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This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +======================================================================== + +NOTE DU TRANSCRIPTEUR + +Pour rendre la lecture plus abordable, nous avons éliminé les grands "s" +et la confusion générée par l'ancien usage des u-v, et des i-j. Pour le +reste, nous avons adhéré à l'orthographe, la ponctuation et +l'accentuation (ou son absence) originales. + +======================================================================== + + + + + LE GRAND VOYAGE + DU PAYS DES HURONS, + Situé en l'Amerique vers la Mer + douce, és derniers confins + de la nouvelle France, + dite Canada. + + +Où il est amplement traité de tout ce qui est du pays, des moeurs & du +naturel des Sauvages, de leur gouvernement de façons de faire, tant +dedans leurs pays, qu'allans en voyages; De leur foy & croyances; De +leurs conseils & guerres, & de quelque genre de tourmens ils font mourir +leurs prisonniers. Comme ils se marient & eslevent leurs enfants; De +leurs Medecins, & des remedes dont ils usent à leurs maladies: De leurs +danses & chansons; De la chasse, de la pesche, & des oyseaux & animaux +terrestres & aquatiques qu'ils ont; Des richesses du pays; Comme ils +cultivent leurs terres, & accommodent leur Menestre. De leur deuil, +pleurs & lamentations, & comme ils ensevelissent & enterrent leurs +morts. + +Avec un Dictionnaire de la langue Huronne, pour la commodité de ceux qui +ont à voyager dans le pays, & n'ont d'intelligence d'icelle langue. + +_Par_ F. Gabriel Sagard Theodat, _Recollet de S. François, de la +Province de S. Denys en France._ + + A PARIS + + Chez Denys Moreau, rue S. Jacques, à la Salamandre d'Argent. + +----------------------------------------------------------------------- + + M. DC. XXXII. _Avec Privilege du Roy._ + +[Illustration.] + + + + + AU ROY + DES ROYS, + ET TOUT PUISSANT + Monarque du Ciel & de la terre, + JESUS-CHRIST, Sauveur + du monde. + + +C'est à vous, ô puissance & bonté infinie! à qui je m'adresse, +& devant qui je me prosterne la face contre terre, & les joues baignées +d'un ruisseau de larmes, que fluent sans cesse de mes deux yeux, par les +ressentimens & amertumes de mon coeur vrayement navré, & à juste titre +affligé, de voir tant de pauvres ames infideles & barbares tousjours +gisantes dans les espaisses tenebres de leur infidelité. Vous sçavez (ô +mon seigneur & mon dieu) que nous avons porté nos voeux depuis tant +d'annees dans la nouvelle france, & fait nostre possible pour retirer +les ames de cet esprit tenebreux; mais le secours necessaire de +l'ancienne nous a manqué, seigneur, nos prieres & nos remonstrances ont +de peu servy, peut-estre, ô mon tres-doux jesus, que l'ange tutelaire +que vous luy avez donné, a empesché le secours que nous en esperions +pour la nouvelle, coulans doucement dans le coeur & la pensee de ceux +qui avoient quelque affection pour le bien du pays, que les tracas, les +distractions & les divers perils qui fuyuent & sont annexez à la +poursuitte d'un si grand bien, estoient souvent cause (aux ames foibles +dans la vertu) d'en remporter des fruicts contraires à la vertu. Si cela +est, faite ô mon dieu, s'il vous plaist, que l'ange de la nouvelle +france remporte la victoire contre celuy de l'ancienne car bien que +quelques uns en fassent mal leur profit, beaucoup en pourront tirer de +l'advantage assisté de ce grand ange tutelaire, & principalement de +vous, ô mon dieu, qui pouvez tout, & de qui nous esperons tout le bien +qui en peut reussir; il y va de vostre gloire & de vostre service. Ayez +donc pitié & compassion de ces pauvres ames, rachetées au prix de vostre +sang tres-precieux, ô mon seigneur & mon dieu, afin que retirées des +tenebres de l'infidelité, elles se convertissent à vous, & qu'apres +avoir vescu jusques à la mort, dans l'observance de vos divins +preceptes, elles puissent aller jouyr de vous dans l'eternité, avec les +anges bien-heureux en paradis, où je prie vostre divine majesté me faire +aussi la grace d'aller, apres avoir vescu icy bas par le moyen de vos +graces, dans la mesme grace, en l'observance de mon institut, & de vos +divins commandemens. + +[Illustration.] + +[Illustration.] + + + + + TABLE DES CHAPITRES + contenus en ce Livre. + + +Chap. 1. Voyage du pays des Hurons, situé en l'Amerique, vers la mer +douce, és derniers confins de la nouvelle France, dite Canada. + +Chap. 2. De nostre commencemens, & suitte de nostre voyage. + +Chap. 3. De Kebec, demeure des François & des Pères Recollets. + +Chap. 4. Du Cap de Victoire aux Hurons, & comme les Sauvages se +gouvernent allans en voyage & par pays. + +Chap. 5. De nostre arrivée au pays des Hurons, quels estoient nos +exercices, & de nostre manière de vivre & gouvernement dans le pays. + +Chap. 6. Du pays des Hurons, & de leurs villes, villages & cabanes. + +Chap. 7. Exercice ordinaire des hommes & des femmes. + +Chap. 8. Comme ils défrischent, sement & cultivent leurs terres & apres +comme ils accommodent le bled & les farines, & de la façon d'apprester +leur manger. + +Chap. 9. De leurs festins & convives. + +Ch. 10. Des danses, chansons & autres ceremonies ridicules. + +Ch. 11. De leur mariage & concubinage. + +Ch. 12. De la naissance, amour & nourriture que les sauvages ont envers +leurs enfans. + +Ch. 13. De l'exercice des jeunes garçons & jeunes filles. + +Ch. 14. De la forme, couleur & stature des Sauvages, & comme ils ne +portent point de barbe. + +Ch. 15. Humeur des Sauvages, & comme ils ont recours au Devins, pour +recouvrer les choses desrobées. + +Ch. 16. Des cheveux, & ornements du corps. + +Ch. 17. De leurs conseils & guerres. + +Ch. 18. De la croyance & foy des Sauvages, du Createur, & comme ils +avoient recours à nos prieres. + +Ch. 19. Des ceremonies qu'ils observent à la pesche. + +Ch. 20. De la santé & maladie des Sauvages & de leurs Medecins. + +Ch. 21. Des deffuncts, & comme ils pleurent & ensevelissent les morts. + +Ch. 22. De la grand' feste des morts. + +[Illustration.] + +SECONDE PARTIE. + +Où il est traité des Animaux terrestres, & aquatiques, & des Fruicts, +Plants & Richesses qui se retreuvent communément dans le pays de nos +Sauvages; puis de nostre retour de la Province des Hurons en celle de +Canada, Avec un petit Dictionaire des mots principaux de la langue +Huronne, necessaire à ceux qui n'ont l'intelligence d'icelle, & ont à +traiter avec les dits Hurons. + +Chap. 1. Des Oyseaux. + +Chap. 2. Des Animaux terrestres. + +Chap. 3. Des Poissons, & bestes aquatiques. + +Chap. 4. Des Fruicts, Plantes, Arbres & Richesses du pays. + +Chap. 5. De nostre retour du pays des Hurons en France, & de ce qui nous +arriva en chemin. + +[Illustration.] + + + + + _PRIVILEGE DU ROY._ + +LOUYS par la grace de Dieu, Roy de France & de Navarre. A nos amez & +feaux Conseiller, les gens tenans nos Cours de Parlemens, Maistres des +Requestes ordinaires de nostre Hostel, Prevost de Paris, Baillifs, +Seneschaux, & autres nos Justiciers & Officiers qu'il appartiendra +salut. Nostre bien amé Fr. Gabriel Sagard, Recollet, nous a fait +remonstrer qu'il a composé un livre intitulé, _Le grand Voyage du pays +des Hurons situé en l'Amerique, vers la mer douce, és derniers confins +de la nouvelle France, avec un Dictionnaire de la langue Huronne._ +Lequel il desireroit mettre en lumiere, s'il avoit sur ce nos lettres. A +ces causes, desirans bien, & favorablement traiter ledit suppliant, & +qu'il ne soit frustré des fruicts de son labeur, luy avons permis, +permettons & octroyons par ces presentes, de nos graces speciales, +d'imprimer ou faire imprimer en telle marge & caractere que bon luy +semblera ledit livre, iceluy mettre & exposer en vente & distribuer +durant le temps de dix ans, deffendant à tous Imprimeurs & autres +personnes de quelque qualité & condition qu'elle soient, d'imprimer, ou +faire imprimer, mettre ny exposer en vente ledit livre, sans le congé & +permission dudit exposant, ou de celuy ayant charge de luy, sur peine de +confiscation d'iceux livres, d'amende arbitraire, & à tous despens, +dommages & interest envers luy; à la charge d'en mettre deux exemplaires +en nostre bibliotheque publique. Si vous mandons que du contenu en ces +presentes vous fassiez, souffriez & laissiez jouyr & ce faire souffrir & +obeyr tus ceux qu'il appartiendra, en mettant au commencement ou à la +fin dudit livre ces presentes, ou bref extraict d'icelles, voulons +qu'elles soient pour deuëment signifiées: Car tel est nostre plaisir. +Donné à Paris le 20 jour de Juillet, l'an de grace 1632 & de nostre +regne le 23. + +Par le Conseil, + +Huot. + +======================================================================== + +J'ay sous-signé, consens que le sieur Denys Moscait, lequel j'ay choysi +pour mon Imprimeur & Libraire, puisse imprimer mon livre, intitulé le +grand voyage des Hurons, à la charge de recevoir de moy, un nouveau +consentement, toutes les fois qu'il le voudra réimprimer. Et à ces +conditions je luy remets mon Privilège que j'ay obtenu du Roy, pour +imprimer mondit livre. Fait à Paris ce 19 Juillet 1612. + +FR. GABRIEL SAGARD, Recollet. + +======================================================================== + +Achevé d'imprimer pour la premiere fois le 10 jour d'Aoust 1632. + +======================================================================== + + + + + _Approbation des Peres de l'Ordre._ + +Nous soussignez, Professeurs en la saincte Theologie, Predicateurs & +Confesseurs des Peres Recollets de la province de S. Denys en France. +Certifions avoir leu un livre intitulé, _Voyage du pays des Hurons, +situé en l'Amerique, vers la mer douce, és derniers confins de la +nouvelle France, dite Canada._ Où il est traité de tout ce qui est du +pays, & du gouvernement des Sauvages, avec un Dictionaire de la langue +Huronne, Composé par Fr. Gabriel Sagard Theodat, Religieux de nostre +mesme Ordre & Institut. Auquel nous n'avons rien trouvé contraire à la +Religion Catholique, Apostolique & Romaine: ains tres utile & necessaire +au public. En foy de quoy nous avons signé de nostre main. Fait en +nostre Couvent de Paris le cinquiesme jour de juillet 1632. + +Fr. IGNACE I I CAULT, quisup. Gardien du Couvent des Recollets de Paris. +Fr. JEAN MARIE L'ESCRIVAIS, quisup. +Fr. ANGE CARRIER, quisup. + +[Illustration.] + + + + +A TRES-ILLUSTRE, +Genereux & puissant Prince +HENRY +DE LORRAINE, +Comte d'Arcourt. + + +MONSEIGNEUR, + +_C'est un sujet puissans, & un object ravissant, que l'oeil & la +presence d'un Prince, qui n'a d'affection que pour la vertu. Si je prens +la hardiesse de m'adresser à vostre grandeur, pour luy faire offre +(comme je fais en toute humilité) de mon petit Voyage des Hurons. La +faute, si j'en commets, gaigné & doucement charmé par vostre vertu, en +doit estre attribuée à l'esclat brillant de vostre mesme vertu. A quel +Autel pouvois-je porter mes voeux plus méritoirement qu'au vostre? En +qui pouvois-je trouver plus d'appuy contre les envieux & mal-veillans de +mon Histoire, qu'en un Prince genereux & victorieux comme vous, dont les +vertus sont tellement admirées entre les Grands, qu'elles semblent +donner loix aux Princes plus accomplis. Sous l'aisle de vostre +protection (si vous l'en daignez honorer) MONSEIGNEUR, ce mien petit +traité peut sans crainte des envieux, favorablement par-courir tout +l'Univers. Vostre naissance & extraction de la tres-ancienne, auguste & +Royale maison de Lorraine, qui a autre-fois passé les mers, subjugué les +Infideles, & possedé, comme Roy, un si grand nombre d'annees, tous les +lieux saincts de la Palestine, vous donne du credit, & faict voler +vostre nom parmy toutes les Nations de la terre: de sorte que l'on dict +d'elle, qu'elle a tousjours esté saincte, & n'a jamais nourry de monstre +dans son sein. C'est une remarque & un honneur eternel, que je prie Dieu +vous conserver_. + +_Acceptez donc, (MONSEIGNEUR) les bonnes volontez que j'ay pour vostre +Grandeur en ce petit present, en attendant que le Ciel me fasse naistre +d'autres moyens plus propres, pour recognoistre les obligations que vous +avez acquises sur nostre Religieuse Maison, & sur moy particulierement, +qui seray toute ma vie,_ + +_MONSEIGNEUR,_ + +Vostre tres-humble serviteur en JESUS-CHRIST, Fr. Gabriel Sagard, +indigne Recollet. + +De Paris ce 31 Juillet, 1632. + +[Illustration.] + + + + +AU LECTEUR + +C'Est une vérité cogneuë de tous, & des Infideles mesmes (disoit un sage +des Garamantes au Grand Roy Alexandre) Que la perfection des hommes ne +consiste point à voir beaucoup, ny à sçavoir beaucoup; mais en +accomplissant le vouloir & bon plaisir de Dieu. Cette pensee a repu +longtemps mon esprit en suspens à sçavoir, si je devois demeurer dans le +silence, ou agreer à tant d'ames religieuses & seculieres, qui me +sollicitoient de mettre au jour, & faire voir au public, le narré du +voyage que j'ay fait dans le pays des Hurons; pource que de moy-mesme je +ne m'y pouvois resoudre. Mais enfin, apres avoir consideré de plus pres +le bien qui en pouvoit reussir à la gloire de Dieu, & au salut du +prochain, avec la licence de mes Supérieurs j'ay mis la main à la plume, +& décrit dans cet' Histoire & Voyage des Hurons, tout ce qui se peut +dire du pays & de ses habitants. La lecture duquel sera d'autant plus +agreable à toutes conditions de personnes, que ce livre est parsemé de +diversité de choses les unes belles & remarquables en un peuple Barbare +& Sauvage, & les autres brutales et inhumaines à des creatures qui +doivent avoir de la raison & recongnoistre un Dieu qui les a mis en ce +monde, pour jouyr apres d'un Paradis. Quelqu'un me pourra dire que je +devois me servir du stile du temps, ou d'une bonne plume, pour polir & +enrichir mes memoires, & leur donner jour au travers de toutes les +difficultez que les esprits envieux (aujourd'huy trop frequens) me +pourroient objecter & en effet, j'en ay eu la pensee, non pour +m'attribuer le merite & la science d'autruy; mais pour contenter les +plus curieux & difficiles dans les entretiens du temps. Au contraire, +j'ay esté conseillé de suyvre plustost la naïfveté & simplicité de mon +stile ordinaire, (lequel agréera tousjours d'avantage aux personnes +vertueuses & de merite) que de m'amuser à la recherche d'un discours +poly et fardé, qui auroit voilé ma face, & obscurcy la candeur & +sincerité de mon Histoire, qui ne doit avoir rien de vain ny de +superflu. + +Je m'arreste icy tout court, je demeure icy en silence, & preste mon +oreille patiente aux advertissements salutaires de quelques zelans, que +me diront que j'ay employé & ma plume & mon temps, dans un sujet qui ne +ravist pas les ames comme un autre sainct Paul, jusqu'au troisiesme +Ciel. Il est vray, j'advouë mon manquement & mon démerite; mais je diray +pourtant, & avec verité, que les bonnes ames y trouveront dequoy +s'edifier, & louer Dieu qui nous a fait naistre dans un pays Chrestien, +où son sainct nom est recogneu & adoré, au prix de tant d'Infideles qui +vivent & meurent privez de sa cognoissance & se son Paradis. Les plus +curieux aussi, & les moins devots, qui n'ont autre sentiment que de se +divertir, & d'apprendre dans l'Histoire l'humeur, le gouvernement, & les +diverses actions & ceremonies d'un peuple Barbare, y trouveront aussi +dequoy se contenter & satisfaire, & peut-étre leur salut, par la +reflection qu'ils feront eux-mesme. + +De mesme, ceux qui poussez d'un sainct mouvement desireront aller dans +le pays pour la conversion des Sauvages, ou pour s'y habituer & vivre +Chrestiennement, y apprendront aussi quels seront les pays ou ils auront +à demeurer, & les peuples avec lesquels ils auront à traiter, & ce qui +leur sera besoin dans le pays, pour s'en munir avant que de se mettre en +chemin. Puis nostre Dictionaire leur apprendra d'abord toutes les choses +principales & necessaires qu'ils auront à dire aux Hurons, & aux autres +Provinces & Nations, chez lesquels cette langue est en usage, comme +Petuneux, à la Nation Neutre, à la Province de Feu, à celle des Puants, +à la Nation des Bois, à celle de la Mine de cuyvre, aux Yroquois, à la +Province des Cheveux Relevez, & à plusieurs autres. Puis en celle des +Sorciers, de ceux de l'Isle, de la petite Nation & des Algoumequins, qui +la sçavent en partie, pour la necessité qu'ils en ont, lors qu'ils +voyagent, ou qu'ils ont à traiter avec quelques personnes de nos +Provinces Huronnes & Sedentaires. + +Je responds à vostre pensee, que le Christianisme est bien peu advancé +dans le pays, nonobstant nos travaux, le soin & la diligence que les +Recollets y ont apporté, bien loin des dix millions d'ames que nos +Religieux ont baptizé à succession de temps dans les Indes Orientales, & +Occidentales, depuis que le bien-heureux Frere Martin de Valence, & les +compagnons Recollets y eurent mis le pied, & fait les premiers la +planche à tous nos autres Freres, qui y ont à present un grand nombre de +Provinces, remplies de Couvents, & en suitte à tous les Religieux des +autres Ordres, qui y ont esté depuis. + +C'est nostre regret & nostre desplaisir de n'y avoir pas esté secondez, +& que les choses n'y ont pas si heureusement advancé, comme nos +esperances nous promettoient, foiblement fondees sur des Colonies de +bons & vertueux François qu'on y devoit establir, sans lesquelles on n'y +advancera jamais gueres la gloire de Dieu & le Christianisme n'y sera +jamais bien fondé. C'est mon sentiment & celuy de tous les gens de bien +non seulement; mais de tous ceux qui se gouvernent tant soit peu avec la +lumiere de la raison. + +Excuse, si le peu de temps que j'ay eu de composer & dresser mes +Memoires & mon Dictionaire (apres la resolution prise de les mettre en +lumiere) y a fait escouler quelques legeres fautes ou redites: car y +travaillant avec un esprit preoccupé de plusieurs autres charges & +commissions, il ne me souvenoit pas souvent en un temps, ce que j'avois +composé & escrit en un autre. Ce sont fautes qui portent le pardon +qu'elles esperent de vostre charité, de laquelle j'implore aussi les +prieres, à ce que Dieu m'exempte icy de peché, & me donne son Paradis en +l'autre. + +[Illustration.] + +VOYAGE DU PAYS des Hurons situé en l'Amerique, vers la mer douce, és +derniers confins de la nouvelle France, dite Canada. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +ALLEZ par tout le monde, & preschez l'Evangile à toute creature, dit +notre Seigneur. C'est le commandement que Dieu donna à ses Apostre, & +ensuitte aux personnes Apostoliques, de porter l'Evangile par tout le +monde, pour en chasser l'Idolatrie, & polir les moeurs barbares des +Gentils, & eriger les trophees des victoires de sa Croix par son +Evangile & la predication de son sainct nom. La vanité de sçavoir & +apprendre les choses curieuses, & les moeurs & diverses façons de +philosopher, ont poussé ce grand Thianeus Appollonius de ne pardonner à +aucun travail, pour se remplir & rendre illustre par la cognoissance des +choses les plus belles & magnifiques de l'Univers & c'est ce qui le fit +courir de l'Egypte toute l'Afrique, passer les colonnes d'hercules, +traiter avec les grands hommes, & sages d'Espagne, visiter nos Druides +és Gaules, couler dans les delices de l'Italie, pour y voir la +politesse, grandeur & gentillesse de l'Empire Romain, de là se couler +dans la Grece, puis passer l'Elespong, pour voir les richesses d'Asie, & +enfin penetrant les Perses, surmontant le Causase, passant par les +Albaniens, Scythes, Massagettes: bref, apres avoir connu les puissans +Royaumes de l'Inde, traversé le grand fleuve Phison, arriva enfin vers +les Brachmanes, pour ouyr ce grand Hyarcas philosopher de la nature & du +mouvement des astres: & comme insatiable de sçavoir, apres avoir couru +toutes les provinces où il pensa apprendre quelque chose d'excellent, +pour se rendre plus divin parmy les hommes; de tous ses grands travaux +ne laissa rien de memorable qu'un chetif livre, contenant les dogmes des +Pytagoriens, fagoté, polly, doré, qu'il feignoit avoir appris dans +l'Entre trophonine, qui fut receu avec tant d'applaudissement des +Anciates, que pour éternizer sa memoire ils le consacrerent au plus haut +feste de leur plus magnifique Temple. + +Ce grand homme, qui avait acquis par ses voyages tant de suffisance & +d'experience, que les Princes, & entr'autres l'Empereur Vespasien, +estimoit son amitié de telle sorte, que, soit que ou par vanité, ou à +bon escient, qu'il desira se servir de luy en la conduite de son grand +Empire, il le convia de s'en venir à Rome avec ses attrayantes paroles, +qu'il luy feroit part de tout ce qu'il possedoit, sans en exclure +l'Empire, pour monstrer l'estime qu'il faisoit de ce grand personnage; +neantmoins il croyoit n'avoir rien remarqué digne de tant de travail, +puis qu'il n'avoit pu rencontrer une egalité de justice (à son advis) en +l'economie du monde, puisque par tout il avoit trouvé le fol commander +au sage, le superbe à l'humble, le querelleur au pacifique, l'impie au +devot. Et ce qui luy touchoit le plus le coeur, c'est qu'il n'avoit +point trouvé l'immortalité en terre. + +Pour moi, qui ne fus jamais d'une si enragee envie d'apprendre en +voyageant, puis que nourry en l'escole du Fils de Dieu, sous la +discipline reguliere de l'ordre Séraphique sainct François, où l'on +apprend la science solide des Saincts, & hors celle-là tout ce qu'on +peut apprendre n'est qu'un vain amusement d'un esprit curieux. J'ay +voulu faire part au public de ce que j'avois veu en un voyage de la +nouvelle France, que l'obeyssance de mes Supérieurs m'avoit fait +entreprendre, pour secourir nos Peres qui y estoient desja, pour tascher +à y porter le flambeau de la cognoissance du Fils de Dieu, & en chasser +les tenebres de la barbarie & infidelité suyvant le commandement que +nostre Dieu nous avoit faict en la personne de ses Apostres, afin que +comme nos Peres de nostre seraphique Ordre de sainct François, avoient +les premiers porté l'Evangile dans les Indes Orientales & Occidentales & +arboré l'estendart de nostre redemption és peuples qui n'en avoient +jamais ouy parler, ny en cognoissance, à leur imitation nous y +portassions nostre zele et devotion, afin de faire la mesme conqueste, & +eriger les mesmes trophees de nostre salut, où le Diable avoit demeuré +paisible jusqu'à present. + +Ce ne sera pas à l'imitation d'Appollonius, pour y polir mon esprit, & +en devenir plus sage, que je visiteray ces larges provinces, où la +barbarie & la brutalité y ont pris tels advantages, que la suitte de ce +discours vous donnera en l'ame quelque compassion de la misere & +aveuglement de ces pauvres peuples, où je vous feray voir quelles +obligations nous avons à nostre bon JESUS, de nous avoir delivrez de +telles tenebres & brutalite, & poly nostre esprit jusqu'à le pouvoir +cognoistre et aymer, & esperer l'adoption de ses enfans. Vous verrez +comme en un tableau de relief & en riche taille douce, la misere de la +nature humaine, viciee en son origine, privee de la culture de la foy, +destituee des bonnes moeurs, & en proye à la plus funeste barbarie que +l'esloignement de la lumiere celeste peut grotesquement concevoir. Le +recit vous en sera d'autant plus agreable par la diversité des choses +que je vous raconteray avoir remarquees, pendant environ deux ans que +j'y ay demeuré, que je me promets que la compassion que vous prendrez de +la misere de ceux qui participent avec vous de la nature humaine, +tireront de vos coeurs des voeux, des larmes & des souspirs, pour +conjurer le Ciel à lancer sur ces coeurs des lumieres celestes, qui +seules les peuvent affranchir de la captivité du Diable, embellir leurs +maisons de discours salutaires, & polir leur rude barbarie de la +politesse des bonnes moeurs, afin qu'ayans cogneu qu'ils sont hommes, +ils puissent devenir Chrestiens, & participer avec vous de cette foy qui +nous honore du riche titre d'enfans de Dieu, coheritiers avec nostre +doux JESUS, de l'heritage qu'il nous a acquis au prix de son sang, où se +trouvera cette immortalité veritable, que la vanité d'Appollonius apres +tant de voyages n'avoit pu trouver en terre, où aussi elle n'a garde de +se pouvoir trouver. + + + + +======================================================================== + +_De nostre commencement, & suitte de nostre voyage._ + +CHAPITRE II. + + +NOSTRE Congregation s'estant tenue à Paris, j'eus commandement +d'accompagner le Pere Nicolas, vieil Predicateur, pour aller secourir +nos Peres, qui avoient la mission de la conversion des peuples de la +nouvelle France. Nous partismes de Paris avec la benediction de nostre +R. Pere Provincial, le dix huictiesme de Mars mil six cens vingt-quatre, +à l'Apostolique, à pied & avec l'equipage ordinaire des pauvres Pere +Recollets Mineurs de nostre glorieux Pere S. François. Nous arrivasmes à +Dieppe en bonne santé, où le navire fretté & prest, n'attendoit que le +vent propre pour faire voile, & commencer nostre heureux voyage: de +sorte qu'à grand peine pûmes-nous prendre quelque repos, qu'il nous +fallut embarquer le mesme jour de nostre arrivee, de sorte que nous +partismes dés la my nuict avec un vent assez bon mais qui par sa faveur +inconstante nous laissa bien tost, & fusmes surpris d'un vent contraire, +joignant la coste d'Angleterre, que causa un mal de mer fort fascheux à +mon compagnon, qui l'incommoda fort & le contraignit de rendre le tribut +à la mer; qui est l'unique remede de la guerison de ces indispositions +maritimes. Graces è nostre Seigneur, nous avions desja scillonné environ +cent lieuës de mer, avant que je fusse contrainct à ces fascheuses +maladies; mais j'en ressentis bien depuis, & peut dire avec verité, que +je ne me fusse jamais imaginé que le mal de mer fust si fascheux & +ennuyeux comme je l'experimentay, me semblant n'avoir jamais tant +souffert corporellement au reste de ma vie, comme je souffris pendant +trois mois six jours de navigation, qu'il nous fallut (a cause des vents +contraires) pour traverser ce grand & espouventable Ocean, & arriver à +Kebec, demeure de nos Peres. + +Or pour ce que le Capitaine de nostre vaisseau avoit commission d'aller +charger du sel en Brouage, il nous y fallut aller, & passer devant la +Rochelle, à la rade de laquelle nous nous arrestâmes deux jours, pendant +que nos gens allerent negocier à la ville pour leurs affaires +particulieres. Il y avoit là un grand nombre de navires Hollandoises, +tant de guerre que marchands, qui alloient charger du sel en Brouage, & +à la riviere Suedre, proche de Mareine: nous en avions desja trouvé en +chemin, environ quatre vingts ou cent en diverses flottes, & aucun +n'avoit couru sus-nous, entant que nostre pavillon nous faisoit +cognoistre; il y eut seulement un pirate Hollandois qui nous voulut +attaquer & rendre combat, ayant desja à ce dessein ouvert ses sabors, & +fait boire & armer ses gens; mais pour n'estre assez forts, nous +gaignasmes le devant à petit bruit, ce miserable traisnoit desja +quant-&-soy un autre navire chargé de sucre & autres marchandises, qu'il +avoit volé sur des pauvres François & Espagnols qui venoient d'Espagne. + +De la Rochelle on prend d'ordinaire un pilote de louage, pour conduire +les navires qui vont à la riviere de Suedre, à cause de plusieurs lieux +dangereux où il convient de passer, & est necessaire que ce soit un +pilotte du pays qui conduise en ces endroicts, pource qu'un autre ne s'y +oseroit hazarder, il arriva neantmoins que ce pilotte de la Rochelle +pensa nous perdre, car n'ayant voulu jetter l'anchre par un temps de +bruine, comme on luy conseilloit, se fiant à sa sonde, il nous eschoua +sur les quatre heures du soir, ce fut alors pitié, car on pensoit n'en +eschapper jamais, & de faict, si Dieu n'eust calmé le temps, & retenu +notre navire de se coucher du tout, s'estoit faict du navire, & de tout +ce qui estoit dedans; on demeura ainsi jusques environ les six ou sept +heures du lendemain matin, que la maree nous mit sus pied; en cet +endroict nous n'estions pas à plus d'un bon quart de lieuë de terre; & +nous ne pensions pas estre si proches, autrement on y eust conduit la +pluspart de l'equipage avec la chalouppe pendant ce danger, pour +descharger d'autant le navire, & se sauver tous, en cas qu'il se fust +encore tant-soit-peu couché; car il l'estoit desja tellement, que l'on +ne pouvoit plus marcher debout, ains se traisnant & appuyant des mains. +Tous estoient fort affligez, & aucun n'eut le courage de boire ny +manger, encore que le souper fust prest & servy, & les bidons & gamelles +des matelots remplis: pour moy j'estois fort debile, & eusse volontiers +pris quelque chose; mais la crainte de mal edifier m'empescha & me fit +jeusner comme les autres, & demeurer en priere toute la nuict avec mon +compagnon, attendant la misericorde & assistance du bon Dieu: nos gens +parloient desja de jetter en mer le pilotte qui nous avoit eschouez. Une +partie vouloit gaigner l'esquif pour tascher à se sauver, & le Capitaine +menaçoit d'un coup de pistolet le premier qui s'y advanceroit, car sa +raison estoit; sauver tout, ou tout perdre, & nostre Seigneur ayant +pitié de ma foiblesse me fit la grace d'estre fort peu esmeu & estonné +pour le danger present & eminent, ny pour tous autres que nous eusmes +pendant nostre voyage, car il ne me vint jamais en la pensee (me +confiant en la divine bonté, aux merites de la Vierge, & de tous les +Saincts) que deussions perir, autrement il y avoit grandement sujet de +craindre pour moy, puis que les plus experimentez pilotes & mariniers +n'estoient pas sans crainte, ce qui estonnoit tout plein de personnes, +un desquels, comme fasché de me voir sans apprehension pendant une +furieuse tourmente de huict jours; me dit par reproche, qu'il avoit dans +la pensee que je n'estois pas Chrestien, de n'apprehender pas en des +perils si eminens, je luy dis que nous estions entre les mains de Dieu; +& qu'il ne nous adviendroit que selon sa saincte volonté, & que je +m'estois embarqué en intention d'aller gaigner des ames à nostre +Seigneur au pays des Sauvages, & d'y endurer le martyre, si telle estoit +sa saincte volonté: que si sa divine misericorde vouloit que je perisse +en chemin, que je ne devois pas moins que d'en estre content, & que +d'avoir tant d'apprehension n'estoit pas bon signe; mais que chacun +devoit plustost tascher de bien mettre son ame avec Dieu, & apres faire +ce qu'on pourroit pour se delivrer du danger & naufrage, puis laisser le +reste du soin à Dieu, & que bien que je fusse un grand pecheur, que je +ne perdrois pas pourtant l'esperance & la confiance que je devois avoir +à mon Seigneur & à ses Saincts, qui estoient tesmoins de nostre disgrace +& danger, duquel ils pouvoient nous delivrer, avec le bon plaisir de sa +divine Majesté, quand il leur plairoit. + +Apres estre delivrés du peril de la mort, & de la perte du navire, qu'on +croyoit inevitable, nous mismes la voile au vent, & arrivasmes d'assez +bonne heure à la riviere de Suedre, où l'on devoit charger du sel des +marests de Mareine. Nous nous desembarquasmes, & n'estans qu'à deux +bonnes lieuës de Brouage, nous y allasmes nous rafraischir; avec nos +Freres de la province de la Conception, qui y ont un assez beau Couvent, +lesquels nous y reçurent & accommoderent avec beaucoup de charité. +Nostre navire estant chargé, & prest à se remettre à la voile, nous +retournasmes nous y rembarquer, avec un nouveau pilote de Mareine, pour +nous reconduire jusqu'à la Rochelle, lequel pensa encor' nous eschouer, +ce qu'indubitablement nous aurions esté, s'il eust fait tant-soit-peu +obscur, cela luy osta la presomption & vanité insupportable de laquelle +enflé, il s'estimoit le plus habile pilote de cette mer, aussi estoit-il +de la pretendue Religion, & des opiniastres, ainsi qu'estoit le premier +qui nous avoit eschouez, quoy que plus retenu & modeste. + +Vers la Rochelle il y a une grande quantité de marsoins, mais nos +mattelots ne se mirent point en peine d'en harponner aucun, mais ils +pescherent quantité de seiches, qui font grandement bonne bonnes +fricassees, & semblent des blancs d'oeufs durs fricassez: ils prindrent +aussi des grondins avec des lignes & hameçons qu'ils laissoient traisner +apres le navire, ce sont poissons un peu plus gros que des rougets, & +desquels on faisoit du potage qui estoit assez bon, & le poisson aussi, +pendant que je me trouvois mal cela me fortifia un peu; mais je me +desplaisois grandement que le Chirurgien qui avoit soin des malades +estoit Huguenot, & peu affectionné envers les Religieux, c'est pourquoy +j'aymois mieux patir que de le prier, aussi n'estoit-il gueres courtois +à personne. Passant devant l'Isle de Réon remplit nos bariques d'eau +douce pour nostre voyage, on mit les voiles au vent, & le cap à la route +de Canada, puis nous cinglasmes par la Manche en haute mer, à la garde +du bon Dieu, & à la mercy des vents. + +A deux ou trois cens lieuës de mer, un piratte ou forban nous vint +recognoistre, & par mocquerie & menace nous dit qu'il parleroit à nous +apres souper, il ne luy fut rien respondu; mais party d'auprés de nous +on tendit le pont de corde, & chacun se tint sur les armes pour rendre +combat, au cas qu'il fust revenu, comme il avait dict: mais il ne +retourna point à nous, ayant bien opinion qu'il n'y avoit que des coups +à gaigner, & non aucune marchandise: toutes fois il fut encore trois ou +quatre jours à voltiger & roder à nostre veuë, cherchant à faire quelque +prise & piraterie. + +Il arriva un accident dans nostre navire, le premier jour du mois de +May, qui nous affligea fort. C'est la coustume en ce mesme jour, que +tous les matelots s'arment au matin, & en ordre font une salve +d'escoupeterie au Capitaine du vaisseau: un bon garçon, peu usité aux +armes, par mesgard & imprudence, donna une double ou triple charge à un +meschant mousquet qu'il avoit, & pensant le tirer il se creva, & tua le +mattelot qui estoit à son costé, & en blessa un autre legerement à la +main. Je n'ay jamais rien veu de si resolu comme ce pauvre homme blessé +à la mort: car ayant toutes les parties naturelles coupees & emportees, +& quelques peaux des cuisses & du ventre qui luy pendoient: apres qu'il +fut revenu de pasmoizon, à laquelle il estoit tombé du coup, luy-mesme +appella le Chirurgien, & l'enhardit de coudre sa playe, & d'y apliquer +ses remedes, & jusqu'à la mort parla avec un esprit aussi sain & arresté +& d'une patience si admirable, que l'on ne l'eust pas jugé malade à sa +parole. Le bon Pere Nicolas le confessa, & peu de temps apres il mourut: +apres il fut enveloppé dans sa paillasse, & mis le lendemain matin sur +le tillac: nous dismes l'Office des morts, & toutes les prieres +accoustumees, puis le corps ayant esté mis sur une planche, fut faict +glisser dans la mer, puis un tison de feu allumé, & un coup de canon +tiré, qui est la pompe funebre qu'on rend d'ordinaire à ceux qui meurent +sur mer. + +Depuis, nous fusmes agitez d'une tourmente si furieuse, par l'espace de +sept ou huict jours continuels, qu'il sembloit que la mer se deust +joindre au Ciel, de sorte que l'on avoit de l'apprehension qu'il se vint +à rompre quelque membre du navire, pour les grands coups de mer qu'il +souffroit à tout moment, ou que les vagues furieuses, qui donnoient +jusques par dessus la Dunette abysmassent nostre navire; car elles +avaient desja rompu & emporté les galleries, avec tout ce qui estoit +dedans; c'est pourquoy on fut contrainct de mettre bas toutes les +voiles, & demeurer les bras croisez; portez à la mercy des flots, & +balotez d'une estrange façon pendant ces furies. Que s'il y avoit +quelque coffre mal amarré, on l'entendoit rouler, & quelquesfois la +marmite estoit renversee, & en dinant ou soupant si nous ne tenions bien +nos plats, ils voloient d'un bout de la table à l'autre, & les falloit +tenir aussi bien que la tasse à boire, selon le mouvement du navire, que +nous laissions aller à la garde du bon Dieu, puis qu'il ne gouvernoit +plus. + +Pendant ce temps là, les plus devots prioyent Dieu, mais pour les +mattelots, je vous asseure que c'est alors qu'ils sont moins devots, & +qu'ils taschent de dissimuler l'apprehension qu'ils ont du naufrage, de +peur que venans à en echapper ils ne soient gaussez les uns des autres, +pour la crainte et la peur qu'ils auroient témoigné par leurs devotions, +ce qui est une vraye invention du diable, pour faire perdre les +personnes en mauvais estat. Il est tres-bon de ne se point troubler, +voire tres-necessaire pour chose qui arrive, à cause qu'on en est moins +apte de se tirer du danger, mais il ne s'en faut pas monstrer plus +insolent, ains se recommander à Dieu, & travailler à ce à quoy on pense +estre expedient & necessaire à son salut & delivrance. Or ces tempestes +bien souvent nous estoient presagees par les Marsoins, qui environnoient +nostre vaisseau par milliers, se jouans d'une façon fort plaisante, dont +les uns ont le museau mousse & gros, & les autres pointu. + +Au temps de cette tourmente je me trouvay une fois seul avec mon +compagnon, dans la chambre du Capitaine, où je lisois pour mon +contentement spirituel les Meditations de S. Bonaventure, ledict Pere +n'ayant pas encore achevé son office, le disoit à genouils, proche la +fenestre qui regarde sur la gallerie, qu'à mesme temps un coup de mer +rompit un aiz du siege de la chambre, entre dedans, sousleve un peu en +l'air le dit Pere, & m'enveloppe une partie du corps, ce qui m'esblouit +toute la veuë; neantmoins, sans autrement m'estonner, je me leve +diligemment d'où j'estois assis, à tastons, j'ouvre la porte pour donner +cours à l'eau, me ressouvenant avoir ouy dire qu'un Capitaine avec son +fils se trouverent un jour noyez par un coup de mer qui entra dans leur +chambre. Nous eusme aussi par fois des ressaques jusqu'au grand masts, +qui sont des coups tres-dangereux pour enfoncer un navire dans l'abysme +des eaues. Quand la tempeste nous prit nous estions bien avant au delà +des isles Assores, qui sont au Roy d'Espagne, desquelles nous +n'approchasmes plus pres que d'une journee. + +Ordinairement apres une grande tempeste vient un grand calme, comme en +effet nous en avions quelque fois de bien importuns, qui nous +empeschoient d'advancer chemin, durant lesquels les Matelots jouoient & +dansoient sur le tillac; puis quend on voyoit sortir de dessous l'orizon +un nuage espais, c'estoit lors qu'il fallait quitter ces exercices, & se +prendre garde d'un grain de vent qui estoit enveloppé là dedans, lequel +se desserrant grondant & sifflant, estoit capable de renverser nostre +vaisseau sen dessus-dessous, s'il n'y eust eu des gens prests à executer +ce que le maistre du navire leur commandoit. Or le calme qui nous arriva +apres cette grande tempeste nous servit fort à propos, pour tirer de la +mer un grand tonneau de tres-bonne huile d'olive, que nous appercusmes +assez proche de nous, flottant sur les eaues, nous en apperceusmes +encore un autre deux ou trois jours apres: mais la mer qui commençoit +fort à enfler, nous osta le moyen de l'avoir: ces tonneaux comme il est +à conjecturer, pouvoient estre de quelque navire brizé en mer par ces +furieuses tourmentes & tempestes que nous avions souffertes peu de temps +auparavant. + +Quelques jours apres nous rencontrasmes un petit navire Anglois, qui +disoit venir de la Virginie, & de quelqu'autre contree, car il avoit +quantité de palmes, du petun, de la cochenille & des cuirs, il estoit +tout desmaté des coups de vent qu'il avoit souffert, & pour pouvoir s'en +retourner au pays d'Angleterre & d'Escosse, d'où la pluspart de son +equipage estoit, ils avoient accommodé leurs masts de mizanne qui seul +leur estoit resté, à la place du grand masts qui s'estoit rompu, & les +autres aussi. Il pensoit s'esquiver & fuyr; mais nous allasmes à luy & +l'arrestasmes, luy demandant, selon la coutume de la mer, à celuy qui +est, ou pense estre le plus fort: d'où est le navire, il respondit +d'Angleterre, on luy repliqua: amenez, c'est à dire, abbaissez vos +voiles, sortez votre chalouppe, & venez nous faire voir vostre congé, +pour en faire l'examen, que si on est trouvé sans le congé de qui il +appartient, on le faict passer par la loy & commission de celuy qui le +prend: mais il est vray qu'en cela comme en toute autre chose, il se +commet souvent de tres-grands abus, pour ce que tel feint estre +marchant, & avoir bonne commission, qui luy mesme est pirate & marchant +tout ensemble, se servant des deux qualitez selon les occasions & +rencontres, & ainsi nos matelots desiroient-ils la rencontre de quelque +petit navire Espagnol, où il se trouve ordinairement de riches +marchandises, pour en faire curee, & contenter leur convoitise: c'est +pourquoy il ne faut s'approcher d'aucun navire en mer qu'à bonnes +enseignes, de peur qu'un forban ne soit pris par un autre pirate. Que si +demandant d'où est le navire on respond, de la mer, c'est à dire, +escumeur de mer, c'est qu'il faut venir à bord, & rendre combat, si on +n'ayme mieux se rendre à leur mercy & discrétion du plus fort. + +C'est aussi la coustume en mer, que quand quelque navire particulier +rencontre un navire Royal, de se mettre au dessous du vent, & se +presenter non point coste-à-coste; mais en biaisant, mesme d'abattre son +enseigne (il n'est pas neantmoins de besoin d'en avoir en si grand +voyage) sinon quand on approche de terre, ou quand il faut se battre. + +Pour revenir à nos Anglois, ils vindrent enfin à nous, sçavoir leur +maistre de marine, & quelques autres des principaux, non toutefois sans +une grande crainte & contradiction, car ils pensoient qu'on les +traitteroit de la mesme sorte qu'ils ont accoutumé de traiter les +François quand ils en ont le dessus: c'est pourquoy ce Maistre de navire +offrit en particulier à nostre Capitaine, moy present, tout ce qu'ils +avoient de marchandise en leur navire, moyennant la vie sauve, & +qu'ainsi despouillez de tout, fors d'un peu de vivres, on les laissast +aller; mais on leu fit aucun tort, & refusa-on leur offre, seulement on +accepta un baril de patates (de sont certaines racines des Indes, en +forme de gros naveaux; mais d'un goust beaucoup plus excellent) & un +autre de petun, qu'ils offrirent volontairement au Capitaine, & à moy un +cadran solaire que je ne voulois accepter de peur de leur en incommoder: +car mon naturel ne sçauroit affliger l'affligé, bien qu'il ne merite +compassion. + +Le Capitaine de nostre vaissseau, comme sage, ne voulut rien determiner +en ce faict de soy-mesme, sans l'avoir premierement communiqué aux +principaux de son bord, & nous pria d'en dire nostre advis, qui estoit +celuy que principalement il desiroit suyvre, pour ne rien faire contre +sa conscience, ou qui fust digne de reprehension. Pendant que nous +estions en ce conseil, on avoit envoyé quantité de nos hommes dans ce +navire Anglois pour y estre les plus forts, & en ramener les principaux +des leurs dans le nostre, excepté leur Capitaine lequel estoit malade, +de laquelle maladie il mourut la nuict mesme. Apres avoir veu tous les +papiers de ces pauvres gens, & trouvé prés d'un boisseau de lettres qui +s'adressoient à des particuliers d'Angleterre, on conclud qu'ils ne +pouvoient estre forbans, bien que leur congé ne fust que trop vieux +obtenu, attendu qu'outre qu'ils estoient peu de monde, & encor' fort +foiblement armez, ils avoient quelques chartes parties, puis toutes ces +lettres les mettoient hors de soupçon, & ainsi on les renvoya en leur +navire, apres nous avoir accompagnez trois jours, & pleurans d'ayse +d'estre delivrez de l'esclavage ou de la mort qu'ils attendoient; ils +nous firent mille remerciemens d'avoir parlé pour eux, & se +prosternoient jusqu'en terre, contre leur coustume, en nous disans +adieu. + +Je me récreois parfois, selon que je me trouvois disposé, à voir jetter +l'esvent aux baleines, & jouer les petits balenots, & en ay veu une +infinité, particulierement à Gaspé, où elles nous empeschoient nostre +repos par leurs soufflemens & les diverses courses des Gibars & +Baleines. Gibar est une espece de Baleine, ainsi appellée, à cause d'une +bosse qu'il semble avoir, ayant le dos fort eslevé; où il porte une +nageoire. Il n'est pas moins grand que les Baleines, mais non pas si +espais ny si gros, & a le museau plus long & plus aigu, & un tuyau sur +le front, par où il jette l'eau de grande violence, quelques-uns à cette +cause, l'appellent souffleur. Toutes les femelles portent & font leurs +petits tous vifs, les allaitent, couvrent & contre-gardent de leurs +nageoires. Les Gibars & autres Baleines dorment tenans leurs testes +eslevees un peu hors, tellement que ce tuyau est à descouvert & à fleur +d'eau. Les Baleines se voyent & descouvrent de loin par leur queue +qu'elles monstrent souvent s'enfonçans dans la mer, & aussi par l'eau +qu'elles jettent par les esvans, qui est plus d'un poinçon à la fois, & +de la hauteur de deux lances, & de cette eau que la Baleine jette, on +peut juger ce qu'elle peut rendre d'huile. Il y en a telle d'où l'on en +peut tirer jusqu'à plus de quatre cens barriques, d'autres six-vingts +poinçons, & d'autres moins, & de la langue on en tire ordinairement cinq +& six barriques: & Pline rapporte, qu'il s'est trouvé des Baleines de +six cens pieds de long, & trois cens soixante de large. Il y en a +desquelles on en pourroit tirer davantage. + +A mon retour je vis tres-peu de Baleines à Gaspé, en comparaison de +l'annee precedente, & ne peux en concevoir la cause ny le pourquoy, +sinon que ce soit en partie la grande abondance de sang que rendit la +playe d'une grande Baleine, que par plaisir un de nos Commis luy avoit +faite d'un coup d'arquebuse à croc, chargee d'une double charge; ce +n'est neantmoins ny la façon, ny la maniere de les avoir: car il y faut +bien d'autre invention, & des artifices desquels les Basques se sçavent +bien servir, c'est pourquoy je n'en fais point de mention, & me contente +que d'autres Autheurs en ayent escrit. + +La premiere Baleine que nous vismes en pleine mer estoit endormie, & +passant tout aupres on détourna un peu le navire, craignant qu'à son +resveil elle ne nous causast quelque accident. J'en vis une entre les +autres espouventablement grosse, et telle que le Capitaine, & ceux qui +la virent dirent asseurement n'en avoir jamais veu de plus grosse. Ce +qui fit mieux recognoistre sa grosseur & grandeur est, que se demenant & +soutenant contre la mer, elle faisait voir une partie de son grand +corps. Je m'estonnay fort d'un Gibar, lequel avec sa nageoire ou de sa +queue, car je ne pouvois pas bien discerner ou recognoistre duquel +c'estoit, frappoit si furieusement fort sur l'eau, qu'on le pouvoit +entendre de fort loin, & me dit-on que c'estoit pour estonner & amasser +le poisson, pour apres s'en gorger. Je vis un jour un poisson de quelque +dix ou douze pieds de longueur, & gros à proportion, passer tout +joignant nostre navire: on me dit que c'estoit un Requiem, poisson fort +friant de chair humaine, c'est pourquoy qu'il ne fait pas bon se baigner +où il y en a, pource qu'il ne manque pas d'engloutir les personnes qu'il +peut attraper, ou du moins quelque membre du corps, qu'il couppe +aysement avec ses deux ou trois rangees de dents qu'il a en sa gueule, & +n'estoit qu'il luy convient tourner le ventre en haut ou de costé pour +prendre sa proye, à cause que comme un Esturgeon, il a sa gueule sous un +long museau, il devoreroit tout: mais il luy faut du temps à se tourner, +& par ainsi il ne faict pas tout le mal qu'il feroit, s'il avoit sa +gueule autrement. + +Assez proche du Grand banc, un de nos mattelots harponna une Dorade, +c'est, à mon advis, le plus beau poisson de toute la mer; car il semble +que la Nature se soit delectee & ait pris plaisir à l'embellir de ses +diverses & vives couleurs de sorte mesme qu'esblouit presque la veuë des +regardans, en se diversifiant & changeant comme le Cameleon, & selon +qu'il approche de sa mort il se diversifie & se change en ses vives +couleurs. Il n'avoit pas plus de trois pieds de longueur, & sa nageoire +qu'il avoit dessus le dos luy prenoit depuis la teste jusqu'à la queuë, +toute dorée & couverte comme d'un or tres fin: comme aussi la queuë, ses +aisleron ou nageoires, sinon que par fois il paroissoit de petites +taches de la couleur d'un tres fin azur, & d'autres de vermillon, puis +comme d'un argenté; le reste du corps estoit tout doré, argenté, azuré, +vermillonné, & de diverses autres couleurs, il n'est pas gueres large +sur le dos, ains estroict, & le ventre aussi; mais il est haut & bien +proportionné à sa grandeur: nous le mangeasmes, & trouvasme tres-bon, +sinon qu'il estoit un peu sec, quand il fut pris il suyvoit & se jouoit +de nostre vaisseau, car le naturel ce ce poisson suit volontiers les +navires: mais on en voit peu ailleurs qu'aux Molucques. Nous tirasmes +aussi de la mer un poisson mort, de mesme façon qu'une grosse perche, +qui avoit la moitié du corps entierement rouge; mais aucun de nos gens +ne peut jamais dire ny juger quel poisson c'estoit. J'ay aussi +quelquesfois veu voler hors de l'eau des petits poissons, environ de la +longueur de quatre ou cinq pieds, fuyans de plus gros poissons qui les +poursuyvoient. Nos mattelots herponnerent un gros Marsoin femelle, qui +en avoit un un petit dans le ventre, lequel fut lardé & rosty en guise +d'un levraut, puis mangé, & la femelle aussi, laquelle nos servit +plusieurs jours: ce qui nous fut une grande regale pour estre las des +Salines, qui est la viande ordinaire de la mer. + +Assez prés du Grand-banc il se voit un grand nombre d'oyseaux de mer de +diverses especes, dont les plus frequents sont des Godets, Happe-foyes, +& autres, que nous appelons Foucquets, ressemblans aucunement au pigeon, +sinon qu'ils sont encor' une fois plus gros, ont les pattes d'oyes, & se +repaissent de poisson. Ces oyseaux servent de signal aux mariniers de +l'approche dudict Grand-Banc, & de certitude de leur droicte route: mais +je m'esmerveille, avec plusieurs autres, où ils peuvent faire leurs +nids, & esclore leurs petits, estans si esloignez de terre. Il y en a +qui asseurent, apres Pline, que sept jours avant, & sept jours apres le +solstice d'hyver la mer se tient calme, & que pendant ce temps-là les +Alcyons font leurs nids, leurs oeufs, & esclosent leurs petits, & que la +navigation en est beaucoup plus asseurée: mais d'autres ne l'asseurent +neantmoins que de la mer de Sicile, c'est pourquoy je laisse la chose à +decider à de plus sages que moy. Nous prismes à Gaspé un de ces Fouquets +avec une longue ligne, à l'ain de laquelle y avoit des entrailles de +molluës fraisches, qui est l'invention dont on se sert pour les prendre. +Nous en prismes encor' un autre de cette façon, un de ces Fouquets +grandement affamé, voltigeoit à l'entour de nostre navire cherchant +quelque proye: l'un de nos matelots advisé, luy presente un harang qu'il +tenoit en sa main, & l'oyseau affamé y descent, et le garçon habile le +prit par la patte, & fut pour nous. Nous le nourrismes & conservasmes un +assez long temps dans un seau couvert, où il sçavoit fort bien pincer du +bec quand on s'en vouloit approcher. Plusieurs appellent communement cet +oyseau Happe-foyes, à cause de leur avidité à recueillir & se gorger des +foyes des molluës que l'on jette en mer apres qu'on leur a ouvert le +ventre, desquels ils sont si frians, qu'ils se hazardent d'approcher du +vaisseau & navire pour en attrapper à quelque prix que ce soit. + +Le Grand-banc, duquel nous avons desjà parlé, & au travers duquel il +nous convenoit passer: ce sont hautes montagnes, assises en la profonde +racine des abysmes des eaux lesquelles s'eslevent jusqu'à trente, +quarante et soixante brasses de la surface de la mer. On les tient de +six-vingts lieuës de long, d'autres disent de deux cens, & soixante de +large, passé lequel on ne trouve plus de fond, non plus que par-deçà, +jusqu'à ce qu'on aborde la terre. Nous y eusmes le plaisir de la pesche +des molluës: car c'est le lieu où plus particulierement on y en pesche +grande quantité, & sont des meilleures de Terre-neuve: en passant nous y +en peschasmes un grand nombre, & quelques Flectans fort gros, qui est un +fort bon poisson; mais il faict grandement la guerre aux molluës, qu'il +mange en quantité, bien que sa gueule soit petite, à proportion de son +corps, qui est presque faict en la forme d'un turbot ou barbuë, mais dix +fois plus grand: ils sont fort-bons à manger grillés & bouillis par +tranches. Cela est admirable, combien les molluës sont aspres à avaller +ce qu'elles rencontrent & leur vient au devant, soit l'amorce, fer, +pierre, ou toute autre chose qui tombe dans la mer, que l'on retrouve +par-fois dans leur ventre, quant elles ne le peuvent revomir, c'est la +cause pourquoy l'on en prend si grand quantité; car à mesme temps +qu'elles apperçoivent l'amorce, elles l'engloutissent; mais il faut +estre soigneux de tirer promptement la ligne, autrement elles +revomissent l'ain, & s'eschappent souvent. + +Je ne sçay d'où en peut proceder la cause, mais il fait continuellement +un brouillas humide, froid & pluvieux sur ce Grand-banc, aussi bien en +plein Esté comme en Automne, & hors dudict Banc il n'y a rien de tout +cela, c'est pourquoy il y seroit grandement ennuyeux & triste, n'estoit +le divertissement & la recreation de la pesche. Une chose, entr'autres, +me donnoit bien de la peine lors que je me portois mal une grande envie +de boire un peu d'eau douce, & nous n'en avions point par ce que la +nostre estoit devenuë puante, à cause du long-temps que nous estions sur +mer, & si le cidre ne me sembloit point bon pendant ces indispositions, +& encor' moins pouvois-j user d'eau de vie, ny sentir le petun ou +merluche, & beaucoup d'autres choses, sans me trouver mal du coeur, qui +m'estoit comme empoisonné, & souvent bondissant contre les meilleures +viandes, & rafraischissemens: estre couché ou appuyé me donnoit quelque +allegement, lors principalement que la mer n'estoit point trop haute; +mais lors qu'elle estoit fort enflee, j'estois bercé d'une merveilleuse +façon, tantost couché de costé, tantost les pieds eslevez en haut, puis +la teste, & tousjours avec incommodité à l'ordinaire, que si on se +portoit bien tout cela ne seroit rien neantmoins, & s'y +accoustumeroit-on aussi gayement que les mattelots: mais en toutes +choses les commencemens sont tousjours difficiles, qui durent +quelques-fois fort long-temps sur mer, selon la complexion des +personnes, & la force de leurs estomachs. + +Quelque temps apres avoir passé le Grand-banc, nous passasmes le Banc à +vers, ainsi nommé, à cause qu'aux molluës qu'on y pesche, il s'y trouve +des petits boyaux comme vers, que remuent & si elles ne sont si bonnes +ny si blanches à mon advis. Nous passasmes apres tout joignant le Cap +Breton (que est estimé par la hauteur de 45 degrez 3 quarts de latitude, +& 14 degrez 50 minutes de declinaison de l'Aimant) entre ledict Cap +Breton & l'Isle sainct Paul, laquelle Isle est inhabitée, & en partie +pleine de rochers, & semble n'avoir pas plus d'une lieuë de longueur ou +environ; mais ledit Cap-breton que nous avions à main gauche, est une +grande Isle en forme triangulaire, qui a 80 ou 100 lieuës de circuit, & +est une terre eslevee, & me sembloit voir l'Angleterre selon qu'elle se +presenta à mon objet; pendant les quatre jours que pour cause de vents +contraires nous conviasmes contre la coste: cette terre du Cap-breton +est une terre sterile, neantmoins agréable en quelques endroitcs, bien +qu'on y voye peu souvent des Sauvages, & ce qu'on nous dist. A la +poincte du Cap, qui regarde & est vis-à-vis de l'Isle sainct Paul, il y +a un Terre eslevé en forme quarrée, & plate au dessus, ayant la mer de +trois costez, & un fossé naturel qui le separe de la terre ferme: ce +lien semble avoir esté faict par industrie humaine, pour y bastir une +forteresse au dessus qui seroit imprenable, mais l'ingratitude de la +terre ne merite pas une si grande despence, ny qu'on pense à s'habituer +en lieu si miserable & sterile. + +Estans entrez dans le Golfe, ou Grande-Baye S. Laurens, par où on va à +Gaspé & Isle percee, &c. nous trouvasmes dés le lendemain l'Isle aux +oyseaux, tant renommee pour le nombre infiny d'oyseaux qui l'habitent: +elle est esloignee environ quinze ou seize lieuës de la Grand'-terre, de +sorte que de là on ne la peut autrement descouvrir. Cette Isle est +estimée en l'eslevation du Pole de 49 degrez 40 minutes. Ce rocher ou +Isle, à mon advis, plat un peu en talus, & a environ une petite lieuë de +circuit, & est presque en ovale, & d'assez difficile accez: nous avions +proposé d'y monter s'il eust faict calme, mais la mer un peu trop agitée +nous en empescha. Quant il faict vent, les oyseaux s'eslevent facilement +de terre, autrement il y en a de certaines especes qui ne peuvent +presque voler, & qu'on peut aysement assommer à coups de bastons, comme +avoient faict les Mattelots d'un autre navire; qui avant nous en avoient +emply leur chalouppe, & plusieurs tonneaux des oeufs qu'ils trouverent +aux nids; mais ils y penserent tomber de foiblesse, pour la puanteur +extreme des ordures desdicts oyseaux. Ces oyseaux pour la pluspart, ne +vivent que de poisson, & bien qu'ils soient de diverses especes, les uns +plus gros, les autres plus petits, ils ne font point pour l'ordinaire +plusieurs trouppes; ains comme une nuee espaisse volent ensemblement au +dessus de l'Isle, & aux environs, & ne s'escartent que pour s'égayer, +eslever & se plonger dans la mer: il y avoit plaisir à les voir +librement approcher & roder à l'entour de nostre vaisseau, & puis se +plonger pour un long temps dans l'eau, cherchans leur proye. Leurs nids +sont tellement arrangez dans l'Isle selon leurs especes, qu'il n'y a +aucune confusion, mais un bel ordre. Les grands oyseaux sont arrengez +plus proches de leurs semblables, & les moins gros ou d'autres espèces, +avec ceux qui leur conviennent, & de tous en si grande quantité, qu'à +peint le pourroit-on jamais persuader à qui ne l'auroit veu. J'en +mangeay d'un, que les Mattelots appellent Guillaume, & ceux du pays +_Apponach_, de plumage blanc & noir, & gros comme une poule, avec une +courte queue, & de petites aisles, qui ne cedoit en bonté à aucun gibier +que nous ayons. Il y en a d'une autre espece, plus petits que les +autres, & sont appellez Godets. Il y en a aussi d'une autre sorte; mais +plus grands, & blancs, separez des autres en un canton de l'Isle, & sont +tres difficiles à prendre, pour ce qu'ils mordent comme chiens, & les +appelleoint margaux. + +Proche de la mesme Isle il y en a une autre plus petite, & presque de la +mesme forme, sur laquelle quelques-uns de nos Matelots estoient montez +en un autre voyage precedent, lesquels me dirent & asseurerent y avoir +trouvé sur le bord de la mer, des poissons gros comme un boeuf, & qu'ils +en tuerent un, en luy donnant plusieurs coups de leurs armes par dessous +le ventre, ayans auparavant frappé en vain une infinité de coups, & +endommagé leurs armes sur les autres parties de son corps, sans le +pouvoir blesser, par la grande dureté de sa peau, bien que, d'ailleurs +il soit quasi sans deffence & fort massif. + +Ce poisson est appellé par les Espagnols _Maniti_, & par d'autres +_Hippotame_, c'est à dire, cheval de riviere, & pour moy je le prends +pour l'Elephant de mer: car outre qu'il ressemble à une grosse peau +enflée, il a encor' deux pieds qui sont ronds, avec quatre ongles +faictes comme ceux d'un Elephant; à ses pieds il a aussi des aillerons +ou nageoires, avec lesquelles il nage, & les nageoires qu'il a sur les +espaules s'estendent par le milieu jusques à la queue. + +Il est de poil tel que le loup marin, sçavoir gris, brun; & un peu +rougeastre. Il a le teste petite comme celle d'un boeuf, mais plus +deschainee, & le poil plus gros & rude, ayant deux rangs de dents de +chacun costé, entre lesquelles y en a deux en chacune part, pendant de +la machoire superieure en bas, de la forme de ceux d'un jeune Elephant, +desquelles cet animal s'ayde pour grimper sur les rochers (à cause de +ses dents, nos Mariniers l'appellent la beste à la grand dent.) Il a les +yeux petits, & les aureilles courtes, il est long de vingt pieds, & gros +de dix, & est si lourd qu'il n'est possible de plus. La femelle rend ses +petits comme la vache, sur la terre, aussi a-elle deux mammelles pour +les allaicter: en le mangeant il semble plustost chair que poisson, +quant il est fraiz vous diriez que ce soit veau: & d'autant qu'il est +des poissons cetasés, & portans beaucoup de lard, nos Basques & autres +Mariniers en tirent des huiles fort-bonnes, comme de la Baleine, & ne +rancit point, ny ne sent jamais le vieil, il a certaines pierres en la +teste desquelles on se sert contre les douleurs de la pierre, & contre +le mal de costé. On le tue quant il paist de l'herbe à la rive des +rivieres ou de la mer, on le prend aussi avec les rets quand il est +petit; mais pour la difficulté qu'il y a à l'avoir, & le peu de profit +que cela apporte, outre les hazards & dangers où il se faut mettre, cela +faict qu'on ne se ment pas beaucoup en peint d'en chercher & chasser. +Notre Pere Joseph me dit avoir veu les dents de celuy qui fut pris, & +qu'elles estoient fort grosses, & longues à proportion. + +Le lendemain nous eusmes la veue de la montagne, que les Matelots ont +surnommee Table de Roland, à cause de la hauteur; & les diverses entre +coupures qui sont au coupeau, puis peu à peu nous approchasmes des +terres jusques à Gaspé qui est estimé sous la hauteur de 40 degrés deux +tiers de latitude, où nous posasmes l'anchre pour quelques jours. Cela +nous fut une grande consolation: car outre le desir & la necessité que +nous avions de nous approcher du feu, à cause des humiditez de la mer, +l'air de la terre nous sembloit grandement soüef: toute cette Baye +estoit tellement pleine de Baleines, qu'à la fin elles nous estoient +fort importunes, & empechoient nostre repos par leurs esvents. Nos +Matelots y pescherent grande quantité de Houmarts, Truites & autres +diverses especes de poissons, entre lesquels y en avoit de fort laids, & +qui ressembloient aux crapaux. + +Toute cette contree de terre est fort montagneuse, & haute presque par +tout, ingrate et sterile, n'y ayant rien que des Sapiniers, Bouleaux, & +peu d'autres bois. Devant la rade, en un lieu un peu eslevé, on a faict +un petit jardin, que les Matelots cultivent quand ils sont arrivez là, +ils y sement de l'ozeille & autres petites herbes, lesquelles servent à +faire du potage: ce qu'il y a de plus commode & consolatif, apres la +pesche & la chasse qui est mediocrement bonne, est un beau ruisseau +d'eau douce, tres-bonne à boire, qui descend au port dans la mer, de +dessus les hautes montagnes qui sont à l'opposite, sur le coupeau +desquelles me promenant par-fois, pour contempler l'emboucheure du grand +fleuve sainct Laurens, par lequel nous devions passer pour aller à +Tadoussac: apres avoir doublé cette langue de terre & Cap de Gaspé, j'y +vis quelques lenteaux & perdrix, comme celles que j'ay veues du depuis +dans le pays de nos Hurons: & comme je desirois m'employer tousjours à +quelque chose de pieux, & qui me fournir d'un renouvellement de ferveur +à la poursuitte de mon dessein, je gravois avec la poincte d'un cousteau +dans l'escorce des plus grands arbres, des Croix & des noms de JESUS, +pour signifier à Sathan & à ses suppost, que nous prenions possession de +cette terre pour le Royaume de Jesus-Christ, & que doresnavant il n'y +auroit plus de pouvoir, & que le seul & vray Dieu y seroit recogneu & +adoré. + +Ayant laissé nostre grand vaisseau au port, & donné ordre pour la pesche +de la Mollue, nous nous embarquasmes dans une pinace nommee la +Magdeleine, pour aller à Tadoussac, la voile au vent, & le cap estant +doublé seulement au troisiesme jour, à cause des vents & marées +contraires, nous passasmes tousjours costoyans à main gauche, la terre +qui est fort haute & en suitte les Monts nostre Came, pour lors encore +en partie couverts de neige, bien qu'il n'y en eust plus par tout +ailleurs. Or les Matelots, qui ordinairement ne demandent qu'à rire & se +recreer, pour addoucir & mettre dans l'oubly les maux passez, font icy +des ceremonies ridicules à l'endroict des nouveaux venus, (qui n'ont +encore pu estre empeschées par les Religieux) un d'entr'eux contre-faict +le Prestre, qui feint de les confesser, en marmotant quelques mots entre +ses dents, puis avec une gamelle ou grand plat de bois, lui verse +quantité d'eau sur la teste, avec des ceremonies dignes des Matelots; +mais pour en estre bien tost quittes & n'encourir une plus grande +rigueur, il se faut racheter de quelque bouteille de vin, ou d'eau de +vie, ou bien il se faut attendre d'estre bien mouillé. Que si on pense +faire le mauvais ou le retif, l'on a la teste plongée jusques par fois +les espaules, dans un grand bacquet d'eau qui est la disposé tout +exprez, comme je vis faire à un grand garçon qui pensoit resister en la +presence du Capitaine, & de tous ceux qui assistoient à cette ceremonie; +mais comme le tout se faict selon leur coustume ancienne, par recreation +aussi ne veulent-ils point que l'on se desdaigne de passer par la loy, +ains gayement & de bonne volonté s'y sous mettre, j'entends les +personnes seculieres, & de mediocre condition, ausquels seuls on fait +observer cette loy. + +L'Isle d'Anticosty, où l'on tient qu'il y a des Ours blancs +monstrueusement grands, & qui devorent les hommes comme en Norguegue, +longue d'environ 30 ou 40 lieuës, nous estoit à main droicte, & en +suitte des terres plattes couvertes de Sapiniers, & d'autres petits +bois, jusqu'à la rade de Tadoussac. Ceste Isle, avec le Cap de Gaspé, +opposite, font l'emboucheure de cet admirable fleuve, que nous appelons +de sainct Laurens, admirable, en ce qu'il est un des plus beaux fleuves +du monde, comme m'ont advoué dans le pays des personnes mesme qui +avoient faict le voyage des Molucques & Antipodes. Il a son entree selon +qu'on peut presumer & juger, pres de 20 ou 25 lieuës de large, plus de +200 brasses de profondeur, & plus de 800 lieuës de cognoissance; & au +bout de 400 lieuës elle est encore aussi large que les plus grands +fleuves que nous ayons remarquez, remplie (par endroicts) d'isles & de +rocher innumerables; & pour moy je peux asseurer que l'endroict le plus +estroict que j'ay veu, passe la largeur de 3 & 4 fois la riviere de +Seine, & ne pense point me tromper, & ce qui est plus admirable, +quelques-uns tiennent que cette riviere prend son origine de l'un des +lacs qui se rencontrent au fil de son cours, si bien (la chose estant +ainsi) qu'il faut qu'il ait deux cours; l'un en Orient vers la France, +l'autre en Occident, vers la mer du Su, & me semble que le lac des +_Shequiatieronons_ a de mesme deux descharges opposites, produisant une +grande riviere, qui se va rendre dans le grand lac des Hurons, & une +autre petite tout à l'opposite, qui descend et prend son cours du costé +de Kebec, & se perd dans un lac qu'elle rencontre à 7 ou 8 lieuës de sa +source: ce fut le chemin par où mes Sauvages me remenerent des Hurons, +pour retrouver nostre grand fleuve sainct Laurens, qui conduit à Kebec. + +Continuant nostre route, & vogant sur nostre beau fleuve, à quelques +jours de là nous arrivasmes à la rade de Tadoussac, qui est à une lieuë +du port, & cent lieuës de l'emboucheure de la riviere, qui n'a en cet +endroict plus que sept ou huict lieuës de large: le lendemain nous +doublasmes la poincte aux Vaches, & entrasmes au port, qui est jusques +où peuvent aller les grands vaisseaux, c'est pourquoy on tient là des +barques & chalouppes exprez, pour descharger les navires, & porter ce +qui est necessaire à Kebec, y ayant encor environ 50 lieuës de chemin +par la riviere car de penser y aller par terre c'est ce qui ne se peut +esperer, ou du moins semble-il impossible pour les hautes montagnes, +rochers & precipices où il se conviendroit exposer & passer: ce lieu de +Tadoussac est comme un' ance à l'entrée de la riviere de Saguenay, où il +y a une marée fort estrange pour la vistesse, où quelques fois il vient +des vents imperieux, qui ameinent de grandes froidures: c'est pourquoy +il y fait plus froid qu'en plusieurs autres lieux plus esloignez du +Soleil de quelque degré. + +Ce port est petit, & n'y pourroit qu'environ 20 ou 25 vaisseaux au plus. +Il y a de l'eau assez, & est à l'abry de la riviere du Saguenay, & d'une +petite Isle de rochers, qui est presque couppee de la mer, le reste sont +montagnes hautes eslevees, où il y a peu de terre, mais force rochers & +sables, remplis de bois, comme Sapins & Bouleaux, puis une petite +prairie & forest auprés, tout joignant la petite Isle de rochers, à main +droicte tirant à Kebec, est la belle riviere du Saguenay, bordee des +deux costez de hautes & steriles montagnes, elle est d'une profondeur +incroyable, comme de 100 ou 200 brasses, elle contient de large +demie-lieuë en des endroits, & un quart en son entree, où il y a un +courant si grand, qu'il est trois quarts de maree couru dedans la +riviere qu'elle porte encore dehors, c'est pourquoy on apprehende +grandement, ou que son courant ne resiste & empesche d'entrer au port, +ou que la forte maree n'entraisne dans la riviere, comme il est une fois +arrivé à Monsieur de Pont-gravé, lequel s'y pensa perdre, à ce qu'il +nous dit, pour ce qu'il n'y peut prendre fonds, ny ne sçavoit comment en +sortir, ses anchres ne luy servans de rien, ny toutes les industries +humaines, sans l'assistance particuliere de Dieu, qui seul le sauva, & +empescha de briser son infortuné navire. + +A la rade de Tadoussac, au lieu appellé la Poincte aux Vaches, estoit +dressé au haut du mont, un village de Canadiens fortifié à la façon +simple & ordinaire des Hurons, pour craintes de leurs ennemis. Le navire +y ayant jetté l'anchre attendant le vent & la maree propre pour entrer +au port je descendis à terre, fus visiter le village, & entray dans les +Cabanes des Sauvages, lesquels je trouvay assez courtois, m'asseant +par-fois auprés d'eux, je prenois plaisir à leurs petites façons de +faire & à voir travailler les femmes, les unes à matachier & peinturer +leurs robes, & les autres à coudre leurs escuelles d'escorces, & faire +plusieurs autres petites jolivetez avec des poinctes de porcs espics, +teintes en rouge cramoisi. A la verité je trouvay leur manger maussade & +fort à contre-coeur, n'estant accoustumé à ces mets sauvages, quoy que +leur courtoisie & civilité non sauvage m'en offrit, comme aussi d'un peu +d'eau de riviere à boire, qui estoit là dans un chaudron fort-mal net, +dequoy je les remerciay humblement. Apres, je m'en allay au port par le +chemin de la forest, avec quelques François que j'avois de compagnie: +mais à peine y fusmes-nous arrivez, & entrez dans nostre barque, qu'il +pensa nous y arriver quelque disgrace. Ce fut que le principal Capitaine +des Sauvages, que nous nommions la Foriere, estant venu nous voir dans +nostre barque, & n'estant pas content du petit present de figues que +nostre Capitaine luy avoit faict au sortir du vaisseau, il les jetta +dans la riviere par despit, & advisa ses sauvages d'entrer tous +fil-à-fil dans nostre barque, & d'y prendre & emporter toutes les +marchandises qui leur faisoient besoin, & d'en donner si peu de +pelleteries qu'ils voudroient, puis qu'on ne l'avoit pas contenté. Ils y +entrerent donc tous avec tant d'insolence & de bravade, qu'ayans +eux-mesmes ouvert les coutil, & tiré hors de dessous les tillacs ce +qu'ils voulurent, ils n'en donnerent pour lors de pelleterie qu'à leur +volonté, sans que les en peust empescher ou resister. Le mal pour nous +fut, d'y avoir laissé entrer trop à la fois, veu le eu de gens que nous +estions, car nous n'y estions lors que six ou sept, le reste de +l'equipage ayant esté envoyé ailleurs: c'est ce qui fit filer doux à nos +gens, & les laisser ainsi faire, de peur d'estre assommez ou jettez dans +la riviere, comme ils en cherchoient l'occasion, ou quelque couverture +honneste pour le pouvoir librement faire, sans en estre blasmez. + +Le soir tout nostre equipage estant de retour, les Sauvages ayans +crainte, ou marris du tort qu'ils avoient faict aux François, tindrent +conseil entr'eux & adviserent en quoy & de combien ils les pouvoient +avoir trompez, & s'estans cottisez apporterent autant de pelleteteries, +& plus que ne valloit le tort qu'ils avoient faict, ce que l'on receut, +avec promesse d'oublier tout le passé, & de continuer tousjours dans +l'amitié ancienne, & pour asseurance & confirmation de paix, on tira +deux coups de canon, & les fit on boire un peu de vin, ce qui les +contenta fort, & nous encor' plus car à dire vray, on craint plus de +mescontenter les Sauvages, qu'ils n'ont d'offencer les Marchands. + +Ce Capitaine sauvage m'importuna fort de luy donner nostre Croix & +nostre Chappelet, qu'il appelloit JESUS (du nom mesme qu'ils appellent +le Soleil) pour pendre à son col, mais je ne pus luy accorder, pour +estre en lieu où je n'en pouvois recouvrer un autre. Pendant ce peu de +jours que nous fusmes là, on pescha grande quantité de Harangs & de +petits Oursins, que nous amassions sur le bord de l'eau, & les mangions +en guise d'Huitres. Quelques-uns croyent en France que le Harang frais +meurt à mesme temps qu'il sort de son element, j'en ay veu neantmoins +sauter vifs sur le tillac un bien peu de temps, puis mourroient; les +Loups marins se gorgeoient aussi par-fois en nos filets des Harangs que +nous y prenions, sans les en pouvoir empescher, & estoient si fins & si +rusez, qu'ils sortoient par-fois leurs teste hors de l'eau, pour se +donner garde d'estre surpris, & voir de quel costé estoient les +pescheurs, puis rentroient dans l'eau, & pendant la nuict nous oyons +souvent leurs voix, qui ressembloient presqu'à celles des Chats huans +(chose contraire à l'opinion de ceux qui ont dict & escrit que ces +poissons n'avoient point de voix.) + +Proche de là, sur le chemin de Kebec, est l'Isle aux Allouettes, ainsi +nommee, pour le nombre infiny qui s'y en trouve par-fois. J'en ay eu +quelques-unes en vie, elles ont leur petit capuce en teste comme les +nostres, mais elles sont un peu plus petits, et de plumage un peu plus +gris, & moins obscur, mais le goust de la chair en est de mesme. Cette +Isle n'est presque, pour la pluspart, que de sable, qui faict que l'on +en tue un grand nombre d'un seul coup d'arquebuse car donnant à fleur de +terre, le sable en tue plus que ne faict la poudre de plomb, tesmoin +celuy qui en tua trois cens & plus d'un seul coup. + +Sur ce mesme chemin de Kebec, nous trouvasme aussi en divers endroicts +plusieurs grandes troupes de Marsoins, entierement & parfaictement blanc +comme neige par tout le corps, lesquels proche les uns des autres, se +jouoyent, & se soustenans monstroient ensemblement une partie de leurs +grands corps hors de l'eau, qui est à peu prés, gros comme celuy d'une +vache, & long à proportion, & à cause de cette pesanteur, & que ce +poisson ne peut servir que pour en tirer de l'huile: l'on ne s'amuse pas +à cette pesche, par tout ailleurs nous n'en n'avons point veu de blancs +ny de si gros: car ceux de la mer sont noirs, bons à manger, & beaucoup +plus petits. Il y a aussi en chemin des Echos admirable, qui repetent & +sonnent tellement les paroles & si distinctement; qu'ils n'en obmettent +une seule syllabe, & diriez proprement que ce soient personnes qui +contrefont ou repetent ce que vous dites ou chantez. + +Nous passasmes apres, joignans l'Isle aux Coudres, laquelle peut +contenir environ une lieuë & demie de long, elle est quelque peu unie, +venans en diminuant par les deux bouts, assez agreable, à cause des bois +qui l'environnent, distante de la terre du Nord d'environ demye lieuë. +De l'Isle aux Coudres, costoyans la terre nous fusmes au Cap de +Tourmente, distant de Kebec sept ou huict lieuës: Il est ainsi nomme, +d'autant que pour peu qu'il fasse de vent la mer s'y esleve comme si +elle estoit pleine, en ce lieu l'eau commence à estre douce, & les +Hyvernaux de Kebec y vont prendre & amasser le foin en ces grandes +prairies (en la saison) pour le bestail de l'habitation. De là nous +fusmes à l'Isle d'Orleans, où il y a deux lieuës, en laquelle du costé +du Su, y a nombre d'Isles qui sont basses, couvertes d'arbres, & sont +agreables, remplies de grandes prairies & force gibier, contenans les +unes environ deux lieuës, & les autres un peu plus ou moins. Autour +d'icelles y a force rochers & basses, fort dangereuses à passer, qui +sont esloignees environ de deux lieuës de la grand'terre du Su. Ce lieu +est le commencement du beau & bon pays de la grande riviere. Au bout de +l'Isle il y a un saut ou torrent d'eau, appellé de Montmorency, du costé +du Nord, qui tombe dans la grand'riviere avec grand bruit & impetuosité. +Il vient d'un lac qui est quelques dix ou douze lieuës dans les terres, +& descend de dessus une costes qui a prés de 25 toises de haut, au +dessus de laquelle la terre est unie & plaisante à voir, bien que dans +le pays on voye des hautes montagnes qui paroissent, mais esloignées de +plusieurs lieuës. + + + + +======================================================================== + +_De Kebec, demeure des François, & des Peres Recollets._ + +CHAPITRE III + + +DE l'Isle d'Orleans nous voyons à plein Kebec devant nous, basty sur le +bord d'un destroit, de la grande riviere sainct Laurens, qui n'a en cet +endroict qu'environ un bon quart de lieuë de largeur, au pied d'une +montagne, au sommet de laquelle est le petit fort de bois, basty pour la +deffence du pays, pour Kebec, ou maison des Marchands: il est à present +un assez beau logis, environné d'une muraille en quarré, avec deux +petites tourelles aux coins que l'on y a faictes depuis peu pour la +seureté du lieu. Il y a un autre logis au dessus de la terre haute, en +lieu fort commode, où l'on nourrit quantité de bestail qu'on y a mené de +France, on y seme aussi tous les ans force bled d'inde & des pois, que +l'on traicte par apres aux Sauvages pour des pelleteries: Je vis en ce +desert un jeune pommier qui y avoit esté apporté de Normandie, chargé de +fort-belles pommes, & des jeunes plantes de vignes qui y estoient +bien-belles, & tout plein d'autres petites choses qui tesmoignoient la +bonté de la terre. Nostre petit Couvent est à demye lieuë de là, en un +tres bel endroict, & autant agreable qu'il s'en puisse trouver, proche +une petite riviere, que nous appellons de sainct Charles, qui a flux & +reflux, là où les Sauvages peschent une infinité d'anguilles en Automne, +& les François tuent le gibier qui y vient à foison: les petites +prairies qui la bordent sont esmaillées en Esté de plusieurs petites +fleurs, particulierement de celles que nous appellons Cardinales & +Mattagons, qui portent quantité de fleurs en une tige, qui a prés six, +sept, & huict pieds de haut, & les Sauvages en mangent l'oignon cuit +sous la cendre qui est assez bon. Nous en avions apporté en France, avec +des plantes de Cardinales, comme fleurs rares, mais elles n'y point +profité, ny parvenues à la perfection, comme elles font dans leur propre +climat & terre naturelle. + +Nostre jardin & verger est aussi tres-beau, & d'un bond fond de terre: +car toutes nos herbes & racines y viennent tres-bien, & mieux qu'en +beaucoup de jardins que nous avons en France, & n'estoit le nombre +infiny de Mousquites & Coufins qui s'y retrouvent, comme en tout autre +endroict de Canada pendant l'Esté, je ne sçay si on pourroit rencontrer +une plus agreable demeure: car outre la beauté & bonté de la contree +avec le bon air, nostre logis est fort commode pour ce qu'il contient, +ressemblant neantmoins plustost à une petite maison de Noblesse des +champs, que non pas à un Monastere de Freres Mineurs, ayant esté +contraincts de le bastir ainsi, tant à cause de nostre pauvreté, que +pour se fortifier en tout cas contre les Sauvages, s'ils vouloient nous +en dechasser. Le corps de logis est au milieu de la cour, comme un +donjon, puis les courtines & rempars faits de bois, avec quatre petits +bastions faits de mesme aux quatre coins, eslevez environ de douze à +quinze pieds de raiz de terre, sur lequel on a dressé & accommodé des +petits jardins, puis la grand-porte avec une tour quarrée au dessus +faicte de pierre, laquelle nous sert de Chappelle, & un beau fossé +naturel, qui circuit apres tout l'alentour de la maison & du jardin qui +est joignant, avec le reste de l'enclos, qui contient quelques six ou +sept arpens de terre ou plus, à mon advis. Les Framboisiers qui sont là +és environs, y attirent tant de Tourterelles (en la saison) que c'est un +plaisir d'y en voir des arbres tous couvers, aussi les François de +l'habitation y vont souvent tirer, comme au meilleur endroict & moins +penible. Que si nos Religieux veulent aller à Kebec, ou ceux de Kebec +venir chez nous, il y a à choisir de chemin, par terre ou par eau, selon +le temps & la saison, qui n'est pas une petite commodité, de laquelle +les Sauvages se servent aussi pour nous venir voir, & s'instruire avec +nous du chemin du Ciel, & de la cognoissance d'un Dieu faict homme, +qu'ils ont ignoré jusques à present. On tient que ce lieu de Kebec est +par les 46 degrez & demy plus sud que Paris, de prés de deux degrez, & +neantmoins l'Hyver y est plus long, & le pays plus froid, tant à couse +d'un vent de Nor-ouest qui y ameine ces furieuses froidures quand il +donne, que pour n'estre pas le pays encore guères habité & deserté, & ce +par la negligence & peu d'affection des Marchans qui se sont contez +jusques à present d'en tirer les pelleteries & le profit, sans y avoir +moulu employer aucune despense, pour la culture, peuplade ou advance du +pays, c'est pourquoy ils n'y sont gueres plus advancez que le premier +jour, pour crainte, disent-ils, que les Espagnols ne les en missent +dehors, s'ils y avoient faict valoir la contree. Mais c'est une excuse +bien foible, & qui n'est nullement recevable entre gens d'esprit & +d'experience, qui sçavent tres bien qu'on s'y peut tellement accommoder +& fortifier, si on y vouloit faire la despense necessaire, qu'on n'en +pourroit estre chassé par aucun ennemy; mais si on n'y veut rien faire +davantage que du passé, la France Antartique aura tousjours un nom en +l'air, & nous une possession imaginaire en la main d'autruy, & si la +conversion des Sauvages sera toujours imparfaicte, qui ne se peut faire +que par l'assistance de quelques colonnes de bons & vertueux Chrestiens, +avec la doctrine & l'exemple de bons Religieux. + +Apres nous estre rafraischis deux ou trois jours avec nos Freres dans +nostre petit Couvent, nous montasmes avec les barques par la mesme +riviere sainct Laurens, jusques au Cap de Victoire, que les Hurons +appellent _Onthrandéen_, pour y faire la traicte: car là s'estoient +cabanez grand nombre de Sauvages de diverses Nations; mais avant que d'y +arriver nous passasmes par le lieu appellé de saincte Croix, puis par +les trois rivieres, qui est un pays tres-beau, & remply de quantité de +beaux arbres & toute la route unie & fort plaisante, jusques à l'entrée +du Saut sainct Louis, où il y a de Kebec plus de 60 ou 70 lieuës de +chemin. Des trois rivieres nous passasmes par le lac sainct Pierre, que +contient quelques huict lieuës de longueur, & quatre de large, duquel +l'eau y est presque dormante, & fort poissonneux; puis arrivasmes au Cap +de Victoire le jour de la saincte Magdeleine. + + + + +======================================================================== + +_Du Cap de Victoire aux Hurons, & comme les Sauvages se gouvernent +allant en voyage & par pays._ + +CHAPITRE IIII. + + +CE lieu du Cap de la Victoire ou de Massacre, est à douze ou quinze +lieuës au deçà de la Riviere des Prairies, ainsi nommee, pour la +quantité d'Isles plattes & prairies agreables que cette riviere, & un +beau & grand lac y contient, la riviere des Yroquois y aboutit à main +gauche, comme celle des Ignierhonons, qui est encore une Nation +d'Yroquois, aboutit à celle du Cap de Victoire: toutes ces contrées sont +tres-agreables, & propres à y bastir des villes, les terres y sont +plattes & unies, mais un peu sablonneuses, les rivieres y sont +poissonneuses, & la chasse & l'air fort bon, joint que pour la grandeur +& profondeur de la riviere, les barques y peuvent aller à la voile quand +les vents sont bons, & à faute de bon vent on se peut servir d'avirons. + +Pour revenir donc au Cap de Victoire, la riviere en cet endroict, n'a +environ que demye lieuë de large & dés l'entree se voyent tout d'un rang +6 ou 7 Isles fort agreables, & couvertes de beaux bois, les Hurons y +ayans faict leur traitte, & agreé pour quelques petits presens de nous +conduire en leur pays le Pere Joseph, le Pere Nicolas & moy: nous +partismes en mesme temps avec eux, apres avoir premierement invoqué +l'assistance de nostre Seigneur, à ce qu'il nous conduist & donnast un +bon & heureux succez à nostre voyage, le tout à sa gloire, & nostre +salut, & au bien & conversion de ces pauvres peuples. + +Mais pour ce que les Hurons ne s'associent que cinq à cinq, ou six à six +pour chacun canot, ces petits vaisseaux ne pouvans pour le plus, +contenir qu'un d'avantage avec leurs marchandises: il nous fallut +necessairement separer, & nous accommoder à part, chacun avec une de ses +societez ou petit canot, qui nous conduirent jusques dans leur pays sans +nous plus revoir en chemin que les deux premiers jours que nous +logeasmes avec le Pere Joseph, & puis plus, jusques à plusieurs +sepmaines apres nostre arrivee au pays des Hurons; mais pour le Pere +Nicolas, je le trouvay pour la premiere fois, environ deux cens lieuës +de Kebec, en une Nation que nous appellons Epicerinis ou Sorciers, & en +Huron _Squekaneronons_. + +Nostre premier giste fut à la riviere des Prairies, qui est à cinq +lieuës au dessous du Saut sainct Louis, où nous trouvasmes desja +d'autres Sauvages cabanez, qui faisoient festin d'un grand Ours, qu'ils +avoient pris & poursuivy dans la riviere, pensant se sauver aux Isles +voysines, mais la vitesse des Canots l'ataignit, & fut tué à coup de +flesches & de massue. Ces Sauvages en leur festin, & caressant la +chaudiere, chantoient tous ensemblement, puis alternativement d'un chant +si doux & agreable, que j'en demeuray tout estonné, & ravy d'admiration: +de sorte que depuis je n'ay rien ouy de plus admirable entr'eux; car +leur chant ordinaire est assez mal-gracieux. + +Nous cabanasmes assez proche d'eux, & fismes chaudiere à la Huronne, +mais je ne pu encor' manger de leur _Sagamité_ pour ce coup, pour n'y +estre pas accoustumé, & me fallut ainsi coucher sans souper, car ils +avoient aussi mangé en chemin un petit sac de biscuit de mer que j'avois +pris aux barques, pensant qu'il me deust durer jusques aux Hurons mais +ils n'y laisserent rien de reste pour le lendemain, tant ils le +trouverent bon. Nostre lict fut la terre nue, avec une pierre pour mon +chevet, plus que n'avoient nos gens, qui n'ont accoustumé d'avoir la +teste plus haute que les pieds; nostre maison estoit deux escorces de +bouleaux, posées contre quatre petites perches fichees en terre, & +accommodees, en panchans au dessus de nous. Mais pour ce que leur façon +de faire, & leur maniere de s'accommoder allans en voyage, est presque +tousjours de mesme; Je diray succinctement cy-aprés comme ils s'y +gouvernent. + +C'est, que pour pratiquer la patience à bon escient, & patir au delà des +forces humaines, il ne faut qu'entreprendre des voyages avec les +Sauvages, & specialement long temps, comme nous fismes: car il se faut +resoudre d'y endurer & patir, outre le danger de perir en chemin, plus +que l'on ne sçauroit penser, tant de la faim, que de la puanteur que ces +salles maussades rendent presque continuellement dans leurs Canots, ce +qui seroit capable de se desgouter du tout de si desagreables +compagnies, que pour coucher tousjours sur la terre nue par les champs, +marcher avec grand travail dans les eauës & lieux fangeux, & en quelques +endroicts par des rochers & bois obscurs & touffus, souffrir les pluyes +sur le dos, toutes les injures des saisons & du temps, & la morsure +d'une infinie multitude de Mousquites & Coufins, avec la difficulté de +la langue pour pouvoir s'expliquer suffisamment, & manifester ses +necessitez, & n'avoir aucun Chrestien avec soy pour se communiquer & se +consoler au milieu de ses travaux, bien que d'ailleurs les Sauvages +soient toutesfois assez humais (au moins l'estoient les miens) voire +plus que ne sont beaucoup de personnes plus polies & moins sauvages: car +me voyant passer plusieurs jours sans pouvoir presque manger de leur +_Sagamité_, ainsi sallement & pauvrement accommodé, ils avoient quelque +compassion de moy, & m'encourageoient & assistoient au mieux qu'il leur +estoit possible, & ce qu'ils pouvoient estoit peu de chose: cela alloit +bien pour moy, qui m'estois resous de bonne-heure à endurer de bon coeur +tout ce qu'il plairoit à Dieu m'envoyer: ou la mort, ou la vie: c'est +pourquoy je me maintenois assez joyeux nonobstant ma grande debilité, & +chantois souvent des Hymnes pour ma consolation spirituelle, & le +contentement de mes Sauvages, qui m'en prioient par-fois, car ils +n'ayment point à voir les personnes tristes & chagrines, ny impatientes +pour estre eux-mesmes beaucoup plus patiens que ne sont communément nos +François, ainsi l'ay je veu en une infinité d'occasion: ce qui me +faisoit grandement rentrer en moy mesme, & admirer leur constance, & le +pouvoir qu'ils ont sur leurs propres passions, & comme ils sçavent bien +se supporter les uns les autres, & s'entresecourir & assister au besoin; +& peux dire avec verité, que j'ay trouvé plus de bien en eux, que je ne +m'estois imaginé, & que l'exemple de leur patience estoit cause que je +m'esforçois d'avantage à supporter joyeusement & constamment tout ce qui +m'arrivoit de fascheux, pour l'amour de mon Dieu, & l'edification de mon +prochain. + +Estans donc par les champs, l'heure de se cabaner menue, ils cherchoient +à se mettre en quelque endroict commode sur le bord de la riviere, ou +autre part, où se pût aysement trouver du bois sec à faire du feu, puis +un avoit soin d'en chercher & amasser, un autre de dresser la Cabane, & +le bois à pendre la chaudiere au feu, un autre de chercher deux pierres +plattes pour concasser le bled d'Inde sur une peau estenduë contre +terre, & apres le verser & faire bouillir dans la chaudiere; estant cuit +fort clair, on dressoit le tout dans les escuelles d'escorces, que pour +cet effect nous portions quant & nous avec des grande cuiliers, comme +petits plats, desquelles on se sert à manger cette Menestre & Sagamite +soir & matin, qui sont les deux fois seulement que l'on fait chaudiere +par jour, sçavoir quand on est cabané au soir, & au matin avant que +partir, & encore quelquesfois ne la faisions-nous point, de haste que +nous avions de partir, & par-fois la faisions-nous avant-jour: que si +nous nous rencontrions deux mesnages en une mesme Cabane, chacun faisoit +sa chaudiere à part, puis tous ensemblement les mangions l'une apres +l'autre, sans aucun debat ny contention, & chacun participoit & à l'une +& à l'autre: mais pour moy je me contentois, pour l'ordinaire, de la +Sagamite des deux qui m'agreoit d'avantage, bien qu'à l'une & à l'autre +il y eust tousjours des salletez & ordures, à couse, en partie, qu'on +servoit tous les jours de nouvelles pierres, & assez mal nettes, pour +concasser le bled, joint que les escuelles ne pouvoient sentir gueres +bon: car ayans necessité de faire de l'eau en leur Canot, ils s'en +servoient ordinairement en cette action mais sur terre ils +s'accroupissoit en quelque lieu à l'escart avec de l'honnesteté & de la +modestie qui n'avoit rien de sauvage. + +Ils faisoient par-fois chaudiere de bled d'Inde non concassé, & bien +qu'il fust toujours fort dur, pour la difficulté qu'il y a à le faire +cuire, il m'agreoit d'avantage au commencement, pour ce que je le +prenois grain à grain, & par ainsi je le mangeois nettement & à loisir +en marchant, & dans notre Canot. Aux endroits de la riviere & des lacs +où ils pensoient avoir du poisson, ils y laissoient traisner apres-eux +une ligne, à l'ain de laquelle ils avoient accommodé & lié de la peau de +quelque grenouille qu'ils avoient escorchee, & par fois ils y prenoient +du poisson, qui servoit à donner goust à la chaudiere: mais quand le +temps ne les pressoit point, comme lors qu'ils descendoient pour la +traicte, le soir ayans cabané, une partie d'eux alloient tendre leurs +rets dans la rivieres, en laquelle ils prenoient souvent de bons +poissons comme Bricgets, Esturgeons & des Carpes, qui ne sont neantmoins +belles, ni si bonnes, ni si grosses que les nostres, puis plusieurs +autres especes de poissons que nous n'avons pas par deçà. + +Le bled d'Inde que nous mangions en chemin, ils l'alloient chercher de +deux en deux jours en de certains lieux escartez où ils l'avoient caché +en descendans, dans de petits sacs d'escorces de Bouleau: car autrement +ce leur seroit trop de peine de porter toujours quant & eux tut le bled +qui leur est necessaire en leur voyage, & m'estonnois grandement comme +ils pouvoient si bien remarquer tous les endroicts où ils l'avoient +caché, sans se mesprendre aucunement, bien qu'il fust par-fois fort +esloigné du chemin, & bien avant dans les bois, ou enterré dans le +sable. + +La maniere & l'invention qu'ils avoient à tirer du feu, & laquelle est +pratiquee par tous les peuples Sauvages, est telle. Ils prenoient deux +bastons de bois de saulx, tillet, ou d'autre espece, secs & legers, puis +en accommodoient un d'environ la longueur d'une coudee, ou peu moins, & +espaix d'un doigt ou environ, & ayans sur le bord de la largeur un peu +cavé de la pointe d'un cousteau, ou de la dent d'un Castor, une petite +fossette avec un petit cran de costé, pour faire tomber à bas sur +quelque bout de meiche, ou chose propre à prendre feu, la poudre réduite +en feu, qui devoit tomber du trou: ils mettoient la poincte d'un autre +baston du mesme bois, gros comme le petit doigt, ou peu moins, dans ce +trou ainsi commencé, & estans contre terre le genouil sur le bout du +baston large, ils tournoient l'autre entre les deux mains si +soudainement & si longtemps, que les deux bois estans bien ci-chauffés, +la poudre qui en sortoit à cause ce cette continuelle agitation se +convertissoit en feu, duquel ils allumoient un bout de leur corde +seiche, qui conserve le feu come meiche d'arquebuze: puis aprés avec un +peu de menu bois sec ils faisoient du feu pour faire chaudiere. Mais il +faut noter que tout bois n'est propre à en tirer du feu, ains de +particulier que les Sauvages sçavent choisir. Or quand ils avoient de la +difficulté d'en tirer, ils deminçoient dans ce trou un peu de charbon, +ou un peu de bois sec en poudre, qu'ils prenoient à quelque souche, +s'ils n'avoient un baston large, comme j'ay dict, ils en prenoient deux +ronds, & les lioient ensemble par les deux bouts, & estans couchez le +genouil dessus pour les tenir, mettoient entre-deux la poincte d'un +autre baston de ce bois, faict de la façon d'une navette de tisser, & le +tournoient par l'autre bout entre deux mains, comme j'ay dit. + +Pour revenir donc à nostre voyage, nous ne faisions chaudiere que deux +fois le jour, & n'en pouvant gueres manger à la fois, pour n'y estre +encor' accoustumé, il me faut demander si je patissois grandement de +necessité plus que mes Sauvages, qui estoient accoustumez à cette +maniere de vivre, joint que petunant assez souvent durant le jour, cela +leur amortissoit la faim. + +L'humanité de mon hoste estoit remarquable, en ce que n'ayant pour toute +couverture qu'une peau d'Ours à se couvrir, encor' m'en faisoit-il part +quand il pleuvoit la nuict sans que je l'en priasse, & mesme me +disposoit la place le soir, où je devois reposer la nuict, y accommodant +quelques petits rameaux, & une petite natte de jonc qu'ils ont +accoustumé de porter quant & eux en de longs voyages, & compatissant à +ma peine & foiblesse, il m'exemptoit de nager & de tenir l'aviron, qui +n'estoit pas me descharger d'une petite peine, outre le service qu'il me +faisoit de porter mes hardes & mon pacquet aux Saults, bien qu'il fust +desja assez chargé de sa marchandise, & du Canot qu'il portoit sur son +espaule parmy de si fascheux & penibles chemins. + +Un jour ayant pris le devant, comme je faisois ordinairement, pendant +que mes Sauvages deschargeoient le Canot, pource qu'ils alloient (bien +que chargez) d'un pas beaucoup plus viste que moy, & m'approchant d'un +lac, je sentis la terre bransler sous moy, comme une Isle flotante sur +les eauës; & de faict, je m'en retiray bien doucement, & allay attendre +mes gens sur un grand Rocher là aupres, de peur que quelque inconvenient +ne m'arrivast: il nous falloit aussi par-fois passer sur de fascheux +bourbiers, desquels à toute peint pouvions nous retirer, & +particulierement en un certain marest joignant un lac, où l'on pourroit +facilement enfoncer jusques par-dessus la teste, comme il arriva à un +François qui s'enfonça tellement, que s'il n'eust eu les jambes +escaqrquillees au large, il eust esté en grand danger, encor enfonça-il +jusque aux reins. On a aussi quelques-fois bien de la peine à se faire +passage avec la teste & les mains parmi les bois touffus, où il s'y en +rencontre aussi grand nombre de pourris & tombez les uns sur les autres, +qu'il faut enjamber, puis des rochers, pierres & autres incommoditez qui +augmentent le travail du chemin, outre le nombre infiny de Mousquites +qui nous faisoient incessamment une tres-cruelle & fascheuse guerre, & +n'eust esté le soin que je portois à me conserver les yeux, par le moyen +d'une estamine que j'avois sur la face, ces meschans animaux m'auroient +rendu aveugle beaucoup de fois, comme on m'avoit adverty, & ainsi en +estoit il arrivé à d'autres, qui en perdirent la veue par plusieurs +jours, tant leur picqueure & morsure est venimeuse à l'endroict de ceux +qui n'ont encor'pris l'air du pays. Neantmoins pour toute diligence que +je pûs apporter à m'en deffendre, je ne laissay pas d'en avoir le +visage, les mains & les jambes offencees. Aux Hurons, à cause que le +pays est descouvert & habité, il n'y en a pas si grand nombre, sinon aux +forest & lieux où les vents ne donnent point pendant les grandes +chaleurs de l'Esté. + +Nous passasmes par plusieurs Nations Sauvages; mais nous n'arrestions +qu'une nuict à chacune, pour tousjours advancer chemin, excepté aux +Epicerinys & Sorciers, où nous sejournasmes deux jours, tant pour nous +reposer de la fatigue du chemin, que pour traiter quelque chose avec +cette Nation. Ce fut là où je trouvay le Pere Nicolas proche le lac, où +il m'attendoit. Cette heureuse rencontre & entre-veue nous resjouyt +grandement, & nous nous consolasmes avec quelques François, pendant le +peu de sejour que nos gens firent là. Nostre festin fut d'un peu de +poisson que nous avions & des Citrouilles cuittes dans l'eau, que je +trouvay meilleures que viande que j'aye jamais mangee, tant j'estois +abbatu & attenué de necessité, & puis fallut partir chacun separément à +l'ordinaire avec ses gens. Ce peuple Epicerinyen est aussi surnommé +Sorcier, pour le grand nombre qu'il y en a entr'eux, & des Magiciens que +font profession de parler au Diable en de petites tours rondes & +separees à l'escart, qu'ils font à dessein, pour y recevoir les Oracles, +& predire ou apprendre quelque chose de leur Maistre. Ils sont aussi +coustumiers à donner des sorts & de certaines maladies, qui ne se +guerissent que par autre sort & remede extraordinaire, dont il y en a, +du corps desquels sortent des serpents & des longs boyaux, & quelquefois +seulement à demy, puis rentrent, qui sont toutes choses diaboliques, & +inventees par ces malheureux Sorciers: & hors ces sorts magiques, & la +communication qu'ils ont avec les Demons, je les trouvois fort humains & +courtois. + +Ce fut en ce village, où par m'esgard, je perdis, à mon tres-grand +regret, tous mes memoires que j'avois faits, des pays, chemins, +rencontres & choses remarquables que nous avions veufs depuis Dieppe en +Normandie, jusques-là, & ne m'en apperceuz qu'à la rencontre de deux +Canots de Sauvages, de la Nation du Bois: cette Nation est fort +esloignee & dependante des Cheveux Relevez, qui ne couvrent point du +tout leur honte & nudité, sinon pour cause de grand froid & de longs +voyages, qui les obligent à se servir d'une couverture de peau. Ils +avoient à leur col de petites fraises de plumme, & leurs cheveux +accommodez de mesme parure. Leur visage estoit peint de diverses +couleurs en huile, fort jolivement, les uns estoient d'un costé tout +vert, & de l'autre rouge: autres sembloient avoir tout le visage couvert +de passements naturels, & autres tout autrement. Ils ont aussi +accoustumé de se peindre & matacher, particulierement quend ils doivent +arriver, ou passer par quelqu'autre Nation, comme avoient faict mes +Sauvages arrivans au _Squekaneronons_: c'est pour ce suject qu'ils +portent de ces peintures & de l'huile avec eux en voyageans, & aussi à +cause des festins, dances, ou autres assemblees, afin de sembler plus +beaux, & attirer les yeux des regardans sur eux. + +Une journee, apres avoir trouvé ces Sauvages, nous nous arrestames +quelque temps en un village _d'Algoumequins_, & y entendant un grand +bruit, je fus curieux de regarder par la fente d'une Cabane, pour +sçavoir que c'estoit, là où je vis au dedans (ainsi que j'ay veu du +depuis par plusieurs fois aux Hurons, pour semblables occasions) une +quantité d'hommes, mi-partis en deux bandes, assis contre terre, & +arrangez des deux costez de la Cabane, chaque bande avoit devant soy une +longue perche platte, large de trois ou quatre doigts, & tous les hommes +ayans chacun un baston en main, en frappoient continuellement ces +perches plattes, à la cadence du son des Tortuës, & de plusieurs +chansons qu'ils chantoient de toute la force de leur voix. Le _Loki_ ou +Medecin, qui estoit au haut bout avec sa grande Tortuë en main, +commençoit, & les autres À pleine teste poursuyvoient, & sembloit un +sabat & une vraye confusion & harmonie de Demons. Deux femmes cependant +tenoient l'enfant tout nud, le ventre en haut proche d'eux, vis-à-vis de +_Loki_, à quelque temps de là le _Loki_ à quatre pattes, s'approchoit de +l'enfant, avec des cris & hurlemens comme d'un furieux Taureau, puis +souffloit environ les parties naturelles, & apres recommençoient leur +tintamarre & leur ceremonie, qui finit par un festin qui se disposoit au +but de la Cabane: de sçavoir que devint l'enfant, & s'il fut guery ou +non, ou si on y adjousta encore quelqu'autre ceremonie, je n'en ay rien +sceu depuis, pour ce qu'il nous fallut partir incontinent, apres avoir +repeu & un peu reposé. + +De cette Nation nous allasmes cabaner en un village _d'Andarahouats_, +que nous disons Cheveux ou Poil levé, qui s'estoient venus poser proche +la mer douce, à dessein de traicter avec les Hurons & autres qui +retournoient dans la traite de Kebec, & fusmes deux jours à traitter & +negotier avec eux. Ces Sauvages sont une certaine Nation qui portent +leurs cheveux relevez sur le front, plus droicts que les perruques des +Dames, & les font tenir ainsi droicts par le moyen d'un fer, ou d'une +hache chaude, ce qui n'est point autrement de mauvaise grace; ouy bien +de ce que les hommes ne couvrent point du tout leurs parties naturelles, +qu'ils tiennent à descouvert, avec tout le reste du corps, sans honte ny +vergongne; mais pour les femmes, elles ont un petit cuir à peu prés +grand comme une serviette, ceint à l'entour des reins, & descend jusques +sur le milieu des cuisses, à la façon des Huronnes. Il y a un grand +peuple en cette Nation, & la pluspart des hommes sont grands guerriers, +chasseurs & pescheurs. Je vis là beaucoup de femmes & filles qui +faisoient des nattes de joncs, grandement bien tissuës, & embellies de +diverses couleurs, qu'elles traittoient par apres pour d'autres +marchandises, des Sauvages de diverses contrees, qui abordoient en leur +village. Ils sont errans, sinon que quelques villages d'entr'eux sement +des bleds d'Inde, & font la guerre à une autre Nation nommée +_Assicagueronon_, qui veut dire gens de feu: car en langue Huronne, +_Assista_ signifie feu, & _Eronon_ signifie Nation. Ils sont esloignez +d'eux d'environ deux cens lieuës & plus; ils vont par trouppes en +plusieurs regions & contrees, esloignees de plus de quatre cens lieuës +(à ce qu'ils m'ont dit) où ils trafiquent de leurs marchandises, & +eschangent pour des pelleteries, peintures, pourceleines, & autres +fatras. + +Les femmes vivent fort bien avec leurs marys, & ont cette coustumes avec +toutes les autres femmes des peuples errans, que lors qu'elles ont leurs +mois, elles se retirent d'avec leurs marys, & la fille d'avec ses pere & +mere, & autres parens, & s'en vont en de certaines Cabanes escartees & +esloignees de leur village, où elles sejournent & demeurent tout le +temps de ces incommoditez, sans avoir aucune compagnie d'hommes, +lesquels leur portent des vivres & ce qui leur est necessaire, jusqu'à +leur retour, si elles mesmes n'emportent suffisamment pour leur +provision, comme elles font ordinairement. Entre les Hurons, & autres +peuples sedentaires, les femmes ny les filles ne sortent point de leur +maison ou village, pour semblables incommoditez; mais elles font leur +manger en de petits pots à part pendant ce temps-là, & ne permettent à +personne de manger de leurs viandes & menestres: de sorte qu'elles +semblent imiter les Juisves, lesquelles s'estimoient immondes pendant le +temps de leurs fleurs. Je n'ay peu apprendre d'où leur estoit arrivé +cette coustume de se separer ainsi quoy que je l'estime pleine +d'honnesteté. + + + + +======================================================================== + + _De nostre arrivee au pays des Hurons, quels estoient nos exercices, & +de nostre maniere de vivre & gouvernement dans le pays._ + +CHAPITRE V. + + +PUIS, qu'avec la grace du bon Dieu, nous sommes arrivez jusques-là, que +d'avoisiner le pays de nos Hurons, il est maintenant temps que je +commence à en traicter plus amplement, & de la façon de faire de ses +habitans, non à la maniere de certaines personnes, lesquelles descrivans +leurs Histoires, ne disent ordinairement que les choses principales, & +les enrichissent encore tellement, que quand on en vient à l'experience, +on n'y voit plus la face de l'Autheur: car j'escrit non seulement les +choses principales, comme elles sont; mais aussi les moindres & plus +petites, avec la mesme naïfveté & simplicité que j'ai accoustumé. + +C'est pourquoy je prie le Lecteur d'avoir pour agreable ma maniere de +proceder, & d'excuser si pour mieux faire comprendre l'humeur de nos +Sauvages, j'ay esté contrainct inserer icy plusieurs chose inciviles & +extravagantes; d'autant que l'on ne peut pas donner une entiere +cognoissance d'un pays estranger, ny ce qui est de son gouvernement, +qu'en faisant voir avec le bien, le mal & l'imperfection qui s'y +retrouve: autrement il ne m'eust fallu descrire les moeurs des Sauvages, +s'il ne s'y trouvoit rien de sauvage, mais des moeurs polies & civiles, +comme les peuples qui sont cultivez par la religion & pieté, ou par des +Magistrats & sages, qui par leurs bonnes lois eussent donné quelque +forme aux moeurs si difformes de ces peuples barbares, dans lesquels on +void bien peu reluire la lumiere de la raison, & la pureté d'une nature +espuree. + +Deux jours avant nostre arrivée aux Hurons, nous trouvasmes la mer +douce, sur laquelle ayans traversé d'Isle en Isle, & pris terre au pays +tant desiré, par un jour de Dimanche, feste sainct Bernard, environ +midy, que le Soleil donnoit à plomb: mes Sauvages ayans serré leur Canot +en un bois là auprés me chargerent de mes hardes & pacquets, qu'ils +avoient auparavant tousjours portez par le chemin: la cause fut la +grande distance qu'il y avoit de là au Bourg, & qu'ils estoient desja +plus que suffisamment chargez de leurs marchandises. Je portai donc mon +pacquet avec une tres grande peine, tant pour sa pesanteur, & de +l'excessive chaleur qu'il faisoit, que pour une foiblesse & debilité +grande que je ressentois en tous mes membres depuis un long temps, +joinct que pour m'avoir fait prendre le devant comme ils avoient +accoustumé (à cause que je ne pouvois les suyvre qu'à toute peine) je me +perdis du droict chemin, & me trouvay longtemps seul, sans sçavoir où +j'allois. A la fin, apres avoir bien marché & traversé pays, je trouvay +deux femmes Huronnes proche d'un chemin croisé & leur demanday par où il +falloit aller au Bourg où je me devois rendre, je n'en sçavois pas le +nom, & moins lequel je devois prendre des deux chemins, ces pauvres +femmes se peinoient assez pour se faire entendre, mais il n'y avoit +encore moyen. Enfin, inspiré de Dieu, je pris le bon chemin, & au bout +de quelque temps je trouvay mes Sauvages assis à l'ombre sous un arbre, +en une belle grande prairie, où ils m'attendoient, bien en peine que +j'estois devenu: ils me firent seoir auprés d'eux, & me donnerent des +cannes de bled d'Inde à succer, qu'ils avoient cueillies en un champ +tout proche de là. Je pris garde comme ils en usoient, & les trouvay +d'un assez bon suc: apres, passant par un autre champ plein de Fezolles, +j'en cueillay un plein plat, que je fis par apres cuire dans nostre +Cabane avec de l'eau quoyque l'escorce en fust desja assez dure: cela +nous servit pour un second festin apres nostre arrivee. + +A mesme temps que je fus apperceu de nostre ville de _Quieuindahian_, +autrement nommee _Téquemonkiayé_, lieu assez bien fortifié à leur mode, +& qui pouvoit contenir deux ou trois cens mesnages, en trente ou +quarante Cabanes qu'il y avoit, il s'esleva un si grand bruit par toute +la ville, que tous sortirent presque de leurs Cabanes pour me venir +voir, & fus ainsi conduit avec grande acclamation jusques dans la Cabane +de mon Sauvage, & pour ce que la presse y estoit fort grande, je fus +contrainct de gaigner le haut de l'establie, & me desrober de leur +presse. Les pere & mere de mon Sauvage me firent un fort bon accueil à +leur mode & par des caresses extraordinaires me tesmoignoient l'ayse & +le contentement qu'ils avoient de ma venuë, ils me traiterent aussi +doucement que leur propre enfant & me donnerent tout sujet de louer +Dieu, voyant l'humanité & fidelité de ces pauvres gens, privez de la +cognoissance. Ils prirent soin que rien ne se perdist de mes petites +hardes, & m'advertirent de me donner garde des larrons & trompeurs, +particulierement des _Quiennoncateronons_, qui me venoient souvent voir, +pour tirer quelque chose de moy: car entre les Nations Sauvages celle-cy +est l'une des plus subtile de toutes, en faict de tromperie & de vol. + +Mon Sauvage, qui me tenoit en qualité de frere, me donna advis +d'appeller sa mere _Senaoué_, c'est à dire ma mere, puis luy ses freres +_Ataquen_ mon frere, & le refit de ses parents en suitte, selon les +degrez de consanguinité, & eux de mesme m'appelloient leur parent. La +bonne femme disoit _Ayein_, mon fils, & les autres _Ataquen_, mon frere, +_Earassé_, mon cousin, _Hineittan_, non nepveu, _Houatinoron_, mon +oncle, _Ayatan_, mon pere: selon l'aage des personnes j'estois ainsi +appellé oncle ou nepveu, &c. & des autres qui ne me tenoit en qualité de +parent, _Yatayo_, mon compagnon, mon camarade, & de ceux qui +m'estimoient d'avantage: _Garithouanne_, grand Capitaine. Voyla comme ce +peuple n'est pas tant dans la rudesse & la rusticité qu'on l'estime. + +Le festin qui nous fut faict à nostre arrivee, fut de bled d'Inde pilé, +qu'ils appellent _Ottet_, avec un petit morceau de poisson boucanné à +chacun, cuit en l'eau, car c'est toute la saulce du pays, & mes Fezolles +me servirent pour le lendemain: dés lors je trouvay bonne la Sagamite +qui estoit faicte dans nostre Cabane, pour estre assez nettement +accommodee, je n'en pouvois seulement manger lors qu'il y avoit du +poisson puant demincé parmy, ou d'autres petits, qu'ils appellent +_Auhaitsique_, ny aussi de _Leindohy_, qui est un bled qu'ils font +pourrir dans les fanges & eauës croupies & marescageuses, trois ou +quatre mois durant, duquel ils font neantmoins grand estat: nous +mangions par-fois des Citrouilles du pays, cuittes dans l'eau, ou bien +sous la cendre chaude, que je trouvois fort bonnes, comme semblablement +des espics de bled d'Inde, que nous faisions rostir devant le feu, & +d'autres esgrené, grillé comme pois dans les cendres: pour des Meures +champestres nostre Sauvagesse m'en apportoit souvent au matin pour mon +desjeuner, du hien de Cannes _d'Honneha_ à succer, & autre chose qu'elle +pouvoit, & avoit ce soin de faire dresser ma Sagamite la premiere, dans +l'escuelle de bois ou d'escorce la plus nette, large comme un +plat-bassin, & la cuillier avec laquelle je mangeois, grande comme un +petit plat ou sauciere. Pour mon département & quartier, ils me +donnerent à moy seul, autant de place qu'en pouvoit occuper un petit +mesnage, qu'ils firent sortir à mon occasion, dés le lendemain de mon +arrivee: en quoy je remarquay particulierement leur bonne affection, & +comme ils desiroient de me contenter, & m'assister & servir avec toute +l'honnesteté & respect deu à un grand Capitaine & chef de guerre, tel +qu'ils me tenoient. Et pour ce qu'ils n'ont point accoustumé de se +servir de chevet, je me servois la nuid d'un billot de bois, ou d'une +pierre, que je mettois sous ma teste, & au reste couché simplement sur +la natte comme eux, sans couverture ny forme de couche, & en lieu +tellement dur, que le matin me levant, je me trouvois tout rompu & brisé +de la teste & du corps. + +Le matin, apres estre esveillé, & prié un peu Dieu, je desjeunois de ce +peu que nostre Sauvagesse m'avoit apporté, puis ayant pris mon Cadran +solaire, je sortois de la ville en quelque lieu escarté, pour pouvoir +dire mon service en pais, & faire mes prieres & meditations ordinaires: +estant environ midy ou une heure, je retournois è nostre Cabane, pour +disner d'un peu de Sagamite, ou de quelque Citrouille cuitte; apres +disner je lisois dans quelque petit livre que j'avois apporté, ou bien +j'escrivois, & observant soigneusement les mots de la langue, que +j'apprenois, j'en dressois des memoires que j'estudiois, & repetois +devant mes Sauvages, lesquels y prenoient plaisir, & m'aydoient à me +perfectionner avec une assez bonne methode, m'y disant souvent, _Auiel_, +au lieu de Gabriel, qu'ils ne pouvoient prononcer, à cause de la lettre +B, qui ne se trouve point en toute leur langue, non plus que les autres +lettres labiales, _asséhona, agnonra, & Séaconqua_: Gabriel, prends ta +plume & escris, puis ils m'expliquoient au mieux qu'ils pouvoient ce que +je desirois sçavoir d'eux. + +Et comme ils ne pouvoient par fois me faire entendre