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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:05:00 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Le roman d'un enfant, by Pierre Loti
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le roman d'un enfant
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: November 9, 2007 [EBook #23423]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN D'UN ENFANT ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
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+
+[Note du transcripteur: il n'y a pas un chapitre XXXV.]
+
+
+
+
+LE ROMAN
+
+D'UN ENFANT
+
+PAR
+
+PIERRE LOTI
+
+Dix-neuvième Édition.
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3
+
+1890 Droits de reproduction et de traduction réservés.
+
+ À SA MAJESTÉ LA REINE
+ ÉLISABETH DE ROUMANIE
+
+ _Décembre 188.._
+
+ _Il se fait presque tard dans ma vie, pour que j'entreprenne ce
+ livre: autour de moi, déjà tombe une sorte de nuit; où trouverai-je
+ à présent des mots assez frais, des mots assez jeunes?_
+
+ _Je le commencerai demain en mer; au moins essaierai-je d'y mettre
+ ce qu'il y a eu de meilleur en moi, à une époque où il n'y avait
+ rien de bien mauvais encore._
+
+ _Je l'arrêterai de bonne heure, afin que l'amour n'y apparaisse
+ qu'à l'état de rêve imprécis._
+
+ _Et, à la souveraine de qui me vient l'idée de l'écrire, je
+ l'offrirai comme un humble hommage_
+
+ _de mon respect charmé._
+
+ PIERRE LOTI.
+
+
+
+
+LE ROMAN D'UN ENFANT
+
+
+
+
+I
+
+
+C'est avec une sorte de crainte que je touche à l'énigme de mes
+impressions du commencement de la vie,--incertain si bien réellement je
+les éprouvais moi-même ou si plutôt elles n'étaient pas des ressouvenus
+mystérieusement transmis... J'ai comme une hésitation religieuse à
+sonder cet abîme...
+
+Au sortir de ma nuit première, mon esprit ne s'est pas éclairé
+progressivement, par lueurs graduées; mais par jets de clartés
+brusques--qui devaient dilater tout à coup mes yeux d'enfant et
+m'immobiliser dans des rêveries attentives--puis qui s'éteignaient, me
+replongeant dans l'inconscience absolue des petits animaux qui viennent
+de naître, des petites plantes à peine germées.
+
+Au début de l'existence, mon histoire serait simplement celle d'un
+enfant très choyé, très tenu, très obéissant et toujours convenable dans
+ses petites manières, auquel rien n'arrivait, dans son étroite sphère
+ouatée, qui ne fût prévu, et qu'aucun coup n'atteignait qui ne fût
+amorti avec une sollicitude tendre.
+
+Aussi voudrais-je ne pas écrire cette histoire qui serait fastidieuse;
+mais seulement noter, sans suite ni transitions, des instants qui m'ont
+frappé d'une étrange manière,--qui m'ont frappé tellement que je m'en
+souviens encore avec une netteté complète, aujourd'hui que j'ai oublié
+déjà tant de choses poignantes, et tant de lieux, tant d'aventures, tant
+de visages.
+
+J'étais en ce temps-là un peu comme serait une hirondelle, née d'hier,
+très haut à l'angle d'un toit, qui commencerait à ouvrir de temps à
+autre au bord du nid son petit œil d'oiseau et s'imaginerait, de là, en
+regardant simplement une cour ou une rue, voir les profondeurs du monde
+et de l'espace,--les grandes étendues de l'air que plus tard il lui
+faudra parcourir. Ainsi, durant ces minutes de clairvoyance,
+j'apercevais furtivement toutes sortes d'infinis, dont je possédais déjà
+sans doute, dans ma tête, antérieurement à ma propre existence, les
+conceptions latentes; puis, refermant malgré moi l'œil encore trouble
+de mon esprit, je retombais pour des jours entiers dans ma tranquille
+nuit initiale.
+
+Au début, ma tête toute neuve et encore obscure pourrait aussi être
+comparée à un appareil de photographe rempli de glaces sensibilisées.
+Sur ces plaques vierges, les objets insuffisamment éclairés ne donnent
+rien; tandis que, au contraire, quand tombe sur elles une vive clarté
+quelconque, elles se cernent de larges taches claires, où les choses
+inconnues du dehors viennent se graver.--Mes premiers souvenirs en effet
+sont toujours de plein été lumineux, de midis étincelants,--ou bien de
+feux de branches à grandes flammes roses.
+
+
+
+
+II
+
+
+Comme si c'était d'hier, je me rappelle le soir où, marchant déjà depuis
+quelque temps, je découvris tout à coup la vraie manière de sauter et de
+courir,--et me grisai jusqu'à tomber, de cette chose délicieusement
+nouvelle.
+
+Ce devait être au commencement de mon second hiver, à l'heure triste où
+la nuit vient. Dans la salle à manger de ma maison familiale--qui me
+paraissait alors un lieu immense--j'étais, depuis un moment sans doute,
+engourdi et tranquille sous l'influence de l'obscurité envahissante. Pas
+encore de lampe allumée nulle part. Mais, l'heure du dîner approchant,
+une bonne vint, qui jeta dans la cheminée, pour ranimer les bûches
+endormies, une brassée de menu bois. Alors ce fut un beau feu clair,
+subitement une belle flambée joyeuse illuminant tout, et un grand rond
+lumineux se dessina au milieu de l'appartement, par terre, sur le tapis,
+sur les pieds des chaises, dans ces régions basses qui étaient
+précisément les miennes. Et ces flammes dansaient, changeaient,
+s'enlaçaient, toujours plus hautes et plus gaies, faisant monter et
+courir le long des murailles les ombres allongées des choses... Oh!
+alors je me levai tout droit, saisi d'admiration... car je me souviens à
+présent que j'étais assis, aux pieds de ma grand'tante Berthe (déjà très
+vieille en ce temps-là), qui sommeillait à demi dans sa chaise, près
+d'une fenêtre par où filtrait la nuit grise; j'étais assis sur une de
+ces hautes chaufferettes d'autrefois, à deux étages, si commodes pour
+les tout petits enfants qui veulent faire les câlins, la tête sur les
+genoux des grand'mères ou des grand'tantes... Donc, je me levai, en
+extase, et m'approchai de la flamme; puis, dans le cercle lumineux qui
+se dessinait sur le tapis, je me mis à marcher en rond, à tourner, à
+tourner toujours plus vite et enfin, sentant tout à coup dans mes jambes
+une élasticité inconnue, quelque chose comme une détente de ressorts,
+j'inventai une manière nouvelle et très amusante de faire: c'était de
+repousser le sol bien fort, puis de le quitter des deux pieds à la fois
+pendant une demi-seconde,--et de retomber,--et de profiter de l'élan
+pour m'élever encore, et de recommencer toujours, pouf, pouf, en faisant
+beaucoup de bruit par terre, et en sentant dans ma tête un petit vertige
+particulier très agréable... De ce moment, je savais sauter, je savais
+courir!
+
+J'ai la conviction que c'était bien la première fois, tant je me
+rappelle nettement mon amusement extrême et ma joie étonnée.
+
+--Ah! mon Dieu, mais qu'est-ce qu'il a ce petit, ce soir? disait ma
+grand'tante Berthe un peu inquiète. Et j'entends encore le son de sa
+voix brusque.
+
+Mais je sautais toujours. Comme ces petites mouches étourdies, grisées
+de lumière, qui tournoient le soir autour des lampes, je sautais
+toujours dans ce rond lumineux qui s'élargissait, se rétrécissait, se
+déformait, dont les contours vacillaient comme les flammes.
+
+Et tout cela m'est encore si bien présent, que j'ai gardé dans mes yeux
+les moindres rayures de ce tapis sur lequel la scène se passait. Il
+était d'une certaine étoffe inusable, tissée dans le pays par les
+tisserands campagnards, et aujourd'hui tout à fait démodée, qu'on
+appelait «nouïs». (Notre maison d'alors était restée telle que ma
+grand'mère maternelle l'avait arrangée lorsqu'elle s'était décidée à
+quitter l'_île_ pour venir se fixer sur le continent.--Je reparlerai un
+peu plus tard de cette _île_ qui prit bientôt, pour mon imagination
+d'enfant, un attrait si mystérieux.--C'était une maison de province très
+modeste, où se sentait l'austérité huguenote, et dont la propreté et
+l'ordre irréprochables étaient le seul luxe.)
+
+...Dans le cercle lumineux qui, décidément, se rétrécissait de plus en
+plus, je sautais toujours. Mais, tout en sautant, je _pensais_, et d'une
+façon intense qui, certainement, ne m'était pas habituelle. En même
+temps que mes petites jambes, mon esprit s'était éveillé; une clarté un
+peu plus vive venait de jaillir dans ma tête, où l'aube des idées était
+encore si pâle. Et c'est sans doute à cet éveil intérieur que ce moment
+fugitif de ma vie doit ses dessous insondables; qu'il doit surtout la
+persistance avec laquelle il est resté dans ma mémoire, gravé
+ineffaçablement. Mais je vais m'épuiser en vain à chercher des mots pour
+dire tout cela, dont l'indécise profondeur m'échappe... Voici, je
+regardais ces chaises, alignées le long des murs, et je me rappelais les
+personnes âgées, grand'mères, grand'tantes et tantes, qui y prenaient
+place d'habitude, qui tout à l'heure viendraient s'y asseoir...
+Pourquoi n'étaient-elles pas là? En ce moment, j'aurais souhaité leur
+présence autour de moi comme une protection. Elles se tenaient sans
+doute là-haut, au second étage, dans leurs chambres; entre elles et moi,
+il y avait les escaliers obscurs, les escaliers que je devinais pleins
+d'ombre et qui me faisaient frémir... Et ma mère? J'aurais surtout
+souhaité sa présence à elle; mais je la savais sortie dehors, dans ces
+rues longues dont je ne me représentais pas bien les extrémités, les
+aboutissements lointains. J'avais été moi-même la conduire jusqu'à la
+porte, en lui demandant: «Tu reviendras, dis?» Et elle m'avait promis
+qu'en effet elle reviendrait. (On m'a conté plus tard qu'étant tout
+petit, je ne laissais jamais sortir de la maison aucune personne de la
+famille, même pour la moindre course ou visite, sans m'être assuré que
+son intention était bien de revenir. «Tu reviendras, dis?» était une
+question que j'avais coutume de poser anxieusement après avoir suivi
+jusqu'à la porte ceux qui s'en allaient.) Ainsi, ma mère était sortie...
+cela me serrait un peu le cœur de la savoir dehors... Les rues!...
+J'étais bien content de ne pas y être, moi, dans les rues, où il faisait
+froid, où il faisait nuit, où les petits enfants pouvaient se perdre...
+Comme on était bien ici, devant ces flammes qui réchauffaient; comme on
+était bien, _dans sa maison_! Peut-être n'avais-je jamais compris cela
+comme ce soir; peut-être était-ce ma première vraie impression
+d'attachement au foyer--et d'inquiétude triste, à la pensée de tout
+l'immense inconnu du dehors. Ce devait être aussi mon premier instant
+d'affection consciente pour ces figures vénérées de tantes et de
+grand'mères qui ont entouré mon enfance et que, à cette heure de vague
+anxiété crépusculaire, j'aurais désiré avoir toutes, à leurs places
+accoutumées, assises en cercle autour de moi...
+
+Cependant les belles flammes folles dans la cheminée avaient l'air de se
+mourir: la brassée de menu bois était consumée et, comme on n'avait pas
+encore allumé de lampe, il faisait plus noir. J'étais déjà tombé une
+fois, sur le tapis de nouïs, sans me faire de mal, et j'avais recommencé
+de plus belle. Par instants, j'éprouvais une joie étrange à aller jusque
+dans les recoins obscurs, où me prenaient je ne sais quelles frayeurs de
+choses sans nom; puis à revenir me réfugier dans le cercle de lumière,
+en regardant avec un frisson si rien n'était sorti derrière moi, de ces
+coins d'ombre, pour me poursuivre.
+
+Ensuite, les flammes se mourant tout à fait, j'eus vraiment peur; tante
+Berthe, trop immobile sur sa chaise et dont je sentais le regard seul me
+suivre, ne me rassurait plus. Les chaises même, les chaises rangées
+autour de la salle, commençaient à m'inquiéter à cause de leurs grandes
+ombres mouvantes qui, au gré de la flambée à l'agonie, montaient
+derrière elles, exagérant la hauteur des dossiers le long des murs. Et
+surtout il y avait une porte, entr'ouverte sur un vestibule tout
+noir--lequel donnait sur le grand salon plus vide et plus noir encore...
+oh! cette porte, je la fixais maintenant de mes pleins yeux, et, pour
+rien au monde, je n'aurais osé lui tourner le dos.
+
+C'était le début de ces terreurs des soirs d'hiver qui, dans cette
+maison pourtant si aimée, ont beaucoup assombri mon enfance.
+
+Ce que je craignais de voir arriver par là n'avait encore aucune forme
+précise; plus tard seulement, mes visions d'enfant prirent figure. Mais
+la peur n'en était pas moins réelle et m'immobilisait là, les yeux très
+ouverts, auprès de ce feu qui n'éclairait plus,--quand tout à coup, du
+côté opposé, par une autre porte, ma mère entra... Oh! alors je me jetai
+sur elle; je me cachai la tête, je m'abîmai dans sa robe: c'était la
+protection suprême, l'asile où rien n'atteignait plus, le nid des nids
+où l'on oubliait tout...
+
+Et, à partir de cet instant, le fil de mon souvenir est rompu, je ne
+retrouve plus rien.
+
+
+
+
+III
+
+
+Après l'image ineffaçable laissée par cette première frayeur et cette
+première danse devant une flambée d'hiver, des mois ont dû passer sans
+que rien se gravât plus dans ma tête. Je retombai dans cette demi-nuit
+des commencements de la vie que traversaient à peine d'instables et
+confuses visions, grises ou roses sous des reflets d'aube.
+
+Et je crois que l'impression suivante fut celle-ci, que je vais essayer
+de traduire: impression d'été, de grand soleil, de nature, et de terreur
+délicieuse à me trouver seul au milieu de hautes herbes de juin qui
+dépassaient mon front. Mais ici les dessous sont encore plus compliqués,
+plus mêlés de choses antérieures à mon existence présente; je sens que
+je vais me perdre là dedans, sans parvenir à rien exprimer...
+
+C'était dans un domaine de campagne appelé «la Limoise», qui joué plus
+tard un grand rôle dans ma vie d'enfant. Il appartenait à de très
+anciens amis de ma famille, les D***, qui, en ville, étaient nos
+voisins, leur maison touchant presque la nôtre. Peut-être, l'été
+précèdent, étais-je déjà venu à cette Limoise,--mais à l'état
+inconscient de poupée blanche que l'on avait apportée au cou. Ce jour
+dont je vais parler était certainement le premier où j'y venais comme
+petit être capable de pensée, de tristesse et de rêve.
+
+J'ai oublié le commencement, le départ, la route en voiture, l'arrivée.
+Mais, par un après-midi très chaud, le soleil déjà bas, je me revois et
+je me retrouve si bien, seul au fond du vieux jardin à l'abandon, que
+des murs gris, rongés de lierre et de lichen, séparaient des bois, des
+landes à bruyères, des campagnes pierreuses d'alentour. Pour moi, élevé
+à la ville, ce jardin très grand, qu'on n'entretenait guère, et où les
+arbres fruitiers mouraient de vieillesse, enfermait des surprises et des
+mystères de forêt vierge. Ayant sans doute franchi les buis de bordure,
+je m'étais perdu au milieu d'un des grands carrés incultes du fond,
+parmi je ne sais quelles hautes plantes folles,--des asperges montées,
+je crois bien,--envahies par de longues herbes sauvages. Puis je
+m'étais accroupi, à la façon de tous les petits enfants, pour m'enfouir
+davantage dans tout cela qui me dépassait déjà grandement quand j'étais
+debout. Et je restais tranquille, les yeux dilatés, l'esprit en éveil, à
+la fois effrayé et charmé. Ce que j'éprouvais, en présence de ces choses
+nouvelles, était encore moins de l'étonnement que du ressouvenir; la
+splendeur des plantes vertes, qui m'enlaçait de si près, je _savais_
+qu'elle était partout, jusque dans les profondeurs jamais vues de la
+campagne; je la sentais autour de moi, triste et immense, déjà vaguement
+connue; elle me faisait peur, mais elle m'attirait cependant,--et, pour
+rester là le plus longtemps possible sans qu'on vînt me chercher, je me
+cachais encore davantage, ayant pris sans doute l'expression de figure
+d'un petit Peau-Rouge dans la joie de ses forêts retrouvées.
+
+Mais tout à coup je m'entendis appeler: «Pierre! Pierre! mon petit
+Pierrot!» Et sans répondre, je m'aplatis bien vite au ras du sol, sous
+les herbages et les fines branches fenouillées des asperges.
+
+Encore: «Pierre! Pierre!» C'était Lucette; je reconnaissais bien sa
+voix, et même, à son petit ton moqueur, je comprenais qu'elle me voyait
+dans ma cache verte. Mais je ne la voyais point, moi; j'avais beau
+regarder de tous les côtés: personne!
+
+Avec des éclats de rire, elle continuait de m'appeler, en se faisant des
+voix de plus en plus drôles. Où donc pouvait-elle bien être?
+
+Ah! là-bas, en l'air! perchée sur la fourche d'un arbre tout tordu, qui
+avait comme des cheveux gris en lichen.
+
+Je me relevai alors, très attrapé d'avoir été ainsi découvert.
+
+Et en me relevant, j'aperçus au loin, par-dessus le fouillis des plantes
+agrestes, un coin des vieux murs couronnés de lierre qui enfermaient le
+jardin. (Ils étaient destinés à me devenir très familiers plus tard, ces
+murs-là; car, pendant mes jeudis de collège, j'y ai passé bien des
+heures, perché, observant la campagne pastorale et tranquille, et
+rêvant, au bruit des sauterelles, à des sites encore plus ensoleillés de
+pays lointains.) Et ce jour-là, leurs pierres grises, disjointes,
+mangées de soleil, mouchetées de lichen, me donnèrent pour la première
+fois de ma vie l'impression mal définie de la _vétusté des choses_; la
+vague conception des durées antérieures à moi-même, du temps passé.
+
+Lucette D***, mon aînée de huit ou neuf ans, était déjà presque une
+grande personne à mes yeux: je ne pouvais pas la connaître depuis bien
+longtemps, mais je la connaissais depuis tout le temps possible. Un peu
+plus tard, je l'ai aimée comme une sœur; puis sa mort prématurée a été
+un de mes premiers vrais chagrins de petit garçon.
+
+Et c'est le premier souvenir que je retrouve d'elle, son apparition dans
+les branches d'un vieux poirier. Encore ne s'est-il fixé ainsi qu'à la
+faveur de ces deux sentiments tout nouveaux auxquels il s'est trouvé
+mêlé: l'inquiétude charmée devant l'envahissante nature verte et la
+mélancolie rêveuse en présence des vieux murs, des choses anciennes, du
+vieux temps...
+
+
+
+
+IV
+
+
+Je voudrais essayer de dire maintenant l'impression que la mer m'a
+causée, lors de notre première entrevue,--qui fut un bref et lugubre
+tête-à-tête.
+
+Par exception, celle-ci est une impression crépusculaire; on y voyait à
+peine, et cependant l'image apparue fut si intense qu'elle se grava d'un
+seul coup pour jamais. Et j'éprouve encore un frisson rétrospectif, dès
+que je concentre mon esprit sur ce souvenir.
+
+J'étais arrivé le soir, avec mes parents, dans un village de la côte
+saintongeaise, dans une maison de pêcheurs louée pour la saison des
+bains. Je savais que nous étions venus là pour une chose qui s'appelait
+la mer, mais je ne l'avais pas encore vue (une ligne de dunes me la
+cachait, à cause de ma très petite taille) et j'étais dans une extrême
+impatience de la connaître. Après le dîner donc, à la tombée de la nuit,
+je m'échappai seul dehors. L'air vif, âpre, sentait je ne sais quoi
+d'inconnu, et un bruit singulier, à la fois faible et immense, se
+faisait derrière les petites montagnes de sable auxquelles un sentier
+conduisait.
+
+Tout m'effrayait, ce bout de sentier inconnu, ce crépuscule tombant d'un
+ciel couvert, et aussi la solitude de ce coin de village... Cependant,
+armé d'une de ces grandes résolutions subites, comme les bébés les plus
+timides en prennent quelquefois, je partis d'un pas ferme...
+
+Puis, tout à coup, je m'arrêtai glacé, frissonnant de peur. Devant moi,
+quelque chose apparaissait, quelque chose de sombre et de bruissant qui
+avait surgi de tous les côtés en même temps et qui semblait ne pas
+finir; une étendue en mouvement qui me donnait le vertige mortel...
+Évidemment _c'était ça_; pas une minute d'hésitation, ni même
+d'étonnement _que ce fût ainsi_, non, rien que de l'épouvante; je
+_reconnaissais_ et je tremblais. C'était d'un vert obscur presque noir;
+ça semblait instable, perfide, engloutissant; ça remuait et ça se
+démenait partout à la fois, avec un air de méchanceté sinistre.
+Au-dessus, s'étendait un ciel tout d'une pièce, d'un gris foncé, comme
+un manteau lourd.
+
+Très loin, très loin seulement, à d'inappréciables profondeurs
+d'horizon, on apercevait une déchirure, un jour entre le ciel et les
+eaux, une longue fente vide, d'une claire pâleur jaune...
+
+Pour la _reconnaître_ ainsi, la mer, l'avais-je déjà vue?
+
+Peut-être, inconsciemment, lorsque, vers l'âge de cinq on six mois, on
+m'avait emmené dans l'_île_, chez une grand'tante, sœur de ma
+grand'mère. Ou bien avait-elle été si souvent regardée par mes ancêtres
+marins, que j'étais né ayant déjà dans la tête un reflet confus de son
+immensité.
+
+Nous restâmes un moment l'un devant l'autre, moi fasciné par elle. Dès
+cette première entrevue sans doute, j'avais l'insaisissable
+pressentiment qu'elle finirait un jour par me prendre, malgré toutes mes
+hésitations, malgré toutes les volontés qui essayeraient de me
+retenir... Ce que j'éprouvais en sa présence était non seulement de la
+frayeur, mais surtout une tristesse sans nom, une impression de solitude
+désolée, d'abandon, d'exil... Et je repartis en courant, la figure très
+bouleversée, je pense, et les cheveux tourmentés par le vent, avec une
+hâte extrême d'arriver auprès de ma mère, de l'embrasser, de me serrer
+contre elle; de me faire consoler de mille angoisses anticipées,
+inexpressibles, qui m'avaient étreint le cœur à la vue de ces grandes
+étendues vertes et profondes.
+
+
+
+
+V
+
+
+Ma mère!... Déjà deux ou trois fois, dans le cours de ces notes, j'ai
+prononcé son nom, mais sans m'y arrêter, comme en passant. Il semble
+qu'au début elle n'ait été pour moi que le refuge naturel, l'asile
+contre toutes les frayeurs de l'inconnu, contre tous les chagrins noirs
+qui n'avaient pas de cause définie.
+
+Mais je crois que la plus lointaine fois où son image m'apparaît bien
+réelle et vivante, dans un rayonnement de vraie et ineffable tendresse,
+c'est un matin du mois de mai, où elle entra dans ma chambre suivie d'un
+rayon de soleil et m'apportant un bouquet de jacinthes roses. Je
+relevais d'une de ces petites maladies d'enfant,--rougeole ou bien
+coqueluche, je ne sais quoi de ce genre,--on m'avait condamné à rester
+couché pour avoir bien chaud, et, comme je devinais, à des rayons qui
+filtraient par mes fenêtres fermées, la splendeur nouvelle du soleil et
+de l'air, je me trouvais triste entre les rideaux de mon lit blanc; je
+voulais me lever, sortir; je voulais surtout voir ma mère, ma mère à
+tout prix...
+
+La porte s'ouvrit, et ma mère entra, souriante. Oh! je la revois si bien
+encore, telle qu'elle m'apparut là, dans l'embrasure de cette porte,
+arrivant accompagnée d'un peu du soleil et du grand air du dehors. Je
+retrouve tout, l'expression de son regard rencontrant le mien, le son de
+sa voix, même les détails de sa chère toilette, qui paraîtrait si drôle
+et si surannée aujourd'hui. Elle revenait de faire quelque course
+matinale en ville. Elle avait un chapeau de paille avec des roses jaunes
+et un châle en _barège_ lilas (c'était l'époque du châle) semé de petits
+bouquets d'un violet plus foncé. Ses papillotes noires--ses pauvres
+bien-aimées papillotes qui n'ont pas changé de forme, mais qui sont,
+hélas! éclaircies et toutes blanches aujourd'hui--n'étaient alors mêlées
+d'aucun fil d'argent. Elle sentait une odeur de soleil et d'été qu'elle
+avait prise dehors. Sa figure de ce matin-là, encadrée dans son chapeau
+à grand bavolet, est encore absolument présente à mes yeux.
+
+Avec ce bouquet de jacinthes roses, elle m'apportait aussi un petit pot
+à eau et une petite cuvette de poupée, imités en extrême miniature de
+ces faïences à fleurs qu'ont les bonnes gens dans les villages.
+
+Elle se pencha sur mon lit pour m'embrasser, et alors je n'eus plus
+envie de rien, ni de pleurer, ni de me lever, ni de sortir; elle était
+là, et cela me suffisait; je me sentais entièrement consolé,
+tranquillisé, changé, par sa bienfaisante présence....
+
+Je devais avoir un peu plus de trois ans lorsque ceci se passait, et ma
+mère, environ quarante-deux. Mais j'étais sans la moindre notion sur
+l'âge de ma mère; l'idée ne me venait seulement jamais de me demander si
+elle était jeune ou vieille; ce n'est même qu'un peu plus tard que je me
+suis aperçu qu'elle était bien jolie. Non, en ce temps-là, c'était elle,
+voilà tout; autant dire une figure tout à fait unique, que je ne
+songeais à comparer à aucune autre, d'où rayonnaient pour moi la joie,
+la sécurité, la tendresse, d'où émanait tout ce qui était bon, y compris
+la foi naissante et la prière....
+
+Et je voudrais, pour la première apparition de cette figure bénie dans
+ce livre de souvenir, la saluer avec des mots à part, si c'était
+possible, avec des mots faits pour elle et comme il n'en existe pas;
+des mots qui à eux seuls feraient couler les larmes bienfaisantes,
+auraient je ne sais quelle douceur de consolation et de pardon; puis
+renfermeraient aussi l'espérance obstinée, toujours et malgré tout,
+d'une réunion céleste sans fin... Car, puisque je touche à ce mystère et
+à cette inconséquence de mon esprit, je vais dire ici en passant que ma
+mère est la seule au monde de qui je n'aie pas le sentiment que la mort
+me séparera pour jamais. Avec d'antres créatures humaines, que j'ai
+adorées de tout mon cœur, de toute mon âme, j'ai essayé ardemment
+d'imaginer un _après_ quelconque, un _lendemain_ quelque part ailleurs,
+je ne sais quoi d'immatériel ne devant pas finir; mais non, rien, je
+n'ai pas pu--et toujours j'ai eu horriblement conscience du néant des
+néants, de la poussière des poussières. Tandis que, pour ma mère, j'ai
+presque gardé intactes mes croyances d'autrefois. Il me semble encore
+que, quand j'aurai fini de jouer en ce monde mon bout de rôle misérable;
+fini de courir, par tous les chemins non battus, après l'impossible;
+fini d'amuser les gens avec mes fatigues et mes angoisses, j'irai me
+reposer quelque part où ma mère, qui m'aura devancé, me recevra; et ce
+sourire de sereine confiance, qu'elle a maintenant, sera devenu alors un
+sourire de triomphante certitude. Il est vrai, je ne vois pas bien ce
+que sera ce lieu vague, qui m'apparaît comme une pâle vision grise, et
+les mots, si incertains et flottants qu'ils soient, donnent encore une
+forme trop précise à ces conceptions de rêve. Et même (c'est bien
+enfantin ce que je vais dire là, je le sais), et même, dans ce lieu, je
+me représente ma mère ayant conservé son aspect de la terre, ses chères
+boucles blanches, et les lignes droites de son joli profil; que les
+années m'abîment peu à peu, mais que j'admire encore. La pensée que le
+visage de ma mère pourrait un jour disparaître à mes yeux pour jamais,
+qu'il ne serait qu'une combinaison d'éléments susceptibles de se
+désagréger et de se perdre sans retour dans l'abîme universel, cette
+pensée, non seulement me fait saigner le cœur, mais aussi me révolte,
+comme inadmissible et monstrueuse. Oh! non, j'ai le, sentiment qu'il y a
+dans ce visage quelque chose d'à part que la mort ne touchera pas. Et
+mon amour pour ma mère, qui a été le seul stable des amours de ma vie,
+est d'ailleurs si affranchi de tout lien matériel, qu'il me donne
+presque confiance, à lui seul, en une indestructible chose, qui serait
+l'âme; et il me rend encore, par instants, une sorte de dernier et
+inexplicable espoir...
+
+Je ne comprends pas très bien pourquoi cette apparition de ma mère
+auprès de mon petit lit de malade, ce matin, m'a tant frappé,
+puisqu'elle était presque constamment avec moi. Il y a là encore des
+dessous très mystérieux; c'est comme si, à ce moment particulier, elle
+m'avait été révélée pour la première fois de ma vie.
+
+Et pourquoi, parmi mes jouets d'enfant conservés, ce pot à eau de poupée
+a-t-il pris, sans que je le veuille, une valeur privilégiée, une
+importance de relique? Tellement qu'il m'est arrivé, au loin, sur mer, à
+des heures de danger, d'y repenser avec attendrissement et de le revoir,
+à la place qu'il occupe depuis des années, dans une certaine petite
+armoire jamais ouverte, parmi d'autres débris; tellement que, s'il
+disparaissait, il me manquerait une amulette que rien ne me remplacerait
+plus.
+
+Et ce pauvre châle de barège lilas, reconnu dernièrement parmi des
+vieilleries qu'on voulait donner à des mendiantes, pourquoi l'ai-je fait
+mettre de côté comme un objet précieux?... Dans sa couleur, aujourd'hui
+fanée, dans ses petits bouquets rococos d'un dessin indien, je retrouve
+encore comme une protection bienfaisante et un sourire; je crois même
+que j'y retrouve du calme, de la confiance douce, presque de la foi; il
+s'en échappe pour moi toute une émanation de ma mère enfin, mêlée
+peut-être aussi à un regret mélancolique pour ces matins de mai
+d'autrefois qui étaient plus lumineux que ceux de nos jours...
+
+En vérité, je crains qu'il ne paraisse bien ennuyeux à beaucoup de gens,
+ce livre--le plus intime d'ailleurs que j'aie jamais écrit.
+
+En le notant, au milieu de ces calmes des veillées qui sont favorables
+aux souvenirs, j'ai constamment présente à ma pensée l'exquise reine à
+laquelle j'ai voulu le dédier; c'est comme une longue lettre que je lui
+adresserais, avec la certitude d'être compris jusqu'au bout, et compris
+même au delà, dans ces dessous profonds que les mots n'expriment pas.
+
+Peut-être comprendront-ils aussi, mes amis inconnus, qui me suivent avec
+une bonne sympathie lointaine. Et du reste tous les hommes qui
+chérissent ou qui ont chéri leur mère, ne souriront pas des choses
+enfantines que je viens de dire, j'en suis très sûr.
+
+Mais, pour tant d'autres auxquels un pareil amour est étranger, ce
+chapitre semblera certainement bien ridicule.
+
+Ils n'imaginent pas, ceux-ci, en échange de leur haussement d'épaules,
+tout le dédain que je leur offre.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Pour en finir avec les images tout à fait confuses des commencements de
+ma vie, je veux encore parler d'un rayon de soleil--rayon triste cette
+fois,--qui a laissé en moi-même sa marque ineffaçable et dont le sens ne
+me sera jamais expliqué.
+
+Au retour du service religieux, un dimanche, ce rayon m'apparut; il
+entrait dans un escalier de la maison, par une fenêtre entre-bâillée, et
+s'allongeait d'une certaine manière bizarre sur la blancheur d'un mur.
+
+J'étais revenu du temple seul avec ma mère, et je montais l'escalier en
+lui donnant la main; la maison pleine de silence avait cette sonorité
+particulière aux midis très chauds de l'été; ce devait être en août ou
+en septembre et, suivant l'usage de nos pays, les contrevents à demi
+fermés entretenaient une espèce de nuit pendant l'ardeur du soleil.
+
+Dès l'entrée, il me vint une conception déjà mélancolique de ce repos du
+dimanche qui, dans les campagnes et dans les recoins paisibles des
+petites villes, est comme un arrêt de la vie. Mais quand j'aperçus ce
+rayon de soleil plongeant obliquement dans cet escalier par cette
+fenêtre, ce fut une impression bien autrement poignante de tristesse;
+quelque chose de tout à fait incompréhensible et de tout à fait nouveau,
+où entrait peut-être la notion infuse de la brièveté des étés de la vie,
+de leur fuite rapide, et de l'impassible éternité des soleils... Mais
+d'autres éléments plus mystérieux s'y mêlaient aussi, qu'il me serait
+impossible d'indiquer même vaguement.
+
+Je veux seulement ajouter à l'histoire de ce rayon une suite qui pour
+moi y est intimement liée. Des années et des années passèrent; devenu
+homme, ayant vu les deux bouts du monde et couru toutes les aventures,
+il m'arriva d'habiter, pendant un automne et un hiver, une maison isolée
+au fond d'un faubourg de Stamboul. Là, sur le mur de mon escalier,
+chaque soir à la même heure, un rayon de soleil, arrivé par une fenêtre,
+glissait en biais; il éclairait une sorte de niche qui était creusée
+dans la pierre et où j'avais posé une amphore d'Athènes. Eh bien, jamais
+je n'ai pu voir descendre ce rayon sans repenser à l'autre, celui de ce
+dimanche d'autrefois, et sans éprouver la même, précisément, la _même_
+impression triste, à peine atténuée par le temps et toujours aussi
+pleine de mystère. Puis, quand le moment vint où il me fallut quitter la
+Turquie, quitter ce petit logis dangereux de Stamboul que j'avais adoré,
+à tous les déchirements du départ se mêla par instants cet étrange
+regret: jamais plus je ne reverrai le soleil oblique de l'escalier
+descendre sur la niche du mur et sur l'amphore grecque...
+
+Évidemment, dans les dessous de tout cela il doit y avoir, sinon des
+ressouvenirs de préexistences personnelles, au moins des reflets
+incohérents de pensées d'ancêtres, toutes choses que je suis incapable
+de dégager mieux de leur nuit et de leur poussière... D'ailleurs je ne
+sais plus, je ne vois plus; me voici de nouveau entré dans le domaine du
+rêve qui s'efface, de la fumée qui fuit, de l'insaisissable rien...
+
+Et tout ce chapitre, presque inintelligible, n'a d'autre excuse que
+d'avoir été écrit avec un grand effort de sincérité, d'être absolument
+vrai.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Au printemps, à la toute fraîche splendeur de mai, sur un chemin
+solitaire appelé: la route des Fontaines...
+
+(J'ai cherché à mettre à peu près par ordre de date ces souvenirs; je
+pense que je pouvais avoir cinq ans lorsque ceci se passait.)
+
+Donc, assez grand déjà pour me promener avec mon père et ma sœur,
+j'étais là, un matin de rosée, extasié de voir tout devenu si vert, de
+voir si promptement les feuilles élargies, les buissons touffus; sur les
+bords du chemin, les herbes montées toutes ensemble, comme un immense
+bouquet sorti en même temps de toute la terre, étaient fleuries d'un
+délicieux mélange de géraniums roses et de véroniques bleues; et j'en
+ramassais, j'en ramassais de ces fleurs, ne sachant auxquelles courir,
+piétinant dessus, me mouillant les jambes de rosée, émerveillé de tant
+de richesses à ma discrétion, voulant prendre à pleines mains et tout
+emporter. Ma sœur, qui déjà tenait une gerbe d'aubépines, d'iris, de
+longues graminées comme des aigrettes, se penchait vers moi, me tirant
+par la main, disant: «Allons, c'est assez, à présent; nous ne pourrons
+jamais tout cueillir, tu vois bien.» Mais je n'écoutais pas, absolument
+grisé par la magnificence de tout cela, ne me rappelant pas avoir jamais
+vu rien de pareil.
+
+C'était le commencement de ces promenades avec mon père et ma sœur qui,
+pendant longtemps (jusqu'à l'époque maussade des cahiers, des leçons,
+des devoirs) se firent presque chaque jour, tellement que je connus de
+très bonne heure les chemins des environs et les variétés des fleurs
+qu'on y pouvait moissonner.
+
+Pauvres campagnes de mon pays, monotones mais que j'aime quand même;
+monotones, unies, pareilles; prairies de foins et de marguerites où, en
+ces temps-là, je disparaissais, enfoui sous les tiges vertes; champs de
+blé, avec des sentiers bordés d'aubépines.... Du côté de l'Ouest, au
+bout des lointains, je cherchais des yeux la mer qui, parfois, quand on
+était allé très loin, montrait au-dessus de ces lignes déjà si planes,
+une autre petite raie bleuâtre plus complètement droite,--et attirante,
+attirante à la longue comme un grand aimant patient, sûr de sa puissance
+et pouvant attendre.
+
+Ma sœur, et mon frère dont je n'ai pas parlé encore, étaient de bien des
+années mes aînés, de sorte qu'il semblait, alors surtout, que je fusse
+d'une génération suivante.
+
+Donc, ils étaient pour me gâter, en plus de mon père et de ma mère, de
+mes grand'mères, de mes tantes et grand'tantes. Et, seul enfant au
+milieu d'eux tous, je poussais comme un petit arbuste trop soigné en
+serre, trop garanti, trop ignorant des halliers et des ronces....
+
+
+
+
+VIII
+
+
+On a avancé que les gens doués pour bien peindre (avec des couleurs ou
+avec des mots) sont probablement des espèces de demi-aveugles, qui
+vivent d'habitude dans une pénombre, dans un brouillard lunaire, le
+regard tourné en dedans, et qui alors, quand par hasard ils voient, sont
+impressionnés dix fois plus vivement que les autres hommes.
+
+Cela me semble un peu paradoxal.
+
+Mais il est certain que la pénombre dispose à mieux voir; comme dans les
+panoramas, par exemple, cette obscurité des vestibules qui prépare si
+bien au grand trompe-l'œil final.
+
+Au cours de ma vie, j'aurais donc été moins impressionné sans doute par
+la fantasmagorie changeante du monde, si je n'avais commencé l'étape
+dans un milieu presque incolore, dans le coin le plus tranquille de la
+plus ordinaire des petites villes: recevant une éducation austèrement
+religieuse; bornant mes plus grands voyages à ces bois de la Limoise,
+qui me semblaient profonds comme les forêts primitives, ou bien a ces
+plages de l'«île», qui me mettaient un peu d'immensité dans les yeux
+lors de mes visites à mes vieilles tantes de Saint-Pierre-d'Oleron.
+
+C'était surtout dans la cour de notre maison que se passait le plus
+clair de mes étés; il me semblait que ce fût là mon principal domaine,
+et je l'adorais....
+
+Bien jolie, il est vrai, cette cour; plus ensoleillée et aérée, et
+fleurie que la plupart des jardins de ville. Sorte de longue avenue de
+branches vertes et de fleurs, bordée au midi par de vieux petite murs
+bas d'où retombaient des rosiers, des chèvrefeuilles, et que dépassaient
+des têtes d'arbres fruitiers du voisinage. Longue avenue très fleurie
+donnant des illusions de profondeur, elle s'en allait en perspective
+fuyante, sous des berceaux de vigne et de jasmin, jusqu'à un recoin qui
+s'élargissait comme un grand salon de verdure,--puis elle finissait à un
+chai, de construction très ancienne, dont les pierres grises
+disparaissaient sous des treilles et du lierre.
+
+Oh! que je l'ai aimée, cette cour, et que je l'aime encore!
+
+Les plus pénétrants premiers souvenirs que j'en aie gardés, sont, je
+crois, ceux des belles soirées longues de l'été.--Oh! revenir de la
+promenade, le soir, à ces crépuscules chauds et limpides qui étaient
+certainement bien plus délicieux alors qu'aujourd'hui; rentrer dans
+cette cour, que les daturas, les chèvrefeuilles remplissaient des plus
+suaves odeurs, et, en arrivant, apercevoir dès la porte toute cette
+longue enfilade de branches retombantes!... Par-dessous un premier
+berceau, de jasmin de la Virginie, une trouée dans la verdure laissait
+paraître un coin encore lumineux du rouge couchant. Et, tout au fond,
+parmi les masses déjà assombries des feuillages, on distinguait trois ou
+quatre personnes bien tranquillement assises sur des chaises;--des
+personnes en robe noire, il est vrai, et immobiles--mais très
+rassurantes quand même, très connues, très aimées: mère, grand'mère et
+tantes. Alors je prenais ma course pour aller me jeter sur leurs
+genoux,--et c'était un des instants les plus amusants de ma journée.
+
+
+
+
+IX
+
+
+...Deux enfants, deux tout petits, assis bien près l'un de l'autre, sur
+des tabourets bas, dans une grande chambre qui s'emplissait d'ombre à
+l'approche d'un crépuscule de mars. Deux tout petits de cinq à six ans,
+en pantalons courts, blouses et tabliers blancs par-dessus, à la mode de
+ce temps-là; bien tranquilles, après avoir fait le diable, s'amusant
+dans un coin avec des crayons et des bouts de papier,--l'esprit inquiété
+d'une vague crainte cependant, à cause de la lumière mourante.
+
+Des deux bébés, un seul dessinait, c'était moi. L'autre--un ami invité
+pour la journée par exception--regardait faire, du plus près qu'il
+pouvait. Avec difficulté, mais en confiance cependant, il suivait les
+fantaisies de mon crayon, que je prenais soin de lui expliquer à
+mesure. Et, de fait, les explications devaient être nécessaires, car
+j'exécutais deux compositions de sentiment que j'intitulais, l'une, _le
+Canard heureux_; l'autre, _le Canard malheureux_.
+
+La chambre où cela se passait avait dû être meublée vers 1805, quand
+s'était mariée la pauvre très vieille grand'mère qui l'habitait encore
+et qui, ce soir-là, assise dans son fauteuil de forme Directoire,
+chantait toute seule sans prendre garde à nous.
+
+C'est confusément que je m'en souviens de cette grand'mère, car sa mort
+est survenue peu après ce jour. Et comme je ne rencontrerai même plus
+guère son image vivante dans le cours de ces notes, je vais ouvrir ici
+une parenthèse pour elle.
+
+Il paraît que jadis, au milieu de toute sorte d'épreuves, elle avait été
+une vaillante et admirable mère. Après des revers comme on en éprouvait
+en ces temps-là, ayant perdu son mari tout jeune à la bataille de
+Trafalgar, et ensuite son fils aîné au naufrage de la _Méduse_, elle
+s'était mise résolument à travailler pour élever son second fils--mon
+père--jusqu'au moment où, lui, avait pu en échange l'entourer de soins
+et de bien-être. Vers ses quatre-vingts ans (qui n'étaient pas loin de
+sonner quand je vins au monde) l'enfance sénile avait tout à coup
+terrassé son intelligence; je ne l'ai donc guère connue qu'ainsi, les
+idées perdues, l'âme absente. Elle s'arrêtait longuement devant certaine
+glace, pour causer, sur le ton le plus aimable, avec son propre reflet
+qu'elle appelait «ma bonne voisine», ou «mon cher voisin». Mais sa folie
+consistait surtout à chanter avec une exaltation excessive, _la
+Marseillaise, la Parisienne, le Chant du Départ_, tous les grands hymnes
+de transition qui, au temps de sa jeunesse, avaient passionné la France;
+cependant elle avait été très calme, à ces époques agitées, ne
+s'occupant que de son intérieur et de son fils,--et on trouvait d'autant
+plus singulier cet écho tardif des grandes tourmentes d'alors, éveillé
+au fond de sa tête a l'heure où s'accomplissait pour elle le noir
+mystère de la désorganisation finale. Je m'amusais beaucoup à l'écouter;
+souvent j'en riais,--bien que sans moquerie irrévérencieuse,--et jamais,
+elle ne me faisait peur, parce qu'elle était restée absolument jolie:
+des traits fins et réguliers, le regard bien doux, de magnifiques
+cheveux à peine blancs, et, aux joues, ces délicates couleurs de rose
+séchée que les vieillards de sa génération avaient souvent le privilège
+de conserver. Je ne sais quoi de modeste, de discret, de candidement
+honnête était dans toute sa petite personne encore gracieuse, que je
+revois le plus souvent enveloppée d'un châle de cachemire rouge et
+coiffée d'un bonnet de l'ancien temps à grandes coques de ruban vert.
+
+Sa chambre, où j'aimais venir jouer parce qu'il y avait de l'espace et
+qu'il y faisait soleil toute l'année, était d'une simplicité de
+presbytère campagnard: des meubles du Directoire en noyer ciré, le grand
+lit drapé d'une épaisse cotonnade rouge; des murs peints à l'ocre jaune,
+auxquels étaient accrochées, dans des cadres d'or terni, des aquarelles
+représentant des vases et des bouquets. De très bonne heure, je me
+rendais compte de tout ce que cette chambre avait d'humble et d'ancien
+dans son arrangement; je me disais même que la bonne vieille aïeule aux
+chansons devait être beaucoup moins riche que mon autre grand'mère, plus
+jeune d'une vingtaine d'années et toujours vêtue de noir, qui m'imposait
+bien davantage...
+
+À présent, je reviens à mes deux compositions au crayon, les premières
+assurément que j'aie jamais jetées sur le papier: ces deux canards,
+occupant des situations sociales si différentes.
+
+Pour le _Canard heureux_ j'avais représenté, dans le fond du tableau,
+une maisonnette et, près de l'animal lui-même, une grosse bonne femme
+qui l'appelait pour lui donner à manger.
+
+_Le Canard malheureux_, au contraire, nageait seul, abandonné sur une
+sorte de mer brumeuse que figuraient deux ou trois traits parallèles,
+et, dans le lointain, on apercevait les contours d'un morne rivage. Le
+papier mince, feuillet arraché à quelque livre, était imprimé au revers,
+et les lettres, les lignes transparaissaient en taches grisâtres qui
+subitement produisirent à mes yeux l'impression des nuages du ciel;
+alors ce petit dessin, plus informe qu'un barbouillage d'écolier sur un
+mur de classe, se compléta étrangement de ces taches du fond, prit tout
+à coup pour moi une effrayante profondeur; le crépuscule aidant, il
+s'agrandit comme une vision, se creusa au loin comme les surfaces pâles
+de la mer. J'étais épouvanté de mon œuvre, y découvrant des choses que
+je n'y avais certainement pas mises et qui d'ailleurs devaient m'être à
+peine connues.--«Oh! disais-je avec exaltation, la voix toute changée, à
+mon petit camarade qui ne comprenait pas du tout, oh! vois-tu... je ne
+peux pas le regarder!» Je le cachais sous mes doigts, ce dessin, mais
+j'y revenais toujours. Et le regardais si attentivement au contraire,
+qu'aujourd'hui, après tant d'années, je le revois encore tel qu'il
+m'apparut là, transfiguré: une lueur traînait sur l'horizon de cette
+mer si gauchement esquissée, le reste du ciel était chargé de pluie, et
+cela me semblait être un soir d'hiver par grand vent; le canard
+malheureux, seul, loin de sa famille et de ses amis, se dirigeait (sans
+doute pour s'y abriter pendant la nuit), vers, ce rivage brumeux là-bas,
+sur lequel pesait la plus désolée tristesse... Et certainement, pendant
+une minute furtive, j'eus la prescience complète de ces serrements de
+cœur que je devais connaître plus tard au cours de ma vie de marin,
+lorsque, par les mauvais temps de décembre, mon bateau entrerait le
+soir, pour s'abriter jusqu'au lendemain, dans quelque baie inhabitée de
+la côte bretonne, ou bien et surtout, aux crépuscules de l'hiver
+austral, vers les parages de Magellan, quand nous viendrions chercher un
+peu de protection pour la nuit auprès de ces terres perdues qui sont
+là-bas, aussi inhospitalières, aussi infiniment désertes que les eaux
+d'alentour...
+
+Quand l'espèce de vision fut partie, dans la grande chambre nue et
+envahie d'ombre où ma grand'mère chantait, je me retrouvai, comme
+devant, un tout petit être n'ayant encore rien vu du vaste monde, ayant
+peur sans savoir de quoi, et ne comprenant même plus bien comment
+l'envie de pleurer lui était venue.
+
+Depuis, j'ai souvent remarqué du reste que des barbouillages
+rudimentaires tracés par des enfants, des tableaux aux couleurs fausses
+et froides, peuvent impressionner beaucoup plus que d'habiles ou
+géniales peintures, par cela précisément qu'ils sont incomplets et qu'on
+est conduit, en les regardant, à y ajouter mille choses de soi-même,
+mille choses sorties des tréfonds insondés et qu'aucun pinceau ne
+saurait saisir.
+
+
+
+
+X
+
+
+Au-dessus de chez la pauvre vieille grand'mère qui chantait _la
+Marseillaise_, au second étage, dans la partie de notre maison qui
+donnait sur des cours et des jardins, habitait ma grand'tante Berthe. De
+ses fenêtres, par-dessus quelques maisons et quelques murs bas garnis de
+rosiers ou de jasmins, on apercevait les remparts de la ville, assez
+voisins de nous avec leurs arbres centenaires et, au delà, un peu de ces
+grandes plaines de notre pays, qu'on appelle des _prées_, qui l'été se
+couvrent de hauts herbages, et qui sont unies, monotones comme la mer
+voisine.
+
+De là-haut, on voyait aussi la rivière. Aux heures de la marée, quand
+elle était pleine jusqu'au bord, elle apparaissait comme un bout de
+lacet argenté dans la prée verte, et les bateaux, grands ou petits,
+passaient dans le lointain sur ce mince filet d'eau, remontant vers le
+port ou se dirigeant vers le large. C'était du reste notre seule
+échappée de vue sur la vraie campagne; aussi ces fenêtres de ma
+grand'tante Berthe avaient-elles pris, de très bonne heure, un attrait
+particulier pour moi. Surtout le soir, à l'heure où se couchait le
+soleil, dont on voyait de là si bien le disque rouge s'abîmer
+mystérieusement derrière les prairies... Oh! ces couchers de soleil,
+regardés des fenêtres de tante Berthe, quelles extases et quelles
+mélancolies quelquefois ils me laissaient, les couchers de l'hiver qui
+étaient d'un rose pâle à travers les vitres fermées, ou les couchers de
+l'été, ceux des soirs d'orage, qui étaient chauds et splendides et qu'on
+pouvait contempler longuement, en ouvrant tout, en respirant la senteur
+des jasmins des murs... Non, bien certainement, il n'y a plus
+aujourd'hui des couchers de soleils comme ceux-là... Quand ils
+s'annonçaient plus spécialement magnifiques ou extraordinaires, et que
+je n'y étais pas, tante Berthe, qui n'en manquait pas un, m'appelait en
+hâte: «Petit!... petit!... viens vite!» D'un bout à l'autre de la
+maison, j'entendais cet appel et je comprenais; alors je montais quatre
+à quatre, comme un petit ouragan dans les escaliers; je montais d'autant
+plus vite, que ces escaliers commençaient à se remplir d'ombre et que
+déjà, dans les tournants, dans les coins s'esquissaient ces formes
+imaginaires de revenants ou de bêtes qui, la nuit, manquaient rarement
+de courir après moi sur les marches, à ma grande terreur...
+
+La chambre de ma grand'tante Berthe était également très modeste, avec
+des rideaux de mousseline blanche. Les murs, tapissés d'un papier à
+vieux dessins du commencement de ce siècle, étaient ornés d'aquarelles,
+comme chez grand'mère d'en bas. Mais ce que je regardais surtout,
+c'était un pastel représentant, d'après Raphaël, une Vierge drapée de
+blanc, de bleu et de rose. Précisément les derniers rayons du soleil
+l'éclairaient toujours en plein (et j'ai déjà dit que l'heure du
+couchant était par excellence l'heure de cette chambre-là). Or, cette
+Vierge ressemblait à tante Berthe; malgré la grande différence des âges,
+on était frappé de la similitude des lignes si droites et si régulières
+de leurs deux profils..
+
+À ce même second étage, mais du côté de la rue, habitaient mon autre
+grand'mère, celle qui s'habillait toujours de noir, et sa fille, ma
+tante Claire, la personne de la maison qui me gâtait le plus. L'hiver,
+j'avais coutume de me rendre chez elles, en sortant de chez tante
+Berthe, après le soleil couché. Dans la chambre de grand'mère, où je
+les trouvais généralement toutes deux réunies, je m'asseyais près du
+feu, sur une chaise d'enfant placée là à mon usage, pour passer l'heure
+toujours un peu pénible, un peu angoissante du «chien et loup». Après
+tous les remuements, tous les sauts de la journée, cette heure grise
+m'immobilisait presque toujours sur cette même petite chaise, les yeux
+très ouverts, inquiets, guettant les moindres changements dans la forme
+des ombres, surtout du côté de la porte, entre-bâillée sur l'escalier
+obscur. Évidemment, si on avait su quelles tristesses et quelles
+frayeurs les crépuscules me causaient, on eût allumé bien vite pour me
+les éviter; mais on ne le comprenait pas, et les personnes, presque
+toutes âgées, qui m'entouraient, avaient coutume, quand le jour
+baissait, de rester ainsi longtemps tranquilles à leurs places, sans
+éprouver le besoin d'une lampe. Quand la nuit s'épaississait davantage,
+il fallait même que l'une des deux, grand'mère ou tante, avançât sa
+chaise tout près, tout près, et que je sentisse sa protection
+immédiatement derrière moi; alors, complètement rassuré, je disais:
+«Raconte-moi des histoires de l'_île_, à présent!...»
+
+L' «île», c'est-à-dire l'île d'Oleron, était le pays de ma mère, et le
+leur, qu'elles avaient quitté toutes les trois, une vingtaine d'années
+avant ma naissance, pour venir s'établir ici sur le continent. Et c'est
+singulier le charme qu'avaient pour moi cette île et les moindres choses
+qui en venaient.
+
+Nous n'en étions pas très loin, puisque de certaine lucarne du toit de
+notre maison, on l'apercevait par les temps clairs, tout au bout, tout
+au bout des grandes plaines unies: une petite ligne bleuâtre, au-dessus
+de cette autre mince ligne plus pâle qui était le bras de l'Océan la
+séparant de nous. Mais pour s'y rendre, c'était tout un voyage, à cause
+des mauvaises voitures campagnardes, des barques à voiles dans
+lesquelles il fallait passer, souvent par grande brise d'ouest. À cette
+époque, dans la petite ville de Saint-Pierre-d'Oleron, j'avais trois
+vieilles tantes, qui vivaient très modestement des revenus de leurs
+marais salants,--débris de fortunes dissipées,--et de redevances
+annuelles que des paysans leur payaient encore en sacs de blé. Quand on
+allait les voir à Saint-Pierre, c'était pour moi une joie, mêlée de
+toutes sortes de sentiments compliqués, encore à l'état d'ébauche, que
+je ne débrouillais pas bien. L'impression dominante, c'était que leurs
+personnes, l'austérité huguenote de leurs allures; leur manière de
+vivre, leur maison, leurs meubles, tout enfin datait d'une époque
+passée, d'un siècle antérieur; et puis il y avait la mer, qu'on
+devinait tout autour, nous isolant; la campagne encore plus plate, plus
+battue par le vent; les grands sables, les grandes plages...
+
+Ma bonne était aussi de Saint-Pierre-d'Oleron, d'une famille huguenote
+dévouée de père en fils à la nôtre, et elle avait une manière de dire:
+«dans l'île» qui me faisait passer, dans un frisson, toute sa nostalgie
+de là-bas.
+
+Une foule de petits objets venus de l'«île» et très particuliers avaient
+pris place chez nous. D'abord ces énormes galets noirs, pareils à des
+boulets de canon, choisis entre mille parmi ceux de la _grand'côte_,
+polis et roulés pendant des siècles sur les plages. Ils faisaient partie
+du petit train régulier de nos soirées d'hiver; aux veillées, on les
+mettait dans les cheminées où flambaient de beaux feux de bois; ensuite
+on les enfermait dans des sacs d'indienne à fleurs, également venus de
+l'île, et on les portait dans les lits, où, jusqu'au matin, ils tenaient
+chauds les pieds des personnes couchées.
+
+Et puis, dans le chai, il y avait des fourches, des jarres; il y avait
+surtout une quantité de grandes gaules droites, en ormeau, pour tendre
+les lessives, qui étaient de jeunes arbres choisis et coupés dans les
+bois de grand'mère. Toutes ces choses jouissaient à mes yeux d'un rare
+prestige.
+
+Ces bois, je savais que grand'mère ne les possédait plus, ni ses marais
+salants, ni ses vignes; j'avais entendu qu'elle s'était décidée à les
+vendre peu à peu, pour placer l'argent sur le continent, et qu'un
+certain notaire peu délicat avait, par de mauvais placements, réduit à
+très peu de chose cet avoir. Quand j'allais dans l'île, quand d'anciens
+saulniers, d'anciens vignerons de ma famille, toujours fidèles et
+soumis, m'appelaient «notre petit bourgeois» (ce qui signifie notre
+petit maître), c'était donc par pure politesse et déférence de souvenir.
+Mais j'avais déjà un regret de tout cela; cette vie passée à surveiller
+des vendanges ou des moissons, qui avait été la vie de plusieurs de mes
+ascendants, me semblait bien plus désirable que la mienne, si enfermée
+dans une maison de ville.
+
+Les histoires de l'île, que me contaient grand'mère et tante Claire,
+étaient surtout des aventures de leur enfance, et cette enfance me
+paraissait lointaine, lointaine, perdue dans des époques que je ne
+pouvais me représenter qu'à demi éclairées comme les rêves; des
+grands-parents y étaient toujours mêlés, des grands-oncles jamais
+connus, morts depuis bien des années, dont je me faisais dire les noms
+et dont les aspects m'intriguaient, me plongeaient dans des rêveries
+sans fin. Il y avait surtout un certain aïeul Samuel, qui avait vécu au
+temps des persécutions religieuses et auquel je portais un intérêt tout
+à fait spécial.
+
+Je ne tenais pas à ce que ce fût varié, ces histoires; souvent même j'en
+faisais recommencer de déjà racontées qui m'avaient plus
+particulièrement captivé.
+
+En général, c'étaient des voyages (sur ces petits ânes qui jouaient un
+rôle si important jadis dans la vie des bonnes gens de l'île), pour
+aller visiter des propriétés éloignées, des vignes, ou bien pour
+traverser les sables de la «grand'côte»; ensuite, sur le soir de ces
+expéditions, se déchaînaient des orages terribles, qui obligeaient à
+camper pour la nuit dans des auberges, dans des fermes...
+
+Et quand mon imagination était bien tendue vers ces choses d'autrefois,
+dans l'obscurité tout à fait épaissie dont je n'avais plus conscience:
+drelin, drelin, la sonnette du dîner!... Je me levais en sautant de
+joie. Nous descendions ensemble, dans la salle à manger, où je
+retrouvais toute la famille réunie, la lumière, la gaieté, et où je me
+jetais tout d'abord sur maman pour me cacher la figure dans sa robe.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Gaspard, un petit chien courtaud, lourd, pas bien de sa personne, mais
+qui était tout en deux grands yeux pleins de vie et bonne amitié. Je ne
+sais plus comment il avait été recueilli chez nous, où il passa quelques
+mois et où je l'aimai tendrement.
+
+Or, un soir, pendant une promenade d'hiver, Gaspard m'avait quitté. On
+me consola en me disant qu'il rentrerait certainement seul, et je revins
+à la maison assez courageusement. Mais quand la nuit commença de tomber,
+mon cœur se serra beaucoup.
+
+Mes parents avaient à dîner ce jour-là un violoniste de talent et on
+m'avait permis de veiller plus tard pour l'entendre. Aux premiers coups
+de son archet, dès qu'il commença de faire gémir je ne sais quel adagio
+désolé, ce fut pour moi comme une évocation de routes noires dans les
+bois, de grande nuit où l'on se sent abandonné et perdu; puis je vis
+très nettement Gaspard errer sous la pluie, à un carrefour sinistre, et,
+ne se reconnaissant plus, partir dans une direction inconnue pour ne
+revenir jamais... Alors les larmes me vinrent, et comme on ne s'en
+apercevait point, le violon continua de lancer dans le silence ses
+appels tristes, auxquels répondaient, du fond des abîmes d'en dessous,
+des visions qui n'avaient plus de forme, plus de nom, plus de sens.
+
+Ce fut ma première initiation à la musique, évocatrice d'ombres. Des
+années se passèrent ensuite avant que j'y comprisse de nouveau quelque
+chose, car les petits morceaux de piano, «remarquables pour mon âge»,
+disait-on, que je commençais à jouer moi-même, n'étaient encore rien
+qu'un bruit doux et rythmé à mes oreilles.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Ceci maintenant est une angoisse causée par une lecture qu'on m'avait
+faite. (Je ne lisais jamais moi-même et dédaignais beaucoup les livres.)
+
+Un petit garçon très coupable, ayant quitté sa famille et son pays,
+revenait visiter seul la maison paternelle, après quelques années
+pendant lesquelles ses parents et sa sœur étaient morts. Cela se passait
+en novembre, naturellement, et l'auteur décrivait le ciel gris, parlait
+du vent qui secouait les dernières feuilles des arbres.
+
+Dans le jardin abandonné, sous un berceau aux branches dégarnies,
+l'enfant prodigue, en se baissant vers la terre mouillée, reconnut parmi
+toutes ces feuilles d'automne, une perle bleue qui était restée à cette
+place depuis le temps où il venait s'amuser là, avec sa sœur...
+
+Oh! alors je me levai, demandant qu'on cessât de lire, sentant les
+sanglots qui me venaient... J'avais vu, absolument vu, ce jardin
+solitaire, ce vieux berceau dépouillé, et, à moitié cachée sous ces
+feuilles rousses, cette perle bleue, souvenir d'une sœur morte... Tout
+cela me faisait mal, affreusement, me donnait la conception de la fin
+languissante des existences et des choses, de l'immense effeuillement de
+tout...
+
+Il est étrange que mon enfance si tendrement choyée m'ait surtout laissé
+des images tristes.
+
+Évidemment, ces tristesses étaient les très rares exceptions, et je
+vivais d'ordinaire dans l'insouciance gaie de tous les enfants; mais
+sans doute, les jours de complète gaieté, précisément parce qu'ils
+étaient habituels, ne marquaient rien dans ma tête, et je ne les
+retrouve plus.
+
+J'ai aussi beaucoup de souvenirs d'été, qui sont tous les mêmes, qui
+font comme des taches claires de soleil sur la confusion des choses
+entassées dans ma tête.
+
+Et toujours, la grande chaleur, les très profonds ciels bleus, les
+étincellements de nos plages de sable, la réverbération de la lumière
+sur les chaux blanches des maisonnettes dans nos petite villages de
+«l'île», me causaient ces impressions de mélancolie et de sommeil que
+j'ai retrouvées ensuite, avec une intensité plus grande, dans les pays
+d'Islam...
+
+
+
+
+XIII
+
+
+«_Or, à minuit, il se fit un cri, disant: «Voici, l'Époux vient, sortez
+au-devant de lui.» Et les vierges qui étaient prêtes entrèrent avec lui
+aux noces_; puis la porte fut fermée. _Après cela, les vierges folles
+vinrent aussi et dirent: «Seigneur, Seigneur, ouvre-nous!» Mais il leur
+répondit: «En vérité, je vous dis que je ne vous connais point_!»
+
+«_Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en laquelle le
+Fils de l'Homme viendra..._»
+
+Après ces versets, lus à haute voix, mon père ferma la Bible; il se fit
+un mouvement de chaises dans le salon, où nous étions tous assemblés, y
+compris les domestiques, et chacun se mit à genoux pour la prière.
+Suivant l'usage des anciennes familles protestantes, c'était ainsi tous
+les soirs,--avant le moment où l'on se séparait pour la nuit.
+
+«Puis la porte fut fermée...» Agenouillé, je n'écoutais plus la prière,
+car les vierges folles m'apparaissaient... Elles étaient vêtues de
+voiles blancs, qui flottaient pendant leur course angoissée, et elles
+tenaient à la main des petites lampes aux flammes vacillantes,--qui tout
+aussitôt s'éteignirent, les laissant à jamais dans les ténèbres du
+dehors, devant cette porte fermée, fermée irrévocablement pour
+l'éternité!... Ainsi, un moment pouvait donc venir où il serait trop
+tard pour supplier, où le Seigneur, lassé de nos péchés, ne nous
+écouterait plus!... Je n'avais encore jamais pensé que cela fût
+possible. Et une crainte, sombre et profonde, que rien dans ma foi de
+petit enfant n'avait pu me causer jusqu'à ce jour, me prit tout entier,
+en présence de l'irrémissible damnation...
+
+ ........................................
+
+Longtemps, pendant des semaines et pendant des mois, la parabole des
+vierges folles hanta mon sommeil. Et chaque soir, dès que l'obscurité
+tombait, je repassais en moi ces paroles, à la fois douces et
+effroyables: «Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en
+laquelle le Fils de l'Homme viendra.»--S'il venait cette nuit,
+pensais-je; si j'allais être réveillé par _les eaux faisant grand
+bruit_, par la trompette de l'ange sonnant dans l'air l'immense
+épouvante de la fin du monde... Et je ne m'endormais pas sans avoir
+longuement fait ma prière et demandé grâce au Seigneur.
+
+Je ne crois pas, du reste, que jamais petit être ait eu une conscience
+plus timorée que la mienne; à propos de tout, c'étaient des excès de
+scrupules, qui, souvent incompris de ceux qui m'aimaient le plus, me
+rendaient le cœur très gros. Ainsi, je me rappelle avoir été tourmenté
+pendant des journées entières par la seule inquiétude d'avoir dit
+quelque chose, d'avoir fait un récit qui ne fût pas rigoureusement
+exact. À tel point que presque toujours, quand j'avais fini de raconter
+ou d'affirmer, on m'entendait balbutier à voix basse, du ton de
+quelqu'un qui marmotte sur un rosaire, cette même phrase invariable:
+«Après tout, je ne sais peut-être pas très bien comment ça s'est passé.»
+C'est encore avec une sorte d'oppression rétrospective que je songe à
+ces mille petits remords et craintes du péché, qui, de ma sixième à ma
+huitième année, ont jeté du froid, de l'ombre sur mon enfance.
+
+À cette époque, si l'on me demandait ce que je voulais être dans
+l'avenir, sans hésiter je répondais: «Je serai pasteur,»--et ma vocation
+religieuse semblait tout à fait grande. Autour de moi, on souriait à
+cela, et sans doute on trouvait, puisque je le désirais, que c'était
+bien.
+
+Le soir, la nuit surtout, je songeais constamment à cet _après_, qui se
+nommait de ce nom déjà plein de terreurs: l'éternité. Et mon départ de
+ce monde,--de ce monde à peine vu pourtant, et rien que dans un de ses
+petits recoins les plus incolores,--me paraissait une chose très
+prochaine. Avec un mélange d'impatience et d'effroi mortel, je me
+représentais, pour bientôt, une vie en resplendissante robe blanche, à
+la grande lumière radieuse, assis avec des multitudes d'anges et d'élus,
+autour du «trône de l'Agneau», en un cercle immense et instable qui
+oscillerait lentement, continuellement, à donner le vertige, au son des
+musiques, dans le vide infini du ciel...
+
+
+
+
+XIV
+
+
+«Une fois, une petite fille... en ouvrant un fruit des colonies très
+gros... il en était sorti une bête, une bête verte... qui l'avait
+piquée... et puis ça l'avait fait mourir.»
+
+C'est ma petite amie Antoinette (six ans et moi sept) qui me raconte
+cette histoire, à propos d'un abricot que nous venons d'ouvrir pour le
+partager. Nous sommes au fond de son jardin, au beau mois de juin, sous
+un abricotier touffu, assis à nous toucher sur le même tabouret, dans
+une maison grande comme une ruche d'abeille que, pour notre usage
+personnel, nous avons construite nous-mêmes avec de vieilles planches,
+et couverte avec des nattes exotiques ayant jadis emballé du café des
+Antilles. À travers notre toit en grossier tissu de paille, des petits
+rayons de soleil tombent sur nous; ils dansent sur nos tabliers blancs,
+sur nos figures,--à cause des feuilles de l'arbre voisin qu'une brise
+chaude remue. (Pendant deux étés pour le moins, ce fut notre amusement
+préféré, de bâtir ainsi des maisons de Robinson dans des coins qui nous
+paraissaient solitaires, et de nous y asseoir, bien cachés, pour faire
+nos causeries.) Dans l'histoire de la petite fille _piquée par une
+bête_, ce passage à lui seul m'avait subitement jeté dans une rêverie:
+«...un fruit des colonies très gros». Et une apparition m'était venue,
+d'arbres, de fruits étranges, de forêts peuplées d'oiseaux merveilleux.
+
+Oh! ce qu'il avait de troublant et de magique, dans mon enfance, ce
+simple mot: «les colonies», qui, en ce temps-là, désignait pour moi
+l'ensemble des lointains pays chauds, avec leurs palmiers, leurs grandes
+fleurs, leurs nègres, leurs bêtes, leurs aventures. De la confusion que
+je faisais de ces choses, se dégageait un sentiment d'ensemble
+absolument juste, une intuition de leur morne splendeur et de leur
+amollissante mélancolie.
+
+Je crois que le palmier me fut _rappelé_ pour la première fois par une
+gravure des _Jeunes Naturalistes_, de madame Ulliac-Trémadeure, un de
+mes livres d'étrennes dont je me faisais lire des passages le soir.
+(Les palmiers de serre n'étaient pas encore venus dans notre petite
+ville, en ce temps-là.) Le dessinateur avait représenté deux de ces
+arbres inconnus au bord d'une plage sur laquelle des nègres passaient.
+Dernièrement, j'ai eu la curiosité de revoir cette image initiatrice
+dans le pauvre livre jauni, piqué par l'humidité des hivers, et vraiment
+je me suis demandé comment elle aurait pu faire naître le moindre rêve
+en moi, si ma petite âme n'eût été pétrie de ressouvenirs...
+
+Oh! «les colonies»! comment dire tout ce qui cherchait à s'éveiller dans
+ma tête, au seul appel de ce mot! Un fruit des colonies, un oiseau de
+là-bas, un coquillage, devenaient pour moi tout de suite des objets
+presque enchantés.
+
+Il y avait une quantité de choses des colonies chez cette petite
+Antoinette: un perroquet, des oiseaux de toutes couleurs dans une
+volière, des collections de coquilles et d'insectes. Dans les tiroirs de
+sa maman, j'avais vu de bizarres colliers de graines pour parfumer; dans
+ses greniers, où quelquefois nous allions fureter ensemble, on trouvait
+des peaux de bêtes, des sacs singuliers, des caisses sur lesquelles se
+lisaient encore des adresses de villes des Antilles; et une vague
+senteur exotique persistait dans sa maison entière.
+
+Son jardin, comme je l'ai dit, n'était séparé de nous que par des murs
+très bas, tapissés de rosiers, de jasmins. Et un grenadier de chez elle,
+grand arbre centenaire, nous envoyait ses branches, semait dans notre
+cour, à la saison, ses pétales de corail.
+
+Souvent nous causions, à la cantonade, d'une maison à l'autre:
+
+--Est-ce que je peux venir m'amuser, dis? Ta maman veut-elle?
+
+--Non, parce que j'ai été méchante, je suis en pénitence. (Ça lui
+arrivait souvent.)--Alors je me sentais très déçu; mais moins encore à
+cause d'elle, je dois l'avouer, qu'à cause du perroquet et des choses
+exotiques.
+
+Elle-même y était née, aux colonies, cette petite Antoinette, et,--comme
+c'était curieux!--elle n'avait pas l'air de comprendre le prix de cela,
+elle n'en était pas charmée, elle s'en souvenait à peine... Moi qui
+aurais donné tout au monde pour avoir eu, une seule fois, dans les yeux,
+un reflet, même furtif de ces contrées si éloignées,--si inaccessibles,
+je le sentais bien...
+
+Avec un regret presque angoissant, avec un regret d'ouistiti en cage, je
+songeais hélas! que, dans ma vie de pasteur, si longue que je pusse la
+supposer, je ne les verrais jamais, jamais...
+
+
+
+
+XV
+
+
+Je vais dire le jeu qui nous amusa le plus, Antoinette et moi, pendant
+ces deux mêmes délicieux étés.
+
+Voici: au début, on était des chenilles; on se traînait par terre,
+péniblement, sur le ventre et sur les genoux, cherchant des feuilles
+pour manger. Puis bientôt on se figurait qu'un invincible sommeil vous
+engourdissait les sens et on allait se coucher dans quelque recoin sous
+des branches, la tête recouverte de son tablier blanc: on était devenu
+des cocons, des chrysalides.
+
+Cet état durait plus ou moins longtemps et nous entrions si bien dans
+notre rôle d'insecte en métamorphose, qu'une oreille indiscrète eût pu
+saisir des phrases de ce genre, échangées entre nous sur un ton de
+conviction complète:
+
+--Penses-tu que tu t'envoleras bientôt?
+
+--Oh! je sens que ça ne sera pas long cette fois; dans mes épaules,
+déjà... ça se déplie... (Ça, naturellement, c'était les ailes.)
+
+Enfin on se réveillait; on s'étirait, en prenant des poses et sans plus
+rien se dire, comme pénétré du grand phénomène de la transformation
+finale...
+
+Puis, tout à coup, on commençait des courses folles,--très légères, en
+petits souliers minces toujours; à deux mains on tenait les coins de son
+tablier de bébé, qu'on agitait tout le temps en manière d'ailes; on
+courait, on courait, se poursuivant, se fuyant, se croisant en courbes
+brusques et fantasques; on allait sentir de près toutes les fleurs,
+imitant le continuel empressement des phalènes; et on imitait leur
+bourdonnement aussi, en faisant: «Hou ou ou!...» la bouche à demi fermée
+et les joues bien gonflées d'air...
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Les papillons, ces pauvres papillons de plus en plus démodés de nos
+jours, ont joué un rôle de longue haleine dans ma vie d'enfant, je suis
+confus de l'avouer; et, avec eux, les mouches, les scarabées, les
+demoiselles, toutes les bestioles des fleurs et de l'herbe. Bien que
+cela me fit de la peine de les tuer, j'en composais des collections, et
+on me voyait constamment la papillonnette en main. Ceux qui volaient
+dans ma cour, à part quelques égarés venus de la campagne, n'étaient pas
+très beaux, il est vrai; mais j'avais le jardin et les bois de la
+Limoise qui, tout l'été, constituaient pour moi des territoires de
+chasse pleins de surprises et de merveilles.
+
+Pourtant les caricatures de Töpffer sur ce sujet me donnaient à
+réfléchir, et quand Lucette, me rencontrant avec quelque papillon au
+chapeau, m'appelait de son air incomparablement narquois: «Monsieur
+Cryptogame», cela m'humiliait beaucoup.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+La pauvre vieille grand'mère aux chansons allait mourir.
+
+Nous étions auprès de son lit, tous, à la tombée d'un jour de printemps.
+Il y avait à peine quarante-huit heures qu'elle était alitée, mais, à
+cause de son grand âge, le médecin avait déclaré que c'était pour elle
+la fin très prochaine.
+
+Son intelligence venait tout à coup de s'éclaircir; elle ne se trompait
+plus dans nos noms; elle nous appelait, nous retenait près d'elle d'une
+voix douce et posée--sa voix de jadis, probablement,--que je ne lui
+avais jamais connue.
+
+Debout à côté de mon père, je promenais mes yeux sur l'aïeule mourante
+et sur sa modeste grande chambre aux meubles anciens. Je regardais
+surtout ces tableaux des murs, représentant des fleurs dans des vases.
+
+Oh! ces aquarelles qui étaient chez grand'mère, pauvres petites choses
+naïves! Elles portaient toutes cette dédicace: «Bouquet à ma mère,» et
+au-dessous, une respectueuse poésie à elle dédiée, un quatrain, qu'à
+présent je savais lire et comprendre. Et c'étaient des œuvres d'enfance
+ou de première jeunesse de mon père, qui, à chaque anniversaire de fête,
+embellissait ainsi l'humble logis d'un tableau nouveau. Pauvres petites
+choses naïves, comme elles témoignaient bien de cette vie si modeste
+d'alors et de cette sainte intimité du fils avec la mère,--au vieux
+temps, après les grandes épreuves, au lendemain des terribles guerres,
+des corsaires anglais et des «brûlots»... Pour la première fois
+peut-être je songeais que grand'mère avait été jeune; que sans doute,
+avant ce trouble survenu dans sa tête, mon père l'avait chérie comme moi
+je chérissais maman, et que son chagrin de la perdre allait être
+extrême; j'avais pitié de lui et je me sentais plein de remords pour
+avoir ri des chansons, pour avoir ri des causeries avec l'image de
+miroir...
+
+On m'envoya en bas. Sous différents prétextes, on me tint constamment
+éloigné pendant la fin de la journée sans que je comprisse pourquoi;
+puis on me conduisit chez nos amis, les D***, pour dîner avec Lucette.
+
+Mais quand je fus ramené par ma bonne, vers huit heures et demie, je
+voulus monter tout droit chez grand'mère.
+
+Dès l'abord, je fus frappé de l'ordre parfait qui était rétabli dans les
+choses, de l'air de paix profonde que cette chambre avait pris... Dans
+la pénombre du fond, mon père était assis immobile, au chevet du lit,
+dont les rideaux ouverts se drapaient correctement et, sur l'oreiller,
+bien au milieu, j'apercevais la tête de ma grand'mère endormie; sa pose
+avait je ne sais quoi de trop régulier,--de définitif pour ainsi dire,
+d'éternel.
+
+À l'entrée, presque à la porte, ma mère et ma sœur travaillaient de
+chaque côté d'une chiffonnière, à la place qu'elles avaient adoptée pour
+veiller, depuis que grand'mère était malade. Sitôt que j'avais paru,
+elles m'avaient fait signe de la main: «Doucement, doucement; pas de
+bruit, elle dort.» L'abat-jour de leur lampe projetait la lumière plus
+vive sur leur ouvrage, qui était un fouillis de petits carrés de soie,
+verts, bruns, jaunes, gris et où je reconnaissais des morceaux de leurs
+anciennes robes ou de leurs anciens rubans de chapeaux.
+
+Dans le premier moment, je crus que c'étaient des objets qu'il était
+d'usage de préparer ainsi pour les personnes mourantes; mais, comme je
+questionnais tout bas, un peu inquiet, elles m'expliquèrent: c'étaient
+simplement des sachets qu'elles taillaient et qu'elles allaient coudre,
+pour une vente de charité.
+
+Je leur dis qu'avant de me coucher je voulais m'approcher de grand'mère,
+pour essayer de lui souhaiter le bonsoir, et elles me laissèrent faire
+quelques pas vers le lit; mais, comme j'arrivais au milieu de la
+chambre, se ravisant subitement après un coup d'œil échangé:
+
+--Non, non, dirent-elles à voix toujours basse, reviens, tu pourrais la
+déranger.
+
+Du reste, je venais de m'arrêter de moi-même, saisi et glacé: j'avais
+compris...
+
+Malgré l'effroi qui me clouait sur place, je m'étonnais que grand'mère
+fût si peu désagréable à regarder; n'ayant encore jamais vu de morts, je
+m'étais imaginé jusqu'à ce jour que, l'âme étant partie, ils devaient
+faire tous, dès la première minute, un grimacement décharné,
+inexpressif, comme les têtes de squelettes. Et au contraire, elle avait
+un sourire infiniment tranquille et doux; elle était jolie toujours, et
+comme rajeunie, en pleine paix...
+
+Alors passa en moi une de ces tristes petites lueurs d'éclair, qui
+traversent quelquefois la tête des enfants, comme pour leur permettre
+d'interroger d'un furtif coup d'œil des abîmes entrevus, et je me fis
+cette réflexion: Comment grand'mère pourrait-elle être au ciel, comment
+comprendre ce dédoublement-là, puisque ce qui reste pour être enterré
+est tellement elle-même, et conserve, hélas! jusqu'à _son
+expression_?...
+
+Après, je me retirai sans questionner personne, le cœur serré et l'âme
+désorientée, n'osant pas demander la confirmation de ce que j'avais
+deviné si bien, et préférant ne pas entendre prononcer le mot qui me
+faisait peur...
+
+ ........................................
+
+Longtemps, les petits sachets en soie restèrent liés pour moi à l'idée
+de la mort...
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Je retrouve dans ma mémoire les impressions encore pénibles,
+angoissantes presque si j'y concentre mon esprit, d'une maladie assez
+grave que je fis vers ma huitième année. Cela s'appelait la fièvre
+scarlatine, m'avait-on dit, et ce nom lui-même me semblait avoir une
+physionomie diabolique.
+
+C'était à l'époque âpre et mauvaise des giboulées de mars, et, chaque
+soir, quand la nuit tombait, si par hasard ma mère n'était pas là, bien
+près, une détresse me prenait au fond de l'âme. (Encore cette oppression
+des crépuscules, que les animaux, ou les êtres compliqués comme je suis,
+éprouvent à un degré presque égal.) Mes rideaux ouverts laissaient voir,
+au premier plan, toujours la même petite table attristante, avec des
+tasses de tisane, des fioles de remèdes. Et tandis que je regardais cet
+attirail de malade,--qui s'assombrissait, devenait plus vague, se
+déformait sur le fond obscurci de la chambre silencieuse,--c'était dans
+ma tête un défilé d'images dépareillées, morbides, inquiétantes...
+
+Deux soirs successifs, je fus visité, entre chien et loup, dans mon
+demi-assoupissement de fièvre, par des personnages différents qui me
+causèrent une extrême terreur.
+
+D'abord, une vieille dame, bossue et très laide, d'une laideur
+doucereuse, qui s'approcha de moi sans faire de bruit, sans que j'aie
+entendu la porte s'ouvrir, sans que j'aie vu les personnes qui me
+veillaient se lever pour la recevoir. Elle s'éloigna tout aussitôt,
+avant de m'avoir seulement parlé; mais, en se retournant, elle me
+présenta sa bosse: or cette bosse était percée à la pointe, et il en
+sortait la figure verte d'une perruche, que la dame avait dans le corps
+et qui me dit: «Coucou!» d'une petite voix de guignol en sourdine
+lointaine, puis qui rentra dans le vieux dos affreux... Oh! quand
+j'entendis ce «Coucou!» une sueur froide me perla au front; mais tout
+venait de s'évanouir et je compris moi-même que c'était un rêve.
+
+Le lendemain parut un monsieur, long et mince, en robe noire comme un
+prêtre. Il ne s'approcha pas de moi, celui-là; mais il se mit à tourner
+autour de ma chambre, en rasant les murs, très vite et sans bruit, son
+corps tout penché en avant; ses vilaines jambes, comme des bâtons,
+faisant raidir sa soutane pendant sa course empressée. Et--comble de
+terreur--il avait pour tête un crâne blanc d'oiseau à long bec--qui
+était l'agrandissement monstrueux d'un crâne de mouette blanchi à la
+mer, ramassé par moi l'été précédent sur une plage de l'île... (Je crois
+que la visite de ce monsieur coïncida avec le jour où je fus le plus
+malade, presque un peu en danger.) Après un tour ou deux exécutés dans
+le même empressement et le même silence, il commença de s'élever de
+terre... Il courait maintenant sur les cimaises, en jouant toujours de
+ses jambes maigres,--puis plus haut encore, sur les tableaux, sur les
+glaces,--jusqu'à se perdre dans le plafond déjà envahi par la nuit...
+
+Eh bien, pendant deux ou trois années, l'image de ces visiteurs devait
+me poursuivre. Les soirs d'hiver, je repensais à eux avec crainte, en
+montant les escaliers qu'on n'avait pas encore l'habitude d'éclairer à
+cette époque. S'ils étaient là, pourtant, me disais-je; derrière des
+portes sournoisement entre-bâillées, s'ils me guettaient l'un ou l'autre
+pour me courir après; si j'allais les voir paraître derrière moi,
+allongeant les mains de marche en marche, pour m'attraper les jambes...
+
+Et vraiment je ne suis pas bien sûr que, dans ces mêmes escaliers, en y
+mettant un peu de bonne volonté, je n'arriverais pas à m'en inquiéter
+encore aujourd'hui, de ce monsieur et de cette dame; ils ont été si
+longtemps à la tête de toutes mes frayeurs d'enfant, si longtemps ils
+ont mené le cortège de mes visions et de mes mauvais rêves!...
+
+Bien d'autres apparitions sombres ont hanté les premières années de ma
+vie, si exceptionnellement douces pourtant. Et bien des rêveries
+sinistres me sont venues, les soirs: impressions de nuit sans lendemain,
+d'avenir fermé; pensées de prochaine mort. Trop tenu, trop choyé, avec
+un certain sur-chauffage intellectuel, j'avais ainsi des étiolements,
+des amollissements subits de plante enfermée. Il m'aurait fallu autour
+de moi des petits camarades de mon âge, des petites brutes écervelées et
+tapageuses--et au lieu de cela, je ne jouais quelquefois qu'avec des
+petites filles;--toujours correct, soigné, frisé au fer, ayant des mines
+de petit marquis du XVIIIe siècle.
+
+ ........................................
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Après cette fièvre si longue, au nom si méchant, je me rappelle
+délicieusement le jour où l'on me permit enfin de prendre l'air dehors,
+de descendre dans ma cour. C'était en avril, et on avait choisi pour
+cette première sortie une journée radieuse, un ciel rare. Sous les
+berceaux de jasmins et de chèvrefeuilles, j'éprouvai des impressions
+d'enchantement paradisiaque, d'Éden. Tout avait poussé et fleuri; à mon
+insu, pendant que j'étais cloîtré, la merveilleuse mise en scène du
+renouveau s'était déployée sur la terre. Elle ne m'avait pas encore
+leurré bien des fois cette fantasmagorie éternelle, qui berce les hommes
+depuis tant de siècles et dont les vieillards seuls peut-être ne savent
+plus jouir. Et je m'y laissais prendre tout entier, moi, avec une
+ivresse infinie... Oh! cet air pur, tiède, suave; cette lumière, ce
+soleil; ce beau vert des plantes nouvelles, cet épaississement des
+feuilles donnant partout de l'ombre toute neuve. Et en moi-même, ces
+forces qui revenaient, cette joie de respirer, ce profond élan de la vie
+recommencée.
+
+Mon frère était alors un grand garçon de vingt et un ans, qui avait
+carte blanche dans la maison pour ses entreprises. Tout le temps de ma
+maladie, je m'étais préoccupé d'une chose qu'il arrangeait dans la cour
+et que je mourais d'envie de voir. C'était au fond, dans un recoin
+charmant, sous un vieux prunier, un lac en miniature; il l'avait fait
+creuser et cimenter comme une citerne; ensuite, de la campagne, il avait
+fait apporter des pierres rongées et des plaques de mousse pour composer
+des rivages romantiques alentour, des rochers et des grottes.
+
+Et tout était achevé, ce jour-là; on y avait déjà mis les poissons
+rouges; le jet d'eau jouait même, pour la première fois, en mon
+honneur...
+
+Je m'approchai avec ravissement; cela dépassait encore tout ce que mon
+imagination avait pu concevoir de plus délicieux. Et quand mon frère me
+dit que c'était pour moi, qu'il me le donnait, j'éprouvai une joie
+intime qui me sembla ne devoir finir jamais. Oh! la possession de tout
+cela, quel bonheur inattendu! En jouir tous les jours, tous les jours,
+pendant ces beaux mois chauds qui allaient venir!... Et recommencer à
+vivre dehors, à s'amuser comme l'été dernier, dans tous les recoins de
+cette cour ainsi embellie...
+
+Je restai longtemps là, au bord de ce bassin, ne me lassant pas de
+regarder, d'admirer, de respirer l'air tiède de ce printemps, de me
+griser de cette lumière oubliée, de ce soleil retrouvé,--tandis que,
+au-dessus de ma tête, le vieil arbre, le vieux prunier, planté jadis par
+quelque ancêtre et déjà un peu à bout de sève, tendait sur le bleu du
+ciel le rideau ajouré de ses nouvelles feuilles,--et que le jet d'eau
+continuait son grésillement léger, à l'ombre, comme une petite musique
+de vielle fêtant mon retour à la vie...
+
+Aujourd'hui, ce pauvre prunier, après avoir langui de vieillesse, a fini
+par mourir, et son tronc seul encore debout, conservé par respect, est
+coiffé, comme une ruine, d'une touffe de lierre.
+
+Mais le bassin, avec ses rives et ses îlots, est demeuré intact; le
+temps n'a pu que lui donner un air de parfaite vraisemblance, ses
+pierres verdies jouent la vétusté extrême; les vraies mousses d'eau, les
+petites plantes délicates des sources s'y sont acclimatées, avec des
+joncs, des iris sauvages,--et les libellules égarées en ville viennent
+s'y réfugier. C'est un tout petit coin de nature agreste qui est
+installé là et qu'on ne trouble jamais.
+
+C'est aussi le coin du monde auquel je reste le plus fidèlement attaché,
+après en avoir aimé tant d'autres; comme nulle part ailleurs, je m'y
+sens en paix, je m'y sens rafraîchi, retrempé de prime jeunesse et de
+vie neuve. C'est ma sainte Mecque, à moi, ce petit coin-là; tellement
+que, si on me le dérangeait, il me semble que cela déséquilibrerait
+quelque chose dans ma vie, que je perdrais pied, que ce serait presque
+le commencement de ma fin.
+
+La consécration définitive de ce lieu lui est venue, je crois, de mon
+métier de mer; de mes lointains voyages, de mes longs exils, pendant
+lesquels j'y ai repensé et l'ai revu avec amour.
+
+Il y a surtout l'une de ces grottes en miniature à laquelle je tiens
+d'une façon particulière: elle m'a souvent préoccupé, à des heures
+d'affaissement et de mélancolie, au cours de mes campagnes... Après que
+le souffle d'Azraël eut passé cruellement sur nous, après nos revers de
+toute sorte, pendant tant d'années tristes où j'ai vécu errant par le
+monde, où ma mère veuve et ma tante Claire sont restées seules à
+promener leurs pareilles robes noires dans cette chère maison presque
+vide et devenue silencieuse comme un tombeau,--pendant ces années-là, je
+me suis plus d'une fois senti serrer le cœur à la pensée que le foyer
+déserté, que les choses familières à mon enfance se délabraient sans
+doute à l'abandon; et je me suis inquiété par-dessus tout de savoir si
+la main du temps, si la pluie des hivers, n'allaient pas me détruire la
+voûte frêle de cette grotte; c'est étrange à dire, mais s'il y avait eu
+éboulement de ces vieux petits rochers moussus, j'aurais éprouvé presque
+l'impression d'une lézarde irréparable dans ma propre vie.
+
+À côté de ce bassin, un vieux mur grisâtre fait, lui aussi, partie
+intégrante de ce que j'ai appelé ma sainte Mecque; il en est, je crois,
+le cœur même. J'en connais du reste les moindres détails: les
+imperceptibles lichens qui y poussent, les trous que le temps y a
+creusés et où des araignées habitent;--c'est qu'un berceau de lierre et
+de chèvrefeuille y est adossé, à l'ombre duquel je m'installais jadis
+pour faire mes devoirs, aux plus beaux jours des étés, et alors, pendant
+mes flâneries d'écolier peu studieux, ses pierres grises occupaient
+toute mon attention, avec leur infiniment petit monde d'insectes et de
+mousses. Non seulement je l'aime et le vénère, ce vieux mur, comme les
+Arabes leur plus sainte mosquée; mais il me semble même qu'il me
+protège; qu'il assure un peu mon existence et prolonge ma jeunesse. Je
+ne souffrirais pas qu'on m'y fit le moindre changement, et, si on me le
+démolissait, je sentirais comme l'effondrement d'un point d'appui que
+rien ne me revaudrait plus. C'est, sans doute, parce que la persistance
+de certaines choses, de tout temps connues, arrive à nous leurrer sur
+notre propre stabilité, sur notre propre durée; en les voyant demeurer
+les mêmes, il nous semble que nous ne pouvons pas changer ni cesser
+d'être.--Je ne trouve pas d'autre explication à cette sorte de sentiment
+presque fétichiste.
+
+Et quand je songe pourtant, mon Dieu, que ces pierres-là sont
+quelconques, en somme, et sortent je ne sais d'où; qu'elles ont été
+assemblées, comme celles de n'importe quel mur, par les premiers
+ouvriers venus, un siècle peut-être avant qu'il fût question de ma
+naissance,--alors je sens combien est enfantine cette illusion que je me
+fais malgré moi d'une protection venant d'elles; je comprends sur quelle
+instable base, composée de rien, je me figure asseoir ma vie...
+
+Les hommes qui n'ont pas eu de maison paternelle, qui, tout petits, ont
+été promenés de place en place dans des gîtes de louage, ne peuvent
+évidemment rien comprendre à ces vagues sentiments-là.
+
+Mais, parmi ceux qui ont conservé leur foyer familial, il en est
+beaucoup, j'en suis sûr, qui, sans se l'avouer, sans s'en rendre compte,
+éprouvent à des degrés différents des impressions de ce genre: en
+imagination, ils étayent comme moi leur propre fragilité sur la durée
+relative d'un vieux mur de jardin aimé depuis l'enfance, d'une vieille
+terrasse toujours connue, d'un vieil arbre qui n'a pas changé de
+forme...
+
+Et peut-être, hélas! avant eux, les mêmes choses avaient déjà prêté leur
+même protection illusoire à d'autres, à des inconnus maintenant
+retournés à la poussière, qui n'étaient seulement pas de leur sang, pas
+de leur famille.
+
+
+
+
+XX
+
+
+C'est après cette grande maladie, vers le milieu de l'été, que se place
+mon plus long séjour dans l'_île_. On m'y avait envoyé avec mon frère,
+et avec ma sœur qui était alors pour moi comme une autre mère. Après un
+arrêt de quelques jours chez nos parentes de Saint-Pierre-d'Oleron (ma
+grand'tante Claire et les deux vieilles demoiselles ses filles), nous
+étions allés demeurer tous trois seuls à la _Grand'-Côte_, dans un
+village de pêcheurs absolument ignoré et perdu en ce temps-là.
+
+La _Grand'-Côte_ ou la _côte Sauvage_ est toute cette partie de l'île
+qui regarde le large, les infinis de l'Océan; partie sans cesse battue
+par les vents d'Ouest. Ses plages s'étendent sans aucune courbure,
+droites, infinies, et les brisants de la mer, arrêtés par rien, aussi
+majestueux qu'à la côte saharienne, y déroulent, sur des lieues de
+longueur, avec de grands bruits, leur tristes volutes blanches. Région
+âpre, avec des espaces déserts; région de sables, où de tout petits
+arbres, des chênes-verts nains s'aplatissent à l'abri des dunes. Une
+flore spéciale, étrange et, tout l'été, une profusion d'œillets roses
+qui embaument. Deux ou trois villages seulement, séparés par des
+solitudes; villages aux maisonnettes basses, aussi blanches de chaux que
+des kasbah d'Algérie et entourées de certaines espèces de fleurs qui
+peuvent résister au vent marin. Des pêcheurs bruns y habitent: race
+vaillante et honnête, restée très primitive à l'époque dont je parle,
+car jamais baigneurs n'étaient venus dans ces parages.
+
+Sur un vieux cahier oublié, où ma sœur avait écrit (à ma manière
+absolument) ses impressions de cet été-là, je trouve ce portrait de
+notre logis:
+
+ C'était au milieu du village, sur la place, chez M. le maire.
+
+ Car la maison de M. le maire avait deux ailes, bien étendues sans
+ mesurer l'espace.
+
+ Elle éclatait au soleil, éblouissante de chaux; ses contrevents
+ massifs tenus par des gros crochets de fer, étalent peints en vert
+ foncé suivant l'usage de l'île. Un parterre était planté en
+ guirlande tout alentour, poussant vigoureusement dans le sable:
+ des belles-de-jour, qui dépassaient de leurs jolies têtes jaunes,
+ roses ou rouges, des fouillis de résédas, et qui s'épanouissaient à
+ midi, avec une douce odeur d'oranger.
+
+ En face, un petit chemin creux ensablé descendait rapidement à la
+ plage.
+
+De ce séjour à la _grand'côte_ date ma première connaissance vraiment
+intime, avec les varechs, les crabes, les méduses, les mille choses de
+la mer.
+
+Et ce même été vit aussi mon premier amour, qui fut pour une petite
+fille de ce village. Mais ici encore, pour que le récit soit plus
+fidèle, je laisse la parole à ma sœur et, dans le vieux cahier, je copie
+simplement:
+
+ À la douzaine, tous bruns et hâlés, trottinant avec leurs petits
+ pieds nus, ils (les enfants des pêcheurs) suivaient Pierre, ou
+ bravement le précédaient, se retournant de temps à autre, et
+ écarquillant leurs beaux yeux noirs... C'est qu'à cette époque, un
+ _petit monsieur_, c'était chose assez rare dans le pays pour qu'il
+ valût la peine de se déranger.
+
+ Par le sentier creux, ensablé, Pierre descendait ainsi chaque jour
+ à la plage accompagné de son cortège. Il courait aux coquilles, qui
+ étaient ravissantes sur cette partie de la côte: jaunes, roses,
+ violettes, de toutes les couleurs vives et fraîches, de toutes les
+ formes les plus délicates.--Il en trouvait qui faisaient son
+ admiration--et les petits, toujours silencieux, qui suivaient, lui
+ en apportaient aussi plein leurs mains, sans rien dire.
+
+ Véronique était une des plus assidues. À peu près de son âge, un
+ peu plus jeune peut-être, six ou sept ans. Un petit visage doux et
+ rêveur, au teint mat, avec deux admirables yeux gris; tout cela
+ abrité sous une grande _kichenote_ blanche (kichenote, un très
+ vieux mot du pays, désignant une très vieille coiffure: espèce de
+ béguin cartonné, qui s'avance comme les cornettes des bonnes sœurs,
+ pour abriter du soleil), Véronique se glissait tout près de Pierre,
+ finissait par s'emparer de sa main et ne la quittait plus. Ils
+ marchaient comme les bébés qui se plaisent, se tenant ferme à
+ pleins doigts, ne parlant pas et se regardant de temps en temps...
+ Puis, un baiser, par-ci par-là. _Voudris ben vous biser_ (je
+ voudrais bien vous embrasser), disait-elle en lui tendant ses
+ petits bras avec une tendresse touchante. Et Pierre se laissait
+ embrasser et le lui rendait bien fort, sur ses bonnes petites joues
+ rondes.
+
+ ........................................
+
+ Petite Véronique courait s'asseoir à notre porte le matin dès
+ qu'elle était levée; elle s'y tenait tapie comme un gentil caniche
+ et elle attendait. Pierre en s'éveillant pensait bien qu'elle était
+ là; pour elle, il se faisait matinal; vite il fallait le laver,
+ peigner ses cheveux blonds, et il courait retrouver sa petite amie.
+ Ils s'embrassaient et se parlaient de leurs trouvailles de la
+ veille; quelquefois même, Véronique, avant de venir là s'asseoir,
+ avait déjà fait un tour à la plage et rapportait des merveilles,
+ cachées dans son tablier.
+
+ Un jour, vers la fin d'août, après une longue rêverie, pendant
+ laquelle il avait sans doute pesé et résolu les difficultés
+ provenant des différences sociales, Pierre dit: «Véronique, nous
+ nous marierons tous deux; je demanderai la permission à mes parents
+ là-bas.»
+
+Puis, ma sœur raconte ainsi notre départ:
+
+ Au 15 septembre, il fallut quitter le village. Pierre avait fait
+ des monceaux de coquilles, d'algues, d'étoiles, de cailloux marins;
+ insatiable, il voulait tout emporter; et il rangeait cela dans des
+ caisses; il empaquetait, avec Véronique qui l'aidait de tout son
+ pouvoir.
+
+ Un matin, une grande voiture arriva de Saint-Pierre pour nous
+ chercher, ameutant le village paisible par ses bruits de grelots et
+ ses coups de fouet. Pierre y fit mettre avec sollicitude ses
+ paquets personnels, et nous y prîmes place tous trois; ses yeux,
+ déjà pleins de tristesse, regardaient par la portière le chemin
+ creux ensablé par lequel on descendait à la plage--et sa petite
+ amie qui sanglotait.
+
+Et enfin je transcris, textuellement aussi, cette réflexion de ma sœur,
+que je trouve à cette même date d'été, au bas du cahier déjà fané par le
+temps:
+
+ Alors je me sentis prise--et non point pour la première fois sans
+ doute--d'une rêverie inquiète en regardant Pierre. Je me demandai:
+ «Que sera-ce de cet enfant?»
+
+ «Que sera-ce aussi de sa petite amie, dont la silhouette apparaît,
+ persistante, au bout du chemin? Qu'y a-t-il de désespérance dans ce
+ tout petit cœur; qu'y a-t-il d'angoisse, en présence de cet
+ abandon?»
+
+«Que sera-ce de cet enfant?» Oh! mon Dieu, rien autre chose que ce qui
+en a été ce jour-là; dans l'avenir, rien de moins, rien de plus. Ces
+départs, ces emballages puérils de mille objets sans valeur appréciable,
+ce besoin de tout emporter, de se faire suivre d'un monde de
+souvenirs,--et surtout ces adieux à des petites créatures sauvages,
+aimées peut-être précisément parce qu'elles étaient ainsi,--ça
+représente toute ma vie, cela...
+
+Les deux ou trois journées que dura le voyage de retour, arrêt compris
+chez nos vieilles tantes de l'île, me semblèrent d'une longueur sans
+fin. L'impatience d'embrasser maman m'ôtait le sommeil. Près de deux
+mois passés sans la voir! Ma sœur, en ce temps-là, était bien la seule
+personne au monde qui pût me faire supporter une séparation si longue!
+
+Quand nous fûmes de retour sur le continent; après trois heures de route
+depuis la plage où une barque nous avait déposés, quand la voiture qui
+nous ramenait franchit les remparts de la ville, j'aperçus enfin ma mère
+qui nous attendait, je revis son regard, son bon sourire... Et, dans les
+lointains du temps, c'est une des images très nettes et à jamais fixées
+que je retrouve, de son cher visage encore presque jeune, de ses chers
+cheveux encore noirs.
+
+En arrivant à la maison, je courus visiter mon petit lac et ses grottes;
+puis le berceau derrière lui, adossé au vieux mur. Mais mes yeux
+venaient de s'habituer longuement à l'immensité des plages et de la mer;
+alors tout cela me parut rapetissé, diminué, enfermé, triste. Et puis
+les feuilles avaient jauni; je ne sais quelle impression hâtive
+d'automne était déjà dans l'air, pourtant très chaud. Avec crainte je
+songeai aux jours sombres et froids qui allaient revenir, et très
+mélancoliquement je me mis à déballer dans la cour mes caisses d'algues
+ou de coquillages, pris d'un regret désolé de ne plus être dans l'île.
+Je m'inquiétais aussi de Véronique, de ce qu'elle ferait seule pendant
+l'hiver, et tout à coup un attendrissement jusqu'aux larmes me vint au
+souvenir de sa pauvre petite main hâlée de soleil qui ne serait plus
+jamais dans la mienne...
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Le commencement des devoirs, des leçons, des cahiers, des taches
+d'encre, ah! quel assombrissement subit dans mon histoire!
+
+De tout cela, j'ai les souvenirs les plus platement maussades, les plus
+mortellement ennuyeux. Et, si j'osais être tout à fait sincère, j'en
+dirais autant, je crois, des professeurs eux-mêmes.
+
+Oh! mon Dieu, le premier qui me fit commencer le latin (_rosa_, la rose;
+_cornu_, la corne; _tonitru_, le tonnerre), un grand vieux voûté, mal
+tenu, triste à regarder comme une pluie de novembre! Il est mort à
+présent, le pauvre: que la paix la plus sereine soit à son âme! Mais il
+me semblait le type réalisé du «monsieur Ratin» de Töpffer; il en avait
+tout, même la verrue avec les trois poils, au bout de son vieux nez
+d'une complication de lignes inimaginable; il était pour moi la
+personnification du dégoûtant, de l'horrible.
+
+Tous les jours, à midi précis, il arrivait; je me sentais glacer par son
+coup de sonnette, que j'aurais reconnu entre mille.
+
+Après son départ, j'assainissais moi-même la partie de ma table où ses
+coudes s'étaient posés, en l'essuyant avec des serviettes que j'allais
+ensuite clandestinement porter au linge sale. Et cette répulsion
+s'étendait ensuite aux livres, déjà peu attrayants par eux-mêmes, qu'il
+avait touchés; j'en arrachais certains feuillets, suspects de contacts
+trop prolongés avec ses mains...
+
+Toujours pleins de tache d'encre, mes livres; toujours salis, traînés,
+couverts de barbouillages, de dessins quelconques comme ou en fait quand
+l'esprit voyage ailleurs. Moi qui étais un enfant si soigneux et si
+propret en toutes choses, j'avais un tel dédain pour ces livres
+obligatoires que je devenais commun avec eux et mal élevé. Même--ce qui
+est plus étonnant encore--tous mes scrupules m'abandonnaient quand il
+s'agissait de mes devoirs, toujours faits à la dernière minute, à la
+diable: mon aversion pour le travail a été la première chose qui m'ait
+fait transiger avec ma conscience.
+
+Cependant, cela allait tout de même à peu près; mes leçons, sur
+lesquelles je jetais un coup d'œil à toute extrémité, étaient presque
+sues. Et, en général, M. Ratin écrivait _bien_ ou _assez bien_ sur le
+cahier de notes que je devais chaque soir présenter à mon père.
+
+Mais je crois que si, lui ou les autres professeurs qui lui succédèrent,
+avaient pu soupçonner la vérité, se douter qu'en dehors de leur présence
+mon esprit ne s'arrêtait peut-être pas cinq minutes par jour à ce qu'ils
+m'enseignaient, d'indignation leurs honnêtes cervelles auraient éclaté.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Dans le courant de l'hiver qui suivit mon séjour à la côte de l'île, un
+grand événement traversa notre vie de famille: le départ de mon frère
+pour sa première campagne.
+
+Il était, comme je l'ai dit, mon aîné d'environ quatorze ans. Peut-être
+n'avais-je pas eu le temps d'assez le connaître, d'assez m'attacher à
+lui, car la vie de jeune homme l'avait pris de bonne heure, le séparant
+un peu de nous. Je n'allais guère dans sa chambre, où m'épouvantaient
+les quantités de gros livres épars sur les tables, l'odeur des cigares,
+et les camarades à lui qu'on risquait d'y rencontrer, officiers ou
+étudiants. J'avais entendu aussi qu'il n'était pas toujours bien sage,
+qu'il se promenait quelquefois tard le soir; qu'il fallait le
+sermonner, et intérieurement je désapprouvais sa conduite.
+
+Mais l'approche de son départ doubla mon affection et me causa de vraies
+tristesses.
+
+Il allait en Polynésie, à Tahiti, juste au bout du monde, de l'autre
+côté de la terre, et son voyage devait durer quatre ans, ce qui
+représentait près de la moitié de ma propre vie, autant dire une durée
+presque sans fin...
+
+Avec un intérêt tout particulier je suivais les préparatifs de cette
+longue campagne: ses malles ferrées qu'on arrangeait avec tant de
+précautions; ses galons dorés, ses broderies, son épée, qu'on
+enveloppait d'une quantité de papiers minces, avec des soins
+d'ensevelissement, et qu'on enfermait ensuite comme des momies dans des
+boîtes de métal. Tout cela augmentait l'impression que j'avais déjà, des
+lointains et des périls de ce long voyage.
+
+On sentait du reste qu'une mélancolie pesait sur la maison tout entière,
+et devenait de plus en plus lourde à mesure qu'approchait le jour de la
+grande séparation. Nos repas étaient silencieux; des recommandations
+seulement s'échangeaient, et j'écoutais avec recueillement sans rien
+dire.
+
+La veille de son départ, il s'amusa à me confier--ce qui m'honorait
+beaucoup--différents petits bibelots fragiles de sa cheminée, me priant
+de les lui garder avec soin jusqu'à son retour.
+
+Puis il me fit cadeau d'un grand livre doré, qui était précisément un
+_Voyage en Polynésie_, à nombreuses images; et c'est le seul livre que
+j'aie aimé dans ma première enfance. Je le feuilletai tout de suite avec
+une curiosité empressée. En tête, une grande gravure représentait une
+femme brune, assez jolie, couronnée de roseaux et nonchalamment assise
+sous un palmier; on lisait au-dessous: «Portrait de S. M. Pomaré IV,
+reine de Tahiti.» Plus loin, c'étaient deux belles créatures au bord de
+la mer, couronnées de fleurs et la poitrine nue, avec cette légende:
+«Jeunes filles tahitiennes sur une plage.»
+
+Le jour du départ, à la dernière heure, les préparatifs étant terminés
+et les grandes malles fermées, nous étions tous dans le salon, réunis en
+silence comme pour un deuil. On lut un chapitre de la Bible et on fit la
+prière en famille... Quatre années! et bientôt l'épaisseur du monde
+entre nous et celui qui allait partir!
+
+Je me rappelle surtout le visage de ma mère pendant toute cette scène
+d'adieux; assise dans un fauteuil, à côté de lui, elle avait gardé
+d'abord son sourire infiniment triste, son expression de confiance
+résignée, après la prière; mais un changement que je n'avais pas prévu
+se fit tout à coup dans ses traits; malgré elle, les larmes venaient; et
+je n'avais jamais vu pleurer ma mère, et cela me fit une peine affreuse.
+
+Pendant les premiers jours qui suivirent, je conservai le sentiment
+triste du vide qu'il avait laissé; j'allais de temps en temps regarder
+sa chambre, et quant aux différentes petites choses qu'il m'avait
+données ou confiées, elles étaient devenues tout à fait sacrées pour
+moi.
+
+Sur une mappemonde, je m'étais fait expliquer sa traversée qui devait
+durer environ cinq mois. Quant à son retour, il ne m'apparaissait qu'au
+fond d'un inimaginable et irréel avenir; et ce qui me gâtait très
+étrangement cette perspective de le revoir, c'était de me dire que
+j'aurais douze ou treize ans, que je serais presque un grand garçon
+quand il reviendrait.
+
+À l'encontre de tous les autres enfants,--de ceux d'aujourd'hui
+surtout,--si pressés de devenir des espèces de petits hommes, j'avais
+déjà cette terreur de grandir, qui s'est encore accentuée, un peu plus
+tard; je le disais même, je l'écrivais, et quand on me demandait
+pourquoi, je répondais, ne sachant pas démêler cela mieux: «Il me semble
+que je m'ennuierai tant, quand je serai grand!» Je crois que c'est là
+un cas extrêmement singulier, unique peut-être, cet effroi de la vie,
+dès le début: je n'y voyais pas clair sur l'horizon de ma route; je
+n'arrivais pas à me représenter l'avenir d'une façon quelconque; en
+avant de moi, rien que du noir impénétrable, un grand rideau de plomb
+tendu dans des ténèbres...
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+_Gâteaux, gâteaux, mes bons gâteaux tout chauds!_ Cela se chante, sur un
+air naïvement plaintif,--composé par une vieille marchande qui, pendant
+les dix ou quinze premières années de ma vie, passa régulièrement sous
+nos fenêtres, aux veillées d'hiver.
+
+Et quand je pense à ces veillées-là, il y a tout le temps ce petit
+refrain mélancolique, à la cantonade, dans les coulisses de ma mémoire.
+
+C'est surtout à des souvenirs de dimanches que la chanson des _gâteaux
+tout chauds_ demeure le plus intimement liée; car, ces soirs-là, n'ayant
+pas de devoirs à faire, je restais avec mes parents, dans le salon, qui
+était au rez-de-chaussée, sur la rue, et alors, quand la bonne vieille
+passait sur le trottoir, au coup de neuf heures, lançant sa chanson
+sonore dans le silence des nuits de gelée, je me trouvais là tout près
+pour l'entendre.
+
+Elle annonçait le froid, comme les hirondelles annoncent le printemps;
+après les fraîcheurs d'automne, la première fois qu'on entendait sa
+chanson, on disait: «Voici l'hiver qui nous est arrivé.»
+
+Le salon de ces veillées, tel que je l'ai connu alors, était grand et me
+paraissait immense. Très simple, mais avec un certain bon goût
+d'arrangement: les murs et les bois des portes, bruns avec des filets
+d'or mat; des meubles de velours rouge, qui devaient dater de
+Louis-Philippe; des portraits de famille, dans des cadres austères, noir
+et or; sur la cheminée, des bronzes d'aspect grave; sur la table du
+milieu, à une place d'honneur, une grosse Bible du XVIe siècle,
+relique vénérable d'ancêtres huguenots persécutés pour leur foi; et des
+fleurs, toujours des corbeilles et des vases de fleurs, à une époque où
+cependant la mode n'en était pas encore répandue comme aujourd'hui.
+
+Après dîner, c'était pour moi un instant délicieux que celui où on
+venait s'installer là, en quittant la salle à manger; tout avait un bon
+air de paix et de confort; et quand toute la famille était assise,
+grand'mères et tantes, en cercle, je commençais par gambader au milieu,
+sur le tapis rouge, dans ma joie bruyante de me sentir entouré, et, en
+songeant avec impatience à ces _petits jeux_ auxquels on allait jouer
+pour moi tout à l'heure. Nos voisins, les D***, venaient tous les
+dimanches passer la soirée avec nous; c'était de tradition dans les deux
+familles, liées par une de ces anciennes amitiés de province, qui
+remontent à des générations précédentes et se transmettent comme un bien
+héréditaire. Vers huit heures, quand je reconnaissais leur coup de
+sonnette, je sautais de plaisir et je ne pouvais me tenir de prendre ma
+course pour aller au-devant d'eux à la porte de la rue, surtout à cause
+de Lucette, ma grande amie, qui venait aussi avec ses parents, cela va
+sans dire.
+
+Hélas! avec quel recueillement triste je les passe en revue, ces figures
+aimées ou vénérées, bénies, qui m'entouraient ainsi les dimanches soirs;
+la plupart ont disparu et leurs images, que je voudrais retenir, malgré
+moi se ternissent, s'embrument, vont s'en aller aussi...
+
+Donc, on commençait les petits jeux, pour me faire plaisir, à moi, seul
+enfant; ou jouait aux _mariages_, à la _toilette à madame_, au
+_chevalier cornu_, à la _belle bergère_, au _furet_; tout le monde
+consentait à s'en mêler, y compris les personnes les plus âgées;
+grand'tante Berthe, la doyenne, s'y montrait même la plus
+irrésistiblement drôle.
+
+Et tout à coup je faisais silence, je m'arrêtais, attentif, quand dans
+le lointain j'entendais:--_Gâteaux, gâteaux, mes bons gâteaux tout
+chauds!_
+
+Cela se rapprochait rapidement, car la chanteuse trottait, trottait,
+menu mais vite; presque aussitôt elle était sous nos fenêtres, répétant
+de tout près, à pleine voix fêlée, sa continuelle chanson.
+
+Et c'était mon grand amusement, non point d'en faire acheter, de ces
+pauvres gâteaux,--car ils étaient un peu grossiers et je ne les aimais
+guère--mais de courir moi-même, quand on me le permettait, sur le pas de
+la porte, accompagné d'une tante de bonne volonté, pour arrêter au
+passage la marchande.
+
+Avec une révérence, elle se présentait, la bonne vieille, fière d'être
+appelée, et posait un pied sur les marches du seuil; son costume propret
+était rehaussé toujours de fausses manches blanches. Puis, tandis
+qu'elle découvrait son panier, je jetais longuement au dehors mon regard
+d'oiseau en cage, le plus loin possible dans la rue froide et déserte.
+Et c'était là tout le charme de la chose: respirer une bouffée d'air
+glacé, prendre un aperçu du grand noir extérieur, et, après, rentrer,
+toujours courant, dans le salon chaud et confortable,--tandis que le
+refrain monotone s'éloignait; s'en allait se perdre, chaque soir du même
+côté, dans les mêmes rues basses avoisinant le port et les remparts...
+Le trajet de cette marchande était invariable,--et je la suivais par la
+pensée avec un intérêt singulier, aussi longtemps que sa chanson, de
+minute en minute reprise, s'entendait encore.
+
+Dans cette attention que je lui prêtais, il y avait de la pitié pour
+elle, pauvre vieille ainsi errante toutes les nuits;--mais il y avait
+aussi un autre sentiment qui s'ébauchait,--oh! si confus encore, si
+vague, que je vais lui donner trop d'importance, rien qu'en l'indiquant
+de la façon la plus légère. Voici: j'avais une sorte de curiosité
+inquiète pour ces quartiers bas, vers lesquels la marchande se rendait
+si bravement, et où on ne me conduisait jamais. Vieilles rues aperçues
+de loin, solitaires le jour, mais où, de temps immémorial, les matelots
+faisaient leur tapage les soirs de fête, envoyant quelquefois le bruit
+de leurs chants jusqu'à nous. Qu'est-ce qui pouvait se passer là-bas?
+Comment étaient ces gaietés brutales qui se traduisaient par des cris? À
+quoi donc s'amusaient-ils, ces gens revenus de la mer et des lointains
+pays où le soleil brûle? Quelle vie plus rude, plus simple et plus libre
+était la leur?--Évidemment, pour mettre au point tout ce que je viens
+de dire, il faudrait l'atténuer beaucoup, l'envelopper comme d'un voile
+blanc. Mais déjà le germe d'un trouble, d'une aspiration vers je ne sais
+quoi d'autre et d'inconnu, était planté dans ma petite tête; en
+rentrant, avec mes gâteaux à la main, dans ce salon où on parlait si
+bas, il m'arrivait, pendant un instant d'une durée à peine appréciable,
+de me sentir étiolé et captif.
+
+À neuf heures et demie, rarement plus tard à cause de moi, on servait le
+thé et les très minces tartines--beurrées d'un beurre exquis et taillées
+avec ces soins qu'on n'a plus le temps d'apporter à quoi que ce soit, de
+nos jours. Ensuite, vers onze heures, après la lecture de la Bible et la
+prière, on allait se coucher.
+
+Dans mon petit lit blanc, j'étais plus agité le dimanche que les autres
+jours. D'abord il y avait la perspective de M. Ratin, qui demain allait
+reparaître, plus pénible à voir après ce temps de répit; je regrettais
+que ce jour de repos fût déjà fini, fini si vite, et je m'ennuyais par
+avance de ces devoirs qu'il faudrait faire pendant toute une semaine
+avant d'atteindre le dimanche suivant. Puis quelquefois, dans le
+lointain, une bande de matelots passait en chantant, et alors mes idées
+changeaient de cours, s'en allaient vers les colonies ou les navires; il
+me prenait même une sorte d'envie imprécise et sourde--latente, si
+j'ose employer ce mot--de courir moi aussi dehors, à l'amusante
+aventure, dans l'air vif des nuits d'hiver, ou au grand soleil des ports
+exotiques, et, à tue-tête comme eux, de chanter la simple joie de
+vivre...
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+«_Alors j'entendis un ange qui volait par le milieu du ciel, et qui
+disait à haute voix: «Malheur, malheur, malheur aux habitants de la
+terre!_»
+
+...En plus de la lecture du soir faite en famille, chaque matin dans mon
+lit je lisais un chapitre de la Bible, avant de me lever.
+
+Ma bible était petite et d'un caractère très fin. Il y avait, entre les
+pages, des fleurs séchées auxquelles je tenais beaucoup; surtout une
+branche de _pieds-d'alouette_ roses, magnifiques, qui avaient le don de
+me rappeler très nettement les «gleux» de l'île d'Oleron où je les avais
+cueillis.
+
+Je ne sais pas comment cela se dit en français, des «gleux»: ce sont les
+tiges qui restent, des blés moissonnés; ce sont ces champs de pailles
+jaunes, tondues court, que dessèche et dore le soleil
+d'août.--Au-dessus des «gleux» de l'île, habités par les sauterelles,
+remontent et refleurissent très haut de tardifs bleuets et surtout des
+pieds-d'alouette, blancs, violets ou roses.
+
+Donc, les matins d'hiver, dans mon lit, avant de commencer ma lecture,
+je regardais toujours cette branche de fleurs d'une teinte encore
+fraîche, qui me donnait la vision et le regret des champs d'Oleron,
+chauffés au soleil d'été...
+
+«_Alors j'entendis un ange, qui volait par le milieu du ciel et qui
+disait à haute voix: «Malheur, malheur, malheur aux habitants de la
+terre!_»
+
+«_Puis le cinquième ange sonna de la trompette et je vis une étoile qui
+tomba du ciel en la terre, et la clef du puits de l'abîme lui fut
+donnée._»
+
+Quand je lisais ma Bible seul, ayant le choix des passages, c'était
+toujours la Genèse grandiose, la séparation de la lumière et des
+ténèbres, ou bien les visions et les émerveillements apocalyptiques;
+j'étais fasciné par toute cette poésie de rêve et de terreur qui n'a
+jamais été égalée, que je sache, dans aucun livre humain... La bête à
+sept têtes, les signes du ciel, le son de la dernière trompette, ces
+épouvantes m'étaient familières; elles hantaient mon imagination et la
+charmaient.--Il y avait un livre du siècle dernier, relique de mes
+ascendants huguenots, dans lequel je voyais vivre ces choses: une
+_Histoire de la Bible_ avec d'étranges images apocalyptiques où tous les
+lointains étaient noirs. Ma grand'mère maternelle gardait précieusement,
+dans un placard de sa chambre, ce livre qu'elle avait rapporté de
+l'_île_, et, comme j'avais conservé l'habitude de monter,
+mélancoliquement chez elle, l'hiver, dès que je voyais tomber la nuit,
+c'était presque toujours à ces heures de clarté indécise que je lui
+demandais de me le prêter, pour le feuilleter sur ses genoux; jusqu'au
+dernier crépuscule, je tournais les feuillets jaunis, je regardais les
+vols d'anges aux grandes ailes rapides, les rideaux de ténèbres
+présageant les fins de mondes, les ciels plus noirs que la terre, et, au
+milieu des amoncellements de nuées, le triangle simple et terrible qui
+signifie Jéhovah.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+L'Égypte, l'Égypte antique, appelée aussi à exercer sur moi, un peu plus
+tard, une sorte de fascination bien mystérieuse, je la retrouvai pour la
+première fois, sans hésitation ni étonnement, dans une gravure du
+_Magasin pittoresque_. Je saluai comme d'anciennes connaissances deux
+dieux à tête d'épervier qui étaient là, inscrits de profil sur une
+pierre de chaque côté d'un étrange zodiaque, et, bien que ce fût par une
+journée sombre, il me vint, j'en suis très sûr, l'impression subite d'un
+chaud et morne soleil.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Après le départ de mon frère, pendant l'hiver qui suivit, je passai
+beaucoup de mes heures de récréation dans sa chambre, à peindre les
+images du _Voyage en Polynésie_ qu'il m'avait donné. Avec un soin
+extrême, je coloriai d'abord les branches de fleurs, les groupes
+d'oiseaux. Le tour des bonshommes vint ensuite. Quant à ces deux _jeunes
+filles tahitiennes au bord de la mer_, pour lesquelles le dessinateur
+s'était inspiré de nymphes quelconques, je les fis blanches, oh!
+blanches et roses, comme les plus suaves poupées. Et je les trouvai
+ravissantes, ainsi.
+
+L'avenir se réservait de m'apprendre que leur teint est différent et
+leur charme tout autre...
+
+Du reste mon sentiment sur la beauté s'est bien modifié depuis cette
+époque, et on m'eût beaucoup étonné alors en m'apprenant quelles sortes
+de visages j'arriverais à trouver charmants dans la suite imprévue de ma
+vie. Mais tous les enfants ont sous ce rapport le même idéal, qui change
+ensuite dès qu'ils se font hommes. À eux, qui admirent en toute pureté
+naïve, il faut des traits doucement réguliers et des teints fraîchement
+roses; plus tard, leur manière d'apprécier varie, suivant leur culture
+d'esprit et surtout au gré de leurs sens.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Je ne sais plus bien à quelle époque je fondai mon _musée_ qui m'occupa
+si longtemps. Un peu au-dessus de la chambre de ma grand'tante Berthe,
+était un petit galetas isolé, dont j'avais pris possession complète; le
+charme de ce lieu lui venait de sa fenêtre, donnant aussi de très haut
+sur le couchant, sur les vieux arbres du rempart; sur les prairies
+lointaines, où des points roux, semés çà et là au milieu du vert
+uniforme, indiquaient des bœufs et des vaches, des troupeaux
+errants.--J'avais obtenu qu'on me fît tapisser ce galetas,--d'un papier,
+chamois rosé qui y est encore;--qu'on m'y plaçât des étagères, des
+vitrines. J'y installais mes papillons, qui me semblaient des spécimens
+très précieux; j'y rangeais des nids d'oiseaux trouvés dans les bois de
+la Limoise; des coquilles ramassés sur les plages de l'«île» et
+d'autres, des «colonies», rapportées autrefois par des parents inconnus,
+et dénichées au grenier au fond de vieux coffres où elles sommeillaient
+depuis des années sous de la poussière. Dans ce domaine, je passais des
+heures seul, tranquille, en contemplation devant des nacres exotiques,
+rêvant aux pays d'où elles étaient venues, imaginant d'étranges rivages.
+
+Un bon vieux grand-oncle, parent éloigné, mais qui m'aimait bien,
+encourageait ces amusements. Il était médecin et ayant, dans sa
+jeunesse, longtemps habité la côte d'Afrique, il possédait un cabinet
+d'histoire naturelle plus remarquable que bien des musées de ville.
+D'étonnantes choses étaient là, qui me captivaient: des coquilles rares
+et singulières, des amulettes, des armes encore imprégnées de ces
+senteurs exotiques dont je me suis saturé plus tard; d'introuvables
+papillons sous des vitres.
+
+Il demeurait dans notre voisinage et je le visitais souvent. Pour
+arriver à son cabinet, il fallait traverser son jardin où fleurissaient
+des daturas, des cactus, et où se tenait un perroquet gris du Gabon, qui
+disait des choses en langue nègre.
+
+Et quand le vieil oncle me parlait du Sénégal, de Gorée, de la Guinée,
+je me grisais de la musique de ces mots, pressentant déjà quelque chose
+de la lourdeur triste du pays noir. Il avait prédit, mon pauvre oncle,
+que je deviendrais un savant naturaliste,--et il se trompait bien, comme
+du reste tant d'autres qui pronostiquèrent de mon avenir; il y était
+moins que personne; il ne comprenait pas que mon penchant pour
+l'histoire naturelle ne représentait qu'une déviation passagère de mes
+petites idées encore flottantes; que les froides vitrines, les
+classifications arides, la science morte, n'avaient rien qui pût
+longtemps me retenir. Non, ce qui m'attirait si puissamment était
+derrière ces choses glacées, derrière et au delà;--était la nature
+elle-même, effrayante, et aux mille visages, l'ensemble inconnu des
+bêtes et des forêts...
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Cependant, je passais aussi de longues heures, hélas! à faire soi-disant
+mes devoirs.
+
+Töpffer, qui a été le seul véritable poète des écoliers, en général si
+incompris, les divisait en trois groupes: 1º ceux qui sont dans les
+collèges; 2º ceux qui travaillent chez eux, leur fenêtre donnant sur
+quelque fond de cour sombre avec un vieux figuier triste; 3º ceux qui,
+travaillant aussi au logis, ont une petite chambre claire, sur la rue.
+
+J'appartenais à cette dernière catégorie, que Töpffer considère comme
+privilégiée et devant fournir plus tard les hommes les plus gais. Ma
+chambre d'enfant était au premier sur la rue: rideaux blancs, tapisserie
+verte semée de bouquets de roses blanches; près de la fenêtre, mon
+bureau de travail, et, au-dessus, ma bibliothèque toujours très
+délaissée.
+
+Tant que duraient les beaux jours, cette fenêtre était ouverte,--les
+persiennes demi-closes, pour me permettre d'être constamment à regarder
+dehors sans que mes flâneries fussent remarquées ni dénoncées par
+quelque voisin malencontreux. Du matin au soir, je contemplais donc ce
+bout de rue tranquille, ensoleillé entre ces blanches maisonnettes de
+province et s'en allant finir là-bas aux vieux arbres du rempart; les
+rares passants, bientôt tous connus de visage; les différents chats du
+quartier, rôdant aux portes ou sur les toits; les martinets
+tourbillonnant dans l'air chaud, et les hirondelles rasant la poussière
+du pavé... Oh! que de temps j'ai passé à cette fenêtre, l'esprit en
+vague rêverie de moineau prison nier, tandis que mon cahier taché
+d'encre restait ouvert aux premiers mots d'un thème qui n'aboutissait
+pas, d'une narration qui ne voulait pas sortir...
+
+L'époque des niches aux passants ne tarda pas à survenir; c'était du
+reste la conséquence fatale de ce désœuvrement ennuyé et souvent
+traversé de remords.
+
+Ces niches, je dois avouer que Lucette, ma grande amie, y trempait
+quelquefois très volontiers. Déjà jeune fille, de seize ou dix-sept ans,
+elle redevenait aussi enfant que moi-même à certaines heures. «Tu sais,
+tu ne le diras pas au moins!» me recommandait-elle, avec un clignement
+impayable de ses yeux si fins (et je le dis, à présent que les années
+ont passé, que l'herbe d'une vingtaine d'étés a fleuri sur sa tombe).
+
+Cela consista d'abord à préparer de gentils paquets, bien enveloppés de
+papier blanc et bien attachés de faveurs roses; dedans, on mettait des
+queues de cerises, des noyaux de prunes, de petites vilenies
+quelconques; on jetait le tout sur le pavé et on se postait derrière les
+persiennes pour voir qui le ramasserait.
+
+Ensuite, cela devint des lettres,--des lettres absolument saugrenues et
+incohérentes, avec dessins à l'appui intercalés dans le texte,--qu'on
+adressait aux habitants les plus drolatiques du voisinage et qu'on
+déposait sournoisement sur le trottoir à l'aide d'un fil, aux heures où
+ils avaient coutume de passer...
+
+Oh! les fous rires que nous avions, en composant ces pièces de
+style!--D'ailleurs, depuis Lucette, je n'ai jamais rencontré quelqu'un
+avec qui j'aie pu rire d'aussi bon cœur,--et presque toujours à propos
+de choses dont la drôlerie à peine saisissable n'eût déridé aucun autre
+que nous-mêmes. En plus de notre bonne amitié de petit frère à grande
+sœur, il y avait cela entre nous: un même tour de moquerie légère, un
+accord complet dans notre sentiment de l'incohérence et du ridicule.
+Aussi lui trouvais-je plus d'esprit qu'à personne, et, sur un seul mot
+échangé, nous riions souvent ensemble, aux dépens de notre prochain ou
+de nous-mêmes, en fusée subite, jusqu'à en être pâmés, jusqu'à nous en
+jeter par terre.
+
+Tout cela ne cadrait guère, je le reconnais, avec les sombres rêveries
+apocalyptiques et les graves controverses religieuses. Mais j'étais déjà
+plein de contradictions à cette époque...
+
+Pauvre petite Lucette ou Luçon (Luçon était un _nom propre masculin
+singulier_ que je lui avais donné; je disais: Mon bon Luçon); pauvre
+petite Lucette, elle était pourtant un de mes professeurs, elle aussi;
+mais un professeur par exemple qui ne me causait ni dégoût ni effroi;
+comme M. Ratin, elle avait un cahier de notes, sur lequel elle
+inscrivait des _bien_ ou des _très bien_ et que j'étais tenu de montrer
+à mes parents le soir.--Car j'ai négligé de dire plus tôt qu'elle
+s'était amusée à m'apprendre le piano, de très bonne heure, en cachette,
+en surprise, pour me faire exécuter un soir, à l'occasion d'une
+solennité de famille, l'air du _Petit Suisse_ et l'air du _Rocher de
+Saint-Malo_.--Il en était résulté qu'on l'avait priée de continuer son
+œuvre si bien commencée, et que mon éducation musicale resta entre ses
+mains jusqu'à l'époque de Chopin et de Liszt.
+
+La peinture et la musique étaient les deux seules choses que je
+travaillais un peu.
+
+La peinture m'était enseignée par ma sœur; mais je ne rappelle plus mes
+commencements, tant ils furent prématurés; il me semble que de tout
+temps j'ai su, avec des crayons ou des pinceaux, rendre à peu près sur
+le papier les petites fantaisies de mon imagination.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Chez grand'mère, au fond de ce placard aux reliques où se tenait le
+livre des grandes terreurs d'Apocalypse: l'_Histoire de la Bible_, il y
+avait aussi plusieurs autres choses vénérables. D'abord, un vieux
+psautier, infiniment petit entre ses fermoirs d'argent, comme un livre
+de poupée, et qui avait dû être une merveille typographique à son
+époque. Il était ainsi en miniature, me disait-on, pour pouvoir se
+dissimuler sans peine; à l'époque des persécutions, des ancêtres à nous
+avaient dû souvent le porter, caché sous leurs vêtements. Il y avait
+surtout, dans un carton, une liasse de lettres sur parchemin timbrées de
+Leyde ou d'Amsterdam, de 1702 à 1710, et portant de larges cachets de
+cire dont le chiffre était surmonté d'une couronne de comte. Lettres
+d'aïeux huguenots qui, à la révocation de l'édit de Nantes, avaient
+quitté leurs terres, leurs amis, leur patrie, tout au monde, pour ne pas
+abjurer. Ils écrivaient à un vieux grand-père, trop âgé alors pour
+prendre le chemin de l'exil, et qui avait pu, je ne sais comment, rester
+ignoré dans un coin de l'île d'Oleron. Ils étaient soumis et respectueux
+envers lui comme on ne l'est plus de nos jours; ils lui demandaient
+conseil ou permission pour tout,--même pour porter certaines perruques
+dont la mode venait à Amsterdam en ce temps-là. Puis ils contaient leurs
+affaires, sans un murmure jamais, avec une résignation évangélique;
+leurs biens étant confisqués, ils étaient obligés de s'occuper de
+commerce pour vivre là-bas; et ils espéraient, disaient-ils, avec l'aide
+de Dieu, avoir toujours du pain pour leurs enfants.
+
+En plus du respect qu'elles m'inspiraient, ces lettres avaient pour moi
+le charme des choses très anciennes; je trouvais si étrange de pénétrer
+ainsi dans cette activité d'autrefois, dans cette vie intime, déjà
+vieille de plus d'un siècle et demi.
+
+Et puis, en les lisant, une indignation me venait au cœur contre
+l'Église romaine, contre la Rome papale, souveraine de ces siècles
+passés et si clairement désignée,--à mes yeux du moins,--dans cette
+étonnante prophétie apocalyptique: _... Et la bête est_ UNE VILLE, _et
+ses sept têtes sont_ SEPT COLLINES _sur lesquelles la ville est assise_.
+
+Grand'mère, toujours austère et droite dans sa robe noire, ainsi
+précisément que l'on est convenu de se représenter les vieilles dames
+huguenotes, avait été inquiétée, elle aussi, pour sa foi, sous la
+Restauration, et, bien qu'elle ne murmurât jamais, elle non plus, on
+sentait qu'elle gardait de cette époque un souvenir oppressant.
+
+De plus, dans «l'île», à l'ombre d'un petit bois enclos de murs attenant
+à notre ancienne habitation familiale, on m'avait montré la place où
+dormaient plusieurs de mes ancêtres, exclus des cimetières pour avoir
+voulu mourir dans la religion protestante.
+
+Comment ne pas être fidèle, après tout ce passé? Il est bien certain que
+si l'Inquisition avait été recommencée, j'aurais subi le martyre
+joyeusement comme un petit illuminé.
+
+Ma foi était même une foi d'avant-garde et j'étais bien loin de la
+résignation de mes ascendants; malgré mon éloignement pour la lecture,
+on me voyait souvent plongé dans des livres de controverse religieuse;
+je savais par cœur des passages des Pères, des décisions des premiers
+conciles; j'aurais pu discuter sur les dogmes comme un docteur, j'étais
+retors en arguments contre le papisme.
+
+Et cependant un froid commençait par instants à me prendre; au temple
+surtout, du gris blafard descendait déjà autour de moi. L'ennui de
+certaines prédications du dimanche; le vide de ces prières, préparées à
+l'avance, dites avec l'onction convenue et les gestes qu'il faut; et
+l'indifférence de ces gens endimanchés, qui venaient écouter,--comme
+j'ai senti de bonne heure,--et avec un chagrin profond, une déception
+cruelle--l'écœurant formalisme de tout cela!--L'aspect même du temple me
+déconcertait: un temple de ville, neuf alors avec une intention d'être
+joli, sans oser l'être trop; je me rappelle surtout certains petits
+ornements des murs que j'avais pris en abomination, qui me glaçaient à
+regarder. C'était un peu de ce sentiment que j'ai éprouvé plus tard à
+l'excès dans ces temples de Paris visant à l'élégance et où l'on trouve
+aux portes des huissiers avec des nœuds de ruban sur l'épaule... Oh! les
+assemblées des Cévennes! oh! les _pasteurs du désert_!
+
+De si petites choses, évidemment, ne pouvaient pas ébranler beaucoup mes
+croyances, qui semblaient solides comme un château bâti sur un roc; mais
+elles ont causé la première imperceptible fissure, par laquelle, goutte
+à goutte, une eau glacée a commencé d'entrer.
+
+Où je retrouvais encore le vrai recueillement, la vraie et douce paix de
+la maison du Seigneur, c'était dans le vieux temple de Saint-Pierre
+d'Oleron; mon aïeul Samuel, au temps des persécutions, avait dû y prier
+souvent, puis ma mère y était venue pendant toute sa jeunesse... Et
+j'aimais aussi ces petits temples de villages, où nous allions
+quelquefois les dimanches d'été: bien antiques pour la plupart, avec
+leurs murs tout simples, passés à la chaux blanche; bâtis n'importe où,
+au coin d'un champ de blé, des fleurettes sauvages alentour; ou bien
+retirés au fond de quelque enclos, au bout d'une vieille allée
+d'arbres.--Les catholiques n'ont rien qui dépasse en charme religieux
+ces humbles petits sanctuaires de nos côtes protestantes,--même pas
+leurs plus exquises chapelles de granit, perdues au fond des bois
+bretons, que j'ai tant aimées plus tard...
