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+The Project Gutenberg EBook of Le roman d'un enfant, by Pierre Loti
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le roman d'un enfant
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: November 9, 2007 [EBook #23423]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN D'UN ENFANT ***
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+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
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+
+[Note du transcripteur: il n'y a pas un chapitre XXXV.]
+
+
+
+
+LE ROMAN
+
+D'UN ENFANT
+
+PAR
+
+PIERRE LOTI
+
+Dix-neuvième Édition.
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3
+
+1890 Droits de reproduction et de traduction réservés.
+
+ À SA MAJESTÉ LA REINE
+ ÉLISABETH DE ROUMANIE
+
+ _Décembre 188.._
+
+ _Il se fait presque tard dans ma vie, pour que j'entreprenne ce
+ livre: autour de moi, déjà tombe une sorte de nuit; où trouverai-je
+ à présent des mots assez frais, des mots assez jeunes?_
+
+ _Je le commencerai demain en mer; au moins essaierai-je d'y mettre
+ ce qu'il y a eu de meilleur en moi, à une époque où il n'y avait
+ rien de bien mauvais encore._
+
+ _Je l'arrêterai de bonne heure, afin que l'amour n'y apparaisse
+ qu'à l'état de rêve imprécis._
+
+ _Et, à la souveraine de qui me vient l'idée de l'écrire, je
+ l'offrirai comme un humble hommage_
+
+ _de mon respect charmé._
+
+ PIERRE LOTI.
+
+
+
+
+LE ROMAN D'UN ENFANT
+
+
+
+
+I
+
+
+C'est avec une sorte de crainte que je touche à l'énigme de mes
+impressions du commencement de la vie,--incertain si bien réellement je
+les éprouvais moi-même ou si plutôt elles n'étaient pas des ressouvenus
+mystérieusement transmis... J'ai comme une hésitation religieuse à
+sonder cet abîme...
+
+Au sortir de ma nuit première, mon esprit ne s'est pas éclairé
+progressivement, par lueurs graduées; mais par jets de clartés
+brusques--qui devaient dilater tout à coup mes yeux d'enfant et
+m'immobiliser dans des rêveries attentives--puis qui s'éteignaient, me
+replongeant dans l'inconscience absolue des petits animaux qui viennent
+de naître, des petites plantes à peine germées.
+
+Au début de l'existence, mon histoire serait simplement celle d'un
+enfant très choyé, très tenu, très obéissant et toujours convenable dans
+ses petites manières, auquel rien n'arrivait, dans son étroite sphère
+ouatée, qui ne fût prévu, et qu'aucun coup n'atteignait qui ne fût
+amorti avec une sollicitude tendre.
+
+Aussi voudrais-je ne pas écrire cette histoire qui serait fastidieuse;
+mais seulement noter, sans suite ni transitions, des instants qui m'ont
+frappé d'une étrange manière,--qui m'ont frappé tellement que je m'en
+souviens encore avec une netteté complète, aujourd'hui que j'ai oublié
+déjà tant de choses poignantes, et tant de lieux, tant d'aventures, tant
+de visages.
+
+J'étais en ce temps-là un peu comme serait une hirondelle, née d'hier,
+très haut à l'angle d'un toit, qui commencerait à ouvrir de temps à
+autre au bord du nid son petit oeil d'oiseau et s'imaginerait, de là, en
+regardant simplement une cour ou une rue, voir les profondeurs du monde
+et de l'espace,--les grandes étendues de l'air que plus tard il lui
+faudra parcourir. Ainsi, durant ces minutes de clairvoyance,
+j'apercevais furtivement toutes sortes d'infinis, dont je possédais déjà
+sans doute, dans ma tête, antérieurement à ma propre existence, les
+conceptions latentes; puis, refermant malgré moi l'oeil encore trouble
+de mon esprit, je retombais pour des jours entiers dans ma tranquille
+nuit initiale.
+
+Au début, ma tête toute neuve et encore obscure pourrait aussi être
+comparée à un appareil de photographe rempli de glaces sensibilisées.
+Sur ces plaques vierges, les objets insuffisamment éclairés ne donnent
+rien; tandis que, au contraire, quand tombe sur elles une vive clarté
+quelconque, elles se cernent de larges taches claires, où les choses
+inconnues du dehors viennent se graver.--Mes premiers souvenirs en effet
+sont toujours de plein été lumineux, de midis étincelants,--ou bien de
+feux de branches à grandes flammes roses.
+
+
+
+
+II
+
+
+Comme si c'était d'hier, je me rappelle le soir où, marchant déjà depuis
+quelque temps, je découvris tout à coup la vraie manière de sauter et de
+courir,--et me grisai jusqu'à tomber, de cette chose délicieusement
+nouvelle.
+
+Ce devait être au commencement de mon second hiver, à l'heure triste où
+la nuit vient. Dans la salle à manger de ma maison familiale--qui me
+paraissait alors un lieu immense--j'étais, depuis un moment sans doute,
+engourdi et tranquille sous l'influence de l'obscurité envahissante. Pas
+encore de lampe allumée nulle part. Mais, l'heure du dîner approchant,
+une bonne vint, qui jeta dans la cheminée, pour ranimer les bûches
+endormies, une brassée de menu bois. Alors ce fut un beau feu clair,
+subitement une belle flambée joyeuse illuminant tout, et un grand rond
+lumineux se dessina au milieu de l'appartement, par terre, sur le tapis,
+sur les pieds des chaises, dans ces régions basses qui étaient
+précisément les miennes. Et ces flammes dansaient, changeaient,
+s'enlaçaient, toujours plus hautes et plus gaies, faisant monter et
+courir le long des murailles les ombres allongées des choses... Oh!
+alors je me levai tout droit, saisi d'admiration... car je me souviens à
+présent que j'étais assis, aux pieds de ma grand'tante Berthe (déjà très
+vieille en ce temps-là), qui sommeillait à demi dans sa chaise, près
+d'une fenêtre par où filtrait la nuit grise; j'étais assis sur une de
+ces hautes chaufferettes d'autrefois, à deux étages, si commodes pour
+les tout petits enfants qui veulent faire les câlins, la tête sur les
+genoux des grand'mères ou des grand'tantes... Donc, je me levai, en
+extase, et m'approchai de la flamme; puis, dans le cercle lumineux qui
+se dessinait sur le tapis, je me mis à marcher en rond, à tourner, à
+tourner toujours plus vite et enfin, sentant tout à coup dans mes jambes
+une élasticité inconnue, quelque chose comme une détente de ressorts,
+j'inventai une manière nouvelle et très amusante de faire: c'était de
+repousser le sol bien fort, puis de le quitter des deux pieds à la fois
+pendant une demi-seconde,--et de retomber,--et de profiter de l'élan
+pour m'élever encore, et de recommencer toujours, pouf, pouf, en faisant
+beaucoup de bruit par terre, et en sentant dans ma tête un petit vertige
+particulier très agréable... De ce moment, je savais sauter, je savais
+courir!
+
+J'ai la conviction que c'était bien la première fois, tant je me
+rappelle nettement mon amusement extrême et ma joie étonnée.
+
+--Ah! mon Dieu, mais qu'est-ce qu'il a ce petit, ce soir? disait ma
+grand'tante Berthe un peu inquiète. Et j'entends encore le son de sa
+voix brusque.
+
+Mais je sautais toujours. Comme ces petites mouches étourdies, grisées
+de lumière, qui tournoient le soir autour des lampes, je sautais
+toujours dans ce rond lumineux qui s'élargissait, se rétrécissait, se
+déformait, dont les contours vacillaient comme les flammes.
+
+Et tout cela m'est encore si bien présent, que j'ai gardé dans mes yeux
+les moindres rayures de ce tapis sur lequel la scène se passait. Il
+était d'une certaine étoffe inusable, tissée dans le pays par les
+tisserands campagnards, et aujourd'hui tout à fait démodée, qu'on
+appelait «nouïs». (Notre maison d'alors était restée telle que ma
+grand'mère maternelle l'avait arrangée lorsqu'elle s'était décidée à
+quitter l'_île_ pour venir se fixer sur le continent.--Je reparlerai un
+peu plus tard de cette _île_ qui prit bientôt, pour mon imagination
+d'enfant, un attrait si mystérieux.--C'était une maison de province très
+modeste, où se sentait l'austérité huguenote, et dont la propreté et
+l'ordre irréprochables étaient le seul luxe.)
+
+...Dans le cercle lumineux qui, décidément, se rétrécissait de plus en
+plus, je sautais toujours. Mais, tout en sautant, je _pensais_, et d'une
+façon intense qui, certainement, ne m'était pas habituelle. En même
+temps que mes petites jambes, mon esprit s'était éveillé; une clarté un
+peu plus vive venait de jaillir dans ma tête, où l'aube des idées était
+encore si pâle. Et c'est sans doute à cet éveil intérieur que ce moment
+fugitif de ma vie doit ses dessous insondables; qu'il doit surtout la
+persistance avec laquelle il est resté dans ma mémoire, gravé
+ineffaçablement. Mais je vais m'épuiser en vain à chercher des mots pour
+dire tout cela, dont l'indécise profondeur m'échappe... Voici, je
+regardais ces chaises, alignées le long des murs, et je me rappelais les
+personnes âgées, grand'mères, grand'tantes et tantes, qui y prenaient
+place d'habitude, qui tout à l'heure viendraient s'y asseoir...
+Pourquoi n'étaient-elles pas là? En ce moment, j'aurais souhaité leur
+présence autour de moi comme une protection. Elles se tenaient sans
+doute là-haut, au second étage, dans leurs chambres; entre elles et moi,
+il y avait les escaliers obscurs, les escaliers que je devinais pleins
+d'ombre et qui me faisaient frémir... Et ma mère? J'aurais surtout
+souhaité sa présence à elle; mais je la savais sortie dehors, dans ces
+rues longues dont je ne me représentais pas bien les extrémités, les
+aboutissements lointains. J'avais été moi-même la conduire jusqu'à la
+porte, en lui demandant: «Tu reviendras, dis?» Et elle m'avait promis
+qu'en effet elle reviendrait. (On m'a conté plus tard qu'étant tout
+petit, je ne laissais jamais sortir de la maison aucune personne de la
+famille, même pour la moindre course ou visite, sans m'être assuré que
+son intention était bien de revenir. «Tu reviendras, dis?» était une
+question que j'avais coutume de poser anxieusement après avoir suivi
+jusqu'à la porte ceux qui s'en allaient.) Ainsi, ma mère était sortie...
+cela me serrait un peu le coeur de la savoir dehors... Les rues!...
+J'étais bien content de ne pas y être, moi, dans les rues, où il faisait
+froid, où il faisait nuit, où les petits enfants pouvaient se perdre...
+Comme on était bien ici, devant ces flammes qui réchauffaient; comme on
+était bien, _dans sa maison_! Peut-être n'avais-je jamais compris cela
+comme ce soir; peut-être était-ce ma première vraie impression
+d'attachement au foyer--et d'inquiétude triste, à la pensée de tout
+l'immense inconnu du dehors. Ce devait être aussi mon premier instant
+d'affection consciente pour ces figures vénérées de tantes et de
+grand'mères qui ont entouré mon enfance et que, à cette heure de vague
+anxiété crépusculaire, j'aurais désiré avoir toutes, à leurs places
+accoutumées, assises en cercle autour de moi...
+
+Cependant les belles flammes folles dans la cheminée avaient l'air de se
+mourir: la brassée de menu bois était consumée et, comme on n'avait pas
+encore allumé de lampe, il faisait plus noir. J'étais déjà tombé une
+fois, sur le tapis de nouïs, sans me faire de mal, et j'avais recommencé
+de plus belle. Par instants, j'éprouvais une joie étrange à aller jusque
+dans les recoins obscurs, où me prenaient je ne sais quelles frayeurs de
+choses sans nom; puis à revenir me réfugier dans le cercle de lumière,
+en regardant avec un frisson si rien n'était sorti derrière moi, de ces
+coins d'ombre, pour me poursuivre.
+
+Ensuite, les flammes se mourant tout à fait, j'eus vraiment peur; tante
+Berthe, trop immobile sur sa chaise et dont je sentais le regard seul me
+suivre, ne me rassurait plus. Les chaises même, les chaises rangées
+autour de la salle, commençaient à m'inquiéter à cause de leurs grandes
+ombres mouvantes qui, au gré de la flambée à l'agonie, montaient
+derrière elles, exagérant la hauteur des dossiers le long des murs. Et
+surtout il y avait une porte, entr'ouverte sur un vestibule tout
+noir--lequel donnait sur le grand salon plus vide et plus noir encore...
+oh! cette porte, je la fixais maintenant de mes pleins yeux, et, pour
+rien au monde, je n'aurais osé lui tourner le dos.
+
+C'était le début de ces terreurs des soirs d'hiver qui, dans cette
+maison pourtant si aimée, ont beaucoup assombri mon enfance.
+
+Ce que je craignais de voir arriver par là n'avait encore aucune forme
+précise; plus tard seulement, mes visions d'enfant prirent figure. Mais
+la peur n'en était pas moins réelle et m'immobilisait là, les yeux très
+ouverts, auprès de ce feu qui n'éclairait plus,--quand tout à coup, du
+côté opposé, par une autre porte, ma mère entra... Oh! alors je me jetai
+sur elle; je me cachai la tête, je m'abîmai dans sa robe: c'était la
+protection suprême, l'asile où rien n'atteignait plus, le nid des nids
+où l'on oubliait tout...
+
+Et, à partir de cet instant, le fil de mon souvenir est rompu, je ne
+retrouve plus rien.
+
+
+
+
+III
+
+
+Après l'image ineffaçable laissée par cette première frayeur et cette
+première danse devant une flambée d'hiver, des mois ont dû passer sans
+que rien se gravât plus dans ma tête. Je retombai dans cette demi-nuit
+des commencements de la vie que traversaient à peine d'instables et
+confuses visions, grises ou roses sous des reflets d'aube.
+
+Et je crois que l'impression suivante fut celle-ci, que je vais essayer
+de traduire: impression d'été, de grand soleil, de nature, et de terreur
+délicieuse à me trouver seul au milieu de hautes herbes de juin qui
+dépassaient mon front. Mais ici les dessous sont encore plus compliqués,
+plus mêlés de choses antérieures à mon existence présente; je sens que
+je vais me perdre là dedans, sans parvenir à rien exprimer...
+
+C'était dans un domaine de campagne appelé «la Limoise», qui joué plus
+tard un grand rôle dans ma vie d'enfant. Il appartenait à de très
+anciens amis de ma famille, les D***, qui, en ville, étaient nos
+voisins, leur maison touchant presque la nôtre. Peut-être, l'été
+précèdent, étais-je déjà venu à cette Limoise,--mais à l'état
+inconscient de poupée blanche que l'on avait apportée au cou. Ce jour
+dont je vais parler était certainement le premier où j'y venais comme
+petit être capable de pensée, de tristesse et de rêve.
+
+J'ai oublié le commencement, le départ, la route en voiture, l'arrivée.
+Mais, par un après-midi très chaud, le soleil déjà bas, je me revois et
+je me retrouve si bien, seul au fond du vieux jardin à l'abandon, que
+des murs gris, rongés de lierre et de lichen, séparaient des bois, des
+landes à bruyères, des campagnes pierreuses d'alentour. Pour moi, élevé
+à la ville, ce jardin très grand, qu'on n'entretenait guère, et où les
+arbres fruitiers mouraient de vieillesse, enfermait des surprises et des
+mystères de forêt vierge. Ayant sans doute franchi les buis de bordure,
+je m'étais perdu au milieu d'un des grands carrés incultes du fond,
+parmi je ne sais quelles hautes plantes folles,--des asperges montées,
+je crois bien,--envahies par de longues herbes sauvages. Puis je
+m'étais accroupi, à la façon de tous les petits enfants, pour m'enfouir
+davantage dans tout cela qui me dépassait déjà grandement quand j'étais
+debout. Et je restais tranquille, les yeux dilatés, l'esprit en éveil, à
+la fois effrayé et charmé. Ce que j'éprouvais, en présence de ces choses
+nouvelles, était encore moins de l'étonnement que du ressouvenir; la
+splendeur des plantes vertes, qui m'enlaçait de si près, je _savais_
+qu'elle était partout, jusque dans les profondeurs jamais vues de la
+campagne; je la sentais autour de moi, triste et immense, déjà vaguement
+connue; elle me faisait peur, mais elle m'attirait cependant,--et, pour
+rester là le plus longtemps possible sans qu'on vînt me chercher, je me
+cachais encore davantage, ayant pris sans doute l'expression de figure
+d'un petit Peau-Rouge dans la joie de ses forêts retrouvées.
+
+Mais tout à coup je m'entendis appeler: «Pierre! Pierre! mon petit
+Pierrot!» Et sans répondre, je m'aplatis bien vite au ras du sol, sous
+les herbages et les fines branches fenouillées des asperges.
+
+Encore: «Pierre! Pierre!» C'était Lucette; je reconnaissais bien sa
+voix, et même, à son petit ton moqueur, je comprenais qu'elle me voyait
+dans ma cache verte. Mais je ne la voyais point, moi; j'avais beau
+regarder de tous les côtés: personne!
+
+Avec des éclats de rire, elle continuait de m'appeler, en se faisant des
+voix de plus en plus drôles. Où donc pouvait-elle bien être?
+
+Ah! là-bas, en l'air! perchée sur la fourche d'un arbre tout tordu, qui
+avait comme des cheveux gris en lichen.
+
+Je me relevai alors, très attrapé d'avoir été ainsi découvert.
+
+Et en me relevant, j'aperçus au loin, par-dessus le fouillis des plantes
+agrestes, un coin des vieux murs couronnés de lierre qui enfermaient le
+jardin. (Ils étaient destinés à me devenir très familiers plus tard, ces
+murs-là; car, pendant mes jeudis de collège, j'y ai passé bien des
+heures, perché, observant la campagne pastorale et tranquille, et
+rêvant, au bruit des sauterelles, à des sites encore plus ensoleillés de
+pays lointains.) Et ce jour-là, leurs pierres grises, disjointes,
+mangées de soleil, mouchetées de lichen, me donnèrent pour la première
+fois de ma vie l'impression mal définie de la _vétusté des choses_; la
+vague conception des durées antérieures à moi-même, du temps passé.
+
+Lucette D***, mon aînée de huit ou neuf ans, était déjà presque une
+grande personne à mes yeux: je ne pouvais pas la connaître depuis bien
+longtemps, mais je la connaissais depuis tout le temps possible. Un peu
+plus tard, je l'ai aimée comme une soeur; puis sa mort prématurée a été
+un de mes premiers vrais chagrins de petit garçon.
+
+Et c'est le premier souvenir que je retrouve d'elle, son apparition dans
+les branches d'un vieux poirier. Encore ne s'est-il fixé ainsi qu'à la
+faveur de ces deux sentiments tout nouveaux auxquels il s'est trouvé
+mêlé: l'inquiétude charmée devant l'envahissante nature verte et la
+mélancolie rêveuse en présence des vieux murs, des choses anciennes, du
+vieux temps...
+
+
+
+
+IV
+
+
+Je voudrais essayer de dire maintenant l'impression que la mer m'a
+causée, lors de notre première entrevue,--qui fut un bref et lugubre
+tête-à-tête.
+
+Par exception, celle-ci est une impression crépusculaire; on y voyait à
+peine, et cependant l'image apparue fut si intense qu'elle se grava d'un
+seul coup pour jamais. Et j'éprouve encore un frisson rétrospectif, dès
+que je concentre mon esprit sur ce souvenir.
+
+J'étais arrivé le soir, avec mes parents, dans un village de la côte
+saintongeaise, dans une maison de pêcheurs louée pour la saison des
+bains. Je savais que nous étions venus là pour une chose qui s'appelait
+la mer, mais je ne l'avais pas encore vue (une ligne de dunes me la
+cachait, à cause de ma très petite taille) et j'étais dans une extrême
+impatience de la connaître. Après le dîner donc, à la tombée de la nuit,
+je m'échappai seul dehors. L'air vif, âpre, sentait je ne sais quoi
+d'inconnu, et un bruit singulier, à la fois faible et immense, se
+faisait derrière les petites montagnes de sable auxquelles un sentier
+conduisait.
+
+Tout m'effrayait, ce bout de sentier inconnu, ce crépuscule tombant d'un
+ciel couvert, et aussi la solitude de ce coin de village... Cependant,
+armé d'une de ces grandes résolutions subites, comme les bébés les plus
+timides en prennent quelquefois, je partis d'un pas ferme...
+
+Puis, tout à coup, je m'arrêtai glacé, frissonnant de peur. Devant moi,
+quelque chose apparaissait, quelque chose de sombre et de bruissant qui
+avait surgi de tous les côtés en même temps et qui semblait ne pas
+finir; une étendue en mouvement qui me donnait le vertige mortel...
+Évidemment _c'était ça_; pas une minute d'hésitation, ni même
+d'étonnement _que ce fût ainsi_, non, rien que de l'épouvante; je
+_reconnaissais_ et je tremblais. C'était d'un vert obscur presque noir;
+ça semblait instable, perfide, engloutissant; ça remuait et ça se
+démenait partout à la fois, avec un air de méchanceté sinistre.
+Au-dessus, s'étendait un ciel tout d'une pièce, d'un gris foncé, comme
+un manteau lourd.
+
+Très loin, très loin seulement, à d'inappréciables profondeurs
+d'horizon, on apercevait une déchirure, un jour entre le ciel et les
+eaux, une longue fente vide, d'une claire pâleur jaune...
+
+Pour la _reconnaître_ ainsi, la mer, l'avais-je déjà vue?
+
+Peut-être, inconsciemment, lorsque, vers l'âge de cinq on six mois, on
+m'avait emmené dans l'_île_, chez une grand'tante, soeur de ma
+grand'mère. Ou bien avait-elle été si souvent regardée par mes ancêtres
+marins, que j'étais né ayant déjà dans la tête un reflet confus de son
+immensité.
+
+Nous restâmes un moment l'un devant l'autre, moi fasciné par elle. Dès
+cette première entrevue sans doute, j'avais l'insaisissable
+pressentiment qu'elle finirait un jour par me prendre, malgré toutes mes
+hésitations, malgré toutes les volontés qui essayeraient de me
+retenir... Ce que j'éprouvais en sa présence était non seulement de la
+frayeur, mais surtout une tristesse sans nom, une impression de solitude
+désolée, d'abandon, d'exil... Et je repartis en courant, la figure très
+bouleversée, je pense, et les cheveux tourmentés par le vent, avec une
+hâte extrême d'arriver auprès de ma mère, de l'embrasser, de me serrer
+contre elle; de me faire consoler de mille angoisses anticipées,
+inexpressibles, qui m'avaient étreint le coeur à la vue de ces grandes
+étendues vertes et profondes.
+
+
+
+
+V
+
+
+Ma mère!... Déjà deux ou trois fois, dans le cours de ces notes, j'ai
+prononcé son nom, mais sans m'y arrêter, comme en passant. Il semble
+qu'au début elle n'ait été pour moi que le refuge naturel, l'asile
+contre toutes les frayeurs de l'inconnu, contre tous les chagrins noirs
+qui n'avaient pas de cause définie.
+
+Mais je crois que la plus lointaine fois où son image m'apparaît bien
+réelle et vivante, dans un rayonnement de vraie et ineffable tendresse,
+c'est un matin du mois de mai, où elle entra dans ma chambre suivie d'un
+rayon de soleil et m'apportant un bouquet de jacinthes roses. Je
+relevais d'une de ces petites maladies d'enfant,--rougeole ou bien
+coqueluche, je ne sais quoi de ce genre,--on m'avait condamné à rester
+couché pour avoir bien chaud, et, comme je devinais, à des rayons qui
+filtraient par mes fenêtres fermées, la splendeur nouvelle du soleil et
+de l'air, je me trouvais triste entre les rideaux de mon lit blanc; je
+voulais me lever, sortir; je voulais surtout voir ma mère, ma mère à
+tout prix...
+
+La porte s'ouvrit, et ma mère entra, souriante. Oh! je la revois si bien
+encore, telle qu'elle m'apparut là, dans l'embrasure de cette porte,
+arrivant accompagnée d'un peu du soleil et du grand air du dehors. Je
+retrouve tout, l'expression de son regard rencontrant le mien, le son de
+sa voix, même les détails de sa chère toilette, qui paraîtrait si drôle
+et si surannée aujourd'hui. Elle revenait de faire quelque course
+matinale en ville. Elle avait un chapeau de paille avec des roses jaunes
+et un châle en _barège_ lilas (c'était l'époque du châle) semé de petits
+bouquets d'un violet plus foncé. Ses papillotes noires--ses pauvres
+bien-aimées papillotes qui n'ont pas changé de forme, mais qui sont,
+hélas! éclaircies et toutes blanches aujourd'hui--n'étaient alors mêlées
+d'aucun fil d'argent. Elle sentait une odeur de soleil et d'été qu'elle
+avait prise dehors. Sa figure de ce matin-là, encadrée dans son chapeau
+à grand bavolet, est encore absolument présente à mes yeux.
+
+Avec ce bouquet de jacinthes roses, elle m'apportait aussi un petit pot
+à eau et une petite cuvette de poupée, imités en extrême miniature de
+ces faïences à fleurs qu'ont les bonnes gens dans les villages.
+
+Elle se pencha sur mon lit pour m'embrasser, et alors je n'eus plus
+envie de rien, ni de pleurer, ni de me lever, ni de sortir; elle était
+là, et cela me suffisait; je me sentais entièrement consolé,
+tranquillisé, changé, par sa bienfaisante présence....
+
+Je devais avoir un peu plus de trois ans lorsque ceci se passait, et ma
+mère, environ quarante-deux. Mais j'étais sans la moindre notion sur
+l'âge de ma mère; l'idée ne me venait seulement jamais de me demander si
+elle était jeune ou vieille; ce n'est même qu'un peu plus tard que je me
+suis aperçu qu'elle était bien jolie. Non, en ce temps-là, c'était elle,
+voilà tout; autant dire une figure tout à fait unique, que je ne
+songeais à comparer à aucune autre, d'où rayonnaient pour moi la joie,
+la sécurité, la tendresse, d'où émanait tout ce qui était bon, y compris
+la foi naissante et la prière....
+
+Et je voudrais, pour la première apparition de cette figure bénie dans
+ce livre de souvenir, la saluer avec des mots à part, si c'était
+possible, avec des mots faits pour elle et comme il n'en existe pas;
+des mots qui à eux seuls feraient couler les larmes bienfaisantes,
+auraient je ne sais quelle douceur de consolation et de pardon; puis
+renfermeraient aussi l'espérance obstinée, toujours et malgré tout,
+d'une réunion céleste sans fin... Car, puisque je touche à ce mystère et
+à cette inconséquence de mon esprit, je vais dire ici en passant que ma
+mère est la seule au monde de qui je n'aie pas le sentiment que la mort
+me séparera pour jamais. Avec d'antres créatures humaines, que j'ai
+adorées de tout mon coeur, de toute mon âme, j'ai essayé ardemment
+d'imaginer un _après_ quelconque, un _lendemain_ quelque part ailleurs,
+je ne sais quoi d'immatériel ne devant pas finir; mais non, rien, je
+n'ai pas pu--et toujours j'ai eu horriblement conscience du néant des
+néants, de la poussière des poussières. Tandis que, pour ma mère, j'ai
+presque gardé intactes mes croyances d'autrefois. Il me semble encore
+que, quand j'aurai fini de jouer en ce monde mon bout de rôle misérable;
+fini de courir, par tous les chemins non battus, après l'impossible;
+fini d'amuser les gens avec mes fatigues et mes angoisses, j'irai me
+reposer quelque part où ma mère, qui m'aura devancé, me recevra; et ce
+sourire de sereine confiance, qu'elle a maintenant, sera devenu alors un
+sourire de triomphante certitude. Il est vrai, je ne vois pas bien ce
+que sera ce lieu vague, qui m'apparaît comme une pâle vision grise, et
+les mots, si incertains et flottants qu'ils soient, donnent encore une
+forme trop précise à ces conceptions de rêve. Et même (c'est bien
+enfantin ce que je vais dire là, je le sais), et même, dans ce lieu, je
+me représente ma mère ayant conservé son aspect de la terre, ses chères
+boucles blanches, et les lignes droites de son joli profil; que les
+années m'abîment peu à peu, mais que j'admire encore. La pensée que le
+visage de ma mère pourrait un jour disparaître à mes yeux pour jamais,
+qu'il ne serait qu'une combinaison d'éléments susceptibles de se
+désagréger et de se perdre sans retour dans l'abîme universel, cette
+pensée, non seulement me fait saigner le coeur, mais aussi me révolte,
+comme inadmissible et monstrueuse. Oh! non, j'ai le, sentiment qu'il y a
+dans ce visage quelque chose d'à part que la mort ne touchera pas. Et
+mon amour pour ma mère, qui a été le seul stable des amours de ma vie,
+est d'ailleurs si affranchi de tout lien matériel, qu'il me donne
+presque confiance, à lui seul, en une indestructible chose, qui serait
+l'âme; et il me rend encore, par instants, une sorte de dernier et
+inexplicable espoir...
+
+Je ne comprends pas très bien pourquoi cette apparition de ma mère
+auprès de mon petit lit de malade, ce matin, m'a tant frappé,
+puisqu'elle était presque constamment avec moi. Il y a là encore des
+dessous très mystérieux; c'est comme si, à ce moment particulier, elle
+m'avait été révélée pour la première fois de ma vie.
+
+Et pourquoi, parmi mes jouets d'enfant conservés, ce pot à eau de poupée
+a-t-il pris, sans que je le veuille, une valeur privilégiée, une
+importance de relique? Tellement qu'il m'est arrivé, au loin, sur mer, à
+des heures de danger, d'y repenser avec attendrissement et de le revoir,
+à la place qu'il occupe depuis des années, dans une certaine petite
+armoire jamais ouverte, parmi d'autres débris; tellement que, s'il
+disparaissait, il me manquerait une amulette que rien ne me remplacerait
+plus.
+
+Et ce pauvre châle de barège lilas, reconnu dernièrement parmi des
+vieilleries qu'on voulait donner à des mendiantes, pourquoi l'ai-je fait
+mettre de côté comme un objet précieux?... Dans sa couleur, aujourd'hui
+fanée, dans ses petits bouquets rococos d'un dessin indien, je retrouve
+encore comme une protection bienfaisante et un sourire; je crois même
+que j'y retrouve du calme, de la confiance douce, presque de la foi; il
+s'en échappe pour moi toute une émanation de ma mère enfin, mêlée
+peut-être aussi à un regret mélancolique pour ces matins de mai
+d'autrefois qui étaient plus lumineux que ceux de nos jours...
+
+En vérité, je crains qu'il ne paraisse bien ennuyeux à beaucoup de gens,
+ce livre--le plus intime d'ailleurs que j'aie jamais écrit.
+
+En le notant, au milieu de ces calmes des veillées qui sont favorables
+aux souvenirs, j'ai constamment présente à ma pensée l'exquise reine à
+laquelle j'ai voulu le dédier; c'est comme une longue lettre que je lui
+adresserais, avec la certitude d'être compris jusqu'au bout, et compris
+même au delà, dans ces dessous profonds que les mots n'expriment pas.
+
+Peut-être comprendront-ils aussi, mes amis inconnus, qui me suivent avec
+une bonne sympathie lointaine. Et du reste tous les hommes qui
+chérissent ou qui ont chéri leur mère, ne souriront pas des choses
+enfantines que je viens de dire, j'en suis très sûr.
+
+Mais, pour tant d'autres auxquels un pareil amour est étranger, ce
+chapitre semblera certainement bien ridicule.
+
+Ils n'imaginent pas, ceux-ci, en échange de leur haussement d'épaules,
+tout le dédain que je leur offre.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Pour en finir avec les images tout à fait confuses des commencements de
+ma vie, je veux encore parler d'un rayon de soleil--rayon triste cette
+fois,--qui a laissé en moi-même sa marque ineffaçable et dont le sens ne
+me sera jamais expliqué.
+
+Au retour du service religieux, un dimanche, ce rayon m'apparut; il
+entrait dans un escalier de la maison, par une fenêtre entre-bâillée, et
+s'allongeait d'une certaine manière bizarre sur la blancheur d'un mur.
+
+J'étais revenu du temple seul avec ma mère, et je montais l'escalier en
+lui donnant la main; la maison pleine de silence avait cette sonorité
+particulière aux midis très chauds de l'été; ce devait être en août ou
+en septembre et, suivant l'usage de nos pays, les contrevents à demi
+fermés entretenaient une espèce de nuit pendant l'ardeur du soleil.
+
+Dès l'entrée, il me vint une conception déjà mélancolique de ce repos du
+dimanche qui, dans les campagnes et dans les recoins paisibles des
+petites villes, est comme un arrêt de la vie. Mais quand j'aperçus ce
+rayon de soleil plongeant obliquement dans cet escalier par cette
+fenêtre, ce fut une impression bien autrement poignante de tristesse;
+quelque chose de tout à fait incompréhensible et de tout à fait nouveau,
+où entrait peut-être la notion infuse de la brièveté des étés de la vie,
+de leur fuite rapide, et de l'impassible éternité des soleils... Mais
+d'autres éléments plus mystérieux s'y mêlaient aussi, qu'il me serait
+impossible d'indiquer même vaguement.
+
+Je veux seulement ajouter à l'histoire de ce rayon une suite qui pour
+moi y est intimement liée. Des années et des années passèrent; devenu
+homme, ayant vu les deux bouts du monde et couru toutes les aventures,
+il m'arriva d'habiter, pendant un automne et un hiver, une maison isolée
+au fond d'un faubourg de Stamboul. Là, sur le mur de mon escalier,
+chaque soir à la même heure, un rayon de soleil, arrivé par une fenêtre,
+glissait en biais; il éclairait une sorte de niche qui était creusée
+dans la pierre et où j'avais posé une amphore d'Athènes. Eh bien, jamais
+je n'ai pu voir descendre ce rayon sans repenser à l'autre, celui de ce
+dimanche d'autrefois, et sans éprouver la même, précisément, la _même_
+impression triste, à peine atténuée par le temps et toujours aussi
+pleine de mystère. Puis, quand le moment vint où il me fallut quitter la
+Turquie, quitter ce petit logis dangereux de Stamboul que j'avais adoré,
+à tous les déchirements du départ se mêla par instants cet étrange
+regret: jamais plus je ne reverrai le soleil oblique de l'escalier
+descendre sur la niche du mur et sur l'amphore grecque...
+
+Évidemment, dans les dessous de tout cela il doit y avoir, sinon des
+ressouvenirs de préexistences personnelles, au moins des reflets
+incohérents de pensées d'ancêtres, toutes choses que je suis incapable
+de dégager mieux de leur nuit et de leur poussière... D'ailleurs je ne
+sais plus, je ne vois plus; me voici de nouveau entré dans le domaine du
+rêve qui s'efface, de la fumée qui fuit, de l'insaisissable rien...
+
+Et tout ce chapitre, presque inintelligible, n'a d'autre excuse que
+d'avoir été écrit avec un grand effort de sincérité, d'être absolument
+vrai.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Au printemps, à la toute fraîche splendeur de mai, sur un chemin
+solitaire appelé: la route des Fontaines...
+
+(J'ai cherché à mettre à peu près par ordre de date ces souvenirs; je
+pense que je pouvais avoir cinq ans lorsque ceci se passait.)
+
+Donc, assez grand déjà pour me promener avec mon père et ma soeur,
+j'étais là, un matin de rosée, extasié de voir tout devenu si vert, de
+voir si promptement les feuilles élargies, les buissons touffus; sur les
+bords du chemin, les herbes montées toutes ensemble, comme un immense
+bouquet sorti en même temps de toute la terre, étaient fleuries d'un
+délicieux mélange de géraniums roses et de véroniques bleues; et j'en
+ramassais, j'en ramassais de ces fleurs, ne sachant auxquelles courir,
+piétinant dessus, me mouillant les jambes de rosée, émerveillé de tant
+de richesses à ma discrétion, voulant prendre à pleines mains et tout
+emporter. Ma soeur, qui déjà tenait une gerbe d'aubépines, d'iris, de
+longues graminées comme des aigrettes, se penchait vers moi, me tirant
+par la main, disant: «Allons, c'est assez, à présent; nous ne pourrons
+jamais tout cueillir, tu vois bien.» Mais je n'écoutais pas, absolument
+grisé par la magnificence de tout cela, ne me rappelant pas avoir jamais
+vu rien de pareil.
+
+C'était le commencement de ces promenades avec mon père et ma soeur qui,
+pendant longtemps (jusqu'à l'époque maussade des cahiers, des leçons,
+des devoirs) se firent presque chaque jour, tellement que je connus de
+très bonne heure les chemins des environs et les variétés des fleurs
+qu'on y pouvait moissonner.
+
+Pauvres campagnes de mon pays, monotones mais que j'aime quand même;
+monotones, unies, pareilles; prairies de foins et de marguerites où, en
+ces temps-là, je disparaissais, enfoui sous les tiges vertes; champs de
+blé, avec des sentiers bordés d'aubépines.... Du côté de l'Ouest, au
+bout des lointains, je cherchais des yeux la mer qui, parfois, quand on
+était allé très loin, montrait au-dessus de ces lignes déjà si planes,
+une autre petite raie bleuâtre plus complètement droite,--et attirante,
+attirante à la longue comme un grand aimant patient, sûr de sa puissance
+et pouvant attendre.
+
+Ma soeur, et mon frère dont je n'ai pas parlé encore, étaient de bien des
+années mes aînés, de sorte qu'il semblait, alors surtout, que je fusse
+d'une génération suivante.
+
+Donc, ils étaient pour me gâter, en plus de mon père et de ma mère, de
+mes grand'mères, de mes tantes et grand'tantes. Et, seul enfant au
+milieu d'eux tous, je poussais comme un petit arbuste trop soigné en
+serre, trop garanti, trop ignorant des halliers et des ronces....
+
+
+
+
+VIII
+
+
+On a avancé que les gens doués pour bien peindre (avec des couleurs ou
+avec des mots) sont probablement des espèces de demi-aveugles, qui
+vivent d'habitude dans une pénombre, dans un brouillard lunaire, le
+regard tourné en dedans, et qui alors, quand par hasard ils voient, sont
+impressionnés dix fois plus vivement que les autres hommes.
+
+Cela me semble un peu paradoxal.
+
+Mais il est certain que la pénombre dispose à mieux voir; comme dans les
+panoramas, par exemple, cette obscurité des vestibules qui prépare si
+bien au grand trompe-l'oeil final.
+
+Au cours de ma vie, j'aurais donc été moins impressionné sans doute par
+la fantasmagorie changeante du monde, si je n'avais commencé l'étape
+dans un milieu presque incolore, dans le coin le plus tranquille de la
+plus ordinaire des petites villes: recevant une éducation austèrement
+religieuse; bornant mes plus grands voyages à ces bois de la Limoise,
+qui me semblaient profonds comme les forêts primitives, ou bien a ces
+plages de l'«île», qui me mettaient un peu d'immensité dans les yeux
+lors de mes visites à mes vieilles tantes de Saint-Pierre-d'Oleron.
+
+C'était surtout dans la cour de notre maison que se passait le plus
+clair de mes étés; il me semblait que ce fût là mon principal domaine,
+et je l'adorais....
+
+Bien jolie, il est vrai, cette cour; plus ensoleillée et aérée, et
+fleurie que la plupart des jardins de ville. Sorte de longue avenue de
+branches vertes et de fleurs, bordée au midi par de vieux petite murs
+bas d'où retombaient des rosiers, des chèvrefeuilles, et que dépassaient
+des têtes d'arbres fruitiers du voisinage. Longue avenue très fleurie
+donnant des illusions de profondeur, elle s'en allait en perspective
+fuyante, sous des berceaux de vigne et de jasmin, jusqu'à un recoin qui
+s'élargissait comme un grand salon de verdure,--puis elle finissait à un
+chai, de construction très ancienne, dont les pierres grises
+disparaissaient sous des treilles et du lierre.
+
+Oh! que je l'ai aimée, cette cour, et que je l'aime encore!
+
+Les plus pénétrants premiers souvenirs que j'en aie gardés, sont, je
+crois, ceux des belles soirées longues de l'été.--Oh! revenir de la
+promenade, le soir, à ces crépuscules chauds et limpides qui étaient
+certainement bien plus délicieux alors qu'aujourd'hui; rentrer dans
+cette cour, que les daturas, les chèvrefeuilles remplissaient des plus
+suaves odeurs, et, en arrivant, apercevoir dès la porte toute cette
+longue enfilade de branches retombantes!... Par-dessous un premier
+berceau, de jasmin de la Virginie, une trouée dans la verdure laissait
+paraître un coin encore lumineux du rouge couchant. Et, tout au fond,
+parmi les masses déjà assombries des feuillages, on distinguait trois ou
+quatre personnes bien tranquillement assises sur des chaises;--des
+personnes en robe noire, il est vrai, et immobiles--mais très
+rassurantes quand même, très connues, très aimées: mère, grand'mère et
+tantes. Alors je prenais ma course pour aller me jeter sur leurs
+genoux,--et c'était un des instants les plus amusants de ma journée.
