summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/23828-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '23828-8.txt')
-rw-r--r--23828-8.txt7788
1 files changed, 7788 insertions, 0 deletions
diff --git a/23828-8.txt b/23828-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..4951adc
--- /dev/null
+++ b/23828-8.txt
@@ -0,0 +1,7788 @@
+Project Gutenberg's Le grand voyage du pays des Hurons, by Gabriel Sagard
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le grand voyage du pays des Hurons
+
+Author: Gabriel Sagard
+
+Release Date: December 12, 2007 [EBook #23828]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND VOYAGE DU PAYS DES HURONS ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque. This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+========================================================================
+
+NOTE DU TRANSCRIPTEUR
+
+Pour rendre la lecture plus abordable, nous avons éliminé les grands "s"
+et la confusion générée par l'ancien usage des u-v, et des i-j. Pour le
+reste, nous avons adhéré à l'orthographe, la ponctuation et
+l'accentuation (ou son absence) originales.
+
+========================================================================
+
+
+
+
+ LE GRAND VOYAGE
+ DU PAYS DES HURONS,
+ Situé en l'Amerique vers la Mer
+ douce, és derniers confins
+ de la nouvelle France,
+ dite Canada.
+
+
+Où il est amplement traité de tout ce qui est du pays, des moeurs & du
+naturel des Sauvages, de leur gouvernement de façons de faire, tant
+dedans leurs pays, qu'allans en voyages; De leur foy & croyances; De
+leurs conseils & guerres, & de quelque genre de tourmens ils font mourir
+leurs prisonniers. Comme ils se marient & eslevent leurs enfants; De
+leurs Medecins, & des remedes dont ils usent à leurs maladies: De leurs
+danses & chansons; De la chasse, de la pesche, & des oyseaux & animaux
+terrestres & aquatiques qu'ils ont; Des richesses du pays; Comme ils
+cultivent leurs terres, & accommodent leur Menestre. De leur deuil,
+pleurs & lamentations, & comme ils ensevelissent & enterrent leurs
+morts.
+
+Avec un Dictionnaire de la langue Huronne, pour la commodité de ceux qui
+ont à voyager dans le pays, & n'ont d'intelligence d'icelle langue.
+
+_Par_ F. Gabriel Sagard Theodat, _Recollet de S. François, de la
+Province de S. Denys en France._
+
+ A PARIS
+
+ Chez Denys Moreau, rue S. Jacques, à la Salamandre d'Argent.
+
+-----------------------------------------------------------------------
+
+ M. DC. XXXII. _Avec Privilege du Roy._
+
+[Illustration.]
+
+
+
+
+ AU ROY
+ DES ROYS,
+ ET TOUT PUISSANT
+ Monarque du Ciel & de la terre,
+ JESUS-CHRIST, Sauveur
+ du monde.
+
+
+C'est à vous, ô puissance & bonté infinie! à qui je m'adresse,
+& devant qui je me prosterne la face contre terre, & les joues baignées
+d'un ruisseau de larmes, que fluent sans cesse de mes deux yeux, par les
+ressentimens & amertumes de mon coeur vrayement navré, & à juste titre
+affligé, de voir tant de pauvres ames infideles & barbares tousjours
+gisantes dans les espaisses tenebres de leur infidelité. Vous sçavez (ô
+mon seigneur & mon dieu) que nous avons porté nos voeux depuis tant
+d'annees dans la nouvelle france, & fait nostre possible pour retirer
+les ames de cet esprit tenebreux; mais le secours necessaire de
+l'ancienne nous a manqué, seigneur, nos prieres & nos remonstrances ont
+de peu servy, peut-estre, ô mon tres-doux jesus, que l'ange tutelaire
+que vous luy avez donné, a empesché le secours que nous en esperions
+pour la nouvelle, coulans doucement dans le coeur & la pensee de ceux
+qui avoient quelque affection pour le bien du pays, que les tracas, les
+distractions & les divers perils qui fuyuent & sont annexez à la
+poursuitte d'un si grand bien, estoient souvent cause (aux ames foibles
+dans la vertu) d'en remporter des fruicts contraires à la vertu. Si cela
+est, faite ô mon dieu, s'il vous plaist, que l'ange de la nouvelle
+france remporte la victoire contre celuy de l'ancienne car bien que
+quelques uns en fassent mal leur profit, beaucoup en pourront tirer de
+l'advantage assisté de ce grand ange tutelaire, & principalement de
+vous, ô mon dieu, qui pouvez tout, & de qui nous esperons tout le bien
+qui en peut reussir; il y va de vostre gloire & de vostre service. Ayez
+donc pitié & compassion de ces pauvres ames, rachetées au prix de vostre
+sang tres-precieux, ô mon seigneur & mon dieu, afin que retirées des
+tenebres de l'infidelité, elles se convertissent à vous, & qu'apres
+avoir vescu jusques à la mort, dans l'observance de vos divins
+preceptes, elles puissent aller jouyr de vous dans l'eternité, avec les
+anges bien-heureux en paradis, où je prie vostre divine majesté me faire
+aussi la grace d'aller, apres avoir vescu icy bas par le moyen de vos
+graces, dans la mesme grace, en l'observance de mon institut, & de vos
+divins commandemens.
+
+[Illustration.]
+
+[Illustration.]
+
+
+
+
+ TABLE DES CHAPITRES
+ contenus en ce Livre.
+
+
+Chap. 1. Voyage du pays des Hurons, situé en l'Amerique, vers la mer
+douce, és derniers confins de la nouvelle France, dite Canada.
+
+Chap. 2. De nostre commencemens, & suitte de nostre voyage.
+
+Chap. 3. De Kebec, demeure des François & des Pères Recollets.
+
+Chap. 4. Du Cap de Victoire aux Hurons, & comme les Sauvages se
+gouvernent allans en voyage & par pays.
+
+Chap. 5. De nostre arrivée au pays des Hurons, quels estoient nos
+exercices, & de nostre manière de vivre & gouvernement dans le pays.
+
+Chap. 6. Du pays des Hurons, & de leurs villes, villages & cabanes.
+
+Chap. 7. Exercice ordinaire des hommes & des femmes.
+
+Chap. 8. Comme ils défrischent, sement & cultivent leurs terres & apres
+comme ils accommodent le bled & les farines, & de la façon d'apprester
+leur manger.
+
+Chap. 9. De leurs festins & convives.
+
+Ch. 10. Des danses, chansons & autres ceremonies ridicules.
+
+Ch. 11. De leur mariage & concubinage.
+
+Ch. 12. De la naissance, amour & nourriture que les sauvages ont envers
+leurs enfans.
+
+Ch. 13. De l'exercice des jeunes garçons & jeunes filles.
+
+Ch. 14. De la forme, couleur & stature des Sauvages, & comme ils ne
+portent point de barbe.
+
+Ch. 15. Humeur des Sauvages, & comme ils ont recours au Devins, pour
+recouvrer les choses desrobées.
+
+Ch. 16. Des cheveux, & ornements du corps.
+
+Ch. 17. De leurs conseils & guerres.
+
+Ch. 18. De la croyance & foy des Sauvages, du Createur, & comme ils
+avoient recours à nos prieres.
+
+Ch. 19. Des ceremonies qu'ils observent à la pesche.
+
+Ch. 20. De la santé & maladie des Sauvages & de leurs Medecins.
+
+Ch. 21. Des deffuncts, & comme ils pleurent & ensevelissent les morts.
+
+Ch. 22. De la grand' feste des morts.
+
+[Illustration.]
+
+SECONDE PARTIE.
+
+Où il est traité des Animaux terrestres, & aquatiques, & des Fruicts,
+Plants & Richesses qui se retreuvent communément dans le pays de nos
+Sauvages; puis de nostre retour de la Province des Hurons en celle de
+Canada, Avec un petit Dictionaire des mots principaux de la langue
+Huronne, necessaire à ceux qui n'ont l'intelligence d'icelle, & ont à
+traiter avec les dits Hurons.
+
+Chap. 1. Des Oyseaux.
+
+Chap. 2. Des Animaux terrestres.
+
+Chap. 3. Des Poissons, & bestes aquatiques.
+
+Chap. 4. Des Fruicts, Plantes, Arbres & Richesses du pays.
+
+Chap. 5. De nostre retour du pays des Hurons en France, & de ce qui nous
+arriva en chemin.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+
+ _PRIVILEGE DU ROY._
+
+LOUYS par la grace de Dieu, Roy de France & de Navarre. A nos amez &
+feaux Conseiller, les gens tenans nos Cours de Parlemens, Maistres des
+Requestes ordinaires de nostre Hostel, Prevost de Paris, Baillifs,
+Seneschaux, & autres nos Justiciers & Officiers qu'il appartiendra
+salut. Nostre bien amé Fr. Gabriel Sagard, Recollet, nous a fait
+remonstrer qu'il a composé un livre intitulé, _Le grand Voyage du pays
+des Hurons situé en l'Amerique, vers la mer douce, és derniers confins
+de la nouvelle France, avec un Dictionnaire de la langue Huronne._
+Lequel il desireroit mettre en lumiere, s'il avoit sur ce nos lettres. A
+ces causes, desirans bien, & favorablement traiter ledit suppliant, &
+qu'il ne soit frustré des fruicts de son labeur, luy avons permis,
+permettons & octroyons par ces presentes, de nos graces speciales,
+d'imprimer ou faire imprimer en telle marge & caractere que bon luy
+semblera ledit livre, iceluy mettre & exposer en vente & distribuer
+durant le temps de dix ans, deffendant à tous Imprimeurs & autres
+personnes de quelque qualité & condition qu'elle soient, d'imprimer, ou
+faire imprimer, mettre ny exposer en vente ledit livre, sans le congé &
+permission dudit exposant, ou de celuy ayant charge de luy, sur peine de
+confiscation d'iceux livres, d'amende arbitraire, & à tous despens,
+dommages & interest envers luy; à la charge d'en mettre deux exemplaires
+en nostre bibliotheque publique. Si vous mandons que du contenu en ces
+presentes vous fassiez, souffriez & laissiez jouyr & ce faire souffrir &
+obeyr tus ceux qu'il appartiendra, en mettant au commencement ou à la
+fin dudit livre ces presentes, ou bref extraict d'icelles, voulons
+qu'elles soient pour deuëment signifiées: Car tel est nostre plaisir.
+Donné à Paris le 20 jour de Juillet, l'an de grace 1632 & de nostre
+regne le 23.
+
+Par le Conseil,
+
+Huot.
+
+========================================================================
+
+J'ay sous-signé, consens que le sieur Denys Moscait, lequel j'ay choysi
+pour mon Imprimeur & Libraire, puisse imprimer mon livre, intitulé le
+grand voyage des Hurons, à la charge de recevoir de moy, un nouveau
+consentement, toutes les fois qu'il le voudra réimprimer. Et à ces
+conditions je luy remets mon Privilège que j'ay obtenu du Roy, pour
+imprimer mondit livre. Fait à Paris ce 19 Juillet 1612.
+
+FR. GABRIEL SAGARD, Recollet.
+
+========================================================================
+
+Achevé d'imprimer pour la premiere fois le 10 jour d'Aoust 1632.
+
+========================================================================
+
+
+
+
+ _Approbation des Peres de l'Ordre._
+
+Nous soussignez, Professeurs en la saincte Theologie, Predicateurs &
+Confesseurs des Peres Recollets de la province de S. Denys en France.
+Certifions avoir leu un livre intitulé, _Voyage du pays des Hurons,
+situé en l'Amerique, vers la mer douce, és derniers confins de la
+nouvelle France, dite Canada._ Où il est traité de tout ce qui est du
+pays, & du gouvernement des Sauvages, avec un Dictionaire de la langue
+Huronne, Composé par Fr. Gabriel Sagard Theodat, Religieux de nostre
+mesme Ordre & Institut. Auquel nous n'avons rien trouvé contraire à la
+Religion Catholique, Apostolique & Romaine: ains tres utile & necessaire
+au public. En foy de quoy nous avons signé de nostre main. Fait en
+nostre Couvent de Paris le cinquiesme jour de juillet 1632.
+
+Fr. IGNACE I I CAULT, quisup. Gardien du Couvent des Recollets de Paris.
+Fr. JEAN MARIE L'ESCRIVAIS, quisup.
+Fr. ANGE CARRIER, quisup.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+
+A TRES-ILLUSTRE,
+Genereux & puissant Prince
+HENRY
+DE LORRAINE,
+Comte d'Arcourt.
+
+
+MONSEIGNEUR,
+
+_C'est un sujet puissans, & un object ravissant, que l'oeil & la
+presence d'un Prince, qui n'a d'affection que pour la vertu. Si je prens
+la hardiesse de m'adresser à vostre grandeur, pour luy faire offre
+(comme je fais en toute humilité) de mon petit Voyage des Hurons. La
+faute, si j'en commets, gaigné & doucement charmé par vostre vertu, en
+doit estre attribuée à l'esclat brillant de vostre mesme vertu. A quel
+Autel pouvois-je porter mes voeux plus méritoirement qu'au vostre? En
+qui pouvois-je trouver plus d'appuy contre les envieux & mal-veillans de
+mon Histoire, qu'en un Prince genereux & victorieux comme vous, dont les
+vertus sont tellement admirées entre les Grands, qu'elles semblent
+donner loix aux Princes plus accomplis. Sous l'aisle de vostre
+protection (si vous l'en daignez honorer) MONSEIGNEUR, ce mien petit
+traité peut sans crainte des envieux, favorablement par-courir tout
+l'Univers. Vostre naissance & extraction de la tres-ancienne, auguste &
+Royale maison de Lorraine, qui a autre-fois passé les mers, subjugué les
+Infideles, & possedé, comme Roy, un si grand nombre d'annees, tous les
+lieux saincts de la Palestine, vous donne du credit, & faict voler
+vostre nom parmy toutes les Nations de la terre: de sorte que l'on dict
+d'elle, qu'elle a tousjours esté saincte, & n'a jamais nourry de monstre
+dans son sein. C'est une remarque & un honneur eternel, que je prie Dieu
+vous conserver_.
+
+_Acceptez donc, (MONSEIGNEUR) les bonnes volontez que j'ay pour vostre
+Grandeur en ce petit present, en attendant que le Ciel me fasse naistre
+d'autres moyens plus propres, pour recognoistre les obligations que vous
+avez acquises sur nostre Religieuse Maison, & sur moy particulierement,
+qui seray toute ma vie,_
+
+_MONSEIGNEUR,_
+
+Vostre tres-humble serviteur en JESUS-CHRIST, Fr. Gabriel Sagard,
+indigne Recollet.
+
+De Paris ce 31 Juillet, 1632.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+
+AU LECTEUR
+
+C'Est une vérité cogneuë de tous, & des Infideles mesmes (disoit un sage
+des Garamantes au Grand Roy Alexandre) Que la perfection des hommes ne
+consiste point à voir beaucoup, ny à sçavoir beaucoup; mais en
+accomplissant le vouloir & bon plaisir de Dieu. Cette pensee a repu
+longtemps mon esprit en suspens à sçavoir, si je devois demeurer dans le
+silence, ou agreer à tant d'ames religieuses & seculieres, qui me
+sollicitoient de mettre au jour, & faire voir au public, le narré du
+voyage que j'ay fait dans le pays des Hurons; pource que de moy-mesme je
+ne m'y pouvois resoudre. Mais enfin, apres avoir consideré de plus pres
+le bien qui en pouvoit reussir à la gloire de Dieu, & au salut du
+prochain, avec la licence de mes Supérieurs j'ay mis la main à la plume,
+& décrit dans cet' Histoire & Voyage des Hurons, tout ce qui se peut
+dire du pays & de ses habitants. La lecture duquel sera d'autant plus
+agreable à toutes conditions de personnes, que ce livre est parsemé de
+diversité de choses les unes belles & remarquables en un peuple Barbare
+& Sauvage, & les autres brutales et inhumaines à des creatures qui
+doivent avoir de la raison & recongnoistre un Dieu qui les a mis en ce
+monde, pour jouyr apres d'un Paradis. Quelqu'un me pourra dire que je
+devois me servir du stile du temps, ou d'une bonne plume, pour polir &
+enrichir mes memoires, & leur donner jour au travers de toutes les
+difficultez que les esprits envieux (aujourd'huy trop frequens) me
+pourroient objecter & en effet, j'en ay eu la pensee, non pour
+m'attribuer le merite & la science d'autruy; mais pour contenter les
+plus curieux & difficiles dans les entretiens du temps. Au contraire,
+j'ay esté conseillé de suyvre plustost la naïfveté & simplicité de mon
+stile ordinaire, (lequel agréera tousjours d'avantage aux personnes
+vertueuses & de merite) que de m'amuser à la recherche d'un discours
+poly et fardé, qui auroit voilé ma face, & obscurcy la candeur &
+sincerité de mon Histoire, qui ne doit avoir rien de vain ny de
+superflu.
+
+Je m'arreste icy tout court, je demeure icy en silence, & preste mon
+oreille patiente aux advertissements salutaires de quelques zelans, que
+me diront que j'ay employé & ma plume & mon temps, dans un sujet qui ne
+ravist pas les ames comme un autre sainct Paul, jusqu'au troisiesme
+Ciel. Il est vray, j'advouë mon manquement & mon démerite; mais je diray
+pourtant, & avec verité, que les bonnes ames y trouveront dequoy
+s'edifier, & louer Dieu qui nous a fait naistre dans un pays Chrestien,
+où son sainct nom est recogneu & adoré, au prix de tant d'Infideles qui
+vivent & meurent privez de sa cognoissance & se son Paradis. Les plus
+curieux aussi, & les moins devots, qui n'ont autre sentiment que de se
+divertir, & d'apprendre dans l'Histoire l'humeur, le gouvernement, & les
+diverses actions & ceremonies d'un peuple Barbare, y trouveront aussi
+dequoy se contenter & satisfaire, & peut-étre leur salut, par la
+reflection qu'ils feront eux-mesme.
+
+De mesme, ceux qui poussez d'un sainct mouvement desireront aller dans
+le pays pour la conversion des Sauvages, ou pour s'y habituer & vivre
+Chrestiennement, y apprendront aussi quels seront les pays ou ils auront
+à demeurer, & les peuples avec lesquels ils auront à traiter, & ce qui
+leur sera besoin dans le pays, pour s'en munir avant que de se mettre en
+chemin. Puis nostre Dictionaire leur apprendra d'abord toutes les choses
+principales & necessaires qu'ils auront à dire aux Hurons, & aux autres
+Provinces & Nations, chez lesquels cette langue est en usage, comme
+Petuneux, à la Nation Neutre, à la Province de Feu, à celle des Puants,
+à la Nation des Bois, à celle de la Mine de cuyvre, aux Yroquois, à la
+Province des Cheveux Relevez, & à plusieurs autres. Puis en celle des
+Sorciers, de ceux de l'Isle, de la petite Nation & des Algoumequins, qui
+la sçavent en partie, pour la necessité qu'ils en ont, lors qu'ils
+voyagent, ou qu'ils ont à traiter avec quelques personnes de nos
+Provinces Huronnes & Sedentaires.
+
+Je responds à vostre pensee, que le Christianisme est bien peu advancé
+dans le pays, nonobstant nos travaux, le soin & la diligence que les
+Recollets y ont apporté, bien loin des dix millions d'ames que nos
+Religieux ont baptizé à succession de temps dans les Indes Orientales, &
+Occidentales, depuis que le bien-heureux Frere Martin de Valence, & les
+compagnons Recollets y eurent mis le pied, & fait les premiers la
+planche à tous nos autres Freres, qui y ont à present un grand nombre de
+Provinces, remplies de Couvents, & en suitte à tous les Religieux des
+autres Ordres, qui y ont esté depuis.
+
+C'est nostre regret & nostre desplaisir de n'y avoir pas esté secondez,
+& que les choses n'y ont pas si heureusement advancé, comme nos
+esperances nous promettoient, foiblement fondees sur des Colonies de
+bons & vertueux François qu'on y devoit establir, sans lesquelles on n'y
+advancera jamais gueres la gloire de Dieu & le Christianisme n'y sera
+jamais bien fondé. C'est mon sentiment & celuy de tous les gens de bien
+non seulement; mais de tous ceux qui se gouvernent tant soit peu avec la
+lumiere de la raison.
+
+Excuse, si le peu de temps que j'ay eu de composer & dresser mes
+Memoires & mon Dictionaire (apres la resolution prise de les mettre en
+lumiere) y a fait escouler quelques legeres fautes ou redites: car y
+travaillant avec un esprit preoccupé de plusieurs autres charges &
+commissions, il ne me souvenoit pas souvent en un temps, ce que j'avois
+composé & escrit en un autre. Ce sont fautes qui portent le pardon
+qu'elles esperent de vostre charité, de laquelle j'implore aussi les
+prieres, à ce que Dieu m'exempte icy de peché, & me donne son Paradis en
+l'autre.
+
+[Illustration.]
+
+VOYAGE DU PAYS des Hurons situé en l'Amerique, vers la mer douce, és
+derniers confins de la nouvelle France, dite Canada.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+ALLEZ par tout le monde, & preschez l'Evangile à toute creature, dit
+notre Seigneur. C'est le commandement que Dieu donna à ses Apostre, &
+ensuitte aux personnes Apostoliques, de porter l'Evangile par tout le
+monde, pour en chasser l'Idolatrie, & polir les moeurs barbares des
+Gentils, & eriger les trophees des victoires de sa Croix par son
+Evangile & la predication de son sainct nom. La vanité de sçavoir &
+apprendre les choses curieuses, & les moeurs & diverses façons de
+philosopher, ont poussé ce grand Thianeus Appollonius de ne pardonner à
+aucun travail, pour se remplir & rendre illustre par la cognoissance des
+choses les plus belles & magnifiques de l'Univers & c'est ce qui le fit
+courir de l'Egypte toute l'Afrique, passer les colonnes d'hercules,
+traiter avec les grands hommes, & sages d'Espagne, visiter nos Druides
+és Gaules, couler dans les delices de l'Italie, pour y voir la
+politesse, grandeur & gentillesse de l'Empire Romain, de là se couler
+dans la Grece, puis passer l'Elespong, pour voir les richesses d'Asie, &
+enfin penetrant les Perses, surmontant le Causase, passant par les
+Albaniens, Scythes, Massagettes: bref, apres avoir connu les puissans
+Royaumes de l'Inde, traversé le grand fleuve Phison, arriva enfin vers
+les Brachmanes, pour ouyr ce grand Hyarcas philosopher de la nature & du
+mouvement des astres: & comme insatiable de sçavoir, apres avoir couru
+toutes les provinces où il pensa apprendre quelque chose d'excellent,
+pour se rendre plus divin parmy les hommes; de tous ses grands travaux
+ne laissa rien de memorable qu'un chetif livre, contenant les dogmes des
+Pytagoriens, fagoté, polly, doré, qu'il feignoit avoir appris dans
+l'Entre trophonine, qui fut receu avec tant d'applaudissement des
+Anciates, que pour éternizer sa memoire ils le consacrerent au plus haut
+feste de leur plus magnifique Temple.
+
+Ce grand homme, qui avait acquis par ses voyages tant de suffisance &
+d'experience, que les Princes, & entr'autres l'Empereur Vespasien,
+estimoit son amitié de telle sorte, que, soit que ou par vanité, ou à
+bon escient, qu'il desira se servir de luy en la conduite de son grand
+Empire, il le convia de s'en venir à Rome avec ses attrayantes paroles,
+qu'il luy feroit part de tout ce qu'il possedoit, sans en exclure
+l'Empire, pour monstrer l'estime qu'il faisoit de ce grand personnage;
+neantmoins il croyoit n'avoir rien remarqué digne de tant de travail,
+puis qu'il n'avoit pu rencontrer une egalité de justice (à son advis) en
+l'economie du monde, puisque par tout il avoit trouvé le fol commander
+au sage, le superbe à l'humble, le querelleur au pacifique, l'impie au
+devot. Et ce qui luy touchoit le plus le coeur, c'est qu'il n'avoit
+point trouvé l'immortalité en terre.
+
+Pour moi, qui ne fus jamais d'une si enragee envie d'apprendre en
+voyageant, puis que nourry en l'escole du Fils de Dieu, sous la
+discipline reguliere de l'ordre Séraphique sainct François, où l'on
+apprend la science solide des Saincts, & hors celle-là tout ce qu'on
+peut apprendre n'est qu'un vain amusement d'un esprit curieux. J'ay
+voulu faire part au public de ce que j'avois veu en un voyage de la
+nouvelle France, que l'obeyssance de mes Supérieurs m'avoit fait
+entreprendre, pour secourir nos Peres qui y estoient desja, pour tascher
+à y porter le flambeau de la cognoissance du Fils de Dieu, & en chasser
+les tenebres de la barbarie & infidelité suyvant le commandement que
+nostre Dieu nous avoit faict en la personne de ses Apostres, afin que
+comme nos Peres de nostre seraphique Ordre de sainct François, avoient
+les premiers porté l'Evangile dans les Indes Orientales & Occidentales &
+arboré l'estendart de nostre redemption és peuples qui n'en avoient
+jamais ouy parler, ny en cognoissance, à leur imitation nous y
+portassions nostre zele et devotion, afin de faire la mesme conqueste, &
+eriger les mesmes trophees de nostre salut, où le Diable avoit demeuré
+paisible jusqu'à present.
+
+Ce ne sera pas à l'imitation d'Appollonius, pour y polir mon esprit, &
+en devenir plus sage, que je visiteray ces larges provinces, où la
+barbarie & la brutalité y ont pris tels advantages, que la suitte de ce
+discours vous donnera en l'ame quelque compassion de la misere &
+aveuglement de ces pauvres peuples, où je vous feray voir quelles
+obligations nous avons à nostre bon JESUS, de nous avoir delivrez de
+telles tenebres & brutalite, & poly nostre esprit jusqu'à le pouvoir
+cognoistre et aymer, & esperer l'adoption de ses enfans. Vous verrez
+comme en un tableau de relief & en riche taille douce, la misere de la
+nature humaine, viciee en son origine, privee de la culture de la foy,
+destituee des bonnes moeurs, & en proye à la plus funeste barbarie que
+l'esloignement de la lumiere celeste peut grotesquement concevoir. Le
+recit vous en sera d'autant plus agreable par la diversité des choses
+que je vous raconteray avoir remarquees, pendant environ deux ans que
+j'y ay demeuré, que je me promets que la compassion que vous prendrez de
+la misere de ceux qui participent avec vous de la nature humaine,
+tireront de vos coeurs des voeux, des larmes & des souspirs, pour
+conjurer le Ciel à lancer sur ces coeurs des lumieres celestes, qui
+seules les peuvent affranchir de la captivité du Diable, embellir leurs
+maisons de discours salutaires, & polir leur rude barbarie de la
+politesse des bonnes moeurs, afin qu'ayans cogneu qu'ils sont hommes,
+ils puissent devenir Chrestiens, & participer avec vous de cette foy qui
+nous honore du riche titre d'enfans de Dieu, coheritiers avec nostre
+doux JESUS, de l'heritage qu'il nous a acquis au prix de son sang, où se
+trouvera cette immortalité veritable, que la vanité d'Appollonius apres
+tant de voyages n'avoit pu trouver en terre, où aussi elle n'a garde de
+se pouvoir trouver.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_De nostre commencement, & suitte de nostre voyage._
+
+CHAPITRE II.
+
+
+NOSTRE Congregation s'estant tenue à Paris, j'eus commandement
+d'accompagner le Pere Nicolas, vieil Predicateur, pour aller secourir
+nos Peres, qui avoient la mission de la conversion des peuples de la
+nouvelle France. Nous partismes de Paris avec la benediction de nostre
+R. Pere Provincial, le dix huictiesme de Mars mil six cens vingt-quatre,
+à l'Apostolique, à pied & avec l'equipage ordinaire des pauvres Pere
+Recollets Mineurs de nostre glorieux Pere S. François. Nous arrivasmes à
+Dieppe en bonne santé, où le navire fretté & prest, n'attendoit que le
+vent propre pour faire voile, & commencer nostre heureux voyage: de
+sorte qu'à grand peine pûmes-nous prendre quelque repos, qu'il nous
+fallut embarquer le mesme jour de nostre arrivee, de sorte que nous
+partismes dés la my nuict avec un vent assez bon mais qui par sa faveur
+inconstante nous laissa bien tost, & fusmes surpris d'un vent contraire,
+joignant la coste d'Angleterre, que causa un mal de mer fort fascheux à
+mon compagnon, qui l'incommoda fort & le contraignit de rendre le tribut
+à la mer; qui est l'unique remede de la guerison de ces indispositions
+maritimes. Graces è nostre Seigneur, nous avions desja scillonné environ
+cent lieuës de mer, avant que je fusse contrainct à ces fascheuses
+maladies; mais j'en ressentis bien depuis, & peut dire avec verité, que
+je ne me fusse jamais imaginé que le mal de mer fust si fascheux &
+ennuyeux comme je l'experimentay, me semblant n'avoir jamais tant
+souffert corporellement au reste de ma vie, comme je souffris pendant
+trois mois six jours de navigation, qu'il nous fallut (a cause des vents
+contraires) pour traverser ce grand & espouventable Ocean, & arriver à
+Kebec, demeure de nos Peres.
+
+Or pour ce que le Capitaine de nostre vaisseau avoit commission d'aller
+charger du sel en Brouage, il nous y fallut aller, & passer devant la
+Rochelle, à la rade de laquelle nous nous arrestâmes deux jours, pendant
+que nos gens allerent negocier à la ville pour leurs affaires
+particulieres. Il y avoit là un grand nombre de navires Hollandoises,
+tant de guerre que marchands, qui alloient charger du sel en Brouage, &
+à la riviere Suedre, proche de Mareine: nous en avions desja trouvé en
+chemin, environ quatre vingts ou cent en diverses flottes, & aucun
+n'avoit couru sus-nous, entant que nostre pavillon nous faisoit
+cognoistre; il y eut seulement un pirate Hollandois qui nous voulut
+attaquer & rendre combat, ayant desja à ce dessein ouvert ses sabors, &
+fait boire & armer ses gens; mais pour n'estre assez forts, nous
+gaignasmes le devant à petit bruit, ce miserable traisnoit desja
+quant-&-soy un autre navire chargé de sucre & autres marchandises, qu'il
+avoit volé sur des pauvres François & Espagnols qui venoient d'Espagne.
+
+De la Rochelle on prend d'ordinaire un pilote de louage, pour conduire
+les navires qui vont à la riviere de Suedre, à cause de plusieurs lieux
+dangereux où il convient de passer, & est necessaire que ce soit un
+pilotte du pays qui conduise en ces endroicts, pource qu'un autre ne s'y
+oseroit hazarder, il arriva neantmoins que ce pilotte de la Rochelle
+pensa nous perdre, car n'ayant voulu jetter l'anchre par un temps de
+bruine, comme on luy conseilloit, se fiant à sa sonde, il nous eschoua
+sur les quatre heures du soir, ce fut alors pitié, car on pensoit n'en
+eschapper jamais, & de faict, si Dieu n'eust calmé le temps, & retenu
+notre navire de se coucher du tout, s'estoit faict du navire, & de tout
+ce qui estoit dedans; on demeura ainsi jusques environ les six ou sept
+heures du lendemain matin, que la maree nous mit sus pied; en cet
+endroict nous n'estions pas à plus d'un bon quart de lieuë de terre; &
+nous ne pensions pas estre si proches, autrement on y eust conduit la
+pluspart de l'equipage avec la chalouppe pendant ce danger, pour
+descharger d'autant le navire, & se sauver tous, en cas qu'il se fust
+encore tant-soit-peu couché; car il l'estoit desja tellement, que l'on
+ne pouvoit plus marcher debout, ains se traisnant & appuyant des mains.
+Tous estoient fort affligez, & aucun n'eut le courage de boire ny
+manger, encore que le souper fust prest & servy, & les bidons & gamelles
+des matelots remplis: pour moy j'estois fort debile, & eusse volontiers
+pris quelque chose; mais la crainte de mal edifier m'empescha & me fit
+jeusner comme les autres, & demeurer en priere toute la nuict avec mon
+compagnon, attendant la misericorde & assistance du bon Dieu: nos gens
+parloient desja de jetter en mer le pilotte qui nous avoit eschouez. Une
+partie vouloit gaigner l'esquif pour tascher à se sauver, & le Capitaine
+menaçoit d'un coup de pistolet le premier qui s'y advanceroit, car sa
+raison estoit; sauver tout, ou tout perdre, & nostre Seigneur ayant
+pitié de ma foiblesse me fit la grace d'estre fort peu esmeu & estonné
+pour le danger present & eminent, ny pour tous autres que nous eusmes
+pendant nostre voyage, car il ne me vint jamais en la pensee (me
+confiant en la divine bonté, aux merites de la Vierge, & de tous les
+Saincts) que deussions perir, autrement il y avoit grandement sujet de
+craindre pour moy, puis que les plus experimentez pilotes & mariniers
+n'estoient pas sans crainte, ce qui estonnoit tout plein de personnes,
+un desquels, comme fasché de me voir sans apprehension pendant une
+furieuse tourmente de huict jours; me dit par reproche, qu'il avoit dans
+la pensee que je n'estois pas Chrestien, de n'apprehender pas en des
+perils si eminens, je luy dis que nous estions entre les mains de Dieu;
+& qu'il ne nous adviendroit que selon sa saincte volonté, & que je
+m'estois embarqué en intention d'aller gaigner des ames à nostre
+Seigneur au pays des Sauvages, & d'y endurer le martyre, si telle estoit
+sa saincte volonté: que si sa divine misericorde vouloit que je perisse
+en chemin, que je ne devois pas moins que d'en estre content, & que
+d'avoir tant d'apprehension n'estoit pas bon signe; mais que chacun
+devoit plustost tascher de bien mettre son ame avec Dieu, & apres faire
+ce qu'on pourroit pour se delivrer du danger & naufrage, puis laisser le
+reste du soin à Dieu, & que bien que je fusse un grand pecheur, que je
+ne perdrois pas pourtant l'esperance & la confiance que je devois avoir
+à mon Seigneur & à ses Saincts, qui estoient tesmoins de nostre disgrace
+& danger, duquel ils pouvoient nous delivrer, avec le bon plaisir de sa
+divine Majesté, quand il leur plairoit.
+
+Apres estre delivrés du peril de la mort, & de la perte du navire, qu'on
+croyoit inevitable, nous mismes la voile au vent, & arrivasmes d'assez
+bonne heure à la riviere de Suedre, où l'on devoit charger du sel des
+marests de Mareine. Nous nous desembarquasmes, & n'estans qu'à deux
+bonnes lieuës de Brouage, nous y allasmes nous rafraischir; avec nos
+Freres de la province de la Conception, qui y ont un assez beau Couvent,
+lesquels nous y reçurent & accommoderent avec beaucoup de charité.
+Nostre navire estant chargé, & prest à se remettre à la voile, nous
+retournasmes nous y rembarquer, avec un nouveau pilote de Mareine, pour
+nous reconduire jusqu'à la Rochelle, lequel pensa encor' nous eschouer,
+ce qu'indubitablement nous aurions esté, s'il eust fait tant-soit-peu
+obscur, cela luy osta la presomption & vanité insupportable de laquelle
+enflé, il s'estimoit le plus habile pilote de cette mer, aussi estoit-il
+de la pretendue Religion, & des opiniastres, ainsi qu'estoit le premier
+qui nous avoit eschouez, quoy que plus retenu & modeste.
+
+Vers la Rochelle il y a une grande quantité de marsoins, mais nos
+mattelots ne se mirent point en peine d'en harponner aucun, mais ils
+pescherent quantité de seiches, qui font grandement bonne bonnes
+fricassees, & semblent des blancs d'oeufs durs fricassez: ils prindrent
+aussi des grondins avec des lignes & hameçons qu'ils laissoient traisner
+apres le navire, ce sont poissons un peu plus gros que des rougets, &
+desquels on faisoit du potage qui estoit assez bon, & le poisson aussi,
+pendant que je me trouvois mal cela me fortifia un peu; mais je me
+desplaisois grandement que le Chirurgien qui avoit soin des malades
+estoit Huguenot, & peu affectionné envers les Religieux, c'est pourquoy
+j'aymois mieux patir que de le prier, aussi n'estoit-il gueres courtois
+à personne. Passant devant l'Isle de Réon remplit nos bariques d'eau
+douce pour nostre voyage, on mit les voiles au vent, & le cap à la route
+de Canada, puis nous cinglasmes par la Manche en haute mer, à la garde
+du bon Dieu, & à la mercy des vents.
+
+A deux ou trois cens lieuës de mer, un piratte ou forban nous vint
+recognoistre, & par mocquerie & menace nous dit qu'il parleroit à nous
+apres souper, il ne luy fut rien respondu; mais party d'auprés de nous
+on tendit le pont de corde, & chacun se tint sur les armes pour rendre
+combat, au cas qu'il fust revenu, comme il avait dict: mais il ne
+retourna point à nous, ayant bien opinion qu'il n'y avoit que des coups
+à gaigner, & non aucune marchandise: toutes fois il fut encore trois ou
+quatre jours à voltiger & roder à nostre veuë, cherchant à faire quelque
+prise & piraterie.
+
+Il arriva un accident dans nostre navire, le premier jour du mois de
+May, qui nous affligea fort. C'est la coustume en ce mesme jour, que
+tous les matelots s'arment au matin, & en ordre font une salve
+d'escoupeterie au Capitaine du vaisseau: un bon garçon, peu usité aux
+armes, par mesgard & imprudence, donna une double ou triple charge à un
+meschant mousquet qu'il avoit, & pensant le tirer il se creva, & tua le
+mattelot qui estoit à son costé, & en blessa un autre legerement à la
+main. Je n'ay jamais rien veu de si resolu comme ce pauvre homme blessé
+à la mort: car ayant toutes les parties naturelles coupees & emportees,
+& quelques peaux des cuisses & du ventre qui luy pendoient: apres qu'il
+fut revenu de pasmoizon, à laquelle il estoit tombé du coup, luy-mesme
+appella le Chirurgien, & l'enhardit de coudre sa playe, & d'y apliquer
+ses remedes, & jusqu'à la mort parla avec un esprit aussi sain & arresté
+& d'une patience si admirable, que l'on ne l'eust pas jugé malade à sa
+parole. Le bon Pere Nicolas le confessa, & peu de temps apres il mourut:
+apres il fut enveloppé dans sa paillasse, & mis le lendemain matin sur
+le tillac: nous dismes l'Office des morts, & toutes les prieres
+accoustumees, puis le corps ayant esté mis sur une planche, fut faict
+glisser dans la mer, puis un tison de feu allumé, & un coup de canon
+tiré, qui est la pompe funebre qu'on rend d'ordinaire à ceux qui meurent
+sur mer.
+
+Depuis, nous fusmes agitez d'une tourmente si furieuse, par l'espace de
+sept ou huict jours continuels, qu'il sembloit que la mer se deust
+joindre au Ciel, de sorte que l'on avoit de l'apprehension qu'il se vint
+à rompre quelque membre du navire, pour les grands coups de mer qu'il
+souffroit à tout moment, ou que les vagues furieuses, qui donnoient
+jusques par dessus la Dunette abysmassent nostre navire; car elles
+avaient desja rompu & emporté les galleries, avec tout ce qui estoit
+dedans; c'est pourquoy on fut contrainct de mettre bas toutes les
+voiles, & demeurer les bras croisez; portez à la mercy des flots, &
+balotez d'une estrange façon pendant ces furies. Que s'il y avoit
+quelque coffre mal amarré, on l'entendoit rouler, & quelquesfois la
+marmite estoit renversee, & en dinant ou soupant si nous ne tenions bien
+nos plats, ils voloient d'un bout de la table à l'autre, & les falloit
+tenir aussi bien que la tasse à boire, selon le mouvement du navire, que
+nous laissions aller à la garde du bon Dieu, puis qu'il ne gouvernoit
+plus.
+
+Pendant ce temps là, les plus devots prioyent Dieu, mais pour les
+mattelots, je vous asseure que c'est alors qu'ils sont moins devots, &
+qu'ils taschent de dissimuler l'apprehension qu'ils ont du naufrage, de
+peur que venans à en echapper ils ne soient gaussez les uns des autres,
+pour la crainte et la peur qu'ils auroient témoigné par leurs devotions,
+ce qui est une vraye invention du diable, pour faire perdre les
+personnes en mauvais estat. Il est tres-bon de ne se point troubler,
+voire tres-necessaire pour chose qui arrive, à cause qu'on en est moins
+apte de se tirer du danger, mais il ne s'en faut pas monstrer plus
+insolent, ains se recommander à Dieu, & travailler à ce à quoy on pense
+estre expedient & necessaire à son salut & delivrance. Or ces tempestes
+bien souvent nous estoient presagees par les Marsoins, qui environnoient
+nostre vaisseau par milliers, se jouans d'une façon fort plaisante, dont
+les uns ont le museau mousse & gros, & les autres pointu.
+
+Au temps de cette tourmente je me trouvay une fois seul avec mon
+compagnon, dans la chambre du Capitaine, où je lisois pour mon
+contentement spirituel les Meditations de S. Bonaventure, ledict Pere
+n'ayant pas encore achevé son office, le disoit à genouils, proche la
+fenestre qui regarde sur la gallerie, qu'à mesme temps un coup de mer
+rompit un aiz du siege de la chambre, entre dedans, sousleve un peu en
+l'air le dit Pere, & m'enveloppe une partie du corps, ce qui m'esblouit
+toute la veuë; neantmoins, sans autrement m'estonner, je me leve
+diligemment d'où j'estois assis, à tastons, j'ouvre la porte pour donner
+cours à l'eau, me ressouvenant avoir ouy dire qu'un Capitaine avec son
+fils se trouverent un jour noyez par un coup de mer qui entra dans leur
+chambre. Nous eusme aussi par fois des ressaques jusqu'au grand masts,
+qui sont des coups tres-dangereux pour enfoncer un navire dans l'abysme
+des eaues. Quand la tempeste nous prit nous estions bien avant au delà
+des isles Assores, qui sont au Roy d'Espagne, desquelles nous
+n'approchasmes plus pres que d'une journee.
+
+Ordinairement apres une grande tempeste vient un grand calme, comme en
+effet nous en avions quelque fois de bien importuns, qui nous
+empeschoient d'advancer chemin, durant lesquels les Matelots jouoient &
+dansoient sur le tillac; puis quend on voyoit sortir de dessous l'orizon
+un nuage espais, c'estoit lors qu'il fallait quitter ces exercices, & se
+prendre garde d'un grain de vent qui estoit enveloppé là dedans, lequel
+se desserrant grondant & sifflant, estoit capable de renverser nostre
+vaisseau sen dessus-dessous, s'il n'y eust eu des gens prests à executer
+ce que le maistre du navire leur commandoit. Or le calme qui nous arriva
+apres cette grande tempeste nous servit fort à propos, pour tirer de la
+mer un grand tonneau de tres-bonne huile d'olive, que nous appercusmes
+assez proche de nous, flottant sur les eaues, nous en apperceusmes
+encore un autre deux ou trois jours apres: mais la mer qui commençoit
+fort à enfler, nous osta le moyen de l'avoir: ces tonneaux comme il est
+à conjecturer, pouvoient estre de quelque navire brizé en mer par ces
+furieuses tourmentes & tempestes que nous avions souffertes peu de temps
+auparavant.
+
+Quelques jours apres nous rencontrasmes un petit navire Anglois, qui
+disoit venir de la Virginie, & de quelqu'autre contree, car il avoit
+quantité de palmes, du petun, de la cochenille & des cuirs, il estoit
+tout desmaté des coups de vent qu'il avoit souffert, & pour pouvoir s'en
+retourner au pays d'Angleterre & d'Escosse, d'où la pluspart de son
+equipage estoit, ils avoient accommodé leurs masts de mizanne qui seul
+leur estoit resté, à la place du grand masts qui s'estoit rompu, & les
+autres aussi. Il pensoit s'esquiver & fuyr; mais nous allasmes à luy &
+l'arrestasmes, luy demandant, selon la coutume de la mer, à celuy qui
+est, ou pense estre le plus fort: d'où est le navire, il respondit
+d'Angleterre, on luy repliqua: amenez, c'est à dire, abbaissez vos
+voiles, sortez votre chalouppe, & venez nous faire voir vostre congé,
+pour en faire l'examen, que si on est trouvé sans le congé de qui il
+appartient, on le faict passer par la loy & commission de celuy qui le
+prend: mais il est vray qu'en cela comme en toute autre chose, il se
+commet souvent de tres-grands abus, pour ce que tel feint estre
+marchant, & avoir bonne commission, qui luy mesme est pirate & marchant
+tout ensemble, se servant des deux qualitez selon les occasions &
+rencontres, & ainsi nos matelots desiroient-ils la rencontre de quelque
+petit navire Espagnol, où il se trouve ordinairement de riches
+marchandises, pour en faire curee, & contenter leur convoitise: c'est
+pourquoy il ne faut s'approcher d'aucun navire en mer qu'à bonnes
+enseignes, de peur qu'un forban ne soit pris par un autre pirate. Que si
+demandant d'où est le navire on respond, de la mer, c'est à dire,
+escumeur de mer, c'est qu'il faut venir à bord, & rendre combat, si on
+n'ayme mieux se rendre à leur mercy & discrétion du plus fort.
+
+C'est aussi la coustume en mer, que quand quelque navire particulier
+rencontre un navire Royal, de se mettre au dessous du vent, & se
+presenter non point coste-à-coste; mais en biaisant, mesme d'abattre son
+enseigne (il n'est pas neantmoins de besoin d'en avoir en si grand
+voyage) sinon quand on approche de terre, ou quand il faut se battre.
+
+Pour revenir à nos Anglois, ils vindrent enfin à nous, sçavoir leur
+maistre de marine, & quelques autres des principaux, non toutefois sans
+une grande crainte & contradiction, car ils pensoient qu'on les
+traitteroit de la mesme sorte qu'ils ont accoutumé de traiter les
+François quand ils en ont le dessus: c'est pourquoy ce Maistre de navire
+offrit en particulier à nostre Capitaine, moy present, tout ce qu'ils
+avoient de marchandise en leur navire, moyennant la vie sauve, &
+qu'ainsi despouillez de tout, fors d'un peu de vivres, on les laissast
+aller; mais on leu fit aucun tort, & refusa-on leur offre, seulement on
+accepta un baril de patates (de sont certaines racines des Indes, en
+forme de gros naveaux; mais d'un goust beaucoup plus excellent) & un
+autre de petun, qu'ils offrirent volontairement au Capitaine, & à moy un
+cadran solaire que je ne voulois accepter de peur de leur en incommoder:
+car mon naturel ne sçauroit affliger l'affligé, bien qu'il ne merite
+compassion.
+
+Le Capitaine de nostre vaissseau, comme sage, ne voulut rien determiner
+en ce faict de soy-mesme, sans l'avoir premierement communiqué aux
+principaux de son bord, & nous pria d'en dire nostre advis, qui estoit
+celuy que principalement il desiroit suyvre, pour ne rien faire contre
+sa conscience, ou qui fust digne de reprehension. Pendant que nous
+estions en ce conseil, on avoit envoyé quantité de nos hommes dans ce
+navire Anglois pour y estre les plus forts, & en ramener les principaux
+des leurs dans le nostre, excepté leur Capitaine lequel estoit malade,
+de laquelle maladie il mourut la nuict mesme. Apres avoir veu tous les
+papiers de ces pauvres gens, & trouvé prés d'un boisseau de lettres qui
+s'adressoient à des particuliers d'Angleterre, on conclud qu'ils ne
+pouvoient estre forbans, bien que leur congé ne fust que trop vieux
+obtenu, attendu qu'outre qu'ils estoient peu de monde, & encor' fort
+foiblement armez, ils avoient quelques chartes parties, puis toutes ces
+lettres les mettoient hors de soupçon, & ainsi on les renvoya en leur
+navire, apres nous avoir accompagnez trois jours, & pleurans d'ayse
+d'estre delivrez de l'esclavage ou de la mort qu'ils attendoient; ils
+nous firent mille remerciemens d'avoir parlé pour eux, & se
+prosternoient jusqu'en terre, contre leur coustume, en nous disans
+adieu.
+
+Je me récreois parfois, selon que je me trouvois disposé, à voir jetter
+l'esvent aux baleines, & jouer les petits balenots, & en ay veu une
+infinité, particulierement à Gaspé, où elles nous empeschoient nostre
+repos par leurs soufflemens & les diverses courses des Gibars &
+Baleines. Gibar est une espece de Baleine, ainsi appellée, à cause d'une
+bosse qu'il semble avoir, ayant le dos fort eslevé; où il porte une
+nageoire. Il n'est pas moins grand que les Baleines, mais non pas si
+espais ny si gros, & a le museau plus long & plus aigu, & un tuyau sur
+le front, par où il jette l'eau de grande violence, quelques-uns à cette
+cause, l'appellent souffleur. Toutes les femelles portent & font leurs
+petits tous vifs, les allaitent, couvrent & contre-gardent de leurs
+nageoires. Les Gibars & autres Baleines dorment tenans leurs testes
+eslevees un peu hors, tellement que ce tuyau est à descouvert & à fleur
+d'eau. Les Baleines se voyent & descouvrent de loin par leur queue
+qu'elles monstrent souvent s'enfonçans dans la mer, & aussi par l'eau
+qu'elles jettent par les esvans, qui est plus d'un poinçon à la fois, &
+de la hauteur de deux lances, & de cette eau que la Baleine jette, on
+peut juger ce qu'elle peut rendre d'huile. Il y en a telle d'où l'on en
+peut tirer jusqu'à plus de quatre cens barriques, d'autres six-vingts
+poinçons, & d'autres moins, & de la langue on en tire ordinairement cinq
+& six barriques: & Pline rapporte, qu'il s'est trouvé des Baleines de
+six cens pieds de long, & trois cens soixante de large. Il y en a
+desquelles on en pourroit tirer davantage.
+
+A mon retour je vis tres-peu de Baleines à Gaspé, en comparaison de
+l'annee precedente, & ne peux en concevoir la cause ny le pourquoy,
+sinon que ce soit en partie la grande abondance de sang que rendit la
+playe d'une grande Baleine, que par plaisir un de nos Commis luy avoit
+faite d'un coup d'arquebuse à croc, chargee d'une double charge; ce
+n'est neantmoins ny la façon, ny la maniere de les avoir: car il y faut
+bien d'autre invention, & des artifices desquels les Basques se sçavent
+bien servir, c'est pourquoy je n'en fais point de mention, & me contente
+que d'autres Autheurs en ayent escrit.
+
+La premiere Baleine que nous vismes en pleine mer estoit endormie, &
+passant tout aupres on détourna un peu le navire, craignant qu'à son
+resveil elle ne nous causast quelque accident. J'en vis une entre les
+autres espouventablement grosse, et telle que le Capitaine, & ceux qui
+la virent dirent asseurement n'en avoir jamais veu de plus grosse. Ce
+qui fit mieux recognoistre sa grosseur & grandeur est, que se demenant &
+soutenant contre la mer, elle faisait voir une partie de son grand
+corps. Je m'estonnay fort d'un Gibar, lequel avec sa nageoire ou de sa
+queue, car je ne pouvois pas bien discerner ou recognoistre duquel
+c'estoit, frappoit si furieusement fort sur l'eau, qu'on le pouvoit
+entendre de fort loin, & me dit-on que c'estoit pour estonner & amasser
+le poisson, pour apres s'en gorger. Je vis un jour un poisson de quelque
+dix ou douze pieds de longueur, & gros à proportion, passer tout
+joignant nostre navire: on me dit que c'estoit un Requiem, poisson fort
+friant de chair humaine, c'est pourquoy qu'il ne fait pas bon se baigner
+où il y en a, pource qu'il ne manque pas d'engloutir les personnes qu'il
+peut attraper, ou du moins quelque membre du corps, qu'il couppe
+aysement avec ses deux ou trois rangees de dents qu'il a en sa gueule, &
+n'estoit qu'il luy convient tourner le ventre en haut ou de costé pour
+prendre sa proye, à cause que comme un Esturgeon, il a sa gueule sous un
+long museau, il devoreroit tout: mais il luy faut du temps à se tourner,
+& par ainsi il ne faict pas tout le mal qu'il feroit, s'il avoit sa
+gueule autrement.
+
+Assez proche du Grand banc, un de nos mattelots harponna une Dorade,
+c'est, à mon advis, le plus beau poisson de toute la mer; car il semble
+que la Nature se soit delectee & ait pris plaisir à l'embellir de ses
+diverses & vives couleurs de sorte mesme qu'esblouit presque la veuë des
+regardans, en se diversifiant & changeant comme le Cameleon, & selon
+qu'il approche de sa mort il se diversifie & se change en ses vives
+couleurs. Il n'avoit pas plus de trois pieds de longueur, & sa nageoire
+qu'il avoit dessus le dos luy prenoit depuis la teste jusqu'à la queuë,
+toute dorée & couverte comme d'un or tres fin: comme aussi la queuë, ses
+aisleron ou nageoires, sinon que par fois il paroissoit de petites
+taches de la couleur d'un tres fin azur, & d'autres de vermillon, puis
+comme d'un argenté; le reste du corps estoit tout doré, argenté, azuré,
+vermillonné, & de diverses autres couleurs, il n'est pas gueres large
+sur le dos, ains estroict, & le ventre aussi; mais il est haut & bien
+proportionné à sa grandeur: nous le mangeasmes, & trouvasme tres-bon,
+sinon qu'il estoit un peu sec, quand il fut pris il suyvoit & se jouoit
+de nostre vaisseau, car le naturel ce ce poisson suit volontiers les
+navires: mais on en voit peu ailleurs qu'aux Molucques. Nous tirasmes
+aussi de la mer un poisson mort, de mesme façon qu'une grosse perche,
+qui avoit la moitié du corps entierement rouge; mais aucun de nos gens
+ne peut jamais dire ny juger quel poisson c'estoit. J'ay aussi
+quelquesfois veu voler hors de l'eau des petits poissons, environ de la
+longueur de quatre ou cinq pieds, fuyans de plus gros poissons qui les
+poursuyvoient. Nos mattelots herponnerent un gros Marsoin femelle, qui
+en avoit un un petit dans le ventre, lequel fut lardé & rosty en guise
+d'un levraut, puis mangé, & la femelle aussi, laquelle nos servit
+plusieurs jours: ce qui nous fut une grande regale pour estre las des
+Salines, qui est la viande ordinaire de la mer.
+
+Assez prés du Grand-banc il se voit un grand nombre d'oyseaux de mer de
+diverses especes, dont les plus frequents sont des Godets, Happe-foyes,
+& autres, que nous appelons Foucquets, ressemblans aucunement au pigeon,
+sinon qu'ils sont encor' une fois plus gros, ont les pattes d'oyes, & se
+repaissent de poisson. Ces oyseaux servent de signal aux mariniers de
+l'approche dudict Grand-Banc, & de certitude de leur droicte route: mais
+je m'esmerveille, avec plusieurs autres, où ils peuvent faire leurs
+nids, & esclore leurs petits, estans si esloignez de terre. Il y en a
+qui asseurent, apres Pline, que sept jours avant, & sept jours apres le
+solstice d'hyver la mer se tient calme, & que pendant ce temps-là les
+Alcyons font leurs nids, leurs oeufs, & esclosent leurs petits, & que la
+navigation en est beaucoup plus asseurée: mais d'autres ne l'asseurent
+neantmoins que de la mer de Sicile, c'est pourquoy je laisse la chose à
+decider à de plus sages que moy. Nous prismes à Gaspé un de ces Fouquets
+avec une longue ligne, à l'ain de laquelle y avoit des entrailles de
+molluës fraisches, qui est l'invention dont on se sert pour les prendre.
+Nous en prismes encor' un autre de cette façon, un de ces Fouquets
+grandement affamé, voltigeoit à l'entour de nostre navire cherchant
+quelque proye: l'un de nos matelots advisé, luy presente un harang qu'il
+tenoit en sa main, & l'oyseau affamé y descent, et le garçon habile le
+prit par la patte, & fut pour nous. Nous le nourrismes & conservasmes un
+assez long temps dans un seau couvert, où il sçavoit fort bien pincer du
+bec quand on s'en vouloit approcher. Plusieurs appellent communement cet
+oyseau Happe-foyes, à cause de leur avidité à recueillir & se gorger des
+foyes des molluës que l'on jette en mer apres qu'on leur a ouvert le
+ventre, desquels ils sont si frians, qu'ils se hazardent d'approcher du
+vaisseau & navire pour en attrapper à quelque prix que ce soit.
+
+Le Grand-banc, duquel nous avons desjà parlé, & au travers duquel il
+nous convenoit passer: ce sont hautes montagnes, assises en la profonde
+racine des abysmes des eaux lesquelles s'eslevent jusqu'à trente,
+quarante et soixante brasses de la surface de la mer. On les tient de
+six-vingts lieuës de long, d'autres disent de deux cens, & soixante de
+large, passé lequel on ne trouve plus de fond, non plus que par-deçà,
+jusqu'à ce qu'on aborde la terre. Nous y eusmes le plaisir de la pesche
+des molluës: car c'est le lieu où plus particulierement on y en pesche
+grande quantité, & sont des meilleures de Terre-neuve: en passant nous y
+en peschasmes un grand nombre, & quelques Flectans fort gros, qui est un
+fort bon poisson; mais il faict grandement la guerre aux molluës, qu'il
+mange en quantité, bien que sa gueule soit petite, à proportion de son
+corps, qui est presque faict en la forme d'un turbot ou barbuë, mais dix
+fois plus grand: ils sont fort-bons à manger grillés & bouillis par
+tranches. Cela est admirable, combien les molluës sont aspres à avaller
+ce qu'elles rencontrent & leur vient au devant, soit l'amorce, fer,
+pierre, ou toute autre chose qui tombe dans la mer, que l'on retrouve
+par-fois dans leur ventre, quant elles ne le peuvent revomir, c'est la
+cause pourquoy l'on en prend si grand quantité; car à mesme temps
+qu'elles apperçoivent l'amorce, elles l'engloutissent; mais il faut
+estre soigneux de tirer promptement la ligne, autrement elles
+revomissent l'ain, & s'eschappent souvent.
+
+Je ne sçay d'où en peut proceder la cause, mais il fait continuellement
+un brouillas humide, froid & pluvieux sur ce Grand-banc, aussi bien en
+plein Esté comme en Automne, & hors dudict Banc il n'y a rien de tout
+cela, c'est pourquoy il y seroit grandement ennuyeux & triste, n'estoit
+le divertissement & la recreation de la pesche. Une chose, entr'autres,
+me donnoit bien de la peine lors que je me portois mal une grande envie
+de boire un peu d'eau douce, & nous n'en avions point par ce que la
+nostre estoit devenuë puante, à cause du long-temps que nous estions sur
+mer, & si le cidre ne me sembloit point bon pendant ces indispositions,
+& encor' moins pouvois-j user d'eau de vie, ny sentir le petun ou
+merluche, & beaucoup d'autres choses, sans me trouver mal du coeur, qui
+m'estoit comme empoisonné, & souvent bondissant contre les meilleures
+viandes, & rafraischissemens: estre couché ou appuyé me donnoit quelque
+allegement, lors principalement que la mer n'estoit point trop haute;
+mais lors qu'elle estoit fort enflee, j'estois bercé d'une merveilleuse
+façon, tantost couché de costé, tantost les pieds eslevez en haut, puis
+la teste, & tousjours avec incommodité à l'ordinaire, que si on se
+portoit bien tout cela ne seroit rien neantmoins, & s'y
+accoustumeroit-on aussi gayement que les mattelots: mais en toutes
+choses les commencemens sont tousjours difficiles, qui durent
+quelques-fois fort long-temps sur mer, selon la complexion des
+personnes, & la force de leurs estomachs.
+
+Quelque temps apres avoir passé le Grand-banc, nous passasmes le Banc à
+vers, ainsi nommé, à cause qu'aux molluës qu'on y pesche, il s'y trouve
+des petits boyaux comme vers, que remuent & si elles ne sont si bonnes
+ny si blanches à mon advis. Nous passasmes apres tout joignant le Cap
+Breton (que est estimé par la hauteur de 45 degrez 3 quarts de latitude,
+& 14 degrez 50 minutes de declinaison de l'Aimant) entre ledict Cap
+Breton & l'Isle sainct Paul, laquelle Isle est inhabitée, & en partie
+pleine de rochers, & semble n'avoir pas plus d'une lieuë de longueur ou
+environ; mais ledit Cap-breton que nous avions à main gauche, est une
+grande Isle en forme triangulaire, qui a 80 ou 100 lieuës de circuit, &
+est une terre eslevee, & me sembloit voir l'Angleterre selon qu'elle se
+presenta à mon objet; pendant les quatre jours que pour cause de vents
+contraires nous conviasmes contre la coste: cette terre du Cap-breton
+est une terre sterile, neantmoins agréable en quelques endroitcs, bien
+qu'on y voye peu souvent des Sauvages, & ce qu'on nous dist. A la
+poincte du Cap, qui regarde & est vis-à-vis de l'Isle sainct Paul, il y
+a un Terre eslevé en forme quarrée, & plate au dessus, ayant la mer de
+trois costez, & un fossé naturel qui le separe de la terre ferme: ce
+lien semble avoir esté faict par industrie humaine, pour y bastir une
+forteresse au dessus qui seroit imprenable, mais l'ingratitude de la
+terre ne merite pas une si grande despence, ny qu'on pense à s'habituer
+en lieu si miserable & sterile.
