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diff --git a/23567-8.txt b/23567-8.txt new file mode 100644 index 0000000..4bee525 --- /dev/null +++ b/23567-8.txt @@ -0,0 +1,16524 @@ +The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Alfred de Musset - +Tome 5, by Alfred De Musset + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres complètes de Alfred de Musset - Tome 5 + +Author: Alfred De Musset + +Release Date: November 20, 2007 [EBook #23567] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze, Suzanne Lybarger and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + +OEUVRES COMPLÈTES DE ALFRED DE MUSSET + +ÉDITION ORNÉE DE 28 GRAVURES D'APRÈS LES DESSINS DE BIDA D'UN PORTRAIT +GRAVÉ PAR FLAMENG D'APRÈS L'ORIGINAL DE LANDELLE ET ACCOMPAGNÉE D'UNE +NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRÈRE + + * * * * * + +TOME CINQUIÈME + + + + + +COMÉDIES + +III + +PARIS + +EDITION CHARPENTIER + +L. HÉBERT, LIBRAIRE + +7, RUE PERRONET, 7 + +1888 + + + + +UN CAPRICE + +COMÉDIE EN UN ACTE + +PUBLIÉE EN 1837, REPRÉSENTÉE EN 1847. + + + PERSONNAGES. ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES. + + M. DE CHAVIGNY M. BRINDEAU. + + MATHILDE. Mmes JUDITH. + + MADAME DE LÉRY. ALLAN-DESPRÉAUX. + +_La scène se passe dans la chambre à coucher de Mathilde._ + +[Illustration: Un caprice] + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +MATHILDE, _seule, travaillant au filet._ + +Encore un point, et j'ai fini. + +_Elle sonne; un domestique entre._ + +Est-on venu de chez Janisset? + +LE DOMESTIQUE. + +Non, madame, pas encore. + +MATHILDE. + +C'est insupportable; qu'on y retourne; dépêchez-vous. + +_Le domestique sort._ + +J'aurais dû prendre les premiers glands venus; il est huit heures; il +est à sa toilette; je suis sûre qu'il va venir ici avant que tout soit +prêt. Ce sera encore un jour de retard. + +_Elle se lève._ + +Faire une bourse en cachette à son mari, cela passerait aux yeux de +bien des gens pour un peu plus que romanesque. Après un an de mariage! +Qu'est-ce que madame de Léry, par exemple, en dirait si elle le +savait? Et lui-même, qu'en penserait-il? Bon! il rira peut-être du +mystère, mais il ne rira pas du cadeau. Pourquoi ce mystère, en effet? +Je ne sais; il me semble que je n'aurais pas travaillé de si bon +coeur devant lui; cela aurait eu l'air de lui dire: Voyez comme +je pense à vous; cela ressemblerait à un reproche; tandis qu'en lui +montrant mon petit travail fini, ce sera lui qui se dira que j'ai +pensé à lui. + +LE DOMESTIQUE, _rentrant_. + +On apporte cela à madame de chez le bijoutier. + +_Il donne un petit paquet à Mathilde._ + +MATHILDE. + +Enfin! + +_Elle se rassoit._ + +Quand M. de Chavigny viendra, prévenez-moi. + +_Le domestique sort._ + +Nous allons donc, ma chère petite bourse, vous faire votre dernière +toilette. Voyons si vous serez coquette avec ces glands-là? Pas mal. +Comment serez-vous reçue maintenant? Direz-vous tout le plaisir qu'on +a eu à vous faire, tout le soin qu'on a pris de votre petite personne? +On ne s'attend pas à vous, mademoiselle. On n'a voulu vous montrer que +dans tous vos atours. Aurez-vous un baiser pour votre peine? + +_Elle baise sa bourse et s'arrête._ + +Pauvre petite! tu ne vaux pas grand'chose; on ne te vendrait pas deux +louis. Comment se fait-il qu'il me semble triste de me séparer de toi? +N'as-tu pas été commencée pour être finie le plus vite possible? +Ah! tu as été commencée plus gaiement que je ne t'achève. Il n'y a +pourtant que quinze jours de cela; que quinze jours, est-ce possible? +Non, pas davantage; et que de choses en quinze jours! Arrivons-nous +trop tard, petite?... Pourquoi de telles idées? On vient, je crois; +c'est lui; il m'aime encore. + +UN DOMESTIQUE, _entrant_. + +Voilà monsieur le comte, madame. + +MATHILDE. + +Ah, mon Dieu! je n'ai mis qu'un gland et j'ai oublié l'autre. Sotte +que je suis! Je ne pourrai pas encore lui donner aujourd'hui! Qu'il +attende un instant, une minute, au salon; vite, avant qu'il entre... + +LE DOMESTIQUE. + +Le voilà, madame. + +_Il sort. Mathilde cache sa bourse._ + + +SCÈNE II + +MATHILDE, CHAVIGNY. + + +CHAVIGNY. + +Bonsoir, ma chère, est-ce que je vous dérange? + +_Il s'assoit._ + +MATHILDE. + +Moi, Henri? quelle question! + +CHAVIGNY. + +Vous avez l'air troublé, préoccupé. J'oublie toujours, quand j'entre +chez vous, que je suis votre mari, et je pousse la porte trop vite. + +MATHILDE. + +Il y a là un peu de méchanceté; mais comme il y a aussi un peu +d'amour, je ne vous en embrasserai pas moins. + +_Elle l'embrasse._ + +Qu'est-ce que vous croyez donc être, monsieur, quand vous oubliez que +vous êtes mon mari? + +CHAVIGNY. + +Ton amant, ma belle; est-ce que je me trompe? + +MATHILDE. + +Amant et ami, tu ne te trompes pas. + +_À part._ + +J'ai envie de lui donner la bourse comme elle est. + +CHAVIGNY. + +Quelle robe as-tu donc? Tu ne sors pas? + +MATHILDE. + +Non, je voulais... j'espérais que peut-être?... + +CHAVIGNY. + +Vous espériez?... Qu'est-ce que c'est donc? + +MATHILDE. + +Tu vas au bal? tu es superbe. + +CHAVIGNY. + +Pas trop; je ne sais si c'est ma faute ou celle du tailleur, mais je +n'ai plus ma tournure du régiment. + +MATHILDE. + +Inconstant! vous ne pensez pas à moi en vous mirant dans cette glace. + +CHAVIGNY. + +Bah! à qui donc? Est-ce que je vais au bal pour danser? Je vous jure +bien que c'est une corvée, et que je m'y traîne sans savoir pourquoi. + +MATHILDE. + +Eh bien! restez, je vous en supplie. Nous serons seuls, et je vous +dirai... + +CHAVIGNY. + +Il me semble que ta pendule avance; il ne peut pas être si tard. + +MATHILDE. + +On ne va pas au bal à cette heure-ci, quoi que puisse dire la pendule. +Nous sortons de table il y a un instant. + +CHAVIGNY. + +J'ai dit d'atteler; j'ai une visite à faire. + +MATHILDE. + +Ah! c'est différent. Je... je ne savais pas,... j'avais cru... + +CHAVIGNY. + +Eh bien? + +MATHILDE. + +J'avais supposé,... d'après ce que tu disais... Mais la pendule va +bien; il n'est que huit heures. Accordez-moi un petit moment. J'ai une +petite surprise à vous faire. + +CHAVIGNY, _se levant_. + +Vous savez, ma chère, que je vous laisse libre et que vous sortez +quand il vous plaît. Vous trouverez juste que ce soit réciproque. +Quelle surprise me destinez-vous? + +MATHILDE. + +Rien; je n'ai pas dit ce mot-là, je crois. + +CHAVIGNY. + +Je me trompe donc, j'avais cru l'entendre. Avez-vous là ces valses de +Strauss? Prêtez-les-moi, si vous n'en faites rien. + +MATHILDE. + +Les voilà; les voulez-vous maintenant? + +CHAVIGNY. + +Mais, oui, si cela ne vous gêne pas. On me les a demandées pour un ou +deux jours. Je ne vous en priverai pas longtemps. + +MATHILDE. + +Est-ce pour madame de Blainville? + +CHAVIGNY, _prenant les valses_. + +Plaît-il? Ne parlez-vous pas de madame de Blainville? + +MATHILDE. + +Moi! non. Je n'ai pas parlé d'elle. + +CHAVIGNY. + +Pour cette fois j'ai bien entendu. + +_Il se rassoit._ + +Qu'est-ce que vous dites de madame de Blainville? + +MATHILDE. + +Je pensais que mes valses étaient pour elle. + +CHAVIGNY. + +Et pourquoi pensiez-vous cela? + +MATHILDE. + +Mais parce que... parce qu'elle les aime. + +CHAVIGNY. + +Oui, et moi aussi; et vous aussi, je crois? Il y en a une surtout; +comment est-ce donc? Je l'ai oubliée... Comment dit-elle donc? + +MATHILDE. + +Je ne sais pas si je m'en souviendrai. + +_Elle se met au piano et joue._ + +CHAVIGNY. + +C'est cela même! C'est charmant, divin, et vous la jouez comme un +ange, ou, pour mieux dire, comme une vraie valseuse. + +MATHILDE. + +Est-ce aussi bien qu'elle, Henri? + +CHAVIGNY. + +Qui, elle? madame de Blainville? Vous y tenez, à ce qu'il paraît. + +MATHILDE. + +Oh! pas beaucoup. Si j'étais homme, ce n'est pas elle qui me +tournerait la tête. + +CHAVIGNY. + +Et vous auriez raison, madame, il ne faut jamais qu'un homme se laisse +tourner la tête, ni par une femme ni par une valse. + +MATHILDE. + +Comptez-vous jouer ce soir, mon ami? + +CHAVIGNY. + +Eh! ma chère, quelle idée avez-vous? On joue, mais on ne compte pas +jouer. + +MATHILDE. + +Avez-vous de l'or dans vos poches? + +CHAVIGNY. + +Peut-être bien. Est-ce que vous en voulez? + +MATHILDE. + +Moi, grand Dieu! que voulez-vous que j'en fasse? + +CHAVIGNY. + +Pourquoi pas? Si j'ouvre votre porte trop vite, je n'ouvre pas du +moins vos tiroirs, et c'est peut-être un double tort que j'ai. + +MATHILDE. + +Vous mentez, monsieur; il n'y a pas longtemps que je me suis aperçue +que vous les aviez ouverts, et vous me laissez beaucoup trop riche. + +CHAVIGNY. + +Non pas, ma chère, tant qu'il y aura des pauvres. Je sais quel usage +vous faites de votre fortune, et je vous demande de me permettre de +faire la charité par vos mains. + +MATHILDE. + +Cher Henri! que tu es noble et bon! Dis-moi un peu: te souviens-tu +d'un jour où tu avais une petite dette à payer, et où tu te plaignais +de n'avoir pas de bourse? + +CHAVIGNY. + +Quand donc? Ah! c'est juste. Le fait est que, quand on sort, c'est une +chose insupportable de se fier à des poches qui ne tiennent à rien... + +MATHILDE. + +Aimerais-tu une bourse rouge avec un filet noir? + +CHAVIGNY. + +Non, je n'aime pas le rouge. Parbleu! tu me fais penser que j'ai +justement là une bourse toute neuve d'hier; c'est un cadeau. Qu'en +pensez vous? + +_Il tire une bourse de sa poche._ + +Est-ce de bon goût? + +MATHILDE. + +Voyons; voulez-vous me la montrer? + +CHAVIGNY. + +Tenez. + +_Il la lui donne; elle la regarde, puis la lui rend._ + +MATHILDE. + +C'est très joli. De quelle couleur est-elle? + +CHAVIGNY, _riant_. + +De quelle couleur? La question est excellente. + +MATHILDE. + +Je me trompe... Je veux dire... Qui est-ce qui vous l'a donnée? + +CHAVIGNY. + +Ah! c'est trop plaisant! sur mon honneur! vos distractions sont +adorables. + +UN DOMESTIQUE, _annonçant_. + +Madame de Léry! + +MATHILDE. + +J'ai défendu ma porte en bas. + +CHAVIGNY. + +Non, non, qu'elle entre. Pourquoi ne pas la recevoir? + +MATHILDE. + +Eh bien! enfin, monsieur, cette bourse, peut-on savoir le nom de +l'auteur? + + +SCÈNE III + +MATHILDE, CHAVIGNY, MADAME DE LÉRY, _en toilette de bal._ + + +CHAVIGNY. + +Venez, madame, venez, je vous en prie; on n'arrive pas plus à propos. +Mathilde vient de me faire une étourderie qui, en vérité, vaut son +pesant d'or. Figurez-vous que je lui montre cette bourse... + +MADAME DE LÉRY. + +Tiens! c'est assez gentil. Voyons donc. + +CHAVIGNY. + +Je lui montre cette bourse; elle la regarde, la tâte, la retourne, +et, en me la rendant, savez-vous ce qu'elle me dit? Elle me demande de +quelle couleur elle est! + +MADAME DE LÉRY. + +Eh bien! elle est bleue. + +CHAVIGNY. + +Eh oui! elle est bleue... C'est bien certain,... et c'est précisément +le plaisant de l'affaire... Imaginez-vous qu'on le demande? + +MADAME DE LÉRY. + +C'est parfait. Bonsoir, chère Mathilde; venez-vous ce soir à +l'ambassade? + +MATHILDE. + +Non, je compte rester. + +CHAVIGNY. + +Mais vous ne riez pas de mon histoire? + +MADAME DE LÉRY. + +Mais si. Et qui est-ce qui a fait cette bourse? Ah! je la reconnais, +c'est madame de Blainville. Comment! vraiment vous ne bougez pas? + +CHAVIGNY, _brusquement_. + +À quoi la reconnaissez-vous, s'il vous plaît? + +MADAME DE LÉRY. + +À ce qu'elle est bleue justement. Je l'ai vue traîner pendant des +siècles; on a mis sept ans à la faire, et vous jugez si pendant ce +temps-là elle a changé de destination. Elle a appartenu en idée à +trois personnes de ma connaissance. C'est un trésor que vous avez là, +monsieur de Chavigny; c'est un vrai héritage que vous avez fait. + +CHAVIGNY. + +On dirait qu'il n'y a qu'une bourse au monde. + +MADAME DE LÉRY. + +Non, mais il n'y a qu'une bourse bleue. D'abord, moi, le bleu m'est +odieux; ça ne veut rien dire, c'est une couleur bête. Je ne peux pas +me tromper sur une chose pareille; il suffit que je l'aie vue une +fois. Autant j'adore le lilas, autant je déteste le bleu. + +MATHILDE. + +C'est la couleur de la constance. + +MADAME DE LÉRY. + +Bah! c'est la couleur des perruquiers. Je ne viens qu'en passant, vous +voyez, je suis en grand uniforme; il faut arriver de bonne heure dans +ce pays-là; c'est une cohue à se casser le cou. Pourquoi donc n'y +venez-vous pas? Je n'y manquerais pas pour un monde. + +MATHILDE. + +Je n'y ai pas pensé, et il est trop tard à présent. + +MADAME DE LÉRY. + +Laissez donc, vous avez tout le temps. Tenez, chère, je vais sonner. +Demandez une robe. Nous mettrons M. de Chavigny à la porte avec son +petit meuble. Je vous coiffe, je vous pose deux brins de fleurettes, +et je vous enlève dans ma voiture. Allons, voilà une affaire bâclée. + +MATHILDE. + +Pas pour ce soir; je reste décidément. + +MADAME DE LÉRY. + +Décidément! est-ce un parti pris? Monsieur de Chavigny, amenez donc +Mathilde. + +CHAVIGNY, _sèchement_. + +Je ne me mêle des affaires de personne. + +MADAME DE LÉRY. + +Oh! oh! vous aimez le bleu, à ce qu'il paraît. Eh bien! écoutez, +savez-vous ce que je vais faire? Donnez-moi du thé, je vais rester +ici. + +MATHILDE. + +Que vous êtes gentille, chère Ernestine! Non, je ne veux pas priver +ce bal de sa reine. Allez me faire un tour de valse, et revenez à +onze heures, si vous y pensez; nous causerons seules au coin du feu, +puisque M. de Chavigny nous abandonne. + +CHAVIGNY. + +Moi? pas du tout: je ne sais si je sortirai. + +MADAME DE LÉRY. + +Eh bien! c'est convenu, je vous quitte. À propos, vous savez mes +malheurs; j'ai été volée comme dans un bois. + +MATHILDE. + +Volée! qu'est-ce que vous voulez dire? + +MADAME DE LÉRY. + +Quatre robes, ma chère, quatre amours de robes qui me venaient de +Londres, perdues à la douane. Si vous les aviez vues, c'est à en +pleurer; il y en avait une perse et une puce; on ne fera jamais rien +de pareil. + +MATHILDE. + +Je vous plains bien sincèrement. On vous les a donc confisquées? + +MADAME DE LÉRY. + +Pas du tout. Si ce n'était que cela, je crierais tant qu'on me les +rendrait, car c'est un meurtre. Me voilà nue pour cet été. Imaginez +qu'ils m'ont lardé mes robes; ils ont fourré leur sonde je ne sais par +où dans ma caisse; ils m'ont fait des trous à y mettre un doigt. Voilà +ce qu'on m'apporte hier à déjeuner. + +CHAVIGNY. + +Il n'y en avait pas de bleue, par hasard? + +MADAME DE LÉRY. + +Non, monsieur, pas la moindre. Adieu, belle; je ne fais qu'une +apparition. J'en suis, je crois, à ma douzième grippe de l'hiver; je +vais attraper ma treizième. Aussitôt fait, j'accours, et me plonge +dans vos fauteuils. Nous causerons douane, chiffons, pas vrai? Non, +je suis toute triste, nous ferons du sentiment. Enfin, n'importe! +Bonsoir, monsieur de l'azur... Si vous me reconduisez, je ne reviens +pas. + +_Elle sort._ + + +SCÈNE IV + +CHAVIGNY, MATHILDE. + + +CHAVIGNY. + +Quel cerveau fêlé que cette femme! Vous choisissez bien vos amies! + +MATHILDE. + +C'est vous qui avez voulu qu'elle montât. + +CHAVIGNY. + +Je parierais que vous croyez que c'est madame de Blainville qui a fait +ma bourse. + +MATHILDE. + +Non, puisque vous me dites le contraire. + +CHAVIGNY. + +Je suis sûr que vous le croyez. + +MATHILDE. + +Et pourquoi en êtes-vous sûr? + +CHAVIGNY. + +Parce que je connais votre caractère: madame de Léry est votre oracle; +c'est une idée qui n'a pas le sens commun. + +MATHILDE. + +Voilà un beau compliment que je ne mérite guère. + +CHAVIGNY. + +Oh! mon Dieu, si; et j'aimerais tout autant vous voir franche +là-dessus que dissimulée. + +MATHILDE. + +Mais, si je ne crois pas, je ne puis feindre de le croire pour vous +paraître sincère. + +CHAVIGNY. + +Je vous dis que vous le croyez; c'est écrit sur votre visage. + +MATHILDE. + +S'il faut le dire pour vous satisfaire, eh bien! j'y consens; je le +crois. + +CHAVIGNY. + +Vous le croyez? et quand cela serait vrai, quel mal y aurait-il? + +MATHILDE. + +Aucun, et par cette raison je ne vois pas pourquoi vous le nieriez. + +CHAVIGNY. + +Je ne le nie pas; c'est elle qui l'a faite. + +_Il se lève._ + +Bonsoir; je reviendrai peut-être tout à l'heure prendre le thé avec +votre amie. + +MATHILDE. + +Henri, ne me quittez pas ainsi! + +CHAVIGNY. + +Qu'appelez-vous _ainsi_? Sommes-nous fâchés? Je ne vois là rien que de +très simple: on me fait une bourse, et je la porte; vous demandez qui, +et je vous le dis. Rien ne ressemble moins à une querelle. + +MATHILDE. + +Et si je vous demandais cette bourse, m'en feriez-vous le sacrifice? + +CHAVIGNY. + +Peut-être; à quoi vous servirait-elle? + +MATHILDE. + +Il n'importe; je vous la demande. + +CHAVIGNY. + +Ce n'est pas pour la porter, je suppose? Je veux savoir ce que vous en +feriez. + +MATHILDE. + +C'est pour la porter. + +CHAVIGNY. + +Quelle plaisanterie! Vous porteriez une bourse faite par madame de +Blainville? + +MATHILDE. + +Pourquoi non? Vous la portez bien. + +CHAVIGNY. + +La belle raison! Je ne suis pas femme. + +MATHILDE. + +Eh bien! si je ne m'en sers pas, je la jetterai au feu. + +CHAVIGNY. + +Ah! ah! vous voilà donc enfin sincère. Eh bien! très sincèrement +aussi, je la garderai, si vous le permettez. + +MATHILDE. + +Vous en êtes libre, assurément; mais je vous avoue qu'il m'est cruel +de penser que tout le monde sait qui vous l'a faite, et que vous allez +la montrer partout. + +CHAVIGNY. + +La montrer! Ne dirait-on pas que c'est un trophée! + +MATHILDE. + +Écoutez-moi, je vous en prie, et laissez-moi votre main dans les +miennes. + +_Elle l'embrasse._ + +M'aimez-vous, Henri? Répondez. + +CHAVIGNY. + +Je vous aime, et je vous écoute. + +MATHILDE. + +Je vous jure que je ne suis pas jalouse; mais si vous me donnez cette +bourse de bonne amitié, je vous remercierai de tout mon coeur. C'est +un petit échange que je vous propose, et je crois, j'espère du moins, +que vous ne trouverez pas que vous y perdez. + +CHAVIGNY. + +Voyons votre échange; qu'est-ce que c'est? + +MATHILDE. + +Je vais vous le dire, si vous y tenez; mais si vous me donniez la +bourse auparavant, sur parole, vous me rendriez bien heureuse. + +CHAVIGNY. + +Je ne donne rien sur parole. + +MATHILDE. + +Voyons, Henri, je vous en prie. + +CHAVIGNY. + +Non. + +MATHILDE. + +Eh bien! je t'en supplie à genoux. + +CHAVIGNY. + +Levez-vous, Mathilde, je vous en conjure à mon tour; vous savez que je +n'aime pas ces manières-là. Je ne peux pas souffrir qu'on s'abaisse, +et je te comprends moins ici que jamais. C'est trop insister sur un +enfantillage; si vous l'exigez sérieusement, je jetterais cette bourse +au feu moi-même, et je n'aurais que faire d'échange pour cela. Allons, +levez-vous, et n'en parlons plus. Adieu; à ce soir; je reviendrai. + +_Il sort._ + + +SCÈNE V + + +MATHILDE, _seule_. + +Puisque ce n'est pas celle-là, ce sera donc l'autre que je brûlerai. + +_Elle va à son secrétaire et en tire la bourse qu'elle a faite._ + +Pauvre petite, je te baisais tout à l'heure; et te souviens-tu de ce +que je te disais? Nous arrivons trop tard, tu le vois. Il ne veut pas +de toi, et ne veut plus de moi. + +_Elle s'approche de la cheminée._ + +Qu'on est folle de faire des rêves! ils ne se réalisent jamais. +Pourquoi cet attrait, ce charme invincible qui nous fait caresser une +idée? Pourquoi tant de plaisir à la suivre, à l'exécuter en secret? À +quoi bon tout cela? À pleurer ensuite. Que demande donc l'impitoyable +hasard? Quelles précautions, quelles prières faut-il donc pour mener +à bien le souhait le plus simple, la plus chétive espérance? Vous avez +bien dit, monsieur le comte, j'insiste sur un enfantillage, mais il +m'était doux d'y insister; et vous, si fier ou si infidèle, il ne vous +eût pas coûté beaucoup de vous prêter à cet enfantillage. Ah! il ne +m'aime plus, il ne m'aime plus. Il vous aime, madame de Blainville! + +_Elle pleure._ + +Allons! il n'y faut plus penser. Jetons au feu ce hochet d'enfant qui +n'a pas su arriver assez vite; si je le lui avais donné ce soir, il +l'aurait peut-être perdu demain. Ah! sans nul doute, il l'aurait fait; +il laisserait ma bourse traîner sur sa table, je ne sais où, dans ses +rebuts, tandis que l'autre le suivra partout, tandis qu'en jouant, à +l'heure qu'il est, il la tire avec orgueil; je le vois l'étaler sur le +tapis, et faire résonner l'or qu'elle renferme. Malheureuse! je suis +jalouse; il me manquait cela pour me faire haïr! + +_Elle va jeter sa bourse au feu, et s'arrête._ + +Mais qu'as-tu fait? Pourquoi te détruire, triste ouvrage de mes +mains? Il n'y a pas de ta faute; tu attendais, tu espérais aussi! Tes +fraîches couleurs n'ont point pâli durant cet entretien cruel; tu me +plais, je sens que je t'aime; dans ce petit réseau fragile, il y a +quinze jours de ma vie; ah! non, non, la main qui t'a faite ne te +tuera pas; je veux te conserver, je veux t'achever; tu seras pour moi +une relique, et je te porterai sur mon coeur; tu m'y feras en même +temps du bien et du mal; tu me rappelleras mon amour pour lui, son +oubli, ses caprices; et qui sait? cachée à cette place, il reviendra +peut-être t'y chercher. + +_Elle s'assoit et attache le gland qui manquait._ + + +SCÈNE VI + +MATHILDE, MADAME DE LÉRY. + + +MADAME DE LÉRY, _derrière la scène_. + +Personne nulle part! qu'est-ce que ça veut dire? on entre ici comme +dans un moulin. + +_Elle ouvre la porte et crie en riant_: + +Madame de Léry! + +_Elle entre. Mathilde se lève._ + +Rebonsoir, chère; pas de domestique chez vous; je cours partout pour +trouver quelqu'un. Ah! je suis rompue! + +_Elle s'assoit._ + +MATHILDE. + +Débarrassez-vous de vos fourrures. + +MADAME DE LÉRY. + +Tout à l'heure; je suis gelée. Aimez-vous ce renard-là? on dit que +c'est de la martre d'Éthiopie, je ne sais quoi; c'est M. de Léry qui +me l'a apporté de Hollande. Moi, je trouve ça laid, franchement; je le +porterai trois fois, par politesse, et puis je le donnerai à Ursule. + +MATHILDE. + +Une femme de chambre ne peut pas mettre cela. + +MADAME DE LÉRY. + +C'est vrai; je m'en ferai un petit tapis. + +MATHILDE. + +Eh bien! ce bal était-il beau? + +MADAME DE LÉRY. + +Ah! mon Dieu, ce bal! mais je n'en viens pas. Vous ne croiriez jamais +ce qui m'arrive. + +MATHILDE. + +Vous n'y êtes donc pas allée? + +MADAME DE LÉRY. + +Si fait, j'y suis allée, mais je n'y suis pas entrée. C'est à mourir +de rire. Figurez-vous une queue,... une queue... + +_Elle éclate de rire._ + +Ces choses-là vous font-elles peur, à vous? + +MATHILDE. + +Mais oui; je n'aime pas les embarras de voitures. + +MADAME DE LÉRY. + +C'est désolant quand on est seule. J'avais beau crier au cocher +d'avancer, il ne bougeait pas; j'étais d'une colère! j'avais envie +de monter sur le siège; je vous réponds bien que j'aurais coupé leur +queue. Mais c'est si bête d'être là, en toilette, vis-à-vis d'un +carreau mouillé; car, avec cela, il pleut à verse. Je me suis divertie +une demi-heure à voir patauger les passants, et puis j'ai dit de +retourner. Voilà mon bal.--Ce feu me fait un plaisir! je me sens +renaître! + +_Elle ôte sa fourrure. Mathilde sonne, et un domestique entre._ + +MATHILDE. + +Le thé. + +_Le domestique sort._ + +MADAME DE LÉRY. + +M. de Chavigny est donc parti? + +MATHILDE. + +Oui; je pense qu'il va à ce bal, et il sera plus obstiné que vous. + +MADAME DE LÉRY. + +Je crois qu'il ne m'aime guère, soit dit entre nous. + +MATHILDE. + +Vous vous trompez, je vous assure; il m'a dit cent fois qu'à ses yeux +vous étiez une des plus jolies femmes de Paris. + +MADAME DE LÉRY. + +Vraiment? c'est très poli de sa part; mais je le mérite, car je le +trouve fort bien. Voulez-vous me prêter une épingle. + +MATHILDE. + +Vous en avez à côté de vous. + +MADAME DE LÉRY. + +Cette Palmire vous fait des robes, on ne se sent pas des épaules; +on croit toujours que tout va tomber. Est-ce elle qui vous fait ces +manches-là? + +MATHILDE. + +Oui. + +MADAME DE LÉRY. + +Très jolies, très bien, très jolies. Décidément il n'y a que les +manches plates; mais j'ai été longtemps à m'y faire; et puis je trouve +qu'il ne faut pas être trop grasse pour les porter, parce que sans +cela on a l'air d'une cigale, avec un gros corps et de petites pattes. + +MATHILDE. + +J'aime assez la comparaison. + +_On apporte le thé._ + +MADAME DE LÉRY. + +N'est-ce pas? Regardez mademoiselle Saint-Ange. Il ne faut pourtant +pas être trop maigre non plus, parce qu'alors il ne reste plus rien. +On se récrie sur la marquise d'Ermont; moi, je trouve qu'elle a l'air +d'une potence. C'est une belle tête, si vous voulez, mais c'est une +madone au bout d'un bâton. + +MATHILDE, _riant_. + +Voulez-vous que je vous serve, ma chère? + +MADAME DE LÉRY. + +Rien que de l'eau chaude, avec un soupçon de thé et un nuage de lait. + +MATHILDE, _versant le thé_. + +Allez-vous demain chez madame d'Égly? Je vous prendrai, si vous +voulez. + +MADAME DE LÉRY. + +Ah! madame d'Égly! en voilà une autre! avec sa frisure et ses +jambes, elle me fait l'effet de ces grands balais pour épousseter les +araignées. + +_Elle boit._ + +Mais, certainement, j'irai demain. Non, je ne peux pas; je vais au +concert. + +MATHILDE. + +Il est vrai qu'elle est un peu drôle. + +MADAME DE LÉRY. + +Regardez-moi donc, je vous en prie. + +MATHILDE. + +Pourquoi? + +MADAME DE LÉRY. + +Regardez-moi en face, là, franchement. + +MATHILDE. + +Que me trouvez-vous d'extraordinaire? + +MADAME DE LÉRY. + +Eh! certainement, vous avez les yeux rouges; vous venez de pleurer, +c'est clair comme le jour. Qu'est-ce qui se passe donc, ma chère +Mathilde? + +MATHILDE. + +Rien, je vous jure. Que voulez-vous qu'il se passe? + +MADAME DE LÉRY. + +Je n'en sais rien, mais vous venez de pleurer; je vous dérange, je +m'en vais. + +MATHILDE. + +Au contraire, chère; je vous supplie de rester. + +MADAME DE LÉRY. + +Est-ce bien franc? Je reste, si vous voulez; mais vous me direz vos +peines. + +_Mathilde secoue la tête._ + +Non? Alors je m'en vais, car vous comprenez que du moment que je ne +suis bonne à rien, je ne peux que nuire involontairement. + +MATHILDE. + +Restez, votre présence m'est précieuse, votre esprit m'amuse, et s'il +était vrai que j'eusse quelque souci, votre gaieté le chasserait. + +MADAME DE LÉRY. + +Tenez, je vous aime. Vous me croyez peut-être légère; personne n'est +si sérieux que moi pour les choses sérieuses. Je ne comprends pas +qu'on joue avec le coeur, et c'est pour cela que j'ai l'air d'en +manquer. Je sais ce que c'est que de souffrir, on me l'a appris bien +jeune encore. Je sais aussi ce que c'est que de dire ses chagrins. Si +ce qui vous afflige peut se confier, parlez hardiment: ce n'est pas la +curiosité qui me pousse. + +MATHILDE. + +Je vous crois bonne, et surtout très sincère; mais dispensez-moi de +vous obéir. + +MADAME DE LÉRY. + +Ah, mon Dieu! j'y suis! c'est la bourse bleue. J'ai fait une sottise +affreuse en nommant madame de Blainville. J'y ai pensé en vous +quittant; est-ce que M. de Chavigny lui fait la cour? + +_Mathilde se lève, ne pouvant répondre, se détourne et porte son +mouchoir à ses yeux._ + +MADAME DE LÉRY. + +Est-il possible? + +_Un long silence. Mathilde se promène quelque temps, puis va s'asseoir +à l'autre bout de la chambre. Madame de Léry semble réfléchir. Elle se +lève et s'approche de Mathilde; celle-ci lui tend la main._ + +MADAME DE LÉRY. + +Vous savez, ma chère, que les dentistes vous disent de crier quand ils +vous font mal. Moi, je vous dis: Pleurez! pleurez! Douces ou amères, +les larmes soulagent toujours. + +MATHILDE. + +Ah! mon Dieu! + +MADAME DE LÉRY. + +Mais c'est incroyable, une chose pareille! On ne peut pas aimer madame +de Blainville; c'est une coquette à moitié perdue, qui n'a ni esprit +ni beauté. Elle ne vaut pas votre petit doigt; on ne quitte pas un +ange pour un diable. + +MATHILDE, _sanglotant_. + +Je suis sûre qu'il l'aime, j'en suis sûre. + +MADAME DE LÉRY. + +Non, mon enfant, ça ne se peut pas; c'est un caprice, une fantaisie. +Je connais M. de Chavigny plus qu'il ne pense; il est méchant, mais +il n'est pas mauvais. Il aura agi par boutade; avez-vous pleuré devant +lui? + +MATHILDE. + +Oh! non, jamais! + +MADAME DE LÉRY. + +Vous avez bien fait; il ne m'étonnerait pas qu'il en fût bien aise. + +MATHILDE. + +Bien aise? bien aise de me voir pleurer? + +MADAME DE LÉRY. + +Eh! mon Dieu, oui. J'ai vingt-cinq ans d'hier, mais je sais ce qui en +est sur bien des choses. Comment tout cela est-il venu? + +MATHILDE. + +Mais... je ne sais... + +MADAME DE LÉRY. + +Parlez. Avez-vous peur de moi? je vais vous rassurer tout de suite; +si, pour vous mettre à votre aise, il faut m'engager de mon côté, je +vais vous prouver que j'ai confiance en vous et vous forcer à l'avoir +en moi; est-ce nécessaire? je le ferai. Qu'est-ce qu'il vous plaît de +savoir sur mon compte? + +MATHILDE. + +Vous êtes ma meilleure amie; je vous dirai tout, je me fie à vous. +Il ne s'agit de rien de bien grave; mais j'ai une folle tête qui +m'entraîne. J'avais fait à M. de Chavigny une petite bourse en +cachette que je comptais lui offrir aujourd'hui; depuis quinze jours, +je le vois à peine; il passe ses journées chez madame de Blainville. +Lui offrir ce petit cadeau, c'était lui faire un doux reproche de son +absence et lui montrer qu'il me laissait seule. Au moment où j'allais +lui donner ma bourse, il a tiré l'autre. + +MADAME DE LÉRY. + +Il n'y a pas là de quoi pleurer. + +MATHILDE. + +Oh! si, il y a de quoi pleurer, car j'ai fait une grande folie; je lui +ai demandé l'autre bourse. + +MADAME DE LÉRY. + +Aïe! ce n'est pas diplomatique. + +MATHILDE. + +Non, Ernestine, et il m'a refusé... Et alors... Ah! j'ai honte... + +MADAME DE LÉRY. + +Eh bien? + +MATHILDE. + +Eh bien! je l'ai demandée à genoux. Je voulais qu'il me fît ce petit +sacrifice, et je lui aurais donné ma bourse en échange de la sienne. +Je l'ai prié,... je l'ai supplié... + +MADAME DE LÉRY. + +Et il n'en a rien fait; cela va sans dire. Pauvre innocente! il n'est +pas digne de vous! + +MATHILDE. + +Ah! malgré tout, je ne le croirai jamais! + +MADAME DE LÉRY. + +Vous avez raison, je m'exprime mal. Il est digne de vous et vous aime; +mais il est homme et orgueilleux. Quelle pitié! Et où est donc votre +bourse? + +MATHILDE. + +La voilà ici sur la table. + +MADAME DE LÉRY, _prenant la bourse_. + +Cette bourse-là? Eh bien! ma chère, elle est quatre fois plus +jolie que la sienne. D'abord elle n'est pas bleue, ensuite elle est +charmante. Prêtez-la-moi, je me charge bien de la lui faire trouver de +son goût. + +MATHILDE. + +Tâchez. Vous me rendrez la vie. + +MADAME DE LÉRY. + +En être là après un an de mariage, c'est inouï! Il faut qu'il y ait +de la sorcellerie là-dedans. Cette Blainville, avec son indigo, je la +déteste des pieds à la tête. Elle a les yeux battus jusqu'au menton. +Mathilde, voulez-vous faire une chose? Il ne nous en coûte rien +d'essayer. Votre mari viendra-t-il ce soir? + +MATHILDE. + +Je n'en sais rien, mais il me l'a dit. + +MADAME DE LÉRY. + +Comment étiez-vous quand il est sorti? + +MATHILDE. + +Ah! j'étais bien triste, et lui bien sévère. + +MADAME DE LÉRY. + +Il viendra. Avez-vous du courage? Quand j'ai une idée, je vous +en avertis, il faut que je me saisisse au vol; je me connais, je +réussirai. + +MATHILDE. + +Ordonnez donc, je me soumets. + +MADAME DE LÉRY. + +Passez dans ce cabinet, habillez-vous à la hâte et jetez-vous dans +ma voiture. Je ne veux pas vous envoyer au bal, mais il faut qu'en +rentrant vous ayez l'air d'y être allée. Vous vous ferez mener où vous +voudrez, aux Invalides ou à la Bastille; ce ne sera peut-être pas très +divertissant, mais vous serez aussi bien là qu'ici pour ne pas dormir. +Est-ce convenu? Maintenant, prenez votre bourse, et enveloppez-la dans +ce papier, je vais mettre l'adresse. Bien, voilà qui est fait. Au coin +de la rue, vous ferez arrêter; vous direz à mon groom d'apporter +ici ce petit paquet, de le remettre au premier domestique qu'il +rencontrera, et de s'en aller sans autre explication. + +MATHILDE. + +Dites-moi du moins ce que vous voulez faire. + +MADAME DE LÉRY. + +Ce que je veux faire, enfant, est impossible à dire, et je vais voir +si c'est possible à faire. Une fois pour toutes, vous fiez-vous à moi? + +MATHILDE. + +Oui, tout au monde pour l'amour de lui. + +MADAME DE LÉRY. + +Allons, preste! Voilà une voiture. + +MATHILDE. + +C'est lui; j'entends sa voix dans la cour. + +MADAME DE LÉRY. + +Sauvez-vous! Y a-t-il un escalier dérobé par là? + +MATHILDE. + +Oui, heureusement. Mais je ne suis pas coiffée, comment croira-t-on à +ce bal? + +MADAME DE LÉRY, _ôtant la guirlande qu'elle a sur la tête et la +donnant à Mathilde_. + +Tenez, vous arrangerez cela en route. + +_Mathilde sort._ + + +SCÈNE VII + + +MADAME DE LÉRY, _seule_. + +À genoux! une telle femme à genoux! Et ce monsieur-là qui la refuse! +Une femme de vingt ans, belle comme un ange et fidèle comme un +lévrier! Pauvre enfant, qui demande en grâce qu'on daigne accepter une +bourse faite par elle, en échange d'un cadeau de madame de Blainville! +Mais quel abîme est donc le coeur de l'homme! Ah! ma foi! nous +valons mieux qu'eux. + +_Elle s'assoit et prend une brochure sur la table. Un instant après, +on frappe à la porte._ + +Entrez. + + +SCÈNE VIII + +MADAME DE LÉRY, CHAVIGNY. + + +MADAME DE LÉRY, _lisant d'un air distrait_. + +Bonsoir, comte. Voulez-vous du thé? + +CHAVIGNY. + +Je vous rends grâces. Je n'en prends jamais. + +_Il s'assoit et regarde autour de lui._ + +MADAME DE LÉRY. + +Était-il amusant, ce bal? + +CHAVIGNY. + +Comme cela. N'y étiez-vous pas? + +MADAME DE LÉRY. + +Voilà une question qui n'est pas galante. Non, je n'y étais pas; mais +j'y ai envoyé Mathilde, que vos regards semblent chercher. + +CHAVIGNY. + +Vous plaisantez, à ce que je vois? + +MADAME DE LÉRY. + +Plaît-il? je vous demande pardon, je tiens un article d'une _Revue_ +qui m'intéresse beaucoup. + +_Un silence. Chavigny, inquiet, se lève et se promène._ + +CHAVIGNY. + +Est-ce que vraiment Mathilde est à ce bal? + +MADAME DE LÉRY. + +Mais oui; vous voyez que je l'attends. + +CHAVIGNY. + +C'est singulier; elle ne voulait pas sortir lorsque vous le lui avez +proposé. + +MADAME DE LÉRY. + +Apparemment qu'elle a changé d'idée. + +CHAVIGNY. + +Pourquoi n'y est-elle pas allée avec vous? + +MADAME DE LÉRY. + +Parce que je ne m'en suis plus souciée. + +CHAVIGNY. + +Elle s'est donc passée de voiture? + +MADAME DE LÉRY. + +Non, je lui ai prêté la mienne. Avez-vous lu ça, monsieur de Chavigny? + +CHAVIGNY. + +Quoi? + +MADAME DE LÉRY. + +C'est la _Revue des Deux Mondes_; un article très joli de madame Sand +sur les orangs-outangs. + +CHAVIGNY. + +Sur les?... + +MADAME DE LÉRY. + +Sur les orangs-outangs. Ah! je me trompe, ce n'est pas d'elle, c'est +celui d'à côté; c'est très amusant[A]. + +[Note A: Au moment d'écrire ces mots, l'auteur, qui avait sur sa +table de travail plusieurs livraisons de la _Revue des Deux Mondes_, +en ouvrit deux au hasard. La première, du 15 mars 1837, contenait un +article de M. Roulin sur les orangs-outangs; la seconde, du 1er +avril suivant, contenait un chapitre de _Mauprat_, par George Sand. +L'étrange confusion que fait madame de Léry prouve qu'elle ne lit que +des yeux et qu'elle est toute à son plan de campagne.] + +CHAVIGNY. + +Je ne comprends rien à cette idée d'aller au bal sans me prévenir. +J'aurais pu du moins la ramener. + +MADAME DE LÉRY. + +Aimez-vous les romans de madame Sand? + +CHAVIGNY. + +Non, pas du tout. Mais si elle y est, comment se fait-il que je ne +l'aie pas trouvée? + +MADAME DE LÉRY. + +Quoi? la _Revue_? Elle était là-dessus. + +CHAVIGNY. + +Vous moquez-vous de moi, madame? + +MADAME DE LÉRY. + +Peut-être; c'est selon à propos de quoi. + +CHAVIGNY. + +C'est de ma femme que je vous parle. + +MADAME DE LÉRY. + +Est-ce que vous me l'avez donnée à garder? + +CHAVIGNY. + +Vous avez raison; je suis très ridicule; je vais de ce pas la +chercher. + +MADAME DE LÉRY. + +Bah! vous allez tomber dans la queue. + +CHAVIGNY. + +C'est vrai; je ferai aussi bien d'attendre, et j'attendrai. + +_Il s'approche du feu et s'assoit._ + +MADAME DE LÉRY, _quittant sa lecture_. + +Savez-vous, monsieur de Chavigny, que vous m'étonnez beaucoup? +Je croyais vous avoir entendu dire que vous laissiez Mathilde +parfaitement libre, et qu'elle allait où bon lui semblait. + +CHAVIGNY. + +Certainement; vous en voyez la preuve. + +MADAME DE LÉRY. + +Pas tant; vous avez l'air furieux. + +CHAVIGNY. + +Moi? par exemple! pas le moins du monde. + +MADAME DE LÉRY. + +Vous ne tenez pas sur votre fauteuil. Je vous croyais un tout autre +homme, je l'avoue, et, pour parler sérieusement, je n'aurais pas prêté +ma voiture à Mathilde si j'avais su ce qui en est. + +CHAVIGNY. + +Mais je vous assure que je le trouve tout simple, et je vous remercie +de l'avoir fait. + +MADAME DE LÉRY. + +Non, non, vous ne me remerciez pas; je vous assure, moi, que vous êtes +fâché. À vous dire vrai, je crois que, si elle est sortie, c'était un +peu pour vous rejoindre. + +CHAVIGNY. + +J'aime beaucoup cela! Que ne m'accompagnait-elle? + +MADAME DE LÉRY. + +Eh oui! c'est ce que je lui ai dit. Mais voilà comme nous sommes, nous +autres; nous ne voulons pas, et puis nous voulons. Décidément, vous ne +prenez pas de thé? + +CHAVIGNY. + +Non, il me fait mal. + +MADAME DE LÉRY. + +Eh bien! donnez-m'en. + +CHAVIGNY. + +Plaît-il, madame? + +MADAME DE LÉRY. + +Donnez-m'en. + +_Chavigny se lève et remplit une tasse qu'il offre à madame de Léry._ + +MADAME DE LÉRY. + +C'est bon; mettez ça là. [Avons-nous un ministère ce soir? + +CHAVIGNY. + +Je n'en sais rien. + +MADAME DE LÉRY. + +Ce sont de drôles d'auberges que ces ministères. On y entre et on en +sort sans savoir pourquoi; c'est une procession de marionnettes.] + +CHAVIGNY. + +Prenez donc ce thé à votre tour; il est déjà à moitié froid. + +MADAME DE LÉRY. + +Vous n'y avez pas mis assez de sucre. Mettez-m'en un ou deux morceaux. + +CHAVIGNY. + +Comme vous voudrez; il ne vaudra rien. + +MADAME DE LÉRY. + +Bien; maintenant, encore un peu de lait. + +CHAVIGNY. + +Êtes-vous satisfaite? + +MADAME DE LÉRY. + +Une goutte d'eau chaude à présent. Est-ce fait? Donnez-moi la tasse. + +CHAVIGNY, _lui présentant la tasse_. + +La voilà; mais il ne vaudra rien. + +MADAME DE LÉRY. + +Vous croyez? En êtes-vous sûr? + +CHAVIGNY. + +Il n'y a pas le moindre doute. + +MADAME DE LÉRY. + +Et pourquoi ne vaudrait-il rien? + +CHAVIGNY. + +Parce qu'il est froid et trop sucré. + +MADAME DE LÉRY. + +Eh bien! s'il ne vaut rien, ce thé, jetez-le. + +_Chavigny est debout, tenant la tasse; madame de Léry le regarde en +riant._ + +MADAME DE LÉRY. + +Ah! mon Dieu! que vous m'amusez! Je n'ai jamais rien vu de si +maussade. + +CHAVIGNY, _impatienté, vide la tasse dans le feu, puis il se promène à +grand pas, et dit avec humeur_: + +Ma foi, c'est vrai, je ne suis qu'un sot. + +MADAME DE LÉRY. + +Je ne vous avis jamais vu jaloux, mais vous l'êtes comme un Othello. + +CHAVIGNY. + +Pas le moins du monde; je ne peux pas souffrir qu'on se gêne, ni qu'on +gêne les autres en rien. Comment voulez-vous que je sois jaloux? + +MADAME DE LÉRY. + +Par amour-propre, comme tous les maris. + +CHAVIGNY. + +Bah! propos de femme. On dit: «Jaloux par amour-propre,» parce +que c'est une phrase toute faite, comme on dit: «Votre très humble +serviteur.» Le monde est bien sévère pour ces pauvres maris. + +MADAME DE LÉRY. + +Pas tant que pour ces pauvres femmes. + +CHAVIGNY. + +Oh! mon Dieu, si. Tout est relatif. Peut-on permettre aux femmes de +vivre sur le même pied que nous? C'est d'une absurdité qui saute aux +yeux. Il y a mille choses très graves pour elles, qui n'ont aucune +importance pour un homme. + +MADAME DE LÉRY. + +Oui, les caprices, par exemple. + +CHAVIGNY. + +Pourquoi pas? Eh bien! oui, les caprices. Il est certain qu'un homme +peut en avoir, et qu'une femme... + +MADAME DE LÉRY. + +En a quelquefois. Est-ce que vous croyez qu'une robe est un talisman +qui en préserve? + +CHAVIGNY. + +C'est une barrière qui doit les arrêter. + +MADAME DE LÉRY. + +À moins que ce ne soit un voile qui les couvre. J'entends marcher. +C'est Mathilde qui rentre. + +CHAVIGNY. + +Oh! que non; il n'est pas minuit. + +_Un domestique entre, et remet un petit paquet à M. de Chavigny._ + +CHAVIGNY. + +Qu'est-ce que c'est? Que me veut-on? + +LE DOMESTIQUE. + +On vient d'apporter cela pour monsieur le comte. + +_Il sort. Chavigny défait le paquet, qui renferme la bourse de +Mathilde._ + +MADAME DE LÉRY. + +Est-ce encore un cadeau qui vous arrive? À cette heure-ci, c'est un +peu fort. + +CHAVIGNY. + +Que diable est-ce que ça veut dire? Hé! François, hé! qui est-ce qui a +apporté ce paquet? + +LE DOMESTIQUE, _rentrant_. + +Monsieur? + +CHAVIGNY. + +Qui est-ce qui a apporté ce paquet? + +LE DOMESTIQUE. + +Monsieur, c'est le portier qui vient de monter. + +CHAVIGNY. + +Il n'y a rien avec? pas de lettre? + +LE DOMESTIQUE. + +Non, monsieur. + +CHAVIGNY. + +Est-ce qu'il avait ça depuis longtemps, ce portier? + +LE DOMESTIQUE. + +Non, monsieur; on vient de le lui remettre. + +CHAVIGNY. + +Qui le lui a remis? + +LE DOMESTIQUE. + +Monsieur, il ne sait pas. + +CHAVIGNY. + +Il ne sait pas! Perdez-vous la tête? Est-ce un homme ou une femme? + +LE DOMESTIQUE. + +C'est un domestique en livrée, mais il ne le connaît pas. + +CHAVIGNY. + +Est-ce qu'il est en bas, ce domestique? + +LE DOMESTIQUE. + +Non, monsieur; il est parti sur-le-champ. + +CHAVIGNY. + +Il n'a rien dit? + +LE DOMESTIQUE. + +Non, monsieur. + +CHAVIGNY. + +C'est bon. + +_Le domestique sort._ + +MADAME DE LÉRY. + +J'espère qu'on vous gâte, monsieur de Chavigny. Si vous laissez tomber +votre argent, ce ne sera pas la faute de ces dames. + +CHAVIGNY. + +Je veux être pendu si j'y comprends rien. + +MADAME DE LÉRY. + +Laissez donc! vous faites l'enfant. + +CHAVIGNY. + +Non; je vous donne ma parole d'honneur que je ne devine pas. Ce ne +peut être qu'une méprise. + +MADAME DE LÉRY. + +Est-ce que l'adresse n'est pas dessus? + +CHAVIGNY. + +Ma foi! si, vous avez raison. C'est singulier; je connais l'écriture. + +MADAME DE LÉRY. + +Peut-on voir? + +CHAVIGNY. + +C'est peut-être une indiscrétion à moi de vous la montrer; mais +tant pis pour qui s'y expose. Tenez. J'ai certainement vu de cette +écriture-là quelque part. + +MADAME DE LÉRY. + +Et moi aussi, très certainement. + +CHAVIGNY. + +Attendez donc... Non, je me trompe. Est-ce en bâtarde ou en coulée? + +MADAME DE LÉRY. + +Fi donc! c'est une anglaise pur sang. Regardez-moi comme ces +lettres-là sont fines. Oh! la dame est bien élevée. + +CHAVIGNY. + +Vous avez l'air de la connaître. + +MADAME DE LÉRY, _avec une confusion feinte_. + +Moi! pas du tout. + +_Chavigny, étonné, la regarde, puis continue à se promener._ + +MADAME DE LÉRY. + +Où en étions-nous donc de notre conversation?--Eh! mais il me semble +que nous parlions caprice. Ce petit poulet rouge arrive à propos. + +CHAVIGNY. + +Vous êtes dans le secret, convenez-en. + +MADAME DE LÉRY. + +Il y a des gens qui ne savent rien faire; si j'étais de vous, j'aurais +déjà deviné. + +CHAVIGNY. + +Voyons! soyez franche; dites-moi qui c'est. + +MADAME DE LÉRY. + +Je croirais assez que c'est madame de Blainville. + +CHAVIGNY. + +Vous êtes impitoyable, madame; savez-vous bien que nous nous +brouillerons? + +MADAME DE LÉRY. + +Je l'espère bien, mais pas cette fois-ci. + +CHAVIGNY. + +Vous ne voulez pas m'aider à trouver l'énigme? + +MADAME DE LÉRY. + +Belle occupation! Laissez donc cela; on dirait que vous n'y êtes pas +fait. Vous ruminerez lorsque vous serez couché, quand ce ne serait que +par politesse. + +CHAVIGNY. + +Il n'y a donc plus de thé? J'ai envie d'en prendre. + +MADAME DE LÉRY. + +Je vais vous en faire; dites donc que je ne suis pas bonne! + +_Un silence._ + +CHAVIGNY, _se promenant toujours_. + +Plus je cherche, moins je trouve. + +MADAME DE LÉRY. + +Ah çà! dites donc, est-ce un parti pris de ne penser qu'à cette +bourse? Je vais vous laisser à vos rêveries. + +CHAVIGNY. + +C'est qu'en vérité je tombe des nues. + +MADAME DE LÉRY. + +Je vous dis que c'est madame de Blainville. Elle a réfléchi sur la +couleur de sa bourse, et elle vous en envoie une autre par repentir. +Ou mieux encore: elle veut vous tenter, et voir si vous porterez +celle-ci ou la sienne. + +CHAVIGNY. + +Je porterai celle-ci sans aucun doute. C'est le seul moyen de savoir +qui l'a faite. + +MADAME DE LÉRY. + +Je ne comprends pas; c'est trop profond pour moi. + +CHAVIGNY. + +Je suppose que la personne qui me l'a envoyée me la voie demain entre +les mains; croyez-vous que je m'y tromperais? + +MADAME DE LÉRY, _éclatant de rire_. + +Ah! c'est trop fort; je n'y tiens pas. + +CHAVIGNY. + +Est-ce que ce serait vous, par hasard? + +_Un silence._ + +MADAME DE LÉRY. + +Voilà votre thé, fait de ma blanche main, et il sera meilleur que +celui que vous m'avez fabriqué tout à l'heure. Mais finissez donc de +me regarder. Est-ce que vous me prenez pour une lettre anonyme? + +CHAVIGNY. + +C'est vous, c'est quelque plaisanterie. Il y a un complot là-dessous. + +MADAME DE LÉRY. + +C'est un petit complot assez bien tricoté. + +CHAVIGNY. + +Avouez donc que vous en êtes. + +MADAME DE LÉRY. + +Non. + +CHAVIGNY. + +Je vous en prie. + +MADAME DE LÉRY. + +Pas davantage. + +CHAVIGNY. + +Je vous en supplie. + +MADAME DE LÉRY. + +Demandez-le à genoux, je vous le dirai. + +CHAVIGNY. + +À genoux? tant que vous voudrez. + +MADAME DE LÉRY. + +Allons! voyons! + +CHAVIGNY. + +Sérieusement? + +_Il se met à genoux en riant devant madame de Léry._ + +MADAME DE LÉRY, _sèchement_. + +J'aime cette posture, elle vous va à merveille; mais je vous conseille +de vous relever, afin de ne pas trop m'attendrir. + +CHAVIGNY, _se relevant_. + +Ainsi, vous ne direz rien, n'est-ce pas? + +MADAME DE LÉRY. + +Avez-vous là votre bourse bleue? + +CHAVIGNY. + +Je n'en sais rien, je crois que oui. + +MADAME DE LÉRY. + +Je crois que oui aussi. Donnez-la-moi, je vous dirai qui a fait +l'autre. + +CHAVIGNY. + +Vous le savez donc? + +MADAME DE LÉRY. + +Oui, je le sais. + +CHAVIGNY. + +Est-ce une femme? + +MADAME DE LÉRY. + +À moins que ce ne soit un homme, je ne vois pas... + +CHAVIGNY. + +Je veux dire: est-ce une jolie femme? + +MADAME DE LÉRY. + +C'est une femme qui, à vos yeux, passe pour une des plus jolies femmes +de Paris. + +CHAVIGNY. + +Brune ou blonde? + +MADAME DE LÉRY. + +Bleue. + +CHAVIGNY. + +Par quelle lettre commence son nom? + +MADAME DE LÉRY. + +Vous ne voulez pas de mon marché? Donnez-moi la bourse de madame de +Blainville. + +CHAVIGNY. + +Est-elle petite ou grande? + +MADAME DE LÉRY. + +Donnez-moi la bourse. + +CHAVIGNY. + +Dites-moi seulement si elle a le pied petit. + +MADAME DE LÉRY. + +La bourse ou la vie! + +CHAVIGNY. + +Me direz-vous le nom si je vous donne la bourse? + +MADAME DE LÉRY. + +Oui. + +CHAVIGNY, _tirant la bourse bleue_. + +Votre parole d'honneur? + +MADAME DE LÉRY. + +Ma parole d'honneur. + +CHAVIGNY _semble hésiter; madame de Léry tend la main; il la +regarde attentivement. Tout à coup il s'assoit à côté d'elle, et dit +gaiement_: + +Parlons caprice. Vous convenez donc qu'une femme peut en avoir? + +MADAME DE LÉRY. + +Est-ce que vous en êtes à le demander? + +CHAVIGNY. + +Pas tout à fait; mais il peut arriver qu'un homme marié ait deux +façons de parler, et, jusqu'à un certain point, deux façons d'agir. + +MADAME DE LÉRY. + +Eh bien! et ce marché, est-ce qu'il s'envole? je croyais qu'il était +conclu. + +CHAVIGNY. + +Un homme marié n'en reste pas moins homme; la bénédiction ne le +métamorphose pas, mais elle l'oblige quelquefois à prendre un rôle et +à en donner les répliques. Il ne s'agit que de savoir, dans ce monde, +à qui les gens s'adressent quand ils vous parlent, si c'est au réel ou +au convenu, à la personne ou au personnage. + +MADAME DE LÉRY. + +J'entends, c'est un choix qu'on peut faire; mais où s'y reconnaît le +public? + +CHAVIGNY. + +Je ne crois pas que, pour un public d'esprit, ce soit long ni bien +difficile. + +MADAME DE LÉRY. + +Vous renoncez donc à ce fameux nom? Allons! voyons! donnez-moi cette +bourse. + +CHAVIGNY. + +Une femme d'esprit, par exemple (une femme d'esprit sait tant de +choses!), ne doit pas se tromper, à ce que je crois, sur le vrai +caractère des gens: elle doit bien voir, au premier coup d'oeil.... + +MADAME DE LÉRY. + +Décidément, vous gardez la bourse? + +CHAVIGNY. + +Il me semble que vous y tenez beaucoup. Une femme d'esprit, n'est-il +pas vrai, madame, doit savoir faire la part du mari, et celle de +l'homme par conséquent? Comment êtes-vous donc coiffée? Vous étiez +toute en fleurs ce matin. + +MADAME DE LÉRY. + +Oui; ça me gênait, je me suis mise à mon aise. Ah! mon Dieu! mes +cheveux sont défaits d'un côté. + +_Elle se lève et s'ajuste devant la glace._ + +CHAVIGNY. + +Vous avez la plus jolie taille qu'on puisse voir. Une femme d'esprit +comme vous... + +MADAME DE LÉRY. + +Une femme d'esprit comme moi se donne au diable quand elle a affaire à +un homme d'esprit comme vous. + +CHAVIGNY. + +Qu'à cela ne tienne; je suis assez bon diable. + +MADAME DE LÉRY. + +Pas pour moi, du moins, à ce que je pense. + +CHAVIGNY. + +C'est qu'apparemment quelque autre me fait tort. + +MADAME DE LÉRY. + +Qu'est-ce que ce propos-là veut dire? + +CHAVIGNY. + +Il veut dire que, si je vous déplais, c'est que quelqu'un m'empêche de +vous plaire. + +MADAME DE LÉRY. + +C'est modeste et poli; mais vous vous trompez: personne ne me plaît, +et je ne veux plaire à personne. + +CHAVIGNY. + +Avec votre âge et ces yeux-là, je vous en défie. + +MADAME DE LÉRY. + +C'est cependant la vérité pure. + +CHAVIGNY. + +Si je le croyais, vous me donneriez bien mauvaise opinion des hommes. + +MADAME DE LÉRY. + +Je vous le ferai croire bien aisément. J'ai une vanité qui ne veut pas +de maître. + +CHAVIGNY. + +Ne peut-elle souffrir un serviteur? + +MADAME DE LÉRY. + +Bah! serviteurs ou maîtres, vous n'êtes que des tyrans. + +CHAVIGNY, _se levant_. + +C'est assez vrai, et je vous avoue que là-dessus j'ai toujours détesté +la conduite des hommes. Je ne sais d'où leur vient cette manie de +s'imposer, qui ne sert qu'à se faire haïr. + +MADAME DE LÉRY. + +Est-ce votre opinion sincère? + +CHAVIGNY. + +Très sincère; je ne conçois pas comment on peut se figurer que, parce +qu'on a plu ce soir, on est en droit d'en abuser demain. + +MADAME DE LÉRY. + +C'est pourtant le chapitre premier de l'histoire universelle. + +CHAVIGNY. + +Oui, et si les hommes avaient le sens commun là-dessus, les femmes ne +seraient pas si prudentes. + +MADAME DE LÉRY. + +C'est possible; les liaisons d'aujourd'hui sont des mariages, et quand +il s'agit d'un jour de noce, cela vaut la peine d'y penser. + +CHAVIGNY. + +Vous avez mille fois raison; et, dites-moi, pourquoi en est-il ainsi? +pourquoi tant de comédie et si peu de franchise? Une jolie femme qui +se fie à un galant homme ne saurait-elle le distinguer? Il n'y a pas +que des sots sur la terre. + +MADAME DE LÉRY. + +C'est une question en pareille circonstance. + +CHAVIGNY. + +Mais je suppose que, par hasard, il se trouve un homme qui, sur ce +point, ne soit pas de l'avis des sots; et je suppose qu'une +occasion se présente où l'on puisse être franc sans danger, sans +arrière-pensée, sans crainte des indiscrétions. + +_Il lui prend la main._ + +Je suppose qu'on dise à une femme: Nous sommes seuls, vous êtes jeune +et belle, et je fais de votre esprit et de votre coeur tout le cas +qu'on en doit faire. Mille obstacles nous séparent, mille chagrins +nous attendent, si nous essayons de nous revoir demain. Votre fierté +ne veut pas d'un joug, et votre prudence ne veut pas d'un lien; +vous n'avez à redouter ni l'un ni l'autre. On ne vous demande ni +protestation, ni engagement, ni sacrifice, rien qu'un sourire de ces +lèvres de rose et un regard de ces beaux yeux. Souriez pendant que +cette porte est fermée: votre liberté est sur le seuil; vous la +retrouverez en quittant cette chambre; ce qui s'offre à vous n'est +pas le plaisir sans amour, c'est l'amour sans peine et sans amertume; +c'est le caprice, puisque nous en parlons, non l'aveugle caprice +des sens, mais celui du coeur, qu'un moment fait naître et dont le +souvenir est éternel. + +MADAME DE LÉRY. + +Vous me parliez de comédie; mais il paraît qu'à l'occasion vous en +joueriez d'assez dangereuses. J'ai quelque envie d'avoir un caprice, +avant de répondre à ce discours-là. Il me semble que c'en est +l'instant, puisque vous en plaidez la thèse. Avez-vous là un jeu de +cartes? + +CHAVIGNY. + +Oui, dans cette table; qu'en voulez-vous faire? + +MADAME DE LÉRY. + +Donnez-le-moi, j'ai ma fantaisie, et vous êtes forcé d'obéir si vous +ne voulez vous contredire. + +_Elle prend une carte dans le jeu._ + +Allons, comte, dites rouge ou noir. + +CHAVIGNY. + +Voulez-vous me dire quel est l'enjeu? + +MADAME DE LÉRY. + +L'enjeu est une discrétion[B]. + +[Note B: On appelle _discrétion_ un pari dans lequel le perdant +s'oblige à donner au gagnant ce que celui-ci lui demande, à sa +discrétion. + +(_Note de l'auteur._)] + +CHAVIGNY. + +Soit.