+
+Je voulais toujours être pasteur, assurément; d'abord il me semblait que
+ce fût mon devoir. Je l'avais dit, je l'avais promis dans mes prières;
+pouvais-je à présent reprendre ma parole donnée?
+
+Mais, quand je cherchais, dans ma petite tête, à arranger cet avenir, de
+plus en plus voilé pour moi d'impénétrables ténèbres, ma pensée se
+portait de préférence sur quelque église un peu isolée du monde, où la
+foi de mon troupeau serait encore naïve, où mon temple modeste serait
+consacré par tout un passé de prières...
+
+Dans l'île d'Oleron, par exemple!
+
+Dans l'île d'Oleron, oui, c'était là, au milieu des souvenirs de mes
+aïeux huguenots, que j'entrevoyais plus facilement et avec moins
+d'effroi, ma vie sacrifiée à la cause du Seigneur.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Mon frère était arrivé dans l'île délicieuse.
+
+Sa première lettre datée de là-bas, très longue, sur un papier mince et
+léger jauni par la mer, avait mis quatre mois à nous parvenir.
+
+Elle fut un événement dans notre vie de famille; je me rappelle encore,
+pendant que mon père et ma mère la décachetaient en bas, avec quelle
+joyeuse vitesse je montai quatre à quatre au second étage, pour appeler
+dans leurs chambres ma grand'mère et mes tantes.
+
+Sous l'enveloppe si remplie, toute couverte de timbres d'Amérique, il y
+avait un billet particulier pour moi et, en le dépliant, j'y trouvai une
+fleur séchée, sorte d'étoile à cinq feuilles d'une nuance pâle, encore
+rose. Cette fleur, me disait mon frère, avait poussé et s'était
+épanouie près de sa fenêtre, à l'intérieur même de sa maison tahitienne,
+qu'envahissaient les verdures admirables de là-bas. Oh! avec quelle
+émotion singulière;--quelle avidité, si je puis dire ainsi,--je la
+regardai et la touchai cette pervenche, qui était une petite partie
+encore colorée, encore presque vivante, de cette nature si lointaine et
+si inconnue...
+
+Ensuite je la serrai, avec tant de précautions que je la possède encore.
+
+Et, après bien des années, quand je vins faire un pèlerinage à cette
+case que mon frère avait habitée sur l'autre versant du monde, je vis
+qu'en effet le jardin ombreux d'alentour était tout rose de ces
+pervenches-là; qu'elles franchissaient même le seuil de la porte et
+entraient, pour fleurir dans l'intérieur abandonné.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Après mes neuf ans révolus, on parla un instant de me mettre au collège,
+afin de m'habituer aux misères de ce monde, et, tendis que cette
+question s'agitait en famille, je vécus quelques jours dans la terreur
+de cette prison-là, dont je connaissais de vue les murs et les fenêtres
+garnies de treillages en fer.
+
+Mais on trouva, après réflexion, que j'étais une petite plante trop
+délicate et trop rare pour subir le contact de ces autres enfants, qui
+pouvaient avoir des jeux grossiers, de vilaines manières; on conclut
+donc à me garder encore.
+
+Cependant je fus délivré de M. Ratin. Un bon vieux professeur, à figure
+ronde, lui succéda,--qui me déplaisait moins, mais avec lequel je ne
+travaillais pas davantage. L'après-midi, quand approchait l'heure de
+son arrivée, ayant bâclé mes devoirs à la hâte, j'étais toujours posté à
+ma fenêtre, pour le guetter derrière mes persiennes, avec mon livre de
+leçons ouvert au passage qu'il fallait apprendre; dès que je le voyais
+poindre, à un tournant, tout au bout de la rue là-bas, je commençais à
+étudier...
+
+Et en général, quand il entrait, je savais assez pour mériter au moins
+la note «assez bien» qui ne me faisait pas gronder.
+
+J'avais aussi mon professeur d'anglais qui venait tous les matins,--et
+que j'appelais Aristogiton (je n'ai jamais su pourquoi). D'après la
+méthode Robertson, il me faisait paraphraser l'histoire du sultan
+Mahmoud. C'était du reste le seul qui vît clair dans la situation; sa
+conviction intime était que je ne faisais rien, rien, moins que rien;
+mais il montrait le bon goût de ne pas se plaindre, et je lui en avais
+une reconnaissance qui devint bientôt affectueuse.
+
+L'été, pendant les très chaudes journées, c'était dans la cour que je
+faisais mine de travailler; j'encombrais, de mes cahiers et de mes
+livres tachés d'encre, une table verte abritée sous un berceau de
+lierre, de vigne et de chèvrefeuille. Et comme on était bien là, pour
+flâner dans une sécurité absolue: à travers les treillages et les
+branches vertes, sans être vu, on voyait de si loin venir les dangers...
+J'avais toujours soin d'emporter avec moi, dans cette retraite, une
+provision de cerises, ou de raisins, suivant la saison, et vraiment
+j'aurais passé là des heures de rêverie tout à fait délicieuse,--sans
+ces remords obstinés qui me revenaient à chaque instant, ces remords de
+ne pas faire mes devoirs...
+
+Entre les feuillages retombants, j'apercevais, de tout près, ce frais
+bassin, entouré de grottes lilliputiennes, pour lequel j'avais un culte
+depuis le départ de mon frère. Sur sa petite surface réfléchissante,
+remuée par le jet d'eau, dansaient des rayons de soleil,--qui
+remontaient ensuite obliquement et venaient mourir à ma voûte de
+verdure, à l'envers des branches, sous forme de moires lumineuses sans
+cesse agitées.
+
+Ce berceau était un petit recoin d'ombre tranquille, où je me faisais
+des illusions de vraie campagne; par-dessus les vieux murs bas
+j'écoutais chanter les oiseaux exotiques dans les volières de la maman
+d'Antoinette, et aussi les oiseaux libres, les hirondelles au rebord des
+toits, ou les plus simples moineaux, dans les arbres des jardins.
+
+Quelquefois je m'étendais de tout mon long, sur les bancs verts qui
+étaient là, pour regarder, par les trous du chèvrefeuille, les nuages
+blancs passer sur le ciel bleu. Je m'initiais aux mœurs intimes des
+moustiques, qui toute la journée tremblotent sur leurs longues pattes,
+posés à l'envers des feuilles. Ou bien je concentrais mon attention
+captivée sur le vieux mur du fond où se passaient, entre insectes, des
+drames terribles: des araignées sournoises, brusquement sorties de leur
+trou, attrapaient de pauvres petites bestioles étourdies,--que je
+délivrais presque toujours, en intervenant avec un brin de paille.
+
+J'avais aussi, j'oubliais de le dire, la compagnie d'un vieux chat,
+tendrement aimé, que j'appelais _la Suprématie_, et qui fut le compagnon
+fidèle de mon enfance.
+
+_La Suprématie_, sachant les heures où je me tenais là, arrivait
+discrètement sur la pointe de ses pattes de velours, mais ne sautait sur
+moi qu'après m'avoir interrogé d'un long regard.
+
+Il était très laid, le pauvre, taché bizarrement sur une seule moitié de
+la figure; de plus, un accident cruel lui avait laissé la queue de
+travers, cassée à angle droit. Aussi devint-il bientôt un sujet de
+continuelle moquerie pour Lucette, chez qui au contraire d'adorables
+chattes angora se succédaient en dynastie. Quand j'allais la voir, après
+s'être informée de toutes les personnes de ma famille, elle manquait
+rarement d'ajouter, avec une impayable condescendance qui suffisait à me
+donner le fou rire: «Et... ton horreur de chat... est-il en bonne santé,
+mon enfant?»
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Cependant mon musée faisait de grands progrès, et il avait fallu y
+placer des étagères nouvelles.
+
+Le grand-oncle, visité très souvent et de plus en plus intéressé à mon
+penchant pour l'histoire naturelle, trouvait dans ses réserves de
+coquilles une quantité de _doubles_ dont il me faisait cadeau. Avec une
+bonté et une patience infatigables, il m'apprenait les savantes
+classifications de Cuvier, Linné, Lamarck ou Bruguières, et je m'étonne
+de l'attention que j'y prêtais.
+
+Sur un petit bureau très ancien, qui faisait partie du mobilier de mon
+musée, j'avais un cahier où, d'après ses notes, je recopiais, pour
+chaque coquille étiquetée soigneusement, le nom de l'_espèce_, du
+_genre_, de la _famille_, de la _classe_,--puis du _lieu d'origine_.
+
+Et là, dans le demi-jour atténué qui tombait sur ce bureau, dans le
+silence de ce petit recoin haut perché, isolé, rempli déjà d'objets
+venus des plus extrêmes lointains du monde ou des derniers fins fonds de
+la mer, quand mon esprit s'était longuement inquiété du changeant
+mystère des formes animales et de l'infinie diversité des
+coquilles,--avec quelle émotion je transcrivais sur mon cahier, en face
+du nom d'un _Spirifère_ ou d'un _Térébratule_, des mots comme ceux-ci,
+enchantés et pleins de soleil: «Côte orientale d'Afrique, côte de
+Guinée, mer des Indes!»
+
+Dans ce même musée, je me rappelle avoir éprouvé par une après-midi de
+mars, un des plus singuliers symptômes de ce besoin de réaction qui,
+plus tard, à certaines périodes de complète détente, devait me pousser
+vers le bruit, le mouvement, la gaieté simple et brutale des matelots.
+
+C'était le mardi gras. Au beau soleil, j'étais sorti, avec mon père,
+pour voir un peu les mascarades dans les rues; et puis, rentré de bonne
+heure, je m'étais tout de suite rendu là-haut, pour m'amuser à mes
+classifications de coquillages. Mais les cris lointains des masques et
+le bruit de leurs tambours venaient me poursuivre jusque dans ma
+retraite de jeune savant et m'y apportaient une insupportable
+tristesse. C'était, en beaucoup plus pénible, une impression dans le
+genre de celle que me causait le chant de la vieille marchande de
+gâteaux, quand elle allait se perdre du côté des rues basses et des
+remparts, les nuits d'hiver. Cela devenait une vraie angoisse, subite,
+inattendue,--mais fort mal définie. Confusément, je souffrais d'être
+enfermé, moi, et penché sur des choses arides, bonnes pour des
+vieillards, quand dehors les petits garçons du peuple, de tous les âges,
+de toutes les tailles, et les matelots, plus enfants qu'eux, couraient,
+sautaient, chantaient à plein gosier, ayant sur la figure des masques de
+deux sous. Je n'avais aucune envie de les suivre, cela va sans dire;
+j'en sentais même l'impossibilité avec le dégoût le plus dédaigneux. Et
+je tenais beaucoup à rester là, ayant à finir de mettre en ordre la
+_famille_ multicolore des _Purpurifères_, vingt-troisième des
+_Gastéropodes_.
+
+Mais, c'est égal, ils me troublaient bien étrangement, ces gens de la
+rue!... Et alors, me sentant en détresse, je descendis chercher ma mère,
+la prier avec instance de monter me tenir compagnie. Étonnée de ma
+demande (car je ne conviais jamais personne dans ce sanctuaire), étonnée
+surtout de mon air anxieux, elle me dit d'abord en plaisantant que
+c'était ridicule de la part d'un garçon de dix ans bientôt accomplis;
+mais elle consentit tout de suite à venir, et s'installa, presque un peu
+inquiète, auprès de moi dans mon musée, une broderie à la main.
+
+Oh! alors, rasséréné, réchauffé par sa bienfaisante présence, je me
+remis à l'ouvrage sans plus me soucier des masques, et en regardant
+seulement de temps à autre son cher profil se découper en silhouette sur
+le carré clair de ma petite fenêtre, tandis que baissait le jour de
+mars.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Je m'étonne de ne plus me rappeler par quelle transformation, lente ou
+subite, ma vocation de pasteur devint une vocation plus militante de
+missionnaire.
+
+Il me semble même que j'aurais dû trouver cela beaucoup plus tôt, car de
+tout temps je m'étais tenu au courant des missions évangéliques, surtout
+de celles de l'Afrique australe, au pays des Bassoutos. Et, depuis ma
+plus petite enfance, j'étais abonné au _Messager_, journal mensuel, dont
+l'image d'en-tête m'avait frappé de si bonne heure. Cette image, je
+pourrais la ranger en première ligne parmi celles dont j'ai parlé
+précédemment et qui arrivent à impressionner en dépit du dessin, de la
+couleur ou de la perspective. Elle représentait un palmier
+invraisemblable, au bord d'une mer derrière laquelle se couchait un
+soleil énorme, et, au pied de cet arbre, un jeune sauvage regardant
+venir, du bout de l'horizon, le navire porteur de la bonne nouvelle du
+salut. Dans mes commencements tout à fait, quand, au fond de mon petit
+nid rembourré d'ouate, le monde ne m'apparaissait encore que déformé et
+grisâtre, cette image m'avait donné à rêver beaucoup; j'étais capable à
+présent d'apprécier tout ce qu'elle avait d'enfantin comme exécution,
+mais je continuais de subir le charme de cet immense soleil, à demi
+abîmé dans cette mer, et de ce petit bateau des missions arrivant à
+pleines voiles vers ce rivage inconnu.
+
+Donc, quand on me questionnait maintenant, je répondais: «Je serai
+missionnaire.» Mais je baissais la voix pour le dire, comme quand on ne
+se sent pas très sûr de ses forces, et je comprenais bien aussi qu'on ne
+me croyait plus. Ma mère elle-même accueillait cette réponse avec un
+sourire triste; d'abord c'était dépasser ce qu'elle demandait de ma
+foi;--et puis elle pressentait sans doute que ce ne serait point cela,
+que ce serait autre chose, de plus tourmenté et de tout à fait
+impossible à démêler pour le moment.
+
+Missionnaire! Il semblait cependant que cela conciliait tout. C'étaient
+bien les lointains voyages, la vie aventureuse et sans cesse
+risquée,--mais au service du Seigneur et de sa sainte cause. Cela
+mettait pour un temps ma conscience en repos.
+
+Ayant imaginé cette solution-là, j'évitais d'y arrêter mon esprit, de
+peur d'y découvrir encore quelque épouvante. Du reste, l'eau glacée des
+sermons banals, des redites, du patois religieux, continuait de tomber
+sur ma foi première. Et par ailleurs, ma crainte ennuyée de la vie et de
+l'avenir s'augmentait toujours; en travers de ma route noire, le voile
+de plomb demeurait baissé, impossible à soulever avec ses grands plis
+lourds.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Dans ce qui précède, je n'ai pas assez parlé de cette Limoise, qui fut
+le lieu de ma première initiation aux choses de la nature. Toute mon
+enfance est intimement liée à ce petit coin du monde, à ses vieux bois
+de chênes, à son sol pierreux que recouvrent des tapis de serpolet, ou
+des bruyères.
+
+Pendant dix ou douze étés rayonnants, j'y passais tous mes jeudis
+d'écolier, et de plus j'en rêvais, d'un jeudi à l'autre, pendant les
+ennuyeux jours du travail.
+
+Dès le mois de mai, nos amis les D*** s'installaient dans cette maison
+de campagne, avec Lucette, pour y rester, après les vendanges, jusqu'aux
+premières fraîcheurs d'octobre,--et on m'y conduisait régulièrement tous
+les mercredis soirs.
+
+Rien que de s'y rendre me paraissait déjà une chose délicieuse. Très
+rarement en voiture--car elle n'était guère qu'à cinq du six kilomètres,
+cette Limoise, bien qu'elle me semblât très loin, très perdue dans les
+bois. C'était vers le sud, dans la direction des pays chauds. (J'en
+aurais trouvé le charme moins grand si c'eût été du côté du nord.)
+
+Donc, tous les mercredis soirs, au déclin du soleil, à des heures
+variables suivant les mois, je partais de la maison en compagnie du
+frère aîné de Lucette, grand garçon de dix-huit ou vingt ans qui me
+faisait l'effet alors d'un homme d'âge mûr. Autant que possible, je
+marchais à son pas, plus vite par conséquent que dans mes promenades
+habituelles avec mon père et ma sœur; nous descendions par les
+tranquilles quartiers bas, pour passer devant cette vieille caserne des
+matelots dont les bruits bien connus de clairons et de tambours venaient
+jusqu'à mon musée, les jours de vent de sud; puis nous franchissions les
+remparts, par la plus ancienne et la plus grise des portes,--une porte
+assez abandonnée, où ne passe plus guère que des paysans, des
+troupeaux,--et nous arrivions enfin sur la route qui mène à la rivière.
+
+Deux kilomètres d'une avenue bien droite, bordée en ce temps-là de vieux
+arbres rabougris, qui étaient absolument jaunes de lichen et qui
+portaient tous la chevelure inclinée vers la gauche, à cause des vents
+marins, soufflant constamment de l'ouest dans les grandes prairies vides
+d'alentour.
+
+Pour les gens qui ont sur le paysage des idées de convention, et
+auxquels il faut absolument le site de vignette, l'eau courante entre
+des peupliers et la montagne surmontée du vieux château, pour ces
+gens-là, il est admis d'avance que cette pauvre route est très laide.
+
+Moi, je la trouve exquise, malgré les lignes unies de son horizon. De
+droite et de gauche, rien cependant, rien que des plaines d'herbages où
+des troupeaux de bœufs se promènent. Et en avant, sur toute l'étendue du
+lointain, quelque chose qui semble murer les prairies, un peu
+tristement, comme un long rempart: c'est l'arête du plateau pierreux
+d'en face, au bas duquel la rivière coule; c'est l'autre rive, plus
+élevée que celle-ci et d'une nature différente, mais aussi plane, aussi
+monotone. Et dans cette monotonie réside précisément pour moi le charme
+très incompris de nos contrées; sur de grands espaces, souvent la
+tranquillité de leurs lignes est ininterrompue et profonde.
+
+Dans nos environs, cette vieille route est du reste celle que j'aime le
+plus, probablement parce que beaucoup de mes petits rêves d'écolier
+sont restés posés sur ses lointains plats, où de temps en temps il
+m'arrive de les retrouver encore... Elle est la seule aussi qu'on ne
+m'ait pas défigurée avec des usines, des bassins ou des gares. Elle est
+absolument à moi, sans que personne s'en doute, ni ne songe par
+conséquent à m'en contester la propriété.
+
+La somme de charme que le monde extérieur nous fait l'effet d'avoir,
+réside en nous-mêmes, émane de nous-mêmes; c'est nous qui la
+répandons--pour nous seuls, bien entendu,--et elle ne fait que nous
+revenir. Mais je n'ai pas cru assez tôt à cette vérité pourtant bien
+connue. Pendant mes premières années toute cette somme de charme était
+donc localisée dans les vieux murs ou les chèvrefeuilles de ma cour,
+dans nos sables de l'île, dans nos plaines d'herbages ou de pierres.
+Plus tard, en éparpillant cela partout, je n'ai réussi qu'à en fatiguer
+la source. Et j'ai, hélas! beaucoup décoloré, rapetissé à mes propres
+yeux ce pays de mon enfance--qui est peut être celui où je reviendrai
+mourir; je n'arrive plus que par instants et par endroits à m'y faire
+les illusions de jadis; j'y suis poursuivi, naturellement, par de trop
+écrasants souvenirs d'ailleurs...
+
+...J'en étais à dire que, tous les mercredis soirs, je prenais, d'un pas
+joyeux, cette route-là pour me diriger vers cette assise lointaine de
+rochers qui fermait là-bas les prairies, vers cette région des chênes et
+des pierres, où la Limoise est située et que mon imagination d'alors
+grandissait étrangement.
+
+La rivière qu'il fallait traverser était au bout de l'avenue si droite
+de ces vieux arbres, que rongeaient les lichens couleur d'or et que
+tourmentaient les vents d'ouest. Très changeante, cette rivière, soumise
+aux marées et à tous les caprices de l'Océan voisin. Nous la passions
+dans un bac ou dans une yole, toujours avec les mêmes bateliers de tout
+temps connus, anciens matelots aux barbes blanches et aux figures
+noircies de soleil.
+
+Sur l'autre rive, la rive des pierres, j'avais l'illusion d'un recul
+subit de la ville que nous venions de quitter et dont les remparts gris
+se voyaient encore; dans ma petite tête, les distances s'exagéraient
+brusquement, les lointains fuyaient. C'est qu'aussi tout était changé,
+le sol, les herbes, les fleurettes sauvages et les papillons qui
+venaient s'y poser; rien n'était plus ici comme dans ces abords de la
+ville, marais et prairies, où se faisaient mes promenades des autres
+jours de la semaine. Et ces différences que d'autres n'auraient pas
+aperçues devaient me frapper et me charmer beaucoup, moi qui perdais mon
+temps à observer si minutieusement les plus infimes petites choses de
+la nature, qui m'abîmais dans la contemplation des moindres mousses.
+Même les crépuscules de ces mercredis avaient je ne sais quoi de
+particulier que je définissais mal; généralement, à l'heure où nous
+arrivions sur cette autre rive, le soleil se couchait, et, ainsi
+regardé, du haut de l'espèce de plateau solitaire où nous étions, il me
+paraissait s'élargir plus que de coutume, tandis que s'enfonçait son
+disque rouge derrière les plaines de hauts foins que nous venions de
+quitter.
+
+La rivière ainsi franchie, nous laissions tout de suite la grande route
+pour prendre des sentiers à peine tracés, dans une région odieusement
+profanée aujourd'hui mais exquise en ce temps-là, qui s'appelait «les
+Chaumes».
+
+Ces Chaumes étaient un bien communal, dépendant d'un village dont on
+apercevait là-bas l'antique église. N'appartenant donc à personne, ils
+avaient pu garder intacte leur petite sauvagerie relative. Ils n'étaient
+qu'une sorte de plateau de pierre d'un seul morceau, légèrement ondulé
+et couvert d'un tapis de plantes sèches, courtes, odorantes, qui
+craquaient sous les pas; tout un monde de minuscules papillons, de
+microscopiques mouches, vivait là, bizarrement coloré, sur des
+fleurettes rares.
+
+On rencontrait aussi quelquefois des troupeaux de moutons, avec des
+bergères qui les gardaient, bien plus paysannes, plus noircies au grand
+air que celles des environs de la ville. Et ces Chaumes mélancoliques,
+brûlés de soleil, étaient pour moi comme le vestibule de la Limoise; ils
+en avaient déjà le parfum de serpolet et de marjolaine.
+
+Au bout de cette petite lande apparaissait le hameau du Frelin.--Or,
+j'aimais ce nom de Frelin, il me semblait dériver de ces gros frelons
+terribles des bois de la Limoise, qui nichaient dans le cœur de certains
+chênes et qu'on détruisait au printemps en allumant de grands feux
+alentour. Trois ou quatre maisonnettes composaient ce hameau. Toutes
+basses, comme c'est l'usage dans nos pays, elles étaient vieilles,
+vieilles, grisâtres; des fleurons gothiques, des blasons à moitié
+effacés surmontaient leurs petites portes rondes. Presque toujours
+entrevues à la même heure, à la lumière mourante, à la tombée du
+crépuscule, elles évoquaient dans mon esprit le mystère du temps passé;
+surtout elles attestaient l'antiquité de ce sol rocheux, très antérieur
+à nos prairies de la ville qui ont été gagnées sur la mer, et où rien ne
+remonte beaucoup plus loin que l'époque de Louis XIV.
+
+Après le Frelin, je commençais à regarder en avant de moi dans les
+sentiers, car en général on ne tardait pas à apercevoir Lucette, venant
+à notre rencontre, en voiture ou à pied, avec son père ou sa mère. Et
+dès que je l'avais reconnue, je prenais ma course pour aller
+l'embrasser.
+
+On franchissait le village, en longeant l'église--une antique petite
+merveille du XIIe siècle, du style roman le plus reculé et le plus
+rare;--alors, le crépuscule s'éteignant toujours, on voyait surgir
+devant soi une haute bande noire: les bois de la Limoise, composés
+surtout de chênes verts, dont le feuillage est si sombre. Puis on
+s'engageait dans les chemins particuliers du domaine; on passait devant
+le puits où les bœufs attendaient leur tour pour boire. Et enfin on
+ouvrait le vieux petit portail; on pénétrait dans la première cour,
+espèce de préau d'herbe, déjà plongé dans l'ombre tout à fait obscure de
+ses arbres de cent ans.
+
+L'habitation était entre cette cour et un grand jardin un peu à
+l'abandon, qui confinait aux bois de chênes. En entrant dans les
+appartements très anciens, aux murailles peintes à la chaux blanche et
+aux boiseries d'autrefois, je cherchais d'abord des yeux ma
+papillonnette, toujours accrochée à la même place, prête pour les
+chasses du lendemain...
+
+Après dîner, on allait généralement s'asseoir au fond du jardin, sur les
+bancs d'un berceau adossé aux vieux murs d'enceinte,--adossé à tout
+l'inconnu de la campagne noire où chantaient les hiboux des bois. Et
+tandis qu'on était là, dans la belle nuit tiède semée d'étoiles, dans le
+silence sonore plein de musiques de grillons, tout à coup une cloche
+commençait à tinter, très loin mais très clair, là-bas dans l'église du
+village.
+
+Oh! L'_Angélus_ d'Échillais, entendu dans ce jardin, par ces beaux soirs
+d'autrefois! Oh! le son de cette cloche, un peu fêlée mais argentine
+encore, comme ces voix très vieilles, qui ont été jolies et qui sont
+restées douces! Quel charme de passé, de recueillement mélancolique et
+de paisible mort, ce son-là venait répandre dans l'obscurité limpide de
+la campagne!... Et la cloche tintait longtemps, inégale dans le
+lointain, tantôt assourdie, tantôt rapprochée, au gré des souffles
+tièdes qui remuaient l'air. Je songeais à tous les gens qui devaient
+l'écouter, dans les fermes isolées; je songeais surtout aux endroits
+déserts d'alentour, où il n'y avait personne pour l'entendre, et un
+frisson me venait à l'idée des bois proches voisins, où sans doute les
+dernières vibrations devaient mourir...
+
+Un conseil municipal, composé d'esprits supérieurs, après avoir affublé
+le pauvre vieux clocher roman d'une potence avec un drapeau tricolore,
+a supprimé maintenant cet _Angélus_. Donc, c'est fini; on n'entendra
+plus jamais, les soirs d'été, cet appel séculaire...
+
+Aller se coucher ensuite était une chose très égayante, surtout avec la
+perspective du lendemain jeudi qui prédisposait à s'amuser de tout.
+J'aurais sans doute eu peur, dans les chambres d'amis qui étaient au
+rez-de-chaussée de la grande maison solitaire; aussi, jusqu'à ma
+douzième année m'installait-on en haut, dans l'immense chambre de la
+mère de Lucette, derrière des paravents qui me faisaient un logis
+particulier. Dans mon réduit se trouvait une bibliothèque Louis XV,
+vitrée, remplie de livres de navigation du siècle dernier, de journaux
+de marine fermés depuis cent ans. Et sur la chaux blanche du mur, il y
+avait, tous les étés, les mêmes imperceptibles petits papillons, qui
+entraient dans le jour par les fenêtres ouvertes et qui dormaient là
+posés, les ailes étendues. Des incidents, qui complétaient la soirée,
+survenaient toujours au moment où on allait s'endormir: une intempestive
+chauve-souris qui faisait son entrée, tournoyant comme une folle autour
+des flambeaux; ou une énorme phalène bourdonnante qu'il fallait chasser
+avec un aranteloir. Ou bien encore, quelque orage se déchaînait,
+tourmentant les arbres voisins, qui battaient le mur de leurs branches;
+rouvrant les vieilles fenêtres qu'on avait fermées, ébranlant tout!
+
+J'ai un souvenir effrayant et magnifique de ces orages de la Limoise,
+tels qu'ils m'apparaissaient, à cette époque où tout était plus grand
+qu'aujourd'hui et palpitait d'une vie plus intense...
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+C'est vers le moment où j'en suis rendu,--ma onzième année environ,--que
+se place l'apparition d'une nouvelle petite amie, appelée à être bientôt
+en très haute faveur enfantine auprès de moi. (Antoinette avait quitté
+le pays; Véronique était oubliée.)
+
+Elle s'appelait Jeanne et elle était d'une famille d'officiers de marine
+liée à la nôtre, comme celle des D***, depuis un bon siècle. Son aîné de
+deux ou trois ans, je n'avais guère pris garde à elle au début, la
+trouvant trop bébé sans doute.
+
+Elle avait d'ailleurs commencé par montrer une petite figure de chat
+très drôle; impossible de savoir ce qui sortirait de son minois trop
+fin, impossible de deviner si elle serait vilaine ou jolie; puis,
+bientôt, elle passa par une certaine gentillesse, et finit par devenir
+tout à fait mignonne et charmante sur ses huit ou dix ans. Très
+malicieuse, aussi sociable que j'étais sauvage; aussi lancée dans les
+bals et les soirées d'enfants que j'en étais tenu à l'écart, elle me
+semblait alors posséder le dernier mot de l'élégance mondaine et de la
+coquetterie comme il faut.
+
+Et malgré la grande intimité de nos familles, il était manifeste que ses
+parents voyaient nos relations d'un mauvais œil, trouvant mal à propos
+sans doute qu'elle eût pour camarade un garçon. J'en souffrais beaucoup,
+et, les impressions des enfants sont si vives et si persistantes, qu'il
+a fallu des années passées, il a fallu que je devinsse presque un jeune
+homme pour pardonner à son père et à sa mère les humiliations que j'en
+avais ressenties.
+
+Il en résultait pour moi un désir d'autant plus grand d'être admis à
+jouer avec elle. Et elle, alors, sentant cela, faisait sa petite
+princesse inaccessible de contes de fées; raillait impitoyablement mes
+timidités, mes gaucheries de maintien, mes entrées manquées dans des
+salons; c'était entre nous un échange de pointes très comiques, ou
+d'impayables petites galanteries.
+
+Quand j'étais invité à passer une journée chez elle, j'en jouissais à
+l'avance, mais j'en avais généralement des déboires après, car je
+commettais toujours des maladresses dans cette famille, où je me sentais
+incompris. Et chaque fois que je voulais l'avoir à dîner à la maison, il
+fallait que ce fût négocié de longue main par grand'tante Berthe, qui
+faisait autorité chez ses parents.
+
+Or, un jour qu'elle revenait de Paris, cette petite Jeanne me conta avec
+admiration la féerie de _Peau-d'Âne_ qu'elle avait vu jouer.
+
+Elle ne perdit pas son temps, cette fois-là, car Peau-d'Âne devait
+m'occuper pendant quatre on cinq années, me prendre les heures les plus
+précieuses que j'aie jamais gaspillées dans le cours de mon existence.
+
+En effet, nous conçûmes ensemble l'idée de monter cela sur un théâtre
+qui m'appartenait. Cette Peau-d'Âne nous rapprocha beaucoup. Et, peu à
+peu, ce projet atteignit dans nos têtes des proportions gigantesques; il
+grandit, grandit pendant des mois et des mois, nous amusant toujours
+plus, à mesure que nos moyens d'exécution se perfectionnaient. Nous
+brossions de fantastiques décors; nous habillions, pour les défilés,
+d'innombrables petites poupées. Vraiment, je serai obligé de reparler
+plusieurs fois de cette féerie, qui a été une des choses capitales de
+mon enfance.
+
+Et même après que Jeanne s'en fut lassée, je continuai seul,
+surenchérissant toujours, me lançant dans des entreprises réellement
+grandioses, de clairs de lune, d'embrasements, d'orages. Je fis aussi
+des palais merveilleux, des jardins d'Aladin. Tous les rêves
+d'habitations enchantées, de luxes étranges que j'ai plus ou moins
+réalisés plus tard, dans divers coins du monde, ont pris forme, pour la
+première fois, sur ce théâtre de Peau-d'Âne; au sortir de mon mysticisme
+des commencements, je pourrais presque dire que toute la chimère de ma
+vie a été d'abord essayée, mise en action sur cette très petite
+scène-là. J'avais bien quinze ans, lorsque les derniers décors inachevés
+s'enfermèrent pour jamais dans les cartons qui leur servent de
+tranquille sépulture.
+
+Et, puisque j'en suis à anticiper ainsi sur l'avenir, je note ceci, pour
+terminer: ces dernières années, avec Jeanne devenue une belle dame, nous
+avons formé vingt fois le projet de rouvrir ensemble les boîtes où
+dorment nos petites poupées mortes,--mais la vie a présent s'en va si
+vite que nous n'en avons jamais trouvé le temps, ni ne le trouverons
+jamais.
+
+Nos enfants, peut-être, plus tard?--ou, qui sait, nos petits-enfants!
+Un jour futur, quand on ne pensera plus à nous, ces successeurs
+inconnus, en furetant au fond des plus mystérieux placards, feront
+l'étonnante découverte de légions de petits personnages, nymphes, fées
+et génies, qui furent habillés par nos mains...
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Il paraît que certains enfants du pays du Centre ont une préoccupation
+grande de voir la mer. Moi, qui n'étais jamais sorti de nos plaines
+monotones, je rêvais de voir des montagnes. Je me représentais de mon
+mieux ce que cela pouvait être; j'en avais vu dans plusieurs tableaux,
+j'en avais même peint dans des décors de Peau-d'Âne. Ma sœur, pendant un
+voyage autour du lac de Lucerne, m'en avait envoyé des descriptions,
+m'en avait écrit de longues lettres, comme on n'en adresse pas
+d'ordinaire à des enfants de l'âge que j'avais alors. Et mes notions
+s'étaient complétées de photographies de glaciers, qu'elle m'avait
+rapportées pour mon stéréoscope. Mais je désirais ardemment voir la
+réalité de ces choses.
+
+Or, un jour, comme à souhait, une lettre arriva, qui fut tout un
+événement dans la maison. Elle était d'un cousin germain de mon père,
+élevé jadis avec lui fraternellement, mais qui, pour je ne sais quelles
+causes, n'avait plus donné signe de vie depuis trente ans. Quand je vins
+au monde, on avait déjà complètement cessé de parler de lui dans la
+famille, aussi ignorais-je son existence. Et c'était lui qui écrivait,
+demandant que le lien fût renoué; il habitait, disait-il, une petite
+ville du Midi, perdue dans les montagnes, et il annonçait qu'il avait
+des fils et une fille, dans les âges de mon frère et de ma sœur. Sa
+lettre était très affectueuse, et on lui répondit de même, en lui
+apprenant notre existence à tous les trois.
+
+Puis, la correspondance ayant continué, il fut décidé qu'on m'enverrait
+passer les vacances chez eux, avec ma sœur qui jouerait là, comme
+pendant nos voyages dans l'île, son rôle de mère auprès de moi.
+
+Ce Midi, ces montagnes, cet agrandissement subit de mon horizon,--et
+aussi ces nouveaux cousins tombés du ciel,--tout cela devait l'objet de
+mes constantes rêveries jusqu'au mois d'août, moment fixé pour notre
+départ.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+La petite Jeanne était venue passer la journée à la maison; c'était à la
+fin de mai, pendant ce même printemps d'attente, et j'avais douze ans.
+Toute l'après-midi, nous avions fait manœuvrer sur la scène des poupées
+de cinq à six centimètres de long, en porcelaine articulée; nous avions
+peint des décors; nous avions travaillé à Peau-d'Âne, enfin,--mais à
+Peau-d'Âne première manière--au milieu d'un grand fouillis de couleurs,
+de pinceaux, de retailles de carton, de papier doré et de morceaux de
+gaze. Puis, l'heure de descendre à la salle à manger approchant, nous
+avions serré nos précieux travaux dans une grande caisse, qui y fut
+consacrée depuis ce jour-là--et dont l'intérieur, en sapin neuf, avait
+une odeur résineuse très persistante.
+
+Après dîner, pendant le long crépuscule tranquille, on nous emmena tous
+deux ensemble à la promenade.
+
+Mais--surprise qui commença de m'attrister--dehors il faisait presque
+froid, et ce ciel de printemps avait un voile qui rappelait l'hiver. Au
+lieu de nous conduire hors de ville vers les allées et les routes
+toujours animées de promeneurs, ce fut du côté du grand jardin de la
+Marine, lieu plus comme il faut, mais solitaire tous les soirs après le
+soleil couché.
+
+En nous y rendant, par une longue rue droite où il n'y avait aucun
+passant, comme nous arrivions près de la chapelle des Orphelines, nous
+entendîmes sonner et psalmodier pour le mois de Marie; puis un cortège
+sortit: des petites filles en blanc, qui semblaient avoir froid sous
+leurs mousselines de mai. Après avoir fait un tour dans le quartier
+désert et avoir chanté une ritournelle mélancolique, la modeste
+procession, avec ses deux ou trois bannières, rentra sans bruit;
+personne ne l'avait regardée dans la rue, où, d'un bout à l'autre, nous
+étions seuls; le sentiment me vint que personne ne l'avait regardée non
+plus dans ce ciel tendu de gris, qui devait être également vide. Cette
+pauvre petite procession d'enfants abandonnées avait achevé de me
+serrer le cœur, en ajoutant à mon désenchantement sur les soirées de mai
+la conscience de la vanité des prières et du néant de tout.
+
+Dans le jardin de la Marine, ma tristesse s'augmenta encore. Il faisait
+froid décidément, et nous frissonnions, tout étonnés, sous nos costumes
+de printemps. Il n'y avait du reste pas un seul promeneur nulle part.
+Les grands marronniers fleuris, les arbres feuillus, feuillus, d'une
+nuance fraîche et éclatante, se suivaient en longues enfilades touffues,
+absolument vides; la magnificence des verts s'étalait pour les regards
+de personne, sous un ciel immobile, d'un gris pâle et glacé. Et le long
+des parterres, c'était une profusion de roses, de pivoines, de lis, qui
+semblaient s'être trompés de saison et frissonner comme nous, sous ce
+crépuscule subitement refroidi.
+
+J'ai souvent trouvé du reste que les mélancolies des printemps dépassent
+celles des automnes, sans doute parce qu'elles sont un contresens, une
+déception sur la seule chose du monde qui devrait au moins ne jamais
+nous manquer.
+
+Dans le désorientement où ces aspects me jetaient, l'envie me prit de
+faire à Jeanne une niche de gamin.
+
+Il me venait parfois de ces tentations-là avec elle, pour me venger de
+son esprit, plus précocement appointé et moqueur que le mien. Je
+l'engageai donc à sentir de près des lis qui étaient charmants, et,
+tandis qu'elle se penchait, d'une très légère poussée derrière les
+cheveux, je lui mis le nez en plein dans les fleurs, pour la barbouiller
+de pollen jaune. Elle fut indignée! Et le sentiment d'avoir commis un
+acte de mauvais goût acheva de me rendre pénible notre retour de
+promenade.
+
+Les belles soirées de mai!... J'avais pourtant gardé, de celles des
+années précédentes, un souvenir autrement doux; elles étaient donc
+ainsi?... Ce froid, ce ciel couvert, cette solitude des jardins? Et si
+vite, si mal finie, cette journée d'amusement avec Jeanne! En moi-même,
+je conclus à ce mortel: «Ce n'est que ça!» qui est devenu dans la suite
+une de mes plus ordinaires réflexions, et que j'aurais aussi bien pu
+prendre pour devise...
+
+En rentrant, j'allai inspecter dans le coffre de bois notre travail de
+l'après-midi, et je sentis l'odeur balsamique des planches, qui avait
+imprégné tous nos objets de théâtre. Eh bien, pendant très longtemps,
+pendant un an, deux ans, ou plus, cette même senteur du coffre de
+Peau-d'Âne me rappela obstinément cette soirée de mai, et son immense
+tristesse qui fut une des plus singulières de ma vie d'enfant. Du
+reste, dans ma vie d'homme, je n'ai plus guère retrouvé ces angoisses
+sans cause connue et doublées de cette anxiété de ne pas comprendre, de
+se sentir perdre pied toujours dans les mêmes insondables dessous; je
+n'ai plus guère souffert sans savoir au moins pourquoi. Non, ces
+choses-là ont été spéciales à mon enfance, et ce livre aurait aussi bien
+pu porter ce titre (dangereux, je le reconnais): «Journal de mes grandes
+tristesses inexpliquées, et des quelques gamineries d'occasion par
+lesquelles j'ai tenté de m'en distraire.»
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+C'est aussi vers cette époque que j'adoptai d'une façon presque
+exclusive la chambre de tante Claire pour faire mes devoirs et
+travailler à Peau-d'Âne. Je m'installai là comme en pays conquis,
+encombrant tout et n'admettant pas la possibilité d'être gênant.
+
+D'abord tante Claire était la personne qui me gâtait le plus. Et si
+soigneuse de mes petites affaires! À propos d'un étalage de choses
+extraordinairement fragiles ou susceptibles de s'envoler au moindre
+souffle--comme par exemple les ailes de papillon ou les élytres de
+scarabée qui devaient orner les costumes des nymphes de la féerie--quand
+une fois je lui avait dit: «Je te confie tout ça, bonne tante!» je
+pouvais m'en aller tranquille, personne n'y toucherait.
+
+Et puis une des attractions du lieu était l'ours aux pralines: j'entrais
+souvent rien que pour lui rendre visite. Il était en porcelaine et
+habitait un coin de la cheminée, assis sur son arrière-train. D'après
+une convention passée avec tante Claire, chaque fois qu'il avait la tête
+tournée de côté (et il la tournait plusieurs fois par jour), c'est qu'il
+contenait dans son intérieur une praline ou un bonbon à mon intention.
+Quand j'avais mangé, je lui remettais soigneusement la figure au milieu
+pour indiquer mon passage, et je m'en allais.
+
+Tante Claire s'employait aussi à Peau-d'Âne; elle travaillait dans les
+costumes et je lui donnais sa tâche chaque jour. Elle avait surtout
+l'entreprise de la coiffure des fées et des nymphes; sur leurs têtes de
+porcelaine grosses comme le bout du petit doigt, elle posait des
+postiches de soie blonde, qu'elle frisait ensuite en boucles éparses au
+moyen d'imperceptibles fers...
+
+Puis, quand je me décidais à commencer mes devoirs, dans la fièvre de la
+dernière demi-heure, après avoir gaspillé mon temps en flâneries de tous
+genres, c'était encore tante Claire qui venait à mon secours; elle
+prenait en main l'énorme dictionnaire qu'il fallait, et me cherchait mes
+mots pour les thèmes ou les versions. Elle s'était habituée même à lire
+le grec, afin de m'aider à apprendre mes leçons dans cette langue. Et,
+pour cet exercice, je l'entraînais toujours dans un escalier, où je
+m'étendais aussitôt sur les marches, les pieds plus hauts que la tête:
+deux ou trois années durant, ce fut ma pose classique pendant la
+récitation de la _Cyropédie_ ou de l'_Iliade_.
+
+
+
+
+XL
+
+
+C'était une grande joie quand, le jeudi soir, quelque orage terrible se
+déchaînait sur la Limoise, rendant le retour impossible.
+
+Et cela arrivait; on en avait vu des exemples; je pouvais donc à la
+rigueur me bercer de cette espérance, les jours où mes devoirs n'étaient
+pas finis... (Car un professeur sans pitié avait inauguré les devoirs du
+jeudi; il fallait maintenant traîner avec soi là-bas des cahiers, des
+livres; mes pauvres journées de plein air en étaient tout assombries.)
+
+Or, un soir que l'orage désiré était venu avec une violence superbe,
+vers huit heures, nous nous tenions, Lucette et moi, pas trop rassurés,
+dans le grand salon sonore, aux murs un peu nus ornés seulement de deux
+ou trois bizarres vieilles gravures dans de vieux cadres; elle, mettant
+la dernière main à une _réussite_, sous les regards de sa maman; moi,
+jouant en sourdine un rigaudon de Rameau sur un piano de campagne aux
+sons vieillots, et trouvant délicieuse cette musiquette du temps passé,
+ainsi mêlée au fracas lourd des grands coups de tonnerre...
+
+La réussite finie, Lucette feuilleta mes cahiers de devoirs qui
+traînaient sur une table, et après avoir, d'un clignement d'yeux,
+constaté pour moi seul que je n'avais rien fait, me dit tout à coup: «Et
+ton _Histoire_ de Duruy, où l'as-tu mise?»
+
+--Mon _Histoire_ de Duruy?... En effet, où était-il, ce livre? Un livre
+tout neuf, à peine barbouillé encore...--Ah! mon Dieu!... là-bas, oublié
+au fond du jardin, dans les derniers carrés d'asperges!... (Pour faire
+mes études historiques, j'avais adopté ces carrés d'asperges, qui, en
+été, deviennent des espèces de bocages d'une haute verdure herbacée très
+légère; de même que certaine allée de noisetiers, touffue, impénétrable,
+ombreuse comme un souterrain vert, était le lieu choisi pour le travail
+incomparablement plus pénible de la versification latine.) Cette fois,
+par exemple, je fus grondé par la maman de Lucette, et on décida
+d'aller, séance tenante, au secours de ce livre.
+
+Une expédition s'organisa: en tête, un domestique portant une lanterne
+d'écurie; derrière lui, Lucette et moi, en sabots, tenant à grand'peine
+un parapluie que le vent d'orage nous retournait sans cesse.
+
+Dehors, plus aucune frayeur; mais j'ouvrais bien grands mes yeux et
+j'écoutais de toutes mes oreilles. Oh! qu'il me paraissait étonnant et
+sinistre ce fond de jardin, vu par ces grandes lueurs de feux verts, qui
+tremblaient, clignotaient, puis de temps en temps nous laissaient
+aveuglés dans la nuit noire. Et quelle impression me venait des bois de
+chênes voisins, où se faisait un bruit continuel de fracassement de
+branches...
+
+Dans les carrés d'asperges, nous retrouvâmes, toute trempée d'eau, tout
+éclaboussée de terre, cette _Histoire_ de Duruy. Avant l'orage, des
+escargots, émoustillés sans doute par la pluie prochaine, l'avaient même
+visitée en tout sens, y dessinant des arabesques avec leur bave
+luisante...
+
+Eh bien! ces traînées d'escargots sur ce livre ont persisté longtemps,
+préservées par mes soins sous des enveloppes de papier. C'est qu'elles
+avaient le don de me rappeler mille choses,--grâce à ces associations
+comme il s'en est fait de tout temps dans ma tête, entre les images même
+les plus disparates, pourvu qu'elles aient été rapprochées une seule
+fois, à un moment favorable, par un simple hasard de simultanéité.
+
+La nuit, regardés à la lumière, ces petits zigzags luisants, sur cette
+couverture de Duruy, me rappelaient tout de suite le rigaudon de Rameau,
+le vieux son grêle du piano dominé par le bruit du grand orage; et ils
+ramenaient aussi une apparition qui m'était venue ce soir-là (aidée par
+une gravure de Teniers accrochée à la muraille), une apparition de
+petite personnages du siècle passé dansant à l'ombre, dans des bois
+comme ceux de la Limoise; ils renouvelaient toute une évocation, qui
+s'était faite en moi, de gaietés pastorales du vieux temps, à la
+campagne, sous des chênes.
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Cependant les retours du jeudi soir auraient eu aussi un grand charme
+quelquefois, n'eût été le remords de ces devoirs jamais finis.
+
+On me reconduisait en voiture, ou à âne, ou à pied jusqu'à la rivière.
+Une fois sorti du plateau pierreux de la rive sud, une fois repassé sur
+l'autre bord, je trouvais toujours mon père et ma sœur venus à ma
+rencontre, et avec eux je reprenais gaiement la route droite qui menait
+au logis, entre les grandes prairies; je rentrais d'un bon pas, dans la
+joie de revoir maman, les tantes et la chère maison.
+
+Quand on entrait en ville, par la vieille porte isolée, il faisait tout
+à fait nuit, nuit d'été ou de printemps; en passant devant la caserne
+des équipages, on entendait les musiques familières de tambours et de
+clairons annonçant l'heure hâtive du coucher des matelots.
+
+Et, en arrivant au logis, c'était généralement au fond de la cour que je
+retrouvais les chères robes noires, assises, à la belle étoile ou sous
+les chèvrefeuilles.
+
+Au moins, si les autres étaient rentrées, j'étais sûr de trouver là
+tante Berthe, seule, toujours indépendante de caractère, et dédaigneuse
+des rhumes du soir, des fraîcheurs du serein; après m'avoir embrassé,
+elle flairait mes habits, en reniflant un peu pour me faire rire, et
+disait: «Oh! tu sens la Limoise, petit!»
+
+Et, en effet, je sentais la Limoise. Quand on revenait de là-bas, on
+rapportait toujours avec soi une odeur de serpolet, de thym, de mouton,
+de je ne sais quoi d'aromatique, qui était particulier à ce recoin de la
+terre.
+
+
+
+
+XLII
+
+
+À propos de Limoise, j'ai la vanité de conter un de mes actes, qui fut
+vraiment héroïque comme obéissance, comme fidélité à une parole donnée.
+
+Cela se passait un peu avant ce départ pour le Midi, dont mon
+imagination était si préoccupée; par conséquent, vers le mois de juillet
+qui suivit mes douze ans accomplis.
+
+Un certain mercredi, après m'avoir fait partir de meilleure heure que de
+coutume, afin d'être sûr que j'arriverais avant la nuit, on se borna,
+sur mes instances pressantes, à me conduire hors de ville; puis on me
+permit, pour une fois, de continuer jusqu'à la Limoise seul, comme un
+grand garçon.
+
+Au passage de la rivière, je tirai de ma poche, déjà avec une indicible
+honte devant les vieux bateliers tannés par la mer, la cravate de soie
+blanche que j'avais promis de me mettre au cou, par précaution contre la
+fraîcheur de l'eau.
+
+Et une fois sur les Chaumes, lieu sans ombre, toujours brûlé par un
+ardent soleil, j'exécutai le serment qu'on avait exigé de moi au départ:
+j'ouvris un en-tout-cas!--Oh! je me sentis rougir, je me trouvai
+amèrement ridicule, quand une petite bergère était là, tête nue, gardant
+ses moutons. Pour comble, arrivaient du village quatre garçons, qui
+sortaient de l'école sans doute et qui, de loin, me regardaient avec
+étonnement. Mon Dieu! je me sentais faiblir; aurais-je bien le courage
+vraiment de tenir jusqu'au bout ma parole!...
+
+Ils passèrent à côté de moi, regardant de près, sous le nez, ce petit
+monsieur qui craignait tant les coups de soleil; l'un dit cette chose,
+qui n'avait aucun sens, mais qui me cingla comme une mortelle injure:
+«C'est le marquis de Carabas!» et ils se mirent tous à rire. Cependant,
+je continuai ma route sans broncher, sans répondre, malgré le sang qui
+m'affluait aux joues, me bourdonnait aux oreilles, et je gardai mon
+en-tout-cas ouvert!
+
+Dans la suite des temps, il devait m'arriver maintes fois de passer mon
+chemin sans relever des injures lancées par de pauvres gens ignorants
+des causes; mais je ne me rappelle pas en avoir souffert. Tandis que
+cette scène!... Non, ma conscience ne m'a jamais fait accomplir rien
+d'aussi méritoire.
+
+Mais je suis convaincu, par exemple, qu'il ne faut pas chercher autre
+part l'origine de cette aversion pour les parapluies qui m'a suivi dans
+l'âge mûr. Et j'attribue aux foulards, aux calfeutrages, aux précautions
+excessives dont on m'entourait jadis, le besoin qui me prit, plus tard,
+quand vint la période des réactions extrêmes, de noircir ma poitrine au
+soleil et de l'exposer à tous les vents du ciel.
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+La tête à la portière d'un wagon qui filait très vite, je demandais à ma
+sœur, assise en face de moi:
+
+--Est-ce que ce ne sont pas déjà des montagnes?
+
+--Pas encore, répondait-elle, ayant toujours en tête le souvenir des
+Alpes. Pas encore. De grandes collines tout au plus!
+
+La journée d'août était chaude et radieuse. Un train rapide de la ligne
+du Midi nous emportait. Nous étions en route pour chez nos cousins
+inconnus!...
+
+--Oh! mais ça?... voyons! repris-je avec un accent de triomphe,
+apercevant de mes yeux écarquillés quelque chose de plus haut que tout,
+qui se dessinait en bleu sur l'horizon pur.
+
+Elle se pencha:
+
+--Ah! dit-elle, oui; cette fois, par exemple, je l'accorde; pas très
+élevées cependant, mais enfin...
+
+Tout nous amusa, le soir à l'hôtel, dans une ville où il fallut nous
+arrêter jusqu'au jour suivant, et je me rappelle la nuit splendide qui
+survint, tandis que nous étions accoudés à notre balcon de louage,
+regardant s'assombrir les montagnes bleuâtres et écoutant les grillons
+chanter.
+
+Le lendemain, troisième jour de notre voyage qui se faisait par étapes,
+nous frétâmes une voiture drôle, pour nous faire conduire dans la petite
+ville, bien perdue en ce temps-là, où nos cousins habitaient.
+
+Par des défilés, des ravins, des traverses, cinq heures de route,
+pendant lesquelles tout fut enchantement pour moi. En plus de la
+nouveauté de ces montagnes, il y avait aussi des changements complets
+dans toutes choses: le sol, les pierres prenaient une ardente couleur
+rouge; au lieu de nos villages, toujours si blancs sous leur couche de
+chaux neigeuse, et toujours si bas, comme n'osant pas s'élever au milieu
+de l'immense uniformité des plaines, ici les maisons, rougeâtres autant
+que les rochers, se dressaient en vieux pignons, en vieilles tourelles,
+et se perchaient bien haut, sur les sommets des collines; les paysans
+plus bruns parlaient un langage incompréhensible, et je regardais
+surtout ces femmes qui marchaient avec un balancement de hanches inusité
+chez nos paysannes, portant sur leur tête des fardeaux, des gerbes, ou
+de grandes buires de cuivre brillant. Toute mon intelligence était
+tendue, vibrante, dangereusement charmée par cette première révélation
+d'aspects étrangers et inconnus.
+
+Vers le soir, au bord d'une de ces rivières du Midi qui bruissent sur
+des lits plats de galets blancs, nous arrivâmes à la petite ville
+singulière qui était le but de notre voyage. Elle avait encore ses
+vieilles portes ogivales, ses hauts remparts à mâchicoulis, ses rues
+bordées de maisons gothiques, et le rouge de sanguine était la teinte
+générale de ses murailles.
+
+Un peu intrigués et émus, nous cherchions des yeux ces cousins dont nous
+ne connaissions même pas les portraits, et qui sans doute guettaient
+notre arrivée, viendraient à notre rencontre... Tout à coup, nous vîmes
+paraître un grand jeune homme donnant le bras à une jeune fille en robe
+de mousseline blanche; alors, sans la moindre hésitation réciproque,
+nous échangeâmes un signe de reconnaissance: nous nous étions retrouvés.
+
+À leur porte, sur les marches de leur seuil, l'oncle et la tante nous
+attendaient, accueillants, et tous deux ayant conservé dans leur
+vieillesse déjà grise les traces d'une remarquable beauté. Ils avaient
+une vieille maison Louis XIII, à l'angle d'une de ces places régulières
+entourées de porches comme on en voit dans beaucoup de petites villes du
+Midi. On entrait d'abord dans un vestibule dallé de pierres un peu roses
+et orné d'une énorme fontaine de cuivre rouge. Un escalier des mêmes
+pierres, très large comme un escalier de château, avec une curieuse
+rampe en fer forgé, menait aux appartements en boiseries anciennes de
+l'étage supérieur. Et le passé dont ces choses évoquaient le souvenir,
+je le sentais différent de celui de la Saintonge et de l'île,--le seul
+avec lequel je me fusse un peu familiarisé jusqu'à ce jour.
+
+Après dîner, nous allâmes nous asseoir tous ensemble au bord de la
+rivière bruissante, sur une prairie, parmi des centaurées et des
+marjolaines qu'on devinait dans l'obscurité à leur pénétrante odeur. Il
+faisait très chaud, très calme, et d'innombrables grillons chantaient.
+Il me sembla aussi que je n'avais encore vu nuit si limpide, ni tant
+d'étoiles dans du bleu si profond. La différence en latitude n'était
+cependant pas bien grande, mais les brises marines, qui attiédissent nos
+hivers, embrument aussi parfois nos soirées d'été; donc, ce ciel étoilé
+pouvait être plus pur en effet que celui de mon pays, plus _méridional_.
+
+Et autour de moi, montaient dans l'air de grandes silhouettes bleuâtres
+que je ne pouvais me lasser de contempler: les montagnes jamais vues, me
+donnant cette impression de dépaysement que j'avais tant désirée,
+m'indiquant que mon premier petit rêve était bien réellement accompli...
+
+Je devais revenir passer plusieurs étés dans ce village et m'y
+acclimater au point d'apprendre le patois méridional que les bonnes gens
+y parlaient. En somme les deux pays de mon enfance ont été la Saintonge
+et celui-là, ensoleillés tous deux.
+
+La Bretagne, que beaucoup de gens me donnent pour patrie, je ne l'ai vue
+que bien plus tard, à dix-sept ans, et j'ai été très long à l'aimer,--ce
+qui fait sans doute que je l'ai aimée davantage. Elle m'avait causé
+d'abord une oppression et une tristesse extrêmes; ce fut mon frère Yves
+qui commença de m'initier à son charme mélancolique, de me faire
+pénétrer dans l'intimité de ses chaumières et de ses chapelles des bois.
+Et ensuite, l'influence qu'une jeune fille du pays de Tréguier exerça
+sur mon imagination, très tard, vers mes vingt-sept ans, décida tout à
+fait mon amour pour cette patrie adoptée.
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Le lendemain de mon arrivée chez l'oncle du Midi, on me présenta comme
+camarades les petits Peyral, qui portaient, suivant l'usage du pays, des
+surnoms précédés d'un article déterminatif. C'étaient la Maricette et la
+Titi, deux petites filles de dix à onze ans (toujours des petites
+filles), et le Médou, leur frère cadet, presque un bébé qui comptait
+peu.
+
+Comme j'étais en somme plus enfant que mes douze ans,--malgré ces
+aperçus que j'avais peut-être sur des choses situées au delà du champ
+ordinaire de la vue des petits,--nous formâmes tout de suite une bande
+des plus sympathiques, et notre association dura même plusieurs étés.
+
+Sur tous les coteaux d'alentour, le père de ces petits Peyral possédait
+des bois, des vignes, où nous devînmes les maîtres absolus; personne
+n'y contrôlait nos entreprises, même les plus saugrenues. Dans ce
+village en pleine campagne, où nos familles étaient si respectées par
+les paysans d'alentour, on jugeait qu'il n'y avait aucun inconvénient à
+nous laisser errer à l'aventure. Nous partions donc tous les quatre dès
+le matin, pour des expéditions mystérieuses, pour des dînettes dans les
+vignes éloignées ou des chasses aux papillons introuvables; enrôlant
+même quelquefois des petits paysans quelconques, toujours prêts à nous
+suivre avec soumission. Et, après la surveillance de tous les instants à
+laquelle j'avais été habitué jusque-là, une liberté pareille devenait un
+changement délicieux. Une vie toute nouvelle d'indépendance et de grand
+air commençait pour moi dans ces montagnes; mais je pourrais presque
+dire que c'était la continuation de ma solitude, car j'étais l'aîné de
+ces enfants qui partageaient mes jeux très fantasques, et il y avait des
+abîmes entre nous dans le domaine des conceptions intellectuelles, du
+rêve...
+
+J'étais d'ailleurs le chef incontesté de la troupe; la Titi seule avait
+quelques révoltes tout de suite apaisées; gentiment ils ne songeaient
+tous qu'à me faire plaisir, et cela m'allait, de dominer ainsi.
+
+C'est la première petite bande que j'aie menée. Plus tard, pour mes
+amusements, j'en ai eu bien d'autres, moins faciles à conduire; mais, de
+tout temps, j'ai préféré les composer ainsi d'êtres plus jeunes que moi,
+plus jeunes d'esprit surtout, plus simples, ne contrôlant pas mes
+fantaisies et ne souriant jamais de mes enfantillages.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Comme devoirs de vacances on m'avait simplement imposé de lire
+_Télémaque_ (mon éducation, on le voit, avait des côtés un peu
+surannés). C'était dans une petite édition du XVIIIe siècle, en
+plusieurs volumes. Et, par extraordinaire, cela ne m'ennuyait pas trop;
+je voyais assez nettement la Grèce, la blancheur de ses marbres sous son
+ciel pur, et mon esprit s'ouvrait à une conception de l'antiquité qui
+était bien plus païenne sans doute que celle de Fénelon: Calypso et ses
+nymphes me charmaient...
+
+Pour lire, je m'isolais des petits Peyral quelques instants chaque jour,
+dans deux endroits de prédilection: le jardin de mon oncle et son
+grenier.
+
+Sous la haute toiture Louis XIII, dans toute la longueur de la maison,
+s'étendait ce grenier immense, aux lucarnes toujours fermées,
+constamment obscur. Les vieilleries des siècles passés, qui dormaient
+là, sous de la poussière et des arantèles, m'avaient attiré dès les
+premiers jours; puis, peu à peu, j'avais pris l'habitude d'y monter
+clandestinement, avec mon _Télémaque_, après le dîner de midi, sûr qu'on
+ne viendrait pas m'y chercher. À cette heure d'ardent soleil, il
+semblait, par contraste, qu'il y fit presque nuit. J'ouvrais sans bruit
+l'auvent d'une des lucarnes, d'où jaillissait alors un flot
+d'éblouissante lumière; puis, m'avançant sur le toit, je m'accoudais
+contre les vieilles ardoises chaudes garnies de mousses dorées, et je me
+mettais à lire. À portée de ma main, séchaient sur ce même toit des
+milliers de _prunes d'Agen_, provisions d'hiver étalées dans des claies
+en roseaux; surchauffées au soleil, ridées, cuites et recuites, elles
+étaient exquises; elles embaumaient tout le grenier de leur odeur; et
+des abeilles, des guêpes, qui en mangeaient à discrétion comme moi,
+tombaient alentour, les pattes en l'air, pâmées d'aise et de chaleur.
+Et, sur tous les toits centenaires du voisinage, entre tous les vieux
+pignons gothiques, d'autres claies semblables apparaissaient, jusque
+dans le lointain, couvertes des mêmes prunes, visitées par les mêmes
+bourdonnantes abeilles.
+
+On voyait aussi, en enfilade, les deux rues qui aboutissaient à la
+maison de mon oncle; bordées de maisons du moyen âge, elles se
+terminaient chacune par une porte ogivale percée dans le haut mur
+d'enceinte en pierres rouges. Tout le village était alourdi et chaud,
+silencieux dans la torpeur du midi d'été; on n'entendait que le bruit
+confus des innombrables poules et des innombrables canards, picorant les
+immondices desséchées des rues. Et au loin, les montagnes, inondées de
+soleil, s'élevaient dans l'immobile ciel bleu.
+
+Je lisais _Télémaque_ à très petites doses; trois ou quatre pages
+suffisaient à ma curiosité, et mettaient du reste ma conscience en repos
+pour la journée; puis, vite je descendais retrouver mes petits amis, et
+nous partions ensemble pour les vignes et pour les bois.
+
+Ce jardin de mon oncle, dont je faisais aussi un lieu de retraite,
+n'attenait pas à la maison, il était, comme tous les autres jardins,
+situé en dehors des remparts gothiques du village. Des murs assez hauts
+l'entouraient, et on y entrait par une antique porte ronde que fermait
+une énorme clef. À certains jours, j'allais m'isoler là, emportant
+_Télémaque_ et ma papillonnette.
+
+Il y avait plusieurs pruniers, d'où tombaient, trop mûres, sur la terre
+brûlante, ces mêmes délicieuses prunes qu'on mettait sécher sur les
+toits; le long des vieilles allées couraient des vignes dont les raisins
+musqués étaient dévorés par des légions de mouches et d'abeilles. Et
+tout le fond,--car il était très grand, ce jardin,--était abandonné à
+des luzernes, comme un simple champ.
+
+Le charme de ce vieux verger était de s'y sentir enclos, enfermé à
+double tour, absolument seul dans beaucoup d'espace et de silence.
+
+Et enfin il me faut parler de certain berceau qui s'y trouvait et où se
+passa, deux étés plus tard, le fait capital de ma vie d'enfant. Il était
+adossé au mur d'enceinte et couvert d'une treille de muscat toujours
+grillée par le soleil. Il me donnait, sans que je pusse bien définir
+pourquoi, une impression de «pays chaud». (Et en effet, dans des
+jardinets des colonies, j'ai vraiment retrouvé plus tard ces mêmes
+senteurs lourdes et ces mêmes aspects.) Il était visité de temps en
+temps par des papillons rares, jamais rencontrés ailleurs, qui, vus de
+face, étaient tout simplement jaunes et noirs, mais qui, regardés en
+côté, luisaient de beaux reflets de métal bleu, tout à fait comme ces
+exotiques de la Guyane, piqués dans les vitrines de l'oncle au musée.
+Très méfiants, très difficiles à attraper, ils se posaient un instant
+sur les graines parfumées des muscats, puis se sauvaient par-dessus le
+mur; moi, alors, mettant un pied dans une brèche des pierres, je me
+hissais jusqu'au faîte, pour les regarder fuir, à travers la campagne
+accablée et silencieuse; et je restais là un long moment accoudé en
+contemplation des lointains: tout autour de l'horizon s'élevaient les
+montagnes boisées, ayant çà et là des débris de châteaux, des tours
+féodales sur leurs cimes; et en avant, au milieu des champs de maïs ou
+de blé noir, apparaissait le _domaine de Bories_, avec son vieux porche
+cintré, le seul des environs qui fût blanchi à la chaux comme une entrée
+de ville d'Afrique.
+
+Ce domaine, m'avait-on dit, appartenait aux petits de
+Sainte-Hermangarde, de futurs compagnons de jeux dont on m'annonçait
+l'arrivée prochaine, mais que je redoutais presque de voir venir, tant
+ma bande avec les petits Peyral me semblait suffisante et bien choisie.
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Castelnau! c'est un nom ancien qui évoque pour moi des images de soleil,
+de lumière pure sur des hauteurs, de calme mélancolique dans des ruines,
+de recueillement devant des splendeurs mortes ensevelies depuis des
+siècles.
+
+Sur une des montagnes boisées environnantes, ce vieux château de
+Castelnau était perché, découpant en l'air l'amas rougeâtre de ses
+terrasses, de ses remparts, de ses tours et de ses tourelles.
+
+Du jardin de mon oncle on le voyait, passant sa tête lointaine au-dessus
+des murs d'enceinte.
+
+C'était du reste le point marquant dans tout le pays d'alentour, la
+chose qu'on regardait malgré soi de partout: cette dentelure de pierres
+de couleur de sanguine émergeant d'un fouillis d'arbres, cette ruine
+posée en couronne sur un piédestal garni d'une belle verdure de
+châtaigniers et de chênes.
+
+Dès le jour de mon arrivée, j'avais aperçu cela du coin de l'œil, très
+étonné et attiré par ce vieux nid d'aigle, qui avait dû être tellement
+superbe, au sombre moyen âge. Or, c'était précisément une coutume d'été
+dans la famille de mon oncle de s'y rendre deux ou trois fois par mois,
+pour dîner et passer la journée chez le propriétaire: un vieux prêtre,
+qui habitait là haut un pavillon confortable accroché au flanc des
+ruines.
+
+Il y avait fête et féerie pour moi ces jours-là.
+
+Tous ensemble, on partait, assez matin pour être sorti de la plaine
+chaude avant les heures ardentes. Aussitôt arrivé à la base de la
+montagne, on trouvait la fraîcheur et l'ombre de ce bois qui la couvrait
+de son beau manteau vert. Sous une voûte de grands chênes, sous une
+feuillée touffue, on montait, on montait, par des chemins en zigzags,
+toute la famille à la file et à pied, formant serpent, comme ces
+pèlerins qui se rendent à des abbayes solitaires sur des cimes, dans les
+dessins moyen âge de Gustave Doré. Çà et là, entre des fougères, des
+petites sources suintaient et formaient des ruisseaux sur la terre
+rougeâtre; entre les arbres, on commençait à avoir par instants des
+échappées de vue très profondes. Enfin, atteignant le sommet, on
+traversait le plus vieux et le plus étrange des villages, qui se tenait
+perché là depuis des siècles; et on sonnait au petit portail du prêtre.
+Son jardinet et sa maison étaient surplombés par le château, par tout le
+chaos des murailles et des tours rouges, ébréchées, fendillées,
+croulantes. Une immense paix semblait sortir de ces ruines aériennes, un
+immense silence semblait s'en dégager, qui planait, intimidant, sur
+toutes les choses du voisinage...
+
+Toujours très longs, les dîners que donnait ce bon vieux prêtre; souvent
+même, c'étaient des bombances méridionales auxquelles plusieurs des
+notables de la région étaient conviés. Dix ou quinze plats se
+succédaient, accompagnés des fruits les plus dorés, les plus beaux, et
+des vins les plus choisis parmi ceux que la contrée produisait si
+abondamment en ce temps-là.
+
+On restait à table plusieurs heures d'affilée par les chaudes après-midi
+d'août ou de septembre, et moi, seul enfant dans la compagnie, je ne
+tenais pas en place, troublé surtout par le voisinage écrasant de ce
+château: dès le second service, je demandais la permission de m'en
+aller. Une vieille servante sortait alors avec moi et venait m'ouvrir la
+première porte des murailles féodales de Castelnau; puis elle me
+confiait les clefs des immenses ruines et je m'y enfonçais seul, avec
+une délicieuse crainte, par un chemin déjà familier, franchissant des
+portes à ponts-levis, des remparts qui se superposaient.
+
+Donc, j'étais seul et pour de longs moments, assuré de ne voir paraître
+personne avant une heure ou deux; libre d'errer au milieu de ce dédale,
+maître dans ce haut et triste domaine. Oh! les moments de rêve que j'y
+ai passés!... D'abord je faisais le tour des terrasses, surplombant
+l'abîme des bois vus par en dessus; des étendues infinies se déroulaient
+de tous côtés; des rivières traçaient çà et là sur les lointains des
+lacets d'argent, et, à travers l'atmosphère limpide de l'été, mes yeux
+plongeaient jusque dans des provinces voisines. Beaucoup de calme
+semblait répandu sur ce recoin de France, qui vivait de sa petite vie
+propre, un peu comme au bon vieux temps, et qu'aucune ligne de chemin de
+fer ne traversait encore...
+
+Puis je pénétrais dans l'intérieur des ruines, dans les cours, les
+escaliers, les galeries vides; je montais dans les tours, faisant lever
+des vols de pigeons, ou bien dérangeant de leur sommeil des
+chauves-souris et des chouettes. Il y avait au premier étage des
+enfilades de salles immenses, encore couvertes, obscures, auvents
+toujours fermés, où je m'enfonçais, avec de délicieuses terreurs,
+écoulant le bruit de mes pas dans cette sonorité sépulcrale; je passais
+en revue les étranges peintures gothiques, les fresques effacées, ou les
+ornements encore dorés, chimères et guirlandes de bizarres fleurs,
+ajoutés là à l'époque de la Renaissance; tout un passé de fantastique et
+farouche magnificence, agrandi jusqu'à l'épouvante, m'apparaissait alors
+noyé dans un vague de lointain, mais très éclairé, par ce même soleil du
+Midi qui chauffait autour de moi les pierres rouges de ces ruines
+abandonnées. Et, à présent que je remets ce Castelnau à son vrai point,
+le regardant en souvenir avec mes yeux qui ont entrevu toutes les
+splendeurs de la terre, je continue de penser que ce château enchanté de
+mon enfance était bien, dans son site charmant, un des plus somptueux
+débris de la France féodale...
+
+Oh! dans une tour, certaine chambre avec poutrelles bleu de roi semées
+de rosaces et de blasons d'or!... Aucun lieu ne m'a jamais apporté une
+plus intime impression de moyen âge! Au milieu de ce silence de
+nécropole, accoudé là, seul, à une petite fenêtre aux épaisses parois,
+je contemplais les lointains verdoyants d'en dessous, cherchant à me
+représenter, sur ces sentiers aperçus à vol d'oiseau, des chevauchées
+d'hommes d'armes, ou des cortèges de nobles châtelaines en hennin... Et,
+pour moi, élevé dans les plaines unies, un des plus singuliers charmes
+de ce lieu était ce grand vide bleuâtre des lointains, qu'on apercevait
+par toutes les ouvertures, meurtrières, trous quelconques des
+appartements ou des tours, et qui, tout de suite, me donnait le
+sentiment si nouveau des excessives hauteurs.
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Les lettres de mon frère, écrites serré sur leur papier très mince,
+continuaient d'arriver de temps à autre, sans régularité, au hasard des
+navires à voiles qui passaient par là-bas, dans le Grand Océan. Il y en
+avait de particulières pour moi, de bien longues même, avec
+d'inoubliables descriptions. Déjà je savais plusieurs mots de la langue
+d'Océanie aux consonances douces; dans les rêves de mes nuits, je voyais
+souvent l'île délicieuse et m'y promenais; elle hantait mon imagination
+comme une patrie chimérique, désirée ardemment mais inaccessible, située
+sur une autre planète.
+
+Or, pendant notre séjour chez les cousins du Midi, une de ces lettres à
+mon adresse me parvint, réexpédiée par mon père.
+
+J'allai la lire sur le toit du grenier, du côté où séchaient les prunes.
+Il me parlait longuement d'un lieu appelé Fataüa, qui était une vallée
+profonde entre d'abruptes montagnes; «une demi-nuit perpétuelle y
+régnait, sous de grands arbres inconnus, et la fraîcheur des cascades y
+entretenait des tapis de fougères rares»... oui... j'entrevoyais cela
+très bien, beaucoup mieux, à présent que j'avais, moi aussi, autour de
+moi des montagnes et des vallées humides remplies de fougères... Du
+reste, c'était décrit d'une façon précise et complète: il ne se doutait
+pas, mon frère, de la séduction dangereuse que ses lettres exerçaient
+déjà sur l'enfant qu'il avait laissé si attaché au foyer familial, si
+tranquille, si religieux...
+
+«C'était seulement dommage, me disait-il en terminant, que l'île
+délicieuse n'eût pas une porte de sortie donnant quelque part sur la
+cour de notre maison, sur le grand berceau de chèvrefeuille, par
+exemple, derrière les grottes du bassin...»
+
+Cette idée d'une sortie dérobée ouvrant dans le mur de notre fond de
+cour, ce rapprochement surtout entre ce petit bassin construit par mon
+frère et la lointaine Océanie, me frappèrent singulièrement et, la nuit
+suivante, voici quel fut mon rêve:
+
+J'entrais dans cette cour; c'était par un crépuscule de mort, comme
+après que le soleil se serait éteint pour jamais; il y avait dans les
+choses, dans l'air, une de ces indicibles désolations de rêve, qu'à
+l'état de veille on n'est même plus capable de concevoir.
+
+Arrivé au fond, près de ce petit bassin tant aimé, je me sentis m'élever
+de terre comme un oiseau qui prend son vol. D'abord, je flottai indécis
+comme une chose trop légère, puis je franchis le mur vers le sud-ouest,
+dans la direction de l'Océanie; je ne me voyais point d'ailes, et je
+volais couché sur le dos, dans une angoisse de vertige et de chute; je
+prenais une effroyable vitesse, comme celle des pierres de fronde, des
+astres fous tournoyant dans le vide; au-dessous de moi fuyaient des mers
+et des mers, blêmes et confuses, toujours par ce même crépuscule de
+monde qui va finir... Et, après quelques secondes, subitement, les
+grands arbres de la vallée de Fataüa m'entourèrent dans l'obscurité:
+j'étais arrivé.
+
+Là, dans ce site, je continuai de rêver, mais en cessant de croire à mon
+rêve,--tant l'impossibilité d'être jamais réellement là-bas s'imposait à
+mon esprit,--et puis, trop souvent, j'avais été dupe de ces visions-là,
+qui s'en allaient toujours avec le sommeil. Je redoutais seulement de me
+réveiller, tant cette illusion, même incomplète, me ravissait ainsi.
+Cependant, les tapis de fougères rares étaient bien là; dans la nuit
+plus épaisse, presque à tâtons, j'en cueillais, en me disant: «Au moins
+ces plantes, elles doivent être réelles après tout, puisque je les
+touche, puisque je les ai dans ma main; elles ne pourront pas s'envoler
+quand mon rêve s'évanouira.» Et je les serrais de toutes mes forces,
+pour être plus sûr de les retenir...
+
+Je me réveillai. Le beau jour d'été se levait; dans le village, les
+bruits de la vie étaient commencés: le continuel jacassement des poules,
+déjà en promenade par les rues, et le va-et-vient du métier des
+tisserands, me rendant du premier coup la notion du lieu où j'étais. Ma
+main vide restait encore fermée, crispée, les ongles presque marqués sur
+la chair, pour mieux garder l'imaginaire bouquet de Fataüa, l'impalpable
+rien du rêve...
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+Très vite je m'étais attaché à mon grand cousin et à ma grande cousine
+de là-bas, les tutoyant comme si je les avais toujours connus. Je crois
+qu'il faut le lien du sang pour créer de ces intimités d'emblée, entre
+gens qui, la veille, ignoraient même l'existence les uns des autres.
+J'aimais aussi mon oncle et ma tante; ma tante surtout, qui me gâtait un
+peu, qui était extrêmement bonne et belle à regarder encore, malgré ses
+soixante ans, malgré ses cheveux tout gris, sa mise de grand'mère. Elle
+était une personne comme il n'en existera bientôt plus, à notre époque
+où tout se nivelle et tout se ressemble. Née dans les environs, d'une
+des familles les plus anciennes, elle n'était jamais sortie de cette
+province de France; ses manières, son hospitalité aimable, sa
+courtoisie, portaient un cachet local, et ce détail était pour me
+plaire.
+
+Par opposition avec mon petit passé calfeutré, je vivais ici
+complètement dehors, dans les chemins, sur les portes, dans les rues.
+
+Et elles étaient étranges et charmantes pour moi, ces rues étroites,
+pavées de cailloux noirs comme en Orient, et bordées de maisons
+gothiques ou Louis XIII.
+
+Je connaissais à présent tous les recoins, places, carrefours, ruelles
+de ce village, et la plupart des bonnes gens campagnards qui y
+habitaient.
+
+Ces femmes qui passaient devant la maison de mon oncle, paysannes avec
+des goitres, revenant des champs et des vignes avec des corbeilles de
+fruits sur la tête, s'arrêtaient toujours pour m'offrir les raisins les
+plus dorés, les plus délicieuses pêches.
+
+Et j'étais charmé aussi de ce patois méridional, de ces chants
+montagnards, de tout cet incontestable dépaysement, dont l'impression me
+revenait de partout à la fois.
+
+Encore aujourd'hui, quand il m'arrive de jeter les yeux sur quelqu'un de
+ces objets que je rapportais de là-bas pour mon musée, ou sur quelqu'une
+de ces petites lettres que j'écrivais chaque jour à ma mère, je sens
+tout à coup comme du soleil, de l'étrangeté neuve, des odeurs de fruits
+du Midi, de l'air vif de montagne, et je vois bien alors qu'avec mes
+longues descriptions, dans ces pages mortes, je n'ai rien su mettre de
+tout cela.
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Ces petits de Sainte-Hermangarde, dont on m'avait depuis si longtemps
+parlé, arrivèrent à la mi-septembre. Leur château de Sainte-Hermangarde
+était situé au nord, du côté de la Corrèze; et ils venaient tous les ans
+passer ici l'automne, dans un très vieil hôtel délabré qui touchait à
+l'habitation de mon oncle.
+
+Deux garçons cette fois, et un peu mes aînés. Mais, contrairement à ce
+que j'avais craint, leur compagnie me plut tout de suite. Habitués à
+vivre une partie de l'année à la campagne sur leurs terres, ils avaient
+déjà des fusils, de la poudre; ils chassaient. Ils apportèrent donc dans
+mes jeux une note tout à fait nouvelle. Leur domaine de Bories devint un
+de nos centres d'opérations; là tout était à nos ordres, les gens, les
+bêtes et les granges. Et un de nos amusements favoris pendant cette fin
+de vacances fut de construire d'énormes ballons de papier, de deux ou
+trois mètres de haut, que nous gonflions en brûlant au-dessous des
+gerbes de foin, et puis que nous regardions s'élever, partir, se perdre
+au loin dans les champs ou les bois.
+
+Mais ces petits de Sainte-Hermangarde étaient, eux aussi, des enfants un
+peu à part, élevés par un précepteur dans des idées différentes de
+celles qui se prennent au lycée; quand il y avait divergence d'avis
+entre nous pour ces jeux, c'était à qui céderait par courtoisie; et
+alors leur contact ne pouvait guère me préparer aux froissements de
+l'avenir.
+
+Or, un jour, ils vinrent gentiment me faire cadeau d'un papillon fort
+rare: le «citron-aurore», qui est d'un jaune pâle un peu vert, comme le
+«citron» commun, mais qui porte, sur les ailes supérieures, une sorte de
+nuage délicieusement rose, d'une teinte de soleil levant. C'était,
+disaient-ils, dans leur domaine de Bories, sur les regains d'automne,
+qu'ils venaient de le prendre--avec tant de précautions du reste
+qu'aucune trace de leurs doigts n'apparaissait sur ses couleurs
+fraîches. Et quand je le reçus de leurs mains, vers midi, dans le
+vestibule de la maison de mon oncle, toujours fermé dans la journée à
+cause de la lourde chaleur du dehors, on entendait, à la cantonade, mon
+grand cousin qui chantait, d'une voix atténuée en fausset plaintif de
+montagnard. Il se faisait quelquefois cette voix-là, qui me causait
+maintenant une mélancolie étrange dans le silence des derniers midis de
+septembre. Et c'était toujours pour recommencer la même vieille chanson:
+«Ah! ah! la bonne histoire...» qu'il laissait aussitôt mourir sans
+l'achever jamais. À partir de ce moment donc, le domaine de Bories, le
+papillon aurore, et le petit refrain mélancolique de la «bonne histoire»
+furent inséparablement liés dans mon souvenir...
+
+Vraiment, je crains de parler trop souvent de ces associations
+incohérentes d'images qui m'étaient jadis si habituelles; c'est la
+dernière fois, je n'y reviendrai plus. Mais on verra combien il était
+important, pour ce qui va suivre, de noter encore cette association-là.
+
+
+
+
+L
+
+
+Nous revînmes au commencement d'octobre. Mais un événement bien pénible
+pour moi marqua ce retour: on me mit au collège! Comme externe bien
+entendu; et encore allait-il sans dire que je serais toujours conduit et
+ramené, par crainte des mauvaises fréquentations. Mon temps d'études
+universitaires devait se réduire à quatre années de l'externat le plus
+libre et le plus fantaisiste.
+
+Mais c'est égal, à partir de cette date fatale, mon histoire se gâte
+beaucoup.
+
+La rentrée était à deux heures de l'après-midi, et par une de ces
+délicieuses journées d'octobre, chaudes, tranquillement ensoleillées,
+qui sont comme un adieu très mélancolique de fêté. Il eût fait si beau,
+hélas! là-bas, sur les montagnes, dans les bois effeuillés, dans les
+vignes roussies!
+
+Au milieu d'un flot d'enfants qui parlaient tous à la fois, je pénétrai
+dans ce lieu de souffrance. Ma première impression fut toute
+d'étonnement et de dégoût, devant la laideur des mots barbouillés
+d'encre, et devant les vieux bancs de bois luisants, usés, tailladés à
+coups de canif, où l'on sentait que tant d'écoliers avaient souffert.
+Sans me connaître, ils me tutoyaient, mes nouveaux compagnons, avec des
+airs protecteurs ou même narquois; moi, je les dévisageais timidement,
+les trouvant effrontés et, pour la plupart, fort mal tenus.
+
+J'avais douze ans et demi, et j'entrais en troisième; mon professeur
+particulier avait déclaré que j'étais de force à suivre, si je voulais,
+bien que mon petit savoir fût très inégal. On composait ce premier jour,
+en version latine, pour le classement d'entrée, et je me rappelle que
+mon père m'attendait lui-même assez anxieusement à la sortie de cette
+séance d'essai. Je lui répondis que j'étais second sur une quinzaine,
+étonné qu'il parût attacher tant d'importance à une chose qui
+m'intéressait si peu. Ça m'était bien égal à moi! Navré comme j'étais,
+en quoi ce détail pouvait-il m'atteindre?
+
+Plus tard, du reste, je n'ai pas connu davantage l'émulation. Être
+dernier m'a toujours paru le moindre des maux qu'un collégien est
+appelé à souffrir.
+
+Les semaines qui suivirent furent affreusement pénibles. Vraiment je
+sentais mon intelligence se rétrécir sous la multiplicité des devoirs et
+des pensums; même le champ de mes petits rêves se formait peu à peu. Les
+premiers brouillards, les premières journées grises ajoutaient à tout
+cela leur désolée tristesse. Les ramoneurs savoyards étaient aussi
+revenus, poussant leur cri d'automne, qui déjà, les années précédentes,
+me serrait le cœur à me faire pleurer. Quand on est enfant, l'approche
+d'un hiver amène des impressions irraisonnées de fin de toutes choses,
+de mort par le sombre et par le froid; les durées semblent si longues, à
+cet âge, qu'on n'entrevoit même pas le renouveau d'après qui ramènera
+tout.
+
+Non, c'est quand on est déjà pas mal avancé dans la vie et qu'il
+faudrait au contraire faire plus de cas de ses saisons comptées, c'est
+seulement alors qu'on regarde un hiver comme rien.
+
+J'avais un calendrier où j'effaçais lentement les jours; vraiment, au
+début de cette année de collège, j'étais oppressé par la perspective de
+tant de mois, et de mois interminables comme ils étaient alors, dont il
+faudrait subir le passage avant d'atteindre seulement ces vacances de
+Pâques, ce répit de huit jours dans l'ennui et la souffrance; j'étais
+sans courage, parfois j'avais des instants de désespoir, devant la
+longueur traînante du temps.
+
+Bientôt le froid, le vrai froid vint, aggravant encore les choses. Oh!
+ces retours du collège, les matins de décembre, quand pendant deux
+mortelles heures on s'était chauffé à l'horrible charbon de terre, et
+qu'il fallait subir le vent glacé de la rue pour rentrer chez soi! Les
+autres petits gambadaient, sautaient, se poussaient, savaient faire des
+glissades quand par hasard les ruisseaux étaient gelés... Moi, je ne
+savais pas, et puis cela m'eût semblé de la plus haute inconvenance; du
+reste on me ramenait et je revenais posément, transi; humilié d'être
+conduit, raillé quelquefois par les autres, pas populaire parmi ceux de
+ma classe, et dédaigneux de ces compagnons de chaîne avec lesquels je ne
+me sentais pas une idée commune.
+
+Le jeudi même, il y avait des devoirs qui duraient tout le jour. Des
+pensums aussi, d'absurdes pensums, que je bâclais d'une affreuse
+écriture déformée, ou par lesquels j'essayais toutes les ruses
+écolières, décalcages et porte-plumes à cinq becs.
+
+Et dans mon dégoût de la vie, je ne me soignais même plus; je recevais
+maintenant des remontrances pour être mal peigné, pour avoir les mains
+sales (d'encre s'entend)... Mais si j'insistais, je finirais par mettre
+dans mon récit tout le pâle ennui de ce temps-là.
+
+
+
+
+LI
+
+
+«_Gâteaux! gâteaux! mes bons gâteaux tout chauds_!» Elle avait repris
+ses courses nocturnes, son pas rapide et son refrain, la bonne vieille
+marchande. Régulière comme un automate, elle passait, avec le même
+empressement, aux mêmes heures. Et les longues veillées d'hiver étaient
+recommencées, pareilles à celles de tant d'années précédentes, pareilles
+encore à celles de deux ou trois années qui suivirent.
+
+À huit heures toujours, les dimanches soir, arrivaient nos voisins les
+D***, avec Lucette, et d'autres voisins aussi, avec une toute petite
+fille appelée Marguerite qui venait de se glisser dans mon intimité.
+
+Cette année-là, un nouveau divertissement fut inauguré, pour la clôture
+de ces soirées des dimanches d'hiver sur lesquelles flottait plus
+attristante que jamais la pensée des devoirs du lendemain. Après le thé,
+quand je pressentais que c'était fini, qu'on allait partir, j'entraînais
+cette petite Marguerite dans la salle à manger, et nous nous mettions à
+courir comme des fous autour de la table ronde, faisant à qui
+attraperait l'autre, avec une espèce de rage. Elle était tout de suite
+attrapée, cela va sans dire, moi presque jamais; aussi était-ce toujours
+elle qui poursuivait, et avec acharnement, en frappant des mains sur la
+table, en criant, en menant un tapage d'enfer. À la fin, les tapis
+étaient retournés, les chaises dérangées, tout au pillage. Nous
+trouvions cela stupide, nous les premiers,--et c'était du reste beaucoup
+plus enfant que mon âge. Je ne savais même rien de mélancolique comme ce
+jeu des fins de dimanche, sur lequel planait l'effroi de recommencer
+demain matin la pénible série des classes. C'était simplement une
+manière de prolonger _in extremis_ cette journée de trêve; une manière
+de m'étourdir à force de bruit. C'était aussi comme un défi jeté à ces
+devoirs qui n'étaient jamais faits, qui pesaient sur ma conscience, qui
+troubleraient bientôt mon sommeil, et qu'il faudrait bâcler avec fièvre
+demain matin dans ma chambre, à la lueur d'une bougie, ou à l'aube
+grise et glacée, avant l'heure odieuse de repartir pour le collège.
+
+On était un peu consterné, au salon, d'entendre de loin cette
+bacchanale; de voir surtout qu'elle m'amusait maintenant plus que les
+sonates à quatre mains, plus que la «belle bergère» ou les «propos
+discordants».
+
+Et ce tournoiement triste autour de cette table fut recommencé tous les
+dimanches, sur la pointe de dix heures et demie, pendant au moins deux
+hivers... Le collège ne me valait rien décidément, et encore moins les
+pensums; tout cela, qui m'avait pris trop tard et à rebours, me
+diminuait, m'éteignait, m'abêtissait. Même au point de vue du frottement
+avec mes pareils, le but qu'on avait cru atteindre était manqué aussi
+complètement que possible. Peut-être, si j'avais partagé leurs jeux et
+leurs bousculades... Mais je ne les voyais jamais qu'en classe, sous la
+férule des professeurs, c'était insuffisant; j'étais déjà devenu un
+petit être trop spécial pour rien prendre de leur manière; alors je
+m'enfermais et m'accentuais encore plus dans la mienne. Presque tous
+plus âgés et plus développés que moi, ils étaient beaucoup plus délurés
+aussi, et plus avancés pour les choses pratiques de la vie; de là chez
+eux une sorte de pitié et d'hostilité vis-à-vis de moi, que je leur
+rendais en dédain, sentant combien ils auraient été incapables de me
+suivre dans certaines envolées de mon imagination.
+
+Avec les petits paysans des montagnes ou les petits pêcheurs de l'île je
+n'avais jamais été fier; nous nous entendions par des côtés communs de
+simplicité un peu primitive et d'extrême enfantillage; à l'occasion,
+j'avais joué avec eux comme avec des égaux. Tandis que j'étais fier avec
+ces enfants du collège, qui, eux, me trouvaient bizarre et poseur. Il
+m'a fallu bien des années pour corriger cet orgueil, pour redevenir
+simplement quelqu'un comme tout le monde; surtout pour comprendre qu'on
+n'est pas au-dessus de ses semblables, parce que--pour son propre
+malheur--on est prince et magicien dans le domaine du rêve...
+
+
+
+
+LII
+
+
+Le théâtre de Peau-d'Âne, très agrandi en profondeur, avec une série
+prolongée de portants, était maintenant monté à poste fixe chez tante
+Claire. La petite Jeanne, plus intéressée depuis les nouveaux
+déploiements de mise en scène, venait plus souvent; elle peignait des
+fonds, sous mes ordres, et j'aimais ces moments-là où je reprenais sur
+elle toute ma supériorité. Nous possédions maintenant, dans nos
+réserves, de pleines boîtes de personnages ayant chacun leur nom et leur
+rôle, et, pour les défilés fantastiques, des régiments de monstres, de
+bêtes, de gnomes, modelés en pâte et peints à l'aquarelle.
+
+Je me souviens de notre satisfaction, de notre enthousiasme, le jour où
+fut essayé le grand décor circulaire sans portants qui représentait le
+«vide». Des petits nuages roses, éclairés par côté au jour frisant,
+erraient dans une étendue bleue que des voiles de gaze rendaient
+indécise. Et le char d'une fée aux cheveux de soie, trainé par deux
+papillons, s'avançait au milieu, soutenu par d'invisibles fils.
+
+Cependant rien n'aboutissait complètement, parce que nous ne savions pas
+nous borner; c'étaient chaque fois des conceptions nouvelles, toujours
+de plus étonnants projets, et la répétition générale était reculée de
+mois en mois, jusque dans un avenir improbable...
+
+Toutes les entreprises de ma vie auront, ou ont eu déjà, le sort de
+cette Peau-d'Âne...
+
+
+
+
+LIII
+
+
+Parmi ces professeurs qui sévirent si cruellement contre moi pendant mes
+années de collège--et qui avaient tous des surnoms--les plus terribles,
+sans contredit, furent le Bœuf Apis et le Grand-Singe-Noir. (J'espère
+que s'ils lisaient ceci, ils comprendraient à quel point de vue enfantin
+je me replace pour l'écrire. Si je les retrouvais aujourd'hui, j'irais
+sans nul doute à eux la main tendue, en m'excusant d'avoir été leur
+élève très indocile).
+
+Oh! le Grand-Singe surtout, je le haïssais! Quand du haut de sa chaire
+il laissait tomber cette phrase: «Vous me ferez cent lignes, vous, le
+petit sucré là-bas!» je lui aurais sauté à la figure comme un chat
+outragé. Il a, le premier, éveillé en moi ces violences soudaines qui
+devaient faire partie de mon caractère d'homme et que rien ne laissait
+prévoir chez l'enfant plutôt patient et doux que j'étais.
+
+Et cependant, il serait inexact de dire que j'aie été tout à fait un
+mauvais élève; inégal plutôt, à surprises; un jour premier, dernier le
+lendemain, mais restant en somme dans une moyenne acceptable, avec
+toujours, à la fin de l'année, les prix de version.
+
+Rien que ceux-là, par exemple,--et je m'étonnais que tout le monde ne
+les eût pas, tant cela me semblait facile. J'avais au contraire le thème
+extrêmement rebelle; la narration, encore davantage.
+
+Je désertais de plus en plus mon propre bureau, et c'était chez tante
+Claire, à côté de l'ours aux pralines, que je subissais avec plus de
+résignation la torture des devoirs; sur le mur, dans un recoin caché de
+la boiserie de cette chambre, un portrait à la plume du Grand-Singe
+subsiste encore, avec d'autres bonshommes de fantaisie; l'encre a pâli,
+jauni, mais on les a respectés et, quand je les regarde, je retrouve
+encore du mortel ennui, de l'étouffement glacé,--des impressions de
+collège, enfin.
+
+Tante Claire était plus que jamais ma ressource, par ces temps durs,
+cherchant toujours mes mots dans les dictionnaires et se condamnant même
+souvent à faire à ma place, d'une écriture imitée, les pensums du
+Grand-Singe.
+
+
+
+
+LIV
+
+
+--Apporte-moi, je te prie, le... deuxième... non, le troisième... tiroir
+de ma chiffonnière.
+
+C'est maman qui parle, s'amusant elle-même de ces tiroirs qu'elle me
+demande chaque jour depuis des années,--et quelquefois pour le seul
+plaisir de me les demander, sans en avoir un besoin bien réel. (C'était
+un des premiers services que j'avais su lui rendre étant tout petit: lui
+apporter suivant les cas l'un ou l'autre de ces tiroirs en miniature. Et
+la tradition nous en est longtemps restée.)
+
+À l'époque de ma vie où j'en suis arrivé, c'est généralement le soir que
+se passe cette promenade de tiroirs, à mon retour du collège, quand déjà
+le jour baisse; maman est assise à sa place accoutumée, causant ou
+brodant près de sa fenêtre, sa corbeille à ouvrage devant elle; et la
+chiffonnière, dont les différents compartiments lui deviennent tour à
+tour utiles, est située assez loin, dans l'antichambre.
+
+Une chiffonnière Louis XV, bien vénérable pour avoir appartenu à nos
+grand-grand'mères. On y trouve de très anciennes petites boîtes
+peinturlurées, qui ont dû être là de tout temps et que les doigts des
+aïeules touchaient sans doute chaque jour. Il va sans dire que je
+connais tous les secrets de ces compartiments, maintenus dans un ordre
+immuable; il y a l'étage des soies, qui sont classées dans des sacs en
+rubans; il y a celui des aiguilles, celui des petites soutaches et celui
+des petits crochets. Et l'arrangement de ces choses est tel encore sans
+doute que l'avaient conçu les aïeules dont ma mère a continué la sainte
+activité.
+
+Apporter ces tiroirs de chiffonnière, a été une des joies, un des
+orgueils de ma première enfance, et rien n'a changé dans leur
+organisation depuis cette époque-là. Ils m'ont inspiré de tout temps le
+plus tendre respect; ils sont absolument mêlés pour moi à l'image de ma
+mère et à tout ce que ces mains bienfaisantes, si agiles au travail, ont
+fabriqué de jolies petites choses,--jusqu'à la dernière de ses
+broderies, qui fut un mouchoir pour moi.
+
+Vers mes dix-sept ans, après de terribles revers--à une époque
+tourmentée que ce récit n'embrassera pas, mais dont je puis bien parler
+puisque j'ai déjà tant de fois, dans de précédents chapitres, empiété
+sur l'avenir--il m'a fallu, pendant quelques mois envisager la terreur
+de me séparer de cette maison familiale et de ce qu'elle contenait de si
+précieux; alors, dans les moments où je me mettais à passer en revue,
+avec un recueillement funèbre, tous les souvenirs qui allaient m'être
+arrachés, une de mes cruelles angoisses était de me dire: «Jamais plus
+je ne reverrai l'antichambre où était cette chiffonnière, jamais plus je
+ne pourrai apporter à maman ces chers tiroirs...»
+
+Et sa corbeille à ouvrage, toujours celle d'autrefois, que je l'ai priée
+de ne jamais changer, même malgré un peu d'usure,--et les différents
+petits bibelots qui s'y trouvent, étuis, boîtes pour les aiguilles,
+écrous pour tenir les broderies!--L'idée que je pourrai connaître un
+temps où les mains bien aimées qui touchent journellement ces choses ne
+les toucheront jamais plus, m'est une épouvante horrible contre laquelle
+je ne me sens aucun courage. Tant que je vivrai, évidemment, on
+conservera tout tel quel, dans une tranquillité de reliques; mais après,
+à qui écherra cet héritage qu'on ne comprendra plus; que deviendront
+ces pauvres petits riens que je chéris?
+
+Cette corbeille à ouvrage de maman et ces tiroirs de chiffonnière, c'est
+sans doute ce que j'abandonnerai avec le plus de mélancolie et
+d'inquiétude, quand il faudra m'en aller de ce monde...
+
+Très puéril en vérité, et j'en suis confus;--cependant je crois que je
+pleure presque, en écrivant cela...
+
+
+
+
+LV
+
+
+Avec le tracas toujours croissant des devoirs, depuis bien des mois je
+n'avais plus le temps de lire ma Bible, à peine de faire le matin ma
+prière.
+
+Je continuais d'aller très régulièrement au temple chaque dimanche; du
+reste nous y allions tous ensemble. Je respectais le banc de famille,
+depuis si longtemps connu,--et cette place conservera même toujours pour
+moi quelque chose d'à part, qui lui vient de ma mère.
+
+C'était là cependant, au temple, que ma foi ne cessait de recevoir les
+atteintes les plus redoutables: celles du froid et de l'ennui. En
+général, les commentaires, les raisonnements humains, m'amoindrissaient
+toujours la Bible et l'Évangile, m'enlevaient des parcelles de leur
+grande poésie sombre et douce. Il était déjà très difficile de toucher
+à ces choses, devant un petit esprit comme le mien, sans les abîmer. Le
+culte de chaque soir en famille ramenait seul en moi un vrai
+recueillement religieux parce qu'alors les voix qui lisaient ou qui
+priaient m'étaient chères, et cela changeait tout.
+
+Et puis, de mes contemplations continuelles des choses de la nature, de
+mes méditations devant les fossiles venus des montagnes ou des falaises
+et entassés dans mon musée, naissait déjà, au fin fond de moi-même, un
+vague panthéisme inconscient.
+
+En somme, ma foi, encore très enracinée, très vivante, était couverte à
+présent d'un voile de sommeil, qui la laissait capable de se réveiller à
+certaines heures, mais qui, en temps ordinaire, en annulait presque les
+effets. D'ailleurs, je me sentais troublé pour prier; ma conscience,
+restée timorée, n'était jamais tranquille quand je me mettais à
+genoux,--à cause de mes malheureux devoirs toujours plus ou moins
+escamotés, à cause de mes rébellions contre le Bœuf Apis ou le
+Grand-Singe, que j'étais obligé de cacher, de déguiser quelquefois
+jusqu'à friser le mensonge. J'avais de cuisants remords de tout cela,
+des instants de détresse morale et alors, pour y échapper, je me jetais
+plus qu'autrefois dans des jeux bruyants et des fous rires; à mes heures
+de conscience plus particulièrement troublée, n'osant pas affronter le
+regard de mes parents, c'était avec les bonnes que je me réfugiais, pour
+jouer à la paume, sauter à la corde, faire tapage.
+
+Il y avait bien deux ou trois ans que j'avais cessé de parler de ma
+vocation religieuse et je comprenais à présent combien tout cela était
+fini, impossible; mais je n'avais rien trouvé d'autre pour mettre à la
+place. Et quand des étrangers demandaient à quelle carrière on me
+destinait, mes parents, un peu anxieux de mon avenir, ne savaient que
+répondre; moi encore bien moins...
+
+Cependant mon frère, qui se préoccupait, lui aussi, de cet avenir
+indéchiffrable, émit un jour l'idée--dans une de ses lettres qui pour
+moi sentaient toujours les lointains pays enchantés--que le mieux serait
+de faire de moi un ingénieur, à cause de certaine précision de mon
+esprit, de certaine facilité pour les mathématiques, qui était, du
+reste, une anomalie dans mon ensemble. Et, après qu'on m'eut consulté et
+que j'eus répondu négligemment: «Je veux bien, ça m'est égal,» la choses
+parut décidée.
+
+Cette période pendant laquelle je fus destiné à l'École polytechnique
+dura un peu plus d'un an. Là où ailleurs, qu'est-ce que cela pouvait me
+faire? Quand je regardais les hommes d'un certain âge qui
+m'entouraient, même ceux qui occupaient les positions les plus
+honorables, les plus justement respectées auxquelles je pusse prétendre,
+et que je me disais: il faudra un jour être comme l'un d'eux, vivre
+utilement, posément, _dans un lieu donné, dans une sphère déterminée_,
+et puis vieillir, et ce sera tout... alors une désespérance sans bornes
+me prenait; je n'avais envie de rien de possible ni de raisonnable;
+j'aurais voulu plus que jamais rester un enfant, et la pensée que les
+années fuyaient, qu'il faudrait bientôt, bon gré, mal gré, être un
+homme, demeurait pour moi angoissante.
+
+
+
+
+LVI
+
+
+Deux jours par semaine, pendant les classes d'histoire, j'étais mêlé aux
+élèves des cours de marine, qui portaient des ceintures rouges pour se
+donner des airs de matelots et qui dessinaient sur leurs cahiers des
+ancres ou des navires.
+
+Je ne songeais point à cette carrière-là pour moi-même; à peine deux ou
+trois fois y avais-je arrêté mon esprit, mais plutôt avec inquiétude:
+c'était la seule cependant qui pût m'attirer par tout son côté de
+voyages et d'aventures; mais elle m'effrayait aussi plus qu'aucun autre,
+à cause de ses longs exils que la foi ne m'aiderait plus à supporter
+comme au temps de ma vocation de missionnaire.
+
+S'en aller comme mon frère; quitter pour des années ma mère et tous
+ceux que j'aimais; pendant des années, ne pas voir ma chère petite cour
+reverdir au printemps, ni les roses fleurir sur nos vieux murs, non, je
+ne me sentais pas ce courage.
+
+Surtout, il me semblait établi _a priori_, à cause sans doute de mon
+genre d'éducation, qu'un tel métier, si rude, ne pouvait être pour moi.
+Et je savais très bien d'ailleurs, par quelques mots prononcés en ma
+présence, que si l'idée folle m'en venait jamais, mes parents
+repousseraient cela bien loin, n'y consentiraient à aucun prix.
+
+
+
+
+LVII
+
+
+Très nostalgiques à présent, les impressions que me causait mon musée,
+quand j'y montais les jeudis d'hiver, après avoir fini mes devoirs ou
+mes pensums, et toujours un peu tard; la lumière baissant déjà,
+l'échappée de vue sur les grandes plaines s'embrumant en un gris rosé
+extrêmement triste. Nostalgie de l'été, nostalgie du soleil et du Midi,
+amenée par tous ces papillons du jardin de mon oncle, qui étaient rangés
+là sous des verres, par tous ces fossiles des montagnes, qui avaient été
+ramassés là-bas en compagnie des petits Peyral.
+
+C'était l'avant-goût de ces regrets d'_ailleurs_, qui plus tard, après
+les longs voyages aux pays chauds, devaient me gâter mes retours au
+foyer, mes retours d'hiver.
+
+Oh! il y avait surtout le papillon «citron aurore»! À certains moments,
+j'éprouvais un amer plaisir à le fixer, pour approfondir et chercher à
+comprendre la mélancolie qui me venait de lui. Il était dans une vitrine
+du fond; ses deux nuances si fraîches et si étranges, comme celle d'une
+peinture de Chine, d'une robe de fée, s'avivaient l'une par l'autre,
+formaient un ensemble lumineux quand venait le crépuscule gris et quand
+déjà les autres papillons ses voisins paraissaient ne plus être que de
+vilaines petites chauves-souris noirâtres.
+
+Dès que mes yeux s'arrêtaient sur lui, j'entendais la chanson traînante,
+somnolente, en fausset montagnard: «Ah! ah! la bonne histoire!...» puis
+je revoyais le porche blanchi du domaine de Bories, au milieu d'un
+silence de soleil et d'été. Alors un immense regret me prenait des
+vacances passées; tristement je constatais le recul où elles étaient
+déjà dans les temps accomplis et le lointain où se tenaient encore les
+vacances à venir; puis d'autres sentiments inexpressibles m'arrivaient
+aussi, sortis toujours des mêmes insondables dessous, et complétant un
+bien étrange ensemble.
+
+Ce rapprochement du papillon, de la chanson et de Bories, continua
+longtemps de me causer des tristesses que tout ce que j'ai essayé de
+dire n'explique pas suffisamment; cela dura jusqu'à l'époque où un
+grand vent d'orage passa sur ma vie, emportant la plupart de ces petites
+choses d'enfance.
+
+Quelquefois, en présence du papillon, dans le calme gris des soirs
+d'hiver, j'allais jusqu'à chanter moi-même le petit refrain plaintif de
+la «bonne histoire» en me faisant la voix très flûtée qu'il fallait;
+alors le porche de Bories m'apparaissait plus nettement encore, lumineux
+et désolé, par un midi de septembre; c'était un peu comme l'association
+qui s'est faite plus tard dans ma tête entre les chants en fausset
+plaintif des Arabes et les blancheurs de leurs mosquées, les suaires de
+chaux de leurs portiques...
+
+Il existe encore, ce papillon, dans tout l'éclat de ses deux nuances
+bizarres, momifié sous sa vitre, aussi frais qu'autrefois, et il est
+resté pour moi une sorte de gris-gris auquel je tiens beaucoup. Ces
+petits de Sainte-Hermangarde,--que j'ai perdus de vue depuis des années
+et qui sont maintenant attachés d'ambassade quelque part en
+Orient,--s'ils lisent ceci, seront bien étonnés sans doute d'apprendre
+quel prix les circonstances ont donné à leur cadeau.
+
+
+
+
+LVIII
+
+
+De ces hivers, empoisonnés maintenant par la vie de collège, l'événement
+capital était toujours la fête des étrennes.
+
+Dès la fin de novembre, nous avions coutume, ma sœur, Lucette et moi,
+d'afficher chacun la liste des choses qui nous faisaient envie; dans nos
+deux familles, tout le monde nous préparait des surprises, et le mystère
+qui entourait ces cadeaux était mon grand amusement des derniers jours
+de l'année. Entre parents, grand'mères et tantes, commençaient, pour
+m'intriguer davantage, de continuelles conversations à mots couverts;
+des chuchotements, qu'on faisait mine d'étouffer dès que je
+paraissais...
+
+Entre Lucette et moi, cela devenait même un vrai jeu de devinettes.
+Comme pour les «Mots à double sens», on avait le droit de se poser
+certaines questions déterminées,--par exemple, la très saugrenue que
+voici: «Ça a-t-il des poils de bête?»
+
+Et les réponses étaient dans ce genre:
+
+--Ce que ton père te donne (un nécessaire de toilette en peau) en a eu,
+mais n'en a plus; cependant, à quelques parties de l'intérieur (les
+brosses), on a cru devoir en ajouter de postiches. Ce que ta maman te
+donne (une fourrure avec un manchon) en a quelques-uns encore. Ce que ta
+tante te donne (une lampe) aide à mieux voir ceux qu'ont les bêtes sur
+le dos; mais... attends, oui, je crois bien que ça n'en a pas
+soi-même...
+
+Par les crépuscules de décembre, entre chien et loup, quand on était
+assis sur les petits tabourets bas, devant les feux de bois de chêne, on
+poursuivait la série de ces questions de jour en jour plus palpitantes,
+jusqu'au 31, jusqu'au grand soir des mystères dévoilés...
+
+Ce soir là, les cadeaux des deux familles, enveloppés, ficelés,
+étiquetés, étaient réunis sur des tables, dans une salle dont l'entrée
+nous avait été interdite, à Lucette et à moi, depuis la veille. À huit
+heures, on ouvrait les portes et tout le monde pénétrait en cortège, les
+aïeules les premières, chacun venant chercher son lot dans ce fouillis
+de paquets blancs attachés de faveurs. Pour moi, entrer là était un
+moment de joie telle que, jusqu'à douze ou treize ans, je n'ai jamais pu
+me tenir de faire des sauts de cabri, en manière de salut, avant de
+franchir le seuil.
+
+On faisait ensuite un souper de onze heures, et quand la pendule de la
+salle à manger sonnait minuit, tranquillement, de son même timbre
+impassible, on se séparait, aux premières minutes d'une de ces années
+d'autrefois, enfouies à présent sous la cendre de tant d'autres.
+
+Je me couchais ce soir-là avec toutes mes étrennes dans ma chambre
+auprès de moi, gardant même sur mon lit les préférées. Je m'éveillais
+ensuite de meilleure heure que de coutume pour les revoir; elles
+enchantaient ce matin d'hiver, premier de l'année nouvelle.
+
+Une fois, il y eut dans le nombre un grand livre à images, traitant du
+monde antédiluvien.
+
+Les fossiles avaient commencé de m'initier aux mystères des créations
+détruites.
+
+Je connaissais déjà plusieurs de ces sombres bêtes, qui, aux temps
+géologiques, ébranlaient les forêts primitives de leurs pas lourds;
+depuis longtemps, je m'inquiétais d'elles,--et je les retrouvai là
+toutes, dans leur milieu, sous leur ciel de plomb, parmi leurs hautes
+fougères.
+
+Le monde antédiluvien, qui déjà hantait mon imagination, devint un de
+mes plus habituels sujets de rêve; souvent, en y concentrant toute mon
+attention, j'essayais de me représenter quelque monstrueux paysage
+d'alors, toujours par les mêmes crépuscules sinistres, avec des
+lointains pleins de ténèbres; puis, quand l'image ainsi créée arrivait
+tout à fait au point comme une vision véritable, il s'en dégageait pour
+moi une tristesse sans nom, qui en était comme l'âme exhalée,--et
+aussitôt c'était fini, cela s'évanouissait.
+
+Bientôt aussi un nouveau décor de Peau-d'Âne s'ébaucha, qui représentait
+un site de la période du lias: c'était, dans une demi-obscurité, sous
+d'accablantes nuées, un morne marécage où, parmi des prêles et des
+fougères, remuaient lentement des bêtes disparues.
+
+Du reste, Peau-d'Âne commençait à ne plus être Peau-d'Âne; je renonçais
+peu à peu aux personnages, qui me choquaient maintenant par leurs
+inadmissibles attitudes de poupées; ils dormaient déjà, les pauvres
+petits, relégués dans ces boîtes d'où sans doute on ne les exhumera
+jamais.
+
+Mes nouveaux décors n'avaient plus rien de commun avec la pièce: des
+dessous de forêts vierges, des jardins exotiques, des palais d'Orient
+nacrés et dorés; tous mes rêves enfin, que j'essayais de réaliser là
+avec mes petits moyens d'alors, en attendant mieux, en attendant
+l'improbable mieux de l'avenir...
+
+
+
+
+LIX
+
+
+Cependant, après ce pénible hiver passé sous la coupe du Bœuf Apis et du
+Grand-Singe, le printemps revint encore, très troublant toujours pour
+les écoliers, qui ont des envies de courir, qui ne tiennent plus en
+place, que les premiers jours tièdes mettent hors d'eux-mêmes. Les
+rosiers poussaient partout sur nos vieux murs; ma chère petite cour
+devenait de nouveau bien tentante, au soleil de mars, et je m'y
+attardais longuement à regarder s'éveiller les insectes et voler les
+premiers papillons, les premières mouches. Peau-d'Âne même en était
+négligée.
+
+On ne venait plus me conduire au collège ni m'y chercher; j'avais obtenu
+la suppression de cet usage, qui me rendait ridicule aux yeux de mes
+pareils. Et souvent, pour m'en revenir, je faisais un léger détour par
+les remparts tranquilles, d'où l'on voyait les villages et un peu des
+lointains de la campagne.
+
+Je travaillais avec moins de zèle que jamais, ce printemps-là; le beau
+temps qu'il faisait dehors me mettait la tête à l'envers.
+
+Et une des parties où j'étais le plus nul était assurément la narration
+française; je rendais généralement le simple «canevas» sans avoir trouvé
+la moindre «broderie» pour l'orner. Dans la classe, il y en avait un qui
+était l'aigle du genre et dont on lisait toujours à haute voix les
+élucubrations. Oh! tout ce qu'il glissait là dedans de jolies choses!
+(Il est devenu, dans un village de manufactures, le plus prosaïque des
+petits huissiers.) Un jour que le sujet proposé était: «Un naufrage», il
+avait trouvé des accents d'un lyrisme!... et j'avais donné, moi, une
+feuille blanche avec le titre et ma signature. Non, je ne pouvais pas me
+décider à développer les sujets du Grand-Singe: une espèce de pudeur
+instinctive m'empêchait d'écrire les banalités courantes, et quant à
+mettre des choses de mon cru, l'idée qu'elles seraient lues, épluchées
+par ce croque-mitaine, m'arrêtait net.
+
+Cependant j'aimais déjà écrire, mais pour moi tout seul par exemple, et
+en m'entourant d'un mystère inviolable. Pas dans le bureau de ma
+chambre, que souillaient mes livres et mes cahiers de collège, mais dans
+le très petit bureau ancien qui faisait partie du mobilier de mon musée,
+existait déjà quelque chose de bizarre qui représentait mon journal
+intime, première manière. Cela avait des aspects de grimoire de fée ou
+de manuscrit d'Assyrie; une bande de papier sans fin s'enroulait sur un
+roseau; en tête, deux espèces de sphinx d'Égypte, à l'encre rouge, une
+étoile cabalistique,--et puis cela commençait, tout en longueur comme le
+papier, et écrit en une cryptographie de mon invention. Un an plus tard
+seulement, à cause des lenteurs que ces caractères entraînaient, cela
+devint un cahier d'écriture ordinaire; mais je continuai de le tenir
+caché, enfermé sous clef comme une œuvre criminelle. J'y inscrivais,
+moins les événements de ma petite existence tranquille, que mes
+impressions incohérentes, mes tristesses des soirs, mes regrets des étés
+passés et mes rêves de lointains pays... J'avais déjà ce besoin de
+noter, de fixer des images fugitives, de lutter contre la fragilité des
+choses et de moi même, qui m'a fait poursuivre ainsi ce journal jusqu'à
+ces dernières années... Mais, en ce temps-là, l'idée que quelqu'un
+pourrait un jour y jeter les yeux m'était insupportable; à tel point
+que, si je partais pour quelque petit voyage dans l'île ou ailleurs,
+j'avais soin de le cacheter et d'écrire solennellement sur l'enveloppe:
+«C'est ma dernière volonté que l'on brûle ce cahier sans le lire.»
+
+Mon Dieu, j'ai bien changé depuis cette époque. Mais ce serait beaucoup
+sortir du cadre de ce récit d'enfance, que de conter par quels hasards
+et par quels revirements dans ma manière, j'en suis venu à chanter mon
+mal et à le crier aux passants quelconques, pour appeler à moi la
+sympathie des inconnus les plus lointains;--et appeler avec plus
+d'angoisse à mesure que je pressens davantage la finale poussière... Et,
+qui sait? en avançant dans la vie, j'en viendrai peut-être à écrire
+d'encore plus intimes choses qu'à présent on ne m'arracherait pas,--et
+cela pour essayer de prolonger, au delà de ma propre durée, tout ce que
+j'ai été, tout ce que j'ai pleuré, tout ce que j'ai aimé...
+
+
+
+
+LX
+
+
+Ce même printemps-là, il y eut un retour du père de la petite Jeanne qui
+me frappa beaucoup. Depuis quelques jours, sa maison était sens dessus
+dessous, dans les préparatifs et la joie de cette arrivée prochaine. Et,
+la frégate qu'il commandait étant rentrée dans le port un peu plus tôt
+qu'on n'avait supposé, je le vis de ma fenêtre un beau soir, qui
+revenait chez lui, seul, se hâtant dans la rue pour surprendre son
+monde... Il arrivait de je ne sais quelle colonie éloignée après deux ou
+trois ans d'absence, et il me parut qu'il n'avait pas changé d'aspect...
+On rentrait donc au foyer tout de même! Elles finissaient donc, ces
+années d'exil, qui aujourd'hui du reste me faisaient déjà l'effet d'être
+moins longues qu'autrefois!... Mon frère lui aussi, à l'automne
+prochain, allait nous revenir; ce serait bientôt comme s'il ne nous
+avait jamais quittés.
+
+Et quelle joie, sans doute, que ces retours! Et quel prestige
+environnait ceux qui arrivaient de si loin!
+
+Le lendemain, chez Jeanne, dans sa cour, je regardais déballer d'énormes
+caisses en bois des pays étrangers; quelques-unes étaient recouvertes de
+toiles goudronnées, débris de voiles sans doute, qui sentaient la bonne
+odeur des navires et de la mer; deux matelots à large col bleu
+s'empressaient à déclouer, à découdre; et ils retiraient de là dedans
+des objets d'apparence inconnue qui avaient des senteurs de «colonies»;
+des nattes, des gargoulettes, des potiches; même des cocos et d'autres
+fruits de là-bas...
+
+Le vieux grand-père de Jeanne, ancien marin lui aussi, était à côté de
+moi, surveillant du coin de l'œil ce déballage, et tout à coup, d'entre
+des planches que l'on séparait à coups de masse, nous vîmes s'échapper
+de vilaines petites bêtes brunes, empressées, sur lesquelles les deux
+matelots sautèrent à pieds joints pour les tuer:
+
+--Des cancrelats, n'est-ce pas, commandant? demandai-je au grand-père.
+
+--Comment! Tu connais ça, toi, petit terrien? me répondit-il en riant.
+
+À vrai dire, je n'en avais jamais vu; mais des oncles à moi, qui avaient
+habité dans leur compagnie, m'en avaient beaucoup parlé. Et j'étais ravi
+de faire une première connaissance avec ces bêtes, qui sont spéciales
+aux pays chauds et aux navires...
+
+
+
+
+LXI
+
+
+Le printemps! Le printemps!
+
+Sur les murs de ma cour, les rosiers blancs étaient fleuris, les jasmins
+étaient fleuris, les chèvrefeuilles retombaient en longues guirlandes,
+délicieusement odorantes.
+
+Je recommençais à vivre là du matin au soir, dans l'intimité des plantes
+et des vieilles pierres, écoutant le jet d'eau bruire à l'ombre du grand
+prunier, examinant les graminées et les mousses des bois égarées sur les
+bords de mon bassin, et, du côté ardent, où donnait tout le jour le
+soleil, comptant les boutons des cactus.
+
+Les départs du mercredi soir pour la Limoise étaient aussi
+recommencés,--et j'en rêvais, cela va sans dire, d'une semaine à
+l'autre, au grand détriment des leçons et des devoirs.
+
+
+
+
+LXII
+
+
+Je crois que le printemps de cette année-là fut vraiment le plus
+radieux, le plus grisant des printemps de mon enfance, par contraste
+sans doute avec le si pénible hiver pendant lequel avait tout le temps
+sévi le Grand-Singe.
+
+Oh! la fin de mai, les hauts foins, puis les fauchages de juin! Dans
+quelle lumière d'or je revois tout cela!
+
+Les promenades du soir, avec mon père et ma sœur, se continuaient comme
+dans mes premières années; ils venaient maintenant m'attendre à la
+sortie du collège, à quatre heures et demie et nous partions directement
+pour les champs. Notre prédilection, ce printemps-là, se maintint pour
+certaines prairies pleines d'amourettes roses; et au retour je
+rapportais toujours des gerbes de ces fleurs.
+
+Dans cette même région, venait d'éclore une peuplade éphémère de toutes
+petites phalènes noires et roses (du même rose que les amourettes) qui
+dormaient posées partout sur les longues tiges des herbes, et qui
+s'envolaient comme un effeuillement de pétales de fleurs, dès qu'on
+agitait ces foins. C'est à travers d'exquises limpidités d'atmosphère de
+juin, que me réapparaît tout cela... Pendant la classe de l'après-midi,
+l'idée de ces grandes prairies qui m'attendaient, me troublait encore
+plus que l'air tiède et les senteurs printanières entrant à pleines
+fenêtres.
+
+Mais j'ai surtout gardé le souvenir d'un soir où ma mère nous avait
+promis, par exception, d'être de la promenade, pour voir, elle aussi,
+ces champs d'amourettes. Cette fois-là, plus distrait que de coutume,
+j'avais été menacé de retenue par le Grand-Singe, et tout le temps de la
+classe je m'étais cru puni. Cette retenue du soir, qui nous gardait une
+heure de plus par ces beaux temps de juin, était toujours un cruel
+supplice. Mais surtout j'avais le cœur serré en songeant que maman
+viendrait précisément là m'attendre,--et que les printemps étaient
+courts, qu'on allait bientôt faucher les foins, que peut-être une autre
+soirée aussi radieuse ne se retrouverait plus de l'année...
+
+Aussitôt la classe finie, j'allai anxieusement consulter la liste
+fatale, entre les mains du maître d'études: je n'y étais pas! Le
+Grand-Singe-Noir m'avait oublié, ou fait grâce!
+
+Oh! ma joie alors de sortir en courant de ce collège, d'apercevoir maman
+qui avait tenu sa promesse, et qui m'attendait là, souriante, avec mon
+père et ma sœur... L'air qu'on respirait dehors était plus exquis que
+jamais, d'une tiédeur embaumée, et la lumière avait un resplendissement
+de pays chaud.--Quand je repense à ce moment-là, à ces prés
+d'amourettes, à ces phalènes roses, il se mêle à mon regret une espèce
+d'anxiété indéfinissable, comme du reste chaque fois que je me retrouve
+en présence de choses qui m'ont frappé et charmé par des dessous
+mystérieux, avec une intensité que je ne m'explique pas.
+
+
+
+
+LXIII
+
+
+J'ai déjà dit que j'avais toujours été beaucoup plus enfant que mon âge.
+Si on pouvait mettre en présence le personnage que j'étais alors et
+quelques-uns, de ces petits Parisiens de douze ou treize ans élevés par
+les méthodes les plus perfectionnées et les plus modernes, qui déjà
+déclament, pérorent, ont des idées en politique, me glacent par leurs
+conversations, comme ce serait drôle et avec quel dédain ils me
+traiteraient!
+
+Je m'étonne moi-même de la dose d'enfantillage que je conservais pour
+certaines choses, car, en fait d'art et de rêve, malgré le manque de
+procédé, le manque d'acquis, j'allais bien plus loin et plus haut qu'à
+présent, c'est incontestable; et, si ce grimoire enroulé sur un roseau,
+dont je parlais tout à l'heure, existait encore, il vaudrait vingt fois
+ces notes pâles, sur lesquelles il me semble déjà qu'on a secoué de la
+cendre.
+
+
+
+
+LXIV
+
+
+Ma chambre, où je ne m'installais plus jamais pour travailler, où je
+n'entrais plus guère que le soir pour dormir, redevint pendant ce beau
+mois de juin mon lieu de délices, après le dîner, par les longs
+crépuscules tièdes et charmants. C'est que j'avais inventé un jeu, un
+perfectionnement du rat en guenilles que les gamins vulgaires font
+courir au bout d'une ficelle, le soir, dans les jambes des passants. Et
+cela m'amusait, mais d'une façon inouïe, sans lassitude possible. Cela
+m'amuserait encore autant, si j'osais, et je souhaite que mon invention
+soit imitée par tous les petits auxquels on aura l'imprudence de laisser
+lire ce chapitre.
+
+Voici: de l'autre côté de la rue, juste en face de ma fenêtre et au
+premier étage aussi, demeurait une bonne vieille fille appelée
+mademoiselle Victoire (avec de grands bonnets à ruche du temps passé et
+des lunettes rondes). J'avais obtenu d'elle l'autorisation de fixer à
+l'arrêtoir de son contrevent une ficelle qui traversait la rue, et
+venait chez moi s'enrouler en pelote sur un bâton.
+
+Le soir, dès que le jour baissait, un oiseau de ma fabrication--espèce
+de corbeau saugrenu charpenté en fil de fer avec des ailes de soie
+noire--sortait sournoisement d'entre mes persiennes, aussitôt refermées,
+et descendait, d'une allure drôle, se poser au milieu de la rue sur les
+pavés. Un anneau auquel il était suspendu, pouvait courir librement le
+long de la ficelle, devenue invisible au crépuscule, et, tout le temps,
+je le faisais sautiller, sautiller par terre, dans une agitation
+comique.
+
+Et quand les passants se baissaient pour regarder quelle était cette
+invraisemblable bête qui se trémoussait tant,--crac! je tirais bien fort
+le bout gardé dans ma main: l'oiseau alors remontait très haut en l'air,
+après leur avoir sauté au nez.
+
+Oh! derrière mes persiennes, me suis je amusé, ces beaux soirs-là; ai-je
+ri, tout seul, des cris, des effarements, des réflexions, des
+conjectures. Ce qui m'étonne, c'est qu'après le premier moment de
+frayeur, les gens prenaient le parti de rire autant que moi; il est
+vrai, la plupart étaient des voisins, qui devinaient de qui cette
+mystification devait leur venir,--et j'étais aimé dans mon quartier en
+ce temps-là. Ou bien c'étaient des matelots, passants de bonne
+composition, qui se montrent en général indulgents aux enfantillages--et
+pour cause.
+
+Mais ce qui restera pour moi incompréhensible, c'est que, dans ma
+famille, où on péchait plutôt par excès de réserve, on ait pu fermer les
+yeux là-dessus, tolérer même tacitement ce jeu pendant tout un
+printemps; je ne me suis jamais expliqué ce manque de correction, et les
+années, au lieu de m'éclaircir ce mystère, n'ont fait que me le rendre
+plus surprenant encore.
+
+Cet oiseau noir est naturellement devenu une de mes nombreuses reliques:
+de loin en loin, tous les deux ou trois ans, je le regarde: un peu mité,
+mais me rappelant toujours les belles soirées des mois de juin disparus,
+les griseries délicieuses des anciens printemps.
+
+
+
+
+LXV
+
+
+Les jeudis de Limoise, à la rage du soleil, quand tout dormait accablé
+dans la campagne silencieuse, j'avais pris l'habitude de grimper sur le
+vieux mur d'enceinte, au fond du jardin, et d'y rester longtemps, à
+califourchon, immobile à la même place, les touffes de lierre me montant
+jusqu'aux épaules, toutes les mouches et toutes les sauterelles
+bruissant autour de moi. Comme du haut d'un observatoire, je contemplais
+la campagne chaude et morne, les bruyères, les bois, et les légers
+voiles blancs du mirage, que l'extrême chaleur agitait sans cesse d'un
+petit mouvement tremblant de surface de lac. Ces horizons de la Limoise
+conservaient encore pour moi, l'espèce de mystère d'inconnu que je leur
+avais prêté pendant les premiers étés de ma vie. La région un peu
+solitaire qu'on voyait du haut de ce mur, je me la représentais comme
+devant se continuer indéfiniment ainsi, par des landes et des bois, en
+vrai site de contrée primitive; j'avais beau très bien savoir, à
+présent, qu'au delà se trouvaient, comme ailleurs, des routes, des
+cultures et des villes, je réussissais à garder l'illusion de la
+sauvagerie de ces lointains.
+
+Du reste, pour mieux me tromper moi-même, j'avais soin de cacher, avec
+mes doigts repliés en longue-vue, tout ce qui pouvait me gâter cet
+ensemble désert: une vieille ferme là-bas, avec un coin de vigne
+labourée et un bout de chemin. Et là, tout seul, distrait par rien dans
+ce silence plein de bourdonnements d'insectes, dirigeant toujours le
+creux de ma main vers les parties les plus agrestes d'alentour,
+j'arrivais très bien à me donner des impressions de pays exotiques et
+sauvages.
+
+Des impressions de Brésil surtout. Je ne sais pas pourquoi c'était
+plutôt le Brésil, que le bois voisin me représentait, dans ces moments
+de contemplations.
+
+Et il me faut dire en passant comment est ce bois, le premier de tous
+les bois de la terre que j'aie connu et celui que j'ai le plus aimé: de
+très vieux chênes verts, arbres aux feuilles persistantes et d'une
+couleur sombre, formant un peu colonnade de temple avec leurs troncs
+élancés; et là-dessous, aucune broussaille, mais un sol à part,
+constamment sec, recouvert toute l'année de la même petite herbe
+exquise, courte et très fine comme un duvet; çà et là seulement quelques
+bruyères, quelques filipendules, quelques rares fleurettes d'ombre.
+
+
+
+
+LXVI
+
+
+...En classe, on expliquait l'Iliade,--que j'aurais sans doute aimée,
+mais qu'on m'avait rendue odieuse avec les analyses, les pensums, les
+récitations de perroquet;--et tout à coup je m'arrêtai plein
+d'admiration devant le vers fameux:
+
+Bè d'akeôn thina _polufloisboio thalassés_.
+
+qui finit comme le bruit d'une lame de marée montante étalant sa nappe
+d'écume sur les galets d'une plage.
+
+--Remarquez, dit le Grand-Singe, remarquez l'harmonie initiative.
+
+--Oh! oui, va, j'avais remarqué. Pas besoin de me mettre les points sur
+les _i_ pour de telles choses.
+
+Une de mes grandes admirations, moins justifiée peut-être, fut ensuite
+pour ces vers de Virgile:
+
+ Hino adeo media est nobis via; namque sepulcrum
+ Incipit apparere Bianoris:...
+
+Depuis le commencement de l'églogue, du reste, je suivais avec intérêt
+les deux bergers cheminant dans la campagne antique. Et je me la
+représentais si bien, cette campagne romaine d'il y a deux mille ans:
+chaude, un peu aride, avec des broussailles de phyllireas et de chênes
+verts, comme ces régions pierreuses de la Limoise, auxquelles
+précisément je trouvais un charme pastoral, un charme d'autrefois.
+
+Ils cheminaient, les deux bergers, et maintenant ils s'apercevaient que
+la moitié de leur route était faite, «parce que le tombeau de Bianor
+leur apparaissait là-bas...» Oh! comme je le vis surgir, ce tombeau de
+Bianor! Ses vieilles pierres marquaient une tache blanche sur les
+chemins roux couverts de petites plantes un peu brûlées, serpolets ou
+marjolaines, avec çà et là des arbustes maigres au feuillage sombre...
+Et la sonorité de ce mot _Bianoris_ finissant la phrase, évoqua pour
+moi, tout à coup, avec une extraordinaire magie, l'impression des
+musiques que les insectes devaient faire autour des deux voyageurs, dans
+le silence d'un midi très chaud éclairé par un soleil plus jeune, dans
+la sereine tranquillité d'un mois de juin antique. Je n'étais plus en
+classe; j'étais dans cette campagne, en la société de ces bergers,
+marchant sur des fleurettes un peu brûlées, sur des herbes un peu
+roussies, par une journée d'été très lumineuse,--mais cependant atténuée
+et vue dans un certain vague, comme regardée avec une lunette d'approche
+au fond des âges passés...
+
+Qui sait! si le Grand-Singe avait deviné ce qui me causait ce moment de
+distraction, cela eût peut-être amené un rapprochement entre nous.
+
+
+
+
+LXVII
+
+
+Un certain jeudi soir, à la Limoise, tandis qu'arrivait l'heure
+inexorable de s'en aller, j'étais monté seul dans la grande chambre
+ancienne du premier étage où j'habitais. D'abord, je m'étais accoudé à
+la fenêtre ouverte, pour regarder le soleil rouge de juillet s'abaisser
+au bout des champs pierreux et des landes à fougères, dans la direction
+de la mer, invisible et pourtant voisine. Toujours mélancoliques, ces
+couchers de soleil, sur la fin de mes jeudis...
+
+Puis, à la dernière minute avant le départ, une idée, que je n'avais
+jamais eue, me vint de fureter dans cette vieille bibliothèque Louis XV
+qui était près de mon lit. Là, parmi les livres aux reliures d'un autre
+siècle, où les vers, jamais dérangés, perçaient lentement des galeries,
+je trouvai un cahier en gros papier rude d'autrefois, et je l'ouvris
+distraitement... J'appris alors, avec un tressaillement d'émotion, que
+de _midi à quatre heures du soir, le 20 juin 1813, par 110 degrés de
+longitude et 15 degrés de latitude australe_ (entre les tropiques par
+conséquent et dans les parages du Grand Océan), il faisait _beau temps,
+telle mer, jolie brise de sud-est_, qu'il y avait au ciel plusieurs de
+ces petits nuages blancs nommés «queues de chat» et que, le long du
+navire, des dorades passaient...
+
+Morts sans doute depuis longtemps, ceux qui avaient noté ces formes
+fugitives de nuages et qui avaient regardé passer ces dorades... Ce
+cahier, je le compris, était un de ces registres appelés «journaux de
+bord», que les marins tiennent chaque jour; je ne m'en étonnai même pas
+comme d'une chose nouvelle, bien que n'en ayant encore jamais eu entre
+les mains. Mais c'était étrange et inattendu pour moi, de pénétrer ainsi
+tout à coup dans l'intimité de ces aspects du ciel et de la mer, au
+milieu du Grand Océan, et à une date si précise d'une année déjà si
+lointaine... Oh! voir cette mer «belle» et tranquille, ces «queues de
+chat» jetées sur l'immensité profonde de ce ciel bleu, et ces dorades
+rapides traversant les solitudes australes!...
+
+Dans cette vie des marins, dans leur métier qui m'effrayait et qui
+m'était défendu, que de choses devaient être charmantes! Je ne l'avais
+jamais si bien senti que ce soir.
+
+Le souvenir inoubliable de cette petite lecture furtive a été cause que,
+pendant mes quarts à la mer, chaque fois qu'un timonier m'a signalé un
+passage de dorades, j'ai toujours tourné les yeux pour les regarder; et
+toujours j'ai trouvé une espèce de charme à noter ensuite l'incident sur
+le journal du bord,--si peu différent de celui que ces marins de juin
+1813 avaient tenu avant moi.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+
+Aux vacances qui suivirent, le départ pour le Midi et pour les montagnes
+m'enchanta plus que la première fois.
+
+Comme l'année précédente, nous nous mîmes en route, ma sœur et moi, au
+commencement d'août; ce n'était plus une course à l'aventure, il est
+vrai; mais le plaisir de revenir là et d'y retrouver tout ce qui m'avait
+tant charmé, dépassait encore l'amusement de s'en aller à l'inconnu.
+
+Entre le point où s'arrêtait le chemin de fer et le village où nos
+cousins demeuraient, pendant le long trajet en voiture, notre petit
+cocher de louage prit des traverses risquées, ne se reconnut plus et
+nous égara, dans les recoins du reste les plus délicieux. Il faisait un
+temps rare, splendide. Et avec quelle joie je saluai les premières
+paysannes portant sur la tête les grands vases de cuivre, les premiers
+paysans bruns parlant patois, le commencement des terrains couleur de
+sanguine et des genévriers de montagne...
+
+Vers le milieu du jour, pendant une halte pour faire reposer nos chevaux
+au creux d'une vallée d'ombre, dans un village perdu appelé Veyrac, nous
+nous assîmes au pied d'un châtaignier,--et là nous fûmes attaqués par
+les canards de l'endroit, les plus hardis, les plus mal élevés du monde,
+s'attroupant autour de nous avec des cris de la plus haute inconvenance.
+Au départ donc, quand nous fûmes remontés dans notre voiture, ces bêtes
+s'acharnant toujours à nous poursuivre, ma sœur se retourna vers eux et,
+avec la dignité du voyageur antique outragé par une population
+inhospitalière, s'écria: «Canards de Veyrac, soyez maudits!»--Même après
+tant d'années, je ne puis penser de sang-froid à mon fou rire d'alors.
+Surtout je ne puis me rappeler cette journée sans regretter ce
+resplendissement de soleil et de ciel bleu, comme à présent je ne sais
+plus en voir...
+
+À l'arrivée, nous étions attendus sur la route, au pont de la rivière,
+par nos cousins et par les petits Peyral qui agitaient leurs mouchoirs.
+
+Je retrouvai avec bonheur ma petite bande au complet. Nous avions un peu
+grandi les uns et les autres, nous étions plus hauts de quelques
+centimètres; mais nous vîmes tout de suite qu'à part cela nous n'avions
+pas changé, que nous étions aussi enfants, et disposés aux mêmes jeux.