leurs conceptions, +ils me les demonstroient par figures, similitudes & demonstrations +exterieures, par-fois par discours, & quelquesfois avec un baston, +traçant la chose sur la terre, au mieux qu'ils pouvoient, ou par le +mouvement du corps, n'estans pas honteux d'en faire de bien indecents, +pour se pouvoir mieux donner à entendre par ces comparaisons, plustost +que par longs discours & raisons qu'ils eussent pû alleguer, pour estre +leur langue assez pauvre en disetteuze de mots en plusieurs choses, & +particulierement en ce qui est des mysteres de nostre saincte Religion, +lesquels nous ne leur pouvions expliquer, ny mesme le _Pater noster_, +sinon par periphrase, c'est à dire, que pour un de nos mots, il en +falloit user de plusieurs des leurs: car entr'eux ils ne sçavent que +c'est de Sanctification, de Regne celeste, du tres-sainct Sacrement, ny +d'induire en tentation. Les mots de Gloire, Trinité, sainct Esprit, +Anges, Resurrection, Paradis, Enfer, Eglise, Foy, Esperance & Charité, & +autres infinis, ne sont pas en usage chez-eux. De sorte qu'il n'y a pas +besoin de gens bien sçavans pour le commencement, mais bien de personnes +craignans Dieu, patiens, & pleins de charité: & voilà enquoy il faut +principalement exceller pour convertir ce pauvre peuple, & le tirer hors +du peché & de son aveuglement. + +Je sortois aussi fort souvent par le Bourg, & les visitois en leurs +Cabanes & ménages, ce qu'ils trouvoient tres-bon, & m'en aymoient +d'avantage, voyans que je traitois doucement & affablement avec eux, +autrement ils ne m'eussent point veu de bon oeil, & m'eussent creu +superbe & desdaigneux, ce qui n'eust pas esté le moyen de rien gaigner +sur eux, mais plustost d'acquerir la disgrace d'un chacun, & se faire +hayr de tous: car à mesme temps qu'un Estranger a donné à l'un d'eux +quelque petit sujet ou ombrage de mescontentement ou fascherie, il est +aussi-tost sceu par toute la ville de l'un à l'autre: & comme le mal est +plustost creu que le bien, ils vous estiment tel pour un temps, que le +mescontent vous a depeint. + +Nostre Bourg estoit de ce costé là le plus proche voysin des Yroquois, +leurs ennemis mortels, c'est pourquoy n m'advertissoit souvent de me +tenir sur mes gardes, de peur de quelque surprise pendant que j'allois +au bois pour prier Dieu, ou aux champs cueillir des Meures champestres: +mais je n'y rencontray jamais aucun danger ny hazard (Dieu mercy) il y +eut seulement un Huron qui bandit son arc contre moy, pensant que je +fusse ennemy: mais ayant parlé il se rasseura, & me salua à la mode du +pays, _Quoye_, puis il passa outre son chemin, & moy le mien. + +Je visitois aussi par fois leur Cimetiere, qu'ils appellent _Agosayé_, +admirant le soin que ces pauvres gens ont des corps morts De leurs +parents & amis deffuncts, & trouvois qu'en cela ils surpassoient le +pieté des Chrestiens puis qu'ils n'espargnent rien pour le soulagement +de leurs ames, qu'ils croyent immortelles, & avoit besoin du secours des +vivans. Que si par fois j'avois quelque petit ennuy, je me recreois & +consolois en Dieu par la priere, ou en chantant des Hymnes & Cantiques +spirituels, à la louange de sa divine Majesté, lesquels les Sauvages +escoutoient avec attention & contentement, & me prioyent de chanter +souvent, principalement apres que je leur eûs dict, que ces chants & +Cantiques spirituels estoient des prieres que je faisois & addresois à +Dieu nostre seigneur, pour leur salut & conversion. + +Pendant la nuict j'entendois aussi parfois la mere de mon Sauvage +pleurer, & s'affliger grandement, à cause des illusions du Diable. +J'interrogeay mon Sauvage pour en sçavoir le sujet, il me fit response +que c'estoit le Diable qui la travailloit & affligeoit, par des songes & +representations fascheuses de la mort de ses parens, & autres +imaginations. Cela est particulierement commun aux femmes plustots +qu'aux hommes, à qui cela arrive plus rarement, bien qu'il s'y en trouve +par-fois quelques-uns qui en deviennent fols & furieux, selon leur forte +imagination, & la foiblesse de leur esprit, qui leur fait adjouter foy à +ces ruseries diaboliques. + +Il se passa un assez long temps apres mon arrivee, avant que j'eusse +aucune cognoissance ny nouvelle du lieu où estoient arrivez mes +Confreres, jusques à un certain jour que le Pere Nicolas accompagné d'un +Sauvage me vint trouver de son village, qui n'estoit qu'à cinq lieuës du +nostre, je fus fort resjouy de le voir en bonne santé & disposition, +nonobstant les penibles travaux & disettes qu'il avoit souffertes depuis +nostre departement de la traicte; mes Sauvages le receurent aussi +volontiers à coucher en nostre Cabane, & luy firent festin de ce qu'ils +pûrent, à cause qu'il estoit mon Frere, & à nos autres François, pour +estre mes bons amys. Apres donc nous estre congratulez de nostre +heureuse arrivee, & un peu discouru de ce qui nous estoit arrivé pendant +un si long & penible chemin, nous advisasme d'aller trouver le Pere +Joseph, qui estoit demeurant en un autre village, ç quatre ou cinq +lieuës de nous; car ainsi Dieu nous avoit-il faict la grace, que sans +l'avoir premedité, nous nous mismes à la conduite de personnes qui +demeurassent si proches les uns des autres: mais pource que j'estois +fort aymé de _Oouchiarey_ mon Sauvage, & de la pluspart de ses parens, +je ne sçavois comment l'advertir de nostre dessein, sans le mescontenter +grandement. Nous trouvasmes enfin moyen de luy persuader que j'avois +quelque affaire à communiquer à nostre Frere Joseph, & qu'allant vers +luy il falloit necessairement que j'y portasse tout ce que j'avois, qui +estoit autant à luy comme à moy, afin de prendre chacun ce qui luy +appartenoit, ce qu'ayant dict, je pris congé d'eux leur donnant +esperance de revenir en bref, ainsi je partis avec le bon Pere Nicolas, +& fusmes trouver le Pere Joseph, qui demeuroit à _Quieunonascaran_, où +je ne vous sçaurois expliquer la joye & le contentement que nous eusmes +de nous revoir tous trois ensemble, qui ne fut pas sans en rendre graces +à Dieu, le priant de benir nostre entreprise pour sa gloire, & +conversion de ces pauvres infideles: en faitte, nous fismes bastir une +Cabane pour nous loger où à grand-peine eusmes-nous le loisir de nous +entre caresser, que je vis mes Sauvages (ennuyez de mon absence) nous +venir visiter, ce qu'ils reitererent plusieurs fois, & nous nous +estudions à les recevoir & traicter si humainement & civilement, que +nous les gaignasmes, en sorte, qu'ils sembloient debattre de courtoisie +à recevoir les François En leur Cabane, lors que la necessité de leurs +affaires les jettoit à la mercy de ces Sauvages, que nous +experimentasmes avoir esté utils à ceux qui doivent traiter avec eux, +esperant par ce moyen de nous insinuer au principal dessein de leur +conversion, seul motif d'un si long & fascheux voyage. + +Or nous voyans parmy eux nous nous resolusmes d'y bastir un logement, +pour prendre possession, au nom de Jesus Christ de ce pays, afin d'y +faire les fonctions & exercer les ministere de nostre Mission ce qui fut +cause que nous priames le Chef qu'ils nomment _Garihoüa Androntia_ c'est +à dire, Capitaine & Chef de la police, de nous le permettre, ce qu'il +fit, apres avoir assemblé le Conseil des plus notables, & ouy leur +advis: & apres qu'ils se furent efforcez de nous dissuader ce dessein, +nous persuadans de prendre plustost logement en leurs Cabanes pour y +estre mieux traitez. Nous obtinmes ce que nous desirions, leur ayans +faict entendre qu'il estoit ainsi necessaire pour leur bien; car estans +venus de si long pays pour leur faire entendre ce qui concernoit le +salut de leurs ames, & le bien de la felicité eternelle, avec la +cognoissance d'un vray Dieu, par la predication de l'Evangile, il +n'estoit pas possible d'estre assez illuminez du Ciel pour les instruire +parmy le tracas de la mesnagerie de leurs Cabanes, joint que desirans +leur conserver l'amitié des François qui traitoient avec eux, nous +aurions plus de credit à les conserver ainsi à part, que non pas quand +nous serions cabanez parmy-eux. De sorte que s'estans laissez persuader +par ces discours & autres semblable, ils nous dirent que nous fissions +cesser les pluyes (qui pour lors estoient fort grandes & importunes) en +priant ce grand Dieu, que nous appellions Pere, & nous disions ses +serviteurs, afin qu'il les fist cesser, pour pouvoir nous accommoder la +Cabane que nous desirions: si bien que Dieu favorisant nos prieres +(apres avoir passé la nuict suyvante à le solliciter) il nous exauça, & +les fit cesser si parfaictement, que nous eusmes un temps fort serain; +dequoy ils furent si estonnez & ravis, qu'ils le publierent pour +miracle, dont nos rendismes graces à Dieu. Et ce qui les confirma +d'avantage, ce fut qu'apres avoir employé quelques jours à ce pieux +travail, & apres l'avoir mis à sa perfection, les pluyes recommencerent: +de sorte qu'ils publierent par tout la grandeur de nostre Dieu. + +Je ne puis obmettre un gentil debat qui arrive entr'eux, à raison de +nostre bastiment, d'un jeune garçon lequel n'y travaillant pas de bonne +volonté, se plaignoit aux autres de la peine & du soin qu'ils se +donnoient de bastir une Cabane à des gens qui ne leurs estoient point +parens, & eust volontiers desiré qu'on eust delaissé la chose +imparfaite, & nous en peine de loger avec eux dans leurs Cabanes, ou +d'estre exposez à l'injure de l'air, & incommodité du temps: mais les +autres Sauvages portez de meilleure volonté, ne luy voulurent point +acquiescer, & le reprirent de sa paresse, & du peu d'amitié qu'il +tesmoignoit à des personnes si recommandables, qu'ils devoient cherir +comme parens & amys bien qu'estrangers, puis qu'ils n'estoient venus que +pour leur propre bien & profit. + +Ces bons Sauvages ont cette louable coustume entr'eux; que quand +quelques-uns de leurs Concitoyens n'ont point de Cabane è se loger, tous +unanimement prestent la main, & luy en font une, & ne l'abondonnent +point que la chose ne soit mise en sa perfection, ou du moins que celuy +ou ceux pour qui elle est destinée, ne la puisse aysement parachever: & +pour obliger un chacun à un si pieux & charitable office, quand il est +question d'y travailler, la chose se decide toujours en plein conseil, +puis le cry s'en faict tous les jours par le Bourg, afin qu'un chacun +s'y trouve à l'heure ordonnée, ce qui est un tres-bel ordre, & fort +admirable pour des personnes sauvages, que nous croyons, & sont en +effect, moins policées que nous. Mais pour nous, qui leur estions +estranger, & arrivez de nouveau, c'estoit beaucoup, de se monstrer si +humains que de nous en bastir avec une si commune & universelle +affection, veu qu'ils ne donnent ordinairement rien pour rien aux +estrangers, si ce n'est à des personnes qui le meritent, ou qui les +ayent bien obligez, quoy qu'ils demandent tousjours, particulierement +aux François, qu'ils appellent _Agnouha_, c'est à dire gens de fer, en +leur lange, & les Canadiens & Montagnars nous sur-nomment _Mistigoche_, +qui signifie en leur langue Canot ou Basteau de bois: ils nous appellent +ainsi, à cause que nos Navires & Basteaux sont faicts de bois, & non +d'escorces comme les leurs: mais pour le nom que nous donnent les +Hurons, il vient de ce qu'auparavant nous, ils ne sçavoient que c'estoit +de fer, & n'en avoient aucun usage, non plus que de tout autre metal ou +mineral. + +Pour revenir au parachevement de nostre Cabane, ils la dresserent +environ à deux portées de flesches lin du Bourg, en un lieu que +nous-mesmes avions choisi pour le plus commode, sur le costeau d'un +fond, où passoit un beau & agreable ruisseau, de l'eau duquel nous nous +servions à boire, & à faire nostre Sagamité, excepté pendant les grandes +neiges de l'hyver, que pour cause du fascheux chemin; nous prenions de +la neige proche de nous pour faire nostre manger, & ne nous en +trouvasmes pont mal, Dieu mercy. Il est vray qu'on passe d'ordinaire les +sepmaines & les mois entiers sans boire: car ne mangeant jamais rien de +sallé ny espicé, & son manger quotidien n'estant que de ce bled d'Inde +bouilly en eau, cela sert de boisson & de mangeaille, & nous nous +trouvons fort bien de ne point manger de sel: aussi restons-nous pres de +trois cens lieuës loin de toute eau sallée, de laquelle eussions pû +esperer du sel. Et à mon retour en Canada, je me trouvois mal au +commencement d'en manger; pour l'avoir discontinué trop longtemps; ce +qui me faict croire que le sel n'est pas necessaire à la conservation de +la vie, ny à la santé de l'homme. + +Nostre pauvre Cabane pouvoit avoir environ vingt pieds de longueur, & +dix ou douze de large, faicte en forme d'un berceau de jardin, couverte +d'escorces par tout, excepté au faiste, où on avoit laissé une fente & +ouverture exprez pour sortir la fumée; estoit ainsi achevée de +nous-mesmes au mieux qu'il nous fut possible, & avec quelques haches que +nous avions apportées, nous fismes une cloison de pieces de bois, +separant nostre Cabane en deux: du costé de la porte estoit le lieu où +nous faisions nostre mesnage, & prenions nostre repos, & la chambre +intérieure nous servoit de Chappelle, car nous y avons dressé un Autel +pour dire la saincte Messe; & y serrions encores nos ornements & autres +petites commoditez, ce de peur de la main larronnesse des Sauvages nous +tenions la petite porte d'escorce, qui estoit à la cloison, fermee & +attachee, avec une cordelette. A l'entour de nostre petit logis nous Y +accommodasme un petit jardin, fermé d'une petite pallissade, pour en +oster le libre accez aux petits enfans Sauvages, qui ne cherchent qu'à +mal faire pour la pluspart: les pois, herbes & autres petites choses que +avions semees en ce petit jardin; y profiterent assez bien, encore que +la terre en fust fort maigre, comme l'un des pires & moindres endroicts +du pays. + +Mais pour avoir faict nostre Cabane hors saison, elle fut couvere de +tres mauvaise escorce, qui se décreva & fendit toute, de sorte qu'elle +nous garentissoit peu ou point des pluyes qui nous tomboient partout, & +ne nous en pouvions deffendre ny le jour ny la nuict, non plus que des +neiges pendant l'hyver, de laquelle nous nous trouvions par-fois +couverts le matin en nous levant. Si la pluye estoit aspre, elle +esteignoit nostre feu, nous privoit du disner, & nous causoit tant +d'autres incommoditez, que je puis dire avec verité, que jusqu'à ce que +nous y eussions un peu remedié, qu'il n'y avoit pas un seul petit coin +en nostre Cabane, où il ne pleust comme dehors, ce qui nous contraignoit +d'y passer les nuicts entieres sas dormir, cherchans à nous tenir & +ranger debouts ou assis en quelque petit coin pendant ces orages. + +La Terre nue où nos genouils, nous servoient de table à prendre nostre +repas ains comme les Sauvages, & n'avions non plus de nappes ny +serviettes à essuyer nos doigts, ny de cousteau à couper nostre pain ou +nos viandes: car le pain nous estoit interdict, & la viande nous estoit +si rare, que nous avons passé des 6 sepmaines, & deux & trois mois +entiers sans en manger, encor' n'estoit-ce que quelque petits morceau de +Chien, d'Ours ou de Renard, qu'on nous donnoit en festin, excepté vers +Pasques & en l'Automne, que quelques François nous firent part de leur +chasse & gibier. La chandelle de quoy nous nous servions la nuict, +n'estoit que de petits cornets d'escorce de Bouleau, qui estoient de peu +de duree, & la clairté du feu nous servoit pour lire, escrire, & faire +autres petites choses pendant les longues nuicts de l'hyver, ce qui +n'estoit une petite incommodité. + +Nostre vie & nourriture ordinaire estoit des mesmes mets & viandes que +celles que les Sauvages usent ordinairement sinon que celle de nos +Sagamites estoient un peu plus nettement accommodées, & que nous y +mettions encore par fois de petites herbes, comme de la Marjolaine +sauvage, & autres, pour y donner goust & saveur, au lieu de sel & +d'espice; mais les Sauvages s'appercevans qu'il y en avoit, ils n'en +voulurent nullement gouster, disans que cela sentoit mauvais, & par +ainsi ils nous la laissoient manger en paix, sans nous en demander, +comme ils avoient accoustumé de faire lors qu'il n'y en avoit point, +aussi ne nous en refusoient-ils point en leurs Cabanes quand nous leur +en demandions, & eux-mesmes nous en offroient souvent. + +Au temps que les bois estoient en seve, nous faisions par-fois une fente +dans l'escorce de quelque gros Bouleau, & tenans au dessous une +escuelle, nous recevions le jus & la liqueur qui en distilloit, laquelle +nous servoit pour nous fortifier le coeur lors que nous nous en sentions +incommodez; mais c'est neantmoins un remede bien simple & de peu +d'effect, & qui assadist plustost qu'il ne fortifie, & si nous nous en +servions, c'estoit faute d'autre chose plus propre & meilleure. + +Avant que de partir pour aller à la mer douce, le vin des Messes, que +nous avions porté en un petit baril de deux pots, estant failly, nous en +fismes d'autre avec des raisins du pays, qui estoit tres-bon & bouillit +en nostre petit baril, & en deux autres bouteilles que nous avions, de +mesmes qu'il eust pû faire en des plus grands vaisseaux, & si nous en +eussions encore en d'autres, il y avoit moyen d'en faire une assez bonne +provision, pour la grande quantité de vignes & de raisins qui sont en ce +pays-là. Les Sauvages en mangent bien le raisin, mais ils ne les +cultivent ny n'en font aucun vin, pour n'en avoir l'invention, ny les +instrumens propres: Nostre mortier de bois, & une serviette de nostre +Chappelle nous servirent de pressoir, & un Anderoqua, ou sceau +d'escorces, nous servit de contenans nos petits vaisseaux n'estans +capables de contenir tout nostre vin nouveau, nous fusmes contraincts, +pour ne point perdre le res, d'en faire du raisiné, qui fut aussi bon +que celuy que l'on faict en France, lequel nous servit aux jours de +recreation & bonne feste de l'annee, à en prendre un petit sur la +poincte d'un cousteau. + +Pendant les neiges nous estions contraincts de nous attacher des +raquettes sous les pieds, aussi bien que les Sauvages, pour aller querir +du bois pour nous chauffer, qui est une tres-bonne invention: car avec +icelles on n'enfonce point dans les neiges, & si on faict bien du chemin +en peu de temps. Ces raquettes que nos Sauvages Hurons appellent +_Agnonia_, sont deux ou trois fois grandes comme les nostres. Les +Montagnars, Canadiens, & Algoumequins, hommes, femmes, filles & enfans +avec icelles, suyvent la piste des animaux & la beste estant trouvee, & +abatue à coups de flesches, & espees emmanchee au bout d'une demye +picque, qu'ils sçavent dextrement darder ils se cabanent, & là se +consolent, jouissent du fruict de leur travail, & sans ces raquettes ils +ne pourroient courir l'Eslan ny le Cerfs, & par consequent il faudroit +qu'ils mourussent de faim en temps d'hyver. + +Pendant le jour nous estions continuellement visitez d'un bon nombre de +Sauvages, & à diverses intentions; car les uns venoient pour l'amitié +qu'ils nous portoient, & pour s'instruire & entretenir de discours avec +nous: d'autres pour voir s'ils nous pourroient rien desrober, ce qui +arrivoit assez souvent, jusqu'à prendre de nos cousteaux, cueilliers, +escuelles d'escorce ou de bois, & autres choses qui nous faisoient +besoin: & d'autres plus charitables nous apportoient de petits presens, +comme du bled d'Inde, des Citrouilles, des Fezolles, & quelquesfois des +petits Poissons boucanez, & en recompense nous lur donnions aussi +d'autres petits presens, comme quelques aleines, fer à flesches, ou un +peu de rassade à pendre à leur col, ou à leurs oreilles; & comme ils +sont pauvres en meubles, empruntant quelqu'un de nos chaudrons, ils nous +le rendoient tousjours avec quelque reste de Sagamité dedans, & quand il +arrivoit de faire festin pour un deffunct, plusieurs de ceux qui nous +aymoient nous en envoyoient, comme ils faisoient au reste de leurs +parens & amys selon leur coustume. Ils nous venoient aussi souvent prier +de festin; mais nous n'y allions que le plus rarement qu'il nous estoit +possible, pour ne nous obliger à leur en rendre, & pour plusieurs autres +bonnes raisons. + +Quand quelque particulier Sauvage de nos amys nous venoit visiter, +entrant chez-nous, la salutation estoit ho, ho, ho, qui est une +salutation de joye, & la seule voix ho, ho, ne se peut faire que ce ne +soit quasi en riant, tesmognans par là la joye & le contentement qu'ils +avoient de nous voir; car leur autre salutation _Quoye_, qui est comme +si on disoit: Qu'est-ce, que dites-vous, se peut prendre en divers sens, +aussi est-elle commune envers les amys, comme envers les ennemis, qui +respondent en la mesme maniere _Quoye_, ou bien plus gracieusement +_Yatoyo_, qui est à dire mon amy, mon compagnon, mon camarade, ou disent +_Ataquen_, mon frere, & aux filles _Eadié_, ma bonne amie, ma compagne, +& quelquefois aux vieillards _Yastan_, mon pere, _Honratinoyon_, oncle, +mon oncle, &c. + +Ils nous demandoient aussi à petuner, & plus souvent pour espargner le +petun qu'ils avoient dans leur sac, car ils n'en sont jamais desgarnis: +mais comme la foule y estoit souvent si grande qu'à peine avions-nous +place en nostre Cabane, nous ne pouvions pas leur en fournir à tous, & +nous en excusions, en ce qu'eux-mesmes nous traictoient ce peu que nous +en avions, & cette raison les rendoit contens. Une grande invention du +Diable, qui fait su singe par tout est, que comme entre nous on salue de +quelque devote priere celuy ou celle qui esternue, eux au contraire, +poussez de Sathan, & d'un esprit de vengeance, entendans esternuer +quelqu'un, leur salut ordinaire n'est que des imprécations, des injures, +& la mort mesme qu'ils souhaittent & desirent aux Yroquois, & à tous +leurs ennemis, dequoy nous les reprenions, mais il n'estoit pas encore +entré en leur esprit que ce fust ma faict, d'autant que la vengeance +leur est tellement coustumiere & ordinaire, qu'ils la tiennent comme +vertu à l'endroict de l'ennemy estranger, & non toutefois envers ceux de +leur propre Nation, desquels ils sçavent assez bien dissimuler et +supporte un tort ou injure quand il faut. Et à ce propos, de la +vengeance je diray que comme le General de la flotte assisté des autres +Capitaines de navire, eussent par certaine ceremonie, jetté une espee +dans la riviere sainct Laurens au temps de la traicte, en la presence de +tous les Sauvages, pour asseurance aux meurtriers Canadiens qui avoient +tué deux François, que leur faute leur estoit entierement pardonnee, & +ensevelie dans l'oubly, en la mesme sorte que cette espee estoit perdue +& ensevelie au fond des eauës. Nos Hurons, qui sçavent bien dissimuler, +& qui tiennent bonne mine en cette action, estans de retour dans leur +pays, tournerent toute cette ceremonie en risee, & s'en mocquerent, +disans que toute la colere des François avoit esté noyee en cette espée, +& que pour tuer un François on en seroit dores-navant quitte pour une +douzaine de castors. + +Pendant l'hyver, que les Epicerinys se vindrent cabaner au pays de nos +Hurons, à trois lieuës de nous, ils venoient souvent nous visiter en +nostre Cabane pour nous voir, & pour s'entretenir de discours avec nous: +car comme j'ay dict ailleurs, ils sont assez bonnes gens, & sçavent les +deux langues, la Huronne & la leur, ce que n'ont pas les Hurons, +lesquels ne sçavent ny n'apprennent autre langue que la leur, soit par +negligence ou pour ce qu'ils ont moins affaire de leurs voysins, que +leurs voysins n'ont affaire d'eux. Ils nous parlerent par plusieurs fois +d'une certaine Nation à laquelle ils vont tous les ans une fois à la +traite, n'en estans esloignez qu'environ une Lune & demye, qui est un +mois ou six sepmaines de chemin, tant par terre que par eau & riviere. A +laquelle vient aussi trafiquer un certain peuple qui y aborde par mer, +avec des grands basteaux ou navires de bois, chargez de diverses +marchandises, comme haches, faictes en queuë de perdrix, des bas de +chausses, avec les souliers attachez ensemble, souples néantmoins comme +un gand, & plusieurs autres choses qu'ils eschangent pour des +pelleteries. Ils nous dirent aussi que ces personnes-là ne portoient +point de poil, ny à la barbe ny à la teste, (& pour ce par nous +sur-nommez Teste pelles) & nous asseurerent que ce peuple leur avoit +dict qu'il seroit fort ayse de nous voir, pour la façon de laquelle on +nous avoit dépeinct en son endroit, ce qui nous fit conjecturer que ce +pouvoit estre quelque peuple & nation policee & habituee vers la mer de +la Chine, qui borne ce pays vers l'Occident comme ils aussi borné de la +mer Oceane, environ les 40 degrez vers l'Orient, & esperions y faire un +voyage à la premiere commodité avec ces Epicerinys, comme ils nous en +donnoient quelques esperance, moyennant quelque petit present; si +l'obedience ne m'eust r'appellé trop-tost en France: tant bien que ces +Epicerinys ne veulent pas mener de François seculiers en leur voyage, +non plus que les Montagnars & Hurons n'en veulent point mener au +Saguenay, de peur de descouvrir leur bonne & meilleure traitte, & le +pays où ils vont amasser quantité de pelleteries: ils ne sont pas si +reserrez en nostre endroict, sçachans desja par experience, que nous ne +nous meslons d'aucun autre trafic que de celuy des ames, que nous nous +efforçons de gaigner à Jesus-Christ. + +Quand nous allions voir & visiter nos Sauvages en leurs Cabanes, ils en +estoient pour la pluspart bien ayse, & le tenoient à honneur & faveur, +se plaignans de ne nous y voir pas assez souvent, & nous faisoient +par-fois comme font ordinairement les Merciers & Marchands du Palais de +Paris, nous appellans chacun à son foyer, & peut-estre sous esperance de +quelque aleine, ou d'un petit bot de rassade, de laquelle ils sont fort +curieux à se parer. Ils nous faisoient aussi bonne place sur la natte +auprés d'eux au plus bel endroict, puis nous offroient à manger de leur +Sagamité, y en ayant souvent quelque reste de leur pot: mais pour mon +particulier j'en prenois fort rarement, tant à cause qu'il sentoit pour +l'ordinaire trop le poisson puant, que pour ce que les chiens y +mettoient souvent leur nez, & les enfans leur reste. Nous avions aussi +fort à dégoust & à contre-coeur de voir les Sauvagesses manger les pouls +d'elles & de leurs enfans; car elles les mangent comme si c'estoit chose +fort excellente & de bon goust. Puis comme par-deça que l'on boit l'un à +l'autre, en presentant le ver à celuy à qui on a beu, ainsi les Sauvages +qui n'ont que de l'eau à boire, pour toute boisson, voulans festoyer +quelqu'un, & lui mon digne d'amitié, aprés avoir petuné luy presentent +le petunoir tout allumé, & nous tenans en cette qualité d'amis & de +parens, ils nous en offroient & presentoient de fort bonne grace: Mais +comme je ne me suis jamais voulu habituer au petun; je les en +remerciois, & n'en prenois nullement, dequoy ils estoient au +commencement tous estonnez, pour n'y avoir personne en tous ces pays-là, +qui n'en prenne & use, pour à faute de vin & d'espices eschauffer cet +estomach, & aucunement corrompre tant de cruditez provenant de leur +mauvaise nourriture. + +Lorsque pour quelque necessité ou affaire, il nous falloit aller d'un +village à un autre, nous allions librement loger & manger en leurs +Cabanes, ausquelles s'ils nous recevoient & traittoient fort +humainement; bien qu'ils ne nous eussent aucune obligation, car ils ont +cela de propre d'assister les passans, & recevoir courtoisement entr'eux +toute personne qui ne leur est point ennemie: & à plus forte raison, +ceux de leur propre Nation, qui se rendent l'hospitalité reciproque, & +assistent tellement l'un l'autre, qu'ils pourvoyent à la necessité d'un +chacun, sans qu'il y ait aucun pauvre mendiant parmy leurs villes & +villages, & trouvoient fort mauvais entendant dire qu'il y avoit en +France grand nombre de ces necessiteux & mendians, & pensoient que cela +fust faute de charité qui fust en nous, & nous en blasmoient grandement. + + + + +======================================================================== + +_Du pays des Hurons, & de leur villes, villages & cabanes._ + +CHAPITRE VI. + + +MAIS, pour parler en general du pays des Hurons, de sa situation, des +moeurs de ses habitans, & de leurs principales ceremonies & façons de +faire. Disons premierement, qu'il est situé sous la hauteur de +quarante-quatre degrez & demy de latitude, & deux cens trente lieuës de +longitude à l'Occident, & dix de latitude, pays fort deserté; beau & +agreable, & traversé de ruisseaux qui se desgorgent dedans le grand lac. +On n'y voit point une face si dense de grands rochers & montagnes +steriles, comme on voit en beaucoup d'autres endroicts és contrees +Canadiennes & Algoumequines. + +Le pays est plein de belles collines, campagnes, & de tres-belles & +grandes prairies, qui portent quantité de bon foin, qui ne sert qu'à y +mettre le feu par plaisir, quant il est sec: & en plusieurs endroits il +y a quantité de froment sauvage, qui a l'espic comme seigle, & le grain +comme de l'avoine: j'y fus trompé, pensant au commencement que j'en vis, +que ce fussent champs qui eussent esté ensemencez de bon grain: je fus +de mesme trompé aux pois sauvages, où il y en a en divers endroicts +aussi espais, comme s'ils y avoient esté semez & cultivez: & pour +monstrer la bonté de la terre, un Sauvage de Toenchen ayant planté un +peu de pois qu'il avoit apportez de la traicte, rendirent leurs fruicts +deux fois plus gros qu'à l'ordinaire, dequoy je m'estonnay, n'en ayant +point veu de si gros, ny en France, ny en Canada. + +Il y a de belles forests, peuplees de gros Chesnes, Fouteaux, Herables, +Cedres, Sapins, Ifs & autres sortes de bois beaucoup plus beaux, sans +comparaison, qu'aux autres Provinces de Canada que nous ayons veuës: +aussi le pays est-il plus chaud & plus beau, & plus grasses & meilleures +sont les terres, que plus on advance tirant au Su: car du costé du Nord +les terres y sont plus pierreuses & sablonneuses, ainsi que je vis +allant sur la mer douce, pour la pesche du grand poisson. + +Il y a plusieurs contrees ou provinces au pays de nos Hurons qui portent +divers noms, aussi bien que les diverses provinces de France: car celle +où commandoit le grand Capitaine _Attyonta_, s'appelle _Henayonon_, +celle _d'Entauaque_ s'appelle _Atigagnongueha_, et la Nation des Ours, +qui est celle où nous demeurions, sous le grand Capitaine _Auoindaon_, +s'appelle _Attingyahointan_, & en ceste estendue de pays, il y a environ +vingt-cinq tant villes que villages, dont une partie ne sont point clos +ny fermez, & les autres sont fortifiez de fortes pallissades de bois à +triples rangs entre-lassez les uns dans les autres, & redoublez par +dedans de grandes & grosses escorces, à la hauteur de huict à neuf +pieds, & par dessous il y a de grands arbres: puis au dessus de ces +pallissades il y a des galleries ou guerittes, qu'il appellent +_Ondaqua_, qu'ils garnissent de pierres en temps de guerre, pour ruer +sur l'ennemy, & d'eau pour esteindre le feu qu'on pourroit appliquer +contre leurs pallissades: nos Hurons y montent par une eschelle assez +mal-façonnee & difficile, & deffendent leurs rempars avec beaucoup de +courage & d'industrie. + +Ces vingt-cinq villes & villages peuvent estre peuplez de deux ou trois +mille hommes de guerre, au plus, sans y comprendre le commun, qui peut +faire ne nombre environ trente ou quarante mille ames en tout. La +principale ville avoit autre fois deux cens grandes Cabanes pleines +chacune de quantité de mesnages; mais depuis peu, à raison que les bois +leur manquoient, & que les terres commençoient à s'amaigrir, elle est +diminuee de grandeur, separee en deux, & bastie en un autre lieu plus +commode. + +Leurs villes frontieres & plus proches des ennemis, sont tousjours les +mieux fortifiées, tant en leurs enceintes & murailles, hautes de deux +lances ou environ, & les portes & entrées qui ferment à barres, par +lesquelles on est contrainct de passer de costé, & non de plein saut, +qu'en l'assiette des lieux qu'ils sçavent assez bien choisir, & adviser +que ce soit joignant quelque bon ruisseau, en lieu un peu eslevé, & +environné d'un fossé naturel, s'il se peut, & que l'enceinte & les +murailles soient basties en rond & la ville bien ramassée, laissans +neantmoins une grande espace vuide entre les Cabanes & les murailles, +pour pouvoir mieux combattre & se deffendre contre les ennemis qui les +attaqueroient sans laisser de faire des sorties aux occasions. + +Il y a de certaines contrees où ils changent leurs villes & villages, de +dix, quinze ou trente ans, plus ou moins, & le font seulement lors +qu'ils se trouvent trop esloignez des bois, qu'il faut qu'ils portent +sur leur dos, attaché & lié avec un collier, qui prent & tient sur le +front, mais en hyver ils ont accoustumé de faire de certaines traisnes, +qu'ils appellent _Arocha_, faicte de longues planchette de bois de Cedre +blanc, sur lesquelles ils mettent leur charge, & ayans des raquettes +attachees sous leurs pieds, traisnent leur fardeau par-dessus les +neiges, sans aucune difficulté. Ils changent leur ville ou village, lors +que par succession de temps les terres sont tellement fatiguees, +qu'elles ne peuvent plus porter leur bled avec la perfection ordinaire, +faute de fumier, & pour ne sçavoir cultiver la terre, ny semer dans +d'autres lieux, que dans les trous ordinaires. + +Leurs Cabanes, qu'ils appellent _Ganonchia_, sont faicte, comme j'ay +dict, en façon de tonnelles ou berceaux de jardins, couvertes d'escorces +d'arbres, de la longueur de 25 à 30 toises, plus ou moins (car elles ne +sont pas toutes egales en longueur) et six de large, laissans par le +milieu une allee de 10 à 12 pieds de large, qui va d'un bout à l'autre; +aux deux costez il y a une maniere d'establie de la hauteur de quatre ou +cinq pieds, qui prend d'un bout de la Cabane à l'autre, où ils couchent +en esté, pour éviter l'importunité des puces, dont ils ont grande +quantité, tant à cause de leurs chiens qui leur en fournissent à bon +escient, que pour l'eau que les enfans y font, & en hyver ils couchent +en bas sur des nattes proches du feu, pour estre plus chaudement & sont +arrangez les uns proches des autres, les enfans au lieu plus chaud & +eminent, pour l'ordinaire, & les pere & mere apres, & n'y a point +d'entre-deux ou de separation, ny de pied, ny de chevet, non plus en +haut qu'en bas, & ne font autre chose pour dormir, que de se coucher en +la mesme place où ils sont assis, & s'affubler la teste avec leur robe, +sans autre couverture ny lict. + +Ils emplissent de bois sec, pour brusler en hyver, tout le dessous de +ces establies, qu'ils appellent _Gayihagneu_ &_Eindichaguet_: mais pour +les gros troncs ou tisons appelles _Aneintuny_, qui servent à entretenir +le feu, eslevez un peu en haut par un des bouts, ils en font des piles +devant leurs cabanes, ou les serrent au dedans des porches, qu'ils +appellent _Aque_. Toutes les femmes s'aydent à faire cette provision de +bois, qui se faict dés le mois de Mars, & d'Avrie, & avec cet ordre en +peu de jours chaque mesnage est fourny de ce qui luy est necessaire. + +Ils ne se servent que de tres-bon bois, aymant mieux l'aller chercher +bien loin, que d'en prendre de vert, ou qui fasse fumée; c'est pourquoy +ils entretiennent tousjours un feu clair avec peu de bois que s'ils ne +rencontrent point d'arbres bien secs, ils en abbattent de ceux qui ont +des branches seiches, lesquelles ils mettent par esclats, & couppent +d'une égale longueur, comme les corrays de Paris. Ils ne se servent +point du fagotage, non plus que du tronc des plus gros arbres qu'ils +abbattent; car ils les laissent là pourir sur la terre, pource qu'ils +n'ont point de scie pour les scier, ny l'industrie de les mettre en +pieces qu'ils ne soient secs & pourris. Pour nous qui n'y prenions pas +garde de si pres, nous nous contentions de celuy qui estoit plus proche +de nostre Cabane, pour n'employer tout nostre temps à cette occupation. + +En une Cabane il y a plusieurs feux, & à chaque feu il y a deux +mesnages, l'un d'un costé, l'autre de l'autre, & telle Cabane aura +jusqu'à huict, dix ou douze feux, qui font 24 mesnages, & les autres +moins selon qu'elles sont longues ou petites, & où il fume à bon +escient, qui faict que plusieurs en reçoivent de tres-grandes +incommoditez aux yeux, n'y ayant fenestre ny aucune ouverture, que celle +qui est au dessus de leur Cabane, par où la fumee sort. Aux deux bouts +il y a à chacun un porche, & ces porches leur servent principalement à +mettre leurs grandes cuves ou tonnes d'escorces dans quoy ils serrent +leur bled d'Inde, apres qu'il est bien sec & esgrené. Au milieu de leur +logement il y a deux grosses perches suspendues, qu'ils appellent +_Oaayonta_ où ils pendent leur cramaliere, & mettent leurs habits, +vivres & autres choses, de peur des souris, & pour tenir les choses +seichement: Mais pour le poisson duquel ils font provision pour leur +hyver, apres qu'il est boucané, ils le serrent en des tonneaux +d'escorce, qu'ils appellent _Acha_, excepté _Leinchataon_, qui est un +poisson qu'ils n'esventrent point, & lequel ils pendent au haut de leur +Cabane, attaché avec des cordelettes, pour ce qu'enfermé en quelque +tonneau il sentiroit trop mauvais, & se pourriroit incontinent. + +Crainte du feu, auquel ils sont assez sujets, ils serrent souvent en des +tonneaux ce qu'ils ont de plus precieux, & les enterrent en des fosses +profondes qu'ils font dans leurs Cabanes, puis les couvrent de la mesme +terre, & cela les conserve non seulement du feu, mais aussi de la main +des larrons, pour n'avoir autre coffre ny armoire en tout leur mesnage, +que ces petits tonneaux. Il set vray qu'ils se font peu souvent du tort +les uns aux autres, mais encore s'y en trouve-t'il par-fois de meschans, +qui leur font du desplaisir quand il ne pensent estre descouverts, & que +ce soit principalement quelque chose à manger. + + + + +======================================================================== + +_Exercice ordinaire des hommes & des femmes._ + +CHAPITRE VII. + + +CE bon legislateur des Atheniens, Solon, fit une Loy, dont Amasis, Roy +d'Egypte, avoit esté jadis Autheur: Que chacun monstre tous les ans d'où +il vit, par devant le Magistrat, autrement à faute de ce faire qu'il +soit puny de mort. L'occupation de nos Sauvages est la pesche, la +chasse, & la guerre; aller à la traicte, faire des Cabanes & Canots, où +les outils propres à cela. Le reste du temps ils le passent en oysiveté, +à jouer, dormir, chanter, dancer, petuner, ou aller en festins & ne +veulent s'entremettre d'aucun autre ouvrage qui soit du devoir de la +femme, sans grande necessité. + +L'exercice du jeu est tellement frequent & coustumier entr'eux, qu'ils y +employent beaucoup de temps, & par-fois tant les hommes que les femmes, +jouent tout ce qu'elles ont, & perdent aussi gayement & patiemment, +quand la chanse ne leur en faict point, que s'ils n'avoient rien perdu, +& en ay veus en retourner en leur village tous nuds, & chantans, apres +avoir tout laissé au nostre, & est arrivé une fois entre les autres, +qu'un Canadien perdit & sa femme & ses enfans au jeu contre un François, +qui luy furent neantmoins rendus par apres volontairement. + +Les hommes ne s'addonnent pas seulement au jeu de paille, nommé +_Aescaya_, qui sont trois ou quatre cens de petits joncs blancs +egalement couppez, de la grandeur d'un pied ou environ: mais aussi à +plusieurs autres sortes de jeu; comme de prendre une grande escuelles de +bois, & dans icelle avoir cinq ou six noyaux ou petites boulettes un peu +plattes, de la grosseur du bout du petit doigt, & peintes de noir d'un +costé, & blanche & jaune de l'autre: & estans tous assis à terre en +rond, à leur accoustumée, prennent tour à tour, selon qu'il escher, +cette escuelle, avec les deux mains, qu'ils eslevent un peu de terre, & +à mesme temps l'y reposent, & frappent un peu rudement, de sorte que ces +boulettes sont contraintes de se retourner & sauter, & voyent comme au +jeu des dez, de quel costé elles se reposent, & si elles font pour eux, +pendant que celui qui tient l'escuelle la frappe, & regarde à son jeu, +il dit continuellement: & sans intermission, _Tet, tet, tet, tet,_ +pensant que cela excite & faict bon jeu pour luy. Mais le jeu des femmes +& filles, auquel s'entretiennent aussi par-fois des hommes & garçons +avec elles est particulierement avec cinq ou six noyaux, comme ceux de +nos abricots, noirs d'un costé, lesquels elles prennent avec la main, +comme on faict les dez, puis les jettent un peu en haut, & estans tombez +sur un cuir, ou peau estendue contre terre exprez, elles voyent ce qui +faict pour elles, & continuent à qui gaignera les coliers, oreillettes +ou autres bagatelles qu'elles ont, & non jamais aucune monnoye; car ils +n'en ont nulle cognoissance ny usage; ains mettent, donnent & eschangent +une chose pour une autre, en tout le pays de nos Sauvages. + +Je ne puis obmettre aussi qu'ils pratiquent en quelques-uns de leurs +villages, ce que nous appellons en France porter les mommons: car ils +deffient & invitent les autres villes & villages de les venir voir, +jouer avec, & gaigner leurs ustencilles, s'il escher, & cependant les +festins ne manquent point: car pour la moindre occasion la chaudiere est +tousjours preste, & particulierement en hyver, qui est le temps auquel +principalement ils se festinent les uns les autres. Ils ayment la +peinture, & y reussissent assez industrieusement, pour des personnes qui +n'y ont point d'art ny d'instrumens propres, & font neantmoins des +representations d'hommes, d'animaux, d'oyseaux & autres grotesques; tant +en relief de pierres, bois & autres semblables matieres, qu'en platte +peinturé sur leurs corps, qu'ils font non pour idolatrer, mais pour se +contenter la veuë, embellir leurs Calumets & Petunoirs, & pour orner le +devant de leurs Cabanes. + +Pendant l'hyver, du filet que les femmes & filles ont filé, ils font des +rets & fillets à pescher & prendre le poisson en esté, & mesme en hyver +sous la glace à la ligne, ou à la seine, par le moyen des trous qu'ils y +font en plusieurs endroits. Ils font aussi des flesches avec le cousteau +fort droicte & longues, & n'ayans point de cousteaux, ils se servent de +pierres trenchantes, & les empennent de plumes de queuës & d'aisles +d'Aigles, par ce qu'icelles sont fermes & se portent bien en l'air: La +poincte avec une colle forte de poisson ils y accommodent une pierre +aceree, ou un os, ou des fers, que les François leur traictent. Ils font +aussi des masses de bois pour la guerre, & des pavois qui couvrent +presque tout le corps, & avec des boyaux ils font des cordes d'arcs & +des raquettes, pour aller sur la neige, au bois & à la chasse. + +Ils font aussi des voyages par terre, aussi bien que par mer, & les +rivieres, & entreprendront (chose incroyable) d'aller dix, vingt, trente +& quarante lieuës par les bois, sans porter aucun vivres sinon du petun +& un fuzil, avec l'arc au poing, & le carquois sur le dos. S'ils sont +pressez de la soif, & qu'ils n'ayent point d'eau, ils ont l'industrie de +succer les arbres, particulierement les Fouteaux, d'où distile une douce +& fort agreable liqueur, comme nous faisions aussi, au temps que les +arbres estoient en seve. Mais lors qu'ils entreprennent des voyages en +pays lointain, ils ne les font point pour l'ordinaire inconsiderement, & +sans en avoir eu la permission des Chefs, lesquels en un conseil +particulier ont accoustumé d'ordonner tous les ans, la quantité des +hommes qui doivent partir de chaque ville ou village, pour ne les +laisser desgarnis de gens de guerre, & quiconque voudroit partir +autrement, le pourroit faire à toute rigueur; mais il seroit blasmé, & +estimé fol & imprudent. + +J'ay veu plusieurs Sauvages des villages circonvoysins, venir à +_Quieunonascayan_, demander congé à _Onoyotandi_, frere du grand +Capitaine _Auoindaon_, pour avoir la permission d'aller au Saguenay: car +il se disoit Maistre & Superieur des chemins & rivieres qui y +conduisent, s'entend jusques hors le pays des Hurons. De mesme il +falloit avoir la permission _d'Auoindaon_ pour aller à Kebec, & comme +chacun entend d'estre maistre en son pays, aussi ne laissent-ils passer +aucun d'une autre Nation Sauvage par leur pays, pour aller à la traicte, +sans estre recogneus & gratifiez de quelque present: ce qui se faict +sans difficulté, autrement on leur pourroit donner de l'empeschement, & +faire du desplaisir. + +Sur l'hyver, lors que le poisson se retire sentant le froid, les +Sauvages errans, comme sont les Canadiens, Algoumequins & autres, +quittent les rives de la mer & des rivieres, & se cabanent dans les +bois, là où ils sçavent qu'il y a de la proye. Pour nos Hurons, +Honqueronons & peuples Sedentaires, ils ne quittent point leurs Cabanes, +& ne transportent point leurs villes & villages, que (pour les raisons & +causes que j'ay deduite ci-dessus au Chapitre sixiesme). + +Lors qu'ils ont faim ils consultent l'Oracle, & apres ils s'en vont +l'arc en main, & le carquois sur le dos, la part que leur _Oki_ leur a +indiqué, ou ailleurs où ils pensent ne point perdre leur temps. Ils ont +des chiens qui les suyvent, & nonobstant qu'ils ne jappent point; +toutesfois ils sçavent fort bien descouvrir le giste de la beste qu'ils +cherchent, laquelle estant trouvee ils la poursuyvent courageusement, & +ne l'abandonnent jamais qu'ils ne l'aye terrasse, & enfin l'ayant navree +à mort ils la font tant harceler par leurs chiens, qu'il faut qu'elle +tombe. Lors ils luy ouvrent le ventre, baillent la curee aux chiens, +festinent, & emportent le reste. Que si la beste, pressee de trop prés, +rencontre une riviere, la mer ou un lac, elle s'eslance librement +dedans: mais nos Sauvages agiles & dispos sont aussi tost apres avec +leurs Canots, s'il s'y en trouve, & puis luy donnent le coup de la mort. + +Leurs Canots sont de 8 à 9 pas de long & environ un pas, ou pas & demy +de largeur par le milieu, & vont en diminuant par les deux bouts, comme +la navette d'un Tessier, & ceux-là sont des plus grands qu'ils fassent; +car ils en ont encore d'autres plus petits, desquels ils se servent +selon l'occasion & la difficulté des voyages qu'ils ont à faire. Ils +sont fort sujets à tourner, si on ne les sçait bien gouverner, comme +estans faits d'escorce de Bouleau, renforcés par le dedans de petits +cercles de Cedre blanc, bien proprement arrangez, & sont si léger qu'un +homme en porte aysement un sur sa teste, ou sur son espaule, chacun peut +porter la pesanteur d'une pippe, & plus ou moins, selon qu'il est grand. +On faict aussi d'ordinaire par chacun jour, quant l'on est pressé, 25 ou +30 lieuës dans lesdicts Canots, pourveu qu'il n'y ait point de saut à +passer, & qu'on aille au gré du vent & de l'eau: car ils vont d'une +vitesse & legereté si grande, que je m'en estonnois, & ne pense pas que +la poste peust aller plus viste, quand ils sont conduits par de bons +Nageurs. + +De mesme que les hommes ont leur exercice particulier, & sçavent ce qui +est du devoir de l'homme, les femmes & filles aussi se maintiennent dans +leur condition & font paisiblement leurs petits ouvrages, & les oeuvres +serviles: elles travaillent ordinairement plus que les hommes, encore +qu'elles n' y soient point forcees ny contraintes. Elles ont le soin de +la cuisine & du mesnage, de semer & cueillir les bleds, faire les +farines, accommoder le chanvre & les escorces, & de faire la provision +de bois necessaire. E pour ce qu'il leur reste encore beaucoup de temps +à perdre, elles l'employent à jouer, aller aux dances, & festins, à +deviser & passer le temps, & faire tout ainsi comme il leur plaist du +temps qu'elles ont de bon, qui n'est pas petit, veu mesmes qu'elles ne +sont admises en plusieurs de leurs festins, ny en aucun ce leurs +conseils, ny à faire leurs Cabanes & Canots, entre nos Hurons. + +Elles ont l'invention de filer le chanvre sur leur cuisse, n'ayans pas +l'usage de la quenouille & du fuseau, & de ce filet les hommes en +lassent leurs rets & filets, comme j'ay dit. Elles pilent aussi le bled +pour la cuisine, & en font rostir dans les cendres chaudes, puis en +tirent la farine pour leurs marys, qui vont l'esté trafiquer en d'autres +Nations esloignées. Elles font de la poterie, particulierement des pots +tous ronds, sans ances & sans pieds, dans quoy elles font cuire leurs +viandes, chair ou poisson. Quand l'hyver vient, elles font des nattes de +joncs, dont elles garnissent les portes de leurs Cabanes, & en font +d'autres pour s'asseoir dessus, le tout fait proprement. Les femmes des +Cheveux Relevez mesmes, baillent des couleurs aux joncs, & font des +compartimens d'ouvrages avec telle mesure qu'il n'y a que redire. Elles +couroyent & addoucissent les peaux de Castor & d'Eslan, & autres, aussi +bien que nous sçaurions faire icy, dequoy elles font leurs manteaux ou +couvertures, & y peignent des passements & bigarures, qui ont fort bonne +grace. + +Elles font semblablement des paniers de jonc, & d'autres avec des +escorces de Bouleaux pour mettre des fezoles, du bled & des pois, qu'ils +appellent _Acointa_, de la chair, du poisson, & autres petites +provisions: elles font aussi comme une espece de gibesiere de cuir, ou +sac à petun, sur lesquels elles font des ouvrages dignes d'admiration, +avec du poil de porc-espic, coloré de rouge, noir, blanc & bleu, qui +sont les couleurs qu'elles sont si vives, que les nostres ne semblent +point en approcher. Elle s'exercent aussi à faire des escuelles +d'escorces, pour boire & manger, & mettre leurs viandes & menestres. De +plus, les escharpes, carquans, & brasselets qu'elles & leurs hommes +portent, sont de leur ouvrages: & nonobstant qu'elles ayent beaucoup +plus d'occupation que les hommes lesquels tranchent du Gentil-homme +entr'eux, & ne pensent qu'à la chasse, à la pesche ou à la guerre, +encore ayment-elles communément leurs marys plus que ne font pas celles +de deça: & s'ils estoient Chrestiens ce seroient des familles avec +lesquelles Dieu se plairoit & demeureroit. + + + + +======================================================================== + +_Comme ils défrischent, sement & cultivent leurs terres & apres comme +ils accomodent le bled & les farines, & de la façon d'apprester leur +manger._ + +CHAPITRE VIII + + +LEUR coustume est, que chaque mesnage vit de ce qu'il pesche, chasse & +seme, ayans autant de terre comme il leur est necessaire: car toutes les +forests, prairies & terres non défrichées sont en commun, & est permis à +un chacun d'en désfrischer & ensemencer autant qu'il veut, qu'il peut, & +qu'il luy est necessaire; & cette terre ainsi défrichee demeure à la +personne autant d'annees qu'il continue de la cultiver & s'en servir, & +estant entierement abandonnee du maistre, s'en sert par apres qui veut, +& non autrement. Ils les défrichent avec grand peine, pour n'avoir des +instrument propres: ils coupent les arbres à la hauteur de deux ou trois +pieds de terre, puis ils esmondent toutes les branches, qu'ils font +brusler au pied d'iceux arbres pour les faire mourir, & par succession +de temps en ostent les racines; puis les femmes nettoyent bien la terre +entre les arbres & beschent de pas en pas une place ou fossé en rond, où +ils sement à chacune 9 ou 10 grains de Maiz, qu'ils ont premierement +choisi, trié & fait tremper quelques jours en l'eau, & continuent ainsi, +jusques à ce qu'ils en ayent pour deux ou trois ans de provisions: soit +par la crainte qu'il ne leur succede quelque mauvaise annee, ou bien +pour l'aller traicter en d'autres Nations pour des pelleteries, ou +autres choses qui leur font besoin, & tous les ans sement ainsi leur +bled aux mesmes places & endroits, qu'ils rafraischissent avec leur +petite pelle de bois, faicte en la forme d'une oreille, qui a un manche +au bout; le reste de la terre n'est point labouré, ains seulement +nettoyé des meschantes herbes: de sorte qu'il semble que ce soient tous +chemins, tant ils sont soigneux de tenir tout net, ce qui estoit cause +qu'allant par-fois seul de village à autre, je m'esgarois ordinairement +dans ces champs de bled, plustost que dans les prairies & forests. + +Le bled estant donc ainsi semé, à la façon que nous faisons les febves, +d'un grain sort seulement un tuyau ou canne, & la canne rapporte deux ou +trois espics, & chaque espic rend cent, deux cents, quelques fois 400 +grains & y en a tel qui en rend plus. La canne croist à la hauteur de +l'homme, & plus, & est fort grosse (il ne vient pas si bien & si haut, +ny l'espic si gros, & le grain si bon en Canada ny en France que là.) Le +grain meurit en quatre mois, & en de certains lieux en trois: apres ils +le cueillent, & le lient par les fueilles retroussées en haut, & +l'accomodent par pacquets, qu'ils pendent tous arrangez le long des +Cabanes, de haut-en-bas, en des perches qu'ils accommodent en forme de +ratelier, descendant jusqu'au bord devant l'establie, & tout cela est si +proprement ajancé, qu'il semble que ce soient tapisseries rendues le +long des Cabanes, & le grain estant bien sec & bon a serrer, les femmes +& filles l'estrenent nettoyent & mettent dans leurs grandes cuves ou +tonnes à ce destinees, & posees en leur porche, ou en quelque coin de +leurs Cabanes. + +Pour le manger en pain, ils font premierement un peu bouillir le grain +en l'eau, puis l'essuyent, & le font un peu seigner: en apres ils le +broyent, le paistrissent avec de l'eau tiede, & le font cuire sous la +cendre chaude, enveloppé de fueilles de bled, & à faute de fueilles le +lavent apres qu'il est cuit: s'ils ont des Fezole ils en font cuire dans +un petit pot, & en meslent parmy la paste sans les escacher, ou bien des +fraizes, des bluës, framboises, meures champestres, & autres petits +fruicts secs & verts, pour luy donner goust & le rendre meilleur, car il +est fort fade de soy, si on n'y mesle de ces petits ragousts. Ce pain, & +toute autre sorte de biscuit que nous usons, ils l'appellent +_Andatayoni_, excepté le pain mis & accommodé comme deux balles jointes +ensembles, enveloppé entre des fueilles de bled d'Inde, puis bouilly & +cuit en l'eau, & non sous la cendre, lequel ils appellent d'un nom +particulier _Coinkia_. Ils font encore du pain d'une autre sorte, c'est +qu'ils cueillent une quantité d'espics de bled, avant qu'il soit du tout +sec et meur, puis les femmes, filles & enfans avec les dents en +destachent les grains, qu'il rejettent par apres avec la bouche dans de +grandes escuelles qu'elles tiennent aupres d'elles & puis on l'acheve de +piler dans le grand Mortier: & pour ce que cette paste est fort molasse, +il faut necessairement l'envelopper dans des fueilles pour la faire +cuire sous les cendres à l'acccoustumée; ce pain masché est le plus +estimé entr'eux, mais pour moy je n'en mangeois que par necessité & à +contre-coeur, à cause que le bled avoit esté ainsi à demy masché, pilé & +pestry avec les dents des femmes, filles & petits enfans. + +Le pain de Maiz, & la Sagamité qui en est faicte, est de fort bonne +substance, & m'estonnois de ce qu'elle nourrid si bien qu'elle faict: +car pour ne boire que de l'eau en ce pays-là, & ne manger que fort peu +souvent de ce pain, & encore plus rarement de la viande, n'usans presque +que des seuls Sagamités, avec un bien peu de poisson, on ne laisse pas +de se bien porter, & estre en bon poinct, pourveu qu'on en ais +suffisamment, comme n'en manque point dans le pays; mais seulement en de +longs voyages, où l'on souffre souvent de grandes necessitez. + +Ils diversifient & accomodent en plusieurs façons leur bled pour le +manger; car comme nous sommes curieux de diverses saulces pour contenter +nostre appetit, aussi sont-ils soigneux de faire leur Menestre de +diverses manieres, pour la trouver meilleure, & celle qui me sembloit la +plus agreable, estoit la Neintahouy; puis l'Eschionque. La Neintahouy se +faict en cette façon. Les femmes font rostir quantité d'espics de bled, +avant qu'il soit entierement meur, les tenans appuyez contre un baston +couché sur deux pierres devant le feu, & les retournant de costé & +d'autre, jusqu'à ce qu'ils soient suffisamment rostis, ou pour avoir +plustost faict, elles mettent & retirent de dedans un monceau de sable, +pemierement bien eschauffé d'un bon feu qui aura esté faict dessus, puis +en destachent les grains, & les font encore seicher au Soleil, & +espandus sur des escorces, apres qu'i est assez sec ils les serrent dans +un tonneau, avec le tiers ou le quart de leur Fezole, appelée +_Ogaressa_, qu'ils meslent parmy; & quand ils en veulent manger ils le +font bouillir ainsi entier en leur pot ou chaudiere, qu'ils appellent +_Anoc_, avec un peu de viande ou de poisson, fraiz ou sec, s'ils en ont. + +Pour faire de l'Eschionque, ils font griller dans les cendres de leur +foyer, meslees de sable, quantité de bled sec, comme si c'estoient pois, +puis ils pilent ce Maiz fort menu, & apres avec un petit vent d'escorce +ils en tirent la fine fleur, & cela est l'Eschionque: cette farine se +mange aussi bien seiche que cuite ne un pot, ou bien destrempee en eau, +tiede ou froide. Quand on la veut faire cuire on la met dans le +bouillon, où l'on aura premierement fait cuire quelque viande ou poisson +qui y sera demincé, avec quantité de citrouille, si on veut, sinon dans +le bouillon tout clair, & en telle quantité que la Sagamité en soit +suffisamment espaisse, laquelle on remue continuellement avec une +Espatule, par eux appellee _Estoqua_, de peur qu'elle ne se tienne par +morceaux; & incontinent apres qu'elle a un peu bouilly on la dresse dans +les escuelles, avec un peu d'huile ou de graisse fondue par dessus, si +l'on en a, & cette Sagamité est fort bonne, & rassasie grandement. Pour +le gros de cette farine, qu'ils appellent _Acointa_, c'est à dire pois +(car ils luy donnent le mesme nom qu'à nos pois) ils le font bouillir à +part dans l'eau, avec du poisson, s'il y en a, puis le mangent. Ils font +de mesme du bled qui, n'est point pilé; mais il est fort dur à cuire. + +Pour la Sagamité ordinaire, qu'ils appellent Orrer, c'est du Maiz cru, +mis en farine, sans en separer ny la leur ny le pois, qu'ils font +bouillir assez clair, avec un peu de viande ou poisson, s'ils en ont, & +y meslent aussi par-fois des citrouilles decouppees par morceaux, s'il +en est la saison, & assez souvent rien du tout: de peur que la farine ne +se tienne au fond du pot, ils la remuent souvent avec l'Estoqua puis le +mangent; c'est le potage, la viande & le mets quotidien, & n'y a rien +plus à attendre pour le repas; car lors mesme qu'ils ont quelque peu de +viande ou poisson à départir entr'eux (ce qui arrive rarement excepté au +temps de la chasse ou de la pesche) il est partagé, & mangé le premier +auparavant le potage ou Sagamité. + +Pour le Leindohy ou bled puant, ce sont grande quantité d'espys de bled, +non encore tout sec & meur, pour estre plus susceptible à prendre odeur, +que les femmes mettent en quelque mare ou eau puante, par l'espace de +deux ou trois mois, au bout desquels elles les en retirent, & cela sert +à faire des festins de grande importance, cuit comme la _Neintahouy_, & +ainsi en mangent de grillé sous les cendres chaudes, lechans leurs +doigts au maniement de ces espys puants, de mesme que si c'estoient +canne de sucre, quoy que le goust & l'odeur en soit tres-puante, & +infecte plus que ne sont les esgouts mesmes, & ce bled ainsi pourry +n'estoit point ma viande, quelque estime qu'ils en fissent, ny ne +maniois pas volontiers des doigts ny de la main, pour la mauvaise odeur +qu'il y imprimoit & laissoit par plusieurs jours: aussi ne m'en +presenterent ils plus, lors qu'ils eurent recogneu le dégoust que j'en +avois. Ils font aussi pitance de glands, qu'ils font bouillir en +plusieurs eauës pour en oster l'amertume, & les trouvois assez bons: ils +mangent aussi d'aucunes fois d'une certaine escorce de bois crue, +semblable au saulx, de laquelle j'ay mangé à l'imitation des Sauvages; +mais pour des herbes ils n'en mangent point du tout, ny cuites ny crues, +sinon de certaines racines qu'ils appellent _sondhyararre_, & autres +semblables. + +Auparavant l'arrivee des François au pays des Canadiens, & des autres +peuples errans, tout leur meuble n'estoit que de bois, d'escorces ou de +pierres, de ces pierres, ils en faisoient les haches & cousteaux, & du +bois & l'escorce ils en fabriquoient toutes les autres ustenciles & +pieces de mesnage, & mesme les chaudieres, bacs ou auges à faire cuire +leur viande, laquelle ils faisoient cuire, ou plustost mortifier en +cette maniere. + +Ils faisoient chauffer & rougir quantité de graiz & cailloux dans un bon +feu, puis les jettoient dans la chaudiere pleine d'eau, en laquelle +estoit la viande ou le poisson à cuire, & a mesme temps les en +retiroient, & en remettoient d'autres en leur place, & à succession de +temps l'eau s'eschauffoit, & cuisoit ainsi aucunement la viande. Mais +pour nos Hurons, & autres peuples & nations Sedentaires, ils avoient +(comme ils ont encore) l'usage & l'industrie de faire des pots de terre, +qu'ils cuisent en leur foyer, & sont fort bons, & ne se casse point au +feu, encore qu'il n'y ait point d'eau dedans; mais ils ne peuvent aussi +souffrir long-temps d'humidité & l'eau froide, qu'ils ne s'attendrissent +& cassent, ou moindre heurt qu'on leur donne, autrement ils durent fort +long temps. Les Sauvages les font, prenans de la terre propre, laquelle +ils nettoyent & pétrissent tres-bien, y meslans parmy un peu de graiz, +puis la masse estant reduite comme une boule, elles y font un trou avec +le poing, qu'ils agrandissent toujours, en frappant par dedans avec une +petite palette de bois, tant & si longtemps qu'il est necessaire pour +les parfaire: ces pots sont faits sans pieds & sans ances, & tous ronds +comme une boule, excepté la gueule qui sort un peu en dehors. + + + + +======================================================================== + +_De leurs festins & convives._ + +CHAPITRE IX. + + +CE grand Philosophe Platon cogonoissant le dommage que le vin apporte à +l'homme, disoit qu'en partie les dieux l'avoient envoyé cà-bas pour +faire punition des hommes, & prendre vengeance de leurs offences, les +faisans (apres qu'ils sont yvres) tuer & occire l'un l'autre. + +Quand quelqu'un de nos Hurons veut faire festin à ses amys, il les +envoye inviter de bonne heure, comme l'on faict icy; mais personne ne +s'excuse entr'eux, & tel sort d'un festin, qui du mesme pas s'en va à un +autre; car ils rendroient un affront d'estre esconduits, s'il n'y avoit +excuse vrayement legitime. Le monde estant invité, on met la chaudiere +sur le feu, grande oou petite, selon le nombre des personnes qu'on doit +avoir: tout estant cuit & prest à dresser, on va diligemment advertir +ses gens de venir, leur disans à leur mode, _Saconcheta, Saconcheta_, +c'est à dire, venez au festin, venez au festin (qui est un mot qui ne +derive point pourtant du mot de festin, car _Agochin_, entr'eux, veud +dire festin) lesquels s'y en vont à mesme temps, & y portent gravement +chacun devant soy en leurs deux mains, leur escuelles & la cueillier +dedans: que si c'estoient Algoumequins qui fissent le festin, les Hurons +y porteroient chacun un peu de farine dans leurs escuelles, à raison que +ces _Aquaniaqués_ en sont pauvres & disetteux. Entrans dans la Cabane, +chacun s'assied sur les Nattes de costé & d'autres de la Cabane, les +hommes au haut bout, & les femmes & enfans plus bas tout de suite. +Estans entrez on dit les mots, apres lesquels il n'est loisible à +personne d'y plus entrer; fust-il un des conviez ou non, ayans opinion +que cela apportereoit mal-heur, ou empescheroit l'effect du festin, +lequel est tousjours faict à quelque intention bonne ou mauvaise. + +Les mots du festin sont, _Nequarré_ la chaudiere est cuite (prononcez +hautement & distinctement par le Maistre du festin, ou par un autre +deputé par luy) tout le monde respond: Ho, & frappent du poing +contreterre; _Gaoninon Youry_, il y a un chien de cuit: si c'est du +cerf, ils disent _Sconoton Youry_, & ainsi des autres viandes, nommant +l'espece ou les choses qui sont dans la chaudiere, les unes apres les +autres, & tous respondent Ho à chaque chose, puis frappent & donnent du +poing contre terre, comme demonstrans & approuvans la valeur d'un tel +festin: cela estant dicte, ceux qui doivent servir, vont de rang en rang +prendre les escuelles d'un chacun, & les emplissent de brouet avec leurs +grandes cueilliers, & recommencent & continuent tousjours à remplir, +tant que la chaudiere soit vuide, il faut aussi que chacun mange ce +qu'on luy donne, & s'il ne le peut, pour estre trop soul, il faut qu'il +se rachete de quelque petit present envers le Maistre du festin, & avec +cela il faut qu'il fasse achever de vuider son escuelle par un autre; +tellement qu'il s'y en trouve qui ont le ventre si plein, qu'il ne +peuvent presque plus respirer. + +Apres que tout est faict, chacun se retire sans boire; car on n'en +presente jamais si on n'en demande particulierement, ce qui arrive fort +rarement; aussi ne mangent-ils rien de trop salé ou espicé, qui les pust +provoquer à boire de l'eau, qu'ils ont pour toute boisson, ce qui est un +grand bien pour eviter les dissolutions noises & querelles que le vin, +ou autre boisson yvrante leur pourroit causer, comme à beaucoup de nos +buveurs & yvrongnes: car ils ont cela par-dessus eux, qu'ils sont plus +retenus & graves, avec un peu de superbe pourtant, vont aux festins d'un +pas modeste, & representans des Magistrats, s'y comportent avec la mesme +modestie & silence, & s'en retournent en leurs maisons & cabanes avec la +mesme sagesse: de maniere que vous diriez voir en ces Messieurs là, les +vieillards de l'ancienne Lacedemone, allans à leur brouet. + +Ils font quelquefois des festins où l'on ne prend rien que du petun, +avec leur pippe ou calumet, qu'ils appellent _Anondahoin_: & en d'autres +où l'on ne mange rien que du pain ou fouasse pour tout mets, & pour +l'ordinaire ce sont festins de songerie, ou qui ont esté ordonnez par le +Medecin; les songes, resveries & ordonnances duquel sont tellement bien +observees, qu'ils n'en obmettroient pas un seul iota: qu'ils n'en +fassent toutes les façons, pour l'opinion & croyance qu'ils y ont. +Aucunes fois il faut que tous ceux qui sont au festin soient à plusieurs +pas l'un de l'autre, sans s'entre-toucher. Autres fois quand les +festinez sortent, l'adieu & remerciement qu'ils doivent faire, est une +laide grimace au Maistre du festin, ou au malade, à l'intention duquel, +le festin aura esté faict. A d'autres, il ne leur est permis de lascher +du vent 24 heures, dans lequel temps s'ils faisoient au contraire, ils +se persuaderoient qu'ils mourroient, tant ils sont ridicules & +superstitieux à leurs songes; quoy qu'ils mangent de _l'Andataroni_, +c'est à dire fouasse ou galette, qui sont choses fort venteuses. +Quelquesfois il faut qu'apres qu'ils sont bien saoulx, & ont le ventre +bien plein, qu'ils rende gorge, & revomissent aupres d'eux tout ce +qu'ils ont mangé, ce qu'ils font facilement. Ils en font de tant +d'autres sortes & de si impertinents, que cela seroit ennuyeux à lire, & +trop-long à escrire; c'est pourquoy je m'en deporte, & me contente de ce +que j'en ay escrit, pour contenter aucunement les plus curieux des +ceremonies estrangeres. + +De quelque animal que se fasse le festin, la teste entiere est tousjours +donnee & presentee au principal Capitaine, ou à un autre des plus +vaillans de la trouppe, à la volonté du Maistre de festin, pour +tesmoigner que la vaillance & la vertu sont en estime; comme nous +remarquons chez Homere aux festins des Heros, qu'on leur envoyoit +quelque piece de boeuf pour honorer leur vertu, ce qui semble estre un +tesmoignage tiré de la Nature, puisque ce que nous trouvons avoir esté +pratiqué és festins solennels des Grecs, peuples polis, se rencontre en +ces Sauvages, par l'inclination de la Nature, sans cette politesse. + +Pour les autres conviez, qui sont de moindre consideration, si la beste +est grosse, comme d'un Ours, d'un Eslan, d'un Esturgeon, ou bien de +quelque homme de leurs ennemis, chacun a un morceau du corps, & le reste +est demincé dans le brouet pour le rendre meilleur. C'est aussi la +coustume que celuy qui faict le festin ne mange point pendant iceluy; +ains petune, chante, ou entretient la compagnie de quelques discours: +J'y en ay veu quelques-uns manger, contre leur coustume, mais pas +souvent. + +Et pour dresser la jeunesse à l'exercice des armes, & les rendre +recommandables par le courage & la prouesse qu'ils estiment grandement, +ils ont accoustumé de faire des festins de guerre, & de resjouyssance, +ausquels les vieillards mesmes, & les jeunes hommes à leur exemple, les +uns apres les autres, ayans une hache en main, ou quelqu'autre +instrument de guerre, font des merveilles de s'escrimer & combattre d'un +bout à l'autre de la place où se faict le festin, comme si en effect ils +estoient aux prises avec l'ennemy: & pour s'exciter & esmouvoir encore +d'avantage à cet exercice, fair voir que dans l'occasion ils ne +manqueroient pas de courage; ils chantent d'un ton menaçant & furieux, +des injures, imprecations & menaces contre leurs ennemis, & se +promettent une entiere victoire sur eux. Si c'est un festin de victoire +& de resjouyssance, ils chantent d'un ton plus doux & agreable, les +louanges de leurs braves Capitaines qui ont bien tué de leurs ennemis, +puis se rassoient, & un autre prend la place, jusqu'à la fin du festin. + + + + +======================================================================== + +_Des dances, chansons & autres ceremonies ridicules._ + +CHAPITRE X. + + +NOS Sauvages, & generalement tous les peuples des Indes Occidentales, +ont de tout temps l'usage des dances; mais ils l'ont à quatre fins: ou +pour agréer à leurs Demons, qu'ils pensent leur faire du bien, ou pour +faire feste à quelqu'un, ou pour se resjouyr de quelque signalee +victoire, ou pour prevenir & guerir les maladies & infirmitez qui leur +arrivent. + +Lors qu'ils se doit faire quelques dances, nuds, ou couvert de leurs +brayers, selon qu'aura songé le malade, ou ordonné le Medecin, ou les +Capitaines du lieu; le cry se faict par toutes les rues de la ville ou +du village, advertissant & invitant les jeunes gent de s'y porter au +bout & heure ordonnez; le mieux marachié & paré qu'il leur sera +possible, ou en la maniere qu'il aura esté ordonné, & qu'ils prennent +courage, que c'est pour une telle intention, nommant le sujet de la +dance: ceux des villages circonvoysins ont le mesme advertissement, et +sont aussi priez de s'y trouver, comme ils font à la volonté d'un +chacun: car l'on n'y contraint personne. + +Cependant on dispose une des plus grandes Cabanes du lieu, & là estans +tous arrivez, ceux qui ne sont là que pour estre spectateurs, comme les +vieillards, les vieilles femmes & les enfans se tiennent assis sur les +nattes contre les establies, & les autres au-dessus, du long de la +Cabane, puis deux Capitaines estans debout, chacun une Tortue en la main +(de celles qui servent à chanter & souffler les malades) chantent ainsi +au milieu de la dance, une chanson, à laquelle ils accordent le son de +leur Tortue; puis estant finie ils font tous une grande acclamation +disans, Hé é é é, puis en recommencent une autre, ou repetent la mesme, +jusques au nombre de reprises qui auront esté ordonnees, & n'y a que ces +deux Capitaines qui chantent, tout le reste dit seulement, Het, het, +het, comme quelqu'un qui aspire avec vehemence: & puis tousjours à la +fin de chaque chanson une haute & longue acclamation, disans H é é é é. + +Toutes ces dances se font en rond, du moins en ovalle, selon la longueur +& largeur des Cabanes; mais les danseurs ne se tiennent point par la +main comme par deçà, ains ils sont tous les poings fermez: les filles +les tiennent l'un sur l'autre, esloignez de leur estomach, & les hommes +les tiennent aussi fermez, eslevez en l'air, & de toute autre façon, en +la maniere d'un homme qui menace, avec mouvement & du corps & des pieds, +levans l'un & puis l'autre, desquels ils frappent contre terre à la +cadence des chansons, & s'eslevans comme en demy-sauts, & les filles +branslans tout le corps, & les pieds de mesmes, se retournent au de +quatre ou cinq petit pas, vers celuy ou celle que les suit, pour luy +faire la reverence d'un hochement de teste. Et ceux ou celles qui se +démeinent le mieux, y font plus à propos toutes les petites chimagrees, +sont estimez entr'eux les meilleurs danceurs, c'est pourquoy ils ne s'y +espargnent pas. + +Ces dances durent ordinairement une, deux, & trois apres-disnees, & pour +n'y recevoir d'empeschement à y bien faire leur devoir, quoy que ce soit +au plus fort de l'hyver, ils n'y portent jamais autres vestemens ou +couvertures que leurs brayers, pour couvrir leur nudité, si ainsi il est +permis, comme il l'est ordinairement, sinon que pour quelqu'autre sujet +il soit ordonné de les mettre bas, n'oublians neantmoins jamais leurs +colliers, oreillettes & brasselets, & de se peinturer parfois comme au +cas pareil les homme se parent de colliers, plumes peintures & autres +fatras, dont j'en ay veu estre accommodez en Mascarades ou +Caresme-prenans, ayans une peau d'Ours qui leur couvroit tout le corps, +les oreilles dressees au bout de la teste, & la face couverte, excepté +les yeux, & ceux-cy ne servoient que de portiers ou bouffons, & ne se +mesloient dans la dance que par intervalle, à cause qu'ils estoient +destinez à autre chose. Je vis un jour un de ces boufons entrer +processionnellement dans la Cabane où se devoit faire la dance, avec +tous ceux qui estoient de la feste, lequel portant sur ses espaules un +grand chien lié & garrotté par les pattes & le museau, le prit par les +deux jambes de derriere au milieu de la Cabane; & le rua contre terre +par plusieurs fois, jusqu'à que qu'estant mort il le fist prendre par un +autre, qui l'alla apprester dans une autre Cabane pour le festin, à +l'issue de la dance. + +Si la dance est ordonnee pour un malade, à la troisiesme ou derniere +apres-disnee, s'ils est trouvé expedient, ou ordonne par le Loki, elle y +est portee, & en l'une des reprises du tour de chanson on la porte, on +la seconde on la faict un peu marcher & dancer, la soustenant sous les +bras: & à la troisiesme, si la force luy peut permettre, ils la font un +peu dancer d'elle-mesme, sans ayde de personne, luy cirant cependant +toujours à pleine teste, _Etsagone outschonne, achieteq anatetsence_; +c'est à dire: prend courage femme, & tu seras demain guerie, & apres les +dances finies ceux qui sont destinés pour le festin y vont, & les autres +s'en retournent en leurs maisons. + +Il se fit un jour une dance de tous les jeunes hommes, femmes & filles +toutes nues en la presence d'une malade, à laquelle il fallut (traict +que je ne sçay comment excuser, ou passer sous silence) qu'un de ces +jeunes hommes luy pissait dans la bouche, & qu'elle avallaist & beust +cette eau, ce qu'elle fit avec un grand courage, esperant en recevoir +guerison: car elle mesme desira que le tout se fit de la sorte, pour +accomplir & ne rien obmettre du songe qu'elle en avoit eu: que si +pendant leur songe ou resverie il leur vient encore en la pensee qu'il +faut qu'on leur fasse present D'un chien noir ou blanc, ou d'un grand +poisson pour festiner, ou bien de quelque chose à autre usage, à mesme +temps le cry en est faict par toute la ville, afin que si quelqu'un a +une telle chose qu'on specifie, qu'il en fasse present à une telle +malade, pour le recouvrement de sa santé: ils sont si secourables qu'ils +ne manquent point de la trouver, bien que la chose soit de valeur ou +d'importance entr'eux; aymans mieux souffrir & avoir disette des choses +que de manquer au besoin à un malade; & pour exemple, le Pere Joseph +avoit donné un chat à un grand Capitaine: comme un present tres-rare +(car ils n'ont point de ces animaux). Il arriva qu'une malade songea que +si on luy avoit donné ce chat qu'elle seroit bien-tost guerie. Ce +Capitaine en fut adverty, qui aussi tost luy envoya son chat bien qu'il +l'aymast grandement, & sa fille encore plus, laquelle se voyant privée +de cet animal, qu'elle aymoit passionnément, en tombe malade, & meurt de +regret, ne pouvant vaincre & surmonter son affection, bien qu'elle ne +voulust manquer au secours & ayde de son prochain. Trouvons beaucoup de +Chrestiens qui vueillent ainsi s'incommoder pour le service des autres, +& nous en louerons Dieu. + +Pour recouvrer nostre dé à coudre, qui nous avoit esté desrobé par un +jeune garçon, qui depuis le donna à une fille, je fus au lieu où se +passoient les dances, & ne manquay point de l'y remarquer, & le r'avoir +de la fille qui l'avoit pendu à sa ceinture, avec ses autres matachias, +& en attendant l'issue de la dance, je me fis repeter par un Sauvage une +des chansons qui s'y disoient, dont en voicy une partie que j'ay icy +escrite. + +_Ongyata euhaha ho ho ho ho ho,_ +_Eguyotonuhaton on on on on on_ +_Eyontata eientet onnet onnet onnet_ +_Eyoniara eientet à à àonnet, onnet, onnet,_ +_Ho ho!_ + +Ayant descrit ce petit eschantillon d'une chanson Huronne, j'ay creu +qu'il ne seroit pas mal à propos de descrire encore icy une partie de +quelque chanson, qui se disoit un jour en la Cabane du grand Sagamo des +Souriquois, à la louange du Diable, qui leur avoit indiqué de la chasse, +ainsi que nous apprist un François qui s'en dist tesmoin auriculaire, & +commence ainsi. + +_Jaloet ho ho jé hé ha ha haloet ho ho hé,_ ce qu'ils chante par +plusieurs fois: le chant est sur ces notes: + +_Re fa sol sol re sol sol fa fa re re sol sol fa fa._ + +Une chanson finie, ils font tous une grande exclamation, disans hé. Puis +recommencent une autre chanson, disans: + +_Egrigna han, egrigna hé hé hu hu ho ho ho,_ _egrigna hau hau hau._ + +Le chant de celle-cy estoit: Fa fa fa; sol sol, fa fa, re re, sol sol, +fa fa fa, re, fa fa, sol sol fa. + +Ayans faict l'exclamation accoustumee, ils en commencerent une autre qui +chantoit: + +_Tameia alleluia, tameia à dou-meni, hau hau, hé hé_: Le chant en +estoit: Sol sol sol; fafa, re re re, fa sol fa sol fa fa, rere. + +Les Brasiliens en leurs Sabats, font aussi de bons accords, comme: _Hé +hé hé hé hé hé hé hé hé hé_, avec cette note, fa fa sol fa fa, sol sol +sol sol sol. Et cela faict s'escrioyent d'une façon & hurlement +espouventable l'espace d'un quart d'heure, & sautoient en l'air avec +violence, jusqu'à en escumer par la bouche, puis recommencerent la +musique disans: _Heu heüraüye heura heüraüye heüra heüraoutek_. La note +est: _Fa mi re sol sol sol fa mi re mi re mi ut re_. + +Dans le pays de nos Hurons, il se faict aussi des assemblees de toutes +les filles d'un bourg aupres d'une malade, tant à sa priere, suyvant la +resverie ou le songe qu'elle en aura euë, que par l'ordonnance de Loki, +pour sa santé & guerison. Les filles ainsi assemblees, on leur demande à +toutes, les unes apres les autres, celuy qu'elles veulent des jeunes +hommes du bourg pour dormir avec elles la nuict prochaine: elles en +nomment chacune un, qui sont aussi-tost advertis par les Maistres de la +ceremonie, lesquels viennent tous au soir en la presence de la malade, +dormir chacun avec celle qui l'a choysi, d'un bout à l'autre de la +Cabane, & passent ainsi toute la nuict pendant que deux Capitaines aux +deux bouts du logis chantent & sonnent de leur Tortue du soir au +lendemain matin, que la ceremonie cesse. Dieu vueille abolir une si +damnable & mal-heureuse ceremonie, avec toutes celles qui sont de mesme +aloy, & que les François qui les fomentent par leurs mauvais exemples, +ouvrent les yeux de leur esprit pour voir ce compte tres-estroict qu'ils +en rendront un jour devant Dieu. + + + + +======================================================================== + +_De leur mariage & concubinage._ + +CHAPITRE XI. + +NOUS lisons, que Cesar louoit grandement les Allemans, d'avoir eu en +leur ancienne vie sauvage telle continence, qu'ils repetoient chose tres +vilaine à un jeune homme, d'avoir la compagnie d'une femme ou fille +avant l'aage de vingt ans. Au contraire des garçons & jeunes hommes de +Canada, & particulierement du pays de nos Hurons, lesquels ont licence +de s'adonner au mal si tost qu'ils peuvent, & les jeune filles de se +prostituer si tost qu'elles en sont capables, voire mesme les peres & +meres sont souvent maquereaux de leur propres filles: bien que je poisse +dire avec verité, n'y avoir jamais veu donner un seul baiser, ou faire +aucun geste ou regard impudique: & pour cette raison j'ose affermer +qu'ils sont moins sujet à ce vice que par deçà, dont on peut attribuer +la cause, partie à leur nudité, & principalement de la teste, partie au +defaut des espiceries, du vin, & partie à l'usage ordinaire qu'ils ont +du petun, la fumee duquel estourdit les sens, & monte au cerveau. + +Plusieurs jeunes hommes au lieu de se marier, tiennent & ont souvent des +filles à pot & à feu, qu'ils appellent non femmes _Atinonina_, parce que +la ceremonie du mariage n'en à point esté faicte, ains _Asqua_, c'est à +dire compagne, ou plustost concubine, & vivent ensemble pour autant +longtemps qu'il leur plaist, sans que cela empesche le jeune homme, ou +la fille, d'aller voir par-fois leurs autres amis ou amies librement et +sans crainte de reproche ny blasme, telle estant la coustume du pays. + +Mais leur premiere ceremonie du mariage est que quant un jeune homme +veut avoir une fille en mariage, il faut qu'il la demande à ses pere & +mere, sans le consentement desquels la fille n'est point à luy (bien que +le plus souvent la fille ne prend point leur consentement & advis) sinon +les plus sages & mieux advisees. Cet amoureux voulant faire l'amour à sa +maitresse, & acquerir ses bonnes graces, se peinturera le visage, & +s'accommodera des plus beaux Matachias, qu'il pourra avoir, pour sembler +plus beau, puis presentera à la fille quelque colier, brasselet ou +oreillette de Pourceleine: si la fille a ce serviteur agreable, elle +reçoit ce present, cela faict, cet amoureux viendra coucher avec elle +trois ou quatre nuicts & jusques la il n'y a encore point de mariage +parfait; ny de promesse donnee, pource qu'apres ce dormir il arrive +assez souvent que l'amitié ne continue point & que la fille, qui pour +obeyr à son pere, a souffert ce passe droit, n'affectionne pas pour cela +ce serviteur, & faut par apres qu'il se retire sans passer outre, comme +il arriva de nostre temps à un Sauvage, envers la seconde fille du grand +Capitaine de Quieunonascaran, comme le pere de la fille mesme s'en +plaignoit à nous, voyant l'obstination de sa fille à ne vouloir passer +outre à la derniere ceremonie du mariage, pour n'avoir ce serviteur +agreable. + +Les parties estans d'accord, & le consentement des pere & mere estant +donné, on procede à la seconde ceremonie du mariage en cette maniere. On +dresse un festin de chien, d'ours, d'eslan, de poisson ou d'autres +viandes qui leur sont accommodees, auquels tous les parent & amis des +accordez sont invitez. Tout le monde estant assemblé, & chacun en son +rang assis sur son seant, tout à l'entour de la Cabane; Le pere de la +fille, ou le maistre de la ceremonie, à ce deputé, dict & prononce +hautement & intelligiblement devant toute l'assemblee, comme tels & tels +se marient ensemble, & qu'à cette occasion a esté faicte cette assemblee +& ce festin, d'ours, de chien, de poisson, &c. pour la resjouyssance +d'un chacun, & la perfection d'un si digne ouvrage. Le tout estant +approuve, & la chaudiere nette, chacun se retire, puis toutes les femmes +& filles portent à la nouvelle mariee, chacune un fardeau de bois pour +sa provision, si elle est en saison qu'elle ne le peult faire +commodément elle-mesme. + +Or il faut remarquer qu'ils gardent trois degrez de consanguinité, dans +les quels ils n'ont point accoustumé de faire mariage: sçavoir est, du +fils avec sa mere, du pere avec sa fille, du frere avec sa soeur, & du +cousin avec sa cousine, comme je recogneus apperrement un jour, que je +montray une fille à un Sauvage, & luy demanday si c'estoit là sa femme +ou sa concubine, il me respondit que non, & qu'elle estoit sa cousine, & +qu'ils n'avoient pas accoustumé de dormir avec leurs cousines; hors cela +toutes choses sont permises. De douaire il ne s'en parle point, aussi +quand il arrive quelque divorce, le mary n'est tenu de rien. + +Pour la vertu & les richesses principales que les pere & mere desirent +de celuy qui recherche leur fille en mariage, est, non seulement qu'il +ait un bel entre gent, & soit bien matachié & enjolivé, mais il faut +outre cela, qu'il se monstre vaillant à la chasse, à la guerre & à la +pesche, & qu'il sçache faire quelque chose, comme l'exemple suyvant le +monstre. + +Un Sauvage faisoit l'amour à une fille, laquelle ne pouvant avoir du gré +& consentement du pere, il la ravie, & la prit pour femme. Là dessus +grande querelle, & enfin la fille luy est enlevee, & retourne avec son +pere; & la raison pourquoy le pere ne vouloit que ce Sauvage eust sa +fille, estoit, qu'il ne la vouloit point bailler à un homme qui n'eust +quelque industrie pour la nourrir, & les enfans qui proviendroient de ce +mariage. Que quant à luy il ne voyoit point qu'ils sceust rien faire, +qu'il s'amusoit à la cuisine des François, & ne s'exerçoit à la cuisine +des François, & ne s'exerçoit point à chasser: le garçon pour donner +preuve de ce qu'il sçavoit par effect, ne pouvant autrement r'avoir la +fille, va à la chasse (du poisson) & en prend quantité, & apres ceste +vaillantise, la fille luy est rendue, & la reconduit en sa Cabane, & +firent bon mesnage par ensemble, comme ils avoient faict par le passé. + +Que si apres succession de temps, il leur prend envie de se separer pour +quelque sujet que ce soit, ou qu'ils n'ayent point d'enfans, il se +quittent librement, le mary se contentant de dire à ses parens & à elle +qu'elle ne vaut rien, & qu'elle se pourvoye ailleurs, & dés lors elle +vit en commun avec les autres, jusqu'à ce que quelqu'autre la recherche; +& non seulement les hommes procurent ce divorce, quand les femmes leur +en ont donné quelque sujet, mais aussi les femmes quittent facilement +leurs marys, quant ils ne leur agreent point: d'où il arrive souvent que +elle passe ainsi sa jeunesse, qui aura eu plus de douze ou quinze marys, +tous lesquels ne sont pas neantmoins seuls en la jouyssance de la femme, +quelques mariez qu'ils soient: car la nuict venue les jeunes femmes & +filles courent d'une Cabane à autre, comme font, en cas pareil, les +jeunes hommes de leur costé qui en prennent par où bon leur semble, sans +aucune violence toutesfois, remettant le cours à la volonté de la femme. +Le mary fera le semblable à sa voysine, & la femme à son voysin, aucune +jalousie ne se mesle entr'eux pour cela, & n'en reçoivent aucune honte, +infamie ou des-honneur. + +Mais lors qu'ils ont des enfans procreez de leur mariage, ils se +separent & quittent rarement, & que ce ne soit pour un grand sujet, & +lors que cela arrive, ils ne laissent pas de se remarier à d'autres, +nonobstant leurs enfans, desquels ils font accord à qui les aura, & +demeurent d'ordinaire au pere, comme j'ay veu à quelques uns, excepté à +une jeune femme, à laquelle le mary laissa un petit fils au maillor, & +ne sçay s'il ne l'eust point encore retiré à soy, apres estre sevré, si +leur mariage ne se fut raccommodé, duquel nous fusmes les intercesseurs +pour les remettre ensemble & à appaiser leur debat, & firent à la fin ce +que leur conseillasmes, qui estoit de se pardonner l'un l'autre, & de +continuer à faire bon mesnage à l'advenir, ce qu'ils firent. + +Une des grandes & plus fascheuses importunitez qu'ils nous donnoient au +commencement de nostre arrivee en leur pays, estoit leur continuelle +poursuitte & prieres de nous marier, ou du moins de nous aller avec eux +& ne pouvoient comprendre nostre maniere de vie Religieuse: à la fin ils +trouverent nos raisons bonnes, & ne nous en importunerent plus, +approuvans que ne fissions rien contre la volonté de nostre bon Pere +JESUS; & en ces poursuittes les femmes & filles estoient sans +comparaison, pires & plus importunes que les hommes mesmes, qui venoient +nous prier pour elles. + + + + +======================================================================== + +_De la naissance, nourriture & amour que les Sauvages ont envers leurs +enfans._ + +CHAPITRE XII. + + +Nonobstant que les femmes se donnent carriere avec d'autres qu'avec +leurs marys, & les marys avec d'autres qu'avec leurs femmes, si est-ce +qu'ils ayment tous grandement leurs enfans, gardans cette Loy que la +Nature a entee és coeurs de tous les animaux, d'en avoir le soin. Or ce +qui faict qu'ils ayment leurs enfans plus qu'on ne faict par deçà (quoy +que vicieux & sans respect) c'est qu'ils sont le support des peres en +leur vieillesse; soit pour les ayder à vivre, ou bien pour les deffendre +de leurs ennemis, & la Nature conserve en eux son droict tout entier +pour ce regard: à cause de quoy ce qu'ils souhaittent le plus, c'est +d'avoir nombre d'enfans, pour estre tant plus forts, & asseurez de +support au temps de la vieillesse, & neantmoins les femmes n'y sont pas +si fecondes que par deçà: peut-estre tant à cause de leur lubricité, que +du choix de tant d'hommes. + +La femme estant accouchee, suyvant la coustume du pays, elle perce les +oreilles de son enfant avec une aleine, ou un os de poisson, puis y met +un tuyau de plume, ou autre chose, pour entretenir le trou, & y prendre +par apres les patinotres de Pourceleine, ou autres bagatelles, & +pareillement à son col quelque peint qu'il soit. Il y en a aussi qui +leur font encore avaler de la graisse ou de l'huile, si tost qu'ils sont +sortis du ventre de leur mere: je ne sçay à quel dessein ny pourquoy, +sinon que le Diable (singe des oeuvres de Dieu) leur ait voulu donner +cette invention, pour contre-faire en quelque chose le sainct Baptesme, +ou quelqu'autre Sacrement de l'Eglise. + +Pour l'imposition des noms, ils les donnent par tradition, c'est à dire, +qu'ils ont des noms en grande quantité, lesquels ils choisissent & +imposent à leurs enfans: aucuns noms sont san significations, & les +autres avec signification: comme _Yacoissé_, le vent, _Ongyata_, +signifie la gorge, _Tochingo_, grue, _Sondaqua_, aigle, _Scouta_, la +teste, _Tattya_, le ventre, _Taïhy_, un arbre, &c. J'en ay veu un qui +s'appelloit Joseph, mais je n'ay pû sçavoir qui luy avoit imposé ce nom +là, & peut-estre que parmy un si grand nombre de noms qu'ils ont, il s'y +en peut trouver quelques-uns approchans des nostres. + +Les anciennes femmes d'Allemaigne sont louees par Tacite, d'autant que +chacune nourrissoit ses enfans de ses propres mamelles, & n'eussent +voulu qu'une autre qu'elles les eust allaictez. Nos Sauvagesses, avec +leurs propres mamelles, allaictent & nourrissent aussi les leurs, & +n'ayans point l'usage ny la commodité de la bouillie, elles leur +baillent encore des mesmes viandes desquelles elles usent, apres les +avoir bien maschees, & ainsi peu à peu les eslevent. Que si la mere +vient à mourir avant que l'enfant soit sevré, le pere prend de l'eau, +dans laquelle aura tres-bien bouilly du bled d'Inde, & en emplit sa +bouche, & joignant celle de l'enfant contre la sienne, lui faict +recevoir & avaler cette eauë, & c'est pour suppleer au desfaut de la +mammelle & de la bouillie, ainsi que j'ay veu pratiquer au mary de +nostre Sauvagesse baptizee. De la mesme invention se servent aussi les +Sauvagesses, pour nourir les petits chiens, que les chiennes leur +donnent, ce que je trouvois fort maussade & vilain, de joindre ainsi à +leur bouche le museau des petits chiens, qui ne sont pas souvent trop +nets. + +Durant le jour ils emmaillotent leurs enfans sur une petite planchette +de bois, où il y a à quelques-unes un arrest ou petit aiz plié en +demi-rond au dessous des pieds, & la dressent debout contre le plancher +de la Cabane, s'ils ne les portent promener avec cette planchette +derriere leur dos, attachée avec un collier qui leur prend sur le front, +ou que hors du maillot ils ne les portent enfermez dans leur robe +ceintes devant eux, ou derriere leur dos presque tous droits, la teste +de l'enfant dehors, qui regarde d'un costé & d'autre par dessus les +espaules de celle qui le porte. + +L'enfant estant emmaillotté sur cette planchette, ordinairement +enjolivée de petits Matachias & Chappelets de Pourceleine, ils luy +laissent une couverture devant la nature, par où il faict son eau, & si +c'est une fille, ils y adjoustent une feuille de bled d'Inde renversee, +qui sert à porter l'eau dehors, sans que l'enfant soit gasté de ses +eauës, & au lieu de lange (car ils n'en ont point) ils mettent sous-eux +du duvet fort doux de certain roseaux, sur lesquels ils sont couchez +fort mollement, & les nettoyent du mesme duvet; & la nuict ils les +couchent souvent tous nuds entre le pere & la mere, sans qu'il en +arrive, que tres-rarement, d'accident. J'ay veu en d'autres Nations, que +pour bercer & faire dormir l'enfant, ils le mettent toue emmaillotté +dans une peau, qui est suspendue en l'air par les quatre coins, aux bois +& perches de la Cabane, à la façon que sont les licts de reseau des +Matelots sous le Tillac des navires, & voulans bercer l'enfant ils n'ont +que fois à autres à donner un bransle à cette peau ainsi suspendue. + +Les cimbres mettoient leurs enfans nouveaux naiz parmy les neiges, pour +les endurcir au mal, nos Sauvages n'en font pas moins; car ils les +laissent non seulement nuds parmy les Cabanes; mais mesmes grandelets +ils se veautrent, courent & se jouent dans les neiges, & parmy les plus +grandes ardeurs de l'esté sans en recevoir aucune incommodité, comme +j'ay veu en plusieurs, admirant que ces petits corps tendrelest puissent +supporter (sans en estre malades) tant de froid & tant de chaud, selon +le temps & la saison. Et de là vient qu'ils s'endurcissent tellement au +mal & à la peint, qu'estans devenus grands, vieils & chenus, ils restent +tousjours forts & robustes, & ne ressentent presque aucune incommodité +ny indisposition, & mesmes les femmes enceintes sont tellement fortes, +qu'elles s'accouchent d'elles-mesmes, & n'en gardent point la chambre +pour la pluspart. J'en ay veu arriver de la forest, chargees d'un gros +faisseau de bois, qui accouchoient aussi-tost qu'elles estoient +arrivées, puis au mesme instant sus pieds, à leur ordinaire exercice. + +Et pource que les enfans d'un tel mariage ne se peuvent asseurer +legitimes, ils ont cette coustume entr'eux, aussi bien qu'en plusieurs +autres endroicts des Indes Occidentales, que les enfans ne succedent pas +aux biens de leur pere; ains ils font successeur & heritiers les enfans +de leurs propre soeur, & desquels ils sont asseurez estre de leur sang & +parentage, & neantmoins encore les ayment-ils grandement, nonobstant le +doute qu'ils soient à eux, & que ce soient de tres-mauvais enfants pour +la pluspart, & qu'ils leur portent fort peu de respect, & gueres plus +d'obeysance; car le mal-heur est en ces pays là, qu'il n'y a point de +respect des jeunes aux vieils, ny d'obeyssance des enfans envers les +peres & meres, aussi n'y a-il point de chastiment pour faute aucune; +c'est pourquoy tout le monde y vit en liberté, & chacun faict comme il +l'entend, & les peres & meres, faute de chastier leurs enfans, sont +souvent contraincts souffrir d'estre injuriez d'eux, & par-fois battus & +esventez au nez. Chose trop indigne, & qui ne sent rien moins que la +beste brute; le mauvais exemple, & la mauvaise nourriture, sans +chastiment & correction, est cause de tout ce desordre. + + + + +======================================================================== + +_De l'exercice des jeunes garçons & jeunes filles._ + +CHAPITRE XIII. + + +L'Exercice ordinaire & journalier des jeunes garçons, n'est autre qu'è +tirer de l'arc, à darder la flesche, qu'ils font bondir & glisser droict +quelque peu par dessus le pavé; jouer avec des bastons courbez, qu'ils +font couler par-dessus la neige, & crosser une bille de bois leger, +comme l'on faict en nos quartiers, apprendre à jetter la fourchette avec +quoy ils herponnent le poisson, & s'adonnent à autres petits jeux & +exercices, puis se trouver à la Cabane aux heures des repas, ou bien +quand ils ont faim. Que si une mere prie son fils d'aller à l'eau, au +bois, ou de faire quelqu'autre semblable service du mesnage, il luy +respond que c'est un ouvrage de fille, & n'en faict rien: que si +par-fois nous obtenons d'eux & semblables services, c'estoit à condition +qu'ils auroient tousjours entree en nostre Cabane, ou pour quelque +espingle, plume, ou autre petite chose à se parer, dequoy ils estoient +fort-contens, & nous aussi, pour ces petits & menus services que nous en +recevions. + +Il y en avoit pourtant de malicieux, qui se donnoient le plaisir de +coupper la corde où suspendoit nostre porte en l'air, à la mode du pays, +pour la faire tomber quand on l'ouvriroit, & puis apres le nioyent +absolument, ou prenoient la fuite, aussi n'avouoient-ils jamais leurs +fautes & malices (pour estre grands menteurs) qu'en lieu où ils n'en +craignent aucun blasme ou reproche: car bien qu'ils soient Sauvages & +incorrigibles, si sont-ils fort superbes & cupides d'honneur & ne +veulent pas estre estimez malicieux ou meschans, quoy qu'ils le soient. + +Nous avions commencé à leur apprendre & enseigner les lettres, mais +comme ils sont libertins, & ne demandent qu'à jouer & se donner du bon +temps, comme j'ay dict, ils oublioyent en trois jours, ce que nous leur +avions appris en quatre, faute de continuer, & nous venir retrouver aux +heures que nous leur avions ordonnées, & pour nous dire qu'ils avoient +esté empeschez à jouer, ils en estoient quittes; aussi n'estoit-il pas +encore à propos de les rudoyer ny reprendre autrement que doucement, & +par une maniere affable les admonester de bien apprendre une science qui +leur devoit tant profiter, & apporter du contentement le temps à venir. + +De mesme que les petits garçons ont leur exercice particulier, & +apprennent à tirer de l'arc les uns avec les autres, si tost qu'ils +commencent à marcher, on met aussi un petit baston entre les mains des +petites fillettes, en mesme temps qu'elles commencent de mettre un pied +devant l'autre, pour les stiler, & apprendre de bonne heure à piler le +bled, & estans grandelettes elles jouent aussi à divers petits jeux avec +leurs compagnes, & parmy ces petits esbats, on les dresse encore +doucement à de petits & menus services du mesnage, & aussi quelquesfois +au mal qu'elles voyent devant leurs yeux, qui faict qu'estans grandes +elles ne valent rien, pour la pluspart, & sont pires (peu exceptées) que +les garçons mesmes, se vantans souvent du mal qui les devroit faire +rougir; & c'est à qui fera plus d'amoureux, & si la mere n'en trouve +pour soy, elle offre librement sa fille, & sa fille s'offre +d'elle-mesme, & le mary offre aussi aucunes fois sa femme, si elle veut, +pour quelque petit present & bagatelle, & y a des Maquereaux & meschans +dans les bourgs & villages, qui ne s'adonnent à autre exercice qu'à +presenter & conduire de ces bestes aux hommes qui en veulent. Je loue +nostre Seigneur de ce qu'elles prenoient d'assez bonne part nos +reprimandes, & qu'à la fin elle commençoient à avoir de la retenue, & +quelque honte de leur dissolution, n'osans plus, que fort rarement, user +de leurs impertinentes paroles en nostre presence; & admiroient, en +approuvant l'honnesteté que leur disions estre aux filles de France, ce +qui nous donnoit esperance d'un grand amendement, & changement de leur +vie dans peu de temps: si les François qui estoient montez avec nous +(pour la pluspart) ne leur eussent dit le contraire, pour pouvoir +tousjours jouyr à coeur saoul, comme bestes brutes, de leurs charnelles +voluptez, ausquelles ils se veautroient, jusques à avoir en plusieurs +lieux des haras de garces, tellement que ceux qui nous devoient seconder +à l'instruction & bon exemple de ce peuple, estoient ceux-là mesme qui +alloient destruisans & empeschans le bien que nous establissions au +salut de ces peuples, & à l'advancement de la gloire de Dieu. Je y en +avait neantmoins quelques-uns de bons, honnestes & bien vivans, desquels +nous estions fort contens & bien edifiez; comme au contraire nous +estions scandalisez de ces autres brutaux, athees, & charnels, qui +empeschoient la conversion & amendement de ce pauvre peuple. + +L'un de nos François ayant esté à la traicte en une Nation du costé du +Nord, tirant à la mine de Cuivre, environ cent lieuës de nous: il nous +dit à son retour y avoir veu plusieurs filles, ausquelles on avoit +couppé le bout du nés; selon la coustume de leur pays (bien opposite & +contraire à celle de nos Hurons) pour avoir faict bresche à leur +honneur, & nous asseura aussi qu'il avoit veu ces Sauvages faire quelque +forme de priere avant que prendre leur repas: ce qui donna au Pere +Nicolas & à moi, une grande envie d'y aller, si la necessité ne nous +eust contraincts de retourner en la Province de Canada, & de là en +France. + + + + +======================================================================== + +_De la forme, couleur & stature des Sauvages, & comme ils ne portent +point de barbe._ + +CHAPITRE XIV. + + +TOUTES les Nations & les peuples Americains que nous avons veus en +nostre voyage, sont tous de couleur bazanee (excepté les dents qu'ils +ont merveilleusement blanches) non qu'ils naissent tels, car ils sont de +mesme nature que nous: mais c'est à cause de la nudité, de l'ardeur du +soleil qui leur donne à nud sur le dos, & qu'ils s'engraissent & oignent +assez souvent le corps d'huile ou graisse, avec des peintures de +diverses couleurs qu'ils y appliquent & meslent, pour sembler plus +beaux. + +Ils sont tous generalement bien formez & proportionnez de leurs corps, & +sans difformité aucune, & peux dire avec verité, y avoir veu d'aussi +beaux enfans qu'il y en sçavoit avoir en France. Il n'y a pas mesme de +ces gros ventrus, pleins d'humeurs & de graisses, que nous avons +par-deçà; car ils ne sont ny trop gras, ny trop maigres, & c'est ce qui +les maintient en santé, & exempts de beaucoup de maladies ausquelles +nous sommes sujets: car au dire d'Aristote, il n'y a rien qui conserve +mieux la santé de l'homme que la sobrieté, & entre tant de Nations & de +monde que j'y ay rencontré, je n'y ay jamais veu ny apperceu qu'un +borgne, qui estoit des Honqueronons, & un bon vieillard Huron, qui pour +estre tombé du haut d'une Cabane en bas, s'estoit faict boiteux. + +Il ne s'y voit non plus aucun rousseau, ny blond de cheveux, mais les +ont tous noirs (excepté quelques-uns qui les ont chastaignez) qu'ils +nourrissent & souffrent seulement à la teste, & non en aucune autre +partie du corps, & en ostent mesme tous la cause productive, ayans la +barbe tellement en horreur, que pensans parfois nous faire injurier, +nous appellent _Sascoinronte_, qui est à dire barbus, tu es un barbu: +aussi croyent-ils qu'elle rend les personnes plus laides, & amoindrit +leur esprit. Et à ce propos je diray, qu'un jour un Sauvage voyant un +François avec sa barbe, se retournant vers ses compagnons leur dict, +comme par admiration & estonnement: O que voyla un homme laid! Est-il +possible qu'aucune femme voulust regarder de bon oeil un tel homme, & +luy-mesme estoit un des plus laids Sauvages de son pays; c'est pourquoy +il avait fort bonne grace de mespriser ce barbu. + +Que si ces peuples ne portent point de Barbe, il n'y a dequoy +s'emerveiller, puis que les anciens Romains mesmes, estimans que cela +leur servoit d'empeschement, n'en ont point porté jusques à l'Empereur +Adrien, qui premier a commencé à porter barbe. Ce qu'ils reputoient +tellement à honneur, qu'un homme accusé de quelque crime, n'avoit point +ce privilege de faire raser son poil comme se peut recueillir par le +tesmoignage d'Aulus Gellius, parlant de Scipion fils de Paul, & par les +anciennes Medailles des Romains & Gaulois, que nous voyons encore à +present. + +Nos François avoient donné à entendre aux Sauvagesses, que les femmes de +France avoient de la barbe au menton, & leur avoient encore persuadé +tout plein d'autres choses, que par honnesteté je n'escris point icy, de +sorte qu'elles estoient fort desireuses d'en voir; mais nos Hurons ayant +veu Mademoiselle Champlain en Canada, ils furent détrompez, & +recogneurent qu'en effet on leur en avoit donné à garder. De ces +particularitez on peut inferer que nos Sauvages ne sont point velus, +comme quelques-uns pourroient penser. Cela appartient aux habitans des +Isles Gorgades, d'où le Capitaine Hanno Carthaginois, rapporta deux +peaux de femmes toutes velues, lesquelles il mit aux Temple de Juno par +grande singularité, & me semble encor' avoir ouy dire à vue personne +digne de foy, d'en avoir veu une à Paris toute semblable, qu'on y avoit +apportée par grande rareté: & de là vient la croyance que plusieurs ont, +que tous les Sauvages sont velus, bien qu'il ne soit pas ainsi, & que +tres-rarement tn trouve-on qui le soient. + +Il arriva au Truchement des Epicerinys, qu'apres avoir passé deux ans +parmy eux, & que pensans le congratuler, ils luy dirent: Et bien, +maintenant que tu commences à bien parler nostre langue, si tu n'avois +point de barbe tu aurois desja presque autant d'esprit qu'une telle +Nation, luy en nommant une qu'ils estimoient avoir beaucoup moins +d'esprit qu'eux, & les François avoit encor' moins d'esprit que cette +Nation là, tellement que ces bonnes gens là nous estiment de fort petit +esprit, en comparaison d'eux: aussi à tout bout de champ, & pour la +moindre chose ils nous disent, _Téondion_, ou _Yescaondion_, c'est à +dire, tu n'as point d'esprit, _Atache_, mal-basty. A nous autres +Religieux ils nous en disoient autant au commencement, mais à la fin ils +nous eurent en meilleur estime, & nous disoient au contraire: _Carbia +urinidion_, vous avez grandement d'esprit: _Ei nilandase daussan +téhonaion_, ou _Ahondinoy issa_, vous estes gens qui cognoissez les +choses d'en-haut & surnaturelles, & n'avoient cette opinion ny croyance +des autres François, en comparaison des quels ils estimoient leurs +enfans plus sages & de meilleur esprit ils ont bonne opinion +d'eux-mesmes, & peu d'estime d'autruy. + + + + +======================================================================== + +Humeur des Sauvages, & comme ils ont recours aux Devins, pour recouvrer +les choses desrobees. + +CHAPITRE XV. + + +ENTRE toutes ces Nations il n'y en a aucune qui ne differe en quelque +chose, soit pour la façon de se gouverner & entretenir, ou pour se +vestir & accommoder de leurs parures, chacune Nation se croyant la plus +sage & mieux advisée de toutes (car la voye du fol est tousjours droicte +devant ses yeux) dict le Sage. Et pour dire ce qu'il me semble de +quelques-uns; & lesquels sont les plus heureux ou miserables, je tiens +les Hurons, & autres peuples Sedentaires, comme la Noblesse: les nations +Algoumequines pour les Bourgeois, & les autres Sauvage de deçà comme +Montagnais & Canadiens, les villageois & pauvres du pays: & de faict, +ils sont les plus pauvres & necessiteux de tous car encore que tous les +Sauvages soient miserables entant qu'ils sont privez de la cognoissance +de Dieu, si ne sont-ils pas tousjours egallement miserables en la +jouyssance des biens de cette vie, & en l'entretien & embellissement de +ce corps miserable, pour lequel seul ils travaillent & se peinent, & +nullement pour l'ame, ny pour le salut. + +Tous les Sauvages en general, ont l'esprit & l'entendement assez bon, & +ne sont point si grossiers & si lourdeauts que nous nous imaginons en +France. Ils sont d'une humeur assez joyeuse et contentée, toutesfois +sont un peu saturniens, ils parlent fort posément, comme se voulans bien +faire entendre, & s'arrestent aussi-tost en songeans une grande espace +de temps, puis reprennent leur parole, & cette modestie est cause qu'ils +appellent nos François femmes, lors que trop precipitez & bouillans en +leurs actions, ils parlent tous à la fois, & s'interrompent l'un +l'autre. Ils craignent le des-honneur & le reproche & sont excitez à +bien faire par l'honneur; d'autant qu'entr'eux celuy est tousjours +honore, & s'aquiert du renom, qui a faict quelque bel exploict. + +Pour la liberalité, nos Sauvages sont louables en l'exercice de cette +vertu, selon leur pauvreté: car quand ils se visitent les uns les +autres, ils se font des presents mutuels: & pour monstrer leur +galantise, ils ne marchandent point volontiers, & se contentent de ce +qu'on leur baille honnestement & raisonnablement, mesprisans & blasmans +les façons de faire de nos Marchands qui barguignent une heure pour +marchander une peau de Castor: ils ont aussi la mansuetude & clemence en +la victoire envers les femmes & petits enfans de leurs ennemis, ausquels +ils sauvent la vie, bien qu'ils demeurent leurs prisonniers pour servir. + +Ce n'est pas à dire pourtant qu'ils n'ayent de l'imperfection: car tout +homme y est sujet, & à plus forte raison celuy qui est privé de la +cognoissance d'un Dieu & de la lumiere de la foy, comme sont nos +Sauvages: car si on vient à parler de l'honnesteté & de la civilité, il +n'y a de quoy les louer, puis qu'ils n'en pratiquent aucun traict, que +ce que la simple Nature leur dicte & enseigne. Ils n'usent d'aucun +compliment parmy-eux, & sont fort-mal propres & mal nets en l'apprest de +leurs viandes. S'ils ont les mains sales ils les essuyent à leurs +cheveux, ou aux poils de leurs chiens, & ne les lavent jamais, si elles +ne sont extremement sales: & ce qui est encore plus impertinent, ils ne +font aucune difficulté de pousser dehors les mauvais vents de l'estomach +parmy les repas, & en presence de tous. Ils sont aussi grandement +addonnez à la vengeance & au mensonge, ils promettent aussi assez; mais +ils tiennent peu, car pour avoir quelque chose de vous, ils sçavent buen +flatter & promettre, & desrobent encore mieux, si ce sont Hurons, ou +autres peuples Sedentaires, envers les estrangers, c'est pourquoy il +s'en faut donner de garde, & ne s'y fier qu'à bonnes enseigne, si on n'y +veut estre trompé. + +Mais si un Huron a esté luy-mesme desrobé, & desire recouvrer ce qu'il a +perdu, il a recours à Loki ou Magicien, pour par le moyen de son sort +avoir cognoissance de la chose perdue. On le faict donc venir à la +Cabane, là où apres avoir ordonné des festins, il faict & pratique ses +magies, pour descouvrir & sçavoir qui a esté le voleur & larron, ce +qu'il faict indubitablement, à ce qu'ils disent, si celuy qui a faict le +larcin est alors present dans la mesme Cabane, & non s'il est absent. +C'est pourquoy le François que avoit pris des Rassades au bourg de +_Toenchain_, s'enfuit en haste en nostre Cabane, quand il vit arriver +Loki dans son logis, pour le sujet de son larcin, sans que nous ayans +sceu, que quelques jours apres, qu'il s'estoit ainsi venu refugier +chez-nous pour un si mauvais acte que celuy-là. + +Pour ce qui est des Canadiens, & Montagnets, ils ne sont point larrons +(au moins ne l'avons-nous pas encore apperceu en nostre endroict) & les +filles y sont pudiques & sages, tant en leurs paroles qu'en leurs +actions, bien qu'il s'y en pourroit peut-estre trouver entr'elles qui le +seroient moins. Mais les Sauvages les plus honnestes & mieux appris que +j'aye recogneu en une si grande estendue de pays, sont, à mon advis, +ceux de la Baye & contree de Miskou, parlant en general; car en toute +Nation il y en a de particuliers qui surpassent en bonté & honnesteté, & +les autres qui excedent en malice. J'y vis le Sauvage du bon Pere +Sebastien Recollet, Aquitanois, qui mourut de faim, avec plusieurs +Sauvages, vers sainct Jean, & la Baye de Miskou, pendant un hyver que +nous demeurions aux Hurons, environ quatre cens lieuës esloignez de luy: +mais il ne sentoit nullement son Sauvage en ses moeurs & façons de +faire; ais son homme sage, grave, doux & bien appris, n'approuvant +nullement la legereté & inconstance qu'il voyoit en plusieurs de nos +hommes, lesquels il reprenoit doucement en son silence & en sa retenue, +aussi estoit-il un des principaux Capitaines & chef du pays. + + + + +======================================================================== + +_Des cheveux & ornemens du corps._ + +CHAPITRE XVI. + + +LES Canadiens & Montagnets, tant hommes que femmes, portent tous longue +chevelure, qui leur tombe & bat sur les espaules, & à costé de la face, +sans estre nouez ny attachez, & n'en couppent qu'un bien peu de devant, +à cause que cela leur empescheroit de voir en courant. Les femmes & +filles Algoumequines my partissent leur longue chevelure en trois: les +deux parts leur pendent de costé & d'autre sur les oreilles & à costé +des joues; & l'autre partie est accommodée par derriere en tresse, en la +forme d'un marteau pendant, couché sur le dos. Mais les Huronnes & +Petuneuses ne font qu'une tresse de tous leurs cheveux, qui leur bat de +mesme sur le dos, liez & accommodez avec des lanieres de peaux fort +sales. Pour les hommes, ils portent deux grandes moustaches sur les +oreilles, & quelques-uns n'en portent qu'une, qu'ils tressent & +cordelent assez souvent avec des plumes & autres bagatelles, le reste +des cheveux est couppé court, ou bien par compartiment, couronnes, +clericales, & en toute autre maniere qu'il leur plaist: j'ay veu de +certains vieillards, qui avoient desja, par maniere de dire, un pied +dans la fosse, estre autant ou plus curieux de ses petites parures, & +d'y accommoder du duvet de plumes & autres ornemens, que les plus jeunes +d'entr'eux. Pour les Cheveux relevez, ils portent & entretiennent leurs +cheveux sur le front, fort droicts & relevez, plus que ne font ceux de +nos Dames de par deçà, couppez de mesure, allans tousjours en diminuant +de dessus le front au derriere de la teste. + +Generallement tous les Sauvages, & particulierement les femmes & filles +sont grandement curieuses d'huiler leurs cheveux, & les hommes de +peindre leur face & le reste du corps, lors qu'ils doivent assister à +quelque festin, ou à des assemblees publiques, que s'ils ont des +Matachias, & Pourceleines ils ne les oublient point non plus que les +rasssades, Patinotres & autres bagatelles que les François leur +traitent. Leurs Pourceleines sont diversement enfilees, les unes en +coliers, large de trois ou quatre doigts, faicts comme une sangle de +cheval qui en auroit les fisseles toutes couvertes & enfilees, & ces +coliers ont environ trois pieds & demy de tour, ou plus, qu'elles +mettent en quantité à leur col, selon leur moyen & richesse, puis +d'autres enfilees comme nos Patinotres, attachees & pendues à leurs +oreilles, & des chaisnes de grains gros comme noix, de la mesme +Pourceleine qu'elles attachent