--J'appelle rouge. + +MADAME DE LÉRY. + +C'est le valet de pique; vous avez perdu. Donnez-moi cette bourse +bleue. + +CHAVIGNY. + +De tout mon coeur, mais je garde la rouge, et quoique sa couleur +m'ait fait perdre, je ne le lui reprocherai jamais; car je sais aussi +bien que vous quelle est la main qui me l'a faite. + +MADAME DE LÉRY. + +Est-elle petite ou grande, cette main? + +CHAVIGNY. + +Elle est charmante et douce comme le satin. + +MADAME DE LÉRY. + +Lui permettez-vous de satisfaire un petit mouvement de jalousie? + +_Elle jette au feu la bourse bleue._ + +CHAVIGNY. + +Ernestine, je vous adore! + +MADAME DE LÉRY _regarde brûler la bourse. Elle s'approche de Chavigny +et lui dit tendrement_: + +Vous n'aimez donc plus madame de Blainville? + +CHAVIGNY. + +Ah, grand Dieu! je ne l'ai jamais aimée. + +MADAME DE LÉRY. + +Ni moi non plus, monsieur de Chavigny. + +CHAVIGNY. + +Mais qui a pu vous dire que je pensais à cette femme-là? Ah! ce n'est +pas elle à qui je demanderai jamais un instant de bonheur; ce n'est +pas elle qui me le donnera! + +MADAME DE LÉRY. + +Ni moi non plus, monsieur de Chavigny. Vous venez de me faire un petit +sacrifice, c'est très galant de votre part; mais je ne veux pas vous +tromper: la bourse rouge n'est pas de ma façon. + +CHAVIGNY. + +Est-il possible? Qui est-ce donc qui l'a faite? + +MADAME DE LÉRY. + +C'est une main plus belle que la mienne. Faites-moi la grâce de +réfléchir une minute et de m'expliquer cette énigme à mon tour. Vous +m'avez fait en bon français une déclaration très aimable; vous vous +êtes mis à deux genoux par terre, et remarquez qu'il n'y a pas de +tapis; je vous ai demandé votre bourse bleue, et vous me l'avez laissé +brûler. Que suis-je donc, dites-moi, pour mériter tout cela? Que me +trouvez-vous de si extraordinaire? Je ne suis pas mal, c'est vrai; je +suis jeune; il est certain que j'ai le pied petit. Mais enfin ce n'est +pas si rare. Quand nous nous serons prouvé l'un à l'autre que je suis +une coquette et vous un libertin, uniquement parce qu'il est minuit +et que nous sommes en tête à tête, voilà un beau fait d'armes que nous +aurons à écrire dans nos mémoires! C'est pourtant là tout, n'est-ce +pas? Et ce que vous m'accordez en riant, ce qui ne vous coûte pas même +un regret, ce sacrifice insignifiant que vous faites à un caprice plus +insignifiant encore, vous le refusez à la seule femme qui vous aime, à +la seule femme que vous aimiez! + +_On entend le bruit d'une voiture._ + +CHAVIGNY. + +Mais, madame, qui a pu vous instruire? + +MADAME DE LÉRY. + +Parlez plus bas, monsieur, la voilà qui rentre, et cette voiture vient +me chercher. Je n'ai pas le temps de vous faire ma morale; vous êtes +homme de coeur, et votre coeur vous la fera. Si vous trouvez que +Mathilde a les yeux rouges, essuyez-les avec cette petite bourse que +ses larmes reconnaîtront, car c'est votre bonne, brave et fidèle +femme qui a passé quinze jours à la faire. Adieu; vous m'en voudrez +aujourd'hui, mais vous aurez demain quelque amitié pour moi, et, +croyez-moi, cela vaut mieux qu'un caprice. Mais s'il vous en faut un +absolument, tenez, voilà Mathilde, vous en avez un beau à vous passer +ce soir. Il vous en fera, j'espère, oublier un autre que personne au +monde, pas même elle, ne saura jamais. + +_Mathilde entre, madame de Léry va à sa rencontre et l'embrasse._ + +CHAVIGNY _les regarde, il s'approche d'elles, prend sur la tête de sa +femme la guirlande de fleurs de madame de Léry, et dit à celle-ci en +la lui rendant:_ + +Je vous demande pardon, madame, elle le saura, et je n'oublierai +jamais qu'un jeune curé fait les meilleurs sermons. + +FIN D'UN CAPRICE. + +C'est à Saint-Pétersbourg, devant la cour de Russie, que cette comédie +a été jouée pour la première fois par madame Allan-Despréaux, qui +l'avait découverte après dix ans de publicité. Lorsque madame Allan +revint en France, elle voulut faire sa rentrée au Théâtre-Français +par le rôle de madame de Léry. On sait le succès prodigieux qu'elle +y obtint. Le _Caprice_, représenté à Paris le 27 novembre 1847, jouit +encore aujourd'hui de la même faveur que dans sa nouveauté. On peut le +considérer désormais comme faisant partie du répertoire classique de +la Comédie-Française. + + * * * * * + +IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE + +PROVERBE EN UN ACTE + +PUBLIÉ EN 1845, REPRÉSENTÉ EN 1848 + + PERSONNAGES. ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES. + + LE COMTE. M. BRINDEAU. + + LA MARQUISE. Mme ALLAN-DESPRÉAUX. + +_La scène est à Paris._ + + + + +_Un petit salon._ + +LE COMTE, LA MARQUISE. + +_La marquise, assise sur un canapé, près de la cheminée, fait de la +tapisserie. Le comte entre et salue._ + + +LE COMTE. + +Je ne sais pas quand je me guérirai de ma maladresse, mais je suis +d'une cruelle étourderie. Il m'est impossible de prendre sur moi de me +rappeler votre jour, et toutes les fois que j'ai envie de vous voir, +cela ne manque jamais d'être un mardi. + +LA MARQUISE. + +Est-ce que vous avez quelque chose à me dire? + +LE COMTE. + +Non; mais, en le supposant, je ne le pourrais pas, car c'est un hasard +que vous soyez seule, et vous allez avoir, d'ici à un quart d'heure, +une cohue d'amis intimes qui me fera sauver, je vous en avertis. + +LA MARQUISE. + +Il est vrai que c'est aujourd'hui mon jour, et je ne sais trop +pourquoi j'en ai un. C'est une mode qui a pourtant sa raison. Nos +mères laissaient leur porte ouverte; la bonne compagnie n'était pas +nombreuse, et se bornait, pour chaque cercle, à une fournée d'ennuyeux +qu'on avalait à la rigueur. Maintenant, dès qu'on reçoit, on reçoit +tout Paris; et tout Paris, au temps où nous sommes, c'est bien +réellement Paris tout entier, ville et faubourgs. Quand on est chez +soi, on est dans la rue. Il fallait bien trouver un remède; de là +vient que chacun a son jour. C'est le seul moyen de se voir le moins +possible, et quand on dit: Je suis chez moi le mardi, il est clair que +c'est comme si on disait: Le reste du temps, laissez-moi tranquille. + +LE COMTE. + +Je n'en ai que plus de tort de venir aujourd'hui, puisque vous me +permettez de vous voir dans la semaine. + +LA MARQUISE. + +Prenez votre parti et mettez-vous là. Si vous êtes de bonne humeur, +vous parlerez; sinon, chauffez-vous. Je ne compte pas sur grand monde +aujourd'hui, vous regarderez défiler ma petite lanterne magique. Mais +qu'avez-vous donc? vous me semblez... + +LE COMTE. + +Quoi? + +LA MARQUISE. + +Pour ma gloire, je ne veux pas le dire. + +LE COMTE. + +Ma foi, je vous l'avouerai; avant d'entrer ici, je l'étais un peu. + +LA MARQUISE. + +Quoi? Je le demande à mon tour. + +LE COMTE. + +Vous fâcherez-vous si je vous le dis? + +LA MARQUISE. + +J'ai un bal ce soir où je veux être jolie: je ne me fâcherai pas de la +journée. + +LE COMTE. + +Eh bien! j'étais un peu ennuyé. Je ne sais ce que j'ai; c'est un mal à +la mode, comme vos réceptions. + +Je me désole depuis midi; j'ai fait quatre visites sans trouver +personne. Je devais dîner quelque part; je me suis excusé sans raison. +Il n'y a pas un spectacle ce soir. Je suis sorti par un temps glacé; +je n'ai vu que des nez rouges et des joues violettes. Je ne sais que +faire, je suis bête comme un feuilleton. + +LA MARQUISE. + +Je vous en offre autant; je m'ennuie à crier. C'est le temps qu'il +fait, sans aucun doute. + +LE COMTE. + +Le fait est que le froid est odieux; l'hiver est une maladie. Les +badauds voient le pavé propre, le ciel clair, et, quand un vent bien +sec leur coupe les oreilles, ils appellent cela une belle gelée. C'est +comme qui dirait une belle fluxion de poitrine. Bien obligé de ces +beautés-là. + +LA MARQUISE. + +Je suis plus que de votre avis. Il me semble que mon ennui me vient +moins de l'air du dehors, tout froid qu'il est, que de celui que les +autres respirent. C'est peut-être que nous vieillissons. Je commence à +avoir trente ans, et je perds le talent de vivre. + +LE COMTE. + +Je n'ai jamais eu ce talent-là, et ce qui m'épouvante, c'est que je le +gagne. En prenant des années, on devient plat ou fou, et j'ai une peur +atroce de mourir comme un sage. + +LA MARQUISE. + +Sonnez pour qu'on mette une bûche au feu; votre idée me gèle. + +_On entend le bruit d'une sonnette au dehors._ + +LE COMTE. + +Ce n'est pas la peine; on sonne à la porte, et votre procession +arrive. + +LA MARQUISE. + +Voyons quelle sera la bannière, et surtout, tâchez de rester. + +LE COMTE. + +Non; décidément je m'en vais. + +LA MARQUISE. + +Où allez-vous? + +LE COMTE. + +Je n'en sais rien. + +_Il se lève, salue et ouvre la porte._ + +Adieu, madame, à jeudi soir. + +LA MARQUISE. + +Pourquoi jeudi? + +LE COMTE, _debout, tenant le bouton de la porte_. + +N'est-ce pas votre jour aux Italiens? J'irai vous faire une petite +visite. + +LA MARQUISE. + +Je ne veux pas de vous; vous êtes trop maussade. D'ailleurs, j'y mène +M. Camus. + +LE COMTE. + +M. Camus, votre voisin de campagne? + +LA MARQUISE. + +Oui; il m'a vendu des pommes et du foin avec beaucoup de galanterie, +et je veux lui rendre sa politesse. + +LE COMTE. + +C'est bien vous, par exemple! L'être le plus ennuyeux! on devrait le +nourrir de sa marchandise. Et, à propos, savez-vous ce qu'on dit? + +LA MARQUISE. + +Non. Mais on ne vient pas: qui avait donc sonné? + +LE COMTE, _regardant à la fenêtre_. + +Personne, une petite fille, je crois, avec un carton, je ne sais quoi, +une blanchisseuse. Elle est là, dans la cour, qui parle à vos gens. + +LA MARQUISE. + +Vous appelez cela je ne sais quoi; vous êtes poli, c'est mon bonnet. +Eh bien! qu'est-ce qu'on dit de moi et de M. Camus?--Fermez donc cette +porte... Il vient un vent horrible. + +LE COMTE, _fermant la porte_. + +On dit que vous pensez à vous remarier, que M. Camus est millionnaire, +et qu'il vient chez vous bien souvent. + +LA MARQUISE. + +En vérité! pas plus que cela? Et vous me dites cela au nez tout +bonnement? + +LE COMTE. + +Je vous le dis, parce qu'on en parle. + +LA MARQUISE. + +C'est une belle raison. Est-ce que je vous répète tout ce qu'on dit de +vous aussi par le monde? + +LE COMTE. + +De moi, madame? Que peut-on dire, s'il vous plaît, qui ne puisse pas +se répéter? + +LA MARQUISE. + +Mais vous voyez bien que tout peut se répéter, puisque vous m'apprenez +que je suis à la veille d'être annoncée madame Camus. Ce qu'on dit de +vous est au moins aussi grave, car il paraît malheureusement que c'est +vrai. + +LE COMTE. + +Et quoi donc? Vous me feriez peur. + +LA MARQUISE. + +Preuve de plus qu'on ne se trompe pas. + +LE COMTE. + +Expliquez-vous, je vous en prie. + +LA MARQUISE. + +Ah! pas du tout; ce sont vos affaires. + +LE COMTE, _se rasseyant_. + +Je vous en supplie, marquise, je vous le demande en grâce. Vous êtes +la personne du monde dont l'opinion a le plus de prix pour moi. + +LA MARQUISE. + +L'une des personnes, vous voulez dire. + +LE COMTE. + +Non, madame, je dis: la personne, celle dont l'esprit, le sentiment, +la... + +LA MARQUISE. + +Ah, ciel! vous allez faire une phrase. + +LE COMTE. + +Pas du tout. Si vous ne voyez rien, c'est qu'apparemment vous ne +voulez rien voir. + +LA MARQUISE. + +Voir quoi? + +LE COMTE. + +Cela s'entend de reste. + +LA MARQUISE. + +Je n'entends que ce qu'on me dit, et encore pas des deux oreilles. + +LE COMTE. + +Vous riez de tout; mais, sincèrement, serait-il possible que, depuis +un an, vous voyant presque tous les jours, faite comme vous êtes, avec +votre esprit, votre grâce et votre beauté... + +LA MARQUISE. + +Mais mon Dieu! c'est bien pis qu'une phrase, c'est une déclaration que +vous me faites là. Avertissez au moins: est-ce une déclaration, ou un +compliment de bonne année? + +LE COMTE. + +Et si c'était une déclaration? + +LA MARQUISE. + +Oh! c'est que je n'en veux pas ce matin. Je vous ai dit que j'allais +au bal, je suis exposée à en entendre ce soir; ma santé ne me permet +pas ces choses-là deux fois par jour. + +LE COMTE. + +En vérité, vous êtes décourageante, et je me réjouirai de bon coeur +quand vous y serez prise à votre tour. + +LA MARQUISE. + +Moi aussi, je m'en réjouirai. Je vous jure qu'il y a des instants où +je donnerais de grosses sommes pour avoir seulement un petit chagrin. +Tenez, j'étais comme cela pendant qu'on me coiffait, pas plus tard +que tout à l'heure. Je poussais des soupirs à me fendre l'âme, de +désespoir de ne penser à rien. + +LE COMTE. + +Raillez, raillez! Vous y viendrez. + +LA MARQUISE. + +C'est bien possible; nous sommes tous mortels. Si je suis raisonnable, +à qui la faute? Je vous assure que je ne me défends pas. + +LE COMTE. + +Vous ne voulez pas qu'on vous fasse la cour? + +LA MARQUISE. + +Non. Je suis très bonne personne, mais quant à cela, c'est par trop +bête. Dites-moi un peu, vous qui avez le sens commun, qu'est-ce que +signifie cette chose-là: faire la cour à une femme? + +LE COMTE. + +Cela signifie que cette femme vous plaît, et qu'on est bien aise de le +lui dire. + +LA MARQUISE. + +À la bonne heure; mais cette femme, cela lui plaît-il, à elle, de vous +plaire? Vous me trouvez jolie, je suppose, et cela vous amuse de m'en +faire part. Eh bien, après? Qu'est-ce que cela prouve? Est-ce une +raison pour que je vous aime? J'imagine que, si quelqu'un me plaît, ce +n'est pas parce que je suis jolie. Qu'y gagne-t-il à ces compliments? +La belle manière de se faire aimer que de venir se planter devant une +femme avec un lorgnon, de la regarder des pieds à la tête, comme une +poupée dans un étalage, et de lui dire bien agréablement: Madame, je +vous trouve charmante! Joignez à cela quelques phrases bien fades, un +tour de valse et un bouquet, voilà pourtant ce qu'on appelle faire sa +cour. Fi donc! Comment un homme d'esprit peut-il prendre goût à ces +niaiseries-là? Cela me met en colère, quand j'y pense. + +LE COMTE. + +Il n'y a pourtant pas de quoi se fâcher. + +LA MARQUISE. + +Ma foi, si. Il faut supposer à une femme une tête bien vide et un +grand fonds de sottise, pour se figurer qu'on la charme avec de +pareils ingrédients. Croyez-vous que ce soit bien divertissant de +passer sa vie au milieu d'un déluge de fadaises, et d'avoir du matin +au soir les oreilles pleines de balivernes? Il me semble, en vérité, +que, si j'étais homme et si je voyais une jolie femme, je me dirais: +Voilà une pauvre créature qui doit être bien assommée de compliments. +Je l'épargnerais, j'aurais pitié d'elle, et, si je voulais essayer de +lui plaire, je lui ferais l'honneur de lui parler d'autre chose que de +son malheureux visage. Mais non, toujours: Vous êtes jolie, et puis: +Vous êtes jolie, et encore jolie. Eh, mon Dieu! on le sait bien. +Voulez-vous que je vous dise? vous autres hommes à la mode, vous +n'êtes que des confiseurs déguisés. + +LE COMTE. + +Eh bien! madame, vous êtes charmante, prenez-le comme vous voudrez. + +_On entend la sonnette._ + +On sonne de nouveau; adieu, je me sauve. + +_Il se lève et ouvre la porte._ + +LA MARQUISE. + +Attendez donc, j'avais à vous dire,... je ne sais plus ce que +c'était... Ah! passez-vous par hasard du côté de Fossin, dans vos +courses? + +LE COMTE. + +Ce ne sera pas par hasard, madame, si je puis vous être bon à quelque +chose. + +LA MARQUISE. + +Encore un compliment! Mon Dieu, que vous m'ennuyez! C'est une bague +que j'ai cassée; je pourrais bien l'envoyer tout bonnement, mais c'est +qu'il faut que je vous explique... + +_Elle ôte la bague de son doigt._ + +Tenez, voyez-vous, c'est le chaton. Il y a là une petite pointe, vous +voyez bien, n'est-ce pas? Ça s'ouvrait de côté, par là; je l'ai heurté +ce matin je ne sais où, le ressort a été forcé. + +LE COMTE. + +Dites donc, marquise, sans indiscrétion, il y avait des cheveux là +dedans. + +LA MARQUISE. + +Peut-être bien. Qu'avez-vous à rire? + +LE COMTE. + +Je ne ris pas le moins du monde. + +LA MARQUISE. + +Vous êtes un impertinent; ce sont des cheveux de mon mari. Mais je +n'entends personne. Qui avait donc sonné encore? + +LE COMTE, _regardant à la fenêtre_. + +Une autre petite fille, et un autre carton. Encore un bonnet, je +suppose. À propos, avec tout cela, vous me devez une confidence. + +LA MARQUISE. + +Fermez donc cette porte, vous me glacez. + +LE COMTE. + +Je m'en vais. Mais vous me promettez de me répéter ce qu'on vous a dit +de moi, n'est-ce pas, marquise? + +LA MARQUISE. + +Venez ce soir au bal, nous causerons. + +LE COMTE. + +Ah, parbleu! oui, causer dans un bal! Joli endroit de conversation, +avec accompagnement de trombones et un tintamarre de verres d'eau +sucrée! L'un vous marche sur le pied, l'autre vous pousse le coude, +pendant qu'un laquais tout poissé vous fourre une glace dans votre +poche. Je vous demande un peu si c'est là... + +LA MARQUISE. + +Voulez-vous rester ou sortir? Je vous répète que vous m'enrhumez. +Puisque personne ne vient, qu'est-ce qui vous chasse? + +LE COMTE, _fermant la porte et venant se rasseoir_. + +C'est que je me sens, malgré moi, de si mauvaise humeur, que je crains +vraiment de vous excéder. Il faut décidément que je cesse de venir +chez vous. + +LA MARQUISE. + +C'est honnête; et à propos de quoi? + +LE COMTE. + +Je ne sais pas, mais je vous ennuie, vous me le disiez vous-même tout +à l'heure, et je le sens bien; c'est très naturel. C'est ce malheureux +logement que j'ai là en face; je ne peux pas sortir sans regarder vos +fenêtres, et j'entre ici machinalement, sans réfléchir à ce que j'y +viens faire. + +LA MARQUISE. + +Si je vous ai dit que vous m'ennuyez ce matin, c'est que ce n'est pas +une habitude. Sérieusement, vous me feriez de la peine; j'ai beaucoup +de plaisir à vous voir. + +LE COMTE. + +Vous? Pas du tout. Savez-vous ce que je vais faire? Je vais retourner +en Italie. + +LA MARQUISE. + +Ah! qu'est-ce que dira mademoiselle... + +LE COMTE. + +Quelle demoiselle, s'il vous plaît? + +LA MARQUISE. + +Mademoiselle je ne sais qui, mademoiselle votre protégée. Est-ce que +je sais le nom de vos danseuses? + +LE COMTE. + +Ah! c'est donc là ce beau propos qu'on vous a tenu sur mon compte? + +LA MARQUISE. + +Précisément. Est-ce que vous niez? + +LE COMTE. + +C'est un conte à dormir debout. + +LA MARQUISE. + +Il est fâcheux qu'on vous ait vu très distinctement au spectacle avec +un certain chapeau rose à fleurs, comme il n'en fleurit qu'à l'Opéra. +Vous êtes dans les choeurs, mon voisin; cela est connu de tout le +monde. + +LE COMTE. + +Comme votre mariage avec M. Camus. + +LA MARQUISE. + +Vous y revenez? Eh bien! pourquoi pas? M. Camus est un fort honnête +homme; il est plusieurs fois millionnaire; son âge, bien qu'assez +respectable, est juste à point pour un mari. Je suis veuve, et il est +garçon; il est très bien quand il a des gants. + +LE COMTE. + +Et un bonnet de nuit: cela doit lui aller. + +LA MARQUISE. + +Voulez-vous bien vous taire, s'il vous plaît! Est-ce qu'on parle de +choses pareilles? + +LE COMTE. + +Dame! à quelqu'un qui peut les voir. + +LA MARQUISE. + +Ce sont apparemment ces demoiselles qui vous apprennent ces jolies +façons-là. + +LE COMTE, _se levant et prenant son chapeau_. + +Tenez, marquise, je vous dis adieu. Vous me feriez dire quelque +sottise. + +LA MARQUISE. + +Quel excès de délicatesse! + +LE COMTE. + +Non, mais, en vérité, vous êtes trop cruelle. C'est bien assez de +défendre qu'on vous aime, sans m'accuser d'aimer ailleurs. + +LA MARQUISE. + +De mieux en mieux. Quel ton tragique! Moi, je vous ai défendu de +m'aimer? + +LE COMTE. + +Certainement,--de vous en parler, du moins. + +LA MARQUISE. + +Eh bien! je vous le permets; voyons votre éloquence. + +LE COMTE. + +Si vous le disiez sérieusement... + +LA MARQUISE. + +Que vous importe? pourvu que je le dise. + +LE COMTE. + +C'est que, tout en riant, il pourrait bien y avoir quelqu'un ici qui +courût des risques. + +LA MARQUISE. + +Oh! oh! de grands périls, monsieur? + +LE COMTE. + +Peut-être, madame; mais, par malheur, le danger ne serait que pour +moi. + +LA MARQUISE. + +Quand on a peur, on ne fait pas le brave. Eh bien! voyons. Vous ne +dites rien? Vous me menacez, je m'expose, et vous ne bougez pas? Je +m'attendais à vous voir au moins vous précipiter à mes pieds comme +Rodrigue, ou M. Camus lui-même. Il y serait déjà, à votre place. + +LE COMTE. + +Cela vous divertit donc beaucoup de vous moquer du pauvre monde? + +LA MARQUISE. + +Et vous, cela vous surprend donc bien de ce qu'on ose vous braver en +face? + +LE COMTE. + +Prenez garde! Si vous êtes brave, j'ai été hussard, moi, madame, je +suis bien aise de vous le dire, et il n'y a pas encore si longtemps. + +LA MARQUISE. + +Vraiment! Eh bien! à la bonne heure. Une déclaration de hussard, cela +doit être curieux; je n'ai jamais vu cela de ma vie. Voulez-vous que +j'appelle ma femme de chambre? Je suppose qu'elle saura vous répondre. +Vous me donnerez une représentation. + +_On entend la sonnette._ + +LE COMTE. + +Encore cette sonnerie! Adieu donc, marquise. Je ne vous en tiens pas +quitte, au moins. + +_Il ouvre la porte._ + +LA MARQUISE. + +À ce soir, toujours, n'est-ce pas? Mais qu'est-ce donc que ce bruit +que j'entends? + +LE COMTE, _regardant à la fenêtre_. + +C'est le temps qui vient de changer. Il pleut et il grêle à faire +plaisir. On vous apporte un troisième bonnet, et je crains bien qu'il +n'y ait un rhume dedans. + +LA MARQUISE. + +Mais ce tapage-là, est-ce que c'est le tonnerre? en plein mois de +janvier! Et les almanachs? + +LE COMTE. + +Non; c'est seulement un ouragan, une espèce de trombe qui passe. + +LA MARQUISE. + +C'est effrayant. Mais fermez donc la porte; vous ne pouvez pas sortir +de ce temps-là. Qu'est-ce qui peut produire une chose pareille? + +LE COMTE, _fermant la porte_. + +Madame, c'est la colère céleste qui châtie les carreaux de vitre, les +parapluies, les mollets des dames et les tuyaux de cheminée. + +LA MARQUISE. + +Et mes chevaux qui sont sortis! + +LE COMTE. + +Il n'y a pas de danger pour eux, s'il ne leur tombe rien sur la tête. + +LA MARQUISE. + +Plaisantez donc à votre tour! Je suis très propre, moi, monsieur, je +n'aime pas à crotter mes chevaux. C'est inconcevable! Tout à l'heure +il faisait le plus beau ciel du monde. + +LE COMTE. + +Vous pouvez bien compter, par exemple, qu'avec cette grêle vous +n'aurez personne. Voilà un jour de moins parmi vos jours. + +LA MARQUISE. + +Non pas, puisque vous êtes venu. Posez donc votre chapeau, qui +m'impatiente. + +LE COMTE. + +Un compliment, madame! Prenez garde. Vous qui faites profession de les +haïr, on pourrait prendre les vôtres pour la vérité. + +LA MARQUISE. + +Mais je vous le dis, et c'est très vrai. Vous me faites grand plaisir +en venant me voir. + +LE COMTE, _se rasseyant près de la marquise_. + +Alors laissez-moi vous aimer. + +LA MARQUISE. + +Mais je vous le dis aussi, je le veux bien; cela ne me fâche pas le +moins du monde. + +LE COMTE. + +Alors laissez-moi vous en parler. + +LA MARQUISE. + +À la hussarde, n'est-il pas vrai? + +LE COMTE. + +Non, madame; soyez convaincue qu'à défaut de coeur, j'ai assez de +bon sens pour vous respecter. Mais il me semble qu'on a bien le droit, +sans offenser une personne qu'on respecte... + +LA MARQUISE. + +D'attendre que la pluie soit passée, n'est-ce pas? Vous êtes entré ici +tout à l'heure sans savoir pourquoi, vous l'avez dit vous-même; vous +étiez ennuyé, vous ne saviez que faire, vous pouviez même passer pour +assez grognon. Si vous aviez trouvé ici trois personnes, les premières +venues, là, au coin de ce feu, vous parleriez, à l'heure qu'il est, +littérature ou chemins de fer, après quoi vous iriez dîner. C'est donc +parce que je me suis trouvée seule que vous vous croyez tout à coup +obligé, oui, obligé, pour votre honneur, de me faire cette même cour, +cette éternelle, insupportable cour, qui est une chose si inutile, si +ridicule, si rebattue. Mais qu'est-ce que je vous ai donc fait? Qu'il +arrive ici une visite, vous allez peut-être avoir de l'esprit; mais je +suis seule, vous voilà plus banal qu'un vieux couplet de vaudeville; +et vite, vous abordez votre thème, et si je voulais vous écouter, +vous m'exhiberiez une déclaration, vous me réciteriez votre amour. +Savez-vous de quoi les hommes ont l'air en pareil cas? De ces pauvres +auteurs sifflés qui ont toujours un manuscrit dans leur poche, quelque +tragédie inédite et injouable, et qui vous tirent cela pour vous en +assommer, dès que vous êtes seul un quart d'heure avec eux. + +LE COMTE. + +Ainsi, vous me dites que je ne vous déplais pas, je vous réponds que +je vous aime, et puis c'est tout, à votre avis? + +LA MARQUISE. + +Vous ne m'aimez pas plus que le Grand Turc. + +LE COMTE. + +Oh! par exemple, c'est trop fort. Écoutez-moi un seul instant, et si +vous ne me croyez pas sincère... + +LA MARQUISE. + +Non, non, et non! Mon Dieu! croyez-vous que je ne sache pas ce que +vous pourriez me dire? J'ai très bonne opinion de vos études; mais, +parce que vous avez de l'éducation, pensez-vous que je n'aie rien lu? +Tenez, je connaissais un homme d'esprit qui avait acheté, je ne sais +où, une collection de cinquante lettres, assez bien faites, très +proprement écrites, des lettres d'amour, bien entendu. Ces cinquante +lettres étaient graduées de façon à composer une sorte de petit roman, +où toutes les situations étaient prévues. Il y en avait pour les +déclarations, pour les dépits, pour les espérances, pour les moments +d'hypocrisie où l'on se rabat sur l'amitié, pour les brouilles, +pour les désespoirs, pour les instants de jalousie, pour la mauvaise +humeur, même pour les jours de pluie comme aujourd'hui. J'ai lu ces +lettres. L'auteur prétendait, dans une sorte de préface, en avoir fait +usage pour lui-même, et n'avoir jamais trouvé une femme qui résistât +plus tard que le trente-troisième numéro. Eh bien! j'ai résisté, moi, +à toute la collection. Je vous demande si j'ai de la littérature, et +si vous pourriez vous flatter de m'apprendre quelque chose de nouveau. + +LE COMTE. + +Vous êtes bien blasée, marquise. + +LA MARQUISE. + +Des injures? J'aime mieux cela; c'est moins fade que vos sucreries. + +LE COMTE. + +Oui, en vérité, vous êtes bien blasée. + +LA MARQUISE. + +Vous le croyez? Eh bien! pas du tout. + +LE COMTE. + +Comme une vieille Anglaise, mère de quatorze enfants. + +LA MARQUISE. + +Comme la plume qui danse sur mon chapeau. Vous vous figurez donc que +c'est une science bien profonde que de vous savoir tous par coeur? +Mais il n'y a pas besoin d'étudier pour apprendre; il n'y a qu'à vous +laisser faire. Réfléchissez; c'est un calcul bien simple. Les hommes +assez braves pour respecter nos pauvres oreilles, et pour ne pas +tomber dans la sucrerie, sont extrêmement rares. D'un autre côté, il +n'est pas contestable que, dans ces tristes instants où vous tâchez +de mentir pour essayer de plaire, vous vous ressemblez tous comme des +capucins de cartes. Heureusement pour nous, la justice du ciel n'a pas +mis à votre disposition un vocabulaire très varié. Vous n'avez tous, +comme on dit, qu'une chanson, en sorte que le seul fait d'entendre les +mêmes phrases, la seule répétition des mêmes mots, des mêmes gestes +apprêtés, des mêmes regards tendres, le spectacle seul de ces figures +diverses qui peuvent être plus ou moins bien par elles-mêmes, mais +qui prennent toutes, dans ces moments funestes, la même physionomie +humblement conquérante, cela nous sauve par l'envie de rire, ou du +moins par le simple ennui. Si j'avais une fille, et si je voulais +la préserver de ces entreprises qu'on appelle dangereuses, je me +garderais bien de lui défendre d'écouter les pastorales de ses +valseurs. Je lui dirais seulement: N'en écoute pas un seul, écoute-les +tous; ne ferme pas le livre et ne marque pas la page; laisse-le +ouvert, laisse ces messieurs te raconter leurs petites drôleries. Si, +par malheur, il y en a un qui te plaît, ne t'en défends pas, attends +seulement; il en viendra un autre tout pareil qui te dégoûtera de tous +les deux. Tu as quinze ans, je suppose; eh bien! mon enfant, cela ira +ainsi jusqu'à trente, et ce sera toujours la même chose. Voilà mon +histoire et ma science; appelez-vous cela être blasée? + +LE COMTE. + +Horriblement, si ce que vous dites est vrai; et cela semble si peu +naturel, que le doute pourrait être permis. + +LA MARQUISE. + +Qu'est-ce que cela me fait que vous me croyiez ou non? + +LE COMTE. + +Encore mieux. Est-ce bien possible? Quoi! à votre âge, vous méprisez +l'amour? Les paroles d'un homme qui vous aime vous font l'effet d'un +méchant roman? Ses regards, ses gestes, ses sentiments vous semblent +une comédie? Vous vous piquez de dire vrai, et vous ne voyez que +mensonge dans les autres? Mais d'où revenez-vous donc, marquise? +Qu'est-ce qui vous a donné ces maximes-là? + +LA MARQUISE. + +Je reviens de loin, mon voisin. + +LE COMTE. + +Oui, de nourrice. Les femmes s'imaginent qu'elles savent toute +chose au monde; elles ne savent rien du tout. Je vous le demande à +vous-même, quelle expérience pouvez-vous avoir? Celle de ce voyageur +qui, à l'auberge, avait vu une femme rousse, et qui écrivait sur son +journal: «Les femmes sont rousses dans ce pays-ci.» + +LA MARQUISE. + +Je vous avais prié de mettre une bûche au feu. + +LE COMTE, _mettant la bûche_. + +Être prude, cela se conçoit; dire non, se boucher les oreilles, +haïr l'amour, cela se peut; mais le nier, quelle plaisanterie! Vous +découragez un pauvre diable en lui disant: Je sais ce que vous allez +me dire. Mais n'est-il pas en droit de vous répondre: Oui, madame, +vous le savez peut-être; et moi aussi, je sais ce qu'on dit quand on +aime, mais je l'oublie en vous parlant! Rien n'est nouveau sous le +soleil; mais je dis à mon tour: Qu'est-ce que cela prouve? + +LA MARQUISE. + +À la bonne heure, au moins! vous parlez très bien; à peu de chose +près, c'est comme un livre. + +LE COMTE. + +Oui, je parle, et je vous assure que, si vous êtes telle qu'il vous +plaît de le paraître, je vous plains très sincèrement. + +LA MARQUISE. + +À votre aise; faites comme chez vous. + +LE COMTE. + +Il n'y a rien là qui puisse vous blesser. Si vous avez le droit de +nous attaquer, n'avons-nous pas raison de nous défendre? Quand vous +nous comparez à des auteurs sifflés, quel reproche croyez-vous nous +faire? Eh! mon Dieu! si l'amour est une comédie... + +LA MARQUISE. + +La feu ne va pas; la bûche est de travers. + +LE COMTE, _arrangeant le feu_. + +Si l'amour est une comédie, cette comédie, vieille comme le monde, +sifflée ou non, est, au bout du compte, ce qu'on a encore trouvé de +moins mauvais. Les rôles sont rebattus, j'y consens; mais, si la pièce +ne valait rien, tout l'univers ne la saurait pas par coeur;--et je +me trompe en disant qu'elle est vieille. Est-ce être vieux que d'être +immortel? + +LA MARQUISE. + +Monsieur, voilà de la poésie. + +LE COMTE. + +Non, madame; mais ces fadaises, ces balivernes qui vous ennuient, ces +compliments, ces déclarations, tout ce radotage, sont de très bonnes +anciennes choses, convenues, si vous voulez, fatigantes, ridicules +parfois, mais qui en accompagnent une autre, laquelle est toujours +jeune. + +LA MARQUISE. + +Vous vous embrouillez; qu'est-ce qui est toujours vieux, et qu'est-ce +qui est toujours jeune? + +LE COMTE. + +L'amour. + +LA MARQUISE. + +Monsieur, voilà de l'éloquence. + +LE COMTE. + +Non, madame; je veux dire ceci: que l'amour est immortellement jeune, +et que les façons de l'exprimer sont et demeureront éternellement +vieilles. Les formes usées, les redites, ces lambeaux de romans qui +vous sortent du coeur on ne sait pas pourquoi, tout cet entourage, +tout cet attirail, c'est un cortège de vieux chambellans, de vieux +diplomates, de vieux ministres, c'est le caquet de l'antichambre d'un +roi; tout cela passe, mais ce roi-là ne meurt pas. L'amour est mort, +vive l'amour! + +LA MARQUISE. + +L'amour? + +LE COMTE. + +L'amour. Et quand même on ne ferait que s'imaginer... + +LA MARQUISE. + +Donnez-moi l'écran qui est là. + +LE COMTE. + +Celui-là? + +LA MARQUISE. + +Non, celui de taffetas; voilà votre feu qui m'aveugle. + +LE COMTE, _donnant l'écran à la marquise_. + +Quand même on ne ferait que s'imaginer qu'on aime, est-ce que ce n'est +pas une chose charmante? + +LA MARQUISE. + +Mais je vous dis, c'est toujours la même chose. + +LE COMTE. + +Et toujours nouveau, comme dit la chanson. Que voulez-vous donc qu'on +invente? Il faut apparemment qu'on vous aime en hébreu. Cette Vénus +qui est là sur votre pendule, c'est aussi toujours la même chose; +en est-elle moins belle, s'il vous plaît? Si vous ressemblez à votre +grand'mère, est-ce que vous en êtes moins jolie? + +LA MARQUISE. + +Bon, voilà le refrain: jolie. Donnez-moi le coussin qui est près de +vous. + +LE COMTE, _prenant le coussin et le tenant à la main_. + +Cette Vénus est faite pour être belle, pour être aimée et admirée, +cela ne l'ennuie pas du tout. Si le beau corps trouvé à Milo a jamais +eu un modèle vivant, assurément cette grande gaillarde a eu plus +d'amoureux qu'il ne lui en fallait, et elle s'est laissé aimer comme +une autre, comme sa cousine Astarté, comme Aspasie et Manon Lescaut. + +LA MARQUISE. + +Monsieur, voilà de la mythologie. + +LE COMTE, _tenant toujours le coussin_. + +Non, madame; mais je ne puis dire combien cette indifférence à la +mode, cette froideur qui raille et dédaigne, cet air d'expérience +qui réduit tout à rien, me font peine à voir à une jeune femme. Vous +n'êtes pas la première chez qui je les rencontre; c'est une maladie +qui court les salons. On se détourne, on bâille, comme vous en ce +moment, on dit qu'on ne veut pas entendre parler d'amour. Alors, +pourquoi mettez-vous de la dentelle? Qu'est-ce que ce pompon-là fait +sur votre tête? + +LA MARQUISE. + +Et qu'est-ce que ce coussin fait dans votre main? Je vous l'avais +demandé pour mettre sous mes pieds. + +LE COMTE. + +Eh bien! l'y voilà, et moi aussi; et je vous ferai une déclaration, +bon gré, mal gré, vieille comme les rues, et bête comme une oie; car +je suis furieux contre vous. + +_Il pose le coussin à terre devant la marquise, et se met à genoux +dessus._ + +LA MARQUISE. + +Voulez-vous me faire la grâce de vous ôter de là, s'il vous plaît? + +LE COMTE. + +Non; il faut d'abord que vous m'écoutiez. + +LA MARQUISE. + +Vous ne voulez pas vous lever? + +LE COMTE. + +Non, non, et non! comme vous le disiez tout à l'heure, à moins que +vous ne consentiez à m'entendre. + +LA MARQUISE. + +J'ai bien l'honneur de vous saluer. + +_Elle se lève._ + +LE COMTE, _toujours à genoux_. + +Marquise, au nom du ciel! cela est trop cruel. Vous me rendrez fou, +vous me désespérez. + +LA MARQUISE. + +Cela vous passera au _Café de Paris_. + +LE COMTE, _de même_. + +Non, sur l'honneur, je parle du fond de l'âme. Je conviendrai, tant +que vous voudrez, que j'étais entré ici sans dessein; je ne comptais +que vous voir en passant; témoin cette porte que j'ai ouverte trois +fois pour m'en aller. La conversation que nous venons d'avoir, vos +railleries, votre froideur même, m'ont entraîné plus loin qu'il ne +fallait peut-être; mais ce n'est pas d'aujourd'hui seulement, c'est du +premier jour où je vous ai vue, que je vous aime, que je vous adore... +Je n'exagère pas en m'exprimant ainsi;... oui, depuis plus d'un an, je +vous adore, je ne songe... + +LA MARQUISE. + +Adieu. + +_La marquise sort et laisse la porte ouverte._ + +LE COMTE, _demeuré seul, reste un moment encore à genoux, puis il se +lève et dit_: + +C'est la vérité que cette porte est glaciale. + +_Il va pour sortir, et voit la marquise._ + +LE COMTE. + +Ah! marquise, vous vous moquez de moi. + +LA MARQUISE, _appuyée sur la porte entr'ouverte_. + +Vous voilà debout? + +LE COMTE. + +Oui, et je m'en vais pour ne plus jamais vous revoir. + +LA MARQUISE. + +Venez ce soir au bal, je vous garde une valse. + +LE COMTE. + +Jamais, jamais je ne vous reverrai! je suis au désespoir, je suis +perdu. + +LA MARQUISE. + +Qu'avez-vous? + +LE COMTE. + +Je suis perdu, je vous aime comme un enfant. Je vous jure sur ce qu'il +y a de plus sacré au monde... + +LA MARQUISE. + +Adieu. + +_Elle veut sortir._ + +LE COMTE. + +C'est moi qui sors, madame; restez, je vous en supplie. Ah! je sens +combien je vais souffrir! + +LA MARQUISE, _d'un ton sérieux_. + +Mais, enfin, monsieur, qu'est-ce que vous me voulez? + +LE COMTE. + +Mais, madame, je veux,... je désirerais... + +LA MARQUISE. + +Quoi? car enfin vous m'impatientez. Vous imaginez-vous que je vais +être votre maîtresse, et hériter de vos chapeaux roses? Je vous +préviens qu'une pareille idée fait plus que me déplaire, elle me +révolte. + +LE COMTE. + +Vous, marquise! grand Dieu! s'il était possible, ce serait ma vie +entière que je mettrais à vos pieds; ce serait mon nom, mes biens, mon +honneur même que je voudrais vous confier. Moi, vous confondre un +seul instant, je ne dis pas seulement avec ces créatures dont vous +ne parlez que pour me chagriner, mais avec aucune femme au monde! +L'avez-vous bien pu supposer? me croyez-vous si dépourvu de sens? mon +étourderie ou ma déraison a-t-elle donc été si loin, que de vous +faire douter de mon respect? Vous qui me disiez tantôt que vous aviez +quelque plaisir à me voir, peut-être quelque amitié pour moi (n'est-il +pas vrai, marquise?), pouvez-vous penser qu'un homme ainsi distingué +par vous, que vous avez pu trouver digne d'une si précieuse, d'une +si douce indulgence, ne saurait pas ce que vous valez? Suis-je donc +aveugle ou insensé? Vous, ma maîtresse! non pas, mais ma femme! + +LA MARQUISE. + +Ah!--Eh bien! si vous m'aviez dit cela en arrivant, nous ne nous +serions pas disputés.--Ainsi, vous voulez m'épouser? + +LE COMTE. + +Mais certainement, j'en meurs d'envie, je n'ai jamais osé vous le +dire, mais je ne pense pas à autre chose depuis un an; je donnerais +mon sang pour qu'il me fût permis d'avoir la plus légère espérance... + +LA MARQUISE. + +Attendez donc, vous êtes plus riche que moi. + +LE COMTE. + +Oh, mon Dieu! je ne crois pas, et qu'est-ce que cela vous fait? Je +vous en supplie, ne parlons pas de ces choses-là! Votre sourire, en ce +moment, me fait frémir d'espoir et de crainte. Un mot, par grâce! ma +vie est dans vos mains. + +LA MARQUISE. + +Je vais vous dire deux proverbes: le premier, c'est qu'il n'y a rien +de tel que de s'entendre. Par conséquent, nous causerons de ceci. + +LE COMTE. + +Ce que j'ai osé vous dire ne vous déplaît donc pas? + +LA MARQUISE. + +Mais non. Voici mon second proverbe: c'est qu'il faut qu'une porte +soit ouverte ou fermée. Or, voilà trois quarts d'heure que celle-ci, +grâce à vous, n'est ni l'un ni l'autre, et cette chambre est +parfaitement gelée. Par conséquent aussi, vous allez me donner le bras +pour aller dîner chez ma mère. Après cela, vous irez chez Fossin. + +LE COMTE. + +Chez Fossin, madame? pour quoi faire? + +LA MARQUISE. + +Ma bague. + +LE COMTE. + +Ah! c'est vrai, je n'y pensais plus. Eh bien! votre bague, marquise? + +LA MARQUISE. + +Marquise, dites-vous? Eh bien! à ma bague, il y a justement sur le +chaton une petite couronne de marquise; et comme cela peut servir de +cachet... Dites donc, comte, qu'en pensez-vous? il faudra peut-être +ôter les fleurons? Allons, je vais mettre un chapeau. + +LE COMTE. + +Vous me comblez de joie!... comment vous exprimer... + +LA MARQUISE. + +Mais fermez donc cette malheureuse porte! cette chambre ne sera plus +habitable. + +FIN DE IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE. + + + +Le succès imprévu du _Caprice_ donna l'idée aux artistes de la +Comédie-Française de chercher parmi les ouvrages d'Alfred de Musset +quelque autre pièce du même genre. Madame Allan-Despréaux et M. +Brindeau choisirent le proverbe: _Il faut qu'une porte soit ouverte +ou fermée_, publiée par la _Revue des Deux Mondes_ en 1845. Ce +petit acte, joué sans aucun changement par les mêmes artistes que le +_Caprice_, fut écouté avec le même plaisir. Depuis le 7 avril 1848, +qu'on l'a représenté pour la première fois, il est resté au répertoire +du Théâtre-Français. + + * * * * * + +LOUISON + +COMÉDIE EN DEUX ACTES + +1849 + + PERSONNAGES. ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES. + + LE DUC. MM. BRINDEAU. + + BERTHAUD. RÉGNIER. + + LA MARÉCHALE. Mme MÉLINGUE. + + LA DUCHESSE. Mlles JUDITH. + + LISETTE. ANAÏS. + +VALETS, UNE FEMME. + +_Costumes du temps de Louis XVI._ + + + + +À MADEMOISELLE ANAÏS + + +RONDEAU + + Que rien ne puisse en liberté + Passer sous le sacré portique + Sans être quelque peu heurté + Par les bornes de la critique, + C'est un axiome authentique. + + Pourquoi tant de sévérité? + Grétry disait avec gaîté: + «J'aime mieux un peu de musique + Que rien.» + + À ma Louison ce mot s'applique. + Sur le théâtre elle a jeté + Son petit bouquet poétique. + Pourvu que vous l'ayez porté, + Le reste est moins, en vérité, + Que rien. + +[Illustration: Louison] + + + + +ACTE PREMIER + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +LISETTE, _seule_. + +Me voilà bien chanceuse; il n'en faut plus qu'autant. +Le sort est, quand il veut, bien impatientant. +Que les honnêtes gens se mettent à ma place, +Et qu'on me dise un peu ce qu'il faut que je fasse. +Voici tantôt vingt ans que je vivais chez nous; +Dieu m'a faite pour rire et pour planter des choux. +J'avais pour précepteur le curé du village; +J'appris ce qu'il savait, même un peu davantage. +Je vivais sur parole, et je trouvais moyen +D'avoir des amoureux sans qu'il m'en coûtât rien. +Mon père était fermier; j'étais sa ménagère. +Je courais la maison, toujours brave et légère, +Et j'aurais de grand coeur, pour obliger nos gens, +Mené les vaches paître ou les dindons aux champs. +Un beau jour on m'embarque, on me met dans un coche, +Un paquet sous le bras, dix écus dans ma poche, +On me promet fortune et la fleur des maris, +On m'expédie en poste, et je suis à Paris. +Aussitôt, de paniers largement affublée, +De taffetas vêtue et de poudre aveuglée, +On m'apprend que je suis gouvernante céans. +Gouvernante de quoi? monsieur n'a pas d'enfants. +Il en fera plus tard.--On meuble une chambrette; +On me dit: Désormais, tu t'appelles Lisette. +J'y consens, et mon rôle est de régner en paix +Sur trois filles de chambre et neuf ou dix laquais. +Jusque-là mon destin ne faisait pas grand'peine. +La maréchale m'aime; au fait, c'est ma marraine. +Sa bru, notre duchesse, a l'air fort innocent. +Mais monseigneur le duc alors était absent; +Où? je ne sais pas trop, à la noce, à la guerre. +Enfin, ces jours derniers, comme on n'y pensait guère, +Il écrit qu'il revient, il arrive, et, ma foi, +Tout juste, en arrivant, tombe amoureux de moi. +Je vous demande un peu quelle étrange folie! +Sa femme est sage et douce autant qu'elle est jolie. +Elle l'aime, Dieu sait! et ce libertin-là +Ne peut pas bonnement s'en tenir à cela; +Il m'écrit des poulets, me conte des fredaines, +Me donne des rubans, des noeuds et des mitaines; +Puis enfin, plus hardi, pas plus tard qu'à présent, +Du brillant que voici veut me faire présent. +Un diamant, à moi! la chose est assez claire. +Hors de l'argent comptant, que diantre en puis-je faire? +Je ne suis pas duchesse, et ne puis le porter. +Ainsi, tout simplement, monsieur veut m'acheter. +Voyons, me fâcherai-je?--Il n'est pas très commode +De les heurter de front, ces tyrans à la mode, +Et la prison est là, pour un oui, pour un non, +Quand sur un talon rouge on glisse à Trianon. +Faut-il être sincère et tout dire à madame? +C'est lui mettre, d'un mot, bien du chagrin dans l'âme, +Troubler une maison, peut-être pour toujours, +Et pour un pur caprice en chasser les amours. +Vaut-il pas mieux agir en personne discrète, +Et garder dans le coeur cette injure secrète? +Oui, c'est le plus prudent.--Ah! que j'ai de souci! +Ce brillant est gentil... et monseigneur aussi. +Je vais lui renvoyer sa bague à l'instant même, +Ici, dans ce papier.--Ma foi, tant pis s'il m'aime! + + +SCÈNE II + +LISETTE, LE DUC. + + +LE DUC, _à part_. + +Personne encore ici?--L'on va souper, je croi. +C'est Lisette.--Elle écrit.--Bon! c'est sans doute à moi. +Les femmes ont vraiment un instinct que j'admire, +D'écrire bravement ce qu'elles n'osent dire. +Tu te défends, ma belle? Oh! j'en triompherai! +J'en ai fait la gageure, et je la gagnerai. + +_Haut._ + +Le souper est-il prêt? Bonsoir, belle Lisette. + +LISETTE, _se levant_. + +Monseigneur... + +LE DUC. + + Qu'as-tu donc? Tu sembles inquiète, +Troublée, oui, sur l'honneur. Qu'est-ce? quoi? tu rêvais? +Et que faisais-tu là? + +LISETTE. + + Monseigneur, j'écrivais. + +LE DUC. + +À qui donc, par hasard? à quelque amant, petite? + +LISETTE. + +À vous-même; tenez. + +_Elle lui donne la lettre et veut sortir._ + +LE DUC. + + Et tu t'en vas si vite? +Non parbleu! Reste là. Que veut dire ceci? +Que vois-je? Mon anneau que tu me rends ainsi? + +_Il lit._ + +«Monseigneur, vous me dites que vous m'aimez...» + +Oui, certes, je le dis, le fait est véritable. + +Penses-tu que je trompe, et m'en crois-tu capable? + +_Il lit._ + +«Vous me dites que vous m'aimez, mais cela est bien difficile à +croire, car, pour aimer une personne, il faut, j'imagine, commencer +par la connaître, et toute servante que je suis...» + +Servante! que dis-tu? Fi donc, tu ne l'es point. +Servante! ce mot-là me choque au dernier point. + +_Il lit._ + +«Toute servante que je suis, vous me connaissez assurément bien peu si +vous me croyez intéressée, et si vous avez pensé, monseigneur, qu'on +pouvait payer un amour qui refuse de se donner.» + +Qu'est-ce à dire, payer? Moi, te payer, ma belle? +Quoi! pour un simple anneau, pour une bagatelle, +Pour un hochet d'enfant qui plaît à voir briller, +Tu me crois assez sot pour vouloir te payer? +Si tel était mon but, si j'osais l'entreprendre, +Si l'amour de Lisette était jamais à vendre, +Pour payer dignement de semblables appas, +Mes biens y passeraient et n'y suffiraient pas. +Est-ce donc une offense à la personne aimée, +Et s'en doit-elle au fond croire moins estimée, +Si l'on veut la parer, sans pouvoir l'embellir, +D'un pauvre diamant que ses yeux font pâlir? +Comment! mettre une bague aux plus beaux doigts du monde, + +_Il lui remet la bague au doigt._ + +Poser quelques bijoux sur cette épaule ronde, +Sur ce coeur qui palpite un céladon changeant, +Serrer ce petit pied dans un réseau d'argent, +Entourer la beauté, dans sa fleur et sa grâce, +Des prestiges de l'art qu'elle égale et surpasse, +Ce serait donc, ma chère, un grand crime à tes yeux? +Payer! efface donc: ce mot est odieux. +Oublions ce billet, n'y songeons plus, Lisette. +On paie un intendant, un rustre, une grisette; +Mais, dans ce monde-ci, je ne sais pas encor +Qu'on se soit avisé de payer un trésor, +Et ton coeur est sans prix, quand tu serais moins belle. + +LISETTE. + +Mais, monseigneur, pourtant... + +LE DUC. + + Fi! tu fais la cruelle. + +_On ouvre la porte du fond._ + +Deux mots:--on va souper; les gens ouvrent déjà. +Écoute:--nous allons au bal de l'Opéra; +Mais je reviendrai seul, et grâce à la cohue, +À peine entré, je sors et regagne la rue. +Tu seras seule aussi, mes laquais ne voient rien; +Accorde-moi, de grâce, un moment d'entretien, +Un seul instant, pour moi, Lisette, et pour toi-même. +Ce n'est pas un amant, c'est un ami qui t'aime, +Songes-y. + +LISETTE. + + Mais vraiment... + +LE DUC. + + Je comprends ton souci. +Je voudrais de grand coeur te voir ailleurs qu'ici, +Et, dans quelque retraite aux bavards inconnue, +Tu me rendrais bien mieux ma liberté perdue. +Ce n'est assurément mon goût ni ma façon +De donner au plaisir cet air de trahison. +Mais, dans ce triste hôtel toujours emprisonnée, +Tu n'en saurais sortir sans être soupçonnée. +Chez moi, seuls, en secret, nous trompons tous les yeux. +À quatre pas d'ici nous serions odieux. +Telle est la loi du monde; il en faut être esclave. +Facile à qui s'en rit, sévère à qui le brave, +Débonnaire et terrible, il ne compte pour rien +Qu'on se moque de lui, si l'on s'en moque bien. +Tout s'excuse ici-bas, hormis la maladresse. +Bonsoir, Louison. + + +SCÈNE III + + +LISETTE, _seule_. + + Bonsoir! Quelle étrange faiblesse! +Il me trompe, il me raille, il ment comme un païen; +Comment arrive-t-il que je ne dise rien? +Nous serons seuls, dit-il. Que c'est d'une belle âme +D'aller chez le voisin pour y laisser sa femme, +Et revenir gaîment sur la pointe du pié, +Sitôt que dans la foule il se croit oublié! +Ah! quand j'étais Louison avant d'être Lisette, +Au lieu d'un pouf en l'air quand j'avais ma cornette, +Si j'avais rencontré ces diseurs de grands mots, +Je leur aurais au nez jeté mes deux sabots. +--Mais avec tout cela, je n'ai su que répondre. +Que faire s'il revient? Le laisser se morfondre? +M'enfermer dans ma chambre et sous deux bons verrous... +Ouais! il faut y songer; monseigneur n'est pas doux. +Avec ses airs badins et sa cajolerie, +Je ne sais trop comment il prend la raillerie. +Ne faut-il pas plutôt l'attendre bravement, +Lui donner mes raisons, l'écouter un moment? +N'est-il donc pas possible?... Ah! Louison, malheureuse! +Est-ce qu'un grand seigneur va te rendre amoureuse? +Est-ce que?... Qui vient là? + + +SCÈNE IV + +LISETTE, BERTHAUD. + + +BERTHAUD. + + C'est moi. + +LISETTE. + + Qui, toi? + +BERTHAUD. + + Berthaud. + +LISETTE. + +Berthaud? Que nous veux-tu? + +BERTHAUD. + + Moi? Rien. + +LISETTE. + + Tu n'es qu'un sot. +On n'entre pas ainsi que l'on ne vous appelle. + +BERTHAUD. + +Oh! mam'selle Louison, comme vous êtes belle! +Comme vous voilà propre et de bonne façon! + +LISETTE. + +Que dis-tu donc, l'ami?