+
+Estans entrez dans le Golfe, ou Grande-Baye S. Laurens, par où on va à
+Gaspé & Isle percee, &c. nous trouvasmes dés le lendemain l'Isle aux
+oyseaux, tant renommee pour le nombre infiny d'oyseaux qui l'habitent:
+elle est esloignee environ quinze ou seize lieuës de la Grand'-terre, de
+sorte que de là on ne la peut autrement descouvrir. Cette Isle est
+estimée en l'eslevation du Pole de 49 degrez 40 minutes. Ce rocher ou
+Isle, à mon advis, plat un peu en talus, & a environ une petite lieuë de
+circuit, & est presque en ovale, & d'assez difficile accez: nous avions
+proposé d'y monter s'il eust faict calme, mais la mer un peu trop agitée
+nous en empescha. Quant il faict vent, les oyseaux s'eslevent facilement
+de terre, autrement il y en a de certaines especes qui ne peuvent
+presque voler, & qu'on peut aysement assommer à coups de bastons, comme
+avoient faict les Mattelots d'un autre navire; qui avant nous en avoient
+emply leur chalouppe, & plusieurs tonneaux des oeufs qu'ils trouverent
+aux nids; mais ils y penserent tomber de foiblesse, pour la puanteur
+extreme des ordures desdicts oyseaux. Ces oyseaux pour la pluspart, ne
+vivent que de poisson, & bien qu'ils soient de diverses especes, les uns
+plus gros, les autres plus petits, ils ne font point pour l'ordinaire
+plusieurs trouppes; ains comme une nuee espaisse volent ensemblement au
+dessus de l'Isle, & aux environs, & ne s'escartent que pour s'égayer,
+eslever & se plonger dans la mer: il y avoit plaisir à les voir
+librement approcher & roder à l'entour de nostre vaisseau, & puis se
+plonger pour un long temps dans l'eau, cherchans leur proye. Leurs nids
+sont tellement arrangez dans l'Isle selon leurs especes, qu'il n'y a
+aucune confusion, mais un bel ordre. Les grands oyseaux sont arrengez
+plus proches de leurs semblables, & les moins gros ou d'autres espèces,
+avec ceux qui leur conviennent, & de tous en si grande quantité, qu'à
+peint le pourroit-on jamais persuader à qui ne l'auroit veu. J'en
+mangeay d'un, que les Mattelots appellent Guillaume, & ceux du pays
+_Apponach_, de plumage blanc & noir, & gros comme une poule, avec une
+courte queue, & de petites aisles, qui ne cedoit en bonté à aucun gibier
+que nous ayons. Il y en a d'une autre espece, plus petits que les
+autres, & sont appellez Godets. Il y en a aussi d'une autre sorte; mais
+plus grands, & blancs, separez des autres en un canton de l'Isle, & sont
+tres difficiles à prendre, pour ce qu'ils mordent comme chiens, & les
+appelleoint margaux.
+
+Proche de la mesme Isle il y en a une autre plus petite, & presque de la
+mesme forme, sur laquelle quelques-uns de nos Matelots estoient montez
+en un autre voyage precedent, lesquels me dirent & asseurerent y avoir
+trouvé sur le bord de la mer, des poissons gros comme un boeuf, & qu'ils
+en tuerent un, en luy donnant plusieurs coups de leurs armes par dessous
+le ventre, ayans auparavant frappé en vain une infinité de coups, &
+endommagé leurs armes sur les autres parties de son corps, sans le
+pouvoir blesser, par la grande dureté de sa peau, bien que, d'ailleurs
+il soit quasi sans deffence & fort massif.
+
+Ce poisson est appellé par les Espagnols _Maniti_, & par d'autres
+_Hippotame_, c'est à dire, cheval de riviere, & pour moy je le prends
+pour l'Elephant de mer: car outre qu'il ressemble à une grosse peau
+enflée, il a encor' deux pieds qui sont ronds, avec quatre ongles
+faictes comme ceux d'un Elephant; à ses pieds il a aussi des aillerons
+ou nageoires, avec lesquelles il nage, & les nageoires qu'il a sur les
+espaules s'estendent par le milieu jusques à la queue.
+
+Il est de poil tel que le loup marin, sçavoir gris, brun; & un peu
+rougeastre. Il a le teste petite comme celle d'un boeuf, mais plus
+deschainee, & le poil plus gros & rude, ayant deux rangs de dents de
+chacun costé, entre lesquelles y en a deux en chacune part, pendant de
+la machoire superieure en bas, de la forme de ceux d'un jeune Elephant,
+desquelles cet animal s'ayde pour grimper sur les rochers (à cause de
+ses dents, nos Mariniers l'appellent la beste à la grand dent.) Il a les
+yeux petits, & les aureilles courtes, il est long de vingt pieds, & gros
+de dix, & est si lourd qu'il n'est possible de plus. La femelle rend ses
+petits comme la vache, sur la terre, aussi a-elle deux mammelles pour
+les allaicter: en le mangeant il semble plustost chair que poisson,
+quant il est fraiz vous diriez que ce soit veau: & d'autant qu'il est
+des poissons cetasés, & portans beaucoup de lard, nos Basques & autres
+Mariniers en tirent des huiles fort-bonnes, comme de la Baleine, & ne
+rancit point, ny ne sent jamais le vieil, il a certaines pierres en la
+teste desquelles on se sert contre les douleurs de la pierre, & contre
+le mal de costé. On le tue quant il paist de l'herbe à la rive des
+rivieres ou de la mer, on le prend aussi avec les rets quand il est
+petit; mais pour la difficulté qu'il y a à l'avoir, & le peu de profit
+que cela apporte, outre les hazards & dangers où il se faut mettre, cela
+faict qu'on ne se ment pas beaucoup en peint d'en chercher & chasser.
+Notre Pere Joseph me dit avoir veu les dents de celuy qui fut pris, &
+qu'elles estoient fort grosses, & longues à proportion.
+
+Le lendemain nous eusmes la veue de la montagne, que les Matelots ont
+surnommee Table de Roland, à cause de la hauteur; & les diverses entre
+coupures qui sont au coupeau, puis peu à peu nous approchasmes des
+terres jusques à Gaspé qui est estimé sous la hauteur de 40 degrés deux
+tiers de latitude, où nous posasmes l'anchre pour quelques jours. Cela
+nous fut une grande consolation: car outre le desir & la necessité que
+nous avions de nous approcher du feu, à cause des humiditez de la mer,
+l'air de la terre nous sembloit grandement soüef: toute cette Baye
+estoit tellement pleine de Baleines, qu'à la fin elles nous estoient
+fort importunes, & empechoient nostre repos par leurs esvents. Nos
+Matelots y pescherent grande quantité de Houmarts, Truites & autres
+diverses especes de poissons, entre lesquels y en avoit de fort laids, &
+qui ressembloient aux crapaux.
+
+Toute cette contree de terre est fort montagneuse, & haute presque par
+tout, ingrate et sterile, n'y ayant rien que des Sapiniers, Bouleaux, &
+peu d'autres bois. Devant la rade, en un lieu un peu eslevé, on a faict
+un petit jardin, que les Matelots cultivent quand ils sont arrivez là,
+ils y sement de l'ozeille & autres petites herbes, lesquelles servent à
+faire du potage: ce qu'il y a de plus commode & consolatif, apres la
+pesche & la chasse qui est mediocrement bonne, est un beau ruisseau
+d'eau douce, tres-bonne à boire, qui descend au port dans la mer, de
+dessus les hautes montagnes qui sont à l'opposite, sur le coupeau
+desquelles me promenant par-fois, pour contempler l'emboucheure du grand
+fleuve sainct Laurens, par lequel nous devions passer pour aller à
+Tadoussac: apres avoir doublé cette langue de terre & Cap de Gaspé, j'y
+vis quelques lenteaux & perdrix, comme celles que j'ay veues du depuis
+dans le pays de nos Hurons: & comme je desirois m'employer tousjours à
+quelque chose de pieux, & qui me fournir d'un renouvellement de ferveur
+à la poursuitte de mon dessein, je gravois avec la poincte d'un cousteau
+dans l'escorce des plus grands arbres, des Croix & des noms de JESUS,
+pour signifier à Sathan & à ses suppost, que nous prenions possession de
+cette terre pour le Royaume de Jesus-Christ, & que doresnavant il n'y
+auroit plus de pouvoir, & que le seul & vray Dieu y seroit recogneu &
+adoré.
+
+Ayant laissé nostre grand vaisseau au port, & donné ordre pour la pesche
+de la Mollue, nous nous embarquasmes dans une pinace nommee la
+Magdeleine, pour aller à Tadoussac, la voile au vent, & le cap estant
+doublé seulement au troisiesme jour, à cause des vents & marées
+contraires, nous passasmes tousjours costoyans à main gauche, la terre
+qui est fort haute & en suitte les Monts nostre Came, pour lors encore
+en partie couverts de neige, bien qu'il n'y en eust plus par tout
+ailleurs. Or les Matelots, qui ordinairement ne demandent qu'à rire & se
+recreer, pour addoucir & mettre dans l'oubly les maux passez, font icy
+des ceremonies ridicules à l'endroict des nouveaux venus, (qui n'ont
+encore pu estre empeschées par les Religieux) un d'entr'eux contre-faict
+le Prestre, qui feint de les confesser, en marmotant quelques mots entre
+ses dents, puis avec une gamelle ou grand plat de bois, lui verse
+quantité d'eau sur la teste, avec des ceremonies dignes des Matelots;
+mais pour en estre bien tost quittes & n'encourir une plus grande
+rigueur, il se faut racheter de quelque bouteille de vin, ou d'eau de
+vie, ou bien il se faut attendre d'estre bien mouillé. Que si on pense
+faire le mauvais ou le retif, l'on a la teste plongée jusques par fois
+les espaules, dans un grand bacquet d'eau qui est la disposé tout
+exprez, comme je vis faire à un grand garçon qui pensoit resister en la
+presence du Capitaine, & de tous ceux qui assistoient à cette ceremonie;
+mais comme le tout se faict selon leur coustume ancienne, par recreation
+aussi ne veulent-ils point que l'on se desdaigne de passer par la loy,
+ains gayement & de bonne volonté s'y sous mettre, j'entends les
+personnes seculieres, & de mediocre condition, ausquels seuls on fait
+observer cette loy.
+
+L'Isle d'Anticosty, où l'on tient qu'il y a des Ours blancs
+monstrueusement grands, & qui devorent les hommes comme en Norguegue,
+longue d'environ 30 ou 40 lieuës, nous estoit à main droicte, & en
+suitte des terres plattes couvertes de Sapiniers, & d'autres petits
+bois, jusqu'à la rade de Tadoussac. Ceste Isle, avec le Cap de Gaspé,
+opposite, font l'emboucheure de cet admirable fleuve, que nous appelons
+de sainct Laurens, admirable, en ce qu'il est un des plus beaux fleuves
+du monde, comme m'ont advoué dans le pays des personnes mesme qui
+avoient faict le voyage des Molucques & Antipodes. Il a son entree selon
+qu'on peut presumer & juger, pres de 20 ou 25 lieuës de large, plus de
+200 brasses de profondeur, & plus de 800 lieuës de cognoissance; & au
+bout de 400 lieuës elle est encore aussi large que les plus grands
+fleuves que nous ayons remarquez, remplie (par endroicts) d'isles & de
+rocher innumerables; & pour moy je peux asseurer que l'endroict le plus
+estroict que j'ay veu, passe la largeur de 3 & 4 fois la riviere de
+Seine, & ne pense point me tromper, & ce qui est plus admirable,
+quelques-uns tiennent que cette riviere prend son origine de l'un des
+lacs qui se rencontrent au fil de son cours, si bien (la chose estant
+ainsi) qu'il faut qu'il ait deux cours; l'un en Orient vers la France,
+l'autre en Occident, vers la mer du Su, & me semble que le lac des
+_Shequiatieronons_ a de mesme deux descharges opposites, produisant une
+grande riviere, qui se va rendre dans le grand lac des Hurons, & une
+autre petite tout à l'opposite, qui descend et prend son cours du costé
+de Kebec, & se perd dans un lac qu'elle rencontre à 7 ou 8 lieuës de sa
+source: ce fut le chemin par où mes Sauvages me remenerent des Hurons,
+pour retrouver nostre grand fleuve sainct Laurens, qui conduit à Kebec.
+
+Continuant nostre route, & vogant sur nostre beau fleuve, à quelques
+jours de là nous arrivasmes à la rade de Tadoussac, qui est à une lieuë
+du port, & cent lieuës de l'emboucheure de la riviere, qui n'a en cet
+endroict plus que sept ou huict lieuës de large: le lendemain nous
+doublasmes la poincte aux Vaches, & entrasmes au port, qui est jusques
+où peuvent aller les grands vaisseaux, c'est pourquoy on tient là des
+barques & chalouppes exprez, pour descharger les navires, & porter ce
+qui est necessaire à Kebec, y ayant encor environ 50 lieuës de chemin
+par la riviere car de penser y aller par terre c'est ce qui ne se peut
+esperer, ou du moins semble-il impossible pour les hautes montagnes,
+rochers & precipices où il se conviendroit exposer & passer: ce lieu de
+Tadoussac est comme un' ance à l'entrée de la riviere de Saguenay, où il
+y a une marée fort estrange pour la vistesse, où quelques fois il vient
+des vents imperieux, qui ameinent de grandes froidures: c'est pourquoy
+il y fait plus froid qu'en plusieurs autres lieux plus esloignez du
+Soleil de quelque degré.
+
+Ce port est petit, & n'y pourroit qu'environ 20 ou 25 vaisseaux au plus.
+Il y a de l'eau assez, & est à l'abry de la riviere du Saguenay, & d'une
+petite Isle de rochers, qui est presque couppee de la mer, le reste sont
+montagnes hautes eslevees, où il y a peu de terre, mais force rochers &
+sables, remplis de bois, comme Sapins & Bouleaux, puis une petite
+prairie & forest auprés, tout joignant la petite Isle de rochers, à main
+droicte tirant à Kebec, est la belle riviere du Saguenay, bordee des
+deux costez de hautes & steriles montagnes, elle est d'une profondeur
+incroyable, comme de 100 ou 200 brasses, elle contient de large
+demie-lieuë en des endroits, & un quart en son entree, où il y a un
+courant si grand, qu'il est trois quarts de maree couru dedans la
+riviere qu'elle porte encore dehors, c'est pourquoy on apprehende
+grandement, ou que son courant ne resiste & empesche d'entrer au port,
+ou que la forte maree n'entraisne dans la riviere, comme il est une fois
+arrivé à Monsieur de Pont-gravé, lequel s'y pensa perdre, à ce qu'il
+nous dit, pour ce qu'il n'y peut prendre fonds, ny ne sçavoit comment en
+sortir, ses anchres ne luy servans de rien, ny toutes les industries
+humaines, sans l'assistance particuliere de Dieu, qui seul le sauva, &
+empescha de briser son infortuné navire.
+
+A la rade de Tadoussac, au lieu appellé la Poincte aux Vaches, estoit
+dressé au haut du mont, un village de Canadiens fortifié à la façon
+simple & ordinaire des Hurons, pour craintes de leurs ennemis. Le navire
+y ayant jetté l'anchre attendant le vent & la maree propre pour entrer
+au port je descendis à terre, fus visiter le village, & entray dans les
+Cabanes des Sauvages, lesquels je trouvay assez courtois, m'asseant
+par-fois auprés d'eux, je prenois plaisir à leurs petites façons de
+faire & à voir travailler les femmes, les unes à matachier & peinturer
+leurs robes, & les autres à coudre leurs escuelles d'escorces, & faire
+plusieurs autres petites jolivetez avec des poinctes de porcs espics,
+teintes en rouge cramoisi. A la verité je trouvay leur manger maussade &
+fort à contre-coeur, n'estant accoustumé à ces mets sauvages, quoy que
+leur courtoisie & civilité non sauvage m'en offrit, comme aussi d'un peu
+d'eau de riviere à boire, qui estoit là dans un chaudron fort-mal net,
+dequoy je les remerciay humblement. Apres, je m'en allay au port par le
+chemin de la forest, avec quelques François que j'avois de compagnie:
+mais à peine y fusmes-nous arrivez, & entrez dans nostre barque, qu'il
+pensa nous y arriver quelque disgrace. Ce fut que le principal Capitaine
+des Sauvages, que nous nommions la Foriere, estant venu nous voir dans
+nostre barque, & n'estant pas content du petit present de figues que
+nostre Capitaine luy avoit faict au sortir du vaisseau, il les jetta
+dans la riviere par despit, & advisa ses sauvages d'entrer tous
+fil-à-fil dans nostre barque, & d'y prendre & emporter toutes les
+marchandises qui leur faisoient besoin, & d'en donner si peu de
+pelleteries qu'ils voudroient, puis qu'on ne l'avoit pas contenté. Ils y
+entrerent donc tous avec tant d'insolence & de bravade, qu'ayans
+eux-mesmes ouvert les coutil, & tiré hors de dessous les tillacs ce
+qu'ils voulurent, ils n'en donnerent pour lors de pelleterie qu'à leur
+volonté, sans que les en peust empescher ou resister. Le mal pour nous
+fut, d'y avoir laissé entrer trop à la fois, veu le eu de gens que nous
+estions, car nous n'y estions lors que six ou sept, le reste de
+l'equipage ayant esté envoyé ailleurs: c'est ce qui fit filer doux à nos
+gens, & les laisser ainsi faire, de peur d'estre assommez ou jettez dans
+la riviere, comme ils en cherchoient l'occasion, ou quelque couverture
+honneste pour le pouvoir librement faire, sans en estre blasmez.
+
+Le soir tout nostre equipage estant de retour, les Sauvages ayans
+crainte, ou marris du tort qu'ils avoient faict aux François, tindrent
+conseil entr'eux & adviserent en quoy & de combien ils les pouvoient
+avoir trompez, & s'estans cottisez apporterent autant de pelleteteries,
+& plus que ne valloit le tort qu'ils avoient faict, ce que l'on receut,
+avec promesse d'oublier tout le passé, & de continuer tousjours dans
+l'amitié ancienne, & pour asseurance & confirmation de paix, on tira
+deux coups de canon, & les fit on boire un peu de vin, ce qui les
+contenta fort, & nous encor' plus car à dire vray, on craint plus de
+mescontenter les Sauvages, qu'ils n'ont d'offencer les Marchands.
+
+Ce Capitaine sauvage m'importuna fort de luy donner nostre Croix &
+nostre Chappelet, qu'il appelloit JESUS (du nom mesme qu'ils appellent
+le Soleil) pour pendre à son col, mais je ne pus luy accorder, pour
+estre en lieu où je n'en pouvois recouvrer un autre. Pendant ce peu de
+jours que nous fusmes là, on pescha grande quantité de Harangs & de
+petits Oursins, que nous amassions sur le bord de l'eau, & les mangions
+en guise d'Huitres. Quelques-uns croyent en France que le Harang frais
+meurt à mesme temps qu'il sort de son element, j'en ay veu neantmoins
+sauter vifs sur le tillac un bien peu de temps, puis mourroient; les
+Loups marins se gorgeoient aussi par-fois en nos filets des Harangs que
+nous y prenions, sans les en pouvoir empescher, & estoient si fins & si
+rusez, qu'ils sortoient par-fois leurs teste hors de l'eau, pour se
+donner garde d'estre surpris, & voir de quel costé estoient les
+pescheurs, puis rentroient dans l'eau, & pendant la nuict nous oyons
+souvent leurs voix, qui ressembloient presqu'à celles des Chats huans
+(chose contraire à l'opinion de ceux qui ont dict & escrit que ces
+poissons n'avoient point de voix.)
+
+Proche de là, sur le chemin de Kebec, est l'Isle aux Allouettes, ainsi
+nommee, pour le nombre infiny qui s'y en trouve par-fois. J'en ay eu
+quelques-unes en vie, elles ont leur petit capuce en teste comme les
+nostres, mais elles sont un peu plus petits, et de plumage un peu plus
+gris, & moins obscur, mais le goust de la chair en est de mesme. Cette
+Isle n'est presque, pour la pluspart, que de sable, qui faict que l'on
+en tue un grand nombre d'un seul coup d'arquebuse car donnant à fleur de
+terre, le sable en tue plus que ne faict la poudre de plomb, tesmoin
+celuy qui en tua trois cens & plus d'un seul coup.
+
+Sur ce mesme chemin de Kebec, nous trouvasme aussi en divers endroicts
+plusieurs grandes troupes de Marsoins, entierement & parfaictement blanc
+comme neige par tout le corps, lesquels proche les uns des autres, se
+jouoyent, & se soustenans monstroient ensemblement une partie de leurs
+grands corps hors de l'eau, qui est à peu prés, gros comme celuy d'une
+vache, & long à proportion, & à cause de cette pesanteur, & que ce
+poisson ne peut servir que pour en tirer de l'huile: l'on ne s'amuse pas
+à cette pesche, par tout ailleurs nous n'en n'avons point veu de blancs
+ny de si gros: car ceux de la mer sont noirs, bons à manger, & beaucoup
+plus petits. Il y a aussi en chemin des Echos admirable, qui repetent &
+sonnent tellement les paroles & si distinctement; qu'ils n'en obmettent
+une seule syllabe, & diriez proprement que ce soient personnes qui
+contrefont ou repetent ce que vous dites ou chantez.
+
+Nous passasmes apres, joignans l'Isle aux Coudres, laquelle peut
+contenir environ une lieuë & demie de long, elle est quelque peu unie,
+venans en diminuant par les deux bouts, assez agreable, à cause des bois
+qui l'environnent, distante de la terre du Nord d'environ demye lieuë.
+De l'Isle aux Coudres, costoyans la terre nous fusmes au Cap de
+Tourmente, distant de Kebec sept ou huict lieuës: Il est ainsi nomme,
+d'autant que pour peu qu'il fasse de vent la mer s'y esleve comme si
+elle estoit pleine, en ce lieu l'eau commence à estre douce, & les
+Hyvernaux de Kebec y vont prendre & amasser le foin en ces grandes
+prairies (en la saison) pour le bestail de l'habitation. De là nous
+fusmes à l'Isle d'Orleans, où il y a deux lieuës, en laquelle du costé
+du Su, y a nombre d'Isles qui sont basses, couvertes d'arbres, & sont
+agreables, remplies de grandes prairies & force gibier, contenans les
+unes environ deux lieuës, & les autres un peu plus ou moins. Autour
+d'icelles y a force rochers & basses, fort dangereuses à passer, qui
+sont esloignees environ de deux lieuës de la grand'terre du Su. Ce lieu
+est le commencement du beau & bon pays de la grande riviere. Au bout de
+l'Isle il y a un saut ou torrent d'eau, appellé de Montmorency, du costé
+du Nord, qui tombe dans la grand'riviere avec grand bruit & impetuosité.
+Il vient d'un lac qui est quelques dix ou douze lieuës dans les terres,
+& descend de dessus une costes qui a prés de 25 toises de haut, au
+dessus de laquelle la terre est unie & plaisante à voir, bien que dans
+le pays on voye des hautes montagnes qui paroissent, mais esloignées de
+plusieurs lieuës.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_De Kebec, demeure des François, & des Peres Recollets._
+
+CHAPITRE III
+
+
+DE l'Isle d'Orleans nous voyons à plein Kebec devant nous, basty sur le
+bord d'un destroit, de la grande riviere sainct Laurens, qui n'a en cet
+endroict qu'environ un bon quart de lieuë de largeur, au pied d'une
+montagne, au sommet de laquelle est le petit fort de bois, basty pour la
+deffence du pays, pour Kebec, ou maison des Marchands: il est à present
+un assez beau logis, environné d'une muraille en quarré, avec deux
+petites tourelles aux coins que l'on y a faictes depuis peu pour la
+seureté du lieu. Il y a un autre logis au dessus de la terre haute, en
+lieu fort commode, où l'on nourrit quantité de bestail qu'on y a mené de
+France, on y seme aussi tous les ans force bled d'inde & des pois, que
+l'on traicte par apres aux Sauvages pour des pelleteries: Je vis en ce
+desert un jeune pommier qui y avoit esté apporté de Normandie, chargé de
+fort-belles pommes, & des jeunes plantes de vignes qui y estoient
+bien-belles, & tout plein d'autres petites choses qui tesmoignoient la
+bonté de la terre. Nostre petit Couvent est à demye lieuë de là, en un
+tres bel endroict, & autant agreable qu'il s'en puisse trouver, proche
+une petite riviere, que nous appellons de sainct Charles, qui a flux &
+reflux, là où les Sauvages peschent une infinité d'anguilles en Automne,
+& les François tuent le gibier qui y vient à foison: les petites
+prairies qui la bordent sont esmaillées en Esté de plusieurs petites
+fleurs, particulierement de celles que nous appellons Cardinales &
+Mattagons, qui portent quantité de fleurs en une tige, qui a prés six,
+sept, & huict pieds de haut, & les Sauvages en mangent l'oignon cuit
+sous la cendre qui est assez bon. Nous en avions apporté en France, avec
+des plantes de Cardinales, comme fleurs rares, mais elles n'y point
+profité, ny parvenues à la perfection, comme elles font dans leur propre
+climat & terre naturelle.
+
+Nostre jardin & verger est aussi tres-beau, & d'un bond fond de terre:
+car toutes nos herbes & racines y viennent tres-bien, & mieux qu'en
+beaucoup de jardins que nous avons en France, & n'estoit le nombre
+infiny de Mousquites & Coufins qui s'y retrouvent, comme en tout autre
+endroict de Canada pendant l'Esté, je ne sçay si on pourroit rencontrer
+une plus agreable demeure: car outre la beauté & bonté de la contree
+avec le bon air, nostre logis est fort commode pour ce qu'il contient,
+ressemblant neantmoins plustost à une petite maison de Noblesse des
+champs, que non pas à un Monastere de Freres Mineurs, ayant esté
+contraincts de le bastir ainsi, tant à cause de nostre pauvreté, que
+pour se fortifier en tout cas contre les Sauvages, s'ils vouloient nous
+en dechasser. Le corps de logis est au milieu de la cour, comme un
+donjon, puis les courtines & rempars faits de bois, avec quatre petits
+bastions faits de mesme aux quatre coins, eslevez environ de douze à
+quinze pieds de raiz de terre, sur lequel on a dressé & accommodé des
+petits jardins, puis la grand-porte avec une tour quarrée au dessus
+faicte de pierre, laquelle nous sert de Chappelle, & un beau fossé
+naturel, qui circuit apres tout l'alentour de la maison & du jardin qui
+est joignant, avec le reste de l'enclos, qui contient quelques six ou
+sept arpens de terre ou plus, à mon advis. Les Framboisiers qui sont là
+és environs, y attirent tant de Tourterelles (en la saison) que c'est un
+plaisir d'y en voir des arbres tous couvers, aussi les François de
+l'habitation y vont souvent tirer, comme au meilleur endroict & moins
+penible. Que si nos Religieux veulent aller à Kebec, ou ceux de Kebec
+venir chez nous, il y a à choisir de chemin, par terre ou par eau, selon
+le temps & la saison, qui n'est pas une petite commodité, de laquelle
+les Sauvages se servent aussi pour nous venir voir, & s'instruire avec
+nous du chemin du Ciel, & de la cognoissance d'un Dieu faict homme,
+qu'ils ont ignoré jusques à present. On tient que ce lieu de Kebec est
+par les 46 degrez & demy plus sud que Paris, de prés de deux degrez, &
+neantmoins l'Hyver y est plus long, & le pays plus froid, tant à couse
+d'un vent de Nor-ouest qui y ameine ces furieuses froidures quand il
+donne, que pour n'estre pas le pays encore guères habité & deserté, & ce
+par la negligence & peu d'affection des Marchans qui se sont contez
+jusques à present d'en tirer les pelleteries & le profit, sans y avoir
+moulu employer aucune despense, pour la culture, peuplade ou advance du
+pays, c'est pourquoy ils n'y sont gueres plus advancez que le premier
+jour, pour crainte, disent-ils, que les Espagnols ne les en missent
+dehors, s'ils y avoient faict valoir la contree. Mais c'est une excuse
+bien foible, & qui n'est nullement recevable entre gens d'esprit &
+d'experience, qui sçavent tres bien qu'on s'y peut tellement accommoder
+& fortifier, si on y vouloit faire la despense necessaire, qu'on n'en
+pourroit estre chassé par aucun ennemy; mais si on n'y veut rien faire
+davantage que du passé, la France Antartique aura tousjours un nom en
+l'air, & nous une possession imaginaire en la main d'autruy, & si la
+conversion des Sauvages sera toujours imparfaicte, qui ne se peut faire
+que par l'assistance de quelques colonnes de bons & vertueux Chrestiens,
+avec la doctrine & l'exemple de bons Religieux.
+
+Apres nous estre rafraischis deux ou trois jours avec nos Freres dans
+nostre petit Couvent, nous montasmes avec les barques par la mesme
+riviere sainct Laurens, jusques au Cap de Victoire, que les Hurons
+appellent _Onthrandéen_, pour y faire la traicte: car là s'estoient
+cabanez grand nombre de Sauvages de diverses Nations; mais avant que d'y
+arriver nous passasmes par le lieu appellé de saincte Croix, puis par
+les trois rivieres, qui est un pays tres-beau, & remply de quantité de
+beaux arbres & toute la route unie & fort plaisante, jusques à l'entrée
+du Saut sainct Louis, où il y a de Kebec plus de 60 ou 70 lieuës de
+chemin. Des trois rivieres nous passasmes par le lac sainct Pierre, que
+contient quelques huict lieuës de longueur, & quatre de large, duquel
+l'eau y est presque dormante, & fort poissonneux; puis arrivasmes au Cap
+de Victoire le jour de la saincte Magdeleine.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_Du Cap de Victoire aux Hurons, & comme les Sauvages se gouvernent
+allant en voyage & par pays._
+
+CHAPITRE IIII.
+
+
+CE lieu du Cap de la Victoire ou de Massacre, est à douze ou quinze
+lieuës au deçà de la Riviere des Prairies, ainsi nommee, pour la
+quantité d'Isles plattes & prairies agreables que cette riviere, & un
+beau & grand lac y contient, la riviere des Yroquois y aboutit à main
+gauche, comme celle des Ignierhonons, qui est encore une Nation
+d'Yroquois, aboutit à celle du Cap de Victoire: toutes ces contrées sont
+tres-agreables, & propres à y bastir des villes, les terres y sont
+plattes & unies, mais un peu sablonneuses, les rivieres y sont
+poissonneuses, & la chasse & l'air fort bon, joint que pour la grandeur
+& profondeur de la riviere, les barques y peuvent aller à la voile quand
+les vents sont bons, & à faute de bon vent on se peut servir d'avirons.
+
+Pour revenir donc au Cap de Victoire, la riviere en cet endroict, n'a
+environ que demye lieuë de large & dés l'entree se voyent tout d'un rang
+6 ou 7 Isles fort agreables, & couvertes de beaux bois, les Hurons y
+ayans faict leur traitte, & agreé pour quelques petits presens de nous
+conduire en leur pays le Pere Joseph, le Pere Nicolas & moy: nous
+partismes en mesme temps avec eux, apres avoir premierement invoqué
+l'assistance de nostre Seigneur, à ce qu'il nous conduist & donnast un
+bon & heureux succez à nostre voyage, le tout à sa gloire, & nostre
+salut, & au bien & conversion de ces pauvres peuples.
+
+Mais pour ce que les Hurons ne s'associent que cinq à cinq, ou six à six
+pour chacun canot, ces petits vaisseaux ne pouvans pour le plus,
+contenir qu'un d'avantage avec leurs marchandises: il nous fallut
+necessairement separer, & nous accommoder à part, chacun avec une de ses
+societez ou petit canot, qui nous conduirent jusques dans leur pays sans
+nous plus revoir en chemin que les deux premiers jours que nous
+logeasmes avec le Pere Joseph, & puis plus, jusques à plusieurs
+sepmaines apres nostre arrivee au pays des Hurons; mais pour le Pere
+Nicolas, je le trouvay pour la premiere fois, environ deux cens lieuës
+de Kebec, en une Nation que nous appellons Epicerinis ou Sorciers, & en
+Huron _Squekaneronons_.
+
+Nostre premier giste fut à la riviere des Prairies, qui est à cinq
+lieuës au dessous du Saut sainct Louis, où nous trouvasmes desja
+d'autres Sauvages cabanez, qui faisoient festin d'un grand Ours, qu'ils
+avoient pris & poursuivy dans la riviere, pensant se sauver aux Isles
+voysines, mais la vitesse des Canots l'ataignit, & fut tué à coup de
+flesches & de massue. Ces Sauvages en leur festin, & caressant la
+chaudiere, chantoient tous ensemblement, puis alternativement d'un chant
+si doux & agreable, que j'en demeuray tout estonné, & ravy d'admiration:
+de sorte que depuis je n'ay rien ouy de plus admirable entr'eux; car
+leur chant ordinaire est assez mal-gracieux.
+
+Nous cabanasmes assez proche d'eux, & fismes chaudiere à la Huronne,
+mais je ne pu encor' manger de leur _Sagamité_ pour ce coup, pour n'y
+estre pas accoustumé, & me fallut ainsi coucher sans souper, car ils
+avoient aussi mangé en chemin un petit sac de biscuit de mer que j'avois
+pris aux barques, pensant qu'il me deust durer jusques aux Hurons mais
+ils n'y laisserent rien de reste pour le lendemain, tant ils le
+trouverent bon. Nostre lict fut la terre nue, avec une pierre pour mon
+chevet, plus que n'avoient nos gens, qui n'ont accoustumé d'avoir la
+teste plus haute que les pieds; nostre maison estoit deux escorces de
+bouleaux, posées contre quatre petites perches fichees en terre, &
+accommodees, en panchans au dessus de nous. Mais pour ce que leur façon
+de faire, & leur maniere de s'accommoder allans en voyage, est presque
+tousjours de mesme; Je diray succinctement cy-aprés comme ils s'y
+gouvernent.
+
+C'est, que pour pratiquer la patience à bon escient, & patir au delà des
+forces humaines, il ne faut qu'entreprendre des voyages avec les
+Sauvages, & specialement long temps, comme nous fismes: car il se faut
+resoudre d'y endurer & patir, outre le danger de perir en chemin, plus
+que l'on ne sçauroit penser, tant de la faim, que de la puanteur que ces
+salles maussades rendent presque continuellement dans leurs Canots, ce
+qui seroit capable de se desgouter du tout de si desagreables
+compagnies, que pour coucher tousjours sur la terre nue par les champs,
+marcher avec grand travail dans les eauës & lieux fangeux, & en quelques
+endroicts par des rochers & bois obscurs & touffus, souffrir les pluyes
+sur le dos, toutes les injures des saisons & du temps, & la morsure
+d'une infinie multitude de Mousquites & Coufins, avec la difficulté de
+la langue pour pouvoir s'expliquer suffisamment, & manifester ses
+necessitez, & n'avoir aucun Chrestien avec soy pour se communiquer & se
+consoler au milieu de ses travaux, bien que d'ailleurs les Sauvages
+soient toutesfois assez humais (au moins l'estoient les miens) voire
+plus que ne sont beaucoup de personnes plus polies & moins sauvages: car
+me voyant passer plusieurs jours sans pouvoir presque manger de leur
+_Sagamité_, ainsi sallement & pauvrement accommodé, ils avoient quelque
+compassion de moy, & m'encourageoient & assistoient au mieux qu'il leur
+estoit possible, & ce qu'ils pouvoient estoit peu de chose: cela alloit
+bien pour moy, qui m'estois resous de bonne-heure à endurer de bon coeur
+tout ce qu'il plairoit à Dieu m'envoyer: ou la mort, ou la vie: c'est
+pourquoy je me maintenois assez joyeux nonobstant ma grande debilité, &
+chantois souvent des Hymnes pour ma consolation spirituelle, & le
+contentement de mes Sauvages, qui m'en prioient par-fois, car ils
+n'ayment point à voir les personnes tristes & chagrines, ny impatientes
+pour estre eux-mesmes beaucoup plus patiens que ne sont communément nos
+François, ainsi l'ay je veu en une infinité d'occasion: ce qui me
+faisoit grandement rentrer en moy mesme, & admirer leur constance, & le
+pouvoir qu'ils ont sur leurs propres passions, & comme ils sçavent bien
+se supporter les uns les autres, & s'entresecourir & assister au besoin;
+& peux dire avec verité, que j'ay trouvé plus de bien en eux, que je ne
+m'estois imaginé, & que l'exemple de leur patience estoit cause que je
+m'esforçois d'avantage à supporter joyeusement & constamment tout ce qui
+m'arrivoit de fascheux, pour l'amour de mon Dieu, & l'edification de mon
+prochain.
+
+Estans donc par les champs, l'heure de se cabaner menue, ils cherchoient
+à se mettre en quelque endroict commode sur le bord de la riviere, ou
+autre part, où se pût aysement trouver du bois sec à faire du feu, puis
+un avoit soin d'en chercher & amasser, un autre de dresser la Cabane, &
+le bois à pendre la chaudiere au feu, un autre de chercher deux pierres
+plattes pour concasser le bled d'Inde sur une peau estenduë contre
+terre, & apres le verser & faire bouillir dans la chaudiere; estant cuit
+fort clair, on dressoit le tout dans les escuelles d'escorces, que pour
+cet effect nous portions quant & nous avec des grande cuiliers, comme
+petits plats, desquelles on se sert à manger cette Menestre & Sagamite
+soir & matin, qui sont les deux fois seulement que l'on fait chaudiere
+par jour, sçavoir quand on est cabané au soir, & au matin avant que
+partir, & encore quelquesfois ne la faisions-nous point, de haste que
+nous avions de partir, & par-fois la faisions-nous avant-jour: que si
+nous nous rencontrions deux mesnages en une mesme Cabane, chacun faisoit
+sa chaudiere à part, puis tous ensemblement les mangions l'une apres
+l'autre, sans aucun debat ny contention, & chacun participoit & à l'une
+& à l'autre: mais pour moy je me contentois, pour l'ordinaire, de la
+Sagamite des deux qui m'agreoit d'avantage, bien qu'à l'une & à l'autre
+il y eust tousjours des salletez & ordures, à couse, en partie, qu'on
+servoit tous les jours de nouvelles pierres, & assez mal nettes, pour
+concasser le bled, joint que les escuelles ne pouvoient sentir gueres
+bon: car ayans necessité de faire de l'eau en leur Canot, ils s'en
+servoient ordinairement en cette action mais sur terre ils
+s'accroupissoit en quelque lieu à l'escart avec de l'honnesteté & de la
+modestie qui n'avoit rien de sauvage.
+
+Ils faisoient par-fois chaudiere de bled d'Inde non concassé, & bien
+qu'il fust toujours fort dur, pour la difficulté qu'il y a à le faire
+cuire, il m'agreoit d'avantage au commencement, pour ce que je le
+prenois grain à grain, & par ainsi je le mangeois nettement & à loisir
+en marchant, & dans notre Canot. Aux endroits de la riviere & des lacs
+où ils pensoient avoir du poisson, ils y laissoient traisner apres-eux
+une ligne, à l'ain de laquelle ils avoient accommodé & lié de la peau de
+quelque grenouille qu'ils avoient escorchee, & par fois ils y prenoient
+du poisson, qui servoit à donner goust à la chaudiere: mais quand le
+temps ne les pressoit point, comme lors qu'ils descendoient pour la
+traicte, le soir ayans cabané, une partie d'eux alloient tendre leurs
+rets dans la rivieres, en laquelle ils prenoient souvent de bons
+poissons comme Bricgets, Esturgeons & des Carpes, qui ne sont neantmoins
+belles, ni si bonnes, ni si grosses que les nostres, puis plusieurs
+autres especes de poissons que nous n'avons pas par deçà.
+
+Le bled d'Inde que nous mangions en chemin, ils l'alloient chercher de
+deux en deux jours en de certains lieux escartez où ils l'avoient caché
+en descendans, dans de petits sacs d'escorces de Bouleau: car autrement
+ce leur seroit trop de peine de porter toujours quant & eux tut le bled
+qui leur est necessaire en leur voyage, & m'estonnois grandement comme
+ils pouvoient si bien remarquer tous les endroicts où ils l'avoient
+caché, sans se mesprendre aucunement, bien qu'il fust par-fois fort
+esloigné du chemin, & bien avant dans les bois, ou enterré dans le
+sable.
+
+La maniere & l'invention qu'ils avoient à tirer du feu, & laquelle est
+pratiquee par tous les peuples Sauvages, est telle. Ils prenoient deux
+bastons de bois de saulx, tillet, ou d'autre espece, secs & legers, puis
+en accommodoient un d'environ la longueur d'une coudee, ou peu moins, &
+espaix d'un doigt ou environ, & ayans sur le bord de la largeur un peu
+cavé de la pointe d'un cousteau, ou de la dent d'un Castor, une petite
+fossette avec un petit cran de costé, pour faire tomber à bas sur
+quelque bout de meiche, ou chose propre à prendre feu, la poudre réduite
+en feu, qui devoit tomber du trou: ils mettoient la poincte d'un autre
+baston du mesme bois, gros comme le petit doigt, ou peu moins, dans ce
+trou ainsi commencé, & estans contre terre le genouil sur le bout du
+baston large, ils tournoient l'autre entre les deux mains si
+soudainement & si longtemps, que les deux bois estans bien ci-chauffés,
+la poudre qui en sortoit à cause ce cette continuelle agitation se
+convertissoit en feu, duquel ils allumoient un bout de leur corde
+seiche, qui conserve le feu come meiche d'arquebuze: puis aprés avec un
+peu de menu bois sec ils faisoient du feu pour faire chaudiere. Mais il
+faut noter que tout bois n'est propre à en tirer du feu, ains de
+particulier que les Sauvages sçavent choisir. Or quand ils avoient de la
+difficulté d'en tirer, ils deminçoient dans ce trou un peu de charbon,
+ou un peu de bois sec en poudre, qu'ils prenoient à quelque souche,
+s'ils n'avoient un baston large, comme j'ay dict, ils en prenoient deux
+ronds, & les lioient ensemble par les deux bouts, & estans couchez le
+genouil dessus pour les tenir, mettoient entre-deux la poincte d'un
+autre baston de ce bois, faict de la façon d'une navette de tisser, & le
+tournoient par l'autre bout entre deux mains, comme j'ay dit.
+
+Pour revenir donc à nostre voyage, nous ne faisions chaudiere que deux
+fois le jour, & n'en pouvant gueres manger à la fois, pour n'y estre
+encor' accoustumé, il me faut demander si je patissois grandement de
+necessité plus que mes Sauvages, qui estoient accoustumez à cette
+maniere de vivre, joint que petunant assez souvent durant le jour, cela
+leur amortissoit la faim.
+
+L'humanité de mon hoste estoit remarquable, en ce que n'ayant pour toute
+couverture qu'une peau d'Ours à se couvrir, encor' m'en faisoit-il part
+quand il pleuvoit la nuict sans que je l'en priasse, & mesme me
+disposoit la place le soir, où je devois reposer la nuict, y accommodant
+quelques petits rameaux, & une petite natte de jonc qu'ils ont
+accoustumé de porter quant & eux en de longs voyages, & compatissant à
+ma peine & foiblesse, il m'exemptoit de nager & de tenir l'aviron, qui
+n'estoit pas me descharger d'une petite peine, outre le service qu'il me
+faisoit de porter mes hardes & mon pacquet aux Saults, bien qu'il fust
+desja assez chargé de sa marchandise, & du Canot qu'il portoit sur son
+espaule parmy de si fascheux & penibles chemins.
+
+Un jour ayant pris le devant, comme je faisois ordinairement, pendant
+que mes Sauvages deschargeoient le Canot, pource qu'ils alloient (bien
+que chargez) d'un pas beaucoup plus viste que moy, & m'approchant d'un
+lac, je sentis la terre bransler sous moy, comme une Isle flotante sur
+les eauës; & de faict, je m'en retiray bien doucement, & allay attendre
+mes gens sur un grand Rocher là aupres, de peur que quelque inconvenient
+ne m'arrivast: il nous falloit aussi par-fois passer sur de fascheux
+bourbiers, desquels à toute peint pouvions nous retirer, &
+particulierement en un certain marest joignant un lac, où l'on pourroit
+facilement enfoncer jusques par-dessus la teste, comme il arriva à un
+François qui s'enfonça tellement, que s'il n'eust eu les jambes
+escaqrquillees au large, il eust esté en grand danger, encor enfonça-il
+jusque aux reins. On a aussi quelques-fois bien de la peine à se faire
+passage avec la teste & les mains parmi les bois touffus, où il s'y en
+rencontre aussi grand nombre de pourris & tombez les uns sur les autres,
+qu'il faut enjamber, puis des rochers, pierres & autres incommoditez qui
+augmentent le travail du chemin, outre le nombre infiny de Mousquites
+qui nous faisoient incessamment une tres-cruelle & fascheuse guerre, &
+n'eust esté le soin que je portois à me conserver les yeux, par le moyen
+d'une estamine que j'avois sur la face, ces meschans animaux m'auroient
+rendu aveugle beaucoup de fois, comme on m'avoit adverty, & ainsi en
+estoit il arrivé à d'autres, qui en perdirent la veue par plusieurs
+jours, tant leur picqueure & morsure est venimeuse à l'endroict de ceux
+qui n'ont encor'pris l'air du pays. Neantmoins pour toute diligence que
+je pûs apporter à m'en deffendre, je ne laissay pas d'en avoir le
+visage, les mains & les jambes offencees. Aux Hurons, à cause que le
+pays est descouvert & habité, il n'y en a pas si grand nombre, sinon aux
+forest & lieux où les vents ne donnent point pendant les grandes
+chaleurs de l'Esté.
+
+Nous passasmes par plusieurs Nations Sauvages; mais nous n'arrestions
+qu'une nuict à chacune, pour tousjours advancer chemin, excepté aux
+Epicerinys & Sorciers, où nous sejournasmes deux jours, tant pour nous
+reposer de la fatigue du chemin, que pour traiter quelque chose avec
+cette Nation. Ce fut là où je trouvay le Pere Nicolas proche le lac, où
+il m'attendoit. Cette heureuse rencontre & entre-veue nous resjouyt
+grandement, & nous nous consolasmes avec quelques François, pendant le
+peu de sejour que nos gens firent là. Nostre festin fut d'un peu de
+poisson que nous avions & des Citrouilles cuittes dans l'eau, que je
+trouvay meilleures que viande que j'aye jamais mangee, tant j'estois
+abbatu & attenué de necessité, & puis fallut partir chacun separément à
+l'ordinaire avec ses gens. Ce peuple Epicerinyen est aussi surnommé
+Sorcier, pour le grand nombre qu'il y en a entr'eux, & des Magiciens que
+font profession de parler au Diable en de petites tours rondes &
+separees à l'escart, qu'ils font à dessein, pour y recevoir les Oracles,
+& predire ou apprendre quelque chose de leur Maistre. Ils sont aussi
+coustumiers à donner des sorts & de certaines maladies, qui ne se
+guerissent que par autre sort & remede extraordinaire, dont il y en a,
+du corps desquels sortent des serpents & des longs boyaux, & quelquefois
+seulement à demy, puis rentrent, qui sont toutes choses diaboliques, &
+inventees par ces malheureux Sorciers: & hors ces sorts magiques, & la
+communication qu'ils ont avec les Demons, je les trouvois fort humains &
+courtois.
+
+Ce fut en ce village, où par m'esgard, je perdis, à mon tres-grand
+regret, tous mes memoires que j'avois faits, des pays, chemins,
+rencontres & choses remarquables que nous avions veufs depuis Dieppe en
+Normandie, jusques-là, & ne m'en apperceuz qu'à la rencontre de deux
+Canots de Sauvages, de la Nation du Bois: cette Nation est fort
+esloignee & dependante des Cheveux Relevez, qui ne couvrent point du
+tout leur honte & nudité, sinon pour cause de grand froid & de longs
+voyages, qui les obligent à se servir d'une couverture de peau. Ils
+avoient à leur col de petites fraises de plumme, & leurs cheveux
+accommodez de mesme parure. Leur visage estoit peint de diverses
+couleurs en huile, fort jolivement, les uns estoient d'un costé tout
+vert, & de l'autre rouge: autres sembloient avoir tout le visage couvert
+de passements naturels, & autres tout autrement. Ils ont aussi
+accoustumé de se peindre & matacher, particulierement quend ils doivent
+arriver, ou passer par quelqu'autre Nation, comme avoient faict mes
+Sauvages arrivans au _Squekaneronons_: c'est pour ce suject qu'ils
+portent de ces peintures & de l'huile avec eux en voyageans, & aussi à
+cause des festins, dances, ou autres assemblees, afin de sembler plus
+beaux, & attirer les yeux des regardans sur eux.
+
+Une journee, apres avoir trouvé ces Sauvages, nous nous arrestames
+quelque temps en un village _d'Algoumequins_, & y entendant un grand
+bruit, je fus curieux de regarder par la fente d'une Cabane, pour
+sçavoir que c'estoit, là où je vis au dedans (ainsi que j'ay veu du
+depuis par plusieurs fois aux Hurons, pour semblables occasions) une
+quantité d'hommes, mi-partis en deux bandes, assis contre terre, &
+arrangez des deux costez de la Cabane, chaque bande avoit devant soy une
+longue perche platte, large de trois ou quatre doigts, & tous les hommes
+ayans chacun un baston en main, en frappoient continuellement ces
+perches plattes, à la cadence du son des Tortuës, & de plusieurs
+chansons qu'ils chantoient de toute la force de leur voix. Le _Loki_ ou
+Medecin, qui estoit au haut bout avec sa grande Tortuë en main,
+commençoit, & les autres À pleine teste poursuyvoient, & sembloit un
+sabat & une vraye confusion & harmonie de Demons. Deux femmes cependant
+tenoient l'enfant tout nud, le ventre en haut proche d'eux, vis-à-vis de
+_Loki_, à quelque temps de là le _Loki_ à quatre pattes, s'approchoit de
+l'enfant, avec des cris & hurlemens comme d'un furieux Taureau, puis
+souffloit environ les parties naturelles, & apres recommençoient leur
+tintamarre & leur ceremonie, qui finit par un festin qui se disposoit au
+but de la Cabane: de sçavoir que devint l'enfant, & s'il fut guery ou
+non, ou si on y adjousta encore quelqu'autre ceremonie, je n'en ay rien
+sceu depuis, pour ce qu'il nous fallut partir incontinent, apres avoir
+repeu & un peu reposé.
+
+De cette Nation nous allasmes cabaner en un village _d'Andarahouats_,
+que nous disons Cheveux ou Poil levé, qui s'estoient venus poser proche
+la mer douce, à dessein de traicter avec les Hurons & autres qui
+retournoient dans la traite de Kebec, & fusmes deux jours à traitter &
+negotier avec eux. Ces Sauvages sont une certaine Nation qui portent
+leurs cheveux relevez sur le front, plus droicts que les perruques des
+Dames, & les font tenir ainsi droicts par le moyen d'un fer, ou d'une
+hache chaude, ce qui n'est point autrement de mauvaise grace; ouy bien
+de ce que les hommes ne couvrent point du tout leurs parties naturelles,
+qu'ils tiennent à descouvert, avec tout le reste du corps, sans honte ny
+vergongne; mais pour les femmes, elles ont un petit cuir à peu prés
+grand comme une serviette, ceint à l'entour des reins, & descend jusques
+sur le milieu des cuisses, à la façon des Huronnes. Il y a un grand
+peuple en cette Nation, & la pluspart des hommes sont grands guerriers,
+chasseurs & pescheurs. Je vis là beaucoup de femmes & filles qui
+faisoient des nattes de joncs, grandement bien tissuës, & embellies de
+diverses couleurs, qu'elles traittoient par apres pour d'autres
+marchandises, des Sauvages de diverses contrees, qui abordoient en leur
+village. Ils sont errans, sinon que quelques villages d'entr'eux sement
+des bleds d'Inde, & font la guerre à une autre Nation nommée
+_Assicagueronon_, qui veut dire gens de feu: car en langue Huronne,
+_Assista_ signifie feu, & _Eronon_ signifie Nation. Ils sont esloignez
+d'eux d'environ deux cens lieuës & plus; ils vont par trouppes en
+plusieurs regions & contrees, esloignees de plus de quatre cens lieuës
+(à ce qu'ils m'ont dit) où ils trafiquent de leurs marchandises, &
+eschangent pour des pelleteries, peintures, pourceleines, & autres
+fatras.
+
+Les femmes vivent fort bien avec leurs marys, & ont cette coustumes avec
+toutes les autres femmes des peuples errans, que lors qu'elles ont leurs
+mois, elles se retirent d'avec leurs marys, & la fille d'avec ses pere &
+mere, & autres parens, & s'en vont en de certaines Cabanes escartees &
+esloignees de leur village, où elles sejournent & demeurent tout le
+temps de ces incommoditez, sans avoir aucune compagnie d'hommes,
+lesquels leur portent des vivres & ce qui leur est necessaire, jusqu'à
+leur retour, si elles mesmes n'emportent suffisamment pour leur
+provision, comme elles font ordinairement. Entre les Hurons, & autres
+peuples sedentaires, les femmes ny les filles ne sortent point de leur
+maison ou village, pour semblables incommoditez; mais elles font leur
+manger en de petits pots à part pendant ce temps-là, & ne permettent à
+personne de manger de leurs viandes & menestres: de sorte qu'elles
+semblent imiter les Juisves, lesquelles s'estimoient immondes pendant le
+temps de leurs fleurs. Je n'ay peu apprendre d'où leur estoit arrivé
+cette coustume de se separer ainsi quoy que je l'estime pleine
+d'honnesteté.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+ _De nostre arrivee au pays des Hurons, quels estoient nos exercices, &
+de nostre maniere de vivre & gouvernement dans le pays._
+
+CHAPITRE V.
+
+
+PUIS, qu'avec la grace du bon Dieu, nous sommes arrivez jusques-là, que
+d'avoisiner le pays de nos Hurons, il est maintenant temps que je
+commence à en traicter plus amplement, & de la façon de faire de ses
+habitans, non à la maniere de certaines personnes, lesquelles descrivans
+leurs Histoires, ne disent ordinairement que les choses principales, &
+les enrichissent encore tellement, que quand on en vient à l'experience,
+on n'y voit plus la face de l'Autheur: car j'escrit non seulement les
+choses principales, comme elles sont; mais aussi les moindres & plus
+petites, avec la mesme naïfveté & simplicité que j'ai accoustumé.
+
+C'est pourquoy je prie le Lecteur d'avoir pour agreable ma maniere de
+proceder, & d'excuser si pour mieux faire comprendre l'humeur de nos
+Sauvages, j'ay esté contrainct inserer icy plusieurs chose inciviles &
+extravagantes; d'autant que l'on ne peut pas donner une entiere
+cognoissance d'un pays estranger, ny ce qui est de son gouvernement,
+qu'en faisant voir avec le bien, le mal & l'imperfection qui s'y
+retrouve: autrement il ne m'eust fallu descrire les moeurs des Sauvages,
+s'il ne s'y trouvoit rien de sauvage, mais des moeurs polies & civiles,
+comme les peuples qui sont cultivez par la religion & pieté, ou par des
+Magistrats & sages, qui par leurs bonnes lois eussent donné quelque
+forme aux moeurs si difformes de ces peuples barbares, dans lesquels on
+void bien peu reluire la lumiere de la raison, & la pureté d'une nature
+espuree.
+
+Deux jours avant nostre arrivée aux Hurons, nous trouvasmes la mer
+douce, sur laquelle ayans traversé d'Isle en Isle, & pris terre au pays
+tant desiré, par un jour de Dimanche, feste sainct Bernard, environ
+midy, que le Soleil donnoit à plomb: mes Sauvages ayans serré leur Canot
+en un bois là auprés me chargerent de mes hardes & pacquets, qu'ils
+avoient auparavant tousjours portez par le chemin: la cause fut la
+grande distance qu'il y avoit de là au Bourg, & qu'ils estoient desja
+plus que suffisamment chargez de leurs marchandises. Je portai donc mon
+pacquet avec une tres grande peine, tant pour sa pesanteur, & de
+l'excessive chaleur qu'il faisoit, que pour une foiblesse & debilité
+grande que je ressentois en tous mes membres depuis un long temps,
+joinct que pour m'avoir fait prendre le devant comme ils avoient
+accoustumé (à cause que je ne pouvois les suyvre qu'à toute peine) je me
+perdis du droict chemin, & me trouvay longtemps seul, sans sçavoir où
+j'allois. A la fin, apres avoir bien marché & traversé pays, je trouvay
+deux femmes Huronnes proche d'un chemin croisé & leur demanday par où il
+falloit aller au Bourg où je me devois rendre, je n'en sçavois pas le
+nom, & moins lequel je devois prendre des deux chemins, ces pauvres
+femmes se peinoient assez pour se faire entendre, mais il n'y avoit
+encore moyen. Enfin, inspiré de Dieu, je pris le bon chemin, & au bout
+de quelque temps je trouvay mes Sauvages assis à l'ombre sous un arbre,
+en une belle grande prairie, où ils m'attendoient, bien en peine que
+j'estois devenu: ils me firent seoir auprés d'eux, & me donnerent des
+cannes de bled d'Inde à succer, qu'ils avoient cueillies en un champ
+tout proche de là. Je pris garde comme ils en usoient, & les trouvay
+d'un assez bon suc: apres, passant par un autre champ plein de Fezolles,
+j'en cueillay un plein plat, que je fis par apres cuire dans nostre
+Cabane avec de l'eau quoyque l'escorce en fust desja assez dure: cela
+nous servit pour un second festin apres nostre arrivee.
+
+A mesme temps que je fus apperceu de nostre ville de _Quieuindahian_,
+autrement nommee _Téquemonkiayé_, lieu assez bien fortifié à leur mode,
+& qui pouvoit contenir deux ou trois cens mesnages, en trente ou
+quarante Cabanes qu'il y avoit, il s'esleva un si grand bruit par toute
+la ville, que tous sortirent presque de leurs Cabanes pour me venir
+voir, & fus ainsi conduit avec grande acclamation jusques dans la Cabane
+de mon Sauvage, & pour ce que la presse y estoit fort grande, je fus
+contrainct de gaigner le haut de l'establie, & me desrober de leur
+presse. Les pere & mere de mon Sauvage me firent un fort bon accueil à
+leur mode & par des caresses extraordinaires me tesmoignoient l'ayse &
+le contentement qu'ils avoient de ma venuë, ils me traiterent aussi
+doucement que leur propre enfant & me donnerent tout sujet de louer
+Dieu, voyant l'humanité & fidelité de ces pauvres gens, privez de la
+cognoissance. Ils prirent soin que rien ne se perdist de mes petites
+hardes, & m'advertirent de me donner garde des larrons & trompeurs,
+particulierement des _Quiennoncateronons_, qui me venoient souvent voir,
+pour tirer quelque chose de moy: car entre les Nations Sauvages celle-cy
+est l'une des plus subtile de toutes, en faict de tromperie & de vol.
+
+Mon Sauvage, qui me tenoit en qualité de frere, me donna advis
+d'appeller sa mere _Senaoué_, c'est à dire ma mere, puis luy ses freres
+_Ataquen_ mon frere, & le refit de ses parents en suitte, selon les
+degrez de consanguinité, & eux de mesme m'appelloient leur parent. La
+bonne femme disoit _Ayein_, mon fils, & les autres _Ataquen_, mon frere,
+_Earassé_, mon cousin, _Hineittan_, non nepveu, _Houatinoron_, mon
+oncle, _Ayatan_, mon pere: selon l'aage des personnes j'estois ainsi
+appellé oncle ou nepveu, &c. & des autres qui ne me tenoit en qualité de
+parent, _Yatayo_, mon compagnon, mon camarade, & de ceux qui
+m'estimoient d'avantage: _Garithouanne_, grand Capitaine. Voyla comme ce
+peuple n'est pas tant dans la rudesse & la rusticité qu'on l'estime.
