Mais +son instinct reprend le dessus. Entre temps, il a mis sa femme au +courant de ses traits d'autrefois. Celle-ci n'est plus tranquille, elle +ne peut supporter l'idée qu'un châtiment sans pareil attende son mari +s'il est découvert. Car subir après sa mort la sépulture d'un âne est la +dernière injure qu'on puisse infliger à un juif. Son corps est traîné au +cimetière et là on le jette dans une fosse spéciale derrière le mur qui +enclôt le cimetière. Mais son père n'est-il pas le chef de la +communauté? il pourra annuler la condamnation. À peine s'est-elle +ouverte à son père que celui-ci bondit de rage; comment! il a donné sa +fille à cet impie, à cet hérétique! Il veut le forcer à répudier sa +femme. Celle-ci, d'ailleurs, pas plus que son mari, ne veut en entendre +parler. Bref, après une rentrée en grâce, de courte durée, auprès de son +beau-père, obtenue d'ailleurs également par une supercherie, l'ère des +persécutions recommence pour lui, et il succombe. + +Tel est le canevas sur lequel le romancier a brodé son œuvre, qui est un +épisode authentique de la vie des juifs en Russie. + +Le caractère de Haïm-Jacob ressort net et saillant. Sa femme Esther est +le type de la femme juive, fidèle et dévouée jusqu'à la mort, admirable +dans les revers et bravant tout par amour pour son mari. Les notables du +ghetto sont peints avec vérité, quoique sous des couleurs un peu +exagérées. L'auteur a surtout bien su rendre le milieu du ghetto, avec +ses contradictions et ses passions, l'intellectualité spéciale que la +longue claustration lui a forgée, sa compréhension bizarre et originale +des choses de la vie. + +C'est la Yeschiba qui fournit à Smolensky le sujet de son autre roman, +_Guemoul Yescharim_ (La récompense des justes). L'auteur y montre la +participation de la jeunesse juive à l'insurrection polonaise, et +l'ingratitude des Polonais à leur égard prouve que les juifs n'ont rien +à attendre d'autrui et qu'ils ne doivent compter que sur leurs propres +forces. + +_Gaon ve-schever_ (Grandeur et ruine) est plutôt un recueil de nouvelles +éparses, dont quelques-unes sont de véritables œuvres d'art. + +_Hayerouscha_ (L'héritage) est le dernier grand roman de Smolensky, +publié d'abord dans le _Schahar_ en 1880-81. Les trois volumes qui le +forment sont pleins d'incohérences et de raisonnements traînants. +Cependant, la vie des juifs d'Odessa et de la Roumanie y est bien +dépeinte, ainsi que les moments psychologiques par lesquels passent les +anciens humanistes déçus pour revenir au judaïsme national. + +Sa dernière nouvelle, _Nekam Brith_ (Sainte vengeance, le _Schahar_, +1884), est entièrement sioniste. C'est le chant du cygne de Smolensky, +qui devait bientôt disparaître, emporté par la maladie. + +Les romans de Smolensky constituent plutôt une série de documents +sociaux et d'écrits de propagande que des œuvres d'art pur. Leurs +défauts principaux sont l'incohérence de l'action, l'artifice des +dénouements, la naïveté en tout ce qui se rapporte à la vie moderne, +ainsi que le didactisme excessif et le style traînant. La plupart de ces +défauts, il les partage avec des écrivains comme Auerbach, Jokai et +Thakeray, desquels il peut être rapproché. D'ailleurs l'écrivain hébreu +eut à soutenir pendant toute sa vie une lutte acharnée pour son +existence et pour celle du _Schahar_, dont il ne tirait aucun profit +matériel. Son idéalisme et la conscience de la besogne utile qu'il +remplissait l'ont soutenu dans les moments les plus critiques. Aussi ses +œuvres portent-elles les traces d'une production hâtive. Quoi qu'il en +soit, ses romans encore plus que ses articles ont exercé pendant +dix-huit ans une influence sans pareille sur ses lecteurs. D'ailleurs la +vie du ghetto russe, ses misères et ses passions, les types positifs et +négatifs de ce monde qui s'en va, ont été reproduits dans les écrits de +Smolensky avec une telle puissance de réalisme et une telle connaissance +des choses, que d'ores et déjà il est impossible de se faire une idée +exacte du judaïsme russo-polonais sans avoir lu Smolensky. + + + + +CHAPITRE XII + +LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION. + + +Les années 1881-1882 