--Je connais ce garçon. + +BERTHAUD. + +Quels beaux tire-bouchons vous avez aux oreilles! +Quelle robe! on dirait d'une ruche d'abeilles. + +LISETTE. + +Tu te nommes, dis-tu? + +BERTHAUD. + + Berthaud. Quel gros chignon! +Et ces souliers tout blancs, ça doit vous coûter bon; +Pas moins, vous devez bien être un brin empêtrée. + +LISETTE. + +M'as-tu de pied en cap assez considérée? +Hé! mais, c'est toi, Lucas! + +BERTHAUD. + + Vous me reconnaissez? + +LISETTE. + +Oui certe; et d'où viens-tu? + +BERTHAUD. + + Par ma foi, je ne sais. + +LISETTE. + +Bon! + +BERTHAUD. + + Pour venir ici, j'ai pris par tant de rues, +J'en ai l'esprit tout bête et les jambes fourbues. + +LISETTE. + +Assieds-toi. + +BERTHAUD. + + Que non pas! je suis bien trop courtois. +Quand j'ai mon habit neuf, jamais je ne m'assois. + +LISETTE. + +Fort bien, cela pourrait gâter ta broderie. +Tu n'es donc plus berger dans notre métairie? +Mais tu viens du pays? Comment va-t-on chez nous? + +BERTHAUD. + +Je n'en sais rien non plus; moi, j'ai fait comme vous. +Oh! je ne garde plus les vaches!--Au contraire, +C'est Jean qui les conduit, et Suzon les va traire. +Oh! ce n'est plus du tout comme de votre temps. +C'est la grande Nanon qui fait de l'herbe aux champs. +Pierrot est sacristain, et Thomas fait la guerre; +Catherine est nourrice, et Nicole... + +LISETTE. + + Et mon père? + +BERTHAUD. + +Votre père, pardine! il ne lui manque rien. +On est sûr, celui-là, qu'il mange et qu'il dort bien. +Ceux qui vivent chez lui n'ont pas la clavelée. + +LISETTE. + +Mais, toi, par quel hasard as-tu pris ta volée? + +BERTHAUD. + +Voyez-vous, quand j'ai vu que vous étiez ici, +Et que votre départ vous avait réussi, +Je me suis dit: Paris, ça n'est pas dans la lune. +J'avais comme un instinct de faire ma fortune, +Et puis je m'ennuyais avec mes animaux; +Et puis je vous aimais, pour tout dire en trois mots. + +LISETTE. + +Toi, Lucas? + +BERTHAUD. + + Moi, Lucas. En êtes-vous fâchée? +Un chien regarde bien... + +LISETTE. + + Non, non, j'en suis touchée. +Tu te nommes Berthaud? d'où te vient ce nom-là? + +BERTHAUD. + +C'est mon nom de famille; à Paris, il faut ça. +Quand on va dans le monde... + +LISETTE. + + Et tu vis bien, j'espère? + +BERTHAUD. + +Vingt-six livres par mois, et presque rien à faire. +Quand on a de l'esprit, l'emploi ne manque pas. + +LISETTE. + +Sans doute; et ton chemin s'est donc fait à grands pas? + +BERTHAUD. + +Je crois bien, je suis clerc. + +LISETTE. + + Ah! ah! chez un notaire? + +BERTHAUD. + +Non. + +LISETTE. + + Chez un procureur? + +BERTHAUD. + + Chez un apothicaire. + +LISETTE. + +Peste! voilà de quoi mettre en jeu tes talents. +Eh bien! monsieur Berthaud, que voulez-vous céans? + +BERTHAUD. + +Ah! dame! en arrivant, j'avais bien une idée; +J'ai l'imaginative un tant soit peu bridée: +Je ne m'attendais pas à tous vos affiquets. +Jarni! vos jupons courts étaient bien plus coquets; +Vous étiez bien plus leste, et bien plus féminine. +On ne vous voit plus rien, qu'un peu dans la poitrine. +Pourtant, malgré vos noeuds et vos mignons souliers, +Je vous épouserais encor, si vous vouliez. + +LISETTE. + +Toi? + +BERTHAUD. + + Mon père est fermier, pas si gros que le vôtre; +Mais enfin, dans ce monde, on vit l'un portant l'autre. + +LISETTE. + +Tu crois donc que ma main serait digne de toi? + +BERTHAUD. + +Dame! si vous vouliez, il ne tiendrait qu'à moi. +Écoutez, puisqu'enfin la parole est lâchée, +Et puisqu'à votre avis vous n'êtes point fâchée. +Vous êtes bien gentille, on le sait, on voit clair; +Mais, moi, je ne suis pas si laid que j'en ai l'air. +Si la grosse Margot n'était point tant fautive, +J'en aurais vu le tour, oui, sans crier qui vive, +Et dans la rue aux Ours, où je loge à présent, +On ne remarque pas que je sois déplaisant. +Je sais signer moi-même, et je lis dans des livres. +Je viens de vous conter que j'avais vingt-six livres, +Mais il est des secrets qu'on peut vous confier; +Mon maître, au jour de l'an, va me gratifier. +C'est déjà quelque chose. À présent, autre idée: +Ma tante Labalue est presque décédée. +Elle a dans ses tiroirs, qu'il soit dit entre nous, +Pour plus de cent écus en joyaux et bijoux. +On ne sait pas les grains qu'elle amassait chez elle, +Ni les hardes qu'elle a sans compter sa vaisselle. +Elle a mis trois quarts d'heure à faire un testament, +Et j'hérite de tout universellement. +Ça commence à sourire. Encore une autre histoire: +Thomas donc est soldat, embarqué pour la gloire. +Moi, j'aurais à sa place épousé Jeanneton; +Mais il ne lui faudrait qu'un coup de mousqueton. +C'est mon cousin germain; que le ciel le protège! +Ce métier-là, toujours, n'est pas blanc comme neige. +Vous voyez que je suis un assez bon parti; +Nous pourrions faire un couple un peu bien assorti. +Contre la pharmacie avez-vous à reprendre? +On n'est point obligé d'y goûter pour en vendre. +Mon pourparler vous semble un peu risible et sot; +Vous avez l'esprit riche et vous visez de haut. +Mais, voyez-vous, le tout est d'être ou de paraître. +Vous portez du clinquant, mais c'est à votre maître. +Que l'on vous remercie, il ne vous reste rien; +Moi je n'ai qu'un habit, d'accord, mais c'est le mien. +J'ai lu dans les écrits de monsieur de Voltaire +Que les mortels entre eux sont égaux sur la terre. +Sur ce proverbe-là j'ai beaucoup médité, +Et j'ai vu de mes yeux que c'est la vérité. +Il ne faut mépriser personne dans la vie, +Car tout le monde peut mettre à la loterie. +Ce grand homme l'a dit, c'est son opinion, +Et c'est pourquoi, jarni! j'ai de l'ambition. + +LISETTE. + +Je t'écoute, Lucas; ta rhétorique est forte. +Changeras-tu d'avis? + +BERTHAUD. + + Non, le diable m'emporte. + +LISETTE. + +Eh bien! reste à l'hôtel, et ne t'éloigne pas. +Observe monseigneur, et suis bien tous ses pas. + +BERTHAUD. + +Oui. + +LISETTE. + + Si tu le vois seul, mets-toi sur son passage. + +BERTHAUD. + +Bien! + +LISETTE. + + Dis-lui tes projets pour notre mariage! + +BERTHAUD. + +Bon! + +LISETTE. + + Dis-lui que c'est moi qui le prie instamment +D'y prêter sa faveur et son consentement. + +BERTHAUD. + +Mais vous consentez donc? + +LISETTE. + + Sans doute.--Le temps presse; +Va-t'en. + +BERTHAUD. + + Vous consentez? + +LISETTE. + + On vient, c'est la duchesse. +Dépêche,--hors d'ici. + +BERTHAUD. + + Vous consentez, Louison! + +LISETTE. + +Va, ne bavarde pas surtout dans la maison. + + +SCÈNE V + +LA MARÉCHALE, LE DUC, LA DUCHESSE, LISETTE, _dans le fond_. + + +LE DUC. + +Vous ne venez donc pas à l'Opéra, ma chère? + +LA DUCHESSE. + +Non, monsieur, pas ce soir. + +LE DUC. + + Pourquoi pas? + +LA DUCHESSE. + + Pour quoi faire? + +LE DUC. + +C'est une fête où va tout ce qui touche au roi. + +LA DUCHESSE. + +Une fête? pour qui? + +LE DUC. + + Pour nous. + +LA DUCHESSE. + + Non pas pour moi. + +LA MARÉCHALE. + +Vos querelles, mon fils, me font mourir de rire. + +_À Lisette, qui veut sortir._ + +Lisette, demeurez; j'ai deux mots à vous dire. + +LE DUC. + +Riez, si vous voulez, madame, à vous permis; +Vous ne me ferez pas du tout changer d'avis. +Non, je ne conçois pas, sur quoi que l'on se fonde, +Cette obstination à s'exiler du monde, +Cette rage de vivre au fond d'un vieil hôtel, +De bouder le plaisir comme un péché mortel, +Et de rester à coudre une tapisserie, +Quand tout Paris se masque, et quand je vous en prie. + +LA DUCHESSE. + +Je ne veux rien qui soit contre votre désir; +Monsieur, je suis souffrante, et je ne puis sortir. + +LE DUC. + +Bon! souffrante, c'est là votre excuse ordinaire. + +LA MARÉCHALE. + +Mais s'il est vrai, mon fils... + +LE DUC. + + Il n'en est rien, ma mère. +Souffrante! voilà bien le grand mot féminin. +Mais l'étiez-vous hier? le serez-vous demain? +Non, vous l'êtes ce soir, et qu'avez-vous, de grâce? +Un mal qui vous arrive aussi vite qu'il passe, +Des vapeurs, sûrement. La belle invention! + +LA DUCHESSE. + +L'exigez-vous, monsieur? J'obéis. + +LE DUC. + + Mon Dieu, non. +Exiger!--Obéir!--Le bon Dieu vous bénisse! +Dirait-on pas vraiment qu'on vous traîne au supplice? + +LA MARÉCHALE, _au duc_. + +Ne la chagrinez pas.--Pour l'égayer un peu, +Nous ferons un piquet ce soir au coin du feu. + +LA DUCHESSE. + +Permettez-vous, monsieur? + +LE DUC. + + Certainement. + +_À part._ + + J'enrage. +Voilà mes projets morts.--Quel ennui! Quel dommage! +Lisette, j'en suis sûr, en a le coeur navré; +Mais, avant de sortir, je la retrouverai. +Le diable est donc logé dans la tête des femmes! + +_Haut._ + +Allons! j'irai donc seul.--À votre jeu, mesdames. +Holà! Jasmin! Lafleur! Des cartes, des flambeaux! +Vite!--Je vous souhaite un millier de capots, +De pics et de repics, et de quintes majeures. +Combien un si beau jeu doit abréger les heures! + +LA MARÉCHALE. + +Un bon piquet, mon fils, n'est point à dédaigner; +Le roi l'aime. + +LE DUC. + + Le roi... ferait mieux de régner. + +LA DUCHESSE. + +On joue aussi, monsieur, quelquefois chez la reine. + +LE DUC. + +Jouez donc. Mais, morbleu! ce n'est guère la peine +D'avoir un nom, du bien, de l'esprit et vingt ans, +Et ce visage-là, pour perdre ainsi son temps. +Vraiment la patience en devient malaisée. +Pourquoi donc, s'il vous plaît, vous avoir épousée? +Pourquoi donc êtes-vous jeune et faite à ravir? +À quoi bon tout cela, pour ne pas s'en servir? +Que faites-vous d'avoir cent mille écus de rente, +Et, comme Trissotin, un carrosse amarante, +Et quatre grands chevaux qui se meurent d'ennui, +Pour vivre hier, demain, toujours, comme aujourd'hui? +À quoi bon, dites-moi, cette taille élégante, +Cet air et ce regard?... car vous seriez charmante! +Je suis votre mari, mais, quand c'est arrivé, +J'avais sur votre compte étrangement rêvé; +Oui, ne vous en déplaise, et je vous le confesse. +Le feu roi dans sa cour montrait bien sa maîtresse, +Et de ses courtisans un murmure flatteur +Parfois, n'en doutez pas, lui fit plaisir au coeur. +Moi, duc, et votre époux, n'ai-je donc pu me croire, +En vous montrant aussi, le droit d'en tirer gloire? +Quand de m'appartenir vous m'avez fait l'honneur, +Ne puis-je donc avoir l'orgueil de mon bonheur? +Vous étiez belle et noble, et je vous tiens pour telle. +À quoi sert d'être noble, à quoi sert d'être belle, +Si vous ne savez pas marcher avec fierté +Et dans cette noblesse et dans cette beauté? +Si vous ne savez pas monter dans votre chaise, +Dans un panier doré vous étendre à votre aise, +Et, lorsque devant vous l'huissier crie un grand nom, +Le bonnet sur l'oreille entrer à Trianon? +Ma foi, je vous croyais d'un autre caractère; +Je croyais sans déchoir, qu'on pouvait daigner plaire; +Je vous jugeais moins sage, et ne m'attendais pas +Qu'en me donnant la main vous compteriez vos pas. +Je m'en vais me vêtir; adieu. + +_À sa mère._ + + Bonsoir, madame. + + +SCÈNE VI + +LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE, LISETTE. + + +LA MARÉCHALE. + +Lucile, vous souffrez? + +LA DUCHESSE. + + Jusques au fond de l'âme. + +LA MARÉCHALE. + +Qu'avez-vous, dites-moi? + +LA DUCHESSE. + + Je suis triste à mourir. + +LA MARÉCHALE. + +On vous tourmente un peu. + +LA DUCHESSE. + + Je devrais obéir. +Je devrais,--pardonnez,--je ne sais pas moi-même. + +LA MARÉCHALE. + +Lisette, laissez-nous. + +LISETTE, _en sortant_. + + Mon Dieu, comme elle l'aime! + + +SCÈNE VII + +LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE. + + +LA MARÉCHALE. + +Quoi! vous prenez au grave un propos si léger? +Faites-vous un chagrin d'un ennui passager? + +LA DUCHESSE. + +Madame, il a raison.--J'ai tort, je suis coupable... +Je devrais obéir,... et j'en suis incapable. +Tout ce qu'il dit est vrai; la faute en est à moi. +Je le blesse, le fâche, et je ne sais pourquoi. + +LA MARÉCHALE. + +Vous sentez, dites-vous, qu'il faut qu'on obéisse, +Et vous ne savez pas d'où vous vient un caprice? + +LA DUCHESSE. + +Non; lorsque mon coeur parle, il raisonne bien mal. +Je ne sais quel effroi, quel sentiment fatal, +Né de ce triste coeur ou dans ma pauvre tête, +Près de lui par moments me saisit et m'arrête. +Je voudrais lui complaire et sortir avec lui, +Songer à ma parure, oublier mon ennui, +Puisqu'il le veut, enfin, essayer d'être belle, +Et tout cela me cause une frayeur mortelle. +Je sens trembler ma main quand je lui prends le bras... +Quelqu'un est entre nous, que je ne connais pas. + +LA MARÉCHALE. + +Ma belle, y songez-vous? quelle est votre pensée? +Parlez-vous, à votre âge, en femme délaissée? +Avez-vous un reproche à faire à votre époux? +Qu'est-ce donc? + +LA DUCHESSE. + + Je ne sais. + +LA MARÉCHALE. + + Quelqu'un est entre vous? +Une femme, à coup sûr; vous est-elle connue? +Parlez. + +LA DUCHESSE. + + Je n'en sais rien, mais j'en suis convaincue. + +LA MARÉCHALE. + +Ainsi, pour quatre mots, vous vous désespérez, +Et ce qui vous chagrine, au fond, vous l'ignorez. +Dirait-on pas vraiment, à voir votre tristesse, +Qu'un grand secret bien noir vous trouble et vous oppresse? +Et c'est un bal manqué qui produit tout cela! +J'en avais, à vingt ans, de ces gros chagrins-là. +Ne vous en plaignez pas! Vos pleurs me font envie. +Quand vous saurez un jour ce que c'est que la vie, +Ces pleurs, si doucement et sitôt répandus, +Vous les regretterez, et n'en verserez plus. + +LA DUCHESSE. + +Oui, si cela vous plaît, vous en pouvez sourire; +Mais en sont-ils moins vrais, madame, et peut-on dire, +Quand la souffrance est là, qu'on souffre sans raison? + +LA MARÉCHALE. + +Tout aveu d'une peine aide à sa guérison. +Laissez-vous être vraie, et sachons ce mystère. + +LA DUCHESSE. + +Je n'ai point de secret. Que puis-je dire ou taire? + +LA MARÉCHALE. + +Bah! quand ce ne serait qu'un caprice d'enfant, +Est-ce que près de moi votre coeur se défend? +Qui vous fait hésiter et manquer de courage? +Est-ce la défiance? est-ce mon rang, mon âge? +Est-ce mon amitié dont vous vous éloignez? +Est-ce la maréchale ou moi que vous craignez? +De grâce, allons. + +LA DUCHESSE. + + Je sais combien vous êtes bonne, +Mais je ne puis parler. + +LA MARÉCHALE. + + Alors, je vous l'ordonne. +Votre mère, Lucile, à son dernier soupir, +Vous a léguée à moi.--Vous devez obéir. + +LA DUCHESSE. + +J'obéirai toujours, et de toute mon âme; +Mais, encore une fois, je ne sais rien, madame, +Si ce n'est ma souffrance, et mon amour pour lui. + +LA MARÉCHALE. + +S'il est vrai, mon enfant... + +_À Lisette qui entre._ + + Qui vous amène ici? + + +SCÈNE VIII + +LISETTE, LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE. + + +LISETTE, _à la duchesse_. + +Votre marchande est là, madame; on m'a chargée... + +LA DUCHESSE. + +Pas ce soir,--qu'on revienne. + +LA MARÉCHALE. + + Allons, chère affligée, +Qu'est-ce qui vous arrive? une robe de bal? +Eh bien! essayez-la;--ce n'est pas un grand mal. +Tantôt, s'il m'en souvient, vous l'aviez demandée. +Rien qu'en changeant de robe on peut changer d'idée. +--Comme vous pâlissez! Qu'avez-vous, mon enfant? + +LA DUCHESSE. + +Oui,... cette femme-là;... sa vue,... en ce moment... + +LA MARÉCHALE. + +Mais cette femme-là, ma belle, c'est Lisette. +Entrons chez vous.--Venez faire un peu de toilette. +Plaisons d'abord, petite, et le reste est à nous. +Allons, courage, allons. + +LA DUCHESSE. + + Je m'abandonne à vous. +Devant votre bonté ma volonté s'incline: +Vous m'avez rappelé que j'étais orpheline. +Je vous dirai mes maux, mes craintes, mon tourment, +Tout, et vous comprendrez, madame, assurément, +Qu'un pauvre coeur blessé, cherchant qui le soutienne, +Ait besoin d'une mère, ayant perdu la sienne. + +FIN DE L'ACTE PREMIER. + + + + +ACTE DEUXIÈME + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +BERTHAUD, _seul_. + +Comme ces grands seigneurs sont longs à s'habiller! +Le monde est si lambin que ça m'en fait bâiller. +Louison m'a dit d'attendre et de guetter son maître, +Pour lui glisser mon mot sitôt qu'il va paraître. +Je suis depuis tantôt caché dans le grenier. +Il lui faut plus de temps, rien que pour un soulier, +Qu'à moi pour ma perruque. On le peigne, on le frise; +Sas bas sur ses talons, sa veste à moitié mise, +Un coiffeur par derrière, un tailleur par devant, +Une houppe à la main, il se mire en rêvant. +Et du blanc, et du rouge, et du musc, et de l'ambre, +Des tourbillons de poudre à ravager la chambre; +Pouah!--s'il faut pour un duc faire ce métier-là, +Autant vaut être femme, ou danseur d'Opéra. +Je voudrais bien savoir ce que dirait mon père +Si je m'enfarinais d'une telle manière, +Lui qui savait si bien me pousser par le dos +Lorsque je m'attardais derrière nos troupeaux. +Ce n'est pas moi, du moins, avec mon humeur leste, +Qu'on verrait perdre une heure à boutonner ma veste. +Être vif et gaillard fut toujours ma vertu; +Il me semble pourtant que je suis bien vêtu. +Voyons; j'avais tantôt préparé ma harangue. +Il ne faut point ici s'entortiller la langue. +Que vais-je dire au duc?--Je dirai: Monseigneur... +Oui, monseigneur, d'abord; c'est juste et c'est flatteur. +Or, mam'selle Louison... Non, je dirai: Lisette. +C'est son nom de gala; respectons l'étiquette. +Lisette donc et moi, nous sommes résolus... +Non,... nous sommes enclins... Ce n'est pas ça non plus. +Reprenons: Monseigneur... C'est vexant quand j'y pense; +Tantôt, dans le grenier, j'étais plein d'éloquence. +Et dire qu'un bon mot peut tout enjoliver! +Oui-da, j'ai vu la chose au théâtre arriver. +Si je me rappelais, dans quelque comédie, +Une attitude heureuse, une phrase arrondie? +--Monseigneur, si les dieux,... si le ciel,... les enfers... +J'y suis.--Si les héros qui purgeaient l'univers... +Est-ce bien ces gens-là qu'il convient que j'invoque? +Non, pour un pharmacien, ça prête à l'équivoque. +--Monseigneur, si les rois, si les ducs ont aimé... +Je ne trouverai rien, je suis trop enrhumé. + +_On entend une sonnette._ + +On a sonné là-bas.--C'est Louison qu'on appelle. + + +SCÈNE II + +BERTHAUD, LISETTE, _portant une robe sur le bras_. + + +LISETTE. + +Que fais-tu là, Lucas? + +BERTHAUD. + + Hé! je fais sentinelle. +Ne m'avez-vous pas dit de rester aux aguets? + +LISETTE. + +Oui, mais tu trouveras quelque honnête laquais +Qui, très discrètement, va te mettre à la porte. + +BERTHAUD. + +Ouais!--qu'est-ce que cela? + +LISETTE. + + Des hardes que j'apporte. + +BERTHAUD. + +Encor des ornements! des objets féminins? +Mais vous en avez donc ici des magasins? + +LISETTE. + +On vient de ce côté; c'est monseigneur sans doute. + +BERTHAUD. + +Bon, je vais lui parler. + +LISETTE. + + Oui, pourvu qu'il t'écoute. + +BERTHAUD. + +Oh! j'ai dans le grenier préparé mon discours. + +LISETTE. + +Songe que les meilleurs sont toujours les plus courts. + +BERTHAUD. + +Le mien est admirable, et j'en fais mon affaire. +Il est vrai qu'à présent je ne m'en souviens guère. + +LISETTE. + +Je te quitte, on m'attend; mais je vais revenir. + + +SCÈNE III + +LE DUC, LISETTE, BERTHAUD. + + +LE DUC, _habillé_. + +Eh bien! Lisette, eh bien! mon aspect te fait fuir? +Suis-je à ton gré, dis-moi? + +_Il se mire dans une glace._ + +LISETTE. + + Toujours. + +LE DUC. + + Quel est cet homme? + +BERTHAUD, _saluant à plusieurs reprises_. + +Monseigneur,... monseigneur,... c'est Berthaud qu'on me nomme. +Je suis venu... + +LE DUC. + + Va-t'en. + +BERTHAUD. + + Monseigneur, je... + +LE DUC. + + Va-t'en. + +BERTHAUD. + +Monseigneur... + +_Il se retire en saluant._ + + +SCÈNE IV + +LE DUC, LISETTE. + + +LE DUC. + + Toi, viens çà. + +LISETTE. + + Ma maîtresse m'attend. + +LE DUC. + +Eh! qu'elle attende! Elle a ses femmes, je suppose. +Elle boude ce soir, mais, pour si peu de chose. +Crois-tu du rendez-vous l'espoir abandonné? + +LISETTE. + +Monseigneur, c'est vous seul qui vous l'étiez donné. + +LE DUC. + +Je te le donne encor. + +LISETTE. + + Permettez... + +LE DUC. + + Point d'affaire. +Écoute; la duchesse est là, près de ma mère; +Sur mon compte, sans doute, on jase en ce moment: +Vas-y.--Je sortirai par cet appartement. +Je serai rêveur, sombre, et d'une humeur atroce; +Mais, dès qu'on entendra le bruit de mon carrosse, +Compte qu'après avoir dûment délibéré, +Dit quelque mal de moi, peut-être un peu pleuré, +La duchesse pourra changer de fantaisie. +Ses caprices ne sont qu'un peu de jalousie. +Elle prétend, au vrai, détester l'Opéra; +Elle n'y viendrait pas, mais elle m'y suivra. + +LISETTE. + +De grâce, écoutez-moi. + +LE DUC. + + J'y gagerais ma tête! +Déjà dans ce dessein sans doute elle s'apprête. +Sois sûre qu'elle va demander ses chevaux, +Choisir le plus coquet parmi ses dominos, +Et, les yeux aveuglés sous un capuchon rose, +D'un petit mal bien clair chercher bien loin la cause. +Puisse-t-elle à ce bal trouver beaucoup d'appas! +Quant à moi, tu sais bien que je n'y reste pas. +Tu sais que je reviens.--Ainsi tu vois, ma belle, +Que lever tout obstacle est une bagatelle. +Je vais faire, au hasard, une visite ou deux, +Perdre quelques louis, peut-être, à leurs sots jeux, +Dépenser ma soirée à parler sans rien dire; +Le jour est aux ennuis, et le reste à Zaïre. + +_On sonne._ + +On t'appelle.--Au revoir. + + +SCÈNE V + + +BERTHAUD, _seul._ + + Quelle horreur! J'ai tout vu. +C'est dit, je suis berné,--je suis presque... O vertu! +Aurait-on supposé tant de scélératesse? +Le duc parle assez clair,--Louison est sa maîtresse. +Je ne l'ai pas rêvé;--j'en suis sûr,--j'étais là; +Traîtresse! Épousez donc des tendrons comme ça! +Cassez-vous donc la tête à chercher, pour lui plaire, +Des mots mieux compilés que dans une grammaire, +Pour trouver que l'objet de tous vos sentiments, +Même avant qu'on l'épouse, a déjà des amants! +Et tu crois que je vais, comme un mari crédule, +Avaler bonnement ta malsaine pilule? +Nenni, ma belle enfant, tu ne m'y prendras pas. +Je verrai la duchesse, et j'y vais de ce pas. +J'irai, je lui dirai...--Voyons, que lui dirai-je? +Madame, si jamais...--Non, il faut que j'abrège. +Madame...--O ciel! je sens mon sang-froid s'altérer. +En l'état où je suis, je crains de m'égarer; +Je vais aller plutôt trouver la maréchale. +La voici justement qui traverse la salle; +Je vais tout dévoiler.--Allons! ferme! du coeur! + + +SCÈNE VI + +LA MARÉCHALE, BERTHAUD. + + +BERTHAUD. + +Madame... + +LA MARÉCHALE. + + Que veut-on? + +BERTHAUD. + + Madame, j'ai l'honneur... + +LA MARÉCHALE. + +Que voulez-vous, l'ami? + +BERTHAUD. + + Madame, je me nomme... + +LA MARÉCHALE. + +Hé bien! qu'est-ce? + +BERTHAUD. + + Berthaud. + +LA MARÉCHALE. + + Retirez-vous, brave homme. + +BERTHAUD. + +Madame, je venais... + +LA MARÉCHALE. + + Laissez-moi. + +BERTHAUD, _à part_. + + Grand merci! +Il paraît que l'on a l'oreille dure ici. + +_Haut._ + +S'il se pouvait pourtant, madame... + +LA MARÉCHALE. + + Allez, vous dis-je. + +BERTHAUD, _saluant_. + +Je sors. + +_À part._ + + En vérité, cela tient du prodige. +Oh! mon heure viendra.--Je vais, dans mon grenier, +Retoucher mon discours pour me désennuyer. + + +SCÈNE VII + + +LA MARÉCHALE, _seule._ + +Il n'en faut plus douter, la duchesse est jalouse. +Mon fils a méconnu sa bonne et tendre épouse; +Lisette a fait le mal, je le dois arrêter. +Lucile doute encore et voudrait hésiter. +Faible contre elle-même et contre ses alarmes, +Ses regards indécis sont voilés par les larmes. +Elle ne saurait croire à cette cruauté, +Donnant si bien son coeur, de le voir rejeté; +Elle croit aimer trop fort pour n'être point aimée. +Mais, bien qu'à tout soupçon son âme soit fermée, +La souffrance l'emporte, elle y résiste en vain; +Je la sens me parler, rien qu'en pressant sa main. +Qui sait, tel qu'est mon fils, dans la folle jeunesse, +Où pourrait l'entraîner un instant de faiblesse? +Le hasard, d'un seul pas, va si vite et si loin! +C'est à moi d'y songer;--j'en veux prendre le soin. + + +SCÈNE VIII + +LA MARÉCHALE, LISETTE. + + +LA MARÉCHALE. + +Lisette, où courez-vous d'une telle vitesse? + +LISETTE. + +Madame, on a coiffé madame la duchesse; +Je vais chercher là-bas un de ses dominos. + +LA MARÉCHALE. + +Elle va donc se mettre en masque? À quel propos? +Veut-elle aller au bal? + +LISETTE. + + Madame, je le pense. + +LA MARÉCHALE. + +C'est étrange. Et mon fils? + +LISETTE. + + Il est parti d'avance. + +LA MARÉCHALE. + +Seul? + +LISETTE. + + Tout seul. + +LA MARÉCHALE. + + Et ma bru va donc le retrouver? + +LISETTE. + +Je ne sais; sa toilette a peine à s'achever. +Telle robe lui plaît qui bientôt l'importune; +Elle en regarde dix avant d'en choisir une. +Elle a presque grondé ses femmes, et je crois +Être grondée aussi pour la première fois. + +LA MARÉCHALE. + +Faites qu'en ce moment une autre vous remplace. + +LISETTE, _ouvrant la porte du fond_. + +Holà! quelqu'un! Marton! + +LA MARÉCHALE. + + Faites aussi qu'on passe +Par la grand'salle. + +_Une des femmes paraît, Lisette lui parle bas; la femme sort par le fond._ + + Eh bien? + +LISETTE. + + Madame, me voici. + +LA MARÉCHALE. + +Louison, c'est grâce à moi que vous êtes ici. +Votre père est chez nous fermier dans un domaine; +Vos parents sont à moi; je suis votre marraine. +J'ai pris grand soin de vous dès vos plus jeunes ans, +Et je vous ai reçue enfant chez mes enfants. +M'aimez-vous? + +LISETTE. + + Dieu merci, plus que je ne puis dire. + +LA MARÉCHALE. + +Votre coeur parle franc? + +LISETTE. + + Aussi vrai qu'il respire. + +LA MARÉCHALE. + +Si, par obéissance ou par nécessité, +Il fallait devant moi celer la vérité +(La crainte d'un péril ôte celle du blâme), +S'il vous fallait mentir? + +LISETTE. + + Je me tairais, madame. + +LA MARÉCHALE. + +Mais si vous le deviez? + +LISETTE. + + Personne ne le doit. + +LA MARÉCHALE. + +D'où vous vient le brillant que vous avez au doigt? + +LISETTE, _à part_. + +Ah! malheureuse! + +LA MARÉCHALE. + + Eh bien! vous gardez le silence? +Songez que, me voyant avertie à l'avance, +Votre silence parle, et peut en dire assez. + +LISETTE. + +Ce brillant... m'appartient. + +LA MARÉCHALE. + + D'où vient-il? + +LISETTE. + + Je ne sais. + +LA MARÉCHALE. + +Prenez garde, Louison! + +LISETTE. + + Madame, il se peut faire +Qu'on soit, je le répète, obligée à se taire. +Si ma bouche est muette et doit ainsi rester, +De mon respect pour vous est-ce donc m'écarter? + +LA MARÉCHALE. + +Lisette peut se taire alors que je commande, +Mais Louison doit parler si je le lui demande. + +LISETTE. + +On m'appelle Lisette. + +LA MARÉCHALE. + + Oui, dans cette maison. +A-t-on changé le coeur aussi bien que le nom? + +LISETTE. + +De grâce excusez-moi; je me sens si confuse... +Ce coeur voudrait s'ouvrir, mais... + +LA MARÉCHALE. + + Mais il s'y refuse? + +LISETTE. + +Non, madame, hésiter quand vous parlez ainsi, +C'est trop souffrir pour moi; cette bague... est à lui. + +_Elle se met à genoux._ + +LA MARÉCHALE. + +Mon fils? Je le savais.--Levez-vous donc, ma chère. +Vous avez, en tout cas, mieux fait que de vous taire. +Mais que prétendez-vous? + +LISETTE, _se levant_. + + Rien au monde. + +LA MARÉCHALE. + + Et pourquoi, +Puisque votre secret s'échappe devant moi, +Cette sorte d'audace avec cette imprudence? + +LISETTE. + +On parle comme on peut, on agit comme on pense. + +LA MARÉCHALE. + +Pensez-vous que le duc soit pour vous un amant, +Et qu'on puisse, à son gré, trahir impunément? +Vous croyez-vous assez pour être une maîtresse?... +Ma question vous choque et votre orgueil s'en blesse? + +LISETTE. + +Je viens de m'incliner, madame, devant vous. +Mon orgueil tout entier est encore à genoux. +Il peut, sans murmurer, souffrir qu'on m'humilie, +Mais non pas qu'on m'outrage ou qu'on me calomnie; +On ne doit m'accuser d'aucune trahison! + +LA MARÉCHALE. + +Oui, cela porte atteinte à l'honneur de Louison! + +LISETTE. + +À mon honneur, madame? et pourquoi non, de grâce? +Un brin d'herbe au soleil, comme on dit, a sa place. +Pourquoi n'aurais-je pas la mienne, s'il vous plaît? +Le monde est assez grand pour tout ce que Dieu fait. + +LA MARÉCHALE. + +Vous parlez haut, Lisette, et changez de langage. + +LISETTE. + +Ma foi, madame, c'est celui de mon village. +Mon père s'en servait, et je l'ai toujours pris +Lorsque sur mon chemin j'ai trouvé le mépris. +Certes, lorsque l'honneur s'unit à la noblesse, +C'est un bien beau hasard qu'il trouve la richesse; +Mais s'il est dans le coeur des gens qui ne sont rien, +On devrait le laisser à qui l'a pour tout bien. + +LA MARÉCHALE. + +Mais, dans cette maison, à jaser de la sorte, +Songez-vous qu'il se peut... + +LISETTE. + + Qu'il se peut que j'en sorte? +Je ne le sais que trop, et c'est ce triste pas +Qui m'a fait hésiter, je ne m'en défends pas. +Dire adieu tout à coup, d'abord à vous, madame, +Puis à tant de bienfaits, à tant de bonté d'âme, +Perdre tout d'un seul mot, le présent, l'avenir, +Oui, c'est là ce qui fait que j'ai failli mentir. +Mais je le dis encor, même étant accusée, +Je ne puis supporter de me voir méprisée. +Quand m'a-t-on jamais vue ou tromper ou trahir? +Qu'on m'apprenne mon crime, avant de m'en punir. + +LA MARÉCHALE. + +Vous venez à l'instant de l'avouer vous-même. + +LISETTE. + +Est-ce ma faute, à moi, si le duc dit qu'il m'aime? +Si de tristes présents, à regret acceptés, +Ses discours importuns, son caprice... + +LA MARÉCHALE. + + Arrêtez. +Je ne saurais vouloir ni de vos confidences, +Ni certe, et moins encor, de vos impertinences. +Votre maîtresse est là; pas un mot de ceci. +Mon fils dit qu'il vous aime,--éloignez-vous d'ici. +Puisque votre vertu se croit calomniée, +Vous la verrez sans peine ainsi justifiée. +Vous avez tant d'esprit! trouvez quelque raison; +Inventez un prétexte, et quittez la maison. + +LISETTE. + +Mais je ne l'aime pas, madame! + +LA MARÉCHALE. + + Toi, Lisette! + +LISETTE. + +Non, je l'écoute dire, et je reste muette. + +LA MARÉCHALE. + +Je perdrais patience à voir ainsi mentir. + +LISETTE. + +Je perdrais patience à plus longtemps souffrir. +Ainsi vous me chassez? Est-il vraiment possible +Qu'un franc aveu vous trouve à tel point insensible? + +_La maréchale va pour sortir._ + +Hé quoi! sans un regret! sans laisser à mes yeux +Ce regard qu'on accorde aux plus tristes adieux! +Et mon père, madame?... Est-ce donc bien sa fille, +Louison, l'honnête enfant d'une honnête famille, +Louison, qui, par votre ordre et contre son désir, +Est venue à Paris obéir et servir, +Et qu'on verra demain, seule et désespérée, +Sous notre pauvre toit rentrer déshonorée? +Qu'ai-je fait? votre fils, riche, aimé, tout-puissant, +Me marchande au hasard et m'achète en passant; +Sûr qu'un peu d'or suffit, et qu'un mot fait qu'on aime, +Il s'écoute, il se plaît, et se répond lui-même. +Et moi, lorsque je parle à force de tourments, +Au lieu de m'écouter on me dit que je mens! +Soit!--Il me souviendra d'avoir été sincère. +Justice des heureux et des grands de la terre! +Qu'importe un peu de mal, pourvu que dans un coin +La victime oubliée aille pleurer plus loin, +Et qu'en marchant sur nous, la vanité blasée +N'entende pas gémir la souffrance écrasée! + +LA MARÉCHALE. + +Ne te fais pas trop vite un chagrin sans raison. +Nous en reparlerons demain;--bonsoir, Louison. + + +SCÈNE IX + + +LISETTE, _seule_. + +Demain! Elle est partie.--Un accent de colère +N'a point accompagné sa parole dernière. +Peut-être elle me plaint, tout en me condamnant. +Mais que me reste-t-il? que faire maintenant? +Demain, a-t-elle dit.--Jamais! c'est impossible. +Le mal est trop réel, le soupçon trop horrible. +Quand demain sa pitié voudrait me retenir, +Je suis de trop ici;--mais comment en sortir? + + +SCÈNE X + +LISETTE, LA DUCHESSE, _habillée en domino ouvert, un masque à la main_. + + +LA DUCHESSE. + +Ma mère n'est pas là? Que fais-tu donc, Lisette? + +LISETTE. + +Je savais que madame achevait sa toilette. +J'attendais, pour entrer, qu'on voulût bien de moi. + +LA DUCHESSE. + +Mais, ma chère, en effet, j'ai grand besoin de toi. +Tantôt j'étais souffrante, inquiète, et peut-être +J'ai laissé devant toi quelque souci paraître. +Un mot dit au hasard ne doit pas t'occuper; +Tu me connais assez pour ne t'y pas tromper. +Voici ma main; oublie un instant de caprice. + +LISETTE, _baisant la main de la duchesse_. + +Ah! madame! + +LA DUCHESSE. + + Il s'agit de me rendre un service. +Le duc est cette nuit au bal de l'Opéra. +Je voudrais bien un peu voir ce qu'il y fera; +Mais je suis malgré moi si triste et si maussade +Que je n'ai pas le coeur à cette mascarade. +Maintenant que les gens me viennent avertir, +Le courage me manque au moment de partir. +Vas-y, Louison; veux-tu? + +LISETTE. + + Moi, madame? + +LA DUCHESSE. + + Oui, par grâce. +Prends ce domino-là, qui m'étouffe et me lasse. + +_Elle lui donne son domino et son masque._ + +Tâche d'entendre un peu, de beaucoup regarder. +Si tu vois le duc seul, tu pourras l'aborder, +L'intriguer au besoin,--sans qu'il te reconnaisse; +Mais s'il est en conquête avec quelque déesse, +Du ciel de l'Opéra descendue un moment, +Tu me comprends, ma chère? écoute seulement. + +LISETTE. + +Se peut-il qu'à ce point ce bal vous inquiète? + +LA DUCHESSE. + +Non, mais vas-y toujours.--Reviens bientôt, Lisette. + + +SCÈNE XI + + +LISETTE, _seule_. + +Le sort prend-il plaisir à se jouer de moi? +Dois-je rester? partir? aller au bal? pourquoi? +--Et pourquoi pas?--Peut-être aurais-je dû tout dire. +Comment briser le coeur, quand la main vous attire? +Non, non, la maréchale est seule à m'accuser; +C'est elle seule aussi qu'il faut désabuser, +Et jamais un seul mot... + + +SCÈNE XII + +LISETTE, BERTHAUD. + + +BERTHAUD, _d'un ton froid_. + + Bonjour, mademoiselle. + +LISETTE. + +C'est encor toi, Lucas? eh bien! quelle nouvelle? +Et qu'as-tu fait? + +BERTHAUD. + + Je viens prendre congé de vous. +Vous voyez un ami, mais non plus un époux. + +LISETTE. + +Vraiment? et d'où te vient ce visage tragique? + +BERTHAUD. + +Ne m'interrogez pas. + +LISETTE. + + Quand on part, on s'explique. + +BERTHAUD. + +Ce n'est pas malaisé.--Je sais tout. + +LISETTE. + + Que sais-tu? + +BERTHAUD. + +Vous l'osez demander?--J'ai tout vu. + +LISETTE. + + Qu'as-tu vu? + +BERTHAUD. + +Vos délits, vos horreurs, monstre affreux, crocodile, +Serpent Python! + +LISETTE. + + Hé quoi! jusqu'à cet imbécile! +Tout est donc aujourd'hui contre moi déclaré? +Ma foi, pour rire un peu, j'ai bien assez pleuré. + +_Elle éclate de rire._ + +BERTHAUD. + +Vous riez? vous joignez l'astuce à l'artifice? + +LISETTE, _lui faisant tenir le domino_. + +Tiens, nigaud, prends ceci. + +BERTHAUD. + + Que je me travestisse? + +LISETTE. + +Hé! non, c'est pour m'aider. Viens, marchons de ce pas. + +BERTHAUD. + +Où? + +LISETTE. + + Je te le dirai. + +BERTHAUD. + + Comment? + +LISETTE. + + Tu le sauras. + + +SCÈNE XIII + +LA DUCHESSE, LA MARÉCHALE. + + +LA DUCHESSE. + +Oui, madame, je reste, et Louison prend ma place. +Le chagrin me poursuit, quelque effort que je fasse; +Je lutte en vain, le coeur me manque à chaque pas. +Cette pauvre Louison, vous l'aimez, n'est-ce pas? + +LA MARÉCHALE. + +Sans doute. + +LA DUCHESSE. + + Ai-je mal fait de lui dire ma peine? +Puisque j'en souffre tant, j'en veux être certaine. +J'étais bien aise aussi de réparer mes torts, +Car j'ai failli tantôt mettre Louison dehors. +Oui, je ne sais pourquoi, cette méchante envie +M'a durant tout le jour malgré moi poursuivie. +Je prenais du dépit contre elle à tout moment; +Je l'ai même grondée, et bien injustement. +Qu'il est cruel à nous, n'est-il pas vrai, madame, +De maltraiter ces gens, de les blesser dans l'âme, +Eux qui passent leur vie à nous servir ainsi, +Parce que nous avons un instant de souci! + +LA MARÉCHALE. + +Et Lisette, en partant, n'a rien dit, je suppose? + +LA DUCHESSE. + +Non.--Est-ce qu'elle avait à dire quelque chose? + +LA MARÉCHALE. + +Elle aurait pu d'abord vous demander pardon. + +LA DUCHESSE. + +À moi? de quelle faute, hélas! et pourquoi donc? +C'est à moi bien plutôt qu'il faut que l'on pardonne. +Dès qu'aux soupçons jaloux mon esprit s'abandonne, +On ne croirait jamais, madame, à quel excès +Ils peuvent m'égarer si je leur donne accès. +Mille rêves affreux s'offrent à ma pensée; +J'ai beau me répéter que je suis insensée, +Rien ne peut m'en distraire, ils sont plus forts que moi. +Ma raison me trahit et se change en effroi. +Comme d'un voile épais je suis enveloppée; +Je me vois méconnue, et je me vois trompée, +Fâcheuse à mon époux, inutile ici-bas... +Je me vois laide. + +LA MARÉCHALE. + + Au vrai, l'on ne vous croirait pas. + +LA DUCHESSE. + +Et lui, madame, hélas! c'est bien tout le contraire. +Le ciel a pris plaisir à le former pour plaire. +De son luxe élégant si l'oeil est ébloui, +On croit voir sa parure, et l'on ne voit que lui. +Et cet esprit si fin, tant de délicatesse, +Cette grâce qui semble ignorer sa noblesse!... +Est-ce que j'y vois mal, madame, et, sur ce point, +Me direz-vous encor qu'on ne me croirait point? + +LA MARÉCHALE. + +Je puis malaisément vous répondre, ma chère. +Si vous êtes sa femme... + +LA DUCHESSE. + + Eh bien? + +LA MARÉCHALE. + + Je suis sa mère. + +LA DUCHESSE. + +Si nous n'étions que deux à le trouver charmant! +Mais tout le monde l'aime, et c'est là mon tourment. +Puis-je, le croyez-vous, garder un coeur tranquille, +À le voir comme il est, par la cour et la ville, +Au milieu d'un fracas de jeunes étourdis, +Au jeu comme à cheval passant les plus hardis, +Poursuivre, en se jouant, de regards infidèles +Ces heureuses beautés qui savent être belles? +Ah! c'est là que je sens, à mon mortel ennui, +Combien je dois sembler peu de chose pour lui! +Combien de qualités ne me sont point données +Que peut-être à ma place une autre eût devinées, +Et combien il est vrai que, sur un tel chemin, +Il faudra tôt ou tard qu'il me quitte la main! + +LA MARÉCHALE. + +Je vous l'ai déjà dit, c'est une crainte folle[C]. + +[Note C: Ces vers et les dix-neuf suivants se suppriment au théâtre. +(_Note de l'auteur._)] + +LA DUCHESSE. + +Oui, j'ai tort de pleurer, c'est ce qui me désole. +L'autre jour, par exemple, à ce bal chez le roi, +Madame de Versel a passé près de moi. +Vous savez ses grands airs, et combien elle est belle. +Un flot d'admirateurs murmurait autour d'elle, +S'écartant toutefois, de peur de la toucher, +Sitôt que par hasard elle daignait marcher. + +LA MARÉCHALE. + +Oui, c'est une superbe et sotte créature. + +LA DUCHESSE. + +Un noeud qu'elle portait tomba de sa coiffure. +Ces messieurs l'ayant vu, je vous laisse à penser +Si chacun s'élança, prêt à le ramasser. +Le duc fut le plus prompt; mais au lieu de le rendre, +Il défia tout haut qu'on s'en vînt le lui prendre. +Sur quoi cette marquise, au lieu de s'étonner, +Le prit en souriant, mais pour le lui donner. +Je sais bien là-dessus ce que vous m'allez dire, +Mais je me suis senti pâlir de ce sourire. +C'est un jeu, j'en conviens, c'est un propos de bal, +Tout ce qu'il vous plaira, mais cela fait bien mal. + +LA MARÉCHALE. + +Je ne vous blâme pas d'être un peu trop sensible. +Prenez quelque repos, enfant, s'il est possible. +Laissez là vos chagrins, et la dame aux grands airs[D]. + +[Note D: Au lieu de ce vers on dit au théâtre: + +Ce sont de doux chagrins qui vous semblent amers. + +(_Note de l'auteur._)] + +LA DUCHESSE. + +Grâce pour mes chagrins, madame, ils me sont chers. +Au couvent, l'an passé, quand j'appris de l'abbesse +Que j'avais un époux et que j'étais duchesse, +Le coeur me battait bien un peu, mais pas bien fort. +On fit ce mariage, et je n'y vis d'abord +Qu'un jeune grand seigneur, plein de galanterie, +Qui me donnait gaiement son nom, son rang, sa vie. +Tous ces biens me semblaient si doux à partager +Que je ne pensais pas qu'un tel sort pût changer. +Si c'est là le bonheur, disais-je, il est bizarre +Qu'à le voir si facile on le trouve si rare. +Mais lorsqu'après un an de ce charmant sommeil, +Arriva par degrés le moment du réveil; +Quand le duc, fatigué d'une paix importune, +Rougissant tout à coup d'oublier sa fortune, +Voulut, en m'entraînant, la rejoindre à grands pas, +Je compris que si loin je ne le suivrais pas. +Alors prenant pour moi son aspect véritable, +Apparut à mes yeux ce spectre redoutable, +Le monde... Ses plaisirs, ses attraits, ses dangers, +L'air enivrant des cours et leurs bruits passagers, +Il me fallut tout voir;--alors la méfiance +M'enseigna lentement sa froide expérience. +Je vis le duc fêté, bienvenu près du roi, +Joyeux, heureux partout,... excepté près de moi. +Mon coeur, qui d'un soutien s'était fait l'habitude, +Pour la première fois connut la solitude. +Puis je devins jalouse, et je me dis un jour: +Ce n'est plus le bonheur que je sens, c'est l'amour! + +LA MARÉCHALE. + +Qu'est-ce à dire? + +LA DUCHESSE. + + Oui, l'amour!--à l'âge où tout s'ignore, +En prononçant ce mot sans le comprendre encore, +On ne voit qu'un beau rêve, une douce amitié, +Où d'un commun trésor chacun a la moitié; +On croit qu'aimer, enfin, c'est le bonheur suprême... +Non. Aimer, c'est douter d'un autre et de soi-même, +C'est se voir tour à tour dédaigner ou trahir, +Pleurer, veiller, attendre;... avant tout, c'est souffrir! + +_Elle pleure._ + +LA MARÉCHALE. + +Je ne vous blâme point, je vous l'ai dit, Lucile. +Vous voulez qu'on vous aime, et rien n'est plus facile. +Je vous en prie encor, prenez quelque repos. +Je veux, en vous quittant, vous répondre en deux mots. +Vous vous imaginez que le duc vous délaisse: +Votre tort, c'est la crainte, et le sien, sa jeunesse. +Mon fils est vain, léger, frivole en ses discours; +Mais, s'il aime jamais, il aimera toujours; +Et c'est vous, j'en réponds, qu'il aimera, ma chère. +Rappelez-vous ceci, que vous dit une mère. + +_Elle l'embrasse._ + +Marton est là, je crois, je vais vous l'envoyer. + +LA DUCHESSE. + +Pas encore. + +LA MARÉCHALE. + + Adieu donc. + + +SCÈNE XIV + + +LA DUCHESSE, _seule_. + + Rester seule à veiller! +C'est mon rôle à présent.-- + Ah! je me sens brisée. + +_Elle s'assoit sur un sofa._ + +Mon Dieu, quel triste jour! ma force est épuisée. +Louison ne revient pas;--que font-ils à ce bal? +Singulier passe-temps que ce plaisir banal! +Déguiser son visage et sa voix,--pour quoi faire? +Si ce qu'on dit est mal, autant vaudrait le taire. +S'il en est autrement, à quoi bon s'en cacher? +Mais quoi! c'est l'Inconnu qu'ils vont tous y chercher. +Le sommeil, malgré moi, m'accable;--ma pensée +M'échappe, puis revient, puis s'arrête lassée. +Voyons, tâchons de lire un peu. + +_Elle prend un livre, l'ouvre, puis le remet sur la table._ + + C'est encor pis. +Un roman, juste ciel!--mes yeux sont assoupis. +Quel ennui que l'attente! + +_Elle tire sa montre._ + + Hélas! pauvre petite, +Je puis du bout du doigt te faire aller plus vite; +Je puis briser aussi ton rouage léger;-- +Mais le temps!--toi ni moi n'y pouvons rien changer. + +_Elle s'endort._ + + +SCÈNE XV + +LA DUCHESSE, _endormie_, LE DUC. + + +LE DUC. + +Non, l'on ne vit jamais pareille extravagante. +Se voir apostropher au bal par sa servante! +C'est un peu plus qu'étrange. Était-ce bien Louison? +Il faut que cette fille ait perdu la raison. +Je lui donne ici même un rendez-vous fort tendre; +La chose est convenue: elle n'a qu'à m'attendre; +J'entre au bal par hasard, et qu'est-ce que je voi? +Mon rendez-vous qui passe, et va souper sans moi. +Et ce monsieur Berthaud, son chapeau sur la tête, +D'un air victorieux promenant sa conquête, +Devant un poulet froid en train de se griser, +M'annonçant bravement qu'il la veut épouser! +J'ai fait là, sur mon âme, une belle trouvaille! +Morbleu! si de mes jours jamais je m'encanaille, +Je consens... Qu'est-ce donc?--Ma femme seule ici? +Elle dort, sauvons-nous.-- + +_Il va pour sortir et s'arrête._ + + Elle est gentille ainsi. +Que faisait-elle là?--Dort-elle en conscience? +Qui sait? J'en veux un peu faire l'expérience. +Hé, duchesse!--Elle dort et très profondément. +Je ne suis qu'un mari.--Si j'étais un amant! +En semblable rencontre on pourrait, sans mensonge, +Essayer, comme on dit, de passer pour un songe. +Je ne l'ai jamais vue ainsi;--mais c'est charmant. +Qu'a-t-elle dans la main? Sa montre? Hé, oui vraiment. +Que fait-elle, en dormant, d'une chose pareille? +On sait l'heure qu'il est, tout au plus, quand on veille. +A-t-elle donc veillé ce soir?--par quel hasard? + +_Il regarde à la montre de la duchesse._ + +Une heure du matin!--on prétend que c'est tard. +Veiller!