+
+Le festin qui nous fut faict à nostre arrivee, fut de bled d'Inde pilé,
+qu'ils appellent _Ottet_, avec un petit morceau de poisson boucanné à
+chacun, cuit en l'eau, car c'est toute la saulce du pays, & mes Fezolles
+me servirent pour le lendemain: dés lors je trouvay bonne la Sagamite
+qui estoit faicte dans nostre Cabane, pour estre assez nettement
+accommodee, je n'en pouvois seulement manger lors qu'il y avoit du
+poisson puant demincé parmy, ou d'autres petits, qu'ils appellent
+_Auhaitsique_, ny aussi de _Leindohy_, qui est un bled qu'ils font
+pourrir dans les fanges & eauës croupies & marescageuses, trois ou
+quatre mois durant, duquel ils font neantmoins grand estat: nous
+mangions par-fois des Citrouilles du pays, cuittes dans l'eau, ou bien
+sous la cendre chaude, que je trouvois fort bonnes, comme semblablement
+des espics de bled d'Inde, que nous faisions rostir devant le feu, &
+d'autres esgrené, grillé comme pois dans les cendres: pour des Meures
+champestres nostre Sauvagesse m'en apportoit souvent au matin pour mon
+desjeuner, du hien de Cannes _d'Honneha_ à succer, & autre chose qu'elle
+pouvoit, & avoit ce soin de faire dresser ma Sagamite la premiere, dans
+l'escuelle de bois ou d'escorce la plus nette, large comme un
+plat-bassin, & la cuillier avec laquelle je mangeois, grande comme un
+petit plat ou sauciere. Pour mon département & quartier, ils me
+donnerent à moy seul, autant de place qu'en pouvoit occuper un petit
+mesnage, qu'ils firent sortir à mon occasion, dés le lendemain de mon
+arrivee: en quoy je remarquay particulierement leur bonne affection, &
+comme ils desiroient de me contenter, & m'assister & servir avec toute
+l'honnesteté & respect deu à un grand Capitaine & chef de guerre, tel
+qu'ils me tenoient. Et pour ce qu'ils n'ont point accoustumé de se
+servir de chevet, je me servois la nuid d'un billot de bois, ou d'une
+pierre, que je mettois sous ma teste, & au reste couché simplement sur
+la natte comme eux, sans couverture ny forme de couche, & en lieu
+tellement dur, que le matin me levant, je me trouvois tout rompu & brisé
+de la teste & du corps.
+
+Le matin, apres estre esveillé, & prié un peu Dieu, je desjeunois de ce
+peu que nostre Sauvagesse m'avoit apporté, puis ayant pris mon Cadran
+solaire, je sortois de la ville en quelque lieu escarté, pour pouvoir
+dire mon service en pais, & faire mes prieres & meditations ordinaires:
+estant environ midy ou une heure, je retournois è nostre Cabane, pour
+disner d'un peu de Sagamite, ou de quelque Citrouille cuitte; apres
+disner je lisois dans quelque petit livre que j'avois apporté, ou bien
+j'escrivois, & observant soigneusement les mots de la langue, que
+j'apprenois, j'en dressois des memoires que j'estudiois, & repetois
+devant mes Sauvages, lesquels y prenoient plaisir, & m'aydoient à me
+perfectionner avec une assez bonne methode, m'y disant souvent, _Auiel_,
+au lieu de Gabriel, qu'ils ne pouvoient prononcer, à cause de la lettre
+B, qui ne se trouve point en toute leur langue, non plus que les autres
+lettres labiales, _asséhona, agnonra, & Séaconqua_: Gabriel, prends ta
+plume & escris, puis ils m'expliquoient au mieux qu'ils pouvoient ce que
+je desirois sçavoir d'eux.
+
+Et comme ils ne pouvoient par fois me faire entendre leurs conceptions,
+ils me les demonstroient par figures, similitudes & demonstrations
+exterieures, par-fois par discours, & quelquesfois avec un baston,
+traçant la chose sur la terre, au mieux qu'ils pouvoient, ou par le
+mouvement du corps, n'estans pas honteux d'en faire de bien indecents,
+pour se pouvoir mieux donner à entendre par ces comparaisons, plustost
+que par longs discours & raisons qu'ils eussent pû alleguer, pour estre
+leur langue assez pauvre en disetteuze de mots en plusieurs choses, &
+particulierement en ce qui est des mysteres de nostre saincte Religion,
+lesquels nous ne leur pouvions expliquer, ny mesme le _Pater noster_,
+sinon par periphrase, c'est à dire, que pour un de nos mots, il en
+falloit user de plusieurs des leurs: car entr'eux ils ne sçavent que
+c'est de Sanctification, de Regne celeste, du tres-sainct Sacrement, ny
+d'induire en tentation. Les mots de Gloire, Trinité, sainct Esprit,
+Anges, Resurrection, Paradis, Enfer, Eglise, Foy, Esperance & Charité, &
+autres infinis, ne sont pas en usage chez-eux. De sorte qu'il n'y a pas
+besoin de gens bien sçavans pour le commencement, mais bien de personnes
+craignans Dieu, patiens, & pleins de charité: & voilà enquoy il faut
+principalement exceller pour convertir ce pauvre peuple, & le tirer hors
+du peché & de son aveuglement.
+
+Je sortois aussi fort souvent par le Bourg, & les visitois en leurs
+Cabanes & ménages, ce qu'ils trouvoient tres-bon, & m'en aymoient
+d'avantage, voyans que je traitois doucement & affablement avec eux,
+autrement ils ne m'eussent point veu de bon oeil, & m'eussent creu
+superbe & desdaigneux, ce qui n'eust pas esté le moyen de rien gaigner
+sur eux, mais plustost d'acquerir la disgrace d'un chacun, & se faire
+hayr de tous: car à mesme temps qu'un Estranger a donné à l'un d'eux
+quelque petit sujet ou ombrage de mescontentement ou fascherie, il est
+aussi-tost sceu par toute la ville de l'un à l'autre: & comme le mal est
+plustost creu que le bien, ils vous estiment tel pour un temps, que le
+mescontent vous a depeint.
+
+Nostre Bourg estoit de ce costé là le plus proche voysin des Yroquois,
+leurs ennemis mortels, c'est pourquoy n m'advertissoit souvent de me
+tenir sur mes gardes, de peur de quelque surprise pendant que j'allois
+au bois pour prier Dieu, ou aux champs cueillir des Meures champestres:
+mais je n'y rencontray jamais aucun danger ny hazard (Dieu mercy) il y
+eut seulement un Huron qui bandit son arc contre moy, pensant que je
+fusse ennemy: mais ayant parlé il se rasseura, & me salua à la mode du
+pays, _Quoye_, puis il passa outre son chemin, & moy le mien.
+
+Je visitois aussi par fois leur Cimetiere, qu'ils appellent _Agosayé_,
+admirant le soin que ces pauvres gens ont des corps morts De leurs
+parents & amis deffuncts, & trouvois qu'en cela ils surpassoient le
+pieté des Chrestiens puis qu'ils n'espargnent rien pour le soulagement
+de leurs ames, qu'ils croyent immortelles, & avoit besoin du secours des
+vivans. Que si par fois j'avois quelque petit ennuy, je me recreois &
+consolois en Dieu par la priere, ou en chantant des Hymnes & Cantiques
+spirituels, à la louange de sa divine Majesté, lesquels les Sauvages
+escoutoient avec attention & contentement, & me prioyent de chanter
+souvent, principalement apres que je leur eûs dict, que ces chants &
+Cantiques spirituels estoient des prieres que je faisois & addresois à
+Dieu nostre seigneur, pour leur salut & conversion.
+
+Pendant la nuict j'entendois aussi parfois la mere de mon Sauvage
+pleurer, & s'affliger grandement, à cause des illusions du Diable.
+J'interrogeay mon Sauvage pour en sçavoir le sujet, il me fit response
+que c'estoit le Diable qui la travailloit & affligeoit, par des songes &
+representations fascheuses de la mort de ses parens, & autres
+imaginations. Cela est particulierement commun aux femmes plustots
+qu'aux hommes, à qui cela arrive plus rarement, bien qu'il s'y en trouve
+par-fois quelques-uns qui en deviennent fols & furieux, selon leur forte
+imagination, & la foiblesse de leur esprit, qui leur fait adjouter foy à
+ces ruseries diaboliques.
+
+Il se passa un assez long temps apres mon arrivee, avant que j'eusse
+aucune cognoissance ny nouvelle du lieu où estoient arrivez mes
+Confreres, jusques à un certain jour que le Pere Nicolas accompagné d'un
+Sauvage me vint trouver de son village, qui n'estoit qu'à cinq lieuës du
+nostre, je fus fort resjouy de le voir en bonne santé & disposition,
+nonobstant les penibles travaux & disettes qu'il avoit souffertes depuis
+nostre departement de la traicte; mes Sauvages le receurent aussi
+volontiers à coucher en nostre Cabane, & luy firent festin de ce qu'ils
+pûrent, à cause qu'il estoit mon Frere, & à nos autres François, pour
+estre mes bons amys. Apres donc nous estre congratulez de nostre
+heureuse arrivee, & un peu discouru de ce qui nous estoit arrivé pendant
+un si long & penible chemin, nous advisasme d'aller trouver le Pere
+Joseph, qui estoit demeurant en un autre village, ç quatre ou cinq
+lieuës de nous; car ainsi Dieu nous avoit-il faict la grace, que sans
+l'avoir premedité, nous nous mismes à la conduite de personnes qui
+demeurassent si proches les uns des autres: mais pource que j'estois
+fort aymé de _Oouchiarey_ mon Sauvage, & de la pluspart de ses parens,
+je ne sçavois comment l'advertir de nostre dessein, sans le mescontenter
+grandement. Nous trouvasmes enfin moyen de luy persuader que j'avois
+quelque affaire à communiquer à nostre Frere Joseph, & qu'allant vers
+luy il falloit necessairement que j'y portasse tout ce que j'avois, qui
+estoit autant à luy comme à moy, afin de prendre chacun ce qui luy
+appartenoit, ce qu'ayant dict, je pris congé d'eux leur donnant
+esperance de revenir en bref, ainsi je partis avec le bon Pere Nicolas,
+& fusmes trouver le Pere Joseph, qui demeuroit à _Quieunonascaran_, où
+je ne vous sçaurois expliquer la joye & le contentement que nous eusmes
+de nous revoir tous trois ensemble, qui ne fut pas sans en rendre graces
+à Dieu, le priant de benir nostre entreprise pour sa gloire, &
+conversion de ces pauvres infideles: en faitte, nous fismes bastir une
+Cabane pour nous loger où à grand-peine eusmes-nous le loisir de nous
+entre caresser, que je vis mes Sauvages (ennuyez de mon absence) nous
+venir visiter, ce qu'ils reitererent plusieurs fois, & nous nous
+estudions à les recevoir & traicter si humainement & civilement, que
+nous les gaignasmes, en sorte, qu'ils sembloient debattre de courtoisie
+à recevoir les François En leur Cabane, lors que la necessité de leurs
+affaires les jettoit à la mercy de ces Sauvages, que nous
+experimentasmes avoir esté utils à ceux qui doivent traiter avec eux,
+esperant par ce moyen de nous insinuer au principal dessein de leur
+conversion, seul motif d'un si long & fascheux voyage.
+
+Or nous voyans parmy eux nous nous resolusmes d'y bastir un logement,
+pour prendre possession, au nom de Jesus Christ de ce pays, afin d'y
+faire les fonctions & exercer les ministere de nostre Mission ce qui fut
+cause que nous priames le Chef qu'ils nomment _Garihoüa Androntia_ c'est
+à dire, Capitaine & Chef de la police, de nous le permettre, ce qu'il
+fit, apres avoir assemblé le Conseil des plus notables, & ouy leur
+advis: & apres qu'ils se furent efforcez de nous dissuader ce dessein,
+nous persuadans de prendre plustost logement en leurs Cabanes pour y
+estre mieux traitez. Nous obtinmes ce que nous desirions, leur ayans
+faict entendre qu'il estoit ainsi necessaire pour leur bien; car estans
+venus de si long pays pour leur faire entendre ce qui concernoit le
+salut de leurs ames, & le bien de la felicité eternelle, avec la
+cognoissance d'un vray Dieu, par la predication de l'Evangile, il
+n'estoit pas possible d'estre assez illuminez du Ciel pour les instruire
+parmy le tracas de la mesnagerie de leurs Cabanes, joint que desirans
+leur conserver l'amitié des François qui traitoient avec eux, nous
+aurions plus de credit à les conserver ainsi à part, que non pas quand
+nous serions cabanez parmy-eux. De sorte que s'estans laissez persuader
+par ces discours & autres semblable, ils nous dirent que nous fissions
+cesser les pluyes (qui pour lors estoient fort grandes & importunes) en
+priant ce grand Dieu, que nous appellions Pere, & nous disions ses
+serviteurs, afin qu'il les fist cesser, pour pouvoir nous accommoder la
+Cabane que nous desirions: si bien que Dieu favorisant nos prieres
+(apres avoir passé la nuict suyvante à le solliciter) il nous exauça, &
+les fit cesser si parfaictement, que nous eusmes un temps fort serain;
+dequoy ils furent si estonnez & ravis, qu'ils le publierent pour
+miracle, dont nos rendismes graces à Dieu. Et ce qui les confirma
+d'avantage, ce fut qu'apres avoir employé quelques jours à ce pieux
+travail, & apres l'avoir mis à sa perfection, les pluyes recommencerent:
+de sorte qu'ils publierent par tout la grandeur de nostre Dieu.
+
+Je ne puis obmettre un gentil debat qui arrive entr'eux, à raison de
+nostre bastiment, d'un jeune garçon lequel n'y travaillant pas de bonne
+volonté, se plaignoit aux autres de la peine & du soin qu'ils se
+donnoient de bastir une Cabane à des gens qui ne leurs estoient point
+parens, & eust volontiers desiré qu'on eust delaissé la chose
+imparfaite, & nous en peine de loger avec eux dans leurs Cabanes, ou
+d'estre exposez à l'injure de l'air, & incommodité du temps: mais les
+autres Sauvages portez de meilleure volonté, ne luy voulurent point
+acquiescer, & le reprirent de sa paresse, & du peu d'amitié qu'il
+tesmoignoit à des personnes si recommandables, qu'ils devoient cherir
+comme parens & amys bien qu'estrangers, puis qu'ils n'estoient venus que
+pour leur propre bien & profit.
+
+Ces bons Sauvages ont cette louable coustume entr'eux; que quand
+quelques-uns de leurs Concitoyens n'ont point de Cabane è se loger, tous
+unanimement prestent la main, & luy en font une, & ne l'abondonnent
+point que la chose ne soit mise en sa perfection, ou du moins que celuy
+ou ceux pour qui elle est destinée, ne la puisse aysement parachever: &
+pour obliger un chacun à un si pieux & charitable office, quand il est
+question d'y travailler, la chose se decide toujours en plein conseil,
+puis le cry s'en faict tous les jours par le Bourg, afin qu'un chacun
+s'y trouve à l'heure ordonnée, ce qui est un tres-bel ordre, & fort
+admirable pour des personnes sauvages, que nous croyons, & sont en
+effect, moins policées que nous. Mais pour nous, qui leur estions
+estranger, & arrivez de nouveau, c'estoit beaucoup, de se monstrer si
+humains que de nous en bastir avec une si commune & universelle
+affection, veu qu'ils ne donnent ordinairement rien pour rien aux
+estrangers, si ce n'est à des personnes qui le meritent, ou qui les
+ayent bien obligez, quoy qu'ils demandent tousjours, particulierement
+aux François, qu'ils appellent _Agnouha_, c'est à dire gens de fer, en
+leur lange, & les Canadiens & Montagnars nous sur-nomment _Mistigoche_,
+qui signifie en leur langue Canot ou Basteau de bois: ils nous appellent
+ainsi, à cause que nos Navires & Basteaux sont faicts de bois, & non
+d'escorces comme les leurs: mais pour le nom que nous donnent les
+Hurons, il vient de ce qu'auparavant nous, ils ne sçavoient que c'estoit
+de fer, & n'en avoient aucun usage, non plus que de tout autre metal ou
+mineral.
+
+Pour revenir au parachevement de nostre Cabane, ils la dresserent
+environ à deux portées de flesches lin du Bourg, en un lieu que
+nous-mesmes avions choisi pour le plus commode, sur le costeau d'un
+fond, où passoit un beau & agreable ruisseau, de l'eau duquel nous nous
+servions à boire, & à faire nostre Sagamité, excepté pendant les grandes
+neiges de l'hyver, que pour cause du fascheux chemin; nous prenions de
+la neige proche de nous pour faire nostre manger, & ne nous en
+trouvasmes pont mal, Dieu mercy. Il est vray qu'on passe d'ordinaire les
+sepmaines & les mois entiers sans boire: car ne mangeant jamais rien de
+sallé ny espicé, & son manger quotidien n'estant que de ce bled d'Inde
+bouilly en eau, cela sert de boisson & de mangeaille, & nous nous
+trouvons fort bien de ne point manger de sel: aussi restons-nous pres de
+trois cens lieuës loin de toute eau sallée, de laquelle eussions pû
+esperer du sel. Et à mon retour en Canada, je me trouvois mal au
+commencement d'en manger; pour l'avoir discontinué trop longtemps; ce
+qui me faict croire que le sel n'est pas necessaire à la conservation de
+la vie, ny à la santé de l'homme.
+
+Nostre pauvre Cabane pouvoit avoir environ vingt pieds de longueur, &
+dix ou douze de large, faicte en forme d'un berceau de jardin, couverte
+d'escorces par tout, excepté au faiste, où on avoit laissé une fente &
+ouverture exprez pour sortir la fumée; estoit ainsi achevée de
+nous-mesmes au mieux qu'il nous fut possible, & avec quelques haches que
+nous avions apportées, nous fismes une cloison de pieces de bois,
+separant nostre Cabane en deux: du costé de la porte estoit le lieu où
+nous faisions nostre mesnage, & prenions nostre repos, & la chambre
+intérieure nous servoit de Chappelle, car nous y avons dressé un Autel
+pour dire la saincte Messe; & y serrions encores nos ornements & autres
+petites commoditez, ce de peur de la main larronnesse des Sauvages nous
+tenions la petite porte d'escorce, qui estoit à la cloison, fermee &
+attachee, avec une cordelette. A l'entour de nostre petit logis nous Y
+accommodasme un petit jardin, fermé d'une petite pallissade, pour en
+oster le libre accez aux petits enfans Sauvages, qui ne cherchent qu'à
+mal faire pour la pluspart: les pois, herbes & autres petites choses que
+avions semees en ce petit jardin; y profiterent assez bien, encore que
+la terre en fust fort maigre, comme l'un des pires & moindres endroicts
+du pays.
+
+Mais pour avoir faict nostre Cabane hors saison, elle fut couvere de
+tres mauvaise escorce, qui se décreva & fendit toute, de sorte qu'elle
+nous garentissoit peu ou point des pluyes qui nous tomboient partout, &
+ne nous en pouvions deffendre ny le jour ny la nuict, non plus que des
+neiges pendant l'hyver, de laquelle nous nous trouvions par-fois
+couverts le matin en nous levant. Si la pluye estoit aspre, elle
+esteignoit nostre feu, nous privoit du disner, & nous causoit tant
+d'autres incommoditez, que je puis dire avec verité, que jusqu'à ce que
+nous y eussions un peu remedié, qu'il n'y avoit pas un seul petit coin
+en nostre Cabane, où il ne pleust comme dehors, ce qui nous contraignoit
+d'y passer les nuicts entieres sas dormir, cherchans à nous tenir &
+ranger debouts ou assis en quelque petit coin pendant ces orages.
+
+La Terre nue où nos genouils, nous servoient de table à prendre nostre
+repas ains comme les Sauvages, & n'avions non plus de nappes ny
+serviettes à essuyer nos doigts, ny de cousteau à couper nostre pain ou
+nos viandes: car le pain nous estoit interdict, & la viande nous estoit
+si rare, que nous avons passé des 6 sepmaines, & deux & trois mois
+entiers sans en manger, encor' n'estoit-ce que quelque petits morceau de
+Chien, d'Ours ou de Renard, qu'on nous donnoit en festin, excepté vers
+Pasques & en l'Automne, que quelques François nous firent part de leur
+chasse & gibier. La chandelle de quoy nous nous servions la nuict,
+n'estoit que de petits cornets d'escorce de Bouleau, qui estoient de peu
+de duree, & la clairté du feu nous servoit pour lire, escrire, & faire
+autres petites choses pendant les longues nuicts de l'hyver, ce qui
+n'estoit une petite incommodité.
+
+Nostre vie & nourriture ordinaire estoit des mesmes mets & viandes que
+celles que les Sauvages usent ordinairement sinon que celle de nos
+Sagamites estoient un peu plus nettement accommodées, & que nous y
+mettions encore par fois de petites herbes, comme de la Marjolaine
+sauvage, & autres, pour y donner goust & saveur, au lieu de sel &
+d'espice; mais les Sauvages s'appercevans qu'il y en avoit, ils n'en
+voulurent nullement gouster, disans que cela sentoit mauvais, & par
+ainsi ils nous la laissoient manger en paix, sans nous en demander,
+comme ils avoient accoustumé de faire lors qu'il n'y en avoit point,
+aussi ne nous en refusoient-ils point en leurs Cabanes quand nous leur
+en demandions, & eux-mesmes nous en offroient souvent.
+
+Au temps que les bois estoient en seve, nous faisions par-fois une fente
+dans l'escorce de quelque gros Bouleau, & tenans au dessous une
+escuelle, nous recevions le jus & la liqueur qui en distilloit, laquelle
+nous servoit pour nous fortifier le coeur lors que nous nous en sentions
+incommodez; mais c'est neantmoins un remede bien simple & de peu
+d'effect, & qui assadist plustost qu'il ne fortifie, & si nous nous en
+servions, c'estoit faute d'autre chose plus propre & meilleure.
+
+Avant que de partir pour aller à la mer douce, le vin des Messes, que
+nous avions porté en un petit baril de deux pots, estant failly, nous en
+fismes d'autre avec des raisins du pays, qui estoit tres-bon & bouillit
+en nostre petit baril, & en deux autres bouteilles que nous avions, de
+mesmes qu'il eust pû faire en des plus grands vaisseaux, & si nous en
+eussions encore en d'autres, il y avoit moyen d'en faire une assez bonne
+provision, pour la grande quantité de vignes & de raisins qui sont en ce
+pays-là. Les Sauvages en mangent bien le raisin, mais ils ne les
+cultivent ny n'en font aucun vin, pour n'en avoir l'invention, ny les
+instrumens propres: Nostre mortier de bois, & une serviette de nostre
+Chappelle nous servirent de pressoir, & un Anderoqua, ou sceau
+d'escorces, nous servit de contenans nos petits vaisseaux n'estans
+capables de contenir tout nostre vin nouveau, nous fusmes contraincts,
+pour ne point perdre le res, d'en faire du raisiné, qui fut aussi bon
+que celuy que l'on faict en France, lequel nous servit aux jours de
+recreation & bonne feste de l'annee, à en prendre un petit sur la
+poincte d'un cousteau.
+
+Pendant les neiges nous estions contraincts de nous attacher des
+raquettes sous les pieds, aussi bien que les Sauvages, pour aller querir
+du bois pour nous chauffer, qui est une tres-bonne invention: car avec
+icelles on n'enfonce point dans les neiges, & si on faict bien du chemin
+en peu de temps. Ces raquettes que nos Sauvages Hurons appellent
+_Agnonia_, sont deux ou trois fois grandes comme les nostres. Les
+Montagnars, Canadiens, & Algoumequins, hommes, femmes, filles & enfans
+avec icelles, suyvent la piste des animaux & la beste estant trouvee, &
+abatue à coups de flesches, & espees emmanchee au bout d'une demye
+picque, qu'ils sçavent dextrement darder ils se cabanent, & là se
+consolent, jouissent du fruict de leur travail, & sans ces raquettes ils
+ne pourroient courir l'Eslan ny le Cerfs, & par consequent il faudroit
+qu'ils mourussent de faim en temps d'hyver.
+
+Pendant le jour nous estions continuellement visitez d'un bon nombre de
+Sauvages, & à diverses intentions; car les uns venoient pour l'amitié
+qu'ils nous portoient, & pour s'instruire & entretenir de discours avec
+nous: d'autres pour voir s'ils nous pourroient rien desrober, ce qui
+arrivoit assez souvent, jusqu'à prendre de nos cousteaux, cueilliers,
+escuelles d'escorce ou de bois, & autres choses qui nous faisoient
+besoin: & d'autres plus charitables nous apportoient de petits presens,
+comme du bled d'Inde, des Citrouilles, des Fezolles, & quelquesfois des
+petits Poissons boucanez, & en recompense nous lur donnions aussi
+d'autres petits presens, comme quelques aleines, fer à flesches, ou un
+peu de rassade à pendre à leur col, ou à leurs oreilles; & comme ils
+sont pauvres en meubles, empruntant quelqu'un de nos chaudrons, ils nous
+le rendoient tousjours avec quelque reste de Sagamité dedans, & quand il
+arrivoit de faire festin pour un deffunct, plusieurs de ceux qui nous
+aymoient nous en envoyoient, comme ils faisoient au reste de leurs
+parens & amys selon leur coustume. Ils nous venoient aussi souvent prier
+de festin; mais nous n'y allions que le plus rarement qu'il nous estoit
+possible, pour ne nous obliger à leur en rendre, & pour plusieurs autres
+bonnes raisons.
+
+Quand quelque particulier Sauvage de nos amys nous venoit visiter,
+entrant chez-nous, la salutation estoit ho, ho, ho, qui est une
+salutation de joye, & la seule voix ho, ho, ne se peut faire que ce ne
+soit quasi en riant, tesmognans par là la joye & le contentement qu'ils
+avoient de nous voir; car leur autre salutation _Quoye_, qui est comme
+si on disoit: Qu'est-ce, que dites-vous, se peut prendre en divers sens,
+aussi est-elle commune envers les amys, comme envers les ennemis, qui
+respondent en la mesme maniere _Quoye_, ou bien plus gracieusement
+_Yatoyo_, qui est à dire mon amy, mon compagnon, mon camarade, ou disent
+_Ataquen_, mon frere, & aux filles _Eadié_, ma bonne amie, ma compagne,
+& quelquefois aux vieillards _Yastan_, mon pere, _Honratinoyon_, oncle,
+mon oncle, &c.
+
+Ils nous demandoient aussi à petuner, & plus souvent pour espargner le
+petun qu'ils avoient dans leur sac, car ils n'en sont jamais desgarnis:
+mais comme la foule y estoit souvent si grande qu'à peine avions-nous
+place en nostre Cabane, nous ne pouvions pas leur en fournir à tous, &
+nous en excusions, en ce qu'eux-mesmes nous traictoient ce peu que nous
+en avions, & cette raison les rendoit contens. Une grande invention du
+Diable, qui fait su singe par tout est, que comme entre nous on salue de
+quelque devote priere celuy ou celle qui esternue, eux au contraire,
+poussez de Sathan, & d'un esprit de vengeance, entendans esternuer
+quelqu'un, leur salut ordinaire n'est que des imprécations, des injures,
+& la mort mesme qu'ils souhaittent & desirent aux Yroquois, & à tous
+leurs ennemis, dequoy nous les reprenions, mais il n'estoit pas encore
+entré en leur esprit que ce fust ma faict, d'autant que la vengeance
+leur est tellement coustumiere & ordinaire, qu'ils la tiennent comme
+vertu à l'endroict de l'ennemy estranger, & non toutefois envers ceux de
+leur propre Nation, desquels ils sçavent assez bien dissimuler et
+supporte un tort ou injure quand il faut. Et à ce propos, de la
+vengeance je diray que comme le General de la flotte assisté des autres
+Capitaines de navire, eussent par certaine ceremonie, jetté une espee
+dans la riviere sainct Laurens au temps de la traicte, en la presence de
+tous les Sauvages, pour asseurance aux meurtriers Canadiens qui avoient
+tué deux François, que leur faute leur estoit entierement pardonnee, &
+ensevelie dans l'oubly, en la mesme sorte que cette espee estoit perdue
+& ensevelie au fond des eauës. Nos Hurons, qui sçavent bien dissimuler,
+& qui tiennent bonne mine en cette action, estans de retour dans leur
+pays, tournerent toute cette ceremonie en risee, & s'en mocquerent,
+disans que toute la colere des François avoit esté noyee en cette espée,
+& que pour tuer un François on en seroit dores-navant quitte pour une
+douzaine de castors.
+
+Pendant l'hyver, que les Epicerinys se vindrent cabaner au pays de nos
+Hurons, à trois lieuës de nous, ils venoient souvent nous visiter en
+nostre Cabane pour nous voir, & pour s'entretenir de discours avec nous:
+car comme j'ay dict ailleurs, ils sont assez bonnes gens, & sçavent les
+deux langues, la Huronne & la leur, ce que n'ont pas les Hurons,
+lesquels ne sçavent ny n'apprennent autre langue que la leur, soit par
+negligence ou pour ce qu'ils ont moins affaire de leurs voysins, que
+leurs voysins n'ont affaire d'eux. Ils nous parlerent par plusieurs fois
+d'une certaine Nation à laquelle ils vont tous les ans une fois à la
+traite, n'en estans esloignez qu'environ une Lune & demye, qui est un
+mois ou six sepmaines de chemin, tant par terre que par eau & riviere. A
+laquelle vient aussi trafiquer un certain peuple qui y aborde par mer,
+avec des grands basteaux ou navires de bois, chargez de diverses
+marchandises, comme haches, faictes en queuë de perdrix, des bas de
+chausses, avec les souliers attachez ensemble, souples néantmoins comme
+un gand, & plusieurs autres choses qu'ils eschangent pour des
+pelleteries. Ils nous dirent aussi que ces personnes-là ne portoient
+point de poil, ny à la barbe ny à la teste, (& pour ce par nous
+sur-nommez Teste pelles) & nous asseurerent que ce peuple leur avoit
+dict qu'il seroit fort ayse de nous voir, pour la façon de laquelle on
+nous avoit dépeinct en son endroit, ce qui nous fit conjecturer que ce
+pouvoit estre quelque peuple & nation policee & habituee vers la mer de
+la Chine, qui borne ce pays vers l'Occident comme ils aussi borné de la
+mer Oceane, environ les 40 degrez vers l'Orient, & esperions y faire un
+voyage à la premiere commodité avec ces Epicerinys, comme ils nous en
+donnoient quelques esperance, moyennant quelque petit present; si
+l'obedience ne m'eust r'appellé trop-tost en France: tant bien que ces
+Epicerinys ne veulent pas mener de François seculiers en leur voyage,
+non plus que les Montagnars & Hurons n'en veulent point mener au
+Saguenay, de peur de descouvrir leur bonne & meilleure traitte, & le
+pays où ils vont amasser quantité de pelleteries: ils ne sont pas si
+reserrez en nostre endroict, sçachans desja par experience, que nous ne
+nous meslons d'aucun autre trafic que de celuy des ames, que nous nous
+efforçons de gaigner à Jesus-Christ.
+
+Quand nous allions voir & visiter nos Sauvages en leurs Cabanes, ils en
+estoient pour la pluspart bien ayse, & le tenoient à honneur & faveur,
+se plaignans de ne nous y voir pas assez souvent, & nous faisoient
+par-fois comme font ordinairement les Merciers & Marchands du Palais de
+Paris, nous appellans chacun à son foyer, & peut-estre sous esperance de
+quelque aleine, ou d'un petit bot de rassade, de laquelle ils sont fort
+curieux à se parer. Ils nous faisoient aussi bonne place sur la natte
+auprés d'eux au plus bel endroict, puis nous offroient à manger de leur
+Sagamité, y en ayant souvent quelque reste de leur pot: mais pour mon
+particulier j'en prenois fort rarement, tant à cause qu'il sentoit pour
+l'ordinaire trop le poisson puant, que pour ce que les chiens y
+mettoient souvent leur nez, & les enfans leur reste. Nous avions aussi
+fort à dégoust & à contre-coeur de voir les Sauvagesses manger les pouls
+d'elles & de leurs enfans; car elles les mangent comme si c'estoit chose
+fort excellente & de bon goust. Puis comme par-deça que l'on boit l'un à
+l'autre, en presentant le ver à celuy à qui on a beu, ainsi les Sauvages
+qui n'ont que de l'eau à boire, pour toute boisson, voulans festoyer
+quelqu'un, & lui mon digne d'amitié, aprés avoir petuné luy presentent
+le petunoir tout allumé, & nous tenans en cette qualité d'amis & de
+parens, ils nous en offroient & presentoient de fort bonne grace: Mais
+comme je ne me suis jamais voulu habituer au petun; je les en
+remerciois, & n'en prenois nullement, dequoy ils estoient au
+commencement tous estonnez, pour n'y avoir personne en tous ces pays-là,
+qui n'en prenne & use, pour à faute de vin & d'espices eschauffer cet
+estomach, & aucunement corrompre tant de cruditez provenant de leur
+mauvaise nourriture.
+
+Lorsque pour quelque necessité ou affaire, il nous falloit aller d'un
+village à un autre, nous allions librement loger & manger en leurs
+Cabanes, ausquelles s'ils nous recevoient & traittoient fort
+humainement; bien qu'ils ne nous eussent aucune obligation, car ils ont
+cela de propre d'assister les passans, & recevoir courtoisement entr'eux
+toute personne qui ne leur est point ennemie: & à plus forte raison,
+ceux de leur propre Nation, qui se rendent l'hospitalité reciproque, &
+assistent tellement l'un l'autre, qu'ils pourvoyent à la necessité d'un
+chacun, sans qu'il y ait aucun pauvre mendiant parmy leurs villes &
+villages, & trouvoient fort mauvais entendant dire qu'il y avoit en
+France grand nombre de ces necessiteux & mendians, & pensoient que cela
+fust faute de charité qui fust en nous, & nous en blasmoient grandement.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_Du pays des Hurons, & de leur villes, villages & cabanes._
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+MAIS, pour parler en general du pays des Hurons, de sa situation, des
+moeurs de ses habitans, & de leurs principales ceremonies & façons de
+faire. Disons premierement, qu'il est situé sous la hauteur de
+quarante-quatre degrez & demy de latitude, & deux cens trente lieuës de
+longitude à l'Occident, & dix de latitude, pays fort deserté; beau &
+agreable, & traversé de ruisseaux qui se desgorgent dedans le grand lac.
+On n'y voit point une face si dense de grands rochers & montagnes
+steriles, comme on voit en beaucoup d'autres endroicts és contrees
+Canadiennes & Algoumequines.
+
+Le pays est plein de belles collines, campagnes, & de tres-belles &
+grandes prairies, qui portent quantité de bon foin, qui ne sert qu'à y
+mettre le feu par plaisir, quant il est sec: & en plusieurs endroits il
+y a quantité de froment sauvage, qui a l'espic comme seigle, & le grain
+comme de l'avoine: j'y fus trompé, pensant au commencement que j'en vis,
+que ce fussent champs qui eussent esté ensemencez de bon grain: je fus
+de mesme trompé aux pois sauvages, où il y en a en divers endroicts
+aussi espais, comme s'ils y avoient esté semez & cultivez: & pour
+monstrer la bonté de la terre, un Sauvage de Toenchen ayant planté un
+peu de pois qu'il avoit apportez de la traicte, rendirent leurs fruicts
+deux fois plus gros qu'à l'ordinaire, dequoy je m'estonnay, n'en ayant
+point veu de si gros, ny en France, ny en Canada.
+
+Il y a de belles forests, peuplees de gros Chesnes, Fouteaux, Herables,
+Cedres, Sapins, Ifs & autres sortes de bois beaucoup plus beaux, sans
+comparaison, qu'aux autres Provinces de Canada que nous ayons veuës:
+aussi le pays est-il plus chaud & plus beau, & plus grasses & meilleures
+sont les terres, que plus on advance tirant au Su: car du costé du Nord
+les terres y sont plus pierreuses & sablonneuses, ainsi que je vis
+allant sur la mer douce, pour la pesche du grand poisson.
+
+Il y a plusieurs contrees ou provinces au pays de nos Hurons qui portent
+divers noms, aussi bien que les diverses provinces de France: car celle
+où commandoit le grand Capitaine _Attyonta_, s'appelle _Henayonon_,
+celle _d'Entauaque_ s'appelle _Atigagnongueha_, et la Nation des Ours,
+qui est celle où nous demeurions, sous le grand Capitaine _Auoindaon_,
+s'appelle _Attingyahointan_, & en ceste estendue de pays, il y a environ
+vingt-cinq tant villes que villages, dont une partie ne sont point clos
+ny fermez, & les autres sont fortifiez de fortes pallissades de bois à
+triples rangs entre-lassez les uns dans les autres, & redoublez par
+dedans de grandes & grosses escorces, à la hauteur de huict à neuf
+pieds, & par dessous il y a de grands arbres: puis au dessus de ces
+pallissades il y a des galleries ou guerittes, qu'il appellent
+_Ondaqua_, qu'ils garnissent de pierres en temps de guerre, pour ruer
+sur l'ennemy, & d'eau pour esteindre le feu qu'on pourroit appliquer
+contre leurs pallissades: nos Hurons y montent par une eschelle assez
+mal-façonnee & difficile, & deffendent leurs rempars avec beaucoup de
+courage & d'industrie.
+
+Ces vingt-cinq villes & villages peuvent estre peuplez de deux ou trois
+mille hommes de guerre, au plus, sans y comprendre le commun, qui peut
+faire ne nombre environ trente ou quarante mille ames en tout. La
+principale ville avoit autre fois deux cens grandes Cabanes pleines
+chacune de quantité de mesnages; mais depuis peu, à raison que les bois
+leur manquoient, & que les terres commençoient à s'amaigrir, elle est
+diminuee de grandeur, separee en deux, & bastie en un autre lieu plus
+commode.
+
+Leurs villes frontieres & plus proches des ennemis, sont tousjours les
+mieux fortifiées, tant en leurs enceintes & murailles, hautes de deux
+lances ou environ, & les portes & entrées qui ferment à barres, par
+lesquelles on est contrainct de passer de costé, & non de plein saut,
+qu'en l'assiette des lieux qu'ils sçavent assez bien choisir, & adviser
+que ce soit joignant quelque bon ruisseau, en lieu un peu eslevé, &
+environné d'un fossé naturel, s'il se peut, & que l'enceinte & les
+murailles soient basties en rond & la ville bien ramassée, laissans
+neantmoins une grande espace vuide entre les Cabanes & les murailles,
+pour pouvoir mieux combattre & se deffendre contre les ennemis qui les
+attaqueroient sans laisser de faire des sorties aux occasions.
+
+Il y a de certaines contrees où ils changent leurs villes & villages, de
+dix, quinze ou trente ans, plus ou moins, & le font seulement lors
+qu'ils se trouvent trop esloignez des bois, qu'il faut qu'ils portent
+sur leur dos, attaché & lié avec un collier, qui prent & tient sur le
+front, mais en hyver ils ont accoustumé de faire de certaines traisnes,
+qu'ils appellent _Arocha_, faicte de longues planchette de bois de Cedre
+blanc, sur lesquelles ils mettent leur charge, & ayans des raquettes
+attachees sous leurs pieds, traisnent leur fardeau par-dessus les
+neiges, sans aucune difficulté. Ils changent leur ville ou village, lors
+que par succession de temps les terres sont tellement fatiguees,
+qu'elles ne peuvent plus porter leur bled avec la perfection ordinaire,
+faute de fumier, & pour ne sçavoir cultiver la terre, ny semer dans
+d'autres lieux, que dans les trous ordinaires.
+
+Leurs Cabanes, qu'ils appellent _Ganonchia_, sont faicte, comme j'ay
+dict, en façon de tonnelles ou berceaux de jardins, couvertes d'escorces
+d'arbres, de la longueur de 25 à 30 toises, plus ou moins (car elles ne
+sont pas toutes egales en longueur) et six de large, laissans par le
+milieu une allee de 10 à 12 pieds de large, qui va d'un bout à l'autre;
+aux deux costez il y a une maniere d'establie de la hauteur de quatre ou
+cinq pieds, qui prend d'un bout de la Cabane à l'autre, où ils couchent
+en esté, pour éviter l'importunité des puces, dont ils ont grande
+quantité, tant à cause de leurs chiens qui leur en fournissent à bon
+escient, que pour l'eau que les enfans y font, & en hyver ils couchent
+en bas sur des nattes proches du feu, pour estre plus chaudement & sont
+arrangez les uns proches des autres, les enfans au lieu plus chaud &
+eminent, pour l'ordinaire, & les pere & mere apres, & n'y a point
+d'entre-deux ou de separation, ny de pied, ny de chevet, non plus en
+haut qu'en bas, & ne font autre chose pour dormir, que de se coucher en
+la mesme place où ils sont assis, & s'affubler la teste avec leur robe,
+sans autre couverture ny lict.
+
+Ils emplissent de bois sec, pour brusler en hyver, tout le dessous de
+ces establies, qu'ils appellent _Gayihagneu_ &_Eindichaguet_: mais pour
+les gros troncs ou tisons appelles _Aneintuny_, qui servent à entretenir
+le feu, eslevez un peu en haut par un des bouts, ils en font des piles
+devant leurs cabanes, ou les serrent au dedans des porches, qu'ils
+appellent _Aque_. Toutes les femmes s'aydent à faire cette provision de
+bois, qui se faict dés le mois de Mars, & d'Avrie, & avec cet ordre en
+peu de jours chaque mesnage est fourny de ce qui luy est necessaire.
+
+Ils ne se servent que de tres-bon bois, aymant mieux l'aller chercher
+bien loin, que d'en prendre de vert, ou qui fasse fumée; c'est pourquoy
+ils entretiennent tousjours un feu clair avec peu de bois que s'ils ne
+rencontrent point d'arbres bien secs, ils en abbattent de ceux qui ont
+des branches seiches, lesquelles ils mettent par esclats, & couppent
+d'une égale longueur, comme les corrays de Paris. Ils ne se servent
+point du fagotage, non plus que du tronc des plus gros arbres qu'ils
+abbattent; car ils les laissent là pourir sur la terre, pource qu'ils
+n'ont point de scie pour les scier, ny l'industrie de les mettre en
+pieces qu'ils ne soient secs & pourris. Pour nous qui n'y prenions pas
+garde de si pres, nous nous contentions de celuy qui estoit plus proche
+de nostre Cabane, pour n'employer tout nostre temps à cette occupation.
+
+En une Cabane il y a plusieurs feux, & à chaque feu il y a deux
+mesnages, l'un d'un costé, l'autre de l'autre, & telle Cabane aura
+jusqu'à huict, dix ou douze feux, qui font 24 mesnages, & les autres
+moins selon qu'elles sont longues ou petites, & où il fume à bon
+escient, qui faict que plusieurs en reçoivent de tres-grandes
+incommoditez aux yeux, n'y ayant fenestre ny aucune ouverture, que celle
+qui est au dessus de leur Cabane, par où la fumee sort. Aux deux bouts
+il y a à chacun un porche, & ces porches leur servent principalement à
+mettre leurs grandes cuves ou tonnes d'escorces dans quoy ils serrent
+leur bled d'Inde, apres qu'il est bien sec & esgrené. Au milieu de leur
+logement il y a deux grosses perches suspendues, qu'ils appellent
+_Oaayonta_ où ils pendent leur cramaliere, & mettent leurs habits,
+vivres & autres choses, de peur des souris, & pour tenir les choses
+seichement: Mais pour le poisson duquel ils font provision pour leur
+hyver, apres qu'il est boucané, ils le serrent en des tonneaux
+d'escorce, qu'ils appellent _Acha_, excepté _Leinchataon_, qui est un
+poisson qu'ils n'esventrent point, & lequel ils pendent au haut de leur
+Cabane, attaché avec des cordelettes, pour ce qu'enfermé en quelque
+tonneau il sentiroit trop mauvais, & se pourriroit incontinent.
+
+Crainte du feu, auquel ils sont assez sujets, ils serrent souvent en des
+tonneaux ce qu'ils ont de plus precieux, & les enterrent en des fosses
+profondes qu'ils font dans leurs Cabanes, puis les couvrent de la mesme
+terre, & cela les conserve non seulement du feu, mais aussi de la main
+des larrons, pour n'avoir autre coffre ny armoire en tout leur mesnage,
+que ces petits tonneaux. Il set vray qu'ils se font peu souvent du tort
+les uns aux autres, mais encore s'y en trouve-t'il par-fois de meschans,
+qui leur font du desplaisir quand il ne pensent estre descouverts, & que
+ce soit principalement quelque chose à manger.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_Exercice ordinaire des hommes & des femmes._
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+CE bon legislateur des Atheniens, Solon, fit une Loy, dont Amasis, Roy
+d'Egypte, avoit esté jadis Autheur: Que chacun monstre tous les ans d'où
+il vit, par devant le Magistrat, autrement à faute de ce faire qu'il
+soit puny de mort. L'occupation de nos Sauvages est la pesche, la
+chasse, & la guerre; aller à la traicte, faire des Cabanes & Canots, où
+les outils propres à cela. Le reste du temps ils le passent en oysiveté,
+à jouer, dormir, chanter, dancer, petuner, ou aller en festins & ne
+veulent s'entremettre d'aucun autre ouvrage qui soit du devoir de la
+femme, sans grande necessité.
+
+L'exercice du jeu est tellement frequent & coustumier entr'eux, qu'ils y
+employent beaucoup de temps, & par-fois tant les hommes que les femmes,
+jouent tout ce qu'elles ont, & perdent aussi gayement & patiemment,
+quand la chanse ne leur en faict point, que s'ils n'avoient rien perdu,
+& en ay veus en retourner en leur village tous nuds, & chantans, apres
+avoir tout laissé au nostre, & est arrivé une fois entre les autres,
+qu'un Canadien perdit & sa femme & ses enfans au jeu contre un François,
+qui luy furent neantmoins rendus par apres volontairement.
+
+Les hommes ne s'addonnent pas seulement au jeu de paille, nommé
+_Aescaya_, qui sont trois ou quatre cens de petits joncs blancs
+egalement couppez, de la grandeur d'un pied ou environ: mais aussi à
+plusieurs autres sortes de jeu; comme de prendre une grande escuelles de
+bois, & dans icelle avoir cinq ou six noyaux ou petites boulettes un peu
+plattes, de la grosseur du bout du petit doigt, & peintes de noir d'un
+costé, & blanche & jaune de l'autre: & estans tous assis à terre en
+rond, à leur accoustumée, prennent tour à tour, selon qu'il escher,
+cette escuelle, avec les deux mains, qu'ils eslevent un peu de terre, &
+à mesme temps l'y reposent, & frappent un peu rudement, de sorte que ces
+boulettes sont contraintes de se retourner & sauter, & voyent comme au
+jeu des dez, de quel costé elles se reposent, & si elles font pour eux,
+pendant que celui qui tient l'escuelle la frappe, & regarde à son jeu,
+il dit continuellement: & sans intermission, _Tet, tet, tet, tet,_
+pensant que cela excite & faict bon jeu pour luy. Mais le jeu des femmes
+& filles, auquel s'entretiennent aussi par-fois des hommes & garçons
+avec elles est particulierement avec cinq ou six noyaux, comme ceux de
+nos abricots, noirs d'un costé, lesquels elles prennent avec la main,
+comme on faict les dez, puis les jettent un peu en haut, & estans tombez
+sur un cuir, ou peau estendue contre terre exprez, elles voyent ce qui
+faict pour elles, & continuent à qui gaignera les coliers, oreillettes
+ou autres bagatelles qu'elles ont, & non jamais aucune monnoye; car ils
+n'en ont nulle cognoissance ny usage; ains mettent, donnent & eschangent
+une chose pour une autre, en tout le pays de nos Sauvages.
+
+Je ne puis obmettre aussi qu'ils pratiquent en quelques-uns de leurs
+villages, ce que nous appellons en France porter les mommons: car ils
+deffient & invitent les autres villes & villages de les venir voir,
+jouer avec, & gaigner leurs ustencilles, s'il escher, & cependant les
+festins ne manquent point: car pour la moindre occasion la chaudiere est
+tousjours preste, & particulierement en hyver, qui est le temps auquel
+principalement ils se festinent les uns les autres. Ils ayment la
+peinture, & y reussissent assez industrieusement, pour des personnes qui
+n'y ont point d'art ny d'instrumens propres, & font neantmoins des
+representations d'hommes, d'animaux, d'oyseaux & autres grotesques; tant
+en relief de pierres, bois & autres semblables matieres, qu'en platte
+peinturé sur leurs corps, qu'ils font non pour idolatrer, mais pour se
+contenter la veuë, embellir leurs Calumets & Petunoirs, & pour orner le
+devant de leurs Cabanes.
+
+Pendant l'hyver, du filet que les femmes & filles ont filé, ils font des
+rets & fillets à pescher & prendre le poisson en esté, & mesme en hyver
+sous la glace à la ligne, ou à la seine, par le moyen des trous qu'ils y
+font en plusieurs endroits. Ils font aussi des flesches avec le cousteau
+fort droicte & longues, & n'ayans point de cousteaux, ils se servent de
+pierres trenchantes, & les empennent de plumes de queuës & d'aisles
+d'Aigles, par ce qu'icelles sont fermes & se portent bien en l'air: La
+poincte avec une colle forte de poisson ils y accommodent une pierre
+aceree, ou un os, ou des fers, que les François leur traictent. Ils font
+aussi des masses de bois pour la guerre, & des pavois qui couvrent
+presque tout le corps, & avec des boyaux ils font des cordes d'arcs &
+des raquettes, pour aller sur la neige, au bois & à la chasse.
+
+Ils font aussi des voyages par terre, aussi bien que par mer, & les
+rivieres, & entreprendront (chose incroyable) d'aller dix, vingt, trente
+& quarante lieuës par les bois, sans porter aucun vivres sinon du petun
+& un fuzil, avec l'arc au poing, & le carquois sur le dos. S'ils sont
+pressez de la soif, & qu'ils n'ayent point d'eau, ils ont l'industrie de
+succer les arbres, particulierement les Fouteaux, d'où distile une douce
+& fort agreable liqueur, comme nous faisions aussi, au temps que les
+arbres estoient en seve. Mais lors qu'ils entreprennent des voyages en
+pays lointain, ils ne les font point pour l'ordinaire inconsiderement, &
+sans en avoir eu la permission des Chefs, lesquels en un conseil
+particulier ont accoustumé d'ordonner tous les ans, la quantité des
+hommes qui doivent partir de chaque ville ou village, pour ne les
+laisser desgarnis de gens de guerre, & quiconque voudroit partir
+autrement, le pourroit faire à toute rigueur; mais il seroit blasmé, &
+estimé fol & imprudent.
+
+J'ay veu plusieurs Sauvages des villages circonvoysins, venir à
+_Quieunonascayan_, demander congé à _Onoyotandi_, frere du grand
+Capitaine _Auoindaon_, pour avoir la permission d'aller au Saguenay: car
+il se disoit Maistre & Superieur des chemins & rivieres qui y
+conduisent, s'entend jusques hors le pays des Hurons. De mesme il
+falloit avoir la permission _d'Auoindaon_ pour aller à Kebec, & comme
+chacun entend d'estre maistre en son pays, aussi ne laissent-ils passer
+aucun d'une autre Nation Sauvage par leur pays, pour aller à la traicte,
+sans estre recogneus & gratifiez de quelque present: ce qui se faict
+sans difficulté, autrement on leur pourroit donner de l'empeschement, &
+faire du desplaisir.
+
+Sur l'hyver, lors que le poisson se retire sentant le froid, les
+Sauvages errans, comme sont les Canadiens, Algoumequins & autres,
+quittent les rives de la mer & des rivieres, & se cabanent dans les
+bois, là où ils sçavent qu'il y a de la proye. Pour nos Hurons,
+Honqueronons & peuples Sedentaires, ils ne quittent point leurs Cabanes,
+& ne transportent point leurs villes & villages, que (pour les raisons &
+causes que j'ay deduite ci-dessus au Chapitre sixiesme).
+
+Lors qu'ils ont faim ils consultent l'Oracle, & apres ils s'en vont
+l'arc en main, & le carquois sur le dos, la part que leur _Oki_ leur a
+indiqué, ou ailleurs où ils pensent ne point perdre leur temps. Ils ont
+des chiens qui les suyvent, & nonobstant qu'ils ne jappent point;
+toutesfois ils sçavent fort bien descouvrir le giste de la beste qu'ils
+cherchent, laquelle estant trouvee ils la poursuyvent courageusement, &
+ne l'abandonnent jamais qu'ils ne l'aye terrasse, & enfin l'ayant navree
+à mort ils la font tant harceler par leurs chiens, qu'il faut qu'elle
+tombe. Lors ils luy ouvrent le ventre, baillent la curee aux chiens,
+festinent, & emportent le reste. Que si la beste, pressee de trop prés,
+rencontre une riviere, la mer ou un lac, elle s'eslance librement
+dedans: mais nos Sauvages agiles & dispos sont aussi tost apres avec
+leurs Canots, s'il s'y en trouve, & puis luy donnent le coup de la mort.
+
+Leurs Canots sont de 8 à 9 pas de long & environ un pas, ou pas & demy
+de largeur par le milieu, & vont en diminuant par les deux bouts, comme
+la navette d'un Tessier, & ceux-là sont des plus grands qu'ils fassent;
+car ils en ont encore d'autres plus petits, desquels ils se servent
+selon l'occasion & la difficulté des voyages qu'ils ont à faire. Ils
+sont fort sujets à tourner, si on ne les sçait bien gouverner, comme
+estans faits d'escorce de Bouleau, renforcés par le dedans de petits
+cercles de Cedre blanc, bien proprement arrangez, & sont si léger qu'un
+homme en porte aysement un sur sa teste, ou sur son espaule, chacun peut
+porter la pesanteur d'une pippe, & plus ou moins, selon qu'il est grand.
+On faict aussi d'ordinaire par chacun jour, quant l'on est pressé, 25 ou
+30 lieuës dans lesdicts Canots, pourveu qu'il n'y ait point de saut à
+passer, & qu'on aille au gré du vent & de l'eau: car ils vont d'une
+vitesse & legereté si grande, que je m'en estonnois, & ne pense pas que
+la poste peust aller plus viste, quand ils sont conduits par de bons
+Nageurs.
+
+De mesme que les hommes ont leur exercice particulier, & sçavent ce qui
+est du devoir de l'homme, les femmes & filles aussi se maintiennent dans
+leur condition & font paisiblement leurs petits ouvrages, & les oeuvres
+serviles: elles travaillent ordinairement plus que les hommes, encore
+qu'elles n' y soient point forcees ny contraintes. Elles ont le soin de
+la cuisine & du mesnage, de semer & cueillir les bleds, faire les
+farines, accommoder le chanvre & les escorces, & de faire la provision
+de bois necessaire. E pour ce qu'il leur reste encore beaucoup de temps
+à perdre, elles l'employent à jouer, aller aux dances, & festins, à
+deviser & passer le temps, & faire tout ainsi comme il leur plaist du
+temps qu'elles ont de bon, qui n'est pas petit, veu mesmes qu'elles ne
+sont admises en plusieurs de leurs festins, ny en aucun ce leurs
+conseils, ny à faire leurs Cabanes & Canots, entre nos Hurons.
+
+Elles ont l'invention de filer le chanvre sur leur cuisse, n'ayans pas
+l'usage de la quenouille & du fuseau, & de ce filet les hommes en
+lassent leurs rets & filets, comme j'ay dit. Elles pilent aussi le bled
+pour la cuisine, & en font rostir dans les cendres chaudes, puis en
+tirent la farine pour leurs marys, qui vont l'esté trafiquer en d'autres
+Nations esloignées. Elles font de la poterie, particulierement des pots
+tous ronds, sans ances & sans pieds, dans quoy elles font cuire leurs
+viandes, chair ou poisson. Quand l'hyver vient, elles font des nattes de
+joncs, dont elles garnissent les portes de leurs Cabanes, & en font
+d'autres pour s'asseoir dessus, le tout fait proprement. Les femmes des
+Cheveux Relevez mesmes, baillent des couleurs aux joncs, & font des
+compartimens d'ouvrages avec telle mesure qu'il n'y a que redire. Elles
+couroyent & addoucissent les peaux de Castor & d'Eslan, & autres, aussi
+bien que nous sçaurions faire icy, dequoy elles font leurs manteaux ou
+couvertures, & y peignent des passements & bigarures, qui ont fort bonne
+grace.
+
+Elles font semblablement des paniers de jonc, & d'autres avec des
+escorces de Bouleaux pour mettre des fezoles, du bled & des pois, qu'ils
+appellent _Acointa_, de la chair, du poisson, & autres petites
+provisions: elles font aussi comme une espece de gibesiere de cuir, ou
+sac à petun, sur lesquels elles font des ouvrages dignes d'admiration,
+avec du poil de porc-espic, coloré de rouge, noir, blanc & bleu, qui
+sont les couleurs qu'elles sont si vives, que les nostres ne semblent
+point en approcher. Elle s'exercent aussi à faire des escuelles
+d'escorces, pour boire & manger, & mettre leurs viandes & menestres. De
+plus, les escharpes, carquans, & brasselets qu'elles & leurs hommes
+portent, sont de leur ouvrages: & nonobstant qu'elles ayent beaucoup
+plus d'occupation que les hommes lesquels tranchent du Gentil-homme
+entr'eux, & ne pensent qu'à la chasse, à la pesche ou à la guerre,
+encore ayment-elles communément leurs marys plus que ne font pas celles
+de deça: & s'ils estoient Chrestiens ce seroient des familles avec
+lesquelles Dieu se plairoit & demeureroit.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_Comme ils défrischent, sement & cultivent leurs terres & apres comme
+ils accomodent le bled & les farines, & de la façon d'apprester leur
+manger._
+
+CHAPITRE VIII
+
+
+LEUR coustume est, que chaque mesnage vit de ce qu'il pesche, chasse &
+seme, ayans autant de terre comme il leur est necessaire: car toutes les
+forests, prairies & terres non défrichées sont en commun, & est permis à
+un chacun d'en désfrischer & ensemencer autant qu'il veut, qu'il peut, &
+qu'il luy est necessaire; & cette terre ainsi défrichee demeure à la
+personne autant d'annees qu'il continue de la cultiver & s'en servir, &
+estant entierement abandonnee du maistre, s'en sert par apres qui veut,
+& non autrement. Ils les défrichent avec grand peine, pour n'avoir des
+instrument propres: ils coupent les arbres à la hauteur de deux ou trois
+pieds de terre, puis ils esmondent toutes les branches, qu'ils font
+brusler au pied d'iceux arbres pour les faire mourir, & par succession
+de temps en ostent les racines; puis les femmes nettoyent bien la terre
+entre les arbres & beschent de pas en pas une place ou fossé en rond, où
+ils sement à chacune 9 ou 10 grains de Maiz, qu'ils ont premierement
+choisi, trié & fait tremper quelques jours en l'eau, & continuent ainsi,
+jusques à ce qu'ils en ayent pour deux ou trois ans de provisions: soit
+par la crainte qu'il ne leur succede quelque mauvaise annee, ou bien
+pour l'aller traicter en d'autres Nations pour des pelleteries, ou
+autres choses qui leur font besoin, & tous les ans sement ainsi leur
+bled aux mesmes places & endroits, qu'ils rafraischissent avec leur
+petite pelle de bois, faicte en la forme d'une oreille, qui a un manche
+au bout; le reste de la terre n'est point labouré, ains seulement
+nettoyé des meschantes herbes: de sorte qu'il semble que ce soient tous
+chemins, tant ils sont soigneux de tenir tout net, ce qui estoit cause
+qu'allant par-fois seul de village à autre, je m'esgarois ordinairement
+dans ces champs de bled, plustost que dans les prairies & forests.
+
+Le bled estant donc ainsi semé, à la façon que nous faisons les febves,
+d'un grain sort seulement un tuyau ou canne, & la canne rapporte deux ou
+trois espics, & chaque espic rend cent, deux cents, quelques fois 400
+grains & y en a tel qui en rend plus. La canne croist à la hauteur de
+l'homme, & plus, & est fort grosse (il ne vient pas si bien & si haut,
+ny l'espic si gros, & le grain si bon en Canada ny en France que là.) Le
+grain meurit en quatre mois, & en de certains lieux en trois: apres ils
+le cueillent, & le lient par les fueilles retroussées en haut, &
+l'accomodent par pacquets, qu'ils pendent tous arrangez le long des
+Cabanes, de haut-en-bas, en des perches qu'ils accommodent en forme de
+ratelier, descendant jusqu'au bord devant l'establie, & tout cela est si
+proprement ajancé, qu'il semble que ce soient tapisseries rendues le
+long des Cabanes, & le grain estant bien sec & bon a serrer, les femmes
+& filles l'estrenent nettoyent & mettent dans leurs grandes cuves ou
+tonnes à ce destinees, & posees en leur porche, ou en quelque coin de
+leurs Cabanes.
+
+Pour le manger en pain, ils font premierement un peu bouillir le grain
+en l'eau, puis l'essuyent, & le font un peu seigner: en apres ils le
+broyent, le paistrissent avec de l'eau tiede, & le font cuire sous la
+cendre chaude, enveloppé de fueilles de bled, & à faute de fueilles le
+lavent apres qu'il est cuit: s'ils ont des Fezole ils en font cuire dans
+un petit pot, & en meslent parmy la paste sans les escacher, ou bien des
+fraizes, des bluës, framboises, meures champestres, & autres petits
+fruicts secs & verts, pour luy donner goust & le rendre meilleur, car il
+est fort fade de soy, si on n'y mesle de ces petits ragousts. Ce pain, &
+toute autre sorte de biscuit que nous usons, ils l'appellent
+_Andatayoni_, excepté le pain mis & accommodé comme deux balles jointes
+ensembles, enveloppé entre des fueilles de bled d'Inde, puis bouilly &
+cuit en l'eau, & non sous la cendre, lequel ils appellent d'un nom
+particulier _Coinkia_. Ils font encore du pain d'une autre sorte, c'est
+qu'ils cueillent une quantité d'espics de bled, avant qu'il soit du tout
+sec et meur, puis les femmes, filles & enfans avec les dents en
+destachent les grains, qu'il rejettent par apres avec la bouche dans de
+grandes escuelles qu'elles tiennent aupres d'elles & puis on l'acheve de
+piler dans le grand Mortier: & pour ce que cette paste est fort molasse,
+il faut necessairement l'envelopper dans des fueilles pour la faire
+cuire sous les cendres à l'acccoustumée; ce pain masché est le plus
+estimé entr'eux, mais pour moy je n'en mangeois que par necessité & à
+contre-coeur, à cause que le bled avoit esté ainsi à demy masché, pilé &
+pestry avec les dents des femmes, filles & petits enfans.
