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diff --git a/23098-h/23098-h.htm b/23098-h/23098-h.htm new file mode 100644 index 0000000..f93ae5e --- /dev/null +++ b/23098-h/23098-h.htm @@ -0,0 +1,3156 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//FR"> +<html> + +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of La Femme Abbé; Author: Sylvain Maréchal.</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} + +h1 {font-size: 140%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} +h2 {font-size: 130%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} +h3 {font-size: 130%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} +h4 {font-size: 120%; text-align: center; margin-top: 1em; margin-bottom: 2em;} + +a:focus, a:active { outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +sup {line-height: 0em; font-variant: normal;} + +.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} + +div.tn {margin-left: 10%; width: 80%; font-size: 90%;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.italic {font-style: italic;} +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;} +.smaller {font-size: smaller;} +.nom {text-align: center; font-variant: small-caps; font-size: 90%;} + +.center {text-align: center;} +.left60 {margin-left: 60%;} + +.add1em {margin-left: 1em;} +.add2em {margin-left: 2em;} + +.figcenter {margin: auto; text-align: center;} + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La Femme Abbé, by Sylvain Maréchal + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Femme Abbé + +Author: Sylvain Maréchal + +Release Date: October 20, 2007 [EBook #23098] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ABBÉ *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Hugo Voisard, Christine P. +Travers and the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net + + + + + + +</pre> + + +<div class="tn"><p>Notes au lecteur de ce fichier digital:<br> +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p></div> + +<h1>LA FEMME ABBÉ.</h1> +<p class="center smcap">ouvrage</p> +<h4>DE SYLVAIN MARÉCHAL.</h4> + +<p class="center smaller">À PARIS,<br> +Chez LEDOUX, Libraire, rue Haute-feuille,<br> +N<sup>o</sup>. 31.</p> +<p class="center smaller">9. 1801.</p> + +<h2>DEUX MOTS DE PRÉFACE.</h2> + +<p>Cette <span class="italic">Correspondance</span> écrite bien avant 1789, ne renferme rien de +surnaturel, ni de contre nature. Le lecteur, quel qu'il soit, en +fermant ce livre, ne sentira point son âme flétrie, ou péniblement +affectée; il en sera quitte, peut-être, pour quelques douces larmes.</p> + +<h1>LA FEMME ABBÉ.</h1> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span>LETTRE PREMIÈRE.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p class="left60">De Paris...</p> + +<p>Ma bonne Zoé! je ne pourrai me rendre demain à ton agréable +invitation. Je suis d'une cérémonie, d'une fête. Devine de quelle +espèce. Un bal? non. Un repas d'accords? non. Un mariage? point du +tout: je te fais <span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span>languir, toi qui es si vive, si curieuse, +et si attachée à tout ce qui me touche. Eh bien! je suis invitée à une +première messe. Du moins, je ne puis me dispenser d'y accompagner ma +bonne maman. Comme elle veut à peu près tout ce que je veux, tu le +sais, je dois faire aussi quelquefois les volontés de celle qui me +tient lieu de mère. Je te dirai après demain, si je me suis bien +ennuyée. Plus heureuse que moi, tu respires hors de ce vilain Paris +les premières haleines du printemps. Adieu, Zoé.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span><abbr title="2">II</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p>Oh! ma toute bonne amie! que j'ai de choses à te dire! j'en ai tant +que je ne sais trop par où commencer. Écoute, ou plutôt lis-moi avec +autant de patience que j'ai de plaisir à te faire cette lettre.</p> + +<p>D'abord, il nous fallut aller chercher cette première messe à l'autre +extrémité de Paris qui est <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span>si grand. Il y avait beaucoup de +monde à cette fête religieuse, surtout bien des femmes, et de toute +parure. L'église était pleine. Ce concours peu ordinaire me donnait à +penser. Je suis un peu entichée de ce dont je te faisais un petit +reproche. Nous sommes toutes curieuses. Je m'informai à plusieurs +personnes de mon âge, de la cause de l'empressement qu'on paraissait +manifester plus que de coutume pour le héros d'une solennité pareille. +Une jeune blonde me dit à l'oreille: «L'ecclésiastique dont <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> +vous allez entendre la première messe, est une victime de l'amour. Il +aimait éperdument une jeune personne, et s'en croyait payé de retour. +Le malheureux avait affaire à une coquette indigne de lui; car on le +dit fort bien, et de plus très-sensible, comme le prouve l'acte de +désespoir dont nous allons être les témoins.»</p> + +<p>Ce peu de mots m'intéressa beaucoup. Je m'avançai le plus possible +vers l'autel, pour contempler la victime, et ne rien <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span>perdre +du sacrifice. Je me trouvai au second rang des femmes qui bordaient le +sanctuaire. Enfin, le cortège sortit de la sacristie, au bruit des +orgues touchées par Miroir; car on mit beaucoup d'appareil à cette +fête, et ce fut une messe haute que célébra le nouveau prêtre. Il +arrive. Je le vois passer lentement, pour parvenir aux premières +marches de l'autel. Ma chère Zoé! est-ce prévention? on dit que les +femmes n'en sont que trop susceptibles; mais jamais je ne vis, je crus +du moins n'avoir jamais vu <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span>une figure plus intéressante que +celle de ce jeune lévite. Il a de plus une taille avantageuse et bien +prise, autant qu'il m'a paru sous ses ornemens sacerdotaux. Il +baissait les yeux, comme semble l'exiger le ministère qu'il +remplissait. Il ne marchait point d'un pas sûr; et ce fut bien à +propos qu'il fit une génuflexion sur le premier degré de l'autel. Il +avait besoin de rencontrer un appui à ses jambes vacillantes. L'air +d'abattement qui caractérisait toute sa personne fut remarqué de tous +les assistans, <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span>et inspira le plus vif intérêt.</p> + +<p>La messe haute commença. Au premier <span class="italic">Dominus vobiscum</span> qu'il fut +obligé de prononcer, en se retournant devant nous tous, il se passa +une scène fort étrange. Il leva un instant les yeux, et les referma +presque aussitôt, en paraissant perdre connaissance. Les autres +prêtres qui l'assistaient se rapprochèrent de lui pour le soutenir; +l'un d'eux vint de mon côté pour demander un flacon. De toutes les +femmes, je <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span>fus la plus habile à offrir le mien. On le fit +respirer au jeune lévite qui reprit ses sens; mais une petite rumeur +se faisait entendre du côté opposé à celui où nous étions. Plusieurs +personnes se levèrent; l'une d'elles sortit, à la prière de ses +voisines. La cause de ce mouvement ne tarda pas à être sue. J'appris +que cette femme coquette, qui avait inspiré une funeste passion au +trop sensible Saint-Almont, (c'est ainsi qu'on appelle le nouveau +prêtre) était venue insulter au malheur, et jouir de son <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> +triomphe. Les yeux de Saint-Almont avaient reconnu cette femme; et +cette rencontre inattendue produisit la crise que je viens de te +décrire en peu de mots. Ma chère Zoé, souffre que je termine ici ma +lettre. Mes doigts tremblans se refusent à t'en écrire pour cette fois +davantage.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span><abbr title="3">III</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p>Je ne t'ai point achevé mon récit. Saint-Almont poursuivit sa messe +avec assez de courage. Vers le milieu, un de ses collègues lui adressa +une espèce de sermon que je trouvai trop court, quoiqu'il dura plus de +la demi-heure; ce qui me donna tout loisir d'examiner Saint-Almont, +assis dans un fauteuil, au-dessus de moi, sur le bord du <span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> +sanctuaire. Il parut donner toute son attention au discours, qui +roulait sur les ressources de la religion. «La religion, disait +l'orateur sacré, et surtout le sacerdoce, est un asile contre les +passions, et un port dans le naufrage. Que de honteuses faiblesses +elle a su prévenir ou réparer! De toutes les sortes de philosophie, la +religion est encore la plus puissante... etc.» Saint-Almont écoutait +en fermant les yeux; de fréquens soupirs sortaient péniblement de ses +lèvres. De temps <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span>en temps, il portait ses deux mains à son +front.</p> + +<p>Cet infortuné paraît avoir à peine atteint l'âge requis pour la +prêtrise. J'aurais bien désiré voir et connaître la femme, auteur de +son désespoir; mais je parvins, après l'office, à dire quelques mots à +un ami intime de Saint-Almont. J'allai à lui, dans une pièce voisine +de la sacristie; il était presque aussi abattu que son ami. Il me dit: +«Saint-Almont eût fait un bon citoyen; il sera bon prêtre: <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> +quelque soit son état, il en saura remplir les devoirs en honnête +homme.»</p> + +<p>Je hasardai ce peu de paroles: «Mais il semble plutôt résigné à la +profession qu'il embrasse, que bien convaincu qu'elle lui convient. Le +ministère auquel il se voue, est-il bien de son choix?»</p> + +<p>Il me fut répliqué: «L'honnête homme est fidèle à ses engagemens, de +quelque nature qu'il les ait pris. Je réponds de mon ami.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span>La plupart des assistans comptaient bien retrouver +Saint-Almont, pour le féliciter comme c'est l'usage; mais il se déroba +à nos empressemens, et je me retirai, toute rêveuse, avec ma +grand'maman, qui me dit en route: «Ce jeune homme m'a édifiée; qu'en +penses-tu?—Beaucoup de bien. Il donne de lui l'opinion la plus +avantageuse.»</p> + +<p>Rentrée chez nous, son image me suivit dans tous les recoins de la +maison. Je descendis dans <span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span>notre petit jardin; je n'y vis +point les fleurs naissantes que le printemps, les autres années, ne +faisait point éclore en vain pour moi. L'aventure de Saint-Almont +m'occupait tout entière. Je redoutai l'approche de la nuit, et ce +n'était pas sans fondement. Te le dirai-je, ma bonne Zoé! je ne pus +fermer l'œil. Henri <abbr title="4">IV</abbr> disait: <span class="italic">Paris vaut bien une messe</span>. Zoé va +peut-être me répondre: «Voilà bien du bruit pour une messe!»</p> + +<p>Adieu, ma toute bonne, ne <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span>me gronde point, ou attends pour +cela que j'aille te voir sous ton joli berceau de lilas. Je t'en dirai +peut-être encore davantage; mais n'en sonne mot à ton mari, il se +moquerait de moi, et j'aime encore mieux être grondée que raillée. +Adieu.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span><abbr title="4">IV</abbr>.</h3> + +<h4>BILLET DE ZOÉ.</h4> + +<p>Ne manque pas de venir dans trois jours; je réserve pour ce moment ma +réponse à ta dernière lettre. Ne manque pas, et arrange-toi pour +passer une quinzaine au sein de l'amitié.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span><abbr title="5">V</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p>Pardonne-le moi, mon amie; mais je ne puis t'aller voir de sitôt. La +santé de ma grand'maman est un peu altérée, et la mienne n'est pas des +plus parfaites. Ainsi remettons la partie; mais je ne puis différer à +t'écrire, au risque, non pas de te déplaire, mais de m'exposer à +quelques petits reproches de ta part; mais je n'aime point à passer +pour <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span>meilleure que je ne suis en effet. La bonne nature, en +me donnant l'existence, n'a pas voulu faire de moi une prude ni une +dévote, quoique depuis cette fatale grand'messe, je n'aie pas manqué +d'en entendre une chaque jour.</p> + +<p>Je te vois d'ici rire sous cape. Eh bien! me voilà! que veux-tu? Mais, +écoute, il était bien naturel de désirer savoir des nouvelles de +Saint-Almont depuis son nouvel état. Ma bonne maman m'avait instruite +qu'il se <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span>bornait à être prêtre habitué dans la même paroisse +où je l'avais vu débuter; en conséquence je dis à ma seconde mère: +«Permettez-moi d'aller entendre sa seconde messe; je suis curieuse +d'apprendre s'il est un peu revenu de cette révolution qu'il éprouva +en montant pour la première fois à l'autel.» Ma bonne maman me +répondit: «Va, mon enfant, suis ton bon naturel; tu es née sensible: +quoiqu'on en dise, c'est être né heureusement.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span>J'allai donc le lendemain de la première messe, en entendre +une seconde. Saint-Almont me sembla remis de son émotion de la veille. +Il s'acquitta avec dignité de son ministère. C'est aux <span class="italic">Dominus +vobiscum</span> que je l'attendais pour lire sur sa physionomie. J'y +remarquai une grande sensibilité, et un fond de chagrin que le temps +aura, je pense, beaucoup de peine à dissiper.</p> + +<p>Ô ma chère Zoé! il faut que je compte beaucoup sur ton <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> +indulgence pour t'ajouter ce que tu vas lire.</p> + +<p>Croirais-tu que je désirai être homme, pour avoir le droit de <span class="italic">servir +la messe</span> à Saint-Almont? J'enviai au jeune enfant de chœur qui +l'assistait, le plaisir que je supposais à cet enfant, en versant +quelques gouttes d'eau sur les doigts de Saint-Almont, en portant à +ses lèvres l'extrémité de la chasuble de Saint-Almont. Qu'il est +heureux, me disais-je!</p> + +<p>Zoé! tu penses peut-être que <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span>je rougis, en te transmettant +ces détails. Eh bien! non. Ce que j'éprouve est sans doute une folie +d'une espèce nouvelle; mais du moins, ce n'est pas une faute. Si mon +esprit est délirant, mon cœur moins calme n'en est pas moins pur, +moins digne de toi.</p> + +<p>Pour ne te rien cacher, sache que tous les jours, sans y manquer une +seule fois, je vais entendre la messe de Saint-Almont, qui se dit à +onze heures.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span><abbr title="6">VI</abbr>.</h3> + +<h4>ZOÉ À AGATHE.</h4> + +<p>Agathe! vous m'êtes et me serez toujours chère; mais vous n'êtes plus +sage. Comment un clin d'œil a-t-il pu vous changer à ce point? +Agathe éprise d'un prêtre! Où prétends-tu aller? quel est ton but? +Fille aimable et sensible, où vas-tu placer tes premières affections? +L'infortune a des droits sur nous. Il est beau, il est louable, il est +tout naturel <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span>de verser une larme sur le malheur de ses +semblables; mais un homme qui vient d'élever un mur d'éternelle +séparation entre lui et les femmes, parce qu'il a été le jouet de +l'une d'elles, peut-il devenir un objet d'attachement? Mais je me +trompe, mon Agathe a voulu s'amuser un moment, et son esprit me +tranquillise sur son cœur. C'est un roman que tu m'as fait: +n'est-ce pas? Agathe va venir voir sa Zoé, restera avec elle plusieurs +jours; elle continuera d'être les délices de la société. Si l'amitié +me donne <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span>quelques droits sur Agathe, j'en profiterai pour te +guérir de cette surprise faite à tes sens, et tu attendras +paisiblement l'heure marquée par le destin, où tu dois rencontrer +l'homme qui te convient, et avec lequel tu puisses t'unir, à mon +exemple. Viens, mon Agathe, c'est assez te faire illusion: prends-y +garde, l'imagination quelquefois est perfide. L'amitié vraie qui +m'unit à toi ne l'est point. Prends de ses conseils. Viens, et +laisse-toi un moment conduire par la main de ta Zoé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span>Tu penses bien que je n'ai point communiqué tes dernières +lettres à mon mari. Viens nous voir, ou j'irai te chercher.