sur les deux hanches & viennent par +devant arrengees de haut en bas, par dessus les cuisses ou brayers +qu'elles portent: & en ay veu d'autres qui en portoient encore des +brasselets aux bras; & de grandes plaques par derriere, accommodez en +rond & comme une carde à carder la laine, attachez à leurs tresses de +cheveux: quelqu'unes d'entr'elles ont aussi des ceintures & autres +parures, faictes de poil de porc-espic, teincts en rouge cramoisy, & +sont proprement tissues, puis les plumes & les peintures ne manquent +point, & sont à la devotion d'un chacun. + +Pour les jeunes hommes, ils sont aussi curieux de s'accommoder & farder +comme les filles: ils huilent leurs cheveux, & y appliquent des plumes, +& d'autres se font des petites fraises de duvet de plumes à l'entour du +col: quelques-uns ont des fronteaux de peaux de serpens qui leur pendent +par derriere, & la longueur de deux aulnes de France. Ils se peindent le +corps & la face de diverses couleurs, de noir, vert, rouge, violet, & en +plusieurs autres façons: d'autres ont le corps & la face gravee en +compartimens, avec des figures de serpens, lezards, escureux & autres +animaux, & particulierement ceux de la Nation du Petun, qui ont tous, +presque, les corps ainsi figurez, ce qui les rends effroyables & hydeux +à ceux qui n'y sont pas accoustumés: cela est picqué & faict de mesme, +que sont faictes & gravees dans la superficie de la chair, les Croix +qu'ont aux bras ceux qui reviennent de Jerusalem, & c'est pour un +jamais, mais on les accommode à diverses reprises, pour ce que ces +piqueures leur causent de grandes douleurs, & en tombent souvent +malades, jusques à en avoir la fievre, & perdre l'appetit, & pour tout +cela ils ne desistent point, & font continuer jusqu'à ce que tout soit +achevé, & comme ils le desirent, sans tesmoigner aucune impatience ou +dépit, dans l'excez de la douleur: & ce qui m'a plus faict admirer en +cela, a esté de voir quelques femmes, mais peu, accommodées de la mesme +façon: J'ay aussi veu des Sauvages d'une autre Nation, qui avoient tous +le milieu des narines percees, ausquelles pendoit une assez grosse +Patinotre bleue, qui leur tomboit sur la levre d'en haut. + +Nos Sauvages croyoient au commencement que nous portions nos Chappelets +à la ceinture pour parade, comme ils font leurs Pourceleines, mais sans +comparaison ils faisoient fort peu d'estat de nos Chappelets, disans +qu'ils n'estoient que de bois, & que leur Pourceleine, qu'ils appellent +_Onocoitota_ estoit de plus grande valeur. + +Ces Pourceleines sont des os de ces grandes coquilles de mer, qu'on +appelle Vignols, semblables à des limaçons, lesquels ils découpent en +mille pieces, puis les polissent sur un grais, les percent, & en font +des coliers & brasselets, avec grand peine & travail, pour la dureté de +ces os, qui sont toute autre chose que nostre yvoire, lequel ils +n'estiment pas aussi à beaucoup pres de leur Pourceleine, qui est plus +belle & blanche. Les Brasiliens & Floridiens en usent aussi & se parer & +attiffer comme eux. + +J'avois à mon Chappelet une petite teste de mort en buys, de la grosseur +d'une noix, assez bien faicte, beaucoup d'entr'eux la croyoient avoir +esté d'un enfant vivant, non que je leur persuadasse mais leur +simplicité leur faisoit croire ainsi, comme aux femmes de me demander à +emprunter mon capuce & manteau en temps de pluye, ou pour aller à +quelque festin: mais elle me prioyent en vain, comme il est aysé à +croire. Pour nos Socquets ou Sandales; les Sauvages & Sauvagesses les +ont presque tous voulu esprouver & chausser, tant ils les admiroient & +trouvoient commodes, me disans apres, _Auiel, Sayacogna_, Gabriel, +fais-moy des souliers; mais il n'y avoit point d'apparence, & estoit +hors de mon pouvoir de leur satisfaire en cela, n'ayant le temps, +l'industrie, ny les outils propres: & de plus, si j'eusse une fois +commencé de leur en faire, ils ne m'eussent donné aucun relasche, ny +temps de prier Dieu, & de croire qu'ils se fussent donné la peine +d'apprendre, ils sont trop faineants & paresseux: car ils ne font rien +du tout, que par la force de la necessité, & voudroient qu'on leur +donnast les choses toutes faictes, sans avoir la peine d'y aider +seulement du bout du doigt, comme nos Canadiens, qui ayment mieux se +laisser mourir de faim, que de se donner la peine de cultiver la terre, +pour avoir du pain au temps de la necessité. + + + + +======================================================================== + +_De leurs conseils & guerres._ + +CHAPITRE XVII. + + +PLINE, en une Epistre qu'il escrit à Fabare, dict que Pyrrhe, Roy des +Epirotes, demanda à un Philosophe qu'il menoit avec luy, quelle estoit +la meilleure Cité du monde. Le Philosophe respondit, la meilleure Cité +du monde, c'est Maserde, un lieu de deux cens feux en Achaye, pour ce +que tous les murs sont de pierres noires, & tous ceux qui la gouvernent +ont les testes blanches. Ce Philosophe n'a rien dit (en cela) de +luy-mesme: car tous les anciens, apres le Sage Salomon, ont dit qu'aux +vieillards se trouve la sagesse: & en effect, on voit souvent la +jeunesse d'ans, estre accompagnee de celle de l'esprit. + +Les Capitaines entre nos Sauvages, sont ordinairement plustost vieux que +jeunes & viennent par succession, ainsi que la royauté par deçà, ce qui +s'entend, si le fils d'un Capitaine ensuit la vertu du pere, car +autrement ils font comme aux vieux siecles, lors que premierement ces +peuples esleurent des Roys, mais ce Capitaine n'a point entr'eux +authorité absolue, bien qu'on luy ait quelque respect, & conduisent le +peuple plustost par prieres, exhortations, & par exemple, que par +commandement. + +Le gouvernement qui est entr'eux est tel: que les anciens & principaux +de la ville ou du bourg s'assemblent en un conseil avec le Capitaine, où +ils decident & proposent tout ce qui est des affaires de leur +Republique, non par un commandement absolu, comme j'ay dict, ais par +supplications & remonstrances, & par la pluralité des voix qu'ils +colligent, avec de petits fetus de joncs. Il y avoit à +_Quieunonascaran_, le grand Capitaine & chef de la Province des Ours, +qu'il appelloient _Garyhoüa anaionxra_, pour le distinguer des +ordinaires de guerre, qu'ils appellent _Garihoüa outaguéta_. Iceluy +grand Capitaine de Province avoit encore d'autres Capitaines sous luy, +tant de guerre que de police, par tous les autres bourgs & villages de +sa jurisdiction, lesquels en chose de consequence le mandoient & +advertissoient pour le bien du public, ou de la Province: & en nostre +bourg, qui estoit le lieu de sa residence ordinaire, il y avoit encore +trois Capitaines, qui assistoient tousjours aux conseils avec les +anciens du lieu, outre son Assesseur & Lieutenant qui en son absence, ou +quand il n'y pouvoit vacquer, faisoit les cris & publications par la +ville des choses necessaires & ordonnees. Et ce _Garihoüa anaionxra_ +n'avoit pas si petite estime de soy-mesme, qu'il ne se voulust dire +frere & cousin du Roy, & de mesme egalité: comme les deux doigts +demonstratifs des mains qu'il nous monstroit joints ensemble, en nous +faisant cette ridicule & inepte comparaison. + +Or quand ils veulent tenir conseil, c'est ordinairement dans la Cabane +du Capitaine, chef & principal du lieu sinon que pour quelque raison +particuliere il soit trouvé autrement expedient. Le cry & la publication +du conseil ayant esté faicte, on dispose dans la Cabane ou au lieu +ordonné, un grand feu, à l'entour duquel s'assizent sur les nattes tous +les Conseillers, en suitte du grand Capitaine qui tient le premier rang, +assis en tel endroict, que de sa place il peut voir tous ses Conseillers +& assistans en face. Les femmes, filles & jeunes hommes n'y assistent +point, si ce n'est en un conseil general; où les jeunes hommes de +vingt-cinq à trente ans peuvent assister: ce qu'ils cognoissent par un +cry particulier qui en est faict. Que si c'est un conseil secret, ou +pour machiner quelque trahison ou surprise en guerre, ils le tiennent +seulement la nuict entre les principaux Conseillers, & n'en descouvrent +rien que la chose projettee ne soit mise en effect, s'ils peuvent. + +Estans donc tous assemblez, & la Cabane fermee, ils font tous une longue +pose avant que de parler, pour ne se precipiter point, tenans cependant +tousjours leur Calumet en bouche; puis le Capitaine commence à haranguer +en terme & parole haute & intelligible un assez longtemps, sur la +matiere qu'ils ont à traiter en conseil: ayant finy son discours, ceux +qui ont à dire quelque chose, les uns apres les autres sans +s'interrompre & en peu de mots, opinent & disent leurs raisons & advis, +qui sont par apres colligez avec des pailles ou petits joncs, & là +dessus est conclud ce qui est jugé expedient. + +Plus, ils font des assemblees generales, sçavoir des regions +loingtaines, d'où il vient chacun an un Ambassadeur de chaque Province, +ou lieu destiné pour l'assemblee, où il se faict de grands festins & +dances, & des presens mutuels qu'ils se font les uns aux autres, & parmy +toutes ces caresses, ces resjouyssances & ces accolades ils contractent +amitié de nouveau, & advisent entr'eux du moyen de leur conservation, & +par quelle maniere ils pourront perdre & ruyner tous leurs ennemis +communs; tout estant faict, & les conclusions prises, ils prennent +congé, & chacun se retire en son quartier avec tout son train & +equipage, qui est à la Lacedemonienne, une à un, deux à deux, trois à +trois, ou gueres d'avantage. + +Quant aux guerres qu'ils entreprennent, ou pour aller dans le pays des +ennemis, ce seront deux ou trois des anciens, ou vaillants Capitaines, +qui entreprendront cette conduite pour cette fois, & vont de village en +village faire entendre leur volonté, donnant des presens à ceux des +dicts villages, pour les induire & tirer d'eux de l'ayde & du secours en +leurs guerres, & par ainsi sont comme Generaux d'armées. Il en vint un +en nostre bourg, qui estoit un grand vieillard, fort dispos, qui +incitoit & encourageoit les jeunes hommes & les Capitaines de s'armer, & +d'entreprendre la guerre contre la Nation des _Arrinoiindarons_; mais +nous l'en blasmasmes fort, & dissuadasmes le peuple d'y entendre, pour +le desastre & mal-heur inévitable que cette guerre eust pue apporter en +nos quartiers, & à l'advancement de la gloire de Dieu. + +Ces Capitaines ou Generaux d'armees ont le pouvoir, non seulement de +designer les lieux, de donner quartier, & de ranger les bataillons; mais +aussi de disposer des prisonniers en guerre, & de toute autre chose de +plus grande consequence: il est vray qu'ils ne sont pas tousjours bien +obeys de leurs soldats, entant qu'eux-mesmes manquent souvent dans la +bonne conduite, & celuy qui conduit mal, est souvent mal suivy. Car la +fidele obeyssance des sujects depend de la suffisance de bien commander, +du bon Prince, disoit Theopompus Roy de Sparte. + +Pendant que nous estions là, le temps d'aller en guerre arrivant, un +jeune homme de nostre bourg, desireux d'honneur, voulut luy seul, faire +le festin de guerre, & d'effrayer tous ses compagnons au jour de +l'assemblee generale, ce qui luy fut de grand coust & despense, aussi en +fut-il grandement loué & estimé: car le festin estoit de six grandes +chaudieres, avec quantité de grands poissons boucanez, sans les farines +& les huiles pour les gresser. + +On les mit sur le feu avant jour, en l'une des plus grande Cabanes du +lieu, puis le conseil estant achevé, & les resolutions de guerre prises, +ils entrerent tous au festin, commencerent à festiner, & firent les +mesmes exercices militaires, les uns apres les autres, comme ils ont +accoustumé, pendant le festin, & apres avoir vuidé els chaudieres, & les +complimens & remerciemens rendus, ils partirent, & s'en allerent au +rendez-vous sur la frontiere, pour entrer és terres ennemies, sur +lesquelles ils prindrent environ soixante de leurs ennemis, la pluspart +desquels furent tuez sur les lieux, & les autres amenez en vie, & faits +mourir aux Hurons, puis mangez en festin. + +Leurs guerres ne sont proprement que des surprises & deceptions; car +tous les ans au renouveau, & pendant tout l'esté, cinq ou six cens +jeunes hommes Hurons, ou plus, s'en vont s'espandre dans une contree des +Yroquois, se departent en cinq ou six en un endroict, cinq ou six en un +autre & autant en un autre, & se couchent sur le ventre par les champs & +forests, & à costé des grands chemins & sentiers, & la nuict venue ils +rodent partout, & entrent jusques dans les bourgs & villages, pour +tascher d'attraper quelqu'un, soit homme, femme ou enfant, & s'ils en +prennent en vie, les emmenent en leur pays pour les faire mourir à petit +feu, sinon apres leur avoir donné un coup de massue, ou tué à coup de +flesches, ils en emportent la teste, que s'ils en estoient trop chargez, +ils se contentent d'en emporter la peau avec sa chevelure, qu'ils +appellent _Onantsira_, les passent & les serrent pour en faire des +trophees, & mettre en temps de guerre sur les pallissades ou murailles +de leur villes, attachees au bout d'une longue perche. + +Quand ils vont ainsi en guerre & en pays ennemis, pour leur vivre +ordinaire ils portent quant & eux, chacun derriere son dos, un sac plein +de farine, de bled rosty & grillé dans les cendres, qu'ils mangent crue, +& sans estre trempee, ou bien destrempee avec un peu d'eau chaude ou +froide, & n'ont par ce moyen affaire de feu pour apprester leur manger, +quoy qu'ils en fassent par-fois la nuict au fonds des bois pour n'estre +apperceus, & font durer cette farine jusqu'à leur leur retour, qui est +environ de six sepmaines ou deux mois de temps: car aptes ils viennent +se rafraischir au pays, finissent la guerre pour ce cour, ou s'y en +retournent encore avec d'autres provisions. Que si les Chrestiens +usoient de telle sobrieté, ils pourroient entretenir de tres puissantes +armees avec peu de fraiz, & faire la guerre aux ennemis de l'Eglise' & +du nom Chrestien, sans la foule du peuple, ny la ruyne du pays, & Dieu +n'y seroit point tant offencé, comme il est grandement, par la pluspart +de nos soldats, qui semblent plustost (chez le bon homme) gens sans +Dieu, que Chrestien naiz pour le Ciel. Ces pauvres Sauvages (à nostre +confusion) se comportent ainsi modestement en guerre, sans incommoder +personne, & s'entretiennent de leur propre & particulier moyen, sans +autre gage ou esperance de recompense, que de l'honneur & louange qu'ils +estiment plus que tout l'or du monde. Il seroit aussi bien à desirer que +l'on semast de ce bled d'inde par toutes les Provinces de la France, +pour l'entretien & nourriture des pauvres qui y sont en abondance: car +avec un peu de ce bled ils se pourroient aussi facilement nourrir & +entretenir que les Sauvages, qui sont de mesme nature que nous, & par +ainsi ils ne souffriroient de disette, & ne seroient non plus contrains +de courir mendians par les villes, bourgs & villages, comme ils font +journellement pource qu'outre que ce bled nourrist & rassasie +grandement, il porte presque toute sa sauce quant & soy, sans qu'il y +soit besoin de viande, poisson, beurre, sel ou espice, si on ne veut. + +Pour leurs armes, ils ont la Massue & l'Arc, avec la Flesche empannee de +plumes d'aigles, comme les meilleures de toutes, & à faute d'icelles ils +en prennent d'autres. Ils y appliquent aussi fort proprement des pierres +trenchantes collees au bois, avec une colle de poisson tres forte, & de +ces Flesches ils en emplissent leur Carquois, qui est faict d'une peau +de chien passee, qu'ils portent en escharpe. Ils portent aussi de +certaines armures & cuirasses, qu'ils appellent _Aquientoy_, sur leur +dos, & contre les jambes, & autres parties du corps pour se pouvoir +defendre des coups de Flesches: car elles sont faictes à l'espreuve de +ces pierres aiguës, & non toutefois de nos fers de Kebec, quant la +Flesche qui en est accommodée fort d'un bras roide & puissant, comme est +celuy d'un Sauvage: ces cuirasses sont faictes avec des baquettes +blanches, couppees de mesuree & serrees l'une contre l'autre, tissues & +entrelassees de cordelettes: fort durement & proprement, puis la +rondache ou pavois & l'enseigne ou drappeau, qui est (pour le moins ceux +que j'ay veus) un morceau d'escorce rond, sur lequel les armoiries de +leur ville ou province sont depeintes & atachees au bout d'une longue +baguette, comme une Cornette de cavalerie. Nostre Chasuble à dire la +saincte Messe, leur agreoit fort, & l'eusse bien desiré traiter de nous, +pour la porter en guerre en guise d'enseigne, ou pour mettre au haut de +leurs murailles, attachee à une longue perche, afin d'espouventer leurs +ennemis disoient-ils. + +Les Sauvages de l'Isle l'eussent encore bien voulu traiter au Cap de +Massacre, ayans desja à cet effect, amassé sur le commun, environ +quatre-vingt Castors: car ils le trouvoient non seulement tres beau, +pour estre d'un excellent Damas incarnat, enrichy d'un passement d'or +(digne present de la Royne) mais aussi pour la croyance qu'ils avoient +qu'il leur causeroit du bon-heur & de la prosperité en toutes leurs +entreprises & machines de guerre. + +Comme l'on a de coustume sur mer, pour signe de guerre, ou de +chastiment, mettre dehors en evidence le Pavillon rouge: Aussi nos +Sauvages, non seulement és jours solennels, & de resjouyssance, pais +principalement quand ils vont à la guerre, ils portent pour la plus-part +à l'entour de la teste de certains pennaches en couronnes, & d'autres en +moustaches, faicts de longs poils d'eslan, peints en rouge comme +escarlatte, & collez, ou autrement attachez à une bande de cuir large de +trois doigts. Depuis que nos François ont porté des lames d'espées en +Canada, les Montagnets & Canadiens s'en servent, tant à la chasse de +l'Eslan, qu'aux guerres contre leurs ennemis, qu'ils sçavent droictement +& roidement darder, emmanchées en de longs bois, comme demyes-picques. + +Quand la guerre est declarée en un pays on destruit tous les bourgs, +hameaux, villes & villages frontieres, incapables d'arrester l'ennemy, +si on ne les fortifie; & chacun se range dans les villes & lieux +fortifiez de sa jurisdiction, où ils bastissent de nouvelles Cabanes +pour leur demeure, à ce aydés par les habitants du lieu. Les Capitaines +assistés de leurs Conseillers, travaillent continuellement à ce qui est +de leur conservation, regardent s'il y a rien à adjouter à leurs +fortifications pour s'y employer, font balayer & nettoyer les suyes & +araignées de toutes les Cabanes, de peur du feu quel'ennemy y pourroit +jette par certains artifices qu'ils ont appris de je ne sçay quelle +autre Nation que l'on m'a autresfois nommée. Ils font porter sur les +guerites des pierres & de l'eau pour s'en servir dans l'occasion. +Plusieurs font des trous, dans lesquels ils enferment ce qu'ils ont de +meilleur, & peur de surprise, les Capitaines envoyent des soldats pour +descouvrir l'ennemy, pendant qu'ils encouragent les autres de faire des +armes, de se tenir prets, & d'enfler leur courage, pour vaillamment & +genéreusement combattre, resister & se deffendre, si l'ennemy vient à +paroitre. Le mesme ordre s'observe en toutes les autres villes & bourgs, +jusqu'à ce qu'ils voyent l'ennemy s'estre attaché à quelques uns, & +alors la nuict à petit bruit une quantité de soldats de toutes les +villes voysines, s'il n'y a necessité d'une plus grande armee, vont au +secours, & s'enferment au dedans de celle qui est asiegee, la +deffendent, font des sorties, dressent des embusches, s'atttachent aux +escarmouches, & combattent de toute leur puissance, pour le salut de la +patrie, surmonter l'ennemy, & le deffaire du tout s'ils peuvent. + +Pendant que nous estions à Quieunonascaran, nous vismes faire toutes les +diligences susdites, tant en la fortification des places, apprests des +armes, assemblees des gens de guerre, provision de vivres, qu'en toute +autre chose necessaire pour soustenir une grande guerre qui leur alloit +tomber sur les bras de la part des Neutres, si le bon Dieu n'eust +diverty cet orage, & empesché ce mal-heur qui alloit menaçant nostre +bourg d'un premier choc, & pour n'y estre pas pris des premiers, toutes +les nuicts nous barricadions nostre porte avec des grosses busches de +bois de travers, arrestees les unes sur les autres, par le moyen de deux +peaux fichez en terre. + +Or pour ce qu'une telle guerre pouvoit grandement nuyre & empescher la +conversion & le salut de ce pauvre peuple, & que les Neutres sont plus +forts & en plus grand nombre que nos Hurons, qui ne peuvent faire +qu'environ deux mille hommes de guerre, ou quelque peu d'avantage, & les +autres cinq à six mille combattans, nous fismes nostre possible, & +contribuasmes tout ce qui estoit de nostre pouvoir pour les mettre +d'accord, & empescher que nos gens desja tous prests de se mettre en +campagne, n'entreprissent (trop legerement) une guerre à l'encontre +d'une Nation plus puissante que la leur. A la fin, assistés de la garde +de nostre Seigneur, nous gaignasmes quelque chose sur leur esprit: car +approuvans nos raisons, ils nous dirent qu'ils se tiendroient en paix, & +que ce enquoy ils avoient auparavant fondé l'esperance de leur salue, +estoit en nostre grand esprit, & au secours que quelques François (mal +advisez) leur avoient promis: Outre une tres bonne invention qu'ils +avoient conceue en leur esprit, par le moyen de laquelle ils esperoient +tirer un grand secours de Nation du Feu, ennemis jurez des Neutres. +L'invention estoit telle; qu'au plustost ils s'efforceroient de prendre +quelqu'un de leurs ennemis, & que du sang de cet ennemy, ils en +barbouilleroient la face & tout le corps de trois ou quatre d'entr'eux +lesquels ainsi ensanglantez seroient par apres envoyez en Ambassade à +cette Nation de Feu, pour obtenir d'eux quelque secours & assistance à +l'encontre de si puissans ennemis, & que pour plus facilement les +esmouvoir à leur donner ce secours, ils leur monstroient leur face & +tout leur corps desja teinct & ensanglanté du sang propre de leurs +ennemis communs. + +Puis que nous avons parlé de la Nation Neutre, contre lesquels nos +Hurons ont pensé entrer en guerre, je vous diray aussi un petit mot de +leur pays. Il est à quatre ou cinq journees de nos Hurons tirant au Su, +au delà de la Nation des _Quieunontareronons_. Cette Province contient +prez de cent lieuës d'estendue, où il se fait grande quantité de +tres-bon petun, qu'ils traittent à leurs voysins. Ils assistent les +Cheveux Relevez contre la Nation de Feu, desquels ils sont ennemis +mortels: mais entre les Yroquois & les nostres, avant cette esmeute, ils +avoient paix & demeuroient neutres entre les deux, & chacune des deux +Nations y estoit la bien venue, & n'osoient s'entre-dire ny faire aucun +desplaisir, & mesmes y mangeoient souvent ensemble, comme s'ils eussent +esté amis; mais hors du pays s'ils se rencontroient, il n'y avoit plus +d'amitié, & s'entre-faisoient cruellement la guerre, & la continuent à +toute outrance: l'on n'a sceu encor trouver moyen de les reconciller & +remettre en paix, leur inimitié estant de trop longue main enracinee, & +fomentee entre les jeunes hommes de l'une & l'autre Nation, qui ne +demandent autre exercice, que celuy des armes & de la guerre. + +Quand nos Hurons ont pris en guerre quelqu'un de leurs ennemis, ils luy +font une harangue des cruautez que luy & les siens exercent à leur +endroict, & qu'au semblable il devoit se resoudre d'en endurer autant, & +luy commandent (s'il a du courage assez) de chanter tout le long du +chemin, ce qu'il faict; mais souvent avec un chant fort triste & +lugubre, & ainsi l'emmenent en leur pays pour le faire mourir, & en +attendant l'heure de sa mort, ils luy font continuellement festin de ce +qu'ils peuvent pour l'engraisser, & le rendre plus fort & robuste à +supporter les plus griefs & longs tourmens, & non par charité & +compassion, excepté aux femmes; filles & enfans, lesquels ils font +rarement mourir; ains les conservent & retiennent pour eux, ou pour en +faire des presens à d'autres qui en auroient auparavant perdu des leurs +en guerre, & font estat de ces subrogez, autant que s'ils estoient de +leurs propres enfans, lesquels estans parvenus en aage, vont aussi +courageusement en guerre contre leurs propres parens, & ceux de leur +Nation, que s'ils estoient naiz ennemis de leur propre patrie, ce qui +tesmoigne le peu d'amour des enfans envers leurs parens, & qu'ils ne +font estat que des bien faicts presens, & non des passez, qui est un +signe de mauvais naturel: & de cecy j'en ay veu l'experience en +plusieurs. Que s'ils ne peuvent emmener les femmes & enfans qu'ils +prennent sur les ennemis, il les assomment, & font mourir sur les lieux +mesmes, & emportent les reste ou la peau avec la chevelure, & encores +s'est-il veu, (mais peu souvent) qu'ayans amené de ces femmes & filles +dans leurs pays, ils en ont faict mourir quelques-unes par les tourmens, +sans que les larmes de ce pauvre sexe, qu'il a pour toute deffence, les +aye pû esmouvoir à compassion: car elles seules pleurent, & non les +hommes, pour aucun tourment qu'on leur fasse endurer, de peur d'estre +estimez effeminez, & de peu de courage, bien qu'ils soient souvent +contraincts de jette de hauts cris, que la force des tourments arrache +du profond de leur estomach. + +Il est quelques-fois arrivé qu'aucuns de leurs ennemis estans poursuyvis +de prés, se sont neantmoins eschappez: car pour amuser celuy qui les +poursuit, & se donner du temps pour fuyr & les devancer, ils jettent +leurs coliers de Pourceleines bien loin arriere d'eux, afin que si +l'avarice commande à ses poursuyvans de les aller ramasser, ils peussent +tousjours gaigner le devant, & se mettre en sauveté, ce qui a reussi à +plusieurs: je me persuades & crois que c'est en partie pourquoy ils +portent ordinairement tous leurs plus beaux coliers & matachias en +guerre. + +Lors qu'ils joignent un ennemy, & qu'ils n'ont qu'à mettre la main +dessus, comme nous disons entre nous: Rends-toi, eux disent _Sakien_, +c'est à dire, assied-toy, ce qu'il faict, s'il n'ayme mieux se faire +assommer sur place, ou se deffendre jusqu'à la mort, ce qu'ils ne font +pas souvent en ces extremitez, sous esperance de se sauver, & +d'eschapper avec le temps par quelque ruze. Or comme il y a de +l'ambition à qui aura des prisonniers, cette mesme ambition ou l'envie +est aussi cause quelques-fois que ces prisonniers se mettent en liberté +& se sauvent, comme l'exemple suyvant le monstre. + +Deux ou trois Hurons se voulans chacun attribuer un prisonnier Yroquois, +& ne se pouvans accorder, ils en firent juge leur propre prisonnier, +lequel bien advisé se servit de l'occasion & dit. Un tel m'a pris, & +suis son prisonnier, ce qu'il disoit contre la verité & exprez, pour +donner un juste mescontentement à celuy de qui il estoit vray +prisonnier: & de faict, indigné qu'un autre auroit injustement l'honneur +qui luy estoit deu, parla en secret la nuict suyvante au prisonnier, & +luy dit: Tu t'es donné & adjugé à un autre qu'à moy, qui t'avois pris, +c'est pourquoy j'ayme mieux te donner liberté, qu'il aye l'honneur qui +m'est deu, & ainsi le deslians le fit evader & fuyr secrettement. + +Arrivez que sont les prisonniers en leur ville ou village, ils leur font +endurer plusieurs & divers tourmens, aux uns plus, & aux autres moins, +selon qu'il leur plaist: & tous ces genres de tourments & de morts sont +si cruels, qu'il ne se trouve rien de plus inhumain: car premierement +ils leur arrachent les ongles, & leur coupent les trois principaux +doigts, qui servent à tirer de l'arc, & puis leur levent toute la peau +de la teste avec la chevelure, & apres y mettent du feu & des cendres +chaudes, ou y font degouter d'une certaine gomme fondue, ou bien se +contentent de les faire marcher tous nuds de corps & des pieds, au +travers d'un grand nombre de feux faicts exprez, d'un bout à l'autre +d'une grande Cabane, où tout le monde qui est bordé des deux costez, +tenans en main chacun un tison allumé, luy en donnent dessus le corps en +passant, puis apres avec des fers-chauds, luy donnent encore des +jartieres à l'entour des jambes, & avec des hoches rouges ils luy +frottent les cuisses de haut-en-bas, & ainsi peu à peu bruslent ce +pauvre miserable: & pour luy augmenter ses tres cuisantes douleurs, luy +jettent par-fois de l'eau sur le dos, & luy mettent du feu sur les +extremitez des doigts, & de sa partie naturelle, puis leurs percent les +brans pres des poignets, & avec des bastons en tirent les nerfs, & les +arrachent à force, & ne les pouvans avoir les couppent, ce qu'ils +endurent avec une constance incroyable, chantans cependant avec un chant +neantmoins fort triste & lugubre, comme j'ay dict: mille menaces contre +ces Bourreaux & contre toute cette Nation, & estant prest de rendre +l'ame, ils le menent hors de la Cabane finir sa vie, sur un eschauffaut +dressé exprez, là où on lui couppe la teste, puis on luy ouvre le +ventre, & là tous les enfans se trouvent pour avoir quelque petit bout +de boyau qu'ils pendent au bout d'une baguette, & le portent ainsi en +triomphe par toute la ville ou village en signe de victoire. Le corps +ainsi esventré & accommodé, on le faict cuire dans une grande chaudiere, +puis on le mange en festin, avec liesse & resjouyssance, comme j'ay dict +cy-devant. + +Quand les Yroquois, ou autres ennemis, peuvent attrapper de nos gens, +ils leur en font de mesme, & c'est à qui fera du pis à son ennemy: & tel +va pour prendre, que est souvent pris luy-mesme. Les Yroquois ne +viennent pas pour l'ordinaire guerroyer nos Hurons, que fueilles ne +couvrent les arbres, pour pouvoir plus facilement se cacher, & n'estre +descouverts quand ils veulent prendre quelqu'un au despourveu: ce qu'ils +font aysement, entant qu'il y a quantité de bois dans le pays, & proche +la pluspart des villages: que s'ils nous eussent pris nous autres +Religieux, les mesmes tourments nous eussent esté appliquez, sinon que +de plus ils nous eussent arrache la barbe la premiere, comme ils firent +à Bruslé, le Truchement qu'ils pensoient faire mourir, & lequel fut +miraculeusement delivrés par la vertu de l'_Agnus Dei_, qu'il portoit +pendu à son col: car comme ils luy pensoient arracher, le tonnerre +commença à donner avec tant de furies, d'esclairs & de bruits, qu'ils en +creurent estre à leur derniere journee, & tous espouventez le laisserent +aller, craignans eux-mesmes de perir, pour avoir voulu faire mourir ce +Chrestien & luy oster son Reliquaire. + +Il arrive aussi que ces prisonnier s'eschappent aucune fois, +specialement la nuict, ou temps qu'on les faict promener par-dessus les +feux; car en courans sur ces cuisans & tres-rigoureux braisiers de leurs +pieds ils escartent & jettent les tisons, cendres & charbons par la +Cabane, qui rendent apres une telle obscurité de poudre et de fumee, +qu'on ne s'entre-congnoist point: de sorte que tous sont contraincts de +gaigner la porte, & de sortir dehors, & lui aussi parmy la foule, & de +là prend l'essor, et s'en va: & s'il ne peut encores pour lors, il se +cache en quelque coin à l'escart, attendant l'occasion & l'opportunité +de s'enfuyr, & de gaigner pays. J'en ay veu plusieurs ainsi échappez des +mains de leurs ennemis, qui pour preuve nous faisoient voir les trois +doigts principaux de la main droicte couppez. + +Il n'y a presque aucune Nation qui n'ait guerre & debat avec +quelqu'autre, non en intention d'en posseder les terres & conquerir leur +pays: ains seulement pour les exterminer s'ils pouvoient, & pour se +vanger de quelque petit tort ou desplaisir, qui n'est pas souvent grand +chose; mais leur mauvais ordre, & le peu de police qui souffre es +mauvais Concitoyens impunis, est cause de tout ce mal: car si l'un +d'entr'eux a offencé, tué ou blessé un autre de leur mesme Nation, il en +est quitte pour un present, & n'y a point de chastiment corporel (pour +ce qu'ils ne les ont pont en usage envers ceux de leur Nation) si les +parens du blessé ou decedé n'en prennent eux-mesmes la vengeance, ce qui +arrive peu souvent: car ils ne se font, que fort rarement, tore les uns +aux autres. Mais si l'offensé est d'une autre Nation, alors il y a +indubitablement guerre declaree entre les deux Nations, si celle de +l'homme coulpable ne se rachete par de grands presens, qu'elle tire & +exige du peuple pour la patrie offencée: & ainsi il arrive le plus +souvent que la faute d'un seul, deux peuples entiers se font une tres +cruelle guerre, & qu'ils sont tousjours dans une continuelle crainte +d'estre surpris l'un de l'autre, particulierement sur les frontieres, où +les femmes mesmes ne peuvent cultiver les terres & faire les bleds, +qu'elles n'ayent tousjours avec elles un homme ayant les armes au poing, +pour les conserver & deffendre de quelques mauvaise advenue. + +A ce propos des offences & querelles, & avant finir ce discours, pour +monstrer qu'ils sçavent assez bien proceder en conseil, & user de +quelque maniere de satisfaction envers la partie plaignante & lesee, je +diray ce qui nous arriva un jour sur ce sujet. Beaucoup de Sauvages nos +estans venus voir en nostre Cabane (selon leur coustume journaliere) un +d'entr'eux, sans aucun sujet, voulut donner d'un gros baston au Pere +Joseph. Je fus m'en plaindre au grand Capitaine, & luy remonstray, afin +que la chose n'allast plus avent, qu'il falloit necessairement assembler +un conseil general, & remonstrer à ses gens, & particulierement à tous +les jeunes hommes, que nous ne leur faisions aucun tort ny desplaisir, & +qu'ils ne devoient pas aussi nous en faire, puis que nous estions dans +leur pays que pour leur propre bien & salut, & non pour aucune envie de +leurs Castors & Pelleteries, comme ils ne pouvoient ignorer. Il fit donc +assembler un conseil general auquel tous assisterent, excepté celuy qui +avoit voulu donner le coup: j'y fus aussi appellé, avec le Pere Nicolas, +pendant que le Pere Joseph gardoit nostre Cabane. + +Le grand Capitaine nous fit seoir aupres de luy, puis ayant imposé +silence, il s'addressa à nous, & nous dit, en sorte que toute +l'assemblee le pouvoit entendre. Mes Nepveux, à vostre priere & requeste +j'ai faict assembler ce conseil general, afin de vous estre faict droict +sur les plaintes que vous m'avez proposees; mais d'autant que ces +gens-cy sont ignorans du fait, proposez vous mesme, & declarez hautement +en leur presence ce qui est de vos griefs & en quoy & comment vous avez +esté offencés, & sur ce je feray & bastiray ma harangue, & puis nous +vous ferons justice. Nous ne fusmes pas peu estonnés des le +commencement, de la prudence & sagesse de ce Capitaine, & comme il +proceda en tout sagement, jusqu'à la fin de sa conclusion, qui fut fort +à nostre contentement & edification. + +Nous proposasmes donc nos plaintes, & comme nous avions quitté un +tres-bon pays, & traversé tant de vers & de terres avec infinis dangers +& mes-aises, pour les venir enseigner le chemin du Paradis, & retirer +leurs ames de la domination de Sathan, qui les entraisnoit tous apres +leur mort dans une abysme de feu sousterrain, puis pour les rendre amis +& comme parens des François, & neantmoins qu'il y en avoit plusieurs +d'entr'eux qui nous traictoient mal, & particulierement un tel (que je +nommay) qui a voulu tuer nostre frere Joseph. Ayant finy, le Capitaine +harangua un long temps sur ces plaintes, leurs remonstrant le tort qu'en +auroit de nous offencer, puis que nous ne leur rendions aucun +desplaisir, & qu'au contraire nous leur procurions & desirions du bien, +non seulement pour cette vie; mais aussi pour l'advenir. Nous fusmes +priez à la fin d'excuser la faute d'un particulier, lequel nous devions +tenir seul avec eux, pour un chien, à la faute duquel les autres ne +trempoient point, & nous dirent, pour exemple, que desja depuis peu, un +des leurs avoit griefvement blessé un Algoumequin, en jouant avec luy, +par le moyen de quelque present, & celui-là seul tenu pour chien & +meschant qui avoit faict le mal, & non les autres, qui sont bien marris +de cet inconvenient. + +Ils nous firent aussi present de quelques sacs de bled, que nous +acceptasme, & fusmes au reste festoyez de toute la compagnie, avec mille +prieres d'oublier tout le passé, & demeurer bons amys comme auparavant, +& nous convierent encore fort instamment d'assister tous les jours à +leurs festins & banquets, ausquels ils nous feroient manger de bonnes +Sagamités diversement preparees, & que par ce moyen nous nous +entretiendrions mieux par ensemble dans une bonne intelligence de parens +& bons amys, & que de verité ils nous trouvoient assez pauvrement +accommodez, & nourris dans nostre Cabane, de laquelle ils eussent bien +desiré nous retirer pour nous mettre mieux avec eux dans leur ville, où +nous n'aurions autre soucy que de prier Dieu, les instruire & nous +resjouys, honnestement par ensemble: & apres les avoir remerciés, chacun +prit congé, & se retira. + + + + +======================================================================== + +_De la croyance & foy des Sauvages, du Createur, & comme ils avoient +recours à nos prieres en leurs necessitez._ + +CHAPITRE XVIII. + + +CICERON a dict, parlant de la nature des Dieux, qu'il n'y a gent si +sauvage, si brutale ny si barbare, qui ne soit imbue de quelque opinion +d'iceux. Or comme il y a diverses Nations & Provinces barbares, aussi y +a-il diversité d'opinions & de croyance, pour ce que chacune se forge un +Dieu à sa poste. Ceux qui habitent vers Miskou & le port Royal, croyent +en un certain esprit, qu'ils appellent _Cudoüagni_, & disent qu'il parle +souvent à eux; & leur dict le temps qu'il doit faire. Ils disent que +quand il se courrouce contr'eux, il leur jette de la terre aux yeux. Ils +croyent aussi quant ils trespassent, qu'ils vont és Estoilles, puis vont +en de beaux champs verts, pleins de beaux arbres, fleurs & fruicts tres +somptueux. + +Les Souriquois (à ce que j'ay appris) croyent veritablement qu'il y a un +Dieu qui a tout creé, & disent qu'apres qu'il eut faict toutes choses, +qu'il prit quantité de flesches, & les mit en terre d'où sortirent +hommes & femmes, qui ont multiplié au monde jusqu'à present. En suitte +de quoy, un François demanda à un _Sagamo_, s'il ne croyoit point qu'il +y eust un autre qu'un seul Dieu: il respondit, que leur croyance estoit, +qu'il y avoit un seul Dieu, un Fils une Mere, & le Soleil, qui estoient +quatre; neantmoins que Dieu estoit par dessus tous: mais que le Fils +estoit bon, & le Soleil, à cause du bien qu'ils en recevoient: mais la +Mere ne valoit rien, & les mangeoit, & que le Pere n'estoit pas trop +bon. + +Puis dict: Anciennement, il y eut cinq hommes qui s'en allerent vers le +Soleil couchant, lesquels rencontrent Dieu, qui leur demanda: Où +allez-vous? Ils respondirent: Nous allons chercher nostre vie: Dieu leur +dit, vous la trouverez icy. Ils passerent plus outre, sans faire estat +de ce que Dieu leur avoit dit, lequel prit une pierre et en toucha deux, +qui furent transformez en pierre. Et il demanda derechef aux trois +autres: Où allez-vous? & ils respondirent comme à la premiere fois: & +Dieu leur dit derechef: Ne passez plus outre vous la trouverez icy: & +voyant qu'il ne leur venoit rien, ils passerent outre, & Dieu prit deux +bastons, & il en toucha les deux premiers qui furent transmuez en +bastons, & le cinquiesme s'arresta, ne voulant passer plus outre. Et +Dieu luy demanda derechef: Où vas-tu? Je vay chercher ma vie, demeure, & +tu la trouveras: Il s'arresta, sans passer plus outre, & Dieu luy donna +de la viande, & en mangea. Apres avoir faict bonne chere, il retourna +avec les autres Sauvages, & leur raconta tout ce que dessus. + +Ce Sagamo dit & raconta encore à ce François cet autre plaisant +discours. Qu'une autre fois il y avoit un homme qui avoit quantité de +Tabac, & que Dieu dist à cet homme, & luy demanda où estoit son +petunoir, l'homme le prit, & le donna à Dieu, qui petuna beaucoup, & +apres avoit bien petuné, il rompit en plusieurs pieces: & l'homme luy +demanda; pourquoy as-tu rompu mon petunoir, & tu vois bien que je n'en +ay point d'autre. Et Dieu en prit un qu'il avoit & le luy donna, luy +disant: En voilà un que je te conne, porte-le à ton grand _Sagamo_, +qu'il le garde, & s'il le garde bien, il ne manquera point de chose +quelconque, ny tous ses compagnons: cet homme prit le petunoir qu'il +donna à son grand _Sagamo_ & durant tout le temps qu'il l'eut, les +Sauvages ne manquerent de rien du monde: mais que du depuis ledit +_Sagamo_ avoit perdu ce petunoir, qui est l'occasion de la grande famine +qu'ils ont quelques-fois parmy eux. Voyla pour quoy ils disent que Dieu +n'est pas trop bon, & ils ont raison, puis que ce Demon qui leur +apparoist en guise d'un Dieu, est un esprit de malice, qui ne s'estudie +qu'à leur ruyne & perdition. + +La croyance en general, de nos Hurons (bien que tres-mal entendue par +eux-mesmes, & en parlent fort diversement); C'est que le Createur qui a +faict tout ce mon monde, s'appelle _Yoscaha_, & en Canadien _Ataouacan_, +lequel a encore la Mere-grand, nommee _Ataensiq_: leur dire qu'il n'y a +point d'apparence qu'un Dieu aye une Mere-grand, & que cela se +contrarie, ils demeurent sans replique, comme à tout le reste. Ils +disent qu'ils demeurent fort loin, n'en ayans neantmoins autre marque ou +preuve, que le recit qu'ils alleguent leur en avoir esté fait par un +_Attinoindaron_, qui leur a faict croire l'avoir veu, & la marque de ses +pieds imprimee sur une roche au bord d'une riviere, & que sa maison ou +cabane est faicte comme les leurs, y ayant abondance de bled, & de toute +autre chose necessaire, à l'entretien de la vie humaine. Qu'il seme du +bled, travaille, boit, mange & dort comme les autres. Que tous les +animaux de la terre sont à luy & comme ses domestiques. Que de sa nature +il est tres-bon, & donne accroissement à tout, & que tout ce qu'il faict +est bien fait, & nous donne le beau temps, & toute autre chose bonne & +prospere. Mais à l'opposite, que sa Mere-Grand est meschante, & qu'elle +gaste souvent tout ce que son petit Fils a faict de bien. Que quand +_Yoscaha_ est vieil, qu'il rajeunit tout à un instant, & devient comme +un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, & par ainsi qu'il ne meurt +jamais, & demeure immortel, bien qu'il soit un peu suject aux necessitez +corporelles, comme nous autres. + +Or il faut noter, que quand on vient à leur contredire ou contester +là-dessus, les uns s'excusent d'ignorance, & les autres s'enfuyent de +honte, & d'autres qui pensent tenir bon s'embrouillent incontinent, & +n'y a aucun accord ny apparence à ce qu'ils disent, comme nous avons +souvent veu & sceu par experience, qui faict cognoistre en effect qu'ils +ne recognoissent & n'adorent vrayement aucune Divinité ny Dieu, duquel +ils puissent rendre quelque raison, & que nous puissions sçavoir: car +encore que plusieurs parlent en la louange de leur _Yoscaha_: nous en +avons ouy d'autres en parler avec mespris & irreverence. + +Ils ont bien quelque respect à ces esprits, qu'ils appellent Oki; mais +ce mot Oki, signifie aussi bien un grand Diable, comme un grand Ange, un +esprit furieux & demoniacle, comme un grand esprit, sage, sçavant ou +inventif, qui faict ou sçait quelque chose par-dessus le commun; ainsi +nous y appelloient-ils souvent, pour ce que nous sçavions & leur +enseignions des choses qui surpassoient leurs esprit, à ce qu'ils +disoient. Ils appellent aussi Oki leurs Medecins & Magiciens, voire +mesmes leurs fols, furieux & endiablez. Nos Canadiens & Montagnets +appellent aussi les leurs Pilotois & Manitou, qui signifie la mesme +chose que Oki en Huron. + +Ils croyent aussi qu'il y a de certains esprits que dominent en u lieu, +& d'autres en un autre: les uns aux rivieres, les autres aux voyages, au +traites, aux guerres, aux festins, & maladies, & en plusieurs autres +choses, ausquelles ils offrent du petun, & font quelque sortes de +prieres & ceremonies, pour obtenir d'eux ce qu'ils desirent. Ils m'ont +aussi monstré plusieurs puissans rochers sur le chemin de Kebec, auquel +ils croyoient resider & presider un esprit, & entre les autres ils m'en +monstrerent un à quelque cent cinquante lieuës un à quelque cent +cinquante lieuës de là, qui avoit comme une teste, & les deux bras +eslevez en l'air, & au ventre ou milieu de ce puissant rocher, il y +avoit une profonde caverne de tres-difficile accez. Ils me vouloient +persuader & faire croire à toute force, avec eux, que ce rocher avoit +esté un homme mortel comme nous, & qu'eslevant les & les mains en haut, +il s'estoit metamorphosé en cette pierre, & devenu à succession de +temps, un si puissant rocher, lequel ils ont en veneration, & lui +offrent du petun en passant par devant avec leurs Canots, non toutes les +fois, mais quand ils doutent que leur voyage doive reussir, & luy +offrant ce petun, qu'ils jettent dans l'eau contre la roche mesme, ils +luy disent: Tien, prend courage & fay que nous fassions bon voyage, avec +quelqu'autre parole que je n'entends point: & le Truchement, duquel nous +avons parlé au chapitre precedent, nous a asseuré d'avoir fait une fois +une pareille offrande avec eux (dequoy nous le tançames fort) & que son +voyage luy fut plus profitable qu'aucun autre qu'il ait jamais faict en +ces pays-là. C'est ainsi que le Diable les amuse, les maintient & +conserve dans ses filets, & en des suprestitions estranges, en leur +prestans ayde & faveur, selon la croyance qu'ils luy ont en cecy, comme +aux autres ceremonies & sorceleries que leur Oki observe, & leur faict +observer, pour la guerison de leurs maladies, & autres necessitez, +n'offrans neantmoins aucune priere ny offrande à leur Yoscaha, (au moins +que nous ayons sceu) ains seulement à ces esprits particuliers, que je +viens de dire, selon les occasions. + +Ils croyent les ames immortelles: & partans de ce corps, qu'elles s'en +vont aussi-tost dancer & se resjouyr en la presence _d'Yoscaha_, & de sa +Mere-grand _Ataensiq_, tenans la route & le chemin des Estoilles, qu'ils +appellent _Atiskeia andahatey_, le chemin des ames, que nous appellons +la voye lactee, ou l'escharpe estoilee, & les simples gens le chemin de +sainct Jacques. Ils disent que les ames des chiens y vont aussi, tenans +la route de certaines estoilles, qui sont proches voysines du chemin des +ames, qu'ils appellent _Gagnenon andahatey_, c'est à dire, le chemin des +chiens, & nous disoient que ces ames, bien qu'immortelles, ont encore en +l'autre vie, les mesmes necessitez du boire & du manger, de se vestir & +labourer les terres, qu'elles avoient lors qu'elles estoient encore +revestues de ce corps mortel. C'est pourquoy ils enterrent ou enferment +avec les corps des deffuncts, de la galette, de l'huile, des peaux, +haches, chaudieres & autres outils; pour à cette fin que les ames de +leurs parens, à faute de tels instrumens, ne demeurent pauvres & +necessiteuses en l'autre vie: car ils s'imaginent & croyent que les ames +de ces chaudieres, haches, cousteaux, & tout ce qu'ils leur dedient, +particulierement à la grande feste des Morts, s'en vont en l'autre vie +servir les ames des deffuncts, bien que le corps de ces peaux, haches, +chaudieres, & de toutes les autres choses dediees & offertes, demeurent +& restent dans les fosses & les bieres, avec les os des trespassez, +c'estoit leur ordinaire response, lors que nous leur disions que les +souris mangeoient l'huile & la galette & la rouille & pourriture les +peaux, haches & autres instrumens qu'ils ensevelissoient & mettoient +avec les corps de leurs parens & amis dans le tombeau. + +Entre les choses que nos Hurons ont le plus admiré, en les instruisant, +estoit qu'il y eust un Paradis au dessus de nous, où fussent tous les +bien-hereux avec Dieu, & un Enfer sousterrain, où estoient tourmentees +avec les Diables en un abysme de feu, toutes les ames des meschants, & +celles de leurs parens & amis deffuncts, ensemblement avec celles de +leurs ennemis, pour n'avoir congneu ny adoré Dieu nostre Createur, & +pour avoir meiné une vie si mauvaise, & vescu avec tant de dissolution & +de vices. Ils admiroient aussi grandement l'Escriture, par laquelle, +absent, on se faict entendre où l'on veut; & tenans volontiers nos +livres, apres les avoir bien contemplez, & admiré les images & les +lettres, ils s'amusoient à en compter les feuillets. + +Ces pauvres gens ayans par plusieurs fois experimenté le secours & +l'assistance que nous leur promettions de la part de Dieu, lors qu'ils +vivroient en gens de bien, & dans les termes que leur prescrivions: Ils +avoient souvent recours à nos prieres, soit, ou pour les malades, ou +pour les injures du temps, & advouaient franchement qu'elles avoient +plus d'efficace que leurs ceremonies, conjurations & tous les +tintamarres de leurs Medecins, & se resjouysoient de nous ouir chanter +des Hymnes & Pseaumes à leur intention, pendant lesquels (s'ils s'y +trouvoient presens) ils gardoient estroictement le silence & se +rendoient attentifs, pour le moins au son & à la voix, qui les +contentoit fort. S'ils se presentoient à la porte de nostre Cabane, nos +prieres commencees, ils avoient patience, où s'en retournoient en pais, +sçachans desja que nous ne devions pas estre divertis d'une si bonne +action, & qu d'entrer pas importunité estoit chose estimee incivile, +mesme entr'eux; & un obstacle aux bons effects de la priere, tellement +qu'ils nous donnoient du temps pour prier Dieu, & pour vacquer en paix à +nos offices divins. Nous aydant en cela la coustume qu'ils ont de +n'admettre aucun dans leurs Cabanes lors qu'ils chantent les malades, ou +que les mots d'un festin ont esté prononcez. + +_Auoindaon_, grand Capitaine de _Quiennonascaran_, avoit tant +d'affection pour nous, qu'il servoit comme de Pere Syndiq dans le pays, +& nous voyoit aussi souvent qu'il croyoit ne nous estre point importun, +& nous trouvans parfois à genouils prians Dieu, sans dire mot, il +s'agenouilloit aupres de nous, joignoit les mains, & ne pouvant +d'avantage, il taschoit serieusement de contrefaire nos gestes & +postures; remuant les levres, & eslevant les mains & les yeux au Ciel, & +y perseveroit jusques à la fin de nos Offices, qui estoient assez +longues, & luy aagé d'environ soixante & quinze ans. O mon Dieu, que cet +exemple devroit confondre de Chrestiens! & que nous dira ce bon +vieillard Sauvage, non encore baptisé, au jour du jugement, de nous voir +plus negligens d'aymer & servir un Dieu, que nous cognoissons, & duquel +nous recevons tant de graces tous les jours, que luy, qui n'avoit jamais +esté instruit que dans l'escole de la Gentilité, & ne le cognoissoit +encore qu'au travers les espaisses tenebres de son ignorance! Mon Dieu, +resveillez nos tiedeurs, & nous eschauffez de vostre divin amour. Ce bon +vieillard, plein d'amitié & de bonne volonté s'offrit encores de venir +coucher avec moy dans nostre Cabane, lors qu'en l'absence de mes +Confreres j'y restois seul la nuict. Je luy demandois la raison, & s'il +croyoit m'obliger en cela, il me disoit qu'il apprehendoit quelque +accident pour moy, particulierement en ce temps que les Yroquois +estoient entrez dans leurs pays, & qu'ils me pourroient aysement +prendre, ou me tuer dans nostre Cabane, sans pouvoir estre secondé de +personne, & que de plus les esprits malins qui les inquietoient, me +pourroient aussi donner de la frayeur, s'ils venoient à s'apparoistre à +moy, ou à me faire entendre de leurs voix. Je le remerciois de sa bonne +volonté, & l'asseurois que je n'avois aucune apprehension, ny des +Yroquois, ni des esprits malins, & que je voulois demeurer seul la nuict +dans nostre Cabane, en silence, prieres & oraisons. Il me repliquoit: +Mon Nepveu, je ne parleray point, & prieray JESUS avec toy, laisse-moi +seulement en ta compagnie pour cette nuict, car tu nous es cher, & +crains qu'il ne t'arrive du mal, ou en effect, ou d'apprehension: Je le +remerciois derechef, & le renvoyois au bourg, & moy je demeurois seul en +paix & tranquillité. + +Nous baptizasmes une femme malade en nostre bourg, qui ressentit & +tesmoigna sensiblement de grands effects du sainct Baptesme: il y avoit +plusieurs jours qu'elle n'avoit mangé, estant baptizee aussi-tost +l'appetit luy revint, comme en pleine santé, par l'espace de plusieurs +jours, apres lesquels elle rendit son ame à Dieu, comme pieusement nous +pouvons croire; elle repetoit souvent à son mary, que lors qu'on la +baptisoit, qu'elle ressentoit en son ame une si douce & suave +consolation, qu'elle ne pouvoit s'empescher d'avoir continuellement les +yeux eslevez au Ciel, & eust bien voulu qu'on eust peu luy reiterer +encore une autre fois le sainct Baptesme, pour pouvoir ressentir +derechef cette consolation interieure, & la grande grace & faveur que ce +Sacrement luy avoit communiquée. Son mary, nommé _Ongyata_, tres-content +& joyeux, nous en a tousjours esté de depuis fort affectionné, & +desiroit encore estre faict Chrestien, avec beaucoup d'autres; mais il +falloit encore un peu temporiser, & attendre qu'ils fussent mieux fondez +en la cognoissance & croyante d'un Jesus-Christ crucifié pour nous, & à +une vraye resignation, renonciation, abandonnement & mespris de toutes +leurs folles ceremonies, & en la hayne de tous les vices & mauvaises +habitudes: pour ce que ce n'est pas assez d'estre baptizé pour aller en +Paradis; mais il de plus, vivre Chrestiennement, & dans les termes & les +loix que Dieu & son Eglise nous ont prescrites: autrement il n'y a qu'un +Enfer pour les mauvais, & non point un Paradis. Et puis je diray avec +verité, que si on n'establit des Colonies de bons & vertueux Catholiques +dans tous ces pays Sauvages, que jamais le Christianisme n'y sera bien +affermy, encore que des Religieux s'y donnassent toutes les peines du +mont: car autre chose est d'avoir affaire à des peuples policez, & +autres chose est de traiter avec des peuples Sauvages, qui ont plus +besoin d'exemple d'une bonne vie, pour s'y mirer, que de grand Theologie +pour s'instruire, quoy que l'un & l'autre soit necessaire. Et par ainsi +nos Peres ont faict beaucoup d'en avoir baptizé plusieurs & d'en avoir +disposé un grand nombre à la foy & au Christianisme. + +Et puis que nous sommes sur le sujet du sainct Baptesme, je ne passeray +sous silence, qu'entre plusieurs Sauvages Canadiens, que nos Peres y ont +baptizez, soit de ceux qu'ils ont faict conduire en France, ou d'autres +qu'ils ont baptizez & retenus sur les lieux, les deux derniers meritent +de vous en dire quelque chose. Le pere Joseph le Caron, Supérieur de +nostre Couvent de sainct charles, nourrissoit & eslevoit pour Dieu, deux +petits Sauvages Canadiens, l'un desquels, fis du Canadien que nous +sur-nommons le Cadet, apres avoir est bien instruit en la foy & doctrine +Chrestienne, se resolut de vivre à l'advenir, suyvant la loy que nos +Peres luy avoient enseignee, & avec instance demanda le sainct Baptesme, +mais à mesme temps qu'il eut consenty & resolu de se faire baptizer, le +Diable commença de le tourmenter, & s'apparoistre à luy en diverses +rencontres: de sorte qu'il le pensa une fois estouffer, si par prieres à +Dieu, Reliquaires & par eau beniste on ne luy eust bridé son pouvoir: & +comme on luy jettoit de cette eau, ce pauvre petit garçon voyoit ce +malin esprit s'enfuyr d'un autre costé & monstroit à nos Peres +l'endroict & le lieu où il estoit, & disoit asseurement que ce malin +avoit bien peur de cette eau: tant y a, que depuis le jours de Pasques, +que le Diable l'assaillit pour la premiere fois, jusques à la Pentecoste +qu'il fut baptizé, ce pauvre petit Sauvage fut en continuelle peine & +apprehension & avec larmes supplioit tousjours nos Peres de le vouloir +baptizer, & le faire quitte de ce meschant ennemy, duquel il recevoit +tant d'ennuys & d'effrois. + +Le jour de son Baptesme, nos Religieux firent un festin à tous les +parens du petit garçon de quantité de pois, de prunes, & de quelqu'autre +menestre, bouillies & cuites ensemble dans une grande chaudiere. Et +comme le Pere Joseph leur eut fait une harangue sur la ceremonie, vertu +& necessité du sainct Baptesme, il arriva à quelques jours de là, qu'un +d'eux venant à tomber malade, il eut si peur de mourir sans estre +baptize, qu'il demanda maintes fois' avec tres grande instance: si que +se voyant pressé du mal, il disoit que s'il n'estoit baptize, qu'il en +imputeroit la faute à ceux qui luy refusoient, tellement qu'un de nos +Religieux, nommé Frere Gervais, avec l'advis de tous les François qui se +trouverent là presens, luy confera le sainct Baptesme, & le mit en +repos. Il s'est monstré du depuis si fervent observateur de ce qui luy a +esté enseigné, qu'il s'est librement faict quitte de toutes les +bagatelles & superstitions dont le Diable les amuse, & mesme n'a permis +qu'aucun de leurs Pilotois fist plus aucune diablerie autour de luy +comme ils avoient accoustumé. + +Environ les mois d'Avril & de May, les pluyes furent tres grandes, & +presque continuelles (au contraire de la France qui fut fort seiche +cette année là) de sorte que les Sauvages croyoient asseurement que tous +leurs bleds deussent estre perdus & pourris, & dans cette affliction ne +sçavoient plus à qui avoir recours, sinon à nous: car desja toutes leurs +ceremonies & superstitions avoient esté faictes & observees sans aucun +profit. Ils tindrent donc conseil entre tous les plus anciens, pour +adviser à un dernier & salutaire remede, qui n'estoit pas vrayement +sauvage, mais digne d'un tres-grand esprit, & esclairé d'une nouvelle +lumiere du Ciel, qui estoit de faire apporter un tonneau d'escorce de +mediocre grandeur, au milieu de la Cabane du grand Capitaine où se +tenoit le conseil, & d'arrester entr'eux que tous ceux du bourg, qui +avoient un champ de bled ensemencé, en apporteroient là une escuelle de +leur Cabane, & ceux qui auroient deux champs, en apporteroient deux +escueelles, & ainsi des autres, puis l'offriroient & dedieroient à l'un +de nous trois, pour l'obliger avec les deux autres Confreres, de prier +Dieu pour eux. Cela estant faict, ils me choisissent, & m'envoyent prier +par un nommé Grenole, d'aller au conseil, pour me communiquer quelque +affaire d'importance, & aussi pour recevoir un tonneau de bled qu'ils +m'avoient dedié. Avec l'advis de mes confreres, je m'y en allay, & +m'assis au conseil aupres du grand Capitaine, lequel me dit: Non Nepveu, +nous t'avons envoyé querir, pour t'adviser que si les pluyes ne cessent +bientost, nos bleds seront tous perdus, & toy & tes Confreres avec nous, +mourrons tous de faim; mais comme vous estes gens de grand esprit, nous +avons eu recours à vous & esperons que vous obtiendrez de vostre pere +qui est au Ciel, quel que remede & assistance à la necessité qui nous +menace. Vous nous avez tousjours annoncé qu'il estoit tres-bon, & qu'il +estoit le Createur, & avoit tout pourvoir au Ciel & en la terre, si +ainsi est qu'il soit tout-puissant & tres bon, & qu'il peut ce qu'il +veut; Il peut donc nous retirer de nos miseres, & nous donner un temps +propre & bon, prie-le donc, avec tes deux autres Confreres, de faire +cesser les pluyes, & le mauvais temps, qui nous conduit infailliblement +dans la famine, s'il continue encore quelque temps, & nous ne te serons +pas ingrats: car voyla desja un tonneau de bled que nous t'avons dédié, +en attendant mieux. Son discours finy, & les raisons deduites, je luy +remonstray que tout ce que nous leur avions dit & enseigné estoit +tres-veritable, mais qu'il à la liberté d'un pere d'exaucer ou rejetter +les prieres de son enfant, & que pour chastier, ou faire grace & +misericorde, il estoit toujours la mesme bonté, y ayant autant d'amour +au refus qu'à l'octroy; Y luy dis pour exemple. Voyla deux de tes petits +enfans, _Andaracouy & Aroussen_, quelques fois tu leur donnes ce qu'ils +te demandent, & d'autres fois non; que si tu les refuses & les laisse +contristez, ce n'est pas pour hayne que tu leur portes, ny pour mal que +tu leur vueilles; ains pource que tu juges mieux qu'eux que cela ne leur +est pas propre, ou que ce chastiment leurs est necessaire. Ainsi en use +Dieu nostre Pere tres sage, envers nous ses petits-enfans & serviteurs. +Ce Capitaine un peu grossier, en matiere spirituelle, me repliqua, & +dist: Mon Nepveu, il n'y a point de comparaison de vous à ces petits +enfans car n'ayans point d'esprit, ils font souvent de folles demandes, +& moy qui suis pere sage, & de beaucoup d'esprit, je les exauce ou +refuse avec raison. Mais pour vous, qui estes grandement sages, & ne +demandez rien inconsiderement, qui ne soit tres-bon & equitable, vostre +Pere qui est au Ciel, n'a garde de vous esconduire: que s'il ne vous +exauce, & que nos bleds viennent à pourrir, nous croyrons que vous +n'estes pas veritables, & que JESUS n'est point si bon ny si puissant +que vous dites. Je luy repliquay tout ce qui estoit necessaire là +dessus, & luy remis en memoire que desja en plusieurs occasion ils +avoient experimenté le secours d'un Dieu & d'un Createur, si bon & +pitoyable, & qu'il les assisteroit encore à cette presente & pressante +necessité, & leur donneroit du bled plus que suffisamment, pourvu qu'ils +nous voulussent croire, & quittassent leurs vices & que si Dieu les +chastioit par-fois, c'estoit pource qu'ils estoient tousjours vicieux, & +ne sortoient point de leurs mauvaises habitudes, & que s'ils se +corrigeaient, ils luy seroient agreables, & les traiteroit apres comme +ses enfans. + +Ce bon homme prenant goust à tout ce que je luy disois, me dist: O mon +Nepveu! je veux donc estre enfant de Dieu, comme toy; Je luy respondis, +tu n'en es point encore capable. O mon Oncle! il faut encore un peu +attendre que tu te sois corrigé: car Dieu ne veut point d'enfant s'il ne +renonce aux superstition, & qu'il ne se contente de sa propre femme sans +aller aux autres, & si tu le fais nous te baptizerons, & apres ta mort +ton ame s'en ira bien-heureuse avec luy. Le conseil Achevé, le bled fut +porté en nostre Cabane, & m'y en retournay, où j'advertis mes confreres +de tout ce qui s'estoit passé, & qu'il falloit serieusement & instamment +prier Dieu pour ce pauvre peuple, à ce qu'il daignast les regarder de +son oeil de misericorde, & leur donnast un temps propre & necessaire à +leurs bleds, pour de là les faire admirer ses merveilles. Mais à peine +eusmes-nous commencé nos petites prieres, & esté processionnellement à +l'entour de nostre petite Cabane, en disans les Litanies & autres +prieres & devotions, que nostre Seigneur tres bon & misericordieux fist +à mesme temps cesser les pluyes: tellement que le Ciel, qui auparavant +estoit par tout couvert de nuees obscures, se fist serain, & toutes ces +nuees se ramasserent comme en un globe au dessus de la ville, puis tout +à coup cela se fondit derriere les bois, sans qu'on en apperceust jamais +tomber une seule goutte d'eau; & ce beau temps dura environ trois +sepmaines, au grand contentement, estonnement & admiration des Sauvages, +qui satisfaicts d'une telle faveur celeste, nous en resterent fort +affectionnez, avec deliberation de faire passer en conseil: que de là en +avant ils nous appelleroient leurs Peres sirituels, qui estoit beaucoup +gaigné sur eux, sujet à nous de rendre infinies graces à Dieu, qui +daigne faire voir ses merveilles quand il ly plaist, & est expedient à +sa gloire. + +Du depuis les Sauvages nous eurent une telle croyance; & avoient tant +d'opinions de nous que cela nous estoit à peine, pour ce qu'ils +inferoient de là & s'imaginoient que Dieu ne nous esconduiroit jamais +d'aucune chose que luy demandassions, & que nous pouvions tourner le +Ciel & la terre à nostre volonté (par maniere de dire); c'est pourquoy +qu'il leur en falloit faire rabattre de beaucoup, & les adviser que Dieu +ne fait pas tousjours miracle, & que nous n'estions pas dignes d'estre +tousjours exaucez. + +Il m'arriva un jour qu'estant allé visiter un Sauvage de nos meilleurs +amis, grandement bon homme, & d'un naturel qui sentoit plustost son bon +Chrestien; que non pas son Sauvage: Comme je discourois avec luy, & +pensois monstrer nostre cachet, pour luy en faire admirer l'image, qui +estoit de ls saincte Vierge, une fille subtilement s'en saisit, & le +jetta de costé dans les cendres, pensant par apres le ramasser pour +elle. J'estois marry que ce cachet m'avoit esté ainsi pris & desrobé, & +dis à cette fille que je soupçonnois, tu te ris & te mocques à present +de mon cachet que tu as desrobé; mais sçache, que s'il ne m'est rendu, +que tu pleureras demain, & mourrais bien-tost: car Dieu n'ayme point les +larrons; & les chastie; ce que je disois simplement, & pour l'intimider +& faire rendre son larrecin, comme elle fist à la fin, l'ayant moy-mesme +ramassé du lieu où elle l'avoit jetté. Le lendemain à heure de diz +heures, estant retourné voir mon Sauvage, je trouvay cette fille toute +esploree & malade, avec de grands vomissemens, qui la tourmentoient: +estonné & marry de la voir en cet estat, je m'informay de la cause de +son mal, & de ses pleurs, l'homme dist que c'estoit sur le mal que je +loy avoit predit, & qu'elle estoit sur le poinct de se faire reconduire +à la Nation du Petun, d'où elle estoit, pour ne point mourir hors de son +pays: je la consolay alors, & luy dis qu'elle n'eust plus de peur, & +qu'elle ne mourroit point pour ce coup, ny n'en seroit d'avantage +malade, puisque ce cachet avoit esté retrouvé, mais qu'elle advisast une +autre fois de n'estre plus meschante, & de ne plus desrober, puis que +cela desplaisoit au bon JESUS, & alors elle me demanda derechef si elle +n'en mourroit point, & apres que je l'en eus asseuree, elle resta +entierement guerie & consolee, & ne parla plus de s'en retourner en son +pays, comme elle faisoit auparavant, & vescut plus sagement à l'advenir. + +Comme ils estimoient que les plus grands Capitaines de France estoient +douez d'un plus grand esprit, & qu'ayans un si grand esprit, eux seuls +pouvoient faire les choses plus difficiles: comme haches, cousteaux, +chaudieres, &c. Ils inferoient de là, que le Roy (comme le plus grand +Capitaine & le chef de nous) faisoit les plus grandes chaudieres, & nous +tenans en cette qualité de Capitaines, ils nous en presentoient +quelque-fois à raccommoder, & nous supplioient aussi de faire faire +pancher en bas les oreilles droictes de leurs chiens, & de les rendre +comme celles de ceux de France qu'ils avoient veus à Kebec: mais ils se +mesprenoient, & nous supplioient en vain, comme de nous estre importuns +d'aller tuer le Tonnerre, qu'ils pensoient estre un oyseau, nous +demandans si les François en mangeoient, & s'il avoit bien de la +graisse, & pourquoy il faisoit tant de bruit: mais je leur donnay à +entendre (selon ma petite capacité) comme & en quoy ils se trompoient, & +qu'ils ne devoient penser si bassement des choses; dequoy ils resterent +fort contents & advouerent avec un peu de honte leur trop grande +simplicité & ignorance. + +Les Sauvages, non plus que beaucoup de simples gens, en s'estoient +jamais imaginé que la terre fust ronde & suspendue & que l'on voyageast +à l'entour du monde, & qu'il y eust des Nations au dessous de nous, ny +mesme que le soleil fist son cours à l'entour: mais pensoient que la +terre fust percee, & que le Soleil entroit par ce trou quand il se +couchoit, & y demeuroit caché jusqu'au lendemain matin qu'il sortoit par +l'autre extremité, & neantmoins ils comprenoient bien qu'il estoit +plustost nuict en quelques pays, & plustost jour en d'autres: car un +Huron venant d'un long voyage, nous dist en nostre Cabane, qu'il estoit +desja nuict en la contree d'où il venoit, & neantmoins il estoit plein +Esté aux Hurons, & pour lors environ les quatre ou cinq heures apres +midy seulement. + + + + +======================================================================== + +_Des ceremonies qu'ils observent à la pesche._ + +CHAPITRE XIX. + + +DESIREUX de voir les ceremonies & façons ridicules qu'ils observent à la +pesche du grand poisson, qu'ils appellent _Astihendo_, qui est un +poisson gros comme les plus grandes molues, mais beaucoup meilleur, je +partis de _Quieunonascaron_, avec le Capitaine _Auoindaon_, au mois +d'Octobre, & nous embarquasmes sur la mer douce dans un petit Canot, moy +cinquiesme, & prismes la route du costé du Nord, où apres avoir long +temps navigé & advancé dans la mer, nous nous arrestasmes & prismes +terre dans une Isle commode pour la pesche, & y cabanasmes proche de +plusieurs mesnages qui s'y estoient desja accommodez pour le mesme sujet +de la pesche. Dés le soir de nostre arrivee, on fist un festin de deux +grands poissons, qui nous avoient esté donnez par un des amis de nostre +Sauvage, en passant devant l'Isle où il peschoit: car la coustume est +entr'eux, que les amis se visitans les uns les autres au temps de la +pesche, de se faire des presens mutuels de quelques poissons. Nostre +Cabane estant dressee à l'Algoumequine, chacun y choisit sa place, aux +quatre coins estoient les quatre principaux, & les autres en suitte, +arrangez, les uns joignans les autres, assez pressez. On m'avoit donné +un coin dés le commencement; mais au mois Novembre, qu'il commence à +faire un peu de froid, je me mis plus au milieu, pour pouvoir participer +è la chaleur des deux feux que nous avions, & ceday mon coin à un autre. +Tous les soirs on portoit les rets environ demye-lieuë, ou une lieuë +avant dans le Lac, & le matin à la poincte du jour on les alloit lever, +& rapportoit-on tousjours quantité de bons gros poissons; comme +Assihendos, Truites, Esturgeons, & autres qu'ils esventroient, & leur +ouvroient le ventre comme l'on faict aux Molues, puis les estendoient +sur des rateliers de perches dressez exprez pour les faire seicher au +Soleil: que si le temps incommode, & les pluyes empeschent & nuysent à +la seicheresse de la viande ou du poisson, on les faict boucaner à la +fumee sur des clayes ou sur des perches, puis on serre le tout dans des +tonneaux, de peur des chiens & des souris, & cela leur sert pour +festiner, & pour donner goust à leur potage, principalement en temps +d'hyver. + +Quelques fois on reservoit des plus gros & gras Assihendos, qu'ils +faisoient fort bouillir & consommer en de grande chaudieres pour en +tirer l'huile, qu'ils amassoient avec une cuiller par-dessus le +bouillon, & la serroient en des bouteilles qui ressembloient à nos +calbasses: cet huile est aussi douce & agreable que beurre fraiz, aussi +est-elle tiree d'autres bon poisson, qui est incogneu aux Canadiens, & +encore plus icy. Quand la pesche est bonne, & qu'il y a nombre de +Cabanes, on ne voit que festins & banquets mutuels & reciproques, qu'ils +se font les uns aux autres, & se resjouissent de fort bonne grace ar +ensemble, sans dissolution. Les festins qui se font dans les villages & +les bourgs sont par-fois bons: mais ceux qui se font à la pesche & à la +chasse sont les meilleurs de tous. + +Ils prennent surtout garde de ne jetter aucune arreste de poisson dans +le feu, & y en ayant jetté ils m'en tancerent fort, & les en retirerent +promptement, disans que je ne faisois pas bien & que je serois cause +qu'ils ne prendroient plus rien: pour ce qu'il y avoit de certains +esprits, ou les esprits des poissons mesmes, desquels on brusloit les +os, qui advertiroient les autres poissons de ne se pas laisser prendre, +puis qu'on brusloit leurs os. Ils ont la mesme superstition à la chasse +du Cerf, de l'Eslan, & des autres animaux, croyans que s'il en tomboit +de la graisse dans le feu, ou que quelques os y fussent jettez, qu'ils +n'en pourroient plus prendre. Les Canadiens ont aussi cette coustume de +tuer tous les Eslans qu'ils peuvent attraper à la chasse, craignans +qu'en en espargnant ou en laissant aller quelqu'un, il n'allast advertir +les autres de fuyr & se cacher au loin, & ainsi en laissent par fois +pourrir & gaster sur la terre, quand ils en ont desja assez pour leur +provision, qui leur feroit bon besoin en autre temps, pour les grandes +disette qu'ils souffrent souvent, particulierement quand les neiges sont +basses auquel temps ils ne peuvent, que tres difficilemens, attraper la +beste, & encore en danger d'en estre offencé. + +Un jour, comme je pensois brusler au feu le poil d'un escureux, qu'un +Sauvage m'avoit donné, ils ne le voulurent point souffrir, & me +l'envoyerent brusler dehors, à cause des rets qui estoient pour lors +dans la Cabane: disans qu'autrement elles le diroient aux poissons. Je +leur dis que les ne voyoient goute; ils me respondirent que si, & mesme +qu'elles entendoient & mangeoient. Donne-leur donc de ta Sagamité, leur +dis-je, un autre replique; ce sont les poissons qui leur donnent à +manger, & non point nous. Je tançay une fois les enfans de la Cabane, +pour quelques vilains & impertinens discours qu'ils tenoient; il arriva +que le lendemain matin ils prindrent fort peu de poisson, ils +l'attribuerent à cette reprimande qui avoit esté rapportee par les rets +aux poissons. + +Un soir, que nous discourions des animaux du pays, voulant leur faire +entendre que nous avions en France des lapins & levreaux, qu'ils +appellent _Quieutonmalisia_, je leur en fis voir la figure par le moyen +de mes doigts, en la clairté du feu qui en faisoit donner l'ombrage +contre la Cabane; d'aventure & par hazard on prit le lendemain matin, du +poisson beaucoup plus qu'à l'ordinaire, ils creurent que ces figures en +avoient est la cause, tant ils sont simples, me priant au reste de +prendre courage, & d'en faire tous les soirs de mesmes, & de leur +apprendre, ce qui je ne voulois point faire, pour n'estre cause de cette +superstition, & pour n'adherer à leur folie. + +En chacune des Cabanes de la pesche, il y a ordinairement un Predicateur +de poisson, qui a accoustumé de faire un sermon aux poissons, s'ils sont +habiles gens ils sont fort recherchez, pour ce qu'ils croyent les +exhortations d'un habile homme ont un grand pouvoir d'attirer les +poissons dans leurs rets. Celuy que nous avions s'estimoit un des +premiers, aussi le faisoit-il beau voir se demener, & de la langue & des +mains quant il preschoit, comme il faisoit tous les jours apres soupper, +apres avoir imposé silence, & faict ranger un chacun en sa place, couché +de leur long sur le dos, & le ventre en haut comme luy. Son Theme +estoit: Que les Hurons ne bruslent point les os des poissons, puis il +poursuyvoit en suitte avec des affections nompareilles, exhortoit les +poisson, les convioit, les invitoit & les supplioit de venir, de se +laisser prendre, & d'avoir bon courage, & de ne rien craindre, puis que +d'estoit pour servir à de leurs amis, qui les honorent, & ne bruslent +point leurs os. Il en fit aussi un particulier à mon intention; par le +commandement du Capitaine, lequel me disoit apres. Hé! bien mon Nepveu, +voyla-il pas qui est bien? Ouy, mon Oncle, à ce que tu dis luy +respondis-je; mais toy, & tous vous autres Hurons, avez bien peu de +jugement, de prenser que les poissons entendent & ont l'intelligence de +vos sermons & de vos discours. Pour avoir bonne pesche ils bruslent +aussi par fois du petun, en prononçans de certains mots que je n'entends +pas. Ils en jettent aussi à mesme intention dans l'eau à de certains +esprits qu'ils croyent y presider, ou plustost à l'ame de l'eau (car ils +croyent que toute chose materielle & insensible a une ame qui entend) & +la prient à leur maniere accoustumee, d'avoir bon courage, & faire en +sorte qu'ils prennent bien du poisson. + +Nous trouvasmes dans le ventre de plusieurs poissons, des ains faits +d'un morceau de bois, accommodez avec un os qui servoit de crochet, lié +fort proprement avec de leur chanvre; mais la corde trop foible pour +tirer à bord de si gros poissons, avoit faict perdre & la peine & les +ains de ceux qui les avoient jettez en mer, car veritablement il y a +dans cette mer douce, des Esturgeons, Assihendos, Truites & Brochets si +monstrueusement grands, qu'il ne s'en voit point ailleurs de plus gros, +non plus que de plusieurs autres especes de poissons qui nous sont icy +incogneus. Et cele ne nous doit estre tiré en doute, puis que ce grand +Lac, ou mer douce des Hurons, est estimé avoir trois ou quatre cens +lieuës de longueur, de l'Orient à l'Occident, & environ cinquante de +large, contenant une infinité d'Isles, ausquelles les Sauvages cabottent +quand ils vont à la pesche, ou en voyage aux autres Nations qui bordent +cette mer douce. Nous jettasmes la sonde vers nostre bourg, assez proche +de terre en un cul-de-sac, & trouvasmes quarante-huict brasses d'eau; +mais il n'est pas d'une egale profondeur partout: car il l'est plus en +quelque lieu, & moins de beaucoup en d'autre. + +Lors qu'il faisoit grand vent, nos sauvages ne portoient point leurs +rets en l'eau, par ce qu'elle s'eslevoit & s'enfloit alors trop +puissamment, & en temps d'un vent mediocre, ils estoient encore +tellement agitez, que c'estoit assez pour me faire admirer & grandement +louer Dieu que ces pauvres gens ne perissoient point, & sortoient avec +de si petits Canots du milieu de tant d'ondes & de vagues furieuses, que +je contemplois à dessein du haut d'un rocher, où je me retirois seul +tous les jours, ou dans l'espaisseur de la forest pour dire mon Office, +& faire mes prieres en paix. Cette Isle estoit assez abondante en +gibier, Outardes, Canards, & autres oyseaux de riviere: pour des +Escureux il y en avoit telle quantité de Suisses, & autres communs, +qu'ils endommageoient grandement la seicherie du poisson, bien qu'on +taschast de les en chasser par la voix, le bruit des mains, & à cop de +flesches, & estans saouls ils ne faisoient que jouer & courir les uns +apres les autres soir & matin. Il y avoit aussi des Perdrix, une +desquelles s'en vint un jour tout contre moy en un coin où je disois mon +Office, & m'ayant regardé en face s'en retourna à petit pas comme elle +estoit venue, faisant la roue comme un petit coc d'Inde, & tournant +continuellement la teste en arriere, me regardoit & contemploit +doucement sans crainte, aussi ne voulus-je point l'espouventer ny mettre +la main dessus, comme je pouvois faire, & la laissay aller. + +Un mois, & plus, s'estant escoulé, & le grand poisson changeant de +contree, il fut question de trousser bagage, & retourner chacun en son +village: un matin que l'on pensoit partir, la mer se trouva fort haute, +& les Sauvages timides n'osans se hazarder dessus, me vindrent trouver, +& me supplierent de sortir de la Cabane pour voir la mer, & leur dire ce +qu'il m'en sembloit, & ce qu'il estoit question de faire: pour ce que +tous les Sauvages ensemble s'estoient resolus de faire en cela tout ce +que je leur dirois & conseillerois. J'avois desja veu la mer; mais pour +les contenter il me fallut derechef sortir dehors, pour considerer s'il +y avoit peril de s'embarquer ou non. O bonté infinie de nostre Seigneur, +il me semble que j'avois la foy au double que je n'en ay pas icy! je +leur dis: Il est vray qu'il y a à present grand danger sur mer; mais que +personne pourtant se laisse de fretter les Canots & s'embarquer: car en +peu de temps les vents cesseront, & la mer calmera: aussi-tost dit, +aussi-tost faict, ma voix se porte par toutes les Cabanes de l'Isle, +qu'il falloit s'embarquer, & que je les avois asseurez de la bonace +prochaine. Ce qui les fist tellement diligenter, qu'ils nous devancerent +tous & fusmes les derniers à desmarrer. A peine les Canots furent-ils en +mer, que les vents cesserent, & la mer calma comme un plancher, jusques +à nostre desembarquement & arrivee à nostre ville de Quieunonascaran. + +Le soir que nous arrivasmes au port de cette ville, il estoit pres de +trois quarts d'heures de nuict, & faisoit fort obscur, c'est pourquoy +mes Sauvages y cabannerent: mais pour moy j'aimay mieux m'en aller seul +au travers des champs & des bois en nostre Cabane, qu en estoit à demye +lieuë loin, pour y voir promptement mes Confreres, de la santé desquels +les Sauvages m'avoient faict fort douter: mais je les trouvay en +tres-bonne disposition, Dieu mercy, de quoy je fus fort consolé, & eux +au reciproque furent fort ayses de mon retour & de ma santé, & me firent +festin de trois petites Citrouilles cuites sous la cendre chaude, & +d'une bonne Sagamité, que je mangeay d'un grand appetit, pour n'avoir +pris de toute la journee qu'un peu de bouillon fort clair, le matin +avant de partir. + + + + +======================================================================== + +_De la santé & maladie des Sauvages, & de leurs Medecins._ + +CHAPITRE XX. + + +LES anciens Egyptiens avoient accoustumé d'user de vomitifs pour guerir +les maladies du corps, & de sobrieté pour se conserver en santé; car ils +tenoient pour maxime indubitable, que les maladies corporelles ne +procedoient que d'une trop grande abondance & superfluité d'humeurs, & +par consequent qu'il n'y auroit aucun remede meilleur que le vomissement +& la sobrieté. + +Nos Sauvages ont bien la dance & la sobrieté, avec les vomitifs, qui +leur sont utiles à la conservation de la santé, mais ils ont encore +d'autres preservatifs desquels ils usent souvent: c'est à sçavoir, les +estuves & sueries, par lesquelles ils s'allègent, & previennent les +maladies: mais ce qui ayde encore grandement à leur santé, est la +concorde qu'ils ont entr'eux, qu'ils n'ont point de procez, & le peu de +soin qu'ils prennent pour acquerir les commoditez de cette vie, pour +lesquelles nous nous tourmentons tant nous autres Chrestiens, qui sommes +justement & à bon droicts repris de nostre trop grande cupidité & +insatiabilité d'en avoir, par leur vie douce, & tranquilité de leur +esprit. + +Il n'y a neantmoins corps si bien composé, ny naturel si bien originé, +qu'il ne vienne à la fin à se debiliter ou succomber par des divers +accidens ausquels l'homme est sujet. C'est pourquoy nous pauvres +Sauvages, pour remedier aux maladies ou blesseures qui leur peuvent +arriver, ont des Medecins & maistres de ceremonies, qu'ils appellent +Oki, ausquels ils croyent fort, pour autant qu'ils sont grands +Magiciens, grands Devins & Invocateurs de Diables: Ils leur servent de +Medecins & Chirurgiens, & portent tousjours avec eux un plein sac +d'herbes & de drogues pour medeciner les malades: ils ont aussi un +Apoticaire à la douzaine, qui les suit en queue avec ses drogues, & la +Tortue qui sert à la chanterie, & ne sont point si simples qu'ils n'en +sçachent bien faire accroire au menu peuple par leurs impostures, pour +se mettre en credit, & avoir meilleure part aux festins & aux presents. + +S'il y a quelque malade dans un village, on l'envoye aussi tost querir. +Il faict des invocations à son Demon, il souffle la partie dolente, il y +faict des incisions, en succe le mauvais sang, & faict tout le reste de +ses inventions, n'oubliant jamais, s'il le peut honnestement, d'ordonner +tousjours, des festins & recreations pour premier appareil, afin de +participer luy-mesme à la feste, puis s'en retourne avec ses presens +S'il est question d'avoir nouvelle des choses absentes, apres avoir +interrogé son Demon, il rend des oracles, mais ordinairement douteux, & +bien souvent faux, mais aussi quelques fois veritables: car le Diable +parmy ses mensonges, leur dict quelque verité. + +Un honneste Gentil-homme de nos amis, nommé le sieur du Verner, qui a +demeuré avec nous au pays des Hurons, nous dist un jour, que comme il +estoit dans la Cabane d'une Sauvagesse vers le Bresil, qu'un Demon vint +frapper trois grands coups sur la couverture de la Cabane, & que la +Sauvagesse qui congnut que c'estoit son Demon, entra aussi-tost dans sa +petite tour d'escorce, où elle avoit accoustumé de recevoir ses oracle, +& entendre lea discours de ce malin esprit. Ce bon Gentil-homme preste +l'oreille, & escoute le Colchique, & entendit le Diable qui se plaignoit +grandement à elle, qu'il estoit fort las & fatigué, & qu'il venoit de +fort loin guerir des malades, & que d'amitié particuliere qu'il avoit +pour elle, l'avoir obligé de la venir voir ainsi lassé, puis pour +l'advertir qu'il y avoit trois Navires François en mer qui arriveroient +bien-tost, ce qui fut trouvé veritable: car à trois ou quatre jours de +là, les Navires arriverent, & apres que la Sauvagesse l'eut remercié, & +faict ses demandes, le Demon s'en retourna. + +Un de nos François estant tombé malade en la Nation du Petun, ses +compagnons qui s'en alloient à la Nation Neutre, le laisserent là, en la +garde d'un Sauvage, auquel ils dirent: Se cestuy nostre compagnon meurt, +tu n'as qu'à le despouiller de sa robbe, faire une fosse, & l'enterre +dedans. Ce bon sauvage demeura tellement scandalisé du peu d'estat que +ces François faisoient de leur compatriote, qu'il s'en plaignit par +tout, disant qu'ils estoient des chiens, de laisser & abandonner ainsi +leur compagnon malade, & de conseiller encore qu'on l'enterrast nud, +s'il venoit à mourir. Je ne feray jamais cette injure à un corps-mort, +bien qu'estranger, disoit-il, & me despouillerois plustost de ma robbe +pour le couvrir, que de luy oster la sienne. + +L'hoste de ce pauvre garçon sçachant sa maladie, part aussitost de +Queuindohian, d'où il estoit, pour l'aller querir, assisté de ce Sauvage +qui l'avoit en garde, l'apporterent sur leur dos jusques dans sa Cabane, +où enfin il mourut, apres avoir esté confessé par le Pere Joseph, & fut +enterré en un lieu particulier le plus honorablement; & avec le plus de +ceremonies Ecclesiastiques qu'il nous fut possible, dequoy les Sauvages +resterent fort edifiez, & assisterent eux mesmes au convoy avec nos +François, qui s'y estoient trouvez avec leurs armes. Les femmes & filles +ne manquerent pas non plus en leurs pleurs accoustumez, suyvant +l'ordonnance du Capitaine, & du Medecin ou Magicien des malades, lequel +neantmoins on ne souffrit point approcher de ce pauvre garçon pour faire +ses inventions & follies ordinaires: bien n'eust-on pas refusé quelque +bon remede naturel, s'il en eust eu de propre à la maladie. + +Je me suis informé d'eux, des principales plantes & racines desquelles +ils se servent pour guerir leurs maladies, mais entre toutes les autres +ils font estat de celle appellee _Oscar_, qui faict merveille contre +toutes sortes de playes ulceres, & autres incommoditez. Ils en ont aussi +d'autres tres-venimeuses, qu'ils appellent _Ondachieya_, c'est pourquoy +qu'ils s'en faut donner garde, & ne se point hazarder d'y manger +d'aucune sorte de racine, que l'on ne les cognoisse, & qu'on ne sçache +leurs effects & leurs vertus, de peur des accidens inopinez. + +Nous eusmes un jour une grande apprehension d'un François, que pour en +avoir mangé d'une, devint tout en un instant grandement malade, & pasle +comme la mort, il fut neantmoins guery par des vomitifs, que les +Sauvages luy firent avaller. Il nous arriva encore une autre seconde +apprehension, qui se tourna par apres en risee: ce fut que certains +petits Sauvages ayans des racines nommees _Ooxyat_ qui ressemble à un +petit naveau, ou à une chastaigne pellee, qu'ils venoient d'arracher +pour porter en leurs Cabanes; un jeune garçon François qui demeuroit +avec nous, leur ayant demandé, & mangé une ou deux, & trouvé au +commencement d'un goust assez agreable, il sentit peu apres tant de +douleur dans la bouche, comme d'un feu tres-cuisant & picquant, avec +grande quantité d'humeurs & de flegme qui luy distilloient +continuellement de la bouche qu'il en pensoit estre à mourir: en en +effect, nous n'en sçavions que penser, ignorans la cause de cet +accident, & craignions qu'il eust mangé de quelque racine venimeuses: +mais en ayant communiqué & demandé l'advis des Sauvages, ils se firent +apporter le reste des racines pour voir que c'estoit, & les ayans veues +& recogneues, ils se prirent à rire, disans qu'il n'y avoit aucun danger +ny crainte de mal; mais plustost du bien, n'estoient ces poignantes & +part trop cuisantes douleurs de la bouche. Ils se servent de ces racines +pour purger les phlegmes & humiditez du cerveau des vieilles gens, & +pour esclaircir la face: mais pour éviter ce cuisant mal, ils les font +premierement cuire sous les cendres chaudes, puis les mangent, sans en +ressentir apres aucune douleur, & cela leur faict tous les biens du +monde, & suis marry de n'en avoir apporté par-deçà, pour l'estat que je +croy qu'on en eust faict. On dict aussi que nos Montagnets & Canadien +ont un arbre appellé _Annedda_; d'une admirable vertu; ils pillent +l'escorce & les feuilles de cet arbre, puis font bouillir le tout en +eaue, & la boivent de deux jours l'un, & mettent le marc sur les jambes +enflees & malades, & s'en trouvent bien tost gueris, comme de toutes +sortes de maladies interieures & exterieures, & pour purger les +mauvaises humeurs des parties enflees, nos Hurons s'incisent & +decouppent le gras des jambes, avec de petites pierres trenchantes, +desquelles ils tirent encore du sang de leurs bras, pour rejoindre coler +leurs pippes ou petunoirs de terre rompus, qui est une tres-bonne +invention, & un secret d'autant plus admirable, que les pieces recolees +de ce sang, sont apres plus fortes qu'elle n'estoient auparavant. +J'admirois aussi de les voir eux-mesmes brusler par plaisir de la moëlle +de sureau sur leurs bras nuds & l'y laissoient consommer & esteindre de +sorte que les playes, marques & cicatrices y demeuroient imprimees pour +tousjours. + +Quand quelqu'un veut faire suerie, qui est le remede le plus propre & le +plus commun qu'ils ayent, pour se conserver en santé, prevenir les +maladies & leur couper chemin. Il appelle plusieurs de ses amis pour +suer avec luy: car luy seul ne le pourroit pas aysement faire. Il font +donc rougir quantité de cailloux dans un grand feu, puis les en retirent +& mettent en un monceau au milieu de la Cabane, ou la part qu'ils +desirent dresser leur suerie, (car estans par les champs en voyage, ils +en usent quelques-fois) puis dressent tout à l'entour des bastons fichez +en terre, à la hauteur de la ceinture, & plus, repliez, par dessus, en +façon d'une table ronde, laissans entre les pierres & les bastons un +espace suffisant pour contenir les hommes nuds qui doivent suer, les uns +joignans les autres, bien serrez & pressez tout à l'entour du monceau de +pierres assis contre terre & les genouils eslevez au devant de leur +estomach: y estans on couvre toute la suerie par dessus & à l'entour, +avec de leurs grandes escorces, & des peaux en quantite: de sorte qu'il +ne peut sortir aucune chaleur ny air de l'estuve, & pour s'eschauffer +encore d'avantage, & s'exciter à suer, l'un des deux chante, & les +autres disent & repetent continuellement avec force & vehemence (comme +en leurs dances), Het, het, het, & n'en pouvans plus de chaleur, ils se +font donner un peu d'air, en ostant quelques peau de dessus; & par-fois +ils boivent encore de grandes potees d'eau froide, & puis se font +recouvrir, ayans sué suffisamment, ils sortent, & se vont jetter en +l'eau, s'ils sont proche de quelque riviere; sinon ils se lavent d'eau +froide, & puis festinent: car pendant qu'ils suent, la chaudiere est sur +le feu, & pour avoir bonne suerie; ils y bruslent par-fois du petun: +comme en sacrifice & offrande; j'ay veu quelques-uns de nos François en +de ces sueries avec les Sauvages, & m'estonnois comme ils la vouloient & +pouvoient supporter, & que l'honnesteté ne gaignoit sur eux de s'en +abstenir. + +Il arrive aucunes-fois que le Medecin ordonne à quelqu'un de leurs +malades de sortir du bourg, & de s'aller cabaner dans les bois, ou en +quelqu'autre lieu escarté, pour luy observer là, pendant la nuict, ses +diaboliques inventions, & ne sçay pour quel autre sujet il le feroit, +puis que pour l'ordinaire cela ne se practique point que pour ceux qui +sont entachez de maladie sale ou dangereuse, lesquels on contrainct +seuls, & non les autres, de se separer du comme jusques à entiere +guerison; qui est une coustume & ordonnance louable & tres-bonne, & qui +mesme devroit estre observee en tout pays. + +A ce propos & pour confirmation, je diray, que comme je me promenois un +jour seul, dans les bois de la petite Nation des Quieunontateronons, +j'apperceu un peu de fumee, & desireux de voir que c'estoit, j'advançay, +tiray cette part, où je trouvay une Cabane ronde, faicte en façon d'une +Tourelle ou Pyramide haute eslevee, ayant au faite un trou ou souspiral +par où sortoit la fumee: non content j'ouvris doucement la petite porte +de la Cabane pour sçavoir ce qui estoit dedans & trouvay un homme seul +estendu de son long aupres d'un petit feu: je m'informay de luy pourquoy +il estoit ainsi sequestré du village, & de la cause qu'ils se deuilloit; +il me respondit, moitié en Huron, & moitié en Algoumequin, que c'estoit +pour un mal qu'il avoit aux parties naturelles, qui le tourmentoit fort, +& duquel il n'esperoit que la mort, & que pour de semblables maladies +ils avoient accoustumé entr'eux, de separer & esloigner du commun, ceux +qui en estoient attaincts, de peur de gaster les autres par la +frequentation; & neantmoins qu'on luy apportoit ses petites necessitez & +partie de ce qui luy faisoit besoin, ses parens & amis ne pouvans pas +d'avantage pour lors, à cause de leur pauvreté. J'avois beaucoup de +compassion pour luy: mais cela ne luy servoit que d'un peu de +divertissement & de consolation en ce petit espace de temps que je fus +aupres de luy: car de luy donner quelque nourriture ou +rafraischissement, il estoit hors de mon pouvoir, puis que j'estois +moy-mesme dans une grande necessité. + +Le Truchement des Honqueronons me dist un jour, que comme ils furent un +longtemps pendant l'hyver, sans avoir dequoy manger autre chose que du +petun, & quelque escorce d'arbre, qu'il en devint tellement foible & +debile, qu'il en pensa estre au mourir, & que les Sauvages le voyant en +cet estat, touchez & esmeus de compassion, luy demanderent s'il vouloit +qu'on l'achevast, pour le delivrer des peines & langueurs qu'il +souffroit, puis qu'aussi bien faudroit-il qu'il mourust miserablement +par les champs, ne pouvant plus suyvre les trouppes, mais il fut d'advis +qu'il valoit mieux languir & esperer en nostre Seigneur, que se +precipiter à la mort, aussi avoit-il raison: car à quelques jours de là +Dieu permist qu'ils prindrent trois Ours qui les remirent tous +sus-pieds, & en leurs premieres forces, apres avoir est quatorze ou +quinze jours en jeusnes continuels. + +Il ne faut pas s'estonner ou trouver estrange qu'ils ayent (touchez & +esmus de compassion) presenté & offert de si bonne grace; la mort à ce +Truchement, puisqu'ils ont cette coustume entr'eux (j'entends les +Nations errantes, & non Sedentaires) de tuer & faire mourir leurs peres +& meres, & plus proches parens desja trop vieux, & qui ne peuvent plus +suyvre les autres, pensans en cela leur rendre de bons services. + +J'ay quelques fois esté curieux d'entres au lieu où l'on chantoit & +souffloit les malades, pour en voir toutes les ceremonies, mais les +Sauvages n'en estoient pas contens, & m'y souffroient avec peine, pour +ce qu'ils ne veulent point estre veus en semblables actions: & peur cet +effect, à mon advis, ou pour autre sujet à moy incogneu, ils rendent +aussi le lieu où cela se faict, le plus obscur & tenebreux qu'ils +peuvent, & bouchent toutes les ouvertures qui peuvent donner quelque +lumiere D'en haut, & ne laissent entrer là dedans que ceux qui y sont +necessaires & appellez. Pendant qu'on chante il y a des pierres qui +rougissent au feu, lesquelles le Medecin empoigne & manie avec ses +mains, puis maches des charbons ardens, faict du Diable deschaisné, & de +ses mains ainsi eschaufées, frotte, & souffles les parties malades du +patient, on crache sur le mal de son charbon masché. + +Ils ont aussi entr'eux des obsedez ou malades de maladies de furies, +ausquels il prendra bien envie de faire dancer les femmes & filles +toutes ensemble, avec l'ordonnance du Loki, mais ce n'est pas tout, car +luy & le Medecin, accompagnez de quelqu'autre, feront des singeries & +des conjurations, & se tourneront tant qu'ils demeureront le plus +souvent hors d'eux-mesmes: puis il paroist tout furieux, les yeux +estincelans, & effroyables, quelques-fois debout, & quelques-fois assis, +ainsi que la fantasie luy en prend: aussi-tost une quinte luy reprendra, +& fera tout du pis Qu'il pourra, puis il se couche, où il s'endors +quelque espace de temps, & se resveillant en sur-sautant r'entre dans +ses premieres furies, renverse, & brise & jette tout ce qu'il rencontre +en son chemin, avec du bruit, du dommage, & des insolences nompareilles: +cette furie se passe par le sommeil qui luy reprend. Apres il faict +suerie avec quelqu'un de ses amis qu'il appelle, d'où il arrive que +quelques-uns de ces malades se trouvent gueris, & c'est ce qui les +entretient dans l'estime de ces diaboliques ceremonies. Car il est bien +croyable que ces malades ne sont pas tellement endiablez qu'ils ne +voyent bien le mal qu'ils font; mais c'est une opinion qu'ils ont, qu'il +faut faire du demoniacle pour guerir les fantaisies ou troubles de +l'esprit, & par une juste permission divine, il arrive le plus souvent +qu'au lieu de guerir, ils tombent de fievre en chaud mal, comme on dict, +& que ce qui n'estoit auparavant qu'une fantasie d'esprit, causee d'une +humeur hipocondre, ou d'une operation de l'esprit malin, se convertit en +une maladie corporelle avec celle de l'esprit, & c'est ce qui estoit en +partie cause que nous estions souvent suppliez de la part des Maistres +de la ceremonie, & de Messieurs du Canseil, de prier Dieu pour eux, & de +leur enseigner quelque bon remede pour ses maladies, confessant +ingenuement que toutes leurs ceremonies, dances, chansons, festins & +autres singeries, n'y servoient du tout rien. + +Il y a aussi des femmes qui entrent en ces furies, mais elles ne sont si +insolentes que les hommes, qui sont d'ordinaire plus tempestatifs: elles +marchent à quatre pieds comme bestes, & font mille grimasses & gestes de +personnes insensees: ce que voyant le Magicien, il commence à chanter; +puis avec quelque mime la soufflera, luy ordonnant de certaines eaues à +boire, & qu'aussi tost elle fasse un festin, soit de chair ou de poisson +qu'il faut trouver, encore qu'il soit rare pour lors, neantmoins il est +aussi-tost faict. + +Le cry faict, & le banquet finy, chacun s'en retourne en sa maison, +jusques à une autre-fois qu'il la reviendra voir, la soufflera, & +chantera derechef, avec plusieurs autres à ce appellez & luy ordonnera +encore de plus trois ou quatre festins tout de suite; & s'il luy vient +en fantasie commandera des Mascarades, qu'ainsi accommodez ils aillent +chanter pres du lict de la malade, puis aillent courir par toute la +ville pendant que le festin se prepare, & apres leurs courses ils +reviennent pour le festin; mais souvent bien las & affamez. + +Lors que tous les remedes & inventions ordinaires n'ont de rien servy, & +qu'il y a quantité de malades en un bourg ou village, ou du moins que +quelqu'un des principaux d'entr'eux est detenu d'une griefve maladie, +ils tiennent conseil, & ordonnent _Lonouoyroya_, qui est l'invention +principale, & le moyen plus propre (à ce qu'ils disent) pour chasser les +Diables & malins esprits de leur ville ou village, qui leur causent, +procurent & apportent toutes les maladies & infirmitez qu'ilz endurent & +souffrent au corps & en l'esprit. Le soir donc, les hommes commencent à +casser, renverser, & boulverser tout ce qu'ils rencontrent par les +Cabanes, comme gens forcenez, jettent le feu & les tisons allumez par +les rues: crient, hurlent, chantent & courent toute la nuict par les +rues, & à l'entour des murailles ou pallissades du bourg, sans se donner +aucune relasche; apres ils songent en leur esprit quelque chose qui leur +vient premier en la fantasie (j'entends tous ceux & celles qui veulent +estre de la feste) puis le matin venu ils vont de Cabane en Cabane, de +feu en feu, & s'arrestant à chacun un petit espace de temps chantans +doucement (ces mots): Un tel m'a donné cecy, un tel m'a donné cela, & +telles & semblables paroles en la louange de ceux qui leur ont donné, & +en beaucoup de mesnages on leur offre librement: qui un cousteau, qui un +petunoir, qui un chien, qui une peau, un canot, ou autre chose, qu'ils +prennent sans en faire autre semblant, jusques à ce qu'on vient à leur +donner la chose qu'ils avoient songee, & celuy qui la reçoit fait alors +un cry en signe de joye, & s'encourt en grand haste de la Cabane, & tous +ceux du logis en luy congratulant, font un long frappement de mains +contre terre avec cette exclamation ordinaire, Hé é é é é, & ce present +est pour luy: mais pour les autres choses qu'il a eues, & qui ne sont +point de son songe, il les doit rendre apres la feste, à ceux qui les +luy ont baillees. Mais s'ils voyent qu'on ne leur donne rien ils se +faschent, & prendra tel humeur à l'un d'eux qu'il sortira hors la porte, +prendra une pierre, & la mettra aupres de celuy ou celle qui ne luy aura +rien donné, & sans dire mot s'en retournera chantant, qui est un marque +d'injure, reproche & de mauvaise volonté. + +Ceste feste dure ordinairement trois jours entiers, & ceux qui pendant +ce temps-là n'ont peu trouver ce qu'ils avoient songé, s'en affligent, +s'en estiment miserable, & croyant qu'ils mourront bien-tost. Il y a +mesme de pauvres malades qui s'y font porter sous esperance d'y +rencontrer leur songe, & par consequent leur santé & guerison. + + + + +======================================================================== + +_Des deffuncts, & comme ils pleurent & ensevelissent leurs morts._ + +CHAPITRE XXI. + + +A mesme temps que quelqu'un est decedé, l'on enveloppe son corps un peu +revesti, dans sa plus belle robe, puis on le pose sur la natte où il est +mort, tousjours accompagné de quelqu'un, jusques à l'heure qu'il est +porté aux chasses. Cependant tous ses parens & amis, tant du lieu que +des autres bourgs & villages sont advertis de cette mort, & priez de se +trouver au convoy. Le Capitaine de la Police de son costé, faict ce qui +est de sa charge: car incontinent qu'il est adverty de ce trespas, luy, +ou son Assesseur pour luy, en faict le cry par tout le bourg, & prie +chacun disant: Prenez tous courage, _Etsagon, Etsagon_, & faictes tous +festin ou mieux qu'il vous sera possible, pour un tel ou telle qui est +decedee. Alors chacun en particulier s'employe à faire un festin le plus +excellent qu'il peut, & de ce qu'ils peuvent, puis ils le departent & +l'envoyent à tous leurs parens & amis, sans en rien reserver pour eux, & +ce festin est appellé _Agochin atiskein_, le festin des ames. Il y a des +Nations lesquelles faisans de ces festins; font aussi une part au +deffunct, qu'ils jettent dans le feu; mais je ne me suis point informé +de nos Hurons s'ils en font aussi une part au mort, & ce qu'elle +devient, d'autant que cela est de peu d'importance: nous pouvons assez +bien cognoistre & conjecturer, par ce que je viens de dire, la facilité +qu'il y a de leur persuader les prieres aumosnes & bonnes oeuvres pour +les ames des deffuncts. + +Les Essedons, Scythes d'Asie, celebroient les funerailles de leur pere & +mere avec chants de joye. Les thraciens ensevelissoient leurs morts en +se resjouyssans, d'autant (comme ils disoient) qu'ils estoient partis du +mal, & arrivez à la beatitude: mais nos Hurons ensevelissent les leurs +en pleurs & tristesse, neantmoins tellement moderees & reglees au niveau +de la raison, qu'il semble que ce pauvre peuple aye un absolu pouvoir +sur ses larmes & sur ses sentimens; de maniere qu'ils ne leur donnent +cours que dans l'obeyssance, & ne les arrestent que par la mesme +obeyssance. + +Avant que le corps du deffunct sorte de la Cabane, toutes les femmes & +fille là presentes, y font les pleurs & lamentations ordinaires, +lesquelles ne les commencent ny ne finissent jamais (comme je viens de +dire) que par le commandement du Capitaine ou Maistre des ceremonies. Le +commandement & l'advertissement donné, toutes unanimement commencent à +pelurer, & se lamentent à bon escient, & les femmes & filles petites & +grandes (& non jamais les hommes, qui demonstrent seulement une mine & +contenance morne & triste, le reste la teste panchante sur leurs +genouils) & pour plus facilement s'esmouvoir & s'y exciter, elles +repetent tous leurs parens & amis deffuncts, disans. Et mon pere est +mort, & mere est morte, & mon cousin est mort, & ainsi des autres, & +toutes fondent en larmes; sinon les petites filles qui en font plus de +semblant qu'elles n'en ont d'envie, pour n'estre encore capable de ces +sentimens. Ayans suffisamment pleuré, le Capitaine leur crie, c'est +assez, cessez de pleurer, & toutes cessent. + +Or pour montrer combien il leur est facile de pleurer, par ces +ressouvenirs & repetitions de leurs parens & amis decedez, les Hurons & +Huronnes souffrent assez patiemment toutes sortes d'injure: mais quand +on vient à toucher cette corde, & qu'on leur reproche que quelqu'un de +leurs parens est mort, ils sortent alors aysement hors des gonds & +perdent patience de cholere & fascherie, que leur apporte cause ce +ressouvenir, & feroient enfin un mauvais party à qui leur reprocheroit: +& c'est en cela, & non en autre chose, que je leur ay veu quelques fois +perdre patience. + +Au jour & à l'heure assignee pour l'enterrement, chacun se range dedans +& dehors la Cabane pour y assister: on met le corps sur un brancart ou +civiere couvert d'une peau, puis tous les parens & amis, avec un grand +concours de peuple, accompagnent ce corps jusques au Cimetiere, qui est +ordinairement à une portee d'arquebuze loin du bourg, où estans tous +arrivez, chacun se tient en silence, les uns debout, les autres assis, +selon qu'il leur plaist, pendant qu'on esleve le corps en haut, & qu'on +l'accommode dans sa chasse, faicte & disposee exprez pour luy; car +chacun corps est mis dans une chasse à part. Elle est faicte de grosse +escorce, eslevee sur quatre gros piliers de bois un peu peinturez, de la +hauteur de neuf ou dix pieds, ou environ: ce que je conjecture, en ce +qu'eslevant ma main, je ne pouvois toucher aux chasses qu'à plus d'un +pied ou deux prez. Le corps y estant posé, avec la galette, l'huile, +haches & autre chose qu'on y veut mettre, on la referme, puis de dessus +on jette deux bastons ronds, chacun de la longueur d'un pied, & gros un +peu moins que le bras; l'un d'un costé pour les jeunes hommes, & l'autre +de l'autre, pour les filles: (je n'ay point veu faire cette ceremonie de +jetter les deux bastons en tous les enterremens; mais à quelques-uns), & +ils se mettent apres comme lyons, à qui les aura, & les pourra eslever +en l'air de la main, pour gaigner un certain prix, & m'estonnois +grandement que la violence qu'ils apportoient pour arracher ce baston de +la main des uns & des autres, se veautrans, & culbutans contre terre, ne +les estouffoit, tant les filles de leur costé, que les garçons du leur. + +Or pendant que toutes ces ceremonies s'observent, il y a d'un autre +costé un Officier monté sur un tronc d'arbre que reçoit des presens que +plusieurs personnes font, pour essuyer les larmes de la vesve, ou plus +proche parente du deffunct: à chaque chose qu'il reçoit, il l'esleve en +l'air, pour estre veue de tous, et dict: Voilà une telle chose qu'un tel +ou une telle a donnee pour essuyer les larmes d'une telle, puis il se +baisse, & luy met entre les mains: tout estant achevé chacun s'en +retourne d'où il est venu, avec la mesme modestie & silence. J'ay veu en +quelque lieu d'autres corps mis en terre (mais fort peu) sur lesquels il +y avoit une Cabane ou Chasse d'escorce dressee, & à l'entour une haye en +rond, faicte avec des pieus fichez en terre, de peur des chiens ou +bestes sauvages, ou par honneur, & pour la reverence des deffuncts. + +Les Canadiens, Montagnets, Algoumequins & autres peuples errans, font +quelqu'autre particuliere ceremonie envers les corps des deffucnts: car +ils n'ont desja point de Cimetiere commun & arresté; ains ensevelissent +& enterrent ordinairement les corps de leurs parent deffuncts parmy les +bois, proche de quelque gros arbre, ou autre marque, pour en +recognoistre le lieu & avec ces corps enterrent aussi leurs meubles, +peaux, chaudieres, escuelles cueilliers & autres choses du deffunct, +avec son arc & ses flesches, si c'est un homme, puis mettent des +escorces & grosses busches par-dessus, & de la terre apres, pour en +oster la cognoissance aux Estrangers. Et faut noter qu'on ne sçauroit en +rien tant les offencer, qu'à fouiller & desrober dans les sepulchres de +leurs parens, & qu si on y estoit trouvé, on n'en pourroit pas moins +attendre qu'une mort tres cruelle & rigoureuse, & pour tesmoigner encore +l'affection & reverence qu'ils ont aux os de leurs parens: si le feu se +prenoit en leur village & en leur cimetiere, ils corroient premierement +esteindre celuy du cimetiere, & puis celuy du village. + +Entre quelque Nation de nos Sauvages, ils ont accoustumé de se peindre +le visage de noir à la mort de leurs parens & amis, qui est un signe de +deuil: ils peindent aussi le visage du deffunct, & l'enjolivent +matachias, plumes & autres bagatelles, & s'il est mort en guerre, Le +Capitaine faict une Harangue en maniere d'Oraison funebre, en la +presence du corps, incitant & exhortant l'assemblee, sur la mort du +deffunct, de prendre vengeance d'une telle meschanceté, & de faire la +guerre à ses ennemis, le plus promptement que faire se pourra, afin que +un si grand mal ne demeure point impuny, & qu'une autre fois on n'aye +point la hardiesse de leur courir sus. + +Les Attinoindarons font des Resurrections des morts, principalement des +personnes qui ont bien merité de la patrie par leurs signalez services, +& ce que la memoire des hommes illustres & valeureux revive en quelque +façon en autruy. Ils font donc des assemblees à cet effect, & tiennent +des conseils, ausquels ils en eslisent un d'entr'eux, qui aye les mesmes +vertus & qualitez (s'il se peut) de celuy qu'ils veulent ressusciter, ou +du moins qu'il soit d'une vie irreprochable parmy un peuple Sauvage. + +Voulans donc proceder à la Resurrection, ils se levent tous debout, +excepté celuy qui doit ressusciter, auquels ils imposent le nom du +deffunct, & baissans tous la main jusques bien bas, feignent le relever +de terre: voulans dire par là qu'ils tirent du tombeau ce grand +personnage deffunct, & le remettent en vie en la personne de cet autre +qui se leve debout, & (apres les grandes acclamations du peuple) il +reçoit les presens que les assistans luy offrent, lesquels le +congratulent encore de plusieurs festins, & le tiennent desormais pour +le deffunct qu'il represente; & par ainsi jamais la memoire des gens de +bien, & des bons & valeureux Capitaines ne meurt point entr'eux. + + + + +======================================================================== + +_De la grand' feste des Morts._ + +CHAPITRE XXII + + +DE dix en dix ans, ou environ, nos Sauvages, & autres peuples +Sedentaires, font la grande feste ou ceremonie des Morts, en l'une de +leurs villes ou villages, comme il aura esté conclu & ordonné par un +conseil general de tous ceux du pays (car les os des deffuncts ne sont +ensevelis en particulier que pour un temps) & la font encore annoncer +aux autres Nations circonvoysines, afin que ceux qui y ont esleu la +sepulture des os de leurs parens les y portent, & les autres qui y +veulent venir par devotion, y honorent la feste de leur presence: car +tous y sont les biens venus & festinez pendant quelques jours que dure +la ceremonie, où 'on ne voit que chaudieres sur le feu, festins & dances +continuelles, qui faict qu'il s'y trouve une infinité de bonde qui y +aborde de toutes parts. + +Les femmes qui ont à y apporter les os de leurs parens, les prennent aux +cimetieres: que si les chairs ne sont pas du tout consommées, elles les +nettoyent & en tirent les os qu'elles lavent, & enveloppent de beaux +Castors neufs, & de Rassade & Colliers de Pourceleines, que les parens & +amis contribuent & donnent, disans Tien, voyla ce que je donne pour les +os de mon pere, de ma mere, de mon oncle, cousin ou autre parent, & les +ayans mis dans un sac neuf, ils les portent sur leur dos, & ornent +encore le dessus du sac de quantité de petites parures, de coliers, +brasselets & autre enjolivemens. Puis les pelleteries, haches, +chaudieres & autres choses qu'ils estiment de valeur, avec quantité de +vivres se portent aussi au lieu destiné, & là estans tous assemblez, ils +mettent les vivres en un lieu, pour estre employez aux festins qui sont +de fort grands fraiz entr'eux, puis pendent proprement par les Cabanes +de leurs hostes, tous leurs sacs & leurs pelleteries, en attendant le +jour auquel tout doit estre ensevely dans la terre. + +La fosse se fait hors de la ville, fort grande & profonde, capable de +contenir tous els os, meubles & pelleteries dediees pour les deffuncts. +On y dresse un eschaffaut haut eslevé sur le bord, auquel on porte tous +les sacs d'os, puis on tend la fosse par tout au fonds & aux costez de +peaux & robes de Castors neufves, puis y font un lict de haches, en +apres de chaudieres, rassades, coliers, & brasselets de Pourceleine, & +autres choses qui ont esté donnees par les parens & amis. Cela faict, du +haut de l'eschaffaut les Capitaines vuident & versent tous les os des +sacs dans la fosse parmy la marchandise, lesquels ils couvrent encore +d'autres peaux neuves, puis d'escorces, & apres rejettent la terre par +dessus, & des grosses pieces de bois; & par honneur ils fichent en terre +des piliers de de bois tout à l'entour de la fosse, & font une +couverture par dessus, qui dure autant qu'elle peut, puis festinent +derechef, & prennent congé l'un de l'autre, & s'en retournent d'où ils +sont venus, bien joyeux & contens que les ames de leurs parens & amis +auront bien dequoy butiner, & le faire riche ce jour-là en l'autre vie. + +Chrestiens, r'entrons un peu en nous-mesmes, & voyons si nos ferveurs +sont aussi grandes envers les ames de nos parens detenues dans les +prisons de Dieu, que celles des pauvres Sauvages envers les ames de +leurs semblables deffuncts, & nous trouverons que leurs ferveurs +surpassent les nostres, & qu'ils ont plus d'amour l'un pour l'autre, & +en la vie & apres la mort, que nous, qui nous disons plus sages, & le +sommes moin en effect, parlant de la fidelité & de l'amitié simplement: +Car il est question de donner l'aumosne, ou faire quelqu'autre oeuvre +pieuse pour les vivans ou deffuncts, c'est souvent avec tant de peine & +de repugnance, qu'il semble à plusieurs qu'on leur arrache les +entrailles du ventre, tant ils ont de difficulté à bien faire, au +contraire de nos Hurons & autres peuples Sauvages, lesquels font leurs +presens, & donnent leurs aumosnes pour les vivans & pour les morts, avec +tant de gayeté & si librement, que vous diriez à les voir qu'ils n'ont +rien plus en recommandation, que de faire du bien, & assister ceux qui +sont en necessité, & particulierement aux ames