+
+Le pain de Maiz, & la Sagamité qui en est faicte, est de fort bonne
+substance, & m'estonnois de ce qu'elle nourrid si bien qu'elle faict:
+car pour ne boire que de l'eau en ce pays-là, & ne manger que fort peu
+souvent de ce pain, & encore plus rarement de la viande, n'usans presque
+que des seuls Sagamités, avec un bien peu de poisson, on ne laisse pas
+de se bien porter, & estre en bon poinct, pourveu qu'on en ais
+suffisamment, comme n'en manque point dans le pays; mais seulement en de
+longs voyages, où l'on souffre souvent de grandes necessitez.
+
+Ils diversifient & accomodent en plusieurs façons leur bled pour le
+manger; car comme nous sommes curieux de diverses saulces pour contenter
+nostre appetit, aussi sont-ils soigneux de faire leur Menestre de
+diverses manieres, pour la trouver meilleure, & celle qui me sembloit la
+plus agreable, estoit la Neintahouy; puis l'Eschionque. La Neintahouy se
+faict en cette façon. Les femmes font rostir quantité d'espics de bled,
+avant qu'il soit entierement meur, les tenans appuyez contre un baston
+couché sur deux pierres devant le feu, & les retournant de costé &
+d'autre, jusqu'à ce qu'ils soient suffisamment rostis, ou pour avoir
+plustost faict, elles mettent & retirent de dedans un monceau de sable,
+pemierement bien eschauffé d'un bon feu qui aura esté faict dessus, puis
+en destachent les grains, & les font encore seicher au Soleil, &
+espandus sur des escorces, apres qu'i est assez sec ils les serrent dans
+un tonneau, avec le tiers ou le quart de leur Fezole, appelée
+_Ogaressa_, qu'ils meslent parmy; & quand ils en veulent manger ils le
+font bouillir ainsi entier en leur pot ou chaudiere, qu'ils appellent
+_Anoc_, avec un peu de viande ou de poisson, fraiz ou sec, s'ils en ont.
+
+Pour faire de l'Eschionque, ils font griller dans les cendres de leur
+foyer, meslees de sable, quantité de bled sec, comme si c'estoient pois,
+puis ils pilent ce Maiz fort menu, & apres avec un petit vent d'escorce
+ils en tirent la fine fleur, & cela est l'Eschionque: cette farine se
+mange aussi bien seiche que cuite ne un pot, ou bien destrempee en eau,
+tiede ou froide. Quand on la veut faire cuire on la met dans le
+bouillon, où l'on aura premierement fait cuire quelque viande ou poisson
+qui y sera demincé, avec quantité de citrouille, si on veut, sinon dans
+le bouillon tout clair, & en telle quantité que la Sagamité en soit
+suffisamment espaisse, laquelle on remue continuellement avec une
+Espatule, par eux appellee _Estoqua_, de peur qu'elle ne se tienne par
+morceaux; & incontinent apres qu'elle a un peu bouilly on la dresse dans
+les escuelles, avec un peu d'huile ou de graisse fondue par dessus, si
+l'on en a, & cette Sagamité est fort bonne, & rassasie grandement. Pour
+le gros de cette farine, qu'ils appellent _Acointa_, c'est à dire pois
+(car ils luy donnent le mesme nom qu'à nos pois) ils le font bouillir à
+part dans l'eau, avec du poisson, s'il y en a, puis le mangent. Ils font
+de mesme du bled qui, n'est point pilé; mais il est fort dur à cuire.
+
+Pour la Sagamité ordinaire, qu'ils appellent Orrer, c'est du Maiz cru,
+mis en farine, sans en separer ny la leur ny le pois, qu'ils font
+bouillir assez clair, avec un peu de viande ou poisson, s'ils en ont, &
+y meslent aussi par-fois des citrouilles decouppees par morceaux, s'il
+en est la saison, & assez souvent rien du tout: de peur que la farine ne
+se tienne au fond du pot, ils la remuent souvent avec l'Estoqua puis le
+mangent; c'est le potage, la viande & le mets quotidien, & n'y a rien
+plus à attendre pour le repas; car lors mesme qu'ils ont quelque peu de
+viande ou poisson à départir entr'eux (ce qui arrive rarement excepté au
+temps de la chasse ou de la pesche) il est partagé, & mangé le premier
+auparavant le potage ou Sagamité.
+
+Pour le Leindohy ou bled puant, ce sont grande quantité d'espys de bled,
+non encore tout sec & meur, pour estre plus susceptible à prendre odeur,
+que les femmes mettent en quelque mare ou eau puante, par l'espace de
+deux ou trois mois, au bout desquels elles les en retirent, & cela sert
+à faire des festins de grande importance, cuit comme la _Neintahouy_, &
+ainsi en mangent de grillé sous les cendres chaudes, lechans leurs
+doigts au maniement de ces espys puants, de mesme que si c'estoient
+canne de sucre, quoy que le goust & l'odeur en soit tres-puante, &
+infecte plus que ne sont les esgouts mesmes, & ce bled ainsi pourry
+n'estoit point ma viande, quelque estime qu'ils en fissent, ny ne
+maniois pas volontiers des doigts ny de la main, pour la mauvaise odeur
+qu'il y imprimoit & laissoit par plusieurs jours: aussi ne m'en
+presenterent ils plus, lors qu'ils eurent recogneu le dégoust que j'en
+avois. Ils font aussi pitance de glands, qu'ils font bouillir en
+plusieurs eauës pour en oster l'amertume, & les trouvois assez bons: ils
+mangent aussi d'aucunes fois d'une certaine escorce de bois crue,
+semblable au saulx, de laquelle j'ay mangé à l'imitation des Sauvages;
+mais pour des herbes ils n'en mangent point du tout, ny cuites ny crues,
+sinon de certaines racines qu'ils appellent _sondhyararre_, & autres
+semblables.
+
+Auparavant l'arrivee des François au pays des Canadiens, & des autres
+peuples errans, tout leur meuble n'estoit que de bois, d'escorces ou de
+pierres, de ces pierres, ils en faisoient les haches & cousteaux, & du
+bois & l'escorce ils en fabriquoient toutes les autres ustenciles &
+pieces de mesnage, & mesme les chaudieres, bacs ou auges à faire cuire
+leur viande, laquelle ils faisoient cuire, ou plustost mortifier en
+cette maniere.
+
+Ils faisoient chauffer & rougir quantité de graiz & cailloux dans un bon
+feu, puis les jettoient dans la chaudiere pleine d'eau, en laquelle
+estoit la viande ou le poisson à cuire, & a mesme temps les en
+retiroient, & en remettoient d'autres en leur place, & à succession de
+temps l'eau s'eschauffoit, & cuisoit ainsi aucunement la viande. Mais
+pour nos Hurons, & autres peuples & nations Sedentaires, ils avoient
+(comme ils ont encore) l'usage & l'industrie de faire des pots de terre,
+qu'ils cuisent en leur foyer, & sont fort bons, & ne se casse point au
+feu, encore qu'il n'y ait point d'eau dedans; mais ils ne peuvent aussi
+souffrir long-temps d'humidité & l'eau froide, qu'ils ne s'attendrissent
+& cassent, ou moindre heurt qu'on leur donne, autrement ils durent fort
+long temps. Les Sauvages les font, prenans de la terre propre, laquelle
+ils nettoyent & pétrissent tres-bien, y meslans parmy un peu de graiz,
+puis la masse estant reduite comme une boule, elles y font un trou avec
+le poing, qu'ils agrandissent toujours, en frappant par dedans avec une
+petite palette de bois, tant & si longtemps qu'il est necessaire pour
+les parfaire: ces pots sont faits sans pieds & sans ances, & tous ronds
+comme une boule, excepté la gueule qui sort un peu en dehors.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_De leurs festins & convives._
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+CE grand Philosophe Platon cogonoissant le dommage que le vin apporte à
+l'homme, disoit qu'en partie les dieux l'avoient envoyé cà-bas pour
+faire punition des hommes, & prendre vengeance de leurs offences, les
+faisans (apres qu'ils sont yvres) tuer & occire l'un l'autre.
+
+Quand quelqu'un de nos Hurons veut faire festin à ses amys, il les
+envoye inviter de bonne heure, comme l'on faict icy; mais personne ne
+s'excuse entr'eux, & tel sort d'un festin, qui du mesme pas s'en va à un
+autre; car ils rendroient un affront d'estre esconduits, s'il n'y avoit
+excuse vrayement legitime. Le monde estant invité, on met la chaudiere
+sur le feu, grande oou petite, selon le nombre des personnes qu'on doit
+avoir: tout estant cuit & prest à dresser, on va diligemment advertir
+ses gens de venir, leur disans à leur mode, _Saconcheta, Saconcheta_,
+c'est à dire, venez au festin, venez au festin (qui est un mot qui ne
+derive point pourtant du mot de festin, car _Agochin_, entr'eux, veud
+dire festin) lesquels s'y en vont à mesme temps, & y portent gravement
+chacun devant soy en leurs deux mains, leur escuelles & la cueillier
+dedans: que si c'estoient Algoumequins qui fissent le festin, les Hurons
+y porteroient chacun un peu de farine dans leurs escuelles, à raison que
+ces _Aquaniaqués_ en sont pauvres & disetteux. Entrans dans la Cabane,
+chacun s'assied sur les Nattes de costé & d'autres de la Cabane, les
+hommes au haut bout, & les femmes & enfans plus bas tout de suite.
+Estans entrez on dit les mots, apres lesquels il n'est loisible à
+personne d'y plus entrer; fust-il un des conviez ou non, ayans opinion
+que cela apportereoit mal-heur, ou empescheroit l'effect du festin,
+lequel est tousjours faict à quelque intention bonne ou mauvaise.
+
+Les mots du festin sont, _Nequarré_ la chaudiere est cuite (prononcez
+hautement & distinctement par le Maistre du festin, ou par un autre
+deputé par luy) tout le monde respond: Ho, & frappent du poing
+contreterre; _Gaoninon Youry_, il y a un chien de cuit: si c'est du
+cerf, ils disent _Sconoton Youry_, & ainsi des autres viandes, nommant
+l'espece ou les choses qui sont dans la chaudiere, les unes apres les
+autres, & tous respondent Ho à chaque chose, puis frappent & donnent du
+poing contre terre, comme demonstrans & approuvans la valeur d'un tel
+festin: cela estant dicte, ceux qui doivent servir, vont de rang en rang
+prendre les escuelles d'un chacun, & les emplissent de brouet avec leurs
+grandes cueilliers, & recommencent & continuent tousjours à remplir,
+tant que la chaudiere soit vuide, il faut aussi que chacun mange ce
+qu'on luy donne, & s'il ne le peut, pour estre trop soul, il faut qu'il
+se rachete de quelque petit present envers le Maistre du festin, & avec
+cela il faut qu'il fasse achever de vuider son escuelle par un autre;
+tellement qu'il s'y en trouve qui ont le ventre si plein, qu'il ne
+peuvent presque plus respirer.
+
+Apres que tout est faict, chacun se retire sans boire; car on n'en
+presente jamais si on n'en demande particulierement, ce qui arrive fort
+rarement; aussi ne mangent-ils rien de trop salé ou espicé, qui les pust
+provoquer à boire de l'eau, qu'ils ont pour toute boisson, ce qui est un
+grand bien pour eviter les dissolutions noises & querelles que le vin,
+ou autre boisson yvrante leur pourroit causer, comme à beaucoup de nos
+buveurs & yvrongnes: car ils ont cela par-dessus eux, qu'ils sont plus
+retenus & graves, avec un peu de superbe pourtant, vont aux festins d'un
+pas modeste, & representans des Magistrats, s'y comportent avec la mesme
+modestie & silence, & s'en retournent en leurs maisons & cabanes avec la
+mesme sagesse: de maniere que vous diriez voir en ces Messieurs là, les
+vieillards de l'ancienne Lacedemone, allans à leur brouet.
+
+Ils font quelquefois des festins où l'on ne prend rien que du petun,
+avec leur pippe ou calumet, qu'ils appellent _Anondahoin_: & en d'autres
+où l'on ne mange rien que du pain ou fouasse pour tout mets, & pour
+l'ordinaire ce sont festins de songerie, ou qui ont esté ordonnez par le
+Medecin; les songes, resveries & ordonnances duquel sont tellement bien
+observees, qu'ils n'en obmettroient pas un seul iota: qu'ils n'en
+fassent toutes les façons, pour l'opinion & croyance qu'ils y ont.
+Aucunes fois il faut que tous ceux qui sont au festin soient à plusieurs
+pas l'un de l'autre, sans s'entre-toucher. Autres fois quand les
+festinez sortent, l'adieu & remerciement qu'ils doivent faire, est une
+laide grimace au Maistre du festin, ou au malade, à l'intention duquel,
+le festin aura esté faict. A d'autres, il ne leur est permis de lascher
+du vent 24 heures, dans lequel temps s'ils faisoient au contraire, ils
+se persuaderoient qu'ils mourroient, tant ils sont ridicules &
+superstitieux à leurs songes; quoy qu'ils mangent de _l'Andataroni_,
+c'est à dire fouasse ou galette, qui sont choses fort venteuses.
+Quelquesfois il faut qu'apres qu'ils sont bien saoulx, & ont le ventre
+bien plein, qu'ils rende gorge, & revomissent aupres d'eux tout ce
+qu'ils ont mangé, ce qu'ils font facilement. Ils en font de tant
+d'autres sortes & de si impertinents, que cela seroit ennuyeux à lire, &
+trop-long à escrire; c'est pourquoy je m'en deporte, & me contente de ce
+que j'en ay escrit, pour contenter aucunement les plus curieux des
+ceremonies estrangeres.
+
+De quelque animal que se fasse le festin, la teste entiere est tousjours
+donnee & presentee au principal Capitaine, ou à un autre des plus
+vaillans de la trouppe, à la volonté du Maistre de festin, pour
+tesmoigner que la vaillance & la vertu sont en estime; comme nous
+remarquons chez Homere aux festins des Heros, qu'on leur envoyoit
+quelque piece de boeuf pour honorer leur vertu, ce qui semble estre un
+tesmoignage tiré de la Nature, puisque ce que nous trouvons avoir esté
+pratiqué és festins solennels des Grecs, peuples polis, se rencontre en
+ces Sauvages, par l'inclination de la Nature, sans cette politesse.
+
+Pour les autres conviez, qui sont de moindre consideration, si la beste
+est grosse, comme d'un Ours, d'un Eslan, d'un Esturgeon, ou bien de
+quelque homme de leurs ennemis, chacun a un morceau du corps, & le reste
+est demincé dans le brouet pour le rendre meilleur. C'est aussi la
+coustume que celuy qui faict le festin ne mange point pendant iceluy;
+ains petune, chante, ou entretient la compagnie de quelques discours:
+J'y en ay veu quelques-uns manger, contre leur coustume, mais pas
+souvent.
+
+Et pour dresser la jeunesse à l'exercice des armes, & les rendre
+recommandables par le courage & la prouesse qu'ils estiment grandement,
+ils ont accoustumé de faire des festins de guerre, & de resjouyssance,
+ausquels les vieillards mesmes, & les jeunes hommes à leur exemple, les
+uns apres les autres, ayans une hache en main, ou quelqu'autre
+instrument de guerre, font des merveilles de s'escrimer & combattre d'un
+bout à l'autre de la place où se faict le festin, comme si en effect ils
+estoient aux prises avec l'ennemy: & pour s'exciter & esmouvoir encore
+d'avantage à cet exercice, fair voir que dans l'occasion ils ne
+manqueroient pas de courage; ils chantent d'un ton menaçant & furieux,
+des injures, imprecations & menaces contre leurs ennemis, & se
+promettent une entiere victoire sur eux. Si c'est un festin de victoire
+& de resjouyssance, ils chantent d'un ton plus doux & agreable, les
+louanges de leurs braves Capitaines qui ont bien tué de leurs ennemis,
+puis se rassoient, & un autre prend la place, jusqu'à la fin du festin.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_Des dances, chansons & autres ceremonies ridicules._
+
+CHAPITRE X.
+
+
+NOS Sauvages, & generalement tous les peuples des Indes Occidentales,
+ont de tout temps l'usage des dances; mais ils l'ont à quatre fins: ou
+pour agréer à leurs Demons, qu'ils pensent leur faire du bien, ou pour
+faire feste à quelqu'un, ou pour se resjouyr de quelque signalee
+victoire, ou pour prevenir & guerir les maladies & infirmitez qui leur
+arrivent.
+
+Lors qu'ils se doit faire quelques dances, nuds, ou couvert de leurs
+brayers, selon qu'aura songé le malade, ou ordonné le Medecin, ou les
+Capitaines du lieu; le cry se faict par toutes les rues de la ville ou
+du village, advertissant & invitant les jeunes gent de s'y porter au
+bout & heure ordonnez; le mieux marachié & paré qu'il leur sera
+possible, ou en la maniere qu'il aura esté ordonné, & qu'ils prennent
+courage, que c'est pour une telle intention, nommant le sujet de la
+dance: ceux des villages circonvoysins ont le mesme advertissement, et
+sont aussi priez de s'y trouver, comme ils font à la volonté d'un
+chacun: car l'on n'y contraint personne.
+
+Cependant on dispose une des plus grandes Cabanes du lieu, & là estans
+tous arrivez, ceux qui ne sont là que pour estre spectateurs, comme les
+vieillards, les vieilles femmes & les enfans se tiennent assis sur les
+nattes contre les establies, & les autres au-dessus, du long de la
+Cabane, puis deux Capitaines estans debout, chacun une Tortue en la main
+(de celles qui servent à chanter & souffler les malades) chantent ainsi
+au milieu de la dance, une chanson, à laquelle ils accordent le son de
+leur Tortue; puis estant finie ils font tous une grande acclamation
+disans, Hé é é é, puis en recommencent une autre, ou repetent la mesme,
+jusques au nombre de reprises qui auront esté ordonnees, & n'y a que ces
+deux Capitaines qui chantent, tout le reste dit seulement, Het, het,
+het, comme quelqu'un qui aspire avec vehemence: & puis tousjours à la
+fin de chaque chanson une haute & longue acclamation, disans H é é é é.
+
+Toutes ces dances se font en rond, du moins en ovalle, selon la longueur
+& largeur des Cabanes; mais les danseurs ne se tiennent point par la
+main comme par deçà, ains ils sont tous les poings fermez: les filles
+les tiennent l'un sur l'autre, esloignez de leur estomach, & les hommes
+les tiennent aussi fermez, eslevez en l'air, & de toute autre façon, en
+la maniere d'un homme qui menace, avec mouvement & du corps & des pieds,
+levans l'un & puis l'autre, desquels ils frappent contre terre à la
+cadence des chansons, & s'eslevans comme en demy-sauts, & les filles
+branslans tout le corps, & les pieds de mesmes, se retournent au de
+quatre ou cinq petit pas, vers celuy ou celle que les suit, pour luy
+faire la reverence d'un hochement de teste. Et ceux ou celles qui se
+démeinent le mieux, y font plus à propos toutes les petites chimagrees,
+sont estimez entr'eux les meilleurs danceurs, c'est pourquoy ils ne s'y
+espargnent pas.
+
+Ces dances durent ordinairement une, deux, & trois apres-disnees, & pour
+n'y recevoir d'empeschement à y bien faire leur devoir, quoy que ce soit
+au plus fort de l'hyver, ils n'y portent jamais autres vestemens ou
+couvertures que leurs brayers, pour couvrir leur nudité, si ainsi il est
+permis, comme il l'est ordinairement, sinon que pour quelqu'autre sujet
+il soit ordonné de les mettre bas, n'oublians neantmoins jamais leurs
+colliers, oreillettes & brasselets, & de se peinturer parfois comme au
+cas pareil les homme se parent de colliers, plumes peintures & autres
+fatras, dont j'en ay veu estre accommodez en Mascarades ou
+Caresme-prenans, ayans une peau d'Ours qui leur couvroit tout le corps,
+les oreilles dressees au bout de la teste, & la face couverte, excepté
+les yeux, & ceux-cy ne servoient que de portiers ou bouffons, & ne se
+mesloient dans la dance que par intervalle, à cause qu'ils estoient
+destinez à autre chose. Je vis un jour un de ces boufons entrer
+processionnellement dans la Cabane où se devoit faire la dance, avec
+tous ceux qui estoient de la feste, lequel portant sur ses espaules un
+grand chien lié & garrotté par les pattes & le museau, le prit par les
+deux jambes de derriere au milieu de la Cabane; & le rua contre terre
+par plusieurs fois, jusqu'à que qu'estant mort il le fist prendre par un
+autre, qui l'alla apprester dans une autre Cabane pour le festin, à
+l'issue de la dance.
+
+Si la dance est ordonnee pour un malade, à la troisiesme ou derniere
+apres-disnee, s'ils est trouvé expedient, ou ordonne par le Loki, elle y
+est portee, & en l'une des reprises du tour de chanson on la porte, on
+la seconde on la faict un peu marcher & dancer, la soustenant sous les
+bras: & à la troisiesme, si la force luy peut permettre, ils la font un
+peu dancer d'elle-mesme, sans ayde de personne, luy cirant cependant
+toujours à pleine teste, _Etsagone outschonne, achieteq anatetsence_;
+c'est à dire: prend courage femme, & tu seras demain guerie, & apres les
+dances finies ceux qui sont destinés pour le festin y vont, & les autres
+s'en retournent en leurs maisons.
+
+Il se fit un jour une dance de tous les jeunes hommes, femmes & filles
+toutes nues en la presence d'une malade, à laquelle il fallut (traict
+que je ne sçay comment excuser, ou passer sous silence) qu'un de ces
+jeunes hommes luy pissait dans la bouche, & qu'elle avallaist & beust
+cette eau, ce qu'elle fit avec un grand courage, esperant en recevoir
+guerison: car elle mesme desira que le tout se fit de la sorte, pour
+accomplir & ne rien obmettre du songe qu'elle en avoit eu: que si
+pendant leur songe ou resverie il leur vient encore en la pensee qu'il
+faut qu'on leur fasse present D'un chien noir ou blanc, ou d'un grand
+poisson pour festiner, ou bien de quelque chose à autre usage, à mesme
+temps le cry en est faict par toute la ville, afin que si quelqu'un a
+une telle chose qu'on specifie, qu'il en fasse present à une telle
+malade, pour le recouvrement de sa santé: ils sont si secourables qu'ils
+ne manquent point de la trouver, bien que la chose soit de valeur ou
+d'importance entr'eux; aymans mieux souffrir & avoir disette des choses
+que de manquer au besoin à un malade; & pour exemple, le Pere Joseph
+avoit donné un chat à un grand Capitaine: comme un present tres-rare
+(car ils n'ont point de ces animaux). Il arriva qu'une malade songea que
+si on luy avoit donné ce chat qu'elle seroit bien-tost guerie. Ce
+Capitaine en fut adverty, qui aussi tost luy envoya son chat bien qu'il
+l'aymast grandement, & sa fille encore plus, laquelle se voyant privée
+de cet animal, qu'elle aymoit passionnément, en tombe malade, & meurt de
+regret, ne pouvant vaincre & surmonter son affection, bien qu'elle ne
+voulust manquer au secours & ayde de son prochain. Trouvons beaucoup de
+Chrestiens qui vueillent ainsi s'incommoder pour le service des autres,
+& nous en louerons Dieu.
+
+Pour recouvrer nostre dé à coudre, qui nous avoit esté desrobé par un
+jeune garçon, qui depuis le donna à une fille, je fus au lieu où se
+passoient les dances, & ne manquay point de l'y remarquer, & le r'avoir
+de la fille qui l'avoit pendu à sa ceinture, avec ses autres matachias,
+& en attendant l'issue de la dance, je me fis repeter par un Sauvage une
+des chansons qui s'y disoient, dont en voicy une partie que j'ay icy
+escrite.
+
+_Ongyata euhaha ho ho ho ho ho,_
+_Eguyotonuhaton on on on on on_
+_Eyontata eientet onnet onnet onnet_
+_Eyoniara eientet à à àonnet, onnet, onnet,_
+_Ho ho!_
+
+Ayant descrit ce petit eschantillon d'une chanson Huronne, j'ay creu
+qu'il ne seroit pas mal à propos de descrire encore icy une partie de
+quelque chanson, qui se disoit un jour en la Cabane du grand Sagamo des
+Souriquois, à la louange du Diable, qui leur avoit indiqué de la chasse,
+ainsi que nous apprist un François qui s'en dist tesmoin auriculaire, &
+commence ainsi.
+
+_Jaloet ho ho jé hé ha ha haloet ho ho hé,_ ce qu'ils chante par
+plusieurs fois: le chant est sur ces notes:
+
+_Re fa sol sol re sol sol fa fa re re sol sol fa fa._
+
+Une chanson finie, ils font tous une grande exclamation, disans hé. Puis
+recommencent une autre chanson, disans:
+
+_Egrigna han, egrigna hé hé hu hu ho ho ho,_ _egrigna hau hau hau._
+
+Le chant de celle-cy estoit: Fa fa fa; sol sol, fa fa, re re, sol sol,
+fa fa fa, re, fa fa, sol sol fa.
+
+Ayans faict l'exclamation accoustumee, ils en commencerent une autre qui
+chantoit:
+
+_Tameia alleluia, tameia à dou-meni, hau hau, hé hé_: Le chant en
+estoit: Sol sol sol; fafa, re re re, fa sol fa sol fa fa, rere.
+
+Les Brasiliens en leurs Sabats, font aussi de bons accords, comme: _Hé
+hé hé hé hé hé hé hé hé hé_, avec cette note, fa fa sol fa fa, sol sol
+sol sol sol. Et cela faict s'escrioyent d'une façon & hurlement
+espouventable l'espace d'un quart d'heure, & sautoient en l'air avec
+violence, jusqu'à en escumer par la bouche, puis recommencerent la
+musique disans: _Heu heüraüye heura heüraüye heüra heüraoutek_. La note
+est: _Fa mi re sol sol sol fa mi re mi re mi ut re_.
+
+Dans le pays de nos Hurons, il se faict aussi des assemblees de toutes
+les filles d'un bourg aupres d'une malade, tant à sa priere, suyvant la
+resverie ou le songe qu'elle en aura euë, que par l'ordonnance de Loki,
+pour sa santé & guerison. Les filles ainsi assemblees, on leur demande à
+toutes, les unes apres les autres, celuy qu'elles veulent des jeunes
+hommes du bourg pour dormir avec elles la nuict prochaine: elles en
+nomment chacune un, qui sont aussi-tost advertis par les Maistres de la
+ceremonie, lesquels viennent tous au soir en la presence de la malade,
+dormir chacun avec celle qui l'a choysi, d'un bout à l'autre de la
+Cabane, & passent ainsi toute la nuict pendant que deux Capitaines aux
+deux bouts du logis chantent & sonnent de leur Tortue du soir au
+lendemain matin, que la ceremonie cesse. Dieu vueille abolir une si
+damnable & mal-heureuse ceremonie, avec toutes celles qui sont de mesme
+aloy, & que les François qui les fomentent par leurs mauvais exemples,
+ouvrent les yeux de leur esprit pour voir ce compte tres-estroict qu'ils
+en rendront un jour devant Dieu.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_De leur mariage & concubinage._
+
+CHAPITRE XI.
+
+NOUS lisons, que Cesar louoit grandement les Allemans, d'avoir eu en
+leur ancienne vie sauvage telle continence, qu'ils repetoient chose tres
+vilaine à un jeune homme, d'avoir la compagnie d'une femme ou fille
+avant l'aage de vingt ans. Au contraire des garçons & jeunes hommes de
+Canada, & particulierement du pays de nos Hurons, lesquels ont licence
+de s'adonner au mal si tost qu'ils peuvent, & les jeune filles de se
+prostituer si tost qu'elles en sont capables, voire mesme les peres &
+meres sont souvent maquereaux de leur propres filles: bien que je poisse
+dire avec verité, n'y avoir jamais veu donner un seul baiser, ou faire
+aucun geste ou regard impudique: & pour cette raison j'ose affermer
+qu'ils sont moins sujet à ce vice que par deçà, dont on peut attribuer
+la cause, partie à leur nudité, & principalement de la teste, partie au
+defaut des espiceries, du vin, & partie à l'usage ordinaire qu'ils ont
+du petun, la fumee duquel estourdit les sens, & monte au cerveau.
+
+Plusieurs jeunes hommes au lieu de se marier, tiennent & ont souvent des
+filles à pot & à feu, qu'ils appellent non femmes _Atinonina_, parce que
+la ceremonie du mariage n'en à point esté faicte, ains _Asqua_, c'est à
+dire compagne, ou plustost concubine, & vivent ensemble pour autant
+longtemps qu'il leur plaist, sans que cela empesche le jeune homme, ou
+la fille, d'aller voir par-fois leurs autres amis ou amies librement et
+sans crainte de reproche ny blasme, telle estant la coustume du pays.
+
+Mais leur premiere ceremonie du mariage est que quant un jeune homme
+veut avoir une fille en mariage, il faut qu'il la demande à ses pere &
+mere, sans le consentement desquels la fille n'est point à luy (bien que
+le plus souvent la fille ne prend point leur consentement & advis) sinon
+les plus sages & mieux advisees. Cet amoureux voulant faire l'amour à sa
+maitresse, & acquerir ses bonnes graces, se peinturera le visage, &
+s'accommodera des plus beaux Matachias, qu'il pourra avoir, pour sembler
+plus beau, puis presentera à la fille quelque colier, brasselet ou
+oreillette de Pourceleine: si la fille a ce serviteur agreable, elle
+reçoit ce present, cela faict, cet amoureux viendra coucher avec elle
+trois ou quatre nuicts & jusques la il n'y a encore point de mariage
+parfait; ny de promesse donnee, pource qu'apres ce dormir il arrive
+assez souvent que l'amitié ne continue point & que la fille, qui pour
+obeyr à son pere, a souffert ce passe droit, n'affectionne pas pour cela
+ce serviteur, & faut par apres qu'il se retire sans passer outre, comme
+il arriva de nostre temps à un Sauvage, envers la seconde fille du grand
+Capitaine de Quieunonascaran, comme le pere de la fille mesme s'en
+plaignoit à nous, voyant l'obstination de sa fille à ne vouloir passer
+outre à la derniere ceremonie du mariage, pour n'avoir ce serviteur
+agreable.
+
+Les parties estans d'accord, & le consentement des pere & mere estant
+donné, on procede à la seconde ceremonie du mariage en cette maniere. On
+dresse un festin de chien, d'ours, d'eslan, de poisson ou d'autres
+viandes qui leur sont accommodees, auquels tous les parent & amis des
+accordez sont invitez. Tout le monde estant assemblé, & chacun en son
+rang assis sur son seant, tout à l'entour de la Cabane; Le pere de la
+fille, ou le maistre de la ceremonie, à ce deputé, dict & prononce
+hautement & intelligiblement devant toute l'assemblee, comme tels & tels
+se marient ensemble, & qu'à cette occasion a esté faicte cette assemblee
+& ce festin, d'ours, de chien, de poisson, &c. pour la resjouyssance
+d'un chacun, & la perfection d'un si digne ouvrage. Le tout estant
+approuve, & la chaudiere nette, chacun se retire, puis toutes les femmes
+& filles portent à la nouvelle mariee, chacune un fardeau de bois pour
+sa provision, si elle est en saison qu'elle ne le peult faire
+commodément elle-mesme.
+
+Or il faut remarquer qu'ils gardent trois degrez de consanguinité, dans
+les quels ils n'ont point accoustumé de faire mariage: sçavoir est, du
+fils avec sa mere, du pere avec sa fille, du frere avec sa soeur, & du
+cousin avec sa cousine, comme je recogneus apperrement un jour, que je
+montray une fille à un Sauvage, & luy demanday si c'estoit là sa femme
+ou sa concubine, il me respondit que non, & qu'elle estoit sa cousine, &
+qu'ils n'avoient pas accoustumé de dormir avec leurs cousines; hors cela
+toutes choses sont permises. De douaire il ne s'en parle point, aussi
+quand il arrive quelque divorce, le mary n'est tenu de rien.
+
+Pour la vertu & les richesses principales que les pere & mere desirent
+de celuy qui recherche leur fille en mariage, est, non seulement qu'il
+ait un bel entre gent, & soit bien matachié & enjolivé, mais il faut
+outre cela, qu'il se monstre vaillant à la chasse, à la guerre & à la
+pesche, & qu'il sçache faire quelque chose, comme l'exemple suyvant le
+monstre.
+
+Un Sauvage faisoit l'amour à une fille, laquelle ne pouvant avoir du gré
+& consentement du pere, il la ravie, & la prit pour femme. Là dessus
+grande querelle, & enfin la fille luy est enlevee, & retourne avec son
+pere; & la raison pourquoy le pere ne vouloit que ce Sauvage eust sa
+fille, estoit, qu'il ne la vouloit point bailler à un homme qui n'eust
+quelque industrie pour la nourrir, & les enfans qui proviendroient de ce
+mariage. Que quant à luy il ne voyoit point qu'ils sceust rien faire,
+qu'il s'amusoit à la cuisine des François, & ne s'exerçoit à la cuisine
+des François, & ne s'exerçoit point à chasser: le garçon pour donner
+preuve de ce qu'il sçavoit par effect, ne pouvant autrement r'avoir la
+fille, va à la chasse (du poisson) & en prend quantité, & apres ceste
+vaillantise, la fille luy est rendue, & la reconduit en sa Cabane, &
+firent bon mesnage par ensemble, comme ils avoient faict par le passé.
+
+Que si apres succession de temps, il leur prend envie de se separer pour
+quelque sujet que ce soit, ou qu'ils n'ayent point d'enfans, il se
+quittent librement, le mary se contentant de dire à ses parens & à elle
+qu'elle ne vaut rien, & qu'elle se pourvoye ailleurs, & dés lors elle
+vit en commun avec les autres, jusqu'à ce que quelqu'autre la recherche;
+& non seulement les hommes procurent ce divorce, quand les femmes leur
+en ont donné quelque sujet, mais aussi les femmes quittent facilement
+leurs marys, quant ils ne leur agreent point: d'où il arrive souvent que
+elle passe ainsi sa jeunesse, qui aura eu plus de douze ou quinze marys,
+tous lesquels ne sont pas neantmoins seuls en la jouyssance de la femme,
+quelques mariez qu'ils soient: car la nuict venue les jeunes femmes &
+filles courent d'une Cabane à autre, comme font, en cas pareil, les
+jeunes hommes de leur costé qui en prennent par où bon leur semble, sans
+aucune violence toutesfois, remettant le cours à la volonté de la femme.
+Le mary fera le semblable à sa voysine, & la femme à son voysin, aucune
+jalousie ne se mesle entr'eux pour cela, & n'en reçoivent aucune honte,
+infamie ou des-honneur.
+
+Mais lors qu'ils ont des enfans procreez de leur mariage, ils se
+separent & quittent rarement, & que ce ne soit pour un grand sujet, &
+lors que cela arrive, ils ne laissent pas de se remarier à d'autres,
+nonobstant leurs enfans, desquels ils font accord à qui les aura, &
+demeurent d'ordinaire au pere, comme j'ay veu à quelques uns, excepté à
+une jeune femme, à laquelle le mary laissa un petit fils au maillor, &
+ne sçay s'il ne l'eust point encore retiré à soy, apres estre sevré, si
+leur mariage ne se fut raccommodé, duquel nous fusmes les intercesseurs
+pour les remettre ensemble & à appaiser leur debat, & firent à la fin ce
+que leur conseillasmes, qui estoit de se pardonner l'un l'autre, & de
+continuer à faire bon mesnage à l'advenir, ce qu'ils firent.
+
+Une des grandes & plus fascheuses importunitez qu'ils nous donnoient au
+commencement de nostre arrivee en leur pays, estoit leur continuelle
+poursuitte & prieres de nous marier, ou du moins de nous aller avec eux
+& ne pouvoient comprendre nostre maniere de vie Religieuse: à la fin ils
+trouverent nos raisons bonnes, & ne nous en importunerent plus,
+approuvans que ne fissions rien contre la volonté de nostre bon Pere
+JESUS; & en ces poursuittes les femmes & filles estoient sans
+comparaison, pires & plus importunes que les hommes mesmes, qui venoient
+nous prier pour elles.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_De la naissance, nourriture & amour que les Sauvages ont envers leurs
+enfans._
+
+CHAPITRE XII.
+
+
+Nonobstant que les femmes se donnent carriere avec d'autres qu'avec
+leurs marys, & les marys avec d'autres qu'avec leurs femmes, si est-ce
+qu'ils ayment tous grandement leurs enfans, gardans cette Loy que la
+Nature a entee és coeurs de tous les animaux, d'en avoir le soin. Or ce
+qui faict qu'ils ayment leurs enfans plus qu'on ne faict par deçà (quoy
+que vicieux & sans respect) c'est qu'ils sont le support des peres en
+leur vieillesse; soit pour les ayder à vivre, ou bien pour les deffendre
+de leurs ennemis, & la Nature conserve en eux son droict tout entier
+pour ce regard: à cause de quoy ce qu'ils souhaittent le plus, c'est
+d'avoir nombre d'enfans, pour estre tant plus forts, & asseurez de
+support au temps de la vieillesse, & neantmoins les femmes n'y sont pas
+si fecondes que par deçà: peut-estre tant à cause de leur lubricité, que
+du choix de tant d'hommes.
+
+La femme estant accouchee, suyvant la coustume du pays, elle perce les
+oreilles de son enfant avec une aleine, ou un os de poisson, puis y met
+un tuyau de plume, ou autre chose, pour entretenir le trou, & y prendre
+par apres les patinotres de Pourceleine, ou autres bagatelles, &
+pareillement à son col quelque peint qu'il soit. Il y en a aussi qui
+leur font encore avaler de la graisse ou de l'huile, si tost qu'ils sont
+sortis du ventre de leur mere: je ne sçay à quel dessein ny pourquoy,
+sinon que le Diable (singe des oeuvres de Dieu) leur ait voulu donner
+cette invention, pour contre-faire en quelque chose le sainct Baptesme,
+ou quelqu'autre Sacrement de l'Eglise.
+
+Pour l'imposition des noms, ils les donnent par tradition, c'est à dire,
+qu'ils ont des noms en grande quantité, lesquels ils choisissent &
+imposent à leurs enfans: aucuns noms sont san significations, & les
+autres avec signification: comme _Yacoissé_, le vent, _Ongyata_,
+signifie la gorge, _Tochingo_, grue, _Sondaqua_, aigle, _Scouta_, la
+teste, _Tattya_, le ventre, _Taïhy_, un arbre, &c. J'en ay veu un qui
+s'appelloit Joseph, mais je n'ay pû sçavoir qui luy avoit imposé ce nom
+là, & peut-estre que parmy un si grand nombre de noms qu'ils ont, il s'y
+en peut trouver quelques-uns approchans des nostres.
+
+Les anciennes femmes d'Allemaigne sont louees par Tacite, d'autant que
+chacune nourrissoit ses enfans de ses propres mamelles, & n'eussent
+voulu qu'une autre qu'elles les eust allaictez. Nos Sauvagesses, avec
+leurs propres mamelles, allaictent & nourrissent aussi les leurs, &
+n'ayans point l'usage ny la commodité de la bouillie, elles leur
+baillent encore des mesmes viandes desquelles elles usent, apres les
+avoir bien maschees, & ainsi peu à peu les eslevent. Que si la mere
+vient à mourir avant que l'enfant soit sevré, le pere prend de l'eau,
+dans laquelle aura tres-bien bouilly du bled d'Inde, & en emplit sa
+bouche, & joignant celle de l'enfant contre la sienne, lui faict
+recevoir & avaler cette eauë, & c'est pour suppleer au desfaut de la
+mammelle & de la bouillie, ainsi que j'ay veu pratiquer au mary de
+nostre Sauvagesse baptizee. De la mesme invention se servent aussi les
+Sauvagesses, pour nourir les petits chiens, que les chiennes leur
+donnent, ce que je trouvois fort maussade & vilain, de joindre ainsi à
+leur bouche le museau des petits chiens, qui ne sont pas souvent trop
+nets.
+
+Durant le jour ils emmaillotent leurs enfans sur une petite planchette
+de bois, où il y a à quelques-unes un arrest ou petit aiz plié en
+demi-rond au dessous des pieds, & la dressent debout contre le plancher
+de la Cabane, s'ils ne les portent promener avec cette planchette
+derriere leur dos, attachée avec un collier qui leur prend sur le front,
+ou que hors du maillot ils ne les portent enfermez dans leur robe
+ceintes devant eux, ou derriere leur dos presque tous droits, la teste
+de l'enfant dehors, qui regarde d'un costé & d'autre par dessus les
+espaules de celle qui le porte.
+
+L'enfant estant emmaillotté sur cette planchette, ordinairement
+enjolivée de petits Matachias & Chappelets de Pourceleine, ils luy
+laissent une couverture devant la nature, par où il faict son eau, & si
+c'est une fille, ils y adjoustent une feuille de bled d'Inde renversee,
+qui sert à porter l'eau dehors, sans que l'enfant soit gasté de ses
+eauës, & au lieu de lange (car ils n'en ont point) ils mettent sous-eux
+du duvet fort doux de certain roseaux, sur lesquels ils sont couchez
+fort mollement, & les nettoyent du mesme duvet; & la nuict ils les
+couchent souvent tous nuds entre le pere & la mere, sans qu'il en
+arrive, que tres-rarement, d'accident. J'ay veu en d'autres Nations, que
+pour bercer & faire dormir l'enfant, ils le mettent toue emmaillotté
+dans une peau, qui est suspendue en l'air par les quatre coins, aux bois
+& perches de la Cabane, à la façon que sont les licts de reseau des
+Matelots sous le Tillac des navires, & voulans bercer l'enfant ils n'ont
+que fois à autres à donner un bransle à cette peau ainsi suspendue.
+
+Les cimbres mettoient leurs enfans nouveaux naiz parmy les neiges, pour
+les endurcir au mal, nos Sauvages n'en font pas moins; car ils les
+laissent non seulement nuds parmy les Cabanes; mais mesmes grandelets
+ils se veautrent, courent & se jouent dans les neiges, & parmy les plus
+grandes ardeurs de l'esté sans en recevoir aucune incommodité, comme
+j'ay veu en plusieurs, admirant que ces petits corps tendrelest puissent
+supporter (sans en estre malades) tant de froid & tant de chaud, selon
+le temps & la saison. Et de là vient qu'ils s'endurcissent tellement au
+mal & à la peint, qu'estans devenus grands, vieils & chenus, ils restent
+tousjours forts & robustes, & ne ressentent presque aucune incommodité
+ny indisposition, & mesmes les femmes enceintes sont tellement fortes,
+qu'elles s'accouchent d'elles-mesmes, & n'en gardent point la chambre
+pour la pluspart. J'en ay veu arriver de la forest, chargees d'un gros
+faisseau de bois, qui accouchoient aussi-tost qu'elles estoient
+arrivées, puis au mesme instant sus pieds, à leur ordinaire exercice.
+
+Et pource que les enfans d'un tel mariage ne se peuvent asseurer
+legitimes, ils ont cette coustume entr'eux, aussi bien qu'en plusieurs
+autres endroicts des Indes Occidentales, que les enfans ne succedent pas
+aux biens de leur pere; ains ils font successeur & heritiers les enfans
+de leurs propre soeur, & desquels ils sont asseurez estre de leur sang &
+parentage, & neantmoins encore les ayment-ils grandement, nonobstant le
+doute qu'ils soient à eux, & que ce soient de tres-mauvais enfants pour
+la pluspart, & qu'ils leur portent fort peu de respect, & gueres plus
+d'obeysance; car le mal-heur est en ces pays là, qu'il n'y a point de
+respect des jeunes aux vieils, ny d'obeyssance des enfans envers les
+peres & meres, aussi n'y a-il point de chastiment pour faute aucune;
+c'est pourquoy tout le monde y vit en liberté, & chacun faict comme il
+l'entend, & les peres & meres, faute de chastier leurs enfans, sont
+souvent contraincts souffrir d'estre injuriez d'eux, & par-fois battus &
+esventez au nez. Chose trop indigne, & qui ne sent rien moins que la
+beste brute; le mauvais exemple, & la mauvaise nourriture, sans
+chastiment & correction, est cause de tout ce desordre.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_De l'exercice des jeunes garçons & jeunes filles._
+
+CHAPITRE XIII.
+
+
+L'Exercice ordinaire & journalier des jeunes garçons, n'est autre qu'è
+tirer de l'arc, à darder la flesche, qu'ils font bondir & glisser droict
+quelque peu par dessus le pavé; jouer avec des bastons courbez, qu'ils
+font couler par-dessus la neige, & crosser une bille de bois leger,
+comme l'on faict en nos quartiers, apprendre à jetter la fourchette avec
+quoy ils herponnent le poisson, & s'adonnent à autres petits jeux &
+exercices, puis se trouver à la Cabane aux heures des repas, ou bien
+quand ils ont faim. Que si une mere prie son fils d'aller à l'eau, au
+bois, ou de faire quelqu'autre semblable service du mesnage, il luy
+respond que c'est un ouvrage de fille, & n'en faict rien: que si
+par-fois nous obtenons d'eux & semblables services, c'estoit à condition
+qu'ils auroient tousjours entree en nostre Cabane, ou pour quelque
+espingle, plume, ou autre petite chose à se parer, dequoy ils estoient
+fort-contens, & nous aussi, pour ces petits & menus services que nous en
+recevions.
+
+Il y en avoit pourtant de malicieux, qui se donnoient le plaisir de
+coupper la corde où suspendoit nostre porte en l'air, à la mode du pays,
+pour la faire tomber quand on l'ouvriroit, & puis apres le nioyent
+absolument, ou prenoient la fuite, aussi n'avouoient-ils jamais leurs
+fautes & malices (pour estre grands menteurs) qu'en lieu où ils n'en
+craignent aucun blasme ou reproche: car bien qu'ils soient Sauvages &
+incorrigibles, si sont-ils fort superbes & cupides d'honneur & ne
+veulent pas estre estimez malicieux ou meschans, quoy qu'ils le soient.
+
+Nous avions commencé à leur apprendre & enseigner les lettres, mais
+comme ils sont libertins, & ne demandent qu'à jouer & se donner du bon
+temps, comme j'ay dict, ils oublioyent en trois jours, ce que nous leur
+avions appris en quatre, faute de continuer, & nous venir retrouver aux
+heures que nous leur avions ordonnées, & pour nous dire qu'ils avoient
+esté empeschez à jouer, ils en estoient quittes; aussi n'estoit-il pas
+encore à propos de les rudoyer ny reprendre autrement que doucement, &
+par une maniere affable les admonester de bien apprendre une science qui
+leur devoit tant profiter, & apporter du contentement le temps à venir.
+
+De mesme que les petits garçons ont leur exercice particulier, &
+apprennent à tirer de l'arc les uns avec les autres, si tost qu'ils
+commencent à marcher, on met aussi un petit baston entre les mains des
+petites fillettes, en mesme temps qu'elles commencent de mettre un pied
+devant l'autre, pour les stiler, & apprendre de bonne heure à piler le
+bled, & estans grandelettes elles jouent aussi à divers petits jeux avec
+leurs compagnes, & parmy ces petits esbats, on les dresse encore
+doucement à de petits & menus services du mesnage, & aussi quelquesfois
+au mal qu'elles voyent devant leurs yeux, qui faict qu'estans grandes
+elles ne valent rien, pour la pluspart, & sont pires (peu exceptées) que
+les garçons mesmes, se vantans souvent du mal qui les devroit faire
+rougir; & c'est à qui fera plus d'amoureux, & si la mere n'en trouve
+pour soy, elle offre librement sa fille, & sa fille s'offre
+d'elle-mesme, & le mary offre aussi aucunes fois sa femme, si elle veut,
+pour quelque petit present & bagatelle, & y a des Maquereaux & meschans
+dans les bourgs & villages, qui ne s'adonnent à autre exercice qu'à
+presenter & conduire de ces bestes aux hommes qui en veulent. Je loue
+nostre Seigneur de ce qu'elles prenoient d'assez bonne part nos
+reprimandes, & qu'à la fin elle commençoient à avoir de la retenue, &
+quelque honte de leur dissolution, n'osans plus, que fort rarement, user
+de leurs impertinentes paroles en nostre presence; & admiroient, en
+approuvant l'honnesteté que leur disions estre aux filles de France, ce
+qui nous donnoit esperance d'un grand amendement, & changement de leur
+vie dans peu de temps: si les François qui estoient montez avec nous
+(pour la pluspart) ne leur eussent dit le contraire, pour pouvoir
+tousjours jouyr à coeur saoul, comme bestes brutes, de leurs charnelles
+voluptez, ausquelles ils se veautroient, jusques à avoir en plusieurs
+lieux des haras de garces, tellement que ceux qui nous devoient seconder
+à l'instruction & bon exemple de ce peuple, estoient ceux-là mesme qui
+alloient destruisans & empeschans le bien que nous establissions au
+salut de ces peuples, & à l'advancement de la gloire de Dieu. Je y en
+avait neantmoins quelques-uns de bons, honnestes & bien vivans, desquels
+nous estions fort contens & bien edifiez; comme au contraire nous
+estions scandalisez de ces autres brutaux, athees, & charnels, qui
+empeschoient la conversion & amendement de ce pauvre peuple.
+
+L'un de nos François ayant esté à la traicte en une Nation du costé du
+Nord, tirant à la mine de Cuivre, environ cent lieuës de nous: il nous
+dit à son retour y avoir veu plusieurs filles, ausquelles on avoit
+couppé le bout du nés; selon la coustume de leur pays (bien opposite &
+contraire à celle de nos Hurons) pour avoir faict bresche à leur
+honneur, & nous asseura aussi qu'il avoit veu ces Sauvages faire quelque
+forme de priere avant que prendre leur repas: ce qui donna au Pere
+Nicolas & à moi, une grande envie d'y aller, si la necessité ne nous
+eust contraincts de retourner en la Province de Canada, & de là en
+France.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_De la forme, couleur & stature des Sauvages, & comme ils ne portent
+point de barbe._
+
+CHAPITRE XIV.
+
+
+TOUTES les Nations & les peuples Americains que nous avons veus en
+nostre voyage, sont tous de couleur bazanee (excepté les dents qu'ils
+ont merveilleusement blanches) non qu'ils naissent tels, car ils sont de
+mesme nature que nous: mais c'est à cause de la nudité, de l'ardeur du
+soleil qui leur donne à nud sur le dos, & qu'ils s'engraissent & oignent
+assez souvent le corps d'huile ou graisse, avec des peintures de
+diverses couleurs qu'ils y appliquent & meslent, pour sembler plus
+beaux.
+
+Ils sont tous generalement bien formez & proportionnez de leurs corps, &
+sans difformité aucune, & peux dire avec verité, y avoir veu d'aussi
+beaux enfans qu'il y en sçavoit avoir en France. Il n'y a pas mesme de
+ces gros ventrus, pleins d'humeurs & de graisses, que nous avons
+par-deçà; car ils ne sont ny trop gras, ny trop maigres, & c'est ce qui
+les maintient en santé, & exempts de beaucoup de maladies ausquelles
+nous sommes sujets: car au dire d'Aristote, il n'y a rien qui conserve
+mieux la santé de l'homme que la sobrieté, & entre tant de Nations & de
+monde que j'y ay rencontré, je n'y ay jamais veu ny apperceu qu'un
+borgne, qui estoit des Honqueronons, & un bon vieillard Huron, qui pour
+estre tombé du haut d'une Cabane en bas, s'estoit faict boiteux.
+
+Il ne s'y voit non plus aucun rousseau, ny blond de cheveux, mais les
+ont tous noirs (excepté quelques-uns qui les ont chastaignez) qu'ils
+nourrissent & souffrent seulement à la teste, & non en aucune autre
+partie du corps, & en ostent mesme tous la cause productive, ayans la
+barbe tellement en horreur, que pensans parfois nous faire injurier,
+nous appellent _Sascoinronte_, qui est à dire barbus, tu es un barbu:
+aussi croyent-ils qu'elle rend les personnes plus laides, & amoindrit
+leur esprit. Et à ce propos je diray, qu'un jour un Sauvage voyant un
+François avec sa barbe, se retournant vers ses compagnons leur dict,
+comme par admiration & estonnement: O que voyla un homme laid! Est-il
+possible qu'aucune femme voulust regarder de bon oeil un tel homme, &
+luy-mesme estoit un des plus laids Sauvages de son pays; c'est pourquoy
+il avait fort bonne grace de mespriser ce barbu.
+
+Que si ces peuples ne portent point de Barbe, il n'y a dequoy
+s'emerveiller, puis que les anciens Romains mesmes, estimans que cela
+leur servoit d'empeschement, n'en ont point porté jusques à l'Empereur
+Adrien, qui premier a commencé à porter barbe. Ce qu'ils reputoient
+tellement à honneur, qu'un homme accusé de quelque crime, n'avoit point
+ce privilege de faire raser son poil comme se peut recueillir par le
+tesmoignage d'Aulus Gellius, parlant de Scipion fils de Paul, & par les
+anciennes Medailles des Romains & Gaulois, que nous voyons encore à
+present.
+
+Nos François avoient donné à entendre aux Sauvagesses, que les femmes de
+France avoient de la barbe au menton, & leur avoient encore persuadé
+tout plein d'autres choses, que par honnesteté je n'escris point icy, de
+sorte qu'elles estoient fort desireuses d'en voir; mais nos Hurons ayant
+veu Mademoiselle Champlain en Canada, ils furent détrompez, &
+recogneurent qu'en effet on leur en avoit donné à garder. De ces
+particularitez on peut inferer que nos Sauvages ne sont point velus,
+comme quelques-uns pourroient penser. Cela appartient aux habitans des
+Isles Gorgades, d'où le Capitaine Hanno Carthaginois, rapporta deux
+peaux de femmes toutes velues, lesquelles il mit aux Temple de Juno par
+grande singularité, & me semble encor' avoir ouy dire à vue personne
+digne de foy, d'en avoir veu une à Paris toute semblable, qu'on y avoit
+apportée par grande rareté: & de là vient la croyance que plusieurs ont,
+que tous les Sauvages sont velus, bien qu'il ne soit pas ainsi, & que
+tres-rarement tn trouve-on qui le soient.
+
+Il arriva au Truchement des Epicerinys, qu'apres avoir passé deux ans
+parmy eux, & que pensans le congratuler, ils luy dirent: Et bien,
+maintenant que tu commences à bien parler nostre langue, si tu n'avois
+point de barbe tu aurois desja presque autant d'esprit qu'une telle
+Nation, luy en nommant une qu'ils estimoient avoir beaucoup moins
+d'esprit qu'eux, & les François avoit encor' moins d'esprit que cette
+Nation là, tellement que ces bonnes gens là nous estiment de fort petit
+esprit, en comparaison d'eux: aussi à tout bout de champ, & pour la
+moindre chose ils nous disent, _Téondion_, ou _Yescaondion_, c'est à
+dire, tu n'as point d'esprit, _Atache_, mal-basty. A nous autres
+Religieux ils nous en disoient autant au commencement, mais à la fin ils
+nous eurent en meilleur estime, & nous disoient au contraire: _Carbia
+urinidion_, vous avez grandement d'esprit: _Ei nilandase daussan
+téhonaion_, ou _Ahondinoy issa_, vous estes gens qui cognoissez les
+choses d'en-haut & surnaturelles, & n'avoient cette opinion ny croyance
+des autres François, en comparaison des quels ils estimoient leurs
+enfans plus sages & de meilleur esprit ils ont bonne opinion
+d'eux-mesmes, & peu d'estime d'autruy.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+Humeur des Sauvages, & comme ils ont recours aux Devins, pour recouvrer
+les choses desrobees.
+
+CHAPITRE XV.
+
+
+ENTRE toutes ces Nations il n'y en a aucune qui ne differe en quelque
+chose, soit pour la façon de se gouverner & entretenir, ou pour se
+vestir & accommoder de leurs parures, chacune Nation se croyant la plus
+sage & mieux advisée de toutes (car la voye du fol est tousjours droicte
+devant ses yeux) dict le Sage. Et pour dire ce qu'il me semble de
+quelques-uns; & lesquels sont les plus heureux ou miserables, je tiens
+les Hurons, & autres peuples Sedentaires, comme la Noblesse: les nations
+Algoumequines pour les Bourgeois, & les autres Sauvage de deçà comme
+Montagnais & Canadiens, les villageois & pauvres du pays: & de faict,
+ils sont les plus pauvres & necessiteux de tous car encore que tous les
+Sauvages soient miserables entant qu'ils sont privez de la cognoissance
+de Dieu, si ne sont-ils pas tousjours egallement miserables en la
+jouyssance des biens de cette vie, & en l'entretien & embellissement de
+ce corps miserable, pour lequel seul ils travaillent & se peinent, &
+nullement pour l'ame, ny pour le salut.
+
+Tous les Sauvages en general, ont l'esprit & l'entendement assez bon, &
+ne sont point si grossiers & si lourdeauts que nous nous imaginons en
+France. Ils sont d'une humeur assez joyeuse et contentée, toutesfois
+sont un peu saturniens, ils parlent fort posément, comme se voulans bien
+faire entendre, & s'arrestent aussi-tost en songeans une grande espace
+de temps, puis reprennent leur parole, & cette modestie est cause qu'ils
+appellent nos François femmes, lors que trop precipitez & bouillans en
+leurs actions, ils parlent tous à la fois, & s'interrompent l'un
+l'autre. Ils craignent le des-honneur & le reproche & sont excitez à
+bien faire par l'honneur; d'autant qu'entr'eux celuy est tousjours
+honore, & s'aquiert du renom, qui a faict quelque bel exploict.
+
+Pour la liberalité, nos Sauvages sont louables en l'exercice de cette
+vertu, selon leur pauvreté: car quand ils se visitent les uns les
+autres, ils se font des presents mutuels: & pour monstrer leur
+galantise, ils ne marchandent point volontiers, & se contentent de ce
+qu'on leur baille honnestement & raisonnablement, mesprisans & blasmans
+les façons de faire de nos Marchands qui barguignent une heure pour
+marchander une peau de Castor: ils ont aussi la mansuetude & clemence en
+la victoire envers les femmes & petits enfans de leurs ennemis, ausquels
+ils sauvent la vie, bien qu'ils demeurent leurs prisonniers pour servir.
+
+Ce n'est pas à dire pourtant qu'ils n'ayent de l'imperfection: car tout
+homme y est sujet, & à plus forte raison celuy qui est privé de la
+cognoissance d'un Dieu & de la lumiere de la foy, comme sont nos
+Sauvages: car si on vient à parler de l'honnesteté & de la civilité, il
+n'y a de quoy les louer, puis qu'ils n'en pratiquent aucun traict, que
+ce que la simple Nature leur dicte & enseigne. Ils n'usent d'aucun
+compliment parmy-eux, & sont fort-mal propres & mal nets en l'apprest de
+leurs viandes. S'ils ont les mains sales ils les essuyent à leurs
+cheveux, ou aux poils de leurs chiens, & ne les lavent jamais, si elles
+ne sont extremement sales: & ce qui est encore plus impertinent, ils ne
+font aucune difficulté de pousser dehors les mauvais vents de l'estomach
+parmy les repas, & en presence de tous. Ils sont aussi grandement
+addonnez à la vengeance & au mensonge, ils promettent aussi assez; mais
+ils tiennent peu, car pour avoir quelque chose de vous, ils sçavent buen
+flatter & promettre, & desrobent encore mieux, si ce sont Hurons, ou
+autres peuples Sedentaires, envers les estrangers, c'est pourquoy il
+s'en faut donner de garde, & ne s'y fier qu'à bonnes enseigne, si on n'y
+veut estre trompé.
+
+Mais si un Huron a esté luy-mesme desrobé, & desire recouvrer ce qu'il a
+perdu, il a recours à Loki ou Magicien, pour par le moyen de son sort
+avoir cognoissance de la chose perdue. On le faict donc venir à la
+Cabane, là où apres avoir ordonné des festins, il faict & pratique ses
+magies, pour descouvrir & sçavoir qui a esté le voleur & larron, ce
+qu'il faict indubitablement, à ce qu'ils disent, si celuy qui a faict le
+larcin est alors present dans la mesme Cabane, & non s'il est absent.
+C'est pourquoy le François que avoit pris des Rassades au bourg de
+_Toenchain_, s'enfuit en haste en nostre Cabane, quand il vit arriver
+Loki dans son logis, pour le sujet de son larcin, sans que nous ayans
+sceu, que quelques jours apres, qu'il s'estoit ainsi venu refugier
+chez-nous pour un si mauvais acte que celuy-là.