+
+
+
+
+IX
+
+
+...Deux enfants, deux tout petits, assis bien près l'un de l'autre, sur
+des tabourets bas, dans une grande chambre qui s'emplissait d'ombre à
+l'approche d'un crépuscule de mars. Deux tout petits de cinq à six ans,
+en pantalons courts, blouses et tabliers blancs par-dessus, à la mode de
+ce temps-là; bien tranquilles, après avoir fait le diable, s'amusant
+dans un coin avec des crayons et des bouts de papier,--l'esprit inquiété
+d'une vague crainte cependant, à cause de la lumière mourante.
+
+Des deux bébés, un seul dessinait, c'était moi. L'autre--un ami invité
+pour la journée par exception--regardait faire, du plus près qu'il
+pouvait. Avec difficulté, mais en confiance cependant, il suivait les
+fantaisies de mon crayon, que je prenais soin de lui expliquer à
+mesure. Et, de fait, les explications devaient être nécessaires, car
+j'exécutais deux compositions de sentiment que j'intitulais, l'une, _le
+Canard heureux_; l'autre, _le Canard malheureux_.
+
+La chambre où cela se passait avait dû être meublée vers 1805, quand
+s'était mariée la pauvre très vieille grand'mère qui l'habitait encore
+et qui, ce soir-là, assise dans son fauteuil de forme Directoire,
+chantait toute seule sans prendre garde à nous.
+
+C'est confusément que je m'en souviens de cette grand'mère, car sa mort
+est survenue peu après ce jour. Et comme je ne rencontrerai même plus
+guère son image vivante dans le cours de ces notes, je vais ouvrir ici
+une parenthèse pour elle.
+
+Il paraît que jadis, au milieu de toute sorte d'épreuves, elle avait été
+une vaillante et admirable mère. Après des revers comme on en éprouvait
+en ces temps-là, ayant perdu son mari tout jeune à la bataille de
+Trafalgar, et ensuite son fils aîné au naufrage de la _Méduse_, elle
+s'était mise résolument à travailler pour élever son second fils--mon
+père--jusqu'au moment où, lui, avait pu en échange l'entourer de soins
+et de bien-être. Vers ses quatre-vingts ans (qui n'étaient pas loin de
+sonner quand je vins au monde) l'enfance sénile avait tout à coup
+terrassé son intelligence; je ne l'ai donc guère connue qu'ainsi, les
+idées perdues, l'âme absente. Elle s'arrêtait longuement devant certaine
+glace, pour causer, sur le ton le plus aimable, avec son propre reflet
+qu'elle appelait «ma bonne voisine», ou «mon cher voisin». Mais sa folie
+consistait surtout à chanter avec une exaltation excessive, _la
+Marseillaise, la Parisienne, le Chant du Départ_, tous les grands hymnes
+de transition qui, au temps de sa jeunesse, avaient passionné la France;
+cependant elle avait été très calme, à ces époques agitées, ne
+s'occupant que de son intérieur et de son fils,--et on trouvait d'autant
+plus singulier cet écho tardif des grandes tourmentes d'alors, éveillé
+au fond de sa tête a l'heure où s'accomplissait pour elle le noir
+mystère de la désorganisation finale. Je m'amusais beaucoup à l'écouter;
+souvent j'en riais,--bien que sans moquerie irrévérencieuse,--et jamais,
+elle ne me faisait peur, parce qu'elle était restée absolument jolie:
+des traits fins et réguliers, le regard bien doux, de magnifiques
+cheveux à peine blancs, et, aux joues, ces délicates couleurs de rose
+séchée que les vieillards de sa génération avaient souvent le privilège
+de conserver. Je ne sais quoi de modeste, de discret, de candidement
+honnête était dans toute sa petite personne encore gracieuse, que je
+revois le plus souvent enveloppée d'un châle de cachemire rouge et
+coiffée d'un bonnet de l'ancien temps à grandes coques de ruban vert.
+
+Sa chambre, où j'aimais venir jouer parce qu'il y avait de l'espace et
+qu'il y faisait soleil toute l'année, était d'une simplicité de
+presbytère campagnard: des meubles du Directoire en noyer ciré, le grand
+lit drapé d'une épaisse cotonnade rouge; des murs peints à l'ocre jaune,
+auxquels étaient accrochées, dans des cadres d'or terni, des aquarelles
+représentant des vases et des bouquets. De très bonne heure, je me
+rendais compte de tout ce que cette chambre avait d'humble et d'ancien
+dans son arrangement; je me disais même que la bonne vieille aïeule aux
+chansons devait être beaucoup moins riche que mon autre grand'mère, plus
+jeune d'une vingtaine d'années et toujours vêtue de noir, qui m'imposait
+bien davantage...
+
+À présent, je reviens à mes deux compositions au crayon, les premières
+assurément que j'aie jamais jetées sur le papier: ces deux canards,
+occupant des situations sociales si différentes.
+
+Pour le _Canard heureux_ j'avais représenté, dans le fond du tableau,
+une maisonnette et, près de l'animal lui-même, une grosse bonne femme
+qui l'appelait pour lui donner à manger.
+
+_Le Canard malheureux_, au contraire, nageait seul, abandonné sur une
+sorte de mer brumeuse que figuraient deux ou trois traits parallèles,
+et, dans le lointain, on apercevait les contours d'un morne rivage. Le
+papier mince, feuillet arraché à quelque livre, était imprimé au revers,
+et les lettres, les lignes transparaissaient en taches grisâtres qui
+subitement produisirent à mes yeux l'impression des nuages du ciel;
+alors ce petit dessin, plus informe qu'un barbouillage d'écolier sur un
+mur de classe, se compléta étrangement de ces taches du fond, prit tout
+à coup pour moi une effrayante profondeur; le crépuscule aidant, il
+s'agrandit comme une vision, se creusa au loin comme les surfaces pâles
+de la mer. J'étais épouvanté de mon oeuvre, y découvrant des choses que
+je n'y avais certainement pas mises et qui d'ailleurs devaient m'être à
+peine connues.--«Oh! disais-je avec exaltation, la voix toute changée, à
+mon petit camarade qui ne comprenait pas du tout, oh! vois-tu... je ne
+peux pas le regarder!» Je le cachais sous mes doigts, ce dessin, mais
+j'y revenais toujours. Et le regardais si attentivement au contraire,
+qu'aujourd'hui, après tant d'années, je le revois encore tel qu'il
+m'apparut là, transfiguré: une lueur traînait sur l'horizon de cette
+mer si gauchement esquissée, le reste du ciel était chargé de pluie, et
+cela me semblait être un soir d'hiver par grand vent; le canard
+malheureux, seul, loin de sa famille et de ses amis, se dirigeait (sans
+doute pour s'y abriter pendant la nuit), vers, ce rivage brumeux là-bas,
+sur lequel pesait la plus désolée tristesse... Et certainement, pendant
+une minute furtive, j'eus la prescience complète de ces serrements de
+coeur que je devais connaître plus tard au cours de ma vie de marin,
+lorsque, par les mauvais temps de décembre, mon bateau entrerait le
+soir, pour s'abriter jusqu'au lendemain, dans quelque baie inhabitée de
+la côte bretonne, ou bien et surtout, aux crépuscules de l'hiver
+austral, vers les parages de Magellan, quand nous viendrions chercher un
+peu de protection pour la nuit auprès de ces terres perdues qui sont
+là-bas, aussi inhospitalières, aussi infiniment désertes que les eaux
+d'alentour...
+
+Quand l'espèce de vision fut partie, dans la grande chambre nue et
+envahie d'ombre où ma grand'mère chantait, je me retrouvai, comme
+devant, un tout petit être n'ayant encore rien vu du vaste monde, ayant
+peur sans savoir de quoi, et ne comprenant même plus bien comment
+l'envie de pleurer lui était venue.
+
+Depuis, j'ai souvent remarqué du reste que des barbouillages
+rudimentaires tracés par des enfants, des tableaux aux couleurs fausses
+et froides, peuvent impressionner beaucoup plus que d'habiles ou
+géniales peintures, par cela précisément qu'ils sont incomplets et qu'on
+est conduit, en les regardant, à y ajouter mille choses de soi-même,
+mille choses sorties des tréfonds insondés et qu'aucun pinceau ne
+saurait saisir.
+
+
+
+
+X
+
+
+Au-dessus de chez la pauvre vieille grand'mère qui chantait _la
+Marseillaise_, au second étage, dans la partie de notre maison qui
+donnait sur des cours et des jardins, habitait ma grand'tante Berthe. De
+ses fenêtres, par-dessus quelques maisons et quelques murs bas garnis de
+rosiers ou de jasmins, on apercevait les remparts de la ville, assez
+voisins de nous avec leurs arbres centenaires et, au delà, un peu de ces
+grandes plaines de notre pays, qu'on appelle des _prées_, qui l'été se
+couvrent de hauts herbages, et qui sont unies, monotones comme la mer
+voisine.
+
+De là-haut, on voyait aussi la rivière. Aux heures de la marée, quand
+elle était pleine jusqu'au bord, elle apparaissait comme un bout de
+lacet argenté dans la prée verte, et les bateaux, grands ou petits,
+passaient dans le lointain sur ce mince filet d'eau, remontant vers le
+port ou se dirigeant vers le large. C'était du reste notre seule
+échappée de vue sur la vraie campagne; aussi ces fenêtres de ma
+grand'tante Berthe avaient-elles pris, de très bonne heure, un attrait
+particulier pour moi. Surtout le soir, à l'heure où se couchait le
+soleil, dont on voyait de là si bien le disque rouge s'abîmer
+mystérieusement derrière les prairies... Oh! ces couchers de soleil,
+regardés des fenêtres de tante Berthe, quelles extases et quelles
+mélancolies quelquefois ils me laissaient, les couchers de l'hiver qui
+étaient d'un rose pâle à travers les vitres fermées, ou les couchers de
+l'été, ceux des soirs d'orage, qui étaient chauds et splendides et qu'on
+pouvait contempler longuement, en ouvrant tout, en respirant la senteur
+des jasmins des murs... Non, bien certainement, il n'y a plus
+aujourd'hui des couchers de soleils comme ceux-là... Quand ils
+s'annonçaient plus spécialement magnifiques ou extraordinaires, et que
+je n'y étais pas, tante Berthe, qui n'en manquait pas un, m'appelait en
+hâte: «Petit!... petit!... viens vite!» D'un bout à l'autre de la
+maison, j'entendais cet appel et je comprenais; alors je montais quatre
+à quatre, comme un petit ouragan dans les escaliers; je montais d'autant
+plus vite, que ces escaliers commençaient à se remplir d'ombre et que
+déjà, dans les tournants, dans les coins s'esquissaient ces formes
+imaginaires de revenants ou de bêtes qui, la nuit, manquaient rarement
+de courir après moi sur les marches, à ma grande terreur...
+
+La chambre de ma grand'tante Berthe était également très modeste, avec
+des rideaux de mousseline blanche. Les murs, tapissés d'un papier à
+vieux dessins du commencement de ce siècle, étaient ornés d'aquarelles,
+comme chez grand'mère d'en bas. Mais ce que je regardais surtout,
+c'était un pastel représentant, d'après Raphaël, une Vierge drapée de
+blanc, de bleu et de rose. Précisément les derniers rayons du soleil
+l'éclairaient toujours en plein (et j'ai déjà dit que l'heure du
+couchant était par excellence l'heure de cette chambre-là). Or, cette
+Vierge ressemblait à tante Berthe; malgré la grande différence des âges,
+on était frappé de la similitude des lignes si droites et si régulières
+de leurs deux profils..
+
+À ce même second étage, mais du côté de la rue, habitaient mon autre
+grand'mère, celle qui s'habillait toujours de noir, et sa fille, ma
+tante Claire, la personne de la maison qui me gâtait le plus. L'hiver,
+j'avais coutume de me rendre chez elles, en sortant de chez tante
+Berthe, après le soleil couché. Dans la chambre de grand'mère, où je
+les trouvais généralement toutes deux réunies, je m'asseyais près du
+feu, sur une chaise d'enfant placée là à mon usage, pour passer l'heure
+toujours un peu pénible, un peu angoissante du «chien et loup». Après
+tous les remuements, tous les sauts de la journée, cette heure grise
+m'immobilisait presque toujours sur cette même petite chaise, les yeux
+très ouverts, inquiets, guettant les moindres changements dans la forme
+des ombres, surtout du côté de la porte, entre-bâillée sur l'escalier
+obscur. Évidemment, si on avait su quelles tristesses et quelles
+frayeurs les crépuscules me causaient, on eût allumé bien vite pour me
+les éviter; mais on ne le comprenait pas, et les personnes, presque
+toutes âgées, qui m'entouraient, avaient coutume, quand le jour
+baissait, de rester ainsi longtemps tranquilles à leurs places, sans
+éprouver le besoin d'une lampe. Quand la nuit s'épaississait davantage,
+il fallait même que l'une des deux, grand'mère ou tante, avançât sa
+chaise tout près, tout près, et que je sentisse sa protection
+immédiatement derrière moi; alors, complètement rassuré, je disais:
+«Raconte-moi des histoires de l'_île_, à présent!...»
+
+L' «île», c'est-à-dire l'île d'Oleron, était le pays de ma mère, et le
+leur, qu'elles avaient quitté toutes les trois, une vingtaine d'années
+avant ma naissance, pour venir s'établir ici sur le continent. Et c'est
+singulier le charme qu'avaient pour moi cette île et les moindres choses
+qui en venaient.
+
+Nous n'en étions pas très loin, puisque de certaine lucarne du toit de
+notre maison, on l'apercevait par les temps clairs, tout au bout, tout
+au bout des grandes plaines unies: une petite ligne bleuâtre, au-dessus
+de cette autre mince ligne plus pâle qui était le bras de l'Océan la
+séparant de nous. Mais pour s'y rendre, c'était tout un voyage, à cause
+des mauvaises voitures campagnardes, des barques à voiles dans
+lesquelles il fallait passer, souvent par grande brise d'ouest. À cette
+époque, dans la petite ville de Saint-Pierre-d'Oleron, j'avais trois
+vieilles tantes, qui vivaient très modestement des revenus de leurs
+marais salants,--débris de fortunes dissipées,--et de redevances
+annuelles que des paysans leur payaient encore en sacs de blé. Quand on
+allait les voir à Saint-Pierre, c'était pour moi une joie, mêlée de
+toutes sortes de sentiments compliqués, encore à l'état d'ébauche, que
+je ne débrouillais pas bien. L'impression dominante, c'était que leurs
+personnes, l'austérité huguenote de leurs allures; leur manière de
+vivre, leur maison, leurs meubles, tout enfin datait d'une époque
+passée, d'un siècle antérieur; et puis il y avait la mer, qu'on
+devinait tout autour, nous isolant; la campagne encore plus plate, plus
+battue par le vent; les grands sables, les grandes plages...
+
+Ma bonne était aussi de Saint-Pierre-d'Oleron, d'une famille huguenote
+dévouée de père en fils à la nôtre, et elle avait une manière de dire:
+«dans l'île» qui me faisait passer, dans un frisson, toute sa nostalgie
+de là-bas.
+
+Une foule de petits objets venus de l'«île» et très particuliers avaient
+pris place chez nous. D'abord ces énormes galets noirs, pareils à des
+boulets de canon, choisis entre mille parmi ceux de la _grand'côte_,
+polis et roulés pendant des siècles sur les plages. Ils faisaient partie
+du petit train régulier de nos soirées d'hiver; aux veillées, on les
+mettait dans les cheminées où flambaient de beaux feux de bois; ensuite
+on les enfermait dans des sacs d'indienne à fleurs, également venus de
+l'île, et on les portait dans les lits, où, jusqu'au matin, ils tenaient
+chauds les pieds des personnes couchées.
+
+Et puis, dans le chai, il y avait des fourches, des jarres; il y avait
+surtout une quantité de grandes gaules droites, en ormeau, pour tendre
+les lessives, qui étaient de jeunes arbres choisis et coupés dans les
+bois de grand'mère. Toutes ces choses jouissaient à mes yeux d'un rare
+prestige.
+
+Ces bois, je savais que grand'mère ne les possédait plus, ni ses marais
+salants, ni ses vignes; j'avais entendu qu'elle s'était décidée à les
+vendre peu à peu, pour placer l'argent sur le continent, et qu'un
+certain notaire peu délicat avait, par de mauvais placements, réduit à
+très peu de chose cet avoir. Quand j'allais dans l'île, quand d'anciens
+saulniers, d'anciens vignerons de ma famille, toujours fidèles et
+soumis, m'appelaient «notre petit bourgeois» (ce qui signifie notre
+petit maître), c'était donc par pure politesse et déférence de souvenir.
+Mais j'avais déjà un regret de tout cela; cette vie passée à surveiller
+des vendanges ou des moissons, qui avait été la vie de plusieurs de mes
+ascendants, me semblait bien plus désirable que la mienne, si enfermée
+dans une maison de ville.
+
+Les histoires de l'île, que me contaient grand'mère et tante Claire,
+étaient surtout des aventures de leur enfance, et cette enfance me
+paraissait lointaine, lointaine, perdue dans des époques que je ne
+pouvais me représenter qu'à demi éclairées comme les rêves; des
+grands-parents y étaient toujours mêlés, des grands-oncles jamais
+connus, morts depuis bien des années, dont je me faisais dire les noms
+et dont les aspects m'intriguaient, me plongeaient dans des rêveries
+sans fin. Il y avait surtout un certain aïeul Samuel, qui avait vécu au
+temps des persécutions religieuses et auquel je portais un intérêt tout
+à fait spécial.
+
+Je ne tenais pas à ce que ce fût varié, ces histoires; souvent même j'en
+faisais recommencer de déjà racontées qui m'avaient plus
+particulièrement captivé.
+
+En général, c'étaient des voyages (sur ces petits ânes qui jouaient un
+rôle si important jadis dans la vie des bonnes gens de l'île), pour
+aller visiter des propriétés éloignées, des vignes, ou bien pour
+traverser les sables de la «grand'côte»; ensuite, sur le soir de ces
+expéditions, se déchaînaient des orages terribles, qui obligeaient à
+camper pour la nuit dans des auberges, dans des fermes...
+
+Et quand mon imagination était bien tendue vers ces choses d'autrefois,
+dans l'obscurité tout à fait épaissie dont je n'avais plus conscience:
+drelin, drelin, la sonnette du dîner!... Je me levais en sautant de
+joie. Nous descendions ensemble, dans la salle à manger, où je
+retrouvais toute la famille réunie, la lumière, la gaieté, et où je me
+jetais tout d'abord sur maman pour me cacher la figure dans sa robe.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Gaspard, un petit chien courtaud, lourd, pas bien de sa personne, mais
+qui était tout en deux grands yeux pleins de vie et bonne amitié. Je ne
+sais plus comment il avait été recueilli chez nous, où il passa quelques
+mois et où je l'aimai tendrement.
+
+Or, un soir, pendant une promenade d'hiver, Gaspard m'avait quitté. On
+me consola en me disant qu'il rentrerait certainement seul, et je revins
+à la maison assez courageusement. Mais quand la nuit commença de tomber,
+mon coeur se serra beaucoup.
+
+Mes parents avaient à dîner ce jour-là un violoniste de talent et on
+m'avait permis de veiller plus tard pour l'entendre. Aux premiers coups
+de son archet, dès qu'il commença de faire gémir je ne sais quel adagio
+désolé, ce fut pour moi comme une évocation de routes noires dans les
+bois, de grande nuit où l'on se sent abandonné et perdu; puis je vis
+très nettement Gaspard errer sous la pluie, à un carrefour sinistre, et,
+ne se reconnaissant plus, partir dans une direction inconnue pour ne
+revenir jamais... Alors les larmes me vinrent, et comme on ne s'en
+apercevait point, le violon continua de lancer dans le silence ses
+appels tristes, auxquels répondaient, du fond des abîmes d'en dessous,
+des visions qui n'avaient plus de forme, plus de nom, plus de sens.
+
+Ce fut ma première initiation à la musique, évocatrice d'ombres. Des
+années se passèrent ensuite avant que j'y comprisse de nouveau quelque
+chose, car les petits morceaux de piano, «remarquables pour mon âge»,
+disait-on, que je commençais à jouer moi-même, n'étaient encore rien
+qu'un bruit doux et rythmé à mes oreilles.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Ceci maintenant est une angoisse causée par une lecture qu'on m'avait
+faite. (Je ne lisais jamais moi-même et dédaignais beaucoup les livres.)
+
+Un petit garçon très coupable, ayant quitté sa famille et son pays,
+revenait visiter seul la maison paternelle, après quelques années
+pendant lesquelles ses parents et sa soeur étaient morts. Cela se passait
+en novembre, naturellement, et l'auteur décrivait le ciel gris, parlait
+du vent qui secouait les dernières feuilles des arbres.
+
+Dans le jardin abandonné, sous un berceau aux branches dégarnies,
+l'enfant prodigue, en se baissant vers la terre mouillée, reconnut parmi
+toutes ces feuilles d'automne, une perle bleue qui était restée à cette
+place depuis le temps où il venait s'amuser là, avec sa soeur...
+
+Oh! alors je me levai, demandant qu'on cessât de lire, sentant les
+sanglots qui me venaient... J'avais vu, absolument vu, ce jardin
+solitaire, ce vieux berceau dépouillé, et, à moitié cachée sous ces
+feuilles rousses, cette perle bleue, souvenir d'une soeur morte... Tout
+cela me faisait mal, affreusement, me donnait la conception de la fin
+languissante des existences et des choses, de l'immense effeuillement de
+tout...
+
+Il est étrange que mon enfance si tendrement choyée m'ait surtout laissé
+des images tristes.
+
+Évidemment, ces tristesses étaient les très rares exceptions, et je
+vivais d'ordinaire dans l'insouciance gaie de tous les enfants; mais
+sans doute, les jours de complète gaieté, précisément parce qu'ils
+étaient habituels, ne marquaient rien dans ma tête, et je ne les
+retrouve plus.
+
+J'ai aussi beaucoup de souvenirs d'été, qui sont tous les mêmes, qui
+font comme des taches claires de soleil sur la confusion des choses
+entassées dans ma tête.
+
+Et toujours, la grande chaleur, les très profonds ciels bleus, les
+étincellements de nos plages de sable, la réverbération de la lumière
+sur les chaux blanches des maisonnettes dans nos petite villages de
+«l'île», me causaient ces impressions de mélancolie et de sommeil que
+j'ai retrouvées ensuite, avec une intensité plus grande, dans les pays
+d'Islam...
+
+
+
+
+XIII
+
+
+«_Or, à minuit, il se fit un cri, disant: «Voici, l'Époux vient, sortez
+au-devant de lui.» Et les vierges qui étaient prêtes entrèrent avec lui
+aux noces_; puis la porte fut fermée. _Après cela, les vierges folles
+vinrent aussi et dirent: «Seigneur, Seigneur, ouvre-nous!» Mais il leur
+répondit: «En vérité, je vous dis que je ne vous connais point_!»
+
+«_Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en laquelle le
+Fils de l'Homme viendra..._»
+
+Après ces versets, lus à haute voix, mon père ferma la Bible; il se fit
+un mouvement de chaises dans le salon, où nous étions tous assemblés, y
+compris les domestiques, et chacun se mit à genoux pour la prière.
+Suivant l'usage des anciennes familles protestantes, c'était ainsi tous
+les soirs,--avant le moment où l'on se séparait pour la nuit.
+
+«Puis la porte fut fermée...» Agenouillé, je n'écoutais plus la prière,
+car les vierges folles m'apparaissaient... Elles étaient vêtues de
+voiles blancs, qui flottaient pendant leur course angoissée, et elles
+tenaient à la main des petites lampes aux flammes vacillantes,--qui tout
+aussitôt s'éteignirent, les laissant à jamais dans les ténèbres du
+dehors, devant cette porte fermée, fermée irrévocablement pour
+l'éternité!... Ainsi, un moment pouvait donc venir où il serait trop
+tard pour supplier, où le Seigneur, lassé de nos péchés, ne nous
+écouterait plus!... Je n'avais encore jamais pensé que cela fût
+possible. Et une crainte, sombre et profonde, que rien dans ma foi de
+petit enfant n'avait pu me causer jusqu'à ce jour, me prit tout entier,
+en présence de l'irrémissible damnation...
+
+ ........................................
+
+Longtemps, pendant des semaines et pendant des mois, la parabole des
+vierges folles hanta mon sommeil. Et chaque soir, dès que l'obscurité
+tombait, je repassais en moi ces paroles, à la fois douces et
+effroyables: «Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en
+laquelle le Fils de l'Homme viendra.»--S'il venait cette nuit,
+pensais-je; si j'allais être réveillé par _les eaux faisant grand
+bruit_, par la trompette de l'ange sonnant dans l'air l'immense
+épouvante de la fin du monde... Et je ne m'endormais pas sans avoir
+longuement fait ma prière et demandé grâce au Seigneur.
+
+Je ne crois pas, du reste, que jamais petit être ait eu une conscience
+plus timorée que la mienne; à propos de tout, c'étaient des excès de
+scrupules, qui, souvent incompris de ceux qui m'aimaient le plus, me
+rendaient le coeur très gros. Ainsi, je me rappelle avoir été tourmenté
+pendant des journées entières par la seule inquiétude d'avoir dit
+quelque chose, d'avoir fait un récit qui ne fût pas rigoureusement
+exact. À tel point que presque toujours, quand j'avais fini de raconter
+ou d'affirmer, on m'entendait balbutier à voix basse, du ton de
+quelqu'un qui marmotte sur un rosaire, cette même phrase invariable:
+«Après tout, je ne sais peut-être pas très bien comment ça s'est passé.»
+C'est encore avec une sorte d'oppression rétrospective que je songe à
+ces mille petits remords et craintes du péché, qui, de ma sixième à ma
+huitième année, ont jeté du froid, de l'ombre sur mon enfance.
+
+À cette époque, si l'on me demandait ce que je voulais être dans
+l'avenir, sans hésiter je répondais: «Je serai pasteur,»--et ma vocation
+religieuse semblait tout à fait grande. Autour de moi, on souriait à
+cela, et sans doute on trouvait, puisque je le désirais, que c'était
+bien.
+
+Le soir, la nuit surtout, je songeais constamment à cet _après_, qui se
+nommait de ce nom déjà plein de terreurs: l'éternité. Et mon départ de
+ce monde,--de ce monde à peine vu pourtant, et rien que dans un de ses
+petits recoins les plus incolores,--me paraissait une chose très
+prochaine. Avec un mélange d'impatience et d'effroi mortel, je me
+représentais, pour bientôt, une vie en resplendissante robe blanche, à
+la grande lumière radieuse, assis avec des multitudes d'anges et d'élus,
+autour du «trône de l'Agneau», en un cercle immense et instable qui
+oscillerait lentement, continuellement, à donner le vertige, au son des
+musiques, dans le vide infini du ciel...
+
+
+
+
+XIV
+
+
+«Une fois, une petite fille... en ouvrant un fruit des colonies très
+gros... il en était sorti une bête, une bête verte... qui l'avait
+piquée... et puis ça l'avait fait mourir.»
+
+C'est ma petite amie Antoinette (six ans et moi sept) qui me raconte
+cette histoire, à propos d'un abricot que nous venons d'ouvrir pour le
+partager. Nous sommes au fond de son jardin, au beau mois de juin, sous
+un abricotier touffu, assis à nous toucher sur le même tabouret, dans
+une maison grande comme une ruche d'abeille que, pour notre usage
+personnel, nous avons construite nous-mêmes avec de vieilles planches,
+et couverte avec des nattes exotiques ayant jadis emballé du café des
+Antilles. À travers notre toit en grossier tissu de paille, des petits
+rayons de soleil tombent sur nous; ils dansent sur nos tabliers blancs,
+sur nos figures,--à cause des feuilles de l'arbre voisin qu'une brise
+chaude remue. (Pendant deux étés pour le moins, ce fut notre amusement
+préféré, de bâtir ainsi des maisons de Robinson dans des coins qui nous
+paraissaient solitaires, et de nous y asseoir, bien cachés, pour faire
+nos causeries.) Dans l'histoire de la petite fille _piquée par une
+bête_, ce passage à lui seul m'avait subitement jeté dans une rêverie:
+«...un fruit des colonies très gros». Et une apparition m'était venue,
+d'arbres, de fruits étranges, de forêts peuplées d'oiseaux merveilleux.
+
+Oh! ce qu'il avait de troublant et de magique, dans mon enfance, ce
+simple mot: «les colonies», qui, en ce temps-là, désignait pour moi
+l'ensemble des lointains pays chauds, avec leurs palmiers, leurs grandes
+fleurs, leurs nègres, leurs bêtes, leurs aventures. De la confusion que
+je faisais de ces choses, se dégageait un sentiment d'ensemble
+absolument juste, une intuition de leur morne splendeur et de leur
+amollissante mélancolie.
+
+Je crois que le palmier me fut _rappelé_ pour la première fois par une
+gravure des _Jeunes Naturalistes_, de madame Ulliac-Trémadeure, un de
+mes livres d'étrennes dont je me faisais lire des passages le soir.
+(Les palmiers de serre n'étaient pas encore venus dans notre petite
+ville, en ce temps-là.) Le dessinateur avait représenté deux de ces
+arbres inconnus au bord d'une plage sur laquelle des nègres passaient.
+Dernièrement, j'ai eu la curiosité de revoir cette image initiatrice
+dans le pauvre livre jauni, piqué par l'humidité des hivers, et vraiment
+je me suis demandé comment elle aurait pu faire naître le moindre rêve
+en moi, si ma petite âme n'eût été pétrie de ressouvenirs...
+
+Oh! «les colonies»! comment dire tout ce qui cherchait à s'éveiller dans
+ma tête, au seul appel de ce mot! Un fruit des colonies, un oiseau de
+là-bas, un coquillage, devenaient pour moi tout de suite des objets
+presque enchantés.
+
+Il y avait une quantité de choses des colonies chez cette petite
+Antoinette: un perroquet, des oiseaux de toutes couleurs dans une
+volière, des collections de coquilles et d'insectes. Dans les tiroirs de
+sa maman, j'avais vu de bizarres colliers de graines pour parfumer; dans
+ses greniers, où quelquefois nous allions fureter ensemble, on trouvait
+des peaux de bêtes, des sacs singuliers, des caisses sur lesquelles se
+lisaient encore des adresses de villes des Antilles; et une vague
+senteur exotique persistait dans sa maison entière.
+
+Son jardin, comme je l'ai dit, n'était séparé de nous que par des murs
+très bas, tapissés de rosiers, de jasmins. Et un grenadier de chez elle,
+grand arbre centenaire, nous envoyait ses branches, semait dans notre
+cour, à la saison, ses pétales de corail.
+
+Souvent nous causions, à la cantonade, d'une maison à l'autre:
+
+--Est-ce que je peux venir m'amuser, dis? Ta maman veut-elle?
+
+--Non, parce que j'ai été méchante, je suis en pénitence. (Ça lui
+arrivait souvent.)--Alors je me sentais très déçu; mais moins encore à
+cause d'elle, je dois l'avouer, qu'à cause du perroquet et des choses
+exotiques.
+
+Elle-même y était née, aux colonies, cette petite Antoinette, et,--comme
+c'était curieux!--elle n'avait pas l'air de comprendre le prix de cela,
+elle n'en était pas charmée, elle s'en souvenait à peine... Moi qui
+aurais donné tout au monde pour avoir eu, une seule fois, dans les yeux,
+un reflet, même furtif de ces contrées si éloignées,--si inaccessibles,
+je le sentais bien...
+
+Avec un regret presque angoissant, avec un regret d'ouistiti en cage, je
+songeais hélas! que, dans ma vie de pasteur, si longue que je pusse la
+supposer, je ne les verrais jamais, jamais...
+
+
+
+
+XV
+
+
+Je vais dire le jeu qui nous amusa le plus, Antoinette et moi, pendant
+ces deux mêmes délicieux étés.
+
+Voici: au début, on était des chenilles; on se traînait par terre,
+péniblement, sur le ventre et sur les genoux, cherchant des feuilles
+pour manger. Puis bientôt on se figurait qu'un invincible sommeil vous
+engourdissait les sens et on allait se coucher dans quelque recoin sous
+des branches, la tête recouverte de son tablier blanc: on était devenu
+des cocons, des chrysalides.
+
+Cet état durait plus ou moins longtemps et nous entrions si bien dans
+notre rôle d'insecte en métamorphose, qu'une oreille indiscrète eût pu
+saisir des phrases de ce genre, échangées entre nous sur un ton de
+conviction complète:
+
+--Penses-tu que tu t'envoleras bientôt?
+
+--Oh! je sens que ça ne sera pas long cette fois; dans mes épaules,
+déjà... ça se déplie... (Ça, naturellement, c'était les ailes.)
+
+Enfin on se réveillait; on s'étirait, en prenant des poses et sans plus
+rien se dire, comme pénétré du grand phénomène de la transformation
+finale...
+
+Puis, tout à coup, on commençait des courses folles,--très légères, en
+petits souliers minces toujours; à deux mains on tenait les coins de son
+tablier de bébé, qu'on agitait tout le temps en manière d'ailes; on
+courait, on courait, se poursuivant, se fuyant, se croisant en courbes
+brusques et fantasques; on allait sentir de près toutes les fleurs,
+imitant le continuel empressement des phalènes; et on imitait leur
+bourdonnement aussi, en faisant: «Hou ou ou!...» la bouche à demi fermée
+et les joues bien gonflées d'air...
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Les papillons, ces pauvres papillons de plus en plus démodés de nos
+jours, ont joué un rôle de longue haleine dans ma vie d'enfant, je suis
+confus de l'avouer; et, avec eux, les mouches, les scarabées, les
+demoiselles, toutes les bestioles des fleurs et de l'herbe. Bien que
+cela me fit de la peine de les tuer, j'en composais des collections, et
+on me voyait constamment la papillonnette en main. Ceux qui volaient
+dans ma cour, à part quelques égarés venus de la campagne, n'étaient pas
+très beaux, il est vrai; mais j'avais le jardin et les bois de la
+Limoise qui, tout l'été, constituaient pour moi des territoires de
+chasse pleins de surprises et de merveilles.
+
+Pourtant les caricatures de Töpffer sur ce sujet me donnaient à
+réfléchir, et quand Lucette, me rencontrant avec quelque papillon au
+chapeau, m'appelait de son air incomparablement narquois: «Monsieur
+Cryptogame», cela m'humiliait beaucoup.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+La pauvre vieille grand'mère aux chansons allait mourir.
+
+Nous étions auprès de son lit, tous, à la tombée d'un jour de printemps.
+Il y avait à peine quarante-huit heures qu'elle était alitée, mais, à
+cause de son grand âge, le médecin avait déclaré que c'était pour elle
+la fin très prochaine.
+
+Son intelligence venait tout à coup de s'éclaircir; elle ne se trompait
+plus dans nos noms; elle nous appelait, nous retenait près d'elle d'une
+voix douce et posée--sa voix de jadis, probablement,--que je ne lui
+avais jamais connue.
+
+Debout à côté de mon père, je promenais mes yeux sur l'aïeule mourante
+et sur sa modeste grande chambre aux meubles anciens. Je regardais
+surtout ces tableaux des murs, représentant des fleurs dans des vases.
+
+Oh! ces aquarelles qui étaient chez grand'mère, pauvres petites choses
+naïves! Elles portaient toutes cette dédicace: «Bouquet à ma mère,» et
+au-dessous, une respectueuse poésie à elle dédiée, un quatrain, qu'à
+présent je savais lire et comprendre. Et c'étaient des oeuvres d'enfance
+ou de première jeunesse de mon père, qui, à chaque anniversaire de fête,
+embellissait ainsi l'humble logis d'un tableau nouveau. Pauvres petites
+choses naïves, comme elles témoignaient bien de cette vie si modeste
+d'alors et de cette sainte intimité du fils avec la mère,--au vieux
+temps, après les grandes épreuves, au lendemain des terribles guerres,
+des corsaires anglais et des «brûlots»... Pour la première fois
+peut-être je songeais que grand'mère avait été jeune; que sans doute,
+avant ce trouble survenu dans sa tête, mon père l'avait chérie comme moi
+je chérissais maman, et que son chagrin de la perdre allait être
+extrême; j'avais pitié de lui et je me sentais plein de remords pour
+avoir ri des chansons, pour avoir ri des causeries avec l'image de
+miroir...
+
+On m'envoya en bas. Sous différents prétextes, on me tint constamment
+éloigné pendant la fin de la journée sans que je comprisse pourquoi;
+puis on me conduisit chez nos amis, les D***, pour dîner avec Lucette.
+
+Mais quand je fus ramené par ma bonne, vers huit heures et demie, je
+voulus monter tout droit chez grand'mère.
+
+Dès l'abord, je fus frappé de l'ordre parfait qui était rétabli dans les
+choses, de l'air de paix profonde que cette chambre avait pris... Dans
+la pénombre du fond, mon père était assis immobile, au chevet du lit,
+dont les rideaux ouverts se drapaient correctement et, sur l'oreiller,
+bien au milieu, j'apercevais la tête de ma grand'mère endormie; sa pose
+avait je ne sais quoi de trop régulier,--de définitif pour ainsi dire,
+d'éternel.
+
+À l'entrée, presque à la porte, ma mère et ma soeur travaillaient de
+chaque côté d'une chiffonnière, à la place qu'elles avaient adoptée pour
+veiller, depuis que grand'mère était malade. Sitôt que j'avais paru,
+elles m'avaient fait signe de la main: «Doucement, doucement; pas de
+bruit, elle dort.» L'abat-jour de leur lampe projetait la lumière plus
+vive sur leur ouvrage, qui était un fouillis de petits carrés de soie,
+verts, bruns, jaunes, gris et où je reconnaissais des morceaux de leurs
+anciennes robes ou de leurs anciens rubans de chapeaux.
+
+Dans le premier moment, je crus que c'étaient des objets qu'il était
+d'usage de préparer ainsi pour les personnes mourantes; mais, comme je
+questionnais tout bas, un peu inquiet, elles m'expliquèrent: c'étaient
+simplement des sachets qu'elles taillaient et qu'elles allaient coudre,
+pour une vente de charité.
+
+Je leur dis qu'avant de me coucher je voulais m'approcher de grand'mère,
+pour essayer de lui souhaiter le bonsoir, et elles me laissèrent faire
+quelques pas vers le lit; mais, comme j'arrivais au milieu de la
+chambre, se ravisant subitement après un coup d'oeil échangé:
+
+--Non, non, dirent-elles à voix toujours basse, reviens, tu pourrais la
+déranger.
+
+Du reste, je venais de m'arrêter de moi-même, saisi et glacé: j'avais
+compris...
+
+Malgré l'effroi qui me clouait sur place, je m'étonnais que grand'mère
+fût si peu désagréable à regarder; n'ayant encore jamais vu de morts, je
+m'étais imaginé jusqu'à ce jour que, l'âme étant partie, ils devaient
+faire tous, dès la première minute, un grimacement décharné,
+inexpressif, comme les têtes de squelettes. Et au contraire, elle avait
+un sourire infiniment tranquille et doux; elle était jolie toujours, et
+comme rajeunie, en pleine paix...
+
+Alors passa en moi une de ces tristes petites lueurs d'éclair, qui
+traversent quelquefois la tête des enfants, comme pour leur permettre
+d'interroger d'un furtif coup d'oeil des abîmes entrevus, et je me fis
+cette réflexion: Comment grand'mère pourrait-elle être au ciel, comment
+comprendre ce dédoublement-là, puisque ce qui reste pour être enterré
+est tellement elle-même, et conserve, hélas! jusqu'à _son
+expression_?...
+
+Après, je me retirai sans questionner personne, le coeur serré et l'âme
+désorientée, n'osant pas demander la confirmation de ce que j'avais
+deviné si bien, et préférant ne pas entendre prononcer le mot qui me
+faisait peur...
+
+ ........................................
+
+Longtemps, les petits sachets en soie restèrent liés pour moi à l'idée
+de la mort...
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Je retrouve dans ma mémoire les impressions encore pénibles,
+angoissantes presque si j'y concentre mon esprit, d'une maladie assez
+grave que je fis vers ma huitième année. Cela s'appelait la fièvre
+scarlatine, m'avait-on dit, et ce nom lui-même me semblait avoir une
+physionomie diabolique.
+
+C'était à l'époque âpre et mauvaise des giboulées de mars, et, chaque
+soir, quand la nuit tombait, si par hasard ma mère n'était pas là, bien
+près, une détresse me prenait au fond de l'âme. (Encore cette oppression
+des crépuscules, que les animaux, ou les êtres compliqués comme je suis,
+éprouvent à un degré presque égal.) Mes rideaux ouverts laissaient voir,
+au premier plan, toujours la même petite table attristante, avec des
+tasses de tisane, des fioles de remèdes. Et tandis que je regardais cet
+attirail de malade,--qui s'assombrissait, devenait plus vague, se
+déformait sur le fond obscurci de la chambre silencieuse,--c'était dans
+ma tête un défilé d'images dépareillées, morbides, inquiétantes...