+
+Il y eut un orage effroyable à la tombée de la nuit. Et, pendant qu'il
+tonnait à tout briser, comme si on eût tiré des salves d'artillerie sur
+le toit de la maison de mon oncle; pendant que toutes les vieilles
+gargouilles du village vomissaient de l'eau tourmentée et que des
+torrents couraient sur les pavés en galets noirs des rues, nous nous
+étions réfugiés, les petits Peyral et moi, dans la cuisine, pour y faire
+tapage plus à notre aise et y danser des rondes.
+
+Très grande, cette cuisine; garnie suivant la mode ancienne d'un arsenal
+d'ustensiles en cuivre rouge, séries de poêles et de chaudrons,
+accrochés aux murailles par ordre de grandeur, et brillant comme des
+pièces d'armure. Il faisait presque noir; on commençait à sentir la
+bonne odeur de l'orage, de la terre mouillée, de la pluie d'été; et par
+les épaisses fenêtres Louis XIII, grillées de fer, entraient de minute
+en minute les grandes lueurs vertes aveuglantes qui nous obligeaient,
+malgré nous, de cligner des yeux. Nous tournions, nous tournions comme
+des fous, en chantant à quatre voix: «L'astre des nuits dans son
+paisible éclat...» une chanson sentimentale qui n'a jamais été faite
+pour danser, mais que nous scandions drôlement par moquerie, pour
+l'accommoder en air de ronde. Cela dura je ne sais combien de temps,
+cette sarabande de joie, l'orage nous portant sur les nerfs, l'excès de
+bruit et de vitesse tournante nous grisant comme de petits derviches;
+c'était la fête de mon retour célébrée; c'était une manière d'inaugurer
+dignement les vacances, de narguer le Grand-Singe, d'ouvrir la série des
+expéditions et enfantillages de toutes sortes qui allaient recommencer
+demain pis que jamais.
+
+
+
+
+LXIX
+
+
+Le lendemain, je m'éveillai au petit jour, entendant un bruit cadencé
+dont mon oreille s'était déshabituée: le tisserand voisin, commençant
+déjà, dès l'aube, le va-et-vient de ses métiers centenaires!... Alors,
+la première minute d'indécision une fois passée, je me rappelai avec une
+joie débordante que je venais d'arriver chez l'oncle du Midi; que
+c'était le matin du premier jour; que j'avais en perspective tout un été
+de grand air et de libre fantaisie: août et tout septembre, deux de ces
+mois, qui me passent à présent comme des jours, mais qui me semblaient
+alors avoir de très respectables durées... Avec ivresse, au sortir d'un
+bon sommeil, je repris conscience de moi-même et des réalités de ma vie;
+j'avais «de la joie à mon réveil»...
+
+De je ne sais plus quelle histoire, lue l'hiver précédent, sur les
+Indiens des Grands-Lacs, j'avais retenu ceci, qui m'avait beaucoup
+frappé: un vieux chef Peau-Rouge, dont la fille se languissait d'amour
+pour un Visage-Pâle, avait fini par consentir à la donner à cet
+étranger, afin qu'elle eût encore _de la joie à ses réveils_.
+
+De la joie à ses réveils!... En effet j'avais remarqué depuis bien
+longtemps que le moment du réveil est toujours celui où l'on a plus
+nettement l'impression de ce qui est gai ou triste dans la vie, et où
+l'on trouve plus particulièrement pénible d'être sans joie; mes premiers
+petits chagrins, mes premiers petits remords, mes anxiétés de l'avenir,
+c'était à ce moment toujours qu'ils revenaient plus cruels,--pour
+s'évanouir très vite, il est vrai, en ce temps-là.
+
+Plus tard, ils devaient bien s'assombrir, mes réveils! Et ils sont
+devenus aujourd'hui l'instant de lucidité effroyable où je vois pour
+ainsi dire les dessous de la vie dégagés de tous ces mirages encore
+amusants qui, dans le jour, reviennent me les cacher; l'instant où
+m'apparaissent le mieux la rapidité des années, l'émiettement de tout ce
+à quoi j'essaie de raccrocher mes mains, et le néant final, le grand
+trou béant de la mort, là tout près, que rien ne déguise plus.
+
+Ce matin-là donc, j'eus de la joie à mon réveil, et je me levai de bonne
+heure, ne pouvant tenir en paix dans mon lit, empressé d'aller courir,
+me demandant même par où j'allais commencer ma tournée d'arrivée.
+
+Tous les recoins du village à revoir, et les remparts gothiques, et la
+délicieuse rivière. Et le jardin de mon oncle où, depuis l'an passé, les
+plus improbables papillons avaient pu élire domicile. Et des visites à
+faire, dans de vieilles maisons curieuses, à toutes les bonnes femmes du
+voisinage--qui l'été dernier m'avaient comblé, comme par redevance, des
+plus délicieux raisins de leurs vignes;--une certaine madame Jeanne
+surtout, vieille paysanne riche, qui s'était prise d'adoration pour moi,
+qui faisait toutes mes volontés, et qui, chaque fois qu'elle passait,
+revenant du lavoir comme Nausicaa, roulait d'impayables regards en
+coulisse du côté de la maison de mon oncle, à mon intention... Et les
+vignes et les bois d'alentour, et tous les sentiers de montagnes, et
+Castelnau là-bas, dressant ses tours crénelées sur son piédestal de
+châtaigniers et de chênes, m'appelant dans ses ruines!... Où courir
+d'abord, et comment se lasser d'un tel pays!
+
+La mer, où du reste on ne me conduisait presque plus, en était même
+pour le moment complètement oubliée.
+
+Après ces deux mois charmants, la pénible rentrée des classes, à
+laquelle je ne pouvais m'empêcher de songer, devait avoir pour grande
+diversion le retour de mon frère. Ses quatre ans n'étaient pas tout à
+fait révolus, mais nous savions qu'il venait déjà de quitter l'«île
+mystérieuse» pour nous revenir, et nous l'attendions en octobre. Pour
+moi, ce serait presque une connaissance entièrement à faire; je
+m'inquiétais de savoir s'il m'aimerait en me revoyant, s'il me
+trouverait à son goût, si mille petites choses de moi,--comme par
+exemple ma manière de jouer Beethoven,--lui plairaient.
+
+Je pensais constamment à son arrivée prochaine; je m'en réjouissais
+tellement et j'en attendais un tel changement dans ma vie, que j'en
+oubliais complètement ma frayeur habituelle de l'automne.
+
+Mais je me proposais aussi de le consulter sur mille questions
+troublantes, de lui confier toutes mes angoisses d'avenir; et je savais
+du reste que l'on comptait sur ses avis pour prendre un parti définitif
+à mon sujet, pour me diriger vers les sciences et décider de ma
+carrière: là était le point noir de son retour.
+
+En attendant cet arrêt redoutable, j'allais au moins m'amuser et
+m'étourdir le plus possible sans souci de rien, m'en donner librement et
+plus que jamais, pendant ces vacances que je considérais comme les
+dernières de ma vie de petit enfant.
+
+
+
+
+LXX
+
+
+Après le dîner de midi, il était d'usage chez mon oncle de se tenir
+pendant une heure ou deux à l'entrée de la maison, dans le vestibule
+dallé de pierres et orné d'une grande fontaine guillochée, en cuivre
+rouge: c'était le lieu le plus frais, au moment de la lourde chaleur du
+jour. On y maintenait l'obscurité en fermant tout, et deux ou trois
+petites raies de soleil, où dansaient des mouches, filtraient seulement
+à travers les joints de la grosse porte Louis XIII. Dans le village
+silencieux, où personne ne passait, on n'entendait toujours que le même
+éternel jacassement de poules, toutes les autres bêtes semblant s'être
+endormies.
+
+Moi, je n'y restais point, dans ce vestibule frais. L'accablant soleil
+du dehors m'attirait, et à peine d'ailleurs était-on installé là, en
+cercle, qu'on entendait «Pan! pan!» à la porte de la rue: les petits
+Peyral, qui venaient me chercher, et qui secouaient tous trois le vieux
+frappoir de fer, chauffé à brûler les doigts.
+
+Alors, chapeaux baissés, nous partions chaque jour pour quelque
+entreprise nouvelle, avec des marteaux, des bâtons, des papillonnettes.
+D'abord, les petites rues gothiques pavées de cailloux; puis les
+premiers sentiers alentour du village, toujours couverts d'un matelas de
+balle de blé, où on enfonçait jusqu'aux chevilles et qui entrait dans
+les souliers; puis enfin la campagne, les vignes, les chemins qui
+grimpaient vers les bois; ou bien encore la rivière, guéable pour nous,
+avec ses îlots pleins de fleurs.
+
+Comme revanche de mon calfeutrage et de ma vie trop immobile, trop
+correcte de toute l'année, c'était assez complet; mais il y manquait
+toujours la compagnie d'autres garçons de mon âge, les froissements,--et
+puis cela ne durait que deux mois.
+
+
+
+
+LXXI
+
+
+Un jour, l'idée me vint même, par saugrenuité, par bravade, par je ne
+sais quoi, de faire une chose extrêmement malpropre. Et, après avoir
+cherché toute une matinée ce que ce pourrait bien être, je trouvai.
+
+On sait les nuées de mouches qu'il y a, les étés, dans le Midi,
+souillant tout, en vrai fléau. Au milieu de la cuisine de la maison de
+mon oncle, je connaissais un piège qui leur était tendu, une sorte de
+gargoulette traîtresse, d'une forme spéciale, au fond de laquelle toutes
+venaient infailliblement trouver la mort dans de l'eau de savon. Or, ce
+jour-là, j'avisai au fond de ce vase une horrible masse noirâtre, qui
+représentait des milliers de mouches, toute la noyade des deux ou trois
+jours précédents, et je songeai qu'on pourrait en composer un plat, une
+crêpe par exemple, ou bien une omelette.
+
+Vite, vite, et avec un dégoût qui allait jusqu'à la nausée, je versai
+dans une assiette la pâte noire, et l'emportai clandestinement chez la
+vieille madame Jeanne, mon amoureuse, la seule au monde qui fut capable
+de tout pour moi.
+
+--Une omelette aux mouches! oh! mais, comment donc! Quoi de plus simple!
+dit-elle. Tout de suite du feu, une poêle, des œufs,--et la chose
+immonde, préalablement bien battue, fut mise à cuire dans sa haute
+cheminée moyen âge, tandis que je regardais, épouvanté et consterné de
+moi-même.
+
+Puis les trois petits Peyral survinrent, qui me réconfortèrent en
+s'extasiant de mon idée comme toujours, et, quand le mets fut à point,
+servi chaud dans un plat, nous allâmes le montrer en triomphe à nos
+familles, marchant tous les quatre en cortège, par rang de taille, et
+chantant «L'astre des nuits» à grosse voix rauque, comme pour porter le
+diable en terre.
+
+
+
+
+LXXII
+
+
+Les fins d'étés surtout étaient délicieuses là-bas, quand les plaines
+devenaient toutes violettes de crocus, au pied des bois déjà jaunis.
+Alors commençaient les vendanges, qui duraient bien quinze jours et qui
+nous enchantaient. Dans des recoins de bois ou de prairies, avoisinant
+ces vignes des petits Peyral où nous passions alors toutes nos journées,
+nous faisions des dînettes de bonbons et de fruits, après avoir dressé
+sur l'herbe les couverts les plus élégants, que nous entourions à
+l'antique de guirlandes de fleurs et dont les assiettes étaient
+composées de pampres jaunes ou de pampres rouges. Des vendangeurs
+venaient là nous apporter des grappes exquises, choisies entre mille,
+et, la chaleur aidant, nous étions vraiment un peu gris quelquefois,
+non pas même de vin doux, car nous n'en buvions pas, mais de raisins
+seulement, comme se grisent, au soleil sur les treilles, les guêpes et
+les mouches.
+
+ * * *
+
+Un matin de la fin de septembre, par un temps pluvieux et déjà frais qui
+sentait mélancoliquement l'automne, j'étais entré dans la cuisine,
+attiré par un feu de branches qui flambait gaiement dans la haute
+cheminée ancienne.
+
+Et puis là, désœuvré, contrarié de cette pluie, j'imaginai pour me
+distraire de faire fondre une assiette d'étain et de la précipiter,
+toute liquide et brûlante, dans un seau d'eau.
+
+Il en résulta une sorte de bloc tourmenté, qui était d'une belle couleur
+d'argent clair et qui avait un certain aspect de minerai. Je regardai
+cela longuement, très songeur: une idée germait dans ma tête, un projet
+d'amusement nouveau, qui allait peut-être devenir le grand charme de
+cette fin de vacances...
+
+Le soir même, en conférence tenue sur les marches du grand escalier à
+rampe forgée; je parlais aux petits Peyral de présomptions qui m'étaient
+venues, d'après l'aspect du terrain et des plantes, qu'il pourrait bien
+y avoir des mines d'argent dans le pays. Et je prenais, pour le dire,
+de ces airs entendus de coureur d'aventures, comme en ont les principaux
+personnages, dans ces romans d'autrefois qui se passent aux Amériques.
+
+Chercher des mines, cela rentrait bien dans les attributions de ma
+bande, qui partait si souvent avec des pelles et des pioches à la
+découverte des fossiles ou des cailloux rares.
+
+Le lendemain donc, à mi-montagne, comme nous arrivions dans un chemin,
+délicieusement choisi du reste, solitaire, mystérieux, dominé par des
+bois et très encaissé entre de hautes parois moussues, j'arrêtai ma
+bande, avec un flair de chef Peau-Rouge: ça devait être là; j'avais
+reconnu la présence des gisements précieux,--et, en effet, en fouillant
+à la place indiquée, nous trouvâmes les premières pépites (l'assiette
+fondue, que, la veille, j'étais venu enfouir).
+
+Ces mines nous occupèrent sans trêve pendant toute la fin de la saison.
+Eux, absolument convaincus, émerveillés, et moi, qui pourtant fondais
+tous les matins des couverts et des assiettes de cuisine pour alimenter
+nos filons d'argent, moi-même arrivant presque à m'illusionner aussi.
+
+Le lieu isolé, silencieux, exquis, où ces fouilles se passaient, et la
+mélancolie sereine de l'été finissant, jetaient un charme rare sur
+notre petit rêve d'aventuriers. Nous tenions, du reste, nos découvertes
+dans le plus amusant mystère; il y avait maintenant entre nous comme un
+secret de tribu. Et, dans un vieux coffre ignoré du grenier de mon
+oncle, nos richesses, mêlées d'un peu de terre rouge de montagne,
+s'entassaient comme en une caverne d'Ali-Baba.
+
+Nous nous étions promis de les y laisser dormir pendant tout l'hiver,
+jusqu'aux vacances prochaines, où nous comptions bien continuer de
+grossir ce trésor.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+
+Aux premiers jours d'octobre, une joyeuse dépêche de mon père nous
+rappela en toute hâte; mon frère, qui rentrait en Europe par un paquebot
+de Panama, venait de débarquer à Southampton; nous n'avions donc que le
+temps de nous rendre, si nous voulions être à la maison pour le
+recevoir.
+
+Et, en effet, le soir du surlendemain, nous arrivâmes tout juste à
+point, car on l'attendait lui-même quelques heures après par un train de
+nuit. Rien que le temps de remettre dans sa chambre, à leurs places
+d'autrefois, les différents petits bibelots qu'il m'avait confiés quatre
+années auparavant, et il fut l'heure de partir pour la gare à sa
+rencontre. Moi, cela ne me semblait pas une chose réelle, ce retour,
+surtout annoncé si brusquement,--et je n'en avais pas dormi depuis deux
+nuits.
+
+Aussi tombais-je de sommeil à cette gare, malgré mon impatience extrême,
+et ce fut comme dans un rêve que je le vis reparaître, que je
+l'embrassai, intimidé de le retrouver si différent de l'image qui
+m'était restée de lui: noirci, la barbe épaissie, la parole plus brève,
+et m'examinant avec une expression moitié souriante, moitié anxieuse,
+comme pour constater ce que les années avaient commencé à faire de moi
+et démêler ce qu'elles en pourraient tirer plus tard...
+
+En rentrant à la maison, je dormais debout, d'un de ces sommeils
+d'enfant fatigué par un long voyage contre lesquels il n'y a pas de
+résistance, et on m'envoya coucher.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+
+M'éveillant le lendemain matin, avec le souvenir en soubresaut de
+quelque chose d'heureux, avec de la joie tout au fond de moi-même, je
+vis d'abord un objet à silhouette extraordinaire, qui était dans ma
+chambre sur une table: une pirogue de là-bas, évidemment, très svelte et
+très étrange, avec son balancier et ses voiles! Puis mes yeux
+rencontrèrent d'autres objets inconnus: des colliers en coquilles
+enfilés de cheveux humains, des coiffures de plumes, des ornements d'une
+sauvagerie primitive et sombre, accrochés, un peu partout, comme si la
+lointaine Polynésie fût venue à moi pendant mon sommeil... Donc, il
+avait commencé de faire ouvrir ses caisses, mon frère, et il avait dû
+entrer sans bruit pendant que je dormais encore, pour s'amuser à
+grouper autour de moi ces cadeaux destinés à mon musée.
+
+Je me levai bien vite pour aller le retrouver: je l'avais à peine vu la
+veille au soir!...
+
+
+
+
+LXXV
+
+
+Et je le vis à peine aussi, pendant les quelques semaines agitées qu'il
+passa parmi nous. De cette période, qui dura si peu, je n'ai que des
+souvenirs troubles comme on en conserve de choses regardées pendant une
+course trop rapide. Vaguement je me rappelle un train de vie plus gai et
+plus jeune ramené à la maison par sa présence. Je me rappelle aussi
+qu'il semblait par instants avoir des préoccupations absorbantes à
+propos de choses tout à fait en dehors de notre sphère de famille;
+peut-être des regrets pour les pays chauds, pour l'«île délicieuse», ou
+bien des craintes de trop prochain départ?...
+
+Quelquefois je le retenais captivé auprès de mon piano, avec cette
+musique hallucinée de Chopin que je venais tout récemment de découvrir.
+Il s'en inquiéta même, disant que c'était trop, que cela m'énervait.
+Venant à peine d'arriver au milieu de nous, il se trouvait en situation
+de juger mieux et il comprenait peut-être que je subissais un réel
+surmenage intellectuel, en fait d'art s'entend; que Chopin et Peau-d'Âne
+m'étaient aussi dangereux l'un que l'autre; que je devenais d'un
+raffinement excessif, malgré mes accès incohérents d'enfantillage, et
+que presque tous mes jeux étaient des jeux de rêve. Un jour donc, il
+décréta, à ma grande joie, qu'il fallait me faire monter à cheval; mais
+ce fut le seul changement laissé par son passage dans mon éducation.
+Quant à ces graves questions d'avenir que je voulais tant traiter avec
+lui, je les reculais toujours, effrayé d'aborder ces sujets, préférant
+gagner du temps, ne pas prendre de décision encore et prolonger pour
+ainsi dire mon enfance. Cela ne pressait pas, du reste, puisqu'il était
+pour des années avec nous...
+
+...Et un beau matin, quand on comptait si bien le garder, l'ordre lui
+arriva du ministère de la marine, avec un nouveau grade, de partir sans
+délai pour l'Extrême Orient où une expédition s'organisait.
+
+Après quelques journées encore, qui se passèrent en préparatifs pour
+cette campagne imprévue, il s'en alla, comme emporté par un coup de
+vent.
+
+Les adieux cependant furent moins tristes cette fois, parce que son
+absence, pensions-nous, ne durerait que deux années... En réalité,
+c'était son départ éternel, et on devait jeter son corps quelque part
+là-bas au fond de l'océan Indien, vers le milieu du golfe de Bengale...
+
+Quand il fut parti, le bruit de la voiture qui l'emportait s'entendant
+encore, ma mère se tourna vers moi avec une expression de regard qui
+d'abord m'attendrit jusqu'aux fibres profondes; et puis elle m'attira à
+elle, en disant, d'un accent de complète confiance: «Grâce à Dieu, au
+moins nous te garderons toi!»
+
+Me garder moi!... On me garderait!... Oh!... je baissai la tête, en
+détournant mes yeux qui durent changer et devenir un peu sauvages. Je ne
+trouvais plus un mot ni une caresse pour répondre à ma mère.
+
+Cette confiance si sereine de sa part me faisait mal, car, précisément,
+en entendant ce qu'elle venait de me dire: «Nous te garderons, toi!» je
+comprenais pour la première fois de ma vie tout le chemin déjà parcouru
+dans ma tête par ce projet à peine conscient de m'en aller aussi, de
+m'en aller même plus loin que mon frère, et plus partout, par le monde
+entier.
+
+Cette marine m'épouvantait toujours pourtant; je ne l'aimais pas encore,
+oh! non; rien qu'y penser faisait saigner mon cœur de petit être trop
+attaché au foyer, trop enlacé de mille liens très doux. Puis d'ailleurs,
+comment avouer à mes parents une telle idée, comment leur faire cette
+peine, et entrer ainsi en rébellion contre eux!... Mais renoncer à cela,
+se confiner tout le temps dans un même lieu, passer sur la terre et n'en
+rien voir, quel avenir de désenchantement; à quoi bon vivre, à quoi bon
+grandir, alors?...
+
+Et dans ce salon vide, où les fauteuils dérangés, une chaisée tombée,
+laissaient l'impression triste des départs, tandis que j'étais là, tout
+près de ma mère, serré contre elle, mais les yeux toujours détournés et
+l'âme en détresse, je repensai tout à coup au journal de bord de ces
+marins d'autrefois, lu au soleil couchant, le printemps dernier à la
+Limoise; les petites phrases, écrites d'une encre jaunie sur le papier
+ancien, me revinrent lentement l'une après l'autre, avec un charme
+berceur et perfide comme doit être celui des incantations de magie:
+
+«Beau temps... belle mer... légère brise de Sud-Est... Des bancs de
+dorades... passent par bâbord.»
+
+Et avec un frisson de crainte presque religieuse, d'extase panthéiste,
+je vis en esprit tout autour de moi le morne et infini resplendissement
+bleu du Grand Océan austral.
+
+
+
+
+LXXVI
+
+
+Un grand calme triste succéda à ce départ de mon frère, et les jours
+reprirent pour moi une monotonie extrême.
+
+On me destinait toujours à l'École polytechnique, bien que ce ne fût pas
+décidé d'une façon irrévocable. Et quant à cette idée d'être marin, qui
+m'était venue comme malgré moi, elle me charmait et m'épouvantait à un
+degré presque égal; par manque de courage pour trancher une question si
+grave, je reculais toujours d'en parler; j'avais fini même par me dire
+que je réfléchirais encore jusqu'aux vacances prochaines, m'accordant à
+moi-même ces quelques mois comme dernier délai d'irrésolution et
+d'insouciance enfantine.
+
+Et je vivais aussi solitaire qu'autrefois; le pli qu'on m'en avait
+donné était bien pris maintenant, difficile à changer, malgré mes
+troubles, malgré mes envies latentes de courir au loin et au large. Le
+plus souvent je gardais la maison, occupé à peindre d'étranges décors,
+ou bien à jouer du Chopin, du Beethoven, tranquille d'apparence et
+absorbé dans des rêves; et plus que jamais je m'attachais à ce foyer, à
+tous ses recoins, à toutes les pierres de ses murs. Il est vrai,
+maintenant je montais à cheval, mais toujours seul avec des piqueurs,
+jamais avec d'autres enfants de mon âge; je continuais à n'avoir point
+de camarades de jeux.
+
+Cependant cette seconde année de collège me paraissait déjà moins
+pénible que la première, moins lente à passer, et j'avais fini du reste
+par me lier avec deux grands de la classe, mes aînés d'un ou deux ans,
+les seuls qui l'année précédente ne m'avaient pas traité en petit
+personnage impossible. La première glace une fois rompue, c'était devenu
+tout de suite entre nous trois une grande amitié, sentimentale au
+possible; nous nous appelions même par nos noms de baptême, ce qui est
+tout à fait contraire aux belles manières des collèges. Et, comme nous
+ne nous voyions jamais, jamais qu'en classe, obligés de causer
+mystérieusement bas, sous la férule des maîtres, nos relations étaient,
+par cela seul, maintenues dans une courtoisie inaltérable et ne
+ressemblaient pas aux relations ordinaires des enfants entre eux. Je les
+aimais de très bon cœur; pour eux, je me serais fait couper en quatre,
+et m'imaginais vraiment que cela durerait ainsi toute la vie.
+
+Exclusif à l'excès, je considérais le reste de la classe comme
+n'existant pas; cependant un certain moi superficiel, pour le besoin des
+relations sociales, se formait déjà comme une mince enveloppe, et
+commençait à savoir se maintenir à peu près en bons termes avec tous,
+tandis que le vrai moi du fond continuait de leur échapper absolument.
+
+En général, je trouvais moyen d'être assis entre mes deux amis, André et
+Paul. Et, si on nous séparait, nous échangions de continuels billets à
+mots couverts, en une cryptographie dont nous avions seuls la clef.
+
+Toujours des confidences d'amour, ces lettres-là: «Je l'ai vue
+aujourd'hui; elle portait une robe bleue avec de la fourrure grise, et
+une toque avec une aile d'alouette, etc., etc.»--Car nous avions chacun
+fait choix d'une jeune fille, qui formait le sujet ordinaire de nos très
+poétiques causeries.
+
+Un peu de ridicule et de bizarrerie se mêle infailliblement à cette
+époque transitoire de l'âge des garçons, et il me faut bien indiquer
+cette note en passant.
+
+En passant aussi, je vais dire que mes transitions à moi ont duré plus
+longtemps que celles des autres hommes, parce qu'elles m'ont mené d'un
+extrême à l'autre,--en me faisant toucher, du reste, à tous les écueils
+du chemin,--aussi ai-je conscience d'avoir conservé, au moins jusqu'à
+vingt-cinq ans, des côtés bizarres et impossibles...
+
+À présent, je vais faire la confidence de nos trois amours.
+
+André brûlait pour une grande jeune fille, d'au moins seize ans, qui
+allait déjà dans le monde,--et je crois qu'il y avait du vrai dans son
+cas.
+
+Moi, c'était Jeanne et mes deux amis seuls connaissaient ce secret de
+mon cœur. Pour faire comme eux, tout en trouvant cela un peu niais,
+j'écrivais son nom en cryptographie sur mes couvertures de cahiers; par
+goût, par genre, je cherchais à me persuader moi-même de mon amour, mais
+je dois avouer qu'il était un peu factice, car au contraire, entre
+Jeanne et moi, l'espèce de petite coquetterie comique des débuts
+tournait simplement en bonne et vraie amitié,--amitié héréditaire, pour
+ainsi dire, et reflet de celle que nos grands-parents avaient eue. Non,
+mon premier amour véritable, que je conterai tout à l'heure et qui date
+de cette même année, fut pour une vision de rêve.
+
+Quant à Paul,--oh! j'avais trouvé cela bien choquant d'abord, surtout
+avec mes idées de ce temps-là!--lui, c'était une petite parfumeuse,
+qu'il apercevait les dimanches de sortie derrière une vitre de magasin.
+À la vérité, elle s'appelait d'un nom comme Stella ou Olympia, qui la
+relevait beaucoup,--et puis, il avait soin d'entourer cet amour d'un
+lyrisme éthéré pour nous le rendre acceptable. Sur des bouts de papier
+mystérieux, il nous faisait passer constamment les rimes les plus suaves
+à elle dédiées et où son nom en _a_ revenait fréquemment comme un parfum
+de cosmétique.
+
+Malgré toute mon affection pour lui, ces poésies me faisaient sourire de
+pitié agacée. Elles ont été en partie causes que jamais, jamais, à
+aucune époque de ma vie, l'idée ne m'est venue de composer un seul
+vers,--ce qui est assez particulier, je crois, peut-être même unique.
+Mes notes étaient écrites toujours en une prose affranchie de toutes
+règles, farouchement indépendante.
+
+
+
+
+LXXVII
+
+
+Ce Paul, il savait des vers, d'un poète défendu appelé Alfred de Musset,
+qui me troublaient comme quelque chose d'inouï, de révoltant et de
+délicieux. En classe il me les disait à l'oreille, d'une voix
+imperceptible, et, avec un remords, je les lui faisais recommencer:
+
+ Jacque était immobile et regardait Marie,
+ Je ne sais ce qu'avait cette femme endormie
+ D'étrange dans ses traits, de grand, de _déjà vu_.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Dans le cabinet de travail de mon frère,--où j'allais de temps en temps
+m'isoler, retrouvant le regret de son départ,--j'avais vu sur un rayon
+de la bibliothèque un gros volume des œuvres de ce poète, et la
+tentation m'était souvent venue de le prendre; mais on m'avait dit: «Tu
+ne toucheras à aucun des volumes qui sont là sans nous prévenir,» et ma
+conscience m'arrêtait encore.
+
+Quant à en demander la permission, je savais trop bien qu'elle me serait
+refusée...
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+
+Ceci est un rêve qui date du quatorzième mois de mai de ma vie. Il me
+vint par une de ces nuits tièdes et douces qui succèdent à de longs
+crépuscules délicieux.
+
+Dans ma chambre d'enfant, je m'étais endormi au son lointain de ces airs
+de danse ronde que chantent les matelots et les petites filles autour
+des «bouquets de Mai», dans les rues. Jusqu'à l'instant du sommeil
+profond, j'avais écouté ces très vieux refrains de France que ces gens
+du peuple redisaient là-bas à voix pleine et libre, et qui m'arrivaient
+assourdis, fondus, poétisés, à travers du tranquille silence; j'avais
+été bercé un peu étrangement par le bruit de ces gaietés de vivre, de
+ces débordantes joies, comme en ont, pendant leur jeunesse très
+éphémère, ces êtres plus simples que nous et plus inconscients de la
+mort.
+
+Et, dans mon rêve, il faisait une demi-nuit, qui n'était pas triste,
+mais douce au contraire comme la vrai nuit de mai du dehors, douce,
+tiède et pleine des bonnes odeurs du printemps; j'étais dans la cour de
+ma maison, dont l'aspect n'avait rien de déformé ni d'étrange, et, le
+long des murs tout fleuris de jasmins, de chèvrefeuilles, de roses, je
+m'avançais indécis et troublé, cherchant je ne sais quoi, ayant
+conscience de quelqu'un qui m'attendait et que je désirais ardemment
+voir, ou bien de quelque chose d'inconnu qui allait se passer, et qui
+par avance m'enivrait...
+
+À un point où se trouve un rosier très vieux, planté par un ancêtre et
+gardé respectueusement, bien qu'il donne à peine tous les deux ou trois
+ans une seule rose, j'aperçus une jeune fille, debout et immobile avec
+un sourire de mystère.
+
+L'obscurité devenait un peu lourde, alanguissante.
+
+Il faisait de plus en plus sombre partout, et cependant, sur elle seule,
+demeurait une sorte de vague lumière comme renvoyée par un réflecteur,
+qui dessinait son contour nettement avec une mince ligne d'ombre.
+
+Je devinais qu'elle devait être extrêmement jolie et fraîche; mais son
+front et ses yeux restaient perdus sous un voile de nuit; je ne voyais
+tout à fait bien que sa bouche, qui s'entr'ouvrait pour sourire dans
+l'ovale délicieux de son bas de visage. Elle se tenait tout contre le
+vieux rosier sans fleurs, presque dans ses branches.--La nuit, la nuit
+s'assombrissait toujours. Elle était là comme chez elle, venue je ne
+sais d'où, sans qu'aucune porte eût été ouverte pour la faire entrer;
+elle semblait trouver naturel d'être là, comme moi, je trouvais naturel
+qu'elle y fût.
+
+Je m'approchai bien près pour découvrir ses yeux qui m'intriguaient, et
+alors tout à coup je les vis très bien, malgré l'obscurité toujours plus
+épaisse et plus alourdie: ils souriaient aussi, comme sa bouche;--et ils
+n'étaient pas quelconques,--comme si, par exemple, elle n'eût représenté
+qu'une impersonnelle statue de la jeunesse;--non, ils étaient très
+particuliers au contraire; ils étaient les yeux de _quelqu'un_; de plus
+en plus je me rappelais ce regard déjà aimé et je le _retrouvais_, avec
+des élans de tendresse infinie...
+
+Réveillé alors en sursaut, je cherchai à retenir son fantôme, qui
+fuyait, qui fuyait, qui devenait plus insaisissable et plus irréel, à
+mesure que mon esprit s'éclairait davantage, dans son effort pour se
+souvenir. Était-ce bien possible, pourtant, qu'elle ne fût et n'eût
+jamais été qu'un rien sans vie, replongé maintenant pour toujours dans
+le néant des choses imaginaires, effacées... Je désirais me rendormir,
+pour la revoir; l'idée que c'était fini, rien qu'un rêve, me causait une
+déception, presque une désespérance.
+
+Et je fus très long à l'oublier; je l'aimais, je l'aimais tendrement;
+dès que je repensais à elle, c'était avec une commotion intérieure, à la
+fois douce et douloureuse; tout ce qui n'était pas elle me semblait,
+pour le moment, décoloré et amoindri. C'était bien l'amour, le vrai
+amour, avec son immense mélancolie et son immense mystère, avec son
+suprême charme triste, laissé ensuite comme un parfum à tout ce qu'il a
+touché; ce coin de la cour, où elle m'était apparue, et ce vieux rosier
+sans fleurs qui l'avait entourée de ses branches, gardaient pour moi
+quelque chose d'angoissant et de délicieux qui leur venait d'elle.
+
+
+
+
+LXXIX
+
+
+Juin rayonnait. C'était le soir, l'heure exquise du crépuscule. Dans le
+cabinet de mon frère, j'étais seul, depuis un long moment; par la
+fenêtre, grande ouverte sur un ciel tout en or rose, on entendait les
+martinets pousser leurs cris aigus, en tourbillonnant par nuées
+au-dessus des vieux toits.
+
+Personne ne me savait là, et jamais je ne m'étais senti plus isolé dans
+ce haut de maison, ni plus tenté d'inconnu...
+
+Avec un battement de cœur, j'ouvris ce volume de Musset:
+
+Don Paez!...
+
+Les premières phrases rythmées, musicales, me furent comme chantées par
+une dangereuse voix d'or:
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Sourcils noirs, blanches mains, et, pour la petitesse
+ De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Quand la nuit de printemps fut tout à fait venue, quand mes yeux,
+baissés bien près du volume, ne distinguèrent plus, des vers charmeurs,
+que de petites lignes grises rangées sur le blanc des pages, je sortis,
+seul par la ville.
+
+Dans les rues presque désertes, et pas encore éclairées, des rangs de
+tilleuls ou d'acacias fleuris, faisaient l'ombre plus épaisse et
+embaumaient l'air.
+
+Ayant rabattu mon chapeau de feutre sur mes yeux, comme don Paez, je
+marchais d'un pas souple et léger, relevant la tête vers les balcons, et
+poursuivant je ne sais quels petits rêves enfantins de nuits d'Espagne,
+de sérénades andalouses...
+
+
+
+
+LXXX
+
+
+ ........................................
+
+Les vacances revinrent encore; le voyage dans le Midi eut lieu pour la
+troisième fois, et là-bas, au beau soleil d'août et de septembre, tout
+se passa comme aux précédentes années: mêmes jeux avec ma bande fidèle,
+mêmes expéditions dans les vignes et les montagnes: mêmes rêveries de
+moyen âge dans les ruines de Castelnau, et, aux abords du sentier
+solitaire où gisaient nos filons d'argent, même ardeur à fouiller le sol
+rouge, en prenant des airs d'aventuriers,--bien que, chez les petits
+Peyral, la foi en ces mines n'y fût vraiment plus.
+
+Ce recommencement toujours semblable des étés me donnait parfois
+l'illusion que ma vie d'enfant pourrait indéfiniment se prolonger ainsi;
+cependant, je n'avais plus de _joie à mes réveils_; une espèce
+d'inquiétude, semblable à celle que laisse un devoir non accompli, me
+reprenait chaque matin, de plus en plus péniblement, à la pensée que le
+temps fuyait, que les vacances allaient finir et que je n'avais pas
+encore eu le courage de décider de ma vie.
+
+
+
+
+LXXXI
+
+
+Et un jour, comme on avait déjà dépassé la mi-septembre, je compris, à
+l'anxiété particulièrement grande de mon réveil, qu'il n'y avait plus à
+reculer; le terme que je m'étais assigné à moi-même était venu.
+
+Ma décision,--elle était déjà plus d'à moitié prise au fond de moi-même;
+pour la rendre effective, il ne me restait plus guère qu'à en faire
+l'aveu, et je me promis à moi-même que la journée ne passerait pas sans
+que cela fût accompli, courageusement. C'était à mon frère que je
+voulais me confier d'abord, pensant qu'il commencerait, lui aussi, par
+s'opposer à mon projet de toutes ses forces, mais qu'il finirait par
+prendre mon parti et m'aiderait à gagner ma cause.
+
+Donc, après le dîner de midi, à la rage ardente du soleil, j'emportai
+dans le jardin de mon oncle du papier et une plume,--et là, je
+m'enfermai pour écrire cette lettre. (Cela entrait dans mes habitudes
+d'enfant d'aller ainsi travailler ou faire ma correspondance en plein
+air, et souvent même dans les recoins les plus singulièrement choisis,
+en haut des arbres, sur les toits.)
+
+Une après-midi de septembre brûlante et sans un nuage. Il faisait
+triste, dans ce vieux jardin plus silencieux que jamais, plus _étranger_
+aussi peut-être, me donnant bien plus que de coutume l'impression et le
+regret d'être loin de ma mère, de passer toute une fin d'été sans voir
+ma maison, ni les fleurs de ma chère petite cour.--Du reste, ce que
+j'étais sur le point d'écrire aurait pour résultat de me séparer encore
+davantage de tout ce que j'aimais tant, et j'en avais l'impression
+mélancolique. Il me semblait même qu'il y eût, dans l'air de ce jardin,
+je ne sais quoi d'un peu solennel, comme si les murs, les pruniers, les
+treilles et, là-bas, les luzernes se fussent intéressés à ce premier
+acte grave de ma vie, qui allait se passer sous leurs yeux.
+
+Pour m'installer à écrire, j'hésitai entre deux ou trois places, toutes
+brûlantes, avec très peu d'ombre.--C'était encore une manière de gagner
+du temps, de retarder cette lettre qui, avec mes idées d'alors,
+rendrait pour moi la décision irrévocable, une fois qu'elle serait ainsi
+déclarée. Sur la terre sèche, il y avait déjà des pampres roussis,
+beaucoup de feuilles mortes; des passe-roses, des dahlias devenus hauts
+comme des arbres, fleurissaient plus maigrement au bout de leurs tiges
+longues; l'ardent soleil achevait de dorer ces raisins à grosses graines
+qui mûrissent toujours sur le tard et qui ont une senteur musquée;
+malgré la grande chaleur, la grande limpidité bleue du ciel, on avait
+bien l'impression de l'été finissant.
+
+Ce fut le berceau du fond que je choisis enfin pour m'y établir; les
+vignes y étaient très effeuillées, mais les derniers papillons à reflet
+de métal bleu y venaient encore, avec les guêpes, se poser sur les
+sarments des muscats.
+
+Là, dans un grand calme de solitude, dans un grand silence d'été rempli
+de musiques de mouches, j'écrivis et signai timidement mon pacte avec la
+marine.
+
+De la lettre elle-même, je ne me souviens plus; mais je me rappelle
+l'émotion avec laquelle je la cachetai, comme si, sous cette enveloppe,
+j'avais scellé pour jamais ma destinée.
+
+Après un temps d'arrêt encore et de rêverie, je mis l'adresse: le nom
+de mon frère et le nom d'un pays d'Extrême Orient où il se trouvait
+alors.--Rien de plus à faire maintenant, que d'aller porter cela au
+bureau de poste du village; mais je restai là longtemps assis, très
+songeur, adossé au mur chaud sur lesquels couraient des lézards et
+gardant sur mes genoux, avec épouvante, le petit carré de papier où je
+venais de fixer mon avenir. Puis, l'envie me prenant de jeter les yeux
+sur l'horizon, sur l'espace, je mis le pied dans cette brèche familière
+du mur par laquelle je montais pour regarder fuir les papillons
+imprenables, et je me hissai des deux mains jusqu'au faîte, où je
+demeurai accoudé. Les mêmes lointains connus m'apparurent, les coteaux
+couverts de leurs vignes déjà rousses, les montagnes dont les bois
+jaunis s'effeuillaient, et, là-bas, haut perchée, la grande ruine
+rougeâtre de Castelnau. En avant de tout cela, était le domaine de
+Bories, avec son vieux porche arrondi, peint à la chaux blanche, et, dès
+que je le regardai, la chanson plaintive: «Ah! ah! la bonne
+histoire!...» me revint à l'esprit, étrangement chantée, en même temps
+que me réapparut ce papillon «citron-aurore» qui était piqué depuis deux
+ans là-bas, sous une vitre de mon petit musée...
+
+L'heure approchait où la vieille diligence campagnarde allait partir,
+emportant les lettres au loin. Je descendis de ce mur, je sortis du
+vieux jardin que je refermai à clef, et me dirigeai, lentement vers le
+bureau de poste.
+
+Un peu comme un petit halluciné, je marchais cette fois-là sans prendre
+garde à rien ni à personne. Mon esprit voyageait partout, dans les
+forêts pleines de fougères de l'_île délicieuse_, dans les sables du
+sombre Sénégal où avait habité l'oncle au musée, et à travers le Grand
+Océan austral où _des dorades passaient_.
+
+La réalité assurée et prochaine de tout cela m'enivrait; pour la
+première fois, depuis que j'avais commencé d'exister, le monde et la vie
+me semblaient grands ouverts devant moi; ma route s'éclairait d'une
+lumière toute nouvelle:--une lumière un peu morne, il est vrai, un peu
+triste, mais puissante et qui pénétrait tout, jusqu'aux horizons
+extrêmes avoisinant la vieillesse et la mort.
+
+Puis, des petites images très enfantines se mêlaient aussi de temps en
+temps à mon rêve immense; je me voyais en uniforme de marin, passant au
+soleil sur des quais brûlants de villes exotiques; ou bien revenant à la
+maison, après de périlleux voyages; rapportant des caisses qui étaient
+remplies d'étonnantes choses--et desquelles des cancrelats
+s'échappaient, comme dans la cour de Jeanne, pendant les déballages
+d'arrivée de son père...
+
+Mais tout à coup mon cœur recommença de se serrer: ces retours de
+campagnes lointaines, ils ne pourraient avoir lieu que dans bien des
+années... et alors, les figures qui me recevraient au foyer, seraient
+changées par le temps... Je me les représentai même aussitôt, ces
+figures chéries; dans une pâle vision, elles m'apparurent toutes
+ensemble: un groupe qui m'accueillait avec des sourires de douce
+bienvenue, mais qui était si mélancolique à regarder! Des rides
+marquaient tous les fronts; ma mère avait ses boucles blanches comme
+aujourd'hui... Et grand'tante Berthe, déjà si vieille, pourrait-elle
+être là encore?... J'en étais à faire rapidement, avec crainte, le
+calcul de l'âge de grand-tante Berthe, quand j'arrivai au bureau de la
+poste...
+
+Cependant, je n'hésitai pas; d'une main qui tremblait seulement un peu,
+je glissai ma lettre dans la boîte, et le sort en fut jeté.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+
+J'arrête là ces notes, parce que d'abord la suite n'est pas encore assez
+loin de moi dans le temps pour être livrée aux lecteurs inconnus. Et
+puis, il me semble que mon enfance première a vraiment pris fin ce jour
+où j'ai ainsi décidé mon avenir.
+
+J'avais alors quatorze ans et demi; trois années me restaient par
+conséquent pour me préparer à l'École navale; c'était donc dans les
+choses très raisonnables et très possibles.
+
+Cependant je devais me heurter encore à bien des refus, à des
+difficultés de toutes sortes avant d'entrer au _Borda_. Et ensuite je
+devais traverser bien des années d'hésitations, d'erreurs, de luttes;
+monter à bien des calvaires; payer cruellement d'avoir été élevé en
+petite sensitive isolée; à force de volonté, refondre et durcir ma
+trempe physique, aussi bien que morale,--jusqu'au jour où, vers mes
+vingt-sept ans, un directeur de cirque, après avoir vu comme mes muscles
+se détendaient maintenant en ressorts d'acier, laissa tomber dans son
+admiration ces paroles, les plus profondes que j'aie entendues de ma
+vie; «Quel dommage, monsieur, que votre éducation ait été commencée si
+tard!»
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+
+ ........................................
+
+Nous croyions, ma sœur et moi, revenir encore l'été suivant dans ce
+village...
+
+Mais Azraël passa sur notre route; de terribles choses imprévues
+bouleversèrent notre tranquille et douce vie de famille.
+
+Et ce ne fut que quinze années plus tard, après avoir couru le monde
+entier, que je revis ce coin de la France.
+
+Tout y était bien changé; l'oncle et la tante dormaient au cimetière;
+les grands cousins étaient dispersés; la cousine, qui avait déjà
+quelques fils d'argent mêlés à ses cheveux, se préparait à quitter pour
+toujours ce pays, cette maison vide où elle ne voulait plus rester
+seule; et la Titi, la Maricette (qui ne s'appelaient plus ainsi)
+étaient devenues de grandes jeunes filles en deuil que je ne savais plus
+reconnaître.
+
+Entre deux longs voyages, pressé comme toujours, ma vie allant déjà son
+train de fièvre, je revenais là, moi, pour quelques heures seulement, en
+pèlerinage de souvenir, voulant revoir encore une fois cette maison de
+l'oncle du Midi, avant qu'elle fût livrée à des mains étrangères.
+
+C'était en novembre; un ciel sombre et froid changeait complètement les
+aspects de ce pays, que je n'avais jamais connu qu'au beau soleil des
+étés.
+
+Ayant passé mon unique matinée à revoir mille choses, avec une
+mélancolie toujours croissante, sous ces nuages d'hiver,--j'avais oublié
+ce vieux jardin et ce berceau de vigne à l'ombre duquel s'était décidée
+ma vie, et je voulus y courir, à la dernière minute, avant le départ de
+la voiture qui allait m'emporter pour jamais.
+
+«Vas-y seul, alors!» me dit la cousine, empressée elle aussi à faire
+fermer des caisses. Et elle me remit la grosse clef, la même grosse clef
+que j'emportais autrefois quand je m'en allais en chasse, ma
+papillonnette à la main, aux heures lumineuses et brûlantes des jours
+passés... Oh! les étés de mon enfance, qu'ils avaient été merveilleux et
+enchanteurs...
+
+Pour la dernière des dernières fois, j'entrai dans ce jardin, qui me
+parut tout rapetissé, sous le ciel gris. J'allai d'abord à ce berceau du
+fond,--effeuillé, désolé aujourd'hui,--où j'avais écrit à mon frère ma
+lettre solennelle, et, à l'aide toujours de cette même brèche du mur qui
+me servait jadis, je me hissai sur le faîte, pour regarder furtivement
+la campagne d'alentour, lui dire à la hâte un suprême adieu: le domaine
+de Bories m'apparut, alors, singulièrement rapproché et rapetissé lui
+aussi; méconnaissable, comme du reste ces montagnes du fond qui avaient
+l'air de s'être abaissées pour n'être plus que de petites collines. Et
+tout cela, que j'avais vu jadis si ensoleillé, était sinistre
+aujourd'hui sous ces nuages de novembre, sous cette lumière terne et
+grise. J'eus l'impression que l'arrière-automne était commencé dans ma
+vie, en même temps que sur la terre.
+
+Et du reste, le monde aussi,--le monde que je croyais si immense et si
+plein d'étonnements charmeurs, le jour où je m'étais accoudé sur ce même
+mur, après ma grande décision prise,--le monde entier ne s'était-il pas
+décoloré et rétréci à mes yeux autant que ce pauvre paysage?...
+
+Oh! surtout cette apparition du domaine de Bories, semblable à un
+fantôme de lui-même sous un ciel d'hiver, me causait une mélancolie
+sans bornes.
+
+Et en le regardant, je repensai au papillon a «citron-aurore» qui
+existait toujours sous sa vitre, au fond de mon musée d'enfant; qui
+était resté à sa même place, avec des couleurs aussi fraîches, pendant
+que j'avais couru par toutes les mers... Depuis bien des années, j'avais
+oublié l'association de ces deux choses, et, dès que le papillon jaune
+me fût revenu en mémoire, ramené par le porche de Bories, j'entendis en
+moi-même une petite voix qui reprenait tout doucement: «Ah! ah! la bonne
+histoire!...» Et la petite voix était flûtée et bizarre; surtout elle
+était triste, triste à faire pleurer, triste comme pour chanter, sur une
+tombe, la chanson des années disparues, des étés morts.
+
+FIN
+
+PARIS,--IMP. CHAIX, RUE BERGÈRE, 20.--11382-5-90
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+Format grand in-18
+
+AU MAROC 1 vol.
+AZIYADÉ 1 --
+FLEURS D'ENNUI 1 --
+JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
+LE MARIAGE DE LOTI 1 --
+MON FRÈRE YVES 1 --
+PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --
+PROPOS D'EXIL 1 --
+LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
+
+Format in-8º cavalier
+
+MADAME CHRYSANTHÈME, imprimé sur magnifique
+vélin et illustré d'un grand nombre d'aquarelles
+et de vignettes par ROSSI et MYRBACH 1 vol.
+
+IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--11382-5-50.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le roman d'un enfant, by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN D'UN ENFANT ***
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+works.
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+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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--- /dev/null
+++ b/23423-8.txt
@@ -0,0 +1,6317 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le roman d'un enfant, by Pierre Loti
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le roman d'un enfant
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: November 9, 2007 [EBook #23423]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN D'UN ENFANT ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+[Note du transcripteur: il n'y a pas un chapitre XXXV.]
+
+
+
+
+LE ROMAN
+
+D'UN ENFANT
+
+PAR
+
+PIERRE LOTI
+
+Dix-neuvième Édition.
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3
+
+1890 Droits de reproduction et de traduction réservés.
+
+ À SA MAJESTÉ LA REINE
+ ÉLISABETH DE ROUMANIE
+
+ _Décembre 188.._
+
+ _Il se fait presque tard dans ma vie, pour que j'entreprenne ce
+ livre: autour de moi, déjà tombe une sorte de nuit; où trouverai-je
+ à présent des mots assez frais, des mots assez jeunes?_
+
+ _Je le commencerai demain en mer; au moins essaierai-je d'y mettre
+ ce qu'il y a eu de meilleur en moi, à une époque où il n'y avait
+ rien de bien mauvais encore._
+
+ _Je l'arrêterai de bonne heure, afin que l'amour n'y apparaisse
+ qu'à l'état de rêve imprécis._
+
+ _Et, à la souveraine de qui me vient l'idée de l'écrire, je
+ l'offrirai comme un humble hommage_
+
+ _de mon respect charmé._
+
+ PIERRE LOTI.
+
+
+
+
+LE ROMAN D'UN ENFANT
+
+
+
+
+I
+
+
+C'est avec une sorte de crainte que je touche à l'énigme de mes
+impressions du commencement de la vie,--incertain si bien réellement je
+les éprouvais moi-même ou si plutôt elles n'étaient pas des ressouvenus
+mystérieusement transmis... J'ai comme une hésitation religieuse à
+sonder cet abîme...
+
+Au sortir de ma nuit première, mon esprit ne s'est pas éclairé
+progressivement, par lueurs graduées; mais par jets de clartés
+brusques--qui devaient dilater tout à coup mes yeux d'enfant et
+m'immobiliser dans des rêveries attentives--puis qui s'éteignaient, me
+replongeant dans l'inconscience absolue des petits animaux qui viennent
+de naître, des petites plantes à peine germées.
+
+Au début de l'existence, mon histoire serait simplement celle d'un
+enfant très choyé, très tenu, très obéissant et toujours convenable dans
+ses petites manières, auquel rien n'arrivait, dans son étroite sphère
+ouatée, qui ne fût prévu, et qu'aucun coup n'atteignait qui ne fût
+amorti avec une sollicitude tendre.
+
+Aussi voudrais-je ne pas écrire cette histoire qui serait fastidieuse;
+mais seulement noter, sans suite ni transitions, des instants qui m'ont
+frappé d'une étrange manière,--qui m'ont frappé tellement que je m'en
+souviens encore avec une netteté complète, aujourd'hui que j'ai oublié
+déjà tant de choses poignantes, et tant de lieux, tant d'aventures, tant
+de visages.
+
+J'étais en ce temps-là un peu comme serait une hirondelle, née d'hier,
+très haut à l'angle d'un toit, qui commencerait à ouvrir de temps à
+autre au bord du nid son petit oeil d'oiseau et s'imaginerait, de là, en
+regardant simplement une cour ou une rue, voir les profondeurs du monde
+et de l'espace,--les grandes étendues de l'air que plus tard il lui
+faudra parcourir. Ainsi, durant ces minutes de clairvoyance,
+j'apercevais furtivement toutes sortes d'infinis, dont je possédais déjà
+sans doute, dans ma tête, antérieurement à ma propre existence, les
+conceptions latentes; puis, refermant malgré moi l'oeil encore trouble
+de mon esprit, je retombais pour des jours entiers dans ma tranquille
+nuit initiale.
+
+Au début, ma tête toute neuve et encore obscure pourrait aussi être
+comparée à un appareil de photographe rempli de glaces sensibilisées.
+Sur ces plaques vierges, les objets insuffisamment éclairés ne donnent
+rien; tandis que, au contraire, quand tombe sur elles une vive clarté
+quelconque, elles se cernent de larges taches claires, où les choses
+inconnues du dehors viennent se graver.--Mes premiers souvenirs en effet
+sont toujours de plein été lumineux, de midis étincelants,--ou bien de
+feux de branches à grandes flammes roses.
+
+
+
+
+II
+
+
+Comme si c'était d'hier, je me rappelle le soir où, marchant déjà depuis
+quelque temps, je découvris tout à coup la vraie manière de sauter et de
+courir,--et me grisai jusqu'à tomber, de cette chose délicieusement
+nouvelle.
+
+Ce devait être au commencement de mon second hiver, à l'heure triste où
+la nuit vient. Dans la salle à manger de ma maison familiale--qui me
+paraissait alors un lieu immense--j'étais, depuis un moment sans doute,
+engourdi et tranquille sous l'influence de l'obscurité envahissante. Pas
+encore de lampe allumée nulle part. Mais, l'heure du dîner approchant,
+une bonne vint, qui jeta dans la cheminée, pour ranimer les bûches
+endormies, une brassée de menu bois. Alors ce fut un beau feu clair,
+subitement une belle flambée joyeuse illuminant tout, et un grand rond
+lumineux se dessina au milieu de l'appartement, par terre, sur le tapis,
+sur les pieds des chaises, dans ces régions basses qui étaient
+précisément les miennes. Et ces flammes dansaient, changeaient,
+s'enlaçaient, toujours plus hautes et plus gaies, faisant monter et
+courir le long des murailles les ombres allongées des choses... Oh!
+alors je me levai tout droit, saisi d'admiration... car je me souviens à
+présent que j'étais assis, aux pieds de ma grand'tante Berthe (déjà très
+vieille en ce temps-là), qui sommeillait à demi dans sa chaise, près
+d'une fenêtre par où filtrait la nuit grise; j'étais assis sur une de
+ces hautes chaufferettes d'autrefois, à deux étages, si commodes pour
+les tout petits enfants qui veulent faire les câlins, la tête sur les
+genoux des grand'mères ou des grand'tantes... Donc, je me levai, en
+extase, et m'approchai de la flamme; puis, dans le cercle lumineux qui
+se dessinait sur le tapis, je me mis à marcher en rond, à tourner, à
+tourner toujours plus vite et enfin, sentant tout à coup dans mes jambes
+une élasticité inconnue, quelque chose comme une détente de ressorts,
+j'inventai une manière nouvelle et très amusante de faire: c'était de
+repousser le sol bien fort, puis de le quitter des deux pieds à la fois
+pendant une demi-seconde,--et de retomber,--et de profiter de l'élan
+pour m'élever encore, et de recommencer toujours, pouf, pouf, en faisant
+beaucoup de bruit par terre, et en sentant dans ma tête un petit vertige
+particulier très agréable... De ce moment, je savais sauter, je savais
+courir!
+
+J'ai la conviction que c'était bien la première fois, tant je me
+rappelle nettement mon amusement extrême et ma joie étonnée.
+
+--Ah! mon Dieu, mais qu'est-ce qu'il a ce petit, ce soir? disait ma
+grand'tante Berthe un peu inquiète. Et j'entends encore le son de sa
+voix brusque.
+
+Mais je sautais toujours. Comme ces petites mouches étourdies, grisées
+de lumière, qui tournoient le soir autour des lampes, je sautais
+toujours dans ce rond lumineux qui s'élargissait, se rétrécissait, se
+déformait, dont les contours vacillaient comme les flammes.
+
+Et tout cela m'est encore si bien présent, que j'ai gardé dans mes yeux
+les moindres rayures de ce tapis sur lequel la scène se passait. Il
+était d'une certaine étoffe inusable, tissée dans le pays par les
+tisserands campagnards, et aujourd'hui tout à fait démodée, qu'on
+appelait «nouïs». (Notre maison d'alors était restée telle que ma
+grand'mère maternelle l'avait arrangée lorsqu'elle s'était décidée à
+quitter l'_île_ pour venir se fixer sur le continent.--Je reparlerai un
+peu plus tard de cette _île_ qui prit bientôt, pour mon imagination
+d'enfant, un attrait si mystérieux.--C'était une maison de province très
+modeste, où se sentait l'austérité huguenote, et dont la propreté et
+l'ordre irréprochables étaient le seul luxe.)
+
+...Dans le cercle lumineux qui, décidément, se rétrécissait de plus en
+plus, je sautais toujours. Mais, tout en sautant, je _pensais_, et d'une
+façon intense qui, certainement, ne m'était pas habituelle. En même
+temps que mes petites jambes, mon esprit s'était éveillé; une clarté un
+peu plus vive venait de jaillir dans ma tête, où l'aube des idées était
+encore si pâle. Et c'est sans doute à cet éveil intérieur que ce moment
+fugitif de ma vie doit ses dessous insondables; qu'il doit surtout la
+persistance avec laquelle il est resté dans ma mémoire, gravé
+ineffaçablement. Mais je vais m'épuiser en vain à chercher des mots pour
+dire tout cela, dont l'indécise profondeur m'échappe... Voici, je
+regardais ces chaises, alignées le long des murs, et je me rappelais les
+personnes âgées, grand'mères, grand'tantes et tantes, qui y prenaient
+place d'habitude, qui tout à l'heure viendraient s'y asseoir...
+Pourquoi n'étaient-elles pas là? En ce moment, j'aurais souhaité leur
+présence autour de moi comme une protection. Elles se tenaient sans
+doute là-haut, au second étage, dans leurs chambres; entre elles et moi,
+il y avait les escaliers obscurs, les escaliers que je devinais pleins
+d'ombre et qui me faisaient frémir... Et ma mère? J'aurais surtout
+souhaité sa présence à elle; mais je la savais sortie dehors, dans ces
+rues longues dont je ne me représentais pas bien les extrémités, les
+aboutissements lointains. J'avais été moi-même la conduire jusqu'à la
+porte, en lui demandant: «Tu reviendras, dis?» Et elle m'avait promis
+qu'en effet elle reviendrait. (On m'a conté plus tard qu'étant tout
+petit, je ne laissais jamais sortir de la maison aucune personne de la
+famille, même pour la moindre course ou visite, sans m'être assuré que
+son intention était bien de revenir. «Tu reviendras, dis?» était une
+question que j'avais coutume de poser anxieusement après avoir suivi
+jusqu'à la porte ceux qui s'en allaient.) Ainsi, ma mère était sortie...
+cela me serrait un peu le coeur de la savoir dehors... Les rues!...
+J'étais bien content de ne pas y être, moi, dans les rues, où il faisait
+froid, où il faisait nuit, où les petits enfants pouvaient se perdre...
+Comme on était bien ici, devant ces flammes qui réchauffaient; comme on
+était bien, _dans sa maison_! Peut-être n'avais-je jamais compris cela
+comme ce soir; peut-être était-ce ma première vraie impression
+d'attachement au foyer--et d'inquiétude triste, à la pensée de tout
+l'immense inconnu du dehors. Ce devait être aussi mon premier instant
+d'affection consciente pour ces figures vénérées de tantes et de
+grand'mères qui ont entouré mon enfance et que, à cette heure de vague
+anxiété crépusculaire, j'aurais désiré avoir toutes, à leurs places
+accoutumées, assises en cercle autour de moi...
+
+Cependant les belles flammes folles dans la cheminée avaient l'air de se
+mourir: la brassée de menu bois était consumée et, comme on n'avait pas
+encore allumé de lampe, il faisait plus noir. J'étais déjà tombé une
+fois, sur le tapis de nouïs, sans me faire de mal, et j'avais recommencé
+de plus belle. Par instants, j'éprouvais une joie étrange à aller jusque
+dans les recoins obscurs, où me prenaient je ne sais quelles frayeurs de
+choses sans nom; puis à revenir me réfugier dans le cercle de lumière,
+en regardant avec un frisson si rien n'était sorti derrière moi, de ces
+coins d'ombre, pour me poursuivre.
+
+Ensuite, les flammes se mourant tout à fait, j'eus vraiment peur; tante
+Berthe, trop immobile sur sa chaise et dont je sentais le regard seul me
+suivre, ne me rassurait plus. Les chaises même, les chaises rangées
+autour de la salle, commençaient à m'inquiéter à cause de leurs grandes
+ombres mouvantes qui, au gré de la flambée à l'agonie, montaient
+derrière elles, exagérant la hauteur des dossiers le long des murs. Et
+surtout il y avait une porte, entr'ouverte sur un vestibule tout
+noir--lequel donnait sur le grand salon plus vide et plus noir encore...
+oh! cette porte, je la fixais maintenant de mes pleins yeux, et, pour
+rien au monde, je n'aurais osé lui tourner le dos.
+
+C'était le début de ces terreurs des soirs d'hiver qui, dans cette
+maison pourtant si aimée, ont beaucoup assombri mon enfance.
+
+Ce que je craignais de voir arriver par là n'avait encore aucune forme
+précise; plus tard seulement, mes visions d'enfant prirent figure. Mais
+la peur n'en était pas moins réelle et m'immobilisait là, les yeux très
+ouverts, auprès de ce feu qui n'éclairait plus,--quand tout à coup, du
+côté opposé, par une autre porte, ma mère entra... Oh! alors je me jetai
+sur elle; je me cachai la tête, je m'abîmai dans sa robe: c'était la
+protection suprême, l'asile où rien n'atteignait plus, le nid des nids
+où l'on oubliait tout...
+
+Et, à partir de cet instant, le fil de mon souvenir est rompu, je ne
+retrouve plus rien.
+
+
+
+
+III
+
+
+Après l'image ineffaçable laissée par cette première frayeur et cette
+première danse devant une flambée d'hiver, des mois ont dû passer sans
+que rien se gravât plus dans ma tête. Je retombai dans cette demi-nuit
+des commencements de la vie que traversaient à peine d'instables et
+confuses visions, grises ou roses sous des reflets d'aube.
+
+Et je crois que l'impression suivante fut celle-ci, que je vais essayer
+de traduire: impression d'été, de grand soleil, de nature, et de terreur
+délicieuse à me trouver seul au milieu de hautes herbes de juin qui
+dépassaient mon front. Mais ici les dessous sont encore plus compliqués,
+plus mêlés de choses antérieures à mon existence présente; je sens que
+je vais me perdre là dedans, sans parvenir à rien exprimer...
+
+C'était dans un domaine de campagne appelé «la Limoise», qui joué plus
+tard un grand rôle dans ma vie d'enfant. Il appartenait à de très
+anciens amis de ma famille, les D***, qui, en ville, étaient nos
+voisins, leur maison touchant presque la nôtre. Peut-être, l'été
+précèdent, étais-je déjà venu à cette Limoise,--mais à l'état
+inconscient de poupée blanche que l'on avait apportée au cou. Ce jour
+dont je vais parler était certainement le premier où j'y venais comme
+petit être capable de pensée, de tristesse et de rêve.
+
+J'ai oublié le commencement, le départ, la route en voiture, l'arrivée.
+Mais, par un après-midi très chaud, le soleil déjà bas, je me revois et
+je me retrouve si bien, seul au fond du vieux jardin à l'abandon, que
+des murs gris, rongés de lierre et de lichen, séparaient des bois, des
+landes à bruyères, des campagnes pierreuses d'alentour. Pour moi, élevé
+à la ville, ce jardin très grand, qu'on n'entretenait guère, et où les
+arbres fruitiers mouraient de vieillesse, enfermait des surprises et des
+mystères de forêt vierge. Ayant sans doute franchi les buis de bordure,
+je m'étais perdu au milieu d'un des grands carrés incultes du fond,
+parmi je ne sais quelles hautes plantes folles,--des asperges montées,
+je crois bien,--envahies par de longues herbes sauvages. Puis je
+m'étais accroupi, à la façon de tous les petits enfants, pour m'enfouir
+davantage dans tout cela qui me dépassait déjà grandement quand j'étais
+debout. Et je restais tranquille, les yeux dilatés, l'esprit en éveil, à
+la fois effrayé et charmé. Ce que j'éprouvais, en présence de ces choses
+nouvelles, était encore moins de l'étonnement que du ressouvenir; la
+splendeur des plantes vertes, qui m'enlaçait de si près, je _savais_
+qu'elle était partout, jusque dans les profondeurs jamais vues de la
+campagne; je la sentais autour de moi, triste et immense, déjà vaguement
+connue; elle me faisait peur, mais elle m'attirait cependant,--et, pour
+rester là le plus longtemps possible sans qu'on vînt me chercher, je me
+cachais encore davantage, ayant pris sans doute l'expression de figure
+d'un petit Peau-Rouge dans la joie de ses forêts retrouvées.
+
+Mais tout à coup je m'entendis appeler: «Pierre! Pierre! mon petit
+Pierrot!» Et sans répondre, je m'aplatis bien vite au ras du sol, sous
+les herbages et les fines branches fenouillées des asperges.
+
+Encore: «Pierre! Pierre!» C'était Lucette; je reconnaissais bien sa
+voix, et même, à son petit ton moqueur, je comprenais qu'elle me voyait
+dans ma cache verte. Mais je ne la voyais point, moi; j'avais beau
+regarder de tous les côtés: personne!
+
+Avec des éclats de rire, elle continuait de m'appeler, en se faisant des
+voix de plus en plus drôles. Où donc pouvait-elle bien être?
+
+Ah! là-bas, en l'air! perchée sur la fourche d'un arbre tout tordu, qui
+avait comme des cheveux gris en lichen.
+
+Je me relevai alors, très attrapé d'avoir été ainsi découvert.
+
+Et en me relevant, j'aperçus au loin, par-dessus le fouillis des plantes
+agrestes, un coin des vieux murs couronnés de lierre qui enfermaient le
+jardin. (Ils étaient destinés à me devenir très familiers plus tard, ces
+murs-là; car, pendant mes jeudis de collège, j'y ai passé bien des
+heures, perché, observant la campagne pastorale et tranquille, et
+rêvant, au bruit des sauterelles, à des sites encore plus ensoleillés de
+pays lointains.) Et ce jour-là, leurs pierres grises, disjointes,
+mangées de soleil, mouchetées de lichen, me donnèrent pour la première
+fois de ma vie l'impression mal définie de la _vétusté des choses_; la
+vague conception des durées antérieures à moi-même, du temps passé.
+
+Lucette D***, mon aînée de huit ou neuf ans, était déjà presque une
+grande personne à mes yeux: je ne pouvais pas la connaître depuis bien
+longtemps, mais je la connaissais depuis tout le temps possible. Un peu
+plus tard, je l'ai aimée comme une soeur; puis sa mort prématurée a été
+un de mes premiers vrais chagrins de petit garçon.
+
+Et c'est le premier souvenir que je retrouve d'elle, son apparition dans
+les branches d'un vieux poirier. Encore ne s'est-il fixé ainsi qu'à la
+faveur de ces deux sentiments tout nouveaux auxquels il s'est trouvé
+mêlé: l'inquiétude charmée devant l'envahissante nature verte et la
+mélancolie rêveuse en présence des vieux murs, des choses anciennes, du
+vieux temps...
+
+
+
+
+IV
+
+
+Je voudrais essayer de dire maintenant l'impression que la mer m'a
+causée, lors de notre première entrevue,--qui fut un bref et lugubre
+tête-à-tête.
+
+Par exception, celle-ci est une impression crépusculaire; on y voyait à
+peine, et cependant l'image apparue fut si intense qu'elle se grava d'un
+seul coup pour jamais. Et j'éprouve encore un frisson rétrospectif, dès
+que je concentre mon esprit sur ce souvenir.
+
+J'étais arrivé le soir, avec mes parents, dans un village de la côte
+saintongeaise, dans une maison de pêcheurs louée pour la saison des
+bains. Je savais que nous étions venus là pour une chose qui s'appelait
+la mer, mais je ne l'avais pas encore vue (une ligne de dunes me la
+cachait, à cause de ma très petite taille) et j'étais dans une extrême
+impatience de la connaître. Après le dîner donc, à la tombée de la nuit,
+je m'échappai seul dehors. L'air vif, âpre, sentait je ne sais quoi
+d'inconnu, et un bruit singulier, à la fois faible et immense, se
+faisait derrière les petites montagnes de sable auxquelles un sentier
+conduisait.
+
+Tout m'effrayait, ce bout de sentier inconnu, ce crépuscule tombant d'un
+ciel couvert, et aussi la solitude de ce coin de village... Cependant,
+armé d'une de ces grandes résolutions subites, comme les bébés les plus
+timides en prennent quelquefois, je partis d'un pas ferme...
+
+Puis, tout à coup, je m'arrêtai glacé, frissonnant de peur. Devant moi,
+quelque chose apparaissait, quelque chose de sombre et de bruissant qui
+avait surgi de tous les côtés en même temps et qui semblait ne pas
+finir; une étendue en mouvement qui me donnait le vertige mortel...
+Évidemment _c'était ça_; pas une minute d'hésitation, ni même
+d'étonnement _que ce fût ainsi_, non, rien que de l'épouvante; je
+_reconnaissais_ et je tremblais. C'était d'un vert obscur presque noir;
+ça semblait instable, perfide, engloutissant; ça remuait et ça se
+démenait partout à la fois, avec un air de méchanceté sinistre.
+Au-dessus, s'étendait un ciel tout d'une pièce, d'un gris foncé, comme
+un manteau lourd.
+
+Très loin, très loin seulement, à d'inappréciables profondeurs
+d'horizon, on apercevait une déchirure, un jour entre le ciel et les
+eaux, une longue fente vide, d'une claire pâleur jaune...
+
+Pour la _reconnaître_ ainsi, la mer, l'avais-je déjà vue?
+
+Peut-être, inconsciemment, lorsque, vers l'âge de cinq on six mois, on
+m'avait emmené dans l'_île_, chez une grand'tante, soeur de ma
+grand'mère. Ou bien avait-elle été si souvent regardée par mes ancêtres
+marins, que j'étais né ayant déjà dans la tête un reflet confus de son
+immensité.
+
+Nous restâmes un moment l'un devant l'autre, moi fasciné par elle. Dès
+cette première entrevue sans doute, j'avais l'insaisissable
+pressentiment qu'elle finirait un jour par me prendre, malgré toutes mes
+hésitations, malgré toutes les volontés qui essayeraient de me
+retenir... Ce que j'éprouvais en sa présence était non seulement de la
+frayeur, mais surtout une tristesse sans nom, une impression de solitude
+désolée, d'abandon, d'exil... Et je repartis en courant, la figure très
+bouleversée, je pense, et les cheveux tourmentés par le vent, avec une
+hâte extrême d'arriver auprès de ma mère, de l'embrasser, de me serrer
+contre elle; de me faire consoler de mille angoisses anticipées,
+inexpressibles, qui m'avaient étreint le coeur à la vue de ces grandes
+étendues vertes et profondes.
+
+
+
+
+V
+
+
+Ma mère!... Déjà deux ou trois fois, dans le cours de ces notes, j'ai
+prononcé son nom, mais sans m'y arrêter, comme en passant. Il semble
+qu'au début elle n'ait été pour moi que le refuge naturel, l'asile
+contre toutes les frayeurs de l'inconnu, contre tous les chagrins noirs
+qui n'avaient pas de cause définie.
+
+Mais je crois que la plus lointaine fois où son image m'apparaît bien
+réelle et vivante, dans un rayonnement de vraie et ineffable tendresse,
+c'est un matin du mois de mai, où elle entra dans ma chambre suivie d'un
+rayon de soleil et m'apportant un bouquet de jacinthes roses. Je
+relevais d'une de ces petites maladies d'enfant,--rougeole ou bien
+coqueluche, je ne sais quoi de ce genre,--on m'avait condamné à rester
+couché pour avoir bien chaud, et, comme je devinais, à des rayons qui
+filtraient par mes fenêtres fermées, la splendeur nouvelle du soleil et
+de l'air, je me trouvais triste entre les rideaux de mon lit blanc; je
+voulais me lever, sortir; je voulais surtout voir ma mère, ma mère à
+tout prix...
+
+La porte s'ouvrit, et ma mère entra, souriante. Oh! je la revois si bien
+encore, telle qu'elle m'apparut là, dans l'embrasure de cette porte,
+arrivant accompagnée d'un peu du soleil et du grand air du dehors. Je
+retrouve tout, l'expression de son regard rencontrant le mien, le son de
+sa voix, même les détails de sa chère toilette, qui paraîtrait si drôle
+et si surannée aujourd'hui. Elle revenait de faire quelque course
+matinale en ville. Elle avait un chapeau de paille avec des roses jaunes
+et un châle en _barège_ lilas (c'était l'époque du châle) semé de petits
+bouquets d'un violet plus foncé. Ses papillotes noires--ses pauvres
+bien-aimées papillotes qui n'ont pas changé de forme, mais qui sont,
+hélas! éclaircies et toutes blanches aujourd'hui--n'étaient alors mêlées
+d'aucun fil d'argent. Elle sentait une odeur de soleil et d'été qu'elle
+avait prise dehors. Sa figure de ce matin-là, encadrée dans son chapeau
+à grand bavolet, est encore absolument présente à mes yeux.
+
+Avec ce bouquet de jacinthes roses, elle m'apportait aussi un petit pot
+à eau et une petite cuvette de poupée, imités en extrême miniature de
+ces faïences à fleurs qu'ont les bonnes gens dans les villages.
+
+Elle se pencha sur mon lit pour m'embrasser, et alors je n'eus plus
+envie de rien, ni de pleurer, ni de me lever, ni de sortir; elle était
+là, et cela me suffisait; je me sentais entièrement consolé,
+tranquillisé, changé, par sa bienfaisante présence....
+
+Je devais avoir un peu plus de trois ans lorsque ceci se passait, et ma
+mère, environ quarante-deux. Mais j'étais sans la moindre notion sur
+l'âge de ma mère; l'idée ne me venait seulement jamais de me demander si
+elle était jeune ou vieille; ce n'est même qu'un peu plus tard que je me
+suis aperçu qu'elle était bien jolie. Non, en ce temps-là, c'était elle,
+voilà tout; autant dire une figure tout à fait unique, que je ne
+songeais à comparer à aucune autre, d'où rayonnaient pour moi la joie,
+la sécurité, la tendresse, d'où émanait tout ce qui était bon, y compris
+la foi naissante et la prière....
+
+Et je voudrais, pour la première apparition de cette figure bénie dans
+ce livre de souvenir, la saluer avec des mots à part, si c'était
+possible, avec des mots faits pour elle et comme il n'en existe pas;
+des mots qui à eux seuls feraient couler les larmes bienfaisantes,
+auraient je ne sais quelle douceur de consolation et de pardon; puis
+renfermeraient aussi l'espérance obstinée, toujours et malgré tout,
+d'une réunion céleste sans fin... Car, puisque je touche à ce mystère et
+à cette inconséquence de mon esprit, je vais dire ici en passant que ma
+mère est la seule au monde de qui je n'aie pas le sentiment que la mort
+me séparera pour jamais. Avec d'antres créatures humaines, que j'ai
+adorées de tout mon coeur, de toute mon âme, j'ai essayé ardemment
+d'imaginer un _après_ quelconque, un _lendemain_ quelque part ailleurs,
+je ne sais quoi d'immatériel ne devant pas finir; mais non, rien, je
+n'ai pas pu--et toujours j'ai eu horriblement conscience du néant des
+néants, de la poussière des poussières. Tandis que, pour ma mère, j'ai
+presque gardé intactes mes croyances d'autrefois. Il me semble encore
+que, quand j'aurai fini de jouer en ce monde mon bout de rôle misérable;
+fini de courir, par tous les chemins non battus, après l'impossible;
+fini d'amuser les gens avec mes fatigues et mes angoisses, j'irai me
+reposer quelque part où ma mère, qui m'aura devancé, me recevra; et ce
+sourire de sereine confiance, qu'elle a maintenant, sera devenu alors un
+sourire de triomphante certitude. Il est vrai, je ne vois pas bien ce
+que sera ce lieu vague, qui m'apparaît comme une pâle vision grise, et
+les mots, si incertains et flottants qu'ils soient, donnent encore une
+forme trop précise à ces conceptions de rêve. Et même (c'est bien
+enfantin ce que je vais dire là, je le sais), et même, dans ce lieu, je
+me représente ma mère ayant conservé son aspect de la terre, ses chères
+boucles blanches, et les lignes droites de son joli profil; que les
+années m'abîment peu à peu, mais que j'admire encore. La pensée que le
+visage de ma mère pourrait un jour disparaître à mes yeux pour jamais,
+qu'il ne serait qu'une combinaison d'éléments susceptibles de se
+désagréger et de se perdre sans retour dans l'abîme universel, cette
+pensée, non seulement me fait saigner le coeur, mais aussi me révolte,
+comme inadmissible et monstrueuse. Oh! non, j'ai le, sentiment qu'il y a
+dans ce visage quelque chose d'à part que la mort ne touchera pas. Et
+mon amour pour ma mère, qui a été le seul stable des amours de ma vie,
+est d'ailleurs si affranchi de tout lien matériel, qu'il me donne
+presque confiance, à lui seul, en une indestructible chose, qui serait
+l'âme; et il me rend encore, par instants, une sorte de dernier et
+inexplicable espoir...
+
+Je ne comprends pas très bien pourquoi cette apparition de ma mère
+auprès de mon petit lit de malade, ce matin, m'a tant frappé,
+puisqu'elle était presque constamment avec moi. Il y a là encore des
+dessous très mystérieux; c'est comme si, à ce moment particulier, elle
+m'avait été révélée pour la première fois de ma vie.
+
+Et pourquoi, parmi mes jouets d'enfant conservés, ce pot à eau de poupée
+a-t-il pris, sans que je le veuille, une valeur privilégiée, une
+importance de relique? Tellement qu'il m'est arrivé, au loin, sur mer, à
+des heures de danger, d'y repenser avec attendrissement et de le revoir,
+à la place qu'il occupe depuis des années, dans une certaine petite
+armoire jamais ouverte, parmi d'autres débris; tellement que, s'il
+disparaissait, il me manquerait une amulette que rien ne me remplacerait
+plus.
+
+Et ce pauvre châle de barège lilas, reconnu dernièrement parmi des
+vieilleries qu'on voulait donner à des mendiantes, pourquoi l'ai-je fait
+mettre de côté comme un objet précieux?... Dans sa couleur, aujourd'hui
+fanée, dans ses petits bouquets rococos d'un dessin indien, je retrouve
+encore comme une protection bienfaisante et un sourire; je crois même
+que j'y retrouve du calme, de la confiance douce, presque de la foi; il
+s'en échappe pour moi toute une émanation de ma mère enfin, mêlée
+peut-être aussi à un regret mélancolique pour ces matins de mai
+d'autrefois qui étaient plus lumineux que ceux de nos jours...
+
+En vérité, je crains qu'il ne paraisse bien ennuyeux à beaucoup de gens,
+ce livre--le plus intime d'ailleurs que j'aie jamais écrit.
+
+En le notant, au milieu de ces calmes des veillées qui sont favorables
+aux souvenirs, j'ai constamment présente à ma pensée l'exquise reine à
+laquelle j'ai voulu le dédier; c'est comme une longue lettre que je lui
+adresserais, avec la certitude d'être compris jusqu'au bout, et compris
+même au delà, dans ces dessous profonds que les mots n'expriment pas.
+
+Peut-être comprendront-ils aussi, mes amis inconnus, qui me suivent avec
+une bonne sympathie lointaine. Et du reste tous les hommes qui
+chérissent ou qui ont chéri leur mère, ne souriront pas des choses
+enfantines que je viens de dire, j'en suis très sûr.
+
+Mais, pour tant d'autres auxquels un pareil amour est étranger, ce
+chapitre semblera certainement bien ridicule.
+
+Ils n'imaginent pas, ceux-ci, en échange de leur haussement d'épaules,
+tout le dédain que je leur offre.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Pour en finir avec les images tout à fait confuses des commencements de
+ma vie, je veux encore parler d'un rayon de soleil--rayon triste cette
+fois,--qui a laissé en moi-même sa marque ineffaçable et dont le sens ne
+me sera jamais expliqué.
+
+Au retour du service religieux, un dimanche, ce rayon m'apparut; il
+entrait dans un escalier de la maison, par une fenêtre entre-bâillée, et
+s'allongeait d'une certaine manière bizarre sur la blancheur d'un mur.
+
+J'étais revenu du temple seul avec ma mère, et je montais l'escalier en
+lui donnant la main; la maison pleine de silence avait cette sonorité
+particulière aux midis très chauds de l'été; ce devait être en août ou
+en septembre et, suivant l'usage de nos pays, les contrevents à demi
+fermés entretenaient une espèce de nuit pendant l'ardeur du soleil.
+
+Dès l'entrée, il me vint une conception déjà mélancolique de ce repos du
+dimanche qui, dans les campagnes et dans les recoins paisibles des
+petites villes, est comme un arrêt de la vie. Mais quand j'aperçus ce
+rayon de soleil plongeant obliquement dans cet escalier par cette
+fenêtre, ce fut une impression bien autrement poignante de tristesse;
+quelque chose de tout à fait incompréhensible et de tout à fait nouveau,
+où entrait peut-être la notion infuse de la brièveté des étés de la vie,
+de leur fuite rapide, et de l'impassible éternité des soleils... Mais
+d'autres éléments plus mystérieux s'y mêlaient aussi, qu'il me serait
+impossible d'indiquer même vaguement.
+
+Je veux seulement ajouter à l'histoire de ce rayon une suite qui pour
+moi y est intimement liée. Des années et des années passèrent; devenu
+homme, ayant vu les deux bouts du monde et couru toutes les aventures,
+il m'arriva d'habiter, pendant un automne et un hiver, une maison isolée
+au fond d'un faubourg de Stamboul. Là, sur le mur de mon escalier,
+chaque soir à la même heure, un rayon de soleil, arrivé par une fenêtre,
+glissait en biais; il éclairait une sorte de niche qui était creusée
+dans la pierre et où j'avais posé une amphore d'Athènes. Eh bien, jamais
+je n'ai pu voir descendre ce rayon sans repenser à l'autre, celui de ce
+dimanche d'autrefois, et sans éprouver la même, précisément, la _même_
+impression triste, à peine atténuée par le temps et toujours aussi
+pleine de mystère. Puis, quand le moment vint où il me fallut quitter la
+Turquie, quitter ce petit logis dangereux de Stamboul que j'avais adoré,
+à tous les déchirements du départ se mêla par instants cet étrange
+regret: jamais plus je ne reverrai le soleil oblique de l'escalier
+descendre sur la niche du mur et sur l'amphore grecque...
+
+Évidemment, dans les dessous de tout cela il doit y avoir, sinon des
+ressouvenirs de préexistences personnelles, au moins des reflets
+incohérents de pensées d'ancêtres, toutes choses que je suis incapable
+de dégager mieux de leur nuit et de leur poussière... D'ailleurs je ne
+sais plus, je ne vois plus; me voici de nouveau entré dans le domaine du
+rêve qui s'efface, de la fumée qui fuit, de l'insaisissable rien...
+
+Et tout ce chapitre, presque inintelligible, n'a d'autre excuse que
+d'avoir été écrit avec un grand effort de sincérité, d'être absolument
+vrai.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Au printemps, à la toute fraîche splendeur de mai, sur un chemin
+solitaire appelé: la route des Fontaines...
+
+(J'ai cherché à mettre à peu près par ordre de date ces souvenirs; je
+pense que je pouvais avoir cinq ans lorsque ceci se passait.)
+
+Donc, assez grand déjà pour me promener avec mon père et ma soeur,
+j'étais là, un matin de rosée, extasié de voir tout devenu si vert, de
+voir si promptement les feuilles élargies, les buissons touffus; sur les
+bords du chemin, les herbes montées toutes ensemble, comme un immense
+bouquet sorti en même temps de toute la terre, étaient fleuries d'un
+délicieux mélange de géraniums roses et de véroniques bleues; et j'en
+ramassais, j'en ramassais de ces fleurs, ne sachant auxquelles courir,
+piétinant dessus, me mouillant les jambes de rosée, émerveillé de tant
+de richesses à ma discrétion, voulant prendre à pleines mains et tout
+emporter. Ma soeur, qui déjà tenait une gerbe d'aubépines, d'iris, de
+longues graminées comme des aigrettes, se penchait vers moi, me tirant
+par la main, disant: «Allons, c'est assez, à présent; nous ne pourrons
+jamais tout cueillir, tu vois bien.» Mais je n'écoutais pas, absolument
+grisé par la magnificence de tout cela, ne me rappelant pas avoir jamais
+vu rien de pareil.
+
+C'était le commencement de ces promenades avec mon père et ma soeur qui,
+pendant longtemps (jusqu'à l'époque maussade des cahiers, des leçons,
+des devoirs) se firent presque chaque jour, tellement que je connus de
+très bonne heure les chemins des environs et les variétés des fleurs
+qu'on y pouvait moissonner.
+
+Pauvres campagnes de mon pays, monotones mais que j'aime quand même;
+monotones, unies, pareilles; prairies de foins et de marguerites où, en
+ces temps-là, je disparaissais, enfoui sous les tiges vertes; champs de
+blé, avec des sentiers bordés d'aubépines.... Du côté de l'Ouest, au
+bout des lointains, je cherchais des yeux la mer qui, parfois, quand on
+était allé très loin, montrait au-dessus de ces lignes déjà si planes,
+une autre petite raie bleuâtre plus complètement droite,--et attirante,
+attirante à la longue comme un grand aimant patient, sûr de sa puissance
+et pouvant attendre.
+
+Ma soeur, et mon frère dont je n'ai pas parlé encore, étaient de bien des
+années mes aînés, de sorte qu'il semblait, alors surtout, que je fusse
+d'une génération suivante.
+
+Donc, ils étaient pour me gâter, en plus de mon père et de ma mère, de
+mes grand'mères, de mes tantes et grand'tantes. Et, seul enfant au
+milieu d'eux tous, je poussais comme un petit arbuste trop soigné en
+serre, trop garanti, trop ignorant des halliers et des ronces....
+
+
+
+
+VIII
+
+
+On a avancé que les gens doués pour bien peindre (avec des couleurs ou
+avec des mots) sont probablement des espèces de demi-aveugles, qui
+vivent d'habitude dans une pénombre, dans un brouillard lunaire, le
+regard tourné en dedans, et qui alors, quand par hasard ils voient, sont
+impressionnés dix fois plus vivement que les autres hommes.
+
+Cela me semble un peu paradoxal.
+
+Mais il est certain que la pénombre dispose à mieux voir; comme dans les
+panoramas, par exemple, cette obscurité des vestibules qui prépare si
+bien au grand trompe-l'oeil final.
+
+Au cours de ma vie, j'aurais donc été moins impressionné sans doute par
+la fantasmagorie changeante du monde, si je n'avais commencé l'étape
+dans un milieu presque incolore, dans le coin le plus tranquille de la
+plus ordinaire des petites villes: recevant une éducation austèrement
+religieuse; bornant mes plus grands voyages à ces bois de la Limoise,
+qui me semblaient profonds comme les forêts primitives, ou bien a ces
+plages de l'«île», qui me mettaient un peu d'immensité dans les yeux
+lors de mes visites à mes vieilles tantes de Saint-Pierre-d'Oleron.
+
+C'était surtout dans la cour de notre maison que se passait le plus
+clair de mes étés; il me semblait que ce fût là mon principal domaine,
+et je l'adorais....
+
+Bien jolie, il est vrai, cette cour; plus ensoleillée et aérée, et
+fleurie que la plupart des jardins de ville. Sorte de longue avenue de
+branches vertes et de fleurs, bordée au midi par de vieux petite murs
+bas d'où retombaient des rosiers, des chèvrefeuilles, et que dépassaient
+des têtes d'arbres fruitiers du voisinage. Longue avenue très fleurie
+donnant des illusions de profondeur, elle s'en allait en perspective
+fuyante, sous des berceaux de vigne et de jasmin, jusqu'à un recoin qui
+s'élargissait comme un grand salon de verdure,--puis elle finissait à un
+chai, de construction très ancienne, dont les pierres grises
+disparaissaient sous des treilles et du lierre.
+
+Oh! que je l'ai aimée, cette cour, et que je l'aime encore!
+
+Les plus pénétrants premiers souvenirs que j'en aie gardés, sont, je
+crois, ceux des belles soirées longues de l'été.--Oh! revenir de la
+promenade, le soir, à ces crépuscules chauds et limpides qui étaient
+certainement bien plus délicieux alors qu'aujourd'hui; rentrer dans
+cette cour, que les daturas, les chèvrefeuilles remplissaient des plus
+suaves odeurs, et, en arrivant, apercevoir dès la porte toute cette
+longue enfilade de branches retombantes!... Par-dessous un premier
+berceau, de jasmin de la Virginie, une trouée dans la verdure laissait
+paraître un coin encore lumineux du rouge couchant. Et, tout au fond,
+parmi les masses déjà assombries des feuillages, on distinguait trois ou
+quatre personnes bien tranquillement assises sur des chaises;--des
+personnes en robe noire, il est vrai, et immobiles--mais très
+rassurantes quand même, très connues, très aimées: mère, grand'mère et
+tantes. Alors je prenais ma course pour aller me jeter sur leurs
+genoux,--et c'était un des instants les plus amusants de ma journée.
+
+
+
+
+IX
+
+
+...Deux enfants, deux tout petits, assis bien près l'un de l'autre, sur
+des tabourets bas, dans une grande chambre qui s'emplissait d'ombre à
+l'approche d'un crépuscule de mars. Deux tout petits de cinq à six ans,
+en pantalons courts, blouses et tabliers blancs par-dessus, à la mode de
+ce temps-là; bien tranquilles, après avoir fait le diable, s'amusant
+dans un coin avec des crayons et des bouts de papier,--l'esprit inquiété
+d'une vague crainte cependant, à cause de la lumière mourante.
+
+Des deux bébés, un seul dessinait, c'était moi. L'autre--un ami invité
+pour la journée par exception--regardait faire, du plus près qu'il
+pouvait. Avec difficulté, mais en confiance cependant, il suivait les
+fantaisies de mon crayon, que je prenais soin de lui expliquer à
+mesure. Et, de fait, les explications devaient être nécessaires, car
+j'exécutais deux compositions de sentiment que j'intitulais, l'une, _le
+Canard heureux_; l'autre, _le Canard malheureux_.
+
+La chambre où cela se passait avait dû être meublée vers 1805, quand
+s'était mariée la pauvre très vieille grand'mère qui l'habitait encore
+et qui, ce soir-là, assise dans son fauteuil de forme Directoire,
+chantait toute seule sans prendre garde à nous.
+
+C'est confusément que je m'en souviens de cette grand'mère, car sa mort
+est survenue peu après ce jour. Et comme je ne rencontrerai même plus
+guère son image vivante dans le cours de ces notes, je vais ouvrir ici
+une parenthèse pour elle.
+
+Il paraît que jadis, au milieu de toute sorte d'épreuves, elle avait été
+une vaillante et admirable mère. Après des revers comme on en éprouvait
+en ces temps-là, ayant perdu son mari tout jeune à la bataille de
+Trafalgar, et ensuite son fils aîné au naufrage de la _Méduse_, elle
+s'était mise résolument à travailler pour élever son second fils--mon
+père--jusqu'au moment où, lui, avait pu en échange l'entourer de soins
+et de bien-être. Vers ses quatre-vingts ans (qui n'étaient pas loin de
+sonner quand je vins au monde) l'enfance sénile avait tout à coup
+terrassé son intelligence; je ne l'ai donc guère connue qu'ainsi, les
+idées perdues, l'âme absente. Elle s'arrêtait longuement devant certaine
+glace, pour causer, sur le ton le plus aimable, avec son propre reflet
+qu'elle appelait «ma bonne voisine», ou «mon cher voisin». Mais sa folie
+consistait surtout à chanter avec une exaltation excessive, _la
+Marseillaise, la Parisienne, le Chant du Départ_, tous les grands hymnes
+de transition qui, au temps de sa jeunesse, avaient passionné la France;
+cependant elle avait été très calme, à ces époques agitées, ne
+s'occupant que de son intérieur et de son fils,--et on trouvait d'autant
+plus singulier cet écho tardif des grandes tourmentes d'alors, éveillé
+au fond de sa tête a l'heure où s'accomplissait pour elle le noir
+mystère de la désorganisation finale. Je m'amusais beaucoup à l'écouter;
+souvent j'en riais,--bien que sans moquerie irrévérencieuse,--et jamais,
+elle ne me faisait peur, parce qu'elle était restée absolument jolie:
+des traits fins et réguliers, le regard bien doux, de magnifiques
+cheveux à peine blancs, et, aux joues, ces délicates couleurs de rose
+séchée que les vieillards de sa génération avaient souvent le privilège
+de conserver. Je ne sais quoi de modeste, de discret, de candidement
+honnête était dans toute sa petite personne encore gracieuse, que je
+revois le plus souvent enveloppée d'un châle de cachemire rouge et
+coiffée d'un bonnet de l'ancien temps à grandes coques de ruban vert.
+
+Sa chambre, où j'aimais venir jouer parce qu'il y avait de l'espace et
+qu'il y faisait soleil toute l'année, était d'une simplicité de
+presbytère campagnard: des meubles du Directoire en noyer ciré, le grand
+lit drapé d'une épaisse cotonnade rouge; des murs peints à l'ocre jaune,
+auxquels étaient accrochées, dans des cadres d'or terni, des aquarelles
+représentant des vases et des bouquets. De très bonne heure, je me
+rendais compte de tout ce que cette chambre avait d'humble et d'ancien
+dans son arrangement; je me disais même que la bonne vieille aïeule aux
+chansons devait être beaucoup moins riche que mon autre grand'mère, plus
+jeune d'une vingtaine d'années et toujours vêtue de noir, qui m'imposait
+bien davantage...
+
+À présent, je reviens à mes deux compositions au crayon, les premières
+assurément que j'aie jamais jetées sur le papier: ces deux canards,
+occupant des situations sociales si différentes.
+
+Pour le _Canard heureux_ j'avais représenté, dans le fond du tableau,
+une maisonnette et, près de l'animal lui-même, une grosse bonne femme
+qui l'appelait pour lui donner à manger.
+
+_Le Canard malheureux_, au contraire, nageait seul, abandonné sur une
+sorte de mer brumeuse que figuraient deux ou trois traits parallèles,
+et, dans le lointain, on apercevait les contours d'un morne rivage. Le
+papier mince, feuillet arraché à quelque livre, était imprimé au revers,
+et les lettres, les lignes transparaissaient en taches grisâtres qui
+subitement produisirent à mes yeux l'impression des nuages du ciel;
+alors ce petit dessin, plus informe qu'un barbouillage d'écolier sur un
+mur de classe, se compléta étrangement de ces taches du fond, prit tout
+à coup pour moi une effrayante profondeur; le crépuscule aidant, il
+s'agrandit comme une vision, se creusa au loin comme les surfaces pâles
+de la mer. J'étais épouvanté de mon oeuvre, y découvrant des choses que
+je n'y avais certainement pas mises et qui d'ailleurs devaient m'être à
+peine connues.--«Oh! disais-je avec exaltation, la voix toute changée, à
+mon petit camarade qui ne comprenait pas du tout, oh! vois-tu... je ne
+peux pas le regarder!» Je le cachais sous mes doigts, ce dessin, mais
+j'y revenais toujours. Et le regardais si attentivement au contraire,
+qu'aujourd'hui, après tant d'années, je le revois encore tel qu'il
+m'apparut là, transfiguré: une lueur traînait sur l'horizon de cette
+mer si gauchement esquissée, le reste du ciel était chargé de pluie, et
+cela me semblait être un soir d'hiver par grand vent; le canard
+malheureux, seul, loin de sa famille et de ses amis, se dirigeait (sans
+doute pour s'y abriter pendant la nuit), vers, ce rivage brumeux là-bas,
+sur lequel pesait la plus désolée tristesse... Et certainement, pendant
+une minute furtive, j'eus la prescience complète de ces serrements de
+coeur que je devais connaître plus tard au cours de ma vie de marin,
+lorsque, par les mauvais temps de décembre, mon bateau entrerait le
+soir, pour s'abriter jusqu'au lendemain, dans quelque baie inhabitée de
+la côte bretonne, ou bien et surtout, aux crépuscules de l'hiver
+austral, vers les parages de Magellan, quand nous viendrions chercher un
+peu de protection pour la nuit auprès de ces terres perdues qui sont
+là-bas, aussi inhospitalières, aussi infiniment désertes que les eaux
+d'alentour...
+
+Quand l'espèce de vision fut partie, dans la grande chambre nue et
+envahie d'ombre où ma grand'mère chantait, je me retrouvai, comme
+devant, un tout petit être n'ayant encore rien vu du vaste monde, ayant
+peur sans savoir de quoi, et ne comprenant même plus bien comment
+l'envie de pleurer lui était venue.
+
+Depuis, j'ai souvent remarqué du reste que des barbouillages
+rudimentaires tracés par des enfants, des tableaux aux couleurs fausses
+et froides, peuvent impressionner beaucoup plus que d'habiles ou
+géniales peintures, par cela précisément qu'ils sont incomplets et qu'on
+est conduit, en les regardant, à y ajouter mille choses de soi-même,
+mille choses sorties des tréfonds insondés et qu'aucun pinceau ne
+saurait saisir.
+
+
+
+
+X
+
+
+Au-dessus de chez la pauvre vieille grand'mère qui chantait _la
+Marseillaise_, au second étage, dans la partie de notre maison qui
+donnait sur des cours et des jardins, habitait ma grand'tante Berthe. De
+ses fenêtres, par-dessus quelques maisons et quelques murs bas garnis de
+rosiers ou de jasmins, on apercevait les remparts de la ville, assez
+voisins de nous avec leurs arbres centenaires et, au delà, un peu de ces
+grandes plaines de notre pays, qu'on appelle des _prées_, qui l'été se
+couvrent de hauts herbages, et qui sont unies, monotones comme la mer
+voisine.
+
+De là-haut, on voyait aussi la rivière. Aux heures de la marée, quand
+elle était pleine jusqu'au bord, elle apparaissait comme un bout de
+lacet argenté dans la prée verte, et les bateaux, grands ou petits,
+passaient dans le lointain sur ce mince filet d'eau, remontant vers le
+port ou se dirigeant vers le large. C'était du reste notre seule
+échappée de vue sur la vraie campagne; aussi ces fenêtres de ma
+grand'tante Berthe avaient-elles pris, de très bonne heure, un attrait
+particulier pour moi. Surtout le soir, à l'heure où se couchait le
+soleil, dont on voyait de là si bien le disque rouge s'abîmer
+mystérieusement derrière les prairies... Oh! ces couchers de soleil,
+regardés des fenêtres de tante Berthe, quelles extases et quelles
+mélancolies quelquefois ils me laissaient, les couchers de l'hiver qui
+étaient d'un rose pâle à travers les vitres fermées, ou les couchers de
+l'été, ceux des soirs d'orage, qui étaient chauds et splendides et qu'on
+pouvait contempler longuement, en ouvrant tout, en respirant la senteur
+des jasmins des murs... Non, bien certainement, il n'y a plus
+aujourd'hui des couchers de soleils comme ceux-là... Quand ils
+s'annonçaient plus spécialement magnifiques ou extraordinaires, et que
+je n'y étais pas, tante Berthe, qui n'en manquait pas un, m'appelait en
+hâte: «Petit!... petit!... viens vite!» D'un bout à l'autre de la
+maison, j'entendais cet appel et je comprenais; alors je montais quatre
+à quatre, comme un petit ouragan dans les escaliers; je montais d'autant
+plus vite, que ces escaliers commençaient à se remplir d'ombre et que
+déjà, dans les tournants, dans les coins s'esquissaient ces formes
+imaginaires de revenants ou de bêtes qui, la nuit, manquaient rarement
+de courir après moi sur les marches, à ma grande terreur...
+
+La chambre de ma grand'tante Berthe était également très modeste, avec
+des rideaux de mousseline blanche. Les murs, tapissés d'un papier à
+vieux dessins du commencement de ce siècle, étaient ornés d'aquarelles,
+comme chez grand'mère d'en bas. Mais ce que je regardais surtout,
+c'était un pastel représentant, d'après Raphaël, une Vierge drapée de
+blanc, de bleu et de rose. Précisément les derniers rayons du soleil
+l'éclairaient toujours en plein (et j'ai déjà dit que l'heure du
+couchant était par excellence l'heure de cette chambre-là). Or, cette
+Vierge ressemblait à tante Berthe; malgré la grande différence des âges,
+on était frappé de la similitude des lignes si droites et si régulières
+de leurs deux profils..
+
+À ce même second étage, mais du côté de la rue, habitaient mon autre
+grand'mère, celle qui s'habillait toujours de noir, et sa fille, ma
+tante Claire, la personne de la maison qui me gâtait le plus. L'hiver,
+j'avais coutume de me rendre chez elles, en sortant de chez tante
+Berthe, après le soleil couché. Dans la chambre de grand'mère, où je
+les trouvais généralement toutes deux réunies, je m'asseyais près du
+feu, sur une chaise d'enfant placée là à mon usage, pour passer l'heure
+toujours un peu pénible, un peu angoissante du «chien et loup». Après
+tous les remuements, tous les sauts de la journée, cette heure grise
+m'immobilisait presque toujours sur cette même petite chaise, les yeux
+très ouverts, inquiets, guettant les moindres changements dans la forme
+des ombres, surtout du côté de la porte, entre-bâillée sur l'escalier
+obscur. Évidemment, si on avait su quelles tristesses et quelles
+frayeurs les crépuscules me causaient, on eût allumé bien vite pour me
+les éviter; mais on ne le comprenait pas, et les personnes, presque
+toutes âgées, qui m'entouraient, avaient coutume, quand le jour
+baissait, de rester ainsi longtemps tranquilles à leurs places, sans
+éprouver le besoin d'une lampe. Quand la nuit s'épaississait davantage,
+il fallait même que l'une des deux, grand'mère ou tante, avançât sa
+chaise tout près, tout près, et que je sentisse sa protection
+immédiatement derrière moi; alors, complètement rassuré, je disais:
+«Raconte-moi des histoires de l'_île_, à présent!...»
+
+L' «île», c'est-à-dire l'île d'Oleron, était le pays de ma mère, et le
+leur, qu'elles avaient quitté toutes les trois, une vingtaine d'années
+avant ma naissance, pour venir s'établir ici sur le continent. Et c'est
+singulier le charme qu'avaient pour moi cette île et les moindres choses
+qui en venaient.
+
+Nous n'en étions pas très loin, puisque de certaine lucarne du toit de
+notre maison, on l'apercevait par les temps clairs, tout au bout, tout
+au bout des grandes plaines unies: une petite ligne bleuâtre, au-dessus
+de cette autre mince ligne plus pâle qui était le bras de l'Océan la
+séparant de nous. Mais pour s'y rendre, c'était tout un voyage, à cause
+des mauvaises voitures campagnardes, des barques à voiles dans
+lesquelles il fallait passer, souvent par grande brise d'ouest. À cette
+époque, dans la petite ville de Saint-Pierre-d'Oleron, j'avais trois
+vieilles tantes, qui vivaient très modestement des revenus de leurs
+marais salants,--débris de fortunes dissipées,--et de redevances
+annuelles que des paysans leur payaient encore en sacs de blé. Quand on
+allait les voir à Saint-Pierre, c'était pour moi une joie, mêlée de
+toutes sortes de sentiments compliqués, encore à l'état d'ébauche, que
+je ne débrouillais pas bien. L'impression dominante, c'était que leurs
+personnes, l'austérité huguenote de leurs allures; leur manière de
+vivre, leur maison, leurs meubles, tout enfin datait d'une époque
+passée, d'un siècle antérieur; et puis il y avait la mer, qu'on
+devinait tout autour, nous isolant; la campagne encore plus plate, plus
+battue par le vent; les grands sables, les grandes plages...
+
+Ma bonne était aussi de Saint-Pierre-d'Oleron, d'une famille huguenote
+dévouée de père en fils à la nôtre, et elle avait une manière de dire:
+«dans l'île» qui me faisait passer, dans un frisson, toute sa nostalgie
+de là-bas.
+
+Une foule de petits objets venus de l'«île» et très particuliers avaient
+pris place chez nous. D'abord ces énormes galets noirs, pareils à des
+boulets de canon, choisis entre mille parmi ceux de la _grand'côte_,
+polis et roulés pendant des siècles sur les plages. Ils faisaient partie
+du petit train régulier de nos soirées d'hiver; aux veillées, on les
+mettait dans les cheminées où flambaient de beaux feux de bois; ensuite
+on les enfermait dans des sacs d'indienne à fleurs, également venus de
+l'île, et on les portait dans les lits, où, jusqu'au matin, ils tenaient
+chauds les pieds des personnes couchées.
+
+Et puis, dans le chai, il y avait des fourches, des jarres; il y avait
+surtout une quantité de grandes gaules droites, en ormeau, pour tendre
+les lessives, qui étaient de jeunes arbres choisis et coupés dans les
+bois de grand'mère. Toutes ces choses jouissaient à mes yeux d'un rare
+prestige.
+
+Ces bois, je savais que grand'mère ne les possédait plus, ni ses marais
+salants, ni ses vignes; j'avais entendu qu'elle s'était décidée à les
+vendre peu à peu, pour placer l'argent sur le continent, et qu'un
+certain notaire peu délicat avait, par de mauvais placements, réduit à
+très peu de chose cet avoir. Quand j'allais dans l'île, quand d'anciens
+saulniers, d'anciens vignerons de ma famille, toujours fidèles et
+soumis, m'appelaient «notre petit bourgeois» (ce qui signifie notre
+petit maître), c'était donc par pure politesse et déférence de souvenir.
+Mais j'avais déjà un regret de tout cela; cette vie passée à surveiller
+des vendanges ou des moissons, qui avait été la vie de plusieurs de mes
+ascendants, me semblait bien plus désirable que la mienne, si enfermée
+dans une maison de ville.
+
+Les histoires de l'île, que me contaient grand'mère et tante Claire,
+étaient surtout des aventures de leur enfance, et cette enfance me
+paraissait lointaine, lointaine, perdue dans des époques que je ne
+pouvais me représenter qu'à demi éclairées comme les rêves; des
+grands-parents y étaient toujours mêlés, des grands-oncles jamais
+connus, morts depuis bien des années, dont je me faisais dire les noms
+et dont les aspects m'intriguaient, me plongeaient dans des rêveries
+sans fin. Il y avait surtout un certain aïeul Samuel, qui avait vécu au
+temps des persécutions religieuses et auquel je portais un intérêt tout
+à fait spécial.
+
+Je ne tenais pas à ce que ce fût varié, ces histoires; souvent même j'en
+faisais recommencer de déjà racontées qui m'avaient plus
+particulièrement captivé.
+
+En général, c'étaient des voyages (sur ces petits ânes qui jouaient un
+rôle si important jadis dans la vie des bonnes gens de l'île), pour
+aller visiter des propriétés éloignées, des vignes, ou bien pour
+traverser les sables de la «grand'côte»; ensuite, sur le soir de ces
+expéditions, se déchaînaient des orages terribles, qui obligeaient à
+camper pour la nuit dans des auberges, dans des fermes...
+
+Et quand mon imagination était bien tendue vers ces choses d'autrefois,
+dans l'obscurité tout à fait épaissie dont je n'avais plus conscience:
+drelin, drelin, la sonnette du dîner!... Je me levais en sautant de
+joie. Nous descendions ensemble, dans la salle à manger, où je
+retrouvais toute la famille réunie, la lumière, la gaieté, et où je me
+jetais tout d'abord sur maman pour me cacher la figure dans sa robe.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Gaspard, un petit chien courtaud, lourd, pas bien de sa personne, mais
+qui était tout en deux grands yeux pleins de vie et bonne amitié. Je ne
+sais plus comment il avait été recueilli chez nous, où il passa quelques
+mois et où je l'aimai tendrement.
+
+Or, un soir, pendant une promenade d'hiver, Gaspard m'avait quitté. On
+me consola en me disant qu'il rentrerait certainement seul, et je revins
+à la maison assez courageusement. Mais quand la nuit commença de tomber,
+mon coeur se serra beaucoup.
+
+Mes parents avaient à dîner ce jour-là un violoniste de talent et on
+m'avait permis de veiller plus tard pour l'entendre. Aux premiers coups
+de son archet, dès qu'il commença de faire gémir je ne sais quel adagio
+désolé, ce fut pour moi comme une évocation de routes noires dans les
+bois, de grande nuit où l'on se sent abandonné et perdu; puis je vis
+très nettement Gaspard errer sous la pluie, à un carrefour sinistre, et,
+ne se reconnaissant plus, partir dans une direction inconnue pour ne
+revenir jamais... Alors les larmes me vinrent, et comme on ne s'en
+apercevait point, le violon continua de lancer dans le silence ses
+appels tristes, auxquels répondaient, du fond des abîmes d'en dessous,
+des visions qui n'avaient plus de forme, plus de nom, plus de sens.
+
+Ce fut ma première initiation à la musique, évocatrice d'ombres. Des
+années se passèrent ensuite avant que j'y comprisse de nouveau quelque
+chose, car les petits morceaux de piano, «remarquables pour mon âge»,
+disait-on, que je commençais à jouer moi-même, n'étaient encore rien
+qu'un bruit doux et rythmé à mes oreilles.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Ceci maintenant est une angoisse causée par une lecture qu'on m'avait
+faite. (Je ne lisais jamais moi-même et dédaignais beaucoup les livres.)
+
+Un petit garçon très coupable, ayant quitté sa famille et son pays,
+revenait visiter seul la maison paternelle, après quelques années
+pendant lesquelles ses parents et sa soeur étaient morts. Cela se passait
+en novembre, naturellement, et l'auteur décrivait le ciel gris, parlait
+du vent qui secouait les dernières feuilles des arbres.
+
+Dans le jardin abandonné, sous un berceau aux branches dégarnies,
+l'enfant prodigue, en se baissant vers la terre mouillée, reconnut parmi
+toutes ces feuilles d'automne, une perle bleue qui était restée à cette
+place depuis le temps où il venait s'amuser là, avec sa soeur...
+
+Oh! alors je me levai, demandant qu'on cessât de lire, sentant les
+sanglots qui me venaient... J'avais vu, absolument vu, ce jardin
+solitaire, ce vieux berceau dépouillé, et, à moitié cachée sous ces
+feuilles rousses, cette perle bleue, souvenir d'une soeur morte... Tout
+cela me faisait mal, affreusement, me donnait la conception de la fin
+languissante des existences et des choses, de l'immense effeuillement de
+tout...
+
+Il est étrange que mon enfance si tendrement choyée m'ait surtout laissé
+des images tristes.
+
+Évidemment, ces tristesses étaient les très rares exceptions, et je
+vivais d'ordinaire dans l'insouciance gaie de tous les enfants; mais
+sans doute, les jours de complète gaieté, précisément parce qu'ils
+étaient habituels, ne marquaient rien dans ma tête, et je ne les
+retrouve plus.
+
+J'ai aussi beaucoup de souvenirs d'été, qui sont tous les mêmes, qui
+font comme des taches claires de soleil sur la confusion des choses
+entassées dans ma tête.
+
+Et toujours, la grande chaleur, les très profonds ciels bleus, les
+étincellements de nos plages de sable, la réverbération de la lumière
+sur les chaux blanches des maisonnettes dans nos petite villages de
+«l'île», me causaient ces impressions de mélancolie et de sommeil que
+j'ai retrouvées ensuite, avec une intensité plus grande, dans les pays
+d'Islam...
+
+
+
+
+XIII
+
+
+«_Or, à minuit, il se fit un cri, disant: «Voici, l'Époux vient, sortez
+au-devant de lui.» Et les vierges qui étaient prêtes entrèrent avec lui
+aux noces_; puis la porte fut fermée. _Après cela, les vierges folles
+vinrent aussi et dirent: «Seigneur, Seigneur, ouvre-nous!» Mais il leur
+répondit: «En vérité, je vous dis que je ne vous connais point_!»
+
+«_Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en laquelle le
+Fils de l'Homme viendra..._»
+
+Après ces versets, lus à haute voix, mon père ferma la Bible; il se fit
+un mouvement de chaises dans le salon, où nous étions tous assemblés, y
+compris les domestiques, et chacun se mit à genoux pour la prière.
+Suivant l'usage des anciennes familles protestantes, c'était ainsi tous
+les soirs,--avant le moment où l'on se séparait pour la nuit.
+
+«Puis la porte fut fermée...» Agenouillé, je n'écoutais plus la prière,
+car les vierges folles m'apparaissaient... Elles étaient vêtues de
+voiles blancs, qui flottaient pendant leur course angoissée, et elles
+tenaient à la main des petites lampes aux flammes vacillantes,--qui tout
+aussitôt s'éteignirent, les laissant à jamais dans les ténèbres du
+dehors, devant cette porte fermée, fermée irrévocablement pour
+l'éternité!... Ainsi, un moment pouvait donc venir où il serait trop
+tard pour supplier, où le Seigneur, lassé de nos péchés, ne nous
+écouterait plus!... Je n'avais encore jamais pensé que cela fût
+possible. Et une crainte, sombre et profonde, que rien dans ma foi de
+petit enfant n'avait pu me causer jusqu'à ce jour, me prit tout entier,
+en présence de l'irrémissible damnation...
+
+ ........................................
+
+Longtemps, pendant des semaines et pendant des mois, la parabole des
+vierges folles hanta mon sommeil. Et chaque soir, dès que l'obscurité
+tombait, je repassais en moi ces paroles, à la fois douces et
+effroyables: «Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en
+laquelle le Fils de l'Homme viendra.»--S'il venait cette nuit,
+pensais-je; si j'allais être réveillé par _les eaux faisant grand
+bruit_, par la trompette de l'ange sonnant dans l'air l'immense
+épouvante de la fin du monde... Et je ne m'endormais pas sans avoir
+longuement fait ma prière et demandé grâce au Seigneur.
+
+Je ne crois pas, du reste, que jamais petit être ait eu une conscience
+plus timorée que la mienne; à propos de tout, c'étaient des excès de
+scrupules, qui, souvent incompris de ceux qui m'aimaient le plus, me
+rendaient le coeur très gros. Ainsi, je me rappelle avoir été tourmenté
+pendant des journées entières par la seule inquiétude d'avoir dit
+quelque chose, d'avoir fait un récit qui ne fût pas rigoureusement
+exact. À tel point que presque toujours, quand j'avais fini de raconter
+ou d'affirmer, on m'entendait balbutier à voix basse, du ton de
+quelqu'un qui marmotte sur un rosaire, cette même phrase invariable:
+«Après tout, je ne sais peut-être pas très bien comment ça s'est passé.»
+C'est encore avec une sorte d'oppression rétrospective que je songe à
+ces mille petits remords et craintes du péché, qui, de ma sixième à ma
+huitième année, ont jeté du froid, de l'ombre sur mon enfance.
+
+À cette époque, si l'on me demandait ce que je voulais être dans
+l'avenir, sans hésiter je répondais: «Je serai pasteur,»--et ma vocation
+religieuse semblait tout à fait grande. Autour de moi, on souriait à
+cela, et sans doute on trouvait, puisque je le désirais, que c'était
+bien.
+
+Le soir, la nuit surtout, je songeais constamment à cet _après_, qui se
+nommait de ce nom déjà plein de terreurs: l'éternité. Et mon départ de
+ce monde,--de ce monde à peine vu pourtant, et rien que dans un de ses
+petits recoins les plus incolores,--me paraissait une chose très
+prochaine. Avec un mélange d'impatience et d'effroi mortel, je me
+représentais, pour bientôt, une vie en resplendissante robe blanche, à
+la grande lumière radieuse, assis avec des multitudes d'anges et d'élus,
+autour du «trône de l'Agneau», en un cercle immense et instable qui
+oscillerait lentement, continuellement, à donner le vertige, au son des
+musiques, dans le vide infini du ciel...
+
+
+
+
+XIV
+
+
+«Une fois, une petite fille... en ouvrant un fruit des colonies très
+gros... il en était sorti une bête, une bête verte... qui l'avait
+piquée... et puis ça l'avait fait mourir.»
+
+C'est ma petite amie Antoinette (six ans et moi sept) qui me raconte
+cette histoire, à propos d'un abricot que nous venons d'ouvrir pour le
+partager. Nous sommes au fond de son jardin, au beau mois de juin, sous
+un abricotier touffu, assis à nous toucher sur le même tabouret, dans
+une maison grande comme une ruche d'abeille que, pour notre usage
+personnel, nous avons construite nous-mêmes avec de vieilles planches,
+et couverte avec des nattes exotiques ayant jadis emballé du café des
+Antilles. À travers notre toit en grossier tissu de paille, des petits
+rayons de soleil tombent sur nous; ils dansent sur nos tabliers blancs,
+sur nos figures,--à cause des feuilles de l'arbre voisin qu'une brise
+chaude remue. (Pendant deux étés pour le moins, ce fut notre amusement
+préféré, de bâtir ainsi des maisons de Robinson dans des coins qui nous
+paraissaient solitaires, et de nous y asseoir, bien cachés, pour faire
+nos causeries.) Dans l'histoire de la petite fille _piquée par une
+bête_, ce passage à lui seul m'avait subitement jeté dans une rêverie:
+«...un fruit des colonies très gros». Et une apparition m'était venue,
+d'arbres, de fruits étranges, de forêts peuplées d'oiseaux merveilleux.
+
+Oh! ce qu'il avait de troublant et de magique, dans mon enfance, ce
+simple mot: «les colonies», qui, en ce temps-là, désignait pour moi
+l'ensemble des lointains pays chauds, avec leurs palmiers, leurs grandes
+fleurs, leurs nègres, leurs bêtes, leurs aventures. De la confusion que
+je faisais de ces choses, se dégageait un sentiment d'ensemble
+absolument juste, une intuition de leur morne splendeur et de leur
+amollissante mélancolie.
+
+Je crois que le palmier me fut _rappelé_ pour la première fois par une
+gravure des _Jeunes Naturalistes_, de madame Ulliac-Trémadeure, un de
+mes livres d'étrennes dont je me faisais lire des passages le soir.
+(Les palmiers de serre n'étaient pas encore venus dans notre petite
+ville, en ce temps-là.) Le dessinateur avait représenté deux de ces
+arbres inconnus au bord d'une plage sur laquelle des nègres passaient.
+Dernièrement, j'ai eu la curiosité de revoir cette image initiatrice
+dans le pauvre livre jauni, piqué par l'humidité des hivers, et vraiment
+je me suis demandé comment elle aurait pu faire naître le moindre rêve
+en moi, si ma petite âme n'eût été pétrie de ressouvenirs...
+
+Oh! «les colonies»! comment dire tout ce qui cherchait à s'éveiller dans
+ma tête, au seul appel de ce mot! Un fruit des colonies, un oiseau de
+là-bas, un coquillage, devenaient pour moi tout de suite des objets
+presque enchantés.
+
+Il y avait une quantité de choses des colonies chez cette petite
+Antoinette: un perroquet, des oiseaux de toutes couleurs dans une
+volière, des collections de coquilles et d'insectes. Dans les tiroirs de
+sa maman, j'avais vu de bizarres colliers de graines pour parfumer; dans
+ses greniers, où quelquefois nous allions fureter ensemble, on trouvait
+des peaux de bêtes, des sacs singuliers, des caisses sur lesquelles se
+lisaient encore des adresses de villes des Antilles; et une vague
+senteur exotique persistait dans sa maison entière.
+
+Son jardin, comme je l'ai dit, n'était séparé de nous que par des murs
+très bas, tapissés de rosiers, de jasmins. Et un grenadier de chez elle,
+grand arbre centenaire, nous envoyait ses branches, semait dans notre
+cour, à la saison, ses pétales de corail.
+
+Souvent nous causions, à la cantonade, d'une maison à l'autre:
+
+--Est-ce que je peux venir m'amuser, dis? Ta maman veut-elle?
+
+--Non, parce que j'ai été méchante, je suis en pénitence. (Ça lui
+arrivait souvent.)--Alors je me sentais très déçu; mais moins encore à
+cause d'elle, je dois l'avouer, qu'à cause du perroquet et des choses
+exotiques.
+
+Elle-même y était née, aux colonies, cette petite Antoinette, et,--comme
+c'était curieux!--elle n'avait pas l'air de comprendre le prix de cela,
+elle n'en était pas charmée, elle s'en souvenait à peine... Moi qui
+aurais donné tout au monde pour avoir eu, une seule fois, dans les yeux,
+un reflet, même furtif de ces contrées si éloignées,--si inaccessibles,
+je le sentais bien...
+
+Avec un regret presque angoissant, avec un regret d'ouistiti en cage, je
+songeais hélas! que, dans ma vie de pasteur, si longue que je pusse la
+supposer, je ne les verrais jamais, jamais...
+
+
+
+
+XV
+
+
+Je vais dire le jeu qui nous amusa le plus, Antoinette et moi, pendant
+ces deux mêmes délicieux étés.
+
+Voici: au début, on était des chenilles; on se traînait par terre,
+péniblement, sur le ventre et sur les genoux, cherchant des feuilles
+pour manger. Puis bientôt on se figurait qu'un invincible sommeil vous
+engourdissait les sens et on allait se coucher dans quelque recoin sous
+des branches, la tête recouverte de son tablier blanc: on était devenu
+des cocons, des chrysalides.
+
+Cet état durait plus ou moins longtemps et nous entrions si bien dans
+notre rôle d'insecte en métamorphose, qu'une oreille indiscrète eût pu
+saisir des phrases de ce genre, échangées entre nous sur un ton de
+conviction complète:
+
+--Penses-tu que tu t'envoleras bientôt?
+
+--Oh! je sens que ça ne sera pas long cette fois; dans mes épaules,
+déjà... ça se déplie... (Ça, naturellement, c'était les ailes.)
+
+Enfin on se réveillait; on s'étirait, en prenant des poses et sans plus
+rien se dire, comme pénétré du grand phénomène de la transformation
+finale...
+
+Puis, tout à coup, on commençait des courses folles,--très légères, en
+petits souliers minces toujours; à deux mains on tenait les coins de son
+tablier de bébé, qu'on agitait tout le temps en manière d'ailes; on
+courait, on courait, se poursuivant, se fuyant, se croisant en courbes
+brusques et fantasques; on allait sentir de près toutes les fleurs,
+imitant le continuel empressement des phalènes; et on imitait leur
+bourdonnement aussi, en faisant: «Hou ou ou!...» la bouche à demi fermée
+et les joues bien gonflées d'air...
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Les papillons, ces pauvres papillons de plus en plus démodés de nos
+jours, ont joué un rôle de longue haleine dans ma vie d'enfant, je suis
+confus de l'avouer; et, avec eux, les mouches, les scarabées, les
+demoiselles, toutes les bestioles des fleurs et de l'herbe. Bien que
+cela me fit de la peine de les tuer, j'en composais des collections, et
+on me voyait constamment la papillonnette en main. Ceux qui volaient
+dans ma cour, à part quelques égarés venus de la campagne, n'étaient pas
+très beaux, il est vrai; mais j'avais le jardin et les bois de la
+Limoise qui, tout l'été, constituaient pour moi des territoires de
+chasse pleins de surprises et de merveilles.
+
+Pourtant les caricatures de Töpffer sur ce sujet me donnaient à
+réfléchir, et quand Lucette, me rencontrant avec quelque papillon au
+chapeau, m'appelait de son air incomparablement narquois: «Monsieur
+Cryptogame», cela m'humiliait beaucoup.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+La pauvre vieille grand'mère aux chansons allait mourir.
+
+Nous étions auprès de son lit, tous, à la tombée d'un jour de printemps.
+Il y avait à peine quarante-huit heures qu'elle était alitée, mais, à
+cause de son grand âge, le médecin avait déclaré que c'était pour elle
+la fin très prochaine.
+
+Son intelligence venait tout à coup de s'éclaircir; elle ne se trompait
+plus dans nos noms; elle nous appelait, nous retenait près d'elle d'une
+voix douce et posée--sa voix de jadis, probablement,--que je ne lui
+avais jamais connue.
+
+Debout à côté de mon père, je promenais mes yeux sur l'aïeule mourante
+et sur sa modeste grande chambre aux meubles anciens. Je regardais
+surtout ces tableaux des murs, représentant des fleurs dans des vases.
+
+Oh! ces aquarelles qui étaient chez grand'mère, pauvres petites choses
+naïves! Elles portaient toutes cette dédicace: «Bouquet à ma mère,» et
+au-dessous, une respectueuse poésie à elle dédiée, un quatrain, qu'à
+présent je savais lire et comprendre. Et c'étaient des oeuvres d'enfance
+ou de première jeunesse de mon père, qui, à chaque anniversaire de fête,
+embellissait ainsi l'humble logis d'un tableau nouveau. Pauvres petites
+choses naïves, comme elles témoignaient bien de cette vie si modeste
+d'alors et de cette sainte intimité du fils avec la mère,--au vieux
+temps, après les grandes épreuves, au lendemain des terribles guerres,
+des corsaires anglais et des «brûlots»... Pour la première fois
+peut-être je songeais que grand'mère avait été jeune; que sans doute,
+avant ce trouble survenu dans sa tête, mon père l'avait chérie comme moi
+je chérissais maman, et que son chagrin de la perdre allait être
+extrême; j'avais pitié de lui et je me sentais plein de remords pour
+avoir ri des chansons, pour avoir ri des causeries avec l'image de
+miroir...
+
+On m'envoya en bas. Sous différents prétextes, on me tint constamment
+éloigné pendant la fin de la journée sans que je comprisse pourquoi;
+puis on me conduisit chez nos amis, les D***, pour dîner avec Lucette.
+
+Mais quand je fus ramené par ma bonne, vers huit heures et demie, je
+voulus monter tout droit chez grand'mère.
+
+Dès l'abord, je fus frappé de l'ordre parfait qui était rétabli dans les
+choses, de l'air de paix profonde que cette chambre avait pris... Dans
+la pénombre du fond, mon père était assis immobile, au chevet du lit,
+dont les rideaux ouverts se drapaient correctement et, sur l'oreiller,
+bien au milieu, j'apercevais la tête de ma grand'mère endormie; sa pose
+avait je ne sais quoi de trop régulier,--de définitif pour ainsi dire,
+d'éternel.
+
+À l'entrée, presque à la porte, ma mère et ma soeur travaillaient de
+chaque côté d'une chiffonnière, à la place qu'elles avaient adoptée pour
+veiller, depuis que grand'mère était malade. Sitôt que j'avais paru,
+elles m'avaient fait signe de la main: «Doucement, doucement; pas de
+bruit, elle dort.» L'abat-jour de leur lampe projetait la lumière plus
+vive sur leur ouvrage, qui était un fouillis de petits carrés de soie,
+verts, bruns, jaunes, gris et où je reconnaissais des morceaux de leurs
+anciennes robes ou de leurs anciens rubans de chapeaux.
+
+Dans le premier moment, je crus que c'étaient des objets qu'il était
+d'usage de préparer ainsi pour les personnes mourantes; mais, comme je
+questionnais tout bas, un peu inquiet, elles m'expliquèrent: c'étaient
+simplement des sachets qu'elles taillaient et qu'elles allaient coudre,
+pour une vente de charité.
+
+Je leur dis qu'avant de me coucher je voulais m'approcher de grand'mère,
+pour essayer de lui souhaiter le bonsoir, et elles me laissèrent faire
+quelques pas vers le lit; mais, comme j'arrivais au milieu de la
+chambre, se ravisant subitement après un coup d'oeil échangé:
+
+--Non, non, dirent-elles à voix toujours basse, reviens, tu pourrais la
+déranger.
+
+Du reste, je venais de m'arrêter de moi-même, saisi et glacé: j'avais
+compris...
+
+Malgré l'effroi qui me clouait sur place, je m'étonnais que grand'mère
+fût si peu désagréable à regarder; n'ayant encore jamais vu de morts, je
+m'étais imaginé jusqu'à ce jour que, l'âme étant partie, ils devaient
+faire tous, dès la première minute, un grimacement décharné,
+inexpressif, comme les têtes de squelettes. Et au contraire, elle avait
+un sourire infiniment tranquille et doux; elle était jolie toujours, et
+comme rajeunie, en pleine paix...
+
+Alors passa en moi une de ces tristes petites lueurs d'éclair, qui
+traversent quelquefois la tête des enfants, comme pour leur permettre
+d'interroger d'un furtif coup d'oeil des abîmes entrevus, et je me fis
+cette réflexion: Comment grand'mère pourrait-elle être au ciel, comment
+comprendre ce dédoublement-là, puisque ce qui reste pour être enterré
+est tellement elle-même, et conserve, hélas! jusqu'à _son
+expression_?...
+
+Après, je me retirai sans questionner personne, le coeur serré et l'âme
+désorientée, n'osant pas demander la confirmation de ce que j'avais
+deviné si bien, et préférant ne pas entendre prononcer le mot qui me
+faisait peur...
+
+ ........................................
+
+Longtemps, les petits sachets en soie restèrent liés pour moi à l'idée
+de la mort...
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Je retrouve dans ma mémoire les impressions encore pénibles,
+angoissantes presque si j'y concentre mon esprit, d'une maladie assez
+grave que je fis vers ma huitième année. Cela s'appelait la fièvre
+scarlatine, m'avait-on dit, et ce nom lui-même me semblait avoir une
+physionomie diabolique.
+
+C'était à l'époque âpre et mauvaise des giboulées de mars, et, chaque
+soir, quand la nuit tombait, si par hasard ma mère n'était pas là, bien
+près, une détresse me prenait au fond de l'âme. (Encore cette oppression
+des crépuscules, que les animaux, ou les êtres compliqués comme je suis,
+éprouvent à un degré presque égal.) Mes rideaux ouverts laissaient voir,
+au premier plan, toujours la même petite table attristante, avec des
+tasses de tisane, des fioles de remèdes. Et tandis que je regardais cet
+attirail de malade,--qui s'assombrissait, devenait plus vague, se
+déformait sur le fond obscurci de la chambre silencieuse,--c'était dans
+ma tête un défilé d'images dépareillées, morbides, inquiétantes...
+
+Deux soirs successifs, je fus visité, entre chien et loup, dans mon
+demi-assoupissement de fièvre, par des personnages différents qui me
+causèrent une extrême terreur.
+
+D'abord, une vieille dame, bossue et très laide, d'une laideur
+doucereuse, qui s'approcha de moi sans faire de bruit, sans que j'aie
+entendu la porte s'ouvrir, sans que j'aie vu les personnes qui me
+veillaient se lever pour la recevoir. Elle s'éloigna tout aussitôt,
+avant de m'avoir seulement parlé; mais, en se retournant, elle me
+présenta sa bosse: or cette bosse était percée à la pointe, et il en
+sortait la figure verte d'une perruche, que la dame avait dans le corps
+et qui me dit: «Coucou!» d'une petite voix de guignol en sourdine
+lointaine, puis qui rentra dans le vieux dos affreux... Oh! quand
+j'entendis ce «Coucou!» une sueur froide me perla au front; mais tout
+venait de s'évanouir et je compris moi-même que c'était un rêve.
+
+Le lendemain parut un monsieur, long et mince, en robe noire comme un
+prêtre. Il ne s'approcha pas de moi, celui-là; mais il se mit à tourner
+autour de ma chambre, en rasant les murs, très vite et sans bruit, son
+corps tout penché en avant; ses vilaines jambes, comme des bâtons,
+faisant raidir sa soutane pendant sa course empressée. Et--comble de
+terreur--il avait pour tête un crâne blanc d'oiseau à long bec--qui
+était l'agrandissement monstrueux d'un crâne de mouette blanchi à la
+mer, ramassé par moi l'été précédent sur une plage de l'île... (Je crois
+que la visite de ce monsieur coïncida avec le jour où je fus le plus
+malade, presque un peu en danger.) Après un tour ou deux exécutés dans
+le même empressement et le même silence, il commença de s'élever de
+terre... Il courait maintenant sur les cimaises, en jouant toujours de
+ses jambes maigres,--puis plus haut encore, sur les tableaux, sur les
+glaces,--jusqu'à se perdre dans le plafond déjà envahi par la nuit...
+
+Eh bien, pendant deux ou trois années, l'image de ces visiteurs devait
+me poursuivre. Les soirs d'hiver, je repensais à eux avec crainte, en
+montant les escaliers qu'on n'avait pas encore l'habitude d'éclairer à
+cette époque. S'ils étaient là, pourtant, me disais-je; derrière des
+portes sournoisement entre-bâillées, s'ils me guettaient l'un ou l'autre
+pour me courir après; si j'allais les voir paraître derrière moi,
+allongeant les mains de marche en marche, pour m'attraper les jambes...
+
+Et vraiment je ne suis pas bien sûr que, dans ces mêmes escaliers, en y
+mettant un peu de bonne volonté, je n'arriverais pas à m'en inquiéter
+encore aujourd'hui, de ce monsieur et de cette dame; ils ont été si
+longtemps à la tête de toutes mes frayeurs d'enfant, si longtemps ils
+ont mené le cortège de mes visions et de mes mauvais rêves!...
+
+Bien d'autres apparitions sombres ont hanté les premières années de ma
+vie, si exceptionnellement douces pourtant. Et bien des rêveries
+sinistres me sont venues, les soirs: impressions de nuit sans lendemain,
+d'avenir fermé; pensées de prochaine mort. Trop tenu, trop choyé, avec
+un certain sur-chauffage intellectuel, j'avais ainsi des étiolements,
+des amollissements subits de plante enfermée. Il m'aurait fallu autour
+de moi des petits camarades de mon âge, des petites brutes écervelées et
+tapageuses--et au lieu de cela, je ne jouais quelquefois qu'avec des
+petites filles;--toujours correct, soigné, frisé au fer, ayant des mines
+de petit marquis du XVIIIe siècle.
+
+ ........................................
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Après cette fièvre si longue, au nom si méchant, je me rappelle
+délicieusement le jour où l'on me permit enfin de prendre l'air dehors,
+de descendre dans ma cour. C'était en avril, et on avait choisi pour
+cette première sortie une journée radieuse, un ciel rare. Sous les
+berceaux de jasmins et de chèvrefeuilles, j'éprouvai des impressions
+d'enchantement paradisiaque, d'Éden. Tout avait poussé et fleuri; à mon
+insu, pendant que j'étais cloîtré, la merveilleuse mise en scène du
+renouveau s'était déployée sur la terre. Elle ne m'avait pas encore
+leurré bien des fois cette fantasmagorie éternelle, qui berce les hommes
+depuis tant de siècles et dont les vieillards seuls peut-être ne savent
+plus jouir. Et je m'y laissais prendre tout entier, moi, avec une
+ivresse infinie... Oh! cet air pur, tiède, suave; cette lumière, ce
+soleil; ce beau vert des plantes nouvelles, cet épaississement des
+feuilles donnant partout de l'ombre toute neuve. Et en moi-même, ces
+forces qui revenaient, cette joie de respirer, ce profond élan de la vie
+recommencée.
+
+Mon frère était alors un grand garçon de vingt et un ans, qui avait
+carte blanche dans la maison pour ses entreprises. Tout le temps de ma
+maladie, je m'étais préoccupé d'une chose qu'il arrangeait dans la cour
+et que je mourais d'envie de voir. C'était au fond, dans un recoin
+charmant, sous un vieux prunier, un lac en miniature; il l'avait fait
+creuser et cimenter comme une citerne; ensuite, de la campagne, il avait
+fait apporter des pierres rongées et des plaques de mousse pour composer
+des rivages romantiques alentour, des rochers et des grottes.
+
+Et tout était achevé, ce jour-là; on y avait déjà mis les poissons
+rouges; le jet d'eau jouait même, pour la première fois, en mon
+honneur...
+
+Je m'approchai avec ravissement; cela dépassait encore tout ce que mon
+imagination avait pu concevoir de plus délicieux. Et quand mon frère me
+dit que c'était pour moi, qu'il me le donnait, j'éprouvai une joie
+intime qui me sembla ne devoir finir jamais. Oh! la possession de tout
+cela, quel bonheur inattendu! En jouir tous les jours, tous les jours,
+pendant ces beaux mois chauds qui allaient venir!... Et recommencer à
+vivre dehors, à s'amuser comme l'été dernier, dans tous les recoins de
+cette cour ainsi embellie...
+
+Je restai longtemps là, au bord de ce bassin, ne me lassant pas de
+regarder, d'admirer, de respirer l'air tiède de ce printemps, de me
+griser de cette lumière oubliée, de ce soleil retrouvé,--tandis que,
+au-dessus de ma tête, le vieil arbre, le vieux prunier, planté jadis par
+quelque ancêtre et déjà un peu à bout de sève, tendait sur le bleu du
+ciel le rideau ajouré de ses nouvelles feuilles,--et que le jet d'eau
+continuait son grésillement léger, à l'ombre, comme une petite musique
+de vielle fêtant mon retour à la vie...
+
+Aujourd'hui, ce pauvre prunier, après avoir langui de vieillesse, a fini
+par mourir, et son tronc seul encore debout, conservé par respect, est
+coiffé, comme une ruine, d'une touffe de lierre.
