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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le roman d'un enfant + +Author: Pierre Loti + +Release Date: November 9, 2007 [EBook #23423] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN D'UN ENFANT *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + + + + + + + + +[Note du transcripteur: il n'y a pas un chapitre XXXV.] + + + + +LE ROMAN + +D'UN ENFANT + +PAR + +PIERRE LOTI + +Dix-neuvième Édition. + +PARIS + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3 + +1890 Droits de reproduction et de traduction réservés. + + À SA MAJESTÉ LA REINE + ÉLISABETH DE ROUMANIE + + _Décembre 188.._ + + _Il se fait presque tard dans ma vie, pour que j'entreprenne ce + livre: autour de moi, déjà tombe une sorte de nuit; où trouverai-je + à présent des mots assez frais, des mots assez jeunes?_ + + _Je le commencerai demain en mer; au moins essaierai-je d'y mettre + ce qu'il y a eu de meilleur en moi, à une époque où il n'y avait + rien de bien mauvais encore._ + + _Je l'arrêterai de bonne heure, afin que l'amour n'y apparaisse + qu'à l'état de rêve imprécis._ + + _Et, à la souveraine de qui me vient l'idée de l'écrire, je + l'offrirai comme un humble hommage_ + + _de mon respect charmé._ + + PIERRE LOTI. + + + + +LE ROMAN D'UN ENFANT + + + + +I + + +C'est avec une sorte de crainte que je touche à l'énigme de mes +impressions du commencement de la vie,--incertain si bien réellement je +les éprouvais moi-même ou si plutôt elles n'étaient pas des ressouvenus +mystérieusement transmis... J'ai comme une hésitation religieuse à +sonder cet abîme... + +Au sortir de ma nuit première, mon esprit ne s'est pas éclairé +progressivement, par lueurs graduées; mais par jets de clartés +brusques--qui devaient dilater tout à coup mes yeux d'enfant et +m'immobiliser dans des rêveries attentives--puis qui s'éteignaient, me +replongeant dans l'inconscience absolue des petits animaux qui viennent +de naître, des petites plantes à peine germées. + +Au début de l'existence, mon histoire serait simplement celle d'un +enfant très choyé, très tenu, très obéissant et toujours convenable dans +ses petites manières, auquel rien n'arrivait, dans son étroite sphère +ouatée, qui ne fût prévu, et qu'aucun coup n'atteignait qui ne fût +amorti avec une sollicitude tendre. + +Aussi voudrais-je ne pas écrire cette histoire qui serait fastidieuse; +mais seulement noter, sans suite ni transitions, des instants qui m'ont +frappé d'une étrange manière,--qui m'ont frappé tellement que je m'en +souviens encore avec une netteté complète, aujourd'hui que j'ai oublié +déjà tant de choses poignantes, et tant de lieux, tant d'aventures, tant +de visages. + +J'étais en ce temps-là un peu comme serait une hirondelle, née d'hier, +très haut à l'angle d'un toit, qui commencerait à ouvrir de temps à +autre au bord du nid son petit oeil d'oiseau et s'imaginerait, de là, en +regardant simplement une cour ou une rue, voir les profondeurs du monde +et de l'espace,--les grandes étendues de l'air que plus tard il lui +faudra parcourir. Ainsi, durant ces minutes de clairvoyance, +j'apercevais furtivement toutes sortes d'infinis, dont je possédais déjà +sans doute, dans ma tête, antérieurement à ma propre existence, les +conceptions latentes; puis, refermant malgré moi l'oeil encore trouble +de mon esprit, je retombais pour des jours entiers dans ma tranquille +nuit initiale. + +Au début, ma tête toute neuve et encore obscure pourrait aussi être +comparée à un appareil de photographe rempli de glaces sensibilisées. +Sur ces plaques vierges, les objets insuffisamment éclairés ne donnent +rien; tandis que, au contraire, quand tombe sur elles une vive clarté +quelconque, elles se cernent de larges taches claires, où les choses +inconnues du dehors viennent se graver.--Mes premiers souvenirs en effet +sont toujours de plein été lumineux, de midis étincelants,--ou bien de +feux de branches à grandes flammes roses. + + + + +II + + +Comme si c'était d'hier, je me rappelle le soir où, marchant déjà depuis +quelque temps, je découvris tout à coup la vraie manière de sauter et de +courir,--et me grisai jusqu'à tomber, de cette chose délicieusement +nouvelle. + +Ce devait être au commencement de mon second hiver, à l'heure triste où +la nuit vient. Dans la salle à manger de ma maison familiale--qui me +paraissait alors un lieu immense--j'étais, depuis un moment sans doute, +engourdi et tranquille sous l'influence de l'obscurité envahissante. Pas +encore de lampe allumée nulle part. Mais, l'heure du dîner approchant, +une bonne vint, qui jeta dans la cheminée, pour ranimer les bûches +endormies, une brassée de menu bois. Alors ce fut un beau feu clair, +subitement une belle flambée joyeuse illuminant tout, et un grand rond +lumineux se dessina au milieu de l'appartement, par terre, sur le tapis, +sur les pieds des chaises, dans ces régions basses qui étaient +précisément les miennes. Et ces flammes dansaient, changeaient, +s'enlaçaient, toujours plus hautes et plus gaies, faisant monter et +courir le long des murailles les ombres allongées des choses... Oh! +alors je me levai tout droit, saisi d'admiration... car je me souviens à +présent que j'étais assis, aux pieds de ma grand'tante Berthe (déjà très +vieille en ce temps-là), qui sommeillait à demi dans sa chaise, près +d'une fenêtre par où filtrait la nuit grise; j'étais assis sur une de +ces hautes chaufferettes d'autrefois, à deux étages, si commodes pour +les tout petits enfants qui veulent faire les câlins, la tête sur les +genoux des grand'mères ou des grand'tantes... Donc, je me levai, en +extase, et m'approchai de la flamme; puis, dans le cercle lumineux qui +se dessinait sur le tapis, je me mis à marcher en rond, à tourner, à +tourner toujours plus vite et enfin, sentant tout à coup dans mes jambes +une élasticité inconnue, quelque chose comme une détente de ressorts, +j'inventai une manière nouvelle et très amusante de faire: c'était de +repousser le sol bien fort, puis de le quitter des deux pieds à la fois +pendant une demi-seconde,--et de retomber,--et de profiter de l'élan +pour m'élever encore, et de recommencer toujours, pouf, pouf, en faisant +beaucoup de bruit par terre, et en sentant dans ma tête un petit vertige +particulier très agréable... De ce moment, je savais sauter, je savais +courir! + +J'ai la conviction que c'était bien la première fois, tant je me +rappelle nettement mon amusement extrême et ma joie étonnée. + +--Ah! mon Dieu, mais qu'est-ce qu'il a ce petit, ce soir? disait ma +grand'tante Berthe un peu inquiète. Et j'entends encore le son de sa +voix brusque. + +Mais je sautais toujours. Comme ces petites mouches étourdies, grisées +de lumière, qui tournoient le soir autour des lampes, je sautais +toujours dans ce rond lumineux qui s'élargissait, se rétrécissait, se +déformait, dont les contours vacillaient comme les flammes. + +Et tout cela m'est encore si bien présent, que j'ai gardé dans mes yeux +les moindres rayures de ce tapis sur lequel la scène se passait. Il +était d'une certaine étoffe inusable, tissée dans le pays par les +tisserands campagnards, et aujourd'hui tout à fait démodée, qu'on +appelait «nouïs». (Notre maison d'alors était restée telle que ma +grand'mère maternelle l'avait arrangée lorsqu'elle s'était décidée à +quitter l'_île_ pour venir se fixer sur le continent.--Je reparlerai un +peu plus tard de cette _île_ qui prit bientôt, pour mon imagination +d'enfant, un attrait si mystérieux.--C'était une maison de province très +modeste, où se sentait l'austérité huguenote, et dont la propreté et +l'ordre irréprochables étaient le seul luxe.) + +...Dans le cercle lumineux qui, décidément, se rétrécissait de plus en +plus, je sautais toujours. Mais, tout en sautant, je _pensais_, et d'une +façon intense qui, certainement, ne m'était pas habituelle. En même +temps que mes petites jambes, mon esprit s'était éveillé; une clarté un +peu plus vive venait de jaillir dans ma tête, où l'aube des idées était +encore si pâle. Et c'est sans doute à cet éveil intérieur que ce moment +fugitif de ma vie doit ses dessous insondables; qu'il doit surtout la +persistance avec laquelle il est resté dans ma mémoire, gravé +ineffaçablement. Mais je vais m'épuiser en vain à chercher des mots pour +dire tout cela, dont l'indécise profondeur m'échappe... Voici, je +regardais ces chaises, alignées le long des murs, et je me rappelais les +personnes âgées, grand'mères, grand'tantes et tantes, qui y prenaient +place d'habitude, qui tout à l'heure viendraient s'y asseoir... +Pourquoi n'étaient-elles pas là? En ce moment, j'aurais souhaité leur +présence autour de moi comme une protection. Elles se tenaient sans +doute là-haut, au second étage, dans leurs chambres; entre elles et moi, +il y avait les escaliers obscurs, les escaliers que je devinais pleins +d'ombre et qui me faisaient frémir... Et ma mère? J'aurais surtout +souhaité sa présence à elle; mais je la savais sortie dehors, dans ces +rues longues dont je ne me représentais pas bien les extrémités, les +aboutissements lointains. J'avais été moi-même la conduire jusqu'à la +porte, en lui demandant: «Tu reviendras, dis?» Et elle m'avait promis +qu'en effet elle reviendrait. (On m'a conté plus tard qu'étant tout +petit, je ne laissais jamais sortir de la maison aucune personne de la +famille, même pour la moindre course ou visite, sans m'être assuré que +son intention était bien de revenir. «Tu reviendras, dis?» était une +question que j'avais coutume de poser anxieusement après avoir suivi +jusqu'à la porte ceux qui s'en allaient.) Ainsi, ma mère était sortie... +cela me serrait un peu le coeur de la savoir dehors... Les rues!... +J'étais bien content de ne pas y être, moi, dans les rues, où il faisait +froid, où il faisait nuit, où les petits enfants pouvaient se perdre... +Comme on était bien ici, devant ces flammes qui réchauffaient; comme on +était bien, _dans sa maison_! Peut-être n'avais-je jamais compris cela +comme ce soir; peut-être était-ce ma première vraie impression +d'attachement au foyer--et d'inquiétude triste, à la pensée de tout +l'immense inconnu du dehors. Ce devait être aussi mon premier instant +d'affection consciente pour ces figures vénérées de tantes et de +grand'mères qui ont entouré mon enfance et que, à cette heure de vague +anxiété crépusculaire, j'aurais désiré avoir toutes, à leurs places +accoutumées, assises en cercle autour de moi... + +Cependant les belles flammes folles dans la cheminée avaient l'air de se +mourir: la brassée de menu bois était consumée et, comme on n'avait pas +encore allumé de lampe, il faisait plus noir. J'étais déjà tombé une +fois, sur le tapis de nouïs, sans me faire de mal, et j'avais recommencé +de plus belle. Par instants, j'éprouvais une joie étrange à aller jusque +dans les recoins obscurs, où me prenaient je ne sais quelles frayeurs de +choses sans nom; puis à revenir me réfugier dans le cercle de lumière, +en regardant avec un frisson si rien n'était sorti derrière moi, de ces +coins d'ombre, pour me poursuivre. + +Ensuite, les flammes se mourant tout à fait, j'eus vraiment peur; tante +Berthe, trop immobile sur sa chaise et dont je sentais le regard seul me +suivre, ne me rassurait plus. Les chaises même, les chaises rangées +autour de la salle, commençaient à m'inquiéter à cause de leurs grandes +ombres mouvantes qui, au gré de la flambée à l'agonie, montaient +derrière elles, exagérant la hauteur des dossiers le long des murs. Et +surtout il y avait une porte, entr'ouverte sur un vestibule tout +noir--lequel donnait sur le grand salon plus vide et plus noir encore... +oh! cette porte, je la fixais maintenant de mes pleins yeux, et, pour +rien au monde, je n'aurais osé lui tourner le dos. + +C'était le début de ces terreurs des soirs d'hiver qui, dans cette +maison pourtant si aimée, ont beaucoup assombri mon enfance. + +Ce que je craignais de voir arriver par là n'avait encore aucune forme +précise; plus tard seulement, mes visions d'enfant prirent figure. Mais +la peur n'en était pas moins réelle et m'immobilisait là, les yeux très +ouverts, auprès de ce feu qui n'éclairait plus,--quand tout à coup, du +côté opposé, par une autre porte, ma mère entra... Oh! alors je me jetai +sur elle; je me cachai la tête, je m'abîmai dans sa robe: c'était la +protection suprême, l'asile où rien n'atteignait plus, le nid des nids +où l'on oubliait tout... + +Et, à partir de cet instant, le fil de mon souvenir est rompu, je ne +retrouve plus rien. + + + + +III + + +Après l'image ineffaçable laissée par cette première frayeur et cette +première danse devant une flambée d'hiver, des mois ont dû passer sans +que rien se gravât plus dans ma tête. Je retombai dans cette demi-nuit +des commencements de la vie que traversaient à peine d'instables et +confuses visions, grises ou roses sous des reflets d'aube. + +Et je crois que l'impression suivante fut celle-ci, que je vais essayer +de traduire: impression d'été, de grand soleil, de nature, et de terreur +délicieuse à me trouver seul au milieu de hautes herbes de juin qui +dépassaient mon front. Mais ici les dessous sont encore plus compliqués, +plus mêlés de choses antérieures à mon existence présente; je sens que +je vais me perdre là dedans, sans parvenir à rien exprimer... + +C'était dans un domaine de campagne appelé «la Limoise», qui joué plus +tard un grand rôle dans ma vie d'enfant. Il appartenait à de très +anciens amis de ma famille, les D***, qui, en ville, étaient nos +voisins, leur maison touchant presque la nôtre. Peut-être, l'été +précèdent, étais-je déjà venu à cette Limoise,--mais à l'état +inconscient de poupée blanche que l'on avait apportée au cou. Ce jour +dont je vais parler était certainement le premier où j'y venais comme +petit être capable de pensée, de tristesse et de rêve. + +J'ai oublié le commencement, le départ, la route en voiture, l'arrivée. +Mais, par un après-midi très chaud, le soleil déjà bas, je me revois et +je me retrouve si bien, seul au fond du vieux jardin à l'abandon, que +des murs gris, rongés de lierre et de lichen, séparaient des bois, des +landes à bruyères, des campagnes pierreuses d'alentour. Pour moi, élevé +à la ville, ce jardin très grand, qu'on n'entretenait guère, et où les +arbres fruitiers mouraient de vieillesse, enfermait des surprises et des +mystères de forêt vierge. Ayant sans doute franchi les buis de bordure, +je m'étais perdu au milieu d'un des grands carrés incultes du fond, +parmi je ne sais quelles hautes plantes folles,--des asperges montées, +je crois bien,--envahies par de longues herbes sauvages. Puis je +m'étais accroupi, à la façon de tous les petits enfants, pour m'enfouir +davantage dans tout cela qui me dépassait déjà grandement quand j'étais +debout. Et je restais tranquille, les yeux dilatés, l'esprit en éveil, à +la fois effrayé et charmé. Ce que j'éprouvais, en présence de ces choses +nouvelles, était encore moins de l'étonnement que du ressouvenir; la +splendeur des plantes vertes, qui m'enlaçait de si près, je _savais_ +qu'elle était partout, jusque dans les profondeurs jamais vues de la +campagne; je la sentais autour de moi, triste et immense, déjà vaguement +connue; elle me faisait peur, mais elle m'attirait cependant,--et, pour +rester là le plus longtemps possible sans qu'on vînt me chercher, je me +cachais encore davantage, ayant pris sans doute l'expression de figure +d'un petit Peau-Rouge dans la joie de ses forêts retrouvées. + +Mais tout à coup je m'entendis appeler: «Pierre! Pierre! mon petit +Pierrot!» Et sans répondre, je m'aplatis bien vite au ras du sol, sous +les herbages et les fines branches fenouillées des asperges. + +Encore: «Pierre! Pierre!» C'était Lucette; je reconnaissais bien sa +voix, et même, à son petit ton moqueur, je comprenais qu'elle me voyait +dans ma cache verte. Mais je ne la voyais point, moi; j'avais beau +regarder de tous les côtés: personne! + +Avec des éclats de rire, elle continuait de m'appeler, en se faisant des +voix de plus en plus drôles. Où donc pouvait-elle bien être? + +Ah! là-bas, en l'air! perchée sur la fourche d'un arbre tout tordu, qui +avait comme des cheveux gris en lichen. + +Je me relevai alors, très attrapé d'avoir été ainsi découvert. + +Et en me relevant, j'aperçus au loin, par-dessus le fouillis des plantes +agrestes, un coin des vieux murs couronnés de lierre qui enfermaient le +jardin. (Ils étaient destinés à me devenir très familiers plus tard, ces +murs-là; car, pendant mes jeudis de collège, j'y ai passé bien des +heures, perché, observant la campagne pastorale et tranquille, et +rêvant, au bruit des sauterelles, à des sites encore plus ensoleillés de +pays lointains.) Et ce jour-là, leurs pierres grises, disjointes, +mangées de soleil, mouchetées de lichen, me donnèrent pour la première +fois de ma vie l'impression mal définie de la _vétusté des choses_; la +vague conception des durées antérieures à moi-même, du temps passé. + +Lucette D***, mon aînée de huit ou neuf ans, était déjà presque une +grande personne à mes yeux: je ne pouvais pas la connaître depuis bien +longtemps, mais je la connaissais depuis tout le temps possible. Un peu +plus tard, je l'ai aimée comme une soeur; puis sa mort prématurée a été +un de mes premiers vrais chagrins de petit garçon. + +Et c'est le premier souvenir que je retrouve d'elle, son apparition dans +les branches d'un vieux poirier. Encore ne s'est-il fixé ainsi qu'à la +faveur de ces deux sentiments tout nouveaux auxquels il s'est trouvé +mêlé: l'inquiétude charmée devant l'envahissante nature verte et la +mélancolie rêveuse en présence des vieux murs, des choses anciennes, du +vieux temps... + + + + +IV + + +Je voudrais essayer de dire maintenant l'impression que la mer m'a +causée, lors de notre première entrevue,--qui fut un bref et lugubre +tête-à-tête. + +Par exception, celle-ci est une impression crépusculaire; on y voyait à +peine, et cependant l'image apparue fut si intense qu'elle se grava d'un +seul coup pour jamais. Et j'éprouve encore un frisson rétrospectif, dès +que je concentre mon esprit sur ce souvenir. + +J'étais arrivé le soir, avec mes parents, dans un village de la côte +saintongeaise, dans une maison de pêcheurs louée pour la saison des +bains. Je savais que nous étions venus là pour une chose qui s'appelait +la mer, mais je ne l'avais pas encore vue (une ligne de dunes me la +cachait, à cause de ma très petite taille) et j'étais dans une extrême +impatience de la connaître. Après le dîner donc, à la tombée de la nuit, +je m'échappai seul dehors. L'air vif, âpre, sentait je ne sais quoi +d'inconnu, et un bruit singulier, à la fois faible et immense, se +faisait derrière les petites montagnes de sable auxquelles un sentier +conduisait. + +Tout m'effrayait, ce bout de sentier inconnu, ce crépuscule tombant d'un +ciel couvert, et aussi la solitude de ce coin de village... Cependant, +armé d'une de ces grandes résolutions subites, comme les bébés les plus +timides en prennent quelquefois, je partis d'un pas ferme... + +Puis, tout à coup, je m'arrêtai glacé, frissonnant de peur. Devant moi, +quelque chose apparaissait, quelque chose de sombre et de bruissant qui +avait surgi de tous les côtés en même temps et qui semblait ne pas +finir; une étendue en mouvement qui me donnait le vertige mortel... +Évidemment _c'était ça_; pas une minute d'hésitation, ni même +d'étonnement _que ce fût ainsi_, non, rien que de l'épouvante; je +_reconnaissais_ et je tremblais. C'était d'un vert obscur presque noir; +ça semblait instable, perfide, engloutissant; ça remuait et ça se +démenait partout à la fois, avec un air de méchanceté sinistre. +Au-dessus, s'étendait un ciel tout d'une pièce, d'un gris foncé, comme +un manteau lourd. + +Très loin, très loin seulement, à d'inappréciables profondeurs +d'horizon, on apercevait une déchirure, un jour entre le ciel et les +eaux, une longue fente vide, d'une claire pâleur jaune... + +Pour la _reconnaître_ ainsi, la mer, l'avais-je déjà vue? + +Peut-être, inconsciemment, lorsque, vers l'âge de cinq on six mois, on +m'avait emmené dans l'_île_, chez une grand'tante, soeur de ma +grand'mère. Ou bien avait-elle été si souvent regardée par mes ancêtres +marins, que j'étais né ayant déjà dans la tête un reflet confus de son +immensité. + +Nous restâmes un moment l'un devant l'autre, moi fasciné par elle. Dès +cette première entrevue sans doute, j'avais l'insaisissable +pressentiment qu'elle finirait un jour par me prendre, malgré toutes mes +hésitations, malgré toutes les volontés qui essayeraient de me +retenir... Ce que j'éprouvais en sa présence était non seulement de la +frayeur, mais surtout une tristesse sans nom, une impression de solitude +désolée, d'abandon, d'exil... Et je repartis en courant, la figure très +bouleversée, je pense, et les cheveux tourmentés par le vent, avec une +hâte extrême d'arriver auprès de ma mère, de l'embrasser, de me serrer +contre elle; de me faire consoler de mille angoisses anticipées, +inexpressibles, qui m'avaient étreint le coeur à la vue de ces grandes +étendues vertes et profondes. + + + + +V + + +Ma mère!... Déjà deux ou trois fois, dans le cours de ces notes, j'ai +prononcé son nom, mais sans m'y arrêter, comme en passant. Il semble +qu'au début elle n'ait été pour moi que le refuge naturel, l'asile +contre toutes les frayeurs de l'inconnu, contre tous les chagrins noirs +qui n'avaient pas de cause définie. + +Mais je crois que la plus lointaine fois où son image m'apparaît bien +réelle et vivante, dans un rayonnement de vraie et ineffable tendresse, +c'est un matin du mois de mai, où elle entra dans ma chambre suivie d'un +rayon de soleil et m'apportant un bouquet de jacinthes roses. Je +relevais d'une de ces petites maladies d'enfant,--rougeole ou bien +coqueluche, je ne sais quoi de ce genre,--on m'avait condamné à rester +couché pour avoir bien chaud, et, comme je devinais, à des rayons qui +filtraient par mes fenêtres fermées, la splendeur nouvelle du soleil et +de l'air, je me trouvais triste entre les rideaux de mon lit blanc; je +voulais me lever, sortir; je voulais surtout voir ma mère, ma mère à +tout prix... + +La porte s'ouvrit, et ma mère entra, souriante. Oh! je la revois si bien +encore, telle qu'elle m'apparut là, dans l'embrasure de cette porte, +arrivant accompagnée d'un peu du soleil et du grand air du dehors. Je +retrouve tout, l'expression de son regard rencontrant le mien, le son de +sa voix, même les détails de sa chère toilette, qui paraîtrait si drôle +et si surannée aujourd'hui. Elle revenait de faire quelque course +matinale en ville. Elle avait un chapeau de paille avec des roses jaunes +et un châle en _barège_ lilas (c'était l'époque du châle) semé de petits +bouquets d'un violet plus foncé. Ses papillotes noires--ses pauvres +bien-aimées papillotes qui n'ont pas changé de forme, mais qui sont, +hélas! éclaircies et toutes blanches aujourd'hui--n'étaient alors mêlées +d'aucun fil d'argent. Elle sentait une odeur de soleil et d'été qu'elle +avait prise dehors. Sa figure de ce matin-là, encadrée dans son chapeau +à grand bavolet, est encore absolument présente à mes yeux. + +Avec ce bouquet de jacinthes roses, elle m'apportait aussi un petit pot +à eau et une petite cuvette de poupée, imités en extrême miniature de +ces faïences à fleurs qu'ont les bonnes gens dans les villages. + +Elle se pencha sur mon lit pour m'embrasser, et alors je n'eus plus +envie de rien, ni de pleurer, ni de me lever, ni de sortir; elle était +là, et cela me suffisait; je me sentais entièrement consolé, +tranquillisé, changé, par sa bienfaisante présence.... + +Je devais avoir un peu plus de trois ans lorsque ceci se passait, et ma +mère, environ quarante-deux. Mais j'étais sans la moindre notion sur +l'âge de ma mère; l'idée ne me venait seulement jamais de me demander si +elle était jeune ou vieille; ce n'est même qu'un peu plus tard que je me +suis aperçu qu'elle était bien jolie. Non, en ce temps-là, c'était elle, +voilà tout; autant dire une figure tout à fait unique, que je ne +songeais à comparer à aucune autre, d'où rayonnaient pour moi la joie, +la sécurité, la tendresse, d'où émanait tout ce qui était bon, y compris +la foi naissante et la prière.... + +Et je voudrais, pour la première apparition de cette figure bénie dans +ce livre de souvenir, la saluer avec des mots à part, si c'était +possible, avec des mots faits pour elle et comme il n'en existe pas; +des mots qui à eux seuls feraient couler les larmes bienfaisantes, +auraient je ne sais quelle douceur de consolation et de pardon; puis +renfermeraient aussi l'espérance obstinée, toujours et malgré tout, +d'une réunion céleste sans fin... Car, puisque je touche à ce mystère et +à cette inconséquence de mon esprit, je vais dire ici en passant que ma +mère est la seule au monde de qui je n'aie pas le sentiment que la mort +me séparera pour jamais. Avec d'antres créatures humaines, que j'ai +adorées de tout mon coeur, de toute mon âme, j'ai essayé ardemment +d'imaginer un _après_ quelconque, un _lendemain_ quelque part ailleurs, +je ne sais quoi d'immatériel ne devant pas finir; mais non, rien, je +n'ai pas pu--et toujours j'ai eu horriblement conscience du néant des +néants, de la poussière des poussières. Tandis que, pour ma mère, j'ai +presque gardé intactes mes croyances d'autrefois. Il me semble encore +que, quand j'aurai fini de jouer en ce monde mon bout de rôle misérable; +fini de courir, par tous les chemins non battus, après l'impossible; +fini d'amuser les gens avec mes fatigues et mes angoisses, j'irai me +reposer quelque part où ma mère, qui m'aura devancé, me recevra; et ce +sourire de sereine confiance, qu'elle a maintenant, sera devenu alors un +sourire de triomphante certitude. Il est vrai, je ne vois pas bien ce +que sera ce lieu vague, qui m'apparaît comme une pâle vision grise, et +les mots, si incertains et flottants qu'ils soient, donnent encore une +forme trop précise à ces conceptions de rêve. Et même (c'est bien +enfantin ce que je vais dire là, je le sais), et même, dans ce lieu, je +me représente ma mère ayant conservé son aspect de la terre, ses chères +boucles blanches, et les lignes droites de son joli profil; que les +années m'abîment peu à peu, mais que j'admire encore. La pensée que le +visage de ma mère pourrait un jour disparaître à mes yeux pour jamais, +qu'il ne serait qu'une combinaison d'éléments susceptibles de se +désagréger et de se perdre sans retour dans l'abîme universel, cette +pensée, non seulement me fait saigner le coeur, mais aussi me révolte, +comme inadmissible et monstrueuse. Oh! non, j'ai le, sentiment qu'il y a +dans ce visage quelque chose d'à part que la mort ne touchera pas. Et +mon amour pour ma mère, qui a été le seul stable des amours de ma vie, +est d'ailleurs si affranchi de tout lien matériel, qu'il me donne +presque confiance, à lui seul, en une indestructible chose, qui serait +l'âme; et il me rend encore, par instants, une sorte de dernier et +inexplicable espoir... + +Je ne comprends pas très bien pourquoi cette apparition de ma mère +auprès de mon petit lit de malade, ce matin, m'a tant frappé, +puisqu'elle était presque constamment avec moi. Il y a là encore des +dessous très mystérieux; c'est comme si, à ce moment particulier, elle +m'avait été révélée pour la première fois de ma vie. + +Et pourquoi, parmi mes jouets d'enfant conservés, ce pot à eau de poupée +a-t-il pris, sans que je le veuille, une valeur privilégiée, une +importance de relique? Tellement qu'il m'est arrivé, au loin, sur mer, à +des heures de danger, d'y repenser avec attendrissement et de le revoir, +à la place qu'il occupe depuis des années, dans une certaine petite +armoire jamais ouverte, parmi d'autres débris; tellement que, s'il +disparaissait, il me manquerait une amulette que rien ne me remplacerait +plus. + +Et ce pauvre châle de barège lilas, reconnu dernièrement parmi des +vieilleries qu'on voulait donner à des mendiantes, pourquoi l'ai-je fait +mettre de côté comme un objet précieux?... Dans sa couleur, aujourd'hui +fanée, dans ses petits bouquets rococos d'un dessin indien, je retrouve +encore comme une protection bienfaisante et un sourire; je crois même +que j'y retrouve du calme, de la confiance douce, presque de la foi; il +s'en échappe pour moi toute une émanation de ma mère enfin, mêlée +peut-être aussi à un regret mélancolique pour ces matins de mai +d'autrefois qui étaient plus lumineux que ceux de nos jours... + +En vérité, je crains qu'il ne paraisse bien ennuyeux à beaucoup de gens, +ce livre--le plus intime d'ailleurs que j'aie jamais écrit. + +En le notant, au milieu de ces calmes des veillées qui sont favorables +aux souvenirs, j'ai constamment présente à ma pensée l'exquise reine à +laquelle j'ai voulu le dédier; c'est comme une longue lettre que je lui +adresserais, avec la certitude d'être compris jusqu'au bout, et compris +même au delà, dans ces dessous profonds que les mots n'expriment pas. + +Peut-être comprendront-ils aussi, mes amis inconnus, qui me suivent avec +une bonne sympathie lointaine. Et du reste tous les hommes qui +chérissent ou qui ont chéri leur mère, ne souriront pas des choses +enfantines que je viens de dire, j'en suis très sûr. + +Mais, pour tant d'autres auxquels un pareil amour est étranger, ce +chapitre semblera certainement bien ridicule. + +Ils n'imaginent pas, ceux-ci, en échange de leur haussement d'épaules, +tout le dédain que je leur offre. + + + + +VI + + +Pour en finir avec les images tout à fait confuses des commencements de +ma vie, je veux encore parler d'un rayon de soleil--rayon triste cette +fois,--qui a laissé en moi-même sa marque ineffaçable et dont le sens ne +me sera jamais expliqué. + +Au retour du service religieux, un dimanche, ce rayon m'apparut; il +entrait dans un escalier de la maison, par une fenêtre entre-bâillée, et +s'allongeait d'une certaine manière bizarre sur la blancheur d'un mur. + +J'étais revenu du temple seul avec ma mère, et je montais l'escalier en +lui donnant la main; la maison pleine de silence avait cette sonorité +particulière aux midis très chauds de l'été; ce devait être en août ou +en septembre et, suivant l'usage de nos pays, les contrevents à demi +fermés entretenaient une espèce de nuit pendant l'ardeur du soleil. + +Dès l'entrée, il me vint une conception déjà mélancolique de ce repos du +dimanche qui, dans les campagnes et dans les recoins paisibles des +petites villes, est comme un arrêt de la vie. Mais quand j'aperçus ce +rayon de soleil plongeant obliquement dans cet escalier par cette +fenêtre, ce fut une impression bien autrement poignante de tristesse; +quelque chose de tout à fait incompréhensible et de tout à fait nouveau, +où entrait peut-être la notion infuse de la brièveté des étés de la vie, +de leur fuite rapide, et de l'impassible éternité des soleils... Mais +d'autres éléments plus mystérieux s'y mêlaient aussi, qu'il me serait +impossible d'indiquer même vaguement. + +Je veux seulement ajouter à l'histoire de ce rayon une suite qui pour +moi y est intimement liée. Des années et des années passèrent; devenu +homme, ayant vu les deux bouts du monde et couru toutes les aventures, +il m'arriva d'habiter, pendant un automne et un hiver, une maison isolée +au fond d'un faubourg de Stamboul. Là, sur le mur de mon escalier, +chaque soir à la même heure, un rayon de soleil, arrivé par une fenêtre, +glissait en biais; il éclairait une sorte de niche qui était creusée +dans la pierre et où j'avais posé une amphore d'Athènes. Eh bien, jamais +je n'ai pu voir descendre ce rayon sans repenser à l'autre, celui de ce +dimanche d'autrefois, et sans éprouver la même, précisément, la _même_ +impression triste, à peine atténuée par le temps et toujours aussi +pleine de mystère. Puis, quand le moment vint où il me fallut quitter la +Turquie, quitter ce petit logis dangereux de Stamboul que j'avais adoré, +à tous les déchirements du départ se mêla par instants cet étrange +regret: jamais plus je ne reverrai le soleil oblique de l'escalier +descendre sur la niche du mur et sur l'amphore grecque... + +Évidemment, dans les dessous de tout cela il doit y avoir, sinon des +ressouvenirs de préexistences personnelles, au moins des reflets +incohérents de pensées d'ancêtres, toutes choses que je suis incapable +de dégager mieux de leur nuit et de leur poussière... D'ailleurs je ne +sais plus, je ne vois plus; me voici de nouveau entré dans le domaine du +rêve qui s'efface, de la fumée qui fuit, de l'insaisissable rien... + +Et tout ce chapitre, presque inintelligible, n'a d'autre excuse que +d'avoir été écrit avec un grand effort de sincérité, d'être absolument +vrai. + + + + +VII + + +Au printemps, à la toute fraîche splendeur de mai, sur un chemin +solitaire appelé: la route des Fontaines... + +(J'ai cherché à mettre à peu près par ordre de date ces souvenirs; je +pense que je pouvais avoir cinq ans lorsque ceci se passait.) + +Donc, assez grand déjà pour me promener avec mon père et ma soeur, +j'étais là, un matin de rosée, extasié de voir tout devenu si vert, de +voir si promptement les feuilles élargies, les buissons touffus; sur les +bords du chemin, les herbes montées toutes ensemble, comme un immense +bouquet sorti en même temps de toute la terre, étaient fleuries d'un +délicieux mélange de géraniums roses et de véroniques bleues; et j'en +ramassais, j'en ramassais de ces fleurs, ne sachant auxquelles courir, +piétinant dessus, me mouillant les jambes de rosée, émerveillé de tant +de richesses à ma discrétion, voulant prendre à pleines mains et tout +emporter. Ma soeur, qui déjà tenait une gerbe d'aubépines, d'iris, de +longues graminées comme des aigrettes, se penchait vers moi, me tirant +par la main, disant: «Allons, c'est assez, à présent; nous ne pourrons +jamais tout cueillir, tu vois bien.» Mais je n'écoutais pas, absolument +grisé par la magnificence de tout cela, ne me rappelant pas avoir jamais +vu rien de pareil. + +C'était le commencement de ces promenades avec mon père et ma soeur qui, +pendant longtemps (jusqu'à l'époque maussade des cahiers, des leçons, +des devoirs) se firent presque chaque jour, tellement que je connus de +très bonne heure les chemins des environs et les variétés des fleurs +qu'on y pouvait moissonner. + +Pauvres campagnes de mon pays, monotones mais que j'aime quand même; +monotones, unies, pareilles; prairies de foins et de marguerites où, en +ces temps-là, je disparaissais, enfoui sous les tiges vertes; champs de +blé, avec des sentiers bordés d'aubépines.... Du côté de l'Ouest, au +bout des lointains, je cherchais des yeux la mer qui, parfois, quand on +était allé très loin, montrait au-dessus de ces lignes déjà si planes, +une autre petite raie bleuâtre plus complètement droite,--et attirante, +attirante à la longue comme un grand aimant patient, sûr de sa puissance +et pouvant attendre. + +Ma soeur, et mon frère dont je n'ai pas parlé encore, étaient de bien des +années mes aînés, de sorte qu'il semblait, alors surtout, que je fusse +d'une génération suivante. + +Donc, ils étaient pour me gâter, en plus de mon père et de ma mère, de +mes grand'mères, de mes tantes et grand'tantes. Et, seul enfant au +milieu d'eux tous, je poussais comme un petit arbuste trop soigné en +serre, trop garanti, trop ignorant des halliers et des ronces.... + + + + +VIII + + +On a avancé que les gens doués pour bien peindre (avec des couleurs ou +avec des mots) sont probablement des espèces de demi-aveugles, qui +vivent d'habitude dans une pénombre, dans un brouillard lunaire, le +regard tourné en dedans, et qui alors, quand par hasard ils voient, sont +impressionnés dix fois plus vivement que les autres hommes. + +Cela me semble un peu paradoxal. + +Mais il est certain que la pénombre dispose à mieux voir; comme dans les +panoramas, par exemple, cette obscurité des vestibules qui prépare si +bien au grand trompe-l'oeil final. + +Au cours de ma vie, j'aurais donc été moins impressionné sans doute par +la fantasmagorie changeante du monde, si je n'avais commencé l'étape +dans un milieu presque incolore, dans le coin le plus tranquille de la +plus ordinaire des petites villes: recevant une éducation austèrement +religieuse; bornant mes plus grands voyages à ces bois de la Limoise, +qui me semblaient profonds comme les forêts primitives, ou bien a ces +plages de l'«île», qui me mettaient un peu d'immensité dans les yeux +lors de mes visites à mes vieilles tantes de Saint-Pierre-d'Oleron. + +C'était surtout dans la cour de notre maison que se passait le plus +clair de mes étés; il me semblait que ce fût là mon principal domaine, +et je l'adorais.... + +Bien jolie, il est vrai, cette cour; plus ensoleillée et aérée, et +fleurie que la plupart des jardins de ville. Sorte de longue avenue de +branches vertes et de fleurs, bordée au midi par de vieux petite murs +bas d'où retombaient des rosiers, des chèvrefeuilles, et que dépassaient +des têtes d'arbres fruitiers du voisinage. Longue avenue très fleurie +donnant des illusions de profondeur, elle s'en allait en perspective +fuyante, sous des berceaux de vigne et de jasmin, jusqu'à un recoin qui +s'élargissait comme un grand salon de verdure,--puis elle finissait à un +chai, de construction très ancienne, dont les pierres grises +disparaissaient sous des treilles et du lierre. + +Oh! que je l'ai aimée, cette cour, et que je l'aime encore! + +Les plus pénétrants premiers souvenirs que j'en aie gardés, sont, je +crois, ceux des belles soirées longues de l'été.