+
+Deux soirs successifs, je fus visité, entre chien et loup, dans mon
+demi-assoupissement de fièvre, par des personnages différents qui me
+causèrent une extrême terreur.
+
+D'abord, une vieille dame, bossue et très laide, d'une laideur
+doucereuse, qui s'approcha de moi sans faire de bruit, sans que j'aie
+entendu la porte s'ouvrir, sans que j'aie vu les personnes qui me
+veillaient se lever pour la recevoir. Elle s'éloigna tout aussitôt,
+avant de m'avoir seulement parlé; mais, en se retournant, elle me
+présenta sa bosse: or cette bosse était percée à la pointe, et il en
+sortait la figure verte d'une perruche, que la dame avait dans le corps
+et qui me dit: «Coucou!» d'une petite voix de guignol en sourdine
+lointaine, puis qui rentra dans le vieux dos affreux... Oh! quand
+j'entendis ce «Coucou!» une sueur froide me perla au front; mais tout
+venait de s'évanouir et je compris moi-même que c'était un rêve.
+
+Le lendemain parut un monsieur, long et mince, en robe noire comme un
+prêtre. Il ne s'approcha pas de moi, celui-là; mais il se mit à tourner
+autour de ma chambre, en rasant les murs, très vite et sans bruit, son
+corps tout penché en avant; ses vilaines jambes, comme des bâtons,
+faisant raidir sa soutane pendant sa course empressée. Et--comble de
+terreur--il avait pour tête un crâne blanc d'oiseau à long bec--qui
+était l'agrandissement monstrueux d'un crâne de mouette blanchi à la
+mer, ramassé par moi l'été précédent sur une plage de l'île... (Je crois
+que la visite de ce monsieur coïncida avec le jour où je fus le plus
+malade, presque un peu en danger.) Après un tour ou deux exécutés dans
+le même empressement et le même silence, il commença de s'élever de
+terre... Il courait maintenant sur les cimaises, en jouant toujours de
+ses jambes maigres,--puis plus haut encore, sur les tableaux, sur les
+glaces,--jusqu'à se perdre dans le plafond déjà envahi par la nuit...
+
+Eh bien, pendant deux ou trois années, l'image de ces visiteurs devait
+me poursuivre. Les soirs d'hiver, je repensais à eux avec crainte, en
+montant les escaliers qu'on n'avait pas encore l'habitude d'éclairer à
+cette époque. S'ils étaient là, pourtant, me disais-je; derrière des
+portes sournoisement entre-bâillées, s'ils me guettaient l'un ou l'autre
+pour me courir après; si j'allais les voir paraître derrière moi,
+allongeant les mains de marche en marche, pour m'attraper les jambes...
+
+Et vraiment je ne suis pas bien sûr que, dans ces mêmes escaliers, en y
+mettant un peu de bonne volonté, je n'arriverais pas à m'en inquiéter
+encore aujourd'hui, de ce monsieur et de cette dame; ils ont été si
+longtemps à la tête de toutes mes frayeurs d'enfant, si longtemps ils
+ont mené le cortège de mes visions et de mes mauvais rêves!...
+
+Bien d'autres apparitions sombres ont hanté les premières années de ma
+vie, si exceptionnellement douces pourtant. Et bien des rêveries
+sinistres me sont venues, les soirs: impressions de nuit sans lendemain,
+d'avenir fermé; pensées de prochaine mort. Trop tenu, trop choyé, avec
+un certain sur-chauffage intellectuel, j'avais ainsi des étiolements,
+des amollissements subits de plante enfermée. Il m'aurait fallu autour
+de moi des petits camarades de mon âge, des petites brutes écervelées et
+tapageuses--et au lieu de cela, je ne jouais quelquefois qu'avec des
+petites filles;--toujours correct, soigné, frisé au fer, ayant des mines
+de petit marquis du XVIIIe siècle.
+
+ ........................................
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Après cette fièvre si longue, au nom si méchant, je me rappelle
+délicieusement le jour où l'on me permit enfin de prendre l'air dehors,
+de descendre dans ma cour. C'était en avril, et on avait choisi pour
+cette première sortie une journée radieuse, un ciel rare. Sous les
+berceaux de jasmins et de chèvrefeuilles, j'éprouvai des impressions
+d'enchantement paradisiaque, d'Éden. Tout avait poussé et fleuri; à mon
+insu, pendant que j'étais cloîtré, la merveilleuse mise en scène du
+renouveau s'était déployée sur la terre. Elle ne m'avait pas encore
+leurré bien des fois cette fantasmagorie éternelle, qui berce les hommes
+depuis tant de siècles et dont les vieillards seuls peut-être ne savent
+plus jouir. Et je m'y laissais prendre tout entier, moi, avec une
+ivresse infinie... Oh! cet air pur, tiède, suave; cette lumière, ce
+soleil; ce beau vert des plantes nouvelles, cet épaississement des
+feuilles donnant partout de l'ombre toute neuve. Et en moi-même, ces
+forces qui revenaient, cette joie de respirer, ce profond élan de la vie
+recommencée.
+
+Mon frère était alors un grand garçon de vingt et un ans, qui avait
+carte blanche dans la maison pour ses entreprises. Tout le temps de ma
+maladie, je m'étais préoccupé d'une chose qu'il arrangeait dans la cour
+et que je mourais d'envie de voir. C'était au fond, dans un recoin
+charmant, sous un vieux prunier, un lac en miniature; il l'avait fait
+creuser et cimenter comme une citerne; ensuite, de la campagne, il avait
+fait apporter des pierres rongées et des plaques de mousse pour composer
+des rivages romantiques alentour, des rochers et des grottes.
+
+Et tout était achevé, ce jour-là; on y avait déjà mis les poissons
+rouges; le jet d'eau jouait même, pour la première fois, en mon
+honneur...
+
+Je m'approchai avec ravissement; cela dépassait encore tout ce que mon
+imagination avait pu concevoir de plus délicieux. Et quand mon frère me
+dit que c'était pour moi, qu'il me le donnait, j'éprouvai une joie
+intime qui me sembla ne devoir finir jamais. Oh! la possession de tout
+cela, quel bonheur inattendu! En jouir tous les jours, tous les jours,
+pendant ces beaux mois chauds qui allaient venir!... Et recommencer à
+vivre dehors, à s'amuser comme l'été dernier, dans tous les recoins de
+cette cour ainsi embellie...
+
+Je restai longtemps là, au bord de ce bassin, ne me lassant pas de
+regarder, d'admirer, de respirer l'air tiède de ce printemps, de me
+griser de cette lumière oubliée, de ce soleil retrouvé,--tandis que,
+au-dessus de ma tête, le vieil arbre, le vieux prunier, planté jadis par
+quelque ancêtre et déjà un peu à bout de sève, tendait sur le bleu du
+ciel le rideau ajouré de ses nouvelles feuilles,--et que le jet d'eau
+continuait son grésillement léger, à l'ombre, comme une petite musique
+de vielle fêtant mon retour à la vie...
+
+Aujourd'hui, ce pauvre prunier, après avoir langui de vieillesse, a fini
+par mourir, et son tronc seul encore debout, conservé par respect, est
+coiffé, comme une ruine, d'une touffe de lierre.
+
+Mais le bassin, avec ses rives et ses îlots, est demeuré intact; le
+temps n'a pu que lui donner un air de parfaite vraisemblance, ses
+pierres verdies jouent la vétusté extrême; les vraies mousses d'eau, les
+petites plantes délicates des sources s'y sont acclimatées, avec des
+joncs, des iris sauvages,--et les libellules égarées en ville viennent
+s'y réfugier. C'est un tout petit coin de nature agreste qui est
+installé là et qu'on ne trouble jamais.
+
+C'est aussi le coin du monde auquel je reste le plus fidèlement attaché,
+après en avoir aimé tant d'autres; comme nulle part ailleurs, je m'y
+sens en paix, je m'y sens rafraîchi, retrempé de prime jeunesse et de
+vie neuve. C'est ma sainte Mecque, à moi, ce petit coin-là; tellement
+que, si on me le dérangeait, il me semble que cela déséquilibrerait
+quelque chose dans ma vie, que je perdrais pied, que ce serait presque
+le commencement de ma fin.
+
+La consécration définitive de ce lieu lui est venue, je crois, de mon
+métier de mer; de mes lointains voyages, de mes longs exils, pendant
+lesquels j'y ai repensé et l'ai revu avec amour.
+
+Il y a surtout l'une de ces grottes en miniature à laquelle je tiens
+d'une façon particulière: elle m'a souvent préoccupé, à des heures
+d'affaissement et de mélancolie, au cours de mes campagnes... Après que
+le souffle d'Azraël eut passé cruellement sur nous, après nos revers de
+toute sorte, pendant tant d'années tristes où j'ai vécu errant par le
+monde, où ma mère veuve et ma tante Claire sont restées seules à
+promener leurs pareilles robes noires dans cette chère maison presque
+vide et devenue silencieuse comme un tombeau,--pendant ces années-là, je
+me suis plus d'une fois senti serrer le coeur à la pensée que le foyer
+déserté, que les choses familières à mon enfance se délabraient sans
+doute à l'abandon; et je me suis inquiété par-dessus tout de savoir si
+la main du temps, si la pluie des hivers, n'allaient pas me détruire la
+voûte frêle de cette grotte; c'est étrange à dire, mais s'il y avait eu
+éboulement de ces vieux petits rochers moussus, j'aurais éprouvé presque
+l'impression d'une lézarde irréparable dans ma propre vie.
+
+À côté de ce bassin, un vieux mur grisâtre fait, lui aussi, partie
+intégrante de ce que j'ai appelé ma sainte Mecque; il en est, je crois,
+le coeur même. J'en connais du reste les moindres détails: les
+imperceptibles lichens qui y poussent, les trous que le temps y a
+creusés et où des araignées habitent;--c'est qu'un berceau de lierre et
+de chèvrefeuille y est adossé, à l'ombre duquel je m'installais jadis
+pour faire mes devoirs, aux plus beaux jours des étés, et alors, pendant
+mes flâneries d'écolier peu studieux, ses pierres grises occupaient
+toute mon attention, avec leur infiniment petit monde d'insectes et de
+mousses. Non seulement je l'aime et le vénère, ce vieux mur, comme les
+Arabes leur plus sainte mosquée; mais il me semble même qu'il me
+protège; qu'il assure un peu mon existence et prolonge ma jeunesse. Je
+ne souffrirais pas qu'on m'y fit le moindre changement, et, si on me le
+démolissait, je sentirais comme l'effondrement d'un point d'appui que
+rien ne me revaudrait plus. C'est, sans doute, parce que la persistance
+de certaines choses, de tout temps connues, arrive à nous leurrer sur
+notre propre stabilité, sur notre propre durée; en les voyant demeurer
+les mêmes, il nous semble que nous ne pouvons pas changer ni cesser
+d'être.--Je ne trouve pas d'autre explication à cette sorte de sentiment
+presque fétichiste.
+
+Et quand je songe pourtant, mon Dieu, que ces pierres-là sont
+quelconques, en somme, et sortent je ne sais d'où; qu'elles ont été
+assemblées, comme celles de n'importe quel mur, par les premiers
+ouvriers venus, un siècle peut-être avant qu'il fût question de ma
+naissance,--alors je sens combien est enfantine cette illusion que je me
+fais malgré moi d'une protection venant d'elles; je comprends sur quelle
+instable base, composée de rien, je me figure asseoir ma vie...
+
+Les hommes qui n'ont pas eu de maison paternelle, qui, tout petits, ont
+été promenés de place en place dans des gîtes de louage, ne peuvent
+évidemment rien comprendre à ces vagues sentiments-là.
+
+Mais, parmi ceux qui ont conservé leur foyer familial, il en est
+beaucoup, j'en suis sûr, qui, sans se l'avouer, sans s'en rendre compte,
+éprouvent à des degrés différents des impressions de ce genre: en
+imagination, ils étayent comme moi leur propre fragilité sur la durée
+relative d'un vieux mur de jardin aimé depuis l'enfance, d'une vieille
+terrasse toujours connue, d'un vieil arbre qui n'a pas changé de
+forme...
+
+Et peut-être, hélas! avant eux, les mêmes choses avaient déjà prêté leur
+même protection illusoire à d'autres, à des inconnus maintenant
+retournés à la poussière, qui n'étaient seulement pas de leur sang, pas
+de leur famille.
+
+
+
+
+XX
+
+
+C'est après cette grande maladie, vers le milieu de l'été, que se place
+mon plus long séjour dans l'_île_. On m'y avait envoyé avec mon frère,
+et avec ma soeur qui était alors pour moi comme une autre mère. Après un
+arrêt de quelques jours chez nos parentes de Saint-Pierre-d'Oleron (ma
+grand'tante Claire et les deux vieilles demoiselles ses filles), nous
+étions allés demeurer tous trois seuls à la _Grand'-Côte_, dans un
+village de pêcheurs absolument ignoré et perdu en ce temps-là.
+
+La _Grand'-Côte_ ou la _côte Sauvage_ est toute cette partie de l'île
+qui regarde le large, les infinis de l'Océan; partie sans cesse battue
+par les vents d'Ouest. Ses plages s'étendent sans aucune courbure,
+droites, infinies, et les brisants de la mer, arrêtés par rien, aussi
+majestueux qu'à la côte saharienne, y déroulent, sur des lieues de
+longueur, avec de grands bruits, leur tristes volutes blanches. Région
+âpre, avec des espaces déserts; région de sables, où de tout petits
+arbres, des chênes-verts nains s'aplatissent à l'abri des dunes. Une
+flore spéciale, étrange et, tout l'été, une profusion d'oeillets roses
+qui embaument. Deux ou trois villages seulement, séparés par des
+solitudes; villages aux maisonnettes basses, aussi blanches de chaux que
+des kasbah d'Algérie et entourées de certaines espèces de fleurs qui
+peuvent résister au vent marin. Des pêcheurs bruns y habitent: race
+vaillante et honnête, restée très primitive à l'époque dont je parle,
+car jamais baigneurs n'étaient venus dans ces parages.
+
+Sur un vieux cahier oublié, où ma soeur avait écrit (à ma manière
+absolument) ses impressions de cet été-là, je trouve ce portrait de
+notre logis:
+
+ C'était au milieu du village, sur la place, chez M. le maire.
+
+ Car la maison de M. le maire avait deux ailes, bien étendues sans
+ mesurer l'espace.
+
+ Elle éclatait au soleil, éblouissante de chaux; ses contrevents
+ massifs tenus par des gros crochets de fer, étalent peints en vert
+ foncé suivant l'usage de l'île. Un parterre était planté en
+ guirlande tout alentour, poussant vigoureusement dans le sable:
+ des belles-de-jour, qui dépassaient de leurs jolies têtes jaunes,
+ roses ou rouges, des fouillis de résédas, et qui s'épanouissaient à
+ midi, avec une douce odeur d'oranger.
+
+ En face, un petit chemin creux ensablé descendait rapidement à la
+ plage.
+
+De ce séjour à la _grand'côte_ date ma première connaissance vraiment
+intime, avec les varechs, les crabes, les méduses, les mille choses de
+la mer.
+
+Et ce même été vit aussi mon premier amour, qui fut pour une petite
+fille de ce village. Mais ici encore, pour que le récit soit plus
+fidèle, je laisse la parole à ma soeur et, dans le vieux cahier, je copie
+simplement:
+
+ À la douzaine, tous bruns et hâlés, trottinant avec leurs petits
+ pieds nus, ils (les enfants des pêcheurs) suivaient Pierre, ou
+ bravement le précédaient, se retournant de temps à autre, et
+ écarquillant leurs beaux yeux noirs... C'est qu'à cette époque, un
+ _petit monsieur_, c'était chose assez rare dans le pays pour qu'il
+ valût la peine de se déranger.
+
+ Par le sentier creux, ensablé, Pierre descendait ainsi chaque jour
+ à la plage accompagné de son cortège. Il courait aux coquilles, qui
+ étaient ravissantes sur cette partie de la côte: jaunes, roses,
+ violettes, de toutes les couleurs vives et fraîches, de toutes les
+ formes les plus délicates.--Il en trouvait qui faisaient son
+ admiration--et les petits, toujours silencieux, qui suivaient, lui
+ en apportaient aussi plein leurs mains, sans rien dire.
+
+ Véronique était une des plus assidues. À peu près de son âge, un
+ peu plus jeune peut-être, six ou sept ans. Un petit visage doux et
+ rêveur, au teint mat, avec deux admirables yeux gris; tout cela
+ abrité sous une grande _kichenote_ blanche (kichenote, un très
+ vieux mot du pays, désignant une très vieille coiffure: espèce de
+ béguin cartonné, qui s'avance comme les cornettes des bonnes soeurs,
+ pour abriter du soleil), Véronique se glissait tout près de Pierre,
+ finissait par s'emparer de sa main et ne la quittait plus. Ils
+ marchaient comme les bébés qui se plaisent, se tenant ferme à
+ pleins doigts, ne parlant pas et se regardant de temps en temps...
+ Puis, un baiser, par-ci par-là. _Voudris ben vous biser_ (je
+ voudrais bien vous embrasser), disait-elle en lui tendant ses
+ petits bras avec une tendresse touchante. Et Pierre se laissait
+ embrasser et le lui rendait bien fort, sur ses bonnes petites joues
+ rondes.
+
+ ........................................
+
+ Petite Véronique courait s'asseoir à notre porte le matin dès
+ qu'elle était levée; elle s'y tenait tapie comme un gentil caniche
+ et elle attendait. Pierre en s'éveillant pensait bien qu'elle était
+ là; pour elle, il se faisait matinal; vite il fallait le laver,
+ peigner ses cheveux blonds, et il courait retrouver sa petite amie.
+ Ils s'embrassaient et se parlaient de leurs trouvailles de la
+ veille; quelquefois même, Véronique, avant de venir là s'asseoir,
+ avait déjà fait un tour à la plage et rapportait des merveilles,
+ cachées dans son tablier.
+
+ Un jour, vers la fin d'août, après une longue rêverie, pendant
+ laquelle il avait sans doute pesé et résolu les difficultés
+ provenant des différences sociales, Pierre dit: «Véronique, nous
+ nous marierons tous deux; je demanderai la permission à mes parents
+ là-bas.»
+
+Puis, ma soeur raconte ainsi notre départ:
+
+ Au 15 septembre, il fallut quitter le village. Pierre avait fait
+ des monceaux de coquilles, d'algues, d'étoiles, de cailloux marins;
+ insatiable, il voulait tout emporter; et il rangeait cela dans des
+ caisses; il empaquetait, avec Véronique qui l'aidait de tout son
+ pouvoir.
+
+ Un matin, une grande voiture arriva de Saint-Pierre pour nous
+ chercher, ameutant le village paisible par ses bruits de grelots et
+ ses coups de fouet. Pierre y fit mettre avec sollicitude ses
+ paquets personnels, et nous y prîmes place tous trois; ses yeux,
+ déjà pleins de tristesse, regardaient par la portière le chemin
+ creux ensablé par lequel on descendait à la plage--et sa petite
+ amie qui sanglotait.
+
+Et enfin je transcris, textuellement aussi, cette réflexion de ma soeur,
+que je trouve à cette même date d'été, au bas du cahier déjà fané par le
+temps:
+
+ Alors je me sentis prise--et non point pour la première fois sans
+ doute--d'une rêverie inquiète en regardant Pierre. Je me demandai:
+ «Que sera-ce de cet enfant?»
+
+ «Que sera-ce aussi de sa petite amie, dont la silhouette apparaît,
+ persistante, au bout du chemin? Qu'y a-t-il de désespérance dans ce
+ tout petit coeur; qu'y a-t-il d'angoisse, en présence de cet
+ abandon?»
+
+«Que sera-ce de cet enfant?» Oh! mon Dieu, rien autre chose que ce qui
+en a été ce jour-là; dans l'avenir, rien de moins, rien de plus. Ces
+départs, ces emballages puérils de mille objets sans valeur appréciable,
+ce besoin de tout emporter, de se faire suivre d'un monde de
+souvenirs,--et surtout ces adieux à des petites créatures sauvages,
+aimées peut-être précisément parce qu'elles étaient ainsi,--ça
+représente toute ma vie, cela...
+
+Les deux ou trois journées que dura le voyage de retour, arrêt compris
+chez nos vieilles tantes de l'île, me semblèrent d'une longueur sans
+fin. L'impatience d'embrasser maman m'ôtait le sommeil. Près de deux
+mois passés sans la voir! Ma soeur, en ce temps-là, était bien la seule
+personne au monde qui pût me faire supporter une séparation si longue!
+
+Quand nous fûmes de retour sur le continent; après trois heures de route
+depuis la plage où une barque nous avait déposés, quand la voiture qui
+nous ramenait franchit les remparts de la ville, j'aperçus enfin ma mère
+qui nous attendait, je revis son regard, son bon sourire... Et, dans les
+lointains du temps, c'est une des images très nettes et à jamais fixées
+que je retrouve, de son cher visage encore presque jeune, de ses chers
+cheveux encore noirs.
+
+En arrivant à la maison, je courus visiter mon petit lac et ses grottes;
+puis le berceau derrière lui, adossé au vieux mur. Mais mes yeux
+venaient de s'habituer longuement à l'immensité des plages et de la mer;
+alors tout cela me parut rapetissé, diminué, enfermé, triste. Et puis
+les feuilles avaient jauni; je ne sais quelle impression hâtive
+d'automne était déjà dans l'air, pourtant très chaud. Avec crainte je
+songeai aux jours sombres et froids qui allaient revenir, et très
+mélancoliquement je me mis à déballer dans la cour mes caisses d'algues
+ou de coquillages, pris d'un regret désolé de ne plus être dans l'île.
+Je m'inquiétais aussi de Véronique, de ce qu'elle ferait seule pendant
+l'hiver, et tout à coup un attendrissement jusqu'aux larmes me vint au
+souvenir de sa pauvre petite main hâlée de soleil qui ne serait plus
+jamais dans la mienne...
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Le commencement des devoirs, des leçons, des cahiers, des taches
+d'encre, ah! quel assombrissement subit dans mon histoire!
+
+De tout cela, j'ai les souvenirs les plus platement maussades, les plus
+mortellement ennuyeux. Et, si j'osais être tout à fait sincère, j'en
+dirais autant, je crois, des professeurs eux-mêmes.
+
+Oh! mon Dieu, le premier qui me fit commencer le latin (_rosa_, la rose;
+_cornu_, la corne; _tonitru_, le tonnerre), un grand vieux voûté, mal
+tenu, triste à regarder comme une pluie de novembre! Il est mort à
+présent, le pauvre: que la paix la plus sereine soit à son âme! Mais il
+me semblait le type réalisé du «monsieur Ratin» de Töpffer; il en avait
+tout, même la verrue avec les trois poils, au bout de son vieux nez
+d'une complication de lignes inimaginable; il était pour moi la
+personnification du dégoûtant, de l'horrible.
+
+Tous les jours, à midi précis, il arrivait; je me sentais glacer par son
+coup de sonnette, que j'aurais reconnu entre mille.
+
+Après son départ, j'assainissais moi-même la partie de ma table où ses
+coudes s'étaient posés, en l'essuyant avec des serviettes que j'allais
+ensuite clandestinement porter au linge sale. Et cette répulsion
+s'étendait ensuite aux livres, déjà peu attrayants par eux-mêmes, qu'il
+avait touchés; j'en arrachais certains feuillets, suspects de contacts
+trop prolongés avec ses mains...
+
+Toujours pleins de tache d'encre, mes livres; toujours salis, traînés,
+couverts de barbouillages, de dessins quelconques comme ou en fait quand
+l'esprit voyage ailleurs. Moi qui étais un enfant si soigneux et si
+propret en toutes choses, j'avais un tel dédain pour ces livres
+obligatoires que je devenais commun avec eux et mal élevé. Même--ce qui
+est plus étonnant encore--tous mes scrupules m'abandonnaient quand il
+s'agissait de mes devoirs, toujours faits à la dernière minute, à la
+diable: mon aversion pour le travail a été la première chose qui m'ait
+fait transiger avec ma conscience.
+
+Cependant, cela allait tout de même à peu près; mes leçons, sur
+lesquelles je jetais un coup d'oeil à toute extrémité, étaient presque
+sues. Et, en général, M. Ratin écrivait _bien_ ou _assez bien_ sur le
+cahier de notes que je devais chaque soir présenter à mon père.
+
+Mais je crois que si, lui ou les autres professeurs qui lui succédèrent,
+avaient pu soupçonner la vérité, se douter qu'en dehors de leur présence
+mon esprit ne s'arrêtait peut-être pas cinq minutes par jour à ce qu'ils
+m'enseignaient, d'indignation leurs honnêtes cervelles auraient éclaté.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Dans le courant de l'hiver qui suivit mon séjour à la côte de l'île, un
+grand événement traversa notre vie de famille: le départ de mon frère
+pour sa première campagne.
+
+Il était, comme je l'ai dit, mon aîné d'environ quatorze ans. Peut-être
+n'avais-je pas eu le temps d'assez le connaître, d'assez m'attacher à
+lui, car la vie de jeune homme l'avait pris de bonne heure, le séparant
+un peu de nous. Je n'allais guère dans sa chambre, où m'épouvantaient
+les quantités de gros livres épars sur les tables, l'odeur des cigares,
+et les camarades à lui qu'on risquait d'y rencontrer, officiers ou
+étudiants. J'avais entendu aussi qu'il n'était pas toujours bien sage,
+qu'il se promenait quelquefois tard le soir; qu'il fallait le
+sermonner, et intérieurement je désapprouvais sa conduite.
+
+Mais l'approche de son départ doubla mon affection et me causa de vraies
+tristesses.
+
+Il allait en Polynésie, à Tahiti, juste au bout du monde, de l'autre
+côté de la terre, et son voyage devait durer quatre ans, ce qui
+représentait près de la moitié de ma propre vie, autant dire une durée
+presque sans fin...
+
+Avec un intérêt tout particulier je suivais les préparatifs de cette
+longue campagne: ses malles ferrées qu'on arrangeait avec tant de
+précautions; ses galons dorés, ses broderies, son épée, qu'on
+enveloppait d'une quantité de papiers minces, avec des soins
+d'ensevelissement, et qu'on enfermait ensuite comme des momies dans des
+boîtes de métal. Tout cela augmentait l'impression que j'avais déjà, des
+lointains et des périls de ce long voyage.
+
+On sentait du reste qu'une mélancolie pesait sur la maison tout entière,
+et devenait de plus en plus lourde à mesure qu'approchait le jour de la
+grande séparation. Nos repas étaient silencieux; des recommandations
+seulement s'échangeaient, et j'écoutais avec recueillement sans rien
+dire.
+
+La veille de son départ, il s'amusa à me confier--ce qui m'honorait
+beaucoup--différents petits bibelots fragiles de sa cheminée, me priant
+de les lui garder avec soin jusqu'à son retour.
+
+Puis il me fit cadeau d'un grand livre doré, qui était précisément un
+_Voyage en Polynésie_, à nombreuses images; et c'est le seul livre que
+j'aie aimé dans ma première enfance. Je le feuilletai tout de suite avec
+une curiosité empressée. En tête, une grande gravure représentait une
+femme brune, assez jolie, couronnée de roseaux et nonchalamment assise
+sous un palmier; on lisait au-dessous: «Portrait de S. M. Pomaré IV,
+reine de Tahiti.» Plus loin, c'étaient deux belles créatures au bord de
+la mer, couronnées de fleurs et la poitrine nue, avec cette légende:
+«Jeunes filles tahitiennes sur une plage.»
+
+Le jour du départ, à la dernière heure, les préparatifs étant terminés
+et les grandes malles fermées, nous étions tous dans le salon, réunis en
+silence comme pour un deuil. On lut un chapitre de la Bible et on fit la
+prière en famille... Quatre années! et bientôt l'épaisseur du monde
+entre nous et celui qui allait partir!
+
+Je me rappelle surtout le visage de ma mère pendant toute cette scène
+d'adieux; assise dans un fauteuil, à côté de lui, elle avait gardé
+d'abord son sourire infiniment triste, son expression de confiance
+résignée, après la prière; mais un changement que je n'avais pas prévu
+se fit tout à coup dans ses traits; malgré elle, les larmes venaient; et
+je n'avais jamais vu pleurer ma mère, et cela me fit une peine affreuse.
+
+Pendant les premiers jours qui suivirent, je conservai le sentiment
+triste du vide qu'il avait laissé; j'allais de temps en temps regarder
+sa chambre, et quant aux différentes petites choses qu'il m'avait
+données ou confiées, elles étaient devenues tout à fait sacrées pour
+moi.
+
+Sur une mappemonde, je m'étais fait expliquer sa traversée qui devait
+durer environ cinq mois. Quant à son retour, il ne m'apparaissait qu'au
+fond d'un inimaginable et irréel avenir; et ce qui me gâtait très
+étrangement cette perspective de le revoir, c'était de me dire que
+j'aurais douze ou treize ans, que je serais presque un grand garçon
+quand il reviendrait.
+
+À l'encontre de tous les autres enfants,--de ceux d'aujourd'hui
+surtout,--si pressés de devenir des espèces de petits hommes, j'avais
+déjà cette terreur de grandir, qui s'est encore accentuée, un peu plus
+tard; je le disais même, je l'écrivais, et quand on me demandait
+pourquoi, je répondais, ne sachant pas démêler cela mieux: «Il me semble
+que je m'ennuierai tant, quand je serai grand!» Je crois que c'est là
+un cas extrêmement singulier, unique peut-être, cet effroi de la vie,
+dès le début: je n'y voyais pas clair sur l'horizon de ma route; je
+n'arrivais pas à me représenter l'avenir d'une façon quelconque; en
+avant de moi, rien que du noir impénétrable, un grand rideau de plomb
+tendu dans des ténèbres...
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+_Gâteaux, gâteaux, mes bons gâteaux tout chauds!_ Cela se chante, sur un
+air naïvement plaintif,--composé par une vieille marchande qui, pendant
+les dix ou quinze premières années de ma vie, passa régulièrement sous
+nos fenêtres, aux veillées d'hiver.
+
+Et quand je pense à ces veillées-là, il y a tout le temps ce petit
+refrain mélancolique, à la cantonade, dans les coulisses de ma mémoire.
+
+C'est surtout à des souvenirs de dimanches que la chanson des _gâteaux
+tout chauds_ demeure le plus intimement liée; car, ces soirs-là, n'ayant
+pas de devoirs à faire, je restais avec mes parents, dans le salon, qui
+était au rez-de-chaussée, sur la rue, et alors, quand la bonne vieille
+passait sur le trottoir, au coup de neuf heures, lançant sa chanson
+sonore dans le silence des nuits de gelée, je me trouvais là tout près
+pour l'entendre.
+
+Elle annonçait le froid, comme les hirondelles annoncent le printemps;
+après les fraîcheurs d'automne, la première fois qu'on entendait sa
+chanson, on disait: «Voici l'hiver qui nous est arrivé.»
+
+Le salon de ces veillées, tel que je l'ai connu alors, était grand et me
+paraissait immense. Très simple, mais avec un certain bon goût
+d'arrangement: les murs et les bois des portes, bruns avec des filets
+d'or mat; des meubles de velours rouge, qui devaient dater de
+Louis-Philippe; des portraits de famille, dans des cadres austères, noir
+et or; sur la cheminée, des bronzes d'aspect grave; sur la table du
+milieu, à une place d'honneur, une grosse Bible du XVIe siècle,
+relique vénérable d'ancêtres huguenots persécutés pour leur foi; et des
+fleurs, toujours des corbeilles et des vases de fleurs, à une époque où
+cependant la mode n'en était pas encore répandue comme aujourd'hui.
+
+Après dîner, c'était pour moi un instant délicieux que celui où on
+venait s'installer là, en quittant la salle à manger; tout avait un bon
+air de paix et de confort; et quand toute la famille était assise,
+grand'mères et tantes, en cercle, je commençais par gambader au milieu,
+sur le tapis rouge, dans ma joie bruyante de me sentir entouré, et, en
+songeant avec impatience à ces _petits jeux_ auxquels on allait jouer
+pour moi tout à l'heure. Nos voisins, les D***, venaient tous les
+dimanches passer la soirée avec nous; c'était de tradition dans les deux
+familles, liées par une de ces anciennes amitiés de province, qui
+remontent à des générations précédentes et se transmettent comme un bien
+héréditaire. Vers huit heures, quand je reconnaissais leur coup de
+sonnette, je sautais de plaisir et je ne pouvais me tenir de prendre ma
+course pour aller au-devant d'eux à la porte de la rue, surtout à cause
+de Lucette, ma grande amie, qui venait aussi avec ses parents, cela va
+sans dire.
+
+Hélas! avec quel recueillement triste je les passe en revue, ces figures
+aimées ou vénérées, bénies, qui m'entouraient ainsi les dimanches soirs;
+la plupart ont disparu et leurs images, que je voudrais retenir, malgré
+moi se ternissent, s'embrument, vont s'en aller aussi...
+
+Donc, on commençait les petits jeux, pour me faire plaisir, à moi, seul
+enfant; ou jouait aux _mariages_, à la _toilette à madame_, au
+_chevalier cornu_, à la _belle bergère_, au _furet_; tout le monde
+consentait à s'en mêler, y compris les personnes les plus âgées;
+grand'tante Berthe, la doyenne, s'y montrait même la plus
+irrésistiblement drôle.
+
+Et tout à coup je faisais silence, je m'arrêtais, attentif, quand dans
+le lointain j'entendais:--_Gâteaux, gâteaux, mes bons gâteaux tout
+chauds!_
+
+Cela se rapprochait rapidement, car la chanteuse trottait, trottait,
+menu mais vite; presque aussitôt elle était sous nos fenêtres, répétant
+de tout près, à pleine voix fêlée, sa continuelle chanson.
+
+Et c'était mon grand amusement, non point d'en faire acheter, de ces
+pauvres gâteaux,--car ils étaient un peu grossiers et je ne les aimais
+guère--mais de courir moi-même, quand on me le permettait, sur le pas de
+la porte, accompagné d'une tante de bonne volonté, pour arrêter au
+passage la marchande.
+
+Avec une révérence, elle se présentait, la bonne vieille, fière d'être
+appelée, et posait un pied sur les marches du seuil; son costume propret
+était rehaussé toujours de fausses manches blanches. Puis, tandis
+qu'elle découvrait son panier, je jetais longuement au dehors mon regard
+d'oiseau en cage, le plus loin possible dans la rue froide et déserte.
+Et c'était là tout le charme de la chose: respirer une bouffée d'air
+glacé, prendre un aperçu du grand noir extérieur, et, après, rentrer,
+toujours courant, dans le salon chaud et confortable,--tandis que le
+refrain monotone s'éloignait; s'en allait se perdre, chaque soir du même
+côté, dans les mêmes rues basses avoisinant le port et les remparts...
+Le trajet de cette marchande était invariable,--et je la suivais par la
+pensée avec un intérêt singulier, aussi longtemps que sa chanson, de
+minute en minute reprise, s'entendait encore.
+
+Dans cette attention que je lui prêtais, il y avait de la pitié pour
+elle, pauvre vieille ainsi errante toutes les nuits;--mais il y avait
+aussi un autre sentiment qui s'ébauchait,--oh! si confus encore, si
+vague, que je vais lui donner trop d'importance, rien qu'en l'indiquant
+de la façon la plus légère. Voici: j'avais une sorte de curiosité
+inquiète pour ces quartiers bas, vers lesquels la marchande se rendait
+si bravement, et où on ne me conduisait jamais. Vieilles rues aperçues
+de loin, solitaires le jour, mais où, de temps immémorial, les matelots
+faisaient leur tapage les soirs de fête, envoyant quelquefois le bruit
+de leurs chants jusqu'à nous. Qu'est-ce qui pouvait se passer là-bas?
+Comment étaient ces gaietés brutales qui se traduisaient par des cris? À
+quoi donc s'amusaient-ils, ces gens revenus de la mer et des lointains
+pays où le soleil brûle? Quelle vie plus rude, plus simple et plus libre
+était la leur?--Évidemment, pour mettre au point tout ce que je viens
+de dire, il faudrait l'atténuer beaucoup, l'envelopper comme d'un voile
+blanc. Mais déjà le germe d'un trouble, d'une aspiration vers je ne sais
+quoi d'autre et d'inconnu, était planté dans ma petite tête; en
+rentrant, avec mes gâteaux à la main, dans ce salon où on parlait si
+bas, il m'arrivait, pendant un instant d'une durée à peine appréciable,
+de me sentir étiolé et captif.
+
+À neuf heures et demie, rarement plus tard à cause de moi, on servait le
+thé et les très minces tartines--beurrées d'un beurre exquis et taillées
+avec ces soins qu'on n'a plus le temps d'apporter à quoi que ce soit, de
+nos jours. Ensuite, vers onze heures, après la lecture de la Bible et la
+prière, on allait se coucher.
+
+Dans mon petit lit blanc, j'étais plus agité le dimanche que les autres
+jours. D'abord il y avait la perspective de M. Ratin, qui demain allait
+reparaître, plus pénible à voir après ce temps de répit; je regrettais
+que ce jour de repos fût déjà fini, fini si vite, et je m'ennuyais par
+avance de ces devoirs qu'il faudrait faire pendant toute une semaine
+avant d'atteindre le dimanche suivant. Puis quelquefois, dans le
+lointain, une bande de matelots passait en chantant, et alors mes idées
+changeaient de cours, s'en allaient vers les colonies ou les navires; il
+me prenait même une sorte d'envie imprécise et sourde--latente, si
+j'ose employer ce mot--de courir moi aussi dehors, à l'amusante
+aventure, dans l'air vif des nuits d'hiver, ou au grand soleil des ports
+exotiques, et, à tue-tête comme eux, de chanter la simple joie de
+vivre...
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+«_Alors j'entendis un ange qui volait par le milieu du ciel, et qui
+disait à haute voix: «Malheur, malheur, malheur aux habitants de la
+terre!_»
+
+...En plus de la lecture du soir faite en famille, chaque matin dans mon
+lit je lisais un chapitre de la Bible, avant de me lever.
+
+Ma bible était petite et d'un caractère très fin. Il y avait, entre les
+pages, des fleurs séchées auxquelles je tenais beaucoup; surtout une
+branche de _pieds-d'alouette_ roses, magnifiques, qui avaient le don de
+me rappeler très nettement les «gleux» de l'île d'Oleron où je les avais
+cueillis.
+
+Je ne sais pas comment cela se dit en français, des «gleux»: ce sont les
+tiges qui restent, des blés moissonnés; ce sont ces champs de pailles
+jaunes, tondues court, que dessèche et dore le soleil
+d'août.--Au-dessus des «gleux» de l'île, habités par les sauterelles,
+remontent et refleurissent très haut de tardifs bleuets et surtout des
+pieds-d'alouette, blancs, violets ou roses.
+
+Donc, les matins d'hiver, dans mon lit, avant de commencer ma lecture,
+je regardais toujours cette branche de fleurs d'une teinte encore
+fraîche, qui me donnait la vision et le regret des champs d'Oleron,
+chauffés au soleil d'été...
+
+«_Alors j'entendis un ange, qui volait par le milieu du ciel et qui
+disait à haute voix: «Malheur, malheur, malheur aux habitants de la
+terre!_»
+
+«_Puis le cinquième ange sonna de la trompette et je vis une étoile qui
+tomba du ciel en la terre, et la clef du puits de l'abîme lui fut
+donnée._»
+
+Quand je lisais ma Bible seul, ayant le choix des passages, c'était
+toujours la Genèse grandiose, la séparation de la lumière et des
+ténèbres, ou bien les visions et les émerveillements apocalyptiques;
+j'étais fasciné par toute cette poésie de rêve et de terreur qui n'a
+jamais été égalée, que je sache, dans aucun livre humain... La bête à
+sept têtes, les signes du ciel, le son de la dernière trompette, ces
+épouvantes m'étaient familières; elles hantaient mon imagination et la
+charmaient.--Il y avait un livre du siècle dernier, relique de mes
+ascendants huguenots, dans lequel je voyais vivre ces choses: une
+_Histoire de la Bible_ avec d'étranges images apocalyptiques où tous les
+lointains étaient noirs. Ma grand'mère maternelle gardait précieusement,
+dans un placard de sa chambre, ce livre qu'elle avait rapporté de
+l'_île_, et, comme j'avais conservé l'habitude de monter,
+mélancoliquement chez elle, l'hiver, dès que je voyais tomber la nuit,
+c'était presque toujours à ces heures de clarté indécise que je lui
+demandais de me le prêter, pour le feuilleter sur ses genoux; jusqu'au
+dernier crépuscule, je tournais les feuillets jaunis, je regardais les
+vols d'anges aux grandes ailes rapides, les rideaux de ténèbres
+présageant les fins de mondes, les ciels plus noirs que la terre, et, au
+milieu des amoncellements de nuées, le triangle simple et terrible qui
+signifie Jéhovah.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+L'Égypte, l'Égypte antique, appelée aussi à exercer sur moi, un peu plus
+tard, une sorte de fascination bien mystérieuse, je la retrouvai pour la
+première fois, sans hésitation ni étonnement, dans une gravure du
+_Magasin pittoresque_. Je saluai comme d'anciennes connaissances deux
+dieux à tête d'épervier qui étaient là, inscrits de profil sur une
+pierre de chaque côté d'un étrange zodiaque, et, bien que ce fût par une
+journée sombre, il me vint, j'en suis très sûr, l'impression subite d'un
+chaud et morne soleil.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Après le départ de mon frère, pendant l'hiver qui suivit, je passai
+beaucoup de mes heures de récréation dans sa chambre, à peindre les
+images du _Voyage en Polynésie_ qu'il m'avait donné. Avec un soin
+extrême, je coloriai d'abord les branches de fleurs, les groupes
+d'oiseaux. Le tour des bonshommes vint ensuite. Quant à ces deux _jeunes
+filles tahitiennes au bord de la mer_, pour lesquelles le dessinateur
+s'était inspiré de nymphes quelconques, je les fis blanches, oh!