de leurs parens & amis +deffuncts, ausquels ils donnent le plus beau & meilleur qu'ils ont, & +s'en incommodent quelques-fois grandement, & y a telle personne qui +donne presque tout ce qu'il a pour les os de celuy ou celle qu'il a +aymée & cherie en cette vie, & ayme encore pares la mort: tesmoin +_Ongyata_, qui pour avoir donné & enfermé avec le corps de sa deffuncte +femme (sans nostre sceu) presque tout ce qu'il avoit, en demeurans +tres-pauvre, & incommodé, & s'en resjouyssoit encore, sous l'esperance +que sa deffuncte femme en seroit mieux accommodee en l'autre vie. + +Or par le moyen de ces ceremonies & assemblees, ils contractent une +nouvelle amitié & union entr'eux, disans: Que tout ainsi que les os de +leurs parens & amis deffuncts sont assemblez & unis en un mesme lieu, de +mesme aussi qu'ils devoient durant leur vie, vivre tous ensemblement en +une mesme unité & concorde, comme bons parens & amis, sans s'en pouvoir +à jamais separer ou distraire pour aucun desservice ou disgrace, comme +en effect ils font. + +[Illustration.] + + + + + +SECONDE PARTIE. + +_Où il est traitté des Animaux terrestres & aquatiques, & des Fruicts, +Plantes & Richesses qui se retrouvent communément dans le pays de nos +Sauvages; puis de nostre retour de la Province des Hurons en celle de +Canada, avec un petit Dictionnaire des mots principaux de la langue +Huronne, necessaire à ceux qui n'ont l'intelligence d'icelle, & ont à +traitter avec les dits Hurons._ + + + + +======================================================================== + +_Des Oyseaux._ + +CHAPITRE I. + + +Premierement, je commenceray par l'Oyseau le plus beau, le plus rare, & +plus petit qui soit, peut-estre, au monde qui est le Vicilin, ou +Oyseau-mouche, que les Indiens appellent en leur langue Ressuscité. Cet +oyseau, en corps, n'est pas plus gros qu'un grillon, il a le bec long & +tres-delié, de la grosseur de la poincte d'une aiguille, & ses cuisses & +ses pieds aussi menus que la ligne d'une escriture; l'on a autrefois +pezé son nid avec les oyseaux, & trouvé qu'il ne pèze d'avantage de +vingt-quatre grains, il se nourrit de la rosee & de l'odeur des fleurs +sans se poser sur icelles, mais seulement en voltigeant per dessus. Sa +plume est aussi déliee que duvet & est tres-plaisante & belle à voir +pour la diversité de ses couleurs. Cet oyseau (à ce qu'on dit) se meurt, +ou pour mieux dire s'endort, au mois d'Octobre, demeurant attaché à +quelque petite branchette d'arbre par les pieds, & se réveille au mois +d'Avril, que les fleurs sont en abondance, & quelques fois plus tard, & +pour cette cause est appellé en langue Mexicaine, Ressuscité: Il en +vient quantité en nostre jardin de Kebec, lors que les fleurs, & les +poids y sont fleuris, & prenois plaisir de les y voir, mais ils vont si +viste, que n'estoit qu'on en peut par fois approcher de fort prez, à +peine les prendroit-on pour oyseaux, ains pour papillons; mais y prenant +barde de prez, on les discerne & recognoist-on à leur bec, à leurs +aisles, plumes, & à tout le reste de leur petit corps bien formé. Ils +sont fort difficiles à prendre, à cause de leur petitesse, & pour +n'avoir aucun repos: mais quand on les veut avoir, il se faut approcher +des fleurs & se tenir coy, avec une longue poignee de verges, de +laquelle il les faut frapper, si on peut, & c'est l'invention & la +maniere la plus aysee pour les prendre. Nos Religieux en avoient un en +vie, enfermé dans un coffre; mais il ne faisoit que bourdonner là +dedans, & quelques jours apres il mourut n'y ayant moyen aucun de le +pouvoir nourir ny conserver long-temps en vie. + +Il venoit aussi quantité de Chardonnerets manger les semences & graines +de nostre jardin, leur chant me sembloit plu doux & agreable que de ceux +d'icy, & mesme leur plumage plus beau & beaucoup mieux doré, ce qui me +donnoit la curiosité de les contempler souvent, & louer Dieu en leur +beauté & doux ramage. Il y a une autre espece d'oyseau un peu plus gros +qu'un Moyneau, qui a le plumage entierement blanc, & le chant duquel +n'est point à mespriser, il se nourrist aussi en cage comme le +Chardonneret. Les Gays que nous avons veus aux Hurons, qu'ils appellent +_Tintian_, sont plus petits presque de la moitié, que ceux que nous +avons par deçà, & d'un plumage aussi beaucoup plus beau. + +Ils ont aussi des oyseaux de plumage entierement rouge ou incarnat, +qu'ils appellent _Stinondoa_, & d'autres qui n'ont que le col & la teste +rouge & incarnat, & tout le reste d'un tres-beau blanc & noir: ils sont +de la grosseur d'un Merle, & se nomment _Onaiera_: un Sauvage m'en donna +un en vie un peu avant que partir, mais il n'y a eu moyen de l'apporter +icy, non plus que quatre autres d'une autre espece, & un peu plus +grosset, lesquels avoient par tout sous le ventre, sous la gorge & sous +les ailes, des Soleils bien faits de diverses couleurs, & le reste du +corps estoit d'un jaune meslé de gris. J'eusse bien desiré d'en pouvoir +apporter en vie par deçà, pour la beauté & rareté que j'y trouvois, mais +il n'y avoit aucun moyen pour le tres penible & long chemin qu'il y a +des Hurons en Canada, & de Canada en France. J'y vis aussi plusieurs +autres especes d'oyseaux qu'il me semble n'avoir point veus ailleurs; +mais comme je ne me suis point informé des noms, & que la chose en soy +est d'assez petite consequence, je me contente d'admirer & louer Dieu, +qu'en toute contrée il y a quelque chose de particulier qui ne se trouve +point en d'autres. + +Il y a encore quantité d'Aigles, qu'ils appellent en leur langue +_Sondaqua_; elles font leurs nids ordinairement sur le bord des eaues, +ou de quelque precipice, tout au coupeau des plus hauts arbres ou +rochers: de sorte qu'elles sont fort difficiles à avoir & desnicher; +nous en desnichasmes neantmoins plusieurs nids, mais nous n'y trouvasmes +en aucun plus d'un ou deux Aiglons: j'en pensois nourrir quelques uns +lors que nous estions sur le chemin des hurons à Kebec: mais tant pour +estre trop lourds à porter, que pour ne pouvoir fournir au poisson qu'il +leur falloit (n'ayant autre chose à leur donner) nous en fismes +chaudiere, & les trouvasmes tres bons car ils estoient encores jeunes & +tendres. Mes Sauvages me vouloient aussi desnicher des oyseaux de proye, +qu'ils appellent _Sethonat antaque_, d'un nid qui estoit sur un grand +arbre assez proche de la riviere, desquels ils faisoient grand estat, +maos je les en remerciay, & ne voulus point qu'ils en prissent la peine; +neantmoins je m'en suis repenty du depuis, car il pouvoit estre que ce +fussent Vautours. En quelque contree, & particulierement du costé des +Petuneux, il y a des Coqs, & poulles d'Inde, qu'ils appellent +_Ondectontaque_, elles ne sont point domestiques, ains errantes & +champestres. Le gendre du grand Capitaine de nostre bourg en poursuyvit +une fort long-temps proche de nostre Cabane, mais il ne la peut +attraper: car bien que ces poulles d'Inde soient lourdes & massives, +elles volent & se sauvent neantmoins bien d'arbre en arbre, & par ce +moyen evitent la flesche. Si les Sauvages se vouloient donner la peine +d'en nourrir des jeunes ils les rendroient domestiques aussi bien +qu'icy, comme aussi des Outardes ou Oyes sauvages, qu'ils appellent +_Ahonque_, car il y en a quantité dans le pays: mais ils ne veulent +nourrir que des Chiens, & par sois des jeunes Ours, desquels ils font +des festins d'importance, car la chair en est fort bonne, & pour en +cheoir les engraissent sans incommodité & danger d'avoir de leurs dents +ou de leurs pattes, ils les enferment au milieu de leurs Cabanes, dans +une petite tour ronde faite avec des peaux fichez en terre, & là leur +donnent à manger des restes des Sagamitez. + +En la saison les champs sont tous couverts de Grues ou _Tochingo_, qui +viennent manger leurs bleds quant ils les sement, & quand ils sont +prests à moissonner: de mesme en font les Outardes & les Corbeaux, +qu'ils appellent _Oraquan_, ils nous en faisoient par-fois de grandes +plaintes, & nous demandoient le moyen d'y remedier: mais c'estoit une +chose bien difficile à faire: ils tuent de ces Grues & Outardes avec +leurs flesches, mais ils rencontrent peu souvent, pource que si ces gros +oyseaux n'ont pas les aisles rompues, ou ne sont frappez à la mort, ils +emportent aysement la flesche dans la playe & guerissent avec le temps, +ainsi que nos Religieux de Canada l'ont veu par experience d'une Grue +prise à Kebec, qui avoit esté frappée d'une flesche Huronne trois cens +lieuës au delà, & trouverent sur sa croupe la playe guerie, & le bout de +la flesche avec la pierre enfermee dedans. Ils en prennent aussi +quelque-fois avec des colets; mais pour des Corbeaux s'ils en tuent, ils +n'en mangent point la chair bien que si j'eusse peu en attraper +my-mesme, je n'eusse fait aucune difficulté d'en manger. + +Ils ont des Perdrix blanches & grises, nommées _Acoissan_, & une +infinité de Tourterelles, qu'ils appellent _Orictey_, qui se nourrissent +en partie de glands, qu'elles avallent facilement entiers, & en partie +d'autre chose. Il y a aussi quantité de Canards, appellez _Taron_, & de +toutes autres sortes & especes de gibiers, que l'on a en Canada: mais +pour des Cines, qu'ils appellent _Hurhey_, il y en a principalement vers +les Epicerinys. Les Mousquites & Maringuins, que nous appellons icy +coufins, & nos Hurons _Yachiey_, à cause que leur païs est découvert, & +pour la pluspart deserté, il y en a peu par la champagne mais par les +forests, principalement dans les Sapiniers, il y en en Esté +presqu'autant qu'en la Province de Canada, engendrez de la pourriture & +poussiere des bois tombez dés longtemps. + +Nos Sauvages ont aussi assez souvent dans leur pays des oyseaux de +proye, Aigles, Ducs, Faucons, Tiercelets, Espreviers & autres: mais ils +n'ont l'usage ny l'industrie de les dresser, & par ainsi perdent +beaucoup de bon gibier, n'ayans aucun moyen de l'avoir qu'avec l'arc ou +la flesche. Mais la plus grande abondance se retrouve en certaines Isles +dans la mer douce, où il y en a telle quantité; sçavoir, de Canards, +Margaux, Roquettes, Outardes, Mauves, Cormorans, & autres que c'est +chose merveilleuse. + + + + +======================================================================== + +_Des animaux terrestres._ + +CHAPITRE II. + + +VENONS aux Animaux terrestres, & disons que la terre & le pays de nos +Hurons n'en manque non plus que l'air & les rivieres d'oyseaux & de +poissons. Ils ont trois sortes de Renards, tous differens en poil & en +couleur, & non en finesse & cautelle: car ils ont la mesme nature, +malice & finesse que les nostres de deçà: car comme on dict communement, +pour passer la mer on change bien de pays, mais non pas d'humeur. + +L'espece la plus rare & la plus prisee des trois, sont ceux qu'ils +appellent _Hahyuha_, lesquels ont tous le poil noir comme gey, & pour +cette cause grandement estimé, jusqu'à valoir plusieurs centaines +d'escus la piece. La seconde espece la plus estimée apres, sont ceux +qu'ils appellent _Tsinantontonq_, lesquels ont une barre ou lisiere de +poil noir, qui leur prend le long du dos, & passe par dessous le ventre, +large de quatre doigts ou environ, le reste est aucunement roux. La +troisiesme espece sont les communs, appellez _Andasatey_, ceux cy sont +presque de la grosseur & du poil des nostres, sinon que la peu semble +mieux fournie, & le poil un peu moins doux. + +Ils ont aussi trois sortes & especes d'Escureux différends, & tous trois +plus beaux & plus petits que les nostres. Les plus estimez sont les +Escureux volans, nommez _Sahonesquanta_, qui ont la couleur cendree, la +teste un peu grosse, & sont munis d'une panne qui leur prend des deux +costez d'une patte de derriere & celle de devan, lesquelles ils +estendent quand ils veulent voler; car ils volent aysement sur les +arbres, & de lieu en lieu assez loin, c'est pourquoy ils sont appellez +Escureux volans. Les Hurons nous en firent present d'une nichee de trois +qui estoient tres beaux & dignes d'estre presentez à quelque personne de +merite, si nous eussions esté en lieu: mais nous en estions trop +esloignez. La seconde espece qu'ils appellent _Ohthoin_, & nous Suisses, +à cause de la beauté & diversité de leur poil, sont ceux qui sont rayéz +& barrez depuis le devant jusques au derriere d'une barre ou raye +blanche, puis d'une rousse, grise & noirastre tout à l'entour du corps, +ce qui les rends tres-beaux: mais ils mordent comme perdus, s'ils ne +sont apprivoysez, ou que l'on ne s'en donne de garde. La troisiesme +espece, sont ceux qui sont presque du poil & de la couleur des nostres, +qu'ils appellent _Aroussen_, & n'y a presque autre difference, sinon +qu'ils sont plus petits. + +Losrque j'estois cabané avec mes Sauvages dans une Isle de la mer douce +pour la pesche, j'y vis grand nombre de ces meschans animaux guerroyer +la nuict, & le jour la seicherie du poisson: j'en eus plusieurs de ceux +que mes Sauvages tuerent avec la flesche, & en pris un Suisse dans un +tronc d'arbre tombé, qui s'y estoit caché. Ils ont en plusieurs endroits +des Lapins & Levraux: qu'ils appellent _Qüeutonmalisia_, ils en prennent +aucunes fois avec des colets, mais rarement, pour ce que les cordelettes +n'estans ny bonnes ny assez fortes, ils les rompent & coupent aysement +quand ils s'y trouvent attrapez. + +Les Loups cerviers, nommez _Toutsitsauté_, en quelque Nation sont assez +frequents: mais les Loups communs, qu'ils appellent _Anayisqua_ sont +assez rares, aussi en estiment ils grandement la peau, comme aussi celle +d'une espece de Leopard, ou Chat sauvage, qu'ils appellent _Tiron_, (Il +y a un pays en cette grande estendue de Provinces, que nous surnommons +la Nation du Chat, j'ay opinion que ce nom leur a esté donné à cause de +ces Chats sauvages, petits Loups ou Leopards qui se retrouvent dans +leurs pays) desquelles ils font des robbes ou couvertures, qu'ils +parsement & embellissent de quantité de queues d'animaux, cousues tout à +l'entour des bords, & par dessus le dos. Ces Chats sauvages ne sont +gueres plus grands qu'un grand Renard; mais ils ont le poil du tout +semblable à celuy d'un grand Loup: de sorte qu'un morceau de cette peau, +avec un autre morceau de celle d'un Loup, sont presque sans distinction, +& y fut trompé au choix. + +Ils ont une autre espece d'animaux nommez _Otay_, grands comme petits +Lapins, & d'un poil tres-noir, & si doux, poly & beau, qu'il semble de +la panne. Ils font grand estat de ces peaux, desquelles ils font des +robes, & à l'entour ils arrangent toutes les testes & les queues. Les +enfans du Diable, que les Hurons appellent _Scangaresse_, et les +Canadiens _Habougi manitou_, sont environ de la grandeur d'un Renard, la +teste moins aiguë, & la peau couverte d'un gros poil de Loup, rude & +enfumé: Ils sont tres-malicieux, d'un laid regard, & de fort mauvaise +odeur. Ils jettent aussi (à ce qu'on dit) parmy leurs excrements, des +petits serpents longs & déliez, lesquels ne vivent neantmoins gueres +long temps. + +Les Eslans ou Orignats sont frequens en la Province de Canada, & fort +rares à celle des Hurons, d'autant que ces animaux se tiennent & +retirent ordinairement dans les pays plus froids & remplis de montagnes +aussi bien que les Ours blancs, qu'on dict habiter l'Isle d'Anticosti, +proche l'emboucheure de la grand' riviere sainct Laurens; les hurons +appellent ces Eslans _Sontayeinta_, & les Caribou _Ausquoy_, desquels +les Sauvages nous donnerent un pied, qui est creux & si leger de la +corne, & faict de telle façon, qu'on peut aysement croire ce qu'on dict +de cet animal, qu'il marche sur les neiges sans enfoncer. + +Pour l'Eslan, c'est l'animal le plus haut qui soit, apres le Chameau: +car il est plus haut que le Cheval. L'on en nourrissoit un jeune dans le +fort de Kebec, à dessein de l'amener en France, mais on ne peut le +guerir de la blesseure des chiens, & mourut quelque temps âpres. Il a le +poil ordinairement griffon, & quelques fois fauve, long quasi comme les +doigts de la main. Sa teste est fort longue, & porte son bois double +comme le Cerf, mais large, & fait comme celuy d'un Dain, & long de trois +pieds. Le pied en est fourchu comme celui du Cerf, mais beaucoup plus +plantureux: la chair en est courue & fort delicate, il paist aux +prairies, & vit aussi des tendres pointes des arbres. C'est la plus +abondante Manne des Canadiens, apres le poisson, de laquelle ils nous +faisoient quelques fois part. + +Les Ours & les Martes sont assez communs par le pays mais les cerfs, +qu'ils appellent _Scotioton_, sont en plus grande abondance dans la +Province de Attinoindarons qu'en aucune autre; mais ils sont un peu plus +petits que les nostres de deçà, & en quelques contrees il se trouve des +Dains, Buffles (car quelques-uns de nos Religieux y en ont veu des +peaux) & plusieurs autres especes d'animaux que nous avons icy d'autres +qui nous sont incogneus. + +Les chiens du pays hurlent plustost qu'ils n'abbayent, & ont tous les +oreilles droictes comme Renards; mais au reste, tous semblables aux +matins de mediocre grandeur de nos villageois. Ils servent en guise de +Moutons, pour estre mangez en festin, ils arrestent l'Eslan & +descouvrent le giste de la beste, & de fort petite despence à leur +maistre: mais ils donnent fort la chasse aux volailles de Kebec quand +les Sauvages y arrivent; c'est pourquoy on s'en donne garde. Je me suis +trouvé diverses fois à des festins de Chiens, j'advoue veritablement que +du commencement cela me faisoit horreur; mais je n'en eus pas mangé deux +fois que j'en trouvay la chair bonne, & de goust un peu approchant à +celle du porc, aussi ne vivent-ils pour le plus ordinaire, que des +salletez qu'ils trouvent par les rues & par les chemins: ils mettent +aussi fort souvent leur museau aigu dans le pot & la Sagamité des +Sauvages; mais ils ne l'en estiment pas moins nette, non plus que pour y +mettre le reste du potage des enfans: ce qui est neantmoins fort +desgoutant à ceux qui ne sont accoustumez à ces salletez. + +Nostre Pere Joseph le Caron m'a raconté dans le pays, qu'hyvernant avec +les Montagnets, ils trouverent dans le creux d'un tres-gros arbre, un +Ours avec ses deux petits, couchez sur quatre ou cinq petites branches +de Cedre, environnez de tous costez de tres-hautes neiges sans avoir +rien à manger, & sans aucune apparence qu'ils fussent sortis de là pour +aller chercher de la provision, depuis trois mois & plus, que la terre +estoit par tout couverte de ces hautes neiges: celà m'a fait croire avec +luy, ou que la provision de ces animaux estoit faillie depuis peu, ou +que Dieu, qui a soin & nourrit les petits Corbeaux delaissez, +n'abandonne point de sa divine providence, ces pauvres animaux dans la +necessité. Ils les tuerent sans difficulté, comme ne pouvans s'echapper, +& en firent festin, & pareillement de plusieurs Porc-espics, qu'ils +prindrent, en cherchans l'Eslan & le Cerf: pour l'Eslan il est assez +commun, comme j'ay dit: mais le Cerf y est un peu plus rare, & difficile +à prendre, pour la legereté de ses pieds: neantmoins les Neutres avec +leurs petites Raquettes attachées sous leur pieds, courent sur les +neiges avec la mesme vistesse des Cerfs, & en prennent en quantité, +lesquels ils font boucaner entiers, apres estre esventrez, & n'en +vuident aucunement la fumee des entrailles, lesquelles ils mangent +boucanees & cuites, avec le reste de la chair, ce qui faisoit un peu +estonner nos François, qui n'estoient pas encore accoustumez à ces +incivilitez; mais il falloit s'accoustumer à manger de tout, ou bien +mourir de faim. + +Il y a au pays de nos Hurons une espece de grosses Souris, qu'ils +appellent _Tachro_, une fois plus grosses que les souris communes, & +moins grosses que les Rats. Je n'en ay point veu ailleurs de pareilles, +ils les mangent sans horreur; mais je n'en voulus point manger du tout, +bien que j'en visse manger à mes Confreres, de celles que nous prenions +la nuict sous des pieges de nostre Cabane, nous ne les pouvions +neantmoins autrement discerner d'avec les communes qu'à la grosseur: +nous en prenions peu souvent, mais jamais des Rats, c'est pourquoy je ne +sçay s'ils en ont, ouy bien des Souris communes à milliers. + +S'ils ont des Souris sans nombre, je peux dire qu'ils ont des Puces à +l'infiny, qu'ils appellent Toubauc_; & particulierement pendant l'Esté, +desquelles ils sont fort tourmentez; car outre que l'urine qu'ils +tombent en leurs Cabanes en engendre, ils ont une quantité de Chiens qui +leur en fournissent à bon escient, & n'y a autre remede que la patience +& les armes ordinaires. Pour les pouls, qu'ils nomment _Tsinoy_, tant +ceux qu'ils ont en leurs fourrures ou habits, que ceux que les enfans +ont à leurs testes: les femmes les mangent & croquent entre leurs dents +comme perles, elles ont l'invention d'avoir d'avoir ceux qui sont dans +leurs peaux & fourrures en cette sorte. Elles fichent en terre deux +bastons de costé & d'autres devant le feu, puis y estendent leurs peaux: +le costé qui n'a point de poil est devant le feu, & l'autre en dehors. +La vermine sentant le chaud sort du fond du poil, & se tient à +l'extremité d'iceluy, fuyant la chaleur, & alors les sauvagesses les +prennent sa peint, & puis les mangent, mais ils en ont fort peu en +comparaison des puces; aussi n'en peuvent ils gueres avoir, puis qu'ils +ont si peu d'habits, & le corps & les cheveux si souvent peints & huilez +d'huile & de graisse. + + + + +======================================================================== + +_Des Poissons, & bestes aquatiques._ + +CHAPITRE III. + + +DIEU, qui a peuplé la terre de diverses especes d'Animaux, tant pour le +service de l'homme, que pour la decoration & embellissement de cet +Univers, à aussi peuplé la mer & les rivieres d'autant ou plus de +diversité de poissons, qui tous subsistent dans leurs propres especes, +bien que tous les jours l'homme en tire une partie de sa nourriture, & +les poissons gloutons qui font la guerre aux autres dans le profond des +abysmes, en engloutissent & mangent à l'infiny; ce sont les merveilles +de Dieu. + +On sait par experience que les poissons marins se delectent aux eaux +douces, aussi bien qu'en lamer, puis que par-fois on en pesche dans nos +rivieres. Mais ce qui est admirable en tout poisson, soit marin ou d'eau +douce, est qu'il cognoissent le temps & les lieux qui leur sont +commodes: & ainsi nos pescheurs de Molues jugerent à trois jours pres, +le temps qu'elle devoient arriver, & ne furent point trompez, & en +suitte les Maquereaux qui vont en corps d'armée, serrez les uns contre +les autres, le petit bout du museau à fleur d'eau, pour descouvrir les +embusches des pescheurs. Cela est admirable, mais bien plus encore de ce +qu'ils vivent & se resjouyssent dans la mer salée, & neantmoins s'y +nourissent d'eau douce, qui est entre-meslee, que par une maniere +admirable, ils sçavent discerner & succer avec la bouche parmy la salee, +comme dit Albert le Grand: voire estans morts, si l'on les cuit avec +l'eau salee, ils demeurent neantmoins doux. Mais quant aux poissons qui +sont engendrez dans l'eau douce, & qui s'en nourrissent; ils rennent +facilement le goust du sel, lors qu'ils sont cuits dans l'eau salee. Or +de mesme que nos pescheurs ont la cognoissance de la nature de nos +poissons, & comme ils sçavent choisir les saisons & le temps pour se +porter dans les contrees qui leur sont commodes, aussi nos Sauvages, +aydez de la raison & de l'experience, sçavent aussi fort bien choisir le +temps de la pesche, quel poisson vient en Automne, ou en Esté, ou en +l'une, ou l'autre saison. + +Pour ce qui est des poissons qui se retrouvent dans les rivieres & lacs +au pays de nos Hurons, & particulierement à la mer douce: Les principaux +sont _l'Assihendo_, duquel nous avons parlé ailleurs, & des Truites, +qu'ils appellent _Ahouyoche_, lesquelles sont de des mesuree grandeur +pour la pluspart, & n'y en ay veu aucune qui ne soit plus grosse que les +plus grande que nous ayons par-deçà: leur chair est communement rouge, +sinon à quelques-unes qu'elle se voit jaune ou orangee. Les Brochets, +appellez _Soyuissan_, qu'ils y peschent aussi avec les Esturgeons, +nommez _Hixyahon_, estonnent les personnes, tant il s'y en voit des +merveilleusement grands. + +Quelques sepmaines apres la pesche des grands poissons, ils vont à celle +de _l'Einchataon_ qui est un poisson quelque peu approchant aux Barbeaux +de par-deçà, longs d'environ un pied & demy, ou peu moins: ce poisson +leur sert pour donner goust à leur Sagamité pendant l'hyver, c'est +pourquoy ils en font grand estat, aussi bien que du grand poisson, & +afin qu'il fasse mieux sentir leur potage, ils ne l'esventrent point, & +le conservent pendu par monceaux aux perches de leurs Cabanes; mais je +vous asseure qu'au temps de Caresme, & quand il commence à faire chaud, +qu'il pue & sent si furieusement mauvais, que cela nous faisoit bondir +le coeur, & à eux ce leur estoit muse & civette. + +En autre saison ils y peschent, à la ceine une autre espece de poisson, +qui semble estre de nos Harangs, mis des plus petits, lesquels ils +mangent fraiz & boucanez. Et comme ils sont tres-sçavans, aussi bien que +nos pescheurs de Molues, à cognoistre un ou deux jours pres, le temps +que viennent les poissons de chacune espece, ils ne manquent point quand +il faut d'aller au petit poisson, qu'ils appellent _Anhairfiq_, & en +peschent un infinité avec leur ceine, & cette pesche du petit poisson se +faict en commun, puis le partagent par grandes escuellées, duquel nous +avions nostre part, comme bourgeois & habitant du lieu. Ils peschent & +prennent aussi de plusieurs autres sortes & especes de poissons, mais +comme ils nous sont incogneus, & qu'il ne s'en trouve point de pareils +en nos rivieres, je n'en fais point aussi de mention. + +Estant arrivé au lieu, nommé par les Hurons _Onchrandéen_ & par nous le +Cap de Victoire ou de Massacre, au temps de la traite où diverses +Nations de Sauvages s'estoient assemblez, je vis en la Cabane d'un +Montagnet un certain poisson, qu'ils appellent _Chaoufaron_, gros comme +un grand Brochet, il n'estoit qu'un des petits; car il s'en voit de +beaucoup plus grands. Il avoit un fort long bec, comme celuy d'une +Becasse, & avoit deux rang de dents fort aiguës & dangereuses, d'abord +ne voyant que ce long bec, qui passoit au travers une fente de la Cabane +en dehors, je croyois que ce fust de quelque oyseau rare; ce qui me +donna la curiosité de le voir de plus pres; mais je trouvay que c'estoit +d'un poisson qui avoit toute la forme du corps tirant au Brochet, mais +armé de tres-fortes & dures escailles, de couleur gris argenté. Il faict +la guerre à tous les autres poissons qui sont dans les lacs & rivieres. +Les Sauvages font grand estat de la teste, & se saignent avec les dents +de ce poisson à l'endroit de la douleur, qui se passe soudainement, à ce +qu'ils disent. + +Les Castors de Canada, appellez par les Montagnets _Amiscou_, & par nos +Hurons _Tsoutayé_, ont esté la cause principale que plusieurs Marchands +de France on traversé ce grand Océan pour s'enrichir de leurs +despouilles, & se revestir de leurs superfluitez, ils en apportent en +telle quantité toutes les annees, que je ne sçay comme on n'en voit la +fin. + +Le Castor est un animal, à peu pres de la grosseur d'un Mouton tondu, ou +un peu moins, la couleur de son poil est chastaignée, & y en a peu de +bien noirs. Il a les pieds courts, ceux de devant faicts à ongles, & +ceux de derriere en nageoires, comme les Oyes, la queue est comme +escaillée, de la forme presque d'une Sole, toutesfois l'escaille ne se +leve point. Quant à la teste elle est courte, presque ronde, ayant au +devant quatre grandes dents trenchantes, l'une aupres de l'autre, deux +en haut, & deux en-bas. De ces dents il coupe des petits arbres, & des +perches en plusieurs pieces, dont il bastist sa maison, & mesme par +succession de temps il en coupe par fois de bien gros, quand il s'y en +trouve qui l'empeschent de dresser son petit bastiment, lequel est faict +de sorte (chose admirable) qu'il n'y entre nul vent, d'autant que tout +est couvert & fermé, sinon un trou qui conduit dessous l'eau, & par là +se va pourmener où il veut; puis une autre sortie en une autre part, +hors la riviere ou le lac par où il va à terre, & trompe le chasseur. Et +en cela, comme en toute autre chose, se voit aparrement reluire la +divine providence, qui donne jusqu'aux moindres animaux de la terre +l'instinct nature, & le moyen de leur conservation. + +Or ces animaux voulans bastir leurs petites cavernes, ils s'assemblent +par troupes dans les forests sombre & espaisses: s'estans assembles ils +s'en vont couper des rameauz d'arbres belles dents, qui leur servent à +cet effet de coignée, & les traisnent jusqu'au lieu où ils bastissent & +continuent de le faire, jusqu'à ce qu'ils en ont assez pour achever leur +ouvrage. Quelques-uns tiennent que ces petits animaux ont une invention +admirable à charrier le bois, & disent qu'ils choisissent celuy de leur +trouppe qui est le plus faineant ou accablé de vieillesse & le faisant +coucher sur son dos vous disposent fort bien des rameaux entre ses +jambes, puis le traisnent comme un chariot jusqu'au lieu destiné, & +continuent le mesme exercice tant qu'il y en ait à suffisance. J'ay veu +quelques unes de ces Cabanes sur le bord de la grand'riviere, au pays +des Algoumequins; mais elles me sembloient admirables, & telles que la +main de l'homme n'y pourroit rien adjouster: le dessus sembloit un +couvercle à lexive, & le dedans estoit departy en deux ou trois estages, +au plus haut desquels les Castors se tiennent ordinairement, entant +qu'ils craignent l'inondation & la pluye. + +La chasse du Castor se faict ordinairement en hyver, pour ce +principalement qu'il se tient dans sa Cabane, & que son poil tient en +cette saison là, & vaut fort peu en esté. Les Sauvages voulans donc +prendre le Castor, ils occupent premierement tous les passages par où il +se peut eschapper, puis percent la glace du lac gelé, à l'endroict de sa +Cabane, puis l'un d'eux met le bras dans le trou, attendant sa venue, +tandis qu'un autre va par dessus cette glace frappant avec un baston sur +icelle, pour l'estonner & faire retourner à son giste: lors il faut +estre habile à le prendre au colet; car si on le happe par quelque +endroict où il puisse mordre, il fera une mauvaise blesseure. Ils le +prennent aussi en esté, en tendant des filets avec des pieux fichez dans +l'eau, dans lesquels, sortans de leurs Cabanes, ils sont pris & tuez, +puis mangez fraiz ou boucanez, à la volonté des Sauvages. La chair ou +poisson, comme on voudra l'appeller, m'en sembloit tres bonne, +particulierement la queue, de laquelle ses Sauvages font estat comme +d'un manger tres excellent, comme de faict elle l'est, & les pattes +aussi. Pour la peau ils la passent assez bien comme toutes les autres, +qu'ils traitent par apres aux François, ou s'en servent à se couvrir; et +des quatre grandes dents ils en polissent leurs escuelles, qu'ils font +avec des noeuds de bois. + +Ils ont aussi des Rats musquez, appellez _Ondahya_, desquels ils mangent +la chair, & conservent les peaux & roignons musquez: ils ont le poil +court & doux comme une taupe, & les yeux fort petits, ils mangent avec +leurs deux pattes de devant, debout comme Escureux, ils paissent l'herbe +sur terre, & le blanc des joncs au fond des lacs & rivieres. Il y a +plaisir à les voir manger & faire leurs petits tours pendant qu'ils sont +jeunes: car quand ils sont à leur entiere & parfaicte grandeur, qui +approche à celle d'un grand Lapin, ils ont une longue queue comme le +Singe, qui ne les rent point agreables. J'en avois un tres-joly, de la +grandeur des nostres, que j'apportois de la petite Nation en Canada, je +le nourrissois de blanc de joncs, & d'une certaine herbe, ressemblant au +chien-dent, que je cueillois sur les chemins, & faisois de ce petit +animal tout ce que je voulois, sans qu'il me mordist aucunement, aussi +n'y sont-ils pas sujets; mais il estoit si coquin qu'il vouloit +tousjours coucher la nuit dans l'une des manches de mon habit, et cela +fut la cause de sa mort: car ayant un jour cabané dans une Sapiniere, & +porté la nuict loin de moy ce petit animal, pour la crainte que j'avois +de l'estouffer; car nous estions couchez sur un costeau fort penchant, +où à peine nous pouvions nous tenir, (le mauvais temps nous ayans +contraincts de cabaner en si fascheux lieu) cette bestiole, apres avoir +mangé ce que je luy avois donné, me vint retrouver à mon premier +sommeil, & ne pouvant trouver nos manches il se mit dans les replis de +nostre habit, ou je le trouvay mort le lendemain matin, & servit pour le +commencement de desjeuner de nostre Aigle. + +En plusieurs rivieres & lacs, il y a grande quantité de Tortues, qu'ils +appellent _Angyahouiche_, ils en mangent la chair apres qu'elles ont +esté cuittes vives, les pattes contremonts, sous la cendre chaude, ou +bouillies en eaue, elles sortent ordinairement de l'eau quant il faict +soleil, & se tiennent arrangées sous quelque longue piece de bois +tombée, mais à mesme temps qu'on pense s'en approcher, elles sautent & +s'eslancent dans l'eau comme grenouilles: je pensois au commencement +m'en approcher de pres, mais je trouvay bien que je n'estois pas assez +habile & ne sçavois l'invention. + +Ils ont de fort grandes Couleuvres, & de diverses sortes, qu'ils +appellent _Fioointfiq_, desquelles ils prennent les plus longues peaux, +& en font des fronteaux de parade qui leur pendent par derriere une +bonne aulne de longueur, & plus, de chacun costé. + +Outre les Grenouilles que nous avons par deçà, qu'ils appellent +_Kiorontsiché_, ils en ont encore d'une autre espece, qu'ils appellent +_Oüaron_, & quelques-uns les appellent Crapaux, bien qu'ils n'ayent +aucun venin; mais je ne les tiens point en cette qualité, quoy que je +n'aye veu en tous ces païs des Hurons aucune espece de nos Crapaux, ny +ouy dire qu'il y en ait, sinon en Canada. Il est vray qu'une personne +pour exacte qu'elle soit, ne peut entierement sçavoir ny observer tout +ce qui est d'un païs, ny voir & ouyr tout ce qui s'y passe, & c'est la +raison pourquoy les Historiens & Voyageurs ne se trouvent pas toujours +d'accord en plusieurs choses. + +Ces _Oüarons_, ou grosses Grenouilles, sont verdes, & deux ou trois fois +grosses comme les communes; mais elles ont une voix si grosse & si +puissante, qu'on les entent de plus d'un quart de lieue loin le soir, en +temps serain; sur le bord des lacs & rivieres, & sembleront (à qui n'en +auroit encore point veu) que ce fust d'animaux vingt fois plus gros: +pour moy je confesse ingenuement que je ne sçavois que penser eu +commencement; entendant de ces grosses vois, & m'imaginois que c'estoit +de quelque Dragon, ou bien de quelqu'autre gros animal à nous incogneu. +J'ay ouy dire à nos Religieux dans le pays, qu'ils ne feroient aucune +difficulté d'en manger, en guise de Grenouilles: mais pour moy, je doute +si je l'aurois voulu faire, n'estant pas encore bien asseuré de leur +netteté. + + + + +======================================================================== + +_Des fruicts, plantes, arbres & richesses du pays._ + +CHAPITRE IIII + + +EN beaucoup d'endroicts, contrees, isles & pays, le long des rivieres, & +dans les bois, il y a si grande quantité de Blues, que les Hurons +appellent _Ohentaqué_, & autres petits fruicts, qu'ils appellent d'un +nom general _Hahique_, que les Sauvages en font seicherie pour l'hyver, +comme nous faisons des prunes seichées au soleil, & cela leur sert de +confitures pour les malades, & pour donner goust à leur Sagamité, & +aussi pour mettre dans les petits pains qu'ils font cuire sous les +cendres. Nous en mangeasmes en quantité sur les chemins, comme aussi des +fraizes, qu'ils nomment _Tichionte_, avec de certaines graines +rougeastres, & grosses comme gros pois, que je trouvois tres bonnes; +mais je n'en ay point veu en Canada ny en France de pareilles, non plus +que plusieurs autres sortes de petits fruicts & graines inconnues par +deçà, desquelles nous mangions, comme mets delicieux quant nous en +pouvions trouver. Il y en a de rouges qui semblent presque du Corail, & +qui viennent quasi contre terre par petits bouquets, avec deux ou trois +feuilles, ressemblans au Lainier, qui luy donnent bonne grace, & +semblent de tres-beaux bouquets & serviroient pour tels s'il y en avoit +icy. Il y a de ces autres grains plus encore une fois, comme j'ay +tantost dict, de couleur noiraste, & qui viennent en des tiges, hautes +d'une coudee. Il y a aussi des arbres qui semblent de l'Espine blanche, +qui portent de petites pommes dures, & grosses comme avelines, mais non +pas gueres bonnes. Il y a aussi d'autres graines rouges, comme _Toca_, +ressemblans à nos Cornioles, mais elles n'ont ny noyaux ny pepins, les +Hurons les mangent crues & en mettent aussi dans leurs petits pains. + +Ils ont aussi des Noyers en plusieurs endroicts, qui portent des Noix un +peu differentes aux nostres; j'en ay veu qui sont comme en triangle, & +l'escorce verte exterieure sent un goust comme Terebinte, & ne s'arrache +que difficilement de la coque dure. Ils ont aussi en quelques contree +des Chastagniers, qui portent de petites Chastaignes, mais pour des +Noisettes & des Guynes, qui ne sont qu'un peu plus grosse que Grozelles +de tremis, à faute d'estre cultivées & autres; il y en a en beaucoup de +lieux, & par les bois & par les champs, desquelles neantmoins on faict +assez peu d'estat: mais pour les Prunes, nommees _Tonestes_, qui se +trouvent au pays de nos Hurons: elles ressemblent à nos Damas violets ou +rouges, sinon qu'elles ne sont pas si bonnes de beaucoup, car la couleur +trompe, & sont aspres & rudes au goust, si elles n'ont senty de la +gelee: c'est pourquoy les Sauvagesses apres les avopir soigneusement +amassees, les enfouyent en terre quelques sepmaines pour les adoucir, +puis les en retirent, les essuyent, & les mangent. Mais je croy que si +ces Prunes estoient antees, qu'elles perdroient cette acrimonie & +rudesse, qui les rend desagreables au goust, auparavant la gelee. + +Il se trouve des Poires, ainsi appellees Poires, certains petits fruicts +un peu plus gros que les pois, de couleur noirastre & mol, tres-bon à +manger à la cueillier comme Blues, qui viennent sur des petits arbres, +qui ont les fueilles semblables aux poiriers sauvages de deçà, mais leur +fruict en est du tout different. Pour des Framboises, Meures +champestres, Grozelles & autres semblables fruicts que nous cognoissons, +il s'en trouve assez en des endroicts, comme semblablement des Vignes & +Raisins, desquels on pourroit faire de fort bon vins au pays des Hurons, +s'ils avoient l'invention de les cultiver & façonner: mais faute de plus +grande science, ils se contentent d'en manger le raisin & les fruicts. + +Les racines que nous appellons Canadiennes, ou pommes du Canada, qu'eus +appellent _Orasquemta_, sont assez peu communes dans le pays, ils les +mangent aussi tost crues que cuites, comme semblablement une autre sorte +de racine, ressemblant aux Panays, qu'ils appellent _Sondhratates_; +lesquelles sont à la verité meilleures de beaucoup: mais on nous en +donnoit peu souvent, & lors seulement que les Sauvages avoient receu de +nous quelque presens, ou que nous les visitions dans leurs Cabanes. + +Ils ont aussi des petits Oignons nommés _Anonqué_, qui portent seulement +deux fueilles, semblables à celles du Muguet, ils sentent autant l'Ail +que l'Oignon; nous nous en servions à mettre dans nostre Sagamité pour +luy donner goust, comme d'une certaine petite herbe, qui a le goust & la +façon approchante de la Marjoleine sauvage, qu'ils appellent _Ongnehon_: +mais lors que nous avions mangé de ces Oignons & Ails crus, comme nous +faisions avec un peu de pourpier sans-pain, lors que nous n'avions autre +chose: ils ne vouloient nullement nous approcher, ny sentir nostre +haleine, disans que cela sentoit trop mauvais, & crachaient contre terre +par horreur. Ils en mangent neantmoins de cuits sous la cendre, lors +qu'ils sont en leur vraye maturité & grosseur, & non jamais dans leur +Menestre, non plus que toute autre sorte d'herbes, desquelles ils font +tres-peu d'estat, bien que le pourpier ou pourceleine leur soit fort +commun, & que naturellement il croisse dans leurs champs de bled & de +citrouilles. + +Dans les forests, il se voit quantité de Cedres, nommez _Asquata_, de +tres-beaux & gros Chesnes, des Fouteaux, Herables, Merisiers ou +Guyniers, & un grand nombre d'autres bois de mesme espece des nostres, & +d'autres qui nous sont incogneus, entre lesquels ils ont un certain +arbre nommé _Atti_, duquel ils reçoivent & tirent des commoditez +nompareilles. + +Premierement, ils en tirent de grandes lanieres d'escorces, qu'ils +appellent _Oühara_: il les font bouillir, & les rendent enfin comme +chanvre, de laquelle ils font leurs cordes & leurs sacs, & sans estre +bouillie ny accommodee, elle leur sert encore à coudre leurs robbes, & +toute autre chose, à faute de nerfs d'Eslan: puis leurs plats & +escuelles d'escorces de Bouleau, & aussi pour lier & attacher les bois & +perches de leurs Cabanes, & à enveloper leurs playes & blesseures, & +cette ligature est tellement bonne & serre qu'on n'en sçauroit desirer +une meilleure & de moindre coust. + +Aux lieux marescageux & humides, il y croist une plante nommée +_Ononhasquara_, qui porte un tres bon chanvre, les Sauvagesses la +cueillent & arrachent en saison, & l'accommodent comme nous faisons le +nostre, sans que j'aye peu sçavoir qui leur en a donné l'invention autre +que la necessité, mere des inventions, après qu'ils est accommodé, elles +le filent sur leur cuisse, comme j'ay dict, puis les hommes en font des +lassis & filets à pescher. Ils s'en servent aussi en diverses autres +choses, & non à faire de la toile: car ils n'en ont l'usage ny la +cognoissance. + +Le Muguet qu'ils ont en leurs pays, a bien la fueille du tout semblable +au nostre, mais la fleur en est toute autre: car outre qu'elle est de +couleur tirant sur le violet, elle est faicte en façon d'Estoille grande +& large, comme petit Narcis; mais la plus belle plante que j'aye veue +aux Hurons (à mon advis) est celle qu'ils appellent _Angyahouiche +Orichya_, c'est à dire, Chausse de Tortue: car sa fueille est comme le +gros de la cuisse d'un Houmard, ou Escrevice de mer, & est ferme & +creuse au dedans comme un gobelet, duquel on se pourroit servir à un +besoin pour en boire la rosee qu'on y trouve dans les matins en esté, sa +fleur en est aussi assez belle. + +J'ay veu en quelque endroict sur le chemin des Hurons de beaux Lys +incarnats, qui ne portent sur la tige qu'une ou deux fleurs, & comme je +n'ay point veu en tut le pays Huron aucuns Martagons ou Lys orangez +comme ceux de Canada, ny de Cardinales, aussi n'ay je point veu en tut +le Canada aucuns Lys incarnats, ny Chausses de Tortues, ny plusieurs +autres especes de plantes que j'ay veues au Hurons (il y en pourroit +neantmoins bien avoir sans que je le sceusse). Pour les Roses, qu'ils +appellent _Eindauhatayon_, nos Hurons en ont de fort simples, mais ils +n'en font aucun estat, non plus que d'aucunes autres fleurs qu'ils ayent +dans le pays: car tout leur deduict est d'avoir des parures & calfiquets +qui soient de duree. + +De passer outra à descrire des autres plantes qui nous ont esté monstree +& enseignees par les Sauvages: ce seroit chose superflue, & non +necessaire, comme de parler de la richesse & profit qui provenoit des +cendres qui se faisoient dans le pays, & se menoient en France, puis +qu'elles ont esté delaissees, comme de peu de rapport, en comparaison +des fraiz qu'il y convenoit faire, bien qu'elles fussent meilleurs & +plus fortes de beaucoup, que celles qui se font en nos foyers. + +La misere de l'homme est telle, & particulierement de ceux qui n'ont pas +la gloire de Dieu pour but & regle de leurs actions, qu'ils n'aspirent +toujours qu'aux choses de la terre qui peuvent seulement donner quelque +assouvissement au corps & non en l'esprit, que Dieu seul peut contenter. + +Au retour de mon voyage, lors que je m'efforçois de faire entendre la +necessité que nos pauvres Sauvages avoient d'un secours puissant, que +favorizast leur conversion, & qu'il y avoit cent mille ames à gaigner à +Jesus-Christ. Plusieurs mal-devots me demandoient s'il y avoit cent +mille escus à gaigner aupres: voulans dire par là, que la conversion & +le salut des ames ne leur estoit de rien, & qu'il n'y avoit que le seul +temporel qui les peust esmouvoir à l'ayde & secours dudict pays. Voicy +donc, ô mal-devots, les thresors & richesses ausquelles seules vous +aspirez avec tant d'inquietudes. Elles consistent principalement en +quantité de Pelleteries, de diverses especes d'Animaux terrestres & +amphibies. Il y a encore des mines de Cuivre qui ne devroient pas estre +mesprisees, & desquelles on pourroit tirer du profit, s'il y avoit du +monde & des ouvriers qui y voulussent travailler fidellement, ce qui se +pourroit faire, si on avoit estably des Colonies: car environ +quatre-vingts ou cent lieuës des Hurons, il y a une mine de Cuivre +rouge, de laquelle le Truchement me monstra un lingot au retour d'un +voyage qu'il fit dans le pays. + +On tient qu'il y en a encore vers le Saguenay, & mesme qu'on y trouvoit +de l'or, des rubis & autres richesses. De plus quelques-uns asseurent +qu'au pays des Souriquois, il y a non seulement des mines de Cuivre +rouge, mais aussi de l'Acier, parmi les rochers, lequel estant fondu on +en pourroit faire de tres-bons trenchans. Puis de certaines pierres +bleuës transparentes, lesquelles ne vallent moins que les Turquoises. +Parmy ces rochers de Cuyvre se trouvent aussi quelques fois des petits +rochers couverts de Diamans y attachez: & peux dire en avoir amassé & +recueilly moy-mesme vers nostre Couvent de Canada, qui sembloient sortir +de la main du Lapidaire, tant ils estoient beaux, luisant & bien +taillez. Je ne veux asseurer qu'ils soient fins, mais ils sont +agréables, & escrivent sur le verre. + + + + +======================================================================== + +_De nostre retour du pays des Hurons en France, & de ce qui nous arriva +en chemin._ + +CHAPITRE V. + + +UN an s'estant escoulé, & beaucoup de petites choses qui nous faisoient +besoin nous manquans, il fut question de retourner en nostre Couvent de +Canada, pour en recevoir & rapporter les choses necessaires. Nous +consultasmes donc par ensemble, & advisasmes qu'il falloit se servir de +la compagnie & conduite de nos Hurons, qui devoient en ce mesme temps +descendre à la traicte, & aller en Canada, pour en rapporter nos petites +necessitez. Car de leur donner & confier à eux seuls cette commission, +il n'y avoit aucune apparence, non plus que de certitude, qu'ils dussent +descendre jusques là. Je parlay donc à un Capitaine de guerre nommé +_Angoiraste_, & à deux autres Sauvages de sa bande: l'un nommé +_Atdatayon_, & l'autre _Conchionet_, qui me promirent place dans leur +Canot: le conseil s'assemble là dessus, non en une Cabane, ains dehors +sur l'herbe verde, où je fus mandé, & supplié par ces Messieurs de leur +estre favorable envers les Capitaines de la traicte, & de faire en sorte +qu'ils peussent avoir d'eux les marchandises necessaires à prix +raisonnable, & que de leur costé ils leur rendroient de tres-bonnes +pelleteries en eschange. De plus, qu'ils desiroient fort se conserver +l'amitié des François, & qu'ils esperoient de moy un honneste recit du +charitable accueil & bon traictement que nous avions receu d'eux. Je +leur promis là-dessus tout ce que je devois & pouvois, & ne manquay +point de les contenter & assister en tout ce qu'il fut possible (aussi +le devois-je faire): car de vray, nous avions trouvé & experimenté en +aucun d'eux autant de courtoisie & d'humanité que nous eussions peu +esperer de quelques bons Chrestiens, & peut-estre le faisoient-ils, +neantmoins sous esperance de quelque petit present, ou pour nous obliger +de ne les point abandonner; car la bonne opinion qu'ils avoient conceue +de nous, leur faisoit croire que nostre presence, nos prieres & nos +conseils leur estoient utils & necessaires. + +Faisant mes adieux par le bourg, plusieurs se doutans que je ne +retournerois point de ce voyage, en tesmoignoient estre mal contens, & +me disoient, d'une voix assez triste, Gabriel, serons nous encore en +vie, & nos petits enfans, quand tu reviendras vers nous; tu sçais comme +nous t'avons tousjours aymé & chery, & que tu nous es precieux plus +qu'aucune autre chose que nous ayons en ce monde: ne nous abandonne donc +point, & prend courage de nous instruire & enseigner le chemin du Ciel, +à ce que ne perisssions point, & que le Diable ne nous entraisne apres +la mort dans sa maison de feu, il est meschant, & nous faict bien du +mal, prie donc JESUS pour nous, & nous fais ses enfans, à ce que nous +puissions aller avec toy dans son Paradis: nous d'autres adjoutaient +mille demandes apres leurs lamentations, disans, Gabriel, si enfin tu es +contrainct de partir d'icy pour aller aux François, & que ton dessein +sit de revenir (comme nous t'en supplions) rapporte nous quelque chose +de ton pays, des rassades, des plumes, des aleines, ou ce que tu +voudras, car nous sommes pauvres & necessiteux en meubles, & autres +choses (comme tu sçais) & si de plus tu pouvois, disoient quelques-uns, +nous faire present de tes socquets & sandales, nous t'en aurions de +l'obligation, & te donnerions quelque chose en eschange: & il les +falloit contenter tous de parole ou autrement, & les laisser avec cette +esperance que je les reverrois en bref, & leur apporterois quelque chose +(comme c'estoit bien mon intention), si Dieu n'en eust autrement +disposé. + +Ayant pris congé du bon Pere Nicolas, avec promesse de le revoir au +plustost (si Dieu & l'obeyssance de mes Superieurs ne m'en empeschoit): +je party de nostre Cabane un soir assez tard, & m'en allay coucher avec +des Sauvages sur le bord de l'eau, d'où nous partismes le lendemain +matin moy sixiesme, dans un Canot tellement vieil & rompu, qu'à peine +eusmes-nous advancé deux ou trois heures de chemin dans le Lac, qu'il +nous fallut prendre terre, & nous cabaner en un cul-de-sac (avec +d'autres Sauvages qui alloient au Saguenay) pour en renvoyer querir un +autre par deux de nos hommes, lesquels firent telle diligence qu'ils +nous en ramenerent un autre un peu meilleur le lendemain matin, & en +attendant leur retour, apres avoir servy Dieu, j'employay le reste de +temps à voir & visiter tous ces pauvres voyageurs desquels j'appris la +sobrieté, la paix & la patience qu'il faut avoir en voyageant. Leurs +Canots estoient fort petits & aysez à tourner, aux plus grands il y +pouvoit avoir trois hommes; & aux plus petits deux, avec leurs vivres & +marchandises. Je leur demanday la raison pourquoy ils se servoient de si +petits vaisseaux; mais ils me firent entendre qu'ils avoient tant de +fascheux chemins à faire, & de destroicts parmy les rochers si +difficiles à passer, avec des sauts de sept à huict lieuës où il falloit +tout porter, qu'ils n'y pourroient nullement passer avec de plus grands +Canots. Je loue Dieu en ses creatures, & admire la divine providence, +que si bien il nous donne les choses necessaires pour la vie du corps; +il doue aussi ces pauvres gens d'une patience au dessus de nous, qui +suplee au deffaut des petites commoditez qui leur manquent. + +Nous partismes de là dés que le Canot qui nous avoit esté ameiné fut +prest, & fisme telle diligence, qu'environ le midy nous trouvasmes +Estienne Bruslé avec cinq ou six Canots, du village de Toenchain, & tous +ensemble fusme loger en un village d'Algoumequins, auquel visitans les +Cabanes du lieu, selon ma coustume, je fus prié de festin d'un grand +Esturgeon, qui bouilloit dans une grande chaudiere sur le feu. Le +maistre du festin qui m'invita estoit seul, assis aupres de cette +chaudiere, & chantoit sans intermission, pour le bon-heur & les louanges +de son festin: je luy promis de m'y trouver à l'heure ordonnee, & de là +je m'en retournay en notre Cabane, où estant à peine arrivé se trouva +celuy qui avoit charge de faire les semonces du festin, qui donna à tous +ceux qu'il invitoit à chacun une petite buchette, de la longueur & +grosseur du petit doigt pour marque & signe qu'on estoit du nombre des +invitez, & non les autres qui n'en pouvoient monstrer autant. Il se +trouva pres de cinquante hommes à ce festin, lesquels furent tous +rassasiez plus que suffisamment de ce grand poisson, & des farines qui +furent accommodées dans le bouillon. Les Algoumequins les uns apres les +autres; pendant qu'on vuidoit la chaudiere, firent voir à nos Hurons +qu'ils sçavoient chanter & escrimer aussi bien qu'eux, & que s'ils +avoient des ennemis, qu'ils avoient aussi du courage & de la force assez +pour les surmonter tous, & à la fin je leur parlay un peu de leur salut, +puis nous nous retirasmes. + +Le lendemain matin apres avoir desjeuné, nous nous rembarquasmes, & +fusmes loger sur un grand rocher, ou je m'accommoday dans un lieu cavé, +en forme de cercueil, le lict & les chevet en estoit bien durs, mais j'y +estois desja tout accoustumé, & m'en souciois assez peu, mon plus grand +martyre estoit principalement la piqueure des Mousquites & Coufins qui +estoient en nombre infiny dans ces lieux deserts, & champestre: environ +l'heure de midy apparut l'Arc-en-Ciel à l'entour du Soleil, avec de si +vives & diverses couleurs, que cela attira long-temps mes yeux pour le +contempler & admirer. Passans outre nostre chemin d'Isle en Isle, un de +nos Sauvages, nommé _Andatayon_, tua d'un coup de flesche un petit +animal, ressemblant à une Fouyne, elle avoit ses petites mamelles +pleines de laict, qui me faict croire qu'elle avoit ses petits là +auprez: & cet amour que la Nature luy avoit donnée pour sa vie & pour +ses petits, luy donna aussi le courage de traverser les eaues, & +d'emporter la flesche qu'elle avoit au travers du corps, qui luy sortoit +égallement des deux costez: de sorte que sans la diligence de nos +Sauvages qui luy couperent chemin, elle estoit perdue pour nous: ils +l'ecorcherent, jetterent la chair, & se contenterent de la peau, puis +nous allasmes cabaner à l'entree de la riviere qui vient du Lac des +Epicerinys se descharger dans la mer douce. + +Le jour ensuyvant, apres avoir passé un petit saut, nous trouvasmes deux +Cabanes d'Algoumequins dressees sur le bord de la riviere, desquels nous +traictasmes une grande escorce, & un morceau de poisson fraiz pour du +bled d'Inde. De là pensans suyvre nostre route, nous nous trouvames +esgarez aussi bien que le jour precedent, dans des chemins destournez. +Il nous fallut donc charger nos hardes & nostre Canot sur nos espaules, +& traverser les bois & une assez fascheuse montagne, pour aller +retrouver nostre droict chemin, dans lequel nous fusmes à peine remis, +qu'il nous fallut tout porter à six sauts, puis encore en un autre assez +grand, au bout duquel nous trouvasmes quatre Cabanes d'Algoumequins qui +s'en alloient en voyage en des contrees fort esloignées. Nous nous +rafraischismes un peu aupres d'eux, puis nous allasmes cabaner sur une +montagnette proche le Lac des Epicerinys, où nous fusmes visitez de +plusieurs Sauvages passans. Dés le lendemain matin, que le Soleil nous +eut faict voir sa lumiere, nous nous embarquasmes sur ce Lac +Epicerinyen, & le traversasmes assez favorablement par le milieu, qui +font douze lieuës de traject, il a neantmoins un peu plus en sa +longueur, à cause de sa forme sur-ovale. Ce Lac est tres-beau & +tres-agreable à voir, & fort poissonneux. Et ce qui est plus admirable, +est (si je ne me trompe) qu'il se descharge par les deux extremitez +opposites: car du costé des Hurons il vomist cette grande riviere qui se +va rendre dans la mer douce: & du costé de Kebec, il se des charges par +un canal de sept ou huict toises de large: mais tellement embarrassé de +bois, que les vents y ont faict tomber, qu'on n'y peut passer qu'avec +bien de la peine, & en destournans continuellement les bois de la main, +ou des avirons. + +Ayans traversé le Lac, nous cabanasmes sur le bord joignant ce canal, où +desja s'estoient cabanez, un peu à costé d'un village d'Epicerinys, +quantité de Hurons qui alloient à la Province du Saguenay; nous +traictasmes des Epicerinys un morceau d'Esturgeon, pour un petit +cousteau fermant que je leur donnay: car leur ayant voulu donner de la +rassade rouge en eschange, ils n'en firent aucun estat, au contraire de +toutes les autres Nations, qui font plus d'estat des rouges que des +autres. + +Le matin venu nous navigeames par le canal environ un petit quart de +lieuë, puis nous prismes terre, & marchasmes par des chemins tres +fascheux & difficiles, pres de quatre bonne lieuës, excepté deux de nos +hommes, qui pour se soulager conduirent quelque peu de temps le Canot +par un ruisseau, auquel neantmoins ils se trouverent souvent embarrassez +& fort en peine: soit pour le peu d'eau qu'il y avoit par endroicts, ou +pour le bois tombé dedans qui les empeschoit de passer à la fin ils +furent contraincts de quitte ce ruisseau, se charger du Canot, & d'aller +par terre comme nous. Je portois les avirons du Canot pour ma part du +bagage, avec quelqu'autre petit pacquet, avec quoy je pensay tomber dans +un profond ruisseau en le pensant passer par sus des longues pieces de +bois mal asseurees: mais nostre Seigneur m'en garentit: & pour ce que je +ne pouvois suyvre mes gens que de loin, à cause qu'ils avoient le pied +plus leger que moy, je m'esgarois souvent seul dans les espaisses +forest, & par les montagnes & vallées, à faute de sentiers battus: mais +à leurs cris & appelle me remettois à la route, & les allois retrouver: +ce long chemin faict, nous nous rembarquasmes sur un Lac d'environ une +lieuë de longueur puis ayans porté à un sault assez petit nous +trouvasmes une riviere qui descendoit du costé de Kebec, & nous y +embarquasmes: depuis les Hurons, sortans de la mer douce, nous avions +tousjours monté à mont l'eau, jusques au lac des Epicerinys, & depuis +nous eusmes tousjours des rivieres; & ruisseaux, la faveur du courrant +de l'eau jusques à Kebec, bien que mes Sauvages s'en servissent assez +peu, pour aymer mieux prendre des chemins destournez par les terres & +par les lacs, qui sont fort frequens dans le pays, que de suyvre la +droite route. + +Le neufiesme ou dixiesme jour de nostre sortie des Hurons, nostre Canot +se trouva tellement brisé & rompu, que faisant force eau, mes Sauvages +furent contraincts de prendre terre, & cabaner porche deux ou trois +Cabanes d'Algoumequins, & d'aller chercher des escorces pour en faire un +autre, qu'ils sceurent accommoder & parfaire en fort peu de temps: je +demeuray en attendant mes hommes, avec ces Algoumequins, lesquels +avoient avec eux deux jeunes Ours privez, gros comme Moutons, qui +continuellement viroient, couroient & se jouoient par ensemble, puis +c'estoit à qui auroit plustost grimpé au haut d'un arbre mais l'heure du +repas venue, ces meschans animaux estoient tousjours apres nous pour +nous arracher nos escuelles de Sagamité avec leurs pattes & leurs dents. +Mes Sauvages rapporterent avec leurs escorces, une Tortue pleine +d'oeufs, qu'ils firent cuire vive les pattes en haut sous les cendres +chaudes, & m'en firent manger les oeufs gros & jaunes comme le moyeu +d'un oeuf de poulle. + +Ce lieu estoit fort plaisant & agreable, & accommodé d'un tres beau bois +de gros Pins fort hauts, droicts, & presque d'une egale grosseur & +hauteur, & tous Pins, sans meslange d'autre bois, net & si vuide de +brossailles & halliers, de sorte qu'il sembloit estre l'oeuvre & le +travail d'un excellent jardinier. + +Avant que partir de là, mes Sauvages y afficherent les Armoiries de +nostre Bourg de Queunonascaran, car chacun bourg ou village des hurons a +ses Armoiries particulieres, qu'ils dressent sur les chemins faisans +voyages, lors qu'ils veulent qu'on sçache qu'ils ont passé celle part. +Ces Armoiries de nostre bourg furent depeintes sur un morceau d'escorce +de Bouleau, de la grandeur d'une fueille de papier: il y avoit un Canot +grossierement crayonné, avec autant de traicts noirs tirez de dedans, +comme ils estoient d'hommes, & pour marque que j'estois en leur +compagnie, ils avoient grossierement depeinct un homme au dessus des +traicts du milieu, & me dirent qu'ils faisoient ce personnage ainsi haut +eslevé par dessus les autres pour demonstrer & faire entendre aux +passans qu'ils soient avec eux un Capitaine François (car ainsi +m'appeloient-ils) & au bas de l'escorce pendoit un morceau de bois sec, +d'environ demy pied de longueur & gros comme trois doigts, attaché d'un +brin d'escorce, puis ils pendirent cette Armoirie au bout d'une perche +fichee en terre, un peu penchante en bas. Toute cette ceremonie estant +achevee, nous partismes avec nostre nouveau Canot, & portasmes encor ce +jour-là, à six ou sept sauts: mais sur l'heure du midy en nageant, nous +donnasmes si rudement contre un rocher que nostre Canot en fut fort +endommagé, & y fallut recoudre une piece. + +Je ne fay point ici mention de tous les hazards & dangers que nous +courusmes en chemin, ny de tous les sauts où il nous fallut porter tous +nos pacquets par de tres-longs & fascheux chemins, ny comme beaucoup de +fois nous courusmes risque de nostre vie, & d'estre submergés dans des +cheutes Y abysmes d'eau, comme a esté du depuis le bon Pere Nicolas, & +un jeune garçon François nostre disciple, qui le suyvoit de pres dans un +autre Canot, pour ce que ces dangers & perils sont tellement frequents & +journaliers, qu'en les descrivans tous, ils sembleroient des redites par +trop rebatues, c'est pourquoy je me contente d'en rapporter icy +quelques-uns, & lors seulement que le sujest m'y oblige, & cela suffira. + +Le soir, apres un long travail nous cabanasmes à l'entree d'un saut, +d'où je fus long-temps en doute que vouloit dire un grand bruit, avec +une grande & obscure fumee que j'appercevois environ une lieuë de nous. +Je disois, ou qu'il y avoit là un village, ou que le feu estoit dans la +forest; mais je me trompois en toutes les deux sortes: car ce grand +bruit & cette fumee procedoit d'une cheute d'eau de vingt-cinq ou trente +pieds de haut entre des rochers, que nous trouvasmes le lendemain matin. +Apres ce saut, environ la portee d'une arquebuze, nous trouvasmes sur le +bord de l'eau un puissant rocher, duquel j'ay faict mention au chapitre +18, que mes Sauvages croyoient avoir esté homme mortel comme nous, & +puis devenu & metamorphosé en cette pierre, par la permission & le +vouloir de Dieu: à un quart de lieuë de là, nous trouvasmes encore une +terre fort haute, entre-meslee de rochers, plate & unie au dessus, & qui +servoit comme de borne & de muraille à la riviere. + +Ce fut icy où mes gens, pour ne me pouvoir persuader que cette montagne +eust un esprit mortel au dedans de soy qui la gouvernast & regist, me +monstrerent une mine un peu refroignee & mescontente, contre leur +ordinaire. Apres, nous portasmes encore à trois ou quatre sauts tout +nostre equipage, au dernier desquels nous nous arrestasmes un peu à +couvert sous les arbres, pendant un grand orage, qui m'avoit desja percé +de toute parts; puis apres avoir encore passe un grand saut, où le Canot +fut en partie porté, & en partie traisné, fusmes cabaner sur une pointe +de terre haute, entre la riviere qui vient du Saguenay, & va à Kebec, & +celle qui se rendoit dedans tout de travers; les Hurons descendent +jusqu'icy pour aller au Saguenay, & vont contre mont l'eau, & neantmoins +la riviere du Saguenay, qui entre dans la grande riviere de sainct +Laurens à Tadoussac, à son sit & courant tout contraire, tellement qu'il +faut necessairement que ce soient deux rivieres distinctes, & non une +seule, puis que toutes deux se rendent & se perdent dans la mesme +riviere sainct Laurens, encore qu'il y ait de la distance d'un lieu à +l'autre environ deux cens lieuës: je n'asseure neantmoins absolument de +rien, puis que nous changeasme si souvent de chemin allans & retournans +des Hurons à Kebec, que cela m'a faict perdre l'entiere certitude,& la +vraye cognoissance du droict chemin. + +Continuons nostre voyage, & prenons le chemin à main droicte; car celuy +qui est à gauche conduist en la Province du Saguenay; & disons que +l'entree de la riviere que nous venons de quitter dans cet autre, y +causoit tant d'effect, que nous fismes plus de six ou sept lieuës de +chemin, que je ne pouvois encore sortir de l'opinion (ce quine pouvoit +estre) que nous allassions contre mont l'eau, & ce qui me mist en cet +erreur, fut la grande difficulté que nous eusmes à doubler la poincte, & +que le long de la riviere jusques au haut, l'eau se soustenoit, +s'enfloit, tournoyoit & bouillonnoit part tout comme sur un feu, puis +des rapports & traisnees d'eau qui nous venoient à la rencontre un fort +long espace de temps & avec tant de vitesse, que si nous n'eussions pas +esté habiles de nous en destourner avec la mesme promptitude, nous +estions pour nous y perdre & submerger. Je demanday à mes Sauvages d'où +cela pouvoit proceder, ils me respondirent que c'estoit un oeuvre du +Diable, ou le Diable mesme. + +Approchans du saut, en un tres-mauvais & dangereux endroicts; nous +receusmes dans nostre Canot de grands coups de vagues, & encor en danger +de pis, si les Sauvage n'eussent esté stilez & habiles à la conduite & +gouvernement d'iceluy; pour leur particulier ils se soucioient assez peu +d'estre mouillez; car ils n'avoient point d'habits sur le dos qui les +empeschast de dormir à fer: mais pour moy cela m'estoit un peu plus +incommode, & craignois fort pour nos livres particulierement. + +Nous nous trouvasmes un jour bien empeschez dans des grands bourbiers, & +des profondes fanges & marests, joignant un petit lac, où il nous fallut +marcher avec des peines nompareilles, & si si subtilement & legerement, +que nous pensions à toute heure enfoncer par dessus la teste au profond +du lac, qui portoit en partie cette grande estendue de terre noire & +fangeuse: car en effet tout trembloit sous nous. De la nous allasmes +prendre nostre giste en une ance de terre, où desja s'estoient cabanez +depuis quatre jours un bon vieillard Huron, avec deux jeunes garçons, +qui estoient là attendant compagnie pour passer par le pays des +Honqueronons jusques à la traicte: car ce peuple des Honqueronons est +malicieux, jusques là que de ne laisser passer par leurs terre au temps +de la traicte, un seul ou deux Canots à la fois, mais veulent qu'ils +s'attendent l'un l'autre, & passent tous, en flotte, pour avoir meilleur +marché de leurs bleds & farines, qu'ils leur contraignent de traicter +pour des pelleteries. Le lendemain matin arriverent encore deux autres +Canots Hurons qui cabanerent avec nous; mais pour cela personne n'osoit +encore se hazarder de passer de peur d'un affront. A la fin mes hommes +s'adviserent de me declarer Maistre & Capitaine de tous les deux Canots, +& de la marchandise qui estoit dedans, pour pouvoir librement passer +sans crainte, éviter l'insolence de ce peuple, & sans recevoir de +detriment: je leur promis, je le fis, & ils s'en trouverent bien car, +sans jactance, je peux dire, que si ce n'eust esté moy qui mis le hola, +ils eussent est aussi mal traictez que deux autres Canots que je vis +arriver, qui n'estoient point de nostre bande. + +Nous partismes donc de cette ance de terre, mais ayans un peu advancé +chemin, nous apperceusmes deux cabanes de cette Nation, dressees en un +cul-de-sac en lieu eminent, d'où on pouvoit descouvrir & voir de loin +ceux qui passoient dans leurs terres. Mes Sauvages les voyans eurent +opinion que c'estoient sentinelles posees, pour leur empescher le +passage. Ils tirerent celle part, & me prierent instamment de me coucher +de mon long dans le Canot, pour n'estre apperceu de ces sentinelles, +afin que je peusse estre tesmoin oculaire & auriculaire du mauvais +traictement qu'ils pourroient recevoir & que par apres je me ferois +voir. + +Nous approchasmes donc de ces cabanes, & leur parlasmes; mais ces +pauvres gens ne nous dirent aucune chose qui nous peust desplaire car +ils ne songeaient simplement qu'à leur pesche & à leur chasse, & par +ainsi nous reprismes promptement nostre route & allasmes passer par un +lac, & de là par la riviere qui conduit au village, laissant à main +gauche le droit chemin de Kebec. Je loue mon Dieu en toutes choses, & le +prie que ma peine & mon travail soit agreable à sa divine Majesté: mais +il est vray que nous pensasmes perir ce jour là par deux fois, avant +qu'arriver à ce village, en deux endroicts fort perilleux, assez pres du +saut du lac qui tombe dans la riviere, & puis nous descendimes dans un +certain endroict tout couvert de fraizes, desquelles nous fismes notre +meilleur repas, & reprismes nouvelles forces d'achever nostre journee, +jusques à nos gens de l'Isle, où nous arrivasmes ce jour là mesme, apres +avoir faict vingt lieuës & plus de chemin. + +O pauvre peuple, combien tu es digne de compassion! j'advoue que tu es +le plus superbe & revesche de tous ceux que j'ay point veu. Vien +maintenant au devant de nous, & dispose tes troupes pour nous attendre +de pied coy au port où nous devons descendre, ne pouvans éviter ta veue +& tes insolences bornees & arrestees: pourtant à la seule vois d'un +pauvre Religieux Recollet de sainct François, que tu crois estre +Capitaine, & n'est qu'un pauvre & simple soldat & indigne serviteur d'un +Jesus-Christ crucifié & mort pour nous en Croix. + +Apres avoir pris langue de quelques Sauvages que nous trouvasmes cabanez +à l'escart, nous arrivasmes au port où desja s'estoient portez presque +tous les Sauvage du bourg, lesquels avec de grands bruits & huees nous y +attendoient, en intention de profiter de nos vivres, bleds & farines: +mais comme ils s'en voulurent saisir, & que desja ils estoient entrez +dans nos Canots, je fis le hola, & les en fis sortir (car mes gens +n'osaient dire mot) & fis tout porter au lieu où nous voulusmes cabaner, +un peu esloigné d'eux, pour éviter leurs trop frequentes visites. + +Il ne faut point douter que ces Honqueronons n'estoient pas si simples +qu'ils ne vissent bien (comme ils nous en firent quelques reproches) que +je me disois maistre des bleds & farines, par une invention trouvee & +inventee par mes gens, pour s'exempter de leur violence & importunité; +mais il leur fallut avoir patience & mortifier leur contradiction: car +ils n'osoient m'attaquer ou me faire du desplaisir, de peur du retour, à +la traicte de Kebec, où ils vont tous les ans. + +Je dis veritablement, & le repete derechef, que c'est icy le peuple le +plus revesche, le plus superbe & le moins courtois de tous ceux que j'ay +veus, mais aussi est-il le mieux couvert, le mieux matachié & le plus +joly & paré de tous; comme si à la braverie estoit inseparablement +attachee & conjointe la superbe, la vanité & l'orgueil, mere nourriciere +de tout le reste des vices & pechez. Les jeunes femmes & les filles +semblent des Nymphes, tant elles sont bien accommodées, & des Biches +tant elles sont legeres du pied. Nous passames le reste du jour à nous +cabaner, & encor' tout le suyvant pour la venue du Truchement Bruslé, +qui nous prioit de l'attendre de compagnie: mais nous trouvasmes si peu +de courtoisie & de faveur dans ce village, qu'aucun ne nous y voulut pas +traicter un seul morceau de poisson qu'à prix déraisonnable, peut-estre +par un ressentiment qu'ils avoient de ne leur avoir laissé les bleds & +farines en leur liberté, comme ils s'estoient promis. Ils ne laissoient +pourtant de nous venir voir devant nostre cabane; neantmoins plustost +pour nous controller & se mocquer de nous, que pour s'instruire de leur +salut, car à l'heure du repas me voyant souffler ma Sagamité, pour estre +trop chaude, ils s'en prenoit à rire, ne considerans point que je +n'avois pas la langue ny le palais ferté ny endurcy comme eux. + +Au partir de ce village, nous allasmes cabanner en un lieu tres-propre à +la pesche, où nous prismes quantité de poissons de diverses especes, que +nous mangeasmes cuits en eau & rostis, mais il y avoit cela d'incommode +que mes gens n'escailloient point celuy qu'ils deminssoient dans la +Sagamité, non plus que celuy qui se mangeoit en autre façon, telle +estant leur coustume, de sorte qu'à chaque cueilleree de Sagamité qu'on +prenoit, il falloit faire estat d'en cracher une partie dehors, & lors +qu'ils avoient quelque morceau de viande à deminsser, ils se servoient +de leur pied pour le tenir, & de la main pour la couper. + +Les grands orages qu'il fit ce jour-là, & les pluyes continuelles qui +durerent jusques au lendemain matin, furent cause que nous logeasmes +fort incommodement dans un lieu marescageux, où d'aventure nous +trouvasmes un chien esgaré que mes Sauvages prirent & tuerent à coups de +haches, & le firent cuire pour nostre souper. Comme au chef, ils me +presenterent la teste, mais je vous asseure qu'elle estoit si hideuse, & +avoit une grand' gueule behante si desagreable, que je n'eus pas le +courage d'en manger, & me contentay d'un morceau de la cuisse. Au souper +du lendemain nous mangeasmes un Aigle, que mes gens m'avoient desnichée, +puis deux ou trois autres en autre temps, pour ce que ces oyseaux +estoient si lourds à porter, avec les avirons: que j'avois desja en ma +charge, que je ne pûs les conserver un plus long temps, & fallut nous en +desfaire. + +Le jour suyvant, apres avoir tout porté à 5 ou 6 sauts, & passé par des +lieux tres-perilleux, nous prismes giste en un petit hameau +d'Algoumequins sur le bord de la riviere, qui a en cet endroict plus +d'une bonne lieue de large: le lendemain environ l'heure de midy, nous +vismes deux Arcs au Ciel, fort visibles & apparens, que tenoient devant +nous les deux bords de la riviere comme deux arcades, sous lesquelles il +sembloit que nous deussions passer. Le soir nos Sauvages mangerent un +Aigle, de laquelle je ne voulus pas seulement prendre du bouillon pour +l'amour de nostre Seigneur, & le respect du Vendredy (bien que je fusse +bien foible) dequoy mes gens resterent bien edifiez & satisfaits, que je +ne fisse rien contre la volonté de nostre bon JESUS. Le matin nous nous +mismes sur la riviere, qui en cet endroict est tres-large, & semble un +lac, couvert par tout d'un si grand nombre de Papillons morts, que +j'eusse auparavant douté s'il y en auroit bien en autant en tout le +Canada: à quelques heures, de là, un François, nommé la Montagne, avec +ses Sauvages, se penserent perdre, & tomber dans un precipice & cheute +d'eau, de laquelle ils ne fussent jamais sortis que morts & tous brisez, +& leur faute estoit, en ce qu'ils n'avoient pas assez tost pris terre. + +Nous avons faict mention de plusieurs cheutes d'eau, & de quantité de +sauts & de precipices dangereux: mais voicy le saut de la Chaudiere que +nous allons le presentement trouver, le plus admirable, le plus +dangereux & le plus espouventable de tous: car il est large de plus d'un +grand quart de lieuë et demy, il a au travers quantité de petites Isles +qui ne sont que rochers aspres & difficiles, couvertes en partie de +meschant petits bois, le tout entre-coupé de concavitez & precipices, +que ces boüillons & cheutes d'eau de six ou sept brasses, on faict à +succession de temps, & particulierement à un certain endroict, où l'eau +tombe de telle impetuosité sur un rocher au milieu de la riviere, qu'il +s'y est cavé un large & profond bassin: si bien que l'eau courant là +dedans circulairement y faict des tres-puissans bouïllons, qui +produisent des grandes fumees de poudrin de l'eau qui s'eslevent en +l'air. (Il y a encor' un autre semblable bassin ou chaudiere plus à +l'autre bord de la riviere, qui est presque aussi impetueux & furieux +que le premier, & tend de mesmes ses eauës en grands precipices): & +c'est la raison pourquoy nos Montagnets & Canadiens ont donné à ce saut +le nom _Asticou_, & les Hurons _Anoò_ qui veut dire chaudiere en l'une & +en l'autre langue. Cette cheute d'eau meine un tel bruit dans ce bassin, +que l'on l'entend de plus de deux lieuës loin, puis sort & tombe dans un +autre profonde concavité ou grand bassin, environné d'un grand rocher, +où il ne se voit rien qu'une tres espaisse escume, qui couvre & cache +l'eau au dessous. Et comme je m'amusois à contempler & considerer toutes +ces cheutes d'eau entrer de si grande impetuosité dans ces chaudieres, & +en ressortir avec la mesme impetuosité, je me donnay garde que tous ces +rochers d'alentour, où je me tenois, sembloient tous couverts de petits +limas de pierre, & n'en peux donner autre raison, sinon, que c'est, ou +de la nature de la pierre mesme, ou que le poudrin de l'eau tombant là +dessus, peut avoir causé tous ces effects: c'est aussi en cet endroict +où je trouvay premierement des plantes d'un Lys incarnat, qui n'avoient +que deux fleurs sur chacune tige. + +Environ un quart de lieuë apres le saut de la chaudiere, nous passasmes +à main droicte devant un autre saut ou cheute d'eau admirable, d'une +riviere qui vient du costé du Su, laquelle tombe d'une telle impetuosité +de vingt ou vingt-cinq brasses de haut dans la grande riviere, sur +laquelle nous estions, qu'elle faict deux arcades, qui ont de largeur +pres de trois cens pas. Les jeunes hommes sauvages se donnent +quelquefois le plaisir de passer avec leurs Canots par derriere la plus +large, & ne se mouillent que de poudrin que faict l'eau, mais il me +semble qu'ils font en cela une grande folie, pour le danger qu'il y a +assez eminent: & puis, à quel propos s'exposer sans profit dans un sujet +qui nous peut causer un repentir & tirer sur nous la risee & la +mocquerie de tous les autres? Les Yroquois venoient ordinairement +jusques en ces contrees, pour surprendre nos Hurons au passage allant à +la traicte; mais depuis qu'ils ont sceu qu'ils commençoient de mener des +François avec eux, ils ont comme desisté d'y plus aller, neantmoins nos +gens à tout evenement, se tindrent toujours sur leur garde, de peur de +quelque surprise, & s'allerent cabaner hors danger, & comme nous +souffrismes les grandes ardeurs du Soleil pendant le jour, il nous +fallut de mesme souffrir les orages, les grands bruits du tonnerre, & +les pluyes continuelles pendant la nuict, jusques au lendemain matin, +que nous nous remismes en chemin, encore tous mouillez, & affiligez d'un +faux rapport qui nous avoit est faict par un Algoumequin, que la flotte +de France estoit perie en mer, & que c'estoit perdre temps à mes gens de +descendre jusques à Kebec: mais apres estre un peu r'entré en moy-mesme, +& ruminé ce qui en pouvoit estre, je me doutay incontinent de stratageme +& de la finesse de l'Algoumequin qui avoit controuvé ce mensonge, pour +nous faire retourner en arriere, & en suitte persuader à tous les autres +Hurons de n'aller point à la traicte. Je fis donc entendre à mes +Sauvages la malice de l'homme, & leur fis continuer nostre voyage, avec +esperance de bons succez. + +De là nous allasmes cabanez à la petite Nation que nos Hurons appellent +Quieunontateronons, où nous n'eusmes pas à peine pris terre & dressé +nostre Cabane, que les deputez du village nous vindrent visiter, & +supplier nos gens d'essuyer les larmes de ving-cinq ou trente pauvres +vefves qui avoient perdu leurs marys l'hivers passé, les uns de la faim, +& les autres de diverses maladies naturelles, je les priay d'avoir +patience en cette pressante necessité, & que le tout ne consistoit qu'à +quelque petit present qu'il falloit faire à ces pauvres vefves pour +addoucir leur douleur, & essuyer leurs larmes. Ils en firent en effect +leur petit devoir, & donnerent un present de bled d'Inde & de farine à +ces pauvres bonnes gens: je les appelles bons pource qu'en effect je les +trouvay tels, & d'une humeur tellement accommodante, douce & pleine +d'honnesteté, que je m'en trouvay fort edifié & satisfaict. + +Ce fut icy où je trouvay dans les bois environ un petit quart de lieuë +du village, un pauvre Sauvage malade, enfermé dans une Cabane ronde, +couché de son long aupres d'un petit feu, duquel j'ay faict mention +cy-devant au chapitre des malades. Me promenant par le village, & +visitant les Sauvages, un jeune garçon me fit present d'un petit Rat +musqué, pour lequel je luy donnay en eschange un autre petit present, +duquel il faisoit autant d'estat, que je faisois de ce petit animal. Le +truchement Bruslé, qui s'estoit là venu cabaner avec nous, traitta un +Chien, dequoy nous fismes festin le lendemain matin, en compagnie de +plusieurs Sauvages de nos Canots, & puis nous troussasmes bagage, fismes +nos apprests, & nous mismes en chemin, nonobstant les nouveaux advis que +les Algoumequins nous donnoient des Navires de France qu'ils croyoient +estre perdues & subemergées en mer, ou pris par les Corsaires & en +effect il y avoit l'apparence assez de la croire, en ce que le temps de +leur arrivee ordinaire estoit desja de longtemps escoulé, & si on n'en +recevoit aucune nouvelle. Ce fut ce qui me mit pour lors dans les +doutes, bien que je fisse tousjours bonne mine à mes gens, de peur +qu'ils ne s'en retournassent, comme ils en estoient sur le pointc. + +Passans au saut sainct Louys, long d'une bonne lieuë & tres-dangereux en +plusieurs endroicts, nostre Seigneur me garantit & preserva d'un +precipice & cheute d'eu où je m'en allois tomber infailliblement, car +comme mes Sauvages en des eaux basses conduisoient le Canot à la main, +estant moy seul dedans, pour ce que je ne les pouvois suyvre à pied, dans +les eaux, ny sur la terre par trop montagneuse, & embarrassee de bois & +de rochers, la violence de l'eau leur ayant faict eschapper des mains, +je me jettay fort à propos sur une petite roche en passant, puis en +mesme temps le Canot tombe par une cheute d'eau dans un precipice, parmy +les bouillons & les rochers, d'où ils le retirerent à demy brisé avec +une longe corde, que (prevoyant le danger) ils y avoient attachée; & +apres ils le raccommoderent: à terre avec des pieces d'escorces qu'ils +portoient quant-&-eux: depuis nous souffrismes encore plusieurs coups de +vagues dans nostre petit vaisseau, & passasmes par de grandes, hautes & +perilleuses eslevations d'eau, qui faisoient dancer, hausser & baisser +nostre Canot d'une merveilleuse façon, pendant que je m'y tenois couché +& raccourcy, pour ne point empescher mes Sauvages de bien gouverner, & +voir de quel bord ils devoient prendre. De là nous allasmes cabaner dans +une Sapiniere assez incommodement, d'où nous partismes le lendemain +matin, encore tous mouillés, & continuasmes nostre chemin par un lac & +de là par la grande riviere, jusques à deux lieuës pres du Cap de +Victoire, où nous cabanasmes sous un arbre peu à couvert des pluyes, qui +continuerent du soir jusques au lendemain matin, que nous nous rendismes +audict Cap de Victoire, où desja estoit arrivé depuis deux jours le +Truchement Bruslé, ave ceux ou trois Canots Hurons. + +Je vous rends graces, ô mon Dieu, que vous nous ayez conduits jusques +icy sans peril, mais voicy, je ne suis pas plustost descendu à terre, +pensant me rafraischir, que j'entends les plaintes du Truchement & de +ses gens, qui sont empeschez par les Montagnets & Algoumequins de passer +outre, & veulent qu'ils attendent là avec eux les barques de la traicte: +je ne trouvay point à propos de leur obeyr, & dis que je voulois +descendre & que pour eux qu'ils demeurassent là, s'ils vouloient, & me +voyant dans cette resolution, & que difficilement me pouvoient ils +empescher, & encore moins osoient-ils me violenter, comme ils avoient +faict le Truchement. Ils trouverent invention d'intimider nos Hurons par +une fourbe qu'ils leur firent croire, que à tout le moins tirer d'eux +quelques presens. Ils firent donc courir un bruit qu'ils avoient receu +vingt coliers de Pourceleine des Ignierhonons (ennemis mortels des +Hurons) à la charge de les envoyer advertir de l'arrivee desdits Hurons, +afin qu'ils peussent les venir tous mettre à mort, & qu'en peu de temps, +ils viendroient en tres grand nombre. Nos gens, vainement espouventez de +cette mauvaise nouvelle, tindrent conseil là dessus, un peu à l'escart +dans le bois, où je fus appellé avec le Truchement, qui estoit d'aussi +legere croyance qu'eux, & pour conclusion ils se cottiserent tous, qui +de rets, qui de petun, bled farine & autres chose, qu'ils donnerent aux +Capitaines et Chefs principaux des Montagnets & Algoumequins, afin de se +les obliger. Il n'y eut que mes Sauvages qui ne donnerent rien: car je +me doutay incontinent du stratageme & mensonge auquel les Sauvages sont +sujets, & se font aysement croire à ceux de leur sorte: car ils n'ont +qu'à dire je l'ay songé s'ils ne veulent dire on me l'a dit, & cela +suffit. + +Mais puis que nous sommes à parler des presens des Sauvages, avant que +passer outre nous en dirons les particularitez, & d'où ils tirent +particulierement ceux qu'ils font en commun. En toutes les villes, +bourgs & villages de nos Hurons, ils font un certain amas de coliers de +pourceleine, rassades, haches, cousteaux, & generallement de tout ce +qu'ils gaignent ou obtiennent pour le commun soit à la guerre, traicté +de paix, rachapt de prisonniers, peages des Nations qui passent par +leurs terres, & par toute autre voy & maniere qui se presente. Or est-il +que toutes ces choses sont mises & disposees entre les mains & en la +garde de l'un des Capitaines du lieu, à ce destiné, comme Thresorier de +la Republique & lors qu'il est question de faire quelque present pour le +bien & salut commun de tous, ou pour s'exempter de guerre, pour la paix, +ou pour autre service du public, ils assemblent le conseil, auquel, +apres avoir deduit la necessité urgente qui les oblige de puiser dans le +thresor, & arresté le nombre & la qualité des marchandises qui en +doivent estre tirees, on advise le Thresorier de fouiller dans les +coffres, & d'en apporter tout ce qui a esté ordonné, & s'il se trouve +espuisé de finances, pour lors chacun se cottise librement de ce qu'il +peut, & sans violence aucune donne de ses moyens selon sa commodité & +bonne volonté; & jamais ils ne manquent de trouver les choses +necessaires & accordees, tant ils ont le coeur genereux & assis en bon +lieu, pour le salut commun. + +Pour revenir au dessein que j'avois de partir du Cap de Victoire, & +d'aller jusqu'à Kebec, je me resolus en fin (apres avoir un peu contesté +avec les Montagnets & Algoumequins) de faire mettre nostre Canot en +l'eau, comme je fis, dés la poincte du jours, que tous les Sauvages +dormoient encore, & n'esveillay personne que le Truchement pour me +suyvre, s'il pouvoit, ce qu'il fist au mesme instant, & fismes telle +diligence, favorisez du courant de l'eau, & qu'il n'y avoit aucun saut à +passer, que nous fismes vingt-quatre bonnes lieuës ce jour là, +nonobstant l'incommodité de la pluye, & cabanasmes au lieu qu'on dit +estre le milieu du chemin de Kebec au Cap de Victoire, où nous +trouvasmes une barque à laquelle on nous donna la collation, puis des +pois & des prunes pour faire chaudiere entre nos Sauvages, lesquels +d'ayse, me dirent alors que j'estois un vray Capitaine, & qu'ils ne +s'estoient point trompez en la croyance qu'is en avoient tousjours eue, +veu la reverence & le respect que me portoient les François, & les +presents qu'ils m'avoient faicts; qui estoient ces pois & ces pruneaux, +desquels ils firent bonne expedition è l'heure du souper, ou plustost +disner car nous n'avions encore beu ny mangé de tout le jour. + +Le lendemain dés le grand matin, nous partismes delà, & en peu d'heures +trouvasmes une autre barque, qui n'avoit encore levé l'anchre faute d'un +bon vent: & apres avoir salué celuy qui y commandoit, avec le reste de +l'equipage, & faict un peu de collation, nous passasmes outre en +diligence, pour pouvoir arriver à Kebec ce jour là mesme, comme fismes +avec la grace du bon Dieu. Sur l'heure de midy mes Sauvages cacherent +tous du sable un peu de bled d'Inde à l'accoustumée & firent festin de +farine cuite, arrosée de suif d'Eslan fondu mais j'en mangeai tres peu +pour lors (sous esperance de mieux le soir): car comme je ressentois +desja l'air de Kebec, ces viandes insipides & de mauvais goust, ne me +sembloient pas si bonnes qu'auparavant particulierement ce suif fondu, +qui sembloit proprement à celuy de nos chandelles, lequel seroit là +mangé en guise d'huile, ou de beurre fraiz, & eussions esté trop heureux +d'en avoir pour mettre dans nostre pauvre Menestre au pays des Hurons. + +A une bonne lieuë ou deux de Kebec, nous passasmes assez proche d'un +village de Montagnets, dressé sur le bord de la riviere, dans une +Sapiniere, le Capitaine duquel, avec plusieurs autres de la bande, nous +vindrent à la rencontre dans un Canot, & vouloient à toute force +contraindre mes Sauvages de leur donner une partie de leur bled & +farine, comme estant deu (disoient-ils) à leur Capitaine, pour le +passage & entree dans leurs terres: mais les François qui là avoient +esté envoyez exprez dans une Chalouppe, pour empescher ces insolences, +leur firent lascher prise, tellement que mes gens ne furent en rien +foullez, que du reste de nostre Menestre du disner, qui estoit encore +dans le pot, laquelle ces Montagnets mangerent à pleine main toute +froide, sans autre ceremonie. + +De là nous arrivasmes d'assez bonne heure à Kebec, & eus le premier à ma +rencontre le bon Pere Joseph qui y estoit arrivé depuis huict jours; +avec lequel (apres m'estre un peu rafraischy, & receu la courtoisie de +Messieurs de l'habitation, & veu cabaner mes Sauvages) je fus à nostre +petit Couvent, scitué sur la riviere sainct-Charles; où je trouvay tous +nos Confreres en bonne santé, Dieu mercy: desquels (apres l'action de +graces que nous rendismes premierement à Dieu & à ses Saincts) je receus +la charité & bon accueil que ma foiblesse, lassitude & debilité pouvoit +esperer d'eux. + +Quelques jours apres il fut question de faire mes petits apprests; pour +retourner promptement aux Hurons avec mes Sauvages, qui avoient achevé +leur traicte; mais quant tout fut prest, & que je pensay partir, il me +fut delivré des lettres avec une obedience, de la part de nostre +Reverend Pere Provincial, par lesquelles il me mandoit de m'embarquer au +plus prochain voyage pour retourner en France, demeurer de Communauté en +nostre Couvent de Paris, où il desiroit se servir de moy. + +Il fallut donc changer de batterie, & delaisser Dieu pour Dieu par +l'obeyssance, puis que sa divine Majesté en avoit ainsi ordonné. Car je +ne pû recevoir aucune raison pour bonne, de celles qu'on m'alleguoit de +ne m'en point retourner, & d'envoyer mes excuses par escrit à nostre +Reverend Pere Provincial, pource qu'une simple obeyssance estoit plus +conforme à mon humeur, que tout le bien que j'eusse peu esperer par mon +travail au salut & conversion de ce pauvre peuple, sans icelle. + +En delaissant la nouvelle France, je perdis aussi l'occasion d'un voyage +de deux ou trois cens lieuës au delà des Hurons, tirant su Sur, que +j'avois promis faire avec mes Sauvages, si tost que nous eussions esté +de retour dans le pays, pendant que le Pere Nicolas eust esté descouvrir +quelque autre Nation du costé du Nord. Mais Dieu, admirable en toutes +choses, sans la permission duquel une seule fueille d'arbre ne tombe +point, a voulu que la chose soit arrivee autrement. + +Prenant congé de mes pauvres Sauvages affligez de mon depart, je taschay +de les consoler, & leur donnay esperance de les revoir au plustost qu'il +me seroit possible, & que le voyage que je devois faire en France ne +procedoit pas d'aucun mescontentement que j'eusse receu d'eux, ny pour +envie qu'eusse de les abandonner, ains pour quelqu'autre affaire +particuliere qui m'obligeoit de m'absenter d'eux pour un temps. Ils me +prierent de me ressouvenir de mes promesses, & puis je ne pouvois estre +diverty de ce voyage, qu'au moins je me rendisse à Kebec dans dix ou +douze lunes, & qu'ils ne manqueroient pas de m'y venir retrouver, pour +me reconduire en leur pays. Il est vray que ces pauvres gens ne +manquerent pas de m'y venir rechercher l'annee d'apres, comme il me fut +mandé par nos Religieux: mais l'obedience de mes Superieurs qui +m'employoit à autre chose à Paris, ne me permist pas d'y retourner, +comme j'eusse bien desiré. + +Avant mon depart nous les conduismes dans nostre Couvent, leur fismes +festin, & tout la courtoisie & tesmoignage d'amitié à nous possible, & +leur donnasme à tous quelque petit present, particulierement au +Capitaine & Chef de Canot, auquel nous donnames un Chat pour porter à +son pays, comme chose rare, & à eux incogneue: ce present luy agrea +infiniment, & en fit grand estat; mais voyant que ce Chat venoit à nous +lors que nous l'appellions, il conjectura de là qu'il estoit plein de +raison, & qu'il entendoit tout ce que nous luy disions: c'est pourquoy, +après nous avoir humblement remercié d'un present si rare, il nous pria +de dire à ce Chat que quand il seroit en son pays qu'il ne fist point du +mauvais, & qu'il ne s'en allast point courir par les autres Cabanes ny +par les forests; mais qu'il demeurast tousjours dans son logis pour +manger les Souris, & qu'il l'aymeroit comme son fils, & ne luy +laisseroit avoir faute de rien. + +Je vous laisse à penser & considerer la naïfveté & simplicité de ce bon +homme, qui pensoit encore le mesme entendement & la mesme raison estre +au reste des animaux de l'habitation, & s'il fut pas necessaire le tirer +de cette pensee et le mettre luy-mesme dans la raison, puis que desja ll +m'avoit faict auparavant la mesme question, touchant le flux & reflux de +la mer, qu'il croyoit par cet effect estre animée, entendre, & avoir une +volonté. + +C'est à present, c'est à cette heure, qu'il faut que je te quitte, ô +pauvre Canada, ô ma chere Province des Hurons, celle que j'avois choisie +pour finir ma vie en travaillant à ta conversion! pense-tu que ce ne +soit sans un regret & une extreme douleur, puis que je te vois encore +gisante dans l'espaisse tenebre de l'infidelité, si peu illuminee du +Ciel, si peu esclairee de la raison, & si abrutie dans l'habitude de tes +mauvaises coustumes; tu as mal mesnagé les graces que le Ciel t'a +offertes, tu veux estre Chrestienne, tu me l'as dit. Mais helas! la +croyance ne suffit pas, il faut le Baptesme: mais si tu ne quittes tout +ce qui est de vicieux en toy, de quoy te serviront la croyance & le +Baptesme, sinon d'une plus grande condemnation; j'espere en mon Dieu +toutes fois, que tu feras mieux, & que tu seras celle qui jugera & +condemnera un jour devant le grand Dieu vivant beaucoup de Chrestiens +plus mal vivans, & mieux instruits que toy, qui n'as encore veu de +Religieux, que des pauvres Recollets du Seraphique sainct François, qui +ont offert à Dieu & leur vie & leur sang pour ton salut. + +Passons maintenant dans ces barques jusques à Tadoussac, où le grand +vaisseau nous attend, puis que nous avons fait nos adieux à nos Freres & +François, & à nos pauvres Sauvages. Ce grand vaisseau nous conduira à +Gaspé, où nous apprendrons que les Anglois nous attendent à la Manche +avec deux grands Navires de guerre pour nous prendre au passage; mais +Dieu en disposera autrement, s'il luy plaist. + +Cet advis donné par des pescheurs nous fit encore tarder quelques jours, +pour avoir la compagnie de trois autres vaisseaux de la flotte qui se +chargeoient de Molues, avec lesquels nous fismes voile, & courusmes en +vain un Escumeur de mer Rochelois, qui nous estoit venu recognoistre +environ trois cens lieuës au deça du grand Banc, puis arrivez assez pres +de la Manche, il s'esleva une brune si obscure & favorable pour nous, +qu'ayant, à cause d'icelle, perdu nostre route, & donné jusques dans la +terre d'Angleterre, en une petite Baye proche une tour à demy ruynée, +nous ne fusmes nullement apperceus de ces guetteurs qui nous pensoient +surprendre en chemin, & arrivasmes (assistez de la grace de nostre bon +Dieu) à la rade de Dieppe, & de là (de nostre pied) à nostre Couvent de +Paris fort heureusement & pleins de santé Dieu mercy, auquel soit +honneur, gloire & louange à jamais. Ainsi soit-il. + + + + + +DICTIONAIRE DE LA LANGUE HURONNE. + + +_Necessaire à ceux qui n'ont l'intelligence d'icelle & ont à traiter +avec les Sauvages du pays._ + +Par Fr. GABRIEL SAGARD, Recollet de S. François, de la Province de S. +Denys. + +[Illustration.] + +A PARIS + +CHEZ DENYS MOREAU, rue S. Jacques à la Salamandre d'Argent. + +======================================================================== + +M. DC. XXXII. + +_Avec Privilege du Roy._ + +======================================================================== + + +DICTIONAIRE +DE +LA LANGUE HURONNE + +_Par Fr. Gabriel Sagard, Recollet de sainct François, de la Province de +S. Denys._ + +LE peché des ambitieux Babyloniens, qui pensoient s'eslever +jusques au Ciel, par la hautesse de leur incomparable tour, pour d'un +second deluge universel, s'est communiqué par ses effects à toutes les +autres nations du monde, de maniere que nous voyons par experiencce, +qu'à peine se peut-il trouver une seule Province ou Nation, qui n'aye un +langage particulier, ou du moins qui ne differe d'accents & de beaucoup +de mots. Parmy nos Sauvages mesme il n'y a si petit peuple qui ne soit +dissemblable de l'autre ne leur maniere de parler. Les Hurons ont leur +langage particulier, & les Algoumequins, Montagnets & Canadiens en ont +un autre tout different, de sorte qu'ils ne s'entr'entendent point, +excepté les Skéquaneronons, Honquerons, & Anasaquanans, lesquels ont +quelque correspondance, & s'entr'entendent en quelque chose: mais pour +les Hurons ou Houandater, leur langue est tellement particuliere & +differente de toutes les autres, qu'elle ne derive d'aucune. Par exemple +les Hurons appellent un chien _Gagnenon_, les Epicerinys _Arionte_, & +les Canadiens ou Montagnets _Atimoy_: tellement qu'on voit une grande +difference en ces trois mots, qui ne signifient neantmoins qu'une mesme +chose, chacun en sa langue. De plus pour dire mon pere en Huron, faut +dire _Astan_, & en Canadien _Noraoni_: pour dire ma mere en Huron, _Auan +Ondauen_, en Canadien _Necaoni_; ma tante, en Huron _Harha_, & en +Canadien, _Netousisse_; du pain en Huron _Andataroni_, & en canadien, +_Pacouechigan_, & de la galette _Caracona_. Je ne t'entends point en +Huron, _Danstan réaronca_, & en Canadien faut dire, _Noma +quinisirocatin_. Je pourrois encore adjouster un grand nombre de mots +Canadiens & Hurons, pour en faire mieux cognoistre la difference, & +qu'il n'y a point de rapport d'une langue à l'autre; mais ce peu que je +viens de mettre icy doit suffire pour satisfaire & contenter ceux qui en +auroient peu douter. + +Et bien que je sois très peu versé en langue Huronne, & fort incapable +de faire quelque chose de bien: Si est ce que je feray volontiers part +au public (puis qu'il est ainsi jugé à propos) de ce eu que j'en sçay, +par ce Dictionaire que j'ay grossierement dressé, pour la commodité & +utilité de ceux qui ont à voyager dans le païs, & n'ont l'intelligence +de ladite langue: car je sçay combien vaut la peine d'avoir affaire à un +peuple & ne l'entendre point. Je veux bien neantmoins les advertir que +ce n'est point assez de sçavoir lire, & dire les mots à nostre mode, il +faut de plus observer la prononciation & les accents du pays, autrement +on ne se pourra faire entendre que tres difficillement, & si outre cela, +comme nous voyons en France beaucoup de differents accents & de mots +nous voyons la mesme chose aux Provinces, villes & villages où la langue +Huronne est en usage. C'est pourquoy il ne se faudra point estonner si +en voyageant dans le pays, on trouve cette difficulté, & qu'une mesme +chose se dise un peu differemment, ou tout autrement en un lieu qu'en un +autre, dans un mesme village, & encore dans une mesme Cabane. Par +exemple, pour dire des raisins un prononcera _Ochahenna_, & un autre +dira _Hochahenda_, puis pour dire, voyla qui est bien, voyla qui est +beau, un dira _Onguianné_, & l'autre dira _Onguiendé_: pour dire +l'emmeines-tu, l'emmeneras-tu, un prononcera _Etcheignon_, & un autre +dira _Etseignon_, & ceux-là sont des mots differents, car il y en a +beaucoup d'autres si peu approchans, & tellement dissemblables, +nonobstant qu'ils soient d'une mesme langue, & ne signifient tous qu'une +mesme chose, que les confrontans ils ne se ressemblent en rien qu'à la +signification, comme ces deux mots _Andahia_ & _Houernen_ le demontrent, +lesquels signifient l'un & l'autre cousteau, neantmoins sont tous +differents. + +Il y a encore une autre chose à remarquer en cette langue: c'est que +pour affirmer ou s'informer d'un mesme sujet, ils n'usent que d'un mesme +mot sans adjonction. Par exemple, affirmer qu'une chose est faicte, ou +s'informer sçavoir si elle est faicte, il ne disent que _Achongna_, ou +_Onnen achongna_: & n'y a que la cadence ou façon de prononcer, qui +donne à cognoistre si on interroge, ou si on asseure, & afin de ne point +repeter tant de fois une mesme chose, & neantmoins faire sçavoir & +comprendre comme on peut user des mots, j'ay mis à la fin des periodes, +aff. ou int., pour dire aff. qu'on s'en peut servir pour affirmer la +chose, ou int. pour advertir que sans y rien changer cela sert encore +pour interroger. + +Et pour ce que nos gens confondent encore souvent les temps presens, +passez ou à venir: les premieres, secondes ou troisiesmes personnes, le +pluriel & le singulier, & les genres masculin & feminin, ordinairement +sans aucun changement, diminution ou adjonction des mots & syllabes, +j'ay aussi marqué aux endroits plus difficiles, des lettres necessaires +& propres, pour sortir de toutes ces difficultez, & voir comme & en +combien de sortes on se peut servir d'une periode & façon de parler, +sans estre obligé d'y rien changer, que la cadence & le ton. Pour le +temps present j'ay mis un pnt. pour le preterit un pt. & pour le futur +un fu. Pour les personnes, il y a pour la premiere un 1, pour la seconde +un 2, & pour la troisiesme un 3 & per. signifie personne, & le singulier +& pluriel par S.P. & les genres masculin & feminin M. & F. + +Si je n'eusse craint de grossir trop inutilement ce Dictionaire, que je +me suis proposé d'abreger le plus que faire se pourra, j'aurais pour la +commodité des plus simples, escrit les choses plus au long: car je sçay +par experience, que si ce Dictionaire n'enseignoit & donnoit les choses +toutes digerees à ceux qui n'ont qu'à passer dans le pays, ou à traiter +peu souvent avec les Hurons, qu'ils ne pourroient d'eux mesmes, en ces +commencements, assembler, composer ny dresser ce qu'ils auroient à dire +avec toutes les regles qu'on leur pourroit donner, & feroient souvent +autant de fautes qu'ils diroient des mots, pour ce qu'il n'y a que la +practique & le long usage de la langue qui peut user des regles; qui +sont autant confuses & mal-aisees à cognoistre, comme la langue est +imparfaicte. + +Ils ont un grand nombre de mots, qui sont autant de sentences, & +d'autres composez qui sont tres beaux, comme _Assimenta_, baille la +seine: _Taoxritan_, donne moy du poisson; mais ils en ont aussi d'autres +qu'il faut entendre en divers sens, selon les sujets & les rencontres +qui se presentent. Et comme par deçà on invente des mots nouveaux, des +mots du temps, & des mots à la mode, & d'un accent de Cour, qui a +presque ensevely l'ancien Gaulois. + +Nos Hurons, & generallement toutes les autres Nations, ont le mesme +instabilité de langage, & changent tellement leurs mots, qu'à succession +de temps l'ancien Huron est presque tout autre que celuy du present, & +change encore, selon que j'ay peu conjecturer & apprendre n leur +parlant: car l'esprit se subtilise, & vieillissant corrige les choses, & +les met dans leur perfection. + +Quelqu'un me dira, que je n'ay pas bien observé l'ordre Alphabetique en +mon Dictionaire, imparfaict en beaucoup de choses, & que je devois me +donner du temps pour le polir & rendre dans sa perfection, puis qu'il +devoit paroistre ne public, & servir en un siecle où les escrits plus +parfaicts peuvent à peine contenter les moins advancez. Mais il faut +premierement considerer qu'un ordre si exacte n'estoit point autrement +necessaire, & que pour observer de tout poinct cette politesse, & ordre +Alphabetique, qu'il m'y eust fallu employer un grand temps au delà de +dix ou douze petits jours que j'y ay employez en fournissant la presse. + +Secondement, qu'il est question d'une langue sauvage; presque sans +regle, & tellement imparfaicte, qu'un plus habile que moy se trouveroit +bien empesché, (non pas de controller mes escrits) mais de mieux faire: +aussi ne s'est-il encore trouvé personne qui se soit mis en devoir d'en +dresser des rudiments autre que celuy-cy, pour la grande difficulté +qu'il y a: & cette difficulté me doit servir d'excuse, si par mesgard il +s'y est glissé quelques fautes, comme aussi à l'Imprimeur, qui n'a pû +observer tous les pointcts marquez, qui eussent esté necessaires sur +plusieurs lettres capitales, & autres, qui ne sont point en usage +chez-nous, & qu'il m'a fallu passer sous silence. + +Si peu de lumiere que j'aye eu dans la langue Canadienne, je n'y ay pas +recogneu tant de difficulté qu'en celle-cy, (bien que plus grave & +magistrale) car on en peut dresser des Declinaisons & Conjugaisons, & +observer assez bien les temps, les genres & les nombres, mais pour la +Huronne, tout y est tellement confondu & imparfaict, comme j'ay desja +dict qu'il n'y a que la pratique & le long usage qui y peut +perfectionner les negligens & peu studieux: car pour les autres qui ont +envie d'y profiter, il n'y q que les commencemens de difficiles, & Dieu +donne lumiere au reste, avec le soin qu'on y apporte, favorisé du +secours & de l'assistance des Sauvages qui est grandement utile, & +duquel je me servois journellement, pour me rendre leur langue +familiere. + +La principale chose qui m'a obligé d'escrire sur cette matiere est un +desir particulier que j'ay d'ayder ceux qui entreprendront ce voyage, +pour le salut & la conversion de ces pauvres Sauvages Hurons: car le +seul ressouvenir de ces pauvres gens me touche tellement en l'ame, que +je voudrois les pouvoir tous porter dans le Ciel apres une bonne +conversion, que je prie Dieu leur donner, bannissant de leur coeur tout +ce qui est de vicieux & de leurs terres tous les Anglois, ennemis de la +foy, pour y rentrer aussi glorieusement, comme il nous en ont chassé +injustement, avec tout le reste des François. + +[Illustration: deco006.png] + +[Illustration: deco017.png] + + + + +LES MOTS FRANCOIS +tournez en Huron. + +======================================================================= +NOTE DU TRANSCRIPTEUR + +Ce document à été transcrit à partir de l'édition numérisée d'un livre +ancien, dont l'impression assez mauvaise, n'a en rien été améliorée avec +l'âge et la numérisation. + +En particulier, le mots HURONS, écrits en italiques, sont extrêmement +difficiles à lire. C'est pour cette raison que le dictionnaire contenu +dans l'original n'a pas pu être reproduit ici. Il aurait souffert une si +grande multitude d'erreurs, que nous avons préféré l'omettre. + +Si des lecteurs trouvent une version plus lisible du dictionnaire, il ne +sera jamais trop tard pour la soumettre et l'insérer ici. + +======================================================================== + + + +[Illustration: hr01.png] + +J'ay soussigné, Ministre Provincial des Freres mineurs Recollets de la +Province de S Denys en France, veu la permission de sa Majesté & +Approbation de trois Peres des plus qualifiez de nostredite Province, +par nous nommez Censeurs, Permets à Frere Gabriel Sagard, de faire +imprimer son Voyage de Canada avec un Dictionaire de la langue des +Sauvages, sous ce titre. _Le grand Voyage, &c._ Fait à Rouen ce 25 +Juillet 1632, sous nostre seing manuel & seel de nostre Ordre. + +Pr. VINCENT MORET, Ministre Provincial. + + + + + + + + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le grand voyage du pays des Hurons, by +Gabriel Sagard + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND VOYAGE DU PAYS DES HURONS *** + +***** This file should be named 23828-8.txt or 23828-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/3/8/2/23828/ + +Produced by Rénald Lévesque. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/23828-8.zip b/23828-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d4bb93e --- /dev/null +++ b/23828-8.zip diff --git a/23828-h.zip b/23828-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3723b08 --- /dev/null +++ b/23828-h.zip diff --git a/23828-h/23828-h.htm b/23828-h/23828-h.htm new file mode 100644 index 0000000..b638bc3 --- /dev/null +++ b/23828-h/23828-h.htm @@ -0,0 +1,12256 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Le grand voyage du pays des Hurons, par Gabriel Sagard</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.big {font-size: 30pt} +.blue {color: #005DF6} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} + + + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Le grand voyage du pays des Hurons, by Gabriel Sagard + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le grand voyage du pays des Hurons + +Author: Gabriel Sagard + +Release Date: December 12, 2007 [EBook #23828] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND VOYAGE DU PAYS DES HURONS *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> +<div class="blue"> +<hr class="full"> +<p>NOTE DU TRANSCRIPTEUR.<br><br> + +Pour rendre la lecture plus abordable, nous avons +éliminé les grands "s" et la confusion générée par +l'ancien usage des u-v, et des i-j. Pour le reste, +nous avons adhéré à l'orthographe, la ponctuation +et l'accentuation (ou son absence) originales.</p> +<hr class="full"> +</div> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> +<br><br> + +<h2>LE GRAND VOYAGE</h2> +<h1>DU PAYS DES HURONS,</h1> +<h3>Situé en l'Amerique vers la Mer<br> +douce, és derniers confins<br> +de la nouvelle France,<br> +dite Canada.</h3> + +<p>Où il est amplement traité de tout ce qui est du pays, des +moeurs & du naturel des Sauvages, de leur gouvernement +de façons de faire, tant dedans leurs pays, qu'allans en voyages; +De leur foy & croyances; De leurs conseils & guerres, & +de quelque genre de tourmens ils font mourir leurs prisonniers. +Comme ils se marient & eslevent leurs enfants; De leurs Medecins, +& des remedes dont ils usent à leurs maladies: De +leurs danses & chansons; De la chasse, de la pesche, & des +oyseaux & animaux terrestres & aquatiques qu'ils ont; Des +richesses du pays; Comme ils cultivent leurs terres, & +accommodent leur Menestre. De leur deuil, pleurs & lamentations, +& comme ils ensevelissent & enterrent leurs morts.</p> + +<p>Avec un Dictionnaire de la langue Huronne, pour la commodité +de ceux qui ont à voyager dans le pays, & n'ont +d'intelligence d'icelle langue.</p> + +<p class="mid"><i>Par</i> F. Gabriel Sagard Theodat, <i>Recollet de<br> +S. François, de la Province de S. Denys en France.</i></p> + +<h3>A PARIS</h3> + +<p class="mid">Chez Denys Moreau, rue S. Jacques, à<br> +la Salamandre d'Argent.</p> + +<hr> + +<p class="mid">M. DC. XXXII.<br> +Avec Privilege du Roy.</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"></p> + +<h1>AU ROY</h1> +<h2>DES ROYS,</h2> +<h3>ET TOUT PUISSANT</h3> +<h4>Monarque du Ciel & de la terre,<br> +JESUS-CHRIST, Sauveur<br> +du monde.</h4> + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/C001.png"></span>'EST à vous, ô Puissance +& bonté infinie! à qui je m'adresse, +& devant +qui je me prosterne +la face contre terre, & les joues baignées +d'un ruisseau de larmes, que +fluent sans cesse de mes deux yeux, +par les ressentimens & amertumes +de mon coeur vrayement navré, & +à juste titre affligé, de voir tant de +pauvres ames Infideles & Barbares +tousjours gisantes dans les espaisses +tenebres de leur infidelité. Vous +sçavez (ô mon Seigneur & mon +Dieu) que nous avons porté nos +voeux depuis tant d'annees dans la +nouvelle France, & fait nostre possible +pour retirer les ames de cet +esprit tenebreux; mais le secours +necessaire de l'ancienne nous a +manqué, Seigneur, nos prieres & +nos remonstrances ont de peu servy. +Peut-estre, ô mon tres-doux +JESUS, que l'Ange tutelaire que +vous luy avez donné, a empesché +le secours que nous en esperions +pour la nouvelle, coulans doucement +dans le coeur & la pensee de +ceux qui avoient quelque affection +pour le bien du pays, que les +tracas, les distractions & les divers +perils qui fuyuent & sont annexez +à la poursuitte d'un si grand bien, +estoient souvent cause (aux ames +foibles dans la vertu) d'en remporter +des fruicts contraires à la vertu. +Si cela est, faite ô mon Dieu, s'il +vous plaist, que l'Ange de la nouvelle +France remporte la victoire +contre celuy de l'ancienne car bien +que quelques uns en fassent mal +leur profit, beaucoup en pourront +tirer de l'advantage assisté de ce +grand Ange tutelaire, & principalement +de vous, ô mon Dieu, qui pouvez tout, & de qui nous esperons +tout le bien qui en peut reussir; +il y va de vostre gloire & de vostre +service. Ayez donc pitié & +compassion de ces pauvres ames, +rachetées au prix de vostre sang +tres-precieux, ô mon Seigneur & +mon Dieu, afin que retirées des tenebres +de l'infidelité, elles se convertissent +à vous, & qu'apres avoir vescu +jusques à la mort, dans l'observance +de vos divins preceptes, elles +puissent aller jouyr de vous dans +l'eternité, avec les Anges bien-heureux +en Paradis. Où je prie vostre +divine Majesté me faire aussi la grace +d'aller, apres avoir vescu icy bas +par le moyen de vos graces, dans la +mesme grace, en l'observance de +mon Institut, & de vos divins commandemens.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco006.png"></p> +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"></p> + +<h4>TABLE</h4> +<h2>DES CHAPITRES</h2> +<h3>contenus en ce Livre.</h3> + +<p>Chap. 1. Voyage du pays des Hurons, situé en l'Amerique, +vers la mer douce, és derniers confins +de la nouvelle France, dite Canada.</p> + +<p>Chap. 2. De nostre commencemens, & suitte de nostre voyage.</p> + +<p>Chap. 3. De Kebec, demeure des François & des Pères Recollets.</p> + +<p>Chap. 4. Du Cap de Victoire aux Hurons, & comme +les Sauvages se gouvernent allans en voyage +& par pays.</p> + +<p>Chap. 5. De nostre arrivée au pays des Hurons, quels +estoient nos exercices, & de nostre manière +de vivre & gouvernement dans le pays.</p> + +<p>Chap. 6. Du pays des Hurons, & de leurs villes, +villages & cabanes.</p> + +<p>Chap. 7. Exercice ordinaire des hommes & des femmes.</p> + +<p>Chap. 8. Comme ils défrischent, sement & cultivent +leurs terres & apres comme ils accommodent +le bled & les farines, & de la façon +d'apprester leur manger.