--Pourquoi veiller? pour moi? bon! quelle idée! +Elle avait de ce bal la tête possédée; +Son dessein n'était pas de rester à dormir,-- +Mais peut-être était-il de me voir revenir? +Oui; pourquoi chercherais-je à me tromper moi-même? +Si ma femme est jalouse, il faut donc qu'elle m'aime. +Je ne lui vis jamais faux-semblant ni détour. +C'est moi qu'elle attendait, c'est clair comme le jour. +Ma foi, je suis bien bon d'aller à l'aventure +Chercher, sous un sot masque, une sotte figure, +Pour rencontrer en somme, à ce triste Opéra, +Quoi? rien de ce qu'on veut, et tout ce qu'on voudra! +Beau métier d'écouter, au bruit des ritournelles, +Trois morceaux de carton jasant sous leurs dentelles! +De me faire berner par Javotte ou Louison, +Quand la grâce et l'amour sont là, dans ma maison! +Faut-il que nous ayons la cervelle assez folle +Pour fuir ce qui nous plaît, nous charme et nous console, +Pour chercher le bonheur où son ombre n'est pas, +Et lui tourner le dos quand il nous tend les bras! +Pauvre duchesse, hélas! si jeune et si jolie, +Avec sa patience et sa mélancolie, +Je devrais l'adorer; mais non, je vais plutôt +Me faire obscurément le rival de Berthaud! +Quelle pitié, grand Dieu! quelle pauvreté d'âme! +Il est de mauvais goût d'oser aimer sa femme. +Les bavards sont fâchés si l'on ne vit comme eux, +Et l'on est ridicule à vouloir être heureux! + +_En ce moment, la duchesse s'éveille, puis écoute, en feignant de dormir._ + +Hé quoi! suis-je donc fait pour suivre leur méthode? +Je puis mettre un chiffon, une veste à la mode, +Pour une broderie on se règle sur moi, +Et, dans mon propre coeur, les sots me font la loi! +Si je voulais pourtant, quoi qu'ils en puissent dire, +En leur montrant ce coeur, les défier d'en rire? +Oui, l'on peut, quand on hait, cacher la vérité; +Renier ce qu'on aime est une lâcheté. +Si j'osais les braver et m'en passer l'envie? +Leur dire: Je suis las de votre sotte vie; +J'ai, dans votre cohue, erré jusqu'à ce jour, +Mais la honte m'en chasse et me rend à l'amour! +Que me répondraient-ils, ces roués en peinture, +S'ils voyaient cette belle et noble créature +M'accompagner, et moi la couvrant en chemin +De mon manteau d'hermine, une épée à la main? +Et si je leur disais: Cette fière duchesse, +C'est ma soeur, mon enfant, ma femme et ma maîtresse; +Ma vie est dans son coeur, ma place est à ses pieds! + +_Il se met à genoux; la maréchale paraît dans le fond de la scène._ + +LA DUCHESSE. + +Dans mes bras, mon ami. + +LE DUC. + + Comment! vous m'écoutiez? + +LA DUCHESSE. + +Valait-il mieux dormir? + +LE DUC, _à la maréchale_. + + Et vous aussi, ma mère? +J'ai donc parlé bien haut? + +LA MARÉCHALE. + + Valait-il mieux vous taire? + +LE DUC. + +Non. Je me croyais seul, et je rends grâce aux cieux +D'avoir eu pour témoins ce que j'aime le mieux. + +_On entend rire dans la coulisse._ + +Qu'est ceci? + +LA DUCHESSE. + + C'est Louison. + +LE DUC. + + Que Dieu la tienne en joie! +Vous savez qu'elle part? + +LA DUCHESSE. + + Non pas. Qui la renvoie? + +LE DUC. + +Elle-même. Elle vient, ce soir, à l'Opéra, +De tout me déclarer, jusqu'au mari qu'elle a. +Eh! tenez, les voici. + + +SCÈNE XVI + +LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE, LE DUC, LOUISON, BERTHAUD. + + +LA MARÉCHALE. + + Que nous dit-on, Lisette? +Vous voulez nous quitter sans qu'on vous le permette? + +LISETTE. + +Je venais demander cette permission. + +LA MARÉCHALE. + +Vous épousez... monsieur? + +LE DUC. + + C'est une passion. + +BERTHAUD. + +Oh! oui. + +LISETTE. + + Non, Monseigneur, ce n'est qu'un honnête homme, +Fils d'un de vos fermiers. + +BERTHAUD, _à la duchesse_. + + Oui, madame, on me nomme... + +LISETTE. + +Tais-toi. + +BERTHAUD. + + Pour quoi donc faire? on me parle. + +LISETTE. + + Tais-toi. + +LA DUCHESSE, _à Lisette_. + +Il n'est pas beau, Louison. + +LISETTE, _à la duchesse_. + + Il l'est assez pour moi. + +LE DUC. + +Parbleu! monsieur Berthaud, vous ne vous gênez guères +De venir à Paris braconner sur nos terres, +Et nous ravir ainsi les coeurs en un moment. +Vous êtes un fripon. + +BERTHAUD, _à Louison_. + + Ce seigneur est charmant. + +LE DUC. + +Et votre poulet froid, sans compter la bouteille, +Vous en trouvez-vous bien? + +BERTHAUD. + + Monseigneur, à merveille; +Je... + +LISETTE. + + Tais-toi donc. + +BERTHAUD. + + Encor? toujours se taire ici! +Je me rattraperai chez nous. + +LISETTE, _à la maréchale_. + + Et vous aussi, +Madame, riez-vous de mon futur ménage? + +LA MARÉCHALE, _l'attirant à part_. + +Non, Louise, j'ai compris, et je vois ton courage. +Si j'ai peine, à présent, à te laisser partir, +Tu n'auras pas du moins lieu de t'en repentir. +Ta dot, bien entendu, me regarde, et j'espère +Rendre aussi ton retour agréable à ton père. +Quant à ton prétendu... + +LISETTE. + + Vous m'avez dit tantôt +De trouver un prétexte. + +LE DUC. + + Allons, monsieur Berthaud, +Aimez bien votre femme; elle est bonne et jolie. +C'est encore ici-bas la plus sage folie. + +FIN DE LOUISON. + + +Cette comédie a été écrite pour le Théâtre-Français, qui en donna la +première représentation le 22 février 1849. L'auteur avait compté sur +mademoiselle Mante pour le rôle de la maréchale; mais, au moment où +les répétitions commençaient, cette grande actrice était déjà atteinte +de la maladie à laquelle elle devait succomber. La pièce, accueillie +avec faveur, fut cependant traitée fort sévèrement par la critique; +c'est à quoi le poète fait allusion dans le sonnet adressé à +mademoiselle Anaïs. qui avait joué le rôle de Louison avec beaucoup de +talent. + + * * * * * + +ON NE SAURAIT PENSER À TOUT + +PROVERBE EN UN ACTE + +1849 + + PERSONNAGES ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES + + LE MARQUIS DE VALBERG. MM. MAILLARD. + LE BARON. VOLNYS. + GERMAIN. GOT. + LA COMTESSE DE VERNON. Mme ALLAN-DESPRÉAUX. + VICTOIRE, femme de chambre de la comtesse. + + _La scène est à la campagne_. + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + +LE BARON, GERMAIN. + + +LE BARON. + +Mon neveu, dis-tu, n'est point ici? + +GERMAIN. + +Non, monsieur, je l'ai cherché partout. + +LE BARON. + +C'est impossible; il est cinq heures précises. Ne sommes-nous pas chez +la comtesse? + +GERMAIN. + +Oui, monsieur, voilà son piano. + +LE BARON. + +Est-ce que mon neveu n'est plus amoureux d'elle? + +GERMAIN. + +Si fait, monsieur, comme d'habitude. + +LE BARON. + +Est-ce qu'il ne vient pas la voir tous les jours? + +GERMAIN. + +Monsieur, il ne fait pas autre chose. + +LE BARON. + +Est-ce qu'il n'a point reçu ma lettre? + +GERMAIN. + +Pardonnez-moi, ce matin même. + +LE BARON. + +Il doit donc être dans ce château, puisque je ne l'ai pas trouvé chez +lui. Je lui avais mandé que je quitterais Paris à une heure et quart, +que je serais par conséquent à Montgeron à trois heures. De Montgeron +ici il y a deux lieues et demie. Deux lieues et demie, mettons +cinq quarts d'heure, en supposant les chemins mauvais, mais, à tout +prendre, ils ne le sont point. + +GERMAIN. + +Bien au contraire, ils sont fort bons. + +LE BARON. + +Partant à trois heures de Montgeron, je devais par conséquent être au +tourne-bride positivement à quatre heures un quart. J'avais une +visite à faire à M. Duplessis, qui devait durer tout au plus un quart +d'heure. Donc, avec le temps de venir ensuite ici, cela ne pouvait me +mener plus tard que cinq heures. Je lui avais mandé tout cela avec +la plus grande exactitude. Or, il est cinq heures précisément, et +quelques minutes maintenant. Mon calcul n'est-il pas exact? + +GERMAIN. + +Parfaitement, monsieur, mais mon maître n'y est point. + +LE BARON. + +Ses paquets, du moins, sont-ils faits? + +GERMAIN. + +Quels paquets, monsieur, s'il vous plaît? + +LE BARON. + +Ses malles sont-elles préparées, là-bas, à son château? + +GERMAIN. + +Pas que je sache, monsieur, aucunement. + +LE BARON. + +Je lui avais cependant mandé que la grande-duchesse était accouchée, +la duchesse de Saxe-Gotha, Germain; ce n'est pas une petite affaire. + +GERMAIN. + +Je le crois bien. + +LE BARON. + +Je lui avais écrit que M. Desprez, avant-hier soir, était venu me +rendre visite. M. Desprez arrivait de Saint-Cloud. Il venait me +prévenir que le ministre me priait de passer dans la matinée du +lendemain, c'est-à-dire hier, à son cabinet. J'allais obéir à cet +ordre, lorsque je reçus l'avertissement que le ministre était à +Compiègne; il y avait accompagné le roi. Ce fut donc à Compiègne que +je me rendis. Comme je savais de quoi il s'agissait, il n'y avait pas +de temps à perdre, tu le comprends. + +GERMAIN. + +Sans aucun doute. + +LE BARON. + +Le ministre était à la chasse. On me dit d'aller chez M. de Gercourt, +qui me conduisit en secret jusqu'aux petits appartements;--le roi +venait de partir pour Fontainebleau. + +GERMAIN. + +Cela était fâcheux. + +LE BARON. + +Point du tout. Je tiens seulement à te faire remarquer combien je suis +ponctuel en toute chose. + +GERMAIN. + +Oh! pour cela oui. + +LE BARON. + +La ponctualité est, en ce monde, la première des qualités. On peut +même dire que c'est la base, la véritable clef de toutes les autres. +Car de même que le plus bel air d'opéra ou le plus joli morceau +d'éloquence ne sauraient plaire hors de leur lieu et place, de même +les plus rares vertus et les plus gracieux procédés n'ont de prix qu'à +la condition de se produire en un moment distinct et choisi. Retiens +cela, Germain: rien n'est plus pitoyable que d'arriver mal à propos, +eût-on d'ailleurs le plus grand mérite; témoin ce célèbre diplomate +qui arriva trop tard à la mort de son prince, et vit la reine mettant +ses papillotes. Ainsi se détruisent les plus beaux talents, et l'on a +vu des gens couverts de gloire dans les armées et même dans le cabinet +perdre leur fortune, faute d'une montre convenable et ponctuellement +réglée. La tienne va-t-elle bien, mon ami? + +GERMAIN. + +Je la mets à l'heure continuellement, monsieur. + +LE BARON. + +Fort bien. Tu sauras donc enfin que, ayant rencontré à Compiègne la +marquise de Morivaux, qui me donna une place dans sa voiture, j'appris +que l'on m'avait trompé par des renseignements peu exacts, et que le +ministre revenait à Paris. Son Excellence me reçut, à deux heures et +demie, et voulut bien m'annoncer elle-même que la grande-duchesse de +Gotha était accouchée, comme je te le disais tout à l'heure, et que +le roi avait fait choix de moi et de mon neveu pour aller la +complimenter. + +GERMAIN. + +À Gotha, monsieur? + +LE BARON. + +À Gotha. C'est un grand honneur pour ton maître. + +GERMAIN. + +Oui, monsieur, mais il est sorti. + +LE BARON. + +Voilà ce que je ne puis comprendre. Il est donc toujours aussi +étourdi, aussi distrait que de coutume? Toujours oubliant tout! + +GERMAIN. + +On ne peut pas trop dire, monsieur. Ce n'est pas qu'il oublie, c'est +qu'il pense à autre chose. + +LE BARON. + +Il faut qu'il soit en route, sans faute, demain matin, pour +l'Allemagne. Et il n'a donné aucun ordre pour son départ? + +GERMAIN. + +Non, monsieur. Ce matin seulement, avant de sortir, il a ouvert une +grande caisse de voyage, et il s'est promené bien longtemps tout +alentour. + +LE BARON. + +Et qu'a-t-il mis dedans? + +GERMAIN. + +Un papier de musique. + +LE BARON. + +Un papier de musique? + +GERMAIN. + +Oui, monsieur; après quoi il a fermé la caisse avec bien du soin, et +il a mis la clef dans sa poche. + +LE BARON. + +Un papier de musique! toujours des folies! si le roi savait cette +maladie-là, oserait-on lui confier une mission d'une si haute +importance! heureusement il est sous ma garde. Enfin, qu'a-t-il dit, +qu'a-t-il fait? + +GERMAIN. + +Il a chanté, monsieur, toute la journée. + +LE BARON. + +Il a chanté? + +GERMAIN. + +À merveille, monsieur; c'était un plaisir de l'entendre. + +LE BARON. + +Le beau prélude pour un ambassadeur! Tu as quelque bon sens, Germain. +Dis-moi, le crois-tu réellement capable de se conduire sainement dans +une conjoncture si délicate? + +GERMAIN. + +Quoi, monsieur, d'aller à Gotha, faire la révérence à une accouchée? +Il me semble que j'irais moi-même. + +LE BARON. + +Tu ne sais pas de quoi tu parles. + +GERMAIN. + +Dame! monsieur, de la grande-duchesse; c'est vous qui me dites qu'elle +est accouchée. + +LE BARON. + +Il est vrai qu'elle a donné le jour à un nouveau rejeton d'une tige +auguste. Mais qu'a fait encore mon neveu? + +GERMAIN. + +Il est venu ici, je ne sais combien de fois, frapper à la porte de +madame la comtesse. + +LE BARON. + +Et où est-elle, la comtesse? + +GERMAIN. + +Monsieur, elle n'est pas levée. + +LE BARON. + +À cette heure-ci! c'est inconcevable. Elle ne dîne donc pas, cette +femme-là? + +GERMAIN. + +Non, monsieur, elle soupe. + +LE BARON. + +Autre cervelle fêlée! Beau voisinage pour un fou! + +GERMAIN. + +Mon maître serait bien fâché, monsieur, s'il s'entendait traiter de +la sorte. Lorsqu'on se hasarde à lui faire remarquer la moindre +distraction de sa part, il entre dans une colère affreuse. À telle +enseigne que, l'autre jour, il a manqué de m'assommer parce qu'il +avait, au lieu de sucre, versé son tabac sur ses fraises, et hier +encore... + +LE BARON. + +Juste Dieu! Est-il croyable qu'un homme de mérite, et du plus haut +mérite, Germain (car mon neveu est fort distingué), tombe d'une +manière aussi puérile dans des égarements déplorables! + +GERMAIN. + +Cela est bien funeste, monsieur. + +LE BARON. + +Ne l'ai-je pas vu, de mes propres yeux, traverser, les mains dans ses +poches, une contredanse royale, et se promener au milieu du quadrille, +comme dans l'allée d'un jardin? + +GERMAIN. + +Parbleu! monsieur, il a fait la pareille, l'autre soir, chez madame +la comtesse. Il y avait grande compagnie, et M. Vertigo, le poète +d'à côté, lisait un mélodrame en vers. À l'endroit le plus touchant, +monsieur, quand la jeune fille empoisonnée reconnaissait son père +parmi les assassins, quand toutes ces dames fondaient en larmes, voilà +mon maître qui se lève et s'en va boire le verre d'eau que l'auteur +avait sur sa table. Tout l'effet de la scène a été manqué. + +LE BARON. + +Cela ne m'étonne pas. Il a bien mis un jour trente sous dans une tasse +de thé que lui présentait une charmante personne, croyant qu'elle +quêtait pour les pauvres. + +GERMAIN. + +L'hiver dernier, vous étiez absent, lors du mariage de monsieur son +frère. Il devait, comme vous pensez, faire les honneurs au repas +de noces. J'entre chez lui, vers le soir, pour l'aider à faire sa +toilette. Il me renvoie, se déshabille lui-même, puis se promène une +heure durant, sauf votre respect, en chemise; après quoi il s'arrête +court, se regarde dans la glace avec étonnement: Que diable fais-je +donc? se demande-t-il; parbleu! il fait nuit, je me couche. Et +là-dessus il se mettait au lit, oubliant la noce et le dîner, si nous +n'étions venus l'avertir. + +LE BARON. + +Et tu crois qu'un pareil extravagant est capable, d'aller à Gotha! +Vois quelle tâche j'entreprends, Germain, car il faut bien, bon gré, +mal gré, que la volonté du roi s'accomplisse. Il n'y a pas à dire, +c'est mon neveu qui a le titre, je ne fais que l'accompagner; on lui +donne ce titre parce qu'il porte un nom; celui de son père, qui est +plus que le mien, et c'est moi qui suis responsable. + +GERMAIN. + +Puisque mon maître a du mérite. + +LE BARON. + +Sans doute, mais cela suffit-il? Il m'avait promis de se corriger. + +GERMAIN. + +Il s'y étudie, monsieur, tout doucement, mais il n'aime pas qu'on le +contrarie, et si vous m'en croyez... Le voici. + + +SCÈNE II + +LE BARON, GERMAIN, LE MARQUIS. + + +LE MARQUIS. + +Ah ça! c'est donc une gageure? on me volera donc toujours mes papiers! + +GERMAIN. + +Monsieur, voilà monsieur le baron... + +LE MARQUIS. + +Qu'as-tu fait, drôle, d'un papier de musique que j'avais tantôt? Où +l'as-tu mis? où est-il passé? + +LE BARON. + +Bonjour, Valberg; que vous arrive-t-il? + +LE MARQUIS. + +Je ferai maison nette un de ces jours; je vous mettrai tous à la +porte. + +_Au baron qui rit._ + +Et vous, maraud, tout le premier. + +GERMAIN. + +Monsieur, c'est monsieur le baron. + +LE MARQUIS. + +Ah! pardon, mon cher oncle, vous venez donc de Paris? C'est que j'ai +perdu un papier de musique. + +GERMAIN. + +C'est sûrement celui-là qu'il a si bien serré. + +LE BARON. + +Vous voyez, mon neveu, que je suis exact, je suis arrivé à l'heure +dite. Et vous, êtes-vous disposé à partir? + +LE MARQUIS. + +À partir? + +LE BARON. + +Oui, demain matin. + +LE MARQUIS. + +Oui, je vous le jure, si j'éprouve un refus, je pars sur-le-champ, et +vous ne me reverrez de la vie. + +LE BARON. + +Quel refus? que voulez-vous dire? + +LE MARQUIS. + +Oui, sur l'honneur, si je suis reçu avec froideur, si ma démarche est +mal accueillie, mon parti est pris irrévocablement. + +LE BARON. + +Eh! quelle froideur, quel mauvais accueil avez-vous à craindre, venant +de la part du roi? + +LE MARQUIS. + +Est-ce que le roi se mêle de tout ceci? + +LE BARON. + +Parbleu! apparemment, puisque vous serez porteur d'une lettre +autographe de Sa Majesté. + +LE MARQUIS. + +Pour la comtesse? + +LE BARON. + +Pour la grande-duchesse. Oubliez-vous que vous êtes chargé?... + +LE MARQUIS. + +C'est que je confondais, parce que j'ai aussi une lettre à écrire à la +comtesse. L'avez-vous vue? + +LE BARON. + +Non, elle dort. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! que dites-vous de cette affaire-là? Ne fais-je pas bien? + +LE BARON. + +Quelle affaire? + +LE MARQUIS. + +Oh, mon Dieu! je sais bien ce que vous m'allez dire. Vous n'avez +jamais pu la souffrir, vous vous êtes brouillé avec elle, vous lui +avez fait un procès; eh bien! je vous le demande, qu'est-ce qu'on +gagne à ces choses-là? Votre avocat a fait de belles phrases pour +un méchant quartier de vigne; le voilà maintenant au parlement. Ses +discours n'ont pas le sens commun. On dit que c'est de la grande +politique, moi je prétends qu'il n'en a point du tout, et vous verrez +que la loi sera rejetée. + +LE BARON. + +De quoi venez-vous me parler? Il s'agit ici de choses sérieuses et qui +réclament toute votre attention. + +LE MARQUIS. + +S'il en est ainsi, vous n'avez qu'à dire. Parlez, monsieur, je vous +écoute. + +LE BARON. + +Il s'agit de notre ambassade. Avez-vous lu ce que je vous ai mandé? + +LE MARQUIS. + +De notre ambassade? oui, sans doute; je suis toujours aux ordres du +roi. + +LE BARON. + +Fort bien. + +LE MARQUIS. + +Sa Majesté connaît mon dévouement. + +LE BARON. + +À merveille. Vous serez donc prêt... + +LE MARQUIS. + +En doutez-vous? mes ordres sont donnés; Germain, tout est-il préparé? + +GERMAIN. + +Monsieur, je n'ai point reçu d'ordres. + +LE MARQUIS. + +Comment, coquin! Et cette grande malle que je t'ai fait mettre au +milieu de ma chambre? + +GERMAIN. + +Ah! si monsieur veut chanter en route... + +LE MARQUIS. + +Chanter en route, impertinent! + +GERMAIN. + +Dame! monsieur, votre musique est dedans, et la clef est dans votre +poche. + +LE MARQUIS. + +Dans ma... Ah! parbleu! c'est vrai. On me l'aura donnée sans doute +avec mes gants et mon mouchoir. Ces gens-là ne font attention à rien. + +GERMAIN. + +Je puis vous assurer, monsieur... + +LE BARON. + +Laisse-nous, ne dis mot, et va tout préparer. + +_Germain sort._ + +Maintenant, Valberg, il faut que je vous quitte, pour retourner chez +M. Duplessis, prendre les lettres de la cour. Je n'ai que deux mots à +vous dire: songez, mon neveu, que notre voyage n'est point une mission +ordinaire, et que, selon l'habileté que vous y déploierez, votre +avenir peut en dépendre. + +LE MARQUIS. + +Hélas! je ne le sais que trop. + +LE BARON. + +Il faut donc que vous me promettiez de tenter sur vous-même un +effort salutaire, de vaincre ces petites distractions, ces faiblesses +d'esprit parfois si fâcheuses, afin de conduire sagement les choses. + +LE MARQUIS. + +Oh! pour cela, je vous le promets. + +LE BARON. + +Sérieusement? + +LE MARQUIS. + +Très sérieusement. + +LE BARON. + +Allez donc achever de donner vos ordres. Il est six heures moins vingt +minutes; je vais chez M. Duplessis; ce n'est pas loin; je serai de +retour pour le dîner. Allons, vous me promettez donc de suivre en tout +point mes conseils? vous savez ce que c'est que ces messieurs de la +cour. + +LE MARQUIS. + +Oh! ne vous mettez pas en peine. Je sais comment il faut s'y prendre +vis-à-vis d'eux. Je me ferai écrire partout. Il faut que je sache +seulement le nom de votre rapporteur, et j'irai moi-même. + +LE BARON. + +Je n'ai point de rapporteur; que voulez-vous donc dire? + +LE MARQUIS. + +Si vous n'avez pas de rapporteur, il n'est pas temps de solliciter vos +juges. + +LE BARON. + +Mes juges? à propos de quoi? + +LE MARQUIS. + +Pour votre procès. + +LE BARON. + +Mais je n'ai point de procès. + +LE MARQUIS. + +Comment! vous ne m'avez pas dit de voir ces messieurs de la cour? + +LE BARON. + +Je vous parle de la cour de Saxe. + +LE MARQUIS. + +Ah! oui, c'est pour notre ambassade.--Je suis un peu préoccupé; c'est +la comtesse qui a un procès, et je me suis chargé de le suivre. C'est +une femme charmante! + +LE BARON. + +Oui, oui, nous savons que vous êtes coiffé d'elle, et que le voisinage +est cause que vous vous enterrez dans votre château. Mais il ne faut +pas que cette inclination traverse nos plans, s'il vous plaît. + +LE MARQUIS. + +Ne craignez rien, allez, soyez en paix. Quand je n'y songe pas, +voyez-vous, je parais, comme cela, un peu insouciant; mais quand je me +mêle de choses graves, personne n'est plus attentif que moi. + +LE BARON. + +À la bonne heure. + +LE MARQUIS. + +Allez chez M. Duplessis, soyez en paix, je me charge du reste. + +LE BARON. + +Nous verrons votre exactitude. + +LE MARQUIS. + +Je vais surveiller Germain, de peur qu'il ne fasse quelque méprise. + +LE BARON. + +Fort bien. + +LE MARQUIS. + +Je vais achever de mettre mes papiers en ordre. J'en ai beaucoup. + +LE BARON. + +Ne m'arrêtez donc pas, je vous prie. + +LE MARQUIS. + +Dieu m'en préserve! Allez, monsieur, allez prendre les lettres +royales; de mon côté, j'écrirai à ma mère;--il est bien juste aussi +que je remercie le ministre; je laisserai mes chiens à madame de +Belleroche; j'avertirai tous nos parents, et à votre retour, je +l'espère, le mariage sera décidé. + +LE BARON, _s'arrêtant au moment de sortir_. + +Comment, le mariage! Quel mariage? + +LE MARQUIS. + +Hé! le mien, ne le savez-vous pas? + +LE BARON. + +Que signifie cette plaisanterie? votre mariage, dites-vous? + +LE MARQUIS. + +Oui, avec la comtesse; ne vous ai-je pas dit que je l'épousais? + +LE BARON. + +Non, vraiment. En voici bien d'une autre! + +LE MARQUIS. + +Cela me donne beaucoup d'affaires, comme vous voyez. + +LE BARON. + +Mais on ne se marie pas la veille d'un départ. C'est apparemment pour +votre retour. + +LE MARQUIS. + +Non pas; mon sort se décide aujourd'hui. + +LE BARON. + +Vous n'y pensez pas, mon ami. + +LE MARQUIS. + +J'y pense très fort, car je ne partirai qu'après et selon sa réponse. + +LE BARON. + +Mais que cette réponse soit bonne ou mauvaise, qu'a-t-elle à faire +avec notre ambassade? Vous ne voulez pas, je suppose, emmener la +comtesse? + +LE MARQUIS. + +Pourquoi non, si elle y consent? + +LE BARON. + +Miséricorde! une femme en voyage! Des chapeaux, des robes, des femmes +de chambre, une pluie de cartons, des nuits d'auberge, des cris pour +un carreau cassé! + +LE MARQUIS. + +Vous parlez là de bagatelles. + +LE BARON. + +Je parle de ce qui est convenable, et ceci ne l'est pas du tout. Il +n'est point dit, dans les lettres que j'ai, que vous emmèneriez une +femme, et je ne sais si on le trouverait bon. + +LE MARQUIS. + +C'est ce dont je me soucie fort peu. + +LE BARON. + +Mais je m'en soucie beaucoup, moi qui vous parle; et si vous insistez, +je vous déclare... + +_Le marquis se met au piano et prélude.--À part._ + +En vérité, ce garçon-là est fou; il est impossible qu'il aille à +Gotha. Que faire? je ne puis partir seul, son nom est tout au long +dans la lettre royale. Si je dis ce qui en est, voilà un scandale, et +quand bien même j'obtiendrais que mon nom fût mis à la place du sien +(ce qui serait de toute justice), voilà un retard considérable, et +l'à-propos sera manqué. + +_On entend sonner._ + +Grand Dieu! c'est la comtesse qui sonne... Je vais manquer M. +Duplessis. Mon neveu, de grâce, écoutez-moi. + +LE MARQUIS. + +Monsieur, je vous croyais parti. + +LE BARON. + +Vous êtes amoureux de la comtesse. + +LE MARQUIS. + +C'est mon secret. + +LE BARON. + +Vous venez de me le dire. + +LE MARQUIS. + +Si cela m'est échappé, je ne m'en cache pas. + +LE BARON. + +Ne plaisantons point, je vous prie. Je ne puis parler pour vous à la +comtesse; elle me déteste, et je suis pressé. Voici ce que je vous +propose. Deux choses sont qu'il faut mener à bien, votre mariage et +votre ambassade. Ne sacrifiez pas l'un à l'autre. + +LE MARQUIS. + +Je ne demande pas mieux. + +LE BARON. + +Voyez donc la comtesse, obtenez une réponse. Si elle accepte, je ne +m'oppose pas à ce qu'elle vienne en Allemagne, mais ce ne saurait être +du jour au lendemain; cela se conçoit naturellement. + +LE MARQUIS. + +Naturellement. + +LE BARON. + +Ainsi elle pourrait nous rejoindre. + +LE MARQUIS. + +Vous avez là une excellente idée. + +LE BARON. + +N'est-il pas vrai? Si elle refuse... + +LE MARQUIS. + +Si elle refuse, je la quitte pour jamais. + +LE BARON. + +C'est cela même; vous fuyez une ingrate. + +LE MARQUIS. + +Ah! je l'adorerai toujours! + +LE BARON. + +Certainement. + +_À part._ + +Il n'est point méchant, et ses distractions mêmes, entre des mains +habiles, peuvent tourner à son profit. On n'a pas su le guider +jusqu'ici. Allons, il peut venir à Gotha. + +_Haut._ + +Voilà qui est convenu; je vous laisse. À mon retour, votre démarche +sera faite, et le succès, je l'espère, sera favorable, car la +comtesse, apparemment, s'attend à votre proposition. + +LE MARQUIS. + +Mais je ne sais pas trop, car voilà plusieurs fois que je viens ici +pour lui en parler, et, je ne sais comment cela se fait, je l'oublie +toujours; mais, cette fois-ci, j'ai mis un papier dans ma boîte pour +m'en souvenir. + +LE BARON. + +Cela fait un mariage bien avancé! + +LE MARQUIS. + +Je ne sais pas si elle y consentira, car il est difficile de la fixer +longtemps sur le même objet. Quand vous lui parlez, elle semble vous +écouter, et elle est à cent lieues de là. + +LE BARON. + +Elle est peut-être distraite? + +LE MARQUIS. + +Oui, elle est distraite. C'est insupportable, cela. + +LE BARON. + +Oh! je vous en réponds.--Je vais chez M. Duplessis. + +LE MARQUIS. + +Oui, vous ferez bien, parce que ce mariage, le procès de la comtesse +et cette ambassade, tout cela m'occupe beaucoup. On a mille lettres à +répondre. Elle veut que je lise un roman nouveau,... tout cela ne peut +pas s'accorder ensemble,... vous en conviendrez bien. + +LE BARON. + +Oui, oui, songez à votre mariage. + +LE MARQUIS. + +C'est vrai. Cette diable d'affaire-là me tourne la tête! Je n'y pense +jamais. Je ne vous reconduis pas. + +LE BARON. + +Hé! non, non. Vous vous moquez de moi. + +_À part, en s'en allant._ + +Il voulait, disait-il, surveiller Germain, mais je vais le faire +surveiller lui-même. + + +SCÈNE III + +LE MARQUIS, VICTOIRE. + + +LE MARQUIS. + +Holà! oh! quelqu'un! + +VICTOIRE. + +Qu'est-ce que veut monsieur le marquis? + +LE MARQUIS. + +Donnez-moi ma robe de chambre. + +VICTOIRE. + +Vous badinez, monsieur le marquis. + +LE MARQUIS. + +Hé! ah!... oui, oui. + +VICTOIRE. + +On a dit à madame la comtesse que vous étiez ici, et elle va venir. + +LE MARQUIS. + +Pourquoi cela? Je m'en vais faire mettre mes chevaux, et j'irai chez +elle. + +VICTOIRE. + +Mais, monsieur, vous y êtes, chez elle. + +LE MARQUIS. + +Vous avez raison;... c'est que je pensais... + +VICTOIRE. + +Monsieur, voilà madame. + + +SCÈNE IV + +LA COMTESSE, LE MARQUIS, VICTOIRE. + + +LA COMTESSE, _en entrant_. + +François, dites à Victoire de venir. + +VICTOIRE. + +Me voilà, madame. + +LA COMTESSE. + +C'est bon.--Monsieur de Valberg, je suis enchantée de vous voir... +Vous avez été hier de la distraction la plus divertissante du monde... +Je vous aime à la folie comme cela. + +LE MARQUIS. + +Ce n'est pas là le moyen de m'en corriger, madame, au contraire; +cependant, comme on dit souvent, les contraires se rapprochent +quelquefois. + +LA COMTESSE. + +Mademoiselle, je veux absolument avoir ma robe. + +VICTOIRE. + +Oui, madame. + +LA COMTESSE. + +Donnez-moi un autre collet. + +_Elle s'assied à sa toilette._ + +Celui-ci va à faire horreur. + +_Au marquis._ + +Asseyez-vous donc. + +VICTOIRE. + +Mais, madame n'a qu'à le rendre si elle n'en veut pas; cependant il +est bien fait. C'est qu'il y a là un pli... Attendez. + +_Elle l'arrange._ + +LA COMTESSE. + +Oui, un pli, voyons. + +_Elle se mire._ + +Eh bien! voilà ce que je veux dire. Il va à merveille comme cela. Ayez +soin que mademoiselle Dufour m'en fasse un autre tout pareil, mais je +dis tout de même, entendez-vous? + +VICTOIRE. + +Oui, madame. Et quand madame le veut-elle? + +LA COMTESSE. + +Quand? mais demain matin. Il n'y a qu'à envoyer François tout à +l'heure, j'en suis très pressée. + +VICTOIRE. + +Il n'y aura peut-être pas assez de temps. + +LA COMTESSE. + +Oh! sans doute, vous trouvez toujours ce que je désire impossible, et +puis vous viendrez dire que vous m'êtes bien attachée. + +VICTOIRE. + +C'est que rien n'est plus vrai.--Madame me gronde. + +LA COMTESSE. + +C'est bon, c'est bon, donnez-moi du rouge. Eh bien! monsieur de +Valberg, vous ne dites rien? + +LE MARQUIS. + +Mais vous ne m'écoutez pas, madame. + +LA COMTESSE, _mettant son ruban_. + +Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Ne parliez-vous pas des contraires? + +LE MARQUIS. + +Des contraires? N'est-ce pas des contrats, plutôt? + +LA COMTESSE. + +Cela peut bien être. Victoire! + +VICTOIRE. + +Madame? + +LA COMTESSE. + +Je ne sais plus ce que je voulais dire, avec vos contrats. + +LE MARQUIS. + +Ah! je vous le dirai, moi, quand vous voudrez m'entendre. + +LA COMTESSE. + +Je vous entends toujours avec plaisir. + +LE MARQUIS. + +Aurez-vous du monde aujourd'hui? + +LA COMTESSE. + +Non, si vous voulez. C'est même ce que je voulais dire, car tous les +ennuyeux de la ville prennent ce parc pour leur promenade. Victoire! +qu'on ne laisse entrer personne. + +VICTOIRE. + +Je m'en vais le dire, madame. + +LE MARQUIS. + +Je vous suis obligé, parce que j'ai à vous parler très sérieusement. + +LA COMTESSE, _à Victoire_. + +Ma belle-soeur, pourtant. + +VICTOIRE. + +Oui, madame. + +LA COMTESSE. + +Elle raffole de vous, monsieur de Valberg. + +LE MARQUIS. + +Moi, je la trouve charmante! Il y a des femmes comme cela, qui vous +séduisent dès le premier moment qu'on les voit. + +LA COMTESSE. + +Victoire, dites qu'on laisse entrer aussi M. de Clervaut. + +VICTOIRE. + +Est-ce là tout? + +LE MARQUIS. + +Ah! madame, M. de Latour aussi, je vous prie. + +LA COMTESSE. + +M. de Latour? Eh bien! oui, M. de Latour; je le veux bien. + +VICTOIRE. + +Je m'en vais le dire. + +LA COMTESSE. + +Attendez.--La liste d'hier. + +VICTOIRE. + +Mais, madame a laissé entrer tout le monde. + +LA COMTESSE. + +Vous croyez? + +VICTOIRE. + +J'en suis sûre. + +LA COMTESSE. + +Eh bien! en ce cas-là, tout le monde. + +VICTOIRE. + +Madame aura-t-elle besoin de moi? + +LA COMTESSE. + +Non, non.--Cependant ne vous éloignez pas... Qu'on m'avertisse quand +mes étoffes viendront. + + +SCÈNE V + +LE MARQUIS, LA COMTESSE. + + +LE MARQUIS. + +Vous faites des emplettes? + +LA COMTESSE. + +Oui, pour cet hiver. + +LE MARQUIS. + +Vous aimez beaucoup le monde, madame. + +LA COMTESSE. + +Sans doute, je ne connais que cela. Vous savez comme mon mari m'a +rendue malheureuse pendant trois ans qu'il m'a tenue enfermée avec +lui, dans une de ses terres. + +LE MARQUIS. + +Dans une de ses terres? + +LA COMTESSE. + +Oui, vraiment, excepté ce voyage que nous avons fait sur les bords du +Rhin. + +LE MARQUIS. + +Sur les bords du Rhin? + +LA COMTESSE. + +Oui. + +LE MARQUIS. + +Est-ce un beau pays? + +LA COMTESSE. + +Je ne peux pas trop vous dire, je ne m'y connais pas. On se donne +beaucoup de fatigue pour visiter toutes sortes d'endroits, et je ne +vois pas la différence. C'est une faculté qui m'est refusée. On me +montre des châteaux, des bois, des rivières, des églises surtout... +Ah, Dieu! les églises, les églises gothiques, il y fait un froid! +c'est un rhume de tous les jours. Je me souviens encore de mes +réveils, quand j'étais le matin dans un lit bien chaud, brisée par un +voyage en poste, et que M. de Vernon entrait dans ma chambre avec la +perspective d'une cathédrale! + +LE MARQUIS. + +Oui, cela doit être fort pénible. + +LA COMTESSE. + +À se faire Turc pour rester chez soi. Et notez bien que ce n'était pas +assez d'essuyer des caveaux humides, de se tordre le cou pour voir des +rosaces. Le triomphe de mon mari était de monter dans les flèches, et +l'on me hissait après lui. Connaissez-vous ce travail-là? On grimpe en +rond autour d'un pilier, dans une tourelle qui vous suffoque, et l'on +s'en va montant et tournant toujours, comme avec un tire-bouchon dans +la tête, jusqu'à ce que le mal de mer vous prenne, et qu'on ferme les +yeux pour ne pas tomber. C'est alors que votre cornac tire de sa poche +une lorgnette pour vous faire admirer le pays. Voilà comme j'ai vu +l'Allemagne. + +LE MARQUIS. + +C'est pourtant cette route-là, sans doute, que nous allons prendre +avec le baron. + +LA COMTESSE. + +Est-ce qu'il est ici, le baron? + +LE MARQUIS. + +Oui, madame, il vient d'arriver. Il est venu de Paris ce matin, par ce +grand orage;--c'est là ce qui a dérangé le temps, sûrement. + +LA COMTESSE, _riant_. + +L'arrivée du baron! ah! vous êtes délicieux! + +LE MARQUIS. + +Comment! ne parliez-vous pas de lui? + +LA COMTESSE, _riant_. + +Si fait, si fait, c'est à merveille. + +LE MARQUIS. + +Je le croyais. Je me trompe quelquefois, et c'est insupportable. + +LA COMTESSE. + +Non, non.--Je vous trouve charmant comme cela. + +_Elle cherche quelque chose._ + +LE MARQUIS. + +Qu'est-ce que vous voulez? Du tabac? j'en ai de fort bon. + +_Il ouvre sa tabatière._ + +Ah! j'oubliais bien! + +LA COMTESSE. + +Quoi? + +LE MARQUIS. + +Vous voyez ce papier-là. Devinez. + +LA COMTESSE. + +Je ne sais pas deviner, dites-moi tout de suite. + +LE MARQUIS. + +C'est que si vous voulez vous remarier... + +LA COMTESSE, _cherchant sur son piano_. + +Eh bien? + +LE MARQUIS. + +Qu'est-ce que vous cherchez encore? + +LA COMTESSE, _cherchant_. + +Parlez, parlez toujours. + +LE MARQUIS. + +Vous seriez la plus heureuse femme du monde avec moi. + +LA COMTESSE, _cherchant toujours_. + +Avec vous? + +LE MARQUIS. + +Oh! sûrement. + +LA COMTESSE. + +Je ne le trouve pas; c'est inconcevable. + +LE MARQUIS. + +Qu'est-ce que vous cherchez donc là? + +LA COMTESSE. + +Un papier que j'avais tout à l'heure. + +LE MARQUIS. + +Est-ce une chose de conséquence? + +LA COMTESSE. + +Oui et non, c'est une chanson. + +LE MARQUIS. + +J'en ai un recueil; si vous voulez, je vous le prêterai. Il est très +complet depuis 1650. + +LA COMTESSE. + +C'était une chanson, nouvelle. + +LE MARQUIS. + +Il y en a beaucoup dedans. + +LA COMTESSE. + +Des chansons nouvelles? + +LE MARQUIS. + +Oui, pour ce temps-là. + +LA COMTESSE, _riant_. + +De 1650! ah! ah! ah! vous êtes toujours le même. + +LE MARQUIS. + +Oui, je suis constant. Cela ne réussit pas toujours, comme vous savez, +avec les femmes. + +LA COMTESSE. + +Est-ce que vous avez à vous plaindre des femmes? + +LE MARQUIS. + +Ah! si vous vouliez être la mienne!... Voici une visite. + +LA COMTESSE. + +Eh! c'est votre domestique. + + +SCÈNE VI + +LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN. + + +GERMAIN. + +Pardon, madame, c'est un papier que j'apporte à monsieur le marquis, +de la part de monsieur le baron. + +LE MARQUIS. + +Eh, morbleu! il s'agit bien... Ah! ah! madame, c'est assez singulier; +c'est une romance. Est-ce celle que vous cherchiez? + +LA COMTESSE. + +Voyons; mais il me semble que oui. Vous me l'aviez volée apparemment. + +_Elle se met au piano et joue._ + +GERMAIN, _à part_. + +Justement, c'est celle de la malle. + +_Au marquis._ + +Monsieur, monsieur le baron m'a dit de vous demander... + +LE MARQUIS. + +Quoi? qu'est-ce que c'est. + +GERMAIN. + +Si vous songiez à vos affaires. + +LE MARQUIS. + +Eh! oui, tu viens nous déranger... + +GERMAIN. + +C'est que monsieur le baron tout à l'heure a reçu un exprès de +Fontainebleau, et cela l'inquiète beaucoup. Il est retourné encore +chez M. Duplessis; il paraissait tout bouleversé. + +LE MARQUIS. + +En vérité? + +GERMAIN. + +Oui, et je vous ai apporté cette musique, afin d'avoir une raison +d'entrer et afin de pouvoir vous dire en même temps qu'il faut une +réponse sur-le-champ. + +LE MARQUIS _réfléchit_. + +Tu as bien fait. Mais il me semble... Ce n'est pas cela, madame, ce +n'est pas cela, vous vous trompez. + +_Il va au piano._ + +LA COMTESSE. + +Mais j'y vois clair apparemment. Tenez... + +_Elle joue._ + +GERMAIN. + +Il ne me semble pas qu'ils parlent beaucoup d'affaires. Monsieur le +baron m'a dit de saisir au vol quelques mots de leur entretien. + +_Il se retire lentement._ + +LA COMTESSE. + +Vous voyez bien que c'est écrit ainsi. + +LE MARQUIS. + +Oui, pour la musique. Mais les paroles... + +LA COMTESSE. + +Les paroles, je ne les sais pas. + +LE MARQUIS. + +Comment! elles sont de... + +_Il chante._ + + Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire... + +GERMAIN, _près de la porte_. + +Cela ne prend pas le chemin de Gotha. + +LE MARQUIS. + +J'ai oublié le reste; c'est singulier. + +LA COMTESSE. + +Très singulier, avec votre mémoire! + +LE MARQUIS. + +Oui, ordinairement je retiens tout ce que je veux. + + +SCÈNE VII + +LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN, VICTOIRE. + + +VICTOIRE. + +Voilà vos étoffes, madame. + +LA COMTESSE. + +C'est bon. + +LE MARQUIS. + +On vous demande? je ne veux pas vous retenir plus longtemps. + +LA COMTESSE. + +Ne venez-vous pas avec moi? vous me donnerez votre avis. + +LE MARQUIS. + +Non, je ne sortirai pas aujourd'hui. J'attends quelqu'un à qui j'ai à +parler. + +LA COMTESSE. + +Ici? chez moi? + +LE MARQUIS. + +Oui;--et à propos.--C'est vous. + +LA COMTESSE. + +Moi? + +LE MARQUIS. + +Oui, mais ne vous l'ai-je pas dit? + +LA COMTESSE. + +Quoi? + +LE MARQUIS. + +Que j'avais la plus grande envie de vous épouser. + +LA COMTESSE. + +Je ne sais pas quand. + +LE MARQUIS. + +Tout à l'heure. Je ne suis venu ici que pour cela. + +LA COMTESSE. + +Je ne m'en souviens pas. + +LE MARQUIS. + +Mais à quoi donc pensez-vous? vos distractions, vraiment, ne sont pas +concevables. Il me semble pourtant... + +LA COMTESSE. + +Dites. + +LE MARQUIS. + +Que je vous ai parlé de mon voyage. + +LA COMTESSE. + +Quel voyage? + +LE MARQUIS. + +En Allemagne. + +LA COMTESSE. + +Hé! non, c'est moi qui vous ai parlé du mien. + +LE MARQUIS. + +Comment du vôtre? + +LA COMTESSE. + +Oui, de ce voyage aux bords du Rhin, que j'ai fait avec mon mari. + +LE MARQUIS. + +Je vous demande pardon, je vous assure... + +LA COMTESSE. + +Vous extravaguez; venez voir mes étoffes. Je vous donnerai mon volume +de je ne sais plus qui, et vous trouverez la fin de notre romance. + +LE MARQUIS, _s'en allant_. + +Mais c'est moi... + +LA COMTESSE, _de même_. + +Je vous dis que c'est moi... + + +SCÈNE VIII + +GERMAIN, VICTOIRE. + + +GERMAIN. + +Mam'selle Victoire, que dites-vous de cela? Vous savez que monsieur +aime madame. + +VICTOIRE. + +Et je sais que madame aime monsieur. + +GERMAIN. + +Et que monsieur veut épouser madame. + +VICTOIRE. + +Et que madame ne demande pas mieux. + +GERMAIN. + +En êtes-vous sûre? + +VICTOIRE. + +Parfaitement. + +GERMAIN. + +Mais vous ne savez peut-être pas que nous allons en ambassade. + +VICTOIRE. + +Où? + +GERMAIN. + +À Gotha. Il paraît, d'après ce qu'on m'a dit, que la duchesse est +accouchée, et nous allons lui faire compliment de la part de Sa +Majesté. + +VICTOIRE. + +Qu'est-ce que cela signifie? + +GERMAIN. + +Cela signifie que mon maître veut que la comtesse dise oui ou non +avant ce départ, afin d'en avoir la conscience nette; que nous partons +demain matin avec le baron, qu'il ne faudrait qu'un mot pour arranger +tout, et qu'au lieu de le dire, ils chantent. + +VICTOIRE. + +Il a pourtant parlé mariage et voyage. + +GERMAIN. + +Et elle lui a répondu chanson. + +VICTOIRE. + +Pourquoi votre baron ne vient-il pas au secours? + +GERMAIN. + +Par crainte de tout gâter, parce qu'il est brouillé, à ce qu'il croit, +avec votre maîtresse. + +VICTOIRE. + +Monsieur Germain. + +GERMAIN. + +Mam'selle Victoire. + +VICTOIRE. + +Nos maîtres sont de grands enfants; il faut arranger cette affaire-là. +Vous venez d'apporter un papier; n'est-ce pas cela qu'ils chantaient? + +GERMAIN. + +Oui, le voici. + +VICTOIRE. + +Donnez-le moi, et maintenant... + +_Elle écrit sur la romance._ + +GERMAIN. + +Qu'est-ce que vous écrivez là-dessus? + +VICTOIRE. + +Ne vous mettez pas en peine. Posons cela sur le piano. + +GERMAIN, _lisant_. + +Mais s'ils se fâchent? + +VICTOIRE. + +Est-ce que cela se peut? Elle rêve de lui en plein jour. À plus forte +raison... + +GERMAIN. + +Les voici qui viennent; sauvons-nous. + +VICTOIRE. + +Et écoutons. + + +SCÈNE IX + +LA COMTESSE, LE MARQUIS. + + +LA COMTESSE. + +Vous n'aimez pas ce pou-de-soie rose? + +LE MARQUIS, _un livre à la main_. + +Non, ce n'est pas ce que je choisirais. + +_Lisant._ + + Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire... + +LA COMTESSE. + +Vous voilà bien content. Avec votre livre en main, vous êtes bien sûr +de votre mémoire. + +LE MARQUIS. + +Oh, mon Dieu! je n'avais que faire du livre, et cela me serait revenu +tout de suite. + +_Lisant._ + + Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire + Sait, à te voir parler, et rougir, et sourire, + De quels hôtes divins le ciel est habité. + +LA COMTESSE. + +Vous y mettez une expression!... + +LE MARQUIS. + +Il n'est pas difficile, madame, d'exprimer ce qu'on sent du fond du +coeur, et ces vers ne semblent-ils pas faits tout exprès pour qu'on +vous les dise? + + Fanny, l'heureux mortel... + +LA COMTESSE. + +Vous vous divertissez, je crois. + +LE MARQUIS. + +Non, je vous le jure sur mon âme, et par tout ce qu'il y a de plus +sacré au monde, je... je trouve ces vers-là charmants. + +LA COMTESSE. + +Eh bien! venez les chanter, je vous accompagnerai. + +_Elle s'assied au piano._ + +LE MARQUIS, _près d'elle_. + +Vous verrez que je me passerai de livre... À quoi pensez-vous donc, +madame? + +LA COMTESSE. + +À ce pou-de-soie rose. Vous ne l'aimez pas? + +LE MARQUIS. + +Non, j'aime mieux ce taffetas feuille-morte. + +LA COMTESSE. + +C'est une étoffe trop âgée. + +LE MARQUIS. + +Elle m'a paru toute neuve. + +LA COMTESSE. + +Laissez donc! Il y a de ces choses qui sont toujours de l'an passé. + +LE MARQUIS. + +Que c'est bien femme, ce que vous dites là! + +LA COMTESSE. + +Comment, bien femme? Que voulez-vous dire? + +LE MARQUIS. + +Eh! mon Dieu, oui. Toujours du nouveau,--voilà ce qu'il vous faut, à +vous autres. + +LA COMTESSE. + +À vous autres! Vous êtes poli. + +LE MARQUIS. + +Hors le moment présent, vous ne connaissez rien. Vous ne vous souciez +plus des choses de la veille, et celles du lendemain, vous n'y songez +pas. Je vous réponds bien que, si j'étais marié, ma femme n'aurait pas +tant de fantaisies. + +LA COMTESSE. + +Vous lui feriez porter une robe feuille-morte? + +LE MARQUIS. + +Feuille-morte, soit, si c'était mon goût. + +LA COMTESSE. + +Elle s'en moquerait, et ne la porterait pas. + +LE MARQUIS. + +Elle la porterait toute sa vie, madame, si elle m'aimait +véritablement. + +LA COMTESSE. + +Eh bien! à ce compte-là, vous resterez garçon. + +LE MARQUIS. + +Parlez-vous sérieusement, madame? + +LA COMTESSE. + +Oui, je vous conseille de renoncer à trouver une victime de bonne +volonté. + +LE MARQUIS. + +O ciel! mais c'est ma mort que vous m'annoncez là! + +LA COMTESSE. + +Comment, votre mort? + +LE MARQUIS. + +Assurément. Je ne suis pas comme vous, moi, madame. Il ne faut pas +me dire deux fois les choses. Oh! je craignais cette cruelle parole, +mais, en la prévoyant, je ne l'entendais pas. Elle me désespère, elle +m'accable,... au nom du ciel! ne la répétez pas. + +LA COMTESSE. + +Mais, bon Dieu! quelle mouche vous pique? + +LE MARQUIS. + +Croyez-vous donc que je puisse rester au monde loin de vous, loin +de tout ce qui m'est cher? La vie me serait insupportable. Riez-en, +madame, tant qu'il vous plaira. Je sais bien que vous me direz qu'un +voyage à la hâte est toujours fâcheux; que, si j'ai mes projets, +vous avez les vôtres; que sais-je?--Vous trouverez cent raisons, cent +obstacles,... mais en est-il un seul, en voit-on quand on aime? Est-ce +votre procès qui vous retient? mais je vous ai dit qu'il était gagné. +Je suis allé vingt fois chez votre avoué. Il demeure un peu loin, mais +qu'importe? Ce n'est pas là ce qui vous occupe;--non, madame, vous ne +m'aimez pas. + +LA COMTESSE. + +Je vous demande bien pardon; mais quel galimatias me faites-vous là? + +LE MARQUIS. + +Je ne dis que l'exacte vérité; mais, puisque vous ne voulez pas +l'entendre, je me retire. Adieu, madame. + +LA COMTESSE. + +Savez-vous une chose, marquis? c'est que les distractions ne plaisent +qu'à la condition d'être plaisantes. Quand vous prenez le chapeau +du voisin, ou quand vous appelez le curé «mademoiselle», personne +ne songe à s'en fâcher; mais il ne faut pas que cela vous encourage +jusqu'à perdre tout à fait le sens, et à parler, pour une robe +feuille-morte, comme un homme qui va se noyer; car vous comprenez que, +dans ce cas-là, notre part à nous, qui vous voyons faire, ce n'est +plus de la gaieté, c'est de la patience, et il n'est jamais bon +d'avoir affaire à elle; c'est l'ennemie mortelle des femmes. + +LE MARQUIS. + +Cela veut dire que je vous importune. Raison de plus pour m'éloigner +de vous. + +LA COMTESSE. + +En vérité, vous perdez l'esprit. + +LE MARQUIS. + +De mieux en mieux.--Que je suis malheureux! + +LA COMTESSE. + +Vous ne soupez pas avec moi? + +LE MARQUIS. + +Non, je m'en vais.--Adieu, madame. + +_Il s'assied dans un coin._ + +LA COMTESSE. + +Ma foi, faites ce que vous voudrez, vous êtes intolérable et +incompréhensible. Tenez, laissez-moi à ma musique. Qu'est-ce que c'est +que cela? + +_Elle se retourne vers le piano, et lit tout bas ce qu'il y a sur la +romance._ + +LE MARQUIS, assis. + +Elle que j'aimais si tendrement! faut-il que j'aie pu lui déplaire! +qu'ai-je donc fait qui l'ait offensée? Quoi! je viens ici, le coeur +tout plein d'elle, mettre à ses pieds ma vie entière; je lui fais en +toute confiance l'aveu sincère de mon amour; je lui demande sa main le +plus clairement et le plus honnêtement du monde, et elle me repousse +avec cette dureté! C'est une chose inconcevable; plus j'y réfléchis, +moins je le comprends. + +_Il se lève et se promène à grands pas sans voir la comtesse._ + +Il faut sans doute que j'aie commis à mon insu quelque faute +impardonnable. + +LA COMTESSE, _lui présentant le papier quand il passe devant elle_. + +Tenez, Valberg, lisez donc cela. + +LE MARQUIS, _de même_. + +Impardonnable? ce n'est pas possible. Quand je la reverrai, elle me +pardonnera. Allons, Germain, je veux sortir. Oui, sans doute, il faut +que je la revoie. Elle est si bonne, si indulgente! et si gracieuse et +si belle! pas une femme ne lui est comparable. + +LA COMTESSE, _à part_. + +Je laisse passer cette distraction-là. + +LE MARQUIS, _de même_. + +Il est bien vrai qu'elle est coquette en diable, et paresseuse... à +faire pitié! Son étourderie continuelle... + +LA COMTESSE, _présentant le papier_. + +Le portrait se gâte... Monsieur de Valberg! + +LE MARQUIS, _de même_. + +Son étourderie continuelle pourrait-elle véritablement convenir à +un homme raisonnable? Aurait-elle ce calme, cette présence d'esprit, +cette égalité de caractère nécessaires dans un ménage?--J'aurais fort +à faire avec cette femme-là. + +LA COMTESSE. + +Ceci mérite d'être écouté. + +LE MARQUIS. + +Mais elle est si bonne musicienne!--Germain!--Ah! que nous serions +heureux, seuls, dans quelque retraite paisible, avec quelques amis, +avec tout ce qu'elle aime, car je serais sûr de l'aimer aussi. + +LA COMTESSE. + +À la bonne heure. + +LE MARQUIS. + +Mais non, elle aime le monde, les fêtes!--Germain!--Eh bien! Je +ne serais pas jaloux. Qui pourrait l'être d'une pareille +femme?--Germain!--Je la laisserais faire; j'aimerais pour elle ces +plaisirs qui m'ennuient; je mettrais mon orgueil à la voir admirée; +je me fierais à elle comme à moi-même, et si jamais elle me +trahissait...--Germain!--je lui plongerais un poignard dans le +coeur. + +LA COMTESSE, _lui prenant la main_. + +Oh! que non, monsieur de Valberg. + +LE MARQUIS. + +C'est vous, comtesse! grand Dieu! je ne croyais pas... + +LA COMTESSE. + +Avant de me tuer, lisez cela. + +LE MARQUIS. + +Qu'est-ce que c'est donc? + +_Il lit:_ + +«Monsieur le marquis est prié de vouloir bien se souvenir d'épouser +madame la comtesse avant de partir pour l'Allemagne.» + +Eh bien! madame, vous voyez bien que c'était moi, et non pas vous, qui +avais parlé de ce voyage-là. + +LA COMTESSE. + +Mais c'est donc réel, ce départ? + +LE MARQUIS. + +Vous le demandez! voilà deux heures que je me tue à vous le répéter. + +LA COMTESSE. + +Vous aurez pris ma femme de chambre pour moi, car ces trois lignes +sont de son écriture. + +LE MARQUIS. + +Vraiment? elle n'écrit pas trop mal. + +LA COMTESSE. + +Non, mais elle écrit des impertinences. + +LE MARQUIS. + +Point du tout, c'était ma pensée. + +LA COMTESSE. + +Mais qu'allez-vous faire en Allemagne? + +LE MARQUIS. + +Des compliments, de la part du roi, à la grande-duchesse. + +LA COMTESSE. + +Et quand partez-vous? + +LE MARQUIS. + +Demain matin. + +LA COMTESSE. + +Vous vouliez donc m'épouser en poste? + +LE MARQUIS. + +Justement, je voulais vous emmener. Ce serait le plus délicieux +voyage! + +LA COMTESSE. + +Un enlèvement? + +LE MARQUIS. + +Oui, dans les formes. + +LA COMTESSE. + +Elles seraient jolies. + +LE MARQUIS. + +Certainement, nous publierions nos bans... + +LA COMTESSE. + +À chaque relais, n'est-il pas vrai? Et les témoins? + +LE MARQUIS. + +Nous avons mon oncle. + +LA COMTESSE. + +Et nos parents? + +LE MARQUIS. + +Ils ne demandent pas mieux. + +LA COMTESSE. + +Et le monde? + +LE MARQUIS. + +Que pourrait-on dire? Nous sommes d'honnêtes gens, je suppose. Parce +que nous montons dans une chaise de poste, on ne va pas nous prendre +tout à coup pour des banqueroutiers. + +LA COMTESSE. + +Votre projet est si absurde, si extravagant, qu'il m'amuse. + +LE MARQUIS. + +Suivons-le, il sera tout simple. + +LA COMTESSE. + +J'en suis presque tentée. + +LE MARQUIS. + +J'en suis enchanté. Holà! Germain! + +_Entre Germain._ + +GERMAIN. + +Vous avez appelé, monsieur? + +_À part._ + +Je crois que le danger est passé. + +LE MARQUIS. + +Va vite chercher cette grande malle, qui est là-bas au milieu de la +chambre, et apporte-la tout de suite. + +GERMAIN. + +Ici, monsieur? + +LE MARQUIS. + +Oui; dépêche-toi. + +_Germain sort._ + +LA COMTESSE, _riant_. + +Ah, mon Dieu! mais quelle folie! vous envoyez prendre votre malle? + +LE MARQUIS. + +Oui, il faut faire nos paquets sur-le-champ, parce que, voyez-vous, +quand on a une bonne idée, il faut s'y tenir; je ne connais que cela. + +LA COMTESSE. + +Un instant, marquis; avant de s'embarquer, bride abattue, pour les +Grandes-Indes, il faut prendre son passe-port. Êtes-vous bien-sûr +que je sois douée de toutes les qualités requises pour faire +convenablement votre ménage dans quelqu'un de ces grands châteaux que +vous possédez en Espagne? + +LE MARQUIS. + +En Espagne? Je ne vous comprends pas. + +LA COMTESSE. + +Ai-je bien ce calme, cette présence d'esprit, cette égalité de +caractère, si nécessaires dans une maison, surtout quand le maître en +donne l'exemple? + +LE MARQUIS. + +Vous vous moquez. Est-il donc besoin que je vous répète ce que sait +tout le monde, qu'on voit en vous toutes les qualités, comme tous les +talents et toutes les grâces? + +LA COMTESSE. + +Mais vous oubliez que je suis coquette, paresseuse à faire pitié, et +étourdie, surtout étourdie... + +LE MARQUIS. + +Qui a jamais dit cela, madame? + +LA COMTESSE. + +Un de mes amis. + +LE MARQUIS. + +Un impertinent. + +LA COMTESSE. + +Pas toujours. C'est un original qui fait des portraits devant son +miroir et qui les peint à son image. Devinez-le. C'est un diplomate +qui est assez bon musicien; un poète connaisseur en étoffes; un +chasseur très dangereux pour la haie du voisin, très redoutable au +whist pour son partenaire; un homme d'esprit qui dit des bêtises; un +fort galant homme qui en fait quelquefois; enfin, c'est un amant plein +de délicatesse qui, pour gagner le coeur d'une femme, lui adresse +des compliments par usage, et des injures par distraction. + +LE MARQUIS. + +Si j'ai commis celle-là, madame, ce sera la dernière de ma vie, et +vous verrez si dans ce voyage... + +LA COMTESSE. + +Mais ce voyage, est-ce que j'y consens? + +LE MARQUIS. + +Vous avez dit oui. + +LA COMTESSE. + +J'ai dit presque oui. Entre ces deux mots-là il y a tout un monde. + +LE MARQUIS. + +Consentez donc, madame, et ce portrait que vous venez de faire, ce +portrait ne sera plus le mien. Oui, s'il est ressemblant aujourd'hui, +c'est grâce à vous, je le proteste. C'est le doute, la crainte, +l'espérance, l'inquiétude où j'étais sans cesse, qui m'empêchaient +de voir et d'entendre, de comprendre ce qui n'était pas vous. Ne me +faites pas l'injure de croire que j'aurais perdu la raison si je vous +avais moins aimée; je l'avais laissée dans vos yeux; il ne vous faut +qu'un mot pour me la rendre. + +LA COMTESSE. + +Ce que vous dites là me donne une idée plaisante, c'est qu'il pourrait +se faire que, sans nous en douter, nous nous fussions volé notre +raison l'un à l'autre. Vous êtes distrait, dites-vous, pour l'amour +de moi; peut-être suis-je étourdie par amitié pour vous. Dites donc, +marquis, si nous essayions de réparer mutuellement le dommage que nous +nous sommes fait? Puisque j'ai pris votre bon sens et vous le mien, si +nous nous conduisions tous deux d'après nos conseils réciproques? Ce +serait peut-être un moyen excellent de parvenir à une grande sagesse. + +LE MARQUIS. + +Je ne demande pas mieux que de vous obéir. + +LA COMTESSE. + +Il ne s'agit pas de cela, mais d'un simple échange. Par exemple, je +suis paresseuse, vous me l'avez dit... + +LE MARQUIS. + +Mais, madame... + +LA COMTESSE. + +Vous me l'avez dit, et j'en conviens. Vous, au contraire, vous remuez +toujours; vous revenez de la chasse quand je me lève; vous avez +sans cesse les doigts tachés d'encre, et c'est pour moi un chagrin +d'écrire. Pour la lecture, c'est tout de même; vous dévorez jusqu'à +des tragédies avec un appétit féroce, pendant que je dors à leur doux +murmure. Dans le monde, vous ne savez que faire, à moins que ce ne +soit, comme M. de Brancas, d'accrocher votre perruque à un lustre; +vous ne dites mot, ou vous parlez tout seul, sans vous soucier de +ce qui vous entoure; moi, je l'avoue, j'aime la causerie, j'irais +volontiers jusqu'au bavardage si tant de gens ne s'en mêlaient pas, et +pendant que vous êtes dans un coin, boudant d'un air sauvage, le +bruit m'amuse, m'entraîne, un bal m'éblouit. Est-ce qu'avec toutes ces +disparates on ne pourrait pas faire un tableau? Trouvons un cadre où +nous pourrions mettre, vous, votre feuille morte, moi, ma couleur de +rose, nos qualités par-dessus nos défauts; où nous serions, à tour +de rôle, tantôt le chien, tantôt l'aveugle. Ne serait-ce pas un +bel exemple à donner au monde, qu'un homme ayant assez d'amour pour +renoncer à dire: Je veux, et une femme, sacrifiant plus encore, le +plaisir de dire: Si je voulais? + +LE MARQUIS. + +Vous me ravissez, vous me transportez. Ah! madame, si vous me jugiez +digne de vous confier ma vie entière, je mourrais de joie à vos pieds. + +LA COMTESSE. + +Non pas; où seraient mes profits? + +_Entre Germain avec la malle._ + +GERMAIN, _entrant_. + +Voilà votre malle, monsieur le marquis. + +LE MARQUIS. + +Et mon oncle? + +GERMAIN. + +Il n'est pas revenu de chez M. Duplessis. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! madame? + +LA COMTESSE. + +Eh bien!... essayons. + +LE MARQUIS. + +Vite, Germain, François, Victoire, apportez tout ce qu'il y a ici. + +LA COMTESSE. + +C'est là votre manière de me remercier? + +LE MARQUIS. + +Hé! madame, j'aurai bien le temps. + +LA COMTESSE. + +Comment, bien le temps? c'est honnête. + +LE MARQUIS. + +Certainement, puisqu'à compter de ce jour je ne veux plus faire autre +chose pendant tout le reste de ma vie. + +_Entre Victoire._ + +VICTOIRE. + +Madame a besoin de moi? + +LA COMTESSE. + +C'est donc vous, mademoiselle Victoire, qui vous êtes permis tantôt... + +LE MARQUIS. + +Ne la grondez pas. Si j'avais maintenant le diamant de Buckingham, au +lieu de le jeter par la fenêtre, je le lui mettrais dans sa poche. + +_Il y met une bourse._ + +LA COMTESSE. + +Est-ce là cet homme si raisonnable! + +LE MARQUIS. + +Ah! madame, grâce pour aujourd'hui. Plaçons d'abord ici toute votre +musique. + +LA COMTESSE. + +Voilà un bon commencement. + +LE MARQUIS, _arrangeant la musique_. + +On l'aime beaucoup en Allemagne. Nous trouverons des connaisseurs +là-bas. Je me fais une fête de vous voir chanter devant eux. + +_Il chante._ + + Fanny, l'heureux mortel... + +Ils vous adoreront, ces braves gens.--Germain! + +GERMAIN. + +Monsieur? + +LE MARQUIS. + +Va me chercher mon violon. + +_Germain sort._ + +LA COMTESSE. + +N'oubliez pas cette romance, au moins. + +LE MARQUIS. + +Elle me rappellera le plus beau jour de ma vie. + +LA COMTESSE. + +Et ma robe feuille-morte? Victoire! + +VICTOIRE. + +Oui, madame. + +_Elle apporte la robe, Germain le violon un peu plus tard._ + +LE MARQUIS. + +Vous voulez la prendre? + +GERMAIN. + +Puisque c'est une de vos conditions. + +LE MARQUIS. + +Ah! grand Dieu! elle est cause que j'ai pu vous déplaire! Apportez-en +d'autres, mademoiselle. + +_Il la jette sur un meuble._ + +LA COMTESSE. + +Savez-vous ce qu'il faut faire? Emportons très peu de choses, rien que +le plus important; nous ferons toutes sortes d'emplettes dans le pays. + +LE MARQUIS. + +C'est cela même.--Germain! + +GERMAIN. + +Monsieur? + +LE MARQUIS. + +Mon fusil et mon cor de chasse; oui, nous achèterons le reste à Gotha. + +LA COMTESSE. + +Comment, à Gotha? + +LE MARQUIS. + +Eh! oui, c'est là que nous allons. + +LA COMTESSE. + +Ah! tenez, prenez ce petit coffre. + +LE MARQUIS. + +Qu'y a-t-il dedans, des papiers de famille? + +_Regardant._ + +Non, c'est du thé; mais on en trouve partout. + +LA COMTESSE. + +Oh! je ne peux pas en prendre d'autre. + +LE MARQUIS. + +Que d'heureux jours nous allons passer! + +LA COMTESSE. + +Nous achèterons là-bas des costumes allemands; ce sera ravissant pour +un bal masqué. + +LE MARQUIS. + +Madame, si nous prenions mon cadran solaire? Il va très bien. + +LA COMTESSE. + +Êtes-vous fou, Valberg? et vos belles promesses? + +LE MARQUIS. + +Vous avez raison; ma montre suffit. + +_Il la met dans la malle._ + +LA COMTESSE. + +Songez qu'il faut veiller sur vous, maintenant que vous voilà +diplomate. + +LE MARQUIS. + +Oh! ne craignez rien, j'ai fait mes preuves. + +_Il prend divers objets au hasard dans la chambre et les met dans la +malle. Tout en parlant, il y met aussi son portefeuille, ses gants, +son mouchoir et son chapeau._ + +J'ai déjà été en Danemark et je m'en suis très bien tiré. Mon oncle, +qui se croit un génie, voulait me faire la leçon, mais il n'a pas la +tête parfaitement saine; entre nous, il radote un peu! + +_Fermant la malle._ + +LA COMTESSE. + +Le voici. + + +SCÈNE X + +LA COMTESSE, LE MARQUIS, LE BARON, GERMAIN, VICTOIRE. + + +LE BARON. + +Madame, je vous demande pardon d'entrer ainsi à l'improviste sans en +demander la permission; mais une circonstance imprévue... + +LA COMTESSE. + +Vous me faites grand plaisir, monsieur. + +LE MARQUIS. + +Oh! mon cher oncle, embrassez-moi. Il faut aussi que vous embrassiez +madame. Tout est fini, tout est oublié!... Je veux dire tout est +convenu. Vous devez comprendre mon bonheur. + +LE BARON. + +Hélas! mon neveu, tout est perdu. La grande-duchesse de Gotha est +morte. + +LE MARQUIS. + +C'est malheureux, nos paquets étaient faits. + +LE BARON. + +C'est chez M. Duplessis, tout à l'heure, que je viens d'apprendre +cette affreuse nouvelle. + +LA COMTESSE. + +Comment, Valberg, nous ne partons pas? Moi qui n'avais pas d'autre +idée. + +LE MARQUIS. + +Juste ciel! m'abandonnez-vous? + +LA COMTESSE. + +Non, mais emmenez-moi quelque part. + +LE MARQUIS. + +En Italie, madame, en Turquie, en Norwège, si vous voulez. + +LE BARON. + +Qui est-ce qui se serait jamais attendu à cette épouvantable +catastrophe! toutes mes dispositions étaient prises, j'avais les +lettres royales, les cadeaux à donner, j'avais tout préparé, tout +prévu; il faut que la seule chance à laquelle on n'eût pas songé!... + +LE MARQUIS. + +Hé! oui, c'est ce que dit le proverbe: On ne saurait penser à tout. + + +FIN DE ON NE SAURAIT PENSER À TOUT. + + +Ce petit proverbe, dans le genre de ceux de Carmontelle, fut composé +pour une matinée de musique et de récits donnée, au printemps de 1849, +dans la salle de concerts de M. Pleyel, au bénéfice d'un artiste. +Madame Viardot, mademoiselle Rachel, madame Allan-Despréaux et +plusieurs autres sociétaires de la Comédie-Française prêtaient le +concours de leurs talents à cette bonne oeuvre. Devant un public +d'élite et dans cette petite salle, le proverbe obtint un grand +succès. Transporté, peu de jours après, au Théâtre-Français, il y +produisit peu d'effet; mais le but que l'auteur s'était proposé se +trouvait atteint. + + * * * * * + +BETTINE + +COMÉDIE EN UN ACTE + +1851 + + PERSONNAGES ACTEURS + QUI ONT CRÉÉ LES + RÔLES + + + LE MARQUIS STÉFANI. MM. GEFFROY. + + LE BARON DE STEINBERG. LAFONTAINE. + + CALABRE, _valet de chambre du baron_. PERRIN. + + LE NOTAIRE. LESUEUR. + + UN DOMESTIQUE. BORDIER. + + BETTINE, _cantatrice italienne_. Mme ROSE CHÉRI. + +_La scène est en Italie._ + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + +_Un salon de campagne._ + +CALABRE, LE NOTAIRE. + + +CALABRE. + +Venez par ici, monsieur le notaire; venez, monsieur Capsucefalo. +Veuillez entrer là, dans le pavillon. + +LE NOTAIRE. + +Les futurs conjoints, où sont-ils? + +CALABRE. + +Il faut que vous ayez la bonté d'attendre quelques instants, s'il +vous plaît. Désirez-vous vous rafraîchir? Il n'y a pas loin d'ici à la +ville, mais il fait chaud. + +LE NOTAIRE. + +Oui, et je suis venu à pied par un soleil bien incommode. Mais je ne +vois pas les futurs conjoints. + +CALABRE. + +Madame n'est pas encore levée. + +LE NOTAIRE. + +Comment! il est midi passé. + +CALABRE. + +Alors elle ne tardera guère. + +LE NOTAIRE. + +Et M. de Steinberg, est-il levé, lui? + +CALABRE. + +Il est à la chasse. + +LE NOTAIRE. + +À la chasse! Voilà, en vérité, une plaisante manière de se marier. On +me fait dresser un contrat, on me fait venir à une heure expresse, +et quand j'arrive, madame dort et monsieur court les champs. Vous +conviendrez, mon cher monsieur Calabre... + +CALABRE. + +C'est qu'il faut vous imaginer, mon cher monsieur Capsucefalo, que +nous ne vivons pas comme tout le monde. Madame est une artiste, vous +savez. + +LE NOTAIRE. + +Oui, une grande artiste; elle chante fort bien. Je ne l'ai jamais +entendue elle-même, mais je l'ai ouï dire, vous comprenez. + +CALABRE. + +Justement, c'est qu'elle a chanté cette nuit jusqu'à trois heures du +matin. Aimez-vous la musique, monsieur Capsucefalo? + +LE NOTAIRE. + +Certainement, monsieur Calabre, autant que mes fonctions me le +permettent. Il y avait donc chez vous grande soirée, beaucoup de +monde? + +CALABRE. + +Non, ils étaient tous deux tout seuls, madame et monsieur le baron, et +ils se sont donné ainsi un grand concert en tête à tête. Ce n'est pas +la première fois. C'est une habitude que madame a prise depuis qu'elle +a quitté le théâtre. Elle ne peut pas dormir si elle n'a pas chanté. +Au point du jour, elle s'est couchée, et monsieur a pris son fusil. + +LE NOTAIRE. + +Vous en direz ce qu'il vous plaira, cela me paraît de l'extravagance. +La chasse et la musique sont deux fort bonnes choses; mais quand on se +marie, monsieur Calabre, on se marie. Et les témoins? + +CALABRE. + +Monsieur a dit qu'il les amènerait. Un peu de patience. Que me +veut-on? + +UN DOMESTIQUE, _entrant_. + +Monsieur, c'est une lettre de la princesse. + +CALABRE, _prenant la lettre_. + +C'est bon. Vous savez bien que monsieur n'y est pas. + +LE DOMESTIQUE. + +Il y a là un homme à cheval. + +CALABRE. + +Qu'il attende. Ah! voici monsieur le baron. + + +SCÈNE II + +LES PRÉCÉDENTS, STEINBERG. + + +STEINBERG. + +Pas encore levée! C'est bien de la paresse. Bonjour, Cefalo, vous êtes +exact, et moi aussi, comme vous voyez; mais la signora ne l'est guère. + +LE NOTAIRE. + +Voici le contrat, monsieur le baron, dans ce portefeuille. Si vous +vouliez, en attendant, jeter un coup d'oeil... + +STEINBERG. + +Tout à l'heure. Qu'est-ce que c'est que cette lettre? + +CALABRE. + +C'est de la part de la princesse, monsieur. + +STEINBERG, _ouvrant la lettre_. + +Voyons. + +LE NOTAIRE. + +Je me retire, monsieur, j'attendrai vos ordres. + + +SCÈNE III + +STEINBERG, CALABRE. + + +CALABRE, _à part_. + +Si c'est encore quelque invitation, quelque partie de plaisir en +l'air, nous allons avoir un orage. + +STEINBERG, _lisant_. + +Qu'est-ce que tu marmottes entre tes dents? + +CALABRE. + +Moi, monsieur, je n'ai pas dit un mot. + +STEINBERG. + +Vous vous mêlez de bien des choses, monsieur Calabre; vous vous +donnez des airs d'importance, sous prétexte de discrétion, qui ne me +conviennent pas du tout, je vous en avertis. + +CALABRE. + +Si la discrétion est un tort... + +STEINBERG. + +Assurément, lorsqu'elle est affectée, lorsqu'en se taisant, on laisse +croire qu'on pourrait avoir quelque chose à dire. + +CALABRE. + +Hé! de quoi parlerais-je, monsieur? Est-ce ma faute si la +princesse?... + +STEINBERG. + +Eh bien! qu'est-ce? que voulez-vous dire? Toujours cette princesse! +Qu'est-ce donc? Nous habitons cette maison depuis un mois. La +princesse est notre voisine de campagne, et son palais est à deux +pas de nous. Qu'y a-t-il d'étonnant, qu'y a-t-il d'étrange à ce qu'il +existe entre nous des relations de bon voisinage et même d'amitié, si +l'on veut? Nous ne sommes pas ici en France, où l'on vit dix ans sur +le même palier sans se saluer quand on se rencontre, ni en Angleterre, +où l'on n'avertirait pas le voisin que sa bourse est tombée de sa +poche, si on ne lui est pas présenté dans les règles. Nous sommes +en Italie, où les moeurs sont franches, libres, exemptes de cette +morgue inventée par l'orgueil timide à la plus grande gloire de +l'ennui; nous sommes dans ce pays de liberté charmante, brave, honnête +et hospitalière, sous ce beau soleil où l'ombre d'un homme, quoi +qu'on en dise, n'en a jamais gêné un autre, où l'on se fait un ami en +demandant son chemin, où enfin la mauvaise humeur est aussi inconnue +que le mauvais temps. + +CALABRE. + +Monsieur le baron prend bien chaudement les choses. Je demande pardon +à monsieur, mais les réflexions d'un pauvre diable comme moi ne valent +pas la peine qu'on s'en occupe. + +STEINBERG. + +Quelles sont ces réflexions? Je veux le savoir. Dites votre pensée, je +le veux. + +CALABRE. + +Oh, mon Dieu! c'est bien peu de chose. Seulement, quand monsieur le +baron s'en va comme cela pour toute une journée chez la princesse, il +m'a semblé quelquefois que madame était triste. + +STEINBERG. + +Est-ce là tout? + +CALABRE. + +Je n'en sais pas plus long, mais je vous avoue... + +STEINBERG. + +Quoi? + +CALABRE. + +Rien, monsieur, je n'ai rien à dire. + +STEINBERG. + +Parlerez-vous, quand je l'ordonne? + +CALABRE. + +Eh bien! monsieur, à vous dire vrai, cela me fait de la peine. Elle +vous aime tant! + +STEINBERG. + +Elle m'aime tant! + +CALABRE. + +Oh! oui, monsieur, presque autant que je vous aime. Si vous saviez, +quand vous n'êtes pas là, que de questions elle me fait, et que de +petits cadeaux de temps en temps, pour tâcher de savoir ce que +vous dites, ce que vous pensez au fond du coeur, si vous l'aimez +toujours, si vous lui êtes fidèle... Vous m'accusez d'être bavard... +Eh bien! monsieur, demandez-lui comment je parle de mon maître, et si +jamais la moindre indiscrétion... Voilà pourquoi j'ose dire que cela +me fait de la peine, quand je sais qu'elle en a, oui, monsieur, et +quand elle pleure... Mais enfin, puisque vous allez l'épouser... + +STEINBERG. + +Calabre! mon pauvre vieux Calabre! + +CALABRE. + +Plaît-il, monsieur? + +STEINBERG. + +Ce mariage... + +CALABRE. + +Eh bien? + +STEINBERG. + +Eh bien! je sais que je suis engagé. Je n'ai pas réfléchi, je n'ai pas +voulu me donner le temps de réfléchir, je me suis laissé entraîner, +ou, pour mieux dire, je me suis trompé moi-même. J'ai cédé, je me suis +aveuglé, je me suis étourdi de ma passion pour elle. + +CALABRE. + +Pardonnez-moi encore, monsieur, mais... + +STEINBERG, _se levant_. + +Écoute-moi. Bettine est charmante; avec son talent, sa brillante +renommée, au milieu de tous les plaisirs, de toutes les séductions qui +entourent et assiègent une actrice à la mode, elle a su vivre de telle +sorte que la calomnie elle-même n'a jamais osé approcher d'elle, et +l'honnêteté de son coeur est aussi visible que la pure clarté de ses +yeux. Assurément, si rien ne s'y opposait, personne plus qu'elle ne +serait capable de faire le bonheur d'un mari; mais... + +CALABRE. + +Eh bien! monsieur, s'il en est ainsi,... pourquoi alors?... + +STEINBERG. + +Tu le demandes? Eh! sais-tu ce que c'est que d'épouser une cantatrice? + +CALABRE. + +Non, par moi-même, je ne m'en doute pas. Il me semble pourtant... + +STEINBERG. + +Quoi? + +CALABRE. + +Que si monsieur épousait madame, il ne pourrait y avoir grand mal. Il +me semble qu'il y a bien des exemples... Elle est jeune et jolie; sa +réputation, comme vous le disiez, est excellente. Elle est riche,... +vous l'êtes aussi. + +STEINBERG. + +En es-tu sûr? + +CALABRE. + +Vous êtes si généreux!... + +STEINBERG. + +Preuve de plus que je ne suis pas riche! Je l'ai été, mais je ne le +suis plus. + +CALABRE. + +Est-il possible, monsieur? + +STEINBERG. + +Oui, Calabre. Quand je n'aimais que le plaisir, ce que m'ont coûté mes +folies, je ne le regrette pas, je n'en sais rien; mais depuis que j'ai +l'amour au coeur, c'est une ruine. Rien ne coûte si cher que les +femmes qui ne coûtent rien,--et par là-dessus le lansquenet... + +CALABRE. + +Vous jouez donc toujours, monsieur? + +STEINBERG. + +Eh! pas plus tard qu'hier cela m'est arrivé. + +CALABRE. + +Chez la princesse? Et vous avez perdu... + +STEINBERG. + +Cinq cents louis. Ce n'est pas là ce qui me ruine, je vais les payer +ce matin, et je compte bien prendre ma revanche; mais, je te le dis, +je suis ruiné, je n'ai plus le sou, je n'ai plus de quoi vivre. + +CALABRE. + +Si une pareille chose pouvait être vraie, et si monsieur le baron se +trouvait gêné, j'ai quelques petites économies... + +STEINBERG. + +Je te remercie, je n'en suis pas encore là. Tu n'as pas compris ce que +je voulais dire. Ma fortune étant à moitié perdue... + +CALABRE. + +Il me semble alors que ce serait le cas... + +STEINBERG. + +De me marier, n'est-il pas vrai? D'autres que toi pourraient me donner +ce conseil, d'autres que moi pourraient le suivre. Voilà justement le +motif, la raison impossible à dire, mais impossible à oublier, qui me +force à quitter Bettine. + +CALABRE. + +Quitter madame? est-ce vrai?... + +STEINBERG. + +Eh! que veux-tu donc que je fasse? J'avais le dessein, en l'épousant, +de lui faire abandonner le théâtre; mais, si je ne suis plus assez +riche pour cela, ne veux-tu pas que je l'y suive, quitte à rester dans +la coulisse?--Que me veut-on? qu'est-ce que c'est? + + +SCÈNE IV + +LES PRÉCÉDENTS, UN DOMESTIQUE. + + +LE DOMESTIQUE. + +Monsieur le baron, c'est une carte que je porte à madame. + +STEINBERG. + +Elle n'est pas levée. + +LE DOMESTIQUE. + +Pardon, monsieur le baron. + +STEINBERG. + +Tu as raison; voyons cette carte. Le marquis Stéfani? Qu'est-ce que +c'est que cela? + +LE DOMESTIQUE. + +Monsieur le baron, c'est un monsieur qui se promène dans le jardin. + +STEINBERG. + +Dans le jardin? + +LE DOMESTIQUE. + +Monsieur, voyez plutôt; le voilà auprès du bassin, qui regarde les +poissons rouges. Il dit qu'il revient d'un grand voyage. + +STEINBERG. + +Eh bien! qu'est-ce qu'il veut? + +LE DOMESTIQUE. + +Il veut voir madame, et il attend qu'elle soit visible. + +STEINBERG, _à part_. + +Stéfani! Je connais ce nom-là. + +_Haut._ + +Calabre, n'est-ce pas ce Stéfani dont on parlait tant à Florence? + +CALABRE. + +Mais... oui, monsieur,... je le crois du moins. + +STEINBERG, _regardant au balcon_. + +C'est lui-même, je le reconnais. C'est un vrai pilier de coulisses, +soi-disant connaisseur, et grand admirateur de la signora Bettina. + +CALABRE. + +C'est un homme riche, monsieur, un grand personnage. + +STEINBERG. + +Oui, c'est un patricien qui a fait du commerce à l'ancienne mode de +Venise; mais il n'est pas prouvé que son engouement pour la signora +s'en soit tenu à l'admiration. Tu me feras le plaisir, Calabre, de +dire à Bettine que je la prie de ne pas recevoir cet homme-là. Je +sors; je reviendrai tantôt. + +CALABRE. + +Vous allez encore jouer, monsieur? + +STEINBERG. + +Fais ce que je le dis; tu m'as entendu? + +_Il sort._ + +CALABRE. + +Oui, monsieur. + + +SCÈNE V + +CALABRE, LE NOTAIRE, _puis_ BETTINE. + + +CALABRE, _à part_. + +Cela va mal, cela va bien mal. Pauvre jeune dame, si bonne, si jolie! + +LE NOTAIRE. + +Monsieur Calabre, voici quelque temps que je suis dans le pavillon, et +je ne vois pas les futurs conjoints. + +CALABRE. + +Tout à l'heure, monsieur Capsucefalo. + +LE NOTAIRE. + +Et les témoins? + +CALABRE. + +Je vous ai dit que monsieur le baron les amènerait. + +BETTINE, _arrivant en chantant_. + +Ah! te voilà, notaire, ô cher notaire, mon cher ami! As-tu tes +paperasses? + +LE NOTAIRE. + +Oui, madame, le contrat est prêt. J'ai seulement laissé en blanc les +sommes qui ne sont point stipulées. + +BETTINE. + +Tu ne stipuleras pas grand'chose, quand ce seraient tous mes +trésors.--Est-ce que tu n'as pas vu Filippo Valle, mon chargé +d'affaires? Il a dû t'instruire là-dessus. + +LE NOTAIRE. + +Madame veut plaisanter, mais monsieur le baron est connu pour +puissamment riche. + +BETTINE. + +Je n'en sais rien. Où est-il donc? + +CALABRE. + +Il est sorti, madame, pour un instant. + +BETTINE. + +Sorti maintenant? Est-ce que tu rêves? + +CALABRE. + +C'est-à-dire,... je ne sais pas trop... + +BETTINE. + +Va donc le chercher.--Capsucefalo, attendez-nous dans le pavillon. + +LE NOTAIRE. + +J'en sors, madame, je suis à vos ordres. + +_À Calabre._ + +Que ces grandes artistes sont charmantes! Avez-vous observé qu'elle +m'a tutoyé? + +CALABRE. + +C'est sa manière quand elle est contente. + +LE NOTAIRE. + +Hum! vous m'aviez promis quelques rafraîchissements. + +BETTINE. + +Mais certainement. + +_À Calabre._ + +À quoi penses-tu donc? + +CALABRE. + +Je l'avais oublié, madame. + +BETTINE. + +Vite, des citrons, du sucre, de l'eau bien fraîche, ou du café, du +chocolat, ce qu'il voudra. Non, il a peut-être faim; vite, un flacon +de moscatelle et un grand plat de macaroni. + +LE NOTAIRE. + +Madame, je suis bien reconnaissant. + +_Il se retire avec de grandes salutations._ + +BETTINE, _à Calabre_. + +Eh bien! toi, qu'est-ce que tu fais là? Tu as l'air d'un âne qu'on +étrille. Je t'avais dit d'aller chercher Steinberg. Tiens, le voilà +dans le jardin. + +CALABRE. + +Pardon, madame, ce n'est pas lui. + +BETTINE. + +Qui est-ce donc? Ah! jour heureux! c'est Stéfani, mon cher Stéfani. +Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est là?... Dis-lui qu'il vienne, +dépêche-toi. + +CALABRE. + +Il vous a sans doute aperçue, madame, car le voilà qui monte le +perron; mais je dois vous dire que monsieur le baron... + +BETTINE. + +Que je suis contente! Eh bien! le baron, le perron, qu'est-ce que tu +chantes? Est-ce que tu fais des vers? + +CALABRE. + +Non, madame, pas si bête! Je dis seulement que M. de Steinberg m'a +recommandé... + +BETTINE. + +Parle donc. + +CALABRE. + +Monsieur le baron m'a chargé de vous prier... + +BETTINE. + +Tu me feras mourir avec tes phrases. + +CALABRE. + +De ne pas recevoir ce seigneur. + +BETTINE. + +Qui? Stéfani? tu perds la tête. + +CALABRE. + +Non, madame; monsieur le baron m'a ordonné expressément... + +BETTINE, _riant_. + +Ah! tu es fou... Ah! le pauvre homme! il ne sait ce qu'il dit, c'est +clair, il radote... Ne pas recevoir Stéfani! un vieil ami que j'aime +de tout mon coeur!... Ah! le voici... Va-t'en vite, va chercher +Steinberg. + +CALABRE, _à part, en sortant_. + +Qu'est-ce que j'y peux? Je n'y peux rien... Cela va mal, cela va bien +mal. + + +SCÈNE VI + +BETTINE, LE MARQUIS. + + +BETTINE, _allant au-devant du marquis_. + +Et depuis quand dans ce pays? et par quel hasard, cher marquis?... +Comment vous portez-vous? que faites-vous? que devenez-vous?... Vous +avez bon visage... Que je suis ravie de vous voir! + +LE MARQUIS. + +Et moi aussi, belle dame, et moi aussi je suis ravi, je suis enchanté; +mais, dès qu'on vous voit, c'est tout simple. + +BETTINE. + +Des compliments! Vous êtes toujours le même. + +LE MARQUIS. + +Je ne vous en dirai pas autant, car vous voilà plus charmante que +jamais; et savez-vous qu'il y a quelque chose comme deux ou trois ans +que je ne vous ai vue? + +BETTINE. + +Cher Stéfani, si vous saviez dans quel moment vous arrivez!... Je vais +me marier!... Avez-vous déjeuné? + +LE MARQUIS. + +Oui, certes; vous me connaissez trop pour me croire capable de +m'embarquer sans avoir pris... + +BETTINE. + +Vos précautions. D'où venez-vous donc? + +LE MARQUIS. + +Là, d'à côté, de chez la princesse, votre voisine. + +BETTINE. + +Ah! vous êtes lié avec elle? On dit qu'elle est très-séduisante. + +LE MARQUIS. + +Mais oui, elle est fort bien. C'est elle qui par hasard, en causant, +m'a appris que vous étiez ici. Je ne m'en doutais pas, je suis +accouru... Et vous allez vous marier? + +BETTINE. + +Oui, mon ami, aujourd'hui même. + +LE MARQUIS. + +Aujourd'hui même? + +BETTINE. + +Le notaire est là. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! tant mieux, voilà une bonne nouvelle. C'est bien de votre +part, cela, c'est très bien. Je ne m'y attendais pas, je suis +enchanté. + +BETTINE. + +Vous ne vous y attendiez pas? Voilà un beau compliment cette fois! +Est-ce que vous êtes venu ici pour me dire des injures, monsieur le +marquis? + +LE MARQUIS. + +Non pas, non pas, ma belle, Dieu m'en garde! Oh! comme je vous +retrouve bien là! Voilà déjà vos beaux yeux qui s'enflamment. +Calmez-vous; je sais que vous êtes sage, très sage, je vous estime +autant que je vous aime, c'est assez dire que je vous connais. Mais +vous avez une certaine tête... + +BETTINE. + +Comment, une tête? + +LE MARQUIS. + +Eh! oui, une tête... + +_Il la regarde._ + +Une tête charmante, pleine de grâce et de finesse, d'esprit et +d'imagination, qui comprend tout, à qui rien n'échappe, et qui +porterait une couronne au besoin, témoin le dernier acte de +_Cendrillon_. + +BETTINE. + +Oui, vous aimiez à me voir dans ma gloire. + +LE MARQUIS. + +C'est vrai; avec votre blouse grise, vous aviez beau chanter comme un +ange, quand je vous voyais courbée dans les cendres, j'avais toujours +envie de sauter sur la scène, de rosser monsieur votre père, et de +vous enlever dans mon carrosse. + +BETTINE. + +Miséricorde, marquis! quelle vivacité! + +LE MARQUIS. + +Aussi, quand je vous voyais revenir dans votre grande robe lamée d'or, +avec vos trois diadèmes l'un sur l'autre, étincelante de diamants... + +BETTINE. + +Je chantais bien mieux, n'est-ce pas? + +LE MARQUIS. + +Je n'en sais rien, mais c'était charmant. Tra, tra, comment était-ce +donc? + +BETTINE, _chante les premières mesures de l'air final de la_ +Cencrentola _, puis s'arrête tout à coup et dit_: + +Ah! que tout cela est loin maintenant! + +LE MARQUIS. + +Que dites-vous donc là? Renoncez-vous au théâtre? + +BETTINE. + +Il le faut bien. Est-ce que mon mari (je dis mon mari, il le sera tout +à l'heure) me laisserait remonter sur la scène? Cela ne se pourrait +pas, marquis. Songez-y donc sérieusement. + +LE MARQUIS. + +C'est selon le goût et les idées des gens. Mais vous ne renoncez pas +du moins à la musique? + +BETTINE. + +Ah! je crois bien. Est-ce que je pourrais? Nous en vivons ici, cher +marquis, et quand vous nous ferez l'honneur de venir manger la soupe, +nous vous en ferons tant que vous voudrez,... plus que vous n'en +voudrez. + +LE MARQUIS. + +Oh! pour cela, j'en défie... Mais c'est égal, cela me fend le coeur +de penser que je ne pourrai plus, après le dîner, m'aller blottir +dans ce cher petit coin où j'étais à demeure pour me délecter à vous +entendre. + +BETTINE. + +Oui, vous étiez un de mes fidèles. + +LE MARQUIS. + +Pour cela, je m'en vante. L'allumeur de chandelles me faisait chaque +soir un petit salut en accrochant son dernier quinquet, car je ne +manquais pas d'arriver dans ce moment-là. Ma foi, j'étais de la +maison. + +BETTINE. + +Mieux que cela, marquis; je m'en souviens très bien que vous avez été +mon chevalier. + +LE MARQUIS. + +C'est vrai. Contre ce grand benêt d'officier. + +BETTINE. + +Qui m'avait sifflée dans _Tancrède_. + +LE MARQUIS. + +Justement. Je le provoquai en Orbassan, et j'en reçus le plus rude +coup d'épée... Ah! c'était le bon temps, celui-là! + +BETTINE. + +Oui. Ah, Dieu! que tout cela est loin! + +LE MARQUIS. + +C'est votre refrain, à ce qu'il paraît? Que dirai-je donc, moi qui +suis vieux? + +BETTINE. + +Vous, marquis? Est-ce que vous pouvez? Victor Hugo a fait son vers +pour vous, lorsqu'il a dit que le coeur n'a pas de rides. + +LE MARQUIS. + +Si fait, si fait, je m'en aperçois. Et savez-vous pourquoi, Bettine? +C'est que je commence à aimer mes souvenirs plus qu'il ne faudrait; +c'est un grand tort. Je m'étais promis toute ma vie de ne jamais +tomber dans ce travers-là. J'ai vu tant de bons esprits devenir +injustes, tant de connaisseurs incurables, par ce triste effet des +années, que je m'étais juré de rester impartial pour les choses +nouvelles comme pour les anciennes. Je ne voulais pas être de ces +bonnes gens qui ressemblent aux cloches de Boileau: + + Pour honorer les morts font mourir les vivants. + +Eh bien! j'ai beau faire, j'aime mieux maintenant ce que j'ai aimé que +ce que j'aime. Je ne dis point de mal de vos auteurs nouveaux; mais +Rossini est toujours mon homme. Ici marchait la grande Pasta avec ses +gestes de statue antique; là gazouillait ce rossignol que Rubini avait +dans la gorge; je vois le vieux Garcia avec sa fière tournure, +escorté du long nez de Pellegrini; Lablache m'a fait rire, la Malibran +pleurer. Eh! que diantre voulez-vous que j'y fasse? + +BETTINE. + +Je ne vois pas que vous ayez si grand tort. Et moi aussi, j'aime mes +souvenirs. + +LE MARQUIS. + +Est-ce qu'on peut en avoir à votre âge? + +BETTINE. + +Pourquoi donc pas, monsieur le marquis? Si vos souvenirs sont les +aînés des miens, cela n'empêche pas qu'ils ne se ressemblent. + +LE MARQUIS. + +Bah! les vôtres sont nés d'hier; ce sont des enfants qui grandissent. +Vous reviendrez tôt ou tard au théâtre. + +BETTINE. + +Jamais, cher Stéfani, jamais. + +LE MARQUIS. + +Mais, voyons, dans ce temps-là, n'étiez-vous pas heureuse? + +BETTINE. + +C'est-à-dire que je ne pensais à rien. Ah! c'est que je n'avais pas +aimé. + +LE MARQUIS. + +Qu'est-ce que vous voulez dire par là? + +BETTINE. + +Ce que je dis. J'ai été un peu folle, c'est vrai, insouciante, +coquette, si vous voulez. Est-ce que ce n'est pas notre droit, par +hasard? Mais je ne suis plus rien de tout cela, depuis que j'ai senti +mon coeur. + +LE MARQUIS. + +L'amour vous a rendu la raison? Ah, morbleu! prouvez-nous cela! Mais +ce serait à en devenir fou, rien que pour tâcher de se guérir de la +sorte. Vous l'aimez donc beaucoup, ce monsieur de... de..., vous ne +m'avez pas dit... + +BETTINE. + +Si je l'aime! ah! mon cher ami, que les mots sont froids, +insignifiants, que la parole est misérable quand on veut essayer de +dire combien l'on aime! Vous n'avez pas l'idée de notre bonheur, vous +ne pouvez pas vous en douter. + +LE MARQUIS. + +Si fait, si fait, pardonnez-moi. + +BETTINE. + +C'est tout un roman que ma vie. Ne disiez-vous pas tout à l'heure que +vous aviez eu quelquefois l'envie de m'enlever? + +LE MARQUIS. + +Oui, le diable m'emporte! + +BETTINE. + +Eh bien! il l'a fait, lui. Figurez-vous, mon cher, quel charme +inexprimable! Nous avons tout quitté, nous sommes partis ensemble, en +chaise de poste, comme deux oiseaux dans l'air, sans regarder à +rien, sans songer à rien; j'ai rompu tous mes engagements, et lui m'a +sacrifié toute sa carrière; j'ai désespéré tous mes directeurs... + +LE MARQUIS. + +Peste! vous disiez bien, en effet, que l'amour vous avait rendue sage. + +BETTINE. + +Eh! que voulez-vous! quand on s'aime! Nous avons fait le plus +délicieux voyage! Imaginez, marquis, que nous n'avons rien vu, ni une +ville, ni une montagne, ni un palais, pas la plus petite cathédrale, +pas un monument, pas la moindre statue, pas seulement le plus petit +tableau! + +LE MARQUIS. + +Voilà une manière nouvelle de faire le voyage d'Italie. + +BETTINE. + +N'est-ce pas, marquis? quand on s'aime! Qu'est-ce que cela nous +faisait, vos curiosités? Si vous saviez comme il est bon, aimable! +Que de soins il prenait de moi! Ah! quel voyage, bonté divine! Moi +qui bâillais en chemin de fer, rien que pour aller à Saint-Denis, j'ai +fait quatre cents lieues comme un rêve.--Votre Italie! qui veut peut +la voir, mais je défie qu'on la traverse comme nous! Nous avons passé +comme une flèche, et nous sommes venus droit ici. + +LE MARQUIS. + +Pourquoi ici, dans cette province? + +BETTINE. + +Pourquoi?... mais je ne sais trop;... parce qu'il l'a voulu,... parce +qu'il avait loué cette campagne... Que vous dirais-je?... Je n'en sais +rien... Je serais aussi bien allée autre part,... au bout du monde,... +que m'importait? Je me suis arrêtée ici, parce qu'en descendant devant +la grille, il m'a dit: Nous sommes arrivés. + +LE MARQUIS. + +Que ne vous épousait-il à Paris? + +BETTINE. + +Sa famille s'y opposait. C'est encore là un des cent mille +obstacles... + +LE MARQUIS. + +Vous ne m'avez pas encore dit son nom. + +BETTINE. + +Ah, bah! je ne vous l'ai pas dit? C'est qu'il me semble que tout le +monde le sait. Il se nomme Steinberg, le baron de Steinberg. + +LE MARQUIS. + +Mais ce n'est pas un nom français, cela. + +BETTINE. + +Non, mais sa famille habite la France. + +LE MARQUIS. + +En êtes-vous sûre? + +BETTINE. + +Oh! il me l'a dit. + +LE MARQUIS. + +Steinberg! je connais cela. Il me semble même me rappeler certaines +circonstances... assez peu gracieuses... Eh, parbleu! c'est lui que je +viens de voir ce matin. + +BETTINE. + +Où cela? Dites. Chez la princesse? + +LE MARQUIS. + +Précisément, chez la princesse. + +BETTINE. + +Ah! malheureuse! il y est encore! + +LE MARQUIS. + +Eh! qu'avez-vous, ma bonne amie? + +BETTINE. + +Il y est encore, c'est évident; c'est pour cela qu'il ne vient pas. +Il y est encore, un jour comme celui-ci! quand tout est prêt, quand le +notaire est là, quand je l'attends!... Ah! quel outrage! + +LE MARQUIS. + +Vous vous fâchez pour peu de chose. + +BETTINE. + +Pour peu de chose! où avez-vous donc le coeur? Vous ne ressentez pas +l'insulte qu'on me fait? Et cet impertinent valet qui me répond d'un +air embarrassé... Calabre! Calabre! où es-tu? + + +SCÈNE VII + +LES PRÉCÉDENTS, CALABRE. + + +CALABRE. + +Me voilà, madame, me voilà. Vous m'avez appelé? + +BETTINE. + +Oui, réponds. Pourquoi tout à l'heure as-tu fait l'ignorant quand je +t'ai demandé où était ton maître? + +CALABRE. + +Moi, madame? + +BETTINE. + +Oui; essaie donc de me mentir encore, lorsque tu sais qu'il est chez +la princesse. + +CALABRE. + +Ma foi, madame, je ne savais pas... + +BETTINE. + +Tu ne savais pas! + +CALABRE. + +Pardon, je ne savais pas si je devais en instruire madame. + +BETTINE. + +Ah! on te l'avait donc défendu? Parleras-tu? + +CALABRE. + +Eh bien! madame, puisque vous le voulez, je ne vous cacherai rien. +Monsieur le baron avait joué hier, il avait perdu sur parole. Il +s'était engagé à payer ce matin. Il a voulu, ayant toute autre +affaire, tenir sa promesse. + +BETTINE. + +Il avait perdu, mon ami? Ah, mon Dieu! je n'en savais rien. Vous le +voyez, marquis, c'était là son secret, c'était là tout ce qu'il me +cachait. Et il l'avait dit à Calabre! N'est-ce pas que c'est mal de ne +m'en avoir rien dit? + +LE MARQUIS. + +Je ne vois de sa part, dans tout cela, qu'un excès de délicatesse. + +BETTINE. + +N'est-ce pas? Oh! c'est que mon Steinberg n'a pas l'âme faite comme +tout le monde... Il pourrait pourtant revenir plus vite. + +LE MARQUIS. + +Une femme qui joue et qui gagne au jeu, et qu'on paye dans les +vingt-quatre heures, comme un huissier, croyez-moi, ma chère, ce n'est +pas celle-là qu'on aime. + +BETTINE. + +Mais j'y pense, je me trompe encore. Dis-moi, Calabre, que ne +t'envoyait-il porter cet argent? + +CALABRE. + +Madame, c'est qu'il ne l'avait pas. Il lui fallait aller à la ville le +demander à son correspondant. + +BETTINE. + +Mais j'en avais, moi, de l'argent. Ah! que c'est mal! que c'est cruel! +C'est donc une somme considérable? + +CALABRE. + +Non, madame, je ne sais pas au juste, mais il m'a dit que cela ne le +gênait point. + +LE MARQUIS. + +Allons, madame et charmante amie, je vous quitte, je reprends ma +course. Je suis heureux de vous voir heureuse. Adieu. + +BETTINE. + +Mais vous nous reviendrez? Oh! je veux que vous soyez notre ami, +d'abord, entendez-vous? notre ami à tous deux! Je prétends vous voir +tous les jours, à la mode de notre pays. Où demeurez-vous? + +LE MARQUIS. + +À trois pas d'ici, à cette maison blanche, là, derrière les arbres. + +BETTINE. + +C'est délicieux! nous voisinerons. + +LE MARQUIS. + +Je le voudrais, mais c'est que je pars demain. + +BETTINE. + +Ah, bah! si vite! c'est impossible! nous ne permettrons jamais cela. +Et où allez-vous? + +LE MARQUIS. + +Je vais à Parme. Vous savez que j'ai là ma famille, et, dans ce +moment-ci, je suis absolument forcé... + +BETTINE. + +Ah, mon Dieu! quel ennui! Vous êtes forcé, dites-vous? Eh bien! tenez, +j'aimerais mieux ne pas vous avoir revu du tout. Oui, en vérité, car +ce n'est qu'un regret de plus que vous êtes venu m'apporter, et Dieu +sait maintenant quand vous reviendrez! Allez! vous êtes un méchant +homme!--Mais au moins restez à dîner. Je veux que vous signiez mon +contrat. + +LE MARQUIS. + +Je ne le peux pas, je suis engagé; mais je reviendrai vous faire ma +visite d'adieu; et, puisque je ne puis signer votre contrat, je vous +enverrai un bouquet de noce. + +BETTINE. + +Un bouquet? + +LE MARQUIS. + +Oui. + +BETTINE. + +Va pour un bouquet. + +LE MARQUIS. + +Où allez-vous donc, s'il vous plaît? + +BETTINE. + +Je vous reconduis jusqu'à la grille. Je veux vous garder le plus +longtemps possible. Dieu! que vous êtes ennuyeux! que vous êtes +insupportable! + + +SCÈNE VIII + +CALABRE, _seul_, _puis_ LE NOTAIRE. + + +CALABRE. + +Allons, cela va un peu mieux. Je pense que monsieur le baron rendra +cette fois quelque justice à mon intelligence. Ah, mon Dieu! le voilà +qui rentre; il va rencontrer madame avec le marquis;... et la défense +qu'il m'a faite! + +_Il regarde au balcon._ + +Non, non! il prend une autre allée; il va du côté du petit bois, comme +s'il faisait exprès de les éviter. Serait-il possible? Oui, c'est bien +clair; il les a vus, il fait un détour. + +LE NOTAIRE. + +Monsieur Calabre, les futurs conjoints sont-ils disposés?... + +CALABRE. + +Non, monsieur Capsucefalo, non, pas encore; dans un instant, dans une +minute. + +LE NOTAIRE. + +Fort bien, monsieur, je suis tout prêt. + +CALABRE. + +Plaît-il? + +LE NOTAIRE. + +Comment? + +CALABRE, _regardant toujours_. + +Je croyais que vous disiez quelque chose. + +LE NOTAIRE. + +Oui, je disais que je suis tout prêt. + +CALABRE. + +Fort bien. Vous avez encore de la moscatelle? + +LE NOTAIRE. + +Oui, monsieur, plus qu'il ne m'en faut. + +CALABRE. + +À merveille, monsieur, à merveille. Il est inutile de vous déranger. +Je vous avertirai quand il sera temps. + +LE NOTAIRE. + +Je ne bougerai point, monsieur, je ne bougerai point d'ici. + + +SCÈNE IX + +CALABRE, STEINBERG. + + +STEINBERG. + +C'est donc ainsi qu'on suit mes ordres? + +CALABRE. + +Monsieur, je puis vous assurer... + +STEINBERG. + +Quoi? Ne vous avais-je pas dit que je ne voulais pas voir cet homme +ici? + +CALABRE. + +Monsieur, j'ai fait votre commission; mais madame n'en a pas tenu +compte. + +STEINBERG. + +Ce n'est pas possible. Lui avez-vous répété?... + +CALABRE. + +Tout ce que monsieur m'avait ordonné. J'ai même trouvé une excuse pour +justifier l'absence de monsieur. + +STEINBERG. + +Quelle excuse as-tu trouvée? + +CALABRE. + +Monsieur, j'ai dit que vous aviez joué. + +STEINBERG. + +Comment, malheureux! Et qu'en savais-tu? + +CALABRE. + +Voilà encore que j'ai eu tort! Je n'avais pas d'autre ressource, +monsieur; vous me l'aviez dit ce matin, et j'ai eu bien soin d'ajouter +que c'était peu de chose. + +STEINBERG. + +Oui, peu de chose! C'était peu ce matin, mais maintenant... Mort et +furies! c'est une maison de jeu, c'est un enfer que ce palais! + +CALABRE. + +Vous avez encore joué, monsieur? Hélas! je vous l'avais bien dit. + +STEINBERG. + +Tu me l'avais bien dit, animal! Répète-le donc encore une fois! Y +a-t-il au monde une phrase plus sotte et plus inepte que celle-là? +et dès qu'il vous arrive malheur, elle est dans la bouche de tout le +monde. Mon cheval trébuche en sautant un fossé, je tombe, je me +casse la jambe: Nous vous l'avions bien dit, s'écrient ceux qui vous +relèvent. Quel doux effort de l'amitié! + +CALABRE. + +Monsieur, j'ai déjà essayé de prendre la liberté de vous dire que si +mes petites économies... + +STEINBERG. + +Eh, morbleu! tes économies, que diantre veux-tu que j'en fasse? + +CALABRE. + +J'ai quinze mille francs à moi, monsieur. Il me semble... + +STEINBERG. + +Quinze mille francs! La belle avance! Écoute-moi; mais sur ta vie, +garde pour toi ce que je vais te dire. Il faut que je parte. + +CALABRE. + +Vous, monsieur! Est-ce bien possible? + +STEINBERG. + +Je n'ai pas autre chose à faire. Cet argent perdu, je ne l'ai pas; il +faut que je le trouve, et pour le trouver, il faut que j'aille à +Rome ou à Naples. Je connais là quelques banquiers. Je partirai +secrètement, je trouverai un prétexte. + +CALABRE. + +Et madame, monsieur, madame? Elle en mourra. + +STEINBERG. + +Elle en souffrira. Crois-tu donc que je ne souffre pas moi-même? C'est +avec le désespoir dans l'âme que je m'éloigne de ces lieux; mais, je +le répète, il faut que je parte,... ou que je me donne la mort. Ainsi, +que veux-tu? Va dans ma chambre, appelle Pietro et Giovanni, prépare +tout,... et pas un mot de trop. Tu enverras ensuite à la poste +demander des chevaux pour ce soir. + +CALABRE. + +Et vous ne voulez pas de mes quinze mille francs, monsieur? + +STEINBERG. + +Quinze mille francs! Il m'en faut cent mille! + + +SCÈNE X + +LES PRÉCÉDENTS, BETTINE. + + +BETTINE. + +Cent mille francs, Steinberg! Il vous faut cent mille francs? + +STEINBERG. + +Qui dit cela, ma chère Bettine? + +_Il lui baise la main._ + +Comment vous portez-vous ce matin? Vous êtes fraîche comme une rose. + +BETTINE. + +Il ne s'agit pas de moi, mais de vous. Parlez franchement. Vous avez +joué? + +STEINBERG. + +Vous avez mal entendu, ma chère. + +BETTINE. + +Mal entendu? est-ce vrai, Calabre? + +CALABRE. + +Moi, madame! je ne sais pas... + +STEINBERG. + +Allez à votre besogne, Calabre. Pour aujourd'hui, c'est assez +bavarder. + +CALABRE, _à part, en sortant_. + +Bon! encore une gourmade en passant. Mon Dieu! tout cela va de mal en +pis. + + +SCÈNE XI + +STEINBERG, BETTINE. + + +BETTINE. + +Vous n'êtes pas sincère, mon ami. + +STEINBERG. + +Je vous dis que vous vous méprenez. Cette somme dont je parlais, +c'était dans l'idée d'un changement, d'une fantaisie. + +BETTINE. + +D'un changement? + +STEINBERG. + +Oui, à propos d'une terre, d'une terre assez belle avec un palais, +qui est à vendre, qui est pour rien et que vous trouveriez peut-être +à votre goût. Nous en causerons plus tard, s'il vous plaît. J'ai +quelques ordres à donner. + +BETTINE. + +Steinberg, vous n'êtes pas sincère. + +STEINBERG. + +Pourquoi me dites-vous cela? + +BETTINE. + +Parce que je le vois. + +STEINBERG. + +Que puis-je vous dire, du moment que vous ne me croyez pas? + +BETTINE. + +Vous pouvez me dire pourquoi, lorsque je vous ai vu venir de loin dans +le jardin, vous étiez pâle, pourquoi vous parliez tout seul, pourquoi +vous avez pris l'allée pour nous éviter. + +STEINBERG. + +J'ai pris l'allée couverte, parce que je ne me souciais pas de vous +rencontrer dans la compagnie où je vous voyais. + +BETTINE. + +Comment! Stéfani! Vous ne le connaissez pas! C'est un ancien ami. Quel +motif pourriez-vous avoir?... + +STEINBERG. + +Je n'aime pas les méchants propos. Je ne puis pas toujours m'empêcher +d'en entendre; mais je ne les répète jamais. + +BETTINE. + +Des propos, sur quoi? Sur mon compte et sur celui de ce bon +marquis?--Ah! cela n'est pas sérieux... Mais, maintenant je me +rappelle,... vous l'avez vu chez moi, à Florence... Est-ce là qu'on +tenait des _propos_? + +STEINBERG. + +Peut-être bien. + +BETTINE. + +Quoi! à Florence? Mais Stéfani venait comme tout le monde. +Souvenez-vous donc, j'avais une cour, j'étais reine alors, mon ami; +j'avais mes flatteurs et mes courtisans, voire mes soldats et mon +peuple, ce brave parterre qui m'aimait tant, et à qui je le rendais si +bien... Ingrat! qui, seul dans cette foule, m'étiez plus cher que mes +triomphes, et que j'ai appelé entre tous pour mettre ma couronne à vos +pieds,... vous, Steinberg, jaloux d'un propos, fâché d'une visite +que je reçois par hasard! Allons, voyons, c'est une plaisanterie, +convenez-en, un pur caprice, ou plutôt, tenez, je vous devine, c'est +un prétexte, un biais que vous prenez pour me faire oublier ce que je +voulais savoir et vous délivrer de mes questions. + +STEINBERG, _s'asseyant_. + +Oh! ma chère Bettine, vous êtes bien charmante, et moi je suis... bien +malheureux. + +BETTINE. + +Malheureux, vous! près de moi! Qu'est-ce que c'est? Vite, dites-moi, +de quoi s'agit-il? + +STEINBERG. + +J'ai tort, je me suis mal exprimé. Vous savez ce que c'est qu'un +joueur;... eh bien! Bettine, c'est vrai, j'ai joué, et je suis rentré +de mauvaise humeur; mais ce n'est rien, rien qui en vaille la peine; +n'y pensons plus, pardonnez-moi. + +BETTINE. + +Ce n'est pas encore bien vrai, ce que vous dites là. + +STEINBERG. + +Je vous demande en grâce d'y croire. + +BETTINE. + +Vous le voulez? + +STEINBERG. + +Je vous en supplie. + +BETTINE. + +Eh bien! j'y crois, puisque cela vous plaît. Calmez-vous, voyons, +trêve aux noirs soucis. Éclaircissez-nous ce front plein d'orages. +Vous souvenez-vous de cette chanson? + +_Elle se met au piano et joue la ritournelle d'une romance._ + +STEINBERG, _se levant_. + +Bettine, pas cette chanson-là. + +BETTINE. + +Pourquoi? vous l'avez faite pour moi en passant à Sorrente, après une +promenade en mer. Est-ce parce qu'elle se rattache à ces souvenirs +qu'elle a déjà cessé de vous plaire? Elle vous ôtait jadis vos ennuis. + +_Elle chante._ + + Nina, ton sourire, + Ta voix qui soupire, + Tes yeux qui font dire + Qu'on croit au bonheur,-- + Ces belles années, + Ces douces journées, + Ces roses fanées, + Mortes sur ton coeur... + +STEINBERG, _à part, tandis que Bettine joue sans chanter_. + +Pourrais-je jamais l'abandonner? et pour qui? grand Dieu! par quelle +infernale puissance me suis-je laissé subjuguer? + +BETTINE. + +À quoi rêvez-vous donc, monsieur? est-ce que c'est poli, ce que vous +faites-là?... Il me semble que je me trompe,... je ne me rappelle pas +bien,... venez donc... + +STEINBERG, _se rapprochant du piano et chantant_. + + Nina, ma charmante, + Pendant la tourmente, + La mer écumante + Grondait à nos yeux; + Riante et fertile, + La plage tranquille + Nous montrait l'asile + Qu'appelaient nos voeux! + +ENSEMBLE. + + Aimable Italie, + Sagesse ou folie, + Jamais, jamais ne t'oublie + Qui t'a vue un jour! + Toujours plus chérie, + Ta rive fleurie + Toujours sera la patrie + Que cherche l'amour. + +STEINBERG. + +Mon amie, écoutez-moi. Cette chanson, ces paroles du coeur, ces +souvenirs me pénètrent l'âme, me rendent à moi-même... Non, tant +d'amour ne sera point un rêve! tant d'espoir de bonheur ne sera point +un mensonge! j'en fais le serment à vos pieds. + +_Il se met à genoux._ + +Je viens de me montrer jaloux sans motif, mais je vous ai donné +souvent trop de raison de l'être... + +BETTINE. + +Ne parlons pas de cela, Steinberg. + +STEINBERG, _se levant_. + +J'en veux parler, je suis las de feindre, de me contraindre, de me +sentir indigne de vous. Mes visites chez la princesse vous ont coûté +des larmes, je le sais... + +BETTINE. + +Charles! + +STEINBERG. + +Je ne veux plus la voir, je ne veux plus entendre parler d'elle. +Vivons chez nous, en nous, pour nous, et que l'univers nous oublie à +son tour! Le notaire est là, n'est-ce pas? Eh bien! Bettine, signons +à l'instant même. Les témoins ne sont pas arrivés? Je sais bien +pourquoi, et je vous le dirai. Prenez la première voisine venue, et +moi, morbleu! je prendrai Calabre. Que je sois votre mari, et advienne +que pourra! Je répète, avec le vieux proverbe: Celui qui aime et qui +est aimé est à l'abri des coups du sort! + + +SCÈNE XII + +LES PRÉCÉDENTS, CALABRE. + + +CALABRE, _entrant avec une lettre et une boîte_. + +On apporte cette lettre pour monsieur le baron. + +STEINBERG. + +Eh, que diantre! est-ce donc si pressé? + +CALABRE. + +Oui, monsieur; l'homme qu'on envoie a dit qu'on attendait la réponse. + +STEINBERG. + +Voyons ce que c'est. + +_Il prend la lettre._ + +CALABRE, _donnant la boîte à Bettine_. + +Ceci est pour madame. + +STEINBERG, _après avoir lu précipitamment la lettre_. + +Calabre! + +CALABRE. + +Monsieur. + +STEINBERG. + +Qui est-ce qui est là? + +CALABRE. + +Monsieur, c'est un homme... de là-bas... + +STEINBERG. + +De chez la princesse? Où est-il, cet homme? + +CALABRE. + +Là, dans l'antichambre. + +STEINBERG. + +Je vais lui parler. + + +SCÈNE XIII + +BETTINE, CALABRE. + + +BETTINE. + +Qu'arrive-t-il encore, mon ami? As-tu remarqué, en ouvrant cette +lettre, comme il a changé de visage? Est-ce encore un nouveau malheur? +Ah! cette femme nous fait bien du mal. + +CALABRE. + +La lettre n'est pas d'elle, madame; c'est un de ses gens qui l'a +apportée, mais ce n'est pas son écriture. + +BETTINE. + +Son écriture, hélas! excepté moi, tout le monde la connaît donc dans +cette maison? + +CALABRE, _désignant la boîte_. + +Ceci, madame, vient de la part du marquis. + +BETTINE. + +Ah! je n'y pensais plus. + +_Elle ouvre la boîte._ + +Des diamants! + +CALABRE. + +Il y a un petit billet. + +BETTINE. + +Voyons: + +_Elle lit._ + +«Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer un bouquet de +noce...» + +Ah! ciel! j'entends la voix de Steinberg; il parle avec une violence! +L'entends-tu, Calabre? Il revient ici... Garde cet écrin, il ne +faut pas qu'il le voie, pas maintenant, et dis-moi vite, avant qu'il +vienne, combien a-t-il perdu? + +CALABRE. + +Ah! madame, il m'est impossible... + +BETTINE. + +Il faut que je sache, il faut que tu parles, quand tu serais lié par +mille serments! Faut-il te le demander à genoux? + +CALABRE. + +Ah! ma chère dame! + +BETTINE. + +Est-ce cent mille francs? + +CALABRE, _à voix basse_. + +Eh bien! oui. + + +SCÈNE XIV + +LES PRÉCÉDENTS, STEINBERG. + + +STEINBERG, _à Calabre_. + +Que faites-vous là? retirez-vous. + +_Calabre sort._ + +BETTINE. + +Vous paraissez ému, Steinberg; cette lettre semble vous avoir... +contrarié. + +STEINBERG. + +Pas le moins du monde.--Qu'est-ce donc que cette boîte que l'on vient +de vous envoyer? + +BETTINE. + +Une bagatelle.--Dites-moi, mon ami, tout à l'heure... + +STEINBERG. + +Une bagatelle! mais enfin, quoi? + +BETTINE. + +Mon Dieu, ce n'est pas un mystère,... c'est un cadeau de Stéfani. + +STEINBERG. + +Ah! un cadeau? et à quel propos? + +BETTINE. + +À propos... de notre mariage. + +STEINBERG. + +Un cadeau de noce!... Est-il votre parent? + +BETTINE. + +Non, mais, je vous l'ai dit, c'est un ancien ami. + +STEINBERG. + +Et les anciens amis font aussi des présents? Je ne connaissais pas cet +usage. Voyons cette boîte, si vous le voulez bien. + +BETTINE. + +Elle n'est pas là, on l'a portée chez moi. Mais, mon ami, ne me +ferez-vous pas la grâce de me dire ce que cette lettre... + +STEINBERG. + +Voulez-vous que j'appelle votre femme de chambre? + +BETTINE. + +Pourquoi? + +STEINBERG. + +Pour voir ce cadeau. Vous savez que je suis un connaisseur. + +BETTINE. + +Je me trompais... Cet écrin n'est pas chez moi... Calabre, je crois, +l'a gardé. + +STEINBERG. + +Ah!... si c'est un objet de prix, la précaution est fort sage. + +_Appelant._ + +Calabre! holà! Calabre! où êtes-vous donc? + + +SCÈNE XV + +LES PRÉCÉDENTS, CALABRE. + + +CALABRE. + +Monsieur... + +STEINBERG. + +Où êtes-vous donc quand j'appelle? + +CALABRE. + +Monsieur, j'étais dans votre appartement. Vous vous rappelez sans +doute les ordres... + +STEINBERG. + +Il n'est pas question de cela. + +BETTINE. + +Calabre, avez-vous là l'écrin que je viens de vous confier? + +CALABRE. + +Oui, madame. + +BETTINE. + +Donnez-le moi. + +_Elle le remet à Steinberg._ + +STEINBERG, _ouvrant l'écrin_. + +Ce sont de fort beaux diamants. Peste! un bouquet de fleurs +en brillants, mêlés de rubis et d'émeraudes! c'est tout à fait +galant!--Il y a un mot d'écrit. + +BETTINE. + +Vous pouvez le lire. + +STEINBERG. + +À Dieu ne plaise! ma curiosité ne va pas jusque-là. + +BETTINE. + +Je vous en prie; je ne l'ai pas lu. + +STEINBERG. + +Vraiment? Puisque vous le voulez... + +_Il lit:_ + +«Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer un bouquet de noce. +Si je devais rester longtemps dans ce pays, je vous enverrais des +fleurs qui, lorsqu'elles seraient fanées, se remplaceraient aisément; +mais puisque ma mauvaise étoile me défend de vivre près de vous, +laissez-moi vous offrir, je vous le demande en grâce, quelques brins +d'herbe un peu moins fragiles. Puisse ce souvenir d'une vieille +amitié vous en rappeler parfois quelques autres que, pour ma part, je +n'oublierai jamais.--J'aurai l'honneur de vous voir ce soir.» + +C'est à merveille!--Monsieur Calabre, avez-vous fait demander des +chevaux? + +_Il pose l'écrin sur une table._ + +CALABRE. + +Pas encore, monsieur; je pensais... + +STEINBERG. + +Combien de fois faut-il donc que je parle pour qu'on m'entende? Que +Pietro parte sur-le-champ. + +BETTINE. + +Des chevaux, Steinberg? pour quoi faire? + +STEINBERG. + +Il faut que j'aille à la ville. Hâtez-vous, Calabre. + +BETTINE. + +Un instant encore! Ne se pourrait-il?... + +STEINBERG. + +À qui obéit-on ici? + +_Calabre s'incline et va pour sortir._ + +BETTINE. + +Charles, je sais votre secret! Je ne voulais vous en rien dire. +J'aurais attendu, j'aurais désiré que la confidence m'en vînt de votre +part; mais vous voulez partir... Pourquoi? + +STEINBERG. + +Vous savez tout, dites-vous, et vous le demandez! Il paraît qu'il y a +ici une inquisition dans les règles, et qu'on s'inquiète fort de +mes intérêts; mais il semble aussi que M. Calabre conserve plus +discrètement ce que vous lui confiez qu'il ne sait respecter mes +ordres. + +CALABRE. + +Monsieur, je vous jure sur mon âme... + +STEINBERG. + +Je ne vous interroge pas.