--Oh! revenir de la +promenade, le soir, à ces crépuscules chauds et limpides qui étaient +certainement bien plus délicieux alors qu'aujourd'hui; rentrer dans +cette cour, que les daturas, les chèvrefeuilles remplissaient des plus +suaves odeurs, et, en arrivant, apercevoir dès la porte toute cette +longue enfilade de branches retombantes!... Par-dessous un premier +berceau, de jasmin de la Virginie, une trouée dans la verdure laissait +paraître un coin encore lumineux du rouge couchant. Et, tout au fond, +parmi les masses déjà assombries des feuillages, on distinguait trois ou +quatre personnes bien tranquillement assises sur des chaises;--des +personnes en robe noire, il est vrai, et immobiles--mais très +rassurantes quand même, très connues, très aimées: mère, grand'mère et +tantes. Alors je prenais ma course pour aller me jeter sur leurs +genoux,--et c'était un des instants les plus amusants de ma journée. + + + + +IX + + +...Deux enfants, deux tout petits, assis bien près l'un de l'autre, sur +des tabourets bas, dans une grande chambre qui s'emplissait d'ombre à +l'approche d'un crépuscule de mars. Deux tout petits de cinq à six ans, +en pantalons courts, blouses et tabliers blancs par-dessus, à la mode de +ce temps-là; bien tranquilles, après avoir fait le diable, s'amusant +dans un coin avec des crayons et des bouts de papier,--l'esprit inquiété +d'une vague crainte cependant, à cause de la lumière mourante. + +Des deux bébés, un seul dessinait, c'était moi. L'autre--un ami invité +pour la journée par exception--regardait faire, du plus près qu'il +pouvait. Avec difficulté, mais en confiance cependant, il suivait les +fantaisies de mon crayon, que je prenais soin de lui expliquer à +mesure. Et, de fait, les explications devaient être nécessaires, car +j'exécutais deux compositions de sentiment que j'intitulais, l'une, _le +Canard heureux_; l'autre, _le Canard malheureux_. + +La chambre où cela se passait avait dû être meublée vers 1805, quand +s'était mariée la pauvre très vieille grand'mère qui l'habitait encore +et qui, ce soir-là, assise dans son fauteuil de forme Directoire, +chantait toute seule sans prendre garde à nous. + +C'est confusément que je m'en souviens de cette grand'mère, car sa mort +est survenue peu après ce jour. Et comme je ne rencontrerai même plus +guère son image vivante dans le cours de ces notes, je vais ouvrir ici +une parenthèse pour elle. + +Il paraît que jadis, au milieu de toute sorte d'épreuves, elle avait été +une vaillante et admirable mère. Après des revers comme on en éprouvait +en ces temps-là, ayant perdu son mari tout jeune à la bataille de +Trafalgar, et ensuite son fils aîné au naufrage de la _Méduse_, elle +s'était mise résolument à travailler pour élever son second fils--mon +père--jusqu'au moment où, lui, avait pu en échange l'entourer de soins +et de bien-être. Vers ses quatre-vingts ans (qui n'étaient pas loin de +sonner quand je vins au monde) l'enfance sénile avait tout à coup +terrassé son intelligence; je ne l'ai donc guère connue qu'ainsi, les +idées perdues, l'âme absente. Elle s'arrêtait longuement devant certaine +glace, pour causer, sur le ton le plus aimable, avec son propre reflet +qu'elle appelait «ma bonne voisine», ou «mon cher voisin». Mais sa folie +consistait surtout à chanter avec une exaltation excessive, _la +Marseillaise, la Parisienne, le Chant du Départ_, tous les grands hymnes +de transition qui, au temps de sa jeunesse, avaient passionné la France; +cependant elle avait été très calme, à ces époques agitées, ne +s'occupant que de son intérieur et de son fils,--et on trouvait d'autant +plus singulier cet écho tardif des grandes tourmentes d'alors, éveillé +au fond de sa tête a l'heure où s'accomplissait pour elle le noir +mystère de la désorganisation finale. Je m'amusais beaucoup à l'écouter; +souvent j'en riais,--bien que sans moquerie irrévérencieuse,--et jamais, +elle ne me faisait peur, parce qu'elle était restée absolument jolie: +des traits fins et réguliers, le regard bien doux, de magnifiques +cheveux à peine blancs, et, aux joues, ces délicates couleurs de rose +séchée que les vieillards de sa génération avaient souvent le privilège +de conserver. Je ne sais quoi de modeste, de discret, de candidement +honnête était dans toute sa petite personne encore gracieuse, que je +revois le plus souvent enveloppée d'un châle de cachemire rouge et +coiffée d'un bonnet de l'ancien temps à grandes coques de ruban vert. + +Sa chambre, où j'aimais venir jouer parce qu'il y avait de l'espace et +qu'il y faisait soleil toute l'année, était d'une simplicité de +presbytère campagnard: des meubles du Directoire en noyer ciré, le grand +lit drapé d'une épaisse cotonnade rouge; des murs peints à l'ocre jaune, +auxquels étaient accrochées, dans des cadres d'or terni, des aquarelles +représentant des vases et des bouquets. De très bonne heure, je me +rendais compte de tout ce que cette chambre avait d'humble et d'ancien +dans son arrangement; je me disais même que la bonne vieille aïeule aux +chansons devait être beaucoup moins riche que mon autre grand'mère, plus +jeune d'une vingtaine d'années et toujours vêtue de noir, qui m'imposait +bien davantage... + +À présent, je reviens à mes deux compositions au crayon, les premières +assurément que j'aie jamais jetées sur le papier: ces deux canards, +occupant des situations sociales si différentes. + +Pour le _Canard heureux_ j'avais représenté, dans le fond du tableau, +une maisonnette et, près de l'animal lui-même, une grosse bonne femme +qui l'appelait pour lui donner à manger. + +_Le Canard malheureux_, au contraire, nageait seul, abandonné sur une +sorte de mer brumeuse que figuraient deux ou trois traits parallèles, +et, dans le lointain, on apercevait les contours d'un morne rivage. Le +papier mince, feuillet arraché à quelque livre, était imprimé au revers, +et les lettres, les lignes transparaissaient en taches grisâtres qui +subitement produisirent à mes yeux l'impression des nuages du ciel; +alors ce petit dessin, plus informe qu'un barbouillage d'écolier sur un +mur de classe, se compléta étrangement de ces taches du fond, prit tout +à coup pour moi une effrayante profondeur; le crépuscule aidant, il +s'agrandit comme une vision, se creusa au loin comme les surfaces pâles +de la mer. J'étais épouvanté de mon oeuvre, y découvrant des choses que +je n'y avais certainement pas mises et qui d'ailleurs devaient m'être à +peine connues.--«Oh! disais-je avec exaltation, la voix toute changée, à +mon petit camarade qui ne comprenait pas du tout, oh! vois-tu... je ne +peux pas le regarder!» Je le cachais sous mes doigts, ce dessin, mais +j'y revenais toujours. Et le regardais si attentivement au contraire, +qu'aujourd'hui, après tant d'années, je le revois encore tel qu'il +m'apparut là, transfiguré: une lueur traînait sur l'horizon de cette +mer si gauchement esquissée, le reste du ciel était chargé de pluie, et +cela me semblait être un soir d'hiver par grand vent; le canard +malheureux, seul, loin de sa famille et de ses amis, se dirigeait (sans +doute pour s'y abriter pendant la nuit), vers, ce rivage brumeux là-bas, +sur lequel pesait la plus désolée tristesse... Et certainement, pendant +une minute furtive, j'eus la prescience complète de ces serrements de +coeur que je devais connaître plus tard au cours de ma vie de marin, +lorsque, par les mauvais temps de décembre, mon bateau entrerait le +soir, pour s'abriter jusqu'au lendemain, dans quelque baie inhabitée de +la côte bretonne, ou bien et surtout, aux crépuscules de l'hiver +austral, vers les parages de Magellan, quand nous viendrions chercher un +peu de protection pour la nuit auprès de ces terres perdues qui sont +là-bas, aussi inhospitalières, aussi infiniment désertes que les eaux +d'alentour... + +Quand l'espèce de vision fut partie, dans la grande chambre nue et +envahie d'ombre où ma grand'mère chantait, je me retrouvai, comme +devant, un tout petit être n'ayant encore rien vu du vaste monde, ayant +peur sans savoir de quoi, et ne comprenant même plus bien comment +l'envie de pleurer lui était venue. + +Depuis, j'ai souvent remarqué du reste que des barbouillages +rudimentaires tracés par des enfants, des tableaux aux couleurs fausses +et froides, peuvent impressionner beaucoup plus que d'habiles ou +géniales peintures, par cela précisément qu'ils sont incomplets et qu'on +est conduit, en les regardant, à y ajouter mille choses de soi-même, +mille choses sorties des tréfonds insondés et qu'aucun pinceau ne +saurait saisir. + + + + +X + + +Au-dessus de chez la pauvre vieille grand'mère qui chantait _la +Marseillaise_, au second étage, dans la partie de notre maison qui +donnait sur des cours et des jardins, habitait ma grand'tante Berthe. De +ses fenêtres, par-dessus quelques maisons et quelques murs bas garnis de +rosiers ou de jasmins, on apercevait les remparts de la ville, assez +voisins de nous avec leurs arbres centenaires et, au delà, un peu de ces +grandes plaines de notre pays, qu'on appelle des _prées_, qui l'été se +couvrent de hauts herbages, et qui sont unies, monotones comme la mer +voisine. + +De là-haut, on voyait aussi la rivière. Aux heures de la marée, quand +elle était pleine jusqu'au bord, elle apparaissait comme un bout de +lacet argenté dans la prée verte, et les bateaux, grands ou petits, +passaient dans le lointain sur ce mince filet d'eau, remontant vers le +port ou se dirigeant vers le large. C'était du reste notre seule +échappée de vue sur la vraie campagne; aussi ces fenêtres de ma +grand'tante Berthe avaient-elles pris, de très bonne heure, un attrait +particulier pour moi. Surtout le soir, à l'heure où se couchait le +soleil, dont on voyait de là si bien le disque rouge s'abîmer +mystérieusement derrière les prairies... Oh! ces couchers de soleil, +regardés des fenêtres de tante Berthe, quelles extases et quelles +mélancolies quelquefois ils me laissaient, les couchers de l'hiver qui +étaient d'un rose pâle à travers les vitres fermées, ou les couchers de +l'été, ceux des soirs d'orage, qui étaient chauds et splendides et qu'on +pouvait contempler longuement, en ouvrant tout, en respirant la senteur +des jasmins des murs... Non, bien certainement, il n'y a plus +aujourd'hui des couchers de soleils comme ceux-là... Quand ils +s'annonçaient plus spécialement magnifiques ou extraordinaires, et que +je n'y étais pas, tante Berthe, qui n'en manquait pas un, m'appelait en +hâte: «Petit!... petit!... viens vite!» D'un bout à l'autre de la +maison, j'entendais cet appel et je comprenais; alors je montais quatre +à quatre, comme un petit ouragan dans les escaliers; je montais d'autant +plus vite, que ces escaliers commençaient à se remplir d'ombre et que +déjà, dans les tournants, dans les coins s'esquissaient ces formes +imaginaires de revenants ou de bêtes qui, la nuit, manquaient rarement +de courir après moi sur les marches, à ma grande terreur... + +La chambre de ma grand'tante Berthe était également très modeste, avec +des rideaux de mousseline blanche. Les murs, tapissés d'un papier à +vieux dessins du commencement de ce siècle, étaient ornés d'aquarelles, +comme chez grand'mère d'en bas. Mais ce que je regardais surtout, +c'était un pastel représentant, d'après Raphaël, une Vierge drapée de +blanc, de bleu et de rose. Précisément les derniers rayons du soleil +l'éclairaient toujours en plein (et j'ai déjà dit que l'heure du +couchant était par excellence l'heure de cette chambre-là). Or, cette +Vierge ressemblait à tante Berthe; malgré la grande différence des âges, +on était frappé de la similitude des lignes si droites et si régulières +de leurs deux profils.. + +À ce même second étage, mais du côté de la rue, habitaient mon autre +grand'mère, celle qui s'habillait toujours de noir, et sa fille, ma +tante Claire, la personne de la maison qui me gâtait le plus. L'hiver, +j'avais coutume de me rendre chez elles, en sortant de chez tante +Berthe, après le soleil couché. Dans la chambre de grand'mère, où je +les trouvais généralement toutes deux réunies, je m'asseyais près du +feu, sur une chaise d'enfant placée là à mon usage, pour passer l'heure +toujours un peu pénible, un peu angoissante du «chien et loup». Après +tous les remuements, tous les sauts de la journée, cette heure grise +m'immobilisait presque toujours sur cette même petite chaise, les yeux +très ouverts, inquiets, guettant les moindres changements dans la forme +des ombres, surtout du côté de la porte, entre-bâillée sur l'escalier +obscur. Évidemment, si on avait su quelles tristesses et quelles +frayeurs les crépuscules me causaient, on eût allumé bien vite pour me +les éviter; mais on ne le comprenait pas, et les personnes, presque +toutes âgées, qui m'entouraient, avaient coutume, quand le jour +baissait, de rester ainsi longtemps tranquilles à leurs places, sans +éprouver le besoin d'une lampe. Quand la nuit s'épaississait davantage, +il fallait même que l'une des deux, grand'mère ou tante, avançât sa +chaise tout près, tout près, et que je sentisse sa protection +immédiatement derrière moi; alors, complètement rassuré, je disais: +«Raconte-moi des histoires de l'_île_, à présent!...» + +L' «île», c'est-à-dire l'île d'Oleron, était le pays de ma mère, et le +leur, qu'elles avaient quitté toutes les trois, une vingtaine d'années +avant ma naissance, pour venir s'établir ici sur le continent. Et c'est +singulier le charme qu'avaient pour moi cette île et les moindres choses +qui en venaient. + +Nous n'en étions pas très loin, puisque de certaine lucarne du toit de +notre maison, on l'apercevait par les temps clairs, tout au bout, tout +au bout des grandes plaines unies: une petite ligne bleuâtre, au-dessus +de cette autre mince ligne plus pâle qui était le bras de l'Océan la +séparant de nous. Mais pour s'y rendre, c'était tout un voyage, à cause +des mauvaises voitures campagnardes, des barques à voiles dans +lesquelles il fallait passer, souvent par grande brise d'ouest. À cette +époque, dans la petite ville de Saint-Pierre-d'Oleron, j'avais trois +vieilles tantes, qui vivaient très modestement des revenus de leurs +marais salants,--débris de fortunes dissipées,--et de redevances +annuelles que des paysans leur payaient encore en sacs de blé. Quand on +allait les voir à Saint-Pierre, c'était pour moi une joie, mêlée de +toutes sortes de sentiments compliqués, encore à l'état d'ébauche, que +je ne débrouillais pas bien. L'impression dominante, c'était que leurs +personnes, l'austérité huguenote de leurs allures; leur manière de +vivre, leur maison, leurs meubles, tout enfin datait d'une époque +passée, d'un siècle antérieur; et puis il y avait la mer, qu'on +devinait tout autour, nous isolant; la campagne encore plus plate, plus +battue par le vent; les grands sables, les grandes plages... + +Ma bonne était aussi de Saint-Pierre-d'Oleron, d'une famille huguenote +dévouée de père en fils à la nôtre, et elle avait une manière de dire: +«dans l'île» qui me faisait passer, dans un frisson, toute sa nostalgie +de là-bas. + +Une foule de petits objets venus de l'«île» et très particuliers avaient +pris place chez nous. D'abord ces énormes galets noirs, pareils à des +boulets de canon, choisis entre mille parmi ceux de la _grand'côte_, +polis et roulés pendant des siècles sur les plages. Ils faisaient partie +du petit train régulier de nos soirées d'hiver; aux veillées, on les +mettait dans les cheminées où flambaient de beaux feux de bois; ensuite +on les enfermait dans des sacs d'indienne à fleurs, également venus de +l'île, et on les portait dans les lits, où, jusqu'au matin, ils tenaient +chauds les pieds des personnes couchées. + +Et puis, dans le chai, il y avait des fourches, des jarres; il y avait +surtout une quantité de grandes gaules droites, en ormeau, pour tendre +les lessives, qui étaient de jeunes arbres choisis et coupés dans les +bois de grand'mère. Toutes ces choses jouissaient à mes yeux d'un rare +prestige. + +Ces bois, je savais que grand'mère ne les possédait plus, ni ses marais +salants, ni ses vignes; j'avais entendu qu'elle s'était décidée à les +vendre peu à peu, pour placer l'argent sur le continent, et qu'un +certain notaire peu délicat avait, par de mauvais placements, réduit à +très peu de chose cet avoir. Quand j'allais dans l'île, quand d'anciens +saulniers, d'anciens vignerons de ma famille, toujours fidèles et +soumis, m'appelaient «notre petit bourgeois» (ce qui signifie notre +petit maître), c'était donc par pure politesse et déférence de souvenir. +Mais j'avais déjà un regret de tout cela; cette vie passée à surveiller +des vendanges ou des moissons, qui avait été la vie de plusieurs de mes +ascendants, me semblait bien plus désirable que la mienne, si enfermée +dans une maison de ville. + +Les histoires de l'île, que me contaient grand'mère et tante Claire, +étaient surtout des aventures de leur enfance, et cette enfance me +paraissait lointaine, lointaine, perdue dans des époques que je ne +pouvais me représenter qu'à demi éclairées comme les rêves; des +grands-parents y étaient toujours mêlés, des grands-oncles jamais +connus, morts depuis bien des années, dont je me faisais dire les noms +et dont les aspects m'intriguaient, me plongeaient dans des rêveries +sans fin. Il y avait surtout un certain aïeul Samuel, qui avait vécu au +temps des persécutions religieuses et auquel je portais un intérêt tout +à fait spécial. + +Je ne tenais pas à ce que ce fût varié, ces histoires; souvent même j'en +faisais recommencer de déjà racontées qui m'avaient plus +particulièrement captivé. + +En général, c'étaient des voyages (sur ces petits ânes qui jouaient un +rôle si important jadis dans la vie des bonnes gens de l'île), pour +aller visiter des propriétés éloignées, des vignes, ou bien pour +traverser les sables de la «grand'côte»; ensuite, sur le soir de ces +expéditions, se déchaînaient des orages terribles, qui obligeaient à +camper pour la nuit dans des auberges, dans des fermes... + +Et quand mon imagination était bien tendue vers ces choses d'autrefois, +dans l'obscurité tout à fait épaissie dont je n'avais plus conscience: +drelin, drelin, la sonnette du dîner!... Je me levais en sautant de +joie. Nous descendions ensemble, dans la salle à manger, où je +retrouvais toute la famille réunie, la lumière, la gaieté, et où je me +jetais tout d'abord sur maman pour me cacher la figure dans sa robe. + + + + +XI + + +Gaspard, un petit chien courtaud, lourd, pas bien de sa personne, mais +qui était tout en deux grands yeux pleins de vie et bonne amitié. Je ne +sais plus comment il avait été recueilli chez nous, où il passa quelques +mois et où je l'aimai tendrement. + +Or, un soir, pendant une promenade d'hiver, Gaspard m'avait quitté. On +me consola en me disant qu'il rentrerait certainement seul, et je revins +à la maison assez courageusement. Mais quand la nuit commença de tomber, +mon coeur se serra beaucoup. + +Mes parents avaient à dîner ce jour-là un violoniste de talent et on +m'avait permis de veiller plus tard pour l'entendre. Aux premiers coups +de son archet, dès qu'il commença de faire gémir je ne sais quel adagio +désolé, ce fut pour moi comme une évocation de routes noires dans les +bois, de grande nuit où l'on se sent abandonné et perdu; puis je vis +très nettement Gaspard errer sous la pluie, à un carrefour sinistre, et, +ne se reconnaissant plus, partir dans une direction inconnue pour ne +revenir jamais... Alors les larmes me vinrent, et comme on ne s'en +apercevait point, le violon continua de lancer dans le silence ses +appels tristes, auxquels répondaient, du fond des abîmes d'en dessous, +des visions qui n'avaient plus de forme, plus de nom, plus de sens. + +Ce fut ma première initiation à la musique, évocatrice d'ombres. Des +années se passèrent ensuite avant que j'y comprisse de nouveau quelque +chose, car les petits morceaux de piano, «remarquables pour mon âge», +disait-on, que je commençais à jouer moi-même, n'étaient encore rien +qu'un bruit doux et rythmé à mes oreilles. + + + + +XII + + +Ceci maintenant est une angoisse causée par une lecture qu'on m'avait +faite. (Je ne lisais jamais moi-même et dédaignais beaucoup les livres.) + +Un petit garçon très coupable, ayant quitté sa famille et son pays, +revenait visiter seul la maison paternelle, après quelques années +pendant lesquelles ses parents et sa soeur étaient morts. Cela se passait +en novembre, naturellement, et l'auteur décrivait le ciel gris, parlait +du vent qui secouait les dernières feuilles des arbres. + +Dans le jardin abandonné, sous un berceau aux branches dégarnies, +l'enfant prodigue, en se baissant vers la terre mouillée, reconnut parmi +toutes ces feuilles d'automne, une perle bleue qui était restée à cette +place depuis le temps où il venait s'amuser là, avec sa soeur... + +Oh! alors je me levai, demandant qu'on cessât de lire, sentant les +sanglots qui me venaient... J'avais vu, absolument vu, ce jardin +solitaire, ce vieux berceau dépouillé, et, à moitié cachée sous ces +feuilles rousses, cette perle bleue, souvenir d'une soeur morte... Tout +cela me faisait mal, affreusement, me donnait la conception de la fin +languissante des existences et des choses, de l'immense effeuillement de +tout... + +Il est étrange que mon enfance si tendrement choyée m'ait surtout laissé +des images tristes. + +Évidemment, ces tristesses étaient les très rares exceptions, et je +vivais d'ordinaire dans l'insouciance gaie de tous les enfants; mais +sans doute, les jours de complète gaieté, précisément parce qu'ils +étaient habituels, ne marquaient rien dans ma tête, et je ne les +retrouve plus. + +J'ai aussi beaucoup de souvenirs d'été, qui sont tous les mêmes, qui +font comme des taches claires de soleil sur la confusion des choses +entassées dans ma tête. + +Et toujours, la grande chaleur, les très profonds ciels bleus, les +étincellements de nos plages de sable, la réverbération de la lumière +sur les chaux blanches des maisonnettes dans nos petite villages de +«l'île», me causaient ces impressions de mélancolie et de sommeil que +j'ai retrouvées ensuite, avec une intensité plus grande, dans les pays +d'Islam... + + + + +XIII + + +«_Or, à minuit, il se fit un cri, disant: «Voici, l'Époux vient, sortez +au-devant de lui.» Et les vierges qui étaient prêtes entrèrent avec lui +aux noces_; puis la porte fut fermée. _Après cela, les vierges folles +vinrent aussi et dirent: «Seigneur, Seigneur, ouvre-nous!» Mais il leur +répondit: «En vérité, je vous dis que je ne vous connais point_!» + +«_Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en laquelle le +Fils de l'Homme viendra..._» + +Après ces versets, lus à haute voix, mon père ferma la Bible; il se fit +un mouvement de chaises dans le salon, où nous étions tous assemblés, y +compris les domestiques, et chacun se mit à genoux pour la prière. +Suivant l'usage des anciennes familles protestantes, c'était ainsi tous +les soirs,--avant le moment où l'on se séparait pour la nuit. + +«Puis la porte fut fermée...» Agenouillé, je n'écoutais plus la prière, +car les vierges folles m'apparaissaient... Elles étaient vêtues de +voiles blancs, qui flottaient pendant leur course angoissée, et elles +tenaient à la main des petites lampes aux flammes vacillantes,--qui tout +aussitôt s'éteignirent, les laissant à jamais dans les ténèbres du +dehors, devant cette porte fermée, fermée irrévocablement pour +l'éternité!... Ainsi, un moment pouvait donc venir où il serait trop +tard pour supplier, où le Seigneur, lassé de nos péchés, ne nous +écouterait plus!... Je n'avais encore jamais pensé que cela fût +possible. Et une crainte, sombre et profonde, que rien dans ma foi de +petit enfant n'avait pu me causer jusqu'à ce jour, me prit tout entier, +en présence de l'irrémissible damnation... + + ........................................ + +Longtemps, pendant des semaines et pendant des mois, la parabole des +vierges folles hanta mon sommeil. Et chaque soir, dès que l'obscurité +tombait, je repassais en moi ces paroles, à la fois douces et +effroyables: «Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en +laquelle le Fils de l'Homme viendra.»--S'il venait cette nuit, +pensais-je; si j'allais être réveillé par _les eaux faisant grand +bruit_, par la trompette de l'ange sonnant dans l'air l'immense +épouvante de la fin du monde... Et je ne m'endormais pas sans avoir +longuement fait ma prière et demandé grâce au Seigneur. + +Je ne crois pas, du reste, que jamais petit être ait eu une conscience +plus timorée que la mienne; à propos de tout, c'étaient des excès de +scrupules, qui, souvent incompris de ceux qui m'aimaient le plus, me +rendaient le coeur très gros. Ainsi, je me rappelle avoir été tourmenté +pendant des journées entières par la seule inquiétude d'avoir dit +quelque chose, d'avoir fait un récit qui ne fût pas rigoureusement +exact. À tel point que presque toujours, quand j'avais fini de raconter +ou d'affirmer, on m'entendait balbutier à voix basse, du ton de +quelqu'un qui marmotte sur un rosaire, cette même phrase invariable: +«Après tout, je ne sais peut-être pas très bien comment ça s'est passé.» +C'est encore avec une sorte d'oppression rétrospective que je songe à +ces mille petits remords et craintes du péché, qui, de ma sixième à ma +huitième année, ont jeté du froid, de l'ombre sur mon enfance. + +À cette époque, si l'on me demandait ce que je voulais être dans +l'avenir, sans hésiter je répondais: «Je serai pasteur,»--et ma vocation +religieuse semblait tout à fait grande. Autour de moi, on souriait à +cela, et sans doute on trouvait, puisque je le désirais, que c'était +bien. + +Le soir, la nuit surtout, je songeais constamment à cet _après_, qui se +nommait de ce nom déjà plein de terreurs: l'éternité. Et mon départ de +ce monde,--de ce monde à peine vu pourtant, et rien que dans un de ses +petits recoins les plus incolores,--me paraissait une chose très +prochaine. Avec un mélange d'impatience et d'effroi mortel, je me +représentais, pour bientôt, une vie en resplendissante robe blanche, à +la grande lumière radieuse, assis avec des multitudes d'anges et d'élus, +autour du «trône de l'Agneau», en un cercle immense et instable qui +oscillerait lentement, continuellement, à donner le vertige, au son des +musiques, dans le vide infini du ciel... + + + + +XIV + + +«Une fois, une petite fille... en ouvrant un fruit des colonies très +gros... il en était sorti une bête, une bête verte... qui l'avait +piquée... et puis ça l'avait fait mourir.» + +C'est ma petite amie Antoinette (six ans et moi sept) qui me raconte +cette histoire, à propos d'un abricot que nous venons d'ouvrir pour le +partager. Nous sommes au fond de son jardin, au beau mois de juin, sous +un abricotier touffu, assis à nous toucher sur le même tabouret, dans +une maison grande comme une ruche d'abeille que, pour notre usage +personnel, nous avons construite nous-mêmes avec de vieilles planches, +et couverte avec des nattes exotiques ayant jadis emballé du café des +Antilles. À travers notre toit en grossier tissu de paille, des petits +rayons de soleil tombent sur nous; ils dansent sur nos tabliers blancs, +sur nos figures,--à cause des feuilles de l'arbre voisin qu'une brise +chaude remue. (Pendant deux étés pour le moins, ce fut notre amusement +préféré, de bâtir ainsi des maisons de Robinson dans des coins qui nous +paraissaient solitaires, et de nous y asseoir, bien cachés, pour faire +nos causeries.) Dans l'histoire de la petite fille _piquée par une +bête_, ce passage à lui seul m'avait subitement jeté dans une rêverie: +«...un fruit des colonies très gros». Et une apparition m'était venue, +d'arbres, de fruits étranges, de forêts peuplées d'oiseaux merveilleux. + +Oh! ce qu'il avait de troublant et de magique, dans mon enfance, ce +simple mot: «les colonies», qui, en ce temps-là, désignait pour moi +l'ensemble des lointains pays chauds, avec leurs palmiers, leurs grandes +fleurs, leurs nègres, leurs bêtes, leurs aventures. De la confusion que +je faisais de ces choses, se dégageait un sentiment d'ensemble +absolument juste, une intuition de leur morne splendeur et de leur +amollissante mélancolie. + +Je crois que le palmier me fut _rappelé_ pour la première fois par une +gravure des _Jeunes Naturalistes_, de madame Ulliac-Trémadeure, un de +mes livres d'étrennes dont je me faisais lire des passages le soir. +(Les palmiers de serre n'étaient pas encore venus dans notre petite +ville, en ce temps-là.) Le dessinateur avait représenté deux de ces +arbres inconnus au bord d'une plage sur laquelle des nègres passaient. +Dernièrement, j'ai eu la curiosité de revoir cette image initiatrice +dans le pauvre livre jauni, piqué par l'humidité des hivers, et vraiment +je me suis demandé comment elle aurait pu faire naître le moindre rêve +en moi, si ma petite âme n'eût été pétrie de ressouvenirs... + +Oh! «les colonies»! comment dire tout ce qui cherchait à s'éveiller dans +ma tête, au seul appel de ce mot! Un fruit des colonies, un oiseau de +là-bas, un coquillage, devenaient pour moi tout de suite des objets +presque enchantés. + +Il y avait une quantité de choses des colonies chez cette petite +Antoinette: un perroquet, des oiseaux de toutes couleurs dans une +volière, des collections de coquilles et d'insectes. Dans les tiroirs de +sa maman, j'avais vu de bizarres colliers de graines pour parfumer; dans +ses greniers, où quelquefois nous allions fureter ensemble, on trouvait +des peaux de bêtes, des sacs singuliers, des caisses sur lesquelles se +lisaient encore des adresses de villes des Antilles; et une vague +senteur exotique persistait dans sa maison entière. + +Son jardin, comme je l'ai dit, n'était séparé de nous que par des murs +très bas, tapissés de rosiers, de jasmins. Et un grenadier de chez elle, +grand arbre centenaire, nous envoyait ses branches, semait dans notre +cour, à la saison, ses pétales de corail. + +Souvent nous causions, à la cantonade, d'une maison à l'autre: + +--Est-ce que je peux venir m'amuser, dis? Ta maman veut-elle? + +--Non, parce que j'ai été méchante, je suis en pénitence. (Ça lui +arrivait souvent.)--Alors je me sentais très déçu; mais moins encore à +cause d'elle, je dois l'avouer, qu'à cause du perroquet et des choses +exotiques. + +Elle-même y était née, aux colonies, cette petite Antoinette, et,--comme +c'était curieux!--elle n'avait pas l'air de comprendre le prix de cela, +elle n'en était pas charmée, elle s'en souvenait à peine... Moi qui +aurais donné tout au monde pour avoir eu, une seule fois, dans les yeux, +un reflet, même furtif de ces contrées si éloignées,--si inaccessibles, +je le sentais bien... + +Avec un regret presque angoissant, avec un regret d'ouistiti en cage, je +songeais hélas! que, dans ma vie de pasteur, si longue que je pusse la +supposer, je ne les verrais jamais, jamais... + + + + +XV + + +Je vais dire le jeu qui nous amusa le plus, Antoinette et moi, pendant +ces deux mêmes délicieux étés. + +Voici: au début, on était des chenilles; on se traînait par terre, +péniblement, sur le ventre et sur les genoux, cherchant des feuilles +pour manger. Puis bientôt on se figurait qu'un invincible sommeil vous +engourdissait les sens et on allait se coucher dans quelque recoin sous +des branches, la tête recouverte de son tablier blanc: on était devenu +des cocons, des chrysalides. + +Cet état durait plus ou moins longtemps et nous entrions si bien dans +notre rôle d'insecte en métamorphose, qu'une oreille indiscrète eût pu +saisir des phrases de ce genre, échangées entre nous sur un ton de +conviction complète: + +--Penses-tu que tu t'envoleras bientôt? + +--Oh! je sens que ça ne sera pas long cette fois; dans mes épaules, +déjà... ça se déplie... (Ça, naturellement, c'était les ailes.) + +Enfin on se réveillait; on s'étirait, en prenant des poses et sans plus +rien se dire, comme pénétré du grand phénomène de la transformation +finale... + +Puis, tout à coup, on commençait des courses folles,--très légères, en +petits souliers minces toujours; à deux mains on tenait les coins de son +tablier de bébé, qu'on agitait tout le temps en manière d'ailes; on +courait, on courait, se poursuivant, se fuyant, se croisant en courbes +brusques et fantasques; on allait sentir de près toutes les fleurs, +imitant le continuel empressement des phalènes; et on imitait leur +bourdonnement aussi, en faisant: «Hou ou ou!...» la bouche à demi fermée +et les joues bien gonflées d'air... + + + + +XVI + + +Les papillons, ces pauvres papillons de plus en plus démodés de nos +jours, ont joué un rôle de longue haleine dans ma vie d'enfant, je suis +confus de l'avouer; et, avec eux, les mouches, les scarabées, les +demoiselles, toutes les bestioles des fleurs et de l'herbe. Bien que +cela me fit de la peine de les tuer, j'en composais des collections, et +on me voyait constamment la papillonnette en main. Ceux qui volaient +dans ma cour, à part quelques égarés venus de la campagne, n'étaient pas +très beaux, il est vrai; mais j'avais le jardin et les bois de la +Limoise qui, tout l'été, constituaient pour moi des territoires de +chasse pleins de surprises et de merveilles. + +Pourtant les caricatures de Töpffer sur ce sujet me donnaient à +réfléchir, et quand Lucette, me rencontrant avec quelque papillon au +chapeau, m'appelait de son air incomparablement narquois: «Monsieur +Cryptogame», cela m'humiliait beaucoup. + + + + +XVII + + +La pauvre vieille grand'mère aux chansons allait mourir. + +Nous étions auprès de son lit, tous, à la tombée d'un jour de printemps. +Il y avait à peine quarante-huit heures qu'elle était alitée, mais, à +cause de son grand âge, le médecin avait déclaré que c'était pour elle +la fin très prochaine. + +Son intelligence venait tout à coup de s'éclaircir; elle ne se trompait +plus dans nos noms; elle nous appelait, nous retenait près d'elle d'une +voix douce et posée--sa voix de jadis, probablement,--que je ne lui +avais jamais connue. + +Debout à côté de mon père, je promenais mes yeux sur l'aïeule mourante +et sur sa modeste grande chambre aux meubles anciens. Je regardais +surtout ces tableaux des murs, représentant des fleurs dans des vases. + +Oh! ces aquarelles qui étaient chez grand'mère, pauvres petites choses +naïves! Elles portaient toutes cette dédicace: «Bouquet à ma mère,» et +au-dessous, une respectueuse poésie à elle dédiée, un quatrain, qu'à +présent je savais lire et comprendre. Et c'étaient des oeuvres d'enfance +ou de première jeunesse de mon père, qui, à chaque anniversaire de fête, +embellissait ainsi l'humble logis d'un tableau nouveau. Pauvres petites +choses naïves, comme elles témoignaient bien de cette vie si modeste +d'alors et de cette sainte intimité du fils avec la mère,--au vieux +temps, après les grandes épreuves, au lendemain des terribles guerres, +des corsaires anglais et des «brûlots»... Pour la première fois +peut-être je songeais que grand'mère avait été jeune; que sans doute, +avant ce trouble survenu dans sa tête, mon père l'avait chérie comme moi +je chérissais maman, et que son chagrin de la perdre allait être +extrême; j'avais pitié de lui et je me sentais plein de remords pour +avoir ri des chansons, pour avoir ri des causeries avec l'image de +miroir... + +On m'envoya en bas. Sous différents prétextes, on me tint constamment +éloigné pendant la fin de la journée sans que je comprisse pourquoi; +puis on me conduisit chez nos amis, les D***, pour dîner avec Lucette. + +Mais quand je fus ramené par ma bonne, vers huit heures et demie, je +voulus monter tout droit chez grand'mère. + +Dès l'abord, je fus frappé de l'ordre parfait qui était rétabli dans les +choses, de l'air de paix profonde que cette chambre avait pris... Dans +la pénombre du fond, mon père était assis immobile, au chevet du lit, +dont les rideaux ouverts se drapaient correctement et, sur l'oreiller, +bien au milieu, j'apercevais la tête de ma grand'mère endormie; sa pose +avait je ne sais quoi de trop régulier,--de définitif pour ainsi dire, +d'éternel. + +À l'entrée, presque à la porte, ma mère et ma soeur travaillaient de +chaque côté d'une chiffonnière, à la place qu'elles avaient adoptée pour +veiller, depuis que grand'mère était malade. Sitôt que j'avais paru, +elles m'avaient fait signe de la main: «Doucement, doucement; pas de +bruit, elle dort.» L'abat-jour de leur lampe projetait la lumière plus +vive sur leur ouvrage, qui était un fouillis de petits carrés de soie, +verts, bruns, jaunes, gris et où je reconnaissais des morceaux de leurs +anciennes robes ou de leurs anciens rubans de chapeaux. + +Dans le premier moment, je crus que c'étaient des objets qu'il était +d'usage de préparer ainsi pour les personnes mourantes; mais, comme je +questionnais tout bas, un peu inquiet, elles m'expliquèrent: c'étaient +simplement des sachets qu'elles taillaient et qu'elles allaient coudre, +pour une vente de charité. + +Je leur dis qu'avant de me coucher je voulais m'approcher de grand'mère, +pour essayer de lui souhaiter le bonsoir, et elles me laissèrent faire +quelques pas vers le lit; mais, comme j'arrivais au milieu de la +chambre, se ravisant subitement après un coup d'oeil échangé: + +--Non, non, dirent-elles à voix toujours basse, reviens, tu pourrais la +déranger. + +Du reste, je venais de m'arrêter de moi-même, saisi et glacé: j'avais +compris... + +Malgré l'effroi qui me clouait sur place, je m'étonnais que grand'mère +fût si peu désagréable à regarder; n'ayant encore jamais vu de morts, je +m'étais imaginé jusqu'à ce jour que, l'âme étant partie, ils devaient +faire tous, dès la première minute, un grimacement décharné, +inexpressif, comme les têtes de squelettes. Et au contraire, elle avait +un sourire infiniment tranquille et doux; elle était jolie toujours, et +comme rajeunie, en pleine paix... + +Alors passa en moi une de ces tristes petites lueurs d'éclair, qui +traversent quelquefois la tête des enfants, comme pour leur permettre +d'interroger d'un furtif coup d'oeil des abîmes entrevus, et je me fis +cette réflexion: Comment grand'mère pourrait-elle être au ciel, comment +comprendre ce dédoublement-là, puisque ce qui reste pour être enterré +est tellement elle-même, et conserve, hélas! jusqu'à _son +expression_?... + +Après, je me retirai sans questionner personne, le coeur serré et l'âme +désorientée, n'osant pas demander la confirmation de ce que j'avais +deviné si bien, et préférant ne pas entendre prononcer le mot qui me +faisait peur... + + ........................................ + +Longtemps, les petits sachets en soie restèrent liés pour moi à l'idée +de la mort... + + + + +XVIII + + +Je retrouve dans ma mémoire les impressions encore pénibles, +angoissantes presque si j'y concentre mon esprit, d'une maladie assez +grave que je fis vers ma huitième année. Cela s'appelait la fièvre +scarlatine, m'avait-on dit, et ce nom lui-même me semblait avoir une +physionomie diabolique. + +C'était à l'époque âpre et mauvaise des giboulées de mars, et, chaque +soir, quand la nuit tombait, si par hasard ma mère n'était pas là, bien +près, une détresse me prenait au fond de l'âme. (Encore cette oppression +des crépuscules, que les animaux, ou les êtres compliqués comme je suis, +éprouvent à un degré presque égal.) Mes rideaux ouverts laissaient voir, +au premier plan, toujours la même petite table attristante, avec des +tasses de tisane, des fioles de remèdes. Et tandis que je regardais cet +attirail de malade,--qui s'assombrissait, devenait plus vague, se +déformait sur le fond obscurci de la chambre silencieuse,--c'était dans +ma tête un défilé d'images dépareillées, morbides, inquiétantes... + +Deux soirs successifs, je fus visité, entre chien et loup, dans mon +demi-assoupissement de fièvre, par des personnages différents qui me +causèrent une extrême terreur. + +D'abord, une vieille dame, bossue et très laide, d'une laideur +doucereuse, qui s'approcha de moi sans faire de bruit, sans que j'aie +entendu la porte s'ouvrir, sans que j'aie vu les personnes qui me +veillaient se lever pour la recevoir. Elle s'éloigna tout aussitôt, +avant de m'avoir seulement parlé; mais, en se retournant, elle me +présenta sa bosse: or cette bosse était percée à la pointe, et il en +sortait la figure verte d'une perruche, que la dame avait dans le corps +et qui me dit: «Coucou!» d'une petite voix de guignol en sourdine +lointaine, puis qui rentra dans le vieux dos affreux... Oh! quand +j'entendis ce «Coucou!» une sueur froide me perla au front; mais tout +venait de s'évanouir et je compris moi-même que c'était un rêve. + +Le lendemain parut un monsieur, long et mince, en robe noire comme un +prêtre. Il ne s'approcha pas de moi, celui-là; mais il se mit à tourner +autour de ma chambre, en rasant les murs, très vite et sans bruit, son +corps tout penché en avant; ses vilaines jambes, comme des bâtons, +faisant raidir sa soutane pendant sa course empressée. Et--comble de +terreur--il avait pour tête un crâne blanc d'oiseau à long bec--qui +était l'agrandissement monstrueux d'un crâne de mouette blanchi à la +mer, ramassé par moi l'été précédent sur une plage de l'île... (Je crois +que la visite de ce monsieur coïncida avec le jour où je fus le plus +malade, presque un peu en danger.) Après un tour ou deux exécutés dans +le même empressement et le même silence, il commença de s'élever de +terre... Il courait maintenant sur les cimaises, en jouant toujours de +ses jambes maigres,--puis plus haut encore, sur les tableaux, sur les +glaces,--jusqu'à se perdre dans le plafond déjà envahi par la nuit... + +Eh bien, pendant deux ou trois années, l'image de ces visiteurs devait +me poursuivre. Les soirs d'hiver, je repensais à eux avec crainte, en +montant les escaliers qu'on n'avait pas encore l'habitude d'éclairer à +cette époque. S'ils étaient là, pourtant, me disais-je; derrière des +portes sournoisement entre-bâillées, s'ils me guettaient l'un ou l'autre +pour me courir après; si j'allais les voir paraître derrière moi, +allongeant les mains de marche en marche, pour m'attraper les jambes... + +Et vraiment je ne suis pas bien sûr que, dans ces mêmes escaliers, en y +mettant un peu de bonne volonté, je n'arriverais pas à m'en inquiéter +encore aujourd'hui, de ce monsieur et de cette dame; ils ont été si +longtemps à la tête de toutes mes frayeurs d'enfant, si longtemps ils +ont mené le cortège de mes visions et de mes mauvais rêves!... + +Bien d'autres apparitions sombres ont hanté les premières années de ma +vie, si exceptionnellement douces pourtant. Et bien des rêveries +sinistres me sont venues, les soirs: impressions de nuit sans lendemain, +d'avenir fermé; pensées de prochaine mort. Trop tenu, trop choyé, avec +un certain sur-chauffage intellectuel, j'avais ainsi des étiolements, +des amollissements subits de plante enfermée. Il m'aurait fallu autour +de moi des petits camarades de mon âge, des petites brutes écervelées et +tapageuses--et au lieu de cela, je ne jouais quelquefois qu'avec des +petites filles;--toujours correct, soigné, frisé au fer, ayant des mines +de petit marquis du XVIIIe siècle. + + ........................................ + + + + +XIX + + +Après cette fièvre si longue, au nom si méchant, je me rappelle +délicieusement le jour où l'on me permit enfin de prendre l'air dehors, +de descendre dans ma cour. C'était en avril, et on avait choisi pour +cette première sortie une journée radieuse, un ciel rare. Sous les +berceaux de jasmins et de chèvrefeuilles, j'éprouvai des impressions +d'enchantement paradisiaque, d'Éden. Tout avait poussé et fleuri; à mon +insu, pendant que j'étais cloîtré, la merveilleuse mise en scène du +renouveau s'était déployée sur la terre. Elle ne m'avait pas encore +leurré bien des fois cette fantasmagorie éternelle, qui berce les hommes +depuis tant de siècles et dont les vieillards seuls peut-être ne savent +plus jouir. Et je m'y laissais prendre tout entier, moi, avec une +ivresse infinie... Oh! cet air pur, tiède, suave; cette lumière, ce +soleil; ce beau vert des plantes nouvelles, cet épaississement des +feuilles donnant partout de l'ombre toute neuve. Et en moi-même, ces +forces qui revenaient, cette joie de respirer, ce profond élan de la vie +recommencée. + +Mon frère était alors un grand garçon de vingt et un ans, qui avait +carte blanche dans la maison pour ses entreprises. Tout le temps de ma +maladie, je m'étais préoccupé d'une chose qu'il arrangeait dans la cour +et que je mourais d'envie de voir. C'était au fond, dans un recoin +charmant, sous un vieux prunier, un lac en miniature; il l'avait fait +creuser et cimenter comme une citerne; ensuite, de la campagne, il avait +fait apporter des pierres rongées et des plaques de mousse pour composer +des rivages romantiques alentour, des rochers et des grottes. + +Et tout était achevé, ce jour-là; on y avait déjà mis les poissons +rouges; le jet d'eau jouait même, pour la première fois, en mon +honneur... + +Je m'approchai avec ravissement; cela dépassait encore tout ce que mon +imagination avait pu concevoir de plus délicieux. Et quand mon frère me +dit que c'était pour moi, qu'il me le donnait, j'éprouvai une joie +intime qui me sembla ne devoir finir jamais. Oh! la possession de tout +cela, quel bonheur inattendu! En jouir tous les jours, tous les jours, +pendant ces beaux mois chauds qui allaient venir!... Et recommencer à +vivre dehors, à s'amuser comme l'été dernier, dans tous les recoins de +cette cour ainsi embellie... + +Je restai longtemps là, au bord de ce bassin, ne me lassant pas de +regarder, d'admirer, de respirer l'air tiède de ce printemps, de me +griser de cette lumière oubliée, de ce soleil retrouvé,--tandis que, +au-dessus de ma tête, le vieil arbre, le vieux prunier, planté jadis par +quelque ancêtre et déjà un peu à bout de sève, tendait sur le bleu du +ciel le rideau ajouré de ses nouvelles feuilles,--et que le jet d'eau +continuait son grésillement léger, à l'ombre, comme une petite musique +de vielle fêtant mon retour à la vie... + +Aujourd'hui, ce pauvre prunier, après avoir langui de vieillesse, a fini +par mourir, et son tronc seul encore debout, conservé par respect, est +coiffé, comme une ruine, d'une touffe de lierre. + +Mais le bassin, avec ses rives et ses îlots, est demeuré intact; le +temps n'a pu que lui donner un air de parfaite vraisemblance, ses +pierres verdies jouent la vétusté extrême; les vraies mousses d'eau, les +petites plantes délicates des sources s'y sont acclimatées, avec des +joncs, des iris sauvages,--et les libellules égarées en ville viennent +s'y réfugier. C'est un tout petit coin de nature agreste qui est +installé là et qu'on ne trouble jamais. + +C'est aussi le coin du monde auquel je reste le plus fidèlement attaché, +après en avoir aimé tant d'autres; comme nulle part ailleurs, je m'y +sens en paix, je m'y sens rafraîchi, retrempé de prime jeunesse et de +vie neuve. C'est ma sainte Mecque, à moi, ce petit coin-là; tellement +que, si on me le dérangeait, il me semble que cela déséquilibrerait +quelque chose dans ma vie, que je perdrais pied, que ce serait presque +le commencement de ma fin. + +La consécration définitive de ce lieu lui est venue, je crois, de mon +métier de mer; de mes lointains voyages, de mes longs exils, pendant +lesquels j'y ai repensé et l'ai revu avec amour. + +Il y a surtout l'une de ces grottes en miniature à laquelle je tiens +d'une façon particulière: elle m'a souvent préoccupé, à des heures +d'affaissement et de mélancolie, au cours de mes campagnes... Après que +le souffle d'Azraël eut passé cruellement sur nous, après nos revers de +toute sorte, pendant tant d'années tristes où j'ai vécu errant par le +monde, où ma mère veuve et ma tante Claire sont restées seules à +promener leurs pareilles robes noires dans cette chère maison presque +vide et devenue silencieuse comme un tombeau,--pendant ces années-là, je +me suis plus d'une fois senti serrer le coeur à la pensée que le foyer +déserté, que les choses familières à mon enfance se délabraient sans +doute à l'abandon; et je me suis inquiété par-dessus tout de savoir si +la main du temps, si la pluie des hivers, n'allaient pas me détruire la +voûte frêle de cette grotte; c'est étrange à dire, mais s'il y avait eu +éboulement de ces vieux petits rochers moussus, j'aurais éprouvé presque +l'impression d'une lézarde irréparable dans ma propre vie. + +À côté de ce bassin, un vieux mur grisâtre fait, lui aussi, partie +intégrante de ce que j'ai appelé ma sainte Mecque; il en est, je crois, +le coeur même. J'en connais du reste les moindres détails: les +imperceptibles lichens qui y poussent, les trous que le temps y a +creusés et où des araignées habitent;--c'est qu'un berceau de lierre et +de chèvrefeuille y est adossé, à l'ombre duquel je m'installais jadis +pour faire mes devoirs, aux plus beaux jours des étés, et alors, pendant +mes flâneries d'écolier peu studieux, ses pierres grises occupaient +toute mon attention, avec leur infiniment petit monde d'insectes et de +mousses. Non seulement je l'aime et le vénère, ce vieux mur, comme les +Arabes leur plus sainte mosquée; mais il me semble même qu'il me +protège; qu'il assure un peu mon existence et prolonge ma jeunesse. Je +ne souffrirais pas qu'on m'y fit le moindre changement, et, si on me le +démolissait, je sentirais comme l'effondrement d'un point d'appui que +rien ne me revaudrait plus. C'est, sans doute, parce que la persistance +de certaines choses, de tout temps connues, arrive à nous leurrer sur +notre propre stabilité, sur notre propre durée; en les voyant demeurer +les mêmes, il nous semble que nous ne pouvons pas changer ni cesser +d'être.--Je ne trouve pas d'autre explication à cette sorte de sentiment +presque fétichiste. + +Et quand je songe pourtant, mon Dieu, que ces pierres-là sont +quelconques, en somme, et sortent je ne sais d'où; qu'elles ont été +assemblées, comme celles de n'importe quel mur, par les premiers +ouvriers venus, un siècle peut-être avant qu'il fût question de ma +naissance,--alors je sens combien est enfantine cette illusion que je me +fais malgré moi d'une protection venant d'elles; je comprends sur quelle +instable base, composée de rien, je me figure asseoir ma vie... + +Les hommes qui n'ont pas eu de maison paternelle, qui, tout petits, ont +été promenés de place en place dans des gîtes de louage, ne peuvent +évidemment rien comprendre à ces vagues sentiments-là. + +Mais, parmi ceux qui ont conservé leur foyer familial, il en est +beaucoup, j'en suis sûr, qui, sans se l'avouer, sans s'en rendre compte, +éprouvent à des degrés différents des impressions de ce genre: en +imagination, ils étayent comme moi leur propre fragilité sur la durée +relative d'un vieux mur de jardin aimé depuis l'enfance, d'une vieille +terrasse toujours connue, d'un vieil arbre qui n'a pas changé de +forme... + +Et peut-être, hélas! avant eux, les mêmes choses avaient déjà prêté leur +même protection illusoire à d'autres, à des inconnus maintenant +retournés à la poussière, qui n'étaient seulement pas de leur sang, pas +de leur famille. + + + + +XX + + +C'est après cette grande maladie, vers le milieu de l'été, que se place +mon plus long séjour dans l'_île_. On m'y avait envoyé avec mon frère, +et avec ma soeur qui était alors pour moi comme une autre mère. Après un +arrêt de quelques jours chez nos parentes de Saint-Pierre-d'Oleron (ma +grand'tante Claire et les deux vieilles demoiselles ses filles), nous +étions allés demeurer tous trois seuls à la _Grand'-Côte_, dans un +village de pêcheurs absolument ignoré et perdu en ce temps-là. + +La _Grand'-Côte_ ou la _côte Sauvage_ est toute cette partie de l'île +qui regarde le large, les infinis de l'Océan; partie sans cesse battue +par les vents d'Ouest. Ses plages s'étendent sans aucune courbure, +droites, infinies, et les brisants de la mer, arrêtés par rien, aussi +majestueux qu'à la côte saharienne, y déroulent, sur des lieues de +longueur, avec de grands bruits, leur tristes volutes blanches. Région +âpre, avec des espaces déserts; région de sables, où de tout petits +arbres, des chênes-verts nains s'aplatissent à l'abri des dunes. Une +flore spéciale, étrange et, tout l'été, une profusion d'oeillets roses +qui embaument. Deux ou trois villages seulement, séparés par des +solitudes; villages aux maisonnettes basses, aussi blanches de chaux que +des kasbah d'Algérie et entourées de certaines espèces de fleurs qui +peuvent résister au vent marin. Des pêcheurs bruns y habitent: race +vaillante et honnête, restée très primitive à l'époque dont je parle, +car jamais baigneurs n'étaient venus dans ces parages. + +Sur un vieux cahier oublié, où ma soeur avait écrit (à ma manière +absolument) ses impressions de cet été-là, je trouve ce portrait de +notre logis: + + C'était au milieu du village, sur la place, chez M. le maire. + + Car la maison de M. le maire avait deux ailes, bien étendues sans + mesurer l'espace. + + Elle éclatait au soleil, éblouissante de chaux; ses contrevents + massifs tenus par des gros crochets de fer, étalent peints en vert + foncé suivant l'usage de l'île. Un parterre était planté en + guirlande tout alentour, poussant vigoureusement dans le sable: + des belles-de-jour, qui dépassaient de leurs jolies têtes jaunes, + roses ou rouges, des fouillis de résédas, et qui s'épanouissaient à + midi, avec une douce odeur d'oranger. + + En face, un petit chemin creux ensablé descendait rapidement à la + plage. + +De ce séjour à la _grand'côte_ date ma première connaissance vraiment +intime, avec les varechs, les crabes, les méduses, les mille choses de +la mer. + +Et ce même été vit aussi mon premier amour, qui fut pour une petite +fille de ce village. Mais ici encore, pour que le récit soit plus +fidèle, je laisse la parole à ma soeur et, dans le vieux cahier, je copie +simplement: + + À la douzaine, tous bruns et hâlés, trottinant avec leurs petits + pieds nus, ils (les enfants des pêcheurs) suivaient Pierre, ou + bravement le précédaient, se retournant de temps à autre, et + écarquillant leurs beaux yeux noirs... C'est qu'à cette époque, un + _petit monsieur_, c'était chose assez rare dans le pays pour qu'il + valût la peine de se déranger. + + Par le sentier creux, ensablé, Pierre descendait ainsi chaque jour + à la plage accompagné de son cortège. Il courait aux coquilles, qui + étaient ravissantes sur cette partie de la côte: jaunes, roses, + violettes, de toutes les couleurs vives et fraîches, de toutes les + formes les plus délicates.--Il en trouvait qui faisaient son + admiration--et les petits, toujours silencieux, qui suivaient, lui + en apportaient aussi plein leurs mains, sans rien dire. + + Véronique était une des plus assidues. À peu près de son âge, un + peu plus jeune peut-être, six ou sept ans. Un petit visage doux et + rêveur, au teint mat, avec deux admirables yeux gris; tout cela + abrité sous une grande _kichenote_ blanche (kichenote, un très + vieux mot du pays, désignant une très vieille coiffure: espèce de + béguin cartonné, qui s'avance comme les cornettes des bonnes soeurs, + pour abriter du soleil), Véronique se glissait tout près de Pierre, + finissait par s'emparer de sa main et ne la quittait plus. Ils + marchaient comme les bébés qui se plaisent, se tenant ferme à + pleins doigts, ne parlant pas et se regardant de temps en temps... + Puis, un baiser, par-ci par-là. _Voudris ben vous biser_ (je + voudrais bien vous embrasser), disait-elle en lui tendant ses + petits bras avec une tendresse touchante. Et Pierre se laissait + embrasser et le lui rendait bien fort, sur ses bonnes petites joues + rondes. + + ........................................ + + Petite Véronique courait s'asseoir à notre porte le matin dès + qu'elle était levée; elle s'y tenait tapie comme un gentil caniche + et elle attendait. Pierre en s'éveillant pensait bien qu'elle était + là; pour elle, il se faisait matinal; vite il fallait le laver, + peigner ses cheveux blonds, et il courait retrouver sa petite amie. + Ils s'embrassaient et se parlaient de leurs trouvailles de la + veille; quelquefois même, Véronique, avant de venir là s'asseoir, + avait déjà fait un tour à la plage et rapportait des merveilles, + cachées dans son tablier. + + Un jour, vers la fin d'août, après une longue rêverie, pendant + laquelle il avait sans doute pesé et résolu les difficultés + provenant des différences sociales, Pierre dit: «Véronique, nous + nous marierons tous deux; je demanderai la permission à mes parents + là-bas.» + +Puis, ma soeur raconte ainsi notre départ: + + Au 15 septembre, il fallut quitter le village. Pierre avait fait + des monceaux de coquilles, d'algues, d'étoiles, de cailloux marins; + insatiable, il voulait tout emporter; et il rangeait cela dans des + caisses; il empaquetait, avec Véronique qui l'aidait de tout son + pouvoir. + + Un matin, une grande voiture arriva de Saint-Pierre pour nous + chercher, ameutant le village paisible par ses bruits de grelots et + ses coups de fouet. Pierre y fit mettre avec sollicitude ses + paquets personnels, et nous y prîmes place tous trois; ses yeux, + déjà pleins de tristesse, regardaient par la portière le chemin + creux ensablé par lequel on descendait à la plage--et sa petite + amie qui sanglotait. + +Et enfin je transcris, textuellement aussi, cette réflexion de ma soeur, +que je trouve à cette même date d'été, au bas du cahier déjà fané par le +temps: + + Alors je me sentis prise--et non point pour la première fois sans + doute--d'une rêverie inquiète en regardant Pierre. Je me demandai: + «Que sera-ce de cet enfant?» + + «Que sera-ce aussi de sa petite amie, dont la silhouette apparaît, + persistante, au bout du chemin? Qu'y a-t-il de désespérance dans ce + tout petit coeur; qu'y a-t-il d'angoisse, en présence de cet + abandon?» + +«Que sera-ce de cet enfant?» Oh! mon Dieu, rien autre chose que ce qui +en a été ce jour-là; dans l'avenir, rien de moins, rien de plus. Ces +départs, ces emballages puérils de mille objets sans valeur appréciable, +ce besoin de tout emporter, de se faire suivre d'un monde de +souvenirs,--et surtout ces adieux à des petites créatures sauvages, +aimées peut-être précisément parce qu'elles étaient ainsi,--ça +représente toute ma vie, cela... + +Les deux ou trois journées que dura le voyage de retour, arrêt compris +chez nos vieilles tantes de l'île, me semblèrent d'une longueur sans +fin. L'impatience d'embrasser maman m'ôtait le sommeil. Près de deux +mois passés sans la voir! Ma soeur, en ce temps-là, était bien la seule +personne au monde qui pût me faire supporter une séparation si longue! + +Quand nous fûmes de retour sur le continent; après trois heures de route +depuis la plage où une barque nous avait déposés, quand la voiture qui +nous ramenait franchit les remparts de la ville, j'aperçus enfin ma mère +qui nous attendait, je revis son regard, son bon sourire... Et, dans les +lointains du temps, c'est une des images très nettes et à jamais fixées +que je retrouve, de son cher visage encore presque jeune, de ses chers +cheveux encore noirs. + +En arrivant à la maison, je courus visiter mon petit lac et ses grottes; +puis le berceau derrière lui, adossé au vieux mur. Mais mes yeux +venaient de s'habituer longuement à l'immensité des plages et de la mer; +alors tout cela me parut rapetissé, diminué, enfermé, triste. Et puis +les feuilles avaient jauni; je ne sais quelle impression hâtive +d'automne était déjà dans l'air, pourtant très chaud. Avec crainte je +songeai aux jours sombres et froids qui allaient revenir, et très +mélancoliquement je me mis à déballer dans la cour mes caisses d'algues +ou de coquillages, pris d'un regret désolé de ne plus être dans l'île. +Je m'inquiétais aussi de Véronique, de ce qu'elle ferait seule pendant +l'hiver, et tout à coup un attendrissement jusqu'aux larmes me vint au +souvenir de sa pauvre petite main hâlée de soleil qui ne serait plus +jamais dans la mienne... + + + + +XXI + + +Le commencement des devoirs, des leçons, des cahiers, des taches +d'encre, ah! quel assombrissement subit dans mon histoire! + +De tout cela, j'ai les souvenirs les plus platement maussades, les plus +mortellement ennuyeux. Et, si j'osais être tout à fait sincère, j'en +dirais autant, je crois, des professeurs eux-mêmes. + +Oh! mon Dieu, le premier qui me fit commencer le latin (_rosa_, la rose; +_cornu_, la corne; _tonitru_, le tonnerre), un grand vieux voûté, mal +tenu, triste à regarder comme une pluie de novembre! Il est mort à +présent, le pauvre: que la paix la plus sereine soit à son âme! Mais il +me semblait le type réalisé du «monsieur Ratin» de Töpffer; il en avait +tout, même la verrue avec les trois poils, au bout de son vieux nez +d'une complication de lignes inimaginable; il était pour moi la +personnification du dégoûtant, de l'horrible. + +Tous les jours, à midi précis, il arrivait; je me sentais glacer par son +coup de sonnette, que j'aurais reconnu entre mille. + +Après son départ, j'assainissais moi-même la partie de ma table où ses +coudes s'étaient posés, en l'essuyant avec des serviettes que j'allais +ensuite clandestinement porter au linge sale. Et cette répulsion +s'étendait ensuite aux livres, déjà peu attrayants par eux-mêmes, qu'il +avait touchés; j'en arrachais certains feuillets, suspects de contacts +trop prolongés avec ses mains... + +Toujours pleins de tache d'encre, mes livres; toujours salis, traînés, +couverts de barbouillages, de dessins quelconques comme ou en fait quand +l'esprit voyage ailleurs. Moi qui étais un enfant si soigneux et si +propret en toutes choses, j'avais un tel dédain pour ces livres +obligatoires que je devenais commun avec eux et mal élevé. Même--ce qui +est plus étonnant encore--tous mes scrupules m'abandonnaient quand il +s'agissait de mes devoirs, toujours faits à la dernière minute, à la +diable: mon aversion pour le travail a été la première chose qui m'ait +fait transiger avec ma conscience. + +Cependant, cela allait tout de même à peu près; mes leçons, sur +lesquelles je jetais un coup d'oeil à toute extrémité, étaient presque +sues. Et, en général, M. Ratin écrivait _bien_ ou _assez bien_ sur le +cahier de notes que je devais chaque soir présenter à mon père. + +Mais je crois que si, lui ou les autres professeurs qui lui succédèrent, +avaient pu soupçonner la vérité, se douter qu'en dehors de leur présence +mon esprit ne s'arrêtait peut-être pas cinq minutes par jour à ce qu'ils +m'enseignaient, d'indignation leurs honnêtes cervelles auraient éclaté. + + + + +XXII + + +Dans le courant de l'hiver qui suivit mon séjour à la côte de l'île, un +grand événement traversa notre vie de famille: le départ de mon frère +pour sa première campagne. + +Il était, comme je l'ai dit, mon aîné d'environ quatorze ans. Peut-être +n'avais-je pas eu le temps d'assez le connaître, d'assez m'attacher à +lui, car la vie de jeune homme l'avait pris de bonne heure, le séparant +un peu de nous. Je n'allais guère dans sa chambre, où m'épouvantaient +les quantités de gros livres épars sur les tables, l'odeur des cigares, +et les camarades à lui qu'on risquait d'y rencontrer, officiers ou +étudiants. J'avais entendu aussi qu'il n'était pas toujours bien sage, +qu'il se promenait quelquefois tard le soir; qu'il fallait le +sermonner, et intérieurement je désapprouvais sa conduite. + +Mais l'approche de son départ doubla mon affection et me causa de vraies +tristesses. + +Il allait en Polynésie, à Tahiti, juste au bout du monde, de l'autre +côté de la terre, et son voyage devait durer quatre ans, ce qui +représentait près de la moitié de ma propre vie, autant dire une durée +presque sans fin... + +Avec un intérêt tout particulier je suivais les préparatifs de cette +longue campagne: ses malles ferrées qu'on arrangeait avec tant de +précautions; ses galons dorés, ses broderies, son épée, qu'on +enveloppait d'une quantité de papiers minces, avec des soins +d'ensevelissement, et qu'on enfermait ensuite comme des momies dans des +boîtes de métal. Tout cela augmentait l'impression que j'avais déjà, des +lointains et des périls de ce long voyage. + +On sentait du reste qu'une mélancolie pesait sur la maison tout entière, +et devenait de plus en plus lourde à mesure qu'approchait le jour de la +grande séparation. Nos repas étaient silencieux; des recommandations +seulement s'échangeaient, et j'écoutais avec recueillement sans rien +dire. + +La veille de son départ, il s'amusa à me confier--ce qui m'honorait +beaucoup--différents petits bibelots fragiles de sa cheminée, me priant +de les lui garder avec soin jusqu'à son retour. + +Puis il me fit cadeau d'un grand livre doré, qui était précisément un +_Voyage en Polynésie_, à nombreuses images; et c'est le seul livre que +j'aie aimé dans ma première enfance. Je le feuilletai tout de suite avec +une curiosité empressée. En tête, une grande gravure représentait une +femme brune, assez jolie, couronnée de roseaux et nonchalamment assise +sous un palmier; on lisait au-dessous: «Portrait de S. M. Pomaré IV, +reine de Tahiti.» Plus loin, c'étaient deux belles créatures au bord de +la mer, couronnées de fleurs et la poitrine nue, avec cette légende: +«Jeunes filles tahitiennes sur une plage.» + +Le jour du départ, à la dernière heure, les préparatifs étant terminés +et les grandes malles fermées, nous étions tous dans le salon, réunis en +silence comme pour un deuil. On lut un chapitre de la Bible et on fit la +prière en famille... Quatre années! et bientôt l'épaisseur du monde +entre nous et celui qui allait partir! + +Je me rappelle surtout le visage de ma mère pendant toute cette scène +d'adieux; assise dans un fauteuil, à côté de lui, elle avait gardé +d'abord son sourire infiniment triste, son expression de confiance +résignée, après la prière; mais un changement que je n'avais pas prévu +se fit tout à coup dans ses traits; malgré elle, les larmes venaient; et +je n'avais jamais vu pleurer ma mère, et cela me fit une peine affreuse. + +Pendant les premiers jours qui suivirent, je conservai le sentiment +triste du vide qu'il avait laissé; j'allais de temps en temps regarder +sa chambre, et quant aux différentes petites choses qu'il m'avait +données ou confiées, elles étaient devenues tout à fait sacrées pour +moi. + +Sur une mappemonde, je m'étais fait expliquer sa traversée qui devait +durer environ cinq mois. Quant à son retour, il ne m'apparaissait qu'au +fond d'un inimaginable et irréel avenir; et ce qui me gâtait très +étrangement cette perspective de le revoir, c'était de me dire que +j'aurais douze ou treize ans, que je serais presque un grand garçon +quand il reviendrait. + +À l'encontre de tous les autres enfants,--de ceux d'aujourd'hui +surtout,--si pressés de devenir des espèces de petits hommes, j'avais +déjà cette terreur de grandir, qui s'est encore accentuée, un peu plus +tard; je le disais même, je l'écrivais, et quand on me demandait +pourquoi, je répondais, ne sachant pas démêler cela mieux: «Il me semble +que je m'ennuierai tant, quand je serai grand!» Je crois que c'est là +un cas extrêmement singulier, unique peut-être, cet effroi de la vie, +dès le début: je n'y voyais pas clair sur l'horizon de ma route; je +n'arrivais pas à me représenter l'avenir d'une façon quelconque; en +avant de moi, rien que du noir impénétrable, un grand rideau de plomb +tendu dans des ténèbres... + + + + +XXIII + + +_Gâteaux, gâteaux, mes bons gâteaux tout chauds!_ Cela se chante, sur un +air naïvement plaintif,--composé par une vieille marchande qui, pendant +les dix ou quinze premières années de ma vie, passa régulièrement sous +nos fenêtres, aux veillées d'hiver. + +Et quand je pense à ces veillées-là, il y a tout le temps ce petit +refrain mélancolique, à la cantonade, dans les coulisses de ma mémoire. + +C'est surtout à des souvenirs de dimanches que la chanson des _gâteaux +tout chauds_ demeure le plus intimement liée; car, ces soirs-là, n'ayant +pas de devoirs à faire, je restais avec mes parents, dans le salon, qui +était au rez-de-chaussée, sur la rue, et alors, quand la bonne vieille +passait sur le trottoir, au coup de neuf heures, lançant sa chanson +sonore dans le silence des nuits de gelée, je me trouvais là tout près +pour l'entendre. + +Elle annonçait le froid, comme les hirondelles annoncent le printemps; +après les fraîcheurs d'automne, la première fois qu'on entendait sa +chanson, on disait: «Voici l'hiver qui nous est arrivé.» + +Le salon de ces veillées, tel que je l'ai connu alors, était grand et me +paraissait immense. Très simple, mais avec un certain bon goût +d'arrangement: les murs et les bois des portes, bruns avec des filets +d'or mat; des meubles de velours rouge, qui devaient dater de +Louis-Philippe; des portraits de famille, dans des cadres austères, noir +et or; sur la cheminée, des bronzes d'aspect grave; sur la table du +milieu, à une place d'honneur, une grosse Bible du XVIe siècle, +relique vénérable d'ancêtres huguenots persécutés pour leur foi; et des +fleurs, toujours des corbeilles et des vases de fleurs, à une époque où +cependant la mode n'en était pas encore répandue comme aujourd'hui. + +Après dîner, c'était pour moi un instant délicieux que celui où on +venait s'installer là, en quittant la salle à manger; tout avait un bon +air de paix et de confort; et quand toute la famille était assise, +grand'mères et tantes, en cercle, je commençais par gambader au milieu, +sur le tapis rouge, dans ma joie bruyante de me sentir entouré, et, en +songeant avec impatience à ces _petits jeux_ auxquels on allait jouer +pour moi tout à l'heure. Nos voisins, les D***, venaient tous les +dimanches passer la soirée avec nous; c'était de tradition dans les deux +familles, liées par une de ces anciennes amitiés de province, qui +remontent à des générations précédentes et se transmettent comme un bien +héréditaire. Vers huit heures, quand je reconnaissais leur coup de +sonnette, je sautais de plaisir et je ne pouvais me tenir de prendre ma +course pour aller au-devant d'eux à la porte de la rue, surtout à cause +de Lucette, ma grande amie, qui venait aussi avec ses parents, cela va +sans dire. + +Hélas! avec quel recueillement triste je les passe en revue, ces figures +aimées ou vénérées, bénies, qui m'entouraient ainsi les dimanches soirs; +la plupart ont disparu et leurs images, que je voudrais retenir, malgré +moi se ternissent, s'embrument, vont s'en aller aussi... + +Donc, on commençait les petits jeux, pour me faire plaisir, à moi, seul +enfant; ou jouait aux _mariages_, à la _toilette à madame_, au +_chevalier cornu_, à la _belle bergère_, au _furet_; tout le monde +consentait à s'en mêler, y compris les personnes les plus âgées; +grand'tante Berthe, la doyenne, s'y montrait même la plus +irrésistiblement drôle. + +Et tout à coup je faisais silence, je m'arrêtais, attentif, quand dans +le lointain j'entendais:--_Gâteaux, gâteaux, mes bons gâteaux tout +chauds!_ + +Cela se rapprochait rapidement, car la chanteuse trottait, trottait, +menu mais vite; presque aussitôt elle était sous nos fenêtres, répétant +de tout près, à pleine voix fêlée, sa continuelle chanson. + +Et c'était mon grand amusement, non point d'en faire acheter, de ces +pauvres gâteaux,--car ils étaient un peu grossiers et je ne les aimais +guère--mais de courir moi-même, quand on me le permettait, sur le pas de +la porte, accompagné d'une tante de bonne volonté, pour arrêter au +passage la marchande. + +Avec une révérence, elle se présentait, la bonne vieille, fière d'être +appelée, et posait un pied sur les marches du seuil; son costume propret +était rehaussé toujours de fausses manches blanches. Puis, tandis +qu'elle découvrait son panier, je jetais longuement au dehors mon regard +d'oiseau en cage, le plus loin possible dans la rue froide et déserte. +Et c'était là tout le charme de la chose: respirer une bouffée d'air +glacé, prendre un aperçu du grand noir extérieur, et, après, rentrer, +toujours courant, dans le salon chaud et confortable,--tandis que le +refrain monotone s'éloignait; s'en allait se perdre, chaque soir du même +côté, dans les mêmes rues basses avoisinant le port et les remparts... +Le trajet de cette marchande était invariable,--et je la suivais par la +pensée avec un intérêt singulier, aussi longtemps que sa chanson, de +minute en minute reprise, s'entendait encore. + +Dans cette attention que je lui prêtais, il y avait de la pitié pour +elle, pauvre vieille ainsi errante toutes les nuits;--mais il y avait +aussi un autre sentiment qui s'ébauchait,--oh! si confus encore, si +vague, que je vais lui donner trop d'importance, rien qu'en l'indiquant +de la façon la plus légère. Voici: j'avais une sorte de curiosité +inquiète pour ces quartiers bas, vers lesquels la marchande se rendait +si bravement, et où on ne me conduisait jamais. Vieilles rues aperçues +de loin, solitaires le jour, mais où, de temps immémorial, les matelots +faisaient leur tapage les soirs de fête, envoyant quelquefois le bruit +de leurs chants jusqu'à nous. Qu'est-ce qui pouvait se passer là-bas? +Comment étaient ces gaietés brutales qui se traduisaient par des cris? À +quoi donc s'amusaient-ils, ces gens revenus de la mer et des lointains +pays où le soleil brûle? Quelle vie plus rude, plus simple et plus libre +était la leur?--Évidemment, pour mettre au point tout ce que je viens +de dire, il faudrait l'atténuer beaucoup, l'envelopper comme d'un voile +blanc. Mais déjà le germe d'un trouble, d'une aspiration vers je ne sais +quoi d'autre et d'inconnu, était planté dans ma petite tête; en +rentrant, avec mes gâteaux à la main, dans ce salon où on parlait si +bas, il m'arrivait, pendant un instant d'une durée à peine appréciable, +de me sentir étiolé et captif. + +À neuf heures et demie, rarement plus tard à cause de moi, on servait le +thé et les très minces tartines--beurrées d'un beurre exquis et taillées +avec ces soins qu'on n'a plus le temps d'apporter à quoi que ce soit, de +nos jours. Ensuite, vers onze heures, après la lecture de la Bible et la +prière, on allait se coucher. + +Dans mon petit lit blanc, j'étais plus agité le dimanche que les autres +jours. D'abord il y avait la perspective de M. Ratin, qui demain allait +reparaître, plus pénible à voir après ce temps de répit; je regrettais +que ce jour de repos fût déjà fini, fini si vite, et je m'ennuyais par +avance de ces devoirs qu'il faudrait faire pendant toute une semaine +avant d'atteindre le dimanche suivant. Puis quelquefois, dans le +lointain, une bande de matelots passait en chantant, et alors mes idées +changeaient de cours, s'en allaient vers les colonies ou les navires; il +me prenait même une sorte d'envie imprécise et sourde--latente, si +j'ose employer ce mot--de courir moi aussi dehors, à l'amusante +aventure, dans l'air vif des nuits d'hiver, ou au grand soleil des ports +exotiques, et, à tue-tête comme eux, de chanter la simple joie de +vivre... + + + + +XXIV + + +«_Alors j'entendis un ange qui volait par le milieu du ciel, et qui +disait à haute voix: «Malheur, malheur, malheur aux habitants de la +terre!_» + +...En plus de la lecture du soir faite en famille, chaque matin dans mon +lit je lisais un chapitre de la Bible, avant de me lever. + +Ma bible était petite et d'un caractère très fin. Il y avait, entre les +pages, des fleurs séchées auxquelles je tenais beaucoup; surtout une +branche de _pieds-d'alouette_ roses, magnifiques, qui avaient le don de +me rappeler très nettement les «gleux» de l'île d'Oleron où je les avais +cueillis. + +Je ne sais pas comment cela se dit en français, des «gleux»: ce sont les +tiges qui restent, des blés moissonnés; ce sont ces champs de pailles +jaunes, tondues court, que dessèche et dore le soleil +d'août.--Au-dessus des «gleux» de l'île, habités par les sauterelles, +remontent et refleurissent très haut de tardifs bleuets et surtout des +pieds-d'alouette, blancs, violets ou roses. + +Donc, les matins d'hiver, dans mon lit, avant de commencer ma lecture, +je regardais toujours cette branche de fleurs d'une teinte encore +fraîche, qui me donnait la vision et le regret des champs d'Oleron, +chauffés au soleil d'été... + +«_Alors j'entendis un ange, qui volait par le milieu du ciel et qui +disait à haute voix: «Malheur, malheur, malheur aux habitants de la +terre!_» + +«_Puis le cinquième ange sonna de la trompette et je vis une étoile qui +tomba du ciel en la terre, et la clef du puits de l'abîme lui fut +donnée._» + +Quand je lisais ma Bible seul, ayant le choix des passages, c'était +toujours la Genèse grandiose, la séparation de la lumière et des +ténèbres, ou bien les visions et les émerveillements apocalyptiques; +j'étais fasciné par toute cette poésie de rêve et de terreur qui n'a +jamais été égalée, que je sache, dans aucun livre humain... La bête à +sept têtes, les signes du ciel, le son de la dernière trompette, ces +épouvantes m'étaient familières; elles hantaient mon imagination et la +charmaient.