+
+Mais le bassin, avec ses rives et ses îlots, est demeuré intact; le
+temps n'a pu que lui donner un air de parfaite vraisemblance, ses
+pierres verdies jouent la vétusté extrême; les vraies mousses d'eau, les
+petites plantes délicates des sources s'y sont acclimatées, avec des
+joncs, des iris sauvages,--et les libellules égarées en ville viennent
+s'y réfugier. C'est un tout petit coin de nature agreste qui est
+installé là et qu'on ne trouble jamais.
+
+C'est aussi le coin du monde auquel je reste le plus fidèlement attaché,
+après en avoir aimé tant d'autres; comme nulle part ailleurs, je m'y
+sens en paix, je m'y sens rafraîchi, retrempé de prime jeunesse et de
+vie neuve. C'est ma sainte Mecque, à moi, ce petit coin-là; tellement
+que, si on me le dérangeait, il me semble que cela déséquilibrerait
+quelque chose dans ma vie, que je perdrais pied, que ce serait presque
+le commencement de ma fin.
+
+La consécration définitive de ce lieu lui est venue, je crois, de mon
+métier de mer; de mes lointains voyages, de mes longs exils, pendant
+lesquels j'y ai repensé et l'ai revu avec amour.
+
+Il y a surtout l'une de ces grottes en miniature à laquelle je tiens
+d'une façon particulière: elle m'a souvent préoccupé, à des heures
+d'affaissement et de mélancolie, au cours de mes campagnes... Après que
+le souffle d'Azraël eut passé cruellement sur nous, après nos revers de
+toute sorte, pendant tant d'années tristes où j'ai vécu errant par le
+monde, où ma mère veuve et ma tante Claire sont restées seules à
+promener leurs pareilles robes noires dans cette chère maison presque
+vide et devenue silencieuse comme un tombeau,--pendant ces années-là, je
+me suis plus d'une fois senti serrer le coeur à la pensée que le foyer
+déserté, que les choses familières à mon enfance se délabraient sans
+doute à l'abandon; et je me suis inquiété par-dessus tout de savoir si
+la main du temps, si la pluie des hivers, n'allaient pas me détruire la
+voûte frêle de cette grotte; c'est étrange à dire, mais s'il y avait eu
+éboulement de ces vieux petits rochers moussus, j'aurais éprouvé presque
+l'impression d'une lézarde irréparable dans ma propre vie.
+
+À côté de ce bassin, un vieux mur grisâtre fait, lui aussi, partie
+intégrante de ce que j'ai appelé ma sainte Mecque; il en est, je crois,
+le coeur même. J'en connais du reste les moindres détails: les
+imperceptibles lichens qui y poussent, les trous que le temps y a
+creusés et où des araignées habitent;--c'est qu'un berceau de lierre et
+de chèvrefeuille y est adossé, à l'ombre duquel je m'installais jadis
+pour faire mes devoirs, aux plus beaux jours des étés, et alors, pendant
+mes flâneries d'écolier peu studieux, ses pierres grises occupaient
+toute mon attention, avec leur infiniment petit monde d'insectes et de
+mousses. Non seulement je l'aime et le vénère, ce vieux mur, comme les
+Arabes leur plus sainte mosquée; mais il me semble même qu'il me
+protège; qu'il assure un peu mon existence et prolonge ma jeunesse. Je
+ne souffrirais pas qu'on m'y fit le moindre changement, et, si on me le
+démolissait, je sentirais comme l'effondrement d'un point d'appui que
+rien ne me revaudrait plus. C'est, sans doute, parce que la persistance
+de certaines choses, de tout temps connues, arrive à nous leurrer sur
+notre propre stabilité, sur notre propre durée; en les voyant demeurer
+les mêmes, il nous semble que nous ne pouvons pas changer ni cesser
+d'être.--Je ne trouve pas d'autre explication à cette sorte de sentiment
+presque fétichiste.
+
+Et quand je songe pourtant, mon Dieu, que ces pierres-là sont
+quelconques, en somme, et sortent je ne sais d'où; qu'elles ont été
+assemblées, comme celles de n'importe quel mur, par les premiers
+ouvriers venus, un siècle peut-être avant qu'il fût question de ma
+naissance,--alors je sens combien est enfantine cette illusion que je me
+fais malgré moi d'une protection venant d'elles; je comprends sur quelle
+instable base, composée de rien, je me figure asseoir ma vie...
+
+Les hommes qui n'ont pas eu de maison paternelle, qui, tout petits, ont
+été promenés de place en place dans des gîtes de louage, ne peuvent
+évidemment rien comprendre à ces vagues sentiments-là.
+
+Mais, parmi ceux qui ont conservé leur foyer familial, il en est
+beaucoup, j'en suis sûr, qui, sans se l'avouer, sans s'en rendre compte,
+éprouvent à des degrés différents des impressions de ce genre: en
+imagination, ils étayent comme moi leur propre fragilité sur la durée
+relative d'un vieux mur de jardin aimé depuis l'enfance, d'une vieille
+terrasse toujours connue, d'un vieil arbre qui n'a pas changé de
+forme...
+
+Et peut-être, hélas! avant eux, les mêmes choses avaient déjà prêté leur
+même protection illusoire à d'autres, à des inconnus maintenant
+retournés à la poussière, qui n'étaient seulement pas de leur sang, pas
+de leur famille.
+
+
+
+
+XX
+
+
+C'est après cette grande maladie, vers le milieu de l'été, que se place
+mon plus long séjour dans l'_île_. On m'y avait envoyé avec mon frère,
+et avec ma soeur qui était alors pour moi comme une autre mère. Après un
+arrêt de quelques jours chez nos parentes de Saint-Pierre-d'Oleron (ma
+grand'tante Claire et les deux vieilles demoiselles ses filles), nous
+étions allés demeurer tous trois seuls à la _Grand'-Côte_, dans un
+village de pêcheurs absolument ignoré et perdu en ce temps-là.
+
+La _Grand'-Côte_ ou la _côte Sauvage_ est toute cette partie de l'île
+qui regarde le large, les infinis de l'Océan; partie sans cesse battue
+par les vents d'Ouest. Ses plages s'étendent sans aucune courbure,
+droites, infinies, et les brisants de la mer, arrêtés par rien, aussi
+majestueux qu'à la côte saharienne, y déroulent, sur des lieues de
+longueur, avec de grands bruits, leur tristes volutes blanches. Région
+âpre, avec des espaces déserts; région de sables, où de tout petits
+arbres, des chênes-verts nains s'aplatissent à l'abri des dunes. Une
+flore spéciale, étrange et, tout l'été, une profusion d'oeillets roses
+qui embaument. Deux ou trois villages seulement, séparés par des
+solitudes; villages aux maisonnettes basses, aussi blanches de chaux que
+des kasbah d'Algérie et entourées de certaines espèces de fleurs qui
+peuvent résister au vent marin. Des pêcheurs bruns y habitent: race
+vaillante et honnête, restée très primitive à l'époque dont je parle,
+car jamais baigneurs n'étaient venus dans ces parages.
+
+Sur un vieux cahier oublié, où ma soeur avait écrit (à ma manière
+absolument) ses impressions de cet été-là, je trouve ce portrait de
+notre logis:
+
+ C'était au milieu du village, sur la place, chez M. le maire.
+
+ Car la maison de M. le maire avait deux ailes, bien étendues sans
+ mesurer l'espace.
+
+ Elle éclatait au soleil, éblouissante de chaux; ses contrevents
+ massifs tenus par des gros crochets de fer, étalent peints en vert
+ foncé suivant l'usage de l'île. Un parterre était planté en
+ guirlande tout alentour, poussant vigoureusement dans le sable:
+ des belles-de-jour, qui dépassaient de leurs jolies têtes jaunes,
+ roses ou rouges, des fouillis de résédas, et qui s'épanouissaient à
+ midi, avec une douce odeur d'oranger.
+
+ En face, un petit chemin creux ensablé descendait rapidement à la
+ plage.
+
+De ce séjour à la _grand'côte_ date ma première connaissance vraiment
+intime, avec les varechs, les crabes, les méduses, les mille choses de
+la mer.
+
+Et ce même été vit aussi mon premier amour, qui fut pour une petite
+fille de ce village. Mais ici encore, pour que le récit soit plus
+fidèle, je laisse la parole à ma soeur et, dans le vieux cahier, je copie
+simplement:
+
+ À la douzaine, tous bruns et hâlés, trottinant avec leurs petits
+ pieds nus, ils (les enfants des pêcheurs) suivaient Pierre, ou
+ bravement le précédaient, se retournant de temps à autre, et
+ écarquillant leurs beaux yeux noirs... C'est qu'à cette époque, un
+ _petit monsieur_, c'était chose assez rare dans le pays pour qu'il
+ valût la peine de se déranger.
+
+ Par le sentier creux, ensablé, Pierre descendait ainsi chaque jour
+ à la plage accompagné de son cortège. Il courait aux coquilles, qui
+ étaient ravissantes sur cette partie de la côte: jaunes, roses,
+ violettes, de toutes les couleurs vives et fraîches, de toutes les
+ formes les plus délicates.--Il en trouvait qui faisaient son
+ admiration--et les petits, toujours silencieux, qui suivaient, lui
+ en apportaient aussi plein leurs mains, sans rien dire.
+
+ Véronique était une des plus assidues. À peu près de son âge, un
+ peu plus jeune peut-être, six ou sept ans. Un petit visage doux et
+ rêveur, au teint mat, avec deux admirables yeux gris; tout cela
+ abrité sous une grande _kichenote_ blanche (kichenote, un très
+ vieux mot du pays, désignant une très vieille coiffure: espèce de
+ béguin cartonné, qui s'avance comme les cornettes des bonnes soeurs,
+ pour abriter du soleil), Véronique se glissait tout près de Pierre,
+ finissait par s'emparer de sa main et ne la quittait plus. Ils
+ marchaient comme les bébés qui se plaisent, se tenant ferme à
+ pleins doigts, ne parlant pas et se regardant de temps en temps...
+ Puis, un baiser, par-ci par-là. _Voudris ben vous biser_ (je
+ voudrais bien vous embrasser), disait-elle en lui tendant ses
+ petits bras avec une tendresse touchante. Et Pierre se laissait
+ embrasser et le lui rendait bien fort, sur ses bonnes petites joues
+ rondes.
+
+ ........................................
+
+ Petite Véronique courait s'asseoir à notre porte le matin dès
+ qu'elle était levée; elle s'y tenait tapie comme un gentil caniche
+ et elle attendait. Pierre en s'éveillant pensait bien qu'elle était
+ là; pour elle, il se faisait matinal; vite il fallait le laver,
+ peigner ses cheveux blonds, et il courait retrouver sa petite amie.
+ Ils s'embrassaient et se parlaient de leurs trouvailles de la
+ veille; quelquefois même, Véronique, avant de venir là s'asseoir,
+ avait déjà fait un tour à la plage et rapportait des merveilles,
+ cachées dans son tablier.
+
+ Un jour, vers la fin d'août, après une longue rêverie, pendant
+ laquelle il avait sans doute pesé et résolu les difficultés
+ provenant des différences sociales, Pierre dit: «Véronique, nous
+ nous marierons tous deux; je demanderai la permission à mes parents
+ là-bas.»
+
+Puis, ma soeur raconte ainsi notre départ:
+
+ Au 15 septembre, il fallut quitter le village. Pierre avait fait
+ des monceaux de coquilles, d'algues, d'étoiles, de cailloux marins;
+ insatiable, il voulait tout emporter; et il rangeait cela dans des
+ caisses; il empaquetait, avec Véronique qui l'aidait de tout son
+ pouvoir.
+
+ Un matin, une grande voiture arriva de Saint-Pierre pour nous
+ chercher, ameutant le village paisible par ses bruits de grelots et
+ ses coups de fouet. Pierre y fit mettre avec sollicitude ses
+ paquets personnels, et nous y prîmes place tous trois; ses yeux,
+ déjà pleins de tristesse, regardaient par la portière le chemin
+ creux ensablé par lequel on descendait à la plage--et sa petite
+ amie qui sanglotait.
+
+Et enfin je transcris, textuellement aussi, cette réflexion de ma soeur,
+que je trouve à cette même date d'été, au bas du cahier déjà fané par le
+temps:
+
+ Alors je me sentis prise--et non point pour la première fois sans
+ doute--d'une rêverie inquiète en regardant Pierre. Je me demandai:
+ «Que sera-ce de cet enfant?»
+
+ «Que sera-ce aussi de sa petite amie, dont la silhouette apparaît,
+ persistante, au bout du chemin? Qu'y a-t-il de désespérance dans ce
+ tout petit coeur; qu'y a-t-il d'angoisse, en présence de cet
+ abandon?»
+
+«Que sera-ce de cet enfant?» Oh! mon Dieu, rien autre chose que ce qui
+en a été ce jour-là; dans l'avenir, rien de moins, rien de plus. Ces
+départs, ces emballages puérils de mille objets sans valeur appréciable,
+ce besoin de tout emporter, de se faire suivre d'un monde de
+souvenirs,--et surtout ces adieux à des petites créatures sauvages,
+aimées peut-être précisément parce qu'elles étaient ainsi,--ça
+représente toute ma vie, cela...
+
+Les deux ou trois journées que dura le voyage de retour, arrêt compris
+chez nos vieilles tantes de l'île, me semblèrent d'une longueur sans
+fin. L'impatience d'embrasser maman m'ôtait le sommeil. Près de deux
+mois passés sans la voir! Ma soeur, en ce temps-là, était bien la seule
+personne au monde qui pût me faire supporter une séparation si longue!
+
+Quand nous fûmes de retour sur le continent; après trois heures de route
+depuis la plage où une barque nous avait déposés, quand la voiture qui
+nous ramenait franchit les remparts de la ville, j'aperçus enfin ma mère
+qui nous attendait, je revis son regard, son bon sourire... Et, dans les
+lointains du temps, c'est une des images très nettes et à jamais fixées
+que je retrouve, de son cher visage encore presque jeune, de ses chers
+cheveux encore noirs.
+
+En arrivant à la maison, je courus visiter mon petit lac et ses grottes;
+puis le berceau derrière lui, adossé au vieux mur. Mais mes yeux
+venaient de s'habituer longuement à l'immensité des plages et de la mer;
+alors tout cela me parut rapetissé, diminué, enfermé, triste. Et puis
+les feuilles avaient jauni; je ne sais quelle impression hâtive
+d'automne était déjà dans l'air, pourtant très chaud. Avec crainte je
+songeai aux jours sombres et froids qui allaient revenir, et très
+mélancoliquement je me mis à déballer dans la cour mes caisses d'algues
+ou de coquillages, pris d'un regret désolé de ne plus être dans l'île.
+Je m'inquiétais aussi de Véronique, de ce qu'elle ferait seule pendant
+l'hiver, et tout à coup un attendrissement jusqu'aux larmes me vint au
+souvenir de sa pauvre petite main hâlée de soleil qui ne serait plus
+jamais dans la mienne...
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Le commencement des devoirs, des leçons, des cahiers, des taches
+d'encre, ah! quel assombrissement subit dans mon histoire!
+
+De tout cela, j'ai les souvenirs les plus platement maussades, les plus
+mortellement ennuyeux. Et, si j'osais être tout à fait sincère, j'en
+dirais autant, je crois, des professeurs eux-mêmes.
+
+Oh! mon Dieu, le premier qui me fit commencer le latin (_rosa_, la rose;
+_cornu_, la corne; _tonitru_, le tonnerre), un grand vieux voûté, mal
+tenu, triste à regarder comme une pluie de novembre! Il est mort à
+présent, le pauvre: que la paix la plus sereine soit à son âme! Mais il
+me semblait le type réalisé du «monsieur Ratin» de Töpffer; il en avait
+tout, même la verrue avec les trois poils, au bout de son vieux nez
+d'une complication de lignes inimaginable; il était pour moi la
+personnification du dégoûtant, de l'horrible.
+
+Tous les jours, à midi précis, il arrivait; je me sentais glacer par son
+coup de sonnette, que j'aurais reconnu entre mille.
+
+Après son départ, j'assainissais moi-même la partie de ma table où ses
+coudes s'étaient posés, en l'essuyant avec des serviettes que j'allais
+ensuite clandestinement porter au linge sale. Et cette répulsion
+s'étendait ensuite aux livres, déjà peu attrayants par eux-mêmes, qu'il
+avait touchés; j'en arrachais certains feuillets, suspects de contacts
+trop prolongés avec ses mains...
+
+Toujours pleins de tache d'encre, mes livres; toujours salis, traînés,
+couverts de barbouillages, de dessins quelconques comme ou en fait quand
+l'esprit voyage ailleurs. Moi qui étais un enfant si soigneux et si
+propret en toutes choses, j'avais un tel dédain pour ces livres
+obligatoires que je devenais commun avec eux et mal élevé. Même--ce qui
+est plus étonnant encore--tous mes scrupules m'abandonnaient quand il
+s'agissait de mes devoirs, toujours faits à la dernière minute, à la
+diable: mon aversion pour le travail a été la première chose qui m'ait
+fait transiger avec ma conscience.
+
+Cependant, cela allait tout de même à peu près; mes leçons, sur
+lesquelles je jetais un coup d'oeil à toute extrémité, étaient presque
+sues. Et, en général, M. Ratin écrivait _bien_ ou _assez bien_ sur le
+cahier de notes que je devais chaque soir présenter à mon père.
+
+Mais je crois que si, lui ou les autres professeurs qui lui succédèrent,
+avaient pu soupçonner la vérité, se douter qu'en dehors de leur présence
+mon esprit ne s'arrêtait peut-être pas cinq minutes par jour à ce qu'ils
+m'enseignaient, d'indignation leurs honnêtes cervelles auraient éclaté.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Dans le courant de l'hiver qui suivit mon séjour à la côte de l'île, un
+grand événement traversa notre vie de famille: le départ de mon frère
+pour sa première campagne.
+
+Il était, comme je l'ai dit, mon aîné d'environ quatorze ans. Peut-être
+n'avais-je pas eu le temps d'assez le connaître, d'assez m'attacher à
+lui, car la vie de jeune homme l'avait pris de bonne heure, le séparant
+un peu de nous. Je n'allais guère dans sa chambre, où m'épouvantaient
+les quantités de gros livres épars sur les tables, l'odeur des cigares,
+et les camarades à lui qu'on risquait d'y rencontrer, officiers ou
+étudiants. J'avais entendu aussi qu'il n'était pas toujours bien sage,
+qu'il se promenait quelquefois tard le soir; qu'il fallait le
+sermonner, et intérieurement je désapprouvais sa conduite.
+
+Mais l'approche de son départ doubla mon affection et me causa de vraies
+tristesses.
+
+Il allait en Polynésie, à Tahiti, juste au bout du monde, de l'autre
+côté de la terre, et son voyage devait durer quatre ans, ce qui
+représentait près de la moitié de ma propre vie, autant dire une durée
+presque sans fin...
+
+Avec un intérêt tout particulier je suivais les préparatifs de cette
+longue campagne: ses malles ferrées qu'on arrangeait avec tant de
+précautions; ses galons dorés, ses broderies, son épée, qu'on
+enveloppait d'une quantité de papiers minces, avec des soins
+d'ensevelissement, et qu'on enfermait ensuite comme des momies dans des
+boîtes de métal. Tout cela augmentait l'impression que j'avais déjà, des
+lointains et des périls de ce long voyage.
+
+On sentait du reste qu'une mélancolie pesait sur la maison tout entière,
+et devenait de plus en plus lourde à mesure qu'approchait le jour de la
+grande séparation. Nos repas étaient silencieux; des recommandations
+seulement s'échangeaient, et j'écoutais avec recueillement sans rien
+dire.
+
+La veille de son départ, il s'amusa à me confier--ce qui m'honorait
+beaucoup--différents petits bibelots fragiles de sa cheminée, me priant
+de les lui garder avec soin jusqu'à son retour.
+
+Puis il me fit cadeau d'un grand livre doré, qui était précisément un
+_Voyage en Polynésie_, à nombreuses images; et c'est le seul livre que
+j'aie aimé dans ma première enfance. Je le feuilletai tout de suite avec
+une curiosité empressée. En tête, une grande gravure représentait une
+femme brune, assez jolie, couronnée de roseaux et nonchalamment assise
+sous un palmier; on lisait au-dessous: «Portrait de S. M. Pomaré IV,
+reine de Tahiti.» Plus loin, c'étaient deux belles créatures au bord de
+la mer, couronnées de fleurs et la poitrine nue, avec cette légende:
+«Jeunes filles tahitiennes sur une plage.»
+
+Le jour du départ, à la dernière heure, les préparatifs étant terminés
+et les grandes malles fermées, nous étions tous dans le salon, réunis en
+silence comme pour un deuil. On lut un chapitre de la Bible et on fit la
+prière en famille... Quatre années! et bientôt l'épaisseur du monde
+entre nous et celui qui allait partir!
+
+Je me rappelle surtout le visage de ma mère pendant toute cette scène
+d'adieux; assise dans un fauteuil, à côté de lui, elle avait gardé
+d'abord son sourire infiniment triste, son expression de confiance
+résignée, après la prière; mais un changement que je n'avais pas prévu
+se fit tout à coup dans ses traits; malgré elle, les larmes venaient; et
+je n'avais jamais vu pleurer ma mère, et cela me fit une peine affreuse.
+
+Pendant les premiers jours qui suivirent, je conservai le sentiment
+triste du vide qu'il avait laissé; j'allais de temps en temps regarder
+sa chambre, et quant aux différentes petites choses qu'il m'avait
+données ou confiées, elles étaient devenues tout à fait sacrées pour
+moi.
+
+Sur une mappemonde, je m'étais fait expliquer sa traversée qui devait
+durer environ cinq mois. Quant à son retour, il ne m'apparaissait qu'au
+fond d'un inimaginable et irréel avenir; et ce qui me gâtait très
+étrangement cette perspective de le revoir, c'était de me dire que
+j'aurais douze ou treize ans, que je serais presque un grand garçon
+quand il reviendrait.
+
+À l'encontre de tous les autres enfants,--de ceux d'aujourd'hui
+surtout,--si pressés de devenir des espèces de petits hommes, j'avais
+déjà cette terreur de grandir, qui s'est encore accentuée, un peu plus
+tard; je le disais même, je l'écrivais, et quand on me demandait
+pourquoi, je répondais, ne sachant pas démêler cela mieux: «Il me semble
+que je m'ennuierai tant, quand je serai grand!» Je crois que c'est là
+un cas extrêmement singulier, unique peut-être, cet effroi de la vie,
+dès le début: je n'y voyais pas clair sur l'horizon de ma route; je
+n'arrivais pas à me représenter l'avenir d'une façon quelconque; en
+avant de moi, rien que du noir impénétrable, un grand rideau de plomb
+tendu dans des ténèbres...
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+_Gâteaux, gâteaux, mes bons gâteaux tout chauds!_ Cela se chante, sur un
+air naïvement plaintif,--composé par une vieille marchande qui, pendant
+les dix ou quinze premières années de ma vie, passa régulièrement sous
+nos fenêtres, aux veillées d'hiver.
+
+Et quand je pense à ces veillées-là, il y a tout le temps ce petit
+refrain mélancolique, à la cantonade, dans les coulisses de ma mémoire.
+
+C'est surtout à des souvenirs de dimanches que la chanson des _gâteaux
+tout chauds_ demeure le plus intimement liée; car, ces soirs-là, n'ayant
+pas de devoirs à faire, je restais avec mes parents, dans le salon, qui
+était au rez-de-chaussée, sur la rue, et alors, quand la bonne vieille
+passait sur le trottoir, au coup de neuf heures, lançant sa chanson
+sonore dans le silence des nuits de gelée, je me trouvais là tout près
+pour l'entendre.
+
+Elle annonçait le froid, comme les hirondelles annoncent le printemps;
+après les fraîcheurs d'automne, la première fois qu'on entendait sa
+chanson, on disait: «Voici l'hiver qui nous est arrivé.»
+
+Le salon de ces veillées, tel que je l'ai connu alors, était grand et me
+paraissait immense. Très simple, mais avec un certain bon goût
+d'arrangement: les murs et les bois des portes, bruns avec des filets
+d'or mat; des meubles de velours rouge, qui devaient dater de
+Louis-Philippe; des portraits de famille, dans des cadres austères, noir
+et or; sur la cheminée, des bronzes d'aspect grave; sur la table du
+milieu, à une place d'honneur, une grosse Bible du XVIe siècle,
+relique vénérable d'ancêtres huguenots persécutés pour leur foi; et des
+fleurs, toujours des corbeilles et des vases de fleurs, à une époque où
+cependant la mode n'en était pas encore répandue comme aujourd'hui.
+
+Après dîner, c'était pour moi un instant délicieux que celui où on
+venait s'installer là, en quittant la salle à manger; tout avait un bon
+air de paix et de confort; et quand toute la famille était assise,
+grand'mères et tantes, en cercle, je commençais par gambader au milieu,
+sur le tapis rouge, dans ma joie bruyante de me sentir entouré, et, en
+songeant avec impatience à ces _petits jeux_ auxquels on allait jouer
+pour moi tout à l'heure. Nos voisins, les D***, venaient tous les
+dimanches passer la soirée avec nous; c'était de tradition dans les deux
+familles, liées par une de ces anciennes amitiés de province, qui
+remontent à des générations précédentes et se transmettent comme un bien
+héréditaire. Vers huit heures, quand je reconnaissais leur coup de
+sonnette, je sautais de plaisir et je ne pouvais me tenir de prendre ma
+course pour aller au-devant d'eux à la porte de la rue, surtout à cause
+de Lucette, ma grande amie, qui venait aussi avec ses parents, cela va
+sans dire.
+
+Hélas! avec quel recueillement triste je les passe en revue, ces figures
+aimées ou vénérées, bénies, qui m'entouraient ainsi les dimanches soirs;
+la plupart ont disparu et leurs images, que je voudrais retenir, malgré
+moi se ternissent, s'embrument, vont s'en aller aussi...
+
+Donc, on commençait les petits jeux, pour me faire plaisir, à moi, seul
+enfant; ou jouait aux _mariages_, à la _toilette à madame_, au
+_chevalier cornu_, à la _belle bergère_, au _furet_; tout le monde
+consentait à s'en mêler, y compris les personnes les plus âgées;
+grand'tante Berthe, la doyenne, s'y montrait même la plus
+irrésistiblement drôle.
+
+Et tout à coup je faisais silence, je m'arrêtais, attentif, quand dans
+le lointain j'entendais:--_Gâteaux, gâteaux, mes bons gâteaux tout
+chauds!_
+
+Cela se rapprochait rapidement, car la chanteuse trottait, trottait,
+menu mais vite; presque aussitôt elle était sous nos fenêtres, répétant
+de tout près, à pleine voix fêlée, sa continuelle chanson.
+
+Et c'était mon grand amusement, non point d'en faire acheter, de ces
+pauvres gâteaux,--car ils étaient un peu grossiers et je ne les aimais
+guère--mais de courir moi-même, quand on me le permettait, sur le pas de
+la porte, accompagné d'une tante de bonne volonté, pour arrêter au
+passage la marchande.
+
+Avec une révérence, elle se présentait, la bonne vieille, fière d'être
+appelée, et posait un pied sur les marches du seuil; son costume propret
+était rehaussé toujours de fausses manches blanches. Puis, tandis
+qu'elle découvrait son panier, je jetais longuement au dehors mon regard
+d'oiseau en cage, le plus loin possible dans la rue froide et déserte.
+Et c'était là tout le charme de la chose: respirer une bouffée d'air
+glacé, prendre un aperçu du grand noir extérieur, et, après, rentrer,
+toujours courant, dans le salon chaud et confortable,--tandis que le
+refrain monotone s'éloignait; s'en allait se perdre, chaque soir du même
+côté, dans les mêmes rues basses avoisinant le port et les remparts...
+Le trajet de cette marchande était invariable,--et je la suivais par la
+pensée avec un intérêt singulier, aussi longtemps que sa chanson, de
+minute en minute reprise, s'entendait encore.
+
+Dans cette attention que je lui prêtais, il y avait de la pitié pour
+elle, pauvre vieille ainsi errante toutes les nuits;--mais il y avait
+aussi un autre sentiment qui s'ébauchait,--oh! si confus encore, si
+vague, que je vais lui donner trop d'importance, rien qu'en l'indiquant
+de la façon la plus légère. Voici: j'avais une sorte de curiosité
+inquiète pour ces quartiers bas, vers lesquels la marchande se rendait
+si bravement, et où on ne me conduisait jamais. Vieilles rues aperçues
+de loin, solitaires le jour, mais où, de temps immémorial, les matelots
+faisaient leur tapage les soirs de fête, envoyant quelquefois le bruit
+de leurs chants jusqu'à nous. Qu'est-ce qui pouvait se passer là-bas?
+Comment étaient ces gaietés brutales qui se traduisaient par des cris? À
+quoi donc s'amusaient-ils, ces gens revenus de la mer et des lointains
+pays où le soleil brûle? Quelle vie plus rude, plus simple et plus libre
+était la leur?--Évidemment, pour mettre au point tout ce que je viens
+de dire, il faudrait l'atténuer beaucoup, l'envelopper comme d'un voile
+blanc. Mais déjà le germe d'un trouble, d'une aspiration vers je ne sais
+quoi d'autre et d'inconnu, était planté dans ma petite tête; en
+rentrant, avec mes gâteaux à la main, dans ce salon où on parlait si
+bas, il m'arrivait, pendant un instant d'une durée à peine appréciable,
+de me sentir étiolé et captif.
+
+À neuf heures et demie, rarement plus tard à cause de moi, on servait le
+thé et les très minces tartines--beurrées d'un beurre exquis et taillées
+avec ces soins qu'on n'a plus le temps d'apporter à quoi que ce soit, de
+nos jours. Ensuite, vers onze heures, après la lecture de la Bible et la
+prière, on allait se coucher.
+
+Dans mon petit lit blanc, j'étais plus agité le dimanche que les autres
+jours. D'abord il y avait la perspective de M. Ratin, qui demain allait
+reparaître, plus pénible à voir après ce temps de répit; je regrettais
+que ce jour de repos fût déjà fini, fini si vite, et je m'ennuyais par
+avance de ces devoirs qu'il faudrait faire pendant toute une semaine
+avant d'atteindre le dimanche suivant. Puis quelquefois, dans le
+lointain, une bande de matelots passait en chantant, et alors mes idées
+changeaient de cours, s'en allaient vers les colonies ou les navires; il
+me prenait même une sorte d'envie imprécise et sourde--latente, si
+j'ose employer ce mot--de courir moi aussi dehors, à l'amusante
+aventure, dans l'air vif des nuits d'hiver, ou au grand soleil des ports
+exotiques, et, à tue-tête comme eux, de chanter la simple joie de
+vivre...
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+«_Alors j'entendis un ange qui volait par le milieu du ciel, et qui
+disait à haute voix: «Malheur, malheur, malheur aux habitants de la
+terre!_»
+
+...En plus de la lecture du soir faite en famille, chaque matin dans mon
+lit je lisais un chapitre de la Bible, avant de me lever.
+
+Ma bible était petite et d'un caractère très fin. Il y avait, entre les
+pages, des fleurs séchées auxquelles je tenais beaucoup; surtout une
+branche de _pieds-d'alouette_ roses, magnifiques, qui avaient le don de
+me rappeler très nettement les «gleux» de l'île d'Oleron où je les avais
+cueillis.
+
+Je ne sais pas comment cela se dit en français, des «gleux»: ce sont les
+tiges qui restent, des blés moissonnés; ce sont ces champs de pailles
+jaunes, tondues court, que dessèche et dore le soleil
+d'août.--Au-dessus des «gleux» de l'île, habités par les sauterelles,
+remontent et refleurissent très haut de tardifs bleuets et surtout des
+pieds-d'alouette, blancs, violets ou roses.
+
+Donc, les matins d'hiver, dans mon lit, avant de commencer ma lecture,
+je regardais toujours cette branche de fleurs d'une teinte encore
+fraîche, qui me donnait la vision et le regret des champs d'Oleron,
+chauffés au soleil d'été...
+
+«_Alors j'entendis un ange, qui volait par le milieu du ciel et qui
+disait à haute voix: «Malheur, malheur, malheur aux habitants de la
+terre!_»
+
+«_Puis le cinquième ange sonna de la trompette et je vis une étoile qui
+tomba du ciel en la terre, et la clef du puits de l'abîme lui fut
+donnée._»
+
+Quand je lisais ma Bible seul, ayant le choix des passages, c'était
+toujours la Genèse grandiose, la séparation de la lumière et des
+ténèbres, ou bien les visions et les émerveillements apocalyptiques;
+j'étais fasciné par toute cette poésie de rêve et de terreur qui n'a
+jamais été égalée, que je sache, dans aucun livre humain... La bête à
+sept têtes, les signes du ciel, le son de la dernière trompette, ces
+épouvantes m'étaient familières; elles hantaient mon imagination et la
+charmaient.--Il y avait un livre du siècle dernier, relique de mes
+ascendants huguenots, dans lequel je voyais vivre ces choses: une
+_Histoire de la Bible_ avec d'étranges images apocalyptiques où tous les
+lointains étaient noirs. Ma grand'mère maternelle gardait précieusement,
+dans un placard de sa chambre, ce livre qu'elle avait rapporté de
+l'_île_, et, comme j'avais conservé l'habitude de monter,
+mélancoliquement chez elle, l'hiver, dès que je voyais tomber la nuit,
+c'était presque toujours à ces heures de clarté indécise que je lui
+demandais de me le prêter, pour le feuilleter sur ses genoux; jusqu'au
+dernier crépuscule, je tournais les feuillets jaunis, je regardais les
+vols d'anges aux grandes ailes rapides, les rideaux de ténèbres
+présageant les fins de mondes, les ciels plus noirs que la terre, et, au
+milieu des amoncellements de nuées, le triangle simple et terrible qui
+signifie Jéhovah.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+L'Égypte, l'Égypte antique, appelée aussi à exercer sur moi, un peu plus
+tard, une sorte de fascination bien mystérieuse, je la retrouvai pour la
+première fois, sans hésitation ni étonnement, dans une gravure du
+_Magasin pittoresque_. Je saluai comme d'anciennes connaissances deux
+dieux à tête d'épervier qui étaient là, inscrits de profil sur une
+pierre de chaque côté d'un étrange zodiaque, et, bien que ce fût par une
+journée sombre, il me vint, j'en suis très sûr, l'impression subite d'un
+chaud et morne soleil.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Après le départ de mon frère, pendant l'hiver qui suivit, je passai
+beaucoup de mes heures de récréation dans sa chambre, à peindre les
+images du _Voyage en Polynésie_ qu'il m'avait donné. Avec un soin
+extrême, je coloriai d'abord les branches de fleurs, les groupes
+d'oiseaux. Le tour des bonshommes vint ensuite. Quant à ces deux _jeunes
+filles tahitiennes au bord de la mer_, pour lesquelles le dessinateur
+s'était inspiré de nymphes quelconques, je les fis blanches, oh!
+blanches et roses, comme les plus suaves poupées. Et je les trouvai
+ravissantes, ainsi.
+
+L'avenir se réservait de m'apprendre que leur teint est différent et
+leur charme tout autre...
+
+Du reste mon sentiment sur la beauté s'est bien modifié depuis cette
+époque, et on m'eût beaucoup étonné alors en m'apprenant quelles sortes
+de visages j'arriverais à trouver charmants dans la suite imprévue de ma
+vie. Mais tous les enfants ont sous ce rapport le même idéal, qui change
+ensuite dès qu'ils se font hommes. À eux, qui admirent en toute pureté
+naïve, il faut des traits doucement réguliers et des teints fraîchement
+roses; plus tard, leur manière d'apprécier varie, suivant leur culture
+d'esprit et surtout au gré de leurs sens.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Je ne sais plus bien à quelle époque je fondai mon _musée_ qui m'occupa
+si longtemps. Un peu au-dessus de la chambre de ma grand'tante Berthe,
+était un petit galetas isolé, dont j'avais pris possession complète; le
+charme de ce lieu lui venait de sa fenêtre, donnant aussi de très haut
+sur le couchant, sur les vieux arbres du rempart; sur les prairies
+lointaines, où des points roux, semés çà et là au milieu du vert
+uniforme, indiquaient des boeufs et des vaches, des troupeaux
+errants.--J'avais obtenu qu'on me fît tapisser ce galetas,--d'un papier,
+chamois rosé qui y est encore;--qu'on m'y plaçât des étagères, des
+vitrines. J'y installais mes papillons, qui me semblaient des spécimens
+très précieux; j'y rangeais des nids d'oiseaux trouvés dans les bois de
+la Limoise; des coquilles ramassés sur les plages de l'«île» et
+d'autres, des «colonies», rapportées autrefois par des parents inconnus,
+et dénichées au grenier au fond de vieux coffres où elles sommeillaient
+depuis des années sous de la poussière. Dans ce domaine, je passais des
+heures seul, tranquille, en contemplation devant des nacres exotiques,
+rêvant aux pays d'où elles étaient venues, imaginant d'étranges rivages.
+
+Un bon vieux grand-oncle, parent éloigné, mais qui m'aimait bien,
+encourageait ces amusements. Il était médecin et ayant, dans sa
+jeunesse, longtemps habité la côte d'Afrique, il possédait un cabinet
+d'histoire naturelle plus remarquable que bien des musées de ville.
+D'étonnantes choses étaient là, qui me captivaient: des coquilles rares
+et singulières, des amulettes, des armes encore imprégnées de ces
+senteurs exotiques dont je me suis saturé plus tard; d'introuvables
+papillons sous des vitres.
+
+Il demeurait dans notre voisinage et je le visitais souvent. Pour
+arriver à son cabinet, il fallait traverser son jardin où fleurissaient
+des daturas, des cactus, et où se tenait un perroquet gris du Gabon, qui
+disait des choses en langue nègre.
+
+Et quand le vieil oncle me parlait du Sénégal, de Gorée, de la Guinée,
+je me grisais de la musique de ces mots, pressentant déjà quelque chose
+de la lourdeur triste du pays noir. Il avait prédit, mon pauvre oncle,
+que je deviendrais un savant naturaliste,--et il se trompait bien, comme
+du reste tant d'autres qui pronostiquèrent de mon avenir; il y était
+moins que personne; il ne comprenait pas que mon penchant pour
+l'histoire naturelle ne représentait qu'une déviation passagère de mes
+petites idées encore flottantes; que les froides vitrines, les
+classifications arides, la science morte, n'avaient rien qui pût
+longtemps me retenir. Non, ce qui m'attirait si puissamment était
+derrière ces choses glacées, derrière et au delà;--était la nature
+elle-même, effrayante, et aux mille visages, l'ensemble inconnu des
+bêtes et des forêts...
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Cependant, je passais aussi de longues heures, hélas! à faire soi-disant
+mes devoirs.
+
+Töpffer, qui a été le seul véritable poète des écoliers, en général si
+incompris, les divisait en trois groupes: 1º ceux qui sont dans les
+collèges; 2º ceux qui travaillent chez eux, leur fenêtre donnant sur
+quelque fond de cour sombre avec un vieux figuier triste; 3º ceux qui,
+travaillant aussi au logis, ont une petite chambre claire, sur la rue.
+
+J'appartenais à cette dernière catégorie, que Töpffer considère comme
+privilégiée et devant fournir plus tard les hommes les plus gais. Ma
+chambre d'enfant était au premier sur la rue: rideaux blancs, tapisserie
+verte semée de bouquets de roses blanches; près de la fenêtre, mon
+bureau de travail, et, au-dessus, ma bibliothèque toujours très
+délaissée.
+
+Tant que duraient les beaux jours, cette fenêtre était ouverte,--les
+persiennes demi-closes, pour me permettre d'être constamment à regarder
+dehors sans que mes flâneries fussent remarquées ni dénoncées par
+quelque voisin malencontreux. Du matin au soir, je contemplais donc ce
+bout de rue tranquille, ensoleillé entre ces blanches maisonnettes de
+province et s'en allant finir là-bas aux vieux arbres du rempart; les
+rares passants, bientôt tous connus de visage; les différents chats du
+quartier, rôdant aux portes ou sur les toits; les martinets
+tourbillonnant dans l'air chaud, et les hirondelles rasant la poussière
+du pavé... Oh! que de temps j'ai passé à cette fenêtre, l'esprit en
+vague rêverie de moineau prison nier, tandis que mon cahier taché
+d'encre restait ouvert aux premiers mots d'un thème qui n'aboutissait
+pas, d'une narration qui ne voulait pas sortir...
+
+L'époque des niches aux passants ne tarda pas à survenir; c'était du
+reste la conséquence fatale de ce désoeuvrement ennuyé et souvent
+traversé de remords.
+
+Ces niches, je dois avouer que Lucette, ma grande amie, y trempait
+quelquefois très volontiers. Déjà jeune fille, de seize ou dix-sept ans,
+elle redevenait aussi enfant que moi-même à certaines heures. «Tu sais,
+tu ne le diras pas au moins!» me recommandait-elle, avec un clignement
+impayable de ses yeux si fins (et je le dis, à présent que les années
+ont passé, que l'herbe d'une vingtaine d'étés a fleuri sur sa tombe).
+
+Cela consista d'abord à préparer de gentils paquets, bien enveloppés de
+papier blanc et bien attachés de faveurs roses; dedans, on mettait des
+queues de cerises, des noyaux de prunes, de petites vilenies
+quelconques; on jetait le tout sur le pavé et on se postait derrière les
+persiennes pour voir qui le ramasserait.
+
+Ensuite, cela devint des lettres,--des lettres absolument saugrenues et
+incohérentes, avec dessins à l'appui intercalés dans le texte,--qu'on
+adressait aux habitants les plus drolatiques du voisinage et qu'on
+déposait sournoisement sur le trottoir à l'aide d'un fil, aux heures où
+ils avaient coutume de passer...
+
+Oh! les fous rires que nous avions, en composant ces pièces de
+style!--D'ailleurs, depuis Lucette, je n'ai jamais rencontré quelqu'un
+avec qui j'aie pu rire d'aussi bon coeur,--et presque toujours à propos
+de choses dont la drôlerie à peine saisissable n'eût déridé aucun autre
+que nous-mêmes. En plus de notre bonne amitié de petit frère à grande
+soeur, il y avait cela entre nous: un même tour de moquerie légère, un
+accord complet dans notre sentiment de l'incohérence et du ridicule.
+Aussi lui trouvais-je plus d'esprit qu'à personne, et, sur un seul mot
+échangé, nous riions souvent ensemble, aux dépens de notre prochain ou
+de nous-mêmes, en fusée subite, jusqu'à en être pâmés, jusqu'à nous en
+jeter par terre.
+
+Tout cela ne cadrait guère, je le reconnais, avec les sombres rêveries
+apocalyptiques et les graves controverses religieuses. Mais j'étais déjà
+plein de contradictions à cette époque...
+
+Pauvre petite Lucette ou Luçon (Luçon était un _nom propre masculin
+singulier_ que je lui avais donné; je disais: Mon bon Luçon); pauvre
+petite Lucette, elle était pourtant un de mes professeurs, elle aussi;
+mais un professeur par exemple qui ne me causait ni dégoût ni effroi;
+comme M. Ratin, elle avait un cahier de notes, sur lequel elle
+inscrivait des _bien_ ou des _très bien_ et que j'étais tenu de montrer
+à mes parents le soir.--Car j'ai négligé de dire plus tôt qu'elle
+s'était amusée à m'apprendre le piano, de très bonne heure, en cachette,
+en surprise, pour me faire exécuter un soir, à l'occasion d'une
+solennité de famille, l'air du _Petit Suisse_ et l'air du _Rocher de
+Saint-Malo_.--Il en était résulté qu'on l'avait priée de continuer son
+oeuvre si bien commencée, et que mon éducation musicale resta entre ses
+mains jusqu'à l'époque de Chopin et de Liszt.
+
+La peinture et la musique étaient les deux seules choses que je
+travaillais un peu.
+
+La peinture m'était enseignée par ma soeur; mais je ne rappelle plus mes
+commencements, tant ils furent prématurés; il me semble que de tout
+temps j'ai su, avec des crayons ou des pinceaux, rendre à peu près sur
+le papier les petites fantaisies de mon imagination.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Chez grand'mère, au fond de ce placard aux reliques où se tenait le
+livre des grandes terreurs d'Apocalypse: l'_Histoire de la Bible_, il y
+avait aussi plusieurs autres choses vénérables. D'abord, un vieux
+psautier, infiniment petit entre ses fermoirs d'argent, comme un livre
+de poupée, et qui avait dû être une merveille typographique à son
+époque. Il était ainsi en miniature, me disait-on, pour pouvoir se
+dissimuler sans peine; à l'époque des persécutions, des ancêtres à nous
+avaient dû souvent le porter, caché sous leurs vêtements. Il y avait
+surtout, dans un carton, une liasse de lettres sur parchemin timbrées de
+Leyde ou d'Amsterdam, de 1702 à 1710, et portant de larges cachets de
+cire dont le chiffre était surmonté d'une couronne de comte. Lettres
+d'aïeux huguenots qui, à la révocation de l'édit de Nantes, avaient
+quitté leurs terres, leurs amis, leur patrie, tout au monde, pour ne pas
+abjurer. Ils écrivaient à un vieux grand-père, trop âgé alors pour
+prendre le chemin de l'exil, et qui avait pu, je ne sais comment, rester
+ignoré dans un coin de l'île d'Oleron. Ils étaient soumis et respectueux
+envers lui comme on ne l'est plus de nos jours; ils lui demandaient
+conseil ou permission pour tout,--même pour porter certaines perruques
+dont la mode venait à Amsterdam en ce temps-là. Puis ils contaient leurs
+affaires, sans un murmure jamais, avec une résignation évangélique;
+leurs biens étant confisqués, ils étaient obligés de s'occuper de
+commerce pour vivre là-bas; et ils espéraient, disaient-ils, avec l'aide
+de Dieu, avoir toujours du pain pour leurs enfants.
+
+En plus du respect qu'elles m'inspiraient, ces lettres avaient pour moi
+le charme des choses très anciennes; je trouvais si étrange de pénétrer
+ainsi dans cette activité d'autrefois, dans cette vie intime, déjà
+vieille de plus d'un siècle et demi.
+
+Et puis, en les lisant, une indignation me venait au coeur contre
+l'Église romaine, contre la Rome papale, souveraine de ces siècles
+passés et si clairement désignée,--à mes yeux du moins,--dans cette
+étonnante prophétie apocalyptique: _... Et la bête est_ UNE VILLE, _et
+ses sept têtes sont_ SEPT COLLINES _sur lesquelles la ville est assise_.
+
+Grand'mère, toujours austère et droite dans sa robe noire, ainsi
+précisément que l'on est convenu de se représenter les vieilles dames
+huguenotes, avait été inquiétée, elle aussi, pour sa foi, sous la
+Restauration, et, bien qu'elle ne murmurât jamais, elle non plus, on
+sentait qu'elle gardait de cette époque un souvenir oppressant.
+
+De plus, dans «l'île», à l'ombre d'un petit bois enclos de murs attenant
+à notre ancienne habitation familiale, on m'avait montré la place où
+dormaient plusieurs de mes ancêtres, exclus des cimetières pour avoir
+voulu mourir dans la religion protestante.
+
+Comment ne pas être fidèle, après tout ce passé? Il est bien certain que
+si l'Inquisition avait été recommencée, j'aurais subi le martyre
+joyeusement comme un petit illuminé.
+
+Ma foi était même une foi d'avant-garde et j'étais bien loin de la
+résignation de mes ascendants; malgré mon éloignement pour la lecture,
+on me voyait souvent plongé dans des livres de controverse religieuse;
+je savais par coeur des passages des Pères, des décisions des premiers
+conciles; j'aurais pu discuter sur les dogmes comme un docteur, j'étais
+retors en arguments contre le papisme.
+
+Et cependant un froid commençait par instants à me prendre; au temple
+surtout, du gris blafard descendait déjà autour de moi. L'ennui de
+certaines prédications du dimanche; le vide de ces prières, préparées à
+l'avance, dites avec l'onction convenue et les gestes qu'il faut; et
+l'indifférence de ces gens endimanchés, qui venaient écouter,--comme
+j'ai senti de bonne heure,--et avec un chagrin profond, une déception
+cruelle--l'écoeurant formalisme de tout cela!--L'aspect même du temple me
+déconcertait: un temple de ville, neuf alors avec une intention d'être
+joli, sans oser l'être trop; je me rappelle surtout certains petits
+ornements des murs que j'avais pris en abomination, qui me glaçaient à
+regarder. C'était un peu de ce sentiment que j'ai éprouvé plus tard à
+l'excès dans ces temples de Paris visant à l'élégance et où l'on trouve
+aux portes des huissiers avec des noeuds de ruban sur l'épaule... Oh! les
+assemblées des Cévennes! oh! les _pasteurs du désert_!
+
+De si petites choses, évidemment, ne pouvaient pas ébranler beaucoup mes
+croyances, qui semblaient solides comme un château bâti sur un roc; mais
+elles ont causé la première imperceptible fissure, par laquelle, goutte
+à goutte, une eau glacée a commencé d'entrer.
+
+Où je retrouvais encore le vrai recueillement, la vraie et douce paix de
+la maison du Seigneur, c'était dans le vieux temple de Saint-Pierre
+d'Oleron; mon aïeul Samuel, au temps des persécutions, avait dû y prier
+souvent, puis ma mère y était venue pendant toute sa jeunesse... Et
+j'aimais aussi ces petits temples de villages, où nous allions
+quelquefois les dimanches d'été: bien antiques pour la plupart, avec
+leurs murs tout simples, passés à la chaux blanche; bâtis n'importe où,
+au coin d'un champ de blé, des fleurettes sauvages alentour; ou bien
+retirés au fond de quelque enclos, au bout d'une vieille allée
+d'arbres.--Les catholiques n'ont rien qui dépasse en charme religieux
+ces humbles petits sanctuaires de nos côtes protestantes,--même pas
+leurs plus exquises chapelles de granit, perdues au fond des bois
+bretons, que j'ai tant aimées plus tard...
+
+Je voulais toujours être pasteur, assurément; d'abord il me semblait que
+ce fût mon devoir. Je l'avais dit, je l'avais promis dans mes prières;
+pouvais-je à présent reprendre ma parole donnée?
+
+Mais, quand je cherchais, dans ma petite tête, à arranger cet avenir, de
+plus en plus voilé pour moi d'impénétrables ténèbres, ma pensée se
+portait de préférence sur quelque église un peu isolée du monde, où la
+foi de mon troupeau serait encore naïve, où mon temple modeste serait
+consacré par tout un passé de prières...
+
+Dans l'île d'Oleron, par exemple!
+
+Dans l'île d'Oleron, oui, c'était là, au milieu des souvenirs de mes
+aïeux huguenots, que j'entrevoyais plus facilement et avec moins
+d'effroi, ma vie sacrifiée à la cause du Seigneur.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Mon frère était arrivé dans l'île délicieuse.
+
+Sa première lettre datée de là-bas, très longue, sur un papier mince et
+léger jauni par la mer, avait mis quatre mois à nous parvenir.
+
+Elle fut un événement dans notre vie de famille; je me rappelle encore,
+pendant que mon père et ma mère la décachetaient en bas, avec quelle
+joyeuse vitesse je montai quatre à quatre au second étage, pour appeler
+dans leurs chambres ma grand'mère et mes tantes.
+
+Sous l'enveloppe si remplie, toute couverte de timbres d'Amérique, il y
+avait un billet particulier pour moi et, en le dépliant, j'y trouvai une
+fleur séchée, sorte d'étoile à cinq feuilles d'une nuance pâle, encore
+rose. Cette fleur, me disait mon frère, avait poussé et s'était
+épanouie près de sa fenêtre, à l'intérieur même de sa maison tahitienne,
+qu'envahissaient les verdures admirables de là-bas. Oh! avec quelle
+émotion singulière;--quelle avidité, si je puis dire ainsi,--je la
+regardai et la touchai cette pervenche, qui était une petite partie
+encore colorée, encore presque vivante, de cette nature si lointaine et
+si inconnue...
+
+Ensuite je la serrai, avec tant de précautions que je la possède encore.
+
+Et, après bien des années, quand je vins faire un pèlerinage à cette
+case que mon frère avait habitée sur l'autre versant du monde, je vis
+qu'en effet le jardin ombreux d'alentour était tout rose de ces
+pervenches-là; qu'elles franchissaient même le seuil de la porte et
+entraient, pour fleurir dans l'intérieur abandonné.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Après mes neuf ans révolus, on parla un instant de me mettre au collège,
+afin de m'habituer aux misères de ce monde, et, tendis que cette
+question s'agitait en famille, je vécus quelques jours dans la terreur
+de cette prison-là, dont je connaissais de vue les murs et les fenêtres
+garnies de treillages en fer.
+
+Mais on trouva, après réflexion, que j'étais une petite plante trop
+délicate et trop rare pour subir le contact de ces autres enfants, qui
+pouvaient avoir des jeux grossiers, de vilaines manières; on conclut
+donc à me garder encore.
+
+Cependant je fus délivré de M. Ratin. Un bon vieux professeur, à figure
+ronde, lui succéda,--qui me déplaisait moins, mais avec lequel je ne
+travaillais pas davantage. L'après-midi, quand approchait l'heure de
+son arrivée, ayant bâclé mes devoirs à la hâte, j'étais toujours posté à
+ma fenêtre, pour le guetter derrière mes persiennes, avec mon livre de
+leçons ouvert au passage qu'il fallait apprendre; dès que je le voyais
+poindre, à un tournant, tout au bout de la rue là-bas, je commençais à
+étudier...
+
+Et en général, quand il entrait, je savais assez pour mériter au moins
+la note «assez bien» qui ne me faisait pas gronder.
+
+J'avais aussi mon professeur d'anglais qui venait tous les matins,--et
+que j'appelais Aristogiton (je n'ai jamais su pourquoi). D'après la
+méthode Robertson, il me faisait paraphraser l'histoire du sultan
+Mahmoud. C'était du reste le seul qui vît clair dans la situation; sa
+conviction intime était que je ne faisais rien, rien, moins que rien;
+mais il montrait le bon goût de ne pas se plaindre, et je lui en avais
+une reconnaissance qui devint bientôt affectueuse.
+
+L'été, pendant les très chaudes journées, c'était dans la cour que je
+faisais mine de travailler; j'encombrais, de mes cahiers et de mes
+livres tachés d'encre, une table verte abritée sous un berceau de
+lierre, de vigne et de chèvrefeuille. Et comme on était bien là, pour
+flâner dans une sécurité absolue: à travers les treillages et les
+branches vertes, sans être vu, on voyait de si loin venir les dangers...
+J'avais toujours soin d'emporter avec moi, dans cette retraite, une
+provision de cerises, ou de raisins, suivant la saison, et vraiment
+j'aurais passé là des heures de rêverie tout à fait délicieuse,--sans
+ces remords obstinés qui me revenaient à chaque instant, ces remords de
+ne pas faire mes devoirs...
+
+Entre les feuillages retombants, j'apercevais, de tout près, ce frais
+bassin, entouré de grottes lilliputiennes, pour lequel j'avais un culte
+depuis le départ de mon frère. Sur sa petite surface réfléchissante,
+remuée par le jet d'eau, dansaient des rayons de soleil,--qui
+remontaient ensuite obliquement et venaient mourir à ma voûte de
+verdure, à l'envers des branches, sous forme de moires lumineuses sans
+cesse agitées.
+
+Ce berceau était un petit recoin d'ombre tranquille, où je me faisais
+des illusions de vraie campagne; par-dessus les vieux murs bas
+j'écoutais chanter les oiseaux exotiques dans les volières de la maman
+d'Antoinette, et aussi les oiseaux libres, les hirondelles au rebord des
+toits, ou les plus simples moineaux, dans les arbres des jardins.
+
+Quelquefois je m'étendais de tout mon long, sur les bancs verts qui
+étaient là, pour regarder, par les trous du chèvrefeuille, les nuages
+blancs passer sur le ciel bleu. Je m'initiais aux moeurs intimes des
+moustiques, qui toute la journée tremblotent sur leurs longues pattes,
+posés à l'envers des feuilles. Ou bien je concentrais mon attention
+captivée sur le vieux mur du fond où se passaient, entre insectes, des
+drames terribles: des araignées sournoises, brusquement sorties de leur
+trou, attrapaient de pauvres petites bestioles étourdies,--que je
+délivrais presque toujours, en intervenant avec un brin de paille.
+
+J'avais aussi, j'oubliais de le dire, la compagnie d'un vieux chat,
+tendrement aimé, que j'appelais _la Suprématie_, et qui fut le compagnon
+fidèle de mon enfance.
+
+_La Suprématie_, sachant les heures où je me tenais là, arrivait
+discrètement sur la pointe de ses pattes de velours, mais ne sautait sur
+moi qu'après m'avoir interrogé d'un long regard.
+
+Il était très laid, le pauvre, taché bizarrement sur une seule moitié de
+la figure; de plus, un accident cruel lui avait laissé la queue de
+travers, cassée à angle droit. Aussi devint-il bientôt un sujet de
+continuelle moquerie pour Lucette, chez qui au contraire d'adorables
+chattes angora se succédaient en dynastie. Quand j'allais la voir, après
+s'être informée de toutes les personnes de ma famille, elle manquait
+rarement d'ajouter, avec une impayable condescendance qui suffisait à me
+donner le fou rire: «Et... ton horreur de chat... est-il en bonne santé,
+mon enfant?»
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Cependant mon musée faisait de grands progrès, et il avait fallu y
+placer des étagères nouvelles.
+
+Le grand-oncle, visité très souvent et de plus en plus intéressé à mon
+penchant pour l'histoire naturelle, trouvait dans ses réserves de
+coquilles une quantité de _doubles_ dont il me faisait cadeau. Avec une
+bonté et une patience infatigables, il m'apprenait les savantes
+classifications de Cuvier, Linné, Lamarck ou Bruguières, et je m'étonne
+de l'attention que j'y prêtais.
+
+Sur un petit bureau très ancien, qui faisait partie du mobilier de mon
+musée, j'avais un cahier où, d'après ses notes, je recopiais, pour
+chaque coquille étiquetée soigneusement, le nom de l'_espèce_, du
+_genre_, de la _famille_, de la _classe_,--puis du _lieu d'origine_.
+
+Et là, dans le demi-jour atténué qui tombait sur ce bureau, dans le
+silence de ce petit recoin haut perché, isolé, rempli déjà d'objets
+venus des plus extrêmes lointains du monde ou des derniers fins fonds de
+la mer, quand mon esprit s'était longuement inquiété du changeant
+mystère des formes animales et de l'infinie diversité des
+coquilles,--avec quelle émotion je transcrivais sur mon cahier, en face
+du nom d'un _Spirifère_ ou d'un _Térébratule_, des mots comme ceux-ci,
+enchantés et pleins de soleil: «Côte orientale d'Afrique, côte de
+Guinée, mer des Indes!»
+
+Dans ce même musée, je me rappelle avoir éprouvé par une après-midi de
+mars, un des plus singuliers symptômes de ce besoin de réaction qui,
+plus tard, à certaines périodes de complète détente, devait me pousser
+vers le bruit, le mouvement, la gaieté simple et brutale des matelots.
+
+C'était le mardi gras. Au beau soleil, j'étais sorti, avec mon père,
+pour voir un peu les mascarades dans les rues; et puis, rentré de bonne
+heure, je m'étais tout de suite rendu là-haut, pour m'amuser à mes
+classifications de coquillages. Mais les cris lointains des masques et
+le bruit de leurs tambours venaient me poursuivre jusque dans ma
+retraite de jeune savant et m'y apportaient une insupportable
+tristesse. C'était, en beaucoup plus pénible, une impression dans le
+genre de celle que me causait le chant de la vieille marchande de
+gâteaux, quand elle allait se perdre du côté des rues basses et des
+remparts, les nuits d'hiver. Cela devenait une vraie angoisse, subite,
+inattendue,--mais fort mal définie. Confusément, je souffrais d'être
+enfermé, moi, et penché sur des choses arides, bonnes pour des
+vieillards, quand dehors les petits garçons du peuple, de tous les âges,
+de toutes les tailles, et les matelots, plus enfants qu'eux, couraient,
+sautaient, chantaient à plein gosier, ayant sur la figure des masques de
+deux sous. Je n'avais aucune envie de les suivre, cela va sans dire;
+j'en sentais même l'impossibilité avec le dégoût le plus dédaigneux. Et
+je tenais beaucoup à rester là, ayant à finir de mettre en ordre la
+_famille_ multicolore des _Purpurifères_, vingt-troisième des
+_Gastéropodes_.
+
+Mais, c'est égal, ils me troublaient bien étrangement, ces gens de la
+rue!... Et alors, me sentant en détresse, je descendis chercher ma mère,
+la prier avec instance de monter me tenir compagnie. Étonnée de ma
+demande (car je ne conviais jamais personne dans ce sanctuaire), étonnée
+surtout de mon air anxieux, elle me dit d'abord en plaisantant que
+c'était ridicule de la part d'un garçon de dix ans bientôt accomplis;
+mais elle consentit tout de suite à venir, et s'installa, presque un peu
+inquiète, auprès de moi dans mon musée, une broderie à la main.
+
+Oh! alors, rasséréné, réchauffé par sa bienfaisante présence, je me
+remis à l'ouvrage sans plus me soucier des masques, et en regardant
+seulement de temps à autre son cher profil se découper en silhouette sur
+le carré clair de ma petite fenêtre, tandis que baissait le jour de
+mars.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Je m'étonne de ne plus me rappeler par quelle transformation, lente ou
+subite, ma vocation de pasteur devint une vocation plus militante de
+missionnaire.
+
+Il me semble même que j'aurais dû trouver cela beaucoup plus tôt, car de
+tout temps je m'étais tenu au courant des missions évangéliques, surtout
+de celles de l'Afrique australe, au pays des Bassoutos. Et, depuis ma
+plus petite enfance, j'étais abonné au _Messager_, journal mensuel, dont
+l'image d'en-tête m'avait frappé de si bonne heure. Cette image, je
+pourrais la ranger en première ligne parmi celles dont j'ai parlé
+précédemment et qui arrivent à impressionner en dépit du dessin, de la
+couleur ou de la perspective. Elle représentait un palmier
+invraisemblable, au bord d'une mer derrière laquelle se couchait un
+soleil énorme, et, au pied de cet arbre, un jeune sauvage regardant
+venir, du bout de l'horizon, le navire porteur de la bonne nouvelle du
+salut. Dans mes commencements tout à fait, quand, au fond de mon petit
+nid rembourré d'ouate, le monde ne m'apparaissait encore que déformé et
+grisâtre, cette image m'avait donné à rêver beaucoup; j'étais capable à
+présent d'apprécier tout ce qu'elle avait d'enfantin comme exécution,
+mais je continuais de subir le charme de cet immense soleil, à demi
+abîmé dans cette mer, et de ce petit bateau des missions arrivant à
+pleines voiles vers ce rivage inconnu.
+
+Donc, quand on me questionnait maintenant, je répondais: «Je serai
+missionnaire.» Mais je baissais la voix pour le dire, comme quand on ne
+se sent pas très sûr de ses forces, et je comprenais bien aussi qu'on ne
+me croyait plus. Ma mère elle-même accueillait cette réponse avec un
+sourire triste; d'abord c'était dépasser ce qu'elle demandait de ma
+foi;--et puis elle pressentait sans doute que ce ne serait point cela,
+que ce serait autre chose, de plus tourmenté et de tout à fait
+impossible à démêler pour le moment.
+
+Missionnaire! Il semblait cependant que cela conciliait tout. C'étaient
+bien les lointains voyages, la vie aventureuse et sans cesse
+risquée,--mais au service du Seigneur et de sa sainte cause. Cela
+mettait pour un temps ma conscience en repos.
+
+Ayant imaginé cette solution-là, j'évitais d'y arrêter mon esprit, de
+peur d'y découvrir encore quelque épouvante. Du reste, l'eau glacée des
+sermons banals, des redites, du patois religieux, continuait de tomber
+sur ma foi première. Et par ailleurs, ma crainte ennuyée de la vie et de
+l'avenir s'augmentait toujours; en travers de ma route noire, le voile
+de plomb demeurait baissé, impossible à soulever avec ses grands plis
+lourds.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Dans ce qui précède, je n'ai pas assez parlé de cette Limoise, qui fut
+le lieu de ma première initiation aux choses de la nature. Toute mon
+enfance est intimement liée à ce petit coin du monde, à ses vieux bois
+de chênes, à son sol pierreux que recouvrent des tapis de serpolet, ou
+des bruyères.
+
+Pendant dix ou douze étés rayonnants, j'y passais tous mes jeudis
+d'écolier, et de plus j'en rêvais, d'un jeudi à l'autre, pendant les
+ennuyeux jours du travail.
+
+Dès le mois de mai, nos amis les D*** s'installaient dans cette maison
+de campagne, avec Lucette, pour y rester, après les vendanges, jusqu'aux
+premières fraîcheurs d'octobre,--et on m'y conduisait régulièrement tous
+les mercredis soirs.
+
+Rien que de s'y rendre me paraissait déjà une chose délicieuse. Très
+rarement en voiture--car elle n'était guère qu'à cinq du six kilomètres,
+cette Limoise, bien qu'elle me semblât très loin, très perdue dans les
+bois. C'était vers le sud, dans la direction des pays chauds. (J'en
+aurais trouvé le charme moins grand si c'eût été du côté du nord.)
+
+Donc, tous les mercredis soirs, au déclin du soleil, à des heures
+variables suivant les mois, je partais de la maison en compagnie du
+frère aîné de Lucette, grand garçon de dix-huit ou vingt ans qui me
+faisait l'effet alors d'un homme d'âge mûr. Autant que possible, je
+marchais à son pas, plus vite par conséquent que dans mes promenades
+habituelles avec mon père et ma soeur; nous descendions par les
+tranquilles quartiers bas, pour passer devant cette vieille caserne des
+matelots dont les bruits bien connus de clairons et de tambours venaient
+jusqu'à mon musée, les jours de vent de sud; puis nous franchissions les
+remparts, par la plus ancienne et la plus grise des portes,--une porte
+assez abandonnée, où ne passe plus guère que des paysans, des
+troupeaux,--et nous arrivions enfin sur la route qui mène à la rivière.
+
+Deux kilomètres d'une avenue bien droite, bordée en ce temps-là de vieux
+arbres rabougris, qui étaient absolument jaunes de lichen et qui
+portaient tous la chevelure inclinée vers la gauche, à cause des vents
+marins, soufflant constamment de l'ouest dans les grandes prairies vides
+d'alentour.
+
+Pour les gens qui ont sur le paysage des idées de convention, et
+auxquels il faut absolument le site de vignette, l'eau courante entre
+des peupliers et la montagne surmontée du vieux château, pour ces
+gens-là, il est admis d'avance que cette pauvre route est très laide.
+
+Moi, je la trouve exquise, malgré les lignes unies de son horizon. De
+droite et de gauche, rien cependant, rien que des plaines d'herbages où
+des troupeaux de boeufs se promènent. Et en avant, sur toute l'étendue du
+lointain, quelque chose qui semble murer les prairies, un peu
+tristement, comme un long rempart: c'est l'arête du plateau pierreux
+d'en face, au bas duquel la rivière coule; c'est l'autre rive, plus
+élevée que celle-ci et d'une nature différente, mais aussi plane, aussi
+monotone. Et dans cette monotonie réside précisément pour moi le charme
+très incompris de nos contrées; sur de grands espaces, souvent la
+tranquillité de leurs lignes est ininterrompue et profonde.
+
+Dans nos environs, cette vieille route est du reste celle que j'aime le
+plus, probablement parce que beaucoup de mes petits rêves d'écolier
+sont restés posés sur ses lointains plats, où de temps en temps il
+m'arrive de les retrouver encore... Elle est la seule aussi qu'on ne
+m'ait pas défigurée avec des usines, des bassins ou des gares. Elle est
+absolument à moi, sans que personne s'en doute, ni ne songe par
+conséquent à m'en contester la propriété.
+
+La somme de charme que le monde extérieur nous fait l'effet d'avoir,
+réside en nous-mêmes, émane de nous-mêmes; c'est nous qui la
+répandons--pour nous seuls, bien entendu,--et elle ne fait que nous
+revenir. Mais je n'ai pas cru assez tôt à cette vérité pourtant bien
+connue. Pendant mes premières années toute cette somme de charme était
+donc localisée dans les vieux murs ou les chèvrefeuilles de ma cour,
+dans nos sables de l'île, dans nos plaines d'herbages ou de pierres.
+Plus tard, en éparpillant cela partout, je n'ai réussi qu'à en fatiguer
+la source. Et j'ai, hélas! beaucoup décoloré, rapetissé à mes propres
+yeux ce pays de mon enfance--qui est peut être celui où je reviendrai
+mourir; je n'arrive plus que par instants et par endroits à m'y faire
+les illusions de jadis; j'y suis poursuivi, naturellement, par de trop
+écrasants souvenirs d'ailleurs...
+
+...J'en étais à dire que, tous les mercredis soirs, je prenais, d'un pas
+joyeux, cette route-là pour me diriger vers cette assise lointaine de
+rochers qui fermait là-bas les prairies, vers cette région des chênes et
+des pierres, où la Limoise est située et que mon imagination d'alors
+grandissait étrangement.
+
+La rivière qu'il fallait traverser était au bout de l'avenue si droite
+de ces vieux arbres, que rongeaient les lichens couleur d'or et que
+tourmentaient les vents d'ouest. Très changeante, cette rivière, soumise
+aux marées et à tous les caprices de l'Océan voisin. Nous la passions
+dans un bac ou dans une yole, toujours avec les mêmes bateliers de tout
+temps connus, anciens matelots aux barbes blanches et aux figures
+noircies de soleil.
+
+Sur l'autre rive, la rive des pierres, j'avais l'illusion d'un recul
+subit de la ville que nous venions de quitter et dont les remparts gris
+se voyaient encore; dans ma petite tête, les distances s'exagéraient
+brusquement, les lointains fuyaient. C'est qu'aussi tout était changé,
+le sol, les herbes, les fleurettes sauvages et les papillons qui
+venaient s'y poser; rien n'était plus ici comme dans ces abords de la
+ville, marais et prairies, où se faisaient mes promenades des autres
+jours de la semaine. Et ces différences que d'autres n'auraient pas
+aperçues devaient me frapper et me charmer beaucoup, moi qui perdais mon
+temps à observer si minutieusement les plus infimes petites choses de
+la nature, qui m'abîmais dans la contemplation des moindres mousses.
+Même les crépuscules de ces mercredis avaient je ne sais quoi de
+particulier que je définissais mal; généralement, à l'heure où nous
+arrivions sur cette autre rive, le soleil se couchait, et, ainsi
+regardé, du haut de l'espèce de plateau solitaire où nous étions, il me
+paraissait s'élargir plus que de coutume, tandis que s'enfonçait son
+disque rouge derrière les plaines de hauts foins que nous venions de
+quitter.
+
+La rivière ainsi franchie, nous laissions tout de suite la grande route
+pour prendre des sentiers à peine tracés, dans une région odieusement
+profanée aujourd'hui mais exquise en ce temps-là, qui s'appelait «les
+Chaumes».
+
+Ces Chaumes étaient un bien communal, dépendant d'un village dont on
+apercevait là-bas l'antique église. N'appartenant donc à personne, ils
+avaient pu garder intacte leur petite sauvagerie relative. Ils n'étaient
+qu'une sorte de plateau de pierre d'un seul morceau, légèrement ondulé
+et couvert d'un tapis de plantes sèches, courtes, odorantes, qui
+craquaient sous les pas; tout un monde de minuscules papillons, de
+microscopiques mouches, vivait là, bizarrement coloré, sur des
+fleurettes rares.
+
+On rencontrait aussi quelquefois des troupeaux de moutons, avec des
+bergères qui les gardaient, bien plus paysannes, plus noircies au grand
+air que celles des environs de la ville. Et ces Chaumes mélancoliques,
+brûlés de soleil, étaient pour moi comme le vestibule de la Limoise; ils
+en avaient déjà le parfum de serpolet et de marjolaine.
+
+Au bout de cette petite lande apparaissait le hameau du Frelin.--Or,
+j'aimais ce nom de Frelin, il me semblait dériver de ces gros frelons
+terribles des bois de la Limoise, qui nichaient dans le coeur de certains
+chênes et qu'on détruisait au printemps en allumant de grands feux
+alentour. Trois ou quatre maisonnettes composaient ce hameau. Toutes
+basses, comme c'est l'usage dans nos pays, elles étaient vieilles,
+vieilles, grisâtres; des fleurons gothiques, des blasons à moitié
+effacés surmontaient leurs petites portes rondes. Presque toujours
+entrevues à la même heure, à la lumière mourante, à la tombée du
+crépuscule, elles évoquaient dans mon esprit le mystère du temps passé;
+surtout elles attestaient l'antiquité de ce sol rocheux, très antérieur
+à nos prairies de la ville qui ont été gagnées sur la mer, et où rien ne
+remonte beaucoup plus loin que l'époque de Louis XIV.
+
+Après le Frelin, je commençais à regarder en avant de moi dans les
+sentiers, car en général on ne tardait pas à apercevoir Lucette, venant
+à notre rencontre, en voiture ou à pied, avec son père ou sa mère. Et
+dès que je l'avais reconnue, je prenais ma course pour aller
+l'embrasser.
+
+On franchissait le village, en longeant l'église--une antique petite
+merveille du XIIe siècle, du style roman le plus reculé et le plus
+rare;--alors, le crépuscule s'éteignant toujours, on voyait surgir
+devant soi une haute bande noire: les bois de la Limoise, composés
+surtout de chênes verts, dont le feuillage est si sombre. Puis on
+s'engageait dans les chemins particuliers du domaine; on passait devant
+le puits où les boeufs attendaient leur tour pour boire. Et enfin on
+ouvrait le vieux petit portail; on pénétrait dans la première cour,
+espèce de préau d'herbe, déjà plongé dans l'ombre tout à fait obscure de
+ses arbres de cent ans.
+
+L'habitation était entre cette cour et un grand jardin un peu à
+l'abandon, qui confinait aux bois de chênes. En entrant dans les
+appartements très anciens, aux murailles peintes à la chaux blanche et
+aux boiseries d'autrefois, je cherchais d'abord des yeux ma
+papillonnette, toujours accrochée à la même place, prête pour les
+chasses du lendemain...
+
+Après dîner, on allait généralement s'asseoir au fond du jardin, sur les
+bancs d'un berceau adossé aux vieux murs d'enceinte,--adossé à tout
+l'inconnu de la campagne noire où chantaient les hiboux des bois. Et
+tandis qu'on était là, dans la belle nuit tiède semée d'étoiles, dans le
+silence sonore plein de musiques de grillons, tout à coup une cloche
+commençait à tinter, très loin mais très clair, là-bas dans l'église du
+village.
+
+Oh! L'_Angélus_ d'Échillais, entendu dans ce jardin, par ces beaux soirs
+d'autrefois! Oh! le son de cette cloche, un peu fêlée mais argentine
+encore, comme ces voix très vieilles, qui ont été jolies et qui sont
+restées douces! Quel charme de passé, de recueillement mélancolique et
+de paisible mort, ce son-là venait répandre dans l'obscurité limpide de
+la campagne!... Et la cloche tintait longtemps, inégale dans le
+lointain, tantôt assourdie, tantôt rapprochée, au gré des souffles
+tièdes qui remuaient l'air. Je songeais à tous les gens qui devaient
+l'écouter, dans les fermes isolées; je songeais surtout aux endroits
+déserts d'alentour, où il n'y avait personne pour l'entendre, et un
+frisson me venait à l'idée des bois proches voisins, où sans doute les
+dernières vibrations devaient mourir...
+
+Un conseil municipal, composé d'esprits supérieurs, après avoir affublé
+le pauvre vieux clocher roman d'une potence avec un drapeau tricolore,
+a supprimé maintenant cet _Angélus_. Donc, c'est fini; on n'entendra
+plus jamais, les soirs d'été, cet appel séculaire...
+
+Aller se coucher ensuite était une chose très égayante, surtout avec la
+perspective du lendemain jeudi qui prédisposait à s'amuser de tout.
+J'aurais sans doute eu peur, dans les chambres d'amis qui étaient au
+rez-de-chaussée de la grande maison solitaire; aussi, jusqu'à ma
+douzième année m'installait-on en haut, dans l'immense chambre de la
+mère de Lucette, derrière des paravents qui me faisaient un logis
+particulier. Dans mon réduit se trouvait une bibliothèque Louis XV,
+vitrée, remplie de livres de navigation du siècle dernier, de journaux
+de marine fermés depuis cent ans. Et sur la chaux blanche du mur, il y
+avait, tous les étés, les mêmes imperceptibles petits papillons, qui
+entraient dans le jour par les fenêtres ouvertes et qui dormaient là
+posés, les ailes étendues. Des incidents, qui complétaient la soirée,
+survenaient toujours au moment où on allait s'endormir: une intempestive
+chauve-souris qui faisait son entrée, tournoyant comme une folle autour
+des flambeaux; ou une énorme phalène bourdonnante qu'il fallait chasser
+avec un aranteloir. Ou bien encore, quelque orage se déchaînait,
+tourmentant les arbres voisins, qui battaient le mur de leurs branches;
+rouvrant les vieilles fenêtres qu'on avait fermées, ébranlant tout!
+
+J'ai un souvenir effrayant et magnifique de ces orages de la Limoise,
+tels qu'ils m'apparaissaient, à cette époque où tout était plus grand
+qu'aujourd'hui et palpitait d'une vie plus intense...
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+C'est vers le moment où j'en suis rendu,--ma onzième année environ,--que
+se place l'apparition d'une nouvelle petite amie, appelée à être bientôt
+en très haute faveur enfantine auprès de moi. (Antoinette avait quitté
+le pays; Véronique était oubliée.)
+
+Elle s'appelait Jeanne et elle était d'une famille d'officiers de marine
+liée à la nôtre, comme celle des D***, depuis un bon siècle. Son aîné de
+deux ou trois ans, je n'avais guère pris garde à elle au début, la
+trouvant trop bébé sans doute.
+
+Elle avait d'ailleurs commencé par montrer une petite figure de chat
+très drôle; impossible de savoir ce qui sortirait de son minois trop
+fin, impossible de deviner si elle serait vilaine ou jolie; puis,
+bientôt, elle passa par une certaine gentillesse, et finit par devenir
+tout à fait mignonne et charmante sur ses huit ou dix ans. Très
+malicieuse, aussi sociable que j'étais sauvage; aussi lancée dans les
+bals et les soirées d'enfants que j'en étais tenu à l'écart, elle me
+semblait alors posséder le dernier mot de l'élégance mondaine et de la
+coquetterie comme il faut.
+
+Et malgré la grande intimité de nos familles, il était manifeste que ses
+parents voyaient nos relations d'un mauvais oeil, trouvant mal à propos
+sans doute qu'elle eût pour camarade un garçon. J'en souffrais beaucoup,
+et, les impressions des enfants sont si vives et si persistantes, qu'il
+a fallu des années passées, il a fallu que je devinsse presque un jeune
+homme pour pardonner à son père et à sa mère les humiliations que j'en
+avais ressenties.
+
+Il en résultait pour moi un désir d'autant plus grand d'être admis à
+jouer avec elle. Et elle, alors, sentant cela, faisait sa petite
+princesse inaccessible de contes de fées; raillait impitoyablement mes
+timidités, mes gaucheries de maintien, mes entrées manquées dans des
+salons; c'était entre nous un échange de pointes très comiques, ou
+d'impayables petites galanteries.
+
+Quand j'étais invité à passer une journée chez elle, j'en jouissais à
+l'avance, mais j'en avais généralement des déboires après, car je
+commettais toujours des maladresses dans cette famille, où je me sentais
+incompris. Et chaque fois que je voulais l'avoir à dîner à la maison, il
+fallait que ce fût négocié de longue main par grand'tante Berthe, qui
+faisait autorité chez ses parents.
+
+Or, un jour qu'elle revenait de Paris, cette petite Jeanne me conta avec
+admiration la féerie de _Peau-d'Âne_ qu'elle avait vu jouer.
+
+Elle ne perdit pas son temps, cette fois-là, car Peau-d'Âne devait
+m'occuper pendant quatre on cinq années, me prendre les heures les plus
+précieuses que j'aie jamais gaspillées dans le cours de mon existence.
+
+En effet, nous conçûmes ensemble l'idée de monter cela sur un théâtre
+qui m'appartenait. Cette Peau-d'Âne nous rapprocha beaucoup. Et, peu à
+peu, ce projet atteignit dans nos têtes des proportions gigantesques; il
+grandit, grandit pendant des mois et des mois, nous amusant toujours
+plus, à mesure que nos moyens d'exécution se perfectionnaient. Nous
+brossions de fantastiques décors; nous habillions, pour les défilés,
+d'innombrables petites poupées. Vraiment, je serai obligé de reparler
+plusieurs fois de cette féerie, qui a été une des choses capitales de
+mon enfance.
+
+Et même après que Jeanne s'en fut lassée, je continuai seul,
+surenchérissant toujours, me lançant dans des entreprises réellement
+grandioses, de clairs de lune, d'embrasements, d'orages. Je fis aussi
+des palais merveilleux, des jardins d'Aladin. Tous les rêves
+d'habitations enchantées, de luxes étranges que j'ai plus ou moins
+réalisés plus tard, dans divers coins du monde, ont pris forme, pour la
+première fois, sur ce théâtre de Peau-d'Âne; au sortir de mon mysticisme
+des commencements, je pourrais presque dire que toute la chimère de ma
+vie a été d'abord essayée, mise en action sur cette très petite
+scène-là. J'avais bien quinze ans, lorsque les derniers décors inachevés
+s'enfermèrent pour jamais dans les cartons qui leur servent de
+tranquille sépulture.
+
+Et, puisque j'en suis à anticiper ainsi sur l'avenir, je note ceci, pour
+terminer: ces dernières années, avec Jeanne devenue une belle dame, nous
+avons formé vingt fois le projet de rouvrir ensemble les boîtes où
+dorment nos petites poupées mortes,--mais la vie a présent s'en va si
+vite que nous n'en avons jamais trouvé le temps, ni ne le trouverons
+jamais.
+
+Nos enfants, peut-être, plus tard?--ou, qui sait, nos petits-enfants!
+Un jour futur, quand on ne pensera plus à nous, ces successeurs
+inconnus, en furetant au fond des plus mystérieux placards, feront
+l'étonnante découverte de légions de petits personnages, nymphes, fées
+et génies, qui furent habillés par nos mains...
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Il paraît que certains enfants du pays du Centre ont une préoccupation
+grande de voir la mer. Moi, qui n'étais jamais sorti de nos plaines
+monotones, je rêvais de voir des montagnes. Je me représentais de mon
+mieux ce que cela pouvait être; j'en avais vu dans plusieurs tableaux,
+j'en avais même peint dans des décors de Peau-d'Âne. Ma soeur, pendant un
+voyage autour du lac de Lucerne, m'en avait envoyé des descriptions,
+m'en avait écrit de longues lettres, comme on n'en adresse pas
+d'ordinaire à des enfants de l'âge que j'avais alors. Et mes notions
+s'étaient complétées de photographies de glaciers, qu'elle m'avait
+rapportées pour mon stéréoscope. Mais je désirais ardemment voir la
+réalité de ces choses.
+
+Or, un jour, comme à souhait, une lettre arriva, qui fut tout un
+événement dans la maison. Elle était d'un cousin germain de mon père,
+élevé jadis avec lui fraternellement, mais qui, pour je ne sais quelles
+causes, n'avait plus donné signe de vie depuis trente ans. Quand je vins
+au monde, on avait déjà complètement cessé de parler de lui dans la
+famille, aussi ignorais-je son existence. Et c'était lui qui écrivait,
+demandant que le lien fût renoué; il habitait, disait-il, une petite
+ville du Midi, perdue dans les montagnes, et il annonçait qu'il avait
+des fils et une fille, dans les âges de mon frère et de ma soeur. Sa
+lettre était très affectueuse, et on lui répondit de même, en lui
+apprenant notre existence à tous les trois.
+
+Puis, la correspondance ayant continué, il fut décidé qu'on m'enverrait
+passer les vacances chez eux, avec ma soeur qui jouerait là, comme
+pendant nos voyages dans l'île, son rôle de mère auprès de moi.
+
+Ce Midi, ces montagnes, cet agrandissement subit de mon horizon,--et
+aussi ces nouveaux cousins tombés du ciel,--tout cela devait l'objet de
+mes constantes rêveries jusqu'au mois d'août, moment fixé pour notre
+départ.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+La petite Jeanne était venue passer la journée à la maison; c'était à la
+fin de mai, pendant ce même printemps d'attente, et j'avais douze ans.
+Toute l'après-midi, nous avions fait manoeuvrer sur la scène des poupées
+de cinq à six centimètres de long, en porcelaine articulée; nous avions
+peint des décors; nous avions travaillé à Peau-d'Âne, enfin,--mais à
+Peau-d'Âne première manière--au milieu d'un grand fouillis de couleurs,
+de pinceaux, de retailles de carton, de papier doré et de morceaux de
+gaze. Puis, l'heure de descendre à la salle à manger approchant, nous
+avions serré nos précieux travaux dans une grande caisse, qui y fut
+consacrée depuis ce jour-là--et dont l'intérieur, en sapin neuf, avait
+une odeur résineuse très persistante.
+
+Après dîner, pendant le long crépuscule tranquille, on nous emmena tous
+deux ensemble à la promenade.
+
+Mais--surprise qui commença de m'attrister--dehors il faisait presque
+froid, et ce ciel de printemps avait un voile qui rappelait l'hiver. Au
+lieu de nous conduire hors de ville vers les allées et les routes
+toujours animées de promeneurs, ce fut du côté du grand jardin de la
+Marine, lieu plus comme il faut, mais solitaire tous les soirs après le
+soleil couché.
+
+En nous y rendant, par une longue rue droite où il n'y avait aucun
+passant, comme nous arrivions près de la chapelle des Orphelines, nous
+entendîmes sonner et psalmodier pour le mois de Marie; puis un cortège
+sortit: des petites filles en blanc, qui semblaient avoir froid sous
+leurs mousselines de mai. Après avoir fait un tour dans le quartier
+désert et avoir chanté une ritournelle mélancolique, la modeste
+procession, avec ses deux ou trois bannières, rentra sans bruit;
+personne ne l'avait regardée dans la rue, où, d'un bout à l'autre, nous
+étions seuls; le sentiment me vint que personne ne l'avait regardée non
+plus dans ce ciel tendu de gris, qui devait être également vide. Cette
+pauvre petite procession d'enfants abandonnées avait achevé de me
+serrer le coeur, en ajoutant à mon désenchantement sur les soirées de mai
+la conscience de la vanité des prières et du néant de tout.
+
+Dans le jardin de la Marine, ma tristesse s'augmenta encore. Il faisait
+froid décidément, et nous frissonnions, tout étonnés, sous nos costumes
+de printemps. Il n'y avait du reste pas un seul promeneur nulle part.
+Les grands marronniers fleuris, les arbres feuillus, feuillus, d'une
+nuance fraîche et éclatante, se suivaient en longues enfilades touffues,
+absolument vides; la magnificence des verts s'étalait pour les regards
+de personne, sous un ciel immobile, d'un gris pâle et glacé. Et le long
+des parterres, c'était une profusion de roses, de pivoines, de lis, qui
+semblaient s'être trompés de saison et frissonner comme nous, sous ce
+crépuscule subitement refroidi.
+
+J'ai souvent trouvé du reste que les mélancolies des printemps dépassent
+celles des automnes, sans doute parce qu'elles sont un contresens, une
+déception sur la seule chose du monde qui devrait au moins ne jamais
+nous manquer.
+
+Dans le désorientement où ces aspects me jetaient, l'envie me prit de
+faire à Jeanne une niche de gamin.
+
+Il me venait parfois de ces tentations-là avec elle, pour me venger de
+son esprit, plus précocement appointé et moqueur que le mien. Je
+l'engageai donc à sentir de près des lis qui étaient charmants, et,
+tandis qu'elle se penchait, d'une très légère poussée derrière les
+cheveux, je lui mis le nez en plein dans les fleurs, pour la barbouiller
+de pollen jaune. Elle fut indignée! Et le sentiment d'avoir commis un
+acte de mauvais goût acheva de me rendre pénible notre retour de
+promenade.
+
+Les belles soirées de mai!... J'avais pourtant gardé, de celles des
+années précédentes, un souvenir autrement doux; elles étaient donc
+ainsi?... Ce froid, ce ciel couvert, cette solitude des jardins? Et si
+vite, si mal finie, cette journée d'amusement avec Jeanne! En moi-même,
+je conclus à ce mortel: «Ce n'est que ça!» qui est devenu dans la suite
+une de mes plus ordinaires réflexions, et que j'aurais aussi bien pu
+prendre pour devise...
+
+En rentrant, j'allai inspecter dans le coffre de bois notre travail de
+l'après-midi, et je sentis l'odeur balsamique des planches, qui avait
+imprégné tous nos objets de théâtre. Eh bien, pendant très longtemps,
+pendant un an, deux ans, ou plus, cette même senteur du coffre de
+Peau-d'Âne me rappela obstinément cette soirée de mai, et son immense
+tristesse qui fut une des plus singulières de ma vie d'enfant. Du
+reste, dans ma vie d'homme, je n'ai plus guère retrouvé ces angoisses
+sans cause connue et doublées de cette anxiété de ne pas comprendre, de
+se sentir perdre pied toujours dans les mêmes insondables dessous; je
+n'ai plus guère souffert sans savoir au moins pourquoi. Non, ces
+choses-là ont été spéciales à mon enfance, et ce livre aurait aussi bien
+pu porter ce titre (dangereux, je le reconnais): «Journal de mes grandes
+tristesses inexpliquées, et des quelques gamineries d'occasion par
+lesquelles j'ai tenté de m'en distraire.»
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+C'est aussi vers cette époque que j'adoptai d'une façon presque
+exclusive la chambre de tante Claire pour faire mes devoirs et
+travailler à Peau-d'Âne. Je m'installai là comme en pays conquis,
+encombrant tout et n'admettant pas la possibilité d'être gênant.
+
+D'abord tante Claire était la personne qui me gâtait le plus. Et si
+soigneuse de mes petites affaires! À propos d'un étalage de choses
+extraordinairement fragiles ou susceptibles de s'envoler au moindre
+souffle--comme par exemple les ailes de papillon ou les élytres de
+scarabée qui devaient orner les costumes des nymphes de la féerie--quand
+une fois je lui avait dit: «Je te confie tout ça, bonne tante!» je
+pouvais m'en aller tranquille, personne n'y toucherait.
+
+Et puis une des attractions du lieu était l'ours aux pralines: j'entrais
+souvent rien que pour lui rendre visite. Il était en porcelaine et
+habitait un coin de la cheminée, assis sur son arrière-train. D'après
+une convention passée avec tante Claire, chaque fois qu'il avait la tête
+tournée de côté (et il la tournait plusieurs fois par jour), c'est qu'il
+contenait dans son intérieur une praline ou un bonbon à mon intention.
+Quand j'avais mangé, je lui remettais soigneusement la figure au milieu
+pour indiquer mon passage, et je m'en allais.
+
+Tante Claire s'employait aussi à Peau-d'Âne; elle travaillait dans les
+costumes et je lui donnais sa tâche chaque jour. Elle avait surtout
+l'entreprise de la coiffure des fées et des nymphes; sur leurs têtes de
+porcelaine grosses comme le bout du petit doigt, elle posait des
+postiches de soie blonde, qu'elle frisait ensuite en boucles éparses au
+moyen d'imperceptibles fers...
+
+Puis, quand je me décidais à commencer mes devoirs, dans la fièvre de la
+dernière demi-heure, après avoir gaspillé mon temps en flâneries de tous
+genres, c'était encore tante Claire qui venait à mon secours; elle
+prenait en main l'énorme dictionnaire qu'il fallait, et me cherchait mes
+mots pour les thèmes ou les versions. Elle s'était habituée même à lire
+le grec, afin de m'aider à apprendre mes leçons dans cette langue. Et,
+pour cet exercice, je l'entraînais toujours dans un escalier, où je
+m'étendais aussitôt sur les marches, les pieds plus hauts que la tête:
+deux ou trois années durant, ce fut ma pose classique pendant la
+récitation de la _Cyropédie_ ou de l'_Iliade_.
+
+
+
+
+XL
+
+
+C'était une grande joie quand, le jeudi soir, quelque orage terrible se
+déchaînait sur la Limoise, rendant le retour impossible.
+
+Et cela arrivait; on en avait vu des exemples; je pouvais donc à la
+rigueur me bercer de cette espérance, les jours où mes devoirs n'étaient
+pas finis... (Car un professeur sans pitié avait inauguré les devoirs du
+jeudi; il fallait maintenant traîner avec soi là-bas des cahiers, des
+livres; mes pauvres journées de plein air en étaient tout assombries.)
+
+Or, un soir que l'orage désiré était venu avec une violence superbe,
+vers huit heures, nous nous tenions, Lucette et moi, pas trop rassurés,
+dans le grand salon sonore, aux murs un peu nus ornés seulement de deux
+ou trois bizarres vieilles gravures dans de vieux cadres; elle, mettant
+la dernière main à une _réussite_, sous les regards de sa maman; moi,
+jouant en sourdine un rigaudon de Rameau sur un piano de campagne aux
+sons vieillots, et trouvant délicieuse cette musiquette du temps passé,
+ainsi mêlée au fracas lourd des grands coups de tonnerre...
+
+La réussite finie, Lucette feuilleta mes cahiers de devoirs qui
+traînaient sur une table, et après avoir, d'un clignement d'yeux,
+constaté pour moi seul que je n'avais rien fait, me dit tout à coup: «Et
+ton _Histoire_ de Duruy, où l'as-tu mise?»
+
+--Mon _Histoire_ de Duruy?... En effet, où était-il, ce livre? Un livre
+tout neuf, à peine barbouillé encore...--Ah! mon Dieu!... là-bas, oublié
+au fond du jardin, dans les derniers carrés d'asperges!... (Pour faire
+mes études historiques, j'avais adopté ces carrés d'asperges, qui, en
+été, deviennent des espèces de bocages d'une haute verdure herbacée très
+légère; de même que certaine allée de noisetiers, touffue, impénétrable,
+ombreuse comme un souterrain vert, était le lieu choisi pour le travail
+incomparablement plus pénible de la versification latine.) Cette fois,
+par exemple, je fus grondé par la maman de Lucette, et on décida
+d'aller, séance tenante, au secours de ce livre.
+
+Une expédition s'organisa: en tête, un domestique portant une lanterne
+d'écurie; derrière lui, Lucette et moi, en sabots, tenant à grand'peine
+un parapluie que le vent d'orage nous retournait sans cesse.
+
+Dehors, plus aucune frayeur; mais j'ouvrais bien grands mes yeux et
+j'écoutais de toutes mes oreilles. Oh! qu'il me paraissait étonnant et
+sinistre ce fond de jardin, vu par ces grandes lueurs de feux verts, qui
+tremblaient, clignotaient, puis de temps en temps nous laissaient
+aveuglés dans la nuit noire. Et quelle impression me venait des bois de
+chênes voisins, où se faisait un bruit continuel de fracassement de
+branches...
+
+Dans les carrés d'asperges, nous retrouvâmes, toute trempée d'eau, tout
+éclaboussée de terre, cette _Histoire_ de Duruy. Avant l'orage, des
+escargots, émoustillés sans doute par la pluie prochaine, l'avaient même
+visitée en tout sens, y dessinant des arabesques avec leur bave
+luisante...
+
+Eh bien! ces traînées d'escargots sur ce livre ont persisté longtemps,
+préservées par mes soins sous des enveloppes de papier. C'est qu'elles
+avaient le don de me rappeler mille choses,--grâce à ces associations
+comme il s'en est fait de tout temps dans ma tête, entre les images même
+les plus disparates, pourvu qu'elles aient été rapprochées une seule
+fois, à un moment favorable, par un simple hasard de simultanéité.
+
+La nuit, regardés à la lumière, ces petits zigzags luisants, sur cette
+couverture de Duruy, me rappelaient tout de suite le rigaudon de Rameau,
+le vieux son grêle du piano dominé par le bruit du grand orage; et ils
+ramenaient aussi une apparition qui m'était venue ce soir-là (aidée par
+une gravure de Teniers accrochée à la muraille), une apparition de
+petite personnages du siècle passé dansant à l'ombre, dans des bois
+comme ceux de la Limoise; ils renouvelaient toute une évocation, qui
+s'était faite en moi, de gaietés pastorales du vieux temps, à la
+campagne, sous des chênes.
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Cependant les retours du jeudi soir auraient eu aussi un grand charme
+quelquefois, n'eût été le remords de ces devoirs jamais finis.
+
+On me reconduisait en voiture, ou à âne, ou à pied jusqu'à la rivière.
+Une fois sorti du plateau pierreux de la rive sud, une fois repassé sur
+l'autre bord, je trouvais toujours mon père et ma soeur venus à ma
+rencontre, et avec eux je reprenais gaiement la route droite qui menait
+au logis, entre les grandes prairies; je rentrais d'un bon pas, dans la
+joie de revoir maman, les tantes et la chère maison.
+
+Quand on entrait en ville, par la vieille porte isolée, il faisait tout
+à fait nuit, nuit d'été ou de printemps; en passant devant la caserne
+des équipages, on entendait les musiques familières de tambours et de
+clairons annonçant l'heure hâtive du coucher des matelots.
+
+Et, en arrivant au logis, c'était généralement au fond de la cour que je
+retrouvais les chères robes noires, assises, à la belle étoile ou sous
+les chèvrefeuilles.
+
+Au moins, si les autres étaient rentrées, j'étais sûr de trouver là
+tante Berthe, seule, toujours indépendante de caractère, et dédaigneuse
+des rhumes du soir, des fraîcheurs du serein; après m'avoir embrassé,
+elle flairait mes habits, en reniflant un peu pour me faire rire, et
+disait: «Oh! tu sens la Limoise, petit!»
+
+Et, en effet, je sentais la Limoise. Quand on revenait de là-bas, on
+rapportait toujours avec soi une odeur de serpolet, de thym, de mouton,
+de je ne sais quoi d'aromatique, qui était particulier à ce recoin de la
+terre.
+
+
+
+
+XLII
+
+
+À propos de Limoise, j'ai la vanité de conter un de mes actes, qui fut
+vraiment héroïque comme obéissance, comme fidélité à une parole donnée.
+
+Cela se passait un peu avant ce départ pour le Midi, dont mon
+imagination était si préoccupée; par conséquent, vers le mois de juillet
+qui suivit mes douze ans accomplis.
+
+Un certain mercredi, après m'avoir fait partir de meilleure heure que de
+coutume, afin d'être sûr que j'arriverais avant la nuit, on se borna,
+sur mes instances pressantes, à me conduire hors de ville; puis on me
+permit, pour une fois, de continuer jusqu'à la Limoise seul, comme un
+grand garçon.
+
+Au passage de la rivière, je tirai de ma poche, déjà avec une indicible
+honte devant les vieux bateliers tannés par la mer, la cravate de soie
+blanche que j'avais promis de me mettre au cou, par précaution contre la
+fraîcheur de l'eau.
+
+Et une fois sur les Chaumes, lieu sans ombre, toujours brûlé par un
+ardent soleil, j'exécutai le serment qu'on avait exigé de moi au départ:
+j'ouvris un en-tout-cas!--Oh! je me sentis rougir, je me trouvai
+amèrement ridicule, quand une petite bergère était là, tête nue, gardant
+ses moutons. Pour comble, arrivaient du village quatre garçons, qui
+sortaient de l'école sans doute et qui, de loin, me regardaient avec
+étonnement. Mon Dieu! je me sentais faiblir; aurais-je bien le courage
+vraiment de tenir jusqu'au bout ma parole!...
+
+Ils passèrent à côté de moi, regardant de près, sous le nez, ce petit
+monsieur qui craignait tant les coups de soleil; l'un dit cette chose,
+qui n'avait aucun sens, mais qui me cingla comme une mortelle injure:
+«C'est le marquis de Carabas!» et ils se mirent tous à rire. Cependant,
+je continuai ma route sans broncher, sans répondre, malgré le sang qui
+m'affluait aux joues, me bourdonnait aux oreilles, et je gardai mon
+en-tout-cas ouvert!
+
+Dans la suite des temps, il devait m'arriver maintes fois de passer mon
+chemin sans relever des injures lancées par de pauvres gens ignorants
+des causes; mais je ne me rappelle pas en avoir souffert. Tandis que
+cette scène!... Non, ma conscience ne m'a jamais fait accomplir rien
+d'aussi méritoire.
+
+Mais je suis convaincu, par exemple, qu'il ne faut pas chercher autre
+part l'origine de cette aversion pour les parapluies qui m'a suivi dans
+l'âge mûr. Et j'attribue aux foulards, aux calfeutrages, aux précautions
+excessives dont on m'entourait jadis, le besoin qui me prit, plus tard,
+quand vint la période des réactions extrêmes, de noircir ma poitrine au
+soleil et de l'exposer à tous les vents du ciel.
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+La tête à la portière d'un wagon qui filait très vite, je demandais à ma
+soeur, assise en face de moi:
+
+--Est-ce que ce ne sont pas déjà des montagnes?
+
+--Pas encore, répondait-elle, ayant toujours en tête le souvenir des
+Alpes. Pas encore. De grandes collines tout au plus!
+
+La journée d'août était chaude et radieuse. Un train rapide de la ligne
+du Midi nous emportait. Nous étions en route pour chez nos cousins
+inconnus!...
+
+--Oh! mais ça?... voyons! repris-je avec un accent de triomphe,
+apercevant de mes yeux écarquillés quelque chose de plus haut que tout,
+qui se dessinait en bleu sur l'horizon pur.
+
+Elle se pencha:
+
+--Ah! dit-elle, oui; cette fois, par exemple, je l'accorde; pas très
+élevées cependant, mais enfin...
+
+Tout nous amusa, le soir à l'hôtel, dans une ville où il fallut nous
+arrêter jusqu'au jour suivant, et je me rappelle la nuit splendide qui
+survint, tandis que nous étions accoudés à notre balcon de louage,
+regardant s'assombrir les montagnes bleuâtres et écoutant les grillons
+chanter.
+
+Le lendemain, troisième jour de notre voyage qui se faisait par étapes,
+nous frétâmes une voiture drôle, pour nous faire conduire dans la petite
+ville, bien perdue en ce temps-là, où nos cousins habitaient.
+
+Par des défilés, des ravins, des traverses, cinq heures de route,
+pendant lesquelles tout fut enchantement pour moi. En plus de la
+nouveauté de ces montagnes, il y avait aussi des changements complets
+dans toutes choses: le sol, les pierres prenaient une ardente couleur
+rouge; au lieu de nos villages, toujours si blancs sous leur couche de
+chaux neigeuse, et toujours si bas, comme n'osant pas s'élever au milieu
+de l'immense uniformité des plaines, ici les maisons, rougeâtres autant
+que les rochers, se dressaient en vieux pignons, en vieilles tourelles,
+et se perchaient bien haut, sur les sommets des collines; les paysans
+plus bruns parlaient un langage incompréhensible, et je regardais
+surtout ces femmes qui marchaient avec un balancement de hanches inusité
+chez nos paysannes, portant sur leur tête des fardeaux, des gerbes, ou
+de grandes buires de cuivre brillant. Toute mon intelligence était
+tendue, vibrante, dangereusement charmée par cette première révélation
+d'aspects étrangers et inconnus.
+
+Vers le soir, au bord d'une de ces rivières du Midi qui bruissent sur
+des lits plats de galets blancs, nous arrivâmes à la petite ville
+singulière qui était le but de notre voyage. Elle avait encore ses
+vieilles portes ogivales, ses hauts remparts à mâchicoulis, ses rues
+bordées de maisons gothiques, et le rouge de sanguine était la teinte
+générale de ses murailles.
+
+Un peu intrigués et émus, nous cherchions des yeux ces cousins dont nous
+ne connaissions même pas les portraits, et qui sans doute guettaient
+notre arrivée, viendraient à notre rencontre... Tout à coup, nous vîmes
+paraître un grand jeune homme donnant le bras à une jeune fille en robe
+de mousseline blanche; alors, sans la moindre hésitation réciproque,
+nous échangeâmes un signe de reconnaissance: nous nous étions retrouvés.
+
+À leur porte, sur les marches de leur seuil, l'oncle et la tante nous
+attendaient, accueillants, et tous deux ayant conservé dans leur
+vieillesse déjà grise les traces d'une remarquable beauté. Ils avaient
+une vieille maison Louis XIII, à l'angle d'une de ces places régulières
+entourées de porches comme on en voit dans beaucoup de petites villes du
+Midi. On entrait d'abord dans un vestibule dallé de pierres un peu roses
+et orné d'une énorme fontaine de cuivre rouge. Un escalier des mêmes
+pierres, très large comme un escalier de château, avec une curieuse
+rampe en fer forgé, menait aux appartements en boiseries anciennes de
+l'étage supérieur. Et le passé dont ces choses évoquaient le souvenir,
+je le sentais différent de celui de la Saintonge et de l'île,--le seul
+avec lequel je me fusse un peu familiarisé jusqu'à ce jour.
+
+Après dîner, nous allâmes nous asseoir tous ensemble au bord de la
+rivière bruissante, sur une prairie, parmi des centaurées et des
+marjolaines qu'on devinait dans l'obscurité à leur pénétrante odeur. Il
+faisait très chaud, très calme, et d'innombrables grillons chantaient.
+Il me sembla aussi que je n'avais encore vu nuit si limpide, ni tant
+d'étoiles dans du bleu si profond. La différence en latitude n'était
+cependant pas bien grande, mais les brises marines, qui attiédissent nos
+hivers, embrument aussi parfois nos soirées d'été; donc, ce ciel étoilé
+pouvait être plus pur en effet que celui de mon pays, plus _méridional_.
+
+Et autour de moi, montaient dans l'air de grandes silhouettes bleuâtres
+que je ne pouvais me lasser de contempler: les montagnes jamais vues, me
+donnant cette impression de dépaysement que j'avais tant désirée,
+m'indiquant que mon premier petit rêve était bien réellement accompli...
+
+Je devais revenir passer plusieurs étés dans ce village et m'y
+acclimater au point d'apprendre le patois méridional que les bonnes gens
+y parlaient. En somme les deux pays de mon enfance ont été la Saintonge
+et celui-là, ensoleillés tous deux.
+
+La Bretagne, que beaucoup de gens me donnent pour patrie, je ne l'ai vue
+que bien plus tard, à dix-sept ans, et j'ai été très long à l'aimer,--ce
+qui fait sans doute que je l'ai aimée davantage. Elle m'avait causé
+d'abord une oppression et une tristesse extrêmes; ce fut mon frère Yves
+qui commença de m'initier à son charme mélancolique, de me faire
+pénétrer dans l'intimité de ses chaumières et de ses chapelles des bois.
+Et ensuite, l'influence qu'une jeune fille du pays de Tréguier exerça
+sur mon imagination, très tard, vers mes vingt-sept ans, décida tout à
+fait mon amour pour cette patrie adoptée.
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Le lendemain de mon arrivée chez l'oncle du Midi, on me présenta comme
+camarades les petits Peyral, qui portaient, suivant l'usage du pays, des
+surnoms précédés d'un article déterminatif. C'étaient la Maricette et la
+Titi, deux petites filles de dix à onze ans (toujours des petites
+filles), et le Médou, leur frère cadet, presque un bébé qui comptait
+peu.
+
+Comme j'étais en somme plus enfant que mes douze ans,--malgré ces
+aperçus que j'avais peut-être sur des choses situées au delà du champ
+ordinaire de la vue des petits,--nous formâmes tout de suite une bande
+des plus sympathiques, et notre association dura même plusieurs étés.
+
+Sur tous les coteaux d'alentour, le père de ces petits Peyral possédait
+des bois, des vignes, où nous devînmes les maîtres absolus; personne
+n'y contrôlait nos entreprises, même les plus saugrenues. Dans ce
+village en pleine campagne, où nos familles étaient si respectées par
+les paysans d'alentour, on jugeait qu'il n'y avait aucun inconvénient à
+nous laisser errer à l'aventure. Nous partions donc tous les quatre dès
+le matin, pour des expéditions mystérieuses, pour des dînettes dans les
+vignes éloignées ou des chasses aux papillons introuvables; enrôlant
+même quelquefois des petits paysans quelconques, toujours prêts à nous
+suivre avec soumission. Et, après la surveillance de tous les instants à
+laquelle j'avais été habitué jusque-là, une liberté pareille devenait un
+changement délicieux. Une vie toute nouvelle d'indépendance et de grand
+air commençait pour moi dans ces montagnes; mais je pourrais presque
+dire que c'était la continuation de ma solitude, car j'étais l'aîné de
+ces enfants qui partageaient mes jeux très fantasques, et il y avait des
+abîmes entre nous dans le domaine des conceptions intellectuelles, du
+rêve...
+
+J'étais d'ailleurs le chef incontesté de la troupe; la Titi seule avait
+quelques révoltes tout de suite apaisées; gentiment ils ne songeaient
+tous qu'à me faire plaisir, et cela m'allait, de dominer ainsi.
+
+C'est la première petite bande que j'aie menée. Plus tard, pour mes
+amusements, j'en ai eu bien d'autres, moins faciles à conduire; mais, de
+tout temps, j'ai préféré les composer ainsi d'êtres plus jeunes que moi,
+plus jeunes d'esprit surtout, plus simples, ne contrôlant pas mes
+fantaisies et ne souriant jamais de mes enfantillages.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Comme devoirs de vacances on m'avait simplement imposé de lire
+_Télémaque_ (mon éducation, on le voit, avait des côtés un peu
+surannés). C'était dans une petite édition du XVIIIe siècle, en
+plusieurs volumes. Et, par extraordinaire, cela ne m'ennuyait pas trop;
+je voyais assez nettement la Grèce, la blancheur de ses marbres sous son
+ciel pur, et mon esprit s'ouvrait à une conception de l'antiquité qui
+était bien plus païenne sans doute que celle de Fénelon: Calypso et ses
+nymphes me charmaient...
+
+Pour lire, je m'isolais des petits Peyral quelques instants chaque jour,
+dans deux endroits de prédilection: le jardin de mon oncle et son
+grenier.
+
+Sous la haute toiture Louis XIII, dans toute la longueur de la maison,
+s'étendait ce grenier immense, aux lucarnes toujours fermées,
+constamment obscur. Les vieilleries des siècles passés, qui dormaient
+là, sous de la poussière et des arantèles, m'avaient attiré dès les
+premiers jours; puis, peu à peu, j'avais pris l'habitude d'y monter
+clandestinement, avec mon _Télémaque_, après le dîner de midi, sûr qu'on
+ne viendrait pas m'y chercher. À cette heure d'ardent soleil, il
+semblait, par contraste, qu'il y fit presque nuit. J'ouvrais sans bruit
+l'auvent d'une des lucarnes, d'où jaillissait alors un flot
+d'éblouissante lumière; puis, m'avançant sur le toit, je m'accoudais
+contre les vieilles ardoises chaudes garnies de mousses dorées, et je me
+mettais à lire. À portée de ma main, séchaient sur ce même toit des
+milliers de _prunes d'Agen_, provisions d'hiver étalées dans des claies
+en roseaux; surchauffées au soleil, ridées, cuites et recuites, elles
+étaient exquises; elles embaumaient tout le grenier de leur odeur; et
+des abeilles, des guêpes, qui en mangeaient à discrétion comme moi,
+tombaient alentour, les pattes en l'air, pâmées d'aise et de chaleur.
+Et, sur tous les toits centenaires du voisinage, entre tous les vieux
+pignons gothiques, d'autres claies semblables apparaissaient, jusque
+dans le lointain, couvertes des mêmes prunes, visitées par les mêmes
+bourdonnantes abeilles.
+
+On voyait aussi, en enfilade, les deux rues qui aboutissaient à la
+maison de mon oncle; bordées de maisons du moyen âge, elles se
+terminaient chacune par une porte ogivale percée dans le haut mur
+d'enceinte en pierres rouges. Tout le village était alourdi et chaud,
+silencieux dans la torpeur du midi d'été; on n'entendait que le bruit
+confus des innombrables poules et des innombrables canards, picorant les
+immondices desséchées des rues. Et au loin, les montagnes, inondées de
+soleil, s'élevaient dans l'immobile ciel bleu.
+
+Je lisais _Télémaque_ à très petites doses; trois ou quatre pages
+suffisaient à ma curiosité, et mettaient du reste ma conscience en repos
+pour la journée; puis, vite je descendais retrouver mes petits amis, et
+nous partions ensemble pour les vignes et pour les bois.
+
+Ce jardin de mon oncle, dont je faisais aussi un lieu de retraite,
+n'attenait pas à la maison, il était, comme tous les autres jardins,
+situé en dehors des remparts gothiques du village. Des murs assez hauts
+l'entouraient, et on y entrait par une antique porte ronde que fermait
+une énorme clef. À certains jours, j'allais m'isoler là, emportant
+_Télémaque_ et ma papillonnette.
+
+Il y avait plusieurs pruniers, d'où tombaient, trop mûres, sur la terre
+brûlante, ces mêmes délicieuses prunes qu'on mettait sécher sur les
+toits; le long des vieilles allées couraient des vignes dont les raisins
+musqués étaient dévorés par des légions de mouches et d'abeilles. Et
+tout le fond,--car il était très grand, ce jardin,--était abandonné à
+des luzernes, comme un simple champ.
+
+Le charme de ce vieux verger était de s'y sentir enclos, enfermé à
+double tour, absolument seul dans beaucoup d'espace et de silence.
+
+Et enfin il me faut parler de certain berceau qui s'y trouvait et où se
+passa, deux étés plus tard, le fait capital de ma vie d'enfant. Il était
+adossé au mur d'enceinte et couvert d'une treille de muscat toujours
+grillée par le soleil. Il me donnait, sans que je pusse bien définir
+pourquoi, une impression de «pays chaud». (Et en effet, dans des
+jardinets des colonies, j'ai vraiment retrouvé plus tard ces mêmes
+senteurs lourdes et ces mêmes aspects.) Il était visité de temps en
+temps par des papillons rares, jamais rencontrés ailleurs, qui, vus de
+face, étaient tout simplement jaunes et noirs, mais qui, regardés en
+côté, luisaient de beaux reflets de métal bleu, tout à fait comme ces
+exotiques de la Guyane, piqués dans les vitrines de l'oncle au musée.
+Très méfiants, très difficiles à attraper, ils se posaient un instant
+sur les graines parfumées des muscats, puis se sauvaient par-dessus le
+mur; moi, alors, mettant un pied dans une brèche des pierres, je me
+hissais jusqu'au faîte, pour les regarder fuir, à travers la campagne
+accablée et silencieuse; et je restais là un long moment accoudé en
+contemplation des lointains: tout autour de l'horizon s'élevaient les
+montagnes boisées, ayant çà et là des débris de châteaux, des tours
+féodales sur leurs cimes; et en avant, au milieu des champs de maïs ou
+de blé noir, apparaissait le _domaine de Bories_, avec son vieux porche
+cintré, le seul des environs qui fût blanchi à la chaux comme une entrée
+de ville d'Afrique.
+
+Ce domaine, m'avait-on dit, appartenait aux petits de
+Sainte-Hermangarde, de futurs compagnons de jeux dont on m'annonçait
+l'arrivée prochaine, mais que je redoutais presque de voir venir, tant
+ma bande avec les petits Peyral me semblait suffisante et bien choisie.
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Castelnau! c'est un nom ancien qui évoque pour moi des images de soleil,
+de lumière pure sur des hauteurs, de calme mélancolique dans des ruines,
+de recueillement devant des splendeurs mortes ensevelies depuis des
+siècles.
+
+Sur une des montagnes boisées environnantes, ce vieux château de
+Castelnau était perché, découpant en l'air l'amas rougeâtre de ses
+terrasses, de ses remparts, de ses tours et de ses tourelles.
+
+Du jardin de mon oncle on le voyait, passant sa tête lointaine au-dessus
+des murs d'enceinte.
+
+C'était du reste le point marquant dans tout le pays d'alentour, la
+chose qu'on regardait malgré soi de partout: cette dentelure de pierres
+de couleur de sanguine émergeant d'un fouillis d'arbres, cette ruine
+posée en couronne sur un piédestal garni d'une belle verdure de
+châtaigniers et de chênes.
+
+Dès le jour de mon arrivée, j'avais aperçu cela du coin de l'oeil, très
+étonné et attiré par ce vieux nid d'aigle, qui avait dû être tellement
+superbe, au sombre moyen âge. Or, c'était précisément une coutume d'été
+dans la famille de mon oncle de s'y rendre deux ou trois fois par mois,
+pour dîner et passer la journée chez le propriétaire: un vieux prêtre,
+qui habitait là haut un pavillon confortable accroché au flanc des
+ruines.
+
+Il y avait fête et féerie pour moi ces jours-là.
+
+Tous ensemble, on partait, assez matin pour être sorti de la plaine
+chaude avant les heures ardentes. Aussitôt arrivé à la base de la
+montagne, on trouvait la fraîcheur et l'ombre de ce bois qui la couvrait
+de son beau manteau vert. Sous une voûte de grands chênes, sous une
+feuillée touffue, on montait, on montait, par des chemins en zigzags,
+toute la famille à la file et à pied, formant serpent, comme ces
+pèlerins qui se rendent à des abbayes solitaires sur des cimes, dans les
+dessins moyen âge de Gustave Doré. Çà et là, entre des fougères, des
+petites sources suintaient et formaient des ruisseaux sur la terre
+rougeâtre; entre les arbres, on commençait à avoir par instants des
+échappées de vue très profondes. Enfin, atteignant le sommet, on
+traversait le plus vieux et le plus étrange des villages, qui se tenait
+perché là depuis des siècles; et on sonnait au petit portail du prêtre.
+Son jardinet et sa maison étaient surplombés par le château, par tout le
+chaos des murailles et des tours rouges, ébréchées, fendillées,
+croulantes. Une immense paix semblait sortir de ces ruines aériennes, un
+immense silence semblait s'en dégager, qui planait, intimidant, sur
+toutes les choses du voisinage...
+
+Toujours très longs, les dîners que donnait ce bon vieux prêtre; souvent
+même, c'étaient des bombances méridionales auxquelles plusieurs des
+notables de la région étaient conviés. Dix ou quinze plats se
+succédaient, accompagnés des fruits les plus dorés, les plus beaux, et
+des vins les plus choisis parmi ceux que la contrée produisait si
+abondamment en ce temps-là.
+
+On restait à table plusieurs heures d'affilée par les chaudes après-midi
+d'août ou de septembre, et moi, seul enfant dans la compagnie, je ne
+tenais pas en place, troublé surtout par le voisinage écrasant de ce
+château: dès le second service, je demandais la permission de m'en
+aller. Une vieille servante sortait alors avec moi et venait m'ouvrir la
+première porte des murailles féodales de Castelnau; puis elle me
+confiait les clefs des immenses ruines et je m'y enfonçais seul, avec
+une délicieuse crainte, par un chemin déjà familier, franchissant des
+portes à ponts-levis, des remparts qui se superposaient.
+
+Donc, j'étais seul et pour de longs moments, assuré de ne voir paraître
+personne avant une heure ou deux; libre d'errer au milieu de ce dédale,
+maître dans ce haut et triste domaine. Oh! les moments de rêve que j'y
+ai passés!... D'abord je faisais le tour des terrasses, surplombant
+l'abîme des bois vus par en dessus; des étendues infinies se déroulaient
+de tous côtés; des rivières traçaient çà et là sur les lointains des
+lacets d'argent, et, à travers l'atmosphère limpide de l'été, mes yeux
+plongeaient jusque dans des provinces voisines. Beaucoup de calme
+semblait répandu sur ce recoin de France, qui vivait de sa petite vie
+propre, un peu comme au bon vieux temps, et qu'aucune ligne de chemin de
+fer ne traversait encore...
+
+Puis je pénétrais dans l'intérieur des ruines, dans les cours, les
+escaliers, les galeries vides; je montais dans les tours, faisant lever
+des vols de pigeons, ou bien dérangeant de leur sommeil des
+chauves-souris et des chouettes. Il y avait au premier étage des
+enfilades de salles immenses, encore couvertes, obscures, auvents
+toujours fermés, où je m'enfonçais, avec de délicieuses terreurs,
+écoulant le bruit de mes pas dans cette sonorité sépulcrale; je passais
+en revue les étranges peintures gothiques, les fresques effacées, ou les
+ornements encore dorés, chimères et guirlandes de bizarres fleurs,
+ajoutés là à l'époque de la Renaissance; tout un passé de fantastique et
+farouche magnificence, agrandi jusqu'à l'épouvante, m'apparaissait alors
+noyé dans un vague de lointain, mais très éclairé, par ce même soleil du
+Midi qui chauffait autour de moi les pierres rouges de ces ruines
+abandonnées. Et, à présent que je remets ce Castelnau à son vrai point,
+le regardant en souvenir avec mes yeux qui ont entrevu toutes les
+splendeurs de la terre, je continue de penser que ce château enchanté de
+mon enfance était bien, dans son site charmant, un des plus somptueux
+débris de la France féodale...
+
+Oh! dans une tour, certaine chambre avec poutrelles bleu de roi semées
+de rosaces et de blasons d'or!... Aucun lieu ne m'a jamais apporté une
+plus intime impression de moyen âge! Au milieu de ce silence de
+nécropole, accoudé là, seul, à une petite fenêtre aux épaisses parois,
+je contemplais les lointains verdoyants d'en dessous, cherchant à me
+représenter, sur ces sentiers aperçus à vol d'oiseau, des chevauchées
+d'hommes d'armes, ou des cortèges de nobles châtelaines en hennin... Et,
+pour moi, élevé dans les plaines unies, un des plus singuliers charmes
+de ce lieu était ce grand vide bleuâtre des lointains, qu'on apercevait
+par toutes les ouvertures, meurtrières, trous quelconques des
+appartements ou des tours, et qui, tout de suite, me donnait le
+sentiment si nouveau des excessives hauteurs.
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Les lettres de mon frère, écrites serré sur leur papier très mince,
+continuaient d'arriver de temps à autre, sans régularité, au hasard des
+navires à voiles qui passaient par là-bas, dans le Grand Océan. Il y en
+avait de particulières pour moi, de bien longues même, avec
+d'inoubliables descriptions. Déjà je savais plusieurs mots de la langue
+d'Océanie aux consonances douces; dans les rêves de mes nuits, je voyais
+souvent l'île délicieuse et m'y promenais; elle hantait mon imagination
+comme une patrie chimérique, désirée ardemment mais inaccessible, située
+sur une autre planète.
+
+Or, pendant notre séjour chez les cousins du Midi, une de ces lettres à
+mon adresse me parvint, réexpédiée par mon père.
+
+J'allai la lire sur le toit du grenier, du côté où séchaient les prunes.
+Il me parlait longuement d'un lieu appelé Fataüa, qui était une vallée
+profonde entre d'abruptes montagnes; «une demi-nuit perpétuelle y
+régnait, sous de grands arbres inconnus, et la fraîcheur des cascades y
+entretenait des tapis de fougères rares»... oui... j'entrevoyais cela
+très bien, beaucoup mieux, à présent que j'avais, moi aussi, autour de
+moi des montagnes et des vallées humides remplies de fougères... Du
+reste, c'était décrit d'une façon précise et complète: il ne se doutait
+pas, mon frère, de la séduction dangereuse que ses lettres exerçaient
+déjà sur l'enfant qu'il avait laissé si attaché au foyer familial, si
+tranquille, si religieux...
+
+«C'était seulement dommage, me disait-il en terminant, que l'île
+délicieuse n'eût pas une porte de sortie donnant quelque part sur la
+cour de notre maison, sur le grand berceau de chèvrefeuille, par
+exemple, derrière les grottes du bassin...»
+
+Cette idée d'une sortie dérobée ouvrant dans le mur de notre fond de
+cour, ce rapprochement surtout entre ce petit bassin construit par mon
+frère et la lointaine Océanie, me frappèrent singulièrement et, la nuit
+suivante, voici quel fut mon rêve:
+
+J'entrais dans cette cour; c'était par un crépuscule de mort, comme
+après que le soleil se serait éteint pour jamais; il y avait dans les
+choses, dans l'air, une de ces indicibles désolations de rêve, qu'à
+l'état de veille on n'est même plus capable de concevoir.
+
+Arrivé au fond, près de ce petit bassin tant aimé, je me sentis m'élever
+de terre comme un oiseau qui prend son vol. D'abord, je flottai indécis
+comme une chose trop légère, puis je franchis le mur vers le sud-ouest,
+dans la direction de l'Océanie; je ne me voyais point d'ailes, et je
+volais couché sur le dos, dans une angoisse de vertige et de chute; je
+prenais une effroyable vitesse, comme celle des pierres de fronde, des
+astres fous tournoyant dans le vide; au-dessous de moi fuyaient des mers
+et des mers, blêmes et confuses, toujours par ce même crépuscule de
+monde qui va finir... Et, après quelques secondes, subitement, les
+grands arbres de la vallée de Fataüa m'entourèrent dans l'obscurité:
+j'étais arrivé.
+
+Là, dans ce site, je continuai de rêver, mais en cessant de croire à mon
+rêve,--tant l'impossibilité d'être jamais réellement là-bas s'imposait à
+mon esprit,--et puis, trop souvent, j'avais été dupe de ces visions-là,
+qui s'en allaient toujours avec le sommeil. Je redoutais seulement de me
+réveiller, tant cette illusion, même incomplète, me ravissait ainsi.
+Cependant, les tapis de fougères rares étaient bien là; dans la nuit
+plus épaisse, presque à tâtons, j'en cueillais, en me disant: «Au moins
+ces plantes, elles doivent être réelles après tout, puisque je les
+touche, puisque je les ai dans ma main; elles ne pourront pas s'envoler
+quand mon rêve s'évanouira.» Et je les serrais de toutes mes forces,
+pour être plus sûr de les retenir...
+
+Je me réveillai. Le beau jour d'été se levait; dans le village, les
+bruits de la vie étaient commencés: le continuel jacassement des poules,
+déjà en promenade par les rues, et le va-et-vient du métier des
+tisserands, me rendant du premier coup la notion du lieu où j'étais. Ma
+main vide restait encore fermée, crispée, les ongles presque marqués sur
+la chair, pour mieux garder l'imaginaire bouquet de Fataüa, l'impalpable
+rien du rêve...
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+Très vite je m'étais attaché à mon grand cousin et à ma grande cousine
+de là-bas, les tutoyant comme si je les avais toujours connus. Je crois
+qu'il faut le lien du sang pour créer de ces intimités d'emblée, entre
+gens qui, la veille, ignoraient même l'existence les uns des autres.
+J'aimais aussi mon oncle et ma tante; ma tante surtout, qui me gâtait un
+peu, qui était extrêmement bonne et belle à regarder encore, malgré ses
+soixante ans, malgré ses cheveux tout gris, sa mise de grand'mère. Elle
+était une personne comme il n'en existera bientôt plus, à notre époque
+où tout se nivelle et tout se ressemble. Née dans les environs, d'une
+des familles les plus anciennes, elle n'était jamais sortie de cette
+province de France; ses manières, son hospitalité aimable, sa
+courtoisie, portaient un cachet local, et ce détail était pour me
+plaire.
+
+Par opposition avec mon petit passé calfeutré, je vivais ici
+complètement dehors, dans les chemins, sur les portes, dans les rues.
+
+Et elles étaient étranges et charmantes pour moi, ces rues étroites,
+pavées de cailloux noirs comme en Orient, et bordées de maisons
+gothiques ou Louis XIII.
+
+Je connaissais à présent tous les recoins, places, carrefours, ruelles
+de ce village, et la plupart des bonnes gens campagnards qui y
+habitaient.
+
+Ces femmes qui passaient devant la maison de mon oncle, paysannes avec
+des goitres, revenant des champs et des vignes avec des corbeilles de
+fruits sur la tête, s'arrêtaient toujours pour m'offrir les raisins les
+plus dorés, les plus délicieuses pêches.
+
+Et j'étais charmé aussi de ce patois méridional, de ces chants
+montagnards, de tout cet incontestable dépaysement, dont l'impression me
+revenait de partout à la fois.
+
+Encore aujourd'hui, quand il m'arrive de jeter les yeux sur quelqu'un de
+ces objets que je rapportais de là-bas pour mon musée, ou sur quelqu'une
+de ces petites lettres que j'écrivais chaque jour à ma mère, je sens
+tout à coup comme du soleil, de l'étrangeté neuve, des odeurs de fruits
+du Midi, de l'air vif de montagne, et je vois bien alors qu'avec mes
+longues descriptions, dans ces pages mortes, je n'ai rien su mettre de
+tout cela.
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Ces petits de Sainte-Hermangarde, dont on m'avait depuis si longtemps
+parlé, arrivèrent à la mi-septembre. Leur château de Sainte-Hermangarde
+était situé au nord, du côté de la Corrèze; et ils venaient tous les ans
+passer ici l'automne, dans un très vieil hôtel délabré qui touchait à
+l'habitation de mon oncle.
+
+Deux garçons cette fois, et un peu mes aînés. Mais, contrairement à ce
+que j'avais craint, leur compagnie me plut tout de suite. Habitués à
+vivre une partie de l'année à la campagne sur leurs terres, ils avaient
+déjà des fusils, de la poudre; ils chassaient. Ils apportèrent donc dans
+mes jeux une note tout à fait nouvelle. Leur domaine de Bories devint un
+de nos centres d'opérations; là tout était à nos ordres, les gens, les
+bêtes et les granges. Et un de nos amusements favoris pendant cette fin
+de vacances fut de construire d'énormes ballons de papier, de deux ou
+trois mètres de haut, que nous gonflions en brûlant au-dessous des
+gerbes de foin, et puis que nous regardions s'élever, partir, se perdre
+au loin dans les champs ou les bois.
+
+Mais ces petits de Sainte-Hermangarde étaient, eux aussi, des enfants un
+peu à part, élevés par un précepteur dans des idées différentes de
+celles qui se prennent au lycée; quand il y avait divergence d'avis
+entre nous pour ces jeux, c'était à qui céderait par courtoisie; et
+alors leur contact ne pouvait guère me préparer aux froissements de
+l'avenir.
+
+Or, un jour, ils vinrent gentiment me faire cadeau d'un papillon fort
+rare: le «citron-aurore», qui est d'un jaune pâle un peu vert, comme le
+«citron» commun, mais qui porte, sur les ailes supérieures, une sorte de
+nuage délicieusement rose, d'une teinte de soleil levant. C'était,
+disaient-ils, dans leur domaine de Bories, sur les regains d'automne,
+qu'ils venaient de le prendre--avec tant de précautions du reste
+qu'aucune trace de leurs doigts n'apparaissait sur ses couleurs
+fraîches. Et quand je le reçus de leurs mains, vers midi, dans le
+vestibule de la maison de mon oncle, toujours fermé dans la journée à
+cause de la lourde chaleur du dehors, on entendait, à la cantonade, mon
+grand cousin qui chantait, d'une voix atténuée en fausset plaintif de
+montagnard. Il se faisait quelquefois cette voix-là, qui me causait
+maintenant une mélancolie étrange dans le silence des derniers midis de
+septembre. Et c'était toujours pour recommencer la même vieille chanson:
+«Ah! ah! la bonne histoire...» qu'il laissait aussitôt mourir sans
+l'achever jamais. À partir de ce moment donc, le domaine de Bories, le
+papillon aurore, et le petit refrain mélancolique de la «bonne histoire»
+furent inséparablement liés dans mon souvenir...
+
+Vraiment, je crains de parler trop souvent de ces associations
+incohérentes d'images qui m'étaient jadis si habituelles; c'est la
+dernière fois, je n'y reviendrai plus. Mais on verra combien il était
+important, pour ce qui va suivre, de noter encore cette association-là.
+
+
+
+
+L
+
+
+Nous revînmes au commencement d'octobre. Mais un événement bien pénible
+pour moi marqua ce retour: on me mit au collège! Comme externe bien
+entendu; et encore allait-il sans dire que je serais toujours conduit et
+ramené, par crainte des mauvaises fréquentations. Mon temps d'études
+universitaires devait se réduire à quatre années de l'externat le plus
+libre et le plus fantaisiste.
+
+Mais c'est égal, à partir de cette date fatale, mon histoire se gâte
+beaucoup.
+
+La rentrée était à deux heures de l'après-midi, et par une de ces
+délicieuses journées d'octobre, chaudes, tranquillement ensoleillées,
+qui sont comme un adieu très mélancolique de fêté. Il eût fait si beau,
+hélas! là-bas, sur les montagnes, dans les bois effeuillés, dans les
+vignes roussies!
+
+Au milieu d'un flot d'enfants qui parlaient tous à la fois, je pénétrai
+dans ce lieu de souffrance. Ma première impression fut toute
+d'étonnement et de dégoût, devant la laideur des mots barbouillés
+d'encre, et devant les vieux bancs de bois luisants, usés, tailladés à
+coups de canif, où l'on sentait que tant d'écoliers avaient souffert.
+Sans me connaître, ils me tutoyaient, mes nouveaux compagnons, avec des
+airs protecteurs ou même narquois; moi, je les dévisageais timidement,
+les trouvant effrontés et, pour la plupart, fort mal tenus.
+
+J'avais douze ans et demi, et j'entrais en troisième; mon professeur
+particulier avait déclaré que j'étais de force à suivre, si je voulais,
+bien que mon petit savoir fût très inégal. On composait ce premier jour,
+en version latine, pour le classement d'entrée, et je me rappelle que
+mon père m'attendait lui-même assez anxieusement à la sortie de cette
+séance d'essai. Je lui répondis que j'étais second sur une quinzaine,
+étonné qu'il parût attacher tant d'importance à une chose qui
+m'intéressait si peu. Ça m'était bien égal à moi! Navré comme j'étais,
+en quoi ce détail pouvait-il m'atteindre?
+
+Plus tard, du reste, je n'ai pas connu davantage l'émulation. Être
+dernier m'a toujours paru le moindre des maux qu'un collégien est
+appelé à souffrir.
+
+Les semaines qui suivirent furent affreusement pénibles. Vraiment je
+sentais mon intelligence se rétrécir sous la multiplicité des devoirs et
+des pensums; même le champ de mes petits rêves se formait peu à peu. Les
+premiers brouillards, les premières journées grises ajoutaient à tout
+cela leur désolée tristesse. Les ramoneurs savoyards étaient aussi
+revenus, poussant leur cri d'automne, qui déjà, les années précédentes,
+me serrait le coeur à me faire pleurer. Quand on est enfant, l'approche
+d'un hiver amène des impressions irraisonnées de fin de toutes choses,
+de mort par le sombre et par le froid; les durées semblent si longues, à
+cet âge, qu'on n'entrevoit même pas le renouveau d'après qui ramènera
+tout.
+
+Non, c'est quand on est déjà pas mal avancé dans la vie et qu'il
+faudrait au contraire faire plus de cas de ses saisons comptées, c'est
+seulement alors qu'on regarde un hiver comme rien.
+
+J'avais un calendrier où j'effaçais lentement les jours; vraiment, au
+début de cette année de collège, j'étais oppressé par la perspective de
+tant de mois, et de mois interminables comme ils étaient alors, dont il
+faudrait subir le passage avant d'atteindre seulement ces vacances de
+Pâques, ce répit de huit jours dans l'ennui et la souffrance; j'étais
+sans courage, parfois j'avais des instants de désespoir, devant la
+longueur traînante du temps.
+
+Bientôt le froid, le vrai froid vint, aggravant encore les choses. Oh!
+ces retours du collège, les matins de décembre, quand pendant deux
+mortelles heures on s'était chauffé à l'horrible charbon de terre, et
+qu'il fallait subir le vent glacé de la rue pour rentrer chez soi! Les
+autres petits gambadaient, sautaient, se poussaient, savaient faire des
+glissades quand par hasard les ruisseaux étaient gelés... Moi, je ne
+savais pas, et puis cela m'eût semblé de la plus haute inconvenance; du
+reste on me ramenait et je revenais posément, transi; humilié d'être
+conduit, raillé quelquefois par les autres, pas populaire parmi ceux de
+ma classe, et dédaigneux de ces compagnons de chaîne avec lesquels je ne
+me sentais pas une idée commune.
+
+Le jeudi même, il y avait des devoirs qui duraient tout le jour. Des
+pensums aussi, d'absurdes pensums, que je bâclais d'une affreuse
+écriture déformée, ou par lesquels j'essayais toutes les ruses
+écolières, décalcages et porte-plumes à cinq becs.
+
+Et dans mon dégoût de la vie, je ne me soignais même plus; je recevais
+maintenant des remontrances pour être mal peigné, pour avoir les mains
+sales (d'encre s'entend)... Mais si j'insistais, je finirais par mettre
+dans mon récit tout le pâle ennui de ce temps-là.
+
+
+
+
+LI
+
+
+«_Gâteaux! gâteaux! mes bons gâteaux tout chauds_!» Elle avait repris
+ses courses nocturnes, son pas rapide et son refrain, la bonne vieille
+marchande. Régulière comme un automate, elle passait, avec le même
+empressement, aux mêmes heures. Et les longues veillées d'hiver étaient
+recommencées, pareilles à celles de tant d'années précédentes, pareilles
+encore à celles de deux ou trois années qui suivirent.
+
+À huit heures toujours, les dimanches soir, arrivaient nos voisins les
+D***, avec Lucette, et d'autres voisins aussi, avec une toute petite
+fille appelée Marguerite qui venait de se glisser dans mon intimité.
+
+Cette année-là, un nouveau divertissement fut inauguré, pour la clôture
+de ces soirées des dimanches d'hiver sur lesquelles flottait plus
+attristante que jamais la pensée des devoirs du lendemain. Après le thé,
+quand je pressentais que c'était fini, qu'on allait partir, j'entraînais
+cette petite Marguerite dans la salle à manger, et nous nous mettions à
+courir comme des fous autour de la table ronde, faisant à qui
+attraperait l'autre, avec une espèce de rage. Elle était tout de suite
+attrapée, cela va sans dire, moi presque jamais; aussi était-ce toujours
+elle qui poursuivait, et avec acharnement, en frappant des mains sur la
+table, en criant, en menant un tapage d'enfer. À la fin, les tapis
+étaient retournés, les chaises dérangées, tout au pillage. Nous
+trouvions cela stupide, nous les premiers,--et c'était du reste beaucoup
+plus enfant que mon âge. Je ne savais même rien de mélancolique comme ce
+jeu des fins de dimanche, sur lequel planait l'effroi de recommencer
+demain matin la pénible série des classes. C'était simplement une
+manière de prolonger _in extremis_ cette journée de trêve; une manière
+de m'étourdir à force de bruit. C'était aussi comme un défi jeté à ces
+devoirs qui n'étaient jamais faits, qui pesaient sur ma conscience, qui
+troubleraient bientôt mon sommeil, et qu'il faudrait bâcler avec fièvre
+demain matin dans ma chambre, à la lueur d'une bougie, ou à l'aube
+grise et glacée, avant l'heure odieuse de repartir pour le collège.