--Et moi aussi je voulais garder le silence; +mais puisque vous avez voulu tout savoir, eh bien! madame, soyez +satisfaite! Oui, j'ai agi imprudemment; oui, ma parole est engagée; +ma fortune, déjà compromise, est aujourd'hui à peu près perdue. Cette +lettre vient d'un créancier qui m'annonce tout d'un coup un voyage, +qui prétexte un départ subit pour me demander de l'or, comme votre +marquis pour vous en donner. + +BETTINE. + +Bonté divine! perdez-vous la raison? + +STEINBERG. + +Non pas. Croyez-vous, s'il vous plaît, que je ne sache pas par coeur +ces finesses, ces artifices de comédie, ces petites ruses de coulisse? +Supposer qu'on s'en va pour se faire retenir! accompagner cela d'un +présent bien solide, afin qu'on sente tout ce qu'on va perdre! voilà +qui est nouveau, voilà qui est merveilleux! Mais il faudrait, pour n'y +pas voir clair, n'avoir jamais mis le pied dans le foyer d'un théâtre, +n'avoir jamais connu vos pareilles! + +BETTINE. + +Mes pareilles, Steinberg?--Vous voulez m'offenser. Vous n'y +parviendrez pas, je vous en avertis, car ce n'est pas vous qui parlez. +Si vos ennuis vous rendent injuste, le plus simple est d'en détruire +la cause. Écoutez-moi.--Je n'ai pas, bien entendu, cent mille francs +dans mon tiroir; mais Filippo Valle, notre correspondant, les a pour +moi. Il n'y a qu'à les faire prendre à la ville, et vous les aurez +dans une heure. + +STEINBERG. + +Je n'en veux pas. + +BETTINE. + +Signons notre contrat; dès cet instant, vous êtes mon mari. + +STEINBERG. + +Jamais! + +BETTINE. + +Vous le vouliez tout à l'heure. + +STEINBERG. + +Jamais, jamais à un tel prix! + +BETTINE. + +À un tel prix!... Ah! vous ne m'aimez plus. + +STEINBERG. + +Il ne s'agit pas d'amour dans une question d'argent. Et +qu'arriverait-il si je cédais? Vous seriez ridicule, et moi +méprisable. + +BETTINE. + +Ce ridicule me ferait rire, et ce mépris me ferait pitié. + +STEINBERG. + +Ririez-vous aussi de notre ruine? + +BETTINE. + +Je ne la crains pas. Si la pauvreté ne vous est pas insupportable, +elle n'a rien que je redoute. Si elle vous effraie, eh bien! je ne +suis pas morte, et ce que j'ai fait, peut se recommencer. + +STEINBERG. + +Remonter sur la scène, n'est-il pas vrai? C'est là votre secret désir, +d'autant plus vif, que vous savez bien que je n'y saurais consentir. + +BETTINE. + +Mon ami... + +STEINBERG. + +Brisons là, je vous en prie. Je n'ajouterai qu'un seul mot: j'étais +prêt à vous épouser lorsque je croyais pouvoir vous assurer une +existence honorable et libre; maintenant je ne le puis plus. + +BETTINE. + +Pourquoi cela? où est le motif? + +STEINBERG. + +Où est le motif? Et mon nom? et ma famille? et mes amis? et le +monde?... + +BETTINE. + +Ah! voilà l'obstacle. + +STEINBERG. + +Oui, le voilà, comprenez-le donc; oui, c'est le monde qui nous sépare, +le monde, dont personne ne peut se passer, qui est mon élément, qui +est ma vie, dont je n'attends rien, dont j'ai tout à craindre, mais +que j'aime par-dessus tout; le monde, l'impitoyable monde, qui nous +laisse faire, nous regarde en souriant, qui ne nous préviendrait pas +d'un danger, mais qui, le lendemain d'une faute, se ferme devant nous +comme un tombeau. + +BETTINE. + +Je ne croyais pas le monde si méchant. + +STEINBERG. + +Il ne l'est pas du tout, madame. Il a raison dans tout ce qu'il fait. +C'est incroyable ce qu'il pardonne, et comme il vous soutient, comme +il vous défend, par respect pour lui-même, dès l'instant qu'on en est, +tant que vous vous conformez à ses lois, les plus douces, les plus +praticables et les plus indulgentes qu'on puisse imaginer; mais +malheur à qui les transgresse! Malheur à qui brave cette impunité, à +qui abuse de cette indulgence! Il est perdu, il n'a rien à dire, +et cette affable cruauté, cette sévère patience, qui ne frappe que +lorsqu'on l'y force, n'est que justice. + +BETTINE. + +Ainsi vous partez? + +STEINBERG. + +Et que voulez-vous donc? De quel front, avec quel visage irais-je +subir ce rôle d'un mari qui vit d'une fortune qui n'est pas la sienne, +et promener par toute l'Italie une femme que je ne ferais que suivre, +avec mon nom sur son passe-port et mes armes sur sa voiture? Encore +faudrait-il, si, par impossible, on consentait à pareille chose, +encore faudrait-il que cette femme fût digne d'un tel sacrifice! + +BETTINE. + +Est-ce bien là le motif, Steinberg? + +STEINBERG. + +Je sais donc bien mal me faire comprendre? + +_Montrant l'écrin._ + +Eh bien! le motif, le voilà. + +_Il sort._ + + +SCÈNE XVI + +BETTINE, CALABRE. + + +BETTINE. + +Calabre. + +CALABRE. + +Madame. + +BETTINE. + +Je suis perdue. + +CALABRE. + +Patience, madame. Il ne faut pas croire... + +BETTINE. + +Je suis perdue, perdue à jamais. + +CALABRE. + +Non, madame, je vous le répète, il ne faut pas croire que monsieur +le baron vous ait dit là son dernier mot, ni même qu'il ait parlé +sincèrement; non, c'est impossible. Il changera de langage quand son +dépit sera calmé, car ce n'est pas contre vous qu'il peut être irrité; +il reviendra, madame, il va revenir. + +BETTINE, _regardant au balcon_. + +Le voilà qui part. + +CALABRE. + +Est-ce possible? + +BETTINE. + +Tu ne le vois pas? Il part seul, à pied. Où va-t-il? Sans doute à +la ville. Cours après lui, Calabre, retiens-le... Ah! le coeur me +manque. + +CALABRE. + +J'y vais, madame, je vous obéis... Mais permettez du moins... + +BETTINE. + +Non! arrête! laisse-le partir; mais il faut que tu partes aussi. Il +faut que tu sois avant lui à la ville. Te sens-tu la force de prendre +la traverse par le chemin de la montagne? + +_Elle va à la table et écrit._ + +CALABRE. + +Pour vous, madame, je monterais au Vésuve. + +BETTINE. + +Il n'y a que toi qui puisses faire ma commission. Filippo Valle te +connaît.--Et toi, connais-tu la personne à qui Steinberg doit ce qu'il +a perdu? + +CALABRE. + +L'homme qui a apporté la lettre m'a dit que c'était le comte Alfani. + +BETTINE. + +Voici un mot pour Valle. Il doit avoir à moi, chez lui, la somme +nécessaire. Il faut qu'il l'envoie sur-le-champ à cet Alfani, et qu'il +fasse dire que c'est la princesse qui prête cet argent à Steinberg. + +CALABRE. + +Comment! madame, vous voulez... + +BETTINE. + +Oui. Il ne m'aime plus assez pour accepter de moi un service; mais, +croyant qu'il vient d'elle, il n'osera refuser. Allons, Calabre, +dépêche-toi; nous n'avons pas de temps à perdre. + +CALABRE. + +Mais, madame, pensez donc que cette somme est considérable, et que +vous disiez ce matin même au notaire que votre fortune ne l'était +guère... + +BETTINE. + +C'est bon, c'est bon. Ne t'inquiète pas. + +UN DOMESTIQUE, _entrant_. + +Monsieur le marquis Stéfani demande si madame veut le recevoir. + +BETTINE. + +Stéfani! + +_Après un silence._ + +Oui, sans doute, qu'il vienne. Allons, Calabre, tu n'es pas parti? + +CALABRE. + +Hélas! madame... + +BETTINE. + +Ne t'inquiète pas, te dis-je. Je t'ai entendu tantôt, il me semble, +offrir quinze mille francs à ton maître? + +CALABRE. + +Oui, madame, et s'il se pouvait... + +BETTINE. + +En possèdes-tu beaucoup davantage? + +CALABRE. + +Je ne dis pas; mais dans un cas pareil... + +BETTINE. + +Et tu ne veux pas que je fasse ce que tu voulais faire? Va, Calabre, +va, mon vieil ami,--et quand je serai ruinée, tu me feras tes offres, +à moi, et j'accepterai. + +CALABRE. + +Je vais prendre le vieux cheval de chasse. Il a encore le jarret +ferme, et moi aussi, quoi qu'on en dise. Je serai bientôt parti et +revenu. Ah! si M. de Steinberg a du coeur, il sera dans un quart +d'heure à vos pieds! + +BETTINE. + +Va, ne me fais pas penser à cela. + + +SCÈNE XVII + +BETTINE, LE MARQUIS, _entrant à droite pendant que Calabre sort à +gauche_. + + +BETTINE, _à part_. + +C'est pourtant bien là ce que j'espère! + +LE MARQUIS. + +Voilà une action généreuse, ma chère, digne en tout point de vous, +mais elle a son danger. + +BETTINE. + +C'est vous, Stéfani? De quoi parlez-vous? + +LE MARQUIS. + +Eh! de ce que vous venez de faire. + +BETTINE. + +Étiez-vous là? M'auriez-vous écoutée? + +LE MARQUIS. + +Non, Dieu m'en garde! mais j'ai entendu. + +BETTINE. + +Marquis! + +LE MARQUIS. + +Ne vous fâchez pas, de grâce, et ne vous défendez pas non plus. Je +venais vous voir tout bonnement, comme je vous l'avais dit, pour vous +faire mes adieux. Il n'y avait personne à la salle basse, ni personne +dans la galerie. J'attendais, devant vos tableaux, qu'il vint à passer +quelqu'un de vos gens, lorsque votre voix est venue jusqu'à moi. Je +n'ai pas tout saisi au juste, mais j'ai bien compris à peu près. Vous +payez une petite dette et vous ne voulez pas qu'on le sache. Vous vous +cachez même sous le nom d'un autre;--c'est bien vous, cela, Élisabeth. +Seriez-vous blessée de ce qu'une fois de plus j'ai eu la preuve de +tout ce que votre âme renferme de délicatesse et de générosité? + +BETTINE. + +Mais... est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes là? + +LE MARQUIS. + +Non, il n'y a pas plus de deux minutes, et, je vous le dis, j'ai +compris vaguement. Comme je mettais le pied sur l'escalier, j'ai +aperçu votre monsieur de... Steinberg, qui s'en allait par le jardin. +Il ne m'a pas rendu mon salut. Est-ce que je lui ai fait quelque +chose? + +BETTINE. + +Plaisantez-vous? Il vous connaît à peine. + +LE MARQUIS. + +Vous pourriez même dire pas du tout. + +BETTINE. + +Il ne vous aura sûrement pas vu. Il était très préoccupé. + +LE MARQUIS. + +Oui,... je comprends bien;... cet argent perdu, pas vrai? ce jeune +homme-là joue trop gros jeu. + +BETTINE. + +Oui. + +LE MARQUIS. + +Oui, et il ne sait pas jouer. + +_Bettine s'assied pensive._ + +Il ne faut pas croire que le lansquenet, tout bête qu'il est, soit +de pur hasard. Il y a manière de perdre son argent. Je sais bien +qu'à tout prendre c'est un jeu aussi savant que pile ou face ou la +bataille. L'indifférent qui regarde n'en voit point davantage; mais +demandez à celui qui touche aux cartes si elles ne lui représentent +que cela. Ces petits morceaux de carton peint ne sont pas seulement +pour lui rouge ou noir; ils veulent dire heur ou malheur. La fortune, +dès qu'on l'appelle, peu importe par quel moyen, accourt et voltige +autour de la table, tantôt souriante, tantôt sévère; ce qu'il faut +étudier pour lui plaire, ce n'est pas le carton peint ni les dés, ce +sont ses caprices, ce sont ses boutades qu'il faut pressentir, qu'il +faut deviner, qu'il faut savoir saisir au vol... Il y a plus de +science au fond d'un cornet que n'en a rêvé d'Alembert. + +BETTINE. + +Vous parlez en vrai joueur, marquis.--Est-ce que vous l'avez été? + +LE MARQUIS. + +Oui, et joueur assez heureux, parce que j'étais très hardi quand je +gagnais, et dès que la fortune me tournait le dos, cela m'ennuyait. + +BETTINE. + +On dit que cette passion-là ne se corrige jamais. + +LE MARQUIS. + +Bon! comme les autres. Mais je suis là à bavarder... Je ne voulais que +vous baiser la main, et je me sauve, car j'importunerais... + +BETTINE. + +Non, Stéfani, restez, je vous en prie. Puisque vous savez à peu +près mes secrets, nous n'en dirons rien, n'est-ce pas? Et vous me +pardonnerez si je suis distraite.--Le chagrin n'est jamais aimable. + +LE MARQUIS. + +Celui que vous avez est bien mieux que cela: il est estimable, et il +vous honore. Je connais des gens qui rendent service comme l'ours de +la fable avec son pavé. Ils se font prier, ils vous marchandent, +et lorsqu'ils vous croient suffisamment plein d'une reconnaissance +éternelle, ils vous assomment d'un affreux bienfait. Ils détruisent +ainsi tout le vrai prix des choses, la bonne grâce d'une bonne action. +Vous n'avez pas de ces façons-là, ma chère, et votre main est plus +légère encore lorsqu'elle obéit à votre coeur que lorsqu'elle court +sur ce piano pour exprimer votre pensée. + +BETTINE. + +Asseyez-vous donc, je vous en supplie. + +LE MARQUIS, _s'asseyant_. + +À la bonne heure, pourvu que vous me promettiez, une minute avant que +je sois de trop, d'être assez de mes amis pour me mettre à la porte. + +BETTINE. + +De vos amis, marquis? À propos, savez-vous bien que vous m'avez +envoyé un bouquet magnifique, mais à tel point que je ne l'accepterais +certainement de personne au monde, excepté vous. + +LE MARQUIS. + +Il n'y a ni perle ni diamant qui vaille une telle parole échappée de +vos lèvres.--Mais il y a quelque chose qui me tracasse.--Laissez-moi +vous faire une seule question. Est-ce que, dans ces affaires-là, vous +ne prenez pas vos précautions? + +BETTINE. + +Quelles précautions? + +LE MARQUIS. + +Mais, dame! une signature, une hypothèque, une garantie. + +BETTINE. + +Je n'entends rien à tout cela. + +LE MARQUIS. + +Vous avez tort, morbleu! vous avez tort. + +BETTINE. + +C'était donc là ce qui vous faisait dire, en entrant, qu'il y avait un +danger pour moi? + +LE MARQUIS. + +Précisément. + +BETTINE. + +Expliquez-vous donc. + +LE MARQUIS. + +C'est que cela est fort délicat, et puis j'augmenterais vos +inquiétudes. + +BETTINE. + +Le vrai moyen de les augmenter, c'est de ne parler qu'à demi. + +LE MARQUIS. + +Vous avez raison, et j'ai tort. N'en parlons plus; prenez que je n'ai +rien dit. + +_Il se lève._ + +BETTINE. + +Non pas, car je comprends vos craintes... Vous connaissez la +princesse? + +LE MARQUIS. + +Eh! oui, eh! oui, je la connais. + +BETTINE. + +La croyez-vous capable d'une mauvaise action? + +LE MARQUIS. + +Eh! je n'en sais rien. + +BETTINE. + +Mais je dis,... d'une perfidie,... d'une noirceur... + +LE MARQUIS. + +Eh! qui en répondrait? + +BETTINE. + +Stéfani, vous m'épouvantez. Écoutez-moi: vous m'avez vue ce matin +presque jalouse de cette femme. + +LE MARQUIS. + +Vous l'étiez bien un peu tout à fait. + +BETTINE. + +Oui, par instants; mais vous savez ce que c'est, mon ami:--on croit +douter des gens qu'on aime, on les accable de reproches, on les +appelle parjures, infidèles;... au fond de l'âme on n'en croit pas un +mot, et pendant que la bouche accuse, le coeur absout. N'est-ce pas +vrai? + +LE MARQUIS. + +Sans doute. Eh bien? ma chère Bettine... + +BETTINE. + +Eh bien! marquis, sincèrement, je n'ai jamais pensé, je n'ai jamais +cru possible qu'il aimât cette femme. Cette horrible idée me vient +maintenant. Vous l'avez vu chez elle,--qu'en pensez-vous? + +LE MARQUIS. + +Bon Dieu! ma belle, que demandez-vous là? On ne voit pas les coeurs, +comme dit Molière. Franchement, d'ailleurs, je n'en crois rien. + +BETTINE. + +Que voulait dire alors ce danger dont vous me parliez? + +LE MARQUIS. + +Ah! c'est qu'il y a princesse et princesse, comme il y a fagot et +fagot. + +BETTINE. + +Et vous croyez que celle-ci... + +LE MARQUIS. + +Elle me fait tant soit peu l'effet de n'être pas de bien bonne +fabrique, et d'avoir été achetée de hasard. + +BETTINE. + +S'il en est ainsi... + +LE MARQUIS. + +Je n'en suis pas sûr; mais je conviens qu'il m'est pénible de voir le +sort d'une personne comme vous entre les mains d'une femme comme elle. + +BETTINE. + +Je ne saurais croire que Steinberg... + +LE MARQUIS. + +Puisse vous tromper? Je suis de votre avis. Eh! palsambleu! s'il ne +vous adore pas, je le plains bien sincèrement. Tenez, on vient, c'est +lui, je me retire. Non, ce n'est pas lui, c'est son valet de chambre. + + +SCÈNE XVIII + +LES PRÉCÉDENTS, CALABRE. + + +BETTINE. + +Eh bien! Calabre, qu'as-tu fait? + +CALABRE. + +Tout ce que vous m'aviez dit, madame. + +BETTINE. + +L'argent est payé? + +CALABRE. + +Oui, madame. + +BETTINE. + +As-tu vu Steinberg? + +CALABRE. + +Hélas! oui. + +BETTINE. + +Que t'a-t-il dit? + +CALABRE. + +Voici une lettre. + +BETTINE, _après avoir lu vite_. + +Ah! c'est très bien,... parfaitement bien,... c'est à merveille. + +_Elle tombe évanouie sur un fauteuil._ + +CALABRE. + +Madame! madame! + +LE MARQUIS. + +Qu'y a-t-il donc? + +CALABRE. + +Veillez sur elle, monsieur, je vais chercher ce qu'il faut. + +LE MARQUIS, _tirant un flacon_. + +Ce flacon suffira. Qu'êtes-vous donc venu lui annoncer? + +CALABRE. + +Ah! monsieur, c'est horrible à dire!... Il est parti avec la +princesse. + +LE MARQUIS. + +Parti!--La voici qui rouvre les yeux. Il faut lui ôter cette lettre... + +_Il va pour prendre la lettre que Bettine tient à la main._ + +BETTINE. + +Non, non!... oh! ne m'ôtez pas cela... Où suis-je donc? J'ai fait un +rêve. C'est vous, marquis? Je vous demande pardon. + +LE MARQUIS. + +Restez en repos; ne vous levez pas. + +BETTINE. + +Ah! malheureuse! je me souviens. Il est parti; n'est-ce pas, Calabre? +Savez-vous cela, Stéfani?--Il est parti avec cette femme! Tenez, lisez +cette lettre, lisez-la tout haut. + +LE MARQUIS. + +Je sais tout, ma chère. + +BETTINE. + +Ah! vraiment? Cette nouvelle est-elle déjà connue? Suis-je déjà la +fable de la ville? Sans doute il y a du plaisant dans cette aventure, +elle fournira matière à la gaieté publique; mais comment oseraient-ils +rire de moi, avant de savoir ce que je vais faire? Tout n'est pas +fini, et apparemment j'ai aussi le droit de dire mon mot dans cette +comédie. + +LE MARQUIS. + +Personne ne se rira de vous. Il n'y a rien de moins plaisant que de +voler l'argent du prochain. + +BETTINE, _s'animant par degrés_. + +Voler! qui parle d'une chose pareille? Cette somme dont j'ai disposé, +je l'ai donnée volontairement, j'ai supplié qu'on l'acceptât. J'ai été +obligée d'employer la ruse pour vaincre un refus obstiné. Il est vrai +que mon stratagème n'a pas tourné à mon avantage; mais qui peut dire +que je m'en repente? Si c'est de cela que vous me plaignez, vous me +supposez un singulier chagrin. + +_Elle se lève._ + +LE MARQUIS. + +Je ne sais pas quelle est la somme, mais il paraît que ce n'est pas +peu de chose. + +BETTINE. + +Eh! que m'importe? Quelle étrange idée vous faites-vous donc des +personnes mêmes que vous prétendez estimer, si vous ne voyez ici +qu'une affaire d'intérêt? Ah! que Steinberg fût revenu à moi, est-ce +que le reste comptait pour quelque chose? Mais c'est ainsi que juge +le monde.--Un amour trompé, qu'est-ce que cela? Une femme qu'on +abandonne, un serment qu'on trahit, un lien sacré qu'on brise, ce ne +sont que des bagatelles! cela se voit tous les jours, cela se raconte, +cela égaie la bonne compagnie! mais qu'il s'agisse de quelques écus de +moins, de quelques misérables poignées de jetons qu'on aura perdus par +hasard, oh! alors chacun vous plaindra, et votre souffrance pécuniaire +sera l'objet d'une pitié sordide, à faire monter la rougeur au front. + +LE MARQUIS. + +Votre chagrin est cause, Bettine, que vous adressez mal vos reproches. + +BETTINE. + +Oui, mon ami, vous avez raison. Je sais qui vous êtes, je vous +offense; mais ce que j'éprouve est si affreux, qu'il faut me pardonner +ce que je puis dire, car je n'en sais rien, je suis au fond d'un +abîme. Tenez, Stéfani, lisez-moi cela. Lisez tout haut, je vous en +prie. + +LE MARQUIS, _lisant_. + +«Ma chère Bettine, + +«Bien que vous ayez agi sans mon consentement, je suis obligé de vous +remercier de ce que vous venez de faire pour moi...» + +BETTINE. + +Obligé de me remercier! + +LE MARQUIS, _continuant_. + +«Mais vous comprenez que mon premier soin doit être de chercher les +moyens de vous rendre la somme que vous avez bien voulu m'avancer...» + +BETTINE. + +On n'écrirait pas mieux à un homme d'affaires. + +LE MARQUIS, _de même_. + +«Le projet que nous avions formé ne pouvant plus se réaliser, +les convenances mêmes semblent s'opposer à ce que je demeure plus +longtemps près de vous...» + +BETTINE. + +Que dites-vous de cela, marquis? + +LE MARQUIS, _de même_. + +«Je vais donc quitter ce pays. Une personne de nos amies...» + +BETTINE. + +Quelle audace! + +LE MARQUIS, _de même_. + +«... De nos amies part maintenant pour Rome, et m'offre de +l'accompagner. Je sais, du reste, que je ne vous laisse pas seule...» + +BETTINE. + +Continuez, continuez. + +LE MARQUIS, _de même_. + +«Et que je puisse revenir ou non, vous pouvez compter, chère Bettine, +que vous recevrez bientôt de mes nouvelles. + +«STEINBERG.» + +BETTINE. + +Steinberg! Que le monde prononce ton nom quand il voudra parler d'un +ingrat! + +LE MARQUIS. + +Il est certain que tout cela n'est pas beau. En vérité, cela +demanderait vengeance. + +BETTINE. + +Vengeance! ah! oui, n'en doutez pas! Mais quelle vengeance puis-je +trouver? Vous parlez en homme, Stéfani, et vous ressentez en homme un +affront. Vous-même, cependant, que pouvez-vous faire quand vous avez +un ennemi? Que pouvez-vous de plus que de le tuer? Vous croyez vous +venger ainsi... Ah! mon ami, pour un coeur honnête, il y a des maux +plus affreux que la mort; mais pour un lâche, ce qu'il y a de plus +terrible, c'est la mort, qui n'est rien. + +LE MARQUIS. + +Je gagerais que cette lettre impertinente n'est pas entièrement du +fait de votre baron. Il y a de la femme là dedans,--c'est un monstre à +deux têtes,--car enfin quelle nécessité de vous avertir qu'il ne s'en +va pas seul? La lâcheté est de lui, l'insulte est féminine. + +BETTINE. + +Je l'ai senti comme vous. Il le sait bien aussi, et il a voulu mettre +entre nous une barrière infranchissable. Il craignait que je ne +voulusse le suivre, il avait peur de mon pardon, et il a pris ce moyen +de l'éviter; il savait que, lorsqu'une femme frappe le coeur d'une +autre, elle rend toute espèce de retour impossible, et que la blessure +ne se guérit pas. O perfide! le jour même qui était fixé, qu'il avait +choisi pour notre mariage!... Hier au soir, il fallait voir comme +il savait dissimuler! Il semblait, dans son impatience, souffrir +d'attendre qu'il fît jour. O ciel! c'est moi qu'on joue ainsi! mon âme +loyale ainsi traitée! Vous me connaissez, marquis, n'est-ce pas? Eh +bien! j'ai combattu mon caractère trop vif, j'ai plié mon orgueil, +afin de supporter ce qui me révoltait souvent, mais du moins ce que je +croyais fait sans fausseté, sans dessein de nuire. Maintenant, je +te vois tel que tu es, traître, et tu déchires mon coeur et mon +honneur! + +LE MARQUIS. + +Ah ça! je pense à un mot de cette lettre. Lorsqu'il vous dit qu'il ne +vous laisse pas seule, qu'est-ce qu'il entend par ces paroles? Est-ce +donc que Calabre reste auprès de vous? + +CALABRE. + +Oh! non, monsieur, cela signifie autre chose. + +BETTINE. + +Tais-toi, Calabre. + +LE MARQUIS. + +Pourquoi donc?--Est-ce une indiscrétion que je viens de commettre? + +_Bettine ne répond pas. Calabre fait un signe au marquis, et lui +montre l'écrin qui est sur la table._ + +LE MARQUIS. + +Je ne comprends pas. Que veux-tu dire à ton tour? + +CALABRE. + +Madame me défend de parler. + +BETTINE. + +Parle si tu veux. + +LE MARQUIS, _se levant et allant à la table_. + +Ceci pique fort ma curiosité. Qu'y a-t-il donc, monsieur Calabre? + +CALABRE. + +Eh bien! monsieur, puisqu'on me permet de le dire, c'est que cet écrin +est cause en partie de tout ce qui arrive. + +LE MARQUIS. + +Vous voulez badiner, sans doute? + +CALABRE. + +Pas le moins du monde. Monsieur le baron a fait des reproches +horribles à madame d'avoir accepté ces bijoux. + +LE MARQUIS. + +Mais cela n'a pas le sens commun! + +CALABRE. + +Et ce matin, monsieur, s'il faut ne vous rien taire, j'étais chargé +moi-même de dire à madame qu'elle eût à ne vous point recevoir. + +LE MARQUIS. + +Ah ça! mais cela a l'air d'un rêve... Est-ce que c'est vrai, Bettine, +ce qu'on me raconte là? + +BETTINE. + +Très vrai. + +LE MARQUIS. + +Mais cela tient du prodige. À propos de quoi cette querelle +d'Allemand? ce ne pouvait être qu'un méchant prétexte dont il avait +besoin pour se fâcher. + +CALABRE. + +Oh! mon Dieu oui, monsieur, pas autre chose. + +LE MARQUIS. + +J'entends. Mais quelle bizarre idée! + +CALABRE. + +C'est que monsieur le marquis venait voir souvent madame, du temps +qu'elle était à Florence, et monsieur le baron s'est imaginé... + +LE MARQUIS. + +Quelque sottise. + +CALABRE. + +Il s'est persuadé, en vous voyant arriver ici, que vous alliez +recommencer à faire votre cour à madame. + +LE MARQUIS. + +Eh bien? + +CALABRE. + +Et cela l'a fâché. + +LE MARQUIS. + +C'est malheureux. Quoi! il va l'épouser, et voilà le cas qu'il sait +faire d'elle? Mais c'est un drôle que ce monsieur. + +BETTINE. + +Stéfani! songez que je l'ai aimé. + +LE MARQUIS. + +C'est juste, je vous demande pardon. Je n'ai pas les mêmes raisons que +vous pour le ménager. Ainsi donc, cher monsieur Calabre, vous dites +qu'on est jaloux de moi? + +CALABRE. + +Oui, monsieur. + +LE MARQUIS. + +En vérité? Eh bien! cela me fait plaisir, cela me rajeunit.--Ah! on +est jaloux de moi! + +_Après un silence._ + +Eh bien! morbleu! il a raison.--Bettine, écoutez-moi. Vous avez aimé, +vous vous êtes trompée, vous avez fait un mauvais choix, vous en +portez la peine; cela est fâcheux, mais cela arrive aux plus honnêtes +gens, c'est même à eux que cela ne manque guère. Si maintenant vous +avez quelque rancune, et la moindre disposition à courir en poste +après le passé, je suis tout prêt et je vous aiderai très volontiers +à prendre une revanche qui vous est bien due. Si je n'ai plus le pied +assez leste pour me jeter dans une valse, je l'ai encore, Dieu merci, +assez ferme pour soutenir un coup d'épée, et je serais ravi de rendre +à ce monsieur celui que j'ai reçu autrefois pour vous. + +BETTINE. + +Mon ami... + +LE MARQUIS. + +Si, au contraire (ce qui, à mon avis, serait infiniment préférable), +vous pouviez avoir la patience, je dirai même le bon sens, de laisser +faire le médecin qui guérit toute chose, le temps, connu depuis que le +monde existe, je m'offre à vous. + +BETTINE. + +Vous, Stéfani? + +LE MARQUIS. + +Moi, non pas aujourd'hui, non pas demain, non pas dans un mois ni dans +six, mais quand vous voudrez, quand cela vous plaira, si jamais cela +peut vous plaire, quand vous serez calmée, guérie, redevenue tout +à fait vous-même, c'est-à-dire gaie, aimable et charmante; quand la +blessure qu'un ingrat vous a faite s'effacera avec les jours d'oubli, +oui, je le répète, je m'offre à vous. On dit que je veux vous faire ma +cour, on a raison; que je vous ai aimée, on a raison; que je vous aime +encore, on a raison; et ce que je vous dis là, il y a trois ans que +j'aurais dû vous le dire, et je vous le dirai toute ma vie. + +BETTINE. + +Puisque vous me parlez avec cette franchise, je ne veux pas être moins +sincère que vous. Répondre sur-le-champ à ce que vous me proposez, +vous comprenez que c'est impossible... + +LE MARQUIS. + +Quand vous voudrez. + +BETTINE. + +Mais ce que je puis et ce que je veux vous dire, tout de suite et sans +hésiter, c'est qu'au milieu des chagrins que j'éprouve et de toute +l'horreur qui m'accable, à cet instant où mon coeur est brisé par +un abandon si cruel et une trahison si basse, vos paroles viennent +d'y exciter une émotion qui m'est bien douce. Et pourquoi vous le +cacherais-je? oui, Stéfani, je suis heureuse de voir que ce monde +n'est pas encore désert, et que, si le mensonge et la perfidie peuvent +quelquefois s'y rencontrer, on y peut aussi trouver sur sa route la +main fidèle d'un ami. Je le savais, mais j'allais l'oublier. Vous m'en +avez fait souvenir,... voilà ce dont je vous remercie. + +LE MARQUIS. + +Et vous pourriez douter qu'on vous aime! + +BETTINE. + +Non, je crois ce que vous me dites; mais il y a une réflexion que vous +n'avez pas faite. Savez-vous bien à qui vous parlez? + +LE MARQUIS. + +À la plus charmante femme que je connaisse. + +BETTINE. + +Considérez ceci, marquis: je suis tout à fait désespérée. Le coup +que je viens de recevoir est si imprévu, si inconcevable, qu'il m'a +d'abord anéantie. Maintenant que ma raison se réveille peu à peu, je +cherche comment je pourrais continuer de vivre, et, en vérité, je ne +le vois pas. + +LE MARQUIS. + +Prenez courage. + +BETTINE. + +Non, je ne le vois pas. À examiner froidement, raisonnablement ce +qui m'arrive, je ne veux pas vous tromper, je ne vois nul remède, nul +espoir. Je perds l'homme que j'aimais, et ce qu'il y a de plus +affreux encore, je suis forcée de le mépriser. Que voulez-vous que je +devienne? Es-tu de mon avis, Calabre? Plus je réfléchis, et plus je +vois qu'il n'y a plus pour moi d'existence possible. Je ne peux plus +rien faire que prier et pleurer. Est-ce à ce reste de moi-même, à +ce fantôme de votre amie que vous voulez donner la main? est-ce à un +masque couvert de larmes? + +_Elle pleure._ + +LE MARQUIS. + +Oui, morbleu! et ces larmes-là, je ne vous demanderai jamais de +les essuyer. Je respecte trop votre douleur pour tâcher de vous en +distraire, mais je vous dis: le temps s'en chargera,--et laissez-moi +aussi achever ma pensée, dût-elle vous choquer en ce moment. Vous +n'avez plus, dites-vous, d'existence possible? Vous en avez une toute +faite, la seule qui vous convienne, celle que vous aimez, que +vous avez choisie, qui est notre plaisir et votre gloire... Vous +retournerez au théâtre. + +BETTINE. + +Y pensez-vous? + +LE MARQUIS. + +Pourquoi donc pas? Cela vous paraît-il si étrange, qu'en vous offrant +d'être votre époux, je vous parle de remonter sur la scène? Oui, je +me souviens que, ce matin, vous me disiez qu'une fois mariée, vous +y comptiez renoncer pour toujours; mais je vous ai répondu, ce me +semble, que ce n'était point mon avis, ni de mon goût, je vous assure. +Est-ce qu'on résiste à son talent? En a-t-on la force, en a-t-on le +droit, surtout quand ce talent heureux vous a portée sur cette jolie +montagne où les Muses dansent autour d'Apollon, et les abeilles autour +des Muses?... Croyez-vous donc que l'on puisse être tout bonnement +baronne ou marquise, en revenant de ce pays-là? Oh! que non pas! +La nature parle: bon gré, mal gré, il faut qu'on l'écoute. Eh! +palsambleu! un poète fait des vers et un musicien des chansons, tout +comme un pommier fait des pommes. Lorsqu'on me raconte que Rossini se +tait, je déclare que je n'en crois rien. Et vous non plus, Bettine, +vous ne vous tairez pas. Vous retrouverez force et vaillance, vous +reprendrez la harpe de Desdémone, et moi ma place dans mon petit +coin, à côté de mon cher quinquet. Vous reverrez cette foule émue, +attentive, qui suit vos moindres gestes, qui respire avec vous, ce +parterre qui vous aime tant, ces vieux dilettanti qui frappent de +leurs cannes, ces jeunes dandies qui, parés pour le bal, déchirent +leurs gants en vous applaudissant, ces belles dames dans leurs loges +dorées, qui, lorsque le coeur leur bat aux accents du génie, lui +jettent si noblement leurs bouquets parfumés! Tout cela vous attend, +vous regrette et vous appelle... Ah! je jouissais jadis de vos +triomphes! votre amitié m'en donnait une part.--Que serait-ce donc si +vous étiez à moi! + +BETTINE. + +Ah! Stéfani... Mais c'est impossible. + +LE MARQUIS. + +Ne le dites pas trop vite, ne vous hâtez pas. C'est là tout ce que je +vous demande. + +_Il lui baise la main._ + +LE NOTAIRE, _sortant du pavillon_. + +Monsieur Calabre! + +CALABRE. + +Ah! c'est vous? + +LE NOTAIRE. + +Oui, il n'y a plus de moscatelle, et je ne vois toujours pas les +futurs conjoints. Je vais retourner à la ville. + +CALABRE, _lui montrant Bettine, qui a laissé sa main dans celle du +marquis_. + +Attendez, attendez un peu. + + +FIN DE BETTINE. + + +Le rôle de Bettine a été écrit pour madame Rose Chéri, qui joignait +à son talent de comédienne ceux de pianiste habile et de musicienne +consommée. Cette pièce, représentée pour la première fois sur le +théâtre du Gymnase dramatique, le 30 octobre 1851, fut écoutée avec +une apparence d'attention et de respect, mais dans un morne silence. +Il ne serait pas facile d'expliquer aujourd'hui pourquoi ce charmant +ouvrage n'a pas obtenu plus de faveur. + + * * * * * + +CARMOSINE + +COMÉDIE EN TROIS ACTES + +PUBLIÉE EN 1852, REPRÉSENTÉE EN 1865. + + + PERSONNAGES. ACTEURS + QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES. + + PIERRE D'ARAGON, roi de Sicile. MM. BONDOIS. + MAITRE BERNARD, médecin. LAUTE. + MINUCCIO, troubadour. THIRON. + PERILLO, jeune avocat. LAROCHE. + SER VESPASIANO, chevalier de fortune. ROMANVILLE. + UN OFFICIER DU PALAIS. + MICHEL, domestique chez maître Bernard. + LA REINE CONSTANCE, femme du roi Pierre. Mlle OTHON. + DAME PAQUE, femme de maître Bernard. Mme MASSON. + CARMOSINE, leur fille. Mlle THUILLIER. + PAGES, ÉCUYERS, DEMOISELLES D'HONNEUR, SUIVANTES DE LA REINE. + +_La scène se passe à Palerme._ + +[Illustration: Carmosine] + + + + +ACTE PREMIER + +_Une salle chez maître Bernard._ + + +SCÈNE PREMIÈRE + +MAITRE BERNARD, DAME PAQUE. + + +DAME PAQUE. + +Faites-moi le plaisir de laisser là vos drogues, et d'écouter un peu +ce que je vous dis. + +MAITRE BERNARD. + +Faites-moi la grâce de ne pas me le dire du tout, ce sera tout +aussitôt fait. + +DAME PAQUE. + +Comme il vous plaira. Mélangez vos herbes empestées tout à votre aise. +Le seul résultat de votre obstination sera de la voir mourir dans nos +bras. + +MAITRE BERNARD. + +Si mes remèdes ne peuvent rien, que peut donc votre bavardage? Mais +c'est votre unique passe-temps de nous inonder de discours inutiles. +Dieu merci, la patience est une belle vertu. + +DAME PAQUE. + +Si vous aimiez votre pauvre fille, elle serait bientôt guérie. + +MAITRE BERNARD. + +Pourquoi me dites-vous cela? Êtes-vous folle? Ne voyez-vous pas ce +que je fais du matin au soir? Pauvre chère âme! tout ce que j'aime! +Dites-moi, n'est-ce donc pas assez de voir souffrir l'enfant de mon +coeur, sans avoir sur le dos vos éternels reproches? car on dirait, +à vous entendre, que je suis cause de tout le mal. Y a-t-il moyen de +rien comprendre à cette mélancolie qui la tue? Maudites soient les +fêtes de la reine, et que les tournois aillent à tous les diables! + +DAME PAQUE. + +Vous en revenez toujours à vos moutons. + +MAITRE BERNARD. + +Oui, on ne m'ôtera pas de la tête qu'elle est tombée malade un +dimanche, précisément en revenant de la passe d'armes. Je la vois +encore s'asseoir là, sur cette chaise; comme elle était pâle et toute +pensive! comme elle regardait tristement ses petits pieds couverts de +poussière? Elle n'a dit mot de la journée, et le souper s'est passé +sans elle. + +DAME PAQUE. + +Allez, vous n'êtes qu'un vieux rêveur. Le meilleur de tous les +remèdes, je vous le dirai, malgré votre barbe: c'est un beau garçon et +un anneau d'or. + +MAITRE BERNARD. + +Si cela était, pourquoi refuserait-elle tous les partis qu'on lui +présente? Pourquoi ne veut-elle même pas entendre parler de Perillo, +qui était son ami d'enfance? + +DAME PAQUE. + +Vraiment, elle s'en soucie bien! Laissez-moi faire. On lui proposera +telle personne qu'elle ne refusera pas. + +MAITRE BERNARD. + +Je sais ce que vous voulez dire, et pour celui-là, c'est moi qui le +refuse. Vous vous êtes coiffée d'un flandrin. + +DAME PAQUE. + +Vous verrez vous-même ce qui en est. + +MAITRE BERNARD. + +Ce qui en est? Mais, dame Pâque, il y a pourtant dans ce monde +certaines choses à considérer. Je ne suis pas un grand seigneur, +madame, mais je suis un honnête médecin, un médecin assez riche, +dame Pâque, et même fort riche pour cette ville; j'ai dans mon coffre +quantité de sacs bien et dûment cachetés. Je ne donnerai pas plus ma +fille pour rien, que je ne la vendrai, entendez-vous? + +DAME PAQUE. + +Vraiment, vous ferez bien, et votre fille mourra de votre sagesse, si +elle ne meurt de vos potions. Laissez donc là ce flacon, je vous +en prie, et n'empoisonnez pas davantage cette pauvre enfant. Ne +voyez-vous donc pas, depuis deux mois, que vos drogueries ne servent +à rien? Votre fille est malade d'amour, voilà ce que je sais, moi, de +bonne part. Elle aime ser Vespasiano, et toutes les fioles de la terre +n'y changeront pas un iota. + +MAITRE BERNARD. + +Ma fille n'est point une sotte, et ser Vespasiano est un sot. +Qu'est-ce qu'un âne peut faire d'une rose? + +DAME PAQUE. + +Ce n'est pas vous qui l'épouserez. Essayez donc d'avoir le sens +commun. Ne convenez-vous pas que c'est en revenant des fêtes de la +reine que votre fille est tombée malade? N'en parle-t-elle pas sans +cesse? N'amène-t-elle pas toujours les entretiens sur ce chapitre, sur +l'habileté des cavaliers, sur les prouesses de celui-là, sur la belle +tournure de celui-ci? Est-il rien de plus naturel à une jeune fille +sans expérience que de sentir son coeur battre tout à coup pour la +première fois, à la vue de tant d'armes resplendissantes, de tant de +chevaux, de bannières, au son des clairons, au bruit des épées? Ah! +quand j'avais son âge!... + +MAITRE BERNARD. + +Quand vous aviez son âge, dame Pâque, il me semble que vous m'avez +épousé, et il n'y avait point là de trompettes. + +DAME PAQUE. + +Je le sais bien, mais ma fille est mon sang. Or, dans ces fêtes, je +vous le demande, à qui peut-elle s'intéresser? Qui doit-elle chercher +dans la foule, si ce n'est les gens qu'elle connaît? Et quel autre, +parmi nos amis, quel autre que le beau, le galant, l'invincible ser +Vespasiano? + +MAITRE BERNARD. + +À telle enseigne, qu'au premier coup de lance, il est tombé les quatre +fers en l'air. + +DAME PAQUE. + +Il se peut que son cheval ait fait un faux pas, que sa lance se soit +détournée, je ne nie pas cela; il se peut qu'il soit tombé. + +MAITRE BERNARD. + +Cela se peut assurément; il a pirouetté en l'air comme un volant, et +il est tombé, je vous le jure, autant qu'il est possible. + +DAME PAQUE. + +Mais de quel air il s'est relevé! + +MAITRE BERNARD. + +Oui, de l'air d'un homme qui a son dîner sur le coeur, et une forte +envie de rester par terre. Si un pareil spectacle a rendu ma fille +malade, soyez persuadée que ce n'est pas d'amour. Allons, laissez-moi +lui porter ceci. + +DAME PAQUE. + +Faites ce que vous voudrez. Je vous préviens que j'ai invité ce +chevalier à souper. Que votre fille ait faim ou non, elle y viendra, +et vous jugerez par vous-même de ce qui se passe dans son coeur. + +MAITRE BERNARD. + +Et pourquoi ne parlerait-elle pas, si vous aviez raison? Suis-je donc +un tyran, s'il vous plaît? Ai-je jamais rien refusé à ma fille, à mon +unique bien? Est-ce qu'il peut lui tomber une larme des yeux sans que +tout mon coeur... Juste ciel! plutôt que de la voir ainsi s'éteindre +sans dire une parole, est-ce que je ne voudrais pas?... Allons! vous +me rendriez fou! + +_Ils sortent chacun d'un côté différent._ + + +SCÈNE II + + +PERILLO, _seul, entrant_. + +Personne ici! Il me semblait avoir entendu parler dans cette chambre. +Les clefs sont aux portes, la maison est déserte. D'où vient cela? En +traversant la cour, un pressentiment m'a saisi... Rien ne ressemble +tant au malheur que la solitude;... maintenant j'ose à peine +avancer.--Hélas! je reviens de si loin, seul et presque au hasard; +j'avais écrit pourtant, mais je vois bien qu'on ne m'attendait +pas. Depuis combien d'années ai-je quitté ce pays? Six ans! Me +reconnaîtra-t-elle? Juste ciel! comme le coeur me bat! Dans cette +maison de notre enfance, à chaque pas un souvenir m'arrête. Cette +salle, ces meubles, les murailles même, tout m'est si connu, tout +m'était si cher! D'où vient que j'éprouve à cet aspect un charme +plein d'inquiétude qui me ravit et me fait trembler? Voilà la porte du +jardin, et celle-ci!... J'ai fait bien du chemin pour venir y frapper; +à présent j'hésite sur le seuil. Hélas! là est ma destinée; là est +le but de toute ma vie, le prix de mon travail, ma suprême espérance! +Comment va-t-elle me recevoir? Que dira-t-elle? Suis-je oublié? +Suis-je dans sa pensée? Ah! voilà pourquoi je frissonne;... tout est +dans ces deux mots, l'amour ou l'oubli!... Eh bien! quoi? Elle est là +sans doute. Je la verrai, elle me tendra la main: n'est-elle pas ma +fiancée? n'ai-je pas la promesse de son père? n'est-ce pas sur cette +promesse que je suis parti? n'ai-je pas rempli toutes les miennes? +Serait-il possible?... Non, mes doutes sont injustes; elle ne peut +être infidèle au passé. L'honneur est dans son noble coeur, comme +la beauté sur son visage, aussi pur que la clarté des cieux. Qui sait? +elle m'attend peut-être; et tout à l'heure... O Carmosine! + + +SCÈNE III + +PERILLO, MAITRE BERNARD. + + +MAITRE BERNARD. + +Silence! elle dort. Quelques heures de bon sommeil, et elle est +sauvée. + +PERILLO. + +Qui, monsieur? + +MAITRE BERNARD. + +Oui, sauvée, je le crois, du moins. + +PERILLO. + +Qui, monsieur? + +MAITRE BERNARD. + +C'est toi, Perillo? ma pauvre fille est bien malade. + +PERILLO. + +Carmosine! Quel est son mal? + +MAITRE BERNARD. + +Je n'en sais rien. Eh bien! garçon, tu reviens de Padoue; j'ai reçu ta +lettre l'autre jour; tu as terminé tes études, passé tes examens, tu +es docteur en droit, tu vas recevoir et bien porter le bonnet carré; +tu as tenu parole, mon ami; tu étais parti bon écolier, et tu reviens +savant comme un maître. Hé! hé! voilà une belle carrière devant toi. +Ma pauvre fille est bien malade. + +PERILLO. + +Qu'a-t-elle donc, au nom du ciel? + +MAITRE BERNARD. + +Hé! je te dis que je n'en sais rien. C'est une joie pour moi de +te revoir, mon brave Antoine, mais une triste joie; car pourquoi +viens-tu? Il était convenu entre ton père et moi que tu épouserais ma +fille dès que tu aurais un état solide; tu as bien travaillé, n'est-ce +pas? ton coeur n'a pas changé, j'en suis sûr, le mien non plus, et +maintenant... O mon Dieu! Qu'a-t-elle donc fait? + +PERILLO. + +Vos paroles me font frémir. Quoi! sa vie est-elle en danger? + +MAITRE BERNARD. + +Veux-tu me faire mourir moi-même, à te répéter cent fois que je +l'ignore? Elle est malade, Perillo, bien malade. + +PERILLO. + +Se pourrait-il qu'un homme aussi habile, aussi expérimenté que +vous?... + +MAITRE BERNARD. + +Oui, expérimenté, habile! Voilà justement ce qu'ils disent tous. Ne +croirait-on pas que j'ai dans ma boutique la panacée universelle, et +que la mort n'ose pas entrer dans la maison d'un médecin? [Je ne +m'en suis pas fié à moi seul, j'ai appelé à mon aide tout ce que je +connais, tout ce que j'ai pu trouver au monde de docteurs, d'érudits, +d'empiriques même, et nous avons dix fois consulté. Habileté de +rêveurs, expérience de routine! La nature, Perillo, qui mine et +détruit, quand elle veut se cacher, est impénétrable. Qu'on nous +montre une plaie, une blessure ouverte, une fièvre ardente, nous voilà +savants. Nous avons vu cent fois pareille chose, et l'habitude indique +le remède; mais quand la cause du mal ne se découvre point, lorsque +la main, les yeux, les battements du coeur, l'enveloppe humaine tout +entière est vainement interrogée; lorsqu'une jeune fille de dix-huit +ans, belle comme un soleil et fraîche comme une fleur, pâlit tout +à coup et chancelle, puis, quand on lui demande ce qu'elle souffre, +répond seulement: Je me meurs... Antoine, combien de fois j'ai cherché +d'un oeil avide le secret de sa souffrance, dans sa souffrance même! +Rien ne me répondait, pas un signe, pas un indice clair et visible, +rien devant moi que la douleur muette, car la pauvre enfant ne se +plaint jamais; et moi, le coeur brisé de tristesse, plein de mon +inutilité, je regarde les rayons poudreux où sont entassés depuis des +années les misérables produits de la science. Peut-être, me dis-je, +y a-t-il là dedans un remède qui la sauverait, une goutte de cordial, +une plante salutaire; mais laquelle? comment deviner?] + +PERILLO, _à part_. + +Mes pressentiments étaient donc fondés; je suis venu pour trouver +cela. + +_Haut._ + +Ce que vous me dites, monsieur, est horrible. Me sera-t-il permis de +voir Carmosine? + +MAITRE BERNARD. + +Sans doute, quand elle s'éveillera; mais elle est bien faible, +Perillo. Peut-être nous faudra-t-il d'abord la préparer à ta venue, +car la moindre émotion la fatigue beaucoup et suffit quelquefois pour +la priver de ses sens. Elle t'a aimé, elle t'aime encore, tu devais +l'épouser,... tu me comprends. + +PERILLO. + +J'agirai comme il vous plaira. Faut-il que je m'éloigne pour quelques +jours, pour un aussi long temps que vous le jugerez nécessaire? +Parlez, mon père, j'obéirai. + +MAITRE BERNARD. + +Non, mon ami, tu resteras. N'es-tu pas aussi de la famille? + +PERILLO. + +Il est bien vrai que j'espérais en être, et vous appeler toujours de +ce nom de père que vous me permettiez quelquefois de vous donner. + +MAITRE BERNARD. + +Toujours, et tu ne nous quitteras plus. + +PERILLO. + +Mais vous me dites que ma présence peut être nuisible ou fâcheuse. +Quand ma vue ne devrait causer qu'un moment de souffrance, la plus +faible impression, la plus légère pâleur sur ses traits chéris, ô +Dieu! plutôt que de lui coûter seulement une larme, j'aimerais mieux +recommencer le long chemin que je viens de faire, et m'exiler à jamais +de Palerme. + +MAITRE BERNARD. + +Ne crains rien, j'arrangerai cela. + +PERILLO. + +Aimez-vous mieux que j'aille loger dans un autre quartier de la ville? +Je puis trouver quelque maison du faubourg (j'en avais une avant +d'être orphelin). J'y demeurerais enfermé tout le jour, afin que mon +retour fût ignoré; le soir seulement, n'est-ce pas, ou le matin de +bonne heure, je viendrais frapper à votre porte et demander de ses +nouvelles, car vous concevez que sans cela je ne saurais... Elle +souffre donc beaucoup? + +MAITRE BERNARD. + +Tu pleures, garçon? Écoute donc, il ne faut pourtant pas nous désoler +si vite. Cette incompréhensible maladie ne nous a pas dit son dernier +mot. Elle dort dans ce moment-ci, et, je te l'ai dit, cela est de +bon augure. Qui sait? Prenons nos précautions tout doucement, avec +ménagement. Évitons, avant tout, qu'elle ne te voie trop vite; dans +l'état où elle est, je n'oserais pas répondre... + + +SCÈNE IV + +LES PRÉCÉDENTS, DAME PAQUE. + + +DAME PAQUE. + +Votre fille vient de se réveiller; elle voudrait... Ah! c'est vous, +seigneur Perillo? Je suis charmée de vous revoir. + +_Perillo salue.--À part_. + +Encore un amoureux transi! Nous nous serions bien passés de sa +visite... + +_Haut à son mari._ + +Votre fille voudrait aller au jardin. + +MAITRE BERNARD. + +Que me dites-vous là? est-ce que cela est possible? à peine depuis +trois jours peut-elle se soutenir. + +DAME PAQUE. + +Elle est debout, elle se sent beaucoup mieux, le sommeil lui a fait +grand bien. Elle veut marcher et respirer un peu. + +MAITRE BERNARD. + +En vérité! + +_À Perillo._ + +Tu vois, mon cher Antoine, que je ne me trompais pas tout à l'heure. +Voici un changement, un heureux changement. Elle va venir, retire-toi +un instant. + +PERILLO. + +Elle va venir, et il faut que je m'éloigne! Si j'osais vous faire une +demande... + +MAITRE BERNARD. + +Qu'est-ce que c'est? + +PERILLO. + +Laissez-moi la voir; je me cacherai derrière cette tapisserie; un seul +moment, que je la voie passer! + +MAITRE BERNARD. + +Je le veux bien, mais ne te montre point que je ne t'appelle; je +vais tenter en la faveur tout ce qui me sera possible;--et vous, dame +Pâque, ne soufflez mot, je vous prie. + +DAME PAQUE. + +Sur vos affaires? Je n'en suis pas pressée; je n'aime pas les +mauvaises commissions. Voici votre fille; je vais au jardin porter mon +grand fauteuil auprès de la fontaine. + +_Perillo se cache derrière une tapisserie._ + + +SCÈNE V + +MAITRE BERNARD, PERILLO, _caché_, CARMOSINE. + + +CARMOSINE. + +Eh bien! mon père, vous êtes inquiet, vous me regardez avec surprise? +Vous ne vous attendiez pas, n'est-il pas vrai, à me voir debout comme +une grande personne? C'est pourtant bien moi. + +_Elle l'embrasse._ + +Me reconnaissez-vous? + +MAITRE BERNARD. + +C'est de la joie que j'éprouve, et aussi de la crainte. Es-tu bien +sûre de n'avoir pas trop de courage? + +CARMOSINE. + +Oh! je voulais vous surprendre bien davantage encore, mais je vois que +ma mère m'a trahie. Je voulais aller au jardin toute seule, et vous +faire dire en confidence qu'une belle dame de Palerme vous demandait. +Vous auriez pris bien vite votre belle robe de velours noir, votre +bonnet neuf, et comme j'avais un masque... Eh bien! qu'auriez-vous +dit? + +MAITRE BERNARD. + +Qu'il n'y a rien d'aussi charmant que toi; ainsi ta ruse eût été +inutile. Hélas! ma bonne Carmosine, qu'il y a longtemps que je ne t'ai +vue sourire! + +CARMOSINE. + +Oui, je suis toute gaie, toute légère, je ne sais pourquoi... C'est +que j'ai fait un rêve. Vous souvenez-vous de Perillo? + +MAITRE BERNARD. + +Assurément. Que veux-tu dire? + +_À part._ + +C'est singulier; jamais elle ne parlait de lui. + +CARMOSINE. + +J'ai rêvé que j'étais sur le pas de notre porte. On célébrait une +grande fête. Je voyais les personnes de la ville passer devant moi +vêtues de leurs plus beaux habits, les grandes dames, les cavaliers... +Non, je me trompe, c'étaient des gens comme nous, tous nos voisins +d'abord, et nos amis, puis une foule, une foule innombrable qui +descendait par la Grand'-Rue, et qui se renouvelait sans cesse; plus +le flot s'écoulait, plus il grossissait, et tout ce monde se dirigeait +vers l'église, qui resplendissait de lumière. J'entendais de loin le +bruit des orgues, les chants sacrés, et une musique céleste formée de +l'accord des harpes et de voix si douces, que jamais pareil son n'a +frappé mon oreille. La foule paraissait impatiente d'arriver le plus +tôt possible à l'église, comme si quelque grand mystère, unique, +impossible à revoir une seconde fois, s'accomplissait. Pendant que je +regardais tout cela, une inquiétude étrange me saisissait [aussi, mais +je n'avais point envie de suivre les passants]. Au fond de l'horizon, +dans une vaste plaine entourée de montagnes, j'apercevais un voyageur +marchant péniblement dans la poussière. Il se hâtait de toutes +ses forces; mais il n'avançait qu'à grand'peine, et je voyais très +clairement qu'il désirait venir à moi. De mon côté, je l'attendais; +il me semblait que c'était lui qui devait me conduire à cette fête. +Je sentais son désir et je le partageais; j'ignorais quels obstacles +l'arrêtaient; mais, dans ma pensée, j'unissais mes efforts aux siens; +mon coeur battait avec violence, et pourtant je restais immobile, +sans pouvoir faire un pas vers lui. Combien de temps dura cette +vision, je n'en sais rien, peut-être une minute; mais, dans mon rêve, +c'étaient des années. Enfin, il approcha et me prit la main; aussitôt +la force irrésistible qui m'attachait à la même place cessa tout +à coup, et je pus marcher. Une joie inexprimable s'empara de moi; +j'avais brisé mes liens, j'étais libre. Pendant que nous partions tous +deux avec la rapidité d'une flèche, je me retournai vers mon fantôme, +et je reconnus Perillo. + +MAITRE BERNARD. + +Et c'est là ce qui t'a donné cette gaieté inattendue? + +CARMOSINE. + +Sans doute. Jugez de ma surprise lorsqu'on m'éveillant tout à coup, +je trouvai que mon rêve était vrai dans ce qu'il avait d'heureux +pour moi, c'est-à-dire que je pouvais me lever et marcher sans aucune +peine. Ma première pensée a été tout de suite de venir vous sauter au +cou; après cela, j'ai voulu faire de l'esprit, mais j'ai échoué dans +mon entreprise. + +MAITRE BERNARD. + +Eh bien! ma chère, puisque ce songe t'a mise de si bonne humeur, et +puisqu'il est vrai sur ce point, apprends qu'il l'est aussi sur un +autre. J'hésitais à t'en informer, mais maintenant je n'ai plus de +scrupule: Perillo est dans cette ville. + +CARMOSINE. + +Vraiment! depuis quand? + +MAITRE BERNARD. + +De ce matin même, et tu le verras quand tu voudras. Le pauvre garçon +sera bien heureux, car il t'aime plus que jamais. Dis un mot et il +sera ici. + +CARMOSINE. + +Vous m'effrayez.