</p> + +<p>Chap. 9. De leurs festins & convives.</p> + +<p>Ch. 10. Des danses, chansons & autres ceremonies +ridicules.</p> + +<p>Ch. 11. De leur mariage & concubinage.</p> + +<p>Ch. 12. De la naissance, amour & nourriture que les sauvages +ont envers leurs enfans.</p> + +<p>Ch. 13. De l'exercice des jeunes garçons & jeunes +filles.</p> + +<p>Ch. 14. De la forme, couleur & stature des Sauvages, +& comme ils ne portent point de barbe.</p> + +<p>Ch. 15. Humeur des Sauvages, & comme ils ont recours +au Devins, pour recouvrer les choses +desrobées.</p> + +<p>Ch. 16. Des cheveux, & ornements du corps.</p> + +<p>Ch. 17. De leurs conseils & guerres.</p> + +<p>Ch. 18. De la croyance & foy des Sauvages, du Createur, +& comme ils avoient recours à nos +prieres.</p> + +<p>Ch. 19. Des ceremonies qu'ils observent à la pesche.</p> + +<p>Ch. 20. De la santé & maladie des Sauvages & de +leurs Medecins.</p> + +<p>Ch. 21. Des deffuncts, & comme ils pleurent & +ensevelissent les morts.</p> + +<p>Ch. 22. De la grand' feste des morts.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"></p> + +<h2>SECONDE PARTIE.</h2> + +<p>Où il est traité des Animaux terrestres, & +aquatiques, & des Fruicts, Plants & +Richesses qui se retreuvent communément +dans le pays de nos Sauvages; +puis de nostre retour de la Province +des Hurons en celle de Canada, Avec +un petit Dictionaire des mots principaux +de la langue Huronne, necessaire +à ceux qui n'ont l'intelligence d'icelle, +& ont à traiter avec les dits Hurons.</p> + +<p>Chap. 1. Des Oyseaux.<br> + +<p>Chap. 2. Des Animaux terrestres.<br> + +Chap. 3. Des Poissons, & bestes aquatiques.<br> + +Chap. 4. Des Fruicts, Plantes, Arbres & Richesses du +pays.<br> + +Chap. 5. De nostre retour du pays des Hurons en France, +& de ce qui nous arriva en chemin.</p> +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/hr01.png"></p> + + + +<h2><i>PRIVILEGE DU ROY.</i></h2> + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/Ls01.png"></span>OUYS par la grace de Dieu, Roy de +France & de Navarre. A nos amez & +feaux Conseiller, les gens tenans nos +Cours de Parlemens, Maistres des Requestes +ordinaires de nostre Hostel, Prevost de Paris, +Baillifs, Seneschaux, & autres nos Justiciers & +Officiers qu'il appartiendra salut. Nostre bien amé +Fr. Gabriel Sagard, Recollet, nous a fait remonstrer +qu'il a composé un livre intitulé, <i>Le grand Voyage du +pays des Hurons situé en l'Amerique, vers la mer douce, +és derniers confins de la nouvelle France, avec un +Dictionnaire de la langue Huronne.</i> Lequel il desireroit +mettre en lumiere, s'il avoit sur ce nos lettres. A ces +causes, desirans bien, & favorablement traiter ledit +suppliant, & qu'il ne soit frustré des fruicts de son +labeur, luy avons permis, permettons & octroyons +par ces presentes, de nos graces speciales, d'imprimer +ou faire imprimer en telle marge & caractere +que bon luy semblera ledit livre, iceluy mettre & +exposer en vente & distribuer durant le temps de dix +ans, deffendant à tous Imprimeurs & autres personnes +de quelque qualité & condition qu'elle soient, +d'imprimer, ou faire imprimer, mettre ny exposer +en vente ledit livre, sans le congé & permission +dudit exposant, ou de celuy ayant charge +de luy, sur peine de confiscation d'iceux livres, +d'amende arbitraire, & à tous despens, dommages & +interest envers luy; à la charge d'en mettre +deux exemplaires en nostre bibliotheque publique. +Si vous mandons que du contenu en ces +presentes vous fassiez, souffriez & laissiez jouyr & +ce faire souffrir & obeyr tus ceux qu'il appartiendra, +en mettant au commencement ou à la fin dudit +livre ces presentes, ou bref extraict d'icelles, +voulons qu'elles soient pour deuëment signifiées: Car +tel est nostre plaisir. Donné à Paris le 20 jour de +Juillet, l'an de grace 1632 & de nostre regne le 23.</p> + +<p>Par le Conseil,</p> + +<p>Huot.</p> +<hr class="full"> +<br> + +<p>J'ay sous-signé, consens que le sieur Denys Moscait, +lequel j'ay choysi pour mon Imprimeur & Libraire, +puisse imprimer mon livre, intitulé le grand voyage +des Hurons, à la charge de recevoir de moy, un nouveau +consentement, toutes les fois qu'il le voudra +réimprimer. Et à ces conditions je luy remets mon +Privilège que j'ay obtenu du Roy, pour imprimer mondit +livre. Fait à Paris ce 19 Juillet 1612.</p> + +<p>FR. GABRIEL SAGARD, Recollet.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<p>Achevé d'imprimer pour la premiere fois le 10 jour +d'Aoust 1632.</p> +<br><br> + +<hr class="full"> + + +<p class="mid"><b><i>Approbation des Peres de l'Ordre.</i></b></p> + +<p>Nous soussignez, Professeurs en la saincte +Theologie, Predicateurs & Confesseurs des +Peres Recollets de la province de S. Denys en +France. Certifions avoir leu un livre intitulé, +<i>Voyage du pays des Hurons, situé en l'Amerique, +vers la mer douce, és derniers confins de la nouvelle +France, dite Canada.</i> Où il est traité de tout ce qui +est du pays, & du gouvernement des Sauvages, +avec un Dictionaire de la langue Huronne, +Composé par Fr. Gabriel Sagard Theodat, +Religieux de nostre mesme Ordre & Institut. +Auquel nous n'avons rien trouvé contraire à la +Religion Catholique, Apostolique & Romaine: +ains tres utile & necessaire au public. En foy de +quoy nous avons signé de nostre main. Fait en +nostre Couvent de Paris le cinquiesme jour de +juillet 1632.</p> + +<p>Fr. IGNACE I I CAULT, quisup. Gardien +du Couvent des Recollets de Paris.</p> + +<p>Fr. JEAN MARIE L'ESCRIVAIS, +quisup.</p> + +<p>Fr. ANGE CARRIER, quisup.</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013.png"></p> + +<h3>A TRES-ILLUSTRE,</h3> + +<h4>Genereux & puissant Prince</h4> + +<h1>HENRY</h1> + +<h2>DE LORRAINE,</h2> + +<h3>Comte d'Arcourt.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/Ms01.png">ONSEIGNEUR,</p> + +<p><i>C'est un sujet puissans, +& un object ravissant, que l'oeil & la +presence d'un Prince, qui n'a d'affection +que pour la vertu. Si je prens la +hardiesse de m'adresser à vostre grandeur, +pour luy faire offre (comme je fais +en toute humilité) de mon petit Voyage +des Hurons. La faute, si j'en commets, +gaigné & doucement charmé par vostre +vertu, en doit estre attribuée à l'esclat +brillant de vostre mesme vertu. A quel +Autel pouvois-je porter mes voeux plus +méritoirement qu'au vostre? En qui pouvois-je +trouver plus d'appuy contre les +envieux & mal-veillans de mon Histoire, +qu'en un Prince genereux & victorieux +comme vous, dont les vertus sont +tellement admirées entre les Grands, +qu'elles semblent donner loix aux Princes +plus accomplis. Sous l'aisle de vostre +protection (si vous l'en daignez honorer) +MONSEIGNEUR, ce mien +petit traité peut sans crainte des envieux, +favorablement par-courir tout l'Univers. +Vostre naissance & extraction de +la tres-ancienne, auguste & Royale +maison de Lorraine, qui a autre-fois +passé les mers, subjugué les +Infideles, & possedé, comme Roy, +un si grand nombre d'annees, tous +les lieux saincts de la Palestine, vous +donne du credit, & faict voler vostre +nom parmy toutes les Nations +de la terre: de sorte que l'on dict d'elle, +qu'elle a tousjours esté saincte, & +n'a jamais nourry de monstre dans son +sein. C'est une remarque & un +honneur eternel, que je prie Dieu vous +conserver.</i></p> + +<p><i>Acceptez donc, (MONSEIGNEUR) les bonnes volontez que +j'ay pour vostre Grandeur en ce petit +present, en attendant que le Ciel me +fasse naistre d'autres moyens plus propres, +pour recognoistre les obligations +que vous avez acquises sur nostre +Religieuse Maison, & sur moy +particulierement, qui seray toute ma vie,</i></p> + +<p><i>MONSEIGNEUR,</i></p> + +<p>Vostre tres-humble serviteur en<br> +JESUS-CHRIST, Fr. Gabriel<br> +Sagard, indigne Recollet.</p> + +<p>De Paris ce 31<br> +Juillet, 1632.</p> +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/017.png"></p> + +<h2>AU LECTEUR</h2> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/C002.png">'Est une vérité cogneuë de +tous, & des Infideles mesmes +(disoit un sage des Garamantes au Grand Roy +Alexandre) Que la perfection +des hommes ne consiste point à +voir beaucoup, ny à sçavoir beaucoup; +mais en accomplissant le vouloir & bon +plaisir de Dieu. Cette pensee a repu longtemps +mon esprit en suspens à sçavoir, si +je devois demeurer dans le silence, ou +agreer à tant d'ames religieuses & seculieres, +qui me sollicitoient de mettre au jour, +& faire voir au public, le narré du voyage +que j'ay fait dans le pays des Hurons; +pource que de moy-mesme je ne m'y pouvois +resoudre. Mais enfin, apres avoir +consideré de plus pres le bien qui en pouvoit +reussir à la gloire de Dieu, & au +salut du prochain, avec la licence de mes +Supérieurs j'ay mis la main à la plume, & +décrit dans cet' Histoire & Voyage des +Hurons, tout ce qui se peut dire du pays +& de ses habitants. La lecture duquel sera +d'autant plus agreable à toutes conditions +de personnes, que ce livre est parsemé +de diversité de choses les unes belles +& remarquables en un peuple Barbare & +Sauvage, & les autres brutales et inhumaines +à des creatures qui doivent avoir +de la raison & recongnoistre un Dieu qui +les a mis en ce monde, pour jouyr apres +d'un Paradis. Quelqu'un me pourra dire +que je devois me servir du stile du temps, +ou d'une bonne plume, pour polir & enrichir +mes memoires, & leur donner jour +au travers de toutes les difficultez que les +esprits envieux (aujourd'huy trop frequens) +me pourroient objecter & en effet, +j'en ay eu la pensee, non pour m'attribuer +le merite & la science d'autruy; mais pour +contenter les plus curieux & difficiles +dans les entretiens du temps. Au contraire, +j'ay esté conseillé de suyvre plustost la +naïfveté & simplicité de mon stile ordinaire, +(lequel agréera tousjours d'avantage +aux personnes vertueuses & de merite) +que de m'amuser à la recherche d'un +discours poly et fardé, qui auroit voilé ma +face, & obscurcy la candeur & sincerité +de mon Histoire, qui ne doit avoir rien de +vain ny de superflu.</p> + +<p>Je m'arreste icy tout court, je demeure +icy en silence, & preste mon oreille patiente +aux advertissements salutaires de +quelques zelans, que me diront que j'ay +employé & ma plume & mon temps, dans +un sujet qui ne ravist pas les ames comme +un autre sainct Paul, jusqu'au troisiesme +Ciel. Il est vray, j'advouë mon manquement +& mon démerite; mais je diray +pourtant, & avec verité, que les bonnes +ames y trouveront dequoy s'edifier, & +louer Dieu qui nous a fait naistre dans +un pays Chrestien, où son sainct nom est +recogneu & adoré, au prix de tant d'Infideles +qui vivent & meurent privez de sa +cognoissance & se son Paradis. Les plus +curieux aussi, & les moins devots, qui +n'ont autre sentiment que de se divertir, & +d'apprendre dans l'Histoire l'humeur, le +gouvernement, & les diverses actions & +ceremonies d'un peuple Barbare, y trouveront +aussi dequoy se contenter & satisfaire, +& peut-étre leur salut, par la reflection +qu'ils feront eux-mesme.</p> + +<p>De mesme, ceux qui poussez d'un sainct +mouvement desireront aller dans le pays +pour la conversion des Sauvages, ou pour +s'y habituer & vivre Chrestiennement, y +apprendront aussi quels seront les pays ou +ils auront à demeurer, & les peuples avec +lesquels ils auront à traiter, & ce qui leur +sera besoin dans le pays, pour s'en munir +avant que de se mettre en chemin. Puis +nostre Dictionaire leur apprendra d'abord +toutes les choses principales & necessaires +qu'ils auront à dire aux Hurons, & aux +autres Provinces & Nations, chez lesquels +cette langue est en usage, comme +Petuneux, à la Nation Neutre, à la +Province de Feu, à celle des Puants, à la +Nation des Bois, à celle de la Mine de +cuyvre, aux Yroquois, à la Province des +Cheveux Relevez, & à plusieurs autres. +Puis en celle des Sorciers, de ceux de l'Isle, +de la petite Nation & des Algoumequins, +qui la sçavent en partie, pour la +necessité qu'ils en ont, lors qu'ils voyagent, +ou qu'ils ont à traiter avec quelques +personnes de nos Provinces Huronnes & +Sedentaires.</p> + +<p>Je responds à vostre pensee, que le +Christianisme est bien peu advancé dans +le pays, nonobstant nos travaux, le soin & +la diligence que les Recollets y ont apporté, +bien loin des dix millions d'ames +que nos Religieux ont baptizé à succession +de temps dans les Indes Orientales, & +Occidentales, depuis que le bien-heureux +Frere Martin de Valence, & les compagnons +Recollets y eurent mis le pied, +& fait les premiers la planche à tous nos +autres Freres, qui y ont à present un +grand nombre de Provinces, remplies de +Couvents, & en suitte à tous les Religieux +des autres Ordres, qui y ont esté +depuis.</p> + +<p>C'est nostre regret & nostre desplaisir +de n'y avoir pas esté secondez, & que les +choses n'y ont pas si heureusement advancé, +comme nos esperances nous promettoient, +foiblement fondees sur des Colonies +de bons & vertueux François qu'on y +devoit establir, sans lesquelles on n'y advancera +jamais gueres la gloire de Dieu & +le Christianisme n'y sera jamais bien fondé. +C'est mon sentiment & celuy de tous +les gens de bien non seulement; mais de +tous ceux qui se gouvernent tant soit peu +avec la lumiere de la raison.</p> + +<p>Excuse, si le peu de temps que j'ay eu +de composer & dresser mes Memoires & +mon Dictionaire (apres la resolution prise +de les mettre en lumiere) y a fait escouler +quelques legeres fautes ou redites: car +y travaillant avec un esprit preoccupé de +plusieurs autres charges & commissions, +il ne me souvenoit pas souvent en un +temps, ce que j'avois composé & escrit en +un autre. Ce sont fautes qui portent le +pardon qu'elles esperent de vostre charité, +de laquelle j'implore aussi les prieres, +à ce que Dieu m'exempte icy de peché, +& me donne son Paradis en l'autre.</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"></p> + + + +<h2><i>VOYAGE DU PAYS</i></h2> +<h4><i>des Hurons situé en l'Amerique, vers<br> +la mer douce, és derniers confins de<br> +la nouvelle France, dite Canada.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/A01.png">LLEZ par tout le monde, +& preschez l'Evangile à +toute creature, dit notre +Seigneur. C'est le commandement +que Dieu donna à ses Apostre, & +ensuitte aux personnes Apostoliques, de +porter l'Evangile par tout le monde, pour +en chasser l'Idolatrie, & polir les moeurs +barbares des Gentils, & eriger les trophees +des victoires de sa Croix par son +Evangile & la predication de son sainct +nom. La vanité de sçavoir & apprendre les +choses curieuses, & les moeurs & diverses +façons de philosopher, ont poussé ce grand +Thianeus Appollonius de ne pardonner à +aucun travail, pour se remplir & rendre +illustre par la cognoissance des choses les +plus belles & magnifiques de l'Univers & +c'est ce qui le fit courir de l'Egypte toute +l'Afrique, passer les colonnes d'hercules, +traiter avec les grands hommes, & sages +d'Espagne, visiter nos Druides és +Gaules, couler dans les delices de l'Italie, +pour y voir la politesse, grandeur & gentillesse +de l'Empire Romain, de là se couler +dans la Grece, puis passer l'Elespong, +pour voir les richesses d'Asie, & enfin penetrant +les Perses, surmontant le Causase, +passant par les Albaniens, Scythes, Massagettes: +bref, apres avoir connu les puissans +Royaumes de l'Inde, traversé le grand +fleuve Phison, arriva enfin vers les Brachmanes, +pour ouyr ce grand Hyarcas philosopher +de la nature & du mouvement des +astres: & comme insatiable de sçavoir, apres +avoir couru toutes les provinces où il +pensa apprendre quelque chose d'excellent, +pour se rendre plus divin parmy les +hommes; de tous ses grands travaux ne +laissa rien de memorable qu'un chetif livre, +contenant les dogmes des Pytagoriens, +fagoté, polly, doré, qu'il feignoit +avoir appris dans l'Entre trophonine, qui +fut receu avec tant d'applaudissement des +Anciates, que pour éternizer sa memoire +ils le consacrerent au plus haut feste de +leur plus magnifique Temple.</p> + +<p>Ce grand homme, qui avait acquis par +ses voyages tant de suffisance & d'experience, +que les Princes, & entr'autres +l'Empereur Vespasien, estimoit son amitié +de telle sorte, que, soit que ou par vanité, +ou à bon escient, qu'il desira se servir +de luy en la conduite de son grand Empire, +il le convia de s'en venir à Rome avec +ses attrayantes paroles, qu'il luy feroit +part de tout ce qu'il possedoit, sans en exclure +l'Empire, pour monstrer l'estime +qu'il faisoit de ce grand personnage; neantmoins +il croyoit n'avoir rien remarqué +digne de tant de travail, puis qu'il n'avoit +pu rencontrer une egalité de justice (à son +advis) en l'economie du monde, puisque +par tout il avoit trouvé le fol commander +au sage, le superbe à l'humble, le querelleur +au pacifique, l'impie au devot. Et ce +qui luy touchoit le plus le coeur, c'est qu'il +n'avoit point trouvé l'immortalité en +terre.</p> + +<p>Pour moi, qui ne fus jamais d'une si enragee +envie d'apprendre en voyageant, +puis que nourry en l'escole du Fils de +Dieu, sous la discipline reguliere de l'ordre +Séraphique sainct François, où l'on +apprend la science solide des Saincts, & +hors celle-là tout ce qu'on peut apprendre +n'est qu'un vain amusement d'un esprit +curieux. J'ay voulu faire part au public de +ce que j'avois veu en un voyage de la nouvelle +France, que l'obeyssance de mes Supérieurs +m'avoit fait entreprendre, pour secourir +nos Peres qui y estoient desja, pour +tascher à y porter le flambeau de la cognoissance +du Fils de Dieu, & en chasser +les tenebres de la barbarie & infidelité +suyvant le commandement que nostre +Dieu nous avoit faict en la personne de +ses Apostres, afin que comme nos Peres +de nostre seraphique Ordre de sainct +François, avoient les premiers porté l'Evangile +dans les Indes Orientales & Occidentales +& arboré l'estendart de nostre +redemption és peuples qui n'en avoient +jamais ouy parler, ny en cognoissance, à +leur imitation nous y portassions nostre +zele et devotion, afin de faire la mesme +conqueste, & eriger les mesmes trophees +de nostre salut, où le Diable avoit demeuré +paisible jusqu'à present.</p> + +<p>Ce ne sera pas à l'imitation d'Appollonius, +pour y polir mon esprit, & en devenir +plus sage, que je visiteray ces larges +provinces, où la barbarie & la brutalité y +ont pris tels advantages, que la suitte de +ce discours vous donnera en l'ame quelque +compassion de la misere & aveuglement +de ces pauvres peuples, où je vous +feray voir quelles obligations nous avons +à nostre bon JESUS, de nous avoir delivrez +de telles tenebres & brutalite, & poly +nostre esprit jusqu'à le pouvoir cognoistre +et aymer, & esperer l'adoption de ses +enfans. Vous verrez comme en un tableau +de relief & en riche taille douce, la misere +de la nature humaine, viciee en son origine, +privee de la culture de la foy, destituee +des bonnes moeurs, & en proye à la plus +funeste barbarie que l'esloignement de la +lumiere celeste peut grotesquement concevoir. +Le recit vous en sera d'autant plus +agreable par la diversité des choses que je +vous raconteray avoir remarquees, pendant +environ deux ans que j'y ay demeuré, +que je me promets que la compassion +que vous prendrez de la misere de ceux +qui participent avec vous de la nature humaine, +tireront de vos coeurs des voeux, +des larmes & des souspirs, pour conjurer +le Ciel à lancer sur ces coeurs des lumieres +celestes, qui seules les peuvent affranchir +de la captivité du Diable, embellir leurs +maisons de discours salutaires, & polir +leur rude barbarie de la politesse des bonnes +moeurs, afin qu'ayans cogneu qu'ils +sont hommes, ils puissent devenir Chrestiens, +& participer avec vous de cette foy +qui nous honore du riche titre d'enfans de +Dieu, coheritiers avec nostre doux JESUS, +de l'heritage qu'il nous a acquis au prix de +son sang, où se trouvera cette immortalité +veritable, que la vanité d'Appollonius +apres tant de voyages n'avoit pu trouver +en terre, où aussi elle n'a garde de se pouvoir +trouver.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>De nostre commencement, & suitte de<br> +nostre voyage.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/N01.png">OSTRE Congregation +s'estant tenue à Paris, +j'eus commandement +d'accompagner le Pere +Nicolas, vieil Predicateur, +pour aller secourir +nos Peres, qui avoient la mission de la +conversion des peuples de la nouvelle +France. Nous partismes de Paris avec la +benediction de nostre R. Pere Provincial, +le dix huictiesme de Mars mil six cens +vingt-quatre, à l'Apostolique, à pied & +avec l'equipage ordinaire des pauvres Pere +Recollets Mineurs de nostre glorieux +Pere S. François. Nous arrivasmes à Dieppe +en bonne santé, où le navire fretté & +prest, n'attendoit que le vent propre pour +faire voile, & commencer nostre heureux +voyage: de sorte qu'à grand peine pûmes-nous +prendre quelque repos, qu'il +nous fallut embarquer le mesme jour de +nostre arrivee, de sorte que nous partismes +dés la my nuict avec un vent assez bon +mais qui par sa faveur inconstante nous +laissa bien tost, & fusmes surpris d'un vent +contraire, joignant la coste d'Angleterre, +que causa un mal de mer fort fascheux à +mon compagnon, qui l'incommoda fort +& le contraignit de rendre le tribut à la +mer; qui est l'unique remede de la guerison +de ces indispositions maritimes. Graces +è nostre Seigneur, nous avions desja +scillonné environ cent lieuës de mer, avant +que je fusse contrainct à ces fascheuses +maladies; mais j'en ressentis bien depuis, +& peut dire avec verité, que je ne me fusse +jamais imaginé que le mal de mer fust si +fascheux & ennuyeux comme je l'experimentay, +me semblant n'avoir jamais +tant souffert corporellement au reste de +ma vie, comme je souffris pendant trois +mois six jours de navigation, qu'il nous +fallut (a cause des vents contraires) pour +traverser ce grand & espouventable Ocean, +& arriver à Kebec, demeure de nos +Peres.</p> + +<p>Or pour ce que le Capitaine de nostre +vaisseau avoit commission d'aller charger +du sel en Brouage, il nous y fallut aller, +& passer devant la Rochelle, à la rade de +laquelle nous nous arrestâmes deux jours, +pendant que nos gens allerent negocier à +la ville pour leurs affaires particulieres. Il +y avoit là un grand nombre de navires +Hollandoises, tant de guerre que marchands, +qui alloient charger du sel en +Brouage, & à la riviere Suedre, proche +de Mareine: nous en avions desja trouvé +en chemin, environ quatre vingts ou cent +en diverses flottes, & aucun n'avoit couru +sus-nous, entant que nostre pavillon nous +faisoit cognoistre; il y eut seulement un +pirate Hollandois qui nous voulut attaquer +& rendre combat, ayant desja à ce +dessein ouvert ses sabors, & fait boire & armer +ses gens; mais pour n'estre assez forts, +nous gaignasmes le devant à petit bruit, +ce miserable traisnoit desja quant-&-soy +un autre navire chargé de sucre & autres +marchandises, qu'il avoit volé sur des pauvres +François & Espagnols qui venoient +d'Espagne.</p> + +<p>De la Rochelle on prend d'ordinaire +un pilote de louage, pour conduire les +navires qui vont à la riviere de Suedre, à +cause de plusieurs lieux dangereux où il +convient de passer, & est necessaire que ce +soit un pilotte du pays qui conduise en ces +endroicts, pource qu'un autre ne s'y oseroit +hazarder, il arriva neantmoins que ce +pilotte de la Rochelle pensa nous perdre, +car n'ayant voulu jetter l'anchre par un +temps de bruine, comme on luy conseilloit, +se fiant à sa sonde, il nous eschoua sur +les quatre heures du soir, ce fut alors pitié, +car on pensoit n'en eschapper jamais, & de +faict, si Dieu n'eust calmé le temps, & retenu +notre navire de se coucher du tout, +s'estoit faict du navire, & de tout ce +qui estoit dedans; on demeura ainsi jusques +environ les six ou sept heures du lendemain +matin, que la maree nous mit sus +pied; en cet endroict nous n'estions pas à +plus d'un bon quart de lieuë de terre; & +nous ne pensions pas estre si proches, autrement +on y eust conduit la pluspart de l'equipage +avec la chalouppe pendant ce +danger, pour descharger d'autant le navire, +& se sauver tous, en cas qu'il se fust +encore tant-soit-peu couché; car il l'estoit +desja tellement, que l'on ne pouvoit plus +marcher debout, ains se traisnant & appuyant +des mains. Tous estoient fort affligez, +& aucun n'eut le courage de boire ny +manger, encore que le souper fust prest & +servy, & les bidons & gamelles des matelots +remplis: pour moy j'estois fort debile, +& eusse volontiers pris quelque chose; +mais la crainte de mal edifier m'empescha +& me fit jeusner comme les autres, & demeurer +en priere toute la nuict avec mon +compagnon, attendant la misericorde & +assistance du bon Dieu: nos gens parloient +desja de jetter en mer le pilotte qui +nous avoit eschouez. Une partie +vouloit gaigner l'esquif pour tascher à se +sauver, & le Capitaine menaçoit d'un +coup de pistolet le premier qui s'y advanceroit, +car sa raison estoit; sauver tout, ou +tout perdre, & nostre Seigneur ayant pitié +de ma foiblesse me fit la grace d'estre +fort peu esmeu & estonné pour le danger +present & eminent, ny pour tous autres +que nous eusmes pendant nostre voyage, +car il ne me vint jamais en la pensee (me +confiant en la divine bonté, aux merites +de la Vierge, & de tous les Saincts) que +deussions perir, autrement il y avoit grandement +sujet de craindre pour moy, puis +que les plus experimentez pilotes & mariniers +n'estoient pas sans crainte, ce qui +estonnoit tout plein de personnes, un desquels, +comme fasché de me voir sans apprehension +pendant une furieuse tourmente +de huict jours; me dit par reproche, +qu'il avoit dans la pensee que je n'estois +pas Chrestien, de n'apprehender pas +en des perils si eminens, je luy dis que +nous estions entre les mains de Dieu; & +qu'il ne nous adviendroit que selon sa saincte +volonté, & que je m'estois embarqué +en intention d'aller gaigner des ames à +nostre Seigneur au pays des Sauvages, & +d'y endurer le martyre, si telle estoit sa +saincte volonté: que si sa divine misericorde +vouloit que je perisse en chemin, que je +ne devois pas moins que d'en estre content, +& que d'avoir tant d'apprehension +n'estoit pas bon signe; mais que chacun +devoit plustost tascher de bien mettre son +ame avec Dieu, & apres faire ce qu'on +pourroit pour se delivrer du danger & +naufrage, puis laisser le reste du soin à +Dieu, & que bien que je fusse un grand pecheur, +que je ne perdrois pas pourtant +l'esperance & la confiance que je devois +avoir à mon Seigneur & à ses Saincts, qui +estoient tesmoins de nostre disgrace & +danger, duquel ils pouvoient nous delivrer, +avec le bon plaisir de sa divine +Majesté, quand il leur plairoit.</p> + +<p>Apres estre delivrés du peril de la mort, +& de la perte du navire, qu'on croyoit inevitable, +nous mismes la voile au vent, & +arrivasmes d'assez bonne heure à la riviere +de Suedre, où l'on devoit charger du +sel des marests de Mareine. Nous nous +desembarquasmes, & n'estans qu'à deux +bonnes lieuës de Brouage, nous y allasmes +nous rafraischir; avec nos Freres de +la province de la Conception, qui y ont +un assez beau Couvent, lesquels nous y +reçurent & accommoderent avec beaucoup +de charité. Nostre navire estant chargé, +& prest à se remettre à la voile, nous +retournasmes nous y rembarquer, avec +un nouveau pilote de Mareine, pour +nous reconduire jusqu'à la Rochelle, lequel +pensa encor' nous eschouer, ce qu'indubitablement +nous aurions esté, s'il eust +fait tant-soit-peu obscur, cela luy osta la +presomption & vanité insupportable de +laquelle enflé, il s'estimoit le plus habile +pilote de cette mer, aussi estoit-il de la +pretendue Religion, & des opiniastres, +ainsi qu'estoit le premier qui nous +avoit eschouez, quoy que plus retenu & +modeste.</p> + +<p>Vers la Rochelle il y a une grande +quantité de marsoins, mais nos mattelots +ne se mirent point en peine d'en harponner +aucun, mais ils pescherent quantité de +seiches, qui font grandement bonne bonnes fricassees, +& semblent des blancs d'oeufs durs +fricassez: ils prindrent aussi des grondins +avec des lignes & hameçons qu'ils laissoient +traisner apres le navire, ce sont poissons +un peu plus gros que des rougets, & +desquels on faisoit du potage qui estoit assez +bon, & le poisson aussi, pendant que je +me trouvois mal cela me fortifia un peu; +mais je me desplaisois grandement que le +Chirurgien qui avoit soin des malades +estoit Huguenot, & peu affectionné envers +les Religieux, c'est pourquoy j'aymois +mieux patir que de le prier, aussi n'estoit-il +gueres courtois à personne. Passant +devant l'Isle de Réon remplit nos bariques +d'eau douce pour nostre voyage, on mit +les voiles au vent, & le cap à la route de +Canada, puis nous cinglasmes par la Manche +en haute mer, à la garde du bon Dieu, +& à la mercy des vents.</p> + +<p>A deux ou trois cens lieuës de mer, un +piratte ou forban nous vint recognoistre, +& par mocquerie & menace nous dit qu'il +parleroit à nous apres souper, il ne luy fut +rien respondu; mais party d'auprés de +nous on tendit le pont de corde, & chacun +se tint sur les armes pour rendre combat, +au cas qu'il fust revenu, comme il avait +dict: mais il ne retourna point à nous, +ayant bien opinion qu'il n'y avoit que des +coups à gaigner, & non aucune marchandise: +toutes fois il fut encore trois ou quatre +jours à voltiger & roder à nostre +veuë, cherchant à faire quelque prise & piraterie.</p> + +<p>Il arriva un accident dans nostre navire, +le premier jour du mois de May, qui nous +affligea fort. C'est la coustume en ce mesme +jour, que tous les matelots s'arment +au matin, & en ordre font une salve d'escoupeterie +au Capitaine du vaisseau: un +bon garçon, peu usité aux armes, par mesgard +& imprudence, donna une double +ou triple charge à un meschant mousquet +qu'il avoit, & pensant le tirer il se creva, & +tua le mattelot qui estoit à son costé, & en +blessa un autre legerement à la main. Je +n'ay jamais rien veu de si resolu comme +ce pauvre homme blessé à la mort: car +ayant toutes les parties naturelles coupees +& emportees, & quelques peaux des +cuisses & du ventre qui luy pendoient: apres +qu'il fut revenu de pasmoizon, à laquelle +il estoit tombé du coup, luy-mesme +appella le Chirurgien, & l'enhardit de +coudre sa playe, & d'y apliquer ses remedes, +& jusqu'à la mort parla avec un esprit +aussi sain & arresté & d'une patience si admirable, +que l'on ne l'eust pas jugé malade +à sa parole. Le bon Pere Nicolas le confessa, +& peu de temps apres il mourut: apres +il fut enveloppé dans sa paillasse, & mis le +lendemain matin sur le tillac: nous dismes +l'Office des morts, & toutes les prieres +accoustumees, puis le corps ayant esté mis +sur une planche, fut faict glisser dans la +mer, puis un tison de feu allumé, & un coup +de canon tiré, qui est la pompe funebre +qu'on rend d'ordinaire à ceux qui meurent +sur mer.</p> + +<p>Depuis, nous fusmes agitez d'une tourmente +si furieuse, par l'espace de sept ou +huict jours continuels, qu'il sembloit que +la mer se deust joindre au Ciel, de sorte +que l'on avoit de l'apprehension qu'il se +vint à rompre quelque membre du navire, +pour les grands coups de mer qu'il souffroit +à tout moment, ou que les vagues furieuses, +qui donnoient jusques par dessus +la Dunette abysmassent nostre navire; car +elles avaient desja rompu & emporté les +galleries, avec tout ce qui estoit dedans; +c'est pourquoy on fut contrainct de mettre +bas toutes les voiles, & demeurer les +bras croisez; portez à la mercy des flots, +& balotez d'une estrange façon pendant +ces furies. Que s'il y avoit quelque coffre +mal amarré, on l'entendoit rouler, & +quelquesfois la marmite estoit renversee, +& en dinant ou soupant si nous ne tenions +bien nos plats, ils voloient d'un bout de +la table à l'autre, & les falloit tenir aussi +bien que la tasse à boire, selon le mouvement +du navire, que nous laissions aller à +la garde du bon Dieu, puis qu'il ne gouvernoit +plus.</p> + +<p>Pendant ce temps là, les plus devots +prioyent Dieu, mais pour les mattelots, +je vous asseure que c'est alors qu'ils sont +moins devots, & qu'ils taschent de dissimuler +l'apprehension qu'ils ont du naufrage, +de peur que venans à en echapper +ils ne soient gaussez les uns des autres, pour +la crainte et la peur qu'ils auroient témoigné +par leurs devotions, ce qui est une +vraye invention du diable, pour faire perdre +les personnes en mauvais estat. Il est +tres-bon de ne se point troubler, voire +tres-necessaire pour chose qui arrive, à cause +qu'on en est moins apte de se tirer du danger, +mais il ne s'en faut pas monstrer plus +insolent, ains se recommander à Dieu, & +travailler à ce à quoy on pense estre expedient +& necessaire à son salut & delivrance. +Or ces tempestes bien souvent nous +estoient presagees par les Marsoins, qui +environnoient nostre vaisseau par milliers, +se jouans d'une façon fort plaisante, +dont les uns ont le museau mousse & gros, +& les autres pointu.</p> + +<p>Au temps de cette tourmente je me +trouvay une fois seul avec mon compagnon, +dans la chambre du Capitaine, où +je lisois pour mon contentement spirituel +les Meditations de S. Bonaventure, ledict +Pere n'ayant pas encore achevé son office, +le disoit à genouils, proche la fenestre +qui regarde sur la gallerie, qu'à mesme +temps un coup de mer rompit un aiz +du siege de la chambre, entre dedans, sousleve +un peu en l'air le dit Pere, & m'enveloppe +une partie du corps, ce qui m'esblouit +toute la veuë; neantmoins, sans autrement +m'estonner, je me leve diligemment +d'où j'estois assis, à tastons, j'ouvre +la porte pour donner cours à l'eau, me +ressouvenant avoir ouy dire qu'un Capitaine +avec son fils se trouverent un jour +noyez par un coup de mer qui entra dans +leur chambre. Nous eusme aussi par fois +des ressaques jusqu'au grand masts, qui +sont des coups tres-dangereux pour enfoncer +un navire dans l'abysme des eaues. +Quand la tempeste nous prit nous estions +bien avant au delà des isles Assores, qui +sont au Roy d'Espagne, desquelles nous +n'approchasmes plus pres que d'une +journee.</p> + +<p>Ordinairement apres une grande tempeste +vient un grand calme, comme en effet +nous en avions quelque fois de bien +importuns, qui nous empeschoient d'advancer +chemin, durant lesquels les Matelots +jouoient & dansoient sur le tillac; puis +quend on voyoit sortir de dessous l'orizon +un nuage espais, c'estoit lors qu'il fallait +quitter ces exercices, & se prendre +garde d'un grain de vent qui estoit enveloppé +là dedans, lequel se desserrant +grondant & sifflant, estoit capable de +renverser nostre vaisseau sen dessus-dessous, +s'il n'y eust eu des gens prests à executer +ce que le maistre du navire leur commandoit. +Or le calme qui nous arriva apres +cette grande tempeste nous servit fort à +propos, pour tirer de la mer un grand +tonneau de tres-bonne huile d'olive, que +nous appercusmes assez proche de nous, +flottant sur les eaues, nous en apperceusmes +encore un autre deux ou trois jours +apres: mais la mer qui commençoit fort +à enfler, nous osta le moyen de l'avoir: +ces tonneaux comme il est à conjecturer, +pouvoient estre de quelque navire brizé +en mer par ces furieuses tourmentes & +tempestes que nous avions souffertes peu +de temps auparavant.</p> + +<p>Quelques jours apres nous rencontrasmes +un petit navire Anglois, qui disoit +venir de la Virginie, & de quelqu'autre +contree, car il avoit quantité de palmes, +du petun, de la cochenille & des cuirs, il +estoit tout desmaté des coups de vent +qu'il avoit souffert, & pour pouvoir s'en +retourner au pays d'Angleterre & d'Escosse, +d'où la pluspart de son equipage +estoit, ils avoient accommodé leurs masts +de mizanne qui seul leur estoit resté, à la +place du grand masts qui s'estoit rompu, +& les autres aussi. Il pensoit s'esquiver & +fuyr; mais nous allasmes à luy & l'arrestasmes, +luy demandant, selon la coutume +de la mer, à celuy qui est, ou pense +estre le plus fort: d'où est le navire, il +respondit d'Angleterre, on luy repliqua: +amenez, c'est à dire, abbaissez vos voiles, +sortez votre chalouppe, & venez nous +faire voir vostre congé, pour en faire l'examen, +que si on est trouvé sans le congé +de qui il appartient, on le faict passer +par la loy & commission de celuy qui le +prend: mais il est vray qu'en cela comme +en toute autre chose, il se commet souvent +de tres-grands abus, pour ce que tel feint +estre marchant, & avoir bonne commission, +qui luy mesme est pirate & marchant +tout ensemble, se servant des deux qualitez +selon les occasions & rencontres, & +ainsi nos matelots desiroient-ils la rencontre +de quelque petit navire Espagnol, +où il se trouve ordinairement de riches +marchandises, pour en faire curee, & contenter +leur convoitise: c'est pourquoy il +ne faut s'approcher d'aucun navire en mer +qu'à bonnes enseignes, de peur qu'un forban +ne soit pris par un autre pirate. Que si +demandant d'où est le navire on respond, +de la mer, c'est à dire, escumeur de mer, +c'est qu'il faut venir à bord, & rendre combat, +si on n'ayme mieux se rendre à leur +mercy & discrétion du plus fort.</p> + +<p>C'est aussi la coustume en mer, que +quand quelque navire particulier rencontre +un navire Royal, de se mettre au dessous +du vent, & se presenter non point +coste-à-coste; mais en biaisant, mesme d'abattre +son enseigne (il n'est pas neantmoins +de besoin d'en avoir en si grand +voyage) sinon quand on approche de terre, +ou quand il faut se battre.</p> + +<p>Pour revenir à nos Anglois, ils vindrent +enfin à nous, sçavoir leur maistre de marine, +& quelques autres des principaux, non +toutefois sans une grande crainte & contradiction, +car ils pensoient qu'on les traitteroit +de la mesme sorte qu'ils ont accoutumé +de traiter les François quand ils en +ont le dessus: c'est pourquoy ce Maistre de +navire offrit en particulier à nostre Capitaine, +moy present, tout ce qu'ils avoient +de marchandise en leur navire, moyennant +la vie sauve, & qu'ainsi despouillez +de tout, fors d'un peu de vivres, on les +laissast aller; mais on leu fit aucun +tort, & refusa-on leur offre, seulement on +accepta un baril de patates (de sont certaines +racines des Indes, en forme de gros +naveaux; mais d'un goust beaucoup plus +excellent) & un autre de petun, qu'ils offrirent +volontairement au Capitaine, & à +moy un cadran solaire que je ne voulois +accepter de peur de leur en incommoder: +car mon naturel ne sçauroit affliger l'affligé, +bien qu'il ne merite compassion.</p> + +<p>Le Capitaine de nostre vaissseau, comme +sage, ne voulut rien determiner en ce faict +de soy-mesme, sans l'avoir premierement +communiqué aux principaux de son bord, +& nous pria d'en dire nostre advis, qui +estoit celuy que principalement il desiroit +suyvre, pour ne rien faire contre sa conscience, +ou qui fust digne de reprehension. +Pendant que nous estions en ce conseil, +on avoit envoyé quantité de nos hommes +dans ce navire Anglois pour y estre les +plus forts, & en ramener les principaux +des leurs dans le nostre, excepté leur Capitaine +lequel estoit malade, de laquelle +maladie il mourut la nuict mesme. Apres +avoir veu tous les papiers de ces pauvres +gens, & trouvé prés d'un boisseau de lettres +qui s'adressoient à des particuliers +d'Angleterre, on conclud qu'ils ne pouvoient +estre forbans, bien que leur congé +ne fust que trop vieux obtenu, attendu +qu'outre qu'ils estoient peu de monde, & +encor' fort foiblement armez, ils avoient +quelques chartes parties, puis toutes ces +lettres les mettoient hors de soupçon, +& ainsi on les renvoya en leur navire, apres +nous avoir accompagnez trois jours, +& pleurans d'ayse d'estre delivrez de l'esclavage +ou de la mort qu'ils attendoient; +ils nous firent mille remerciemens d'avoir +parlé pour eux, & se prosternoient jusqu'en +terre, contre leur coustume, en nous disans +adieu.</p> + +<p>Je me récreois parfois, selon que je me +trouvois disposé, à voir jetter l'esvent aux +baleines, & jouer les petits balenots, & en +ay veu une infinité, particulierement à +Gaspé, où elles nous empeschoient nostre +repos par leurs soufflemens & les diverses +courses des Gibars & Baleines. Gibar +est une espece de Baleine, ainsi appellée, +à cause d'une bosse qu'il semble +avoir, ayant le dos fort eslevé; où il porte +une nageoire. Il n'est pas moins grand que +les Baleines, mais non pas si espais ny +si gros, & a le museau plus long & plus aigu, +& un tuyau sur le front, par où il jette l'eau +de grande violence, quelques-uns à cette cause, +l'appellent souffleur. Toutes les femelles +portent & font leurs petits +tous vifs, les allaitent, couvrent & +contre-gardent de leurs nageoires. Les +Gibars & autres Baleines dorment tenans +leurs testes eslevees un peu hors, tellement +que ce tuyau est à descouvert & à fleur +d'eau. Les Baleines se voyent & descouvrent +de loin par leur queue qu'elles monstrent +souvent s'enfonçans dans la mer, +& aussi par l'eau qu'elles jettent par les esvans, +qui est plus d'un poinçon à la fois, +& de la hauteur de deux lances, & de cette +eau que la Baleine jette, on peut juger ce +qu'elle peut rendre d'huile. Il y en a telle +d'où l'on en peut tirer jusqu'à plus de quatre +cens barriques, d'autres six-vingts +poinçons, & d'autres moins, & de la langue +on en tire ordinairement cinq & six +barriques: & Pline rapporte, qu'il s'est +trouvé des Baleines de six cens pieds de +long, & trois cens soixante de large. Il y +en a desquelles on en pourroit tirer davantage.</p> + +<p>A mon retour je vis tres-peu de Baleines +à Gaspé, en comparaison de l'annee +precedente, & ne peux en concevoir la +cause ny le pourquoy, sinon que ce soit en +partie la grande abondance de sang que +rendit la playe d'une grande Baleine, que +par plaisir un de nos Commis luy avoit faite +d'un coup d'arquebuse à croc, chargee +d'une double charge; ce n'est neantmoins +ny la façon, ny la maniere de les avoir: car +il y faut bien d'autre invention, & des artifices +desquels les Basques se sçavent bien +servir, c'est pourquoy je n'en fais point de +mention, & me contente que d'autres +Autheurs en ayent escrit.</p> + +<p>La premiere Baleine que nous vismes en +pleine mer estoit endormie, & passant tout +aupres on détourna un peu le navire, craignant +qu'à son resveil elle ne nous causast +quelque accident. J'en vis une entre les autres +espouventablement grosse, et telle +que le Capitaine, & ceux qui la virent dirent +asseurement n'en avoir jamais veu de +plus grosse. Ce qui fit mieux recognoistre +sa grosseur & grandeur est, que se demenant +& soutenant contre la mer, elle faisait +voir une partie de son grand corps. Je +m'estonnay fort d'un Gibar, lequel avec sa +nageoire ou de sa queue, car je ne pouvois +pas bien discerner ou recognoistre +duquel c'estoit, frappoit si furieusement +fort sur l'eau, qu'on le pouvoit entendre +de fort loin, & me dit-on que c'estoit pour +estonner & amasser le poisson, pour apres +s'en gorger. Je vis un jour un poisson +de quelque dix ou douze pieds de longueur, +& gros à proportion, passer tout +joignant nostre navire: on me dit que c'estoit +un Requiem, poisson fort friant de +chair humaine, c'est pourquoy qu'il ne +fait pas bon se baigner où il y en a, pource +qu'il ne manque pas d'engloutir les personnes +qu'il peut attraper, ou du moins +quelque membre du corps, qu'il couppe +aysement avec ses deux ou trois rangees +de dents qu'il a en sa gueule, & n'estoit +qu'il luy convient tourner le ventre en +haut ou de costé pour prendre sa proye, +à cause que comme un Esturgeon, il a sa +gueule sous un long museau, il devoreroit +tout: mais il luy faut du temps à se tourner, +& par ainsi il ne faict pas tout le mal +qu'il feroit, s'il avoit sa gueule autrement.</p> + +<p>Assez proche du Grand banc, un de +nos mattelots harponna une Dorade, +c'est, à mon advis, le plus beau poisson de +toute la mer; car il semble que la Nature +se soit delectee & ait pris plaisir à l'embellir +de ses diverses & vives couleurs de sorte +mesme qu'esblouit presque la veuë +des regardans, en se diversifiant & changeant +comme le Cameleon, & selon qu'il +approche de sa mort il se diversifie & se +change en ses vives couleurs. Il n'avoit +pas plus de trois pieds de longueur, & sa +nageoire qu'il avoit dessus le dos luy prenoit +depuis la teste jusqu'à la queuë, toute +dorée & couverte comme d'un or tres fin: +comme aussi la queuë, ses aisleron ou nageoires, +sinon que par fois il paroissoit de +petites taches de la couleur d'un tres fin +azur, & d'autres de vermillon, puis comme +d'un argenté; le reste du corps estoit tout +doré, argenté, azuré, vermillonné, & de diverses +autres couleurs, il n'est pas gueres +large sur le dos, ains estroict, & le ventre +aussi; mais il est haut & bien proportionné +à sa grandeur: nous le mangeasmes, & +trouvasme tres-bon, sinon qu'il estoit un +peu sec, quand il fut pris il suyvoit & se +jouoit de nostre vaisseau, car le naturel ce +ce poisson suit volontiers les navires: mais +on en voit peu ailleurs qu'aux Molucques. +Nous tirasmes aussi de la mer un poisson +mort, de mesme façon qu'une grosse perche, +qui avoit la moitié du corps entierement +rouge; mais aucun de nos gens ne +peut jamais dire ny juger quel poisson +c'estoit. J'ay aussi quelquesfois veu voler +hors de l'eau des petits poissons, environ +de la longueur de quatre ou cinq pieds, +fuyans de plus gros poissons qui les poursuyvoient. +Nos mattelots herponnerent +un gros Marsoin femelle, qui en avoit un +un petit dans le ventre, lequel fut lardé & rosty +en guise d'un levraut, puis mangé, & +la femelle aussi, laquelle nos servit plusieurs +jours: ce qui nous fut une grande +regale pour estre las des Salines, qui est la +viande ordinaire de la mer.</p> + +<p>Assez prés du Grand-banc il se voit un +grand nombre d'oyseaux de mer de diverses +especes, dont les plus frequents sont +des Godets, Happe-foyes, & autres, que +nous appelons Foucquets, ressemblans +aucunement au pigeon, sinon qu'ils sont +encor' une fois plus gros, ont les pattes +d'oyes, & se repaissent de poisson. Ces oyseaux +servent de signal aux mariniers de +l'approche dudict Grand-Banc, & de certitude +de leur droicte route: mais je m'esmerveille, +avec plusieurs autres, où ils peuvent +faire leurs nids, & esclore leurs petits, +estans si esloignez de terre. Il y en a +qui asseurent, apres Pline, que sept jours +avant, & sept jours apres le solstice d'hyver +la mer se tient calme, & que pendant +ce temps-là les Alcyons font leurs nids, +leurs oeufs, & esclosent leurs petits, & que +la navigation en est beaucoup plus asseurée: +mais d'autres ne l'asseurent neantmoins +que de la mer de Sicile, c'est pourquoy +je laisse la chose à decider à de plus +sages que moy. Nous prismes à Gaspé +un de ces Fouquets avec une longue ligne, +à l'ain de laquelle y avoit des entrailles de +molluës fraisches, qui est l'invention dont +on se sert pour les prendre. Nous en prismes +encor' un autre de cette façon, un de +ces Fouquets grandement affamé, voltigeoit +à l'entour de nostre navire cherchant +quelque proye: l'un de nos matelots advisé, +luy presente un harang qu'il tenoit +en sa main, & l'oyseau affamé y descent, +et le garçon habile le prit par la +patte, & fut pour nous. Nous le nourrismes +& conservasmes un assez long temps +dans un seau couvert, où il sçavoit fort bien pincer +du bec quand on s'en vouloit approcher. +Plusieurs appellent communement +cet oyseau Happe-foyes, à cause de leur +avidité à recueillir & se gorger des foyes +des molluës que l'on jette en mer apres +qu'on leur a ouvert le ventre, desquels ils +sont si frians, qu'ils se hazardent d'approcher +du vaisseau & navire pour en attrapper +à quelque prix que ce soit.</p> + +<p>Le Grand-banc, duquel nous avons desjà parlé, +& au travers duquel il nous convenoit +passer: ce sont hautes montagnes, +assises en la profonde racine des abysmes +des eaux lesquelles s'eslevent jusqu'à trente, +quarante et soixante brasses de la surface +de la mer. On les tient de six-vingts +lieuës de long, d'autres disent de deux +cens, & soixante de large, passé lequel +on ne trouve plus de fond, non plus que +par-deçà, jusqu'à ce qu'on aborde la terre. +Nous y eusmes le plaisir de la pesche +des molluës: car c'est le lieu où plus particulierement +on y en pesche grande quantité, +& sont des meilleures de Terre-neuve: +en passant nous y en peschasmes un +grand nombre, & quelques Flectans fort +gros, qui est un fort bon poisson; mais il +faict grandement la guerre aux molluës, +qu'il mange en quantité, bien que sa gueule +soit petite, à proportion de son corps, +qui est presque faict en la forme d'un turbot +ou barbuë, mais dix fois plus grand: +ils sont fort-bons à manger grillés & +bouillis par tranches. Cela est admirable, +combien les molluës sont aspres à avaller ce +qu'elles rencontrent & leur vient au devant, +soit l'amorce, fer, pierre, ou toute autre +chose qui tombe dans la mer, que l'on retrouve +par-fois dans leur ventre, quant +elles ne le peuvent revomir, c'est la cause +pourquoy l'on en prend si grand quantité; +car à mesme temps qu'elles apperçoivent +l'amorce, elles l'engloutissent; mais il faut +estre soigneux de tirer promptement la ligne, +autrement elles revomissent l'ain, & +s'eschappent souvent.</p> + +<p>Je ne sçay d'où en peut proceder la cause, +mais il fait continuellement un brouillas +humide, froid & pluvieux sur ce +Grand-banc, aussi bien en plein Esté comme +en Automne, & hors dudict Banc il +n'y a rien de tout cela, c'est pourquoy il y +seroit grandement ennuyeux & triste, +n'estoit le divertissement & la recreation +de la pesche. Une chose, entr'autres, me +donnoit bien de la peine lors que je me +portois mal une grande envie de boire un +peu d'eau douce, & nous n'en avions point +par ce que la nostre estoit devenuë puante, +à cause du long-temps que nous estions +sur mer, & si le cidre ne me sembloit point +bon pendant ces indispositions, & +encor' moins pouvois-j user d'eau de vie, +ny sentir le petun ou merluche, & beaucoup +d'autres choses, sans me trouver +mal du coeur, qui m'estoit comme empoisonné, +& souvent bondissant contre les +meilleures viandes, & rafraischissemens: +estre couché ou appuyé me donnoit quelque +allegement, lors principalement que +la mer n'estoit point trop haute; mais lors +qu'elle estoit fort enflee, j'estois bercé +d'une merveilleuse façon, tantost couché +de costé, tantost les pieds eslevez en haut, +puis la teste, & tousjours avec incommodité +à l'ordinaire, que si on se portoit bien +tout cela ne seroit rien neantmoins, & s'y +accoustumeroit-on aussi gayement que les +mattelots: mais en toutes choses les commencemens +sont tousjours difficiles, qui +durent quelques-fois fort long-temps sur +mer, selon la complexion des personnes, +& la force de leurs estomachs.</p> + +<p>Quelque temps apres avoir passé le +Grand-banc, nous passasmes le Banc à +vers, ainsi nommé, à cause qu'aux molluës +qu'on y pesche, il s'y trouve des petits +boyaux comme vers, que remuent & +si elles ne sont si bonnes ny si blanches à +mon advis. Nous passasmes apres tout +joignant le Cap Breton (que est estimé +par la hauteur de 45 degrez 3 quarts de +latitude, & 14 degrez 50 minutes de declinaison +de l'Aimant) entre ledict Cap +Breton & l'Isle sainct Paul, laquelle Isle +est inhabitée, & en partie pleine de rochers, +& semble n'avoir pas plus d'une +lieuë de longueur ou environ; mais ledit +Cap-breton que nous avions à main gauche, +est une grande Isle en forme triangulaire, +qui a 80 ou 100 lieuës de circuit, & +est une terre eslevee, & me sembloit voir +l'Angleterre selon qu'elle se presenta à +mon objet; pendant les quatre jours que +pour cause de vents contraires nous +conviasmes contre la coste: cette terre du +Cap-breton est une terre sterile, neantmoins +agréable en quelques endroitcs, +bien qu'on y voye peu souvent des Sauvages, +& ce qu'on nous dist. A la poincte du +Cap, qui regarde & est vis-à-vis de l'Isle +sainct Paul, il y a un Terre eslevé en forme +quarrée, & plate au dessus, ayant la +mer de trois costez, & un fossé naturel +qui le separe de la terre ferme: ce lien semble +avoir esté faict par industrie humaine, +pour y bastir une forteresse au dessus +qui seroit imprenable, mais l'ingratitude +de la terre ne merite pas une si grande +despence, ny qu'on pense à s'habituer en +lieu si miserable & sterile.</p> + +<p>Estans entrez dans le Golfe, ou Grande-Baye +S. Laurens, par où on va à Gaspé +& Isle percee, &c. nous trouvasmes dés le +lendemain l'Isle aux oyseaux, tant renommee +pour le nombre infiny d'oyseaux qui +l'habitent: elle est esloignee environ +quinze ou seize lieuës de la Grand'-terre, +de sorte que de là on ne la peut autrement +descouvrir. Cette Isle est estimée +en l'eslevation du Pole de 49 degrez 40 +minutes. Ce rocher ou Isle, à mon advis, +plat un peu en talus, & a environ une petite +lieuë de circuit, & est presque en ovale, +& d'assez difficile accez: nous avions +proposé d'y monter s'il eust faict calme, +mais la mer un peu trop agitée nous en +empescha. Quant il faict vent, les oyseaux +s'eslevent facilement de terre, autrement +il y en a de certaines especes qui +ne peuvent presque voler, & qu'on peut +aysement assommer à coups de bastons, +comme avoient faict les Mattelots d'un +autre navire; qui avant nous en avoient +emply leur chalouppe, & plusieurs tonneaux +des oeufs qu'ils trouverent aux +nids; mais ils y penserent tomber de foiblesse, +pour la puanteur extreme des ordures +desdicts oyseaux. Ces oyseaux pour +la pluspart, ne vivent que de poisson, & +bien qu'ils soient de diverses especes, les +uns plus gros, les autres plus petits, ils ne +font point pour l'ordinaire plusieurs +trouppes; ains comme une nuee espaisse +volent ensemblement au dessus de l'Isle, +& aux environs, & ne s'escartent que pour +s'égayer, eslever & se plonger dans la mer: il +y avoit plaisir à les voir librement approcher +& roder à l'entour de nostre vaisseau, +& puis se plonger pour un long temps dans +l'eau, cherchans leur proye. Leurs nids +sont tellement arrangez dans l'Isle selon +leurs especes, qu'il n'y a aucune confusion, +mais un bel ordre. Les grands oyseaux +sont arrengez plus proches de leurs +semblables, & les moins gros ou d'autres +espèces, avec ceux qui leur conviennent, +& de tous en si grande quantité, qu'à peint +le pourroit-on jamais persuader à qui +ne l'auroit veu. J'en mangeay d'un, que +les Mattelots appellent Guillaume, & ceux du +pays <i>Apponach</i>, de plumage blanc & +noir, & gros comme une poule, avec une +courte queue, & de petites aisles, qui ne +cedoit en bonté à aucun gibier que nous +ayons. Il y en a d'une autre espece, plus +petits que les autres, & sont appellez Godets. +Il y en a aussi d'une autre sorte; mais +plus grands, & blancs, separez des autres +en un canton de l'Isle, & sont tres difficiles +à prendre, pour ce qu'ils mordent +comme chiens, & les appelleoint margaux.</p> + +<p>Proche de la mesme Isle il y en a une autre +plus petite, & presque de la mesme +forme, sur laquelle quelques-uns de nos Matelots +estoient montez en un autre voyage +precedent, lesquels me dirent & asseurerent +y avoir trouvé sur le bord de la mer, +des poissons gros comme un boeuf, & qu'ils +en tuerent un, en luy donnant plusieurs +coups de leurs armes par dessous le ventre, +ayans auparavant frappé en vain une +infinité de coups, & endommagé leurs armes +sur les autres parties de son corps, sans +le pouvoir blesser, par la grande dureté +de sa peau, bien que, d'ailleurs il soit quasi +sans deffence & fort massif.</p> + +<p>Ce poisson est appellé par les Espagnols +<i>Maniti</i>, & par d'autres <i>Hippotame</i>, c'est à +dire, cheval de riviere, & pour moy je le +prends pour l'Elephant de mer: car +outre qu'il ressemble à une grosse peau +enflée, il a encor' deux pieds qui sont ronds, +avec quatre ongles faictes comme ceux +d'un Elephant; à ses pieds il a aussi des aillerons +ou nageoires, avec lesquelles il nage, +& les nageoires qu'il a sur les espaules +s'estendent par le milieu jusques à la queue.</p> + +<p>Il est de poil tel que le loup marin, sçavoir +gris, brun; & un peu rougeastre. Il a le teste +petite comme celle d'un boeuf, mais +plus deschainee, & le poil plus gros & rude, +ayant deux rangs de dents de chacun +costé, entre lesquelles y en a deux en chacune part, +pendant de la machoire superieure +en bas, de la forme de ceux d'un +jeune Elephant, desquelles cet animal s'ayde +pour grimper sur les rochers (à cause +de ses dents, nos Mariniers l'appellent la +beste à la grand dent.) Il a les yeux petits, +& les aureilles courtes, il est long de vingt +pieds, & gros de dix, & est si lourd qu'il +n'est possible de plus. La femelle rend ses +petits comme la vache, sur la terre, aussi +a-elle deux mammelles pour les allaicter: +en le mangeant il semble plustost chair +que poisson, quant il est fraiz vous diriez +que ce soit veau: & d'autant qu'il est +des poissons cetasés, & portans beaucoup +de lard, nos Basques & autres Mariniers +en tirent des huiles fort-bonnes, comme +de la Baleine, & ne rancit point, ny ne +sent jamais le vieil, il a certaines pierres +en la teste desquelles on se sert contre les +douleurs de la pierre, & contre le mal de +costé. On le tue quant il paist de l'herbe +à la rive des rivieres ou de la mer, on le +prend aussi avec les rets quand il est petit; +mais pour la difficulté qu'il y a à l'avoir, +& le peu de profit que cela apporte, outre +les hazards & dangers où il se faut mettre, +cela faict qu'on ne se ment pas beaucoup en +peint d'en chercher & chasser. Notre Pere +Joseph me dit avoir veu les dents de celuy +qui fut pris, & qu'elles estoient fort +grosses, & longues à proportion.</p> + +<p>Le lendemain nous eusmes la veue de +la montagne, que les Matelots ont surnommee +Table de Roland, à cause de la +hauteur; & les diverses entre coupures +qui sont au coupeau, puis peu à peu nous +approchasmes des terres jusques à Gaspé +qui est estimé sous la hauteur de 40 degrés +deux tiers de latitude, où nous posasmes +l'anchre pour quelques jours. Cela nous +fut une grande consolation: car outre le +desir & la necessité que nous avions +de nous approcher du feu, à cause des humiditez +de la mer, l'air de la terre nous sembloit +grandement soüef: toute cette Baye +estoit tellement pleine de Baleines, qu'à +la fin elles nous estoient fort importunes, +& empechoient nostre repos par leurs esvents. +Nos Matelots y pescherent grande quantité +de Houmarts, Truites & autres diverses +especes de poissons, entre lesquels y en +avoit de fort laids, & qui ressembloient +aux crapaux.</p> + +<p>Toute cette contree de terre est fort +montagneuse, & haute presque par tout, +ingrate et sterile, n'y ayant rien que des +Sapiniers, Bouleaux, & peu d'autres bois. +Devant la rade, en un lieu un peu eslevé, +on a faict un petit jardin, que les Matelots +cultivent quand ils sont arrivez là, ils y +sement de l'ozeille & autres petites +herbes, lesquelles servent à faire du potage: +ce qu'il y a de plus commode & consolatif, +apres la pesche & la chasse qui est mediocrement +bonne, est un beau ruisseau +d'eau douce, tres-bonne à boire, qui descend +au port dans la mer, de dessus les +hautes montagnes qui sont à l'opposite, +sur le coupeau desquelles me promenant +par-fois, pour contempler l'emboucheure +du grand fleuve sainct Laurens, par lequel +nous devions passer pour aller à Tadoussac: +apres avoir doublé cette langue +de terre & Cap de Gaspé, j'y vis quelques +lenteaux & perdrix, comme celles que j'ay +veues du depuis dans le pays de nos Hurons: +& comme je desirois m'employer +tousjours à quelque chose de pieux, & qui +me fournir d'un renouvellement de ferveur +à la poursuitte de mon dessein, je gravois +avec la poincte d'un cousteau dans +l'escorce des plus grands arbres, des +Croix & des noms de JESUS, pour signifier +à Sathan & à ses suppost, que nous +prenions possession de cette terre pour le +Royaume de Jesus-Christ, & que doresnavant +il n'y auroit plus de pouvoir, & que +le seul & vray Dieu y seroit recogneu & +adoré.</p> + +<p>Ayant laissé nostre grand vaisseau au +port, & donné ordre pour la pesche de +la Mollue, nous nous embarquasmes dans +une pinace nommee la Magdeleine, pour +aller à Tadoussac, la voile au vent, & le +cap estant doublé seulement au troisiesme +jour, à cause des vents & marées contraires, +nous passasmes tousjours costoyans à +main gauche, la terre qui est fort haute & +en suitte les Monts nostre Came, pour +lors encore en partie couverts de neige, +bien qu'il n'y en eust plus par tout ailleurs. +Or les Matelots, qui ordinairement ne +demandent qu'à rire & se recreer, pour +addoucir & mettre dans l'oubly les maux +passez, font icy des ceremonies ridicules +à l'endroict des nouveaux venus, (qui +n'ont encore pu estre empeschées par les +Religieux) un d'entr'eux contre-faict le +Prestre, qui feint de les confesser, en marmotant +quelques mots entre ses dents, +puis avec une gamelle ou grand plat de +bois, lui verse quantité d'eau sur la teste, +avec des ceremonies dignes des Matelots; +mais pour en estre bien tost quittes +& n'encourir une plus grande rigueur, il +se faut racheter de quelque bouteille de +vin, ou d'eau de vie, ou bien il se faut attendre +d'estre bien mouillé. Que si on pense +faire le mauvais ou le retif, l'on a la teste +plongée jusques par fois les espaules, +dans un grand bacquet d'eau qui est la disposé +tout exprez, comme je vis faire à un +grand garçon qui pensoit resister en la +presence du Capitaine, & de tous ceux +qui assistoient à cette ceremonie; mais comme +le tout se faict selon leur coustume ancienne, +par recreation aussi ne veulent-ils +point que l'on se desdaigne de passer par la +loy, ains gayement & de bonne volonté +s'y sous mettre, j'entends les personnes +seculieres, & de mediocre condition, ausquels +seuls on fait observer cette loy.</p> + +<p>L'Isle d'Anticosty, où l'on tient qu'il y +a des Ours blancs monstrueusement grands, +& qui devorent les hommes comme en +Norguegue, longue d'environ 30 ou 40 +lieuës, nous estoit à main droicte, & en +suitte des terres plattes couvertes de Sapiniers, +& d'autres petits bois, jusqu'à la rade de +Tadoussac. Ceste Isle, avec le Cap de Gaspé, +opposite, font l'emboucheure de +cet admirable fleuve, que nous appelons +de sainct Laurens, admirable, en ce qu'il +est un des plus beaux fleuves du monde, +comme m'ont advoué dans le pays des +personnes mesme qui avoient faict le +voyage des Molucques & Antipodes. Il a +son entree selon qu'on peut presumer & +juger, pres de 20 ou 25 lieuës de large, plus +de 200 brasses de profondeur, & plus de +800 lieuës de cognoissance; & au bout de +400 lieuës elle est encore aussi large que +les plus grands fleuves que nous ayons remarquez, +remplie (par endroicts) d'isles +& de rocher innumerables; & pour moy +je peux asseurer que l'endroict le plus +estroict que j'ay veu, passe la largeur de 3 +& 4 fois la riviere de Seine, & ne pense +point me tromper, & ce qui est plus admirable, +quelques-uns tiennent que cette +riviere prend son origine de l'un des lacs +qui se rencontrent au fil de son cours, si +bien (la chose estant ainsi) qu'il faut qu'il +ait deux cours; l'un en Orient vers la France, +l'autre en Occident, vers la mer du Su, +& me semble que le lac des <i>Shequiatieronons</i> +a de mesme deux descharges opposites, +produisant une grande riviere, qui se +va rendre dans le grand lac des Hurons, +& une autre petite tout à l'opposite, qui +descend et prend son cours du costé de +Kebec, & se perd dans un lac qu'elle rencontre +à 7 ou 8 lieuës de sa source: ce fut +le chemin par où mes Sauvages me remenerent +des Hurons, pour retrouver nostre +grand fleuve sainct Laurens, qui conduit à +Kebec.</p> + +<p>Continuant nostre route, & vogant sur +nostre beau fleuve, à quelques jours de là +nous arrivasmes à la rade de Tadoussac, +qui est à une lieuë du port, & cent lieuës +de l'emboucheure de la riviere, qui n'a en +cet endroict plus que sept ou huict lieuës +de large: le lendemain nous doublasmes +la poincte aux Vaches, & entrasmes au +port, qui est jusques où peuvent aller les +grands vaisseaux, c'est pourquoy on tient +là des barques & chalouppes exprez, pour +descharger les navires, & porter ce qui est +necessaire à Kebec, y ayant encor environ +50 lieuës de chemin par la riviere car +de penser y aller par terre c'est ce qui ne se +peut esperer, ou du moins semble-il impossible +pour les hautes montagnes, rochers +& precipices où il se conviendroit +exposer & passer: ce lieu de Tadoussac +est comme un' ance à l'entrée de la riviere +de Saguenay, où il y a une marée fort +estrange pour la vistesse, où quelques +fois il vient des vents imperieux, qui +ameinent de grandes froidures: c'est pourquoy +il y fait plus froid qu'en plusieurs autres +lieux plus esloignez du Soleil de quelque +degré.</p> + +<p>Ce port est petit, & n'y pourroit qu'environ +20 ou 25 vaisseaux au plus. Il y a de +l'eau assez, & est à l'abry de la riviere du +Saguenay, & d'une petite Isle de rochers, +qui est presque couppee de la mer, le reste +sont montagnes hautes eslevees, où il y a +peu de terre, mais force rochers & sables, +remplis de bois, comme Sapins & Bouleaux, +puis une petite prairie & forest auprés, +tout joignant la petite Isle de rochers, +à main droicte tirant à Kebec, est la belle +riviere du Saguenay, bordee des deux costez +de hautes & steriles montagnes, elle +est d'une profondeur incroyable, comme +de 100 ou 200 brasses, elle contient de +large demie-lieuë en des endroits, & un +quart en son entree, où il y a un courant +si grand, qu'il est trois quarts de maree +couru dedans la riviere qu'elle porte +encore dehors, c'est pourquoy on apprehende +grandement, ou que son courant +ne resiste & empesche d'entrer au +port, ou que la forte maree n'entraisne +dans la riviere, comme il est une +fois arrivé à Monsieur de Pont-gravé, lequel +s'y pensa perdre, à ce qu'il nous dit, +pour ce qu'il n'y peut prendre fonds, ny ne +sçavoit comment en sortir, ses anchres ne +luy servans de rien, ny toutes les industries +humaines, sans l'assistance particuliere +de Dieu, qui seul le sauva, & +empescha de briser son infortuné navire.</p> + +<p>A la rade de Tadoussac, au lieu appellé +la Poincte aux Vaches, estoit dressé au +haut du mont, un village de Canadiens +fortifié à la façon simple & ordinaire des +Hurons, pour craintes de leurs ennemis. +Le navire y ayant jetté l'anchre attendant le +vent & la maree propre pour entrer au port +je descendis à terre, fus visiter le village, +& entray dans les Cabanes des Sauvages, +lesquels je trouvay assez courtois, m'asseant +par-fois auprés d'eux, je prenois plaisir +à leurs petites façons de faire & à voir +travailler les femmes, les unes à matachier +& peinturer leurs robes, & les autres +à coudre leurs escuelles d'escorces, & faire +plusieurs autres petites jolivetez avec +des poinctes de porcs espics, teintes en +rouge cramoisi. A la verité je trouvay leur +manger maussade & fort à contre-coeur, +n'estant accoustumé à ces mets +sauvages, quoy que leur courtoisie & civilité +non sauvage m'en offrit, comme +aussi d'un peu d'eau de riviere à boire, +qui estoit là dans un chaudron fort-mal +net, dequoy je les remerciay humblement. +Apres, je m'en allay au port par le chemin +de la forest, avec quelques François que +j'avois de compagnie: mais à peine y fusmes-nous +arrivez, & entrez dans nostre +barque, qu'il pensa nous y arriver quelque +disgrace. Ce fut que le principal Capitaine +des Sauvages, que nous nommions la +Foriere, estant venu nous voir dans +nostre barque, & n'estant pas content du petit +present de figues que nostre Capitaine +luy avoit faict au sortir du vaisseau, il les +jetta dans la riviere par despit, & advisa +ses sauvages d'entrer tous fil-à-fil dans +nostre barque, & d'y prendre & emporter +toutes les marchandises qui leur faisoient +besoin, & d'en donner si peu de pelleteries +qu'ils voudroient, puis qu'on ne l'avoit +pas contenté. Ils y entrerent donc +tous avec tant d'insolence & de bravade, +qu'ayans eux-mesmes ouvert les coutil, +& tiré hors de dessous les tillacs ce qu'ils +voulurent, ils n'en donnerent pour lors +de pelleterie qu'à leur volonté, sans que +les en peust empescher ou resister. +Le mal pour nous fut, d'y avoir +laissé entrer trop à la fois, veu le eu de +gens que nous estions, car nous n'y estions +lors que six ou sept, le reste de l'equipage +ayant esté envoyé ailleurs: c'est ce qui fit +filer doux à nos gens, & les laisser ainsi faire, +de peur d'estre assommez ou jettez +dans la riviere, comme ils en cherchoient +l'occasion, ou quelque couverture honneste +pour le pouvoir librement faire, sans +en estre blasmez.</p> + +<p>Le soir tout nostre equipage estant de +retour, les Sauvages ayans crainte, ou +marris du tort qu'ils avoient faict aux François, +tindrent conseil entr'eux & adviserent +en quoy & de combien ils les pouvoient +avoir trompez, & s'estans cottisez +apporterent autant de pelleteteries, & plus +que ne valloit le tort qu'ils avoient faict, +ce que l'on receut, avec promesse d'oublier +tout le passé, & de continuer tousjours +dans l'amitié ancienne, & pour asseurance +& confirmation de paix, on tira +deux coups de canon, & les fit on boire +un peu de vin, ce qui les contenta fort, & +nous encor' plus car à dire vray, on craint +plus de mescontenter les Sauvages, qu'ils +n'ont d'offencer les Marchands.</p> + +<p>Ce Capitaine sauvage m'importuna +fort de luy donner nostre Croix & nostre +Chappelet, qu'il appelloit JESUS (du nom +mesme qu'ils appellent le Soleil) pour +pendre à son col, mais je ne pus luy accorder, +pour estre en lieu où je n'en pouvois +recouvrer un autre. Pendant ce peu de +jours que nous fusmes là, on pescha grande +quantité de Harangs & de petits Oursins, +que nous amassions sur le bord de +l'eau, & les mangions en guise d'Huitres. +Quelques-uns croyent en France que le +Harang frais meurt à mesme temps qu'il +sort de son element, j'en ay veu neantmoins +sauter vifs sur le tillac un bien peu +de temps, puis mourroient; les Loups marins +se gorgeoient aussi par-fois en nos filets +des Harangs que nous y prenions, +sans les en pouvoir empescher, & estoient +si fins & si rusez, qu'ils sortoient par-fois +leurs teste hors de l'eau, pour se donner +garde d'estre surpris, & voir de quel costé +estoient les pescheurs, puis rentroient +dans l'eau, & pendant la nuict nous oyons +souvent leurs voix, qui ressembloient +presqu'à celles des Chats huans (chose +contraire à l'opinion de ceux qui ont dict +& escrit que ces poissons n'avoient point +de voix.)</p> + +<p>Proche de là, sur le chemin de Kebec, +est l'Isle aux Allouettes, ainsi nommee, +pour le nombre infiny qui s'y en trouve +par-fois. J'en ay eu quelques-unes en vie, +elles ont leur petit capuce en teste comme +les nostres, mais elles sont un peu plus petits, +et de plumage un peu plus gris, & +moins obscur, mais le goust de la chair en +est de mesme. Cette Isle n'est presque, +pour la pluspart, que de sable, qui +faict que l'on en tue un grand nombre +d'un seul coup d'arquebuse car donnant à +fleur de terre, le sable en tue plus que ne +faict la poudre de plomb, tesmoin celuy +qui en tua trois cens & plus d'un seul coup.</p> + +<p>Sur ce mesme chemin de Kebec, nous +trouvasme aussi en divers endroicts plusieurs +grandes troupes de Marsoins, entierement +& parfaictement blanc comme +neige par tout le corps, lesquels proche +les uns des autres, se jouoyent, & se +soustenans monstroient ensemblement une +partie de leurs grands corps hors de +l'eau, qui est à peu prés, gros comme celuy +d'une vache, & long à proportion, & +à cause de cette pesanteur, & que ce poisson +ne peut servir que pour en tirer de +l'huile: l'on ne s'amuse pas à cette pesche, +par tout ailleurs nous n'en n'avons point +veu de blancs ny de si gros: car ceux de la +mer sont noirs, bons à manger, & beaucoup +plus petits. Il y a aussi en chemin des +Echos admirable, qui repetent & sonnent +tellement les paroles & si distinctement; +qu'ils n'en obmettent une seule syllabe, +& diriez proprement que ce soient personnes +qui contrefont ou repetent ce que +vous dites ou chantez.</p> + +<p>Nous passasmes apres, joignans l'Isle +aux Coudres, laquelle peut contenir environ +une lieuë & demie de long, elle est quelque +peu unie, venans en diminuant par les +deux bouts, assez agreable, à cause des +bois qui l'environnent, distante de la terre +du Nord d'environ demye lieuë. De +l'Isle aux Coudres, costoyans la terre +nous fusmes au Cap de Tourmente, distant +de Kebec sept ou huict lieuës: Il est +ainsi nomme, d'autant que pour peu qu'il +fasse de vent la mer s'y esleve comme si +elle estoit pleine, en ce lieu l'eau commence +à estre douce, & les Hyvernaux +de Kebec y vont prendre & amasser le +foin en ces grandes prairies (en la saison) +pour le bestail de l'habitation. De là nous +fusmes à l'Isle d'Orleans, où il y a deux +lieuës, en laquelle du costé du Su, y a +nombre d'Isles qui sont basses, couvertes +d'arbres, & sont agreables, remplies +de grandes prairies & force gibier, contenans +les unes environ deux lieuës, & les +autres un peu plus ou moins. Autour d'icelles +y a force rochers & basses, fort dangereuses +à passer, qui sont esloignees environ +de deux lieuës de la grand'terre du +Su. Ce lieu est le commencement du beau +& bon pays de la grande riviere. Au bout +de l'Isle il y a un saut ou torrent d'eau, appellé +de Montmorency, du costé du +Nord, qui tombe dans la grand'riviere +avec grand bruit & impetuosité. Il vient +d'un lac qui est quelques dix ou douze +lieuës dans les terres, & descend de dessus +une costes qui a prés de 25 toises de +haut, au dessus de laquelle la terre est unie +& plaisante à voir, bien que dans le +pays on voye des hautes montagnes qui +paroissent, mais esloignées de plusieurs +lieuës.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>De Kebec, demeure des François, &<br> +des Peres Recollets.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/D01.png">E l'Isle d'Orleans nous voyons +à plein Kebec devant nous, basty +sur le bord d'un destroit, +de la grande riviere sainct Laurens, +qui n'a en cet endroict qu'environ +un bon quart de lieuë de largeur, au pied +d'une montagne, au sommet de laquelle +est le petit fort de bois, basty pour la deffence +du pays, pour Kebec, ou maison des +Marchands: il est à present un assez beau +logis, environné d'une muraille en quarré, +avec deux petites tourelles aux coins +que l'on y a faictes depuis peu pour la seureté +du lieu. Il y a un autre logis au dessus +de la terre haute, en lieu fort commode, +où l'on nourrit quantité de bestail qu'on y +a mené de France, on y seme aussi tous les +ans force bled d'inde & des pois, que l'on +traicte par apres aux Sauvages pour des +pelleteries: Je vis en ce desert un jeune +pommier qui y avoit esté apporté de +Normandie, chargé de fort-belles pommes, +& des jeunes plantes de vignes qui +y estoient bien-belles, & tout plein d'autres +petites choses qui tesmoignoient la +bonté de la terre. Nostre petit Couvent +est à demye lieuë de là, en un tres bel endroict, +& autant agreable qu'il s'en puisse +trouver, proche une petite riviere, que +nous appellons de sainct Charles, qui a +flux & reflux, là où les Sauvages peschent +une infinité d'anguilles en Automne, & +les François tuent le gibier qui y vient à +foison: les petites prairies qui la bordent +sont esmaillées en Esté de plusieurs petites +fleurs, particulierement de celles que +nous appellons Cardinales & Mattagons, +qui portent quantité de fleurs en +une tige, qui a prés six, sept, & huict +pieds de haut, & les Sauvages en mangent +l'oignon cuit sous la cendre qui est assez +bon. Nous en avions apporté en France, +avec des plantes de Cardinales, comme +fleurs rares, mais elles n'y point profité, ny +parvenues à la perfection, comme elles +font dans leur propre climat & terre naturelle.</p> + +<p>Nostre jardin & verger est aussi tres-beau, +& d'un bond fond de terre: car toutes +nos herbes & racines y viennent tres-bien, +& mieux qu'en beaucoup de jardins +que nous avons en France, & n'estoit le +nombre infiny de Mousquites & Coufins +qui s'y retrouvent, comme en tout autre +endroict de Canada pendant l'Esté, je +ne sçay si on pourroit rencontrer une plus +agreable demeure: car outre la beauté & +bonté de la contree avec le bon air, nostre +logis est fort commode pour ce qu'il contient, +ressemblant neantmoins plustost à +une petite maison de Noblesse des champs, +que non pas à un Monastere de Freres +Mineurs, ayant esté contraincts de le +bastir ainsi, tant à cause de nostre pauvreté, +que pour se fortifier en tout cas contre +les Sauvages, s'ils vouloient nous en +dechasser. Le corps de logis est au milieu +de la cour, comme un donjon, puis les +courtines & rempars faits de bois, avec +quatre petits bastions faits de mesme aux +quatre coins, eslevez environ de douze à +quinze pieds de raiz de terre, sur lequel +on a dressé & accommodé des petits jardins, +puis la grand-porte avec une tour +quarrée au dessus faicte de pierre, laquelle +nous sert de Chappelle, & un beau fossé +naturel, qui circuit apres tout l'alentour +de la maison & du jardin qui est joignant, +avec le reste de l'enclos, qui contient +quelques six ou sept arpens de terre ou +plus, à mon advis. Les Framboisiers qui +sont là és environs, y attirent tant de +Tourterelles (en la saison) que c'est un +plaisir d'y en voir des arbres tous couvers, +aussi les François de l'habitation y vont +souvent tirer, comme au meilleur endroict +& moins penible. Que si nos Religieux +veulent aller à Kebec, ou ceux de Kebec +venir chez nous, il y a à choisir de +chemin, par terre ou par eau, selon le +temps & la saison, qui n'est pas une petite +commodité, de laquelle les Sauvages se +servent aussi pour nous venir voir, & s'instruire +avec nous du chemin du Ciel, & +de la cognoissance d'un Dieu faict homme, +qu'ils ont ignoré jusques à present. +On tient que ce lieu de Kebec est par les +46 degrez & demy plus sud que Paris, de +prés de deux degrez, & neantmoins l'Hyver +y est plus long, & le pays plus froid, +tant à couse d'un vent de Nor-ouest qui y +ameine ces furieuses froidures quand il +donne, que pour n'estre pas le pays encore +guères habité & deserté, & ce par la +negligence & peu d'affection des Marchans +qui se sont contez jusques à present +d'en tirer les pelleteries & le profit, +sans y avoir moulu employer aucune despense, +pour la culture, peuplade ou advance +du pays, c'est pourquoy ils n'y sont +gueres plus advancez que le premier jour, +pour crainte, disent-ils, que les Espagnols +ne les en missent dehors, s'ils y avoient +faict valoir la contree. Mais c'est une +excuse bien foible, & qui n'est nullement +recevable entre gens d'esprit & d'experience, +qui sçavent tres bien qu'on s'y +peut tellement accommoder & fortifier, si +on y vouloit faire la despense necessaire, +qu'on n'en pourroit estre chassé par aucun +ennemy; mais si on n'y veut rien faire davantage +que du passé, la France Antartique +aura tousjours un nom en l'air, & nous +une possession imaginaire en la main d'autruy, +& si la conversion des Sauvages sera +toujours imparfaicte, qui ne se peut faire +que par l'assistance de quelques colonnes +de bons & vertueux Chrestiens, avec +la doctrine & l'exemple de bons Religieux.</p> + +<p>Apres nous estre rafraischis deux ou +trois jours avec nos Freres dans nostre petit +Couvent, nous montasmes avec les +barques par la mesme riviere sainct Laurens, +jusques au Cap de Victoire, que les +Hurons appellent <i>Onthrandéen</i>, pour y +faire la traicte: car là s'estoient cabanez +grand nombre de Sauvages de diverses +Nations; mais avant que d'y arriver nous +passasmes par le lieu appellé de saincte +Croix, puis par les trois rivieres, qui est +un pays tres-beau, & remply de quantité +de beaux arbres & toute la route unie & +fort plaisante, jusques à l'entrée du Saut +sainct Louis, où il y a de Kebec plus de +60 ou 70 lieuës de chemin. Des trois rivieres +nous passasmes par le lac sainct Pierre, +que contient quelques huict lieuës +de longueur, & quatre de large, duquel +l'eau y est presque dormante, & fort +poissonneux; puis arrivasmes au +Cap de Victoire le jour de la saincte +Magdeleine.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>Du Cap de Victoire aux Hurons, &<br> +comme les Sauvages se gouvernent<br> +allant en voyage &<br> +par pays.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE IIII.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/C002.png">E lieu du Cap de la Victoire +ou de Massacre, est à douze +ou quinze lieuës au deçà de la +Riviere des Prairies, ainsi +nommee, pour la quantité d'Isles plattes +& prairies agreables que cette riviere, & +un beau & grand lac y contient, la riviere +des Yroquois y aboutit à main gauche, +comme celle des Ignierhonons, qui est +encore une Nation d'Yroquois, aboutit +à celle du Cap de Victoire: toutes ces +contrées sont tres-agreables, & propres à +y bastir des villes, les terres y sont plattes +& unies, mais un peu sablonneuses, les rivieres +y sont poissonneuses, & la chasse +& l'air fort bon, joint que pour la grandeur +& profondeur de la riviere, les barques +y peuvent aller à la voile quand les +vents sont bons, & à faute de bon vent on +se peut servir d'avirons.</p> + +<p>Pour revenir donc au Cap de Victoire, +la riviere en cet endroict, n'a environ que +demye lieuë de large & dés l'entree se +voyent tout d'un rang 6 ou 7 Isles fort +agreables, & couvertes de beaux bois, les +Hurons y ayans faict leur traitte, & agreé +pour quelques petits presens de nous +conduire en leur pays le Pere Joseph, le Pere +Nicolas & moy: nous partismes en mesme +temps avec eux, apres avoir premierement +invoqué l'assistance de nostre Seigneur, +à ce qu'il nous conduist & donnast +un bon & heureux succez à nostre voyage, +le tout à sa gloire, & nostre salut, +& au bien & conversion de ces pauvres +peuples.</p> + +<p>Mais pour ce que les Hurons ne s'associent +que cinq à cinq, ou six à six pour chacun +canot, ces petits vaisseaux ne pouvans +pour le plus, contenir qu'un d'avantage +avec leurs marchandises: il nous fallut +necessairement separer, & nous accommoder +à part, chacun avec une de ses +societez ou petit canot, qui nous conduirent +jusques dans leur pays sans nous plus +revoir en chemin que les deux premiers +jours que nous logeasmes avec le Pere +Joseph, & puis plus, jusques à plusieurs +sepmaines apres nostre arrivee au pays +des Hurons; mais pour le Pere Nicolas, je +le trouvay pour la premiere fois, environ +deux cens lieuës de Kebec, en une +Nation que nous appellons Epicerinis ou +Sorciers, & en Huron <i>Squekaneronons</i>.</p> + +<p>Nostre premier giste fut à la riviere des +Prairies, qui est à cinq lieuës au dessous du +Saut sainct Louis, où nous trouvasmes +desja d'autres Sauvages cabanez, qui faisoient +festin d'un grand Ours, qu'ils avoient +pris & poursuivy dans la riviere, +pensant se sauver aux Isles voysines, mais +la vitesse des Canots l'ataignit, & fut tué +à coup de flesches & de massue. Ces +Sauvages en leur festin, & caressant la +chaudiere, chantoient tous ensemblement, +puis alternativement d'un chant si doux +& agreable, que j'en demeuray tout estonné, +& ravy d'admiration: de sorte que depuis +je n'ay rien ouy de plus admirable +entr'eux; car leur chant ordinaire est assez +mal-gracieux.</p> + +<p>Nous cabanasmes assez proche d'eux, +& fismes chaudiere à la Huronne, mais je +ne pu encor' manger de leur <i>Sagamité</i> +pour ce coup, pour n'y estre pas accoustumé, +& me fallut ainsi coucher sans souper, +car ils avoient aussi mangé en chemin +un petit sac de biscuit de mer que j'avois +pris aux barques, pensant qu'il me deust +durer jusques aux Hurons mais ils n'y laisserent +rien de reste pour le lendemain, +tant ils le trouverent bon. Nostre lict fut +la terre nue, avec une pierre pour mon +chevet, plus que n'avoient nos gens, qui +n'ont accoustumé d'avoir la teste plus haute +que les pieds; nostre maison estoit deux +escorces de bouleaux, posées contre quatre +petites perches fichees en terre, & accommodees, +en panchans au dessus de nous. +Mais pour ce que leur façon de faire, & +leur maniere de s'accommoder allans en +voyage, est presque tousjours de mesme; +Je diray succinctement cy-aprés comme +ils s'y gouvernent.</p> + +<p>C'est, que pour pratiquer la patience à +bon escient, & patir au delà des forces humaines, +il ne faut qu'entreprendre des +voyages avec les Sauvages, & specialement +long temps, comme nous fismes: +car il se faut resoudre d'y endurer & patir, +outre le danger de perir en chemin, plus +que l'on ne sçauroit penser, tant de la faim, +que de la puanteur que ces salles maussades +rendent presque continuellement +dans leurs Canots, ce qui seroit capable +de se desgouter du tout de si desagreables +compagnies, que pour coucher tousjours +sur la terre nue par les champs, marcher +avec grand travail dans les eauës & lieux +fangeux, & en quelques endroicts par des +rochers & bois obscurs & touffus, souffrir +les pluyes sur le dos, toutes les injures des +saisons & du temps, & la morsure d'une +infinie multitude de Mousquites & Coufins, +avec la difficulté de la langue pour +pouvoir s'expliquer suffisamment, & manifester +ses necessitez, & n'avoir aucun +Chrestien avec soy pour se communiquer +& se consoler au milieu de ses travaux, bien +que d'ailleurs les Sauvages soient toutesfois +assez humais (au moins l'estoient les +miens) voire plus que ne sont beaucoup +de personnes plus polies & moins sauvages: +car me voyant passer plusieurs jours +sans pouvoir presque manger de leur <i>Sagamité</i>, +ainsi sallement & pauvrement accommodé, +ils avoient quelque compassion +de moy, & m'encourageoient & assistoient +au mieux qu'il leur estoit possible, +& ce qu'ils pouvoient estoit peu de chose: +cela alloit bien pour moy, qui m'estois resous +de bonne-heure à endurer de bon +coeur tout ce qu'il plairoit à Dieu m'envoyer: +ou la mort, ou la vie: c'est pourquoy +je me maintenois assez joyeux nonobstant +ma grande debilité, & chantois +souvent des Hymnes pour ma consolation +spirituelle, & le contentement de mes +Sauvages, qui m'en prioient par-fois, car +ils n'ayment point à voir les personnes +tristes & chagrines, ny impatientes pour +estre eux-mesmes beaucoup plus patiens +que ne sont communément nos François, +ainsi l'ay je veu en une infinité d'occasion: +ce qui me faisoit grandement rentrer +en moy mesme, & admirer leur constance, +& le pouvoir qu'ils ont sur leurs +propres passions, & comme ils sçavent +bien se supporter les uns les autres, & s'entresecourir +& assister au besoin; & peux +dire avec verité, que j'ay trouvé plus de +bien en eux, que je ne m'estois imaginé, & +que l'exemple de leur patience estoit cause +que je m'esforçois d'avantage à supporter +joyeusement & constamment tout ce +qui m'arrivoit de fascheux, pour l'amour +de mon Dieu, & l'edification de mon +prochain.</p> + +<p>Estans donc par les champs, l'heure de +se cabaner menue, ils cherchoient à se mettre +en quelque endroict commode sur le +bord de la riviere, ou autre part, où se pût +aysement trouver du bois sec à faire du +feu, puis un avoit soin d'en chercher & amasser, +un autre de dresser la Cabane, & +le bois à pendre la chaudiere au feu, un +autre de chercher deux pierres plattes +pour concasser le bled d'Inde sur une peau +estenduë contre terre, & apres le verser +& faire bouillir dans la chaudiere; estant +cuit fort clair, on dressoit le tout dans les +escuelles d'escorces, que pour cet effect +nous portions quant & nous avec des +grande cuiliers, comme petits plats, +desquelles on se sert à manger cette Menestre +& Sagamite soir & matin, qui sont +les deux fois seulement que l'on fait +chaudiere par jour, sçavoir quand on est cabané +au soir, & au matin avant que partir, & +encore quelquesfois ne la faisions-nous +point, de haste que nous avions de partir, +& par-fois la faisions-nous avant-jour: que +si nous nous rencontrions deux mesnages +en une mesme Cabane, chacun faisoit sa +chaudiere à part, puis tous ensemblement +les mangions l'une apres l'autre, sans aucun +debat ny contention, & chacun participoit +& à l'une & à l'autre: mais pour +moy je me contentois, pour l'ordinaire, de +la Sagamite des deux qui m'agreoit d'avantage, +bien qu'à l'une & à l'autre il y +eust tousjours des salletez & ordures, à +couse, en partie, qu'on servoit tous les jours +de nouvelles pierres, & assez mal nettes, +pour concasser le bled, joint que les escuelles +ne pouvoient sentir gueres bon: +car ayans necessité de faire de l'eau en +leur Canot, ils s'en servoient ordinairement +en cette action mais sur terre ils s'accroupissoit +en quelque lieu à l'escart avec +de l'honnesteté & de la modestie qui +n'avoit rien de sauvage.</p> + +<p>Ils faisoient par-fois chaudiere de bled +d'Inde non concassé, & bien qu'il fust +toujours fort dur, pour la difficulté qu'il +y a à le faire cuire, il m'agreoit d'avantage +au commencement, pour ce que je le +prenois grain à grain, & par ainsi je le +mangeois nettement & à loisir en marchant, +& dans notre Canot. Aux endroits +de la riviere & des lacs où ils pensoient +avoir du poisson, ils y laissoient traisner +apres-eux une ligne, à l'ain de laquelle +ils avoient accommodé & lié de la peau +de quelque grenouille qu'ils avoient escorchee, +& par fois ils y prenoient du +poisson, qui servoit à donner goust à la +chaudiere: mais quand le temps ne les +pressoit point, comme lors qu'ils descendoient +pour la traicte, le soir ayans cabané, +une partie d'eux alloient tendre leurs +rets dans la rivieres, en laquelle ils prenoient +souvent de bons poissons comme +Bricgets, Esturgeons & des Carpes, qui +ne sont neantmoins belles, ni si bonnes, +ni si grosses que les nostres, puis plusieurs +autres especes de poissons que nous n'avons +pas par deçà.</p> + +<p>Le bled d'Inde que nous mangions en +chemin, ils l'alloient chercher de deux en +deux jours en de certains lieux escartez +où ils l'avoient caché en descendans, dans +de petits sacs d'escorces de Bouleau: car +autrement ce leur seroit trop de peine de +porter toujours quant & eux tut le +bled qui leur est necessaire en leur voyage, +& m'estonnois grandement comme +ils pouvoient si bien remarquer tous les +endroicts où ils l'avoient caché, sans se +mesprendre aucunement, bien qu'il fust +par-fois fort esloigné du chemin, & bien +avant dans les bois, ou enterré dans le sable.</p> + +<p>La maniere & l'invention qu'ils avoient +à tirer du feu, & laquelle est pratiquee par +tous les peuples Sauvages, est telle. Ils prenoient +deux bastons de bois de saulx, tillet, +ou d'autre espece, secs & legers, puis +en accommodoient un d'environ la longueur +d'une coudee, ou peu moins, & espaix +d'un doigt ou environ, & ayans sur le +bord de la largeur un peu cavé de la pointe +d'un cousteau, ou de la dent d'un Castor, +une petite fossette avec un petit cran +de costé, pour faire tomber à bas sur quelque +bout de meiche, ou chose propre à +prendre feu, la poudre réduite en feu, qui +devoit tomber du trou: ils mettoient la +poincte d'un autre baston du mesme bois, +gros comme le petit doigt, ou peu moins, +dans ce trou ainsi commencé, & estans +contre terre le genouil sur le bout du baston +large, ils tournoient l'autre entre les +deux mains si soudainement & si longtemps, +que les deux bois estans bien ci-chauffés, +la poudre qui en sortoit à cause +ce cette continuelle agitation se convertissoit +en feu, duquel ils allumoient un +bout de leur corde seiche, qui conserve le +feu come meiche d'arquebuze: puis aprés +avec un peu de menu bois sec ils faisoient +du feu pour faire chaudiere. Mais il faut +noter que tout bois n'est propre à en tirer +du feu, ains de particulier que les Sauvages +sçavent choisir. Or quand ils avoient +de la difficulté d'en tirer, ils deminçoient +dans ce trou un peu de charbon, ou un +peu de bois sec en poudre, qu'ils prenoient +à quelque souche, s'ils n'avoient un baston +large, comme j'ay dict, ils en prenoient +deux ronds, & les lioient ensemble +par les deux bouts, & estans couchez +le genouil dessus pour les tenir, mettoient +entre-deux la poincte d'un autre baston +de ce bois, faict de la façon d'une navette +de tisser, & le tournoient par l'autre bout +entre deux mains, comme j'ay dit.</p> + +<p>Pour revenir donc à nostre voyage, +nous ne faisions chaudiere que deux fois +le jour, & n'en pouvant gueres manger à +la fois, pour n'y estre encor' accoustumé, il +me faut demander si je patissois grandement +de necessité plus que mes Sauvages, +qui estoient accoustumez à cette maniere +de vivre, joint que petunant assez +souvent durant le jour, cela leur amortissoit +la faim.</p> + +<p>L'humanité de mon hoste estoit remarquable, +en ce que n'ayant pour toute couverture +qu'une peau d'Ours à se couvrir, +encor' m'en faisoit-il part quand il pleuvoit +la nuict sans que je l'en priasse, & +mesme me disposoit la place le soir, où je +devois reposer la nuict, y accommodant +quelques petits rameaux, & une petite natte +de jonc qu'ils ont accoustumé de porter +quant & eux en de longs voyages, & +compatissant à ma peine & foiblesse, il +m'exemptoit de nager & de tenir l'aviron, +qui n'estoit pas me descharger d'une petite +peine, outre le service qu'il me faisoit de +porter mes hardes & mon pacquet aux +Saults, bien qu'il fust desja assez chargé de +sa marchandise, & du Canot qu'il portoit +sur son espaule parmy de si fascheux & penibles +chemins.</p> + +<p>Un jour ayant pris le devant, comme je +faisois ordinairement, pendant que mes +Sauvages deschargeoient le Canot, pource +qu'ils alloient (bien que chargez) d'un +pas beaucoup plus viste que moy, & m'approchant +d'un lac, je sentis la terre bransler +sous moy, comme une Isle flotante +sur les eauës; & de faict, je m'en retiray +bien doucement, & allay attendre mes +gens sur un grand Rocher là aupres, de peur +que quelque inconvenient ne m'arrivast: +il nous falloit aussi par-fois passer +sur de fascheux bourbiers, desquels à toute +peint pouvions nous retirer, & particulierement +en un certain marest joignant +un lac, où l'on pourroit facilement enfoncer +jusques par-dessus la teste, comme +il arriva à un François qui s'enfonça tellement, +que s'il n'eust eu les jambes escaqrquillees +au large, il eust esté en grand danger, +encor enfonça-il jusque aux reins. +On a aussi quelques-fois bien de la peine +à se faire passage avec la teste & les mains +parmi les bois touffus, où il s'y en rencontre +aussi grand nombre de pourris & +tombez les uns sur les autres, qu'il faut enjamber, +puis des rochers, pierres & autres +incommoditez qui augmentent le travail +du chemin, outre le nombre infiny de +Mousquites qui nous faisoient incessamment +une tres-cruelle & fascheuse guerre, +& n'eust esté le soin que je portois à +me conserver les yeux, par le moyen d'une +estamine que j'avois sur la face, ces meschans +animaux m'auroient rendu aveugle +beaucoup de fois, comme on m'avoit adverty, +& ainsi en estoit il arrivé à d'autres, +qui en perdirent la veue par plusieurs +jours, tant leur picqueure & morsure est +venimeuse à l'endroict de ceux qui n'ont +encor'pris l'air du pays. Neantmoins pour +toute diligence que je pûs apporter à m'en +deffendre, je ne laissay pas d'en avoir le +visage, les mains & les jambes offencees. +Aux Hurons, à cause que le pays est descouvert +& habité, il n'y en a pas si grand nombre, +sinon aux forest & lieux où les +vents ne donnent point pendant les grandes +chaleurs de l'Esté.</p> + +<p>Nous passasmes par plusieurs Nations +Sauvages; mais nous n'arrestions qu'une +nuict à chacune, pour tousjours advancer +chemin, excepté aux Epicerinys & Sorciers, +où nous sejournasmes deux jours, +tant pour nous reposer de la fatigue du +chemin, que pour traiter quelque chose +avec cette Nation. Ce fut là où je trouvay +le Pere Nicolas proche le lac, où il +m'attendoit. Cette heureuse rencontre & +entre-veue nous resjouyt grandement, & +nous nous consolasmes avec quelques François, +pendant le peu de sejour que nos +gens firent là. Nostre festin fut d'un +peu de poisson que nous avions & des Citrouilles +cuittes dans l'eau, que je trouvay meilleures +que viande que j'aye jamais mangee, +tant j'estois abbatu & attenué de necessité, +& puis fallut partir chacun separément à +l'ordinaire avec ses gens. Ce peuple Epicerinyen +est aussi surnommé Sorcier, pour +le grand nombre qu'il y en a entr'eux, & +des Magiciens que font profession de +parler au Diable en de petites tours rondes +& separees à l'escart, qu'ils font à dessein, +pour y recevoir les Oracles, & predire ou +apprendre quelque chose de leur Maistre. +Ils sont aussi coustumiers à donner des +sorts & de certaines maladies, qui ne se +guerissent que par autre sort & remede +extraordinaire, dont il y en a, du corps +desquels sortent des serpents & des longs +boyaux, & quelquefois seulement à demy, +puis rentrent, qui sont toutes choses +diaboliques, & inventees par ces malheureux +Sorciers: & hors ces sorts magiques, +& la communication qu'ils ont avec +les Demons, je les trouvois fort humains +& courtois.</p> + +<p>Ce fut en ce village, où par m'esgard, je +perdis, à mon tres-grand regret, tous mes +memoires que j'avois faits, des pays, chemins, +rencontres & choses remarquables +que nous avions veufs depuis Dieppe en +Normandie, jusques-là, & ne m'en apperceuz +qu'à la rencontre de deux Canots +de Sauvages, de la Nation du Bois: cette +Nation est fort esloignee & dependante +des Cheveux Relevez, qui ne +couvrent point du tout leur honte & nudité, +sinon pour cause de grand froid & +de longs voyages, qui les obligent à se servir +d'une couverture de peau. Ils avoient à +leur col de petites fraises de plumme, & +leurs cheveux accommodez de mesme parure. +Leur visage estoit peint de diverses +couleurs en huile, fort jolivement, les uns +estoient d'un costé tout vert, & de l'autre +rouge: autres sembloient avoir tout le visage +couvert de passements naturels, & +autres tout autrement. Ils ont aussi accoustumé +de se peindre & matacher, particulierement +quend ils doivent arriver, +ou passer par quelqu'autre Nation, comme +avoient faict mes Sauvages arrivans +au <i>Squekaneronons</i>: c'est pour ce suject +qu'ils portent de ces peintures & de l'huile +avec eux en voyageans, & aussi à cause +des festins, dances, ou autres assemblees, +afin de sembler plus beaux, & attirer les +yeux des regardans sur eux.</p> + +<p>Une journee, apres avoir trouvé ces +Sauvages, nous nous arrestames quelque +temps en un village <i>d'Algoumequins</i>, & +y entendant un grand bruit, je fus curieux +de regarder par la fente d'une Cabane, +pour sçavoir que c'estoit, là où je +vis au dedans (ainsi que j'ay veu du depuis +par plusieurs fois aux Hurons, pour semblables +occasions) une quantité d'hommes, +mi-partis en deux bandes, assis +contre terre, & arrangez des deux costez +de la Cabane, chaque bande avoit devant +soy une longue perche platte, large de +trois ou quatre doigts, & tous les hommes +ayans chacun un baston en main, en frappoient +continuellement ces perches plattes, +à la cadence du son des Tortuës, & +de plusieurs chansons qu'ils chantoient de +toute la force de leur voix. Le <i>Loki</i> ou Medecin, +qui estoit au haut bout avec sa grande +Tortuë en main, commençoit, & les autres +À pleine teste poursuyvoient, & sembloit +un sabat & une vraye confusion & +harmonie de Demons. Deux femmes cependant +tenoient l'enfant tout nud, le +ventre en haut proche d'eux, vis-à-vis de +<i>Loki</i>, à quelque temps de là le <i>Loki</i> à quatre +pattes, s'approchoit de l'enfant, avec +des cris & hurlemens comme d'un furieux +Taureau, puis souffloit environ les parties +naturelles, & apres recommençoient +leur tintamarre & leur ceremonie, qui finit +par un festin qui se disposoit au but de +la Cabane: de sçavoir que devint l'enfant, +& s'il fut guery ou non, ou si on y adjousta +encore quelqu'autre ceremonie, je n'en +ay rien sceu depuis, pour ce qu'il nous fallut +partir incontinent, apres avoir repeu +& un peu reposé.</p> + +<p>De cette Nation nous allasmes cabaner +en un village <i>d'Andarahouats</i>, que nous +disons Cheveux ou Poil levé, qui s'estoient +venus poser proche la mer douce, à dessein +de traicter avec les Hurons & autres +qui retournoient dans la traite de Kebec, & +fusmes deux jours à traitter & negotier avec +eux. Ces Sauvages sont une certaine +Nation qui portent leurs cheveux relevez +sur le front, plus droicts que les perruques +des Dames, & les font tenir ainsi +droicts par le moyen d'un fer, ou d'une +hache chaude, ce qui n'est point autrement +de mauvaise grace; ouy bien de ce que +les hommes ne couvrent point du tout +leurs parties naturelles, qu'ils tiennent à +descouvert, avec tout le reste du corps, sans +honte ny vergongne; mais pour les femmes, +elles ont un petit cuir à peu prés +grand comme une serviette, ceint à l'entour +des reins, & descend jusques sur le +milieu des cuisses, à la façon des Huronnes. +Il y a un grand peuple en cette Nation, +& la pluspart des hommes sont +grands guerriers, chasseurs & pescheurs. +Je vis là beaucoup de femmes & filles qui +faisoient des nattes de joncs, grandement +bien tissuës, & embellies de diverses couleurs, +qu'elles traittoient par apres pour +d'autres marchandises, des Sauvages de +diverses contrees, qui abordoient en leur +village. Ils sont errans, sinon que quelques +villages d'entr'eux sement des bleds +d'Inde, & font la guerre à une autre Nation +nommée <i>Assicagueronon</i>, qui veut +dire gens de feu: car en langue Huronne, +<i>Assista</i> signifie feu, & <i>Eronon</i> signifie +Nation. Ils sont esloignez d'eux d'environ +deux cens lieuës & plus; ils vont par +trouppes en plusieurs regions & contrees, +esloignees de plus de quatre cens lieuës (à +ce qu'ils m'ont dit) où ils trafiquent de +leurs marchandises, & eschangent pour +des pelleteries, peintures, pourceleines, & +autres fatras.</p> + +<p>Les femmes vivent fort bien avec leurs +marys, & ont cette coustumes avec toutes +les autres femmes des peuples errans, que +lors qu'elles ont leurs mois, elles se retirent +d'avec leurs marys, & la fille d'avec +ses pere & mere, & autres parens, & s'en +vont en de certaines Cabanes escartees & +esloignees de leur village, où elles sejournent +& demeurent tout le temps de ces +incommoditez, sans avoir aucune +compagnie d'hommes, lesquels leur portent +des vivres & ce qui leur est necessaire, jusqu'à +leur retour, si elles mesmes n'emportent +suffisamment pour leur provision, +comme elles font ordinairement. +Entre les Hurons, & autres peuples sedentaires, +les femmes ny les filles ne sortent +point de leur maison ou village, pour +semblables incommoditez; mais elles +font leur manger en de petits pots à part +pendant ce temps-là, & ne permettent à +personne de manger de leurs viandes & +menestres: de sorte qu'elles semblent imiter +les Juisves, lesquelles s'estimoient immondes +pendant le temps de leurs fleurs. +Je n'ay peu apprendre d'où leur estoit arrivé +cette coustume de se separer ainsi +quoy que je l'estime pleine d'honnesteté.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>De nostre arrivee au pays des Hurons,<br> +quels estoient nos exercices, & de<br> +nostre maniere de vivre &<br> +gouvernement dans le pays.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE V.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/P01.png">UIS, qu'avec la grace du +bon Dieu, nous sommes +arrivez jusques-là, que d'avoisiner +le pays de nos +Hurons, il est maintenant +temps que je commence +à en traicter plus amplement, & de la façon +de faire de ses habitans, non à la maniere +de certaines personnes, lesquelles +descrivans leurs Histoires, ne disent ordinairement +que les choses principales, & +les enrichissent encore tellement, que +quand on en vient à l'experience, on n'y +voit plus la face de l'Autheur: car j'escrit +non seulement les choses principales, +comme elles sont; mais aussi les moindres +& plus petites, avec la mesme naïfveté & +simplicité que j'ai accoustumé.</p> + +<p>C'est pourquoy je prie le Lecteur d'avoir +pour agreable ma maniere de proceder, +& d'excuser si pour mieux faire comprendre +l'humeur de nos Sauvages, j'ay +esté contrainct inserer icy plusieurs chose +inciviles & extravagantes; d'autant que +l'on ne peut pas donner une entiere cognoissance +d'un pays estranger, ny ce qui +est de son gouvernement, qu'en faisant +voir avec le bien, le mal & l'imperfection +qui s'y retrouve: autrement il ne m'eust +fallu descrire les moeurs des Sauvages, s'il +ne s'y trouvoit rien de sauvage, mais des +moeurs polies & civiles, comme les peuples +qui sont cultivez par la religion & +pieté, ou par des Magistrats & sages, qui +par leurs bonnes lois eussent donné quelque +forme aux moeurs si difformes de ces +peuples barbares, dans lesquels on void +bien peu reluire la lumiere de la raison, +& la pureté d'une nature espuree.</p> + +<p>Deux jours avant nostre arrivée aux +Hurons, nous trouvasmes la mer douce, +sur laquelle ayans traversé d'Isle en Isle, & +pris terre au pays tant desiré, par un jour +de Dimanche, feste sainct Bernard, environ +midy, que le Soleil donnoit à plomb: +mes Sauvages ayans serré leur Canot en +un bois là auprés me chargerent de mes +hardes & pacquets, qu'ils avoient auparavant +tousjours portez par le chemin: la +cause fut la grande distance qu'il y avoit +de là au Bourg, & qu'ils estoient desja plus +que suffisamment chargez de leurs marchandises. +Je portai donc mon pacquet +avec une tres grande peine, tant pour sa +pesanteur, & de l'excessive chaleur qu'il +faisoit, que pour une foiblesse & debilité +grande que je ressentois en tous mes +membres depuis un long temps, joinct +que pour m'avoir fait prendre le devant +comme ils avoient accoustumé (à cause +que je ne pouvois les suyvre qu'à toute +peine) je me perdis du droict chemin, & +me trouvay longtemps seul, sans sçavoir +où j'allois. A la fin, apres avoir bien marché +& traversé pays, je trouvay deux femmes +Huronnes proche d'un chemin croisé +& leur demanday par où il falloit aller +au Bourg où je me devois rendre, je n'en +sçavois pas le nom, & moins lequel je devois +prendre des deux chemins, ces pauvres +femmes se peinoient assez pour se faire +entendre, mais il n'y avoit encore +moyen. Enfin, inspiré de Dieu, je pris le +bon chemin, & au bout de quelque temps +je trouvay mes Sauvages assis à l'ombre +sous un arbre, en une belle grande prairie, +où ils m'attendoient, bien en peine +que j'estois devenu: ils me firent seoir +auprés d'eux, & me donnerent des cannes +de bled d'Inde à succer, qu'ils avoient +cueillies en un champ tout proche de là. +Je pris garde comme ils en usoient, & les +trouvay d'un assez bon suc: apres, passant +par un autre champ plein de Fezolles, j'en +cueillay un plein plat, que je fis par apres +cuire dans nostre Cabane avec de l'eau +quoyque l'escorce en fust desja assez dure: +cela nous servit pour un second festin apres +nostre arrivee.</p> + +<p>A mesme temps que je fus apperceu de +nostre ville de <i>Quieuindahian</i>, autrement +nommee <i>Téquemonkiayé</i>, lieu assez bien +fortifié à leur mode, & qui pouvoit +contenir deux ou trois cens mesnages, en +trente ou quarante Cabanes qu'il y avoit, +il s'esleva un si grand bruit par toute +la ville, que tous sortirent presque de +leurs Cabanes pour me venir voir, & fus +ainsi conduit avec grande acclamation +jusques dans la Cabane de mon Sauvage, +& pour ce que la presse y estoit fort +grande, je fus contrainct de gaigner le +haut de l'establie, & me desrober de leur +presse. Les pere & mere de mon Sauvage +me firent un fort bon accueil à leur mode +& par des caresses extraordinaires me +tesmoignoient l'ayse & le contentement +qu'ils avoient de ma venuë, ils me traiterent +aussi doucement que leur propre enfant +& me donnerent tout sujet de louer Dieu, +voyant l'humanité & fidelité de ces pauvres +gens, privez de la cognoissance. Ils +prirent soin que rien ne se perdist de mes +petites hardes, & m'advertirent de me +donner garde des larrons & trompeurs, +particulierement des <i>Quiennoncateronons</i>, +qui me venoient souvent voir, pour tirer +quelque chose de moy: car entre les Nations +Sauvages celle-cy est l'une des plus +subtile de toutes, en faict de tromperie & +de vol.</p> + +<p>Mon Sauvage, qui me tenoit en qualité +de frere, me donna advis d'appeller sa mere +<i>Senaoué</i>, c'est à dire ma mere, puis luy +ses freres <i>Ataquen</i> mon frere, & le refit +de ses parents en suitte, selon les degrez +de consanguinité, & eux de mesme m'appelloient +leur parent. La bonne femme +disoit <i>Ayein</i>, mon fils, & les autres <i>Ataquen</i>, +mon frere, <i>Earassé</i>, mon cousin, <i>Hineittan</i>, +non nepveu, <i>Houatinoron</i>, mon oncle, +<i>Ayatan</i>, mon pere: selon l'aage des +personnes j'estois ainsi appellé oncle ou +nepveu, &c. & des autres qui ne me tenoit +en qualité de parent, <i>Yatayo</i>, mon +compagnon, mon camarade, & de ceux +qui m'estimoient d'avantage: <i>Garithouanne</i>, +grand Capitaine. Voyla comme ce peuple +n'est pas tant dans la rudesse & la rusticité +qu'on l'estime.</p> + +<p>Le festin qui nous fut faict à nostre arrivee, +fut de bled d'Inde pilé, qu'ils appellent +<i>Ottet</i>, avec un petit morceau de poisson +boucanné à chacun, cuit en l'eau, car +c'est toute la saulce du pays, & mes Fezolles +me servirent pour le lendemain: +dés lors je trouvay bonne la Sagamite qui +estoit faicte dans nostre Cabane, pour +estre assez nettement accommodee, je +n'en pouvois seulement manger lors qu'il +y avoit du poisson puant demincé parmy, +ou d'autres petits, qu'ils appellent <i>Auhaitsique</i>, +ny aussi de <i>Leindohy</i>, qui est un bled +qu'ils font pourrir dans les fanges & +eauës croupies & marescageuses, trois ou +quatre mois durant, duquel ils font +neantmoins grand estat: nous mangions +par-fois des Citrouilles du pays, cuittes +dans l'eau, ou bien sous la cendre chaude, +que je trouvois fort bonnes, comme semblablement +des espics de bled d'Inde, que +nous faisions rostir devant le feu, & d'autres +esgrené, grillé comme pois dans les +cendres: pour des Meures champestres +nostre Sauvagesse m'en apportoit souvent +au matin pour mon desjeuner, du +hien de Cannes <i>d'Honneha</i> à succer, & +autre chose qu'elle pouvoit, & avoit ce +soin de faire dresser ma Sagamite la premiere, +dans l'escuelle de bois ou d'escorce +la plus nette, large comme un plat-bassin, +& la cuillier avec laquelle je mangeois, +grande comme un petit plat ou sauciere. +Pour mon département & quartier, ils me +donnerent à moy seul, autant de place +qu'en pouvoit occuper un petit mesnage, +qu'ils firent sortir à mon occasion, dés le +lendemain de mon arrivee: en quoy je remarquay +particulierement leur bonne affection, +& comme ils desiroient de me +contenter, & m'assister & servir avec toute +l'honnesteté & respect deu à un grand +Capitaine & chef de guerre, tel qu'ils me +tenoient. Et pour ce qu'ils n'ont point accoustumé +de se servir de chevet, je me +servois la nuid d'un billot de bois, ou d'une +pierre, que je mettois sous ma teste, & +au reste couché simplement sur la natte +comme eux, sans couverture ny forme de +couche, & en lieu tellement dur, que le +matin me levant, je me trouvois tout rompu +& brisé de la teste & du corps.</p> + +<p>Le matin, apres estre esveillé, & prié un +peu Dieu, je desjeunois de ce peu que nostre +Sauvagesse m'avoit apporté, puis ayant +pris mon Cadran solaire, je sortois de la +ville en quelque lieu escarté, pour pouvoir +dire mon service en pais, & faire +mes prieres & meditations ordinaires: +estant environ midy ou une heure, je retournois +è nostre Cabane, pour disner +d'un peu de Sagamite, ou de quelque Citrouille +cuitte; apres disner je lisois dans +quelque petit livre que j'avois apporté, ou +bien j'escrivois, & observant soigneusement +les mots de la langue, que j'apprenois, +j'en dressois des memoires que j'estudiois, +& repetois devant mes Sauvages, +lesquels y prenoient plaisir, & m'aydoient +à me perfectionner avec une assez bonne +methode, m'y disant souvent, <i>Auiel</i>, au +lieu de Gabriel, qu'ils ne pouvoient +prononcer, à cause de la lettre B, qui ne +se trouve point en toute leur langue, non +plus que les autres lettres labiales, <i>asséhona, +agnonra, & Séaconqua</i>: Gabriel, prends +ta plume & escris, puis ils m'expliquoient +au mieux qu'ils pouvoient ce que je desirois +sçavoir d'eux.</p> + +<p>Et comme ils ne pouvoient par fois me +faire entendre leurs conceptions, ils me +les demonstroient par figures, similitudes +& demonstrations exterieures, par-fois +par discours, & quelquesfois avec un baston, +traçant la chose sur la terre, au +mieux qu'ils pouvoient, ou par le mouvement +du corps, n'estans pas honteux d'en +faire de bien indecents, pour se pouvoir +mieux donner à entendre par ces comparaisons, +plustost que par longs discours & +raisons qu'ils eussent pû alleguer, pour +estre leur langue assez pauvre en disetteuze +de mots en plusieurs choses, & particulierement +en ce qui est des mysteres de +nostre saincte Religion, lesquels nous ne +leur pouvions expliquer, ny mesme le <i>Pater +noster</i>, sinon par periphrase, c'est à +dire, que pour un de nos mots, il en falloit +user de plusieurs des leurs: car entr'eux +ils ne sçavent que c'est de Sanctification, +de Regne celeste, du tres-sainct Sacrement, +ny d'induire en tentation. Les +mots de Gloire, Trinité, sainct Esprit, +Anges, Resurrection, Paradis, Enfer, Eglise, +Foy, Esperance & Charité, & autres +infinis, ne sont pas en usage chez-eux. +De sorte qu'il n'y a pas besoin de gens bien +sçavans pour le commencement, mais bien +de personnes craignans Dieu, patiens, +& pleins de charité: & voilà enquoy il +faut principalement exceller pour convertir +ce pauvre peuple, & le tirer hors +du peché & de son aveuglement.</p> + +<p>Je sortois aussi fort souvent par le Bourg, +& les visitois en leurs Cabanes & ménages, +ce qu'ils trouvoient tres-bon, & m'en +aymoient d'avantage, voyans que je traitois +doucement & affablement avec eux, +autrement ils ne m'eussent point veu de +bon oeil, & m'eussent creu superbe & desdaigneux, +ce qui n'eust pas esté le moyen +de rien gaigner sur eux, mais plustost d'acquerir +la disgrace d'un chacun, & se faire +hayr de tous: car à mesme temps qu'un +Estranger a donné à l'un d'eux quelque +petit sujet ou ombrage de mescontentement +ou fascherie, il est aussi-tost sceu par +toute la ville de l'un à l'autre: & comme +le mal est plustost creu que le bien, ils +vous estiment tel pour un temps, que le +mescontent vous a depeint.</p> + +<p>Nostre Bourg estoit de ce costé là le +plus proche voysin des Yroquois, leurs +ennemis mortels, c'est pourquoy n m'advertissoit +souvent de me tenir sur mes gardes, +de peur de quelque surprise pendant +que j'allois au bois pour prier Dieu, ou +aux champs cueillir des Meures champestres: +mais je n'y rencontray jamais aucun danger +ny hazard (Dieu mercy) il y +eut seulement un Huron qui bandit son +arc contre moy, pensant que je fusse ennemy: +mais ayant parlé il se rasseura, & +me salua à la mode du pays, <i>Quoye</i>, puis +il passa outre son chemin, & moy le +mien.