+
+On était un peu consterné, au salon, d'entendre de loin cette
+bacchanale; de voir surtout qu'elle m'amusait maintenant plus que les
+sonates à quatre mains, plus que la «belle bergère» ou les «propos
+discordants».
+
+Et ce tournoiement triste autour de cette table fut recommencé tous les
+dimanches, sur la pointe de dix heures et demie, pendant au moins deux
+hivers... Le collège ne me valait rien décidément, et encore moins les
+pensums; tout cela, qui m'avait pris trop tard et à rebours, me
+diminuait, m'éteignait, m'abêtissait. Même au point de vue du frottement
+avec mes pareils, le but qu'on avait cru atteindre était manqué aussi
+complètement que possible. Peut-être, si j'avais partagé leurs jeux et
+leurs bousculades... Mais je ne les voyais jamais qu'en classe, sous la
+férule des professeurs, c'était insuffisant; j'étais déjà devenu un
+petit être trop spécial pour rien prendre de leur manière; alors je
+m'enfermais et m'accentuais encore plus dans la mienne. Presque tous
+plus âgés et plus développés que moi, ils étaient beaucoup plus délurés
+aussi, et plus avancés pour les choses pratiques de la vie; de là chez
+eux une sorte de pitié et d'hostilité vis-à-vis de moi, que je leur
+rendais en dédain, sentant combien ils auraient été incapables de me
+suivre dans certaines envolées de mon imagination.
+
+Avec les petits paysans des montagnes ou les petits pêcheurs de l'île je
+n'avais jamais été fier; nous nous entendions par des côtés communs de
+simplicité un peu primitive et d'extrême enfantillage; à l'occasion,
+j'avais joué avec eux comme avec des égaux. Tandis que j'étais fier avec
+ces enfants du collège, qui, eux, me trouvaient bizarre et poseur. Il
+m'a fallu bien des années pour corriger cet orgueil, pour redevenir
+simplement quelqu'un comme tout le monde; surtout pour comprendre qu'on
+n'est pas au-dessus de ses semblables, parce que--pour son propre
+malheur--on est prince et magicien dans le domaine du rêve...
+
+
+
+
+LII
+
+
+Le théâtre de Peau-d'Âne, très agrandi en profondeur, avec une série
+prolongée de portants, était maintenant monté à poste fixe chez tante
+Claire. La petite Jeanne, plus intéressée depuis les nouveaux
+déploiements de mise en scène, venait plus souvent; elle peignait des
+fonds, sous mes ordres, et j'aimais ces moments-là où je reprenais sur
+elle toute ma supériorité. Nous possédions maintenant, dans nos
+réserves, de pleines boîtes de personnages ayant chacun leur nom et leur
+rôle, et, pour les défilés fantastiques, des régiments de monstres, de
+bêtes, de gnomes, modelés en pâte et peints à l'aquarelle.
+
+Je me souviens de notre satisfaction, de notre enthousiasme, le jour où
+fut essayé le grand décor circulaire sans portants qui représentait le
+«vide». Des petits nuages roses, éclairés par côté au jour frisant,
+erraient dans une étendue bleue que des voiles de gaze rendaient
+indécise. Et le char d'une fée aux cheveux de soie, trainé par deux
+papillons, s'avançait au milieu, soutenu par d'invisibles fils.
+
+Cependant rien n'aboutissait complètement, parce que nous ne savions pas
+nous borner; c'étaient chaque fois des conceptions nouvelles, toujours
+de plus étonnants projets, et la répétition générale était reculée de
+mois en mois, jusque dans un avenir improbable...
+
+Toutes les entreprises de ma vie auront, ou ont eu déjà, le sort de
+cette Peau-d'Âne...
+
+
+
+
+LIII
+
+
+Parmi ces professeurs qui sévirent si cruellement contre moi pendant mes
+années de collège--et qui avaient tous des surnoms--les plus terribles,
+sans contredit, furent le Boeuf Apis et le Grand-Singe-Noir. (J'espère
+que s'ils lisaient ceci, ils comprendraient à quel point de vue enfantin
+je me replace pour l'écrire. Si je les retrouvais aujourd'hui, j'irais
+sans nul doute à eux la main tendue, en m'excusant d'avoir été leur
+élève très indocile).
+
+Oh! le Grand-Singe surtout, je le haïssais! Quand du haut de sa chaire
+il laissait tomber cette phrase: «Vous me ferez cent lignes, vous, le
+petit sucré là-bas!» je lui aurais sauté à la figure comme un chat
+outragé. Il a, le premier, éveillé en moi ces violences soudaines qui
+devaient faire partie de mon caractère d'homme et que rien ne laissait
+prévoir chez l'enfant plutôt patient et doux que j'étais.
+
+Et cependant, il serait inexact de dire que j'aie été tout à fait un
+mauvais élève; inégal plutôt, à surprises; un jour premier, dernier le
+lendemain, mais restant en somme dans une moyenne acceptable, avec
+toujours, à la fin de l'année, les prix de version.
+
+Rien que ceux-là, par exemple,--et je m'étonnais que tout le monde ne
+les eût pas, tant cela me semblait facile. J'avais au contraire le thème
+extrêmement rebelle; la narration, encore davantage.
+
+Je désertais de plus en plus mon propre bureau, et c'était chez tante
+Claire, à côté de l'ours aux pralines, que je subissais avec plus de
+résignation la torture des devoirs; sur le mur, dans un recoin caché de
+la boiserie de cette chambre, un portrait à la plume du Grand-Singe
+subsiste encore, avec d'autres bonshommes de fantaisie; l'encre a pâli,
+jauni, mais on les a respectés et, quand je les regarde, je retrouve
+encore du mortel ennui, de l'étouffement glacé,--des impressions de
+collège, enfin.
+
+Tante Claire était plus que jamais ma ressource, par ces temps durs,
+cherchant toujours mes mots dans les dictionnaires et se condamnant même
+souvent à faire à ma place, d'une écriture imitée, les pensums du
+Grand-Singe.
+
+
+
+
+LIV
+
+
+--Apporte-moi, je te prie, le... deuxième... non, le troisième... tiroir
+de ma chiffonnière.
+
+C'est maman qui parle, s'amusant elle-même de ces tiroirs qu'elle me
+demande chaque jour depuis des années,--et quelquefois pour le seul
+plaisir de me les demander, sans en avoir un besoin bien réel. (C'était
+un des premiers services que j'avais su lui rendre étant tout petit: lui
+apporter suivant les cas l'un ou l'autre de ces tiroirs en miniature. Et
+la tradition nous en est longtemps restée.)
+
+À l'époque de ma vie où j'en suis arrivé, c'est généralement le soir que
+se passe cette promenade de tiroirs, à mon retour du collège, quand déjà
+le jour baisse; maman est assise à sa place accoutumée, causant ou
+brodant près de sa fenêtre, sa corbeille à ouvrage devant elle; et la
+chiffonnière, dont les différents compartiments lui deviennent tour à
+tour utiles, est située assez loin, dans l'antichambre.
+
+Une chiffonnière Louis XV, bien vénérable pour avoir appartenu à nos
+grand-grand'mères. On y trouve de très anciennes petites boîtes
+peinturlurées, qui ont dû être là de tout temps et que les doigts des
+aïeules touchaient sans doute chaque jour. Il va sans dire que je
+connais tous les secrets de ces compartiments, maintenus dans un ordre
+immuable; il y a l'étage des soies, qui sont classées dans des sacs en
+rubans; il y a celui des aiguilles, celui des petites soutaches et celui
+des petits crochets. Et l'arrangement de ces choses est tel encore sans
+doute que l'avaient conçu les aïeules dont ma mère a continué la sainte
+activité.
+
+Apporter ces tiroirs de chiffonnière, a été une des joies, un des
+orgueils de ma première enfance, et rien n'a changé dans leur
+organisation depuis cette époque-là. Ils m'ont inspiré de tout temps le
+plus tendre respect; ils sont absolument mêlés pour moi à l'image de ma
+mère et à tout ce que ces mains bienfaisantes, si agiles au travail, ont
+fabriqué de jolies petites choses,--jusqu'à la dernière de ses
+broderies, qui fut un mouchoir pour moi.
+
+Vers mes dix-sept ans, après de terribles revers--à une époque
+tourmentée que ce récit n'embrassera pas, mais dont je puis bien parler
+puisque j'ai déjà tant de fois, dans de précédents chapitres, empiété
+sur l'avenir--il m'a fallu, pendant quelques mois envisager la terreur
+de me séparer de cette maison familiale et de ce qu'elle contenait de si
+précieux; alors, dans les moments où je me mettais à passer en revue,
+avec un recueillement funèbre, tous les souvenirs qui allaient m'être
+arrachés, une de mes cruelles angoisses était de me dire: «Jamais plus
+je ne reverrai l'antichambre où était cette chiffonnière, jamais plus je
+ne pourrai apporter à maman ces chers tiroirs...»
+
+Et sa corbeille à ouvrage, toujours celle d'autrefois, que je l'ai priée
+de ne jamais changer, même malgré un peu d'usure,--et les différents
+petits bibelots qui s'y trouvent, étuis, boîtes pour les aiguilles,
+écrous pour tenir les broderies!--L'idée que je pourrai connaître un
+temps où les mains bien aimées qui touchent journellement ces choses ne
+les toucheront jamais plus, m'est une épouvante horrible contre laquelle
+je ne me sens aucun courage. Tant que je vivrai, évidemment, on
+conservera tout tel quel, dans une tranquillité de reliques; mais après,
+à qui écherra cet héritage qu'on ne comprendra plus; que deviendront
+ces pauvres petits riens que je chéris?
+
+Cette corbeille à ouvrage de maman et ces tiroirs de chiffonnière, c'est
+sans doute ce que j'abandonnerai avec le plus de mélancolie et
+d'inquiétude, quand il faudra m'en aller de ce monde...
+
+Très puéril en vérité, et j'en suis confus;--cependant je crois que je
+pleure presque, en écrivant cela...
+
+
+
+
+LV
+
+
+Avec le tracas toujours croissant des devoirs, depuis bien des mois je
+n'avais plus le temps de lire ma Bible, à peine de faire le matin ma
+prière.
+
+Je continuais d'aller très régulièrement au temple chaque dimanche; du
+reste nous y allions tous ensemble. Je respectais le banc de famille,
+depuis si longtemps connu,--et cette place conservera même toujours pour
+moi quelque chose d'à part, qui lui vient de ma mère.
+
+C'était là cependant, au temple, que ma foi ne cessait de recevoir les
+atteintes les plus redoutables: celles du froid et de l'ennui. En
+général, les commentaires, les raisonnements humains, m'amoindrissaient
+toujours la Bible et l'Évangile, m'enlevaient des parcelles de leur
+grande poésie sombre et douce. Il était déjà très difficile de toucher
+à ces choses, devant un petit esprit comme le mien, sans les abîmer. Le
+culte de chaque soir en famille ramenait seul en moi un vrai
+recueillement religieux parce qu'alors les voix qui lisaient ou qui
+priaient m'étaient chères, et cela changeait tout.
+
+Et puis, de mes contemplations continuelles des choses de la nature, de
+mes méditations devant les fossiles venus des montagnes ou des falaises
+et entassés dans mon musée, naissait déjà, au fin fond de moi-même, un
+vague panthéisme inconscient.
+
+En somme, ma foi, encore très enracinée, très vivante, était couverte à
+présent d'un voile de sommeil, qui la laissait capable de se réveiller à
+certaines heures, mais qui, en temps ordinaire, en annulait presque les
+effets. D'ailleurs, je me sentais troublé pour prier; ma conscience,
+restée timorée, n'était jamais tranquille quand je me mettais à
+genoux,--à cause de mes malheureux devoirs toujours plus ou moins
+escamotés, à cause de mes rébellions contre le Boeuf Apis ou le
+Grand-Singe, que j'étais obligé de cacher, de déguiser quelquefois
+jusqu'à friser le mensonge. J'avais de cuisants remords de tout cela,
+des instants de détresse morale et alors, pour y échapper, je me jetais
+plus qu'autrefois dans des jeux bruyants et des fous rires; à mes heures
+de conscience plus particulièrement troublée, n'osant pas affronter le
+regard de mes parents, c'était avec les bonnes que je me réfugiais, pour
+jouer à la paume, sauter à la corde, faire tapage.
+
+Il y avait bien deux ou trois ans que j'avais cessé de parler de ma
+vocation religieuse et je comprenais à présent combien tout cela était
+fini, impossible; mais je n'avais rien trouvé d'autre pour mettre à la
+place. Et quand des étrangers demandaient à quelle carrière on me
+destinait, mes parents, un peu anxieux de mon avenir, ne savaient que
+répondre; moi encore bien moins...
+
+Cependant mon frère, qui se préoccupait, lui aussi, de cet avenir
+indéchiffrable, émit un jour l'idée--dans une de ses lettres qui pour
+moi sentaient toujours les lointains pays enchantés--que le mieux serait
+de faire de moi un ingénieur, à cause de certaine précision de mon
+esprit, de certaine facilité pour les mathématiques, qui était, du
+reste, une anomalie dans mon ensemble. Et, après qu'on m'eut consulté et
+que j'eus répondu négligemment: «Je veux bien, ça m'est égal,» la choses
+parut décidée.
+
+Cette période pendant laquelle je fus destiné à l'École polytechnique
+dura un peu plus d'un an. Là où ailleurs, qu'est-ce que cela pouvait me
+faire? Quand je regardais les hommes d'un certain âge qui
+m'entouraient, même ceux qui occupaient les positions les plus
+honorables, les plus justement respectées auxquelles je pusse prétendre,
+et que je me disais: il faudra un jour être comme l'un d'eux, vivre
+utilement, posément, _dans un lieu donné, dans une sphère déterminée_,
+et puis vieillir, et ce sera tout... alors une désespérance sans bornes
+me prenait; je n'avais envie de rien de possible ni de raisonnable;
+j'aurais voulu plus que jamais rester un enfant, et la pensée que les
+années fuyaient, qu'il faudrait bientôt, bon gré, mal gré, être un
+homme, demeurait pour moi angoissante.
+
+
+
+
+LVI
+
+
+Deux jours par semaine, pendant les classes d'histoire, j'étais mêlé aux
+élèves des cours de marine, qui portaient des ceintures rouges pour se
+donner des airs de matelots et qui dessinaient sur leurs cahiers des
+ancres ou des navires.
+
+Je ne songeais point à cette carrière-là pour moi-même; à peine deux ou
+trois fois y avais-je arrêté mon esprit, mais plutôt avec inquiétude:
+c'était la seule cependant qui pût m'attirer par tout son côté de
+voyages et d'aventures; mais elle m'effrayait aussi plus qu'aucun autre,
+à cause de ses longs exils que la foi ne m'aiderait plus à supporter
+comme au temps de ma vocation de missionnaire.
+
+S'en aller comme mon frère; quitter pour des années ma mère et tous
+ceux que j'aimais; pendant des années, ne pas voir ma chère petite cour
+reverdir au printemps, ni les roses fleurir sur nos vieux murs, non, je
+ne me sentais pas ce courage.
+
+Surtout, il me semblait établi _a priori_, à cause sans doute de mon
+genre d'éducation, qu'un tel métier, si rude, ne pouvait être pour moi.
+Et je savais très bien d'ailleurs, par quelques mots prononcés en ma
+présence, que si l'idée folle m'en venait jamais, mes parents
+repousseraient cela bien loin, n'y consentiraient à aucun prix.
+
+
+
+
+LVII
+
+
+Très nostalgiques à présent, les impressions que me causait mon musée,
+quand j'y montais les jeudis d'hiver, après avoir fini mes devoirs ou
+mes pensums, et toujours un peu tard; la lumière baissant déjà,
+l'échappée de vue sur les grandes plaines s'embrumant en un gris rosé
+extrêmement triste. Nostalgie de l'été, nostalgie du soleil et du Midi,
+amenée par tous ces papillons du jardin de mon oncle, qui étaient rangés
+là sous des verres, par tous ces fossiles des montagnes, qui avaient été
+ramassés là-bas en compagnie des petits Peyral.
+
+C'était l'avant-goût de ces regrets d'_ailleurs_, qui plus tard, après
+les longs voyages aux pays chauds, devaient me gâter mes retours au
+foyer, mes retours d'hiver.
+
+Oh! il y avait surtout le papillon «citron aurore»! À certains moments,
+j'éprouvais un amer plaisir à le fixer, pour approfondir et chercher à
+comprendre la mélancolie qui me venait de lui. Il était dans une vitrine
+du fond; ses deux nuances si fraîches et si étranges, comme celle d'une
+peinture de Chine, d'une robe de fée, s'avivaient l'une par l'autre,
+formaient un ensemble lumineux quand venait le crépuscule gris et quand
+déjà les autres papillons ses voisins paraissaient ne plus être que de
+vilaines petites chauves-souris noirâtres.
+
+Dès que mes yeux s'arrêtaient sur lui, j'entendais la chanson traînante,
+somnolente, en fausset montagnard: «Ah! ah! la bonne histoire!...» puis
+je revoyais le porche blanchi du domaine de Bories, au milieu d'un
+silence de soleil et d'été. Alors un immense regret me prenait des
+vacances passées; tristement je constatais le recul où elles étaient
+déjà dans les temps accomplis et le lointain où se tenaient encore les
+vacances à venir; puis d'autres sentiments inexpressibles m'arrivaient
+aussi, sortis toujours des mêmes insondables dessous, et complétant un
+bien étrange ensemble.
+
+Ce rapprochement du papillon, de la chanson et de Bories, continua
+longtemps de me causer des tristesses que tout ce que j'ai essayé de
+dire n'explique pas suffisamment; cela dura jusqu'à l'époque où un
+grand vent d'orage passa sur ma vie, emportant la plupart de ces petites
+choses d'enfance.
+
+Quelquefois, en présence du papillon, dans le calme gris des soirs
+d'hiver, j'allais jusqu'à chanter moi-même le petit refrain plaintif de
+la «bonne histoire» en me faisant la voix très flûtée qu'il fallait;
+alors le porche de Bories m'apparaissait plus nettement encore, lumineux
+et désolé, par un midi de septembre; c'était un peu comme l'association
+qui s'est faite plus tard dans ma tête entre les chants en fausset
+plaintif des Arabes et les blancheurs de leurs mosquées, les suaires de
+chaux de leurs portiques...
+
+Il existe encore, ce papillon, dans tout l'éclat de ses deux nuances
+bizarres, momifié sous sa vitre, aussi frais qu'autrefois, et il est
+resté pour moi une sorte de gris-gris auquel je tiens beaucoup. Ces
+petits de Sainte-Hermangarde,--que j'ai perdus de vue depuis des années
+et qui sont maintenant attachés d'ambassade quelque part en
+Orient,--s'ils lisent ceci, seront bien étonnés sans doute d'apprendre
+quel prix les circonstances ont donné à leur cadeau.
+
+
+
+
+LVIII
+
+
+De ces hivers, empoisonnés maintenant par la vie de collège, l'événement
+capital était toujours la fête des étrennes.
+
+Dès la fin de novembre, nous avions coutume, ma soeur, Lucette et moi,
+d'afficher chacun la liste des choses qui nous faisaient envie; dans nos
+deux familles, tout le monde nous préparait des surprises, et le mystère
+qui entourait ces cadeaux était mon grand amusement des derniers jours
+de l'année. Entre parents, grand'mères et tantes, commençaient, pour
+m'intriguer davantage, de continuelles conversations à mots couverts;
+des chuchotements, qu'on faisait mine d'étouffer dès que je
+paraissais...
+
+Entre Lucette et moi, cela devenait même un vrai jeu de devinettes.
+Comme pour les «Mots à double sens», on avait le droit de se poser
+certaines questions déterminées,--par exemple, la très saugrenue que
+voici: «Ça a-t-il des poils de bête?»
+
+Et les réponses étaient dans ce genre:
+
+--Ce que ton père te donne (un nécessaire de toilette en peau) en a eu,
+mais n'en a plus; cependant, à quelques parties de l'intérieur (les
+brosses), on a cru devoir en ajouter de postiches. Ce que ta maman te
+donne (une fourrure avec un manchon) en a quelques-uns encore. Ce que ta
+tante te donne (une lampe) aide à mieux voir ceux qu'ont les bêtes sur
+le dos; mais... attends, oui, je crois bien que ça n'en a pas
+soi-même...
+
+Par les crépuscules de décembre, entre chien et loup, quand on était
+assis sur les petits tabourets bas, devant les feux de bois de chêne, on
+poursuivait la série de ces questions de jour en jour plus palpitantes,
+jusqu'au 31, jusqu'au grand soir des mystères dévoilés...
+
+Ce soir là, les cadeaux des deux familles, enveloppés, ficelés,
+étiquetés, étaient réunis sur des tables, dans une salle dont l'entrée
+nous avait été interdite, à Lucette et à moi, depuis la veille. À huit
+heures, on ouvrait les portes et tout le monde pénétrait en cortège, les
+aïeules les premières, chacun venant chercher son lot dans ce fouillis
+de paquets blancs attachés de faveurs. Pour moi, entrer là était un
+moment de joie telle que, jusqu'à douze ou treize ans, je n'ai jamais pu
+me tenir de faire des sauts de cabri, en manière de salut, avant de
+franchir le seuil.
+
+On faisait ensuite un souper de onze heures, et quand la pendule de la
+salle à manger sonnait minuit, tranquillement, de son même timbre
+impassible, on se séparait, aux premières minutes d'une de ces années
+d'autrefois, enfouies à présent sous la cendre de tant d'autres.
+
+Je me couchais ce soir-là avec toutes mes étrennes dans ma chambre
+auprès de moi, gardant même sur mon lit les préférées. Je m'éveillais
+ensuite de meilleure heure que de coutume pour les revoir; elles
+enchantaient ce matin d'hiver, premier de l'année nouvelle.
+
+Une fois, il y eut dans le nombre un grand livre à images, traitant du
+monde antédiluvien.
+
+Les fossiles avaient commencé de m'initier aux mystères des créations
+détruites.
+
+Je connaissais déjà plusieurs de ces sombres bêtes, qui, aux temps
+géologiques, ébranlaient les forêts primitives de leurs pas lourds;
+depuis longtemps, je m'inquiétais d'elles,--et je les retrouvai là
+toutes, dans leur milieu, sous leur ciel de plomb, parmi leurs hautes
+fougères.
+
+Le monde antédiluvien, qui déjà hantait mon imagination, devint un de
+mes plus habituels sujets de rêve; souvent, en y concentrant toute mon
+attention, j'essayais de me représenter quelque monstrueux paysage
+d'alors, toujours par les mêmes crépuscules sinistres, avec des
+lointains pleins de ténèbres; puis, quand l'image ainsi créée arrivait
+tout à fait au point comme une vision véritable, il s'en dégageait pour
+moi une tristesse sans nom, qui en était comme l'âme exhalée,--et
+aussitôt c'était fini, cela s'évanouissait.
+
+Bientôt aussi un nouveau décor de Peau-d'Âne s'ébaucha, qui représentait
+un site de la période du lias: c'était, dans une demi-obscurité, sous
+d'accablantes nuées, un morne marécage où, parmi des prêles et des
+fougères, remuaient lentement des bêtes disparues.
+
+Du reste, Peau-d'Âne commençait à ne plus être Peau-d'Âne; je renonçais
+peu à peu aux personnages, qui me choquaient maintenant par leurs
+inadmissibles attitudes de poupées; ils dormaient déjà, les pauvres
+petits, relégués dans ces boîtes d'où sans doute on ne les exhumera
+jamais.
+
+Mes nouveaux décors n'avaient plus rien de commun avec la pièce: des
+dessous de forêts vierges, des jardins exotiques, des palais d'Orient
+nacrés et dorés; tous mes rêves enfin, que j'essayais de réaliser là
+avec mes petits moyens d'alors, en attendant mieux, en attendant
+l'improbable mieux de l'avenir...
+
+
+
+
+LIX
+
+
+Cependant, après ce pénible hiver passé sous la coupe du Boeuf Apis et du
+Grand-Singe, le printemps revint encore, très troublant toujours pour
+les écoliers, qui ont des envies de courir, qui ne tiennent plus en
+place, que les premiers jours tièdes mettent hors d'eux-mêmes. Les
+rosiers poussaient partout sur nos vieux murs; ma chère petite cour
+devenait de nouveau bien tentante, au soleil de mars, et je m'y
+attardais longuement à regarder s'éveiller les insectes et voler les
+premiers papillons, les premières mouches. Peau-d'Âne même en était
+négligée.
+
+On ne venait plus me conduire au collège ni m'y chercher; j'avais obtenu
+la suppression de cet usage, qui me rendait ridicule aux yeux de mes
+pareils. Et souvent, pour m'en revenir, je faisais un léger détour par
+les remparts tranquilles, d'où l'on voyait les villages et un peu des
+lointains de la campagne.
+
+Je travaillais avec moins de zèle que jamais, ce printemps-là; le beau
+temps qu'il faisait dehors me mettait la tête à l'envers.
+
+Et une des parties où j'étais le plus nul était assurément la narration
+française; je rendais généralement le simple «canevas» sans avoir trouvé
+la moindre «broderie» pour l'orner. Dans la classe, il y en avait un qui
+était l'aigle du genre et dont on lisait toujours à haute voix les
+élucubrations. Oh! tout ce qu'il glissait là dedans de jolies choses!
+(Il est devenu, dans un village de manufactures, le plus prosaïque des
+petits huissiers.) Un jour que le sujet proposé était: «Un naufrage», il
+avait trouvé des accents d'un lyrisme!... et j'avais donné, moi, une
+feuille blanche avec le titre et ma signature. Non, je ne pouvais pas me
+décider à développer les sujets du Grand-Singe: une espèce de pudeur
+instinctive m'empêchait d'écrire les banalités courantes, et quant à
+mettre des choses de mon cru, l'idée qu'elles seraient lues, épluchées
+par ce croque-mitaine, m'arrêtait net.
+
+Cependant j'aimais déjà écrire, mais pour moi tout seul par exemple, et
+en m'entourant d'un mystère inviolable. Pas dans le bureau de ma
+chambre, que souillaient mes livres et mes cahiers de collège, mais dans
+le très petit bureau ancien qui faisait partie du mobilier de mon musée,
+existait déjà quelque chose de bizarre qui représentait mon journal
+intime, première manière. Cela avait des aspects de grimoire de fée ou
+de manuscrit d'Assyrie; une bande de papier sans fin s'enroulait sur un
+roseau; en tête, deux espèces de sphinx d'Égypte, à l'encre rouge, une
+étoile cabalistique,--et puis cela commençait, tout en longueur comme le
+papier, et écrit en une cryptographie de mon invention. Un an plus tard
+seulement, à cause des lenteurs que ces caractères entraînaient, cela
+devint un cahier d'écriture ordinaire; mais je continuai de le tenir
+caché, enfermé sous clef comme une oeuvre criminelle. J'y inscrivais,
+moins les événements de ma petite existence tranquille, que mes
+impressions incohérentes, mes tristesses des soirs, mes regrets des étés
+passés et mes rêves de lointains pays... J'avais déjà ce besoin de
+noter, de fixer des images fugitives, de lutter contre la fragilité des
+choses et de moi même, qui m'a fait poursuivre ainsi ce journal jusqu'à
+ces dernières années... Mais, en ce temps-là, l'idée que quelqu'un
+pourrait un jour y jeter les yeux m'était insupportable; à tel point
+que, si je partais pour quelque petit voyage dans l'île ou ailleurs,
+j'avais soin de le cacheter et d'écrire solennellement sur l'enveloppe:
+«C'est ma dernière volonté que l'on brûle ce cahier sans le lire.»
+
+Mon Dieu, j'ai bien changé depuis cette époque. Mais ce serait beaucoup
+sortir du cadre de ce récit d'enfance, que de conter par quels hasards
+et par quels revirements dans ma manière, j'en suis venu à chanter mon
+mal et à le crier aux passants quelconques, pour appeler à moi la
+sympathie des inconnus les plus lointains;--et appeler avec plus
+d'angoisse à mesure que je pressens davantage la finale poussière... Et,
+qui sait? en avançant dans la vie, j'en viendrai peut-être à écrire
+d'encore plus intimes choses qu'à présent on ne m'arracherait pas,--et
+cela pour essayer de prolonger, au delà de ma propre durée, tout ce que
+j'ai été, tout ce que j'ai pleuré, tout ce que j'ai aimé...
+
+
+
+
+LX
+
+
+Ce même printemps-là, il y eut un retour du père de la petite Jeanne qui
+me frappa beaucoup. Depuis quelques jours, sa maison était sens dessus
+dessous, dans les préparatifs et la joie de cette arrivée prochaine. Et,
+la frégate qu'il commandait étant rentrée dans le port un peu plus tôt
+qu'on n'avait supposé, je le vis de ma fenêtre un beau soir, qui
+revenait chez lui, seul, se hâtant dans la rue pour surprendre son
+monde... Il arrivait de je ne sais quelle colonie éloignée après deux ou
+trois ans d'absence, et il me parut qu'il n'avait pas changé d'aspect...
+On rentrait donc au foyer tout de même! Elles finissaient donc, ces
+années d'exil, qui aujourd'hui du reste me faisaient déjà l'effet d'être
+moins longues qu'autrefois!... Mon frère lui aussi, à l'automne
+prochain, allait nous revenir; ce serait bientôt comme s'il ne nous
+avait jamais quittés.
+
+Et quelle joie, sans doute, que ces retours! Et quel prestige
+environnait ceux qui arrivaient de si loin!
+
+Le lendemain, chez Jeanne, dans sa cour, je regardais déballer d'énormes
+caisses en bois des pays étrangers; quelques-unes étaient recouvertes de
+toiles goudronnées, débris de voiles sans doute, qui sentaient la bonne
+odeur des navires et de la mer; deux matelots à large col bleu
+s'empressaient à déclouer, à découdre; et ils retiraient de là dedans
+des objets d'apparence inconnue qui avaient des senteurs de «colonies»;
+des nattes, des gargoulettes, des potiches; même des cocos et d'autres
+fruits de là-bas...
+
+Le vieux grand-père de Jeanne, ancien marin lui aussi, était à côté de
+moi, surveillant du coin de l'oeil ce déballage, et tout à coup, d'entre
+des planches que l'on séparait à coups de masse, nous vîmes s'échapper
+de vilaines petites bêtes brunes, empressées, sur lesquelles les deux
+matelots sautèrent à pieds joints pour les tuer:
+
+--Des cancrelats, n'est-ce pas, commandant? demandai-je au grand-père.
+
+--Comment! Tu connais ça, toi, petit terrien? me répondit-il en riant.
+
+À vrai dire, je n'en avais jamais vu; mais des oncles à moi, qui avaient
+habité dans leur compagnie, m'en avaient beaucoup parlé. Et j'étais ravi
+de faire une première connaissance avec ces bêtes, qui sont spéciales
+aux pays chauds et aux navires...
+
+
+
+
+LXI
+
+
+Le printemps! Le printemps!
+
+Sur les murs de ma cour, les rosiers blancs étaient fleuris, les jasmins
+étaient fleuris, les chèvrefeuilles retombaient en longues guirlandes,
+délicieusement odorantes.
+
+Je recommençais à vivre là du matin au soir, dans l'intimité des plantes
+et des vieilles pierres, écoutant le jet d'eau bruire à l'ombre du grand
+prunier, examinant les graminées et les mousses des bois égarées sur les
+bords de mon bassin, et, du côté ardent, où donnait tout le jour le
+soleil, comptant les boutons des cactus.
+
+Les départs du mercredi soir pour la Limoise étaient aussi
+recommencés,--et j'en rêvais, cela va sans dire, d'une semaine à
+l'autre, au grand détriment des leçons et des devoirs.
+
+
+
+
+LXII
+
+
+Je crois que le printemps de cette année-là fut vraiment le plus
+radieux, le plus grisant des printemps de mon enfance, par contraste
+sans doute avec le si pénible hiver pendant lequel avait tout le temps
+sévi le Grand-Singe.
+
+Oh! la fin de mai, les hauts foins, puis les fauchages de juin! Dans
+quelle lumière d'or je revois tout cela!
+
+Les promenades du soir, avec mon père et ma soeur, se continuaient comme
+dans mes premières années; ils venaient maintenant m'attendre à la
+sortie du collège, à quatre heures et demie et nous partions directement
+pour les champs. Notre prédilection, ce printemps-là, se maintint pour
+certaines prairies pleines d'amourettes roses; et au retour je
+rapportais toujours des gerbes de ces fleurs.
+
+Dans cette même région, venait d'éclore une peuplade éphémère de toutes
+petites phalènes noires et roses (du même rose que les amourettes) qui
+dormaient posées partout sur les longues tiges des herbes, et qui
+s'envolaient comme un effeuillement de pétales de fleurs, dès qu'on
+agitait ces foins. C'est à travers d'exquises limpidités d'atmosphère de
+juin, que me réapparaît tout cela... Pendant la classe de l'après-midi,
+l'idée de ces grandes prairies qui m'attendaient, me troublait encore
+plus que l'air tiède et les senteurs printanières entrant à pleines
+fenêtres.
+
+Mais j'ai surtout gardé le souvenir d'un soir où ma mère nous avait
+promis, par exception, d'être de la promenade, pour voir, elle aussi,
+ces champs d'amourettes. Cette fois-là, plus distrait que de coutume,
+j'avais été menacé de retenue par le Grand-Singe, et tout le temps de la
+classe je m'étais cru puni. Cette retenue du soir, qui nous gardait une
+heure de plus par ces beaux temps de juin, était toujours un cruel
+supplice. Mais surtout j'avais le coeur serré en songeant que maman
+viendrait précisément là m'attendre,--et que les printemps étaient
+courts, qu'on allait bientôt faucher les foins, que peut-être une autre
+soirée aussi radieuse ne se retrouverait plus de l'année...
+
+Aussitôt la classe finie, j'allai anxieusement consulter la liste
+fatale, entre les mains du maître d'études: je n'y étais pas! Le
+Grand-Singe-Noir m'avait oublié, ou fait grâce!
+
+Oh! ma joie alors de sortir en courant de ce collège, d'apercevoir maman
+qui avait tenu sa promesse, et qui m'attendait là, souriante, avec mon
+père et ma soeur... L'air qu'on respirait dehors était plus exquis que
+jamais, d'une tiédeur embaumée, et la lumière avait un resplendissement
+de pays chaud.--Quand je repense à ce moment-là, à ces prés
+d'amourettes, à ces phalènes roses, il se mêle à mon regret une espèce
+d'anxiété indéfinissable, comme du reste chaque fois que je me retrouve
+en présence de choses qui m'ont frappé et charmé par des dessous
+mystérieux, avec une intensité que je ne m'explique pas.
+
+
+
+
+LXIII
+
+
+J'ai déjà dit que j'avais toujours été beaucoup plus enfant que mon âge.
+Si on pouvait mettre en présence le personnage que j'étais alors et
+quelques-uns, de ces petits Parisiens de douze ou treize ans élevés par
+les méthodes les plus perfectionnées et les plus modernes, qui déjà
+déclament, pérorent, ont des idées en politique, me glacent par leurs
+conversations, comme ce serait drôle et avec quel dédain ils me
+traiteraient!
+
+Je m'étonne moi-même de la dose d'enfantillage que je conservais pour
+certaines choses, car, en fait d'art et de rêve, malgré le manque de
+procédé, le manque d'acquis, j'allais bien plus loin et plus haut qu'à
+présent, c'est incontestable; et, si ce grimoire enroulé sur un roseau,
+dont je parlais tout à l'heure, existait encore, il vaudrait vingt fois
+ces notes pâles, sur lesquelles il me semble déjà qu'on a secoué de la
+cendre.
+
+
+
+
+LXIV
+
+
+Ma chambre, où je ne m'installais plus jamais pour travailler, où je
+n'entrais plus guère que le soir pour dormir, redevint pendant ce beau
+mois de juin mon lieu de délices, après le dîner, par les longs
+crépuscules tièdes et charmants. C'est que j'avais inventé un jeu, un
+perfectionnement du rat en guenilles que les gamins vulgaires font
+courir au bout d'une ficelle, le soir, dans les jambes des passants. Et
+cela m'amusait, mais d'une façon inouïe, sans lassitude possible. Cela
+m'amuserait encore autant, si j'osais, et je souhaite que mon invention
+soit imitée par tous les petits auxquels on aura l'imprudence de laisser
+lire ce chapitre.
+
+Voici: de l'autre côté de la rue, juste en face de ma fenêtre et au
+premier étage aussi, demeurait une bonne vieille fille appelée
+mademoiselle Victoire (avec de grands bonnets à ruche du temps passé et
+des lunettes rondes). J'avais obtenu d'elle l'autorisation de fixer à
+l'arrêtoir de son contrevent une ficelle qui traversait la rue, et
+venait chez moi s'enrouler en pelote sur un bâton.
+
+Le soir, dès que le jour baissait, un oiseau de ma fabrication--espèce
+de corbeau saugrenu charpenté en fil de fer avec des ailes de soie
+noire--sortait sournoisement d'entre mes persiennes, aussitôt refermées,
+et descendait, d'une allure drôle, se poser au milieu de la rue sur les
+pavés. Un anneau auquel il était suspendu, pouvait courir librement le
+long de la ficelle, devenue invisible au crépuscule, et, tout le temps,
+je le faisais sautiller, sautiller par terre, dans une agitation
+comique.
+
+Et quand les passants se baissaient pour regarder quelle était cette
+invraisemblable bête qui se trémoussait tant,--crac! je tirais bien fort
+le bout gardé dans ma main: l'oiseau alors remontait très haut en l'air,
+après leur avoir sauté au nez.
+
+Oh! derrière mes persiennes, me suis je amusé, ces beaux soirs-là; ai-je
+ri, tout seul, des cris, des effarements, des réflexions, des
+conjectures. Ce qui m'étonne, c'est qu'après le premier moment de
+frayeur, les gens prenaient le parti de rire autant que moi; il est
+vrai, la plupart étaient des voisins, qui devinaient de qui cette
+mystification devait leur venir,--et j'étais aimé dans mon quartier en
+ce temps-là. Ou bien c'étaient des matelots, passants de bonne
+composition, qui se montrent en général indulgents aux enfantillages--et
+pour cause.
+
+Mais ce qui restera pour moi incompréhensible, c'est que, dans ma
+famille, où on péchait plutôt par excès de réserve, on ait pu fermer les
+yeux là-dessus, tolérer même tacitement ce jeu pendant tout un
+printemps; je ne me suis jamais expliqué ce manque de correction, et les
+années, au lieu de m'éclaircir ce mystère, n'ont fait que me le rendre
+plus surprenant encore.
+
+Cet oiseau noir est naturellement devenu une de mes nombreuses reliques:
+de loin en loin, tous les deux ou trois ans, je le regarde: un peu mité,
+mais me rappelant toujours les belles soirées des mois de juin disparus,
+les griseries délicieuses des anciens printemps.
+
+
+
+
+LXV
+
+
+Les jeudis de Limoise, à la rage du soleil, quand tout dormait accablé
+dans la campagne silencieuse, j'avais pris l'habitude de grimper sur le
+vieux mur d'enceinte, au fond du jardin, et d'y rester longtemps, à
+califourchon, immobile à la même place, les touffes de lierre me montant
+jusqu'aux épaules, toutes les mouches et toutes les sauterelles
+bruissant autour de moi. Comme du haut d'un observatoire, je contemplais
+la campagne chaude et morne, les bruyères, les bois, et les légers
+voiles blancs du mirage, que l'extrême chaleur agitait sans cesse d'un
+petit mouvement tremblant de surface de lac. Ces horizons de la Limoise
+conservaient encore pour moi, l'espèce de mystère d'inconnu que je leur
+avais prêté pendant les premiers étés de ma vie. La région un peu
+solitaire qu'on voyait du haut de ce mur, je me la représentais comme
+devant se continuer indéfiniment ainsi, par des landes et des bois, en
+vrai site de contrée primitive; j'avais beau très bien savoir, à
+présent, qu'au delà se trouvaient, comme ailleurs, des routes, des
+cultures et des villes, je réussissais à garder l'illusion de la
+sauvagerie de ces lointains.
+
+Du reste, pour mieux me tromper moi-même, j'avais soin de cacher, avec
+mes doigts repliés en longue-vue, tout ce qui pouvait me gâter cet
+ensemble désert: une vieille ferme là-bas, avec un coin de vigne
+labourée et un bout de chemin. Et là, tout seul, distrait par rien dans
+ce silence plein de bourdonnements d'insectes, dirigeant toujours le
+creux de ma main vers les parties les plus agrestes d'alentour,
+j'arrivais très bien à me donner des impressions de pays exotiques et
+sauvages.
+
+Des impressions de Brésil surtout. Je ne sais pas pourquoi c'était
+plutôt le Brésil, que le bois voisin me représentait, dans ces moments
+de contemplations.
+
+Et il me faut dire en passant comment est ce bois, le premier de tous
+les bois de la terre que j'aie connu et celui que j'ai le plus aimé: de
+très vieux chênes verts, arbres aux feuilles persistantes et d'une
+couleur sombre, formant un peu colonnade de temple avec leurs troncs
+élancés; et là-dessous, aucune broussaille, mais un sol à part,
+constamment sec, recouvert toute l'année de la même petite herbe
+exquise, courte et très fine comme un duvet; çà et là seulement quelques
+bruyères, quelques filipendules, quelques rares fleurettes d'ombre.
+
+
+
+
+LXVI
+
+
+...En classe, on expliquait l'Iliade,--que j'aurais sans doute aimée,
+mais qu'on m'avait rendue odieuse avec les analyses, les pensums, les
+récitations de perroquet;--et tout à coup je m'arrêtai plein
+d'admiration devant le vers fameux:
+
+Bè d'akeôn thina _polufloisboio thalassés_.
+
+qui finit comme le bruit d'une lame de marée montante étalant sa nappe
+d'écume sur les galets d'une plage.
+
+--Remarquez, dit le Grand-Singe, remarquez l'harmonie initiative.
+
+--Oh! oui, va, j'avais remarqué. Pas besoin de me mettre les points sur
+les _i_ pour de telles choses.
+
+Une de mes grandes admirations, moins justifiée peut-être, fut ensuite
+pour ces vers de Virgile:
+
+ Hino adeo media est nobis via; namque sepulcrum
+ Incipit apparere Bianoris:...
+
+Depuis le commencement de l'églogue, du reste, je suivais avec intérêt
+les deux bergers cheminant dans la campagne antique. Et je me la
+représentais si bien, cette campagne romaine d'il y a deux mille ans:
+chaude, un peu aride, avec des broussailles de phyllireas et de chênes
+verts, comme ces régions pierreuses de la Limoise, auxquelles
+précisément je trouvais un charme pastoral, un charme d'autrefois.
+
+Ils cheminaient, les deux bergers, et maintenant ils s'apercevaient que
+la moitié de leur route était faite, «parce que le tombeau de Bianor
+leur apparaissait là-bas...» Oh! comme je le vis surgir, ce tombeau de
+Bianor! Ses vieilles pierres marquaient une tache blanche sur les
+chemins roux couverts de petites plantes un peu brûlées, serpolets ou
+marjolaines, avec çà et là des arbustes maigres au feuillage sombre...
+Et la sonorité de ce mot _Bianoris_ finissant la phrase, évoqua pour
+moi, tout à coup, avec une extraordinaire magie, l'impression des
+musiques que les insectes devaient faire autour des deux voyageurs, dans
+le silence d'un midi très chaud éclairé par un soleil plus jeune, dans
+la sereine tranquillité d'un mois de juin antique. Je n'étais plus en
+classe; j'étais dans cette campagne, en la société de ces bergers,
+marchant sur des fleurettes un peu brûlées, sur des herbes un peu
+roussies, par une journée d'été très lumineuse,--mais cependant atténuée
+et vue dans un certain vague, comme regardée avec une lunette d'approche
+au fond des âges passés...
+
+Qui sait! si le Grand-Singe avait deviné ce qui me causait ce moment de
+distraction, cela eût peut-être amené un rapprochement entre nous.
+
+
+
+
+LXVII
+
+
+Un certain jeudi soir, à la Limoise, tandis qu'arrivait l'heure
+inexorable de s'en aller, j'étais monté seul dans la grande chambre
+ancienne du premier étage où j'habitais. D'abord, je m'étais accoudé à
+la fenêtre ouverte, pour regarder le soleil rouge de juillet s'abaisser
+au bout des champs pierreux et des landes à fougères, dans la direction
+de la mer, invisible et pourtant voisine. Toujours mélancoliques, ces
+couchers de soleil, sur la fin de mes jeudis...
+
+Puis, à la dernière minute avant le départ, une idée, que je n'avais
+jamais eue, me vint de fureter dans cette vieille bibliothèque Louis XV
+qui était près de mon lit. Là, parmi les livres aux reliures d'un autre
+siècle, où les vers, jamais dérangés, perçaient lentement des galeries,
+je trouvai un cahier en gros papier rude d'autrefois, et je l'ouvris
+distraitement... J'appris alors, avec un tressaillement d'émotion, que
+de _midi à quatre heures du soir, le 20 juin 1813, par 110 degrés de
+longitude et 15 degrés de latitude australe_ (entre les tropiques par
+conséquent et dans les parages du Grand Océan), il faisait _beau temps,
+telle mer, jolie brise de sud-est_, qu'il y avait au ciel plusieurs de
+ces petits nuages blancs nommés «queues de chat» et que, le long du
+navire, des dorades passaient...
+
+Morts sans doute depuis longtemps, ceux qui avaient noté ces formes
+fugitives de nuages et qui avaient regardé passer ces dorades... Ce
+cahier, je le compris, était un de ces registres appelés «journaux de
+bord», que les marins tiennent chaque jour; je ne m'en étonnai même pas
+comme d'une chose nouvelle, bien que n'en ayant encore jamais eu entre
+les mains. Mais c'était étrange et inattendu pour moi, de pénétrer ainsi
+tout à coup dans l'intimité de ces aspects du ciel et de la mer, au
+milieu du Grand Océan, et à une date si précise d'une année déjà si
+lointaine... Oh! voir cette mer «belle» et tranquille, ces «queues de
+chat» jetées sur l'immensité profonde de ce ciel bleu, et ces dorades
+rapides traversant les solitudes australes!...
+
+Dans cette vie des marins, dans leur métier qui m'effrayait et qui
+m'était défendu, que de choses devaient être charmantes! Je ne l'avais
+jamais si bien senti que ce soir.
+
+Le souvenir inoubliable de cette petite lecture furtive a été cause que,
+pendant mes quarts à la mer, chaque fois qu'un timonier m'a signalé un
+passage de dorades, j'ai toujours tourné les yeux pour les regarder; et
+toujours j'ai trouvé une espèce de charme à noter ensuite l'incident sur
+le journal du bord,--si peu différent de celui que ces marins de juin
+1813 avaient tenu avant moi.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+
+Aux vacances qui suivirent, le départ pour le Midi et pour les montagnes
+m'enchanta plus que la première fois.
+
+Comme l'année précédente, nous nous mîmes en route, ma soeur et moi, au
+commencement d'août; ce n'était plus une course à l'aventure, il est
+vrai; mais le plaisir de revenir là et d'y retrouver tout ce qui m'avait
+tant charmé, dépassait encore l'amusement de s'en aller à l'inconnu.
+
+Entre le point où s'arrêtait le chemin de fer et le village où nos
+cousins demeuraient, pendant le long trajet en voiture, notre petit
+cocher de louage prit des traverses risquées, ne se reconnut plus et
+nous égara, dans les recoins du reste les plus délicieux. Il faisait un
+temps rare, splendide. Et avec quelle joie je saluai les premières
+paysannes portant sur la tête les grands vases de cuivre, les premiers
+paysans bruns parlant patois, le commencement des terrains couleur de
+sanguine et des genévriers de montagne...
+
+Vers le milieu du jour, pendant une halte pour faire reposer nos chevaux
+au creux d'une vallée d'ombre, dans un village perdu appelé Veyrac, nous
+nous assîmes au pied d'un châtaignier,--et là nous fûmes attaqués par
+les canards de l'endroit, les plus hardis, les plus mal élevés du monde,
+s'attroupant autour de nous avec des cris de la plus haute inconvenance.
+Au départ donc, quand nous fûmes remontés dans notre voiture, ces bêtes
+s'acharnant toujours à nous poursuivre, ma soeur se retourna vers eux et,
+avec la dignité du voyageur antique outragé par une population
+inhospitalière, s'écria: «Canards de Veyrac, soyez maudits!»--Même après
+tant d'années, je ne puis penser de sang-froid à mon fou rire d'alors.
+Surtout je ne puis me rappeler cette journée sans regretter ce
+resplendissement de soleil et de ciel bleu, comme à présent je ne sais
+plus en voir...
+
+À l'arrivée, nous étions attendus sur la route, au pont de la rivière,
+par nos cousins et par les petits Peyral qui agitaient leurs mouchoirs.
+
+Je retrouvai avec bonheur ma petite bande au complet. Nous avions un peu
+grandi les uns et les autres, nous étions plus hauts de quelques
+centimètres; mais nous vîmes tout de suite qu'à part cela nous n'avions
+pas changé, que nous étions aussi enfants, et disposés aux mêmes jeux.
+
+Il y eut un orage effroyable à la tombée de la nuit. Et, pendant qu'il
+tonnait à tout briser, comme si on eût tiré des salves d'artillerie sur
+le toit de la maison de mon oncle; pendant que toutes les vieilles
+gargouilles du village vomissaient de l'eau tourmentée et que des
+torrents couraient sur les pavés en galets noirs des rues, nous nous
+étions réfugiés, les petits Peyral et moi, dans la cuisine, pour y faire
+tapage plus à notre aise et y danser des rondes.
+
+Très grande, cette cuisine; garnie suivant la mode ancienne d'un arsenal
+d'ustensiles en cuivre rouge, séries de poêles et de chaudrons,
+accrochés aux murailles par ordre de grandeur, et brillant comme des
+pièces d'armure. Il faisait presque noir; on commençait à sentir la
+bonne odeur de l'orage, de la terre mouillée, de la pluie d'été; et par
+les épaisses fenêtres Louis XIII, grillées de fer, entraient de minute
+en minute les grandes lueurs vertes aveuglantes qui nous obligeaient,
+malgré nous, de cligner des yeux. Nous tournions, nous tournions comme
+des fous, en chantant à quatre voix: «L'astre des nuits dans son
+paisible éclat...» une chanson sentimentale qui n'a jamais été faite
+pour danser, mais que nous scandions drôlement par moquerie, pour
+l'accommoder en air de ronde. Cela dura je ne sais combien de temps,
+cette sarabande de joie, l'orage nous portant sur les nerfs, l'excès de
+bruit et de vitesse tournante nous grisant comme de petits derviches;
+c'était la fête de mon retour célébrée; c'était une manière d'inaugurer
+dignement les vacances, de narguer le Grand-Singe, d'ouvrir la série des
+expéditions et enfantillages de toutes sortes qui allaient recommencer
+demain pis que jamais.
+
+
+
+
+LXIX
+
+
+Le lendemain, je m'éveillai au petit jour, entendant un bruit cadencé
+dont mon oreille s'était déshabituée: le tisserand voisin, commençant
+déjà, dès l'aube, le va-et-vient de ses métiers centenaires!... Alors,
+la première minute d'indécision une fois passée, je me rappelai avec une
+joie débordante que je venais d'arriver chez l'oncle du Midi; que
+c'était le matin du premier jour; que j'avais en perspective tout un été
+de grand air et de libre fantaisie: août et tout septembre, deux de ces
+mois, qui me passent à présent comme des jours, mais qui me semblaient
+alors avoir de très respectables durées... Avec ivresse, au sortir d'un
+bon sommeil, je repris conscience de moi-même et des réalités de ma vie;
+j'avais «de la joie à mon réveil»...
+
+De je ne sais plus quelle histoire, lue l'hiver précédent, sur les
+Indiens des Grands-Lacs, j'avais retenu ceci, qui m'avait beaucoup
+frappé: un vieux chef Peau-Rouge, dont la fille se languissait d'amour
+pour un Visage-Pâle, avait fini par consentir à la donner à cet
+étranger, afin qu'elle eût encore _de la joie à ses réveils_.
+
+De la joie à ses réveils!... En effet j'avais remarqué depuis bien
+longtemps que le moment du réveil est toujours celui où l'on a plus
+nettement l'impression de ce qui est gai ou triste dans la vie, et où
+l'on trouve plus particulièrement pénible d'être sans joie; mes premiers
+petits chagrins, mes premiers petits remords, mes anxiétés de l'avenir,
+c'était à ce moment toujours qu'ils revenaient plus cruels,--pour
+s'évanouir très vite, il est vrai, en ce temps-là.
+
+Plus tard, ils devaient bien s'assombrir, mes réveils! Et ils sont
+devenus aujourd'hui l'instant de lucidité effroyable où je vois pour
+ainsi dire les dessous de la vie dégagés de tous ces mirages encore
+amusants qui, dans le jour, reviennent me les cacher; l'instant où
+m'apparaissent le mieux la rapidité des années, l'émiettement de tout ce
+à quoi j'essaie de raccrocher mes mains, et le néant final, le grand
+trou béant de la mort, là tout près, que rien ne déguise plus.
+
+Ce matin-là donc, j'eus de la joie à mon réveil, et je me levai de bonne
+heure, ne pouvant tenir en paix dans mon lit, empressé d'aller courir,
+me demandant même par où j'allais commencer ma tournée d'arrivée.
+
+Tous les recoins du village à revoir, et les remparts gothiques, et la
+délicieuse rivière. Et le jardin de mon oncle où, depuis l'an passé, les
+plus improbables papillons avaient pu élire domicile. Et des visites à
+faire, dans de vieilles maisons curieuses, à toutes les bonnes femmes du
+voisinage--qui l'été dernier m'avaient comblé, comme par redevance, des
+plus délicieux raisins de leurs vignes;--une certaine madame Jeanne
+surtout, vieille paysanne riche, qui s'était prise d'adoration pour moi,
+qui faisait toutes mes volontés, et qui, chaque fois qu'elle passait,
+revenant du lavoir comme Nausicaa, roulait d'impayables regards en
+coulisse du côté de la maison de mon oncle, à mon intention... Et les
+vignes et les bois d'alentour, et tous les sentiers de montagnes, et
+Castelnau là-bas, dressant ses tours crénelées sur son piédestal de
+châtaigniers et de chênes, m'appelant dans ses ruines!... Où courir
+d'abord, et comment se lasser d'un tel pays!
+
+La mer, où du reste on ne me conduisait presque plus, en était même
+pour le moment complètement oubliée.
+
+Après ces deux mois charmants, la pénible rentrée des classes, à
+laquelle je ne pouvais m'empêcher de songer, devait avoir pour grande
+diversion le retour de mon frère. Ses quatre ans n'étaient pas tout à
+fait révolus, mais nous savions qu'il venait déjà de quitter l'«île
+mystérieuse» pour nous revenir, et nous l'attendions en octobre. Pour
+moi, ce serait presque une connaissance entièrement à faire; je
+m'inquiétais de savoir s'il m'aimerait en me revoyant, s'il me
+trouverait à son goût, si mille petites choses de moi,--comme par
+exemple ma manière de jouer Beethoven,--lui plairaient.
+
+Je pensais constamment à son arrivée prochaine; je m'en réjouissais
+tellement et j'en attendais un tel changement dans ma vie, que j'en
+oubliais complètement ma frayeur habituelle de l'automne.
+
+Mais je me proposais aussi de le consulter sur mille questions
+troublantes, de lui confier toutes mes angoisses d'avenir; et je savais
+du reste que l'on comptait sur ses avis pour prendre un parti définitif
+à mon sujet, pour me diriger vers les sciences et décider de ma
+carrière: là était le point noir de son retour.
+
+En attendant cet arrêt redoutable, j'allais au moins m'amuser et
+m'étourdir le plus possible sans souci de rien, m'en donner librement et
+plus que jamais, pendant ces vacances que je considérais comme les
+dernières de ma vie de petit enfant.
+
+
+
+
+LXX
+
+
+Après le dîner de midi, il était d'usage chez mon oncle de se tenir
+pendant une heure ou deux à l'entrée de la maison, dans le vestibule
+dallé de pierres et orné d'une grande fontaine guillochée, en cuivre
+rouge: c'était le lieu le plus frais, au moment de la lourde chaleur du
+jour. On y maintenait l'obscurité en fermant tout, et deux ou trois
+petites raies de soleil, où dansaient des mouches, filtraient seulement
+à travers les joints de la grosse porte Louis XIII. Dans le village
+silencieux, où personne ne passait, on n'entendait toujours que le même
+éternel jacassement de poules, toutes les autres bêtes semblant s'être
+endormies.
+
+Moi, je n'y restais point, dans ce vestibule frais. L'accablant soleil
+du dehors m'attirait, et à peine d'ailleurs était-on installé là, en
+cercle, qu'on entendait «Pan! pan!» à la porte de la rue: les petits
+Peyral, qui venaient me chercher, et qui secouaient tous trois le vieux
+frappoir de fer, chauffé à brûler les doigts.
+
+Alors, chapeaux baissés, nous partions chaque jour pour quelque
+entreprise nouvelle, avec des marteaux, des bâtons, des papillonnettes.
+D'abord, les petites rues gothiques pavées de cailloux; puis les
+premiers sentiers alentour du village, toujours couverts d'un matelas de
+balle de blé, où on enfonçait jusqu'aux chevilles et qui entrait dans
+les souliers; puis enfin la campagne, les vignes, les chemins qui
+grimpaient vers les bois; ou bien encore la rivière, guéable pour nous,
+avec ses îlots pleins de fleurs.
+
+Comme revanche de mon calfeutrage et de ma vie trop immobile, trop
+correcte de toute l'année, c'était assez complet; mais il y manquait
+toujours la compagnie d'autres garçons de mon âge, les froissements,--et
+puis cela ne durait que deux mois.
+
+
+
+
+LXXI
+
+
+Un jour, l'idée me vint même, par saugrenuité, par bravade, par je ne
+sais quoi, de faire une chose extrêmement malpropre. Et, après avoir
+cherché toute une matinée ce que ce pourrait bien être, je trouvai.
+
+On sait les nuées de mouches qu'il y a, les étés, dans le Midi,
+souillant tout, en vrai fléau. Au milieu de la cuisine de la maison de
+mon oncle, je connaissais un piège qui leur était tendu, une sorte de
+gargoulette traîtresse, d'une forme spéciale, au fond de laquelle toutes
+venaient infailliblement trouver la mort dans de l'eau de savon. Or, ce
+jour-là, j'avisai au fond de ce vase une horrible masse noirâtre, qui
+représentait des milliers de mouches, toute la noyade des deux ou trois
+jours précédents, et je songeai qu'on pourrait en composer un plat, une
+crêpe par exemple, ou bien une omelette.
+
+Vite, vite, et avec un dégoût qui allait jusqu'à la nausée, je versai
+dans une assiette la pâte noire, et l'emportai clandestinement chez la
+vieille madame Jeanne, mon amoureuse, la seule au monde qui fut capable
+de tout pour moi.
+
+--Une omelette aux mouches! oh! mais, comment donc! Quoi de plus simple!
+dit-elle. Tout de suite du feu, une poêle, des oeufs,--et la chose
+immonde, préalablement bien battue, fut mise à cuire dans sa haute
+cheminée moyen âge, tandis que je regardais, épouvanté et consterné de
+moi-même.
+
+Puis les trois petits Peyral survinrent, qui me réconfortèrent en
+s'extasiant de mon idée comme toujours, et, quand le mets fut à point,
+servi chaud dans un plat, nous allâmes le montrer en triomphe à nos
+familles, marchant tous les quatre en cortège, par rang de taille, et
+chantant «L'astre des nuits» à grosse voix rauque, comme pour porter le
+diable en terre.
+
+
+
+
+LXXII
+
+
+Les fins d'étés surtout étaient délicieuses là-bas, quand les plaines
+devenaient toutes violettes de crocus, au pied des bois déjà jaunis.
+Alors commençaient les vendanges, qui duraient bien quinze jours et qui
+nous enchantaient. Dans des recoins de bois ou de prairies, avoisinant
+ces vignes des petits Peyral où nous passions alors toutes nos journées,
+nous faisions des dînettes de bonbons et de fruits, après avoir dressé
+sur l'herbe les couverts les plus élégants, que nous entourions à
+l'antique de guirlandes de fleurs et dont les assiettes étaient
+composées de pampres jaunes ou de pampres rouges. Des vendangeurs
+venaient là nous apporter des grappes exquises, choisies entre mille,
+et, la chaleur aidant, nous étions vraiment un peu gris quelquefois,
+non pas même de vin doux, car nous n'en buvions pas, mais de raisins
+seulement, comme se grisent, au soleil sur les treilles, les guêpes et
+les mouches.
+
+ * * *
+
+Un matin de la fin de septembre, par un temps pluvieux et déjà frais qui
+sentait mélancoliquement l'automne, j'étais entré dans la cuisine,
+attiré par un feu de branches qui flambait gaiement dans la haute
+cheminée ancienne.
+
+Et puis là, désoeuvré, contrarié de cette pluie, j'imaginai pour me
+distraire de faire fondre une assiette d'étain et de la précipiter,
+toute liquide et brûlante, dans un seau d'eau.
+
+Il en résulta une sorte de bloc tourmenté, qui était d'une belle couleur
+d'argent clair et qui avait un certain aspect de minerai. Je regardai
+cela longuement, très songeur: une idée germait dans ma tête, un projet
+d'amusement nouveau, qui allait peut-être devenir le grand charme de
+cette fin de vacances...
+
+Le soir même, en conférence tenue sur les marches du grand escalier à
+rampe forgée; je parlais aux petits Peyral de présomptions qui m'étaient
+venues, d'après l'aspect du terrain et des plantes, qu'il pourrait bien
+y avoir des mines d'argent dans le pays. Et je prenais, pour le dire,
+de ces airs entendus de coureur d'aventures, comme en ont les principaux
+personnages, dans ces romans d'autrefois qui se passent aux Amériques.
+
+Chercher des mines, cela rentrait bien dans les attributions de ma
+bande, qui partait si souvent avec des pelles et des pioches à la
+découverte des fossiles ou des cailloux rares.
+
+Le lendemain donc, à mi-montagne, comme nous arrivions dans un chemin,
+délicieusement choisi du reste, solitaire, mystérieux, dominé par des
+bois et très encaissé entre de hautes parois moussues, j'arrêtai ma
+bande, avec un flair de chef Peau-Rouge: ça devait être là; j'avais
+reconnu la présence des gisements précieux,--et, en effet, en fouillant
+à la place indiquée, nous trouvâmes les premières pépites (l'assiette
+fondue, que, la veille, j'étais venu enfouir).
+
+Ces mines nous occupèrent sans trêve pendant toute la fin de la saison.
+Eux, absolument convaincus, émerveillés, et moi, qui pourtant fondais
+tous les matins des couverts et des assiettes de cuisine pour alimenter
+nos filons d'argent, moi-même arrivant presque à m'illusionner aussi.
+
+Le lieu isolé, silencieux, exquis, où ces fouilles se passaient, et la
+mélancolie sereine de l'été finissant, jetaient un charme rare sur
+notre petit rêve d'aventuriers. Nous tenions, du reste, nos découvertes
+dans le plus amusant mystère; il y avait maintenant entre nous comme un
+secret de tribu. Et, dans un vieux coffre ignoré du grenier de mon
+oncle, nos richesses, mêlées d'un peu de terre rouge de montagne,
+s'entassaient comme en une caverne d'Ali-Baba.
+
+Nous nous étions promis de les y laisser dormir pendant tout l'hiver,
+jusqu'aux vacances prochaines, où nous comptions bien continuer de
+grossir ce trésor.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+
+Aux premiers jours d'octobre, une joyeuse dépêche de mon père nous
+rappela en toute hâte; mon frère, qui rentrait en Europe par un paquebot
+de Panama, venait de débarquer à Southampton; nous n'avions donc que le
+temps de nous rendre, si nous voulions être à la maison pour le
+recevoir.
+
+Et, en effet, le soir du surlendemain, nous arrivâmes tout juste à
+point, car on l'attendait lui-même quelques heures après par un train de
+nuit. Rien que le temps de remettre dans sa chambre, à leurs places
+d'autrefois, les différents petits bibelots qu'il m'avait confiés quatre
+années auparavant, et il fut l'heure de partir pour la gare à sa
+rencontre. Moi, cela ne me semblait pas une chose réelle, ce retour,
+surtout annoncé si brusquement,--et je n'en avais pas dormi depuis deux
+nuits.
+
+Aussi tombais-je de sommeil à cette gare, malgré mon impatience extrême,
+et ce fut comme dans un rêve que je le vis reparaître, que je
+l'embrassai, intimidé de le retrouver si différent de l'image qui
+m'était restée de lui: noirci, la barbe épaissie, la parole plus brève,
+et m'examinant avec une expression moitié souriante, moitié anxieuse,
+comme pour constater ce que les années avaient commencé à faire de moi
+et démêler ce qu'elles en pourraient tirer plus tard...
+
+En rentrant à la maison, je dormais debout, d'un de ces sommeils
+d'enfant fatigué par un long voyage contre lesquels il n'y a pas de
+résistance, et on m'envoya coucher.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+
+M'éveillant le lendemain matin, avec le souvenir en soubresaut de
+quelque chose d'heureux, avec de la joie tout au fond de moi-même, je
+vis d'abord un objet à silhouette extraordinaire, qui était dans ma
+chambre sur une table: une pirogue de là-bas, évidemment, très svelte et
+très étrange, avec son balancier et ses voiles! Puis mes yeux
+rencontrèrent d'autres objets inconnus: des colliers en coquilles
+enfilés de cheveux humains, des coiffures de plumes, des ornements d'une
+sauvagerie primitive et sombre, accrochés, un peu partout, comme si la
+lointaine Polynésie fût venue à moi pendant mon sommeil... Donc, il
+avait commencé de faire ouvrir ses caisses, mon frère, et il avait dû
+entrer sans bruit pendant que je dormais encore, pour s'amuser à
+grouper autour de moi ces cadeaux destinés à mon musée.
+
+Je me levai bien vite pour aller le retrouver: je l'avais à peine vu la
+veille au soir!...
+
+
+
+
+LXXV
+
+
+Et je le vis à peine aussi, pendant les quelques semaines agitées qu'il
+passa parmi nous. De cette période, qui dura si peu, je n'ai que des
+souvenirs troubles comme on en conserve de choses regardées pendant une
+course trop rapide. Vaguement je me rappelle un train de vie plus gai et
+plus jeune ramené à la maison par sa présence. Je me rappelle aussi
+qu'il semblait par instants avoir des préoccupations absorbantes à
+propos de choses tout à fait en dehors de notre sphère de famille;
+peut-être des regrets pour les pays chauds, pour l'«île délicieuse», ou
+bien des craintes de trop prochain départ?...
+
+Quelquefois je le retenais captivé auprès de mon piano, avec cette
+musique hallucinée de Chopin que je venais tout récemment de découvrir.
+Il s'en inquiéta même, disant que c'était trop, que cela m'énervait.
+Venant à peine d'arriver au milieu de nous, il se trouvait en situation
+de juger mieux et il comprenait peut-être que je subissais un réel
+surmenage intellectuel, en fait d'art s'entend; que Chopin et Peau-d'Âne
+m'étaient aussi dangereux l'un que l'autre; que je devenais d'un
+raffinement excessif, malgré mes accès incohérents d'enfantillage, et
+que presque tous mes jeux étaient des jeux de rêve. Un jour donc, il
+décréta, à ma grande joie, qu'il fallait me faire monter à cheval; mais
+ce fut le seul changement laissé par son passage dans mon éducation.
+Quant à ces graves questions d'avenir que je voulais tant traiter avec
+lui, je les reculais toujours, effrayé d'aborder ces sujets, préférant
+gagner du temps, ne pas prendre de décision encore et prolonger pour
+ainsi dire mon enfance. Cela ne pressait pas, du reste, puisqu'il était
+pour des années avec nous...
+
+...Et un beau matin, quand on comptait si bien le garder, l'ordre lui
+arriva du ministère de la marine, avec un nouveau grade, de partir sans
+délai pour l'Extrême Orient où une expédition s'organisait.
+
+Après quelques journées encore, qui se passèrent en préparatifs pour
+cette campagne imprévue, il s'en alla, comme emporté par un coup de
+vent.
+
+Les adieux cependant furent moins tristes cette fois, parce que son
+absence, pensions-nous, ne durerait que deux années... En réalité,
+c'était son départ éternel, et on devait jeter son corps quelque part
+là-bas au fond de l'océan Indien, vers le milieu du golfe de Bengale...
+
+Quand il fut parti, le bruit de la voiture qui l'emportait s'entendant
+encore, ma mère se tourna vers moi avec une expression de regard qui
+d'abord m'attendrit jusqu'aux fibres profondes; et puis elle m'attira à
+elle, en disant, d'un accent de complète confiance: «Grâce à Dieu, au
+moins nous te garderons toi!»
+
+Me garder moi!... On me garderait!... Oh!... je baissai la tête, en
+détournant mes yeux qui durent changer et devenir un peu sauvages. Je ne
+trouvais plus un mot ni une caresse pour répondre à ma mère.
+
+Cette confiance si sereine de sa part me faisait mal, car, précisément,
+en entendant ce qu'elle venait de me dire: «Nous te garderons, toi!» je
+comprenais pour la première fois de ma vie tout le chemin déjà parcouru
+dans ma tête par ce projet à peine conscient de m'en aller aussi, de
+m'en aller même plus loin que mon frère, et plus partout, par le monde
+entier.
+
+Cette marine m'épouvantait toujours pourtant; je ne l'aimais pas encore,
+oh! non; rien qu'y penser faisait saigner mon coeur de petit être trop
+attaché au foyer, trop enlacé de mille liens très doux. Puis d'ailleurs,
+comment avouer à mes parents une telle idée, comment leur faire cette
+peine, et entrer ainsi en rébellion contre eux!... Mais renoncer à cela,
+se confiner tout le temps dans un même lieu, passer sur la terre et n'en
+rien voir, quel avenir de désenchantement; à quoi bon vivre, à quoi bon
+grandir, alors?...
+
+Et dans ce salon vide, où les fauteuils dérangés, une chaisée tombée,
+laissaient l'impression triste des départs, tandis que j'étais là, tout
+près de ma mère, serré contre elle, mais les yeux toujours détournés et
+l'âme en détresse, je repensai tout à coup au journal de bord de ces
+marins d'autrefois, lu au soleil couchant, le printemps dernier à la
+Limoise; les petites phrases, écrites d'une encre jaunie sur le papier
+ancien, me revinrent lentement l'une après l'autre, avec un charme
+berceur et perfide comme doit être celui des incantations de magie:
+
+«Beau temps... belle mer... légère brise de Sud-Est... Des bancs de
+dorades... passent par bâbord.»
+
+Et avec un frisson de crainte presque religieuse, d'extase panthéiste,
+je vis en esprit tout autour de moi le morne et infini resplendissement
+bleu du Grand Océan austral.
+
+
+
+
+LXXVI
+
+
+Un grand calme triste succéda à ce départ de mon frère, et les jours
+reprirent pour moi une monotonie extrême.
+
+On me destinait toujours à l'École polytechnique, bien que ce ne fût pas
+décidé d'une façon irrévocable. Et quant à cette idée d'être marin, qui
+m'était venue comme malgré moi, elle me charmait et m'épouvantait à un
+degré presque égal; par manque de courage pour trancher une question si
+grave, je reculais toujours d'en parler; j'avais fini même par me dire
+que je réfléchirais encore jusqu'aux vacances prochaines, m'accordant à
+moi-même ces quelques mois comme dernier délai d'irrésolution et
+d'insouciance enfantine.
+
+Et je vivais aussi solitaire qu'autrefois; le pli qu'on m'en avait
+donné était bien pris maintenant, difficile à changer, malgré mes
+troubles, malgré mes envies latentes de courir au loin et au large. Le
+plus souvent je gardais la maison, occupé à peindre d'étranges décors,
+ou bien à jouer du Chopin, du Beethoven, tranquille d'apparence et
+absorbé dans des rêves; et plus que jamais je m'attachais à ce foyer, à
+tous ses recoins, à toutes les pierres de ses murs. Il est vrai,
+maintenant je montais à cheval, mais toujours seul avec des piqueurs,
+jamais avec d'autres enfants de mon âge; je continuais à n'avoir point
+de camarades de jeux.
+
+Cependant cette seconde année de collège me paraissait déjà moins
+pénible que la première, moins lente à passer, et j'avais fini du reste
+par me lier avec deux grands de la classe, mes aînés d'un ou deux ans,
+les seuls qui l'année précédente ne m'avaient pas traité en petit
+personnage impossible. La première glace une fois rompue, c'était devenu
+tout de suite entre nous trois une grande amitié, sentimentale au
+possible; nous nous appelions même par nos noms de baptême, ce qui est
+tout à fait contraire aux belles manières des collèges. Et, comme nous
+ne nous voyions jamais, jamais qu'en classe, obligés de causer
+mystérieusement bas, sous la férule des maîtres, nos relations étaient,
+par cela seul, maintenues dans une courtoisie inaltérable et ne
+ressemblaient pas aux relations ordinaires des enfants entre eux. Je les
+aimais de très bon coeur; pour eux, je me serais fait couper en quatre,
+et m'imaginais vraiment que cela durerait ainsi toute la vie.
+
+Exclusif à l'excès, je considérais le reste de la classe comme
+n'existant pas; cependant un certain moi superficiel, pour le besoin des
+relations sociales, se formait déjà comme une mince enveloppe, et
+commençait à savoir se maintenir à peu près en bons termes avec tous,
+tandis que le vrai moi du fond continuait de leur échapper absolument.
+
+En général, je trouvais moyen d'être assis entre mes deux amis, André et
+Paul. Et, si on nous séparait, nous échangions de continuels billets à
+mots couverts, en une cryptographie dont nous avions seuls la clef.
+
+Toujours des confidences d'amour, ces lettres-là: «Je l'ai vue
+aujourd'hui; elle portait une robe bleue avec de la fourrure grise, et
+une toque avec une aile d'alouette, etc., etc.»--Car nous avions chacun
+fait choix d'une jeune fille, qui formait le sujet ordinaire de nos très
+poétiques causeries.
+
+Un peu de ridicule et de bizarrerie se mêle infailliblement à cette
+époque transitoire de l'âge des garçons, et il me faut bien indiquer
+cette note en passant.
+
+En passant aussi, je vais dire que mes transitions à moi ont duré plus
+longtemps que celles des autres hommes, parce qu'elles m'ont mené d'un
+extrême à l'autre,--en me faisant toucher, du reste, à tous les écueils
+du chemin,--aussi ai-je conscience d'avoir conservé, au moins jusqu'à
+vingt-cinq ans, des côtés bizarres et impossibles...
+
+À présent, je vais faire la confidence de nos trois amours.
+
+André brûlait pour une grande jeune fille, d'au moins seize ans, qui
+allait déjà dans le monde,--et je crois qu'il y avait du vrai dans son
+cas.
+
+Moi, c'était Jeanne et mes deux amis seuls connaissaient ce secret de
+mon coeur. Pour faire comme eux, tout en trouvant cela un peu niais,
+j'écrivais son nom en cryptographie sur mes couvertures de cahiers; par
+goût, par genre, je cherchais à me persuader moi-même de mon amour, mais
+je dois avouer qu'il était un peu factice, car au contraire, entre
+Jeanne et moi, l'espèce de petite coquetterie comique des débuts
+tournait simplement en bonne et vraie amitié,--amitié héréditaire, pour
+ainsi dire, et reflet de celle que nos grands-parents avaient eue. Non,
+mon premier amour véritable, que je conterai tout à l'heure et qui date
+de cette même année, fut pour une vision de rêve.
+
+Quant à Paul,--oh! j'avais trouvé cela bien choquant d'abord, surtout
+avec mes idées de ce temps-là!--lui, c'était une petite parfumeuse,
+qu'il apercevait les dimanches de sortie derrière une vitre de magasin.
+À la vérité, elle s'appelait d'un nom comme Stella ou Olympia, qui la
+relevait beaucoup,--et puis, il avait soin d'entourer cet amour d'un
+lyrisme éthéré pour nous le rendre acceptable. Sur des bouts de papier
+mystérieux, il nous faisait passer constamment les rimes les plus suaves
+à elle dédiées et où son nom en _a_ revenait fréquemment comme un parfum
+de cosmétique.
+
+Malgré toute mon affection pour lui, ces poésies me faisaient sourire de
+pitié agacée. Elles ont été en partie causes que jamais, jamais, à
+aucune époque de ma vie, l'idée ne m'est venue de composer un seul
+vers,--ce qui est assez particulier, je crois, peut-être même unique.
+Mes notes étaient écrites toujours en une prose affranchie de toutes
+règles, farouchement indépendante.
+
+
+
+
+LXXVII
+
+
+Ce Paul, il savait des vers, d'un poète défendu appelé Alfred de Musset,
+qui me troublaient comme quelque chose d'inouï, de révoltant et de
+délicieux. En classe il me les disait à l'oreille, d'une voix
+imperceptible, et, avec un remords, je les lui faisais recommencer:
+
+ Jacque était immobile et regardait Marie,
+ Je ne sais ce qu'avait cette femme endormie
+ D'étrange dans ses traits, de grand, de _déjà vu_.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Dans le cabinet de travail de mon frère,--où j'allais de temps en temps
+m'isoler, retrouvant le regret de son départ,--j'avais vu sur un rayon
+de la bibliothèque un gros volume des oeuvres de ce poète, et la
+tentation m'était souvent venue de le prendre; mais on m'avait dit: «Tu
+ne toucheras à aucun des volumes qui sont là sans nous prévenir,» et ma
+conscience m'arrêtait encore.
+
+Quant à en demander la permission, je savais trop bien qu'elle me serait
+refusée...
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+
+Ceci est un rêve qui date du quatorzième mois de mai de ma vie. Il me
+vint par une de ces nuits tièdes et douces qui succèdent à de longs
+crépuscules délicieux.
+
+Dans ma chambre d'enfant, je m'étais endormi au son lointain de ces airs
+de danse ronde que chantent les matelots et les petites filles autour
+des «bouquets de Mai», dans les rues. Jusqu'à l'instant du sommeil
+profond, j'avais écouté ces très vieux refrains de France que ces gens
+du peuple redisaient là-bas à voix pleine et libre, et qui m'arrivaient
+assourdis, fondus, poétisés, à travers du tranquille silence; j'avais
+été bercé un peu étrangement par le bruit de ces gaietés de vivre, de
+ces débordantes joies, comme en ont, pendant leur jeunesse très
+éphémère, ces êtres plus simples que nous et plus inconscients de la
+mort.
+
+Et, dans mon rêve, il faisait une demi-nuit, qui n'était pas triste,
+mais douce au contraire comme la vrai nuit de mai du dehors, douce,
+tiède et pleine des bonnes odeurs du printemps; j'étais dans la cour de
+ma maison, dont l'aspect n'avait rien de déformé ni d'étrange, et, le
+long des murs tout fleuris de jasmins, de chèvrefeuilles, de roses, je
+m'avançais indécis et troublé, cherchant je ne sais quoi, ayant
+conscience de quelqu'un qui m'attendait et que je désirais ardemment
+voir, ou bien de quelque chose d'inconnu qui allait se passer, et qui
+par avance m'enivrait...
+
+À un point où se trouve un rosier très vieux, planté par un ancêtre et
+gardé respectueusement, bien qu'il donne à peine tous les deux ou trois
+ans une seule rose, j'aperçus une jeune fille, debout et immobile avec
+un sourire de mystère.
+
+L'obscurité devenait un peu lourde, alanguissante.
+
+Il faisait de plus en plus sombre partout, et cependant, sur elle seule,
+demeurait une sorte de vague lumière comme renvoyée par un réflecteur,
+qui dessinait son contour nettement avec une mince ligne d'ombre.
+
+Je devinais qu'elle devait être extrêmement jolie et fraîche; mais son
+front et ses yeux restaient perdus sous un voile de nuit; je ne voyais
+tout à fait bien que sa bouche, qui s'entr'ouvrait pour sourire dans
+l'ovale délicieux de son bas de visage. Elle se tenait tout contre le
+vieux rosier sans fleurs, presque dans ses branches.--La nuit, la nuit
+s'assombrissait toujours. Elle était là comme chez elle, venue je ne
+sais d'où, sans qu'aucune porte eût été ouverte pour la faire entrer;
+elle semblait trouver naturel d'être là, comme moi, je trouvais naturel
+qu'elle y fût.
+
+Je m'approchai bien près pour découvrir ses yeux qui m'intriguaient, et
+alors tout à coup je les vis très bien, malgré l'obscurité toujours plus
+épaisse et plus alourdie: ils souriaient aussi, comme sa bouche;--et ils
+n'étaient pas quelconques,--comme si, par exemple, elle n'eût représenté
+qu'une impersonnelle statue de la jeunesse;--non, ils étaient très
+particuliers au contraire; ils étaient les yeux de _quelqu'un_; de plus
+en plus je me rappelais ce regard déjà aimé et je le _retrouvais_, avec
+des élans de tendresse infinie...
+
+Réveillé alors en sursaut, je cherchai à retenir son fantôme, qui
+fuyait, qui fuyait, qui devenait plus insaisissable et plus irréel, à
+mesure que mon esprit s'éclairait davantage, dans son effort pour se
+souvenir. Était-ce bien possible, pourtant, qu'elle ne fût et n'eût
+jamais été qu'un rien sans vie, replongé maintenant pour toujours dans
+le néant des choses imaginaires, effacées... Je désirais me rendormir,
+pour la revoir; l'idée que c'était fini, rien qu'un rêve, me causait une
+déception, presque une désespérance.
+
+Et je fus très long à l'oublier; je l'aimais, je l'aimais tendrement;
+dès que je repensais à elle, c'était avec une commotion intérieure, à la
+fois douce et douloureuse; tout ce qui n'était pas elle me semblait,
+pour le moment, décoloré et amoindri. C'était bien l'amour, le vrai
+amour, avec son immense mélancolie et son immense mystère, avec son
+suprême charme triste, laissé ensuite comme un parfum à tout ce qu'il a
+touché; ce coin de la cour, où elle m'était apparue, et ce vieux rosier
+sans fleurs qui l'avait entourée de ses branches, gardaient pour moi
+quelque chose d'angoissant et de délicieux qui leur venait d'elle.
+
+
+
+
+LXXIX
+
+
+Juin rayonnait. C'était le soir, l'heure exquise du crépuscule. Dans le
+cabinet de mon frère, j'étais seul, depuis un long moment; par la
+fenêtre, grande ouverte sur un ciel tout en or rose, on entendait les
+martinets pousser leurs cris aigus, en tourbillonnant par nuées
+au-dessus des vieux toits.
+
+Personne ne me savait là, et jamais je ne m'étais senti plus isolé dans
+ce haut de maison, ni plus tenté d'inconnu...
+
+Avec un battement de coeur, j'ouvris ce volume de Musset:
+
+Don Paez!...
+
+Les premières phrases rythmées, musicales, me furent comme chantées par
+une dangereuse voix d'or:
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Sourcils noirs, blanches mains, et, pour la petitesse
+ De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Quand la nuit de printemps fut tout à fait venue, quand mes yeux,
+baissés bien près du volume, ne distinguèrent plus, des vers charmeurs,
+que de petites lignes grises rangées sur le blanc des pages, je sortis,
+seul par la ville.
+
+Dans les rues presque désertes, et pas encore éclairées, des rangs de
+tilleuls ou d'acacias fleuris, faisaient l'ombre plus épaisse et
+embaumaient l'air.
+
+Ayant rabattu mon chapeau de feutre sur mes yeux, comme don Paez, je
+marchais d'un pas souple et léger, relevant la tête vers les balcons, et
+poursuivant je ne sais quels petits rêves enfantins de nuits d'Espagne,
+de sérénades andalouses...
+
+
+
+
+LXXX
+
+
+ ........................................
+
+Les vacances revinrent encore; le voyage dans le Midi eut lieu pour la
+troisième fois, et là-bas, au beau soleil d'août et de septembre, tout
+se passa comme aux précédentes années: mêmes jeux avec ma bande fidèle,
+mêmes expéditions dans les vignes et les montagnes: mêmes rêveries de
+moyen âge dans les ruines de Castelnau, et, aux abords du sentier
+solitaire où gisaient nos filons d'argent, même ardeur à fouiller le sol
+rouge, en prenant des airs d'aventuriers,--bien que, chez les petits
+Peyral, la foi en ces mines n'y fût vraiment plus.
+
+Ce recommencement toujours semblable des étés me donnait parfois
+l'illusion que ma vie d'enfant pourrait indéfiniment se prolonger ainsi;
+cependant, je n'avais plus de _joie à mes réveils_; une espèce
+d'inquiétude, semblable à celle que laisse un devoir non accompli, me
+reprenait chaque matin, de plus en plus péniblement, à la pensée que le
+temps fuyait, que les vacances allaient finir et que je n'avais pas
+encore eu le courage de décider de ma vie.
+
+
+
+
+LXXXI
+
+
+Et un jour, comme on avait déjà dépassé la mi-septembre, je compris, à
+l'anxiété particulièrement grande de mon réveil, qu'il n'y avait plus à
+reculer; le terme que je m'étais assigné à moi-même était venu.
+
+Ma décision,--elle était déjà plus d'à moitié prise au fond de moi-même;
+pour la rendre effective, il ne me restait plus guère qu'à en faire
+l'aveu, et je me promis à moi-même que la journée ne passerait pas sans
+que cela fût accompli, courageusement. C'était à mon frère que je
+voulais me confier d'abord, pensant qu'il commencerait, lui aussi, par
+s'opposer à mon projet de toutes ses forces, mais qu'il finirait par
+prendre mon parti et m'aiderait à gagner ma cause.
+
+Donc, après le dîner de midi, à la rage ardente du soleil, j'emportai
+dans le jardin de mon oncle du papier et une plume,--et là, je
+m'enfermai pour écrire cette lettre. (Cela entrait dans mes habitudes
+d'enfant d'aller ainsi travailler ou faire ma correspondance en plein
+air, et souvent même dans les recoins les plus singulièrement choisis,
+en haut des arbres, sur les toits.)
+
+Une après-midi de septembre brûlante et sans un nuage. Il faisait
+triste, dans ce vieux jardin plus silencieux que jamais, plus _étranger_
+aussi peut-être, me donnant bien plus que de coutume l'impression et le
+regret d'être loin de ma mère, de passer toute une fin d'été sans voir
+ma maison, ni les fleurs de ma chère petite cour.--Du reste, ce que
+j'étais sur le point d'écrire aurait pour résultat de me séparer encore
+davantage de tout ce que j'aimais tant, et j'en avais l'impression
+mélancolique. Il me semblait même qu'il y eût, dans l'air de ce jardin,
+je ne sais quoi d'un peu solennel, comme si les murs, les pruniers, les
+treilles et, là-bas, les luzernes se fussent intéressés à ce premier
+acte grave de ma vie, qui allait se passer sous leurs yeux.
+
+Pour m'installer à écrire, j'hésitai entre deux ou trois places, toutes
+brûlantes, avec très peu d'ombre.--C'était encore une manière de gagner
+du temps, de retarder cette lettre qui, avec mes idées d'alors,
+rendrait pour moi la décision irrévocable, une fois qu'elle serait ainsi
+déclarée. Sur la terre sèche, il y avait déjà des pampres roussis,
+beaucoup de feuilles mortes; des passe-roses, des dahlias devenus hauts
+comme des arbres, fleurissaient plus maigrement au bout de leurs tiges
+longues; l'ardent soleil achevait de dorer ces raisins à grosses graines
+qui mûrissent toujours sur le tard et qui ont une senteur musquée;
+malgré la grande chaleur, la grande limpidité bleue du ciel, on avait
+bien l'impression de l'été finissant.
+
+Ce fut le berceau du fond que je choisis enfin pour m'y établir; les
+vignes y étaient très effeuillées, mais les derniers papillons à reflet
+de métal bleu y venaient encore, avec les guêpes, se poser sur les
+sarments des muscats.
+
+Là, dans un grand calme de solitude, dans un grand silence d'été rempli
+de musiques de mouches, j'écrivis et signai timidement mon pacte avec la
+marine.
+
+De la lettre elle-même, je ne me souviens plus; mais je me rappelle
+l'émotion avec laquelle je la cachetai, comme si, sous cette enveloppe,
+j'avais scellé pour jamais ma destinée.
+
+Après un temps d'arrêt encore et de rêverie, je mis l'adresse: le nom
+de mon frère et le nom d'un pays d'Extrême Orient où il se trouvait
+alors.--Rien de plus à faire maintenant, que d'aller porter cela au
+bureau de poste du village; mais je restai là longtemps assis, très
+songeur, adossé au mur chaud sur lesquels couraient des lézards et
+gardant sur mes genoux, avec épouvante, le petit carré de papier où je
+venais de fixer mon avenir. Puis, l'envie me prenant de jeter les yeux
+sur l'horizon, sur l'espace, je mis le pied dans cette brèche familière
+du mur par laquelle je montais pour regarder fuir les papillons
+imprenables, et je me hissai des deux mains jusqu'au faîte, où je
+demeurai accoudé. Les mêmes lointains connus m'apparurent, les coteaux
+couverts de leurs vignes déjà rousses, les montagnes dont les bois
+jaunis s'effeuillaient, et, là-bas, haut perchée, la grande ruine
+rougeâtre de Castelnau. En avant de tout cela, était le domaine de
+Bories, avec son vieux porche arrondi, peint à la chaux blanche, et, dès
+que je le regardai, la chanson plaintive: «Ah! ah! la bonne
+histoire!...» me revint à l'esprit, étrangement chantée, en même temps
+que me réapparut ce papillon «citron-aurore» qui était piqué depuis deux
+ans là-bas, sous une vitre de mon petit musée...
+
+L'heure approchait où la vieille diligence campagnarde allait partir,
+emportant les lettres au loin. Je descendis de ce mur, je sortis du
+vieux jardin que je refermai à clef, et me dirigeai, lentement vers le
+bureau de poste.
+
+Un peu comme un petit halluciné, je marchais cette fois-là sans prendre
+garde à rien ni à personne. Mon esprit voyageait partout, dans les
+forêts pleines de fougères de l'_île délicieuse_, dans les sables du
+sombre Sénégal où avait habité l'oncle au musée, et à travers le Grand
+Océan austral où _des dorades passaient_.
+
+La réalité assurée et prochaine de tout cela m'enivrait; pour la
+première fois, depuis que j'avais commencé d'exister, le monde et la vie
+me semblaient grands ouverts devant moi; ma route s'éclairait d'une
+lumière toute nouvelle:--une lumière un peu morne, il est vrai, un peu
+triste, mais puissante et qui pénétrait tout, jusqu'aux horizons
+extrêmes avoisinant la vieillesse et la mort.
+
+Puis, des petites images très enfantines se mêlaient aussi de temps en
+temps à mon rêve immense; je me voyais en uniforme de marin, passant au
+soleil sur des quais brûlants de villes exotiques; ou bien revenant à la
+maison, après de périlleux voyages; rapportant des caisses qui étaient
+remplies d'étonnantes choses--et desquelles des cancrelats
+s'échappaient, comme dans la cour de Jeanne, pendant les déballages
+d'arrivée de son père...
+
+Mais tout à coup mon coeur recommença de se serrer: ces retours de
+campagnes lointaines, ils ne pourraient avoir lieu que dans bien des
+années... et alors, les figures qui me recevraient au foyer, seraient
+changées par le temps... Je me les représentai même aussitôt, ces
+figures chéries; dans une pâle vision, elles m'apparurent toutes
+ensemble: un groupe qui m'accueillait avec des sourires de douce
+bienvenue, mais qui était si mélancolique à regarder! Des rides
+marquaient tous les fronts; ma mère avait ses boucles blanches comme
+aujourd'hui... Et grand'tante Berthe, déjà si vieille, pourrait-elle
+être là encore?... J'en étais à faire rapidement, avec crainte, le
+calcul de l'âge de grand-tante Berthe, quand j'arrivai au bureau de la
+poste...
+
+Cependant, je n'hésitai pas; d'une main qui tremblait seulement un peu,
+je glissai ma lettre dans la boîte, et le sort en fut jeté.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+
+J'arrête là ces notes, parce que d'abord la suite n'est pas encore assez
+loin de moi dans le temps pour être livrée aux lecteurs inconnus. Et
+puis, il me semble que mon enfance première a vraiment pris fin ce jour
+où j'ai ainsi décidé mon avenir.
+
+J'avais alors quatorze ans et demi; trois années me restaient par
+conséquent pour me préparer à l'École navale; c'était donc dans les
+choses très raisonnables et très possibles.
+
+Cependant je devais me heurter encore à bien des refus, à des
+difficultés de toutes sortes avant d'entrer au _Borda_. Et ensuite je
+devais traverser bien des années d'hésitations, d'erreurs, de luttes;
+monter à bien des calvaires; payer cruellement d'avoir été élevé en
+petite sensitive isolée; à force de volonté, refondre et durcir ma
+trempe physique, aussi bien que morale,--jusqu'au jour où, vers mes
+vingt-sept ans, un directeur de cirque, après avoir vu comme mes muscles
+se détendaient maintenant en ressorts d'acier, laissa tomber dans son
+admiration ces paroles, les plus profondes que j'aie entendues de ma
+vie; «Quel dommage, monsieur, que votre éducation ait été commencée si
+tard!»
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+
+ ........................................
+
+Nous croyions, ma soeur et moi, revenir encore l'été suivant dans ce
+village...
+
+Mais Azraël passa sur notre route; de terribles choses imprévues
+bouleversèrent notre tranquille et douce vie de famille.
+
+Et ce ne fut que quinze années plus tard, après avoir couru le monde
+entier, que je revis ce coin de la France.
+
+Tout y était bien changé; l'oncle et la tante dormaient au cimetière;
+les grands cousins étaient dispersés; la cousine, qui avait déjà
+quelques fils d'argent mêlés à ses cheveux, se préparait à quitter pour
+toujours ce pays, cette maison vide où elle ne voulait plus rester
+seule; et la Titi, la Maricette (qui ne s'appelaient plus ainsi)
+étaient devenues de grandes jeunes filles en deuil que je ne savais plus
+reconnaître.
+
+Entre deux longs voyages, pressé comme toujours, ma vie allant déjà son
+train de fièvre, je revenais là, moi, pour quelques heures seulement, en
+pèlerinage de souvenir, voulant revoir encore une fois cette maison de
+l'oncle du Midi, avant qu'elle fût livrée à des mains étrangères.
+
+C'était en novembre; un ciel sombre et froid changeait complètement les
+aspects de ce pays, que je n'avais jamais connu qu'au beau soleil des
+étés.
+
+Ayant passé mon unique matinée à revoir mille choses, avec une
+mélancolie toujours croissante, sous ces nuages d'hiver,--j'avais oublié
+ce vieux jardin et ce berceau de vigne à l'ombre duquel s'était décidée
+ma vie, et je voulus y courir, à la dernière minute, avant le départ de
+la voiture qui allait m'emporter pour jamais.
+
+«Vas-y seul, alors!» me dit la cousine, empressée elle aussi à faire
+fermer des caisses. Et elle me remit la grosse clef, la même grosse clef
+que j'emportais autrefois quand je m'en allais en chasse, ma
+papillonnette à la main, aux heures lumineuses et brûlantes des jours
+passés... Oh! les étés de mon enfance, qu'ils avaient été merveilleux et
+enchanteurs...
+
+Pour la dernière des dernières fois, j'entrai dans ce jardin, qui me
+parut tout rapetissé, sous le ciel gris. J'allai d'abord à ce berceau du
+fond,--effeuillé, désolé aujourd'hui,--où j'avais écrit à mon frère ma
+lettre solennelle, et, à l'aide toujours de cette même brèche du mur qui
+me servait jadis, je me hissai sur le faîte, pour regarder furtivement
+la campagne d'alentour, lui dire à la hâte un suprême adieu: le domaine
+de Bories m'apparut, alors, singulièrement rapproché et rapetissé lui
+aussi; méconnaissable, comme du reste ces montagnes du fond qui avaient
+l'air de s'être abaissées pour n'être plus que de petites collines. Et
+tout cela, que j'avais vu jadis si ensoleillé, était sinistre
+aujourd'hui sous ces nuages de novembre, sous cette lumière terne et
+grise. J'eus l'impression que l'arrière-automne était commencé dans ma
+vie, en même temps que sur la terre.
+
+Et du reste, le monde aussi,--le monde que je croyais si immense et si
+plein d'étonnements charmeurs, le jour où je m'étais accoudé sur ce même
+mur, après ma grande décision prise,--le monde entier ne s'était-il pas
+décoloré et rétréci à mes yeux autant que ce pauvre paysage?...
+
+Oh! surtout cette apparition du domaine de Bories, semblable à un
+fantôme de lui-même sous un ciel d'hiver, me causait une mélancolie
+sans bornes.
+
+Et en le regardant, je repensai au papillon a «citron-aurore» qui
+existait toujours sous sa vitre, au fond de mon musée d'enfant; qui
+était resté à sa même place, avec des couleurs aussi fraîches, pendant
+que j'avais couru par toutes les mers... Depuis bien des années, j'avais
+oublié l'association de ces deux choses, et, dès que le papillon jaune
+me fût revenu en mémoire, ramené par le porche de Bories, j'entendis en
+moi-même une petite voix qui reprenait tout doucement: «Ah! ah! la bonne
+histoire!...» Et la petite voix était flûtée et bizarre; surtout elle
+était triste, triste à faire pleurer, triste comme pour chanter, sur une
+tombe, la chanson des années disparues, des étés morts.
+
+FIN
+
+PARIS,--IMP. CHAIX, RUE BERGÈRE, 20.--11382-5-90
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+Format grand in-18
+
+AU MAROC 1 vol.
+AZIYADÉ 1 --
+FLEURS D'ENNUI 1 --
+JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
+LE MARIAGE DE LOTI 1 --
+MON FRÈRE YVES 1 --
+PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --
+PROPOS D'EXIL 1 --
+LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
+
+Format in-8º cavalier
+
+MADAME CHRYSANTHÈME, imprimé sur magnifique
+vélin et illustré d'un grand nombre d'aquarelles
+et de vignettes par ROSSI et MYRBACH 1 vol.
+
+IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--11382-5-50.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le roman d'un enfant, by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN D'UN ENFANT ***
+
+***** This file should be named 23423-8.txt or 23423-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/3/4/2/23423/
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Title: Le roman d'un enfant
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+Release Date: November 9, 2007 [EBook #23423]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN D'UN ENFANT ***
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+<h2>PIERRE LOTI</h2>
+
+<p class="c top5">Dix-neuvi&egrave;me &Eacute;dition.</p>
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+<p class="c top5">PARIS</p>
+
+<p class="c">CALMANN L&Eacute;VY, &Eacute;DITEUR<br />
+ANCIENNE MAISON MICHEL L&Eacute;VY FR&Egrave;RES
+<br />3, RUE AUBER, 3</p>
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+<p class="c">1890
+<br />Droits de reproduction et de traduction r&eacute;serv&eacute;s.</p>
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+<hr class="top10" />
+
+<div class="blockquot"><p class="c top10"><span class="smcap">&agrave; sa majest&eacute; la reine</span><br />
+&nbsp;<br />&Eacute;LISABETH DE ROUMANIE</p>
+
+<p class="r"><i>D&eacute;cembre 188..</i></p>
+
+<p><i>Il se fait presque tard dans ma vie, pour que j'entreprenne ce
+livre: autour de moi, d&eacute;j&agrave; tombe une sorte de nuit; o&ugrave; trouverai-je
+&agrave; pr&eacute;sent des mots assez frais, des mots assez jeunes?</i></p>
+
+<p><i>Je le commencerai demain en mer; au moins essaierai-je d'y mettre
+ce qu'il y a eu de meilleur en moi, &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; il n'y avait
+rien de bien mauvais encore.</i></p>
+
+<p><i>Je l'arr&ecirc;terai de bonne heure, afin que l'amour n'y apparaisse
+qu'&agrave; l'&eacute;tat de r&ecirc;ve impr&eacute;cis.</i></p>
+
+<p><i>Et, &agrave; la souveraine de qui me vient l'id&eacute;e de l'&eacute;crire, je
+l'offrirai comme un humble hommage</i></p>
+
+<p class="r"><i>de mon respect charm&eacute;.</i></p>
+
+<p class="r"><span class="smcap">pierre loti</span>. </p>
+</div>
+
+<hr class="top10" />
+
+<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="0" class="toc">
+<tr><td style="text-indent:-15%;">Chapitres:
+<a href="#I"><b>I, </b></a>
+<a href="#II"><b>II, </b></a>
+<a href="#III"><b>III, </b></a>
+<a href="#IV"><b>IV, </b></a>
+<a href="#V"><b>V, </b></a>
+<a href="#VI"><b>VI, </b></a>
+<a href="#VII"><b>VII, </b></a>
+<a href="#VIII"><b>VIII, </b></a>
+<a href="#IX"><b>IX, </b></a>
+<a href="#X"><b>X, </b></a>
+<a href="#XI"><b>XI, </b></a>
+<a href="#XII"><b>XII, </b></a>
+<a href="#XIII"><b>XIII, </b></a>
+<a href="#XIV"><b>XIV, </b></a>
+<a href="#XV"><b>XV, </b></a>
+<a href="#XVI"><b>XVI, </b></a>
+<a href="#XVII"><b>XVII, </b></a>
+<a href="#XVIII"><b>XVIII, </b></a>
+<a href="#XIX"><b>XIX, </b></a>
+<a href="#XX"><b>XX, </b></a>
+<a href="#XXI"><b>XXI, </b></a>
+<a href="#XXII"><b>XXII, </b></a>
+<a href="#XXIII"><b>XXIII, </b></a>
+<a href="#XXIV"><b>XXIV, </b></a>
+<a href="#XXV"><b>XXV, </b></a>
+<a href="#XXVI"><b>XXVI, </b></a>
+<a href="#XXVII"><b>XXVII, </b></a>
+<a href="#XXVIII"><b>XXVIII, </b></a>
+<a href="#XXIX"><b>XXIX, </b></a>
+<a href="#XXX"><b>XXX, </b></a>
+<a href="#XXXI"><b>XXXI, </b></a>
+<a href="#XXXII"><b>XXXII, </b></a>
+<a href="#XXXIII"><b>XXXIII, </b></a>
+<a href="#XXXIV"><b>XXXIV, </b></a>
+<a href="#XXXVI"><b>XXXVI, </b></a>
+<a href="#XXXVII"><b>XXXVII, </b></a>
+<a href="#XXXVIII"><b>XXXVIII, </b></a>
+<a href="#XXXIX"><b>XXXIX, </b></a>
+<a href="#XL"><b>XL, </b></a>
+<a href="#XLI"><b>XLI, </b></a>
+<a href="#XLII"><b>XLII, </b></a>
+<a href="#XLIII"><b>XLIII, </b></a>
+<a href="#XLIV"><b>XLIV, </b></a>
+<a href="#XLV"><b>XLV, </b></a>
+<a href="#XLVI"><b>XLVI, </b></a>
+<a href="#XLVII"><b>XLVII, </b></a>
+<a href="#XLVIII"><b>XLVIII, </b></a>
+<a href="#XLIX"><b>XLIX, </b></a>
+<a href="#L"><b>L, </b></a>
+<a href="#LI"><b>LI, </b></a>
+<a href="#LII"><b>LII, </b></a>
+<a href="#LIII"><b>LIII, </b></a>
+<a href="#LIV"><b>LIV, </b></a>
+<a href="#LV"><b>LV, </b></a>
+<a href="#LVI"><b>LVI, </b></a>
+<a href="#LVII"><b>LVII, </b></a>
+<a href="#LVIII"><b>LVIII, </b></a>
+<a href="#LIX"><b>LIX, </b></a>
+<a href="#LX"><b>LX, </b></a>
+<a href="#LXI"><b>LXI, </b></a>
+<a href="#LXII"><b>LXII, </b></a>
+<a href="#LXIII"><b>LXIII, </b></a>
+<a href="#LXIV"><b>LXIV, </b></a>
+<a href="#LXV"><b>LXV, </b></a>
+<a href="#LXVI"><b>LXVI, </b></a>
+<a href="#LXVII"><b>LXVII, </b></a>
+<a href="#LXVIII"><b>LXVIII, </b></a>
+<a href="#LXIX"><b>LXIX, </b></a>
+<a href="#LXX"><b>LXX, </b></a>
+<a href="#LXXI"><b>LXXI, </b></a>
+<a href="#LXXII"><b>LXXII, </b></a>
+<a href="#LXXIII"><b>LXXIII, </b></a>
+<a href="#LXXIV"><b>LXXIV, </b></a>
+<a href="#LXXV"><b>LXXV, </b></a>
+<a href="#LXXVI"><b>LXXVI, </b></a>
+<a href="#LXXVII"><b>LXXVII, </b></a>
+<a href="#LXXVIII"><b>LXXVIII, </b></a>
+<a href="#LXXIX"><b>LXXIX, </b></a>
+<a href="#LXXX"><b>LXXX, </b></a>
+<a href="#LXXXI"><b>LXXXI, </b></a>
+<a href="#LXXXII"><b>LXXXII, </b></a>
+<a href="#LXXXIII"><b>LXXXIII</b></a></td></tr>
+<tr><td align="center"><span style="font-size:80%;">[Note du transcripteur: il n'y avait pas de chapitre XXXV.]</span>
+</td></tr>
+</table>
+
+
+<hr class="top10" />
+<h2>LE ROMAN D'UN ENFANT</h2>
+<hr />
+
+
+
+<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3>
+
+
+<p>C'est avec une sorte de crainte que je touche &agrave; l'&eacute;nigme de mes
+impressions du commencement de la vie,&mdash;incertain si bien r&eacute;ellement je
+les &eacute;prouvais moi-m&ecirc;me ou si plut&ocirc;t elles n'&eacute;taient pas des ressouvenus
+myst&eacute;rieusement transmis... J'ai comme une h&eacute;sitation religieuse &agrave;
+sonder cet ab&icirc;me...</p>
+
+<p>Au sortir de ma nuit premi&egrave;re, mon esprit ne s'est pas &eacute;clair&eacute;
+progressivement, par lueurs gradu&eacute;es; mais par jets de clart&eacute;s
+brusques&mdash;qui devaient dilater tout &agrave; coup mes yeux d'enfant et
+m'immobiliser dans des r&ecirc;veries attentives&mdash;puis qui s'&eacute;teignaient, me
+replongeant dans l'inconscience absolue des petits animaux qui viennent
+de na&icirc;tre, des petites plantes &agrave; peine germ&eacute;es.</p>
+
+<p>Au d&eacute;but de l'existence, mon histoire serait simplement celle d'un
+enfant tr&egrave;s choy&eacute;, tr&egrave;s tenu, tr&egrave;s ob&eacute;issant et toujours convenable dans
+ses petites mani&egrave;res, auquel rien n'arrivait, dans son &eacute;troite sph&egrave;re
+ouat&eacute;e, qui ne f&ucirc;t pr&eacute;vu, et qu'aucun coup n'atteignait qui ne f&ucirc;t
+amorti avec une sollicitude tendre.</p>
+
+<p>Aussi voudrais-je ne pas &eacute;crire cette histoire qui serait fastidieuse;
+mais seulement noter, sans suite ni transitions, des instants qui m'ont
+frapp&eacute; d'une &eacute;trange mani&egrave;re,&mdash;qui m'ont frapp&eacute; tellement que je m'en
+souviens encore avec une nettet&eacute; compl&egrave;te, aujourd'hui que j'ai oubli&eacute;
+d&eacute;j&agrave; tant de choses poignantes, et tant de lieux, tant d'aventures, tant
+de visages.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais en ce temps-l&agrave; un peu comme serait une hirondelle, n&eacute;e d'hier,
+tr&egrave;s haut &agrave; l'angle d'un toit, qui commencerait &agrave; ouvrir de temps &agrave;
+autre au bord du nid son petit &#339;il d'oiseau et s'imaginerait, de l&agrave;, en
+regardant simplement une cour ou une rue, voir les profondeurs du monde
+et de l'espace,&mdash;les grandes &eacute;tendues de l'air que plus tard il lui
+faudra parcourir. Ainsi, durant ces minutes de clairvoyance,
+j'apercevais furtivement toutes sortes d'infinis, dont je poss&eacute;dais d&eacute;j&agrave;
+sans doute, dans ma t&ecirc;te, ant&eacute;rieurement &agrave; ma propre existence, les
+conceptions latentes; puis, refermant malgr&eacute; moi l'&#339;il encore trouble
+de mon esprit, je retombais pour des jours entiers dans ma tranquille
+nuit initiale.</p>
+
+<p>Au d&eacute;but, ma t&ecirc;te toute neuve et encore obscure pourrait aussi &ecirc;tre
+compar&eacute;e &agrave; un appareil de photographe rempli de glaces sensibilis&eacute;es.
+Sur ces plaques vierges, les objets insuffisamment &eacute;clair&eacute;s ne donnent
+rien; tandis que, au contraire, quand tombe sur elles une vive clart&eacute;
+quelconque, elles se cernent de larges taches claires, o&ugrave; les choses
+inconnues du dehors viennent se graver.&mdash;Mes premiers souvenirs en effet
+sont toujours de plein &eacute;t&eacute; lumineux, de midis &eacute;tincelants,&mdash;ou bien de
+feux de branches &agrave; grandes flammes roses.</p>
+
+
+
+<h3><a name="II" id="II"></a>II</h3>
+
+
+<p>Comme si c'&eacute;tait d'hier, je me rappelle le soir o&ugrave;, marchant d&eacute;j&agrave; depuis
+quelque temps, je d&eacute;couvris tout &agrave; coup la vraie mani&egrave;re de sauter et de
+courir,&mdash;et me grisai jusqu'&agrave; tomber, de cette chose d&eacute;licieusement
+nouvelle.</p>
+
+<p>Ce devait &ecirc;tre au commencement de mon second hiver, &agrave; l'heure triste o&ugrave;
+la nuit vient. Dans la salle &agrave; manger de ma maison familiale&mdash;qui me
+paraissait alors un lieu immense&mdash;j'&eacute;tais, depuis un moment sans doute,
+engourdi et tranquille sous l'influence de l'obscurit&eacute; envahissante. Pas
+encore de lampe allum&eacute;e nulle part. Mais, l'heure du d&icirc;ner approchant,
+une bonne vint, qui jeta dans la chemin&eacute;e, pour ranimer les b&ucirc;ches
+endormies, une brass&eacute;e de menu bois. Alors ce fut un beau feu clair,
+subitement une belle flamb&eacute;e joyeuse illuminant tout, et un grand rond
+lumineux se dessina au milieu de l'appartement, par terre, sur le tapis,
+sur les pieds des chaises, dans ces r&eacute;gions basses qui &eacute;taient
+pr&eacute;cis&eacute;ment les miennes. Et ces flammes dansaient, changeaient,
+s'enla&ccedil;aient, toujours plus hautes et plus gaies, faisant monter et
+courir le long des murailles les ombres allong&eacute;es des choses... Oh!
+alors je me levai tout droit, saisi d'admiration... car je me souviens &agrave;
+pr&eacute;sent que j'&eacute;tais assis, aux pieds de ma grand'tante Berthe (d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s
+vieille en ce temps-l&agrave;), qui sommeillait &agrave; demi dans sa chaise, pr&egrave;s
+d'une fen&ecirc;tre par o&ugrave; filtrait la nuit grise; j'&eacute;tais assis sur une de
+ces hautes chaufferettes d'autrefois, &agrave; deux &eacute;tages, si commodes pour
+les tout petits enfants qui veulent faire les c&acirc;lins, la t&ecirc;te sur les
+genoux des grand'm&egrave;res ou des grand'tantes... Donc, je me levai, en
+extase, et m'approchai de la flamme; puis, dans le cercle lumineux qui
+se dessinait sur le tapis, je me mis &agrave; marcher en rond, &agrave; tourner, &agrave;
+tourner toujours plus vite et enfin, sentant tout &agrave; coup dans mes jambes
+une &eacute;lasticit&eacute; inconnue, quelque chose comme une d&eacute;tente de ressorts,
+j'inventai une mani&egrave;re nouvelle et tr&egrave;s amusante de faire: c'&eacute;tait de
+repousser le sol bien fort, puis de le quitter des deux pieds &agrave; la fois
+pendant une demi-seconde,&mdash;et de retomber,&mdash;et de profiter de l'&eacute;lan
+pour m'&eacute;lever encore, et de recommencer toujours, pouf, pouf, en faisant
+beaucoup de bruit par terre, et en sentant dans ma t&ecirc;te un petit vertige
+particulier tr&egrave;s agr&eacute;able... De ce moment, je savais sauter, je savais
+courir!</p>
+
+<p>J'ai la conviction que c'&eacute;tait bien la premi&egrave;re fois, tant je me
+rappelle nettement mon amusement extr&ecirc;me et ma joie &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, mais qu'est-ce qu'il a ce petit, ce soir? disait ma
+grand'tante Berthe un peu inqui&egrave;te. Et j'entends encore le son de sa
+voix brusque.</p>
+
+<p>Mais je sautais toujours. Comme ces petites mouches &eacute;tourdies, gris&eacute;es
+de lumi&egrave;re, qui tournoient le soir autour des lampes, je sautais
+toujours dans ce rond lumineux qui s'&eacute;largissait, se r&eacute;tr&eacute;cissait, se
+d&eacute;formait, dont les contours vacillaient comme les flammes.</p>
+
+<p>Et tout cela m'est encore si bien pr&eacute;sent, que j'ai gard&eacute; dans mes yeux
+les moindres rayures de ce tapis sur lequel la sc&egrave;ne se passait. Il
+&eacute;tait d'une certaine &eacute;toffe inusable, tiss&eacute;e dans le pays par les
+tisserands campagnards, et aujourd'hui tout &agrave; fait d&eacute;mod&eacute;e, qu'on
+appelait &laquo;nou&iuml;s&raquo;. (Notre maison d'alors &eacute;tait rest&eacute;e telle que ma
+grand'm&egrave;re maternelle l'avait arrang&eacute;e lorsqu'elle s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute;e &agrave;
+quitter l'<i>&icirc;le</i> pour venir se fixer sur le continent.&mdash;Je reparlerai un
+peu plus tard de cette <i>&icirc;le</i> qui prit bient&ocirc;t, pour mon imagination
+d'enfant, un attrait si myst&eacute;rieux.&mdash;C'&eacute;tait une maison de province tr&egrave;s
+modeste, o&ugrave; se sentait l'aust&eacute;rit&eacute; huguenote, et dont la propret&eacute; et
+l'ordre irr&eacute;prochables &eacute;taient le seul luxe.)</p>
+
+<p>...Dans le cercle lumineux qui, d&eacute;cid&eacute;ment, se r&eacute;tr&eacute;cissait de plus en
+plus, je sautais toujours. Mais, tout en sautant, je <i>pensais</i>, et d'une
+fa&ccedil;on intense qui, certainement, ne m'&eacute;tait pas habituelle. En m&ecirc;me
+temps que mes petites jambes, mon esprit s'&eacute;tait &eacute;veill&eacute;; une clart&eacute; un
+peu plus vive venait de jaillir dans ma t&ecirc;te, o&ugrave; l'aube des id&eacute;es &eacute;tait
+encore si p&acirc;le. Et c'est sans doute &agrave; cet &eacute;veil int&eacute;rieur que ce moment
+fugitif de ma vie doit ses dessous insondables; qu'il doit surtout la
+persistance avec laquelle il est rest&eacute; dans ma m&eacute;moire, grav&eacute;
+ineffa&ccedil;ablement. Mais je vais m'&eacute;puiser en vain &agrave; chercher des mots pour
+dire tout cela, dont l'ind&eacute;cise profondeur m'&eacute;chappe... Voici, je
+regardais ces chaises, align&eacute;es le long des murs, et je me rappelais les
+personnes &acirc;g&eacute;es, grand'm&egrave;res, grand'tantes et tantes, qui y prenaient
+place d'habitude, qui tout &agrave; l'heure viendraient s'y asseoir...
+Pourquoi n'&eacute;taient-elles pas l&agrave;? En ce moment, j'aurais souhait&eacute; leur
+pr&eacute;sence autour de moi comme une protection. Elles se tenaient sans
+doute l&agrave;-haut, au second &eacute;tage, dans leurs chambres; entre elles et moi,
+il y avait les escaliers obscurs, les escaliers que je devinais pleins
+d'ombre et qui me faisaient fr&eacute;mir... Et ma m&egrave;re? J'aurais surtout
+souhait&eacute; sa pr&eacute;sence &agrave; elle; mais je la savais sortie dehors, dans ces
+rues longues dont je ne me repr&eacute;sentais pas bien les extr&eacute;mit&eacute;s, les
+aboutissements lointains. J'avais &eacute;t&eacute; moi-m&ecirc;me la conduire jusqu'&agrave; la
+porte, en lui demandant: &laquo;Tu reviendras, dis?&raquo; Et elle m'avait promis
+qu'en effet elle reviendrait. (On m'a cont&eacute; plus tard qu'&eacute;tant tout
+petit, je ne laissais jamais sortir de la maison aucune personne de la
+famille, m&ecirc;me pour la moindre course ou visite, sans m'&ecirc;tre assur&eacute; que
+son intention &eacute;tait bien de revenir. &laquo;Tu reviendras, dis?&raquo; &eacute;tait une
+question que j'avais coutume de poser anxieusement apr&egrave;s avoir suivi
+jusqu'&agrave; la porte ceux qui s'en allaient.) Ainsi, ma m&egrave;re &eacute;tait sortie...
+cela me serrait un peu le c&#339;ur de la savoir dehors... Les rues!...
+J'&eacute;tais bien content de ne pas y &ecirc;tre, moi, dans les rues, o&ugrave; il faisait
+froid, o&ugrave; il faisait nuit, o&ugrave; les petits enfants pouvaient se perdre...
+Comme on &eacute;tait bien ici, devant ces flammes qui r&eacute;chauffaient; comme on
+&eacute;tait bien, <i>dans sa maison</i>! Peut-&ecirc;tre n'avais-je jamais compris cela
+comme ce soir; peut-&ecirc;tre &eacute;tait-ce ma premi&egrave;re vraie impression
+d'attachement au foyer&mdash;et d'inqui&eacute;tude triste, &agrave; la pens&eacute;e de tout
+l'immense inconnu du dehors. Ce devait &ecirc;tre aussi mon premier instant
+d'affection consciente pour ces figures v&eacute;n&eacute;r&eacute;es de tantes et de
+grand'm&egrave;res qui ont entour&eacute; mon enfance et que, &agrave; cette heure de vague
+anxi&eacute;t&eacute; cr&eacute;pusculaire, j'aurais d&eacute;sir&eacute; avoir toutes, &agrave; leurs places
+accoutum&eacute;es, assises en cercle autour de moi...</p>
+
+<p>Cependant les belles flammes folles dans la chemin&eacute;e avaient l'air de se
+mourir: la brass&eacute;e de menu bois &eacute;tait consum&eacute;e et, comme on n'avait pas
+encore allum&eacute; de lampe, il faisait plus noir. J'&eacute;tais d&eacute;j&agrave; tomb&eacute; une
+fois, sur le tapis de nou&iuml;s, sans me faire de mal, et j'avais recommenc&eacute;
+de plus belle. Par instants, j'&eacute;prouvais une joie &eacute;trange &agrave; aller jusque
+dans les recoins obscurs, o&ugrave; me prenaient je ne sais quelles frayeurs de
+choses sans nom; puis &agrave; revenir me r&eacute;fugier dans le cercle de lumi&egrave;re,
+en regardant avec un frisson si rien n'&eacute;tait sorti derri&egrave;re moi, de ces
+coins d'ombre, pour me poursuivre.</p>
+
+<p>Ensuite, les flammes se mourant tout &agrave; fait, j'eus vraiment peur; tante
+Berthe, trop immobile sur sa chaise et dont je sentais le regard seul me
+suivre, ne me rassurait plus. Les chaises m&ecirc;me, les chaises rang&eacute;es
+autour de la salle, commen&ccedil;aient &agrave; m'inqui&eacute;ter &agrave; cause de leurs grandes
+ombres mouvantes qui, au gr&eacute; de la flamb&eacute;e &agrave; l'agonie, montaient
+derri&egrave;re elles, exag&eacute;rant la hauteur des dossiers le long des murs. Et
+surtout il y avait une porte, entr'ouverte sur un vestibule tout
+noir&mdash;lequel donnait sur le grand salon plus vide et plus noir encore...
+oh! cette porte, je la fixais maintenant de mes pleins yeux, et, pour
+rien au monde, je n'aurais os&eacute; lui tourner le dos.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le d&eacute;but de ces terreurs des soirs d'hiver qui, dans cette
+maison pourtant si aim&eacute;e, ont beaucoup assombri mon enfance.</p>
+
+<p>Ce que je craignais de voir arriver par l&agrave; n'avait encore aucune forme
+pr&eacute;cise; plus tard seulement, mes visions d'enfant prirent figure. Mais
+la peur n'en &eacute;tait pas moins r&eacute;elle et m'immobilisait l&agrave;, les yeux tr&egrave;s
+ouverts, aupr&egrave;s de ce feu qui n'&eacute;clairait plus,&mdash;quand tout &agrave; coup, du
+c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;, par une autre porte, ma m&egrave;re entra... Oh! alors je me jetai
+sur elle; je me cachai la t&ecirc;te, je m'ab&icirc;mai dans sa robe: c'&eacute;tait la
+protection supr&ecirc;me, l'asile o&ugrave; rien n'atteignait plus, le nid des nids
+o&ugrave; l'on oubliait tout...</p>
+
+<p>Et, &agrave; partir de cet instant, le fil de mon souvenir est rompu, je ne
+retrouve plus rien.</p>
+
+
+
+<h3><a name="III" id="III"></a>III</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s l'image ineffa&ccedil;able laiss&eacute;e par cette premi&egrave;re frayeur et cette
+premi&egrave;re danse devant une flamb&eacute;e d'hiver, des mois ont d&ucirc; passer sans
+que rien se grav&acirc;t plus dans ma t&ecirc;te. Je retombai dans cette demi-nuit
+des commencements de la vie que traversaient &agrave; peine d'instables et
+confuses visions, grises ou roses sous des reflets d'aube.</p>
+
+<p>Et je crois que l'impression suivante fut celle-ci, que je vais essayer
+de traduire: impression d'&eacute;t&eacute;, de grand soleil, de nature, et de terreur
+d&eacute;licieuse &agrave; me trouver seul au milieu de hautes herbes de juin qui
+d&eacute;passaient mon front. Mais ici les dessous sont encore plus compliqu&eacute;s,
+plus m&ecirc;l&eacute;s de choses ant&eacute;rieures &agrave; mon existence pr&eacute;sente; je sens que
+je vais me perdre l&agrave; dedans, sans parvenir &agrave; rien exprimer...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait dans un domaine de campagne appel&eacute; &laquo;la Limoise&raquo;, qui jou&eacute; plus
+tard un grand r&ocirc;le dans ma vie d'enfant. Il appartenait &agrave; de tr&egrave;s
+anciens amis de ma famille, les D***, qui, en ville, &eacute;taient nos
+voisins, leur maison touchant presque la n&ocirc;tre. Peut-&ecirc;tre, l'&eacute;t&eacute;
+pr&eacute;c&egrave;dent, &eacute;tais-je d&eacute;j&agrave; venu &agrave; cette Limoise,&mdash;mais &agrave; l'&eacute;tat
+inconscient de poup&eacute;e blanche que l'on avait apport&eacute;e au cou. Ce jour
+dont je vais parler &eacute;tait certainement le premier o&ugrave; j'y venais comme
+petit &ecirc;tre capable de pens&eacute;e, de tristesse et de r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>J'ai oubli&eacute; le commencement, le d&eacute;part, la route en voiture, l'arriv&eacute;e.
+Mais, par un apr&egrave;s-midi tr&egrave;s chaud, le soleil d&eacute;j&agrave; bas, je me revois et
+je me retrouve si bien, seul au fond du vieux jardin &agrave; l'abandon, que
+des murs gris, rong&eacute;s de lierre et de lichen, s&eacute;paraient des bois, des
+landes &agrave; bruy&egrave;res, des campagnes pierreuses d'alentour. Pour moi, &eacute;lev&eacute;
+&agrave; la ville, ce jardin tr&egrave;s grand, qu'on n'entretenait gu&egrave;re, et o&ugrave; les
+arbres fruitiers mouraient de vieillesse, enfermait des surprises et des
+myst&egrave;res de for&ecirc;t vierge. Ayant sans doute franchi les buis de bordure,
+je m'&eacute;tais perdu au milieu d'un des grands carr&eacute;s incultes du fond,
+parmi je ne sais quelles hautes plantes folles,&mdash;des asperges mont&eacute;es,
+je crois bien,&mdash;envahies par de longues herbes sauvages. Puis je
+m'&eacute;tais accroupi, &agrave; la fa&ccedil;on de tous les petits enfants, pour m'enfouir
+davantage dans tout cela qui me d&eacute;passait d&eacute;j&agrave; grandement quand j'&eacute;tais
+debout. Et je restais tranquille, les yeux dilat&eacute;s, l'esprit en &eacute;veil, &agrave;
+la fois effray&eacute; et charm&eacute;. Ce que j'&eacute;prouvais, en pr&eacute;sence de ces choses
+nouvelles, &eacute;tait encore moins de l'&eacute;tonnement que du ressouvenir; la
+splendeur des plantes vertes, qui m'enla&ccedil;ait de si pr&egrave;s, je <i>savais</i>
+qu'elle &eacute;tait partout, jusque dans les profondeurs jamais vues de la
+campagne; je la sentais autour de moi, triste et immense, d&eacute;j&agrave; vaguement
+connue; elle me faisait peur, mais elle m'attirait cependant,&mdash;et, pour
+rester l&agrave; le plus longtemps possible sans qu'on v&icirc;nt me chercher, je me
+cachais encore davantage, ayant pris sans doute l'expression de figure
+d'un petit Peau-Rouge dans la joie de ses for&ecirc;ts retrouv&eacute;es.</p>
+
+<p>Mais tout &agrave; coup je m'entendis appeler: &laquo;Pierre! Pierre! mon petit
+Pierrot!&raquo; Et sans r&eacute;pondre, je m'aplatis bien vite au ras du sol, sous
+les herbages et les fines branches fenouill&eacute;es des asperges.</p>
+
+<p>Encore: &laquo;Pierre! Pierre!&raquo; C'&eacute;tait Lucette; je reconnaissais bien sa
+voix, et m&ecirc;me, &agrave; son petit ton moqueur, je comprenais qu'elle me voyait
+dans ma cache verte. Mais je ne la voyais point, moi; j'avais beau
+regarder de tous les c&ocirc;t&eacute;s: personne!</p>
+
+<p>Avec des &eacute;clats de rire, elle continuait de m'appeler, en se faisant des
+voix de plus en plus dr&ocirc;les. O&ugrave; donc pouvait-elle bien &ecirc;tre?</p>
+
+<p>Ah! l&agrave;-bas, en l'air! perch&eacute;e sur la fourche d'un arbre tout tordu, qui
+avait comme des cheveux gris en lichen.</p>
+
+<p>Je me relevai alors, tr&egrave;s attrap&eacute; d'avoir &eacute;t&eacute; ainsi d&eacute;couvert.</p>
+
+<p>Et en me relevant, j'aper&ccedil;us au loin, par-dessus le fouillis des plantes
+agrestes, un coin des vieux murs couronn&eacute;s de lierre qui enfermaient le
+jardin. (Ils &eacute;taient destin&eacute;s &agrave; me devenir tr&egrave;s familiers plus tard, ces
+murs-l&agrave;; car, pendant mes jeudis de coll&egrave;ge, j'y ai pass&eacute; bien des
+heures, perch&eacute;, observant la campagne pastorale et tranquille, et
+r&ecirc;vant, au bruit des sauterelles, &agrave; des sites encore plus ensoleill&eacute;s de
+pays lointains.) Et ce jour-l&agrave;, leurs pierres grises, disjointes,
+mang&eacute;es de soleil, mouchet&eacute;es de lichen, me donn&egrave;rent pour la premi&egrave;re
+fois de ma vie l'impression mal d&eacute;finie de la <i>v&eacute;tust&eacute; des choses</i>; la
+vague conception des dur&eacute;es ant&eacute;rieures &agrave; moi-m&ecirc;me, du temps pass&eacute;.</p>
+
+<p>Lucette D***, mon a&icirc;n&eacute;e de huit ou neuf ans, &eacute;tait d&eacute;j&agrave; presque une
+grande personne &agrave; mes yeux: je ne pouvais pas la conna&icirc;tre depuis bien
+longtemps, mais je la connaissais depuis tout le temps possible. Un peu
+plus tard, je l'ai aim&eacute;e comme une s&#339;ur; puis sa mort pr&eacute;matur&eacute;e a &eacute;t&eacute;
+un de mes premiers vrais chagrins de petit gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>Et c'est le premier souvenir que je retrouve d'elle, son apparition dans
+les branches d'un vieux poirier. Encore ne s'est-il fix&eacute; ainsi qu'&agrave; la
+faveur de ces deux sentiments tout nouveaux auxquels il s'est trouv&eacute;
+m&ecirc;l&eacute;: l'inqui&eacute;tude charm&eacute;e devant l'envahissante nature verte et la
+m&eacute;lancolie r&ecirc;veuse en pr&eacute;sence des vieux murs, des choses anciennes, du
+vieux temps...</p>
+
+
+
+<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3>
+
+
+<p>Je voudrais essayer de dire maintenant l'impression que la mer m'a
+caus&eacute;e, lors de notre premi&egrave;re entrevue,&mdash;qui fut un bref et lugubre
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Par exception, celle-ci est une impression cr&eacute;pusculaire; on y voyait &agrave;
+peine, et cependant l'image apparue fut si intense qu'elle se grava d'un
+seul coup pour jamais. Et j'&eacute;prouve encore un frisson r&eacute;trospectif, d&egrave;s
+que je concentre mon esprit sur ce souvenir.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais arriv&eacute; le soir, avec mes parents, dans un village de la c&ocirc;te
+saintongeaise, dans une maison de p&ecirc;cheurs lou&eacute;e pour la saison des
+bains. Je savais que nous &eacute;tions venus l&agrave; pour une chose qui s'appelait
+la mer, mais je ne l'avais pas encore vue (une ligne de dunes me la
+cachait, &agrave; cause de ma tr&egrave;s petite taille) et j'&eacute;tais dans une extr&ecirc;me
+impatience de la conna&icirc;tre. Apr&egrave;s le d&icirc;ner donc, &agrave; la tomb&eacute;e de la nuit,
+je m'&eacute;chappai seul dehors. L'air vif, &acirc;pre, sentait je ne sais quoi
+d'inconnu, et un bruit singulier, &agrave; la fois faible et immense, se
+faisait derri&egrave;re les petites montagnes de sable auxquelles un sentier
+conduisait.</p>
+
+<p>Tout m'effrayait, ce bout de sentier inconnu, ce cr&eacute;puscule tombant d'un
+ciel couvert, et aussi la solitude de ce coin de village... Cependant,
+arm&eacute; d'une de ces grandes r&eacute;solutions subites, comme les b&eacute;b&eacute;s les plus
+timides en prennent quelquefois, je partis d'un pas ferme...</p>
+
+<p>Puis, tout &agrave; coup, je m'arr&ecirc;tai glac&eacute;, frissonnant de peur. Devant moi,
+quelque chose apparaissait, quelque chose de sombre et de bruissant qui
+avait surgi de tous les c&ocirc;t&eacute;s en m&ecirc;me temps et qui semblait ne pas
+finir; une &eacute;tendue en mouvement qui me donnait le vertige mortel...
+&Eacute;videmment <i>c'&eacute;tait &ccedil;a</i>; pas une minute d'h&eacute;sitation, ni m&ecirc;me
+d'&eacute;tonnement <i>que ce f&ucirc;t ainsi</i>, non, rien que de l'&eacute;pouvante; je
+<i>reconnaissais</i> et je tremblais. C'&eacute;tait d'un vert obscur presque noir;
+&ccedil;a semblait instable, perfide, engloutissant; &ccedil;a remuait et &ccedil;a se
+d&eacute;menait partout &agrave; la fois, avec un air de m&eacute;chancet&eacute; sinistre.