+blanches et roses, comme les plus suaves poupées. Et je les trouvai
+ravissantes, ainsi.
+
+L'avenir se réservait de m'apprendre que leur teint est différent et
+leur charme tout autre...
+
+Du reste mon sentiment sur la beauté s'est bien modifié depuis cette
+époque, et on m'eût beaucoup étonné alors en m'apprenant quelles sortes
+de visages j'arriverais à trouver charmants dans la suite imprévue de ma
+vie. Mais tous les enfants ont sous ce rapport le même idéal, qui change
+ensuite dès qu'ils se font hommes. À eux, qui admirent en toute pureté
+naïve, il faut des traits doucement réguliers et des teints fraîchement
+roses; plus tard, leur manière d'apprécier varie, suivant leur culture
+d'esprit et surtout au gré de leurs sens.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Je ne sais plus bien à quelle époque je fondai mon _musée_ qui m'occupa
+si longtemps. Un peu au-dessus de la chambre de ma grand'tante Berthe,
+était un petit galetas isolé, dont j'avais pris possession complète; le
+charme de ce lieu lui venait de sa fenêtre, donnant aussi de très haut
+sur le couchant, sur les vieux arbres du rempart; sur les prairies
+lointaines, où des points roux, semés çà et là au milieu du vert
+uniforme, indiquaient des boeufs et des vaches, des troupeaux
+errants.--J'avais obtenu qu'on me fît tapisser ce galetas,--d'un papier,
+chamois rosé qui y est encore;--qu'on m'y plaçât des étagères, des
+vitrines. J'y installais mes papillons, qui me semblaient des spécimens
+très précieux; j'y rangeais des nids d'oiseaux trouvés dans les bois de
+la Limoise; des coquilles ramassés sur les plages de l'«île» et
+d'autres, des «colonies», rapportées autrefois par des parents inconnus,
+et dénichées au grenier au fond de vieux coffres où elles sommeillaient
+depuis des années sous de la poussière. Dans ce domaine, je passais des
+heures seul, tranquille, en contemplation devant des nacres exotiques,
+rêvant aux pays d'où elles étaient venues, imaginant d'étranges rivages.
+
+Un bon vieux grand-oncle, parent éloigné, mais qui m'aimait bien,
+encourageait ces amusements. Il était médecin et ayant, dans sa
+jeunesse, longtemps habité la côte d'Afrique, il possédait un cabinet
+d'histoire naturelle plus remarquable que bien des musées de ville.
+D'étonnantes choses étaient là, qui me captivaient: des coquilles rares
+et singulières, des amulettes, des armes encore imprégnées de ces
+senteurs exotiques dont je me suis saturé plus tard; d'introuvables
+papillons sous des vitres.
+
+Il demeurait dans notre voisinage et je le visitais souvent. Pour
+arriver à son cabinet, il fallait traverser son jardin où fleurissaient
+des daturas, des cactus, et où se tenait un perroquet gris du Gabon, qui
+disait des choses en langue nègre.
+
+Et quand le vieil oncle me parlait du Sénégal, de Gorée, de la Guinée,
+je me grisais de la musique de ces mots, pressentant déjà quelque chose
+de la lourdeur triste du pays noir. Il avait prédit, mon pauvre oncle,
+que je deviendrais un savant naturaliste,--et il se trompait bien, comme
+du reste tant d'autres qui pronostiquèrent de mon avenir; il y était
+moins que personne; il ne comprenait pas que mon penchant pour
+l'histoire naturelle ne représentait qu'une déviation passagère de mes
+petites idées encore flottantes; que les froides vitrines, les
+classifications arides, la science morte, n'avaient rien qui pût
+longtemps me retenir. Non, ce qui m'attirait si puissamment était
+derrière ces choses glacées, derrière et au delà;--était la nature
+elle-même, effrayante, et aux mille visages, l'ensemble inconnu des
+bêtes et des forêts...
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Cependant, je passais aussi de longues heures, hélas! à faire soi-disant
+mes devoirs.
+
+Töpffer, qui a été le seul véritable poète des écoliers, en général si
+incompris, les divisait en trois groupes: 1º ceux qui sont dans les
+collèges; 2º ceux qui travaillent chez eux, leur fenêtre donnant sur
+quelque fond de cour sombre avec un vieux figuier triste; 3º ceux qui,
+travaillant aussi au logis, ont une petite chambre claire, sur la rue.
+
+J'appartenais à cette dernière catégorie, que Töpffer considère comme
+privilégiée et devant fournir plus tard les hommes les plus gais. Ma
+chambre d'enfant était au premier sur la rue: rideaux blancs, tapisserie
+verte semée de bouquets de roses blanches; près de la fenêtre, mon
+bureau de travail, et, au-dessus, ma bibliothèque toujours très
+délaissée.
+
+Tant que duraient les beaux jours, cette fenêtre était ouverte,--les
+persiennes demi-closes, pour me permettre d'être constamment à regarder
+dehors sans que mes flâneries fussent remarquées ni dénoncées par
+quelque voisin malencontreux. Du matin au soir, je contemplais donc ce
+bout de rue tranquille, ensoleillé entre ces blanches maisonnettes de
+province et s'en allant finir là-bas aux vieux arbres du rempart; les
+rares passants, bientôt tous connus de visage; les différents chats du
+quartier, rôdant aux portes ou sur les toits; les martinets
+tourbillonnant dans l'air chaud, et les hirondelles rasant la poussière
+du pavé... Oh! que de temps j'ai passé à cette fenêtre, l'esprit en
+vague rêverie de moineau prison nier, tandis que mon cahier taché
+d'encre restait ouvert aux premiers mots d'un thème qui n'aboutissait
+pas, d'une narration qui ne voulait pas sortir...
+
+L'époque des niches aux passants ne tarda pas à survenir; c'était du
+reste la conséquence fatale de ce désoeuvrement ennuyé et souvent
+traversé de remords.
+
+Ces niches, je dois avouer que Lucette, ma grande amie, y trempait
+quelquefois très volontiers. Déjà jeune fille, de seize ou dix-sept ans,
+elle redevenait aussi enfant que moi-même à certaines heures. «Tu sais,
+tu ne le diras pas au moins!» me recommandait-elle, avec un clignement
+impayable de ses yeux si fins (et je le dis, à présent que les années
+ont passé, que l'herbe d'une vingtaine d'étés a fleuri sur sa tombe).
+
+Cela consista d'abord à préparer de gentils paquets, bien enveloppés de
+papier blanc et bien attachés de faveurs roses; dedans, on mettait des
+queues de cerises, des noyaux de prunes, de petites vilenies
+quelconques; on jetait le tout sur le pavé et on se postait derrière les
+persiennes pour voir qui le ramasserait.
+
+Ensuite, cela devint des lettres,--des lettres absolument saugrenues et
+incohérentes, avec dessins à l'appui intercalés dans le texte,--qu'on
+adressait aux habitants les plus drolatiques du voisinage et qu'on
+déposait sournoisement sur le trottoir à l'aide d'un fil, aux heures où
+ils avaient coutume de passer...
+
+Oh! les fous rires que nous avions, en composant ces pièces de
+style!--D'ailleurs, depuis Lucette, je n'ai jamais rencontré quelqu'un
+avec qui j'aie pu rire d'aussi bon coeur,--et presque toujours à propos
+de choses dont la drôlerie à peine saisissable n'eût déridé aucun autre
+que nous-mêmes. En plus de notre bonne amitié de petit frère à grande
+soeur, il y avait cela entre nous: un même tour de moquerie légère, un
+accord complet dans notre sentiment de l'incohérence et du ridicule.
+Aussi lui trouvais-je plus d'esprit qu'à personne, et, sur un seul mot
+échangé, nous riions souvent ensemble, aux dépens de notre prochain ou
+de nous-mêmes, en fusée subite, jusqu'à en être pâmés, jusqu'à nous en
+jeter par terre.
+
+Tout cela ne cadrait guère, je le reconnais, avec les sombres rêveries
+apocalyptiques et les graves controverses religieuses. Mais j'étais déjà
+plein de contradictions à cette époque...
+
+Pauvre petite Lucette ou Luçon (Luçon était un _nom propre masculin
+singulier_ que je lui avais donné; je disais: Mon bon Luçon); pauvre
+petite Lucette, elle était pourtant un de mes professeurs, elle aussi;
+mais un professeur par exemple qui ne me causait ni dégoût ni effroi;
+comme M. Ratin, elle avait un cahier de notes, sur lequel elle
+inscrivait des _bien_ ou des _très bien_ et que j'étais tenu de montrer
+à mes parents le soir.--Car j'ai négligé de dire plus tôt qu'elle
+s'était amusée à m'apprendre le piano, de très bonne heure, en cachette,
+en surprise, pour me faire exécuter un soir, à l'occasion d'une
+solennité de famille, l'air du _Petit Suisse_ et l'air du _Rocher de
+Saint-Malo_.--Il en était résulté qu'on l'avait priée de continuer son
+oeuvre si bien commencée, et que mon éducation musicale resta entre ses
+mains jusqu'à l'époque de Chopin et de Liszt.
+
+La peinture et la musique étaient les deux seules choses que je
+travaillais un peu.
+
+La peinture m'était enseignée par ma soeur; mais je ne rappelle plus mes
+commencements, tant ils furent prématurés; il me semble que de tout
+temps j'ai su, avec des crayons ou des pinceaux, rendre à peu près sur
+le papier les petites fantaisies de mon imagination.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Chez grand'mère, au fond de ce placard aux reliques où se tenait le
+livre des grandes terreurs d'Apocalypse: l'_Histoire de la Bible_, il y
+avait aussi plusieurs autres choses vénérables. D'abord, un vieux
+psautier, infiniment petit entre ses fermoirs d'argent, comme un livre
+de poupée, et qui avait dû être une merveille typographique à son
+époque. Il était ainsi en miniature, me disait-on, pour pouvoir se
+dissimuler sans peine; à l'époque des persécutions, des ancêtres à nous
+avaient dû souvent le porter, caché sous leurs vêtements. Il y avait
+surtout, dans un carton, une liasse de lettres sur parchemin timbrées de
+Leyde ou d'Amsterdam, de 1702 à 1710, et portant de larges cachets de
+cire dont le chiffre était surmonté d'une couronne de comte. Lettres
+d'aïeux huguenots qui, à la révocation de l'édit de Nantes, avaient
+quitté leurs terres, leurs amis, leur patrie, tout au monde, pour ne pas
+abjurer. Ils écrivaient à un vieux grand-père, trop âgé alors pour
+prendre le chemin de l'exil, et qui avait pu, je ne sais comment, rester
+ignoré dans un coin de l'île d'Oleron. Ils étaient soumis et respectueux
+envers lui comme on ne l'est plus de nos jours; ils lui demandaient
+conseil ou permission pour tout,--même pour porter certaines perruques
+dont la mode venait à Amsterdam en ce temps-là. Puis ils contaient leurs
+affaires, sans un murmure jamais, avec une résignation évangélique;
+leurs biens étant confisqués, ils étaient obligés de s'occuper de
+commerce pour vivre là-bas; et ils espéraient, disaient-ils, avec l'aide
+de Dieu, avoir toujours du pain pour leurs enfants.
+
+En plus du respect qu'elles m'inspiraient, ces lettres avaient pour moi
+le charme des choses très anciennes; je trouvais si étrange de pénétrer
+ainsi dans cette activité d'autrefois, dans cette vie intime, déjà
+vieille de plus d'un siècle et demi.
+
+Et puis, en les lisant, une indignation me venait au coeur contre
+l'Église romaine, contre la Rome papale, souveraine de ces siècles
+passés et si clairement désignée,--à mes yeux du moins,--dans cette
+étonnante prophétie apocalyptique: _... Et la bête est_ UNE VILLE, _et
+ses sept têtes sont_ SEPT COLLINES _sur lesquelles la ville est assise_.
+
+Grand'mère, toujours austère et droite dans sa robe noire, ainsi
+précisément que l'on est convenu de se représenter les vieilles dames
+huguenotes, avait été inquiétée, elle aussi, pour sa foi, sous la
+Restauration, et, bien qu'elle ne murmurât jamais, elle non plus, on
+sentait qu'elle gardait de cette époque un souvenir oppressant.
+
+De plus, dans «l'île», à l'ombre d'un petit bois enclos de murs attenant
+à notre ancienne habitation familiale, on m'avait montré la place où
+dormaient plusieurs de mes ancêtres, exclus des cimetières pour avoir
+voulu mourir dans la religion protestante.
+
+Comment ne pas être fidèle, après tout ce passé? Il est bien certain que
+si l'Inquisition avait été recommencée, j'aurais subi le martyre
+joyeusement comme un petit illuminé.
+
+Ma foi était même une foi d'avant-garde et j'étais bien loin de la
+résignation de mes ascendants; malgré mon éloignement pour la lecture,
+on me voyait souvent plongé dans des livres de controverse religieuse;
+je savais par coeur des passages des Pères, des décisions des premiers
+conciles; j'aurais pu discuter sur les dogmes comme un docteur, j'étais
+retors en arguments contre le papisme.
+
+Et cependant un froid commençait par instants à me prendre; au temple
+surtout, du gris blafard descendait déjà autour de moi. L'ennui de
+certaines prédications du dimanche; le vide de ces prières, préparées à
+l'avance, dites avec l'onction convenue et les gestes qu'il faut; et
+l'indifférence de ces gens endimanchés, qui venaient écouter,--comme
+j'ai senti de bonne heure,--et avec un chagrin profond, une déception
+cruelle--l'écoeurant formalisme de tout cela!--L'aspect même du temple me
+déconcertait: un temple de ville, neuf alors avec une intention d'être
+joli, sans oser l'être trop; je me rappelle surtout certains petits
+ornements des murs que j'avais pris en abomination, qui me glaçaient à
+regarder. C'était un peu de ce sentiment que j'ai éprouvé plus tard à
+l'excès dans ces temples de Paris visant à l'élégance et où l'on trouve
+aux portes des huissiers avec des noeuds de ruban sur l'épaule... Oh! les
+assemblées des Cévennes! oh! les _pasteurs du désert_!
+
+De si petites choses, évidemment, ne pouvaient pas ébranler beaucoup mes
+croyances, qui semblaient solides comme un château bâti sur un roc; mais
+elles ont causé la première imperceptible fissure, par laquelle, goutte
+à goutte, une eau glacée a commencé d'entrer.
+
+Où je retrouvais encore le vrai recueillement, la vraie et douce paix de
+la maison du Seigneur, c'était dans le vieux temple de Saint-Pierre
+d'Oleron; mon aïeul Samuel, au temps des persécutions, avait dû y prier
+souvent, puis ma mère y était venue pendant toute sa jeunesse... Et
+j'aimais aussi ces petits temples de villages, où nous allions
+quelquefois les dimanches d'été: bien antiques pour la plupart, avec
+leurs murs tout simples, passés à la chaux blanche; bâtis n'importe où,
+au coin d'un champ de blé, des fleurettes sauvages alentour; ou bien
+retirés au fond de quelque enclos, au bout d'une vieille allée
+d'arbres.--Les catholiques n'ont rien qui dépasse en charme religieux
+ces humbles petits sanctuaires de nos côtes protestantes,--même pas
+leurs plus exquises chapelles de granit, perdues au fond des bois
+bretons, que j'ai tant aimées plus tard...
+
+Je voulais toujours être pasteur, assurément; d'abord il me semblait que
+ce fût mon devoir. Je l'avais dit, je l'avais promis dans mes prières;
+pouvais-je à présent reprendre ma parole donnée?
+
+Mais, quand je cherchais, dans ma petite tête, à arranger cet avenir, de
+plus en plus voilé pour moi d'impénétrables ténèbres, ma pensée se
+portait de préférence sur quelque église un peu isolée du monde, où la
+foi de mon troupeau serait encore naïve, où mon temple modeste serait
+consacré par tout un passé de prières...
+
+Dans l'île d'Oleron, par exemple!
+
+Dans l'île d'Oleron, oui, c'était là, au milieu des souvenirs de mes
+aïeux huguenots, que j'entrevoyais plus facilement et avec moins
+d'effroi, ma vie sacrifiée à la cause du Seigneur.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Mon frère était arrivé dans l'île délicieuse.
+
+Sa première lettre datée de là-bas, très longue, sur un papier mince et
+léger jauni par la mer, avait mis quatre mois à nous parvenir.
+
+Elle fut un événement dans notre vie de famille; je me rappelle encore,
+pendant que mon père et ma mère la décachetaient en bas, avec quelle
+joyeuse vitesse je montai quatre à quatre au second étage, pour appeler
+dans leurs chambres ma grand'mère et mes tantes.
+
+Sous l'enveloppe si remplie, toute couverte de timbres d'Amérique, il y
+avait un billet particulier pour moi et, en le dépliant, j'y trouvai une
+fleur séchée, sorte d'étoile à cinq feuilles d'une nuance pâle, encore
+rose. Cette fleur, me disait mon frère, avait poussé et s'était
+épanouie près de sa fenêtre, à l'intérieur même de sa maison tahitienne,
+qu'envahissaient les verdures admirables de là-bas. Oh! avec quelle
+émotion singulière;--quelle avidité, si je puis dire ainsi,--je la
+regardai et la touchai cette pervenche, qui était une petite partie
+encore colorée, encore presque vivante, de cette nature si lointaine et
+si inconnue...
+
+Ensuite je la serrai, avec tant de précautions que je la possède encore.
+
+Et, après bien des années, quand je vins faire un pèlerinage à cette
+case que mon frère avait habitée sur l'autre versant du monde, je vis
+qu'en effet le jardin ombreux d'alentour était tout rose de ces
+pervenches-là; qu'elles franchissaient même le seuil de la porte et
+entraient, pour fleurir dans l'intérieur abandonné.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Après mes neuf ans révolus, on parla un instant de me mettre au collège,
+afin de m'habituer aux misères de ce monde, et, tendis que cette
+question s'agitait en famille, je vécus quelques jours dans la terreur
+de cette prison-là, dont je connaissais de vue les murs et les fenêtres
+garnies de treillages en fer.
+
+Mais on trouva, après réflexion, que j'étais une petite plante trop
+délicate et trop rare pour subir le contact de ces autres enfants, qui
+pouvaient avoir des jeux grossiers, de vilaines manières; on conclut
+donc à me garder encore.
+
+Cependant je fus délivré de M. Ratin. Un bon vieux professeur, à figure
+ronde, lui succéda,--qui me déplaisait moins, mais avec lequel je ne
+travaillais pas davantage. L'après-midi, quand approchait l'heure de
+son arrivée, ayant bâclé mes devoirs à la hâte, j'étais toujours posté à
+ma fenêtre, pour le guetter derrière mes persiennes, avec mon livre de
+leçons ouvert au passage qu'il fallait apprendre; dès que je le voyais
+poindre, à un tournant, tout au bout de la rue là-bas, je commençais à
+étudier...
+
+Et en général, quand il entrait, je savais assez pour mériter au moins
+la note «assez bien» qui ne me faisait pas gronder.
+
+J'avais aussi mon professeur d'anglais qui venait tous les matins,--et
+que j'appelais Aristogiton (je n'ai jamais su pourquoi). D'après la
+méthode Robertson, il me faisait paraphraser l'histoire du sultan
+Mahmoud. C'était du reste le seul qui vît clair dans la situation; sa
+conviction intime était que je ne faisais rien, rien, moins que rien;
+mais il montrait le bon goût de ne pas se plaindre, et je lui en avais
+une reconnaissance qui devint bientôt affectueuse.
+
+L'été, pendant les très chaudes journées, c'était dans la cour que je
+faisais mine de travailler; j'encombrais, de mes cahiers et de mes
+livres tachés d'encre, une table verte abritée sous un berceau de
+lierre, de vigne et de chèvrefeuille. Et comme on était bien là, pour
+flâner dans une sécurité absolue: à travers les treillages et les
+branches vertes, sans être vu, on voyait de si loin venir les dangers...
+J'avais toujours soin d'emporter avec moi, dans cette retraite, une
+provision de cerises, ou de raisins, suivant la saison, et vraiment
+j'aurais passé là des heures de rêverie tout à fait délicieuse,--sans
+ces remords obstinés qui me revenaient à chaque instant, ces remords de
+ne pas faire mes devoirs...
+
+Entre les feuillages retombants, j'apercevais, de tout près, ce frais
+bassin, entouré de grottes lilliputiennes, pour lequel j'avais un culte
+depuis le départ de mon frère. Sur sa petite surface réfléchissante,
+remuée par le jet d'eau, dansaient des rayons de soleil,--qui
+remontaient ensuite obliquement et venaient mourir à ma voûte de
+verdure, à l'envers des branches, sous forme de moires lumineuses sans
+cesse agitées.
+
+Ce berceau était un petit recoin d'ombre tranquille, où je me faisais
+des illusions de vraie campagne; par-dessus les vieux murs bas
+j'écoutais chanter les oiseaux exotiques dans les volières de la maman
+d'Antoinette, et aussi les oiseaux libres, les hirondelles au rebord des
+toits, ou les plus simples moineaux, dans les arbres des jardins.
+
+Quelquefois je m'étendais de tout mon long, sur les bancs verts qui
+étaient là, pour regarder, par les trous du chèvrefeuille, les nuages
+blancs passer sur le ciel bleu. Je m'initiais aux moeurs intimes des
+moustiques, qui toute la journée tremblotent sur leurs longues pattes,
+posés à l'envers des feuilles. Ou bien je concentrais mon attention
+captivée sur le vieux mur du fond où se passaient, entre insectes, des
+drames terribles: des araignées sournoises, brusquement sorties de leur
+trou, attrapaient de pauvres petites bestioles étourdies,--que je
+délivrais presque toujours, en intervenant avec un brin de paille.
+
+J'avais aussi, j'oubliais de le dire, la compagnie d'un vieux chat,
+tendrement aimé, que j'appelais _la Suprématie_, et qui fut le compagnon
+fidèle de mon enfance.
+
+_La Suprématie_, sachant les heures où je me tenais là, arrivait
+discrètement sur la pointe de ses pattes de velours, mais ne sautait sur
+moi qu'après m'avoir interrogé d'un long regard.
+
+Il était très laid, le pauvre, taché bizarrement sur une seule moitié de
+la figure; de plus, un accident cruel lui avait laissé la queue de
+travers, cassée à angle droit. Aussi devint-il bientôt un sujet de
+continuelle moquerie pour Lucette, chez qui au contraire d'adorables
+chattes angora se succédaient en dynastie. Quand j'allais la voir, après
+s'être informée de toutes les personnes de ma famille, elle manquait
+rarement d'ajouter, avec une impayable condescendance qui suffisait à me
+donner le fou rire: «Et... ton horreur de chat... est-il en bonne santé,
+mon enfant?»
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Cependant mon musée faisait de grands progrès, et il avait fallu y
+placer des étagères nouvelles.
+
+Le grand-oncle, visité très souvent et de plus en plus intéressé à mon
+penchant pour l'histoire naturelle, trouvait dans ses réserves de
+coquilles une quantité de _doubles_ dont il me faisait cadeau. Avec une
+bonté et une patience infatigables, il m'apprenait les savantes
+classifications de Cuvier, Linné, Lamarck ou Bruguières, et je m'étonne
+de l'attention que j'y prêtais.
+
+Sur un petit bureau très ancien, qui faisait partie du mobilier de mon
+musée, j'avais un cahier où, d'après ses notes, je recopiais, pour
+chaque coquille étiquetée soigneusement, le nom de l'_espèce_, du
+_genre_, de la _famille_, de la _classe_,--puis du _lieu d'origine_.
+
+Et là, dans le demi-jour atténué qui tombait sur ce bureau, dans le
+silence de ce petit recoin haut perché, isolé, rempli déjà d'objets
+venus des plus extrêmes lointains du monde ou des derniers fins fonds de
+la mer, quand mon esprit s'était longuement inquiété du changeant
+mystère des formes animales et de l'infinie diversité des
+coquilles,--avec quelle émotion je transcrivais sur mon cahier, en face
+du nom d'un _Spirifère_ ou d'un _Térébratule_, des mots comme ceux-ci,
+enchantés et pleins de soleil: «Côte orientale d'Afrique, côte de
+Guinée, mer des Indes!»
+
+Dans ce même musée, je me rappelle avoir éprouvé par une après-midi de
+mars, un des plus singuliers symptômes de ce besoin de réaction qui,
+plus tard, à certaines périodes de complète détente, devait me pousser
+vers le bruit, le mouvement, la gaieté simple et brutale des matelots.
+
+C'était le mardi gras. Au beau soleil, j'étais sorti, avec mon père,
+pour voir un peu les mascarades dans les rues; et puis, rentré de bonne
+heure, je m'étais tout de suite rendu là-haut, pour m'amuser à mes
+classifications de coquillages. Mais les cris lointains des masques et
+le bruit de leurs tambours venaient me poursuivre jusque dans ma
+retraite de jeune savant et m'y apportaient une insupportable
+tristesse. C'était, en beaucoup plus pénible, une impression dans le
+genre de celle que me causait le chant de la vieille marchande de
+gâteaux, quand elle allait se perdre du côté des rues basses et des
+remparts, les nuits d'hiver. Cela devenait une vraie angoisse, subite,
+inattendue,--mais fort mal définie. Confusément, je souffrais d'être
+enfermé, moi, et penché sur des choses arides, bonnes pour des
+vieillards, quand dehors les petits garçons du peuple, de tous les âges,
+de toutes les tailles, et les matelots, plus enfants qu'eux, couraient,
+sautaient, chantaient à plein gosier, ayant sur la figure des masques de
+deux sous. Je n'avais aucune envie de les suivre, cela va sans dire;
+j'en sentais même l'impossibilité avec le dégoût le plus dédaigneux. Et
+je tenais beaucoup à rester là, ayant à finir de mettre en ordre la
+_famille_ multicolore des _Purpurifères_, vingt-troisième des
+_Gastéropodes_.
+
+Mais, c'est égal, ils me troublaient bien étrangement, ces gens de la
+rue!... Et alors, me sentant en détresse, je descendis chercher ma mère,
+la prier avec instance de monter me tenir compagnie. Étonnée de ma
+demande (car je ne conviais jamais personne dans ce sanctuaire), étonnée
+surtout de mon air anxieux, elle me dit d'abord en plaisantant que
+c'était ridicule de la part d'un garçon de dix ans bientôt accomplis;
+mais elle consentit tout de suite à venir, et s'installa, presque un peu
+inquiète, auprès de moi dans mon musée, une broderie à la main.
+
+Oh! alors, rasséréné, réchauffé par sa bienfaisante présence, je me
+remis à l'ouvrage sans plus me soucier des masques, et en regardant
+seulement de temps à autre son cher profil se découper en silhouette sur
+le carré clair de ma petite fenêtre, tandis que baissait le jour de
+mars.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Je m'étonne de ne plus me rappeler par quelle transformation, lente ou
+subite, ma vocation de pasteur devint une vocation plus militante de
+missionnaire.
+
+Il me semble même que j'aurais dû trouver cela beaucoup plus tôt, car de
+tout temps je m'étais tenu au courant des missions évangéliques, surtout
+de celles de l'Afrique australe, au pays des Bassoutos. Et, depuis ma
+plus petite enfance, j'étais abonné au _Messager_, journal mensuel, dont
+l'image d'en-tête m'avait frappé de si bonne heure. Cette image, je
+pourrais la ranger en première ligne parmi celles dont j'ai parlé
+précédemment et qui arrivent à impressionner en dépit du dessin, de la
+couleur ou de la perspective. Elle représentait un palmier
+invraisemblable, au bord d'une mer derrière laquelle se couchait un
+soleil énorme, et, au pied de cet arbre, un jeune sauvage regardant
+venir, du bout de l'horizon, le navire porteur de la bonne nouvelle du
+salut. Dans mes commencements tout à fait, quand, au fond de mon petit
+nid rembourré d'ouate, le monde ne m'apparaissait encore que déformé et
+grisâtre, cette image m'avait donné à rêver beaucoup; j'étais capable à
+présent d'apprécier tout ce qu'elle avait d'enfantin comme exécution,
+mais je continuais de subir le charme de cet immense soleil, à demi
+abîmé dans cette mer, et de ce petit bateau des missions arrivant à
+pleines voiles vers ce rivage inconnu.
+
+Donc, quand on me questionnait maintenant, je répondais: «Je serai
+missionnaire.» Mais je baissais la voix pour le dire, comme quand on ne
+se sent pas très sûr de ses forces, et je comprenais bien aussi qu'on ne
+me croyait plus. Ma mère elle-même accueillait cette réponse avec un
+sourire triste; d'abord c'était dépasser ce qu'elle demandait de ma
+foi;--et puis elle pressentait sans doute que ce ne serait point cela,
+que ce serait autre chose, de plus tourmenté et de tout à fait
+impossible à démêler pour le moment.
+
+Missionnaire! Il semblait cependant que cela conciliait tout. C'étaient
+bien les lointains voyages, la vie aventureuse et sans cesse
+risquée,--mais au service du Seigneur et de sa sainte cause. Cela
+mettait pour un temps ma conscience en repos.
+
+Ayant imaginé cette solution-là, j'évitais d'y arrêter mon esprit, de
+peur d'y découvrir encore quelque épouvante. Du reste, l'eau glacée des
+sermons banals, des redites, du patois religieux, continuait de tomber
+sur ma foi première. Et par ailleurs, ma crainte ennuyée de la vie et de
+l'avenir s'augmentait toujours; en travers de ma route noire, le voile
+de plomb demeurait baissé, impossible à soulever avec ses grands plis
+lourds.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Dans ce qui précède, je n'ai pas assez parlé de cette Limoise, qui fut
+le lieu de ma première initiation aux choses de la nature. Toute mon
+enfance est intimement liée à ce petit coin du monde, à ses vieux bois
+de chênes, à son sol pierreux que recouvrent des tapis de serpolet, ou
+des bruyères.
+
+Pendant dix ou douze étés rayonnants, j'y passais tous mes jeudis
+d'écolier, et de plus j'en rêvais, d'un jeudi à l'autre, pendant les
+ennuyeux jours du travail.
+
+Dès le mois de mai, nos amis les D*** s'installaient dans cette maison
+de campagne, avec Lucette, pour y rester, après les vendanges, jusqu'aux
+premières fraîcheurs d'octobre,--et on m'y conduisait régulièrement tous
+les mercredis soirs.
+
+Rien que de s'y rendre me paraissait déjà une chose délicieuse. Très
+rarement en voiture--car elle n'était guère qu'à cinq du six kilomètres,
+cette Limoise, bien qu'elle me semblât très loin, très perdue dans les
+bois. C'était vers le sud, dans la direction des pays chauds. (J'en
+aurais trouvé le charme moins grand si c'eût été du côté du nord.)
+
+Donc, tous les mercredis soirs, au déclin du soleil, à des heures
+variables suivant les mois, je partais de la maison en compagnie du
+frère aîné de Lucette, grand garçon de dix-huit ou vingt ans qui me
+faisait l'effet alors d'un homme d'âge mûr. Autant que possible, je
+marchais à son pas, plus vite par conséquent que dans mes promenades
+habituelles avec mon père et ma soeur; nous descendions par les
+tranquilles quartiers bas, pour passer devant cette vieille caserne des
+matelots dont les bruits bien connus de clairons et de tambours venaient
+jusqu'à mon musée, les jours de vent de sud; puis nous franchissions les
+remparts, par la plus ancienne et la plus grise des portes,--une porte
+assez abandonnée, où ne passe plus guère que des paysans, des
+troupeaux,--et nous arrivions enfin sur la route qui mène à la rivière.
+
+Deux kilomètres d'une avenue bien droite, bordée en ce temps-là de vieux
+arbres rabougris, qui étaient absolument jaunes de lichen et qui
+portaient tous la chevelure inclinée vers la gauche, à cause des vents
+marins, soufflant constamment de l'ouest dans les grandes prairies vides
+d'alentour.
+
+Pour les gens qui ont sur le paysage des idées de convention, et
+auxquels il faut absolument le site de vignette, l'eau courante entre
+des peupliers et la montagne surmontée du vieux château, pour ces
+gens-là, il est admis d'avance que cette pauvre route est très laide.
+
+Moi, je la trouve exquise, malgré les lignes unies de son horizon. De
+droite et de gauche, rien cependant, rien que des plaines d'herbages où
+des troupeaux de boeufs se promènent. Et en avant, sur toute l'étendue du
+lointain, quelque chose qui semble murer les prairies, un peu
+tristement, comme un long rempart: c'est l'arête du plateau pierreux
+d'en face, au bas duquel la rivière coule; c'est l'autre rive, plus
+élevée que celle-ci et d'une nature différente, mais aussi plane, aussi
+monotone. Et dans cette monotonie réside précisément pour moi le charme
+très incompris de nos contrées; sur de grands espaces, souvent la
+tranquillité de leurs lignes est ininterrompue et profonde.
+
+Dans nos environs, cette vieille route est du reste celle que j'aime le
+plus, probablement parce que beaucoup de mes petits rêves d'écolier
+sont restés posés sur ses lointains plats, où de temps en temps il
+m'arrive de les retrouver encore... Elle est la seule aussi qu'on ne
+m'ait pas défigurée avec des usines, des bassins ou des gares. Elle est
+absolument à moi, sans que personne s'en doute, ni ne songe par
+conséquent à m'en contester la propriété.
+
+La somme de charme que le monde extérieur nous fait l'effet d'avoir,
+réside en nous-mêmes, émane de nous-mêmes; c'est nous qui la
+répandons--pour nous seuls, bien entendu,--et elle ne fait que nous
+revenir. Mais je n'ai pas cru assez tôt à cette vérité pourtant bien
+connue. Pendant mes premières années toute cette somme de charme était
+donc localisée dans les vieux murs ou les chèvrefeuilles de ma cour,
+dans nos sables de l'île, dans nos plaines d'herbages ou de pierres.
+Plus tard, en éparpillant cela partout, je n'ai réussi qu'à en fatiguer
+la source. Et j'ai, hélas! beaucoup décoloré, rapetissé à mes propres
+yeux ce pays de mon enfance--qui est peut être celui où je reviendrai
+mourir; je n'arrive plus que par instants et par endroits à m'y faire
+les illusions de jadis; j'y suis poursuivi, naturellement, par de trop
+écrasants souvenirs d'ailleurs...
+
+...J'en étais à dire que, tous les mercredis soirs, je prenais, d'un pas
+joyeux, cette route-là pour me diriger vers cette assise lointaine de
+rochers qui fermait là-bas les prairies, vers cette région des chênes et
+des pierres, où la Limoise est située et que mon imagination d'alors
+grandissait étrangement.
+
+La rivière qu'il fallait traverser était au bout de l'avenue si droite
+de ces vieux arbres, que rongeaient les lichens couleur d'or et que
+tourmentaient les vents d'ouest. Très changeante, cette rivière, soumise
+aux marées et à tous les caprices de l'Océan voisin. Nous la passions
+dans un bac ou dans une yole, toujours avec les mêmes bateliers de tout
+temps connus, anciens matelots aux barbes blanches et aux figures
+noircies de soleil.
+
+Sur l'autre rive, la rive des pierres, j'avais l'illusion d'un recul
+subit de la ville que nous venions de quitter et dont les remparts gris
+se voyaient encore; dans ma petite tête, les distances s'exagéraient
+brusquement, les lointains fuyaient. C'est qu'aussi tout était changé,
+le sol, les herbes, les fleurettes sauvages et les papillons qui
+venaient s'y poser; rien n'était plus ici comme dans ces abords de la
+ville, marais et prairies, où se faisaient mes promenades des autres
+jours de la semaine. Et ces différences que d'autres n'auraient pas
+aperçues devaient me frapper et me charmer beaucoup, moi qui perdais mon
+temps à observer si minutieusement les plus infimes petites choses de
+la nature, qui m'abîmais dans la contemplation des moindres mousses.
+Même les crépuscules de ces mercredis avaient je ne sais quoi de
+particulier que je définissais mal; généralement, à l'heure où nous
+arrivions sur cette autre rive, le soleil se couchait, et, ainsi
+regardé, du haut de l'espèce de plateau solitaire où nous étions, il me
+paraissait s'élargir plus que de coutume, tandis que s'enfonçait son
+disque rouge derrière les plaines de hauts foins que nous venions de
+quitter.
+
+La rivière ainsi franchie, nous laissions tout de suite la grande route
+pour prendre des sentiers à peine tracés, dans une région odieusement
+profanée aujourd'hui mais exquise en ce temps-là, qui s'appelait «les
+Chaumes».
+
+Ces Chaumes étaient un bien communal, dépendant d'un village dont on
+apercevait là-bas l'antique église. N'appartenant donc à personne, ils
+avaient pu garder intacte leur petite sauvagerie relative. Ils n'étaient
+qu'une sorte de plateau de pierre d'un seul morceau, légèrement ondulé
+et couvert d'un tapis de plantes sèches, courtes, odorantes, qui
+craquaient sous les pas; tout un monde de minuscules papillons, de
+microscopiques mouches, vivait là, bizarrement coloré, sur des
+fleurettes rares.
+
+On rencontrait aussi quelquefois des troupeaux de moutons, avec des
+bergères qui les gardaient, bien plus paysannes, plus noircies au grand
+air que celles des environs de la ville. Et ces Chaumes mélancoliques,
+brûlés de soleil, étaient pour moi comme le vestibule de la Limoise; ils
+en avaient déjà le parfum de serpolet et de marjolaine.
+
+Au bout de cette petite lande apparaissait le hameau du Frelin.--Or,
+j'aimais ce nom de Frelin, il me semblait dériver de ces gros frelons
+terribles des bois de la Limoise, qui nichaient dans le coeur de certains
+chênes et qu'on détruisait au printemps en allumant de grands feux
+alentour. Trois ou quatre maisonnettes composaient ce hameau. Toutes
+basses, comme c'est l'usage dans nos pays, elles étaient vieilles,
+vieilles, grisâtres; des fleurons gothiques, des blasons à moitié
+effacés surmontaient leurs petites portes rondes. Presque toujours
+entrevues à la même heure, à la lumière mourante, à la tombée du
+crépuscule, elles évoquaient dans mon esprit le mystère du temps passé;
+surtout elles attestaient l'antiquité de ce sol rocheux, très antérieur
+à nos prairies de la ville qui ont été gagnées sur la mer, et où rien ne
+remonte beaucoup plus loin que l'époque de Louis XIV.
+
+Après le Frelin, je commençais à regarder en avant de moi dans les
+sentiers, car en général on ne tardait pas à apercevoir Lucette, venant
+à notre rencontre, en voiture ou à pied, avec son père ou sa mère. Et
+dès que je l'avais reconnue, je prenais ma course pour aller
+l'embrasser.
+
+On franchissait le village, en longeant l'église--une antique petite
+merveille du XIIe siècle, du style roman le plus reculé et le plus
+rare;--alors, le crépuscule s'éteignant toujours, on voyait surgir
+devant soi une haute bande noire: les bois de la Limoise, composés
+surtout de chênes verts, dont le feuillage est si sombre. Puis on
+s'engageait dans les chemins particuliers du domaine; on passait devant
+le puits où les boeufs attendaient leur tour pour boire. Et enfin on
+ouvrait le vieux petit portail; on pénétrait dans la première cour,
+espèce de préau d'herbe, déjà plongé dans l'ombre tout à fait obscure de
+ses arbres de cent ans.
+
+L'habitation était entre cette cour et un grand jardin un peu à
+l'abandon, qui confinait aux bois de chênes. En entrant dans les
+appartements très anciens, aux murailles peintes à la chaux blanche et
+aux boiseries d'autrefois, je cherchais d'abord des yeux ma
+papillonnette, toujours accrochée à la même place, prête pour les
+chasses du lendemain...