+
+Pour ce qui est des Canadiens, & Montagnets, ils ne sont point larrons
+(au moins ne l'avons-nous pas encore apperceu en nostre endroict) & les
+filles y sont pudiques & sages, tant en leurs paroles qu'en leurs
+actions, bien qu'il s'y en pourroit peut-estre trouver entr'elles qui le
+seroient moins. Mais les Sauvages les plus honnestes & mieux appris que
+j'aye recogneu en une si grande estendue de pays, sont, à mon advis,
+ceux de la Baye & contree de Miskou, parlant en general; car en toute
+Nation il y en a de particuliers qui surpassent en bonté & honnesteté, &
+les autres qui excedent en malice. J'y vis le Sauvage du bon Pere
+Sebastien Recollet, Aquitanois, qui mourut de faim, avec plusieurs
+Sauvages, vers sainct Jean, & la Baye de Miskou, pendant un hyver que
+nous demeurions aux Hurons, environ quatre cens lieuës esloignez de luy:
+mais il ne sentoit nullement son Sauvage en ses moeurs & façons de
+faire; ais son homme sage, grave, doux & bien appris, n'approuvant
+nullement la legereté & inconstance qu'il voyoit en plusieurs de nos
+hommes, lesquels il reprenoit doucement en son silence & en sa retenue,
+aussi estoit-il un des principaux Capitaines & chef du pays.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_Des cheveux & ornemens du corps._
+
+CHAPITRE XVI.
+
+
+LES Canadiens & Montagnets, tant hommes que femmes, portent tous longue
+chevelure, qui leur tombe & bat sur les espaules, & à costé de la face,
+sans estre nouez ny attachez, & n'en couppent qu'un bien peu de devant,
+à cause que cela leur empescheroit de voir en courant. Les femmes &
+filles Algoumequines my partissent leur longue chevelure en trois: les
+deux parts leur pendent de costé & d'autre sur les oreilles & à costé
+des joues; & l'autre partie est accommodée par derriere en tresse, en la
+forme d'un marteau pendant, couché sur le dos. Mais les Huronnes &
+Petuneuses ne font qu'une tresse de tous leurs cheveux, qui leur bat de
+mesme sur le dos, liez & accommodez avec des lanieres de peaux fort
+sales. Pour les hommes, ils portent deux grandes moustaches sur les
+oreilles, & quelques-uns n'en portent qu'une, qu'ils tressent &
+cordelent assez souvent avec des plumes & autres bagatelles, le reste
+des cheveux est couppé court, ou bien par compartiment, couronnes,
+clericales, & en toute autre maniere qu'il leur plaist: j'ay veu de
+certains vieillards, qui avoient desja, par maniere de dire, un pied
+dans la fosse, estre autant ou plus curieux de ses petites parures, &
+d'y accommoder du duvet de plumes & autres ornemens, que les plus jeunes
+d'entr'eux. Pour les Cheveux relevez, ils portent & entretiennent leurs
+cheveux sur le front, fort droicts & relevez, plus que ne font ceux de
+nos Dames de par deçà, couppez de mesure, allans tousjours en diminuant
+de dessus le front au derriere de la teste.
+
+Generallement tous les Sauvages, & particulierement les femmes & filles
+sont grandement curieuses d'huiler leurs cheveux, & les hommes de
+peindre leur face & le reste du corps, lors qu'ils doivent assister à
+quelque festin, ou à des assemblees publiques, que s'ils ont des
+Matachias, & Pourceleines ils ne les oublient point non plus que les
+rasssades, Patinotres & autres bagatelles que les François leur
+traitent. Leurs Pourceleines sont diversement enfilees, les unes en
+coliers, large de trois ou quatre doigts, faicts comme une sangle de
+cheval qui en auroit les fisseles toutes couvertes & enfilees, & ces
+coliers ont environ trois pieds & demy de tour, ou plus, qu'elles
+mettent en quantité à leur col, selon leur moyen & richesse, puis
+d'autres enfilees comme nos Patinotres, attachees & pendues à leurs
+oreilles, & des chaisnes de grains gros comme noix, de la mesme
+Pourceleine qu'elles attachent sur les deux hanches & viennent par
+devant arrengees de haut en bas, par dessus les cuisses ou brayers
+qu'elles portent: & en ay veu d'autres qui en portoient encore des
+brasselets aux bras; & de grandes plaques par derriere, accommodez en
+rond & comme une carde à carder la laine, attachez à leurs tresses de
+cheveux: quelqu'unes d'entr'elles ont aussi des ceintures & autres
+parures, faictes de poil de porc-espic, teincts en rouge cramoisy, &
+sont proprement tissues, puis les plumes & les peintures ne manquent
+point, & sont à la devotion d'un chacun.
+
+Pour les jeunes hommes, ils sont aussi curieux de s'accommoder & farder
+comme les filles: ils huilent leurs cheveux, & y appliquent des plumes,
+& d'autres se font des petites fraises de duvet de plumes à l'entour du
+col: quelques-uns ont des fronteaux de peaux de serpens qui leur pendent
+par derriere, & la longueur de deux aulnes de France. Ils se peindent le
+corps & la face de diverses couleurs, de noir, vert, rouge, violet, & en
+plusieurs autres façons: d'autres ont le corps & la face gravee en
+compartimens, avec des figures de serpens, lezards, escureux & autres
+animaux, & particulierement ceux de la Nation du Petun, qui ont tous,
+presque, les corps ainsi figurez, ce qui les rends effroyables & hydeux
+à ceux qui n'y sont pas accoustumés: cela est picqué & faict de mesme,
+que sont faictes & gravees dans la superficie de la chair, les Croix
+qu'ont aux bras ceux qui reviennent de Jerusalem, & c'est pour un
+jamais, mais on les accommode à diverses reprises, pour ce que ces
+piqueures leur causent de grandes douleurs, & en tombent souvent
+malades, jusques à en avoir la fievre, & perdre l'appetit, & pour tout
+cela ils ne desistent point, & font continuer jusqu'à ce que tout soit
+achevé, & comme ils le desirent, sans tesmoigner aucune impatience ou
+dépit, dans l'excez de la douleur: & ce qui m'a plus faict admirer en
+cela, a esté de voir quelques femmes, mais peu, accommodées de la mesme
+façon: J'ay aussi veu des Sauvages d'une autre Nation, qui avoient tous
+le milieu des narines percees, ausquelles pendoit une assez grosse
+Patinotre bleue, qui leur tomboit sur la levre d'en haut.
+
+Nos Sauvages croyoient au commencement que nous portions nos Chappelets
+à la ceinture pour parade, comme ils font leurs Pourceleines, mais sans
+comparaison ils faisoient fort peu d'estat de nos Chappelets, disans
+qu'ils n'estoient que de bois, & que leur Pourceleine, qu'ils appellent
+_Onocoitota_ estoit de plus grande valeur.
+
+Ces Pourceleines sont des os de ces grandes coquilles de mer, qu'on
+appelle Vignols, semblables à des limaçons, lesquels ils découpent en
+mille pieces, puis les polissent sur un grais, les percent, & en font
+des coliers & brasselets, avec grand peine & travail, pour la dureté de
+ces os, qui sont toute autre chose que nostre yvoire, lequel ils
+n'estiment pas aussi à beaucoup pres de leur Pourceleine, qui est plus
+belle & blanche. Les Brasiliens & Floridiens en usent aussi & se parer &
+attiffer comme eux.
+
+J'avois à mon Chappelet une petite teste de mort en buys, de la grosseur
+d'une noix, assez bien faicte, beaucoup d'entr'eux la croyoient avoir
+esté d'un enfant vivant, non que je leur persuadasse mais leur
+simplicité leur faisoit croire ainsi, comme aux femmes de me demander à
+emprunter mon capuce & manteau en temps de pluye, ou pour aller à
+quelque festin: mais elle me prioyent en vain, comme il est aysé à
+croire. Pour nos Socquets ou Sandales; les Sauvages & Sauvagesses les
+ont presque tous voulu esprouver & chausser, tant ils les admiroient &
+trouvoient commodes, me disans apres, _Auiel, Sayacogna_, Gabriel,
+fais-moy des souliers; mais il n'y avoit point d'apparence, & estoit
+hors de mon pouvoir de leur satisfaire en cela, n'ayant le temps,
+l'industrie, ny les outils propres: & de plus, si j'eusse une fois
+commencé de leur en faire, ils ne m'eussent donné aucun relasche, ny
+temps de prier Dieu, & de croire qu'ils se fussent donné la peine
+d'apprendre, ils sont trop faineants & paresseux: car ils ne font rien
+du tout, que par la force de la necessité, & voudroient qu'on leur
+donnast les choses toutes faictes, sans avoir la peine d'y aider
+seulement du bout du doigt, comme nos Canadiens, qui ayment mieux se
+laisser mourir de faim, que de se donner la peine de cultiver la terre,
+pour avoir du pain au temps de la necessité.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_De leurs conseils & guerres._
+
+CHAPITRE XVII.
+
+
+PLINE, en une Epistre qu'il escrit à Fabare, dict que Pyrrhe, Roy des
+Epirotes, demanda à un Philosophe qu'il menoit avec luy, quelle estoit
+la meilleure Cité du monde. Le Philosophe respondit, la meilleure Cité
+du monde, c'est Maserde, un lieu de deux cens feux en Achaye, pour ce
+que tous les murs sont de pierres noires, & tous ceux qui la gouvernent
+ont les testes blanches. Ce Philosophe n'a rien dit (en cela) de
+luy-mesme: car tous les anciens, apres le Sage Salomon, ont dit qu'aux
+vieillards se trouve la sagesse: & en effect, on voit souvent la
+jeunesse d'ans, estre accompagnee de celle de l'esprit.
+
+Les Capitaines entre nos Sauvages, sont ordinairement plustost vieux que
+jeunes & viennent par succession, ainsi que la royauté par deçà, ce qui
+s'entend, si le fils d'un Capitaine ensuit la vertu du pere, car
+autrement ils font comme aux vieux siecles, lors que premierement ces
+peuples esleurent des Roys, mais ce Capitaine n'a point entr'eux
+authorité absolue, bien qu'on luy ait quelque respect, & conduisent le
+peuple plustost par prieres, exhortations, & par exemple, que par
+commandement.
+
+Le gouvernement qui est entr'eux est tel: que les anciens & principaux
+de la ville ou du bourg s'assemblent en un conseil avec le Capitaine, où
+ils decident & proposent tout ce qui est des affaires de leur
+Republique, non par un commandement absolu, comme j'ay dict, ais par
+supplications & remonstrances, & par la pluralité des voix qu'ils
+colligent, avec de petits fetus de joncs. Il y avoit à
+_Quieunonascaran_, le grand Capitaine & chef de la Province des Ours,
+qu'il appelloient _Garyhoüa anaionxra_, pour le distinguer des
+ordinaires de guerre, qu'ils appellent _Garihoüa outaguéta_. Iceluy
+grand Capitaine de Province avoit encore d'autres Capitaines sous luy,
+tant de guerre que de police, par tous les autres bourgs & villages de
+sa jurisdiction, lesquels en chose de consequence le mandoient &
+advertissoient pour le bien du public, ou de la Province: & en nostre
+bourg, qui estoit le lieu de sa residence ordinaire, il y avoit encore
+trois Capitaines, qui assistoient tousjours aux conseils avec les
+anciens du lieu, outre son Assesseur & Lieutenant qui en son absence, ou
+quand il n'y pouvoit vacquer, faisoit les cris & publications par la
+ville des choses necessaires & ordonnees. Et ce _Garihoüa anaionxra_
+n'avoit pas si petite estime de soy-mesme, qu'il ne se voulust dire
+frere & cousin du Roy, & de mesme egalité: comme les deux doigts
+demonstratifs des mains qu'il nous monstroit joints ensemble, en nous
+faisant cette ridicule & inepte comparaison.
+
+Or quand ils veulent tenir conseil, c'est ordinairement dans la Cabane
+du Capitaine, chef & principal du lieu sinon que pour quelque raison
+particuliere il soit trouvé autrement expedient. Le cry & la publication
+du conseil ayant esté faicte, on dispose dans la Cabane ou au lieu
+ordonné, un grand feu, à l'entour duquel s'assizent sur les nattes tous
+les Conseillers, en suitte du grand Capitaine qui tient le premier rang,
+assis en tel endroict, que de sa place il peut voir tous ses Conseillers
+& assistans en face. Les femmes, filles & jeunes hommes n'y assistent
+point, si ce n'est en un conseil general; où les jeunes hommes de
+vingt-cinq à trente ans peuvent assister: ce qu'ils cognoissent par un
+cry particulier qui en est faict. Que si c'est un conseil secret, ou
+pour machiner quelque trahison ou surprise en guerre, ils le tiennent
+seulement la nuict entre les principaux Conseillers, & n'en descouvrent
+rien que la chose projettee ne soit mise en effect, s'ils peuvent.
+
+Estans donc tous assemblez, & la Cabane fermee, ils font tous une longue
+pose avant que de parler, pour ne se precipiter point, tenans cependant
+tousjours leur Calumet en bouche; puis le Capitaine commence à haranguer
+en terme & parole haute & intelligible un assez longtemps, sur la
+matiere qu'ils ont à traiter en conseil: ayant finy son discours, ceux
+qui ont à dire quelque chose, les uns apres les autres sans
+s'interrompre & en peu de mots, opinent & disent leurs raisons & advis,
+qui sont par apres colligez avec des pailles ou petits joncs, & là
+dessus est conclud ce qui est jugé expedient.
+
+Plus, ils font des assemblees generales, sçavoir des regions
+loingtaines, d'où il vient chacun an un Ambassadeur de chaque Province,
+ou lieu destiné pour l'assemblee, où il se faict de grands festins &
+dances, & des presens mutuels qu'ils se font les uns aux autres, & parmy
+toutes ces caresses, ces resjouyssances & ces accolades ils contractent
+amitié de nouveau, & advisent entr'eux du moyen de leur conservation, &
+par quelle maniere ils pourront perdre & ruyner tous leurs ennemis
+communs; tout estant faict, & les conclusions prises, ils prennent
+congé, & chacun se retire en son quartier avec tout son train &
+equipage, qui est à la Lacedemonienne, une à un, deux à deux, trois à
+trois, ou gueres d'avantage.
+
+Quant aux guerres qu'ils entreprennent, ou pour aller dans le pays des
+ennemis, ce seront deux ou trois des anciens, ou vaillants Capitaines,
+qui entreprendront cette conduite pour cette fois, & vont de village en
+village faire entendre leur volonté, donnant des presens à ceux des
+dicts villages, pour les induire & tirer d'eux de l'ayde & du secours en
+leurs guerres, & par ainsi sont comme Generaux d'armées. Il en vint un
+en nostre bourg, qui estoit un grand vieillard, fort dispos, qui
+incitoit & encourageoit les jeunes hommes & les Capitaines de s'armer, &
+d'entreprendre la guerre contre la Nation des _Arrinoiindarons_; mais
+nous l'en blasmasmes fort, & dissuadasmes le peuple d'y entendre, pour
+le desastre & mal-heur inévitable que cette guerre eust pue apporter en
+nos quartiers, & à l'advancement de la gloire de Dieu.
+
+Ces Capitaines ou Generaux d'armees ont le pouvoir, non seulement de
+designer les lieux, de donner quartier, & de ranger les bataillons; mais
+aussi de disposer des prisonniers en guerre, & de toute autre chose de
+plus grande consequence: il est vray qu'ils ne sont pas tousjours bien
+obeys de leurs soldats, entant qu'eux-mesmes manquent souvent dans la
+bonne conduite, & celuy qui conduit mal, est souvent mal suivy. Car la
+fidele obeyssance des sujects depend de la suffisance de bien commander,
+du bon Prince, disoit Theopompus Roy de Sparte.
+
+Pendant que nous estions là, le temps d'aller en guerre arrivant, un
+jeune homme de nostre bourg, desireux d'honneur, voulut luy seul, faire
+le festin de guerre, & d'effrayer tous ses compagnons au jour de
+l'assemblee generale, ce qui luy fut de grand coust & despense, aussi en
+fut-il grandement loué & estimé: car le festin estoit de six grandes
+chaudieres, avec quantité de grands poissons boucanez, sans les farines
+& les huiles pour les gresser.
+
+On les mit sur le feu avant jour, en l'une des plus grande Cabanes du
+lieu, puis le conseil estant achevé, & les resolutions de guerre prises,
+ils entrerent tous au festin, commencerent à festiner, & firent les
+mesmes exercices militaires, les uns apres les autres, comme ils ont
+accoustumé, pendant le festin, & apres avoir vuidé els chaudieres, & les
+complimens & remerciemens rendus, ils partirent, & s'en allerent au
+rendez-vous sur la frontiere, pour entrer és terres ennemies, sur
+lesquelles ils prindrent environ soixante de leurs ennemis, la pluspart
+desquels furent tuez sur les lieux, & les autres amenez en vie, & faits
+mourir aux Hurons, puis mangez en festin.
+
+Leurs guerres ne sont proprement que des surprises & deceptions; car
+tous les ans au renouveau, & pendant tout l'esté, cinq ou six cens
+jeunes hommes Hurons, ou plus, s'en vont s'espandre dans une contree des
+Yroquois, se departent en cinq ou six en un endroict, cinq ou six en un
+autre & autant en un autre, & se couchent sur le ventre par les champs &
+forests, & à costé des grands chemins & sentiers, & la nuict venue ils
+rodent partout, & entrent jusques dans les bourgs & villages, pour
+tascher d'attraper quelqu'un, soit homme, femme ou enfant, & s'ils en
+prennent en vie, les emmenent en leur pays pour les faire mourir à petit
+feu, sinon apres leur avoir donné un coup de massue, ou tué à coup de
+flesches, ils en emportent la teste, que s'ils en estoient trop chargez,
+ils se contentent d'en emporter la peau avec sa chevelure, qu'ils
+appellent _Onantsira_, les passent & les serrent pour en faire des
+trophees, & mettre en temps de guerre sur les pallissades ou murailles
+de leur villes, attachees au bout d'une longue perche.
+
+Quand ils vont ainsi en guerre & en pays ennemis, pour leur vivre
+ordinaire ils portent quant & eux, chacun derriere son dos, un sac plein
+de farine, de bled rosty & grillé dans les cendres, qu'ils mangent crue,
+& sans estre trempee, ou bien destrempee avec un peu d'eau chaude ou
+froide, & n'ont par ce moyen affaire de feu pour apprester leur manger,
+quoy qu'ils en fassent par-fois la nuict au fonds des bois pour n'estre
+apperceus, & font durer cette farine jusqu'à leur leur retour, qui est
+environ de six sepmaines ou deux mois de temps: car aptes ils viennent
+se rafraischir au pays, finissent la guerre pour ce cour, ou s'y en
+retournent encore avec d'autres provisions. Que si les Chrestiens
+usoient de telle sobrieté, ils pourroient entretenir de tres puissantes
+armees avec peu de fraiz, & faire la guerre aux ennemis de l'Eglise' &
+du nom Chrestien, sans la foule du peuple, ny la ruyne du pays, & Dieu
+n'y seroit point tant offencé, comme il est grandement, par la pluspart
+de nos soldats, qui semblent plustost (chez le bon homme) gens sans
+Dieu, que Chrestien naiz pour le Ciel. Ces pauvres Sauvages (à nostre
+confusion) se comportent ainsi modestement en guerre, sans incommoder
+personne, & s'entretiennent de leur propre & particulier moyen, sans
+autre gage ou esperance de recompense, que de l'honneur & louange qu'ils
+estiment plus que tout l'or du monde. Il seroit aussi bien à desirer que
+l'on semast de ce bled d'inde par toutes les Provinces de la France,
+pour l'entretien & nourriture des pauvres qui y sont en abondance: car
+avec un peu de ce bled ils se pourroient aussi facilement nourrir &
+entretenir que les Sauvages, qui sont de mesme nature que nous, & par
+ainsi ils ne souffriroient de disette, & ne seroient non plus contrains
+de courir mendians par les villes, bourgs & villages, comme ils font
+journellement pource qu'outre que ce bled nourrist & rassasie
+grandement, il porte presque toute sa sauce quant & soy, sans qu'il y
+soit besoin de viande, poisson, beurre, sel ou espice, si on ne veut.
+
+Pour leurs armes, ils ont la Massue & l'Arc, avec la Flesche empannee de
+plumes d'aigles, comme les meilleures de toutes, & à faute d'icelles ils
+en prennent d'autres. Ils y appliquent aussi fort proprement des pierres
+trenchantes collees au bois, avec une colle de poisson tres forte, & de
+ces Flesches ils en emplissent leur Carquois, qui est faict d'une peau
+de chien passee, qu'ils portent en escharpe. Ils portent aussi de
+certaines armures & cuirasses, qu'ils appellent _Aquientoy_, sur leur
+dos, & contre les jambes, & autres parties du corps pour se pouvoir
+defendre des coups de Flesches: car elles sont faictes à l'espreuve de
+ces pierres aiguës, & non toutefois de nos fers de Kebec, quant la
+Flesche qui en est accommodée fort d'un bras roide & puissant, comme est
+celuy d'un Sauvage: ces cuirasses sont faictes avec des baquettes
+blanches, couppees de mesuree & serrees l'une contre l'autre, tissues &
+entrelassees de cordelettes: fort durement & proprement, puis la
+rondache ou pavois & l'enseigne ou drappeau, qui est (pour le moins ceux
+que j'ay veus) un morceau d'escorce rond, sur lequel les armoiries de
+leur ville ou province sont depeintes & atachees au bout d'une longue
+baguette, comme une Cornette de cavalerie. Nostre Chasuble à dire la
+saincte Messe, leur agreoit fort, & l'eusse bien desiré traiter de nous,
+pour la porter en guerre en guise d'enseigne, ou pour mettre au haut de
+leurs murailles, attachee à une longue perche, afin d'espouventer leurs
+ennemis disoient-ils.
+
+Les Sauvages de l'Isle l'eussent encore bien voulu traiter au Cap de
+Massacre, ayans desja à cet effect, amassé sur le commun, environ
+quatre-vingt Castors: car ils le trouvoient non seulement tres beau,
+pour estre d'un excellent Damas incarnat, enrichy d'un passement d'or
+(digne present de la Royne) mais aussi pour la croyance qu'ils avoient
+qu'il leur causeroit du bon-heur & de la prosperité en toutes leurs
+entreprises & machines de guerre.
+
+Comme l'on a de coustume sur mer, pour signe de guerre, ou de
+chastiment, mettre dehors en evidence le Pavillon rouge: Aussi nos
+Sauvages, non seulement és jours solennels, & de resjouyssance, pais
+principalement quand ils vont à la guerre, ils portent pour la plus-part
+à l'entour de la teste de certains pennaches en couronnes, & d'autres en
+moustaches, faicts de longs poils d'eslan, peints en rouge comme
+escarlatte, & collez, ou autrement attachez à une bande de cuir large de
+trois doigts. Depuis que nos François ont porté des lames d'espées en
+Canada, les Montagnets & Canadiens s'en servent, tant à la chasse de
+l'Eslan, qu'aux guerres contre leurs ennemis, qu'ils sçavent droictement
+& roidement darder, emmanchées en de longs bois, comme demyes-picques.
+
+Quand la guerre est declarée en un pays on destruit tous les bourgs,
+hameaux, villes & villages frontieres, incapables d'arrester l'ennemy,
+si on ne les fortifie; & chacun se range dans les villes & lieux
+fortifiez de sa jurisdiction, où ils bastissent de nouvelles Cabanes
+pour leur demeure, à ce aydés par les habitants du lieu. Les Capitaines
+assistés de leurs Conseillers, travaillent continuellement à ce qui est
+de leur conservation, regardent s'il y a rien à adjouter à leurs
+fortifications pour s'y employer, font balayer & nettoyer les suyes &
+araignées de toutes les Cabanes, de peur du feu quel'ennemy y pourroit
+jette par certains artifices qu'ils ont appris de je ne sçay quelle
+autre Nation que l'on m'a autresfois nommée. Ils font porter sur les
+guerites des pierres & de l'eau pour s'en servir dans l'occasion.
+Plusieurs font des trous, dans lesquels ils enferment ce qu'ils ont de
+meilleur, & peur de surprise, les Capitaines envoyent des soldats pour
+descouvrir l'ennemy, pendant qu'ils encouragent les autres de faire des
+armes, de se tenir prets, & d'enfler leur courage, pour vaillamment &
+genéreusement combattre, resister & se deffendre, si l'ennemy vient à
+paroitre. Le mesme ordre s'observe en toutes les autres villes & bourgs,
+jusqu'à ce qu'ils voyent l'ennemy s'estre attaché à quelques uns, &
+alors la nuict à petit bruit une quantité de soldats de toutes les
+villes voysines, s'il n'y a necessité d'une plus grande armee, vont au
+secours, & s'enferment au dedans de celle qui est asiegee, la
+deffendent, font des sorties, dressent des embusches, s'atttachent aux
+escarmouches, & combattent de toute leur puissance, pour le salut de la
+patrie, surmonter l'ennemy, & le deffaire du tout s'ils peuvent.
+
+Pendant que nous estions à Quieunonascaran, nous vismes faire toutes les
+diligences susdites, tant en la fortification des places, apprests des
+armes, assemblees des gens de guerre, provision de vivres, qu'en toute
+autre chose necessaire pour soustenir une grande guerre qui leur alloit
+tomber sur les bras de la part des Neutres, si le bon Dieu n'eust
+diverty cet orage, & empesché ce mal-heur qui alloit menaçant nostre
+bourg d'un premier choc, & pour n'y estre pas pris des premiers, toutes
+les nuicts nous barricadions nostre porte avec des grosses busches de
+bois de travers, arrestees les unes sur les autres, par le moyen de deux
+peaux fichez en terre.
+
+Or pour ce qu'une telle guerre pouvoit grandement nuyre & empescher la
+conversion & le salut de ce pauvre peuple, & que les Neutres sont plus
+forts & en plus grand nombre que nos Hurons, qui ne peuvent faire
+qu'environ deux mille hommes de guerre, ou quelque peu d'avantage, & les
+autres cinq à six mille combattans, nous fismes nostre possible, &
+contribuasmes tout ce qui estoit de nostre pouvoir pour les mettre
+d'accord, & empescher que nos gens desja tous prests de se mettre en
+campagne, n'entreprissent (trop legerement) une guerre à l'encontre
+d'une Nation plus puissante que la leur. A la fin, assistés de la garde
+de nostre Seigneur, nous gaignasmes quelque chose sur leur esprit: car
+approuvans nos raisons, ils nous dirent qu'ils se tiendroient en paix, &
+que ce enquoy ils avoient auparavant fondé l'esperance de leur salue,
+estoit en nostre grand esprit, & au secours que quelques François (mal
+advisez) leur avoient promis: Outre une tres bonne invention qu'ils
+avoient conceue en leur esprit, par le moyen de laquelle ils esperoient
+tirer un grand secours de Nation du Feu, ennemis jurez des Neutres.
+L'invention estoit telle; qu'au plustost ils s'efforceroient de prendre
+quelqu'un de leurs ennemis, & que du sang de cet ennemy, ils en
+barbouilleroient la face & tout le corps de trois ou quatre d'entr'eux
+lesquels ainsi ensanglantez seroient par apres envoyez en Ambassade à
+cette Nation de Feu, pour obtenir d'eux quelque secours & assistance à
+l'encontre de si puissans ennemis, & que pour plus facilement les
+esmouvoir à leur donner ce secours, ils leur monstroient leur face &
+tout leur corps desja teinct & ensanglanté du sang propre de leurs
+ennemis communs.
+
+Puis que nous avons parlé de la Nation Neutre, contre lesquels nos
+Hurons ont pensé entrer en guerre, je vous diray aussi un petit mot de
+leur pays. Il est à quatre ou cinq journees de nos Hurons tirant au Su,
+au delà de la Nation des _Quieunontareronons_. Cette Province contient
+prez de cent lieuës d'estendue, où il se fait grande quantité de
+tres-bon petun, qu'ils traittent à leurs voysins. Ils assistent les
+Cheveux Relevez contre la Nation de Feu, desquels ils sont ennemis
+mortels: mais entre les Yroquois & les nostres, avant cette esmeute, ils
+avoient paix & demeuroient neutres entre les deux, & chacune des deux
+Nations y estoit la bien venue, & n'osoient s'entre-dire ny faire aucun
+desplaisir, & mesmes y mangeoient souvent ensemble, comme s'ils eussent
+esté amis; mais hors du pays s'ils se rencontroient, il n'y avoit plus
+d'amitié, & s'entre-faisoient cruellement la guerre, & la continuent à
+toute outrance: l'on n'a sceu encor trouver moyen de les reconciller &
+remettre en paix, leur inimitié estant de trop longue main enracinee, &
+fomentee entre les jeunes hommes de l'une & l'autre Nation, qui ne
+demandent autre exercice, que celuy des armes & de la guerre.
+
+Quand nos Hurons ont pris en guerre quelqu'un de leurs ennemis, ils luy
+font une harangue des cruautez que luy & les siens exercent à leur
+endroict, & qu'au semblable il devoit se resoudre d'en endurer autant, &
+luy commandent (s'il a du courage assez) de chanter tout le long du
+chemin, ce qu'il faict; mais souvent avec un chant fort triste &
+lugubre, & ainsi l'emmenent en leur pays pour le faire mourir, & en
+attendant l'heure de sa mort, ils luy font continuellement festin de ce
+qu'ils peuvent pour l'engraisser, & le rendre plus fort & robuste à
+supporter les plus griefs & longs tourmens, & non par charité &
+compassion, excepté aux femmes; filles & enfans, lesquels ils font
+rarement mourir; ains les conservent & retiennent pour eux, ou pour en
+faire des presens à d'autres qui en auroient auparavant perdu des leurs
+en guerre, & font estat de ces subrogez, autant que s'ils estoient de
+leurs propres enfans, lesquels estans parvenus en aage, vont aussi
+courageusement en guerre contre leurs propres parens, & ceux de leur
+Nation, que s'ils estoient naiz ennemis de leur propre patrie, ce qui
+tesmoigne le peu d'amour des enfans envers leurs parens, & qu'ils ne
+font estat que des bien faicts presens, & non des passez, qui est un
+signe de mauvais naturel: & de cecy j'en ay veu l'experience en
+plusieurs. Que s'ils ne peuvent emmener les femmes & enfans qu'ils
+prennent sur les ennemis, il les assomment, & font mourir sur les lieux
+mesmes, & emportent les reste ou la peau avec la chevelure, & encores
+s'est-il veu, (mais peu souvent) qu'ayans amené de ces femmes & filles
+dans leurs pays, ils en ont faict mourir quelques-unes par les tourmens,
+sans que les larmes de ce pauvre sexe, qu'il a pour toute deffence, les
+aye pû esmouvoir à compassion: car elles seules pleurent, & non les
+hommes, pour aucun tourment qu'on leur fasse endurer, de peur d'estre
+estimez effeminez, & de peu de courage, bien qu'ils soient souvent
+contraincts de jette de hauts cris, que la force des tourments arrache
+du profond de leur estomach.
+
+Il est quelques-fois arrivé qu'aucuns de leurs ennemis estans poursuyvis
+de prés, se sont neantmoins eschappez: car pour amuser celuy qui les
+poursuit, & se donner du temps pour fuyr & les devancer, ils jettent
+leurs coliers de Pourceleines bien loin arriere d'eux, afin que si
+l'avarice commande à ses poursuyvans de les aller ramasser, ils peussent
+tousjours gaigner le devant, & se mettre en sauveté, ce qui a reussi à
+plusieurs: je me persuades & crois que c'est en partie pourquoy ils
+portent ordinairement tous leurs plus beaux coliers & matachias en
+guerre.
+
+Lors qu'ils joignent un ennemy, & qu'ils n'ont qu'à mettre la main
+dessus, comme nous disons entre nous: Rends-toi, eux disent _Sakien_,
+c'est à dire, assied-toy, ce qu'il faict, s'il n'ayme mieux se faire
+assommer sur place, ou se deffendre jusqu'à la mort, ce qu'ils ne font
+pas souvent en ces extremitez, sous esperance de se sauver, &
+d'eschapper avec le temps par quelque ruze. Or comme il y a de
+l'ambition à qui aura des prisonniers, cette mesme ambition ou l'envie
+est aussi cause quelques-fois que ces prisonniers se mettent en liberté
+& se sauvent, comme l'exemple suyvant le monstre.
+
+Deux ou trois Hurons se voulans chacun attribuer un prisonnier Yroquois,
+& ne se pouvans accorder, ils en firent juge leur propre prisonnier,
+lequel bien advisé se servit de l'occasion & dit. Un tel m'a pris, &
+suis son prisonnier, ce qu'il disoit contre la verité & exprez, pour
+donner un juste mescontentement à celuy de qui il estoit vray
+prisonnier: & de faict, indigné qu'un autre auroit injustement l'honneur
+qui luy estoit deu, parla en secret la nuict suyvante au prisonnier, &
+luy dit: Tu t'es donné & adjugé à un autre qu'à moy, qui t'avois pris,
+c'est pourquoy j'ayme mieux te donner liberté, qu'il aye l'honneur qui
+m'est deu, & ainsi le deslians le fit evader & fuyr secrettement.
+
+Arrivez que sont les prisonniers en leur ville ou village, ils leur font
+endurer plusieurs & divers tourmens, aux uns plus, & aux autres moins,
+selon qu'il leur plaist: & tous ces genres de tourments & de morts sont
+si cruels, qu'il ne se trouve rien de plus inhumain: car premierement
+ils leur arrachent les ongles, & leur coupent les trois principaux
+doigts, qui servent à tirer de l'arc, & puis leur levent toute la peau
+de la teste avec la chevelure, & apres y mettent du feu & des cendres
+chaudes, ou y font degouter d'une certaine gomme fondue, ou bien se
+contentent de les faire marcher tous nuds de corps & des pieds, au
+travers d'un grand nombre de feux faicts exprez, d'un bout à l'autre
+d'une grande Cabane, où tout le monde qui est bordé des deux costez,
+tenans en main chacun un tison allumé, luy en donnent dessus le corps en
+passant, puis apres avec des fers-chauds, luy donnent encore des
+jartieres à l'entour des jambes, & avec des hoches rouges ils luy
+frottent les cuisses de haut-en-bas, & ainsi peu à peu bruslent ce
+pauvre miserable: & pour luy augmenter ses tres cuisantes douleurs, luy
+jettent par-fois de l'eau sur le dos, & luy mettent du feu sur les
+extremitez des doigts, & de sa partie naturelle, puis leurs percent les
+brans pres des poignets, & avec des bastons en tirent les nerfs, & les
+arrachent à force, & ne les pouvans avoir les couppent, ce qu'ils
+endurent avec une constance incroyable, chantans cependant avec un chant
+neantmoins fort triste & lugubre, comme j'ay dict: mille menaces contre
+ces Bourreaux & contre toute cette Nation, & estant prest de rendre
+l'ame, ils le menent hors de la Cabane finir sa vie, sur un eschauffaut
+dressé exprez, là où on lui couppe la teste, puis on luy ouvre le
+ventre, & là tous les enfans se trouvent pour avoir quelque petit bout
+de boyau qu'ils pendent au bout d'une baguette, & le portent ainsi en
+triomphe par toute la ville ou village en signe de victoire. Le corps
+ainsi esventré & accommodé, on le faict cuire dans une grande chaudiere,
+puis on le mange en festin, avec liesse & resjouyssance, comme j'ay dict
+cy-devant.
+
+Quand les Yroquois, ou autres ennemis, peuvent attrapper de nos gens,
+ils leur en font de mesme, & c'est à qui fera du pis à son ennemy: & tel
+va pour prendre, que est souvent pris luy-mesme. Les Yroquois ne
+viennent pas pour l'ordinaire guerroyer nos Hurons, que fueilles ne
+couvrent les arbres, pour pouvoir plus facilement se cacher, & n'estre
+descouverts quand ils veulent prendre quelqu'un au despourveu: ce qu'ils
+font aysement, entant qu'il y a quantité de bois dans le pays, & proche
+la pluspart des villages: que s'ils nous eussent pris nous autres
+Religieux, les mesmes tourments nous eussent esté appliquez, sinon que
+de plus ils nous eussent arrache la barbe la premiere, comme ils firent
+à Bruslé, le Truchement qu'ils pensoient faire mourir, & lequel fut
+miraculeusement delivrés par la vertu de l'_Agnus Dei_, qu'il portoit
+pendu à son col: car comme ils luy pensoient arracher, le tonnerre
+commença à donner avec tant de furies, d'esclairs & de bruits, qu'ils en
+creurent estre à leur derniere journee, & tous espouventez le laisserent
+aller, craignans eux-mesmes de perir, pour avoir voulu faire mourir ce
+Chrestien & luy oster son Reliquaire.
+
+Il arrive aussi que ces prisonnier s'eschappent aucune fois,
+specialement la nuict, ou temps qu'on les faict promener par-dessus les
+feux; car en courans sur ces cuisans & tres-rigoureux braisiers de leurs
+pieds ils escartent & jettent les tisons, cendres & charbons par la
+Cabane, qui rendent apres une telle obscurité de poudre et de fumee,
+qu'on ne s'entre-congnoist point: de sorte que tous sont contraincts de
+gaigner la porte, & de sortir dehors, & lui aussi parmy la foule, & de
+là prend l'essor, et s'en va: & s'il ne peut encores pour lors, il se
+cache en quelque coin à l'escart, attendant l'occasion & l'opportunité
+de s'enfuyr, & de gaigner pays. J'en ay veu plusieurs ainsi échappez des
+mains de leurs ennemis, qui pour preuve nous faisoient voir les trois
+doigts principaux de la main droicte couppez.
+
+Il n'y a presque aucune Nation qui n'ait guerre & debat avec
+quelqu'autre, non en intention d'en posseder les terres & conquerir leur
+pays: ains seulement pour les exterminer s'ils pouvoient, & pour se
+vanger de quelque petit tort ou desplaisir, qui n'est pas souvent grand
+chose; mais leur mauvais ordre, & le peu de police qui souffre es
+mauvais Concitoyens impunis, est cause de tout ce mal: car si l'un
+d'entr'eux a offencé, tué ou blessé un autre de leur mesme Nation, il en
+est quitte pour un present, & n'y a point de chastiment corporel (pour
+ce qu'ils ne les ont pont en usage envers ceux de leur Nation) si les
+parens du blessé ou decedé n'en prennent eux-mesmes la vengeance, ce qui
+arrive peu souvent: car ils ne se font, que fort rarement, tore les uns
+aux autres. Mais si l'offensé est d'une autre Nation, alors il y a
+indubitablement guerre declaree entre les deux Nations, si celle de
+l'homme coulpable ne se rachete par de grands presens, qu'elle tire &
+exige du peuple pour la patrie offencée: & ainsi il arrive le plus
+souvent que la faute d'un seul, deux peuples entiers se font une tres
+cruelle guerre, & qu'ils sont tousjours dans une continuelle crainte
+d'estre surpris l'un de l'autre, particulierement sur les frontieres, où
+les femmes mesmes ne peuvent cultiver les terres & faire les bleds,
+qu'elles n'ayent tousjours avec elles un homme ayant les armes au poing,
+pour les conserver & deffendre de quelques mauvaise advenue.
+
+A ce propos des offences & querelles, & avant finir ce discours, pour
+monstrer qu'ils sçavent assez bien proceder en conseil, & user de
+quelque maniere de satisfaction envers la partie plaignante & lesee, je
+diray ce qui nous arriva un jour sur ce sujet. Beaucoup de Sauvages nos
+estans venus voir en nostre Cabane (selon leur coustume journaliere) un
+d'entr'eux, sans aucun sujet, voulut donner d'un gros baston au Pere
+Joseph. Je fus m'en plaindre au grand Capitaine, & luy remonstray, afin
+que la chose n'allast plus avent, qu'il falloit necessairement assembler
+un conseil general, & remonstrer à ses gens, & particulierement à tous
+les jeunes hommes, que nous ne leur faisions aucun tort ny desplaisir, &
+qu'ils ne devoient pas aussi nous en faire, puis que nous estions dans
+leur pays que pour leur propre bien & salut, & non pour aucune envie de
+leurs Castors & Pelleteries, comme ils ne pouvoient ignorer. Il fit donc
+assembler un conseil general auquel tous assisterent, excepté celuy qui
+avoit voulu donner le coup: j'y fus aussi appellé, avec le Pere Nicolas,
+pendant que le Pere Joseph gardoit nostre Cabane.
+
+Le grand Capitaine nous fit seoir aupres de luy, puis ayant imposé
+silence, il s'addressa à nous, & nous dit, en sorte que toute
+l'assemblee le pouvoit entendre. Mes Nepveux, à vostre priere & requeste
+j'ai faict assembler ce conseil general, afin de vous estre faict droict
+sur les plaintes que vous m'avez proposees; mais d'autant que ces
+gens-cy sont ignorans du fait, proposez vous mesme, & declarez hautement
+en leur presence ce qui est de vos griefs & en quoy & comment vous avez
+esté offencés, & sur ce je feray & bastiray ma harangue, & puis nous
+vous ferons justice. Nous ne fusmes pas peu estonnés des le
+commencement, de la prudence & sagesse de ce Capitaine, & comme il
+proceda en tout sagement, jusqu'à la fin de sa conclusion, qui fut fort
+à nostre contentement & edification.
+
+Nous proposasmes donc nos plaintes, & comme nous avions quitté un
+tres-bon pays, & traversé tant de vers & de terres avec infinis dangers
+& mes-aises, pour les venir enseigner le chemin du Paradis, & retirer
+leurs ames de la domination de Sathan, qui les entraisnoit tous apres
+leur mort dans une abysme de feu sousterrain, puis pour les rendre amis
+& comme parens des François, & neantmoins qu'il y en avoit plusieurs
+d'entr'eux qui nous traictoient mal, & particulierement un tel (que je
+nommay) qui a voulu tuer nostre frere Joseph. Ayant finy, le Capitaine
+harangua un long temps sur ces plaintes, leurs remonstrant le tort qu'en
+auroit de nous offencer, puis que nous ne leur rendions aucun
+desplaisir, & qu'au contraire nous leur procurions & desirions du bien,
+non seulement pour cette vie; mais aussi pour l'advenir. Nous fusmes
+priez à la fin d'excuser la faute d'un particulier, lequel nous devions
+tenir seul avec eux, pour un chien, à la faute duquel les autres ne
+trempoient point, & nous dirent, pour exemple, que desja depuis peu, un
+des leurs avoit griefvement blessé un Algoumequin, en jouant avec luy,
+par le moyen de quelque present, & celui-là seul tenu pour chien &
+meschant qui avoit faict le mal, & non les autres, qui sont bien marris
+de cet inconvenient.
+
+Ils nous firent aussi present de quelques sacs de bled, que nous
+acceptasme, & fusmes au reste festoyez de toute la compagnie, avec mille
+prieres d'oublier tout le passé, & demeurer bons amys comme auparavant,
+& nous convierent encore fort instamment d'assister tous les jours à
+leurs festins & banquets, ausquels ils nous feroient manger de bonnes
+Sagamités diversement preparees, & que par ce moyen nous nous
+entretiendrions mieux par ensemble dans une bonne intelligence de parens
+& bons amys, & que de verité ils nous trouvoient assez pauvrement
+accommodez, & nourris dans nostre Cabane, de laquelle ils eussent bien
+desiré nous retirer pour nous mettre mieux avec eux dans leur ville, où
+nous n'aurions autre soucy que de prier Dieu, les instruire & nous
+resjouys, honnestement par ensemble: & apres les avoir remerciés, chacun
+prit congé, & se retira.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_De la croyance & foy des Sauvages, du Createur, & comme ils avoient
+recours à nos prieres en leurs necessitez._
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+
+CICERON a dict, parlant de la nature des Dieux, qu'il n'y a gent si
+sauvage, si brutale ny si barbare, qui ne soit imbue de quelque opinion
+d'iceux. Or comme il y a diverses Nations & Provinces barbares, aussi y
+a-il diversité d'opinions & de croyance, pour ce que chacune se forge un
+Dieu à sa poste. Ceux qui habitent vers Miskou & le port Royal, croyent
+en un certain esprit, qu'ils appellent _Cudoüagni_, & disent qu'il parle
+souvent à eux; & leur dict le temps qu'il doit faire. Ils disent que
+quand il se courrouce contr'eux, il leur jette de la terre aux yeux. Ils
+croyent aussi quant ils trespassent, qu'ils vont és Estoilles, puis vont
+en de beaux champs verts, pleins de beaux arbres, fleurs & fruicts tres
+somptueux.
+
+Les Souriquois (à ce que j'ay appris) croyent veritablement qu'il y a un
+Dieu qui a tout creé, & disent qu'apres qu'il eut faict toutes choses,
+qu'il prit quantité de flesches, & les mit en terre d'où sortirent
+hommes & femmes, qui ont multiplié au monde jusqu'à present. En suitte
+de quoy, un François demanda à un _Sagamo_, s'il ne croyoit point qu'il
+y eust un autre qu'un seul Dieu: il respondit, que leur croyance estoit,
+qu'il y avoit un seul Dieu, un Fils une Mere, & le Soleil, qui estoient
+quatre; neantmoins que Dieu estoit par dessus tous: mais que le Fils
+estoit bon, & le Soleil, à cause du bien qu'ils en recevoient: mais la
+Mere ne valoit rien, & les mangeoit, & que le Pere n'estoit pas trop
+bon.
+
+Puis dict: Anciennement, il y eut cinq hommes qui s'en allerent vers le
+Soleil couchant, lesquels rencontrent Dieu, qui leur demanda: Où
+allez-vous? Ils respondirent: Nous allons chercher nostre vie: Dieu leur
+dit, vous la trouverez icy. Ils passerent plus outre, sans faire estat
+de ce que Dieu leur avoit dit, lequel prit une pierre et en toucha deux,
+qui furent transformez en pierre. Et il demanda derechef aux trois
+autres: Où allez-vous? & ils respondirent comme à la premiere fois: &
+Dieu leur dit derechef: Ne passez plus outre vous la trouverez icy: &
+voyant qu'il ne leur venoit rien, ils passerent outre, & Dieu prit deux
+bastons, & il en toucha les deux premiers qui furent transmuez en
+bastons, & le cinquiesme s'arresta, ne voulant passer plus outre. Et
+Dieu luy demanda derechef: Où vas-tu? Je vay chercher ma vie, demeure, &
+tu la trouveras: Il s'arresta, sans passer plus outre, & Dieu luy donna
+de la viande, & en mangea. Apres avoir faict bonne chere, il retourna
+avec les autres Sauvages, & leur raconta tout ce que dessus.
+
+Ce Sagamo dit & raconta encore à ce François cet autre plaisant
+discours. Qu'une autre fois il y avoit un homme qui avoit quantité de
+Tabac, & que Dieu dist à cet homme, & luy demanda où estoit son
+petunoir, l'homme le prit, & le donna à Dieu, qui petuna beaucoup, &
+apres avoit bien petuné, il rompit en plusieurs pieces: & l'homme luy
+demanda; pourquoy as-tu rompu mon petunoir, & tu vois bien que je n'en
+ay point d'autre. Et Dieu en prit un qu'il avoit & le luy donna, luy
+disant: En voilà un que je te conne, porte-le à ton grand _Sagamo_,
+qu'il le garde, & s'il le garde bien, il ne manquera point de chose
+quelconque, ny tous ses compagnons: cet homme prit le petunoir qu'il
+donna à son grand _Sagamo_ & durant tout le temps qu'il l'eut, les
+Sauvages ne manquerent de rien du monde: mais que du depuis ledit
+_Sagamo_ avoit perdu ce petunoir, qui est l'occasion de la grande famine
+qu'ils ont quelques-fois parmy eux. Voyla pour quoy ils disent que Dieu
+n'est pas trop bon, & ils ont raison, puis que ce Demon qui leur
+apparoist en guise d'un Dieu, est un esprit de malice, qui ne s'estudie
+qu'à leur ruyne & perdition.
+
+La croyance en general, de nos Hurons (bien que tres-mal entendue par
+eux-mesmes, & en parlent fort diversement); C'est que le Createur qui a
+faict tout ce mon monde, s'appelle _Yoscaha_, & en Canadien _Ataouacan_,
+lequel a encore la Mere-grand, nommee _Ataensiq_: leur dire qu'il n'y a
+point d'apparence qu'un Dieu aye une Mere-grand, & que cela se
+contrarie, ils demeurent sans replique, comme à tout le reste. Ils
+disent qu'ils demeurent fort loin, n'en ayans neantmoins autre marque ou
+preuve, que le recit qu'ils alleguent leur en avoir esté fait par un
+_Attinoindaron_, qui leur a faict croire l'avoir veu, & la marque de ses
+pieds imprimee sur une roche au bord d'une riviere, & que sa maison ou
+cabane est faicte comme les leurs, y ayant abondance de bled, & de toute
+autre chose necessaire, à l'entretien de la vie humaine. Qu'il seme du
+bled, travaille, boit, mange & dort comme les autres. Que tous les
+animaux de la terre sont à luy & comme ses domestiques. Que de sa nature
+il est tres-bon, & donne accroissement à tout, & que tout ce qu'il faict
+est bien fait, & nous donne le beau temps, & toute autre chose bonne &
+prospere. Mais à l'opposite, que sa Mere-Grand est meschante, & qu'elle
+gaste souvent tout ce que son petit Fils a faict de bien. Que quand
+_Yoscaha_ est vieil, qu'il rajeunit tout à un instant, & devient comme
+un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, & par ainsi qu'il ne meurt
+jamais, & demeure immortel, bien qu'il soit un peu suject aux necessitez
+corporelles, comme nous autres.
+
+Or il faut noter, que quand on vient à leur contredire ou contester
+là-dessus, les uns s'excusent d'ignorance, & les autres s'enfuyent de
+honte, & d'autres qui pensent tenir bon s'embrouillent incontinent, &
+n'y a aucun accord ny apparence à ce qu'ils disent, comme nous avons
+souvent veu & sceu par experience, qui faict cognoistre en effect qu'ils
+ne recognoissent & n'adorent vrayement aucune Divinité ny Dieu, duquel
+ils puissent rendre quelque raison, & que nous puissions sçavoir: car
+encore que plusieurs parlent en la louange de leur _Yoscaha_: nous en
+avons ouy d'autres en parler avec mespris & irreverence.
+
+Ils ont bien quelque respect à ces esprits, qu'ils appellent Oki; mais
+ce mot Oki, signifie aussi bien un grand Diable, comme un grand Ange, un
+esprit furieux & demoniacle, comme un grand esprit, sage, sçavant ou
+inventif, qui faict ou sçait quelque chose par-dessus le commun; ainsi
+nous y appelloient-ils souvent, pour ce que nous sçavions & leur
+enseignions des choses qui surpassoient leurs esprit, à ce qu'ils
+disoient. Ils appellent aussi Oki leurs Medecins & Magiciens, voire
+mesmes leurs fols, furieux & endiablez. Nos Canadiens & Montagnets
+appellent aussi les leurs Pilotois & Manitou, qui signifie la mesme
+chose que Oki en Huron.
+
+Ils croyent aussi qu'il y a de certains esprits que dominent en u lieu,
+& d'autres en un autre: les uns aux rivieres, les autres aux voyages, au
+traites, aux guerres, aux festins, & maladies, & en plusieurs autres
+choses, ausquelles ils offrent du petun, & font quelque sortes de
+prieres & ceremonies, pour obtenir d'eux ce qu'ils desirent. Ils m'ont
+aussi monstré plusieurs puissans rochers sur le chemin de Kebec, auquel
+ils croyoient resider & presider un esprit, & entre les autres ils m'en
+monstrerent un à quelque cent cinquante lieuës un à quelque cent
+cinquante lieuës de là, qui avoit comme une teste, & les deux bras
+eslevez en l'air, & au ventre ou milieu de ce puissant rocher, il y
+avoit une profonde caverne de tres-difficile accez. Ils me vouloient
+persuader & faire croire à toute force, avec eux, que ce rocher avoit
+esté un homme mortel comme nous, & qu'eslevant les & les mains en haut,
+il s'estoit metamorphosé en cette pierre, & devenu à succession de
+temps, un si puissant rocher, lequel ils ont en veneration, & lui
+offrent du petun en passant par devant avec leurs Canots, non toutes les
+fois, mais quand ils doutent que leur voyage doive reussir, & luy
+offrant ce petun, qu'ils jettent dans l'eau contre la roche mesme, ils
+luy disent: Tien, prend courage & fay que nous fassions bon voyage, avec
+quelqu'autre parole que je n'entends point: & le Truchement, duquel nous
+avons parlé au chapitre precedent, nous a asseuré d'avoir fait une fois
+une pareille offrande avec eux (dequoy nous le tançames fort) & que son
+voyage luy fut plus profitable qu'aucun autre qu'il ait jamais faict en
+ces pays-là. C'est ainsi que le Diable les amuse, les maintient &
+conserve dans ses filets, & en des suprestitions estranges, en leur
+prestans ayde & faveur, selon la croyance qu'ils luy ont en cecy, comme
+aux autres ceremonies & sorceleries que leur Oki observe, & leur faict
+observer, pour la guerison de leurs maladies, & autres necessitez,
+n'offrans neantmoins aucune priere ny offrande à leur Yoscaha, (au moins
+que nous ayons sceu) ains seulement à ces esprits particuliers, que je
+viens de dire, selon les occasions.
+
+Ils croyent les ames immortelles: & partans de ce corps, qu'elles s'en
+vont aussi-tost dancer & se resjouyr en la presence _d'Yoscaha_, & de sa
+Mere-grand _Ataensiq_, tenans la route & le chemin des Estoilles, qu'ils
+appellent _Atiskeia andahatey_, le chemin des ames, que nous appellons
+la voye lactee, ou l'escharpe estoilee, & les simples gens le chemin de
+sainct Jacques. Ils disent que les ames des chiens y vont aussi, tenans
+la route de certaines estoilles, qui sont proches voysines du chemin des
+ames, qu'ils appellent _Gagnenon andahatey_, c'est à dire, le chemin des
+chiens, & nous disoient que ces ames, bien qu'immortelles, ont encore en
+l'autre vie, les mesmes necessitez du boire & du manger, de se vestir &
+labourer les terres, qu'elles avoient lors qu'elles estoient encore
+revestues de ce corps mortel. C'est pourquoy ils enterrent ou enferment
+avec les corps des deffuncts, de la galette, de l'huile, des peaux,
+haches, chaudieres & autres outils; pour à cette fin que les ames de
+leurs parens, à faute de tels instrumens, ne demeurent pauvres &
+necessiteuses en l'autre vie: car ils s'imaginent & croyent que les ames
+de ces chaudieres, haches, cousteaux, & tout ce qu'ils leur dedient,
+particulierement à la grande feste des Morts, s'en vont en l'autre vie
+servir les ames des deffuncts, bien que le corps de ces peaux, haches,
+chaudieres, & de toutes les autres choses dediees & offertes, demeurent
+& restent dans les fosses & les bieres, avec les os des trespassez,
+c'estoit leur ordinaire response, lors que nous leur disions que les
+souris mangeoient l'huile & la galette & la rouille & pourriture les
+peaux, haches & autres instrumens qu'ils ensevelissoient & mettoient
+avec les corps de leurs parens & amis dans le tombeau.
+
+Entre les choses que nos Hurons ont le plus admiré, en les instruisant,
+estoit qu'il y eust un Paradis au dessus de nous, où fussent tous les
+bien-hereux avec Dieu, & un Enfer sousterrain, où estoient tourmentees
+avec les Diables en un abysme de feu, toutes les ames des meschants, &
+celles de leurs parens & amis deffuncts, ensemblement avec celles de
+leurs ennemis, pour n'avoir congneu ny adoré Dieu nostre Createur, &
+pour avoir meiné une vie si mauvaise, & vescu avec tant de dissolution &
+de vices. Ils admiroient aussi grandement l'Escriture, par laquelle,
+absent, on se faict entendre où l'on veut; & tenans volontiers nos
+livres, apres les avoir bien contemplez, & admiré les images & les
+lettres, ils s'amusoient à en compter les feuillets.
+
+Ces pauvres gens ayans par plusieurs fois experimenté le secours &
+l'assistance que nous leur promettions de la part de Dieu, lors qu'ils
+vivroient en gens de bien, & dans les termes que leur prescrivions: Ils
+avoient souvent recours à nos prieres, soit, ou pour les malades, ou
+pour les injures du temps, & advouaient franchement qu'elles avoient
+plus d'efficace que leurs ceremonies, conjurations & tous les
+tintamarres de leurs Medecins, & se resjouysoient de nous ouir chanter
+des Hymnes & Pseaumes à leur intention, pendant lesquels (s'ils s'y
+trouvoient presens) ils gardoient estroictement le silence & se
+rendoient attentifs, pour le moins au son & à la voix, qui les
+contentoit fort. S'ils se presentoient à la porte de nostre Cabane, nos
+prieres commencees, ils avoient patience, où s'en retournoient en pais,
+sçachans desja que nous ne devions pas estre divertis d'une si bonne
+action, & qu d'entrer pas importunité estoit chose estimee incivile,
+mesme entr'eux; & un obstacle aux bons effects de la priere, tellement
+qu'ils nous donnoient du temps pour prier Dieu, & pour vacquer en paix à
+nos offices divins. Nous aydant en cela la coustume qu'ils ont de
+n'admettre aucun dans leurs Cabanes lors qu'ils chantent les malades, ou
+que les mots d'un festin ont esté prononcez.
+
+_Auoindaon_, grand Capitaine de _Quiennonascaran_, avoit tant
+d'affection pour nous, qu'il servoit comme de Pere Syndiq dans le pays,
+& nous voyoit aussi souvent qu'il croyoit ne nous estre point importun,
+& nous trouvans parfois à genouils prians Dieu, sans dire mot, il
+s'agenouilloit aupres de nous, joignoit les mains, & ne pouvant
+d'avantage, il taschoit serieusement de contrefaire nos gestes &
+postures; remuant les levres, & eslevant les mains & les yeux au Ciel, &
+y perseveroit jusques à la fin de nos Offices, qui estoient assez
+longues, & luy aagé d'environ soixante & quinze ans. O mon Dieu, que cet
+exemple devroit confondre de Chrestiens! & que nous dira ce bon
+vieillard Sauvage, non encore baptisé, au jour du jugement, de nous voir
+plus negligens d'aymer & servir un Dieu, que nous cognoissons, & duquel
+nous recevons tant de graces tous les jours, que luy, qui n'avoit jamais
+esté instruit que dans l'escole de la Gentilité, & ne le cognoissoit
+encore qu'au travers les espaisses tenebres de son ignorance! Mon Dieu,
+resveillez nos tiedeurs, & nous eschauffez de vostre divin amour. Ce bon
+vieillard, plein d'amitié & de bonne volonté s'offrit encores de venir
+coucher avec moy dans nostre Cabane, lors qu'en l'absence de mes
+Confreres j'y restois seul la nuict. Je luy demandois la raison, & s'il
+croyoit m'obliger en cela, il me disoit qu'il apprehendoit quelque
+accident pour moy, particulierement en ce temps que les Yroquois
+estoient entrez dans leurs pays, & qu'ils me pourroient aysement
+prendre, ou me tuer dans nostre Cabane, sans pouvoir estre secondé de
+personne, & que de plus les esprits malins qui les inquietoient, me
+pourroient aussi donner de la frayeur, s'ils venoient à s'apparoistre à
+moy, ou à me faire entendre de leurs voix. Je le remerciois de sa bonne
+volonté, & l'asseurois que je n'avois aucune apprehension, ny des
+Yroquois, ni des esprits malins, & que je voulois demeurer seul la nuict
+dans nostre Cabane, en silence, prieres & oraisons. Il me repliquoit:
+Mon Nepveu, je ne parleray point, & prieray JESUS avec toy, laisse-moi
+seulement en ta compagnie pour cette nuict, car tu nous es cher, &
+crains qu'il ne t'arrive du mal, ou en effect, ou d'apprehension: Je le
+remerciois derechef, & le renvoyois au bourg, & moy je demeurois seul en
+paix & tranquillité.