+Au-dessus, s'&eacute;tendait un ciel tout d'une pi&egrave;ce, d'un gris fonc&eacute;, comme
+un manteau lourd.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s loin, tr&egrave;s loin seulement, &agrave; d'inappr&eacute;ciables profondeurs
+d'horizon, on apercevait une d&eacute;chirure, un jour entre le ciel et les
+eaux, une longue fente vide, d'une claire p&acirc;leur jaune...</p>
+
+<p>Pour la <i>reconna&icirc;tre</i> ainsi, la mer, l'avais-je d&eacute;j&agrave; vue?</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre, inconsciemment, lorsque, vers l'&acirc;ge de cinq on six mois, on
+m'avait emmen&eacute; dans l'<i>&icirc;le</i>, chez une grand'tante, s&#339;ur de ma
+grand'm&egrave;re. Ou bien avait-elle &eacute;t&eacute; si souvent regard&eacute;e par mes anc&ecirc;tres
+marins, que j'&eacute;tais n&eacute; ayant d&eacute;j&agrave; dans la t&ecirc;te un reflet confus de son
+immensit&eacute;.</p>
+
+<p>Nous rest&acirc;mes un moment l'un devant l'autre, moi fascin&eacute; par elle. D&egrave;s
+cette premi&egrave;re entrevue sans doute, j'avais l'insaisissable
+pressentiment qu'elle finirait un jour par me prendre, malgr&eacute; toutes mes
+h&eacute;sitations, malgr&eacute; toutes les volont&eacute;s qui essayeraient de me
+retenir... Ce que j'&eacute;prouvais en sa pr&eacute;sence &eacute;tait non seulement de la
+frayeur, mais surtout une tristesse sans nom, une impression de solitude
+d&eacute;sol&eacute;e, d'abandon, d'exil... Et je repartis en courant, la figure tr&egrave;s
+boulevers&eacute;e, je pense, et les cheveux tourment&eacute;s par le vent, avec une
+h&acirc;te extr&ecirc;me d'arriver aupr&egrave;s de ma m&egrave;re, de l'embrasser, de me serrer
+contre elle; de me faire consoler de mille angoisses anticip&eacute;es,
+inexpressibles, qui m'avaient &eacute;treint le c&#339;ur &agrave; la vue de ces grandes
+&eacute;tendues vertes et profondes.</p>
+
+
+
+<h3><a name="V" id="V"></a>V</h3>
+
+
+<p>Ma m&egrave;re!... D&eacute;j&agrave; deux ou trois fois, dans le cours de ces notes, j'ai
+prononc&eacute; son nom, mais sans m'y arr&ecirc;ter, comme en passant. Il semble
+qu'au d&eacute;but elle n'ait &eacute;t&eacute; pour moi que le refuge naturel, l'asile
+contre toutes les frayeurs de l'inconnu, contre tous les chagrins noirs
+qui n'avaient pas de cause d&eacute;finie.</p>
+
+<p>Mais je crois que la plus lointaine fois o&ugrave; son image m'appara&icirc;t bien
+r&eacute;elle et vivante, dans un rayonnement de vraie et ineffable tendresse,
+c'est un matin du mois de mai, o&ugrave; elle entra dans ma chambre suivie d'un
+rayon de soleil et m'apportant un bouquet de jacinthes roses. Je
+relevais d'une de ces petites maladies d'enfant,&mdash;rougeole ou bien
+coqueluche, je ne sais quoi de ce genre,&mdash;on m'avait condamn&eacute; &agrave; rester
+couch&eacute; pour avoir bien chaud, et, comme je devinais, &agrave; des rayons qui
+filtraient par mes fen&ecirc;tres ferm&eacute;es, la splendeur nouvelle du soleil et
+de l'air, je me trouvais triste entre les rideaux de mon lit blanc; je
+voulais me lever, sortir; je voulais surtout voir ma m&egrave;re, ma m&egrave;re &agrave;
+tout prix...</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, et ma m&egrave;re entra, souriante. Oh! je la revois si bien
+encore, telle qu'elle m'apparut l&agrave;, dans l'embrasure de cette porte,
+arrivant accompagn&eacute;e d'un peu du soleil et du grand air du dehors. Je
+retrouve tout, l'expression de son regard rencontrant le mien, le son de
+sa voix, m&ecirc;me les d&eacute;tails de sa ch&egrave;re toilette, qui para&icirc;trait si dr&ocirc;le
+et si surann&eacute;e aujourd'hui. Elle revenait de faire quelque course
+matinale en ville. Elle avait un chapeau de paille avec des roses jaunes
+et un ch&acirc;le en <i>bar&egrave;ge</i> lilas (c'&eacute;tait l'&eacute;poque du ch&acirc;le) sem&eacute; de petits
+bouquets d'un violet plus fonc&eacute;. Ses papillotes noires&mdash;ses pauvres
+bien-aim&eacute;es papillotes qui n'ont pas chang&eacute; de forme, mais qui sont,
+h&eacute;las! &eacute;claircies et toutes blanches aujourd'hui&mdash;n'&eacute;taient alors m&ecirc;l&eacute;es
+d'aucun fil d'argent. Elle sentait une odeur de soleil et d'&eacute;t&eacute; qu'elle
+avait prise dehors. Sa figure de ce matin-l&agrave;, encadr&eacute;e dans son chapeau
+&agrave; grand bavolet, est encore absolument pr&eacute;sente &agrave; mes yeux.</p>
+
+<p>Avec ce bouquet de jacinthes roses, elle m'apportait aussi un petit pot
+&agrave; eau et une petite cuvette de poup&eacute;e, imit&eacute;s en extr&ecirc;me miniature de
+ces fa&iuml;ences &agrave; fleurs qu'ont les bonnes gens dans les villages.</p>
+
+<p>Elle se pencha sur mon lit pour m'embrasser, et alors je n'eus plus
+envie de rien, ni de pleurer, ni de me lever, ni de sortir; elle &eacute;tait
+l&agrave;, et cela me suffisait; je me sentais enti&egrave;rement consol&eacute;,
+tranquillis&eacute;, chang&eacute;, par sa bienfaisante pr&eacute;sence....</p>
+
+<p>Je devais avoir un peu plus de trois ans lorsque ceci se passait, et ma
+m&egrave;re, environ quarante-deux. Mais j'&eacute;tais sans la moindre notion sur
+l'&acirc;ge de ma m&egrave;re; l'id&eacute;e ne me venait seulement jamais de me demander si
+elle &eacute;tait jeune ou vieille; ce n'est m&ecirc;me qu'un peu plus tard que je me
+suis aper&ccedil;u qu'elle &eacute;tait bien jolie. Non, en ce temps-l&agrave;, c'&eacute;tait elle,
+voil&agrave; tout; autant dire une figure tout &agrave; fait unique, que je ne
+songeais &agrave; comparer &agrave; aucune autre, d'o&ugrave; rayonnaient pour moi la joie,
+la s&eacute;curit&eacute;, la tendresse, d'o&ugrave; &eacute;manait tout ce qui &eacute;tait bon, y compris
+la foi naissante et la pri&egrave;re....</p>
+
+<p>Et je voudrais, pour la premi&egrave;re apparition de cette figure b&eacute;nie dans
+ce livre de souvenir, la saluer avec des mots &agrave; part, si c'&eacute;tait
+possible, avec des mots faits pour elle et comme il n'en existe pas;
+des mots qui &agrave; eux seuls feraient couler les larmes bienfaisantes,
+auraient je ne sais quelle douceur de consolation et de pardon; puis
+renfermeraient aussi l'esp&eacute;rance obstin&eacute;e, toujours et malgr&eacute; tout,
+d'une r&eacute;union c&eacute;leste sans fin... Car, puisque je touche &agrave; ce myst&egrave;re et
+&agrave; cette incons&eacute;quence de mon esprit, je vais dire ici en passant que ma
+m&egrave;re est la seule au monde de qui je n'aie pas le sentiment que la mort
+me s&eacute;parera pour jamais. Avec d'antres cr&eacute;atures humaines, que j'ai
+ador&eacute;es de tout mon c&#339;ur, de toute mon &acirc;me, j'ai essay&eacute; ardemment
+d'imaginer un <i>apr&egrave;s</i> quelconque, un <i>lendemain</i> quelque part ailleurs,
+je ne sais quoi d'immat&eacute;riel ne devant pas finir; mais non, rien, je
+n'ai pas pu&mdash;et toujours j'ai eu horriblement conscience du n&eacute;ant des
+n&eacute;ants, de la poussi&egrave;re des poussi&egrave;res. Tandis que, pour ma m&egrave;re, j'ai
+presque gard&eacute; intactes mes croyances d'autrefois. Il me semble encore
+que, quand j'aurai fini de jouer en ce monde mon bout de r&ocirc;le mis&eacute;rable;
+fini de courir, par tous les chemins non battus, apr&egrave;s l'impossible;
+fini d'amuser les gens avec mes fatigues et mes angoisses, j'irai me
+reposer quelque part o&ugrave; ma m&egrave;re, qui m'aura devanc&eacute;, me recevra; et ce
+sourire de sereine confiance, qu'elle a maintenant, sera devenu alors un
+sourire de triomphante certitude. Il est vrai, je ne vois pas bien ce
+que sera ce lieu vague, qui m'appara&icirc;t comme une p&acirc;le vision grise, et
+les mots, si incertains et flottants qu'ils soient, donnent encore une
+forme trop pr&eacute;cise &agrave; ces conceptions de r&ecirc;ve. Et m&ecirc;me (c'est bien
+enfantin ce que je vais dire l&agrave;, je le sais), et m&ecirc;me, dans ce lieu, je
+me repr&eacute;sente ma m&egrave;re ayant conserv&eacute; son aspect de la terre, ses ch&egrave;res
+boucles blanches, et les lignes droites de son joli profil; que les
+ann&eacute;es m'ab&icirc;ment peu &agrave; peu, mais que j'admire encore. La pens&eacute;e que le
+visage de ma m&egrave;re pourrait un jour dispara&icirc;tre &agrave; mes yeux pour jamais,
+qu'il ne serait qu'une combinaison d'&eacute;l&eacute;ments susceptibles de se
+d&eacute;sagr&eacute;ger et de se perdre sans retour dans l'ab&icirc;me universel, cette
+pens&eacute;e, non seulement me fait saigner le c&#339;ur, mais aussi me r&eacute;volte,
+comme inadmissible et monstrueuse. Oh! non, j'ai le, sentiment qu'il y a
+dans ce visage quelque chose d'&agrave; part que la mort ne touchera pas. Et
+mon amour pour ma m&egrave;re, qui a &eacute;t&eacute; le seul stable des amours de ma vie,
+est d'ailleurs si affranchi de tout lien mat&eacute;riel, qu'il me donne
+presque confiance, &agrave; lui seul, en une indestructible chose, qui serait
+l'&acirc;me; et il me rend encore, par instants, une sorte de dernier et
+inexplicable espoir...</p>
+
+<p>Je ne comprends pas tr&egrave;s bien pourquoi cette apparition de ma m&egrave;re
+aupr&egrave;s de mon petit lit de malade, ce matin, m'a tant frapp&eacute;,
+puisqu'elle &eacute;tait presque constamment avec moi. Il y a l&agrave; encore des
+dessous tr&egrave;s myst&eacute;rieux; c'est comme si, &agrave; ce moment particulier, elle
+m'avait &eacute;t&eacute; r&eacute;v&eacute;l&eacute;e pour la premi&egrave;re fois de ma vie.</p>
+
+<p>Et pourquoi, parmi mes jouets d'enfant conserv&eacute;s, ce pot &agrave; eau de poup&eacute;e
+a-t-il pris, sans que je le veuille, une valeur privil&eacute;gi&eacute;e, une
+importance de relique? Tellement qu'il m'est arriv&eacute;, au loin, sur mer, &agrave;
+des heures de danger, d'y repenser avec attendrissement et de le revoir,
+&agrave; la place qu'il occupe depuis des ann&eacute;es, dans une certaine petite
+armoire jamais ouverte, parmi d'autres d&eacute;bris; tellement que, s'il
+disparaissait, il me manquerait une amulette que rien ne me remplacerait
+plus.</p>
+
+<p>Et ce pauvre ch&acirc;le de bar&egrave;ge lilas, reconnu derni&egrave;rement parmi des
+vieilleries qu'on voulait donner &agrave; des mendiantes, pourquoi l'ai-je fait
+mettre de c&ocirc;t&eacute; comme un objet pr&eacute;cieux?... Dans sa couleur, aujourd'hui
+fan&eacute;e, dans ses petits bouquets rococos d'un dessin indien, je retrouve
+encore comme une protection bienfaisante et un sourire; je crois m&ecirc;me
+que j'y retrouve du calme, de la confiance douce, presque de la foi; il
+s'en &eacute;chappe pour moi toute une &eacute;manation de ma m&egrave;re enfin, m&ecirc;l&eacute;e
+peut-&ecirc;tre aussi &agrave; un regret m&eacute;lancolique pour ces matins de mai
+d'autrefois qui &eacute;taient plus lumineux que ceux de nos jours...</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, je crains qu'il ne paraisse bien ennuyeux &agrave; beaucoup de gens,
+ce livre&mdash;le plus intime d'ailleurs que j'aie jamais &eacute;crit.</p>
+
+<p>En le notant, au milieu de ces calmes des veill&eacute;es qui sont favorables
+aux souvenirs, j'ai constamment pr&eacute;sente &agrave; ma pens&eacute;e l'exquise reine &agrave;
+laquelle j'ai voulu le d&eacute;dier; c'est comme une longue lettre que je lui
+adresserais, avec la certitude d'&ecirc;tre compris jusqu'au bout, et compris
+m&ecirc;me au del&agrave;, dans ces dessous profonds que les mots n'expriment pas.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre comprendront-ils aussi, mes amis inconnus, qui me suivent avec
+une bonne sympathie lointaine. Et du reste tous les hommes qui
+ch&eacute;rissent ou qui ont ch&eacute;ri leur m&egrave;re, ne souriront pas des choses
+enfantines que je viens de dire, j'en suis tr&egrave;s s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Mais, pour tant d'autres auxquels un pareil amour est &eacute;tranger, ce
+chapitre semblera certainement bien ridicule.</p>
+
+<p>Ils n'imaginent pas, ceux-ci, en &eacute;change de leur haussement d'&eacute;paules,
+tout le d&eacute;dain que je leur offre.</p>
+
+
+
+<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI</h3>
+
+
+<p>Pour en finir avec les images tout &agrave; fait confuses des commencements de
+ma vie, je veux encore parler d'un rayon de soleil&mdash;rayon triste cette
+fois,&mdash;qui a laiss&eacute; en moi-m&ecirc;me sa marque ineffa&ccedil;able et dont le sens ne
+me sera jamais expliqu&eacute;.</p>
+
+<p>Au retour du service religieux, un dimanche, ce rayon m'apparut; il
+entrait dans un escalier de la maison, par une fen&ecirc;tre entre-b&acirc;ill&eacute;e, et
+s'allongeait d'une certaine mani&egrave;re bizarre sur la blancheur d'un mur.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais revenu du temple seul avec ma m&egrave;re, et je montais l'escalier en
+lui donnant la main; la maison pleine de silence avait cette sonorit&eacute;
+particuli&egrave;re aux midis tr&egrave;s chauds de l'&eacute;t&eacute;; ce devait &ecirc;tre en ao&ucirc;t ou
+en septembre et, suivant l'usage de nos pays, les contrevents &agrave; demi
+ferm&eacute;s entretenaient une esp&egrave;ce de nuit pendant l'ardeur du soleil.</p>
+
+<p>D&egrave;s l'entr&eacute;e, il me vint une conception d&eacute;j&agrave; m&eacute;lancolique de ce repos du
+dimanche qui, dans les campagnes et dans les recoins paisibles des
+petites villes, est comme un arr&ecirc;t de la vie. Mais quand j'aper&ccedil;us ce
+rayon de soleil plongeant obliquement dans cet escalier par cette
+fen&ecirc;tre, ce fut une impression bien autrement poignante de tristesse;
+quelque chose de tout &agrave; fait incompr&eacute;hensible et de tout &agrave; fait nouveau,
+o&ugrave; entrait peut-&ecirc;tre la notion infuse de la bri&egrave;vet&eacute; des &eacute;t&eacute;s de la vie,
+de leur fuite rapide, et de l'impassible &eacute;ternit&eacute; des soleils... Mais
+d'autres &eacute;l&eacute;ments plus myst&eacute;rieux s'y m&ecirc;laient aussi, qu'il me serait
+impossible d'indiquer m&ecirc;me vaguement.</p>
+
+<p>Je veux seulement ajouter &agrave; l'histoire de ce rayon une suite qui pour
+moi y est intimement li&eacute;e. Des ann&eacute;es et des ann&eacute;es pass&egrave;rent; devenu
+homme, ayant vu les deux bouts du monde et couru toutes les aventures,
+il m'arriva d'habiter, pendant un automne et un hiver, une maison isol&eacute;e
+au fond d'un faubourg de Stamboul. L&agrave;, sur le mur de mon escalier,
+chaque soir &agrave; la m&ecirc;me heure, un rayon de soleil, arriv&eacute; par une fen&ecirc;tre,
+glissait en biais; il &eacute;clairait une sorte de niche qui &eacute;tait creus&eacute;e
+dans la pierre et o&ugrave; j'avais pos&eacute; une amphore d'Ath&egrave;nes. Eh bien, jamais
+je n'ai pu voir descendre ce rayon sans repenser &agrave; l'autre, celui de ce
+dimanche d'autrefois, et sans &eacute;prouver la m&ecirc;me, pr&eacute;cis&eacute;ment, la <i>m&ecirc;me</i>
+impression triste, &agrave; peine att&eacute;nu&eacute;e par le temps et toujours aussi
+pleine de myst&egrave;re. Puis, quand le moment vint o&ugrave; il me fallut quitter la
+Turquie, quitter ce petit logis dangereux de Stamboul que j'avais ador&eacute;,
+&agrave; tous les d&eacute;chirements du d&eacute;part se m&ecirc;la par instants cet &eacute;trange
+regret: jamais plus je ne reverrai le soleil oblique de l'escalier
+descendre sur la niche du mur et sur l'amphore grecque...</p>
+
+<p>&Eacute;videmment, dans les dessous de tout cela il doit y avoir, sinon des
+ressouvenirs de pr&eacute;existences personnelles, au moins des reflets
+incoh&eacute;rents de pens&eacute;es d'anc&ecirc;tres, toutes choses que je suis incapable
+de d&eacute;gager mieux de leur nuit et de leur poussi&egrave;re... D'ailleurs je ne
+sais plus, je ne vois plus; me voici de nouveau entr&eacute; dans le domaine du
+r&ecirc;ve qui s'efface, de la fum&eacute;e qui fuit, de l'insaisissable rien...</p>
+
+<p>Et tout ce chapitre, presque inintelligible, n'a d'autre excuse que
+d'avoir &eacute;t&eacute; &eacute;crit avec un grand effort de sinc&eacute;rit&eacute;, d'&ecirc;tre absolument
+vrai.</p>
+
+
+
+<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII</h3>
+
+
+<p>Au printemps, &agrave; la toute fra&icirc;che splendeur de mai, sur un chemin
+solitaire appel&eacute;: la route des Fontaines...</p>
+
+<p>(J'ai cherch&eacute; &agrave; mettre &agrave; peu pr&egrave;s par ordre de date ces souvenirs; je
+pense que je pouvais avoir cinq ans lorsque ceci se passait.)</p>
+
+<p>Donc, assez grand d&eacute;j&agrave; pour me promener avec mon p&egrave;re et ma s&#339;ur,
+j'&eacute;tais l&agrave;, un matin de ros&eacute;e, extasi&eacute; de voir tout devenu si vert, de
+voir si promptement les feuilles &eacute;largies, les buissons touffus; sur les
+bords du chemin, les herbes mont&eacute;es toutes ensemble, comme un immense
+bouquet sorti en m&ecirc;me temps de toute la terre, &eacute;taient fleuries d'un
+d&eacute;licieux m&eacute;lange de g&eacute;raniums roses et de v&eacute;roniques bleues; et j'en
+ramassais, j'en ramassais de ces fleurs, ne sachant auxquelles courir,
+pi&eacute;tinant dessus, me mouillant les jambes de ros&eacute;e, &eacute;merveill&eacute; de tant
+de richesses &agrave; ma discr&eacute;tion, voulant prendre &agrave; pleines mains et tout
+emporter. Ma s&#339;ur, qui d&eacute;j&agrave; tenait une gerbe d'aub&eacute;pines, d'iris, de
+longues gramin&eacute;es comme des aigrettes, se penchait vers moi, me tirant
+par la main, disant: &laquo;Allons, c'est assez, &agrave; pr&eacute;sent; nous ne pourrons
+jamais tout cueillir, tu vois bien.&raquo; Mais je n'&eacute;coutais pas, absolument
+gris&eacute; par la magnificence de tout cela, ne me rappelant pas avoir jamais
+vu rien de pareil.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le commencement de ces promenades avec mon p&egrave;re et ma s&#339;ur qui,
+pendant longtemps (jusqu'&agrave; l'&eacute;poque maussade des cahiers, des le&ccedil;ons,
+des devoirs) se firent presque chaque jour, tellement que je connus de
+tr&egrave;s bonne heure les chemins des environs et les vari&eacute;t&eacute;s des fleurs
+qu'on y pouvait moissonner.</p>
+
+<p>Pauvres campagnes de mon pays, monotones mais que j'aime quand m&ecirc;me;
+monotones, unies, pareilles; prairies de foins et de marguerites o&ugrave;, en
+ces temps-l&agrave;, je disparaissais, enfoui sous les tiges vertes; champs de
+bl&eacute;, avec des sentiers bord&eacute;s d'aub&eacute;pines.... Du c&ocirc;t&eacute; de l'Ouest, au
+bout des lointains, je cherchais des yeux la mer qui, parfois, quand on
+&eacute;tait all&eacute; tr&egrave;s loin, montrait au-dessus de ces lignes d&eacute;j&agrave; si planes,
+une autre petite raie bleu&acirc;tre plus compl&egrave;tement droite,&mdash;et attirante,
+attirante &agrave; la longue comme un grand aimant patient, s&ucirc;r de sa puissance
+et pouvant attendre.</p>
+
+<p>Ma s&#339;ur, et mon fr&egrave;re dont je n'ai pas parl&eacute; encore, &eacute;taient de bien des
+ann&eacute;es mes a&icirc;n&eacute;s, de sorte qu'il semblait, alors surtout, que je fusse
+d'une g&eacute;n&eacute;ration suivante.</p>
+
+<p>Donc, ils &eacute;taient pour me g&acirc;ter, en plus de mon p&egrave;re et de ma m&egrave;re, de
+mes grand'm&egrave;res, de mes tantes et grand'tantes. Et, seul enfant au
+milieu d'eux tous, je poussais comme un petit arbuste trop soign&eacute; en
+serre, trop garanti, trop ignorant des halliers et des ronces....</p>
+
+
+
+<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h3>
+
+
+<p>On a avanc&eacute; que les gens dou&eacute;s pour bien peindre (avec des couleurs ou
+avec des mots) sont probablement des esp&egrave;ces de demi-aveugles, qui
+vivent d'habitude dans une p&eacute;nombre, dans un brouillard lunaire, le
+regard tourn&eacute; en dedans, et qui alors, quand par hasard ils voient, sont
+impressionn&eacute;s dix fois plus vivement que les autres hommes.</p>
+
+<p>Cela me semble un peu paradoxal.</p>
+
+<p>Mais il est certain que la p&eacute;nombre dispose &agrave; mieux voir; comme dans les
+panoramas, par exemple, cette obscurit&eacute; des vestibules qui pr&eacute;pare si
+bien au grand trompe-l'&#339;il final.</p>
+
+<p>Au cours de ma vie, j'aurais donc &eacute;t&eacute; moins impressionn&eacute; sans doute par
+la fantasmagorie changeante du monde, si je n'avais commenc&eacute; l'&eacute;tape
+dans un milieu presque incolore, dans le coin le plus tranquille de la
+plus ordinaire des petites villes: recevant une &eacute;ducation aust&egrave;rement
+religieuse; bornant mes plus grands voyages &agrave; ces bois de la Limoise,
+qui me semblaient profonds comme les for&ecirc;ts primitives, ou bien a ces
+plages de l'&laquo;&icirc;le&raquo;, qui me mettaient un peu d'immensit&eacute; dans les yeux
+lors de mes visites &agrave; mes vieilles tantes de Saint-Pierre-d'Oleron.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait surtout dans la cour de notre maison que se passait le plus
+clair de mes &eacute;t&eacute;s; il me semblait que ce f&ucirc;t l&agrave; mon principal domaine,
+et je l'adorais....</p>
+
+<p>Bien jolie, il est vrai, cette cour; plus ensoleill&eacute;e et a&eacute;r&eacute;e, et
+fleurie que la plupart des jardins de ville. Sorte de longue avenue de
+branches vertes et de fleurs, bord&eacute;e au midi par de vieux petite murs
+bas d'o&ugrave; retombaient des rosiers, des ch&egrave;vrefeuilles, et que d&eacute;passaient
+des t&ecirc;tes d'arbres fruitiers du voisinage. Longue avenue tr&egrave;s fleurie
+donnant des illusions de profondeur, elle s'en allait en perspective
+fuyante, sous des berceaux de vigne et de jasmin, jusqu'&agrave; un recoin qui
+s'&eacute;largissait comme un grand salon de verdure,&mdash;puis elle finissait &agrave; un
+chai, de construction tr&egrave;s ancienne, dont les pierres grises
+disparaissaient sous des treilles et du lierre.</p>
+
+<p>Oh! que je l'ai aim&eacute;e, cette cour, et que je l'aime encore!</p>
+
+<p>Les plus p&eacute;n&eacute;trants premiers souvenirs que j'en aie gard&eacute;s, sont, je
+crois, ceux des belles soir&eacute;es longues de l'&eacute;t&eacute;.&mdash;Oh! revenir de la
+promenade, le soir, &agrave; ces cr&eacute;puscules chauds et limpides qui &eacute;taient
+certainement bien plus d&eacute;licieux alors qu'aujourd'hui; rentrer dans
+cette cour, que les daturas, les ch&egrave;vrefeuilles remplissaient des plus
+suaves odeurs, et, en arrivant, apercevoir d&egrave;s la porte toute cette
+longue enfilade de branches retombantes!... Par-dessous un premier
+berceau, de jasmin de la Virginie, une trou&eacute;e dans la verdure laissait
+para&icirc;tre un coin encore lumineux du rouge couchant. Et, tout au fond,
+parmi les masses d&eacute;j&agrave; assombries des feuillages, on distinguait trois ou
+quatre personnes bien tranquillement assises sur des chaises;&mdash;des
+personnes en robe noire, il est vrai, et immobiles&mdash;mais tr&egrave;s
+rassurantes quand m&ecirc;me, tr&egrave;s connues, tr&egrave;s aim&eacute;es: m&egrave;re, grand'm&egrave;re et
+tantes. Alors je prenais ma course pour aller me jeter sur leurs
+genoux,&mdash;et c'&eacute;tait un des instants les plus amusants de ma journ&eacute;e.</p>
+
+
+
+<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX</h3>
+
+
+<p>...Deux enfants, deux tout petits, assis bien pr&egrave;s l'un de l'autre, sur
+des tabourets bas, dans une grande chambre qui s'emplissait d'ombre &agrave;
+l'approche d'un cr&eacute;puscule de mars. Deux tout petits de cinq &agrave; six ans,
+en pantalons courts, blouses et tabliers blancs par-dessus, &agrave; la mode de
+ce temps-l&agrave;; bien tranquilles, apr&egrave;s avoir fait le diable, s'amusant
+dans un coin avec des crayons et des bouts de papier,&mdash;l'esprit inqui&eacute;t&eacute;
+d'une vague crainte cependant, &agrave; cause de la lumi&egrave;re mourante.</p>
+
+<p>Des deux b&eacute;b&eacute;s, un seul dessinait, c'&eacute;tait moi. L'autre&mdash;un ami invit&eacute;
+pour la journ&eacute;e par exception&mdash;regardait faire, du plus pr&egrave;s qu'il
+pouvait. Avec difficult&eacute;, mais en confiance cependant, il suivait les
+fantaisies de mon crayon, que je prenais soin de lui expliquer &agrave;
+mesure. Et, de fait, les explications devaient &ecirc;tre n&eacute;cessaires, car
+j'ex&eacute;cutais deux compositions de sentiment que j'intitulais, l'une, <i>le
+Canard heureux</i>; l'autre, <i>le Canard malheureux</i>.</p>
+
+<p>La chambre o&ugrave; cela se passait avait d&ucirc; &ecirc;tre meubl&eacute;e vers 1805, quand
+s'&eacute;tait mari&eacute;e la pauvre tr&egrave;s vieille grand'm&egrave;re qui l'habitait encore
+et qui, ce soir-l&agrave;, assise dans son fauteuil de forme Directoire,
+chantait toute seule sans prendre garde &agrave; nous.</p>
+
+<p>C'est confus&eacute;ment que je m'en souviens de cette grand'm&egrave;re, car sa mort
+est survenue peu apr&egrave;s ce jour. Et comme je ne rencontrerai m&ecirc;me plus
+gu&egrave;re son image vivante dans le cours de ces notes, je vais ouvrir ici
+une parenth&egrave;se pour elle.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que jadis, au milieu de toute sorte d'&eacute;preuves, elle avait &eacute;t&eacute;
+une vaillante et admirable m&egrave;re. Apr&egrave;s des revers comme on en &eacute;prouvait
+en ces temps-l&agrave;, ayant perdu son mari tout jeune &agrave; la bataille de
+Trafalgar, et ensuite son fils a&icirc;n&eacute; au naufrage de la <i>M&eacute;duse</i>, elle
+s'&eacute;tait mise r&eacute;solument &agrave; travailler pour &eacute;lever son second fils&mdash;mon
+p&egrave;re&mdash;jusqu'au moment o&ugrave;, lui, avait pu en &eacute;change l'entourer de soins
+et de bien-&ecirc;tre. Vers ses quatre-vingts ans (qui n'&eacute;taient pas loin de
+sonner quand je vins au monde) l'enfance s&eacute;nile avait tout &agrave; coup
+terrass&eacute; son intelligence; je ne l'ai donc gu&egrave;re connue qu'ainsi, les
+id&eacute;es perdues, l'&acirc;me absente. Elle s'arr&ecirc;tait longuement devant certaine
+glace, pour causer, sur le ton le plus aimable, avec son propre reflet
+qu'elle appelait &laquo;ma bonne voisine&raquo;, ou &laquo;mon cher voisin&raquo;. Mais sa folie
+consistait surtout &agrave; chanter avec une exaltation excessive, <i>la
+Marseillaise, la Parisienne, le Chant du D&eacute;part</i>, tous les grands hymnes
+de transition qui, au temps de sa jeunesse, avaient passionn&eacute; la France;
+cependant elle avait &eacute;t&eacute; tr&egrave;s calme, &agrave; ces &eacute;poques agit&eacute;es, ne
+s'occupant que de son int&eacute;rieur et de son fils,&mdash;et on trouvait d'autant
+plus singulier cet &eacute;cho tardif des grandes tourmentes d'alors, &eacute;veill&eacute;
+au fond de sa t&ecirc;te a l'heure o&ugrave; s'accomplissait pour elle le noir
+myst&egrave;re de la d&eacute;sorganisation finale. Je m'amusais beaucoup &agrave; l'&eacute;couter;
+souvent j'en riais,&mdash;bien que sans moquerie irr&eacute;v&eacute;rencieuse,&mdash;et jamais,
+elle ne me faisait peur, parce qu'elle &eacute;tait rest&eacute;e absolument jolie:
+des traits fins et r&eacute;guliers, le regard bien doux, de magnifiques
+cheveux &agrave; peine blancs, et, aux joues, ces d&eacute;licates couleurs de rose
+s&eacute;ch&eacute;e que les vieillards de sa g&eacute;n&eacute;ration avaient souvent le privil&egrave;ge
+de conserver. Je ne sais quoi de modeste, de discret, de candidement
+honn&ecirc;te &eacute;tait dans toute sa petite personne encore gracieuse, que je
+revois le plus souvent envelopp&eacute;e d'un ch&acirc;le de cachemire rouge et
+coiff&eacute;e d'un bonnet de l'ancien temps &agrave; grandes coques de ruban vert.</p>
+
+<p>Sa chambre, o&ugrave; j'aimais venir jouer parce qu'il y avait de l'espace et
+qu'il y faisait soleil toute l'ann&eacute;e, &eacute;tait d'une simplicit&eacute; de
+presbyt&egrave;re campagnard: des meubles du Directoire en noyer cir&eacute;, le grand
+lit drap&eacute; d'une &eacute;paisse cotonnade rouge; des murs peints &agrave; l'ocre jaune,
+auxquels &eacute;taient accroch&eacute;es, dans des cadres d'or terni, des aquarelles
+repr&eacute;sentant des vases et des bouquets. De tr&egrave;s bonne heure, je me
+rendais compte de tout ce que cette chambre avait d'humble et d'ancien
+dans son arrangement; je me disais m&ecirc;me que la bonne vieille a&iuml;eule aux
+chansons devait &ecirc;tre beaucoup moins riche que mon autre grand'm&egrave;re, plus
+jeune d'une vingtaine d'ann&eacute;es et toujours v&ecirc;tue de noir, qui m'imposait
+bien davantage...</p>
+
+<p>&Agrave; pr&eacute;sent, je reviens &agrave; mes deux compositions au crayon, les premi&egrave;res
+assur&eacute;ment que j'aie jamais jet&eacute;es sur le papier: ces deux canards,
+occupant des situations sociales si diff&eacute;rentes.</p>
+
+<p>Pour le <i>Canard heureux</i> j'avais repr&eacute;sent&eacute;, dans le fond du tableau,
+une maisonnette et, pr&egrave;s de l'animal lui-m&ecirc;me, une grosse bonne femme
+qui l'appelait pour lui donner &agrave; manger.</p>
+
+<p><i>Le Canard malheureux</i>, au contraire, nageait seul, abandonn&eacute; sur une
+sorte de mer brumeuse que figuraient deux ou trois traits parall&egrave;les,
+et, dans le lointain, on apercevait les contours d'un morne rivage. Le
+papier mince, feuillet arrach&eacute; &agrave; quelque livre, &eacute;tait imprim&eacute; au revers,
+et les lettres, les lignes transparaissaient en taches gris&acirc;tres qui
+subitement produisirent &agrave; mes yeux l'impression des nuages du ciel;
+alors ce petit dessin, plus informe qu'un barbouillage d'&eacute;colier sur un
+mur de classe, se compl&eacute;ta &eacute;trangement de ces taches du fond, prit tout
+&agrave; coup pour moi une effrayante profondeur; le cr&eacute;puscule aidant, il
+s'agrandit comme une vision, se creusa au loin comme les surfaces p&acirc;les
+de la mer. J'&eacute;tais &eacute;pouvant&eacute; de mon &#339;uvre, y d&eacute;couvrant des choses que
+je n'y avais certainement pas mises et qui d'ailleurs devaient m'&ecirc;tre &agrave;
+peine connues.&mdash;&laquo;Oh! disais-je avec exaltation, la voix toute chang&eacute;e, &agrave;
+mon petit camarade qui ne comprenait pas du tout, oh! vois-tu... je ne
+peux pas le regarder!&raquo; Je le cachais sous mes doigts, ce dessin, mais
+j'y revenais toujours. Et le regardais si attentivement au contraire,
+qu'aujourd'hui, apr&egrave;s tant d'ann&eacute;es, je le revois encore tel qu'il
+m'apparut l&agrave;, transfigur&eacute;: une lueur tra&icirc;nait sur l'horizon de cette
+mer si gauchement esquiss&eacute;e, le reste du ciel &eacute;tait charg&eacute; de pluie, et
+cela me semblait &ecirc;tre un soir d'hiver par grand vent; le canard
+malheureux, seul, loin de sa famille et de ses amis, se dirigeait (sans
+doute pour s'y abriter pendant la nuit), vers, ce rivage brumeux l&agrave;-bas,
+sur lequel pesait la plus d&eacute;sol&eacute;e tristesse... Et certainement, pendant
+une minute furtive, j'eus la prescience compl&egrave;te de ces serrements de
+c&#339;ur que je devais conna&icirc;tre plus tard au cours de ma vie de marin,
+lorsque, par les mauvais temps de d&eacute;cembre, mon bateau entrerait le
+soir, pour s'abriter jusqu'au lendemain, dans quelque baie inhabit&eacute;e de
+la c&ocirc;te bretonne, ou bien et surtout, aux cr&eacute;puscules de l'hiver
+austral, vers les parages de Magellan, quand nous viendrions chercher un
+peu de protection pour la nuit aupr&egrave;s de ces terres perdues qui sont
+l&agrave;-bas, aussi inhospitali&egrave;res, aussi infiniment d&eacute;sertes que les eaux
+d'alentour...</p>
+
+<p>Quand l'esp&egrave;ce de vision fut partie, dans la grande chambre nue et
+envahie d'ombre o&ugrave; ma grand'm&egrave;re chantait, je me retrouvai, comme
+devant, un tout petit &ecirc;tre n'ayant encore rien vu du vaste monde, ayant
+peur sans savoir de quoi, et ne comprenant m&ecirc;me plus bien comment
+l'envie de pleurer lui &eacute;tait venue.</p>
+
+<p>Depuis, j'ai souvent remarqu&eacute; du reste que des barbouillages
+rudimentaires trac&eacute;s par des enfants, des tableaux aux couleurs fausses
+et froides, peuvent impressionner beaucoup plus que d'habiles ou
+g&eacute;niales peintures, par cela pr&eacute;cis&eacute;ment qu'ils sont incomplets et qu'on
+est conduit, en les regardant, &agrave; y ajouter mille choses de soi-m&ecirc;me,
+mille choses sorties des tr&eacute;fonds insond&eacute;s et qu'aucun pinceau ne
+saurait saisir.</p>
+
+
+
+<h3><a name="X" id="X"></a>X</h3>
+
+
+<p>Au-dessus de chez la pauvre vieille grand'm&egrave;re qui chantait <i>la
+Marseillaise</i>, au second &eacute;tage, dans la partie de notre maison qui
+donnait sur des cours et des jardins, habitait ma grand'tante Berthe. De
+ses fen&ecirc;tres, par-dessus quelques maisons et quelques murs bas garnis de
+rosiers ou de jasmins, on apercevait les remparts de la ville, assez
+voisins de nous avec leurs arbres centenaires et, au del&agrave;, un peu de ces
+grandes plaines de notre pays, qu'on appelle des <i>pr&eacute;es</i>, qui l'&eacute;t&eacute; se
+couvrent de hauts herbages, et qui sont unies, monotones comme la mer
+voisine.</p>
+
+<p>De l&agrave;-haut, on voyait aussi la rivi&egrave;re. Aux heures de la mar&eacute;e, quand
+elle &eacute;tait pleine jusqu'au bord, elle apparaissait comme un bout de
+lacet argent&eacute; dans la pr&eacute;e verte, et les bateaux, grands ou petits,
+passaient dans le lointain sur ce mince filet d'eau, remontant vers le
+port ou se dirigeant vers le large. C'&eacute;tait du reste notre seule
+&eacute;chapp&eacute;e de vue sur la vraie campagne; aussi ces fen&ecirc;tres de ma
+grand'tante Berthe avaient-elles pris, de tr&egrave;s bonne heure, un attrait
+particulier pour moi. Surtout le soir, &agrave; l'heure o&ugrave; se couchait le
+soleil, dont on voyait de l&agrave; si bien le disque rouge s'ab&icirc;mer
+myst&eacute;rieusement derri&egrave;re les prairies... Oh! ces couchers de soleil,
+regard&eacute;s des fen&ecirc;tres de tante Berthe, quelles extases et quelles
+m&eacute;lancolies quelquefois ils me laissaient, les couchers de l'hiver qui
+&eacute;taient d'un rose p&acirc;le &agrave; travers les vitres ferm&eacute;es, ou les couchers de
+l'&eacute;t&eacute;, ceux des soirs d'orage, qui &eacute;taient chauds et splendides et qu'on
+pouvait contempler longuement, en ouvrant tout, en respirant la senteur
+des jasmins des murs... Non, bien certainement, il n'y a plus
+aujourd'hui des couchers de soleils comme ceux-l&agrave;... Quand ils
+s'annon&ccedil;aient plus sp&eacute;cialement magnifiques ou extraordinaires, et que
+je n'y &eacute;tais pas, tante Berthe, qui n'en manquait pas un, m'appelait en
+h&acirc;te: &laquo;Petit!... petit!... viens vite!&raquo; D'un bout &agrave; l'autre de la
+maison, j'entendais cet appel et je comprenais; alors je montais quatre
+&agrave; quatre, comme un petit ouragan dans les escaliers; je montais d'autant
+plus vite, que ces escaliers commen&ccedil;aient &agrave; se remplir d'ombre et que
+d&eacute;j&agrave;, dans les tournants, dans les coins s'esquissaient ces formes
+imaginaires de revenants ou de b&ecirc;tes qui, la nuit, manquaient rarement
+de courir apr&egrave;s moi sur les marches, &agrave; ma grande terreur...</p>
+
+<p>La chambre de ma grand'tante Berthe &eacute;tait &eacute;galement tr&egrave;s modeste, avec
+des rideaux de mousseline blanche. Les murs, tapiss&eacute;s d'un papier &agrave;
+vieux dessins du commencement de ce si&egrave;cle, &eacute;taient orn&eacute;s d'aquarelles,
+comme chez grand'm&egrave;re d'en bas. Mais ce que je regardais surtout,
+c'&eacute;tait un pastel repr&eacute;sentant, d'apr&egrave;s Rapha&euml;l, une Vierge drap&eacute;e de
+blanc, de bleu et de rose. Pr&eacute;cis&eacute;ment les derniers rayons du soleil
+l'&eacute;clairaient toujours en plein (et j'ai d&eacute;j&agrave; dit que l'heure du
+couchant &eacute;tait par excellence l'heure de cette chambre-l&agrave;). Or, cette
+Vierge ressemblait &agrave; tante Berthe; malgr&eacute; la grande diff&eacute;rence des &acirc;ges,
+on &eacute;tait frapp&eacute; de la similitude des lignes si droites et si r&eacute;guli&egrave;res
+de leurs deux profils..</p>
+
+<p>&Agrave; ce m&ecirc;me second &eacute;tage, mais du c&ocirc;t&eacute; de la rue, habitaient mon autre
+grand'm&egrave;re, celle qui s'habillait toujours de noir, et sa fille, ma
+tante Claire, la personne de la maison qui me g&acirc;tait le plus. L'hiver,
+j'avais coutume de me rendre chez elles, en sortant de chez tante
+Berthe, apr&egrave;s le soleil couch&eacute;. Dans la chambre de grand'm&egrave;re, o&ugrave; je
+les trouvais g&eacute;n&eacute;ralement toutes deux r&eacute;unies, je m'asseyais pr&egrave;s du
+feu, sur une chaise d'enfant plac&eacute;e l&agrave; &agrave; mon usage, pour passer l'heure
+toujours un peu p&eacute;nible, un peu angoissante du &laquo;chien et loup&raquo;. Apr&egrave;s
+tous les remuements, tous les sauts de la journ&eacute;e, cette heure grise
+m'immobilisait presque toujours sur cette m&ecirc;me petite chaise, les yeux
+tr&egrave;s ouverts, inquiets, guettant les moindres changements dans la forme
+des ombres, surtout du c&ocirc;t&eacute; de la porte, entre-b&acirc;ill&eacute;e sur l'escalier
+obscur. &Eacute;videmment, si on avait su quelles tristesses et quelles
+frayeurs les cr&eacute;puscules me causaient, on e&ucirc;t allum&eacute; bien vite pour me
+les &eacute;viter; mais on ne le comprenait pas, et les personnes, presque
+toutes &acirc;g&eacute;es, qui m'entouraient, avaient coutume, quand le jour
+baissait, de rester ainsi longtemps tranquilles &agrave; leurs places, sans
+&eacute;prouver le besoin d'une lampe. Quand la nuit s'&eacute;paississait davantage,
+il fallait m&ecirc;me que l'une des deux, grand'm&egrave;re ou tante, avan&ccedil;&acirc;t sa
+chaise tout pr&egrave;s, tout pr&egrave;s, et que je sentisse sa protection
+imm&eacute;diatement derri&egrave;re moi; alors, compl&egrave;tement rassur&eacute;, je disais:
+&laquo;Raconte-moi des histoires de l'<i>&icirc;le</i>, &agrave; pr&eacute;sent!...&raquo;</p>
+
+<p>L' &laquo;&icirc;le&raquo;, c'est-&agrave;-dire l'&icirc;le d'Oleron, &eacute;tait le pays de ma m&egrave;re, et le
+leur, qu'elles avaient quitt&eacute; toutes les trois, une vingtaine d'ann&eacute;es
+avant ma naissance, pour venir s'&eacute;tablir ici sur le continent. Et c'est
+singulier le charme qu'avaient pour moi cette &icirc;le et les moindres choses
+qui en venaient.</p>
+
+<p>Nous n'en &eacute;tions pas tr&egrave;s loin, puisque de certaine lucarne du toit de
+notre maison, on l'apercevait par les temps clairs, tout au bout, tout
+au bout des grandes plaines unies: une petite ligne bleu&acirc;tre, au-dessus
+de cette autre mince ligne plus p&acirc;le qui &eacute;tait le bras de l'Oc&eacute;an la
+s&eacute;parant de nous. Mais pour s'y rendre, c'&eacute;tait tout un voyage, &agrave; cause
+des mauvaises voitures campagnardes, des barques &agrave; voiles dans
+lesquelles il fallait passer, souvent par grande brise d'ouest. &Agrave; cette
+&eacute;poque, dans la petite ville de Saint-Pierre-d'Oleron, j'avais trois
+vieilles tantes, qui vivaient tr&egrave;s modestement des revenus de leurs
+marais salants,&mdash;d&eacute;bris de fortunes dissip&eacute;es,&mdash;et de redevances
+annuelles que des paysans leur payaient encore en sacs de bl&eacute;. Quand on
+allait les voir &agrave; Saint-Pierre, c'&eacute;tait pour moi une joie, m&ecirc;l&eacute;e de
+toutes sortes de sentiments compliqu&eacute;s, encore &agrave; l'&eacute;tat d'&eacute;bauche, que
+je ne d&eacute;brouillais pas bien. L'impression dominante, c'&eacute;tait que leurs
+personnes, l'aust&eacute;rit&eacute; huguenote de leurs allures; leur mani&egrave;re de
+vivre, leur maison, leurs meubles, tout enfin datait d'une &eacute;poque
+pass&eacute;e, d'un si&egrave;cle ant&eacute;rieur; et puis il y avait la mer, qu'on
+devinait tout autour, nous isolant; la campagne encore plus plate, plus
+battue par le vent; les grands sables, les grandes plages...</p>
+
+<p>Ma bonne &eacute;tait aussi de Saint-Pierre-d'Oleron, d'une famille huguenote
+d&eacute;vou&eacute;e de p&egrave;re en fils &agrave; la n&ocirc;tre, et elle avait une mani&egrave;re de dire:
+&laquo;dans l'&icirc;le&raquo; qui me faisait passer, dans un frisson, toute sa nostalgie
+de l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>Une foule de petits objets venus de l'&laquo;&icirc;le&raquo; et tr&egrave;s particuliers avaient
+pris place chez nous. D'abord ces &eacute;normes galets noirs, pareils &agrave; des
+boulets de canon, choisis entre mille parmi ceux de la <i>grand'c&ocirc;te</i>,
+polis et roul&eacute;s pendant des si&egrave;cles sur les plages. Ils faisaient partie
+du petit train r&eacute;gulier de nos soir&eacute;es d'hiver; aux veill&eacute;es, on les
+mettait dans les chemin&eacute;es o&ugrave; flambaient de beaux feux de bois; ensuite
+on les enfermait dans des sacs d'indienne &agrave; fleurs, &eacute;galement venus de
+l'&icirc;le, et on les portait dans les lits, o&ugrave;, jusqu'au matin, ils tenaient
+chauds les pieds des personnes couch&eacute;es.</p>
+
+<p>Et puis, dans le chai, il y avait des fourches, des jarres; il y avait
+surtout une quantit&eacute; de grandes gaules droites, en ormeau, pour tendre
+les lessives, qui &eacute;taient de jeunes arbres choisis et coup&eacute;s dans les
+bois de grand'm&egrave;re. Toutes ces choses jouissaient &agrave; mes yeux d'un rare
+prestige.</p>
+
+<p>Ces bois, je savais que grand'm&egrave;re ne les poss&eacute;dait plus, ni ses marais
+salants, ni ses vignes; j'avais entendu qu'elle s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute;e &agrave; les
+vendre peu &agrave; peu, pour placer l'argent sur le continent, et qu'un
+certain notaire peu d&eacute;licat avait, par de mauvais placements, r&eacute;duit &agrave;
+tr&egrave;s peu de chose cet avoir. Quand j'allais dans l'&icirc;le, quand d'anciens
+saulniers, d'anciens vignerons de ma famille, toujours fid&egrave;les et
+soumis, m'appelaient &laquo;notre petit bourgeois&raquo; (ce qui signifie notre
+petit ma&icirc;tre), c'&eacute;tait donc par pure politesse et d&eacute;f&eacute;rence de souvenir.
+Mais j'avais d&eacute;j&agrave; un regret de tout cela; cette vie pass&eacute;e &agrave; surveiller
+des vendanges ou des moissons, qui avait &eacute;t&eacute; la vie de plusieurs de mes
+ascendants, me semblait bien plus d&eacute;sirable que la mienne, si enferm&eacute;e
+dans une maison de ville.</p>
+
+<p>Les histoires de l'&icirc;le, que me contaient grand'm&egrave;re et tante Claire,
+&eacute;taient surtout des aventures de leur enfance, et cette enfance me
+paraissait lointaine, lointaine, perdue dans des &eacute;poques que je ne
+pouvais me repr&eacute;senter qu'&agrave; demi &eacute;clair&eacute;es comme les r&ecirc;ves; des
+grands-parents y &eacute;taient toujours m&ecirc;l&eacute;s, des grands-oncles jamais
+connus, morts depuis bien des ann&eacute;es, dont je me faisais dire les noms
+et dont les aspects m'intriguaient, me plongeaient dans des r&ecirc;veries
+sans fin. Il y avait surtout un certain a&iuml;eul Samuel, qui avait v&eacute;cu au
+temps des pers&eacute;cutions religieuses et auquel je portais un int&eacute;r&ecirc;t tout
+&agrave; fait sp&eacute;cial.</p>
+
+<p>Je ne tenais pas &agrave; ce que ce f&ucirc;t vari&eacute;, ces histoires; souvent m&ecirc;me j'en
+faisais recommencer de d&eacute;j&agrave; racont&eacute;es qui m'avaient plus
+particuli&egrave;rement captiv&eacute;.</p>
+
+<p>En g&eacute;n&eacute;ral, c'&eacute;taient des voyages (sur ces petits &acirc;nes qui jouaient un
+r&ocirc;le si important jadis dans la vie des bonnes gens de l'&icirc;le), pour
+aller visiter des propri&eacute;t&eacute;s &eacute;loign&eacute;es, des vignes, ou bien pour
+traverser les sables de la &laquo;grand'c&ocirc;te&raquo;; ensuite, sur le soir de ces
+exp&eacute;ditions, se d&eacute;cha&icirc;naient des orages terribles, qui obligeaient &agrave;
+camper pour la nuit dans des auberges, dans des fermes...</p>
+
+<p>Et quand mon imagination &eacute;tait bien tendue vers ces choses d'autrefois,
+dans l'obscurit&eacute; tout &agrave; fait &eacute;paissie dont je n'avais plus conscience:
+drelin, drelin, la sonnette du d&icirc;ner!... Je me levais en sautant de
+joie. Nous descendions ensemble, dans la salle &agrave; manger, o&ugrave; je
+retrouvais toute la famille r&eacute;unie, la lumi&egrave;re, la gaiet&eacute;, et o&ugrave; je me
+jetais tout d'abord sur maman pour me cacher la figure dans sa robe.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI</h3>
+
+
+<p>Gaspard, un petit chien courtaud, lourd, pas bien de sa personne, mais
+qui &eacute;tait tout en deux grands yeux pleins de vie et bonne amiti&eacute;. Je ne
+sais plus comment il avait &eacute;t&eacute; recueilli chez nous, o&ugrave; il passa quelques
+mois et o&ugrave; je l'aimai tendrement.</p>
+
+<p>Or, un soir, pendant une promenade d'hiver, Gaspard m'avait quitt&eacute;. On
+me consola en me disant qu'il rentrerait certainement seul, et je revins
+&agrave; la maison assez courageusement. Mais quand la nuit commen&ccedil;a de tomber,
+mon c&#339;ur se serra beaucoup.</p>
+
+<p>Mes parents avaient &agrave; d&icirc;ner ce jour-l&agrave; un violoniste de talent et on
+m'avait permis de veiller plus tard pour l'entendre. Aux premiers coups
+de son archet, d&egrave;s qu'il commen&ccedil;a de faire g&eacute;mir je ne sais quel adagio
+d&eacute;sol&eacute;, ce fut pour moi comme une &eacute;vocation de routes noires dans les
+bois, de grande nuit o&ugrave; l'on se sent abandonn&eacute; et perdu; puis je vis
+tr&egrave;s nettement Gaspard errer sous la pluie, &agrave; un carrefour sinistre, et,
+ne se reconnaissant plus, partir dans une direction inconnue pour ne
+revenir jamais... Alors les larmes me vinrent, et comme on ne s'en
+apercevait point, le violon continua de lancer dans le silence ses
+appels tristes, auxquels r&eacute;pondaient, du fond des ab&icirc;mes d'en dessous,
+des visions qui n'avaient plus de forme, plus de nom, plus de sens.</p>
+
+<p>Ce fut ma premi&egrave;re initiation &agrave; la musique, &eacute;vocatrice d'ombres. Des
+ann&eacute;es se pass&egrave;rent ensuite avant que j'y comprisse de nouveau quelque
+chose, car les petits morceaux de piano, &laquo;remarquables pour mon &acirc;ge&raquo;,
+disait-on, que je commen&ccedil;ais &agrave; jouer moi-m&ecirc;me, n'&eacute;taient encore rien
+qu'un bruit doux et rythm&eacute; &agrave; mes oreilles.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII</h3>
+
+
+<p>Ceci maintenant est une angoisse caus&eacute;e par une lecture qu'on m'avait
+faite. (Je ne lisais jamais moi-m&ecirc;me et d&eacute;daignais beaucoup les livres.)</p>
+
+<p>Un petit gar&ccedil;on tr&egrave;s coupable, ayant quitt&eacute; sa famille et son pays,
+revenait visiter seul la maison paternelle, apr&egrave;s quelques ann&eacute;es
+pendant lesquelles ses parents et sa s&#339;ur &eacute;taient morts. Cela se passait
+en novembre, naturellement, et l'auteur d&eacute;crivait le ciel gris, parlait
+du vent qui secouait les derni&egrave;res feuilles des arbres.</p>
+
+<p>Dans le jardin abandonn&eacute;, sous un berceau aux branches d&eacute;garnies,
+l'enfant prodigue, en se baissant vers la terre mouill&eacute;e, reconnut parmi
+toutes ces feuilles d'automne, une perle bleue qui &eacute;tait rest&eacute;e &agrave; cette
+place depuis le temps o&ugrave; il venait s'amuser l&agrave;, avec sa s&#339;ur...</p>
+
+<p>Oh! alors je me levai, demandant qu'on cess&acirc;t de lire, sentant les
+sanglots qui me venaient... J'avais vu, absolument vu, ce jardin
+solitaire, ce vieux berceau d&eacute;pouill&eacute;, et, &agrave; moiti&eacute; cach&eacute;e sous ces
+feuilles rousses, cette perle bleue, souvenir d'une s&#339;ur morte... Tout
+cela me faisait mal, affreusement, me donnait la conception de la fin
+languissante des existences et des choses, de l'immense effeuillement de
+tout...</p>
+
+<p>Il est &eacute;trange que mon enfance si tendrement choy&eacute;e m'ait surtout laiss&eacute;
+des images tristes.</p>
+
+<p>&Eacute;videmment, ces tristesses &eacute;taient les tr&egrave;s rares exceptions, et je
+vivais d'ordinaire dans l'insouciance gaie de tous les enfants; mais
+sans doute, les jours de compl&egrave;te gaiet&eacute;, pr&eacute;cis&eacute;ment parce qu'ils
+&eacute;taient habituels, ne marquaient rien dans ma t&ecirc;te, et je ne les
+retrouve plus.</p>
+
+<p>J'ai aussi beaucoup de souvenirs d'&eacute;t&eacute;, qui sont tous les m&ecirc;mes, qui
+font comme des taches claires de soleil sur la confusion des choses
+entass&eacute;es dans ma t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Et toujours, la grande chaleur, les tr&egrave;s profonds ciels bleus, les
+&eacute;tincellements de nos plages de sable, la r&eacute;verb&eacute;ration de la lumi&egrave;re
+sur les chaux blanches des maisonnettes dans nos petite villages de
+&laquo;l'&icirc;le&raquo;, me causaient ces impressions de m&eacute;lancolie et de sommeil que
+j'ai retrouv&eacute;es ensuite, avec une intensit&eacute; plus grande, dans les pays
+d'Islam...</p>
+
+
+
+<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h3>
+
+
+<p>&laquo;<i>Or, &agrave; minuit, il se fit un cri, disant: &laquo;Voici, l'&Eacute;poux vient, sortez
+au-devant de lui.&raquo; Et les vierges qui &eacute;taient pr&ecirc;tes entr&egrave;rent avec lui
+aux noces</i>; puis la porte fut ferm&eacute;e. <i>Apr&egrave;s cela, les vierges folles
+vinrent aussi et dirent: &laquo;Seigneur, Seigneur, ouvre-nous!&raquo; Mais il leur
+r&eacute;pondit: &laquo;En v&eacute;rit&eacute;, je vous dis que je ne vous connais point</i>!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;<i>Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en laquelle le
+Fils de l'Homme viendra...</i>&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ces versets, lus &agrave; haute voix, mon p&egrave;re ferma la Bible; il se fit
+un mouvement de chaises dans le salon, o&ugrave; nous &eacute;tions tous assembl&eacute;s, y
+compris les domestiques, et chacun se mit &agrave; genoux pour la pri&egrave;re.
+Suivant l'usage des anciennes familles protestantes, c'&eacute;tait ainsi tous
+les soirs,&mdash;avant le moment o&ugrave; l'on se s&eacute;parait pour la nuit.</p>
+
+<p>&laquo;Puis la porte fut ferm&eacute;e...&raquo; Agenouill&eacute;, je n'&eacute;coutais plus la pri&egrave;re,
+car les vierges folles m'apparaissaient... Elles &eacute;taient v&ecirc;tues de
+voiles blancs, qui flottaient pendant leur course angoiss&eacute;e, et elles
+tenaient &agrave; la main des petites lampes aux flammes vacillantes,&mdash;qui tout
+aussit&ocirc;t s'&eacute;teignirent, les laissant &agrave; jamais dans les t&eacute;n&egrave;bres du
+dehors, devant cette porte ferm&eacute;e, ferm&eacute;e irr&eacute;vocablement pour
+l'&eacute;ternit&eacute;!... Ainsi, un moment pouvait donc venir o&ugrave; il serait trop
+tard pour supplier, o&ugrave; le Seigneur, lass&eacute; de nos p&eacute;ch&eacute;s, ne nous
+&eacute;couterait plus!... Je n'avais encore jamais pens&eacute; que cela f&ucirc;t
+possible. Et une crainte, sombre et profonde, que rien dans ma foi de
+petit enfant n'avait pu me causer jusqu'&agrave; ce jour, me prit tout entier,
+en pr&eacute;sence de l'irr&eacute;missible damnation...</p>
+
+<p class="dot">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Longtemps, pendant des semaines et pendant des mois, la parabole des
+vierges folles hanta mon sommeil. Et chaque soir, d&egrave;s que l'obscurit&eacute;
+tombait, je repassais en moi ces paroles, &agrave; la fois douces et
+effroyables: &laquo;Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en
+laquelle le Fils de l'Homme viendra.&raquo;&mdash;S'il venait cette nuit,
+pensais-je; si j'allais &ecirc;tre r&eacute;veill&eacute; par <i>les eaux faisant grand
+bruit</i>, par la trompette de l'ange sonnant dans l'air l'immense
+&eacute;pouvante de la fin du monde... Et je ne m'endormais pas sans avoir
+longuement fait ma pri&egrave;re et demand&eacute; gr&acirc;ce au Seigneur.</p>
+
+<p>Je ne crois pas, du reste, que jamais petit &ecirc;tre ait eu une conscience
+plus timor&eacute;e que la mienne; &agrave; propos de tout, c'&eacute;taient des exc&egrave;s de
+scrupules, qui, souvent incompris de ceux qui m'aimaient le plus, me
+rendaient le c&#339;ur tr&egrave;s gros. Ainsi, je me rappelle avoir &eacute;t&eacute; tourment&eacute;
+pendant des journ&eacute;es enti&egrave;res par la seule inqui&eacute;tude d'avoir dit
+quelque chose, d'avoir fait un r&eacute;cit qui ne f&ucirc;t pas rigoureusement
+exact. &Agrave; tel point que presque toujours, quand j'avais fini de raconter
+ou d'affirmer, on m'entendait balbutier &agrave; voix basse, du ton de
+quelqu'un qui marmotte sur un rosaire, cette m&ecirc;me phrase invariable:
+&laquo;Apr&egrave;s tout, je ne sais peut-&ecirc;tre pas tr&egrave;s bien comment &ccedil;a s'est pass&eacute;.&raquo;
+C'est encore avec une sorte d'oppression r&eacute;trospective que je songe &agrave;
+ces mille petits remords et craintes du p&eacute;ch&eacute;, qui, de ma sixi&egrave;me &agrave; ma
+huiti&egrave;me ann&eacute;e, ont jet&eacute; du froid, de l'ombre sur mon enfance.</p>
+
+<p>&Agrave; cette &eacute;poque, si l'on me demandait ce que je voulais &ecirc;tre dans
+l'avenir, sans h&eacute;siter je r&eacute;pondais: &laquo;Je serai pasteur,&raquo;&mdash;et ma vocation
+religieuse semblait tout &agrave; fait grande. Autour de moi, on souriait &agrave;
+cela, et sans doute on trouvait, puisque je le d&eacute;sirais, que c'&eacute;tait
+bien.</p>
+
+<p>Le soir, la nuit surtout, je songeais constamment &agrave; cet <i>apr&egrave;s</i>, qui se
+nommait de ce nom d&eacute;j&agrave; plein de terreurs: l'&eacute;ternit&eacute;. Et mon d&eacute;part de
+ce monde,&mdash;de ce monde &agrave; peine vu pourtant, et rien que dans un de ses
+petits recoins les plus incolores,&mdash;me paraissait une chose tr&egrave;s
+prochaine. Avec un m&eacute;lange d'impatience et d'effroi mortel, je me
+repr&eacute;sentais, pour bient&ocirc;t, une vie en resplendissante robe blanche, &agrave;
+la grande lumi&egrave;re radieuse, assis avec des multitudes d'anges et d'&eacute;lus,
+autour du &laquo;tr&ocirc;ne de l'Agneau&raquo;, en un cercle immense et instable qui
+oscillerait lentement, continuellement, &agrave; donner le vertige, au son des
+musiques, dans le vide infini du ciel...</p>
+
+
+
+<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h3>
+
+
+<p>&laquo;Une fois, une petite fille... en ouvrant un fruit des colonies tr&egrave;s
+gros... il en &eacute;tait sorti une b&ecirc;te, une b&ecirc;te verte... qui l'avait
+piqu&eacute;e... et puis &ccedil;a l'avait fait mourir.&raquo;</p>
+
+<p>C'est ma petite amie Antoinette (six ans et moi sept) qui me raconte
+cette histoire, &agrave; propos d'un abricot que nous venons d'ouvrir pour le
+partager. Nous sommes au fond de son jardin, au beau mois de juin, sous
+un abricotier touffu, assis &agrave; nous toucher sur le m&ecirc;me tabouret, dans
+une maison grande comme une ruche d'abeille que, pour notre usage
+personnel, nous avons construite nous-m&ecirc;mes avec de vieilles planches,
+et couverte avec des nattes exotiques ayant jadis emball&eacute; du caf&eacute; des
+Antilles. &Agrave; travers notre toit en grossier tissu de paille, des petits
+rayons de soleil tombent sur nous; ils dansent sur nos tabliers blancs,
+sur nos figures,&mdash;&agrave; cause des feuilles de l'arbre voisin qu'une brise
+chaude remue. (Pendant deux &eacute;t&eacute;s pour le moins, ce fut notre amusement
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;, de b&acirc;tir ainsi des maisons de Robinson dans des coins qui nous
+paraissaient solitaires, et de nous y asseoir, bien cach&eacute;s, pour faire
+nos causeries.) Dans l'histoire de la petite fille <i>piqu&eacute;e par une
+b&ecirc;te</i>, ce passage &agrave; lui seul m'avait subitement jet&eacute; dans une r&ecirc;verie:
+&laquo;...un fruit des colonies tr&egrave;s gros&raquo;. Et une apparition m'&eacute;tait venue,
+d'arbres, de fruits &eacute;tranges, de for&ecirc;ts peupl&eacute;es d'oiseaux merveilleux.</p>
+
+<p>Oh! ce qu'il avait de troublant et de magique, dans mon enfance, ce
+simple mot: &laquo;les colonies&raquo;, qui, en ce temps-l&agrave;, d&eacute;signait pour moi
+l'ensemble des lointains pays chauds, avec leurs palmiers, leurs grandes
+fleurs, leurs n&egrave;gres, leurs b&ecirc;tes, leurs aventures. De la confusion que
+je faisais de ces choses, se d&eacute;gageait un sentiment d'ensemble
+absolument juste, une intuition de leur morne splendeur et de leur
+amollissante m&eacute;lancolie.</p>
+
+<p>Je crois que le palmier me fut <i>rappel&eacute;</i> pour la premi&egrave;re fois par une
+gravure des <i>Jeunes Naturalistes</i>, de madame Ulliac-Tr&eacute;madeure, un de
+mes livres d'&eacute;trennes dont je me faisais lire des passages le soir.
+(Les palmiers de serre n'&eacute;taient pas encore venus dans notre petite
+ville, en ce temps-l&agrave;.) Le dessinateur avait repr&eacute;sent&eacute; deux de ces
+arbres inconnus au bord d'une plage sur laquelle des n&egrave;gres passaient.
+Derni&egrave;rement, j'ai eu la curiosit&eacute; de revoir cette image initiatrice
+dans le pauvre livre jauni, piqu&eacute; par l'humidit&eacute; des hivers, et vraiment
+je me suis demand&eacute; comment elle aurait pu faire na&icirc;tre le moindre r&ecirc;ve
+en moi, si ma petite &acirc;me n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; p&eacute;trie de ressouvenirs...</p>
+
+<p>Oh! &laquo;les colonies&raquo;! comment dire tout ce qui cherchait &agrave; s'&eacute;veiller dans
+ma t&ecirc;te, au seul appel de ce mot! Un fruit des colonies, un oiseau de
+l&agrave;-bas, un coquillage, devenaient pour moi tout de suite des objets
+presque enchant&eacute;s.</p>
+
+<p>Il y avait une quantit&eacute; de choses des colonies chez cette petite
+Antoinette: un perroquet, des oiseaux de toutes couleurs dans une
+voli&egrave;re, des collections de coquilles et d'insectes. Dans les tiroirs de
+sa maman, j'avais vu de bizarres colliers de graines pour parfumer; dans
+ses greniers, o&ugrave; quelquefois nous allions fureter ensemble, on trouvait
+des peaux de b&ecirc;tes, des sacs singuliers, des caisses sur lesquelles se
+lisaient encore des adresses de villes des Antilles; et une vague
+senteur exotique persistait dans sa maison enti&egrave;re.</p>
+
+<p>Son jardin, comme je l'ai dit, n'&eacute;tait s&eacute;par&eacute; de nous que par des murs
+tr&egrave;s bas, tapiss&eacute;s de rosiers, de jasmins. Et un grenadier de chez elle,
+grand arbre centenaire, nous envoyait ses branches, semait dans notre
+cour, &agrave; la saison, ses p&eacute;tales de corail.</p>
+
+<p>Souvent nous causions, &agrave; la cantonade, d'une maison &agrave; l'autre:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je peux venir m'amuser, dis? Ta maman veut-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Non, parce que j'ai &eacute;t&eacute; m&eacute;chante, je suis en p&eacute;nitence. (&Ccedil;a lui
+arrivait souvent.)&mdash;Alors je me sentais tr&egrave;s d&eacute;&ccedil;u; mais moins encore &agrave;
+cause d'elle, je dois l'avouer, qu'&agrave; cause du perroquet et des choses
+exotiques.</p>
+
+<p>Elle-m&ecirc;me y &eacute;tait n&eacute;e, aux colonies, cette petite Antoinette, et,&mdash;comme
+c'&eacute;tait curieux!&mdash;elle n'avait pas l'air de comprendre le prix de cela,
+elle n'en &eacute;tait pas charm&eacute;e, elle s'en souvenait &agrave; peine... Moi qui
+aurais donn&eacute; tout au monde pour avoir eu, une seule fois, dans les yeux,
+un reflet, m&ecirc;me furtif de ces contr&eacute;es si &eacute;loign&eacute;es,&mdash;si inaccessibles,
+je le sentais bien...</p>
+
+<p>Avec un regret presque angoissant, avec un regret d'ouistiti en cage, je
+songeais h&eacute;las! que, dans ma vie de pasteur, si longue que je pusse la
+supposer, je ne les verrais jamais, jamais...</p>
+
+
+
+<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV</h3>
+
+
+<p>Je vais dire le jeu qui nous amusa le plus, Antoinette et moi, pendant
+ces deux m&ecirc;mes d&eacute;licieux &eacute;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Voici: au d&eacute;but, on &eacute;tait des chenilles; on se tra&icirc;nait par terre,
+p&eacute;niblement, sur le ventre et sur les genoux, cherchant des feuilles
+pour manger. Puis bient&ocirc;t on se figurait qu'un invincible sommeil vous
+engourdissait les sens et on allait se coucher dans quelque recoin sous
+des branches, la t&ecirc;te recouverte de son tablier blanc: on &eacute;tait devenu
+des cocons, des chrysalides.</p>
+
+<p>Cet &eacute;tat durait plus ou moins longtemps et nous entrions si bien dans
+notre r&ocirc;le d'insecte en m&eacute;tamorphose, qu'une oreille indiscr&egrave;te e&ucirc;t pu
+saisir des phrases de ce genre, &eacute;chang&eacute;es entre nous sur un ton de
+conviction compl&egrave;te:</p>
+
+<p>&mdash;Penses-tu que tu t'envoleras bient&ocirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sens que &ccedil;a ne sera pas long cette fois; dans mes &eacute;paules,
+d&eacute;j&agrave;... &ccedil;a se d&eacute;plie... (&Ccedil;a, naturellement, c'&eacute;tait les ailes.)</p>
+
+<p>Enfin on se r&eacute;veillait; on s'&eacute;tirait, en prenant des poses et sans plus
+rien se dire, comme p&eacute;n&eacute;tr&eacute; du grand ph&eacute;nom&egrave;ne de la transformation
+finale...</p>
+
+<p>Puis, tout &agrave; coup, on commen&ccedil;ait des courses folles,&mdash;tr&egrave;s l&eacute;g&egrave;res, en
+petits souliers minces toujours; &agrave; deux mains on tenait les coins de son
+tablier de b&eacute;b&eacute;, qu'on agitait tout le temps en mani&egrave;re d'ailes; on
+courait, on courait, se poursuivant, se fuyant, se croisant en courbes
+brusques et fantasques; on allait sentir de pr&egrave;s toutes les fleurs,
+imitant le continuel empressement des phal&egrave;nes; et on imitait leur
+bourdonnement aussi, en faisant: &laquo;Hou ou ou!...&raquo; la bouche &agrave; demi ferm&eacute;e
+et les joues bien gonfl&eacute;es d'air...</p>
+
+
+
+<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h3>
+
+
+<p>Les papillons, ces pauvres papillons de plus en plus d&eacute;mod&eacute;s de nos
+jours, ont jou&eacute; un r&ocirc;le de longue haleine dans ma vie d'enfant, je suis
+confus de l'avouer; et, avec eux, les mouches, les scarab&eacute;es, les
+demoiselles, toutes les bestioles des fleurs et de l'herbe. Bien que
+cela me fit de la peine de les tuer, j'en composais des collections, et
+on me voyait constamment la papillonnette en main. Ceux qui volaient
+dans ma cour, &agrave; part quelques &eacute;gar&eacute;s venus de la campagne, n'&eacute;taient pas
+tr&egrave;s beaux, il est vrai; mais j'avais le jardin et les bois de la
+Limoise qui, tout l'&eacute;t&eacute;, constituaient pour moi des territoires de
+chasse pleins de surprises et de merveilles.</p>
+
+<p>Pourtant les caricatures de T&ouml;pffer sur ce sujet me donnaient &agrave;
+r&eacute;fl&eacute;chir, et quand Lucette, me rencontrant avec quelque papillon au
+chapeau, m'appelait de son air incomparablement narquois: &laquo;Monsieur
+Cryptogame&raquo;, cela m'humiliait beaucoup.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h3>
+
+
+<p>La pauvre vieille grand'm&egrave;re aux chansons allait mourir.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions aupr&egrave;s de son lit, tous, &agrave; la tomb&eacute;e d'un jour de printemps.
+Il y avait &agrave; peine quarante-huit heures qu'elle &eacute;tait alit&eacute;e, mais, &agrave;
+cause de son grand &acirc;ge, le m&eacute;decin avait d&eacute;clar&eacute; que c'&eacute;tait pour elle
+la fin tr&egrave;s prochaine.</p>
+
+<p>Son intelligence venait tout &agrave; coup de s'&eacute;claircir; elle ne se trompait
+plus dans nos noms; elle nous appelait, nous retenait pr&egrave;s d'elle d'une
+voix douce et pos&eacute;e&mdash;sa voix de jadis, probablement,&mdash;que je ne lui
+avais jamais connue.</p>
+
+<p>Debout &agrave; c&ocirc;t&eacute; de mon p&egrave;re, je promenais mes yeux sur l'a&iuml;eule mourante
+et sur sa modeste grande chambre aux meubles anciens. Je regardais
+surtout ces tableaux des murs, repr&eacute;sentant des fleurs dans des vases.</p>
+
+<p>Oh! ces aquarelles qui &eacute;taient chez grand'm&egrave;re, pauvres petites choses
+na&iuml;ves! Elles portaient toutes cette d&eacute;dicace: &laquo;Bouquet &agrave; ma m&egrave;re,&raquo; et
+au-dessous, une respectueuse po&eacute;sie &agrave; elle d&eacute;di&eacute;e, un quatrain, qu'&agrave;
+pr&eacute;sent je savais lire et comprendre. Et c'&eacute;taient des &#339;uvres d'enfance
+ou de premi&egrave;re jeunesse de mon p&egrave;re, qui, &agrave; chaque anniversaire de f&ecirc;te,
+embellissait ainsi l'humble logis d'un tableau nouveau. Pauvres petites
+choses na&iuml;ves, comme elles t&eacute;moignaient bien de cette vie si modeste
+d'alors et de cette sainte intimit&eacute; du fils avec la m&egrave;re,&mdash;au vieux
+temps, apr&egrave;s les grandes &eacute;preuves, au lendemain des terribles guerres,
+des corsaires anglais et des &laquo;br&ucirc;lots&raquo;... Pour la premi&egrave;re fois
+peut-&ecirc;tre je songeais que grand'm&egrave;re avait &eacute;t&eacute; jeune; que sans doute,
+avant ce trouble survenu dans sa t&ecirc;te, mon p&egrave;re l'avait ch&eacute;rie comme moi
+je ch&eacute;rissais maman, et que son chagrin de la perdre allait &ecirc;tre
+extr&ecirc;me; j'avais piti&eacute; de lui et je me sentais plein de remords pour
+avoir ri des chansons, pour avoir ri des causeries avec l'image de
+miroir...</p>
+
+<p>On m'envoya en bas. Sous diff&eacute;rents pr&eacute;textes, on me tint constamment
+&eacute;loign&eacute; pendant la fin de la journ&eacute;e sans que je comprisse pourquoi;
+puis on me conduisit chez nos amis, les D***, pour d&icirc;ner avec Lucette.</p>
+
+<p>Mais quand je fus ramen&eacute; par ma bonne, vers huit heures et demie, je
+voulus monter tout droit chez grand'm&egrave;re.</p>
+
+<p>D&egrave;s l'abord, je fus frapp&eacute; de l'ordre parfait qui &eacute;tait r&eacute;tabli dans les
+choses, de l'air de paix profonde que cette chambre avait pris... Dans
+la p&eacute;nombre du fond, mon p&egrave;re &eacute;tait assis immobile, au chevet du lit,
+dont les rideaux ouverts se drapaient correctement et, sur l'oreiller,
+bien au milieu, j'apercevais la t&ecirc;te de ma grand'm&egrave;re endormie; sa pose
+avait je ne sais quoi de trop r&eacute;gulier,&mdash;de d&eacute;finitif pour ainsi dire,
+d'&eacute;ternel.</p>
+
+<p>&Agrave; l'entr&eacute;e, presque &agrave; la porte, ma m&egrave;re et ma s&#339;ur travaillaient de
+chaque c&ocirc;t&eacute; d'une chiffonni&egrave;re, &agrave; la place qu'elles avaient adopt&eacute;e pour
+veiller, depuis que grand'm&egrave;re &eacute;tait malade. Sit&ocirc;t que j'avais paru,
+elles m'avaient fait signe de la main: &laquo;Doucement, doucement; pas de
+bruit, elle dort.&raquo; L'abat-jour de leur lampe projetait la lumi&egrave;re plus
+vive sur leur ouvrage, qui &eacute;tait un fouillis de petits carr&eacute;s de soie,
+verts, bruns, jaunes, gris et o&ugrave; je reconnaissais des morceaux de leurs
+anciennes robes ou de leurs anciens rubans de chapeaux.</p>
+
+<p>Dans le premier moment, je crus que c'&eacute;taient des objets qu'il &eacute;tait
+d'usage de pr&eacute;parer ainsi pour les personnes mourantes; mais, comme je
+questionnais tout bas, un peu inquiet, elles m'expliqu&egrave;rent: c'&eacute;taient
+simplement des sachets qu'elles taillaient et qu'elles allaient coudre,
+pour une vente de charit&eacute;.</p>
+
+<p>Je leur dis qu'avant de me coucher je voulais m'approcher de grand'm&egrave;re,
+pour essayer de lui souhaiter le bonsoir, et elles me laiss&egrave;rent faire
+quelques pas vers le lit; mais, comme j'arrivais au milieu de la
+chambre, se ravisant subitement apr&egrave;s un coup d'&#339;il &eacute;chang&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dirent-elles &agrave; voix toujours basse, reviens, tu pourrais la
+d&eacute;ranger.</p>
+
+<p>Du reste, je venais de m'arr&ecirc;ter de moi-m&ecirc;me, saisi et glac&eacute;: j'avais
+compris...</p>
+
+<p>Malgr&eacute; l'effroi qui me clouait sur place, je m'&eacute;tonnais que grand'm&egrave;re
+f&ucirc;t si peu d&eacute;sagr&eacute;able &agrave; regarder; n'ayant encore jamais vu de morts, je
+m'&eacute;tais imagin&eacute; jusqu'&agrave; ce jour que, l'&acirc;me &eacute;tant partie, ils devaient
+faire tous, d&egrave;s la premi&egrave;re minute, un grimacement d&eacute;charn&eacute;,
+inexpressif, comme les t&ecirc;tes de squelettes. Et au contraire, elle avait
+un sourire infiniment tranquille et doux; elle &eacute;tait jolie toujours, et
+comme rajeunie, en pleine paix...</p>
+
+<p>Alors passa en moi une de ces tristes petites lueurs d'&eacute;clair, qui
+traversent quelquefois la t&ecirc;te des enfants, comme pour leur permettre
+d'interroger d'un furtif coup d'&#339;il des ab&icirc;mes entrevus, et je me fis
+cette r&eacute;flexion: Comment grand'm&egrave;re pourrait-elle &ecirc;tre au ciel, comment
+comprendre ce d&eacute;doublement-l&agrave;, puisque ce qui reste pour &ecirc;tre enterr&eacute;
+est tellement elle-m&ecirc;me, et conserve, h&eacute;las! jusqu'&agrave; <i>son
+expression</i>?...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, je me retirai sans questionner personne, le c&#339;ur serr&eacute; et l'&acirc;me
+d&eacute;sorient&eacute;e, n'osant pas demander la confirmation de ce que j'avais
+devin&eacute; si bien, et pr&eacute;f&eacute;rant ne pas entendre prononcer le mot qui me
+faisait peur<span class="dot"><span style="white-space:nowrap;">. . .</span> . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</span></p>
+
+<p>Longtemps, les petits sachets en soie rest&egrave;rent li&eacute;s pour moi &agrave; l'id&eacute;e
+de la mort...</p>
+
+
+
+<h3><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h3>
+
+
+<p>Je retrouve dans ma m&eacute;moire les impressions encore p&eacute;nibles,
+angoissantes presque si j'y concentre mon esprit, d'une maladie assez
+grave que je fis vers ma huiti&egrave;me ann&eacute;e. Cela s'appelait la fi&egrave;vre
+scarlatine, m'avait-on dit, et ce nom lui-m&ecirc;me me semblait avoir une
+physionomie diabolique.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; l'&eacute;poque &acirc;pre et mauvaise des giboul&eacute;es de mars, et, chaque
+soir, quand la nuit tombait, si par hasard ma m&egrave;re n'&eacute;tait pas l&agrave;, bien
+pr&egrave;s, une d&eacute;tresse me prenait au fond de l'&acirc;me. (Encore cette oppression
+des cr&eacute;puscules, que les animaux, ou les &ecirc;tres compliqu&eacute;s comme je suis,
+&eacute;prouvent &agrave; un degr&eacute; presque &eacute;gal.) Mes rideaux ouverts laissaient voir,
+au premier plan, toujours la m&ecirc;me petite table attristante, avec des
+tasses de tisane, des fioles de rem&egrave;des. Et tandis que je regardais cet
+attirail de malade,&mdash;qui s'assombrissait, devenait plus vague, se
+d&eacute;formait sur le fond obscurci de la chambre silencieuse,&mdash;c'&eacute;tait dans
+ma t&ecirc;te un d&eacute;fil&eacute; d'images d&eacute;pareill&eacute;es, morbides, inqui&eacute;tantes...</p>
+
+<p>Deux soirs successifs, je fus visit&eacute;, entre chien et loup, dans mon
+demi-assoupissement de fi&egrave;vre, par des personnages diff&eacute;rents qui me
+caus&egrave;rent une extr&ecirc;me terreur.</p>
+
+<p>D'abord, une vieille dame, bossue et tr&egrave;s laide, d'une laideur
+doucereuse, qui s'approcha de moi sans faire de bruit, sans que j'aie
+entendu la porte s'ouvrir, sans que j'aie vu les personnes qui me
+veillaient se lever pour la recevoir. Elle s'&eacute;loigna tout aussit&ocirc;t,
+avant de m'avoir seulement parl&eacute;; mais, en se retournant, elle me
+pr&eacute;senta sa bosse: or cette bosse &eacute;tait perc&eacute;e &agrave; la pointe, et il en
+sortait la figure verte d'une perruche, que la dame avait dans le corps
+et qui me dit: &laquo;Coucou!&raquo; d'une petite voix de guignol en sourdine
+lointaine, puis qui rentra dans le vieux dos affreux... Oh! quand
+j'entendis ce &laquo;Coucou!&raquo; une sueur froide me perla au front; mais tout
+venait de s'&eacute;vanouir et je compris moi-m&ecirc;me que c'&eacute;tait un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Le lendemain parut un monsieur, long et mince, en robe noire comme un
+pr&ecirc;tre. Il ne s'approcha pas de moi, celui-l&agrave;; mais il se mit &agrave; tourner
+autour de ma chambre, en rasant les murs, tr&egrave;s vite et sans bruit, son
+corps tout pench&eacute; en avant; ses vilaines jambes, comme des b&acirc;tons,
+faisant raidir sa soutane pendant sa course empress&eacute;e. Et&mdash;comble de
+terreur&mdash;il avait pour t&ecirc;te un cr&acirc;ne blanc d'oiseau &agrave; long bec&mdash;qui
+&eacute;tait l'agrandissement monstrueux d'un cr&acirc;ne de mouette blanchi &agrave; la
+mer, ramass&eacute; par moi l'&eacute;t&eacute; pr&eacute;c&eacute;dent sur une plage de l'&icirc;le... (Je crois
+que la visite de ce monsieur co&iuml;ncida avec le jour o&ugrave; je fus le plus
+malade, presque un peu en danger.) Apr&egrave;s un tour ou deux ex&eacute;cut&eacute;s dans
+le m&ecirc;me empressement et le m&ecirc;me silence, il commen&ccedil;a de s'&eacute;lever de
+terre... Il courait maintenant sur les cimaises, en jouant toujours de
+ses jambes maigres,&mdash;puis plus haut encore, sur les tableaux, sur les
+glaces,&mdash;jusqu'&agrave; se perdre dans le plafond d&eacute;j&agrave; envahi par la nuit...</p>
+
+<p>Eh bien, pendant deux ou trois ann&eacute;es, l'image de ces visiteurs devait
+me poursuivre. Les soirs d'hiver, je repensais &agrave; eux avec crainte, en
+montant les escaliers qu'on n'avait pas encore l'habitude d'&eacute;clairer &agrave;
+cette &eacute;poque. S'ils &eacute;taient l&agrave;, pourtant, me disais-je; derri&egrave;re des
+portes sournoisement entre-b&acirc;ill&eacute;es, s'ils me guettaient l'un ou l'autre
+pour me courir apr&egrave;s; si j'allais les voir para&icirc;tre derri&egrave;re moi,
+allongeant les mains de marche en marche, pour m'attraper les jambes...</p>
+
+<p>Et vraiment je ne suis pas bien s&ucirc;r que, dans ces m&ecirc;mes escaliers, en y
+mettant un peu de bonne volont&eacute;, je n'arriverais pas &agrave; m'en inqui&eacute;ter
+encore aujourd'hui, de ce monsieur et de cette dame; ils ont &eacute;t&eacute; si
+longtemps &agrave; la t&ecirc;te de toutes mes frayeurs d'enfant, si longtemps ils
+ont men&eacute; le cort&egrave;ge de mes visions et de mes mauvais r&ecirc;ves!...</p>
+
+<p>Bien d'autres apparitions sombres ont hant&eacute; les premi&egrave;res ann&eacute;es de ma
+vie, si exceptionnellement douces pourtant. Et bien des r&ecirc;veries
+sinistres me sont venues, les soirs: impressions de nuit sans lendemain,
+d'avenir ferm&eacute;; pens&eacute;es de prochaine mort. Trop tenu, trop choy&eacute;, avec
+un certain sur-chauffage intellectuel, j'avais ainsi des &eacute;tiolements,
+des amollissements subits de plante enferm&eacute;e. Il m'aurait fallu autour
+de moi des petits camarades de mon &acirc;ge, des petites brutes &eacute;cervel&eacute;es et
+tapageuses&mdash;et au lieu de cela, je ne jouais quelquefois qu'avec des
+petites filles;&mdash;toujours correct, soign&eacute;, fris&eacute; au fer, ayant des mines
+de petit marquis du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle.</p>
+
+<p class="dot">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+
+
+<h3><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s cette fi&egrave;vre si longue, au nom si m&eacute;chant, je me rappelle
+d&eacute;licieusement le jour o&ugrave; l'on me permit enfin de prendre l'air dehors,
+de descendre dans ma cour. C'&eacute;tait en avril, et on avait choisi pour
+cette premi&egrave;re sortie une journ&eacute;e radieuse, un ciel rare. Sous les
+berceaux de jasmins et de ch&egrave;vrefeuilles, j'&eacute;prouvai des impressions
+d'enchantement paradisiaque, d'&Eacute;den. Tout avait pouss&eacute; et fleuri; &agrave; mon
+insu, pendant que j'&eacute;tais clo&icirc;tr&eacute;, la merveilleuse mise en sc&egrave;ne du
+renouveau s'&eacute;tait d&eacute;ploy&eacute;e sur la terre. Elle ne m'avait pas encore
+leurr&eacute; bien des fois cette fantasmagorie &eacute;ternelle, qui berce les hommes
+depuis tant de si&egrave;cles et dont les vieillards seuls peut-&ecirc;tre ne savent
+plus jouir. Et je m'y laissais prendre tout entier, moi, avec une
+ivresse infinie... Oh! cet air pur, ti&egrave;de, suave; cette lumi&egrave;re, ce
+soleil; ce beau vert des plantes nouvelles, cet &eacute;paississement des
+feuilles donnant partout de l'ombre toute neuve. Et en moi-m&ecirc;me, ces
+forces qui revenaient, cette joie de respirer, ce profond &eacute;lan de la vie
+recommenc&eacute;e.</p>
+
+<p>Mon fr&egrave;re &eacute;tait alors un grand gar&ccedil;on de vingt et un ans, qui avait
+carte blanche dans la maison pour ses entreprises. Tout le temps de ma
+maladie, je m'&eacute;tais pr&eacute;occup&eacute; d'une chose qu'il arrangeait dans la cour
+et que je mourais d'envie de voir. C'&eacute;tait au fond, dans un recoin
+charmant, sous un vieux prunier, un lac en miniature; il l'avait fait
+creuser et cimenter comme une citerne; ensuite, de la campagne, il avait
+fait apporter des pierres rong&eacute;es et des plaques de mousse pour composer
+des rivages romantiques alentour, des rochers et des grottes.</p>
+
+<p>Et tout &eacute;tait achev&eacute;, ce jour-l&agrave;; on y avait d&eacute;j&agrave; mis les poissons
+rouges; le jet d'eau jouait m&ecirc;me, pour la premi&egrave;re fois, en mon
+honneur...</p>
+
+<p>Je m'approchai avec ravissement; cela d&eacute;passait encore tout ce que mon
+imagination avait pu concevoir de plus d&eacute;licieux. Et quand mon fr&egrave;re me
+dit que c'&eacute;tait pour moi, qu'il me le donnait, j'&eacute;prouvai une joie
+intime qui me sembla ne devoir finir jamais. Oh! la possession de tout
+cela, quel bonheur inattendu! En jouir tous les jours, tous les jours,
+pendant ces beaux mois chauds qui allaient venir!... Et recommencer &agrave;
+vivre dehors, &agrave; s'amuser comme l'&eacute;t&eacute; dernier, dans tous les recoins de
+cette cour ainsi embellie...</p>
+
+<p>Je restai longtemps l&agrave;, au bord de ce bassin, ne me lassant pas de
+regarder, d'admirer, de respirer l'air ti&egrave;de de ce printemps, de me
+griser de cette lumi&egrave;re oubli&eacute;e, de ce soleil retrouv&eacute;,&mdash;tandis que,
+au-dessus de ma t&ecirc;te, le vieil arbre, le vieux prunier, plant&eacute; jadis par
+quelque anc&ecirc;tre et d&eacute;j&agrave; un peu &agrave; bout de s&egrave;ve, tendait sur le bleu du
+ciel le rideau ajour&eacute; de ses nouvelles feuilles,&mdash;et que le jet d'eau
+continuait son gr&eacute;sillement l&eacute;ger, &agrave; l'ombre, comme une petite musique
+de vielle f&ecirc;tant mon retour &agrave; la vie...</p>
+
+<p>Aujourd'hui, ce pauvre prunier, apr&egrave;s avoir langui de vieillesse, a fini
+par mourir, et son tronc seul encore debout, conserv&eacute; par respect, est
+coiff&eacute;, comme une ruine, d'une touffe de lierre.</p>
+
+<p>Mais le bassin, avec ses rives et ses &icirc;lots, est demeur&eacute; intact; le
+temps n'a pu que lui donner un air de parfaite vraisemblance, ses
+pierres verdies jouent la v&eacute;tust&eacute; extr&ecirc;me; les vraies mousses d'eau, les
+petites plantes d&eacute;licates des sources s'y sont acclimat&eacute;es, avec des
+joncs, des iris sauvages,&mdash;et les libellules &eacute;gar&eacute;es en ville viennent
+s'y r&eacute;fugier. C'est un tout petit coin de nature agreste qui est
+install&eacute; l&agrave; et qu'on ne trouble jamais.</p>
+
+<p>C'est aussi le coin du monde auquel je reste le plus fid&egrave;lement attach&eacute;,
+apr&egrave;s en avoir aim&eacute; tant d'autres; comme nulle part ailleurs, je m'y
+sens en paix, je m'y sens rafra&icirc;chi, retremp&eacute; de prime jeunesse et de
+vie neuve. C'est ma sainte Mecque, &agrave; moi, ce petit coin-l&agrave;; tellement
+que, si on me le d&eacute;rangeait, il me semble que cela d&eacute;s&eacute;quilibrerait
+quelque chose dans ma vie, que je perdrais pied, que ce serait presque
+le commencement de ma fin.</p>
+
+<p>La cons&eacute;cration d&eacute;finitive de ce lieu lui est venue, je crois, de mon
+m&eacute;tier de mer; de mes lointains voyages, de mes longs exils, pendant
+lesquels j'y ai repens&eacute; et l'ai revu avec amour.</p>
+
+<p>Il y a surtout l'une de ces grottes en miniature &agrave; laquelle je tiens
+d'une fa&ccedil;on particuli&egrave;re: elle m'a souvent pr&eacute;occup&eacute;, &agrave; des heures
+d'affaissement et de m&eacute;lancolie, au cours de mes campagnes... Apr&egrave;s que
+le souffle d'Azra&euml;l eut pass&eacute; cruellement sur nous, apr&egrave;s nos revers de
+toute sorte, pendant tant d'ann&eacute;es tristes o&ugrave; j'ai v&eacute;cu errant par le
+monde, o&ugrave; ma m&egrave;re veuve et ma tante Claire sont rest&eacute;es seules &agrave;
+promener leurs pareilles robes noires dans cette ch&egrave;re maison presque
+vide et devenue silencieuse comme un tombeau,&mdash;pendant ces ann&eacute;es-l&agrave;, je
+me suis plus d'une fois senti serrer le c&#339;ur &agrave; la pens&eacute;e que le foyer
+d&eacute;sert&eacute;, que les choses famili&egrave;res &agrave; mon enfance se d&eacute;labraient sans
+doute &agrave; l'abandon; et je me suis inqui&eacute;t&eacute; par-dessus tout de savoir si
+la main du temps, si la pluie des hivers, n'allaient pas me d&eacute;truire la
+vo&ucirc;te fr&ecirc;le de cette grotte; c'est &eacute;trange &agrave; dire, mais s'il y avait eu
+&eacute;boulement de ces vieux petits rochers moussus, j'aurais &eacute;prouv&eacute; presque
+l'impression d'une l&eacute;zarde irr&eacute;parable dans ma propre vie.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; de ce bassin, un vieux mur gris&acirc;tre fait, lui aussi, partie
+int&eacute;grante de ce que j'ai appel&eacute; ma sainte Mecque; il en est, je crois,
+le c&#339;ur m&ecirc;me. J'en connais du reste les moindres d&eacute;tails: les
+imperceptibles lichens qui y poussent, les trous que le temps y a
+creus&eacute;s et o&ugrave; des araign&eacute;es habitent;&mdash;c'est qu'un berceau de lierre et
+de ch&egrave;vrefeuille y est adoss&eacute;, &agrave; l'ombre duquel je m'installais jadis
+pour faire mes devoirs, aux plus beaux jours des &eacute;t&eacute;s, et alors, pendant
+mes fl&acirc;neries d'&eacute;colier peu studieux, ses pierres grises occupaient
+toute mon attention, avec leur infiniment petit monde d'insectes et de
+mousses. Non seulement je l'aime et le v&eacute;n&egrave;re, ce vieux mur, comme les
+Arabes leur plus sainte mosqu&eacute;e; mais il me semble m&ecirc;me qu'il me
+prot&egrave;ge; qu'il assure un peu mon existence et prolonge ma jeunesse. Je
+ne souffrirais pas qu'on m'y fit le moindre changement, et, si on me le
+d&eacute;molissait, je sentirais comme l'effondrement d'un point d'appui que
+rien ne me revaudrait plus. C'est, sans doute, parce que la persistance
+de certaines choses, de tout temps connues, arrive &agrave; nous leurrer sur
+notre propre stabilit&eacute;, sur notre propre dur&eacute;e; en les voyant demeurer
+les m&ecirc;mes, il nous semble que nous ne pouvons pas changer ni cesser
+d'&ecirc;tre.&mdash;Je ne trouve pas d'autre explication &agrave; cette sorte de sentiment
+presque f&eacute;tichiste.</p>
+
+<p>Et quand je songe pourtant, mon Dieu, que ces pierres-l&agrave; sont
+quelconques, en somme, et sortent je ne sais d'o&ugrave;; qu'elles ont &eacute;t&eacute;
+assembl&eacute;es, comme celles de n'importe quel mur, par les premiers
+ouvriers venus, un si&egrave;cle peut-&ecirc;tre avant qu'il f&ucirc;t question de ma
+naissance,&mdash;alors je sens combien est enfantine cette illusion que je me
+fais malgr&eacute; moi d'une protection venant d'elles; je comprends sur quelle
+instable base, compos&eacute;e de rien, je me figure asseoir ma vie...</p>
+
+<p>Les hommes qui n'ont pas eu de maison paternelle, qui, tout petits, ont
+&eacute;t&eacute; promen&eacute;s de place en place dans des g&icirc;tes de louage, ne peuvent
+&eacute;videmment rien comprendre &agrave; ces vagues sentiments-l&agrave;.</p>
+
+<p>Mais, parmi ceux qui ont conserv&eacute; leur foyer familial, il en est
+beaucoup, j'en suis s&ucirc;r, qui, sans se l'avouer, sans s'en rendre compte,
+&eacute;prouvent &agrave; des degr&eacute;s diff&eacute;rents des impressions de ce genre: en
+imagination, ils &eacute;tayent comme moi leur propre fragilit&eacute; sur la dur&eacute;e
+relative d'un vieux mur de jardin aim&eacute; depuis l'enfance, d'une vieille
+terrasse toujours connue, d'un vieil arbre qui n'a pas chang&eacute; de
+forme...</p>
+
+<p>Et peut-&ecirc;tre, h&eacute;las! avant eux, les m&ecirc;mes choses avaient d&eacute;j&agrave; pr&ecirc;t&eacute; leur
+m&ecirc;me protection illusoire &agrave; d'autres, &agrave; des inconnus maintenant
+retourn&eacute;s &agrave; la poussi&egrave;re, qui n'&eacute;taient seulement pas de leur sang, pas
+de leur famille.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XX" id="XX"></a>XX</h3>
+
+
+<p>C'est apr&egrave;s cette grande maladie, vers le milieu de l'&eacute;t&eacute;, que se place
+mon plus long s&eacute;jour dans l'<i>&icirc;le</i>. On m'y avait envoy&eacute; avec mon fr&egrave;re,
+et avec ma s&#339;ur qui &eacute;tait alors pour moi comme une autre m&egrave;re. Apr&egrave;s un
+arr&ecirc;t de quelques jours chez nos parentes de Saint-Pierre-d'Oleron (ma
+grand'tante Claire et les deux vieilles demoiselles ses filles), nous
+&eacute;tions all&eacute;s demeurer tous trois seuls &agrave; la <i>Grand'-C&ocirc;te</i>, dans un
+village de p&ecirc;cheurs absolument ignor&eacute; et perdu en ce temps-l&agrave;.</p>
+
+<p>La <i>Grand'-C&ocirc;te</i> ou la <i>c&ocirc;te Sauvage</i> est toute cette partie de l'&icirc;le
+qui regarde le large, les infinis de l'Oc&eacute;an; partie sans cesse battue
+par les vents d'Ouest. Ses plages s'&eacute;tendent sans aucune courbure,
+droites, infinies, et les brisants de la mer, arr&ecirc;t&eacute;s par rien, aussi
+majestueux qu'&agrave; la c&ocirc;te saharienne, y d&eacute;roulent, sur des lieues de
+longueur, avec de grands bruits, leur tristes volutes blanches. R&eacute;gion
+&acirc;pre, avec des espaces d&eacute;serts; r&eacute;gion de sables, o&ugrave; de tout petits
+arbres, des ch&ecirc;nes-verts nains s'aplatissent &agrave; l'abri des dunes. Une
+flore sp&eacute;ciale, &eacute;trange et, tout l'&eacute;t&eacute;, une profusion d'&#339;illets roses
+qui embaument. Deux ou trois villages seulement, s&eacute;par&eacute;s par des
+solitudes; villages aux maisonnettes basses, aussi blanches de chaux que
+des kasbah d'Alg&eacute;rie et entour&eacute;es de certaines esp&egrave;ces de fleurs qui
+peuvent r&eacute;sister au vent marin. Des p&ecirc;cheurs bruns y habitent: race
+vaillante et honn&ecirc;te, rest&eacute;e tr&egrave;s primitive &agrave; l'&eacute;poque dont je parle,
+car jamais baigneurs n'&eacute;taient venus dans ces parages.</p>
+
+<p>Sur un vieux cahier oubli&eacute;, o&ugrave; ma s&#339;ur avait &eacute;crit (&agrave; ma mani&egrave;re
+absolument) ses impressions de cet &eacute;t&eacute;-l&agrave;, je trouve ce portrait de
+notre logis:</p>
+
+<div class="blockquot1"><p>C'&eacute;tait au milieu du village, sur la place, chez M. le maire.</p>
+
+<p>Car la maison de M. le maire avait deux ailes, bien &eacute;tendues sans
+mesurer l'espace.</p>
+
+<p>Elle &eacute;clatait au soleil, &eacute;blouissante de chaux; ses contrevents
+massifs tenus par des gros crochets de fer, &eacute;talent peints en vert
+fonc&eacute; suivant l'usage de l'&icirc;le. Un parterre &eacute;tait plant&eacute; en
+guirlande tout alentour, poussant vigoureusement dans le sable:
+des belles-de-jour, qui d&eacute;passaient de leurs jolies t&ecirc;tes jaunes,
+roses ou rouges, des fouillis de r&eacute;s&eacute;das, et qui s'&eacute;panouissaient &agrave;
+midi, avec une douce odeur d'oranger.</p>
+
+<p>En face, un petit chemin creux ensabl&eacute; descendait rapidement &agrave; la
+plage.</p></div>
+
+<p>De ce s&eacute;jour &agrave; la <i>grand'c&ocirc;te</i> date ma premi&egrave;re connaissance vraiment
+intime, avec les varechs, les crabes, les m&eacute;duses, les mille choses de
+la mer.</p>
+
+<p>Et ce m&ecirc;me &eacute;t&eacute; vit aussi mon premier amour, qui fut pour une petite
+fille de ce village. Mais ici encore, pour que le r&eacute;cit soit plus
+fid&egrave;le, je laisse la parole &agrave; ma s&#339;ur et, dans le vieux cahier, je copie
+simplement:</p>
+
+<div class="blockquot1"><p>&Agrave; la douzaine, tous bruns et h&acirc;l&eacute;s, trottinant avec leurs petits
+pieds nus, ils (les enfants des p&ecirc;cheurs) suivaient Pierre, ou
+bravement le pr&eacute;c&eacute;daient, se retournant de temps &agrave; autre, et
+&eacute;carquillant leurs beaux yeux noirs... C'est qu'&agrave; cette &eacute;poque, un
+<i>petit monsieur</i>, c'&eacute;tait chose assez rare dans le pays pour qu'il
+val&ucirc;t la peine de se d&eacute;ranger.</p>
+
+<p>Par le sentier creux, ensabl&eacute;, Pierre descendait ainsi chaque jour
+&agrave; la plage accompagn&eacute; de son cort&egrave;ge. Il courait aux coquilles, qui
+&eacute;taient ravissantes sur cette partie de la c&ocirc;te: jaunes, roses,
+violettes, de toutes les couleurs vives et fra&icirc;ches, de toutes les
+formes les plus d&eacute;licates.&mdash;Il en trouvait qui faisaient son
+admiration&mdash;et les petits, toujours silencieux, qui suivaient, lui
+en apportaient aussi plein leurs mains, sans rien dire.</p>
+
+<p>V&eacute;ronique &eacute;tait une des plus assidues. &Agrave; peu pr&egrave;s de son &acirc;ge, un
+peu plus jeune peut-&ecirc;tre, six ou sept ans. Un petit visage doux et
+r&ecirc;veur, au teint mat, avec deux admirables yeux gris; tout cela
+abrit&eacute; sous une grande <i>kichenote</i> blanche (kichenote, un tr&egrave;s
+vieux mot du pays, d&eacute;signant une tr&egrave;s vieille coiffure: esp&egrave;ce de
+b&eacute;guin cartonn&eacute;, qui s'avance comme les cornettes des bonnes s&#339;urs,
+pour abriter du soleil), V&eacute;ronique se glissait tout pr&egrave;s de Pierre,
+finissait par s'emparer de sa main et ne la quittait plus. Ils
+marchaient comme les b&eacute;b&eacute;s qui se plaisent, se tenant ferme &agrave;
+pleins doigts, ne parlant pas et se regardant de temps en temps...
+Puis, un baiser, par-ci par-l&agrave;. <i>Voudris ben vous biser</i> (je
+voudrais bien vous embrasser), disait-elle en lui tendant ses
+petits bras avec une tendresse touchante. Et Pierre se laissait
+embrasser et le lui rendait bien fort, sur ses bonnes petites joues
+rondes.</p>
+
+<p class="dot">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Petite V&eacute;ronique courait s'asseoir &agrave; notre porte le matin d&egrave;s
+qu'elle &eacute;tait lev&eacute;e; elle s'y tenait tapie comme un gentil caniche
+et elle attendait. Pierre en s'&eacute;veillant pensait bien qu'elle &eacute;tait
+l&agrave;; pour elle, il se faisait matinal; vite il fallait le laver,
+peigner ses cheveux blonds, et il courait retrouver sa petite amie.
+Ils s'embrassaient et se parlaient de leurs trouvailles de la
+veille; quelquefois m&ecirc;me, V&eacute;ronique, avant de venir l&agrave; s'asseoir,
+avait d&eacute;j&agrave; fait un tour &agrave; la plage et rapportait des merveilles,
+cach&eacute;es dans son tablier.</p>
+
+<p>Un jour, vers la fin d'ao&ucirc;t, apr&egrave;s une longue r&ecirc;verie, pendant
+laquelle il avait sans doute pes&eacute; et r&eacute;solu les difficult&eacute;s
+provenant des diff&eacute;rences sociales, Pierre dit: &laquo;V&eacute;ronique, nous
+nous marierons tous deux; je demanderai la permission &agrave; mes parents
+l&agrave;-bas.&raquo;</p></div>
+
+<p>Puis, ma s&#339;ur raconte ainsi notre d&eacute;part:</p>
+
+<div class="blockquot1"><p>Au 15 septembre, il fallut quitter le village. Pierre avait fait
+des monceaux de coquilles, d'algues, d'&eacute;toiles, de cailloux marins;
+insatiable, il voulait tout emporter; et il rangeait cela dans des
+caisses; il empaquetait, avec V&eacute;ronique qui l'aidait de tout son
+pouvoir.</p>
+
+<p>Un matin, une grande voiture arriva de Saint-Pierre pour nous
+chercher, ameutant le village paisible par ses bruits de grelots et
+ses coups de fouet. Pierre y fit mettre avec sollicitude ses
+paquets personnels, et nous y pr&icirc;mes place tous trois; ses yeux,
+d&eacute;j&agrave; pleins de tristesse, regardaient par la porti&egrave;re le chemin
+creux ensabl&eacute; par lequel on descendait &agrave; la plage&mdash;et sa petite
+amie qui sanglotait.</p></div>
+
+<p>Et enfin je transcris, textuellement aussi, cette r&eacute;flexion de ma s&#339;ur,
+que je trouve &agrave; cette m&ecirc;me date d'&eacute;t&eacute;, au bas du cahier d&eacute;j&agrave; fan&eacute; par le
+temps:</p>
+
+<div class="blockquot1"><p>Alors je me sentis prise&mdash;et non point pour la premi&egrave;re fois sans
+doute&mdash;d'une r&ecirc;verie inqui&egrave;te en regardant Pierre. Je me demandai:
+&laquo;Que sera-ce de cet enfant?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Que sera-ce aussi de sa petite amie, dont la silhouette appara&icirc;t,
+persistante, au bout du chemin? Qu'y a-t-il de d&eacute;sesp&eacute;rance dans ce
+tout petit c&#339;ur; qu'y a-t-il d'angoisse, en pr&eacute;sence de cet
+abandon?&raquo;</p></div>
+
+<p>&laquo;Que sera-ce de cet enfant?&raquo; Oh! mon Dieu, rien autre chose que ce qui
+en a &eacute;t&eacute; ce jour-l&agrave;; dans l'avenir, rien de moins, rien de plus. Ces
+d&eacute;parts, ces emballages pu&eacute;rils de mille objets sans valeur appr&eacute;ciable,
+ce besoin de tout emporter, de se faire suivre d'un monde de
+souvenirs,&mdash;et surtout ces adieux &agrave; des petites cr&eacute;atures sauvages,
+aim&eacute;es peut-&ecirc;tre pr&eacute;cis&eacute;ment parce qu'elles &eacute;taient ainsi,&mdash;&ccedil;a
+repr&eacute;sente toute ma vie, cela...</p>
+
+<p>Les deux ou trois journ&eacute;es que dura le voyage de retour, arr&ecirc;t compris
+chez nos vieilles tantes de l'&icirc;le, me sembl&egrave;rent d'une longueur sans
+fin. L'impatience d'embrasser maman m'&ocirc;tait le sommeil. Pr&egrave;s de deux
+mois pass&eacute;s sans la voir! Ma s&#339;ur, en ce temps-l&agrave;, &eacute;tait bien la seule
+personne au monde qui p&ucirc;t me faire supporter une s&eacute;paration si longue!</p>
+
+<p>Quand nous f&ucirc;mes de retour sur le continent; apr&egrave;s trois heures de route
+depuis la plage o&ugrave; une barque nous avait d&eacute;pos&eacute;s, quand la voiture qui
+nous ramenait franchit les remparts de la ville, j'aper&ccedil;us enfin ma m&egrave;re
+qui nous attendait, je revis son regard, son bon sourire... Et, dans les
+lointains du temps, c'est une des images tr&egrave;s nettes et &agrave; jamais fix&eacute;es
+que je retrouve, de son cher visage encore presque jeune, de ses chers
+cheveux encore noirs.</p>
+
+<p>En arrivant &agrave; la maison, je courus visiter mon petit lac et ses grottes;
+puis le berceau derri&egrave;re lui, adoss&eacute; au vieux mur. Mais mes yeux
+venaient de s'habituer longuement &agrave; l'immensit&eacute; des plages et de la mer;
+alors tout cela me parut rapetiss&eacute;, diminu&eacute;, enferm&eacute;, triste. Et puis
+les feuilles avaient jauni; je ne sais quelle impression h&acirc;tive
+d'automne &eacute;tait d&eacute;j&agrave; dans l'air, pourtant tr&egrave;s chaud. Avec crainte je
+songeai aux jours sombres et froids qui allaient revenir, et tr&egrave;s
+m&eacute;lancoliquement je me mis &agrave; d&eacute;baller dans la cour mes caisses d'algues
+ou de coquillages, pris d'un regret d&eacute;sol&eacute; de ne plus &ecirc;tre dans l'&icirc;le.
+Je m'inqui&eacute;tais aussi de V&eacute;ronique, de ce qu'elle ferait seule pendant
+l'hiver, et tout &agrave; coup un attendrissement jusqu'aux larmes me vint au
+souvenir de sa pauvre petite main h&acirc;l&eacute;e de soleil qui ne serait plus
+jamais dans la mienne...</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI</h3>
+
+
+<p>Le commencement des devoirs, des le&ccedil;ons, des cahiers, des taches
+d'encre, ah! quel assombrissement subit dans mon histoire!</p>
+
+<p>De tout cela, j'ai les souvenirs les plus platement maussades, les plus
+mortellement ennuyeux. Et, si j'osais &ecirc;tre tout &agrave; fait sinc&egrave;re, j'en
+dirais autant, je crois, des professeurs eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu, le premier qui me fit commencer le latin (<i>rosa</i>, la rose;
+<i>cornu</i>, la corne; <i>tonitru</i>, le tonnerre), un grand vieux vo&ucirc;t&eacute;, mal
+tenu, triste &agrave; regarder comme une pluie de novembre! Il est mort &agrave;
+pr&eacute;sent, le pauvre: que la paix la plus sereine soit &agrave; son &acirc;me! Mais il
+me semblait le type r&eacute;alis&eacute; du &laquo;monsieur Ratin&raquo; de T&ouml;pffer; il en avait
+tout, m&ecirc;me la verrue avec les trois poils, au bout de son vieux nez
+d'une complication de lignes inimaginable; il &eacute;tait pour moi la
+personnification du d&eacute;go&ucirc;tant, de l'horrible.</p>
+
+<p>Tous les jours, &agrave; midi pr&eacute;cis, il arrivait; je me sentais glacer par son
+coup de sonnette, que j'aurais reconnu entre mille.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s son d&eacute;part, j'assainissais moi-m&ecirc;me la partie de ma table o&ugrave; ses
+coudes s'&eacute;taient pos&eacute;s, en l'essuyant avec des serviettes que j'allais
+ensuite clandestinement porter au linge sale. Et cette r&eacute;pulsion
+s'&eacute;tendait ensuite aux livres, d&eacute;j&agrave; peu attrayants par eux-m&ecirc;mes, qu'il
+avait touch&eacute;s; j'en arrachais certains feuillets, suspects de contacts
+trop prolong&eacute;s avec ses mains...</p>
+
+<p>Toujours pleins de tache d'encre, mes livres; toujours salis, tra&icirc;n&eacute;s,
+couverts de barbouillages, de dessins quelconques comme ou en fait quand
+l'esprit voyage ailleurs. Moi qui &eacute;tais un enfant si soigneux et si
+propret en toutes choses, j'avais un tel d&eacute;dain pour ces livres
+obligatoires que je devenais commun avec eux et mal &eacute;lev&eacute;. M&ecirc;me&mdash;ce qui
+est plus &eacute;tonnant encore&mdash;tous mes scrupules m'abandonnaient quand il
+s'agissait de mes devoirs, toujours faits &agrave; la derni&egrave;re minute, &agrave; la
+diable: mon aversion pour le travail a &eacute;t&eacute; la premi&egrave;re chose qui m'ait
+fait transiger avec ma conscience.</p>
+
+<p>Cependant, cela allait tout de m&ecirc;me &agrave; peu pr&egrave;s; mes le&ccedil;ons, sur
+lesquelles je jetais un coup d'&#339;il &agrave; toute extr&eacute;mit&eacute;, &eacute;taient presque
+sues. Et, en g&eacute;n&eacute;ral, M. Ratin &eacute;crivait <i>bien</i> ou <i>assez bien</i> sur le
+cahier de notes que je devais chaque soir pr&eacute;senter &agrave; mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais je crois que si, lui ou les autres professeurs qui lui succ&eacute;d&egrave;rent,
+avaient pu soup&ccedil;onner la v&eacute;rit&eacute;, se douter qu'en dehors de leur pr&eacute;sence
+mon esprit ne s'arr&ecirc;tait peut-&ecirc;tre pas cinq minutes par jour &agrave; ce qu'ils
+m'enseignaient, d'indignation leurs honn&ecirc;tes cervelles auraient &eacute;clat&eacute;.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII</h3>
+
+
+<p>Dans le courant de l'hiver qui suivit mon s&eacute;jour &agrave; la c&ocirc;te de l'&icirc;le, un
+grand &eacute;v&eacute;nement traversa notre vie de famille: le d&eacute;part de mon fr&egrave;re
+pour sa premi&egrave;re campagne.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait, comme je l'ai dit, mon a&icirc;n&eacute; d'environ quatorze ans. Peut-&ecirc;tre
+n'avais-je pas eu le temps d'assez le conna&icirc;tre, d'assez m'attacher &agrave;
+lui, car la vie de jeune homme l'avait pris de bonne heure, le s&eacute;parant
+un peu de nous. Je n'allais gu&egrave;re dans sa chambre, o&ugrave; m'&eacute;pouvantaient
+les quantit&eacute;s de gros livres &eacute;pars sur les tables, l'odeur des cigares,
+et les camarades &agrave; lui qu'on risquait d'y rencontrer, officiers ou
+&eacute;tudiants. J'avais entendu aussi qu'il n'&eacute;tait pas toujours bien sage,
+qu'il se promenait quelquefois tard le soir; qu'il fallait le
+sermonner, et int&eacute;rieurement je d&eacute;sapprouvais sa conduite.</p>
+
+<p>Mais l'approche de son d&eacute;part doubla mon affection et me causa de vraies
+tristesses.</p>
+
+<p>Il allait en Polyn&eacute;sie, &agrave; Tahiti, juste au bout du monde, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la terre, et son voyage devait durer quatre ans, ce qui
+repr&eacute;sentait pr&egrave;s de la moiti&eacute; de ma propre vie, autant dire une dur&eacute;e
+presque sans fin...</p>
+
+<p>Avec un int&eacute;r&ecirc;t tout particulier je suivais les pr&eacute;paratifs de cette
+longue campagne: ses malles ferr&eacute;es qu'on arrangeait avec tant de
+pr&eacute;cautions; ses galons dor&eacute;s, ses broderies, son &eacute;p&eacute;e, qu'on
+enveloppait d'une quantit&eacute; de papiers minces, avec des soins
+d'ensevelissement, et qu'on enfermait ensuite comme des momies dans des
+bo&icirc;tes de m&eacute;tal. Tout cela augmentait l'impression que j'avais d&eacute;j&agrave;, des
+lointains et des p&eacute;rils de ce long voyage.</p>
+
+<p>On sentait du reste qu'une m&eacute;lancolie pesait sur la maison tout enti&egrave;re,
+et devenait de plus en plus lourde &agrave; mesure qu'approchait le jour de la
+grande s&eacute;paration. Nos repas &eacute;taient silencieux; des recommandations
+seulement s'&eacute;changeaient, et j'&eacute;coutais avec recueillement sans rien
+dire.</p>
+
+<p>La veille de son d&eacute;part, il s'amusa &agrave; me confier&mdash;ce qui m'honorait
+beaucoup&mdash;diff&eacute;rents petits bibelots fragiles de sa chemin&eacute;e, me priant
+de les lui garder avec soin jusqu'&agrave; son retour.</p>
+
+<p>Puis il me fit cadeau d'un grand livre dor&eacute;, qui &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment un
+<i>Voyage en Polyn&eacute;sie</i>, &agrave; nombreuses images; et c'est le seul livre que
+j'aie aim&eacute; dans ma premi&egrave;re enfance. Je le feuilletai tout de suite avec
+une curiosit&eacute; empress&eacute;e. En t&ecirc;te, une grande gravure repr&eacute;sentait une
+femme brune, assez jolie, couronn&eacute;e de roseaux et nonchalamment assise
+sous un palmier; on lisait au-dessous: &laquo;Portrait de S. M. Pomar&eacute; IV,
+reine de Tahiti.&raquo; Plus loin, c'&eacute;taient deux belles cr&eacute;atures au bord de
+la mer, couronn&eacute;es de fleurs et la poitrine nue, avec cette l&eacute;gende:
+&laquo;Jeunes filles tahitiennes sur une plage.&raquo;</p>
+
+<p>Le jour du d&eacute;part, &agrave; la derni&egrave;re heure, les pr&eacute;paratifs &eacute;tant termin&eacute;s
+et les grandes malles ferm&eacute;es, nous &eacute;tions tous dans le salon, r&eacute;unis en
+silence comme pour un deuil. On lut un chapitre de la Bible et on fit la
+pri&egrave;re en famille... Quatre ann&eacute;es! et bient&ocirc;t l'&eacute;paisseur du monde
+entre nous et celui qui allait partir!</p>
+
+<p>Je me rappelle surtout le visage de ma m&egrave;re pendant toute cette sc&egrave;ne
+d'adieux; assise dans un fauteuil, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, elle avait gard&eacute;
+d'abord son sourire infiniment triste, son expression de confiance
+r&eacute;sign&eacute;e, apr&egrave;s la pri&egrave;re; mais un changement que je n'avais pas pr&eacute;vu
+se fit tout &agrave; coup dans ses traits; malgr&eacute; elle, les larmes venaient; et
+je n'avais jamais vu pleurer ma m&egrave;re, et cela me fit une peine affreuse.</p>
+
+<p>Pendant les premiers jours qui suivirent, je conservai le sentiment
+triste du vide qu'il avait laiss&eacute;; j'allais de temps en temps regarder
+sa chambre, et quant aux diff&eacute;rentes petites choses qu'il m'avait
+donn&eacute;es ou confi&eacute;es, elles &eacute;taient devenues tout &agrave; fait sacr&eacute;es pour
+moi.</p>
+
+<p>Sur une mappemonde, je m'&eacute;tais fait expliquer sa travers&eacute;e qui devait
+durer environ cinq mois. Quant &agrave; son retour, il ne m'apparaissait qu'au
+fond d'un inimaginable et irr&eacute;el avenir; et ce qui me g&acirc;tait tr&egrave;s
+&eacute;trangement cette perspective de le revoir, c'&eacute;tait de me dire que
+j'aurais douze ou treize ans, que je serais presque un grand gar&ccedil;on
+quand il reviendrait.</p>
+
+<p>&Agrave; l'encontre de tous les autres enfants,&mdash;de ceux d'aujourd'hui
+surtout,&mdash;si press&eacute;s de devenir des esp&egrave;ces de petits hommes, j'avais
+d&eacute;j&agrave; cette terreur de grandir, qui s'est encore accentu&eacute;e, un peu plus
+tard; je le disais m&ecirc;me, je l'&eacute;crivais, et quand on me demandait
+pourquoi, je r&eacute;pondais, ne sachant pas d&eacute;m&ecirc;ler cela mieux: &laquo;Il me semble
+que je m'ennuierai tant, quand je serai grand!&raquo; Je crois que c'est l&agrave;
+un cas extr&ecirc;mement singulier, unique peut-&ecirc;tre, cet effroi de la vie,
+d&egrave;s le d&eacute;but: je n'y voyais pas clair sur l'horizon de ma route; je
+n'arrivais pas &agrave; me repr&eacute;senter l'avenir d'une fa&ccedil;on quelconque; en
+avant de moi, rien que du noir imp&eacute;n&eacute;trable, un grand rideau de plomb
+tendu dans des t&eacute;n&egrave;bres...</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII</h3>
+
+
+<p><i>G&acirc;teaux, g&acirc;teaux, mes bons g&acirc;teaux tout chauds!</i> Cela se chante, sur un
+air na&iuml;vement plaintif,&mdash;compos&eacute; par une vieille marchande qui, pendant
+les dix ou quinze premi&egrave;res ann&eacute;es de ma vie, passa r&eacute;guli&egrave;rement sous
+nos fen&ecirc;tres, aux veill&eacute;es d'hiver.</p>
+
+<p>Et quand je pense &agrave; ces veill&eacute;es-l&agrave;, il y a tout le temps ce petit
+refrain m&eacute;lancolique, &agrave; la cantonade, dans les coulisses de ma m&eacute;moire.</p>
+
+<p>C'est surtout &agrave; des souvenirs de dimanches que la chanson des <i>g&acirc;teaux
+tout chauds</i> demeure le plus intimement li&eacute;e; car, ces soirs-l&agrave;, n'ayant
+pas de devoirs &agrave; faire, je restais avec mes parents, dans le salon, qui
+&eacute;tait au rez-de-chauss&eacute;e, sur la rue, et alors, quand la bonne vieille
+passait sur le trottoir, au coup de neuf heures, lan&ccedil;ant sa chanson
+sonore dans le silence des nuits de gel&eacute;e, je me trouvais l&agrave; tout pr&egrave;s
+pour l'entendre.</p>
+
+<p>Elle annon&ccedil;ait le froid, comme les hirondelles annoncent le printemps;
+apr&egrave;s les fra&icirc;cheurs d'automne, la premi&egrave;re fois qu'on entendait sa
+chanson, on disait: &laquo;Voici l'hiver qui nous est arriv&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Le salon de ces veill&eacute;es, tel que je l'ai connu alors, &eacute;tait grand et me
+paraissait immense. Tr&egrave;s simple, mais avec un certain bon go&ucirc;t
+d'arrangement: les murs et les bois des portes, bruns avec des filets
+d'or mat; des meubles de velours rouge, qui devaient dater de
+Louis-Philippe; des portraits de famille, dans des cadres aust&egrave;res, noir
+et or; sur la chemin&eacute;e, des bronzes d'aspect grave; sur la table du
+milieu, &agrave; une place d'honneur, une grosse Bible du <span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> si&egrave;cle,
+relique v&eacute;n&eacute;rable d'anc&ecirc;tres huguenots pers&eacute;cut&eacute;s pour leur foi; et des
+fleurs, toujours des corbeilles et des vases de fleurs, &agrave; une &eacute;poque o&ugrave;
+cependant la mode n'en &eacute;tait pas encore r&eacute;pandue comme aujourd'hui.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&icirc;ner, c'&eacute;tait pour moi un instant d&eacute;licieux que celui o&ugrave; on
+venait s'installer l&agrave;, en quittant la salle &agrave; manger; tout avait un bon
+air de paix et de confort; et quand toute la famille &eacute;tait assise,
+grand'm&egrave;res et tantes, en cercle, je commen&ccedil;ais par gambader au milieu,
+sur le tapis rouge, dans ma joie bruyante de me sentir entour&eacute;, et, en
+songeant avec impatience &agrave; ces <i>petits jeux</i> auxquels on allait jouer
+pour moi tout &agrave; l'heure. Nos voisins, les D***, venaient tous les
+dimanches passer la soir&eacute;e avec nous; c'&eacute;tait de tradition dans les deux
+familles, li&eacute;es par une de ces anciennes amiti&eacute;s de province, qui
+remontent &agrave; des g&eacute;n&eacute;rations pr&eacute;c&eacute;dentes et se transmettent comme un bien
+h&eacute;r&eacute;ditaire. Vers huit heures, quand je reconnaissais leur coup de
+sonnette, je sautais de plaisir et je ne pouvais me tenir de prendre ma
+course pour aller au-devant d'eux &agrave; la porte de la rue, surtout &agrave; cause
+de Lucette, ma grande amie, qui venait aussi avec ses parents, cela va
+sans dire.</p>
+
+<p>H&eacute;las! avec quel recueillement triste je les passe en revue, ces figures
+aim&eacute;es ou v&eacute;n&eacute;r&eacute;es, b&eacute;nies, qui m'entouraient ainsi les dimanches soirs;
+la plupart ont disparu et leurs images, que je voudrais retenir, malgr&eacute;
+moi se ternissent, s'embrument, vont s'en aller aussi...</p>
+
+<p>Donc, on commen&ccedil;ait les petits jeux, pour me faire plaisir, &agrave; moi, seul
+enfant; ou jouait aux <i>mariages</i>, &agrave; la <i>toilette &agrave; madame</i>, au
+<i>chevalier cornu</i>, &agrave; la <i>belle berg&egrave;re</i>, au <i>furet</i>; tout le monde
+consentait &agrave; s'en m&ecirc;ler, y compris les personnes les plus &acirc;g&eacute;es;
+grand'tante Berthe, la doyenne, s'y montrait m&ecirc;me la plus
+irr&eacute;sistiblement dr&ocirc;le.</p>
+
+<p>Et tout &agrave; coup je faisais silence, je m'arr&ecirc;tais, attentif, quand dans
+le lointain j'entendais:&mdash;<i>G&acirc;teaux, g&acirc;teaux, mes bons g&acirc;teaux tout
+chauds!</i></p>
+
+<p>Cela se rapprochait rapidement, car la chanteuse trottait, trottait,
+menu mais vite; presque aussit&ocirc;t elle &eacute;tait sous nos fen&ecirc;tres, r&eacute;p&eacute;tant
+de tout pr&egrave;s, &agrave; pleine voix f&ecirc;l&eacute;e, sa continuelle chanson.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait mon grand amusement, non point d'en faire acheter, de ces
+pauvres g&acirc;teaux,&mdash;car ils &eacute;taient un peu grossiers et je ne les aimais
+gu&egrave;re&mdash;mais de courir moi-m&ecirc;me, quand on me le permettait, sur le pas de
+la porte, accompagn&eacute; d'une tante de bonne volont&eacute;, pour arr&ecirc;ter au
+passage la marchande.</p>
+
+<p>Avec une r&eacute;v&eacute;rence, elle se pr&eacute;sentait, la bonne vieille, fi&egrave;re d'&ecirc;tre
+appel&eacute;e, et posait un pied sur les marches du seuil; son costume propret
+&eacute;tait rehauss&eacute; toujours de fausses manches blanches. Puis, tandis
+qu'elle d&eacute;couvrait son panier, je jetais longuement au dehors mon regard
+d'oiseau en cage, le plus loin possible dans la rue froide et d&eacute;serte.
+Et c'&eacute;tait l&agrave; tout le charme de la chose: respirer une bouff&eacute;e d'air
+glac&eacute;, prendre un aper&ccedil;u du grand noir ext&eacute;rieur, et, apr&egrave;s, rentrer,
+toujours courant, dans le salon chaud et confortable,&mdash;tandis que le
+refrain monotone s'&eacute;loignait; s'en allait se perdre, chaque soir du m&ecirc;me
+c&ocirc;t&eacute;, dans les m&ecirc;mes rues basses avoisinant le port et les remparts...
+Le trajet de cette marchande &eacute;tait invariable,&mdash;et je la suivais par la
+pens&eacute;e avec un int&eacute;r&ecirc;t singulier, aussi longtemps que sa chanson, de
+minute en minute reprise, s'entendait encore.</p>
+
+<p>Dans cette attention que je lui pr&ecirc;tais, il y avait de la piti&eacute; pour
+elle, pauvre vieille ainsi errante toutes les nuits;&mdash;mais il y avait
+aussi un autre sentiment qui s'&eacute;bauchait,&mdash;oh! si confus encore, si
+vague, que je vais lui donner trop d'importance, rien qu'en l'indiquant
+de la fa&ccedil;on la plus l&eacute;g&egrave;re. Voici: j'avais une sorte de curiosit&eacute;
+inqui&egrave;te pour ces quartiers bas, vers lesquels la marchande se rendait
+si bravement, et o&ugrave; on ne me conduisait jamais. Vieilles rues aper&ccedil;ues
+de loin, solitaires le jour, mais o&ugrave;, de temps imm&eacute;morial, les matelots
+faisaient leur tapage les soirs de f&ecirc;te, envoyant quelquefois le bruit
+de leurs chants jusqu'&agrave; nous. Qu'est-ce qui pouvait se passer l&agrave;-bas?
+Comment &eacute;taient ces gaiet&eacute;s brutales qui se traduisaient par des cris? &Agrave;
+quoi donc s'amusaient-ils, ces gens revenus de la mer et des lointains
+pays o&ugrave; le soleil br&ucirc;le? Quelle vie plus rude, plus simple et plus libre
+&eacute;tait la leur?&mdash;&Eacute;videmment, pour mettre au point tout ce que je viens
+de dire, il faudrait l'att&eacute;nuer beaucoup, l'envelopper comme d'un voile
+blanc. Mais d&eacute;j&agrave; le germe d'un trouble, d'une aspiration vers je ne sais
+quoi d'autre et d'inconnu, &eacute;tait plant&eacute; dans ma petite t&ecirc;te; en
+rentrant, avec mes g&acirc;teaux &agrave; la main, dans ce salon o&ugrave; on parlait si
+bas, il m'arrivait, pendant un instant d'une dur&eacute;e &agrave; peine appr&eacute;ciable,
+de me sentir &eacute;tiol&eacute; et captif.</p>
+
+<p>&Agrave; neuf heures et demie, rarement plus tard &agrave; cause de moi, on servait le
+th&eacute; et les tr&egrave;s minces tartines&mdash;beurr&eacute;es d'un beurre exquis et taill&eacute;es
+avec ces soins qu'on n'a plus le temps d'apporter &agrave; quoi que ce soit, de
+nos jours. Ensuite, vers onze heures, apr&egrave;s la lecture de la Bible et la
+pri&egrave;re, on allait se coucher.</p>
+
+<p>Dans mon petit lit blanc, j'&eacute;tais plus agit&eacute; le dimanche que les autres
+jours. D'abord il y avait la perspective de M. Ratin, qui demain allait
+repara&icirc;tre, plus p&eacute;nible &agrave; voir apr&egrave;s ce temps de r&eacute;pit; je regrettais
+que ce jour de repos f&ucirc;t d&eacute;j&agrave; fini, fini si vite, et je m'ennuyais par
+avance de ces devoirs qu'il faudrait faire pendant toute une semaine
+avant d'atteindre le dimanche suivant. Puis quelquefois, dans le
+lointain, une bande de matelots passait en chantant, et alors mes id&eacute;es
+changeaient de cours, s'en allaient vers les colonies ou les navires; il
+me prenait m&ecirc;me une sorte d'envie impr&eacute;cise et sourde&mdash;latente, si
+j'ose employer ce mot&mdash;de courir moi aussi dehors, &agrave; l'amusante
+aventure, dans l'air vif des nuits d'hiver, ou au grand soleil des ports
+exotiques, et, &agrave; tue-t&ecirc;te comme eux, de chanter la simple joie de
+vivre...</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV</h3>
+
+
+<p>&laquo;<i>Alors j'entendis un ange qui volait par le milieu du ciel, et qui
+disait &agrave; haute voix: &laquo;Malheur, malheur, malheur aux habitants de la
+terre!</i>&raquo;</p>
+
+<p>...En plus de la lecture du soir faite en famille, chaque matin dans mon
+lit je lisais un chapitre de la Bible, avant de me lever.</p>
+
+<p>Ma bible &eacute;tait petite et d'un caract&egrave;re tr&egrave;s fin. Il y avait, entre les
+pages, des fleurs s&eacute;ch&eacute;es auxquelles je tenais beaucoup; surtout une
+branche de <i>pieds-d'alouette</i> roses, magnifiques, qui avaient le don de
+me rappeler tr&egrave;s nettement les &laquo;gleux&raquo; de l'&icirc;le d'Oleron o&ugrave; je les avais
+cueillis.</p>
+
+<p>Je ne sais pas comment cela se dit en fran&ccedil;ais, des &laquo;gleux&raquo;: ce sont les
+tiges qui restent, des bl&eacute;s moissonn&eacute;s; ce sont ces champs de pailles
+jaunes, tondues court, que dess&egrave;che et dore le soleil
+d'ao&ucirc;t.&mdash;Au-dessus des &laquo;gleux&raquo; de l'&icirc;le, habit&eacute;s par les sauterelles,
+remontent et refleurissent tr&egrave;s haut de tardifs bleuets et surtout des
+pieds-d'alouette, blancs, violets ou roses.</p>
+
+<p>Donc, les matins d'hiver, dans mon lit, avant de commencer ma lecture,
+je regardais toujours cette branche de fleurs d'une teinte encore
+fra&icirc;che, qui me donnait la vision et le regret des champs d'Oleron,
+chauff&eacute;s au soleil d'&eacute;t&eacute;...</p>
+
+<p>&laquo;<i>Alors j'entendis un ange, qui volait par le milieu du ciel et qui
+disait &agrave; haute voix: &laquo;Malheur, malheur, malheur aux habitants de la
+terre!</i>&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;<i>Puis le cinqui&egrave;me ange sonna de la trompette et je vis une &eacute;toile qui
+tomba du ciel en la terre, et la clef du puits de l'ab&icirc;me lui fut
+donn&eacute;e.</i>&raquo;</p>
+
+<p>Quand je lisais ma Bible seul, ayant le choix des passages, c'&eacute;tait
+toujours la Gen&egrave;se grandiose, la s&eacute;paration de la lumi&egrave;re et des
+t&eacute;n&egrave;bres, ou bien les visions et les &eacute;merveillements apocalyptiques;
+j'&eacute;tais fascin&eacute; par toute cette po&eacute;sie de r&ecirc;ve et de terreur qui n'a
+jamais &eacute;t&eacute; &eacute;gal&eacute;e, que je sache, dans aucun livre humain... La b&ecirc;te &agrave;
+sept t&ecirc;tes, les signes du ciel, le son de la derni&egrave;re trompette, ces
+&eacute;pouvantes m'&eacute;taient famili&egrave;res; elles hantaient mon imagination et la
+charmaient.&mdash;Il y avait un livre du si&egrave;cle dernier, relique de mes
+ascendants huguenots, dans lequel je voyais vivre ces choses: une
+<i>Histoire de la Bible</i> avec d'&eacute;tranges images apocalyptiques o&ugrave; tous les
+lointains &eacute;taient noirs. Ma grand'm&egrave;re maternelle gardait pr&eacute;cieusement,
+dans un placard de sa chambre, ce livre qu'elle avait rapport&eacute; de
+l'<i>&icirc;le</i>, et, comme j'avais conserv&eacute; l'habitude de monter,
+m&eacute;lancoliquement chez elle, l'hiver, d&egrave;s que je voyais tomber la nuit,
+c'&eacute;tait presque toujours &agrave; ces heures de clart&eacute; ind&eacute;cise que je lui
+demandais de me le pr&ecirc;ter, pour le feuilleter sur ses genoux; jusqu'au
+dernier cr&eacute;puscule, je tournais les feuillets jaunis, je regardais les
+vols d'anges aux grandes ailes rapides, les rideaux de t&eacute;n&egrave;bres
+pr&eacute;sageant les fins de mondes, les ciels plus noirs que la terre, et, au
+milieu des amoncellements de nu&eacute;es, le triangle simple et terrible qui
+signifie J&eacute;hovah.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV</h3>
+
+
+<p>L'&Eacute;gypte, l'&Eacute;gypte antique, appel&eacute;e aussi &agrave; exercer sur moi, un peu plus
+tard, une sorte de fascination bien myst&eacute;rieuse, je la retrouvai pour la
+premi&egrave;re fois, sans h&eacute;sitation ni &eacute;tonnement, dans une gravure du
+<i>Magasin pittoresque</i>. Je saluai comme d'anciennes connaissances deux
+dieux &agrave; t&ecirc;te d'&eacute;pervier qui &eacute;taient l&agrave;, inscrits de profil sur une
+pierre de chaque c&ocirc;t&eacute; d'un &eacute;trange zodiaque, et, bien que ce f&ucirc;t par une
+journ&eacute;e sombre, il me vint, j'en suis tr&egrave;s s&ucirc;r, l'impression subite d'un
+chaud et morne soleil.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;part de mon fr&egrave;re, pendant l'hiver qui suivit, je passai
+beaucoup de mes heures de r&eacute;cr&eacute;ation dans sa chambre, &agrave; peindre les
+images du <i>Voyage en Polyn&eacute;sie</i> qu'il m'avait donn&eacute;. Avec un soin
+extr&ecirc;me, je coloriai d'abord les branches de fleurs, les groupes
+d'oiseaux. Le tour des bonshommes vint ensuite. Quant &agrave; ces deux <i>jeunes
+filles tahitiennes au bord de la mer</i>, pour lesquelles le dessinateur
+s'&eacute;tait inspir&eacute; de nymphes quelconques, je les fis blanches, oh!
+blanches et roses, comme les plus suaves poup&eacute;es. Et je les trouvai
+ravissantes, ainsi.</p>
+
+<p>L'avenir se r&eacute;servait de m'apprendre que leur teint est diff&eacute;rent et
+leur charme tout autre...</p>
+
+<p>Du reste mon sentiment sur la beaut&eacute; s'est bien modifi&eacute; depuis cette
+&eacute;poque, et on m'e&ucirc;t beaucoup &eacute;tonn&eacute; alors en m'apprenant quelles sortes
+de visages j'arriverais &agrave; trouver charmants dans la suite impr&eacute;vue de ma
+vie. Mais tous les enfants ont sous ce rapport le m&ecirc;me id&eacute;al, qui change
+ensuite d&egrave;s qu'ils se font hommes. &Agrave; eux, qui admirent en toute puret&eacute;
+na&iuml;ve, il faut des traits doucement r&eacute;guliers et des teints fra&icirc;chement
+roses; plus tard, leur mani&egrave;re d'appr&eacute;cier varie, suivant leur culture
+d'esprit et surtout au gr&eacute; de leurs sens.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII</h3>
+
+
+<p>Je ne sais plus bien &agrave; quelle &eacute;poque je fondai mon <i>mus&eacute;e</i> qui m'occupa
+si longtemps. Un peu au-dessus de la chambre de ma grand'tante Berthe,
+&eacute;tait un petit galetas isol&eacute;, dont j'avais pris possession compl&egrave;te; le
+charme de ce lieu lui venait de sa fen&ecirc;tre, donnant aussi de tr&egrave;s haut
+sur le couchant, sur les vieux arbres du rempart; sur les prairies
+lointaines, o&ugrave; des points roux, sem&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave; au milieu du vert
+uniforme, indiquaient des b&#339;ufs et des vaches, des troupeaux
+errants.&mdash;J'avais obtenu qu'on me f&icirc;t tapisser ce galetas,&mdash;d'un papier,
+chamois ros&eacute; qui y est encore;&mdash;qu'on m'y pla&ccedil;&acirc;t des &eacute;tag&egrave;res, des
+vitrines. J'y installais mes papillons, qui me semblaient des sp&eacute;cimens
+tr&egrave;s pr&eacute;cieux; j'y rangeais des nids d'oiseaux trouv&eacute;s dans les bois de
+la Limoise; des coquilles ramass&eacute;s sur les plages de l'&laquo;&icirc;le&raquo; et
+d'autres, des &laquo;colonies&raquo;, rapport&eacute;es autrefois par des parents inconnus,
+et d&eacute;nich&eacute;es au grenier au fond de vieux coffres o&ugrave; elles sommeillaient
+depuis des ann&eacute;es sous de la poussi&egrave;re. Dans ce domaine, je passais des
+heures seul, tranquille, en contemplation devant des nacres exotiques,
+r&ecirc;vant aux pays d'o&ugrave; elles &eacute;taient venues, imaginant d'&eacute;tranges rivages.</p>
+
+<p>Un bon vieux grand-oncle, parent &eacute;loign&eacute;, mais qui m'aimait bien,
+encourageait ces amusements. Il &eacute;tait m&eacute;decin et ayant, dans sa
+jeunesse, longtemps habit&eacute; la c&ocirc;te d'Afrique, il poss&eacute;dait un cabinet
+d'histoire naturelle plus remarquable que bien des mus&eacute;es de ville.