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span><abbr title="7">VII</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p>Ta lettre est sévère, mais j'en reconnais toute la justice. Le +sentiment qui l'a dictée serait bien capable de me guérir, si ma +maladie n'était point incurable. Oui! la foudre n'est pas plus prompte +que ce qui vient de se passer dans mon cœur, et il en est d'autant +plus blessé qu'il s'y attendait moins. Tu as recours aux lois de la +raison; mais que peut la raison <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span>contre le premier élan de la +sympathie? Va! la sympathie n'est point une chimère; tu l'éprouves +toi-même tous les jours dans ton heureux ménage. C'est elle qui t'unit +à l'époux que tu aimes. Moins heureuse que toi, les circonstances me +font rencontrer l'objet qu'il me faut dans un homme qui ne peut être à +moi. Ne me blâme point; contente-toi de me plaindre, et permets-moi de +te confier tout ce qui m'arrive. Est-on le maître de sa destinée? Mais +si tu ne te rebutes point, si tu ne me désavoues <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span>point pour +ton amie, je sens que je ne puis être tout à fait malheureuse.</p> + +<p>Sans doute j'aime; en vain je voudrais me le dissimuler. Mais si j'en +fais l'aveu à d'autres qu'à moi, ce ne sera jamais qu'à mon amie. Je +me respecterai en elle; je la respecterai en moi: et le sentiment qui +nous lie me préservera des fautes, s'il ne me préserve pas des +chagrins inséparables d'une passion avouée par la nature, mais +contrariée par les convenances sociales.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span>Ne me parle donc pas d'aller vers toi; ne viens pas non plus +me chercher. Laisse-moi à mes illusions; elles sont telles qu'en +voulant les détruire, on leur ferait prendre un caractère sinistre. +Imite la bonne nature; sois indulgente comme elle.</p> + +<p>Saint-Almont, pour se distraire sans doute de cette flamme sourde qui +le mine, se livre tout entier aux devoirs de son état. Il sait +apparemment que l'occupation est l'un des plus puissans remèdes contre +l'amour, comme <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span>l'oisiveté en est le plus actif poison. Je +vois son plan de conduite; il est sage, et me donne la plus haute idée +de son jugement. Toutes ses journées sont sans lacune; la chaire et le +confessionnal servent tour à tour de théâtre à son zèle apostolique. +Il a fait le prône dimanche dernier; je n'ai eu garde d'y manquer. +J'ai chargé une femme qui se tient au portail de l'église de +m'avertir. Cette bonne femme me croit une sainte. «Si jeune, être déjà +si pieuse!» dit-elle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span>Ma chère Zoé! si tu savais comme il prêche avec grâce, avec +onction! Le sujet de son premier discours était l'amour du prochain. +Ma bonne maman, qui voulut l'entendre d'après le récit que je lui en +fis, et qui se connaît en sermons, m'a dit en me serrant la main: «Ma +chère fille! j'ai suivi bien des prédicateurs, en ma vie; pas un d'eux +ne m'a fait autant de plaisir.»</p> + +<p>Ma grand'maman n'a jamais rencontré si juste. Saint-Almont persuade, +rien qu'à le voir; il ne <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span>crie point; il ne gesticule pas +comme un forcené: c'est le cœur qui parle au cœur.</p> + +<p>Une chose qui va t'étonner, c'est qu'il a osé traiter de l'amour, et +même en faire l'éloge; mais c'est qu'il voit cette passion comme l'un +des plus beaux, des plus sublimes sentimens de la nature. «L'amour, +a-t-il dit dans un endroit de son prône, l'amour dans une âme +vertueuse est une vertu de plus. Heureux ceux, a-t-il ajouté, heureux +ceux qui s'aiment avec <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span>innocence!» Que Saint-Almont était +beau en prononçant cette exclamation, qui fut suivie d'un long soupir!</p> + +<p>Je m'étais placée devant lui, derrière une colonne; ses yeux en ce +moment rayonnaient, étincelaient; une rougeur aimable colorait son +visage. Toute sa physionomie était angélique.</p> + +<p>Ma chère Zoé! je te le dis naïvement, quel dommage que cet homme n'ait +pas rencontré la femme qui lui convenait! qu'elle <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span>est vile à +mes yeux, celle qui n'a pas senti tout le prix d'un tel homme! Une +larme coule de mes yeux, en te faisant part de cette réflexion amère +et inutile. J'en veux aussi à Saint-Almont. Pourquoi, s'étant mal +adressé une première fois, se rebute-t-il tout de suite? N'y avait-il +donc qu'une femme au monde? Tout le mal qu'on voit sur la terre ne +vient peut-être que de ce que peu de gens sont à leur place. Adieu, +Zoé; je n'ai pas le courage de t'en écrire plus long. Le noir chagrin +s'empare de <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span>moi. Que n'es-tu à Paris! indulgente amie, tu me +sauverais de moi-même. Adieu, encore une fois.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span><abbr title="8">VIII</abbr>.</h3> + +<h4>ZOÉ À AGATHE.</h4> + +<p>Ma pauvre Agathe! ta dernière lettre me fait de la peine. Il semble +que tu te plaises à creuser le précipice sous tes pas. Tâche de +t'interroger dans le calme de la raison, et de te voir de sang-froid. +Chaque jour ajoute à ton délire. Tu ne prévois pas les maux que tu te +prépares. Imite plutôt celui-là même qui est la cause innocente de ton +égarement <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span>d'esprit. Vois, et tu en conviens toi-même, vois +avec quelle prudence il s'éloigne de tous les objets capables de le +rappeler à sa malheureuse passion. Je t'en conjure, ne te flatte pas; +c'est précisément la pureté de ta flamme qui en augmente la chaleur. +Je craindrais beaucoup moins pour ton repos, si tu avais choisi un +sujet indigne de toi; ce ne serait que l'erreur d'un moment. Crains +d'en avoir pour toute la vie. Ne badine pas avec les passions. D'abord +nos jouets, elles finissent par devenir nos <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span>tyrans. Une +seule réflexion pourrait suffire pour te rappeler à ta tranquillité +première. Si quelqu'un me demandait: Que faites-vous de votre amie? +que fait Agathe? Dis, mon Agathe, qu'aurais-je à répondre? Il me +faudrait donc, pour être vraie, dire: «Mon amie est devenue amoureuse +d'un prêtre.»</p> + +<p>Cela seul devrait te faire ouvrir les yeux. Un prêtre n'est plus un +homme pour une femme. Pense à cela; ne reste point à Paris; accours +dans mes bras: <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span>c'est là ta place. Donne-moi ta personne en +garde; je t'en rendrai fidèle compte. Tu es mon trésor: que j'en sois +la dépositaire! Mon mari me demande toujours quand nous te verrons, et +je suis obligée de mentir toujours en lui disant: «La bonne maman est +malade.» Ah! c'est bien plutôt ma pauvre Agathe qui l'est, et qui +l'est si fort, qu'elle ne veut pas guérir. Adieu, mauvais sujet. Que +de chagrins je prévois pour toutes deux!</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span><abbr title="9">IX</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p>J'ai lu trois fois ta lettre, sage Zoé; je me suis interrogée de +suite, et mon cœur a répondu qu'il sera toujours digne du tien. Je +puis être un jour très-malheureuse, mais jamais capable de faire honte +à Zoé. J'en ai prononcé le vœu; je le répète tous les matins en me +levant, et le soir je m'endors avec la <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span>douce confiance que +je n'ai point faussé mon serment.</p> + +<p>Cette déclaration faite, il faut que tu aies la complaisance de lire +le reste de ma lettre. Tu seras toujours ma confidente discrète, mais +jamais ma complice, parce que jamais je n'aurai de faute grave à me +reprocher. Entends-tu bien, Zoé?</p> + +<p>Ma bonne vieille vint me dire hier matin: «M. l'abbé de Saint-Almont +tiendra confessionnal cette après-dînée jusqu'au soir. <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span>Tous +ces jours gras, il les consacre à son ministère. Oh! il aura bien des +pénitentes; car on l'estime déjà beaucoup. Venez donc tantôt.»</p> + +<p>Le récit de la vieille excita en moi un sentiment qui m'était inconnu +jusqu'alors. <span class="italic">Il aura bien des pénitentes!</span> Je répétai ces paroles +avec l'accent de la jalousie. Oui, j'irai tantôt; je veux savoir s'il +est des femmes capables de l'aimer avec autant de désintéressement que +moi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span>Je me trouvai donc aux environs du confessionnal, bien avant +que Saint-Almont n'y entrât. Ce qui me rassura un peu, c'est que je ne +vis que quelques femmes âgées et de très-jeunes-gens. Il ne se fit pas +attendre long-temps. Il vint en surplis fort propre. Je ne m'éloignai +pas. Il entendit plusieurs vieilles pénitentes avec beaucoup de +patience. Une d'elles en se retirant me dit: «Ma jeune demoiselle, ce +confesseur est un ange pour la douceur et la sagesse des conseils. +N'en prenez point d'autres; vous en <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span>serez contente. J'en +suis enchantée; je lui enverrai mes deux filles qui sont de votre +âge.»</p> + +<p>J'avais le désir le plus violent de me présenter à mon tour, et de me +faire entendre en confession à celui de tous les hommes qui +m'inspirait le plus de confiance. Je ne sais ce qui me retint. +L'importance et la singularité de cette démarche s'offrirent à ma +pensée. D'ailleurs, je m'étais promis de ne rien oser, sans avoir +consulté mon amie. Bonne et sage <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span>Zoé! conseille-moi donc. Me +permets-tu cette nouvelle imprudence? car tu vas sans doute qualifier +ainsi le dessein que je brûle d'exécuter. Quel mal pourras-tu trouver +dans cet acte interdit aux profanes, je le sais, mais il ne peut en +résulter d'inconvénient grave; tout au plus, une estime mieux sentie +encore pour Saint-Almont. Zoé, parle: tu es mon oracle.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span><abbr title="10">X</abbr>.</h3> + +<h4>ZOÉ À AGATHE.</h4> + +<p>Agathe, tu me consultes, peut-être avec la ferme résolution de ne +point exécuter mes ordonnances. N'importe; j'aurai rempli mon devoir, +en te traçant les tiens. N'entre point dans le confessionnal de +Saint-Almont; n'ajoute point ce nouveau tort aux autres. Qu'irais-tu +lui dire? Que tu l'aimes? Oui! tu brûles de lui faire cet aveu, sous +le voile <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span>sacré de la confession. C'est une déclaration +d'amour que tu hasarderas, fille imprudente! J'aime à croire à +l'honnêteté de Saint-Almont; et je me repose même sur la tienne, s'il +était homme à vouloir profiter de ta faiblesse. Mais où tout cela te +mènera-t-il? Je pense que le rôle qu'il me convient de jouer dans +cette affaire, est celui de spectatrice, de confidente tout au plus, +en te renvoyant à toi-même, en en appelant à ton propre cœur, si +les choses deviennent plus sérieuses. Agathe, fais donc ce que tu +voudras.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span><abbr title="11">XI</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p>Tu me regardes apparemment comme une malade désespérée: tu +m'abandonnes à moi-même. Je te prends à tes propres paroles, et +j'espère que nous n'aurons pas à nous en repentir. Voici donc ce que +j'ai cru pouvoir me permettre.</p> + +<p>Hier, je me suis présentée au confessionnal de Saint-Almont. Il +<span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span>y avait foule. J'ai laissé passer les plus pressées, afin de +me ménager un entretien plus long; et le voici. Ma mémoire exacte et +fidèle en conservera toute ma vie les expressions; je te fais grâce +des préliminaires, et des formules consacrées.</p> + +<p class="nom">AGATHE</p> + +<p>Mon père, la confiance que vous avez déjà su inspirer à plusieurs +mères de famille, m'amène à vous. Je suis une orpheline de dix-neuf +ans, que la mère de mon père défunt veut bien <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span>accueillir; +elle veille sur le printemps de ma vie. Je soulage autant qu'il est en +moi l'hiver de son âge.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Que désirez-vous de mon ministère?</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Comment oserais-je...</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Ma fille! vous êtes dans la saison des passions. En éprouveriez-vous +une malheureuse? Vous ne seriez pas la seule exposée <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span>aux +orages du cœur. C'est un tribut qu'il faut payer tôt ou tard.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Je commence à l'éprouver.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Aimeriez-vous?</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Hélas!</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Pour la première fois?</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Oui, et pour la dernière; car <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span>on n'aime pas deux fois, +m'a-t-on dit.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Aimer n'est pas toujours une faiblesse coupable; mais trop souvent +c'est la cause innocente de bien des peines.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>C'est ce que je crains.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Éprouveriez-vous quelques obstacles?</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Permettez-moi de vous ouvrir mon âme tout entière.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span>SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Dites.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>La situation où je me trouve n'est pas ordinaire.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Parlez, et disposez de moi, si vous pensez que je puisse contribuer en +quelque chose à votre tranquillité.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Sachez donc...</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Votre voix est tremblante. Rassurez-vous.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span>AGATHE.</p> + +<p>Apprenez donc que celui que j'aime est d'une profession à ne pouvoir +me payer de retour, quand bien même il saurait qu'il est aimé de moi.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Vous me surprenez. Je n'imagine pas....</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Eh bien! sachez donc que l'homme qui a trouvé, sans le chercher, le +chemin de mon cœur, et qui l'ignore, est un prêtre comme vous.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span>SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Un prêtre!</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Oui! un prêtre tel que vous.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Comment se fait-il?</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Ses malheurs m'ont d'abord intéressée; et de la pitié à l'amour, il +n'y qu'un pas.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Et il ne se doute point du penchant funeste qu'il vous a inspiré?</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span>AGATHE.</p> + +<p>Nullement.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Il ne vous a jamais parlé?</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Jamais. Je ne sais pas même s'il m'a vue; du moins il ne m'a point +remarquée. Ses malheurs et ses vertus m'ont entraînée vers lui. Quand +on aime, on ne calcule point. Vous le savez peut-être aussi bien que +moi?</p> + +<p>(Saint-Almont ne me répondit <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span>pas; mais il laissa échapper un +soupir.)</p> + +<p>Vous voyez, mon père, combien j'ai besoin de vos bons avis. +Connaissez-vous un remède à cette funeste passion?</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Saviez-vous l'état de celui qui vous l'a inspirée?</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Il habite Paris en ce moment encore?</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span>AGATHE.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Mais sans doute que vous ne cherchez point à le voir?</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Au contraire, je l'ai vu tous les jours sans m'en défendre.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Ce n'est pas ainsi que vous guérirez.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Je le sais.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span>SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Fuyez, non pas le danger; il n'y en a point à craindre: mais redoutez +de longs chagrins.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Je n'en ai pas le courage.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>La raison....</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Le cœur.... Mettez-vous à ma place.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Je n'ai que des conseils à vous donner.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span>AGATHE.</p> + +<p>Que me conseillez-vous?</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Mais, de votre côté, il faut des sacrifices.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>De quelle nature?