marquent une étape décisive dans l'histoire du +peuple juif. La recrudescence de l'antisémitisme en Allemagne, le +renouvellement inattendu des persécutions et des massacres en Russie et +en Roumanie, la mise hors la loi dans ces deux pays de millions d'êtres, +dont la situation devenait chaque jour plus intenable, ont déconcerté +les plus optimistes. + +En présence de l'exode précipité des masses affolées et de l'urgence +d'une action décisive, les anciennes disputes entre humanistes et +nationalistes ont disparu. Entre l'assimilation impossible avec les +peuples slaves et l'idée de l'émancipation nationale, dégagée de son +voile mystique et se développant sur un terrain pratique, le choix +n'était plus possible. En hébreu, tous les écrivains étaient d'accord +qu'il n'était plus temps de s'arrêter aux divergences d'opinions et +qu'il fallait se ranger du côté de l'action. Même un sceptique comme +Gordon lança alors, entre autres, sa poésie vibrante: «Nous fûmes un +peuple, nous serons un peuple: vieux et jeunes, nous partirons tous.» +Mais où aller? Tandis que les uns optaient avec les philanthropes +occidentaux pour l'Amérique, les autres avec Smolensky se déclaraient +nettement pour la Palestine, le pays des rêves séculaires. + +Le temps et l'expérience, mieux que toutes les discussions théoriques, +se sont chargés de donner une réponse à ces deux courants d'opinions. +Dès 1880, le jeune rêveur Ben-Jehuda, animé de l'idée de faire renaître +l'hébreu comme langue nationale en Palestine, quitta Paris et alla +s'établir à Jérusalem. D'un autre côté, M. Pinès, le conservateur +romantique, abandonna la position estimée qu'il occupait en Lithuanie, +pour aller contribuer au relèvement des juifs de la Palestine. Ces deux +initiatives, venant des deux camps opposés, furent bientôt suivies par +des mouvements plus importants. + +Une élite de jeunes universitaires, un groupe de quatre cents étudiants, +indignés de la situation humiliante qui leur était faite, lança un appel +qui retentit par tout le judaïsme russe: «_Beth Jacob Lechou wenelchou_» +(Maison de Jacob, debout! allons-nous-en!) Ce mouvement donna naissance +à l'organisation du Groupe B.J.L.W.[83], parti le premier pour coloniser +la Palestine. En même temps, des centaines de petits bourgeois et de +lettrés vinrent s'ajouter à ce premier noyau et la colonisation +pratique de la Palestine est maintenant un fait accompli. + +[Note 83: Isaïe, II, lettres initiales de 4 mots formant le mot +Bilu.] + +Ce retour inattendu de la jeunesse qui avait déjà rompu avec le judaïsme +vers ses origines, ce premier pas vers la réalisation pratique du rêve +sioniste a eu des conséquences des plus importantes pour la renaissance +de la littérature hébraïque. En ce qui concerne les lettrés qui +n'avaient jamais quitté, du moins dans leur esprit, le ghetto, comme +Lilienblum, Braudès et d'autres, et dont le dernier mode d'activité, à +savoir la propagande pour les réformes économiques et pour +l'enseignement des métiers manuels, n'avait presque plus de raison +d'être, leur adhésion au sionisme ne pouvait tarder. Mais, même en +dehors du ghetto, la voix autorisée du Dr Pinsker est venue à l'appui +du mouvement philopalestinien, comme on l'appelait alors. Dans sa +brochure «Auto-émancipation», le savant docteur d'Odessa, ancien +humaniste convaincu, déclare que le mal antisémite est une affection +chronique inguérissable tant que les juifs seront en exil. Pour résoudre +la question juive, il n'est qu'une seule solution, la renaissance +nationale de ce peuple sur son ancien sol. + +Une aube nouvelle venait de se lever sur l'horizon du peuple juif. La +littérature hébraïque prit un essor inconnu jusqu'alors. L'enthousiasme +des écrivains se traduit dans les propos ardents de M. Aisman, du +professeur Schapira et de nombre d'autres. Dans cette poussée soudaine +d'idées patriotiques, les excès étaient inévitables. Une réaction +chauvine ne tarda pas à se faire jour. On s'attaqua aux réformateurs en +matière de religion. On les accusa d'empêcher la fusion de diverses +parties du judaïsme dont l'entente était indispensable au succès du +nouveau mouvement. Seul, Smolensky n'a pas