--Il y est peut-être! + +MAITRE BERNARD. + +Non, mon enfant, non, pas encore; il attend qu'on l'avertisse pour se +montrer. Est-ce que tu ne serais pas bien aise de le voir? Il ne t'a +pas déplu dans ton rêve; il ne te déplaisait pas jadis. Il est docteur +en droit à présent: c'est un personnage que ce bambin, avec qui tu +jouais à cligne-musette, et c'est pour toi qu'il a étudié, car tu sais +qu'il a ma parole. Je ne voulais pas t'en parler, mais grâce à Dieu... + +CARMOSINE. + +Jamais! jamais! + +MAITRE BERNARD. + +Est-il possible? ton compagnon d'enfance, ce digne et excellent +garçon, le fils unique de mon meilleur ami tu refuserais de le voir? +A-t-il rien fait pour que tu le haïsses? + +CARMOSINE. + +Rien, non,... rien; je ne le hais pas;--qu'il vienne, si vous +voulez... Ah! je me sens mourir! + +MAITRE BERNARD. + +Calme-toi, je t'en prie; on ne fera rien contre ta volonté. Ne sais-tu +pas que je te laisse maîtresse absolue de toi-même? Ce que je t'en ai +dit n'a rien de sérieux, c'était pour savoir seulement ce que tu en +aurais pensé dans le cas où par hasard... Mais il n'est pas ici, il +n'est pas revenu, il ne reviendra pas. + +_À part._ + +Malheureux que je suis, qu'ai-je fait? + +CARMOSINE. + +Je me sens bien faible. + +_Elle s'assoit._ + +MAITRE BERNARD. + +Seigneur mon Dieu! il n'y a qu'un instant, tu te trouvais si bien, tu +reprenais ta force! C'est moi qui ai détruit tout cela, c'est ma sotte +langue que je n'ai pas su retenir! Hélas! pouvais-je croire que je +t'affligerais? Ce pauvre Perillo était venu... Non, je veux dire... +Enfin, c'était toi qui m'en avais parlé la première. + +CARMOSINE. + +Assez, assez, au nom du ciel! il n'y a point de votre faute. Vous ne +saviez pas,... vous ne pouviez pas savoir... Ce songe qui me semblait +heureux, j'y vois clair maintenant, il me fait horreur! + +MAITRE BERNARD. + +Carmosine, ma fille bien-aimée! par quelle fatalité inconcevable... + +_Perillo écarte la tapisserie sans être vu de Carmosine; il fait un +signe d'adieu à Bernard, et sort doucement._ + +CARMOSINE. + +Que regardez-vous donc, mon père? + +MAITRE BERNARD. + +Qu'as-tu, toi-même? tu pâlis, tu frissonnes; qu'éprouves-tu? +Écoute-moi; il y a dans ta pensée un secret que je ne connais pas, +et ce secret cause ta souffrance; je ne voudrais pas te le demander; +mais, tant que je l'ignorerai, je ne puis te guérir, et je ne peux pas +te laisser mourir. Qu'as-tu dans le coeur? Explique-toi. + +CARMOSINE. + +Cela me fait beaucoup de mal, lorsque vous me parlez ainsi. + +MAITRE BERNARD. + +Que veux-tu? Je te le répète, je ne peux pas te laisser mourir. Toi +si jeune, si forte, si belle! Doutes-tu de ton père? Ne diras-tu rien? +T'en iras-tu comme cela? Nous sommes riches, mon enfant; si tu as +quelques désirs,... les jeunes filles sont parfois bien folles, +qu'importe? il te faut un mot, rien de plus, un mot dit à l'oreille de +ton père. Le mal dont tu souffres n'est pas naturel; [ces faux espoirs +que tu nous donnes, ces moments de bien-être que tu ressens, pour +nous rejeter ensuite dans des craintes plus graves; toutes ces +contradictions dans tes paroles, tous ces changements inexplicables, +sont un supplice!] Tu te meurs, mon enfant, je deviendrai +fou;--veux-tu faire mourir aussi de douleur ton pauvre père qui te +supplie! + +_Il se met à genoux._ + +CARMOSINE. + +Vous me brisez, vous me brisez le coeur! + +MAITRE BERNARD. + +Je ne puis pas me taire, il faut que tu le saches. Ta mère dit que tu +es malade d'amour,... elle a été jusqu'à nommer quelqu'un... + +CARMOSINE. + +Prenez pitié de moi! + +_Elle s'évanouit._ + +MAITRE BERNARD. + +Ah! misérable, tu assassines ta fille! Ta fille unique, bourreau que +tu es! Holà, Michel! holà! ma femme! Elle se meurt, je l'ai tuée, +voilà mon enfant morte! + + +SCÈNE VI + +LES PRÉCÉDENTS, DAME PAQUE. + + +DAME PAQUE. + +Que voulez-vous? Qu'est-il arrivé? + +MAITRE BERNARD. + +Vite du vinaigre, des sels, ce flacon, là, sur cette table! + +DAME PAQUE, _donnant le flacon_. + +J'étais bien sûre que votre Perillo nous ferait ici de mauvaise +besogne. + +MAITRE BERNARD. + +Paix! sur le salut de votre âme! La voici qui rouvre les yeux. + +DAME PAQUE. + +Eh bien! mon pauvre ange, ma chère Carmosine, comment te sens-tu à +présent? + +CARMOSINE. + +Très bien. Où allez-vous, mon père? Ne me quittez pas. + +MAITRE BERNARD. + +Laissez-moi! laissez-moi! + +DAME PAQUE. + +Que veux-tu? + +CARMOSINE. + +Je ne veux rien; pourquoi mon père s'en va-t-il? + +MAITRE BERNARD. + +Pourquoi? pourquoi? parce que tout est perdu. Que Dieu me juge! + +CARMOSINE. + +Restez, mon père, ne vous inquiétez pas; tout cela finira bientôt. + +DAME PAQUE. + +Ser Vespasiano vient souper avec nous; seras-tu assez forte pour te +mettre à table? + +CARMOSINE. + +Certainement, j'essaierai. + +DAME PAQUE, _à son mari_. + +Voyez-vous cela? elle y consent. + +MAITRE BERNARD, _à sa femme_. + +Que le diable vous emporte, vous et votre marotte! Vous ne comprenez +donc rien à rien? + +CARMOSINE. + +Me voilà tout à fait bien maintenant. Le souper est-il prêt? Venez, +mon père; donnez-moi le bras pour descendre. + +DAME PAQUE. + +J'ai ordonné qu'on apportât la table ici. Ne te dérange pas, n'essaie +pas de marcher. Voici le seigneur Vespasiano. + +MAITRE BERNARD, _à part_. + +La peste soit du sot empanaché! + + +SCÈNE VII + +LES PRÉCÉDENTS, SER VESPASIANO. + + +SER VESPASIANO. + +Bonsoir, chère dame.--Salut, maître Bernard. + +MAITRE BERNARD. + +Bonjour; ne parlez pas si haut. + +SER VESPASIANO. + +Que vois-je! la perle de mon âme à demi privée de sentiment! Ses yeux +d'azur presque fermés à la lumière, et les lis remplaçant les roses! + +DAME PAQUE. + +C'est le troisième accès depuis deux jours. + +SER VESPASIANO. + +Père infortuné! tendre mère! combien je sympathise avec votre douleur! + +CARMOSINE, _à Bernard qui veut sortir_. + +Mon père, ne vous éloignez pas! + +SER VESPASIANO, _à Bernard_. + +Votre aimable fille vous rappelle, maître Bernard. + +MAITRE BERNARD. + +Allez au diable, monsieur, et laissez-nous en repos chez nous! + +_On apporte le souper._ + +CARMOSINE, _à son père_. + +Ne soyez donc pas triste; venez près de moi. Je veux vous verser un +verre de vin. + +MAITRE BERNARD, _assis près d'elle_. + +O mon enfant! que ne puis-je t'offrir ainsi tout le sang que la +vieillesse a laissé dans mes veines, pour ajouter un jour à tes jours! + +SER VESPASIANO, _s'asseyant près de dame Pâque_. + +Après ce que votre mari vient de me dire, je ne sais trop si je dois +rester. + +DAME PAQUE. + +Plaisantez-vous? est-ce qu'un homme de votre mérite fait attention à +de pareilles choses? + +SER VESPASIANO. + +Il est vrai.--Voilà un rôti qui a une terrible mine. + +CARMOSINE, _à son père_. + +Dites-moi, qu'est-ce qu'il faut que je mange? Conseillez-moi, +donnez-moi votre avis. + +MAITRE BERNARD. + +Pas de cela, ma chère, prends ceci, oui, je crois du moins;... hélas! +je ne sais pas. + +SER VESPASIANO, _à dame Pâque_. + +Elle détourne les yeux quand je la regarde. Croyez-vous que je +réussisse? + +DAME PAQUE. + +Hélas! peut-on vous résister? + +SER VESPASIANO. + +Que ne m'est-il permis de fendre mon coeur en deux avec ce poignard, +et d'en offrir la moitié à une personne que je respecte... Il m'est +impossible de m'expliquer. + +DAME PAQUE. + +Et il m'est défendu de vous entendre. + +_On entend chanter dans la rue._ + +CARMOSINE. + +N'est-ce pas la voix de Minuccio? + +SER VESPASIANO. + +Oui, ma reine toute belle; c'est Minuccio d'Arezzo lui-même. Il +sautille sous ces fenêtres, [sa viole à la main.] + +CARMOSINE. + +Priez-le de monter ici, mon père; il égaiera notre souper. + +MAITRE BERNARD, _à la fenêtre_. + +Holà! Minuccio, mon ami, viens ici souper avec nous. Le voilà qui +monte, il me fait signe de la tête. + +SER VESPASIANO. + +C'est un musicien remarquable, fort bon chanteur et joueur +d'instruments. Le roi l'écoute volontiers, et il a su, avec ses +aubades, s'attirer la protection des gens de cour. Il nous sonna +fort doucement l'autre soir d'une guitare qu'il avait apportée, avec +certaines amoureuses et tout à fait gracieuses ariettes; nous sommes +là une demi-douzaine qui avons des bontés pour lui. + +[MAITRE BERNARD. + +En vérité? Eh bien! à mes yeux, c'est là le moindre de ses mérites; +non que je méprise une bonne chanson, il n'y a rien qui aille mieux à +table avec un verre de cerigo; mais avant d'être un savant musicien, +un troubadour, comme on dit, Minuccio, pour moi, est un honnête homme, +un bon, loyal et ancien ami, tout jeune et frivole qu'il paraît, ami +dévoué à notre famille, le meilleur peut-être qui nous reste depuis la +mort du père d'Antoine. Voilà ce que je prise en lui, et j'aime mieux +son coeur que sa viole.] + + +SCÈNE VIII + +LES PRÉCÉDENTS, MINUCCIO. + + +CARMOSINE. + +Bonsoir, Minuccio. Puisque tu chantes pour le vent qui passe, ne +veux-tu pas chanter pour nous? + +MINUCCIO. + +Belle Carmosine, je chantais tout à l'heure, mais maintenant j'ai +envie de pleurer. + +CARMOSINE. + +D'où te vient cette tristesse? + +MINUCCIO. + +De vos yeux aux miens. Comment la gaieté oserait-elle rester sur mon +pauvre visage, lorsqu'on la voit s'éteindre et mourir dans le sein +même de la fleur où l'on devrait la respirer? + +CARMOSINE. + +Quelle est cette fleur merveilleuse? + +MINUCCIO. + +La beauté. Dieu l'a mise au monde dans trois excellentes intentions: +premièrement, pour nous réjouir; en second lieu, pour nous consoler, +et enfin, pour être heureuse elle-même. Telle est la vraie loi de +nature, et c'est pécher que de s'en écarter. + +CARMOSINE. + +Crois-tu cela? + +MINUCCIO. + +Il n'y a qu'à regarder. Trouvez sur terre une chose plus gaie et plus +divertissante à voir qu'un sourire, quand c'est une belle fille qui +sourit! Quel chagrin y résisterait? Donnez-moi un joueur à sec, un +magistrat cassé, un amant disgracié, un chevalier fourbu, un politique +hypocondriaque, les plus grands des infortunés, Antoine après Actium, +Brutus après Philippes, que dis-je? un sbire rogneur d'écrits, un +inquisiteur sans ouvrage; montrez à ces gens-là seulement une fine +joue couleur de pêche, relevée par le coin d'une lèvre de pourpre où +le sourire voltige sur deux rangs de perles! Pas un ne s'en défendra, +sinon je le déclare indigne de pitié, car son malheur est d'être un +sot. + +SER VESPASIANO, _à dame Pâque_. + +Il a du jargon, il a du jargon; on voit qu'il s'est frotté à nous. + +MINUCCIO. + +Si donc cette chose plus légère qu'une mouche, plus insaisissable que +le vent, plus impalpable et plus délicate que la poussière de l'aile +d'un papillon, cette chose qui s'appelle une jolie femme, réjouit tout +et console de tout, n'est-il pas juste qu'elle soit heureuse, puisque +c'est d'elle que le bonheur nous vient? Le possesseur du plus riche +trésor peut, il est vrai, n'être qu'un pauvre, s'il enfouit ses ducats +en terre, ne donnant rien à soi ni aux autres; mais la beauté ne +saurait être avare. Dès qu'elle se montre, elle se dépense, elle se +prodigue sans se ruiner jamais; au moindre geste, au moindre mot, à +chaque pas qu'elle fait, sa richesse lui échappe et s'envole autour +d'elle, sans qu'elle s'en aperçoive, dans sa grâce comme un parfum, +dans sa voix comme une musique, dans son regard comme un rayon de +soleil! Il faut donc bien que celle qui donne tant, se fasse un peu, +comme dit le proverbe, la charité à elle-même, et prenne sa part du +plaisir qu'elle cause... Ainsi, Carmosine, souriez. + +CARMOSINE. + +En vérité, ta folle éloquence mérite qu'on la paye un tel prix. C'est +toi qui es heureux, Minuccio; ce précieux trésor dont tu parles, +il est dans ton joyeux esprit. Nous as-tu fait quelques romances +nouvelles? + +_Elle lui donne un verre qu'elle remplit._ + +SER VESPASIANO. + +Hé! oui, l'ami, chante-nous donc un peu cette chanson que tu nous as +dite là-bas. + +MINUCCIO. + +En quel endroit, magnanime seigneur? + +SER VESPASIANO. + +Hé, par Dieu! mon cher, au palais du roi. + +MINUCCIO. + +Il me semblait, vaillant chevalier, que le roi n'était pas là-bas, +mais-là haut. + +SER VESPASIANO. + +Comment cela, rusé compère? + +MINUCCIO. + +N'avez-vous jamais vu les fantoccini? Et ne sait-on pas que celui qui +tient les fils est plus haut placé que ses marionnettes? Ainsi s'en +vont deçà delà les petites poupées qu'il fait mouvoir, les gros barons +vêtus d'acier, les belles dames fourrées d'hermine, les courtisans en +pourpoint de velours, puis la cohue des inutiles, qui sont toujours +les plus empressés;... enfin les chevaliers de fortune ou de hasard, +si vous voulez, ceux dont la lance branle dans le manche et le pied +vacille dans l'étrier. + +SER VESPASIANO. + +Tu aimes, à ce qu'il paraît, les énumérations, mais tu oublies les +baladins et les troubadours ambulants. + +MINUCCIO. + +Votre invincible Seigneurie sait bien que ces gens-là ne comptent pas; +ils ne viennent jamais qu'au dessert. Le parasite doit passer avant +eux. + +DAME PAQUE, _à ser Vespasiano_. + +Votre repartie l'a piqué au vif. + +SER VESPASIANO. + +Elle était juste, mais un peu verte. Je ne sais si je ne devrais pas +pousser encore plus loin les choses. + +DAME PAQUE. + +Vous vous moquez! qu'y a-t-il d'offensant? + +SER VESPASIANO. + +Il a parlé d'étriers peu solides et de lances mal emmanchées; c'est +une allusion détournée... + +DAME PAQUE. + +À votre chute de l'autre jour? Ce sont les hasards des combats. + +SER VESPASIANO. + +Vous avez raison.--Je meurs de soif. + +_Il boit._ + +UN DOMESTIQUE, _entrant_. + +On vient d'apporter cette lettre. + +_Il la place devant maître Bernard et sort._ + +CARMOSINE. + +À quoi songez-vous donc, mon père? + +MAITRE BERNARD. + +À quoi je songe?--Que me veut-on? + +DAME PAQUE, _qui a pris la lettre_. + +C'est un message de votre cher Antoine. + +MAITRE BERNARD. + +Donnez-moi cela. Peste soit des femmes et de leur fureur de bavarder! + +CARMOSINE. + +Si cette lettre... + +MAITRE BERNARD. + +Ce n'est rien, ma fille. C'est une lettre de Marc-Antoine, notre ami +de Messine. Ta mère s'est trompée à cause de la ressemblance des noms. + +CARMOSINE. + +Si cette lettre est de Perillo, lisez-la-moi, je vous en prie. + +MAITRE BERNARD. + +Tranquillise-toi; je te répète... + +CARMOSINE. + +Je suis très tranquille, donnez-la-moi.--Il n'y a personne de trop +ici. + +_Elle lit._ + +«À MON SECOND PÈRE, MAÎTRE BERNARD. + +«Je vais bientôt quitter Palerme. [Je remercie Dieu qu'il m'ait été +permis d'approcher une dernière fois des lieux où a commencé ma vie, +et où je la laisse tout entière. Il est vrai que, depuis six ans, +j'avais nourri une chère espérance, et que j'ai tâché de tirer de mon +humble travail ce qui pouvait me rendre digne de la promesse que vous +m'aviez faite.] Pardonnez-moi, j'ai vu votre chagrin, et j'ai entendu +Carmosine...» O ciel! + +MAITRE BERNARD. + +Je t'en supplie, rends-moi ce papier! + +CARMOSINE. + +Laissez-moi, j'irai jusqu'au bout. + +_Elle continue._ + +«Et j'ai entendu Carmosine dire que mon triste amour lui faisait +horreur. [Je me doutais depuis longtemps que cette application de +ma pauvre intelligence à d'arides études ne porterait que des fruits +stériles.] Ne craignez plus qu'une seule parole, échappée de mes +lèvres, tente de rappeler le passé, et de faire renaître le souvenir +d'un rêve, le plus doux, le seul que j'aie fait, le seul que je ferai +sur la terre. Il était trop beau pour être possible. Durant six ans, +ce rêve fut ma vie, il fut aussi tout mon courage. Maintenant le +malheur se montre à moi. C'était à lui que j'appartenais, il devait +être mon maître ici-bas.--Je le salue, et je vais le suivre. Ne songez +plus à moi, monsieur; vous êtes délié de votre promesse.» + +_Un silence._ + +Si vous le voulez bien, mon père, je vous demanderai une grâce. + +MAITRE BERNARD. + +Tout ce qui te plaira, mon enfant. Que veux-tu? + +CARMOSINE. + +Que vous me permettiez de rester seule un instant avec Minuccio, +s'il y consent lui-même; j'ai quelques mots à lui dire, et je vous le +renverrai au jardin. + +MAITRE BERNARD. + +De tout mon coeur. + +_À part._ + +Est-ce que, par hasard, elle se confierait à lui plutôt qu'à moi-même? +Dieu le veuille! [car ce garçon-là ne manquerait pas de m'instruire à +son tour.] Allons, dame Pâque, venez ça. + +CARMOSINE. + +Ser Vespasiano, j'ai lu devant vous la lettre que vous venez +d'entendre, afin que vous sachiez que je ne fais pas mystère du +dessein où je suis de ne me point marier, et pour vous montrer en même +temps que les engagements pris et le mérite même ne sauraient changer +ma résolution. Maintenant donc, excusez-moi. + + +SCÈNE IX + +MINUCCIO, CARMOSINE. + + +MINUCCIO. + +Vous êtes émue, Carmosine, cette lettre vous a troublée. + +CARMOSINE. + +Oui, je me sens faible.--Écoute-moi bien, car je ne puis parler +longtemps.--Minuccio, je t'ai choisi pour te confier un secret. +J'espère d'abord que tu ne le révéleras à aucune créature vivante, +sinon à celui que je te dirai; ensuite, qu'autant qu'il te sera +possible, tu m'aideras, n'est-ce pas? je t'en prie.--Tu te rappelles, +mon ami, cette journée où notre roi Pierre fit la grande fête de son +exaltation. Je l'ai vu à cheval au tournoi, et je me suis prise pour +lui d'un amour qui m'a réduite à l'état où je suis. Je sais combien il +me convient peu d'avoir cet amour pour un roi, et j'ai essayé de m'en +guérir; mais comme je n'y saurais rien faire, j'ai résolu, pour moins +de souffrance, d'en mourir, et je le ferai. Mais je m'en irais trop +désolée s'il ne le savait auparavant, et, ne sachant comment lui faire +connaître le dessein que j'ai pris, mieux que par toi (tu le vois +souvent, Minuccio), je te supplie de le lui apprendre. Quand ce sera +fait, tu me le diras, et je mourrai moins malheureuse. + +MINUCCIO. + +Carmosine, je vous engage ma foi, et soyez sûre qu'en y comptant, vous +ne serez jamais trompée.--Je vous estime d'aimer un si grand roi. Je +vous offre mon aide, avec laquelle j'espère, si vous voulez prendre +courage, faire de sorte qu'avant trois jours je vous apporterai des +nouvelles qui vous seront extrêmement chères; et, pour ne point perdre +le temps, j'y vais tâcher dès aujourd'hui. + +CARMOSINE. + +Je t'en supplie encore une fois. + +MINUCCIO. + +Jurez-moi d'avoir du courage. + +CARMOSINE. + +Je te le jure. Va avec Dieu. + + +FIN DE L'ACTE PREMIER. + + + + +ACTE DEUXIÈME + +_Au palais du roi.--Une salle.--Une galerie au fond._ + + +SCÈNE PREMIÈRE + +PERILLO, UN OFFICIER DU PALAIS. + + +PERILLO. + +Je puis attendre ici? + +L'OFFICIER. + +Oui, monsieur. En rentrant au palais, le roi va s'arrêter dans cette +galerie, et toutes les personnes qui s'y trouvent peuvent approcher de +Sa Majesté. + +PERILLO, _seul_. + +[On ne m'avait point trompé; Pierre conserve ici cette noble coutume +que pratiquait naguère en France le saint roi Louis, de ne point celer +la majesté royale, et de la montrer accessible à tous.] Je vais +donc lui parler, et un mot de sa bouche peut tout changer dans mon +existence. N'aurais-je pas hésité hier, n'aurais-je pas été bien +troublé, bien gêné dans la cour de ce roi conquérant, qui se fait +craindre autant qu'on l'aime? Tout m'est indifférent aujourd'hui: ce +palais, où habite la puissance, où règnent toutes les passions, toutes +les vanités et toutes les haines, est plus vide pour moi qu'un désert. +Que pourrais-je redouter auprès de ce que j'ai souffert? Le désespoir +ne vit que d'une pensée, et anéantit tout le reste. + + +SCÈNE II + +PERILLO, MINUCCIO. + + +MINUCCIO, _marchant à grands pas_. + + Va dire, Amour, ce qui cause ma peine, + S'il ne me vient... + +Ce n'est pas cela,--j'avais débuté autrement. + +PERILLO, _à part_. + +Voici un homme bien préoccupé; il n'a pas l'air de m'apercevoir. + +MINUCCIO, _continuant_. + + S'il ne me vient ou me veut secourir, + Craignant, hélas!... + +Voilà qui est plaisant.--En achevant mes derniers vers, j'ai +oublié net les premiers. Faudra-t-il donc refaire mon commencement? +J'oublierai à son tour ma fin pendant ce temps-là, et il ne tient qu'à +moi d'aller ainsi de suite jusqu'à l'éternité, versant les eaux +de Castalie dans la tonne des Danaïdes! Et point de crayon! point +d'écritoire! Voyons un peu ce que chantait ce pédant... Eh bien! où +diable l'ai-je fourré? + +_Il fouille dans ses poches et en tire un papier._ + +PERILLO, _à part_. + +Ce personnage ne m'est point inconnu: est-ce l'absence ou le chagrin +qui me trouble ainsi la mémoire? Il me semble l'avoir vu quand j'étais +enfant; en vérité, cela est étrange! j'ai oublié le nom de cet homme, +et je me souviens de l'avoir aimé. + +MINUCCIO, _à lui-même_. + +Rien de tout cela ne peut m'être utile; pas un mot n'a le sens +commun. Non, je ne crois pas qu'il y ait au monde une chose plus +impatientante, plus plate, plus creuse, plus nauséabonde, plus +inutilement boursoufflée, qu'un imbécile qui vous plante un mot à la +place d'une pensée, qui écrit à côté de ce qu'il voudrait dire, et qui +fait de Pégase un cheval de bois comme aux courses de bagues pour s'y +essouffler l'âme à accrocher ses rimes! Aussi où avais-je la tête, +d'aller demander à ce Cipolla de me composer une chanson sur les +idées d'une jeune fille amoureuse? Mettre l'esprit d'un ange dans la +cervelle d'un cuistre! Et point de crayon, bon Dieu! point de papier! +Ah! voici un jeune homme qui porte une écritoire... + +_Il s'approche de Perillo._ + +Pardonnez-moi, monsieur, pourrais-je-vous demander?... Je voudrais +écrire deux mots, et je ne sais comment... + +PERILLO, _lui donnant l'écritoire qui est suspendue à sa ceinture_. + +Très volontiers, monsieur. Pourrais-je, à mon tour, vous adresser une +question? oserais-je vous demander qui vous êtes? + +MINUCCIO, _tout en écrivant_. + +Je suis poète, monsieur, je fais des vers, et dans ce moment-ci je +suis furieux. + +PERILLO. + +Si je vous importune... + +MINUCCIO. + +Point du tout; c'est une chanson que je suis obligé de refaire, parce +qu'un charlatan me l'a manquée. D'ordinaire, je ne me charge que de la +musique, car je suis joueur de viole, monsieur, et de guitare, à votre +service; vous semblez nouveau à la cour, et vous aurez besoin de moi. +Mon métier, à vrai dire, est d'ouvrir les coeurs; j'ai l'entreprise +générale des bouquets et des sérénades, je tiens magasin de flammes et +d'ardeurs, d'ivresses et de délires, de flèches et de dards, et autres +locutions amoureuses, le tout sur des airs variés; j'ai un grand fonds +de soupirs languissants, de doux reproches, de tendres bouderies, +selon les circonstances et le bon plaisir des dames; j'ai un volume +in-folio de brouilles (pour les raccommodements, ils se font sans +moi); mais les promesses surtout sont innombrables, j'en possède une +lieue de long sur parchemin vierge, les majuscules peintes et les +oiseaux dorés; bref, on ne s'aime guère ici que je n'y sois, et on se +marie encore moins; il n'est si mince et si leste écolier, si puissant +ni si lourd seigneur qui ne s'appuie sur l'archet de ma viole; et que +l'amour monte au son des aubades les degrés de marbre d'un palais, ou +qu'il escalade sur un brin de corde le grenier d'une toppatelle, ma +petite muse est au bas de l'échelle. + +PERILLO. + +Tu es Minuccio d'Arezzo? + +MINUCCIO. + +Vous l'avez dit; vous me connaissez donc? + +PERILLO. + +Et toi, tu ne me reconnais donc pas? As-tu oublié aussi Perillo? + +MINUCCIO. + +Antoine! vive Dieu! combien l'on a raison de dire qu'un poëte en +travail ne sait plus le nom de son meilleur ami! moi qui ne rimais que +par occasion, je ne me suis pas souvenu du tien! + +_Il l'embrasse._ + +Et depuis quand dans cette ville? + +PERILLO. + +Depuis peu de temps,... et pour peu de temps. + +MINUCCIO. + +Qu'est-ce à dire? Je supposais que tu allais me répondre: Pour +toujours! Est-ce que tu n'arrives pas de Padoue? + +PERILLO. + +Laissons cela.--Tu viens donc à la cour? + +MINUCCIO, _à part_. + +Sot que je suis! j'oubliais la lettre que Carmosine nous a lue! À quoi +rêve donc mon esprit? Décidément la raison m'abandonne; je suis plus +poëte que je ne croyais. [Pauvre garçon! il doit être bien triste, et +en conscience, je ne sais trop que lui dire...] + +_Haut._ + +Oui, mon ami, le roi me permet de venir ici de temps en temps, ce qui +fait que j'ai l'air d'y être quelqu'un; mais toute ma faveur consiste +à me promener en long et en large. On me croit l'ami du roi, je ne +suis qu'un de ses meubles, jusqu'à ce qu'il plaise à Sa Majesté de +me dire en sortant de table: Chante-moi quelque chose, que je +m'endorme.--Mais toi, qui t'amène en ce pays? + +PERILLO. + +Je viens tâcher d'obtenir du service dans l'armée qui marche sur +Naples. + +MINUCCIO. + +Tu plaisantes! toi, te faire soldat, au sortir de l'école de droit? + +PERILLO. + +Je t'assure, Minuccio, que je ne plaisante pas. + +MINUCCIO, _à part_. + +En vérité, son sang-froid me fait peur; c'est celui du désespoir. Qu'y +faire? Il l'aime, et elle ne l'aime pas. + +_Haut._ + +Mais, mon ami, as-tu bien réfléchi à cette résolution que tu prends +si vite? Songes-tu aux études que tu viens de faire, à la carrière qui +s'ouvre devant toi? Songes-tu à l'avenir, Perillo? + +PERILLO. + +Oui, et je n'y vois de certain que la mort. + +MINUCCIO. + +Tu souffres d'un chagrin.--Je ne t'en demande pas la cause,--je +ne cherche pas à la pénétrer,--mais je me trompe fort, ou, dans ce +moment-ci, tu cèdes à un conseil de ton mauvais génie.--Crois-moi, +avant de te décider, attends encore quelques jours. + +PERILLO. + +Celui qui n'a plus rien à craindre ni à espérer n'attend pas. + +[MINUCCIO. + +Mais si je t'en priais, si je te demandais comme une grâce de ne point +te hâter? + +PERILLO. + +Que t'importe? + +MINUCCIO. + +Tu me fais injure. Il me semblait que tout à l'heure tu m'avais pris +pour un de tes amis. Écoute-moi,--le temps presse,--le roi va arriver. +Je ne puis t'expliquer clairement ni librement ce que je pense... +Encore une fois, ne fais rien aujourd'hui. Est-ce donc si long +d'attendre à demain? + +PERILLO. + +Aujourd'hui ou demain, ou un autre jour, ou dans dix ans, dans vingt +ans, si tu veux, c'est la même chose pour moi; j'ai cessé de compter +les heures. + +MINUCCIO. + +Par Dieu! tu me mettrais en colère! Ainsi donc, moi qui t'ai bercé, +lorsque j'étais un grand enfant et que tu en étais un petit, il faut +que je te laisse aller à ta perte sans essayer de t'en empêcher, +maintenant que tu es un grand garçon et moi un homme? Je ne puis rien +obtenir? Que vas-tu faire?] Tu as quelque blessure au coeur; qui n'a +la sienne? Je ne te dis pas de combattre à présent ta tristesse, +mais de ne pas t'attacher à elle et t'y enchaîner sans retour, car il +viendra un temps où elle finira. Tu ne peux pas le croire, n'est-ce +pas? Soit, mais retiens ce que je vais te dire: Souffre maintenant +s'il le faut, pleure si tu veux, et ne rougis point de tes larmes; +montre-toi le plus malheureux et le plus désolé des hommes; loin +d'étouffer ce tourment qui t'oppresse, déchire ton sein pour lui +ouvrir l'issue, laisse-le éclater en sanglots, en plaintes, en +prières, en menaces; mais, je te le répète, n'engage pas l'avenir! +Respecte ce temps que tu ne veux plus compter, mais qui en sait plus +long que nous, et, pour une douleur qui doit être passagère, ne +te prépare pas la plus durable de toutes, le regret, qui ravive la +souffrance épuisée, et qui empoisonne le souvenir! + +[PERILLO. + +Tu peux avoir raison. Dis-moi, vois-tu quelquefois maître Bernard? + +MINUCCIO. + +Mais oui,... sans doute,... comme par le passé... + +PERILLO. + +Quand tu le verras, Minuccio, tu lui diras...] + + +SCÈNE III + +LES PRÉCÉDENTS, SER VESPASIANO. + + +SER VESPASIANO, _en entrant_. + +J'attendrai! c'est bon, j'attendrai! Messeigneurs, je vous annonce le +roi. + +_À Minuccio._ + +Ah! c'est toi, bel oiseau de passage! Je t'ai amené hier un peu +rudement, à souper chez cette petite; mais je ne veux pas que tu m'en +veuilles. Que diable, aussi! tu t'attaques à moi, sous les regards de +la beauté! + +MINUCCIO. + +Je vous assure, seigneur, que je n'ai point de rancune, et que, si +vous m'aviez fâché, vous vous en seriez douté tout de suite. + +SER VESPASIANO. + +Je l'entends ainsi; il y a place pour tout. Si tu t'avisais, dans +ce palais, de gouailler un homme de ma sorte, on ne laisserait point +passer cela; mais tu conçois que je déroge un peu quand je vais chez +la Carmosine, et qu'on n'est plus là sur ses grands chevaux. + +MINUCCIO. + +Vous êtes trop bon de n'y pas monter. S'il ne s'agissait que de vous +en faire descendre... + +SER VESPASIANO. + +Ne te fâche pas, je te pardonne. En vérité, je joue depuis hier, en +toute chose, d'un merveilleux guignon. Il faut que je t'en fasse le +récit. + +PERILLO, _à part_. + +Quelle espèce d'homme est-ce là? Il a parlé de Carmosine. + +SER VESPASIANO. + +Je t'ai dit combien j'aurais à coeur de posséder ces champs de +Ceffalù et de Calatabellotte; tu n'ignores pas où ils sont situés? + +MINUCCIO. + +Pardonnez-moi, illustrissime. + +SER VESPASIANO. + +Ce sont des terres à fruits, près de mes pâturages. + +MINUCCIO. + +Mais vos pâturages, où sont-ils? + +SER VESPASIANO. + +Hé, parbleu! près de Ceffalù et de Calata... + +MINUCCIO. + +J'entends bien, mais quand j'y ai été, autant qu'il peut m'en +souvenir, il n'y avait là que des pierres et des moustiques. + +SER VESPASIANO. + +Calatabellotte est un lieu fertile. + +MINUCCIO. + +Oui, mais autour de ce lieu fertile, je dis qu'il n'y a... + +SER VESPASIANO. + +Tu es un badin. Je souhaitais d'avoir ces terres, non pour le bien +qu'elles rapportent, mais seulement pour m'arrondir; cela m'encadrait +singulièrement. [Le roi, à qui elles appartiennent, se refusait à me +les céder, se réservant, à ce qu'il prétendait, de m'en faire don le +jour de mes noces. L'intention était galante.] Hier, sur un avis que +je reçus de cette bonne dame Pâque... + +PERILLO. + +Se pourrait-il?... + +SER VESPASIANO. + +Vous la connaissez? Ce sont de petites gens, mais de bonnes gens, +chez qui je vais le soir me débrider l'esprit, et me débotter +l'imagination. La fille a de beaux yeux, c'est vous en dire assez; car +si ce n'était cela... + +MINUCCIO. + +Et la dot? + +SER VESPASIANO. + +Eh bien! oui, si tu veux, la dot. Ces gens de peu, cela amasse, mais +ce n'est point ce dont je me soucie. Il suffit que l'enfant me +plaise; j'en avais touché un mot à la mère, et la bonne femme s'était +prosternée. Hier donc, on m'invite à souper, et je m'attendais à une +affaire conclue... Devines-tu, maintenant, beau trouvère? + +MINUCCIO. + +Un peu moins qu'avant de vous entendre. + +SER VESPASIANO. + +Ce bouffon-là goguenarde toujours. Eh, mordieu! au lieu d'un festin +et d'une joyeuse fiancée, voilà des visages en pleurs, une créature à +demi pâmée, et on me régale d'un écrit... + +MINUCCIO, _bas à Vespasiano_. + +Taisez-vous, pour l'amour de Dieu! + +SER VESPASIANO. + +Pourquoi donc en faire mystère, quand la fillette elle-même m'a dit +qu'elle n'en fait point! Quelle épître, bon Dieu! quelle lettre! +quatre pages de lamentations. + +MINUCCIO, _bas_. + +Vous oubliez que j'étais là, et que j'en sais autant que vous. + +SER VESPASIANO. + +Mais non, pas du tout, c'est que tu ne sais rien, car tout le piquant +de l'affaire, c'est que j'avais annoncé mon mariage au roi. + +MINUCCIO. + +Et vous comptiez sur Ceffalù? + +SER VESPASIANO. + +Et Calatabellotte, cela va sans dire. À présent, que vais-je répondre, +quand le roi, rentrant au palais, va me crier d'abord du haut de +son destrier: Eh bien! chevalier Vespasiano, où en êtes-vous de vos +épousailles? Cela est fort embarrassant. Tu me diras qu'en fin de +compte la belle ne saurait m'échapper, je le sais bien; mais pourquoi +tant de façons? Ces airs de caprice, quand je consens à tout, sont +blessants et hors de propos. + +PERILLO, _bas à Minuccio_. + +Minuccio, que veut dire tout ceci? + +MINUCCIO, _bas_. + +Ne vois-tu pas quel est le personnage? + +SER VESPASIANO. + +Du reste, ce n'est pas précisément à la Carmosine que j'en veux, mais +à ses sots parents; car, pour ce qui la regarde, son intention était +bien claire en me lisant cette lettre d'un rival dédaigné. + +[MINUCCIO. + +Son intention était claire, en effet; elle vous a dit qu'elle voulait +rester fille. + +SER VESPASIANO. + +Bon! ce sont de ces petits détours, de ces coquetteries aimables où +l'amour ne se trompe point. Quand une belle vous déclare qu'elle ne +saurait s'accommoder de personne, cela signifie: Je ne veux que de +vous.] + +PERILLO. + +Qui avait écrit, s'il vous plaît, cette lettre dont vous parlez? + +SER VESPASIANO. + +Je ne sais qui, un certain Antoine, un clerc, je crois, un homme de la +basoche... + +PERILLO. + +J'ai l'honneur d'en être un, monsieur, et je vous prie de parler +autrement. + +SER VESPASIANO. + +Je suis gentilhomme et chevalier.--Parlez vous-même d'autre sorte. + +MINUCCIO, _à ser Vespasiano_. + +Et moi je vous conseille de ne pas parler du tout. + +_À Perillo._ + +Es-tu fou, Perillo, de provoquer un fou? + +PERILLO, _tandis que ser Vespasiano s'éloigne_. + +O Minuccio! ma pauvre lettre! mon pauvre adieu écrit avec mes larmes, +le plus pur sanglot de mon coeur, la chose la plus sacrée du monde, +le dernier serrement de main d'un ami qui nous quitte, elle a +montré cela, elle l'a étalé aux regards de ce misérable! O ingrate! +ingénéreuse fille! elle a souillé le sceau de l'amitié, elle a +prostitué ma douleur! Ah, Dieu! je te disais tout à l'heure que je ne +pouvais plus souffrir; je n'avais pas pensé à cela. + +MINUCCIO. + +Promets-moi du moins... + +PERILLO. + +Ne crains rien. Je n'ai pas été maître d'un mouvement d'impatience; +mais tout est fini, je suis calme. + +_Regardant ser Vespasiano qui se promène sur la scène._ + +Pourquoi en voudrais-je à cet inconnu, à cet automate ridicule que +Dieu fait passer sur ma route? Celui-là ou tout autre, qu'importe? Je +ne vois en lui que la Destinée, dont il est l'aveugle instrument; +je crois même qu'il en devait être ainsi. Oui, c'est une chose très +ordinaire. Quand un homme sincère et loyal est frappé dans ce qu'il a +de plus cher, lorsqu'un malheur irréparable brise sa force et tue son +espérance, lorsqu'il est maltraité, trahi, repoussé par tout ce qui +l'entoure, presque toujours, remarque-le, presque toujours c'est un +faquin qui lui donne le coup de grâce, et qui, par hasard, sans le +savoir, rencontrant l'homme tombé à terre, marche sur le poignard +qu'il a dans le coeur. + +MINUCCIO. + +Il faut que je te parle, viens avec moi; il faut que tu renonces à ce +projet que tu as... + +PERILLO. + +Il est trop tard. + + +SCÈNE IV + +LES PRÉCÉDENTS, L'OFFICIER DU PALAIS. + + +_La salle se remplit de monde._ + +L'OFFICIER. + +Faites place, retirez-vous. + +SER VESPASIANO, _à Minuccio_. + +Tu es donc lié particulièrement avec ce jeune homme? Dis-moi donc, +penses-tu que je ne doive pas me considérer comme offensé? + +MINUCCIO. + +Vous, magnifique chevalier? + +SER VESPASIANO. + +Oui, il m'a voulu imposer silence. + +MINUCCIO. + +Eh bien! ne l'avez-vous pas gardé? + +SER VESPASIANO. + +C'est juste. Voici Leurs Majestés. [Le roi paraît un peu courroucé; +il faut pourtant que je lui parle à tout prix; car tu comprends que je +n'attendrai pas qu'il me somme de m'expliquer. + +MINUCCIO. + +Et sur quoi? + +SER VESPASIANO. + +Sur mon mariage.] + + +SCÈNE V + +LES PRÉCÉDENTS, LE ROI, LA REINE. + + +LE ROI. + +Que je n'entende jamais pareille chose! Ce malheureux royaume est-il +donc si maudit du ciel, si ennemi de son repos, qu'il ne puisse +conserver la paix au dedans, tandis que je fais la guerre au dehors! +Quoi! l'ennemi est à peine chassé, il se montre encore sur nos +rivages, et lorsque je hasarde pour vous ma propre vie et celle de +l'infant, je ne puis revenir un instant ici sans avoir à juger vos +disputes! + +LA REINE. + +Pardonnez-leur au nom de votre gloire et du nouveau succès de vos +armes. + +LE ROI. + +Non, par le ciel! car ce sont eux précisément qui me feraient perdre +le fruit de ces combats, avec leurs discordes honteuses, avec leurs +querelles de paysans! Celui-là, c'est l'orgueil qui le pousse, et +celui-ci c'est l'avarice. On se divise pour un privilège, pour une +jalousie, pour une rancune; pendant que la Sicile tout entière réclame +nos épées, on tire les couteaux pour un champ de blé. Est-ce pour cela +que le sang français coule encore depuis les Vêpres? Quel fut alors +votre cri de guerre? La liberté, n'est-ce pas, et la patrie! et +tel est l'empire de ces deux grands mots, qu'ils ont sanctifié +la vengeance. Mais de quel droit vous êtes-vous vengés, si vous +déshonorez la victoire? Pourquoi avez-vous renversé un roi, si vous ne +savez pas être un peuple? + +LA REINE. + +Sire, ont-ils mérité cela? + +LE ROI. + +Ils ont mérité pis encore, ceux qui troublent le repos de l'État, ceux +qui ignorent ou feignent d'ignorer que, lorsqu'une nation s'est levée +dans sa haine et dans sa colère, il faut qu'elle se rassoie, comme le +lion, dans son calme et sa dignité. + +[LA REINE, _à demi voix aux assistants_. + +Ne vous effrayez pas, bonnes gens. Vous savez combien il vous aime. + +LE ROI. + +Nous sommes tous solidaires, nous répondons tous des hécatombes du +jour de Pâques. Il faut que nous soyons amis, sous peine d'avoir +commis un crime. Je ne suis pas venu chez vous pour ramasser sous un +échafaud la couronne de Conradin, mais pour léguer la mienne à +une nouvelle Sicile.] Je vous le répète, soyez unis; plus de +dissentiments, de rivalité, chez les grands comme chez les petits; +sinon, si vous ne voulez pas; si, au lieu de vous entr'aider, comme la +loi divine l'ordonne, vous manquez au respect de vos propres lois, +par la croix-Dieu! je vous les rappellerai, et le premier de vous +qui franchit la haie du voisin pour lui dérober un fétu, je lui fais +trancher la tête sur la borne qui sert de limite à son champ.--Jérôme, +ôte-moi cette épée. + +_La foule se retire._ + +LA REINE. + +Permettez-moi de vous aider. + +LE ROI. + +Vous, ma chère! vous n'y pensez pas. Cette besogne est trop rude pour +vos mains délicates. + +LA REINE. + +Oh! je suis forte, quand vous êtes vainqueur. Tenez, don Pèdre, votre +épée est plus légère que mon fuseau.--Le prince de Salerne est donc +votre prisonnier? + +LE ROI. + +Oui, et monseigneur d'Anjou payera cher pour la rançon de ce vilain +boiteux.--Pourquoi ces gens-là s'en vont-ils? + +_Il s'assoit._ + +LA REINE. + +Mais, c'est que vous les avez grondés. + +[LE ROI. + +Oui, je suis bien barbare, bien tyran! n'est-ce pas, ma chère +Constance? + +LA REINE. + +Ils savent que non. + +LE ROI. + +Je le crois bien; vous ne manquez pas de le leur dire, justement quand +je suis fâché. + +LA REINE. + +Aimez-vous mieux qu'ils vous haïssent? Vous n'y réussirez pas +facilement. Voyez pourtant, ils se sont tous enfuis; votre colère doit +être satisfaite.] Il ne reste plus dans la galerie qu'un jeune homme +qui se promène là, d'un air bien triste et bien modeste. Il jette +de temps en temps vers nous un regard qui semble vouloir dire: +Si j'osais!--Tenez, je gagerais qu'il a quelque chose de +très-intéressant, de très-mystérieux à vous confier. Voyez cette +contenance craintive et respectueuse en même temps; je suis sûre que +celui-là n'a pas de querelles avec ses voisins... Il s'en va.--Faut-il +l'appeler? + +LE ROI. + +Si cela vous plaît. + +_La reine fait un signe à l'officier du palais, qui va avertir +Perillo; celui-ci s'approche du roi et met un genou en terre. [La +reine s'assoit à quelque distance.]_ + +As-tu quelque chose à me dire? + +PERILLO. + +Sire, je crains qu'on ne m'ait trompé. + +LE ROI. + +En quoi trompé? + +PERILLO. + +On m'avait dit que le roi daignait permettre au plus humble de ses +sujets d'approcher de sa personne sacrée, et de lui exposer... + +LE ROI. + +Que demandes-tu? + +PERILLO. + +Une place dans votre armée. + +LE ROI. + +Adresse-toi à mes officiers. + +_Perillo se lève et s'incline._ + +Pourquoi es-tu venu à moi? + +PERILLO. + +Sire, la demande que j'ose faire peut décider de toute ma vie. Nous ne +voyons pas la Providence, mais la puissance des rois lui ressemble, et +Dieu leur parle de plus près qu'à nous. + +LE ROI. + +Tu as bien fait, mais tu as un habit qui ne va guère avec une +cuirasse. + +PERILLO. + +J'ai étudié pour être avocat, mais aujourd'hui j'ai d'autres pensées. + +LE ROI. + +D'où vient cela? + +PERILLO. + +Je suis Sicilien, et Votre Majesté disait tout à l'heure... + +LE ROI. + +L'homme de loi sert son pays tout aussi bien que l'homme d'épée. Tu +veux me flatter.--Ce n'est pas là ta raison. + +PERILLO. + +Que Votre Majesté me pardonne... + +LE ROI. + +Allons, voyons! parle franchement. Tu as perdu au jeu, ou ta maîtresse +est morte. + +PERILLO. + +Non, Sire, non, vous vous trompez. + +LE ROI. + +Je veux connaître le motif qui t'amène. + +LA REINE. + +Mais, Sire, s'il ne veut pas le dire? + +PERILLO. + +Madame, si j'avais un secret, je voudrais qu'il fût à moi seul, et +qu'il valût la peine de vous être dit. + +LA REINE. + +S'il ne t'appartient pas, garde-le.--Ce n'est pas la moins rare espèce +de courage. + +LE ROI. + +Fort bien.--Sais-tu monter à cheval? + +PERILLO. + +J'apprendrai, Sire. + +LE ROI. + +Tu t'imagines cela? Voilà de mes cavaliers en herbe, qui +s'embarqueraient pour la Palestine, et qu'un coup de lance jette à +bas, comme ce pauvre Vespasiano! + +LA REINE. + +Mais, Sire, est-ce donc si difficile? Il me semble que moi, qui +ne suis qu'une femme, j'ai appris en fort peu de temps, et je ne +craindrais pas votre cheval de bataille. + +LE ROI. + +En vérité! + +_À Perillo._ + +Comment t'appelles-tu? + +PERILLO. + +Perillo, Sire. + +LE ROI. + +Eh bien! Perillo, en venant ici, tu as trouvé ton étoile. Tu vois +que la reine te protège.--Remercie-la et vends ton bonnet, afin de +t'acheter un casque. + +_Perillo s'agenouille de nouveau devant la reine, qui lui donne sa +main à baiser._ + +LA REINE. + +Perillo, [tu as raison de vouloir être soldat plutôt qu'avocat. Laisse +d'autres que toi faire leur fortune en débitant de longs discours.] +La première cause de la tienne aura été (souviens-toi de cela) la +discrétion dont tu as fait preuve.[1] Fais ton profit de l'avis que +je te donne, car je suis femme et curieuse, et je puis te dire, à bon +escient, que la plus curieuse des femmes, si elle s'amuse de celui qui +parle, n'estime que celui qui se tait. + +LE ROI. + +Je vous dis qu'il a un chagrin d'amour, et cela ne vaut rien à la +guerre. + +PERILLO. + +Pour quelle raison, Sire? + +LE ROI. + +Parce que les amoureux se battent toujours trop ou trop peu, selon +qu'un regard de leur belle leur fait éviter ou chercher la mort. + +PERILLO. + +Celui qui cherche la mort peut aussi la donner. + +LE ROI. + +Commence par là; c'est le plus sage. + + +SCÈNE VI + +LE ROI, LA REINE, MINUCCIO, SER VESPASIANO, PLUSIEURS DEMOISELLES, +PAGES, ETC. + +_Perillo, en sortant, rencontre Minuccio et échange quelques mots avec +lui._ + + +LE ROI. + +Qui vient là-bas? N'est-ce pas Minuccio, avec ce troupeau de petites +filles? + +LA REINE. + +C'est lui-même, et ce sont mes caméristes qui le tourmentent sans +doute pour le faire chanter. Oh! je vous en conjure, appelez-le! je +l'aime tant! personne à la cour ne me plaît autant que lui; il fait de +si jolies chansons! + +LE ROI. + +Je l'aime aussi, mais avec moins d'ardeur.--Holà! Minuccio, approche, +approche, et qu'on apporte une coupe de vin de Chypre afin de le +mettre en haleine. Il nous dira quelque chose de sa façon. + +MINUCCIO, _à Vespasiano_. + +Retirez-vous, le roi m'a appelé. + +SER VESPASIANO. + +Bon, bon, la reine m'a fait signe. + +[MINUCCIO, _à part_. + +Je ne m'en débarrasserai jamais. Il est cause que Perillo s'est +échappé tantôt dans cette foule.] + +_Un valet apporte un flacon de vin; l'officier remet en même temps un +papier au roi, qui le lit à l'écart._ + +LA REINE. + +Eh bien! petites indiscrètes, petites bavardes, vous voilà encore, +selon votre habitude, importunant ce pauvre Minuccio! + +PREMIÈRE DEMOISELLE. + +Nous voulons qu'il nous dise une romance. + +DEUXIÈME DEMOISELLE. + +Et des tensons. + +TROISIÈME DEMOISELLE. + +Et des jeux-partis. + +LA REINE, _à Minuccio_. + +Sais-tu que j'ai à me plaindre de toi? On te voit paraître quand le +roi arrive, mais dès que je suis seule, tu ne te montres plus. + +SER VESPASIANO, _s'avançant_. + +Votre Majesté est dans une grande erreur. Il ne se passe point de jour +qu'on ne me voie en ce palais. + +LA REINE. + +Bonjour, Vespasiano, bonjour. + +MINUCCIO, _à part_. + +Que va-t-il devenir maintenant? Il est soldat, il faut qu'il parte. + +LE ROI, _lisant d'un air distrait, et s'adressant à Minuccio_. + +Je suis bien aise de te voir. Tu vas me conter les nouvelles. Allons, +bois un verre de vin. + +SER VESPASIANO, _buvant_. + +Votre Majesté a bien de la bonté. Mon mariage n'est point encore fait. + +LE ROI. + +C'est toi, Vespasiano? Eh bien! un autre jour. + +SER VESPASIANO. + +Certainement, Sire, certainement. + +_[À part._ + +Il ne parle point de Calatabellotte.] + +_Aux demoiselles._ + +Qu'avez-vous à rire, vous autres? + +PREMIÈRE DEMOISELLE. + +Ah! vous autres! + +SER VESPASIANO. + +Oui, vous et les autres. Le roi m'interroge, et je réponds. Qu'y +a-t-il là de si plaisant? + +DEUXIÈME DEMOISELLE. + +Beau sire chevalier, comment se porte votre cheval, depuis que nous ne +vous avons vu? + +TROISIÈME DEMOISELLE. + +Nous avons eu grand'peur pour lui. + +PREMIÈRE DEMOISELLE. + +Et votre casque? + +DEUXIÈME DEMOISELLE. + +Et votre lance? + +TROISIÈME DEMOISELLE. + +Les avez-vous fait rajuster? + +SER VESPASIANO. + +Je ne fais point de cas des railleries des femmes! + +PREMIÈRE DEMOISELLE. + +Nous vous interrogeons, répondez; sinon, nous dirons que vous n'êtes +pas plus habile à repartir un mot de courtoisie... + +SER VESPASIANO. + +Eh bien? + +DEUXIÈME DEMOISELLE. + +Qu'à parer une lance courtoise. + +SER VESPASIANO, _à part_. + +Petites perruches mal apprises! + +LA REINE. + +Minuccio est si préoccupé qu'il n'entend pas ce qu'on dit près de lui. + +MINUCCIO. + +Il est vrai, madame, et j'en demande très humblement pardon à Votre +Majesté. Je ne saurais penser depuis hier qu'à cette pauvre fille,... +je veux dire à ce pauvre garçon,... non, je me trompe, c'est une +romance que je tâche de me rappeler. + +LA REINE. + +Une romance? Tu nous la diras tout à l'heure. Mes bonnes amies veulent +des jeux-partis. Fais-leur quelques demandes pour les divertir.--Ser +Vespasiano. + +SER VESPASIANO. + +Majesté. + +LA REINE. + +Savez-vous trouver de bonnes réponses? + +SER VESPASIANO, _à part_. + +Encore la même plaisanterie! + +_Haut._ + +Il n'y a pas de ma faute, madame, en vérité, il n'y en a pas. + +LA REINE. + +De quoi parlez-vous? + +SER VESPASIANO. + +De mon mariage. C'est bien malgré moi, je vous le jure, qu'il n'a pas +été consommé. + +LA REINE. + +Une autre fois, une autre fois. + +SER VESPASIANO. + +Votre Majesté sera satisfaite. + +_À part._ + +Un autre jour, a dit le roi; une autre fois, a ajouté la reine, et +quand j'ai salué, tous deux m'ont tutoyé; en sorte que je suis au +comble de la faveur, [en même temps que je suis soulagé d'un grand +poids. Dès que je pourrai m'esquiver, je vais voler chez cette belle.] + +LE ROI, _lisant toujours_. + +Voilà qui est bien. [Charles le Boiteux crie d'un côté, et Charles +d'Anjou de l'autre.]--Ne parliez-vous pas de jeux-partis? + +LA REINE. + +Oui, Sire, s'il vous plaît d'ordonner... + +LE ROI. + +Vous savez que je n'y entends rien; mais il n'importe. Allons, +Minuccio, fais jaser un peu ces jeunes filles. + +_Tout le monde s'assoit en cercle._ + +MINUCCIO. + +Lequel vaut mieux, mesdemoiselles, ou posséder ou espérer? + +SER VESPASIANO. + +Il vaut beaucoup mieux posséder. + +MINUCCIO. + +Pourquoi, magnifique seigneur? + +SER VESPASIANO. + +Mais parce que... Cela saute aux yeux. + +PREMIÈRE DEMOISELLE. + +Et si ce qu'on possède est une bourse vide, un nez très long, ou un +coup d'épée? + +SER VESPASIANO. + +Alors, l'espérance serait préférable. + +DEUXIÈME DEMOISELLE. + +Et si ce qu'on espère est la main d'une jeune fille, qui ne veut pas +de vous et qui s'en moque? + +SER VESPASIANO. + +Ah! diantre! dans ce cas-là, je ne sais pas trop... + +PREMIÈRE DEMOISELLE. + +Il faut posséder beaucoup de patience. + +DEUXIÈME DEMOISELLE. + +Et espérer peu de plaisir. + +MINUCCIO, _à la troisième demoiselle_. + +Et vous, ma mie, vous ne dites rien? + +TROISIÈME DEMOISELLE. + +C'est que votre question n'en est pas une, puisqu'on nous dit que +l'espérance est le seul vrai bien qu'on puisse posséder. + +LA REINE. + +Ser Vespasiano est vaincu. Une autre demande, Minuccio. + +MINUCCIO. + +Lequel vaut mieux, ou l'amant qui meurt de douleur de ne plus voir sa +maîtresse, ou l'amant qui meurt de plaisir de la revoir? + +LES DEMOISELLES, _ensemble_. + +Celui qui meurt! celui qui meurt! + +SER VESPASIANO. + +Mais puisqu'ils meurent tous les deux... + +LES DEMOISELLES. + +Celui qui meurt! celui qui meurt! + +SER VESPASIANO. + +Mais on vous dit,... on vous demande... + +PREMIÈRE DEMOISELLE. + +Nous n'aimons que les amants qui meurent d'amour! + +SER VESPASIANO. + +Mais observez qu'il y a deux manières... + +DEUXIÈME DEMOISELLE. + +Il n'y a que ceux-là qui aiment véritablement. + +SER VESPASIANO. + +Cependant... + +TROISIÈME DEMOISELLE. + +Et nous n'en aurons jamais d'autres.[2] + +LE ROI. + +Lequel vaut mieux, ou de jeunes filles sages, réservées et +silencieuses, ou de petites écervelées qui crient et qui m'empêchent +de finir ma lecture? Voyons, Minuccio, où est ta viole? + +MINUCCIO. + +Permettez, Sire, que je ne m'en serve pas. La musique de ma romance +nouvelle n'est pas encore composée; j'en sais seulement les paroles. + +LE ROI. + +Eh bien! soit.