+
+Nous baptizasmes une femme malade en nostre bourg, qui ressentit &
+tesmoigna sensiblement de grands effects du sainct Baptesme: il y avoit
+plusieurs jours qu'elle n'avoit mangé, estant baptizee aussi-tost
+l'appetit luy revint, comme en pleine santé, par l'espace de plusieurs
+jours, apres lesquels elle rendit son ame à Dieu, comme pieusement nous
+pouvons croire; elle repetoit souvent à son mary, que lors qu'on la
+baptisoit, qu'elle ressentoit en son ame une si douce & suave
+consolation, qu'elle ne pouvoit s'empescher d'avoir continuellement les
+yeux eslevez au Ciel, & eust bien voulu qu'on eust peu luy reiterer
+encore une autre fois le sainct Baptesme, pour pouvoir ressentir
+derechef cette consolation interieure, & la grande grace & faveur que ce
+Sacrement luy avoit communiquée. Son mary, nommé _Ongyata_, tres-content
+& joyeux, nous en a tousjours esté de depuis fort affectionné, &
+desiroit encore estre faict Chrestien, avec beaucoup d'autres; mais il
+falloit encore un peu temporiser, & attendre qu'ils fussent mieux fondez
+en la cognoissance & croyante d'un Jesus-Christ crucifié pour nous, & à
+une vraye resignation, renonciation, abandonnement & mespris de toutes
+leurs folles ceremonies, & en la hayne de tous les vices & mauvaises
+habitudes: pour ce que ce n'est pas assez d'estre baptizé pour aller en
+Paradis; mais il de plus, vivre Chrestiennement, & dans les termes & les
+loix que Dieu & son Eglise nous ont prescrites: autrement il n'y a qu'un
+Enfer pour les mauvais, & non point un Paradis. Et puis je diray avec
+verité, que si on n'establit des Colonies de bons & vertueux Catholiques
+dans tous ces pays Sauvages, que jamais le Christianisme n'y sera bien
+affermy, encore que des Religieux s'y donnassent toutes les peines du
+mont: car autre chose est d'avoir affaire à des peuples policez, &
+autres chose est de traiter avec des peuples Sauvages, qui ont plus
+besoin d'exemple d'une bonne vie, pour s'y mirer, que de grand Theologie
+pour s'instruire, quoy que l'un & l'autre soit necessaire. Et par ainsi
+nos Peres ont faict beaucoup d'en avoir baptizé plusieurs & d'en avoir
+disposé un grand nombre à la foy & au Christianisme.
+
+Et puis que nous sommes sur le sujet du sainct Baptesme, je ne passeray
+sous silence, qu'entre plusieurs Sauvages Canadiens, que nos Peres y ont
+baptizez, soit de ceux qu'ils ont faict conduire en France, ou d'autres
+qu'ils ont baptizez & retenus sur les lieux, les deux derniers meritent
+de vous en dire quelque chose. Le pere Joseph le Caron, Supérieur de
+nostre Couvent de sainct charles, nourrissoit & eslevoit pour Dieu, deux
+petits Sauvages Canadiens, l'un desquels, fis du Canadien que nous
+sur-nommons le Cadet, apres avoir est bien instruit en la foy & doctrine
+Chrestienne, se resolut de vivre à l'advenir, suyvant la loy que nos
+Peres luy avoient enseignee, & avec instance demanda le sainct Baptesme,
+mais à mesme temps qu'il eut consenty & resolu de se faire baptizer, le
+Diable commença de le tourmenter, & s'apparoistre à luy en diverses
+rencontres: de sorte qu'il le pensa une fois estouffer, si par prieres à
+Dieu, Reliquaires & par eau beniste on ne luy eust bridé son pouvoir: &
+comme on luy jettoit de cette eau, ce pauvre petit garçon voyoit ce
+malin esprit s'enfuyr d'un autre costé & monstroit à nos Peres
+l'endroict & le lieu où il estoit, & disoit asseurement que ce malin
+avoit bien peur de cette eau: tant y a, que depuis le jours de Pasques,
+que le Diable l'assaillit pour la premiere fois, jusques à la Pentecoste
+qu'il fut baptizé, ce pauvre petit Sauvage fut en continuelle peine &
+apprehension & avec larmes supplioit tousjours nos Peres de le vouloir
+baptizer, & le faire quitte de ce meschant ennemy, duquel il recevoit
+tant d'ennuys & d'effrois.
+
+Le jour de son Baptesme, nos Religieux firent un festin à tous les
+parens du petit garçon de quantité de pois, de prunes, & de quelqu'autre
+menestre, bouillies & cuites ensemble dans une grande chaudiere. Et
+comme le Pere Joseph leur eut fait une harangue sur la ceremonie, vertu
+& necessité du sainct Baptesme, il arriva à quelques jours de là, qu'un
+d'eux venant à tomber malade, il eut si peur de mourir sans estre
+baptize, qu'il demanda maintes fois' avec tres grande instance: si que
+se voyant pressé du mal, il disoit que s'il n'estoit baptize, qu'il en
+imputeroit la faute à ceux qui luy refusoient, tellement qu'un de nos
+Religieux, nommé Frere Gervais, avec l'advis de tous les François qui se
+trouverent là presens, luy confera le sainct Baptesme, & le mit en
+repos. Il s'est monstré du depuis si fervent observateur de ce qui luy a
+esté enseigné, qu'il s'est librement faict quitte de toutes les
+bagatelles & superstitions dont le Diable les amuse, & mesme n'a permis
+qu'aucun de leurs Pilotois fist plus aucune diablerie autour de luy
+comme ils avoient accoustumé.
+
+Environ les mois d'Avril & de May, les pluyes furent tres grandes, &
+presque continuelles (au contraire de la France qui fut fort seiche
+cette année là) de sorte que les Sauvages croyoient asseurement que tous
+leurs bleds deussent estre perdus & pourris, & dans cette affliction ne
+sçavoient plus à qui avoir recours, sinon à nous: car desja toutes leurs
+ceremonies & superstitions avoient esté faictes & observees sans aucun
+profit. Ils tindrent donc conseil entre tous les plus anciens, pour
+adviser à un dernier & salutaire remede, qui n'estoit pas vrayement
+sauvage, mais digne d'un tres-grand esprit, & esclairé d'une nouvelle
+lumiere du Ciel, qui estoit de faire apporter un tonneau d'escorce de
+mediocre grandeur, au milieu de la Cabane du grand Capitaine où se
+tenoit le conseil, & d'arrester entr'eux que tous ceux du bourg, qui
+avoient un champ de bled ensemencé, en apporteroient là une escuelle de
+leur Cabane, & ceux qui auroient deux champs, en apporteroient deux
+escueelles, & ainsi des autres, puis l'offriroient & dedieroient à l'un
+de nous trois, pour l'obliger avec les deux autres Confreres, de prier
+Dieu pour eux. Cela estant faict, ils me choisissent, & m'envoyent prier
+par un nommé Grenole, d'aller au conseil, pour me communiquer quelque
+affaire d'importance, & aussi pour recevoir un tonneau de bled qu'ils
+m'avoient dedié. Avec l'advis de mes confreres, je m'y en allay, &
+m'assis au conseil aupres du grand Capitaine, lequel me dit: Non Nepveu,
+nous t'avons envoyé querir, pour t'adviser que si les pluyes ne cessent
+bientost, nos bleds seront tous perdus, & toy & tes Confreres avec nous,
+mourrons tous de faim; mais comme vous estes gens de grand esprit, nous
+avons eu recours à vous & esperons que vous obtiendrez de vostre pere
+qui est au Ciel, quel que remede & assistance à la necessité qui nous
+menace. Vous nous avez tousjours annoncé qu'il estoit tres-bon, & qu'il
+estoit le Createur, & avoit tout pourvoir au Ciel & en la terre, si
+ainsi est qu'il soit tout-puissant & tres bon, & qu'il peut ce qu'il
+veut; Il peut donc nous retirer de nos miseres, & nous donner un temps
+propre & bon, prie-le donc, avec tes deux autres Confreres, de faire
+cesser les pluyes, & le mauvais temps, qui nous conduit infailliblement
+dans la famine, s'il continue encore quelque temps, & nous ne te serons
+pas ingrats: car voyla desja un tonneau de bled que nous t'avons dédié,
+en attendant mieux. Son discours finy, & les raisons deduites, je luy
+remonstray que tout ce que nous leur avions dit & enseigné estoit
+tres-veritable, mais qu'il à la liberté d'un pere d'exaucer ou rejetter
+les prieres de son enfant, & que pour chastier, ou faire grace &
+misericorde, il estoit toujours la mesme bonté, y ayant autant d'amour
+au refus qu'à l'octroy; Y luy dis pour exemple. Voyla deux de tes petits
+enfans, _Andaracouy & Aroussen_, quelques fois tu leur donnes ce qu'ils
+te demandent, & d'autres fois non; que si tu les refuses & les laisse
+contristez, ce n'est pas pour hayne que tu leur portes, ny pour mal que
+tu leur vueilles; ains pource que tu juges mieux qu'eux que cela ne leur
+est pas propre, ou que ce chastiment leurs est necessaire. Ainsi en use
+Dieu nostre Pere tres sage, envers nous ses petits-enfans & serviteurs.
+Ce Capitaine un peu grossier, en matiere spirituelle, me repliqua, &
+dist: Mon Nepveu, il n'y a point de comparaison de vous à ces petits
+enfans car n'ayans point d'esprit, ils font souvent de folles demandes,
+& moy qui suis pere sage, & de beaucoup d'esprit, je les exauce ou
+refuse avec raison. Mais pour vous, qui estes grandement sages, & ne
+demandez rien inconsiderement, qui ne soit tres-bon & equitable, vostre
+Pere qui est au Ciel, n'a garde de vous esconduire: que s'il ne vous
+exauce, & que nos bleds viennent à pourrir, nous croyrons que vous
+n'estes pas veritables, & que JESUS n'est point si bon ny si puissant
+que vous dites. Je luy repliquay tout ce qui estoit necessaire là
+dessus, & luy remis en memoire que desja en plusieurs occasion ils
+avoient experimenté le secours d'un Dieu & d'un Createur, si bon &
+pitoyable, & qu'il les assisteroit encore à cette presente & pressante
+necessité, & leur donneroit du bled plus que suffisamment, pourvu qu'ils
+nous voulussent croire, & quittassent leurs vices & que si Dieu les
+chastioit par-fois, c'estoit pource qu'ils estoient tousjours vicieux, &
+ne sortoient point de leurs mauvaises habitudes, & que s'ils se
+corrigeaient, ils luy seroient agreables, & les traiteroit apres comme
+ses enfans.
+
+Ce bon homme prenant goust à tout ce que je luy disois, me dist: O mon
+Nepveu! je veux donc estre enfant de Dieu, comme toy; Je luy respondis,
+tu n'en es point encore capable. O mon Oncle! il faut encore un peu
+attendre que tu te sois corrigé: car Dieu ne veut point d'enfant s'il ne
+renonce aux superstition, & qu'il ne se contente de sa propre femme sans
+aller aux autres, & si tu le fais nous te baptizerons, & apres ta mort
+ton ame s'en ira bien-heureuse avec luy. Le conseil Achevé, le bled fut
+porté en nostre Cabane, & m'y en retournay, où j'advertis mes confreres
+de tout ce qui s'estoit passé, & qu'il falloit serieusement & instamment
+prier Dieu pour ce pauvre peuple, à ce qu'il daignast les regarder de
+son oeil de misericorde, & leur donnast un temps propre & necessaire à
+leurs bleds, pour de là les faire admirer ses merveilles. Mais à peine
+eusmes-nous commencé nos petites prieres, & esté processionnellement à
+l'entour de nostre petite Cabane, en disans les Litanies & autres
+prieres & devotions, que nostre Seigneur tres bon & misericordieux fist
+à mesme temps cesser les pluyes: tellement que le Ciel, qui auparavant
+estoit par tout couvert de nuees obscures, se fist serain, & toutes ces
+nuees se ramasserent comme en un globe au dessus de la ville, puis tout
+à coup cela se fondit derriere les bois, sans qu'on en apperceust jamais
+tomber une seule goutte d'eau; & ce beau temps dura environ trois
+sepmaines, au grand contentement, estonnement & admiration des Sauvages,
+qui satisfaicts d'une telle faveur celeste, nous en resterent fort
+affectionnez, avec deliberation de faire passer en conseil: que de là en
+avant ils nous appelleroient leurs Peres sirituels, qui estoit beaucoup
+gaigné sur eux, sujet à nous de rendre infinies graces à Dieu, qui
+daigne faire voir ses merveilles quand il ly plaist, & est expedient à
+sa gloire.
+
+Du depuis les Sauvages nous eurent une telle croyance; & avoient tant
+d'opinions de nous que cela nous estoit à peine, pour ce qu'ils
+inferoient de là & s'imaginoient que Dieu ne nous esconduiroit jamais
+d'aucune chose que luy demandassions, & que nous pouvions tourner le
+Ciel & la terre à nostre volonté (par maniere de dire); c'est pourquoy
+qu'il leur en falloit faire rabattre de beaucoup, & les adviser que Dieu
+ne fait pas tousjours miracle, & que nous n'estions pas dignes d'estre
+tousjours exaucez.
+
+Il m'arriva un jour qu'estant allé visiter un Sauvage de nos meilleurs
+amis, grandement bon homme, & d'un naturel qui sentoit plustost son bon
+Chrestien; que non pas son Sauvage: Comme je discourois avec luy, &
+pensois monstrer nostre cachet, pour luy en faire admirer l'image, qui
+estoit de ls saincte Vierge, une fille subtilement s'en saisit, & le
+jetta de costé dans les cendres, pensant par apres le ramasser pour
+elle. J'estois marry que ce cachet m'avoit esté ainsi pris & desrobé, &
+dis à cette fille que je soupçonnois, tu te ris & te mocques à present
+de mon cachet que tu as desrobé; mais sçache, que s'il ne m'est rendu,
+que tu pleureras demain, & mourrais bien-tost: car Dieu n'ayme point les
+larrons; & les chastie; ce que je disois simplement, & pour l'intimider
+& faire rendre son larrecin, comme elle fist à la fin, l'ayant moy-mesme
+ramassé du lieu où elle l'avoit jetté. Le lendemain à heure de diz
+heures, estant retourné voir mon Sauvage, je trouvay cette fille toute
+esploree & malade, avec de grands vomissemens, qui la tourmentoient:
+estonné & marry de la voir en cet estat, je m'informay de la cause de
+son mal, & de ses pleurs, l'homme dist que c'estoit sur le mal que je
+loy avoit predit, & qu'elle estoit sur le poinct de se faire reconduire
+à la Nation du Petun, d'où elle estoit, pour ne point mourir hors de son
+pays: je la consolay alors, & luy dis qu'elle n'eust plus de peur, &
+qu'elle ne mourroit point pour ce coup, ny n'en seroit d'avantage
+malade, puisque ce cachet avoit esté retrouvé, mais qu'elle advisast une
+autre fois de n'estre plus meschante, & de ne plus desrober, puis que
+cela desplaisoit au bon JESUS, & alors elle me demanda derechef si elle
+n'en mourroit point, & apres que je l'en eus asseuree, elle resta
+entierement guerie & consolee, & ne parla plus de s'en retourner en son
+pays, comme elle faisoit auparavant, & vescut plus sagement à l'advenir.
+
+Comme ils estimoient que les plus grands Capitaines de France estoient
+douez d'un plus grand esprit, & qu'ayans un si grand esprit, eux seuls
+pouvoient faire les choses plus difficiles: comme haches, cousteaux,
+chaudieres, &c. Ils inferoient de là, que le Roy (comme le plus grand
+Capitaine & le chef de nous) faisoit les plus grandes chaudieres, & nous
+tenans en cette qualité de Capitaines, ils nous en presentoient
+quelque-fois à raccommoder, & nous supplioient aussi de faire faire
+pancher en bas les oreilles droictes de leurs chiens, & de les rendre
+comme celles de ceux de France qu'ils avoient veus à Kebec: mais ils se
+mesprenoient, & nous supplioient en vain, comme de nous estre importuns
+d'aller tuer le Tonnerre, qu'ils pensoient estre un oyseau, nous
+demandans si les François en mangeoient, & s'il avoit bien de la
+graisse, & pourquoy il faisoit tant de bruit: mais je leur donnay à
+entendre (selon ma petite capacité) comme & en quoy ils se trompoient, &
+qu'ils ne devoient penser si bassement des choses; dequoy ils resterent
+fort contents & advouerent avec un peu de honte leur trop grande
+simplicité & ignorance.
+
+Les Sauvages, non plus que beaucoup de simples gens, en s'estoient
+jamais imaginé que la terre fust ronde & suspendue & que l'on voyageast
+à l'entour du monde, & qu'il y eust des Nations au dessous de nous, ny
+mesme que le soleil fist son cours à l'entour: mais pensoient que la
+terre fust percee, & que le Soleil entroit par ce trou quand il se
+couchoit, & y demeuroit caché jusqu'au lendemain matin qu'il sortoit par
+l'autre extremité, & neantmoins ils comprenoient bien qu'il estoit
+plustost nuict en quelques pays, & plustost jour en d'autres: car un
+Huron venant d'un long voyage, nous dist en nostre Cabane, qu'il estoit
+desja nuict en la contree d'où il venoit, & neantmoins il estoit plein
+Esté aux Hurons, & pour lors environ les quatre ou cinq heures apres
+midy seulement.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_Des ceremonies qu'ils observent à la pesche._
+
+CHAPITRE XIX.
+
+
+DESIREUX de voir les ceremonies & façons ridicules qu'ils observent à la
+pesche du grand poisson, qu'ils appellent _Astihendo_, qui est un
+poisson gros comme les plus grandes molues, mais beaucoup meilleur, je
+partis de _Quieunonascaron_, avec le Capitaine _Auoindaon_, au mois
+d'Octobre, & nous embarquasmes sur la mer douce dans un petit Canot, moy
+cinquiesme, & prismes la route du costé du Nord, où apres avoir long
+temps navigé & advancé dans la mer, nous nous arrestasmes & prismes
+terre dans une Isle commode pour la pesche, & y cabanasmes proche de
+plusieurs mesnages qui s'y estoient desja accommodez pour le mesme sujet
+de la pesche. Dés le soir de nostre arrivee, on fist un festin de deux
+grands poissons, qui nous avoient esté donnez par un des amis de nostre
+Sauvage, en passant devant l'Isle où il peschoit: car la coustume est
+entr'eux, que les amis se visitans les uns les autres au temps de la
+pesche, de se faire des presens mutuels de quelques poissons. Nostre
+Cabane estant dressee à l'Algoumequine, chacun y choisit sa place, aux
+quatre coins estoient les quatre principaux, & les autres en suitte,
+arrangez, les uns joignans les autres, assez pressez. On m'avoit donné
+un coin dés le commencement; mais au mois Novembre, qu'il commence à
+faire un peu de froid, je me mis plus au milieu, pour pouvoir participer
+è la chaleur des deux feux que nous avions, & ceday mon coin à un autre.
+Tous les soirs on portoit les rets environ demye-lieuë, ou une lieuë
+avant dans le Lac, & le matin à la poincte du jour on les alloit lever,
+& rapportoit-on tousjours quantité de bons gros poissons; comme
+Assihendos, Truites, Esturgeons, & autres qu'ils esventroient, & leur
+ouvroient le ventre comme l'on faict aux Molues, puis les estendoient
+sur des rateliers de perches dressez exprez pour les faire seicher au
+Soleil: que si le temps incommode, & les pluyes empeschent & nuysent à
+la seicheresse de la viande ou du poisson, on les faict boucaner à la
+fumee sur des clayes ou sur des perches, puis on serre le tout dans des
+tonneaux, de peur des chiens & des souris, & cela leur sert pour
+festiner, & pour donner goust à leur potage, principalement en temps
+d'hyver.
+
+Quelques fois on reservoit des plus gros & gras Assihendos, qu'ils
+faisoient fort bouillir & consommer en de grande chaudieres pour en
+tirer l'huile, qu'ils amassoient avec une cuiller par-dessus le
+bouillon, & la serroient en des bouteilles qui ressembloient à nos
+calbasses: cet huile est aussi douce & agreable que beurre fraiz, aussi
+est-elle tiree d'autres bon poisson, qui est incogneu aux Canadiens, &
+encore plus icy. Quand la pesche est bonne, & qu'il y a nombre de
+Cabanes, on ne voit que festins & banquets mutuels & reciproques, qu'ils
+se font les uns aux autres, & se resjouissent de fort bonne grace ar
+ensemble, sans dissolution. Les festins qui se font dans les villages &
+les bourgs sont par-fois bons: mais ceux qui se font à la pesche & à la
+chasse sont les meilleurs de tous.
+
+Ils prennent surtout garde de ne jetter aucune arreste de poisson dans
+le feu, & y en ayant jetté ils m'en tancerent fort, & les en retirerent
+promptement, disans que je ne faisois pas bien & que je serois cause
+qu'ils ne prendroient plus rien: pour ce qu'il y avoit de certains
+esprits, ou les esprits des poissons mesmes, desquels on brusloit les
+os, qui advertiroient les autres poissons de ne se pas laisser prendre,
+puis qu'on brusloit leurs os. Ils ont la mesme superstition à la chasse
+du Cerf, de l'Eslan, & des autres animaux, croyans que s'il en tomboit
+de la graisse dans le feu, ou que quelques os y fussent jettez, qu'ils
+n'en pourroient plus prendre. Les Canadiens ont aussi cette coustume de
+tuer tous les Eslans qu'ils peuvent attraper à la chasse, craignans
+qu'en en espargnant ou en laissant aller quelqu'un, il n'allast advertir
+les autres de fuyr & se cacher au loin, & ainsi en laissent par fois
+pourrir & gaster sur la terre, quand ils en ont desja assez pour leur
+provision, qui leur feroit bon besoin en autre temps, pour les grandes
+disette qu'ils souffrent souvent, particulierement quand les neiges sont
+basses auquel temps ils ne peuvent, que tres difficilemens, attraper la
+beste, & encore en danger d'en estre offencé.
+
+Un jour, comme je pensois brusler au feu le poil d'un escureux, qu'un
+Sauvage m'avoit donné, ils ne le voulurent point souffrir, & me
+l'envoyerent brusler dehors, à cause des rets qui estoient pour lors
+dans la Cabane: disans qu'autrement elles le diroient aux poissons. Je
+leur dis que les ne voyoient goute; ils me respondirent que si, & mesme
+qu'elles entendoient & mangeoient. Donne-leur donc de ta Sagamité, leur
+dis-je, un autre replique; ce sont les poissons qui leur donnent à
+manger, & non point nous. Je tançay une fois les enfans de la Cabane,
+pour quelques vilains & impertinens discours qu'ils tenoient; il arriva
+que le lendemain matin ils prindrent fort peu de poisson, ils
+l'attribuerent à cette reprimande qui avoit esté rapportee par les rets
+aux poissons.
+
+Un soir, que nous discourions des animaux du pays, voulant leur faire
+entendre que nous avions en France des lapins & levreaux, qu'ils
+appellent _Quieutonmalisia_, je leur en fis voir la figure par le moyen
+de mes doigts, en la clairté du feu qui en faisoit donner l'ombrage
+contre la Cabane; d'aventure & par hazard on prit le lendemain matin, du
+poisson beaucoup plus qu'à l'ordinaire, ils creurent que ces figures en
+avoient est la cause, tant ils sont simples, me priant au reste de
+prendre courage, & d'en faire tous les soirs de mesmes, & de leur
+apprendre, ce qui je ne voulois point faire, pour n'estre cause de cette
+superstition, & pour n'adherer à leur folie.
+
+En chacune des Cabanes de la pesche, il y a ordinairement un Predicateur
+de poisson, qui a accoustumé de faire un sermon aux poissons, s'ils sont
+habiles gens ils sont fort recherchez, pour ce qu'ils croyent les
+exhortations d'un habile homme ont un grand pouvoir d'attirer les
+poissons dans leurs rets. Celuy que nous avions s'estimoit un des
+premiers, aussi le faisoit-il beau voir se demener, & de la langue & des
+mains quant il preschoit, comme il faisoit tous les jours apres soupper,
+apres avoir imposé silence, & faict ranger un chacun en sa place, couché
+de leur long sur le dos, & le ventre en haut comme luy. Son Theme
+estoit: Que les Hurons ne bruslent point les os des poissons, puis il
+poursuyvoit en suitte avec des affections nompareilles, exhortoit les
+poisson, les convioit, les invitoit & les supplioit de venir, de se
+laisser prendre, & d'avoir bon courage, & de ne rien craindre, puis que
+d'estoit pour servir à de leurs amis, qui les honorent, & ne bruslent
+point leurs os. Il en fit aussi un particulier à mon intention; par le
+commandement du Capitaine, lequel me disoit apres. Hé! bien mon Nepveu,
+voyla-il pas qui est bien? Ouy, mon Oncle, à ce que tu dis luy
+respondis-je; mais toy, & tous vous autres Hurons, avez bien peu de
+jugement, de prenser que les poissons entendent & ont l'intelligence de
+vos sermons & de vos discours. Pour avoir bonne pesche ils bruslent
+aussi par fois du petun, en prononçans de certains mots que je n'entends
+pas. Ils en jettent aussi à mesme intention dans l'eau à de certains
+esprits qu'ils croyent y presider, ou plustost à l'ame de l'eau (car ils
+croyent que toute chose materielle & insensible a une ame qui entend) &
+la prient à leur maniere accoustumee, d'avoir bon courage, & faire en
+sorte qu'ils prennent bien du poisson.
+
+Nous trouvasmes dans le ventre de plusieurs poissons, des ains faits
+d'un morceau de bois, accommodez avec un os qui servoit de crochet, lié
+fort proprement avec de leur chanvre; mais la corde trop foible pour
+tirer à bord de si gros poissons, avoit faict perdre & la peine & les
+ains de ceux qui les avoient jettez en mer, car veritablement il y a
+dans cette mer douce, des Esturgeons, Assihendos, Truites & Brochets si
+monstrueusement grands, qu'il ne s'en voit point ailleurs de plus gros,
+non plus que de plusieurs autres especes de poissons qui nous sont icy
+incogneus. Et cele ne nous doit estre tiré en doute, puis que ce grand
+Lac, ou mer douce des Hurons, est estimé avoir trois ou quatre cens
+lieuës de longueur, de l'Orient à l'Occident, & environ cinquante de
+large, contenant une infinité d'Isles, ausquelles les Sauvages cabottent
+quand ils vont à la pesche, ou en voyage aux autres Nations qui bordent
+cette mer douce. Nous jettasmes la sonde vers nostre bourg, assez proche
+de terre en un cul-de-sac, & trouvasmes quarante-huict brasses d'eau;
+mais il n'est pas d'une egale profondeur partout: car il l'est plus en
+quelque lieu, & moins de beaucoup en d'autre.
+
+Lors qu'il faisoit grand vent, nos sauvages ne portoient point leurs
+rets en l'eau, par ce qu'elle s'eslevoit & s'enfloit alors trop
+puissamment, & en temps d'un vent mediocre, ils estoient encore
+tellement agitez, que c'estoit assez pour me faire admirer & grandement
+louer Dieu que ces pauvres gens ne perissoient point, & sortoient avec
+de si petits Canots du milieu de tant d'ondes & de vagues furieuses, que
+je contemplois à dessein du haut d'un rocher, où je me retirois seul
+tous les jours, ou dans l'espaisseur de la forest pour dire mon Office,
+& faire mes prieres en paix. Cette Isle estoit assez abondante en
+gibier, Outardes, Canards, & autres oyseaux de riviere: pour des
+Escureux il y en avoit telle quantité de Suisses, & autres communs,
+qu'ils endommageoient grandement la seicherie du poisson, bien qu'on
+taschast de les en chasser par la voix, le bruit des mains, & à cop de
+flesches, & estans saouls ils ne faisoient que jouer & courir les uns
+apres les autres soir & matin. Il y avoit aussi des Perdrix, une
+desquelles s'en vint un jour tout contre moy en un coin où je disois mon
+Office, & m'ayant regardé en face s'en retourna à petit pas comme elle
+estoit venue, faisant la roue comme un petit coc d'Inde, & tournant
+continuellement la teste en arriere, me regardoit & contemploit
+doucement sans crainte, aussi ne voulus-je point l'espouventer ny mettre
+la main dessus, comme je pouvois faire, & la laissay aller.
+
+Un mois, & plus, s'estant escoulé, & le grand poisson changeant de
+contree, il fut question de trousser bagage, & retourner chacun en son
+village: un matin que l'on pensoit partir, la mer se trouva fort haute,
+& les Sauvages timides n'osans se hazarder dessus, me vindrent trouver,
+& me supplierent de sortir de la Cabane pour voir la mer, & leur dire ce
+qu'il m'en sembloit, & ce qu'il estoit question de faire: pour ce que
+tous les Sauvages ensemble s'estoient resolus de faire en cela tout ce
+que je leur dirois & conseillerois. J'avois desja veu la mer; mais pour
+les contenter il me fallut derechef sortir dehors, pour considerer s'il
+y avoit peril de s'embarquer ou non. O bonté infinie de nostre Seigneur,
+il me semble que j'avois la foy au double que je n'en ay pas icy! je
+leur dis: Il est vray qu'il y a à present grand danger sur mer; mais que
+personne pourtant se laisse de fretter les Canots & s'embarquer: car en
+peu de temps les vents cesseront, & la mer calmera: aussi-tost dit,
+aussi-tost faict, ma voix se porte par toutes les Cabanes de l'Isle,
+qu'il falloit s'embarquer, & que je les avois asseurez de la bonace
+prochaine. Ce qui les fist tellement diligenter, qu'ils nous devancerent
+tous & fusmes les derniers à desmarrer. A peine les Canots furent-ils en
+mer, que les vents cesserent, & la mer calma comme un plancher, jusques
+à nostre desembarquement & arrivee à nostre ville de Quieunonascaran.
+
+Le soir que nous arrivasmes au port de cette ville, il estoit pres de
+trois quarts d'heures de nuict, & faisoit fort obscur, c'est pourquoy
+mes Sauvages y cabannerent: mais pour moy j'aimay mieux m'en aller seul
+au travers des champs & des bois en nostre Cabane, qu en estoit à demye
+lieuë loin, pour y voir promptement mes Confreres, de la santé desquels
+les Sauvages m'avoient faict fort douter: mais je les trouvay en
+tres-bonne disposition, Dieu mercy, de quoy je fus fort consolé, & eux
+au reciproque furent fort ayses de mon retour & de ma santé, & me firent
+festin de trois petites Citrouilles cuites sous la cendre chaude, &
+d'une bonne Sagamité, que je mangeay d'un grand appetit, pour n'avoir
+pris de toute la journee qu'un peu de bouillon fort clair, le matin
+avant de partir.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_De la santé & maladie des Sauvages, & de leurs Medecins._
+
+CHAPITRE XX.
+
+
+LES anciens Egyptiens avoient accoustumé d'user de vomitifs pour guerir
+les maladies du corps, & de sobrieté pour se conserver en santé; car ils
+tenoient pour maxime indubitable, que les maladies corporelles ne
+procedoient que d'une trop grande abondance & superfluité d'humeurs, &
+par consequent qu'il n'y auroit aucun remede meilleur que le vomissement
+& la sobrieté.
+
+Nos Sauvages ont bien la dance & la sobrieté, avec les vomitifs, qui
+leur sont utiles à la conservation de la santé, mais ils ont encore
+d'autres preservatifs desquels ils usent souvent: c'est à sçavoir, les
+estuves & sueries, par lesquelles ils s'allègent, & previennent les
+maladies: mais ce qui ayde encore grandement à leur santé, est la
+concorde qu'ils ont entr'eux, qu'ils n'ont point de procez, & le peu de
+soin qu'ils prennent pour acquerir les commoditez de cette vie, pour
+lesquelles nous nous tourmentons tant nous autres Chrestiens, qui sommes
+justement & à bon droicts repris de nostre trop grande cupidité &
+insatiabilité d'en avoir, par leur vie douce, & tranquilité de leur
+esprit.
+
+Il n'y a neantmoins corps si bien composé, ny naturel si bien originé,
+qu'il ne vienne à la fin à se debiliter ou succomber par des divers
+accidens ausquels l'homme est sujet. C'est pourquoy nous pauvres
+Sauvages, pour remedier aux maladies ou blesseures qui leur peuvent
+arriver, ont des Medecins & maistres de ceremonies, qu'ils appellent
+Oki, ausquels ils croyent fort, pour autant qu'ils sont grands
+Magiciens, grands Devins & Invocateurs de Diables: Ils leur servent de
+Medecins & Chirurgiens, & portent tousjours avec eux un plein sac
+d'herbes & de drogues pour medeciner les malades: ils ont aussi un
+Apoticaire à la douzaine, qui les suit en queue avec ses drogues, & la
+Tortue qui sert à la chanterie, & ne sont point si simples qu'ils n'en
+sçachent bien faire accroire au menu peuple par leurs impostures, pour
+se mettre en credit, & avoir meilleure part aux festins & aux presents.
+
+S'il y a quelque malade dans un village, on l'envoye aussi tost querir.
+Il faict des invocations à son Demon, il souffle la partie dolente, il y
+faict des incisions, en succe le mauvais sang, & faict tout le reste de
+ses inventions, n'oubliant jamais, s'il le peut honnestement, d'ordonner
+tousjours, des festins & recreations pour premier appareil, afin de
+participer luy-mesme à la feste, puis s'en retourne avec ses presens
+S'il est question d'avoir nouvelle des choses absentes, apres avoir
+interrogé son Demon, il rend des oracles, mais ordinairement douteux, &
+bien souvent faux, mais aussi quelques fois veritables: car le Diable
+parmy ses mensonges, leur dict quelque verité.
+
+Un honneste Gentil-homme de nos amis, nommé le sieur du Verner, qui a
+demeuré avec nous au pays des Hurons, nous dist un jour, que comme il
+estoit dans la Cabane d'une Sauvagesse vers le Bresil, qu'un Demon vint
+frapper trois grands coups sur la couverture de la Cabane, & que la
+Sauvagesse qui congnut que c'estoit son Demon, entra aussi-tost dans sa
+petite tour d'escorce, où elle avoit accoustumé de recevoir ses oracle,
+& entendre lea discours de ce malin esprit. Ce bon Gentil-homme preste
+l'oreille, & escoute le Colchique, & entendit le Diable qui se plaignoit
+grandement à elle, qu'il estoit fort las & fatigué, & qu'il venoit de
+fort loin guerir des malades, & que d'amitié particuliere qu'il avoit
+pour elle, l'avoir obligé de la venir voir ainsi lassé, puis pour
+l'advertir qu'il y avoit trois Navires François en mer qui arriveroient
+bien-tost, ce qui fut trouvé veritable: car à trois ou quatre jours de
+là, les Navires arriverent, & apres que la Sauvagesse l'eut remercié, &
+faict ses demandes, le Demon s'en retourna.
+
+Un de nos François estant tombé malade en la Nation du Petun, ses
+compagnons qui s'en alloient à la Nation Neutre, le laisserent là, en la
+garde d'un Sauvage, auquel ils dirent: Se cestuy nostre compagnon meurt,
+tu n'as qu'à le despouiller de sa robbe, faire une fosse, & l'enterre
+dedans. Ce bon sauvage demeura tellement scandalisé du peu d'estat que
+ces François faisoient de leur compatriote, qu'il s'en plaignit par
+tout, disant qu'ils estoient des chiens, de laisser & abandonner ainsi
+leur compagnon malade, & de conseiller encore qu'on l'enterrast nud,
+s'il venoit à mourir. Je ne feray jamais cette injure à un corps-mort,
+bien qu'estranger, disoit-il, & me despouillerois plustost de ma robbe
+pour le couvrir, que de luy oster la sienne.
+
+L'hoste de ce pauvre garçon sçachant sa maladie, part aussitost de
+Queuindohian, d'où il estoit, pour l'aller querir, assisté de ce Sauvage
+qui l'avoit en garde, l'apporterent sur leur dos jusques dans sa Cabane,
+où enfin il mourut, apres avoir esté confessé par le Pere Joseph, & fut
+enterré en un lieu particulier le plus honorablement; & avec le plus de
+ceremonies Ecclesiastiques qu'il nous fut possible, dequoy les Sauvages
+resterent fort edifiez, & assisterent eux mesmes au convoy avec nos
+François, qui s'y estoient trouvez avec leurs armes. Les femmes & filles
+ne manquerent pas non plus en leurs pleurs accoustumez, suyvant
+l'ordonnance du Capitaine, & du Medecin ou Magicien des malades, lequel
+neantmoins on ne souffrit point approcher de ce pauvre garçon pour faire
+ses inventions & follies ordinaires: bien n'eust-on pas refusé quelque
+bon remede naturel, s'il en eust eu de propre à la maladie.
+
+Je me suis informé d'eux, des principales plantes & racines desquelles
+ils se servent pour guerir leurs maladies, mais entre toutes les autres
+ils font estat de celle appellee _Oscar_, qui faict merveille contre
+toutes sortes de playes ulceres, & autres incommoditez. Ils en ont aussi
+d'autres tres-venimeuses, qu'ils appellent _Ondachieya_, c'est pourquoy
+qu'ils s'en faut donner garde, & ne se point hazarder d'y manger
+d'aucune sorte de racine, que l'on ne les cognoisse, & qu'on ne sçache
+leurs effects & leurs vertus, de peur des accidens inopinez.
+
+Nous eusmes un jour une grande apprehension d'un François, que pour en
+avoir mangé d'une, devint tout en un instant grandement malade, & pasle
+comme la mort, il fut neantmoins guery par des vomitifs, que les
+Sauvages luy firent avaller. Il nous arriva encore une autre seconde
+apprehension, qui se tourna par apres en risee: ce fut que certains
+petits Sauvages ayans des racines nommees _Ooxyat_ qui ressemble à un
+petit naveau, ou à une chastaigne pellee, qu'ils venoient d'arracher
+pour porter en leurs Cabanes; un jeune garçon François qui demeuroit
+avec nous, leur ayant demandé, & mangé une ou deux, & trouvé au
+commencement d'un goust assez agreable, il sentit peu apres tant de
+douleur dans la bouche, comme d'un feu tres-cuisant & picquant, avec
+grande quantité d'humeurs & de flegme qui luy distilloient
+continuellement de la bouche qu'il en pensoit estre à mourir: en en
+effect, nous n'en sçavions que penser, ignorans la cause de cet
+accident, & craignions qu'il eust mangé de quelque racine venimeuses:
+mais en ayant communiqué & demandé l'advis des Sauvages, ils se firent
+apporter le reste des racines pour voir que c'estoit, & les ayans veues
+& recogneues, ils se prirent à rire, disans qu'il n'y avoit aucun danger
+ny crainte de mal; mais plustost du bien, n'estoient ces poignantes &
+part trop cuisantes douleurs de la bouche. Ils se servent de ces racines
+pour purger les phlegmes & humiditez du cerveau des vieilles gens, &
+pour esclaircir la face: mais pour éviter ce cuisant mal, ils les font
+premierement cuire sous les cendres chaudes, puis les mangent, sans en
+ressentir apres aucune douleur, & cela leur faict tous les biens du
+monde, & suis marry de n'en avoir apporté par-deçà, pour l'estat que je
+croy qu'on en eust faict. On dict aussi que nos Montagnets & Canadien
+ont un arbre appellé _Annedda_; d'une admirable vertu; ils pillent
+l'escorce & les feuilles de cet arbre, puis font bouillir le tout en
+eaue, & la boivent de deux jours l'un, & mettent le marc sur les jambes
+enflees & malades, & s'en trouvent bien tost gueris, comme de toutes
+sortes de maladies interieures & exterieures, & pour purger les
+mauvaises humeurs des parties enflees, nos Hurons s'incisent &
+decouppent le gras des jambes, avec de petites pierres trenchantes,
+desquelles ils tirent encore du sang de leurs bras, pour rejoindre coler
+leurs pippes ou petunoirs de terre rompus, qui est une tres-bonne
+invention, & un secret d'autant plus admirable, que les pieces recolees
+de ce sang, sont apres plus fortes qu'elle n'estoient auparavant.
+J'admirois aussi de les voir eux-mesmes brusler par plaisir de la moëlle
+de sureau sur leurs bras nuds & l'y laissoient consommer & esteindre de
+sorte que les playes, marques & cicatrices y demeuroient imprimees pour
+tousjours.
+
+Quand quelqu'un veut faire suerie, qui est le remede le plus propre & le
+plus commun qu'ils ayent, pour se conserver en santé, prevenir les
+maladies & leur couper chemin. Il appelle plusieurs de ses amis pour
+suer avec luy: car luy seul ne le pourroit pas aysement faire. Il font
+donc rougir quantité de cailloux dans un grand feu, puis les en retirent
+& mettent en un monceau au milieu de la Cabane, ou la part qu'ils
+desirent dresser leur suerie, (car estans par les champs en voyage, ils
+en usent quelques-fois) puis dressent tout à l'entour des bastons fichez
+en terre, à la hauteur de la ceinture, & plus, repliez, par dessus, en
+façon d'une table ronde, laissans entre les pierres & les bastons un
+espace suffisant pour contenir les hommes nuds qui doivent suer, les uns
+joignans les autres, bien serrez & pressez tout à l'entour du monceau de
+pierres assis contre terre & les genouils eslevez au devant de leur
+estomach: y estans on couvre toute la suerie par dessus & à l'entour,
+avec de leurs grandes escorces, & des peaux en quantite: de sorte qu'il
+ne peut sortir aucune chaleur ny air de l'estuve, & pour s'eschauffer
+encore d'avantage, & s'exciter à suer, l'un des deux chante, & les
+autres disent & repetent continuellement avec force & vehemence (comme
+en leurs dances), Het, het, het, & n'en pouvans plus de chaleur, ils se
+font donner un peu d'air, en ostant quelques peau de dessus; & par-fois
+ils boivent encore de grandes potees d'eau froide, & puis se font
+recouvrir, ayans sué suffisamment, ils sortent, & se vont jetter en
+l'eau, s'ils sont proche de quelque riviere; sinon ils se lavent d'eau
+froide, & puis festinent: car pendant qu'ils suent, la chaudiere est sur
+le feu, & pour avoir bonne suerie; ils y bruslent par-fois du petun:
+comme en sacrifice & offrande; j'ay veu quelques-uns de nos François en
+de ces sueries avec les Sauvages, & m'estonnois comme ils la vouloient &
+pouvoient supporter, & que l'honnesteté ne gaignoit sur eux de s'en
+abstenir.
+
+Il arrive aucunes-fois que le Medecin ordonne à quelqu'un de leurs
+malades de sortir du bourg, & de s'aller cabaner dans les bois, ou en
+quelqu'autre lieu escarté, pour luy observer là, pendant la nuict, ses
+diaboliques inventions, & ne sçay pour quel autre sujet il le feroit,
+puis que pour l'ordinaire cela ne se practique point que pour ceux qui
+sont entachez de maladie sale ou dangereuse, lesquels on contrainct
+seuls, & non les autres, de se separer du comme jusques à entiere
+guerison; qui est une coustume & ordonnance louable & tres-bonne, & qui
+mesme devroit estre observee en tout pays.
+
+A ce propos & pour confirmation, je diray, que comme je me promenois un
+jour seul, dans les bois de la petite Nation des Quieunontateronons,
+j'apperceu un peu de fumee, & desireux de voir que c'estoit, j'advançay,
+tiray cette part, où je trouvay une Cabane ronde, faicte en façon d'une
+Tourelle ou Pyramide haute eslevee, ayant au faite un trou ou souspiral
+par où sortoit la fumee: non content j'ouvris doucement la petite porte
+de la Cabane pour sçavoir ce qui estoit dedans & trouvay un homme seul
+estendu de son long aupres d'un petit feu: je m'informay de luy pourquoy
+il estoit ainsi sequestré du village, & de la cause qu'ils se deuilloit;
+il me respondit, moitié en Huron, & moitié en Algoumequin, que c'estoit
+pour un mal qu'il avoit aux parties naturelles, qui le tourmentoit fort,
+& duquel il n'esperoit que la mort, & que pour de semblables maladies
+ils avoient accoustumé entr'eux, de separer & esloigner du commun, ceux
+qui en estoient attaincts, de peur de gaster les autres par la
+frequentation; & neantmoins qu'on luy apportoit ses petites necessitez &
+partie de ce qui luy faisoit besoin, ses parens & amis ne pouvans pas
+d'avantage pour lors, à cause de leur pauvreté. J'avois beaucoup de
+compassion pour luy: mais cela ne luy servoit que d'un peu de
+divertissement & de consolation en ce petit espace de temps que je fus
+aupres de luy: car de luy donner quelque nourriture ou
+rafraischissement, il estoit hors de mon pouvoir, puis que j'estois
+moy-mesme dans une grande necessité.
+
+Le Truchement des Honqueronons me dist un jour, que comme ils furent un
+longtemps pendant l'hyver, sans avoir dequoy manger autre chose que du
+petun, & quelque escorce d'arbre, qu'il en devint tellement foible &
+debile, qu'il en pensa estre au mourir, & que les Sauvages le voyant en
+cet estat, touchez & esmeus de compassion, luy demanderent s'il vouloit
+qu'on l'achevast, pour le delivrer des peines & langueurs qu'il
+souffroit, puis qu'aussi bien faudroit-il qu'il mourust miserablement
+par les champs, ne pouvant plus suyvre les trouppes, mais il fut d'advis
+qu'il valoit mieux languir & esperer en nostre Seigneur, que se
+precipiter à la mort, aussi avoit-il raison: car à quelques jours de là
+Dieu permist qu'ils prindrent trois Ours qui les remirent tous
+sus-pieds, & en leurs premieres forces, apres avoir est quatorze ou
+quinze jours en jeusnes continuels.
+
+Il ne faut pas s'estonner ou trouver estrange qu'ils ayent (touchez &
+esmus de compassion) presenté & offert de si bonne grace; la mort à ce
+Truchement, puisqu'ils ont cette coustume entr'eux (j'entends les
+Nations errantes, & non Sedentaires) de tuer & faire mourir leurs peres
+& meres, & plus proches parens desja trop vieux, & qui ne peuvent plus
+suyvre les autres, pensans en cela leur rendre de bons services.
+
+J'ay quelques fois esté curieux d'entres au lieu où l'on chantoit &
+souffloit les malades, pour en voir toutes les ceremonies, mais les
+Sauvages n'en estoient pas contens, & m'y souffroient avec peine, pour
+ce qu'ils ne veulent point estre veus en semblables actions: & peur cet
+effect, à mon advis, ou pour autre sujet à moy incogneu, ils rendent
+aussi le lieu où cela se faict, le plus obscur & tenebreux qu'ils
+peuvent, & bouchent toutes les ouvertures qui peuvent donner quelque
+lumiere D'en haut, & ne laissent entrer là dedans que ceux qui y sont
+necessaires & appellez. Pendant qu'on chante il y a des pierres qui
+rougissent au feu, lesquelles le Medecin empoigne & manie avec ses
+mains, puis maches des charbons ardens, faict du Diable deschaisné, & de
+ses mains ainsi eschaufées, frotte, & souffles les parties malades du
+patient, on crache sur le mal de son charbon masché.
+
+Ils ont aussi entr'eux des obsedez ou malades de maladies de furies,
+ausquels il prendra bien envie de faire dancer les femmes & filles
+toutes ensemble, avec l'ordonnance du Loki, mais ce n'est pas tout, car
+luy & le Medecin, accompagnez de quelqu'autre, feront des singeries &
+des conjurations, & se tourneront tant qu'ils demeureront le plus
+souvent hors d'eux-mesmes: puis il paroist tout furieux, les yeux
+estincelans, & effroyables, quelques-fois debout, & quelques-fois assis,
+ainsi que la fantasie luy en prend: aussi-tost une quinte luy reprendra,
+& fera tout du pis Qu'il pourra, puis il se couche, où il s'endors
+quelque espace de temps, & se resveillant en sur-sautant r'entre dans
+ses premieres furies, renverse, & brise & jette tout ce qu'il rencontre
+en son chemin, avec du bruit, du dommage, & des insolences nompareilles:
+cette furie se passe par le sommeil qui luy reprend. Apres il faict
+suerie avec quelqu'un de ses amis qu'il appelle, d'où il arrive que
+quelques-uns de ces malades se trouvent gueris, & c'est ce qui les
+entretient dans l'estime de ces diaboliques ceremonies. Car il est bien
+croyable que ces malades ne sont pas tellement endiablez qu'ils ne
+voyent bien le mal qu'ils font; mais c'est une opinion qu'ils ont, qu'il
+faut faire du demoniacle pour guerir les fantaisies ou troubles de
+l'esprit, & par une juste permission divine, il arrive le plus souvent
+qu'au lieu de guerir, ils tombent de fievre en chaud mal, comme on dict,
+& que ce qui n'estoit auparavant qu'une fantasie d'esprit, causee d'une
+humeur hipocondre, ou d'une operation de l'esprit malin, se convertit en
+une maladie corporelle avec celle de l'esprit, & c'est ce qui estoit en
+partie cause que nous estions souvent suppliez de la part des Maistres
+de la ceremonie, & de Messieurs du Canseil, de prier Dieu pour eux, & de
+leur enseigner quelque bon remede pour ses maladies, confessant
+ingenuement que toutes leurs ceremonies, dances, chansons, festins &
+autres singeries, n'y servoient du tout rien.
+
+Il y a aussi des femmes qui entrent en ces furies, mais elles ne sont si
+insolentes que les hommes, qui sont d'ordinaire plus tempestatifs: elles
+marchent à quatre pieds comme bestes, & font mille grimasses & gestes de
+personnes insensees: ce que voyant le Magicien, il commence à chanter;
+puis avec quelque mime la soufflera, luy ordonnant de certaines eaues à
+boire, & qu'aussi tost elle fasse un festin, soit de chair ou de poisson
+qu'il faut trouver, encore qu'il soit rare pour lors, neantmoins il est
+aussi-tost faict.
+
+Le cry faict, & le banquet finy, chacun s'en retourne en sa maison,
+jusques à une autre-fois qu'il la reviendra voir, la soufflera, &
+chantera derechef, avec plusieurs autres à ce appellez & luy ordonnera
+encore de plus trois ou quatre festins tout de suite; & s'il luy vient
+en fantasie commandera des Mascarades, qu'ainsi accommodez ils aillent
+chanter pres du lict de la malade, puis aillent courir par toute la
+ville pendant que le festin se prepare, & apres leurs courses ils
+reviennent pour le festin; mais souvent bien las & affamez.
+
+Lors que tous les remedes & inventions ordinaires n'ont de rien servy, &
+qu'il y a quantité de malades en un bourg ou village, ou du moins que
+quelqu'un des principaux d'entr'eux est detenu d'une griefve maladie,
+ils tiennent conseil, & ordonnent _Lonouoyroya_, qui est l'invention
+principale, & le moyen plus propre (à ce qu'ils disent) pour chasser les
+Diables & malins esprits de leur ville ou village, qui leur causent,
+procurent & apportent toutes les maladies & infirmitez qu'ilz endurent &
+souffrent au corps & en l'esprit. Le soir donc, les hommes commencent à
+casser, renverser, & boulverser tout ce qu'ils rencontrent par les
+Cabanes, comme gens forcenez, jettent le feu & les tisons allumez par
+les rues: crient, hurlent, chantent & courent toute la nuict par les
+rues, & à l'entour des murailles ou pallissades du bourg, sans se donner
+aucune relasche; apres ils songent en leur esprit quelque chose qui leur
+vient premier en la fantasie (j'entends tous ceux & celles qui veulent
+estre de la feste) puis le matin venu ils vont de Cabane en Cabane, de
+feu en feu, & s'arrestant à chacun un petit espace de temps chantans
+doucement (ces mots): Un tel m'a donné cecy, un tel m'a donné cela, &
+telles & semblables paroles en la louange de ceux qui leur ont donné, &
+en beaucoup de mesnages on leur offre librement: qui un cousteau, qui un
+petunoir, qui un chien, qui une peau, un canot, ou autre chose, qu'ils
+prennent sans en faire autre semblant, jusques à ce qu'on vient à leur
+donner la chose qu'ils avoient songee, & celuy qui la reçoit fait alors
+un cry en signe de joye, & s'encourt en grand haste de la Cabane, & tous
+ceux du logis en luy congratulant, font un long frappement de mains
+contre terre avec cette exclamation ordinaire, Hé é é é é, & ce present
+est pour luy: mais pour les autres choses qu'il a eues, & qui ne sont
+point de son songe, il les doit rendre apres la feste, à ceux qui les
+luy ont baillees. Mais s'ils voyent qu'on ne leur donne rien ils se
+faschent, & prendra tel humeur à l'un d'eux qu'il sortira hors la porte,
+prendra une pierre, & la mettra aupres de celuy ou celle qui ne luy aura
+rien donné, & sans dire mot s'en retournera chantant, qui est un marque
+d'injure, reproche & de mauvaise volonté.
+
+Ceste feste dure ordinairement trois jours entiers, & ceux qui pendant
+ce temps-là n'ont peu trouver ce qu'ils avoient songé, s'en affligent,
+s'en estiment miserable, & croyant qu'ils mourront bien-tost. Il y a
+mesme de pauvres malades qui s'y font porter sous esperance d'y
+rencontrer leur songe, & par consequent leur santé & guerison.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_Des deffuncts, & comme ils pleurent & ensevelissent leurs morts._
+
+CHAPITRE XXI.
+
+
+A mesme temps que quelqu'un est decedé, l'on enveloppe son corps un peu
+revesti, dans sa plus belle robe, puis on le pose sur la natte où il est
+mort, tousjours accompagné de quelqu'un, jusques à l'heure qu'il est
+porté aux chasses. Cependant tous ses parens & amis, tant du lieu que
+des autres bourgs & villages sont advertis de cette mort, & priez de se
+trouver au convoy. Le Capitaine de la Police de son costé, faict ce qui
+est de sa charge: car incontinent qu'il est adverty de ce trespas, luy,
+ou son Assesseur pour luy, en faict le cry par tout le bourg, & prie
+chacun disant: Prenez tous courage, _Etsagon, Etsagon_, & faictes tous
+festin ou mieux qu'il vous sera possible, pour un tel ou telle qui est
+decedee. Alors chacun en particulier s'employe à faire un festin le plus
+excellent qu'il peut, & de ce qu'ils peuvent, puis ils le departent &
+l'envoyent à tous leurs parens & amis, sans en rien reserver pour eux, &
+ce festin est appellé _Agochin atiskein_, le festin des ames. Il y a des
+Nations lesquelles faisans de ces festins; font aussi une part au
+deffunct, qu'ils jettent dans le feu; mais je ne me suis point informé
+de nos Hurons s'ils en font aussi une part au mort, & ce qu'elle
+devient, d'autant que cela est de peu d'importance: nous pouvons assez
+bien cognoistre & conjecturer, par ce que je viens de dire, la facilité
+qu'il y a de leur persuader les prieres aumosnes & bonnes oeuvres pour
+les ames des deffuncts.
+
+Les Essedons, Scythes d'Asie, celebroient les funerailles de leur pere &
+mere avec chants de joye. Les thraciens ensevelissoient leurs morts en
+se resjouyssans, d'autant (comme ils disoient) qu'ils estoient partis du
+mal, & arrivez à la beatitude: mais nos Hurons ensevelissent les leurs
+en pleurs & tristesse, neantmoins tellement moderees & reglees au niveau
+de la raison, qu'il semble que ce pauvre peuple aye un absolu pouvoir
+sur ses larmes & sur ses sentimens; de maniere qu'ils ne leur donnent
+cours que dans l'obeyssance, & ne les arrestent que par la mesme
+obeyssance.
+
+Avant que le corps du deffunct sorte de la Cabane, toutes les femmes &
+fille là presentes, y font les pleurs & lamentations ordinaires,
+lesquelles ne les commencent ny ne finissent jamais (comme je viens de
+dire) que par le commandement du Capitaine ou Maistre des ceremonies. Le
+commandement & l'advertissement donné, toutes unanimement commencent à
+pelurer, & se lamentent à bon escient, & les femmes & filles petites &
+grandes (& non jamais les hommes, qui demonstrent seulement une mine &
+contenance morne & triste, le reste la teste panchante sur leurs
+genouils) & pour plus facilement s'esmouvoir & s'y exciter, elles
+repetent tous leurs parens & amis deffuncts, disans. Et mon pere est
+mort, & mere est morte, & mon cousin est mort, & ainsi des autres, &
+toutes fondent en larmes; sinon les petites filles qui en font plus de
+semblant qu'elles n'en ont d'envie, pour n'estre encore capable de ces
+sentimens. Ayans suffisamment pleuré, le Capitaine leur crie, c'est
+assez, cessez de pleurer, & toutes cessent.
+
+Or pour montrer combien il leur est facile de pleurer, par ces
+ressouvenirs & repetitions de leurs parens & amis decedez, les Hurons &
+Huronnes souffrent assez patiemment toutes sortes d'injure: mais quand
+on vient à toucher cette corde, & qu'on leur reproche que quelqu'un de
+leurs parens est mort, ils sortent alors aysement hors des gonds &
+perdent patience de cholere & fascherie, que leur apporte cause ce
+ressouvenir, & feroient enfin un mauvais party à qui leur reprocheroit:
+& c'est en cela, & non en autre chose, que je leur ay veu quelques fois
+perdre patience.
+
+Au jour & à l'heure assignee pour l'enterrement, chacun se range dedans
+& dehors la Cabane pour y assister: on met le corps sur un brancart ou
+civiere couvert d'une peau, puis tous les parens & amis, avec un grand
+concours de peuple, accompagnent ce corps jusques au Cimetiere, qui est
+ordinairement à une portee d'arquebuze loin du bourg, où estans tous
+arrivez, chacun se tient en silence, les uns debout, les autres assis,
+selon qu'il leur plaist, pendant qu'on esleve le corps en haut, & qu'on
+l'accommode dans sa chasse, faicte & disposee exprez pour luy; car
+chacun corps est mis dans une chasse à part. Elle est faicte de grosse
+escorce, eslevee sur quatre gros piliers de bois un peu peinturez, de la
+hauteur de neuf ou dix pieds, ou environ: ce que je conjecture, en ce
+qu'eslevant ma main, je ne pouvois toucher aux chasses qu'à plus d'un
+pied ou deux prez. Le corps y estant posé, avec la galette, l'huile,
+haches & autre chose qu'on y veut mettre, on la referme, puis de dessus
+on jette deux bastons ronds, chacun de la longueur d'un pied, & gros un
+peu moins que le bras; l'un d'un costé pour les jeunes hommes, & l'autre
+de l'autre, pour les filles: (je n'ay point veu faire cette ceremonie de
+jetter les deux bastons en tous les enterremens; mais à quelques-uns), &
+ils se mettent apres comme lyons, à qui les aura, & les pourra eslever
+en l'air de la main, pour gaigner un certain prix, & m'estonnois
+grandement que la violence qu'ils apportoient pour arracher ce baston de
+la main des uns & des autres, se veautrans, & culbutans contre terre, ne
+les estouffoit, tant les filles de leur costé, que les garçons du leur.
+
+Or pendant que toutes ces ceremonies s'observent, il y a d'un autre
+costé un Officier monté sur un tronc d'arbre que reçoit des presens que
+plusieurs personnes font, pour essuyer les larmes de la vesve, ou plus
+proche parente du deffunct: à chaque chose qu'il reçoit, il l'esleve en
+l'air, pour estre veue de tous, et dict: Voilà une telle chose qu'un tel
+ou une telle a donnee pour essuyer les larmes d'une telle, puis il se
+baisse, & luy met entre les mains: tout estant achevé chacun s'en
+retourne d'où il est venu, avec la mesme modestie & silence. J'ay veu en
+quelque lieu d'autres corps mis en terre (mais fort peu) sur lesquels il
+y avoit une Cabane ou Chasse d'escorce dressee, & à l'entour une haye en
+rond, faicte avec des pieus fichez en terre, de peur des chiens ou
+bestes sauvages, ou par honneur, & pour la reverence des deffuncts.
+
+Les Canadiens, Montagnets, Algoumequins & autres peuples errans, font
+quelqu'autre particuliere ceremonie envers les corps des deffucnts: car
+ils n'ont desja point de Cimetiere commun & arresté; ains ensevelissent
+& enterrent ordinairement les corps de leurs parent deffuncts parmy les
+bois, proche de quelque gros arbre, ou autre marque, pour en
+recognoistre le lieu & avec ces corps enterrent aussi leurs meubles,
+peaux, chaudieres, escuelles cueilliers & autres choses du deffunct,
+avec son arc & ses flesches, si c'est un homme, puis mettent des
+escorces & grosses busches par-dessus, & de la terre apres, pour en
+oster la cognoissance aux Estrangers. Et faut noter qu'on ne sçauroit en
+rien tant les offencer, qu'à fouiller & desrober dans les sepulchres de
+leurs parens, & qu si on y estoit trouvé, on n'en pourroit pas moins
+attendre qu'une mort tres cruelle & rigoureuse, & pour tesmoigner encore
+l'affection & reverence qu'ils ont aux os de leurs parens: si le feu se
+prenoit en leur village & en leur cimetiere, ils corroient premierement
+esteindre celuy du cimetiere, & puis celuy du village.
+
+Entre quelque Nation de nos Sauvages, ils ont accoustumé de se peindre
+le visage de noir à la mort de leurs parens & amis, qui est un signe de
+deuil: ils peindent aussi le visage du deffunct, & l'enjolivent
+matachias, plumes & autres bagatelles, & s'il est mort en guerre, Le
+Capitaine faict une Harangue en maniere d'Oraison funebre, en la
+presence du corps, incitant & exhortant l'assemblee, sur la mort du
+deffunct, de prendre vengeance d'une telle meschanceté, & de faire la
+guerre à ses ennemis, le plus promptement que faire se pourra, afin que
+un si grand mal ne demeure point impuny, & qu'une autre fois on n'aye
+point la hardiesse de leur courir sus.
+
+Les Attinoindarons font des Resurrections des morts, principalement des
+personnes qui ont bien merité de la patrie par leurs signalez services,
+& ce que la memoire des hommes illustres & valeureux revive en quelque
+façon en autruy. Ils font donc des assemblees à cet effect, & tiennent
+des conseils, ausquels ils en eslisent un d'entr'eux, qui aye les mesmes
+vertus & qualitez (s'il se peut) de celuy qu'ils veulent ressusciter, ou
+du moins qu'il soit d'une vie irreprochable parmy un peuple Sauvage.