</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>D'abord, renoncer à le voir.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Je n'ose vous le promettre. Quel mal fais-je, en le voyant, tant que +je ne lui parlerai point?</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span>SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Mais que prétendez-vous, en continuant à le voir?</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Je ne prétends qu'au plaisir, certes! fort innocent de l'aimer sans le +lui dire; car je mourrai avant qu'il ait mon secret.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Vous n'êtes point la seule victime d'un pareil penchant; d'autres +aussi ont aimé d'abord comme vous, et ensuite ont montré plus de +courage que vous. Tâchez de les imiter.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span>AGATHE.</p> + +<p>Cela est au-dessus de mes forces.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>J'en connais qui ont su élever un mur d'éternelle séparation entre eux +et l'objet de leur affection.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Je les en félicite; mais je ne me sens pas assez de caractère.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Ni moi assez de lumières pour vous guider. Adressez-vous à <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> +des prêtres plus exercés dans le saint ministère où je suis encore +novice.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Vous me refusez des secours?</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>C'est que ceux que j'ai à vous donner sont insuffisans. Que +voulez-vous de moi?</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Des consolations du moins.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Quittons-nous, puisque je ne puis parvenir à vous calmer.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span>AGATHE.</p> + +<p>J'attendais davantage.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Comptez sur mes prières, et souffrez que..... J'éprouve un malêtre....</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Me permettez-vous de revenir dans quelques jours vous consulter?....</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Il n'est pas nécessaire. Votre guérison est en votre pouvoir plus +qu'au mien....</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span>AGATHE.</p> + +<p>Vous m'abandonnez....</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Présentez-vous au grand-pénitencier.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Suis-je donc une si grande criminelle?</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Vous n'êtes qu'à plaindre, et vous n'êtes pas seule dans ce précipice. +Je vous adresse à un vieillard plein de vertu et d'expérience. Allez.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span>AGATHE.</p> + +<p>Vous ne voulez plus me recevoir?</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Si vous saviez ce qu'il m'en coûte de ne pouvoir répondre à votre +confiance; mais elle sera mieux placée où je vous envoie. Que le ciel +vous donne sa grâce!</p> + +<p class="p2">Je voulus insister; mais Saint-Almont ferma la petite grille à travers +laquelle nous eûmes cette conférence; et se retournant du côté opposé, +donna audience à <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span>d'autres personnes moins embarrassantes +pour lui, et moins embarrassées que moi.</p> + +<p>Il fallut donc me retirer. Il faisait nuit noire. Une circonstance me +consola du peu de succès de cette démarche singulière, et bizarre, si +tu veux, ma bonne Zoé. C'est que Saint-Almont ne put voir mon visage; +par conséquent, je concevais l'espoir d'une autre entrevue avec lui. +Dans ce dessein, j'avais pris aussi la précaution de déguiser ma voix.</p> + + +<p><span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span>À la lecture de cette lettre contenant l'extrait de ce qui +s'est passé au confessionnal de Saint-Almont, tu vas me répéter: «Eh +bien! quel est ton but, Agathe? Si tu aimes véritablement, modèle-toi +sur l'objet de ton amour. Sois aussi sage, aussi réservée que lui.» Et +moi, je te répondrai que plus je connais Saint-Almont, plus je trouve +de raisons pour l'aimer davantage; et assurément, tant que les choses +n'iront pas plus loin, on n'a pas le plus petit reproche à me faire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span>Mais tu vas te récrier de nouveau à un autre projet qui me +roule dans la tête! Tu me la croiras tout à fait tournée, et tu auras +tort encore une fois. Sache donc, sans autre circonlocution, que je +suis résolue à prendre l'habit d'homme, afin de voir plus souvent et +plus à mon aise Saint-Almont. Sans lui en dire le motif, j'ai déjà +fait part de ce dessein à ma bonne maman. Elle n'a pas eu le courage +de me contredire; ainsi donc, au reçu de ta réponse à cette missive, +je passe à l'exécution. Ton <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span>Agathe quitte les habits de son +sexe, sans en abandonner les vertus pudiques. Je te le répète, j'ai à +cœur de me conserver digne de ton amitié et de ma propre estime. +Adieu; je t'embrasse, et te charge de faire ma paix avec ton mari, +s'il était d'humeur à me gronder. Adieu, ma toute bonne.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span><abbr title="12">XII</abbr>.</h3> + +<h4>ZOÉ À SA PAUVRE AGATHE.</h4> + +<p>Ma pauvre et toujours chère Agathe! es-tu folle? Quoi! tout de bon! tu +veux renoncer à ton sexe: il ne te manquait plus que ce nouvel +incident. Mais, dis-moi, as-tu bien réfléchi sur les conséquences de +ce que tu te permets avec une légèreté qui me passe? Reviens à toi; +reste toujours mon Agathe. Sois toujours cette fille aimable et +spirituelle, <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span>intéressante et gaie. De grâce! reviens sur tes +pas, et crains de te perdre. Vois le chemin que tu as déjà parcouru en +si peu de temps; du moins, avant tout, viens nous voir un seul jour. +Si tu nous refuses cette fois, tu nous fâcheras plus que tu ne penses. +Donne au moins à l'amitié les intervalles lucides que l'amour te +laisse. Profites-en. Sois encore notre amie. Zoé méritait peut-être le +sacrifice de quelques heures de ton temps. Plus de Zoé pour Agathe, si +tu persistes à ne plus me voir!</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span><abbr title="13">XIII</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À SA ZOÉ.</h4> + +<p>Ta lettre ne m'est parvenue cette fois que deux jours après celui +marqué par sa date. Je n'ai pu endurer ce retard, et attendre de tes +nouvelles pour exécuter ce que j'ai à t'annoncer. Hier matin, j'ai +paru en habits d'homme devant ma grand'maman, à l'heure du déjeûner. +Elle ne m'a point reconnue d'abord; mais je me jetai dans ses bras, +<span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span>en lui disant: «Quoi! vous méconnaissez votre bonne petite +fille Agathe?» Au son de ma voix, des larmes de plaisir coulèrent de +ses yeux; elle me dit: «Tu es une espiègle. Je t'aimais déjà beaucoup; +avais-je besoin de ce joli déguisement pour t'aimer encore davantage? +Que cet habit te sied! il te donne un air mutin dont je raffole.»</p> + +<p>«Ma bonne petite maman, puisque je ne vous déplais pas sous ce +vêtement, souffrirez-vous que je le porte <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span>souvent? Je n'en +serai que plus disposée à vous servir; ce costume, plus commode que +l'autre, me mettra à même de vous être encore plus utile que par le +passé. Je vais dès aujourd'hui essayer de sortir avec ces habits, et +de faire une longue course. J'irai, jusque dans le quartier de la +première messe ou vous m'avez conduite il y a déjà plusieurs mois.»</p> + +<p>«Va, mon enfant, me dit ma grand'maman, et prends <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span>bien garde +aux accidens: je serais inconsolable.»</p> + +<p>Je me rendis donc de suite, avec la vitesse de l'oiseau, jusqu'à +l'église desservie par Saint-Almont, et j'arrivai précisément au +moment qu'il sortait de la sacristie pour monter à l'autel. Je +m'offris à lui servir la messe. L'enfant de chœur ne demandait pas +mieux. Il fallait me voir marcher devant Saint-Almont! Je cachai le +mieux que je pus, sous un air de componction, le contentement que je +ressentais.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span>Arrivée à la chapelle, je m'acquittai de mon devoir avec +assez d'intelligence. J'avais eu le soin depuis quelques jours +d'étudier la manière de servir un prêtre à l'autel.</p> + +<p>Néanmoins, je tremblais de tout mon corps; mes genoux fléchissaient +sous moi. Quand ce vint au <span class="italic">lavabo</span>, Saint-Almont qui s'aperçut de mon +trouble, daigna me dire au milieu de sa prière: «Jeune homme! rassurez +vous.» Je lui répondis, les yeux baissés: «C'est pour la première fois +<span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span>que je m'acquitte de ce service: je ferai mieux à la messe +prochaine.»</p> + +<p>Ô ma Zoé! tu ne te fais pas l'idée du plaisir pur que je savourai. Des +rigoristes me traiteront de sacrilége: ils auront tort. Ce n'est point +pour me moquer des choses saintes que j'en agissais ainsi; je ne +voulais que voir de plus près un homme que j'estime par-dessus tous +les autres, et que j'aime avec le plus parfait désintéressement. Il +n'y a pas là de quoi m'attirer le blâme: <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span>on peut tout au +plus me regarder en pitié, ou sourire. Pouvais-je offenser un Dieu +bon, en me montrant empressée, jalouse de servir le plus sage des +ministres de ses autels? Oh! comme Saint-Almont est édifiant! comme sa +piété est affectueuse! comme il aurait aimé une femme qui l'eût payé +de retour! Il a toute la tendresse d'une âme aimante, et toute la +candeur, toute la simplicité, toute l'innocence d'un enfant. Je suis +bien certaine que dans la personne du jeune homme qui lui répondait la +messe, il fut <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span>loin de soupçonner cette jeune orpheline de +dix-neuf ans qui se présenta quelques jours auparavant à son +confessionnal. À l'élévation, je baisai plus de trente fois le bas de +sa chasuble; il est d'usage de l'approcher une seule fois des lèvres. +À la fin de la messe, le célébrant donne sa bénédiction au peuple; je +hasardai de lever furtivement les yeux sur Saint-Almont en ce moment. +Il me parut une divinité pleine de douceur et d'indulgence. Jamais il +ne me fit autant d'impression; ses yeux disaient mille choses +<span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span>qui allaient à l'âme. Ah! puisse la bénédiction qu'il me +donna verser dans mon cœur ce calme qui paraît déjà rétabli dans le +sien!</p> + +<p>Saint-Almont me semble né bien heureusement. Il n'éprouva, jamais ces +fortes passions qui sont autant de secousses qui ébranlent et +bouleversent. Ah! que n'a-t-il mieux rencontré! Mais quoiqu'il puisse +lui arriver, il saura compenser le défaut de bonheur par les douceurs +d'une paix inaltérable de conscience. Que n'ai-je son caractère!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span>Je me joignis de grand cœur aux actions de grâces qu'il +prononça en retournant à la sacristie, où je voulus le reconduire. De +bonnes femmes, sur notre passage, se disaient l'une à l'autre: «Comme +ce jeune homme a bien servi la messe! qu'il y a mis de zèle! On n'en +voit plus guère comme lui à présent.»</p> + +<p>Saint-Almont me remercia avec un air affectueux; et j'allai me placer +dans l'église, sur son passage, pour le voir encore une <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> +fois, quand il rentrerait chez lui. À genoux aux pieds d'une chaise, +je me procurai cette satisfaction innocente, qui ne pouvait paraître +affectée ni suspecte; puis je retournai à la maison, pleine de son +image. Le reste de cette journée fut l'un de plus doux momens de ma +vie.</p> + +<p>Que vas-tu penser de moi, ma Zoé? Je t'ai dit tout; mon âme est nue +devant toi. Ce qui me rassure, c'est que cette démarche ne me cause +aucun remords. Quand je fais mal, ma <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span>conscience ne me le +laisse pas ignorer. Zoé ne sera pas plus sévère que ma conscience: +n'est-ce pas? Adieu.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span><abbr title="14">XIV</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p>Tu ne réponds pas à ma dernière épître; c'est fort mal. J'aime encore +mieux tes reproches que ton silence. Écris-moi; ne me ménage pas, si +tu veux; dis tout ce que tu as sur le cœur, mais écris-moi.</p> + +<p>Je ne t'imiterai pas, du moins en cela. Je vais te faire encore cette +missive, pour te dire que <span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span>j'ai continué mon exercice. Tous +les jours, je sers la messe de Saint-Almont. Il n'y a que toi, Zoé, +qui ne sois pas édifiée: tout le monde me cite comme un prodige de +piété. Saint-Almont lui-même a remarqué mon assiduité, et m'en a dit +deux mots flatteurs. Ce peu de paroles ont versé un baume sur ma +plaie. Oui! je veux continuer à l'aimer ainsi; nous n'y risquons rien, +lui ni moi. D'ailleurs, il est aussi étranger à mon amour que toi +qu'il n'a jamais vue. Je me plais donc à l'aimer, quoique sans +<span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span>espoir: j'aime pour le seul plaisir d'aimer. Cette +jouissance est bien permise sans doute. Qui peut y trouver à redire? À +qui fais-je du tort? Encore une fois, y a-t-il du mal à me rendre +assidûment à toutes les offices de l'église, à me placer au chœur +dans les stalles au-dessous de la sienne, et à me procurer furtivement +le plaisir de le voir, de l'entendre chanter? Il a le son de voix si +agréable! Le plus bel air de Sacchini, à l'Opéra, ne vaut pas un +<span class="italic">oremus</span> sorti de la bouche de Saint-Almont. Ce <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span>matin, c'est +lui qui a fait l'aspersion: je n'en ai pas perdu une goutte. En +répétant les signes de la croix, j'ai ramassé sur mes doigts l'eau qui +m'avait jailli au front, et je l'ai portée sur mes lèvres. Ce soir, il +fera le salut; j'irai respirer l'encens qu'il offrira sur l'autel.</p> + +<p>Voilà le carnaval qui arrive. Que de jouissances pures je me promets! +Tandis que les autres femmes courront les bals; moi, j'assisterai aux +prières des quarante heures; on me verra, non <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span>loin du +prie-dieu où Saint-Almont fera sa station, m'enivrer du plaisir de le +contempler tout à loisir. Il est loin de croire à ce qui se passe +autour de lui. N'importe; je veux l'aimer comme on aime Dieu, sans +savoir si Dieu daigne prendre garde aux hommages que lui rendent les +faibles mortels.</p> + +<p>Adieu, mon cher Mentor-Zoé.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span><abbr title="15">XV</abbr>.</h3> + +<h4>ZOÉ À AGATHE.</h4> + +<p>Ma chère et malheureuse Agathe! je vais t'apprendre une nouvelle qui +te fera, je n'en suis que trop certaine, beaucoup moins de peine qu'à +moi. Je devenais une prêcheuse qui aurait fini par te paraître +importune. Rassure-toi; te voilà délivrée de mes sermons, à mon grand +regret; car je ne puis cesser de t'aimer et de te plaindre. Enfin, il +faut donc <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span>te dire que mon mari, qui désirait tant voyager, a +obtenu une assez belle place dans une de nos colonies, bien par delà +les mers, et il faut que nous partions sur-le-champ. Je n'aurai pas le +temps d'attendre ta réponse à cette lettre; le ministre de la marine +presse notre départ. À dix mille lieues de mon Agathe, je saurai +toujours bien lui écrire: mais que de chances et de retards +éprouveront mes lettres! Que n'ai-je pu dissuader mon mari! Ton sort, +ma toute bonne amie, m'alarme véritablement. Je te <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span>laisse à +la merci de toi-même, sans conseil, sans amie. Jure-moi, dans le fond +de ta belle âme, de penser à ta Zoé, et à toutes les promesses que tu +lui as faites. Adieu; je t'embrasse, le cœur serré. Quand +recevrons-nous de nos nouvelles? quand nous reverrons-nous? Dans ma +première missive, j'espère pouvoir te désigner le lieu où tu +m'adresseras tes chères lettres. Ah! mon amie! seulement trois jours +de délai; et bon gré malgré, je t'emmenerais avec nous. Adieu, la +moitié de mon âme.