+
+Après dîner, on allait généralement s'asseoir au fond du jardin, sur les
+bancs d'un berceau adossé aux vieux murs d'enceinte,--adossé à tout
+l'inconnu de la campagne noire où chantaient les hiboux des bois. Et
+tandis qu'on était là, dans la belle nuit tiède semée d'étoiles, dans le
+silence sonore plein de musiques de grillons, tout à coup une cloche
+commençait à tinter, très loin mais très clair, là-bas dans l'église du
+village.
+
+Oh! L'_Angélus_ d'Échillais, entendu dans ce jardin, par ces beaux soirs
+d'autrefois! Oh! le son de cette cloche, un peu fêlée mais argentine
+encore, comme ces voix très vieilles, qui ont été jolies et qui sont
+restées douces! Quel charme de passé, de recueillement mélancolique et
+de paisible mort, ce son-là venait répandre dans l'obscurité limpide de
+la campagne!... Et la cloche tintait longtemps, inégale dans le
+lointain, tantôt assourdie, tantôt rapprochée, au gré des souffles
+tièdes qui remuaient l'air. Je songeais à tous les gens qui devaient
+l'écouter, dans les fermes isolées; je songeais surtout aux endroits
+déserts d'alentour, où il n'y avait personne pour l'entendre, et un
+frisson me venait à l'idée des bois proches voisins, où sans doute les
+dernières vibrations devaient mourir...
+
+Un conseil municipal, composé d'esprits supérieurs, après avoir affublé
+le pauvre vieux clocher roman d'une potence avec un drapeau tricolore,
+a supprimé maintenant cet _Angélus_. Donc, c'est fini; on n'entendra
+plus jamais, les soirs d'été, cet appel séculaire...
+
+Aller se coucher ensuite était une chose très égayante, surtout avec la
+perspective du lendemain jeudi qui prédisposait à s'amuser de tout.
+J'aurais sans doute eu peur, dans les chambres d'amis qui étaient au
+rez-de-chaussée de la grande maison solitaire; aussi, jusqu'à ma
+douzième année m'installait-on en haut, dans l'immense chambre de la
+mère de Lucette, derrière des paravents qui me faisaient un logis
+particulier. Dans mon réduit se trouvait une bibliothèque Louis XV,
+vitrée, remplie de livres de navigation du siècle dernier, de journaux
+de marine fermés depuis cent ans. Et sur la chaux blanche du mur, il y
+avait, tous les étés, les mêmes imperceptibles petits papillons, qui
+entraient dans le jour par les fenêtres ouvertes et qui dormaient là
+posés, les ailes étendues. Des incidents, qui complétaient la soirée,
+survenaient toujours au moment où on allait s'endormir: une intempestive
+chauve-souris qui faisait son entrée, tournoyant comme une folle autour
+des flambeaux; ou une énorme phalène bourdonnante qu'il fallait chasser
+avec un aranteloir. Ou bien encore, quelque orage se déchaînait,
+tourmentant les arbres voisins, qui battaient le mur de leurs branches;
+rouvrant les vieilles fenêtres qu'on avait fermées, ébranlant tout!
+
+J'ai un souvenir effrayant et magnifique de ces orages de la Limoise,
+tels qu'ils m'apparaissaient, à cette époque où tout était plus grand
+qu'aujourd'hui et palpitait d'une vie plus intense...
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+C'est vers le moment où j'en suis rendu,--ma onzième année environ,--que
+se place l'apparition d'une nouvelle petite amie, appelée à être bientôt
+en très haute faveur enfantine auprès de moi. (Antoinette avait quitté
+le pays; Véronique était oubliée.)
+
+Elle s'appelait Jeanne et elle était d'une famille d'officiers de marine
+liée à la nôtre, comme celle des D***, depuis un bon siècle. Son aîné de
+deux ou trois ans, je n'avais guère pris garde à elle au début, la
+trouvant trop bébé sans doute.
+
+Elle avait d'ailleurs commencé par montrer une petite figure de chat
+très drôle; impossible de savoir ce qui sortirait de son minois trop
+fin, impossible de deviner si elle serait vilaine ou jolie; puis,
+bientôt, elle passa par une certaine gentillesse, et finit par devenir
+tout à fait mignonne et charmante sur ses huit ou dix ans. Très
+malicieuse, aussi sociable que j'étais sauvage; aussi lancée dans les
+bals et les soirées d'enfants que j'en étais tenu à l'écart, elle me
+semblait alors posséder le dernier mot de l'élégance mondaine et de la
+coquetterie comme il faut.
+
+Et malgré la grande intimité de nos familles, il était manifeste que ses
+parents voyaient nos relations d'un mauvais oeil, trouvant mal à propos
+sans doute qu'elle eût pour camarade un garçon. J'en souffrais beaucoup,
+et, les impressions des enfants sont si vives et si persistantes, qu'il
+a fallu des années passées, il a fallu que je devinsse presque un jeune
+homme pour pardonner à son père et à sa mère les humiliations que j'en
+avais ressenties.
+
+Il en résultait pour moi un désir d'autant plus grand d'être admis à
+jouer avec elle. Et elle, alors, sentant cela, faisait sa petite
+princesse inaccessible de contes de fées; raillait impitoyablement mes
+timidités, mes gaucheries de maintien, mes entrées manquées dans des
+salons; c'était entre nous un échange de pointes très comiques, ou
+d'impayables petites galanteries.
+
+Quand j'étais invité à passer une journée chez elle, j'en jouissais à
+l'avance, mais j'en avais généralement des déboires après, car je
+commettais toujours des maladresses dans cette famille, où je me sentais
+incompris. Et chaque fois que je voulais l'avoir à dîner à la maison, il
+fallait que ce fût négocié de longue main par grand'tante Berthe, qui
+faisait autorité chez ses parents.
+
+Or, un jour qu'elle revenait de Paris, cette petite Jeanne me conta avec
+admiration la féerie de _Peau-d'Âne_ qu'elle avait vu jouer.
+
+Elle ne perdit pas son temps, cette fois-là, car Peau-d'Âne devait
+m'occuper pendant quatre on cinq années, me prendre les heures les plus
+précieuses que j'aie jamais gaspillées dans le cours de mon existence.
+
+En effet, nous conçûmes ensemble l'idée de monter cela sur un théâtre
+qui m'appartenait. Cette Peau-d'Âne nous rapprocha beaucoup. Et, peu à
+peu, ce projet atteignit dans nos têtes des proportions gigantesques; il
+grandit, grandit pendant des mois et des mois, nous amusant toujours
+plus, à mesure que nos moyens d'exécution se perfectionnaient. Nous
+brossions de fantastiques décors; nous habillions, pour les défilés,
+d'innombrables petites poupées. Vraiment, je serai obligé de reparler
+plusieurs fois de cette féerie, qui a été une des choses capitales de
+mon enfance.
+
+Et même après que Jeanne s'en fut lassée, je continuai seul,
+surenchérissant toujours, me lançant dans des entreprises réellement
+grandioses, de clairs de lune, d'embrasements, d'orages. Je fis aussi
+des palais merveilleux, des jardins d'Aladin. Tous les rêves
+d'habitations enchantées, de luxes étranges que j'ai plus ou moins
+réalisés plus tard, dans divers coins du monde, ont pris forme, pour la
+première fois, sur ce théâtre de Peau-d'Âne; au sortir de mon mysticisme
+des commencements, je pourrais presque dire que toute la chimère de ma
+vie a été d'abord essayée, mise en action sur cette très petite
+scène-là. J'avais bien quinze ans, lorsque les derniers décors inachevés
+s'enfermèrent pour jamais dans les cartons qui leur servent de
+tranquille sépulture.
+
+Et, puisque j'en suis à anticiper ainsi sur l'avenir, je note ceci, pour
+terminer: ces dernières années, avec Jeanne devenue une belle dame, nous
+avons formé vingt fois le projet de rouvrir ensemble les boîtes où
+dorment nos petites poupées mortes,--mais la vie a présent s'en va si
+vite que nous n'en avons jamais trouvé le temps, ni ne le trouverons
+jamais.
+
+Nos enfants, peut-être, plus tard?--ou, qui sait, nos petits-enfants!
+Un jour futur, quand on ne pensera plus à nous, ces successeurs
+inconnus, en furetant au fond des plus mystérieux placards, feront
+l'étonnante découverte de légions de petits personnages, nymphes, fées
+et génies, qui furent habillés par nos mains...
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Il paraît que certains enfants du pays du Centre ont une préoccupation
+grande de voir la mer. Moi, qui n'étais jamais sorti de nos plaines
+monotones, je rêvais de voir des montagnes. Je me représentais de mon
+mieux ce que cela pouvait être; j'en avais vu dans plusieurs tableaux,
+j'en avais même peint dans des décors de Peau-d'Âne. Ma soeur, pendant un
+voyage autour du lac de Lucerne, m'en avait envoyé des descriptions,
+m'en avait écrit de longues lettres, comme on n'en adresse pas
+d'ordinaire à des enfants de l'âge que j'avais alors. Et mes notions
+s'étaient complétées de photographies de glaciers, qu'elle m'avait
+rapportées pour mon stéréoscope. Mais je désirais ardemment voir la
+réalité de ces choses.
+
+Or, un jour, comme à souhait, une lettre arriva, qui fut tout un
+événement dans la maison. Elle était d'un cousin germain de mon père,
+élevé jadis avec lui fraternellement, mais qui, pour je ne sais quelles
+causes, n'avait plus donné signe de vie depuis trente ans. Quand je vins
+au monde, on avait déjà complètement cessé de parler de lui dans la
+famille, aussi ignorais-je son existence. Et c'était lui qui écrivait,
+demandant que le lien fût renoué; il habitait, disait-il, une petite
+ville du Midi, perdue dans les montagnes, et il annonçait qu'il avait
+des fils et une fille, dans les âges de mon frère et de ma soeur. Sa
+lettre était très affectueuse, et on lui répondit de même, en lui
+apprenant notre existence à tous les trois.
+
+Puis, la correspondance ayant continué, il fut décidé qu'on m'enverrait
+passer les vacances chez eux, avec ma soeur qui jouerait là, comme
+pendant nos voyages dans l'île, son rôle de mère auprès de moi.
+
+Ce Midi, ces montagnes, cet agrandissement subit de mon horizon,--et
+aussi ces nouveaux cousins tombés du ciel,--tout cela devait l'objet de
+mes constantes rêveries jusqu'au mois d'août, moment fixé pour notre
+départ.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+La petite Jeanne était venue passer la journée à la maison; c'était à la
+fin de mai, pendant ce même printemps d'attente, et j'avais douze ans.
+Toute l'après-midi, nous avions fait manoeuvrer sur la scène des poupées
+de cinq à six centimètres de long, en porcelaine articulée; nous avions
+peint des décors; nous avions travaillé à Peau-d'Âne, enfin,--mais à
+Peau-d'Âne première manière--au milieu d'un grand fouillis de couleurs,
+de pinceaux, de retailles de carton, de papier doré et de morceaux de
+gaze. Puis, l'heure de descendre à la salle à manger approchant, nous
+avions serré nos précieux travaux dans une grande caisse, qui y fut
+consacrée depuis ce jour-là--et dont l'intérieur, en sapin neuf, avait
+une odeur résineuse très persistante.
+
+Après dîner, pendant le long crépuscule tranquille, on nous emmena tous
+deux ensemble à la promenade.
+
+Mais--surprise qui commença de m'attrister--dehors il faisait presque
+froid, et ce ciel de printemps avait un voile qui rappelait l'hiver. Au
+lieu de nous conduire hors de ville vers les allées et les routes
+toujours animées de promeneurs, ce fut du côté du grand jardin de la
+Marine, lieu plus comme il faut, mais solitaire tous les soirs après le
+soleil couché.
+
+En nous y rendant, par une longue rue droite où il n'y avait aucun
+passant, comme nous arrivions près de la chapelle des Orphelines, nous
+entendîmes sonner et psalmodier pour le mois de Marie; puis un cortège
+sortit: des petites filles en blanc, qui semblaient avoir froid sous
+leurs mousselines de mai. Après avoir fait un tour dans le quartier
+désert et avoir chanté une ritournelle mélancolique, la modeste
+procession, avec ses deux ou trois bannières, rentra sans bruit;
+personne ne l'avait regardée dans la rue, où, d'un bout à l'autre, nous
+étions seuls; le sentiment me vint que personne ne l'avait regardée non
+plus dans ce ciel tendu de gris, qui devait être également vide. Cette
+pauvre petite procession d'enfants abandonnées avait achevé de me
+serrer le coeur, en ajoutant à mon désenchantement sur les soirées de mai
+la conscience de la vanité des prières et du néant de tout.
+
+Dans le jardin de la Marine, ma tristesse s'augmenta encore. Il faisait
+froid décidément, et nous frissonnions, tout étonnés, sous nos costumes
+de printemps. Il n'y avait du reste pas un seul promeneur nulle part.
+Les grands marronniers fleuris, les arbres feuillus, feuillus, d'une
+nuance fraîche et éclatante, se suivaient en longues enfilades touffues,
+absolument vides; la magnificence des verts s'étalait pour les regards
+de personne, sous un ciel immobile, d'un gris pâle et glacé. Et le long
+des parterres, c'était une profusion de roses, de pivoines, de lis, qui
+semblaient s'être trompés de saison et frissonner comme nous, sous ce
+crépuscule subitement refroidi.
+
+J'ai souvent trouvé du reste que les mélancolies des printemps dépassent
+celles des automnes, sans doute parce qu'elles sont un contresens, une
+déception sur la seule chose du monde qui devrait au moins ne jamais
+nous manquer.
+
+Dans le désorientement où ces aspects me jetaient, l'envie me prit de
+faire à Jeanne une niche de gamin.
+
+Il me venait parfois de ces tentations-là avec elle, pour me venger de
+son esprit, plus précocement appointé et moqueur que le mien. Je
+l'engageai donc à sentir de près des lis qui étaient charmants, et,
+tandis qu'elle se penchait, d'une très légère poussée derrière les
+cheveux, je lui mis le nez en plein dans les fleurs, pour la barbouiller
+de pollen jaune. Elle fut indignée! Et le sentiment d'avoir commis un
+acte de mauvais goût acheva de me rendre pénible notre retour de
+promenade.
+
+Les belles soirées de mai!... J'avais pourtant gardé, de celles des
+années précédentes, un souvenir autrement doux; elles étaient donc
+ainsi?... Ce froid, ce ciel couvert, cette solitude des jardins? Et si
+vite, si mal finie, cette journée d'amusement avec Jeanne! En moi-même,
+je conclus à ce mortel: «Ce n'est que ça!» qui est devenu dans la suite
+une de mes plus ordinaires réflexions, et que j'aurais aussi bien pu
+prendre pour devise...
+
+En rentrant, j'allai inspecter dans le coffre de bois notre travail de
+l'après-midi, et je sentis l'odeur balsamique des planches, qui avait
+imprégné tous nos objets de théâtre. Eh bien, pendant très longtemps,
+pendant un an, deux ans, ou plus, cette même senteur du coffre de
+Peau-d'Âne me rappela obstinément cette soirée de mai, et son immense
+tristesse qui fut une des plus singulières de ma vie d'enfant. Du
+reste, dans ma vie d'homme, je n'ai plus guère retrouvé ces angoisses
+sans cause connue et doublées de cette anxiété de ne pas comprendre, de
+se sentir perdre pied toujours dans les mêmes insondables dessous; je
+n'ai plus guère souffert sans savoir au moins pourquoi. Non, ces
+choses-là ont été spéciales à mon enfance, et ce livre aurait aussi bien
+pu porter ce titre (dangereux, je le reconnais): «Journal de mes grandes
+tristesses inexpliquées, et des quelques gamineries d'occasion par
+lesquelles j'ai tenté de m'en distraire.»
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+C'est aussi vers cette époque que j'adoptai d'une façon presque
+exclusive la chambre de tante Claire pour faire mes devoirs et
+travailler à Peau-d'Âne. Je m'installai là comme en pays conquis,
+encombrant tout et n'admettant pas la possibilité d'être gênant.
+
+D'abord tante Claire était la personne qui me gâtait le plus. Et si
+soigneuse de mes petites affaires! À propos d'un étalage de choses
+extraordinairement fragiles ou susceptibles de s'envoler au moindre
+souffle--comme par exemple les ailes de papillon ou les élytres de
+scarabée qui devaient orner les costumes des nymphes de la féerie--quand
+une fois je lui avait dit: «Je te confie tout ça, bonne tante!» je
+pouvais m'en aller tranquille, personne n'y toucherait.
+
+Et puis une des attractions du lieu était l'ours aux pralines: j'entrais
+souvent rien que pour lui rendre visite. Il était en porcelaine et
+habitait un coin de la cheminée, assis sur son arrière-train. D'après
+une convention passée avec tante Claire, chaque fois qu'il avait la tête
+tournée de côté (et il la tournait plusieurs fois par jour), c'est qu'il
+contenait dans son intérieur une praline ou un bonbon à mon intention.
+Quand j'avais mangé, je lui remettais soigneusement la figure au milieu
+pour indiquer mon passage, et je m'en allais.
+
+Tante Claire s'employait aussi à Peau-d'Âne; elle travaillait dans les
+costumes et je lui donnais sa tâche chaque jour. Elle avait surtout
+l'entreprise de la coiffure des fées et des nymphes; sur leurs têtes de
+porcelaine grosses comme le bout du petit doigt, elle posait des
+postiches de soie blonde, qu'elle frisait ensuite en boucles éparses au
+moyen d'imperceptibles fers...
+
+Puis, quand je me décidais à commencer mes devoirs, dans la fièvre de la
+dernière demi-heure, après avoir gaspillé mon temps en flâneries de tous
+genres, c'était encore tante Claire qui venait à mon secours; elle
+prenait en main l'énorme dictionnaire qu'il fallait, et me cherchait mes
+mots pour les thèmes ou les versions. Elle s'était habituée même à lire
+le grec, afin de m'aider à apprendre mes leçons dans cette langue. Et,
+pour cet exercice, je l'entraînais toujours dans un escalier, où je
+m'étendais aussitôt sur les marches, les pieds plus hauts que la tête:
+deux ou trois années durant, ce fut ma pose classique pendant la
+récitation de la _Cyropédie_ ou de l'_Iliade_.
+
+
+
+
+XL
+
+
+C'était une grande joie quand, le jeudi soir, quelque orage terrible se
+déchaînait sur la Limoise, rendant le retour impossible.
+
+Et cela arrivait; on en avait vu des exemples; je pouvais donc à la
+rigueur me bercer de cette espérance, les jours où mes devoirs n'étaient
+pas finis... (Car un professeur sans pitié avait inauguré les devoirs du
+jeudi; il fallait maintenant traîner avec soi là-bas des cahiers, des
+livres; mes pauvres journées de plein air en étaient tout assombries.)
+
+Or, un soir que l'orage désiré était venu avec une violence superbe,
+vers huit heures, nous nous tenions, Lucette et moi, pas trop rassurés,
+dans le grand salon sonore, aux murs un peu nus ornés seulement de deux
+ou trois bizarres vieilles gravures dans de vieux cadres; elle, mettant
+la dernière main à une _réussite_, sous les regards de sa maman; moi,
+jouant en sourdine un rigaudon de Rameau sur un piano de campagne aux
+sons vieillots, et trouvant délicieuse cette musiquette du temps passé,
+ainsi mêlée au fracas lourd des grands coups de tonnerre...
+
+La réussite finie, Lucette feuilleta mes cahiers de devoirs qui
+traînaient sur une table, et après avoir, d'un clignement d'yeux,
+constaté pour moi seul que je n'avais rien fait, me dit tout à coup: «Et
+ton _Histoire_ de Duruy, où l'as-tu mise?»
+
+--Mon _Histoire_ de Duruy?... En effet, où était-il, ce livre? Un livre
+tout neuf, à peine barbouillé encore...--Ah! mon Dieu!... là-bas, oublié
+au fond du jardin, dans les derniers carrés d'asperges!... (Pour faire
+mes études historiques, j'avais adopté ces carrés d'asperges, qui, en
+été, deviennent des espèces de bocages d'une haute verdure herbacée très
+légère; de même que certaine allée de noisetiers, touffue, impénétrable,
+ombreuse comme un souterrain vert, était le lieu choisi pour le travail
+incomparablement plus pénible de la versification latine.) Cette fois,
+par exemple, je fus grondé par la maman de Lucette, et on décida
+d'aller, séance tenante, au secours de ce livre.
+
+Une expédition s'organisa: en tête, un domestique portant une lanterne
+d'écurie; derrière lui, Lucette et moi, en sabots, tenant à grand'peine
+un parapluie que le vent d'orage nous retournait sans cesse.
+
+Dehors, plus aucune frayeur; mais j'ouvrais bien grands mes yeux et
+j'écoutais de toutes mes oreilles. Oh! qu'il me paraissait étonnant et
+sinistre ce fond de jardin, vu par ces grandes lueurs de feux verts, qui
+tremblaient, clignotaient, puis de temps en temps nous laissaient
+aveuglés dans la nuit noire. Et quelle impression me venait des bois de
+chênes voisins, où se faisait un bruit continuel de fracassement de
+branches...
+
+Dans les carrés d'asperges, nous retrouvâmes, toute trempée d'eau, tout
+éclaboussée de terre, cette _Histoire_ de Duruy. Avant l'orage, des
+escargots, émoustillés sans doute par la pluie prochaine, l'avaient même
+visitée en tout sens, y dessinant des arabesques avec leur bave
+luisante...
+
+Eh bien! ces traînées d'escargots sur ce livre ont persisté longtemps,
+préservées par mes soins sous des enveloppes de papier. C'est qu'elles
+avaient le don de me rappeler mille choses,--grâce à ces associations
+comme il s'en est fait de tout temps dans ma tête, entre les images même
+les plus disparates, pourvu qu'elles aient été rapprochées une seule
+fois, à un moment favorable, par un simple hasard de simultanéité.
+
+La nuit, regardés à la lumière, ces petits zigzags luisants, sur cette
+couverture de Duruy, me rappelaient tout de suite le rigaudon de Rameau,
+le vieux son grêle du piano dominé par le bruit du grand orage; et ils
+ramenaient aussi une apparition qui m'était venue ce soir-là (aidée par
+une gravure de Teniers accrochée à la muraille), une apparition de
+petite personnages du siècle passé dansant à l'ombre, dans des bois
+comme ceux de la Limoise; ils renouvelaient toute une évocation, qui
+s'était faite en moi, de gaietés pastorales du vieux temps, à la
+campagne, sous des chênes.
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Cependant les retours du jeudi soir auraient eu aussi un grand charme
+quelquefois, n'eût été le remords de ces devoirs jamais finis.
+
+On me reconduisait en voiture, ou à âne, ou à pied jusqu'à la rivière.
+Une fois sorti du plateau pierreux de la rive sud, une fois repassé sur
+l'autre bord, je trouvais toujours mon père et ma soeur venus à ma
+rencontre, et avec eux je reprenais gaiement la route droite qui menait
+au logis, entre les grandes prairies; je rentrais d'un bon pas, dans la
+joie de revoir maman, les tantes et la chère maison.
+
+Quand on entrait en ville, par la vieille porte isolée, il faisait tout
+à fait nuit, nuit d'été ou de printemps; en passant devant la caserne
+des équipages, on entendait les musiques familières de tambours et de
+clairons annonçant l'heure hâtive du coucher des matelots.
+
+Et, en arrivant au logis, c'était généralement au fond de la cour que je
+retrouvais les chères robes noires, assises, à la belle étoile ou sous
+les chèvrefeuilles.
+
+Au moins, si les autres étaient rentrées, j'étais sûr de trouver là
+tante Berthe, seule, toujours indépendante de caractère, et dédaigneuse
+des rhumes du soir, des fraîcheurs du serein; après m'avoir embrassé,
+elle flairait mes habits, en reniflant un peu pour me faire rire, et
+disait: «Oh! tu sens la Limoise, petit!»
+
+Et, en effet, je sentais la Limoise. Quand on revenait de là-bas, on
+rapportait toujours avec soi une odeur de serpolet, de thym, de mouton,
+de je ne sais quoi d'aromatique, qui était particulier à ce recoin de la
+terre.
+
+
+
+
+XLII
+
+
+À propos de Limoise, j'ai la vanité de conter un de mes actes, qui fut
+vraiment héroïque comme obéissance, comme fidélité à une parole donnée.
+
+Cela se passait un peu avant ce départ pour le Midi, dont mon
+imagination était si préoccupée; par conséquent, vers le mois de juillet
+qui suivit mes douze ans accomplis.
+
+Un certain mercredi, après m'avoir fait partir de meilleure heure que de
+coutume, afin d'être sûr que j'arriverais avant la nuit, on se borna,
+sur mes instances pressantes, à me conduire hors de ville; puis on me
+permit, pour une fois, de continuer jusqu'à la Limoise seul, comme un
+grand garçon.
+
+Au passage de la rivière, je tirai de ma poche, déjà avec une indicible
+honte devant les vieux bateliers tannés par la mer, la cravate de soie
+blanche que j'avais promis de me mettre au cou, par précaution contre la
+fraîcheur de l'eau.
+
+Et une fois sur les Chaumes, lieu sans ombre, toujours brûlé par un
+ardent soleil, j'exécutai le serment qu'on avait exigé de moi au départ:
+j'ouvris un en-tout-cas!--Oh! je me sentis rougir, je me trouvai
+amèrement ridicule, quand une petite bergère était là, tête nue, gardant
+ses moutons. Pour comble, arrivaient du village quatre garçons, qui
+sortaient de l'école sans doute et qui, de loin, me regardaient avec
+étonnement. Mon Dieu! je me sentais faiblir; aurais-je bien le courage
+vraiment de tenir jusqu'au bout ma parole!...
+
+Ils passèrent à côté de moi, regardant de près, sous le nez, ce petit
+monsieur qui craignait tant les coups de soleil; l'un dit cette chose,
+qui n'avait aucun sens, mais qui me cingla comme une mortelle injure:
+«C'est le marquis de Carabas!» et ils se mirent tous à rire. Cependant,
+je continuai ma route sans broncher, sans répondre, malgré le sang qui
+m'affluait aux joues, me bourdonnait aux oreilles, et je gardai mon
+en-tout-cas ouvert!
+
+Dans la suite des temps, il devait m'arriver maintes fois de passer mon
+chemin sans relever des injures lancées par de pauvres gens ignorants
+des causes; mais je ne me rappelle pas en avoir souffert. Tandis que
+cette scène!... Non, ma conscience ne m'a jamais fait accomplir rien
+d'aussi méritoire.
+
+Mais je suis convaincu, par exemple, qu'il ne faut pas chercher autre
+part l'origine de cette aversion pour les parapluies qui m'a suivi dans
+l'âge mûr. Et j'attribue aux foulards, aux calfeutrages, aux précautions
+excessives dont on m'entourait jadis, le besoin qui me prit, plus tard,
+quand vint la période des réactions extrêmes, de noircir ma poitrine au
+soleil et de l'exposer à tous les vents du ciel.
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+La tête à la portière d'un wagon qui filait très vite, je demandais à ma
+soeur, assise en face de moi:
+
+--Est-ce que ce ne sont pas déjà des montagnes?
+
+--Pas encore, répondait-elle, ayant toujours en tête le souvenir des
+Alpes. Pas encore. De grandes collines tout au plus!
+
+La journée d'août était chaude et radieuse. Un train rapide de la ligne
+du Midi nous emportait. Nous étions en route pour chez nos cousins
+inconnus!...
+
+--Oh! mais ça?... voyons! repris-je avec un accent de triomphe,
+apercevant de mes yeux écarquillés quelque chose de plus haut que tout,
+qui se dessinait en bleu sur l'horizon pur.
+
+Elle se pencha:
+
+--Ah! dit-elle, oui; cette fois, par exemple, je l'accorde; pas très
+élevées cependant, mais enfin...
+
+Tout nous amusa, le soir à l'hôtel, dans une ville où il fallut nous
+arrêter jusqu'au jour suivant, et je me rappelle la nuit splendide qui
+survint, tandis que nous étions accoudés à notre balcon de louage,
+regardant s'assombrir les montagnes bleuâtres et écoutant les grillons
+chanter.
+
+Le lendemain, troisième jour de notre voyage qui se faisait par étapes,
+nous frétâmes une voiture drôle, pour nous faire conduire dans la petite
+ville, bien perdue en ce temps-là, où nos cousins habitaient.
+
+Par des défilés, des ravins, des traverses, cinq heures de route,
+pendant lesquelles tout fut enchantement pour moi. En plus de la
+nouveauté de ces montagnes, il y avait aussi des changements complets
+dans toutes choses: le sol, les pierres prenaient une ardente couleur
+rouge; au lieu de nos villages, toujours si blancs sous leur couche de
+chaux neigeuse, et toujours si bas, comme n'osant pas s'élever au milieu
+de l'immense uniformité des plaines, ici les maisons, rougeâtres autant
+que les rochers, se dressaient en vieux pignons, en vieilles tourelles,
+et se perchaient bien haut, sur les sommets des collines; les paysans
+plus bruns parlaient un langage incompréhensible, et je regardais
+surtout ces femmes qui marchaient avec un balancement de hanches inusité
+chez nos paysannes, portant sur leur tête des fardeaux, des gerbes, ou
+de grandes buires de cuivre brillant. Toute mon intelligence était
+tendue, vibrante, dangereusement charmée par cette première révélation
+d'aspects étrangers et inconnus.
+
+Vers le soir, au bord d'une de ces rivières du Midi qui bruissent sur
+des lits plats de galets blancs, nous arrivâmes à la petite ville
+singulière qui était le but de notre voyage. Elle avait encore ses
+vieilles portes ogivales, ses hauts remparts à mâchicoulis, ses rues
+bordées de maisons gothiques, et le rouge de sanguine était la teinte
+générale de ses murailles.
+
+Un peu intrigués et émus, nous cherchions des yeux ces cousins dont nous
+ne connaissions même pas les portraits, et qui sans doute guettaient
+notre arrivée, viendraient à notre rencontre... Tout à coup, nous vîmes
+paraître un grand jeune homme donnant le bras à une jeune fille en robe
+de mousseline blanche; alors, sans la moindre hésitation réciproque,
+nous échangeâmes un signe de reconnaissance: nous nous étions retrouvés.
+
+À leur porte, sur les marches de leur seuil, l'oncle et la tante nous
+attendaient, accueillants, et tous deux ayant conservé dans leur
+vieillesse déjà grise les traces d'une remarquable beauté. Ils avaient
+une vieille maison Louis XIII, à l'angle d'une de ces places régulières
+entourées de porches comme on en voit dans beaucoup de petites villes du
+Midi. On entrait d'abord dans un vestibule dallé de pierres un peu roses
+et orné d'une énorme fontaine de cuivre rouge. Un escalier des mêmes
+pierres, très large comme un escalier de château, avec une curieuse
+rampe en fer forgé, menait aux appartements en boiseries anciennes de
+l'étage supérieur. Et le passé dont ces choses évoquaient le souvenir,
+je le sentais différent de celui de la Saintonge et de l'île,--le seul
+avec lequel je me fusse un peu familiarisé jusqu'à ce jour.
+
+Après dîner, nous allâmes nous asseoir tous ensemble au bord de la
+rivière bruissante, sur une prairie, parmi des centaurées et des
+marjolaines qu'on devinait dans l'obscurité à leur pénétrante odeur. Il
+faisait très chaud, très calme, et d'innombrables grillons chantaient.
+Il me sembla aussi que je n'avais encore vu nuit si limpide, ni tant
+d'étoiles dans du bleu si profond. La différence en latitude n'était
+cependant pas bien grande, mais les brises marines, qui attiédissent nos
+hivers, embrument aussi parfois nos soirées d'été; donc, ce ciel étoilé
+pouvait être plus pur en effet que celui de mon pays, plus _méridional_.
+
+Et autour de moi, montaient dans l'air de grandes silhouettes bleuâtres
+que je ne pouvais me lasser de contempler: les montagnes jamais vues, me
+donnant cette impression de dépaysement que j'avais tant désirée,
+m'indiquant que mon premier petit rêve était bien réellement accompli...
+
+Je devais revenir passer plusieurs étés dans ce village et m'y
+acclimater au point d'apprendre le patois méridional que les bonnes gens
+y parlaient. En somme les deux pays de mon enfance ont été la Saintonge
+et celui-là, ensoleillés tous deux.
+
+La Bretagne, que beaucoup de gens me donnent pour patrie, je ne l'ai vue
+que bien plus tard, à dix-sept ans, et j'ai été très long à l'aimer,--ce
+qui fait sans doute que je l'ai aimée davantage. Elle m'avait causé
+d'abord une oppression et une tristesse extrêmes; ce fut mon frère Yves
+qui commença de m'initier à son charme mélancolique, de me faire
+pénétrer dans l'intimité de ses chaumières et de ses chapelles des bois.
+Et ensuite, l'influence qu'une jeune fille du pays de Tréguier exerça
+sur mon imagination, très tard, vers mes vingt-sept ans, décida tout à
+fait mon amour pour cette patrie adoptée.
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Le lendemain de mon arrivée chez l'oncle du Midi, on me présenta comme
+camarades les petits Peyral, qui portaient, suivant l'usage du pays, des
+surnoms précédés d'un article déterminatif. C'étaient la Maricette et la
+Titi, deux petites filles de dix à onze ans (toujours des petites
+filles), et le Médou, leur frère cadet, presque un bébé qui comptait
+peu.
+
+Comme j'étais en somme plus enfant que mes douze ans,--malgré ces
+aperçus que j'avais peut-être sur des choses situées au delà du champ
+ordinaire de la vue des petits,--nous formâmes tout de suite une bande
+des plus sympathiques, et notre association dura même plusieurs étés.
+
+Sur tous les coteaux d'alentour, le père de ces petits Peyral possédait
+des bois, des vignes, où nous devînmes les maîtres absolus; personne
+n'y contrôlait nos entreprises, même les plus saugrenues. Dans ce
+village en pleine campagne, où nos familles étaient si respectées par
+les paysans d'alentour, on jugeait qu'il n'y avait aucun inconvénient à
+nous laisser errer à l'aventure. Nous partions donc tous les quatre dès
+le matin, pour des expéditions mystérieuses, pour des dînettes dans les
+vignes éloignées ou des chasses aux papillons introuvables; enrôlant
+même quelquefois des petits paysans quelconques, toujours prêts à nous
+suivre avec soumission. Et, après la surveillance de tous les instants à
+laquelle j'avais été habitué jusque-là, une liberté pareille devenait un
+changement délicieux. Une vie toute nouvelle d'indépendance et de grand
+air commençait pour moi dans ces montagnes; mais je pourrais presque
+dire que c'était la continuation de ma solitude, car j'étais l'aîné de
+ces enfants qui partageaient mes jeux très fantasques, et il y avait des
+abîmes entre nous dans le domaine des conceptions intellectuelles, du
+rêve...
+
+J'étais d'ailleurs le chef incontesté de la troupe; la Titi seule avait
+quelques révoltes tout de suite apaisées; gentiment ils ne songeaient
+tous qu'à me faire plaisir, et cela m'allait, de dominer ainsi.
+
+C'est la première petite bande que j'aie menée. Plus tard, pour mes
+amusements, j'en ai eu bien d'autres, moins faciles à conduire; mais, de
+tout temps, j'ai préféré les composer ainsi d'êtres plus jeunes que moi,
+plus jeunes d'esprit surtout, plus simples, ne contrôlant pas mes
+fantaisies et ne souriant jamais de mes enfantillages.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Comme devoirs de vacances on m'avait simplement imposé de lire
+_Télémaque_ (mon éducation, on le voit, avait des côtés un peu
+surannés). C'était dans une petite édition du XVIIIe siècle, en
+plusieurs volumes. Et, par extraordinaire, cela ne m'ennuyait pas trop;
+je voyais assez nettement la Grèce, la blancheur de ses marbres sous son
+ciel pur, et mon esprit s'ouvrait à une conception de l'antiquité qui
+était bien plus païenne sans doute que celle de Fénelon: Calypso et ses
+nymphes me charmaient...
+
+Pour lire, je m'isolais des petits Peyral quelques instants chaque jour,
+dans deux endroits de prédilection: le jardin de mon oncle et son
+grenier.
+
+Sous la haute toiture Louis XIII, dans toute la longueur de la maison,
+s'étendait ce grenier immense, aux lucarnes toujours fermées,
+constamment obscur. Les vieilleries des siècles passés, qui dormaient
+là, sous de la poussière et des arantèles, m'avaient attiré dès les
+premiers jours; puis, peu à peu, j'avais pris l'habitude d'y monter
+clandestinement, avec mon _Télémaque_, après le dîner de midi, sûr qu'on
+ne viendrait pas m'y chercher. À cette heure d'ardent soleil, il
+semblait, par contraste, qu'il y fit presque nuit. J'ouvrais sans bruit
+l'auvent d'une des lucarnes, d'où jaillissait alors un flot
+d'éblouissante lumière; puis, m'avançant sur le toit, je m'accoudais
+contre les vieilles ardoises chaudes garnies de mousses dorées, et je me
+mettais à lire. À portée de ma main, séchaient sur ce même toit des
+milliers de _prunes d'Agen_, provisions d'hiver étalées dans des claies
+en roseaux; surchauffées au soleil, ridées, cuites et recuites, elles
+étaient exquises; elles embaumaient tout le grenier de leur odeur; et
+des abeilles, des guêpes, qui en mangeaient à discrétion comme moi,
+tombaient alentour, les pattes en l'air, pâmées d'aise et de chaleur.
+Et, sur tous les toits centenaires du voisinage, entre tous les vieux
+pignons gothiques, d'autres claies semblables apparaissaient, jusque
+dans le lointain, couvertes des mêmes prunes, visitées par les mêmes
+bourdonnantes abeilles.
+
+On voyait aussi, en enfilade, les deux rues qui aboutissaient à la
+maison de mon oncle; bordées de maisons du moyen âge, elles se
+terminaient chacune par une porte ogivale percée dans le haut mur
+d'enceinte en pierres rouges. Tout le village était alourdi et chaud,
+silencieux dans la torpeur du midi d'été; on n'entendait que le bruit
+confus des innombrables poules et des innombrables canards, picorant les
+immondices desséchées des rues. Et au loin, les montagnes, inondées de
+soleil, s'élevaient dans l'immobile ciel bleu.
+
+Je lisais _Télémaque_ à très petites doses; trois ou quatre pages
+suffisaient à ma curiosité, et mettaient du reste ma conscience en repos
+pour la journée; puis, vite je descendais retrouver mes petits amis, et
+nous partions ensemble pour les vignes et pour les bois.
+
+Ce jardin de mon oncle, dont je faisais aussi un lieu de retraite,
+n'attenait pas à la maison, il était, comme tous les autres jardins,
+situé en dehors des remparts gothiques du village. Des murs assez hauts
+l'entouraient, et on y entrait par une antique porte ronde que fermait
+une énorme clef. À certains jours, j'allais m'isoler là, emportant
+_Télémaque_ et ma papillonnette.
+
+Il y avait plusieurs pruniers, d'où tombaient, trop mûres, sur la terre
+brûlante, ces mêmes délicieuses prunes qu'on mettait sécher sur les
+toits; le long des vieilles allées couraient des vignes dont les raisins
+musqués étaient dévorés par des légions de mouches et d'abeilles. Et
+tout le fond,--car il était très grand, ce jardin,--était abandonné à
+des luzernes, comme un simple champ.
+
+Le charme de ce vieux verger était de s'y sentir enclos, enfermé à
+double tour, absolument seul dans beaucoup d'espace et de silence.
+
+Et enfin il me faut parler de certain berceau qui s'y trouvait et où se
+passa, deux étés plus tard, le fait capital de ma vie d'enfant. Il était
+adossé au mur d'enceinte et couvert d'une treille de muscat toujours
+grillée par le soleil. Il me donnait, sans que je pusse bien définir
+pourquoi, une impression de «pays chaud». (Et en effet, dans des
+jardinets des colonies, j'ai vraiment retrouvé plus tard ces mêmes
+senteurs lourdes et ces mêmes aspects.) Il était visité de temps en
+temps par des papillons rares, jamais rencontrés ailleurs, qui, vus de
+face, étaient tout simplement jaunes et noirs, mais qui, regardés en
+côté, luisaient de beaux reflets de métal bleu, tout à fait comme ces
+exotiques de la Guyane, piqués dans les vitrines de l'oncle au musée.
+Très méfiants, très difficiles à attraper, ils se posaient un instant
+sur les graines parfumées des muscats, puis se sauvaient par-dessus le
+mur; moi, alors, mettant un pied dans une brèche des pierres, je me
+hissais jusqu'au faîte, pour les regarder fuir, à travers la campagne
+accablée et silencieuse; et je restais là un long moment accoudé en
+contemplation des lointains: tout autour de l'horizon s'élevaient les
+montagnes boisées, ayant çà et là des débris de châteaux, des tours
+féodales sur leurs cimes; et en avant, au milieu des champs de maïs ou
+de blé noir, apparaissait le _domaine de Bories_, avec son vieux porche
+cintré, le seul des environs qui fût blanchi à la chaux comme une entrée
+de ville d'Afrique.