+D'&eacute;tonnantes choses &eacute;taient l&agrave;, qui me captivaient: des coquilles rares
+et singuli&egrave;res, des amulettes, des armes encore impr&eacute;gn&eacute;es de ces
+senteurs exotiques dont je me suis satur&eacute; plus tard; d'introuvables
+papillons sous des vitres.</p>
+
+<p>Il demeurait dans notre voisinage et je le visitais souvent. Pour
+arriver &agrave; son cabinet, il fallait traverser son jardin o&ugrave; fleurissaient
+des daturas, des cactus, et o&ugrave; se tenait un perroquet gris du Gabon, qui
+disait des choses en langue n&egrave;gre.</p>
+
+<p>Et quand le vieil oncle me parlait du S&eacute;n&eacute;gal, de Gor&eacute;e, de la Guin&eacute;e,
+je me grisais de la musique de ces mots, pressentant d&eacute;j&agrave; quelque chose
+de la lourdeur triste du pays noir. Il avait pr&eacute;dit, mon pauvre oncle,
+que je deviendrais un savant naturaliste,&mdash;et il se trompait bien, comme
+du reste tant d'autres qui pronostiqu&egrave;rent de mon avenir; il y &eacute;tait
+moins que personne; il ne comprenait pas que mon penchant pour
+l'histoire naturelle ne repr&eacute;sentait qu'une d&eacute;viation passag&egrave;re de mes
+petites id&eacute;es encore flottantes; que les froides vitrines, les
+classifications arides, la science morte, n'avaient rien qui p&ucirc;t
+longtemps me retenir. Non, ce qui m'attirait si puissamment &eacute;tait
+derri&egrave;re ces choses glac&eacute;es, derri&egrave;re et au del&agrave;;&mdash;&eacute;tait la nature
+elle-m&ecirc;me, effrayante, et aux mille visages, l'ensemble inconnu des
+b&ecirc;tes et des for&ecirc;ts...</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII</h3>
+
+
+<p>Cependant, je passais aussi de longues heures, h&eacute;las! &agrave; faire soi-disant
+mes devoirs.</p>
+
+<p>T&ouml;pffer, qui a &eacute;t&eacute; le seul v&eacute;ritable po&egrave;te des &eacute;coliers, en g&eacute;n&eacute;ral si
+incompris, les divisait en trois groupes: 1&ordm; ceux qui sont dans les
+coll&egrave;ges; 2&ordm; ceux qui travaillent chez eux, leur fen&ecirc;tre donnant sur
+quelque fond de cour sombre avec un vieux figuier triste; 3&ordm; ceux qui,
+travaillant aussi au logis, ont une petite chambre claire, sur la rue.</p>
+
+<p>J'appartenais &agrave; cette derni&egrave;re cat&eacute;gorie, que T&ouml;pffer consid&egrave;re comme
+privil&eacute;gi&eacute;e et devant fournir plus tard les hommes les plus gais. Ma
+chambre d'enfant &eacute;tait au premier sur la rue: rideaux blancs, tapisserie
+verte sem&eacute;e de bouquets de roses blanches; pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, mon
+bureau de travail, et, au-dessus, ma biblioth&egrave;que toujours tr&egrave;s
+d&eacute;laiss&eacute;e.</p>
+
+<p>Tant que duraient les beaux jours, cette fen&ecirc;tre &eacute;tait ouverte,&mdash;les
+persiennes demi-closes, pour me permettre d'&ecirc;tre constamment &agrave; regarder
+dehors sans que mes fl&acirc;neries fussent remarqu&eacute;es ni d&eacute;nonc&eacute;es par
+quelque voisin malencontreux. Du matin au soir, je contemplais donc ce
+bout de rue tranquille, ensoleill&eacute; entre ces blanches maisonnettes de
+province et s'en allant finir l&agrave;-bas aux vieux arbres du rempart; les
+rares passants, bient&ocirc;t tous connus de visage; les diff&eacute;rents chats du
+quartier, r&ocirc;dant aux portes ou sur les toits; les martinets
+tourbillonnant dans l'air chaud, et les hirondelles rasant la poussi&egrave;re
+du pav&eacute;... Oh! que de temps j'ai pass&eacute; &agrave; cette fen&ecirc;tre, l'esprit en
+vague r&ecirc;verie de moineau prison nier, tandis que mon cahier tach&eacute;
+d'encre restait ouvert aux premiers mots d'un th&egrave;me qui n'aboutissait
+pas, d'une narration qui ne voulait pas sortir...</p>
+
+<p>L'&eacute;poque des niches aux passants ne tarda pas &agrave; survenir; c'&eacute;tait du
+reste la cons&eacute;quence fatale de ce d&eacute;s&#339;uvrement ennuy&eacute; et souvent
+travers&eacute; de remords.</p>
+
+<p>Ces niches, je dois avouer que Lucette, ma grande amie, y trempait
+quelquefois tr&egrave;s volontiers. D&eacute;j&agrave; jeune fille, de seize ou dix-sept ans,
+elle redevenait aussi enfant que moi-m&ecirc;me &agrave; certaines heures. &laquo;Tu sais,
+tu ne le diras pas au moins!&raquo; me recommandait-elle, avec un clignement
+impayable de ses yeux si fins (et je le dis, &agrave; pr&eacute;sent que les ann&eacute;es
+ont pass&eacute;, que l'herbe d'une vingtaine d'&eacute;t&eacute;s a fleuri sur sa tombe).</p>
+
+<p>Cela consista d'abord &agrave; pr&eacute;parer de gentils paquets, bien envelopp&eacute;s de
+papier blanc et bien attach&eacute;s de faveurs roses; dedans, on mettait des
+queues de cerises, des noyaux de prunes, de petites vilenies
+quelconques; on jetait le tout sur le pav&eacute; et on se postait derri&egrave;re les
+persiennes pour voir qui le ramasserait.</p>
+
+<p>Ensuite, cela devint des lettres,&mdash;des lettres absolument saugrenues et
+incoh&eacute;rentes, avec dessins &agrave; l'appui intercal&eacute;s dans le texte,&mdash;qu'on
+adressait aux habitants les plus drolatiques du voisinage et qu'on
+d&eacute;posait sournoisement sur le trottoir &agrave; l'aide d'un fil, aux heures o&ugrave;
+ils avaient coutume de passer...</p>
+
+<p>Oh! les fous rires que nous avions, en composant ces pi&egrave;ces de
+style!&mdash;D'ailleurs, depuis Lucette, je n'ai jamais rencontr&eacute; quelqu'un
+avec qui j'aie pu rire d'aussi bon c&#339;ur,&mdash;et presque toujours &agrave; propos
+de choses dont la dr&ocirc;lerie &agrave; peine saisissable n'e&ucirc;t d&eacute;rid&eacute; aucun autre
+que nous-m&ecirc;mes. En plus de notre bonne amiti&eacute; de petit fr&egrave;re &agrave; grande
+s&#339;ur, il y avait cela entre nous: un m&ecirc;me tour de moquerie l&eacute;g&egrave;re, un
+accord complet dans notre sentiment de l'incoh&eacute;rence et du ridicule.
+Aussi lui trouvais-je plus d'esprit qu'&agrave; personne, et, sur un seul mot
+&eacute;chang&eacute;, nous riions souvent ensemble, aux d&eacute;pens de notre prochain ou
+de nous-m&ecirc;mes, en fus&eacute;e subite, jusqu'&agrave; en &ecirc;tre p&acirc;m&eacute;s, jusqu'&agrave; nous en
+jeter par terre.</p>
+
+<p>Tout cela ne cadrait gu&egrave;re, je le reconnais, avec les sombres r&ecirc;veries
+apocalyptiques et les graves controverses religieuses. Mais j'&eacute;tais d&eacute;j&agrave;
+plein de contradictions &agrave; cette &eacute;poque...</p>
+
+<p>Pauvre petite Lucette ou Lu&ccedil;on (Lu&ccedil;on &eacute;tait un <i>nom propre masculin
+singulier</i> que je lui avais donn&eacute;; je disais: Mon bon Lu&ccedil;on); pauvre
+petite Lucette, elle &eacute;tait pourtant un de mes professeurs, elle aussi;
+mais un professeur par exemple qui ne me causait ni d&eacute;go&ucirc;t ni effroi;
+comme M. Ratin, elle avait un cahier de notes, sur lequel elle
+inscrivait des <i>bien</i> ou des <i>tr&egrave;s bien</i> et que j'&eacute;tais tenu de montrer
+&agrave; mes parents le soir.&mdash;Car j'ai n&eacute;glig&eacute; de dire plus t&ocirc;t qu'elle
+s'&eacute;tait amus&eacute;e &agrave; m'apprendre le piano, de tr&egrave;s bonne heure, en cachette,
+en surprise, pour me faire ex&eacute;cuter un soir, &agrave; l'occasion d'une
+solennit&eacute; de famille, l'air du <i>Petit Suisse</i> et l'air du <i>Rocher de
+Saint-Malo</i>.&mdash;Il en &eacute;tait r&eacute;sult&eacute; qu'on l'avait pri&eacute;e de continuer son
+&#339;uvre si bien commenc&eacute;e, et que mon &eacute;ducation musicale resta entre ses
+mains jusqu'&agrave; l'&eacute;poque de Chopin et de Liszt.</p>
+
+<p>La peinture et la musique &eacute;taient les deux seules choses que je
+travaillais un peu.</p>
+
+<p>La peinture m'&eacute;tait enseign&eacute;e par ma s&#339;ur; mais je ne rappelle plus mes
+commencements, tant ils furent pr&eacute;matur&eacute;s; il me semble que de tout
+temps j'ai su, avec des crayons ou des pinceaux, rendre &agrave; peu pr&egrave;s sur
+le papier les petites fantaisies de mon imagination.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX</h3>
+
+
+<p>Chez grand'm&egrave;re, au fond de ce placard aux reliques o&ugrave; se tenait le
+livre des grandes terreurs d'Apocalypse: l'<i>Histoire de la Bible</i>, il y
+avait aussi plusieurs autres choses v&eacute;n&eacute;rables. D'abord, un vieux
+psautier, infiniment petit entre ses fermoirs d'argent, comme un livre
+de poup&eacute;e, et qui avait d&ucirc; &ecirc;tre une merveille typographique &agrave; son
+&eacute;poque. Il &eacute;tait ainsi en miniature, me disait-on, pour pouvoir se
+dissimuler sans peine; &agrave; l'&eacute;poque des pers&eacute;cutions, des anc&ecirc;tres &agrave; nous
+avaient d&ucirc; souvent le porter, cach&eacute; sous leurs v&ecirc;tements. Il y avait
+surtout, dans un carton, une liasse de lettres sur parchemin timbr&eacute;es de
+Leyde ou d'Amsterdam, de 1702 &agrave; 1710, et portant de larges cachets de
+cire dont le chiffre &eacute;tait surmont&eacute; d'une couronne de comte. Lettres
+d'a&iuml;eux huguenots qui, &agrave; la r&eacute;vocation de l'&eacute;dit de Nantes, avaient
+quitt&eacute; leurs terres, leurs amis, leur patrie, tout au monde, pour ne pas
+abjurer. Ils &eacute;crivaient &agrave; un vieux grand-p&egrave;re, trop &acirc;g&eacute; alors pour
+prendre le chemin de l'exil, et qui avait pu, je ne sais comment, rester
+ignor&eacute; dans un coin de l'&icirc;le d'Oleron. Ils &eacute;taient soumis et respectueux
+envers lui comme on ne l'est plus de nos jours; ils lui demandaient
+conseil ou permission pour tout,&mdash;m&ecirc;me pour porter certaines perruques
+dont la mode venait &agrave; Amsterdam en ce temps-l&agrave;. Puis ils contaient leurs
+affaires, sans un murmure jamais, avec une r&eacute;signation &eacute;vang&eacute;lique;
+leurs biens &eacute;tant confisqu&eacute;s, ils &eacute;taient oblig&eacute;s de s'occuper de
+commerce pour vivre l&agrave;-bas; et ils esp&eacute;raient, disaient-ils, avec l'aide
+de Dieu, avoir toujours du pain pour leurs enfants.</p>
+
+<p>En plus du respect qu'elles m'inspiraient, ces lettres avaient pour moi
+le charme des choses tr&egrave;s anciennes; je trouvais si &eacute;trange de p&eacute;n&eacute;trer
+ainsi dans cette activit&eacute; d'autrefois, dans cette vie intime, d&eacute;j&agrave;
+vieille de plus d'un si&egrave;cle et demi.</p>
+
+<p>Et puis, en les lisant, une indignation me venait au c&#339;ur contre
+l'&Eacute;glise romaine, contre la Rome papale, souveraine de ces si&egrave;cles
+pass&eacute;s et si clairement d&eacute;sign&eacute;e,&mdash;&agrave; mes yeux du moins,&mdash;dans cette
+&eacute;tonnante proph&eacute;tie apocalyptique: <i>... Et la b&ecirc;te est</i> UNE VILLE, <i>et
+ses sept t&ecirc;tes sont</i> SEPT COLLINES <i>sur lesquelles la ville est assise</i>.</p>
+
+<p>Grand'm&egrave;re, toujours aust&egrave;re et droite dans sa robe noire, ainsi
+pr&eacute;cis&eacute;ment que l'on est convenu de se repr&eacute;senter les vieilles dames
+huguenotes, avait &eacute;t&eacute; inqui&eacute;t&eacute;e, elle aussi, pour sa foi, sous la
+Restauration, et, bien qu'elle ne murmur&acirc;t jamais, elle non plus, on
+sentait qu'elle gardait de cette &eacute;poque un souvenir oppressant.</p>
+
+<p>De plus, dans &laquo;l'&icirc;le&raquo;, &agrave; l'ombre d'un petit bois enclos de murs attenant
+&agrave; notre ancienne habitation familiale, on m'avait montr&eacute; la place o&ugrave;
+dormaient plusieurs de mes anc&ecirc;tres, exclus des cimeti&egrave;res pour avoir
+voulu mourir dans la religion protestante.</p>
+
+<p>Comment ne pas &ecirc;tre fid&egrave;le, apr&egrave;s tout ce pass&eacute;? Il est bien certain que
+si l'Inquisition avait &eacute;t&eacute; recommenc&eacute;e, j'aurais subi le martyre
+joyeusement comme un petit illumin&eacute;.</p>
+
+<p>Ma foi &eacute;tait m&ecirc;me une foi d'avant-garde et j'&eacute;tais bien loin de la
+r&eacute;signation de mes ascendants; malgr&eacute; mon &eacute;loignement pour la lecture,
+on me voyait souvent plong&eacute; dans des livres de controverse religieuse;
+je savais par c&#339;ur des passages des P&egrave;res, des d&eacute;cisions des premiers
+conciles; j'aurais pu discuter sur les dogmes comme un docteur, j'&eacute;tais
+retors en arguments contre le papisme.</p>
+
+<p>Et cependant un froid commen&ccedil;ait par instants &agrave; me prendre; au temple
+surtout, du gris blafard descendait d&eacute;j&agrave; autour de moi. L'ennui de
+certaines pr&eacute;dications du dimanche; le vide de ces pri&egrave;res, pr&eacute;par&eacute;es &agrave;
+l'avance, dites avec l'onction convenue et les gestes qu'il faut; et
+l'indiff&eacute;rence de ces gens endimanch&eacute;s, qui venaient &eacute;couter,&mdash;comme
+j'ai senti de bonne heure,&mdash;et avec un chagrin profond, une d&eacute;ception
+cruelle&mdash;l'&eacute;c&#339;urant formalisme de tout cela!&mdash;L'aspect m&ecirc;me du temple me
+d&eacute;concertait: un temple de ville, neuf alors avec une intention d'&ecirc;tre
+joli, sans oser l'&ecirc;tre trop; je me rappelle surtout certains petits
+ornements des murs que j'avais pris en abomination, qui me gla&ccedil;aient &agrave;
+regarder. C'&eacute;tait un peu de ce sentiment que j'ai &eacute;prouv&eacute; plus tard &agrave;
+l'exc&egrave;s dans ces temples de Paris visant &agrave; l'&eacute;l&eacute;gance et o&ugrave; l'on trouve
+aux portes des huissiers avec des n&#339;uds de ruban sur l'&eacute;paule... Oh! les
+assembl&eacute;es des C&eacute;vennes! oh! les <i>pasteurs du d&eacute;sert</i>!</p>
+
+<p>De si petites choses, &eacute;videmment, ne pouvaient pas &eacute;branler beaucoup mes
+croyances, qui semblaient solides comme un ch&acirc;teau b&acirc;ti sur un roc; mais
+elles ont caus&eacute; la premi&egrave;re imperceptible fissure, par laquelle, goutte
+&agrave; goutte, une eau glac&eacute;e a commenc&eacute; d'entrer.</p>
+
+<p>O&ugrave; je retrouvais encore le vrai recueillement, la vraie et douce paix de
+la maison du Seigneur, c'&eacute;tait dans le vieux temple de Saint-Pierre
+d'Oleron; mon a&iuml;eul Samuel, au temps des pers&eacute;cutions, avait d&ucirc; y prier
+souvent, puis ma m&egrave;re y &eacute;tait venue pendant toute sa jeunesse... Et
+j'aimais aussi ces petits temples de villages, o&ugrave; nous allions
+quelquefois les dimanches d'&eacute;t&eacute;: bien antiques pour la plupart, avec
+leurs murs tout simples, pass&eacute;s &agrave; la chaux blanche; b&acirc;tis n'importe o&ugrave;,
+au coin d'un champ de bl&eacute;, des fleurettes sauvages alentour; ou bien
+retir&eacute;s au fond de quelque enclos, au bout d'une vieille all&eacute;e
+d'arbres.&mdash;Les catholiques n'ont rien qui d&eacute;passe en charme religieux
+ces humbles petits sanctuaires de nos c&ocirc;tes protestantes,&mdash;m&ecirc;me pas
+leurs plus exquises chapelles de granit, perdues au fond des bois
+bretons, que j'ai tant aim&eacute;es plus tard...</p>
+
+<p>Je voulais toujours &ecirc;tre pasteur, assur&eacute;ment; d'abord il me semblait que
+ce f&ucirc;t mon devoir. Je l'avais dit, je l'avais promis dans mes pri&egrave;res;
+pouvais-je &agrave; pr&eacute;sent reprendre ma parole donn&eacute;e?</p>
+
+<p>Mais, quand je cherchais, dans ma petite t&ecirc;te, &agrave; arranger cet avenir, de
+plus en plus voil&eacute; pour moi d'imp&eacute;n&eacute;trables t&eacute;n&egrave;bres, ma pens&eacute;e se
+portait de pr&eacute;f&eacute;rence sur quelque &eacute;glise un peu isol&eacute;e du monde, o&ugrave; la
+foi de mon troupeau serait encore na&iuml;ve, o&ugrave; mon temple modeste serait
+consacr&eacute; par tout un pass&eacute; de pri&egrave;res...</p>
+
+<p>Dans l'&icirc;le d'Oleron, par exemple!</p>
+
+<p>Dans l'&icirc;le d'Oleron, oui, c'&eacute;tait l&agrave;, au milieu des souvenirs de mes
+a&iuml;eux huguenots, que j'entrevoyais plus facilement et avec moins
+d'effroi, ma vie sacrifi&eacute;e &agrave; la cause du Seigneur.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX</h3>
+
+
+<p>Mon fr&egrave;re &eacute;tait arriv&eacute; dans l'&icirc;le d&eacute;licieuse.</p>
+
+<p>Sa premi&egrave;re lettre dat&eacute;e de l&agrave;-bas, tr&egrave;s longue, sur un papier mince et
+l&eacute;ger jauni par la mer, avait mis quatre mois &agrave; nous parvenir.</p>
+
+<p>Elle fut un &eacute;v&eacute;nement dans notre vie de famille; je me rappelle encore,
+pendant que mon p&egrave;re et ma m&egrave;re la d&eacute;cachetaient en bas, avec quelle
+joyeuse vitesse je montai quatre &agrave; quatre au second &eacute;tage, pour appeler
+dans leurs chambres ma grand'm&egrave;re et mes tantes.</p>
+
+<p>Sous l'enveloppe si remplie, toute couverte de timbres d'Am&eacute;rique, il y
+avait un billet particulier pour moi et, en le d&eacute;pliant, j'y trouvai une
+fleur s&eacute;ch&eacute;e, sorte d'&eacute;toile &agrave; cinq feuilles d'une nuance p&acirc;le, encore
+rose. Cette fleur, me disait mon fr&egrave;re, avait pouss&eacute; et s'&eacute;tait
+&eacute;panouie pr&egrave;s de sa fen&ecirc;tre, &agrave; l'int&eacute;rieur m&ecirc;me de sa maison tahitienne,
+qu'envahissaient les verdures admirables de l&agrave;-bas. Oh! avec quelle
+&eacute;motion singuli&egrave;re;&mdash;quelle avidit&eacute;, si je puis dire ainsi,&mdash;je la
+regardai et la touchai cette pervenche, qui &eacute;tait une petite partie
+encore color&eacute;e, encore presque vivante, de cette nature si lointaine et
+si inconnue...</p>
+
+<p>Ensuite je la serrai, avec tant de pr&eacute;cautions que je la poss&egrave;de encore.</p>
+
+<p>Et, apr&egrave;s bien des ann&eacute;es, quand je vins faire un p&egrave;lerinage &agrave; cette
+case que mon fr&egrave;re avait habit&eacute;e sur l'autre versant du monde, je vis
+qu'en effet le jardin ombreux d'alentour &eacute;tait tout rose de ces
+pervenches-l&agrave;; qu'elles franchissaient m&ecirc;me le seuil de la porte et
+entraient, pour fleurir dans l'int&eacute;rieur abandonn&eacute;.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s mes neuf ans r&eacute;volus, on parla un instant de me mettre au coll&egrave;ge,
+afin de m'habituer aux mis&egrave;res de ce monde, et, tendis que cette
+question s'agitait en famille, je v&eacute;cus quelques jours dans la terreur
+de cette prison-l&agrave;, dont je connaissais de vue les murs et les fen&ecirc;tres
+garnies de treillages en fer.</p>
+
+<p>Mais on trouva, apr&egrave;s r&eacute;flexion, que j'&eacute;tais une petite plante trop
+d&eacute;licate et trop rare pour subir le contact de ces autres enfants, qui
+pouvaient avoir des jeux grossiers, de vilaines mani&egrave;res; on conclut
+donc &agrave; me garder encore.</p>
+
+<p>Cependant je fus d&eacute;livr&eacute; de M. Ratin. Un bon vieux professeur, &agrave; figure
+ronde, lui succ&eacute;da,&mdash;qui me d&eacute;plaisait moins, mais avec lequel je ne
+travaillais pas davantage. L'apr&egrave;s-midi, quand approchait l'heure de
+son arriv&eacute;e, ayant b&acirc;cl&eacute; mes devoirs &agrave; la h&acirc;te, j'&eacute;tais toujours post&eacute; &agrave;
+ma fen&ecirc;tre, pour le guetter derri&egrave;re mes persiennes, avec mon livre de
+le&ccedil;ons ouvert au passage qu'il fallait apprendre; d&egrave;s que je le voyais
+poindre, &agrave; un tournant, tout au bout de la rue l&agrave;-bas, je commen&ccedil;ais &agrave;
+&eacute;tudier...</p>
+
+<p>Et en g&eacute;n&eacute;ral, quand il entrait, je savais assez pour m&eacute;riter au moins
+la note &laquo;assez bien&raquo; qui ne me faisait pas gronder.</p>
+
+<p>J'avais aussi mon professeur d'anglais qui venait tous les matins,&mdash;et
+que j'appelais Aristogiton (je n'ai jamais su pourquoi). D'apr&egrave;s la
+m&eacute;thode Robertson, il me faisait paraphraser l'histoire du sultan
+Mahmoud. C'&eacute;tait du reste le seul qui v&icirc;t clair dans la situation; sa
+conviction intime &eacute;tait que je ne faisais rien, rien, moins que rien;
+mais il montrait le bon go&ucirc;t de ne pas se plaindre, et je lui en avais
+une reconnaissance qui devint bient&ocirc;t affectueuse.</p>
+
+<p>L'&eacute;t&eacute;, pendant les tr&egrave;s chaudes journ&eacute;es, c'&eacute;tait dans la cour que je
+faisais mine de travailler; j'encombrais, de mes cahiers et de mes
+livres tach&eacute;s d'encre, une table verte abrit&eacute;e sous un berceau de
+lierre, de vigne et de ch&egrave;vrefeuille. Et comme on &eacute;tait bien l&agrave;, pour
+fl&acirc;ner dans une s&eacute;curit&eacute; absolue: &agrave; travers les treillages et les
+branches vertes, sans &ecirc;tre vu, on voyait de si loin venir les dangers...
+J'avais toujours soin d'emporter avec moi, dans cette retraite, une
+provision de cerises, ou de raisins, suivant la saison, et vraiment
+j'aurais pass&eacute; l&agrave; des heures de r&ecirc;verie tout &agrave; fait d&eacute;licieuse,&mdash;sans
+ces remords obstin&eacute;s qui me revenaient &agrave; chaque instant, ces remords de
+ne pas faire mes devoirs...</p>
+
+<p>Entre les feuillages retombants, j'apercevais, de tout pr&egrave;s, ce frais
+bassin, entour&eacute; de grottes lilliputiennes, pour lequel j'avais un culte
+depuis le d&eacute;part de mon fr&egrave;re. Sur sa petite surface r&eacute;fl&eacute;chissante,
+remu&eacute;e par le jet d'eau, dansaient des rayons de soleil,&mdash;qui
+remontaient ensuite obliquement et venaient mourir &agrave; ma vo&ucirc;te de
+verdure, &agrave; l'envers des branches, sous forme de moires lumineuses sans
+cesse agit&eacute;es.</p>
+
+<p>Ce berceau &eacute;tait un petit recoin d'ombre tranquille, o&ugrave; je me faisais
+des illusions de vraie campagne; par-dessus les vieux murs bas
+j'&eacute;coutais chanter les oiseaux exotiques dans les voli&egrave;res de la maman
+d'Antoinette, et aussi les oiseaux libres, les hirondelles au rebord des
+toits, ou les plus simples moineaux, dans les arbres des jardins.</p>
+
+<p>Quelquefois je m'&eacute;tendais de tout mon long, sur les bancs verts qui
+&eacute;taient l&agrave;, pour regarder, par les trous du ch&egrave;vrefeuille, les nuages
+blancs passer sur le ciel bleu. Je m'initiais aux m&#339;urs intimes des
+moustiques, qui toute la journ&eacute;e tremblotent sur leurs longues pattes,
+pos&eacute;s &agrave; l'envers des feuilles. Ou bien je concentrais mon attention
+captiv&eacute;e sur le vieux mur du fond o&ugrave; se passaient, entre insectes, des
+drames terribles: des araign&eacute;es sournoises, brusquement sorties de leur
+trou, attrapaient de pauvres petites bestioles &eacute;tourdies,&mdash;que je
+d&eacute;livrais presque toujours, en intervenant avec un brin de paille.</p>
+
+<p>J'avais aussi, j'oubliais de le dire, la compagnie d'un vieux chat,
+tendrement aim&eacute;, que j'appelais <i>la Supr&eacute;matie</i>, et qui fut le compagnon
+fid&egrave;le de mon enfance.</p>
+
+<p><i>La Supr&eacute;matie</i>, sachant les heures o&ugrave; je me tenais l&agrave;, arrivait
+discr&egrave;tement sur la pointe de ses pattes de velours, mais ne sautait sur
+moi qu'apr&egrave;s m'avoir interrog&eacute; d'un long regard.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tr&egrave;s laid, le pauvre, tach&eacute; bizarrement sur une seule moiti&eacute; de
+la figure; de plus, un accident cruel lui avait laiss&eacute; la queue de
+travers, cass&eacute;e &agrave; angle droit. Aussi devint-il bient&ocirc;t un sujet de
+continuelle moquerie pour Lucette, chez qui au contraire d'adorables
+chattes angora se succ&eacute;daient en dynastie. Quand j'allais la voir, apr&egrave;s
+s'&ecirc;tre inform&eacute;e de toutes les personnes de ma famille, elle manquait
+rarement d'ajouter, avec une impayable condescendance qui suffisait &agrave; me
+donner le fou rire: &laquo;Et... ton horreur de chat... est-il en bonne sant&eacute;,
+mon enfant?&raquo;</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXXII" id="XXXII"></a>XXXII</h3>
+
+
+<p>Cependant mon mus&eacute;e faisait de grands progr&egrave;s, et il avait fallu y
+placer des &eacute;tag&egrave;res nouvelles.</p>
+
+<p>Le grand-oncle, visit&eacute; tr&egrave;s souvent et de plus en plus int&eacute;ress&eacute; &agrave; mon
+penchant pour l'histoire naturelle, trouvait dans ses r&eacute;serves de
+coquilles une quantit&eacute; de <i>doubles</i> dont il me faisait cadeau. Avec une
+bont&eacute; et une patience infatigables, il m'apprenait les savantes
+classifications de Cuvier, Linn&eacute;, Lamarck ou Brugui&egrave;res, et je m'&eacute;tonne
+de l'attention que j'y pr&ecirc;tais.</p>
+
+<p>Sur un petit bureau tr&egrave;s ancien, qui faisait partie du mobilier de mon
+mus&eacute;e, j'avais un cahier o&ugrave;, d'apr&egrave;s ses notes, je recopiais, pour
+chaque coquille &eacute;tiquet&eacute;e soigneusement, le nom de l'<i>esp&egrave;ce</i>, du
+<i>genre</i>, de la <i>famille</i>, de la <i>classe</i>,&mdash;puis du <i>lieu d'origine</i>.</p>
+
+<p>Et l&agrave;, dans le demi-jour att&eacute;nu&eacute; qui tombait sur ce bureau, dans le
+silence de ce petit recoin haut perch&eacute;, isol&eacute;, rempli d&eacute;j&agrave; d'objets
+venus des plus extr&ecirc;mes lointains du monde ou des derniers fins fonds de
+la mer, quand mon esprit s'&eacute;tait longuement inqui&eacute;t&eacute; du changeant
+myst&egrave;re des formes animales et de l'infinie diversit&eacute; des
+coquilles,&mdash;avec quelle &eacute;motion je transcrivais sur mon cahier, en face
+du nom d'un <i>Spirif&egrave;re</i> ou d'un <i>T&eacute;r&eacute;bratule</i>, des mots comme ceux-ci,
+enchant&eacute;s et pleins de soleil: &laquo;C&ocirc;te orientale d'Afrique, c&ocirc;te de
+Guin&eacute;e, mer des Indes!&raquo;</p>
+
+<p>Dans ce m&ecirc;me mus&eacute;e, je me rappelle avoir &eacute;prouv&eacute; par une apr&egrave;s-midi de
+mars, un des plus singuliers sympt&ocirc;mes de ce besoin de r&eacute;action qui,
+plus tard, &agrave; certaines p&eacute;riodes de compl&egrave;te d&eacute;tente, devait me pousser
+vers le bruit, le mouvement, la gaiet&eacute; simple et brutale des matelots.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le mardi gras. Au beau soleil, j'&eacute;tais sorti, avec mon p&egrave;re,
+pour voir un peu les mascarades dans les rues; et puis, rentr&eacute; de bonne
+heure, je m'&eacute;tais tout de suite rendu l&agrave;-haut, pour m'amuser &agrave; mes
+classifications de coquillages. Mais les cris lointains des masques et
+le bruit de leurs tambours venaient me poursuivre jusque dans ma
+retraite de jeune savant et m'y apportaient une insupportable
+tristesse. C'&eacute;tait, en beaucoup plus p&eacute;nible, une impression dans le
+genre de celle que me causait le chant de la vieille marchande de
+g&acirc;teaux, quand elle allait se perdre du c&ocirc;t&eacute; des rues basses et des
+remparts, les nuits d'hiver. Cela devenait une vraie angoisse, subite,
+inattendue,&mdash;mais fort mal d&eacute;finie. Confus&eacute;ment, je souffrais d'&ecirc;tre
+enferm&eacute;, moi, et pench&eacute; sur des choses arides, bonnes pour des
+vieillards, quand dehors les petits gar&ccedil;ons du peuple, de tous les &acirc;ges,
+de toutes les tailles, et les matelots, plus enfants qu'eux, couraient,
+sautaient, chantaient &agrave; plein gosier, ayant sur la figure des masques de
+deux sous. Je n'avais aucune envie de les suivre, cela va sans dire;
+j'en sentais m&ecirc;me l'impossibilit&eacute; avec le d&eacute;go&ucirc;t le plus d&eacute;daigneux. Et
+je tenais beaucoup &agrave; rester l&agrave;, ayant &agrave; finir de mettre en ordre la
+<i>famille</i> multicolore des <i>Purpurif&egrave;res</i>, vingt-troisi&egrave;me des
+<i>Gast&eacute;ropodes</i>.</p>
+
+<p>Mais, c'est &eacute;gal, ils me troublaient bien &eacute;trangement, ces gens de la
+rue!... Et alors, me sentant en d&eacute;tresse, je descendis chercher ma m&egrave;re,
+la prier avec instance de monter me tenir compagnie. &Eacute;tonn&eacute;e de ma
+demande (car je ne conviais jamais personne dans ce sanctuaire), &eacute;tonn&eacute;e
+surtout de mon air anxieux, elle me dit d'abord en plaisantant que
+c'&eacute;tait ridicule de la part d'un gar&ccedil;on de dix ans bient&ocirc;t accomplis;
+mais elle consentit tout de suite &agrave; venir, et s'installa, presque un peu
+inqui&egrave;te, aupr&egrave;s de moi dans mon mus&eacute;e, une broderie &agrave; la main.</p>
+
+<p>Oh! alors, rass&eacute;r&eacute;n&eacute;, r&eacute;chauff&eacute; par sa bienfaisante pr&eacute;sence, je me
+remis &agrave; l'ouvrage sans plus me soucier des masques, et en regardant
+seulement de temps &agrave; autre son cher profil se d&eacute;couper en silhouette sur
+le carr&eacute; clair de ma petite fen&ecirc;tre, tandis que baissait le jour de
+mars.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a>XXXIII</h3>
+
+
+<p>Je m'&eacute;tonne de ne plus me rappeler par quelle transformation, lente ou
+subite, ma vocation de pasteur devint une vocation plus militante de
+missionnaire.</p>
+
+<p>Il me semble m&ecirc;me que j'aurais d&ucirc; trouver cela beaucoup plus t&ocirc;t, car de
+tout temps je m'&eacute;tais tenu au courant des missions &eacute;vang&eacute;liques, surtout
+de celles de l'Afrique australe, au pays des Bassoutos. Et, depuis ma
+plus petite enfance, j'&eacute;tais abonn&eacute; au <i>Messager</i>, journal mensuel, dont
+l'image d'en-t&ecirc;te m'avait frapp&eacute; de si bonne heure. Cette image, je
+pourrais la ranger en premi&egrave;re ligne parmi celles dont j'ai parl&eacute;
+pr&eacute;c&eacute;demment et qui arrivent &agrave; impressionner en d&eacute;pit du dessin, de la
+couleur ou de la perspective. Elle repr&eacute;sentait un palmier
+invraisemblable, au bord d'une mer derri&egrave;re laquelle se couchait un
+soleil &eacute;norme, et, au pied de cet arbre, un jeune sauvage regardant
+venir, du bout de l'horizon, le navire porteur de la bonne nouvelle du
+salut. Dans mes commencements tout &agrave; fait, quand, au fond de mon petit
+nid rembourr&eacute; d'ouate, le monde ne m'apparaissait encore que d&eacute;form&eacute; et
+gris&acirc;tre, cette image m'avait donn&eacute; &agrave; r&ecirc;ver beaucoup; j'&eacute;tais capable &agrave;
+pr&eacute;sent d'appr&eacute;cier tout ce qu'elle avait d'enfantin comme ex&eacute;cution,
+mais je continuais de subir le charme de cet immense soleil, &agrave; demi
+ab&icirc;m&eacute; dans cette mer, et de ce petit bateau des missions arrivant &agrave;
+pleines voiles vers ce rivage inconnu.</p>
+
+<p>Donc, quand on me questionnait maintenant, je r&eacute;pondais: &laquo;Je serai
+missionnaire.&raquo; Mais je baissais la voix pour le dire, comme quand on ne
+se sent pas tr&egrave;s s&ucirc;r de ses forces, et je comprenais bien aussi qu'on ne
+me croyait plus. Ma m&egrave;re elle-m&ecirc;me accueillait cette r&eacute;ponse avec un
+sourire triste; d'abord c'&eacute;tait d&eacute;passer ce qu'elle demandait de ma
+foi;&mdash;et puis elle pressentait sans doute que ce ne serait point cela,
+que ce serait autre chose, de plus tourment&eacute; et de tout &agrave; fait
+impossible &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler pour le moment.</p>
+
+<p>Missionnaire! Il semblait cependant que cela conciliait tout. C'&eacute;taient
+bien les lointains voyages, la vie aventureuse et sans cesse
+risqu&eacute;e,&mdash;mais au service du Seigneur et de sa sainte cause. Cela
+mettait pour un temps ma conscience en repos.</p>
+
+<p>Ayant imagin&eacute; cette solution-l&agrave;, j'&eacute;vitais d'y arr&ecirc;ter mon esprit, de
+peur d'y d&eacute;couvrir encore quelque &eacute;pouvante. Du reste, l'eau glac&eacute;e des
+sermons banals, des redites, du patois religieux, continuait de tomber
+sur ma foi premi&egrave;re. Et par ailleurs, ma crainte ennuy&eacute;e de la vie et de
+l'avenir s'augmentait toujours; en travers de ma route noire, le voile
+de plomb demeurait baiss&eacute;, impossible &agrave; soulever avec ses grands plis
+lourds.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a>XXXIV</h3>
+
+
+<p>Dans ce qui pr&eacute;c&egrave;de, je n'ai pas assez parl&eacute; de cette Limoise, qui fut
+le lieu de ma premi&egrave;re initiation aux choses de la nature. Toute mon
+enfance est intimement li&eacute;e &agrave; ce petit coin du monde, &agrave; ses vieux bois
+de ch&ecirc;nes, &agrave; son sol pierreux que recouvrent des tapis de serpolet, ou
+des bruy&egrave;res.</p>
+
+<p>Pendant dix ou douze &eacute;t&eacute;s rayonnants, j'y passais tous mes jeudis
+d'&eacute;colier, et de plus j'en r&ecirc;vais, d'un jeudi &agrave; l'autre, pendant les
+ennuyeux jours du travail.</p>
+
+<p>D&egrave;s le mois de mai, nos amis les D*** s'installaient dans cette maison
+de campagne, avec Lucette, pour y rester, apr&egrave;s les vendanges, jusqu'aux
+premi&egrave;res fra&icirc;cheurs d'octobre,&mdash;et on m'y conduisait r&eacute;guli&egrave;rement tous
+les mercredis soirs.</p>
+
+<p>Rien que de s'y rendre me paraissait d&eacute;j&agrave; une chose d&eacute;licieuse. Tr&egrave;s
+rarement en voiture&mdash;car elle n'&eacute;tait gu&egrave;re qu'&agrave; cinq du six kilom&egrave;tres,
+cette Limoise, bien qu'elle me sembl&acirc;t tr&egrave;s loin, tr&egrave;s perdue dans les
+bois. C'&eacute;tait vers le sud, dans la direction des pays chauds. (J'en
+aurais trouv&eacute; le charme moins grand si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; du c&ocirc;t&eacute; du nord.)</p>
+
+<p>Donc, tous les mercredis soirs, au d&eacute;clin du soleil, &agrave; des heures
+variables suivant les mois, je partais de la maison en compagnie du
+fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; de Lucette, grand gar&ccedil;on de dix-huit ou vingt ans qui me
+faisait l'effet alors d'un homme d'&acirc;ge m&ucirc;r. Autant que possible, je
+marchais &agrave; son pas, plus vite par cons&eacute;quent que dans mes promenades
+habituelles avec mon p&egrave;re et ma s&#339;ur; nous descendions par les
+tranquilles quartiers bas, pour passer devant cette vieille caserne des
+matelots dont les bruits bien connus de clairons et de tambours venaient
+jusqu'&agrave; mon mus&eacute;e, les jours de vent de sud; puis nous franchissions les
+remparts, par la plus ancienne et la plus grise des portes,&mdash;une porte
+assez abandonn&eacute;e, o&ugrave; ne passe plus gu&egrave;re que des paysans, des
+troupeaux,&mdash;et nous arrivions enfin sur la route qui m&egrave;ne &agrave; la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Deux kilom&egrave;tres d'une avenue bien droite, bord&eacute;e en ce temps-l&agrave; de vieux
+arbres rabougris, qui &eacute;taient absolument jaunes de lichen et qui
+portaient tous la chevelure inclin&eacute;e vers la gauche, &agrave; cause des vents
+marins, soufflant constamment de l'ouest dans les grandes prairies vides
+d'alentour.</p>
+
+<p>Pour les gens qui ont sur le paysage des id&eacute;es de convention, et
+auxquels il faut absolument le site de vignette, l'eau courante entre
+des peupliers et la montagne surmont&eacute;e du vieux ch&acirc;teau, pour ces
+gens-l&agrave;, il est admis d'avance que cette pauvre route est tr&egrave;s laide.</p>
+
+<p>Moi, je la trouve exquise, malgr&eacute; les lignes unies de son horizon. De
+droite et de gauche, rien cependant, rien que des plaines d'herbages o&ugrave;
+des troupeaux de b&#339;ufs se prom&egrave;nent. Et en avant, sur toute l'&eacute;tendue du
+lointain, quelque chose qui semble murer les prairies, un peu
+tristement, comme un long rempart: c'est l'ar&ecirc;te du plateau pierreux
+d'en face, au bas duquel la rivi&egrave;re coule; c'est l'autre rive, plus
+&eacute;lev&eacute;e que celle-ci et d'une nature diff&eacute;rente, mais aussi plane, aussi
+monotone. Et dans cette monotonie r&eacute;side pr&eacute;cis&eacute;ment pour moi le charme
+tr&egrave;s incompris de nos contr&eacute;es; sur de grands espaces, souvent la
+tranquillit&eacute; de leurs lignes est ininterrompue et profonde.</p>
+
+<p>Dans nos environs, cette vieille route est du reste celle que j'aime le
+plus, probablement parce que beaucoup de mes petits r&ecirc;ves d'&eacute;colier
+sont rest&eacute;s pos&eacute;s sur ses lointains plats, o&ugrave; de temps en temps il
+m'arrive de les retrouver encore... Elle est la seule aussi qu'on ne
+m'ait pas d&eacute;figur&eacute;e avec des usines, des bassins ou des gares. Elle est
+absolument &agrave; moi, sans que personne s'en doute, ni ne songe par
+cons&eacute;quent &agrave; m'en contester la propri&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>La somme de charme que le monde ext&eacute;rieur nous fait l'effet d'avoir,
+r&eacute;side en nous-m&ecirc;mes, &eacute;mane de nous-m&ecirc;mes; c'est nous qui la
+r&eacute;pandons&mdash;pour nous seuls, bien entendu,&mdash;et elle ne fait que nous
+revenir. Mais je n'ai pas cru assez t&ocirc;t &agrave; cette v&eacute;rit&eacute; pourtant bien
+connue. Pendant mes premi&egrave;res ann&eacute;es toute cette somme de charme &eacute;tait
+donc localis&eacute;e dans les vieux murs ou les ch&egrave;vrefeuilles de ma cour,
+dans nos sables de l'&icirc;le, dans nos plaines d'herbages ou de pierres.
+Plus tard, en &eacute;parpillant cela partout, je n'ai r&eacute;ussi qu'&agrave; en fatiguer
+la source. Et j'ai, h&eacute;las! beaucoup d&eacute;color&eacute;, rapetiss&eacute; &agrave; mes propres
+yeux ce pays de mon enfance&mdash;qui est peut &ecirc;tre celui o&ugrave; je reviendrai
+mourir; je n'arrive plus que par instants et par endroits &agrave; m'y faire
+les illusions de jadis; j'y suis poursuivi, naturellement, par de trop
+&eacute;crasants souvenirs d'ailleurs...</p>
+
+<p>...J'en &eacute;tais &agrave; dire que, tous les mercredis soirs, je prenais, d'un pas
+joyeux, cette route-l&agrave; pour me diriger vers cette assise lointaine de
+rochers qui fermait l&agrave;-bas les prairies, vers cette r&eacute;gion des ch&ecirc;nes et
+des pierres, o&ugrave; la Limoise est situ&eacute;e et que mon imagination d'alors
+grandissait &eacute;trangement.</p>
+
+<p>La rivi&egrave;re qu'il fallait traverser &eacute;tait au bout de l'avenue si droite
+de ces vieux arbres, que rongeaient les lichens couleur d'or et que
+tourmentaient les vents d'ouest. Tr&egrave;s changeante, cette rivi&egrave;re, soumise
+aux mar&eacute;es et &agrave; tous les caprices de l'Oc&eacute;an voisin. Nous la passions
+dans un bac ou dans une yole, toujours avec les m&ecirc;mes bateliers de tout
+temps connus, anciens matelots aux barbes blanches et aux figures
+noircies de soleil.</p>
+
+<p>Sur l'autre rive, la rive des pierres, j'avais l'illusion d'un recul
+subit de la ville que nous venions de quitter et dont les remparts gris
+se voyaient encore; dans ma petite t&ecirc;te, les distances s'exag&eacute;raient
+brusquement, les lointains fuyaient. C'est qu'aussi tout &eacute;tait chang&eacute;,
+le sol, les herbes, les fleurettes sauvages et les papillons qui
+venaient s'y poser; rien n'&eacute;tait plus ici comme dans ces abords de la
+ville, marais et prairies, o&ugrave; se faisaient mes promenades des autres
+jours de la semaine. Et ces diff&eacute;rences que d'autres n'auraient pas
+aper&ccedil;ues devaient me frapper et me charmer beaucoup, moi qui perdais mon
+temps &agrave; observer si minutieusement les plus infimes petites choses de
+la nature, qui m'ab&icirc;mais dans la contemplation des moindres mousses.
+M&ecirc;me les cr&eacute;puscules de ces mercredis avaient je ne sais quoi de
+particulier que je d&eacute;finissais mal; g&eacute;n&eacute;ralement, &agrave; l'heure o&ugrave; nous
+arrivions sur cette autre rive, le soleil se couchait, et, ainsi
+regard&eacute;, du haut de l'esp&egrave;ce de plateau solitaire o&ugrave; nous &eacute;tions, il me
+paraissait s'&eacute;largir plus que de coutume, tandis que s'enfon&ccedil;ait son
+disque rouge derri&egrave;re les plaines de hauts foins que nous venions de
+quitter.</p>
+
+<p>La rivi&egrave;re ainsi franchie, nous laissions tout de suite la grande route
+pour prendre des sentiers &agrave; peine trac&eacute;s, dans une r&eacute;gion odieusement
+profan&eacute;e aujourd'hui mais exquise en ce temps-l&agrave;, qui s'appelait &laquo;les
+Chaumes&raquo;.</p>
+
+<p>Ces Chaumes &eacute;taient un bien communal, d&eacute;pendant d'un village dont on
+apercevait l&agrave;-bas l'antique &eacute;glise. N'appartenant donc &agrave; personne, ils
+avaient pu garder intacte leur petite sauvagerie relative. Ils n'&eacute;taient
+qu'une sorte de plateau de pierre d'un seul morceau, l&eacute;g&egrave;rement ondul&eacute;
+et couvert d'un tapis de plantes s&egrave;ches, courtes, odorantes, qui
+craquaient sous les pas; tout un monde de minuscules papillons, de
+microscopiques mouches, vivait l&agrave;, bizarrement color&eacute;, sur des
+fleurettes rares.</p>
+
+<p>On rencontrait aussi quelquefois des troupeaux de moutons, avec des
+berg&egrave;res qui les gardaient, bien plus paysannes, plus noircies au grand
+air que celles des environs de la ville. Et ces Chaumes m&eacute;lancoliques,
+br&ucirc;l&eacute;s de soleil, &eacute;taient pour moi comme le vestibule de la Limoise; ils
+en avaient d&eacute;j&agrave; le parfum de serpolet et de marjolaine.</p>
+
+<p>Au bout de cette petite lande apparaissait le hameau du Frelin.&mdash;Or,
+j'aimais ce nom de Frelin, il me semblait d&eacute;river de ces gros frelons
+terribles des bois de la Limoise, qui nichaient dans le c&#339;ur de certains
+ch&ecirc;nes et qu'on d&eacute;truisait au printemps en allumant de grands feux
+alentour. Trois ou quatre maisonnettes composaient ce hameau. Toutes
+basses, comme c'est l'usage dans nos pays, elles &eacute;taient vieilles,
+vieilles, gris&acirc;tres; des fleurons gothiques, des blasons &agrave; moiti&eacute;
+effac&eacute;s surmontaient leurs petites portes rondes. Presque toujours
+entrevues &agrave; la m&ecirc;me heure, &agrave; la lumi&egrave;re mourante, &agrave; la tomb&eacute;e du
+cr&eacute;puscule, elles &eacute;voquaient dans mon esprit le myst&egrave;re du temps pass&eacute;;
+surtout elles attestaient l'antiquit&eacute; de ce sol rocheux, tr&egrave;s ant&eacute;rieur
+&agrave; nos prairies de la ville qui ont &eacute;t&eacute; gagn&eacute;es sur la mer, et o&ugrave; rien ne
+remonte beaucoup plus loin que l'&eacute;poque de Louis XIV.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le Frelin, je commen&ccedil;ais &agrave; regarder en avant de moi dans les
+sentiers, car en g&eacute;n&eacute;ral on ne tardait pas &agrave; apercevoir Lucette, venant
+&agrave; notre rencontre, en voiture ou &agrave; pied, avec son p&egrave;re ou sa m&egrave;re. Et
+d&egrave;s que je l'avais reconnue, je prenais ma course pour aller
+l'embrasser.</p>
+
+<p>On franchissait le village, en longeant l'&eacute;glise&mdash;une antique petite
+merveille du <span class="smcap">xii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, du style roman le plus recul&eacute; et le plus
+rare;&mdash;alors, le cr&eacute;puscule s'&eacute;teignant toujours, on voyait surgir
+devant soi une haute bande noire: les bois de la Limoise, compos&eacute;s
+surtout de ch&ecirc;nes verts, dont le feuillage est si sombre. Puis on
+s'engageait dans les chemins particuliers du domaine; on passait devant
+le puits o&ugrave; les b&#339;ufs attendaient leur tour pour boire. Et enfin on
+ouvrait le vieux petit portail; on p&eacute;n&eacute;trait dans la premi&egrave;re cour,
+esp&egrave;ce de pr&eacute;au d'herbe, d&eacute;j&agrave; plong&eacute; dans l'ombre tout &agrave; fait obscure de
+ses arbres de cent ans.</p>
+
+<p>L'habitation &eacute;tait entre cette cour et un grand jardin un peu &agrave;
+l'abandon, qui confinait aux bois de ch&ecirc;nes. En entrant dans les
+appartements tr&egrave;s anciens, aux murailles peintes &agrave; la chaux blanche et
+aux boiseries d'autrefois, je cherchais d'abord des yeux ma
+papillonnette, toujours accroch&eacute;e &agrave; la m&ecirc;me place, pr&ecirc;te pour les
+chasses du lendemain...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&icirc;ner, on allait g&eacute;n&eacute;ralement s'asseoir au fond du jardin, sur les
+bancs d'un berceau adoss&eacute; aux vieux murs d'enceinte,&mdash;adoss&eacute; &agrave; tout
+l'inconnu de la campagne noire o&ugrave; chantaient les hiboux des bois. Et
+tandis qu'on &eacute;tait l&agrave;, dans la belle nuit ti&egrave;de sem&eacute;e d'&eacute;toiles, dans le
+silence sonore plein de musiques de grillons, tout &agrave; coup une cloche
+commen&ccedil;ait &agrave; tinter, tr&egrave;s loin mais tr&egrave;s clair, l&agrave;-bas dans l'&eacute;glise du
+village.</p>
+
+<p>Oh! L'<i>Ang&eacute;lus</i> d'&Eacute;chillais, entendu dans ce jardin, par ces beaux soirs
+d'autrefois! Oh! le son de cette cloche, un peu f&ecirc;l&eacute;e mais argentine
+encore, comme ces voix tr&egrave;s vieilles, qui ont &eacute;t&eacute; jolies et qui sont
+rest&eacute;es douces! Quel charme de pass&eacute;, de recueillement m&eacute;lancolique et
+de paisible mort, ce son-l&agrave; venait r&eacute;pandre dans l'obscurit&eacute; limpide de
+la campagne!... Et la cloche tintait longtemps, in&eacute;gale dans le
+lointain, tant&ocirc;t assourdie, tant&ocirc;t rapproch&eacute;e, au gr&eacute; des souffles
+ti&egrave;des qui remuaient l'air. Je songeais &agrave; tous les gens qui devaient
+l'&eacute;couter, dans les fermes isol&eacute;es; je songeais surtout aux endroits
+d&eacute;serts d'alentour, o&ugrave; il n'y avait personne pour l'entendre, et un
+frisson me venait &agrave; l'id&eacute;e des bois proches voisins, o&ugrave; sans doute les
+derni&egrave;res vibrations devaient mourir...</p>
+
+<p>Un conseil municipal, compos&eacute; d'esprits sup&eacute;rieurs, apr&egrave;s avoir affubl&eacute;
+le pauvre vieux clocher roman d'une potence avec un drapeau tricolore,
+a supprim&eacute; maintenant cet <i>Ang&eacute;lus</i>. Donc, c'est fini; on n'entendra
+plus jamais, les soirs d'&eacute;t&eacute;, cet appel s&eacute;culaire...</p>
+
+<p>Aller se coucher ensuite &eacute;tait une chose tr&egrave;s &eacute;gayante, surtout avec la
+perspective du lendemain jeudi qui pr&eacute;disposait &agrave; s'amuser de tout.
+J'aurais sans doute eu peur, dans les chambres d'amis qui &eacute;taient au
+rez-de-chauss&eacute;e de la grande maison solitaire; aussi, jusqu'&agrave; ma
+douzi&egrave;me ann&eacute;e m'installait-on en haut, dans l'immense chambre de la
+m&egrave;re de Lucette, derri&egrave;re des paravents qui me faisaient un logis
+particulier. Dans mon r&eacute;duit se trouvait une biblioth&egrave;que Louis XV,
+vitr&eacute;e, remplie de livres de navigation du si&egrave;cle dernier, de journaux
+de marine ferm&eacute;s depuis cent ans. Et sur la chaux blanche du mur, il y
+avait, tous les &eacute;t&eacute;s, les m&ecirc;mes imperceptibles petits papillons, qui
+entraient dans le jour par les fen&ecirc;tres ouvertes et qui dormaient l&agrave;
+pos&eacute;s, les ailes &eacute;tendues. Des incidents, qui compl&eacute;taient la soir&eacute;e,
+survenaient toujours au moment o&ugrave; on allait s'endormir: une intempestive
+chauve-souris qui faisait son entr&eacute;e, tournoyant comme une folle autour
+des flambeaux; ou une &eacute;norme phal&egrave;ne bourdonnante qu'il fallait chasser
+avec un aranteloir. Ou bien encore, quelque orage se d&eacute;cha&icirc;nait,
+tourmentant les arbres voisins, qui battaient le mur de leurs branches;
+rouvrant les vieilles fen&ecirc;tres qu'on avait ferm&eacute;es, &eacute;branlant tout!</p>
+
+<p>J'ai un souvenir effrayant et magnifique de ces orages de la Limoise,
+tels qu'ils m'apparaissaient, &agrave; cette &eacute;poque o&ugrave; tout &eacute;tait plus grand
+qu'aujourd'hui et palpitait d'une vie plus intense...</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a>XXXVI</h3>
+
+
+<p>C'est vers le moment o&ugrave; j'en suis rendu,&mdash;ma onzi&egrave;me ann&eacute;e environ,&mdash;que
+se place l'apparition d'une nouvelle petite amie, appel&eacute;e &agrave; &ecirc;tre bient&ocirc;t
+en tr&egrave;s haute faveur enfantine aupr&egrave;s de moi. (Antoinette avait quitt&eacute;
+le pays; V&eacute;ronique &eacute;tait oubli&eacute;e.)</p>
+
+<p>Elle s'appelait Jeanne et elle &eacute;tait d'une famille d'officiers de marine
+li&eacute;e &agrave; la n&ocirc;tre, comme celle des D***, depuis un bon si&egrave;cle. Son a&icirc;n&eacute; de
+deux ou trois ans, je n'avais gu&egrave;re pris garde &agrave; elle au d&eacute;but, la
+trouvant trop b&eacute;b&eacute; sans doute.</p>
+
+<p>Elle avait d'ailleurs commenc&eacute; par montrer une petite figure de chat
+tr&egrave;s dr&ocirc;le; impossible de savoir ce qui sortirait de son minois trop
+fin, impossible de deviner si elle serait vilaine ou jolie; puis,
+bient&ocirc;t, elle passa par une certaine gentillesse, et finit par devenir
+tout &agrave; fait mignonne et charmante sur ses huit ou dix ans. Tr&egrave;s
+malicieuse, aussi sociable que j'&eacute;tais sauvage; aussi lanc&eacute;e dans les
+bals et les soir&eacute;es d'enfants que j'en &eacute;tais tenu &agrave; l'&eacute;cart, elle me
+semblait alors poss&eacute;der le dernier mot de l'&eacute;l&eacute;gance mondaine et de la
+coquetterie comme il faut.</p>
+
+<p>Et malgr&eacute; la grande intimit&eacute; de nos familles, il &eacute;tait manifeste que ses
+parents voyaient nos relations d'un mauvais &#339;il, trouvant mal &agrave; propos
+sans doute qu'elle e&ucirc;t pour camarade un gar&ccedil;on. J'en souffrais beaucoup,
+et, les impressions des enfants sont si vives et si persistantes, qu'il
+a fallu des ann&eacute;es pass&eacute;es, il a fallu que je devinsse presque un jeune
+homme pour pardonner &agrave; son p&egrave;re et &agrave; sa m&egrave;re les humiliations que j'en
+avais ressenties.</p>
+
+<p>Il en r&eacute;sultait pour moi un d&eacute;sir d'autant plus grand d'&ecirc;tre admis &agrave;
+jouer avec elle. Et elle, alors, sentant cela, faisait sa petite
+princesse inaccessible de contes de f&eacute;es; raillait impitoyablement mes
+timidit&eacute;s, mes gaucheries de maintien, mes entr&eacute;es manqu&eacute;es dans des
+salons; c'&eacute;tait entre nous un &eacute;change de pointes tr&egrave;s comiques, ou
+d'impayables petites galanteries.</p>
+
+<p>Quand j'&eacute;tais invit&eacute; &agrave; passer une journ&eacute;e chez elle, j'en jouissais &agrave;
+l'avance, mais j'en avais g&eacute;n&eacute;ralement des d&eacute;boires apr&egrave;s, car je
+commettais toujours des maladresses dans cette famille, o&ugrave; je me sentais
+incompris. Et chaque fois que je voulais l'avoir &agrave; d&icirc;ner &agrave; la maison, il
+fallait que ce f&ucirc;t n&eacute;goci&eacute; de longue main par grand'tante Berthe, qui
+faisait autorit&eacute; chez ses parents.</p>
+
+<p>Or, un jour qu'elle revenait de Paris, cette petite Jeanne me conta avec
+admiration la f&eacute;erie de <i>Peau-d'&Acirc;ne</i> qu'elle avait vu jouer.</p>
+
+<p>Elle ne perdit pas son temps, cette fois-l&agrave;, car Peau-d'&Acirc;ne devait
+m'occuper pendant quatre on cinq ann&eacute;es, me prendre les heures les plus
+pr&eacute;cieuses que j'aie jamais gaspill&eacute;es dans le cours de mon existence.</p>
+
+<p>En effet, nous con&ccedil;&ucirc;mes ensemble l'id&eacute;e de monter cela sur un th&eacute;&acirc;tre
+qui m'appartenait. Cette Peau-d'&Acirc;ne nous rapprocha beaucoup. Et, peu &agrave;
+peu, ce projet atteignit dans nos t&ecirc;tes des proportions gigantesques; il
+grandit, grandit pendant des mois et des mois, nous amusant toujours
+plus, &agrave; mesure que nos moyens d'ex&eacute;cution se perfectionnaient. Nous
+brossions de fantastiques d&eacute;cors; nous habillions, pour les d&eacute;fil&eacute;s,
+d'innombrables petites poup&eacute;es. Vraiment, je serai oblig&eacute; de reparler
+plusieurs fois de cette f&eacute;erie, qui a &eacute;t&eacute; une des choses capitales de
+mon enfance.</p>
+
+<p>Et m&ecirc;me apr&egrave;s que Jeanne s'en fut lass&eacute;e, je continuai seul,
+surench&eacute;rissant toujours, me lan&ccedil;ant dans des entreprises r&eacute;ellement
+grandioses, de clairs de lune, d'embrasements, d'orages. Je fis aussi
+des palais merveilleux, des jardins d'Aladin. Tous les r&ecirc;ves
+d'habitations enchant&eacute;es, de luxes &eacute;tranges que j'ai plus ou moins
+r&eacute;alis&eacute;s plus tard, dans divers coins du monde, ont pris forme, pour la
+premi&egrave;re fois, sur ce th&eacute;&acirc;tre de Peau-d'&Acirc;ne; au sortir de mon mysticisme
+des commencements, je pourrais presque dire que toute la chim&egrave;re de ma
+vie a &eacute;t&eacute; d'abord essay&eacute;e, mise en action sur cette tr&egrave;s petite
+sc&egrave;ne-l&agrave;. J'avais bien quinze ans, lorsque les derniers d&eacute;cors inachev&eacute;s
+s'enferm&egrave;rent pour jamais dans les cartons qui leur servent de
+tranquille s&eacute;pulture.</p>
+
+<p>Et, puisque j'en suis &agrave; anticiper ainsi sur l'avenir, je note ceci, pour
+terminer: ces derni&egrave;res ann&eacute;es, avec Jeanne devenue une belle dame, nous
+avons form&eacute; vingt fois le projet de rouvrir ensemble les bo&icirc;tes o&ugrave;
+dorment nos petites poup&eacute;es mortes,&mdash;mais la vie a pr&eacute;sent s'en va si
+vite que nous n'en avons jamais trouv&eacute; le temps, ni ne le trouverons
+jamais.</p>
+
+<p>Nos enfants, peut-&ecirc;tre, plus tard?&mdash;ou, qui sait, nos petits-enfants!
+Un jour futur, quand on ne pensera plus &agrave; nous, ces successeurs
+inconnus, en furetant au fond des plus myst&eacute;rieux placards, feront
+l'&eacute;tonnante d&eacute;couverte de l&eacute;gions de petits personnages, nymphes, f&eacute;es
+et g&eacute;nies, qui furent habill&eacute;s par nos mains...</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a>XXXVII</h3>
+
+
+<p>Il para&icirc;t que certains enfants du pays du Centre ont une pr&eacute;occupation
+grande de voir la mer. Moi, qui n'&eacute;tais jamais sorti de nos plaines
+monotones, je r&ecirc;vais de voir des montagnes. Je me repr&eacute;sentais de mon
+mieux ce que cela pouvait &ecirc;tre; j'en avais vu dans plusieurs tableaux,
+j'en avais m&ecirc;me peint dans des d&eacute;cors de Peau-d'&Acirc;ne. Ma s&#339;ur, pendant un
+voyage autour du lac de Lucerne, m'en avait envoy&eacute; des descriptions,
+m'en avait &eacute;crit de longues lettres, comme on n'en adresse pas
+d'ordinaire &agrave; des enfants de l'&acirc;ge que j'avais alors. Et mes notions
+s'&eacute;taient compl&eacute;t&eacute;es de photographies de glaciers, qu'elle m'avait
+rapport&eacute;es pour mon st&eacute;r&eacute;oscope. Mais je d&eacute;sirais ardemment voir la
+r&eacute;alit&eacute; de ces choses.</p>
+
+<p>Or, un jour, comme &agrave; souhait, une lettre arriva, qui fut tout un
+&eacute;v&eacute;nement dans la maison. Elle &eacute;tait d'un cousin germain de mon p&egrave;re,
+&eacute;lev&eacute; jadis avec lui fraternellement, mais qui, pour je ne sais quelles
+causes, n'avait plus donn&eacute; signe de vie depuis trente ans. Quand je vins
+au monde, on avait d&eacute;j&agrave; compl&egrave;tement cess&eacute; de parler de lui dans la
+famille, aussi ignorais-je son existence. Et c'&eacute;tait lui qui &eacute;crivait,
+demandant que le lien f&ucirc;t renou&eacute;; il habitait, disait-il, une petite
+ville du Midi, perdue dans les montagnes, et il annon&ccedil;ait qu'il avait
+des fils et une fille, dans les &acirc;ges de mon fr&egrave;re et de ma s&#339;ur. Sa
+lettre &eacute;tait tr&egrave;s affectueuse, et on lui r&eacute;pondit de m&ecirc;me, en lui
+apprenant notre existence &agrave; tous les trois.</p>
+
+<p>Puis, la correspondance ayant continu&eacute;, il fut d&eacute;cid&eacute; qu'on m'enverrait
+passer les vacances chez eux, avec ma s&#339;ur qui jouerait l&agrave;, comme
+pendant nos voyages dans l'&icirc;le, son r&ocirc;le de m&egrave;re aupr&egrave;s de moi.</p>
+
+<p>Ce Midi, ces montagnes, cet agrandissement subit de mon horizon,&mdash;et
+aussi ces nouveaux cousins tomb&eacute;s du ciel,&mdash;tout cela devait l'objet de
+mes constantes r&ecirc;veries jusqu'au mois d'ao&ucirc;t, moment fix&eacute; pour notre
+d&eacute;part.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a>XXXVIII</h3>
+
+
+<p>La petite Jeanne &eacute;tait venue passer la journ&eacute;e &agrave; la maison; c'&eacute;tait &agrave; la
+fin de mai, pendant ce m&ecirc;me printemps d'attente, et j'avais douze ans.
+Toute l'apr&egrave;s-midi, nous avions fait man&#339;uvrer sur la sc&egrave;ne des poup&eacute;es
+de cinq &agrave; six centim&egrave;tres de long, en porcelaine articul&eacute;e; nous avions
+peint des d&eacute;cors; nous avions travaill&eacute; &agrave; Peau-d'&Acirc;ne, enfin,&mdash;mais &agrave;
+Peau-d'&Acirc;ne premi&egrave;re mani&egrave;re&mdash;au milieu d'un grand fouillis de couleurs,
+de pinceaux, de retailles de carton, de papier dor&eacute; et de morceaux de
+gaze. Puis, l'heure de descendre &agrave; la salle &agrave; manger approchant, nous
+avions serr&eacute; nos pr&eacute;cieux travaux dans une grande caisse, qui y fut
+consacr&eacute;e depuis ce jour-l&agrave;&mdash;et dont l'int&eacute;rieur, en sapin neuf, avait
+une odeur r&eacute;sineuse tr&egrave;s persistante.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&icirc;ner, pendant le long cr&eacute;puscule tranquille, on nous emmena tous
+deux ensemble &agrave; la promenade.</p>
+
+<p>Mais&mdash;surprise qui commen&ccedil;a de m'attrister&mdash;dehors il faisait presque
+froid, et ce ciel de printemps avait un voile qui rappelait l'hiver. Au
+lieu de nous conduire hors de ville vers les all&eacute;es et les routes
+toujours anim&eacute;es de promeneurs, ce fut du c&ocirc;t&eacute; du grand jardin de la
+Marine, lieu plus comme il faut, mais solitaire tous les soirs apr&egrave;s le
+soleil couch&eacute;.</p>
+
+<p>En nous y rendant, par une longue rue droite o&ugrave; il n'y avait aucun
+passant, comme nous arrivions pr&egrave;s de la chapelle des Orphelines, nous
+entend&icirc;mes sonner et psalmodier pour le mois de Marie; puis un cort&egrave;ge
+sortit: des petites filles en blanc, qui semblaient avoir froid sous
+leurs mousselines de mai. Apr&egrave;s avoir fait un tour dans le quartier
+d&eacute;sert et avoir chant&eacute; une ritournelle m&eacute;lancolique, la modeste
+procession, avec ses deux ou trois banni&egrave;res, rentra sans bruit;
+personne ne l'avait regard&eacute;e dans la rue, o&ugrave;, d'un bout &agrave; l'autre, nous
+&eacute;tions seuls; le sentiment me vint que personne ne l'avait regard&eacute;e non
+plus dans ce ciel tendu de gris, qui devait &ecirc;tre &eacute;galement vide. Cette
+pauvre petite procession d'enfants abandonn&eacute;es avait achev&eacute; de me
+serrer le c&#339;ur, en ajoutant &agrave; mon d&eacute;senchantement sur les soir&eacute;es de mai
+la conscience de la vanit&eacute; des pri&egrave;res et du n&eacute;ant de tout.</p>
+
+<p>Dans le jardin de la Marine, ma tristesse s'augmenta encore. Il faisait
+froid d&eacute;cid&eacute;ment, et nous frissonnions, tout &eacute;tonn&eacute;s, sous nos costumes
+de printemps. Il n'y avait du reste pas un seul promeneur nulle part.
+Les grands marronniers fleuris, les arbres feuillus, feuillus, d'une
+nuance fra&icirc;che et &eacute;clatante, se suivaient en longues enfilades touffues,
+absolument vides; la magnificence des verts s'&eacute;talait pour les regards
+de personne, sous un ciel immobile, d'un gris p&acirc;le et glac&eacute;. Et le long
+des parterres, c'&eacute;tait une profusion de roses, de pivoines, de lis, qui
+semblaient s'&ecirc;tre tromp&eacute;s de saison et frissonner comme nous, sous ce
+cr&eacute;puscule subitement refroidi.</p>
+
+<p>J'ai souvent trouv&eacute; du reste que les m&eacute;lancolies des printemps d&eacute;passent
+celles des automnes, sans doute parce qu'elles sont un contresens, une
+d&eacute;ception sur la seule chose du monde qui devrait au moins ne jamais
+nous manquer.</p>
+
+<p>Dans le d&eacute;sorientement o&ugrave; ces aspects me jetaient, l'envie me prit de
+faire &agrave; Jeanne une niche de gamin.</p>
+
+<p>Il me venait parfois de ces tentations-l&agrave; avec elle, pour me venger de
+son esprit, plus pr&eacute;cocement appoint&eacute; et moqueur que le mien. Je
+l'engageai donc &agrave; sentir de pr&egrave;s des lis qui &eacute;taient charmants, et,
+tandis qu'elle se penchait, d'une tr&egrave;s l&eacute;g&egrave;re pouss&eacute;e derri&egrave;re les
+cheveux, je lui mis le nez en plein dans les fleurs, pour la barbouiller
+de pollen jaune. Elle fut indign&eacute;e! Et le sentiment d'avoir commis un
+acte de mauvais go&ucirc;t acheva de me rendre p&eacute;nible notre retour de
+promenade.</p>
+
+<p>Les belles soir&eacute;es de mai!... J'avais pourtant gard&eacute;, de celles des
+ann&eacute;es pr&eacute;c&eacute;dentes, un souvenir autrement doux; elles &eacute;taient donc
+ainsi?... Ce froid, ce ciel couvert, cette solitude des jardins? Et si
+vite, si mal finie, cette journ&eacute;e d'amusement avec Jeanne! En moi-m&ecirc;me,
+je conclus &agrave; ce mortel: &laquo;Ce n'est que &ccedil;a!&raquo; qui est devenu dans la suite
+une de mes plus ordinaires r&eacute;flexions, et que j'aurais aussi bien pu
+prendre pour devise...</p>
+
+<p>En rentrant, j'allai inspecter dans le coffre de bois notre travail de
+l'apr&egrave;s-midi, et je sentis l'odeur balsamique des planches, qui avait
+impr&eacute;gn&eacute; tous nos objets de th&eacute;&acirc;tre. Eh bien, pendant tr&egrave;s longtemps,
+pendant un an, deux ans, ou plus, cette m&ecirc;me senteur du coffre de
+Peau-d'&Acirc;ne me rappela obstin&eacute;ment cette soir&eacute;e de mai, et son immense
+tristesse qui fut une des plus singuli&egrave;res de ma vie d'enfant. Du
+reste, dans ma vie d'homme, je n'ai plus gu&egrave;re retrouv&eacute; ces angoisses
+sans cause connue et doubl&eacute;es de cette anxi&eacute;t&eacute; de ne pas comprendre, de
+se sentir perdre pied toujours dans les m&ecirc;mes insondables dessous; je
+n'ai plus gu&egrave;re souffert sans savoir au moins pourquoi. Non, ces
+choses-l&agrave; ont &eacute;t&eacute; sp&eacute;ciales &agrave; mon enfance, et ce livre aurait aussi bien
+pu porter ce titre (dangereux, je le reconnais): &laquo;Journal de mes grandes
+tristesses inexpliqu&eacute;es, et des quelques gamineries d'occasion par
+lesquelles j'ai tent&eacute; de m'en distraire.&raquo;</p>
+
+
+
+<h3><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a>XXXIX</h3>
+
+
+<p>C'est aussi vers cette &eacute;poque que j'adoptai d'une fa&ccedil;on presque
+exclusive la chambre de tante Claire pour faire mes devoirs et
+travailler &agrave; Peau-d'&Acirc;ne. Je m'installai l&agrave; comme en pays conquis,
+encombrant tout et n'admettant pas la possibilit&eacute; d'&ecirc;tre g&ecirc;nant.</p>
+
+<p>D'abord tante Claire &eacute;tait la personne qui me g&acirc;tait le plus. Et si
+soigneuse de mes petites affaires! &Agrave; propos d'un &eacute;talage de choses
+extraordinairement fragiles ou susceptibles de s'envoler au moindre
+souffle&mdash;comme par exemple les ailes de papillon ou les &eacute;lytres de
+scarab&eacute;e qui devaient orner les costumes des nymphes de la f&eacute;erie&mdash;quand
+une fois je lui avait dit: &laquo;Je te confie tout &ccedil;a, bonne tante!&raquo; je
+pouvais m'en aller tranquille, personne n'y toucherait.</p>
+
+<p>Et puis une des attractions du lieu &eacute;tait l'ours aux pralines: j'entrais
+souvent rien que pour lui rendre visite. Il &eacute;tait en porcelaine et
+habitait un coin de la chemin&eacute;e, assis sur son arri&egrave;re-train. D'apr&egrave;s
+une convention pass&eacute;e avec tante Claire, chaque fois qu'il avait la t&ecirc;te
+tourn&eacute;e de c&ocirc;t&eacute; (et il la tournait plusieurs fois par jour), c'est qu'il
+contenait dans son int&eacute;rieur une praline ou un bonbon &agrave; mon intention.
+Quand j'avais mang&eacute;, je lui remettais soigneusement la figure au milieu
+pour indiquer mon passage, et je m'en allais.</p>
+
+<p>Tante Claire s'employait aussi &agrave; Peau-d'&Acirc;ne; elle travaillait dans les
+costumes et je lui donnais sa t&acirc;che chaque jour. Elle avait surtout
+l'entreprise de la coiffure des f&eacute;es et des nymphes; sur leurs t&ecirc;tes de
+porcelaine grosses comme le bout du petit doigt, elle posait des
+postiches de soie blonde, qu'elle frisait ensuite en boucles &eacute;parses au
+moyen d'imperceptibles fers...</p>
+
+<p>Puis, quand je me d&eacute;cidais &agrave; commencer mes devoirs, dans la fi&egrave;vre de la
+derni&egrave;re demi-heure, apr&egrave;s avoir gaspill&eacute; mon temps en fl&acirc;neries de tous
+genres, c'&eacute;tait encore tante Claire qui venait &agrave; mon secours; elle
+prenait en main l'&eacute;norme dictionnaire qu'il fallait, et me cherchait mes
+mots pour les th&egrave;mes ou les versions. Elle s'&eacute;tait habitu&eacute;e m&ecirc;me &agrave; lire
+le grec, afin de m'aider &agrave; apprendre mes le&ccedil;ons dans cette langue. Et,
+pour cet exercice, je l'entra&icirc;nais toujours dans un escalier, o&ugrave; je
+m'&eacute;tendais aussit&ocirc;t sur les marches, les pieds plus hauts que la t&ecirc;te:
+deux ou trois ann&eacute;es durant, ce fut ma pose classique pendant la
+r&eacute;citation de la <i>Cyrop&eacute;die</i> ou de l'<i>Iliade</i>.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XL" id="XL"></a>XL</h3>
+
+
+<p>C'&eacute;tait une grande joie quand, le jeudi soir, quelque orage terrible se
+d&eacute;cha&icirc;nait sur la Limoise, rendant le retour impossible.</p>
+
+<p>Et cela arrivait; on en avait vu des exemples; je pouvais donc &agrave; la
+rigueur me bercer de cette esp&eacute;rance, les jours o&ugrave; mes devoirs n'&eacute;taient
+pas finis... (Car un professeur sans piti&eacute; avait inaugur&eacute; les devoirs du
+jeudi; il fallait maintenant tra&icirc;ner avec soi l&agrave;-bas des cahiers, des
+livres; mes pauvres journ&eacute;es de plein air en &eacute;taient tout assombries.)</p>
+
+<p>Or, un soir que l'orage d&eacute;sir&eacute; &eacute;tait venu avec une violence superbe,
+vers huit heures, nous nous tenions, Lucette et moi, pas trop rassur&eacute;s,
+dans le grand salon sonore, aux murs un peu nus orn&eacute;s seulement de deux
+ou trois bizarres vieilles gravures dans de vieux cadres; elle, mettant
+la derni&egrave;re main &agrave; une <i>r&eacute;ussite</i>, sous les regards de sa maman; moi,
+jouant en sourdine un rigaudon de Rameau sur un piano de campagne aux
+sons vieillots, et trouvant d&eacute;licieuse cette musiquette du temps pass&eacute;,
+ainsi m&ecirc;l&eacute;e au fracas lourd des grands coups de tonnerre...</p>
+
+<p>La r&eacute;ussite finie, Lucette feuilleta mes cahiers de devoirs qui
+tra&icirc;naient sur une table, et apr&egrave;s avoir, d'un clignement d'yeux,
+constat&eacute; pour moi seul que je n'avais rien fait, me dit tout &agrave; coup: &laquo;Et
+ton <i>Histoire</i> de Duruy, o&ugrave; l'as-tu mise?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mon <i>Histoire</i> de Duruy?... En effet, o&ugrave; &eacute;tait-il, ce livre? Un livre
+tout neuf, &agrave; peine barbouill&eacute; encore...&mdash;Ah! mon Dieu!... l&agrave;-bas, oubli&eacute;
+au fond du jardin, dans les derniers carr&eacute;s d'asperges!... (Pour faire
+mes &eacute;tudes historiques, j'avais adopt&eacute; ces carr&eacute;s d'asperges, qui, en
+&eacute;t&eacute;, deviennent des esp&egrave;ces de bocages d'une haute verdure herbac&eacute;e tr&egrave;s
+l&eacute;g&egrave;re; de m&ecirc;me que certaine all&eacute;e de noisetiers, touffue, imp&eacute;n&eacute;trable,
+ombreuse comme un souterrain vert, &eacute;tait le lieu choisi pour le travail
+incomparablement plus p&eacute;nible de la versification latine.) Cette fois,
+par exemple, je fus grond&eacute; par la maman de Lucette, et on d&eacute;cida
+d'aller, s&eacute;ance tenante, au secours de ce livre.</p>
+
+<p>Une exp&eacute;dition s'organisa: en t&ecirc;te, un domestique portant une lanterne
+d'&eacute;curie; derri&egrave;re lui, Lucette et moi, en sabots, tenant &agrave; grand'peine
+un parapluie que le vent d'orage nous retournait sans cesse.</p>
+
+<p>Dehors, plus aucune frayeur; mais j'ouvrais bien grands mes yeux et
+j'&eacute;coutais de toutes mes oreilles. Oh! qu'il me paraissait &eacute;tonnant et
+sinistre ce fond de jardin, vu par ces grandes lueurs de feux verts, qui
+tremblaient, clignotaient, puis de temps en temps nous laissaient
+aveugl&eacute;s dans la nuit noire. Et quelle impression me venait des bois de
+ch&ecirc;nes voisins, o&ugrave; se faisait un bruit continuel de fracassement de
+branches...</p>
+
+<p>Dans les carr&eacute;s d'asperges, nous retrouv&acirc;mes, toute tremp&eacute;e d'eau, tout
+&eacute;clabouss&eacute;e de terre, cette <i>Histoire</i> de Duruy. Avant l'orage, des
+escargots, &eacute;moustill&eacute;s sans doute par la pluie prochaine, l'avaient m&ecirc;me
+visit&eacute;e en tout sens, y dessinant des arabesques avec leur bave
+luisante...</p>
+
+<p>Eh bien! ces tra&icirc;n&eacute;es d'escargots sur ce livre ont persist&eacute; longtemps,
+pr&eacute;serv&eacute;es par mes soins sous des enveloppes de papier. C'est qu'elles
+avaient le don de me rappeler mille choses,&mdash;gr&acirc;ce &agrave; ces associations
+comme il s'en est fait de tout temps dans ma t&ecirc;te, entre les images m&ecirc;me
+les plus disparates, pourvu qu'elles aient &eacute;t&eacute; rapproch&eacute;es une seule
+fois, &agrave; un moment favorable, par un simple hasard de simultan&eacute;it&eacute;.</p>
+
+<p>La nuit, regard&eacute;s &agrave; la lumi&egrave;re, ces petits zigzags luisants, sur cette
+couverture de Duruy, me rappelaient tout de suite le rigaudon de Rameau,
+le vieux son gr&ecirc;le du piano domin&eacute; par le bruit du grand orage; et ils
+ramenaient aussi une apparition qui m'&eacute;tait venue ce soir-l&agrave; (aid&eacute;e par
+une gravure de Teniers accroch&eacute;e &agrave; la muraille), une apparition de
+petite personnages du si&egrave;cle pass&eacute; dansant &agrave; l'ombre, dans des bois
+comme ceux de la Limoise; ils renouvelaient toute une &eacute;vocation, qui
+s'&eacute;tait faite en moi, de gaiet&eacute;s pastorales du vieux temps, &agrave; la
+campagne, sous des ch&ecirc;nes.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XLI" id="XLI"></a>XLI</h3>
+
+
+<p>Cependant les retours du jeudi soir auraient eu aussi un grand charme
+quelquefois, n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le remords de ces devoirs jamais finis.</p>
+
+<p>On me reconduisait en voiture, ou &agrave; &acirc;ne, ou &agrave; pied jusqu'&agrave; la rivi&egrave;re.
+Une fois sorti du plateau pierreux de la rive sud, une fois repass&eacute; sur
+l'autre bord, je trouvais toujours mon p&egrave;re et ma s&#339;ur venus &agrave; ma
+rencontre, et avec eux je reprenais gaiement la route droite qui menait
+au logis, entre les grandes prairies; je rentrais d'un bon pas, dans la
+joie de revoir maman, les tantes et la ch&egrave;re maison.</p>
+
+<p>Quand on entrait en ville, par la vieille porte isol&eacute;e, il faisait tout
+&agrave; fait nuit, nuit d'&eacute;t&eacute; ou de printemps; en passant devant la caserne
+des &eacute;quipages, on entendait les musiques famili&egrave;res de tambours et de
+clairons annon&ccedil;ant l'heure h&acirc;tive du coucher des matelots.</p>
+
+<p>Et, en arrivant au logis, c'&eacute;tait g&eacute;n&eacute;ralement au fond de la cour que je
+retrouvais les ch&egrave;res robes noires, assises, &agrave; la belle &eacute;toile ou sous
+les ch&egrave;vrefeuilles.</p>
+
+<p>Au moins, si les autres &eacute;taient rentr&eacute;es, j'&eacute;tais s&ucirc;r de trouver l&agrave;
+tante Berthe, seule, toujours ind&eacute;pendante de caract&egrave;re, et d&eacute;daigneuse
+des rhumes du soir, des fra&icirc;cheurs du serein; apr&egrave;s m'avoir embrass&eacute;,
+elle flairait mes habits, en reniflant un peu pour me faire rire, et
+disait: &laquo;Oh! tu sens la Limoise, petit!&raquo;</p>
+
+<p>Et, en effet, je sentais la Limoise. Quand on revenait de l&agrave;-bas, on
+rapportait toujours avec soi une odeur de serpolet, de thym, de mouton,
+de je ne sais quoi d'aromatique, qui &eacute;tait particulier &agrave; ce recoin de la
+terre.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XLII" id="XLII"></a>XLII</h3>
+
+
+<p>&Agrave; propos de Limoise, j'ai la vanit&eacute; de conter un de mes actes, qui fut
+vraiment h&eacute;ro&iuml;que comme ob&eacute;issance, comme fid&eacute;lit&eacute; &agrave; une parole donn&eacute;e.</p>
+
+<p>Cela se passait un peu avant ce d&eacute;part pour le Midi, dont mon
+imagination &eacute;tait si pr&eacute;occup&eacute;e; par cons&eacute;quent, vers le mois de juillet
+qui suivit mes douze ans accomplis.</p>
+
+<p>Un certain mercredi, apr&egrave;s m'avoir fait partir de meilleure heure que de
+coutume, afin d'&ecirc;tre s&ucirc;r que j'arriverais avant la nuit, on se borna,
+sur mes instances pressantes, &agrave; me conduire hors de ville; puis on me
+permit, pour une fois, de continuer jusqu'&agrave; la Limoise seul, comme un
+grand gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>Au passage de la rivi&egrave;re, je tirai de ma poche, d&eacute;j&agrave; avec une indicible
+honte devant les vieux bateliers tann&eacute;s par la mer, la cravate de soie
+blanche que j'avais promis de me mettre au cou, par pr&eacute;caution contre la
+fra&icirc;cheur de l'eau.</p>
+
+<p>Et une fois sur les Chaumes, lieu sans ombre, toujours br&ucirc;l&eacute; par un
+ardent soleil, j'ex&eacute;cutai le serment qu'on avait exig&eacute; de moi au d&eacute;part:
+j'ouvris un en-tout-cas!&mdash;Oh! je me sentis rougir, je me trouvai
+am&egrave;rement ridicule, quand une petite berg&egrave;re &eacute;tait l&agrave;, t&ecirc;te nue, gardant
+ses moutons. Pour comble, arrivaient du village quatre gar&ccedil;ons, qui
+sortaient de l'&eacute;cole sans doute et qui, de loin, me regardaient avec
+&eacute;tonnement. Mon Dieu! je me sentais faiblir; aurais-je bien le courage
+vraiment de tenir jusqu'au bout ma parole!...</p>
+
+<p>Ils pass&egrave;rent &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi, regardant de pr&egrave;s, sous le nez, ce petit
+monsieur qui craignait tant les coups de soleil; l'un dit cette chose,
+qui n'avait aucun sens, mais qui me cingla comme une mortelle injure:
+&laquo;C'est le marquis de Carabas!&raquo; et ils se mirent tous &agrave; rire. Cependant,
+je continuai ma route sans broncher, sans r&eacute;pondre, malgr&eacute; le sang qui
+m'affluait aux joues, me bourdonnait aux oreilles, et je gardai mon
+en-tout-cas ouvert!</p>
+
+<p>Dans la suite des temps, il devait m'arriver maintes fois de passer mon
+chemin sans relever des injures lanc&eacute;es par de pauvres gens ignorants
+des causes; mais je ne me rappelle pas en avoir souffert. Tandis que
+cette sc&egrave;ne!... Non, ma conscience ne m'a jamais fait accomplir rien
+d'aussi m&eacute;ritoire.</p>
+
+<p>Mais je suis convaincu, par exemple, qu'il ne faut pas chercher autre
+part l'origine de cette aversion pour les parapluies qui m'a suivi dans
+l'&acirc;ge m&ucirc;r. Et j'attribue aux foulards, aux calfeutrages, aux pr&eacute;cautions
+excessives dont on m'entourait jadis, le besoin qui me prit, plus tard,
+quand vint la p&eacute;riode des r&eacute;actions extr&ecirc;mes, de noircir ma poitrine au
+soleil et de l'exposer &agrave; tous les vents du ciel.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XLIII" id="XLIII"></a>XLIII</h3>
+
+
+<p>La t&ecirc;te &agrave; la porti&egrave;re d'un wagon qui filait tr&egrave;s vite, je demandais &agrave; ma
+s&#339;ur, assise en face de moi:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce ne sont pas d&eacute;j&agrave; des montagnes?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, r&eacute;pondait-elle, ayant toujours en t&ecirc;te le souvenir des
+Alpes. Pas encore. De grandes collines tout au plus!</p>
+
+<p>La journ&eacute;e d'ao&ucirc;t &eacute;tait chaude et radieuse. Un train rapide de la ligne
+du Midi nous emportait. Nous &eacute;tions en route pour chez nos cousins
+inconnus!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais &ccedil;a?... voyons! repris-je avec un accent de triomphe,
+apercevant de mes yeux &eacute;carquill&eacute;s quelque chose de plus haut que tout,
+qui se dessinait en bleu sur l'horizon pur.</p>
+
+<p>Elle se pencha:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle, oui; cette fois, par exemple, je l'accorde; pas tr&egrave;s
+&eacute;lev&eacute;es cependant, mais enfin...</p>
+
+<p>Tout nous amusa, le soir &agrave; l'h&ocirc;tel, dans une ville o&ugrave; il fallut nous
+arr&ecirc;ter jusqu'au jour suivant, et je me rappelle la nuit splendide qui
+survint, tandis que nous &eacute;tions accoud&eacute;s &agrave; notre balcon de louage,
+regardant s'assombrir les montagnes bleu&acirc;tres et &eacute;coutant les grillons
+chanter.</p>
+
+<p>Le lendemain, troisi&egrave;me jour de notre voyage qui se faisait par &eacute;tapes,
+nous fr&eacute;t&acirc;mes une voiture dr&ocirc;le, pour nous faire conduire dans la petite
+ville, bien perdue en ce temps-l&agrave;, o&ugrave; nos cousins habitaient.</p>
+
+<p>Par des d&eacute;fil&eacute;s, des ravins, des traverses, cinq heures de route,
+pendant lesquelles tout fut enchantement pour moi. En plus de la
+nouveaut&eacute; de ces montagnes, il y avait aussi des changements complets
+dans toutes choses: le sol, les pierres prenaient une ardente couleur
+rouge; au lieu de nos villages, toujours si blancs sous leur couche de
+chaux neigeuse, et toujours si bas, comme n'osant pas s'&eacute;lever au milieu
+de l'immense uniformit&eacute; des plaines, ici les maisons, rouge&acirc;tres autant
+que les rochers, se dressaient en vieux pignons, en vieilles tourelles,
+et se perchaient bien haut, sur les sommets des collines; les paysans
+plus bruns parlaient un langage incompr&eacute;hensible, et je regardais
+surtout ces femmes qui marchaient avec un balancement de hanches inusit&eacute;
+chez nos paysannes, portant sur leur t&ecirc;te des fardeaux, des gerbes, ou
+de grandes buires de cuivre brillant. Toute mon intelligence &eacute;tait
+tendue, vibrante, dangereusement charm&eacute;e par cette premi&egrave;re r&eacute;v&eacute;lation
+d'aspects &eacute;trangers et inconnus.</p>
+
+<p>Vers le soir, au bord d'une de ces rivi&egrave;res du Midi qui bruissent sur
+des lits plats de galets blancs, nous arriv&acirc;mes &agrave; la petite ville
+singuli&egrave;re qui &eacute;tait le but de notre voyage. Elle avait encore ses
+vieilles portes ogivales, ses hauts remparts &agrave; m&acirc;chicoulis, ses rues
+bord&eacute;es de maisons gothiques, et le rouge de sanguine &eacute;tait la teinte
+g&eacute;n&eacute;rale de ses murailles.</p>
+
+<p>Un peu intrigu&eacute;s et &eacute;mus, nous cherchions des yeux ces cousins dont nous
+ne connaissions m&ecirc;me pas les portraits, et qui sans doute guettaient
+notre arriv&eacute;e, viendraient &agrave; notre rencontre... Tout &agrave; coup, nous v&icirc;mes
+para&icirc;tre un grand jeune homme donnant le bras &agrave; une jeune fille en robe
+de mousseline blanche; alors, sans la moindre h&eacute;sitation r&eacute;ciproque,
+nous &eacute;change&acirc;mes un signe de reconnaissance: nous nous &eacute;tions retrouv&eacute;s.</p>
+
+<p>&Agrave; leur porte, sur les marches de leur seuil, l'oncle et la tante nous
+attendaient, accueillants, et tous deux ayant conserv&eacute; dans leur
+vieillesse d&eacute;j&agrave; grise les traces d'une remarquable beaut&eacute;. Ils avaient
+une vieille maison Louis XIII, &agrave; l'angle d'une de ces places r&eacute;guli&egrave;res
+entour&eacute;es de porches comme on en voit dans beaucoup de petites villes du
+Midi. On entrait d'abord dans un vestibule dall&eacute; de pierres un peu roses
+et orn&eacute; d'une &eacute;norme fontaine de cuivre rouge. Un escalier des m&ecirc;mes
+pierres, tr&egrave;s large comme un escalier de ch&acirc;teau, avec une curieuse
+rampe en fer forg&eacute;, menait aux appartements en boiseries anciennes de
+l'&eacute;tage sup&eacute;rieur. Et le pass&eacute; dont ces choses &eacute;voquaient le souvenir,
+je le sentais diff&eacute;rent de celui de la Saintonge et de l'&icirc;le,&mdash;le seul
+avec lequel je me fusse un peu familiaris&eacute; jusqu'&agrave; ce jour.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&icirc;ner, nous all&acirc;mes nous asseoir tous ensemble au bord de la
+rivi&egrave;re bruissante, sur une prairie, parmi des centaur&eacute;es et des
+marjolaines qu'on devinait dans l'obscurit&eacute; &agrave; leur p&eacute;n&eacute;trante odeur. Il
+faisait tr&egrave;s chaud, tr&egrave;s calme, et d'innombrables grillons chantaient.
+Il me sembla aussi que je n'avais encore vu nuit si limpide, ni tant
+d'&eacute;toiles dans du bleu si profond. La diff&eacute;rence en latitude n'&eacute;tait
+cependant pas bien grande, mais les brises marines, qui atti&eacute;dissent nos
+hivers, embrument aussi parfois nos soir&eacute;es d'&eacute;t&eacute;; donc, ce ciel &eacute;toil&eacute;
+pouvait &ecirc;tre plus pur en effet que celui de mon pays, plus <i>m&eacute;ridional</i>.</p>
+
+<p>Et autour de moi, montaient dans l'air de grandes silhouettes bleu&acirc;tres
+que je ne pouvais me lasser de contempler: les montagnes jamais vues, me
+donnant cette impression de d&eacute;paysement que j'avais tant d&eacute;sir&eacute;e,
+m'indiquant que mon premier petit r&ecirc;ve &eacute;tait bien r&eacute;ellement accompli...</p>
+
+<p>Je devais revenir passer plusieurs &eacute;t&eacute;s dans ce village et m'y
+acclimater au point d'apprendre le patois m&eacute;ridional que les bonnes gens
+y parlaient. En somme les deux pays de mon enfance ont &eacute;t&eacute; la Saintonge
+et celui-l&agrave;, ensoleill&eacute;s tous deux.</p>
+
+<p>La Bretagne, que beaucoup de gens me donnent pour patrie, je ne l'ai vue
+que bien plus tard, &agrave; dix-sept ans, et j'ai &eacute;t&eacute; tr&egrave;s long &agrave; l'aimer,&mdash;ce
+qui fait sans doute que je l'ai aim&eacute;e davantage. Elle m'avait caus&eacute;
+d'abord une oppression et une tristesse extr&ecirc;mes; ce fut mon fr&egrave;re Yves
+qui commen&ccedil;a de m'initier &agrave; son charme m&eacute;lancolique, de me faire
+p&eacute;n&eacute;trer dans l'intimit&eacute; de ses chaumi&egrave;res et de ses chapelles des bois.
+Et ensuite, l'influence qu'une jeune fille du pays de Tr&eacute;guier exer&ccedil;a
+sur mon imagination, tr&egrave;s tard, vers mes vingt-sept ans, d&eacute;cida tout &agrave;
+fait mon amour pour cette patrie adopt&eacute;e.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XLIV" id="XLIV"></a>XLIV</h3>
+
+
+<p>Le lendemain de mon arriv&eacute;e chez l'oncle du Midi, on me pr&eacute;senta comme
+camarades les petits Peyral, qui portaient, suivant l'usage du pays, des
+surnoms pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s d'un article d&eacute;terminatif. C'&eacute;taient la Maricette et la
+Titi, deux petites filles de dix &agrave; onze ans (toujours des petites
+filles), et le M&eacute;dou, leur fr&egrave;re cadet, presque un b&eacute;b&eacute; qui comptait
+peu.</p>
+
+<p>Comme j'&eacute;tais en somme plus enfant que mes douze ans,&mdash;malgr&eacute; ces
+aper&ccedil;us que j'avais peut-&ecirc;tre sur des choses situ&eacute;es au del&agrave; du champ
+ordinaire de la vue des petits,&mdash;nous form&acirc;mes tout de suite une bande
+des plus sympathiques, et notre association dura m&ecirc;me plusieurs &eacute;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Sur tous les coteaux d'alentour, le p&egrave;re de ces petits Peyral poss&eacute;dait
+des bois, des vignes, o&ugrave; nous dev&icirc;nmes les ma&icirc;tres absolus; personne
+n'y contr&ocirc;lait nos entreprises, m&ecirc;me les plus saugrenues. Dans ce
+village en pleine campagne, o&ugrave; nos familles &eacute;taient si respect&eacute;es par
+les paysans d'alentour, on jugeait qu'il n'y avait aucun inconv&eacute;nient &agrave;
+nous laisser errer &agrave; l'aventure. Nous partions donc tous les quatre d&egrave;s
+le matin, pour des exp&eacute;ditions myst&eacute;rieuses, pour des d&icirc;nettes dans les
+vignes &eacute;loign&eacute;es ou des chasses aux papillons introuvables; enr&ocirc;lant
+m&ecirc;me quelquefois des petits paysans quelconques, toujours pr&ecirc;ts &agrave; nous
+suivre avec soumission. Et, apr&egrave;s la surveillance de tous les instants &agrave;
+laquelle j'avais &eacute;t&eacute; habitu&eacute; jusque-l&agrave;, une libert&eacute; pareille devenait un
+changement d&eacute;licieux. Une vie toute nouvelle d'ind&eacute;pendance et de grand
+air commen&ccedil;ait pour moi dans ces montagnes; mais je pourrais presque
+dire que c'&eacute;tait la continuation de ma solitude, car j'&eacute;tais l'a&icirc;n&eacute; de
+ces enfants qui partageaient mes jeux tr&egrave;s fantasques, et il y avait des
+ab&icirc;mes entre nous dans le domaine des conceptions intellectuelles, du
+r&ecirc;ve...</p>
+
+<p>J'&eacute;tais d'ailleurs le chef incontest&eacute; de la troupe; la Titi seule avait
+quelques r&eacute;voltes tout de suite apais&eacute;es; gentiment ils ne songeaient
+tous qu'&agrave; me faire plaisir, et cela m'allait, de dominer ainsi.</p>
+
+<p>C'est la premi&egrave;re petite bande que j'aie men&eacute;e. Plus tard, pour mes
+amusements, j'en ai eu bien d'autres, moins faciles &agrave; conduire; mais, de
+tout temps, j'ai pr&eacute;f&eacute;r&eacute; les composer ainsi d'&ecirc;tres plus jeunes que moi,
+plus jeunes d'esprit surtout, plus simples, ne contr&ocirc;lant pas mes
+fantaisies et ne souriant jamais de mes enfantillages.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XLV" id="XLV"></a>XLV</h3>
+
+
+<p>Comme devoirs de vacances on m'avait simplement impos&eacute; de lire
+<i>T&eacute;l&eacute;maque</i> (mon &eacute;ducation, on le voit, avait des c&ocirc;t&eacute;s un peu
+surann&eacute;s). C'&eacute;tait dans une petite &eacute;dition du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, en
+plusieurs volumes. Et, par extraordinaire, cela ne m'ennuyait pas trop;
+je voyais assez nettement la Gr&egrave;ce, la blancheur de ses marbres sous son
+ciel pur, et mon esprit s'ouvrait &agrave; une conception de l'antiquit&eacute; qui
+&eacute;tait bien plus pa&iuml;enne sans doute que celle de F&eacute;nelon: Calypso et ses
+nymphes me charmaient...</p>
+
+<p>Pour lire, je m'isolais des petits Peyral quelques instants chaque jour,
+dans deux endroits de pr&eacute;dilection: le jardin de mon oncle et son
+grenier.</p>
+
+<p>Sous la haute toiture Louis XIII, dans toute la longueur de la maison,
+s'&eacute;tendait ce grenier immense, aux lucarnes toujours ferm&eacute;es,
+constamment obscur. Les vieilleries des si&egrave;cles pass&eacute;s, qui dormaient
+l&agrave;, sous de la poussi&egrave;re et des arant&egrave;les, m'avaient attir&eacute; d&egrave;s les
+premiers jours; puis, peu &agrave; peu, j'avais pris l'habitude d'y monter
+clandestinement, avec mon <i>T&eacute;l&eacute;maque</i>, apr&egrave;s le d&icirc;ner de midi, s&ucirc;r qu'on
+ne viendrait pas m'y chercher. &Agrave; cette heure d'ardent soleil, il
+semblait, par contraste, qu'il y fit presque nuit. J'ouvrais sans bruit
+l'auvent d'une des lucarnes, d'o&ugrave; jaillissait alors un flot
+d'&eacute;blouissante lumi&egrave;re; puis, m'avan&ccedil;ant sur le toit, je m'accoudais
+contre les vieilles ardoises chaudes garnies de mousses dor&eacute;es, et je me
+mettais &agrave; lire. &Agrave; port&eacute;e de ma main, s&eacute;chaient sur ce m&ecirc;me toit des
+milliers de <i>prunes d'Agen</i>, provisions d'hiver &eacute;tal&eacute;es dans des claies
+en roseaux; surchauff&eacute;es au soleil, rid&eacute;es, cuites et recuites, elles
+&eacute;taient exquises; elles embaumaient tout le grenier de leur odeur; et
+des abeilles, des gu&ecirc;pes, qui en mangeaient &agrave; discr&eacute;tion comme moi,
+tombaient alentour, les pattes en l'air, p&acirc;m&eacute;es d'aise et de chaleur.
+Et, sur tous les toits centenaires du voisinage, entre tous les vieux
+pignons gothiques, d'autres claies semblables apparaissaient, jusque
+dans le lointain, couvertes des m&ecirc;mes prunes, visit&eacute;es par les m&ecirc;mes
+bourdonnantes abeilles.</p>
+
+<p>On voyait aussi, en enfilade, les deux rues qui aboutissaient &agrave; la
+maison de mon oncle; bord&eacute;es de maisons du moyen &acirc;ge, elles se
+terminaient chacune par une porte ogivale perc&eacute;e dans le haut mur
+d'enceinte en pierres rouges. Tout le village &eacute;tait alourdi et chaud,
+silencieux dans la torpeur du midi d'&eacute;t&eacute;; on n'entendait que le bruit
+confus des innombrables poules et des innombrables canards, picorant les
+immondices dess&eacute;ch&eacute;es des rues. Et au loin, les montagnes, inond&eacute;es de
+soleil, s'&eacute;levaient dans l'immobile ciel bleu.</p>
+
+<p>Je lisais <i>T&eacute;l&eacute;maque</i> &agrave; tr&egrave;s petites doses; trois ou quatre pages
+suffisaient &agrave; ma curiosit&eacute;, et mettaient du reste ma conscience en repos
+pour la journ&eacute;e; puis, vite je descendais retrouver mes petits amis, et
+nous partions ensemble pour les vignes et pour les bois.</p>
+
+<p>Ce jardin de mon oncle, dont je faisais aussi un lieu de retraite,
+n'attenait pas &agrave; la maison, il &eacute;tait, comme tous les autres jardins,
+situ&eacute; en dehors des remparts gothiques du village. Des murs assez hauts
+l'entouraient, et on y entrait par une antique porte ronde que fermait
+une &eacute;norme clef. &Agrave; certains jours, j'allais m'isoler l&agrave;, emportant
+<i>T&eacute;l&eacute;maque</i> et ma papillonnette.</p>
+
+<p>Il y avait plusieurs pruniers, d'o&ugrave; tombaient, trop m&ucirc;res, sur la terre
+br&ucirc;lante, ces m&ecirc;mes d&eacute;licieuses prunes qu'on mettait s&eacute;cher sur les
+toits; le long des vieilles all&eacute;es couraient des vignes dont les raisins
+musqu&eacute;s &eacute;taient d&eacute;vor&eacute;s par des l&eacute;gions de mouches et d'abeilles. Et
+tout le fond,&mdash;car il &eacute;tait tr&egrave;s grand, ce jardin,&mdash;&eacute;tait abandonn&eacute; &agrave;
+des luzernes, comme un simple champ.</p>
+
+<p>Le charme de ce vieux verger &eacute;tait de s'y sentir enclos, enferm&eacute; &agrave;
+double tour, absolument seul dans beaucoup d'espace et de silence.</p>
+
+<p>Et enfin il me faut parler de certain berceau qui s'y trouvait et o&ugrave; se
+passa, deux &eacute;t&eacute;s plus tard, le fait capital de ma vie d'enfant. Il &eacute;tait
+adoss&eacute; au mur d'enceinte et couvert d'une treille de muscat toujours
+grill&eacute;e par le soleil. Il me donnait, sans que je pusse bien d&eacute;finir
+pourquoi, une impression de &laquo;pays chaud&raquo;. (Et en effet, dans des
+jardinets des colonies, j'ai vraiment retrouv&eacute; plus tard ces m&ecirc;mes
+senteurs lourdes et ces m&ecirc;mes aspects.) Il &eacute;tait visit&eacute; de temps en
+temps par des papillons rares, jamais rencontr&eacute;s ailleurs, qui, vus de
+face, &eacute;taient tout simplement jaunes et noirs, mais qui, regard&eacute;s en
+c&ocirc;t&eacute;, luisaient de beaux reflets de m&eacute;tal bleu, tout &agrave; fait comme ces
+exotiques de la Guyane, piqu&eacute;s dans les vitrines de l'oncle au mus&eacute;e.
+Tr&egrave;s m&eacute;fiants, tr&egrave;s difficiles &agrave; attraper, ils se posaient un instant
+sur les graines parfum&eacute;es des muscats, puis se sauvaient par-dessus le
+mur; moi, alors, mettant un pied dans une br&egrave;che des pierres, je me
+hissais jusqu'au fa&icirc;te, pour les regarder fuir, &agrave; travers la campagne
+accabl&eacute;e et silencieuse; et je restais l&agrave; un long moment accoud&eacute; en
+contemplation des lointains: tout autour de l'horizon s'&eacute;levaient les
+montagnes bois&eacute;es, ayant &ccedil;&agrave; et l&agrave; des d&eacute;bris de ch&acirc;teaux, des tours
+f&eacute;odales sur leurs cimes; et en avant, au milieu des champs de ma&iuml;s ou
+de bl&eacute; noir, apparaissait le <i>domaine de Bories</i>, avec son vieux porche
+cintr&eacute;, le seul des environs qui f&ucirc;t blanchi &agrave; la chaux comme une entr&eacute;e
+de ville d'Afrique.</p>
+
+<p>Ce domaine, m'avait-on dit, appartenait aux petits de
+Sainte-Hermangarde, de futurs compagnons de jeux dont on m'annon&ccedil;ait
+l'arriv&eacute;e prochaine, mais que je redoutais presque de voir venir, tant
+ma bande avec les petits Peyral me semblait suffisante et bien choisie.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XLVI" id="XLVI"></a>XLVI</h3>
+
+
+<p>Castelnau! c'est un nom ancien qui &eacute;voque pour moi des images de soleil,
+de lumi&egrave;re pure sur des hauteurs, de calme m&eacute;lancolique dans des ruines,
+de recueillement devant des splendeurs mortes ensevelies depuis des
+si&egrave;cles.</p>
+
+<p>Sur une des montagnes bois&eacute;es environnantes, ce vieux ch&acirc;teau de
+Castelnau &eacute;tait perch&eacute;, d&eacute;coupant en l'air l'amas rouge&acirc;tre de ses
+terrasses, de ses remparts, de ses tours et de ses tourelles.</p>
+
+<p>Du jardin de mon oncle on le voyait, passant sa t&ecirc;te lointaine au-dessus
+des murs d'enceinte.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait du reste le point marquant dans tout le pays d'alentour, la
+chose qu'on regardait malgr&eacute; soi de partout: cette dentelure de pierres
+de couleur de sanguine &eacute;mergeant d'un fouillis d'arbres, cette ruine
+pos&eacute;e en couronne sur un pi&eacute;destal garni d'une belle verdure de
+ch&acirc;taigniers et de ch&ecirc;nes.</p>
+
+<p>D&egrave;s le jour de mon arriv&eacute;e, j'avais aper&ccedil;u cela du coin de l'&#339;il, tr&egrave;s
+&eacute;tonn&eacute; et attir&eacute; par ce vieux nid d'aigle, qui avait d&ucirc; &ecirc;tre tellement
+superbe, au sombre moyen &acirc;ge. Or, c'&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment une coutume d'&eacute;t&eacute;
+dans la famille de mon oncle de s'y rendre deux ou trois fois par mois,
+pour d&icirc;ner et passer la journ&eacute;e chez le propri&eacute;taire: un vieux pr&ecirc;tre,
+qui habitait l&agrave; haut un pavillon confortable accroch&eacute; au flanc des
+ruines.</p>
+
+<p>Il y avait f&ecirc;te et f&eacute;erie pour moi ces jours-l&agrave;.</p>
+
+<p>Tous ensemble, on partait, assez matin pour &ecirc;tre sorti de la plaine
+chaude avant les heures ardentes. Aussit&ocirc;t arriv&eacute; &agrave; la base de la
+montagne, on trouvait la fra&icirc;cheur et l'ombre de ce bois qui la couvrait
+de son beau manteau vert. Sous une vo&ucirc;te de grands ch&ecirc;nes, sous une
+feuill&eacute;e touffue, on montait, on montait, par des chemins en zigzags,
+toute la famille &agrave; la file et &agrave; pied, formant serpent, comme ces
+p&egrave;lerins qui se rendent &agrave; des abbayes solitaires sur des cimes, dans les
+dessins moyen &acirc;ge de Gustave Dor&eacute;. &Ccedil;&agrave; et l&agrave;, entre des foug&egrave;res, des
+petites sources suintaient et formaient des ruisseaux sur la terre
+rouge&acirc;tre; entre les arbres, on commen&ccedil;ait &agrave; avoir par instants des
+&eacute;chapp&eacute;es de vue tr&egrave;s profondes. Enfin, atteignant le sommet, on
+traversait le plus vieux et le plus &eacute;trange des villages, qui se tenait
+perch&eacute; l&agrave; depuis des si&egrave;cles; et on sonnait au petit portail du pr&ecirc;tre.
+Son jardinet et sa maison &eacute;taient surplomb&eacute;s par le ch&acirc;teau, par tout le
+chaos des murailles et des tours rouges, &eacute;br&eacute;ch&eacute;es, fendill&eacute;es,
+croulantes. Une immense paix semblait sortir de ces ruines a&eacute;riennes, un
+immense silence semblait s'en d&eacute;gager, qui planait, intimidant, sur
+toutes les choses du voisinage...</p>
+
+<p>Toujours tr&egrave;s longs, les d&icirc;ners que donnait ce bon vieux pr&ecirc;tre; souvent
+m&ecirc;me, c'&eacute;taient des bombances m&eacute;ridionales auxquelles plusieurs des
+notables de la r&eacute;gion &eacute;taient convi&eacute;s. Dix ou quinze plats se
+succ&eacute;daient, accompagn&eacute;s des fruits les plus dor&eacute;s, les plus beaux, et
+des vins les plus choisis parmi ceux que la contr&eacute;e produisait si
+abondamment en ce temps-l&agrave;.</p>
+
+<p>On restait &agrave; table plusieurs heures d'affil&eacute;e par les chaudes apr&egrave;s-midi
+d'ao&ucirc;t ou de septembre, et moi, seul enfant dans la compagnie, je ne
+tenais pas en place, troubl&eacute; surtout par le voisinage &eacute;crasant de ce
+ch&acirc;teau: d&egrave;s le second service, je demandais la permission de m'en
+aller. Une vieille servante sortait alors avec moi et venait m'ouvrir la
+premi&egrave;re porte des murailles f&eacute;odales de Castelnau; puis elle me
+confiait les clefs des immenses ruines et je m'y enfon&ccedil;ais seul, avec
+une d&eacute;licieuse crainte, par un chemin d&eacute;j&agrave; familier, franchissant des
+portes &agrave; ponts-levis, des remparts qui se superposaient.</p>
+
+<p>Donc, j'&eacute;tais seul et pour de longs moments, assur&eacute; de ne voir para&icirc;tre
+personne avant une heure ou deux; libre d'errer au milieu de ce d&eacute;dale,
+ma&icirc;tre dans ce haut et triste domaine. Oh! les moments de r&ecirc;ve que j'y
+ai pass&eacute;s!... D'abord je faisais le tour des terrasses, surplombant
+l'ab&icirc;me des bois vus par en dessus; des &eacute;tendues infinies se d&eacute;roulaient
+de tous c&ocirc;t&eacute;s; des rivi&egrave;res tra&ccedil;aient &ccedil;&agrave; et l&agrave; sur les lointains des
+lacets d'argent, et, &agrave; travers l'atmosph&egrave;re limpide de l'&eacute;t&eacute;, mes yeux
+plongeaient jusque dans des provinces voisines. Beaucoup de calme
+semblait r&eacute;pandu sur ce recoin de France, qui vivait de sa petite vie
+propre, un peu comme au bon vieux temps, et qu'aucune ligne de chemin de
+fer ne traversait encore...</p>
+
+<p>Puis je p&eacute;n&eacute;trais dans l'int&eacute;rieur des ruines, dans les cours, les
+escaliers, les galeries vides; je montais dans les tours, faisant lever
+des vols de pigeons, ou bien d&eacute;rangeant de leur sommeil des
+chauves-souris et des chouettes. Il y avait au premier &eacute;tage des
+enfilades de salles immenses, encore couvertes, obscures, auvents
+toujours ferm&eacute;s, o&ugrave; je m'enfon&ccedil;ais, avec de d&eacute;licieuses terreurs,
+&eacute;coulant le bruit de mes pas dans cette sonorit&eacute; s&eacute;pulcrale; je passais
+en revue les &eacute;tranges peintures gothiques, les fresques effac&eacute;es, ou les
+ornements encore dor&eacute;s, chim&egrave;res et guirlandes de bizarres fleurs,
+ajout&eacute;s l&agrave; &agrave; l'&eacute;poque de la Renaissance; tout un pass&eacute; de fantastique et
+farouche magnificence, agrandi jusqu'&agrave; l'&eacute;pouvante, m'apparaissait alors
+noy&eacute; dans un vague de lointain, mais tr&egrave;s &eacute;clair&eacute;, par ce m&ecirc;me soleil du
+Midi qui chauffait autour de moi les pierres rouges de ces ruines
+abandonn&eacute;es. Et, &agrave; pr&eacute;sent que je remets ce Castelnau &agrave; son vrai point,
+le regardant en souvenir avec mes yeux qui ont entrevu toutes les
+splendeurs de la terre, je continue de penser que ce ch&acirc;teau enchant&eacute; de
+mon enfance &eacute;tait bien, dans son site charmant, un des plus somptueux
+d&eacute;bris de la France f&eacute;odale...</p>
+
+<p>Oh! dans une tour, certaine chambre avec poutrelles bleu de roi sem&eacute;es
+de rosaces et de blasons d'or!... Aucun lieu ne m'a jamais apport&eacute; une
+plus intime impression de moyen &acirc;ge! Au milieu de ce silence de
+n&eacute;cropole, accoud&eacute; l&agrave;, seul, &agrave; une petite fen&ecirc;tre aux &eacute;paisses parois,
+je contemplais les lointains verdoyants d'en dessous, cherchant &agrave; me
+repr&eacute;senter, sur ces sentiers aper&ccedil;us &agrave; vol d'oiseau, des chevauch&eacute;es
+d'hommes d'armes, ou des cort&egrave;ges de nobles ch&acirc;telaines en hennin... Et,
+pour moi, &eacute;lev&eacute; dans les plaines unies, un des plus singuliers charmes
+de ce lieu &eacute;tait ce grand vide bleu&acirc;tre des lointains, qu'on apercevait
+par toutes les ouvertures, meurtri&egrave;res, trous quelconques des
+appartements ou des tours, et qui, tout de suite, me donnait le
+sentiment si nouveau des excessives hauteurs.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XLVII" id="XLVII"></a>XLVII</h3>
+
+
+<p>Les lettres de mon fr&egrave;re, &eacute;crites serr&eacute; sur leur papier tr&egrave;s mince,
+continuaient d'arriver de temps &agrave; autre, sans r&eacute;gularit&eacute;, au hasard des
+navires &agrave; voiles qui passaient par l&agrave;-bas, dans le Grand Oc&eacute;an. Il y en
+avait de particuli&egrave;res pour moi, de bien longues m&ecirc;me, avec
+d'inoubliables descriptions. D&eacute;j&agrave; je savais plusieurs mots de la langue
+d'Oc&eacute;anie aux consonances douces; dans les r&ecirc;ves de mes nuits, je voyais
+souvent l'&icirc;le d&eacute;licieuse et m'y promenais; elle hantait mon imagination
+comme une patrie chim&eacute;rique, d&eacute;sir&eacute;e ardemment mais inaccessible, situ&eacute;e
+sur une autre plan&egrave;te.</p>
+
+<p>Or, pendant notre s&eacute;jour chez les cousins du Midi, une de ces lettres &agrave;
+mon adresse me parvint, r&eacute;exp&eacute;di&eacute;e par mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>J'allai la lire sur le toit du grenier, du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; s&eacute;chaient les prunes.
+Il me parlait longuement d'un lieu appel&eacute; Fata&uuml;a, qui &eacute;tait une vall&eacute;e
+profonde entre d'abruptes montagnes; &laquo;une demi-nuit perp&eacute;tuelle y
+r&eacute;gnait, sous de grands arbres inconnus, et la fra&icirc;cheur des cascades y
+entretenait des tapis de foug&egrave;res rares&raquo;... oui... j'entrevoyais cela
+tr&egrave;s bien, beaucoup mieux, &agrave; pr&eacute;sent que j'avais, moi aussi, autour de
+moi des montagnes et des vall&eacute;es humides remplies de foug&egrave;res... Du
+reste, c'&eacute;tait d&eacute;crit d'une fa&ccedil;on pr&eacute;cise et compl&egrave;te: il ne se doutait
+pas, mon fr&egrave;re, de la s&eacute;duction dangereuse que ses lettres exer&ccedil;aient
+d&eacute;j&agrave; sur l'enfant qu'il avait laiss&eacute; si attach&eacute; au foyer familial, si
+tranquille, si religieux...</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait seulement dommage, me disait-il en terminant, que l'&icirc;le
+d&eacute;licieuse n'e&ucirc;t pas une porte de sortie donnant quelque part sur la
+cour de notre maison, sur le grand berceau de ch&egrave;vrefeuille, par
+exemple, derri&egrave;re les grottes du bassin...&raquo;</p>
+
+<p>Cette id&eacute;e d'une sortie d&eacute;rob&eacute;e ouvrant dans le mur de notre fond de
+cour, ce rapprochement surtout entre ce petit bassin construit par mon
+fr&egrave;re et la lointaine Oc&eacute;anie, me frapp&egrave;rent singuli&egrave;rement et, la nuit
+suivante, voici quel fut mon r&ecirc;ve:</p>
+
+<p>J'entrais dans cette cour; c'&eacute;tait par un cr&eacute;puscule de mort, comme
+apr&egrave;s que le soleil se serait &eacute;teint pour jamais; il y avait dans les
+choses, dans l'air, une de ces indicibles d&eacute;solations de r&ecirc;ve, qu'&agrave;
+l'&eacute;tat de veille on n'est m&ecirc;me plus capable de concevoir.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; au fond, pr&egrave;s de ce petit bassin tant aim&eacute;, je me sentis m'&eacute;lever
+de terre comme un oiseau qui prend son vol. D'abord, je flottai ind&eacute;cis
+comme une chose trop l&eacute;g&egrave;re, puis je franchis le mur vers le sud-ouest,
+dans la direction de l'Oc&eacute;anie; je ne me voyais point d'ailes, et je
+volais couch&eacute; sur le dos, dans une angoisse de vertige et de chute; je
+prenais une effroyable vitesse, comme celle des pierres de fronde, des
+astres fous tournoyant dans le vide; au-dessous de moi fuyaient des mers
+et des mers, bl&ecirc;mes et confuses, toujours par ce m&ecirc;me cr&eacute;puscule de
+monde qui va finir... Et, apr&egrave;s quelques secondes, subitement, les
+grands arbres de la vall&eacute;e de Fata&uuml;a m'entour&egrave;rent dans l'obscurit&eacute;:
+j'&eacute;tais arriv&eacute;.</p>
+
+<p>L&agrave;, dans ce site, je continuai de r&ecirc;ver, mais en cessant de croire &agrave; mon
+r&ecirc;ve,&mdash;tant l'impossibilit&eacute; d'&ecirc;tre jamais r&eacute;ellement l&agrave;-bas s'imposait &agrave;
+mon esprit,&mdash;et puis, trop souvent, j'avais &eacute;t&eacute; dupe de ces visions-l&agrave;,
+qui s'en allaient toujours avec le sommeil. Je redoutais seulement de me
+r&eacute;veiller, tant cette illusion, m&ecirc;me incompl&egrave;te, me ravissait ainsi.
+Cependant, les tapis de foug&egrave;res rares &eacute;taient bien l&agrave;; dans la nuit
+plus &eacute;paisse, presque &agrave; t&acirc;tons, j'en cueillais, en me disant: &laquo;Au moins
+ces plantes, elles doivent &ecirc;tre r&eacute;elles apr&egrave;s tout, puisque je les
+touche, puisque je les ai dans ma main; elles ne pourront pas s'envoler
+quand mon r&ecirc;ve s'&eacute;vanouira.&raquo; Et je les serrais de toutes mes forces,
+pour &ecirc;tre plus s&ucirc;r de les retenir...</p>
+
+<p>Je me r&eacute;veillai. Le beau jour d'&eacute;t&eacute; se levait; dans le village, les
+bruits de la vie &eacute;taient commenc&eacute;s: le continuel jacassement des poules,
+d&eacute;j&agrave; en promenade par les rues, et le va-et-vient du m&eacute;tier des
+tisserands, me rendant du premier coup la notion du lieu o&ugrave; j'&eacute;tais. Ma
+main vide restait encore ferm&eacute;e, crisp&eacute;e, les ongles presque marqu&eacute;s sur
+la chair, pour mieux garder l'imaginaire bouquet de Fata&uuml;a, l'impalpable
+rien du r&ecirc;ve...</p>
+
+
+
+<h3><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a>XLVIII</h3>
+
+
+<p>Tr&egrave;s vite je m'&eacute;tais attach&eacute; &agrave; mon grand cousin et &agrave; ma grande cousine
+de l&agrave;-bas, les tutoyant comme si je les avais toujours connus. Je crois
+qu'il faut le lien du sang pour cr&eacute;er de ces intimit&eacute;s d'embl&eacute;e, entre
+gens qui, la veille, ignoraient m&ecirc;me l'existence les uns des autres.
+J'aimais aussi mon oncle et ma tante; ma tante surtout, qui me g&acirc;tait un
+peu, qui &eacute;tait extr&ecirc;mement bonne et belle &agrave; regarder encore, malgr&eacute; ses
+soixante ans, malgr&eacute; ses cheveux tout gris, sa mise de grand'm&egrave;re. Elle
+&eacute;tait une personne comme il n'en existera bient&ocirc;t plus, &agrave; notre &eacute;poque
+o&ugrave; tout se nivelle et tout se ressemble. N&eacute;e dans les environs, d'une
+des familles les plus anciennes, elle n'&eacute;tait jamais sortie de cette
+province de France; ses mani&egrave;res, son hospitalit&eacute; aimable, sa
+courtoisie, portaient un cachet local, et ce d&eacute;tail &eacute;tait pour me
+plaire.</p>
+
+<p>Par opposition avec mon petit pass&eacute; calfeutr&eacute;, je vivais ici
+compl&egrave;tement dehors, dans les chemins, sur les portes, dans les rues.</p>
+
+<p>Et elles &eacute;taient &eacute;tranges et charmantes pour moi, ces rues &eacute;troites,
+pav&eacute;es de cailloux noirs comme en Orient, et bord&eacute;es de maisons
+gothiques ou Louis XIII.</p>
+
+<p>Je connaissais &agrave; pr&eacute;sent tous les recoins, places, carrefours, ruelles
+de ce village, et la plupart des bonnes gens campagnards qui y
+habitaient.</p>
+
+<p>Ces femmes qui passaient devant la maison de mon oncle, paysannes avec
+des goitres, revenant des champs et des vignes avec des corbeilles de
+fruits sur la t&ecirc;te, s'arr&ecirc;taient toujours pour m'offrir les raisins les
+plus dor&eacute;s, les plus d&eacute;licieuses p&ecirc;ches.</p>
+
+<p>Et j'&eacute;tais charm&eacute; aussi de ce patois m&eacute;ridional, de ces chants
+montagnards, de tout cet incontestable d&eacute;paysement, dont l'impression me
+revenait de partout &agrave; la fois.</p>
+
+<p>Encore aujourd'hui, quand il m'arrive de jeter les yeux sur quelqu'un de
+ces objets que je rapportais de l&agrave;-bas pour mon mus&eacute;e, ou sur quelqu'une
+de ces petites lettres que j'&eacute;crivais chaque jour &agrave; ma m&egrave;re, je sens
+tout &agrave; coup comme du soleil, de l'&eacute;tranget&eacute; neuve, des odeurs de fruits
+du Midi, de l'air vif de montagne, et je vois bien alors qu'avec mes
+longues descriptions, dans ces pages mortes, je n'ai rien su mettre de
+tout cela.</p>
+
+
+
+<h3><a name="XLIX" id="XLIX"></a>XLIX</h3>
+
+
+<p>Ces petits de Sainte-Hermangarde, dont on m'avait depuis si longtemps
+parl&eacute;, arriv&egrave;rent &agrave; la mi-septembre. Leur ch&acirc;teau de Sainte-Hermangarde
+&eacute;tait situ&eacute; au nord, du c&ocirc;t&eacute; de la Corr&egrave;ze; et ils venaient tous les ans
+passer ici l'automne, dans un tr&egrave;s vieil h&ocirc;tel d&eacute;labr&eacute; qui touchait &agrave;
+l'habitation de mon oncle.</p>
+
+<p>Deux gar&ccedil;ons cette fois, et un peu mes a&icirc;n&eacute;s. Mais, contrairement &agrave; ce
+que j'avais craint, leur compagnie me plut tout de suite. Habitu&eacute;s &agrave;
+vivre une partie de l'ann&eacute;e &agrave; la campagne sur leurs terres, ils avaient
+d&eacute;j&agrave; des fusils, de la poudre; ils chassaient. Ils apport&egrave;rent donc dans
+mes jeux une note tout &agrave; fait nouvelle. Leur domaine de Bories devint un
+de nos centres d'op&eacute;rations; l&agrave; tout &eacute;tait &agrave; nos ordres, les gens, les
+b&ecirc;tes et les granges. Et un de nos amusements favoris pendant cette fin
+de vacances fut de construire d'&eacute;normes ballons de papier, de deux ou
+trois m&egrave;tres de haut, que nous gonflions en br&ucirc;lant au-dessous des
+gerbes de foin, et puis que nous regardions s'&eacute;lever, partir, se perdre
+au loin dans les champs ou les bois.</p>
+
+<p>Mais ces petits de Sainte-Hermangarde &eacute;taient, eux aussi, des enfants un
+peu &agrave; part, &eacute;lev&eacute;s par un pr&eacute;cepteur dans des id&eacute;es diff&eacute;rentes de
+celles qui se prennent au lyc&eacute;e; quand il y avait divergence d'avis
+entre nous pour ces jeux, c'&eacute;tait &agrave; qui c&eacute;derait par courtoisie; et
+alors leur contact ne pouvait gu&egrave;re me pr&eacute;parer aux froissements de
+l'avenir.</p>
+
+<p>Or, un jour, ils vinrent gentiment me faire cadeau d'un papillon fort
+rare: le &laquo;citron-aurore&raquo;, qui est d'un jaune p&acirc;le un peu vert, comme le
+&laquo;citron&raquo; commun, mais qui porte, sur les ailes sup&eacute;rieures, une sorte de
+nuage d&eacute;licieusement rose, d'une teinte de soleil levant. C'&eacute;tait,
+disaient-ils, dans leur domaine de Bories, sur les regains d'automne,
+qu'ils venaient de le prendre&mdash;avec tant de pr&eacute;cautions du reste
+qu'aucune trace de leurs doigts n'apparaissait sur ses couleurs
+fra&icirc;ches. Et quand je le re&ccedil;us de leurs mains, vers midi, dans le
+vestibule de la maison de mon oncle, toujours ferm&eacute; dans la journ&eacute;e &agrave;
+cause de la lourde chaleur du dehors, on entendait, &agrave; la cantonade, mon
+grand cousin qui chantait, d'une voix att&eacute;nu&eacute;e en fausset plaintif de
+montagnard. Il se faisait quelquefois cette voix-l&agrave;, qui me causait
+maintenant une m&eacute;lancolie &eacute;trange dans le silence des derniers midis de
+septembre. Et c'&eacute;tait toujours pour recommencer la m&ecirc;me vieille chanson:
+&laquo;Ah! ah! la bonne histoire...&raquo; qu'il laissait aussit&ocirc;t mourir sans
+l'achever jamais. &Agrave; partir de ce moment donc, le domaine de Bories, le
+papillon aurore, et le petit refrain m&eacute;lancolique de la &laquo;bonne histoire&raquo;
+furent ins&eacute;parablement li&eacute;s dans mon souvenir...</p>
+
+<p>Vraiment, je crains de parler trop souvent de ces associations
+incoh&eacute;rentes d'images qui m'&eacute;taient jadis si habituelles; c'est la
+derni&egrave;re fois, je n'y reviendrai plus. Mais on verra combien il &eacute;tait
+important, pour ce qui va suivre, de noter encore cette association-l&agrave;.</p>
+
+
+
+<h3><a name="L" id="L"></a>L</h3>
+
+
+<p>Nous rev&icirc;nmes au commencement d'octobre. Mais un &eacute;v&eacute;nement bien p&eacute;nible
+pour moi marqua ce retour: on me mit au coll&egrave;ge! Comme externe bien
+entendu; et encore allait-il sans dire que je serais toujours conduit et
+ramen&eacute;, par crainte des mauvaises fr&eacute;quentations. Mon temps d'&eacute;tudes
+universitaires devait se r&eacute;duire &agrave; quatre ann&eacute;es de l'externat le plus
+libre et le plus fantaisiste.</p>
+
+<p>Mais c'est &eacute;gal, &agrave; partir de cette date fatale, mon histoire se g&acirc;te
+beaucoup.</p>
+
+<p>La rentr&eacute;e &eacute;tait &agrave; deux heures de l'apr&egrave;s-midi, et par une de ces
+d&eacute;licieuses journ&eacute;es d'octobre, chaudes, tranquillement ensoleill&eacute;es,
+qui sont comme un adieu tr&egrave;s m&eacute;lancolique de f&ecirc;t&eacute;. Il e&ucirc;t fait si beau,
+h&eacute;las! l&agrave;-bas, sur les montagnes, dans les bois effeuill&eacute;s, dans les
+vignes roussies!</p>
+
+<p>Au milieu d'un flot d'enfants qui parlaient tous &agrave; la fois, je p&eacute;n&eacute;trai
+dans ce lieu de souffrance. Ma premi&egrave;re impression fut toute
+d'&eacute;tonnement et de d&eacute;go&ucirc;t, devant la laideur des mots barbouill&eacute;s
+d'encre, et devant les vieux bancs de bois luisants, us&eacute;s, taillad&eacute;s &agrave;
+coups de canif, o&ugrave; l'on sentait que tant d'&eacute;coliers avaient souffert.
+Sans me conna&icirc;tre, ils me tutoyaient, mes nouveaux compagnons, avec des
+airs protecteurs ou m&ecirc;me narquois; moi, je les d&eacute;visageais timidement,
+les trouvant effront&eacute;s et, pour la plupart, fort mal tenus.</p>
+
+<p>J'avais douze ans et demi, et j'entrais en troisi&egrave;me; mon professeur
+particulier avait d&eacute;clar&eacute; que j'&eacute;tais de force &agrave; suivre, si je voulais,
+bien que mon petit savoir f&ucirc;t tr&egrave;s in&eacute;gal. On composait ce premier jour,
+en version latine, pour le classement d'entr&eacute;e, et je me rappelle que
+mon p&egrave;re m'attendait lui-m&ecirc;me assez anxieusement &agrave; la sortie de cette
+s&eacute;ance d'essai. Je lui r&eacute;pondis que j'&eacute;tais second sur une quinzaine,
+&eacute;tonn&eacute; qu'il par&ucirc;t attacher tant d'importance &agrave; une chose qui
+m'int&eacute;ressait si peu. &Ccedil;a m'&eacute;tait bien &eacute;gal &agrave; moi! Navr&eacute; comme j'&eacute;tais,
+en quoi ce d&eacute;tail pouvait-il m'atteindre?</p>
+
+<p>Plus tard, du reste, je n'ai pas connu davantage l'&eacute;mulation. &Ecirc;tre
+dernier m'a toujours paru le moindre des maux qu'un coll&eacute;gien est
+appel&eacute; &agrave; souffrir.</p>
+
+<p>Les semaines qui suivirent furent affreusement p&eacute;nibles. Vraiment je
+sentais mon intelligence se r&eacute;tr&eacute;cir sous la multiplicit&eacute; des devoirs et
+des pensums; m&ecirc;me le champ de mes petits r&ecirc;ves se formait peu &agrave; peu. Les
+premiers brouillards, les premi&egrave;res journ&eacute;es grises ajoutaient &agrave; tout
+cela leur d&eacute;sol&eacute;e tristesse. Les ramoneurs savoyards &eacute;taient aussi
+revenus, poussant leur cri d'automne, qui d&eacute;j&agrave;, les ann&eacute;es pr&eacute;c&eacute;dentes,
+me serrait le c&#339;ur &agrave; me faire pleurer. Quand on est enfant, l'approche
+d'un hiver am&egrave;ne des impressions irraisonn&eacute;es de fin de toutes choses,
+de mort par le sombre et par le froid; les dur&eacute;es semblent si longues, &agrave;
+cet &acirc;ge, qu'on n'entrevoit m&ecirc;me pas le renouveau d'apr&egrave;s qui ram&egrave;nera
+tout.</p>
+
+<p>Non, c'est quand on est d&eacute;j&agrave; pas mal avanc&eacute; dans la vie et qu'il
+faudrait au contraire faire plus de cas de ses saisons compt&eacute;es, c'est
+seulement alors qu'on regarde un hiver comme rien.</p>
+
+<p>J'avais un calendrier o&ugrave; j'effa&ccedil;ais lentement les jours; vraiment, au
+d&eacute;but de cette ann&eacute;e de coll&egrave;ge, j'&eacute;tais oppress&eacute; par la perspective de
+tant de mois, et de mois interminables comme ils &eacute;taient alors, dont il
+faudrait subir le passage avant d'atteindre seulement ces vacances de
+P&acirc;ques, ce r&eacute;pit de huit jours dans l'ennui et la souffrance; j'&eacute;tais
+sans courage, parfois j'avais des instants de d&eacute;sespoir, devant la
+longueur tra&icirc;nante du temps.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t le froid, le vrai froid vint, aggravant encore les choses. Oh!