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span><abbr title="16">XVI</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p>Zoé! vous méconnaissez votre amie. Mes fautes vous donnent-elles le +droit d'être injuste à mon égard, et d'outrager l'amitié? En suis-je +réduite à vous apprendre que votre dernière lettre m'a frappée au +cœur? En la lisant, je me suis cru abandonnée de toute la terre. +Zoé! mon amie! la sage Zoé, qui était ma providence, mon refuge, vogue +en <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span>ce moment par delà les mers; c'était tout ce qui pouvait +m'arriver de plus sinistre. Je ne répondrai pas à tes sarcasmes; ou, +pour t'en faire repentir, voici ce que j'imagine. Zoé, transplantée +au-delà des mers, n'en sera pas moins présente à mon esprit; je +continuerai de lui écrire, comme si elle était toujours à sa campagne. +Mon illusion sera loin d'être complète, puisque je ne recevrai plus de +tes nouvelles. N'importe; je me ferai un devoir de te consulter à +l'avenir, comme par le passé. Tu seras ma seconde <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> +conscience. Dès ce soir, je commence le journal de ma vie, et il te +sera adressé; je te dirai mes fautes; je me rappellerai tes conseils, +et Dieu fera le reste. Voici ce que j'imagine de mieux pour te +convaincre, et de mon attachement, et du cas que je fais de ton estime +et de ton amitié. J'aime à penser que nous nous reverrons; tu me +retrouveras digne encore de me dire l'amie de cœur de Zoé.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span><abbr title="17">XVII</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p>Ah! mon amie!... tout m'abandonne à la fois: un abîme en appelle un +autre. À peine j'apprends ton départ pour les îles, et notre +séparation, qu'il me faut essuyer une autre perte. Ma si bonne maman +vient de succomber à l'âge et aux infirmités inséparables d'une +vieillesse avancée. Que ses derniers momens m'ont affectée! elle a +rendu le <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span>dernier soupir dans mes bras; mais elle a eu le +temps, comme on dit, de se voir mourir, et de mourir avec tous les +secours de la religion. Se sentant plus affaiblie, «ma bonne petite +Agathe, m'a-t-elle dit d'une voix altérée, rends-moi un service; ce +sera le dernier, je pense, mais ce ne sera pas le moindre. Crois-tu +que ce digne ecclésiastique dont nous avons entendu la première messe +avec tant d'édification, voudra bien m'accorder la faveur de +m'administrer? Va le chercher; <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span>il t'a remarquée pour ta +piété constante; il ne te refusera peut-être pas.»</p> + +<p>Ma chère Zoé! tu ne doutes pas de mon empressement. Je volai +sur-le-champ dans mes habits d'homme au presbytère de Saint-Almont. Je +montai à son appartement avec une certaine assurance. Il ne s'agissait +pas de moi en cette rencontre, et pourtant j'étais loin d'être +indifférente à cette démarche. Saint-Almont ne me refusa point. Il +quitta son travail pour m'accompagner, sans <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span>marquer la +moindre humeur de mon importunité. Cependant, je crus m'apercevoir +qu'il était dans le feu de la composition d'un discours qu'il devait +prononcer. Je lui prodiguai les excuses, les actions de grâces. «Nous +nous devons, me dit-il à tous ceux et celles qui réclament notre +assistance.» Pendant le chemin, il garda le silence que je n'osai +rompre; mais je me dédommageai, en le regardant avec précaution, dans +la crainte de l'embarrasser; car il est timide et modeste comme le +<span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span>mérite et la vertu. Arrivé près du lit de ma grand'maman, il +ne lui fut pas possible de l'entretenir. Il n'en obtint que des signes +de satisfaction. Sa présence, quoique muette, fut un bienfait dont je +le remerciai les larmes aux yeux, et en serrant ses mains dans les +miennes. Il les retira assez brusquement, et s'en alla...</p> + +<p>Ah! Zoé! je t'ai promis de m'accuser à toi-même de toutes mes fautes; +tu es et seras toujours ma directrice. Eh bien! te le dirai-je? la +présence de Saint-Almont <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span>diminua en moi le sentiment de la +perte de ma grand'maman, et adoucit dans mon cœur les horreurs de +sa mort.</p> + +<p>Le soir et la nuit, rendue à moi-même, je me trouvai comme seule dans +un désert. Plus d'amie, plus de mère, me voilà bien véritablement +orpheline; et faut-il pour mettre le comble à mes maux, que je porte +dans mon cœur une passion malheureuse et sans issue!</p> + +<p>Je ne pus fermer l'œil. Que <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span>vais-je devenir? Je me livrai +à mille réflexions, tandis qu'un parent fort éloigné, que je fis +avertir, voulut bien se charger de tous les tristes détails qui +accompagnent et suivent un événement semblable à celui dont j'étais la +victime. Ah! Zoé! d'où tu es maintenant, inspire ta malheureuse et +trop sensible Agathe.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span><abbr title="18">XVIII</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p>Sage Zoé! toi qui es la raison, la prudence même, que diras-tu un jour +de moi? Et à quoi me sert d'évoquer ton esprit, de me rappeler tes +conseils, si j'en profite si mal? Mais, te le dirai-je? un mauvais +génie semble être à ma gauche, tandis que ton image, comme celle d'un +bon ange, assiste à ma droite, à toutes les résolutions <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span>que +je prends. En voici une bien étrange, mais c'est plus fort que moi; +l'amour n'excuse pas tout, mais il ne trouve rien de difficile, rien +de singulier; tout lui semble naturel, pourvu qu'il se satisfasse. +Zoé! tu es impatiente de savoir où tout ce préambule va nous mener. Le +voici.</p> + +<p>Depuis plusieurs mois, je ne quittais plus mes habits d'homme, et j'y +étais autorisée par plusieurs exemples. L'abbé de Saint-Almont qui me +voyait tous les jours <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span>sur ses pas dans son église, ne +soupçonnait rien moins que mon déguisement. Il aurait pu apprendre le +mot de l'énigme, quand il fut appelé au chevet du lit de ma +grand'maman expirante; mais hors d'état de lui parler, elle ne put lui +proposer, comme elle m'en avait prévenue, d'être le directeur de sa +chère petite-fille Agathe. Ainsi donc mon secret était bien gardé. +Dans le quartier que j'habite, quelques personnes savent bien qui je +suis; mais on l'ignore parfaitement à l'autre extrémité de Paris, et +sur la <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span>paroisse de Saint-Almont. Ma grand'maman se sentant +près de sa fin, mit à profit ses derniers momens pour me remettre un +dépôt assez considérable de monnaies d'or, auquel elle voulut ajouter +un supplément. Le collatéral appelé pour m'épargner les embarras de la +circonstance fâcheuse où je me trouvais, repartit pour la campagne où +il résidait. Je me trouvai donc maîtresse de ma personne, et du petit +pécule remis à ma disposition. Tu devines ma première démarche, +clairvoyante Zoé. Je <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span>n'ai pas besoin de te dire que je +transportai aussitôt mes pénates dans le voisinage du presbytère de +Saint-Almont; je m'installai dans la plus modeste demeure que je pus +trouver; je vaquai sans contrainte à tous les exercices de piété, et +toujours, j'ai cette justice à me rendre, avec cette réserve de mon +sexe, dont je n'avais abjuré que le costume. Pendant plusieurs mois, +je me trouvais presque heureuse. Presqu'à toute heure du jour, je +pouvois m'enivrer sans remords de la vue de mon amant, et je ne +<span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span>craignais pas qu'on prît mes assiduités en mauvaise part. +J'avais mis mon amour sous la sauve-garde de la religion. Cet état de +choses aurait dû me satisfaire. Point du tout: mon cœur et mon +imagination se liguent contre ma raison, et me voilà enfantant le +projet le plus bizarre et le plus hardi que jamais fille de vingt ans +ait osé concevoir..... Mais c'est assez te dire pour une lettre. La +suivante probablement t'annoncera le plus étrange changement d'état +pour une femme, et mon <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span>style se ressentira de la gravité de +ma nouvelle profession. Ah! Zoé! que l'amour fait faire de choses!</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span><abbr title="19">XIX</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p>Ma tendre amie! tu ne liras peut-être jamais les pages que je t'écris +aujourd'hui; ou si tu les lis, il ne sera plus temps pour moi. Hélas! +je me mets à ta place, et j'ai pitié de moi-même; mais il faut +apparemment que ma destinée s'accomplisse. Écoute-moi donc, toi qui es +mon ange conducteur, mais invisible. Non! ce n'est point une +plaisanterie; je <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span>ne me permettrai jamais de plaisanter sur +la religion dans laquelle je suis née; et il faut toute la pureté de +mes intentions pour ne pas être effrayée, moi-même la première, du +rôle que je me propose de jouer. Cependant, raisonnons un moment +ensemble, ma bonne et trop sage Zoé. Les choses saintes ne sont pas +tout à fait interdites aux femmes; et l'état de religieuse n'est pas +moins redoutable, moins respectable que celui que je viens +d'embrasser. En un mot, ma chère, ton Agathe est entrée au séminaire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span>«Au séminaire, bon Dieu! vas-tu t'écrier; mais es-tu folle? Ô +mon Agathe!.... sens-tu bien toutes les conséquences d'une pareille +démarche? Une fille de vingt ans séminariste!....»</p> + +<p>Pourquoi pas, sévère Zoé! une fille séminariste est-elle un personnage +plus étrange qu'une fille novice aux carmélites, ou ailleurs?</p> + +<p>«D'après ce trait, vas-tu m'ajouter, Agathe est capable de tout. Grand +Dieu!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span>Un moment, ma chère Zoé. Rappelle-toi que je t'ai promis +solennellement, et par écrit, que jamais je ne me permettrais rien +contre la vertu. Et en quoi, je te prie; me crois-tu capable de tout? +parce que changeant de sexe à l'extérieur, j'entre dans un séminaire +pour être plus près d'un homme que j'aime dans toute la pureté de mon +âme.</p> + +<p>Mais de grâce, lis-moi jusqu'au bout, et attends l'issue de tout ceci +pour me condamner. Écoute donc.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span>J'apprends que Saint-Almont a tellement captivé l'estime, +qu'on lui confie un établissement regardé comme délicat et important +dans l'église. Il est nommé enfin supérieur du séminaire des.... Cette +nouvelle frappe mon esprit d'une lueur subite. Je me dis aussitôt: +Saint-Almont me croit un jeune homme, et est favorablement prévenu sur +mon compte. Il n'a aucun doute sur ma personne; au contraire, il a +remarqué le caractère pieux que j'ai soutenu autour de lui. Quel +inconvénient y aurait-il à me <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span>présenter à lui pour être reçu +au nombre des jeunes clercs qui vivent sous sa discipline? Depuis +plusieurs années, la ferveur religieuse se refroidit sensiblement. Des +sujets tels que je parais être commencent à devenir rares. Le +sanctuaire a besoin de ministres exemplaires, pour réparer les +scandales qui se multiplient de jour en jour. Je serai reçu +indubitablement; et j'aurai pour mentor, pour directeur, pour maître, +le seul homme qui me soit cher. J'habiterai, je vivrai sous le même +toit; et je savourerai l'innocente <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span>jouissance de voir, +d'entendre à toute heure celui que je porte dans mon âme: et tout +cela, sans me compromettre. Je me surveillerai avec soin; je ne +négligerai aucune précaution pour rendre l'illusion complète, et je +serai du moins aussi heureuse qu'il m'est permis de l'être, sans +trahir mes devoirs, sans compromettre mon sexe, et quoiqu'elle en +puisse dire, toujours digne de ma Zoé. Le reste à demain soir.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span><abbr title="20">XX</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p class="left60">Du séminaire des...</p> + +<p>Zoé! gronde-moi à présent; mais ce que tu appelleras tout au moins une +insigne folie, est fait: ton Agathe est au séminaire. La voilà devenue +clerc; mais il faut te donner des détails.</p> + +<p>Je me transporte donc à la porte du séminaire; je sonne la <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> +cloche d'entrée; je demande à parler à M. le supérieur; je suis admise +dans son appartement. Il n'était pas seul; j'hésite, en lui adressant +les premières paroles; je les bégaie. Ma timidité est remarquée, il +devine que je désire être seule avec lui. Les trois jeunes +ecclésiastiques que sans doute il endoctrinait, se retirent en le +saluant avec un respect mêlé d'affection. Voici mon dialogue.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Bon jeune homme! que voulez-vous de moi?</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span>AGATHE.</p> + +<p>Monsieur, lui dis-je d'une voix tremblante, me remettez-vous?</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Si je ne me trompe, vous êtes cette personne depuis quelque temps fort +assidue aux saintes offices dans l'église de la paroisse où j'exerçai +d'abord le ministère des autels.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>C'est moi-même.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Qu'avez-vous à me dire?</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span>AGATHE.</p> + +<p>Je viens pour obtenir de vous la grâce d'entrer dans le séminaire que +vous dirigez.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Qui êtes-vous, bon jeune homme?</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Un orphelin, qui vient de perdre la seule parente qui lui restait à +Paris, et qui ignore absolument où il retrouverait le reste de sa +famille. Seul, et comme abandonné dans une grande ville <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span>que +je connais mal, je viens ici, guidé par le penchant, autant que par la +crainte de rester plus long-temps dans le monde. Voici une bourse de +trois cents louis, c'est toute ma fortune; daignez en être le +dépositaire....</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Gardez cet argent. Vous n'avez donc personne ici dont vous puissiez +réclamer le témoignage?</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>J'avais une amie de l'enfance qui ne m'a quittée que pour se mettre en +ménage. Je viens de <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span>la perdre; elle est maintenant sur mer +avec son mari; elle seule, et la parente dont je pleure la mort, +pouvaient répondre de moi et de ma conduite... Mais vous-même.... +Monsieur....</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Depuis plus d'un an, je pourrais attester la persévérance de votre +piété.... Quel est votre dessein?....</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Vous venez de l'entendre; d'être reçu dans ce séminaire, et <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> +de préluder sous vos yeux, au sacerdoce....</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>L'entreprise est grave....</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Je le sais.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Avez-vous bien mûri cette résolution?</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Oui, Monsieur, et vos vertus m'ont déterminée. Je veux m'attacher à +vous; servez-moi de père, de tuteur, de guide....</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span>SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Le moment des passions arrive....</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Je n'en éprouve qu'une....</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Parlez, bon jeune homme.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Celle de vous imiter.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Vous avez fait quelques études?</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Depuis plusieurs mois, je me <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span>suis appliqué avec toute +l'ardeur dont je suis capable, et je sais assez de latin pour entendre +nos saintes écritures. Dieu et vous, vous ferez le reste.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Bon jeune homme, je ne puis vous admettre dans cette maison qu'à titre +d'essai.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Je ne désire pas autre chose; j'espère que vous trouverez en moi des +dispositions à imiter vos vertus. Hélas! ne me rebutez point: plante +fragile et abandonnée <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span>seule à tous les vents, j'ai besoin +d'un tuteur et d'un abri.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Vous devez pressentir que la vie qu'on mène dans un séminaire est +laborieuse, austère...