--Il y avait un livre du siècle dernier, relique de mes +ascendants huguenots, dans lequel je voyais vivre ces choses: une +_Histoire de la Bible_ avec d'étranges images apocalyptiques où tous les +lointains étaient noirs. Ma grand'mère maternelle gardait précieusement, +dans un placard de sa chambre, ce livre qu'elle avait rapporté de +l'_île_, et, comme j'avais conservé l'habitude de monter, +mélancoliquement chez elle, l'hiver, dès que je voyais tomber la nuit, +c'était presque toujours à ces heures de clarté indécise que je lui +demandais de me le prêter, pour le feuilleter sur ses genoux; jusqu'au +dernier crépuscule, je tournais les feuillets jaunis, je regardais les +vols d'anges aux grandes ailes rapides, les rideaux de ténèbres +présageant les fins de mondes, les ciels plus noirs que la terre, et, au +milieu des amoncellements de nuées, le triangle simple et terrible qui +signifie Jéhovah. + + + + +XXV + + +L'Égypte, l'Égypte antique, appelée aussi à exercer sur moi, un peu plus +tard, une sorte de fascination bien mystérieuse, je la retrouvai pour la +première fois, sans hésitation ni étonnement, dans une gravure du +_Magasin pittoresque_. Je saluai comme d'anciennes connaissances deux +dieux à tête d'épervier qui étaient là, inscrits de profil sur une +pierre de chaque côté d'un étrange zodiaque, et, bien que ce fût par une +journée sombre, il me vint, j'en suis très sûr, l'impression subite d'un +chaud et morne soleil. + + + + +XXVI + + +Après le départ de mon frère, pendant l'hiver qui suivit, je passai +beaucoup de mes heures de récréation dans sa chambre, à peindre les +images du _Voyage en Polynésie_ qu'il m'avait donné. Avec un soin +extrême, je coloriai d'abord les branches de fleurs, les groupes +d'oiseaux. Le tour des bonshommes vint ensuite. Quant à ces deux _jeunes +filles tahitiennes au bord de la mer_, pour lesquelles le dessinateur +s'était inspiré de nymphes quelconques, je les fis blanches, oh! +blanches et roses, comme les plus suaves poupées. Et je les trouvai +ravissantes, ainsi. + +L'avenir se réservait de m'apprendre que leur teint est différent et +leur charme tout autre... + +Du reste mon sentiment sur la beauté s'est bien modifié depuis cette +époque, et on m'eût beaucoup étonné alors en m'apprenant quelles sortes +de visages j'arriverais à trouver charmants dans la suite imprévue de ma +vie. Mais tous les enfants ont sous ce rapport le même idéal, qui change +ensuite dès qu'ils se font hommes. À eux, qui admirent en toute pureté +naïve, il faut des traits doucement réguliers et des teints fraîchement +roses; plus tard, leur manière d'apprécier varie, suivant leur culture +d'esprit et surtout au gré de leurs sens. + + + + +XXVII + + +Je ne sais plus bien à quelle époque je fondai mon _musée_ qui m'occupa +si longtemps. Un peu au-dessus de la chambre de ma grand'tante Berthe, +était un petit galetas isolé, dont j'avais pris possession complète; le +charme de ce lieu lui venait de sa fenêtre, donnant aussi de très haut +sur le couchant, sur les vieux arbres du rempart; sur les prairies +lointaines, où des points roux, semés çà et là au milieu du vert +uniforme, indiquaient des boeufs et des vaches, des troupeaux +errants.--J'avais obtenu qu'on me fît tapisser ce galetas,--d'un papier, +chamois rosé qui y est encore;--qu'on m'y plaçât des étagères, des +vitrines. J'y installais mes papillons, qui me semblaient des spécimens +très précieux; j'y rangeais des nids d'oiseaux trouvés dans les bois de +la Limoise; des coquilles ramassés sur les plages de l'«île» et +d'autres, des «colonies», rapportées autrefois par des parents inconnus, +et dénichées au grenier au fond de vieux coffres où elles sommeillaient +depuis des années sous de la poussière. Dans ce domaine, je passais des +heures seul, tranquille, en contemplation devant des nacres exotiques, +rêvant aux pays d'où elles étaient venues, imaginant d'étranges rivages. + +Un bon vieux grand-oncle, parent éloigné, mais qui m'aimait bien, +encourageait ces amusements. Il était médecin et ayant, dans sa +jeunesse, longtemps habité la côte d'Afrique, il possédait un cabinet +d'histoire naturelle plus remarquable que bien des musées de ville. +D'étonnantes choses étaient là, qui me captivaient: des coquilles rares +et singulières, des amulettes, des armes encore imprégnées de ces +senteurs exotiques dont je me suis saturé plus tard; d'introuvables +papillons sous des vitres. + +Il demeurait dans notre voisinage et je le visitais souvent. Pour +arriver à son cabinet, il fallait traverser son jardin où fleurissaient +des daturas, des cactus, et où se tenait un perroquet gris du Gabon, qui +disait des choses en langue nègre. + +Et quand le vieil oncle me parlait du Sénégal, de Gorée, de la Guinée, +je me grisais de la musique de ces mots, pressentant déjà quelque chose +de la lourdeur triste du pays noir. Il avait prédit, mon pauvre oncle, +que je deviendrais un savant naturaliste,--et il se trompait bien, comme +du reste tant d'autres qui pronostiquèrent de mon avenir; il y était +moins que personne; il ne comprenait pas que mon penchant pour +l'histoire naturelle ne représentait qu'une déviation passagère de mes +petites idées encore flottantes; que les froides vitrines, les +classifications arides, la science morte, n'avaient rien qui pût +longtemps me retenir. Non, ce qui m'attirait si puissamment était +derrière ces choses glacées, derrière et au delà;--était la nature +elle-même, effrayante, et aux mille visages, l'ensemble inconnu des +bêtes et des forêts... + + + + +XXVIII + + +Cependant, je passais aussi de longues heures, hélas! à faire soi-disant +mes devoirs. + +Töpffer, qui a été le seul véritable poète des écoliers, en général si +incompris, les divisait en trois groupes: 1º ceux qui sont dans les +collèges; 2º ceux qui travaillent chez eux, leur fenêtre donnant sur +quelque fond de cour sombre avec un vieux figuier triste; 3º ceux qui, +travaillant aussi au logis, ont une petite chambre claire, sur la rue. + +J'appartenais à cette dernière catégorie, que Töpffer considère comme +privilégiée et devant fournir plus tard les hommes les plus gais. Ma +chambre d'enfant était au premier sur la rue: rideaux blancs, tapisserie +verte semée de bouquets de roses blanches; près de la fenêtre, mon +bureau de travail, et, au-dessus, ma bibliothèque toujours très +délaissée. + +Tant que duraient les beaux jours, cette fenêtre était ouverte,--les +persiennes demi-closes, pour me permettre d'être constamment à regarder +dehors sans que mes flâneries fussent remarquées ni dénoncées par +quelque voisin malencontreux. Du matin au soir, je contemplais donc ce +bout de rue tranquille, ensoleillé entre ces blanches maisonnettes de +province et s'en allant finir là-bas aux vieux arbres du rempart; les +rares passants, bientôt tous connus de visage; les différents chats du +quartier, rôdant aux portes ou sur les toits; les martinets +tourbillonnant dans l'air chaud, et les hirondelles rasant la poussière +du pavé... Oh! que de temps j'ai passé à cette fenêtre, l'esprit en +vague rêverie de moineau prison nier, tandis que mon cahier taché +d'encre restait ouvert aux premiers mots d'un thème qui n'aboutissait +pas, d'une narration qui ne voulait pas sortir... + +L'époque des niches aux passants ne tarda pas à survenir; c'était du +reste la conséquence fatale de ce désoeuvrement ennuyé et souvent +traversé de remords. + +Ces niches, je dois avouer que Lucette, ma grande amie, y trempait +quelquefois très volontiers. Déjà jeune fille, de seize ou dix-sept ans, +elle redevenait aussi enfant que moi-même à certaines heures. «Tu sais, +tu ne le diras pas au moins!» me recommandait-elle, avec un clignement +impayable de ses yeux si fins (et je le dis, à présent que les années +ont passé, que l'herbe d'une vingtaine d'étés a fleuri sur sa tombe). + +Cela consista d'abord à préparer de gentils paquets, bien enveloppés de +papier blanc et bien attachés de faveurs roses; dedans, on mettait des +queues de cerises, des noyaux de prunes, de petites vilenies +quelconques; on jetait le tout sur le pavé et on se postait derrière les +persiennes pour voir qui le ramasserait. + +Ensuite, cela devint des lettres,--des lettres absolument saugrenues et +incohérentes, avec dessins à l'appui intercalés dans le texte,--qu'on +adressait aux habitants les plus drolatiques du voisinage et qu'on +déposait sournoisement sur le trottoir à l'aide d'un fil, aux heures où +ils avaient coutume de passer... + +Oh! les fous rires que nous avions, en composant ces pièces de +style!--D'ailleurs, depuis Lucette, je n'ai jamais rencontré quelqu'un +avec qui j'aie pu rire d'aussi bon coeur,--et presque toujours à propos +de choses dont la drôlerie à peine saisissable n'eût déridé aucun autre +que nous-mêmes. En plus de notre bonne amitié de petit frère à grande +soeur, il y avait cela entre nous: un même tour de moquerie légère, un +accord complet dans notre sentiment de l'incohérence et du ridicule. +Aussi lui trouvais-je plus d'esprit qu'à personne, et, sur un seul mot +échangé, nous riions souvent ensemble, aux dépens de notre prochain ou +de nous-mêmes, en fusée subite, jusqu'à en être pâmés, jusqu'à nous en +jeter par terre. + +Tout cela ne cadrait guère, je le reconnais, avec les sombres rêveries +apocalyptiques et les graves controverses religieuses. Mais j'étais déjà +plein de contradictions à cette époque... + +Pauvre petite Lucette ou Luçon (Luçon était un _nom propre masculin +singulier_ que je lui avais donné; je disais: Mon bon Luçon); pauvre +petite Lucette, elle était pourtant un de mes professeurs, elle aussi; +mais un professeur par exemple qui ne me causait ni dégoût ni effroi; +comme M. Ratin, elle avait un cahier de notes, sur lequel elle +inscrivait des _bien_ ou des _très bien_ et que j'étais tenu de montrer +à mes parents le soir.--Car j'ai négligé de dire plus tôt qu'elle +s'était amusée à m'apprendre le piano, de très bonne heure, en cachette, +en surprise, pour me faire exécuter un soir, à l'occasion d'une +solennité de famille, l'air du _Petit Suisse_ et l'air du _Rocher de +Saint-Malo_.--Il en était résulté qu'on l'avait priée de continuer son +oeuvre si bien commencée, et que mon éducation musicale resta entre ses +mains jusqu'à l'époque de Chopin et de Liszt. + +La peinture et la musique étaient les deux seules choses que je +travaillais un peu. + +La peinture m'était enseignée par ma soeur; mais je ne rappelle plus mes +commencements, tant ils furent prématurés; il me semble que de tout +temps j'ai su, avec des crayons ou des pinceaux, rendre à peu près sur +le papier les petites fantaisies de mon imagination. + + + + +XXIX + + +Chez grand'mère, au fond de ce placard aux reliques où se tenait le +livre des grandes terreurs d'Apocalypse: l'_Histoire de la Bible_, il y +avait aussi plusieurs autres choses vénérables. D'abord, un vieux +psautier, infiniment petit entre ses fermoirs d'argent, comme un livre +de poupée, et qui avait dû être une merveille typographique à son +époque. Il était ainsi en miniature, me disait-on, pour pouvoir se +dissimuler sans peine; à l'époque des persécutions, des ancêtres à nous +avaient dû souvent le porter, caché sous leurs vêtements. Il y avait +surtout, dans un carton, une liasse de lettres sur parchemin timbrées de +Leyde ou d'Amsterdam, de 1702 à 1710, et portant de larges cachets de +cire dont le chiffre était surmonté d'une couronne de comte. Lettres +d'aïeux huguenots qui, à la révocation de l'édit de Nantes, avaient +quitté leurs terres, leurs amis, leur patrie, tout au monde, pour ne pas +abjurer. Ils écrivaient à un vieux grand-père, trop âgé alors pour +prendre le chemin de l'exil, et qui avait pu, je ne sais comment, rester +ignoré dans un coin de l'île d'Oleron. Ils étaient soumis et respectueux +envers lui comme on ne l'est plus de nos jours; ils lui demandaient +conseil ou permission pour tout,--même pour porter certaines perruques +dont la mode venait à Amsterdam en ce temps-là. Puis ils contaient leurs +affaires, sans un murmure jamais, avec une résignation évangélique; +leurs biens étant confisqués, ils étaient obligés de s'occuper de +commerce pour vivre là-bas; et ils espéraient, disaient-ils, avec l'aide +de Dieu, avoir toujours du pain pour leurs enfants. + +En plus du respect qu'elles m'inspiraient, ces lettres avaient pour moi +le charme des choses très anciennes; je trouvais si étrange de pénétrer +ainsi dans cette activité d'autrefois, dans cette vie intime, déjà +vieille de plus d'un siècle et demi. + +Et puis, en les lisant, une indignation me venait au coeur contre +l'Église romaine, contre la Rome papale, souveraine de ces siècles +passés et si clairement désignée,--à mes yeux du moins,--dans cette +étonnante prophétie apocalyptique: _... Et la bête est_ UNE VILLE, _et +ses sept têtes sont_ SEPT COLLINES _sur lesquelles la ville est assise_. + +Grand'mère, toujours austère et droite dans sa robe noire, ainsi +précisément que l'on est convenu de se représenter les vieilles dames +huguenotes, avait été inquiétée, elle aussi, pour sa foi, sous la +Restauration, et, bien qu'elle ne murmurât jamais, elle non plus, on +sentait qu'elle gardait de cette époque un souvenir oppressant. + +De plus, dans «l'île», à l'ombre d'un petit bois enclos de murs attenant +à notre ancienne habitation familiale, on m'avait montré la place où +dormaient plusieurs de mes ancêtres, exclus des cimetières pour avoir +voulu mourir dans la religion protestante. + +Comment ne pas être fidèle, après tout ce passé? Il est bien certain que +si l'Inquisition avait été recommencée, j'aurais subi le martyre +joyeusement comme un petit illuminé. + +Ma foi était même une foi d'avant-garde et j'étais bien loin de la +résignation de mes ascendants; malgré mon éloignement pour la lecture, +on me voyait souvent plongé dans des livres de controverse religieuse; +je savais par coeur des passages des Pères, des décisions des premiers +conciles; j'aurais pu discuter sur les dogmes comme un docteur, j'étais +retors en arguments contre le papisme. + +Et cependant un froid commençait par instants à me prendre; au temple +surtout, du gris blafard descendait déjà autour de moi. L'ennui de +certaines prédications du dimanche; le vide de ces prières, préparées à +l'avance, dites avec l'onction convenue et les gestes qu'il faut; et +l'indifférence de ces gens endimanchés, qui venaient écouter,--comme +j'ai senti de bonne heure,--et avec un chagrin profond, une déception +cruelle--l'écoeurant formalisme de tout cela!--L'aspect même du temple me +déconcertait: un temple de ville, neuf alors avec une intention d'être +joli, sans oser l'être trop; je me rappelle surtout certains petits +ornements des murs que j'avais pris en abomination, qui me glaçaient à +regarder. C'était un peu de ce sentiment que j'ai éprouvé plus tard à +l'excès dans ces temples de Paris visant à l'élégance et où l'on trouve +aux portes des huissiers avec des noeuds de ruban sur l'épaule... Oh! les +assemblées des Cévennes! oh! les _pasteurs du désert_! + +De si petites choses, évidemment, ne pouvaient pas ébranler beaucoup mes +croyances, qui semblaient solides comme un château bâti sur un roc; mais +elles ont causé la première imperceptible fissure, par laquelle, goutte +à goutte, une eau glacée a commencé d'entrer. + +Où je retrouvais encore le vrai recueillement, la vraie et douce paix de +la maison du Seigneur, c'était dans le vieux temple de Saint-Pierre +d'Oleron; mon aïeul Samuel, au temps des persécutions, avait dû y prier +souvent, puis ma mère y était venue pendant toute sa jeunesse... Et +j'aimais aussi ces petits temples de villages, où nous allions +quelquefois les dimanches d'été: bien antiques pour la plupart, avec +leurs murs tout simples, passés à la chaux blanche; bâtis n'importe où, +au coin d'un champ de blé, des fleurettes sauvages alentour; ou bien +retirés au fond de quelque enclos, au bout d'une vieille allée +d'arbres.--Les catholiques n'ont rien qui dépasse en charme religieux +ces humbles petits sanctuaires de nos côtes protestantes,--même pas +leurs plus exquises chapelles de granit, perdues au fond des bois +bretons, que j'ai tant aimées plus tard... + +Je voulais toujours être pasteur, assurément; d'abord il me semblait que +ce fût mon devoir. Je l'avais dit, je l'avais promis dans mes prières; +pouvais-je à présent reprendre ma parole donnée? + +Mais, quand je cherchais, dans ma petite tête, à arranger cet avenir, de +plus en plus voilé pour moi d'impénétrables ténèbres, ma pensée se +portait de préférence sur quelque église un peu isolée du monde, où la +foi de mon troupeau serait encore naïve, où mon temple modeste serait +consacré par tout un passé de prières... + +Dans l'île d'Oleron, par exemple! + +Dans l'île d'Oleron, oui, c'était là, au milieu des souvenirs de mes +aïeux huguenots, que j'entrevoyais plus facilement et avec moins +d'effroi, ma vie sacrifiée à la cause du Seigneur. + + + + +XXX + + +Mon frère était arrivé dans l'île délicieuse. + +Sa première lettre datée de là-bas, très longue, sur un papier mince et +léger jauni par la mer, avait mis quatre mois à nous parvenir. + +Elle fut un événement dans notre vie de famille; je me rappelle encore, +pendant que mon père et ma mère la décachetaient en bas, avec quelle +joyeuse vitesse je montai quatre à quatre au second étage, pour appeler +dans leurs chambres ma grand'mère et mes tantes. + +Sous l'enveloppe si remplie, toute couverte de timbres d'Amérique, il y +avait un billet particulier pour moi et, en le dépliant, j'y trouvai une +fleur séchée, sorte d'étoile à cinq feuilles d'une nuance pâle, encore +rose. Cette fleur, me disait mon frère, avait poussé et s'était +épanouie près de sa fenêtre, à l'intérieur même de sa maison tahitienne, +qu'envahissaient les verdures admirables de là-bas. Oh! avec quelle +émotion singulière;--quelle avidité, si je puis dire ainsi,--je la +regardai et la touchai cette pervenche, qui était une petite partie +encore colorée, encore presque vivante, de cette nature si lointaine et +si inconnue... + +Ensuite je la serrai, avec tant de précautions que je la possède encore. + +Et, après bien des années, quand je vins faire un pèlerinage à cette +case que mon frère avait habitée sur l'autre versant du monde, je vis +qu'en effet le jardin ombreux d'alentour était tout rose de ces +pervenches-là; qu'elles franchissaient même le seuil de la porte et +entraient, pour fleurir dans l'intérieur abandonné. + + + + +XXXI + + +Après mes neuf ans révolus, on parla un instant de me mettre au collège, +afin de m'habituer aux misères de ce monde, et, tendis que cette +question s'agitait en famille, je vécus quelques jours dans la terreur +de cette prison-là, dont je connaissais de vue les murs et les fenêtres +garnies de treillages en fer. + +Mais on trouva, après réflexion, que j'étais une petite plante trop +délicate et trop rare pour subir le contact de ces autres enfants, qui +pouvaient avoir des jeux grossiers, de vilaines manières; on conclut +donc à me garder encore. + +Cependant je fus délivré de M. Ratin. Un bon vieux professeur, à figure +ronde, lui succéda,--qui me déplaisait moins, mais avec lequel je ne +travaillais pas davantage. L'après-midi, quand approchait l'heure de +son arrivée, ayant bâclé mes devoirs à la hâte, j'étais toujours posté à +ma fenêtre, pour le guetter derrière mes persiennes, avec mon livre de +leçons ouvert au passage qu'il fallait apprendre; dès que je le voyais +poindre, à un tournant, tout au bout de la rue là-bas, je commençais à +étudier... + +Et en général, quand il entrait, je savais assez pour mériter au moins +la note «assez bien» qui ne me faisait pas gronder. + +J'avais aussi mon professeur d'anglais qui venait tous les matins,--et +que j'appelais Aristogiton (je n'ai jamais su pourquoi). D'après la +méthode Robertson, il me faisait paraphraser l'histoire du sultan +Mahmoud. C'était du reste le seul qui vît clair dans la situation; sa +conviction intime était que je ne faisais rien, rien, moins que rien; +mais il montrait le bon goût de ne pas se plaindre, et je lui en avais +une reconnaissance qui devint bientôt affectueuse. + +L'été, pendant les très chaudes journées, c'était dans la cour que je +faisais mine de travailler; j'encombrais, de mes cahiers et de mes +livres tachés d'encre, une table verte abritée sous un berceau de +lierre, de vigne et de chèvrefeuille. Et comme on était bien là, pour +flâner dans une sécurité absolue: à travers les treillages et les +branches vertes, sans être vu, on voyait de si loin venir les dangers... +J'avais toujours soin d'emporter avec moi, dans cette retraite, une +provision de cerises, ou de raisins, suivant la saison, et vraiment +j'aurais passé là des heures de rêverie tout à fait délicieuse,--sans +ces remords obstinés qui me revenaient à chaque instant, ces remords de +ne pas faire mes devoirs... + +Entre les feuillages retombants, j'apercevais, de tout près, ce frais +bassin, entouré de grottes lilliputiennes, pour lequel j'avais un culte +depuis le départ de mon frère. Sur sa petite surface réfléchissante, +remuée par le jet d'eau, dansaient des rayons de soleil,--qui +remontaient ensuite obliquement et venaient mourir à ma voûte de +verdure, à l'envers des branches, sous forme de moires lumineuses sans +cesse agitées. + +Ce berceau était un petit recoin d'ombre tranquille, où je me faisais +des illusions de vraie campagne; par-dessus les vieux murs bas +j'écoutais chanter les oiseaux exotiques dans les volières de la maman +d'Antoinette, et aussi les oiseaux libres, les hirondelles au rebord des +toits, ou les plus simples moineaux, dans les arbres des jardins. + +Quelquefois je m'étendais de tout mon long, sur les bancs verts qui +étaient là, pour regarder, par les trous du chèvrefeuille, les nuages +blancs passer sur le ciel bleu. Je m'initiais aux moeurs intimes des +moustiques, qui toute la journée tremblotent sur leurs longues pattes, +posés à l'envers des feuilles. Ou bien je concentrais mon attention +captivée sur le vieux mur du fond où se passaient, entre insectes, des +drames terribles: des araignées sournoises, brusquement sorties de leur +trou, attrapaient de pauvres petites bestioles étourdies,--que je +délivrais presque toujours, en intervenant avec un brin de paille. + +J'avais aussi, j'oubliais de le dire, la compagnie d'un vieux chat, +tendrement aimé, que j'appelais _la Suprématie_, et qui fut le compagnon +fidèle de mon enfance. + +_La Suprématie_, sachant les heures où je me tenais là, arrivait +discrètement sur la pointe de ses pattes de velours, mais ne sautait sur +moi qu'après m'avoir interrogé d'un long regard. + +Il était très laid, le pauvre, taché bizarrement sur une seule moitié de +la figure; de plus, un accident cruel lui avait laissé la queue de +travers, cassée à angle droit. Aussi devint-il bientôt un sujet de +continuelle moquerie pour Lucette, chez qui au contraire d'adorables +chattes angora se succédaient en dynastie. Quand j'allais la voir, après +s'être informée de toutes les personnes de ma famille, elle manquait +rarement d'ajouter, avec une impayable condescendance qui suffisait à me +donner le fou rire: «Et... ton horreur de chat... est-il en bonne santé, +mon enfant?» + + + + +XXXII + + +Cependant mon musée faisait de grands progrès, et il avait fallu y +placer des étagères nouvelles. + +Le grand-oncle, visité très souvent et de plus en plus intéressé à mon +penchant pour l'histoire naturelle, trouvait dans ses réserves de +coquilles une quantité de _doubles_ dont il me faisait cadeau. Avec une +bonté et une patience infatigables, il m'apprenait les savantes +classifications de Cuvier, Linné, Lamarck ou Bruguières, et je m'étonne +de l'attention que j'y prêtais. + +Sur un petit bureau très ancien, qui faisait partie du mobilier de mon +musée, j'avais un cahier où, d'après ses notes, je recopiais, pour +chaque coquille étiquetée soigneusement, le nom de l'_espèce_, du +_genre_, de la _famille_, de la _classe_,--puis du _lieu d'origine_. + +Et là, dans le demi-jour atténué qui tombait sur ce bureau, dans le +silence de ce petit recoin haut perché, isolé, rempli déjà d'objets +venus des plus extrêmes lointains du monde ou des derniers fins fonds de +la mer, quand mon esprit s'était longuement inquiété du changeant +mystère des formes animales et de l'infinie diversité des +coquilles,--avec quelle émotion je transcrivais sur mon cahier, en face +du nom d'un _Spirifère_ ou d'un _Térébratule_, des mots comme ceux-ci, +enchantés et pleins de soleil: «Côte orientale d'Afrique, côte de +Guinée, mer des Indes!» + +Dans ce même musée, je me rappelle avoir éprouvé par une après-midi de +mars, un des plus singuliers symptômes de ce besoin de réaction qui, +plus tard, à certaines périodes de complète détente, devait me pousser +vers le bruit, le mouvement, la gaieté simple et brutale des matelots. + +C'était le mardi gras. Au beau soleil, j'étais sorti, avec mon père, +pour voir un peu les mascarades dans les rues; et puis, rentré de bonne +heure, je m'étais tout de suite rendu là-haut, pour m'amuser à mes +classifications de coquillages. Mais les cris lointains des masques et +le bruit de leurs tambours venaient me poursuivre jusque dans ma +retraite de jeune savant et m'y apportaient une insupportable +tristesse. C'était, en beaucoup plus pénible, une impression dans le +genre de celle que me causait le chant de la vieille marchande de +gâteaux, quand elle allait se perdre du côté des rues basses et des +remparts, les nuits d'hiver. Cela devenait une vraie angoisse, subite, +inattendue,--mais fort mal définie. Confusément, je souffrais d'être +enfermé, moi, et penché sur des choses arides, bonnes pour des +vieillards, quand dehors les petits garçons du peuple, de tous les âges, +de toutes les tailles, et les matelots, plus enfants qu'eux, couraient, +sautaient, chantaient à plein gosier, ayant sur la figure des masques de +deux sous. Je n'avais aucune envie de les suivre, cela va sans dire; +j'en sentais même l'impossibilité avec le dégoût le plus dédaigneux. Et +je tenais beaucoup à rester là, ayant à finir de mettre en ordre la +_famille_ multicolore des _Purpurifères_, vingt-troisième des +_Gastéropodes_. + +Mais, c'est égal, ils me troublaient bien étrangement, ces gens de la +rue!... Et alors, me sentant en détresse, je descendis chercher ma mère, +la prier avec instance de monter me tenir compagnie. Étonnée de ma +demande (car je ne conviais jamais personne dans ce sanctuaire), étonnée +surtout de mon air anxieux, elle me dit d'abord en plaisantant que +c'était ridicule de la part d'un garçon de dix ans bientôt accomplis; +mais elle consentit tout de suite à venir, et s'installa, presque un peu +inquiète, auprès de moi dans mon musée, une broderie à la main. + +Oh! alors, rasséréné, réchauffé par sa bienfaisante présence, je me +remis à l'ouvrage sans plus me soucier des masques, et en regardant +seulement de temps à autre son cher profil se découper en silhouette sur +le carré clair de ma petite fenêtre, tandis que baissait le jour de +mars. + + + + +XXXIII + + +Je m'étonne de ne plus me rappeler par quelle transformation, lente ou +subite, ma vocation de pasteur devint une vocation plus militante de +missionnaire. + +Il me semble même que j'aurais dû trouver cela beaucoup plus tôt, car de +tout temps je m'étais tenu au courant des missions évangéliques, surtout +de celles de l'Afrique australe, au pays des Bassoutos. Et, depuis ma +plus petite enfance, j'étais abonné au _Messager_, journal mensuel, dont +l'image d'en-tête m'avait frappé de si bonne heure. Cette image, je +pourrais la ranger en première ligne parmi celles dont j'ai parlé +précédemment et qui arrivent à impressionner en dépit du dessin, de la +couleur ou de la perspective. Elle représentait un palmier +invraisemblable, au bord d'une mer derrière laquelle se couchait un +soleil énorme, et, au pied de cet arbre, un jeune sauvage regardant +venir, du bout de l'horizon, le navire porteur de la bonne nouvelle du +salut. Dans mes commencements tout à fait, quand, au fond de mon petit +nid rembourré d'ouate, le monde ne m'apparaissait encore que déformé et +grisâtre, cette image m'avait donné à rêver beaucoup; j'étais capable à +présent d'apprécier tout ce qu'elle avait d'enfantin comme exécution, +mais je continuais de subir le charme de cet immense soleil, à demi +abîmé dans cette mer, et de ce petit bateau des missions arrivant à +pleines voiles vers ce rivage inconnu. + +Donc, quand on me questionnait maintenant, je répondais: «Je serai +missionnaire.» Mais je baissais la voix pour le dire, comme quand on ne +se sent pas très sûr de ses forces, et je comprenais bien aussi qu'on ne +me croyait plus. Ma mère elle-même accueillait cette réponse avec un +sourire triste; d'abord c'était dépasser ce qu'elle demandait de ma +foi;--et puis elle pressentait sans doute que ce ne serait point cela, +que ce serait autre chose, de plus tourmenté et de tout à fait +impossible à démêler pour le moment. + +Missionnaire! Il semblait cependant que cela conciliait tout. C'étaient +bien les lointains voyages, la vie aventureuse et sans cesse +risquée,--mais au service du Seigneur et de sa sainte cause. Cela +mettait pour un temps ma conscience en repos. + +Ayant imaginé cette solution-là, j'évitais d'y arrêter mon esprit, de +peur d'y découvrir encore quelque épouvante. Du reste, l'eau glacée des +sermons banals, des redites, du patois religieux, continuait de tomber +sur ma foi première. Et par ailleurs, ma crainte ennuyée de la vie et de +l'avenir s'augmentait toujours; en travers de ma route noire, le voile +de plomb demeurait baissé, impossible à soulever avec ses grands plis +lourds. + + + + +XXXIV + + +Dans ce qui précède, je n'ai pas assez parlé de cette Limoise, qui fut +le lieu de ma première initiation aux choses de la nature. Toute mon +enfance est intimement liée à ce petit coin du monde, à ses vieux bois +de chênes, à son sol pierreux que recouvrent des tapis de serpolet, ou +des bruyères. + +Pendant dix ou douze étés rayonnants, j'y passais tous mes jeudis +d'écolier, et de plus j'en rêvais, d'un jeudi à l'autre, pendant les +ennuyeux jours du travail. + +Dès le mois de mai, nos amis les D*** s'installaient dans cette maison +de campagne, avec Lucette, pour y rester, après les vendanges, jusqu'aux +premières fraîcheurs d'octobre,--et on m'y conduisait régulièrement tous +les mercredis soirs. + +Rien que de s'y rendre me paraissait déjà une chose délicieuse. Très +rarement en voiture--car elle n'était guère qu'à cinq du six kilomètres, +cette Limoise, bien qu'elle me semblât très loin, très perdue dans les +bois. C'était vers le sud, dans la direction des pays chauds. (J'en +aurais trouvé le charme moins grand si c'eût été du côté du nord.) + +Donc, tous les mercredis soirs, au déclin du soleil, à des heures +variables suivant les mois, je partais de la maison en compagnie du +frère aîné de Lucette, grand garçon de dix-huit ou vingt ans qui me +faisait l'effet alors d'un homme d'âge mûr. Autant que possible, je +marchais à son pas, plus vite par conséquent que dans mes promenades +habituelles avec mon père et ma soeur; nous descendions par les +tranquilles quartiers bas, pour passer devant cette vieille caserne des +matelots dont les bruits bien connus de clairons et de tambours venaient +jusqu'à mon musée, les jours de vent de sud; puis nous franchissions les +remparts, par la plus ancienne et la plus grise des portes,--une porte +assez abandonnée, où ne passe plus guère que des paysans, des +troupeaux,--et nous arrivions enfin sur la route qui mène à la rivière. + +Deux kilomètres d'une avenue bien droite, bordée en ce temps-là de vieux +arbres rabougris, qui étaient absolument jaunes de lichen et qui +portaient tous la chevelure inclinée vers la gauche, à cause des vents +marins, soufflant constamment de l'ouest dans les grandes prairies vides +d'alentour. + +Pour les gens qui ont sur le paysage des idées de convention, et +auxquels il faut absolument le site de vignette, l'eau courante entre +des peupliers et la montagne surmontée du vieux château, pour ces +gens-là, il est admis d'avance que cette pauvre route est très laide. + +Moi, je la trouve exquise, malgré les lignes unies de son horizon. De +droite et de gauche, rien cependant, rien que des plaines d'herbages où +des troupeaux de boeufs se promènent. Et en avant, sur toute l'étendue du +lointain, quelque chose qui semble murer les prairies, un peu +tristement, comme un long rempart: c'est l'arête du plateau pierreux +d'en face, au bas duquel la rivière coule; c'est l'autre rive, plus +élevée que celle-ci et d'une nature différente, mais aussi plane, aussi +monotone. Et dans cette monotonie réside précisément pour moi le charme +très incompris de nos contrées; sur de grands espaces, souvent la +tranquillité de leurs lignes est ininterrompue et profonde. + +Dans nos environs, cette vieille route est du reste celle que j'aime le +plus, probablement parce que beaucoup de mes petits rêves d'écolier +sont restés posés sur ses lointains plats, où de temps en temps il +m'arrive de les retrouver encore... Elle est la seule aussi qu'on ne +m'ait pas défigurée avec des usines, des bassins ou des gares. Elle est +absolument à moi, sans que personne s'en doute, ni ne songe par +conséquent à m'en contester la propriété. + +La somme de charme que le monde extérieur nous fait l'effet d'avoir, +réside en nous-mêmes, émane de nous-mêmes; c'est nous qui la +répandons--pour nous seuls, bien entendu,--et elle ne fait que nous +revenir. Mais je n'ai pas cru assez tôt à cette vérité pourtant bien +connue. Pendant mes premières années toute cette somme de charme était +donc localisée dans les vieux murs ou les chèvrefeuilles de ma cour, +dans nos sables de l'île, dans nos plaines d'herbages ou de pierres. +Plus tard, en éparpillant cela partout, je n'ai réussi qu'à en fatiguer +la source. Et j'ai, hélas! beaucoup décoloré, rapetissé à mes propres +yeux ce pays de mon enfance--qui est peut être celui où je reviendrai +mourir; je n'arrive plus que par instants et par endroits à m'y faire +les illusions de jadis; j'y suis poursuivi, naturellement, par de trop +écrasants souvenirs d'ailleurs... + +...J'en étais à dire que, tous les mercredis soirs, je prenais, d'un pas +joyeux, cette route-là pour me diriger vers cette assise lointaine de +rochers qui fermait là-bas les prairies, vers cette région des chênes et +des pierres, où la Limoise est située et que mon imagination d'alors +grandissait étrangement. + +La rivière qu'il fallait traverser était au bout de l'avenue si droite +de ces vieux arbres, que rongeaient les lichens couleur d'or et que +tourmentaient les vents d'ouest. Très changeante, cette rivière, soumise +aux marées et à tous les caprices de l'Océan voisin. Nous la passions +dans un bac ou dans une yole, toujours avec les mêmes bateliers de tout +temps connus, anciens matelots aux barbes blanches et aux figures +noircies de soleil. + +Sur l'autre rive, la rive des pierres, j'avais l'illusion d'un recul +subit de la ville que nous venions de quitter et dont les remparts gris +se voyaient encore; dans ma petite tête, les distances s'exagéraient +brusquement, les lointains fuyaient. C'est qu'aussi tout était changé, +le sol, les herbes, les fleurettes sauvages et les papillons qui +venaient s'y poser; rien n'était plus ici comme dans ces abords de la +ville, marais et prairies, où se faisaient mes promenades des autres +jours de la semaine. Et ces différences que d'autres n'auraient pas +aperçues devaient me frapper et me charmer beaucoup, moi qui perdais mon +temps à observer si minutieusement les plus infimes petites choses de +la nature, qui m'abîmais dans la contemplation des moindres mousses. +Même les crépuscules de ces mercredis avaient je ne sais quoi de +particulier que je définissais mal; généralement, à l'heure où nous +arrivions sur cette autre rive, le soleil se couchait, et, ainsi +regardé, du haut de l'espèce de plateau solitaire où nous étions, il me +paraissait s'élargir plus que de coutume, tandis que s'enfonçait son +disque rouge derrière les plaines de hauts foins que nous venions de +quitter. + +La rivière ainsi franchie, nous laissions tout de suite la grande route +pour prendre des sentiers à peine tracés, dans une région odieusement +profanée aujourd'hui mais exquise en ce temps-là, qui s'appelait «les +Chaumes». + +Ces Chaumes étaient un bien communal, dépendant d'un village dont on +apercevait là-bas l'antique église. N'appartenant donc à personne, ils +avaient pu garder intacte leur petite sauvagerie relative. Ils n'étaient +qu'une sorte de plateau de pierre d'un seul morceau, légèrement ondulé +et couvert d'un tapis de plantes sèches, courtes, odorantes, qui +craquaient sous les pas; tout un monde de minuscules papillons, de +microscopiques mouches, vivait là, bizarrement coloré, sur des +fleurettes rares. + +On rencontrait aussi quelquefois des troupeaux de moutons, avec des +bergères qui les gardaient, bien plus paysannes, plus noircies au grand +air que celles des environs de la ville. Et ces Chaumes mélancoliques, +brûlés de soleil, étaient pour moi comme le vestibule de la Limoise; ils +en avaient déjà le parfum de serpolet et de marjolaine. + +Au bout de cette petite lande apparaissait le hameau du Frelin.