+
+Ce domaine, m'avait-on dit, appartenait aux petits de
+Sainte-Hermangarde, de futurs compagnons de jeux dont on m'annonçait
+l'arrivée prochaine, mais que je redoutais presque de voir venir, tant
+ma bande avec les petits Peyral me semblait suffisante et bien choisie.
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Castelnau! c'est un nom ancien qui évoque pour moi des images de soleil,
+de lumière pure sur des hauteurs, de calme mélancolique dans des ruines,
+de recueillement devant des splendeurs mortes ensevelies depuis des
+siècles.
+
+Sur une des montagnes boisées environnantes, ce vieux château de
+Castelnau était perché, découpant en l'air l'amas rougeâtre de ses
+terrasses, de ses remparts, de ses tours et de ses tourelles.
+
+Du jardin de mon oncle on le voyait, passant sa tête lointaine au-dessus
+des murs d'enceinte.
+
+C'était du reste le point marquant dans tout le pays d'alentour, la
+chose qu'on regardait malgré soi de partout: cette dentelure de pierres
+de couleur de sanguine émergeant d'un fouillis d'arbres, cette ruine
+posée en couronne sur un piédestal garni d'une belle verdure de
+châtaigniers et de chênes.
+
+Dès le jour de mon arrivée, j'avais aperçu cela du coin de l'oeil, très
+étonné et attiré par ce vieux nid d'aigle, qui avait dû être tellement
+superbe, au sombre moyen âge. Or, c'était précisément une coutume d'été
+dans la famille de mon oncle de s'y rendre deux ou trois fois par mois,
+pour dîner et passer la journée chez le propriétaire: un vieux prêtre,
+qui habitait là haut un pavillon confortable accroché au flanc des
+ruines.
+
+Il y avait fête et féerie pour moi ces jours-là.
+
+Tous ensemble, on partait, assez matin pour être sorti de la plaine
+chaude avant les heures ardentes. Aussitôt arrivé à la base de la
+montagne, on trouvait la fraîcheur et l'ombre de ce bois qui la couvrait
+de son beau manteau vert. Sous une voûte de grands chênes, sous une
+feuillée touffue, on montait, on montait, par des chemins en zigzags,
+toute la famille à la file et à pied, formant serpent, comme ces
+pèlerins qui se rendent à des abbayes solitaires sur des cimes, dans les
+dessins moyen âge de Gustave Doré. Çà et là, entre des fougères, des
+petites sources suintaient et formaient des ruisseaux sur la terre
+rougeâtre; entre les arbres, on commençait à avoir par instants des
+échappées de vue très profondes. Enfin, atteignant le sommet, on
+traversait le plus vieux et le plus étrange des villages, qui se tenait
+perché là depuis des siècles; et on sonnait au petit portail du prêtre.
+Son jardinet et sa maison étaient surplombés par le château, par tout le
+chaos des murailles et des tours rouges, ébréchées, fendillées,
+croulantes. Une immense paix semblait sortir de ces ruines aériennes, un
+immense silence semblait s'en dégager, qui planait, intimidant, sur
+toutes les choses du voisinage...
+
+Toujours très longs, les dîners que donnait ce bon vieux prêtre; souvent
+même, c'étaient des bombances méridionales auxquelles plusieurs des
+notables de la région étaient conviés. Dix ou quinze plats se
+succédaient, accompagnés des fruits les plus dorés, les plus beaux, et
+des vins les plus choisis parmi ceux que la contrée produisait si
+abondamment en ce temps-là.
+
+On restait à table plusieurs heures d'affilée par les chaudes après-midi
+d'août ou de septembre, et moi, seul enfant dans la compagnie, je ne
+tenais pas en place, troublé surtout par le voisinage écrasant de ce
+château: dès le second service, je demandais la permission de m'en
+aller. Une vieille servante sortait alors avec moi et venait m'ouvrir la
+première porte des murailles féodales de Castelnau; puis elle me
+confiait les clefs des immenses ruines et je m'y enfonçais seul, avec
+une délicieuse crainte, par un chemin déjà familier, franchissant des
+portes à ponts-levis, des remparts qui se superposaient.
+
+Donc, j'étais seul et pour de longs moments, assuré de ne voir paraître
+personne avant une heure ou deux; libre d'errer au milieu de ce dédale,
+maître dans ce haut et triste domaine. Oh! les moments de rêve que j'y
+ai passés!... D'abord je faisais le tour des terrasses, surplombant
+l'abîme des bois vus par en dessus; des étendues infinies se déroulaient
+de tous côtés; des rivières traçaient çà et là sur les lointains des
+lacets d'argent, et, à travers l'atmosphère limpide de l'été, mes yeux
+plongeaient jusque dans des provinces voisines. Beaucoup de calme
+semblait répandu sur ce recoin de France, qui vivait de sa petite vie
+propre, un peu comme au bon vieux temps, et qu'aucune ligne de chemin de
+fer ne traversait encore...
+
+Puis je pénétrais dans l'intérieur des ruines, dans les cours, les
+escaliers, les galeries vides; je montais dans les tours, faisant lever
+des vols de pigeons, ou bien dérangeant de leur sommeil des
+chauves-souris et des chouettes. Il y avait au premier étage des
+enfilades de salles immenses, encore couvertes, obscures, auvents
+toujours fermés, où je m'enfonçais, avec de délicieuses terreurs,
+écoulant le bruit de mes pas dans cette sonorité sépulcrale; je passais
+en revue les étranges peintures gothiques, les fresques effacées, ou les
+ornements encore dorés, chimères et guirlandes de bizarres fleurs,
+ajoutés là à l'époque de la Renaissance; tout un passé de fantastique et
+farouche magnificence, agrandi jusqu'à l'épouvante, m'apparaissait alors
+noyé dans un vague de lointain, mais très éclairé, par ce même soleil du
+Midi qui chauffait autour de moi les pierres rouges de ces ruines
+abandonnées. Et, à présent que je remets ce Castelnau à son vrai point,
+le regardant en souvenir avec mes yeux qui ont entrevu toutes les
+splendeurs de la terre, je continue de penser que ce château enchanté de
+mon enfance était bien, dans son site charmant, un des plus somptueux
+débris de la France féodale...
+
+Oh! dans une tour, certaine chambre avec poutrelles bleu de roi semées
+de rosaces et de blasons d'or!... Aucun lieu ne m'a jamais apporté une
+plus intime impression de moyen âge! Au milieu de ce silence de
+nécropole, accoudé là, seul, à une petite fenêtre aux épaisses parois,
+je contemplais les lointains verdoyants d'en dessous, cherchant à me
+représenter, sur ces sentiers aperçus à vol d'oiseau, des chevauchées
+d'hommes d'armes, ou des cortèges de nobles châtelaines en hennin... Et,
+pour moi, élevé dans les plaines unies, un des plus singuliers charmes
+de ce lieu était ce grand vide bleuâtre des lointains, qu'on apercevait
+par toutes les ouvertures, meurtrières, trous quelconques des
+appartements ou des tours, et qui, tout de suite, me donnait le
+sentiment si nouveau des excessives hauteurs.
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Les lettres de mon frère, écrites serré sur leur papier très mince,
+continuaient d'arriver de temps à autre, sans régularité, au hasard des
+navires à voiles qui passaient par là-bas, dans le Grand Océan. Il y en
+avait de particulières pour moi, de bien longues même, avec
+d'inoubliables descriptions. Déjà je savais plusieurs mots de la langue
+d'Océanie aux consonances douces; dans les rêves de mes nuits, je voyais
+souvent l'île délicieuse et m'y promenais; elle hantait mon imagination
+comme une patrie chimérique, désirée ardemment mais inaccessible, située
+sur une autre planète.
+
+Or, pendant notre séjour chez les cousins du Midi, une de ces lettres à
+mon adresse me parvint, réexpédiée par mon père.
+
+J'allai la lire sur le toit du grenier, du côté où séchaient les prunes.
+Il me parlait longuement d'un lieu appelé Fataüa, qui était une vallée
+profonde entre d'abruptes montagnes; «une demi-nuit perpétuelle y
+régnait, sous de grands arbres inconnus, et la fraîcheur des cascades y
+entretenait des tapis de fougères rares»... oui... j'entrevoyais cela
+très bien, beaucoup mieux, à présent que j'avais, moi aussi, autour de
+moi des montagnes et des vallées humides remplies de fougères... Du
+reste, c'était décrit d'une façon précise et complète: il ne se doutait
+pas, mon frère, de la séduction dangereuse que ses lettres exerçaient
+déjà sur l'enfant qu'il avait laissé si attaché au foyer familial, si
+tranquille, si religieux...
+
+«C'était seulement dommage, me disait-il en terminant, que l'île
+délicieuse n'eût pas une porte de sortie donnant quelque part sur la
+cour de notre maison, sur le grand berceau de chèvrefeuille, par
+exemple, derrière les grottes du bassin...»
+
+Cette idée d'une sortie dérobée ouvrant dans le mur de notre fond de
+cour, ce rapprochement surtout entre ce petit bassin construit par mon
+frère et la lointaine Océanie, me frappèrent singulièrement et, la nuit
+suivante, voici quel fut mon rêve:
+
+J'entrais dans cette cour; c'était par un crépuscule de mort, comme
+après que le soleil se serait éteint pour jamais; il y avait dans les
+choses, dans l'air, une de ces indicibles désolations de rêve, qu'à
+l'état de veille on n'est même plus capable de concevoir.
+
+Arrivé au fond, près de ce petit bassin tant aimé, je me sentis m'élever
+de terre comme un oiseau qui prend son vol. D'abord, je flottai indécis
+comme une chose trop légère, puis je franchis le mur vers le sud-ouest,
+dans la direction de l'Océanie; je ne me voyais point d'ailes, et je
+volais couché sur le dos, dans une angoisse de vertige et de chute; je
+prenais une effroyable vitesse, comme celle des pierres de fronde, des
+astres fous tournoyant dans le vide; au-dessous de moi fuyaient des mers
+et des mers, blêmes et confuses, toujours par ce même crépuscule de
+monde qui va finir... Et, après quelques secondes, subitement, les
+grands arbres de la vallée de Fataüa m'entourèrent dans l'obscurité:
+j'étais arrivé.
+
+Là, dans ce site, je continuai de rêver, mais en cessant de croire à mon
+rêve,--tant l'impossibilité d'être jamais réellement là-bas s'imposait à
+mon esprit,--et puis, trop souvent, j'avais été dupe de ces visions-là,
+qui s'en allaient toujours avec le sommeil. Je redoutais seulement de me
+réveiller, tant cette illusion, même incomplète, me ravissait ainsi.
+Cependant, les tapis de fougères rares étaient bien là; dans la nuit
+plus épaisse, presque à tâtons, j'en cueillais, en me disant: «Au moins
+ces plantes, elles doivent être réelles après tout, puisque je les
+touche, puisque je les ai dans ma main; elles ne pourront pas s'envoler
+quand mon rêve s'évanouira.» Et je les serrais de toutes mes forces,
+pour être plus sûr de les retenir...
+
+Je me réveillai. Le beau jour d'été se levait; dans le village, les
+bruits de la vie étaient commencés: le continuel jacassement des poules,
+déjà en promenade par les rues, et le va-et-vient du métier des
+tisserands, me rendant du premier coup la notion du lieu où j'étais. Ma
+main vide restait encore fermée, crispée, les ongles presque marqués sur
+la chair, pour mieux garder l'imaginaire bouquet de Fataüa, l'impalpable
+rien du rêve...
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+Très vite je m'étais attaché à mon grand cousin et à ma grande cousine
+de là-bas, les tutoyant comme si je les avais toujours connus. Je crois
+qu'il faut le lien du sang pour créer de ces intimités d'emblée, entre
+gens qui, la veille, ignoraient même l'existence les uns des autres.
+J'aimais aussi mon oncle et ma tante; ma tante surtout, qui me gâtait un
+peu, qui était extrêmement bonne et belle à regarder encore, malgré ses
+soixante ans, malgré ses cheveux tout gris, sa mise de grand'mère. Elle
+était une personne comme il n'en existera bientôt plus, à notre époque
+où tout se nivelle et tout se ressemble. Née dans les environs, d'une
+des familles les plus anciennes, elle n'était jamais sortie de cette
+province de France; ses manières, son hospitalité aimable, sa
+courtoisie, portaient un cachet local, et ce détail était pour me
+plaire.
+
+Par opposition avec mon petit passé calfeutré, je vivais ici
+complètement dehors, dans les chemins, sur les portes, dans les rues.
+
+Et elles étaient étranges et charmantes pour moi, ces rues étroites,
+pavées de cailloux noirs comme en Orient, et bordées de maisons
+gothiques ou Louis XIII.
+
+Je connaissais à présent tous les recoins, places, carrefours, ruelles
+de ce village, et la plupart des bonnes gens campagnards qui y
+habitaient.
+
+Ces femmes qui passaient devant la maison de mon oncle, paysannes avec
+des goitres, revenant des champs et des vignes avec des corbeilles de
+fruits sur la tête, s'arrêtaient toujours pour m'offrir les raisins les
+plus dorés, les plus délicieuses pêches.
+
+Et j'étais charmé aussi de ce patois méridional, de ces chants
+montagnards, de tout cet incontestable dépaysement, dont l'impression me
+revenait de partout à la fois.
+
+Encore aujourd'hui, quand il m'arrive de jeter les yeux sur quelqu'un de
+ces objets que je rapportais de là-bas pour mon musée, ou sur quelqu'une
+de ces petites lettres que j'écrivais chaque jour à ma mère, je sens
+tout à coup comme du soleil, de l'étrangeté neuve, des odeurs de fruits
+du Midi, de l'air vif de montagne, et je vois bien alors qu'avec mes
+longues descriptions, dans ces pages mortes, je n'ai rien su mettre de
+tout cela.
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Ces petits de Sainte-Hermangarde, dont on m'avait depuis si longtemps
+parlé, arrivèrent à la mi-septembre. Leur château de Sainte-Hermangarde
+était situé au nord, du côté de la Corrèze; et ils venaient tous les ans
+passer ici l'automne, dans un très vieil hôtel délabré qui touchait à
+l'habitation de mon oncle.
+
+Deux garçons cette fois, et un peu mes aînés. Mais, contrairement à ce
+que j'avais craint, leur compagnie me plut tout de suite. Habitués à
+vivre une partie de l'année à la campagne sur leurs terres, ils avaient
+déjà des fusils, de la poudre; ils chassaient. Ils apportèrent donc dans
+mes jeux une note tout à fait nouvelle. Leur domaine de Bories devint un
+de nos centres d'opérations; là tout était à nos ordres, les gens, les
+bêtes et les granges. Et un de nos amusements favoris pendant cette fin
+de vacances fut de construire d'énormes ballons de papier, de deux ou
+trois mètres de haut, que nous gonflions en brûlant au-dessous des
+gerbes de foin, et puis que nous regardions s'élever, partir, se perdre
+au loin dans les champs ou les bois.
+
+Mais ces petits de Sainte-Hermangarde étaient, eux aussi, des enfants un
+peu à part, élevés par un précepteur dans des idées différentes de
+celles qui se prennent au lycée; quand il y avait divergence d'avis
+entre nous pour ces jeux, c'était à qui céderait par courtoisie; et
+alors leur contact ne pouvait guère me préparer aux froissements de
+l'avenir.
+
+Or, un jour, ils vinrent gentiment me faire cadeau d'un papillon fort
+rare: le «citron-aurore», qui est d'un jaune pâle un peu vert, comme le
+«citron» commun, mais qui porte, sur les ailes supérieures, une sorte de
+nuage délicieusement rose, d'une teinte de soleil levant. C'était,
+disaient-ils, dans leur domaine de Bories, sur les regains d'automne,
+qu'ils venaient de le prendre--avec tant de précautions du reste
+qu'aucune trace de leurs doigts n'apparaissait sur ses couleurs
+fraîches. Et quand je le reçus de leurs mains, vers midi, dans le
+vestibule de la maison de mon oncle, toujours fermé dans la journée à
+cause de la lourde chaleur du dehors, on entendait, à la cantonade, mon
+grand cousin qui chantait, d'une voix atténuée en fausset plaintif de
+montagnard. Il se faisait quelquefois cette voix-là, qui me causait
+maintenant une mélancolie étrange dans le silence des derniers midis de
+septembre. Et c'était toujours pour recommencer la même vieille chanson:
+«Ah! ah! la bonne histoire...» qu'il laissait aussitôt mourir sans
+l'achever jamais. À partir de ce moment donc, le domaine de Bories, le
+papillon aurore, et le petit refrain mélancolique de la «bonne histoire»
+furent inséparablement liés dans mon souvenir...
+
+Vraiment, je crains de parler trop souvent de ces associations
+incohérentes d'images qui m'étaient jadis si habituelles; c'est la
+dernière fois, je n'y reviendrai plus. Mais on verra combien il était
+important, pour ce qui va suivre, de noter encore cette association-là.
+
+
+
+
+L
+
+
+Nous revînmes au commencement d'octobre. Mais un événement bien pénible
+pour moi marqua ce retour: on me mit au collège! Comme externe bien
+entendu; et encore allait-il sans dire que je serais toujours conduit et
+ramené, par crainte des mauvaises fréquentations. Mon temps d'études
+universitaires devait se réduire à quatre années de l'externat le plus
+libre et le plus fantaisiste.
+
+Mais c'est égal, à partir de cette date fatale, mon histoire se gâte
+beaucoup.
+
+La rentrée était à deux heures de l'après-midi, et par une de ces
+délicieuses journées d'octobre, chaudes, tranquillement ensoleillées,
+qui sont comme un adieu très mélancolique de fêté. Il eût fait si beau,
+hélas! là-bas, sur les montagnes, dans les bois effeuillés, dans les
+vignes roussies!
+
+Au milieu d'un flot d'enfants qui parlaient tous à la fois, je pénétrai
+dans ce lieu de souffrance. Ma première impression fut toute
+d'étonnement et de dégoût, devant la laideur des mots barbouillés
+d'encre, et devant les vieux bancs de bois luisants, usés, tailladés à
+coups de canif, où l'on sentait que tant d'écoliers avaient souffert.
+Sans me connaître, ils me tutoyaient, mes nouveaux compagnons, avec des
+airs protecteurs ou même narquois; moi, je les dévisageais timidement,
+les trouvant effrontés et, pour la plupart, fort mal tenus.
+
+J'avais douze ans et demi, et j'entrais en troisième; mon professeur
+particulier avait déclaré que j'étais de force à suivre, si je voulais,
+bien que mon petit savoir fût très inégal. On composait ce premier jour,
+en version latine, pour le classement d'entrée, et je me rappelle que
+mon père m'attendait lui-même assez anxieusement à la sortie de cette
+séance d'essai. Je lui répondis que j'étais second sur une quinzaine,
+étonné qu'il parût attacher tant d'importance à une chose qui
+m'intéressait si peu. Ça m'était bien égal à moi! Navré comme j'étais,
+en quoi ce détail pouvait-il m'atteindre?
+
+Plus tard, du reste, je n'ai pas connu davantage l'émulation. Être
+dernier m'a toujours paru le moindre des maux qu'un collégien est
+appelé à souffrir.
+
+Les semaines qui suivirent furent affreusement pénibles. Vraiment je
+sentais mon intelligence se rétrécir sous la multiplicité des devoirs et
+des pensums; même le champ de mes petits rêves se formait peu à peu. Les
+premiers brouillards, les premières journées grises ajoutaient à tout
+cela leur désolée tristesse. Les ramoneurs savoyards étaient aussi
+revenus, poussant leur cri d'automne, qui déjà, les années précédentes,
+me serrait le coeur à me faire pleurer. Quand on est enfant, l'approche
+d'un hiver amène des impressions irraisonnées de fin de toutes choses,
+de mort par le sombre et par le froid; les durées semblent si longues, à
+cet âge, qu'on n'entrevoit même pas le renouveau d'après qui ramènera
+tout.
+
+Non, c'est quand on est déjà pas mal avancé dans la vie et qu'il
+faudrait au contraire faire plus de cas de ses saisons comptées, c'est
+seulement alors qu'on regarde un hiver comme rien.
+
+J'avais un calendrier où j'effaçais lentement les jours; vraiment, au
+début de cette année de collège, j'étais oppressé par la perspective de
+tant de mois, et de mois interminables comme ils étaient alors, dont il
+faudrait subir le passage avant d'atteindre seulement ces vacances de
+Pâques, ce répit de huit jours dans l'ennui et la souffrance; j'étais
+sans courage, parfois j'avais des instants de désespoir, devant la
+longueur traînante du temps.
+
+Bientôt le froid, le vrai froid vint, aggravant encore les choses. Oh!
+ces retours du collège, les matins de décembre, quand pendant deux
+mortelles heures on s'était chauffé à l'horrible charbon de terre, et
+qu'il fallait subir le vent glacé de la rue pour rentrer chez soi! Les
+autres petits gambadaient, sautaient, se poussaient, savaient faire des
+glissades quand par hasard les ruisseaux étaient gelés... Moi, je ne
+savais pas, et puis cela m'eût semblé de la plus haute inconvenance; du
+reste on me ramenait et je revenais posément, transi; humilié d'être
+conduit, raillé quelquefois par les autres, pas populaire parmi ceux de
+ma classe, et dédaigneux de ces compagnons de chaîne avec lesquels je ne
+me sentais pas une idée commune.
+
+Le jeudi même, il y avait des devoirs qui duraient tout le jour. Des
+pensums aussi, d'absurdes pensums, que je bâclais d'une affreuse
+écriture déformée, ou par lesquels j'essayais toutes les ruses
+écolières, décalcages et porte-plumes à cinq becs.
+
+Et dans mon dégoût de la vie, je ne me soignais même plus; je recevais
+maintenant des remontrances pour être mal peigné, pour avoir les mains
+sales (d'encre s'entend)... Mais si j'insistais, je finirais par mettre
+dans mon récit tout le pâle ennui de ce temps-là.
+
+
+
+
+LI
+
+
+«_Gâteaux! gâteaux! mes bons gâteaux tout chauds_!» Elle avait repris
+ses courses nocturnes, son pas rapide et son refrain, la bonne vieille
+marchande. Régulière comme un automate, elle passait, avec le même
+empressement, aux mêmes heures. Et les longues veillées d'hiver étaient
+recommencées, pareilles à celles de tant d'années précédentes, pareilles
+encore à celles de deux ou trois années qui suivirent.
+
+À huit heures toujours, les dimanches soir, arrivaient nos voisins les
+D***, avec Lucette, et d'autres voisins aussi, avec une toute petite
+fille appelée Marguerite qui venait de se glisser dans mon intimité.
+
+Cette année-là, un nouveau divertissement fut inauguré, pour la clôture
+de ces soirées des dimanches d'hiver sur lesquelles flottait plus
+attristante que jamais la pensée des devoirs du lendemain. Après le thé,
+quand je pressentais que c'était fini, qu'on allait partir, j'entraînais
+cette petite Marguerite dans la salle à manger, et nous nous mettions à
+courir comme des fous autour de la table ronde, faisant à qui
+attraperait l'autre, avec une espèce de rage. Elle était tout de suite
+attrapée, cela va sans dire, moi presque jamais; aussi était-ce toujours
+elle qui poursuivait, et avec acharnement, en frappant des mains sur la
+table, en criant, en menant un tapage d'enfer. À la fin, les tapis
+étaient retournés, les chaises dérangées, tout au pillage. Nous
+trouvions cela stupide, nous les premiers,--et c'était du reste beaucoup
+plus enfant que mon âge. Je ne savais même rien de mélancolique comme ce
+jeu des fins de dimanche, sur lequel planait l'effroi de recommencer
+demain matin la pénible série des classes. C'était simplement une
+manière de prolonger _in extremis_ cette journée de trêve; une manière
+de m'étourdir à force de bruit. C'était aussi comme un défi jeté à ces
+devoirs qui n'étaient jamais faits, qui pesaient sur ma conscience, qui
+troubleraient bientôt mon sommeil, et qu'il faudrait bâcler avec fièvre
+demain matin dans ma chambre, à la lueur d'une bougie, ou à l'aube
+grise et glacée, avant l'heure odieuse de repartir pour le collège.
+
+On était un peu consterné, au salon, d'entendre de loin cette
+bacchanale; de voir surtout qu'elle m'amusait maintenant plus que les
+sonates à quatre mains, plus que la «belle bergère» ou les «propos
+discordants».
+
+Et ce tournoiement triste autour de cette table fut recommencé tous les
+dimanches, sur la pointe de dix heures et demie, pendant au moins deux
+hivers... Le collège ne me valait rien décidément, et encore moins les
+pensums; tout cela, qui m'avait pris trop tard et à rebours, me
+diminuait, m'éteignait, m'abêtissait. Même au point de vue du frottement
+avec mes pareils, le but qu'on avait cru atteindre était manqué aussi
+complètement que possible. Peut-être, si j'avais partagé leurs jeux et
+leurs bousculades... Mais je ne les voyais jamais qu'en classe, sous la
+férule des professeurs, c'était insuffisant; j'étais déjà devenu un
+petit être trop spécial pour rien prendre de leur manière; alors je
+m'enfermais et m'accentuais encore plus dans la mienne. Presque tous
+plus âgés et plus développés que moi, ils étaient beaucoup plus délurés
+aussi, et plus avancés pour les choses pratiques de la vie; de là chez
+eux une sorte de pitié et d'hostilité vis-à-vis de moi, que je leur
+rendais en dédain, sentant combien ils auraient été incapables de me
+suivre dans certaines envolées de mon imagination.
+
+Avec les petits paysans des montagnes ou les petits pêcheurs de l'île je
+n'avais jamais été fier; nous nous entendions par des côtés communs de
+simplicité un peu primitive et d'extrême enfantillage; à l'occasion,
+j'avais joué avec eux comme avec des égaux. Tandis que j'étais fier avec
+ces enfants du collège, qui, eux, me trouvaient bizarre et poseur. Il
+m'a fallu bien des années pour corriger cet orgueil, pour redevenir
+simplement quelqu'un comme tout le monde; surtout pour comprendre qu'on
+n'est pas au-dessus de ses semblables, parce que--pour son propre
+malheur--on est prince et magicien dans le domaine du rêve...
+
+
+
+
+LII
+
+
+Le théâtre de Peau-d'Âne, très agrandi en profondeur, avec une série
+prolongée de portants, était maintenant monté à poste fixe chez tante
+Claire. La petite Jeanne, plus intéressée depuis les nouveaux
+déploiements de mise en scène, venait plus souvent; elle peignait des
+fonds, sous mes ordres, et j'aimais ces moments-là où je reprenais sur
+elle toute ma supériorité. Nous possédions maintenant, dans nos
+réserves, de pleines boîtes de personnages ayant chacun leur nom et leur
+rôle, et, pour les défilés fantastiques, des régiments de monstres, de
+bêtes, de gnomes, modelés en pâte et peints à l'aquarelle.
+
+Je me souviens de notre satisfaction, de notre enthousiasme, le jour où
+fut essayé le grand décor circulaire sans portants qui représentait le
+«vide». Des petits nuages roses, éclairés par côté au jour frisant,
+erraient dans une étendue bleue que des voiles de gaze rendaient
+indécise. Et le char d'une fée aux cheveux de soie, trainé par deux
+papillons, s'avançait au milieu, soutenu par d'invisibles fils.
+
+Cependant rien n'aboutissait complètement, parce que nous ne savions pas
+nous borner; c'étaient chaque fois des conceptions nouvelles, toujours
+de plus étonnants projets, et la répétition générale était reculée de
+mois en mois, jusque dans un avenir improbable...
+
+Toutes les entreprises de ma vie auront, ou ont eu déjà, le sort de
+cette Peau-d'Âne...
+
+
+
+
+LIII
+
+
+Parmi ces professeurs qui sévirent si cruellement contre moi pendant mes
+années de collège--et qui avaient tous des surnoms--les plus terribles,
+sans contredit, furent le Boeuf Apis et le Grand-Singe-Noir. (J'espère
+que s'ils lisaient ceci, ils comprendraient à quel point de vue enfantin
+je me replace pour l'écrire. Si je les retrouvais aujourd'hui, j'irais
+sans nul doute à eux la main tendue, en m'excusant d'avoir été leur
+élève très indocile).
+
+Oh! le Grand-Singe surtout, je le haïssais! Quand du haut de sa chaire
+il laissait tomber cette phrase: «Vous me ferez cent lignes, vous, le
+petit sucré là-bas!» je lui aurais sauté à la figure comme un chat
+outragé. Il a, le premier, éveillé en moi ces violences soudaines qui
+devaient faire partie de mon caractère d'homme et que rien ne laissait
+prévoir chez l'enfant plutôt patient et doux que j'étais.
+
+Et cependant, il serait inexact de dire que j'aie été tout à fait un
+mauvais élève; inégal plutôt, à surprises; un jour premier, dernier le
+lendemain, mais restant en somme dans une moyenne acceptable, avec
+toujours, à la fin de l'année, les prix de version.
+
+Rien que ceux-là, par exemple,--et je m'étonnais que tout le monde ne
+les eût pas, tant cela me semblait facile. J'avais au contraire le thème
+extrêmement rebelle; la narration, encore davantage.
+
+Je désertais de plus en plus mon propre bureau, et c'était chez tante
+Claire, à côté de l'ours aux pralines, que je subissais avec plus de
+résignation la torture des devoirs; sur le mur, dans un recoin caché de
+la boiserie de cette chambre, un portrait à la plume du Grand-Singe
+subsiste encore, avec d'autres bonshommes de fantaisie; l'encre a pâli,
+jauni, mais on les a respectés et, quand je les regarde, je retrouve
+encore du mortel ennui, de l'étouffement glacé,--des impressions de
+collège, enfin.
+
+Tante Claire était plus que jamais ma ressource, par ces temps durs,
+cherchant toujours mes mots dans les dictionnaires et se condamnant même
+souvent à faire à ma place, d'une écriture imitée, les pensums du
+Grand-Singe.
+
+
+
+
+LIV
+
+
+--Apporte-moi, je te prie, le... deuxième... non, le troisième... tiroir
+de ma chiffonnière.
+
+C'est maman qui parle, s'amusant elle-même de ces tiroirs qu'elle me
+demande chaque jour depuis des années,--et quelquefois pour le seul
+plaisir de me les demander, sans en avoir un besoin bien réel. (C'était
+un des premiers services que j'avais su lui rendre étant tout petit: lui
+apporter suivant les cas l'un ou l'autre de ces tiroirs en miniature. Et
+la tradition nous en est longtemps restée.)
+
+À l'époque de ma vie où j'en suis arrivé, c'est généralement le soir que
+se passe cette promenade de tiroirs, à mon retour du collège, quand déjà
+le jour baisse; maman est assise à sa place accoutumée, causant ou
+brodant près de sa fenêtre, sa corbeille à ouvrage devant elle; et la
+chiffonnière, dont les différents compartiments lui deviennent tour à
+tour utiles, est située assez loin, dans l'antichambre.
+
+Une chiffonnière Louis XV, bien vénérable pour avoir appartenu à nos
+grand-grand'mères. On y trouve de très anciennes petites boîtes
+peinturlurées, qui ont dû être là de tout temps et que les doigts des
+aïeules touchaient sans doute chaque jour. Il va sans dire que je
+connais tous les secrets de ces compartiments, maintenus dans un ordre
+immuable; il y a l'étage des soies, qui sont classées dans des sacs en
+rubans; il y a celui des aiguilles, celui des petites soutaches et celui
+des petits crochets. Et l'arrangement de ces choses est tel encore sans
+doute que l'avaient conçu les aïeules dont ma mère a continué la sainte
+activité.
+
+Apporter ces tiroirs de chiffonnière, a été une des joies, un des
+orgueils de ma première enfance, et rien n'a changé dans leur
+organisation depuis cette époque-là. Ils m'ont inspiré de tout temps le
+plus tendre respect; ils sont absolument mêlés pour moi à l'image de ma
+mère et à tout ce que ces mains bienfaisantes, si agiles au travail, ont
+fabriqué de jolies petites choses,--jusqu'à la dernière de ses
+broderies, qui fut un mouchoir pour moi.
+
+Vers mes dix-sept ans, après de terribles revers--à une époque
+tourmentée que ce récit n'embrassera pas, mais dont je puis bien parler
+puisque j'ai déjà tant de fois, dans de précédents chapitres, empiété
+sur l'avenir--il m'a fallu, pendant quelques mois envisager la terreur
+de me séparer de cette maison familiale et de ce qu'elle contenait de si
+précieux; alors, dans les moments où je me mettais à passer en revue,
+avec un recueillement funèbre, tous les souvenirs qui allaient m'être
+arrachés, une de mes cruelles angoisses était de me dire: «Jamais plus
+je ne reverrai l'antichambre où était cette chiffonnière, jamais plus je
+ne pourrai apporter à maman ces chers tiroirs...»
+
+Et sa corbeille à ouvrage, toujours celle d'autrefois, que je l'ai priée
+de ne jamais changer, même malgré un peu d'usure,--et les différents
+petits bibelots qui s'y trouvent, étuis, boîtes pour les aiguilles,
+écrous pour tenir les broderies!--L'idée que je pourrai connaître un
+temps où les mains bien aimées qui touchent journellement ces choses ne
+les toucheront jamais plus, m'est une épouvante horrible contre laquelle
+je ne me sens aucun courage. Tant que je vivrai, évidemment, on
+conservera tout tel quel, dans une tranquillité de reliques; mais après,
+à qui écherra cet héritage qu'on ne comprendra plus; que deviendront
+ces pauvres petits riens que je chéris?
+
+Cette corbeille à ouvrage de maman et ces tiroirs de chiffonnière, c'est
+sans doute ce que j'abandonnerai avec le plus de mélancolie et
+d'inquiétude, quand il faudra m'en aller de ce monde...
+
+Très puéril en vérité, et j'en suis confus;--cependant je crois que je
+pleure presque, en écrivant cela...
+
+
+
+
+LV
+
+
+Avec le tracas toujours croissant des devoirs, depuis bien des mois je
+n'avais plus le temps de lire ma Bible, à peine de faire le matin ma
+prière.
+
+Je continuais d'aller très régulièrement au temple chaque dimanche; du
+reste nous y allions tous ensemble. Je respectais le banc de famille,
+depuis si longtemps connu,--et cette place conservera même toujours pour
+moi quelque chose d'à part, qui lui vient de ma mère.
+
+C'était là cependant, au temple, que ma foi ne cessait de recevoir les
+atteintes les plus redoutables: celles du froid et de l'ennui. En
+général, les commentaires, les raisonnements humains, m'amoindrissaient
+toujours la Bible et l'Évangile, m'enlevaient des parcelles de leur
+grande poésie sombre et douce. Il était déjà très difficile de toucher
+à ces choses, devant un petit esprit comme le mien, sans les abîmer. Le
+culte de chaque soir en famille ramenait seul en moi un vrai
+recueillement religieux parce qu'alors les voix qui lisaient ou qui
+priaient m'étaient chères, et cela changeait tout.
+
+Et puis, de mes contemplations continuelles des choses de la nature, de
+mes méditations devant les fossiles venus des montagnes ou des falaises
+et entassés dans mon musée, naissait déjà, au fin fond de moi-même, un
+vague panthéisme inconscient.
+
+En somme, ma foi, encore très enracinée, très vivante, était couverte à
+présent d'un voile de sommeil, qui la laissait capable de se réveiller à
+certaines heures, mais qui, en temps ordinaire, en annulait presque les
+effets. D'ailleurs, je me sentais troublé pour prier; ma conscience,
+restée timorée, n'était jamais tranquille quand je me mettais à
+genoux,--à cause de mes malheureux devoirs toujours plus ou moins
+escamotés, à cause de mes rébellions contre le Boeuf Apis ou le
+Grand-Singe, que j'étais obligé de cacher, de déguiser quelquefois
+jusqu'à friser le mensonge. J'avais de cuisants remords de tout cela,
+des instants de détresse morale et alors, pour y échapper, je me jetais
+plus qu'autrefois dans des jeux bruyants et des fous rires; à mes heures
+de conscience plus particulièrement troublée, n'osant pas affronter le
+regard de mes parents, c'était avec les bonnes que je me réfugiais, pour
+jouer à la paume, sauter à la corde, faire tapage.
+
+Il y avait bien deux ou trois ans que j'avais cessé de parler de ma
+vocation religieuse et je comprenais à présent combien tout cela était
+fini, impossible; mais je n'avais rien trouvé d'autre pour mettre à la
+place. Et quand des étrangers demandaient à quelle carrière on me
+destinait, mes parents, un peu anxieux de mon avenir, ne savaient que
+répondre; moi encore bien moins...
+
+Cependant mon frère, qui se préoccupait, lui aussi, de cet avenir
+indéchiffrable, émit un jour l'idée--dans une de ses lettres qui pour
+moi sentaient toujours les lointains pays enchantés--que le mieux serait
+de faire de moi un ingénieur, à cause de certaine précision de mon
+esprit, de certaine facilité pour les mathématiques, qui était, du
+reste, une anomalie dans mon ensemble. Et, après qu'on m'eut consulté et
+que j'eus répondu négligemment: «Je veux bien, ça m'est égal,» la choses
+parut décidée.
+
+Cette période pendant laquelle je fus destiné à l'École polytechnique
+dura un peu plus d'un an. Là où ailleurs, qu'est-ce que cela pouvait me
+faire? Quand je regardais les hommes d'un certain âge qui
+m'entouraient, même ceux qui occupaient les positions les plus
+honorables, les plus justement respectées auxquelles je pusse prétendre,
+et que je me disais: il faudra un jour être comme l'un d'eux, vivre
+utilement, posément, _dans un lieu donné, dans une sphère déterminée_,
+et puis vieillir, et ce sera tout... alors une désespérance sans bornes
+me prenait; je n'avais envie de rien de possible ni de raisonnable;
+j'aurais voulu plus que jamais rester un enfant, et la pensée que les
+années fuyaient, qu'il faudrait bientôt, bon gré, mal gré, être un
+homme, demeurait pour moi angoissante.
+
+
+
+
+LVI
+
+
+Deux jours par semaine, pendant les classes d'histoire, j'étais mêlé aux
+élèves des cours de marine, qui portaient des ceintures rouges pour se
+donner des airs de matelots et qui dessinaient sur leurs cahiers des
+ancres ou des navires.
+
+Je ne songeais point à cette carrière-là pour moi-même; à peine deux ou
+trois fois y avais-je arrêté mon esprit, mais plutôt avec inquiétude:
+c'était la seule cependant qui pût m'attirer par tout son côté de
+voyages et d'aventures; mais elle m'effrayait aussi plus qu'aucun autre,
+à cause de ses longs exils que la foi ne m'aiderait plus à supporter
+comme au temps de ma vocation de missionnaire.
+
+S'en aller comme mon frère; quitter pour des années ma mère et tous
+ceux que j'aimais; pendant des années, ne pas voir ma chère petite cour
+reverdir au printemps, ni les roses fleurir sur nos vieux murs, non, je
+ne me sentais pas ce courage.
+
+Surtout, il me semblait établi _a priori_, à cause sans doute de mon
+genre d'éducation, qu'un tel métier, si rude, ne pouvait être pour moi.
+Et je savais très bien d'ailleurs, par quelques mots prononcés en ma
+présence, que si l'idée folle m'en venait jamais, mes parents
+repousseraient cela bien loin, n'y consentiraient à aucun prix.
+
+
+
+
+LVII
+
+
+Très nostalgiques à présent, les impressions que me causait mon musée,
+quand j'y montais les jeudis d'hiver, après avoir fini mes devoirs ou
+mes pensums, et toujours un peu tard; la lumière baissant déjà,
+l'échappée de vue sur les grandes plaines s'embrumant en un gris rosé
+extrêmement triste. Nostalgie de l'été, nostalgie du soleil et du Midi,
+amenée par tous ces papillons du jardin de mon oncle, qui étaient rangés
+là sous des verres, par tous ces fossiles des montagnes, qui avaient été
+ramassés là-bas en compagnie des petits Peyral.
+
+C'était l'avant-goût de ces regrets d'_ailleurs_, qui plus tard, après
+les longs voyages aux pays chauds, devaient me gâter mes retours au
+foyer, mes retours d'hiver.
+
+Oh! il y avait surtout le papillon «citron aurore»! À certains moments,
+j'éprouvais un amer plaisir à le fixer, pour approfondir et chercher à
+comprendre la mélancolie qui me venait de lui. Il était dans une vitrine
+du fond; ses deux nuances si fraîches et si étranges, comme celle d'une
+peinture de Chine, d'une robe de fée, s'avivaient l'une par l'autre,
+formaient un ensemble lumineux quand venait le crépuscule gris et quand
+déjà les autres papillons ses voisins paraissaient ne plus être que de
+vilaines petites chauves-souris noirâtres.