</p> + +<p>Je visitois aussi par fois leur Cimetiere, +qu'ils appellent <i>Agosayé</i>, admirant le soin +que ces pauvres gens ont des corps morts +De leurs parents & amis deffuncts, & trouvois +qu'en cela ils surpassoient le pieté des +Chrestiens puis qu'ils n'espargnent rien +pour le soulagement de leurs ames, qu'ils +croyent immortelles, & avoit besoin du +secours des vivans. Que si par fois j'avois +quelque petit ennuy, je me recreois & +consolois en Dieu par la priere, ou en +chantant des Hymnes & Cantiques spirituels, +à la louange de sa divine Majesté, +lesquels les Sauvages escoutoient avec +attention & contentement, & me +prioyent de chanter souvent, principalement +apres que je leur eûs dict, que ces +chants & Cantiques spirituels estoient des +prieres que je faisois & addresois à Dieu +nostre seigneur, pour leur salut & conversion.</p> + +<p>Pendant la nuict j'entendois aussi parfois +la mere de mon Sauvage pleurer, & +s'affliger grandement, à cause des illusions +du Diable. J'interrogeay mon Sauvage +pour en sçavoir le sujet, il me fit response +que c'estoit le Diable qui la travailloit +& affligeoit, par des songes & representations +fascheuses de la mort de ses parens, +& autres imaginations. Cela est particulierement +commun aux femmes plustots +qu'aux hommes, à qui cela arrive +plus rarement, bien qu'il s'y en trouve +par-fois quelques-uns qui en deviennent +fols & furieux, selon leur forte imagination, +& la foiblesse de leur esprit, qui leur +fait adjouter foy à ces ruseries diaboliques.</p> + +<p>Il se passa un assez long temps apres +mon arrivee, avant que j'eusse aucune cognoissance +ny nouvelle du lieu où estoient +arrivez mes Confreres, jusques à un +certain jour que le Pere Nicolas accompagné +d'un Sauvage me vint trouver de +son village, qui n'estoit qu'à cinq lieuës du +nostre, je fus fort resjouy de le voir en +bonne santé & disposition, nonobstant les +penibles travaux & disettes qu'il avoit +souffertes depuis nostre departement de +la traicte; mes Sauvages le receurent aussi +volontiers à coucher en nostre Cabane, +& luy firent festin de ce qu'ils pûrent, à +cause qu'il estoit mon Frere, & à nos autres +François, pour estre mes bons amys. +Apres donc nous estre congratulez de +nostre heureuse arrivee, & un peu discouru +de ce qui nous estoit arrivé pendant +un si long & penible chemin, nous +advisasme d'aller trouver le Pere Joseph, +qui estoit demeurant en un autre village, +ç quatre ou cinq lieuës de nous; car ainsi +Dieu nous avoit-il faict la grace, que sans +l'avoir premedité, nous nous mismes à la +conduite de personnes qui demeurassent +si proches les uns des autres: mais pource +que j'estois fort aymé de <i>Oouchiarey</i> +mon Sauvage, & de la pluspart de ses parens, +je ne sçavois comment l'advertir +de nostre dessein, sans le mescontenter +grandement. Nous trouvasmes enfin +moyen de luy persuader que j'avois quelque +affaire à communiquer à nostre Frere +Joseph, & qu'allant vers luy il falloit +necessairement que j'y portasse tout ce +que j'avois, qui estoit autant à luy comme +à moy, afin de prendre chacun ce qui luy +appartenoit, ce qu'ayant dict, je pris congé +d'eux leur donnant esperance de revenir +en bref, ainsi je partis avec le bon Pere +Nicolas, & fusmes trouver le Pere Joseph, +qui demeuroit à <i>Quieunonascaran</i>, où +je ne vous sçaurois expliquer la joye & le +contentement que nous eusmes de nous +revoir tous trois ensemble, qui ne fut pas +sans en rendre graces à Dieu, le priant de +benir nostre entreprise pour sa gloire, & +conversion de ces pauvres infideles: en +faitte, nous fismes bastir une Cabane pour +nous loger où à grand-peine eusmes-nous +le loisir de nous entre caresser, que +je vis mes Sauvages (ennuyez de mon +absence) nous venir visiter, ce qu'ils +reitererent plusieurs fois, & nous nous estudions +à les recevoir & traicter si humainement +& civilement, que nous les gaignasmes, +en sorte, qu'ils sembloient debattre +de courtoisie à recevoir les François +En leur Cabane, lors que la necessité +de leurs affaires les jettoit à la mercy de +ces Sauvages, que nous experimentasmes +avoir esté utils à ceux qui doivent traiter +avec eux, esperant par ce moyen de nous +insinuer au principal dessein de leur conversion, +seul motif d'un si long & fascheux +voyage.</p> + +<p>Or nous voyans parmy eux nous nous +resolusmes d'y bastir un logement, pour +prendre possession, au nom de Jesus Christ +de ce pays, afin d'y faire les fonctions & +exercer les ministere de nostre Mission +ce qui fut cause que nous priames le Chef +qu'ils nomment <i>Garihoüa Androntia</i> c'est +à dire, Capitaine & Chef de la police, de +nous le permettre, ce qu'il fit, apres avoir +assemblé le Conseil des plus notables, & +ouy leur advis: & apres qu'ils se furent efforcez +de nous dissuader ce dessein, nous +persuadans de prendre plustost logement +en leurs Cabanes pour y estre mieux traitez. +Nous obtinmes ce que nous desirions, +leur ayans faict entendre qu'il estoit +ainsi necessaire pour leur bien; car estans +venus de si long pays pour leur faire +entendre ce qui concernoit le salut de leurs +ames, & le bien de la felicité eternelle, avec +la cognoissance d'un vray Dieu, par la +predication de l'Evangile, il n'estoit pas +possible d'estre assez illuminez du Ciel +pour les instruire parmy le tracas de la +mesnagerie de leurs Cabanes, joint que +desirans leur conserver l'amitié des François +qui traitoient avec eux, nous aurions +plus de credit à les conserver ainsi à part, +que non pas quand nous serions cabanez +parmy-eux. De sorte que s'estans laissez +persuader par ces discours & autres semblable, +ils nous dirent que nous fissions +cesser les pluyes (qui pour lors estoient +fort grandes & importunes) en priant ce +grand Dieu, que nous appellions Pere, & +nous disions ses serviteurs, afin qu'il +les fist cesser, pour pouvoir nous accommoder +la Cabane que nous desirions: si +bien que Dieu favorisant nos prieres (apres +avoir passé la nuict suyvante à le solliciter) +il nous exauça, & +les fit cesser si parfaictement, que nous +eusmes un temps fort serain; dequoy ils +furent si estonnez & ravis, qu'ils le publierent +pour miracle, dont nos rendismes +graces à Dieu. Et ce qui les confirma +d'avantage, ce fut qu'apres avoir +employé quelques jours à ce pieux travail, +& apres l'avoir mis à sa perfection, +les pluyes recommencerent: de sorte +qu'ils publierent par tout la grandeur de +nostre Dieu.</p> + +<p>Je ne puis obmettre un gentil debat qui +arrive entr'eux, à raison de nostre bastiment, +d'un jeune garçon lequel n'y travaillant +pas de bonne volonté, se plaignoit +aux autres de la peine & du soin +qu'ils se donnoient de bastir une Cabane +à des gens qui ne leurs estoient point parens, +& eust volontiers desiré qu'on eust +delaissé la chose imparfaite, & nous en +peine de loger avec eux dans leurs Cabanes, +ou d'estre exposez à l'injure de l'air, & +incommodité du temps: mais les autres +Sauvages portez de meilleure volonté, +ne luy voulurent point acquiescer, & le +reprirent de sa paresse, & du peu d'amitié +qu'il tesmoignoit à des personnes si recommandables, +qu'ils devoient cherir +comme parens & amys bien qu'estrangers, +puis qu'ils n'estoient venus que pour +leur propre bien & profit.</p> + +<p>Ces bons Sauvages ont cette louable +coustume entr'eux; que quand quelques-uns +de leurs Concitoyens n'ont point de +Cabane è se loger, tous unanimement +prestent la main, & luy en font une, & ne +l'abondonnent point que la chose ne soit +mise en sa perfection, ou du moins que +celuy ou ceux pour qui elle est destinée, +ne la puisse aysement parachever: & +pour obliger un chacun à un si pieux & +charitable office, quand il est question +d'y travailler, la chose se decide toujours +en plein conseil, puis le cry s'en faict tous +les jours par le Bourg, afin qu'un chacun +s'y trouve à l'heure ordonnée, ce qui est +un tres-bel ordre, & fort admirable pour +des personnes sauvages, que nous croyons, +& sont en effect, moins policées que nous. +Mais pour nous, qui leur estions estranger, +& arrivez de nouveau, c'estoit beaucoup, +de se monstrer si humains que +de nous en bastir avec une si commune +& universelle affection, veu qu'ils +ne donnent ordinairement rien pour rien +aux estrangers, si ce n'est à des personnes +qui le meritent, ou qui les ayent bien obligez, +quoy qu'ils demandent tousjours, +particulierement aux François, qu'ils appellent +<i>Agnouha</i>, c'est à dire gens de fer, +en leur lange, & les Canadiens & Montagnars +nous sur-nomment <i>Mistigoche</i>, qui +signifie en leur langue Canot ou Basteau de +bois: ils nous appellent ainsi, à cause que nos +Navires & Basteaux sont faicts de bois, & +non d'escorces comme les leurs: mais pour +le nom que nous donnent les Hurons, il +vient de ce qu'auparavant nous, ils ne sçavoient +que c'estoit de fer, & n'en avoient +aucun usage, non plus que de tout autre metal +ou mineral.</p> + +<p>Pour revenir au parachevement de nostre +Cabane, ils la dresserent environ à +deux portées de flesches lin du Bourg, +en un lieu que nous-mesmes avions +choisi pour le plus commode, sur le +costeau d'un fond, où passoit un beau & agreable +ruisseau, de l'eau duquel nous +nous servions à boire, & à faire nostre Sagamité, +excepté pendant les grandes neiges +de l'hyver, que pour cause du fascheux +chemin; nous prenions de la neige proche +de nous pour faire nostre manger, & +ne nous en trouvasmes pont mal, Dieu +mercy. Il est vray qu'on passe d'ordinaire +les sepmaines & les mois entiers sans boire: +car ne mangeant jamais rien de sallé +ny espicé, & son manger quotidien n'estant +que de ce bled d'Inde bouilly en eau, cela +sert de boisson & de mangeaille, & nous +nous trouvons fort bien de ne point +manger de sel: aussi restons-nous pres de +trois cens lieuës loin de toute eau sallée, +de laquelle eussions pû esperer du sel. Et à +mon retour en Canada, je me trouvois +mal au commencement d'en manger; +pour l'avoir discontinué trop longtemps; +ce qui me faict croire que le sel n'est pas +necessaire à la conservation de la vie, ny à +la santé de l'homme.</p> + +<p>Nostre pauvre Cabane pouvoit avoir +environ vingt pieds de longueur, & dix +ou douze de large, faicte en forme d'un +berceau de jardin, couverte d'escorces par +tout, excepté au faiste, où on avoit laissé +une fente & ouverture exprez pour sortir +la fumée; estoit ainsi achevée de nous-mesmes +au mieux qu'il nous fut possible, & avec +quelques haches que nous avions apportées, +nous fismes une cloison de pieces de +bois, separant nostre Cabane en deux: +du costé de la porte estoit le lieu où +nous faisions nostre mesnage, & prenions +nostre repos, & la chambre intérieure +nous servoit de Chappelle, car nous y avons +dressé un Autel pour dire la saincte +Messe; & y serrions encores nos ornements +& autres petites commoditez, ce +de peur de la main larronnesse des Sauvages +nous tenions la petite porte d'escorce, qui +estoit à la cloison, fermee & attachee, avec +une cordelette. A l'entour de nostre petit +logis nous Y accommodasme un petit +jardin, fermé d'une petite pallissade, pour +en oster le libre accez aux petits enfans +Sauvages, qui ne cherchent qu'à mal faire +pour la pluspart: les pois, herbes & +autres petites choses que avions semees +en ce petit jardin; y profiterent assez +bien, encore que la terre en fust fort +maigre, comme l'un des pires & moindres +endroicts du pays.</p> + +<p>Mais pour avoir faict nostre Cabane +hors saison, elle fut couvere de tres +mauvaise escorce, qui se décreva & fendit +toute, de sorte qu'elle nous garentissoit +peu ou point des pluyes qui nous tomboient +partout, & ne nous en pouvions +deffendre ny le jour ny la nuict, non +plus que des neiges pendant l'hyver, de +laquelle nous nous trouvions par-fois couverts +le matin en nous levant. Si la pluye +estoit aspre, elle esteignoit nostre feu, +nous privoit du disner, & nous causoit +tant d'autres incommoditez, que je puis +dire avec verité, que jusqu'à ce que nous +y eussions un peu remedié, qu'il n'y avoit +pas un seul petit coin en nostre Cabane, +où il ne pleust comme dehors, ce qui +nous contraignoit d'y passer les nuicts entieres +sas dormir, cherchans à nous tenir +& ranger debouts ou assis en quelque +petit coin pendant ces orages.</p> + +<p>La Terre nue où nos genouils, nous servoient +de table à prendre nostre repas +ains comme les Sauvages, & n'avions +non plus de nappes ny serviettes à essuyer +nos doigts, ny de cousteau à couper nostre +pain ou nos viandes: car le pain nous +estoit interdict, & la viande nous estoit si +rare, que nous avons passé des 6 sepmaines, +& deux & trois mois entiers sans en manger, +encor' n'estoit-ce que quelque petits +morceau de Chien, d'Ours ou de Renard, +qu'on nous donnoit en festin, excepté vers +Pasques & en l'Automne, que quelques +François nous firent part de leur chasse +& gibier. La chandelle de quoy nous nous +servions la nuict, n'estoit que de petits +cornets d'escorce de Bouleau, qui estoient +de peu de duree, & la clairté du feu nous +servoit pour lire, escrire, & faire autres petites +choses pendant les longues nuicts +de l'hyver, ce qui n'estoit une petite incommodité.</p> + +<p>Nostre vie & nourriture ordinaire +estoit des mesmes mets & viandes que celles +que les Sauvages usent ordinairement +sinon que celle de nos Sagamites estoient +un peu plus nettement accommodées, & +que nous y mettions encore par fois de +petites herbes, comme de la Marjolaine +sauvage, & autres, pour y donner goust & +saveur, au lieu de sel & d'espice; mais les +Sauvages s'appercevans qu'il y en avoit, +ils n'en voulurent nullement gouster, disans +que cela sentoit mauvais, & par ainsi +ils nous la laissoient manger en paix, sans +nous en demander, comme ils avoient +accoustumé de faire lors qu'il n'y en avoit +point, aussi ne nous en refusoient-ils point +en leurs Cabanes quand nous leur en demandions, +& eux-mesmes nous en offroient +souvent.</p> + +<p>Au temps que les bois estoient en seve, +nous faisions par-fois une fente dans l'escorce +de quelque gros Bouleau, & tenans +au dessous une escuelle, nous recevions +le jus & la liqueur qui en distilloit, laquelle +nous servoit pour nous fortifier le +coeur lors que nous nous en sentions incommodez; +mais c'est neantmoins un remede +bien simple & de peu d'effect, & qui assadist +plustost qu'il ne fortifie, & si nous +nous en servions, c'estoit faute d'autre +chose plus propre & meilleure.</p> + +<p>Avant que de partir pour aller à la mer +douce, le vin des Messes, que nous avions +porté en un petit baril de deux pots, estant +failly, nous en fismes d'autre avec des raisins +du pays, qui estoit tres-bon & bouillit +en nostre petit baril, & en deux autres +bouteilles que nous avions, de mesmes +qu'il eust pû faire en des plus grands +vaisseaux, & si nous en eussions encore en +d'autres, il y avoit moyen d'en faire une +assez bonne provision, pour la grande +quantité de vignes & de raisins qui sont en +ce pays-là. Les Sauvages en mangent bien +le raisin, mais ils ne les cultivent ny n'en +font aucun vin, pour n'en avoir l'invention, +ny les instrumens propres: Nostre +mortier de bois, & une serviette +de nostre Chappelle nous servirent +de pressoir, & un Anderoqua, ou +sceau d'escorces, nous servit de contenans +nos petits vaisseaux n'estans capables de +contenir tout nostre vin nouveau, nous +fusmes contraincts, pour ne point perdre +le res, d'en faire du raisiné, qui fut aussi +bon que celuy que l'on faict en France, +lequel nous servit aux jours de recreation +& bonne feste de l'annee, à en prendre un +petit sur la poincte d'un cousteau.</p> + +<p>Pendant les neiges nous estions contraincts +de nous attacher des raquettes +sous les pieds, aussi bien que les Sauvages, +pour aller querir du bois pour nous chauffer, +qui est une tres-bonne invention: car +avec icelles on n'enfonce point dans les +neiges, & si on faict bien du chemin en +peu de temps. Ces raquettes que nos Sauvages +Hurons appellent <i>Agnonia</i>, sont +deux ou trois fois grandes comme les nostres. +Les Montagnars, Canadiens, & Algoumequins, +hommes, femmes, filles & +enfans avec icelles, suyvent la piste des +animaux & la beste estant trouvee, & abatue +à coups de flesches, & espees emmanchee +au bout d'une demye picque, +qu'ils sçavent dextrement darder ils se cabanent, +& là se consolent, jouissent du +fruict de leur travail, & sans ces raquettes +ils ne pourroient courir l'Eslan ny le Cerfs, +& par consequent il faudroit qu'ils mourussent +de faim en temps d'hyver.</p> + +<p>Pendant le jour nous estions continuellement +visitez d'un bon nombre de Sauvages, +& à diverses intentions; car les +uns venoient pour l'amitié qu'ils nous +portoient, & pour s'instruire & entretenir +de discours avec nous: d'autres pour voir +s'ils nous pourroient rien desrober, ce qui +arrivoit assez souvent, jusqu'à prendre de +nos cousteaux, cueilliers, escuelles d'escorce +ou de bois, & autres choses qui nous +faisoient besoin: & d'autres plus charitables +nous apportoient de petits presens, +comme du bled d'Inde, des Citrouilles, +des Fezolles, & quelquesfois des petits +Poissons boucanez, & en recompense +nous lur donnions aussi d'autres petits +presens, comme quelques aleines, fer à flesches, +ou un peu de rassade à pendre à +leur col, ou à leurs oreilles; & comme ils +sont pauvres en meubles, empruntant +quelqu'un de nos chaudrons, ils nous le +rendoient tousjours avec quelque reste de +Sagamité dedans, & quand il arrivoit +de faire festin pour un deffunct, plusieurs +de ceux qui nous aymoient nous en +envoyoient, comme ils faisoient au reste +de leurs parens & amys selon leur coustume. +Ils nous venoient aussi souvent +prier de festin; mais nous n'y allions que +le plus rarement qu'il nous estoit possible, +pour ne nous obliger à leur en rendre, & +pour plusieurs autres bonnes raisons.</p> + +<p>Quand quelque particulier Sauvage de +nos amys nous venoit visiter, entrant +chez-nous, la salutation estoit ho, ho, ho, +qui est une salutation de joye, & la seule +voix ho, ho, ne se peut faire que ce ne soit +quasi en riant, tesmognans par là la joye & +le contentement qu'ils avoient de nous +voir; car leur autre salutation <i>Quoye</i>, qui +est comme si on disoit: Qu'est-ce, que +dites-vous, se peut prendre en divers sens, +aussi est-elle commune envers les amys, +comme envers les ennemis, qui respondent +en la mesme maniere <i>Quoye</i>, ou bien +plus gracieusement <i>Yatoyo</i>, qui est à dire +mon amy, mon compagnon, mon camarade, +ou disent <i>Ataquen</i>, mon frere, +& aux filles <i>Eadié</i>, ma bonne amie, ma +compagne, & quelquefois aux vieillards +<i>Yastan</i>, mon pere, <i>Honratinoyon</i>, oncle, +mon oncle, &c.</p> + +<p>Ils nous demandoient aussi à petuner, +& plus souvent pour espargner le petun +qu'ils avoient dans leur sac, car ils n'en +sont jamais desgarnis: mais comme la foule y +estoit souvent si grande qu'à peine avions-nous +place en nostre Cabane, nous +ne pouvions pas leur en fournir à tous, & +nous en excusions, en ce qu'eux-mesmes +nous traictoient ce peu que nous en avions, +& cette raison les rendoit contens. +Une grande invention du Diable, qui fait +su singe par tout est, que comme entre +nous on salue de quelque devote priere +celuy ou celle qui esternue, eux au contraire, +poussez de Sathan, & d'un esprit +de vengeance, entendans esternuer quelqu'un, +leur salut ordinaire n'est que des +imprécations, des injures, & la mort mesme +qu'ils souhaittent & desirent aux Yroquois, +& à tous leurs ennemis, dequoy +nous les reprenions, mais il n'estoit pas +encore entré en leur esprit que ce fust ma +faict, d'autant que la vengeance leur est +tellement coustumiere & ordinaire, qu'ils +la tiennent comme vertu à l'endroict de +l'ennemy estranger, & non toutefois envers +ceux de leur propre Nation, desquels +ils sçavent assez bien dissimuler et supporte +un tort ou injure quand il faut. Et à ce +propos, de la vengeance je diray que +comme le General de la flotte assisté des +autres Capitaines de navire, eussent par +certaine ceremonie, jetté une espee dans +la riviere sainct Laurens au temps de la +traicte, en la presence de tous les Sauvages, +pour asseurance aux meurtriers Canadiens +qui avoient tué deux François, +que leur faute leur estoit entierement pardonnee, +& ensevelie dans l'oubly, en la +mesme sorte que cette espee estoit perdue +& ensevelie au fond des eauës. Nos Hurons, +qui sçavent bien dissimuler, & qui +tiennent bonne mine en cette action, estans +de retour dans leur pays, tournerent toute +cette ceremonie en risee, & s'en mocquerent, +disans que toute la colere des +François avoit esté noyee en cette espée, +& que pour tuer un François on en seroit +dores-navant quitte pour une douzaine +de castors.</p> + +<p>Pendant l'hyver, que les Epicerinys se +vindrent cabaner au pays de nos Hurons, +à trois lieuës de nous, ils venoient souvent +nous visiter en nostre Cabane pour nous +voir, & pour s'entretenir de discours avec +nous: car comme j'ay dict ailleurs, ils sont +assez bonnes gens, & sçavent les deux langues, +la Huronne & la leur, ce que n'ont +pas les Hurons, lesquels ne sçavent ny +n'apprennent autre langue que la leur, soit +par negligence ou pour ce qu'ils ont +moins affaire de leurs voysins, que leurs +voysins n'ont affaire d'eux. Ils nous parlerent +par plusieurs fois d'une certaine Nation +à laquelle ils vont tous les ans une +fois à la traite, n'en estans esloignez qu'environ +une Lune & demye, qui est un mois +ou six sepmaines de chemin, tant par terre +que par eau & riviere. A laquelle vient +aussi trafiquer un certain peuple qui y aborde +par mer, avec des grands basteaux +ou navires de bois, chargez de diverses +marchandises, comme haches, faictes en +queuë de perdrix, des bas de chausses, avec +les souliers attachez ensemble, souples +néantmoins comme un gand, & plusieurs +autres choses qu'ils eschangent pour des +pelleteries. Ils nous dirent aussi que ces +personnes-là ne portoient point de poil, ny +à la barbe ny à la teste, (& pour ce par +nous sur-nommez Teste pelles) & nous +asseurerent que ce peuple leur avoit dict +qu'il seroit fort ayse de nous voir, pour la +façon de laquelle on nous avoit dépeinct +en son endroit, ce qui nous fit conjecturer +que ce pouvoit estre quelque peuple & nation +policee & habituee vers la mer de la +Chine, qui borne ce pays vers l'Occident +comme ils aussi borné de la mer Oceane, +environ les 40 degrez vers l'Orient, +& esperions y faire un voyage à la premiere +commodité avec ces Epicerinys, comme +ils nous en donnoient quelques esperance, +moyennant quelque petit present; +si l'obedience ne m'eust r'appellé trop-tost +en France: tant bien que ces Epicerinys +ne veulent pas mener de François seculiers +en leur voyage, non plus que les +Montagnars & Hurons n'en veulent point +mener au Saguenay, de peur de descouvrir +leur bonne & meilleure traitte, & le pays +où ils vont amasser quantité de pelleteries: +ils ne sont pas si reserrez en nostre +endroict, sçachans desja par experience, +que nous ne nous meslons d'aucun autre +trafic que de celuy des ames, que nous +nous efforçons de gaigner à Jesus-Christ.</p> + +<p>Quand nous allions voir & visiter nos +Sauvages en leurs Cabanes, ils en estoient +pour la pluspart bien ayse, & le tenoient +à honneur & faveur, se plaignans de ne +nous y voir pas assez souvent, & nous faisoient +par-fois comme font ordinairement +les Merciers & Marchands du Palais +de Paris, nous appellans chacun à son +foyer, & peut-estre sous esperance de +quelque aleine, ou d'un petit bot de rassade, +de laquelle ils sont fort curieux à se +parer. Ils nous faisoient aussi bonne place +sur la natte auprés d'eux au plus bel endroict, +puis nous offroient à manger de +leur Sagamité, y en ayant souvent quelque +reste de leur pot: mais pour mon +particulier j'en prenois fort rarement, tant +à cause qu'il sentoit pour l'ordinaire trop +le poisson puant, que pour ce que les chiens +y mettoient souvent leur nez, & les enfans +leur reste. Nous avions aussi fort à dégoust +& à contre-coeur de voir les Sauvagesses +manger les pouls d'elles & de leurs enfans; +car elles les mangent comme si c'estoit +chose fort excellente & de bon goust. +Puis comme par-deça que l'on boit l'un +à l'autre, en presentant le ver à celuy à +qui on a beu, ainsi les Sauvages qui n'ont +que de l'eau à boire, pour toute boisson, +voulans festoyer quelqu'un, & lui mon +digne d'amitié, aprés avoir petuné +luy presentent le petunoir tout allumé, +& nous tenans en cette qualité d'amis & +de parens, ils nous en offroient & presentoient +de fort bonne grace: Mais comme +je ne me suis jamais voulu habituer au petun; +je les en remerciois, & n'en prenois +nullement, dequoy ils estoient au commencement +tous estonnez, pour n'y avoir +personne en tous ces pays-là, qui n'en +prenne & use, pour à faute de vin & d'espices +eschauffer cet estomach, & aucunement +corrompre tant de cruditez provenant +de leur mauvaise nourriture.</p> + +<p>Lorsque pour quelque necessité ou affaire, +il nous falloit aller d'un village à un +autre, nous allions librement loger & manger +en leurs Cabanes, ausquelles s'ils nous recevoient +& traittoient fort humainement; +bien qu'ils ne nous eussent aucune obligation, +car ils ont cela de propre d'assister les +passans, & recevoir courtoisement entr'eux +toute personne qui ne leur est point +ennemie: & à plus forte raison, ceux de +leur propre Nation, qui se rendent l'hospitalité +reciproque, & assistent tellement +l'un l'autre, qu'ils pourvoyent à la necessité +d'un chacun, sans qu'il y ait aucun pauvre +mendiant parmy leurs villes & villages, +& trouvoient fort mauvais entendant +dire qu'il y avoit en France grand nombre +de ces necessiteux & mendians, & +pensoient que cela fust faute de charité qui +fust en nous, & nous en blasmoient grandement.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>Du pays des Hurons, & de leur villes,<br> +villages & cabanes.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE VI.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/M01.png">AIS, pour parler en general +du pays des Hurons, de +sa situation, des moeurs de +ses habitans, & de leurs +principales ceremonies & +façons de faire. Disons premierement, +qu'il est situé sous la hauteur de quarante-quatre +degrez & demy de latitude, & +deux cens trente lieuës de longitude à l'Occident, +& dix de latitude, pays fort deserté; +beau & agreable, & traversé de ruisseaux +qui se desgorgent dedans le grand +lac. On n'y voit point une face si dense de +grands rochers & montagnes steriles, +comme on voit en beaucoup d'autres endroicts +és contrees Canadiennes & Algoumequines.</p> + +<p>Le pays est plein de belles collines, +campagnes, & de tres-belles & grandes +prairies, qui portent quantité de bon foin, +qui ne sert qu'à y mettre le feu par plaisir, +quant il est sec: & en plusieurs endroits il +y a quantité de froment sauvage, qui a +l'espic comme seigle, & le grain comme +de l'avoine: j'y fus trompé, pensant au +commencement que j'en vis, que ce fussent +champs qui eussent esté ensemencez +de bon grain: je fus de mesme trompé aux +pois sauvages, où il y en a en divers endroicts +aussi espais, comme s'ils y avoient +esté semez & cultivez: & pour monstrer +la bonté de la terre, un Sauvage de Toenchen +ayant planté un peu de pois qu'il avoit +apportez de la traicte, rendirent leurs +fruicts deux fois plus gros qu'à l'ordinaire, +dequoy je m'estonnay, n'en ayant point +veu de si gros, ny en France, ny en +Canada.</p> + +<p>Il y a de belles forests, peuplees de gros +Chesnes, Fouteaux, Herables, Cedres, Sapins, +Ifs & autres sortes de bois beaucoup +plus beaux, sans comparaison, qu'aux autres +Provinces de Canada que nous ayons +veuës: aussi le pays est-il plus chaud & +plus beau, & plus grasses & meilleures +sont les terres, que plus on advance tirant +au Su: car du costé du Nord les terres y +sont plus pierreuses & sablonneuses, ainsi +que je vis allant sur la mer douce, pour la +pesche du grand poisson.</p> + +<p>Il y a plusieurs contrees ou provinces au +pays de nos Hurons qui portent divers +noms, aussi bien que les diverses provinces +de France: car celle où commandoit +le grand Capitaine <i>Attyonta</i>, s'appelle +<i>Henayonon</i>, celle <i>d'Entauaque</i> s'appelle +<i>Atigagnongueha</i>, et la Nation des Ours, qui est +celle où nous demeurions, sous le grand +Capitaine <i>Auoindaon</i>, s'appelle <i>Attingyahointan</i>, +& en ceste estendue de pays, il y a +environ vingt-cinq tant villes que villages, +dont une partie ne sont point clos ny +fermez, & les autres sont fortifiez de fortes +pallissades de bois à triples rangs entre-lassez +les uns dans les autres, & redoublez +par dedans de grandes & grosses escorces, +à la hauteur de huict à neuf pieds, +& par dessous il y a de grands arbres: puis +au dessus de ces pallissades il y a des galleries +ou guerittes, qu'il appellent <i>Ondaqua</i>, +qu'ils garnissent de pierres en temps de +guerre, pour ruer sur l'ennemy, & d'eau +pour esteindre le feu qu'on pourroit appliquer +contre leurs pallissades: nos Hurons +y montent par une eschelle assez mal-façonnee +& difficile, & deffendent leurs +rempars avec beaucoup de courage & +d'industrie.</p> + +<p>Ces vingt-cinq villes & villages peuvent +estre peuplez de deux ou trois mille +hommes de guerre, au plus, sans y comprendre +le commun, qui peut faire ne +nombre environ trente ou quarante mille +ames en tout. La principale ville avoit autre +fois deux cens grandes Cabanes pleines +chacune de quantité de mesnages; +mais depuis peu, à raison que les bois +leur manquoient, & que les terres commençoient +à s'amaigrir, elle est diminuee +de grandeur, separee en deux, & bastie en +un autre lieu plus commode.</p> + +<p>Leurs villes frontieres & plus proches +des ennemis, sont tousjours les mieux fortifiées, +tant en leurs enceintes & murailles, +hautes de deux lances ou environ, & +les portes & entrées qui ferment à barres, +par lesquelles on est contrainct de passer +de costé, & non de plein saut, qu'en l'assiette +des lieux qu'ils sçavent assez bien +choisir, & adviser que ce soit joignant +quelque bon ruisseau, en lieu un peu eslevé, +& environné d'un fossé naturel, s'il se +peut, & que l'enceinte & les murailles +soient basties en rond & la ville bien ramassée, +laissans neantmoins une grande +espace vuide entre les Cabanes & les murailles, +pour pouvoir mieux combattre & +se deffendre contre les ennemis qui les +attaqueroient sans laisser de faire des sorties +aux occasions.</p> + +<p>Il y a de certaines contrees où ils changent +leurs villes & villages, de dix, quinze +ou trente ans, plus ou moins, & le font +seulement lors qu'ils se trouvent trop +esloignez des bois, qu'il faut qu'ils portent +sur leur dos, attaché & lié avec un +collier, qui prent & tient sur le front, mais +en hyver ils ont accoustumé de faire de +certaines traisnes, qu'ils appellent <i>Arocha</i>, +faicte de longues planchette de bois de +Cedre blanc, sur lesquelles ils mettent +leur charge, & ayans des raquettes attachees +sous leurs pieds, traisnent leur fardeau +par-dessus les neiges, sans aucune +difficulté. Ils changent leur ville ou village, +lors que par succession de temps les +terres sont tellement fatiguees, qu'elles ne +peuvent plus porter leur bled avec la perfection +ordinaire, faute de fumier, & pour +ne sçavoir cultiver la terre, ny semer dans +d'autres lieux, que dans les trous ordinaires.</p> + +<p>Leurs Cabanes, qu'ils appellent <i>Ganonchia</i>, +sont faicte, comme j'ay dict, en façon +de tonnelles ou berceaux de jardins, couvertes +d'escorces d'arbres, de la longueur +de 25 à 30 toises, plus ou moins (car elles +ne sont pas toutes egales en longueur) +et six de large, laissans par le milieu une +allee de 10 à 12 pieds de large, qui va d'un +bout à l'autre; aux deux costez il y a une +maniere d'establie de la hauteur de quatre +ou cinq pieds, qui prend d'un bout de la +Cabane à l'autre, où ils couchent en esté, +pour éviter l'importunité des puces, dont +ils ont grande quantité, tant à cause de +leurs chiens qui leur en fournissent à bon +escient, que pour l'eau que les enfans y +font, & en hyver ils couchent en bas sur +des nattes proches du feu, pour estre plus +chaudement & sont arrangez les uns proches des +autres, les enfans au lieu plus +chaud & eminent, pour l'ordinaire, & les +pere & mere apres, & n'y a point d'entre-deux +ou de separation, ny de pied, ny de +chevet, non plus en haut qu'en bas, & ne +font autre chose pour dormir, que de se +coucher en la mesme place où ils sont +assis, & s'affubler la teste avec leur robe, +sans autre couverture ny lict.</p> + +<p>Ils emplissent de bois sec, pour brusler +en hyver, tout le dessous de ces establies, +qu'ils appellent <i>Gayihagneu</i> &<i>Eindichaguet</i>: +mais pour les gros troncs ou tisons +appelles <i>Aneintuny</i>, qui servent à entretenir +le feu, eslevez un peu en haut par un +des bouts, ils en font des piles devant +leurs cabanes, ou les serrent au dedans +des porches, qu'ils appellent <i>Aque</i>. Toutes +les femmes s'aydent à faire cette provision +de bois, qui se faict dés le mois de +Mars, & d'Avrie, & avec cet ordre en peu +de jours chaque mesnage est fourny de ce qui +luy est necessaire.</p> + +<p>Ils ne se servent que de tres-bon bois, +aymant mieux l'aller chercher bien loin, +que d'en prendre de vert, ou qui fasse fumée; +c'est pourquoy ils entretiennent +tousjours un feu clair avec peu de bois +que s'ils ne rencontrent point d'arbres +bien secs, ils en abbattent de ceux qui ont +des branches seiches, lesquelles ils mettent +par esclats, & couppent d'une égale +longueur, comme les corrays de Paris. +Ils ne se servent point du fagotage, non +plus que du tronc des plus gros arbres +qu'ils abbattent; car ils les laissent là pourir +sur la terre, pource qu'ils n'ont point +de scie pour les scier, ny l'industrie de les +mettre en pieces qu'ils ne soient secs & +pourris. Pour nous qui n'y prenions pas +garde de si pres, nous nous contentions +de celuy qui estoit plus proche de nostre +Cabane, pour n'employer tout nostre +temps à cette occupation.</p> + +<p>En une Cabane il y a plusieurs feux, & à +chaque feu il y a deux mesnages, l'un d'un +costé, l'autre de l'autre, & telle Cabane +aura jusqu'à huict, dix ou douze feux, qui +font 24 mesnages, & les autres moins selon +qu'elles sont longues ou petites, & où +il fume à bon escient, qui faict que plusieurs +en reçoivent de tres-grandes incommoditez +aux yeux, n'y ayant +fenestre ny aucune ouverture, que celle +qui est au dessus de leur Cabane, par où la +fumee sort. Aux deux bouts il y a à chacun +un porche, & ces porches leur servent +principalement à mettre leurs grandes +cuves ou tonnes d'escorces dans quoy +ils serrent leur bled d'Inde, apres qu'il est +bien sec & esgrené. Au milieu de leur logement +il y a deux grosses perches suspendues, +qu'ils appellent <i>Oaayonta</i> où ils pendent +leur cramaliere, & mettent leurs habits, +vivres & autres choses, de peur des +souris, & pour tenir les choses seichement: +Mais pour le poisson duquel ils +font provision pour leur hyver, apres qu'il +est boucané, ils le serrent en des tonneaux +d'escorce, qu'ils appellent <i>Acha</i>, excepté +<i>Leinchataon</i>, qui est un poisson qu'ils n'esventrent +point, & lequel ils pendent au +haut de leur Cabane, attaché avec des cordelettes, +pour ce qu'enfermé en quelque +tonneau il sentiroit trop mauvais, & se +pourriroit incontinent.</p> + +<p>Crainte du feu, auquel ils sont assez sujets, +ils serrent souvent en des tonneaux ce +qu'ils ont de plus precieux, & les enterrent +en des fosses profondes qu'ils font +dans leurs Cabanes, puis les couvrent de +la mesme terre, & cela les conserve non +seulement du feu, mais aussi de la main +des larrons, pour n'avoir autre coffre ny +armoire en tout leur mesnage, que ces petits +tonneaux. Il set vray qu'ils se font peu +souvent du tort les uns aux autres, mais encore +s'y en trouve-t'il par-fois de meschans, +qui leur font du desplaisir quand il +ne pensent estre descouverts, & que ce soit +principalement quelque chose à manger.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>Exercice ordinaire des hommes &<br> +des femmes.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE VII.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/C002.png">E bon legislateur des Atheniens, +Solon, fit une Loy, +dont Amasis, Roy d'Egypte, +avoit esté jadis Autheur: Que +chacun monstre tous les ans d'où il vit, +par devant le Magistrat, autrement à faute +de ce faire qu'il soit puny de mort. L'occupation +de nos Sauvages est la pesche, la +chasse, & la guerre; aller à la traicte, faire +des Cabanes & Canots, où les outils propres à +cela. Le reste du temps ils le passent +en oysiveté, à jouer, dormir, chanter, dancer, +petuner, ou aller en festins & ne veulent +s'entremettre d'aucun autre ouvrage +qui soit du devoir de la femme, sans grande +necessité.</p> + +<p>L'exercice du jeu est tellement frequent +& coustumier entr'eux, qu'ils y employent +beaucoup de temps, & par-fois tant les +hommes que les femmes, jouent tout ce +qu'elles ont, & perdent aussi gayement & +patiemment, quand la chanse ne leur en +faict point, que s'ils n'avoient rien perdu, +& en ay veus en retourner en leur village +tous nuds, & chantans, apres avoir tout +laissé au nostre, & est arrivé une fois entre +les autres, qu'un Canadien perdit & sa +femme & ses enfans au jeu contre un François, +qui luy furent neantmoins rendus +par apres volontairement.</p> + +<p>Les hommes ne s'addonnent pas seulement +au jeu de paille, nommé <i>Aescaya</i>, qui +sont trois ou quatre cens de petits joncs +blancs egalement couppez, de la grandeur +d'un pied ou environ: mais aussi à +plusieurs autres sortes de jeu; comme de +prendre une grande escuelles de bois, & +dans icelle avoir cinq ou six noyaux ou +petites boulettes un peu plattes, de la +grosseur du bout du petit doigt, & peintes +de noir d'un costé, & blanche & jaune +de l'autre: & estans tous assis à terre en +rond, à leur accoustumée, prennent tour à tour, +selon qu'il escher, cette escuelle, avec +les deux mains, qu'ils eslevent un peu +de terre, & à mesme temps l'y reposent, +& frappent un peu rudement, de sorte que +ces boulettes sont contraintes de se retourner +& sauter, & voyent comme au jeu +des dez, de quel costé elles se reposent, & +si elles font pour eux, pendant que celui +qui tient l'escuelle la frappe, & regarde à +son jeu, il dit continuellement: & sans intermission, +<i>Tet, tet, tet, tet,</i> pensant que cela +excite & faict bon jeu pour luy. Mais le +jeu des femmes & filles, auquel s'entretiennent +aussi par-fois des hommes & garçons +avec elles est particulierement avec +cinq ou six noyaux, comme ceux de nos +abricots, noirs d'un costé, lesquels elles +prennent avec la main, comme on faict les +dez, puis les jettent un peu en haut, & +estans tombez sur un cuir, ou peau estendue +contre terre exprez, elles voyent ce +qui faict pour elles, & continuent à qui +gaignera les coliers, oreillettes ou autres +bagatelles qu'elles ont, & non jamais aucune +monnoye; car ils n'en ont nulle +cognoissance ny usage; ains mettent, donnent +& eschangent une chose pour une +autre, en tout le pays de nos Sauvages.</p> + +<p>Je ne puis obmettre aussi qu'ils pratiquent +en quelques-uns de leurs villages, +ce que nous appellons en France porter +les mommons: car ils deffient & invitent +les autres villes & villages de les venir +voir, jouer avec, & gaigner leurs +ustencilles, s'il escher, & cependant les festins +ne manquent point: car pour la moindre +occasion la chaudiere est tousjours +preste, & particulierement en hyver, qui +est le temps auquel principalement ils se +festinent les uns les autres. Ils ayment la +peinture, & y reussissent assez industrieusement, +pour des personnes qui n'y ont +point d'art ny d'instrumens propres, & +font neantmoins des representations +d'hommes, d'animaux, d'oyseaux & autres +grotesques; tant en relief de pierres, +bois & autres semblables matieres, +qu'en platte peinturé sur leurs corps, qu'ils +font non pour idolatrer, mais pour se +contenter la veuë, embellir leurs Calumets +& Petunoirs, & pour orner le devant +de leurs Cabanes.</p> + +<p>Pendant l'hyver, du filet que les femmes +& filles ont filé, ils font des rets & +fillets à pescher & prendre le poisson en +esté, & mesme en hyver sous la glace à la +ligne, ou à la seine, par le moyen des +trous qu'ils y font en plusieurs endroits. +Ils font aussi des flesches avec le cousteau +fort droicte & longues, & n'ayans point +de cousteaux, ils se servent de pierres +trenchantes, & les empennent de plumes +de queuës & d'aisles d'Aigles, par ce qu'icelles +sont fermes & se portent bien en l'air: +La poincte avec une colle forte de poisson +ils y accommodent une pierre aceree, ou +un os, ou des fers, que les François leur +traictent. Ils font aussi des masses de bois +pour la guerre, & des pavois qui couvrent +presque tout le corps, & avec des boyaux +ils font des cordes d'arcs & des raquettes, +pour aller sur la neige, au bois & à la +chasse.</p> + +<p>Ils font aussi des voyages par terre, aussi +bien que par mer, & les rivieres, & entreprendront +(chose incroyable) d'aller +dix, vingt, trente & quarante lieuës par les +bois, sans porter aucun vivres sinon du +petun & un fuzil, avec l'arc au poing, & le +carquois sur le dos. S'ils sont pressez de la +soif, & qu'ils n'ayent point d'eau, ils ont +l'industrie de succer les arbres, particulierement +les Fouteaux, d'où distile une +douce & fort agreable liqueur, comme +nous faisions aussi, au temps que les arbres +estoient en seve. Mais lors qu'ils entreprennent +des voyages en pays lointain, +ils ne les font point pour l'ordinaire +inconsiderement, & sans en avoir eu la +permission des Chefs, lesquels en un conseil +particulier ont accoustumé d'ordonner +tous les ans, la quantité des hommes +qui doivent partir de chaque ville ou village, +pour ne les laisser desgarnis de gens +de guerre, & quiconque voudroit partir +autrement, le pourroit faire à toute rigueur; +mais il seroit blasmé, & estimé fol +& imprudent.</p> + +<p>J'ay veu plusieurs Sauvages des villages +circonvoysins, venir à <i>Quieunonascayan</i>, +demander congé à <i>Onoyotandi</i>, frere du +grand Capitaine <i>Auoindaon</i>, pour avoir la +permission d'aller au Saguenay: car il se +disoit Maistre & Superieur des chemins +& rivieres qui y conduisent, s'entend jusques +hors le pays des Hurons. De mesme +il falloit avoir la permission <i>d'Auoindaon</i> +pour aller à Kebec, & comme chacun entend +d'estre maistre en son pays, aussi ne +laissent-ils passer aucun d'une autre Nation +Sauvage par leur pays, pour aller à la +traicte, sans estre recogneus & gratifiez +de quelque present: ce qui se faict sans difficulté, +autrement on leur pourroit donner +de l'empeschement, & faire du desplaisir.</p> + +<p>Sur l'hyver, lors que le poisson se retire +sentant le froid, les Sauvages errans, +comme sont les Canadiens, Algoumequins +& autres, quittent les rives de la +mer & des rivieres, & se cabanent dans les +bois, là où ils sçavent qu'il y a de la proye. +Pour nos Hurons, Honqueronons & peuples +Sedentaires, ils ne quittent point leurs +Cabanes, & ne transportent point leurs +villes & villages, que (pour les raisons +& causes que j'ay deduite ci-dessus au +Chapitre sixiesme).</p> + +<p>Lors qu'ils ont faim ils consultent l'Oracle, +& apres ils s'en vont l'arc en main, & +le carquois sur le dos, la part que leur <i>Oki</i> +leur a indiqué, ou ailleurs où ils pensent +ne point perdre leur temps. Ils ont des +chiens qui les suyvent, & nonobstant +qu'ils ne jappent point; toutesfois ils sçavent +fort bien descouvrir le giste de la beste +qu'ils cherchent, laquelle estant +trouvee ils la poursuyvent courageusement, +& ne l'abandonnent jamais qu'ils ne +l'aye terrasse, & enfin l'ayant navree à +mort ils la font tant harceler par leurs +chiens, qu'il faut qu'elle tombe. Lors ils +luy ouvrent le ventre, baillent la curee +aux chiens, festinent, & emportent le reste. +Que si la beste, pressee de trop prés, +rencontre une riviere, la mer ou un lac, elle +s'eslance librement dedans: mais nos +Sauvages agiles & dispos sont aussi tost +apres avec leurs Canots, s'il s'y en trouve, +& puis luy donnent le coup de la mort.</p> + +<p>Leurs Canots sont de 8 à 9 pas de long +& environ un pas, ou pas & demy de largeur +par le milieu, & vont en diminuant par +les deux bouts, comme la navette d'un +Tessier, & ceux-là sont des plus grands +qu'ils fassent; car ils en ont encore d'autres +plus petits, desquels ils se servent selon +l'occasion & la difficulté des voyages +qu'ils ont à faire. Ils sont fort sujets à tourner, +si on ne les sçait bien gouverner, comme +estans faits d'escorce de Bouleau, renforcés +par le dedans de petits cercles de +Cedre blanc, bien proprement arrangez, +& sont si léger qu'un homme en porte aysement +un sur sa teste, ou sur son espaule, +chacun peut porter la pesanteur d'une pippe, +& plus ou moins, selon qu'il est grand. +On faict aussi d'ordinaire par chacun jour, +quant l'on est pressé, 25 ou 30 lieuës dans +lesdicts Canots, pourveu qu'il n'y ait point +de saut à passer, & qu'on aille au gré du vent +& de l'eau: car ils vont d'une vitesse & legereté +si grande, que je m'en estonnois, & +ne pense pas que la poste peust aller plus +viste, quand ils sont conduits par de bons +Nageurs.</p> + +<p>De mesme que les hommes ont leur exercice +particulier, & sçavent ce qui est du +devoir de l'homme, les femmes & filles +aussi se maintiennent dans leur condition +& font paisiblement leurs petits ouvrages, +& les oeuvres serviles: elles travaillent +ordinairement plus que les hommes, +encore qu'elles n' y soient point forcees ny +contraintes. Elles ont le soin de la cuisine +& du mesnage, de semer & cueillir les +bleds, faire les farines, accommoder le +chanvre & les escorces, & de faire la provision +de bois necessaire. E pour ce qu'il +leur reste encore beaucoup de temps à +perdre, elles l'employent à jouer, aller +aux dances, & festins, à deviser & passer +le temps, & faire tout ainsi comme il leur +plaist du temps qu'elles ont de bon, qui +n'est pas petit, veu mesmes qu'elles ne sont +admises en plusieurs de leurs festins, ny en +aucun ce leurs conseils, ny à faire leurs +Cabanes & Canots, entre nos Hurons.</p> + +<p>Elles ont l'invention de filer le chanvre +sur leur cuisse, n'ayans pas l'usage de la +quenouille & du fuseau, & de ce filet les +hommes en lassent leurs rets & filets, comme +j'ay dit. Elles pilent aussi le bled pour +la cuisine, & en font rostir dans les cendres +chaudes, puis en tirent la farine pour +leurs marys, qui vont l'esté trafiquer en +d'autres Nations esloignées. Elles font +de la poterie, particulierement des pots tous +ronds, sans ances & sans pieds, dans quoy +elles font cuire leurs viandes, chair +ou poisson. Quand l'hyver vient, elles +font des nattes de joncs, dont elles garnissent +les portes de leurs Cabanes, & en +font d'autres pour s'asseoir dessus, le tout +fait proprement. Les femmes des Cheveux Relevez +mesmes, baillent des couleurs +aux joncs, & font des compartimens +d'ouvrages avec telle mesure qu'il n'y a +que redire. Elles couroyent & addoucissent +les peaux de Castor & d'Eslan, & +autres, aussi bien que nous sçaurions faire +icy, dequoy elles font leurs manteaux +ou couvertures, & y peignent des passements +& bigarures, qui ont fort bonne grace.</p> + +<p>Elles font semblablement des paniers +de jonc, & d'autres avec des escorces de +Bouleaux pour mettre des fezoles, du +bled & des pois, qu'ils appellent <i>Acointa</i>, de +la chair, du poisson, & autres petites provisions: +elles font aussi comme une espece +de gibesiere de cuir, ou sac à petun, sur +lesquels elles font des ouvrages dignes +d'admiration, avec du poil de porc-espic, +coloré de rouge, noir, blanc & bleu, qui +sont les couleurs qu'elles sont si vives, que +les nostres ne semblent point en approcher. +Elle s'exercent aussi à faire des escuelles +d'escorces, pour boire & manger, & mettre +leurs viandes & menestres. De plus, les +escharpes, carquans, & brasselets qu'elles +& leurs hommes portent, sont de leur ouvrages: +& nonobstant qu'elles ayent beaucoup +plus d'occupation que les hommes +lesquels tranchent du Gentil-homme entr'eux, +& ne pensent qu'à la chasse, à la pesche +ou à la guerre, encore ayment-elles +communément leurs marys plus que ne +font pas celles de deça: & s'ils estoient +Chrestiens ce seroient des familles avec +lesquelles Dieu se plairoit & demeureroit.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>Comme ils défrischent, sement & cultivent<br> +leurs terres & apres comme<br> +ils accomodent le bled & les farines,<br> +& de la façon d'apprester leur manger.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/Ls01.png">EUR coustume est, que chaque +mesnage vit de ce qu'il pesche, +chasse & seme, ayans autant +de terre comme il leur est necessaire: car +toutes les forests, prairies & terres non défrichées +sont en commun, & est permis +à un chacun d'en désfrischer & ensemencer +autant qu'il veut, qu'il peut, & qu'il luy +est necessaire; & cette terre ainsi défrichee +demeure à la personne autant d'annees +qu'il continue de la cultiver & s'en servir, +& estant entierement abandonnee du maistre, +s'en sert par apres qui veut, & non +autrement. Ils les défrichent avec grand +peine, pour n'avoir des instrument propres: +ils coupent les arbres à la hauteur de +deux ou trois pieds de terre, puis ils esmondent +toutes les branches, qu'ils font +brusler au pied d'iceux arbres pour les faire +mourir, & par succession de temps en +ostent les racines; puis les femmes nettoyent +bien la terre entre les arbres & beschent +de pas en pas une place ou fossé en +rond, où ils sement à chacune 9 ou 10 +grains de Maiz, qu'ils ont premierement +choisi, trié & fait tremper quelques jours +en l'eau, & continuent ainsi, jusques à ce +qu'ils en ayent pour deux ou trois ans de +provisions: soit par la crainte qu'il ne leur +succede quelque mauvaise annee, ou bien +pour l'aller traicter en d'autres Nations +pour des pelleteries, ou autres choses qui +leur font besoin, & tous les ans sement +ainsi leur bled aux mesmes places & endroits, +qu'ils rafraischissent avec leur petite +pelle de bois, faicte en la forme d'une +oreille, qui a un manche au bout; le reste +de la terre n'est point labouré, ains seulement +nettoyé des meschantes herbes: de sorte +qu'il semble que ce soient tous chemins, +tant ils sont soigneux de tenir tout +net, ce qui estoit cause qu'allant par-fois +seul de village à autre, je m'esgarois ordinairement +dans ces champs de bled, plustost +que dans les prairies & forests.</p> + +<p>Le bled estant donc ainsi semé, à la façon +que nous faisons les febves, d'un grain +sort seulement un tuyau ou canne, & la +canne rapporte deux ou trois espics, & +chaque espic rend cent, deux cents, quelques +fois 400 grains & y en a tel qui en +rend plus. La canne croist à la hauteur de +l'homme, & plus, & est fort grosse (il ne +vient pas si bien & si haut, ny l'espic si +gros, & le grain si bon en Canada ny en +France que là.) Le grain meurit en quatre +mois, & en de certains lieux en trois: apres +ils le cueillent, & le lient par les fueilles +retroussées en haut, & l'accomodent +par pacquets, qu'ils pendent tous arrangez +le long des Cabanes, de haut-en-bas, +en des perches qu'ils accommodent en +forme de ratelier, descendant jusqu'au +bord devant l'establie, & tout cela est si +proprement ajancé, qu'il semble que ce +soient tapisseries rendues le long des Cabanes, +& le grain estant bien sec & bon +à serrer, les femmes & filles l'estrenent +nettoyent & mettent dans leurs grandes +cuves ou tonnes à ce destinees, & posees +en leur porche, ou en quelque coin de +leurs Cabanes.</p> + +<p>Pour le manger en pain, ils font premierement +un peu bouillir le grain en +l'eau, puis l'essuyent, & le font un peu seigner: +en apres ils le broyent, le paistrissent +avec de l'eau tiede, & le font cuire sous la +cendre chaude, enveloppé de fueilles de +bled, & à faute de fueilles le lavent apres +qu'il est cuit: s'ils ont des Fezole ils en +font cuire dans un petit pot, & en meslent +parmy la paste sans les escacher, ou bien +des fraizes, des bluës, framboises, meures +champestres, & autres petits fruicts +secs & verts, pour luy donner goust & le +rendre meilleur, car il est fort fade de soy, +si on n'y mesle de ces petits ragousts. Ce +pain, & toute autre sorte de biscuit que +nous usons, ils l'appellent <i>Andatayoni</i>, +excepté le pain mis & accommodé comme +deux balles jointes ensembles, enveloppé +entre des fueilles de bled d'Inde, +puis bouilly & cuit en l'eau, & non sous la +cendre, lequel ils appellent d'un nom particulier +<i>Coinkia</i>. Ils font encore du pain +d'une autre sorte, c'est qu'ils cueillent une +quantité d'espics de bled, avant qu'il +soit du tout sec et meur, puis les femmes, +filles & enfans avec les dents en destachent +les grains, qu'il rejettent par apres +avec la bouche dans de grandes escuelles +qu'elles tiennent aupres d'elles & puis on +l'acheve de piler dans le grand Mortier: +& pour ce que cette paste est fort molasse, +il faut necessairement l'envelopper +dans des fueilles pour la faire cuire sous +les cendres à l'acccoustumée; ce pain masché +est le plus estimé entr'eux, mais pour +moy je n'en mangeois que par necessité & +à contre-coeur, à cause que le bled avoit +esté ainsi à demy masché, pilé & pestry +avec les dents des femmes, filles & petits +enfans.</p> + +<p>Le pain de Maiz, & la Sagamité qui en +est faicte, est de fort bonne substance, & +m'estonnois de ce qu'elle nourrid si bien +qu'elle faict: car pour ne boire que de l'eau +en ce pays-là, & ne manger que fort peu +souvent de ce pain, & encore plus rarement +de la viande, n'usans presque que +des seuls Sagamités, avec un bien peu de +poisson, on ne laisse pas de se bien porter, +& estre en bon poinct, pourveu qu'on en +ais suffisamment, comme n'en manque +point dans le pays; mais seulement +en de longs voyages, où l'on souffre souvent +de grandes necessitez.</p> + +<p>Ils diversifient & accomodent en plusieurs +façons leur bled pour le manger; +car comme nous sommes curieux de diverses +saulces pour contenter nostre appetit, +aussi sont-ils soigneux de faire leur +Menestre de diverses manieres, pour la +trouver meilleure, & celle qui me sembloit +la plus agreable, estoit la Neintahouy; +puis l'Eschionque. La Neintahouy +se faict en cette façon. Les femmes +font rostir quantité d'espics de bled, avant +qu'il soit entierement meur, les tenans +appuyez contre un baston couché sur +deux pierres devant le feu, & les retournant +de costé & d'autre, jusqu'à ce qu'ils +soient suffisamment rostis, ou pour avoir +plustost faict, elles mettent & retirent +de dedans un monceau de sable, pemierement +bien eschauffé d'un bon feu qui +aura esté faict dessus, puis en destachent +les grains, & les font encore seicher +au Soleil, & espandus sur des escorces, apres +qu'i est assez sec ils les serrent dans un +tonneau, avec le tiers ou le quart de leur Fezole, +appelée <i>Ogaressa</i>, qu'ils meslent +parmy; & quand ils en veulent manger ils +le font bouillir ainsi entier en leur pot ou +chaudiere, qu'ils appellent <i>Anoc</i>, avec un +peu de viande ou de poisson, fraiz ou sec, +s'ils en ont.</p> + +<p>Pour faire de l'Eschionque, ils font griller +dans les cendres de leur foyer, meslees +de sable, quantité de bled sec, comme si +c'estoient pois, puis ils pilent ce Maiz fort +menu, & apres avec un petit vent d'escorce +ils en tirent la fine fleur, & cela est l'Eschionque: +cette farine se mange aussi bien +seiche que cuite ne un pot, ou bien destrempee +en eau, tiede ou froide. Quand +on la veut faire cuire on la met dans le +bouillon, où l'on aura premierement fait +cuire quelque viande ou poisson qui y sera +demincé, avec quantité de citrouille, si +on veut, sinon dans le bouillon tout clair, +& en telle quantité que la Sagamité en soit +suffisamment espaisse, laquelle on remue +continuellement avec une Espatule, par +eux appellee <i>Estoqua</i>, de peur qu'elle ne +se tienne par morceaux; & incontinent +apres qu'elle a un peu bouilly on la dresse +dans les escuelles, avec un peu d'huile ou +de graisse fondue par dessus, si l'on en a, +& cette Sagamité est fort bonne, & rassasie +grandement. Pour le gros de cette farine, +qu'ils appellent <i>Acointa</i>, c'est à dire pois +(car ils luy donnent le mesme nom qu'à +nos pois) ils le font bouillir à part dans +l'eau, avec du poisson, s'il y en a, puis le +mangent. Ils font de mesme du bled qui, +n'est point pilé; mais il est fort dur à +cuire.</p> + +<p>Pour la Sagamité ordinaire, qu'ils appellent +Orrer, c'est du Maiz cru, mis en farine, +sans en separer ny la leur ny le pois, +qu'ils font bouillir assez clair, avec un peu +de viande ou poisson, s'ils en ont, & y +meslent aussi par-fois des citrouilles decouppees +par morceaux, s'il en est la saison, +& assez souvent rien du tout: de peur +que la farine ne se tienne au fond du pot, +ils la remuent souvent avec l'Estoqua puis +le mangent; c'est le potage, la viande & +le mets quotidien, & n'y a rien plus à attendre +pour le repas; car lors mesme qu'ils +ont quelque peu de viande ou poisson à +départir entr'eux (ce qui arrive rarement +excepté au temps de la chasse ou de la pesche) +il est partagé, & mangé le premier +auparavant le potage ou Sagamité.</p> + +<p>Pour le Leindohy ou bled puant, ce sont +grande quantité d'espys de bled, non +encore tout sec & meur, pour estre plus +susceptible à prendre odeur, que les femmes +mettent en quelque mare ou eau +puante, par l'espace de deux ou trois mois, +au bout desquels elles les en retirent, & +cela sert à faire des festins de grande importance, +cuit comme la <i>Neintahouy</i>, & +ainsi en mangent de grillé sous les cendres +chaudes, lechans leurs doigts au maniement +de ces espys puants, de mesme que +si c'estoient canne de sucre, quoy que le +goust & l'odeur en soit tres-puante, & infecte +plus que ne sont les esgouts mesmes, +& ce bled ainsi pourry n'estoit point ma +viande, quelque estime qu'ils en fissent, ny +ne maniois pas volontiers des doigts +ny de la main, pour la mauvaise odeur +qu'il y imprimoit & laissoit par plusieurs +jours: aussi ne m'en presenterent ils plus, +lors qu'ils eurent recogneu le dégoust que +j'en avois. Ils font aussi pitance de glands, +qu'ils font bouillir en plusieurs eauës pour +en oster l'amertume, & les trouvois assez +bons: ils mangent aussi d'aucunes fois d'une +certaine escorce de bois crue, semblable +au saulx, de laquelle j'ay mangé à l'imitation +des Sauvages; mais pour des +herbes ils n'en mangent point du tout, ny +cuites ny crues, sinon de certaines racines +qu'ils appellent <i>sondhyararre</i>, & autres semblables.</p> + +<p>Auparavant l'arrivee des François au +pays des Canadiens, & des autres peuples +errans, tout leur meuble n'estoit que +de bois, d'escorces ou de pierres, de ces +pierres, ils en faisoient les haches & cousteaux, +& du bois & l'escorce ils en fabriquoient +toutes les autres ustenciles & +pieces de mesnage, & mesme les chaudieres, +bacs ou auges à faire cuire leur viande, +laquelle ils faisoient cuire, ou plustost +mortifier en cette maniere.</p> + +<p>Ils faisoient chauffer & rougir quantité de +graiz & cailloux dans un bon feu, puis +les jettoient dans la chaudiere pleine +d'eau, en laquelle estoit la viande ou le +poisson à cuire, & à mesme temps les en +retiroient, & en remettoient d'autres en +leur place, & à succession de temps l'eau +s'eschauffoit, & cuisoit ainsi aucunement +la viande. Mais pour nos Hurons, & autres +peuples & nations Sedentaires, ils +avoient (comme ils ont encore) l'usage & +l'industrie de faire des pots de terre, qu'ils +cuisent en leur foyer, & sont fort bons, +& ne se casse point au feu, encore qu'il +n'y ait point d'eau dedans; mais ils ne +peuvent aussi souffrir long-temps d'humidité +& l'eau froide, qu'ils ne s'attendrissent +& cassent, ou moindre heurt qu'on +leur donne, autrement ils durent fort +long temps. Les Sauvages les font, prenans +de la terre propre, laquelle ils nettoyent +& pétrissent tres-bien, y meslans +parmy un peu de graiz, puis la masse +estant reduite comme une boule, elles y +font un trou avec le poing, qu'ils agrandissent +toujours, en frappant par dedans avec +une petite palette de bois, tant & si +longtemps qu'il est necessaire pour les +parfaire: ces pots sont faits sans pieds & +sans ances, & tous ronds comme une boule, +excepté la gueule qui sort un peu en +dehors.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>De leurs festins & convives.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE IX.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/C001.png">E grand Philosophe Platon +cogonoissant le dommage que le vin apporte à +l'homme, disoit qu'en partie +les dieux l'avoient envoyé +cà-bas pour faire punition des hommes, +& prendre vengeance de leurs offences, +les faisans (apres qu'ils sont yvres) +tuer & occire l'un l'autre.</p> + +<p>Quand quelqu'un de nos Hurons veut +faire festin à ses amys, il les envoye inviter +de bonne heure, comme l'on faict icy; +mais personne ne s'excuse entr'eux, & tel +sort d'un festin, qui du mesme pas s'en va +à un autre; car ils rendroient un affront d'estre +esconduits, s'il n'y avoit excuse vrayement +legitime. Le monde estant invité, +on met la chaudiere sur le feu, grande oou +petite, selon le nombre des personnes +qu'on doit avoir: tout estant cuit & prest +à dresser, on va diligemment advertir ses +gens de venir, leur disans à leur mode, +<i>Saconcheta, Saconcheta</i>, c'est à dire, venez au +festin, venez au festin (qui est un mot qui +ne derive point pourtant du mot de festin, +car <i>Agochin</i>, entr'eux, veud dire festin) +lesquels s'y en vont à mesme temps, & y +portent gravement chacun devant soy en +leurs deux mains, leur escuelles & la cueillier +dedans: que si c'estoient Algoumequins +qui fissent le festin, les Hurons y +porteroient chacun un peu de farine dans +leurs escuelles, à raison que ces <i>Aquaniaqués</i> +en sont pauvres & disetteux. Entrans dans +la Cabane, chacun s'assied sur les Nattes +de costé & d'autres de la Cabane, les hommes +au haut bout, & les femmes & enfans +plus bas tout de suite. Estans entrez +on dit les mots, apres lesquels il n'est loisible +à personne d'y plus entrer; fust-il +un des conviez ou non, ayans opinion +que cela apportereoit mal-heur, ou empescheroit +l'effect du festin, lequel est tousjours +faict à quelque intention bonne ou +mauvaise.</p> + +<p>Les mots du festin sont, <i>Nequarré</i> la chaudiere +est cuite (prononcez hautement +& distinctement par le Maistre du +festin, ou par un autre deputé par luy) +tout le monde respond: Ho, & frappent +du poing contreterre; <i>Gaoninon Youry</i>, il +y a un chien de cuit: si c'est du cerf, ils disent +<i>Sconoton Youry</i>, & ainsi des autres +viandes, nommant l'espece ou les choses +qui sont dans la chaudiere, les unes apres +les autres, & tous respondent Ho à chaque +chose, puis frappent & donnent du +poing contre terre, comme demonstrans +& approuvans la valeur d'un tel festin: cela +estant dicte, ceux qui doivent servir, vont +de rang en rang prendre les escuelles d'un +chacun, & les emplissent de brouet avec +leurs grandes cueilliers, & recommencent +& continuent tousjours à remplir, +tant que la chaudiere soit vuide, il faut +aussi que chacun mange ce qu'on luy donne, +& s'il ne le peut, pour estre trop soul, +il faut qu'il se rachete de quelque petit present +envers le Maistre du festin, & avec +cela il faut qu'il fasse achever de vuider +son escuelle par un autre; tellement qu'il +s'y en trouve qui ont le ventre si plein, +qu'il ne peuvent presque plus respirer.</p> + +<p>Apres que tout est faict, chacun se retire +sans boire; car on n'en presente jamais +si on n'en demande particulierement, ce +qui arrive fort rarement; aussi ne mangent-ils +rien de trop salé ou espicé, qui +les pust provoquer à boire de l'eau, qu'ils +ont pour toute boisson, ce qui est un +grand bien pour eviter les dissolutions +noises & querelles que le vin, ou autre +boisson yvrante leur pourroit causer, +comme à beaucoup de nos buveurs & +yvrongnes: car ils ont cela par-dessus +eux, qu'ils sont plus retenus & graves, avec +un peu de superbe pourtant, vont aux +festins d'un pas modeste, & representans +des Magistrats, s'y comportent avec la +mesme modestie & silence, & s'en retournent +en leurs maisons & cabanes avec la +mesme sagesse: de maniere que vous diriez +voir en ces Messieurs là, les vieillards +de l'ancienne Lacedemone, allans à leur +brouet.</p> + +<p>Ils font quelquefois des festins où l'on +ne prend rien que du petun, avec leur pippe +ou calumet, qu'ils appellent <i>Anondahoin</i>: +& en d'autres où l'on ne mange rien +que du pain ou fouasse pour tout mets, & +pour l'ordinaire ce sont festins de songerie, +ou qui ont esté ordonnez par le Medecin; +les songes, resveries & ordonnances +duquel sont tellement bien observees, +qu'ils n'en obmettroient pas un seul iota: +qu'ils n'en fassent toutes les façons, pour +l'opinion & croyance qu'ils y ont. Aucunes fois +il faut que tous ceux qui sont au +festin soient à plusieurs pas l'un de l'autre, +sans s'entre-toucher. Autres fois quand les +festinez sortent, l'adieu & remerciement +qu'ils doivent faire, est une laide grimace +au Maistre du festin, ou au malade, à l'intention +duquel, le festin aura esté faict. A +d'autres, il ne leur est permis de lascher du +vent 24 heures, dans lequel temps s'ils +faisoient au contraire, ils se persuaderoient +qu'ils mourroient, tant ils sont ridicules +& superstitieux à leurs songes; quoy qu'ils +mangent de <i>l'Andataroni</i>, c'est à dire fouasse +ou galette, qui sont choses fort venteuses. +Quelquesfois il faut qu'apres qu'ils sont +bien saoulx, & ont le ventre bien plein, +qu'ils rende gorge, & revomissent aupres +d'eux tout ce qu'ils ont mangé, ce +qu'ils font facilement. Ils en font de tant +d'autres sortes & de si impertinents, que +cela seroit ennuyeux à lire, & trop-long à +escrire; c'est pourquoy je m'en deporte, +& me contente de ce que j'en ay escrit, +pour contenter aucunement les plus curieux +des ceremonies estrangeres.</p> + +<p>De quelque animal que se fasse le festin, +la teste entiere est tousjours donnee & +presentee au principal Capitaine, ou à +un autre des plus vaillans de la trouppe, à +la volonté du Maistre de festin, pour tesmoigner +que la vaillance & la vertu sont +en estime; comme nous remarquons +chez Homere aux festins des Heros, +qu'on leur envoyoit quelque piece de +boeuf pour honorer leur vertu, ce qui semble +estre un tesmoignage tiré de la Nature, +puisque ce que nous trouvons avoir +esté pratiqué és festins solennels des Grecs, +peuples polis, se rencontre en ces Sauvages, +par l'inclination de la Nature, sans +cette politesse.</p> + +<p>Pour les autres conviez, qui sont de +moindre consideration, si la beste est grosse, +comme d'un Ours, d'un Eslan, d'un +Esturgeon, ou bien de quelque homme de +leurs ennemis, chacun a un morceau du +corps, & le reste est demincé dans le brouet +pour le rendre meilleur. C'est aussi la coustume +que celuy qui faict le festin ne mange +point pendant iceluy; ains petune, +chante, ou entretient la compagnie de +quelques discours: J'y en ay veu quelques-uns +manger, contre leur coustume, mais +pas souvent.</p> + +<p>Et pour dresser la jeunesse à l'exercice +des armes, & les rendre recommandables +par le courage & la prouesse qu'ils estiment +grandement, ils ont accoustumé de faire +des festins de guerre, & de resjouyssance, +ausquels les vieillards mesmes, & les jeunes +hommes à leur exemple, les uns apres +les autres, ayans une hache en main, ou +quelqu'autre instrument de guerre, font +des merveilles de s'escrimer & combattre +d'un bout à l'autre de la place où se +faict le festin, comme si en effect ils +estoient aux prises avec l'ennemy: & pour +s'exciter & esmouvoir encore d'avantage +à cet exercice, fair voir que dans l'occasion +ils ne manqueroient pas de courage; +ils chantent d'un ton menaçant & furieux, +des injures, imprecations & menaces +contre leurs ennemis, & se promettent +une entiere victoire sur eux. Si c'est +un festin de victoire & de resjouyssance, +ils chantent d'un ton plus doux & agreable, +les louanges de leurs braves Capitaines +qui ont bien tué de leurs ennemis, puis +se rassoient, & un autre prend la place, jusqu'à +la fin du festin.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>Des dances, chansons & autres<br> +ceremonies ridicules.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE X.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/N01.png">OS Sauvages, & generalement +tous les peuples des +Indes Occidentales, ont de +tout temps l'usage des dances; +mais ils l'ont à quatre +fins: ou pour agréer à leurs Demons, +qu'ils pensent leur faire du bien, ou pour +faire feste à quelqu'un, ou pour se resjouyr +de quelque signalee victoire, ou pour prevenir +& guerir les maladies & infirmitez +qui leur arrivent.</p> + +<p>Lors qu'ils se doit faire quelques dances, +nuds, ou couvert de leurs brayers, selon +qu'aura songé le malade, ou ordonné le +Medecin, ou les Capitaines du lieu; le cry +se faict par toutes les rues de la ville ou du +village, advertissant & invitant les jeunes +gent de s'y porter au bout & heure ordonnez; +le mieux marachié & paré qu'il leur +sera possible, ou en la maniere qu'il aura +esté ordonné, & qu'ils prennent courage, +que c'est pour une telle intention, nommant +le sujet de la dance: ceux des villages +circonvoysins ont le mesme advertissement, +et sont aussi priez de s'y trouver, +comme ils font à la volonté d'un chacun: +car l'on n'y contraint personne.</p> + +<p>Cependant on dispose une des plus +grandes Cabanes du lieu, & là estans tous +arrivez, ceux qui ne sont là que pour estre +spectateurs, comme les vieillards, les vieilles +femmes & les enfans se tiennent assis +sur les nattes contre les establies, & les autres +au-dessus, du long de la Cabane, +puis deux Capitaines estans debout, chacun +une Tortue en la main (de celles qui +servent à chanter & souffler les malades) +chantent ainsi au milieu de la dance, une +chanson, à laquelle ils accordent le son +de leur Tortue; puis estant finie ils font +tous une grande acclamation disans, +Hé é é é, puis en recommencent une autre, +ou repetent la mesme, jusques au +nombre de reprises qui auront esté ordonnees, +& n'y a que ces deux Capitaines +qui chantent, tout le reste dit seulement, +Het, het, het, comme quelqu'un qui aspire +avec vehemence: & puis tousjours à la fin +de chaque chanson une haute & longue +acclamation, disans H é é é é.</p> + +<p>Toutes ces dances se font en rond, du +moins en ovalle, selon la longueur & largeur +des Cabanes; mais les danseurs ne se +tiennent point par la main comme par +deçà, ains ils sont tous les poings fermez: +les filles les tiennent l'un sur l'autre, esloignez +de leur estomach, & les hommes les +tiennent aussi fermez, eslevez en l'air, & +de toute autre façon, en la maniere d'un +homme qui menace, avec mouvement +& du corps & des pieds, levans l'un & puis +l'autre, desquels ils frappent contre terre +à la cadence des chansons, & s'eslevans +comme en demy-sauts, & les filles branslans +tout le corps, & les pieds de mesmes, +se retournent au de quatre ou cinq +petit pas, vers celuy ou celle que les suit, +pour luy faire la reverence d'un hochement +de teste. Et ceux ou celles qui se démeinent +le mieux, y font plus à propos +toutes les petites chimagrees, sont estimez +entr'eux les meilleurs danceurs, c'est +pourquoy ils ne s'y espargnent pas.</p> + +<p>Ces dances durent ordinairement une, +deux, & trois apres-disnees, & pour n'y +recevoir d'empeschement à y bien faire +leur devoir, quoy que ce soit au plus fort +de l'hyver, ils n'y portent jamais autres vestemens +ou couvertures que leurs brayers, +pour couvrir leur nudité, si ainsi il est permis, +comme il l'est ordinairement, sinon +que pour quelqu'autre sujet il soit ordonné +de les mettre bas, n'oublians neantmoins +jamais leurs colliers, oreillettes & +brasselets, & de se peinturer parfois comme +au cas pareil les homme se parent de +colliers, plumes peintures & autres fatras, +dont j'en ay veu estre accommodez en +Mascarades ou Caresme-prenans, ayans +une peau d'Ours qui leur couvroit tout le +corps, les oreilles dressees au bout de la teste, +& la face couverte, excepté les yeux, +& ceux-cy ne servoient que de portiers +ou bouffons, & ne se mesloient dans la +dance que par intervalle, à cause qu'ils +estoient destinez à autre chose. Je vis un +jour un de ces boufons entrer processionnellement +dans la Cabane où se devoit faire +la dance, avec tous ceux qui estoient de +la feste, lequel portant sur ses espaules un +grand chien lié & garrotté par les pattes +& le museau, le prit par les deux jambes +de derriere au milieu de la Cabane; & le +rua contre terre par plusieurs fois, jusqu'à +que qu'estant mort il le fist prendre par un +autre, qui l'alla apprester dans une autre +Cabane pour le festin, à l'issue de la dance.</p> + +<p>Si la dance est ordonnee pour un malade, +à la troisiesme ou derniere apres-disnee, +s'ils est trouvé expedient, ou ordonne +par le Loki, elle y est portee, & en l'une +des reprises du tour de chanson on la +porte, on la seconde on la faict un peu +marcher & dancer, la soustenant sous +les bras: & à la troisiesme, si la force luy +peut permettre, ils la font un peu dancer +d'elle-mesme, sans ayde de personne, luy +cirant cependant toujours a pleine teste, +<i>Etsagone outschonne, achieteq anatetsence</i>; +c'est à dire: prend courage femme, & tu seras +demain guerie, & apres les dances finies +ceux qui sont destinés pour le festin y +vont, & les autres s'en retournent en +leurs maisons.</p> + +<p>Il se fit un jour une dance de tous les jeunes +hommes, femmes & filles toutes nues +en la presence d'une malade, à laquelle il +fallut (traict que je ne sçay comment excuser, +ou passer sous silence) qu'un de ces +jeunes hommes luy pissait dans la bouche, +& qu'elle avallaist & beust cette eau, ce +qu'elle fit avec un grand courage, esperant +en recevoir guerison: car elle mesme desira +que le tout se fit de la sorte, pour accomplir +& ne rien obmettre du songe +qu'elle en avoit eu: que si pendant leur +songe ou resverie il leur vient encore en +la pensee qu'il faut qu'on leur fasse present +D'un chien noir ou blanc, ou d'un grand +poisson pour festiner, ou bien de quelque +chose à autre usage, à mesme temps le cry +en est faict par toute la ville, afin que si +quelqu'un a une telle chose qu'on specifie, +qu'il en fasse present à une telle malade, +pour le recouvrement de sa santé: ils sont +si secourables qu'ils ne manquent point +de la trouver, bien que la chose soit +de valeur ou d'importance entr'eux; aymans +mieux souffrir & avoir disette des choses +que de manquer au besoin à un malade; +& pour exemple, le Pere Joseph avoit +donné un chat à un grand Capitaine: comme +un present tres-rare (car ils n'ont point +de ces animaux). Il arriva qu'une malade +songea que si on luy avoit donné ce chat +qu'elle seroit bien-tost guerie. Ce Capitaine +en fut adverty, qui aussi tost luy envoya +son chat bien qu'il l'aymast grandement, +& sa fille encore plus, laquelle se +voyant privée de cet animal, qu'elle aymoit +passionnément, en tombe malade, & meurt +de regret, ne pouvant vaincre & surmonter +son affection, bien qu'elle ne voulust +manquer au secours & ayde de son prochain. +Trouvons beaucoup de Chrestiens +qui vueillent ainsi s'incommoder pour le +service des autres, & nous en louerons Dieu.</p> + +<p>Pour recouvrer nostre dé à coudre, qui +nous avoit esté desrobé par un jeune garçon, +qui depuis le donna à une fille, je fus +au lieu où se passoient les dances, & ne +manquay point de l'y remarquer, & le r'avoir +de la fille qui l'avoit pendu à sa ceinture, +avec ses autres matachias, & en attendant +l'issue de la dance, je me fis repeter +par un Sauvage une des chansons +qui s'y disoient, dont en voicy une partie +que j'ay icy escrite.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i8"><i>Ongyata euhaha ho ho ho ho ho,</i></p> +<p class="i8"><i>Eguyotonuhaton on on on on on</i></p> +<p class="i8"><i>Eyontata eientet onnet onnet onnet</i></p> +<p class="i8"><i>Eyoniara eientet à à àonnet, onnet, onnet,</i></p> +<p class="i8"><i>Ho ho!</i></p> +</div></div> + +<p>Ayant descrit ce petit eschantillon d'une +chanson Huronne, j'ay creu qu'il ne seroit +pas mal à propos de descrire encore icy +une partie de quelque chanson, qui se disoit +un jour en la Cabane du grand Sagamo +des Souriquois, à la louange du Diable, +qui leur avoit indiqué de la chasse, +ainsi que nous apprist un François qui +s'en dist tesmoin auriculaire, & commence +ainsi.</p> + +<p><i>Jaloet ho ho jé hé ha ha haloet ho ho hé,</i> +ce qu'ils chante par plusieurs fois: le chant +est sur ces notes:</p> + +<p><i>Re fa sol sol re sol sol fa fa re re sol sol fa fa.</i></p> + +<p>Une chanson finie, ils font tous une grande +exclamation, disans hé. Puis recommencent +une autre chanson, disans:</p> + +<p><i>Egrigna han, egrigna hé hé hu hu ho ho ho,</i> +<i>egrigna hau hau hau.</i></p> + +<p>Le chant de celle-cy estoit: Fa fa fa; sol sol, +fa fa, re re, sol sol, fa fa fa, re, fa fa, sol sol fa.</p> + +<p>Ayans faict l'exclamation accoustumee, +ils en commencerent une autre qui chantoit:</p> + +<p><i>Tameia alleluia, tameia à dou-meni, hau +hau, hé hé</i>: Le chant en estoit: Sol sol sol; +fafa, re re re, fa sol fa sol fa fa, rere.</p> + +<p>Les Brasiliens en leurs Sabats, font aussi +de bons accords, comme: <i>Hé hé hé hé hé +hé hé hé hé hé</i>, avec cette note, fa fa sol fa fa, +sol sol sol sol sol. Et cela faict s'escrioyent +d'une façon & hurlement espouventable +l'espace d'un quart d'heure, & sautoient +en l'air avec violence, jusqu'à en escumer +par la bouche, puis recommencerent la +musique disans: <i>Heu heüraüye heura heüraüye +heüra heüraoutek</i>. La note est: <i>Fa mi re +sol sol sol fa mi re mi re mi ut re</i>.</p> + +<p>Dans le pays de nos Hurons, il se faict +aussi des assemblees de toutes les filles +d'un bourg aupres d'une malade, tant à sa +priere, suyvant la resverie ou le songe +qu'elle en aura euë, que par l'ordonnance +de Loki, pour sa santé & guerison. Les +filles ainsi assemblees, on leur demande +à toutes, les unes apres les autres, celuy +qu'elles veulent des jeunes hommes du +bourg pour dormir avec elles la nuict prochaine: +elles en nomment chacune un, +qui sont aussi-tost advertis par les Maistres +de la ceremonie, lesquels viennent +tous au soir en la presence de la malade, +dormir chacun avec celle qui l'a choysi, +d'un bout à l'autre de la Cabane, & passent +ainsi toute la nuict pendant que deux +Capitaines aux deux bouts du logis chantent +& sonnent de leur Tortue du soir +au lendemain matin, que la ceremonie +cesse. Dieu vueille abolir une si damnable +& mal-heureuse ceremonie, avec toutes +celles qui sont de mesme aloy, & que les +François qui les fomentent par leurs mauvais +exemples, ouvrent les yeux de leur +esprit pour voir ce compte tres-estroict +qu'ils en rendront un jour devant Dieu.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>De leur mariage & concubinage.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE XI.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/N01.png">OUS lisons, que Cesar +louoit grandement les Allemans, +d'avoir eu en leur +ancienne vie sauvage telle +continence, qu'ils repetoient +chose tres vilaine à un jeune homme, +d'avoir la compagnie d'une femme +ou fille avant l'aage de vingt ans. Au contraire +des garçons & jeunes hommes de +Canada, & particulierement du pays de +nos Hurons, lesquels ont licence de s'adonner +au mal si tost qu'ils peuvent, & les +jeune filles de se prostituer si tost qu'elles +en sont capables, voire mesme les +peres & meres sont souvent maquereaux +de leur propres filles: bien que je +poisse dire avec verité, n'y avoir jamais +veu donner un seul baiser, ou faire aucun +geste ou regard impudique: & pour cette +raison j'ose affermer qu'ils sont moins +sujet à ce vice que par deçà, dont on +peut attribuer la cause, partie à leur nudité, +& principalement de la teste, partie au +defaut des espiceries, du vin, & partie à +l'usage ordinaire qu'ils ont du petun, la fumee +duquel estourdit les sens, & monte +au cerveau.</p> + +<p>Plusieurs jeunes hommes au lieu de se +marier, tiennent & ont souvent des filles +à pot & à feu, qu'ils appellent non femmes +<i>Atinonina</i>, parce que la ceremonie +du mariage n'en à point esté faicte, ains +<i>Asqua</i>, c'est à dire compagne, ou plustost +concubine, & vivent ensemble pour autant +longtemps qu'il leur plaist, sans que cela empesche +le jeune homme, ou la fille, d'aller +voir par-fois leurs autres amis ou amies +librement et sans crainte de reproche +ny blasme, telle estant la coustume du pays.</p> + +<p>Mais leur premiere ceremonie du mariage +est que quant un jeune homme +veut avoir une fille en mariage, il faut qu'il +la demande à ses pere & mere, sans le consentement +desquels la fille n'est point à +luy (bien que le plus souvent la fille ne +prend point leur consentement & advis) +sinon les plus sages & mieux advisees. Cet +amoureux voulant faire l'amour à sa maitresse, +& acquerir ses bonnes graces, se +peinturera le visage, & s'accommodera +des plus beaux Matachias, qu'il pourra avoir, +pour sembler plus beau, puis presentera +à la fille quelque colier, brasselet ou +oreillette de Pourceleine: si la fille a ce +serviteur agreable, elle reçoit ce present, +cela faict, cet amoureux viendra coucher +avec elle trois ou quatre nuicts & jusques +la il n'y a encore point de mariage parfait; +ny de promesse donnee, pource qu'apres ce +dormir il arrive assez souvent que l'amitié +ne continue point & que la fille, qui pour +obeyr à son pere, a souffert ce passe droit, +n'affectionne pas pour cela ce serviteur, & +faut par apres qu'il se retire sans passer outre, +comme il arriva de nostre temps à un +Sauvage, envers la seconde fille du grand +Capitaine de Quieunonascaran, comme +le pere de la fille mesme s'en plaignoit à +nous, voyant l'obstination de sa fille à ne +vouloir passer outre à la derniere ceremonie +du mariage, pour n'avoir ce serviteur +agreable.</p> + +<p>Les parties estans d'accord, & le consentement +des pere & mere estant donné, +on procede à la seconde ceremonie du +mariage en cette maniere. On dresse un +festin de chien, d'ours, d'eslan, de poisson +ou d'autres viandes qui leur sont accommodees, +auquels tous les parent & amis +des accordez sont invitez. Tout le monde +estant assemblé, & chacun en son rang +assis sur son seant, tout à l'entour de la +Cabane; Le pere de la fille, ou le maistre +de la ceremonie, à ce deputé, dict & prononce +hautement & intelligiblement devant +toute l'assemblee, comme tels & tels +se marient ensemble, & qu'à cette occasion +a esté faicte cette assemblee & ce festin, +d'ours, de chien, de poisson, &c. pour +la resjouyssance d'un chacun, & la perfection +d'un si digne ouvrage. Le tout estant +approuve, & la chaudiere nette, chacun se +retire, puis toutes les femmes & filles portent +à la nouvelle mariee, chacune un fardeau +de bois pour sa provision, si elle est +en saison qu'elle ne le peult faire commodément +elle-mesme.</p> + +<p>Or il faut remarquer qu'ils gardent trois +degrez de consanguinité, dans les quels +ils n'ont point accoustumé de faire mariage: +sçavoir est, du fils avec sa mere, du pere +avec sa fille, du frere avec sa soeur, & du +cousin avec sa cousine, comme je recogneus +apperrement un jour, que je montray +une fille à un Sauvage, & luy demanday +si c'estoit là sa femme ou sa concubine, +il me respondit que non, & qu'elle +estoit sa cousine, & qu'ils n'avoient pas +accoustumé de dormir avec leurs cousines; +hors cela toutes choses sont permises. +De douaire il ne s'en parle point, aussi +quand il arrive quelque divorce, le mary +n'est tenu de rien.</p> + +<p>Pour la vertu & les richesses principales +que les pere & mere desirent de celuy qui +recherche leur fille en mariage, est, non +seulement qu'il ait un bel entre gent, & +soit bien matachié & enjolivé, mais il faut +outre cela, qu'il se monstre vaillant à la +chasse, à la guerre & à la pesche, & qu'il +sçache faire quelque chose, comme l'exemple +suyvant le monstre.</p> + +<p>Un Sauvage faisoit l'amour à une fille, +laquelle ne pouvant avoir du gré & consentement +du pere, il la ravie, & la prit +pour femme. Là dessus grande querelle, & +enfin la fille luy est enlevee, & retourne +avec son pere; & la raison pourquoy le +pere ne vouloit que ce Sauvage eust sa fille, +estoit, qu'il ne la vouloit point bailler à +un homme qui n'eust quelque industrie +pour la nourrir, & les enfans qui proviendroient +de ce mariage. Que quant à luy +il ne voyoit point qu'ils sceust rien faire, +qu'il s'amusoit à la cuisine des François, & +ne s'exerçoit à la cuisine des François, & +ne s'exerçoit point à chasser: le garçon +pour donner preuve de ce qu'il sçavoit par +effect, ne pouvant autrement r'avoir la +fille, va à la chasse (du poisson) & en +prend quantité, & apres ceste vaillantise, +la fille luy est rendue, & la reconduit +en sa Cabane, & firent bon mesnage par +ensemble, comme ils avoient faict par le +passé.</p> + +<p>Que si apres succession de temps, il leur +prend envie de se separer pour quelque +sujet que ce soit, ou qu'ils n'ayent point +d'enfans, il se quittent librement, le mary +se contentant de dire à ses parens & à elle +qu'elle ne vaut rien, & qu'elle se pourvoye +ailleurs, & dés lors elle vit en commun avec +les autres, jusqu'à ce que quelqu'autre +la recherche; & non seulement les hommes +procurent ce divorce, quand les femmes +leur en ont donné quelque sujet, mais +aussi les femmes quittent facilement leurs +marys, quant ils ne leur agreent point: +d'où il arrive souvent que elle passe ainsi +sa jeunesse, qui aura eu plus de douze ou +quinze marys, tous lesquels ne sont pas +neantmoins seuls en la jouyssance de la +femme, quelques mariez qu'ils soient: car +la nuict venue les jeunes femmes & filles +courent d'une Cabane à autre, comme +font, en cas pareil, les jeunes hommes de +leur costé qui en prennent par où bon leur +semble, sans aucune violence toutesfois, +remettant le cours à la volonté de la femme. +Le mary fera le semblable à sa voysine, +& la femme à son voysin, aucune +jalousie ne se mesle entr'eux pour cela, +& n'en reçoivent aucune honte, infamie +ou des-honneur.</p> + +<p>Mais lors qu'ils ont des enfans procreez +de leur mariage, ils se separent & quittent +rarement, & que ce ne soit pour un grand +sujet, & lors que cela arrive, ils ne laissent +pas de se remarier à d'autres, nonobstant +leurs enfans, desquels ils font accord à +qui les aura, & demeurent d'ordinaire au +pere, comme j'ay veu à quelques uns, excepté +à une jeune femme, à laquelle le +mary laissa un petit fils au maillor, & ne +sçay s'il ne l'eust point encore retiré à soy, +apres estre sevré, si leur mariage ne se fut +raccommodé, duquel nous fusmes les +intercesseurs pour les remettre ensemble & +à appaiser leur debat, & firent à la fin ce +que leur conseillasmes, qui estoit de +se pardonner l'un l'autre, & de continuer +à faire bon mesnage à l'advenir, ce qu'ils +firent.</p> + +<p>Une des grandes & plus fascheuses importunitez +qu'ils nous donnoient au commencement +de nostre arrivee en leur pays, +estoit leur continuelle poursuitte & prieres +de nous marier, ou du moins de nous +aller avec eux & ne pouvoient comprendre +nostre maniere de vie Religieuse: à la +fin ils trouverent nos raisons bonnes, & +ne nous en importunerent plus, approuvans +que ne fissions rien contre la volonté +de nostre bon Pere JESUS; & en ces +poursuittes les femmes & filles estoient +sans comparaison, pires & plus importunes +que les hommes mesmes, qui venoient +nous prier pour elles.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>De la naissance, nourriture & amour<br> +que les Sauvages ont envers<br> +leurs enfans.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE XII.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/N01.png">Onobstant que les femmes +se donnent carriere +avec d'autres qu'avec +leurs marys, & les +marys avec d'autres qu'avec +leurs femmes, si est-ce +qu'ils ayment tous grandement leurs +enfans, gardans cette Loy que la Nature +a entee és coeurs de tous les animaux, d'en +avoir le soin. Or ce qui faict qu'ils ayment +leurs enfans plus qu'on ne faict par deçà +(quoy que vicieux & sans respect) c'est +qu'ils sont le support des peres en leur +vieillesse; soit pour les ayder à vivre, ou +bien pour les deffendre de leurs ennemis, +& la Nature conserve en eux son droict +tout entier pour ce regard: à cause de +quoy ce qu'ils souhaittent le plus, c'est +d'avoir nombre d'enfans, pour estre tant +plus forts, & asseurez de support au temps +de la vieillesse, & neantmoins les femmes +n'y sont pas si fecondes que par deçà: +peut-estre tant à cause de leur lubricité, +que du choix de tant d'hommes.</p> + +<p>La femme estant accouchee, suyvant +la coustume du pays, elle perce les oreilles +de son enfant avec une aleine, ou un +os de poisson, puis y met un tuyau de +plume, ou autre chose, pour entretenir +le trou, & y prendre par apres les patinotres +de Pourceleine, ou autres bagatelles, & +pareillement à son col quelque peint qu'il +soit. Il y en a aussi qui leur font encore +avaler de la graisse ou de l'huile, si tost +qu'ils sont sortis du ventre de leur mere: +je ne sçay à quel dessein ny pourquoy, sinon +que le Diable (singe des oeuvres de +Dieu) leur ait voulu donner cette invention, +pour contre-faire en quelque chose +le sainct Baptesme, ou quelqu'autre Sacrement +de l'Eglise.</p> + +<p>Pour l'imposition des noms, ils les donnent +par tradition, c'est à dire, qu'ils ont +des noms en grande quantité, lesquels ils +choisissent & imposent à leurs enfans: aucuns +noms sont san significations, & les +autres avec signification: comme <i>Yacoissé</i>, +le vent, <i>Ongyata</i>, signifie la gorge, +<i>Tochingo</i>, grue, <i>Sondaqua</i>, aigle, <i>Scouta</i>, la +teste, <i>Tattya</i>, le ventre, <i>Taïhy</i>, un arbre, &c. +J'en ay veu un qui s'appelloit Joseph, mais +je n'ay pû sçavoir qui luy avoit imposé ce +nom là, & peut-estre que parmy un si +grand nombre de noms qu'ils ont, il s'y en +peut trouver quelques-uns approchans +des nostres.</p> + +<p>Les anciennes femmes d'Allemaigne +sont louees par Tacite, d'autant que chacune +nourrissoit ses enfans de ses propres +mamelles, & n'eussent voulu qu'une autre +qu'elles les eust allaictez. Nos Sauvagesses, +avec leurs propres mamelles, allaictent +& nourrissent aussi les leurs, & n'ayans +point l'usage ny la commodité de la bouillie, +elles leur baillent encore des mesmes +viandes desquelles elles usent, apres les +avoir bien maschees, & ainsi peu à peu les +eslevent. Que si la mere vient à mourir avant +que l'enfant soit sevré, le pere prend +de l'eau, dans laquelle aura tres-bien +bouilly du bled d'Inde, & en emplit sa +bouche, & joignant celle de l'enfant contre +la sienne, lui faict recevoir & avaler +cette eauë, & c'est pour suppleer au desfaut +de la mammelle & de la bouillie, ainsi +que j'ay veu pratiquer au mary de nostre +Sauvagesse baptizee. De la mesme invention +se servent aussi les Sauvagesses, pour +nourir les petits chiens, que les chiennes +leur donnent, ce que je trouvois fort +maussade & vilain, de joindre ainsi à leur +bouche le museau des petits chiens, qui +ne sont pas souvent trop nets.</p> + +<p>Durant le jour ils emmaillotent leurs +enfans sur une petite planchette de bois, +où il y a à quelques-unes un arrest ou petit +aiz plié en demi-rond au dessous des +pieds, & la dressent debout contre le plancher +de la Cabane, s'ils ne les portent +promener avec cette planchette derriere +leur dos, attachée avec un collier qui leur +prend sur le front, ou que hors du maillot +ils ne les portent enfermez dans leur robe +ceintes devant eux, ou derriere leur dos +presque tous droits, la teste de l'enfant dehors, +qui regarde d'un costé & d'autre +par dessus les espaules de celle qui le +porte.</p> + +<p>L'enfant estant emmaillotté sur cette +planchette, ordinairement enjolivée de +petits Matachias & Chappelets de Pourceleine, +ils luy laissent une couverture +devant la nature, par où il faict son eau, & si +c'est une fille, ils y adjoustent une feuille +de bled d'Inde renversee, qui sert à porter +l'eau dehors, sans que l'enfant soit gasté +de ses eauës, & au lieu de lange (car ils +n'en ont point) ils mettent sous-eux du +duvet fort doux de certain roseaux, sur +lesquels ils sont couchez fort mollement, +& les nettoyent du mesme duvet; & la nuict +ils les couchent souvent tous nuds +entre le pere & la mere, sans qu'il en arrive, +que tres-rarement, d'accident. J'ay +veu en d'autres Nations, que pour bercer +& faire dormir l'enfant, ils le mettent toue +emmaillotté dans une peau, qui est suspendue +en l'air par les quatre coins, aux +bois & perches de la Cabane, à la façon +que sont les licts de reseau des Matelots +sous le Tillac des navires, & voulans bercer +l'enfant ils n'ont que fois à autres à donner +un bransle à cette peau ainsi suspendue.</p> + +<p>Les cimbres mettoient leurs enfans +nouveaux naiz parmy les neiges, pour +les endurcir au mal, nos Sauvages n'en +font pas moins; car ils les laissent non seulement +nuds parmy les Cabanes; mais +mesmes grandelets ils se veautrent, courent +& se jouent dans les neiges, & parmy +les plus grandes ardeurs de l'esté sans +en recevoir aucune incommodité, comme +j'ay veu en plusieurs, admirant que +ces petits corps tendrelest puissent supporter +(sans en estre malades) tant de +froid & tant de chaud, selon le temps & +la saison. Et de là vient qu'ils s'endurcissent +tellement au mal & à la peint, qu'estans +devenus grands, vieils & chenus, ils +restent tousjours forts & robustes, & ne +ressentent presque aucune incommodité +ny indisposition, & mesmes les femmes +enceintes sont tellement fortes, qu'elles +s'accouchent d'elles-mesmes, & n'en gardent +point la chambre pour la pluspart. +J'en ay veu arriver de la forest, chargees +d'un gros faisseau de bois, qui accouchoient +aussi-tost qu'elles estoient arrivées, +puis au mesme instant sus pieds, à +leur ordinaire exercice.</p> + +<p>Et pource que les enfans d'un tel mariage +ne se peuvent asseurer legitimes, ils +ont cette coustume entr'eux, aussi bien +qu'en plusieurs autres endroicts des Indes +Occidentales, que les enfans ne succedent +pas aux biens de leur pere; ains ils font +successeur & heritiers les enfans de leurs +propre soeur, & desquels ils sont asseurez +estre de leur sang & parentage, & +neantmoins encore les ayment-ils grandement, +nonobstant le doute qu'ils soient +à eux, & que ce soient de tres-mauvais +enfants pour la pluspart, & qu'ils leur portent +fort peu de respect, & gueres plus d'obeysance; +car le mal-heur est en ces pays +là, qu'il n'y a point de respect des jeunes +aux vieils, ny d'obeyssance des enfans envers +les peres & meres, aussi n'y a-il +point de chastiment pour faute aucune; +c'est pourquoy tout le monde y vit en liberté, +& chacun faict comme il l'entend, +& les peres & meres, faute de +chastier leurs enfans, sont souvent contraincts +souffrir d'estre injuriez d'eux, & +par-fois battus & esventez au nez. Chose +trop indigne, & qui ne sent rien moins que +la beste brute; le mauvais exemple, & la +mauvaise nourriture, sans chastiment & +correction, est cause de tout ce desordre.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>De l'exercice des jeunes garçons &<br> +jeunes filles.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE XIII.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/Ls01.png">'Exercice ordinaire & journalier +des jeunes garçons, n'est autre +qu'è tirer de l'arc, à darder la flesche, +qu'ils font bondir & glisser droict +quelque peu par dessus le pavé; jouer avec +des bastons courbez, qu'ils font couler +par-dessus la neige, & crosser une bille +de bois leger, comme l'on faict en nos quartiers, +apprendre à jetter la fourchette avec +quoy ils herponnent le poisson, & s'adonnent +à autres petits jeux & exercices, +puis se trouver à la Cabane aux heures des +repas, ou bien quand ils ont faim. Que si +une mere prie son fils d'aller à l'eau, au +bois, ou de faire quelqu'autre semblable +service du mesnage, il luy respond que +c'est un ouvrage de fille, & n'en faict rien: +que si par-fois nous obtenons d'eux & +semblables services, c'estoit à condition +qu'ils auroient tousjours entree en nostre +Cabane, ou pour quelque espingle, plume, +ou autre petite chose à se parer, dequoy +ils estoient fort-contens, & nous +aussi, pour ces petits & menus services que +nous en recevions.</p> + +<p>Il y en avoit pourtant de malicieux, qui +se donnoient le plaisir de coupper la corde +où suspendoit nostre porte en l'air, à la +mode du pays, pour la faire tomber quand +on l'ouvriroit, & puis apres le nioyent absolument, +ou prenoient la fuite, aussi n'avouoient-ils +jamais leurs fautes & malices +(pour estre grands menteurs) qu'en lieu +où ils n'en craignent aucun blasme ou reproche: +car bien qu'ils soient Sauvages +& incorrigibles, si sont-ils fort superbes & +cupides d'honneur & ne veulent pas estre +estimez malicieux ou meschans, quoy +qu'ils le soient.</p> + +<p>Nous avions commencé à leur apprendre +& enseigner les lettres, mais comme +ils sont libertins, & ne demandent qu'à +jouer & se donner du bon temps, comme +j'ay dict, ils oublioyent en trois jours, +ce que nous leur avions appris en quatre, +faute de continuer, & nous venir retrouver +aux heures que nous leur avions ordonnées, +& pour nous dire qu'ils avoient +esté empeschez à jouer, ils en estoient +quittes; aussi n'estoit-il pas encore à propos +de les rudoyer ny reprendre +autrement que doucement, & par une maniere +affable les admonester de bien apprendre +une science qui leur devoit tant profiter, +& apporter du contentement le temps +à venir.</p> + +<p>De mesme que les petits garçons ont +leur exercice particulier, & apprennent à +tirer de l'arc les uns avec les autres, si tost +qu'ils commencent à marcher, on met +aussi un petit baston entre les mains des +petites fillettes, en mesme temps qu'elles +commencent de mettre un pied devant +l'autre, pour les stiler, & apprendre +de bonne heure à piler le bled, & estans +grandelettes elles jouent aussi à divers petits +jeux avec leurs compagnes, & parmy +ces petits esbats, on les dresse encore doucement +à de petits & menus services du +mesnage, & aussi quelquesfois au mal qu'elles +voyent devant leurs yeux, qui faict +qu'estans grandes elles ne valent rien, +pour la pluspart, & sont pires (peu exceptées) +que les garçons mesmes, se vantans +souvent du mal qui les devroit faire rougir; +& c'est à qui fera plus d'amoureux, & +si la mere n'en trouve pour soy, elle offre +librement sa fille, & sa fille s'offre d'elle-mesme, +& le mary offre aussi aucunes fois +sa femme, si elle veut, pour quelque petit +present & bagatelle, & y a des Maquereaux +& meschans dans les bourgs & villages, +qui ne s'adonnent à autre exercice +qu'à presenter & conduire de ces bestes +aux hommes qui en veulent. Je loue nostre +Seigneur de ce qu'elles prenoient +d'assez bonne part nos reprimandes, & +qu'à la fin elle commençoient à avoir de +la retenue, & quelque honte de leur dissolution, +n'osans plus, que fort rarement, +user de leurs impertinentes paroles en nostre +presence; & admiroient, en approuvant +l'honnesteté que leur disions estre +aux filles de France, ce qui nous donnoit +esperance d'un grand amendement, & +changement de leur vie dans peu de temps: +si les François qui estoient montez avec +nous (pour la pluspart) ne leur eussent dit +le contraire, pour pouvoir tousjours +jouyr à coeur saoul, comme bestes brutes, +de leurs charnelles voluptez, ausquelles +ils se veautroient, jusques à avoir en plusieurs +lieux des haras de garces, tellement +que ceux qui nous devoient seconder à +l'instruction & bon exemple de ce peuple, +estoient ceux-là mesme qui alloient destruisans +& empeschans le bien que nous +establissions au salut de ces peuples, & à +l'advancement de la gloire de Dieu. Je y +en avait neantmoins quelques-uns de +bons, honnestes & bien vivans, desquels +nous estions fort contens & bien edifiez; +comme au contraire nous estions scandalisez +de ces autres brutaux, athees, & charnels, +qui empeschoient la conversion & +amendement de ce pauvre peuple.</p> + +<p>L'un de nos François ayant esté à la +traicte en une Nation du costé du Nord, +tirant à la mine de Cuivre, environ cent +lieuës de nous: il nous dit à son retour y avoir +veu plusieurs filles, ausquelles on avoit +couppé le bout du nés; selon la coustume +de leur pays (bien opposite & contraire +à celle de nos Hurons) pour avoir +faict bresche à leur honneur, & nous asseura +aussi qu'il avoit veu ces Sauvages faire +quelque forme de priere avant que prendre +leur repas: ce qui donna au Pere Nicolas +& à moi, une grande envie d'y aller, si la +necessité ne nous eust contraincts de retourner +en la Province de Canada, & de là +en France.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>De la forme, couleur & stature des<br> +Sauvages, & comme ils ne portent<br> +point de barbe.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE XIV.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/T01.png">OUTES les Nations & +les peuples Americains +que nous avons veus en +nostre voyage, sont tous +de couleur bazanee (excepté +les dents qu'ils ont +merveilleusement blanches) non qu'ils +naissent tels, car ils sont de mesme nature +que nous: mais c'est à cause de la nudité, +de l'ardeur du soleil qui leur donne à nud +sur le dos, & qu'ils s'engraissent & oignent +assez souvent le corps d'huile ou graisse, +avec des peintures de diverses couleurs +qu'ils y appliquent & meslent, pour +sembler plus beaux.</p> + +<p>Ils sont tous generalement bien formez +& proportionnez de leurs corps, & +sans difformité aucune, & peux dire avec +verité, y avoir veu d'aussi beaux enfans +qu'il y en sçavoit avoir en France. Il n'y +a pas mesme de ces gros ventrus, pleins +d'humeurs & de graisses, que nous avons +par-deçà; car ils ne sont ny trop gras, ny +trop maigres, & c'est ce qui les maintient +en santé, & exempts de beaucoup de maladies +ausquelles nous sommes sujets: car +au dire d'Aristote, il n'y a rien qui conserve +mieux la santé de l'homme que la sobrieté, +& entre tant de Nations & de monde +que j'y ay rencontré, je n'y ay jamais +veu ny apperceu qu'un borgne, qui +estoit des Honqueronons, & un bon vieillard +Huron, qui pour estre tombé du haut +d'une Cabane en bas, s'estoit faict boiteux.</p> + +<p>Il ne s'y voit non plus aucun rousseau, +ny blond de cheveux, mais les ont tous +noirs (excepté quelques-uns qui les ont +chastaignez) qu'ils nourrissent & souffrent +seulement à la teste, & non en aucune +autre partie du corps, & en ostent mesme +tous la cause productive, ayans la barbe +tellement en horreur, que pensans parfois +nous faire injurier, nous appellent +<i>Sascoinronte</i>, qui est à dire barbus, tu es un +barbu: aussi croyent-ils qu'elle rend les +personnes plus laides, & amoindrit leur +esprit. Et à ce propos je diray, qu'un jour +un Sauvage voyant un François avec sa +barbe, se retournant vers ses compagnons +leur dict, comme par admiration +& estonnement: O que voyla un +homme laid! Est-il possible qu'aucune +femme voulust regarder de bon oeil un tel +homme, & luy-mesme estoit un des plus +laids Sauvages de son pays; c'est pourquoy +il avait fort bonne grace de mespriser ce barbu.</p> + +<p>Que si ces peuples ne portent point de +Barbe, il n'y a dequoy s'emerveiller, puis +que les anciens Romains mesmes, estimans +que cela leur servoit d'empeschement, +n'en ont point porté jusques à +l'Empereur Adrien, qui premier a commencé +à porter barbe. Ce qu'ils reputoient +tellement à honneur, qu'un homme +accusé de quelque crime, n'avoit point +ce privilege de faire raser son poil comme +se peut recueillir par le tesmoignage d'Aulus +Gellius, parlant de Scipion fils de +Paul, & par les anciennes Medailles des +Romains & Gaulois, que nous voyons +encore à present.</p> + +<p>Nos François avoient donné à entendre +aux Sauvagesses, que les femmes de +France avoient de la barbe au menton, & +leur avoient encore persuadé tout plein +d'autres choses, que par honnesteté je n'escris +point icy, de sorte qu'elles estoient +fort desireuses d'en voir; mais nos Hurons +ayant veu Mademoiselle Champlain en +Canada, ils furent détrompez, & recogneurent +qu'en effet on leur en avoit donné +à garder. De ces particularitez on peut +inferer que nos Sauvages ne sont point +velus, comme quelques-uns pourroient +penser. Cela appartient aux habitans des +Isles Gorgades, d'où le Capitaine Hanno +Carthaginois, rapporta deux peaux de +femmes toutes velues, lesquelles il mit aux +Temple de Juno par grande singularité, +& me semble encor' avoir ouy dire à vue +personne digne de foy, d'en avoir veu une +à Paris toute semblable, qu'on y avoit +apportée par grande rareté: & de là vient +la croyance que plusieurs ont, que tous les +Sauvages sont velus, bien qu'il ne soit pas +ainsi, & que tres-rarement tn trouve-on +qui le soient.</p> + +<p>Il arriva au Truchement des Epicerinys, +qu'apres avoir passé deux ans parmy +eux, & que pensans le congratuler, ils luy +dirent: Et bien, maintenant que tu commences +à bien parler nostre langue, si tu +n'avois point de barbe tu aurois desja +presque autant d'esprit qu'une telle Nation, +luy en nommant une qu'ils estimoient +avoir beaucoup moins d'esprit +qu'eux, & les François avoit encor' moins +d'esprit que cette Nation là, tellement +que ces bonnes gens là nous estiment de +fort petit esprit, en comparaison d'eux: +aussi à tout bout de champ, & pour la +moindre chose ils nous disent, <i>Téondion</i>, +ou <i>Yescaondion</i>, c'est à dire, tu n'as point +d'esprit, <i>Atache</i>, mal-basty. A nous autres +Religieux ils nous en disoient autant au +commencement, mais à la fin ils nous eurent +en meilleur estime, & nous disoient +au contraire: <i>Carbia urinidion</i>, vous avez +grandement d'esprit: <i>Ei nilandase daussan +téhonaion</i>, ou <i>Ahondinoy issa</i>, vous estes +gens qui cognoissez les choses d'en-haut +& surnaturelles, & n'avoient cette +opinion ny croyance des autres François, +en comparaison des quels ils estimoient +leurs enfans plus sages & de meilleur esprit +ils ont bonne opinion d'eux-mesmes, +& peu d'estime d'autruy.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4>Humeur des Sauvages, & comme ils<br> +ont recours aux Devins, pour<br> +recouvrer les choses<br> +desrobees.</h4> + +<h3>CHAPITRE XV.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/E01.png">NTRE toutes ces Nations il +n'y en a aucune qui ne differe +en quelque chose, soit +pour la façon de se gouverner +& entretenir, ou pour se +vestir & accommoder de leurs parures, chacune +Nation se croyant la plus sage & +mieux advisée de toutes (car la voye du +fol est tousjours droicte devant ses yeux) +dict le Sage. Et pour dire ce qu'il me semble +de quelques-uns; & lesquels sont les +plus heureux ou miserables, je tiens les +Hurons, & autres peuples Sedentaires, +comme la Noblesse: les nations Algoumequines +pour les Bourgeois, & les autres +Sauvage de deçà comme Montagnais +& Canadiens, les villageois & pauvres +du pays: & de faict, ils sont les plus +pauvres & necessiteux de tous car encore +que tous les Sauvages soient miserables +entant qu'ils sont privez de la cognoissance +de Dieu, si ne sont-ils pas tousjours +egallement miserables en la jouyssance +des biens de cette vie, & en l'entretien +& embellissement de ce corps miserable, +pour lequel seul ils travaillent & se peinent, +& nullement pour l'ame, ny pour le +salut.</p> + +<p>Tous les Sauvages en general, ont l'esprit +& l'entendement assez bon, & ne sont +point si grossiers & si lourdeauts que nous +nous imaginons en France. Ils sont d'une +humeur assez joyeuse et contentée, toutesfois +sont un peu saturniens, ils parlent +fort posément, comme se voulans bien +faire entendre, & s'arrestent aussi-tost en +songeans une grande espace de temps, +puis reprennent leur parole, & cette modestie +est cause qu'ils appellent nos François +femmes, lors que trop precipitez & +bouillans en leurs actions, ils parlent tous +à la fois, & s'interrompent l'un l'autre. Ils +craignent le des-honneur & le reproche +& sont excitez à bien faire par l'honneur; +d'autant qu'entr'eux celuy est tousjours +honore, & s'aquiert du renom, qui a +faict quelque bel exploict.</p> + +<p>Pour la liberalité, nos Sauvages sont +louables en l'exercice de cette vertu, selon +leur pauvreté: car quand ils se visitent +les uns les autres, ils se font des presents +mutuels: & pour monstrer leur galantise, +ils ne marchandent point volontiers, +& se contentent de ce qu'on leur +baille honnestement & raisonnablement, +mesprisans & blasmans les façons de faire +de nos Marchands qui barguignent une +heure pour marchander une peau de Castor: +ils ont aussi la mansuetude & clemence +en la victoire envers les femmes & +petits enfans de leurs ennemis, ausquels +ils sauvent la vie, bien qu'ils demeurent +leurs prisonniers pour servir.</p> + +<p>Ce n'est pas à dire pourtant qu'ils n'ayent +de l'imperfection: car tout homme y est +sujet, & à plus forte raison celuy qui est +privé de la cognoissance d'un Dieu & de +la lumiere de la foy, comme sont nos Sauvages: +car si on vient à parler de l'honnesteté +& de la civilité, il n'y a de quoy les +louer, puis qu'ils n'en pratiquent aucun +traict, que ce que la simple Nature leur +dicte & enseigne. Ils n'usent d'aucun +compliment parmy-eux, & sont fort-mal propres +& mal nets en l'apprest de leurs +viandes. S'ils ont les mains sales ils les essuyent +à leurs cheveux, ou aux poils de +leurs chiens, & ne les lavent jamais, si elles +ne sont extremement sales: & ce qui est +encore plus impertinent, ils ne font aucune +difficulté de pousser dehors les mauvais +vents de l'estomach parmy les repas, +& en presence de tous. Ils sont aussi +grandement addonnez à la vengeance & +au mensonge, ils promettent aussi assez; +mais ils tiennent peu, car pour avoir +quelque chose de vous, ils sçavent buen flatter +& promettre, & desrobent encore mieux, +si ce sont Hurons, ou autres peuples +Sedentaires, envers les estrangers, c'est pourquoy +il s'en faut donner de garde, & ne s'y +fier qu'à bonnes enseigne, si on n'y veut +estre trompé.</p> + +<p>Mais si un Huron a esté luy-mesme desrobé, +& desire recouvrer ce qu'il a perdu, +il a recours à Loki ou Magicien, pour par +le moyen de son sort avoir cognoissance +de la chose perdue. On le faict donc +venir à la Cabane, là où apres avoir ordonné +des festins, il faict & pratique ses magies, +pour descouvrir & sçavoir qui a esté +le voleur & larron, ce qu'il faict indubitablement, +à ce qu'ils disent, si celuy qui a +faict le larcin est alors present dans la mesme +Cabane, & non s'il est absent. C'est +pourquoy le François que avoit pris des +Rassades au bourg de <i>Toenchain</i>, s'enfuit +en haste en nostre Cabane, quand il vit +arriver Loki dans son logis, pour le sujet +de son larcin, sans que nous ayans sceu, que +quelques jours apres, qu'il s'estoit ainsi +venu refugier chez-nous pour un si +mauvais acte que celuy-là.</p> + +<p>Pour ce qui est des Canadiens, & Montagnets, +ils ne sont point larrons (au +moins ne l'avons-nous pas encore +apperceu en nostre endroict) & les filles y +sont pudiques & sages, tant en leurs paroles +qu'en leurs actions, bien qu'il s'y en +pourroit peut-estre trouver entr'elles qui +le seroient moins. Mais les Sauvages les +plus honnestes & mieux appris que j'aye +recogneu en une si grande estendue de +pays, sont, à mon advis, ceux de la Baye +& contree de Miskou, parlant en general; +car en toute Nation il y en a de particuliers +qui surpassent en bonté & honnesteté, +& les autres qui excedent en +malice. J'y vis le Sauvage du bon Pere +Sebastien Recollet, Aquitanois, qui +mourut de faim, avec plusieurs Sauvages, +vers sainct Jean, & la Baye de Miskou, +pendant un hyver que nous demeurions +aux Hurons, environ quatre cens +lieuës esloignez de luy: mais il ne sentoit +nullement son Sauvage en ses moeurs & +façons de faire; ais son homme sage, +grave, doux & bien appris, n'approuvant +nullement la legereté & inconstance +qu'il voyoit en plusieurs de nos hommes, +lesquels il reprenoit doucement en +son silence & en sa retenue, aussi estoit-il +un des principaux Capitaines & chef +du pays.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>Des cheveux & ornemens du corps.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE XVI.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/L01.png">ES Canadiens & Montagnets, +tant hommes que +femmes, portent tous longue +chevelure, qui leur +tombe & bat sur les espaules, +& à costé de la face, sans estre nouez +ny attachez, & n'en couppent qu'un bien +peu de devant, à cause que cela leur empescheroit +de voir en courant. Les femmes +& filles Algoumequines my partissent +leur longue chevelure en trois: les +deux parts leur pendent de costé & d'autre +sur les oreilles & à costé des joues; & +l'autre partie est accommodée par derriere +en tresse, en la forme d'un marteau pendant, +couché sur le dos. Mais les Huronnes +& Petuneuses ne font qu'une tresse de +tous leurs cheveux, qui leur bat de mesme +sur le dos, liez & accommodez avec des +lanieres de peaux fort sales. Pour les +hommes, ils portent deux grandes moustaches +sur les oreilles, & quelques-uns +n'en portent qu'une, qu'ils tressent & cordelent +assez souvent avec des plumes & +autres bagatelles, le reste des cheveux est +couppé court, ou bien par compartiment, +couronnes, clericales, & en toute autre +maniere qu'il leur plaist: j'ay veu de certains +vieillards, qui avoient desja, par maniere +de dire, un pied dans la fosse, estre +autant ou plus curieux de ses petites parures, +& d'y accommoder du duvet de plumes +& autres ornemens, que les plus jeunes +d'entr'eux. Pour les Cheveux relevez, +ils portent & entretiennent leurs +cheveux sur le front, fort droicts & relevez, +plus que ne font ceux de nos Dames +de par deçà, couppez de mesure, allans +tousjours en diminuant de dessus le front +au derriere de la teste.