failli à sa tâche. Lui, qui +n'avait jamais reconnu les bienfaits de l'assimilation, n'avait pas +besoin de se lancer dans l'extrême. + +Il était resté fidèle à son idéal patriotique sans renoncer à aucune de +ses aspirations humanitaires et civilisatrices. Il déploya une activité +fiévreuse. Maintenant qu'il n'était plus seul à défendre ses idées, il +redoubla d'efforts, encouragea les uns, exhorta les autres avec une +énergie admirable. Il était déjà à bout de forces, épuisé par une vie de +luttes et de misère, de surmenage physique et intellectuel. Il mourut en +1885 dans la force de l'âge, emporté par la maladie. Il fut pleuré par +tout le judaïsme. + +La disparition du _Schahar_ s'ensuivit bientôt. + + * * * * * + +Avec la disparition du _Schahar_ nous touchons à la fin de notre étude +d'une évolution littéraire. La littérature hébraïque moderne qui, depuis +un siècle a été au service d'une idée prépondérante, l'idée humaniste +dans ses diverses nuances, est entrée dans une phase nouvelle de son +développement. Ramenée par Smolensky à sa source nationale, dégagée de +tout élément religieux et imposée par la force des événements comme +trait d'union entre la masse et les lettrés désormais unis dans une +même ambition patriotique, elle redevient la langue du peuple juif. Elle +cesse de servir d'instrument de transition entre le rabbinisme et la vie +moderne, pour devenir un but en elle-même, un facteur important dans la +vie du peuple juif. Elle cesse de vivre en parasite aux dépens des +orthodoxes auxquels elle enlevait depuis un siècle l'élite d'une +jeunesse, qui, une fois émancipée grâce à elle, s'empressait de +l'abandonner. Elle devient la littérature nationale du peuple juif. + +Déjà en 1885, lorsque le distingué rédacteur de la _Zefira_, M. N. +Sokolow, entreprit la publication du grand recueil littéraire _Haassif_ +(le Collecteur), le succès dépassa les prévisions. Cette publication a +été tirée à plus de sept mille exemplaires. Elle fut suivie par nombre +d'autres, et notamment par le _Kenesseth Israël_ (L'assemblée d'Israël), +publié par S.-P. Rabbinovitz, l'érudit historien. + +En 1886, le publiciste L. Kantor, encouragé par l'importance nouvelle +prise par la langue hébraïque, fonda le premier journal quotidien en +hébreu _Hayom_ (Le Jour), à Saint-Pétersbourg. Le succès de cet organe +entraîna la transformation du _Melitz_ et de la _Zefira_ en quotidiens. +La presse politique était créée. Elle a puissamment contribué à la +propagation du sionisme et de la civilisation. Les milieux des Hassidim +eux-mêmes, demeurés réfractaires aux idées modernes, furent atteints par +son action. La langue hébraïque en a tiré le plus grand profit. Les +nécessités de la vie quotidienne ont enrichi son vocabulaire et ses +ressources, et ont achevé l'œuvre de sa modernisation. + +En Palestine, le besoin d'une langue scolaire commune aux fils des +réfugiés de tous les pays, a contribué à la renaissance pratique de +l'hébreu comme langue maternelle. C'est Ben-Jehuda qui, le premier, +introduit l'usage de l'hébreu dans le sein de sa famille. Plusieurs +familles de lettrés imitèrent cet exemple, et l'on n'entendait plus chez +eux d'autre langue. Dans les écoles de Jérusalem et des colonies +nouvelles l'hébreu est devenu la langue officielle. Ce mouvement a eu +une répercussion en Europe et en Amérique, et un peu partout des cercles +se sont formés où on ne parle que l'hébreu. Le journal _Hazevi_ (le +Cerf), publié par Ben-Jehuda, est devenu l'organe de l'hébreu parlé, qui +ne diffère de l'hébreu littéraire que par une plus grande liberté +d'emprunter les mots et les expressions modernes à l'arabe et mêmes aux +langues européennes, et par sa tendance à créer des mots nouveaux à +l'aide des anciennes racines, d'après les modèles de la Bible et de la +Mischna. Un exemple: Le mot _schaa_ signifie, en hébreu, temps, heure. +Le même mot avec la désinence hébraïque _on_, c'est-à-dire _schaon_, +veut dire en hébreu moderne montre. Le verbe _daroch_, qui veut dire en +hébreu biblique, trotter, forme en hébreu moderne _midracha_ (trottoir), +etc. + +La diffusion de la langue et l'augmentation du nombre des lecteurs +avaient