+
+Voulans donc proceder à la Resurrection, ils se levent tous debout,
+excepté celuy qui doit ressusciter, auquels ils imposent le nom du
+deffunct, & baissans tous la main jusques bien bas, feignent le relever
+de terre: voulans dire par là qu'ils tirent du tombeau ce grand
+personnage deffunct, & le remettent en vie en la personne de cet autre
+qui se leve debout, & (apres les grandes acclamations du peuple) il
+reçoit les presens que les assistans luy offrent, lesquels le
+congratulent encore de plusieurs festins, & le tiennent desormais pour
+le deffunct qu'il represente; & par ainsi jamais la memoire des gens de
+bien, & des bons & valeureux Capitaines ne meurt point entr'eux.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_De la grand' feste des Morts._
+
+CHAPITRE XXII
+
+
+DE dix en dix ans, ou environ, nos Sauvages, & autres peuples
+Sedentaires, font la grande feste ou ceremonie des Morts, en l'une de
+leurs villes ou villages, comme il aura esté conclu & ordonné par un
+conseil general de tous ceux du pays (car les os des deffuncts ne sont
+ensevelis en particulier que pour un temps) & la font encore annoncer
+aux autres Nations circonvoysines, afin que ceux qui y ont esleu la
+sepulture des os de leurs parens les y portent, & les autres qui y
+veulent venir par devotion, y honorent la feste de leur presence: car
+tous y sont les biens venus & festinez pendant quelques jours que dure
+la ceremonie, où 'on ne voit que chaudieres sur le feu, festins & dances
+continuelles, qui faict qu'il s'y trouve une infinité de bonde qui y
+aborde de toutes parts.
+
+Les femmes qui ont à y apporter les os de leurs parens, les prennent aux
+cimetieres: que si les chairs ne sont pas du tout consommées, elles les
+nettoyent & en tirent les os qu'elles lavent, & enveloppent de beaux
+Castors neufs, & de Rassade & Colliers de Pourceleines, que les parens &
+amis contribuent & donnent, disans Tien, voyla ce que je donne pour les
+os de mon pere, de ma mere, de mon oncle, cousin ou autre parent, & les
+ayans mis dans un sac neuf, ils les portent sur leur dos, & ornent
+encore le dessus du sac de quantité de petites parures, de coliers,
+brasselets & autre enjolivemens. Puis les pelleteries, haches,
+chaudieres & autres choses qu'ils estiment de valeur, avec quantité de
+vivres se portent aussi au lieu destiné, & là estans tous assemblez, ils
+mettent les vivres en un lieu, pour estre employez aux festins qui sont
+de fort grands fraiz entr'eux, puis pendent proprement par les Cabanes
+de leurs hostes, tous leurs sacs & leurs pelleteries, en attendant le
+jour auquel tout doit estre ensevely dans la terre.
+
+La fosse se fait hors de la ville, fort grande & profonde, capable de
+contenir tous els os, meubles & pelleteries dediees pour les deffuncts.
+On y dresse un eschaffaut haut eslevé sur le bord, auquel on porte tous
+les sacs d'os, puis on tend la fosse par tout au fonds & aux costez de
+peaux & robes de Castors neufves, puis y font un lict de haches, en
+apres de chaudieres, rassades, coliers, & brasselets de Pourceleine, &
+autres choses qui ont esté donnees par les parens & amis. Cela faict, du
+haut de l'eschaffaut les Capitaines vuident & versent tous les os des
+sacs dans la fosse parmy la marchandise, lesquels ils couvrent encore
+d'autres peaux neuves, puis d'escorces, & apres rejettent la terre par
+dessus, & des grosses pieces de bois; & par honneur ils fichent en terre
+des piliers de de bois tout à l'entour de la fosse, & font une
+couverture par dessus, qui dure autant qu'elle peut, puis festinent
+derechef, & prennent congé l'un de l'autre, & s'en retournent d'où ils
+sont venus, bien joyeux & contens que les ames de leurs parens & amis
+auront bien dequoy butiner, & le faire riche ce jour-là en l'autre vie.
+
+Chrestiens, r'entrons un peu en nous-mesmes, & voyons si nos ferveurs
+sont aussi grandes envers les ames de nos parens detenues dans les
+prisons de Dieu, que celles des pauvres Sauvages envers les ames de
+leurs semblables deffuncts, & nous trouverons que leurs ferveurs
+surpassent les nostres, & qu'ils ont plus d'amour l'un pour l'autre, &
+en la vie & apres la mort, que nous, qui nous disons plus sages, & le
+sommes moin en effect, parlant de la fidelité & de l'amitié simplement:
+Car il est question de donner l'aumosne, ou faire quelqu'autre oeuvre
+pieuse pour les vivans ou deffuncts, c'est souvent avec tant de peine &
+de repugnance, qu'il semble à plusieurs qu'on leur arrache les
+entrailles du ventre, tant ils ont de difficulté à bien faire, au
+contraire de nos Hurons & autres peuples Sauvages, lesquels font leurs
+presens, & donnent leurs aumosnes pour les vivans & pour les morts, avec
+tant de gayeté & si librement, que vous diriez à les voir qu'ils n'ont
+rien plus en recommandation, que de faire du bien, & assister ceux qui
+sont en necessité, & particulierement aux ames de leurs parens & amis
+deffuncts, ausquels ils donnent le plus beau & meilleur qu'ils ont, &
+s'en incommodent quelques-fois grandement, & y a telle personne qui
+donne presque tout ce qu'il a pour les os de celuy ou celle qu'il a
+aymée & cherie en cette vie, & ayme encore pares la mort: tesmoin
+_Ongyata_, qui pour avoir donné & enfermé avec le corps de sa deffuncte
+femme (sans nostre sceu) presque tout ce qu'il avoit, en demeurans
+tres-pauvre, & incommodé, & s'en resjouyssoit encore, sous l'esperance
+que sa deffuncte femme en seroit mieux accommodee en l'autre vie.
+
+Or par le moyen de ces ceremonies & assemblees, ils contractent une
+nouvelle amitié & union entr'eux, disans: Que tout ainsi que les os de
+leurs parens & amis deffuncts sont assemblez & unis en un mesme lieu, de
+mesme aussi qu'ils devoient durant leur vie, vivre tous ensemblement en
+une mesme unité & concorde, comme bons parens & amis, sans s'en pouvoir
+à jamais separer ou distraire pour aucun desservice ou disgrace, comme
+en effect ils font.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+
+
+SECONDE PARTIE.
+
+_Où il est traitté des Animaux terrestres & aquatiques, & des Fruicts,
+Plantes & Richesses qui se retrouvent communément dans le pays de nos
+Sauvages; puis de nostre retour de la Province des Hurons en celle de
+Canada, avec un petit Dictionnaire des mots principaux de la langue
+Huronne, necessaire à ceux qui n'ont l'intelligence d'icelle, & ont à
+traitter avec les dits Hurons._
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_Des Oyseaux._
+
+CHAPITRE I.
+
+
+Premierement, je commenceray par l'Oyseau le plus beau, le plus rare, &
+plus petit qui soit, peut-estre, au monde qui est le Vicilin, ou
+Oyseau-mouche, que les Indiens appellent en leur langue Ressuscité. Cet
+oyseau, en corps, n'est pas plus gros qu'un grillon, il a le bec long &
+tres-delié, de la grosseur de la poincte d'une aiguille, & ses cuisses &
+ses pieds aussi menus que la ligne d'une escriture; l'on a autrefois
+pezé son nid avec les oyseaux, & trouvé qu'il ne pèze d'avantage de
+vingt-quatre grains, il se nourrit de la rosee & de l'odeur des fleurs
+sans se poser sur icelles, mais seulement en voltigeant per dessus. Sa
+plume est aussi déliee que duvet & est tres-plaisante & belle à voir
+pour la diversité de ses couleurs. Cet oyseau (à ce qu'on dit) se meurt,
+ou pour mieux dire s'endort, au mois d'Octobre, demeurant attaché à
+quelque petite branchette d'arbre par les pieds, & se réveille au mois
+d'Avril, que les fleurs sont en abondance, & quelques fois plus tard, &
+pour cette cause est appellé en langue Mexicaine, Ressuscité: Il en
+vient quantité en nostre jardin de Kebec, lors que les fleurs, & les
+poids y sont fleuris, & prenois plaisir de les y voir, mais ils vont si
+viste, que n'estoit qu'on en peut par fois approcher de fort prez, à
+peine les prendroit-on pour oyseaux, ains pour papillons; mais y prenant
+barde de prez, on les discerne & recognoist-on à leur bec, à leurs
+aisles, plumes, & à tout le reste de leur petit corps bien formé. Ils
+sont fort difficiles à prendre, à cause de leur petitesse, & pour
+n'avoir aucun repos: mais quand on les veut avoir, il se faut approcher
+des fleurs & se tenir coy, avec une longue poignee de verges, de
+laquelle il les faut frapper, si on peut, & c'est l'invention & la
+maniere la plus aysee pour les prendre. Nos Religieux en avoient un en
+vie, enfermé dans un coffre; mais il ne faisoit que bourdonner là
+dedans, & quelques jours apres il mourut n'y ayant moyen aucun de le
+pouvoir nourir ny conserver long-temps en vie.
+
+Il venoit aussi quantité de Chardonnerets manger les semences & graines
+de nostre jardin, leur chant me sembloit plu doux & agreable que de ceux
+d'icy, & mesme leur plumage plus beau & beaucoup mieux doré, ce qui me
+donnoit la curiosité de les contempler souvent, & louer Dieu en leur
+beauté & doux ramage. Il y a une autre espece d'oyseau un peu plus gros
+qu'un Moyneau, qui a le plumage entierement blanc, & le chant duquel
+n'est point à mespriser, il se nourrist aussi en cage comme le
+Chardonneret. Les Gays que nous avons veus aux Hurons, qu'ils appellent
+_Tintian_, sont plus petits presque de la moitié, que ceux que nous
+avons par deçà, & d'un plumage aussi beaucoup plus beau.
+
+Ils ont aussi des oyseaux de plumage entierement rouge ou incarnat,
+qu'ils appellent _Stinondoa_, & d'autres qui n'ont que le col & la teste
+rouge & incarnat, & tout le reste d'un tres-beau blanc & noir: ils sont
+de la grosseur d'un Merle, & se nomment _Onaiera_: un Sauvage m'en donna
+un en vie un peu avant que partir, mais il n'y a eu moyen de l'apporter
+icy, non plus que quatre autres d'une autre espece, & un peu plus
+grosset, lesquels avoient par tout sous le ventre, sous la gorge & sous
+les ailes, des Soleils bien faits de diverses couleurs, & le reste du
+corps estoit d'un jaune meslé de gris. J'eusse bien desiré d'en pouvoir
+apporter en vie par deçà, pour la beauté & rareté que j'y trouvois, mais
+il n'y avoit aucun moyen pour le tres penible & long chemin qu'il y a
+des Hurons en Canada, & de Canada en France. J'y vis aussi plusieurs
+autres especes d'oyseaux qu'il me semble n'avoir point veus ailleurs;
+mais comme je ne me suis point informé des noms, & que la chose en soy
+est d'assez petite consequence, je me contente d'admirer & louer Dieu,
+qu'en toute contrée il y a quelque chose de particulier qui ne se trouve
+point en d'autres.
+
+Il y a encore quantité d'Aigles, qu'ils appellent en leur langue
+_Sondaqua_; elles font leurs nids ordinairement sur le bord des eaues,
+ou de quelque precipice, tout au coupeau des plus hauts arbres ou
+rochers: de sorte qu'elles sont fort difficiles à avoir & desnicher;
+nous en desnichasmes neantmoins plusieurs nids, mais nous n'y trouvasmes
+en aucun plus d'un ou deux Aiglons: j'en pensois nourrir quelques uns
+lors que nous estions sur le chemin des hurons à Kebec: mais tant pour
+estre trop lourds à porter, que pour ne pouvoir fournir au poisson qu'il
+leur falloit (n'ayant autre chose à leur donner) nous en fismes
+chaudiere, & les trouvasmes tres bons car ils estoient encores jeunes &
+tendres. Mes Sauvages me vouloient aussi desnicher des oyseaux de proye,
+qu'ils appellent _Sethonat antaque_, d'un nid qui estoit sur un grand
+arbre assez proche de la riviere, desquels ils faisoient grand estat,
+maos je les en remerciay, & ne voulus point qu'ils en prissent la peine;
+neantmoins je m'en suis repenty du depuis, car il pouvoit estre que ce
+fussent Vautours. En quelque contree, & particulierement du costé des
+Petuneux, il y a des Coqs, & poulles d'Inde, qu'ils appellent
+_Ondectontaque_, elles ne sont point domestiques, ains errantes &
+champestres. Le gendre du grand Capitaine de nostre bourg en poursuyvit
+une fort long-temps proche de nostre Cabane, mais il ne la peut
+attraper: car bien que ces poulles d'Inde soient lourdes & massives,
+elles volent & se sauvent neantmoins bien d'arbre en arbre, & par ce
+moyen evitent la flesche. Si les Sauvages se vouloient donner la peine
+d'en nourrir des jeunes ils les rendroient domestiques aussi bien
+qu'icy, comme aussi des Outardes ou Oyes sauvages, qu'ils appellent
+_Ahonque_, car il y en a quantité dans le pays: mais ils ne veulent
+nourrir que des Chiens, & par sois des jeunes Ours, desquels ils font
+des festins d'importance, car la chair en est fort bonne, & pour en
+cheoir les engraissent sans incommodité & danger d'avoir de leurs dents
+ou de leurs pattes, ils les enferment au milieu de leurs Cabanes, dans
+une petite tour ronde faite avec des peaux fichez en terre, & là leur
+donnent à manger des restes des Sagamitez.
+
+En la saison les champs sont tous couverts de Grues ou _Tochingo_, qui
+viennent manger leurs bleds quant ils les sement, & quand ils sont
+prests à moissonner: de mesme en font les Outardes & les Corbeaux,
+qu'ils appellent _Oraquan_, ils nous en faisoient par-fois de grandes
+plaintes, & nous demandoient le moyen d'y remedier: mais c'estoit une
+chose bien difficile à faire: ils tuent de ces Grues & Outardes avec
+leurs flesches, mais ils rencontrent peu souvent, pource que si ces gros
+oyseaux n'ont pas les aisles rompues, ou ne sont frappez à la mort, ils
+emportent aysement la flesche dans la playe & guerissent avec le temps,
+ainsi que nos Religieux de Canada l'ont veu par experience d'une Grue
+prise à Kebec, qui avoit esté frappée d'une flesche Huronne trois cens
+lieuës au delà, & trouverent sur sa croupe la playe guerie, & le bout de
+la flesche avec la pierre enfermee dedans. Ils en prennent aussi
+quelque-fois avec des colets; mais pour des Corbeaux s'ils en tuent, ils
+n'en mangent point la chair bien que si j'eusse peu en attraper
+my-mesme, je n'eusse fait aucune difficulté d'en manger.
+
+Ils ont des Perdrix blanches & grises, nommées _Acoissan_, & une
+infinité de Tourterelles, qu'ils appellent _Orictey_, qui se nourrissent
+en partie de glands, qu'elles avallent facilement entiers, & en partie
+d'autre chose. Il y a aussi quantité de Canards, appellez _Taron_, & de
+toutes autres sortes & especes de gibiers, que l'on a en Canada: mais
+pour des Cines, qu'ils appellent _Hurhey_, il y en a principalement vers
+les Epicerinys. Les Mousquites & Maringuins, que nous appellons icy
+coufins, & nos Hurons _Yachiey_, à cause que leur païs est découvert, &
+pour la pluspart deserté, il y en a peu par la champagne mais par les
+forests, principalement dans les Sapiniers, il y en en Esté
+presqu'autant qu'en la Province de Canada, engendrez de la pourriture &
+poussiere des bois tombez dés longtemps.
+
+Nos Sauvages ont aussi assez souvent dans leur pays des oyseaux de
+proye, Aigles, Ducs, Faucons, Tiercelets, Espreviers & autres: mais ils
+n'ont l'usage ny l'industrie de les dresser, & par ainsi perdent
+beaucoup de bon gibier, n'ayans aucun moyen de l'avoir qu'avec l'arc ou
+la flesche. Mais la plus grande abondance se retrouve en certaines Isles
+dans la mer douce, où il y en a telle quantité; sçavoir, de Canards,
+Margaux, Roquettes, Outardes, Mauves, Cormorans, & autres que c'est
+chose merveilleuse.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_Des animaux terrestres._
+
+CHAPITRE II.
+
+
+VENONS aux Animaux terrestres, & disons que la terre & le pays de nos
+Hurons n'en manque non plus que l'air & les rivieres d'oyseaux & de
+poissons. Ils ont trois sortes de Renards, tous differens en poil & en
+couleur, & non en finesse & cautelle: car ils ont la mesme nature,
+malice & finesse que les nostres de deçà: car comme on dict communement,
+pour passer la mer on change bien de pays, mais non pas d'humeur.
+
+L'espece la plus rare & la plus prisee des trois, sont ceux qu'ils
+appellent _Hahyuha_, lesquels ont tous le poil noir comme gey, & pour
+cette cause grandement estimé, jusqu'à valoir plusieurs centaines
+d'escus la piece. La seconde espece la plus estimée apres, sont ceux
+qu'ils appellent _Tsinantontonq_, lesquels ont une barre ou lisiere de
+poil noir, qui leur prend le long du dos, & passe par dessous le ventre,
+large de quatre doigts ou environ, le reste est aucunement roux. La
+troisiesme espece sont les communs, appellez _Andasatey_, ceux cy sont
+presque de la grosseur & du poil des nostres, sinon que la peu semble
+mieux fournie, & le poil un peu moins doux.
+
+Ils ont aussi trois sortes & especes d'Escureux différends, & tous trois
+plus beaux & plus petits que les nostres. Les plus estimez sont les
+Escureux volans, nommez _Sahonesquanta_, qui ont la couleur cendree, la
+teste un peu grosse, & sont munis d'une panne qui leur prend des deux
+costez d'une patte de derriere & celle de devan, lesquelles ils
+estendent quand ils veulent voler; car ils volent aysement sur les
+arbres, & de lieu en lieu assez loin, c'est pourquoy ils sont appellez
+Escureux volans. Les Hurons nous en firent present d'une nichee de trois
+qui estoient tres beaux & dignes d'estre presentez à quelque personne de
+merite, si nous eussions esté en lieu: mais nous en estions trop
+esloignez. La seconde espece qu'ils appellent _Ohthoin_, & nous Suisses,
+à cause de la beauté & diversité de leur poil, sont ceux qui sont rayéz
+& barrez depuis le devant jusques au derriere d'une barre ou raye
+blanche, puis d'une rousse, grise & noirastre tout à l'entour du corps,
+ce qui les rends tres-beaux: mais ils mordent comme perdus, s'ils ne
+sont apprivoysez, ou que l'on ne s'en donne de garde. La troisiesme
+espece, sont ceux qui sont presque du poil & de la couleur des nostres,
+qu'ils appellent _Aroussen_, & n'y a presque autre difference, sinon
+qu'ils sont plus petits.
+
+Losrque j'estois cabané avec mes Sauvages dans une Isle de la mer douce
+pour la pesche, j'y vis grand nombre de ces meschans animaux guerroyer
+la nuict, & le jour la seicherie du poisson: j'en eus plusieurs de ceux
+que mes Sauvages tuerent avec la flesche, & en pris un Suisse dans un
+tronc d'arbre tombé, qui s'y estoit caché. Ils ont en plusieurs endroits
+des Lapins & Levraux: qu'ils appellent _Qüeutonmalisia_, ils en prennent
+aucunes fois avec des colets, mais rarement, pour ce que les cordelettes
+n'estans ny bonnes ny assez fortes, ils les rompent & coupent aysement
+quand ils s'y trouvent attrapez.
+
+Les Loups cerviers, nommez _Toutsitsauté_, en quelque Nation sont assez
+frequents: mais les Loups communs, qu'ils appellent _Anayisqua_ sont
+assez rares, aussi en estiment ils grandement la peau, comme aussi celle
+d'une espece de Leopard, ou Chat sauvage, qu'ils appellent _Tiron_, (Il
+y a un pays en cette grande estendue de Provinces, que nous surnommons
+la Nation du Chat, j'ay opinion que ce nom leur a esté donné à cause de
+ces Chats sauvages, petits Loups ou Leopards qui se retrouvent dans
+leurs pays) desquelles ils font des robbes ou couvertures, qu'ils
+parsement & embellissent de quantité de queues d'animaux, cousues tout à
+l'entour des bords, & par dessus le dos. Ces Chats sauvages ne sont
+gueres plus grands qu'un grand Renard; mais ils ont le poil du tout
+semblable à celuy d'un grand Loup: de sorte qu'un morceau de cette peau,
+avec un autre morceau de celle d'un Loup, sont presque sans distinction,
+& y fut trompé au choix.
+
+Ils ont une autre espece d'animaux nommez _Otay_, grands comme petits
+Lapins, & d'un poil tres-noir, & si doux, poly & beau, qu'il semble de
+la panne. Ils font grand estat de ces peaux, desquelles ils font des
+robes, & à l'entour ils arrangent toutes les testes & les queues. Les
+enfans du Diable, que les Hurons appellent _Scangaresse_, et les
+Canadiens _Habougi manitou_, sont environ de la grandeur d'un Renard, la
+teste moins aiguë, & la peau couverte d'un gros poil de Loup, rude &
+enfumé: Ils sont tres-malicieux, d'un laid regard, & de fort mauvaise
+odeur. Ils jettent aussi (à ce qu'on dit) parmy leurs excrements, des
+petits serpents longs & déliez, lesquels ne vivent neantmoins gueres
+long temps.
+
+Les Eslans ou Orignats sont frequens en la Province de Canada, & fort
+rares à celle des Hurons, d'autant que ces animaux se tiennent &
+retirent ordinairement dans les pays plus froids & remplis de montagnes
+aussi bien que les Ours blancs, qu'on dict habiter l'Isle d'Anticosti,
+proche l'emboucheure de la grand' riviere sainct Laurens; les hurons
+appellent ces Eslans _Sontayeinta_, & les Caribou _Ausquoy_, desquels
+les Sauvages nous donnerent un pied, qui est creux & si leger de la
+corne, & faict de telle façon, qu'on peut aysement croire ce qu'on dict
+de cet animal, qu'il marche sur les neiges sans enfoncer.
+
+Pour l'Eslan, c'est l'animal le plus haut qui soit, apres le Chameau:
+car il est plus haut que le Cheval. L'on en nourrissoit un jeune dans le
+fort de Kebec, à dessein de l'amener en France, mais on ne peut le
+guerir de la blesseure des chiens, & mourut quelque temps âpres. Il a le
+poil ordinairement griffon, & quelques fois fauve, long quasi comme les
+doigts de la main. Sa teste est fort longue, & porte son bois double
+comme le Cerf, mais large, & fait comme celuy d'un Dain, & long de trois
+pieds. Le pied en est fourchu comme celui du Cerf, mais beaucoup plus
+plantureux: la chair en est courue & fort delicate, il paist aux
+prairies, & vit aussi des tendres pointes des arbres. C'est la plus
+abondante Manne des Canadiens, apres le poisson, de laquelle ils nous
+faisoient quelques fois part.
+
+Les Ours & les Martes sont assez communs par le pays mais les cerfs,
+qu'ils appellent _Scotioton_, sont en plus grande abondance dans la
+Province de Attinoindarons qu'en aucune autre; mais ils sont un peu plus
+petits que les nostres de deçà, & en quelques contrees il se trouve des
+Dains, Buffles (car quelques-uns de nos Religieux y en ont veu des
+peaux) & plusieurs autres especes d'animaux que nous avons icy d'autres
+qui nous sont incogneus.
+
+Les chiens du pays hurlent plustost qu'ils n'abbayent, & ont tous les
+oreilles droictes comme Renards; mais au reste, tous semblables aux
+matins de mediocre grandeur de nos villageois. Ils servent en guise de
+Moutons, pour estre mangez en festin, ils arrestent l'Eslan &
+descouvrent le giste de la beste, & de fort petite despence à leur
+maistre: mais ils donnent fort la chasse aux volailles de Kebec quand
+les Sauvages y arrivent; c'est pourquoy on s'en donne garde. Je me suis
+trouvé diverses fois à des festins de Chiens, j'advoue veritablement que
+du commencement cela me faisoit horreur; mais je n'en eus pas mangé deux
+fois que j'en trouvay la chair bonne, & de goust un peu approchant à
+celle du porc, aussi ne vivent-ils pour le plus ordinaire, que des
+salletez qu'ils trouvent par les rues & par les chemins: ils mettent
+aussi fort souvent leur museau aigu dans le pot & la Sagamité des
+Sauvages; mais ils ne l'en estiment pas moins nette, non plus que pour y
+mettre le reste du potage des enfans: ce qui est neantmoins fort
+desgoutant à ceux qui ne sont accoustumez à ces salletez.
+
+Nostre Pere Joseph le Caron m'a raconté dans le pays, qu'hyvernant avec
+les Montagnets, ils trouverent dans le creux d'un tres-gros arbre, un
+Ours avec ses deux petits, couchez sur quatre ou cinq petites branches
+de Cedre, environnez de tous costez de tres-hautes neiges sans avoir
+rien à manger, & sans aucune apparence qu'ils fussent sortis de là pour
+aller chercher de la provision, depuis trois mois & plus, que la terre
+estoit par tout couverte de ces hautes neiges: celà m'a fait croire avec
+luy, ou que la provision de ces animaux estoit faillie depuis peu, ou
+que Dieu, qui a soin & nourrit les petits Corbeaux delaissez,
+n'abandonne point de sa divine providence, ces pauvres animaux dans la
+necessité. Ils les tuerent sans difficulté, comme ne pouvans s'echapper,
+& en firent festin, & pareillement de plusieurs Porc-espics, qu'ils
+prindrent, en cherchans l'Eslan & le Cerf: pour l'Eslan il est assez
+commun, comme j'ay dit: mais le Cerf y est un peu plus rare, & difficile
+à prendre, pour la legereté de ses pieds: neantmoins les Neutres avec
+leurs petites Raquettes attachées sous leur pieds, courent sur les
+neiges avec la mesme vistesse des Cerfs, & en prennent en quantité,
+lesquels ils font boucaner entiers, apres estre esventrez, & n'en
+vuident aucunement la fumee des entrailles, lesquelles ils mangent
+boucanees & cuites, avec le reste de la chair, ce qui faisoit un peu
+estonner nos François, qui n'estoient pas encore accoustumez à ces
+incivilitez; mais il falloit s'accoustumer à manger de tout, ou bien
+mourir de faim.
+
+Il y a au pays de nos Hurons une espece de grosses Souris, qu'ils
+appellent _Tachro_, une fois plus grosses que les souris communes, &
+moins grosses que les Rats. Je n'en ay point veu ailleurs de pareilles,
+ils les mangent sans horreur; mais je n'en voulus point manger du tout,
+bien que j'en visse manger à mes Confreres, de celles que nous prenions
+la nuict sous des pieges de nostre Cabane, nous ne les pouvions
+neantmoins autrement discerner d'avec les communes qu'à la grosseur:
+nous en prenions peu souvent, mais jamais des Rats, c'est pourquoy je ne
+sçay s'ils en ont, ouy bien des Souris communes à milliers.
+
+S'ils ont des Souris sans nombre, je peux dire qu'ils ont des Puces à
+l'infiny, qu'ils appellent Toubauc_; & particulierement pendant l'Esté,
+desquelles ils sont fort tourmentez; car outre que l'urine qu'ils
+tombent en leurs Cabanes en engendre, ils ont une quantité de Chiens qui
+leur en fournissent à bon escient, & n'y a autre remede que la patience
+& les armes ordinaires. Pour les pouls, qu'ils nomment _Tsinoy_, tant
+ceux qu'ils ont en leurs fourrures ou habits, que ceux que les enfans
+ont à leurs testes: les femmes les mangent & croquent entre leurs dents
+comme perles, elles ont l'invention d'avoir d'avoir ceux qui sont dans
+leurs peaux & fourrures en cette sorte. Elles fichent en terre deux
+bastons de costé & d'autres devant le feu, puis y estendent leurs peaux:
+le costé qui n'a point de poil est devant le feu, & l'autre en dehors.
+La vermine sentant le chaud sort du fond du poil, & se tient à
+l'extremité d'iceluy, fuyant la chaleur, & alors les sauvagesses les
+prennent sa peint, & puis les mangent, mais ils en ont fort peu en
+comparaison des puces; aussi n'en peuvent ils gueres avoir, puis qu'ils
+ont si peu d'habits, & le corps & les cheveux si souvent peints & huilez
+d'huile & de graisse.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_Des Poissons, & bestes aquatiques._
+
+CHAPITRE III.
+
+
+DIEU, qui a peuplé la terre de diverses especes d'Animaux, tant pour le
+service de l'homme, que pour la decoration & embellissement de cet
+Univers, à aussi peuplé la mer & les rivieres d'autant ou plus de
+diversité de poissons, qui tous subsistent dans leurs propres especes,
+bien que tous les jours l'homme en tire une partie de sa nourriture, &
+les poissons gloutons qui font la guerre aux autres dans le profond des
+abysmes, en engloutissent & mangent à l'infiny; ce sont les merveilles
+de Dieu.
+
+On sait par experience que les poissons marins se delectent aux eaux
+douces, aussi bien qu'en lamer, puis que par-fois on en pesche dans nos
+rivieres. Mais ce qui est admirable en tout poisson, soit marin ou d'eau
+douce, est qu'il cognoissent le temps & les lieux qui leur sont
+commodes: & ainsi nos pescheurs de Molues jugerent à trois jours pres,
+le temps qu'elle devoient arriver, & ne furent point trompez, & en
+suitte les Maquereaux qui vont en corps d'armée, serrez les uns contre
+les autres, le petit bout du museau à fleur d'eau, pour descouvrir les
+embusches des pescheurs. Cela est admirable, mais bien plus encore de ce
+qu'ils vivent & se resjouyssent dans la mer salée, & neantmoins s'y
+nourissent d'eau douce, qui est entre-meslee, que par une maniere
+admirable, ils sçavent discerner & succer avec la bouche parmy la salee,
+comme dit Albert le Grand: voire estans morts, si l'on les cuit avec
+l'eau salee, ils demeurent neantmoins doux. Mais quant aux poissons qui
+sont engendrez dans l'eau douce, & qui s'en nourrissent; ils rennent
+facilement le goust du sel, lors qu'ils sont cuits dans l'eau salee. Or
+de mesme que nos pescheurs ont la cognoissance de la nature de nos
+poissons, & comme ils sçavent choisir les saisons & le temps pour se
+porter dans les contrees qui leur sont commodes, aussi nos Sauvages,
+aydez de la raison & de l'experience, sçavent aussi fort bien choisir le
+temps de la pesche, quel poisson vient en Automne, ou en Esté, ou en
+l'une, ou l'autre saison.
+
+Pour ce qui est des poissons qui se retrouvent dans les rivieres & lacs
+au pays de nos Hurons, & particulierement à la mer douce: Les principaux
+sont _l'Assihendo_, duquel nous avons parlé ailleurs, & des Truites,
+qu'ils appellent _Ahouyoche_, lesquelles sont de des mesuree grandeur
+pour la pluspart, & n'y en ay veu aucune qui ne soit plus grosse que les
+plus grande que nous ayons par-deçà: leur chair est communement rouge,
+sinon à quelques-unes qu'elle se voit jaune ou orangee. Les Brochets,
+appellez _Soyuissan_, qu'ils y peschent aussi avec les Esturgeons,
+nommez _Hixyahon_, estonnent les personnes, tant il s'y en voit des
+merveilleusement grands.
+
+Quelques sepmaines apres la pesche des grands poissons, ils vont à celle
+de _l'Einchataon_ qui est un poisson quelque peu approchant aux Barbeaux
+de par-deçà, longs d'environ un pied & demy, ou peu moins: ce poisson
+leur sert pour donner goust à leur Sagamité pendant l'hyver, c'est
+pourquoy ils en font grand estat, aussi bien que du grand poisson, &
+afin qu'il fasse mieux sentir leur potage, ils ne l'esventrent point, &
+le conservent pendu par monceaux aux perches de leurs Cabanes; mais je
+vous asseure qu'au temps de Caresme, & quand il commence à faire chaud,
+qu'il pue & sent si furieusement mauvais, que cela nous faisoit bondir
+le coeur, & à eux ce leur estoit muse & civette.
+
+En autre saison ils y peschent, à la ceine une autre espece de poisson,
+qui semble estre de nos Harangs, mis des plus petits, lesquels ils
+mangent fraiz & boucanez. Et comme ils sont tres-sçavans, aussi bien que
+nos pescheurs de Molues, à cognoistre un ou deux jours pres, le temps
+que viennent les poissons de chacune espece, ils ne manquent point quand
+il faut d'aller au petit poisson, qu'ils appellent _Anhairfiq_, & en
+peschent un infinité avec leur ceine, & cette pesche du petit poisson se
+faict en commun, puis le partagent par grandes escuellées, duquel nous
+avions nostre part, comme bourgeois & habitant du lieu. Ils peschent &
+prennent aussi de plusieurs autres sortes & especes de poissons, mais
+comme ils nous sont incogneus, & qu'il ne s'en trouve point de pareils
+en nos rivieres, je n'en fais point aussi de mention.
+
+Estant arrivé au lieu, nommé par les Hurons _Onchrandéen_ & par nous le
+Cap de Victoire ou de Massacre, au temps de la traite où diverses
+Nations de Sauvages s'estoient assemblez, je vis en la Cabane d'un
+Montagnet un certain poisson, qu'ils appellent _Chaoufaron_, gros comme
+un grand Brochet, il n'estoit qu'un des petits; car il s'en voit de
+beaucoup plus grands. Il avoit un fort long bec, comme celuy d'une
+Becasse, & avoit deux rang de dents fort aiguës & dangereuses, d'abord
+ne voyant que ce long bec, qui passoit au travers une fente de la Cabane
+en dehors, je croyois que ce fust de quelque oyseau rare; ce qui me
+donna la curiosité de le voir de plus pres; mais je trouvay que c'estoit
+d'un poisson qui avoit toute la forme du corps tirant au Brochet, mais
+armé de tres-fortes & dures escailles, de couleur gris argenté. Il faict
+la guerre à tous les autres poissons qui sont dans les lacs & rivieres.
+Les Sauvages font grand estat de la teste, & se saignent avec les dents
+de ce poisson à l'endroit de la douleur, qui se passe soudainement, à ce
+qu'ils disent.
+
+Les Castors de Canada, appellez par les Montagnets _Amiscou_, & par nos
+Hurons _Tsoutayé_, ont esté la cause principale que plusieurs Marchands
+de France on traversé ce grand Océan pour s'enrichir de leurs
+despouilles, & se revestir de leurs superfluitez, ils en apportent en
+telle quantité toutes les annees, que je ne sçay comme on n'en voit la
+fin.
+
+Le Castor est un animal, à peu pres de la grosseur d'un Mouton tondu, ou
+un peu moins, la couleur de son poil est chastaignée, & y en a peu de
+bien noirs. Il a les pieds courts, ceux de devant faicts à ongles, &
+ceux de derriere en nageoires, comme les Oyes, la queue est comme
+escaillée, de la forme presque d'une Sole, toutesfois l'escaille ne se
+leve point. Quant à la teste elle est courte, presque ronde, ayant au
+devant quatre grandes dents trenchantes, l'une aupres de l'autre, deux
+en haut, & deux en-bas. De ces dents il coupe des petits arbres, & des
+perches en plusieurs pieces, dont il bastist sa maison, & mesme par
+succession de temps il en coupe par fois de bien gros, quand il s'y en
+trouve qui l'empeschent de dresser son petit bastiment, lequel est faict
+de sorte (chose admirable) qu'il n'y entre nul vent, d'autant que tout
+est couvert & fermé, sinon un trou qui conduit dessous l'eau, & par là
+se va pourmener où il veut; puis une autre sortie en une autre part,
+hors la riviere ou le lac par où il va à terre, & trompe le chasseur. Et
+en cela, comme en toute autre chose, se voit aparrement reluire la
+divine providence, qui donne jusqu'aux moindres animaux de la terre
+l'instinct nature, & le moyen de leur conservation.
+
+Or ces animaux voulans bastir leurs petites cavernes, ils s'assemblent
+par troupes dans les forests sombre & espaisses: s'estans assembles ils
+s'en vont couper des rameauz d'arbres belles dents, qui leur servent à
+cet effet de coignée, & les traisnent jusqu'au lieu où ils bastissent &
+continuent de le faire, jusqu'à ce qu'ils en ont assez pour achever leur
+ouvrage. Quelques-uns tiennent que ces petits animaux ont une invention
+admirable à charrier le bois, & disent qu'ils choisissent celuy de leur
+trouppe qui est le plus faineant ou accablé de vieillesse & le faisant
+coucher sur son dos vous disposent fort bien des rameaux entre ses
+jambes, puis le traisnent comme un chariot jusqu'au lieu destiné, &
+continuent le mesme exercice tant qu'il y en ait à suffisance. J'ay veu
+quelques unes de ces Cabanes sur le bord de la grand'riviere, au pays
+des Algoumequins; mais elles me sembloient admirables, & telles que la
+main de l'homme n'y pourroit rien adjouster: le dessus sembloit un
+couvercle à lexive, & le dedans estoit departy en deux ou trois estages,
+au plus haut desquels les Castors se tiennent ordinairement, entant
+qu'ils craignent l'inondation & la pluye.
+
+La chasse du Castor se faict ordinairement en hyver, pour ce
+principalement qu'il se tient dans sa Cabane, & que son poil tient en
+cette saison là, & vaut fort peu en esté. Les Sauvages voulans donc
+prendre le Castor, ils occupent premierement tous les passages par où il
+se peut eschapper, puis percent la glace du lac gelé, à l'endroict de sa
+Cabane, puis l'un d'eux met le bras dans le trou, attendant sa venue,
+tandis qu'un autre va par dessus cette glace frappant avec un baston sur
+icelle, pour l'estonner & faire retourner à son giste: lors il faut
+estre habile à le prendre au colet; car si on le happe par quelque
+endroict où il puisse mordre, il fera une mauvaise blesseure. Ils le
+prennent aussi en esté, en tendant des filets avec des pieux fichez dans
+l'eau, dans lesquels, sortans de leurs Cabanes, ils sont pris & tuez,
+puis mangez fraiz ou boucanez, à la volonté des Sauvages. La chair ou
+poisson, comme on voudra l'appeller, m'en sembloit tres bonne,
+particulierement la queue, de laquelle ses Sauvages font estat comme
+d'un manger tres excellent, comme de faict elle l'est, & les pattes
+aussi. Pour la peau ils la passent assez bien comme toutes les autres,
+qu'ils traitent par apres aux François, ou s'en servent à se couvrir; et
+des quatre grandes dents ils en polissent leurs escuelles, qu'ils font
+avec des noeuds de bois.
+
+Ils ont aussi des Rats musquez, appellez _Ondahya_, desquels ils mangent
+la chair, & conservent les peaux & roignons musquez: ils ont le poil
+court & doux comme une taupe, & les yeux fort petits, ils mangent avec
+leurs deux pattes de devant, debout comme Escureux, ils paissent l'herbe
+sur terre, & le blanc des joncs au fond des lacs & rivieres. Il y a
+plaisir à les voir manger & faire leurs petits tours pendant qu'ils sont
+jeunes: car quand ils sont à leur entiere & parfaicte grandeur, qui
+approche à celle d'un grand Lapin, ils ont une longue queue comme le
+Singe, qui ne les rent point agreables. J'en avois un tres-joly, de la
+grandeur des nostres, que j'apportois de la petite Nation en Canada, je
+le nourrissois de blanc de joncs, & d'une certaine herbe, ressemblant au
+chien-dent, que je cueillois sur les chemins, & faisois de ce petit
+animal tout ce que je voulois, sans qu'il me mordist aucunement, aussi
+n'y sont-ils pas sujets; mais il estoit si coquin qu'il vouloit
+tousjours coucher la nuit dans l'une des manches de mon habit, et cela
+fut la cause de sa mort: car ayant un jour cabané dans une Sapiniere, &
+porté la nuict loin de moy ce petit animal, pour la crainte que j'avois
+de l'estouffer; car nous estions couchez sur un costeau fort penchant,
+où à peine nous pouvions nous tenir, (le mauvais temps nous ayans
+contraincts de cabaner en si fascheux lieu) cette bestiole, apres avoir
+mangé ce que je luy avois donné, me vint retrouver à mon premier
+sommeil, & ne pouvant trouver nos manches il se mit dans les replis de
+nostre habit, ou je le trouvay mort le lendemain matin, & servit pour le
+commencement de desjeuner de nostre Aigle.
+
+En plusieurs rivieres & lacs, il y a grande quantité de Tortues, qu'ils
+appellent _Angyahouiche_, ils en mangent la chair apres qu'elles ont
+esté cuittes vives, les pattes contremonts, sous la cendre chaude, ou
+bouillies en eaue, elles sortent ordinairement de l'eau quant il faict
+soleil, & se tiennent arrangées sous quelque longue piece de bois
+tombée, mais à mesme temps qu'on pense s'en approcher, elles sautent &
+s'eslancent dans l'eau comme grenouilles: je pensois au commencement
+m'en approcher de pres, mais je trouvay bien que je n'estois pas assez
+habile & ne sçavois l'invention.
+
+Ils ont de fort grandes Couleuvres, & de diverses sortes, qu'ils
+appellent _Fioointfiq_, desquelles ils prennent les plus longues peaux,
+& en font des fronteaux de parade qui leur pendent par derriere une
+bonne aulne de longueur, & plus, de chacun costé.
+
+Outre les Grenouilles que nous avons par deçà, qu'ils appellent
+_Kiorontsiché_, ils en ont encore d'une autre espece, qu'ils appellent
+_Oüaron_, & quelques-uns les appellent Crapaux, bien qu'ils n'ayent
+aucun venin; mais je ne les tiens point en cette qualité, quoy que je
+n'aye veu en tous ces païs des Hurons aucune espece de nos Crapaux, ny
+ouy dire qu'il y en ait, sinon en Canada. Il est vray qu'une personne
+pour exacte qu'elle soit, ne peut entierement sçavoir ny observer tout
+ce qui est d'un païs, ny voir & ouyr tout ce qui s'y passe, & c'est la
+raison pourquoy les Historiens & Voyageurs ne se trouvent pas toujours
+d'accord en plusieurs choses.
+
+Ces _Oüarons_, ou grosses Grenouilles, sont verdes, & deux ou trois fois
+grosses comme les communes; mais elles ont une voix si grosse & si
+puissante, qu'on les entent de plus d'un quart de lieue loin le soir, en
+temps serain; sur le bord des lacs & rivieres, & sembleront (à qui n'en
+auroit encore point veu) que ce fust d'animaux vingt fois plus gros:
+pour moy je confesse ingenuement que je ne sçavois que penser eu
+commencement; entendant de ces grosses vois, & m'imaginois que c'estoit
+de quelque Dragon, ou bien de quelqu'autre gros animal à nous incogneu.
+J'ay ouy dire à nos Religieux dans le pays, qu'ils ne feroient aucune
+difficulté d'en manger, en guise de Grenouilles: mais pour moy, je doute
+si je l'aurois voulu faire, n'estant pas encore bien asseuré de leur
+netteté.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_Des fruicts, plantes, arbres & richesses du pays._
+
+CHAPITRE IIII
+
+
+EN beaucoup d'endroicts, contrees, isles & pays, le long des rivieres, &
+dans les bois, il y a si grande quantité de Blues, que les Hurons
+appellent _Ohentaqué_, & autres petits fruicts, qu'ils appellent d'un
+nom general _Hahique_, que les Sauvages en font seicherie pour l'hyver,
+comme nous faisons des prunes seichées au soleil, & cela leur sert de
+confitures pour les malades, & pour donner goust à leur Sagamité, &
+aussi pour mettre dans les petits pains qu'ils font cuire sous les
+cendres. Nous en mangeasmes en quantité sur les chemins, comme aussi des
+fraizes, qu'ils nomment _Tichionte_, avec de certaines graines
+rougeastres, & grosses comme gros pois, que je trouvois tres bonnes;
+mais je n'en ay point veu en Canada ny en France de pareilles, non plus
+que plusieurs autres sortes de petits fruicts & graines inconnues par
+deçà, desquelles nous mangions, comme mets delicieux quant nous en
+pouvions trouver. Il y en a de rouges qui semblent presque du Corail, &
+qui viennent quasi contre terre par petits bouquets, avec deux ou trois
+feuilles, ressemblans au Lainier, qui luy donnent bonne grace, &
+semblent de tres-beaux bouquets & serviroient pour tels s'il y en avoit
+icy. Il y a de ces autres grains plus encore une fois, comme j'ay
+tantost dict, de couleur noiraste, & qui viennent en des tiges, hautes
+d'une coudee. Il y a aussi des arbres qui semblent de l'Espine blanche,
+qui portent de petites pommes dures, & grosses comme avelines, mais non
+pas gueres bonnes. Il y a aussi d'autres graines rouges, comme _Toca_,
+ressemblans à nos Cornioles, mais elles n'ont ny noyaux ny pepins, les
+Hurons les mangent crues & en mettent aussi dans leurs petits pains.
+
+Ils ont aussi des Noyers en plusieurs endroicts, qui portent des Noix un
+peu differentes aux nostres; j'en ay veu qui sont comme en triangle, &
+l'escorce verte exterieure sent un goust comme Terebinte, & ne s'arrache
+que difficilement de la coque dure. Ils ont aussi en quelques contree
+des Chastagniers, qui portent de petites Chastaignes, mais pour des
+Noisettes & des Guynes, qui ne sont qu'un peu plus grosse que Grozelles
+de tremis, à faute d'estre cultivées & autres; il y en a en beaucoup de
+lieux, & par les bois & par les champs, desquelles neantmoins on faict
+assez peu d'estat: mais pour les Prunes, nommees _Tonestes_, qui se
+trouvent au pays de nos Hurons: elles ressemblent à nos Damas violets ou
+rouges, sinon qu'elles ne sont pas si bonnes de beaucoup, car la couleur
+trompe, & sont aspres & rudes au goust, si elles n'ont senty de la
+gelee: c'est pourquoy les Sauvagesses apres les avopir soigneusement
+amassees, les enfouyent en terre quelques sepmaines pour les adoucir,
+puis les en retirent, les essuyent, & les mangent. Mais je croy que si
+ces Prunes estoient antees, qu'elles perdroient cette acrimonie &
+rudesse, qui les rend desagreables au goust, auparavant la gelee.
+
+Il se trouve des Poires, ainsi appellees Poires, certains petits fruicts
+un peu plus gros que les pois, de couleur noirastre & mol, tres-bon à
+manger à la cueillier comme Blues, qui viennent sur des petits arbres,
+qui ont les fueilles semblables aux poiriers sauvages de deçà, mais leur
+fruict en est du tout different. Pour des Framboises, Meures
+champestres, Grozelles & autres semblables fruicts que nous cognoissons,
+il s'en trouve assez en des endroicts, comme semblablement des Vignes &
+Raisins, desquels on pourroit faire de fort bon vins au pays des Hurons,
+s'ils avoient l'invention de les cultiver & façonner: mais faute de plus
+grande science, ils se contentent d'en manger le raisin & les fruicts.
+
+Les racines que nous appellons Canadiennes, ou pommes du Canada, qu'eus
+appellent _Orasquemta_, sont assez peu communes dans le pays, ils les
+mangent aussi tost crues que cuites, comme semblablement une autre sorte
+de racine, ressemblant aux Panays, qu'ils appellent _Sondhratates_;
+lesquelles sont à la verité meilleures de beaucoup: mais on nous en
+donnoit peu souvent, & lors seulement que les Sauvages avoient receu de
+nous quelque presens, ou que nous les visitions dans leurs Cabanes.
+
+Ils ont aussi des petits Oignons nommés _Anonqué_, qui portent seulement
+deux fueilles, semblables à celles du Muguet, ils sentent autant l'Ail
+que l'Oignon; nous nous en servions à mettre dans nostre Sagamité pour
+luy donner goust, comme d'une certaine petite herbe, qui a le goust & la
+façon approchante de la Marjoleine sauvage, qu'ils appellent _Ongnehon_:
+mais lors que nous avions mangé de ces Oignons & Ails crus, comme nous
+faisions avec un peu de pourpier sans-pain, lors que nous n'avions autre
+chose: ils ne vouloient nullement nous approcher, ny sentir nostre
+haleine, disans que cela sentoit trop mauvais, & crachaient contre terre
+par horreur. Ils en mangent neantmoins de cuits sous la cendre, lors
+qu'ils sont en leur vraye maturité & grosseur, & non jamais dans leur
+Menestre, non plus que toute autre sorte d'herbes, desquelles ils font
+tres-peu d'estat, bien que le pourpier ou pourceleine leur soit fort
+commun, & que naturellement il croisse dans leurs champs de bled & de
+citrouilles.
+
+Dans les forests, il se voit quantité de Cedres, nommez _Asquata_, de
+tres-beaux & gros Chesnes, des Fouteaux, Herables, Merisiers ou
+Guyniers, & un grand nombre d'autres bois de mesme espece des nostres, &
+d'autres qui nous sont incogneus, entre lesquels ils ont un certain
+arbre nommé _Atti_, duquel ils reçoivent & tirent des commoditez
+nompareilles.
+
+Premierement, ils en tirent de grandes lanieres d'escorces, qu'ils
+appellent _Oühara_: il les font bouillir, & les rendent enfin comme
+chanvre, de laquelle ils font leurs cordes & leurs sacs, & sans estre
+bouillie ny accommodee, elle leur sert encore à coudre leurs robbes, &
+toute autre chose, à faute de nerfs d'Eslan: puis leurs plats &
+escuelles d'escorces de Bouleau, & aussi pour lier & attacher les bois &
+perches de leurs Cabanes, & à enveloper leurs playes & blesseures, &
+cette ligature est tellement bonne & serre qu'on n'en sçauroit desirer
+une meilleure & de moindre coust.
+
+Aux lieux marescageux & humides, il y croist une plante nommée
+_Ononhasquara_, qui porte un tres bon chanvre, les Sauvagesses la
+cueillent & arrachent en saison, & l'accommodent comme nous faisons le
+nostre, sans que j'aye peu sçavoir qui leur en a donné l'invention autre
+que la necessité, mere des inventions, après qu'ils est accommodé, elles
+le filent sur leur cuisse, comme j'ay dict, puis les hommes en font des
+lassis & filets à pescher. Ils s'en servent aussi en diverses autres
+choses, & non à faire de la toile: car ils n'en ont l'usage ny la
+cognoissance.
+
+Le Muguet qu'ils ont en leurs pays, a bien la fueille du tout semblable
+au nostre, mais la fleur en est toute autre: car outre qu'elle est de
+couleur tirant sur le violet, elle est faicte en façon d'Estoille grande
+& large, comme petit Narcis; mais la plus belle plante que j'aye veue
+aux Hurons (à mon advis) est celle qu'ils appellent _Angyahouiche
+Orichya_, c'est à dire, Chausse de Tortue: car sa fueille est comme le
+gros de la cuisse d'un Houmard, ou Escrevice de mer, & est ferme &
+creuse au dedans comme un gobelet, duquel on se pourroit servir à un
+besoin pour en boire la rosee qu'on y trouve dans les matins en esté, sa
+fleur en est aussi assez belle.
+
+J'ay veu en quelque endroict sur le chemin des Hurons de beaux Lys
+incarnats, qui ne portent sur la tige qu'une ou deux fleurs, & comme je
+n'ay point veu en tut le pays Huron aucuns Martagons ou Lys orangez
+comme ceux de Canada, ny de Cardinales, aussi n'ay je point veu en tut
+le Canada aucuns Lys incarnats, ny Chausses de Tortues, ny plusieurs
+autres especes de plantes que j'ay veues au Hurons (il y en pourroit
+neantmoins bien avoir sans que je le sceusse). Pour les Roses, qu'ils
+appellent _Eindauhatayon_, nos Hurons en ont de fort simples, mais ils
+n'en font aucun estat, non plus que d'aucunes autres fleurs qu'ils ayent
+dans le pays: car tout leur deduict est d'avoir des parures & calfiquets
+qui soient de duree.
+
+De passer outra à descrire des autres plantes qui nous ont esté monstree
+& enseignees par les Sauvages: ce seroit chose superflue, & non
+necessaire, comme de parler de la richesse & profit qui provenoit des
+cendres qui se faisoient dans le pays, & se menoient en France, puis
+qu'elles ont esté delaissees, comme de peu de rapport, en comparaison
+des fraiz qu'il y convenoit faire, bien qu'elles fussent meilleurs &
+plus fortes de beaucoup, que celles qui se font en nos foyers.
+
+La misere de l'homme est telle, & particulierement de ceux qui n'ont pas
+la gloire de Dieu pour but & regle de leurs actions, qu'ils n'aspirent
+toujours qu'aux choses de la terre qui peuvent seulement donner quelque
+assouvissement au corps & non en l'esprit, que Dieu seul peut contenter.
+
+Au retour de mon voyage, lors que je m'efforçois de faire entendre la
+necessité que nos pauvres Sauvages avoient d'un secours puissant, que
+favorizast leur conversion, & qu'il y avoit cent mille ames à gaigner à
+Jesus-Christ. Plusieurs mal-devots me demandoient s'il y avoit cent
+mille escus à gaigner aupres: voulans dire par là, que la conversion &
+le salut des ames ne leur estoit de rien, & qu'il n'y avoit que le seul
+temporel qui les peust esmouvoir à l'ayde & secours dudict pays. Voicy
+donc, ô mal-devots, les thresors & richesses ausquelles seules vous
+aspirez avec tant d'inquietudes. Elles consistent principalement en
+quantité de Pelleteries, de diverses especes d'Animaux terrestres &
+amphibies. Il y a encore des mines de Cuivre qui ne devroient pas estre
+mesprisees, & desquelles on pourroit tirer du profit, s'il y avoit du
+monde & des ouvriers qui y voulussent travailler fidellement, ce qui se
+pourroit faire, si on avoit estably des Colonies: car environ
+quatre-vingts ou cent lieuës des Hurons, il y a une mine de Cuivre
+rouge, de laquelle le Truchement me monstra un lingot au retour d'un
+voyage qu'il fit dans le pays.
+
+On tient qu'il y en a encore vers le Saguenay, & mesme qu'on y trouvoit
+de l'or, des rubis & autres richesses. De plus quelques-uns asseurent
+qu'au pays des Souriquois, il y a non seulement des mines de Cuivre
+rouge, mais aussi de l'Acier, parmi les rochers, lequel estant fondu on
+en pourroit faire de tres-bons trenchans. Puis de certaines pierres
+bleuës transparentes, lesquelles ne vallent moins que les Turquoises.
+Parmy ces rochers de Cuyvre se trouvent aussi quelques fois des petits
+rochers couverts de Diamans y attachez: & peux dire en avoir amassé &
+recueilly moy-mesme vers nostre Couvent de Canada, qui sembloient sortir
+de la main du Lapidaire, tant ils estoient beaux, luisant & bien
+taillez. Je ne veux asseurer qu'ils soient fins, mais ils sont
+agréables, & escrivent sur le verre.
+
+
+
+
+========================================================================
+
+_De nostre retour du pays des Hurons en France, & de ce qui nous arriva
+en chemin._
+
+CHAPITRE V.
+
+
+UN an s'estant escoulé, & beaucoup de petites choses qui nous faisoient
+besoin nous manquans, il fut question de retourner en nostre Couvent de
+Canada, pour en recevoir & rapporter les choses necessaires. Nous
+consultasmes donc par ensemble, & advisasmes qu'il falloit se servir de
+la compagnie & conduite de nos Hurons, qui devoient en ce mesme temps
+descendre à la traicte, & aller en Canada, pour en rapporter nos petites
+necessitez. Car de leur donner & confier à eux seuls cette commission,
+il n'y avoit aucune apparence, non plus que de certitude, qu'ils dussent
+descendre jusques là. Je parlay donc à un Capitaine de guerre nommé
+_Angoiraste_, & à deux autres Sauvages de sa bande: l'un nommé
+_Atdatayon_, & l'autre _Conchionet_, qui me promirent place dans leur
+Canot: le conseil s'assemble là dessus, non en une Cabane, ains dehors
+sur l'herbe verde, où je fus mandé, & supplié par ces Messieurs de leur
+estre favorable envers les Capitaines de la traicte, & de faire en sorte
+qu'ils peussent avoir d'eux les marchandises necessaires à prix
+raisonnable, & que de leur costé ils leur rendroient de tres-bonnes
+pelleteries en eschange. De plus, qu'ils desiroient fort se conserver
+l'amitié des François, & qu'ils esperoient de moy un honneste recit du
+charitable accueil & bon traictement que nous avions receu d'eux. Je
+leur promis là-dessus tout ce que je devois & pouvois, & ne manquay
+point de les contenter & assister en tout ce qu'il fut possible (aussi
+le devois-je faire): car de vray, nous avions trouvé & experimenté en
+aucun d'eux autant de courtoisie & d'humanité que nous eussions peu
+esperer de quelques bons Chrestiens, & peut-estre le faisoient-ils,
+neantmoins sous esperance de quelque petit present, ou pour nous obliger
+de ne les point abandonner; car la bonne opinion qu'ils avoient conceue
+de nous, leur faisoit croire que nostre presence, nos prieres & nos
+conseils leur estoient utils & necessaires.
+
+Faisant mes adieux par le bourg, plusieurs se doutans que je ne
+retournerois point de ce voyage, en tesmoignoient estre mal contens, &
+me disoient, d'une voix assez triste, Gabriel, serons nous encore en
+vie, & nos petits enfans, quand tu reviendras vers nous; tu sçais comme
+nous t'avons tousjours aymé & chery, & que tu nous es precieux plus
+qu'aucune autre chose que nous ayons en ce monde: ne nous abandonne donc
+point, & prend courage de nous instruire & enseigner le chemin du Ciel,
+à ce que ne perisssions point, & que le Diable ne nous entraisne apres
+la mort dans sa maison de feu, il est meschant, & nous faict bien du
+mal, prie donc JESUS pour nous, & nous fais ses enfans, à ce que nous
+puissions aller avec toy dans son Paradis: nous d'autres adjoutaient
+mille demandes apres leurs lamentations, disans, Gabriel, si enfin tu es
+contrainct de partir d'icy pour aller aux François, & que ton dessein
+sit de revenir (comme nous t'en supplions) rapporte nous quelque chose
+de ton pays, des rassades, des plumes, des aleines, ou ce que tu
+voudras, car nous sommes pauvres & necessiteux en meubles, & autres
+choses (comme tu sçais) & si de plus tu pouvois, disoient quelques-uns,
+nous faire present de tes socquets & sandales, nous t'en aurions de
+l'obligation, & te donnerions quelque chose en eschange: & il les
+falloit contenter tous de parole ou autrement, & les laisser avec cette
+esperance que je les reverrois en bref, & leur apporterois quelque chose
+(comme c'estoit bien mon intention), si Dieu n'en eust autrement
+disposé.
+
+Ayant pris congé du bon Pere Nicolas, avec promesse de le revoir au
+plustost (si Dieu & l'obeyssance de mes Superieurs ne m'en empeschoit):
+je party de nostre Cabane un soir assez tard, & m'en allay coucher avec
+des Sauvages sur le bord de l'eau, d'où nous partismes le lendemain
+matin moy sixiesme, dans un Canot tellement vieil & rompu, qu'à peine
+eusmes-nous advancé deux ou trois heures de chemin dans le Lac, qu'il
+nous fallut prendre terre, & nous cabaner en un cul-de-sac (avec
+d'autres Sauvages qui alloient au Saguenay) pour en renvoyer querir un
+autre par deux de nos hommes, lesquels firent telle diligence qu'ils
+nous en ramenerent un autre un peu meilleur le lendemain matin, & en
+attendant leur retour, apres avoir servy Dieu, j'employay le reste de
+temps à voir & visiter tous ces pauvres voyageurs desquels j'appris la
+sobrieté, la paix & la patience qu'il faut avoir en voyageant. Leurs
+Canots estoient fort petits & aysez à tourner, aux plus grands il y
+pouvoit avoir trois hommes; & aux plus petits deux, avec leurs vivres &
+marchandises. Je leur demanday la raison pourquoy ils se servoient de si
+petits vaisseaux; mais ils me firent entendre qu'ils avoient tant de
+fascheux chemins à faire, & de destroicts parmy les rochers si
+difficiles à passer, avec des sauts de sept à huict lieuës où il falloit
+tout porter, qu'ils n'y pourroient nullement passer avec de plus grands
+Canots. Je loue Dieu en ses creatures, & admire la divine providence,
+que si bien il nous donne les choses necessaires pour la vie du corps;
+il doue aussi ces pauvres gens d'une patience au dessus de nous, qui
+suplee au deffaut des petites commoditez qui leur manquent.