--Or, +j'aimais ce nom de Frelin, il me semblait dériver de ces gros frelons +terribles des bois de la Limoise, qui nichaient dans le coeur de certains +chênes et qu'on détruisait au printemps en allumant de grands feux +alentour. Trois ou quatre maisonnettes composaient ce hameau. Toutes +basses, comme c'est l'usage dans nos pays, elles étaient vieilles, +vieilles, grisâtres; des fleurons gothiques, des blasons à moitié +effacés surmontaient leurs petites portes rondes. Presque toujours +entrevues à la même heure, à la lumière mourante, à la tombée du +crépuscule, elles évoquaient dans mon esprit le mystère du temps passé; +surtout elles attestaient l'antiquité de ce sol rocheux, très antérieur +à nos prairies de la ville qui ont été gagnées sur la mer, et où rien ne +remonte beaucoup plus loin que l'époque de Louis XIV. + +Après le Frelin, je commençais à regarder en avant de moi dans les +sentiers, car en général on ne tardait pas à apercevoir Lucette, venant +à notre rencontre, en voiture ou à pied, avec son père ou sa mère. Et +dès que je l'avais reconnue, je prenais ma course pour aller +l'embrasser. + +On franchissait le village, en longeant l'église--une antique petite +merveille du XIIe siècle, du style roman le plus reculé et le plus +rare;--alors, le crépuscule s'éteignant toujours, on voyait surgir +devant soi une haute bande noire: les bois de la Limoise, composés +surtout de chênes verts, dont le feuillage est si sombre. Puis on +s'engageait dans les chemins particuliers du domaine; on passait devant +le puits où les boeufs attendaient leur tour pour boire. Et enfin on +ouvrait le vieux petit portail; on pénétrait dans la première cour, +espèce de préau d'herbe, déjà plongé dans l'ombre tout à fait obscure de +ses arbres de cent ans. + +L'habitation était entre cette cour et un grand jardin un peu à +l'abandon, qui confinait aux bois de chênes. En entrant dans les +appartements très anciens, aux murailles peintes à la chaux blanche et +aux boiseries d'autrefois, je cherchais d'abord des yeux ma +papillonnette, toujours accrochée à la même place, prête pour les +chasses du lendemain... + +Après dîner, on allait généralement s'asseoir au fond du jardin, sur les +bancs d'un berceau adossé aux vieux murs d'enceinte,--adossé à tout +l'inconnu de la campagne noire où chantaient les hiboux des bois. Et +tandis qu'on était là, dans la belle nuit tiède semée d'étoiles, dans le +silence sonore plein de musiques de grillons, tout à coup une cloche +commençait à tinter, très loin mais très clair, là-bas dans l'église du +village. + +Oh! L'_Angélus_ d'Échillais, entendu dans ce jardin, par ces beaux soirs +d'autrefois! Oh! le son de cette cloche, un peu fêlée mais argentine +encore, comme ces voix très vieilles, qui ont été jolies et qui sont +restées douces! Quel charme de passé, de recueillement mélancolique et +de paisible mort, ce son-là venait répandre dans l'obscurité limpide de +la campagne!... Et la cloche tintait longtemps, inégale dans le +lointain, tantôt assourdie, tantôt rapprochée, au gré des souffles +tièdes qui remuaient l'air. Je songeais à tous les gens qui devaient +l'écouter, dans les fermes isolées; je songeais surtout aux endroits +déserts d'alentour, où il n'y avait personne pour l'entendre, et un +frisson me venait à l'idée des bois proches voisins, où sans doute les +dernières vibrations devaient mourir... + +Un conseil municipal, composé d'esprits supérieurs, après avoir affublé +le pauvre vieux clocher roman d'une potence avec un drapeau tricolore, +a supprimé maintenant cet _Angélus_. Donc, c'est fini; on n'entendra +plus jamais, les soirs d'été, cet appel séculaire... + +Aller se coucher ensuite était une chose très égayante, surtout avec la +perspective du lendemain jeudi qui prédisposait à s'amuser de tout. +J'aurais sans doute eu peur, dans les chambres d'amis qui étaient au +rez-de-chaussée de la grande maison solitaire; aussi, jusqu'à ma +douzième année m'installait-on en haut, dans l'immense chambre de la +mère de Lucette, derrière des paravents qui me faisaient un logis +particulier. Dans mon réduit se trouvait une bibliothèque Louis XV, +vitrée, remplie de livres de navigation du siècle dernier, de journaux +de marine fermés depuis cent ans. Et sur la chaux blanche du mur, il y +avait, tous les étés, les mêmes imperceptibles petits papillons, qui +entraient dans le jour par les fenêtres ouvertes et qui dormaient là +posés, les ailes étendues. Des incidents, qui complétaient la soirée, +survenaient toujours au moment où on allait s'endormir: une intempestive +chauve-souris qui faisait son entrée, tournoyant comme une folle autour +des flambeaux; ou une énorme phalène bourdonnante qu'il fallait chasser +avec un aranteloir. Ou bien encore, quelque orage se déchaînait, +tourmentant les arbres voisins, qui battaient le mur de leurs branches; +rouvrant les vieilles fenêtres qu'on avait fermées, ébranlant tout! + +J'ai un souvenir effrayant et magnifique de ces orages de la Limoise, +tels qu'ils m'apparaissaient, à cette époque où tout était plus grand +qu'aujourd'hui et palpitait d'une vie plus intense... + + + + +XXXVI + + +C'est vers le moment où j'en suis rendu,--ma onzième année environ,--que +se place l'apparition d'une nouvelle petite amie, appelée à être bientôt +en très haute faveur enfantine auprès de moi. (Antoinette avait quitté +le pays; Véronique était oubliée.) + +Elle s'appelait Jeanne et elle était d'une famille d'officiers de marine +liée à la nôtre, comme celle des D***, depuis un bon siècle. Son aîné de +deux ou trois ans, je n'avais guère pris garde à elle au début, la +trouvant trop bébé sans doute. + +Elle avait d'ailleurs commencé par montrer une petite figure de chat +très drôle; impossible de savoir ce qui sortirait de son minois trop +fin, impossible de deviner si elle serait vilaine ou jolie; puis, +bientôt, elle passa par une certaine gentillesse, et finit par devenir +tout à fait mignonne et charmante sur ses huit ou dix ans. Très +malicieuse, aussi sociable que j'étais sauvage; aussi lancée dans les +bals et les soirées d'enfants que j'en étais tenu à l'écart, elle me +semblait alors posséder le dernier mot de l'élégance mondaine et de la +coquetterie comme il faut. + +Et malgré la grande intimité de nos familles, il était manifeste que ses +parents voyaient nos relations d'un mauvais oeil, trouvant mal à propos +sans doute qu'elle eût pour camarade un garçon. J'en souffrais beaucoup, +et, les impressions des enfants sont si vives et si persistantes, qu'il +a fallu des années passées, il a fallu que je devinsse presque un jeune +homme pour pardonner à son père et à sa mère les humiliations que j'en +avais ressenties. + +Il en résultait pour moi un désir d'autant plus grand d'être admis à +jouer avec elle. Et elle, alors, sentant cela, faisait sa petite +princesse inaccessible de contes de fées; raillait impitoyablement mes +timidités, mes gaucheries de maintien, mes entrées manquées dans des +salons; c'était entre nous un échange de pointes très comiques, ou +d'impayables petites galanteries. + +Quand j'étais invité à passer une journée chez elle, j'en jouissais à +l'avance, mais j'en avais généralement des déboires après, car je +commettais toujours des maladresses dans cette famille, où je me sentais +incompris. Et chaque fois que je voulais l'avoir à dîner à la maison, il +fallait que ce fût négocié de longue main par grand'tante Berthe, qui +faisait autorité chez ses parents. + +Or, un jour qu'elle revenait de Paris, cette petite Jeanne me conta avec +admiration la féerie de _Peau-d'Âne_ qu'elle avait vu jouer. + +Elle ne perdit pas son temps, cette fois-là, car Peau-d'Âne devait +m'occuper pendant quatre on cinq années, me prendre les heures les plus +précieuses que j'aie jamais gaspillées dans le cours de mon existence. + +En effet, nous conçûmes ensemble l'idée de monter cela sur un théâtre +qui m'appartenait. Cette Peau-d'Âne nous rapprocha beaucoup. Et, peu à +peu, ce projet atteignit dans nos têtes des proportions gigantesques; il +grandit, grandit pendant des mois et des mois, nous amusant toujours +plus, à mesure que nos moyens d'exécution se perfectionnaient. Nous +brossions de fantastiques décors; nous habillions, pour les défilés, +d'innombrables petites poupées. Vraiment, je serai obligé de reparler +plusieurs fois de cette féerie, qui a été une des choses capitales de +mon enfance. + +Et même après que Jeanne s'en fut lassée, je continuai seul, +surenchérissant toujours, me lançant dans des entreprises réellement +grandioses, de clairs de lune, d'embrasements, d'orages. Je fis aussi +des palais merveilleux, des jardins d'Aladin. Tous les rêves +d'habitations enchantées, de luxes étranges que j'ai plus ou moins +réalisés plus tard, dans divers coins du monde, ont pris forme, pour la +première fois, sur ce théâtre de Peau-d'Âne; au sortir de mon mysticisme +des commencements, je pourrais presque dire que toute la chimère de ma +vie a été d'abord essayée, mise en action sur cette très petite +scène-là. J'avais bien quinze ans, lorsque les derniers décors inachevés +s'enfermèrent pour jamais dans les cartons qui leur servent de +tranquille sépulture. + +Et, puisque j'en suis à anticiper ainsi sur l'avenir, je note ceci, pour +terminer: ces dernières années, avec Jeanne devenue une belle dame, nous +avons formé vingt fois le projet de rouvrir ensemble les boîtes où +dorment nos petites poupées mortes,--mais la vie a présent s'en va si +vite que nous n'en avons jamais trouvé le temps, ni ne le trouverons +jamais. + +Nos enfants, peut-être, plus tard?--ou, qui sait, nos petits-enfants! +Un jour futur, quand on ne pensera plus à nous, ces successeurs +inconnus, en furetant au fond des plus mystérieux placards, feront +l'étonnante découverte de légions de petits personnages, nymphes, fées +et génies, qui furent habillés par nos mains... + + + + +XXXVII + + +Il paraît que certains enfants du pays du Centre ont une préoccupation +grande de voir la mer. Moi, qui n'étais jamais sorti de nos plaines +monotones, je rêvais de voir des montagnes. Je me représentais de mon +mieux ce que cela pouvait être; j'en avais vu dans plusieurs tableaux, +j'en avais même peint dans des décors de Peau-d'Âne. Ma soeur, pendant un +voyage autour du lac de Lucerne, m'en avait envoyé des descriptions, +m'en avait écrit de longues lettres, comme on n'en adresse pas +d'ordinaire à des enfants de l'âge que j'avais alors. Et mes notions +s'étaient complétées de photographies de glaciers, qu'elle m'avait +rapportées pour mon stéréoscope. Mais je désirais ardemment voir la +réalité de ces choses. + +Or, un jour, comme à souhait, une lettre arriva, qui fut tout un +événement dans la maison. Elle était d'un cousin germain de mon père, +élevé jadis avec lui fraternellement, mais qui, pour je ne sais quelles +causes, n'avait plus donné signe de vie depuis trente ans. Quand je vins +au monde, on avait déjà complètement cessé de parler de lui dans la +famille, aussi ignorais-je son existence. Et c'était lui qui écrivait, +demandant que le lien fût renoué; il habitait, disait-il, une petite +ville du Midi, perdue dans les montagnes, et il annonçait qu'il avait +des fils et une fille, dans les âges de mon frère et de ma soeur. Sa +lettre était très affectueuse, et on lui répondit de même, en lui +apprenant notre existence à tous les trois. + +Puis, la correspondance ayant continué, il fut décidé qu'on m'enverrait +passer les vacances chez eux, avec ma soeur qui jouerait là, comme +pendant nos voyages dans l'île, son rôle de mère auprès de moi. + +Ce Midi, ces montagnes, cet agrandissement subit de mon horizon,--et +aussi ces nouveaux cousins tombés du ciel,--tout cela devait l'objet de +mes constantes rêveries jusqu'au mois d'août, moment fixé pour notre +départ. + + + + +XXXVIII + + +La petite Jeanne était venue passer la journée à la maison; c'était à la +fin de mai, pendant ce même printemps d'attente, et j'avais douze ans. +Toute l'après-midi, nous avions fait manoeuvrer sur la scène des poupées +de cinq à six centimètres de long, en porcelaine articulée; nous avions +peint des décors; nous avions travaillé à Peau-d'Âne, enfin,--mais à +Peau-d'Âne première manière--au milieu d'un grand fouillis de couleurs, +de pinceaux, de retailles de carton, de papier doré et de morceaux de +gaze. Puis, l'heure de descendre à la salle à manger approchant, nous +avions serré nos précieux travaux dans une grande caisse, qui y fut +consacrée depuis ce jour-là--et dont l'intérieur, en sapin neuf, avait +une odeur résineuse très persistante. + +Après dîner, pendant le long crépuscule tranquille, on nous emmena tous +deux ensemble à la promenade. + +Mais--surprise qui commença de m'attrister--dehors il faisait presque +froid, et ce ciel de printemps avait un voile qui rappelait l'hiver. Au +lieu de nous conduire hors de ville vers les allées et les routes +toujours animées de promeneurs, ce fut du côté du grand jardin de la +Marine, lieu plus comme il faut, mais solitaire tous les soirs après le +soleil couché. + +En nous y rendant, par une longue rue droite où il n'y avait aucun +passant, comme nous arrivions près de la chapelle des Orphelines, nous +entendîmes sonner et psalmodier pour le mois de Marie; puis un cortège +sortit: des petites filles en blanc, qui semblaient avoir froid sous +leurs mousselines de mai. Après avoir fait un tour dans le quartier +désert et avoir chanté une ritournelle mélancolique, la modeste +procession, avec ses deux ou trois bannières, rentra sans bruit; +personne ne l'avait regardée dans la rue, où, d'un bout à l'autre, nous +étions seuls; le sentiment me vint que personne ne l'avait regardée non +plus dans ce ciel tendu de gris, qui devait être également vide. Cette +pauvre petite procession d'enfants abandonnées avait achevé de me +serrer le coeur, en ajoutant à mon désenchantement sur les soirées de mai +la conscience de la vanité des prières et du néant de tout. + +Dans le jardin de la Marine, ma tristesse s'augmenta encore. Il faisait +froid décidément, et nous frissonnions, tout étonnés, sous nos costumes +de printemps. Il n'y avait du reste pas un seul promeneur nulle part. +Les grands marronniers fleuris, les arbres feuillus, feuillus, d'une +nuance fraîche et éclatante, se suivaient en longues enfilades touffues, +absolument vides; la magnificence des verts s'étalait pour les regards +de personne, sous un ciel immobile, d'un gris pâle et glacé. Et le long +des parterres, c'était une profusion de roses, de pivoines, de lis, qui +semblaient s'être trompés de saison et frissonner comme nous, sous ce +crépuscule subitement refroidi. + +J'ai souvent trouvé du reste que les mélancolies des printemps dépassent +celles des automnes, sans doute parce qu'elles sont un contresens, une +déception sur la seule chose du monde qui devrait au moins ne jamais +nous manquer. + +Dans le désorientement où ces aspects me jetaient, l'envie me prit de +faire à Jeanne une niche de gamin. + +Il me venait parfois de ces tentations-là avec elle, pour me venger de +son esprit, plus précocement appointé et moqueur que le mien. Je +l'engageai donc à sentir de près des lis qui étaient charmants, et, +tandis qu'elle se penchait, d'une très légère poussée derrière les +cheveux, je lui mis le nez en plein dans les fleurs, pour la barbouiller +de pollen jaune. Elle fut indignée! Et le sentiment d'avoir commis un +acte de mauvais goût acheva de me rendre pénible notre retour de +promenade. + +Les belles soirées de mai!... J'avais pourtant gardé, de celles des +années précédentes, un souvenir autrement doux; elles étaient donc +ainsi?... Ce froid, ce ciel couvert, cette solitude des jardins? Et si +vite, si mal finie, cette journée d'amusement avec Jeanne! En moi-même, +je conclus à ce mortel: «Ce n'est que ça!» qui est devenu dans la suite +une de mes plus ordinaires réflexions, et que j'aurais aussi bien pu +prendre pour devise... + +En rentrant, j'allai inspecter dans le coffre de bois notre travail de +l'après-midi, et je sentis l'odeur balsamique des planches, qui avait +imprégné tous nos objets de théâtre. Eh bien, pendant très longtemps, +pendant un an, deux ans, ou plus, cette même senteur du coffre de +Peau-d'Âne me rappela obstinément cette soirée de mai, et son immense +tristesse qui fut une des plus singulières de ma vie d'enfant. Du +reste, dans ma vie d'homme, je n'ai plus guère retrouvé ces angoisses +sans cause connue et doublées de cette anxiété de ne pas comprendre, de +se sentir perdre pied toujours dans les mêmes insondables dessous; je +n'ai plus guère souffert sans savoir au moins pourquoi. Non, ces +choses-là ont été spéciales à mon enfance, et ce livre aurait aussi bien +pu porter ce titre (dangereux, je le reconnais): «Journal de mes grandes +tristesses inexpliquées, et des quelques gamineries d'occasion par +lesquelles j'ai tenté de m'en distraire.» + + + + +XXXIX + + +C'est aussi vers cette époque que j'adoptai d'une façon presque +exclusive la chambre de tante Claire pour faire mes devoirs et +travailler à Peau-d'Âne. Je m'installai là comme en pays conquis, +encombrant tout et n'admettant pas la possibilité d'être gênant. + +D'abord tante Claire était la personne qui me gâtait le plus. Et si +soigneuse de mes petites affaires! À propos d'un étalage de choses +extraordinairement fragiles ou susceptibles de s'envoler au moindre +souffle--comme par exemple les ailes de papillon ou les élytres de +scarabée qui devaient orner les costumes des nymphes de la féerie--quand +une fois je lui avait dit: «Je te confie tout ça, bonne tante!» je +pouvais m'en aller tranquille, personne n'y toucherait. + +Et puis une des attractions du lieu était l'ours aux pralines: j'entrais +souvent rien que pour lui rendre visite. Il était en porcelaine et +habitait un coin de la cheminée, assis sur son arrière-train. D'après +une convention passée avec tante Claire, chaque fois qu'il avait la tête +tournée de côté (et il la tournait plusieurs fois par jour), c'est qu'il +contenait dans son intérieur une praline ou un bonbon à mon intention. +Quand j'avais mangé, je lui remettais soigneusement la figure au milieu +pour indiquer mon passage, et je m'en allais. + +Tante Claire s'employait aussi à Peau-d'Âne; elle travaillait dans les +costumes et je lui donnais sa tâche chaque jour. Elle avait surtout +l'entreprise de la coiffure des fées et des nymphes; sur leurs têtes de +porcelaine grosses comme le bout du petit doigt, elle posait des +postiches de soie blonde, qu'elle frisait ensuite en boucles éparses au +moyen d'imperceptibles fers... + +Puis, quand je me décidais à commencer mes devoirs, dans la fièvre de la +dernière demi-heure, après avoir gaspillé mon temps en flâneries de tous +genres, c'était encore tante Claire qui venait à mon secours; elle +prenait en main l'énorme dictionnaire qu'il fallait, et me cherchait mes +mots pour les thèmes ou les versions. Elle s'était habituée même à lire +le grec, afin de m'aider à apprendre mes leçons dans cette langue. Et, +pour cet exercice, je l'entraînais toujours dans un escalier, où je +m'étendais aussitôt sur les marches, les pieds plus hauts que la tête: +deux ou trois années durant, ce fut ma pose classique pendant la +récitation de la _Cyropédie_ ou de l'_Iliade_. + + + + +XL + + +C'était une grande joie quand, le jeudi soir, quelque orage terrible se +déchaînait sur la Limoise, rendant le retour impossible. + +Et cela arrivait; on en avait vu des exemples; je pouvais donc à la +rigueur me bercer de cette espérance, les jours où mes devoirs n'étaient +pas finis... (Car un professeur sans pitié avait inauguré les devoirs du +jeudi; il fallait maintenant traîner avec soi là-bas des cahiers, des +livres; mes pauvres journées de plein air en étaient tout assombries.) + +Or, un soir que l'orage désiré était venu avec une violence superbe, +vers huit heures, nous nous tenions, Lucette et moi, pas trop rassurés, +dans le grand salon sonore, aux murs un peu nus ornés seulement de deux +ou trois bizarres vieilles gravures dans de vieux cadres; elle, mettant +la dernière main à une _réussite_, sous les regards de sa maman; moi, +jouant en sourdine un rigaudon de Rameau sur un piano de campagne aux +sons vieillots, et trouvant délicieuse cette musiquette du temps passé, +ainsi mêlée au fracas lourd des grands coups de tonnerre... + +La réussite finie, Lucette feuilleta mes cahiers de devoirs qui +traînaient sur une table, et après avoir, d'un clignement d'yeux, +constaté pour moi seul que je n'avais rien fait, me dit tout à coup: «Et +ton _Histoire_ de Duruy, où l'as-tu mise?» + +--Mon _Histoire_ de Duruy?... En effet, où était-il, ce livre? Un livre +tout neuf, à peine barbouillé encore...--Ah! mon Dieu!... là-bas, oublié +au fond du jardin, dans les derniers carrés d'asperges!... (Pour faire +mes études historiques, j'avais adopté ces carrés d'asperges, qui, en +été, deviennent des espèces de bocages d'une haute verdure herbacée très +légère; de même que certaine allée de noisetiers, touffue, impénétrable, +ombreuse comme un souterrain vert, était le lieu choisi pour le travail +incomparablement plus pénible de la versification latine.) Cette fois, +par exemple, je fus grondé par la maman de Lucette, et on décida +d'aller, séance tenante, au secours de ce livre. + +Une expédition s'organisa: en tête, un domestique portant une lanterne +d'écurie; derrière lui, Lucette et moi, en sabots, tenant à grand'peine +un parapluie que le vent d'orage nous retournait sans cesse. + +Dehors, plus aucune frayeur; mais j'ouvrais bien grands mes yeux et +j'écoutais de toutes mes oreilles. Oh! qu'il me paraissait étonnant et +sinistre ce fond de jardin, vu par ces grandes lueurs de feux verts, qui +tremblaient, clignotaient, puis de temps en temps nous laissaient +aveuglés dans la nuit noire. Et quelle impression me venait des bois de +chênes voisins, où se faisait un bruit continuel de fracassement de +branches... + +Dans les carrés d'asperges, nous retrouvâmes, toute trempée d'eau, tout +éclaboussée de terre, cette _Histoire_ de Duruy. Avant l'orage, des +escargots, émoustillés sans doute par la pluie prochaine, l'avaient même +visitée en tout sens, y dessinant des arabesques avec leur bave +luisante... + +Eh bien! ces traînées d'escargots sur ce livre ont persisté longtemps, +préservées par mes soins sous des enveloppes de papier. C'est qu'elles +avaient le don de me rappeler mille choses,--grâce à ces associations +comme il s'en est fait de tout temps dans ma tête, entre les images même +les plus disparates, pourvu qu'elles aient été rapprochées une seule +fois, à un moment favorable, par un simple hasard de simultanéité. + +La nuit, regardés à la lumière, ces petits zigzags luisants, sur cette +couverture de Duruy, me rappelaient tout de suite le rigaudon de Rameau, +le vieux son grêle du piano dominé par le bruit du grand orage; et ils +ramenaient aussi une apparition qui m'était venue ce soir-là (aidée par +une gravure de Teniers accrochée à la muraille), une apparition de +petite personnages du siècle passé dansant à l'ombre, dans des bois +comme ceux de la Limoise; ils renouvelaient toute une évocation, qui +s'était faite en moi, de gaietés pastorales du vieux temps, à la +campagne, sous des chênes. + + + + +XLI + + +Cependant les retours du jeudi soir auraient eu aussi un grand charme +quelquefois, n'eût été le remords de ces devoirs jamais finis. + +On me reconduisait en voiture, ou à âne, ou à pied jusqu'à la rivière. +Une fois sorti du plateau pierreux de la rive sud, une fois repassé sur +l'autre bord, je trouvais toujours mon père et ma soeur venus à ma +rencontre, et avec eux je reprenais gaiement la route droite qui menait +au logis, entre les grandes prairies; je rentrais d'un bon pas, dans la +joie de revoir maman, les tantes et la chère maison. + +Quand on entrait en ville, par la vieille porte isolée, il faisait tout +à fait nuit, nuit d'été ou de printemps; en passant devant la caserne +des équipages, on entendait les musiques familières de tambours et de +clairons annonçant l'heure hâtive du coucher des matelots. + +Et, en arrivant au logis, c'était généralement au fond de la cour que je +retrouvais les chères robes noires, assises, à la belle étoile ou sous +les chèvrefeuilles. + +Au moins, si les autres étaient rentrées, j'étais sûr de trouver là +tante Berthe, seule, toujours indépendante de caractère, et dédaigneuse +des rhumes du soir, des fraîcheurs du serein; après m'avoir embrassé, +elle flairait mes habits, en reniflant un peu pour me faire rire, et +disait: «Oh! tu sens la Limoise, petit!» + +Et, en effet, je sentais la Limoise. Quand on revenait de là-bas, on +rapportait toujours avec soi une odeur de serpolet, de thym, de mouton, +de je ne sais quoi d'aromatique, qui était particulier à ce recoin de la +terre. + + + + +XLII + + +À propos de Limoise, j'ai la vanité de conter un de mes actes, qui fut +vraiment héroïque comme obéissance, comme fidélité à une parole donnée. + +Cela se passait un peu avant ce départ pour le Midi, dont mon +imagination était si préoccupée; par conséquent, vers le mois de juillet +qui suivit mes douze ans accomplis. + +Un certain mercredi, après m'avoir fait partir de meilleure heure que de +coutume, afin d'être sûr que j'arriverais avant la nuit, on se borna, +sur mes instances pressantes, à me conduire hors de ville; puis on me +permit, pour une fois, de continuer jusqu'à la Limoise seul, comme un +grand garçon. + +Au passage de la rivière, je tirai de ma poche, déjà avec une indicible +honte devant les vieux bateliers tannés par la mer, la cravate de soie +blanche que j'avais promis de me mettre au cou, par précaution contre la +fraîcheur de l'eau. + +Et une fois sur les Chaumes, lieu sans ombre, toujours brûlé par un +ardent soleil, j'exécutai le serment qu'on avait exigé de moi au départ: +j'ouvris un en-tout-cas!--Oh! je me sentis rougir, je me trouvai +amèrement ridicule, quand une petite bergère était là, tête nue, gardant +ses moutons. Pour comble, arrivaient du village quatre garçons, qui +sortaient de l'école sans doute et qui, de loin, me regardaient avec +étonnement. Mon Dieu! je me sentais faiblir; aurais-je bien le courage +vraiment de tenir jusqu'au bout ma parole!... + +Ils passèrent à côté de moi, regardant de près, sous le nez, ce petit +monsieur qui craignait tant les coups de soleil; l'un dit cette chose, +qui n'avait aucun sens, mais qui me cingla comme une mortelle injure: +«C'est le marquis de Carabas!» et ils se mirent tous à rire. Cependant, +je continuai ma route sans broncher, sans répondre, malgré le sang qui +m'affluait aux joues, me bourdonnait aux oreilles, et je gardai mon +en-tout-cas ouvert! + +Dans la suite des temps, il devait m'arriver maintes fois de passer mon +chemin sans relever des injures lancées par de pauvres gens ignorants +des causes; mais je ne me rappelle pas en avoir souffert. Tandis que +cette scène!... Non, ma conscience ne m'a jamais fait accomplir rien +d'aussi méritoire. + +Mais je suis convaincu, par exemple, qu'il ne faut pas chercher autre +part l'origine de cette aversion pour les parapluies qui m'a suivi dans +l'âge mûr. Et j'attribue aux foulards, aux calfeutrages, aux précautions +excessives dont on m'entourait jadis, le besoin qui me prit, plus tard, +quand vint la période des réactions extrêmes, de noircir ma poitrine au +soleil et de l'exposer à tous les vents du ciel. + + + + +XLIII + + +La tête à la portière d'un wagon qui filait très vite, je demandais à ma +soeur, assise en face de moi: + +--Est-ce que ce ne sont pas déjà des montagnes? + +--Pas encore, répondait-elle, ayant toujours en tête le souvenir des +Alpes. Pas encore. De grandes collines tout au plus! + +La journée d'août était chaude et radieuse. Un train rapide de la ligne +du Midi nous emportait. Nous étions en route pour chez nos cousins +inconnus!... + +--Oh! mais ça?... voyons! repris-je avec un accent de triomphe, +apercevant de mes yeux écarquillés quelque chose de plus haut que tout, +qui se dessinait en bleu sur l'horizon pur. + +Elle se pencha: + +--Ah! dit-elle, oui; cette fois, par exemple, je l'accorde; pas très +élevées cependant, mais enfin... + +Tout nous amusa, le soir à l'hôtel, dans une ville où il fallut nous +arrêter jusqu'au jour suivant, et je me rappelle la nuit splendide qui +survint, tandis que nous étions accoudés à notre balcon de louage, +regardant s'assombrir les montagnes bleuâtres et écoutant les grillons +chanter. + +Le lendemain, troisième jour de notre voyage qui se faisait par étapes, +nous frétâmes une voiture drôle, pour nous faire conduire dans la petite +ville, bien perdue en ce temps-là, où nos cousins habitaient. + +Par des défilés, des ravins, des traverses, cinq heures de route, +pendant lesquelles tout fut enchantement pour moi. En plus de la +nouveauté de ces montagnes, il y avait aussi des changements complets +dans toutes choses: le sol, les pierres prenaient une ardente couleur +rouge; au lieu de nos villages, toujours si blancs sous leur couche de +chaux neigeuse, et toujours si bas, comme n'osant pas s'élever au milieu +de l'immense uniformité des plaines, ici les maisons, rougeâtres autant +que les rochers, se dressaient en vieux pignons, en vieilles tourelles, +et se perchaient bien haut, sur les sommets des collines; les paysans +plus bruns parlaient un langage incompréhensible, et je regardais +surtout ces femmes qui marchaient avec un balancement de hanches inusité +chez nos paysannes, portant sur leur tête des fardeaux, des gerbes, ou +de grandes buires de cuivre brillant. Toute mon intelligence était +tendue, vibrante, dangereusement charmée par cette première révélation +d'aspects étrangers et inconnus. + +Vers le soir, au bord d'une de ces rivières du Midi qui bruissent sur +des lits plats de galets blancs, nous arrivâmes à la petite ville +singulière qui était le but de notre voyage. Elle avait encore ses +vieilles portes ogivales, ses hauts remparts à mâchicoulis, ses rues +bordées de maisons gothiques, et le rouge de sanguine était la teinte +générale de ses murailles. + +Un peu intrigués et émus, nous cherchions des yeux ces cousins dont nous +ne connaissions même pas les portraits, et qui sans doute guettaient +notre arrivée, viendraient à notre rencontre... Tout à coup, nous vîmes +paraître un grand jeune homme donnant le bras à une jeune fille en robe +de mousseline blanche; alors, sans la moindre hésitation réciproque, +nous échangeâmes un signe de reconnaissance: nous nous étions retrouvés. + +À leur porte, sur les marches de leur seuil, l'oncle et la tante nous +attendaient, accueillants, et tous deux ayant conservé dans leur +vieillesse déjà grise les traces d'une remarquable beauté. Ils avaient +une vieille maison Louis XIII, à l'angle d'une de ces places régulières +entourées de porches comme on en voit dans beaucoup de petites villes du +Midi. On entrait d'abord dans un vestibule dallé de pierres un peu roses +et orné d'une énorme fontaine de cuivre rouge. Un escalier des mêmes +pierres, très large comme un escalier de château, avec une curieuse +rampe en fer forgé, menait aux appartements en boiseries anciennes de +l'étage supérieur. Et le passé dont ces choses évoquaient le souvenir, +je le sentais différent de celui de la Saintonge et de l'île,--le seul +avec lequel je me fusse un peu familiarisé jusqu'à ce jour. + +Après dîner, nous allâmes nous asseoir tous ensemble au bord de la +rivière bruissante, sur une prairie, parmi des centaurées et des +marjolaines qu'on devinait dans l'obscurité à leur pénétrante odeur. Il +faisait très chaud, très calme, et d'innombrables grillons chantaient. +Il me sembla aussi que je n'avais encore vu nuit si limpide, ni tant +d'étoiles dans du bleu si profond. La différence en latitude n'était +cependant pas bien grande, mais les brises marines, qui attiédissent nos +hivers, embrument aussi parfois nos soirées d'été; donc, ce ciel étoilé +pouvait être plus pur en effet que celui de mon pays, plus _méridional_. + +Et autour de moi, montaient dans l'air de grandes silhouettes bleuâtres +que je ne pouvais me lasser de contempler: les montagnes jamais vues, me +donnant cette impression de dépaysement que j'avais tant désirée, +m'indiquant que mon premier petit rêve était bien réellement accompli... + +Je devais revenir passer plusieurs étés dans ce village et m'y +acclimater au point d'apprendre le patois méridional que les bonnes gens +y parlaient. En somme les deux pays de mon enfance ont été la Saintonge +et celui-là, ensoleillés tous deux. + +La Bretagne, que beaucoup de gens me donnent pour patrie, je ne l'ai vue +que bien plus tard, à dix-sept ans, et j'ai été très long à l'aimer,--ce +qui fait sans doute que je l'ai aimée davantage. Elle m'avait causé +d'abord une oppression et une tristesse extrêmes; ce fut mon frère Yves +qui commença de m'initier à son charme mélancolique, de me faire +pénétrer dans l'intimité de ses chaumières et de ses chapelles des bois. +Et ensuite, l'influence qu'une jeune fille du pays de Tréguier exerça +sur mon imagination, très tard, vers mes vingt-sept ans, décida tout à +fait mon amour pour cette patrie adoptée. + + + + +XLIV + + +Le lendemain de mon arrivée chez l'oncle du Midi, on me présenta comme +camarades les petits Peyral, qui portaient, suivant l'usage du pays, des +surnoms précédés d'un article déterminatif. C'étaient la Maricette et la +Titi, deux petites filles de dix à onze ans (toujours des petites +filles), et le Médou, leur frère cadet, presque un bébé qui comptait +peu. + +Comme j'étais en somme plus enfant que mes douze ans,--malgré ces +aperçus que j'avais peut-être sur des choses situées au delà du champ +ordinaire de la vue des petits,--nous formâmes tout de suite une bande +des plus sympathiques, et notre association dura même plusieurs étés. + +Sur tous les coteaux d'alentour, le père de ces petits Peyral possédait +des bois, des vignes, où nous devînmes les maîtres absolus; personne +n'y contrôlait nos entreprises, même les plus saugrenues. Dans ce +village en pleine campagne, où nos familles étaient si respectées par +les paysans d'alentour, on jugeait qu'il n'y avait aucun inconvénient à +nous laisser errer à l'aventure. Nous partions donc tous les quatre dès +le matin, pour des expéditions mystérieuses, pour des dînettes dans les +vignes éloignées ou des chasses aux papillons introuvables; enrôlant +même quelquefois des petits paysans quelconques, toujours prêts à nous +suivre avec soumission. Et, après la surveillance de tous les instants à +laquelle j'avais été habitué jusque-là, une liberté pareille devenait un +changement délicieux. Une vie toute nouvelle d'indépendance et de grand +air commençait pour moi dans ces montagnes; mais je pourrais presque +dire que c'était la continuation de ma solitude, car j'étais l'aîné de +ces enfants qui partageaient mes jeux très fantasques, et il y avait des +abîmes entre nous dans le domaine des conceptions intellectuelles, du +rêve... + +J'étais d'ailleurs le chef incontesté de la troupe; la Titi seule avait +quelques révoltes tout de suite apaisées; gentiment ils ne songeaient +tous qu'à me faire plaisir, et cela m'allait, de dominer ainsi. + +C'est la première petite bande que j'aie menée. Plus tard, pour mes +amusements, j'en ai eu bien d'autres, moins faciles à conduire; mais, de +tout temps, j'ai préféré les composer ainsi d'êtres plus jeunes que moi, +plus jeunes d'esprit surtout, plus simples, ne contrôlant pas mes +fantaisies et ne souriant jamais de mes enfantillages. + + + + +XLV + + +Comme devoirs de vacances on m'avait simplement imposé de lire +_Télémaque_ (mon éducation, on le voit, avait des côtés un peu +surannés). C'était dans une petite édition du XVIIIe siècle, en +plusieurs volumes. Et, par extraordinaire, cela ne m'ennuyait pas trop; +je voyais assez nettement la Grèce, la blancheur de ses marbres sous son +ciel pur, et mon esprit s'ouvrait à une conception de l'antiquité qui +était bien plus païenne sans doute que celle de Fénelon: Calypso et ses +nymphes me charmaient... + +Pour lire, je m'isolais des petits Peyral quelques instants chaque jour, +dans deux endroits de prédilection: le jardin de mon oncle et son +grenier. + +Sous la haute toiture Louis XIII, dans toute la longueur de la maison, +s'étendait ce grenier immense, aux lucarnes toujours fermées, +constamment obscur. Les vieilleries des siècles passés, qui dormaient +là, sous de la poussière et des arantèles, m'avaient attiré dès les +premiers jours; puis, peu à peu, j'avais pris l'habitude d'y monter +clandestinement, avec mon _Télémaque_, après le dîner de midi, sûr qu'on +ne viendrait pas m'y chercher. À cette heure d'ardent soleil, il +semblait, par contraste, qu'il y fit presque nuit. J'ouvrais sans bruit +l'auvent d'une des lucarnes, d'où jaillissait alors un flot +d'éblouissante lumière; puis, m'avançant sur le toit, je m'accoudais +contre les vieilles ardoises chaudes garnies de mousses dorées, et je me +mettais à lire. À portée de ma main, séchaient sur ce même toit des +milliers de _prunes d'Agen_, provisions d'hiver étalées dans des claies +en roseaux; surchauffées au soleil, ridées, cuites et recuites, elles +étaient exquises; elles embaumaient tout le grenier de leur odeur; et +des abeilles, des guêpes, qui en mangeaient à discrétion comme moi, +tombaient alentour, les pattes en l'air, pâmées d'aise et de chaleur. +Et, sur tous les toits centenaires du voisinage, entre tous les vieux +pignons gothiques, d'autres claies semblables apparaissaient, jusque +dans le lointain, couvertes des mêmes prunes, visitées par les mêmes +bourdonnantes abeilles. + +On voyait aussi, en enfilade, les deux rues qui aboutissaient à la +maison de mon oncle; bordées de maisons du moyen âge, elles se +terminaient chacune par une porte ogivale percée dans le haut mur +d'enceinte en pierres rouges. Tout le village était alourdi et chaud, +silencieux dans la torpeur du midi d'été; on n'entendait que le bruit +confus des innombrables poules et des innombrables canards, picorant les +immondices desséchées des rues. Et au loin, les montagnes, inondées de +soleil, s'élevaient dans l'immobile ciel bleu. + +Je lisais _Télémaque_ à très petites doses; trois ou quatre pages +suffisaient à ma curiosité, et mettaient du reste ma conscience en repos +pour la journée; puis, vite je descendais retrouver mes petits amis, et +nous partions ensemble pour les vignes et pour les bois. + +Ce jardin de mon oncle, dont je faisais aussi un lieu de retraite, +n'attenait pas à la maison, il était, comme tous les autres jardins, +situé en dehors des remparts gothiques du village. Des murs assez hauts +l'entouraient, et on y entrait par une antique porte ronde que fermait +une énorme clef. À certains jours, j'allais m'isoler là, emportant +_Télémaque_ et ma papillonnette. + +Il y avait plusieurs pruniers, d'où tombaient, trop mûres, sur la terre +brûlante, ces mêmes délicieuses prunes qu'on mettait sécher sur les +toits; le long des vieilles allées couraient des vignes dont les raisins +musqués étaient dévorés par des légions de mouches et d'abeilles. Et +tout le fond,--car il était très grand, ce jardin,--était abandonné à +des luzernes, comme un simple champ. + +Le charme de ce vieux verger était de s'y sentir enclos, enfermé à +double tour, absolument seul dans beaucoup d'espace et de silence. + +Et enfin il me faut parler de certain berceau qui s'y trouvait et où se +passa, deux étés plus tard, le fait capital de ma vie d'enfant. Il était +adossé au mur d'enceinte et couvert d'une treille de muscat toujours +grillée par le soleil. Il me donnait, sans que je pusse bien définir +pourquoi, une impression de «pays chaud». (Et en effet, dans des +jardinets des colonies, j'ai vraiment retrouvé plus tard ces mêmes +senteurs lourdes et ces mêmes aspects.) Il était visité de temps en +temps par des papillons rares, jamais rencontrés ailleurs, qui, vus de +face, étaient tout simplement jaunes et noirs, mais qui, regardés en +côté, luisaient de beaux reflets de métal bleu, tout à fait comme ces +exotiques de la Guyane, piqués dans les vitrines de l'oncle au musée. +Très méfiants, très difficiles à attraper, ils se posaient un instant +sur les graines parfumées des muscats, puis se sauvaient par-dessus le +mur; moi, alors, mettant un pied dans une brèche des pierres, je me +hissais jusqu'au faîte, pour les regarder fuir, à travers la campagne +accablée et silencieuse; et je restais là un long moment accoudé en +contemplation des lointains: tout autour de l'horizon s'élevaient les +montagnes boisées, ayant çà et là des débris de châteaux, des tours +féodales sur leurs cimes; et en avant, au milieu des champs de maïs ou +de blé noir, apparaissait le _domaine de Bories_, avec son vieux porche +cintré, le seul des environs qui fût blanchi à la chaux comme une entrée +de ville d'Afrique. + +Ce domaine, m'avait-on dit, appartenait aux petits de +Sainte-Hermangarde, de