</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Je le sais; mais vos bons exemples me la rendront facile. Je vous +avoue que, sans la réputation de votre mérite, je n'aurais jamais osé +aspirer à une place ici: je vous devrai mon salut.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Revenez dans trois jours.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span>AGATHE.</p> + +<p>Trois jours sont bien longs...</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Dans trois jours.</p> + +<p class="p2">Ils me parurent trois siècles. Cependant, ils me furent nécessaires +pour me préparer au nouveau rôle dont je ne craignais pas de me +charger. Je m'en reposai beaucoup sur l'amour; c'est un dieu qui fait +aussi des miracles. Néanmoins, je réfléchis beaucoup; je savais +combien l'amour est indiscret et téméraire, <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span>et j'avais +besoin de la plus grande circonspection pour cacher deux secrets à la +fois, celui de mon cœur et celui de mon sexe. Ô ma bonne Zoé! tu +n'as jamais été à pareilles épreuves; tu as aimé sans contradiction, +et tu possèdes sans alarmes l'homme le plus doux et le plus tendre. Je +suis heureuse de ton bonheur; compatis à ton tour aux peines que +j'endure, et pardonne-moi mes imprudences. Adieu.</p> + +<p>P. S. Tu m'as vu la plus belle <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span>chevelure du monde; je viens +d'en faire, sans effort, le sacrifice à mon amant, devenu mon +supérieur. J'ai coupé moi-même mes cheveux en rond. Que de femmes les +auraient mouillés de quelques larmes, avant d'en approcher les +ciseaux! Ce luxe de la nature ne m'a point coûté de regrets. Toute ma +parure est dans mon amour.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span><abbr title="21">XXI</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p>De loin comme de près, je suis certaine que la sage et bonne Zoé pense +à sa pauvre et folle Agathe; et moi, aussi: ce journal en portera +témoignage.</p> + +<p>Voilà donc Agathe installée au séminaire. La vie de séminaire n'est +pas si rude que je me l'imaginais d'abord. Les exercices de piété et +les heures <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span>d'études y sont fréquens, il est vrai; mais comme +tout s'y fait en son temps, la tâche en paraît moins pénible.</p> + +<p>Mais j'observe ici que ce qui passe pour une vérité, souffre +quelquefois des exceptions. Par exemple, on est convenu de croire que +l'oisiveté est la berceuse de l'amour; et qu'au contraire, un travail +assidu, opiniâtre chasse cette passion; j'éprouve ici tout l'opposé. +L'occupation où je ne cesse d'être ne fait qu'entretenir mon amour. Il +est <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span>vrai que je suis presque toujours sous les yeux de celui +à qui j'ai voué mon existence, et toutes mes facultés. Comme je suis +attentive aux leçons qu'il nous donne! il nous les donne si +affectueusement! La persuasion, plus encore que la conviction, nous +fait adopter tous les principes religieux qu'il professe. Sous un tel +maître, j'ai la vanité de croire que je ferai des progrès dans une +science si peu à la portée des femmes.</p> + +<p>Il y a dix jours que j'habite <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span>le séminaire; il me semble que +j'y suis depuis dix minutes. Enhardie par les encouragemens que m'a +donnés Saint-Almont, je me suis hasardée à lui demander, en le +reconduisant jusqu'à la porte de son appartement, s'il était content +de moi, et quel terme il mettait à l'espèce de noviciat qu'il m'avait +prescrit. «Bon jeune homme,» (il continue à m'appeler ainsi, et cette +expression qu'il ne donne qu'à moi me flatte infiniment.) «Bon jeune +homme, m'a-t-il répondu, attendez l'expiration <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span>de la +quinzaine; je pense que nous serons satisfaits l'un de l'autre.»</p> + +<p>Ces paroles me donnent un courage au-dessus de mon sexe.</p> + +<p>Et ces détails, ma bonne Zoé, te prouveront combien est innocent le +stratagème que j'emploie pour jouir de la présence de celui que j'aime +avec un désintéressement, certes! bien rare. Conviens-en, mon amie.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span><abbr title="22">XXII</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p>La quinzaine expirée, Saint-Almont me fit entrer chez lui; c'était +pour me dire qu'il me croyait la vocation indispensable à l'état que +je voulais embrasser, et qu'il me recevait volontiers au nombre de ses +néophytes.</p> + +<p>Je le remerciai de cette grâce dans les termes les plus expressifs, et +je saisis cette occasion <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span>pour le supplier de vouloir bien se +charger du dépôt de mon petit pécule. Il demeura un moment rêveur, et +finit par y consentir. Ainsi donc, voilà ma petite fortune et tout mon +être entre les mains de l'homme que j'aime.</p> + +<p>Les séminaristes avec lesquels je vis ne sont pas nombreux, et je ne +fais société particulière avec aucun, malgré les avances de plusieurs +d'entre eux. Je les repousse par mon assiduité constante à mes +devoirs, et par une certaine réserve qui m'a paru <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span>ne pas +déplaire à notre supérieur.</p> + +<p>Le chef de ces sortes de maisons se choisit ordinairement parmi les +ecclésiastiques qu'il gouverne, celui d'entre eux dont il est le plus +content pour être son clerc, c'est-à-dire, son secrétaire particulier; +et c'est une faveur qui ne laisse pas que d'être fort briguée.</p> + +<p>Cette espèce de place donne certains priviléges; on accompagne le +supérieur partout; <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span>on loge près de lui. Il vous exempte de +certains exercices vulgaires.</p> + +<p>Toute mon ambition était de devenir un jour l'être fortuné que +choisirait Saint-Almont, quand il n'aurait plus celui que je lui vis +en entrant. C'était un jeune homme fort sage, appartenant à une +famille distinguée. Deux mois après mon admission au séminaire, je sus +que ses parens lui avaient obtenu un bénéfice qui n'avait point charge +d'âmes; je redoublai de zèle et <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span>de piété, pour le remplacer +auprès de Saint-Almont.</p> + +<p>Mon Dieu! pardonne-moi, si j'ai osé faire servir les choses saintes à +un amour profane: mais c'est toi qui as mis dans nos cœurs les +passions; elles ne sont donc pas des crimes, et je le sens à la pureté +de mes intentions.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span><abbr title="23">XXIII</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p>Ô combien l'amour, même le plus désintéressé, le plus pur, cause de +tourmens et d'inquiétudes! Il n'est jamais satisfait. J'habite le même +toit que Saint-Almont; je prends ses leçons; je mange au même +réfectoire; je me lève, je me couche en même temps que lui, et +pourtant je ne suis pas encore contente. Cette place de secrétaire que +j'envie, <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span>m'ôte le sommeil, dans la crainte où je suis de ne +pouvoir réussir. Je ne suis pas le seul clerc qu'il semble +affectionner. Il en est un autre qu'il paraît distinguer aussi; et +peut-être celui-ci obtiendra-t-il le poste que j'ambitionne. Si +j'échoue, je crois que j'en tomberai malade.</p> + +<p>Toutes ces idées, amoncelées dans mon cerveau, me font imaginer un +coup de hardiesse qui peut me réussir. C'est d'oser demander moi-même +à remplir la place de clerc particulier de <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span>Saint-Almont. +Peut-être s'en fâchera t-il? n'importe! Mon âme impatiente ne peut +plus se contraindre. Ah! Zoé! Zoé!... La France, dit-on vulgairement, +est le paradis des femmes. Hélas! je n'y fais que mon purgatoire.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span><abbr title="24">XXIV</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p>J'aime à intituler ainsi chaque page de mon journal. Ce titre me fait +une douce illusion. Il me semble que je t'écris réellement une lettre, +et que tu dois me lire aussitôt. J'ai besoin de te croire près de moi, +et à portée de me surveiller. Hélas! tu n'existes plus pour moi que +dans les souvenirs de mon cœur; de longues mers nous séparent +peut-être pour <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span>toujours. Je ne serai plus peut-être, quand +tu reviendras sur le continent et dans notre patrie.</p> + +<p>Un soir, après la prière commune, je demandai en tremblant à +Saint-Almont de me permettre de lui adresser quelques paroles en +particulier. Il accueillit mon vœu; j'entrai avec lui dans son +petit oratoire, et lui dis:</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Mon très-honoré supérieur, nous avons appris que votre secrétaire +quitte la maison...</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span>SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Oui, et je regrette ce jeune homme. C'est un excellent sujet.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Nous l'aimons tous...</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Eh bien! mon cher Sainte-Alba... (C'est le nom que je porte au +séminaire.)</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Oserais-je vous demander si, pour le remplacer, vous avez déjà fait +votre choix?</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Pas encore, précisément...</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span>AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Vous choisirez sans doute le plus méritant... Hélas!</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Pourquoi hélas!</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>C'est que plus qu'aucun des jeunes ecclésiastiques qui vivent ici, +dans ce séminaire, sous votre paisible et sage discipline, j'aurais +besoin d'être continuellement sous vos regards... Pauvre orphelin que +je suis... vous êtes mon très-honoré supérieur, vous <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span>seriez +encore comme mon père, mon tuteur, mon ange gardien. Je réglerais tous +mes pas sur les vôtres. Il faut que je vous dévoile mon âme tout +entière. Sachez donc que je ne pourrais plus vivre loin de vous; ce +sont vos seuls mérites qui ont décidé ma vocation. Permettez-moi donc +de m'attacher à votre personne, et de me charger auprès de vous de +tous les services qu'il vous plaira me confier. Ne me faites pas +l'injure de croire qu'en vous parlant ainsi, en briguant cette place, +j'aie en <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span>vue les petits priviléges qui y sont attachés; je +prétends au contraire redoubler de zèle et de travaux. Enfin, je +désire ardemment être votre clerc. Vous m'aiderez à combattre les +passions, à les vaincre.... Pardon, mon très-honoré supérieur....</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Bon Sainte-Alba! vous ne m'avez point offensé, et ma confiance +répondra à l'ingénuité de vos sentimens. Allez en paix, et soyez +toujours ce que vous avez été jusqu'à ce moment.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span>Ces dernières expressions me calmèrent beaucoup; je passai +une nuit douce et presque heureuse. Le surlendemain, le clerc de notre +supérieur fit ses adieux à ses condisciples, et partit. Le troisième +jour, Saint-Almont m'appela dans son cabinet d'étude, et me fit +asseoir devant un pupitre, en me disant: «Remplissez près de moi les +fonctions que vous avez paru désirer; j'espère que nous serons contens +tous deux.»</p> + +<p>Zoé! tu ne peux partager le <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span>bonheur de ton Agathe. Me voici +devenue le secrétaire, l'ami, et presque le confident de l'homme que +j'aime, et qui est si digne, par ses malheurs et ses vertus, de +l'attachement d'un cœur honnête et sensible. Nous sommes devenus +presque inséparables; nous ne nous séparons que la nuit. Je +l'accompagne en tous lieux, à toute heure. Félicité pure, et telle que +les anges doivent la goûter dans le ciel!</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span><abbr title="25">XXV</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p>Il faut te dire, ma chère Zoé, que Saint-Almont et moi, nous sommes +devenus tous deux l'édification de tous ceux qui nous voient. Quand +quelques esprits-forts versent leurs sarcasmes sur l'état +ecclésiastique, on répond: «Ils en auraient une autre opinion, s'ils +pratiquaient Saint-Almont et son jeune clerc Sainte-Alba.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span>Pendant les offices des fêtes, on nous fait remarquer. +«Quelle piété affectueuse, s'écrie-t-on! ce n'est point là de la +cafarderie. Comme ce jeune clerc a les yeux constamment levés sur son +supérieur!»</p> + +<p>Si tout le monde savait le véritable motif qui me fait agir ainsi... +Eh bien! on l'a dit avant moi, et je suis peut-être la seule qui +l'éprouve:</p> + +<p class="add1em smaller">Oui! l'amour est vertu dans un cœur vertueux.</p> + +<p>Il faut me voir servir mon <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span>amant à l'autel, soit aux offices +du matin, soit à ceux du soir. Il faut me voir comme je presse +amoureusement sur mes lèvres brûlantes la patène que Saint-Almont me +donne en me disant: <span class="italic">Pax tibi</span>, et la baiser plutôt trois fois qu'une, +à l'endroit où il l'a baisée le premier.</p> + +<p>Quant au <span class="italic">Pax tibi</span>, hélas! le vœu religieux qu'il m'adresse est +bien loin de mon cœur. La paix en est bannie pour long-temps, je +pense.</p> + +<p>Aux vêpres, pendant le <span class="italic">Magnificat</span>, <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span>tu sais, ma Zoé, que le +clerc à son tour encense le célébrant; au lieu des trois coups +d'encensoir, bien des fois j'en donne six ou neuf. On est obligé de +m'avertir de ma méprise, et je rougis jusqu'au blanc des yeux. Mais +que de satisfaction j'éprouve à offrir publiquement un encens pur à +l'homme par excellence, le seul homme que j'aimerai dans ma vie +entière!</p> + +<p>Aux saluts d'apparat, je suis l'un des deux clercs qui, marchant à +reculons, encensent le <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span>Saint-Sacrement, ou ce qu'on appelle +le soleil, porté par notre supérieur. Sacrilége que je suis! hélas! ce +n'est pas à Dieu que j'adresse l'encens que je brûle en ce moment. Il +est tout entier pour le seul Saint-Almont.</p> + +<p>Quelquefois, autant pour exercer les jeunes ecclésiastiques dans le +saint ministère, que pour servir d'instruction au peuple, +Saint-Almont, le soir, dans l'église, établit des conférences +édifiantes. J'en soutins une avec lui; elle roulait sur l'amour +profane. <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span>Saint-Almont jouait, comme il était convenable, le +rôle de Notre-Seigneur, et moi celui du monde. Pour parler comme le +vulgaire, il était l'avocat du bon Dieu; et moi, celui du diable.</p> + +<p>Saint-Almont passe pour très-éloquent; mais cette fois-ci, tout +l'auditoire convint que l'élève avait mieux parlé que le maître. On +allait jusqu'à dire que le clerc avait embarrassé son supérieur en +plus d'un endroit.</p> + +<p>Saint-Almont m'en toucha quelque chose, en rentrant au séminaire, +<span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span>non pas qu'il fut atteint d'une basse jalousie; mais en homme +sage, il me fit entendre que j'avais lieu de craindre un jour, tôt ou +tard, l'ascendant de la plus terrible des passions.</p> + +<p>Qu'ai-je à redouter, lui répondis-je, si vous ne me retirez pas votre +main préservatrice? J'ajoutai: N'ai-je pas fait vœu de vous +accompagner comme l'ombre suit le corps? et je renouvelle +très-volontiers, et dans toute la sincérité de mon âme, cet engagement +sacré.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span>Qu'est-ce donc que l'amour? Comme tout à ses yeux s'ennoblit +et devient intéressant!</p> + +<p>Croiras-tu, Zoé, que j'éprouvai un plaisir égal à ce qu'on appelle de +la volupté, quand Saint-Almont, le mercredi des Cendres, me traça sur +le front avec son pouce une croix de ces cendres consacrées? je ne pus +me résoudre à mettre mon camail sur la tête, dans la crainte d'effacer +sur mon front l'empreinte des doigts de mon amant.</p> + +<p>Pendant le Carême, la confession, <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span>devenue plus fréquente, +m'embarrassait beaucoup. Heureusement que Saint-Almont a autant de +simplicité que moi d'amour. D'ailleurs, il est si éloigné de +soupçonner le mystère!