+
+Nous partismes de là dés que le Canot qui nous avoit esté ameiné fut
+prest, & fisme telle diligence, qu'environ le midy nous trouvasmes
+Estienne Bruslé avec cinq ou six Canots, du village de Toenchain, & tous
+ensemble fusme loger en un village d'Algoumequins, auquel visitans les
+Cabanes du lieu, selon ma coustume, je fus prié de festin d'un grand
+Esturgeon, qui bouilloit dans une grande chaudiere sur le feu. Le
+maistre du festin qui m'invita estoit seul, assis aupres de cette
+chaudiere, & chantoit sans intermission, pour le bon-heur & les louanges
+de son festin: je luy promis de m'y trouver à l'heure ordonnee, & de là
+je m'en retournay en notre Cabane, où estant à peine arrivé se trouva
+celuy qui avoit charge de faire les semonces du festin, qui donna à tous
+ceux qu'il invitoit à chacun une petite buchette, de la longueur &
+grosseur du petit doigt pour marque & signe qu'on estoit du nombre des
+invitez, & non les autres qui n'en pouvoient monstrer autant. Il se
+trouva pres de cinquante hommes à ce festin, lesquels furent tous
+rassasiez plus que suffisamment de ce grand poisson, & des farines qui
+furent accommodées dans le bouillon. Les Algoumequins les uns apres les
+autres; pendant qu'on vuidoit la chaudiere, firent voir à nos Hurons
+qu'ils sçavoient chanter & escrimer aussi bien qu'eux, & que s'ils
+avoient des ennemis, qu'ils avoient aussi du courage & de la force assez
+pour les surmonter tous, & à la fin je leur parlay un peu de leur salut,
+puis nous nous retirasmes.
+
+Le lendemain matin apres avoir desjeuné, nous nous rembarquasmes, &
+fusmes loger sur un grand rocher, ou je m'accommoday dans un lieu cavé,
+en forme de cercueil, le lict & les chevet en estoit bien durs, mais j'y
+estois desja tout accoustumé, & m'en souciois assez peu, mon plus grand
+martyre estoit principalement la piqueure des Mousquites & Coufins qui
+estoient en nombre infiny dans ces lieux deserts, & champestre: environ
+l'heure de midy apparut l'Arc-en-Ciel à l'entour du Soleil, avec de si
+vives & diverses couleurs, que cela attira long-temps mes yeux pour le
+contempler & admirer. Passans outre nostre chemin d'Isle en Isle, un de
+nos Sauvages, nommé _Andatayon_, tua d'un coup de flesche un petit
+animal, ressemblant à une Fouyne, elle avoit ses petites mamelles
+pleines de laict, qui me faict croire qu'elle avoit ses petits là
+auprez: & cet amour que la Nature luy avoit donnée pour sa vie & pour
+ses petits, luy donna aussi le courage de traverser les eaues, &
+d'emporter la flesche qu'elle avoit au travers du corps, qui luy sortoit
+égallement des deux costez: de sorte que sans la diligence de nos
+Sauvages qui luy couperent chemin, elle estoit perdue pour nous: ils
+l'ecorcherent, jetterent la chair, & se contenterent de la peau, puis
+nous allasmes cabaner à l'entree de la riviere qui vient du Lac des
+Epicerinys se descharger dans la mer douce.
+
+Le jour ensuyvant, apres avoir passé un petit saut, nous trouvasmes deux
+Cabanes d'Algoumequins dressees sur le bord de la riviere, desquels nous
+traictasmes une grande escorce, & un morceau de poisson fraiz pour du
+bled d'Inde. De là pensans suyvre nostre route, nous nous trouvames
+esgarez aussi bien que le jour precedent, dans des chemins destournez.
+Il nous fallut donc charger nos hardes & nostre Canot sur nos espaules,
+& traverser les bois & une assez fascheuse montagne, pour aller
+retrouver nostre droict chemin, dans lequel nous fusmes à peine remis,
+qu'il nous fallut tout porter à six sauts, puis encore en un autre assez
+grand, au bout duquel nous trouvasmes quatre Cabanes d'Algoumequins qui
+s'en alloient en voyage en des contrees fort esloignées. Nous nous
+rafraischismes un peu aupres d'eux, puis nous allasmes cabaner sur une
+montagnette proche le Lac des Epicerinys, où nous fusmes visitez de
+plusieurs Sauvages passans. Dés le lendemain matin, que le Soleil nous
+eut faict voir sa lumiere, nous nous embarquasmes sur ce Lac
+Epicerinyen, & le traversasmes assez favorablement par le milieu, qui
+font douze lieuës de traject, il a neantmoins un peu plus en sa
+longueur, à cause de sa forme sur-ovale. Ce Lac est tres-beau &
+tres-agreable à voir, & fort poissonneux. Et ce qui est plus admirable,
+est (si je ne me trompe) qu'il se descharge par les deux extremitez
+opposites: car du costé des Hurons il vomist cette grande riviere qui se
+va rendre dans la mer douce: & du costé de Kebec, il se des charges par
+un canal de sept ou huict toises de large: mais tellement embarrassé de
+bois, que les vents y ont faict tomber, qu'on n'y peut passer qu'avec
+bien de la peine, & en destournans continuellement les bois de la main,
+ou des avirons.
+
+Ayans traversé le Lac, nous cabanasmes sur le bord joignant ce canal, où
+desja s'estoient cabanez, un peu à costé d'un village d'Epicerinys,
+quantité de Hurons qui alloient à la Province du Saguenay; nous
+traictasmes des Epicerinys un morceau d'Esturgeon, pour un petit
+cousteau fermant que je leur donnay: car leur ayant voulu donner de la
+rassade rouge en eschange, ils n'en firent aucun estat, au contraire de
+toutes les autres Nations, qui font plus d'estat des rouges que des
+autres.
+
+Le matin venu nous navigeames par le canal environ un petit quart de
+lieuë, puis nous prismes terre, & marchasmes par des chemins tres
+fascheux & difficiles, pres de quatre bonne lieuës, excepté deux de nos
+hommes, qui pour se soulager conduirent quelque peu de temps le Canot
+par un ruisseau, auquel neantmoins ils se trouverent souvent embarrassez
+& fort en peine: soit pour le peu d'eau qu'il y avoit par endroicts, ou
+pour le bois tombé dedans qui les empeschoit de passer à la fin ils
+furent contraincts de quitte ce ruisseau, se charger du Canot, & d'aller
+par terre comme nous. Je portois les avirons du Canot pour ma part du
+bagage, avec quelqu'autre petit pacquet, avec quoy je pensay tomber dans
+un profond ruisseau en le pensant passer par sus des longues pieces de
+bois mal asseurees: mais nostre Seigneur m'en garentit: & pour ce que je
+ne pouvois suyvre mes gens que de loin, à cause qu'ils avoient le pied
+plus leger que moy, je m'esgarois souvent seul dans les espaisses
+forest, & par les montagnes & vallées, à faute de sentiers battus: mais
+à leurs cris & appelle me remettois à la route, & les allois retrouver:
+ce long chemin faict, nous nous rembarquasmes sur un Lac d'environ une
+lieuë de longueur puis ayans porté à un sault assez petit nous
+trouvasmes une riviere qui descendoit du costé de Kebec, & nous y
+embarquasmes: depuis les Hurons, sortans de la mer douce, nous avions
+tousjours monté à mont l'eau, jusques au lac des Epicerinys, & depuis
+nous eusmes tousjours des rivieres; & ruisseaux, la faveur du courrant
+de l'eau jusques à Kebec, bien que mes Sauvages s'en servissent assez
+peu, pour aymer mieux prendre des chemins destournez par les terres &
+par les lacs, qui sont fort frequens dans le pays, que de suyvre la
+droite route.
+
+Le neufiesme ou dixiesme jour de nostre sortie des Hurons, nostre Canot
+se trouva tellement brisé & rompu, que faisant force eau, mes Sauvages
+furent contraincts de prendre terre, & cabaner porche deux ou trois
+Cabanes d'Algoumequins, & d'aller chercher des escorces pour en faire un
+autre, qu'ils sceurent accommoder & parfaire en fort peu de temps: je
+demeuray en attendant mes hommes, avec ces Algoumequins, lesquels
+avoient avec eux deux jeunes Ours privez, gros comme Moutons, qui
+continuellement viroient, couroient & se jouoient par ensemble, puis
+c'estoit à qui auroit plustost grimpé au haut d'un arbre mais l'heure du
+repas venue, ces meschans animaux estoient tousjours apres nous pour
+nous arracher nos escuelles de Sagamité avec leurs pattes & leurs dents.
+Mes Sauvages rapporterent avec leurs escorces, une Tortue pleine
+d'oeufs, qu'ils firent cuire vive les pattes en haut sous les cendres
+chaudes, & m'en firent manger les oeufs gros & jaunes comme le moyeu
+d'un oeuf de poulle.
+
+Ce lieu estoit fort plaisant & agreable, & accommodé d'un tres beau bois
+de gros Pins fort hauts, droicts, & presque d'une egale grosseur &
+hauteur, & tous Pins, sans meslange d'autre bois, net & si vuide de
+brossailles & halliers, de sorte qu'il sembloit estre l'oeuvre & le
+travail d'un excellent jardinier.
+
+Avant que partir de là, mes Sauvages y afficherent les Armoiries de
+nostre Bourg de Queunonascaran, car chacun bourg ou village des hurons a
+ses Armoiries particulieres, qu'ils dressent sur les chemins faisans
+voyages, lors qu'ils veulent qu'on sçache qu'ils ont passé celle part.
+Ces Armoiries de nostre bourg furent depeintes sur un morceau d'escorce
+de Bouleau, de la grandeur d'une fueille de papier: il y avoit un Canot
+grossierement crayonné, avec autant de traicts noirs tirez de dedans,
+comme ils estoient d'hommes, & pour marque que j'estois en leur
+compagnie, ils avoient grossierement depeinct un homme au dessus des
+traicts du milieu, & me dirent qu'ils faisoient ce personnage ainsi haut
+eslevé par dessus les autres pour demonstrer & faire entendre aux
+passans qu'ils soient avec eux un Capitaine François (car ainsi
+m'appeloient-ils) & au bas de l'escorce pendoit un morceau de bois sec,
+d'environ demy pied de longueur & gros comme trois doigts, attaché d'un
+brin d'escorce, puis ils pendirent cette Armoirie au bout d'une perche
+fichee en terre, un peu penchante en bas. Toute cette ceremonie estant
+achevee, nous partismes avec nostre nouveau Canot, & portasmes encor ce
+jour-là, à six ou sept sauts: mais sur l'heure du midy en nageant, nous
+donnasmes si rudement contre un rocher que nostre Canot en fut fort
+endommagé, & y fallut recoudre une piece.
+
+Je ne fay point ici mention de tous les hazards & dangers que nous
+courusmes en chemin, ny de tous les sauts où il nous fallut porter tous
+nos pacquets par de tres-longs & fascheux chemins, ny comme beaucoup de
+fois nous courusmes risque de nostre vie, & d'estre submergés dans des
+cheutes Y abysmes d'eau, comme a esté du depuis le bon Pere Nicolas, &
+un jeune garçon François nostre disciple, qui le suyvoit de pres dans un
+autre Canot, pour ce que ces dangers & perils sont tellement frequents &
+journaliers, qu'en les descrivans tous, ils sembleroient des redites par
+trop rebatues, c'est pourquoy je me contente d'en rapporter icy
+quelques-uns, & lors seulement que le sujest m'y oblige, & cela suffira.
+
+Le soir, apres un long travail nous cabanasmes à l'entree d'un saut,
+d'où je fus long-temps en doute que vouloit dire un grand bruit, avec
+une grande & obscure fumee que j'appercevois environ une lieuë de nous.
+Je disois, ou qu'il y avoit là un village, ou que le feu estoit dans la
+forest; mais je me trompois en toutes les deux sortes: car ce grand
+bruit & cette fumee procedoit d'une cheute d'eau de vingt-cinq ou trente
+pieds de haut entre des rochers, que nous trouvasmes le lendemain matin.
+Apres ce saut, environ la portee d'une arquebuze, nous trouvasmes sur le
+bord de l'eau un puissant rocher, duquel j'ay faict mention au chapitre
+18, que mes Sauvages croyoient avoir esté homme mortel comme nous, &
+puis devenu & metamorphosé en cette pierre, par la permission & le
+vouloir de Dieu: à un quart de lieuë de là, nous trouvasmes encore une
+terre fort haute, entre-meslee de rochers, plate & unie au dessus, & qui
+servoit comme de borne & de muraille à la riviere.
+
+Ce fut icy où mes gens, pour ne me pouvoir persuader que cette montagne
+eust un esprit mortel au dedans de soy qui la gouvernast & regist, me
+monstrerent une mine un peu refroignee & mescontente, contre leur
+ordinaire. Apres, nous portasmes encore à trois ou quatre sauts tout
+nostre equipage, au dernier desquels nous nous arrestasmes un peu à
+couvert sous les arbres, pendant un grand orage, qui m'avoit desja percé
+de toute parts; puis apres avoir encore passe un grand saut, où le Canot
+fut en partie porté, & en partie traisné, fusmes cabaner sur une pointe
+de terre haute, entre la riviere qui vient du Saguenay, & va à Kebec, &
+celle qui se rendoit dedans tout de travers; les Hurons descendent
+jusqu'icy pour aller au Saguenay, & vont contre mont l'eau, & neantmoins
+la riviere du Saguenay, qui entre dans la grande riviere de sainct
+Laurens à Tadoussac, à son sit & courant tout contraire, tellement qu'il
+faut necessairement que ce soient deux rivieres distinctes, & non une
+seule, puis que toutes deux se rendent & se perdent dans la mesme
+riviere sainct Laurens, encore qu'il y ait de la distance d'un lieu à
+l'autre environ deux cens lieuës: je n'asseure neantmoins absolument de
+rien, puis que nous changeasme si souvent de chemin allans & retournans
+des Hurons à Kebec, que cela m'a faict perdre l'entiere certitude,& la
+vraye cognoissance du droict chemin.
+
+Continuons nostre voyage, & prenons le chemin à main droicte; car celuy
+qui est à gauche conduist en la Province du Saguenay; & disons que
+l'entree de la riviere que nous venons de quitter dans cet autre, y
+causoit tant d'effect, que nous fismes plus de six ou sept lieuës de
+chemin, que je ne pouvois encore sortir de l'opinion (ce quine pouvoit
+estre) que nous allassions contre mont l'eau, & ce qui me mist en cet
+erreur, fut la grande difficulté que nous eusmes à doubler la poincte, &
+que le long de la riviere jusques au haut, l'eau se soustenoit,
+s'enfloit, tournoyoit & bouillonnoit part tout comme sur un feu, puis
+des rapports & traisnees d'eau qui nous venoient à la rencontre un fort
+long espace de temps & avec tant de vitesse, que si nous n'eussions pas
+esté habiles de nous en destourner avec la mesme promptitude, nous
+estions pour nous y perdre & submerger. Je demanday à mes Sauvages d'où
+cela pouvoit proceder, ils me respondirent que c'estoit un oeuvre du
+Diable, ou le Diable mesme.
+
+Approchans du saut, en un tres-mauvais & dangereux endroicts; nous
+receusmes dans nostre Canot de grands coups de vagues, & encor en danger
+de pis, si les Sauvage n'eussent esté stilez & habiles à la conduite &
+gouvernement d'iceluy; pour leur particulier ils se soucioient assez peu
+d'estre mouillez; car ils n'avoient point d'habits sur le dos qui les
+empeschast de dormir à fer: mais pour moy cela m'estoit un peu plus
+incommode, & craignois fort pour nos livres particulierement.
+
+Nous nous trouvasmes un jour bien empeschez dans des grands bourbiers, &
+des profondes fanges & marests, joignant un petit lac, où il nous fallut
+marcher avec des peines nompareilles, & si si subtilement & legerement,
+que nous pensions à toute heure enfoncer par dessus la teste au profond
+du lac, qui portoit en partie cette grande estendue de terre noire &
+fangeuse: car en effet tout trembloit sous nous. De la nous allasmes
+prendre nostre giste en une ance de terre, où desja s'estoient cabanez
+depuis quatre jours un bon vieillard Huron, avec deux jeunes garçons,
+qui estoient là attendant compagnie pour passer par le pays des
+Honqueronons jusques à la traicte: car ce peuple des Honqueronons est
+malicieux, jusques là que de ne laisser passer par leurs terre au temps
+de la traicte, un seul ou deux Canots à la fois, mais veulent qu'ils
+s'attendent l'un l'autre, & passent tous, en flotte, pour avoir meilleur
+marché de leurs bleds & farines, qu'ils leur contraignent de traicter
+pour des pelleteries. Le lendemain matin arriverent encore deux autres
+Canots Hurons qui cabanerent avec nous; mais pour cela personne n'osoit
+encore se hazarder de passer de peur d'un affront. A la fin mes hommes
+s'adviserent de me declarer Maistre & Capitaine de tous les deux Canots,
+& de la marchandise qui estoit dedans, pour pouvoir librement passer
+sans crainte, éviter l'insolence de ce peuple, & sans recevoir de
+detriment: je leur promis, je le fis, & ils s'en trouverent bien car,
+sans jactance, je peux dire, que si ce n'eust esté moy qui mis le hola,
+ils eussent est aussi mal traictez que deux autres Canots que je vis
+arriver, qui n'estoient point de nostre bande.
+
+Nous partismes donc de cette ance de terre, mais ayans un peu advancé
+chemin, nous apperceusmes deux cabanes de cette Nation, dressees en un
+cul-de-sac en lieu eminent, d'où on pouvoit descouvrir & voir de loin
+ceux qui passoient dans leurs terres. Mes Sauvages les voyans eurent
+opinion que c'estoient sentinelles posees, pour leur empescher le
+passage. Ils tirerent celle part, & me prierent instamment de me coucher
+de mon long dans le Canot, pour n'estre apperceu de ces sentinelles,
+afin que je peusse estre tesmoin oculaire & auriculaire du mauvais
+traictement qu'ils pourroient recevoir & que par apres je me ferois
+voir.
+
+Nous approchasmes donc de ces cabanes, & leur parlasmes; mais ces
+pauvres gens ne nous dirent aucune chose qui nous peust desplaire car
+ils ne songeaient simplement qu'à leur pesche & à leur chasse, & par
+ainsi nous reprismes promptement nostre route & allasmes passer par un
+lac, & de là par la riviere qui conduit au village, laissant à main
+gauche le droit chemin de Kebec. Je loue mon Dieu en toutes choses, & le
+prie que ma peine & mon travail soit agreable à sa divine Majesté: mais
+il est vray que nous pensasmes perir ce jour là par deux fois, avant
+qu'arriver à ce village, en deux endroicts fort perilleux, assez pres du
+saut du lac qui tombe dans la riviere, & puis nous descendimes dans un
+certain endroict tout couvert de fraizes, desquelles nous fismes notre
+meilleur repas, & reprismes nouvelles forces d'achever nostre journee,
+jusques à nos gens de l'Isle, où nous arrivasmes ce jour là mesme, apres
+avoir faict vingt lieuës & plus de chemin.
+
+O pauvre peuple, combien tu es digne de compassion! j'advoue que tu es
+le plus superbe & revesche de tous ceux que j'ay point veu. Vien
+maintenant au devant de nous, & dispose tes troupes pour nous attendre
+de pied coy au port où nous devons descendre, ne pouvans éviter ta veue
+& tes insolences bornees & arrestees: pourtant à la seule vois d'un
+pauvre Religieux Recollet de sainct François, que tu crois estre
+Capitaine, & n'est qu'un pauvre & simple soldat & indigne serviteur d'un
+Jesus-Christ crucifié & mort pour nous en Croix.
+
+Apres avoir pris langue de quelques Sauvages que nous trouvasmes cabanez
+à l'escart, nous arrivasmes au port où desja s'estoient portez presque
+tous les Sauvage du bourg, lesquels avec de grands bruits & huees nous y
+attendoient, en intention de profiter de nos vivres, bleds & farines:
+mais comme ils s'en voulurent saisir, & que desja ils estoient entrez
+dans nos Canots, je fis le hola, & les en fis sortir (car mes gens
+n'osaient dire mot) & fis tout porter au lieu où nous voulusmes cabaner,
+un peu esloigné d'eux, pour éviter leurs trop frequentes visites.
+
+Il ne faut point douter que ces Honqueronons n'estoient pas si simples
+qu'ils ne vissent bien (comme ils nous en firent quelques reproches) que
+je me disois maistre des bleds & farines, par une invention trouvee &
+inventee par mes gens, pour s'exempter de leur violence & importunité;
+mais il leur fallut avoir patience & mortifier leur contradiction: car
+ils n'osoient m'attaquer ou me faire du desplaisir, de peur du retour, à
+la traicte de Kebec, où ils vont tous les ans.
+
+Je dis veritablement, & le repete derechef, que c'est icy le peuple le
+plus revesche, le plus superbe & le moins courtois de tous ceux que j'ay
+veus, mais aussi est-il le mieux couvert, le mieux matachié & le plus
+joly & paré de tous; comme si à la braverie estoit inseparablement
+attachee & conjointe la superbe, la vanité & l'orgueil, mere nourriciere
+de tout le reste des vices & pechez. Les jeunes femmes & les filles
+semblent des Nymphes, tant elles sont bien accommodées, & des Biches
+tant elles sont legeres du pied. Nous passames le reste du jour à nous
+cabaner, & encor' tout le suyvant pour la venue du Truchement Bruslé,
+qui nous prioit de l'attendre de compagnie: mais nous trouvasmes si peu
+de courtoisie & de faveur dans ce village, qu'aucun ne nous y voulut pas
+traicter un seul morceau de poisson qu'à prix déraisonnable, peut-estre
+par un ressentiment qu'ils avoient de ne leur avoir laissé les bleds &
+farines en leur liberté, comme ils s'estoient promis. Ils ne laissoient
+pourtant de nous venir voir devant nostre cabane; neantmoins plustost
+pour nous controller & se mocquer de nous, que pour s'instruire de leur
+salut, car à l'heure du repas me voyant souffler ma Sagamité, pour estre
+trop chaude, ils s'en prenoit à rire, ne considerans point que je
+n'avois pas la langue ny le palais ferté ny endurcy comme eux.
+
+Au partir de ce village, nous allasmes cabanner en un lieu tres-propre à
+la pesche, où nous prismes quantité de poissons de diverses especes, que
+nous mangeasmes cuits en eau & rostis, mais il y avoit cela d'incommode
+que mes gens n'escailloient point celuy qu'ils deminssoient dans la
+Sagamité, non plus que celuy qui se mangeoit en autre façon, telle
+estant leur coustume, de sorte qu'à chaque cueilleree de Sagamité qu'on
+prenoit, il falloit faire estat d'en cracher une partie dehors, & lors
+qu'ils avoient quelque morceau de viande à deminsser, ils se servoient
+de leur pied pour le tenir, & de la main pour la couper.
+
+Les grands orages qu'il fit ce jour-là, & les pluyes continuelles qui
+durerent jusques au lendemain matin, furent cause que nous logeasmes
+fort incommodement dans un lieu marescageux, où d'aventure nous
+trouvasmes un chien esgaré que mes Sauvages prirent & tuerent à coups de
+haches, & le firent cuire pour nostre souper. Comme au chef, ils me
+presenterent la teste, mais je vous asseure qu'elle estoit si hideuse, &
+avoit une grand' gueule behante si desagreable, que je n'eus pas le
+courage d'en manger, & me contentay d'un morceau de la cuisse. Au souper
+du lendemain nous mangeasmes un Aigle, que mes gens m'avoient desnichée,
+puis deux ou trois autres en autre temps, pour ce que ces oyseaux
+estoient si lourds à porter, avec les avirons: que j'avois desja en ma
+charge, que je ne pûs les conserver un plus long temps, & fallut nous en
+desfaire.
+
+Le jour suyvant, apres avoir tout porté à 5 ou 6 sauts, & passé par des
+lieux tres-perilleux, nous prismes giste en un petit hameau
+d'Algoumequins sur le bord de la riviere, qui a en cet endroict plus
+d'une bonne lieue de large: le lendemain environ l'heure de midy, nous
+vismes deux Arcs au Ciel, fort visibles & apparens, que tenoient devant
+nous les deux bords de la riviere comme deux arcades, sous lesquelles il
+sembloit que nous deussions passer. Le soir nos Sauvages mangerent un
+Aigle, de laquelle je ne voulus pas seulement prendre du bouillon pour
+l'amour de nostre Seigneur, & le respect du Vendredy (bien que je fusse
+bien foible) dequoy mes gens resterent bien edifiez & satisfaits, que je
+ne fisse rien contre la volonté de nostre bon JESUS. Le matin nous nous
+mismes sur la riviere, qui en cet endroict est tres-large, & semble un
+lac, couvert par tout d'un si grand nombre de Papillons morts, que
+j'eusse auparavant douté s'il y en auroit bien en autant en tout le
+Canada: à quelques heures, de là, un François, nommé la Montagne, avec
+ses Sauvages, se penserent perdre, & tomber dans un precipice & cheute
+d'eau, de laquelle ils ne fussent jamais sortis que morts & tous brisez,
+& leur faute estoit, en ce qu'ils n'avoient pas assez tost pris terre.
+
+Nous avons faict mention de plusieurs cheutes d'eau, & de quantité de
+sauts & de precipices dangereux: mais voicy le saut de la Chaudiere que
+nous allons le presentement trouver, le plus admirable, le plus
+dangereux & le plus espouventable de tous: car il est large de plus d'un
+grand quart de lieuë et demy, il a au travers quantité de petites Isles
+qui ne sont que rochers aspres & difficiles, couvertes en partie de
+meschant petits bois, le tout entre-coupé de concavitez & precipices,
+que ces boüillons & cheutes d'eau de six ou sept brasses, on faict à
+succession de temps, & particulierement à un certain endroict, où l'eau
+tombe de telle impetuosité sur un rocher au milieu de la riviere, qu'il
+s'y est cavé un large & profond bassin: si bien que l'eau courant là
+dedans circulairement y faict des tres-puissans bouïllons, qui
+produisent des grandes fumees de poudrin de l'eau qui s'eslevent en
+l'air. (Il y a encor' un autre semblable bassin ou chaudiere plus à
+l'autre bord de la riviere, qui est presque aussi impetueux & furieux
+que le premier, & tend de mesmes ses eauës en grands precipices): &
+c'est la raison pourquoy nos Montagnets & Canadiens ont donné à ce saut
+le nom _Asticou_, & les Hurons _Anoò_ qui veut dire chaudiere en l'une &
+en l'autre langue. Cette cheute d'eau meine un tel bruit dans ce bassin,
+que l'on l'entend de plus de deux lieuës loin, puis sort & tombe dans un
+autre profonde concavité ou grand bassin, environné d'un grand rocher,
+où il ne se voit rien qu'une tres espaisse escume, qui couvre & cache
+l'eau au dessous. Et comme je m'amusois à contempler & considerer toutes
+ces cheutes d'eau entrer de si grande impetuosité dans ces chaudieres, &
+en ressortir avec la mesme impetuosité, je me donnay garde que tous ces
+rochers d'alentour, où je me tenois, sembloient tous couverts de petits
+limas de pierre, & n'en peux donner autre raison, sinon, que c'est, ou
+de la nature de la pierre mesme, ou que le poudrin de l'eau tombant là
+dessus, peut avoir causé tous ces effects: c'est aussi en cet endroict
+où je trouvay premierement des plantes d'un Lys incarnat, qui n'avoient
+que deux fleurs sur chacune tige.
+
+Environ un quart de lieuë apres le saut de la chaudiere, nous passasmes
+à main droicte devant un autre saut ou cheute d'eau admirable, d'une
+riviere qui vient du costé du Su, laquelle tombe d'une telle impetuosité
+de vingt ou vingt-cinq brasses de haut dans la grande riviere, sur
+laquelle nous estions, qu'elle faict deux arcades, qui ont de largeur
+pres de trois cens pas. Les jeunes hommes sauvages se donnent
+quelquefois le plaisir de passer avec leurs Canots par derriere la plus
+large, & ne se mouillent que de poudrin que faict l'eau, mais il me
+semble qu'ils font en cela une grande folie, pour le danger qu'il y a
+assez eminent: & puis, à quel propos s'exposer sans profit dans un sujet
+qui nous peut causer un repentir & tirer sur nous la risee & la
+mocquerie de tous les autres? Les Yroquois venoient ordinairement
+jusques en ces contrees, pour surprendre nos Hurons au passage allant à
+la traicte; mais depuis qu'ils ont sceu qu'ils commençoient de mener des
+François avec eux, ils ont comme desisté d'y plus aller, neantmoins nos
+gens à tout evenement, se tindrent toujours sur leur garde, de peur de
+quelque surprise, & s'allerent cabaner hors danger, & comme nous
+souffrismes les grandes ardeurs du Soleil pendant le jour, il nous
+fallut de mesme souffrir les orages, les grands bruits du tonnerre, &
+les pluyes continuelles pendant la nuict, jusques au lendemain matin,
+que nous nous remismes en chemin, encore tous mouillez, & affiligez d'un
+faux rapport qui nous avoit est faict par un Algoumequin, que la flotte
+de France estoit perie en mer, & que c'estoit perdre temps à mes gens de
+descendre jusques à Kebec: mais apres estre un peu r'entré en moy-mesme,
+& ruminé ce qui en pouvoit estre, je me doutay incontinent de stratageme
+& de la finesse de l'Algoumequin qui avoit controuvé ce mensonge, pour
+nous faire retourner en arriere, & en suitte persuader à tous les autres
+Hurons de n'aller point à la traicte. Je fis donc entendre à mes
+Sauvages la malice de l'homme, & leur fis continuer nostre voyage, avec
+esperance de bons succez.
+
+De là nous allasmes cabanez à la petite Nation que nos Hurons appellent
+Quieunontateronons, où nous n'eusmes pas à peine pris terre & dressé
+nostre Cabane, que les deputez du village nous vindrent visiter, &
+supplier nos gens d'essuyer les larmes de ving-cinq ou trente pauvres
+vefves qui avoient perdu leurs marys l'hivers passé, les uns de la faim,
+& les autres de diverses maladies naturelles, je les priay d'avoir
+patience en cette pressante necessité, & que le tout ne consistoit qu'à
+quelque petit present qu'il falloit faire à ces pauvres vefves pour
+addoucir leur douleur, & essuyer leurs larmes. Ils en firent en effect
+leur petit devoir, & donnerent un present de bled d'Inde & de farine à
+ces pauvres bonnes gens: je les appelles bons pource qu'en effect je les
+trouvay tels, & d'une humeur tellement accommodante, douce & pleine
+d'honnesteté, que je m'en trouvay fort edifié & satisfaict.
+
+Ce fut icy où je trouvay dans les bois environ un petit quart de lieuë
+du village, un pauvre Sauvage malade, enfermé dans une Cabane ronde,
+couché de son long aupres d'un petit feu, duquel j'ay faict mention
+cy-devant au chapitre des malades. Me promenant par le village, &
+visitant les Sauvages, un jeune garçon me fit present d'un petit Rat
+musqué, pour lequel je luy donnay en eschange un autre petit present,
+duquel il faisoit autant d'estat, que je faisois de ce petit animal. Le
+truchement Bruslé, qui s'estoit là venu cabaner avec nous, traitta un
+Chien, dequoy nous fismes festin le lendemain matin, en compagnie de
+plusieurs Sauvages de nos Canots, & puis nous troussasmes bagage, fismes
+nos apprests, & nous mismes en chemin, nonobstant les nouveaux advis que
+les Algoumequins nous donnoient des Navires de France qu'ils croyoient
+estre perdues & subemergées en mer, ou pris par les Corsaires & en
+effect il y avoit l'apparence assez de la croire, en ce que le temps de
+leur arrivee ordinaire estoit desja de longtemps escoulé, & si on n'en
+recevoit aucune nouvelle. Ce fut ce qui me mit pour lors dans les
+doutes, bien que je fisse tousjours bonne mine à mes gens, de peur
+qu'ils ne s'en retournassent, comme ils en estoient sur le pointc.
+
+Passans au saut sainct Louys, long d'une bonne lieuë & tres-dangereux en
+plusieurs endroicts, nostre Seigneur me garantit & preserva d'un
+precipice & cheute d'eu où je m'en allois tomber infailliblement, car
+comme mes Sauvages en des eaux basses conduisoient le Canot à la main,
+estant moy seul dedans, pour ce que je ne les pouvois suyvre à pied, dans
+les eaux, ny sur la terre par trop montagneuse, & embarrassee de bois &
+de rochers, la violence de l'eau leur ayant faict eschapper des mains,
+je me jettay fort à propos sur une petite roche en passant, puis en
+mesme temps le Canot tombe par une cheute d'eau dans un precipice, parmy
+les bouillons & les rochers, d'où ils le retirerent à demy brisé avec
+une longe corde, que (prevoyant le danger) ils y avoient attachée; &
+apres ils le raccommoderent: à terre avec des pieces d'escorces qu'ils
+portoient quant-&-eux: depuis nous souffrismes encore plusieurs coups de
+vagues dans nostre petit vaisseau, & passasmes par de grandes, hautes &
+perilleuses eslevations d'eau, qui faisoient dancer, hausser & baisser
+nostre Canot d'une merveilleuse façon, pendant que je m'y tenois couché
+& raccourcy, pour ne point empescher mes Sauvages de bien gouverner, &
+voir de quel bord ils devoient prendre. De là nous allasmes cabaner dans
+une Sapiniere assez incommodement, d'où nous partismes le lendemain
+matin, encore tous mouillés, & continuasmes nostre chemin par un lac &
+de là par la grande riviere, jusques à deux lieuës pres du Cap de
+Victoire, où nous cabanasmes sous un arbre peu à couvert des pluyes, qui
+continuerent du soir jusques au lendemain matin, que nous nous rendismes
+audict Cap de Victoire, où desja estoit arrivé depuis deux jours le
+Truchement Bruslé, ave ceux ou trois Canots Hurons.
+
+Je vous rends graces, ô mon Dieu, que vous nous ayez conduits jusques
+icy sans peril, mais voicy, je ne suis pas plustost descendu à terre,
+pensant me rafraischir, que j'entends les plaintes du Truchement & de
+ses gens, qui sont empeschez par les Montagnets & Algoumequins de passer
+outre, & veulent qu'ils attendent là avec eux les barques de la traicte:
+je ne trouvay point à propos de leur obeyr, & dis que je voulois
+descendre & que pour eux qu'ils demeurassent là, s'ils vouloient, & me
+voyant dans cette resolution, & que difficilement me pouvoient ils
+empescher, & encore moins osoient-ils me violenter, comme ils avoient
+faict le Truchement. Ils trouverent invention d'intimider nos Hurons par
+une fourbe qu'ils leur firent croire, que à tout le moins tirer d'eux
+quelques presens. Ils firent donc courir un bruit qu'ils avoient receu
+vingt coliers de Pourceleine des Ignierhonons (ennemis mortels des
+Hurons) à la charge de les envoyer advertir de l'arrivee desdits Hurons,
+afin qu'ils peussent les venir tous mettre à mort, & qu'en peu de temps,
+ils viendroient en tres grand nombre. Nos gens, vainement espouventez de
+cette mauvaise nouvelle, tindrent conseil là dessus, un peu à l'escart
+dans le bois, où je fus appellé avec le Truchement, qui estoit d'aussi
+legere croyance qu'eux, & pour conclusion ils se cottiserent tous, qui
+de rets, qui de petun, bled farine & autres chose, qu'ils donnerent aux
+Capitaines et Chefs principaux des Montagnets & Algoumequins, afin de se
+les obliger. Il n'y eut que mes Sauvages qui ne donnerent rien: car je
+me doutay incontinent du stratageme & mensonge auquel les Sauvages sont
+sujets, & se font aysement croire à ceux de leur sorte: car ils n'ont
+qu'à dire je l'ay songé s'ils ne veulent dire on me l'a dit, & cela
+suffit.
+
+Mais puis que nous sommes à parler des presens des Sauvages, avant que
+passer outre nous en dirons les particularitez, & d'où ils tirent
+particulierement ceux qu'ils font en commun. En toutes les villes,
+bourgs & villages de nos Hurons, ils font un certain amas de coliers de
+pourceleine, rassades, haches, cousteaux, & generallement de tout ce
+qu'ils gaignent ou obtiennent pour le commun soit à la guerre, traicté
+de paix, rachapt de prisonniers, peages des Nations qui passent par
+leurs terres, & par toute autre voy & maniere qui se presente. Or est-il
+que toutes ces choses sont mises & disposees entre les mains & en la
+garde de l'un des Capitaines du lieu, à ce destiné, comme Thresorier de
+la Republique & lors qu'il est question de faire quelque present pour le
+bien & salut commun de tous, ou pour s'exempter de guerre, pour la paix,
+ou pour autre service du public, ils assemblent le conseil, auquel,
+apres avoir deduit la necessité urgente qui les oblige de puiser dans le
+thresor, & arresté le nombre & la qualité des marchandises qui en
+doivent estre tirees, on advise le Thresorier de fouiller dans les
+coffres, & d'en apporter tout ce qui a esté ordonné, & s'il se trouve
+espuisé de finances, pour lors chacun se cottise librement de ce qu'il
+peut, & sans violence aucune donne de ses moyens selon sa commodité &
+bonne volonté; & jamais ils ne manquent de trouver les choses
+necessaires & accordees, tant ils ont le coeur genereux & assis en bon
+lieu, pour le salut commun.
+
+Pour revenir au dessein que j'avois de partir du Cap de Victoire, &
+d'aller jusqu'à Kebec, je me resolus en fin (apres avoir un peu contesté
+avec les Montagnets & Algoumequins) de faire mettre nostre Canot en
+l'eau, comme je fis, dés la poincte du jours, que tous les Sauvages
+dormoient encore, & n'esveillay personne que le Truchement pour me
+suyvre, s'il pouvoit, ce qu'il fist au mesme instant, & fismes telle
+diligence, favorisez du courant de l'eau, & qu'il n'y avoit aucun saut à
+passer, que nous fismes vingt-quatre bonnes lieuës ce jour là,
+nonobstant l'incommodité de la pluye, & cabanasmes au lieu qu'on dit
+estre le milieu du chemin de Kebec au Cap de Victoire, où nous
+trouvasmes une barque à laquelle on nous donna la collation, puis des
+pois & des prunes pour faire chaudiere entre nos Sauvages, lesquels
+d'ayse, me dirent alors que j'estois un vray Capitaine, & qu'ils ne
+s'estoient point trompez en la croyance qu'is en avoient tousjours eue,
+veu la reverence & le respect que me portoient les François, & les
+presents qu'ils m'avoient faicts; qui estoient ces pois & ces pruneaux,
+desquels ils firent bonne expedition è l'heure du souper, ou plustost
+disner car nous n'avions encore beu ny mangé de tout le jour.
+
+Le lendemain dés le grand matin, nous partismes delà, & en peu d'heures
+trouvasmes une autre barque, qui n'avoit encore levé l'anchre faute d'un
+bon vent: & apres avoir salué celuy qui y commandoit, avec le reste de
+l'equipage, & faict un peu de collation, nous passasmes outre en
+diligence, pour pouvoir arriver à Kebec ce jour là mesme, comme fismes
+avec la grace du bon Dieu. Sur l'heure de midy mes Sauvages cacherent
+tous du sable un peu de bled d'Inde à l'accoustumée & firent festin de
+farine cuite, arrosée de suif d'Eslan fondu mais j'en mangeai tres peu
+pour lors (sous esperance de mieux le soir): car comme je ressentois
+desja l'air de Kebec, ces viandes insipides & de mauvais goust, ne me
+sembloient pas si bonnes qu'auparavant particulierement ce suif fondu,
+qui sembloit proprement à celuy de nos chandelles, lequel seroit là
+mangé en guise d'huile, ou de beurre fraiz, & eussions esté trop heureux
+d'en avoir pour mettre dans nostre pauvre Menestre au pays des Hurons.
+
+A une bonne lieuë ou deux de Kebec, nous passasmes assez proche d'un
+village de Montagnets, dressé sur le bord de la riviere, dans une
+Sapiniere, le Capitaine duquel, avec plusieurs autres de la bande, nous
+vindrent à la rencontre dans un Canot, & vouloient à toute force
+contraindre mes Sauvages de leur donner une partie de leur bled &
+farine, comme estant deu (disoient-ils) à leur Capitaine, pour le
+passage & entree dans leurs terres: mais les François qui là avoient
+esté envoyez exprez dans une Chalouppe, pour empescher ces insolences,
+leur firent lascher prise, tellement que mes gens ne furent en rien
+foullez, que du reste de nostre Menestre du disner, qui estoit encore
+dans le pot, laquelle ces Montagnets mangerent à pleine main toute
+froide, sans autre ceremonie.
+
+De là nous arrivasmes d'assez bonne heure à Kebec, & eus le premier à ma
+rencontre le bon Pere Joseph qui y estoit arrivé depuis huict jours;
+avec lequel (apres m'estre un peu rafraischy, & receu la courtoisie de
+Messieurs de l'habitation, & veu cabaner mes Sauvages) je fus à nostre
+petit Couvent, scitué sur la riviere sainct-Charles; où je trouvay tous
+nos Confreres en bonne santé, Dieu mercy: desquels (apres l'action de
+graces que nous rendismes premierement à Dieu & à ses Saincts) je receus
+la charité & bon accueil que ma foiblesse, lassitude & debilité pouvoit
+esperer d'eux.
+
+Quelques jours apres il fut question de faire mes petits apprests; pour
+retourner promptement aux Hurons avec mes Sauvages, qui avoient achevé
+leur traicte; mais quant tout fut prest, & que je pensay partir, il me
+fut delivré des lettres avec une obedience, de la part de nostre
+Reverend Pere Provincial, par lesquelles il me mandoit de m'embarquer au
+plus prochain voyage pour retourner en France, demeurer de Communauté en
+nostre Couvent de Paris, où il desiroit se servir de moy.
+
+Il fallut donc changer de batterie, & delaisser Dieu pour Dieu par
+l'obeyssance, puis que sa divine Majesté en avoit ainsi ordonné. Car je
+ne pû recevoir aucune raison pour bonne, de celles qu'on m'alleguoit de
+ne m'en point retourner, & d'envoyer mes excuses par escrit à nostre
+Reverend Pere Provincial, pource qu'une simple obeyssance estoit plus
+conforme à mon humeur, que tout le bien que j'eusse peu esperer par mon
+travail au salut & conversion de ce pauvre peuple, sans icelle.
+
+En delaissant la nouvelle France, je perdis aussi l'occasion d'un voyage
+de deux ou trois cens lieuës au delà des Hurons, tirant su Sur, que
+j'avois promis faire avec mes Sauvages, si tost que nous eussions esté
+de retour dans le pays, pendant que le Pere Nicolas eust esté descouvrir
+quelque autre Nation du costé du Nord. Mais Dieu, admirable en toutes
+choses, sans la permission duquel une seule fueille d'arbre ne tombe
+point, a voulu que la chose soit arrivee autrement.
+
+Prenant congé de mes pauvres Sauvages affligez de mon depart, je taschay
+de les consoler, & leur donnay esperance de les revoir au plustost qu'il
+me seroit possible, & que le voyage que je devois faire en France ne
+procedoit pas d'aucun mescontentement que j'eusse receu d'eux, ny pour
+envie qu'eusse de les abandonner, ains pour quelqu'autre affaire
+particuliere qui m'obligeoit de m'absenter d'eux pour un temps. Ils me
+prierent de me ressouvenir de mes promesses, & puis je ne pouvois estre
+diverty de ce voyage, qu'au moins je me rendisse à Kebec dans dix ou
+douze lunes, & qu'ils ne manqueroient pas de m'y venir retrouver, pour
+me reconduire en leur pays. Il est vray que ces pauvres gens ne
+manquerent pas de m'y venir rechercher l'annee d'apres, comme il me fut
+mandé par nos Religieux: mais l'obedience de mes Superieurs qui
+m'employoit à autre chose à Paris, ne me permist pas d'y retourner,
+comme j'eusse bien desiré.
+
+Avant mon depart nous les conduismes dans nostre Couvent, leur fismes
+festin, & tout la courtoisie & tesmoignage d'amitié à nous possible, &
+leur donnasme à tous quelque petit present, particulierement au
+Capitaine & Chef de Canot, auquel nous donnames un Chat pour porter à
+son pays, comme chose rare, & à eux incogneue: ce present luy agrea
+infiniment, & en fit grand estat; mais voyant que ce Chat venoit à nous
+lors que nous l'appellions, il conjectura de là qu'il estoit plein de
+raison, & qu'il entendoit tout ce que nous luy disions: c'est pourquoy,
+après nous avoir humblement remercié d'un present si rare, il nous pria
+de dire à ce Chat que quand il seroit en son pays qu'il ne fist point du
+mauvais, & qu'il ne s'en allast point courir par les autres Cabanes ny
+par les forests; mais qu'il demeurast tousjours dans son logis pour
+manger les Souris, & qu'il l'aymeroit comme son fils, & ne luy
+laisseroit avoir faute de rien.
+
+Je vous laisse à penser & considerer la naïfveté & simplicité de ce bon
+homme, qui pensoit encore le mesme entendement & la mesme raison estre
+au reste des animaux de l'habitation, & s'il fut pas necessaire le tirer
+de cette pensee et le mettre luy-mesme dans la raison, puis que desja ll
+m'avoit faict auparavant la mesme question, touchant le flux & reflux de
+la mer, qu'il croyoit par cet effect estre animée, entendre, & avoir une
+volonté.
+
+C'est à present, c'est à cette heure, qu'il faut que je te quitte, ô
+pauvre Canada, ô ma chere Province des Hurons, celle que j'avois choisie
+pour finir ma vie en travaillant à ta conversion! pense-tu que ce ne
+soit sans un regret & une extreme douleur, puis que je te vois encore
+gisante dans l'espaisse tenebre de l'infidelité, si peu illuminee du
+Ciel, si peu esclairee de la raison, & si abrutie dans l'habitude de tes
+mauvaises coustumes; tu as mal mesnagé les graces que le Ciel t'a
+offertes, tu veux estre Chrestienne, tu me l'as dit. Mais helas! la
+croyance ne suffit pas, il faut le Baptesme: mais si tu ne quittes tout
+ce qui est de vicieux en toy, de quoy te serviront la croyance & le
+Baptesme, sinon d'une plus grande condemnation; j'espere en mon Dieu
+toutes fois, que tu feras mieux, & que tu seras celle qui jugera &
+condemnera un jour devant le grand Dieu vivant beaucoup de Chrestiens
+plus mal vivans, & mieux instruits que toy, qui n'as encore veu de
+Religieux, que des pauvres Recollets du Seraphique sainct François, qui
+ont offert à Dieu & leur vie & leur sang pour ton salut.
+
+Passons maintenant dans ces barques jusques à Tadoussac, où le grand
+vaisseau nous attend, puis que nous avons fait nos adieux à nos Freres &
+François, & à nos pauvres Sauvages. Ce grand vaisseau nous conduira à
+Gaspé, où nous apprendrons que les Anglois nous attendent à la Manche
+avec deux grands Navires de guerre pour nous prendre au passage; mais
+Dieu en disposera autrement, s'il luy plaist.
+
+Cet advis donné par des pescheurs nous fit encore tarder quelques jours,
+pour avoir la compagnie de trois autres vaisseaux de la flotte qui se
+chargeoient de Molues, avec lesquels nous fismes voile, & courusmes en
+vain un Escumeur de mer Rochelois, qui nous estoit venu recognoistre
+environ trois cens lieuës au deça du grand Banc, puis arrivez assez pres
+de la Manche, il s'esleva une brune si obscure & favorable pour nous,
+qu'ayant, à cause d'icelle, perdu nostre route, & donné jusques dans la
+terre d'Angleterre, en une petite Baye proche une tour à demy ruynée,
+nous ne fusmes nullement apperceus de ces guetteurs qui nous pensoient
+surprendre en chemin, & arrivasmes (assistez de la grace de nostre bon
+Dieu) à la rade de Dieppe, & de là (de nostre pied) à nostre Couvent de
+Paris fort heureusement & pleins de santé Dieu mercy, auquel soit
+honneur, gloire & louange à jamais. Ainsi soit-il.
+
+
+
+
+
+DICTIONAIRE DE LA LANGUE HURONNE.
+
+
+_Necessaire à ceux qui n'ont l'intelligence d'icelle & ont à traiter
+avec les Sauvages du pays._
+
+Par Fr. GABRIEL SAGARD, Recollet de S. François, de la Province de S.
+Denys.
+
+[Illustration.]
+
+A PARIS
+
+CHEZ DENYS MOREAU, rue S. Jacques à la Salamandre d'Argent.
+
+========================================================================
+
+M. DC. XXXII.
+
+_Avec Privilege du Roy._
+
+========================================================================
+
+
+DICTIONAIRE
+DE
+LA LANGUE HURONNE
+
+_Par Fr. Gabriel Sagard, Recollet de sainct François, de la Province de
+S. Denys._
+
+LE peché des ambitieux Babyloniens, qui pensoient s'eslever
+jusques au Ciel, par la hautesse de leur incomparable tour, pour d'un
+second deluge universel, s'est communiqué par ses effects à toutes les
+autres nations du monde, de maniere que nous voyons par experiencce,
+qu'à peine se peut-il trouver une seule Province ou Nation, qui n'aye un
+langage particulier, ou du moins qui ne differe d'accents & de beaucoup
+de mots. Parmy nos Sauvages mesme il n'y a si petit peuple qui ne soit
+dissemblable de l'autre ne leur maniere de parler. Les Hurons ont leur
+langage particulier, & les Algoumequins, Montagnets & Canadiens en ont
+un autre tout different, de sorte qu'ils ne s'entr'entendent point,
+excepté les Skéquaneronons, Honquerons, & Anasaquanans, lesquels ont
+quelque correspondance, & s'entr'entendent en quelque chose: mais pour
+les Hurons ou Houandater, leur langue est tellement particuliere &
+differente de toutes les autres, qu'elle ne derive d'aucune. Par exemple
+les Hurons appellent un chien _Gagnenon_, les Epicerinys _Arionte_, &
+les Canadiens ou Montagnets _Atimoy_: tellement qu'on voit une grande
+difference en ces trois mots, qui ne signifient neantmoins qu'une mesme
+chose, chacun en sa langue. De plus pour dire mon pere en Huron, faut
+dire _Astan_, & en Canadien _Noraoni_: pour dire ma mere en Huron, _Auan
+Ondauen_, en Canadien _Necaoni_; ma tante, en Huron _Harha_, & en
+Canadien, _Netousisse_; du pain en Huron _Andataroni_, & en canadien,
+_Pacouechigan_, & de la galette _Caracona_. Je ne t'entends point en
+Huron, _Danstan réaronca_, & en Canadien faut dire, _Noma
+quinisirocatin_. Je pourrois encore adjouster un grand nombre de mots
+Canadiens & Hurons, pour en faire mieux cognoistre la difference, &
+qu'il n'y a point de rapport d'une langue à l'autre; mais ce peu que je
+viens de mettre icy doit suffire pour satisfaire & contenter ceux qui en
+auroient peu douter.
+
+Et bien que je sois très peu versé en langue Huronne, & fort incapable
+de faire quelque chose de bien: Si est ce que je feray volontiers part
+au public (puis qu'il est ainsi jugé à propos) de ce eu que j'en sçay,
+par ce Dictionaire que j'ay grossierement dressé, pour la commodité &
+utilité de ceux qui ont à voyager dans le païs, & n'ont l'intelligence
+de ladite langue: car je sçay combien vaut la peine d'avoir affaire à un
+peuple & ne l'entendre point. Je veux bien neantmoins les advertir que
+ce n'est point assez de sçavoir lire, & dire les mots à nostre mode, il
+faut de plus observer la prononciation & les accents du pays, autrement
+on ne se pourra faire entendre que tres difficillement, & si outre cela,
+comme nous voyons en France beaucoup de differents accents & de mots
+nous voyons la mesme chose aux Provinces, villes & villages où la langue
+Huronne est en usage. C'est pourquoy il ne se faudra point estonner si
+en voyageant dans le pays, on trouve cette difficulté, & qu'une mesme
+chose se dise un peu differemment, ou tout autrement en un lieu qu'en un
+autre, dans un mesme village, & encore dans une mesme Cabane. Par
+exemple, pour dire des raisins un prononcera _Ochahenna_, & un autre
+dira _Hochahenda_, puis pour dire, voyla qui est bien, voyla qui est
+beau, un dira _Onguianné_, & l'autre dira _Onguiendé_: pour dire
+l'emmeines-tu, l'emmeneras-tu, un prononcera _Etcheignon_, & un autre
+dira _Etseignon_, & ceux-là sont des mots differents, car il y en a
+beaucoup d'autres si peu approchans, & tellement dissemblables,
+nonobstant qu'ils soient d'une mesme langue, & ne signifient tous qu'une
+mesme chose, que les confrontans ils ne se ressemblent en rien qu'à la
+signification, comme ces deux mots _Andahia_ & _Houernen_ le demontrent,
+lesquels signifient l'un & l'autre cousteau, neantmoins sont tous
+differents.
+
+Il y a encore une autre chose à remarquer en cette langue: c'est que
+pour affirmer ou s'informer d'un mesme sujet, ils n'usent que d'un mesme
+mot sans adjonction. Par exemple, affirmer qu'une chose est faicte, ou
+s'informer sçavoir si elle est faicte, il ne disent que _Achongna_, ou
+_Onnen achongna_: & n'y a que la cadence ou façon de prononcer, qui
+donne à cognoistre si on interroge, ou si on asseure, & afin de ne point
+repeter tant de fois une mesme chose, & neantmoins faire sçavoir &
+comprendre comme on peut user des mots, j'ay mis à la fin des periodes,
+aff. ou int., pour dire aff. qu'on s'en peut servir pour affirmer la
+chose, ou int. pour advertir que sans y rien changer cela sert encore
+pour interroger.
+
+Et pour ce que nos gens confondent encore souvent les temps presens,
+passez ou à venir: les premieres, secondes ou troisiesmes personnes, le
+pluriel & le singulier, & les genres masculin & feminin, ordinairement
+sans aucun changement, diminution ou adjonction des mots & syllabes,
+j'ay aussi marqué aux endroits plus difficiles, des lettres necessaires
+& propres, pour sortir de toutes ces difficultez, & voir comme & en
+combien de sortes on se peut servir d'une periode & façon de parler,
+sans estre obligé d'y rien changer, que la cadence & le ton. Pour le
+temps present j'ay mis un pnt. pour le preterit un pt. & pour le futur
+un fu. Pour les personnes, il y a pour la premiere un 1, pour la seconde
+un 2, & pour la troisiesme un 3 & per. signifie personne, & le singulier
+& pluriel par S.P. & les genres masculin & feminin M. & F.
+
+Si je n'eusse craint de grossir trop inutilement ce Dictionaire, que je
+me suis proposé d'abreger le plus que faire se pourra, j'aurais pour la
+commodité des plus simples, escrit les choses plus au long: car je sçay
+par experience, que si ce Dictionaire n'enseignoit & donnoit les choses
+toutes digerees à ceux qui n'ont qu'à passer dans le pays, ou à traiter
+peu souvent avec les Hurons, qu'ils ne pourroient d'eux mesmes, en ces
+commencements, assembler, composer ny dresser ce qu'ils auroient à dire
+avec toutes les regles qu'on leur pourroit donner, & feroient souvent
+autant de fautes qu'ils diroient des mots, pour ce qu'il n'y a que la
+practique & le long usage de la langue qui peut user des regles; qui
+sont autant confuses & mal-aisees à cognoistre, comme la langue est
+imparfaicte.
+
+Ils ont un grand nombre de mots, qui sont autant de sentences, &
+d'autres composez qui sont tres beaux, comme _Assimenta_, baille la
+seine: _Taoxritan_, donne moy du poisson; mais ils en ont aussi d'autres
+qu'il faut entendre en divers sens, selon les sujets & les rencontres
+qui se presentent. Et comme par deçà on invente des mots nouveaux, des
+mots du temps, & des mots à la mode, & d'un accent de Cour, qui a
+presque ensevely l'ancien Gaulois.
+
+Nos Hurons, & generallement toutes les autres Nations, ont le mesme
+instabilité de langage, & changent tellement leurs mots, qu'à succession
+de temps l'ancien Huron est presque tout autre que celuy du present, &
+change encore, selon que j'ay peu conjecturer & apprendre n leur
+parlant: car l'esprit se subtilise, & vieillissant corrige les choses, &
+les met dans leur perfection.
+
+Quelqu'un me dira, que je n'ay pas bien observé l'ordre Alphabetique en
+mon Dictionaire, imparfaict en beaucoup de choses, & que je devois me
+donner du temps pour le polir & rendre dans sa perfection, puis qu'il
+devoit paroistre ne public, & servir en un siecle où les escrits plus
+parfaicts peuvent à peine contenter les moins advancez. Mais il faut
+premierement considerer qu'un ordre si exacte n'estoit point autrement
+necessaire, & que pour observer de tout poinct cette politesse, & ordre
+Alphabetique, qu'il m'y eust fallu employer un grand temps au delà de
+dix ou douze petits jours que j'y ay employez en fournissant la presse.
+
+Secondement, qu'il est question d'une langue sauvage; presque sans
+regle, & tellement imparfaicte, qu'un plus habile que moy se trouveroit
+bien empesché, (non pas de controller mes escrits) mais de mieux faire:
+aussi ne s'est-il encore trouvé personne qui se soit mis en devoir d'en
+dresser des rudiments autre que celuy-cy, pour la grande difficulté
+qu'il y a: & cette difficulté me doit servir d'excuse, si par mesgard il
+s'y est glissé quelques fautes, comme aussi à l'Imprimeur, qui n'a pû
+observer tous les pointcts marquez, qui eussent esté necessaires sur
+plusieurs lettres capitales, & autres, qui ne sont point en usage
+chez-nous, & qu'il m'a fallu passer sous silence.
+
+Si peu de lumiere que j'aye eu dans la langue Canadienne, je n'y ay pas
+recogneu tant de difficulté qu'en celle-cy, (bien que plus grave &
+magistrale) car on en peut dresser des Declinaisons & Conjugaisons, &
+observer assez bien les temps, les genres & les nombres, mais pour la
+Huronne, tout y est tellement confondu & imparfaict, comme j'ay desja
+dict qu'il n'y a que la pratique & le long usage qui y peut
+perfectionner les negligens & peu studieux: car pour les autres qui ont
+envie d'y profiter, il n'y q que les commencemens de difficiles, & Dieu
+donne lumiere au reste, avec le soin qu'on y apporte, favorisé du
+secours & de l'assistance des Sauvages qui est grandement utile, &
+duquel je me servois journellement, pour me rendre leur langue
+familiere.
+
+La principale chose qui m'a obligé d'escrire sur cette matiere est un
+desir particulier que j'ay d'ayder ceux qui entreprendront ce voyage,
+pour le salut & la conversion de ces pauvres Sauvages Hurons: car le
+seul ressouvenir de ces pauvres gens me touche tellement en l'ame, que
+je voudrois les pouvoir tous porter dans le Ciel apres une bonne
+conversion, que je prie Dieu leur donner, bannissant de leur coeur tout
+ce qui est de vicieux & de leurs terres tous les Anglois, ennemis de la
+foy, pour y rentrer aussi glorieusement, comme il nous en ont chassé
+injustement, avec tout le reste des François.
+
+[Illustration: deco006.png]
+
+[Illustration: deco017.png]
+
+
+
+
+LES MOTS FRANCOIS
+tournez en Huron.
+
+=======================================================================
+NOTE DU TRANSCRIPTEUR
+
+Ce document à été transcrit à partir de l'édition numérisée d'un livre
+ancien, dont l'impression assez mauvaise, n'a en rien été améliorée avec
+l'âge et la numérisation.
+
+En particulier, le mots HURONS, écrits en italiques, sont extrêmement
+difficiles à lire. C'est pour cette raison que le dictionnaire contenu
+dans l'original n'a pas pu être reproduit ici. Il aurait souffert une si
+grande multitude d'erreurs, que nous avons préféré l'omettre.
+
+Si des lecteurs trouvent une version plus lisible du dictionnaire, il ne
+sera jamais trop tard pour la soumettre et l'insérer ici.
+
+========================================================================
+
+
+
+[Illustration: hr01.png]
+
+J'ay soussigné, Ministre Provincial des Freres mineurs Recollets de la
+Province de S Denys en France, veu la permission de sa Majesté &
+Approbation de trois Peres des plus qualifiez de nostredite Province,
+par nous nommez Censeurs, Permets à Frere Gabriel Sagard, de faire
+imprimer son Voyage de Canada avec un Dictionaire de la langue des
+Sauvages, sous ce titre. _Le grand Voyage, &c._ Fait à Rouen ce 25
+Juillet 1632, sous nostre seing manuel & seel de nostre Ordre.
+
+Pr. VINCENT MORET, Ministre Provincial.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le grand voyage du pays des Hurons, by
+Gabriel Sagard
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND VOYAGE DU PAYS DES HURONS ***
+
+***** This file should be named 23828-8.txt or 23828-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/3/8/2/23828/
+
+Produced by Rénald Lévesque. This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.