également entraîné une transformation dans la condition +matérielle des écrivains. Ils furent relativement rétribués, et purent +se livrer à un travail plus soutenu et plus achevé. Avec la fondation +des sociétés d'éditions «_Achiassaf_» et surtout «_Touschiya_» due à +l'énergie du sympathique écrivain A. Ben-Avigdor, l'hébreu est entré +dans la voie du développement naturel d'une langue moderne. + +Après un arrêt de courte durée occasionné par la brusquerie et la +tristesse des événements survenus, la création littéraire a repris avec +une ardeur croissante. Une activité multiple et variée, digne d'une +littérature répondant aux besoins d'un groupe national, en résulta. Dans +le domaine de la poésie, ce fut d'abord C. A. Schapira, le lyrique +puissant qui a su traduire l'indignation et la révolte du peuple contre +l'injustice qui le frappe. Ses «Poèmes de Yeschurun» publiés dans +l'_Assif_ de 1888, vibrants d'émotion et de feu patriotique, ainsi que +ses légendes hagadiques, sont de premier ordre. Après lui vient M. +Dolitzki, poète de la plainte sioniste, chanteur des douces +«Sionides»[84]. Puis un jeune, trop tôt disparu, M. J. Mané, s'est +distingué par un lyrisme touchant et un profond sentiment de la nature +et de l'art[85]. Enfin c'est N. H. Imber, le chansonnier des colonies +palestiniennes, le poète de la Terre-Sainte renaissante et de +l'espérance sioniste[86]. + +[Note 84: Ses poésies ont paru à New-York en 1896.] + +[Note 85: Œuvres publiées à Varsovie en 1897] + +[Note 86: Poésies publiées à Jérusalem en 1886] + +Parmi les jeunes, nous devons citer en tête Ch.-N. Bialik[87], poète +lyrique vigoureux et styliste incomparable, et S. Tchernichovski[88], +poète érotique, chanteur de la beauté et de l'amour, hébreu à l'âme +attique. Ces deux poètes, dont la carrière ne fait que de commencer, +sont suivis d'une pléiade d'autres, plus ou moins connus. + +[Note 87: Poésies publiées à Varsovie en 1902.] + +[Note 88: Poésies publiées à Varsovie en 1900-1902.] + +Dans les belles-lettres, deux écrivains de génie viennent en tête: le +vieux S.-J. Abramovitz, qui, après avoir abandonné un moment l'hébreu en +faveur du jargon, est revenu à la littérature hébraïque et l'a dotée +d'une série de contes, admirables de poésie et d'humour, où brille +l'originalité incomparable d'un style tout personnel[89];--puis J.-L. +Peretz, poète de l'amour, conteur admirable et artiste hors ligne[90]. + +[Note 89: Contes et nouvelles réunis. Odessa, 1900.] + +[Note 90: Œuvres en 10 volumes. Bibliothèque Hébraïque de +_Touschiya_, 1899-1901.] + +Parmi les romanciers et les nouvellistes, en prose et en vers, citons N. +Samueli, Goldin, Berchadsky, Feierberg, Berditzevsky, S.-L. Gordon. +Loubochitzky. Enfin c'est Ben-Avigdor, créateur du jeune mouvement +réaliste par ses contes psychologiques de la vie du ghetto et surtout +par son _Menahem Hassofer_, dans lequel il combat le nouveau +chauvinisme. + +Parmi les maîtres du feuilleton viennent le fin critique D. Frischman, +traducteur de nombreux ouvrages scientifiques, le charmant causeur A.-L. +Levinski, auteur d'une utopie sioniste: «Voyage en Palestine en l'an +5800», publié dans le recueil _Hapardés_ (le Paradis) à Odessa, et +J.-Ch. Taviow, le spirituel écrivain. + +Dans le domaine de la pensée et de la critique mentionnons d'abord: +_Ahad Haam_[91], le directeur de la revue _Haschiloah_, critique souvent +paradoxal, mais original et hardi. Il est le promoteur du «sionisme +spirituel», qui est la revanche, dans une forme plus rationnelle, du +mysticisme messianique sur le sionisme pratique. D'autre part, Ahad Haam +est le prédicateur de la religion du sentiment opposée à la loi +dogmatique des rabbins, religion qui selon lui est seule capable de +régénérer le peuple juif. C'est un esprit critique et un observateur de +mérite, ainsi qu'un styliste remarquable. + +[Note 91: Essais réunis, publiés à Odessa en 1885 et à Varsovie en +1901.] + +À Ahad Haam peut être opposé W. Jawitz, le philosophe du romantisme +religieux, le défenseur de la tradition et l'un des régénérateurs du +style hébreu[92]. Entre ces deux extrêmes, il existe un parti modéré, +représenté par L. Rabbinowitz, directeur