</p> + +<p>Le dimanche des Rameaux, nouvelle scène. À la messe, on lit l'une des +quatre passions; et vers la fin de cette lecture, le célébrant et tous +les assistans baisent simultanément la terre. Moi, j'attendis que +Saint-Almont se fût acquitté de ce saint devoir, <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span>pour poser +la bouche précisément à la place marquée encore par son haleine.</p> + +<p>Ma Zoé, il me semble t'entendre me dire: «Pauvre Agathe, te voilà +folle à lier!»</p> + +<p>Cela se peut; mais conviens que ma folie est plus innocente que la +raison affectée de certaines femmes.</p> + +<p>Le jeudi-saint, je me permis quelque chose de plus étrange; je ne puis +rien avoir de caché pour ma meilleure amie. Ce jour <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span>est +consacré à la pâque des ecclésiastiques. Il me fallut communier comme +les autres; mais ce fut de la main de mon cher Saint-Almont. Devine, +Zoé, ce qui me passa par la tête... devine! Tout te monde ne serait +pas aussi indulgent que toi, quand tu le sauras. On traiterait cette +action d'horrible profanation. Je retirai adroitement de ma bouche la +sainte hostie, parce qu'elle avait passé entre les deux doigts de +Saint-Almont; je la conserve précieusement, et je lui prodigue les +plus tendres baisers.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span>Le soir de cette sainte journée, notre supérieur lava en +public les pieds aux plus jeunes des séminaristes, et je fus du +nombre. Jamais de ma vie je n'éprouvai une émotion plus délicieuse. Ô +amour! amour!...</p> + +<p>Le lendemain, nous allâmes tous à l'adoration de la croix; elle était +tenue, penchée entre les bras de Saint-Almont. Ingrat! c'est toi que +j'adorai; c'est à toi seul que j'adressai ces marques d'amour et de +piété qui édifièrent tant de bonnes âmes, dupes des apparences.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span>Oh! mon Dieu! comme je serais punie, avec quelle indignation +on me chasserait de ce séminaire, si l'on venait à me surprendre ces +aveux sacriléges, destinés à la seule amitié! Ô mon amie! pourquoi +as-tu passé les mers? reviens donc vîte. Il en est peut-être encore +temps; mais non! le mal est incurable, il est à son comble; et je +crains de n'y pouvoir résister encore long-temps.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span><abbr title="26">XXVI</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p>Mais voici bien une autre tempête. Le moment est venu pour moi +d'entrer dans ce qu'ils appellent les ordres. J'ai déjà reçu ceux +nommés <span class="italic">mineurs</span>; mais le bon Saint-Almont me croit digne d'être +élevée au soudiaconat, pour arriver bientôt au sacerdoce. Je m'humilie +beaucoup; je me déprise fort, exprès pour éviter de prendre ce sérieux +engagement, <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span>lequel d'ailleurs me ferait sortir du séminaire, +où je voudrais rester toujours, tant du moins qu'y sera Saint-Almont. +Comment faire? qui me donnera un conseil? Zoé, d'où tu es, envoie-moi +quelque sage inspiration; mais j'attends en vain, et je ne puis plus +demander de délai, Saint-Almont devient pressant. Que résoudre?</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span><abbr title="27">XXVII</abbr>.</h3> + +<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4> + +<p>Ô ma Zoé! plains-moi, ne m'ôtes pas ton estime. C'en est fait, cette +lettre est sans doute la dernière que je t'écrirai. Si jamais elle +arrive à son adresse, Agathe n'existera plus pour sa Zoé, ni pour tout +autre: ni toi, ni même Saint-Almont, vous n'entendrez plus parler de +moi. Adieu donc pour toujours....</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span>Voici le fait.</p> + +<p>Le séminaire où je suis (où j'étais du moins alors) possède une maison +de campagne à une petite lieue de Paris. C'est une délicieuse +solitude; et les séminaristes, dans la belle saison, y vont en +récréation au moins une fois par semaine, sous l'œil du supérieur.</p> + +<p>Nous y allâmes vers la fin du mois de mai, entre Pâques et la +Pentecôte. À peine délassés de la marche, Saint-Almont me prit à +<span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span>part dans un bosquet fleuri et fort touffu. Mes compagnons +d'étude nous y voyant entrer, allèrent plus loin se livrer à leurs +innocens ébats. Il me fit asseoir près de lui, et me prit la main en +me disant:</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Bon Sainte-Alba, je vous dois ce témoignage, et je crois vous l'avoir +déjà rendu en plein séminaire; vous êtes l'édification de la maison +sainte dont je suis le supérieur. Pourquoi donc vous refuser avec +obstination au prix <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span>que vous êtes en droit d'obtenir pour +votre bonne conduite? Pourquoi ne pas vouloir entrer dans les ordres +sacrés? Les bons prêtres deviennent rares, et l'église catholique a +plus besoin que jamais de bons exemples. Trop de modestie deviendrait +un excès blâmable.</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Ah! mon respectable supérieur, mon cher monsieur Saint-Almont... +pardonnez cette expression peut-être trop familière dans la bouche du +moins digne de vos disciples...</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span>SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Loin de m'offenser, mon cher Sainte-Alba, elle me prouve votre +confiance en moi; je n'ai rien fait pour la perdre. Parlez en toute +liberté.</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Eh bien! mon cher supérieur, sachez que vous me jugez beaucoup trop +favorablement.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Je ne le pense pas. Rien en vous ne m'a paru démentir jusqu'à ce +moment la justice et <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span>même les éloges que je me suis plu à +vous donner dans toutes les occasions. Vous avez la douceur de +caractère, et la docilité, la pudeur d'une jeune fille bien née; +qualités précieuses qu'on cherche vainement dans des sujets de votre +âge, et qui ont vécu dans Paris.</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Eh bien! il ne faut pas vous tromper davantage.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Quoi donc?</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span>AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Vous me connaissez mal.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Comment?</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Je vous en ai imposé trop long-temps....</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Parlez.... nous sommes seuls.</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Je n'ose.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Osez donc. Que craignez-vous de moi?</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span>AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Je crains de perdre tout à fait votre estime. Hélas! je n'ai qu'un mot +à prononcer pour cela.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Votre âme timorée et neuve vous fait peut-être un monstre de ce qui +n'est qu'une faute légère.</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Je le voudrais.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Vous m'alarmez. Parlez.</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>J'ai auparavant une prière à vous adresser.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span>SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Dites.</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Promettez-moi que quelque soit la révélation que je vais vous faire, +vous me la pardonnerez.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Vous savez, mon enfant, que l'aveu d'une faute grave en diminue +considérablement le poids.</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Ce que j'ai à vous confier est de nature à n'obtenir le pardon de +personne, pas même du plus indulgent des pontifes de la religion.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span>SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Le Dieu que nous servons nous a donné l'exemple de la plus excessive +indulgence.</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Dites-moi, encore une fois, que vous pardonnerez à votre bon jeune +homme. C'est ainsi que vous m'avez appelé long-temps, sans vous douter +de votre erreur....</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Je vous le promets.</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Eh bien! apprenez donc...</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span>SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Du courage, bon jeune homme, mon cher de Sainte-Alba.</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>La parole expire sur mes lèvres, et je n'ose lever les yeux sur vous.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>De la confiance! imaginez que je suis votre père. Allons, mon enfant, +donnez-moi votre main... Comme elle est brûlante!...</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Sachez donc... Ah! je ne puis...</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span>SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Reprenez vos sens émus...</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Très-honoré supérieur d'une maison d'édification, que penseriez-vous +d'une femme...</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Vous m'aviez caché apparemment qu'une passion malheureuse, une femme +ingrate peut-être vous a précipité sans vocation dans le séminaire...</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Ce n'est pas cela, mon cher Saint-Almont; c'est pis que cela...</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span>SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Vous m'effrayez.... Parlez donc....</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Chassez-moi de votre présence, de votre maison sainte; j'y ai porté le +scandale. Et malheur, a dit notre divin maître, malheur à ceux par qui +vient le scandale. <span class="italic">Væ! væ!...</span></p> + +<p class="center"><span class="nom">SAINT-ALMONT</span> (<span class="italic">à part</span>.)</p> + +<p>Le délire s'empare de ce pauvre jeune homme.</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Oh! non, ce n'est pas le délire, <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span>c'est le remords. Que +penseriez vous d'une femme audacieuse qui, sous des habits d'homme, se +serait introduite dans votre séminaire?....</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Malheureux! qu'avez-vous dit?</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>La vérité! punissez-moi; chassez-moi; dénoncez ce délit à la justice +de Dieu et des hommes.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Malheureuse! et pourquoi ce travestissement? À quoi bon <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> +choisir un séminaire, le mien, pour le théâtre de cette scandaleuse +démarche?</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Ah! monsieur de Saint-Almont, vous ne savez encore que la moitié de +mon crime...</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Qu'entends-je? et que vais-je apprendre?</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>L'amour....</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Quoi! vous veniez dans un asile de paix et d'innocence porter +<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span>le brandon incendiaire de la plus ardente, de la plus +impérieuse des passions; vous veniez distraire les jeunes lévites qui +me sont confiés!... Quelle audace! quel sacrilége! ah! Dieu! pardonne, +si tu le peux...</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Ah! Saint-Almont, que votre sainte colère ne vous fasse pas commettre +une injustice à mon égard! De grâce, ne m'outragez pas, et distinguez +une faiblesse criminelle sans doute, d'un forfait honteux. Non, je ne +suis <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span>point venu dans votre maison pour y corrompre vos +dignes élèves; connaissez mieux le cœur d'une femme sensible. Un +seul objet m'attira dans votre séminaire; et cet objet, digne par ses +vertus qui m'ont séduite de toute la passion d'un cœur pur et +brûlant, ne sait pas encore que je brûle pour lui.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Ne cherchez point à pallier l'énormité de votre faute; ne démentez pas +cette candeur que j'avais cru remarquer en vous.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span>AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Vous ne vous étiez pas trompé, et ce que je vous affirme en est la +preuve. Oui, celui pour lequel je me suis permis la plus étrange des +démarches, ne sait pas encore qu'il était aimé d'une femme à ce point, +et ne l'aurait peut-être jamais su, si j'avais pu me contraindre, si +j'avais osé passer outre, et entrer dans les ordres sacrés avec un +cœur profane.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Il ne faut pas le lui dire; ce secret ne pourrait être confié +<span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span>qu'à moi, qui suis chargé du dépôt des mœurs de ces +ecclésiastiques....</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Je ne puis laisser plus long-temps planer le soupçon sur les jeunes +élèves de votre maison; car vous pourriez me supposer capable de vous +faire une révélation infidèle ou incomplète. Apprenez donc qu'aucun +d'eux n'était l'objet de mon fatal amour.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Aucun d'eux!</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span>AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Aucun.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Et qui donc?...</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Faut-il donc encore que je vous dise que c'est vous, monsieur de +Saint-Almont?</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Moi!</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Hélas! oui! vous-même. Eh! comment n'avez-vous pas deviné ce triste +aveu, vous qui avez <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span>aimé si malheureusement? Il semble que +le ciel ait voulu venger votre sexe, en me punissant des fautes du +mien. Quelque soit mon imprudence, ma témérité, mon sacrilége même, +sachez, monsieur de Saint-Almont, que je me crois bien moins coupable +que la femme qui, se jouant de votre tendresse, vous a précipité dans +la prêtrise: vous n'aviez pas plus de vocation que moi.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Comment savez-vous?...</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span>AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>J'ai su vos malheurs; j'ai connu vos vertus: en fallait-il davantage +pour m'attacher à vous, même sans espoir et sans but? Je ne me suis +jamais fait illusion. Dès le premier instant que je vous aimai, je ne +me suis pas dissimulée que jamais je ne pourrais vous appartenir. Mais +est-on maître de l'amour? commande-t-on à sa destinée? Plaignez-moi +donc, mais ne m'avilissez pas.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Pourquoi, femme inconséquente, <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span>venir jusque dans mon +séminaire?...</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>J'assistai à votre première messe. Depuis cette époque sinistre pour +moi bien plus que pour vous, car vous entriez au port, et moi, je me +lançais sur un torrent; depuis ce triste moment, je me suis vouée, +pour ainsi dire, à vous; j'ai suivi tous vos pas. C'est moi que vous +remarquâtes assidue aux offices dont vous étiez le célébrant; c'est +moi qui allai requérir votre <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span>saint ministère pour assister +au lit de mort ma trop indulgente grand'maman; c'est elle qui, loin +d'en prévoir les conséquences, me permit de revêtir les habits +d'homme; c'est moi...</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Ma fille!... je ferai mon devoir, vous ferez le vôtre.</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Je vous entends.</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Vous feindrez une indisposition grave.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span>AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Je n'aurai pas à feindre...</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Vous resterez ici; vous passerez la nuit dans la demeure du concierge +de cette maison. Demain, je vous renverrai le dépôt de pièces d'or que +vous m'avez confié, et...</p> + +<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p> + +<p>Et...