+
+Dès que mes yeux s'arrêtaient sur lui, j'entendais la chanson traînante,
+somnolente, en fausset montagnard: «Ah! ah! la bonne histoire!...» puis
+je revoyais le porche blanchi du domaine de Bories, au milieu d'un
+silence de soleil et d'été. Alors un immense regret me prenait des
+vacances passées; tristement je constatais le recul où elles étaient
+déjà dans les temps accomplis et le lointain où se tenaient encore les
+vacances à venir; puis d'autres sentiments inexpressibles m'arrivaient
+aussi, sortis toujours des mêmes insondables dessous, et complétant un
+bien étrange ensemble.
+
+Ce rapprochement du papillon, de la chanson et de Bories, continua
+longtemps de me causer des tristesses que tout ce que j'ai essayé de
+dire n'explique pas suffisamment; cela dura jusqu'à l'époque où un
+grand vent d'orage passa sur ma vie, emportant la plupart de ces petites
+choses d'enfance.
+
+Quelquefois, en présence du papillon, dans le calme gris des soirs
+d'hiver, j'allais jusqu'à chanter moi-même le petit refrain plaintif de
+la «bonne histoire» en me faisant la voix très flûtée qu'il fallait;
+alors le porche de Bories m'apparaissait plus nettement encore, lumineux
+et désolé, par un midi de septembre; c'était un peu comme l'association
+qui s'est faite plus tard dans ma tête entre les chants en fausset
+plaintif des Arabes et les blancheurs de leurs mosquées, les suaires de
+chaux de leurs portiques...
+
+Il existe encore, ce papillon, dans tout l'éclat de ses deux nuances
+bizarres, momifié sous sa vitre, aussi frais qu'autrefois, et il est
+resté pour moi une sorte de gris-gris auquel je tiens beaucoup. Ces
+petits de Sainte-Hermangarde,--que j'ai perdus de vue depuis des années
+et qui sont maintenant attachés d'ambassade quelque part en
+Orient,--s'ils lisent ceci, seront bien étonnés sans doute d'apprendre
+quel prix les circonstances ont donné à leur cadeau.
+
+
+
+
+LVIII
+
+
+De ces hivers, empoisonnés maintenant par la vie de collège, l'événement
+capital était toujours la fête des étrennes.
+
+Dès la fin de novembre, nous avions coutume, ma soeur, Lucette et moi,
+d'afficher chacun la liste des choses qui nous faisaient envie; dans nos
+deux familles, tout le monde nous préparait des surprises, et le mystère
+qui entourait ces cadeaux était mon grand amusement des derniers jours
+de l'année. Entre parents, grand'mères et tantes, commençaient, pour
+m'intriguer davantage, de continuelles conversations à mots couverts;
+des chuchotements, qu'on faisait mine d'étouffer dès que je
+paraissais...
+
+Entre Lucette et moi, cela devenait même un vrai jeu de devinettes.
+Comme pour les «Mots à double sens», on avait le droit de se poser
+certaines questions déterminées,--par exemple, la très saugrenue que
+voici: «Ça a-t-il des poils de bête?»
+
+Et les réponses étaient dans ce genre:
+
+--Ce que ton père te donne (un nécessaire de toilette en peau) en a eu,
+mais n'en a plus; cependant, à quelques parties de l'intérieur (les
+brosses), on a cru devoir en ajouter de postiches. Ce que ta maman te
+donne (une fourrure avec un manchon) en a quelques-uns encore. Ce que ta
+tante te donne (une lampe) aide à mieux voir ceux qu'ont les bêtes sur
+le dos; mais... attends, oui, je crois bien que ça n'en a pas
+soi-même...
+
+Par les crépuscules de décembre, entre chien et loup, quand on était
+assis sur les petits tabourets bas, devant les feux de bois de chêne, on
+poursuivait la série de ces questions de jour en jour plus palpitantes,
+jusqu'au 31, jusqu'au grand soir des mystères dévoilés...
+
+Ce soir là, les cadeaux des deux familles, enveloppés, ficelés,
+étiquetés, étaient réunis sur des tables, dans une salle dont l'entrée
+nous avait été interdite, à Lucette et à moi, depuis la veille. À huit
+heures, on ouvrait les portes et tout le monde pénétrait en cortège, les
+aïeules les premières, chacun venant chercher son lot dans ce fouillis
+de paquets blancs attachés de faveurs. Pour moi, entrer là était un
+moment de joie telle que, jusqu'à douze ou treize ans, je n'ai jamais pu
+me tenir de faire des sauts de cabri, en manière de salut, avant de
+franchir le seuil.
+
+On faisait ensuite un souper de onze heures, et quand la pendule de la
+salle à manger sonnait minuit, tranquillement, de son même timbre
+impassible, on se séparait, aux premières minutes d'une de ces années
+d'autrefois, enfouies à présent sous la cendre de tant d'autres.
+
+Je me couchais ce soir-là avec toutes mes étrennes dans ma chambre
+auprès de moi, gardant même sur mon lit les préférées. Je m'éveillais
+ensuite de meilleure heure que de coutume pour les revoir; elles
+enchantaient ce matin d'hiver, premier de l'année nouvelle.
+
+Une fois, il y eut dans le nombre un grand livre à images, traitant du
+monde antédiluvien.
+
+Les fossiles avaient commencé de m'initier aux mystères des créations
+détruites.
+
+Je connaissais déjà plusieurs de ces sombres bêtes, qui, aux temps
+géologiques, ébranlaient les forêts primitives de leurs pas lourds;
+depuis longtemps, je m'inquiétais d'elles,--et je les retrouvai là
+toutes, dans leur milieu, sous leur ciel de plomb, parmi leurs hautes
+fougères.
+
+Le monde antédiluvien, qui déjà hantait mon imagination, devint un de
+mes plus habituels sujets de rêve; souvent, en y concentrant toute mon
+attention, j'essayais de me représenter quelque monstrueux paysage
+d'alors, toujours par les mêmes crépuscules sinistres, avec des
+lointains pleins de ténèbres; puis, quand l'image ainsi créée arrivait
+tout à fait au point comme une vision véritable, il s'en dégageait pour
+moi une tristesse sans nom, qui en était comme l'âme exhalée,--et
+aussitôt c'était fini, cela s'évanouissait.
+
+Bientôt aussi un nouveau décor de Peau-d'Âne s'ébaucha, qui représentait
+un site de la période du lias: c'était, dans une demi-obscurité, sous
+d'accablantes nuées, un morne marécage où, parmi des prêles et des
+fougères, remuaient lentement des bêtes disparues.
+
+Du reste, Peau-d'Âne commençait à ne plus être Peau-d'Âne; je renonçais
+peu à peu aux personnages, qui me choquaient maintenant par leurs
+inadmissibles attitudes de poupées; ils dormaient déjà, les pauvres
+petits, relégués dans ces boîtes d'où sans doute on ne les exhumera
+jamais.
+
+Mes nouveaux décors n'avaient plus rien de commun avec la pièce: des
+dessous de forêts vierges, des jardins exotiques, des palais d'Orient
+nacrés et dorés; tous mes rêves enfin, que j'essayais de réaliser là
+avec mes petits moyens d'alors, en attendant mieux, en attendant
+l'improbable mieux de l'avenir...
+
+
+
+
+LIX
+
+
+Cependant, après ce pénible hiver passé sous la coupe du Boeuf Apis et du
+Grand-Singe, le printemps revint encore, très troublant toujours pour
+les écoliers, qui ont des envies de courir, qui ne tiennent plus en
+place, que les premiers jours tièdes mettent hors d'eux-mêmes. Les
+rosiers poussaient partout sur nos vieux murs; ma chère petite cour
+devenait de nouveau bien tentante, au soleil de mars, et je m'y
+attardais longuement à regarder s'éveiller les insectes et voler les
+premiers papillons, les premières mouches. Peau-d'Âne même en était
+négligée.
+
+On ne venait plus me conduire au collège ni m'y chercher; j'avais obtenu
+la suppression de cet usage, qui me rendait ridicule aux yeux de mes
+pareils. Et souvent, pour m'en revenir, je faisais un léger détour par
+les remparts tranquilles, d'où l'on voyait les villages et un peu des
+lointains de la campagne.
+
+Je travaillais avec moins de zèle que jamais, ce printemps-là; le beau
+temps qu'il faisait dehors me mettait la tête à l'envers.
+
+Et une des parties où j'étais le plus nul était assurément la narration
+française; je rendais généralement le simple «canevas» sans avoir trouvé
+la moindre «broderie» pour l'orner. Dans la classe, il y en avait un qui
+était l'aigle du genre et dont on lisait toujours à haute voix les
+élucubrations. Oh! tout ce qu'il glissait là dedans de jolies choses!
+(Il est devenu, dans un village de manufactures, le plus prosaïque des
+petits huissiers.) Un jour que le sujet proposé était: «Un naufrage», il
+avait trouvé des accents d'un lyrisme!... et j'avais donné, moi, une
+feuille blanche avec le titre et ma signature. Non, je ne pouvais pas me
+décider à développer les sujets du Grand-Singe: une espèce de pudeur
+instinctive m'empêchait d'écrire les banalités courantes, et quant à
+mettre des choses de mon cru, l'idée qu'elles seraient lues, épluchées
+par ce croque-mitaine, m'arrêtait net.
+
+Cependant j'aimais déjà écrire, mais pour moi tout seul par exemple, et
+en m'entourant d'un mystère inviolable. Pas dans le bureau de ma
+chambre, que souillaient mes livres et mes cahiers de collège, mais dans
+le très petit bureau ancien qui faisait partie du mobilier de mon musée,
+existait déjà quelque chose de bizarre qui représentait mon journal
+intime, première manière. Cela avait des aspects de grimoire de fée ou
+de manuscrit d'Assyrie; une bande de papier sans fin s'enroulait sur un
+roseau; en tête, deux espèces de sphinx d'Égypte, à l'encre rouge, une
+étoile cabalistique,--et puis cela commençait, tout en longueur comme le
+papier, et écrit en une cryptographie de mon invention. Un an plus tard
+seulement, à cause des lenteurs que ces caractères entraînaient, cela
+devint un cahier d'écriture ordinaire; mais je continuai de le tenir
+caché, enfermé sous clef comme une oeuvre criminelle. J'y inscrivais,
+moins les événements de ma petite existence tranquille, que mes
+impressions incohérentes, mes tristesses des soirs, mes regrets des étés
+passés et mes rêves de lointains pays... J'avais déjà ce besoin de
+noter, de fixer des images fugitives, de lutter contre la fragilité des
+choses et de moi même, qui m'a fait poursuivre ainsi ce journal jusqu'à
+ces dernières années... Mais, en ce temps-là, l'idée que quelqu'un
+pourrait un jour y jeter les yeux m'était insupportable; à tel point
+que, si je partais pour quelque petit voyage dans l'île ou ailleurs,
+j'avais soin de le cacheter et d'écrire solennellement sur l'enveloppe:
+«C'est ma dernière volonté que l'on brûle ce cahier sans le lire.»
+
+Mon Dieu, j'ai bien changé depuis cette époque. Mais ce serait beaucoup
+sortir du cadre de ce récit d'enfance, que de conter par quels hasards
+et par quels revirements dans ma manière, j'en suis venu à chanter mon
+mal et à le crier aux passants quelconques, pour appeler à moi la
+sympathie des inconnus les plus lointains;--et appeler avec plus
+d'angoisse à mesure que je pressens davantage la finale poussière... Et,
+qui sait? en avançant dans la vie, j'en viendrai peut-être à écrire
+d'encore plus intimes choses qu'à présent on ne m'arracherait pas,--et
+cela pour essayer de prolonger, au delà de ma propre durée, tout ce que
+j'ai été, tout ce que j'ai pleuré, tout ce que j'ai aimé...
+
+
+
+
+LX
+
+
+Ce même printemps-là, il y eut un retour du père de la petite Jeanne qui
+me frappa beaucoup. Depuis quelques jours, sa maison était sens dessus
+dessous, dans les préparatifs et la joie de cette arrivée prochaine. Et,
+la frégate qu'il commandait étant rentrée dans le port un peu plus tôt
+qu'on n'avait supposé, je le vis de ma fenêtre un beau soir, qui
+revenait chez lui, seul, se hâtant dans la rue pour surprendre son
+monde... Il arrivait de je ne sais quelle colonie éloignée après deux ou
+trois ans d'absence, et il me parut qu'il n'avait pas changé d'aspect...
+On rentrait donc au foyer tout de même! Elles finissaient donc, ces
+années d'exil, qui aujourd'hui du reste me faisaient déjà l'effet d'être
+moins longues qu'autrefois!... Mon frère lui aussi, à l'automne
+prochain, allait nous revenir; ce serait bientôt comme s'il ne nous
+avait jamais quittés.
+
+Et quelle joie, sans doute, que ces retours! Et quel prestige
+environnait ceux qui arrivaient de si loin!
+
+Le lendemain, chez Jeanne, dans sa cour, je regardais déballer d'énormes
+caisses en bois des pays étrangers; quelques-unes étaient recouvertes de
+toiles goudronnées, débris de voiles sans doute, qui sentaient la bonne
+odeur des navires et de la mer; deux matelots à large col bleu
+s'empressaient à déclouer, à découdre; et ils retiraient de là dedans
+des objets d'apparence inconnue qui avaient des senteurs de «colonies»;
+des nattes, des gargoulettes, des potiches; même des cocos et d'autres
+fruits de là-bas...
+
+Le vieux grand-père de Jeanne, ancien marin lui aussi, était à côté de
+moi, surveillant du coin de l'oeil ce déballage, et tout à coup, d'entre
+des planches que l'on séparait à coups de masse, nous vîmes s'échapper
+de vilaines petites bêtes brunes, empressées, sur lesquelles les deux
+matelots sautèrent à pieds joints pour les tuer:
+
+--Des cancrelats, n'est-ce pas, commandant? demandai-je au grand-père.
+
+--Comment! Tu connais ça, toi, petit terrien? me répondit-il en riant.
+
+À vrai dire, je n'en avais jamais vu; mais des oncles à moi, qui avaient
+habité dans leur compagnie, m'en avaient beaucoup parlé. Et j'étais ravi
+de faire une première connaissance avec ces bêtes, qui sont spéciales
+aux pays chauds et aux navires...
+
+
+
+
+LXI
+
+
+Le printemps! Le printemps!
+
+Sur les murs de ma cour, les rosiers blancs étaient fleuris, les jasmins
+étaient fleuris, les chèvrefeuilles retombaient en longues guirlandes,
+délicieusement odorantes.
+
+Je recommençais à vivre là du matin au soir, dans l'intimité des plantes
+et des vieilles pierres, écoutant le jet d'eau bruire à l'ombre du grand
+prunier, examinant les graminées et les mousses des bois égarées sur les
+bords de mon bassin, et, du côté ardent, où donnait tout le jour le
+soleil, comptant les boutons des cactus.
+
+Les départs du mercredi soir pour la Limoise étaient aussi
+recommencés,--et j'en rêvais, cela va sans dire, d'une semaine à
+l'autre, au grand détriment des leçons et des devoirs.
+
+
+
+
+LXII
+
+
+Je crois que le printemps de cette année-là fut vraiment le plus
+radieux, le plus grisant des printemps de mon enfance, par contraste
+sans doute avec le si pénible hiver pendant lequel avait tout le temps
+sévi le Grand-Singe.
+
+Oh! la fin de mai, les hauts foins, puis les fauchages de juin! Dans
+quelle lumière d'or je revois tout cela!
+
+Les promenades du soir, avec mon père et ma soeur, se continuaient comme
+dans mes premières années; ils venaient maintenant m'attendre à la
+sortie du collège, à quatre heures et demie et nous partions directement
+pour les champs. Notre prédilection, ce printemps-là, se maintint pour
+certaines prairies pleines d'amourettes roses; et au retour je
+rapportais toujours des gerbes de ces fleurs.
+
+Dans cette même région, venait d'éclore une peuplade éphémère de toutes
+petites phalènes noires et roses (du même rose que les amourettes) qui
+dormaient posées partout sur les longues tiges des herbes, et qui
+s'envolaient comme un effeuillement de pétales de fleurs, dès qu'on
+agitait ces foins. C'est à travers d'exquises limpidités d'atmosphère de
+juin, que me réapparaît tout cela... Pendant la classe de l'après-midi,
+l'idée de ces grandes prairies qui m'attendaient, me troublait encore
+plus que l'air tiède et les senteurs printanières entrant à pleines
+fenêtres.
+
+Mais j'ai surtout gardé le souvenir d'un soir où ma mère nous avait
+promis, par exception, d'être de la promenade, pour voir, elle aussi,
+ces champs d'amourettes. Cette fois-là, plus distrait que de coutume,
+j'avais été menacé de retenue par le Grand-Singe, et tout le temps de la
+classe je m'étais cru puni. Cette retenue du soir, qui nous gardait une
+heure de plus par ces beaux temps de juin, était toujours un cruel
+supplice. Mais surtout j'avais le coeur serré en songeant que maman
+viendrait précisément là m'attendre,--et que les printemps étaient
+courts, qu'on allait bientôt faucher les foins, que peut-être une autre
+soirée aussi radieuse ne se retrouverait plus de l'année...
+
+Aussitôt la classe finie, j'allai anxieusement consulter la liste
+fatale, entre les mains du maître d'études: je n'y étais pas! Le
+Grand-Singe-Noir m'avait oublié, ou fait grâce!
+
+Oh! ma joie alors de sortir en courant de ce collège, d'apercevoir maman
+qui avait tenu sa promesse, et qui m'attendait là, souriante, avec mon
+père et ma soeur... L'air qu'on respirait dehors était plus exquis que
+jamais, d'une tiédeur embaumée, et la lumière avait un resplendissement
+de pays chaud.--Quand je repense à ce moment-là, à ces prés
+d'amourettes, à ces phalènes roses, il se mêle à mon regret une espèce
+d'anxiété indéfinissable, comme du reste chaque fois que je me retrouve
+en présence de choses qui m'ont frappé et charmé par des dessous
+mystérieux, avec une intensité que je ne m'explique pas.
+
+
+
+
+LXIII
+
+
+J'ai déjà dit que j'avais toujours été beaucoup plus enfant que mon âge.
+Si on pouvait mettre en présence le personnage que j'étais alors et
+quelques-uns, de ces petits Parisiens de douze ou treize ans élevés par
+les méthodes les plus perfectionnées et les plus modernes, qui déjà
+déclament, pérorent, ont des idées en politique, me glacent par leurs
+conversations, comme ce serait drôle et avec quel dédain ils me
+traiteraient!
+
+Je m'étonne moi-même de la dose d'enfantillage que je conservais pour
+certaines choses, car, en fait d'art et de rêve, malgré le manque de
+procédé, le manque d'acquis, j'allais bien plus loin et plus haut qu'à
+présent, c'est incontestable; et, si ce grimoire enroulé sur un roseau,
+dont je parlais tout à l'heure, existait encore, il vaudrait vingt fois
+ces notes pâles, sur lesquelles il me semble déjà qu'on a secoué de la
+cendre.
+
+
+
+
+LXIV
+
+
+Ma chambre, où je ne m'installais plus jamais pour travailler, où je
+n'entrais plus guère que le soir pour dormir, redevint pendant ce beau
+mois de juin mon lieu de délices, après le dîner, par les longs
+crépuscules tièdes et charmants. C'est que j'avais inventé un jeu, un
+perfectionnement du rat en guenilles que les gamins vulgaires font
+courir au bout d'une ficelle, le soir, dans les jambes des passants. Et
+cela m'amusait, mais d'une façon inouïe, sans lassitude possible. Cela
+m'amuserait encore autant, si j'osais, et je souhaite que mon invention
+soit imitée par tous les petits auxquels on aura l'imprudence de laisser
+lire ce chapitre.
+
+Voici: de l'autre côté de la rue, juste en face de ma fenêtre et au
+premier étage aussi, demeurait une bonne vieille fille appelée
+mademoiselle Victoire (avec de grands bonnets à ruche du temps passé et
+des lunettes rondes). J'avais obtenu d'elle l'autorisation de fixer à
+l'arrêtoir de son contrevent une ficelle qui traversait la rue, et
+venait chez moi s'enrouler en pelote sur un bâton.
+
+Le soir, dès que le jour baissait, un oiseau de ma fabrication--espèce
+de corbeau saugrenu charpenté en fil de fer avec des ailes de soie
+noire--sortait sournoisement d'entre mes persiennes, aussitôt refermées,
+et descendait, d'une allure drôle, se poser au milieu de la rue sur les
+pavés. Un anneau auquel il était suspendu, pouvait courir librement le
+long de la ficelle, devenue invisible au crépuscule, et, tout le temps,
+je le faisais sautiller, sautiller par terre, dans une agitation
+comique.
+
+Et quand les passants se baissaient pour regarder quelle était cette
+invraisemblable bête qui se trémoussait tant,--crac! je tirais bien fort
+le bout gardé dans ma main: l'oiseau alors remontait très haut en l'air,
+après leur avoir sauté au nez.
+
+Oh! derrière mes persiennes, me suis je amusé, ces beaux soirs-là; ai-je
+ri, tout seul, des cris, des effarements, des réflexions, des
+conjectures. Ce qui m'étonne, c'est qu'après le premier moment de
+frayeur, les gens prenaient le parti de rire autant que moi; il est
+vrai, la plupart étaient des voisins, qui devinaient de qui cette
+mystification devait leur venir,--et j'étais aimé dans mon quartier en
+ce temps-là. Ou bien c'étaient des matelots, passants de bonne
+composition, qui se montrent en général indulgents aux enfantillages--et
+pour cause.
+
+Mais ce qui restera pour moi incompréhensible, c'est que, dans ma
+famille, où on péchait plutôt par excès de réserve, on ait pu fermer les
+yeux là-dessus, tolérer même tacitement ce jeu pendant tout un
+printemps; je ne me suis jamais expliqué ce manque de correction, et les
+années, au lieu de m'éclaircir ce mystère, n'ont fait que me le rendre
+plus surprenant encore.
+
+Cet oiseau noir est naturellement devenu une de mes nombreuses reliques:
+de loin en loin, tous les deux ou trois ans, je le regarde: un peu mité,
+mais me rappelant toujours les belles soirées des mois de juin disparus,
+les griseries délicieuses des anciens printemps.
+
+
+
+
+LXV
+
+
+Les jeudis de Limoise, à la rage du soleil, quand tout dormait accablé
+dans la campagne silencieuse, j'avais pris l'habitude de grimper sur le
+vieux mur d'enceinte, au fond du jardin, et d'y rester longtemps, à
+califourchon, immobile à la même place, les touffes de lierre me montant
+jusqu'aux épaules, toutes les mouches et toutes les sauterelles
+bruissant autour de moi. Comme du haut d'un observatoire, je contemplais
+la campagne chaude et morne, les bruyères, les bois, et les légers
+voiles blancs du mirage, que l'extrême chaleur agitait sans cesse d'un
+petit mouvement tremblant de surface de lac. Ces horizons de la Limoise
+conservaient encore pour moi, l'espèce de mystère d'inconnu que je leur
+avais prêté pendant les premiers étés de ma vie. La région un peu
+solitaire qu'on voyait du haut de ce mur, je me la représentais comme
+devant se continuer indéfiniment ainsi, par des landes et des bois, en
+vrai site de contrée primitive; j'avais beau très bien savoir, à
+présent, qu'au delà se trouvaient, comme ailleurs, des routes, des
+cultures et des villes, je réussissais à garder l'illusion de la
+sauvagerie de ces lointains.
+
+Du reste, pour mieux me tromper moi-même, j'avais soin de cacher, avec
+mes doigts repliés en longue-vue, tout ce qui pouvait me gâter cet
+ensemble désert: une vieille ferme là-bas, avec un coin de vigne
+labourée et un bout de chemin. Et là, tout seul, distrait par rien dans
+ce silence plein de bourdonnements d'insectes, dirigeant toujours le
+creux de ma main vers les parties les plus agrestes d'alentour,
+j'arrivais très bien à me donner des impressions de pays exotiques et
+sauvages.
+
+Des impressions de Brésil surtout. Je ne sais pas pourquoi c'était
+plutôt le Brésil, que le bois voisin me représentait, dans ces moments
+de contemplations.
+
+Et il me faut dire en passant comment est ce bois, le premier de tous
+les bois de la terre que j'aie connu et celui que j'ai le plus aimé: de
+très vieux chênes verts, arbres aux feuilles persistantes et d'une
+couleur sombre, formant un peu colonnade de temple avec leurs troncs
+élancés; et là-dessous, aucune broussaille, mais un sol à part,
+constamment sec, recouvert toute l'année de la même petite herbe
+exquise, courte et très fine comme un duvet; çà et là seulement quelques
+bruyères, quelques filipendules, quelques rares fleurettes d'ombre.
+
+
+
+
+LXVI
+
+
+...En classe, on expliquait l'Iliade,--que j'aurais sans doute aimée,
+mais qu'on m'avait rendue odieuse avec les analyses, les pensums, les
+récitations de perroquet;--et tout à coup je m'arrêtai plein
+d'admiration devant le vers fameux:
+
+Bè d'akeôn thina _polufloisboio thalassés_.
+
+qui finit comme le bruit d'une lame de marée montante étalant sa nappe
+d'écume sur les galets d'une plage.
+
+--Remarquez, dit le Grand-Singe, remarquez l'harmonie initiative.
+
+--Oh! oui, va, j'avais remarqué. Pas besoin de me mettre les points sur
+les _i_ pour de telles choses.
+
+Une de mes grandes admirations, moins justifiée peut-être, fut ensuite
+pour ces vers de Virgile:
+
+ Hino adeo media est nobis via; namque sepulcrum
+ Incipit apparere Bianoris:...
+
+Depuis le commencement de l'églogue, du reste, je suivais avec intérêt
+les deux bergers cheminant dans la campagne antique. Et je me la
+représentais si bien, cette campagne romaine d'il y a deux mille ans:
+chaude, un peu aride, avec des broussailles de phyllireas et de chênes
+verts, comme ces régions pierreuses de la Limoise, auxquelles
+précisément je trouvais un charme pastoral, un charme d'autrefois.
+
+Ils cheminaient, les deux bergers, et maintenant ils s'apercevaient que
+la moitié de leur route était faite, «parce que le tombeau de Bianor
+leur apparaissait là-bas...» Oh! comme je le vis surgir, ce tombeau de
+Bianor! Ses vieilles pierres marquaient une tache blanche sur les
+chemins roux couverts de petites plantes un peu brûlées, serpolets ou
+marjolaines, avec çà et là des arbustes maigres au feuillage sombre...
+Et la sonorité de ce mot _Bianoris_ finissant la phrase, évoqua pour
+moi, tout à coup, avec une extraordinaire magie, l'impression des
+musiques que les insectes devaient faire autour des deux voyageurs, dans
+le silence d'un midi très chaud éclairé par un soleil plus jeune, dans
+la sereine tranquillité d'un mois de juin antique. Je n'étais plus en
+classe; j'étais dans cette campagne, en la société de ces bergers,
+marchant sur des fleurettes un peu brûlées, sur des herbes un peu
+roussies, par une journée d'été très lumineuse,--mais cependant atténuée
+et vue dans un certain vague, comme regardée avec une lunette d'approche
+au fond des âges passés...
+
+Qui sait! si le Grand-Singe avait deviné ce qui me causait ce moment de
+distraction, cela eût peut-être amené un rapprochement entre nous.
+
+
+
+
+LXVII
+
+
+Un certain jeudi soir, à la Limoise, tandis qu'arrivait l'heure
+inexorable de s'en aller, j'étais monté seul dans la grande chambre
+ancienne du premier étage où j'habitais. D'abord, je m'étais accoudé à
+la fenêtre ouverte, pour regarder le soleil rouge de juillet s'abaisser
+au bout des champs pierreux et des landes à fougères, dans la direction
+de la mer, invisible et pourtant voisine. Toujours mélancoliques, ces
+couchers de soleil, sur la fin de mes jeudis...
+
+Puis, à la dernière minute avant le départ, une idée, que je n'avais
+jamais eue, me vint de fureter dans cette vieille bibliothèque Louis XV
+qui était près de mon lit. Là, parmi les livres aux reliures d'un autre
+siècle, où les vers, jamais dérangés, perçaient lentement des galeries,
+je trouvai un cahier en gros papier rude d'autrefois, et je l'ouvris
+distraitement... J'appris alors, avec un tressaillement d'émotion, que
+de _midi à quatre heures du soir, le 20 juin 1813, par 110 degrés de
+longitude et 15 degrés de latitude australe_ (entre les tropiques par
+conséquent et dans les parages du Grand Océan), il faisait _beau temps,
+telle mer, jolie brise de sud-est_, qu'il y avait au ciel plusieurs de
+ces petits nuages blancs nommés «queues de chat» et que, le long du
+navire, des dorades passaient...
+
+Morts sans doute depuis longtemps, ceux qui avaient noté ces formes
+fugitives de nuages et qui avaient regardé passer ces dorades... Ce
+cahier, je le compris, était un de ces registres appelés «journaux de
+bord», que les marins tiennent chaque jour; je ne m'en étonnai même pas
+comme d'une chose nouvelle, bien que n'en ayant encore jamais eu entre
+les mains. Mais c'était étrange et inattendu pour moi, de pénétrer ainsi
+tout à coup dans l'intimité de ces aspects du ciel et de la mer, au
+milieu du Grand Océan, et à une date si précise d'une année déjà si
+lointaine... Oh! voir cette mer «belle» et tranquille, ces «queues de
+chat» jetées sur l'immensité profonde de ce ciel bleu, et ces dorades
+rapides traversant les solitudes australes!...
+
+Dans cette vie des marins, dans leur métier qui m'effrayait et qui
+m'était défendu, que de choses devaient être charmantes! Je ne l'avais
+jamais si bien senti que ce soir.
+
+Le souvenir inoubliable de cette petite lecture furtive a été cause que,
+pendant mes quarts à la mer, chaque fois qu'un timonier m'a signalé un
+passage de dorades, j'ai toujours tourné les yeux pour les regarder; et
+toujours j'ai trouvé une espèce de charme à noter ensuite l'incident sur
+le journal du bord,--si peu différent de celui que ces marins de juin
+1813 avaient tenu avant moi.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+
+Aux vacances qui suivirent, le départ pour le Midi et pour les montagnes
+m'enchanta plus que la première fois.
+
+Comme l'année précédente, nous nous mîmes en route, ma soeur et moi, au
+commencement d'août; ce n'était plus une course à l'aventure, il est
+vrai; mais le plaisir de revenir là et d'y retrouver tout ce qui m'avait
+tant charmé, dépassait encore l'amusement de s'en aller à l'inconnu.
+
+Entre le point où s'arrêtait le chemin de fer et le village où nos
+cousins demeuraient, pendant le long trajet en voiture, notre petit
+cocher de louage prit des traverses risquées, ne se reconnut plus et
+nous égara, dans les recoins du reste les plus délicieux. Il faisait un
+temps rare, splendide. Et avec quelle joie je saluai les premières
+paysannes portant sur la tête les grands vases de cuivre, les premiers
+paysans bruns parlant patois, le commencement des terrains couleur de
+sanguine et des genévriers de montagne...
+
+Vers le milieu du jour, pendant une halte pour faire reposer nos chevaux
+au creux d'une vallée d'ombre, dans un village perdu appelé Veyrac, nous
+nous assîmes au pied d'un châtaignier,--et là nous fûmes attaqués par
+les canards de l'endroit, les plus hardis, les plus mal élevés du monde,
+s'attroupant autour de nous avec des cris de la plus haute inconvenance.
+Au départ donc, quand nous fûmes remontés dans notre voiture, ces bêtes
+s'acharnant toujours à nous poursuivre, ma soeur se retourna vers eux et,
+avec la dignité du voyageur antique outragé par une population
+inhospitalière, s'écria: «Canards de Veyrac, soyez maudits!»--Même après
+tant d'années, je ne puis penser de sang-froid à mon fou rire d'alors.
+Surtout je ne puis me rappeler cette journée sans regretter ce
+resplendissement de soleil et de ciel bleu, comme à présent je ne sais
+plus en voir...
+
+À l'arrivée, nous étions attendus sur la route, au pont de la rivière,
+par nos cousins et par les petits Peyral qui agitaient leurs mouchoirs.
+
+Je retrouvai avec bonheur ma petite bande au complet. Nous avions un peu
+grandi les uns et les autres, nous étions plus hauts de quelques
+centimètres; mais nous vîmes tout de suite qu'à part cela nous n'avions
+pas changé, que nous étions aussi enfants, et disposés aux mêmes jeux.
+
+Il y eut un orage effroyable à la tombée de la nuit. Et, pendant qu'il
+tonnait à tout briser, comme si on eût tiré des salves d'artillerie sur
+le toit de la maison de mon oncle; pendant que toutes les vieilles
+gargouilles du village vomissaient de l'eau tourmentée et que des
+torrents couraient sur les pavés en galets noirs des rues, nous nous
+étions réfugiés, les petits Peyral et moi, dans la cuisine, pour y faire
+tapage plus à notre aise et y danser des rondes.
+
+Très grande, cette cuisine; garnie suivant la mode ancienne d'un arsenal
+d'ustensiles en cuivre rouge, séries de poêles et de chaudrons,
+accrochés aux murailles par ordre de grandeur, et brillant comme des
+pièces d'armure. Il faisait presque noir; on commençait à sentir la
+bonne odeur de l'orage, de la terre mouillée, de la pluie d'été; et par
+les épaisses fenêtres Louis XIII, grillées de fer, entraient de minute
+en minute les grandes lueurs vertes aveuglantes qui nous obligeaient,
+malgré nous, de cligner des yeux. Nous tournions, nous tournions comme
+des fous, en chantant à quatre voix: «L'astre des nuits dans son
+paisible éclat...» une chanson sentimentale qui n'a jamais été faite
+pour danser, mais que nous scandions drôlement par moquerie, pour
+l'accommoder en air de ronde. Cela dura je ne sais combien de temps,
+cette sarabande de joie, l'orage nous portant sur les nerfs, l'excès de
+bruit et de vitesse tournante nous grisant comme de petits derviches;
+c'était la fête de mon retour célébrée; c'était une manière d'inaugurer
+dignement les vacances, de narguer le Grand-Singe, d'ouvrir la série des
+expéditions et enfantillages de toutes sortes qui allaient recommencer
+demain pis que jamais.
+
+
+
+
+LXIX
+
+
+Le lendemain, je m'éveillai au petit jour, entendant un bruit cadencé
+dont mon oreille s'était déshabituée: le tisserand voisin, commençant
+déjà, dès l'aube, le va-et-vient de ses métiers centenaires!... Alors,
+la première minute d'indécision une fois passée, je me rappelai avec une
+joie débordante que je venais d'arriver chez l'oncle du Midi; que
+c'était le matin du premier jour; que j'avais en perspective tout un été
+de grand air et de libre fantaisie: août et tout septembre, deux de ces
+mois, qui me passent à présent comme des jours, mais qui me semblaient
+alors avoir de très respectables durées... Avec ivresse, au sortir d'un
+bon sommeil, je repris conscience de moi-même et des réalités de ma vie;
+j'avais «de la joie à mon réveil»...
+
+De je ne sais plus quelle histoire, lue l'hiver précédent, sur les
+Indiens des Grands-Lacs, j'avais retenu ceci, qui m'avait beaucoup
+frappé: un vieux chef Peau-Rouge, dont la fille se languissait d'amour
+pour un Visage-Pâle, avait fini par consentir à la donner à cet
+étranger, afin qu'elle eût encore _de la joie à ses réveils_.
+
+De la joie à ses réveils!... En effet j'avais remarqué depuis bien
+longtemps que le moment du réveil est toujours celui où l'on a plus
+nettement l'impression de ce qui est gai ou triste dans la vie, et où
+l'on trouve plus particulièrement pénible d'être sans joie; mes premiers
+petits chagrins, mes premiers petits remords, mes anxiétés de l'avenir,
+c'était à ce moment toujours qu'ils revenaient plus cruels,--pour
+s'évanouir très vite, il est vrai, en ce temps-là.
+
+Plus tard, ils devaient bien s'assombrir, mes réveils! Et ils sont
+devenus aujourd'hui l'instant de lucidité effroyable où je vois pour
+ainsi dire les dessous de la vie dégagés de tous ces mirages encore
+amusants qui, dans le jour, reviennent me les cacher; l'instant où
+m'apparaissent le mieux la rapidité des années, l'émiettement de tout ce
+à quoi j'essaie de raccrocher mes mains, et le néant final, le grand
+trou béant de la mort, là tout près, que rien ne déguise plus.
+
+Ce matin-là donc, j'eus de la joie à mon réveil, et je me levai de bonne
+heure, ne pouvant tenir en paix dans mon lit, empressé d'aller courir,
+me demandant même par où j'allais commencer ma tournée d'arrivée.
+
+Tous les recoins du village à revoir, et les remparts gothiques, et la
+délicieuse rivière. Et le jardin de mon oncle où, depuis l'an passé, les
+plus improbables papillons avaient pu élire domicile. Et des visites à
+faire, dans de vieilles maisons curieuses, à toutes les bonnes femmes du
+voisinage--qui l'été dernier m'avaient comblé, comme par redevance, des
+plus délicieux raisins de leurs vignes;--une certaine madame Jeanne
+surtout, vieille paysanne riche, qui s'était prise d'adoration pour moi,
+qui faisait toutes mes volontés, et qui, chaque fois qu'elle passait,
+revenant du lavoir comme Nausicaa, roulait d'impayables regards en
+coulisse du côté de la maison de mon oncle, à mon intention... Et les
+vignes et les bois d'alentour, et tous les sentiers de montagnes, et
+Castelnau là-bas, dressant ses tours crénelées sur son piédestal de
+châtaigniers et de chênes, m'appelant dans ses ruines!... Où courir
+d'abord, et comment se lasser d'un tel pays!
+
+La mer, où du reste on ne me conduisait presque plus, en était même
+pour le moment complètement oubliée.
+
+Après ces deux mois charmants, la pénible rentrée des classes, à
+laquelle je ne pouvais m'empêcher de songer, devait avoir pour grande
+diversion le retour de mon frère. Ses quatre ans n'étaient pas tout à
+fait révolus, mais nous savions qu'il venait déjà de quitter l'«île
+mystérieuse» pour nous revenir, et nous l'attendions en octobre. Pour
+moi, ce serait presque une connaissance entièrement à faire; je
+m'inquiétais de savoir s'il m'aimerait en me revoyant, s'il me
+trouverait à son goût, si mille petites choses de moi,--comme par
+exemple ma manière de jouer Beethoven,--lui plairaient.
+
+Je pensais constamment à son arrivée prochaine; je m'en réjouissais
+tellement et j'en attendais un tel changement dans ma vie, que j'en
+oubliais complètement ma frayeur habituelle de l'automne.
+
+Mais je me proposais aussi de le consulter sur mille questions
+troublantes, de lui confier toutes mes angoisses d'avenir; et je savais
+du reste que l'on comptait sur ses avis pour prendre un parti définitif
+à mon sujet, pour me diriger vers les sciences et décider de ma
+carrière: là était le point noir de son retour.
+
+En attendant cet arrêt redoutable, j'allais au moins m'amuser et
+m'étourdir le plus possible sans souci de rien, m'en donner librement et
+plus que jamais, pendant ces vacances que je considérais comme les
+dernières de ma vie de petit enfant.
+
+
+
+
+LXX
+
+
+Après le dîner de midi, il était d'usage chez mon oncle de se tenir
+pendant une heure ou deux à l'entrée de la maison, dans le vestibule
+dallé de pierres et orné d'une grande fontaine guillochée, en cuivre
+rouge: c'était le lieu le plus frais, au moment de la lourde chaleur du
+jour. On y maintenait l'obscurité en fermant tout, et deux ou trois
+petites raies de soleil, où dansaient des mouches, filtraient seulement
+à travers les joints de la grosse porte Louis XIII. Dans le village
+silencieux, où personne ne passait, on n'entendait toujours que le même
+éternel jacassement de poules, toutes les autres bêtes semblant s'être
+endormies.
+
+Moi, je n'y restais point, dans ce vestibule frais. L'accablant soleil
+du dehors m'attirait, et à peine d'ailleurs était-on installé là, en
+cercle, qu'on entendait «Pan! pan!» à la porte de la rue: les petits
+Peyral, qui venaient me chercher, et qui secouaient tous trois le vieux
+frappoir de fer, chauffé à brûler les doigts.
+
+Alors, chapeaux baissés, nous partions chaque jour pour quelque
+entreprise nouvelle, avec des marteaux, des bâtons, des papillonnettes.
+D'abord, les petites rues gothiques pavées de cailloux; puis les
+premiers sentiers alentour du village, toujours couverts d'un matelas de
+balle de blé, où on enfonçait jusqu'aux chevilles et qui entrait dans
+les souliers; puis enfin la campagne, les vignes, les chemins qui
+grimpaient vers les bois; ou bien encore la rivière, guéable pour nous,
+avec ses îlots pleins de fleurs.