du _Melitz_, et surtout par N. +Sokolow, le directeur populaire et fécond de la _Zefira_. Citons aussi +le Dr S. Bernfeld, vulgarisateur excellent de la science du judaïsme +et historien émérite, l'auteur de l'histoire de la théologie juive parue +récemment à Varsovie, etc. + +[Note 92: _Haarez_, paru à Jérusalem 1893-96. Histoire juive parue à +Vilna, 1898-1902, etc.] + +Parmi les jeunes il faut nommer M. J. Berditchevsky, promoteur du +nietzschéanisme en hébreu, auteur de nombreux contes rappelant les +décadents, mais non dénués d'une certaine poésie. La science +philologique est dignement représentée par J. Steinberg, auteur d'une +grammaire scientifique originale[93], inconnue en Europe, et traducteur +des Sibylles, et la philosophie par F. Mises, auteur d'une «Histoire de +la philosophie moderne en Europe». J.-L. Kalzenclenson, l'auteur d'un +traité d'anatomie et de nombreux écrits littéraires fort appréciés. + +[Note 93: _Maarcheï Leschon Eiver_ (Les principes de la langue +hébraïque), Vilna, 1884, etc.] + +L'histoire littéraire moderne a trouvé son représentant le plus digne +dans la personne de Ruben Brainin, maître styliste, et auteur lui-même +de contes très goûtés. Ses remarquables études sur les écrivains +hébreux, Mapou, Smolensky, etc., sont conçues d'après la méthode des +critiques modernes. Elles ont servi à améliorer le goût et le sentiment +esthétique de la foule. + +Tous ces écrivains, et nombre d'autres que nous nous proposons d'étudier +dans notre «Essai sur la littérature hébraïque contemporaine», ont fait +la fortune de l'hébreu. En y ajoutant des traductions innombrables, des +publications pédagogiques et des éditions de toutes sortes, nous +arriverons à nous faire une idée de la portée actuelle de l'hébreu, qui, +par le nombre de ses publications, est devenu la troisième littérature +de la Russie, après le russe et le polonais. Il me faut pas oublier non +plus les centaines de publications qui paraissent annuellement en +Palestine, en Autriche et en Amérique. + + * * * * * + +Si nous jetons un coup d'œil d'ensemble sur la littérature hébraïque +moderne, nous sommes frappés par la direction inattendue et pourtant +inévitable qu'elle a prise dans son évolution. L'idéal humaniste, qui a +présidé à sa renaissance, portait en lui un germe de dissolution. À +l'ambition nationale et religieuse il voulait substituer l'idée de la +liberté et de l'égalité. Tôt ou tard il devait aboutir à l'assimilation. +Durant tout un siècle, depuis l'apparition du premier _Meassef_ (1785) +jusqu'à la disparition du _Schahar_ (1885), la littérature hébraïque +nous offre le spectacle d'une lutte continuelle entre l'humanisme et la +judaïsme. En dépit des obstacles de toute nature, en dépit de la +rivalité dangereuse des langues européennes et du judéo-allemand +lui-même, la langue hébraïque fait preuve d'une vitalité persistante et +montre une faculté surprenante d'adaptation à tous les milieux et à tous +les genres littéraires. Son évolution s'effectue à travers les pays les +plus divers. Dans l'esprit des premiers humanistes, la langue hébraïque +ne devait servir que comme instrument de propagande et d'émancipation. +Grâce à M.-H. Luzzato, Mendès et Wessely, elle se relève un instant à +l'état de langue vraiment littéraire, pour céder bientôt la place aux +langues du pays, et demeurer confinée dans les cercles étroits des +Maskilim. Ses destinées devaient s'accomplir dans les pays slaves. En +Galicie, elle a donné naissance, dans le domaine de la philosophie, à +l'idéal de la «Mission du peuple juif» et à la création de la «science +du judaïsme.» Mais, pour la grande masse juive restée fidèle à l'idéal +messianique, c'est le romantisme national et religieux, préconisé par +S.