</p> + +<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p> + +<p>Nous cesserons tout rapport. Mon état, votre sexe.... Malheureuse +femme! que la Providence <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span>veille sur vous!.... Adieu... +cependant, il faut que ce soit moi qui vous conduise chez le +concierge....</p> + +<p class="p2">Ici finit mon existence; car je ne puis plus que végéter... Ô ma Zoé! +quel dénoûment! tu me l'as fait prévoir dès le commencement. Achevons +le sacrifice..... Il est parti, à la tête de ses élèves; et moi, je +reste dans une chambre du concierge de la maison de campagne..... +Reçois mes derniers adieux....... Un étouffement <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span>m'ôte toute +faculté de t'en écrire davantage. Demain, dès l'aube du jour, je +quitte cette maison pour aller je ne sais où; mais comme je te l'ai +déjà marqué, ni toi, ni Saint-Almont, vous n'entendrez plus parler de +l'infortunée Agathe.</p> + +<p>Dans un billet que je laisse pour lui être remis, je le prie de +joindre cette dernière lettre à un paquet d'autres qu'il trouvera sous +enveloppe dans ma chambre du séminaire, et de remettre le tout à ton +adresse, dans ton <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span>ancienne demeure, où ceux qui écrivent à +ton mari peuvent déposer leurs missives. Adieu, adieu, adieu, Zoé.</p> + +<p><span class="italic">N. B.</span> Saint-Almont remit son dépôt pécuniaire et les papiers de +celle qu'il avait cru l'un de ses néophytes, à l'adresse indiquée par +elle. Deux mois après, Zoé de retour retrouva tout cela à son ancien +logis, et pleura beaucoup son amie, qu'elle crut d'abord avoir perdue +pour toujours.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span>L'éditeur de cette correspondance, au moment qu'il s'y +attendait le moins, reçut d'autres renseignemens, qui intéresseront le +lecteur curieux de savoir ce qu'est devenue enfin l'héroïne infortunée +de ces Lettres.</p> + +<p class="p2">Agathe passa une nuit affreuse dans le logis du concierge de la maison +de campagne du séminaire. Elle en sortit dès l'aube du jour, pour +devancer l'heure à laquelle Saint-Almont devait <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span>lui faire +remettre le dépôt pécuniaire qu'il avait en garde; en sorte qu'Agathe, +qui ne possédait sur elle que quelques pièces de petite monnaie, se +trouvait dépourvue des moyens de troquer les habits de séminariste +contre ceux de son sexe.</p> + +<p>Ainsi donc, toujours vêtue en ecclésiastique, elle divagua dans les +champs voisins, avec l'intention cependant de se rapprocher de la +rivière. Elle roulait dans sa tête un projet sinistre, qu'elle +comptait mettre à exécution.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span>Heureusement que, dans son délire, elle ne retrouva pas son +chemin, et qu'elle n'osa demander sa route. Après deux ou trois heures +d'une marche rapide et sans but, elle passe devant l'entrée d'une +carrière abandonnée, sise sous la colline riante qui sépare les deux +beaux villages d'Ivri et de Vitri-sur-Seine. Épuisée de fatigue, +exténuée de besoin, elle porte ses pas dans l'intérieur sombre de +cette espèce de caverne, creusée par la main des hommes, s'y enfonce, +et se couche sur un lit de pierres. Un <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span>sommeil profond, ou +plutôt une léthargie s'empare de ses sens, et enchaîne toutes ses +facultés.</p> + +<p>Cette carrière, que les ouvriers avaient épuisée, n'était point +déserte: elle formait un méandre de diverses chambres, et se +prolongeait fort avant, éclairée de distance en distance par des +ouvertures, espèce de soupiraux pratiqués à la surface des campagnes +voisines. L'une de ces galeries souterraines aboutissait aux caves +d'une maison du prochain village; et ce conduit servait <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> +d'habitation ordinaire à un personnage singulier qu'il est bon de +dessiner aux yeux de nos lecteurs. Nous l'appellerons Timon, ou le +Misantrope moderne, pour ne compromettre personne. Cet homme, jeune +encore, avait éprouvé bien des malheurs, et beaucoup plus +d'injustices. Doué d'une âme sensible et d'une imagination forte, il +avait un penchant irrésistible à la philosophie, mais à celle des +stoïciens plus qu'à toute autre; et le monde dans lequel il vécut ne +lui avait donné que trop <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span>de sujets d'exercer son esprit +porté à la réflexion. Sa première jeunesse avait été studieuse. Il +avait médité les livres les plus profondément pensés; et d'après eux, +il s'était échafaudé une théorie brillante, mais au-dessus des forces +humaines, du moins tant que le système social actuel aura lieu. Notre +sage, dans l'âge des passions, eut l'imprudence de vouloir mettre à +exécution les principes exaltés qu'il s'était faits, et ne trouva +partout que des résistances. Son siècle n'était point assez mûr, et sa +patrie était trop <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span>corrompue, pour le succès de ses plans +hardis et sévères. Indignement joué par les femmes, poursuivi à +outrance par le haut clergé dont il n'avait pas craint de révéler les +turpitudes dans un livre qui ne fit que trop de bruit, notre +philosophe dégénéré tout à coup en misantrope, se retira de la +société, changea de nom, et vint habiter sous le chaume d'un paysan de +Vitri. La vie solitaire qu'il y mena ne le guérit point de ses +préventions plus ou moins fondées contre le monde. Rodant autour de +son nouveau domicile, <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span>il fit un jour la découverte d'un +souterrain qui avoisinait la paroisse où il demeurait. De ce moment, +il rompit tout à fait ses liens, et ne conserva d'autres rapports avec +ses semblables que ceux nécessaires pour ne pas mourir de faim. Les +bonnes gens chez lesquels il résidait, et auxquels il payait une forte +pension, munis de sa procuration, faisaient toutes ses affaires, et ne +le contrariaient en rien. Rarement mangeait-il avec eux. Il venait +lui-même prendre ses alimens, et allait les consommer dans la +<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span>caverne qui répondait au cellier de ses hôtes. Là, il +s'abandonnait à ses noires méditations, tout à loisir, et sans +craindre les importuns. Parfois, il confiait au papier ses pensées +chagrines; ou bien, il gravait sur les parois les plus lisses de sa +carrière quelques poésies dans le genre des stances suivantes.</p> + +<p class="add1em">STANCES MISANTROPIQUES.</p> + +<div class="smaller add1em"> +<p>Par votre faute, ô combien sur la terre,<br> + Pauvres humains, vous endurez de maux!<br> + Moi, loin de vous, au fond d'une carrière,<br> + J'ai rencontré la paix et le repos.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span>Pauvres humains! vous ressemblez aux pierres<br> + Qu'un architecte habile ou sans talens,<br> + Sous ses crayons bizarres ou sévères,<br> + Place et déplace au gré des dieux régnans.</p> + +<p>Quand je vous vois, du fond de ma caverne,<br> + Pauvres humains! vous me faites pitié.<br> + Pour un peu d'or qu'un autre se prosterne!<br> + Je ne regrette ici que l'amitié.</p> + +<p>Oui! je préfère une caverne aux temples<br> + Où le fakir fait des discours moraux,<br> + Tous démentis par ses mauvais exemples.<br> + Pauvres humains! on vous prend par les mots.</p> + +<p>Avec vos rois, avec vos républiques,<br> + Pauvres humains! êtes-vous heureux? non.<br> + Rentrez plutôt sous les lois pacifiques<br> + De la nature: elle seule a raison.</p> + +<p>Depuis long-temps, au fond d'une citerne,<br> + La vérité, dit-on, a son séjour:<br> + Moi, je la trouve au fond de ma caverne;<br> + Mais j'y voudrais trouver aussi l'amour.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span>Timon s'occupait aussi d'une réforme de l'espèce humaine +qu'il détestait. Le clergé n'était point ménagé dans ses diatribes +virulentes: et c'est ainsi qu'il employait ses journées, errant seul, +dans les recoins multipliés de la carrière devenue pour lui un nouveau +monde. Quelquefois il y passait des nuits entières, écrivant ses +observations amères, à la lueur d'une lampe. Trop souvent son cerveau +s'allumait; et il se fût porté à de violens excès, si quelqu'un de +ceux dont il n'avait que trop à se plaindre <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span>se fût présenté +à lui. Il avait contracté la défiance la plus générale, ne faisant +point un pas, sans avoir deux pistolets à sa ceinture et un poignard.</p> + +<p>C'est avec cet attirail formidable, et dans un moment de misantropie +profonde, qu'il rencontre étendu sur la pierre un individu en habit +ecclésiastique. À cette vue, il ne peut se contenir; d'une main, il +lève son poignard; de l'autre, il saisit le collet de la soutane +d'Agathe endormie. Il l'agite avec force, la déchire, et <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span>met +à nu une partie du sein de l'infortunée, qui se réveille enfin comme +en sursaut, et reste immobile et muette au spectacle inattendu qui la +frappe. Quelle dut être en effet sa terreur, en voyant un homme coiffé +d'un bonnet de poil, une lampe suspendue au haut de ce bonnet, à la +manière de certains mineurs, armé de pistolets et d'un fer menaçant, +l'œil hagard, et le visage dans une sorte de convulsion!</p> + +<p>Mais en reconnaissant une femme sous le costume ecclésiastique, +<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span>Timon ne sait que penser lui-même; d'autres sentimens se +mêlent à l'indignation qu'il éprouva d'abord. Le poignard lui tombe de +la main; de l'autre, il lâche la soutane d'Agathe, pose à terre ses +deux pistolets, et demeure lui-même interdit, en présence d'un objet +si loin de sa pensée.</p> + +<a id="img001" name="img001"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img001.jpg" width="385" height="597" alt="Timon trouve Agathe." title=""> +</div> + +<p>Agathe, retombée sur la pierre qui lui servait de couche, s'y était +évanouie. Timon, revenu enfin à lui-même, va, court au logis de ses +hôtes, et en rapporte <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span>une eau spiritueuse, pour administrer +quelques secours à celle qu'il a tant effrayée. Enfin, quand il fut en +état de lui parler avec sang-froid, et elle de l'entendre, il lui dit:</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Fille tout au moins imprudente! que venez-vous chercher dans ces lieux +si peu faits pour votre âge et votre sexe? Veniez-vous y braver un +homme qui n'a que trop à se plaindre des femmes et de ceux dont vous +portez l'habit? Parlez-moi sans déguisement, et rassurez-vous; +<span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span>vous n'avez rien à redouter de moi. Ne seriez-vous qu'une +échappée de quelque bal? car, là-haut, ils dansent, ils s'amusent, ils +jouent avec leurs chaînes, ces esclaves de tous les préjugés! Vous +aurait-on chassée de ce bal pour avoir osé prendre l'habit de +caractère du clergé, jaloux qu'il n'y ait que lui en droit de porter +un masque? Répondez.</p> + +<p class="center"><span class="nom">AGATHE,</span> <span class="italic">assez peu remise</span>.</p> + +<p>Hélas! Monsieur....</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Ne m'appelez pas <span class="italic">Monsieur</span>. <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span>Je ne suis pas un Monsieur bien +poli pour ses semblables, et bien dur pour les malheureux; j'ai +peut-être contracté un caractère brusque: mais si je n'ai bientôt plus +figure d'homme, j'ai conservé une âme sensible aux infortunes. En +éprouveriez-vous? dites-les moi.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>J'espère que je toucherai bientôt à leur terme. À quoi bon vous en +entretenir?</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Je veux avoir un sujet de plus <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span>de haïr les hommes; j'en ai +pourtant assez déjà. Mais pourquoi ce déguisement sinistre? je veux le +savoir... Ah! pardon, femme infortunée, sans doute plus que coupable, +je ne dois m'occuper en ce premier moment que de vos besoins; je vais +d'abord satisfaire aux plus pressans. Promettez-moi de m'attendre; je +vais chercher les alimens nécessaires à votre situation.</p> + +<p class="p2">Agathe, moins forte que la nature qui lui parlait plus haut que sa +malheureuse passion, <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span>consentit d'accepter de la nourriture. +Aussi prompt que l'éclair, Timon sortit et revint; et tous deux +prirent un léger repas servi sur un cube de pierre.</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Vous vous obstinez à me taire vos chagrins. Me refuserez-vous +d'accepter des habits de femme en place de ceux-ci? Ils conviennent si +peu, même aux hommes!</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Je veux achever de vivre, et mourir sous ce vêtement: il m'est cher. +Je n'ai pas d'ailleurs long-temps <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span>à le porter; le coup mortel +a frappé mon cœur.</p> + +<p class="p2">Timon insista tant de fois, qu'Agathe ne put s'abstenir de lui +raconter ses peines secrètes qui l'affectèrent vivement.</p> + +<p>Maudites convenances sociales! (s'écria-t-il à ce récit) faux respect +humain! Oh! combien les hommes se rendent malheureux de leur propre +fait! Trompé par une coquette, Saint-Almont se fait prêtre, +c'est-à-dire, il se punit des fautes d'autrui; et par <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span>suite, +il réduit au désespoir la fille sensible que la nature lui adressait +comme par la main pour réparer l'erreur qu'il avait commise avec une +autre si peu digne de lui! Quelle bizarrerie! quel renversement de +toutes les idées saines! Pauvre Agathe! que je vous plains! mais +demeurez ici, et ne mourez pas; restez dans cette carrière, sous la +terre qui n'est pas digne de vous posséder dessus. Oubliez +Saint-Almont, en qui le préjugé religieux parle plus haut que la +nature. Restez ici; vous y serez aussi en sûreté <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span>que dans +votre séminaire, aussi libre de vous; consentez à vivre. Notre +destinée réciproque est peut-être que nous vivions l'un près de +l'autre, puisque nous sommes tous deux victimes de ces conventions +politiques qui enchaînent les hommes.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Je n'ai point votre force d'âme et d'organisation pour supporter mon +infortune; je sens que le poids qui oppresse mon cœur ne peut +s'alléger que par la mort; je vais languir encore quelques <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> +jours, heureuse d'avoir trouvé une main compatissante pour m'assister +dans mes derniers momens! N'insistez pas pour me rappeler au bonheur: +il est apparemment des êtres nés pour souffrir; mais du moins, je ne +suis coupable, ni aux yeux des hommes, ni devant mon Dieu. Je n'ai +commis que des imprudences.</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Ne me parlez point de votre Dieu; il vous devrait un miracle.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Il ne me doit rien.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span>TIMON.</p> + +<p>Votre Dieu est injuste.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Mon Dieu est juste; il laisse en moi un exemple dont les jeunes filles +pourront profiter. On leur dira que j'ai été punie pour avoir négligé +les sages conseils d'une amie, et pour n'en avoir cru que mon cœur +sans expérience.</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Vous avez suivi la voix de la nature; elle ne trompe jamais; <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> +mais vos religions et vos lois viennent la contrarier. Ce sont elles +qui font tout le mal. Ah! quand donc les hommes, retournant sur leurs +pas, et remontant à leur organisation primitive, se mettront-ils à +vivre, sans le ridicule et sinistre échafaudage des législations +politiques et sacrées? Que je méprise, que je hais tous ces +législateurs anciens et modernes qui mettant leurs faux raisonnemens à +la place de la raison, fabriquent des entraves où le reste des hommes, +comme de vils troupeaux, viennent <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span>se prendre! Il n'est plus +permis à la jeune vierge innocente de s'unir au jeune homme dans les +bras duquel la nature la pousse, mais que les codes absurdes, imaginés +par des ambitieux, lui interdisent par je ne sais quelles misérables +convenances.