--Et vous, mesdemoiselles... + +PREMIÈRE DEMOISELLE. + +Sire, nous ne dirons plus un mot. + +SER VESPASIANO, _à part_. + +Quant à moi, j'ai assez de tensons et de chansons comme cela. Leurs +Majestés m'ont ordonné de presser le jour de mes noces... Qui me +résisterait à présent? Je m'esquive donc et vole chez cette belle. + + +SCÈNE VII + +LES PRÉCÉDENTS, _excepté_ SER VESPASIANO. + + +LA REINE, _à Minuccio_. + +Les paroles sont-elles de toi? + +MINUCCIO. + +Non, madame. + +LA REINE. + +Est-ce de Cipolla? + +MINUCCIO. + +Encore moins. + +LE ROI. + +Commence toujours. [Après un combat, mieux encore qu'après un +festin, j'aime à écouter une chanson, et plus la poésie en est douce, +tranquille, plus elle repose agréablement l'oreille fatiguée; car +c'est un grand fracas qu'une bataille, et pour peu qu'un bon coup de +masse sur la tête... + +_Les demoiselles poussent un cri._ + +Silence! Récite d'abord ta chanson; tu nous diras ensuite quel est +l'auteur. On porte ainsi un meilleur jugement. + +MINUCCIO. + +Votre Majesté se rit des principes. Que deviendrait la justice +littéraire si on lui mettait un bandeau comme à l'autre?] L'auteur de +ma romance est une jeune fille. + +LA REINE. + +En vérité! + +MINUCCIO. + +Une jeune fille charmante, belle et sage, aimable et modeste; et ma +romance est une plainte amoureuse. + +LA REINE. + +Tout aimable qu'elle est, elle n'est donc pas aimée? + +MINUCCIO. + +Non, madame, [et elle aime jusqu'à en mourir. Le Ciel lui a donné tout +ce qu'il faut pour plaire, et en même temps pour être heureuse; son +père, homme riche et savant, la chérit de toute son âme, ou plutôt +l'idolâtre, et sacrifierait tout ce qu'il possède pour contenter le +moindre des désirs de sa fille; elle n'a qu'à dire un mot pour voir à +ses pieds une foule d'adorateurs empressés, jeunes, beaux, brillants, +gentilshommes même, bien qu'elle ne soit pas noble. Cependant], +jusqu'à dix-huit ans, son coeur n'avait pas encore parlé. De tous +ceux qu'attiraient ses charmes, un seul, fils d'un ancien ami, n'avait +pas été repoussé. Dans l'espoir de faire fortune, et de voir agréer +ses soins, il s'était exilé volontairement, et, durant de longues +années, il avait étudié pour être avocat. + +LE ROI. + +Encore un avocat! + +MINUCCIO. + +Oui, Sire; [et maintenant il est revenu plus heureux encore qu'il +n'est fier d'avoir conquis son nouveau titre, comptant d'ailleurs sur +la parole du père, et demandant pour toute récompense qu'il lui soit +permis d'espérer;] mais pendant qu'il était absent, l'indifférente et +cruelle beauté a rencontré, pour son malheur, celui qui devait venger +l'Amour. Un jour, étant à sa fenêtre avec quelques-unes de ses amies, +elle vit passer un cavalier qui allait aux fêtes de la reine. Elle +suivit ce cavalier; elle le vit au tournoi où il fut vainqueur... Un +regard décida de sa vie. + +LE ROI. + +Voilà un singulier roman. + +MINUCCIO. + +Depuis ce jour, elle est tombée dans une mélancolie profonde, car +celui qu'elle aime ne peut lui appartenir. [Il est marié à une +femme... la plus belle, la meilleure, la plus séduisante qui soit +peut-être dans ce royaume, et il trouve une maîtresse dans une épouse +fidèle.] La pauvre dédaignée ne s'abuse pas, elle sait que sa +folle passion doit rester cachée dans son coeur; [elle s'étudie +incessamment à ce que personne n'en pénètre le secret; elle évite +toute occasion de revoir l'objet de son amour; elle se défend même de +prononcer son nom;] mais l'infortunée a perdu le sommeil, sa raison +s'affaiblit, une langueur mortelle la fait pâlir de jour en jour; +[elle ne veut pas parler de ce qu'elle aime, et elle ne peut penser +à autre chose; elle refuse toute consolation, toute distraction; elle +repousse les remèdes que lui offre un père désolé, elle se meurt, elle +se consume, elle se fond comme la neige au soleil.] Enfin, sur le bord +de la tombe, la douleur l'oblige à rompre le silence. Son amant ne la +connaît pas, il ne lui a jamais adressé la parole, peut-être même +ne l'a-t-il jamais vue; elle ne veut pas mourir sans qu'il sache +pourquoi, et elle se décide à lui écrire ainsi: + +_Il lit:_ + + Va dire, Amour, ce qui cause ma peine, + À monseigneur, que je m'en vais mourir, + Et, par pitié, venant me secourir, + Qu'il m'eût rendu la mort moins inhumaine. + + À deux genoux je demande merci. + Par grâce, Amour, va-t'en vers sa demeure. + Dis-lui comment je prie et pleure ici, + Tant et si bien qu'il faudra que je meure + Tout enflammée, et ne sachant point l'heure + Où finira mon adoré souci. + [La mort m'attend, et s'il ne me relève + De ce tombeau prêt à me recevoir, + J'y vais dormir, emportant mon doux rêve; + Hélas! Amour, fais-lui mon mal savoir. + + Depuis le jour où, le voyant vainqueur, + D'être amoureuse, Amour, tu m'as forcée, + Fut-ce un instant, je n'ai pas eu le coeur + De lui montrer ma craintive pensée, + Dont je me sens à tel point oppressée, + Mourant ainsi, que la mort me fait peur.] + Qui sait pourtant, sur mon pâle visage, + Si ma douleur lui déplairait à voir? + De l'avouer je n'ai pas le courage. + Hélas! Amour, fais-lui mon mal savoir. + + Puis donc, Amour, que tu n'as pas voulu + À ma tristesse accorder cette joie, + Que dans mon coeur mon doux seigneur ait lu, + Ni vu les pleurs où mon chagrin se noie, + Dis-lui, du moins, et tâche qu'il le croie, + Que je vivrais si je ne l'avais vu. + Dis-lui qu'un jour une Sicilienne + Le vit combattre et faire son devoir. + Dans son pays, dis-lui qu'il s'en souvienne, + Et que j'en meurs, faisant mon mal savoir. + +LA REINE. + +Tu dis que cette romance est d'une jeune fille? + +MINUCCIO. + +Oui, madame. + +LA REINE. + +Si cela est vrai, tu lui diras qu'elle a une amie, et tu lui donneras +cette bague. + +_Elle ôte une bague de son doigt._ + +LE ROI. + +Mais pour qui cette chanson a-t-elle été faite? Il semble, d'après les +derniers mots, que ce doive être pour un étranger. Le connais-tu? quel +est son nom? + +MINUCCIO. + +Je puis le dire à Votre Majesté, mais à elle seule. + +LE ROI. + +Bon! quel mystère! + +MINUCCIO. + +Sire, j'ai engagé ma parole. + +LE ROI. + +Éloignez-vous donc, mesdemoiselles. Je suis curieux de savoir ce +secret. Quant à la reine, tu sais que je suis seul quand il n'y a +qu'elle près de moi. + +_Les demoiselles se retirent au fond du théâtre._ + +MINUCCIO. + +Sire, je le sais, et je suis prêt... + +LA REINE. + +Non, Minuccio. Je te remercie d'avoir assez bonne opinion de moi pour +me confier ton honneur; mais puisque tu l'as engagé, je ne suis plus +ta reine en ce moment, je ne suis qu'une femme, qui ne veut pas être +cause qu'un galant homme puisse se faire un reproche. + +_Elle sort._ + +LE ROI. + +Eh bien! à qui s'adressent ces vers? + +MINUCCIO. + +Votre Majesté a-t-elle oublié qui fut vainqueur au dernier tournoi? + +LE ROI. + +Hé, par la croix-Dieu! c'est moi-même. + +MINUCCIO. + +C'est à vous-même aussi que ces vers sont adressés. + +LE ROI. + +À moi, dis-tu? + +MINUCCIO. + +Oui, Sire. Dans ce que j'ai raconté, je n'ai rien dit qui ne fût +véritable. Cette jeune fille que je vous ai dépeinte belle, jeune, +charmante, et mourant d'amour, elle existe, elle demeure là, à deux +pas de votre palais; qu'un de vos officiers m'accompagne, et qu'il +vous rende compte de ce qu'il aura vu. Cette pauvre enfant attend la +mort, c'est à sa prière que je vous parle; sa beauté, sa souffrance, +sa résignation, sont aussi vraies que son amour.--Carmosine est son +nom. + +LE ROI. + +Cela est étrange. + +MINUCCIO. + +Et ce jeune homme à qui son père l'avait promise, qui est allé étudier +à Padoue, et qui comptait l'épouser au retour, Votre Majesté l'a vu +ce matin même; c'est lui qui est venu demander du service à l'armée de +Naples; celui-là mourra aussi, j'en réponds, et plus tôt qu'elle, car +il se fera tuer. + +LE ROI. + +Je m'en suis douté. Cela ne doit pas être; cela ne sera pas. Je veux +voir cette jeune fille. + +MINUCCIO. + +L'extrême faiblesse où elle est... + +LE ROI. + +J'irai. Cela semble te surprendre? + +MINUCCIO. + +Sire, je crains que votre présence...[3] + +LE ROI. + +Ne disais-tu pas, tout à l'heure, que tu aurais parlé devant la reine? + +MINUCCIO. + +Oui, Sire. + +LE ROI. + +Viens chez elle avec moi. + + +FIN DE L'ACTE DEUXIÈME. + + + + +ACTE TROISIÈME + +_Un jardin.--À gauche, une fontaine avec plusieurs sièges et un +banc.--À droite, la maison de maître Bernard.--Dans le fond, une +terrasse et une grille._ + + +SCÈNE PREMIÈRE + +CARMOSINE, _assise sur le banc_; près d'elle PERILLO ET MAITRE +BERNARD, MINUCCIO, _assis sur le bord de la fontaine, sa guitare à la +main_. + + +CARMOSINE. + +«Va dire, Amour, ce qui cause ma peine... » Que cette chanson me +plaît, mon cher Minuccio! + +MINUCCIO. + +Voulez-vous que je la recommence? Nous sommes à vos ordres, moi et mon +bâton. + +_Il montre le manche de sa guitare._ + +CARMOSINE. + +Ne te montre pas si complaisant, car je te la ferais répéter cent +fois, et je voudrais l'entendre encore et toujours, jusqu'à ce que mon +attention et ma force fussent épuisées, et que je pusse mourir en y +rêvant!--Comment la trouves-tu, Perillo? + +PERILLO. + +Charmante quand c'est vous qui la dites. + +MAITRE BERNARD. + +Je trouve cela trop sombre. Je ne sais ce que c'est qu'une chanson +lugubre. Il me semble qu'en général on ne chante pas à moins d'être +gai, moi, du moins, quand cela m'arrive,... mais cela ne m'arrive +plus. + +CARMOSINE. + +Pourquoi donc, et que reprochez-vous à cette romance de notre ami? +[Elle n'est pas bouffonne, il est vrai, comme un refrain de table; +mais qu'importe? ne saurait-on plaire autrement? Elle parle d'amour, +mais ne savez-vous pas que c'est une fiction obligée, et qu'on ne +saurait être poète sans faire semblant d'être amoureux? Elle parle +aussi de douleurs et de regrets, mais n'est-il pas aussi convenu que +les amoureux en vers sont toujours les plus heureuses gens du monde, +ou les plus désolés?] «Va dire, Amour, ce qui cause ma peine...» +Comment dit-elle donc ensuite? + +MAITRE BERNARD. + +Rien de bon, je n'aime point cela. + +CARMOSINE. + +C'est une romance espagnole, et notre roi don Pèdre l'aime beaucoup; +n'est-ce pas, Minuccio? + +MINUCCIO. + +Il me l'a dit, et la reine aussi l'a fort approuvée. + +MAITRE BERNARD. + +Grand bien leur fasse! un air d'enterrement! + +CARMOSINE. + +Perillo est peut-être, quoiqu'il ne le dise pas, de l'avis de mon +père, car je le vois triste. + +PERILLO. + +Non, je vous le jure. + +CARMOSINE. + +Ce serait bien mal; ce serait me faire croire que tu ne m'as pas +entièrement pardonné. + +PERILLO. + +Pensez-vous cela? + +CARMOSINE. + +J'espère que non; cependant je me sens bien coupable. J'ai été bien +folle, bien ingrate; et toi, pauvre ami, tu venais de si loin, tu +avais été absent si longtemps! Mais que veux-tu! je souffrais hier. + +MAITRE BERNARD. + +Et maintenant... + +CARMOSINE. + +Ne craignez plus rien; cette fois mes maux vont finir. + +MAITRE BERNARD. + +Hier tu en disais autant. + +CARMOSINE. + +Oh! j'en suis bien sûre aujourd'hui. [Hier, j'ai éprouvé un moment de +bien-être, puis une souffrance... Ne parlons plus d'hier, à moins que +ce ne soit, Perillo, pour que tu me répètes que tu ne t'en souviens +plus. + +PERILLO. + +Puis-je songer un seul instant à moi quand je vous vois revenir à la +vie? Je n'ai rien souffert si vous souriez. + +CARMOSINE. + +Oublie donc tes chagrins, comme moi ma tristesse.] Minuccio, je +voulais te demander... + +MINUCCIO. + +Que cherchez-vous? + +CARMOSINE. + +Où est donc ta romance? Il me semble que j'en ai oublié un mot. + +_Minuccio lui donne sa romance écrite; elle la relit tout bas._ + + +SCÈNE II + +LES PRÉCÉDENTS, SER VESPASIANO, DAME PAQUE, _sortant de la maison_. + + +SER VESPASIANO, _à dame Pâque_. + +Que vous avais-je dit? Cela ne pouvait manquer. Voyez quel délicieux +tableau de famille! + +DAME PAQUE. + +Vous êtes un homme incomparable pour accommoder toute chose. + +SER VESPASIANO. + +Ce n'était rien; un mot, belle dame, un mot a suffi. Je n'ai fait +que répéter exactement à votre aimable fille ce que Leurs Majestés +m'avaient dit à moi-même. + +DAME PAQUE. + +Et elle a consenti? + +SER VESPASIANO. + +Pas précisément. Vous savez que la pudeur d'une jeune fille... + +CARMOSINE, _se levant_. + +Ser Vespasiano! + +SER VESPASIANO. + +Ma princesse. + +CARMOSINE. + +Vous faites la cour à ma mère, sans quoi j'allais vous demander votre +bras. + +SER VESPASIANO. + +Mon bras et mon épée sont à votre service. + +CARMOSINE. + +Non, je ne veux pas être importune. Viens, Perillo, jusqu'à la +terrasse. + +_Elle s'éloigne avec Perillo._ + +SER VESPASIANO, _à dame Pâque_. + +Vous le voyez, elle me lance des oeillades bien flatteuses. Mais +qu'est-ce donc que ce petit Perillo?--Je vous avoue qu'il me chagrine +de le voir; il se donne des airs d'amoureux, et si ce n'était le +respect que je vous dois, je ne sais à quoi il tiendrait... + +DAME PAQUE. + +Y pensez-vous? Se hasarderait-on?... Vous êtes trop bouillant, +chevalier. + +SER VESPASIANO. + +Il est vrai. Vous me disiez donc que pour ce qui regarde la dot... + +_Ils s'éloignent on se promenant._ + + +SCÈNE III + +MINUCCIO, MAITRE BERNARD. + + +MAITRE BERNARD. + +Tu crois à tout cela, Minuccio? + +MINUCCIO. + +Oui; je l'écoute, je l'observe, et je crois que tout va pour le mieux. + +MAITRE BERNARD. + +Tu crois à cette espèce de gaieté? Mais toi-même, es-tu bien sincère? +Pourquoi ne veux-tu pas me dire ce qu'elle t'a confié hier, seul à +seul? + +MINUCCIO. + +Je vous ai déjà répondu que je n'avais rien à vous répondre. Elle +m'avait chargé, comme vous le voyez, de lui ramener Perillo. À peine +avait-il essayé son casque, l'oiseau chaperonné est revenu au nid. + +MAITRE BERNARD. + +Tout cela est étrange, tout cela est obscur. Et ce refrain que tu vas +lui chanter, afin d'entretenir sa tristesse! + +MINUCCIO. + +Vous voyez bien qu'il ne sert qu'à la chasser. Pensez-vous que je +cherche à nuire? + +MAITRE BERNARD. + +Non, certes, mais je ne puis me défendre... + +[MINUCCIO. + +Tenez-vous en repos jusqu'à l'heure des vêpres. + +MAITRE BERNARD. + +Pourquoi cela? pourquoi jusqu'à cette heure? C'est la troisième fois +que tu me le répètes, sans jamais vouloir t'expliquer. + +MINUCCIO. + +Je ne puis vous en dire plus long, car je n'en sais pas moi-même +davantage. La plus belle fille ne donne que ce qu'elle a, et l'ami le +plus dévoué se tait sur ce qu'il ignore. + +MAITRE BERNARD. + +La peste soit de tes mystères! Que se prépare-t-il donc pour cette +heure-là? Quel événement doit nous arriver? Est-ce donc le roi en +personne qui va venir nous rendre visite? + +MINUCCIO, _à part_. + +Il ne croit pas être si près de la vérité. + +_Haut._ + +Mon vieil ami, ayez bon espoir. Si tout ne s'arrange pas à souhait, je +casse le manche de ma guitare. + +MAITRE BERNARD. + +Beau profit! Enfin, nous verrons, puisqu'à toute force il faut prendre +patience; mais je ne te pardonne point ces façons d'agir. + +MINUCCIO. + +Cela viendra plus tard, j'espère. Encore une fois, doutez-vous de moi? + +MAITRE BERNARD. + +Hé non, enragé que tu es, avec ta discrétion maussade?] Écoute, il +faut que je te dise tout, bien que tu ne veuilles me rien dire. Une +chose ici me fait plus que douter, me fait frémir, entends-tu bien? +Cette nuit, poussé par l'inquiétude, je m'étais approché doucement de +la chambre de Carmosine, pour écouter si elle dormait. À travers la +fente de la porte, entre le gond et la muraille, je l'ai vue assise +dans son lit, avec un flambeau tout près d'elle; elle écrivait, et, de +temps en temps, elle semblait réfléchir très profondément, puis elle +reprenait sa plume avec une vivacité effrayante, comme si elle eût +obéi à quelque impression soudaine. Mon trouble en la voyant, ou ma +curiosité, sont devenus trop forts. Je suis entré: tout aussitôt sa +lumière s'est éteinte, et j'ai entendu le bruit d'un papier qui se +froissait en glissant sous son chevet. + +MINUCCIO. + +C'est quelque adieu à ce pauvre Antoine, qui s'est fait soldat, à ce +qu'il croit. + +MAITRE BERNARD. + +Ma fille l'ignorait. + +MINUCCIO. + +Oh! que non. Est-ce qu'un amant s'en va en silence? Il ne se noierait +même pas sans le dire. + +MAITRE BERNARD. + +Je n'en sais rien, mais je croirais presque... Voilà cet imbécile qui +revient avec ma femme.--Rentrons; je veux que tu saches tout. + +MINUCCIO. + +C'est encore votre fille qui a rappelé celui-là. Vous voyez bien +qu'elle ne pense qu'à rire. + +_Ils rentrent dans la maison._ + + +SCÈNE IV + +SER VESPASIANO ET DAME PAQUE _viennent du fond du jardin_. + + +SER VESPASIANO. + +Pour la dot, je suis satisfait, et je vous quitte pour voler chez le +tabellion, afin de hâter le contrat. + +DAME PAQUE. + +Et moi, chevalier, je suis ravie que vous soyez de si bonne +composition. + +SER VESPASIANO. + +Comment donc! la dot est honnête, la fille aussi; mon but principal +est de m'attacher à votre famille. + +DAME PAQUE. + +Mon mari fera quelques difficultés; entre nous, c'est une pauvre tête, +un homme qui calcule, un homme besoigneux. + +SER VESPASIANO. + +Bah! cela me regarde. Nous ferons des noces, si vous m'en croyez, +magnifiques. Le roi y viendra. + +DAME PAQUE. + +Est-ce possible! + +SER VESPASIANO. + +Il y dansera, mort-Dieu! il y dansera, et avec vous-même, dame Pâque. +Vous serez la reine du bal. + +DAME PAQUE. + +Ah! ces plaisirs-là ne m'appartiennent plus. + +SER VESPASIANO. + +Vous les verrez renaître sous vos pas. Je vole chez le tabellion. + + +SCÈNE V + +CARMOSINE ET PERILLO _viennent du fond_. + + +CARMOSINE. + +Il faut me le promettre, Antoine. Songez à ce que deviendrait mon père +si Dieu me retirait de ce monde. + +PERILLO. + +Pourquoi ces cruelles pensées? vous ne parliez pas ainsi tout à +l'heure. + +CARMOSINE. + +Songez que je suis ce qu'il aime le mieux, presque sa seule joie sur +la terre. S'il venait à me perdre, je ne sais vraiment pas comment +il supporterait ce malheur. [Votre père fut son dernier ami, et quand +vous êtes resté orphelin, vous vous souvenez, Perillo, que cette +maison est devenue la vôtre. En nous voyant grandir ensemble, on +disait dans le voisinage que maître Bernard avait deux enfants. S'il +devait aujourd'hui n'en avoir plus qu'un seul... + +PERILLO. + +Mais vous nous disiez d'espérer. + +CARMOSINE. + +Oui, mon ami, mais il faut me promettre de prendre soin de lui, de +ne pas l'abandonner... Je sais que vous avez fait une demande, et +que vous pensez à quitter Palerme... Mais, écoutez-moi, vous pouvez +encore... Il m'a semblé entendre du bruit. + +PERILLO. + +Ce n'est rien; je ne vois personne. + +CARMOSINE. + +Vous pouvez encore revenir sur votre détermination,... j'en suis +convaincue, je le sais. Je ne vous parle pas de cette démarche, ni du +motif qui l'a dictée; mais] s'il est vrai que vous m'avez aimée, vous +prendrez ma place après moi. + +PERILLO. + +Rien après vous! + +CARMOSINE. + +Vous la prendrez, si vous êtes honnête homme... Je vous lègue mon +père. + +PERILLO. + +Carmosine!... Vous me parlez, en vérité, comme si vous aviez un pied +dans la tombe. Cette romance que, tout à l'heure, vous vous plaisiez +à répéter, je ne m'y suis pas trompé, j'en suis sûr, c'est votre +histoire, c'est pour vous qu'elle est faite, c'est votre secret: vous +voulez mourir. + +CARMOSINE. + +Prends garde! Ne parle pas si haut. + +PERILLO. + +[Et qu'importe que l'on m'entende si ce que je dis est la vérité! Si +vous avez dans l'âme cette affreuse idée de quitter volontairement +la vie, et de nous cacher vos souffrances, jusqu'à ce qu'on vous voie +tout à coup expirer au milieu de nous... Que dis-je, grand Dieu! quel +soupçon horrible! S'il se pouvait que, lassée de souffrir, fidèle +seulement à votre affreux silence, vous eussiez conçu la pensée...] +Vous me recommandiez votre père... Vous ne voudriez pas tuer sa fille! + +CARMOSINE. + +Ce n'est pas la peine, mon ami; la mort n'a que faire d'une main si +faible. + +PERILLO. + +Mais vous souhaitez donc qu'elle vienne? Pourquoi trompez-vous votre +père? Pourquoi affectez-vous devant lui ce repos, cet espoir que vous +n'avez pas, cette sorte de joie qui est si loin de vous? + +CARMOSINE. + +Non, pas si loin que tu peux le croire. Lorsque Dieu nous appelle à +lui, il nous envoie, n'en doute point, des messagers secrets qui nous +avertissent. [Je n'ai pas fait beaucoup de bien, mais je n'ai pas non +plus fait grand mal. L'idée de paraître devant le Juge suprême ne +m'a jamais inspiré de crainte; il le sait, je le lui ai dit; il me +pardonne et m'encourage.] J'espère, j'espère être heureuse. J'en ai +déjà de charmants présages. + +PERILLO. + +Vous l'aimez beaucoup, Carmosine. + +CARMOSINE. + +De qui parles-tu? + +PERILLO. + +Je n'en sais rien; mais la mort seule n'a point tant d'attraits. + +CARMOSINE. + +Écoute. Ne fais pas de vaines conjectures, et ne cherche pas à +pénétrer un secret qui ne saurait être bon à personne; tu l'apprendras +quand je ne serai plus. [Tu me demandes pourquoi je trompe mon père? +C'est précisément par cette raison que je ne ferais, en m'ouvrant à +lui, qu'une chose cruelle et inutile. Je ne t'aurais point non plus +parlé comme je l'ai fait, si, en le faisant, je n'eusse rempli un +devoir. Je te demande de ne point trahir la confiance que j'ai en toi. + +PERILLO. + +Soyez sans crainte; mais, de votre côté, promettez-moi du moins... + +CARMOSINE. + +Il suffit. Songe, mon ami, qu'il y a des maux sans remède.] Tu vas +maintenant aller dans ma chambre; voici une clef, tu ouvriras un +coffre qui est derrière le chevet de mon lit, tu y trouveras une robe +de fête;... je ne la porterai plus, celle-là, je l'ai portée aux fêtes +de la reine, lorsque pour la première fois... Il y a dessous un papier +écrit, que tu prendras et que tu garderas; je te le confie,... à toi +seul, n'est-ce pas? + +PERILLO. + +Votre testament, Carmosine? + +CARMOSINE. + +Oh! cela ne mérite pas d'être appelé ainsi. De quoi puis-je disposer +au monde? C'est bien peu de chose que ces adieux qu'on laisse malgré +soi à la vie, et qu'on nomme dernières volontés! Tu y trouveras ta +part, Perillo. + +PERILLO. + +Ma part! Dieu juste, quelle horreur!... Et vous pensez qu'il est +possible... + +CARMOSINE. + +Épargne-moi, épargne-moi. Nous en reparlerons tout à l'heure, [dans +ma chambre, car je vais rentrer;] il se fait tard, [voici l'heure des +vêpres.[4]] + + +SCÈNE VI + + +CARMOSINE, _seule_. + +Ta part! pauvre et excellent coeur!--Elle eût été plus douce, et tu +la méritais, si l'impitoyable hasard ne m'eût fait rencontrer... Dieu +puissant! quel blasphème sort donc de mes lèvres! O ma douleur, ma +chère douleur, j'oserais me plaindre de toi? Toi mon seul bien, toi ma +vie et ma mort, toi qu'il connaît maintenant? O bon Minuccio, digne, +loyal ami! il t'a écouté, tu lui as tout dit, il a souri, il a été +touché, il m'a envoyé une bague... + +_Elle la baise._ + +Tu reposeras avec moi! Ah! quelle joie, quel bonheur ce matin quand +j'ai entendu ces mots: Il sait tout! Qu'importent maintenant et mes +larmes, et ma souffrance, et toutes les tortures de la mort! Il +sait que je pleure, il sait que je souffre! [Oui, Perillo avait +raison;--cette joie devant mon père a été cruelle, mais pouvais-je la +contenir? Rien qu'en regardant Minuccio, le coeur me battait avec +tant de force! Il l'avait vu, lui, il lui avait parlé!] O mon amour! ô +charme inconcevable! délicieuse souffrance, tu es satisfaite! je +meurs tranquille, et mes voeux sont comblés.--L'a-t-il compris en +m'envoyant cette bague? A-t-il senti qu'en disant que j'aimais, je +disais que j'allais mourir? Oui, il m'a comprise, il m'a devinée. Il +m'a mis au doigt cet anneau qui restera seul dans ma tombe quand je ne +serai plus qu'un peu de poussière... Grâces te soient rendues, ô mon +Dieu! je vais mourir, et je puis mourir! + +_On entend sonner à la grille du jardin._ + +On sonne à la grille, je crois?--Holà! Michel! personne ici? Comment +m'a-t-on laissée toute seule? + +_Elle s'approche de la maison._ + +[Ah! ils sont tous là, dans la salle basse, ils lisent quelque +chose attentivement, et paraissent se consulter. Minuccio semble les +retenir... Perillo m'aurait-il trahie? + +_On sonne une seconde fois._ + +Ce sont deux dames voilées qui sonnent. Michel, où es-tu? Ouvre donc] + + +SCÈNE VII + +CARMOSINE, LA REINE, MICHEL, _ouvrant la grille. Une femme, qui +accompagne la reine, reste au fond du théâtre._ + + +LA REINE. + +N'est-ce pas ici que demeure maître Bernard, le médecin? + +MICHEL. + +Oui, madame. + +LA REINE. + +Puis-je lui parler? + +MICHEL. + +Je vais l'avertir. + +LA REINE. + +Attends un instant. Qui est cette jeune fille? + +MICHEL. + +C'est mademoiselle Carmosine. + +LA REINE. + +La fille de ton maître? + +MICHEL. + +Oui, madame. + +LA REINE. + +Cela suffit, c'est à elle que j'ai affaire. + + +SCÈNE VIII + +CARMOSINE, LA REINE. + + +LA REINE. + +Pardon, mademoiselle... + +_À part._ + +Elle est bien jolie. + +_Haut._ + +Vous êtes la fille de maître Bernard? + +CARMOSINE. + +Oui, madame. + +LA REINE. + +Puis-je, sans être indiscrète, vous demander un moment d'entretien? + +_Carmosine lui fait signe de s'asseoir._ + +Vous ne me connaissez pas? + +CARMOSINE. + +Je ne saurais dire... + +LA REINE, _s'asseyant_. + +Je suis parente... un peu éloignée... d'un jeune homme qui demeure +ici, je crois, et qui se nomme Perillo. + +CARMOSINE. + +Il est à la maison, si vous voulez le voir... + +LA REINE. + +Tout à l'heure, si vous le permettez.--Je suis étrangère, +mademoiselle, et j'occupe à la cour d'Espagne une position assez +élevée. Je porte à ce jeune homme beaucoup d'intérêt, et il serait +possible qu'un jour le crédit dont je puis disposer devint utile à sa +fortune. + +CARMOSINE. + +Il le mérite à tous égards. + +_Maître Bernard et Minuccio paraissent sur le seuil de la maison._ + +MAITRE BERNARD, _bas à Minuccio_. + +Qui donc est là avec ma fille? + +MINUCCIO. + +Ne dites mot, venez avec moi. + +_Il l'emmène._ + +LA REINE. + +C'est précisément sur ce point que je désire être éclairée, [et je +vous demande encore une fois pardon de ce que ma démarche peut avoir +d'étrange. + +CARMOSINE. + +Elle est toute simple, madame, mais mon père serait plus en état de +vous répondre que moi; je vais, s'il vous plaît... + +LA REINE. + +Non, je vous en prie, à moins que je ne vous importune. Vous êtes +souffrante, m'a-t-on dit. + +CARMOSINE. + +Un peu, madame. + +LA REINE. + +On ne le croirait pas. + +CARMOSINE. + +Le mal dont je souffre ne se voit pas toujours, bien qu'il ne me +quitte jamais. + +LA REINE. + +Il ne saurait être bien sérieux, à votre âge. + +CARMOSINE. + +En tout temps, Dieu fait ce qu'il veut. + +LA REINE. + +Je suis sûre qu'il ne veut pas vous faire grand mal.--Mais la crainte +que j'ai de vous fatiguer me force à préciser mes questions, car je ne +veux point vous le cacher, c'est de vous, et de vous seulement, que +je désirerais une réponse, et je suis persuadée, si vous me la faites, +qu'elle sera sincère.] Vous avez été élevée avec ce jeune homme; vous +le connaissez depuis son enfance.--Est-ce un honnête homme? est-ce un +homme de coeur? + +CARMOSINE. + +Je le crois ainsi; mais, madame, je ne suis pas un assez bon juge... + +LA REINE. + +Je m'en rapporte entièrement à vous. + +[CARMOSINE. + +D'où me vient l'honneur que vous me faites? Je ne comprends pas bien +que, sans me connaître... + +LA REINE. + +Je vous connais plus que vous ne pensez, et la preuve que j'ai toute +confiance en vous, c'est la question que je vais vous faire, en vous +priant de l'excuser, mais d'y répondre avec franchise. Vous êtes +belle, jeune et riche, dit-on.] Si ce jeune homme [dont nous parlons] +demandait votre main, l'épouseriez-vous? + +CARMOSINE. + +Mais, madame... + +LA REINE. + +En supposant, bien entendu, que votre coeur fut libre, et qu'aucun +engagement ne vînt s'opposer à cette alliance. + +CARMOSINE. + +Mais, madame, dans quel but me demandez-vous cela? + +LA REINE. + +C'est que j'ai pour amie une jeune fille, belle comme vous, qui +a votre âge, qui est, comme vous, un peu souffrante; c'est de la +mélancolie ou peut-être quelque chagrin secret qu'elle dissimule, je +ne sais trop, mais j'ai le projet, si cela se peut, de la marier, et +de la mener à la cour, afin d'essayer de la distraire; car elle vit +dans la solitude, et vous savez de quel danger cela est pour une jeune +tête qui s'exalte, se nourrit de désirs, d'illusions; [qui prend pour +l'espérance tout ce qu'elle entrevoit, pour l'avenir tout ce qu'elle +ne peut voir; qui s'attache à un rêve dont elle se fait un monde, +innocemment, sans y réfléchir, par un penchant naturel du coeur,] +et qui, hélas! en cherchant l'impossible, passe bien souvent à côté du +bonheur. + +[CARMOSINE. + +Cela est cruel. + +LA REINE. + +Plus qu'on ne peut dire.] Combien j'en ai vu, des plus belles, des +plus nobles et des plus sages, perdre leur jeunesse, et quelquefois la +vie, pour avoir gardé de pareils secrets! + +CARMOSINE. + +On peut donc en mourir, madame? + +LA REINE. + +Oui, on le peut, et ceux qui le nient ou qui s'en raillent, n'ont +jamais su ce que c'est que l'amour, [ni en rêve ni autrement. Un +homme, sans doute, doit s'en défendre. La réflexion, le courage, la +force, l'habitude de l'activité, le métier des armes surtout, doivent +le sauver; mais une femme!--Privée de ce qu'elle aime, où est son +soutien? Si elle a du courage, où est sa force? Si elle a un métier, +fût-ce le plus dur, celui qui exige le plus d'application, qui peut +dire où est sa pensée pendant que ses yeux suivent l'aiguille, ou que +son pied fait tourner le rouet?] + +CARMOSINE. + +Que vous me charmez de parler ainsi! + +LA REINE. + +C'est que je dis ce que je pense. C'est pour n'être pas obligé de les +plaindre qu'on ne veut pas croire à nos chagrins. Ils sont réels, +et d'autant plus profonds, que ce monde qui en rit nous force à les +cacher; notre résignation est une pudeur; nous ne voulons pas qu'on +touche à ce voile, nous aimons mieux nous y ensevelir; de jour en jour +on se fait à sa souffrance, on s'y livre, on s'y abandonne, on s'y +dévoue, on l'aime, on aime la mort... Voilà pourquoi je voudrais +tâcher d'en préserver ma jeune amie. + +CARMOSINE. + +Et vous songez à la marier; est-ce que c'est Perillo qu'elle aime? + +LA REINE. + +Non, mon enfant, ce n'est pas lui; mais s'il est tel qu'on me l'a dit, +bon, brave, honnête (savant, peu importe), sa femme ne serait-elle pas +heureuse? + +CARMOSINE. + +Heureuse, si elle en aime un autre! + +LA REINE. + +Vous ne répondez pas à ma question première. [Je vous avais demandé +de me dire si, à votre avis personnel, Perillo vous semble, en effet, +digne d'être chargé du bonheur d'une femme. Répondez, je vous en +conjure.] + +CARMOSINE. + +Mais, si elle en aime un autre, madame, il lui faudra donc l'oublier? + +LA REINE, _à part_. + +Je n'en obtiendrai pas davantage. + +_Haut._ + +[Pourquoi l'oublier? Qui le lui demande? + +CARMOSINE. + +Dès qu'elle se marie, il me semble... + +LA REINE. + +Eh bien! achevez votre pensée. + +CARMOSINE. + +Ne commet-elle pas un crime, si elle ne peut donner tout son coeur, +toute son âme?...] + +LA REINE. + +Je ne vous ai pas tout dit. Mais je craindrais... + +CARMOSINE. + +Parlez, de grâce, je vous écoute; je m'intéresse aussi à votre amie. + +LA REINE. + +Eh bien! supposez que celui qu'elle aime, ou croit aimer, ne puisse +être à elle; supposez qu'il soit marié lui-même. + +CARMOSINE. + +Que dites-vous? + +LA REINE. + +Supposez plus encore. Imaginez que c'est un très-grand seigneur, un +prince; que le rang qu'il occupe, que le nom seul qu'il porte, mettent +à jamais entre elle et lui une barrière infranchissable... Imaginez +que c'est le roi. + +CARMOSINE. + +Ah! madame! qui êtes-vous? + +LA REINE. + +Imaginez que la soeur de ce prince, ou sa femme, si vous voulez, +soit instruite de cet amour, qui est le secret de ma jeune amie, et +que, loin de ressentir pour elle ni aversion ni jalousie, elle ait +entrepris de la consoler, de la persuader, de lui servir d'appui, de +l'arracher à sa retraite, pour lui donner une place auprès d'elle dans +le palais même de son époux; imaginez qu'elle trouve tout simple que +cet époux victorieux, le plus vaillant chevalier de son royaume, +ait inspiré un sentiment que tout le monde comprendra sans peine; +figurez-vous qu'elle n'a aucune défiance, aucune crainte de sa jeune +rivale, non qu'elle fasse injure à sa beauté, mais parce qu'elle croit +à son honneur; supposez qu'elle veuille enfin que cette enfant, qui +a osé aimer un si grand prince, ose l'avouer, afin que cet amour, +tristement caché dans la solitude, s'épure en se montrant au grand +jour, et s'ennoblisse par sa cause même. + +CARMOSINE, _fléchissant le genou_. + +Ah! madame, vous êtes la reine! + +LA REINE. + +Vous voyez donc bien, mon enfant, que je ne vous dis pas d'oublier don +Pèdre. + +CARMOSINE. + +Je l'oublierai, n'en doutez pas, madame, si la mort peut faire +oublier. Votre bonté est si grande, qu'elle ressemble à Dieu! Elle +me pénètre d'admiration, de respect et de reconnaissance; mais elle +m'accable, elle me confond. Elle me fait trop vivement sentir combien +je suis peu digne d'en être l'objet... Pardonnez-moi, je ne puis +exprimer... Permettez que je me retire, que je me cache à tous les +yeux. + +LA REINE. + +Remettez-vous, ma belle, calmez-vous. Ai-je rien dit qui vous effraie? + +CARMOSINE. + +Ce n'est pas de la frayeur que je ressens. O mon Dieu! vous ici! +la reine! Comment avez-vous pu savoir?... Minuccio m'a trahie sans +doute... Comment pouvez-vous jeter les yeux sur moi?... Vous me tendez +la main, madame! Ne me croyez-vous pas insensée?... Moi, la fille de +maître Bernard, avoir osé élever mes regards!... Ne croyez-vous pas +que ma démence est un crime, et que vous devez m'en punir?... Ah! sans +nul doute, vous le voyez; mais vous avez pitié d'une infortunée dont +la raison est égarée, et vous ne voulez pas que cette pauvre folle +soit plongée au fond d'un cachot, ou livrée à la risée publique! + +LA REINE. + +À quoi songez-vous, juste ciel! + +CARMOSINE. + +Ah! je mériterais d'être ainsi traitée, si je m'étais abusée un +moment, si mon amour avait été autre chose qu'une souffrance! Dieu +m'est témoin, Dieu qui voit tout, qu'à l'instant même où j'ai aimé, +je me suis souvenue qu'il était le roi. Dieu sait aussi que j'ai tout +essayé pour me sauver de ma faiblesse, et pour chasser de ma mémoire +ce qui m'est plus cher que ma vie. Hélas! madame, vous le savez sans +doute, que personne ici-bas ne répond de son coeur, et qu'on ne +choisit pas ce qu'on aime. [Mais croyez-moi, je vous en supplie; +puisque vous connaissez mon secret, connaissez-le du moins tout +entier. Croyez, madame, et soyez convaincue, je vous le demande les +mains jointes, croyez qu'il n'est entré dans mon âme ni espoir, ni +orgueil, ni la moindre illusion.] C'est malgré mes efforts, malgré +ma raison, malgré mon orgueil même, que j'ai été impitoyablement, +misérablement accablée par une puissance invincible, qui a fait de moi +son jouet et sa victime. Personne n'a compté mes nuits, personne n'a +vu toutes mes larmes, pas même mon père. Ah! je ne croyais pas que +j'en viendrais jamais à en parler moi-même. J'ai souhaité, il est +vrai, quand j'ai senti la mort, de ne point partir sans un adieu; +je n'ai pas eu la force d'emporter dans la tombe ce secret qui +me dévorait. Ce secret! c'était ma vie elle-même, et je la lui ai +envoyée. Voilà mon histoire, madame, je voulais qu'il la sût, et +mourir. + +LA REINE. + +Eh bien! mon enfant, il la sait, car c'est lui qui me l'a racontée; +Minuccio ne vous a point trahie. + +CARMOSINE. + +Quoi! madame, c'est le roi lui-même... + +LA REINE. + +Qui m'a tout dit. [Votre reconnaissance allait beaucoup trop loin +pour moi.] C'est le roi qui veut que vous repreniez courage, que vous +guérissiez, que vous soyez heureuse. Je ne vous demandais, moi, qu'un +peu d'amitié. + +CARMOSINE, _d'une voix faible_. + +C'est lui qui veut que je reprenne courage? + +LA REINE. + +Oui; je vous répète ses propres paroles. + +CARMOSINE. + +Ses propres paroles? Et que je guérisse? + +LA REINE. + +Il le désire. + +CARMOSINE. + +Il le désire? Et que je sois heureuse, n'est-ce pas? + +LA REINE. + +Oui, si nous y pouvons quelque chose. + +CARMOSINE. + +Et que j'épouse Perillo? Vous me le proposiez tout à l'heure;... car +je comprends tout à présent,... votre jeune amie, c'était moi. + +LA REINE. + +Oui, c'était vous, c'est à ce titre que je vous ai envoyé cette bague. +Minuccio ne vous l'a-t-il pas dit? + +CARMOSINE. + +C'était vous?... Je vous remercie,... et je suis prête à obéir. + +_Elle tombe sur le banc._ + +LA REINE. + +Qu'avez-vous, mon enfant? Grand Dieu! quelle pâleur Vous ne me +répondez pas? je vais appeler. + +CARMOSINE. + +Non, je vous en prie! ce n'est rien; pardonnez-moi. + +[LA REINE. + +Je vous ai affligée? Vous me feriez croire que j'ai eu tort de venir +ici, et de vous parler comme je l'ai fait. + +CARMOSINE, _se levant_. + +Tort de venir! ai-je dit cela, lorsque j'en suis encore à comprendre +que la bonté humaine puisse inspirer une générosité pareille à la +vôtre! Tort de venir, vous, ma souveraine, quand je devrais vous +parler à genoux! lorsqu'en vous voyant devant moi, je me demande si ce +n'est point un rêve! Ah! madame, je serais plus qu'ingrate en manquant +de reconnaissance. Que puis-je faire pour vous remercier dignement? +je n'ai que la ressource d'obéir. Il veut que je l'oublie, n'est-ce +pas?... Dites-lui que je l'oublierai. + +LA REINE. + +Vous m'avez donc bien mal comprise, ou je me suis bien mal exprimée. +Je suis votre reine, il est vrai, mais si je ne voulais qu'être obéie, +enfant que vous êtes, je ne serais pas venue. Voulez-vous m'écouter +une dernière fois? + +CARMOSINE. + +Oui, madame;] je vois maintenant que ce secret qui était ma +souffrance, et qui était aussi mon seul bien, tout le monde le +connaît. Le roi me méprise, [et je pensais bien qu'il en devait être +ainsi, mais je n'en étais pas certaine.] Ma triste histoire, il l'a +racontée; ma romance, on la chante à table, devant ses chevaliers et +ses barons. Cette bague, elle ne vient pas de lui; Minuccio me l'avait +laissé croire. À présent, il ne me reste rien; ma douleur même ne +m'appartient plus. Parlez, madame, tout ce que je puis dire, c'est que +vous me voyez résignée à obéir, ou à mourir. + +LA REINE. + +Et c'est précisément ce que nous ne voulons pas, et je vais vous dire +ce que nous voulons. Écoutez donc: oui, c'est le roi qui veut d'abord +que vous guérissiez, et que vous reveniez à la vie; c'est lui qui +trouve que ce serait grand dommage qu'une si belle créature vînt +à mourir d'un si vaillant amour;--ce sont là ses propres +paroles.--Appelez-vous cela du mépris?--Et c'est moi qui veux vous +emmener, que vous restiez près de moi, que vous ayez une place parmi +mes filles d'honneur, qui, elles aussi, sont mes bonnes amies; c'est +moi qui veux que, loin d'oublier don Pèdre, vous puissiez le voir tous +les jours; qu'au lieu de combattre un penchant dont vous n'avez pas à +vous défendre, vous cédiez à cette franche impulsion de votre âme vers +ce qui est beau, noble et généreux, car on devient meilleur avec un +tel amour; c'est moi, Carmosine, qui veux vous apprendre que l'on peut +aimer sans souffrir, lorsque l'on aime sans rougir, qu'il n'y a que la +honte ou le remords qui doivent donner de la tristesse, car elle est +faite pour le coupable, et, à coup sûr, votre pensée ne l'est pas. + +CARMOSINE. + +Bonté du ciel! + +LA REINE. + +C'est encore moi qui veux qu'un époux digne de vous, qu'un homme +loyal, honnête et brave, vous donne la main pour entrer chez moi; +qu'il sache comme moi, comme tout le monde, le secret de votre +souffrance passée; qu'il vous croie fidèle sur ma parole, que je +vous croie heureuse sur la sienne, et que votre coeur puisse guérir +ainsi, par l'amitié de votre reine, et par l'estime de votre époux... +Prêtez l'oreille, n'est-ce pas le bruit du clairon? + +CARMOSINE. + +C'est le roi qui sort du palais. + +LA REINE. + +Vous savez cela, jeune fille? + +CARMOSINE. + +Oui, madame; nous demeurons si près! nous sommes habitués à entendre +ce bruit. + +LA REINE. + +C'est le roi qui vient, en effet, et il vient ici. + +CARMOSINE. + +Est-ce possible? + +LA REINE. + +Il vient nous chercher toutes deux. Entendez-vous aussi ces cloches? + +CARMOSINE. + +Oui, et j'aperçois derrière la grille une foule immense qui se rend à +l'église. Aujourd'hui,... je me rappelle,... n'est-ce pas un jour de +fête? Comme ils accourent de tous côtés! Ah! mon rêve! je vois mon +rêve! + +LA REINE. + +C'est l'heure de la bénédiction. + +CARMOSINE. + +Oui, en ce moment le prêtre est à l'autel, et tous s'inclinent devant +lui. Il se retourne vers la foule, il tient entre ses mains l'image du +Sauveur, il l'élève... Pardonnez-moi! + +_Elle s'agenouille._ + +LA REINE. + +Prions ensemble, mon enfant; demandons à Dieu quelle réponse vous +allez faire à votre roi. + +_On entend de nouveau le son des clairons. Des écuyers et des hommes +d'armes s'arrêtent à la grille, le roi paraît bientôt après._ + + +SCÈNE IX + +LES PRÉCÉDENTS, LE ROI, PERILLO, _près de lui_, MAITRE BERNARD, DAME +PAQUE, SER VESPASIANO, MINUCCIO. + + +[LE ROI. + +Vous avez là un grand jardin, cela est commode et agréable. + +MAITRE BERNARD. + +Oui, Sire, cela est commode, et, en effet...] + +LE ROI. + +Où est votre fille? + +MAITRE BERNARD. + +La voilà, Sire, devant Votre Majesté... + +[LE ROI. + +Est-elle mariée? + +MAITRE BERNARD. + +Non, Sire, pas encore,... c'est-à-dire,... si Votre Majesté...] + +LE ROI, _à Carmosine_. + +C'est donc vous, gentille demoiselle, qui êtes souffrante et en +danger, dit-on? [Vous n'avez pas le visage à cela. + +MAITRE BERNARD. + +Elle a été, Sire, et elle est encore gravement malade. Il est vrai +que, depuis ce matin à peu près, l'amélioration est notable. + +LE ROI. + +Je m'en réjouis. En bonne foi, il serait fâcheux que le monde fût +sitôt privé d'une si belle enfant.] + +_À Carmosine._ + +Approchez un peu, je vous prie. + +[SER VESPASIANO, _à Minuccio_. + +Voyez-vous ce que je vous ai dit? Il va arranger toute l'affaire. +Calatabellotte est à moi. + +MINUCCIO. + +Point, c'est une simple consultation, qu'ils vont faire en +particulier. Les Espagnols tiennent cela des Arabes. Le roi est un +grand médecin; c'est la méthode d'Albucassis.] + +LE ROI, _à Carmosine_. + +Vous tremblez, je crois. Vous défiez-vous de moi? + +CARMOSINE. + +Non, Sire. + +LE ROI. + +Eh bien! donc, donnez-moi la main. Que veut dire ceci, la belle fille? +Vous qui êtes jeune et qui êtes faite pour réjouir le coeur des +autres, vous vous laissez avoir du chagrin? Nous vous prions, pour +l'amour de nous, qu'il vous plaise de prendre courage, et que vous +soyez bientôt guérie. + +CARMOSINE. + +Sire, c'est mon trop peu de force à supporter une trop grande peine +qui est la cause de ma souffrance. Puisque vous avez pu m'en plaindre, +j'espère que Dieu m'en délivrera. + +LE ROI. + +Voilà qui est bien, mais ce n'est pas tout. Il faut m'obéir sur un +autre point. Quelqu'un vous en a-t-il parlé? + +CARMOSINE. + +Sire, on m'a dit toute la bonté, toute la pitié qu'on daignait +avoir... + +LE ROI. + +Pas autre chose? + +_À la reine._ + +Est-ce vrai, Constance? + +LA REINE. + +Pas tout à fait. + +LE ROI. + +Belle Carmosine, je parlerai en roi et en ami. Le grand amour que vous +nous avez porté vous a, près de nous, mise en grand honneur; et celui +qu'en retour nous voulons vous rendre, c'est de vous donner de notre +main, en vous priant de l'accepter, l'époux que nous vous avons +choisi. + +_Il fait signe à Perillo, qui s'avance et s'incline._ + +Après quoi, nous voulons toujours nous appeler votre chevalier, et +porter dans nos passes d'armes votre devise et vos couleurs, sans +demander autre chose de vous, pour cette promesse, qu'un seul baiser. + +LA REINE, _à Carmosine_. + +Donne-le, mon enfant, je ne suis pas jalouse. + +CARMOSINE, _donnant son front à baiser au roi_. + +Sire, la reine a répondu pour moi. + + +FIN DE CARMOSINE. + + + + +ADDITIONS ET VARIANTES EXÉCUTÉES POUR LA REPRÉSENTATION + +1.--PAGE 369. + +_La première cause de_ ta fortune _aura été_, etc. + +2.--PAGE 377. + +TROISIÈME DEMOISELLE. + +_Et nous n'en aurons jamais d'autres._ + +TOUTES LES DEMOISELLES, _ensemble_. + +Et nous n'en aurons jamais d'autres. + +3.--PAGE 384. + +_Je crains que votre présence._ + +LE ROI. + +J'irai, te dis-je. Je la verrai, je lui parlerai. Je ne veux pas que +cette jeune fille meure; je ne le veux pas. + +MINUCCIO. + +Il ne sera pas facile de l'en empêcher, car elle l'a résolu, et +la besogne est à moitié faite. Sire, prenez garde de l'achever en +cherchant à la sauver. + +LE ROI. + +_Ne disais-tu pas tout à l'heure_, etc. + +4.--PAGE 398. + +_Il se fait tard._ Va, mon ami, fais ce que je t'ai dit. + +PERILLO, _en sortant_. + +Ah! cela est horrible! + + +FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES. + + +Le sujet de _Carmosine_ se trouve dans une nouvelle du _Décaméron_ (la +septième de la dixième journée). En voici le sommaire: + +«Le roi Pierre, ayant appris le fervent amour que lui portait Lise, +et dont elle était malade, va la consoler et la marie avec un jeune +gentilhomme; après quoi il lui donne un baiser sur le front et se +déclare pour toujours son chevalier.» + +Cette anecdote, que Boccace raconte avec beaucoup de grandeur et de +simplicité, n'a que huit pages, et les caractères n'y sont pas même +indiqués, hormis pourtant celui du roi, dont la conduite fait assez +connaître la générosité chevaleresque. Le jeune gentilhomme qui, dans +la nouvelle, n'arrive qu'à la fin pour épouser Lise, devient dans la +comédie un ami d'enfance et un fiancé de la jeune fille, ce qui +ajoute beaucoup à l'intérêt du sujet en compliquant les situations. Le +personnage de ser Vespasiano est aussi une création nouvelle qui vient +jeter de temps à autre, au milieu de cette mélopée amoureuse, une note +comique, indispensable au théâtre bien plus qu'à la lecture. + +En examinant les débris du manuscrit autographe, j'y remarque que +l'héroïne s'appelle Lise, pendant tout le premier acte, comme dans le +récit de Boccace. Probablement, lorsqu'il eut imaginé la belle scène +du second acte où Perillo entend le nom de sa maîtresse mêlé aux +forfanteries de ser Vespasiano, Alfred de Musset aura pensé que ce nom +n'avait pas assez d'originalité pour frapper l'oreille du spectateur +et éveiller son attention, comme celle de Perillo. De même, lorsque +Minuccio, seul avec le roi, lui confie le secret de la jeune malade, +l'auteur aura senti qu'il fallait à cette jeune fille un nom plus +pittoresque et moins vulgaire que celui de Lise. Peut-être aussi +a-t-il compris, à mesure qu'il avançait dans son oeuvre, que +l'esquisse légère de Boccace allait devenir entre ses mains un type +complet. Le nom un peu bizarre, mais sicilien, de Carmosine, qu'il +substitua sur le manuscrit au nom de Lise, à partir du second acte, +fut en quelque sorte une prise de possession. + +Pour peu qu'on sache ce que c'est qu'une pièce de théâtre, on +reconnaît que celle-ci a été écrite avec la pensée qu'elle serait +représentée tôt ou tard. On ne voit point dans _Carmosine_ de brusques +changements de lieu; les scènes s'enchaînent sans interruption. +L'auteur a soin de prolonger le mystère qui règne sur tout le premier +acte jusqu'au moment où cet acte va finir. Le procédé employé pour +faire entendre à Perillo, de la bouche même de Carmosine, le mot cruel +qui lui apprend qu'elle ne l'aime plus; la scène du second acte où +la sottise de ser Vespasiano donne le coup de grâce à ce pauvre +amant déjà si malheureux; l'habileté avec laquelle l'auteur rapproche +Perillo de Carmosine au début du troisième acte; ses précautions pour +dissimuler jusqu'au dernier moment le dénoûment heureux, en montrant +la mort de l'héroïne comme inévitable, tandis qu'au contraire il +prépare sa guérison et son mariage; enfin la grande scène entre +Carmosine et la reine, qui semble conduire tout droit vers un but +opposé à celui qu'on voudrait atteindre, tout cela est conçu et +traité dramatiquement, selon les règles de l'art et même du métier. +Il faudrait être aveugle pour ne point le voir. Cependant on s'est si +bien accoutumé à dire que les comédies d'Alfred de Musset n'étaient +pas destinées au théâtre qu'on l'a répété de celle-ci, comme des +précédentes, sans y regarder et contrairement à l'évidence. + +_Carmosine_ parut pour la première fois, en 1850, dans le +_Constitutionnel_. Une erreur de ponctuation, commise par les +compositeurs de ce journal et qui changeait le sens d'un vers dans la +romance de Minuccio, fut pour l'auteur un sujet de grand chagrin. Il +écrivit à M. Véron, sur ce vers estropié, une lettre curieuse qu'on +trouvera dans la Correspondance. + +La mise en scène de cette comédie n'a présenté aucune difficulté +sérieuse. On n'y a éprouvé d'autre embarras que celui des richesses. +La trop grande abondance des idées, qui ajoute au charme de la +lecture, a rendu nécessaires quelques coupures à la représentation. +Cette pièce a été jouée sur le théâtre de l'Odéon, le 7 novembre 1865, +et le public de Paris a témoigné ce jour-là qu'il n'avait point +perdu le goût des sentiments élevés ni du beau langage. Mademoiselle +Thuillier a donné au personnage de Carmosine un caractère de douce +passion et de mélancolie poétique dont ses auditeurs garderont +longtemps le souvenir. + + +FIN DU TOME CINQUIÈME. + + + + * * * * * + +TABLE GÉNÉRALE DES COMÉDIES ET PROVERBES + + +TOME PREMIER + + AVANT-PROPOS 1 + + LA NUIT VÉNITIENNE 9 + + ANDRÉ DEL SARTO 49 + Additions et Variantes exécutées par l'auteur pour + la représentation 128 + + LES CAPRICES DE MARIANNE 141 + Additions et Variantes 201 + + FANTASIO 213 + + ON NE BADINE PAS AVEC L'AMOUR 279 + Additions et Variantes 367 + + BARBERINE 375 + +TOME DEUXIÈME + + LORENZACCIO 1 + Traduction du fragment du livre XV des _Chroniques + florentines_ 214 + + LE CHANDELIER 223 + Additions et Variantes 314 + + IL NE FAUT JURER DE RIEN 321 + Additions et Variantes 406 + + +TOME TROISIÈME + + UN CAPRICE 1 + + IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE 61 + + LOUISON 97 + + ON NE SAURAIT PENSER À TOUT 163 + + BETTINE 227 + + CARMOSINE 311 + Additions et Variantes 420 + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Alfred de Musset +- Tome 5, by Alfred De Musset + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET *** + +***** This file should be named 23567-8.txt or 23567-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/3/5/6/23567/ + +Produced by Pierre Lacaze, Suzanne Lybarger and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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