</p> + +<p>Generallement tous les Sauvages, & +particulierement les femmes & filles sont +grandement curieuses d'huiler leurs cheveux, +& les hommes de peindre leur face +& le reste du corps, lors qu'ils doivent assister +à quelque festin, ou à des assemblees +publiques, que s'ils ont des Matachias, & +Pourceleines ils ne les oublient point non +plus que les rasssades, Patinotres & autres +bagatelles que les François leur traitent. +Leurs Pourceleines sont diversement enfilees, +les unes en coliers, large de trois +ou quatre doigts, faicts comme une sangle +de cheval qui en auroit les fisseles toutes +couvertes & enfilees, & ces coliers ont +environ trois pieds & demy de tour, ou +plus, qu'elles mettent en quantité à leur +col, selon leur moyen & richesse, puis +d'autres enfilees comme nos Patinotres, +attachees & pendues à leurs oreilles, & +des chaisnes de grains gros comme noix, +de la mesme Pourceleine qu'elles attachent +sur les deux hanches & viennent par devant +arrengees de haut en bas, par dessus +les cuisses ou brayers qu'elles portent: & +en ay veu d'autres qui en portoient encore +des brasselets aux bras; & de grandes +plaques par derriere, accommodez en rond +& comme une carde à carder la laine, attachez +à leurs tresses de cheveux: quelqu'unes +d'entr'elles ont aussi des ceintures +& autres parures, faictes de poil de porc-espic, +teincts en rouge cramoisy, & sont +proprement tissues, puis les plumes & les +peintures ne manquent point, & sont à la +devotion d'un chacun.</p> + +<p>Pour les jeunes hommes, ils sont aussi +curieux de s'accommoder & farder comme +les filles: ils huilent leurs cheveux, & +y appliquent des plumes, & d'autres se +font des petites fraises de duvet de plumes +à l'entour du col: quelques-uns ont des +fronteaux de peaux de serpens qui leur +pendent par derriere, & la longueur de +deux aulnes de France. Ils se peindent le +corps & la face de diverses couleurs, de +noir, vert, rouge, violet, & en plusieurs autres +façons: d'autres ont le corps & la face +gravee en compartimens, avec des figures +de serpens, lezards, escureux & autres +animaux, & particulierement ceux +de la Nation du Petun, qui ont tous, presque, +les corps ainsi figurez, ce qui les rends +effroyables & hydeux à ceux qui n'y sont +pas accoustumés: cela est picqué & faict +de mesme, que sont faictes & gravees dans +la superficie de la chair, les Croix qu'ont +aux bras ceux qui reviennent de Jerusalem, +& c'est pour un jamais, mais on les +accommode à diverses reprises, pour ce +que ces piqueures leur causent de grandes +douleurs, & en tombent souvent malades, +jusques à en avoir la fievre, & perdre l'appetit, +& pour tout cela ils ne desistent +point, & font continuer jusqu'à ce que +tout soit achevé, & comme ils le desirent, +sans tesmoigner aucune impatience ou +dépit, dans l'excez de la douleur: & ce +qui m'a plus faict admirer en cela, a esté +de voir quelques femmes, mais peu, accommodées +de la mesme façon: J'ay aussi +veu des Sauvages d'une autre Nation, qui +avoient tous le milieu des narines percees, +ausquelles pendoit une assez grosse +Patinotre bleue, qui leur tomboit sur la levre +d'en haut.</p> + +<p>Nos Sauvages croyoient au commencement +que nous portions nos Chappelets +à la ceinture pour parade, comme ils +font leurs Pourceleines, mais sans comparaison +ils faisoient fort peu d'estat de nos +Chappelets, disans qu'ils n'estoient que +de bois, & que leur Pourceleine, qu'ils +appellent <i>Onocoitota</i> estoit de plus grande +valeur.</p> + +<p>Ces Pourceleines sont des os de ces +grandes coquilles de mer, qu'on appelle +Vignols, semblables à des limaçons, lesquels +ils découpent en mille pieces, puis +les polissent sur un grais, les percent, & +en font des coliers & brasselets, avec grand +peine & travail, pour la dureté de ces os, +qui sont toute autre chose que nostre yvoire, +lequel ils n'estiment pas aussi à beaucoup +pres de leur Pourceleine, qui est plus +belle & blanche. Les Brasiliens & Floridiens +en usent aussi & se parer & attiffer +comme eux.</p> + +<p>J'avois à mon Chappelet une petite teste +de mort en buys, de la grosseur d'une +noix, assez bien faicte, beaucoup d'entr'eux +la croyoient avoir esté d'un enfant vivant, +non que je leur persuadasse mais +leur simplicité leur faisoit croire ainsi, +comme aux femmes de me demander à +emprunter mon capuce & manteau en +temps de pluye, ou pour aller à quelque +festin: mais elle me prioyent en vain, +comme il est aysé à croire. Pour nos Socquets +ou Sandales; les Sauvages & Sauvagesses +les ont presque tous voulu esprouver +& chausser, tant ils les admiroient +& trouvoient commodes, me disans +apres, <i>Auiel, Sayacogna</i>, Gabriel, fais-moy +des souliers; mais il n'y avoit point +d'apparence, & estoit hors de mon pouvoir +de leur satisfaire en cela, n'ayant le +temps, l'industrie, ny les outils propres: +& de plus, si j'eusse une fois commencé de +leur en faire, ils ne m'eussent donné aucun +relasche, ny temps de prier Dieu, & de +croire qu'ils se fussent donné la peine d'apprendre, +ils sont trop faineants & paresseux: +car ils ne font rien du tout, que par la +force de la necessité, & voudroient qu'on +leur donnast les choses toutes faictes, sans +avoir la peine d'y aider seulement du bout +du doigt, comme nos Canadiens, qui ayment +mieux se laisser mourir de faim, que +de se donner la peine de cultiver la terre, +pour avoir du pain au temps de la necessité.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>De leurs conseils & guerres.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE XVII.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/P01.png">LINE, en une Epistre qu'il +escrit à Fabare, dict que +Pyrrhe, Roy des Epirotes, +demanda à un Philosophe +qu'il menoit avec +luy, quelle estoit la meilleure +Cité du monde. Le Philosophe respondit, +la meilleure Cité du monde, c'est +Maserde, un lieu de deux cens feux en +Achaye, pour ce que tous les murs sont +de pierres noires, & tous ceux qui la gouvernent +ont les testes blanches. Ce Philosophe +n'a rien dit (en cela) de luy-mesme: +car tous les anciens, apres le Sage Salomon, +ont dit qu'aux vieillards se trouve +la sagesse: & en effect, on voit souvent +la jeunesse d'ans, estre accompagnee +de celle de l'esprit.</p> + +<p>Les Capitaines entre nos Sauvages, sont +ordinairement plustost vieux que jeunes +& viennent par succession, ainsi que la +royauté par deçà, ce qui s'entend, si le +fils d'un Capitaine ensuit la vertu du pere, +car autrement ils font comme aux vieux +siecles, lors que premierement ces peuples +esleurent des Roys, mais ce Capitaine +n'a point entr'eux authorité absolue, +bien qu'on luy ait quelque respect, & conduisent +le peuple plustost par prieres, exhortations, +& par exemple, que par commandement.</p> + +<p>Le gouvernement qui est entr'eux est +tel: que les anciens & principaux de la +ville ou du bourg s'assemblent en un conseil +avec le Capitaine, où ils decident & +proposent tout ce qui est des affaires de +leur Republique, non par un commandement +absolu, comme j'ay dict, ais par +supplications & remonstrances, & par la +pluralité des voix qu'ils colligent, avec de +petits fetus de joncs. Il y avoit à <i>Quieunonascaran</i>, +le grand Capitaine & chef de la +Province des Ours, qu'il appelloient <i>Garyhoüa +anaionxra</i>, pour le distinguer des ordinaires +de guerre, qu'ils appellent <i>Garihoüa +outaguéta</i>. Iceluy grand Capitaine de +Province avoit encore d'autres Capitaines +sous luy, tant de guerre que de police, +par tous les autres bourgs & villages +de sa jurisdiction, lesquels en chose de +consequence le mandoient & advertissoient +pour le bien du public, ou de la Province: +& en nostre bourg, qui estoit le lieu +de sa residence ordinaire, il y avoit encore +trois Capitaines, qui assistoient +tousjours aux conseils avec les anciens du +lieu, outre son Assesseur & Lieutenant +qui en son absence, ou quand il n'y pouvoit +vacquer, faisoit les cris & publications +par la ville des choses necessaires & +ordonnees. Et ce <i>Garihoüa anaionxra</i> n'avoit +pas si petite estime de soy-mesme, +qu'il ne se voulust dire frere & cousin du +Roy, & de mesme egalité: comme les deux +doigts demonstratifs des mains qu'il nous +monstroit joints ensemble, en nous faisant +cette ridicule & inepte comparaison.</p> + +<p>Or quand ils veulent tenir conseil, c'est +ordinairement dans la Cabane du Capitaine, +chef & principal du lieu sinon que +pour quelque raison particuliere il soit +trouvé autrement expedient. Le cry & la +publication du conseil ayant esté faicte, +on dispose dans la Cabane ou au lieu ordonné, +un grand feu, à l'entour duquel +s'assizent sur les nattes tous les Conseillers, +en suitte du grand Capitaine qui tient +le premier rang, assis en tel endroict, que +de sa place il peut voir tous ses Conseillers +& assistans en face. Les femmes, filles +& jeunes hommes n'y assistent point, si ce +n'est en un conseil general; où les jeunes +hommes de vingt-cinq à trente ans +peuvent assister: ce qu'ils cognoissent +par un cry particulier qui en est faict. Que +si c'est un conseil secret, ou pour machiner +quelque trahison ou surprise en guerre, ils +le tiennent seulement la nuict entre les +principaux Conseillers, & n'en descouvrent +rien que la chose projettee ne soit +mise en effect, s'ils peuvent.</p> + +<p>Estans donc tous assemblez, & la Cabane +fermee, ils font tous une longue pose +avant que de parler, pour ne se precipiter +point, tenans cependant tousjours leur +Calumet en bouche; puis le Capitaine +commence à haranguer en terme & parole +haute & intelligible un assez longtemps, +sur la matiere qu'ils ont à traiter +en conseil: ayant finy son discours, ceux +qui ont à dire quelque chose, les uns apres +les autres sans s'interrompre & en peu +de mots, opinent & disent leurs +raisons & advis, qui sont par apres +colligez avec des pailles ou petits joncs, & +là dessus est conclud ce qui est jugé expedient.</p> + +<p>Plus, ils font des assemblees generales, +sçavoir des regions loingtaines, d'où il +vient chacun an un Ambassadeur de chaque +Province, ou lieu destiné pour l'assemblee, +où il se faict de grands festins & dances, +& des presens mutuels qu'ils se font +les uns aux autres, & parmy toutes ces +caresses, ces resjouyssances & ces accolades +ils contractent amitié de nouveau, & advisent +entr'eux du moyen de leur conservation, & par +quelle maniere ils pourront +perdre & ruyner tous leurs ennemis +communs; tout estant faict, & les conclusions +prises, ils prennent congé, & +chacun se retire en son quartier avec tout +son train & equipage, qui est à la Lacedemonienne, +une à un, deux à deux, trois à trois, +ou gueres d'avantage.</p> + +<p>Quant aux guerres qu'ils entreprennent, +ou pour aller dans le pays des ennemis, +ce seront deux ou trois des anciens, +ou vaillants Capitaines, qui entreprendront +cette conduite pour cette fois, & vont de +village en village faire entendre leur volonté, +donnant des presens à ceux des dicts +villages, pour les induire & tirer d'eux de +l'ayde & du secours en leurs guerres, & +par ainsi sont comme Generaux d'armées. +Il en vint un en nostre bourg, qui estoit +un grand vieillard, fort dispos, qui incitoit +& encourageoit les jeunes hommes +& les Capitaines de s'armer, & d'entreprendre +la guerre contre la Nation des +<i>Arrinoiindarons</i>; mais nous l'en blasmasmes +fort, & dissuadasmes le peuple d'y +entendre, pour le desastre & mal-heur inévitable +que cette guerre eust pue apporter +en nos quartiers, & à l'advancement +de la gloire de Dieu.</p> + +<p>Ces Capitaines ou Generaux d'armees +ont le pouvoir, non seulement de designer +les lieux, de donner quartier, & de +ranger les bataillons; mais aussi de disposer +des prisonniers en guerre, & de toute +autre chose de plus grande consequence: +il est vray qu'ils ne sont pas tousjours bien +obeys de leurs soldats, entant qu'eux-mesmes +manquent souvent dans la bonne +conduite, & celuy qui conduit mal, est +souvent mal suivy. Car la fidele obeyssance +des sujects depend de la suffisance de +bien commander, du bon Prince, disoit +Theopompus Roy de Sparte.</p> + +<p>Pendant que nous estions là, le temps +d'aller en guerre arrivant, un jeune homme +de nostre bourg, desireux d'honneur, +voulut luy seul, faire le festin de guerre, & +d'effrayer tous ses compagnons au jour de +l'assemblee generale, ce qui luy fut de +grand coust & despense, aussi en fut-il +grandement loué & estimé: car le festin +estoit de six grandes chaudieres, avec +quantité de grands poissons boucanez, +sans les farines & les huiles pour les gresser.</p> + +<p>On les mit sur le feu avant jour, en l'une +des plus grande Cabanes du lieu, puis +le conseil estant achevé, & les resolutions +de guerre prises, ils entrerent tous au festin, +commencerent à festiner, & firent +les mesmes exercices militaires, les uns apres +les autres, comme ils ont accoustumé, +pendant le festin, & apres avoir vuidé +els chaudieres, & les complimens & remerciemens +rendus, ils partirent, & s'en +allerent au rendez-vous sur la frontiere, +pour entrer és terres ennemies, sur lesquelles +ils prindrent environ soixante de +leurs ennemis, la pluspart desquels furent +tuez sur les lieux, & les autres amenez en +vie, & faits mourir aux Hurons, puis mangez +en festin.</p> + +<p>Leurs guerres ne sont proprement que +des surprises & deceptions; car tous les +ans au renouveau, & pendant tout l'esté, +cinq ou six cens jeunes hommes Hurons, +ou plus, s'en vont s'espandre dans une +contree des Yroquois, se departent en cinq +ou six en un endroict, cinq ou six en un +autre & autant en un autre, & se couchent +sur le ventre par les champs & forests, & à +costé des grands chemins & sentiers, & la +nuict venue ils rodent partout, & entrent +jusques dans les bourgs & villages, pour +tascher d'attraper quelqu'un, soit homme, +femme ou enfant, & s'ils en prennent en +vie, les emmenent en leur pays pour les +faire mourir à petit feu, sinon apres leur +avoir donné un coup de massue, ou tué à +coup de flesches, ils en emportent la +teste, que s'ils en estoient trop chargez, ils +se contentent d'en emporter la peau avec +sa chevelure, qu'ils appellent <i>Onantsira</i>, +les passent & les serrent pour en faire des +trophees, & mettre en temps de guerre +sur les pallissades ou murailles de leur villes, +attachees au bout d'une longue +perche.</p> + +<p>Quand ils vont ainsi en guerre & en +pays ennemis, pour leur vivre ordinaire +ils portent quant & eux, chacun derriere +son dos, un sac plein de farine, de bled +rosty & grillé dans les cendres, qu'ils mangent +crue, & sans estre trempee, ou bien +destrempee avec un peu d'eau chaude ou +froide, & n'ont par ce moyen affaire de feu +pour apprester leur manger, quoy +qu'ils en fassent par-fois la nuict au fonds +des bois pour n'estre apperceus, & font +durer cette farine jusqu'à leur leur retour, qui +est environ de six sepmaines ou deux mois +de temps: car aptes ils viennent se rafraischir +au pays, finissent la guerre pour ce +cour, ou s'y en retournent encore avec +d'autres provisions. Que si les Chrestiens +usoient de telle sobrieté, ils pourroient +entretenir de tres puissantes armees avec +peu de fraiz, & faire la guerre aux ennemis +de l'Eglise' & du nom Chrestien, sans +la foule du peuple, ny la ruyne du pays, & +Dieu n'y seroit point tant offencé, comme +il est grandement, par la pluspart de +nos soldats, qui semblent plustost (chez +le bon homme) gens sans Dieu, que Chrestien +naiz pour le Ciel. Ces pauvres Sauvages +(à nostre confusion) se comportent +ainsi modestement en guerre, sans incommoder +personne, & s'entretiennent de +leur propre & particulier moyen, sans autre +gage ou esperance de recompense, que +de l'honneur & louange qu'ils estiment +plus que tout l'or du monde. Il seroit aussi +bien à desirer que l'on semast de ce bled +d'inde par toutes les Provinces de la +France, pour l'entretien & nourriture des +pauvres qui y sont en abondance: car +avec un peu de ce bled ils se pourroient aussi +facilement nourrir & entretenir que les +Sauvages, qui sont de mesme nature que +nous, & par ainsi ils ne souffriroient de disette, +& ne seroient non plus contrains de +courir mendians par les villes, bourgs & +villages, comme ils font journellement +pource qu'outre que ce bled nourrist & +rassasie grandement, il porte presque toute +sa sauce quant & soy, sans qu'il y soit +besoin de viande, poisson, beurre, sel ou +espice, si on ne veut.</p> + +<p>Pour leurs armes, ils ont la Massue & +l'Arc, avec la Flesche empannee de plumes +d'aigles, comme les meilleures de +toutes, & à faute d'icelles ils en prennent +d'autres. Ils y appliquent aussi fort proprement +des pierres trenchantes collees au +bois, avec une colle de poisson tres forte, +& de ces Flesches ils en emplissent leur +Carquois, qui est faict d'une peau de chien +passee, qu'ils portent en escharpe. Ils portent +aussi de certaines armures & cuirasses, +qu'ils appellent <i>Aquientoy</i>, sur leur dos, +& contre les jambes, & autres parties du corps +pour se pouvoir defendre des coups +de Flesches: car elles sont faictes à l'espreuve +de ces pierres aiguës, & non toutefois +de nos fers de Kebec, quant la Flesche qui +en est accommodée fort d'un bras roide +& puissant, comme est celuy d'un Sauvage: +ces cuirasses sont faictes avec des baquettes +blanches, couppees de mesuree & +serrees l'une contre l'autre, tissues & entrelassees +de cordelettes: fort durement & +proprement, puis la rondache ou pavois +& l'enseigne ou drappeau, qui est (pour +le moins ceux que j'ay veus) un morceau +d'escorce rond, sur lequel les armoiries de +leur ville ou province sont depeintes & +atachees au bout d'une longue baguette, +comme une Cornette de cavalerie. +Nostre Chasuble à dire la saincte Messe, leur +agreoit fort, & l'eusse bien desiré traiter +de nous, pour la porter en guerre en +guise d'enseigne, ou pour mettre au haut +de leurs murailles, attachee à une longue +perche, afin d'espouventer leurs ennemis +disoient-ils.</p> + +<p>Les Sauvages de l'Isle l'eussent encore +bien voulu traiter au Cap de Massacre, +ayans desja à cet effect, amassé sur le commun, +environ quatre-vingt Castors: car +ils le trouvoient non seulement tres beau, +pour estre d'un excellent Damas incarnat, +enrichy d'un passement d'or (digne +present de la Royne) mais aussi pour +la croyance qu'ils avoient qu'il leur causeroit +du bon-heur & de la prosperité en +toutes leurs entreprises & machines de +guerre.</p> + +<p>Comme l'on a de coustume sur mer, +pour signe de guerre, ou de chastiment, +mettre dehors en evidence le Pavillon +rouge: Aussi nos Sauvages, non seulement +és jours solennels, & de resjouyssance, +pais principalement quand ils vont à +la guerre, ils portent pour la plus-part à +l'entour de la teste de certains pennaches +en couronnes, & d'autres en moustaches, +faicts de longs poils d'eslan, peints en +rouge comme escarlatte, & collez, ou autrement +attachez à une bande de cuir large +de trois doigts. Depuis que nos François +ont porté des lames d'espées en Canada, +les Montagnets & Canadiens s'en servent, +tant à la chasse de l'Eslan, qu'aux +guerres contre leurs ennemis, qu'ils sçavent +droictement & roidement darder, +emmanchées en de longs bois, comme +demyes-picques.</p> + +<p>Quand la guerre est declarée en un pays +on destruit tous les bourgs, hameaux, villes +& villages frontieres, incapables d'arrester +l'ennemy, si on ne les fortifie; & +chacun se range dans les villes & lieux +fortifiez de sa jurisdiction, où ils bastissent +de nouvelles Cabanes pour leur demeure, +à ce aydés par les habitants du lieu. +Les Capitaines assistés de leurs Conseillers, +travaillent continuellement à ce qui +est de leur conservation, regardent s'il y a +rien à adjouter à leurs fortifications pour +s'y employer, font balayer & nettoyer les +suyes & araignées de toutes les Cabanes, +de peur du feu quel'ennemy y pourroit +jette par certains artifices qu'ils ont appris +de je ne sçay quelle autre Nation que +l'on m'a autresfois nommée. Ils font porter +sur les guerites des pierres & de l'eau +pour s'en servir dans l'occasion. Plusieurs +font des trous, dans lesquels ils enferment +ce qu'ils ont de meilleur, & peur de surprise, +les Capitaines envoyent des soldats +pour descouvrir l'ennemy, pendant qu'ils +encouragent les autres de faire des armes, +de se tenir prets, & d'enfler leur courage, +pour vaillamment & genéreusement combattre, +resister & se deffendre, si l'ennemy +vient à paroitre. Le mesme ordre s'observe +en toutes les autres villes & bourgs, +jusqu'à ce qu'ils voyent l'ennemy s'estre +attaché à quelques uns, & alors la nuict +à petit bruit une quantité de soldats de +toutes les villes voysines, s'il n'y a necessité +d'une plus grande armee, vont au secours, +& s'enferment au dedans de celle +qui est asiegee, la deffendent, font des +sorties, dressent des embusches, s'atttachent +aux escarmouches, & combattent +de toute leur puissance, pour le salut de la +patrie, surmonter l'ennemy, & le deffaire +du tout s'ils peuvent.</p> + +<p>Pendant que nous estions à Quieunonascaran, +nous vismes faire toutes les diligences +susdites, tant en la fortification des +places, apprests des armes, assemblees +des gens de guerre, provision de vivres, +qu'en toute autre chose necessaire pour +soustenir une grande guerre qui leur alloit +tomber sur les bras de la part des Neutres, +si le bon Dieu n'eust diverty cet orage, +& empesché ce mal-heur qui alloit +menaçant nostre bourg d'un premier +choc, & pour n'y estre pas pris des premiers, +toutes les nuicts nous barricadions +nostre porte avec des grosses busches de +bois de travers, arrestees les unes sur les +autres, par le moyen de deux peaux fichez +en terre.</p> + +<p>Or pour ce qu'une telle guerre pouvoit +grandement nuyre & empescher la conversion +& le salut de ce pauvre peuple, & +que les Neutres sont plus forts & en plus +grand nombre que nos Hurons, qui ne +peuvent faire qu'environ deux mille hommes +de guerre, ou quelque peu d'avantage, +& les autres cinq à six mille combattans, +nous fismes nostre possible, & contribuasmes +tout ce qui estoit de nostre +pouvoir pour les mettre d'accord, & empescher +que nos gens desja tous prests de +se mettre en campagne, n'entreprissent +(trop legerement) une guerre à l'encontre +d'une Nation plus puissante que la leur. A la +fin, assistés de la garde de nostre Seigneur, +nous gaignasmes quelque chose sur leur +esprit: car approuvans nos raisons, ils +nous dirent qu'ils se tiendroient en paix, +& que ce enquoy ils avoient auparavant +fondé l'esperance de leur salue, estoit en +nostre grand esprit, & au secours que +quelques François (mal advisez) leur +avoient promis: Outre une tres bonne invention +qu'ils avoient conceue en leur esprit, +par le moyen de laquelle ils esperoient +tirer un grand secours de Nation du +Feu, ennemis jurez des Neutres. L'invention +estoit telle; qu'au plustost ils s'efforceroient +de prendre quelqu'un de leurs +ennemis, & que du sang de cet ennemy, +ils en barbouilleroient la face & tout le +corps de trois ou quatre d'entr'eux lesquels +ainsi ensanglantez seroient par apres envoyez +en Ambassade à cette Nation de +Feu, pour obtenir d'eux quelque secours +& assistance à l'encontre de si puissans ennemis, +& que pour plus facilement les esmouvoir +à leur donner ce secours, ils leur +monstroient leur face & tout leur corps +desja teinct & ensanglanté du sang propre +de leurs ennemis communs.</p> + +<p>Puis que nous avons parlé de la Nation +Neutre, contre lesquels nos Hurons ont +pensé entrer en guerre, je vous diray aussi +un petit mot de leur pays. Il est à quatre +ou cinq journees de nos Hurons tirant au +Su, au delà de la Nation des <i>Quieunontareronons</i>. +Cette Province contient prez de +cent lieuës d'estendue, où il se fait grande +quantité de tres-bon petun, qu'ils traittent +à leurs voysins. Ils assistent les Cheveux +Relevez contre la Nation de Feu, +desquels ils sont ennemis mortels: mais +entre les Yroquois & les nostres, avant +cette esmeute, ils avoient paix & demeuroient +neutres entre les deux, & chacune +des deux Nations y estoit la bien venue, +& n'osoient s'entre-dire ny faire aucun +desplaisir, & mesmes y mangeoient +souvent ensemble, comme s'ils eussent +esté amis; mais hors du pays s'ils se rencontroient, +il n'y avoit plus d'amitié, & +s'entre-faisoient cruellement la guerre, & +la continuent à toute outrance: l'on n'a +sceu encor trouver moyen de les reconciller +& remettre en paix, leur inimitié estant +de trop longue main enracinee, & fomentee +entre les jeunes hommes de l'une & +l'autre Nation, qui ne demandent autre +exercice, que celuy des armes & de la +guerre.</p> + +<p>Quand nos Hurons ont pris en guerre +quelqu'un de leurs ennemis, ils luy font +une harangue des cruautez que luy & les +siens exercent à leur endroict, & qu'au +semblable il devoit se resoudre d'en endurer +autant, & luy commandent (s'il a du +courage assez) de chanter tout le long du +chemin, ce qu'il faict; mais souvent avec +un chant fort triste & lugubre, & ainsi +l'emmenent en leur pays pour le faire +mourir, & en attendant l'heure de sa +mort, ils luy font continuellement festin +de ce qu'ils peuvent pour l'engraisser, & +le rendre plus fort & robuste à supporter +les plus griefs & longs tourmens, & non +par charité & compassion, excepté aux +femmes; filles & enfans, lesquels ils font +rarement mourir; ains les conservent & +retiennent pour eux, ou pour en faire des +presens à d'autres qui en auroient auparavant +perdu des leurs en guerre, & font +estat de ces subrogez, autant que s'ils +estoient de leurs propres enfans, lesquels +estans parvenus en aage, vont aussi courageusement +en guerre contre leurs propres +parens, & ceux de leur Nation, que +s'ils estoient naiz ennemis de leur propre +patrie, ce qui tesmoigne le peu d'amour +des enfans envers leurs parens, & qu'ils +ne font estat que des bien faicts presens, +& non des passez, qui est un signe de mauvais +naturel: & de cecy j'en ay veu l'experience +en plusieurs. Que s'ils ne peuvent +emmener les femmes & enfans qu'ils +prennent sur les ennemis, il les assomment, +& font mourir sur les lieux mesmes, +& emportent les reste ou la peau +avec la chevelure, & encores s'est-il veu, +(mais peu souvent) qu'ayans amené +de ces femmes & filles dans leurs pays, ils +en ont faict mourir quelques-unes par les +tourmens, sans que les larmes de ce pauvre +sexe, qu'i a pour toute deffence, les +aye pû esmouvoir à compassion: car elles +seules pleurent, & non les hommes, pour +aucun tourment qu'on leur fasse endurer, +de peur d'estre estimez effeminez, & de +peu de courage, bien qu'ils soient souvent +contraincts de jette de hauts cris, que la +force des tourments arrache du profond +de leur estomach.</p> + +<p>Il est quelques-fois arrivé qu'aucuns de +leurs ennemis estans poursuyvis de prés, +se sont neantmoins eschappez: car pour +amuser celuy qui les poursuit, & se donner +du temps pour fuyr & les devancer, ils +jettent leurs coliers de Pourceleines bien +loin arriere d'eux, afin que si l'avarice commande +à ses poursuyvans de les aller ramasser, +ils peussent tousjours gaigner le +devant, & se mettre en sauveté, ce qui a +reussi à plusieurs: je me persuades & crois +que c'est en partie pourquoy ils portent +ordinairement tous leurs plus beaux coliers +& matachias en guerre.</p> + +<p>Lors qu'ils joignent un ennemy, & qu'ils +n'ont qu'à mettre la main dessus, comme +nous disons entre nous: Rends-toi, eux +disent <i>Sakien</i>, c'est à dire, assied-toy, ce +qu'il faict, s'il n'ayme mieux se faire assommer +sur place, ou se deffendre jusqu'à +la mort, ce qu'ils ne font pas souvent +en ces extremitez, sous esperance de se +sauver, & d'eschapper avec le temps par +quelque ruze. Or comme il y a de l'ambition +à qui aura des prisonniers, cette +mesme ambition ou l'envie est aussi cause +quelques-fois que ces prisonniers se mettent +en liberté & se sauvent, comme l'exemple +suyvant le monstre.</p> + +<p>Deux ou trois Hurons se voulans chacun +attribuer un prisonnier Yroquois, & +ne se pouvans accorder, ils en firent juge +leur propre prisonnier, lequel bien advisé +se servit de l'occasion & dit. Un tel m'a +pris, & suis son prisonnier, ce qu'il disoit +contre la verité & exprez, pour donner +un juste mescontentement à celuy de qui il +estoit vray prisonnier: & de faict, indigné +qu'un autre auroit injustement l'honneur +qui luy estoit deu, parla en secret la nuict +suyvante au prisonnier, & luy dit: Tu t'es +donné & adjugé à un autre qu'à moy, qui +t'avois pris, c'est pourquoy j'ayme mieux +te donner liberté, qu'il aye l'honneur qui +m'est deu, & ainsi le deslians le fit evader +& fuyr secrettement.</p> + +<p>Arrivez que sont les prisonniers en leur +ville ou village, ils leur font endurer plusieurs +& divers tourmens, aux uns plus, +& aux autres moins, selon qu'il leur plaist: +& tous ces genres de tourments & de +morts sont si cruels, qu'il ne se trouve rien +de plus inhumain: car premierement ils +leur arrachent les ongles, & leur coupent +les trois principaux doigts, qui servent +à tirer de l'arc, & puis leur levent +toute la peau de la teste avec la chevelure, +& apres y mettent du feu & des cendres +chaudes, ou y font degouter d'une certaine +gomme fondue, ou bien se contentent +de les faire marcher tous nuds de +corps & des pieds, au travers d'un grand +nombre de feux faicts exprez, d'un bout +à l'autre d'une grande Cabane, où tout le +monde qui est bordé des deux costez, +tenans en main chacun un tison allumé, +luy en donnent dessus le corps en passant, +puis apres avec des fers-chauds, luy donnent +encore des jartieres à l'entour des +jambes, & avec des hoches rouges ils luy +frottent les cuisses de haut-en-bas, & ainsi +peu à peu bruslent ce pauvre miserable: & +pour luy augmenter ses tres cuisantes +douleurs, luy jettent par-fois de l'eau +sur le dos, & luy mettent du feu sur les extremitez +des doigts, & de sa partie naturelle, +puis leurs percent les brans pres des poignets, +& avec des bastons en tirent les +nerfs, & les arrachent à force, & ne les +pouvans avoir les couppent, ce qu'ils endurent +avec une constance incroyable, +chantans cependant avec un chant neantmoins +fort triste & lugubre, comme j'ay +dict: mille menaces contre ces Bourreaux +& contre toute cette Nation, & estant +prest de rendre l'ame, ils le menent hors +de la Cabane finir sa vie, sur un eschauffaut +dressé exprez, là où on lui couppe la +teste, puis on luy ouvre le ventre, & là +tous les enfans se trouvent pour avoir +quelque petit bout de boyau qu'ils pendent +au bout d'une baguette, & le portent +ainsi en triomphe par toute la ville +ou village en signe de victoire. Le corps +ainsi esventré & accommodé, on le faict +cuire dans une grande chaudiere, puis on +le mange en festin, avec liesse & resjouyssance, +comme j'ay dict cy-devant.</p> + +<p>Quand les Yroquois, ou autres ennemis, +peuvent attrapper de nos gens, ils +leur en font de mesme, & c'est à qui fera +du pis à son ennemy: & tel va pour prendre, +que est souvent pris luy-mesme. Les +Yroquois ne viennent pas pour l'ordinaire +guerroyer nos Hurons, que fueilles +ne couvrent les arbres, pour pouvoir +plus facilement se cacher, & n'estre +descouverts quand ils veulent prendre quelqu'un +au despourveu: ce qu'ils font aysement, +entant qu'il y a quantité de bois dans +le pays, & proche la pluspart des villages: +que s'ils nous eussent pris nous autres Religieux, +les mesmes tourments nous eussent +esté appliquez, sinon que de plus ils +nous eussent arrache la barbe la premiere, +comme ils firent à Bruslé, le Truchement +qu'ils pensoient faire mourir, & lequel fut +miraculeusement delivrés par la vertu de +l'<i>Agnus Dei</i>, qu'il portoit pendu à son col: +car comme ils luy pensoient arracher, le +tonnerre commença à donner avec tant +de furies, d'esclairs & de bruits, qu'ils en +creurent estre à leur derniere journee, & +tous espouventez le laisserent aller, craignans +eux-mesmes de perir, pour avoir +voulu faire mourir ce Chrestien & luy +oster son Reliquaire.</p> + +<p>Il arrive aussi que ces prisonnier s'eschappent +aucune fois, specialement la +nuict, ou temps qu'on les faict promener +par-dessus les feux; car en courans sur ces +cuisans & tres-rigoureux braisiers de leurs +pieds ils escartent & jettent les tisons, cendres +& charbons par la Cabane, qui rendent +apres une telle obscurité de poudre +et de fumee, qu'on ne s'entre-congnoist +point: de sorte que tous sont contraincts +de gaigner la porte, & de sortir dehors, +& lui aussi parmy la foule, & de là prend +l'essor, et s'en va: & s'il ne peut encores +pour lors, il se cache en quelque coin à +l'escart, attendant l'occasion & l'opportunité +de s'enfuyr, & de gaigner pays. J'en +ay veu plusieurs ainsi échappez des mains +de leurs ennemis, qui pour preuve nous +faisoient voir les trois doigts principaux +de la main droicte couppez.</p> + +<p>Il n'y a presque aucune Nation qui n'ait +guerre & debat avec quelqu'autre, non en +intention d'en posseder les terres & conquerir +leur pays: ains seulement pour les +exterminer s'ils pouvoient, & pour se vanger +de quelque petit tort ou desplaisir, +qui n'est pas souvent grand chose; mais +leur mauvais ordre, & le peu de police +qui souffre es mauvais Concitoyens impunis, +est cause de tout ce mal: car si l'un +d'entr'eux a offencé, tué ou blessé un autre +de leur mesme Nation, il en est quitte +pour un present, & n'y a point de chastiment +corporel (pour ce qu'ils ne les ont +pont en usage envers ceux de leur Nation) +si les parens du blessé ou decedé n'en +prennent eux-mesmes la vengeance, ce qui +arrive peu souvent: car ils ne se font, que +fort rarement, tore les uns aux autres. +Mais si l'offensé est d'une autre Nation, +alors il y a indubitablement guerre declaree +entre les deux Nations, si celle de +l'homme coulpable ne se rachete par de +grands presens, qu'elle tire & exige du +peuple pour la patrie offencée: & ainsi il +arrive le plus souvent que la faute d'un +seul, deux peuples entiers se font une tres +cruelle guerre, & qu'ils sont tousjours +dans une continuelle crainte d'estre surpris +l'un de l'autre, particulierement sur +les frontieres, où les femmes mesmes ne +peuvent cultiver les terres & faire les +bleds, qu'elles n'ayent tousjours avec elles +un homme ayant les armes au poing, pour +les conserver & deffendre de quelques +mauvaise advenue.</p> + +<p>A ce propos des offences & querelles, +& avant finir ce discours, pour monstrer +qu'ils sçavent assez bien proceder en conseil, +& user de quelque maniere de satisfaction +envers la partie plaignante & lesee, +je diray ce qui nous arriva un jour sur +ce sujet. Beaucoup de Sauvages nos estans +venus voir en nostre Cabane (selon leur +coustume journaliere) un d'entr'eux, sans +aucun sujet, voulut donner d'un gros baston +au Pere Joseph. Je fus m'en plaindre +au grand Capitaine, & luy remonstray, +afin que la chose n'allast plus avent, qu'il +falloit necessairement assembler un conseil +general, & remonstrer à ses gens, & +particulierement à tous les jeunes hommes, +que nous ne leur faisions aucun tort +ny desplaisir, & qu'ils ne devoient pas aussi +nous en faire, puis que nous estions +dans leur pays que pour leur propre bien +& salut, & non pour aucune envie de leurs +Castors & Pelleteries, comme ils ne pouvoient +ignorer. Il fit donc assembler un +conseil general auquel tous assisterent, +excepté celuy qui avoit voulu donner le +coup: j'y fus aussi appellé, avec le Pere +Nicolas, pendant que le Pere Joseph gardoit +nostre Cabane.</p> + +<p>Le grand Capitaine nous fit seoir aupres +de luy, puis ayant imposé silence, il +s'addressa à nous, & nous dit, en sorte que +toute l'assemblee le pouvoit entendre. +Mes Nepveux, à vostre priere & requeste +j'ai faict assembler ce conseil general, afin +de vous estre faict droict sur les plaintes +que vous m'avez proposees; mais d'autant +que ces gens-cy sont ignorans du fait, +proposez vous mesme, & declarez hautement +en leur presence ce qui est de vos +griefs & en quoy & comment vous avez +esté offencés, & sur ce je feray & bastiray +ma harangue, & puis nous vous ferons justice. +Nous ne fusmes pas peu estonnés +des le commencement, de la prudence & +sagesse de ce Capitaine, & comme il proceda +en tout sagement, jusqu'à la fin de sa +conclusion, qui fut fort à nostre contentement +& edification.</p> + +<p>Nous proposasmes donc nos plaintes, +& comme nous avions quitté un tres-bon +pays, & traversé tant de vers & de terres +avec infinis dangers & mes-aises, pour +les venir enseigner le chemin du Paradis, +& retirer leurs ames de la domination +de Sathan, qui les entraisnoit tous +apres leur mort dans une abysme de feu +sousterrain, puis pour les rendre amis & +comme parens des François, & neantmoins +qu'il y en avoit plusieurs d'entr'eux +qui nous traictoient mal, & particulierement +un tel (que je nommay) qui a +voulu tuer nostre frere Joseph. Ayant finy, +le Capitaine harangua un long temps +sur ces plaintes, leurs remonstrant le tort +qu'en auroit de nous offencer, puis que +nous ne leur rendions aucun desplaisir, & +qu'au contraire nous leur procurions & +desirions du bien, non seulement pour +cette vie; mais aussi pour l'advenir. Nous +fusmes priez à la fin d'excuser la faute +d'un particulier, lequel nous devions tenir +seul avec eux, pour un chien, à la faute +duquel les autres ne trempoient point, & +nous dirent, pour exemple, que desja depuis +peu, un des leurs avoit griefvement +blessé un Algoumequin, en jouant avec +luy, par le moyen de quelque present, & +celui-là seul tenu pour chien & meschant +qui avoit faict le mal, & non les autres, +qui sont bien marris de cet inconvenient.</p> + +<p>Ils nous firent aussi present de quelques +sacs de bled, que nous acceptasme, & fusmes +au reste festoyez de toute la compagnie, +avec mille prieres d'oublier tout le +passé, & demeurer bons amys comme auparavant, +& nous convierent encore fort +instamment d'assister tous les jours à leurs +festins & banquets, ausquels ils nous feroient +manger de bonnes Sagamités diversement +preparees, & que par ce moyen +nous nous entretiendrions mieux par +ensemble dans une bonne intelligence de +parens & bons amys, & que de verité ils +nous trouvoient assez pauvrement accommodez, +& nourris dans nostre Cabane, de +laquelle ils eussent bien desiré nous retirer +pour nous mettre mieux avec eux dans +leur ville, où nous n'aurions autre soucy +que de prier Dieu, les instruire & nous resjouys, +honnestement par ensemble: & apres +les avoir remerciés, chacun prit congé, +& se retira.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>De la croyance & foy des Sauvages, du<br> +Createur, & comme ils avoient<br> +recours à nos prieres en<br> +leurs necessitez.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE XVIII.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/C002.png">ICERON a dict, parlant +de la nature des Dieux, +qu'il n'y a gent si sauvage, +si brutale ny si barbare, qui +ne soit imbue de quelque +opinion d'iceux. Or comme il y a diverses +Nations & Provinces barbares, aussi y +a-il diversité d'opinions & de croyance, +pour ce que chacune se forge un Dieu à sa +poste. Ceux qui habitent vers Miskou & +le port Royal, croyent en un certain +esprit, qu'ils appellent <i>Cudoüagni</i>, & disent +qu'il parle souvent à eux; & leur dict le +temps qu'il doit faire. Ils disent que quand +il se courrouce contr'eux, il leur jette de +la terre aux yeux. Ils croyent aussi quant +ils trespassent, qu'ils vont és Estoilles, puis +vont en de beaux champs verts, pleins +de beaux arbres, fleurs & fruicts tres somptueux.</p> + +<p>Les Souriquois (à ce que j'ay appris) +croyent veritablement qu'il y a un Dieu +qui a tout creé, & disent qu'apres qu'il eut +faict toutes choses, qu'il prit quantité de +flesches, & les mit en terre d'où sortirent +hommes & femmes, qui ont multiplié au +monde jusqu'à present. En suitte de quoy, +un François demanda à un <i>Sagamo</i>, s'il +ne croyoit point qu'il y eust un autre qu'un +seul Dieu: il respondit, que leur croyance +estoit, qu'il y avoit un seul Dieu, un +Fils une Mere, & le Soleil, qui estoient +quatre; neantmoins que Dieu estoit par +dessus tous: mais que le Fils estoit bon, & +le Soleil, à cause du bien qu'ils en recevoient: +mais la Mere ne valoit rien, & les +mangeoit, & que le Pere n'estoit pas trop bon.</p> + +<p>Puis dict: Anciennement, il y eut cinq +hommes qui s'en allerent vers le Soleil +couchant, lesquels rencontrent Dieu, +qui leur demanda: Où allez-vous? Ils respondirent: +Nous allons chercher nostre +vie: Dieu leur dit, vous la trouverez icy. +Ils passerent plus outre, sans faire estat de ce +que Dieu leur avoit dit, lequel prit une pierre +et en toucha deux, qui furent transformez +en pierre. Et il demanda derechef aux trois +autres: Où allez-vous? & ils respondirent +comme à la premiere fois: & Dieu +leur dit derechef: Ne passez plus outre +vous la trouverez icy: & voyant qu'il ne +leur venoit rien, ils passerent outre, & +Dieu prit deux bastons, & il en toucha +les deux premiers qui furent transmuez +en bastons, & le cinquiesme s'arresta, ne +voulant passer plus outre. Et Dieu luy demanda +derechef: Où vas-tu? Je vay chercher +ma vie, demeure, & tu la trouveras: +Il s'arresta, sans passer plus outre, & Dieu +luy donna de la viande, & en mangea. +Apres avoir faict bonne chere, il retourna +avec les autres Sauvages, & leur raconta +tout ce que dessus.</p> + +<p>Ce Sagamo dit & raconta encore à ce +François cet autre plaisant discours. Qu'une +autre fois il y avoit un homme qui avoit +quantité de Tabac, & que Dieu dist à +cet homme, & luy demanda où estoit son petunoir, +l'homme le prit, & le donna à +Dieu, qui petuna beaucoup, & apres avoit +bien petuné, il rompit en plusieurs +pieces: & l'homme luy demanda; pourquoy +as-tu rompu mon petunoir, & tu +vois bien que je n'en ay point d'autre. Et +Dieu en prit un qu'il avoit & le luy donna, +luy disant: En voilà un que je te conne, +porte-le à ton grand <i>Sagamo</i>, qu'il le +garde, & s'il le garde bien, il ne manquera +point de chose quelconque, ny tous ses +compagnons: cet homme prit le petunoir +qu'il donna à son grand <i>Sagamo</i> & durant +tout le temps qu'il l'eut, les Sauvages ne +manquerent de rien du monde: mais que +du depuis ledit <i>Sagamo</i> avoit perdu ce petunoir, +qui est l'occasion de la grande famine +qu'ils ont quelques-fois parmy eux. +Voyla pour quoy ils disent que Dieu n'est +pas trop bon, & ils ont raison, puis que ce +Demon qui leur apparoist en guise d'un +Dieu, est un esprit de malice, qui ne s'estudie +qu'à leur ruyne & perdition.</p> + +<p>La croyance en general, de nos Hurons +(bien que tres-mal entendue par eux-mesmes, +& en parlent fort diversement); +C'est que le Createur qui a faict tout ce +mon monde, s'appelle <i>Yoscaha</i>, & en Canadien +<i>Ataouacan</i>, lequel a encore la Mere-grand, +nommee <i>Ataensiq</i>: leur dire qu'il +n'y a point d'apparence qu'un Dieu aye +une Mere-grand, & que cela se contrarie, +ils demeurent sans replique, comme +à tout le reste. Ils disent qu'ils demeurent +fort loin, n'en ayans neantmoins autre +marque ou preuve, que le recit qu'ils alleguent +leur en avoir esté fait par un <i>Attinoindaron</i>, +qui leur a faict croire l'avoir +veu, & la marque de ses pieds imprimee +sur une roche au bord d'une riviere, & que +sa maison ou cabane est faicte comme les +leurs, y ayant abondance de bled, & de +toute autre chose necessaire, à l'entretien +de la vie humaine. Qu'il seme du bled, travaille, +boit, mange & dort comme les autres. +Que tous les animaux de la terre sont +à luy & comme ses domestiques. Que de +sa nature il est tres-bon, & donne accroissement +à tout, & que tout ce qu'il faict +est bien fait, & nous donne le beau temps, +& toute autre chose bonne & prospere. +Mais à l'opposite, que sa Mere-Grand est +meschante, & qu'elle gaste souvent tout +ce que son petit Fils a faict de bien. Que +quand <i>Yoscaha</i> est vieil, qu'il rajeunit tout +à un instant, & devient comme un jeune +homme de vingt-cinq à trente ans, & par +ainsi qu'il ne meurt jamais, & demeure +immortel, bien qu'il soit un peu suject +aux necessitez corporelles, comme nous +autres.</p> + +<p>Or il faut noter, que quand on vient à +leur contredire ou contester là-dessus, les +uns s'excusent d'ignorance, & les autres +s'enfuyent de honte, & d'autres qui pensent +tenir bon s'embrouillent incontinent, +& n'y a aucun accord ny apparence à ce +qu'ils disent, comme nous avons souvent +veu & sceu par experience, qui faict +cognoistre en effect qu'ils ne recognoissent +& n'adorent vrayement aucune Divinité +ny Dieu, duquel ils puissent rendre +quelque raison, & que nous puissions sçavoir: +car encore que plusieurs parlent en la +louange de leur <i>Yoscaha</i>: nous en avons +ouy d'autres en parler avec mespris & irreverence.</p> + +<p>Ils ont bien quelque respect à ces esprits, +qu'ils appellent Oki; mais ce mot +Oki, signifie aussi bien un grand Diable, +comme un grand Ange, un esprit furieux +& demoniacle, comme un grand esprit, sage, +sçavant ou inventif, qui faict ou sçait +quelque chose par-dessus le commun; ainsi +nous y appelloient-ils souvent, pour ce +que nous sçavions & leur enseignions des +choses qui surpassoient leurs esprit, à ce +qu'ils disoient. Ils appellent aussi Oki leurs +Medecins & Magiciens, voire mesmes +leurs fols, furieux & endiablez. Nos Canadiens +& Montagnets appellent aussi les +leurs Pilotois & Manitou, qui signifie la +mesme chose que Oki en Huron.</p> + +<p>Ils croyent aussi qu'il y a de certains esprits +que dominent en u lieu, & d'autres +en un autre: les uns aux rivieres, les autres +aux voyages, au traites, aux guerres, aux +festins, & maladies, & en plusieurs autres +choses, ausquelles ils offrent du petun, & +font quelque sortes de prieres & ceremonies, +pour obtenir d'eux ce qu'ils desirent. +Ils m'ont aussi monstré plusieurs puissans +rochers sur le chemin de Kebec, auquel +ils croyoient resider & presider un esprit, +& entre les autres ils m'en monstrerent un à +quelque cent cinquante lieuës un à +quelque cent cinquante lieuës de là, qui avoit +comme une teste, & les deux bras +eslevez en l'air, & au ventre ou milieu de +ce puissant rocher, il y avoit une profonde +caverne de tres-difficile accez. Ils me +vouloient persuader & faire croire à toute +force, avec eux, que ce rocher avoit esté +un homme mortel comme nous, & qu'eslevant +les & les mains en haut, il s'estoit +metamorphosé en cette pierre, & +devenu à succession de temps, un si puissant +rocher, lequel ils ont en veneration, +& lui offrent du petun en passant par devant +avec leurs Canots, non toutes les +fois, mais quand ils doutent que leur voyage +doive reussir, & luy offrant ce petun, +qu'ils jettent dans l'eau contre la roche +mesme, ils luy disent: Tien, prend courage +& fay que nous fassions bon voyage, avec +quelqu'autre parole que je n'entends +point: & le Truchement, duquel nous avons +parlé au chapitre precedent, nous a +asseuré d'avoir fait une fois une pareille +offrande avec eux (dequoy nous le tançames +fort) & que son voyage luy fut plus +profitable qu'aucun autre qu'il ait jamais +faict en ces pays-là. C'est ainsi que le Diable +les amuse, les maintient & conserve +dans ses filets, & en des suprestitions estranges, +en leur prestans ayde & faveur, selon +la croyance qu'ils luy ont en cecy, comme +aux autres ceremonies & sorceleries +que leur Oki observe, & leur faict observer, +pour la guerison de leurs maladies, +& autres necessitez, n'offrans neantmoins +aucune priere ny offrande à leur Yoscaha, +(au moins que nous ayons sceu) ains seulement +à ces esprits particuliers, que je +viens de dire, selon les occasions.</p> + +<p>Ils croyent les ames immortelles: & +partans de ce corps, qu'elles s'en vont +aussi-tost dancer & se resjouyr en la presence +<i>d'Yoscaha</i>, & de sa Mere-grand +<i>Ataensiq</i>, tenans la route & le chemin des +Estoilles, qu'ils appellent <i>Atiskeia andahatey</i>, +le chemin des ames, que nous appellons +la voye lactee, ou l'escharpe estoilee, +& les simples gens le chemin de sainct Jacques. +Ils disent que les ames des chiens y +vont aussi, tenans la route de certaines +estoilles, qui sont proches voysines du +chemin des ames, qu'ils appellent <i>Gagnenon +andahatey</i>, c'est à dire, le chemin des +chiens, & nous disoient que ces ames, +bien qu'immortelles, ont encore en l'autre +vie, les mesmes necessitez du boire & +du manger, de se vestir & labourer les terres, +qu'elles avoient lors qu'elles estoient +encore revestues de ce corps mortel. C'est +pourquoy ils enterrent ou enferment avec +les corps des deffuncts, de la galette, +de l'huile, des peaux, haches, chaudieres +& autres outils; pour à cette fin que les +ames de leurs parens, à faute de tels instrumens, +ne demeurent pauvres & necessiteuses +en l'autre vie: car ils s'imaginent & +croyent que les ames de ces chaudieres, +haches, cousteaux, & tout ce qu'ils leur dedient, +particulierement à la grande feste +des Morts, s'en vont en l'autre vie servir +les ames des deffuncts, bien que le corps +de ces peaux, haches, chaudieres, & de +toutes les autres choses dediees & offertes, +demeurent & restent dans les fosses & +les bieres, avec les os des trespassez, c'estoit +leur ordinaire response, lors que +nous leur disions que les souris mangeoient +l'huile & la galette & la rouille & +pourriture les peaux, haches & autres instrumens +qu'ils ensevelissoient & mettoient +avec les corps de leurs parens & +amis dans le tombeau.</p> + +<p>Entre les choses que nos Hurons ont le +plus admiré, en les instruisant, estoit qu'il +y eust un Paradis au dessus de nous, où +fussent tous les bien-hereux avec Dieu, +& un Enfer sousterrain, où estoient tourmentees +avec les Diables en un abysme +de feu, toutes les ames des meschants, & +celles de leurs parens & amis deffuncts, +ensemblement avec celles de leurs ennemis, +pour n'avoir congneu ny adoré Dieu +nostre Createur, & pour avoir meiné une +vie si mauvaise, & vescu avec tant de dissolution +& de vices. Ils admiroient aussi +grandement l'Escriture, par laquelle, absent, +on se faict entendre où l'on veut; & +tenans volontiers nos livres, apres les avoir +bien contemplez, & admiré les images +& les lettres, ils s'amusoient à en compter +les feuillets.</p> + +<p>Ces pauvres gens ayans par plusieurs +fois experimenté le secours & l'assistance +que nous leur promettions de la part de +Dieu, lors qu'ils vivroient en gens de bien, +& dans les termes que leur prescrivions: +Ils avoient souvent recours à nos prieres, +soit, ou pour les malades, ou pour les injures +du temps, & advouaient franchement +qu'elles avoient plus d'efficace que leurs +ceremonies, conjurations & tous les tintamarres +de leurs Medecins, & se resjouysoient +de nous ouir chanter des Hymnes +& Pseaumes à leur intention, pendant +lesquels (s'ils s'y trouvoient presens) ils +gardoient estroictement le silence & se +rendoient attentifs, pour le moins au son & +à la voix, qui les contentoit fort. S'ils se +presentoient à la porte de nostre Cabane, +nos prieres commencees, ils avoient patience, +où s'en retournoient en pais, sçachans +desja que nous ne devions pas estre +divertis d'une si bonne action, & qu d'entrer +pas importunité estoit chose estimee incivile, +mesme entr'eux; & un obstacle +aux bons effects de la priere, tellement +qu'ils nous donnoient du temps pour +prier Dieu, & pour vacquer en paix à nos +offices divins. Nous aydant en cela la coustume +qu'ils ont de n'admettre aucun dans +leurs Cabanes lors qu'ils chantent les malades, +ou que les mots d'un festin ont esté prononcez.</p> + +<p><i>Auoindaon</i>, grand Capitaine de <i>Quiennonascaran</i>, +avoit tant d'affection pour +nous, qu'il servoit comme de Pere +Syndiq dans le pays, & nous voyoit +aussi souvent qu'il croyoit ne nous estre +point importun, & nous trouvans parfois +à genouils prians Dieu, sans dire mot, +il s'agenouilloit aupres de nous, joignoit +les mains, & ne pouvant d'avantage, il +taschoit serieusement de contrefaire nos +gestes & postures; remuant les levres, & +eslevant les mains & les yeux au Ciel, & +y perseveroit jusques à la fin de nos Offices, +qui estoient assez longues, & luy +aagé d'environ soixante & quinze ans. +O mon Dieu, que cet exemple devroit +confondre de Chrestiens! & que nous dira +ce bon vieillard Sauvage, non encore +baptisé, au jour du jugement, de nous +voir plus negligens d'aymer & servir un +Dieu, que nous cognoissons, & duquel +nous recevons tant de graces tous les +jours, que luy, qui n'avoit jamais esté instruit +que dans l'escole de la Gentilité, & +ne le cognoissoit encore qu'au travers les +espaisses tenebres de son ignorance! Mon +Dieu, resveillez nos tiedeurs, & nous eschauffez +de vostre divin amour. Ce bon +vieillard, plein d'amitié & de bonne volonté +s'offrit encores de venir coucher +avec moy dans nostre Cabane, lors qu'en +l'absence de mes Confreres j'y restois seul +la nuict. Je luy demandois la raison, & s'il +croyoit m'obliger en cela, il me disoit +qu'il apprehendoit quelque accident pour +moy, particulierement en ce temps que +les Yroquois estoient entrez dans leurs +pays, & qu'ils me pourroient aysement +prendre, ou me tuer dans nostre Cabane, +sans pouvoir estre secondé de personne, & +que de plus les esprits malins qui les inquietoient, +me pourroient aussi donner +de la frayeur, s'ils venoient à s'apparoistre +à moy, ou à me faire entendre de leurs +voix. Je le remerciois de sa bonne volonté, +& l'asseurois que je n'avois aucune +apprehension, ny des Yroquois, ni des esprits +malins, & que je voulois demeurer +seul la nuict dans nostre Cabane, en silence, +prieres & oraisons. Il me repliquoit: +Mon Nepveu, je ne parleray point, & +prieray JESUS avec toy, laisse-moi seulement +en ta compagnie pour cette nuict, +car tu nous es cher, & crains qu'il ne t'arrive +du mal, ou en effect, ou d'apprehension: +Je le remerciois derechef, & le renvoyois +au bourg, & moy je demeurois seul +en paix & tranquillité.</p> + +<p>Nous baptizasmes une femme malade +en nostre bourg, qui ressentit & tesmoigna +sensiblement de grands effects du +sainct Baptesme: il y avoit plusieurs jours +qu'elle n'avoit mangé, estant baptizee aussi-tost +l'appetit luy revint, comme en +pleine santé, par l'espace de plusieurs jours, +apres lesquels elle rendit son ame à Dieu, +comme pieusement nous pouvons croire; +elle repetoit souvent à son mary, que lors +qu'on la baptisoit, qu'elle ressentoit en son +ame une si douce & suave consolation, qu'elle +ne pouvoit s'empescher d'avoir continuellement +les yeux eslevez au Ciel, +& eust bien voulu qu'on eust peu luy reiterer +encore une autre fois le sainct Baptesme, +pour pouvoir ressentir derechef cette +consolation interieure, & la grande grace +& faveur que ce Sacrement luy avoit communiquée. +Son mary, nommé <i>Ongyata</i>, +tres-content & joyeux, nous en a tousjours +esté de depuis fort affectionné, & +desiroit encore estre faict Chrestien, avec +beaucoup d'autres; mais il falloit +encore un peu temporiser, & attendre +qu'ils fussent mieux fondez en la cognoissance +& croyante d'un Jesus-Christ crucifié +pour nous, & à une vraye resignation, +renonciation, abandonnement & +mespris de toutes leurs folles ceremonies, +& en la hayne de tous les vices & mauvaises +habitudes: pour ce que ce n'est pas +assez d'estre baptizé pour aller en Paradis; +mais il de plus, vivre Chrestiennement, +& dans les termes & les loix que +Dieu & son Eglise nous ont prescrites: +autrement il n'y a qu'un Enfer pour +les mauvais, & non point un Paradis. Et puis +je diray avec verité, que si on n'establit +des Colonies de bons & vertueux Catholiques +dans tous ces pays Sauvages, que +jamais le Christianisme n'y sera bien affermy, +encore que des Religieux s'y donnassent +toutes les peines du mont: car +autre chose est d'avoir affaire à des peuples +policez, & autres chose est de traiter +avec des peuples Sauvages, qui ont plus +besoin d'exemple d'une bonne vie, pour +s'y mirer, que de grand Theologie pour +s'instruire, quoy que l'un & l'autre soit necessaire. +Et par ainsi nos Peres ont faict +beaucoup d'en avoir baptizé plusieurs & +d'en avoir disposé un grand nombre à la +foy & au Christianisme.</p> + +<p>Et puis que nous sommes sur le sujet du +sainct Baptesme, je ne passeray sous silence, +qu'entre plusieurs Sauvages Canadiens, +que nos Peres y ont baptizez, soit de ceux +qu'ils ont faict conduire en France, ou +d'autres qu'ils ont baptizez & retenus sur +les lieux, les deux derniers meritent de +vous en dire quelque chose. Le pere Joseph +le Caron, Supérieur de nostre Couvent +de sainct charles, nourrissoit & eslevoit +pour Dieu, deux petits Sauvages Canadiens, +l'un desquels, fis du Canadien +que nous sur-nommons le Cadet, apres +avoir est bien instruit en la foy & doctrine +Chrestienne, se resolut de vivre à l'advenir, +suyvant la loy que nos Peres luy avoient +enseignee, & avec instance demanda +le sainct Baptesme, mais à mesme +temps qu'il eut consenty & resolu de se +faire baptizer, le Diable commença de le +tourmenter, & s'apparoistre à luy en +diverses rencontres: de sorte qu'il le pensa +une fois estouffer, si par prieres à Dieu, +Reliquaires & par eau beniste on ne luy +eust bridé son pouvoir: & comme on luy +jettoit de cette eau, ce pauvre petit garçon +voyoit ce malin esprit s'enfuyr d'un autre +costé & monstroit à nos Peres l'endroict +& le lieu où il estoit, & disoit asseurement +que ce malin avoit bien peur de cette eau: +tant y a, que depuis le jours de Pasques, +que le Diable l'assaillit pour la premiere +fois, jusques à la Pentecoste qu'il fut baptizé, +ce pauvre petit Sauvage fut en continuelle +peine & apprehension & avec larmes +supplioit tousjours nos Peres de le +vouloir baptizer, & le faire quitte de ce +meschant ennemy, duquel il recevoit +tant d'ennuys & d'effrois.</p> + +<p>Le jour de son Baptesme, nos Religieux +firent un festin à tous les parens du +petit garçon de quantité de pois, de prunes, +& de quelqu'autre menestre, bouillies +& cuites ensemble dans une grande +chaudiere. Et comme le Pere Joseph leur +eut fait une harangue sur la ceremonie, +vertu & necessité du sainct Baptesme, il +arriva à quelques jours de là, qu'un d'eux +venant à tomber malade, il eut si peur de +mourir sans estre baptize, qu'il demanda +maintes fois' avec tres grande instance: +si que se voyant pressé du mal, il disoit +que s'il n'estoit baptize, qu'il en imputeroit +la faute à ceux qui luy refusoient, +tellement qu'un de nos Religieux, nommé +Frere Gervais, avec l'advis de tous les +François qui se trouverent là presens, luy +confera le sainct Baptesme, & le mit en +repos. Il s'est monstré du depuis si fervent +observateur de ce qui luy a esté enseigné, +qu'il s'est librement faict quitte de toutes +les bagatelles & superstitions dont le Diable +les amuse, & mesme n'a permis qu'aucun +de leurs Pilotois fist plus aucune diablerie +autour de luy comme ils avoient +accoustumé.</p> + +<p>Environ les mois d'Avril & de May, les +pluyes furent tres grandes, & presque +continuelles (au contraire de la France +qui fut fort seiche cette année là) de sorte +que les Sauvages croyoient asseurement +que tous leurs bleds deussent estre perdus +& pourris, & dans cette affliction ne sçavoient +plus à qui avoir recours, sinon à +nous: car desja toutes leurs ceremonies & +superstitions avoient esté faictes & observees +sans aucun profit. Ils tindrent donc +conseil entre tous les plus anciens, pour +adviser à un dernier & salutaire remede, +qui n'estoit pas vrayement sauvage, mais +digne d'un tres-grand esprit, & esclairé d'une +nouvelle lumiere du Ciel, qui estoit +de faire apporter un tonneau d'escorce de +mediocre grandeur, au milieu de la Cabane +du grand Capitaine où se tenoit le +conseil, & d'arrester entr'eux que tous ceux +du bourg, qui avoient un champ de +bled ensemencé, en apporteroient là une +escuelle de leur Cabane, & ceux qui auroient +deux champs, en apporteroient +deux escueelles, & ainsi des autres, puis +l'offriroient & dedieroient à l'un de nous +trois, pour l'obliger avec les deux autres +Confreres, de prier Dieu pour eux. Cela +estant faict, ils me choisissent, & m'envoyent +prier par un nommé Grenole, +d'aller au conseil, pour me communiquer +quelque affaire d'importance, & aussi +pour recevoir un tonneau de bled qu'ils +m'avoient dedié. Avec l'advis de mes +confreres, je m'y en allay, & m'assis au +conseil aupres du grand Capitaine, lequel +me dit: Non Nepveu, nous t'avons envoyé +querir, pour t'adviser que si les +pluyes ne cessent bientost, nos bleds seront +tous perdus, & toy & tes Confreres +avec nous, mourrons tous de faim; mais +comme vous estes gens de grand esprit, +nous avons eu recours à vous & esperons +que vous obtiendrez de vostre pere qui +est au Ciel, quel que remede & assistance +à la necessité qui nous menace. Vous nous +avez tousjours annoncé qu'il estoit tres-bon, +& qu'il estoit le Createur, & avoit +tout pourvoir au Ciel & en la terre, si ainsi +est qu'il soit tout-puissant & tres bon, & +qu'il peut ce qu'il veut; Il peut donc nous +retirer de nos miseres, & nous donner +un temps propre & bon, prie-le donc, avec tes +deux autres Confreres, de faire +cesser les pluyes, & le mauvais temps, qui +nous conduit infailliblement dans la famine, +s'il continue encore quelque temps, +& nous ne te serons pas ingrats: car voyla +desja un tonneau de bled que nous t'avons +dédié, en attendant mieux. Son discours +finy, & les raisons deduites, je luy +remonstray que tout ce que nous leur avions +dit & enseigné estoit tres-veritable, +mais qu'il à la liberté d'un pere d'exaucer +ou rejetter les prieres de son enfant, +& que pour chastier, ou faire grace & misericorde, +il estoit toujours la mesme +bonté, y ayant autant d'amour au refus +qu'à l'octroy; Y luy dis pour exemple. +Voyla deux de tes petits enfans, <i>Andaracouy +& Aroussen</i>, quelques fois tu leur donnes +ce qu'ils te demandent, & d'autres fois +non; que si tu les refuses & les +laisse contristez, ce n'est pas pour hayne +que tu leur portes, ny pour mal que tu leur +vueilles; ains pource que tu juges mieux +qu'eux que cela ne leur est pas propre, ou +que ce chastiment leurs est necessaire. Ainsi +en use Dieu nostre Pere tres sage, envers +nous ses petits-enfans & serviteurs. Ce +Capitaine un peu grossier, en matiere spirituelle, +me repliqua, & dist: Mon Nepveu, +il n'y a point de comparaison de vous à +ces petits enfans car n'ayans point d'esprit, +ils font souvent de folles demandes, & +moy qui suis pere sage, & de beaucoup +d'esprit, je les exauce ou refuse avec raison. +Mais pour vous, qui estes grandement +sages, & ne demandez rien inconsiderement, +qui ne soit tres-bon & equitable, +vostre Pere qui est au Ciel, n'a garde de +vous esconduire: que s'il ne vous exauce, +& que nos bleds viennent à pourrir, +nous croyrons que vous n'estes pas veritables, +& que JESUS n'est point si bon ny si +puissant que vous dites. Je luy repliquay +tout ce qui estoit necessaire là dessus, & +luy remis en memoire que desja en plusieurs +occasion ils avoient experimenté +le secours d'un Dieu & d'un Createur, si +bon & pitoyable, & qu'il les assisteroit +encore à cette presente & pressante necessité, +& leur donneroit du bled plus que suffisamment, +pourvu qu'ils nous voulussent +croire, & quittassent leurs vices & +que si Dieu les chastioit par-fois, c'estoit +pource qu'ils estoient tousjours vicieux, & +ne sortoient point de leurs mauvaises habitudes, +& que s'ils se corrigeaient, ils +luy seroient agreables, & les traiteroit apres +comme ses enfans.</p> + +<p>Ce bon homme prenant goust à tout +ce que je luy disois, me dist: O mon Nepveu! +je veux donc estre enfant de Dieu, +comme toy; Je luy respondis, tu n'en es +point encore capable. O mon Oncle! il +faut encore un peu attendre que tu te sois +corrigé: car Dieu ne veut point d'enfant +s'il ne renonce aux superstition, & +qu'il ne se contente de sa propre femme +sans aller aux autres, & si tu le fais nous +te baptizerons, & apres ta mort ton ame +s'en ira bien-heureuse avec luy. Le conseil +Achevé, le bled fut porté en nostre Cabane, & +m'y en retournay, où j'advertis mes +confreres de tout ce qui s'estoit passé, & +qu'il falloit serieusement & instamment +prier Dieu pour ce pauvre peuple, à ce +qu'il daignast les regarder de son oeil de +misericorde, & leur donnast un temps +propre & necessaire à leurs bleds, pour de +là les faire admirer ses merveilles. Mais à +peine eusmes-nous commencé nos petites +prieres, & esté processionnellement à +l'entour de nostre petite Cabane, en disans +les Litanies & autres prieres & devotions, +que nostre Seigneur tres bon & +misericordieux fist à mesme temps cesser +les pluyes: tellement que le Ciel, qui auparavant +estoit par tout couvert de nuees +obscures, se fist serain, & toutes ces nuees +se ramasserent comme en un globe au dessus +de la ville, puis tout à coup cela se +fondit derriere les bois, sans qu'on en apperceust +jamais tomber une seule goutte +d'eau; & ce beau temps dura environ trois +sepmaines, au grand contentement, estonnement +& admiration des Sauvages, qui +satisfaicts d'une telle faveur celeste, nous +en resterent fort affectionnez, avec deliberation +de faire passer en conseil: que de +là en avant ils nous appelleroient leurs +Peres sirituels, qui estoit beaucoup gaigné +sur eux, sujet à nous de rendre infinies +graces à Dieu, qui daigne faire voir +ses merveilles quand il ly plaist, & est expedient +à sa gloire.</p> + +<p>Du depuis les Sauvages nous eurent +une telle croyance; & avoient tant d'opinions +de nous que cela nous estoit à peine, +pour ce qu'ils inferoient de là & s'imaginoient +que Dieu ne nous esconduiroit +jamais d'aucune chose que luy demandassions, +& que nous pouvions tourner le +Ciel & la terre à nostre volonté (par maniere +de dire); c'est pourquoy qu'il leur +en falloit faire rabattre de beaucoup, & les +adviser que Dieu ne fait pas tousjours miracle, +& que nous n'estions pas dignes +d'estre tousjours exaucez.</p> + +<p>Il m'arriva un jour qu'estant allé visiter +un Sauvage de nos meilleurs amis, grandement +bon homme, & d'un naturel qui +sentoit plustost son bon Chrestien; que +non pas son Sauvage: Comme je discourois +avec luy, & pensois monstrer nostre +cachet, pour luy en faire admirer l'image, +qui estoit de ls saincte Vierge, une fille +subtilement s'en saisit, & le jetta de costé +dans les cendres, pensant par apres le +ramasser pour elle. J'estois marry que ce +cachet m'avoit esté ainsi pris & desrobé, & +dis à cette fille que je soupçonnois, tu te ris +& te mocques à present de mon cachet +que tu as desrobé; mais sçache, que s'il ne +m'est rendu, que tu pleureras demain, & +mourrais bien-tost: car Dieu n'ayme point +les larrons; & les chastie; ce que je disois +simplement, & pour l'intimider & faire +rendre son larrecin, comme elle fist à la +fin, l'ayant moy-mesme ramassé du lieu +où elle l'avoit jetté. Le lendemain à heure +de diz heures, estant retourné voir mon +Sauvage, je trouvay cette fille toute esploree +& malade, avec de grands vomissemens, +qui la tourmentoient: estonné & +marry de la voir en cet estat, je m'informay +de la cause de son mal, & de ses pleurs, +l'homme dist que c'estoit sur le mal que je loy +avoit predit, & qu'elle estoit sur le poinct +de se faire reconduire à la Nation du Petun, +d'où elle estoit, pour ne point mourir +hors de son pays: je la consolay alors, +& luy dis qu'elle n'eust plus de peur, & +qu'elle ne mourroit point pour ce coup, +ny n'en seroit d'avantage malade, puisque +ce cachet avoit esté retrouvé, mais qu'elle +advisast une autre fois de n'estre plus +meschante, & de ne plus desrober, puis +que cela desplaisoit au bon JESUS, & alors +elle me demanda derechef si elle n'en +mourroit point, & apres que je l'en eus +asseuree, elle resta entierement guerie & +consolee, & ne parla plus de s'en retourner +en son pays, comme elle faisoit auparavant, +& vescut plus sagement à l'advenir.</p> + +<p>Comme ils estimoient que les plus +grands Capitaines de France estoient +douez d'un plus grand esprit, & qu'ayans +un si grand esprit, eux seuls pouvoient faire +les choses plus difficiles: comme haches, +cousteaux, chaudieres, &c. Ils inferoient +de là, que le Roy (comme le plus +grand Capitaine & le chef de nous) faisoit +les plus grandes chaudieres, & nous +tenans en cette qualité de Capitaines, ils +nous en presentoient quelque-fois à raccommoder, +& nous supplioient aussi de +faire faire pancher en bas les oreilles droictes +de leurs chiens, & de les rendre comme +celles de ceux de France qu'ils avoient +veus à Kebec: mais ils se mesprenoient, & +nous supplioient en vain, comme de nous +estre importuns d'aller tuer le Tonnerre, +qu'ils pensoient estre un oyseau, nous +demandans si les François en mangeoient, & +s'il avoit bien de la graisse, & pourquoy +il faisoit tant de bruit: mais je leur donnay +à entendre (selon ma petite capacité) comme +& en quoy ils se trompoient, & qu'ils +ne devoient penser si bassement des choses; +dequoy ils resterent fort contents & +advouerent avec un peu de honte leur +trop grande simplicité & ignorance.</p> + +<p>Les Sauvages, non plus que beaucoup +de simples gens, en s'estoient jamais imaginé +que la terre fust ronde & suspendue +& que l'on voyageast à l'entour du monde, +& qu'il y eust des Nations au dessous +de nous, ny mesme que le soleil fist son +cours à l'entour: mais pensoient que la terre +fust percee, & que le Soleil entroit par +ce trou quand il se couchoit, & y demeuroit +caché jusqu'au lendemain matin qu'il +sortoit par l'autre extremité, & neantmoins +ils comprenoient bien qu'il estoit +plustost nuict en quelques pays, & plustost +jour en d'autres: car un Huron venant +d'un long voyage, nous dist en nostre +Cabane, qu'il estoit desja nuict en la +contree d'où il venoit, & neantmoins il estoit +plein Esté aux Hurons, & pour lors environ +les quatre ou cinq heures apres midy +seulement.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>Des ceremonies qu'ils observent à<br> +la pesche.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE XIX.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/D01.png">ESIREUX de voir les ceremonies +& façons ridicules qu'ils +observent à la pesche du grand +poisson, qu'ils appellent <i>Astihendo</i>, +qui est un poisson gros comme les +plus grandes molues, mais beaucoup +meilleur, je partis de <i>Quieunonascaron</i>, avec +le Capitaine <i>Auoindaon</i>, au mois d'Octobre, +& nous embarquasmes sur la mer +douce dans un petit Canot, moy cinquiesme, +& prismes la route du costé du +Nord, où apres avoir long temps navigé +& advancé dans la mer, nous nous arrestasmes +& prismes terre dans une Isle +commode pour la pesche, & y cabanasmes +proche de plusieurs mesnages qui s'y +estoient desja accommodez pour le mesme +sujet de la pesche. Dés le soir de nostre +arrivee, on fist un festin de deux grands poissons, +qui nous avoient esté donnez par un +des amis de nostre Sauvage, en passant +devant l'Isle où il peschoit: car la coustume +est entr'eux, que les amis se visitans les +uns les autres au temps de la pesche, de se +faire des presens mutuels de quelques +poissons. Nostre Cabane estant dressee à +l'Algoumequine, chacun y choisit sa place, +aux quatre coins estoient les quatre +principaux, & les autres en suitte, arrangez, +les uns joignans les autres, assez pressez. +On m'avoit donné un coin dés le commencement; +mais au mois Novembre, +qu'il commence à faire un peu de froid, je +me mis plus au milieu, pour pouvoir participer +è la chaleur des deux feux que +nous avions, & ceday mon coin à un autre. +Tous les soirs on portoit les rets environ +demye-lieuë, ou une lieuë avant dans +le Lac, & le matin à la poincte du jour +on les alloit lever, & rapportoit-on +tousjours quantité de bons gros poissons; +comme Assihendos, Truites, Esturgeons, +& autres qu'ils esventroient, & leur ouvroient +le ventre comme l'on faict aux +Molues, puis les estendoient sur des rateliers +de perches dressez exprez pour les +faire seicher au Soleil: que si le temps incommode, +& les pluyes empeschent & nuysent à +la seicheresse de la viande ou du poisson, +on les faict boucaner à la fumee sur des +clayes ou sur des perches, puis on serre le +tout dans des tonneaux, de peur des +chiens & des souris, & cela leur sert pour +festiner, & pour donner goust à leur potage, +principalement en temps d'hyver.</p> + +<p>Quelques fois on reservoit des plus +gros & gras Assihendos, qu'ils faisoient +fort bouillir & consommer en de grande +chaudieres pour en tirer l'huile, qu'ils +amassoient avec une cuiller par-dessus le +bouillon, & la serroient en des bouteilles +qui ressembloient à nos calbasses: cet huile +est aussi douce & agreable que beurre +fraiz, aussi est-elle tiree d'autres bon poisson, +qui est incogneu aux Canadiens, & +encore plus icy. Quand la pesche est bonne, +& qu'il y a nombre de Cabanes, on +ne voit que festins & banquets mutuels & +reciproques, qu'ils se font les uns aux autres, +& se resjouissent de fort bonne grace +ar ensemble, sans dissolution. Les festins +qui se font dans les villages & les +bourgs sont par-fois bons: mais ceux qui +se font à la pesche & à la chasse sont les +meilleurs de tous.</p> + +<p>Ils prennent surtout garde de ne jetter +aucune arreste de poisson dans le feu, & y +en ayant jetté ils m'en tancerent fort, & +les en retirerent promptement, disans que +je ne faisois pas bien & que je serois cause +qu'ils ne prendroient plus rien: pour ce +qu'il y avoit de certains esprits, ou les esprits +des poissons mesmes, desquels on +brusloit les os, qui advertiroient les autres +poissons de ne se pas laisser prendre, puis +qu'on brusloit leurs os. Ils ont la mesme +superstition à la chasse du Cerf, de l'Eslan, +& des autres animaux, croyans que s'il en +tomboit de la graisse dans le feu, ou que +quelques os y fussent jettez, qu'ils n'en +pourroient plus prendre. Les Canadiens +ont aussi cette coustume de tuer tous les +Eslans qu'ils peuvent attraper à la chasse, +craignans qu'en en espargnant ou en laissant +aller quelqu'un, il n'allast advertir +les autres de fuyr & se cacher au loin, & +ainsi en laissent par fois pourrir & gaster +sur la terre, quand ils en ont desja assez +pour leur provision, qui leur feroit bon +besoin en autre temps, pour les grandes +disette qu'ils souffrent souvent, particulierement +quand les neiges sont basses auquel +temps ils ne peuvent, que tres difficilemens, +attraper la beste, & encore en +danger d'en estre offencé.</p> + +<p>Un jour, comme je pensois brusler au +feu le poil d'un escureux, qu'un Sauvage +m'avoit donné, ils ne le voulurent point +souffrir, & me l'envoyerent brusler dehors, +à cause des rets qui estoient pour +lors dans la Cabane: disans qu'autrement +elles le diroient aux poissons. Je leur dis +que les ne voyoient goute; ils me +respondirent que si, & mesme qu'elles +entendoient & mangeoient. Donne-leur +donc de ta Sagamité, leur dis-je, un +autre replique; ce sont les poissons qui leur +donnent à manger, & non point nous. +Je tançay une fois les enfans de la Cabane, +pour quelques vilains & impertinens +discours qu'ils tenoient; il arriva que le +lendemain matin ils prindrent fort peu +de poisson, ils l'attribuerent à cette reprimande +qui avoit esté rapportee par les +rets aux poissons.</p> + +<p>Un soir, que nous discourions des animaux +du pays, voulant leur faire entendre +que nous avions en France des lapins +& levreaux, qu'ils appellent <i>Quieutonmalisia</i>, +je leur en fis voir la figure par le moyen +de mes doigts, en la clairté du feu qui en +faisoit donner l'ombrage contre la Cabane; +d'aventure & par hazard on prit le +lendemain matin, du poisson beaucoup +plus qu'à l'ordinaire, ils creurent que ces +figures en avoient est la cause, tant ils +sont simples, me priant au reste de prendre +courage, & d'en faire tous les soirs de +mesmes, & de leur apprendre, ce qui je ne +voulois point faire, pour n'estre cause de +cette superstition, & pour n'adherer à leur +folie.</p> + +<p>En chacune des Cabanes de la pesche, +il y a ordinairement un Predicateur de +poisson, qui a accoustumé de faire un sermon +aux poissons, s'ils sont habiles gens +ils sont fort recherchez, pour ce qu'ils +croyent les exhortations d'un habile +homme ont un grand pouvoir d'attirer +les poissons dans leurs rets. Celuy que +nous avions s'estimoit un des premiers, +aussi le faisoit-il beau voir se demener, & +de la langue & des mains quant il preschoit, +comme il faisoit tous les jours apres +soupper, apres avoir imposé silence, +& faict ranger un chacun en sa place, couché +de leur long sur le dos, & le ventre +en haut comme luy. Son Theme estoit: +Que les Hurons ne bruslent point les os +des poissons, puis il poursuyvoit en suitte +avec des affections nompareilles, exhortoit +les poisson, les convioit, les invitoit +& les supplioit de venir, de se laisser prendre, +& d'avoir bon courage, & de ne rien +craindre, puis que d'estoit pour servir à de +leurs amis, qui les honorent, & ne bruslent +point leurs os. Il en fit aussi un particulier +à mon intention; par le commandement +du Capitaine, lequel me disoit +apres. Hé! bien mon Nepveu, voyla-il +pas qui est bien? Ouy, mon Oncle, à ce +que tu dis luy respondis-je; mais toy, & +tous vous autres Hurons, avez bien peu +de jugement, de prenser que les poissons +entendent & ont l'intelligence de vos +sermons & de vos discours. Pour avoir bonne +pesche ils bruslent aussi par fois du petun, +en prononçans de certains mots que +je n'entends pas. Ils en jettent aussi à mesme +intention dans l'eau à de certains esprits +qu'ils croyent y presider, ou plustost +à l'ame de l'eau (car ils croyent que toute +chose materielle & insensible a une ame +qui entend) & la prient à leur maniere accoustumee, +d'avoir bon courage, & +faire en sorte qu'ils prennent bien du +poisson.</p> + +<p>Nous trouvasmes dans le ventre de +plusieurs poissons, des ains faits d'un morceau +de bois, accommodez avec un os +qui servoit de crochet, lié fort proprement +avec de leur chanvre; mais la corde trop +foible pour tirer à bord de si gros poissons, +avoit faict perdre & la peine & les +ains de ceux qui les avoient jettez en mer, +car veritablement il y a dans cette +mer douce, des Esturgeons, Assihendos, Truites +& Brochets si monstrueusement +grands, qu'il ne s'en voit point ailleurs +de plus gros, non plus que de plusieurs +autres especes de poissons qui nous sont +icy incogneus. Et cele ne nous doit estre +tiré en doute, puis que ce grand Lac, ou +mer douce des Hurons, est estimé avoir +trois ou quatre cens lieuës de longueur, +de l'Orient à l'Occident, & environ cinquante +de large, contenant une infinité +d'Isles, ausquelles les Sauvages cabottent +quand ils vont à la pesche, ou en voyage +aux autres Nations qui bordent cette +mer douce. Nous jettasmes la sonde vers +nostre bourg, assez proche de terre en un +cul-de-sac, & trouvasmes quarante-huict +brasses d'eau; mais il n'est pas d'une egale +profondeur partout: car il l'est plus +en quelque lieu, & moins de beaucoup +en d'autre.</p> + +<p>Lors qu'il faisoit grand vent, nos sauvages +ne portoient point leurs rets en l'eau, +par ce qu'elle s'eslevoit & s'enfloit alors +trop puissamment, & en temps d'un vent +mediocre, ils estoient encore tellement agitez, +que c'estoit assez pour me faire admirer +& grandement louer Dieu que ces +pauvres gens ne perissoient point, & sortoient +avec de si petits Canots du milieu +de tant d'ondes & de vagues furieuses, +que je contemplois à dessein du haut d'un +rocher, où je me retirois seul tous les +jours, ou dans l'espaisseur de la forest pour +dire mon Office, & faire mes prieres en paix. +Cette Isle estoit assez abondante en gibier, +Outardes, Canards, & autres oyseaux +de riviere: pour des Escureux il y en avoit +telle quantité de Suisses, & autres communs, +qu'ils endommageoient grandement +la seicherie du poisson, bien qu'on +taschast de les en chasser par la voix, le +bruit des mains, & à cop de flesches, & +estans saouls ils ne faisoient que jouer & +courir les uns apres les autres soir & matin. +Il y avoit aussi des Perdrix, une desquelles +s'en vint un jour tout contre moy +en un coin où je disois mon Office, & +m'ayant regardé en face s'en retourna à petit pas +comme elle estoit venue, faisant la +roue comme un petit coc d'Inde, & tournant +continuellement la teste en arriere, +me regardoit & contemploit doucement +sans crainte, aussi ne voulus-je point l'espouventer +ny mettre la main dessus, comme +je pouvois faire, & la laissay aller.</p> + +<p>Un mois, & plus, s'estant escoulé, & le +grand poisson changeant de contree, il fut +question de trousser bagage, & retourner +chacun en son village: un matin que l'on +pensoit partir, la mer se trouva fort haute, +& les Sauvages timides n'osans se hazarder +dessus, me vindrent trouver, & me +supplierent de sortir de la Cabane pour +voir la mer, & leur dire ce qu'il m'en sembloit, +& ce qu'il estoit question de faire: +pour ce que tous les Sauvages ensemble +s'estoient resolus de faire en cela tout ce +que je leur dirois & conseillerois. J'avois +desja veu la mer; mais pour les contenter +il me fallut derechef sortir dehors, pour +considerer s'il y avoit peril de s'embarquer +ou non. O bonté infinie de nostre Seigneur, +il me semble que j'avois la foy au +double que je n'en ay pas icy! je leur dis: +Il est vray qu'il y a à present grand danger +sur mer; mais que personne pourtant +se laisse de fretter les Canots & s'embarquer: +car en peu de temps les vents +cesseront, & la mer calmera: aussi-tost dit, +aussi-tost faict, ma voix se porte par toutes +les Cabanes de l'Isle, qu'il falloit s'embarquer, +& que je les avois asseurez de la bonace +prochaine. Ce qui les fist tellement +diligenter, qu'ils nous devancerent tous +& fusmes les derniers à desmarrer. A peine +les Canots furent-ils en mer, que les vents +cesserent, & la mer calma comme un plancher, +jusques à nostre desembarquement +& arrivee à nostre ville de Quieunonascaran.</p> + +<p>Le soir que nous arrivasmes au port de +cette ville, il estoit pres de trois quarts +d'heures de nuict, & faisoit fort obscur, +c'est pourquoy mes Sauvages y cabannerent: +mais pour moy j'aimay mieux m'en +aller seul au travers des champs & des +bois en nostre Cabane, qu en estoit à demye lieuë +loin, pour y voir promptement +mes Confreres, de la santé desquels +les Sauvages m'avoient faict fort douter: +mais je les trouvay en tres-bonne disposition, +Dieu mercy, de quoy je fus fort +consolé, & eux au reciproque furent fort +ayses de mon retour & de ma santé, & me +firent festin de trois petites Citrouilles +cuites sous la cendre chaude, & d'une +bonne Sagamité, que je mangeay d'un +grand appetit, pour n'avoir pris de toute +la journee qu'un peu de bouillon +fort clair, le matin avant de partir.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>De la santé & maladie des Sauvages,<br> +& de leurs Medecins.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE XX.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/L01.png">ES anciens Egyptiens avoient +accoustumé d'user +de vomitifs pour guerir les +maladies du corps, & de +sobrieté pour se conserver +en santé; car ils tenoient pour maxime +indubitable, que les maladies corporelles +ne procedoient que d'une trop grande abondance +& superfluité d'humeurs, & +par consequent qu'il n'y auroit aucun remede +meilleur que le vomissement & la +sobrieté.</p> + +<p>Nos Sauvages ont bien la dance & la +sobrieté, avec les vomitifs, qui leur sont +utiles à la conservation de la santé, mais +ils ont encore d'autres preservatifs desquels +ils usent souvent: c'est à sçavoir, les +estuves & sueries, par lesquelles ils s'allègent, +& previennent les maladies: mais +ce qui ayde encore grandement à leur santé, +est la concorde qu'ils ont entr'eux, qu'ils +n'ont point de procez, & le peu de soin +qu'ils prennent pour acquerir les commoditez +de cette vie, pour lesquelles nous +nous tourmentons tant nous autres Chrestiens, +qui sommes justement & à bon droicts +repris de nostre trop grande cupidité +& insatiabilité d'en avoir, par leur vie +douce, & tranquilité de leur esprit.</p> + +<p>Il n'y a neantmoins corps si bien composé, +ny naturel si bien originé, qu'il ne +vienne à la fin à se debiliter ou succomber +par des divers accidens ausquels l'homme +est sujet. C'est pourquoy nous pauvres Sauvages, +pour remedier aux maladies ou +blesseures qui leur peuvent arriver, ont +des Medecins & maistres de ceremonies, +qu'ils appellent Oki, ausquels ils croyent +fort, pour autant qu'ils sont grands Magiciens, +grands Devins & Invocateurs de +Diables: Ils leur servent de Medecins & +Chirurgiens, & portent tousjours avec +eux un plein sac d'herbes & de drogues +pour medeciner les malades: ils ont aussi +un Apoticaire à la douzaine, qui les suit +en queue avec ses drogues, & la Tortue +qui sert à la chanterie, & ne sont point si +simples qu'ils n'en sçachent bien faire accroire +au menu peuple par leurs impostures, +pour se mettre en credit, & avoir +meilleure part aux festins & aux +presents.</p> + +<p>S'il y a quelque malade dans un village, +on l'envoye aussi tost querir. Il faict des +invocations à son Demon, il souffle la +partie dolente, il y faict des incisions, en +succe le mauvais sang, & faict tout le reste +de ses inventions, n'oubliant jamais, s'il +le peut honnestement, d'ordonner tousjours, +des festins & recreations pour premier +appareil, afin de participer luy-mesme +à la feste, puis s'en retourne avec ses +presens S'il est question d'avoir nouvelle +des choses absentes, apres avoir interrogé +son Demon, il rend des oracles, mais ordinairement +douteux, & bien souvent faux, +mais aussi quelques fois veritables: car le +Diable parmy ses mensonges, leur dict +quelque verité.</p> + +<p>Un honneste Gentil-homme de nos +amis, nommé le sieur du Verner, qui a demeuré +avec nous au pays des Hurons, +nous dist un jour, que comme il estoit dans la +Cabane d'une Sauvagesse vers le Bresil, +qu'un Demon vint frapper trois grands +coups sur la couverture de la Cabane, & +que la Sauvagesse qui congnut que c'estoit +son Demon, entra aussi-tost dans sa petite +tour d'escorce, où elle avoit accoustumé +de recevoir ses oracle, & entendre lea +discours de ce malin esprit. Ce bon Gentil-homme +preste l'oreille, & escoute le +Colchique, & entendit le Diable qui se +plaignoit grandement à elle, qu'il estoit +fort las & fatigué, & qu'il venoit de fort +loin guerir des malades, & que d'amitié +particuliere qu'il avoit pour elle, l'avoir +obligé de la venir voir ainsi lassé, puis pour +l'advertir qu'il y avoit trois Navires François +en mer qui arriveroient bien-tost, ce +qui fut trouvé veritable: car à trois ou quatre +jours de là, les Navires arriverent, & +apres que la Sauvagesse l'eut remercié, +& faict ses demandes, le Demon s'en retourna.</p> + +<p>Un de nos François estant tombé malade +en la Nation du Petun, ses compagnons +qui s'en alloient à la Nation Neutre, le +laisserent là, en la garde d'un Sauvage, +auquel ils dirent: Se cestuy nostre compagnon +meurt, tu n'as qu'à le despouiller de +sa robbe, faire une fosse, & l'enterre dedans. +Ce bon sauvage demeura tellement +scandalisé du peu d'estat que ces François +faisoient de leur compatriote, qu'il s'en +plaignit par tout, disant qu'ils estoient des +chiens, de laisser & abandonner ainsi leur +compagnon malade, & de conseiller encore +qu'on l'enterrast nud, s'il venoit à +mourir. Je ne feray jamais cette injure à +un corps-mort, bien qu'estranger, disoit-il, +& me despouillerois plustost de ma robbe +pour le couvrir, que de luy oster la +sienne.</p> + +<p>L'hoste de ce pauvre garçon sçachant +sa maladie, part aussitost de Queuindohian, +d'où il estoit, pour l'aller querir, +assisté de ce Sauvage qui l'avoit en garde, +l'apporterent sur leur dos jusques dans sa +Cabane, où enfin il mourut, apres avoir +esté confessé par le Pere Joseph, & fut enterré +en un lieu particulier le plus honorablement; +& avec le plus de ceremonies +Ecclesiastiques qu'il nous fut possible, dequoy +les Sauvages resterent fort edifiez, +& assisterent eux mesmes au convoy avec +nos François, qui s'y estoient trouvez +avec leurs armes. Les femmes & filles +ne manquerent pas non plus en leurs +pleurs accoustumez, suyvant l'ordonnance +du Capitaine, & du Medecin ou +Magicien des malades, lequel neantmoins +on ne souffrit point approcher de +ce pauvre garçon pour faire ses inventions +& follies ordinaires: bien n'eust-on pas +refusé quelque bon remede naturel, s'il en +eust eu de propre à la maladie.</p> + +<p>Je me suis informé d'eux, des principales +plantes & racines desquelles ils se servent +pour guerir leurs maladies, mais entre +toutes les autres ils font estat de celle +appellee <i>Oscar</i>, qui faict merveille contre +toutes sortes de playes ulceres, & autres +incommoditez. Ils en ont aussi d'autres +tres-venimeuses, qu'ils appellent <i>Ondachieya</i>, +c'est pourquoy qu'ils s'en faut donner +garde, & ne se point hazarder d'y manger +d'aucune sorte de racine, que l'on ne +les cognoisse, & qu'on ne sçache leurs effects +& leurs vertus, de peur des accidens +inopinez.</p> + +<p>Nous eusmes un jour une grande apprehension +d'un François, que pour en avoir +mangé d'une, devint tout en un instant +grandement malade, & pasle comme la mort, +il fut neantmoins guery par des vomitifs, +que les Sauvages luy firent avaller. Il nous +arriva encore une autre seconde apprehension, +qui se tourna par apres en risee: +ce fut que certains petits Sauvages ayans +des racines nommees <i>Ooxyat</i> qui ressemble +à un petit naveau, ou à une chastaigne +pellee, qu'ils venoient d'arracher pour +porter en leurs Cabanes; un jeune garçon +François qui demeuroit avec nous, leur +ayant demandé, & mangé une ou deux, +& trouvé au commencement d'un goust +assez agreable, il sentit peu apres tant de +douleur dans la bouche, comme d'un feu +tres-cuisant & picquant, avec grande +quantité d'humeurs & de flegme qui luy +distilloient continuellement de la bouche +qu'il en pensoit estre à mourir: en en +effect, nous n'en sçavions que penser, +ignorans la cause de cet accident, & craignions +qu'il eust mangé de quelque racine +venimeuses: mais en ayant communiqué +& demandé l'advis des Sauvages, ils se firent +apporter le reste des racines pour +voir que c'estoit, & les ayans veues & recogneues, +ils se prirent à rire, disans qu'il +n'y avoit aucun danger ny crainte de mal; +mais plustost du bien, n'estoient ces +poignantes & part trop cuisantes douleurs de +la bouche. Ils se servent de ces racines +pour purger les phlegmes & humiditez du +cerveau des vieilles gens, & pour esclaircir +la face: mais pour éviter ce cuisant mal, +ils les font premierement cuire sous les +cendres chaudes, puis les mangent, sans +en ressentir apres aucune douleur, & cela +leur faict tous les biens du monde, & suis +marry de n'en avoir apporté par-deçà, +pour l'estat que je croy qu'on en eust faict. +On dict aussi que nos Montagnets & Canadien +ont un arbre appellé <i>Annedda</i>; +d'une admirable vertu; ils pillent l'escorce +& les feuilles de cet arbre, puis font bouillir +le tout en eaue, & la boivent de deux +jours l'un, & mettent le marc sur les jambes +enflees & malades, & s'en trouvent +bien tost gueris, comme de toutes +sortes de maladies interieures & exterieures, +& pour purger les mauvaises humeurs +des parties enflees, nos Hurons +s'incisent & decouppent le gras des jambes, +avec de petites pierres trenchantes, +desquelles ils tirent encore du sang de leurs +bras, pour rejoindre coler leurs pippes +ou petunoirs de terre rompus, qui est une +tres-bonne invention, & un secret d'autant +plus admirable, que les pieces recolees +de ce sang, sont apres plus fortes qu'elle +n'estoient auparavant. J'admirois +aussi de les voir eux-mesmes brusler par +plaisir de la moëlle de sureau sur leurs bras +nuds & l'y laissoient consommer & esteindre +de sorte que les playes, marques & +cicatrices y demeuroient imprimees pour +tousjours.</p> + +<p>Quand quelqu'un veut faire suerie, qui +est le remede le plus propre & le plus +commun qu'ils ayent, pour se conserver en +santé, prevenir les maladies & leur couper +chemin. Il appelle plusieurs de ses amis +pour suer avec luy: car luy seul ne le +pourroit pas aysement faire. Il font donc +rougir quantité de cailloux dans un grand +feu, puis les en retirent & mettent en un +monceau au milieu de la Cabane, ou la +part qu'ils desirent dresser leur suerie, (car +estans par les champs en voyage, ils en usent +quelques-fois) puis dressent tout à +l'entour des bastons fichez en terre, à la +hauteur de la ceinture, & plus, repliez, +par dessus, en façon d'une table ronde, +laissans entre les pierres & les bastons un +espace suffisant pour contenir les +hommes nuds qui doivent suer, les uns joignans +les autres, bien serrez & pressez tout +à l'entour du monceau de pierres assis contre +terre & les genouils eslevez au devant +de leur estomach: y estans on couvre toute la suerie +par dessus & à l'entour, avec de +leurs grandes escorces, & des peaux en +quantite: de sorte qu'il ne peut sortir aucune +chaleur ny air de l'estuve, & pour s'eschauffer +encore d'avantage, & s'exciter à +suer, l'un des deux chante, & les autres disent +& repetent continuellement avec force +& vehemence (comme en leurs dances), Het, het, het, +& n'en pouvans plus de +chaleur, ils se font donner un peu d'air, en +ostant quelques peau de dessus; & par-fois +ils boivent encore de grandes potees d'eau +froide, & puis se font recouvrir, ayans +sué suffisamment, ils sortent, & se vont +jetter en l'eau, s'ils sont proche de quelque +riviere; sinon ils se lavent d'eau froide, & +puis festinent: car pendant qu'ils +suent, la chaudiere est sur le feu, & pour +avoir bonne suerie; ils y bruslent par-fois +du petun: comme en sacrifice & offrande; +j'ay veu quelques-uns de nos François en +de ces sueries avec les Sauvages, & m'estonnois +comme ils la vouloient & pouvoient +supporter, & que l'honnesteté ne +gaignoit sur eux de s'en abstenir.</p> + +<p>Il arrive aucunes-fois que le Medecin +ordonne à quelqu'un de leurs malades de +sortir du bourg, & de s'aller cabaner dans +les bois, ou en quelqu'autre lieu escarté, +pour luy observer là, pendant la nuict, ses +diaboliques inventions, & ne sçay pour +quel autre sujet il le feroit, puis que pour +l'ordinaire cela ne se practique point que +pour ceux qui sont entachez de maladie +sale ou dangereuse, lesquels on contrainct +seuls, & non les autres, de se separer du +comme jusques à entiere guerison; qui +est une coustume & ordonnance louable +& tres-bonne, & qui mesme devroit estre +observee en tout pays.</p> + +<p>A ce propos & pour confirmation, je +diray, que comme je me promenois un +jour seul, dans les bois de la petite Nation +des Quieunontateronons, j'apperceu un +peu de fumee, & desireux de voir que c'estoit, +j'advançay, tiray cette part, où je +trouvay une Cabane ronde, faicte en façon +d'une Tourelle ou Pyramide haute +eslevee, ayant au faite un trou ou souspiral +par où sortoit la fumee: non content +j'ouvris doucement la petite porte de la +Cabane pour sçavoir ce qui estoit dedans +& trouvay un homme seul estendu de son +long aupres d'un petit feu: je m'informay +de luy pourquoy il estoit ainsi sequestré +du village, & de la cause qu'ils se deuilloit; +il me respondit, moitié en Huron, & moitié +en Algoumequin, que c'estoit pour un +mal qu'il avoit aux parties naturelles, qui +le tourmentoit fort, & duquel il n'esperoit +que la mort, & que pour de semblables +maladies ils avoient accoustumé entr'eux, +de separer & esloigner du commun, +ceux qui en estoient attaincts, de peur +de gaster les autres par la frequentation; +& neantmoins qu'on luy apportoit +ses petites necessitez & partie de ce qui luy +faisoit besoin, ses parens & amis ne pouvans +pas d'avantage pour lors, à cause de +leur pauvreté. J'avois beaucoup de +compassion pour luy: mais cela ne luy servoit +que d'un peu de divertissement & de consolation +en ce petit espace de temps que je +fus aupres de luy: car de luy donner quelque +nourriture ou rafraischissement, il +estoit hors de mon pouvoir, puis que +j'estois moy-mesme dans une grande necessité.</p> + +<p>Le Truchement des Honqueronons +me dist un jour, que comme ils furent un +longtemps pendant l'hyver, sans avoir dequoy +manger autre chose que du petun, +& quelque escorce d'arbre, qu'il en devint +tellement foible & debile, qu'il en +pensa estre au mourir, & que les Sauvages +le voyant en cet estat, touchez & esmeus +de compassion, luy demanderent s'il vouloit +qu'on l'achevast, pour le delivrer des +peines & langueurs qu'il souffroit, puis +qu'aussi bien faudroit-il qu'il mourust miserablement +par les champs, ne pouvant +plus suyvre les trouppes, mais il fut d'advis +qu'il valoit mieux languir & esperer en +nostre Seigneur, que se precipiter à la +mort, aussi avoit-il raison: car à quelques +jours de là Dieu permist qu'ils prindrent +trois Ours qui les remirent tous sus-pieds, +& en leurs premieres forces, apres avoir +est quatorze ou quinze jours en jeusnes +continuels.</p> + +<p>Il ne faut pas s'estonner ou trouver +estrange qu'ils ayent (touchez & esmus +de compassion) presenté & offert de si +bonne grace; la mort à ce Truchement, +puisqu'ils ont cette coustume entr'eux +(j'entends les Nations errantes, & non Sedentaires) +de tuer & faire mourir leurs peres +& meres, & plus proches parens desja +trop vieux, & qui ne peuvent plus suyvre +les autres, pensans en cela leur rendre +de bons services.</p> + +<p>J'ay quelques fois esté curieux d'entres +au lieu où l'on chantoit & souffloit les malades, +pour en voir toutes les ceremonies, +mais les Sauvages n'en estoient pas contens, +& m'y souffroient avec peine, pour +ce qu'ils ne veulent point estre veus en +semblables actions: & peur cet effect, à +mon advis, ou pour autre sujet à moy incogneu, +ils rendent aussi le lieu où cela se +faict, le plus obscur & tenebreux qu'ils +peuvent, & bouchent toutes les ouvertures +qui peuvent donner quelque lumiere +D'en haut, & ne laissent entrer là dedans +que ceux qui y sont necessaires & appellez. +Pendant qu'on chante il y a des pierres +qui rougissent au feu, lesquelles le Medecin +empoigne & manie avec ses mains, +puis maches des charbons ardens, faict +du Diable deschaisné, & de ses mains ainsi +eschaufées, frotte, & souffles les parties +malades du patient, on crache sur le mal +de son charbon masché.</p> + +<p>Ils ont aussi entr'eux des obsedez ou malades +de maladies de furies, ausquels il +prendra bien envie de faire dancer les femmes +& filles toutes ensemble, avec l'ordonnance +du Loki, mais ce n'est pas tout, +car luy & le Medecin, accompagnez de +quelqu'autre, feront des singeries & des +conjurations, & se tourneront tant qu'ils +demeureront le plus souvent hors d'eux-mesmes: +puis il paroist tout furieux, les +yeux estincelans, & effroyables, quelques-fois +debout, & quelques-fois assis, ainsi +que la fantasie luy en prend: aussi-tost une +quinte luy reprendra, & fera tout du pis +Qu'il pourra, puis il se couche, où il s'endors +quelque espace de temps, & se resveillant +en sur-sautant r'entre dans ses premieres +furies, renverse, & brise & jette tout ce +qu'il rencontre en son chemin, avec du +bruit, du dommage, & des insolences nompareilles: +cette furie se passe par le sommeil +qui luy reprend. Apres il faict suerie avec +quelqu'un de ses amis qu'il appelle, d'où +il arrive que quelques-uns de ces malades +se trouvent gueris, & c'est ce qui les entretient +dans l'estime de ces diaboliques +ceremonies. Car il est bien croyable que +ces malades ne sont pas tellement endiablez +qu'ils ne voyent bien le mal qu'ils +font; mais c'est une opinion qu'ils ont, +qu'il faut faire du demoniacle pour guerir +les fantaisies ou troubles de l'esprit, & par +une juste permission divine, il arrive le +plus souvent qu'au lieu de guerir, ils tombent +de fievre en chaud mal, comme on +dict, & que ce qui n'estoit auparavant qu'une +fantasie d'esprit, causee d'une humeur +hipocondre, ou d'une operation de +l'esprit malin, se convertit en une maladie +corporelle avec celle de l'esprit, & c'est +ce qui estoit en partie cause que nous +estions souvent suppliez de la part des +Maistres de la ceremonie, & de Messieurs +du Canseil, de prier Dieu pour eux, & de +leur enseigner quelque bon remede pour +ses maladies, confessant ingenuement que +toutes leurs ceremonies, dances, chansons, +festins & autres singeries, n'y servoient +du tout rien.</p> + +<p>Il y a aussi des femmes qui entrent en +ces furies, mais elles ne sont si insolentes +que les hommes, qui sont d'ordinaire plus +tempestatifs: elles marchent à quatre +pieds comme bestes, & font mille grimasses +& gestes de personnes insensees: ce +que voyant le Magicien, il commence à +chanter; puis avec quelque mime la soufflera, +luy ordonnant de certaines eaues à +boire, & qu'aussi tost elle fasse un festin, +soit de chair ou de poisson qu'il faut trouver, +encore qu'il soit rare pour lors, neantmoins +il est aussi-tost faict.</p> + +<p>Le cry faict, & le banquet finy, chacun +s'en retourne en sa maison, jusques à une +autre-fois qu'il la reviendra voir, la soufflera, +& chantera derechef, avec plusieurs +autres à ce appellez & luy ordonnera encore +de plus trois ou quatre festins tout de +suite; & s'il luy vient en fantasie commandera +des Mascarades, qu'ainsi accommodez +ils aillent chanter pres du lict +de la malade, puis aillent courir par toute +la ville pendant que le festin se prepare, & +apres leurs courses ils reviennent pour +le festin; mais souvent bien las & affamez.</p> + +<p>Lors que tous les remedes & inventions +ordinaires n'ont de rien servy, & +qu'il y a quantité de malades en un bourg +ou village, ou du moins que quelqu'un +des principaux d'entr'eux est detenu d'une +griefve maladie, ils tiennent conseil, +& ordonnent <i>Lonouoyroya</i>, qui est l'invention +principale, & le moyen plus propre +(à ce qu'ils disent) pour chasser les Diables +& malins esprits de leur ville ou village, +qui leur causent, procurent & apportent +toutes les maladies & infirmitez qu'ilz endurent +& souffrent au corps & en l'esprit. +Le soir donc, les hommes commencent +à casser, renverser, & boulverser tout +ce qu'ils rencontrent par les Cabanes, comme +gens forcenez, jettent le feu & les tisons +allumez par les rues: crient, hurlent, +chantent & courent toute la nuict par les +rues, & à l'entour des murailles ou pallissades +du bourg, sans se donner aucune relasche; +apres ils songent en leur esprit quelque +chose qui leur vient premier en la fantasie +(j'entends tous ceux & celles qui veulent +estre de la feste) puis le matin venu ils +vont de Cabane en Cabane, de feu en feu, +& s'arrestant à chacun un petit espace de temps +chantans doucement (ces mots): +Un tel m'a donné cecy, un tel m'a donné +cela, & telles & semblables paroles en la +louange de ceux qui leur ont donné, & en +beaucoup de mesnages on leur offre librement: +qui un cousteau, qui un petunoir, +qui un chien, qui une peau, un canot, ou +autre chose, qu'ils prennent sans en faire +autre semblant, jusques à ce qu'on vient +à leur donner la chose qu'ils avoient songee, +& celuy qui la reçoit fait alors un cry +en signe de joye, & s'encourt en grand haste +de la Cabane, & tous ceux du logis en luy +congratulant, font un long frappement +de mains contre terre avec cette exclamation +ordinaire, Hé é é é é, & ce present +est pour luy: mais pour les autres choses +qu'il a eues, & qui ne sont point de son +songe, il les doit rendre apres la feste, à +ceux qui les luy ont baillees. Mais s'ils +voyent qu'on ne leur donne rien ils se faschent, +& prendra tel humeur à l'un d'eux +qu'il sortira hors la porte, prendra une pierre, +& la mettra aupres de celuy ou celle +qui ne luy aura rien donné, & sans dire +mot s'en retournera chantant, qui est un +marque d'injure, reproche & de mauvaise +volonté.</p> + +<p>Ceste feste dure ordinairement trois +jours entiers, & ceux qui pendant ce +temps-là n'ont peu trouver ce qu'ils avoient +songé, s'en affligent, s'en estiment miserable, +& croyant qu'ils mourront bien-tost. +Il y a mesme de pauvres malades qui s'y +font porter sous esperance d'y rencontrer +leur songe, & par consequent leur santé & +guerison.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>Des deffuncts, & comme ils pleurent<br> +& ensevelissent leurs morts.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE XXI.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/A01.png">mesme temps que quelqu'un +est decedé, l'on enveloppe son corps un peu +revesti, dans sa plus belle robe, puis on le pose sur +la natte où il est mort, +tousjours accompagné de quelqu'un, jusques +à l'heure qu'il est porté aux chasses. +Cependant tous ses parens & amis, tant +du lieu que des autres bourgs & villages +sont advertis de cette mort, & priez de se +trouver au convoy. Le Capitaine de la +Police de son costé, faict ce qui est de sa +charge: car incontinent qu'il est adverty +de ce trespas, luy, ou son Assesseur pour +luy, en faict le cry par tout le bourg, & +prie chacun disant: Prenez tous courage, +<i>Etsagon, Etsagon</i>, & faictes tous festin +ou mieux qu'il vous sera possible, pour un +tel ou telle qui est decedee. Alors chacun +en particulier s'employe à faire un +festin le plus excellent qu'il peut, & +de ce qu'ils peuvent, puis ils le departent & l'envoyent +à tous leurs parens & amis, sans en +rien reserver pour eux, & ce festin est appellé +<i>Agochin atiskein</i>, le festin des ames. Il +y a des Nations lesquelles faisans de ces +festins; font aussi une part au deffunct, +qu'ils jettent dans le feu; mais je ne me +suis point informé de nos Hurons s'ils en +font aussi une part au mort, & ce qu'elle +devient, d'autant que cela est de peu d'importance: +nous pouvons assez bien cognoistre +& conjecturer, par ce que je viens +de dire, la facilité qu'il y a de leur persuader +les prieres aumosnes & bonnes oeuvres +pour les ames des deffuncts.</p> + +<p>Les Essedons, Scythes d'Asie, celebroient +les funerailles de leur pere & mere +avec chants de joye. Les thraciens ensevelissoient +leurs morts en se resjouyssans, +d'autant (comme ils disoient) qu'ils estoient +partis du mal, & arrivez à la beatitude: +mais nos Hurons ensevelissent les leurs +en pleurs & tristesse, neantmoins tellement +moderees & reglees au niveau de la +raison, qu'il semble que ce pauvre peuple +aye un absolu pouvoir sur ses larmes & sur +ses sentimens; de maniere qu'ils ne leur +donnent cours que dans l'obeyssance, & +ne les arrestent que par la mesme obeyssance.</p> + +<p>Avant que le corps du deffunct sorte +de la Cabane, toutes les femmes & fille +là presentes, y font les pleurs & lamentations +ordinaires, lesquelles ne les commencent +ny ne finissent jamais (comme je +viens de dire) que par le commandement +du Capitaine ou Maistre des ceremonies. +Le commandement & l'advertissement +donné, toutes unanimement commencent +à pelurer, & se lamentent à bon escient, +& les femmes & filles petites & grandes +(& non jamais les hommes, qui demonstrent +seulement une mine & contenance +morne & triste, le reste la teste panchante +sur leurs genouils) & pour plus facilement +s'esmouvoir & s'y exciter, elles repetent +tous leurs parens & amis deffuncts, +disans. Et mon pere est mort, & mere +est morte, & mon cousin est mort, & +ainsi des autres, & toutes fondent en larmes; +sinon les petites filles qui en font plus +de semblant qu'elles n'en ont d'envie, +pour n'estre encore capable de ces sentimens. +Ayans suffisamment pleuré, le Capitaine leur +crie, c'est assez, cessez de pleurer, +& toutes cessent.</p> + +<p>Or pour montrer combien il leur est facile +de pleurer, par ces ressouvenirs & repetitions +de leurs parens & amis decedez, +les Hurons & Huronnes souffrent assez +patiemment toutes sortes d'injure: mais +quand on vient à toucher cette corde, & +qu'on leur reproche que quelqu'un de +leurs parens est mort, ils sortent alors aysement +hors des gonds & perdent patience +de cholere & fascherie, que leur apporte +cause ce ressouvenir, & feroient enfin +un mauvais party à qui leur reprocheroit: +& c'est en cela, & non en autre chose, que +je leur ay veu quelques fois perdre patience.</p> + +<p>Au jour & à l'heure assignee pour l'enterrement, +chacun se range dedans & dehors +la Cabane pour y assister: on met le +corps sur un brancart ou civiere couvert +d'une peau, puis tous les parens & amis, +avec un grand concours de peuple, accompagnent +ce corps jusques au Cimetiere, +qui est ordinairement à une portee d'arquebuze +loin du bourg, où estans tous arrivez, +chacun se tient en silence, les uns debout, +les autres assis, selon qu'il leur plaist, +pendant qu'on esleve le corps en haut, & +qu'on l'accommode dans sa chasse, faicte +& disposee exprez pour luy; car chacun +corps est mis dans une chasse à part. Elle +est faicte de grosse escorce, eslevee sur +quatre gros piliers de bois un peu peinturez, +de la hauteur de neuf ou dix pieds, ou +environ: ce que je conjecture, en ce qu'eslevant +ma main, je ne pouvois toucher +aux chasses qu'à plus d'un pied ou deux +prez. Le corps y estant posé, avec la galette, +l'huile, haches & autre chose qu'on y +veut mettre, on la referme, puis de dessus +on jette deux bastons ronds, chacun +de la longueur d'un pied, & gros un peu +moins que le bras; l'un d'un costé pour les +jeunes hommes, & l'autre de l'autre, pour +les filles: (je n'ay point veu faire cette ceremonie +de jetter les deux bastons en tous +les enterremens; mais à quelques-uns), +& ils se mettent apres comme lyons, à qui +les aura, & les pourra eslever en l'air de la +main, pour gaigner un certain prix, & +m'estonnois grandement que la violence +qu'ils apportoient pour arracher ce baston +de la main des uns & des autres, se veautrans, +& culbutans contre terre, ne les +estouffoit, tant les filles de leur costé, que +les garçons du leur.</p> + +<p>Or pendant que toutes ces ceremonies +s'observent, il y a d'un autre costé un Officier +monté sur un tronc d'arbre que reçoit +des presens que plusieurs personnes font, +pour essuyer les larmes de la vesve, ou +plus proche parente du deffunct: à chaque +chose qu'il reçoit, il l'esleve en l'air, +pour estre veue de tous, et dict: Voilà une +telle chose qu'un tel ou une telle a donnee +pour essuyer les larmes d'une telle, puis il +se baisse, & luy met entre les mains: tout +estant achevé chacun s'en retourne d'où il +est venu, avec la mesme modestie & silence. +J'ay veu en quelque lieu d'autres +corps mis en terre (mais fort peu) sur lesquels +il y avoit une Cabane ou Chasse +d'escorce dressee, & à l'entour une haye +en rond, faicte avec des pieus fichez en +terre, de peur des chiens ou bestes sauvages, +ou par honneur, & pour la reverence +des deffuncts.</p> + +<p>Les Canadiens, Montagnets, Algoumequins +& autres peuples errans, font +quelqu'autre particuliere ceremonie envers +les corps des deffucnts: car ils n'ont +desja point de Cimetiere commun & arresté; +ains ensevelissent & enterrent ordinairement +les corps de leurs parent deffuncts +parmy les bois, proche de quelque +gros arbre, ou autre marque, pour en recognoistre +le lieu & avec ces corps enterrent +aussi leurs meubles, peaux, chaudieres, +escuelles cueilliers & autres choses +du deffunct, avec son arc & ses flesches, si +c'est un homme, puis mettent des escorces +& grosses busches par-dessus, & de +la terre apres, pour en oster la cognoissance +aux Estrangers. Et faut noter qu'on ne +sçauroit en rien tant les offencer, qu'à +fouiller & desrober dans les sepulchres +de leurs parens, & qu si on y estoit +trouvé, on n'en pourroit pas moins attendre +qu'une mort tres cruelle & rigoureuse, +& pour tesmoigner encore l'affection +& reverence qu'ils ont aux os de leurs parens: +si le feu se prenoit en leur village & +en leur cimetiere, ils corroient premierement +esteindre celuy du cimetiere, & puis +celuy du village.</p> + +<p>Entre quelque Nation de nos Sauvages, +ils ont accoustumé de se peindre le visage +de noir à la mort de leurs parens & +amis, qui est un signe de deuil: ils peindent +aussi le visage du deffunct, & l'enjolivent +matachias, plumes & autres bagatelles, +& s'il est mort en guerre, le Capitaine +faict une Harangue en maniere +d'Oraison funebre, en la presence du +corps, incitant & exhortant l'assemblee, +sur la mort du deffunct, de prendre vengeance +d'une telle meschanceté, & de faire +la guerre à ses ennemis, le plus promptement +que faire se pourra, afin que un si +grand mal ne demeure point impuny, & +qu'une autre fois on n'aye point la hardiesse +de leur courir sus.</p> + +<p>Les Attinoindarons font des Resurrections +des morts, principalement des personnes +qui ont bien merité de la patrie par +leurs signalez services, & ce que la memoire +des hommes illustres & valeureux revive +en quelque façon en autruy. Ils font +donc des assemblees à cet effect, & tiennent +des conseils, ausquels ils en eslisent +un d'entr'eux, qui aye les mesmes vertus +& qualitez (s'il se peut) de celuy qu'ils veulent +ressusciter, ou du moins qu'il soit d'une +vie irreprochable parmy un peuple +Sauvage.</p> + +<p>Voulans donc proceder à la Resurrection, +ils se levent tous debout, excepté +celuy qui doit ressusciter, auquels ils imposent +le nom du deffunct, & baissans tous +la main jusques bien bas, feignent le relever +de terre: voulans dire par là qu'ils tirent +du tombeau ce grand personnage +deffunct, & le remettent en vie en la personne +de cet autre qui se leve debout, & +(apres les grandes acclamations du peuple) +il reçoit les presens que les assistans +luy offrent, lesquels le congratulent encore +de plusieurs festins, & le tiennent +desormais pour le deffunct qu'il represente; +& par ainsi jamais la memoire des gens +de bien, & des bons & valeureux Capitaines +ne meurt point entr'eux.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>De la grand' feste des Morts.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE XXII</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/D01.png">E dix en dix ans, ou environ, +nos Sauvages, & autres peuples +Sedentaires, font la grande +feste ou ceremonie des +Morts, en l'une de leurs villes ou villages, +comme il aura esté conclu & ordonné par +un conseil general de tous ceux du pays +(car les os des deffuncts ne sont ensevelis +en particulier que pour un temps) & la font +encore annoncer aux autres Nations circonvoysines, +afin que ceux qui y ont esleu +la sepulture des os de leurs parens les +y portent, & les autres qui y veulent venir +par devotion, y honorent la feste de leur +presence: car tous y sont les biens venus +& festinez pendant quelques jours que dure +la ceremonie, où 'on ne voit que chaudieres +sur le feu, festins & dances continuelles, +qui faict qu'il s'y trouve une infinité +de bonde qui y aborde de toutes parts.