+
+Comme revanche de mon calfeutrage et de ma vie trop immobile, trop
+correcte de toute l'année, c'était assez complet; mais il y manquait
+toujours la compagnie d'autres garçons de mon âge, les froissements,--et
+puis cela ne durait que deux mois.
+
+
+
+
+LXXI
+
+
+Un jour, l'idée me vint même, par saugrenuité, par bravade, par je ne
+sais quoi, de faire une chose extrêmement malpropre. Et, après avoir
+cherché toute une matinée ce que ce pourrait bien être, je trouvai.
+
+On sait les nuées de mouches qu'il y a, les étés, dans le Midi,
+souillant tout, en vrai fléau. Au milieu de la cuisine de la maison de
+mon oncle, je connaissais un piège qui leur était tendu, une sorte de
+gargoulette traîtresse, d'une forme spéciale, au fond de laquelle toutes
+venaient infailliblement trouver la mort dans de l'eau de savon. Or, ce
+jour-là, j'avisai au fond de ce vase une horrible masse noirâtre, qui
+représentait des milliers de mouches, toute la noyade des deux ou trois
+jours précédents, et je songeai qu'on pourrait en composer un plat, une
+crêpe par exemple, ou bien une omelette.
+
+Vite, vite, et avec un dégoût qui allait jusqu'à la nausée, je versai
+dans une assiette la pâte noire, et l'emportai clandestinement chez la
+vieille madame Jeanne, mon amoureuse, la seule au monde qui fut capable
+de tout pour moi.
+
+--Une omelette aux mouches! oh! mais, comment donc! Quoi de plus simple!
+dit-elle. Tout de suite du feu, une poêle, des oeufs,--et la chose
+immonde, préalablement bien battue, fut mise à cuire dans sa haute
+cheminée moyen âge, tandis que je regardais, épouvanté et consterné de
+moi-même.
+
+Puis les trois petits Peyral survinrent, qui me réconfortèrent en
+s'extasiant de mon idée comme toujours, et, quand le mets fut à point,
+servi chaud dans un plat, nous allâmes le montrer en triomphe à nos
+familles, marchant tous les quatre en cortège, par rang de taille, et
+chantant «L'astre des nuits» à grosse voix rauque, comme pour porter le
+diable en terre.
+
+
+
+
+LXXII
+
+
+Les fins d'étés surtout étaient délicieuses là-bas, quand les plaines
+devenaient toutes violettes de crocus, au pied des bois déjà jaunis.
+Alors commençaient les vendanges, qui duraient bien quinze jours et qui
+nous enchantaient. Dans des recoins de bois ou de prairies, avoisinant
+ces vignes des petits Peyral où nous passions alors toutes nos journées,
+nous faisions des dînettes de bonbons et de fruits, après avoir dressé
+sur l'herbe les couverts les plus élégants, que nous entourions à
+l'antique de guirlandes de fleurs et dont les assiettes étaient
+composées de pampres jaunes ou de pampres rouges. Des vendangeurs
+venaient là nous apporter des grappes exquises, choisies entre mille,
+et, la chaleur aidant, nous étions vraiment un peu gris quelquefois,
+non pas même de vin doux, car nous n'en buvions pas, mais de raisins
+seulement, comme se grisent, au soleil sur les treilles, les guêpes et
+les mouches.
+
+ * * *
+
+Un matin de la fin de septembre, par un temps pluvieux et déjà frais qui
+sentait mélancoliquement l'automne, j'étais entré dans la cuisine,
+attiré par un feu de branches qui flambait gaiement dans la haute
+cheminée ancienne.
+
+Et puis là, désoeuvré, contrarié de cette pluie, j'imaginai pour me
+distraire de faire fondre une assiette d'étain et de la précipiter,
+toute liquide et brûlante, dans un seau d'eau.
+
+Il en résulta une sorte de bloc tourmenté, qui était d'une belle couleur
+d'argent clair et qui avait un certain aspect de minerai. Je regardai
+cela longuement, très songeur: une idée germait dans ma tête, un projet
+d'amusement nouveau, qui allait peut-être devenir le grand charme de
+cette fin de vacances...
+
+Le soir même, en conférence tenue sur les marches du grand escalier à
+rampe forgée; je parlais aux petits Peyral de présomptions qui m'étaient
+venues, d'après l'aspect du terrain et des plantes, qu'il pourrait bien
+y avoir des mines d'argent dans le pays. Et je prenais, pour le dire,
+de ces airs entendus de coureur d'aventures, comme en ont les principaux
+personnages, dans ces romans d'autrefois qui se passent aux Amériques.
+
+Chercher des mines, cela rentrait bien dans les attributions de ma
+bande, qui partait si souvent avec des pelles et des pioches à la
+découverte des fossiles ou des cailloux rares.
+
+Le lendemain donc, à mi-montagne, comme nous arrivions dans un chemin,
+délicieusement choisi du reste, solitaire, mystérieux, dominé par des
+bois et très encaissé entre de hautes parois moussues, j'arrêtai ma
+bande, avec un flair de chef Peau-Rouge: ça devait être là; j'avais
+reconnu la présence des gisements précieux,--et, en effet, en fouillant
+à la place indiquée, nous trouvâmes les premières pépites (l'assiette
+fondue, que, la veille, j'étais venu enfouir).
+
+Ces mines nous occupèrent sans trêve pendant toute la fin de la saison.
+Eux, absolument convaincus, émerveillés, et moi, qui pourtant fondais
+tous les matins des couverts et des assiettes de cuisine pour alimenter
+nos filons d'argent, moi-même arrivant presque à m'illusionner aussi.
+
+Le lieu isolé, silencieux, exquis, où ces fouilles se passaient, et la
+mélancolie sereine de l'été finissant, jetaient un charme rare sur
+notre petit rêve d'aventuriers. Nous tenions, du reste, nos découvertes
+dans le plus amusant mystère; il y avait maintenant entre nous comme un
+secret de tribu. Et, dans un vieux coffre ignoré du grenier de mon
+oncle, nos richesses, mêlées d'un peu de terre rouge de montagne,
+s'entassaient comme en une caverne d'Ali-Baba.
+
+Nous nous étions promis de les y laisser dormir pendant tout l'hiver,
+jusqu'aux vacances prochaines, où nous comptions bien continuer de
+grossir ce trésor.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+
+Aux premiers jours d'octobre, une joyeuse dépêche de mon père nous
+rappela en toute hâte; mon frère, qui rentrait en Europe par un paquebot
+de Panama, venait de débarquer à Southampton; nous n'avions donc que le
+temps de nous rendre, si nous voulions être à la maison pour le
+recevoir.
+
+Et, en effet, le soir du surlendemain, nous arrivâmes tout juste à
+point, car on l'attendait lui-même quelques heures après par un train de
+nuit. Rien que le temps de remettre dans sa chambre, à leurs places
+d'autrefois, les différents petits bibelots qu'il m'avait confiés quatre
+années auparavant, et il fut l'heure de partir pour la gare à sa
+rencontre. Moi, cela ne me semblait pas une chose réelle, ce retour,
+surtout annoncé si brusquement,--et je n'en avais pas dormi depuis deux
+nuits.
+
+Aussi tombais-je de sommeil à cette gare, malgré mon impatience extrême,
+et ce fut comme dans un rêve que je le vis reparaître, que je
+l'embrassai, intimidé de le retrouver si différent de l'image qui
+m'était restée de lui: noirci, la barbe épaissie, la parole plus brève,
+et m'examinant avec une expression moitié souriante, moitié anxieuse,
+comme pour constater ce que les années avaient commencé à faire de moi
+et démêler ce qu'elles en pourraient tirer plus tard...
+
+En rentrant à la maison, je dormais debout, d'un de ces sommeils
+d'enfant fatigué par un long voyage contre lesquels il n'y a pas de
+résistance, et on m'envoya coucher.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+
+M'éveillant le lendemain matin, avec le souvenir en soubresaut de
+quelque chose d'heureux, avec de la joie tout au fond de moi-même, je
+vis d'abord un objet à silhouette extraordinaire, qui était dans ma
+chambre sur une table: une pirogue de là-bas, évidemment, très svelte et
+très étrange, avec son balancier et ses voiles! Puis mes yeux
+rencontrèrent d'autres objets inconnus: des colliers en coquilles
+enfilés de cheveux humains, des coiffures de plumes, des ornements d'une
+sauvagerie primitive et sombre, accrochés, un peu partout, comme si la
+lointaine Polynésie fût venue à moi pendant mon sommeil... Donc, il
+avait commencé de faire ouvrir ses caisses, mon frère, et il avait dû
+entrer sans bruit pendant que je dormais encore, pour s'amuser à
+grouper autour de moi ces cadeaux destinés à mon musée.
+
+Je me levai bien vite pour aller le retrouver: je l'avais à peine vu la
+veille au soir!...
+
+
+
+
+LXXV
+
+
+Et je le vis à peine aussi, pendant les quelques semaines agitées qu'il
+passa parmi nous. De cette période, qui dura si peu, je n'ai que des
+souvenirs troubles comme on en conserve de choses regardées pendant une
+course trop rapide. Vaguement je me rappelle un train de vie plus gai et
+plus jeune ramené à la maison par sa présence. Je me rappelle aussi
+qu'il semblait par instants avoir des préoccupations absorbantes à
+propos de choses tout à fait en dehors de notre sphère de famille;
+peut-être des regrets pour les pays chauds, pour l'«île délicieuse», ou
+bien des craintes de trop prochain départ?...
+
+Quelquefois je le retenais captivé auprès de mon piano, avec cette
+musique hallucinée de Chopin que je venais tout récemment de découvrir.
+Il s'en inquiéta même, disant que c'était trop, que cela m'énervait.
+Venant à peine d'arriver au milieu de nous, il se trouvait en situation
+de juger mieux et il comprenait peut-être que je subissais un réel
+surmenage intellectuel, en fait d'art s'entend; que Chopin et Peau-d'Âne
+m'étaient aussi dangereux l'un que l'autre; que je devenais d'un
+raffinement excessif, malgré mes accès incohérents d'enfantillage, et
+que presque tous mes jeux étaient des jeux de rêve. Un jour donc, il
+décréta, à ma grande joie, qu'il fallait me faire monter à cheval; mais
+ce fut le seul changement laissé par son passage dans mon éducation.
+Quant à ces graves questions d'avenir que je voulais tant traiter avec
+lui, je les reculais toujours, effrayé d'aborder ces sujets, préférant
+gagner du temps, ne pas prendre de décision encore et prolonger pour
+ainsi dire mon enfance. Cela ne pressait pas, du reste, puisqu'il était
+pour des années avec nous...
+
+...Et un beau matin, quand on comptait si bien le garder, l'ordre lui
+arriva du ministère de la marine, avec un nouveau grade, de partir sans
+délai pour l'Extrême Orient où une expédition s'organisait.
+
+Après quelques journées encore, qui se passèrent en préparatifs pour
+cette campagne imprévue, il s'en alla, comme emporté par un coup de
+vent.
+
+Les adieux cependant furent moins tristes cette fois, parce que son
+absence, pensions-nous, ne durerait que deux années... En réalité,
+c'était son départ éternel, et on devait jeter son corps quelque part
+là-bas au fond de l'océan Indien, vers le milieu du golfe de Bengale...
+
+Quand il fut parti, le bruit de la voiture qui l'emportait s'entendant
+encore, ma mère se tourna vers moi avec une expression de regard qui
+d'abord m'attendrit jusqu'aux fibres profondes; et puis elle m'attira à
+elle, en disant, d'un accent de complète confiance: «Grâce à Dieu, au
+moins nous te garderons toi!»
+
+Me garder moi!... On me garderait!... Oh!... je baissai la tête, en
+détournant mes yeux qui durent changer et devenir un peu sauvages. Je ne
+trouvais plus un mot ni une caresse pour répondre à ma mère.
+
+Cette confiance si sereine de sa part me faisait mal, car, précisément,
+en entendant ce qu'elle venait de me dire: «Nous te garderons, toi!» je
+comprenais pour la première fois de ma vie tout le chemin déjà parcouru
+dans ma tête par ce projet à peine conscient de m'en aller aussi, de
+m'en aller même plus loin que mon frère, et plus partout, par le monde
+entier.
+
+Cette marine m'épouvantait toujours pourtant; je ne l'aimais pas encore,
+oh! non; rien qu'y penser faisait saigner mon coeur de petit être trop
+attaché au foyer, trop enlacé de mille liens très doux. Puis d'ailleurs,
+comment avouer à mes parents une telle idée, comment leur faire cette
+peine, et entrer ainsi en rébellion contre eux!... Mais renoncer à cela,
+se confiner tout le temps dans un même lieu, passer sur la terre et n'en
+rien voir, quel avenir de désenchantement; à quoi bon vivre, à quoi bon
+grandir, alors?...
+
+Et dans ce salon vide, où les fauteuils dérangés, une chaisée tombée,
+laissaient l'impression triste des départs, tandis que j'étais là, tout
+près de ma mère, serré contre elle, mais les yeux toujours détournés et
+l'âme en détresse, je repensai tout à coup au journal de bord de ces
+marins d'autrefois, lu au soleil couchant, le printemps dernier à la
+Limoise; les petites phrases, écrites d'une encre jaunie sur le papier
+ancien, me revinrent lentement l'une après l'autre, avec un charme
+berceur et perfide comme doit être celui des incantations de magie:
+
+«Beau temps... belle mer... légère brise de Sud-Est... Des bancs de
+dorades... passent par bâbord.»
+
+Et avec un frisson de crainte presque religieuse, d'extase panthéiste,
+je vis en esprit tout autour de moi le morne et infini resplendissement
+bleu du Grand Océan austral.
+
+
+
+
+LXXVI
+
+
+Un grand calme triste succéda à ce départ de mon frère, et les jours
+reprirent pour moi une monotonie extrême.
+
+On me destinait toujours à l'École polytechnique, bien que ce ne fût pas
+décidé d'une façon irrévocable. Et quant à cette idée d'être marin, qui
+m'était venue comme malgré moi, elle me charmait et m'épouvantait à un
+degré presque égal; par manque de courage pour trancher une question si
+grave, je reculais toujours d'en parler; j'avais fini même par me dire
+que je réfléchirais encore jusqu'aux vacances prochaines, m'accordant à
+moi-même ces quelques mois comme dernier délai d'irrésolution et
+d'insouciance enfantine.
+
+Et je vivais aussi solitaire qu'autrefois; le pli qu'on m'en avait
+donné était bien pris maintenant, difficile à changer, malgré mes
+troubles, malgré mes envies latentes de courir au loin et au large. Le
+plus souvent je gardais la maison, occupé à peindre d'étranges décors,
+ou bien à jouer du Chopin, du Beethoven, tranquille d'apparence et
+absorbé dans des rêves; et plus que jamais je m'attachais à ce foyer, à
+tous ses recoins, à toutes les pierres de ses murs. Il est vrai,
+maintenant je montais à cheval, mais toujours seul avec des piqueurs,
+jamais avec d'autres enfants de mon âge; je continuais à n'avoir point
+de camarades de jeux.
+
+Cependant cette seconde année de collège me paraissait déjà moins
+pénible que la première, moins lente à passer, et j'avais fini du reste
+par me lier avec deux grands de la classe, mes aînés d'un ou deux ans,
+les seuls qui l'année précédente ne m'avaient pas traité en petit
+personnage impossible. La première glace une fois rompue, c'était devenu
+tout de suite entre nous trois une grande amitié, sentimentale au
+possible; nous nous appelions même par nos noms de baptême, ce qui est
+tout à fait contraire aux belles manières des collèges. Et, comme nous
+ne nous voyions jamais, jamais qu'en classe, obligés de causer
+mystérieusement bas, sous la férule des maîtres, nos relations étaient,
+par cela seul, maintenues dans une courtoisie inaltérable et ne
+ressemblaient pas aux relations ordinaires des enfants entre eux. Je les
+aimais de très bon coeur; pour eux, je me serais fait couper en quatre,
+et m'imaginais vraiment que cela durerait ainsi toute la vie.
+
+Exclusif à l'excès, je considérais le reste de la classe comme
+n'existant pas; cependant un certain moi superficiel, pour le besoin des
+relations sociales, se formait déjà comme une mince enveloppe, et
+commençait à savoir se maintenir à peu près en bons termes avec tous,
+tandis que le vrai moi du fond continuait de leur échapper absolument.
+
+En général, je trouvais moyen d'être assis entre mes deux amis, André et
+Paul. Et, si on nous séparait, nous échangions de continuels billets à
+mots couverts, en une cryptographie dont nous avions seuls la clef.
+
+Toujours des confidences d'amour, ces lettres-là: «Je l'ai vue
+aujourd'hui; elle portait une robe bleue avec de la fourrure grise, et
+une toque avec une aile d'alouette, etc., etc.»--Car nous avions chacun
+fait choix d'une jeune fille, qui formait le sujet ordinaire de nos très
+poétiques causeries.
+
+Un peu de ridicule et de bizarrerie se mêle infailliblement à cette
+époque transitoire de l'âge des garçons, et il me faut bien indiquer
+cette note en passant.
+
+En passant aussi, je vais dire que mes transitions à moi ont duré plus
+longtemps que celles des autres hommes, parce qu'elles m'ont mené d'un
+extrême à l'autre,--en me faisant toucher, du reste, à tous les écueils
+du chemin,--aussi ai-je conscience d'avoir conservé, au moins jusqu'à
+vingt-cinq ans, des côtés bizarres et impossibles...
+
+À présent, je vais faire la confidence de nos trois amours.
+
+André brûlait pour une grande jeune fille, d'au moins seize ans, qui
+allait déjà dans le monde,--et je crois qu'il y avait du vrai dans son
+cas.
+
+Moi, c'était Jeanne et mes deux amis seuls connaissaient ce secret de
+mon coeur. Pour faire comme eux, tout en trouvant cela un peu niais,
+j'écrivais son nom en cryptographie sur mes couvertures de cahiers; par
+goût, par genre, je cherchais à me persuader moi-même de mon amour, mais
+je dois avouer qu'il était un peu factice, car au contraire, entre
+Jeanne et moi, l'espèce de petite coquetterie comique des débuts
+tournait simplement en bonne et vraie amitié,--amitié héréditaire, pour
+ainsi dire, et reflet de celle que nos grands-parents avaient eue. Non,
+mon premier amour véritable, que je conterai tout à l'heure et qui date
+de cette même année, fut pour une vision de rêve.
+
+Quant à Paul,--oh! j'avais trouvé cela bien choquant d'abord, surtout
+avec mes idées de ce temps-là!--lui, c'était une petite parfumeuse,
+qu'il apercevait les dimanches de sortie derrière une vitre de magasin.
+À la vérité, elle s'appelait d'un nom comme Stella ou Olympia, qui la
+relevait beaucoup,--et puis, il avait soin d'entourer cet amour d'un
+lyrisme éthéré pour nous le rendre acceptable. Sur des bouts de papier
+mystérieux, il nous faisait passer constamment les rimes les plus suaves
+à elle dédiées et où son nom en _a_ revenait fréquemment comme un parfum
+de cosmétique.
+
+Malgré toute mon affection pour lui, ces poésies me faisaient sourire de
+pitié agacée. Elles ont été en partie causes que jamais, jamais, à
+aucune époque de ma vie, l'idée ne m'est venue de composer un seul
+vers,--ce qui est assez particulier, je crois, peut-être même unique.
+Mes notes étaient écrites toujours en une prose affranchie de toutes
+règles, farouchement indépendante.
+
+
+
+
+LXXVII
+
+
+Ce Paul, il savait des vers, d'un poète défendu appelé Alfred de Musset,
+qui me troublaient comme quelque chose d'inouï, de révoltant et de
+délicieux. En classe il me les disait à l'oreille, d'une voix
+imperceptible, et, avec un remords, je les lui faisais recommencer:
+
+ Jacque était immobile et regardait Marie,
+ Je ne sais ce qu'avait cette femme endormie
+ D'étrange dans ses traits, de grand, de _déjà vu_.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Dans le cabinet de travail de mon frère,--où j'allais de temps en temps
+m'isoler, retrouvant le regret de son départ,--j'avais vu sur un rayon
+de la bibliothèque un gros volume des oeuvres de ce poète, et la
+tentation m'était souvent venue de le prendre; mais on m'avait dit: «Tu
+ne toucheras à aucun des volumes qui sont là sans nous prévenir,» et ma
+conscience m'arrêtait encore.
+
+Quant à en demander la permission, je savais trop bien qu'elle me serait
+refusée...
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+
+Ceci est un rêve qui date du quatorzième mois de mai de ma vie. Il me
+vint par une de ces nuits tièdes et douces qui succèdent à de longs
+crépuscules délicieux.
+
+Dans ma chambre d'enfant, je m'étais endormi au son lointain de ces airs
+de danse ronde que chantent les matelots et les petites filles autour
+des «bouquets de Mai», dans les rues. Jusqu'à l'instant du sommeil
+profond, j'avais écouté ces très vieux refrains de France que ces gens
+du peuple redisaient là-bas à voix pleine et libre, et qui m'arrivaient
+assourdis, fondus, poétisés, à travers du tranquille silence; j'avais
+été bercé un peu étrangement par le bruit de ces gaietés de vivre, de
+ces débordantes joies, comme en ont, pendant leur jeunesse très
+éphémère, ces êtres plus simples que nous et plus inconscients de la
+mort.
+
+Et, dans mon rêve, il faisait une demi-nuit, qui n'était pas triste,
+mais douce au contraire comme la vrai nuit de mai du dehors, douce,
+tiède et pleine des bonnes odeurs du printemps; j'étais dans la cour de
+ma maison, dont l'aspect n'avait rien de déformé ni d'étrange, et, le
+long des murs tout fleuris de jasmins, de chèvrefeuilles, de roses, je
+m'avançais indécis et troublé, cherchant je ne sais quoi, ayant
+conscience de quelqu'un qui m'attendait et que je désirais ardemment
+voir, ou bien de quelque chose d'inconnu qui allait se passer, et qui
+par avance m'enivrait...
+
+À un point où se trouve un rosier très vieux, planté par un ancêtre et
+gardé respectueusement, bien qu'il donne à peine tous les deux ou trois
+ans une seule rose, j'aperçus une jeune fille, debout et immobile avec
+un sourire de mystère.
+
+L'obscurité devenait un peu lourde, alanguissante.
+
+Il faisait de plus en plus sombre partout, et cependant, sur elle seule,
+demeurait une sorte de vague lumière comme renvoyée par un réflecteur,
+qui dessinait son contour nettement avec une mince ligne d'ombre.
+
+Je devinais qu'elle devait être extrêmement jolie et fraîche; mais son
+front et ses yeux restaient perdus sous un voile de nuit; je ne voyais
+tout à fait bien que sa bouche, qui s'entr'ouvrait pour sourire dans
+l'ovale délicieux de son bas de visage. Elle se tenait tout contre le
+vieux rosier sans fleurs, presque dans ses branches.--La nuit, la nuit
+s'assombrissait toujours. Elle était là comme chez elle, venue je ne
+sais d'où, sans qu'aucune porte eût été ouverte pour la faire entrer;
+elle semblait trouver naturel d'être là, comme moi, je trouvais naturel
+qu'elle y fût.
+
+Je m'approchai bien près pour découvrir ses yeux qui m'intriguaient, et
+alors tout à coup je les vis très bien, malgré l'obscurité toujours plus
+épaisse et plus alourdie: ils souriaient aussi, comme sa bouche;--et ils
+n'étaient pas quelconques,--comme si, par exemple, elle n'eût représenté
+qu'une impersonnelle statue de la jeunesse;--non, ils étaient très
+particuliers au contraire; ils étaient les yeux de _quelqu'un_; de plus
+en plus je me rappelais ce regard déjà aimé et je le _retrouvais_, avec
+des élans de tendresse infinie...
+
+Réveillé alors en sursaut, je cherchai à retenir son fantôme, qui
+fuyait, qui fuyait, qui devenait plus insaisissable et plus irréel, à
+mesure que mon esprit s'éclairait davantage, dans son effort pour se
+souvenir. Était-ce bien possible, pourtant, qu'elle ne fût et n'eût
+jamais été qu'un rien sans vie, replongé maintenant pour toujours dans
+le néant des choses imaginaires, effacées... Je désirais me rendormir,
+pour la revoir; l'idée que c'était fini, rien qu'un rêve, me causait une
+déception, presque une désespérance.
+
+Et je fus très long à l'oublier; je l'aimais, je l'aimais tendrement;
+dès que je repensais à elle, c'était avec une commotion intérieure, à la
+fois douce et douloureuse; tout ce qui n'était pas elle me semblait,
+pour le moment, décoloré et amoindri. C'était bien l'amour, le vrai
+amour, avec son immense mélancolie et son immense mystère, avec son
+suprême charme triste, laissé ensuite comme un parfum à tout ce qu'il a
+touché; ce coin de la cour, où elle m'était apparue, et ce vieux rosier
+sans fleurs qui l'avait entourée de ses branches, gardaient pour moi
+quelque chose d'angoissant et de délicieux qui leur venait d'elle.
+
+
+
+
+LXXIX
+
+
+Juin rayonnait. C'était le soir, l'heure exquise du crépuscule. Dans le
+cabinet de mon frère, j'étais seul, depuis un long moment; par la
+fenêtre, grande ouverte sur un ciel tout en or rose, on entendait les
+martinets pousser leurs cris aigus, en tourbillonnant par nuées
+au-dessus des vieux toits.
+
+Personne ne me savait là, et jamais je ne m'étais senti plus isolé dans
+ce haut de maison, ni plus tenté d'inconnu...
+
+Avec un battement de coeur, j'ouvris ce volume de Musset:
+
+Don Paez!...
+
+Les premières phrases rythmées, musicales, me furent comme chantées par
+une dangereuse voix d'or:
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Sourcils noirs, blanches mains, et, pour la petitesse
+ De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Quand la nuit de printemps fut tout à fait venue, quand mes yeux,
+baissés bien près du volume, ne distinguèrent plus, des vers charmeurs,
+que de petites lignes grises rangées sur le blanc des pages, je sortis,
+seul par la ville.
+
+Dans les rues presque désertes, et pas encore éclairées, des rangs de
+tilleuls ou d'acacias fleuris, faisaient l'ombre plus épaisse et
+embaumaient l'air.
+
+Ayant rabattu mon chapeau de feutre sur mes yeux, comme don Paez, je
+marchais d'un pas souple et léger, relevant la tête vers les balcons, et
+poursuivant je ne sais quels petits rêves enfantins de nuits d'Espagne,
+de sérénades andalouses...
+
+
+
+
+LXXX
+
+
+ ........................................
+
+Les vacances revinrent encore; le voyage dans le Midi eut lieu pour la
+troisième fois, et là-bas, au beau soleil d'août et de septembre, tout
+se passa comme aux précédentes années: mêmes jeux avec ma bande fidèle,
+mêmes expéditions dans les vignes et les montagnes: mêmes rêveries de
+moyen âge dans les ruines de Castelnau, et, aux abords du sentier
+solitaire où gisaient nos filons d'argent, même ardeur à fouiller le sol
+rouge, en prenant des airs d'aventuriers,--bien que, chez les petits
+Peyral, la foi en ces mines n'y fût vraiment plus.
+
+Ce recommencement toujours semblable des étés me donnait parfois
+l'illusion que ma vie d'enfant pourrait indéfiniment se prolonger ainsi;
+cependant, je n'avais plus de _joie à mes réveils_; une espèce
+d'inquiétude, semblable à celle que laisse un devoir non accompli, me
+reprenait chaque matin, de plus en plus péniblement, à la pensée que le
+temps fuyait, que les vacances allaient finir et que je n'avais pas
+encore eu le courage de décider de ma vie.
+
+
+
+
+LXXXI
+
+
+Et un jour, comme on avait déjà dépassé la mi-septembre, je compris, à
+l'anxiété particulièrement grande de mon réveil, qu'il n'y avait plus à
+reculer; le terme que je m'étais assigné à moi-même était venu.
+
+Ma décision,--elle était déjà plus d'à moitié prise au fond de moi-même;
+pour la rendre effective, il ne me restait plus guère qu'à en faire
+l'aveu, et je me promis à moi-même que la journée ne passerait pas sans
+que cela fût accompli, courageusement. C'était à mon frère que je
+voulais me confier d'abord, pensant qu'il commencerait, lui aussi, par
+s'opposer à mon projet de toutes ses forces, mais qu'il finirait par
+prendre mon parti et m'aiderait à gagner ma cause.
+
+Donc, après le dîner de midi, à la rage ardente du soleil, j'emportai
+dans le jardin de mon oncle du papier et une plume,--et là, je
+m'enfermai pour écrire cette lettre. (Cela entrait dans mes habitudes
+d'enfant d'aller ainsi travailler ou faire ma correspondance en plein
+air, et souvent même dans les recoins les plus singulièrement choisis,
+en haut des arbres, sur les toits.)
+
+Une après-midi de septembre brûlante et sans un nuage. Il faisait
+triste, dans ce vieux jardin plus silencieux que jamais, plus _étranger_
+aussi peut-être, me donnant bien plus que de coutume l'impression et le
+regret d'être loin de ma mère, de passer toute une fin d'été sans voir
+ma maison, ni les fleurs de ma chère petite cour.--Du reste, ce que
+j'étais sur le point d'écrire aurait pour résultat de me séparer encore
+davantage de tout ce que j'aimais tant, et j'en avais l'impression
+mélancolique. Il me semblait même qu'il y eût, dans l'air de ce jardin,
+je ne sais quoi d'un peu solennel, comme si les murs, les pruniers, les
+treilles et, là-bas, les luzernes se fussent intéressés à ce premier
+acte grave de ma vie, qui allait se passer sous leurs yeux.
+
+Pour m'installer à écrire, j'hésitai entre deux ou trois places, toutes
+brûlantes, avec très peu d'ombre.--C'était encore une manière de gagner
+du temps, de retarder cette lettre qui, avec mes idées d'alors,
+rendrait pour moi la décision irrévocable, une fois qu'elle serait ainsi
+déclarée. Sur la terre sèche, il y avait déjà des pampres roussis,
+beaucoup de feuilles mortes; des passe-roses, des dahlias devenus hauts
+comme des arbres, fleurissaient plus maigrement au bout de leurs tiges
+longues; l'ardent soleil achevait de dorer ces raisins à grosses graines
+qui mûrissent toujours sur le tard et qui ont une senteur musquée;
+malgré la grande chaleur, la grande limpidité bleue du ciel, on avait
+bien l'impression de l'été finissant.
+
+Ce fut le berceau du fond que je choisis enfin pour m'y établir; les
+vignes y étaient très effeuillées, mais les derniers papillons à reflet
+de métal bleu y venaient encore, avec les guêpes, se poser sur les
+sarments des muscats.
+
+Là, dans un grand calme de solitude, dans un grand silence d'été rempli
+de musiques de mouches, j'écrivis et signai timidement mon pacte avec la
+marine.
+
+De la lettre elle-même, je ne me souviens plus; mais je me rappelle
+l'émotion avec laquelle je la cachetai, comme si, sous cette enveloppe,
+j'avais scellé pour jamais ma destinée.
+
+Après un temps d'arrêt encore et de rêverie, je mis l'adresse: le nom
+de mon frère et le nom d'un pays d'Extrême Orient où il se trouvait
+alors.--Rien de plus à faire maintenant, que d'aller porter cela au
+bureau de poste du village; mais je restai là longtemps assis, très
+songeur, adossé au mur chaud sur lesquels couraient des lézards et
+gardant sur mes genoux, avec épouvante, le petit carré de papier où je
+venais de fixer mon avenir. Puis, l'envie me prenant de jeter les yeux
+sur l'horizon, sur l'espace, je mis le pied dans cette brèche familière
+du mur par laquelle je montais pour regarder fuir les papillons
+imprenables, et je me hissai des deux mains jusqu'au faîte, où je
+demeurai accoudé. Les mêmes lointains connus m'apparurent, les coteaux
+couverts de leurs vignes déjà rousses, les montagnes dont les bois
+jaunis s'effeuillaient, et, là-bas, haut perchée, la grande ruine
+rougeâtre de Castelnau. En avant de tout cela, était le domaine de
+Bories, avec son vieux porche arrondi, peint à la chaux blanche, et, dès
+que je le regardai, la chanson plaintive: «Ah! ah! la bonne
+histoire!...» me revint à l'esprit, étrangement chantée, en même temps
+que me réapparut ce papillon «citron-aurore» qui était piqué depuis deux
+ans là-bas, sous une vitre de mon petit musée...
+
+L'heure approchait où la vieille diligence campagnarde allait partir,
+emportant les lettres au loin. Je descendis de ce mur, je sortis du
+vieux jardin que je refermai à clef, et me dirigeai, lentement vers le
+bureau de poste.
+
+Un peu comme un petit halluciné, je marchais cette fois-là sans prendre
+garde à rien ni à personne. Mon esprit voyageait partout, dans les
+forêts pleines de fougères de l'_île délicieuse_, dans les sables du
+sombre Sénégal où avait habité l'oncle au musée, et à travers le Grand
+Océan austral où _des dorades passaient_.
+
+La réalité assurée et prochaine de tout cela m'enivrait; pour la
+première fois, depuis que j'avais commencé d'exister, le monde et la vie
+me semblaient grands ouverts devant moi; ma route s'éclairait d'une
+lumière toute nouvelle:--une lumière un peu morne, il est vrai, un peu
+triste, mais puissante et qui pénétrait tout, jusqu'aux horizons
+extrêmes avoisinant la vieillesse et la mort.
+
+Puis, des petites images très enfantines se mêlaient aussi de temps en
+temps à mon rêve immense; je me voyais en uniforme de marin, passant au
+soleil sur des quais brûlants de villes exotiques; ou bien revenant à la
+maison, après de périlleux voyages; rapportant des caisses qui étaient
+remplies d'étonnantes choses--et desquelles des cancrelats
+s'échappaient, comme dans la cour de Jeanne, pendant les déballages
+d'arrivée de son père...
+
+Mais tout à coup mon coeur recommença de se serrer: ces retours de
+campagnes lointaines, ils ne pourraient avoir lieu que dans bien des
+années... et alors, les figures qui me recevraient au foyer, seraient
+changées par le temps... Je me les représentai même aussitôt, ces
+figures chéries; dans une pâle vision, elles m'apparurent toutes
+ensemble: un groupe qui m'accueillait avec des sourires de douce
+bienvenue, mais qui était si mélancolique à regarder! Des rides
+marquaient tous les fronts; ma mère avait ses boucles blanches comme
+aujourd'hui... Et grand'tante Berthe, déjà si vieille, pourrait-elle
+être là encore?... J'en étais à faire rapidement, avec crainte, le
+calcul de l'âge de grand-tante Berthe, quand j'arrivai au bureau de la
+poste...
+
+Cependant, je n'hésitai pas; d'une main qui tremblait seulement un peu,
+je glissai ma lettre dans la boîte, et le sort en fut jeté.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+
+J'arrête là ces notes, parce que d'abord la suite n'est pas encore assez
+loin de moi dans le temps pour être livrée aux lecteurs inconnus. Et
+puis, il me semble que mon enfance première a vraiment pris fin ce jour
+où j'ai ainsi décidé mon avenir.
+
+J'avais alors quatorze ans et demi; trois années me restaient par
+conséquent pour me préparer à l'École navale; c'était donc dans les
+choses très raisonnables et très possibles.
+
+Cependant je devais me heurter encore à bien des refus, à des
+difficultés de toutes sortes avant d'entrer au _Borda_. Et ensuite je
+devais traverser bien des années d'hésitations, d'erreurs, de luttes;
+monter à bien des calvaires; payer cruellement d'avoir été élevé en
+petite sensitive isolée; à force de volonté, refondre et durcir ma
+trempe physique, aussi bien que morale,--jusqu'au jour où, vers mes
+vingt-sept ans, un directeur de cirque, après avoir vu comme mes muscles
+se détendaient maintenant en ressorts d'acier, laissa tomber dans son
+admiration ces paroles, les plus profondes que j'aie entendues de ma
+vie; «Quel dommage, monsieur, que votre éducation ait été commencée si
+tard!»
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+
+ ........................................
+
+Nous croyions, ma soeur et moi, revenir encore l'été suivant dans ce
+village...
+
+Mais Azraël passa sur notre route; de terribles choses imprévues
+bouleversèrent notre tranquille et douce vie de famille.
+
+Et ce ne fut que quinze années plus tard, après avoir couru le monde
+entier, que je revis ce coin de la France.
+
+Tout y était bien changé; l'oncle et la tante dormaient au cimetière;
+les grands cousins étaient dispersés; la cousine, qui avait déjà
+quelques fils d'argent mêlés à ses cheveux, se préparait à quitter pour
+toujours ce pays, cette maison vide où elle ne voulait plus rester
+seule; et la Titi, la Maricette (qui ne s'appelaient plus ainsi)
+étaient devenues de grandes jeunes filles en deuil que je ne savais plus
+reconnaître.
+
+Entre deux longs voyages, pressé comme toujours, ma vie allant déjà son
+train de fièvre, je revenais là, moi, pour quelques heures seulement, en
+pèlerinage de souvenir, voulant revoir encore une fois cette maison de
+l'oncle du Midi, avant qu'elle fût livrée à des mains étrangères.
+
+C'était en novembre; un ciel sombre et froid changeait complètement les
+aspects de ce pays, que je n'avais jamais connu qu'au beau soleil des
+étés.
+
+Ayant passé mon unique matinée à revoir mille choses, avec une
+mélancolie toujours croissante, sous ces nuages d'hiver,--j'avais oublié
+ce vieux jardin et ce berceau de vigne à l'ombre duquel s'était décidée
+ma vie, et je voulus y courir, à la dernière minute, avant le départ de
+la voiture qui allait m'emporter pour jamais.
+
+«Vas-y seul, alors!» me dit la cousine, empressée elle aussi à faire
+fermer des caisses. Et elle me remit la grosse clef, la même grosse clef
+que j'emportais autrefois quand je m'en allais en chasse, ma
+papillonnette à la main, aux heures lumineuses et brûlantes des jours
+passés... Oh! les étés de mon enfance, qu'ils avaient été merveilleux et
+enchanteurs...
+
+Pour la dernière des dernières fois, j'entrai dans ce jardin, qui me
+parut tout rapetissé, sous le ciel gris. J'allai d'abord à ce berceau du
+fond,--effeuillé, désolé aujourd'hui,--où j'avais écrit à mon frère ma
+lettre solennelle, et, à l'aide toujours de cette même brèche du mur qui
+me servait jadis, je me hissai sur le faîte, pour regarder furtivement
+la campagne d'alentour, lui dire à la hâte un suprême adieu: le domaine
+de Bories m'apparut, alors, singulièrement rapproché et rapetissé lui
+aussi; méconnaissable, comme du reste ces montagnes du fond qui avaient
+l'air de s'être abaissées pour n'être plus que de petites collines. Et
+tout cela, que j'avais vu jadis si ensoleillé, était sinistre
+aujourd'hui sous ces nuages de novembre, sous cette lumière terne et
+grise. J'eus l'impression que l'arrière-automne était commencé dans ma
+vie, en même temps que sur la terre.
+
+Et du reste, le monde aussi,--le monde que je croyais si immense et si
+plein d'étonnements charmeurs, le jour où je m'étais accoudé sur ce même
+mur, après ma grande décision prise,--le monde entier ne s'était-il pas
+décoloré et rétréci à mes yeux autant que ce pauvre paysage?...
+
+Oh! surtout cette apparition du domaine de Bories, semblable à un
+fantôme de lui-même sous un ciel d'hiver, me causait une mélancolie
+sans bornes.
+
+Et en le regardant, je repensai au papillon a «citron-aurore» qui
+existait toujours sous sa vitre, au fond de mon musée d'enfant; qui
+était resté à sa même place, avec des couleurs aussi fraîches, pendant
+que j'avais couru par toutes les mers... Depuis bien des années, j'avais
+oublié l'association de ces deux choses, et, dès que le papillon jaune
+me fût revenu en mémoire, ramené par le porche de Bories, j'entendis en
+moi-même une petite voix qui reprenait tout doucement: «Ah! ah! la bonne
+histoire!...» Et la petite voix était flûtée et bizarre; surtout elle
+était triste, triste à faire pleurer, triste comme pour chanter, sur une
+tombe, la chanson des années disparues, des étés morts.
+
+FIN
+
+PARIS,--IMP. CHAIX, RUE BERGÈRE, 20.--11382-5-90
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+Format grand in-18
+
+AU MAROC 1 vol.
+AZIYADÉ 1 --
+FLEURS D'ENNUI 1 --
+JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
+LE MARIAGE DE LOTI 1 --
+MON FRÈRE YVES 1 --
+PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --
+PROPOS D'EXIL 1 --
+LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
+
+Format in-8º cavalier
+
+MADAME CHRYSANTHÈME, imprimé sur magnifique
+vélin et illustré d'un grand nombre d'aquarelles
+et de vignettes par ROSSI et MYRBACH 1 vol.
+
+IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--11382-5-50.
+
+
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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