-D. Luzzato, qui eut la plus grande signification. + +La Lithuanie, avec ses ressources morales et intellectuelles +inépuisables, était devenue le pays de la langue hébraïque. Sous son +double aspect humaniste et romantique, la littérature hébraïque prend +dans ce pays un nouvel et prodigieux essor. Bientôt, sous la poussée des +réformes sociales et économiques, les écrivains hébreux déclarent la +guerre à l'autorité rabbinique, réfractaire à toute innovation et +opposée au progrès. La littérature réaliste, polémique et démolisseuse, +naît alors. Une lutte sans merci s'engage entre les humanistes et le +rabbinisme. Les conséquences en furent funestes pour l'un et l'autre +parti. Le rabbinisme s'est vu atteint dans son essence même et est +destiné à disparaître, du moins dans sa forme ancienne. L'humanisme, +déçu dans ses rêves de justice et d'égalité, ayant rompu avec +l'espérance nationale du peuple, perd chaque jour du terrain. La +tentative faite, par quelques écrivains de faire l'union entre «la Foi +et la Vie» a piteusement échoué. L'antagonisme entre les lettrés et la +masse croyante s'est résolu par la débâcle de toute la littérature +créée par les humanistes. C'est alors que le mouvement progressif +national fait son apparition avec Smolensky et rend à la littérature +hébraïque sa raison d'être et sa portée civilisatrice. + +L'idéal sioniste dégagé de sa forme mystique est la note prédominante de +la littérature hébraïque contemporaine. On peut dire que l'idéal +messianique, sous sa forme nouvelle, est en train d'opérer dans les +milieux des Hassidim polonais une transformation identique à celle +qu'accomplit l'humanisme en Lithuanie. La résistance acharnée que la +littérature hébraïque éprouve de la part des Hassidim confirme +suffisamment cette manière de voir. + +Mais, en dehors des pays slaves, dans l'Orient lointain, le lion hébreu +gagne du terrain depuis la Palestine jusqu'au Maroc; il accomplit une +œuvre de civilisation et de renaissance nationale. + + * * * * * + +Il y a dans l'âme éprouvée des masses juives un fond d'idéalisme et de +foi ardente dans un avenir meilleur que n'ont ébranlé ni le temps, ni +les déceptions. Frustrer ces masses de l'idéal millénaire qui les +soutient, qui est la raison même de leur existence, c'est les acculer à +un désespoir dangereux, c'est les pousser vers la démoralisation qui les +guette et qui déjà se manifeste dans certains pays. + +La littérature hébraïque, fidèle à sa mission biblique, sait faire +revivre les ressources morales de ces masses et faire vibrer leur cœur +pour la justice et pour l'idéal. Elle est le foyer d'où jaillissent les +rayons de l'espérance qui soutient tout ce qui, dans le peuple juif, +vit, lutte, crée et espère. + +Méconnaître cette portée morale de la renaissance de la langue +hébraïque, c'est méconnaître la vie même de la majeure partie du +judaïsme. + + * * * * * + +Nous sommes aujourd'hui en pleine période de création littéraire, et la +fermentation des idées infiltrées de toutes parts est tellement +puissante qu'elle annonce une récolte féconde. + +La langue biblique, qui avait déjà donné à l'humanité tant de pages +glorieuses, et qui vient d'en ajouter une nouvelle, grâce aux +humanistes, est-elle vraiment destinée à renaître et à redevenir la +langue de la culture nationale du peuple juif tout entier? Il serait +trop téméraire de répondre d'ores et déjà par l'affirmative. + +Ce que nous croyons avoir démontré dans notre étude, c'est qu'elle +subsiste et évolue en tant que langue littéraire et populaire, qu'elle +s'est montrée l'égale des langues modernes, qu'elle est capable de +traduire toutes les pensées et toutes les formes de l'activité humaine, +et qu'enfin elle accomplit une œuvre de civilisation et d'émancipation. +La floraison contemporaine de la langue des prophètes est un fait qui +doit séduire l'esprit de tous ceux qui s'intéressent à l'évolution des +destinées mystérieuses de l'humanité vers l'idéal. + +FIN. + + +Vu et admis à soutenance, + +En Sorbonne, le 2 août 1902: + +_Par le Doyen de la Faculté des lettres de l'Université de Paris,_ + +A. CROISET. + +Vu et permis d'imprimer: + +_Le Vice-Recteur de l'Académie de Paris,_ + +GRÉARD. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Renaissance de la littératur + hébraïque (1743-1885), by Nahum Slouschz + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE *** + +***** This file should be named 24424-0.txt or 24424-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/4/2/24424/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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