futurs compagnons de jeux dont on m'annonçait +l'arrivée prochaine, mais que je redoutais presque de voir venir, tant +ma bande avec les petits Peyral me semblait suffisante et bien choisie. + + + + +XLVI + + +Castelnau! c'est un nom ancien qui évoque pour moi des images de soleil, +de lumière pure sur des hauteurs, de calme mélancolique dans des ruines, +de recueillement devant des splendeurs mortes ensevelies depuis des +siècles. + +Sur une des montagnes boisées environnantes, ce vieux château de +Castelnau était perché, découpant en l'air l'amas rougeâtre de ses +terrasses, de ses remparts, de ses tours et de ses tourelles. + +Du jardin de mon oncle on le voyait, passant sa tête lointaine au-dessus +des murs d'enceinte. + +C'était du reste le point marquant dans tout le pays d'alentour, la +chose qu'on regardait malgré soi de partout: cette dentelure de pierres +de couleur de sanguine émergeant d'un fouillis d'arbres, cette ruine +posée en couronne sur un piédestal garni d'une belle verdure de +châtaigniers et de chênes. + +Dès le jour de mon arrivée, j'avais aperçu cela du coin de l'oeil, très +étonné et attiré par ce vieux nid d'aigle, qui avait dû être tellement +superbe, au sombre moyen âge. Or, c'était précisément une coutume d'été +dans la famille de mon oncle de s'y rendre deux ou trois fois par mois, +pour dîner et passer la journée chez le propriétaire: un vieux prêtre, +qui habitait là haut un pavillon confortable accroché au flanc des +ruines. + +Il y avait fête et féerie pour moi ces jours-là. + +Tous ensemble, on partait, assez matin pour être sorti de la plaine +chaude avant les heures ardentes. Aussitôt arrivé à la base de la +montagne, on trouvait la fraîcheur et l'ombre de ce bois qui la couvrait +de son beau manteau vert. Sous une voûte de grands chênes, sous une +feuillée touffue, on montait, on montait, par des chemins en zigzags, +toute la famille à la file et à pied, formant serpent, comme ces +pèlerins qui se rendent à des abbayes solitaires sur des cimes, dans les +dessins moyen âge de Gustave Doré. Çà et là, entre des fougères, des +petites sources suintaient et formaient des ruisseaux sur la terre +rougeâtre; entre les arbres, on commençait à avoir par instants des +échappées de vue très profondes. Enfin, atteignant le sommet, on +traversait le plus vieux et le plus étrange des villages, qui se tenait +perché là depuis des siècles; et on sonnait au petit portail du prêtre. +Son jardinet et sa maison étaient surplombés par le château, par tout le +chaos des murailles et des tours rouges, ébréchées, fendillées, +croulantes. Une immense paix semblait sortir de ces ruines aériennes, un +immense silence semblait s'en dégager, qui planait, intimidant, sur +toutes les choses du voisinage... + +Toujours très longs, les dîners que donnait ce bon vieux prêtre; souvent +même, c'étaient des bombances méridionales auxquelles plusieurs des +notables de la région étaient conviés. Dix ou quinze plats se +succédaient, accompagnés des fruits les plus dorés, les plus beaux, et +des vins les plus choisis parmi ceux que la contrée produisait si +abondamment en ce temps-là. + +On restait à table plusieurs heures d'affilée par les chaudes après-midi +d'août ou de septembre, et moi, seul enfant dans la compagnie, je ne +tenais pas en place, troublé surtout par le voisinage écrasant de ce +château: dès le second service, je demandais la permission de m'en +aller. Une vieille servante sortait alors avec moi et venait m'ouvrir la +première porte des murailles féodales de Castelnau; puis elle me +confiait les clefs des immenses ruines et je m'y enfonçais seul, avec +une délicieuse crainte, par un chemin déjà familier, franchissant des +portes à ponts-levis, des remparts qui se superposaient. + +Donc, j'étais seul et pour de longs moments, assuré de ne voir paraître +personne avant une heure ou deux; libre d'errer au milieu de ce dédale, +maître dans ce haut et triste domaine. Oh! les moments de rêve que j'y +ai passés!... D'abord je faisais le tour des terrasses, surplombant +l'abîme des bois vus par en dessus; des étendues infinies se déroulaient +de tous côtés; des rivières traçaient çà et là sur les lointains des +lacets d'argent, et, à travers l'atmosphère limpide de l'été, mes yeux +plongeaient jusque dans des provinces voisines. Beaucoup de calme +semblait répandu sur ce recoin de France, qui vivait de sa petite vie +propre, un peu comme au bon vieux temps, et qu'aucune ligne de chemin de +fer ne traversait encore... + +Puis je pénétrais dans l'intérieur des ruines, dans les cours, les +escaliers, les galeries vides; je montais dans les tours, faisant lever +des vols de pigeons, ou bien dérangeant de leur sommeil des +chauves-souris et des chouettes. Il y avait au premier étage des +enfilades de salles immenses, encore couvertes, obscures, auvents +toujours fermés, où je m'enfonçais, avec de délicieuses terreurs, +écoulant le bruit de mes pas dans cette sonorité sépulcrale; je passais +en revue les étranges peintures gothiques, les fresques effacées, ou les +ornements encore dorés, chimères et guirlandes de bizarres fleurs, +ajoutés là à l'époque de la Renaissance; tout un passé de fantastique et +farouche magnificence, agrandi jusqu'à l'épouvante, m'apparaissait alors +noyé dans un vague de lointain, mais très éclairé, par ce même soleil du +Midi qui chauffait autour de moi les pierres rouges de ces ruines +abandonnées. Et, à présent que je remets ce Castelnau à son vrai point, +le regardant en souvenir avec mes yeux qui ont entrevu toutes les +splendeurs de la terre, je continue de penser que ce château enchanté de +mon enfance était bien, dans son site charmant, un des plus somptueux +débris de la France féodale... + +Oh! dans une tour, certaine chambre avec poutrelles bleu de roi semées +de rosaces et de blasons d'or!... Aucun lieu ne m'a jamais apporté une +plus intime impression de moyen âge! Au milieu de ce silence de +nécropole, accoudé là, seul, à une petite fenêtre aux épaisses parois, +je contemplais les lointains verdoyants d'en dessous, cherchant à me +représenter, sur ces sentiers aperçus à vol d'oiseau, des chevauchées +d'hommes d'armes, ou des cortèges de nobles châtelaines en hennin... Et, +pour moi, élevé dans les plaines unies, un des plus singuliers charmes +de ce lieu était ce grand vide bleuâtre des lointains, qu'on apercevait +par toutes les ouvertures, meurtrières, trous quelconques des +appartements ou des tours, et qui, tout de suite, me donnait le +sentiment si nouveau des excessives hauteurs. + + + + +XLVII + + +Les lettres de mon frère, écrites serré sur leur papier très mince, +continuaient d'arriver de temps à autre, sans régularité, au hasard des +navires à voiles qui passaient par là-bas, dans le Grand Océan. Il y en +avait de particulières pour moi, de bien longues même, avec +d'inoubliables descriptions. Déjà je savais plusieurs mots de la langue +d'Océanie aux consonances douces; dans les rêves de mes nuits, je voyais +souvent l'île délicieuse et m'y promenais; elle hantait mon imagination +comme une patrie chimérique, désirée ardemment mais inaccessible, située +sur une autre planète. + +Or, pendant notre séjour chez les cousins du Midi, une de ces lettres à +mon adresse me parvint, réexpédiée par mon père. + +J'allai la lire sur le toit du grenier, du côté où séchaient les prunes. +Il me parlait longuement d'un lieu appelé Fataüa, qui était une vallée +profonde entre d'abruptes montagnes; «une demi-nuit perpétuelle y +régnait, sous de grands arbres inconnus, et la fraîcheur des cascades y +entretenait des tapis de fougères rares»... oui... j'entrevoyais cela +très bien, beaucoup mieux, à présent que j'avais, moi aussi, autour de +moi des montagnes et des vallées humides remplies de fougères... Du +reste, c'était décrit d'une façon précise et complète: il ne se doutait +pas, mon frère, de la séduction dangereuse que ses lettres exerçaient +déjà sur l'enfant qu'il avait laissé si attaché au foyer familial, si +tranquille, si religieux... + +«C'était seulement dommage, me disait-il en terminant, que l'île +délicieuse n'eût pas une porte de sortie donnant quelque part sur la +cour de notre maison, sur le grand berceau de chèvrefeuille, par +exemple, derrière les grottes du bassin...» + +Cette idée d'une sortie dérobée ouvrant dans le mur de notre fond de +cour, ce rapprochement surtout entre ce petit bassin construit par mon +frère et la lointaine Océanie, me frappèrent singulièrement et, la nuit +suivante, voici quel fut mon rêve: + +J'entrais dans cette cour; c'était par un crépuscule de mort, comme +après que le soleil se serait éteint pour jamais; il y avait dans les +choses, dans l'air, une de ces indicibles désolations de rêve, qu'à +l'état de veille on n'est même plus capable de concevoir. + +Arrivé au fond, près de ce petit bassin tant aimé, je me sentis m'élever +de terre comme un oiseau qui prend son vol. D'abord, je flottai indécis +comme une chose trop légère, puis je franchis le mur vers le sud-ouest, +dans la direction de l'Océanie; je ne me voyais point d'ailes, et je +volais couché sur le dos, dans une angoisse de vertige et de chute; je +prenais une effroyable vitesse, comme celle des pierres de fronde, des +astres fous tournoyant dans le vide; au-dessous de moi fuyaient des mers +et des mers, blêmes et confuses, toujours par ce même crépuscule de +monde qui va finir... Et, après quelques secondes, subitement, les +grands arbres de la vallée de Fataüa m'entourèrent dans l'obscurité: +j'étais arrivé. + +Là, dans ce site, je continuai de rêver, mais en cessant de croire à mon +rêve,--tant l'impossibilité d'être jamais réellement là-bas s'imposait à +mon esprit,--et puis, trop souvent, j'avais été dupe de ces visions-là, +qui s'en allaient toujours avec le sommeil. Je redoutais seulement de me +réveiller, tant cette illusion, même incomplète, me ravissait ainsi. +Cependant, les tapis de fougères rares étaient bien là; dans la nuit +plus épaisse, presque à tâtons, j'en cueillais, en me disant: «Au moins +ces plantes, elles doivent être réelles après tout, puisque je les +touche, puisque je les ai dans ma main; elles ne pourront pas s'envoler +quand mon rêve s'évanouira.» Et je les serrais de toutes mes forces, +pour être plus sûr de les retenir... + +Je me réveillai. Le beau jour d'été se levait; dans le village, les +bruits de la vie étaient commencés: le continuel jacassement des poules, +déjà en promenade par les rues, et le va-et-vient du métier des +tisserands, me rendant du premier coup la notion du lieu où j'étais. Ma +main vide restait encore fermée, crispée, les ongles presque marqués sur +la chair, pour mieux garder l'imaginaire bouquet de Fataüa, l'impalpable +rien du rêve... + + + + +XLVIII + + +Très vite je m'étais attaché à mon grand cousin et à ma grande cousine +de là-bas, les tutoyant comme si je les avais toujours connus. Je crois +qu'il faut le lien du sang pour créer de ces intimités d'emblée, entre +gens qui, la veille, ignoraient même l'existence les uns des autres. +J'aimais aussi mon oncle et ma tante; ma tante surtout, qui me gâtait un +peu, qui était extrêmement bonne et belle à regarder encore, malgré ses +soixante ans, malgré ses cheveux tout gris, sa mise de grand'mère. Elle +était une personne comme il n'en existera bientôt plus, à notre époque +où tout se nivelle et tout se ressemble. Née dans les environs, d'une +des familles les plus anciennes, elle n'était jamais sortie de cette +province de France; ses manières, son hospitalité aimable, sa +courtoisie, portaient un cachet local, et ce détail était pour me +plaire. + +Par opposition avec mon petit passé calfeutré, je vivais ici +complètement dehors, dans les chemins, sur les portes, dans les rues. + +Et elles étaient étranges et charmantes pour moi, ces rues étroites, +pavées de cailloux noirs comme en Orient, et bordées de maisons +gothiques ou Louis XIII. + +Je connaissais à présent tous les recoins, places, carrefours, ruelles +de ce village, et la plupart des bonnes gens campagnards qui y +habitaient. + +Ces femmes qui passaient devant la maison de mon oncle, paysannes avec +des goitres, revenant des champs et des vignes avec des corbeilles de +fruits sur la tête, s'arrêtaient toujours pour m'offrir les raisins les +plus dorés, les plus délicieuses pêches. + +Et j'étais charmé aussi de ce patois méridional, de ces chants +montagnards, de tout cet incontestable dépaysement, dont l'impression me +revenait de partout à la fois. + +Encore aujourd'hui, quand il m'arrive de jeter les yeux sur quelqu'un de +ces objets que je rapportais de là-bas pour mon musée, ou sur quelqu'une +de ces petites lettres que j'écrivais chaque jour à ma mère, je sens +tout à coup comme du soleil, de l'étrangeté neuve, des odeurs de fruits +du Midi, de l'air vif de montagne, et je vois bien alors qu'avec mes +longues descriptions, dans ces pages mortes, je n'ai rien su mettre de +tout cela. + + + + +XLIX + + +Ces petits de Sainte-Hermangarde, dont on m'avait depuis si longtemps +parlé, arrivèrent à la mi-septembre. Leur château de Sainte-Hermangarde +était situé au nord, du côté de la Corrèze; et ils venaient tous les ans +passer ici l'automne, dans un très vieil hôtel délabré qui touchait à +l'habitation de mon oncle. + +Deux garçons cette fois, et un peu mes aînés. Mais, contrairement à ce +que j'avais craint, leur compagnie me plut tout de suite. Habitués à +vivre une partie de l'année à la campagne sur leurs terres, ils avaient +déjà des fusils, de la poudre; ils chassaient. Ils apportèrent donc dans +mes jeux une note tout à fait nouvelle. Leur domaine de Bories devint un +de nos centres d'opérations; là tout était à nos ordres, les gens, les +bêtes et les granges. Et un de nos amusements favoris pendant cette fin +de vacances fut de construire d'énormes ballons de papier, de deux ou +trois mètres de haut, que nous gonflions en brûlant au-dessous des +gerbes de foin, et puis que nous regardions s'élever, partir, se perdre +au loin dans les champs ou les bois. + +Mais ces petits de Sainte-Hermangarde étaient, eux aussi, des enfants un +peu à part, élevés par un précepteur dans des idées différentes de +celles qui se prennent au lycée; quand il y avait divergence d'avis +entre nous pour ces jeux, c'était à qui céderait par courtoisie; et +alors leur contact ne pouvait guère me préparer aux froissements de +l'avenir. + +Or, un jour, ils vinrent gentiment me faire cadeau d'un papillon fort +rare: le «citron-aurore», qui est d'un jaune pâle un peu vert, comme le +«citron» commun, mais qui porte, sur les ailes supérieures, une sorte de +nuage délicieusement rose, d'une teinte de soleil levant. C'était, +disaient-ils, dans leur domaine de Bories, sur les regains d'automne, +qu'ils venaient de le prendre--avec tant de précautions du reste +qu'aucune trace de leurs doigts n'apparaissait sur ses couleurs +fraîches. Et quand je le reçus de leurs mains, vers midi, dans le +vestibule de la maison de mon oncle, toujours fermé dans la journée à +cause de la lourde chaleur du dehors, on entendait, à la cantonade, mon +grand cousin qui chantait, d'une voix atténuée en fausset plaintif de +montagnard. Il se faisait quelquefois cette voix-là, qui me causait +maintenant une mélancolie étrange dans le silence des derniers midis de +septembre. Et c'était toujours pour recommencer la même vieille chanson: +«Ah! ah! la bonne histoire...» qu'il laissait aussitôt mourir sans +l'achever jamais. À partir de ce moment donc, le domaine de Bories, le +papillon aurore, et le petit refrain mélancolique de la «bonne histoire» +furent inséparablement liés dans mon souvenir... + +Vraiment, je crains de parler trop souvent de ces associations +incohérentes d'images qui m'étaient jadis si habituelles; c'est la +dernière fois, je n'y reviendrai plus. Mais on verra combien il était +important, pour ce qui va suivre, de noter encore cette association-là. + + + + +L + + +Nous revînmes au commencement d'octobre. Mais un événement bien pénible +pour moi marqua ce retour: on me mit au collège! Comme externe bien +entendu; et encore allait-il sans dire que je serais toujours conduit et +ramené, par crainte des mauvaises fréquentations. Mon temps d'études +universitaires devait se réduire à quatre années de l'externat le plus +libre et le plus fantaisiste. + +Mais c'est égal, à partir de cette date fatale, mon histoire se gâte +beaucoup. + +La rentrée était à deux heures de l'après-midi, et par une de ces +délicieuses journées d'octobre, chaudes, tranquillement ensoleillées, +qui sont comme un adieu très mélancolique de fêté. Il eût fait si beau, +hélas! là-bas, sur les montagnes, dans les bois effeuillés, dans les +vignes roussies! + +Au milieu d'un flot d'enfants qui parlaient tous à la fois, je pénétrai +dans ce lieu de souffrance. Ma première impression fut toute +d'étonnement et de dégoût, devant la laideur des mots barbouillés +d'encre, et devant les vieux bancs de bois luisants, usés, tailladés à +coups de canif, où l'on sentait que tant d'écoliers avaient souffert. +Sans me connaître, ils me tutoyaient, mes nouveaux compagnons, avec des +airs protecteurs ou même narquois; moi, je les dévisageais timidement, +les trouvant effrontés et, pour la plupart, fort mal tenus. + +J'avais douze ans et demi, et j'entrais en troisième; mon professeur +particulier avait déclaré que j'étais de force à suivre, si je voulais, +bien que mon petit savoir fût très inégal. On composait ce premier jour, +en version latine, pour le classement d'entrée, et je me rappelle que +mon père m'attendait lui-même assez anxieusement à la sortie de cette +séance d'essai. Je lui répondis que j'étais second sur une quinzaine, +étonné qu'il parût attacher tant d'importance à une chose qui +m'intéressait si peu. Ça m'était bien égal à moi! Navré comme j'étais, +en quoi ce détail pouvait-il m'atteindre? + +Plus tard, du reste, je n'ai pas connu davantage l'émulation. Être +dernier m'a toujours paru le moindre des maux qu'un collégien est +appelé à souffrir. + +Les semaines qui suivirent furent affreusement pénibles. Vraiment je +sentais mon intelligence se rétrécir sous la multiplicité des devoirs et +des pensums; même le champ de mes petits rêves se formait peu à peu. Les +premiers brouillards, les premières journées grises ajoutaient à tout +cela leur désolée tristesse. Les ramoneurs savoyards étaient aussi +revenus, poussant leur cri d'automne, qui déjà, les années précédentes, +me serrait le coeur à me faire pleurer. Quand on est enfant, l'approche +d'un hiver amène des impressions irraisonnées de fin de toutes choses, +de mort par le sombre et par le froid; les durées semblent si longues, à +cet âge, qu'on n'entrevoit même pas le renouveau d'après qui ramènera +tout. + +Non, c'est quand on est déjà pas mal avancé dans la vie et qu'il +faudrait au contraire faire plus de cas de ses saisons comptées, c'est +seulement alors qu'on regarde un hiver comme rien. + +J'avais un calendrier où j'effaçais lentement les jours; vraiment, au +début de cette année de collège, j'étais oppressé par la perspective de +tant de mois, et de mois interminables comme ils étaient alors, dont il +faudrait subir le passage avant d'atteindre seulement ces vacances de +Pâques, ce répit de huit jours dans l'ennui et la souffrance; j'étais +sans courage, parfois j'avais des instants de désespoir, devant la +longueur traînante du temps. + +Bientôt le froid, le vrai froid vint, aggravant encore les choses. Oh! +ces retours du collège, les matins de décembre, quand pendant deux +mortelles heures on s'était chauffé à l'horrible charbon de terre, et +qu'il fallait subir le vent glacé de la rue pour rentrer chez soi! Les +autres petits gambadaient, sautaient, se poussaient, savaient faire des +glissades quand par hasard les ruisseaux étaient gelés... Moi, je ne +savais pas, et puis cela m'eût semblé de la plus haute inconvenance; du +reste on me ramenait et je revenais posément, transi; humilié d'être +conduit, raillé quelquefois par les autres, pas populaire parmi ceux de +ma classe, et dédaigneux de ces compagnons de chaîne avec lesquels je ne +me sentais pas une idée commune. + +Le jeudi même, il y avait des devoirs qui duraient tout le jour. Des +pensums aussi, d'absurdes pensums, que je bâclais d'une affreuse +écriture déformée, ou par lesquels j'essayais toutes les ruses +écolières, décalcages et porte-plumes à cinq becs. + +Et dans mon dégoût de la vie, je ne me soignais même plus; je recevais +maintenant des remontrances pour être mal peigné, pour avoir les mains +sales (d'encre s'entend)... Mais si j'insistais, je finirais par mettre +dans mon récit tout le pâle ennui de ce temps-là. + + + + +LI + + +«_Gâteaux! gâteaux! mes bons gâteaux tout chauds_!» Elle avait repris +ses courses nocturnes, son pas rapide et son refrain, la bonne vieille +marchande. Régulière comme un automate, elle passait, avec le même +empressement, aux mêmes heures. Et les longues veillées d'hiver étaient +recommencées, pareilles à celles de tant d'années précédentes, pareilles +encore à celles de deux ou trois années qui suivirent. + +À huit heures toujours, les dimanches soir, arrivaient nos voisins les +D***, avec Lucette, et d'autres voisins aussi, avec une toute petite +fille appelée Marguerite qui venait de se glisser dans mon intimité. + +Cette année-là, un nouveau divertissement fut inauguré, pour la clôture +de ces soirées des dimanches d'hiver sur lesquelles flottait plus +attristante que jamais la pensée des devoirs du lendemain. Après le thé, +quand je pressentais que c'était fini, qu'on allait partir, j'entraînais +cette petite Marguerite dans la salle à manger, et nous nous mettions à +courir comme des fous autour de la table ronde, faisant à qui +attraperait l'autre, avec une espèce de rage. Elle était tout de suite +attrapée, cela va sans dire, moi presque jamais; aussi était-ce toujours +elle qui poursuivait, et avec acharnement, en frappant des mains sur la +table, en criant, en menant un tapage d'enfer. À la fin, les tapis +étaient retournés, les chaises dérangées, tout au pillage. Nous +trouvions cela stupide, nous les premiers,--et c'était du reste beaucoup +plus enfant que mon âge. Je ne savais même rien de mélancolique comme ce +jeu des fins de dimanche, sur lequel planait l'effroi de recommencer +demain matin la pénible série des classes. C'était simplement une +manière de prolonger _in extremis_ cette journée de trêve; une manière +de m'étourdir à force de bruit. C'était aussi comme un défi jeté à ces +devoirs qui n'étaient jamais faits, qui pesaient sur ma conscience, qui +troubleraient bientôt mon sommeil, et qu'il faudrait bâcler avec fièvre +demain matin dans ma chambre, à la lueur d'une bougie, ou à l'aube +grise et glacée, avant l'heure odieuse de repartir pour le collège. + +On était un peu consterné, au salon, d'entendre de loin cette +bacchanale; de voir surtout qu'elle m'amusait maintenant plus que les +sonates à quatre mains, plus que la «belle bergère» ou les «propos +discordants». + +Et ce tournoiement triste autour de cette table fut recommencé tous les +dimanches, sur la pointe de dix heures et demie, pendant au moins deux +hivers... Le collège ne me valait rien décidément, et encore moins les +pensums; tout cela, qui m'avait pris trop tard et à rebours, me +diminuait, m'éteignait, m'abêtissait. Même au point de vue du frottement +avec mes pareils, le but qu'on avait cru atteindre était manqué aussi +complètement que possible. Peut-être, si j'avais partagé leurs jeux et +leurs bousculades... Mais je ne les voyais jamais qu'en classe, sous la +férule des professeurs, c'était insuffisant; j'étais déjà devenu un +petit être trop spécial pour rien prendre de leur manière; alors je +m'enfermais et m'accentuais encore plus dans la mienne. Presque tous +plus âgés et plus développés que moi, ils étaient beaucoup plus délurés +aussi, et plus avancés pour les choses pratiques de la vie; de là chez +eux une sorte de pitié et d'hostilité vis-à-vis de moi, que je leur +rendais en dédain, sentant combien ils auraient été incapables de me +suivre dans certaines envolées de mon imagination. + +Avec les petits paysans des montagnes ou les petits pêcheurs de l'île je +n'avais jamais été fier; nous nous entendions par des côtés communs de +simplicité un peu primitive et d'extrême enfantillage; à l'occasion, +j'avais joué avec eux comme avec des égaux. Tandis que j'étais fier avec +ces enfants du collège, qui, eux, me trouvaient bizarre et poseur. Il +m'a fallu bien des années pour corriger cet orgueil, pour redevenir +simplement quelqu'un comme tout le monde; surtout pour comprendre qu'on +n'est pas au-dessus de ses semblables, parce que--pour son propre +malheur--on est prince et magicien dans le domaine du rêve... + + + + +LII + + +Le théâtre de Peau-d'Âne, très agrandi en profondeur, avec une série +prolongée de portants, était maintenant monté à poste fixe chez tante +Claire. La petite Jeanne, plus intéressée depuis les nouveaux +déploiements de mise en scène, venait plus souvent; elle peignait des +fonds, sous mes ordres, et j'aimais ces moments-là où je reprenais sur +elle toute ma supériorité. Nous possédions maintenant, dans nos +réserves, de pleines boîtes de personnages ayant chacun leur nom et leur +rôle, et, pour les défilés fantastiques, des régiments de monstres, de +bêtes, de gnomes, modelés en pâte et peints à l'aquarelle. + +Je me souviens de notre satisfaction, de notre enthousiasme, le jour où +fut essayé le grand décor circulaire sans portants qui représentait le +«vide». Des petits nuages roses, éclairés par côté au jour frisant, +erraient dans une étendue bleue que des voiles de gaze rendaient +indécise. Et le char d'une fée aux cheveux de soie, trainé par deux +papillons, s'avançait au milieu, soutenu par d'invisibles fils. + +Cependant rien n'aboutissait complètement, parce que nous ne savions pas +nous borner; c'étaient chaque fois des conceptions nouvelles, toujours +de plus étonnants projets, et la répétition générale était reculée de +mois en mois, jusque dans un avenir improbable... + +Toutes les entreprises de ma vie auront, ou ont eu déjà, le sort de +cette Peau-d'Âne... + + + + +LIII + + +Parmi ces professeurs qui sévirent si cruellement contre moi pendant mes +années de collège--et qui avaient tous des surnoms--les plus terribles, +sans contredit, furent le Boeuf Apis et le Grand-Singe-Noir. (J'espère +que s'ils lisaient ceci, ils comprendraient à quel point de vue enfantin +je me replace pour l'écrire. Si je les retrouvais aujourd'hui, j'irais +sans nul doute à eux la main tendue, en m'excusant d'avoir été leur +élève très indocile). + +Oh! le Grand-Singe surtout, je le haïssais! Quand du haut de sa chaire +il laissait tomber cette phrase: «Vous me ferez cent lignes, vous, le +petit sucré là-bas!» je lui aurais sauté à la figure comme un chat +outragé. Il a, le premier, éveillé en moi ces violences soudaines qui +devaient faire partie de mon caractère d'homme et que rien ne laissait +prévoir chez l'enfant plutôt patient et doux que j'étais. + +Et cependant, il serait inexact de dire que j'aie été tout à fait un +mauvais élève; inégal plutôt, à surprises; un jour premier, dernier le +lendemain, mais restant en somme dans une moyenne acceptable, avec +toujours, à la fin de l'année, les prix de version. + +Rien que ceux-là, par exemple,--et je m'étonnais que tout le monde ne +les eût pas, tant cela me semblait facile. J'avais au contraire le thème +extrêmement rebelle; la narration, encore davantage. + +Je désertais de plus en plus mon propre bureau, et c'était chez tante +Claire, à côté de l'ours aux pralines, que je subissais avec plus de +résignation la torture des devoirs; sur le mur, dans un recoin caché de +la boiserie de cette chambre, un portrait à la plume du Grand-Singe +subsiste encore, avec d'autres bonshommes de fantaisie; l'encre a pâli, +jauni, mais on les a respectés et, quand je les regarde, je retrouve +encore du mortel ennui, de l'étouffement glacé,--des impressions de +collège, enfin. + +Tante Claire était plus que jamais ma ressource, par ces temps durs, +cherchant toujours mes mots dans les dictionnaires et se condamnant même +souvent à faire à ma place, d'une écriture imitée, les pensums du +Grand-Singe. + + + + +LIV + + +--Apporte-moi, je te prie, le... deuxième... non, le troisième... tiroir +de ma chiffonnière. + +C'est maman qui parle, s'amusant elle-même de ces tiroirs qu'elle me +demande chaque jour depuis des années,--et quelquefois pour le seul +plaisir de me les demander, sans en avoir un besoin bien réel. (C'était +un des premiers services que j'avais su lui rendre étant tout petit: lui +apporter suivant les cas l'un ou l'autre de ces tiroirs en miniature. Et +la tradition nous en est longtemps restée.) + +À l'époque de ma vie où j'en suis arrivé, c'est généralement le soir que +se passe cette promenade de tiroirs, à mon retour du collège, quand déjà +le jour baisse; maman est assise à sa place accoutumée, causant ou +brodant près de sa fenêtre, sa corbeille à ouvrage devant elle; et la +chiffonnière, dont les différents compartiments lui deviennent tour à +tour utiles, est située assez loin, dans l'antichambre. + +Une chiffonnière Louis XV, bien vénérable pour avoir appartenu à nos +grand-grand'mères. On y trouve de très anciennes petites boîtes +peinturlurées, qui ont dû être là de tout temps et que les doigts des +aïeules touchaient sans doute chaque jour. Il va sans dire que je +connais tous les secrets de ces compartiments, maintenus dans un ordre +immuable; il y a l'étage des soies, qui sont classées dans des sacs en +rubans; il y a celui des aiguilles, celui des petites soutaches et celui +des petits crochets. Et l'arrangement de ces choses est tel encore sans +doute que l'avaient conçu les aïeules dont ma mère a continué la sainte +activité. + +Apporter ces tiroirs de chiffonnière, a été une des joies, un des +orgueils de ma première enfance, et rien n'a changé dans leur +organisation depuis cette époque-là. Ils m'ont inspiré de tout temps le +plus tendre respect; ils sont absolument mêlés pour moi à l'image de ma +mère et à tout ce que ces mains bienfaisantes, si agiles au travail, ont +fabriqué de jolies petites choses,--jusqu'à la dernière de ses +broderies, qui fut un mouchoir pour moi. + +Vers mes dix-sept ans, après de terribles revers--à une époque +tourmentée que ce récit n'embrassera pas, mais dont je puis bien parler +puisque j'ai déjà tant de fois, dans de précédents chapitres, empiété +sur l'avenir--il m'a fallu, pendant quelques mois envisager la terreur +de me séparer de cette maison familiale et de ce qu'elle contenait de si +précieux; alors, dans les moments où je me mettais à passer en revue, +avec un recueillement funèbre, tous les souvenirs qui allaient m'être +arrachés, une de mes cruelles angoisses était de me dire: «Jamais plus +je ne reverrai l'antichambre où était cette chiffonnière, jamais plus je +ne pourrai apporter à maman ces chers tiroirs...» + +Et sa corbeille à ouvrage, toujours celle d'autrefois, que je l'ai priée +de ne jamais changer, même malgré un peu d'usure,--et les différents +petits bibelots qui s'y trouvent, étuis, boîtes pour les aiguilles, +écrous pour tenir les broderies!--L'idée que je pourrai connaître un +temps où les mains bien aimées qui touchent journellement ces choses ne +les toucheront jamais plus, m'est une épouvante horrible contre laquelle +je ne me sens aucun courage. Tant que je vivrai, évidemment, on +conservera tout tel quel, dans une tranquillité de reliques; mais après, +à qui écherra cet héritage qu'on ne comprendra plus; que deviendront +ces pauvres petits riens que je chéris? + +Cette corbeille à ouvrage de maman et ces tiroirs de chiffonnière, c'est +sans doute ce que j'abandonnerai avec le plus de mélancolie et +d'inquiétude, quand il faudra m'en aller de ce monde... + +Très puéril en vérité, et j'en suis confus;--cependant je crois que je +pleure presque, en écrivant cela... + + + + +LV + + +Avec le tracas toujours croissant des devoirs, depuis bien des mois je +n'avais plus le temps de lire ma Bible, à peine de faire le matin ma +prière. + +Je continuais d'aller très régulièrement au temple chaque dimanche; du +reste nous y allions tous ensemble. Je respectais le banc de famille, +depuis si longtemps connu,--et cette place conservera même toujours pour +moi quelque chose d'à part, qui lui vient de ma mère. + +C'était là cependant, au temple, que ma foi ne cessait de recevoir les +atteintes les plus redoutables: celles du froid et de l'ennui. En +général, les commentaires, les raisonnements humains, m'amoindrissaient +toujours la Bible et l'Évangile, m'enlevaient des parcelles de leur +grande poésie sombre et douce. Il était déjà très difficile de toucher +à ces choses, devant un petit esprit comme le mien, sans les abîmer. Le +culte de chaque soir en famille ramenait seul en moi un vrai +recueillement religieux parce qu'alors les voix qui lisaient ou qui +priaient m'étaient chères, et cela changeait tout. + +Et puis, de mes contemplations continuelles des choses de la nature, de +mes méditations devant les fossiles venus des montagnes ou des falaises +et entassés dans mon musée, naissait déjà, au fin fond de moi-même, un +vague panthéisme inconscient. + +En somme, ma foi, encore très enracinée, très vivante, était couverte à +présent d'un voile de sommeil, qui la laissait capable de se réveiller à +certaines heures, mais qui, en temps ordinaire, en annulait presque les +effets. D'ailleurs, je me sentais troublé pour prier; ma conscience, +restée timorée, n'était jamais tranquille quand je me mettais à +genoux,--à cause de mes malheureux devoirs toujours plus ou moins +escamotés, à cause de mes rébellions contre le Boeuf Apis ou le +Grand-Singe, que j'étais obligé de cacher, de déguiser quelquefois +jusqu'à friser le mensonge. J'avais de cuisants remords de tout cela, +des instants de détresse morale et alors, pour y échapper, je me jetais +plus qu'autrefois dans des jeux bruyants et des fous rires; à mes heures +de conscience plus particulièrement troublée, n'osant pas affronter le +regard de mes parents, c'était avec les bonnes que je me réfugiais, pour +jouer à la paume, sauter à la corde, faire tapage. + +Il y avait bien deux ou trois ans que j'avais cessé de parler de ma +vocation religieuse et je comprenais à présent combien tout cela était +fini, impossible; mais je n'avais rien trouvé d'autre pour mettre à la +place. Et quand des étrangers demandaient à quelle carrière on me +destinait, mes parents, un peu anxieux de mon avenir, ne savaient que +répondre; moi encore bien moins... + +Cependant mon frère, qui se préoccupait, lui aussi, de cet avenir +indéchiffrable, émit un jour l'idée--dans une de ses lettres qui pour +moi sentaient toujours les lointains pays enchantés--que le mieux serait +de faire de moi un ingénieur, à cause de certaine précision de mon +esprit, de certaine facilité pour les mathématiques, qui était, du +reste, une anomalie dans mon ensemble. Et, après qu'on m'eut consulté et +que j'eus répondu négligemment: «Je veux bien, ça m'est égal,» la choses +parut décidée. + +Cette période pendant laquelle je fus destiné à l'École polytechnique +dura un peu plus d'un an. Là où ailleurs, qu'est-ce que cela pouvait me +faire? Quand je regardais les hommes d'un certain âge qui +m'entouraient, même ceux qui occupaient les positions les plus +honorables, les plus justement respectées auxquelles je pusse prétendre, +et que je me disais: il faudra un jour être comme l'un d'eux, vivre +utilement, posément, _dans un lieu donné, dans une sphère déterminée_, +et puis vieillir, et ce sera tout... alors une désespérance sans bornes +me prenait; je n'avais envie de rien de possible ni de raisonnable; +j'aurais voulu plus que jamais rester un enfant, et la pensée que les +années fuyaient, qu'il faudrait bientôt, bon gré, mal gré, être un +homme, demeurait pour moi angoissante. + + + + +LVI + + +Deux jours par semaine, pendant les classes d'histoire, j'étais mêlé aux +élèves des cours de marine, qui portaient des ceintures rouges pour se +donner des airs de matelots et qui dessinaient sur leurs cahiers des +ancres ou des navires. + +Je ne songeais point à cette carrière-là pour moi-même; à peine deux ou +trois fois y avais-je arrêté mon esprit, mais plutôt avec inquiétude: +c'était la seule cependant qui pût m'attirer par tout son côté de +voyages et d'aventures; mais elle m'effrayait aussi plus qu'aucun autre, +à cause de ses longs exils que la foi ne m'aiderait plus à supporter +comme au temps de ma vocation de missionnaire. + +S'en aller comme mon frère; quitter pour des années ma mère et tous +ceux que j'aimais; pendant des années, ne pas voir ma chère petite cour +reverdir au printemps, ni les roses fleurir sur nos vieux murs, non, je +ne me sentais pas ce courage. + +Surtout, il me semblait établi _a priori_, à cause sans doute de mon +genre d'éducation, qu'un tel métier, si rude, ne pouvait être pour moi. +Et je savais très bien d'ailleurs, par quelques mots prononcés en ma +présence, que si l'idée folle m'en venait jamais, mes parents +repousseraient cela bien loin, n'y consentiraient à aucun prix. + + + + +LVII + + +Très nostalgiques à présent, les impressions que me causait mon musée, +quand j'y montais les jeudis d'hiver, après avoir fini mes devoirs ou +mes pensums, et toujours un peu tard; la lumière baissant déjà, +l'échappée de vue sur les grandes plaines s'embrumant en un gris rosé +extrêmement triste. Nostalgie de l'été, nostalgie du soleil et du Midi, +amenée par tous ces papillons du jardin de mon oncle, qui étaient rangés +là sous des verres, par tous ces fossiles des montagnes, qui avaient été +ramassés là-bas en compagnie des petits Peyral. + +C'était l'avant-goût de ces regrets d'_ailleurs_, qui plus tard, après +les longs voyages aux pays chauds, devaient me gâter mes retours au +foyer, mes retours d'hiver. + +Oh! il y avait surtout le papillon «citron aurore»! À certains moments, +j'éprouvais un amer plaisir à le fixer, pour approfondir et chercher à +comprendre la mélancolie qui me venait de lui. Il était dans une vitrine +du fond; ses deux nuances si fraîches et si étranges, comme celle d'une +peinture de Chine, d'une robe de fée, s'avivaient l'une par l'autre, +formaient un ensemble lumineux quand venait le crépuscule gris et quand +déjà les autres papillons ses voisins paraissaient ne plus être que de +vilaines petites chauves-souris noirâtres. + +Dès que mes yeux s'arrêtaient sur lui, j'entendais la