+ces retours du coll&egrave;ge, les matins de d&eacute;cembre, quand pendant deux
+mortelles heures on s'&eacute;tait chauff&eacute; &agrave; l'horrible charbon de terre, et
+qu'il fallait subir le vent glac&eacute; de la rue pour rentrer chez soi! Les
+autres petits gambadaient, sautaient, se poussaient, savaient faire des
+glissades quand par hasard les ruisseaux &eacute;taient gel&eacute;s... Moi, je ne
+savais pas, et puis cela m'e&ucirc;t sembl&eacute; de la plus haute inconvenance; du
+reste on me ramenait et je revenais pos&eacute;ment, transi; humili&eacute; d'&ecirc;tre
+conduit, raill&eacute; quelquefois par les autres, pas populaire parmi ceux de
+ma classe, et d&eacute;daigneux de ces compagnons de cha&icirc;ne avec lesquels je ne
+me sentais pas une id&eacute;e commune.</p>
+
+<p>Le jeudi m&ecirc;me, il y avait des devoirs qui duraient tout le jour. Des
+pensums aussi, d'absurdes pensums, que je b&acirc;clais d'une affreuse
+&eacute;criture d&eacute;form&eacute;e, ou par lesquels j'essayais toutes les ruses
+&eacute;coli&egrave;res, d&eacute;calcages et porte-plumes &agrave; cinq becs.</p>
+
+<p>Et dans mon d&eacute;go&ucirc;t de la vie, je ne me soignais m&ecirc;me plus; je recevais
+maintenant des remontrances pour &ecirc;tre mal peign&eacute;, pour avoir les mains
+sales (d'encre s'entend)... Mais si j'insistais, je finirais par mettre
+dans mon r&eacute;cit tout le p&acirc;le ennui de ce temps-l&agrave;.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LI" id="LI"></a>LI</h3>
+
+
+<p>&laquo;<i>G&acirc;teaux! g&acirc;teaux! mes bons g&acirc;teaux tout chauds</i>!&raquo; Elle avait repris
+ses courses nocturnes, son pas rapide et son refrain, la bonne vieille
+marchande. R&eacute;guli&egrave;re comme un automate, elle passait, avec le m&ecirc;me
+empressement, aux m&ecirc;mes heures. Et les longues veill&eacute;es d'hiver &eacute;taient
+recommenc&eacute;es, pareilles &agrave; celles de tant d'ann&eacute;es pr&eacute;c&eacute;dentes, pareilles
+encore &agrave; celles de deux ou trois ann&eacute;es qui suivirent.</p>
+
+<p>&Agrave; huit heures toujours, les dimanches soir, arrivaient nos voisins les
+D***, avec Lucette, et d'autres voisins aussi, avec une toute petite
+fille appel&eacute;e Marguerite qui venait de se glisser dans mon intimit&eacute;.</p>
+
+<p>Cette ann&eacute;e-l&agrave;, un nouveau divertissement fut inaugur&eacute;, pour la cl&ocirc;ture
+de ces soir&eacute;es des dimanches d'hiver sur lesquelles flottait plus
+attristante que jamais la pens&eacute;e des devoirs du lendemain. Apr&egrave;s le th&eacute;,
+quand je pressentais que c'&eacute;tait fini, qu'on allait partir, j'entra&icirc;nais
+cette petite Marguerite dans la salle &agrave; manger, et nous nous mettions &agrave;
+courir comme des fous autour de la table ronde, faisant &agrave; qui
+attraperait l'autre, avec une esp&egrave;ce de rage. Elle &eacute;tait tout de suite
+attrap&eacute;e, cela va sans dire, moi presque jamais; aussi &eacute;tait-ce toujours
+elle qui poursuivait, et avec acharnement, en frappant des mains sur la
+table, en criant, en menant un tapage d'enfer. &Agrave; la fin, les tapis
+&eacute;taient retourn&eacute;s, les chaises d&eacute;rang&eacute;es, tout au pillage. Nous
+trouvions cela stupide, nous les premiers,&mdash;et c'&eacute;tait du reste beaucoup
+plus enfant que mon &acirc;ge. Je ne savais m&ecirc;me rien de m&eacute;lancolique comme ce
+jeu des fins de dimanche, sur lequel planait l'effroi de recommencer
+demain matin la p&eacute;nible s&eacute;rie des classes. C'&eacute;tait simplement une
+mani&egrave;re de prolonger <i>in extremis</i> cette journ&eacute;e de tr&ecirc;ve; une mani&egrave;re
+de m'&eacute;tourdir &agrave; force de bruit. C'&eacute;tait aussi comme un d&eacute;fi jet&eacute; &agrave; ces
+devoirs qui n'&eacute;taient jamais faits, qui pesaient sur ma conscience, qui
+troubleraient bient&ocirc;t mon sommeil, et qu'il faudrait b&acirc;cler avec fi&egrave;vre
+demain matin dans ma chambre, &agrave; la lueur d'une bougie, ou &agrave; l'aube
+grise et glac&eacute;e, avant l'heure odieuse de repartir pour le coll&egrave;ge.</p>
+
+<p>On &eacute;tait un peu constern&eacute;, au salon, d'entendre de loin cette
+bacchanale; de voir surtout qu'elle m'amusait maintenant plus que les
+sonates &agrave; quatre mains, plus que la &laquo;belle berg&egrave;re&raquo; ou les &laquo;propos
+discordants&raquo;.</p>
+
+<p>Et ce tournoiement triste autour de cette table fut recommenc&eacute; tous les
+dimanches, sur la pointe de dix heures et demie, pendant au moins deux
+hivers... Le coll&egrave;ge ne me valait rien d&eacute;cid&eacute;ment, et encore moins les
+pensums; tout cela, qui m'avait pris trop tard et &agrave; rebours, me
+diminuait, m'&eacute;teignait, m'ab&ecirc;tissait. M&ecirc;me au point de vue du frottement
+avec mes pareils, le but qu'on avait cru atteindre &eacute;tait manqu&eacute; aussi
+compl&egrave;tement que possible. Peut-&ecirc;tre, si j'avais partag&eacute; leurs jeux et
+leurs bousculades... Mais je ne les voyais jamais qu'en classe, sous la
+f&eacute;rule des professeurs, c'&eacute;tait insuffisant; j'&eacute;tais d&eacute;j&agrave; devenu un
+petit &ecirc;tre trop sp&eacute;cial pour rien prendre de leur mani&egrave;re; alors je
+m'enfermais et m'accentuais encore plus dans la mienne. Presque tous
+plus &acirc;g&eacute;s et plus d&eacute;velopp&eacute;s que moi, ils &eacute;taient beaucoup plus d&eacute;lur&eacute;s
+aussi, et plus avanc&eacute;s pour les choses pratiques de la vie; de l&agrave; chez
+eux une sorte de piti&eacute; et d'hostilit&eacute; vis-&agrave;-vis de moi, que je leur
+rendais en d&eacute;dain, sentant combien ils auraient &eacute;t&eacute; incapables de me
+suivre dans certaines envol&eacute;es de mon imagination.</p>
+
+<p>Avec les petits paysans des montagnes ou les petits p&ecirc;cheurs de l'&icirc;le je
+n'avais jamais &eacute;t&eacute; fier; nous nous entendions par des c&ocirc;t&eacute;s communs de
+simplicit&eacute; un peu primitive et d'extr&ecirc;me enfantillage; &agrave; l'occasion,
+j'avais jou&eacute; avec eux comme avec des &eacute;gaux. Tandis que j'&eacute;tais fier avec
+ces enfants du coll&egrave;ge, qui, eux, me trouvaient bizarre et poseur. Il
+m'a fallu bien des ann&eacute;es pour corriger cet orgueil, pour redevenir
+simplement quelqu'un comme tout le monde; surtout pour comprendre qu'on
+n'est pas au-dessus de ses semblables, parce que&mdash;pour son propre
+malheur&mdash;on est prince et magicien dans le domaine du r&ecirc;ve...</p>
+
+
+
+<h3><a name="LII" id="LII"></a>LII</h3>
+
+
+<p>Le th&eacute;&acirc;tre de Peau-d'&Acirc;ne, tr&egrave;s agrandi en profondeur, avec une s&eacute;rie
+prolong&eacute;e de portants, &eacute;tait maintenant mont&eacute; &agrave; poste fixe chez tante
+Claire. La petite Jeanne, plus int&eacute;ress&eacute;e depuis les nouveaux
+d&eacute;ploiements de mise en sc&egrave;ne, venait plus souvent; elle peignait des
+fonds, sous mes ordres, et j'aimais ces moments-l&agrave; o&ugrave; je reprenais sur
+elle toute ma sup&eacute;riorit&eacute;. Nous poss&eacute;dions maintenant, dans nos
+r&eacute;serves, de pleines bo&icirc;tes de personnages ayant chacun leur nom et leur
+r&ocirc;le, et, pour les d&eacute;fil&eacute;s fantastiques, des r&eacute;giments de monstres, de
+b&ecirc;tes, de gnomes, model&eacute;s en p&acirc;te et peints &agrave; l'aquarelle.</p>
+
+<p>Je me souviens de notre satisfaction, de notre enthousiasme, le jour o&ugrave;
+fut essay&eacute; le grand d&eacute;cor circulaire sans portants qui repr&eacute;sentait le
+&laquo;vide&raquo;. Des petits nuages roses, &eacute;clair&eacute;s par c&ocirc;t&eacute; au jour frisant,
+erraient dans une &eacute;tendue bleue que des voiles de gaze rendaient
+ind&eacute;cise. Et le char d'une f&eacute;e aux cheveux de soie, train&eacute; par deux
+papillons, s'avan&ccedil;ait au milieu, soutenu par d'invisibles fils.</p>
+
+<p>Cependant rien n'aboutissait compl&egrave;tement, parce que nous ne savions pas
+nous borner; c'&eacute;taient chaque fois des conceptions nouvelles, toujours
+de plus &eacute;tonnants projets, et la r&eacute;p&eacute;tition g&eacute;n&eacute;rale &eacute;tait recul&eacute;e de
+mois en mois, jusque dans un avenir improbable...</p>
+
+<p>Toutes les entreprises de ma vie auront, ou ont eu d&eacute;j&agrave;, le sort de
+cette Peau-d'&Acirc;ne...</p>
+
+
+
+<h3><a name="LIII" id="LIII"></a>LIII</h3>
+
+
+<p>Parmi ces professeurs qui s&eacute;virent si cruellement contre moi pendant mes
+ann&eacute;es de coll&egrave;ge&mdash;et qui avaient tous des surnoms&mdash;les plus terribles,
+sans contredit, furent le B&#339;uf Apis et le Grand-Singe-Noir. (J'esp&egrave;re
+que s'ils lisaient ceci, ils comprendraient &agrave; quel point de vue enfantin
+je me replace pour l'&eacute;crire. Si je les retrouvais aujourd'hui, j'irais
+sans nul doute &agrave; eux la main tendue, en m'excusant d'avoir &eacute;t&eacute; leur
+&eacute;l&egrave;ve tr&egrave;s indocile).</p>
+
+<p>Oh! le Grand-Singe surtout, je le ha&iuml;ssais! Quand du haut de sa chaire
+il laissait tomber cette phrase: &laquo;Vous me ferez cent lignes, vous, le
+petit sucr&eacute; l&agrave;-bas!&raquo; je lui aurais saut&eacute; &agrave; la figure comme un chat
+outrag&eacute;. Il a, le premier, &eacute;veill&eacute; en moi ces violences soudaines qui
+devaient faire partie de mon caract&egrave;re d'homme et que rien ne laissait
+pr&eacute;voir chez l'enfant plut&ocirc;t patient et doux que j'&eacute;tais.</p>
+
+<p>Et cependant, il serait inexact de dire que j'aie &eacute;t&eacute; tout &agrave; fait un
+mauvais &eacute;l&egrave;ve; in&eacute;gal plut&ocirc;t, &agrave; surprises; un jour premier, dernier le
+lendemain, mais restant en somme dans une moyenne acceptable, avec
+toujours, &agrave; la fin de l'ann&eacute;e, les prix de version.</p>
+
+<p>Rien que ceux-l&agrave;, par exemple,&mdash;et je m'&eacute;tonnais que tout le monde ne
+les e&ucirc;t pas, tant cela me semblait facile. J'avais au contraire le th&egrave;me
+extr&ecirc;mement rebelle; la narration, encore davantage.</p>
+
+<p>Je d&eacute;sertais de plus en plus mon propre bureau, et c'&eacute;tait chez tante
+Claire, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'ours aux pralines, que je subissais avec plus de
+r&eacute;signation la torture des devoirs; sur le mur, dans un recoin cach&eacute; de
+la boiserie de cette chambre, un portrait &agrave; la plume du Grand-Singe
+subsiste encore, avec d'autres bonshommes de fantaisie; l'encre a p&acirc;li,
+jauni, mais on les a respect&eacute;s et, quand je les regarde, je retrouve
+encore du mortel ennui, de l'&eacute;touffement glac&eacute;,&mdash;des impressions de
+coll&egrave;ge, enfin.</p>
+
+<p>Tante Claire &eacute;tait plus que jamais ma ressource, par ces temps durs,
+cherchant toujours mes mots dans les dictionnaires et se condamnant m&ecirc;me
+souvent &agrave; faire &agrave; ma place, d'une &eacute;criture imit&eacute;e, les pensums du
+Grand-Singe.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LIV" id="LIV"></a>LIV</h3>
+
+
+<p>&mdash;Apporte-moi, je te prie, le... deuxi&egrave;me... non, le troisi&egrave;me... tiroir
+de ma chiffonni&egrave;re.</p>
+
+<p>C'est maman qui parle, s'amusant elle-m&ecirc;me de ces tiroirs qu'elle me
+demande chaque jour depuis des ann&eacute;es,&mdash;et quelquefois pour le seul
+plaisir de me les demander, sans en avoir un besoin bien r&eacute;el. (C'&eacute;tait
+un des premiers services que j'avais su lui rendre &eacute;tant tout petit: lui
+apporter suivant les cas l'un ou l'autre de ces tiroirs en miniature. Et
+la tradition nous en est longtemps rest&eacute;e.)</p>
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;poque de ma vie o&ugrave; j'en suis arriv&eacute;, c'est g&eacute;n&eacute;ralement le soir que
+se passe cette promenade de tiroirs, &agrave; mon retour du coll&egrave;ge, quand d&eacute;j&agrave;
+le jour baisse; maman est assise &agrave; sa place accoutum&eacute;e, causant ou
+brodant pr&egrave;s de sa fen&ecirc;tre, sa corbeille &agrave; ouvrage devant elle; et la
+chiffonni&egrave;re, dont les diff&eacute;rents compartiments lui deviennent tour &agrave;
+tour utiles, est situ&eacute;e assez loin, dans l'antichambre.</p>
+
+<p>Une chiffonni&egrave;re Louis XV, bien v&eacute;n&eacute;rable pour avoir appartenu &agrave; nos
+grand-grand'm&egrave;res. On y trouve de tr&egrave;s anciennes petites bo&icirc;tes
+peinturlur&eacute;es, qui ont d&ucirc; &ecirc;tre l&agrave; de tout temps et que les doigts des
+a&iuml;eules touchaient sans doute chaque jour. Il va sans dire que je
+connais tous les secrets de ces compartiments, maintenus dans un ordre
+immuable; il y a l'&eacute;tage des soies, qui sont class&eacute;es dans des sacs en
+rubans; il y a celui des aiguilles, celui des petites soutaches et celui
+des petits crochets. Et l'arrangement de ces choses est tel encore sans
+doute que l'avaient con&ccedil;u les a&iuml;eules dont ma m&egrave;re a continu&eacute; la sainte
+activit&eacute;.</p>
+
+<p>Apporter ces tiroirs de chiffonni&egrave;re, a &eacute;t&eacute; une des joies, un des
+orgueils de ma premi&egrave;re enfance, et rien n'a chang&eacute; dans leur
+organisation depuis cette &eacute;poque-l&agrave;. Ils m'ont inspir&eacute; de tout temps le
+plus tendre respect; ils sont absolument m&ecirc;l&eacute;s pour moi &agrave; l'image de ma
+m&egrave;re et &agrave; tout ce que ces mains bienfaisantes, si agiles au travail, ont
+fabriqu&eacute; de jolies petites choses,&mdash;jusqu'&agrave; la derni&egrave;re de ses
+broderies, qui fut un mouchoir pour moi.</p>
+
+<p>Vers mes dix-sept ans, apr&egrave;s de terribles revers&mdash;&agrave; une &eacute;poque
+tourment&eacute;e que ce r&eacute;cit n'embrassera pas, mais dont je puis bien parler
+puisque j'ai d&eacute;j&agrave; tant de fois, dans de pr&eacute;c&eacute;dents chapitres, empi&eacute;t&eacute;
+sur l'avenir&mdash;il m'a fallu, pendant quelques mois envisager la terreur
+de me s&eacute;parer de cette maison familiale et de ce qu'elle contenait de si
+pr&eacute;cieux; alors, dans les moments o&ugrave; je me mettais &agrave; passer en revue,
+avec un recueillement fun&egrave;bre, tous les souvenirs qui allaient m'&ecirc;tre
+arrach&eacute;s, une de mes cruelles angoisses &eacute;tait de me dire: &laquo;Jamais plus
+je ne reverrai l'antichambre o&ugrave; &eacute;tait cette chiffonni&egrave;re, jamais plus je
+ne pourrai apporter &agrave; maman ces chers tiroirs...&raquo;</p>
+
+<p>Et sa corbeille &agrave; ouvrage, toujours celle d'autrefois, que je l'ai pri&eacute;e
+de ne jamais changer, m&ecirc;me malgr&eacute; un peu d'usure,&mdash;et les diff&eacute;rents
+petits bibelots qui s'y trouvent, &eacute;tuis, bo&icirc;tes pour les aiguilles,
+&eacute;crous pour tenir les broderies!&mdash;L'id&eacute;e que je pourrai conna&icirc;tre un
+temps o&ugrave; les mains bien aim&eacute;es qui touchent journellement ces choses ne
+les toucheront jamais plus, m'est une &eacute;pouvante horrible contre laquelle
+je ne me sens aucun courage. Tant que je vivrai, &eacute;videmment, on
+conservera tout tel quel, dans une tranquillit&eacute; de reliques; mais apr&egrave;s,
+&agrave; qui &eacute;cherra cet h&eacute;ritage qu'on ne comprendra plus; que deviendront
+ces pauvres petits riens que je ch&eacute;ris?</p>
+
+<p>Cette corbeille &agrave; ouvrage de maman et ces tiroirs de chiffonni&egrave;re, c'est
+sans doute ce que j'abandonnerai avec le plus de m&eacute;lancolie et
+d'inqui&eacute;tude, quand il faudra m'en aller de ce monde...</p>
+
+<p>Tr&egrave;s pu&eacute;ril en v&eacute;rit&eacute;, et j'en suis confus;&mdash;cependant je crois que je
+pleure presque, en &eacute;crivant cela...</p>
+
+
+
+<h3><a name="LV" id="LV"></a>LV</h3>
+
+
+<p>Avec le tracas toujours croissant des devoirs, depuis bien des mois je
+n'avais plus le temps de lire ma Bible, &agrave; peine de faire le matin ma
+pri&egrave;re.</p>
+
+<p>Je continuais d'aller tr&egrave;s r&eacute;guli&egrave;rement au temple chaque dimanche; du
+reste nous y allions tous ensemble. Je respectais le banc de famille,
+depuis si longtemps connu,&mdash;et cette place conservera m&ecirc;me toujours pour
+moi quelque chose d'&agrave; part, qui lui vient de ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; cependant, au temple, que ma foi ne cessait de recevoir les
+atteintes les plus redoutables: celles du froid et de l'ennui. En
+g&eacute;n&eacute;ral, les commentaires, les raisonnements humains, m'amoindrissaient
+toujours la Bible et l'&Eacute;vangile, m'enlevaient des parcelles de leur
+grande po&eacute;sie sombre et douce. Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s difficile de toucher
+&agrave; ces choses, devant un petit esprit comme le mien, sans les ab&icirc;mer. Le
+culte de chaque soir en famille ramenait seul en moi un vrai
+recueillement religieux parce qu'alors les voix qui lisaient ou qui
+priaient m'&eacute;taient ch&egrave;res, et cela changeait tout.</p>
+
+<p>Et puis, de mes contemplations continuelles des choses de la nature, de
+mes m&eacute;ditations devant les fossiles venus des montagnes ou des falaises
+et entass&eacute;s dans mon mus&eacute;e, naissait d&eacute;j&agrave;, au fin fond de moi-m&ecirc;me, un
+vague panth&eacute;isme inconscient.</p>
+
+<p>En somme, ma foi, encore tr&egrave;s enracin&eacute;e, tr&egrave;s vivante, &eacute;tait couverte &agrave;
+pr&eacute;sent d'un voile de sommeil, qui la laissait capable de se r&eacute;veiller &agrave;
+certaines heures, mais qui, en temps ordinaire, en annulait presque les
+effets. D'ailleurs, je me sentais troubl&eacute; pour prier; ma conscience,
+rest&eacute;e timor&eacute;e, n'&eacute;tait jamais tranquille quand je me mettais &agrave;
+genoux,&mdash;&agrave; cause de mes malheureux devoirs toujours plus ou moins
+escamot&eacute;s, &agrave; cause de mes r&eacute;bellions contre le B&#339;uf Apis ou le
+Grand-Singe, que j'&eacute;tais oblig&eacute; de cacher, de d&eacute;guiser quelquefois
+jusqu'&agrave; friser le mensonge. J'avais de cuisants remords de tout cela,
+des instants de d&eacute;tresse morale et alors, pour y &eacute;chapper, je me jetais
+plus qu'autrefois dans des jeux bruyants et des fous rires; &agrave; mes heures
+de conscience plus particuli&egrave;rement troubl&eacute;e, n'osant pas affronter le
+regard de mes parents, c'&eacute;tait avec les bonnes que je me r&eacute;fugiais, pour
+jouer &agrave; la paume, sauter &agrave; la corde, faire tapage.</p>
+
+<p>Il y avait bien deux ou trois ans que j'avais cess&eacute; de parler de ma
+vocation religieuse et je comprenais &agrave; pr&eacute;sent combien tout cela &eacute;tait
+fini, impossible; mais je n'avais rien trouv&eacute; d'autre pour mettre &agrave; la
+place. Et quand des &eacute;trangers demandaient &agrave; quelle carri&egrave;re on me
+destinait, mes parents, un peu anxieux de mon avenir, ne savaient que
+r&eacute;pondre; moi encore bien moins...</p>
+
+<p>Cependant mon fr&egrave;re, qui se pr&eacute;occupait, lui aussi, de cet avenir
+ind&eacute;chiffrable, &eacute;mit un jour l'id&eacute;e&mdash;dans une de ses lettres qui pour
+moi sentaient toujours les lointains pays enchant&eacute;s&mdash;que le mieux serait
+de faire de moi un ing&eacute;nieur, &agrave; cause de certaine pr&eacute;cision de mon
+esprit, de certaine facilit&eacute; pour les math&eacute;matiques, qui &eacute;tait, du
+reste, une anomalie dans mon ensemble. Et, apr&egrave;s qu'on m'eut consult&eacute; et
+que j'eus r&eacute;pondu n&eacute;gligemment: &laquo;Je veux bien, &ccedil;a m'est &eacute;gal,&raquo; la choses
+parut d&eacute;cid&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette p&eacute;riode pendant laquelle je fus destin&eacute; &agrave; l'&Eacute;cole polytechnique
+dura un peu plus d'un an. L&agrave; o&ugrave; ailleurs, qu'est-ce que cela pouvait me
+faire? Quand je regardais les hommes d'un certain &acirc;ge qui
+m'entouraient, m&ecirc;me ceux qui occupaient les positions les plus
+honorables, les plus justement respect&eacute;es auxquelles je pusse pr&eacute;tendre,
+et que je me disais: il faudra un jour &ecirc;tre comme l'un d'eux, vivre
+utilement, pos&eacute;ment, <i>dans un lieu donn&eacute;, dans une sph&egrave;re d&eacute;termin&eacute;e</i>,
+et puis vieillir, et ce sera tout... alors une d&eacute;sesp&eacute;rance sans bornes
+me prenait; je n'avais envie de rien de possible ni de raisonnable;
+j'aurais voulu plus que jamais rester un enfant, et la pens&eacute;e que les
+ann&eacute;es fuyaient, qu'il faudrait bient&ocirc;t, bon gr&eacute;, mal gr&eacute;, &ecirc;tre un
+homme, demeurait pour moi angoissante.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LVI" id="LVI"></a>LVI</h3>
+
+
+<p>Deux jours par semaine, pendant les classes d'histoire, j'&eacute;tais m&ecirc;l&eacute; aux
+&eacute;l&egrave;ves des cours de marine, qui portaient des ceintures rouges pour se
+donner des airs de matelots et qui dessinaient sur leurs cahiers des
+ancres ou des navires.</p>
+
+<p>Je ne songeais point &agrave; cette carri&egrave;re-l&agrave; pour moi-m&ecirc;me; &agrave; peine deux ou
+trois fois y avais-je arr&ecirc;t&eacute; mon esprit, mais plut&ocirc;t avec inqui&eacute;tude:
+c'&eacute;tait la seule cependant qui p&ucirc;t m'attirer par tout son c&ocirc;t&eacute; de
+voyages et d'aventures; mais elle m'effrayait aussi plus qu'aucun autre,
+&agrave; cause de ses longs exils que la foi ne m'aiderait plus &agrave; supporter
+comme au temps de ma vocation de missionnaire.</p>
+
+<p>S'en aller comme mon fr&egrave;re; quitter pour des ann&eacute;es ma m&egrave;re et tous
+ceux que j'aimais; pendant des ann&eacute;es, ne pas voir ma ch&egrave;re petite cour
+reverdir au printemps, ni les roses fleurir sur nos vieux murs, non, je
+ne me sentais pas ce courage.</p>
+
+<p>Surtout, il me semblait &eacute;tabli <i>a priori</i>, &agrave; cause sans doute de mon
+genre d'&eacute;ducation, qu'un tel m&eacute;tier, si rude, ne pouvait &ecirc;tre pour moi.
+Et je savais tr&egrave;s bien d'ailleurs, par quelques mots prononc&eacute;s en ma
+pr&eacute;sence, que si l'id&eacute;e folle m'en venait jamais, mes parents
+repousseraient cela bien loin, n'y consentiraient &agrave; aucun prix.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LVII" id="LVII"></a>LVII</h3>
+
+
+<p>Tr&egrave;s nostalgiques &agrave; pr&eacute;sent, les impressions que me causait mon mus&eacute;e,
+quand j'y montais les jeudis d'hiver, apr&egrave;s avoir fini mes devoirs ou
+mes pensums, et toujours un peu tard; la lumi&egrave;re baissant d&eacute;j&agrave;,
+l'&eacute;chapp&eacute;e de vue sur les grandes plaines s'embrumant en un gris ros&eacute;
+extr&ecirc;mement triste. Nostalgie de l'&eacute;t&eacute;, nostalgie du soleil et du Midi,
+amen&eacute;e par tous ces papillons du jardin de mon oncle, qui &eacute;taient rang&eacute;s
+l&agrave; sous des verres, par tous ces fossiles des montagnes, qui avaient &eacute;t&eacute;
+ramass&eacute;s l&agrave;-bas en compagnie des petits Peyral.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'avant-go&ucirc;t de ces regrets d'<i>ailleurs</i>, qui plus tard, apr&egrave;s
+les longs voyages aux pays chauds, devaient me g&acirc;ter mes retours au
+foyer, mes retours d'hiver.</p>
+
+<p>Oh! il y avait surtout le papillon &laquo;citron aurore&raquo;! &Agrave; certains moments,
+j'&eacute;prouvais un amer plaisir &agrave; le fixer, pour approfondir et chercher &agrave;
+comprendre la m&eacute;lancolie qui me venait de lui. Il &eacute;tait dans une vitrine
+du fond; ses deux nuances si fra&icirc;ches et si &eacute;tranges, comme celle d'une
+peinture de Chine, d'une robe de f&eacute;e, s'avivaient l'une par l'autre,
+formaient un ensemble lumineux quand venait le cr&eacute;puscule gris et quand
+d&eacute;j&agrave; les autres papillons ses voisins paraissaient ne plus &ecirc;tre que de
+vilaines petites chauves-souris noir&acirc;tres.</p>
+
+<p>D&egrave;s que mes yeux s'arr&ecirc;taient sur lui, j'entendais la chanson tra&icirc;nante,
+somnolente, en fausset montagnard: &laquo;Ah! ah! la bonne histoire!...&raquo; puis
+je revoyais le porche blanchi du domaine de Bories, au milieu d'un
+silence de soleil et d'&eacute;t&eacute;. Alors un immense regret me prenait des
+vacances pass&eacute;es; tristement je constatais le recul o&ugrave; elles &eacute;taient
+d&eacute;j&agrave; dans les temps accomplis et le lointain o&ugrave; se tenaient encore les
+vacances &agrave; venir; puis d'autres sentiments inexpressibles m'arrivaient
+aussi, sortis toujours des m&ecirc;mes insondables dessous, et compl&eacute;tant un
+bien &eacute;trange ensemble.</p>
+
+<p>Ce rapprochement du papillon, de la chanson et de Bories, continua
+longtemps de me causer des tristesses que tout ce que j'ai essay&eacute; de
+dire n'explique pas suffisamment; cela dura jusqu'&agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; un
+grand vent d'orage passa sur ma vie, emportant la plupart de ces petites
+choses d'enfance.</p>
+
+<p>Quelquefois, en pr&eacute;sence du papillon, dans le calme gris des soirs
+d'hiver, j'allais jusqu'&agrave; chanter moi-m&ecirc;me le petit refrain plaintif de
+la &laquo;bonne histoire&raquo; en me faisant la voix tr&egrave;s fl&ucirc;t&eacute;e qu'il fallait;
+alors le porche de Bories m'apparaissait plus nettement encore, lumineux
+et d&eacute;sol&eacute;, par un midi de septembre; c'&eacute;tait un peu comme l'association
+qui s'est faite plus tard dans ma t&ecirc;te entre les chants en fausset
+plaintif des Arabes et les blancheurs de leurs mosqu&eacute;es, les suaires de
+chaux de leurs portiques...</p>
+
+<p>Il existe encore, ce papillon, dans tout l'&eacute;clat de ses deux nuances
+bizarres, momifi&eacute; sous sa vitre, aussi frais qu'autrefois, et il est
+rest&eacute; pour moi une sorte de gris-gris auquel je tiens beaucoup. Ces
+petits de Sainte-Hermangarde,&mdash;que j'ai perdus de vue depuis des ann&eacute;es
+et qui sont maintenant attach&eacute;s d'ambassade quelque part en
+Orient,&mdash;s'ils lisent ceci, seront bien &eacute;tonn&eacute;s sans doute d'apprendre
+quel prix les circonstances ont donn&eacute; &agrave; leur cadeau.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LVIII" id="LVIII"></a>LVIII</h3>
+
+
+<p>De ces hivers, empoisonn&eacute;s maintenant par la vie de coll&egrave;ge, l'&eacute;v&eacute;nement
+capital &eacute;tait toujours la f&ecirc;te des &eacute;trennes.</p>
+
+<p>D&egrave;s la fin de novembre, nous avions coutume, ma s&#339;ur, Lucette et moi,
+d'afficher chacun la liste des choses qui nous faisaient envie; dans nos
+deux familles, tout le monde nous pr&eacute;parait des surprises, et le myst&egrave;re
+qui entourait ces cadeaux &eacute;tait mon grand amusement des derniers jours
+de l'ann&eacute;e. Entre parents, grand'm&egrave;res et tantes, commen&ccedil;aient, pour
+m'intriguer davantage, de continuelles conversations &agrave; mots couverts;
+des chuchotements, qu'on faisait mine d'&eacute;touffer d&egrave;s que je
+paraissais...</p>
+
+<p>Entre Lucette et moi, cela devenait m&ecirc;me un vrai jeu de devinettes.
+Comme pour les &laquo;Mots &agrave; double sens&raquo;, on avait le droit de se poser
+certaines questions d&eacute;termin&eacute;es,&mdash;par exemple, la tr&egrave;s saugrenue que
+voici: &laquo;&Ccedil;a a-t-il des poils de b&ecirc;te?&raquo;</p>
+
+<p>Et les r&eacute;ponses &eacute;taient dans ce genre:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que ton p&egrave;re te donne (un n&eacute;cessaire de toilette en peau) en a eu,
+mais n'en a plus; cependant, &agrave; quelques parties de l'int&eacute;rieur (les
+brosses), on a cru devoir en ajouter de postiches. Ce que ta maman te
+donne (une fourrure avec un manchon) en a quelques-uns encore. Ce que ta
+tante te donne (une lampe) aide &agrave; mieux voir ceux qu'ont les b&ecirc;tes sur
+le dos; mais... attends, oui, je crois bien que &ccedil;a n'en a pas
+soi-m&ecirc;me...</p>
+
+<p>Par les cr&eacute;puscules de d&eacute;cembre, entre chien et loup, quand on &eacute;tait
+assis sur les petits tabourets bas, devant les feux de bois de ch&ecirc;ne, on
+poursuivait la s&eacute;rie de ces questions de jour en jour plus palpitantes,
+jusqu'au 31, jusqu'au grand soir des myst&egrave;res d&eacute;voil&eacute;s...</p>
+
+<p>Ce soir l&agrave;, les cadeaux des deux familles, envelopp&eacute;s, ficel&eacute;s,
+&eacute;tiquet&eacute;s, &eacute;taient r&eacute;unis sur des tables, dans une salle dont l'entr&eacute;e
+nous avait &eacute;t&eacute; interdite, &agrave; Lucette et &agrave; moi, depuis la veille. &Agrave; huit
+heures, on ouvrait les portes et tout le monde p&eacute;n&eacute;trait en cort&egrave;ge, les
+a&iuml;eules les premi&egrave;res, chacun venant chercher son lot dans ce fouillis
+de paquets blancs attach&eacute;s de faveurs. Pour moi, entrer l&agrave; &eacute;tait un
+moment de joie telle que, jusqu'&agrave; douze ou treize ans, je n'ai jamais pu
+me tenir de faire des sauts de cabri, en mani&egrave;re de salut, avant de
+franchir le seuil.</p>
+
+<p>On faisait ensuite un souper de onze heures, et quand la pendule de la
+salle &agrave; manger sonnait minuit, tranquillement, de son m&ecirc;me timbre
+impassible, on se s&eacute;parait, aux premi&egrave;res minutes d'une de ces ann&eacute;es
+d'autrefois, enfouies &agrave; pr&eacute;sent sous la cendre de tant d'autres.</p>
+
+<p>Je me couchais ce soir-l&agrave; avec toutes mes &eacute;trennes dans ma chambre
+aupr&egrave;s de moi, gardant m&ecirc;me sur mon lit les pr&eacute;f&eacute;r&eacute;es. Je m'&eacute;veillais
+ensuite de meilleure heure que de coutume pour les revoir; elles
+enchantaient ce matin d'hiver, premier de l'ann&eacute;e nouvelle.</p>
+
+<p>Une fois, il y eut dans le nombre un grand livre &agrave; images, traitant du
+monde ant&eacute;diluvien.</p>
+
+<p>Les fossiles avaient commenc&eacute; de m'initier aux myst&egrave;res des cr&eacute;ations
+d&eacute;truites.</p>
+
+<p>Je connaissais d&eacute;j&agrave; plusieurs de ces sombres b&ecirc;tes, qui, aux temps
+g&eacute;ologiques, &eacute;branlaient les for&ecirc;ts primitives de leurs pas lourds;
+depuis longtemps, je m'inqui&eacute;tais d'elles,&mdash;et je les retrouvai l&agrave;
+toutes, dans leur milieu, sous leur ciel de plomb, parmi leurs hautes
+foug&egrave;res.</p>
+
+<p>Le monde ant&eacute;diluvien, qui d&eacute;j&agrave; hantait mon imagination, devint un de
+mes plus habituels sujets de r&ecirc;ve; souvent, en y concentrant toute mon
+attention, j'essayais de me repr&eacute;senter quelque monstrueux paysage
+d'alors, toujours par les m&ecirc;mes cr&eacute;puscules sinistres, avec des
+lointains pleins de t&eacute;n&egrave;bres; puis, quand l'image ainsi cr&eacute;&eacute;e arrivait
+tout &agrave; fait au point comme une vision v&eacute;ritable, il s'en d&eacute;gageait pour
+moi une tristesse sans nom, qui en &eacute;tait comme l'&acirc;me exhal&eacute;e,&mdash;et
+aussit&ocirc;t c'&eacute;tait fini, cela s'&eacute;vanouissait.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t aussi un nouveau d&eacute;cor de Peau-d'&Acirc;ne s'&eacute;baucha, qui repr&eacute;sentait
+un site de la p&eacute;riode du lias: c'&eacute;tait, dans une demi-obscurit&eacute;, sous
+d'accablantes nu&eacute;es, un morne mar&eacute;cage o&ugrave;, parmi des pr&ecirc;les et des
+foug&egrave;res, remuaient lentement des b&ecirc;tes disparues.</p>
+
+<p>Du reste, Peau-d'&Acirc;ne commen&ccedil;ait &agrave; ne plus &ecirc;tre Peau-d'&Acirc;ne; je renon&ccedil;ais
+peu &agrave; peu aux personnages, qui me choquaient maintenant par leurs
+inadmissibles attitudes de poup&eacute;es; ils dormaient d&eacute;j&agrave;, les pauvres
+petits, rel&eacute;gu&eacute;s dans ces bo&icirc;tes d'o&ugrave; sans doute on ne les exhumera
+jamais.</p>
+
+<p>Mes nouveaux d&eacute;cors n'avaient plus rien de commun avec la pi&egrave;ce: des
+dessous de for&ecirc;ts vierges, des jardins exotiques, des palais d'Orient
+nacr&eacute;s et dor&eacute;s; tous mes r&ecirc;ves enfin, que j'essayais de r&eacute;aliser l&agrave;
+avec mes petits moyens d'alors, en attendant mieux, en attendant
+l'improbable mieux de l'avenir...</p>
+
+
+
+<h3><a name="LIX" id="LIX"></a>LIX</h3>
+
+
+<p>Cependant, apr&egrave;s ce p&eacute;nible hiver pass&eacute; sous la coupe du B&#339;uf Apis et du
+Grand-Singe, le printemps revint encore, tr&egrave;s troublant toujours pour
+les &eacute;coliers, qui ont des envies de courir, qui ne tiennent plus en
+place, que les premiers jours ti&egrave;des mettent hors d'eux-m&ecirc;mes. Les
+rosiers poussaient partout sur nos vieux murs; ma ch&egrave;re petite cour
+devenait de nouveau bien tentante, au soleil de mars, et je m'y
+attardais longuement &agrave; regarder s'&eacute;veiller les insectes et voler les
+premiers papillons, les premi&egrave;res mouches. Peau-d'&Acirc;ne m&ecirc;me en &eacute;tait
+n&eacute;glig&eacute;e.</p>
+
+<p>On ne venait plus me conduire au coll&egrave;ge ni m'y chercher; j'avais obtenu
+la suppression de cet usage, qui me rendait ridicule aux yeux de mes
+pareils. Et souvent, pour m'en revenir, je faisais un l&eacute;ger d&eacute;tour par
+les remparts tranquilles, d'o&ugrave; l'on voyait les villages et un peu des
+lointains de la campagne.</p>
+
+<p>Je travaillais avec moins de z&egrave;le que jamais, ce printemps-l&agrave;; le beau
+temps qu'il faisait dehors me mettait la t&ecirc;te &agrave; l'envers.</p>
+
+<p>Et une des parties o&ugrave; j'&eacute;tais le plus nul &eacute;tait assur&eacute;ment la narration
+fran&ccedil;aise; je rendais g&eacute;n&eacute;ralement le simple &laquo;canevas&raquo; sans avoir trouv&eacute;
+la moindre &laquo;broderie&raquo; pour l'orner. Dans la classe, il y en avait un qui
+&eacute;tait l'aigle du genre et dont on lisait toujours &agrave; haute voix les
+&eacute;lucubrations. Oh! tout ce qu'il glissait l&agrave; dedans de jolies choses!
+(Il est devenu, dans un village de manufactures, le plus prosa&iuml;que des
+petits huissiers.) Un jour que le sujet propos&eacute; &eacute;tait: &laquo;Un naufrage&raquo;, il
+avait trouv&eacute; des accents d'un lyrisme!... et j'avais donn&eacute;, moi, une
+feuille blanche avec le titre et ma signature. Non, je ne pouvais pas me
+d&eacute;cider &agrave; d&eacute;velopper les sujets du Grand-Singe: une esp&egrave;ce de pudeur
+instinctive m'emp&ecirc;chait d'&eacute;crire les banalit&eacute;s courantes, et quant &agrave;
+mettre des choses de mon cru, l'id&eacute;e qu'elles seraient lues, &eacute;pluch&eacute;es
+par ce croque-mitaine, m'arr&ecirc;tait net.</p>
+
+<p>Cependant j'aimais d&eacute;j&agrave; &eacute;crire, mais pour moi tout seul par exemple, et
+en m'entourant d'un myst&egrave;re inviolable. Pas dans le bureau de ma
+chambre, que souillaient mes livres et mes cahiers de coll&egrave;ge, mais dans
+le tr&egrave;s petit bureau ancien qui faisait partie du mobilier de mon mus&eacute;e,
+existait d&eacute;j&agrave; quelque chose de bizarre qui repr&eacute;sentait mon journal
+intime, premi&egrave;re mani&egrave;re. Cela avait des aspects de grimoire de f&eacute;e ou
+de manuscrit d'Assyrie; une bande de papier sans fin s'enroulait sur un
+roseau; en t&ecirc;te, deux esp&egrave;ces de sphinx d'&Eacute;gypte, &agrave; l'encre rouge, une
+&eacute;toile cabalistique,&mdash;et puis cela commen&ccedil;ait, tout en longueur comme le
+papier, et &eacute;crit en une cryptographie de mon invention. Un an plus tard
+seulement, &agrave; cause des lenteurs que ces caract&egrave;res entra&icirc;naient, cela
+devint un cahier d'&eacute;criture ordinaire; mais je continuai de le tenir
+cach&eacute;, enferm&eacute; sous clef comme une &#339;uvre criminelle. J'y inscrivais,
+moins les &eacute;v&eacute;nements de ma petite existence tranquille, que mes
+impressions incoh&eacute;rentes, mes tristesses des soirs, mes regrets des &eacute;t&eacute;s
+pass&eacute;s et mes r&ecirc;ves de lointains pays... J'avais d&eacute;j&agrave; ce besoin de
+noter, de fixer des images fugitives, de lutter contre la fragilit&eacute; des
+choses et de moi m&ecirc;me, qui m'a fait poursuivre ainsi ce journal jusqu'&agrave;
+ces derni&egrave;res ann&eacute;es... Mais, en ce temps-l&agrave;, l'id&eacute;e que quelqu'un
+pourrait un jour y jeter les yeux m'&eacute;tait insupportable; &agrave; tel point
+que, si je partais pour quelque petit voyage dans l'&icirc;le ou ailleurs,
+j'avais soin de le cacheter et d'&eacute;crire solennellement sur l'enveloppe:
+&laquo;C'est ma derni&egrave;re volont&eacute; que l'on br&ucirc;le ce cahier sans le lire.&raquo;</p>
+
+<p>Mon Dieu, j'ai bien chang&eacute; depuis cette &eacute;poque. Mais ce serait beaucoup
+sortir du cadre de ce r&eacute;cit d'enfance, que de conter par quels hasards
+et par quels revirements dans ma mani&egrave;re, j'en suis venu &agrave; chanter mon
+mal et &agrave; le crier aux passants quelconques, pour appeler &agrave; moi la
+sympathie des inconnus les plus lointains;&mdash;et appeler avec plus
+d'angoisse &agrave; mesure que je pressens davantage la finale poussi&egrave;re... Et,
+qui sait? en avan&ccedil;ant dans la vie, j'en viendrai peut-&ecirc;tre &agrave; &eacute;crire
+d'encore plus intimes choses qu'&agrave; pr&eacute;sent on ne m'arracherait pas,&mdash;et
+cela pour essayer de prolonger, au del&agrave; de ma propre dur&eacute;e, tout ce que
+j'ai &eacute;t&eacute;, tout ce que j'ai pleur&eacute;, tout ce que j'ai aim&eacute;...</p>
+
+
+
+<h3><a name="LX" id="LX"></a>LX</h3>
+
+
+<p>Ce m&ecirc;me printemps-l&agrave;, il y eut un retour du p&egrave;re de la petite Jeanne qui
+me frappa beaucoup. Depuis quelques jours, sa maison &eacute;tait sens dessus
+dessous, dans les pr&eacute;paratifs et la joie de cette arriv&eacute;e prochaine. Et,
+la fr&eacute;gate qu'il commandait &eacute;tant rentr&eacute;e dans le port un peu plus t&ocirc;t
+qu'on n'avait suppos&eacute;, je le vis de ma fen&ecirc;tre un beau soir, qui
+revenait chez lui, seul, se h&acirc;tant dans la rue pour surprendre son
+monde... Il arrivait de je ne sais quelle colonie &eacute;loign&eacute;e apr&egrave;s deux ou
+trois ans d'absence, et il me parut qu'il n'avait pas chang&eacute; d'aspect...
+On rentrait donc au foyer tout de m&ecirc;me! Elles finissaient donc, ces
+ann&eacute;es d'exil, qui aujourd'hui du reste me faisaient d&eacute;j&agrave; l'effet d'&ecirc;tre
+moins longues qu'autrefois!... Mon fr&egrave;re lui aussi, &agrave; l'automne
+prochain, allait nous revenir; ce serait bient&ocirc;t comme s'il ne nous
+avait jamais quitt&eacute;s.</p>
+
+<p>Et quelle joie, sans doute, que ces retours! Et quel prestige
+environnait ceux qui arrivaient de si loin!</p>
+
+<p>Le lendemain, chez Jeanne, dans sa cour, je regardais d&eacute;baller d'&eacute;normes
+caisses en bois des pays &eacute;trangers; quelques-unes &eacute;taient recouvertes de
+toiles goudronn&eacute;es, d&eacute;bris de voiles sans doute, qui sentaient la bonne
+odeur des navires et de la mer; deux matelots &agrave; large col bleu
+s'empressaient &agrave; d&eacute;clouer, &agrave; d&eacute;coudre; et ils retiraient de l&agrave; dedans
+des objets d'apparence inconnue qui avaient des senteurs de &laquo;colonies&raquo;;
+des nattes, des gargoulettes, des potiches; m&ecirc;me des cocos et d'autres
+fruits de l&agrave;-bas...</p>
+
+<p>Le vieux grand-p&egrave;re de Jeanne, ancien marin lui aussi, &eacute;tait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+moi, surveillant du coin de l'&#339;il ce d&eacute;ballage, et tout &agrave; coup, d'entre
+des planches que l'on s&eacute;parait &agrave; coups de masse, nous v&icirc;mes s'&eacute;chapper
+de vilaines petites b&ecirc;tes brunes, empress&eacute;es, sur lesquelles les deux
+matelots saut&egrave;rent &agrave; pieds joints pour les tuer:</p>
+
+<p>&mdash;Des cancrelats, n'est-ce pas, commandant? demandai-je au grand-p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Tu connais &ccedil;a, toi, petit terrien? me r&eacute;pondit-il en riant.</p>
+
+<p>&Agrave; vrai dire, je n'en avais jamais vu; mais des oncles &agrave; moi, qui avaient
+habit&eacute; dans leur compagnie, m'en avaient beaucoup parl&eacute;. Et j'&eacute;tais ravi
+de faire une premi&egrave;re connaissance avec ces b&ecirc;tes, qui sont sp&eacute;ciales
+aux pays chauds et aux navires...</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXI" id="LXI"></a>LXI</h3>
+
+
+<p>Le printemps! Le printemps!</p>
+
+<p>Sur les murs de ma cour, les rosiers blancs &eacute;taient fleuris, les jasmins
+&eacute;taient fleuris, les ch&egrave;vrefeuilles retombaient en longues guirlandes,
+d&eacute;licieusement odorantes.</p>
+
+<p>Je recommen&ccedil;ais &agrave; vivre l&agrave; du matin au soir, dans l'intimit&eacute; des plantes
+et des vieilles pierres, &eacute;coutant le jet d'eau bruire &agrave; l'ombre du grand
+prunier, examinant les gramin&eacute;es et les mousses des bois &eacute;gar&eacute;es sur les
+bords de mon bassin, et, du c&ocirc;t&eacute; ardent, o&ugrave; donnait tout le jour le
+soleil, comptant les boutons des cactus.</p>
+
+<p>Les d&eacute;parts du mercredi soir pour la Limoise &eacute;taient aussi
+recommenc&eacute;s,&mdash;et j'en r&ecirc;vais, cela va sans dire, d'une semaine &agrave;
+l'autre, au grand d&eacute;triment des le&ccedil;ons et des devoirs.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXII" id="LXII"></a>LXII</h3>
+
+
+<p>Je crois que le printemps de cette ann&eacute;e-l&agrave; fut vraiment le plus
+radieux, le plus grisant des printemps de mon enfance, par contraste
+sans doute avec le si p&eacute;nible hiver pendant lequel avait tout le temps
+s&eacute;vi le Grand-Singe.</p>
+
+<p>Oh! la fin de mai, les hauts foins, puis les fauchages de juin! Dans
+quelle lumi&egrave;re d'or je revois tout cela!</p>
+
+<p>Les promenades du soir, avec mon p&egrave;re et ma s&#339;ur, se continuaient comme
+dans mes premi&egrave;res ann&eacute;es; ils venaient maintenant m'attendre &agrave; la
+sortie du coll&egrave;ge, &agrave; quatre heures et demie et nous partions directement
+pour les champs. Notre pr&eacute;dilection, ce printemps-l&agrave;, se maintint pour
+certaines prairies pleines d'amourettes roses; et au retour je
+rapportais toujours des gerbes de ces fleurs.</p>
+
+<p>Dans cette m&ecirc;me r&eacute;gion, venait d'&eacute;clore une peuplade &eacute;ph&eacute;m&egrave;re de toutes
+petites phal&egrave;nes noires et roses (du m&ecirc;me rose que les amourettes) qui
+dormaient pos&eacute;es partout sur les longues tiges des herbes, et qui
+s'envolaient comme un effeuillement de p&eacute;tales de fleurs, d&egrave;s qu'on
+agitait ces foins. C'est &agrave; travers d'exquises limpidit&eacute;s d'atmosph&egrave;re de
+juin, que me r&eacute;appara&icirc;t tout cela... Pendant la classe de l'apr&egrave;s-midi,
+l'id&eacute;e de ces grandes prairies qui m'attendaient, me troublait encore
+plus que l'air ti&egrave;de et les senteurs printani&egrave;res entrant &agrave; pleines
+fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Mais j'ai surtout gard&eacute; le souvenir d'un soir o&ugrave; ma m&egrave;re nous avait
+promis, par exception, d'&ecirc;tre de la promenade, pour voir, elle aussi,
+ces champs d'amourettes. Cette fois-l&agrave;, plus distrait que de coutume,
+j'avais &eacute;t&eacute; menac&eacute; de retenue par le Grand-Singe, et tout le temps de la
+classe je m'&eacute;tais cru puni. Cette retenue du soir, qui nous gardait une
+heure de plus par ces beaux temps de juin, &eacute;tait toujours un cruel
+supplice. Mais surtout j'avais le c&#339;ur serr&eacute; en songeant que maman
+viendrait pr&eacute;cis&eacute;ment l&agrave; m'attendre,&mdash;et que les printemps &eacute;taient
+courts, qu'on allait bient&ocirc;t faucher les foins, que peut-&ecirc;tre une autre
+soir&eacute;e aussi radieuse ne se retrouverait plus de l'ann&eacute;e...</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t la classe finie, j'allai anxieusement consulter la liste
+fatale, entre les mains du ma&icirc;tre d'&eacute;tudes: je n'y &eacute;tais pas! Le
+Grand-Singe-Noir m'avait oubli&eacute;, ou fait gr&acirc;ce!</p>
+
+<p>Oh! ma joie alors de sortir en courant de ce coll&egrave;ge, d'apercevoir maman
+qui avait tenu sa promesse, et qui m'attendait l&agrave;, souriante, avec mon
+p&egrave;re et ma s&#339;ur... L'air qu'on respirait dehors &eacute;tait plus exquis que
+jamais, d'une ti&eacute;deur embaum&eacute;e, et la lumi&egrave;re avait un resplendissement
+de pays chaud.&mdash;Quand je repense &agrave; ce moment-l&agrave;, &agrave; ces pr&eacute;s
+d'amourettes, &agrave; ces phal&egrave;nes roses, il se m&ecirc;le &agrave; mon regret une esp&egrave;ce
+d'anxi&eacute;t&eacute; ind&eacute;finissable, comme du reste chaque fois que je me retrouve
+en pr&eacute;sence de choses qui m'ont frapp&eacute; et charm&eacute; par des dessous
+myst&eacute;rieux, avec une intensit&eacute; que je ne m'explique pas.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXIII" id="LXIII"></a>LXIII</h3>
+
+
+<p>J'ai d&eacute;j&agrave; dit que j'avais toujours &eacute;t&eacute; beaucoup plus enfant que mon &acirc;ge.
+Si on pouvait mettre en pr&eacute;sence le personnage que j'&eacute;tais alors et
+quelques-uns, de ces petits Parisiens de douze ou treize ans &eacute;lev&eacute;s par
+les m&eacute;thodes les plus perfectionn&eacute;es et les plus modernes, qui d&eacute;j&agrave;
+d&eacute;clament, p&eacute;rorent, ont des id&eacute;es en politique, me glacent par leurs
+conversations, comme ce serait dr&ocirc;le et avec quel d&eacute;dain ils me
+traiteraient!</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tonne moi-m&ecirc;me de la dose d'enfantillage que je conservais pour
+certaines choses, car, en fait d'art et de r&ecirc;ve, malgr&eacute; le manque de
+proc&eacute;d&eacute;, le manque d'acquis, j'allais bien plus loin et plus haut qu'&agrave;
+pr&eacute;sent, c'est incontestable; et, si ce grimoire enroul&eacute; sur un roseau,
+dont je parlais tout &agrave; l'heure, existait encore, il vaudrait vingt fois
+ces notes p&acirc;les, sur lesquelles il me semble d&eacute;j&agrave; qu'on a secou&eacute; de la
+cendre.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXIV" id="LXIV"></a>LXIV</h3>
+
+
+<p>Ma chambre, o&ugrave; je ne m'installais plus jamais pour travailler, o&ugrave; je
+n'entrais plus gu&egrave;re que le soir pour dormir, redevint pendant ce beau
+mois de juin mon lieu de d&eacute;lices, apr&egrave;s le d&icirc;ner, par les longs
+cr&eacute;puscules ti&egrave;des et charmants. C'est que j'avais invent&eacute; un jeu, un
+perfectionnement du rat en guenilles que les gamins vulgaires font
+courir au bout d'une ficelle, le soir, dans les jambes des passants. Et
+cela m'amusait, mais d'une fa&ccedil;on inou&iuml;e, sans lassitude possible. Cela
+m'amuserait encore autant, si j'osais, et je souhaite que mon invention
+soit imit&eacute;e par tous les petits auxquels on aura l'imprudence de laisser
+lire ce chapitre.</p>
+
+<p>Voici: de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la rue, juste en face de ma fen&ecirc;tre et au
+premier &eacute;tage aussi, demeurait une bonne vieille fille appel&eacute;e
+mademoiselle Victoire (avec de grands bonnets &agrave; ruche du temps pass&eacute; et
+des lunettes rondes). J'avais obtenu d'elle l'autorisation de fixer &agrave;
+l'arr&ecirc;toir de son contrevent une ficelle qui traversait la rue, et
+venait chez moi s'enrouler en pelote sur un b&acirc;ton.</p>
+
+<p>Le soir, d&egrave;s que le jour baissait, un oiseau de ma fabrication&mdash;esp&egrave;ce
+de corbeau saugrenu charpent&eacute; en fil de fer avec des ailes de soie
+noire&mdash;sortait sournoisement d'entre mes persiennes, aussit&ocirc;t referm&eacute;es,
+et descendait, d'une allure dr&ocirc;le, se poser au milieu de la rue sur les
+pav&eacute;s. Un anneau auquel il &eacute;tait suspendu, pouvait courir librement le
+long de la ficelle, devenue invisible au cr&eacute;puscule, et, tout le temps,
+je le faisais sautiller, sautiller par terre, dans une agitation
+comique.</p>
+
+<p>Et quand les passants se baissaient pour regarder quelle &eacute;tait cette
+invraisemblable b&ecirc;te qui se tr&eacute;moussait tant,&mdash;crac! je tirais bien fort
+le bout gard&eacute; dans ma main: l'oiseau alors remontait tr&egrave;s haut en l'air,
+apr&egrave;s leur avoir saut&eacute; au nez.</p>
+
+<p>Oh! derri&egrave;re mes persiennes, me suis je amus&eacute;, ces beaux soirs-l&agrave;; ai-je
+ri, tout seul, des cris, des effarements, des r&eacute;flexions, des
+conjectures. Ce qui m'&eacute;tonne, c'est qu'apr&egrave;s le premier moment de
+frayeur, les gens prenaient le parti de rire autant que moi; il est
+vrai, la plupart &eacute;taient des voisins, qui devinaient de qui cette
+mystification devait leur venir,&mdash;et j'&eacute;tais aim&eacute; dans mon quartier en
+ce temps-l&agrave;. Ou bien c'&eacute;taient des matelots, passants de bonne
+composition, qui se montrent en g&eacute;n&eacute;ral indulgents aux enfantillages&mdash;et
+pour cause.</p>
+
+<p>Mais ce qui restera pour moi incompr&eacute;hensible, c'est que, dans ma
+famille, o&ugrave; on p&eacute;chait plut&ocirc;t par exc&egrave;s de r&eacute;serve, on ait pu fermer les
+yeux l&agrave;-dessus, tol&eacute;rer m&ecirc;me tacitement ce jeu pendant tout un
+printemps; je ne me suis jamais expliqu&eacute; ce manque de correction, et les
+ann&eacute;es, au lieu de m'&eacute;claircir ce myst&egrave;re, n'ont fait que me le rendre
+plus surprenant encore.</p>
+
+<p>Cet oiseau noir est naturellement devenu une de mes nombreuses reliques:
+de loin en loin, tous les deux ou trois ans, je le regarde: un peu mit&eacute;,
+mais me rappelant toujours les belles soir&eacute;es des mois de juin disparus,
+les griseries d&eacute;licieuses des anciens printemps.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXV" id="LXV"></a>LXV</h3>
+
+
+<p>Les jeudis de Limoise, &agrave; la rage du soleil, quand tout dormait accabl&eacute;
+dans la campagne silencieuse, j'avais pris l'habitude de grimper sur le
+vieux mur d'enceinte, au fond du jardin, et d'y rester longtemps, &agrave;
+califourchon, immobile &agrave; la m&ecirc;me place, les touffes de lierre me montant
+jusqu'aux &eacute;paules, toutes les mouches et toutes les sauterelles
+bruissant autour de moi. Comme du haut d'un observatoire, je contemplais
+la campagne chaude et morne, les bruy&egrave;res, les bois, et les l&eacute;gers
+voiles blancs du mirage, que l'extr&ecirc;me chaleur agitait sans cesse d'un
+petit mouvement tremblant de surface de lac. Ces horizons de la Limoise
+conservaient encore pour moi, l'esp&egrave;ce de myst&egrave;re d'inconnu que je leur
+avais pr&ecirc;t&eacute; pendant les premiers &eacute;t&eacute;s de ma vie. La r&eacute;gion un peu
+solitaire qu'on voyait du haut de ce mur, je me la repr&eacute;sentais comme
+devant se continuer ind&eacute;finiment ainsi, par des landes et des bois, en
+vrai site de contr&eacute;e primitive; j'avais beau tr&egrave;s bien savoir, &agrave;
+pr&eacute;sent, qu'au del&agrave; se trouvaient, comme ailleurs, des routes, des
+cultures et des villes, je r&eacute;ussissais &agrave; garder l'illusion de la
+sauvagerie de ces lointains.</p>
+
+<p>Du reste, pour mieux me tromper moi-m&ecirc;me, j'avais soin de cacher, avec
+mes doigts repli&eacute;s en longue-vue, tout ce qui pouvait me g&acirc;ter cet
+ensemble d&eacute;sert: une vieille ferme l&agrave;-bas, avec un coin de vigne
+labour&eacute;e et un bout de chemin. Et l&agrave;, tout seul, distrait par rien dans
+ce silence plein de bourdonnements d'insectes, dirigeant toujours le
+creux de ma main vers les parties les plus agrestes d'alentour,
+j'arrivais tr&egrave;s bien &agrave; me donner des impressions de pays exotiques et
+sauvages.</p>
+
+<p>Des impressions de Br&eacute;sil surtout. Je ne sais pas pourquoi c'&eacute;tait
+plut&ocirc;t le Br&eacute;sil, que le bois voisin me repr&eacute;sentait, dans ces moments
+de contemplations.</p>
+
+<p>Et il me faut dire en passant comment est ce bois, le premier de tous
+les bois de la terre que j'aie connu et celui que j'ai le plus aim&eacute;: de
+tr&egrave;s vieux ch&ecirc;nes verts, arbres aux feuilles persistantes et d'une
+couleur sombre, formant un peu colonnade de temple avec leurs troncs
+&eacute;lanc&eacute;s; et l&agrave;-dessous, aucune broussaille, mais un sol &agrave; part,
+constamment sec, recouvert toute l'ann&eacute;e de la m&ecirc;me petite herbe
+exquise, courte et tr&egrave;s fine comme un duvet; &ccedil;&agrave; et l&agrave; seulement quelques
+bruy&egrave;res, quelques filipendules, quelques rares fleurettes d'ombre.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXVI" id="LXVI"></a>LXVI</h3>
+
+
+<p>...En classe, on expliquait l'Iliade,&mdash;que j'aurais sans doute aim&eacute;e,
+mais qu'on m'avait rendue odieuse avec les analyses, les pensums, les
+r&eacute;citations de perroquet;&mdash;et tout &agrave; coup je m'arr&ecirc;tai plein
+d'admiration devant le vers fameux:</p>
+
+<p class="c">B&egrave; d'ake&ocirc;n thina <i>polufloisboio thalass&eacute;s</i>.</p>
+
+<p class="n">qui finit comme le bruit d'une lame de mar&eacute;e montante &eacute;talant sa nappe
+d'&eacute;cume sur les galets d'une plage.</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez, dit le Grand-Singe, remarquez l'harmonie initiative.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, va, j'avais remarqu&eacute;. Pas besoin de me mettre les points sur
+les <i>i</i> pour de telles choses.</p>
+
+<p>Une de mes grandes admirations, moins justifi&eacute;e peut-&ecirc;tre, fut ensuite
+pour ces vers de Virgile:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 3em;">Hino adeo media est nobis via; namque sepulcrum</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Incipit apparere Bianoris:...</span><br />
+</p>
+
+<p>Depuis le commencement de l'&eacute;glogue, du reste, je suivais avec int&eacute;r&ecirc;t
+les deux bergers cheminant dans la campagne antique. Et je me la
+repr&eacute;sentais si bien, cette campagne romaine d'il y a deux mille ans:
+chaude, un peu aride, avec des broussailles de phyllireas et de ch&ecirc;nes
+verts, comme ces r&eacute;gions pierreuses de la Limoise, auxquelles
+pr&eacute;cis&eacute;ment je trouvais un charme pastoral, un charme d'autrefois.</p>
+
+<p>Ils cheminaient, les deux bergers, et maintenant ils s'apercevaient que
+la moiti&eacute; de leur route &eacute;tait faite, &laquo;parce que le tombeau de Bianor
+leur apparaissait l&agrave;-bas...&raquo; Oh! comme je le vis surgir, ce tombeau de
+Bianor! Ses vieilles pierres marquaient une tache blanche sur les
+chemins roux couverts de petites plantes un peu br&ucirc;l&eacute;es, serpolets ou
+marjolaines, avec &ccedil;&agrave; et l&agrave; des arbustes maigres au feuillage sombre...
+Et la sonorit&eacute; de ce mot <i>Bianoris</i> finissant la phrase, &eacute;voqua pour
+moi, tout &agrave; coup, avec une extraordinaire magie, l'impression des
+musiques que les insectes devaient faire autour des deux voyageurs, dans
+le silence d'un midi tr&egrave;s chaud &eacute;clair&eacute; par un soleil plus jeune, dans
+la sereine tranquillit&eacute; d'un mois de juin antique. Je n'&eacute;tais plus en
+classe; j'&eacute;tais dans cette campagne, en la soci&eacute;t&eacute; de ces bergers,
+marchant sur des fleurettes un peu br&ucirc;l&eacute;es, sur des herbes un peu
+roussies, par une journ&eacute;e d'&eacute;t&eacute; tr&egrave;s lumineuse,&mdash;mais cependant att&eacute;nu&eacute;e
+et vue dans un certain vague, comme regard&eacute;e avec une lunette d'approche
+au fond des &acirc;ges pass&eacute;s...</p>
+
+<p>Qui sait! si le Grand-Singe avait devin&eacute; ce qui me causait ce moment de
+distraction, cela e&ucirc;t peut-&ecirc;tre amen&eacute; un rapprochement entre nous.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXVII" id="LXVII"></a>LXVII</h3>
+
+
+<p>Un certain jeudi soir, &agrave; la Limoise, tandis qu'arrivait l'heure
+inexorable de s'en aller, j'&eacute;tais mont&eacute; seul dans la grande chambre
+ancienne du premier &eacute;tage o&ugrave; j'habitais. D'abord, je m'&eacute;tais accoud&eacute; &agrave;
+la fen&ecirc;tre ouverte, pour regarder le soleil rouge de juillet s'abaisser
+au bout des champs pierreux et des landes &agrave; foug&egrave;res, dans la direction
+de la mer, invisible et pourtant voisine. Toujours m&eacute;lancoliques, ces
+couchers de soleil, sur la fin de mes jeudis...</p>
+
+<p>Puis, &agrave; la derni&egrave;re minute avant le d&eacute;part, une id&eacute;e, que je n'avais
+jamais eue, me vint de fureter dans cette vieille biblioth&egrave;que Louis XV
+qui &eacute;tait pr&egrave;s de mon lit. L&agrave;, parmi les livres aux reliures d'un autre
+si&egrave;cle, o&ugrave; les vers, jamais d&eacute;rang&eacute;s, per&ccedil;aient lentement des galeries,
+je trouvai un cahier en gros papier rude d'autrefois, et je l'ouvris
+distraitement... J'appris alors, avec un tressaillement d'&eacute;motion, que
+de <i>midi &agrave; quatre heures du soir, le 20 juin 1813, par 110 degr&eacute;s de
+longitude et 15 degr&eacute;s de latitude australe</i> (entre les tropiques par
+cons&eacute;quent et dans les parages du Grand Oc&eacute;an), il faisait <i>beau temps,
+telle mer, jolie brise de sud-est</i>, qu'il y avait au ciel plusieurs de
+ces petits nuages blancs nomm&eacute;s &laquo;queues de chat&raquo; et que, le long du
+navire, des dorades passaient...</p>
+
+<p>Morts sans doute depuis longtemps, ceux qui avaient not&eacute; ces formes
+fugitives de nuages et qui avaient regard&eacute; passer ces dorades... Ce
+cahier, je le compris, &eacute;tait un de ces registres appel&eacute;s &laquo;journaux de
+bord&raquo;, que les marins tiennent chaque jour; je ne m'en &eacute;tonnai m&ecirc;me pas
+comme d'une chose nouvelle, bien que n'en ayant encore jamais eu entre
+les mains. Mais c'&eacute;tait &eacute;trange et inattendu pour moi, de p&eacute;n&eacute;trer ainsi
+tout &agrave; coup dans l'intimit&eacute; de ces aspects du ciel et de la mer, au
+milieu du Grand Oc&eacute;an, et &agrave; une date si pr&eacute;cise d'une ann&eacute;e d&eacute;j&agrave; si
+lointaine... Oh! voir cette mer &laquo;belle&raquo; et tranquille, ces &laquo;queues de
+chat&raquo; jet&eacute;es sur l'immensit&eacute; profonde de ce ciel bleu, et ces dorades
+rapides traversant les solitudes australes!...</p>
+
+<p>Dans cette vie des marins, dans leur m&eacute;tier qui m'effrayait et qui
+m'&eacute;tait d&eacute;fendu, que de choses devaient &ecirc;tre charmantes! Je ne l'avais
+jamais si bien senti que ce soir.</p>
+
+<p>Le souvenir inoubliable de cette petite lecture furtive a &eacute;t&eacute; cause que,
+pendant mes quarts &agrave; la mer, chaque fois qu'un timonier m'a signal&eacute; un
+passage de dorades, j'ai toujours tourn&eacute; les yeux pour les regarder; et
+toujours j'ai trouv&eacute; une esp&egrave;ce de charme &agrave; noter ensuite l'incident sur
+le journal du bord,&mdash;si peu diff&eacute;rent de celui que ces marins de juin
+1813 avaient tenu avant moi.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXVIII" id="LXVIII"></a>LXVIII</h3>
+
+
+<p>Aux vacances qui suivirent, le d&eacute;part pour le Midi et pour les montagnes
+m'enchanta plus que la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Comme l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente, nous nous m&icirc;mes en route, ma s&#339;ur et moi, au
+commencement d'ao&ucirc;t; ce n'&eacute;tait plus une course &agrave; l'aventure, il est
+vrai; mais le plaisir de revenir l&agrave; et d'y retrouver tout ce qui m'avait
+tant charm&eacute;, d&eacute;passait encore l'amusement de s'en aller &agrave; l'inconnu.</p>
+
+<p>Entre le point o&ugrave; s'arr&ecirc;tait le chemin de fer et le village o&ugrave; nos
+cousins demeuraient, pendant le long trajet en voiture, notre petit
+cocher de louage prit des traverses risqu&eacute;es, ne se reconnut plus et
+nous &eacute;gara, dans les recoins du reste les plus d&eacute;licieux. Il faisait un
+temps rare, splendide. Et avec quelle joie je saluai les premi&egrave;res
+paysannes portant sur la t&ecirc;te les grands vases de cuivre, les premiers
+paysans bruns parlant patois, le commencement des terrains couleur de
+sanguine et des gen&eacute;vriers de montagne...</p>
+
+<p>Vers le milieu du jour, pendant une halte pour faire reposer nos chevaux
+au creux d'une vall&eacute;e d'ombre, dans un village perdu appel&eacute; Veyrac, nous
+nous ass&icirc;mes au pied d'un ch&acirc;taignier,&mdash;et l&agrave; nous f&ucirc;mes attaqu&eacute;s par
+les canards de l'endroit, les plus hardis, les plus mal &eacute;lev&eacute;s du monde,
+s'attroupant autour de nous avec des cris de la plus haute inconvenance.
+Au d&eacute;part donc, quand nous f&ucirc;mes remont&eacute;s dans notre voiture, ces b&ecirc;tes
+s'acharnant toujours &agrave; nous poursuivre, ma s&#339;ur se retourna vers eux et,
+avec la dignit&eacute; du voyageur antique outrag&eacute; par une population
+inhospitali&egrave;re, s'&eacute;cria: &laquo;Canards de Veyrac, soyez maudits!&raquo;&mdash;M&ecirc;me apr&egrave;s
+tant d'ann&eacute;es, je ne puis penser de sang-froid &agrave; mon fou rire d'alors.
+Surtout je ne puis me rappeler cette journ&eacute;e sans regretter ce
+resplendissement de soleil et de ciel bleu, comme &agrave; pr&eacute;sent je ne sais
+plus en voir...</p>
+
+<p>&Agrave; l'arriv&eacute;e, nous &eacute;tions attendus sur la route, au pont de la rivi&egrave;re,
+par nos cousins et par les petits Peyral qui agitaient leurs mouchoirs.</p>
+
+<p>Je retrouvai avec bonheur ma petite bande au complet. Nous avions un peu
+grandi les uns et les autres, nous &eacute;tions plus hauts de quelques
+centim&egrave;tres; mais nous v&icirc;mes tout de suite qu'&agrave; part cela nous n'avions
+pas chang&eacute;, que nous &eacute;tions aussi enfants, et dispos&eacute;s aux m&ecirc;mes jeux.</p>
+
+<p>Il y eut un orage effroyable &agrave; la tomb&eacute;e de la nuit. Et, pendant qu'il
+tonnait &agrave; tout briser, comme si on e&ucirc;t tir&eacute; des salves d'artillerie sur
+le toit de la maison de mon oncle; pendant que toutes les vieilles
+gargouilles du village vomissaient de l'eau tourment&eacute;e et que des
+torrents couraient sur les pav&eacute;s en galets noirs des rues, nous nous
+&eacute;tions r&eacute;fugi&eacute;s, les petits Peyral et moi, dans la cuisine, pour y faire
+tapage plus &agrave; notre aise et y danser des rondes.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s grande, cette cuisine; garnie suivant la mode ancienne d'un arsenal
+d'ustensiles en cuivre rouge, s&eacute;ries de po&ecirc;les et de chaudrons,
+accroch&eacute;s aux murailles par ordre de grandeur, et brillant comme des
+pi&egrave;ces d'armure. Il faisait presque noir; on commen&ccedil;ait &agrave; sentir la
+bonne odeur de l'orage, de la terre mouill&eacute;e, de la pluie d'&eacute;t&eacute;; et par
+les &eacute;paisses fen&ecirc;tres Louis XIII, grill&eacute;es de fer, entraient de minute
+en minute les grandes lueurs vertes aveuglantes qui nous obligeaient,
+malgr&eacute; nous, de cligner des yeux. Nous tournions, nous tournions comme
+des fous, en chantant &agrave; quatre voix: &laquo;L'astre des nuits dans son
+paisible &eacute;clat...&raquo; une chanson sentimentale qui n'a jamais &eacute;t&eacute; faite
+pour danser, mais que nous scandions dr&ocirc;lement par moquerie, pour
+l'accommoder en air de ronde. Cela dura je ne sais combien de temps,
+cette sarabande de joie, l'orage nous portant sur les nerfs, l'exc&egrave;s de
+bruit et de vitesse tournante nous grisant comme de petits derviches;
+c'&eacute;tait la f&ecirc;te de mon retour c&eacute;l&eacute;br&eacute;e; c'&eacute;tait une mani&egrave;re d'inaugurer
+dignement les vacances, de narguer le Grand-Singe, d'ouvrir la s&eacute;rie des
+exp&eacute;ditions et enfantillages de toutes sortes qui allaient recommencer
+demain pis que jamais.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXIX" id="LXIX"></a>LXIX</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, je m'&eacute;veillai au petit jour, entendant un bruit cadenc&eacute;
+dont mon oreille s'&eacute;tait d&eacute;shabitu&eacute;e: le tisserand voisin, commen&ccedil;ant
+d&eacute;j&agrave;, d&egrave;s l'aube, le va-et-vient de ses m&eacute;tiers centenaires!... Alors,
+la premi&egrave;re minute d'ind&eacute;cision une fois pass&eacute;e, je me rappelai avec une
+joie d&eacute;bordante que je venais d'arriver chez l'oncle du Midi; que
+c'&eacute;tait le matin du premier jour; que j'avais en perspective tout un &eacute;t&eacute;
+de grand air et de libre fantaisie: ao&ucirc;t et tout septembre, deux de ces
+mois, qui me passent &agrave; pr&eacute;sent comme des jours, mais qui me semblaient
+alors avoir de tr&egrave;s respectables dur&eacute;es... Avec ivresse, au sortir d'un
+bon sommeil, je repris conscience de moi-m&ecirc;me et des r&eacute;alit&eacute;s de ma vie;
+j'avais &laquo;de la joie &agrave; mon r&eacute;veil&raquo;...</p>
+
+<p>De je ne sais plus quelle histoire, lue l'hiver pr&eacute;c&eacute;dent, sur les
+Indiens des Grands-Lacs, j'avais retenu ceci, qui m'avait beaucoup
+frapp&eacute;: un vieux chef Peau-Rouge, dont la fille se languissait d'amour
+pour un Visage-P&acirc;le, avait fini par consentir &agrave; la donner &agrave; cet
+&eacute;tranger, afin qu'elle e&ucirc;t encore <i>de la joie &agrave; ses r&eacute;veils</i>.</p>
+
+<p>De la joie &agrave; ses r&eacute;veils!... En effet j'avais remarqu&eacute; depuis bien
+longtemps que le moment du r&eacute;veil est toujours celui o&ugrave; l'on a plus
+nettement l'impression de ce qui est gai ou triste dans la vie, et o&ugrave;
+l'on trouve plus particuli&egrave;rement p&eacute;nible d'&ecirc;tre sans joie; mes premiers
+petits chagrins, mes premiers petits remords, mes anxi&eacute;t&eacute;s de l'avenir,
+c'&eacute;tait &agrave; ce moment toujours qu'ils revenaient plus cruels,&mdash;pour
+s'&eacute;vanouir tr&egrave;s vite, il est vrai, en ce temps-l&agrave;.</p>
+
+<p>Plus tard, ils devaient bien s'assombrir, mes r&eacute;veils! Et ils sont
+devenus aujourd'hui l'instant de lucidit&eacute; effroyable o&ugrave; je vois pour
+ainsi dire les dessous de la vie d&eacute;gag&eacute;s de tous ces mirages encore
+amusants qui, dans le jour, reviennent me les cacher; l'instant o&ugrave;
+m'apparaissent le mieux la rapidit&eacute; des ann&eacute;es, l'&eacute;miettement de tout ce
+&agrave; quoi j'essaie de raccrocher mes mains, et le n&eacute;ant final, le grand
+trou b&eacute;ant de la mort, l&agrave; tout pr&egrave;s, que rien ne d&eacute;guise plus.</p>
+
+<p>Ce matin-l&agrave; donc, j'eus de la joie &agrave; mon r&eacute;veil, et je me levai de bonne
+heure, ne pouvant tenir en paix dans mon lit, empress&eacute; d'aller courir,
+me demandant m&ecirc;me par o&ugrave; j'allais commencer ma tourn&eacute;e d'arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Tous les recoins du village &agrave; revoir, et les remparts gothiques, et la
+d&eacute;licieuse rivi&egrave;re. Et le jardin de mon oncle o&ugrave;, depuis l'an pass&eacute;, les
+plus improbables papillons avaient pu &eacute;lire domicile. Et des visites &agrave;
+faire, dans de vieilles maisons curieuses, &agrave; toutes les bonnes femmes du
+voisinage&mdash;qui l'&eacute;t&eacute; dernier m'avaient combl&eacute;, comme par redevance, des
+plus d&eacute;licieux raisins de leurs vignes;&mdash;une certaine madame Jeanne
+surtout, vieille paysanne riche, qui s'&eacute;tait prise d'adoration pour moi,
+qui faisait toutes mes volont&eacute;s, et qui, chaque fois qu'elle passait,
+revenant du lavoir comme Nausicaa, roulait d'impayables regards en
+coulisse du c&ocirc;t&eacute; de la maison de mon oncle, &agrave; mon intention... Et les
+vignes et les bois d'alentour, et tous les sentiers de montagnes, et
+Castelnau l&agrave;-bas, dressant ses tours cr&eacute;nel&eacute;es sur son pi&eacute;destal de
+ch&acirc;taigniers et de ch&ecirc;nes, m'appelant dans ses ruines!... O&ugrave; courir
+d'abord, et comment se lasser d'un tel pays!</p>
+
+<p>La mer, o&ugrave; du reste on ne me conduisait presque plus, en &eacute;tait m&ecirc;me
+pour le moment compl&egrave;tement oubli&eacute;e.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ces deux mois charmants, la p&eacute;nible rentr&eacute;e des classes, &agrave;
+laquelle je ne pouvais m'emp&ecirc;cher de songer, devait avoir pour grande
+diversion le retour de mon fr&egrave;re. Ses quatre ans n'&eacute;taient pas tout &agrave;
+fait r&eacute;volus, mais nous savions qu'il venait d&eacute;j&agrave; de quitter l'&laquo;&icirc;le
+myst&eacute;rieuse&raquo; pour nous revenir, et nous l'attendions en octobre. Pour
+moi, ce serait presque une connaissance enti&egrave;rement &agrave; faire; je
+m'inqui&eacute;tais de savoir s'il m'aimerait en me revoyant, s'il me
+trouverait &agrave; son go&ucirc;t, si mille petites choses de moi,&mdash;comme par
+exemple ma mani&egrave;re de jouer Beethoven,&mdash;lui plairaient.</p>
+
+<p>Je pensais constamment &agrave; son arriv&eacute;e prochaine; je m'en r&eacute;jouissais
+tellement et j'en attendais un tel changement dans ma vie, que j'en
+oubliais compl&egrave;tement ma frayeur habituelle de l'automne.</p>
+
+<p>Mais je me proposais aussi de le consulter sur mille questions
+troublantes, de lui confier toutes mes angoisses d'avenir; et je savais
+du reste que l'on comptait sur ses avis pour prendre un parti d&eacute;finitif
+&agrave; mon sujet, pour me diriger vers les sciences et d&eacute;cider de ma
+carri&egrave;re: l&agrave; &eacute;tait le point noir de son retour.</p>
+
+<p>En attendant cet arr&ecirc;t redoutable, j'allais au moins m'amuser et
+m'&eacute;tourdir le plus possible sans souci de rien, m'en donner librement et
+plus que jamais, pendant ces vacances que je consid&eacute;rais comme les
+derni&egrave;res de ma vie de petit enfant.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXX" id="LXX"></a>LXX</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner de midi, il &eacute;tait d'usage chez mon oncle de se tenir
+pendant une heure ou deux &agrave; l'entr&eacute;e de la maison, dans le vestibule
+dall&eacute; de pierres et orn&eacute; d'une grande fontaine guilloch&eacute;e, en cuivre
+rouge: c'&eacute;tait le lieu le plus frais, au moment de la lourde chaleur du
+jour. On y maintenait l'obscurit&eacute; en fermant tout, et deux ou trois
+petites raies de soleil, o&ugrave; dansaient des mouches, filtraient seulement
+&agrave; travers les joints de la grosse porte Louis XIII. Dans le village
+silencieux, o&ugrave; personne ne passait, on n'entendait toujours que le m&ecirc;me
+&eacute;ternel jacassement de poules, toutes les autres b&ecirc;tes semblant s'&ecirc;tre
+endormies.</p>
+
+<p>Moi, je n'y restais point, dans ce vestibule frais. L'accablant soleil
+du dehors m'attirait, et &agrave; peine d'ailleurs &eacute;tait-on install&eacute; l&agrave;, en
+cercle, qu'on entendait &laquo;Pan! pan!&raquo; &agrave; la porte de la rue: les petits
+Peyral, qui venaient me chercher, et qui secouaient tous trois le vieux
+frappoir de fer, chauff&eacute; &agrave; br&ucirc;ler les doigts.</p>
+
+<p>Alors, chapeaux baiss&eacute;s, nous partions chaque jour pour quelque
+entreprise nouvelle, avec des marteaux, des b&acirc;tons, des papillonnettes.
+D'abord, les petites rues gothiques pav&eacute;es de cailloux; puis les
+premiers sentiers alentour du village, toujours couverts d'un matelas de
+balle de bl&eacute;, o&ugrave; on enfon&ccedil;ait jusqu'aux chevilles et qui entrait dans
+les souliers; puis enfin la campagne, les vignes, les chemins qui
+grimpaient vers les bois; ou bien encore la rivi&egrave;re, gu&eacute;able pour nous,
+avec ses &icirc;lots pleins de fleurs.</p>
+
+<p>Comme revanche de mon calfeutrage et de ma vie trop immobile, trop
+correcte de toute l'ann&eacute;e, c'&eacute;tait assez complet; mais il y manquait
+toujours la compagnie d'autres gar&ccedil;ons de mon &acirc;ge, les froissements,&mdash;et
+puis cela ne durait que deux mois.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXI" id="LXXI"></a>LXXI</h3>
+
+
+<p>Un jour, l'id&eacute;e me vint m&ecirc;me, par saugrenuit&eacute;, par bravade, par je ne
+sais quoi, de faire une chose extr&ecirc;mement malpropre. Et, apr&egrave;s avoir
+cherch&eacute; toute une matin&eacute;e ce que ce pourrait bien &ecirc;tre, je trouvai.</p>
+
+<p>On sait les nu&eacute;es de mouches qu'il y a, les &eacute;t&eacute;s, dans le Midi,
+souillant tout, en vrai fl&eacute;au. Au milieu de la cuisine de la maison de
+mon oncle, je connaissais un pi&egrave;ge qui leur &eacute;tait tendu, une sorte de
+gargoulette tra&icirc;tresse, d'une forme sp&eacute;ciale, au fond de laquelle toutes
+venaient infailliblement trouver la mort dans de l'eau de savon. Or, ce
+jour-l&agrave;, j'avisai au fond de ce vase une horrible masse noir&acirc;tre, qui
+repr&eacute;sentait des milliers de mouches, toute la noyade des deux ou trois
+jours pr&eacute;c&eacute;dents, et je songeai qu'on pourrait en composer un plat, une
+cr&ecirc;pe par exemple, ou bien une omelette.</p>
+
+<p>Vite, vite, et avec un d&eacute;go&ucirc;t qui allait jusqu'&agrave; la naus&eacute;e, je versai
+dans une assiette la p&acirc;te noire, et l'emportai clandestinement chez la
+vieille madame Jeanne, mon amoureuse, la seule au monde qui fut capable
+de tout pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Une omelette aux mouches! oh! mais, comment donc! Quoi de plus simple!
+dit-elle. Tout de suite du feu, une po&ecirc;le, des &#339;ufs,&mdash;et la chose
+immonde, pr&eacute;alablement bien battue, fut mise &agrave; cuire dans sa haute
+chemin&eacute;e moyen &acirc;ge, tandis que je regardais, &eacute;pouvant&eacute; et constern&eacute; de
+moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Puis les trois petits Peyral survinrent, qui me r&eacute;confort&egrave;rent en
+s'extasiant de mon id&eacute;e comme toujours, et, quand le mets fut &agrave; point,
+servi chaud dans un plat, nous all&acirc;mes le montrer en triomphe &agrave; nos
+familles, marchant tous les quatre en cort&egrave;ge, par rang de taille, et
+chantant &laquo;L'astre des nuits&raquo; &agrave; grosse voix rauque, comme pour porter le
+diable en terre.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXII" id="LXXII"></a>LXXII</h3>
+
+
+<p>Les fins d'&eacute;t&eacute;s surtout &eacute;taient d&eacute;licieuses l&agrave;-bas, quand les plaines
+devenaient toutes violettes de crocus, au pied des bois d&eacute;j&agrave; jaunis.
+Alors commen&ccedil;aient les vendanges, qui duraient bien quinze jours et qui
+nous enchantaient. Dans des recoins de bois ou de prairies, avoisinant
+ces vignes des petits Peyral o&ugrave; nous passions alors toutes nos journ&eacute;es,
+nous faisions des d&icirc;nettes de bonbons et de fruits, apr&egrave;s avoir dress&eacute;
+sur l'herbe les couverts les plus &eacute;l&eacute;gants, que nous entourions &agrave;
+l'antique de guirlandes de fleurs et dont les assiettes &eacute;taient
+compos&eacute;es de pampres jaunes ou de pampres rouges. Des vendangeurs
+venaient l&agrave; nous apporter des grappes exquises, choisies entre mille,
+et, la chaleur aidant, nous &eacute;tions vraiment un peu gris quelquefois,
+non pas m&ecirc;me de vin doux, car nous n'en buvions pas, mais de raisins
+seulement, comme se grisent, au soleil sur les treilles, les gu&ecirc;pes et
+les mouches.</p>
+
+
+<p class="top10">Un matin de la fin de septembre, par un temps pluvieux et d&eacute;j&agrave; frais qui
+sentait m&eacute;lancoliquement l'automne, j'&eacute;tais entr&eacute; dans la cuisine,
+attir&eacute; par un feu de branches qui flambait gaiement dans la haute
+chemin&eacute;e ancienne.</p>
+
+<p>Et puis l&agrave;, d&eacute;s&#339;uvr&eacute;, contrari&eacute; de cette pluie, j'imaginai pour me
+distraire de faire fondre une assiette d'&eacute;tain et de la pr&eacute;cipiter,
+toute liquide et br&ucirc;lante, dans un seau d'eau.</p>
+
+<p>Il en r&eacute;sulta une sorte de bloc tourment&eacute;, qui &eacute;tait d'une belle couleur
+d'argent clair et qui avait un certain aspect de minerai. Je regardai
+cela longuement, tr&egrave;s songeur: une id&eacute;e germait dans ma t&ecirc;te, un projet
+d'amusement nouveau, qui allait peut-&ecirc;tre devenir le grand charme de
+cette fin de vacances...</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, en conf&eacute;rence tenue sur les marches du grand escalier &agrave;
+rampe forg&eacute;e; je parlais aux petits Peyral de pr&eacute;somptions qui m'&eacute;taient
+venues, d'apr&egrave;s l'aspect du terrain et des plantes, qu'il pourrait bien
+y avoir des mines d'argent dans le pays. Et je prenais, pour le dire,
+de ces airs entendus de coureur d'aventures, comme en ont les principaux
+personnages, dans ces romans d'autrefois qui se passent aux Am&eacute;riques.</p>
+
+<p>Chercher des mines, cela rentrait bien dans les attributions de ma
+bande, qui partait si souvent avec des pelles et des pioches &agrave; la
+d&eacute;couverte des fossiles ou des cailloux rares.</p>
+
+<p>Le lendemain donc, &agrave; mi-montagne, comme nous arrivions dans un chemin,
+d&eacute;licieusement choisi du reste, solitaire, myst&eacute;rieux, domin&eacute; par des
+bois et tr&egrave;s encaiss&eacute; entre de hautes parois moussues, j'arr&ecirc;tai ma
+bande, avec un flair de chef Peau-Rouge: &ccedil;a devait &ecirc;tre l&agrave;; j'avais
+reconnu la pr&eacute;sence des gisements pr&eacute;cieux,&mdash;et, en effet, en fouillant
+&agrave; la place indiqu&eacute;e, nous trouv&acirc;mes les premi&egrave;res p&eacute;pites (l'assiette
+fondue, que, la veille, j'&eacute;tais venu enfouir).</p>
+
+<p>Ces mines nous occup&egrave;rent sans tr&ecirc;ve pendant toute la fin de la saison.
+Eux, absolument convaincus, &eacute;merveill&eacute;s, et moi, qui pourtant fondais
+tous les matins des couverts et des assiettes de cuisine pour alimenter
+nos filons d'argent, moi-m&ecirc;me arrivant presque &agrave; m'illusionner aussi.</p>
+
+<p>Le lieu isol&eacute;, silencieux, exquis, o&ugrave; ces fouilles se passaient, et la
+m&eacute;lancolie sereine de l'&eacute;t&eacute; finissant, jetaient un charme rare sur
+notre petit r&ecirc;ve d'aventuriers. Nous tenions, du reste, nos d&eacute;couvertes
+dans le plus amusant myst&egrave;re; il y avait maintenant entre nous comme un
+secret de tribu. Et, dans un vieux coffre ignor&eacute; du grenier de mon
+oncle, nos richesses, m&ecirc;l&eacute;es d'un peu de terre rouge de montagne,
+s'entassaient comme en une caverne d'Ali-Baba.</p>
+
+<p>Nous nous &eacute;tions promis de les y laisser dormir pendant tout l'hiver,
+jusqu'aux vacances prochaines, o&ugrave; nous comptions bien continuer de
+grossir ce tr&eacute;sor.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXIII" id="LXXIII"></a>LXXIII</h3>
+
+
+<p>Aux premiers jours d'octobre, une joyeuse d&eacute;p&ecirc;che de mon p&egrave;re nous
+rappela en toute h&acirc;te; mon fr&egrave;re, qui rentrait en Europe par un paquebot
+de Panama, venait de d&eacute;barquer &agrave; Southampton; nous n'avions donc que le
+temps de nous rendre, si nous voulions &ecirc;tre &agrave; la maison pour le
+recevoir.</p>
+
+<p>Et, en effet, le soir du surlendemain, nous arriv&acirc;mes tout juste &agrave;
+point, car on l'attendait lui-m&ecirc;me quelques heures apr&egrave;s par un train de
+nuit. Rien que le temps de remettre dans sa chambre, &agrave; leurs places
+d'autrefois, les diff&eacute;rents petits bibelots qu'il m'avait confi&eacute;s quatre
+ann&eacute;es auparavant, et il fut l'heure de partir pour la gare &agrave; sa
+rencontre. Moi, cela ne me semblait pas une chose r&eacute;elle, ce retour,
+surtout annonc&eacute; si brusquement,&mdash;et je n'en avais pas dormi depuis deux
+nuits.</p>
+
+<p>Aussi tombais-je de sommeil &agrave; cette gare, malgr&eacute; mon impatience extr&ecirc;me,
+et ce fut comme dans un r&ecirc;ve que je le vis repara&icirc;tre, que je
+l'embrassai, intimid&eacute; de le retrouver si diff&eacute;rent de l'image qui
+m'&eacute;tait rest&eacute;e de lui: noirci, la barbe &eacute;paissie, la parole plus br&egrave;ve,
+et m'examinant avec une expression moiti&eacute; souriante, moiti&eacute; anxieuse,
+comme pour constater ce que les ann&eacute;es avaient commenc&eacute; &agrave; faire de moi
+et d&eacute;m&ecirc;ler ce qu'elles en pourraient tirer plus tard...</p>
+
+<p>En rentrant &agrave; la maison, je dormais debout, d'un de ces sommeils
+d'enfant fatigu&eacute; par un long voyage contre lesquels il n'y a pas de
+r&eacute;sistance, et on m'envoya coucher.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXIV" id="LXXIV"></a>LXXIV</h3>
+
+
+<p>M'&eacute;veillant le lendemain matin, avec le souvenir en soubresaut de
+quelque chose d'heureux, avec de la joie tout au fond de moi-m&ecirc;me, je
+vis d'abord un objet &agrave; silhouette extraordinaire, qui &eacute;tait dans ma
+chambre sur une table: une pirogue de l&agrave;-bas, &eacute;videmment, tr&egrave;s svelte et
+tr&egrave;s &eacute;trange, avec son balancier et ses voiles! Puis mes yeux
+rencontr&egrave;rent d'autres objets inconnus: des colliers en coquilles
+enfil&eacute;s de cheveux humains, des coiffures de plumes, des ornements d'une
+sauvagerie primitive et sombre, accroch&eacute;s, un peu partout, comme si la
+lointaine Polyn&eacute;sie f&ucirc;t venue &agrave; moi pendant mon sommeil... Donc, il
+avait commenc&eacute; de faire ouvrir ses caisses, mon fr&egrave;re, et il avait d&ucirc;
+entrer sans bruit pendant que je dormais encore, pour s'amuser &agrave;
+grouper autour de moi ces cadeaux destin&eacute;s &agrave; mon mus&eacute;e.</p>
+
+<p>Je me levai bien vite pour aller le retrouver: je l'avais &agrave; peine vu la
+veille au soir!...</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXV" id="LXXV"></a>LXXV</h3>
+
+
+<p>Et je le vis &agrave; peine aussi, pendant les quelques semaines agit&eacute;es qu'il
+passa parmi nous. De cette p&eacute;riode, qui dura si peu, je n'ai que des
+souvenirs troubles comme on en conserve de choses regard&eacute;es pendant une
+course trop rapide. Vaguement je me rappelle un train de vie plus gai et
+plus jeune ramen&eacute; &agrave; la maison par sa pr&eacute;sence. Je me rappelle aussi
+qu'il semblait par instants avoir des pr&eacute;occupations absorbantes &agrave;
+propos de choses tout &agrave; fait en dehors de notre sph&egrave;re de famille;
+peut-&ecirc;tre des regrets pour les pays chauds, pour l'&laquo;&icirc;le d&eacute;licieuse&raquo;, ou
+bien des craintes de trop prochain d&eacute;part?...</p>
+
+<p>Quelquefois je le retenais captiv&eacute; aupr&egrave;s de mon piano, avec cette
+musique hallucin&eacute;e de Chopin que je venais tout r&eacute;cemment de d&eacute;couvrir.
+Il s'en inqui&eacute;ta m&ecirc;me, disant que c'&eacute;tait trop, que cela m'&eacute;nervait.
+Venant &agrave; peine d'arriver au milieu de nous, il se trouvait en situation
+de juger mieux et il comprenait peut-&ecirc;tre que je subissais un r&eacute;el
+surmenage intellectuel, en fait d'art s'entend; que Chopin et Peau-d'&Acirc;ne
+m'&eacute;taient aussi dangereux l'un que l'autre; que je devenais d'un
+raffinement excessif, malgr&eacute; mes acc&egrave;s incoh&eacute;rents d'enfantillage, et
+que presque tous mes jeux &eacute;taient des jeux de r&ecirc;ve. Un jour donc, il
+d&eacute;cr&eacute;ta, &agrave; ma grande joie, qu'il fallait me faire monter &agrave; cheval; mais
+ce fut le seul changement laiss&eacute; par son passage dans mon &eacute;ducation.
+Quant &agrave; ces graves questions d'avenir que je voulais tant traiter avec
+lui, je les reculais toujours, effray&eacute; d'aborder ces sujets, pr&eacute;f&eacute;rant
+gagner du temps, ne pas prendre de d&eacute;cision encore et prolonger pour
+ainsi dire mon enfance. Cela ne pressait pas, du reste, puisqu'il &eacute;tait
+pour des ann&eacute;es avec nous...</p>
+
+<p>...Et un beau matin, quand on comptait si bien le garder, l'ordre lui
+arriva du minist&egrave;re de la marine, avec un nouveau grade, de partir sans
+d&eacute;lai pour l'Extr&ecirc;me Orient o&ugrave; une exp&eacute;dition s'organisait.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques journ&eacute;es encore, qui se pass&egrave;rent en pr&eacute;paratifs pour
+cette campagne impr&eacute;vue, il s'en alla, comme emport&eacute; par un coup de
+vent.</p>
+
+<p>Les adieux cependant furent moins tristes cette fois, parce que son
+absence, pensions-nous, ne durerait que deux ann&eacute;es... En r&eacute;alit&eacute;,
+c'&eacute;tait son d&eacute;part &eacute;ternel, et on devait jeter son corps quelque part
+l&agrave;-bas au fond de l'oc&eacute;an Indien, vers le milieu du golfe de Bengale...</p>
+
+<p>Quand il fut parti, le bruit de la voiture qui l'emportait s'entendant
+encore, ma m&egrave;re se tourna vers moi avec une expression de regard qui
+d'abord m'attendrit jusqu'aux fibres profondes; et puis elle m'attira &agrave;
+elle, en disant, d'un accent de compl&egrave;te confiance: &laquo;Gr&acirc;ce &agrave; Dieu, au
+moins nous te garderons toi!&raquo;</p>
+
+<p>Me garder moi!... On me garderait!... Oh!... je baissai la t&ecirc;te, en
+d&eacute;tournant mes yeux qui durent changer et devenir un peu sauvages. Je ne
+trouvais plus un mot ni une caresse pour r&eacute;pondre &agrave; ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>Cette confiance si sereine de sa part me faisait mal, car, pr&eacute;cis&eacute;ment,
+en entendant ce qu'elle venait de me dire: &laquo;Nous te garderons, toi!&raquo; je
+comprenais pour la premi&egrave;re fois de ma vie tout le chemin d&eacute;j&agrave; parcouru
+dans ma t&ecirc;te par ce projet &agrave; peine conscient de m'en aller aussi, de
+m'en aller m&ecirc;me plus loin que mon fr&egrave;re, et plus partout, par le monde
+entier.</p>
+
+<p>Cette marine m'&eacute;pouvantait toujours pourtant; je ne l'aimais pas encore,
+oh! non; rien qu'y penser faisait saigner mon c&#339;ur de petit &ecirc;tre trop
+attach&eacute; au foyer, trop enlac&eacute; de mille liens tr&egrave;s doux. Puis d'ailleurs,
+comment avouer &agrave; mes parents une telle id&eacute;e, comment leur faire cette
+peine, et entrer ainsi en r&eacute;bellion contre eux!... Mais renoncer &agrave; cela,
+se confiner tout le temps dans un m&ecirc;me lieu, passer sur la terre et n'en
+rien voir, quel avenir de d&eacute;senchantement; &agrave; quoi bon vivre, &agrave; quoi bon
+grandir, alors?...</p>
+
+<p>Et dans ce salon vide, o&ugrave; les fauteuils d&eacute;rang&eacute;s, une chais&eacute;e tomb&eacute;e,
+laissaient l'impression triste des d&eacute;parts, tandis que j'&eacute;tais l&agrave;, tout
+pr&egrave;s de ma m&egrave;re, serr&eacute; contre elle, mais les yeux toujours d&eacute;tourn&eacute;s et
+l'&acirc;me en d&eacute;tresse, je repensai tout &agrave; coup au journal de bord de ces
+marins d'autrefois, lu au soleil couchant, le printemps dernier &agrave; la
+Limoise; les petites phrases, &eacute;crites d'une encre jaunie sur le papier
+ancien, me revinrent lentement l'une apr&egrave;s l'autre, avec un charme
+berceur et perfide comme doit &ecirc;tre celui des incantations de magie:</p>
+
+<p>&laquo;Beau temps... belle mer... l&eacute;g&egrave;re brise de Sud-Est... Des bancs de
+dorades... passent par b&acirc;bord.&raquo;</p>
+
+<p>Et avec un frisson de crainte presque religieuse, d'extase panth&eacute;iste,
+je vis en esprit tout autour de moi le morne et infini resplendissement
+bleu du Grand Oc&eacute;an austral.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXVI" id="LXXVI"></a>LXXVI</h3>
+
+
+<p>Un grand calme triste succ&eacute;da &agrave; ce d&eacute;part de mon fr&egrave;re, et les jours
+reprirent pour moi une monotonie extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>On me destinait toujours &agrave; l'&Eacute;cole polytechnique, bien que ce ne f&ucirc;t pas
+d&eacute;cid&eacute; d'une fa&ccedil;on irr&eacute;vocable. Et quant &agrave; cette id&eacute;e d'&ecirc;tre marin, qui
+m'&eacute;tait venue comme malgr&eacute; moi, elle me charmait et m'&eacute;pouvantait &agrave; un
+degr&eacute; presque &eacute;gal; par manque de courage pour trancher une question si
+grave, je reculais toujours d'en parler; j'avais fini m&ecirc;me par me dire
+que je r&eacute;fl&eacute;chirais encore jusqu'aux vacances prochaines, m'accordant &agrave;
+moi-m&ecirc;me ces quelques mois comme dernier d&eacute;lai d'irr&eacute;solution et
+d'insouciance enfantine.</p>
+
+<p>Et je vivais aussi solitaire qu'autrefois; le pli qu'on m'en avait
+donn&eacute; &eacute;tait bien pris maintenant, difficile &agrave; changer, malgr&eacute; mes
+troubles, malgr&eacute; mes envies latentes de courir au loin et au large. Le
+plus souvent je gardais la maison, occup&eacute; &agrave; peindre d'&eacute;tranges d&eacute;cors,
+ou bien &agrave; jouer du Chopin, du Beethoven, tranquille d'apparence et
+absorb&eacute; dans des r&ecirc;ves; et plus que jamais je m'attachais &agrave; ce foyer, &agrave;
+tous ses recoins, &agrave; toutes les pierres de ses murs. Il est vrai,
+maintenant je montais &agrave; cheval, mais toujours seul avec des piqueurs,
+jamais avec d'autres enfants de mon &acirc;ge; je continuais &agrave; n'avoir point
+de camarades de jeux.</p>
+
+<p>Cependant cette seconde ann&eacute;e de coll&egrave;ge me paraissait d&eacute;j&agrave; moins
+p&eacute;nible que la premi&egrave;re, moins lente &agrave; passer, et j'avais fini du reste
+par me lier avec deux grands de la classe, mes a&icirc;n&eacute;s d'un ou deux ans,
+les seuls qui l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente ne m'avaient pas trait&eacute; en petit
+personnage impossible. La premi&egrave;re glace une fois rompue, c'&eacute;tait devenu
+tout de suite entre nous trois une grande amiti&eacute;, sentimentale au
+possible; nous nous appelions m&ecirc;me par nos noms de bapt&ecirc;me, ce qui est
+tout &agrave; fait contraire aux belles mani&egrave;res des coll&egrave;ges. Et, comme nous
+ne nous voyions jamais, jamais qu'en classe, oblig&eacute;s de causer
+myst&eacute;rieusement bas, sous la f&eacute;rule des ma&icirc;tres, nos relations &eacute;taient,
+par cela seul, maintenues dans une courtoisie inalt&eacute;rable et ne
+ressemblaient pas aux relations ordinaires des enfants entre eux. Je les
+aimais de tr&egrave;s bon c&#339;ur; pour eux, je me serais fait couper en quatre,
+et m'imaginais vraiment que cela durerait ainsi toute la vie.</p>
+
+<p>Exclusif &agrave; l'exc&egrave;s, je consid&eacute;rais le reste de la classe comme
+n'existant pas; cependant un certain moi superficiel, pour le besoin des
+relations sociales, se formait d&eacute;j&agrave; comme une mince enveloppe, et
+commen&ccedil;ait &agrave; savoir se maintenir &agrave; peu pr&egrave;s en bons termes avec tous,
+tandis que le vrai moi du fond continuait de leur &eacute;chapper absolument.</p>
+
+<p>En g&eacute;n&eacute;ral, je trouvais moyen d'&ecirc;tre assis entre mes deux amis, Andr&eacute; et
+Paul. Et, si on nous s&eacute;parait, nous &eacute;changions de continuels billets &agrave;
+mots couverts, en une cryptographie dont nous avions seuls la clef.</p>
+
+<p>Toujours des confidences d'amour, ces lettres-l&agrave;: &laquo;Je l'ai vue
+aujourd'hui; elle portait une robe bleue avec de la fourrure grise, et
+une toque avec une aile d'alouette, etc., etc.&raquo;&mdash;Car nous avions chacun
+fait choix d'une jeune fille, qui formait le sujet ordinaire de nos tr&egrave;s
+po&eacute;tiques causeries.</p>
+
+<p>Un peu de ridicule et de bizarrerie se m&ecirc;le infailliblement &agrave; cette
+&eacute;poque transitoire de l'&acirc;ge des gar&ccedil;ons, et il me faut bien indiquer
+cette note en passant.</p>
+
+<p>En passant aussi, je vais dire que mes transitions &agrave; moi ont dur&eacute; plus
+longtemps que celles des autres hommes, parce qu'elles m'ont men&eacute; d'un
+extr&ecirc;me &agrave; l'autre,&mdash;en me faisant toucher, du reste, &agrave; tous les &eacute;cueils
+du chemin,&mdash;aussi ai-je conscience d'avoir conserv&eacute;, au moins jusqu'&agrave;
+vingt-cinq ans, des c&ocirc;t&eacute;s bizarres et impossibles...</p>
+
+<p>&Agrave; pr&eacute;sent, je vais faire la confidence de nos trois amours.</p>
+
+<p>Andr&eacute; br&ucirc;lait pour une grande jeune fille, d'au moins seize ans, qui
+allait d&eacute;j&agrave; dans le monde,&mdash;et je crois qu'il y avait du vrai dans son
+cas.</p>
+
+<p>Moi, c'&eacute;tait Jeanne et mes deux amis seuls connaissaient ce secret de
+mon c&#339;ur. Pour faire comme eux, tout en trouvant cela un peu niais,
+j'&eacute;crivais son nom en cryptographie sur mes couvertures de cahiers; par
+go&ucirc;t, par genre, je cherchais &agrave; me persuader moi-m&ecirc;me de mon amour, mais
+je dois avouer qu'il &eacute;tait un peu factice, car au contraire, entre
+Jeanne et moi, l'esp&egrave;ce de petite coquetterie comique des d&eacute;buts
+tournait simplement en bonne et vraie amiti&eacute;,&mdash;amiti&eacute; h&eacute;r&eacute;ditaire, pour
+ainsi dire, et reflet de celle que nos grands-parents avaient eue. Non,
+mon premier amour v&eacute;ritable, que je conterai tout &agrave; l'heure et qui date
+de cette m&ecirc;me ann&eacute;e, fut pour une vision de r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Paul,&mdash;oh! j'avais trouv&eacute; cela bien choquant d'abord, surtout
+avec mes id&eacute;es de ce temps-l&agrave;!&mdash;lui, c'&eacute;tait une petite parfumeuse,
+qu'il apercevait les dimanches de sortie derri&egrave;re une vitre de magasin.
+&Agrave; la v&eacute;rit&eacute;, elle s'appelait d'un nom comme Stella ou Olympia, qui la
+relevait beaucoup,&mdash;et puis, il avait soin d'entourer cet amour d'un
+lyrisme &eacute;th&eacute;r&eacute; pour nous le rendre acceptable. Sur des bouts de papier
+myst&eacute;rieux, il nous faisait passer constamment les rimes les plus suaves
+&agrave; elle d&eacute;di&eacute;es et o&ugrave; son nom en <i>a</i> revenait fr&eacute;quemment comme un parfum
+de cosm&eacute;tique.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; toute mon affection pour lui, ces po&eacute;sies me faisaient sourire de
+piti&eacute; agac&eacute;e. Elles ont &eacute;t&eacute; en partie causes que jamais, jamais, &agrave;
+aucune &eacute;poque de ma vie, l'id&eacute;e ne m'est venue de composer un seul
+vers,&mdash;ce qui est assez particulier, je crois, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me unique.
+Mes notes &eacute;taient &eacute;crites toujours en une prose affranchie de toutes
+r&egrave;gles, farouchement ind&eacute;pendante.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXVII" id="LXXVII"></a>LXXVII</h3>
+
+
+<p>Ce Paul, il savait des vers, d'un po&egrave;te d&eacute;fendu appel&eacute; Alfred de Musset,
+qui me troublaient comme quelque chose d'inou&iuml;, de r&eacute;voltant et de
+d&eacute;licieux. En classe il me les disait &agrave; l'oreille, d'une voix
+imperceptible, et, avec un remords, je les lui faisais recommencer:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 3em;">Jacque &eacute;tait immobile et regardait Marie,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Je ne sais ce qu'avait cette femme endormie</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">D'&eacute;trange dans ses traits, de grand, de <i>d&eacute;j&agrave; vu</i>.</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">. . . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br />
+</p>
+
+<p>Dans le cabinet de travail de mon fr&egrave;re,&mdash;o&ugrave; j'allais de temps en temps
+m'isoler, retrouvant le regret de son d&eacute;part,&mdash;j'avais vu sur un rayon
+de la biblioth&egrave;que un gros volume des &#339;uvres de ce po&egrave;te, et la
+tentation m'&eacute;tait souvent venue de le prendre; mais on m'avait dit: &laquo;Tu
+ne toucheras &agrave; aucun des volumes qui sont l&agrave; sans nous pr&eacute;venir,&raquo; et ma
+conscience m'arr&ecirc;tait encore.</p>
+
+<p>Quant &agrave; en demander la permission, je savais trop bien qu'elle me serait
+refus&eacute;e...</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXVIII" id="LXXVIII"></a>LXXVIII</h3>
+
+
+<p>Ceci est un r&ecirc;ve qui date du quatorzi&egrave;me mois de mai de ma vie. Il me
+vint par une de ces nuits ti&egrave;des et douces qui succ&egrave;dent &agrave; de longs
+cr&eacute;puscules d&eacute;licieux.</p>
+
+<p>Dans ma chambre d'enfant, je m'&eacute;tais endormi au son lointain de ces airs
+de danse ronde que chantent les matelots et les petites filles autour
+des &laquo;bouquets de Mai&raquo;, dans les rues. Jusqu'&agrave; l'instant du sommeil
+profond, j'avais &eacute;cout&eacute; ces tr&egrave;s vieux refrains de France que ces gens
+du peuple redisaient l&agrave;-bas &agrave; voix pleine et libre, et qui m'arrivaient
+assourdis, fondus, po&eacute;tis&eacute;s, &agrave; travers du tranquille silence; j'avais
+&eacute;t&eacute; berc&eacute; un peu &eacute;trangement par le bruit de ces gaiet&eacute;s de vivre, de
+ces d&eacute;bordantes joies, comme en ont, pendant leur jeunesse tr&egrave;s
+&eacute;ph&eacute;m&egrave;re, ces &ecirc;tres plus simples que nous et plus inconscients de la
+mort.</p>
+
+<p>Et, dans mon r&ecirc;ve, il faisait une demi-nuit, qui n'&eacute;tait pas triste,
+mais douce au contraire comme la vrai nuit de mai du dehors, douce,
+ti&egrave;de et pleine des bonnes odeurs du printemps; j'&eacute;tais dans la cour de
+ma maison, dont l'aspect n'avait rien de d&eacute;form&eacute; ni d'&eacute;trange, et, le
+long des murs tout fleuris de jasmins, de ch&egrave;vrefeuilles, de roses, je
+m'avan&ccedil;ais ind&eacute;cis et troubl&eacute;, cherchant je ne sais quoi, ayant
+conscience de quelqu'un qui m'attendait et que je d&eacute;sirais ardemment
+voir, ou bien de quelque chose d'inconnu qui allait se passer, et qui
+par avance m'enivrait...</p>
+
+<p>&Agrave; un point o&ugrave; se trouve un rosier tr&egrave;s vieux, plant&eacute; par un anc&ecirc;tre et
+gard&eacute; respectueusement, bien qu'il donne &agrave; peine tous les deux ou trois
+ans une seule rose, j'aper&ccedil;us une jeune fille, debout et immobile avec
+un sourire de myst&egrave;re.</p>
+
+<p>L'obscurit&eacute; devenait un peu lourde, alanguissante.</p>
+
+<p>Il faisait de plus en plus sombre partout, et cependant, sur elle seule,
+demeurait une sorte de vague lumi&egrave;re comme renvoy&eacute;e par un r&eacute;flecteur,
+qui dessinait son contour nettement avec une mince ligne d'ombre.</p>
+
+<p>Je devinais qu'elle devait &ecirc;tre extr&ecirc;mement jolie et fra&icirc;che; mais son
+front et ses yeux restaient perdus sous un voile de nuit; je ne voyais
+tout &agrave; fait bien que sa bouche, qui s'entr'ouvrait pour sourire dans
+l'ovale d&eacute;licieux de son bas de visage. Elle se tenait tout contre le
+vieux rosier sans fleurs, presque dans ses branches.&mdash;La nuit, la nuit
+s'assombrissait toujours. Elle &eacute;tait l&agrave; comme chez elle, venue je ne
+sais d'o&ugrave;, sans qu'aucune porte e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ouverte pour la faire entrer;
+elle semblait trouver naturel d'&ecirc;tre l&agrave;, comme moi, je trouvais naturel
+qu'elle y f&ucirc;t.</p>
+
+<p>Je m'approchai bien pr&egrave;s pour d&eacute;couvrir ses yeux qui m'intriguaient, et
+alors tout &agrave; coup je les vis tr&egrave;s bien, malgr&eacute; l'obscurit&eacute; toujours plus
+&eacute;paisse et plus alourdie: ils souriaient aussi, comme sa bouche;&mdash;et ils
+n'&eacute;taient pas quelconques,&mdash;comme si, par exemple, elle n'e&ucirc;t repr&eacute;sent&eacute;
+qu'une impersonnelle statue de la jeunesse;&mdash;non, ils &eacute;taient tr&egrave;s
+particuliers au contraire; ils &eacute;taient les yeux de <i>quelqu'un</i>; de plus
+en plus je me rappelais ce regard d&eacute;j&agrave; aim&eacute; et je le <i>retrouvais</i>, avec
+des &eacute;lans de tendresse infinie...</p>
+
+<p>R&eacute;veill&eacute; alors en sursaut, je cherchai &agrave; retenir son fant&ocirc;me, qui
+fuyait, qui fuyait, qui devenait plus insaisissable et plus irr&eacute;el, &agrave;
+mesure que mon esprit s'&eacute;clairait davantage, dans son effort pour se
+souvenir. &Eacute;tait-ce bien possible, pourtant, qu'elle ne f&ucirc;t et n'e&ucirc;t
+jamais &eacute;t&eacute; qu'un rien sans vie, replong&eacute; maintenant pour toujours dans
+le n&eacute;ant des choses imaginaires, effac&eacute;es... Je d&eacute;sirais me rendormir,
+pour la revoir; l'id&eacute;e que c'&eacute;tait fini, rien qu'un r&ecirc;ve, me causait une
+d&eacute;ception, presque une d&eacute;sesp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Et je fus tr&egrave;s long &agrave; l'oublier; je l'aimais, je l'aimais tendrement;
+d&egrave;s que je repensais &agrave; elle, c'&eacute;tait avec une commotion int&eacute;rieure, &agrave; la
+fois douce et douloureuse; tout ce qui n'&eacute;tait pas elle me semblait,
+pour le moment, d&eacute;color&eacute; et amoindri. C'&eacute;tait bien l'amour, le vrai
+amour, avec son immense m&eacute;lancolie et son immense myst&egrave;re, avec son
+supr&ecirc;me charme triste, laiss&eacute; ensuite comme un parfum &agrave; tout ce qu'il a
+touch&eacute;; ce coin de la cour, o&ugrave; elle m'&eacute;tait apparue, et ce vieux rosier
+sans fleurs qui l'avait entour&eacute;e de ses branches, gardaient pour moi
+quelque chose d'angoissant et de d&eacute;licieux qui leur venait d'elle.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXIX" id="LXXIX"></a>LXXIX</h3>
+
+
+<p>Juin rayonnait. C'&eacute;tait le soir, l'heure exquise du cr&eacute;puscule. Dans le
+cabinet de mon fr&egrave;re, j'&eacute;tais seul, depuis un long moment; par la
+fen&ecirc;tre, grande ouverte sur un ciel tout en or rose, on entendait les
+martinets pousser leurs cris aigus, en tourbillonnant par nu&eacute;es
+au-dessus des vieux toits.</p>
+
+<p>Personne ne me savait l&agrave;, et jamais je ne m'&eacute;tais senti plus isol&eacute; dans
+ce haut de maison, ni plus tent&eacute; d'inconnu...</p>
+
+<p>Avec un battement de c&#339;ur, j'ouvris ce volume de Musset:</p>
+
+<p>Don Paez!...</p>
+
+<p>Les premi&egrave;res phrases rythm&eacute;es, musicales, me furent comme chant&eacute;es par
+une dangereuse voix d'or:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 3em;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Sourcils noirs, blanches mains, et, pour la petitesse</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">De ses pieds, elle &eacute;tait Andalouse et comtesse.</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br />
+</p>
+
+<p>Quand la nuit de printemps fut tout &agrave; fait venue, quand mes yeux,
+baiss&eacute;s bien pr&egrave;s du volume, ne distingu&egrave;rent plus, des vers charmeurs,
+que de petites lignes grises rang&eacute;es sur le blanc des pages, je sortis,
+seul par la ville.</p>
+
+<p>Dans les rues presque d&eacute;sertes, et pas encore &eacute;clair&eacute;es, des rangs de
+tilleuls ou d'acacias fleuris, faisaient l'ombre plus &eacute;paisse et
+embaumaient l'air.</p>
+
+<p>Ayant rabattu mon chapeau de feutre sur mes yeux, comme don Paez, je
+marchais d'un pas souple et l&eacute;ger, relevant la t&ecirc;te vers les balcons, et
+poursuivant je ne sais quels petits r&ecirc;ves enfantins de nuits d'Espagne,
+de s&eacute;r&eacute;nades andalouses...</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXX" id="LXXX"></a>LXXX</h3>
+
+
+<p class="dot">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Les vacances revinrent encore; le voyage dans le Midi eut lieu pour la
+troisi&egrave;me fois, et l&agrave;-bas, au beau soleil d'ao&ucirc;t et de septembre, tout
+se passa comme aux pr&eacute;c&eacute;dentes ann&eacute;es: m&ecirc;mes jeux avec ma bande fid&egrave;le,
+m&ecirc;mes exp&eacute;ditions dans les vignes et les montagnes: m&ecirc;mes r&ecirc;veries de
+moyen &acirc;ge dans les ruines de Castelnau, et, aux abords du sentier
+solitaire o&ugrave; gisaient nos filons d'argent, m&ecirc;me ardeur &agrave; fouiller le sol
+rouge, en prenant des airs d'aventuriers,&mdash;bien que, chez les petits
+Peyral, la foi en ces mines n'y f&ucirc;t vraiment plus.</p>
+
+<p>Ce recommencement toujours semblable des &eacute;t&eacute;s me donnait parfois
+l'illusion que ma vie d'enfant pourrait ind&eacute;finiment se prolonger ainsi;
+cependant, je n'avais plus de <i>joie &agrave; mes r&eacute;veils</i>; une esp&egrave;ce
+d'inqui&eacute;tude, semblable &agrave; celle que laisse un devoir non accompli, me
+reprenait chaque matin, de plus en plus p&eacute;niblement, &agrave; la pens&eacute;e que le
+temps fuyait, que les vacances allaient finir et que je n'avais pas
+encore eu le courage de d&eacute;cider de ma vie.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXXI" id="LXXXI"></a>LXXXI</h3>
+
+
+<p>Et un jour, comme on avait d&eacute;j&agrave; d&eacute;pass&eacute; la mi-septembre, je compris, &agrave;
+l'anxi&eacute;t&eacute; particuli&egrave;rement grande de mon r&eacute;veil, qu'il n'y avait plus &agrave;
+reculer; le terme que je m'&eacute;tais assign&eacute; &agrave; moi-m&ecirc;me &eacute;tait venu.</p>
+
+<p>Ma d&eacute;cision,&mdash;elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; plus d'&agrave; moiti&eacute; prise au fond de moi-m&ecirc;me;
+pour la rendre effective, il ne me restait plus gu&egrave;re qu'&agrave; en faire
+l'aveu, et je me promis &agrave; moi-m&ecirc;me que la journ&eacute;e ne passerait pas sans
+que cela f&ucirc;t accompli, courageusement. C'&eacute;tait &agrave; mon fr&egrave;re que je
+voulais me confier d'abord, pensant qu'il commencerait, lui aussi, par
+s'opposer &agrave; mon projet de toutes ses forces, mais qu'il finirait par
+prendre mon parti et m'aiderait &agrave; gagner ma cause.</p>
+
+<p>Donc, apr&egrave;s le d&icirc;ner de midi, &agrave; la rage ardente du soleil, j'emportai
+dans le jardin de mon oncle du papier et une plume,&mdash;et l&agrave;, je
+m'enfermai pour &eacute;crire cette lettre. (Cela entrait dans mes habitudes
+d'enfant d'aller ainsi travailler ou faire ma correspondance en plein
+air, et souvent m&ecirc;me dans les recoins les plus singuli&egrave;rement choisis,
+en haut des arbres, sur les toits.)</p>
+
+<p>Une apr&egrave;s-midi de septembre br&ucirc;lante et sans un nuage. Il faisait
+triste, dans ce vieux jardin plus silencieux que jamais, plus <i>&eacute;tranger</i>
+aussi peut-&ecirc;tre, me donnant bien plus que de coutume l'impression et le
+regret d'&ecirc;tre loin de ma m&egrave;re, de passer toute une fin d'&eacute;t&eacute; sans voir
+ma maison, ni les fleurs de ma ch&egrave;re petite cour.&mdash;Du reste, ce que
+j'&eacute;tais sur le point d'&eacute;crire aurait pour r&eacute;sultat de me s&eacute;parer encore
+davantage de tout ce que j'aimais tant, et j'en avais l'impression
+m&eacute;lancolique. Il me semblait m&ecirc;me qu'il y e&ucirc;t, dans l'air de ce jardin,
+je ne sais quoi d'un peu solennel, comme si les murs, les pruniers, les
+treilles et, l&agrave;-bas, les luzernes se fussent int&eacute;ress&eacute;s &agrave; ce premier
+acte grave de ma vie, qui allait se passer sous leurs yeux.</p>
+
+<p>Pour m'installer &agrave; &eacute;crire, j'h&eacute;sitai entre deux ou trois places, toutes
+br&ucirc;lantes, avec tr&egrave;s peu d'ombre.&mdash;C'&eacute;tait encore une mani&egrave;re de gagner
+du temps, de retarder cette lettre qui, avec mes id&eacute;es d'alors,
+rendrait pour moi la d&eacute;cision irr&eacute;vocable, une fois qu'elle serait ainsi
+d&eacute;clar&eacute;e. Sur la terre s&egrave;che, il y avait d&eacute;j&agrave; des pampres roussis,
+beaucoup de feuilles mortes; des passe-roses, des dahlias devenus hauts
+comme des arbres, fleurissaient plus maigrement au bout de leurs tiges
+longues; l'ardent soleil achevait de dorer ces raisins &agrave; grosses graines
+qui m&ucirc;rissent toujours sur le tard et qui ont une senteur musqu&eacute;e;
+malgr&eacute; la grande chaleur, la grande limpidit&eacute; bleue du ciel, on avait
+bien l'impression de l'&eacute;t&eacute; finissant.</p>
+
+<p>Ce fut le berceau du fond que je choisis enfin pour m'y &eacute;tablir; les
+vignes y &eacute;taient tr&egrave;s effeuill&eacute;es, mais les derniers papillons &agrave; reflet
+de m&eacute;tal bleu y venaient encore, avec les gu&ecirc;pes, se poser sur les
+sarments des muscats.</p>
+
+<p>L&agrave;, dans un grand calme de solitude, dans un grand silence d'&eacute;t&eacute; rempli
+de musiques de mouches, j'&eacute;crivis et signai timidement mon pacte avec la
+marine.</p>
+
+<p>De la lettre elle-m&ecirc;me, je ne me souviens plus; mais je me rappelle
+l'&eacute;motion avec laquelle je la cachetai, comme si, sous cette enveloppe,
+j'avais scell&eacute; pour jamais ma destin&eacute;e.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un temps d'arr&ecirc;t encore et de r&ecirc;verie, je mis l'adresse: le nom
+de mon fr&egrave;re et le nom d'un pays d'Extr&ecirc;me Orient o&ugrave; il se trouvait
+alors.&mdash;Rien de plus &agrave; faire maintenant, que d'aller porter cela au
+bureau de poste du village; mais je restai l&agrave; longtemps assis, tr&egrave;s
+songeur, adoss&eacute; au mur chaud sur lesquels couraient des l&eacute;zards et
+gardant sur mes genoux, avec &eacute;pouvante, le petit carr&eacute; de papier o&ugrave; je
+venais de fixer mon avenir. Puis, l'envie me prenant de jeter les yeux
+sur l'horizon, sur l'espace, je mis le pied dans cette br&egrave;che famili&egrave;re
+du mur par laquelle je montais pour regarder fuir les papillons
+imprenables, et je me hissai des deux mains jusqu'au fa&icirc;te, o&ugrave; je
+demeurai accoud&eacute;. Les m&ecirc;mes lointains connus m'apparurent, les coteaux
+couverts de leurs vignes d&eacute;j&agrave; rousses, les montagnes dont les bois
+jaunis s'effeuillaient, et, l&agrave;-bas, haut perch&eacute;e, la grande ruine
+rouge&acirc;tre de Castelnau. En avant de tout cela, &eacute;tait le domaine de
+Bories, avec son vieux porche arrondi, peint &agrave; la chaux blanche, et, d&egrave;s
+que je le regardai, la chanson plaintive: &laquo;Ah! ah! la bonne
+histoire!...&raquo; me revint &agrave; l'esprit, &eacute;trangement chant&eacute;e, en m&ecirc;me temps
+que me r&eacute;apparut ce papillon &laquo;citron-aurore&raquo; qui &eacute;tait piqu&eacute; depuis deux
+ans l&agrave;-bas, sous une vitre de mon petit mus&eacute;e...</p>
+
+<p>L'heure approchait o&ugrave; la vieille diligence campagnarde allait partir,
+emportant les lettres au loin. Je descendis de ce mur, je sortis du
+vieux jardin que je refermai &agrave; clef, et me dirigeai, lentement vers le
+bureau de poste.</p>
+
+<p>Un peu comme un petit hallucin&eacute;, je marchais cette fois-l&agrave; sans prendre
+garde &agrave; rien ni &agrave; personne. Mon esprit voyageait partout, dans les
+for&ecirc;ts pleines de foug&egrave;res de l'<i>&icirc;le d&eacute;licieuse</i>, dans les sables du
+sombre S&eacute;n&eacute;gal o&ugrave; avait habit&eacute; l'oncle au mus&eacute;e, et &agrave; travers le Grand
+Oc&eacute;an austral o&ugrave; <i>des dorades passaient</i>.</p>
+
+<p>La r&eacute;alit&eacute; assur&eacute;e et prochaine de tout cela m'enivrait; pour la
+premi&egrave;re fois, depuis que j'avais commenc&eacute; d'exister, le monde et la vie
+me semblaient grands ouverts devant moi; ma route s'&eacute;clairait d'une
+lumi&egrave;re toute nouvelle:&mdash;une lumi&egrave;re un peu morne, il est vrai, un peu
+triste, mais puissante et qui p&eacute;n&eacute;trait tout, jusqu'aux horizons
+extr&ecirc;mes avoisinant la vieillesse et la mort.</p>
+
+<p>Puis, des petites images tr&egrave;s enfantines se m&ecirc;laient aussi de temps en
+temps &agrave; mon r&ecirc;ve immense; je me voyais en uniforme de marin, passant au
+soleil sur des quais br&ucirc;lants de villes exotiques; ou bien revenant &agrave; la
+maison, apr&egrave;s de p&eacute;rilleux voyages; rapportant des caisses qui &eacute;taient
+remplies d'&eacute;tonnantes choses&mdash;et desquelles des cancrelats
+s'&eacute;chappaient, comme dans la cour de Jeanne, pendant les d&eacute;ballages
+d'arriv&eacute;e de son p&egrave;re...</p>
+
+<p>Mais tout &agrave; coup mon c&#339;ur recommen&ccedil;a de se serrer: ces retours de
+campagnes lointaines, ils ne pourraient avoir lieu que dans bien des
+ann&eacute;es... et alors, les figures qui me recevraient au foyer, seraient
+chang&eacute;es par le temps... Je me les repr&eacute;sentai m&ecirc;me aussit&ocirc;t, ces
+figures ch&eacute;ries; dans une p&acirc;le vision, elles m'apparurent toutes
+ensemble: un groupe qui m'accueillait avec des sourires de douce
+bienvenue, mais qui &eacute;tait si m&eacute;lancolique &agrave; regarder! Des rides
+marquaient tous les fronts; ma m&egrave;re avait ses boucles blanches comme
+aujourd'hui... Et grand'tante Berthe, d&eacute;j&agrave; si vieille, pourrait-elle
+&ecirc;tre l&agrave; encore?... J'en &eacute;tais &agrave; faire rapidement, avec crainte, le
+calcul de l'&acirc;ge de grand-tante Berthe, quand j'arrivai au bureau de la
+poste...</p>
+
+<p>Cependant, je n'h&eacute;sitai pas; d'une main qui tremblait seulement un peu,
+je glissai ma lettre dans la bo&icirc;te, et le sort en fut jet&eacute;.</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXXII" id="LXXXII"></a>LXXXII</h3>
+
+
+<p>J'arr&ecirc;te l&agrave; ces notes, parce que d'abord la suite n'est pas encore assez
+loin de moi dans le temps pour &ecirc;tre livr&eacute;e aux lecteurs inconnus. Et
+puis, il me semble que mon enfance premi&egrave;re a vraiment pris fin ce jour
+o&ugrave; j'ai ainsi d&eacute;cid&eacute; mon avenir.</p>
+
+<p>J'avais alors quatorze ans et demi; trois ann&eacute;es me restaient par
+cons&eacute;quent pour me pr&eacute;parer &agrave; l'&Eacute;cole navale; c'&eacute;tait donc dans les
+choses tr&egrave;s raisonnables et tr&egrave;s possibles.</p>
+
+<p>Cependant je devais me heurter encore &agrave; bien des refus, &agrave; des
+difficult&eacute;s de toutes sortes avant d'entrer au <i>Borda</i>. Et ensuite je
+devais traverser bien des ann&eacute;es d'h&eacute;sitations, d'erreurs, de luttes;
+monter &agrave; bien des calvaires; payer cruellement d'avoir &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; en
+petite sensitive isol&eacute;e; &agrave; force de volont&eacute;, refondre et durcir ma
+trempe physique, aussi bien que morale,&mdash;jusqu'au jour o&ugrave;, vers mes
+vingt-sept ans, un directeur de cirque, apr&egrave;s avoir vu comme mes muscles
+se d&eacute;tendaient maintenant en ressorts d'acier, laissa tomber dans son
+admiration ces paroles, les plus profondes que j'aie entendues de ma
+vie; &laquo;Quel dommage, monsieur, que votre &eacute;ducation ait &eacute;t&eacute; commenc&eacute;e si
+tard!&raquo;</p>
+
+
+
+<h3><a name="LXXXIII" id="LXXXIII"></a>LXXXIII</h3>
+
+
+<p class="dot">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Nous croyions, ma s&#339;ur et moi, revenir encore l'&eacute;t&eacute; suivant dans ce
+village...</p>
+
+<p>Mais Azra&euml;l passa sur notre route; de terribles choses impr&eacute;vues
+boulevers&egrave;rent notre tranquille et douce vie de famille.</p>
+
+<p>Et ce ne fut que quinze ann&eacute;es plus tard, apr&egrave;s avoir couru le monde
+entier, que je revis ce coin de la France.</p>
+
+<p>Tout y &eacute;tait bien chang&eacute;; l'oncle et la tante dormaient au cimeti&egrave;re;
+les grands cousins &eacute;taient dispers&eacute;s; la cousine, qui avait d&eacute;j&agrave;
+quelques fils d'argent m&ecirc;l&eacute;s &agrave; ses cheveux, se pr&eacute;parait &agrave; quitter pour
+toujours ce pays, cette maison vide o&ugrave; elle ne voulait plus rester
+seule; et la Titi, la Maricette (qui ne s'appelaient plus ainsi)
+&eacute;taient devenues de grandes jeunes filles en deuil que je ne savais plus
+reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Entre deux longs voyages, press&eacute; comme toujours, ma vie allant d&eacute;j&agrave; son
+train de fi&egrave;vre, je revenais l&agrave;, moi, pour quelques heures seulement, en
+p&egrave;lerinage de souvenir, voulant revoir encore une fois cette maison de
+l'oncle du Midi, avant qu'elle f&ucirc;t livr&eacute;e &agrave; des mains &eacute;trang&egrave;res.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en novembre; un ciel sombre et froid changeait compl&egrave;tement les
+aspects de ce pays, que je n'avais jamais connu qu'au beau soleil des
+&eacute;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Ayant pass&eacute; mon unique matin&eacute;e &agrave; revoir mille choses, avec une
+m&eacute;lancolie toujours croissante, sous ces nuages d'hiver,&mdash;j'avais oubli&eacute;
+ce vieux jardin et ce berceau de vigne &agrave; l'ombre duquel s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute;e
+ma vie, et je voulus y courir, &agrave; la derni&egrave;re minute, avant le d&eacute;part de
+la voiture qui allait m'emporter pour jamais.</p>
+
+<p>&laquo;Vas-y seul, alors!&raquo; me dit la cousine, empress&eacute;e elle aussi &agrave; faire
+fermer des caisses. Et elle me remit la grosse clef, la m&ecirc;me grosse clef
+que j'emportais autrefois quand je m'en allais en chasse, ma
+papillonnette &agrave; la main, aux heures lumineuses et br&ucirc;lantes des jours
+pass&eacute;s... Oh! les &eacute;t&eacute;s de mon enfance, qu'ils avaient &eacute;t&eacute; merveilleux et
+enchanteurs...</p>
+
+<p>Pour la derni&egrave;re des derni&egrave;res fois, j'entrai dans ce jardin, qui me
+parut tout rapetiss&eacute;, sous le ciel gris. J'allai d'abord &agrave; ce berceau du
+fond,&mdash;effeuill&eacute;, d&eacute;sol&eacute; aujourd'hui,&mdash;o&ugrave; j'avais &eacute;crit &agrave; mon fr&egrave;re ma
+lettre solennelle, et, &agrave; l'aide toujours de cette m&ecirc;me br&egrave;che du mur qui
+me servait jadis, je me hissai sur le fa&icirc;te, pour regarder furtivement
+la campagne d'alentour, lui dire &agrave; la h&acirc;te un supr&ecirc;me adieu: le domaine
+de Bories m'apparut, alors, singuli&egrave;rement rapproch&eacute; et rapetiss&eacute; lui
+aussi; m&eacute;connaissable, comme du reste ces montagnes du fond qui avaient
+l'air de s'&ecirc;tre abaiss&eacute;es pour n'&ecirc;tre plus que de petites collines. Et
+tout cela, que j'avais vu jadis si ensoleill&eacute;, &eacute;tait sinistre
+aujourd'hui sous ces nuages de novembre, sous cette lumi&egrave;re terne et
+grise. J'eus l'impression que l'arri&egrave;re-automne &eacute;tait commenc&eacute; dans ma
+vie, en m&ecirc;me temps que sur la terre.</p>
+
+<p>Et du reste, le monde aussi,&mdash;le monde que je croyais si immense et si
+plein d'&eacute;tonnements charmeurs, le jour o&ugrave; je m'&eacute;tais accoud&eacute; sur ce m&ecirc;me
+mur, apr&egrave;s ma grande d&eacute;cision prise,&mdash;le monde entier ne s'&eacute;tait-il pas
+d&eacute;color&eacute; et r&eacute;tr&eacute;ci &agrave; mes yeux autant que ce pauvre paysage?...</p>
+
+<p>Oh! surtout cette apparition du domaine de Bories, semblable &agrave; un
+fant&ocirc;me de lui-m&ecirc;me sous un ciel d'hiver, me causait une m&eacute;lancolie
+sans bornes.</p>
+
+<p>Et en le regardant, je repensai au papillon a &laquo;citron-aurore&raquo; qui
+existait toujours sous sa vitre, au fond de mon mus&eacute;e d'enfant; qui
+&eacute;tait rest&eacute; &agrave; sa m&ecirc;me place, avec des couleurs aussi fra&icirc;ches, pendant
+que j'avais couru par toutes les mers... Depuis bien des ann&eacute;es, j'avais
+oubli&eacute; l'association de ces deux choses, et, d&egrave;s que le papillon jaune
+me f&ucirc;t revenu en m&eacute;moire, ramen&eacute; par le porche de Bories, j'entendis en
+moi-m&ecirc;me une petite voix qui reprenait tout doucement: &laquo;Ah! ah! la bonne
+histoire!...&raquo; Et la petite voix &eacute;tait fl&ucirc;t&eacute;e et bizarre; surtout elle
+&eacute;tait triste, triste &agrave; faire pleurer, triste comme pour chanter, sur une
+tombe, la chanson des ann&eacute;es disparues, des &eacute;t&eacute;s morts.</p>
+
+<p class="c">FIN</p>
+
+<p class="c">PARIS,&mdash;IMP. CHAIX, RUE BERG&Egrave;RE, 20.&mdash;11382-5-90</p>
+
+<hr class="top15" />
+
+<p class="c">CALMANN L&Eacute;VY, &Eacute;DITEUR</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c"><br />DU M&Ecirc;ME AUTEUR</p>
+
+<p class="c"><br />Format grand in-18</p>
+
+<table summary="auteur" cellspacing="0" cellpadding="2">
+<tr><td class="smcap">au maroc</td><td align="right">1</td><td align="right">vol.</td></tr>
+<tr><td class="smcap">aziyad&eacute;</td><td align="right"> 1</td><td align="right">&mdash;</td></tr>
+<tr><td class="smcap">fleurs d'ennui</td><td align="right">1</td><td align="right">&mdash;</td></tr>
+<tr><td class="smcap">japoneries d'automne</td><td align="right">1</td><td align="right">&mdash;</td></tr>
+<tr><td class="smcap">le mariage de loti</td><td align="right">1</td><td align="right">&mdash;</td></tr>
+<tr><td class="smcap">mon fr&egrave;re yves</td><td align="right">1</td><td align="right">&mdash;</td></tr>
+<tr><td class="smcap">p&ecirc;cheur d'islande</td><td align="right">1</td><td align="right">&mdash;</td></tr>
+<tr><td class="smcap">propos d'exil</td><td align="right">1</td><td align="right">&mdash;</td></tr>
+<tr><td class="smcap">le roman d'un spahi</td><td align="right">1</td><td align="right">&mdash;</td></tr>
+
+
+<tr><td colspan="3" align="center"><br />Format in-8&ordm; cavalier</td></tr>
+
+<tr><td><br /><span class="smcap">madame chrysanth&egrave;me</span>, imprim&eacute; sur magnifique<br />
+v&eacute;lin et illustr&eacute; d'un grand nombre d'aquarelles<br />
+et de vignettes par <span class="smcap">Rossi</span> et <span class="smcap">Myrbach</span></td><td align="right">
+1</td><td>vol.</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c top15">IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERG&Egrave;RE, 20, PARIS.&mdash;11382-5-50.</p>
+
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+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le roman d'un enfant, by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN D'UN ENFANT ***
+
+***** This file should be named 23423-h.htm or 23423-h.zip *****
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+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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