</p> + +<p>Les femmes qui ont à y apporter les os +de leurs parens, les prennent aux cimetieres: +que si les chairs ne sont pas du tout +consommées, elles les nettoyent & en tirent +les os qu'elles lavent, & enveloppent +de beaux Castors neufs, & de Rassade & +Colliers de Pourceleines, que les parens +& amis contribuent & donnent, disans +Tien, voyla ce que je donne pour les os de +mon pere, de ma mere, de mon oncle, +cousin ou autre parent, & les ayans mis +dans un sac neuf, ils les portent sur leur +dos, & ornent encore le dessus du sac de +quantité de petites parures, de coliers, +brasselets & autre enjolivemens. Puis les +pelleteries, haches, chaudieres & autres +choses qu'ils estiment de valeur, avec +quantité de vivres se portent aussi au lieu +destiné, & là estans tous assemblez, ils +mettent les vivres en un lieu, pour estre +employez aux festins qui sont de fort +grands fraiz entr'eux, puis pendent proprement +par les Cabanes de leurs hostes, +tous leurs sacs & leurs pelleteries, en attendant +le jour auquel tout doit estre ensevely +dans la terre.</p> + +<p>La fosse se fait hors de la ville, fort grande +& profonde, capable de contenir tous +els os, meubles & pelleteries dediees pour +les deffuncts. On y dresse un eschaffaut +haut eslevé sur le bord, auquel on porte +tous les sacs d'os, puis on tend la fosse par +tout au fonds & aux costez de peaux & +robes de Castors neufves, puis y font un +lict de haches, en apres de chaudieres, +rassades, coliers, & brasselets de Pourceleine, +& autres choses qui ont esté donnees +par les parens & amis. Cela faict, du +haut de l'eschaffaut les Capitaines vuident +& versent tous les os des sacs dans la fosse +parmy la marchandise, lesquels ils couvrent +encore d'autres peaux neuves, puis +d'escorces, & apres rejettent la terre par +dessus, & des grosses pieces de bois; & par +honneur ils fichent en terre des piliers de +de bois tout à l'entour de la fosse, & font une +couverture par dessus, qui dure autant +qu'elle peut, puis festinent derechef, & +prennent congé l'un de l'autre, & s'en retournent +d'où ils sont venus, bien joyeux +& contens que les ames de leurs parens & +amis auront bien dequoy butiner, & le +faire riche ce jour-là en l'autre vie.</p> + +<p>Chrestiens, r'entrons un peu en nous-mesmes, +& voyons si nos ferveurs sont +aussi grandes envers les ames de nos parens +detenues dans les prisons de Dieu, +que celles des pauvres Sauvages envers +les ames de leurs semblables deffuncts, & +nous trouverons que leurs ferveurs surpassent +les nostres, & qu'ils ont plus d'amour +l'un pour l'autre, & en la vie & apres +la mort, que nous, qui nous disons +plus sages, & le sommes moin en effect, +parlant de la fidelité & de l'amitié simplement: +Car il est question de donner +l'aumosne, ou faire quelqu'autre oeuvre +pieuse pour les vivans ou deffuncts, c'est +souvent avec tant de peine & de repugnance, +qu'il semble à plusieurs qu'on leur +arrache les entrailles du ventre, tant ils +ont de difficulté à bien faire, au contraire +de nos Hurons & autres peuples Sauvages, +lesquels font leurs presens, & donnent +leurs aumosnes pour les vivans & +pour les morts, avec tant de gayeté & si +librement, que vous diriez à les voir qu'ils +n'ont rien plus en recommandation, que +de faire du bien, & assister ceux qui sont +en necessité, & particulierement aux ames +de leurs parens & amis deffuncts, ausquels +ils donnent le plus beau & meilleur qu'ils +ont, & s'en incommodent quelques-fois +grandement, & y a telle personne qui donne +presque tout ce qu'il a pour les os de celuy +ou celle qu'il a aymée & cherie en cette +vie, & ayme encore pares la mort: tesmoin +<i>Ongyata</i>, qui pour avoir donné & +enfermé avec le corps de sa deffuncte +femme (sans nostre sceu) presque tout ce +qu'il avoit, en demeurans tres-pauvre, & incommodé, +& s'en resjouyssoit encore, +sous l'esperance que sa deffuncte femme +en seroit mieux accommodee en l'autre vie.</p> + +<p>Or par le moyen de ces ceremonies & +assemblees, ils contractent une nouvelle +amitié & union entr'eux, disans: Que +tout ainsi que les os de leurs parens & +amis deffuncts sont assemblez & unis en +un mesme lieu, de mesme aussi qu'ils devoient +durant leur vie, vivre tous ensemblement +en une mesme unité & concorde, +comme bons parens & amis, sans +s'en pouvoir à jamais separer ou distraire +pour aucun desservice ou disgrace, comme +en effect ils font.</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/017.png"></p> + +<br> + +<h2>SECONDE PARTIE.</h2> + + +<h4><i>Où il est traitté des Animaux terrestres +& aquatiques, & des Fruicts, Plantes +& Richesses qui se retrouvent +communément dans le pays de nos Sauvages; +puis de nostre retour de la Province +des Hurons en celle de Canada, avec +un petit Dictionnaire des mots principaux +de la langue Huronne, necessaire +à ceux qui n'ont l'intelligence d'icelle, +& ont à traitter avec les dits Hurons.</i></h4> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>Des Oyseaux.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE I.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/P02.png">Remierement, je commenceray +par l'Oyseau le plus beau, le plus +rare, & plus petit qui soit, peut-estre, +au monde qui est le Vicilin, ou Oyseau-mouche, +que les Indiens appellent +en leur langue Ressuscité. Cet oyseau, en +corps, n'est pas plus gros qu'un grillon, il +a le bec long & tres-delié, de la grosseur +de la poincte d'une aiguille, & ses cuisses +& ses pieds aussi menus que la ligne d'une +escriture; l'on a autrefois pezé son nid avec +les oyseaux, & trouvé qu'il ne pèze +d'avantage de vingt-quatre grains, il se +nourrit de la rosee & de l'odeur des fleurs +sans se poser sur icelles, mais seulement en +voltigeant per dessus. Sa plume est aussi +déliee que duvet & est tres-plaisante & belle +à voir pour la diversité de ses couleurs. +Cet oyseau (à ce qu'on dit) se meurt, ou +pour mieux dire s'endort, au mois d'Octobre, +demeurant attaché à quelque petite +branchette d'arbre par les pieds, & se +réveille au mois d'Avril, que les fleurs sont +en abondance, & quelques fois plus tard, +& pour cette cause est appellé en langue +Mexicaine, Ressuscité: Il en vient quantité +en nostre jardin de Kebec, lors que les +fleurs, & les poids y sont fleuris, & prenois +plaisir de les y voir, mais ils vont si viste, +que n'estoit qu'on en peut par fois approcher +de fort prez, à peine les prendroit-on +pour oyseaux, ains pour papillons; mais +y prenant barde de prez, on les discerne +& recognoist-on à leur bec, à leurs aisles, +plumes, & à tout le reste de leur petit corps +bien formé. Ils sont fort difficiles à prendre, +à cause de leur petitesse, & pour n'avoir +aucun repos: mais quand on les veut +avoir, il se faut approcher des fleurs & se +tenir coy, avec une longue poignee de +verges, de laquelle il les faut frapper, si on +peut, & c'est l'invention & la maniere la +plus aysee pour les prendre. Nos Religieux +en avoient un en vie, enfermé dans +un coffre; mais il ne faisoit que bourdonner +là dedans, & quelques jours apres il +mourut n'y ayant moyen aucun de le pouvoir +nourir ny conserver long-temps +en vie.</p> + +<p>Il venoit aussi quantité de Chardonnerets +manger les semences & graines de +nostre jardin, leur chant me sembloit plu +doux & agreable que de ceux d'icy, & +mesme leur plumage plus beau & beaucoup +mieux doré, ce qui me donnoit la +curiosité de les contempler souvent, & +louer Dieu en leur beauté & doux ramage. +Il y a une autre espece d'oyseau un peu +plus gros qu'un Moyneau, qui a le plumage +entierement blanc, & le chant duquel +n'est point à mespriser, il se nourrist aussi +en cage comme le Chardonneret. Les +Gays que nous avons veus aux Hurons, +qu'ils appellent <i>Tintian</i>, sont plus petits +presque de la moitié, que ceux que nous +avons par deçà, & d'un plumage aussi +beaucoup plus beau.</p> + +<p>Ils ont aussi des oyseaux de plumage entierement +rouge ou incarnat, qu'ils appellent +<i>Stinondoa</i>, & d'autres qui n'ont que le +col & la teste rouge & incarnat, & tout le +reste d'un tres-beau blanc & noir: ils sont +de la grosseur d'un Merle, & se nomment +<i>Onaiera</i>: un Sauvage m'en donna un en +vie un peu avant que partir, mais il n'y a +eu moyen de l'apporter icy, non plus +que quatre autres d'une autre espece, & +un peu plus grosset, lesquels avoient par +tout sous le ventre, sous la gorge & sous +les ailes, des Soleils bien faits de diverses +couleurs, & le reste du corps estoit d'un +jaune meslé de gris. J'eusse bien desiré d'en +pouvoir apporter en vie par deçà, pour +la beauté & rareté que j'y trouvois, mais il +n'y avoit aucun moyen pour le tres penible +& long chemin qu'il y a des Hurons +en Canada, & de Canada en France. J'y +vis aussi plusieurs autres especes d'oyseaux +qu'il me semble n'avoir point veus ailleurs; +mais comme je ne me suis point informé +des noms, & que la chose en soy est +d'assez petite consequence, je me contente +d'admirer & louer Dieu, qu'en toute +contrée il y a quelque chose de particulier +qui ne se trouve point en d'autres.</p> + +<p>Il y a encore quantité d'Aigles, qu'ils +appellent en leur langue <i>Sondaqua</i>; elles +font leurs nids ordinairement sur le bord +des eaues, ou de quelque precipice, tout +au coupeau des plus hauts arbres ou rochers: +de sorte qu'elles sont fort difficiles +à avoir & desnicher; nous en desnichasmes +neantmoins plusieurs nids, mais nous +n'y trouvasmes en aucun plus d'un ou +deux Aiglons: j'en pensois nourrir quelques +uns lors que nous estions sur le chemin +des hurons à Kebec: mais tant pour +estre trop lourds à porter, que pour ne +pouvoir fournir au poisson qu'il leur falloit +(n'ayant autre chose à leur donner) +nous en fismes chaudiere, & les trouvasmes +tres bons car ils estoient encores jeunes +& tendres. Mes Sauvages me vouloient +aussi desnicher des oyseaux de proye, +qu'ils appellent <i>Sethonat antaque</i>, d'un nid +qui estoit sur un grand arbre assez proche +de la riviere, desquels ils faisoient grand +estat, maos je les en remerciay, & ne voulus +point qu'ils en prissent la peine; neantmoins +je m'en suis repenty du depuis, car +il pouvoit estre que ce fussent Vautours. +En quelque contree, & particulierement +du costé des Petuneux, il y a des Coqs, & +poulles d'Inde, qu'ils appellent <i>Ondectontaque</i>, +elles ne sont point domestiques, ains +errantes & champestres. Le gendre du +grand Capitaine de nostre bourg en poursuyvit +une fort long-temps proche de nostre +Cabane, mais il ne la peut attraper: +car bien que ces poulles d'Inde soient lourdes +& massives, elles volent & se sauvent +neantmoins bien d'arbre en arbre, & par +ce moyen evitent la flesche. Si les Sauvages +se vouloient donner la peine d'en +nourrir des jeunes ils les rendroient domestiques +aussi bien qu'icy, comme aussi des +Outardes ou Oyes sauvages, qu'ils appellent +<i>Ahonque</i>, car il y en a quantité dans le +pays: mais ils ne veulent nourrir que des +Chiens, & par sois des jeunes Ours, desquels +ils font des festins d'importance, car +la chair en est fort bonne, & pour en cheoir +les engraissent sans incommodité & +danger d'avoir de leurs dents ou de leurs +pattes, ils les enferment au milieu de leurs +Cabanes, dans une petite tour ronde faite +avec des peaux fichez en terre, & là leur +donnent à manger des restes des Sagamitez.</p> + +<p>En la saison les champs sont tous couverts +de Grues ou <i>Tochingo</i>, qui viennent +manger leurs bleds quant ils les sement, +& quand ils sont prests à moissonner: de +mesme en font les Outardes & les Corbeaux, +qu'ils appellent <i>Oraquan</i>, ils nous +en faisoient par-fois de grandes plaintes, +& nous demandoient le moyen d'y remedier: +mais c'estoit une chose bien difficile +à faire: ils tuent de ces Grues & Outardes +avec leurs flesches, mais ils rencontrent +peu souvent, pource que si ces gros oyseaux +n'ont pas les aisles rompues, ou ne sont +frappez à la mort, ils emportent aysement +la flesche dans la playe & guerissent avec +le temps, ainsi que nos Religieux de Canada +l'ont veu par experience d'une Grue +prise à Kebec, qui avoit esté frappée d'une +flesche Huronne trois cens lieuës au delà, +& trouverent sur sa croupe la playe guerie, +& le bout de la flesche avec la pierre +enfermee dedans. Ils en prennent aussi +quelque-fois avec des colets; mais pour +des Corbeaux s'ils en tuent, ils n'en mangent +point la chair bien que si j'eusse peu +en attraper my-mesme, je n'eusse fait +aucune difficulté d'en manger.</p> + +<p>Ils ont des Perdrix blanches & grises, +nommées <i>Acoissan</i>, & une infinité de Tourterelles, +qu'ils appellent <i>Orictey</i>, qui se +nourrissent en partie de glands, qu'elles +avallent facilement entiers, & en partie +d'autre chose. Il y a aussi quantité de Canards, +appellez <i>Taron</i>, & de toutes autres +sortes & especes de gibiers, que l'on a en +Canada: mais pour des Cines, qu'ils appellent +<i>Hurhey</i>, il y en a principalement +vers les Epicerinys. Les Mousquites & +Maringuins, que nous appellons icy +coufins, & nos Hurons <i>Yachiey</i>, à cause que +leur païs est découvert, & pour la pluspart +deserté, il y en a peu par la champagne mais +par les forests, principalement dans les Sapiniers, +il y en en Esté presqu'autant +qu'en la Province de Canada, engendrez +de la pourriture & poussiere des bois tombez +dés longtemps.</p> + +<p>Nos Sauvages ont aussi assez souvent +dans leur pays des oyseaux de proye, Aigles, +Ducs, Faucons, Tiercelets, Espreviers +& autres: mais ils n'ont l'usage ny +l'industrie de les dresser, & par ainsi perdent +beaucoup de bon gibier, n'ayans aucun +moyen de l'avoir qu'avec l'arc ou la +flesche. Mais la plus grande abondance se +retrouve en certaines Isles dans la mer +douce, où il y en a telle quantité; sçavoir, +de Canards, Margaux, Roquettes, Outardes, +Mauves, Cormorans, & autres +que c'est chose merveilleuse.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>Des animaux terrestres.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/V01.png">ENONS aux Animaux terrestres, +& disons que la terre +& le pays de nos Hurons +n'en manque non plus que +l'air & les rivieres d'oyseaux +& de poissons. Ils ont trois sortes +de Renards, tous differens en poil & en +couleur, & non en finesse & cautelle: car +ils ont la mesme nature, malice & finesse +que les nostres de deçà: car comme on +dict communement, pour passer la mer +on change bien de pays, mais non pas +d'humeur.</p> + +<p>L'espece la plus rare & la plus prisee des +trois, sont ceux qu'ils appellent <i>Hahyuha</i>, +lesquels ont tous le poil noir comme gey, +& pour cette cause grandement estimé, +jusqu'à valoir plusieurs centaines d'escus +la piece. La seconde espece la plus estimée +apres, sont ceux qu'ils appellent <i>Tsinantontonq</i>, +lesquels ont une barre ou lisiere de +poil noir, qui leur prend le long du dos, & +passe par dessous le ventre, large de quatre +doigts ou environ, le reste est aucunement +roux. La troisiesme espece sont les +communs, appellez <i>Andasatey</i>, ceux cy +sont presque de la grosseur & du poil des +nostres, sinon que la peu semble mieux +fournie, & le poil un peu moins doux.</p> + +<p>Ils ont aussi trois sortes & especes d'Escureux +différends, & tous trois plus beaux +& plus petits que les nostres. Les plus estimez +sont les Escureux volans, nommez +<i>Sahonesquanta</i>, qui ont la couleur cendree, +la teste un peu grosse, & sont munis d'une +panne qui leur prend des deux costez d'une +patte de derriere & celle de devan, lesquelles +ils estendent quand ils veulent +voler; car ils volent aysement sur les arbres, +& de lieu en lieu assez loin, c'est pourquoy +ils sont appellez Escureux volans. +Les Hurons nous en firent present d'une +nichee de trois qui estoient tres beaux & +dignes d'estre presentez à quelque personne +de merite, si nous eussions esté en lieu: +mais nous en estions trop esloignez. La +seconde espece qu'ils appellent <i>Ohthoin</i>, & +nous Suisses, à cause de la beauté & diversité +de leur poil, sont ceux qui sont +rayéz & barrez depuis le devant jusques +au derriere d'une barre ou raye blanche, +puis d'une rousse, grise & noirastre tout à +l'entour du corps, ce qui les rends tres-beaux: +mais ils mordent comme perdus, +s'ils ne sont apprivoysez, ou que l'on ne +s'en donne de garde. La troisiesme espece, +sont ceux qui sont presque du poil & de la couleur +des nostres, qu'ils appellent +<i>Aroussen</i>, & n'y a presque autre difference, +sinon qu'ils sont plus petits.</p> + +<p>Losrque j'estois cabané avec mes Sauvages +dans une Isle de la mer douce pour +la pesche, j'y vis grand nombre de ces +meschans animaux guerroyer la nuict, & +le jour la seicherie du poisson: j'en eus plusieurs +de ceux que mes Sauvages tuerent +avec la flesche, & en pris un Suisse dans +un tronc d'arbre tombé, qui s'y estoit caché. +Ils ont en plusieurs endroits des Lapins +& Levraux: qu'ils appellent <i>Qüeutonmalisia</i>, +ils en prennent aucunes fois avec +des colets, mais rarement, pour ce que +les cordelettes n'estans ny bonnes ny assez +fortes, ils les rompent & coupent aysement +quand ils s'y trouvent attrapez.</p> + +<p>Les Loups cerviers, nommez <i>Toutsitsauté</i>, +en quelque Nation sont assez frequents: +mais les Loups communs, qu'ils +appellent <i>Anayisqua</i> sont assez rares, aussi +en estiment ils grandement la peau, comme +aussi celle d'une espece de Leopard, +ou Chat sauvage, qu'ils appellent <i>Tiron</i>, +(Il y a un pays en cette grande estendue +de Provinces, que nous surnommons la Nation +du Chat, j'ay opinion que ce nom +leur a esté donné à cause de ces Chats sauvages, +petits Loups ou Leopards qui se +retrouvent dans leurs pays) desquelles +ils font des robbes ou couvertures, qu'ils +parsement & embellissent de quantité de +queues d'animaux, cousues tout à l'entour +des bords, & par dessus le dos. Ces Chats +sauvages ne sont gueres plus grands qu'un +grand Renard; mais ils ont le poil du tout +semblable à celuy d'un grand Loup: de +sorte qu'un morceau de cette peau, avec +un autre morceau de celle d'un Loup, +sont presque sans distinction, & y fut +trompé au choix.</p> + +<p>Ils ont une autre espece d'animaux nommez +<i>Otay</i>, grands comme petits Lapins, +& d'un poil tres-noir, & si doux, poly & beau, +qu'il semble de la panne. Ils font grand +estat de ces peaux, desquelles ils font des +robes, & à l'entour ils arrangent toutes les +testes & les queues. Les enfans du Diable, +que les Hurons appellent <i>Scangaresse</i>, et les +Canadiens <i>Habougi manitou</i>, sont environ +de la grandeur d'un Renard, la teste +moins aiguë, & la peau couverte d'un +gros poil de Loup, rude & enfumé: Ils +sont tres-malicieux, d'un laid regard, & +de fort mauvaise odeur. Ils jettent aussi (à +ce qu'on dit) parmy leurs excrements, +des petits serpents longs & déliez, lesquels +ne vivent neantmoins gueres long temps.</p> + +<p>Les Eslans ou Orignats sont frequens +en la Province de Canada, & fort rares à +celle des Hurons, d'autant que ces animaux +se tiennent & retirent ordinairement +dans les pays plus froids & remplis +de montagnes aussi bien que les Ours +blancs, qu'on dict habiter l'Isle d'Anticosti, +proche l'emboucheure de la grand' riviere +sainct Laurens; les hurons appellent +ces Eslans <i>Sontayeinta</i>, & les Caribou +<i>Ausquoy</i>, desquels les Sauvages +nous donnerent un pied, qui est creux & si +leger de la corne, & faict de telle façon, +qu'on peut aysement croire ce qu'on dict +de cet animal, qu'il marche sur les neiges +sans enfoncer.</p> + +<p>Pour l'Eslan, c'est l'animal le plus haut +qui soit, apres le Chameau: car il est plus +haut que le Cheval. L'on en nourrissoit +un jeune dans le fort de Kebec, à dessein +de l'amener en France, mais on ne peut le +guerir de la blesseure des chiens, & mourut +quelque temps âpres. Il a le poil ordinairement +griffon, & quelques fois fauve, +long quasi comme les doigts de la main. Sa +teste est fort longue, & porte son bois +double comme le Cerf, mais large, & fait +comme celuy d'un Dain, & long de trois +pieds. Le pied en est fourchu comme celui +du Cerf, mais beaucoup plus plantureux: +la chair en est courue & fort delicate, +il paist aux prairies, & vit aussi des tendres +pointes des arbres. C'est la plus abondante +Manne des Canadiens, apres le +poisson, de laquelle ils nous faisoient quelques +fois part.</p> + +<p>Les Ours & les Martes sont assez communs +par le pays mais les cerfs, qu'ils appellent +<i>Scotioton</i>, sont en plus grande abondance +dans la Province de Attinoindarons +qu'en aucune autre; mais ils sont un +peu plus petits que les nostres de deçà, & +en quelques contrees il se trouve des +Dains, Buffles (car quelques-uns de nos +Religieux y en ont veu des peaux) & plusieurs +autres especes d'animaux que nous +avons icy d'autres qui nous sont incogneus.</p> + +<p>Les chiens du pays hurlent plustost +qu'ils n'abbayent, & ont tous les oreilles +droictes comme Renards; mais au reste, +tous semblables aux matins de mediocre +grandeur de nos villageois. Ils servent en +guise de Moutons, pour estre mangez en +festin, ils arrestent l'Eslan & descouvrent +le giste de la beste, & de fort petite +despence à leur maistre: mais ils donnent +fort la chasse aux volailles de Kebec quand +les Sauvages y arrivent; c'est pourquoy +on s'en donne garde. Je me suis trouvé +diverses fois à des festins de Chiens, j'advoue +veritablement que du commencement +cela me faisoit horreur; mais je n'en +eus pas mangé deux fois que j'en trouvay +la chair bonne, & de goust un peu approchant +à celle du porc, aussi ne vivent-ils +pour le plus ordinaire, que des salletez +qu'ils trouvent par les rues & par les chemins: +ils mettent aussi fort souvent leur +museau aigu dans le pot & la Sagamité des +Sauvages; mais ils ne l'en estiment pas +moins nette, non plus que pour y mettre +le reste du potage des enfans: ce qui est +neantmoins fort desgoutant à ceux qui ne +sont accoustumez à ces salletez.</p> + +<p>Nostre Pere Joseph le Caron m'a raconté +dans le pays, qu'hyvernant avec les +Montagnets, ils trouverent dans le creux +d'un tres-gros arbre, un Ours avec ses +deux petits, couchez sur quatre ou cinq +petites branches de Cedre, environnez +de tous costez de tres-hautes neiges sans +avoir rien à manger, & sans aucune apparence +qu'ils fussent sortis de là pour aller +chercher de la provision, depuis trois +mois & plus, que la terre estoit par tout +couverte de ces hautes neiges: celà m'a fait +croire avec luy, ou que la provision de ces +animaux estoit faillie depuis peu, ou que +Dieu, qui a soin & nourrit les petits Corbeaux +delaissez, n'abandonne point de sa +divine providence, ces pauvres animaux +dans la necessité. Ils les tuerent sans difficulté, +comme ne pouvans s'echapper, & +en firent festin, & pareillement de plusieurs +Porc-espics, qu'ils prindrent, en +cherchans l'Eslan & le Cerf: pour l'Eslan +il est assez commun, comme j'ay dit: mais +le Cerf y est un peu plus rare, & difficile +à prendre, pour la legereté de ses pieds: +neantmoins les Neutres avec leurs petites +Raquettes attachées sous leur pieds, courent +sur les neiges avec la mesme vistesse +des Cerfs, & en prennent en quantité, lesquels +ils font boucaner entiers, apres estre +esventrez, & n'en vuident aucunement la +fumee des entrailles, lesquelles ils mangent +boucanees & cuites, avec le reste de +la chair, ce qui faisoit un peu estonner nos +François, qui n'estoient pas encore accoustumez +à ces incivilitez; mais il falloit +s'accoustumer à manger de tout, ou bien +mourir de faim.</p> + +<p>Il y a au pays de nos Hurons une espece +de grosses Souris, qu'ils appellent <i>Tachro</i>, +une fois plus grosses que les souris communes, +& moins grosses que les Rats. Je +n'en ay point veu ailleurs de pareilles, ils +les mangent sans horreur; mais je n'en +voulus point manger du tout, bien que +j'en visse manger à mes Confreres, de celles +que nous prenions la nuict sous des +pieges de nostre Cabane, nous ne les +pouvions neantmoins autrement discerner +d'avec les communes qu'à la grosseur: +nous en prenions peu souvent, mais jamais +des Rats, c'est pourquoy je ne sçay +s'ils en ont, ouy bien des Souris communes +à milliers.</p> + +<p>S'ils ont des Souris sans nombre, je +peux dire qu'ils ont des Puces à l'infiny, +qu'ils appellent <i>Toubauc</i>; & particulierement +pendant l'Esté, desquelles ils sont +fort tourmentez; car outre que l'urine +qu'ils tombent en leurs Cabanes en engendre, +ils ont une quantité de Chiens +qui leur en fournissent à bon escient, & n'y +a autre remede que la patience & les armes +ordinaires. Pour les pouls, qu'ils nomment +<i>Tsinoy</i>, tant ceux qu'ils ont en leurs fourrures +ou habits, que ceux que les enfans +ont à leurs testes: les femmes les mangent +& croquent entre leurs dents comme perles, +elles ont l'invention d'avoir d'avoir ceux qui +sont dans leurs peaux & fourrures en cette +sorte. Elles fichent en terre deux bastons +de costé & d'autres devant le feu, puis +y estendent leurs peaux: le costé qui n'a +point de poil est devant le feu, & l'autre +en dehors. La vermine sentant le chaud +sort du fond du poil, & se tient à l'extremité +d'iceluy, fuyant la chaleur, & alors +les sauvagesses les prennent sa peint, & +puis les mangent, mais ils en ont fort peu +en comparaison des puces; aussi n'en peuvent +ils gueres avoir, puis qu'ils ont si peu +d'habits, & le corps & les cheveux si souvent +peints & huilez d'huile & de graisse.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>Des Poissons, & bestes aquatiques.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE III.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/D01.png">IEU, qui a peuplé la terre de +diverses especes d'Animaux, +tant pour le service de l'homme, +que pour la decoration & +embellissement de cet Univers, à aussi +peuplé la mer & les rivieres d'autant ou +plus de diversité de poissons, qui tous subsistent +dans leurs propres especes, bien que +tous les jours l'homme en tire une partie +de sa nourriture, & les poissons gloutons +qui font la guerre aux autres dans le profond +des abysmes, en engloutissent & +mangent à l'infiny; ce sont les merveilles +de Dieu.</p> + +<p>On sait par experience que les poissons +marins se delectent aux eaux douces, aussi +bien qu'en lamer, puis que par-fois on en +pesche dans nos rivieres. Mais ce qui est +admirable en tout poisson, soit marin ou +d'eau douce, est qu'il cognoissent le temps +& les lieux qui leur sont commodes: & +ainsi nos pescheurs de Molues jugerent à +trois jours pres, le temps qu'elle devoient +arriver, & ne furent point trompez, & en +suitte les Maquereaux qui vont en corps +d'armée, serrez les uns contre les autres, +le petit bout du museau à fleur d'eau, pour +descouvrir les embusches des pescheurs. +Cela est admirable, mais bien plus encore +de ce qu'ils vivent & se resjouyssent dans +la mer salée, & neantmoins s'y nourissent +d'eau douce, qui est entre-meslee, que +par une maniere admirable, ils sçavent +discerner & succer avec la bouche parmy +la salee, comme dit Albert le Grand: voire +estans morts, si l'on les cuit avec l'eau +salee, ils demeurent neantmoins doux. +Mais quant aux poissons qui sont engendrez +dans l'eau douce, & qui s'en nourrissent; +ils rennent facilement le goust du +sel, lors qu'ils sont cuits dans l'eau salee. +Or de mesme que nos pescheurs ont la +cognoissance de la nature de nos poissons, +& comme ils sçavent choisir les saisons & +le temps pour se porter dans les contrees +qui leur sont commodes, aussi nos Sauvages, +aydez de la raison & de l'experience, +sçavent aussi fort bien choisir le temps de +la pesche, quel poisson vient en Automne, +ou en Esté, ou en l'une, ou l'autre saison.</p> + +<p>Pour ce qui est des poissons qui se retrouvent +dans les rivieres & lacs au pays +de nos Hurons, & particulierement à la +mer douce: Les principaux sont <i>l'Assihendo</i>, +duquel nous avons parlé ailleurs, & +des Truites, qu'ils appellent <i>Ahouyoche</i>, +lesquelles sont de des mesuree grandeur +pour la pluspart, & n'y en ay veu aucune +qui ne soit plus grosse que les plus grande +que nous ayons par-deçà: leur chair est +communement rouge, sinon à quelques-unes +qu'elle se voit jaune ou orangee. Les +Brochets, appellez <i>Soyuissan</i>, qu'ils y peschent +aussi avec les Esturgeons, nommez +<i>Hixyahon</i>, estonnent les personnes, tant il +s'y en voit des merveilleusement grands.</p> + +<p>Quelques sepmaines apres la pesche des +grands poissons, ils vont à celle de <i>l'Einchataon</i> +qui est un poisson quelque peu approchant +aux Barbeaux de par-deçà, longs +d'environ un pied & demy, ou peu moins: +ce poisson leur sert pour donner goust à +leur Sagamité pendant l'hyver, c'est pourquoy +ils en font grand estat, aussi bien +que du grand poisson, & afin qu'il fasse +mieux sentir leur potage, ils ne l'esventrent +point, & le conservent pendu par monceaux +aux perches de leurs Cabanes; mais +je vous asseure qu'au temps de Caresme, +& quand il commence à faire chaud, qu'il +pue & sent si furieusement mauvais, que +cela nous faisoit bondir le coeur, & à eux +ce leur estoit muse & civette.</p> + +<p>En autre saison ils y peschent, à la ceine +une autre espece de poisson, qui semble +estre de nos Harangs, mis des plus +petits, lesquels ils mangent fraiz & boucanez. +Et comme ils sont tres-sçavans, +aussi bien que nos pescheurs de Molues, à +cognoistre un ou deux jours pres, le temps +que viennent les poissons de chacune espece, +ils ne manquent point quand il faut +d'aller au petit poisson, qu'ils appellent +<i>Anhairfiq</i>, & en peschent un infinité avec +leur ceine, & cette pesche du petit poisson +se faict en commun, puis le partagent par +grandes escuellées, duquel nous avions +nostre part, comme bourgeois & habitant +du lieu. Ils peschent & prennent aussi de +plusieurs autres sortes & especes de poissons, +mais comme ils nous sont incogneus, +& qu'il ne s'en trouve point de pareils +en nos rivieres, je n'en fais point aussi +de mention.</p> + +<p>Estant arrivé au lieu, nommé par les +Hurons <i>Onchrandéen</i> & par nous le Cap +de Victoire ou de Massacre, au temps de +la traite où diverses Nations de Sauvages +s'estoient assemblez, je vis en la Cabane +d'un Montagnet un certain poisson, +qu'ils appellent <i>Chaoufaron</i>, gros comme +un grand Brochet, il n'estoit qu'un des petits; +car il s'en voit de beaucoup plus +grands. Il avoit un fort long bec, comme +celuy d'une Becasse, & avoit deux rang +de dents fort aiguës & dangereuses, d'abord +ne voyant que ce long bec, qui passoit +au travers une fente de la Cabane en +dehors, je croyois que ce fust de quelque +oyseau rare; ce qui me donna la curiosité +de le voir de plus pres; mais je trouvay que +c'estoit d'un poisson qui avoit toute la forme +du corps tirant au Brochet, mais armé +de tres-fortes & dures escailles, de couleur +gris argenté. Il faict la guerre à tous +les autres poissons qui sont dans les lacs +& rivieres. Les Sauvages font grand estat +de la teste, & se saignent avec les dents +de ce poisson à l'endroit de la douleur, qui +se passe soudainement, à ce qu'ils disent.</p> + +<p>Les Castors de Canada, appellez par les +Montagnets <i>Amiscou</i>, & par nos Hurons +<i>Tsoutayé</i>, ont esté la cause principale que +plusieurs Marchands de France on traversé +ce grand Océan pour s'enrichir de +leurs despouilles, & se revestir de leurs superfluitez, +ils en apportent en telle quantité +toutes les annees, que je ne sçay comme +on n'en voit la fin.</p> + +<p>Le Castor est un animal, à peu pres de +la grosseur d'un Mouton tondu, ou +un peu moins, la couleur de son poil est chastaignée, +& y en a peu de bien noirs. Il a +les pieds courts, ceux de devant faicts a +ongles, & ceux de derriere en nageoires, +comme les Oyes, la queue est comme escaillée, +de la forme presque d'une Sole, +toutesfois l'escaille ne se leve point. Quant +à la teste elle est courte, presque ronde, +ayant au devant quatre grandes dents trenchantes, +l'une aupres de l'autre, deux en +haut, & deux en-bas. De ces dents il coupe +des petits arbres, & des perches en plusieurs +pieces, dont il bastist sa maison, & +mesme par succession de temps il en coupe +par fois de bien gros, quand il s'y en +trouve qui l'empeschent de dresser son petit +bastiment, lequel est faict de sorte (chose +admirable) qu'il n'y entre nul vent, d'autant +que tout est couvert & fermé, sinon +un trou qui conduit dessous l'eau, & par +là se va pourmener où il veut; puis une +autre sortie en une autre part, hors la riviere +ou le lac par où il va à terre, & trompe +le chasseur. Et en cela, comme en toute +autre chose, se voit aparrement reluire la +divine providence, qui donne jusqu'aux +moindres animaux de la terre l'instinct +nature, & le moyen de leur conservation.</p> + +<p>Or ces animaux voulans bastir leurs petites +cavernes, ils s'assemblent par troupes +dans les forests sombre & espaisses: s'estans +assembles ils s'en vont couper des rameauz +d'arbres + belles dents, qui leur servent +à cet effet de coignée, & les traisnent +jusqu'au lieu où ils bastissent & continuent +de le faire, jusqu'à ce qu'ils en ont +assez pour achever leur ouvrage. Quelques-uns +tiennent que ces petits animaux +ont une invention admirable à charrier le +bois, & disent qu'ils choisissent celuy de +leur trouppe qui est le plus faineant ou accablé +de vieillesse & le faisant coucher sur +son dos vous disposent fort bien des rameaux +entre ses jambes, puis le traisnent +comme un chariot jusqu'au lieu destiné, & +continuent le mesme exercice tant qu'il y +en ait à suffisance. J'ay veu quelques unes +de ces Cabanes sur le bord de la grand'riviere, +au pays des Algoumequins; mais +elles me sembloient admirables, & telles +que la main de l'homme n'y pourroit rien +adjouster: le dessus sembloit un couvercle +à lexive, & le dedans estoit departy +en deux ou trois estages, au plus haut desquels +les Castors se tiennent ordinairement, +entant qu'ils craignent l'inondation & +la pluye.</p> + +<p>La chasse du Castor se faict ordinairement +en hyver, pour ce principalement +qu'il se tient dans sa Cabane, & que son +poil tient en cette saison là, & vaut fort peu +en esté. Les Sauvages voulans donc prendre +le Castor, ils occupent premierement +tous les passages par où il se peut eschapper, +puis percent la glace du lac gelé, à +l'endroict de sa Cabane, puis l'un d'eux +met le bras dans le trou, attendant sa venue, +tandis qu'un autre va par dessus cette +glace frappant avec un baston sur icelle, +pour l'estonner & faire retourner à son +giste: lors il faut estre habile à le prendre +au colet; car si on le happe par quelque +endroict où il puisse mordre, il fera une +mauvaise blesseure. Ils le prennent aussi +en esté, en tendant des filets avec des +pieux fichez dans l'eau, dans lesquels, sortans +de leurs Cabanes, ils sont pris & tuez, +puis mangez fraiz ou boucanez, à la volonté +des Sauvages. La chair ou poisson, +comme on voudra l'appeller, m'en sembloit +tres bonne, particulierement la +queue, de laquelle ses Sauvages font estat +comme d'un manger tres excellent, comme +de faict elle l'est, & les pattes aussi. +Pour la peau ils la passent assez bien comme +toutes les autres, qu'ils traitent par apres +aux François, ou s'en servent à se couvrir; +et des quatre grandes dents ils en polissent +leurs escuelles, qu'ils font avec des +noeuds de bois.</p> + +<p>Ils ont aussi des Rats musquez, appellez +<i>Ondahya</i>, desquels ils mangent la chair, +& conservent les peaux & roignons musquez: +ils ont le poil court & doux comme +une taupe, & les yeux fort petits, ils mangent +avec leurs deux pattes de devant, debout +comme Escureux, ils paissent l'herbe +sur terre, & le blanc des joncs au fond des +lacs & rivieres. Il y a plaisir à les voir manger +& faire leurs petits tours pendant qu'ils +sont jeunes: car quand ils sont à leur entiere +& parfaicte grandeur, qui approche +à celle d'un grand Lapin, ils ont une longue +queue comme le Singe, qui ne les rent +point agreables. J'en avois un tres-joly, +de la grandeur des nostres, que j'apportois +de la petite Nation en Canada, +je le nourrissois de blanc de joncs, +& d'une certaine herbe, ressemblant au +chien-dent, que je cueillois sur les chemins, +& faisois de ce petit animal tout ce +que je voulois, sans qu'il me mordist aucunement, +aussi n'y sont-ils pas sujets; +mais il estoit si coquin qu'il vouloit tousjours +coucher la nuit dans l'une des manches +de mon habit, et cela fut la cause de +sa mort: car ayant un jour cabané dans une +Sapiniere, & porté la nuict loin de moy +ce petit animal, pour la crainte que j'avois +de l'estouffer; car nous estions couchez sur +un costeau fort penchant, où à peine nous +pouvions nous tenir, (le mauvais temps +nous ayans contraincts de cabaner en si +fascheux lieu) cette bestiole, apres avoir +mangé ce que je luy avois donné, me vint +retrouver à mon premier sommeil, & ne +pouvant trouver nos manches il se mit +dans les replis de nostre habit, ou je le +trouvay mort le lendemain matin, & servit +pour le commencement de desjeuner +de nostre Aigle.</p> + +<p>En plusieurs rivieres & lacs, il y a grande +quantité de Tortues, qu'ils appellent +<i>Angyahouiche</i>, ils en mangent la chair apres +qu'elles ont esté cuittes vives, les pattes +contremonts, sous la cendre chaude, +ou bouillies en eaue, elles sortent ordinairement +de l'eau quant il faict soleil, & se +tiennent arrangées sous quelque longue +piece de bois tombée, mais à mesme temps +qu'on pense s'en approcher, elles sautent +& s'eslancent dans l'eau comme grenouilles: +je pensois au commencement m'en +approcher de pres, mais je trouvay bien +que je n'estois pas assez habile & ne sçavois +l'invention.</p> + +<p>Ils ont de fort grandes Couleuvres, & +de diverses sortes, qu'ils appellent <i>Fioointfiq</i>, +desquelles ils prennent les plus longues +peaux, & en font des fronteaux de +parade qui leur pendent par derriere une +bonne aulne de longueur, & plus, de +chacun costé.</p> + +<p>Outre les Grenouilles que nous avons +par deçà, qu'ils appellent <i>Kiorontsiché</i>, +ils en ont encore d'une autre espece, qu'ils appellent +<i>Oüaron</i>, & quelques-uns les appellent +Crapaux, bien qu'ils n'ayent aucun +venin; mais je ne les tiens point en cette +qualité, quoy que je n'aye veu en tous ces +païs des Hurons aucune espece de nos Crapaux, +ny ouy dire qu'il y en ait, sinon en +Canada. Il est vray qu'une personne pour +exacte qu'elle soit, ne peut entierement sçavoir +ny observer tout ce qui est d'un païs, +ny voir & ouyr tout ce qui s'y passe, & c'est +la raison pourquoy les Historiens & Voyageurs +ne se trouvent pas toujours d'accord +en plusieurs choses.</p> + +<p>Ces <i>Oüarons</i>, ou grosses Grenouilles, +sont verdes, & deux ou trois fois grosses +comme les communes; mais elles ont une +voix si grosse & si puissante, qu'on les +entent de plus d'un quart de lieue loin le +soir, en temps serain; sur le bord des lacs +& rivieres, & sembleront (à qui n'en auroit +encore point veu) que ce fust d'animaux +vingt fois plus gros: pour moy je +confesse ingenuement que je ne sçavois +que penser eu commencement; entendant +de ces grosses vois, & m'imaginois +que c'estoit de quelque Dragon, ou +bien de quelqu'autre gros animal à nous +incogneu. J'ay ouy dire à nos Religieux +dans le pays, qu'ils ne feroient aucune difficulté +d'en manger, en guise de Grenouilles: +mais pour moy, je doute si je l'aurois +voulu faire, n'estant pas encore bien asseuré +de leur netteté.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>Des fruicts, plantes, arbres & richesses<br> +du pays.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE IIII</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/E02.png">N beaucoup d'endroicts, +contrees, isles & pays, le +long des rivieres, & dans +les bois, il y a si grande +quantité de Blues, que les +Hurons appellent <i>Ohentaqué</i>, +& autres petits fruicts, qu'ils appellent +d'un nom general <i>Hahique</i>, que les Sauvages +en font seicherie pour l'hyver, comme +nous faisons des prunes seichées au soleil, +& cela leur sert de confitures pour les malades, +& pour donner goust à leur Sagamité, +& aussi pour mettre dans les petits +pains qu'ils font cuire sous les cendres. +Nous en mangeasmes en quantité sur les +chemins, comme aussi des fraizes, qu'ils +nomment <i>Tichionte</i>, avec de certaines graines +rougeastres, & grosses comme gros +pois, que je trouvois tres bonnes; mais je +n'en ay point veu en Canada ny en France +de pareilles, non plus que plusieurs autres +sortes de petits fruicts & graines inconnues +par deçà, desquelles nous mangions, +comme mets delicieux quant nous +en pouvions trouver. Il y en a de rouges +qui semblent presque du Corail, & qui +viennent quasi contre terre par petits bouquets, +avec deux ou trois feuilles, ressemblans +au Lainier, qui luy donnent bonne +grace, & semblent de tres-beaux bouquets +& serviroient pour tels s'il y en avoit +icy. Il y a de ces autres grains plus +encore une fois, comme j'ay tantost +dict, de couleur noiraste, & qui viennent +en des tiges, hautes d'une coudee. Il y a +aussi des arbres qui semblent de l'Espine +blanche, qui portent de petites pommes +dures, & grosses comme avelines, mais +non pas gueres bonnes. Il y a aussi d'autres +graines rouges, comme <i>Toca</i>, ressemblans +à nos Cornioles, mais elles n'ont ny +noyaux ny pepins, les Hurons les mangent +crues & en mettent aussi dans leurs +petits pains.</p> + +<p>Ils ont aussi des Noyers en plusieurs endroicts, +qui portent des Noix un peu differentes +aux nostres; j'en ay veu qui sont +comme en triangle, & l'escorce verte exterieure +sent un goust comme Terebinte, +& ne s'arrache que difficilement de la coque +dure. Ils ont aussi en quelques contree +des Chastagniers, qui portent de petites +Chastaignes, mais pour des Noisettes & +des Guynes, qui ne sont qu'un peu plus +grosse que Grozelles de tremis, à faute +d'estre cultivées & autres; il y en a en beaucoup +de lieux, & par les bois & par les +champs, desquelles neantmoins on faict +assez peu d'estat: mais pour les Prunes, +nommees <i>Tonestes</i>, qui se trouvent au pays +de nos Hurons: elles ressemblent à nos +Damas violets ou rouges, sinon qu'elles +ne sont pas si bonnes de beaucoup, car la +couleur trompe, & sont aspres & rudes au +goust, si elles n'ont senty de la gelee: c'est +pourquoy les Sauvagesses apres les avopir +soigneusement amassees, les enfouyent en +terre quelques sepmaines pour les adoucir, +puis les en retirent, les essuyent, & +les mangent. Mais je croy que si ces Prunes +estoient antees, qu'elles perdroient +cette acrimonie & rudesse, qui les rend +desagreables au goust, auparavant la gelee.</p> + +<p>Il se trouve des Poires, ainsi appellees +Poires, certains petits fruicts un peu plus +gros que les pois, de couleur noirastre +& mol, tres-bon à manger à la cueillier +comme Blues, qui viennent sur des petits +arbres, qui ont les fueilles semblables +aux poiriers sauvages de deçà, mais leur +fruict en est du tout different. Pour des +Framboises, Meures champestres, Grozelles +& autres semblables fruicts que nous +cognoissons, il s'en trouve assez en des +endroicts, comme semblablement des +Vignes & Raisins, desquels on pourroit +faire de fort bon vins au pays des Hurons, +s'ils avoient l'invention de les cultiver & +façonner: mais faute de plus grande science, +ils se contentent d'en manger le raisin +& les fruicts.</p> + +<p>Les racines que nous appellons Canadiennes, +ou pommes du Canada, qu'eus +appellent <i>Orasquemta</i>, sont assez peu communes +dans le pays, ils les mangent aussi +tost crues que cuites, comme semblablement +une autre sorte de racine, ressemblant +aux Panays, qu'ils appellent <i>Sondhratates</i>; +lesquelles sont à la verité meilleures +de beaucoup: mais on nous en donnoit +peu souvent, & lors seulement que les +Sauvages avoient receu de nous quelque +presens, ou que nous les visitions +dans leurs Cabanes.</p> + +<p>Ils ont aussi des petits Oignons nommés +<i>Anonqué</i>, qui portent seulement deux +fueilles, semblables à celles du Muguet, ils +sentent autant l'Ail que l'Oignon; nous +nous en servions à mettre dans nostre Sagamité +pour luy donner goust, comme +d'une certaine petite herbe, qui a le goust +& la façon approchante de la Marjoleine +sauvage, qu'ils appellent <i>Ongnehon</i>: mais +lors que nous avions mangé de ces Oignons +& Ails crus, comme nous faisions +avec un peu de pourpier sans-pain, lors que +nous n'avions autre chose: ils ne vouloient +nullement nous approcher, ny sentir nostre +haleine, disans que cela sentoit trop +mauvais, & crachaient contre terre par +horreur. Ils en mangent neantmoins de +cuits sous la cendre, lors qu'ils sont en leur +vraye maturité & grosseur, & non jamais +dans leur Menestre, non plus que toute +autre sorte d'herbes, desquelles ils font +tres-peu d'estat, bien que le pourpier ou +pourceleine leur soit fort commun, & que +naturellement il croisse dans leurs champs +de bled & de citrouilles.</p> + +<p>Dans les forests, il se voit quantité de +Cedres, nommez <i>Asquata</i>, de tres-beaux +& gros Chesnes, des Fouteaux, Herables, +Merisiers ou Guyniers, & un grand nombre +d'autres bois de mesme espece des nostres, +& d'autres qui nous sont incogneus, +entre lesquels ils ont un certain arbre +nommé <i>Atti</i>, duquel ils reçoivent & tirent +des commoditez nompareilles.</p> + +<p>Premierement, ils en tirent de grandes +lanieres d'escorces, qu'ils appellent <i>Oühara</i>: +il les font bouillir, & les rendent enfin +comme chanvre, de laquelle ils font leurs +cordes & leurs sacs, & sans estre bouillie +ny accommodee, elle leur sert encore à +coudre leurs robbes, & toute autre chose, +à faute de nerfs d'Eslan: puis leurs plats & +escuelles d'escorces de Bouleau, & aussi +pour lier & attacher les bois & perches +de leurs Cabanes, & à enveloper leurs +playes & blesseures, & cette ligature est +tellement bonne & serre qu'on n'en sçauroit +desirer une meilleure & de moindre +coust.</p> + +<p>Aux lieux marescageux & humides, il +y croist une plante nommée <i>Ononhasquara</i>, +qui porte un tres bon chanvre, les Sauvagesses +la cueillent & arrachent en saison, +& l'accommodent comme nous faisons +le nostre, sans que j'aye peu sçavoir +qui leur en a donné l'invention autre que +la necessité, mere des inventions, après +qu'ils est accommodé, elles le filent sur leur +cuisse, comme j'ay dict, puis les hommes +en font des lassis & filets à pescher. Ils s'en +servent aussi en diverses autres choses, & +non à faire de la toile: car ils n'en ont l'usage +ny la cognoissance.</p> + +<p>Le Muguet qu'ils ont en leurs pays, a +bien la fueille du tout semblable au nostre, +mais la fleur en est toute autre: car +outre qu'elle est de couleur tirant sur le +violet, elle est faicte en façon d'Estoille +grande & large, comme petit Narcis; mais +la plus belle plante que j'aye veue aux Hurons +(à mon advis) est celle qu'ils appellent +<i>Angyahouiche Orichya</i>, c'est à dire, +Chausse de Tortue: car sa fueille est comme +le gros de la cuisse d'un Houmard, ou +Escrevice de mer, & est ferme & creuse au +dedans comme un gobelet, duquel on se +pourroit servir à un besoin pour en boire +la rosee qu'on y trouve dans les matins en +esté, sa fleur en est aussi assez belle.</p> + +<p>J'ay veu en quelque endroict sur le chemin +des Hurons de beaux Lys incarnats, +qui ne portent sur la tige qu'une ou deux +fleurs, & comme je n'ay point veu en tut +le pays Huron aucuns Martagons ou Lys +orangez comme ceux de Canada, ny de +Cardinales, aussi n'ay je point veu en tut +le Canada aucuns Lys incarnats, ny +Chausses de Tortues, ny plusieurs autres +especes de plantes que j'ay veues au Hurons +(il y en pourroit neantmoins bien +avoir sans que je le sceusse). Pour les Roses, +qu'ils appellent <i>Eindauhatayon</i>, nos +Hurons en ont de fort simples, mais ils n'en +font aucun estat, non plus que d'aucunes +autres fleurs qu'ils ayent dans le pays: car +tout leur deduict est d'avoir des parures +& calfiquets qui soient de duree.</p> + +<p>De passer outra à descrire des autres +plantes qui nous ont esté monstree & enseignees +par les Sauvages: ce seroit chose +superflue, & non necessaire, comme de parler +de la richesse & profit qui provenoit +des cendres qui se faisoient dans le pays, +& se menoient en France, puis qu'elles +ont esté delaissees, comme de peu de rapport, +en comparaison des fraiz qu'il y convenoit +faire, bien qu'elles fussent meilleurs +& plus fortes de beaucoup, que celles +qui se font en nos foyers.</p> + +<p>La misere de l'homme est telle, & particulierement +de ceux qui n'ont pas la gloire +de Dieu pour but & regle de leurs actions, +qu'ils n'aspirent toujours qu'aux +choses de la terre qui peuvent seulement +donner quelque assouvissement au corps +& non en l'esprit, que Dieu seul peut contenter.</p> + +<p>Au retour de mon voyage, lors que je +m'efforçois de faire entendre la necessité +que nos pauvres Sauvages avoient d'un +secours puissant, que favorizast leur conversion, +& qu'il y avoit cent mille ames à +gaigner à Jesus-Christ. Plusieurs mal-devots +me demandoient s'il y avoit cent mille +escus à gaigner aupres: voulans dire par +là, que la conversion & le salut des ames +ne leur estoit de rien, & qu'il n'y avoit +que le seul temporel qui les peust esmouvoir +à l'ayde & secours dudict pays. Voicy +donc, ô mal-devots, les thresors & richesses +ausquelles seules vous aspirez avec tant +d'inquietudes. Elles consistent principalement +en quantité de Pelleteries, de diverses +especes d'Animaux terrestres & amphibies. +Il y a encore des mines de Cuivre +qui ne devroient pas estre mesprisees, & +desquelles on pourroit tirer du profit, s'il y +avoit du monde & des ouvriers qui y voulussent +travailler fidellement, ce qui se +pourroit faire, si on avoit estably des +Colonies: car environ quatre-vingts ou +cent lieuës des Hurons, il y a une mine de +Cuivre rouge, de laquelle le Truchement +me monstra un lingot au retour d'un voyage +qu'il fit dans le pays.</p> + +<p>On tient qu'il y en a encore vers le Saguenay, +& mesme qu'on y trouvoit de l'or, +des rubis & autres richesses. De plus +quelques-uns asseurent qu'au pays des +Souriquois, il y a non seulement des mines +de Cuivre rouge, mais aussi de l'Acier, +parmi les rochers, lequel estant fondu on +en pourroit faire de tres-bons trenchans. +Puis de certaines pierres bleuës transparentes, +lesquelles ne vallent moins que +les Turquoises. Parmy ces rochers de +Cuyvre se trouvent aussi quelques fois des +petits rochers couverts de Diamans y attachez: +& peux dire en avoir amassé & +recueilly moy-mesme vers nostre Couvent +de Canada, qui sembloient sortir de +la main du Lapidaire, tant ils estoient +beaux, luisant & bien taillez. Je ne veux +asseurer qu'ils soient fins, mais ils sont +agréables, & escrivent sur le verre.</p> + +<br><br><hr class="full"> + +<h4><i>De nostre retour du pays des Hurons en<br> +France, & de ce qui nous arriva<br> +en chemin.</i></h4> + +<h3>CHAPITRE V.</h3> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/V01.png">N an s'estant escoulé, & +beaucoup de petites choses +qui nous faisoient besoin +nous manquans, il fut question +de retourner en nostre +Couvent de Canada, pour en recevoir & +rapporter les choses necessaires. Nous +consultasmes donc par ensemble, & advisasmes +qu'il falloit se servir de la compagnie +& conduite de nos Hurons, qui +devoient en ce mesme temps descendre à +la traicte, & aller en Canada, pour en rapporter +nos petites necessitez. Car de leur +donner & confier à eux seuls cette commission, +il n'y avoit aucune apparence, +non plus que de certitude, qu'ils dussent +descendre jusques là. Je parlay donc à un +Capitaine de guerre nommé <i>Angoiraste</i>, +& à deux autres Sauvages de sa bande: +l'un nommé <i>Atdatayon</i>, & l'autre <i>Conchionet</i>, +qui me promirent place dans leur Canot: +le conseil s'assemble là dessus, non +en une Cabane, ains dehors sur l'herbe +verde, où je fus mandé, & supplié par ces +Messieurs de leur estre favorable envers +les Capitaines de la traicte, & de faire en +sorte qu'ils peussent avoir d'eux les marchandises +necessaires à prix raisonnable, +& que de leur costé ils leur rendroient de +tres-bonnes pelleteries en eschange. De +plus, qu'ils desiroient fort se conserver l'amitié +des François, & qu'ils esperoient de +moy un honneste recit du charitable +accueil & bon traictement que nous avions +receu d'eux. Je leur promis là-dessus tout +ce que je devois & pouvois, & ne manquay +point de les contenter & assister en +tout ce qu'il fut possible (aussi le devois-je +faire): car de vray, nous avions +trouvé & experimenté en aucun d'eux autant +de courtoisie & d'humanité que nous +eussions peu esperer de quelques bons +Chrestiens, & peut-estre le faisoient-ils, +neantmoins sous esperance de quelque +petit present, ou pour nous obliger de ne +les point abandonner; car la bonne opinion +qu'ils avoient conceue de nous, leur +faisoit croire que nostre presence, nos +prieres & nos conseils leur estoient utils +& necessaires.</p> + +<p>Faisant mes adieux par le bourg, plusieurs +se doutans que je ne retournerois +point de ce voyage, en tesmoignoient +estre mal contens, & me disoient, d'une +voix assez triste, Gabriel, serons nous encore +en vie, & nos petits enfans, quand +tu reviendras vers nous; tu sçais comme +nous t'avons tousjours aymé & chery, & +que tu nous es precieux plus qu'aucune +autre chose que nous ayons en ce monde: +ne nous abandonne donc point, & prend +courage de nous instruire & enseigner le +chemin du Ciel, à ce que ne perisssions +point, & que le Diable ne nous entraisne +apres la mort dans sa maison de feu, il est +meschant, & nous faict bien du mal, prie +donc JESUS pour nous, & nous fais ses enfans, +à ce que nous puissions aller avec +toy dans son Paradis: nous d'autres adjoutaient +mille demandes apres leurs lamentations, +disans, Gabriel, si enfin tu es contrainct +de partir d'icy pour aller aux François, +& que ton dessein sit de revenir +(comme nous t'en supplions) rapporte +nous quelque chose de ton pays, des rassades, +des plumes, des aleines, ou ce que tu +voudras, car nous sommes pauvres & necessiteux +en meubles, & autres choses +(comme tu sçais) & si de plus tu pouvois, +disoient quelques-uns, nous faire present +de tes socquets & sandales, nous t'en +aurions de l'obligation, & te donnerions +quelque chose en eschange: & il les falloit +contenter tous de parole ou autrement, & +les laisser avec cette esperance que je les +reverrois en bref, & leur apporterois quelque +chose (comme c'estoit bien mon intention), +si Dieu n'en eust autrement disposé.</p> + +<p>Ayant pris congé du bon Pere Nicolas, +avec promesse de le revoir au plustost +(si Dieu & l'obeyssance de mes Superieurs +ne m'en empeschoit): je party de nostre +Cabane un soir assez tard, & m'en allay +coucher avec des Sauvages sur le bord de +l'eau, d'où nous partismes le lendemain +matin moy sixiesme, dans un Canot tellement +vieil & rompu, qu'à peine eusmes-nous +advancé deux ou trois heures de +chemin dans le Lac, qu'il nous fallut prendre +terre, & nous cabaner en un cul-de-sac +(avec d'autres Sauvages qui alloient au +Saguenay) pour en renvoyer querir un autre +par deux de nos hommes, lesquels firent +telle diligence qu'ils nous en ramenerent +un autre un peu meilleur le lendemain +matin, & en attendant leur retour, +apres avoir servy Dieu, j'employay le reste +de temps à voir & visiter tous ces pauvres +voyageurs desquels j'appris la sobrieté, +la paix & la patience qu'il faut avoir en +voyageant. Leurs Canots estoient fort petits +& aysez à tourner, aux plus grands il +y pouvoit avoir trois hommes; & aux plus petits +deux, avec leurs vivres & marchandises. +Je leur demanday la raison pourquoy +ils se servoient de si petits vaisseaux; mais +ils me firent entendre qu'ils avoient tant +de fascheux chemins à faire, & de destroicts +parmy les rochers si difficiles à +passer, avec des sauts de sept à huict lieuës +où il falloit tout porter, qu'ils n'y +pourroient nullement passer avec de plus +grands Canots. Je loue Dieu en ses creatures, +& admire la divine providence, que +si bien il nous donne les choses necessaires +pour la vie du corps; il doue aussi ces +pauvres gens d'une patience au dessus de +nous, qui suplee au deffaut des petites +commoditez qui leur manquent.</p> + +<p>Nous partismes de là dés que le Canot +qui nous avoit esté ameiné fut prest, & fisme +telle diligence, qu'environ le midy +nous trouvasmes Estienne Bruslé avec +cinq ou six Canots, du village de Toenchain, +& tous ensemble fusme loger en +un village d'Algoumequins, auquel visitans +les Cabanes du lieu, selon ma coustume, je +fus prié de festin d'un grand Esturgeon, +qui bouilloit dans une grande chaudiere +sur le feu. Le maistre du festin qui m'invita +estoit seul, assis aupres de cette chaudiere, +& chantoit sans intermission, pour +le bon-heur & les louanges de son festin: +je luy promis de m'y trouver à l'heure ordonnee, +& de là je m'en retournay en notre +Cabane, où estant à peine arrivé se +trouva celuy qui avoit charge de faire les +semonces du festin, qui donna à tous ceux +qu'il invitoit à chacun une petite buchette, +de la longueur & grosseur du petit +doigt pour marque & signe qu'on estoit +du nombre des invitez, & non les autres +qui n'en pouvoient monstrer autant. Il se +trouva pres de cinquante hommes à ce festin, +lesquels furent tous rassasiez plus que +suffisamment de ce grand poisson, & des +farines qui furent accommodées dans +le bouillon. Les Algoumequins les uns apres +les autres; pendant qu'on vuidoit la +chaudiere, firent voir à nos Hurons qu'ils +sçavoient chanter & escrimer aussi bien +qu'eux, & que s'ils avoient des ennemis, +qu'ils avoient aussi du courage & de la force +assez pour les surmonter tous, & à la fin +je leur parlay un peu de leur salut, puis +nous nous retirasmes.</p> + +<p>Le lendemain matin apres avoir desjeuné, +nous nous rembarquasmes, & fusmes +loger sur un grand rocher, ou je m'accommoday +dans un lieu cavé, en forme de cercueil, +le lict & les chevet en estoit bien durs, mais +j'y estois desja tout accoustumé, & m'en +souciois assez peu, mon plus grand martyre +estoit principalement la piqueure des +Mousquites & Coufins qui estoient en +nombre infiny dans ces lieux deserts, & +champestre: environ l'heure de midy apparut +l'Arc-en-Ciel à l'entour du Soleil, +avec de si vives & diverses couleurs, que +cela attira long-temps mes yeux pour le +contempler & admirer. Passans outre nostre +chemin d'Isle en Isle, un de nos Sauvages, +nommé <i>Andatayon</i>, tua d'un coup +de flesche un petit animal, ressemblant à +une Fouyne, elle avoit ses petites mamelles +pleines de laict, qui me faict croire +qu'elle avoit ses petits là auprez: & cet +amour que la Nature luy avoit donnée pour +sa vie & pour ses petits, luy donna aussi le +courage de traverser les eaues, & d'emporter +la flesche qu'elle avoit au travers +du corps, qui luy sortoit égallement des +deux costez: de sorte que sans la diligence +de nos Sauvages qui luy couperent chemin, +elle estoit perdue pour nous: ils l'ecorcherent, +jetterent la chair, & se contenterent +de la peau, puis nous allasmes +cabaner à l'entree de la riviere qui vient du +Lac des Epicerinys se descharger dans la +mer douce.</p> + +<p>Le jour ensuyvant, apres avoir passé un +petit saut, nous trouvasmes deux Cabanes +d'Algoumequins dressees sur le bord +de la riviere, desquels nous traictasmes +une grande escorce, & un morceau de poisson +fraiz pour du bled d'Inde. De là pensans +suyvre nostre route, nous nous trouvames +esgarez aussi bien que le jour precedent, +dans des chemins destournez. Il +nous fallut donc charger nos hardes & +nostre Canot sur nos espaules, & traverser +les bois & une assez fascheuse montagne, +pour aller retrouver nostre droict +chemin, dans lequel nous fusmes à peine +remis, qu'il nous fallut tout porter à six +sauts, puis encore en un autre assez grand, +au bout duquel nous trouvasmes quatre +Cabanes d'Algoumequins qui s'en +alloient en voyage en des contrees fort esloignées. +Nous nous rafraischismes un +peu aupres d'eux, puis nous allasmes cabaner +sur une montagnette proche le Lac +des Epicerinys, où nous fusmes visitez de +plusieurs Sauvages passans. Dés le lendemain +matin, que le Soleil nous eut faict +voir sa lumiere, nous nous embarquasmes +sur ce Lac Epicerinyen, & le traversasmes +assez favorablement par le milieu, qui +font douze lieuës de traject, il a neantmoins +un peu plus en sa longueur, à cause +de sa forme sur-ovale. Ce Lac est tres-beau +& tres-agreable à voir, & fort poissonneux. +Et ce qui est plus admirable, est +(si je ne me trompe) qu'il se descharge par +les deux extremitez opposites: car du costé +des Hurons il vomist cette grande riviere +qui se va rendre dans la mer douce: +& du costé de Kebec, il se des charges par +un canal de sept ou huict toises de large: +mais tellement embarrassé de bois, que +les vents y ont faict tomber, qu'on n'y +peut passer qu'avec bien de la peine, & +en destournans continuellement les bois +de la main, ou des avirons.</p> + +<p>Ayans traversé le Lac, nous cabanasmes +sur le bord joignant ce canal, où desja +s'estoient cabanez, un peu à costé d'un +village d'Epicerinys, quantité de Hurons +qui alloient à la Province du Saguenay; +nous traictasmes des Epicerinys un morceau +d'Esturgeon, pour un petit cousteau +fermant que je leur donnay: car leur ayant +voulu donner de la rassade rouge en eschange, +ils n'en firent aucun estat, au contraire +de toutes les autres Nations, qui +font plus d'estat des rouges que des autres.</p> + +<p>Le matin venu nous navigeames par +le canal environ un petit quart de lieuë, +puis nous prismes terre, & marchasmes +par des chemins tres fascheux & difficiles, +pres de quatre bonne lieuës, excepté +deux de nos hommes, qui pour se soulager +conduirent quelque peu de temps le +Canot par un ruisseau, auquel neantmoins +ils se trouverent souvent embarrassez & +fort en peine: soit pour le peu d'eau qu'il y +avoit par endroicts, ou pour le bois tombé +dedans qui les empeschoit de passer à la +fin ils furent contraincts de quitte ce ruisseau, +se charger du Canot, & d'aller par +terre comme nous. Je portois les avirons +du Canot pour ma part du bagage, avec +quelqu'autre petit pacquet, avec quoy je +pensay tomber dans un profond ruisseau +en le pensant passer par sus des longues +pieces de bois mal asseurees: mais nostre +Seigneur m'en garentit: & pour ce que je +ne pouvois suyvre mes gens que de loin, +à cause qu'ils avoient le pied plus leger +que moy, je m'esgarois souvent seul dans +les espaisses forest, & par les montagnes +& vallées, à faute de sentiers battus: mais +à leurs cris & appelle me remettois à la +route, & les allois retrouver: ce long chemin +faict, nous nous rembarquasmes sur +un Lac d'environ une lieuë de longueur +puis ayans porté à un sault assez petit +nous trouvasmes une riviere qui descendoit +du costé de Kebec, & nous y embarquasmes: +depuis les Hurons, sortans de +la mer douce, nous avions tousjours monté +à mont l'eau, jusques au lac des Epicerinys, +& depuis nous eusmes tousjours +des rivieres; & ruisseaux, la faveur du courrant +de l'eau jusques à Kebec, bien que +mes Sauvages s'en servissent assez peu, +pour aymer mieux prendre des chemins +destournez par les terres & par les lacs, qui +sont fort frequens dans le pays, que de +suyvre la droite route.</p> + +<p>Le neufiesme ou dixiesme jour de nostre +sortie des Hurons, nostre Canot se +trouva tellement brisé & rompu, que faisant +force eau, mes Sauvages furent contraincts +de prendre terre, & cabaner porche +deux ou trois Cabanes d'Algoumequins, +& d'aller chercher des escorces +pour en faire un autre, qu'ils sceurent +accommoder & parfaire en fort peu de +temps: je demeuray en attendant mes +hommes, avec ces Algoumequins, lesquels +avoient avec eux deux jeunes Ours +privez, gros comme Moutons, qui continuellement +viroient, couroient & se +jouoient par ensemble, puis c'estoit à qui +auroit plustost grimpé au haut d'un arbre +mais l'heure du repas venue, ces meschans +animaux estoient tousjours apres nous +pour nous arracher nos escuelles de Sagamité +avec leurs pattes & leurs dents. +Mes Sauvages rapporterent avec leurs escorces, +une Tortue pleine d'oeufs, qu'ils +firent cuire vive les pattes en haut sous les +cendres chaudes, & m'en firent manger +les oeufs gros & jaunes comme le moyeu +d'un oeuf de poulle.</p> + +<p>Ce lieu estoit fort plaisant & agreable, +& accommodé d'un tres beau bois de +gros Pins fort hauts, droicts, & presque +d'une egale grosseur & hauteur, & tous +Pins, sans meslange d'autre bois, net & +si vuide de brossailles & halliers, de sorte +qu'il sembloit estre l'oeuvre & le travail +d'un excellent jardinier.</p> + +<p>Avant que partir de là, mes Sauvages +y afficherent les Armoiries de nostre Bourg +de Queunonascaran, car chacun bourg +ou village des hurons a ses Armoiries +particulieres, qu'ils dressent sur les chemins +faisans voyages, lors qu'ils veulent +qu'on sçache qu'ils ont passé celle part. +Ces Armoiries de nostre bourg furent depeintes +sur un morceau d'escorce de Bouleau, +de la grandeur d'une fueille de papier: il +y avoit un Canot grossierement crayonné, +avec autant de traicts noirs tirez de dedans, +comme ils estoient d'hommes, & +pour marque que j'estois en leur compagnie, +ils avoient grossierement depeinct +un homme au dessus des traicts du milieu, +& me dirent qu'ils faisoient ce personnage +ainsi haut eslevé par dessus les autres pour +demonstrer & faire entendre aux passans +qu'ils soient avec eux un Capitaine François +(car ainsi m'appeloient-ils) & au bas +de l'escorce pendoit un morceau de bois +sec, d'environ demy pied de longueur & +gros comme trois doigts, attaché d'un +brin d'escorce, puis ils pendirent cette +Armoirie au bout d'une perche fichee en +terre, un peu penchante en bas. Toute +cette ceremonie estant achevee, nous partismes +avec nostre nouveau Canot, & +portasmes encor ce jour-là, à six ou sept +sauts: mais sur l'heure du midy en nageant, +nous donnasmes si rudement contre un +rocher que nostre Canot en fut fort endommagé, +& y fallut recoudre une +piece.</p> + +<p>Je ne fay point ici mention de tous les +hazards & dangers que nous courusmes +en chemin, ny de tous les sauts où il nous +fallut porter tous nos pacquets par de +tres-longs & fascheux chemins, ny comme +beaucoup de fois nous courusmes risque +de nostre vie, & d'estre submergés +dans des cheutes Y abysmes d'eau, comme +a esté du depuis le bon Pere Nicolas, +& un jeune garçon François nostre disciple, +qui le suyvoit de pres dans un autre +Canot, pour ce que ces dangers & perils +sont tellement frequents & journaliers, +qu'en les descrivans tous, ils sembleroient +des redites par trop rebatues, c'est pourquoy +je me contente d'en rapporter icy +quelques-uns, & lors seulement que le sujest +m'y oblige, & cela suffira.</p> + +<p>Le soir, apres un long travail nous cabanasmes +à l'entree d'un saut, d'où je fus +long-temps en doute que vouloit dire un +grand bruit, avec une grande & obscure +fumee que j'appercevois environ une +lieuë de nous. Je disois, ou qu'il y avoit +là un village, ou que le feu estoit dans +la forest; mais je me trompois en toutes +les deux sortes: car ce grand bruit & cette +fumee procedoit d'une cheute d'eau de +vingt-cinq ou trente pieds de haut entre +des rochers, que nous trouvasmes le lendemain +matin. Apres ce saut, environ la +portee d'une arquebuze, nous trouvasmes +sur le bord de l'eau un puissant rocher, +duquel j'ay faict mention au chapitre 18, +que mes Sauvages croyoient avoir esté +homme mortel comme nous, & puis devenu +& metamorphosé en cette pierre, +par la permission & le vouloir de Dieu: +à un quart de lieuë de là, nous trouvasmes +encore une terre fort haute, entre-meslee +de rochers, plate & unie au dessus, & qui +servoit comme de borne & de muraille à la +riviere.</p> + +<p>Ce fut icy où mes gens, pour ne +me pouvoir persuader que cette montagne +eust un esprit mortel au dedans de +soy qui la gouvernast & regist, me monstrerent +une mine un peu refroignee & +mescontente, contre leur ordinaire. Apres, +nous portasmes encore à trois ou +quatre sauts tout nostre equipage, au dernier +desquels nous nous arrestasmes un +peu à couvert sous les arbres, pendant +un grand orage, qui m'avoit desja percé +de toute parts; puis apres avoir encore +passe un grand saut, où le Canot fut en +partie porté, & en partie traisné, fusmes +cabaner sur une pointe de terre haute, entre +la riviere qui vient du Saguenay, & va à +Kebec, & celle qui se rendoit dedans tout +de travers; les Hurons descendent jusqu'icy +pour aller au Saguenay, & vont +contre mont l'eau, & neantmoins la riviere +du Saguenay, qui entre dans la grande +riviere de sainct Laurens à Tadoussac, à +son sit & courant tout contraire, tellement +qu'il faut necessairement que ce soient +deux rivieres distinctes, & non une seule, +puis que toutes deux se rendent & se perdent +dans la mesme riviere sainct Laurens, +encore qu'il y ait de la distance d'un lieu +à l'autre environ deux cens lieuës: je n'asseure +neantmoins absolument de rien, +puis que nous changeasme si souvent de +chemin allans & retournans des Hurons +à Kebec, que cela m'a faict perdre l'entiere +certitude,& la vraye cognoissance du +droict chemin.</p> + +<p>Continuons nostre voyage, & prenons +le chemin à main droicte; car celuy qui +est à gauche conduist en la Province +du +Saguenay; & disons que l'entree de la riviere +que nous venons de quitter dans +cet autre, y causoit tant d'effect, que nous +fismes plus de six ou sept lieuës de chemin, +que je ne pouvois encore sortir de l'opinion +(ce quine pouvoit estre) que +nous allassions contre mont l'eau, & ce qui +me mist en cet erreur, fut la grande difficulté +que nous eusmes à doubler la poincte, +& que le long de la riviere jusques au +haut, l'eau se soustenoit, s'enfloit, +tournoyoit & bouillonnoit part tout comme sur +un feu, puis des rapports & traisnees d'eau +qui nous venoient à la rencontre un fort +long espace de temps & avec tant de vitesse, +que si nous n'eussions pas esté habiles de +nous en destourner avec la mesme promptitude, +nous estions pour nous y perdre +& submerger. Je demanday à mes Sauvages +d'où cela pouvoit proceder, ils me respondirent +que c'estoit un oeuvre du Diable, +ou le Diable mesme.</p> + +<p>Approchans du saut, en un tres-mauvais +& dangereux endroicts; nous receusmes +dans nostre Canot de grands coups de +vagues, & encor en danger de pis, si les +Sauvage n'eussent esté stilez & habiles à +la conduite & gouvernement d'iceluy; +pour leur particulier ils se soucioient assez +peu d'estre mouillez; car ils n'avoient +point d'habits sur le dos qui les empeschast +de dormir à fer: mais pour moy cela +m'estoit un peu plus incommode, & craignois +fort pour nos livres particulierement.</p> + +<p>Nous nous trouvasmes un jour bien +empeschez dans des grands bourbiers, & +des profondes fanges & marests, joignant +un petit lac, où il nous fallut marcher avec +des peines nompareilles, & si si subtilement +& legerement, que nous pensions +à toute heure enfoncer par dessus la teste +au profond du lac, qui portoit en partie +cette grande estendue de terre noire & +fangeuse: car en effet tout trembloit sous +nous. De la nous allasmes prendre nostre +giste en une ance de terre, où desja s'estoient +cabanez depuis quatre jours un +bon vieillard Huron, avec deux jeunes +garçons, qui estoient là attendant compagnie +pour passer par le pays des Honqueronons +jusques à la traicte: car ce peuple des +Honqueronons est malicieux, jusques là +que de ne laisser passer par leurs terre au +temps de la traicte, un seul ou deux Canots +à la fois, mais veulent qu'ils s'attendent +l'un l'autre, & passent tous, en flotte, +pour avoir meilleur marché de leurs bleds +& farines, qu'ils leur contraignent de traicter +pour des pelleteries. Le lendemain +matin arriverent encore deux autres Canots +Hurons qui cabanerent avec nous; +mais pour cela personne n'osoit encore se +hazarder de passer de peur d'un affront. +A la fin mes hommes s'adviserent de me +declarer Maistre & Capitaine de tous les +deux Canots, & de la marchandise qui +estoit dedans, pour pouvoir librement +passer sans crainte, éviter l'insolence de ce +peuple, & sans recevoir de detriment: je +leur promis, je le fis, & ils s'en trouverent +bien car, sans jactance, je peux dire, que si +ce n'eust esté moy qui mis le hola, ils eussent +est aussi mal traictez que deux autres +Canots que je vis arriver, qui n'estoient +point de nostre bande.</p> + +<p>Nous partismes donc de cette ance de +terre, mais ayans un peu advancé chemin, +nous apperceusmes deux cabanes de cette +Nation, dressees en un cul-de-sac en +lieu eminent, d'où on pouvoit descouvrir +& voir de loin ceux qui passoient dans +leurs terres. Mes Sauvages les voyans eurent +opinion que c'estoient sentinelles posees, +pour leur empescher le passage. Ils tirerent +celle part, & me prierent instamment +de me coucher de mon long dans le +Canot, pour n'estre apperceu de +ces sentinelles, afin que je peusse estre tesmoin +oculaire & auriculaire du mauvais +traictement qu'ils pourroient recevoir & +que par apres je me ferois voir.</p> + +<p>Nous approchasmes donc de ces cabanes, +& leur parlasmes; mais ces pauvres +gens ne nous dirent aucune chose qui +nous peust desplaire car ils ne songeaient +simplement qu'à leur pesche & à leur chasse, +& par ainsi nous reprismes promptement +nostre route & allasmes passer par +un lac, & de là par la riviere qui conduit +au village, laissant à main gauche le droit +chemin de Kebec. Je loue mon Dieu en +toutes choses, & le prie que ma peine & +mon travail soit agreable à sa divine Majesté: +mais il est vray que nous pensasmes +perir ce jour là par deux fois, avant qu'arriver +à ce village, en deux endroicts fort +perilleux, assez pres du saut du lac qui +tombe dans la riviere, & puis nous descendimes +dans un certain endroict tout +couvert de fraizes, desquelles nous fismes +notre meilleur repas, & reprismes nouvelles +forces d'achever nostre journee, jusques +à nos gens de l'Isle, où nous arrivasmes +ce jour là mesme, apres avoir faict +vingt lieuës & plus de chemin.</p> + +<p>O pauvre peuple, combien tu es digne +de compassion! j'advoue que tu es le plus +superbe & revesche de tous ceux que j'ay +point veu. Vien maintenant au devant de +nous, & dispose tes troupes pour nous attendre +de pied coy au port où nous devons +descendre, ne pouvans éviter ta veue +& tes insolences bornees & arrestees: +pourtant à la seule vois d'un pauvre Religieux +Recollet de sainct François, que tu +crois estre Capitaine, & n'est qu'un pauvre +& simple soldat & indigne serviteur +d'un Jesus-Christ crucifié & mort pour nous +en Croix.</p> + +<p>Apres avoir pris langue de quelques +Sauvages que nous trouvasmes cabanez +à l'escart, nous arrivasmes au port où desja +s'estoient portez presque tous les Sauvage +du bourg, lesquels avec de grands +bruits & huees nous y attendoient, en intention +de profiter de nos vivres, bleds & +farines: mais comme ils s'en voulurent saisir, +& que desja ils estoient entrez dans nos +Canots, je fis le hola, & les en fis sortir +(car mes gens n'osaient dire mot) & fis +tout porter au lieu où nous voulusmes cabaner, +un peu esloigné d'eux, pour éviter +leurs trop frequentes visites.</p> + +<p>Il ne faut point douter que ces Honqueronons +n'estoient pas si simples qu'ils +ne vissent bien (comme ils nous en firent +quelques reproches) que je me disois maistre +des bleds & farines, par une invention +trouvee & inventee par mes gens, pour +s'exempter de leur violence & importunité; +mais il leur fallut avoir patience & mortifier +leur contradiction: car ils n'osoient +m'attaquer ou me faire du desplaisir, de +peur du retour, à la traicte de Kebec, où +ils vont tous les ans.</p> + +<p>Je dis veritablement, & le repete derechef, +que c'est icy le peuple le plus revesche, +le plus superbe & le moins courtois +de tous ceux que j'ay veus, mais aussi est-il +le mieux couvert, le mieux matachié & le +plus joly & paré de tous; comme si à la braverie +estoit inseparablement attachee +& conjointe la superbe, la vanité & l'orgueil, +mere nourriciere de tout le reste +des vices & pechez. Les jeunes femmes & +les filles semblent des Nymphes, tant elles +sont bien accommodées, & des Biches +tant elles sont legeres du pied. Nous passames +le reste du jour à nous cabaner, & +encor' tout le suyvant pour la venue du +Truchement Bruslé, qui nous prioit de +l'attendre de compagnie: mais nous trouvasmes +si peu de courtoisie & de faveur +dans ce village, qu'aucun ne nous y voulut +pas traicter un seul morceau de poisson +qu'à prix déraisonnable, peut-estre par +un ressentiment qu'ils avoient de ne leur +avoir laissé les bleds & farines en leur liberté, +comme ils s'estoient promis. Ils ne +laissoient pourtant de nous venir voir devant +nostre cabane; neantmoins plustost +pour nous controller & se mocquer de +nous, que pour s'instruire de leur salut, +car à l'heure du repas me voyant souffler +ma Sagamité, pour estre trop chaude, ils +s'en prenoit à rire, ne considerans point +que je n'avois pas la langue ny le palais ferté +ny endurcy comme eux.</p> + +<p>Au partir de ce village, nous allasmes +cabanner en un lieu tres-propre à la pesche, +où nous prismes quantité de poissons de +diverses especes, que nous mangeasmes +cuits en eau & rostis, mais il y avoit cela +d'incommode que mes gens n'escailloient +point celuy qu'ils deminssoient dans la +Sagamité, non plus que celuy qui se mangeoit +en autre façon, telle estant leur coustume, +de sorte qu'à chaque cueilleree de +Sagamité qu'on prenoit, il falloit faire +estat d'en cracher une partie dehors, & +lors qu'ils avoient quelque morceau de +viande à deminsser, ils se servoient de +leur pied pour le tenir, & de la main pour +la couper.</p> + +<p>Les grands orages qu'il fit ce jour-là, & +les pluyes continuelles qui durerent jusques +au lendemain matin, furent cause +que nous logeasmes fort incommodement +dans un lieu marescageux, où d'aventure +nous trouvasmes un chien esgaré que mes +Sauvages prirent & tuerent à coups de +haches, & le firent cuire pour nostre souper. +Comme au chef, ils me presenterent +la teste, mais je vous asseure qu'elle estoit +si hideuse, & avoit une grand' gueule behante +si desagreable, que je n'eus pas le courage +d'en manger, & me contentay d'un +morceau de la cuisse. Au souper du lendemain +nous mangeasmes un Aigle, que +mes gens m'avoient desnichée, puis deux +ou trois autres en autre temps, pour ce +que ces oyseaux estoient si lourds à porter, +avec les avirons: que j'avois desja en +ma charge, que je ne pûs les conserver un +plus long temps, & fallut nous en desfaire.</p> + +<p>Le jour suyvant, apres avoir tout porté à +5 ou 6 sauts, & passé par des lieux tres-perilleux, +nous prismes giste en un petit hameau +d'Algoumequins sur le bord de la +riviere, qui a en cet endroict plus d'une +bonne lieue de large: le lendemain environ +l'heure de midy, nous vismes deux +Arcs au Ciel, fort visibles & apparens, +que tenoient devant nous les deux bords +de la riviere comme deux arcades, sous +lesquelles il sembloit que nous deussions +passer. Le soir nos Sauvages mangerent +un Aigle, de laquelle je ne voulus pas +seulement prendre du bouillon pour l'amour +de nostre Seigneur, & le respect du +Vendredy (bien que je fusse bien foible) +dequoy mes gens resterent bien edifiez & +satisfaits, que je ne fisse rien contre la volonté +de nostre bon JESUS. Le matin nous +nous mismes sur la riviere, qui en cet endroict +est tres-large, & semble un lac, couvert +par tout d'un si grand nombre de Papillons +morts, que j'eusse auparavant douté +s'il y en auroit bien en autant en tout le +Canada: à quelques heures, de là, un François, +nommé la Montagne, avec ses Sauvages, +se penserent perdre, & tomber dans +un precipice & cheute d'eau, de laquelle +ils ne fussent jamais sortis que morts & +tous brisez, & leur faute estoit, en ce +qu'ils n'avoient pas assez tost pris terre.</p> + +<p>Nous avons faict mention de plusieurs +cheutes d'eau, & de quantité de sauts & +de precipices dangereux: mais voicy le +saut de la Chaudiere que nous allons le +presentement trouver, le plus admirable, le plus +dangereux & le plus espouventable +de tous: car il est large de plus d'un grand +quart de lieuë et demy, il a au travers +quantité de petites Isles qui ne sont que +rochers aspres & difficiles, couvertes en +partie de meschant petits bois, le tout +entre-coupé de concavitez & precipices, +que ces boüillons & cheutes d'eau de six +ou sept brasses, on faict à succession de +temps, & particulierement à un certain +endroict, où l'eau tombe de telle impetuosité +sur un rocher au milieu de la riviere, +qu'il s'y est cavé un large & profond +bassin: si bien que l'eau courant là dedans +circulairement y faict des tres-puissans +bouïllons, qui produisent des grandes fumees +de poudrin de l'eau qui s'eslevent +en l'air. (Il y a encor' un autre semblable +bassin ou chaudiere plus à l'autre bord de +la riviere, qui est presque aussi impetueux +& furieux que le premier, & tend de mesmes +ses eauës en grands precipices): +& c'est la raison pourquoy nos Montagnets +& Canadiens ont donné à ce saut le +nom <i>Asticou</i>, & les Hurons <i>Anoò</i> +qui veut dire chaudiere en l'une & en l'autre +langue. Cette cheute d'eau meine un tel +bruit dans ce bassin, que l'on l'entend de +plus de deux lieuës loin, puis sort & tombe +dans un autre profonde concavité ou +grand bassin, environné d'un grand rocher, +où il ne se voit rien qu'une tres espaisse +escume, qui couvre & cache l'eau au +dessous. Et comme je m'amusois à contempler +& considerer toutes ces cheutes +d'eau entrer de si grande impetuosité dans +ces chaudieres, & en ressortir avec la mesme +impetuosité, je me donnay garde que +tous ces rochers d'alentour, où je me tenois, +sembloient tous couverts de petits +limas de pierre, & n'en peux donner autre +raison, sinon, que c'est, ou de la nature de +la pierre mesme, ou que le poudrin de l'eau +tombant là dessus, peut avoir causé tous +ces effects: c'est aussi en cet endroict où +je trouvay premierement des plantes d'un +Lys incarnat, qui n'avoient que deux +fleurs sur chacune tige.</p> + +<p>Environ un quart de lieuë apres le saut +de la chaudiere, nous passasmes à main +droicte devant un autre saut ou cheute +d'eau admirable, d'une riviere qui vient du +costé du Su, laquelle tombe d'une telle +impetuosité de vingt ou vingt-cinq brasses +de haut dans la grande riviere, sur laquelle +nous estions, qu'elle faict deux arcades, +qui ont de largeur pres de trois cens +pas. Les jeunes hommes sauvages se donnent +quelquefois le plaisir de passer avec +leurs Canots par derriere la plus large, & +ne se mouillent que de poudrin que faict +l'eau, mais il me semble qu'ils font en cela +une grande folie, pour le danger qu'il y a +assez eminent: & puis, à quel propos +s'exposer sans profit dans un sujet qui nous +peut causer un repentir & tirer sur nous la +risee & la mocquerie de tous les autres? +Les Yroquois venoient ordinairement +jusques en ces contrees, pour surprendre +nos Hurons au passage allant à la traicte; +mais depuis qu'ils ont sceu qu'ils commençoient +de mener des François avec +eux, ils ont comme desisté d'y plus aller, +neantmoins nos gens à tout evenement, +se tindrent toujours sur leur garde, de peur +de quelque surprise, & s'allerent cabaner +hors danger, & comme nous souffrismes +les grandes ardeurs du Soleil pendant le +jour, il nous fallut de mesme souffrir les +orages, les grands bruits du tonnerre, & +les pluyes continuelles pendant la nuict, +jusques au lendemain matin, que nous +nous remismes en chemin, encore tous +mouillez, & affiligez d'un faux rapport +qui nous avoit est faict par un Algoumequin, +que la flotte de France estoit perie +en mer, & que c'estoit perdre temps à mes +gens de descendre jusques à Kebec: mais +apres estre un peu r'entré en moy-mesme, +& ruminé ce qui en pouvoit estre, je me +doutay incontinent de stratageme & de la +finesse de l'Algoumequin qui avoit controuvé +ce mensonge, pour nous faire retourner +en arriere, & en suitte persuader à +tous les autres Hurons de n'aller point à +la traicte. Je fis donc entendre à mes Sauvages +la malice de l'homme, & leur fis +continuer nostre voyage, avec esperance +de bons succez.</p> + +<p>De là nous allasmes cabanez à la petite +Nation que nos Hurons appellent Quieunontateronons, +où nous n'eusmes pas à +peine pris terre & dressé nostre Cabane, +que les deputez du village nous vindrent +visiter, & supplier nos gens d'essuyer les +larmes de ving-cinq ou trente pauvres +vefves qui avoient perdu leurs marys +l'hivers passé, les uns de la faim, & les autres +de diverses maladies naturelles, je les priay +d'avoir patience en cette pressante necessité, +& que le tout ne consistoit qu'à quelque +petit present qu'il falloit faire à ces +pauvres vefves pour addoucir leur douleur, +& essuyer leurs larmes. Ils en firent +en effect leur petit devoir, & donnerent +un present de bled d'Inde & de farine à ces +pauvres bonnes gens: je les appelles bons +pource qu'en effect je les trouvay tels, & +d'une humeur tellement accommodante, +douce & pleine d'honnesteté, que je m'en +trouvay fort edifié & satisfaict.</p> + +<p>Ce fut icy où je trouvay dans les bois environ +un petit quart de lieuë du village, un +pauvre Sauvage malade, enfermé dans une +Cabane ronde, couché de son long aupres +d'un petit feu, duquel j'ay faict mention +cy-devant au chapitre des malades. +Me promenant par le village, & visitant +les Sauvages, un jeune garçon me fit present +d'un petit Rat musqué, pour lequel je +luy donnay en eschange un autre petit present, +duquel il faisoit autant d'estat, que je +faisois de ce petit animal. Le truchement +Bruslé, qui s'estoit là venu cabaner avec +nous, traitta un Chien, dequoy nous fismes +festin le lendemain matin, en compagnie +de plusieurs Sauvages de nos Canots, +& puis nous troussasmes bagage, fismes +nos apprests, & nous mismes en chemin, +nonobstant les nouveaux advis que +les Algoumequins nous donnoient des +Navires de France qu'ils croyoient estre +perdues & subemergées en mer, ou pris par +les Corsaires & en effect il y avoit l'apparence +assez de la croire, en ce que le +temps de leur arrivee ordinaire estoit desja +de longtemps escoulé, & si on n'en recevoit +aucune nouvelle. Ce fut ce qui me +mit pour lors dans les doutes, bien que je +fisse tousjours bonne mine à mes gens, de +peur qu'ils ne s'en retournassent, comme +ils en estoient sur le pointc.</p> + +<p>Passans au saut sainct Louys, long d'une +bonne lieuë & tres-dangereux en plusieurs +endroicts, nostre Seigneur me garantit +& preserva d'un precipice & cheute +d'eu où je m'en allois tomber infailliblement, +car comme mes Sauvages en des +eaux basses conduisoient le Canot à la +main, estant moy seul dedans, pour ce que +je ne les pouvois suyvre à pied, dans les +eaux, ny sur la terre par trop montagneuse, +& embarrassee de bois & de rochers, la +violence de l'eau leur ayant faict eschapper +des mains, je me jettay fort à propos +sur une petite roche en passant, puis en +mesme temps le Canot tombe par une +cheute d'eau dans un precipice, parmy les +bouillons & les rochers, d'où ils le retirerent +à demy brisé avec une longe corde, +que (prevoyant le danger) ils y avoient attachée; +& apres ils le raccommoderent: à terre +avec des pieces d'escorces qu'ils portoient +quant-&-eux: depuis nous souffrismes +encore plusieurs coups de vagues dans +nostre petit vaisseau, & passasmes par de +grandes, hautes & perilleuses eslevations +d'eau, qui faisoient dancer, hausser & baisser +nostre Canot d'une merveilleuse façon, +pendant que je m'y tenois couché & +raccourcy, pour ne point empescher mes +Sauvages de bien gouverner, & voir de +quel bord ils devoient prendre. De là nous +allasmes cabaner dans une Sapiniere assez +incommodement, d'où nous partismes le +lendemain matin, encore tous mouillés, +& continuasmes nostre chemin par un lac +& de là par la grande riviere, jusques à +deux lieuës pres du Cap de Victoire, où +nous cabanasmes sous un arbre peu à +couvert des pluyes, qui continuerent du +soir jusques au lendemain matin, que nous +nous rendismes audict Cap de Victoire, +où desja estoit arrivé depuis deux jours le +Truchement Bruslé, ave ceux ou trois +Canots Hurons.</p> + +<p>Je vous rends graces, ô mon Dieu, que +vous nous ayez conduits jusques icy sans +peril, mais voicy, je ne suis pas plustost +descendu à terre, pensant me rafraischir, que +j'entends les plaintes du Truchement & +de ses gens, qui sont empeschez par les +Montagnets & Algoumequins de passer +outre, & veulent qu'ils attendent là avec +eux les barques de la traicte: je ne trouvay +point à propos de leur obeyr, & dis que je +voulois descendre & que pour eux qu'ils +demeurassent là, s'ils vouloient, & me +voyant dans cette resolution, & que difficilement +me pouvoient ils empescher, & +encore moins osoient-ils me violenter, +comme ils avoient faict le Truchement. +Ils trouverent invention d'intimider nos +Hurons par une fourbe qu'ils leur firent +croire, que à tout le moins tirer d'eux +quelques presens. Ils firent donc courir un +bruit qu'ils avoient receu vingt coliers de +Pourceleine des Ignierhonons (ennemis +mortels des Hurons) à la charge de les +envoyer advertir de l'arrivee desdits Hurons, +afin qu'ils peussent les venir tous +mettre à mort, & qu'en peu de temps, ils +viendroient en tres grand nombre. Nos +gens, vainement espouventez de cette +mauvaise nouvelle, tindrent conseil là +dessus, un peu à l'escart dans le bois, où je +fus appellé avec le Truchement, qui estoit +d'aussi legere croyance qu'eux, & pour +conclusion ils se cottiserent tous, qui de +rets, qui de petun, bled farine & autres +chose, qu'ils donnerent aux Capitaines et +Chefs principaux des Montagnets & Algoumequins, +afin de se les obliger. Il n'y +eut que mes Sauvages qui ne donnerent +rien: car je me doutay incontinent du stratageme +& mensonge auquel les Sauvages +sont sujets, & se font aysement croire à +ceux de leur sorte: car ils n'ont qu'à dire +je l'ay songé s'ils ne veulent dire on me l'a +dit, & cela suffit.</p> + +<p>Mais puis que nous sommes à parler +des presens des Sauvages, avant que passer +outre nous en dirons les particularitez, +& d'où ils tirent particulierement +ceux qu'ils font en commun. En toutes les +villes, bourgs & villages de nos Hurons, +ils font un certain amas de coliers de pourceleine, +rassades, haches, cousteaux, & generallement +de tout ce qu'ils gaignent ou +obtiennent pour le commun soit à la guerre, +traicté de paix, rachapt de prisonniers, +peages des Nations qui passent par leurs +terres, & par toute autre voy & maniere +qui se presente. Or est-il que toutes ces +choses sont mises & disposees entre +les mains & en la garde de l'un des Capitaines +du lieu, à ce destiné, comme Thresorier +de la Republique & lors qu'il est question +de faire quelque present pour le bien +& salut commun de tous, ou pour s'exempter +de guerre, pour la paix, ou pour autre +service du public, ils assemblent le conseil, +auquel, apres avoir deduit la necessité urgente +qui les oblige de puiser dans le thresor, +& arresté le nombre & la qualité des +marchandises qui en doivent estre tirees, +on advise le Thresorier de fouiller dans +les coffres, & d'en apporter tout ce qui a +esté ordonné, & s'il se trouve espuisé de finances, +pour lors chacun se cottise librement +de ce qu'il peut, & sans violence aucune +donne de ses moyens selon sa commodité +& bonne volonté; & jamais ils +ne manquent de trouver les choses necessaires +& accordees, tant ils ont le coeur +genereux & assis en bon lieu, pour le salut +commun.</p> + +<p>Pour revenir au dessein que j'avois de +partir du Cap de Victoire, & d'aller jusqu'à +Kebec, je me resolus en fin (apres avoir +un peu contesté avec les Montagnets +& Algoumequins) de faire mettre nostre +Canot en l'eau, comme je fis, dés la poincte +du jours, que tous les Sauvages dormoient +encore, & n'esveillay personne +que le Truchement pour me suyvre, s'il +pouvoit, ce qu'il fist au mesme instant, & +fismes telle diligence, favorisez du courant +de l'eau, & qu'il n'y avoit aucun saut +à passer, que nous fismes vingt-quatre bonnes +lieuës ce jour là, nonobstant l'incommodité +de la pluye, & cabanasmes au lieu +qu'on dit estre le milieu du chemin de +Kebec au Cap de Victoire, où nous trouvasmes +une barque à laquelle on nous +donna la collation, puis des pois & des +prunes pour faire chaudiere entre nos +Sauvages, lesquels d'ayse, me dirent alors +que j'estois un vray Capitaine, & qu'ils ne +s'estoient point trompez en la croyance +qu'is en avoient tousjours eue, veu la reverence +& le respect que me portoient les +François, & les presents qu'ils m'avoient +faicts; qui estoient ces pois & ces pruneaux, +desquels ils firent bonne expedition +è l'heure du souper, ou plustost disner +car nous n'avions encore beu ny mangé +de tout le jour.</p> + +<p>Le lendemain dés le grand matin, nous +partismes delà, & en peu d'heures trouvasmes +une autre barque, qui n'avoit encore +levé l'anchre faute d'un bon vent: & +apres avoir salué celuy qui y commandoit, +avec le reste de l'equipage, & faict +un peu de collation, nous passasmes outre +en diligence, pour pouvoir arriver à Kebec +ce jour là mesme, comme fismes +avec la grace du bon Dieu. Sur l'heure +de midy mes Sauvages cacherent tous +du sable un peu de bled d'Inde à l'accoustumée +& firent festin de farine cuite, arrosée +de suif d'Eslan fondu mais j'en mangeai +tres peu pour lors (sous esperance +de mieux le soir): car comme je ressentois +desja l'air de Kebec, ces viandes insipides +& de mauvais goust, ne me sembloient +pas si bonnes qu'auparavant particulierement +ce suif fondu, qui sembloit +proprement à celuy de nos chandelles, lequel +seroit là mangé en guise d'huile, ou +de beurre fraiz, & eussions esté trop heureux +d'en avoir pour mettre dans nostre +pauvre Menestre au pays des Hurons.</p> + +<p>A une bonne lieuë ou deux de Kebec, +nous passasmes assez proche d'un village +de Montagnets, dressé sur le bord de la +riviere, dans une Sapiniere, le Capitaine +duquel, avec plusieurs autres de la bande, +nous vindrent à la rencontre dans un +Canot, & vouloient à toute force contraindre +mes Sauvages de leur donner une +partie de leur bled & farine, comme +estant deu (disoient-ils) à leur Capitaine, +pour le passage & entree dans leurs terres: +mais les François qui là avoient esté +envoyez exprez dans une Chalouppe, +pour empescher ces insolences, leur firent +lascher prise, tellement que mes gens ne +furent en rien foullez, que du reste de nostre +Menestre du disner, qui estoit encore +dans le pot, laquelle ces Montagnets mangerent +à pleine main toute froide, sans autre +ceremonie.</p> + +<p>De là nous arrivasmes d'assez bonne +heure à Kebec, & eus le premier à ma +rencontre le bon Pere Joseph qui y estoit +arrivé depuis huict jours; avec lequel (apres +m'estre un peu rafraischy, & receu la +courtoisie de Messieurs de l'habitation, & +veu cabaner mes Sauvages) je fus à nostre +petit Couvent, scitué sur la riviere +sainct-Charles; où je trouvay tous nos +Confreres en bonne santé, Dieu mercy: +desquels (apres l'action de graces que +nous rendismes premierement à Dieu & +à ses Saincts) je receus la charité & bon +accueil que ma foiblesse, lassitude & debilité +pouvoit esperer d'eux.</p> + +<p>Quelques jours apres il fut question de +faire mes petits apprests; pour retourner +promptement aux Hurons avec mes Sauvages, +qui avoient achevé leur traicte; +mais quant tout fut prest, & que je pensay +partir, il me fut delivré des lettres +avec une obedience, de la part de nostre +Reverend Pere Provincial, par lesquelles +il me mandoit de m'embarquer au plus +prochain voyage pour retourner en +France, demeurer de Communauté en +nostre Couvent de Paris, où il desiroit se +servir de moy.</p> + +<p>Il fallut donc changer de batterie, & delaisser +Dieu pour Dieu par l'obeyssance, +puis que sa divine Majesté en avoit ainsi +ordonné. Car je ne pû recevoir aucune +raison pour bonne, de celles qu'on m'alleguoit +de ne m'en point retourner, & +d'envoyer mes excuses par escrit à nostre +Reverend Pere Provincial, pource qu'une +simple obeyssance estoit plus conforme +à mon humeur, que tout le bien que +j'eusse peu esperer par mon travail au salut +& conversion de ce pauvre peuple, sans +icelle.</p> + +<p>En delaissant la nouvelle France, je perdis +aussi l'occasion d'un voyage de deux +ou trois cens lieuës au delà des Hurons, +tirant su Sur, que j'avois promis faire avec +mes Sauvages, si tost que nous eussions +esté de retour dans le pays, pendant que +le Pere Nicolas eust esté descouvrir quelque +autre Nation du costé du Nord. Mais +Dieu, admirable en toutes choses, sans la +permission duquel une seule fueille d'arbre +ne tombe point, a voulu que la chose +soit arrivee autrement.</p> + +<p>Prenant congé de mes pauvres Sauvages +affligez de mon depart, je taschay de +les consoler, & leur donnay esperance de +les revoir au plustost qu'il me seroit possible, +& que le voyage que je devois faire +en France ne procedoit pas d'aucun mescontentement +que j'eusse receu d'eux, ny +pour envie qu'eusse de les abandonner, +ains pour quelqu'autre affaire particuliere +qui m'obligeoit de m'absenter d'eux pour +un temps. Ils me prierent de me ressouvenir +de mes promesses, & puis je ne +pouvois estre diverty de ce voyage, qu'au +moins je me rendisse à Kebec dans dix ou +douze lunes, & qu'ils ne manqueroient +pas de m'y venir retrouver, pour me reconduire +en leur pays. Il est vray que ces +pauvres gens ne manquerent pas de m'y +venir rechercher l'annee d'apres, comme +il me fut mandé par nos Religieux: mais +l'obedience de mes Superieurs qui m'employoit +à autre chose à Paris, ne me permist +pas d'y retourner, comme j'eusse bien +desiré.</p> + +<p>Avant mon depart nous les conduismes +dans nostre Couvent, leur fismes festin, +& tout la courtoisie & tesmoignage +d'amitié à nous possible, & leur donnasme +à tous quelque petit present, particulierement +au Capitaine & Chef de Canot, auquel nous donnames +un Chat pour porter à son pays, comme chose rare, +& à eux incogneue: ce present luy +agrea infiniment, & en fit grand estat; +mais voyant que ce Chat venoit à nous lors +que nous l'appellions, il conjectura +de là qu'il estoit plein de raison, & qu'il +entendoit tout ce que nous luy disions: +c'est pourquoy, après nous avoir humblement +remercié d'un present si rare, il nous +pria de dire à ce Chat que quand il seroit +en son pays qu'il ne fist point du mauvais, +& qu'il ne s'en allast point courir par les +autres Cabanes ny par les forests; mais +qu'il demeurast tousjours dans son logis +pour manger les Souris, & qu'il l'aymeroit +comme son fils, & ne luy laisseroit avoir +faute de rien.</p> + +<p>Je vous laisse à penser & considerer la +naïfveté & simplicité de ce bon homme, +qui pensoit encore le mesme entendement +& la mesme raison estre au reste des +animaux de l'habitation, & s'il fut pas necessaire +le tirer de cette pensee et le mettre +luy-mesme dans la raison, puis que +desja ll m'avoit faict auparavant la mesme +question, touchant le flux & reflux de +la mer, qu'il croyoit par cet effect estre animée, +entendre, & avoir une volonté.</p> + +<p>C'est à present, c'est à cette heure, qu'il +faut que je te quitte, ô pauvre Canada, ô +ma chere Province des Hurons, celle que +j'avois choisie pour finir ma vie en travaillant +à ta conversion! pense-tu que ce +ne soit sans un regret & une extreme douleur, +puis que je te vois encore gisante +dans l'espaisse tenebre de l'infidelité, si peu +illuminee du Ciel, si peu esclairee de la +raison, & si abrutie dans l'habitude de tes +mauvaises coustumes; tu as mal mesnagé +les graces que le Ciel t'a offertes, tu veux +estre Chrestienne, tu me l'as dit. Mais helas! +la croyance ne suffit pas, il faut le Baptesme: +mais si tu ne quittes tout ce qui +est de vicieux en toy, de quoy te serviront +la croyance & le Baptesme, sinon d'une +plus grande condemnation; j'espere en +mon Dieu toutes fois, que tu feras mieux, +& que tu seras celle qui jugera & condemnera +un jour devant le grand Dieu vivant +beaucoup de Chrestiens plus mal vivans, +& mieux instruits que toy, qui n'as encore +veu de Religieux, que des pauvres Recollets +du Seraphique sainct François, qui +ont offert à Dieu & leur vie & leur sang +pour ton salut.</p> + +<p>Passons maintenant dans ces barques +jusques à Tadoussac, où le grand vaisseau +nous attend, puis que nous avons fait nos +adieux à nos Freres & François, & à +nos pauvres Sauvages. Ce grand vaisseau +nous conduira à Gaspé, où nous +apprendrons que les Anglois nous attendent +à la Manche avec deux grands Navires +de guerre pour nous prendre au passage; +mais Dieu en disposera autrement, +s'il luy plaist.</p> + +<p>Cet advis donné par des pescheurs +nous fit encore tarder quelques jours, +pour avoir la compagnie de trois autres +vaisseaux de la flotte qui se chargeoient +de Molues, avec lesquels nous fismes voile, +& courusmes en vain un Escumeur de +mer Rochelois, qui nous estoit venu +recognoistre environ trois cens lieuës au +deça du grand Banc, puis arrivez assez +pres de la Manche, il s'esleva une brune si +obscure & favorable pour nous, qu'ayant, +à cause d'icelle, perdu nostre route, & donné +jusques dans la terre d'Angleterre, en une +petite Baye proche une tour à demy +ruynée, nous ne fusmes nullement apperceus +de ces guetteurs qui nous pensoient +surprendre en chemin, & arrivasmes (assistez +de la grace de nostre bon Dieu) à la rade +de Dieppe, & de là (de nostre pied) à +nostre Couvent de Paris fort heureusement +& pleins de santé Dieu mercy, auquel +soit honneur, gloire & louange à jamais. +Ainsi soit-il.</p> + + + +<br><br><br><br> + +<h1>DICTIONAIRE</h1> +<h2>DE LA LANGUE</h2> +<h2>HURONNE.</h2> + +<h4><i>Necessaire à ceux qui n'ont l'intelligence d'icelle<br> +& ont à traiter avec les Sauvages du pays.</i></h4> + +<h4>Par Fr. GABRIEL SAGARD, Recollet de<br> +S. François, de la Province de S. Denys.</h4> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/dict01.png"></p> + +<h3>A PARIS</h3> + +<h4>CHEZ DENYS MOREAU, rue S. Jacques à la<br> +Salamandre d'Argent.</h4> +<hr> +<h3>M. DC. XXXII.</h3> + +<h4><i>Avec Privilege du Roy.</i></h4> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"></p> + + + +<h1>DICTIONAIRE</h1> +<h3>DE</h3> +<h2>LA LANGUE HURONNE</h2> + +<h4><i>Par Fr. Gabriel Sagard, Recollet de<br> +sainct François, de la Province<br> +de S. Denys.</i></h4> + +<p><img class="lef" alt="" src="images/L01.png">E peché des ambitieux Babyloniens, +qui pensoient s'eslever jusques au Ciel, +par la hautesse de leur incomparable +tour, pour +d'un second deluge universel, +s'est communiqué par ses effects à toutes +les autres nations du monde, de maniere +que nous voyons par experiencce, qu'à +peine se peut-il trouver une seule Province +ou Nation, qui n'aye un langage particulier, +ou du moins qui ne differe d'accents +& de beaucoup de mots. Parmy nos +Sauvages mesme il n'y a si petit peuple qui +ne soit dissemblable de l'autre ne leur maniere +de parler. Les Hurons ont leur langage +particulier, & les Algoumequins, +Montagnets & Canadiens en ont un autre +tout different, de sorte qu'ils ne s'entr'entendent +point, excepté les Skéquaneronons, +Honquerons, & Anasaquanans, +lesquels ont quelque correspondance, & +s'entr'entendent en quelque chose: mais +pour les Hurons ou Houandater, leur +langue est tellement particuliere & differente +de toutes les autres, qu'elle ne derive +d'aucune. Par exemple les Hurons appellent +un chien <i>Gagnenon</i>, les Epicerinys +<i>Arionte</i>, & les Canadiens ou Montagnets +<i>Atimoy</i>: tellement qu'on voit une grande +difference en ces trois mots, qui ne signifient +neantmoins qu'une mesme chose, +chacun en sa langue. De plus pour dire +mon pere en Huron, faut dire <i>Astan</i>, & +en Canadien <i>Noraoni</i>: pour dire ma mere +en Huron, <i>Auan Ondauen</i>, en Canadien +<i>Necaoni</i>; ma tante, en Huron <i>Harha</i>, & en +Canadien, <i>Netousisse</i>; du pain en Huron +<i>Andataroni</i>, & en canadien, <i>Pacouechigan</i>, +& de la galette <i>Caracona</i>. Je ne t'entends +point en Huron, <i>Danstan réaronca</i>, & en +Canadien faut dire, <i>Noma quinisirocatin</i>. Je +pourrois encore adjouster un grand nombre +de mots Canadiens & Hurons, pour +en faire mieux cognoistre la difference, & +qu'il n'y a point de rapport d'une langue +à l'autre; mais ce peu que je viens de mettre +icy doit suffire pour satisfaire & contenter +ceux qui en auroient peu douter.</p> + +<p>Et bien que je sois très peu versé en langue +Huronne, & fort incapable de faire +quelque chose de bien: Si est ce que je +feray volontiers part au public (puis qu'il +est ainsi jugé à propos) de ce eu que j'en +sçay, par ce Dictionaire que j'ay grossierement +dressé, pour la commodité & utilité +de ceux qui ont à voyager dans le païs, +& n'ont l'intelligence de ladite langue: +car je sçay combien vaut la peine d'avoir +affaire à un peuple & ne l'entendre point. +Je veux bien neantmoins les advertir que +ce n'est point assez de sçavoir lire, & dire +les mots à nostre mode, il faut de plus +observer la prononciation & les accents +du pays, autrement on ne se pourra faire +entendre que tres difficillement, & si outre +cela, comme nous voyons en France +beaucoup de differents accents & de mots +nous voyons la mesme chose aux Provinces, villes & +villages où la langue Huronne +est en usage. C'est pourquoy il ne se faudra +point estonner si en voyageant dans le +pays, on trouve cette difficulté, & qu'une +mesme chose se dise un peu differemment, +ou tout autrement en un lieu qu'en +un autre, dans un mesme village, & encore +dans une mesme Cabane. Par exemple, +pour dire des raisins un prononcera +<i>Ochahenna</i>, & un autre dira <i>Hochahenda</i>, puis +pour dire, voyla qui est bien, voyla qui est +beau, un dira <i>Onguianné</i>, & l'autre dira <i>Onguiendé</i>: +pour dire l'emmeines-tu, l'emmeneras-tu, +un prononcera <i>Etcheignon</i>, & +un autre dira <i>Etseignon</i>, & ceux-là sont +des mots differents, car il y en a beaucoup +d'autres si peu approchans, & tellement +dissemblables, nonobstant qu'ils +soient d'une mesme langue, & ne signifient +tous qu'une mesme chose, que les +confrontans ils ne se ressemblent en rien +qu'à la signification, comme ces deux +mots <i>Andahia</i> & <i>Houernen</i> le demontrent, +lesquels signifient l'un & l'autre +cousteau, neantmoins sont tous differents.</p> + +<p>Il y a encore une autre chose à remarquer +en cette langue: c'est que pour affirmer +ou s'informer d'un mesme sujet, ils +n'usent que d'un mesme mot sans adjonction. +Par exemple, affirmer qu'une chose +est faicte, ou s'informer sçavoir si elle +est faicte, il ne disent que <i>Achongna</i>, ou +<i>Onnen achongna</i>: & n'y a que la cadence +ou façon de prononcer, qui donne à cognoistre +si on interroge, ou si on asseure, +& afin de ne point repeter tant de fois une +mesme chose, & neantmoins faire sçavoir +& comprendre comme on peut user des +mots, j'ay mis à la fin des periodes, aff. +ou int., pour dire aff. qu'on s'en peut servir +pour affirmer la chose, ou int. pour advertir +que sans y rien changer cela sert encore +pour interroger.</p> + +<p>Et pour ce que nos gens confondent +encore souvent les temps presens, passez +ou à venir: les premieres, secondes ou troisiesmes +personnes, le pluriel & le singulier, +& les genres masculin & feminin, ordinairement +sans aucun changement, diminution +ou adjonction des mots & syllabes, +j'ay aussi marqué aux endroits plus +difficiles, des lettres necessaires & propres, +pour sortir de toutes ces difficultez, +& voir comme & en combien de sortes on +se peut servir d'une periode & façon de +parler, sans estre obligé d'y rien changer, +que la cadence & le ton. Pour le temps +present j'ay mis un pnt. pour le preterit un +pt. & pour le futur un fu. Pour les personnes, +il y a pour la premiere un 1, pour la +seconde un 2, & pour la troisiesme un 3 & +per. signifie personne, & le singulier & pluriel +par S.P. & les genres masculin & feminin +M. & F.</p> + +<p>Si je n'eusse craint de grossir trop inutilement +ce Dictionaire, que je me suis +proposé d'abreger le plus que faire se +pourra, j'aurais pour la commodité des +plus simples, escrit les choses plus au long: +car je sçay par experience, que si ce Dictionaire +n'enseignoit & donnoit les +choses toutes digerees à ceux qui n'ont +qu'à passer dans le pays, ou à traiter peu +souvent avec les Hurons, qu'ils ne pourroient +d'eux mesmes, en ces commencements, +assembler, composer ny dresser +ce qu'ils auroient à dire avec toutes les regles +qu'on leur pourroit donner, & feroient +souvent autant de fautes qu'ils diroient +des mots, pour ce qu'il n'y a que la +practique & le long usage de la langue +qui peut user des regles; qui sont autant +confuses & mal-aisees à cognoistre, comme +la langue est imparfaicte.</p> + +<p>Ils ont un grand nombre de mots, qui +sont autant de sentences, & d'autres composez +qui sont tres beaux, comme <i>Assimenta</i>, +baille la seine: <i>Taoxritan</i>, donne +moy du poisson; mais ils en ont aussi d'autres +qu'il faut entendre en divers sens, selon +les sujets & les rencontres qui se presentent. +Et comme par deçà on invente +des mots nouveaux, des mots du temps, +& des mots à la mode, & d'un accent de +Cour, qui a presque ensevely l'ancien +Gaulois.</p> + +<p>Nos Hurons, & generallement toutes +les autres Nations, ont le mesme instabilité +de langage, & changent tellement +leurs mots, qu'à succession de temps l'ancien +Huron est presque tout autre que celuy +du present, & change encore, selon +que j'ay peu conjecturer & apprendre n +leur parlant: car l'esprit se subtilise, & +vieillissant corrige les choses, & les met +dans leur perfection.</p> + +<p>Quelqu'un me dira, que je n'ay pas bien +observé l'ordre Alphabetique en mon +Dictionaire, imparfaict en beaucoup de +choses, & que je devois me donner du +temps pour le polir & rendre dans sa perfection, +puis qu'il devoit paroistre ne public, +& servir en un siecle où les escrits +plus parfaicts peuvent à peine contenter +les moins advancez. Mais il faut premierement +considerer qu'un ordre si exacte +n'estoit point autrement necessaire, & +que pour observer de tout poinct cette politesse, +& ordre Alphabetique, qu'il m'y +eust fallu employer un grand temps au delà +de dix ou douze petits jours que j'y ay +employez en fournissant la presse.</p> + +<p>Secondement, qu'il est question d'une +langue sauvage; presque sans regle, & tellement +imparfaicte, qu'un plus habile +que moy se trouveroit bien empesché, +(non pas de controller mes escrits) mais +de mieux faire: aussi ne s'est-il encore trouvé +personne qui se soit mis en devoir d'en +dresser des rudiments autre que celuy-cy, +pour la grande difficulté qu'il y a: & +cette difficulté me doit servir d'excuse, si +par mesgard il s'y est glissé quelques fautes, +comme aussi à l'Imprimeur, qui n'a +pû observer tous les pointcts marquez, qui +eussent esté necessaires sur plusieurs lettres +capitales, & autres, qui ne sont point +en usage chez-nous, & qu'il m'a fallu passer +sous silence.</p> + +<p>Si peu de lumiere que j'aye eu dans la +langue Canadienne, je n'y ay pas recogneu +tant de difficulté qu'en celle-cy, +(bien que plus grave & magistrale) car on +en peut dresser des Declinaisons & Conjugaisons, +& observer assez bien les temps, +les genres & les nombres, mais pour la Huronne, +tout y est tellement confondu & +imparfaict, comme j'ay desja dict qu'il n'y +a que la pratique & le long usage qui y +peut perfectionner les negligens & peu +studieux: car pour les autres qui ont envie +d'y profiter, il n'y q que les commencemens +de difficiles, & Dieu donne lumiere +au reste, avec le soin qu'on y apporte, +favorisé du secours & de l'assistance des +Sauvages qui est grandement utile, & duquel +je me servois journellement, pour me +rendre leur langue familiere.</p> + +<p>La principale chose qui m'a obligé d'escrire +sur cette matiere est un desir particulier +que j'ay d'ayder ceux qui entreprendront +ce voyage, pour le salut & la conversion +de ces pauvres Sauvages Hurons: +car le seul ressouvenir de ces pauvres gens +me touche tellement en l'ame, que je voudrois +les pouvoir tous porter dans le Ciel +apres une bonne conversion, que je prie +Dieu leur donner, bannissant de leur +coeur tout ce qui est de vicieux & de +leurs terres tous les Anglois, ennemis +de la foy, pour y rentrer aussi glorieusement, +comme il nous en ont chassé injustement, +avec tout le reste des François.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/deco006.png"></p> +<br><br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/017.png"></p> + + +<h2><i>LES MOTS FRANCOIS</i></h2> +<h4><i>tournez en Huron.</i></h4> + +<div class="blue"> +<p><b>NOTE DU TRANSCRIPTEUR</b></p> + +<p>Ce document à été transcrit à partir de l'édition numérisée d'un livre +ancien, dont l'impression assez mauvaise, n'a en rien été améliorée avec +l'âge et la numérisation.</p> + +<p>En particulier, le mots HURONS, écrits en italiques, sont +extrêmement difficiles à lire. C'est pour cette raison que le +dictionnaire contenu dans l'original n'a pas pu être reproduit ici. Il +aurait souffert une si grande multitude d'erreurs, que nous avons +préféré l'omettre.</p> + +<p>Si des lecteurs trouvent une version plus lisible du dictionnaire, il ne +sera jamais trop tard pour la soumettre et l'insérer ici.</p> +</div> + + +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/hr01.png"></p> + + +<p>J'ay soussigné, Ministre Provincial des Freres +mineurs Recollets de la Province de S +Denys en France, veu la permission de sa Majesté +& Approbation de trois Peres des plus qualifiez +de nostredite Province, par nous nommez +Censeurs, Permets à Frere Gabriel Sagard, +de faire imprimer son Voyage de Canada +avec un Dictionaire de la langue des Sauvages, +sous ce titre. <i>Le grand Voyage, &c.</i> Fait à +Rouen ce 25 Juillet 1632, sous nostre seing +manuel & seel de nostre Ordre.</p> + +<p>Pr. VINCENT MORET,<br> +Ministre Provincial. </p> + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le grand voyage du pays des Hurons, by +Gabriel Sagard + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND VOYAGE DU PAYS DES HURONS *** + +***** This file should be named 23828-h.htm or 23828-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/3/8/2/23828/ + +Produced by Rénald Lévesque. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/23828-h/images/001.png b/23828-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cba9453 --- /dev/null +++ b/23828-h/images/001.png diff --git a/23828-h/images/003a.png b/23828-h/images/003a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4307cc2 --- /dev/null +++ b/23828-h/images/003a.png diff --git a/23828-h/images/007.png b/23828-h/images/007.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f3cd949 --- /dev/null +++ b/23828-h/images/007.png diff 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