chanson traînante, +somnolente, en fausset montagnard: «Ah! ah! la bonne histoire!...» puis +je revoyais le porche blanchi du domaine de Bories, au milieu d'un +silence de soleil et d'été. Alors un immense regret me prenait des +vacances passées; tristement je constatais le recul où elles étaient +déjà dans les temps accomplis et le lointain où se tenaient encore les +vacances à venir; puis d'autres sentiments inexpressibles m'arrivaient +aussi, sortis toujours des mêmes insondables dessous, et complétant un +bien étrange ensemble. + +Ce rapprochement du papillon, de la chanson et de Bories, continua +longtemps de me causer des tristesses que tout ce que j'ai essayé de +dire n'explique pas suffisamment; cela dura jusqu'à l'époque où un +grand vent d'orage passa sur ma vie, emportant la plupart de ces petites +choses d'enfance. + +Quelquefois, en présence du papillon, dans le calme gris des soirs +d'hiver, j'allais jusqu'à chanter moi-même le petit refrain plaintif de +la «bonne histoire» en me faisant la voix très flûtée qu'il fallait; +alors le porche de Bories m'apparaissait plus nettement encore, lumineux +et désolé, par un midi de septembre; c'était un peu comme l'association +qui s'est faite plus tard dans ma tête entre les chants en fausset +plaintif des Arabes et les blancheurs de leurs mosquées, les suaires de +chaux de leurs portiques... + +Il existe encore, ce papillon, dans tout l'éclat de ses deux nuances +bizarres, momifié sous sa vitre, aussi frais qu'autrefois, et il est +resté pour moi une sorte de gris-gris auquel je tiens beaucoup. Ces +petits de Sainte-Hermangarde,--que j'ai perdus de vue depuis des années +et qui sont maintenant attachés d'ambassade quelque part en +Orient,--s'ils lisent ceci, seront bien étonnés sans doute d'apprendre +quel prix les circonstances ont donné à leur cadeau. + + + + +LVIII + + +De ces hivers, empoisonnés maintenant par la vie de collège, l'événement +capital était toujours la fête des étrennes. + +Dès la fin de novembre, nous avions coutume, ma soeur, Lucette et moi, +d'afficher chacun la liste des choses qui nous faisaient envie; dans nos +deux familles, tout le monde nous préparait des surprises, et le mystère +qui entourait ces cadeaux était mon grand amusement des derniers jours +de l'année. Entre parents, grand'mères et tantes, commençaient, pour +m'intriguer davantage, de continuelles conversations à mots couverts; +des chuchotements, qu'on faisait mine d'étouffer dès que je +paraissais... + +Entre Lucette et moi, cela devenait même un vrai jeu de devinettes. +Comme pour les «Mots à double sens», on avait le droit de se poser +certaines questions déterminées,--par exemple, la très saugrenue que +voici: «Ça a-t-il des poils de bête?» + +Et les réponses étaient dans ce genre: + +--Ce que ton père te donne (un nécessaire de toilette en peau) en a eu, +mais n'en a plus; cependant, à quelques parties de l'intérieur (les +brosses), on a cru devoir en ajouter de postiches. Ce que ta maman te +donne (une fourrure avec un manchon) en a quelques-uns encore. Ce que ta +tante te donne (une lampe) aide à mieux voir ceux qu'ont les bêtes sur +le dos; mais... attends, oui, je crois bien que ça n'en a pas +soi-même... + +Par les crépuscules de décembre, entre chien et loup, quand on était +assis sur les petits tabourets bas, devant les feux de bois de chêne, on +poursuivait la série de ces questions de jour en jour plus palpitantes, +jusqu'au 31, jusqu'au grand soir des mystères dévoilés... + +Ce soir là, les cadeaux des deux familles, enveloppés, ficelés, +étiquetés, étaient réunis sur des tables, dans une salle dont l'entrée +nous avait été interdite, à Lucette et à moi, depuis la veille. À huit +heures, on ouvrait les portes et tout le monde pénétrait en cortège, les +aïeules les premières, chacun venant chercher son lot dans ce fouillis +de paquets blancs attachés de faveurs. Pour moi, entrer là était un +moment de joie telle que, jusqu'à douze ou treize ans, je n'ai jamais pu +me tenir de faire des sauts de cabri, en manière de salut, avant de +franchir le seuil. + +On faisait ensuite un souper de onze heures, et quand la pendule de la +salle à manger sonnait minuit, tranquillement, de son même timbre +impassible, on se séparait, aux premières minutes d'une de ces années +d'autrefois, enfouies à présent sous la cendre de tant d'autres. + +Je me couchais ce soir-là avec toutes mes étrennes dans ma chambre +auprès de moi, gardant même sur mon lit les préférées. Je m'éveillais +ensuite de meilleure heure que de coutume pour les revoir; elles +enchantaient ce matin d'hiver, premier de l'année nouvelle. + +Une fois, il y eut dans le nombre un grand livre à images, traitant du +monde antédiluvien. + +Les fossiles avaient commencé de m'initier aux mystères des créations +détruites. + +Je connaissais déjà plusieurs de ces sombres bêtes, qui, aux temps +géologiques, ébranlaient les forêts primitives de leurs pas lourds; +depuis longtemps, je m'inquiétais d'elles,--et je les retrouvai là +toutes, dans leur milieu, sous leur ciel de plomb, parmi leurs hautes +fougères. + +Le monde antédiluvien, qui déjà hantait mon imagination, devint un de +mes plus habituels sujets de rêve; souvent, en y concentrant toute mon +attention, j'essayais de me représenter quelque monstrueux paysage +d'alors, toujours par les mêmes crépuscules sinistres, avec des +lointains pleins de ténèbres; puis, quand l'image ainsi créée arrivait +tout à fait au point comme une vision véritable, il s'en dégageait pour +moi une tristesse sans nom, qui en était comme l'âme exhalée,--et +aussitôt c'était fini, cela s'évanouissait. + +Bientôt aussi un nouveau décor de Peau-d'Âne s'ébaucha, qui représentait +un site de la période du lias: c'était, dans une demi-obscurité, sous +d'accablantes nuées, un morne marécage où, parmi des prêles et des +fougères, remuaient lentement des bêtes disparues. + +Du reste, Peau-d'Âne commençait à ne plus être Peau-d'Âne; je renonçais +peu à peu aux personnages, qui me choquaient maintenant par leurs +inadmissibles attitudes de poupées; ils dormaient déjà, les pauvres +petits, relégués dans ces boîtes d'où sans doute on ne les exhumera +jamais. + +Mes nouveaux décors n'avaient plus rien de commun avec la pièce: des +dessous de forêts vierges, des jardins exotiques, des palais d'Orient +nacrés et dorés; tous mes rêves enfin, que j'essayais de réaliser là +avec mes petits moyens d'alors, en attendant mieux, en attendant +l'improbable mieux de l'avenir... + + + + +LIX + + +Cependant, après ce pénible hiver passé sous la coupe du Boeuf Apis et du +Grand-Singe, le printemps revint encore, très troublant toujours pour +les écoliers, qui ont des envies de courir, qui ne tiennent plus en +place, que les premiers jours tièdes mettent hors d'eux-mêmes. Les +rosiers poussaient partout sur nos vieux murs; ma chère petite cour +devenait de nouveau bien tentante, au soleil de mars, et je m'y +attardais longuement à regarder s'éveiller les insectes et voler les +premiers papillons, les premières mouches. Peau-d'Âne même en était +négligée. + +On ne venait plus me conduire au collège ni m'y chercher; j'avais obtenu +la suppression de cet usage, qui me rendait ridicule aux yeux de mes +pareils. Et souvent, pour m'en revenir, je faisais un léger détour par +les remparts tranquilles, d'où l'on voyait les villages et un peu des +lointains de la campagne. + +Je travaillais avec moins de zèle que jamais, ce printemps-là; le beau +temps qu'il faisait dehors me mettait la tête à l'envers. + +Et une des parties où j'étais le plus nul était assurément la narration +française; je rendais généralement le simple «canevas» sans avoir trouvé +la moindre «broderie» pour l'orner. Dans la classe, il y en avait un qui +était l'aigle du genre et dont on lisait toujours à haute voix les +élucubrations. Oh! tout ce qu'il glissait là dedans de jolies choses! +(Il est devenu, dans un village de manufactures, le plus prosaïque des +petits huissiers.) Un jour que le sujet proposé était: «Un naufrage», il +avait trouvé des accents d'un lyrisme!... et j'avais donné, moi, une +feuille blanche avec le titre et ma signature. Non, je ne pouvais pas me +décider à développer les sujets du Grand-Singe: une espèce de pudeur +instinctive m'empêchait d'écrire les banalités courantes, et quant à +mettre des choses de mon cru, l'idée qu'elles seraient lues, épluchées +par ce croque-mitaine, m'arrêtait net. + +Cependant j'aimais déjà écrire, mais pour moi tout seul par exemple, et +en m'entourant d'un mystère inviolable. Pas dans le bureau de ma +chambre, que souillaient mes livres et mes cahiers de collège, mais dans +le très petit bureau ancien qui faisait partie du mobilier de mon musée, +existait déjà quelque chose de bizarre qui représentait mon journal +intime, première manière. Cela avait des aspects de grimoire de fée ou +de manuscrit d'Assyrie; une bande de papier sans fin s'enroulait sur un +roseau; en tête, deux espèces de sphinx d'Égypte, à l'encre rouge, une +étoile cabalistique,--et puis cela commençait, tout en longueur comme le +papier, et écrit en une cryptographie de mon invention. Un an plus tard +seulement, à cause des lenteurs que ces caractères entraînaient, cela +devint un cahier d'écriture ordinaire; mais je continuai de le tenir +caché, enfermé sous clef comme une oeuvre criminelle. J'y inscrivais, +moins les événements de ma petite existence tranquille, que mes +impressions incohérentes, mes tristesses des soirs, mes regrets des étés +passés et mes rêves de lointains pays... J'avais déjà ce besoin de +noter, de fixer des images fugitives, de lutter contre la fragilité des +choses et de moi même, qui m'a fait poursuivre ainsi ce journal jusqu'à +ces dernières années... Mais, en ce temps-là, l'idée que quelqu'un +pourrait un jour y jeter les yeux m'était insupportable; à tel point +que, si je partais pour quelque petit voyage dans l'île ou ailleurs, +j'avais soin de le cacheter et d'écrire solennellement sur l'enveloppe: +«C'est ma dernière volonté que l'on brûle ce cahier sans le lire.» + +Mon Dieu, j'ai bien changé depuis cette époque. Mais ce serait beaucoup +sortir du cadre de ce récit d'enfance, que de conter par quels hasards +et par quels revirements dans ma manière, j'en suis venu à chanter mon +mal et à le crier aux passants quelconques, pour appeler à moi la +sympathie des inconnus les plus lointains;--et appeler avec plus +d'angoisse à mesure que je pressens davantage la finale poussière... Et, +qui sait? en avançant dans la vie, j'en viendrai peut-être à écrire +d'encore plus intimes choses qu'à présent on ne m'arracherait pas,--et +cela pour essayer de prolonger, au delà de ma propre durée, tout ce que +j'ai été, tout ce que j'ai pleuré, tout ce que j'ai aimé... + + + + +LX + + +Ce même printemps-là, il y eut un retour du père de la petite Jeanne qui +me frappa beaucoup. Depuis quelques jours, sa maison était sens dessus +dessous, dans les préparatifs et la joie de cette arrivée prochaine. Et, +la frégate qu'il commandait étant rentrée dans le port un peu plus tôt +qu'on n'avait supposé, je le vis de ma fenêtre un beau soir, qui +revenait chez lui, seul, se hâtant dans la rue pour surprendre son +monde... Il arrivait de je ne sais quelle colonie éloignée après deux ou +trois ans d'absence, et il me parut qu'il n'avait pas changé d'aspect... +On rentrait donc au foyer tout de même! Elles finissaient donc, ces +années d'exil, qui aujourd'hui du reste me faisaient déjà l'effet d'être +moins longues qu'autrefois!... Mon frère lui aussi, à l'automne +prochain, allait nous revenir; ce serait bientôt comme s'il ne nous +avait jamais quittés. + +Et quelle joie, sans doute, que ces retours! Et quel prestige +environnait ceux qui arrivaient de si loin! + +Le lendemain, chez Jeanne, dans sa cour, je regardais déballer d'énormes +caisses en bois des pays étrangers; quelques-unes étaient recouvertes de +toiles goudronnées, débris de voiles sans doute, qui sentaient la bonne +odeur des navires et de la mer; deux matelots à large col bleu +s'empressaient à déclouer, à découdre; et ils retiraient de là dedans +des objets d'apparence inconnue qui avaient des senteurs de «colonies»; +des nattes, des gargoulettes, des potiches; même des cocos et d'autres +fruits de là-bas... + +Le vieux grand-père de Jeanne, ancien marin lui aussi, était à côté de +moi, surveillant du coin de l'oeil ce déballage, et tout à coup, d'entre +des planches que l'on séparait à coups de masse, nous vîmes s'échapper +de vilaines petites bêtes brunes, empressées, sur lesquelles les deux +matelots sautèrent à pieds joints pour les tuer: + +--Des cancrelats, n'est-ce pas, commandant? demandai-je au grand-père. + +--Comment! Tu connais ça, toi, petit terrien? me répondit-il en riant. + +À vrai dire, je n'en avais jamais vu; mais des oncles à moi, qui avaient +habité dans leur compagnie, m'en avaient beaucoup parlé. Et j'étais ravi +de faire une première connaissance avec ces bêtes, qui sont spéciales +aux pays chauds et aux navires... + + + + +LXI + + +Le printemps! Le printemps! + +Sur les murs de ma cour, les rosiers blancs étaient fleuris, les jasmins +étaient fleuris, les chèvrefeuilles retombaient en longues guirlandes, +délicieusement odorantes. + +Je recommençais à vivre là du matin au soir, dans l'intimité des plantes +et des vieilles pierres, écoutant le jet d'eau bruire à l'ombre du grand +prunier, examinant les graminées et les mousses des bois égarées sur les +bords de mon bassin, et, du côté ardent, où donnait tout le jour le +soleil, comptant les boutons des cactus. + +Les départs du mercredi soir pour la Limoise étaient aussi +recommencés,--et j'en rêvais, cela va sans dire, d'une semaine à +l'autre, au grand détriment des leçons et des devoirs. + + + + +LXII + + +Je crois que le printemps de cette année-là fut vraiment le plus +radieux, le plus grisant des printemps de mon enfance, par contraste +sans doute avec le si pénible hiver pendant lequel avait tout le temps +sévi le Grand-Singe. + +Oh! la fin de mai, les hauts foins, puis les fauchages de juin! Dans +quelle lumière d'or je revois tout cela! + +Les promenades du soir, avec mon père et ma soeur, se continuaient comme +dans mes premières années; ils venaient maintenant m'attendre à la +sortie du collège, à quatre heures et demie et nous partions directement +pour les champs. Notre prédilection, ce printemps-là, se maintint pour +certaines prairies pleines d'amourettes roses; et au retour je +rapportais toujours des gerbes de ces fleurs. + +Dans cette même région, venait d'éclore une peuplade éphémère de toutes +petites phalènes noires et roses (du même rose que les amourettes) qui +dormaient posées partout sur les longues tiges des herbes, et qui +s'envolaient comme un effeuillement de pétales de fleurs, dès qu'on +agitait ces foins. C'est à travers d'exquises limpidités d'atmosphère de +juin, que me réapparaît tout cela... Pendant la classe de l'après-midi, +l'idée de ces grandes prairies qui m'attendaient, me troublait encore +plus que l'air tiède et les senteurs printanières entrant à pleines +fenêtres. + +Mais j'ai surtout gardé le souvenir d'un soir où ma mère nous avait +promis, par exception, d'être de la promenade, pour voir, elle aussi, +ces champs d'amourettes. Cette fois-là, plus distrait que de coutume, +j'avais été menacé de retenue par le Grand-Singe, et tout le temps de la +classe je m'étais cru puni. Cette retenue du soir, qui nous gardait une +heure de plus par ces beaux temps de juin, était toujours un cruel +supplice. Mais surtout j'avais le coeur serré en songeant que maman +viendrait précisément là m'attendre,--et que les printemps étaient +courts, qu'on allait bientôt faucher les foins, que peut-être une autre +soirée aussi radieuse ne se retrouverait plus de l'année... + +Aussitôt la classe finie, j'allai anxieusement consulter la liste +fatale, entre les mains du maître d'études: je n'y étais pas! Le +Grand-Singe-Noir m'avait oublié, ou fait grâce! + +Oh! ma joie alors de sortir en courant de ce collège, d'apercevoir maman +qui avait tenu sa promesse, et qui m'attendait là, souriante, avec mon +père et ma soeur... L'air qu'on respirait dehors était plus exquis que +jamais, d'une tiédeur embaumée, et la lumière avait un resplendissement +de pays chaud.--Quand je repense à ce moment-là, à ces prés +d'amourettes, à ces phalènes roses, il se mêle à mon regret une espèce +d'anxiété indéfinissable, comme du reste chaque fois que je me retrouve +en présence de choses qui m'ont frappé et charmé par des dessous +mystérieux, avec une intensité que je ne m'explique pas. + + + + +LXIII + + +J'ai déjà dit que j'avais toujours été beaucoup plus enfant que mon âge. +Si on pouvait mettre en présence le personnage que j'étais alors et +quelques-uns, de ces petits Parisiens de douze ou treize ans élevés par +les méthodes les plus perfectionnées et les plus modernes, qui déjà +déclament, pérorent, ont des idées en politique, me glacent par leurs +conversations, comme ce serait drôle et avec quel dédain ils me +traiteraient! + +Je m'étonne moi-même de la dose d'enfantillage que je conservais pour +certaines choses, car, en fait d'art et de rêve, malgré le manque de +procédé, le manque d'acquis, j'allais bien plus loin et plus haut qu'à +présent, c'est incontestable; et, si ce grimoire enroulé sur un roseau, +dont je parlais tout à l'heure, existait encore, il vaudrait vingt fois +ces notes pâles, sur lesquelles il me semble déjà qu'on a secoué de la +cendre. + + + + +LXIV + + +Ma chambre, où je ne m'installais plus jamais pour travailler, où je +n'entrais plus guère que le soir pour dormir, redevint pendant ce beau +mois de juin mon lieu de délices, après le dîner, par les longs +crépuscules tièdes et charmants. C'est que j'avais inventé un jeu, un +perfectionnement du rat en guenilles que les gamins vulgaires font +courir au bout d'une ficelle, le soir, dans les jambes des passants. Et +cela m'amusait, mais d'une façon inouïe, sans lassitude possible. Cela +m'amuserait encore autant, si j'osais, et je souhaite que mon invention +soit imitée par tous les petits auxquels on aura l'imprudence de laisser +lire ce chapitre. + +Voici: de l'autre côté de la rue, juste en face de ma fenêtre et au +premier étage aussi, demeurait une bonne vieille fille appelée +mademoiselle Victoire (avec de grands bonnets à ruche du temps passé et +des lunettes rondes). J'avais obtenu d'elle l'autorisation de fixer à +l'arrêtoir de son contrevent une ficelle qui traversait la rue, et +venait chez moi s'enrouler en pelote sur un bâton. + +Le soir, dès que le jour baissait, un oiseau de ma fabrication--espèce +de corbeau saugrenu charpenté en fil de fer avec des ailes de soie +noire--sortait sournoisement d'entre mes persiennes, aussitôt refermées, +et descendait, d'une allure drôle, se poser au milieu de la rue sur les +pavés. Un anneau auquel il était suspendu, pouvait courir librement le +long de la ficelle, devenue invisible au crépuscule, et, tout le temps, +je le faisais sautiller, sautiller par terre, dans une agitation +comique. + +Et quand les passants se baissaient pour regarder quelle était cette +invraisemblable bête qui se trémoussait tant,--crac! je tirais bien fort +le bout gardé dans ma main: l'oiseau alors remontait très haut en l'air, +après leur avoir sauté au nez. + +Oh! derrière mes persiennes, me suis je amusé, ces beaux soirs-là; ai-je +ri, tout seul, des cris, des effarements, des réflexions, des +conjectures. Ce qui m'étonne, c'est qu'après le premier moment de +frayeur, les gens prenaient le parti de rire autant que moi; il est +vrai, la plupart étaient des voisins, qui devinaient de qui cette +mystification devait leur venir,--et j'étais aimé dans mon quartier en +ce temps-là. Ou bien c'étaient des matelots, passants de bonne +composition, qui se montrent en général indulgents aux enfantillages--et +pour cause. + +Mais ce qui restera pour moi incompréhensible, c'est que, dans ma +famille, où on péchait plutôt par excès de réserve, on ait pu fermer les +yeux là-dessus, tolérer même tacitement ce jeu pendant tout un +printemps; je ne me suis jamais expliqué ce manque de correction, et les +années, au lieu de m'éclaircir ce mystère, n'ont fait que me le rendre +plus surprenant encore. + +Cet oiseau noir est naturellement devenu une de mes nombreuses reliques: +de loin en loin, tous les deux ou trois ans, je le regarde: un peu mité, +mais me rappelant toujours les belles soirées des mois de juin disparus, +les griseries délicieuses des anciens printemps. + + + + +LXV + + +Les jeudis de Limoise, à la rage du soleil, quand tout dormait accablé +dans la campagne silencieuse, j'avais pris l'habitude de grimper sur le +vieux mur d'enceinte, au fond du jardin, et d'y rester longtemps, à +califourchon, immobile à la même place, les touffes de lierre me montant +jusqu'aux épaules, toutes les mouches et toutes les sauterelles +bruissant autour de moi. Comme du haut d'un observatoire, je contemplais +la campagne chaude et morne, les bruyères, les bois, et les légers +voiles blancs du mirage, que l'extrême chaleur agitait sans cesse d'un +petit mouvement tremblant de surface de lac. Ces horizons de la Limoise +conservaient encore pour moi, l'espèce de mystère d'inconnu que je leur +avais prêté pendant les premiers étés de ma vie. La région un peu +solitaire qu'on voyait du haut de ce mur, je me la représentais comme +devant se continuer indéfiniment ainsi, par des landes et des bois, en +vrai site de contrée primitive; j'avais beau très bien savoir, à +présent, qu'au delà se trouvaient, comme ailleurs, des routes, des +cultures et des villes, je réussissais à garder l'illusion de la +sauvagerie de ces lointains. + +Du reste, pour mieux me tromper moi-même, j'avais soin de cacher, avec +mes doigts repliés en longue-vue, tout ce qui pouvait me gâter cet +ensemble désert: une vieille ferme là-bas, avec un coin de vigne +labourée et un bout de chemin. Et là, tout seul, distrait par rien dans +ce silence plein de bourdonnements d'insectes, dirigeant toujours le +creux de ma main vers les parties les plus agrestes d'alentour, +j'arrivais très bien à me donner des impressions de pays exotiques et +sauvages. + +Des impressions de Brésil surtout. Je ne sais pas pourquoi c'était +plutôt le Brésil, que le bois voisin me représentait, dans ces moments +de contemplations. + +Et il me faut dire en passant comment est ce bois, le premier de tous +les bois de la terre que j'aie connu et celui que j'ai le plus aimé: de +très vieux chênes verts, arbres aux feuilles persistantes et d'une +couleur sombre, formant un peu colonnade de temple avec leurs troncs +élancés; et là-dessous, aucune broussaille, mais un sol à part, +constamment sec, recouvert toute l'année de la même petite herbe +exquise, courte et très fine comme un duvet; çà et là seulement quelques +bruyères, quelques filipendules, quelques rares fleurettes d'ombre. + + + + +LXVI + + +...En classe, on expliquait l'Iliade,--que j'aurais sans doute aimée, +mais qu'on m'avait rendue odieuse avec les analyses, les pensums, les +récitations de perroquet;--et tout à coup je m'arrêtai plein +d'admiration devant le vers fameux: + +Bè d'akeôn thina _polufloisboio thalassés_. + +qui finit comme le bruit d'une lame de marée montante étalant sa nappe +d'écume sur les galets d'une plage. + +--Remarquez, dit le Grand-Singe, remarquez l'harmonie initiative. + +--Oh! oui, va, j'avais remarqué. Pas besoin de me mettre les points sur +les _i_ pour de telles choses. + +Une de mes grandes admirations, moins justifiée peut-être, fut ensuite +pour ces vers de Virgile: + + Hino adeo media est nobis via; namque sepulcrum + Incipit apparere Bianoris:... + +Depuis le commencement de l'églogue, du reste, je suivais avec intérêt +les deux bergers cheminant dans la campagne antique. Et je me la +représentais si bien, cette campagne romaine d'il y a deux mille ans: +chaude, un peu aride, avec des broussailles de phyllireas et de chênes +verts, comme ces régions pierreuses de la Limoise, auxquelles +précisément je trouvais un charme pastoral, un charme d'autrefois. + +Ils cheminaient, les deux bergers, et maintenant ils s'apercevaient que +la moitié de leur route était faite, «parce que le tombeau de Bianor +leur apparaissait là-bas...» Oh! comme je le vis surgir, ce tombeau de +Bianor! Ses vieilles pierres marquaient une tache blanche sur les +chemins roux couverts de petites plantes un peu brûlées, serpolets ou +marjolaines, avec çà et là des arbustes maigres au feuillage sombre... +Et la sonorité de ce mot _Bianoris_ finissant la phrase, évoqua pour +moi, tout à coup, avec une extraordinaire magie, l'impression des +musiques que les insectes devaient faire autour des deux voyageurs, dans +le silence d'un midi très chaud éclairé par un soleil plus jeune, dans +la sereine tranquillité d'un mois de juin antique. Je n'étais plus en +classe; j'étais dans cette campagne, en la société de ces bergers, +marchant sur des fleurettes un peu brûlées, sur des herbes un peu +roussies, par une journée d'été très lumineuse,--mais cependant atténuée +et vue dans un certain vague, comme regardée avec une lunette d'approche +au fond des âges passés... + +Qui sait! si le Grand-Singe avait deviné ce qui me causait ce moment de +distraction, cela eût peut-être amené un rapprochement entre nous. + + + + +LXVII + + +Un certain jeudi soir, à la Limoise, tandis qu'arrivait l'heure +inexorable de s'en aller, j'étais monté seul dans la grande chambre +ancienne du premier étage où j'habitais. D'abord, je m'étais accoudé à +la fenêtre ouverte, pour regarder le soleil rouge de juillet s'abaisser +au bout des champs pierreux et des landes à fougères, dans la direction +de la mer, invisible et pourtant voisine. Toujours mélancoliques, ces +couchers de soleil, sur la fin de mes jeudis... + +Puis, à la dernière minute avant le départ, une idée, que je n'avais +jamais eue, me vint de fureter dans cette vieille bibliothèque Louis XV +qui était près de mon lit. Là, parmi les livres aux reliures d'un autre +siècle, où les vers, jamais dérangés, perçaient lentement des galeries, +je trouvai un cahier en gros papier rude d'autrefois, et je l'ouvris +distraitement... J'appris alors, avec un tressaillement d'émotion, que +de _midi à quatre heures du soir, le 20 juin 1813, par 110 degrés de +longitude et 15 degrés de latitude australe_ (entre les tropiques par +conséquent et dans les parages du Grand Océan), il faisait _beau temps, +telle mer, jolie brise de sud-est_, qu'il y avait au ciel plusieurs de +ces petits nuages blancs nommés «queues de chat» et que, le long du +navire, des dorades passaient... + +Morts sans doute depuis longtemps, ceux qui avaient noté ces formes +fugitives de nuages et qui avaient regardé passer ces dorades... Ce +cahier, je le compris, était un de ces registres appelés «journaux de +bord», que les marins tiennent chaque jour; je ne m'en étonnai même pas +comme d'une chose nouvelle, bien que n'en ayant encore jamais eu entre +les mains. Mais c'était étrange et inattendu pour moi, de pénétrer ainsi +tout à coup dans l'intimité de ces aspects du ciel et de la mer, au +milieu du Grand Océan, et à une date si précise d'une année déjà si +lointaine... Oh! voir cette mer «belle» et tranquille, ces «queues de +chat» jetées sur l'immensité profonde de ce ciel bleu, et ces dorades +rapides traversant les solitudes australes!... + +Dans cette vie des marins, dans leur métier qui m'effrayait et qui +m'était défendu, que de choses devaient être charmantes! Je ne l'avais +jamais si bien senti que ce soir. + +Le souvenir inoubliable de cette petite lecture furtive a été cause que, +pendant mes quarts à la mer, chaque fois qu'un timonier m'a signalé un +passage de dorades, j'ai toujours tourné les yeux pour les regarder; et +toujours j'ai trouvé une espèce de charme à noter ensuite l'incident sur +le journal du bord,--si peu différent de celui que ces marins de juin +1813 avaient tenu avant moi. + + + + +LXVIII + + +Aux vacances qui suivirent, le départ pour le Midi et pour les montagnes +m'enchanta plus que la première fois. + +Comme l'année précédente, nous nous mîmes en route, ma soeur et moi, au +commencement d'août; ce n'était plus une course à l'aventure, il est +vrai; mais le plaisir de revenir là et d'y retrouver tout ce qui m'avait +tant charmé, dépassait encore l'amusement de s'en aller à l'inconnu. + +Entre le point où s'arrêtait le chemin de fer et le village où nos +cousins demeuraient, pendant le long trajet en voiture, notre petit +cocher de louage prit des traverses risquées, ne se reconnut plus et +nous égara, dans les recoins du reste les plus délicieux. Il faisait un +temps rare, splendide. Et avec quelle joie je saluai les premières +paysannes portant sur la tête les grands vases de cuivre, les premiers +paysans bruns parlant patois, le commencement des terrains couleur de +sanguine et des genévriers de montagne... + +Vers le milieu du jour, pendant une halte pour faire reposer nos chevaux +au creux d'une vallée d'ombre, dans un village perdu appelé Veyrac, nous +nous assîmes au pied d'un châtaignier,--et là nous fûmes attaqués par +les canards de l'endroit, les plus hardis, les plus mal élevés du monde, +s'attroupant autour de nous avec des cris de la plus haute inconvenance. +Au départ donc, quand nous fûmes remontés dans notre voiture, ces bêtes +s'acharnant toujours à nous poursuivre, ma soeur se retourna vers eux et, +avec la dignité du voyageur antique outragé par une population +inhospitalière, s'écria: «Canards de Veyrac, soyez maudits!»--Même après +tant d'années, je ne puis penser de sang-froid à mon fou rire d'alors. +Surtout je ne puis me rappeler cette journée sans regretter ce +resplendissement de soleil et de ciel bleu, comme à présent je ne sais +plus en voir... + +À l'arrivée, nous étions attendus sur la route, au pont de la rivière, +par nos cousins et par les petits Peyral qui agitaient leurs mouchoirs. + +Je retrouvai avec bonheur ma petite bande au complet. Nous avions un peu +grandi les uns et les autres, nous étions plus hauts de quelques +centimètres; mais nous vîmes tout de suite qu'à part cela nous n'avions +pas changé, que nous étions aussi enfants, et disposés aux mêmes jeux. + +Il y eut un orage effroyable à la tombée de la nuit. Et, pendant qu'il +tonnait à tout briser, comme si on eût tiré des salves d'artillerie sur +le toit de la maison de mon oncle; pendant que toutes les vieilles +gargouilles du village vomissaient de l'eau tourmentée et que des +torrents couraient sur les pavés en galets noirs des rues, nous nous +étions réfugiés, les petits Peyral et moi, dans la cuisine, pour y faire +tapage plus à notre aise et y danser des rondes. + +Très grande, cette cuisine; garnie suivant la mode ancienne d'un arsenal +d'ustensiles en cuivre rouge, séries de poêles et de chaudrons, +accrochés aux murailles par ordre de grandeur, et brillant comme des +pièces d'armure. Il faisait presque noir; on commençait à sentir la +bonne odeur de l'orage, de la terre mouillée, de la pluie d'été; et par +les épaisses fenêtres Louis XIII, grillées de fer, entraient de minute +en minute les grandes lueurs vertes aveuglantes qui nous obligeaient, +malgré nous, de cligner des yeux. Nous tournions, nous tournions comme +des fous, en chantant à quatre voix: «L'astre des nuits dans son +paisible éclat...» une chanson sentimentale qui n'a jamais été faite +pour danser, mais que nous scandions drôlement par moquerie, pour +l'accommoder en air de ronde. Cela dura je ne sais combien de temps, +cette sarabande de joie, l'orage nous portant sur les nerfs, l'excès de +bruit et de vitesse tournante nous grisant comme de petits derviches; +c'était la fête de mon retour célébrée; c'était une manière d'inaugurer +dignement les vacances, de narguer le Grand-Singe, d'ouvrir la série des +expéditions et enfantillages de toutes sortes qui allaient recommencer +demain pis que jamais. + + + + +LXIX + + +Le lendemain, je m'éveillai au petit jour, entendant un bruit cadencé +dont mon oreille s'était déshabituée: le tisserand voisin, commençant +déjà, dès l'aube, le va-et-vient de ses métiers centenaires!... Alors, +la première minute d'indécision une fois passée, je me rappelai avec une +joie débordante que je venais d'arriver chez l'oncle du Midi; que +c'était le matin du premier jour; que j'avais en perspective tout un été +de grand air et de libre fantaisie: août et tout septembre, deux de ces +mois, qui me passent à présent comme des jours, mais qui me semblaient +alors avoir de très respectables durées... Avec ivresse, au sortir d'un +bon sommeil, je repris conscience de moi-même et des réalités de ma vie; +j'avais «de la joie à mon réveil»... + +De je ne sais plus quelle histoire, lue l'hiver précédent, sur les +Indiens des Grands-Lacs, j'avais retenu ceci, qui m'avait beaucoup +frappé: un vieux chef Peau-Rouge, dont la fille se languissait d'amour +pour un Visage-Pâle, avait fini par consentir à la donner à cet +étranger, afin qu'elle eût encore _de la joie à ses réveils_. + +De la joie à ses réveils!... En effet j'avais remarqué depuis bien +longtemps que le moment du réveil est toujours celui où l'on a plus +nettement l'impression de ce qui est gai ou triste dans la vie, et où +l'on trouve plus particulièrement pénible d'être sans joie; mes premiers +petits chagrins, mes premiers petits remords, mes anxiétés de l'avenir, +c'était à ce moment toujours qu'ils revenaient plus cruels,--pour +s'évanouir très vite, il est vrai, en ce temps-là. + +Plus tard, ils devaient bien s'assombrir, mes réveils! Et ils sont +devenus aujourd'hui l'instant de lucidité effroyable où je vois pour +ainsi dire les dessous de la vie dégagés de tous ces mirages encore +amusants qui, dans le jour, reviennent me les cacher; l'instant où +m'apparaissent le mieux la rapidité des années, l'émiettement de tout ce +à quoi j'essaie de raccrocher mes mains, et le néant final, le grand +trou béant de la mort, là tout près, que rien ne déguise plus. + +Ce matin-là donc, j'eus de la joie à mon réveil, et je me levai de bonne +heure, ne pouvant tenir en paix dans mon lit, empressé d'aller courir, +me demandant même par où j'allais commencer ma tournée d'arrivée. + +Tous les recoins du village à revoir, et les remparts gothiques, et la +délicieuse rivière. Et le jardin de mon oncle où, depuis l'an passé, les +plus improbables papillons avaient pu élire domicile. Et des visites à +faire, dans de vieilles maisons curieuses, à toutes les bonnes femmes du +voisinage--qui l'été dernier m'avaient comblé, comme par redevance, des +plus délicieux raisins de leurs vignes;--une certaine madame Jeanne +surtout, vieille paysanne riche, qui s'était prise d'adoration pour moi, +qui faisait toutes mes volontés, et qui, chaque fois qu'elle passait, +revenant du lavoir comme Nausicaa, roulait d'impayables regards en +coulisse du côté de la maison de mon oncle, à mon intention... Et les +vignes et les bois d'alentour, et tous les sentiers de montagnes, et +Castelnau là-bas, dressant ses tours crénelées sur son piédestal de +châtaigniers et de chênes, m'appelant dans ses ruines!... Où courir +d'abord, et comment se lasser d'un tel pays! + +La mer, où du reste on ne me conduisait presque plus, en était même +pour le moment complètement oubliée. + +Après ces deux mois charmants, la pénible rentrée des classes, à +laquelle je ne pouvais m'empêcher de songer, devait avoir pour grande +diversion le retour de mon frère. Ses quatre ans n'étaient pas tout à +fait révolus, mais nous savions qu'il venait déjà de quitter l'«île +mystérieuse» pour nous revenir, et nous l'attendions en octobre. Pour +moi, ce serait presque une connaissance entièrement à faire; je +m'inquiétais de savoir s'il m'aimerait en me revoyant, s'il me +trouverait à son goût, si mille petites choses de moi,--comme par +exemple ma manière de jouer Beethoven,--lui plairaient. + +Je pensais constamment à son arrivée prochaine; je m'en réjouissais +tellement et j'en attendais un tel changement dans ma vie, que j'en +oubliais complètement ma frayeur habituelle de l'automne. + +Mais je me proposais aussi de le consulter sur mille questions +troublantes, de lui confier toutes mes angoisses d'avenir; et je savais +du reste que l'on comptait sur ses avis pour prendre un parti définitif +à mon sujet, pour me diriger vers les sciences et décider de ma +carrière: là était le point noir de son retour. + +En attendant cet arrêt redoutable, j'allais au moins m'amuser et +m'étourdir le plus possible sans souci de rien, m'en donner librement et +plus que jamais, pendant ces vacances que je considérais comme les +dernières de ma vie de petit enfant. + + + + +LXX + + +Après le dîner de midi, il était d'usage chez mon oncle de se tenir +pendant une heure ou deux à l'entrée de la maison, dans le vestibule +dallé de pierres et orné d'une grande fontaine guillochée, en cuivre +rouge: c'était le lieu le plus frais, au moment de la lourde chaleur du +jour. On y maintenait l'obscurité en fermant tout, et deux ou trois +petites raies de soleil, où dansaient des mouches, filtraient seulement +à travers les joints de la grosse porte Louis XIII. Dans le village +silencieux, où personne ne passait, on n'entendait toujours que le même +éternel jacassement de poules, toutes les autres bêtes semblant s'être +endormies. + +Moi, je n'y restais point, dans ce vestibule frais. L'accablant soleil +du dehors m'attirait, et à peine d'ailleurs était-on installé là, en +cercle, qu'on entendait «Pan! pan!» à la porte de la rue: les petits +Peyral, qui venaient me chercher, et qui secouaient tous trois le vieux +frappoir de fer, chauffé à brûler les doigts. + +Alors, chapeaux baissés, nous partions chaque jour pour quelque +entreprise nouvelle, avec des marteaux, des bâtons, des papillonnettes. +D'abord, les petites rues gothiques pavées de cailloux; puis les +premiers sentiers alentour du village, toujours couverts d'un matelas de +balle de blé, où on enfonçait jusqu'aux chevilles et qui entrait dans +les souliers; puis enfin la campagne, les vignes, les chemins qui +grimpaient vers les bois; ou bien encore la rivière, guéable pour nous, +avec ses îlots pleins de fleurs. + +Comme revanche de mon calfeutrage et de ma vie trop immobile, trop +correcte de toute l'année, c'était assez complet; mais il y manquait +toujours la compagnie d'autres garçons de mon âge, les froissements,--et +puis cela ne durait que deux mois. + + + + +LXXI + + +Un jour, l'idée me vint même, par saugrenuité, par bravade, par je ne +sais quoi, de faire une chose extrêmement malpropre. Et, après avoir +cherché toute une matinée ce que ce pourrait bien être, je trouvai. + +On sait les nuées de mouches qu'il y a, les étés, dans le Midi, +souillant tout, en vrai fléau. Au milieu de la cuisine de la maison de +mon oncle, je connaissais un piège qui leur était tendu, une sorte de +gargoulette traîtresse, d'une forme spéciale, au fond de laquelle toutes +venaient infailliblement trouver la mort dans de l'eau de savon. Or, ce +jour-là, j'avisai au fond de ce vase une horrible masse noirâtre, qui +représentait des milliers de mouches, toute la noyade des deux ou trois +jours précédents, et je songeai qu'on pourrait en composer un plat, une +crêpe par exemple, ou bien une omelette. + +Vite, vite, et avec un dégoût qui allait jusqu'à la nausée, je versai +dans une assiette la pâte noire, et l'emportai clandestinement chez la +vieille madame Jeanne, mon amoureuse, la seule au monde qui fut capable +de tout pour moi. + +--Une omelette aux mouches! oh! mais, comment donc! Quoi de plus simple! +dit-elle. Tout de suite du feu, une poêle, des oeufs,--et la chose +immonde, préalablement bien battue, fut mise à cuire dans sa haute +cheminée moyen âge, tandis que je regardais, épouvanté et consterné de +moi-même. + +Puis les trois petits Peyral survinrent, qui me réconfortèrent en +s'extasiant de mon idée comme toujours, et, quand le mets fut à point, +servi chaud dans un plat, nous allâmes le montrer en triomphe à nos +familles, marchant tous les quatre en cortège, par rang de taille, et +chantant «L'astre des nuits» à grosse voix rauque, comme pour porter le +diable en terre. + + + + +LXXII + + +Les fins d'étés surtout étaient délicieuses là-bas, quand les plaines +devenaient toutes violettes de crocus, au pied des bois déjà jaunis. +Alors commençaient les vendanges, qui duraient bien quinze jours et qui +nous enchantaient. Dans des recoins de bois ou de prairies, avoisinant +ces vignes des petits Peyral où nous passions alors toutes nos journées, +nous faisions des dînettes de bonbons et de fruits, après avoir dressé +sur l'herbe les couverts les plus élégants, que nous entourions à +l'antique de guirlandes de fleurs et dont les assiettes étaient +composées de pampres jaunes ou de pampres rouges. Des vendangeurs +venaient là nous apporter des grappes exquises, choisies entre mille, +et, la chaleur aidant, nous étions vraiment un peu gris quelquefois, +non pas même de vin doux, car nous n'en buvions pas, mais de raisins +seulement, comme se grisent, au soleil sur les treilles, les guêpes et +les mouches. + + * * * + +Un matin de la fin de septembre, par un temps pluvieux et déjà frais qui +sentait mélancoliquement l'automne, j'étais entré dans la cuisine, +attiré par un feu de branches qui flambait gaiement dans la haute +cheminée ancienne. + +Et puis là, désoeuvré, contrarié de cette pluie, j'imaginai pour me +distraire de faire fondre une assiette d'étain et de la précipiter, +toute liquide et brûlante, dans un seau d'eau. + +Il en résulta une sorte de bloc tourmenté, qui était d'une belle couleur +d'argent clair et qui avait un certain aspect de minerai. Je regardai +cela longuement, très songeur: une idée germait dans ma tête, un projet +d'amusement nouveau, qui allait peut-être devenir le grand charme de +cette fin de vacances... + +Le soir même, en conférence tenue sur les marches du grand escalier à +rampe forgée; je parlais aux petits Peyral de présomptions qui m'étaient +venues, d'après l'aspect du terrain et des plantes, qu'il pourrait bien +y avoir des mines d'argent dans le pays. Et je prenais, pour le dire, +de ces airs entendus de coureur d'aventures, comme en ont les principaux +personnages, dans ces romans d'autrefois qui se passent aux Amériques. + +Chercher des mines, cela rentrait bien dans les attributions de ma +bande, qui partait si souvent avec des pelles et des pioches à la +découverte des fossiles ou des cailloux rares. + +Le lendemain donc, à mi-montagne, comme nous arrivions dans un chemin, +délicieusement choisi du reste, solitaire, mystérieux, dominé par des +bois et très encaissé entre de hautes parois moussues, j'arrêtai ma +bande, avec un flair de chef Peau-Rouge: ça devait être là; j'avais +reconnu la présence des gisements précieux,--et, en effet, en fouillant +à la place indiquée, nous trouvâmes les premières pépites (l'assiette +fondue, que, la veille, j'étais venu enfouir). + +Ces mines nous occupèrent sans trêve pendant toute la fin de la saison. +Eux, absolument convaincus, émerveillés, et moi, qui pourtant fondais +tous les matins des couverts et des assiettes de cuisine pour alimenter +nos filons d'argent, moi-même arrivant presque à m'illusionner aussi. + +Le lieu isolé, silencieux, exquis, où ces fouilles se passaient, et la +mélancolie sereine de l'été finissant, jetaient un charme rare sur +notre petit rêve d'aventuriers. Nous tenions, du reste, nos découvertes +dans le plus amusant mystère; il y avait maintenant entre nous comme un +secret de tribu. Et, dans un vieux coffre ignoré du grenier de mon +oncle, nos richesses, mêlées d'un peu de terre rouge de montagne, +s'entassaient comme en une caverne d'Ali-Baba. + +Nous nous étions promis de les y laisser dormir pendant tout l'hiver, +jusqu'aux vacances prochaines, où nous comptions bien continuer de +grossir ce trésor. + + + + +LXXIII + + +Aux premiers jours d'octobre, une joyeuse dépêche de mon père nous +rappela en toute hâte; mon frère, qui rentrait en Europe par un paquebot +de Panama, venait de débarquer à Southampton; nous n'avions donc que le +temps de nous rendre, si nous voulions être à la maison pour le +recevoir. + +Et, en effet, le soir du surlendemain, nous arrivâmes tout juste à +point, car on l'attendait lui-même quelques heures après par un train de +nuit. Rien que le temps de remettre dans sa chambre, à leurs places +d'autrefois, les différents petits bibelots qu'il m'avait confiés quatre +années auparavant, et il fut l'heure de partir pour la gare à sa +rencontre. Moi, cela ne me semblait pas une chose réelle, ce retour, +surtout annoncé si brusquement,--et je n'en avais pas dormi depuis deux +nuits. + +Aussi tombais-je de sommeil à cette gare, malgré mon impatience extrême, +et ce fut comme dans un rêve que je le vis reparaître, que je +l'embrassai, intimidé de le retrouver si différent de l'image qui +m'était restée de lui: noirci, la barbe épaissie, la parole plus brève, +et m'examinant avec une expression moitié souriante, moitié anxieuse, +comme pour constater ce que les années avaient commencé à faire de moi +et démêler ce qu'elles en pourraient tirer plus tard... + +En rentrant à la maison, je dormais debout, d'un de ces sommeils +d'enfant fatigué par un long voyage contre lesquels il n'y a pas de +résistance, et on m'envoya coucher. + + + + +LXXIV + + +M'éveillant le lendemain matin, avec le souvenir en soubresaut de +quelque chose d'heureux, avec de la joie tout au fond de moi-même, je +vis d'abord un objet à silhouette extraordinaire, qui était dans ma +chambre sur une table: une pirogue de là-bas, évidemment, très svelte et +très étrange, avec son balancier et ses voiles! Puis mes yeux +rencontrèrent d'autres objets inconnus: des colliers en coquilles +enfilés de cheveux humains, des coiffures de plumes, des ornements d'une +sauvagerie primitive et sombre, accrochés, un peu partout, comme si la +lointaine Polynésie fût venue à moi pendant mon sommeil... Donc, il +avait commencé de faire ouvrir ses caisses, mon frère, et il avait dû +entrer sans bruit pendant que je dormais encore, pour s'amuser à +grouper autour de moi ces cadeaux destinés à mon musée. + +Je me levai bien vite pour aller le retrouver: je l'avais à peine vu la +veille au soir!... + + + + +LXXV + + +Et je le vis à peine aussi, pendant les quelques semaines agitées qu'il +passa parmi nous. De cette période, qui dura si peu, je n'ai que des +souvenirs troubles comme on en conserve de choses regardées pendant une +course trop rapide. Vaguement je me rappelle un train de vie plus gai et +plus jeune ramené à la maison par sa présence. Je me rappelle aussi +qu'il semblait par instants avoir des préoccupations absorbantes à +propos de choses tout à fait en dehors de notre sphère de famille; +peut-être des regrets pour les pays chauds, pour l'«île délicieuse», ou +bien des craintes de trop prochain départ?... + +Quelquefois je le retenais captivé auprès de mon piano, avec cette +musique hallucinée de Chopin que je venais tout récemment de découvrir. +Il s'en inquiéta même, disant que c'était trop, que cela m'énervait. +Venant à peine d'arriver au milieu de nous, il se trouvait en situation +de juger mieux et il comprenait peut-être que je subissais un réel +surmenage intellectuel, en fait d'art s'entend; que Chopin et Peau-d'Âne +m'étaient aussi dangereux l'un que l'autre; que je devenais d'un +raffinement excessif, malgré mes accès incohérents d'enfantillage, et +que presque tous mes jeux étaient des jeux de rêve. Un jour donc, il +décréta, à ma grande joie, qu'il fallait me faire monter à cheval; mais +ce fut le seul changement laissé par son passage dans mon éducation. +Quant à ces graves questions d'avenir que je voulais tant traiter avec +lui, je les reculais toujours, effrayé d'aborder ces sujets, préférant +gagner du temps, ne pas prendre de décision encore et prolonger pour +ainsi dire mon enfance. Cela ne pressait pas, du reste, puisqu'il était +pour des années avec nous... + +...Et un beau matin, quand on comptait si bien le garder, l'ordre lui +arriva du ministère de la marine, avec un nouveau grade, de partir sans +délai pour l'Extrême Orient où une expédition s'organisait. + +Après quelques journées encore, qui se passèrent en préparatifs pour +cette campagne imprévue, il s'en alla, comme emporté par un coup de +vent. + +Les adieux cependant furent moins tristes cette fois, parce que son +absence, pensions-nous, ne durerait que deux années... En réalité, +c'était son départ éternel, et on devait jeter son corps quelque part +là-bas au fond de l'océan Indien, vers le milieu du golfe de Bengale... + +Quand il fut parti, le bruit de la voiture qui l'emportait s'entendant +encore, ma mère se tourna vers moi avec une expression de regard qui +d'abord m'attendrit jusqu'aux fibres profondes; et puis elle m'attira à +elle, en disant, d'un accent de complète confiance: «Grâce à Dieu, au +moins nous te garderons toi!» + +Me garder moi!... On me garderait!... Oh!... je baissai la tête, en +détournant mes yeux qui durent changer et devenir un peu sauvages. Je ne +trouvais plus un mot ni une caresse pour répondre à ma mère. + +Cette confiance si sereine de sa part me faisait mal, car, précisément, +en entendant ce qu'elle venait de me dire: «Nous te garderons, toi!» je +comprenais pour la première fois de ma vie tout le chemin déjà parcouru +dans ma tête par ce projet à peine conscient de m'en aller aussi, de +m'en aller même plus loin que mon frère, et plus partout, par le monde +entier. + +Cette marine m'épouvantait toujours pourtant; je ne l'aimais pas encore, +oh! non; rien qu'y penser faisait saigner mon coeur de petit être trop +attaché au foyer, trop enlacé de mille liens très doux. Puis d'ailleurs, +comment avouer à mes parents une telle idée, comment leur faire cette +peine, et entrer ainsi en rébellion contre eux!... Mais renoncer à cela, +se confiner tout le temps dans un même lieu, passer sur la terre et n'en +rien voir, quel avenir de désenchantement; à quoi bon vivre, à quoi bon +grandir, alors?... + +Et dans ce salon vide, où les fauteuils dérangés, une chaisée tombée, +laissaient l'impression triste des départs, tandis que j'étais là, tout +près de ma mère, serré contre elle, mais les yeux toujours détournés et +l'âme en détresse, je repensai tout à coup au journal de bord de ces +marins d'autrefois, lu au soleil couchant, le printemps dernier à la +Limoise; les petites phrases, écrites d'une encre jaunie sur le papier +ancien, me revinrent lentement l'une après l'autre, avec un charme +berceur et perfide comme doit être celui des incantations de magie: + +«Beau temps... belle mer... légère brise de Sud-Est... Des bancs de +dorades... passent par bâbord.» + +Et avec un frisson de crainte presque religieuse, d'extase panthéiste, +je vis en esprit tout autour de moi le morne et infini resplendissement +bleu du Grand Océan austral. + + + + +LXXVI + + +Un grand calme triste succéda à ce départ de mon frère, et les jours +reprirent pour moi une monotonie extrême. + +On me destinait toujours à l'École polytechnique, bien que ce ne fût pas +décidé d'une façon irrévocable. Et quant à cette idée d'être marin, qui +m'était venue comme malgré moi, elle me charmait et m'épouvantait à un +degré presque égal; par manque de courage pour trancher une question si +grave, je reculais toujours d'en parler; j'avais fini même par me dire +que je réfléchirais encore jusqu'aux vacances prochaines, m'accordant à +moi-même ces quelques mois comme dernier délai d'irrésolution et +d'insouciance enfantine. + +Et je vivais aussi solitaire qu'autrefois; le pli qu'on m'en avait +donné était bien pris maintenant, difficile à changer, malgré mes +troubles, malgré mes envies latentes de courir au loin et au large. Le +plus souvent je gardais la maison, occupé à peindre d'étranges décors, +ou bien à jouer du Chopin, du Beethoven, tranquille d'apparence et +absorbé dans des rêves; et plus que jamais je m'attachais à ce foyer, à +tous ses recoins, à toutes les pierres de ses murs. Il est vrai, +maintenant je montais à cheval, mais toujours seul avec des piqueurs, +jamais avec d'autres enfants de mon âge; je continuais à n'avoir point +de camarades de jeux. + +Cependant cette seconde année de collège me paraissait déjà moins +pénible que la première, moins lente à passer, et j'avais fini du reste +par me lier avec deux grands de la classe, mes aînés d'un ou deux ans, +les seuls qui l'année précédente ne m'avaient pas traité en petit +personnage impossible. La première glace une fois rompue, c'était devenu +tout de suite entre nous trois une grande amitié, sentimentale au +possible; nous nous appelions même par nos noms de baptême, ce qui est +tout à fait contraire aux belles manières des collèges. Et, comme nous +ne nous voyions jamais, jamais qu'en classe, obligés de causer +mystérieusement bas, sous la férule des maîtres, nos relations étaient, +par cela seul, maintenues dans une courtoisie inaltérable et ne +ressemblaient pas aux relations ordinaires des enfants entre eux. Je les +aimais de très bon coeur; pour eux, je me serais fait couper en quatre, +et m'imaginais vraiment que cela durerait ainsi toute la vie. + +Exclusif à l'excès, je considérais le reste de la classe comme +n'existant pas; cependant un certain moi superficiel, pour le besoin des +relations sociales, se formait déjà comme une mince enveloppe, et +commençait à savoir se maintenir à peu près en bons termes avec tous, +tandis que le vrai moi du fond continuait de leur échapper absolument. + +En général, je trouvais moyen d'être assis entre mes deux amis, André et +Paul. Et, si on nous séparait, nous échangions de continuels billets à +mots couverts, en une cryptographie dont nous avions seuls la clef. + +Toujours des confidences d'amour, ces lettres-là: «Je l'ai vue +aujourd'hui; elle portait une robe bleue avec de la fourrure grise, et +une toque avec une aile d'alouette, etc., etc.»--Car nous avions chacun +fait choix d'une jeune fille, qui formait le sujet ordinaire de nos très +poétiques causeries. + +Un peu de ridicule et de bizarrerie se mêle infailliblement à cette +époque transitoire de l'âge des garçons, et il me faut bien indiquer +cette note en passant. + +En passant aussi, je vais dire que mes transitions à moi ont duré plus +longtemps que celles des autres hommes, parce qu'elles m'ont mené d'un +extrême à l'autre,--en me faisant toucher, du reste, à tous les écueils +du chemin,--aussi ai-je conscience d'avoir conservé, au moins jusqu'à +vingt-cinq ans, des côtés bizarres et impossibles... + +À présent, je vais faire la confidence de nos trois amours. + +André brûlait pour une grande jeune fille, d'au moins seize ans, qui +allait déjà dans le monde,--et je crois qu'il y avait du vrai dans son +cas. + +Moi, c'était Jeanne et mes deux amis seuls connaissaient ce secret de +mon coeur. Pour faire comme eux, tout en trouvant cela un peu niais, +j'écrivais son nom en cryptographie sur mes couvertures de cahiers; par +goût, par genre, je cherchais à me persuader moi-même de mon amour, mais +je dois avouer qu'il était un peu factice, car au contraire, entre +Jeanne et moi, l'espèce de petite coquetterie comique des débuts +tournait simplement en bonne et vraie amitié,--amitié héréditaire, pour +ainsi dire, et reflet de celle que nos grands-parents avaient eue. Non, +mon premier amour véritable, que je conterai tout à l'heure et qui date +de cette même année, fut pour une vision de rêve. + +Quant à Paul,--oh! j'avais trouvé cela bien choquant d'abord, surtout +avec mes idées de ce temps-là!--lui, c'était une petite parfumeuse, +qu'il apercevait les dimanches de sortie derrière une vitre de magasin. +À la vérité, elle s'appelait d'un nom comme Stella ou Olympia, qui la +relevait beaucoup,--et puis, il avait soin d'entourer cet amour d'un +lyrisme éthéré pour nous le rendre acceptable. Sur des bouts de papier +mystérieux, il nous faisait passer constamment les rimes les plus suaves +à elle dédiées et où son nom en _a_ revenait fréquemment comme un parfum +de cosmétique. + +Malgré toute mon affection pour lui, ces poésies me faisaient sourire de +pitié agacée. Elles ont été en partie causes que jamais, jamais, à +aucune époque de ma vie, l'idée ne m'est venue de composer un seul +vers,--ce qui est assez particulier, je crois, peut-être même unique. +Mes notes étaient écrites toujours en une prose affranchie de toutes +règles, farouchement indépendante. + + + + +LXXVII + + +Ce Paul, il savait des vers, d'un poète défendu appelé Alfred de Musset, +qui me troublaient comme quelque chose d'inouï, de révoltant et de +délicieux. En classe il me les disait à l'oreille, d'une voix +imperceptible, et, avec un remords, je les lui faisais recommencer: + + Jacque était immobile et regardait Marie, + Je ne sais ce qu'avait cette femme endormie + D'étrange dans ses traits, de grand, de _déjà vu_. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Dans le cabinet de travail de mon frère,--où j'allais de temps en temps +m'isoler, retrouvant le regret de son départ,--j'avais vu sur un rayon +de la bibliothèque un gros volume des oeuvres de ce poète, et la +tentation m'était souvent venue de le prendre; mais on m'avait dit: «Tu +ne toucheras à aucun des volumes qui sont là sans nous prévenir,» et ma +conscience m'arrêtait encore. + +Quant à en demander la permission, je savais trop bien qu'elle me serait +refusée... + + + + +LXXVIII + + +Ceci est un rêve qui date du quatorzième mois de mai de ma vie. Il me +vint par une de ces nuits tièdes et douces qui succèdent à de longs +crépuscules délicieux. + +Dans ma chambre d'enfant, je m'étais endormi au son lointain de ces airs +de danse ronde que chantent les matelots et les petites filles autour +des «bouquets de Mai», dans les rues. Jusqu'à l'instant du sommeil +profond, j'avais écouté ces très vieux refrains de France que ces gens +du peuple redisaient là-bas à voix pleine et libre, et qui m'arrivaient +assourdis, fondus, poétisés, à travers du tranquille silence; j'avais +été bercé un peu étrangement par le bruit de ces gaietés de vivre, de +ces débordantes joies, comme en ont, pendant leur jeunesse très +éphémère, ces êtres plus simples que nous et plus inconscients de la +mort. + +Et, dans mon rêve, il faisait une demi-nuit, qui n'était pas triste, +mais douce au contraire comme la vrai nuit de mai du dehors, douce, +tiède et pleine des bonnes odeurs du printemps; j'étais dans la cour de +ma maison, dont l'aspect n'avait rien de déformé ni d'étrange, et, le +long des murs tout fleuris de jasmins, de chèvrefeuilles, de roses, je +m'avançais indécis et troublé, cherchant je ne sais quoi, ayant +conscience de quelqu'un qui m'attendait et que je désirais ardemment +voir, ou bien de quelque chose d'inconnu qui allait se passer, et qui +par avance m'enivrait... + +À un point où se trouve un rosier très vieux, planté par un ancêtre et +gardé respectueusement, bien qu'il donne à peine tous les deux ou trois +ans une seule rose, j'aperçus une jeune fille, debout et immobile avec +un sourire de mystère. + +L'obscurité devenait un peu lourde, alanguissante. + +Il faisait de plus en plus sombre partout, et cependant, sur elle seule, +demeurait une sorte de vague lumière comme renvoyée par un réflecteur, +qui dessinait son contour nettement avec une mince ligne d'ombre. + +Je devinais qu'elle devait être extrêmement jolie et fraîche; mais son +front et ses yeux restaient perdus sous un voile de nuit; je ne voyais +tout à fait bien que sa bouche, qui s'entr'ouvrait pour sourire dans +l'ovale délicieux de son bas de visage. Elle se tenait tout contre le +vieux rosier sans fleurs, presque dans ses branches.--La nuit, la nuit +s'assombrissait toujours. Elle était là comme chez elle, venue je ne +sais d'où, sans qu'aucune porte eût été ouverte pour la faire entrer; +elle semblait trouver naturel d'être là, comme moi, je trouvais naturel +qu'elle y fût. + +Je m'approchai bien près pour découvrir ses yeux qui m'intriguaient, et +alors tout à coup je les vis très bien, malgré l'obscurité toujours plus +épaisse et plus alourdie: ils souriaient aussi, comme sa bouche;--et ils +n'étaient pas quelconques,--comme si, par exemple, elle n'eût représenté +qu'une impersonnelle statue de la jeunesse;--non, ils étaient très +particuliers au contraire; ils étaient les yeux de _quelqu'un_; de plus +en plus je me rappelais ce regard déjà aimé et je le _retrouvais_, avec +des élans de tendresse infinie... + +Réveillé alors en sursaut, je cherchai à retenir son fantôme, qui +fuyait, qui fuyait, qui devenait plus insaisissable et plus irréel, à +mesure que mon esprit s'éclairait davantage, dans son effort pour se +souvenir. Était-ce bien possible, pourtant, qu'elle ne fût et n'eût +jamais été qu'un rien sans vie, replongé maintenant pour toujours dans +le néant des choses imaginaires, effacées... Je désirais me rendormir, +pour la revoir; l'idée que c'était fini, rien qu'un rêve, me causait une +déception, presque une désespérance. + +Et je fus très long à l'oublier; je l'aimais, je l'aimais tendrement; +dès que je repensais à elle, c'était avec une commotion intérieure, à la +fois douce et douloureuse; tout ce qui n'était pas elle me semblait, +pour le moment, décoloré et amoindri. C'était bien l'amour, le vrai +amour, avec son immense mélancolie et son immense mystère, avec son +suprême charme triste, laissé ensuite comme un parfum à tout ce qu'il a +touché; ce coin de la cour, où elle m'était apparue, et ce vieux rosier +sans fleurs qui l'avait entourée de ses branches, gardaient pour moi +quelque chose d'angoissant et de délicieux qui leur venait d'elle. + + + + +LXXIX + + +Juin rayonnait. C'était le soir, l'heure exquise du crépuscule. Dans le +cabinet de mon frère, j'étais seul, depuis un long moment; par la +fenêtre, grande ouverte sur un ciel tout en or rose, on entendait les +martinets pousser leurs cris aigus, en tourbillonnant par nuées +au-dessus des vieux toits. + +Personne ne me savait là, et jamais je ne m'étais senti plus isolé dans +ce haut de maison, ni plus tenté d'inconnu... + +Avec un battement de coeur, j'ouvris ce volume de Musset: + +Don Paez!... + +Les premières phrases rythmées, musicales, me furent comme chantées par +une dangereuse voix d'or: + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Sourcils noirs, blanches mains, et, pour la petitesse + De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Quand la nuit de printemps fut tout à fait venue, quand mes yeux, +baissés bien près du volume, ne distinguèrent plus, des vers charmeurs, +que de petites lignes grises rangées sur le blanc des pages, je sortis, +seul par la ville. + +Dans les rues presque désertes, et pas encore éclairées, des rangs de +tilleuls ou d'acacias fleuris, faisaient l'ombre plus épaisse et +embaumaient l'air. + +Ayant rabattu mon chapeau de feutre sur mes yeux, comme don Paez, je +marchais d'un pas souple et léger, relevant la tête vers les balcons, et +poursuivant je ne sais quels petits rêves enfantins de nuits d'Espagne, +de sérénades andalouses... + + + + +LXXX + + + ........................................ + +Les vacances revinrent encore; le voyage dans le Midi eut lieu pour la +troisième fois, et là-bas, au beau soleil d'août et de septembre, tout +se passa comme aux précédentes années: mêmes jeux avec ma bande fidèle, +mêmes expéditions dans les vignes et les montagnes: mêmes rêveries de +moyen âge dans les ruines de Castelnau, et, aux abords du sentier +solitaire où gisaient nos filons d'argent, même ardeur à fouiller le sol +rouge, en prenant des airs d'aventuriers,--bien que, chez les petits +Peyral, la foi en ces mines n'y fût vraiment plus. + +Ce recommencement toujours semblable des étés me donnait parfois +l'illusion que ma vie d'enfant pourrait indéfiniment se prolonger ainsi; +cependant, je n'avais plus de _joie à mes réveils_; une espèce +d'inquiétude, semblable à celle que laisse un devoir non accompli, me +reprenait chaque matin, de plus en plus péniblement, à la pensée que le +temps fuyait, que les vacances allaient finir et que je n'avais pas +encore eu le courage de décider de ma vie. + + + + +LXXXI + + +Et un jour, comme on avait déjà dépassé la mi-septembre, je compris, à +l'anxiété particulièrement grande de mon réveil, qu'il n'y avait plus à +reculer; le terme que je m'étais assigné à moi-même était venu. + +Ma décision,--elle était déjà plus d'à moitié prise au fond de moi-même; +pour la rendre effective, il ne me restait plus guère qu'à en faire +l'aveu, et je me promis à moi-même que la journée ne passerait pas sans +que cela fût accompli, courageusement. C'était à mon frère que je +voulais me confier d'abord, pensant qu'il commencerait, lui aussi, par +s'opposer à mon projet de toutes ses forces, mais qu'il finirait par +prendre mon parti et m'aiderait à gagner ma cause. + +Donc, après le dîner de midi, à la rage ardente du soleil, j'emportai +dans le jardin de mon oncle du papier et une plume,--et là, je +m'enfermai pour écrire cette lettre. (Cela entrait dans mes habitudes +d'enfant d'aller ainsi travailler ou faire ma correspondance en plein +air, et souvent même dans les recoins les plus singulièrement choisis, +en haut des arbres, sur les toits.) + +Une après-midi de septembre brûlante et sans un nuage. Il faisait +triste, dans ce vieux jardin plus silencieux que jamais, plus _étranger_ +aussi peut-être, me donnant bien plus que de coutume l'impression et le +regret d'être loin de ma mère, de passer toute une fin d'été sans voir +ma maison, ni les fleurs de ma chère petite cour.--Du reste, ce que +j'étais sur le point d'écrire aurait pour résultat de me séparer encore +davantage de tout ce que j'aimais tant, et j'en avais l'impression +mélancolique. Il me semblait même qu'il y eût, dans l'air de ce jardin, +je ne sais quoi d'un peu solennel, comme si les murs, les pruniers, les +treilles et, là-bas, les luzernes se fussent intéressés à ce premier +acte grave de ma vie, qui allait se passer sous leurs yeux. + +Pour m'installer à écrire, j'hésitai entre deux ou trois places, toutes +brûlantes, avec très peu d'ombre.--C'était encore une manière de gagner +du temps, de retarder cette lettre qui, avec mes idées d'alors, +rendrait pour moi la décision irrévocable, une fois qu'elle serait ainsi +déclarée. Sur la terre sèche, il y avait déjà des pampres roussis, +beaucoup de feuilles mortes; des passe-roses, des dahlias devenus hauts +comme des arbres, fleurissaient plus maigrement au bout de leurs tiges +longues; l'ardent soleil achevait de dorer ces raisins à grosses graines +qui mûrissent toujours sur le tard et qui ont une senteur musquée; +malgré la grande chaleur, la grande limpidité bleue du ciel, on avait +bien l'impression de l'été finissant. + +Ce fut le berceau du fond que je choisis enfin pour m'y établir; les +vignes y étaient très effeuillées, mais les derniers papillons à reflet +de métal bleu y venaient encore, avec les guêpes, se poser sur les +sarments des muscats. + +Là, dans un grand calme de solitude, dans un grand silence d'été rempli +de musiques de mouches, j'écrivis et signai timidement mon pacte avec la +marine. + +De la lettre elle-même, je ne me souviens plus; mais je me rappelle +l'émotion avec laquelle je la cachetai, comme si, sous cette enveloppe, +j'avais scellé pour jamais ma destinée. + +Après un temps d'arrêt encore et de rêverie, je mis l'adresse: le nom +de mon frère et le nom d'un pays d'Extrême Orient où il se trouvait +alors.--Rien de plus à faire maintenant, que d'aller porter cela au +bureau de poste du village; mais je restai là longtemps assis, très +songeur, adossé au mur chaud sur lesquels couraient des lézards et +gardant sur mes genoux, avec épouvante, le petit carré de papier où je +venais de fixer mon avenir. Puis, l'envie me prenant de jeter les yeux +sur l'horizon, sur l'espace, je mis le pied dans cette brèche familière +du mur par laquelle je montais pour regarder fuir les papillons +imprenables, et je me hissai des deux mains jusqu'au faîte, où je +demeurai accoudé. Les mêmes lointains connus m'apparurent, les coteaux +couverts de leurs vignes déjà rousses, les montagnes dont les bois +jaunis s'effeuillaient, et, là-bas, haut perchée, la grande ruine +rougeâtre de Castelnau. En avant de tout cela, était le domaine de +Bories, avec son vieux porche arrondi, peint à la chaux blanche, et, dès +que je le regardai, la chanson plaintive: «Ah! ah! la bonne +histoire!...» me revint à l'esprit, étrangement chantée, en même temps +que me réapparut ce papillon «citron-aurore» qui était piqué depuis deux +ans là-bas, sous une vitre de mon petit musée... + +L'heure approchait où la vieille diligence campagnarde allait partir, +emportant les lettres au loin. Je descendis de ce mur, je sortis du +vieux jardin que je refermai à clef, et me dirigeai, lentement vers le +bureau de poste. + +Un peu comme un petit halluciné, je marchais cette fois-là sans prendre +garde à rien ni à personne. Mon esprit voyageait partout, dans les +forêts pleines de fougères de l'_île délicieuse_, dans les sables du +sombre Sénégal où avait habité l'oncle au musée, et à travers le Grand +Océan austral où _des dorades passaient_. + +La réalité assurée et prochaine de tout cela m'enivrait; pour la +première fois, depuis que j'avais commencé d'exister, le monde et la vie +me semblaient grands ouverts devant moi; ma route s'éclairait d'une +lumière toute nouvelle:--une lumière un peu morne, il est vrai, un peu +triste, mais puissante et qui pénétrait tout, jusqu'aux horizons +extrêmes avoisinant la vieillesse et la mort. + +Puis, des petites images très enfantines se mêlaient aussi de temps en +temps à mon rêve immense; je me voyais en uniforme de marin, passant au +soleil sur des quais brûlants de villes exotiques; ou bien revenant à la +maison, après de périlleux voyages; rapportant des caisses qui étaient +remplies d'étonnantes choses--et desquelles des cancrelats +s'échappaient, comme dans la cour de Jeanne, pendant les déballages +d'arrivée de son père... + +Mais tout à coup mon coeur recommença de se serrer: ces retours de +campagnes lointaines, ils ne pourraient avoir lieu que dans bien des +années... et alors, les figures qui me recevraient au foyer, seraient +changées par le temps... Je me les représentai même aussitôt, ces +figures chéries; dans une pâle vision, elles m'apparurent toutes +ensemble: un groupe qui m'accueillait avec des sourires de douce +bienvenue, mais qui était si mélancolique à regarder! Des rides +marquaient tous les fronts; ma mère avait ses boucles blanches comme +aujourd'hui... Et grand'tante Berthe, déjà si vieille, pourrait-elle +être là encore?... J'en étais à faire rapidement, avec crainte, le +calcul de l'âge de grand-tante Berthe, quand j'arrivai au bureau de la +poste... + +Cependant, je n'hésitai pas; d'une main qui tremblait seulement un peu, +je glissai ma lettre dans la boîte, et le sort en fut jeté. + + + + +LXXXII + + +J'arrête là ces notes, parce que d'abord la suite n'est pas encore assez +loin de moi dans le temps pour être livrée aux lecteurs inconnus. Et +puis, il me semble que mon enfance première a vraiment pris fin ce jour +où j'ai ainsi décidé mon avenir. + +J'avais alors quatorze ans et demi; trois années me restaient par +conséquent pour me préparer à l'École navale; c'était donc dans les +choses très raisonnables et très possibles. + +Cependant je devais me heurter encore à bien des refus, à des +difficultés de toutes sortes avant d'entrer au _Borda_. Et ensuite je +devais traverser bien des années d'hésitations, d'erreurs, de luttes; +monter à bien des calvaires; payer cruellement d'avoir été élevé en +petite sensitive isolée; à force de volonté, refondre et durcir ma +trempe physique, aussi bien que morale,--jusqu'au jour où, vers mes +vingt-sept ans, un directeur de cirque, après avoir vu comme mes muscles +se détendaient maintenant en ressorts d'acier, laissa tomber dans son +admiration ces paroles, les plus profondes que j'aie entendues de ma +vie; «Quel dommage, monsieur, que votre éducation ait été commencée si +tard!» + + + + +LXXXIII + + + ........................................ + +Nous croyions, ma soeur et moi, revenir encore l'été suivant dans ce +village... + +Mais Azraël passa sur notre route; de terribles choses imprévues +bouleversèrent notre tranquille et douce vie de famille. + +Et ce ne fut que quinze années plus tard, après avoir couru le monde +entier, que je revis ce coin de la France. + +Tout y était bien changé; l'oncle et la tante dormaient au cimetière; +les grands cousins étaient dispersés; la cousine, qui avait déjà +quelques fils d'argent mêlés à ses cheveux, se préparait à quitter pour +toujours ce pays, cette maison vide où elle ne voulait plus rester +seule; et la Titi, la Maricette (qui ne s'appelaient plus ainsi) +étaient devenues de grandes jeunes filles en deuil que je ne savais plus +reconnaître. + +Entre deux longs voyages, pressé comme toujours, ma vie allant déjà son +train de fièvre, je revenais là, moi, pour quelques heures seulement, en +pèlerinage de souvenir, voulant revoir encore une fois cette maison de +l'oncle du Midi, avant qu'elle fût livrée à des mains étrangères. + +C'était en novembre; un ciel sombre et froid changeait complètement les +aspects de ce pays, que je n'avais jamais connu qu'au beau soleil des +étés. + +Ayant passé mon unique matinée à revoir mille choses, avec une +mélancolie toujours croissante, sous ces nuages d'hiver,--j'avais oublié +ce vieux jardin et ce berceau de vigne à l'ombre duquel s'était décidée +ma vie, et je voulus y courir, à la dernière minute, avant le départ de +la voiture qui allait m'emporter pour jamais. + +«Vas-y seul, alors!» me dit la cousine, empressée elle aussi à faire +fermer des caisses. Et elle me remit la grosse clef, la même grosse clef +que j'emportais autrefois quand je m'en allais en chasse, ma +papillonnette à la main, aux heures lumineuses et brûlantes des jours +passés... Oh! les étés de mon enfance, qu'ils avaient été merveilleux et +enchanteurs... + +Pour la dernière des dernières fois, j'entrai dans ce jardin, qui me +parut tout rapetissé, sous le ciel gris. J'allai d'abord à ce berceau du +fond,--effeuillé, désolé aujourd'hui,--où j'avais écrit à mon frère ma +lettre solennelle, et, à l'aide toujours de cette même brèche du mur qui +me servait jadis, je me hissai sur le faîte, pour regarder furtivement +la campagne d'alentour, lui dire à la hâte un suprême adieu: le domaine +de Bories m'apparut, alors, singulièrement rapproché et rapetissé lui +aussi; méconnaissable, comme du reste ces montagnes du fond qui avaient +l'air de s'être abaissées pour n'être plus que de petites collines. Et +tout cela, que j'avais vu jadis si ensoleillé, était sinistre +aujourd'hui sous ces nuages de novembre, sous cette lumière terne et +grise. J'eus l'impression que l'arrière-automne était commencé dans ma +vie, en même temps que sur la terre. + +Et du reste, le monde aussi,--le monde que je croyais si immense et si +plein d'étonnements charmeurs, le jour où je m'étais accoudé sur ce même +mur, après ma grande décision prise,--le monde entier ne s'était-il pas +décoloré et rétréci à mes yeux autant que ce pauvre paysage?... + +Oh! surtout cette apparition du domaine de Bories, semblable à un +fantôme de lui-même sous un ciel d'hiver, me causait une mélancolie +sans bornes. + +Et en le regardant, je repensai au papillon a «citron-aurore» qui +existait toujours sous sa vitre, au fond de mon musée d'enfant; qui +était resté à sa même place, avec des couleurs aussi fraîches, pendant +que j'avais couru par toutes les mers... Depuis bien des années, j'avais +oublié l'association de ces deux choses, et, dès que le papillon jaune +me fût revenu en mémoire, ramené par le porche de Bories, j'entendis en +moi-même une petite voix qui reprenait tout doucement: «Ah! ah! la bonne +histoire!...» Et la petite voix était flûtée et bizarre; surtout elle +était triste, triste à faire pleurer, triste comme pour chanter, sur une +tombe, la chanson des années disparues, des étés morts. + +FIN + +PARIS,--IMP. CHAIX, RUE BERGÈRE, 20.--11382-5-90 + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + +DU MÊME AUTEUR + +Format grand in-18 + +AU MAROC 1 vol. +AZIYADÉ 1 -- +FLEURS D'ENNUI 1 -- +JAPONERIES D'AUTOMNE 1 -- +LE MARIAGE DE LOTI 1 -- +MON FRÈRE YVES 1 -- +PÊCHEUR D'ISLANDE 1 -- +PROPOS D'EXIL 1 -- +LE ROMAN D'UN SPAHI 1 -- + +Format in-8º cavalier + +MADAME CHRYSANTHÈME, imprimé sur magnifique +vélin et illustré d'un grand nombre d'aquarelles +et de vignettes par ROSSI et MYRBACH 1 vol. + +IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--11382-5-50. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le roman d'un enfant, by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN D'UN ENFANT *** + +***** This file should be named 23423-8.txt or 23423-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/3/4/2/23423/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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