</p> + +<p class="p2">Ces déclamations soulageaient Timon, et rassuraient Agathe. Il se +bornait à des apostrophes aux hommes d'état, sans négliger aucun des +égards dus à la passion et au sexe de l'infortunée. <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> +Celle-ci, languissante et s'affaiblissant peu à peu, avait renoncé à +tout attentat sur elle-même; elle voyait s'approcher avec résignation +le dernier jour d'une vie courte, mais si pleine d'amertume.</p> + +<p>Timon, assidu près d'elle, espérait, attendait tout du temps; et déjà +son imagination lui laissait entrevoir un avenir heureux selon ses +principes. Un jour, il aborde Agathe avec un empressement plus marqué +que de coutume; c'était pour lui dire:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span>Malheureuse femme! sans doute, vous me rendez justice; j'ai +rempli les devoirs de l'hospitalité envers vous, sans les mettre à +prix comme on fait là-haut. Ai-je acquis quelques droits à votre +confiance?</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Homme généreux, en pouvez-vous douter?</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Eh bien! donnez-m'en une preuve.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span>AGATHE.</p> + +<p>Vous m'inquiétez. Vous lasseriez-vous d'être vertueux?</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Vous ne me comprenez pas. Écoutez-moi jusqu'au bout. L'intérieur des +carrières est malsain, surtout pour les personnes affaiblies déjà par +la violente secousse des passions. Pourquoi resteriez-vous ici plus +long-temps?</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>C'est pour y mourir plus vîte.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span>TIMON.</p> + +<p>Et toujours cette sinistre image en perspective. J'ai quelque chose de +mieux à vous proposer. Je m'exprime peut-être en termes qui ne +ressentent que trop la caverne que j'habite, de préférence à la +surface de la terre souillée par tant de crimes: mais faites-moi grâce +des formes, et ne jugez en moi que les intentions; elles sont aussi +pures que l'amour que vous portiez à Saint-Almont.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span>AGATHE.</p> + +<p>Et que je lui conserverai jusqu'à mon dernier souffle.</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Toutes ces considérations peuvent très-bien se concilier. Prêtez-moi +toute votre attention; ce que j'ai à vous dire le mérite. Vous +conviendrez, je pense, que tout ce qui se passe au-dessus de nos têtes +est marqué au coin de la folie ou de la perversité. Les femmes y sont +ou trompées ou trompeuses; les hommes, opprimés ou oppresseurs. Les +plus <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span>belles cités n'offrent que des piéges aux honnêtes +gens, et sont de mauvais lieux pour les autres. Plus elles sont +populeuses, plus il y a de crimes et de malheurs. Le séjour des +campagnes n'est guère plus sûr, plus innocent. On y est un peu moins +méchant, parce qu'on y est un peu plus ignorant.</p> + +<p>Je bénis tous les jours l'heureux moment où je fus assez bien inspiré +pour rompre avec tout le genre humain, et m'enfoncer dans les +entrailles de la <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span>terre. Agathe, bénissez aussi cette +malheureuse passion qui vous a conduite ici. Il vous fallait un monde +plus capable d'apprécier votre innocence et votre âme aimante. Il vous +faut un coin de terre encore vierge, où le vice et les préjugés +n'aient point pénétré; il existe, assure-t-on, au-delà des mers, dans +les forêts américaines du nord. Il me reste assez de biens pour les +frais de ce voyage, et pour les avances de la petite colonie que je +projette, dans le voisinage de ces bons quakers, de <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span>tous les +hommes ceux qui ont le moins dégénéré. Venez, votre santé et votre +repos sont attachés à cette résolution. Les animaux malfaisans de ces +contrées le sont moins que nos compatriotes d'Europe. Nous avons +autant de raisons l'un que l'autre pour fuir la société prétendue +civile, et faire un <span class="italic">a parte</span> sur la terre. Viens avec moi, infortunée +Agathe; viens fonder une colonie, vertueuse comme toi, mais plus +heureuse.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Un plus long voyage m'est <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span>prescrit; j'en ressens les +approches, à la faiblesse que j'éprouve; je précéderai dans un monde +meilleur l'homme qui m'est cher, et près duquel je n'ai pu passer ma +vie en ce bas monde. Recevez le témoignage de toute ma reconnaissance +pour les vues bienfaisantes que vous avez sur moi, mais dont je ne +puis profiter.</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Eh! qui t'en empêche, fille obstinée?</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Une biche qui porte dans le <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span>flanc le javelot dont on l'a +blessée, ne peut aller loin.</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Tu ne veux donc pas me réconcilier avec l'espèce humaine?</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Je ne le puis.</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Avais-je tort d'être misantrope, et de maudire ce globe où j'ai trop +vécu? Préjugés de toute espèce! c'est vous qui avez inondé la terre de +tous les maux <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span>qui l'accablent, et c'est vous encore qui vous +opposez à son retour vers le bien..... Opiniâtre Agathe! réfléchis +donc aux suites heureuses de la proposition que je hasarde de te +faire. Transporte-toi en idée sous un climat non moins doux que celui +de la France, et sur un sol intact encore, et parfaitement étranger à +tout ce qui blesse nos cœurs et nos yeux au milieu de cette +civilisation compliquée dont tu ne connais encore que les plus petits +inconvéniens. Promène avec moi <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span>ton imagination au milieu de +ces belles forêts, où de bons sauvages nous bâtiront une demeure sans +faste, mais saine et tranquille. Nous nous y établissons sans +difficultés; nous nous y livrons sans inquiétude aux doux penchans de +la nature, et nous oublions l'ancien monde pour ne pas le maudire. +Bientôt une postérité nous promet un appui dans notre vieillesse. +Notre petite famille devient pour nous tout l'univers. Nous vivons +satisfaits, sans ressentir le besoin d'un code et d'un culte. La +tendresse <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span>maternelle et la piété filiale sont nos seules +divinités. Quel tableau! et faut-il donc tant de choses pour le +réaliser? Agathe, il te reste encore assez de santé pour ce voyage; +consens à respirer un air plus pur, et à déposer ta confiance dans un +homme qui la mérite.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Oui, sans doute, vous la méritez; mais ces trop douces illusions ne +peuvent trouver place dans mon âme affaissée par la douleur. +Épargnez-moi de nouveaux <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span>refus; laissez-moi à la situation +pénible où vous m'avez trouvée; personne ne peut m'en tirer. Il n'y a +que la mort ou Dieu capable de rompre les liens que j'ai contractés.</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Si mal à propos. Femme opiniâtre! pourquoi êtes-vous venue troubler la +paix que je goûtais ici, et que j'avais achetée par tant de +sacrifices? Pourquoi votre apparition subite a-t-elle rallumé dans mon +cœur la flamme du désir?</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span>AGATHE.</p> + +<p>Ah! ne me reprochez pas une nouvelle faute, tout aussi involontaire +que les autres.</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Pardonnez ce mouvement injuste, dont je n'ai pas été le maître.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Je suis donc née sous une étoile bien fatale?</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Elle ne l'est pas plus que la mienne.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span>AGATHE.</p> + +<p>Mais la Providence est encore plus forte, et a mis un baume sur la +plaie profonde que je me suis faite. Je pouvais mourir plus coupable +et plus malheureuse.</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Ces âmes faibles et timorées croient avoir tout dit, quand elles ont +prononcé le mot de <span class="italic">Providence</span>. La Providence! que fait-elle? où +est-elle? pourquoi ne prévoit-elle <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span>pas le crime? ou pourquoi +ne le punit-elle pas? pourquoi se montre-t-elle si rigoureuse pour +Agathe et le petit nombre de ses pareilles, et si complaisante pour +les femmes semblables à celles qui m'ont trompé, à celle qui s'est +jouée de la tendresse de Saint-Almont? La Providence! ce n'est +qu'un mot.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Ne blasphémez pas.</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Qu'elle se justifie!</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span>AGATHE.</p> + +<p>C'est ce qu'elle fera sans doute dans un monde meilleur.</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Eh bien! je la bénirai, quand il en sera temps; je la bénirais dès +aujourd'hui, si elle ouvrait ton cœur aux propositions que je te +fais.... La Providence! il n'y en a pas, ou il n'y en a que pour les +méchans; eux seuls prospèrent. Les bons languissent comme toi, ou sont +obligés, pour exister en paix, de vivre <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span>en ours comme moi. +La Providence! que ce mot a fait de tort aux honnêtes gens! Il leur a +conseillé la résignation; il est la cause qu'ils ne forment point une +ligue puissante pour s'opposer aux scélérats. Les scélérats profitent +de la piété envers la Providence, et jouissent avec impunité des +avantages qui devraient être le salaire de la vertu.</p> + +<p class="p2">Désespérant du peu de succès de sa tentative, Timon se retira avec un +chagrin sombre; <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span>et les jours suivans, il ne parla plus de +son projet, mais il redoubla d'attention auprès d'Agathe.</p> + +<p>Afin d'être rassuré sur la visite de quelque importun, envoyé par le +hasard, il ferma avec des pierres l'entrée de la carrière, par +laquelle l'infortunée avait pénétré dans l'intérieur. Il se procura le +bois nécessaire pour combattre l'humidité de la galerie où Agathe +s'était établie. Déjà il y avait apporté des nattes et des tapis.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span>Mais, hélas! tous ces soins purent à peine allonger de +quelques semaines la trame des jours d'Agathe. Comme un flambeau qui +s'éteint par degrés, il la voyait dépérir lentement, mais sans douleur +aiguë; la peine profonde qu'elle ressentait était bien suffisante: et +à chaque progrès sensible de ce dépérissement, Timon renouvelait ses +imprécations contre la Providence. La douceur du malade pouvait seule +le tempérer: lui-même était étonné de l'ascendant qu'il laissait +prendre sur <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span>son esprit; mais il n'en murmurait pas.</p> + +<p>Un soir, la pauvre Agathe lui tendit la main, en lui disant: Mon +généreux hôte, puisque vous ne voulez plus reconnaître un Dieu, je +charge votre propre cœur de vous témoigner toute la reconnaissance +que je vous dois. Ajoutez-y encore le dernier service que je vais vous +demander. Procurez-moi ce qu'il faut pour écrire un billet, et +accordez-moi la grâce de le faire tenir à son adresse, <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span>sans +vous fâcher du choix de la personne dont je réclame ici les bons +offices concurremment aux vôtres.</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Je prévois ce que vous méditez; mais je ne puis rien vous refuser. +Écrivez.</p> + +<p class="center">BILLET.</p> + +<p>«Monsieur de Saint-Almont est supplié de vouloir bien accompagner le +commissionnaire qui lui présentera cette <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span>missive. Il ne peut +refuser cette dernière grâce à l'infortunée Agathe de Sainte-Alba +expirante.»</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Vous oubliez l'adresse.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Je n'ai plus assez de force pour l'écrire. Prêtez-moi le secours de +votre main; la mienne tremble trop....</p> + +<p class="add2em">«À Monsieur l'abbé de Saint-Almont, supérieur du + séminaire des....»</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span>TIMON.</p> + +<p>Mais, toujours imprudente Agathe! vous ne réfléchissez donc pas que +vous me mettez à la merci d'un prêtre.</p> + +<p class="nom">AGATHE.</p> + +<p>Celui-ci n'en a que les vertus. Nous lui ferons promettre de ne pas +divulguer le secret de votre asile; et il ne violera point sa parole.</p> + +<p class="nom">TIMON.</p> + +<p>Qui m'en assurera? car enfin, c'est un prêtre.</p> + +<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span>AGATHE.</p> + +<p>Vous avez paru jusqu'à présent m'estimer un peu. Faites-moi le +sacrifice de votre prévention, et daignez me juger digne de quelque +confiance.</p> + +<p class="p2">Timon n'insista plus. Le lendemain, il reparut avec cette réponse au +billet de la veille.</p> + +<p class="center">ZOÉ À SA CHÈRE AGATHE.</p> + +<p>«Ma toute bonne et malheureuse amie! je te cherchais partout, avec la +sollicitude <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span>d'une mère qui a perdu son enfant chéri. Enfin, +je te retrouve, et bientôt sans doute, tu me permettras de te serrer +dans mes bras. M. de Saint-Almont n'est plus supérieur du séminaire +des.... ni même à Paris. Il a demandé à faire partie d'une mission +chez les sauvages de l'Amérique septentrionale. Nos vaisseaux se +croisaient. Comme il allait au nouveau monde, j'en revenais avec mon +mari, aussi inquiet que moi de notre chère Agathe. Ton billet a été +reporté <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span>à tes anciens amis, déjà possesseurs de ton journal, +et du reste de ce qui t'appartient... Nous attendons avec impatience +le moment de t'embrasser.»</p> + +<p>Cette lettre reçue subitement et sans préparation, causa une +révolution dans ce que les médecins appellent <span class="italic">le système nerveux</span> +d'Agathe, et aurait pu hâter son dernier moment, sans les soins +redoublés de Timon. Quand cette crise fut passée, Agathe qui ne +pouvoit plus écrire <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span>elle-même, fit mander à Zoé qu'elle +était attendue avec une impatience égale à la sienne. Elle accourut le +lendemain, accompagnée de son mari. Les deux bonnes amies se serrèrent +dans les bras l'une de l'autre, sans pouvoir exprimer par des paroles +ce qu'elles ressentaient: mais cette douce étreinte de l'amitié en +disait davantage.</p> + +<p>Prévenue de l'état d'épuisement où se trouvait Agathe, Zoé s'était +munie d'un médicament composé par les sauvages <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span>du Canada, et +célèbre dans le pays par des cures merveilleuses; mais ce spécifique +vint trop tard. Administré un peu plutôt, il pouvait rappeler Agathe à +la vie. L'infortunée ne put résister à la commotion de son entrevue +avec son ancienne amie; elle expira dans ses bras, le second jour de +leur réunion dans la carrière.</p> + +<p>Timon n'en devint que plus misantrope, il traversa l'Océan avec Zoé et +son mari qui retournèrent dans l'Amérique septentrionale. <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> +Arrivé là, Timon obtint des habitans sauvages des forêts de passer le +reste de ses jours avec eux. Il embrassa leur genre de vie avec un +succès tel qu'ils le regardèrent comme leur frère, et eurent pour lui +une confiance sans bornes. Cette circonstance sauva la vie à +Saint-Almont. Des Iroquois dont il avait entrepris la conversion, se +prévinrent contre lui, et allaient le mettre en pièces, le croyant un +espion envoyé par les Anglais. Le hasard fit que, dans une chasse, +Timon, à la tête de <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span>sa tribu adoptive, reconnut le supérieur +du séminaire de la pauvre Agathe. Il obtint sa rançon, et le ramena +dans les foyers de Zoé, où Saint-Almont vécut désormais, renonçant au +sacerdoce, et se livrant à l'éducation du fils unique de cette maison.</p> + +<p>Chaque année, Timon venait passer une semaine avec eux, pour faire +commémoration des malheureuses amours et de la mort d'Agathe. En s'en +retournant parmi ses bons sauvages, il répétait cette strophe de la +<span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span>romance misantropique, citée plus haut:</p> + +<p class="smaller add1em">Avec vos rois, avec vos républiques,<br> + Pauvres humains! êtes-vous heureux? non.<br> + Rentrez plutôt sous les lois pacifiques<br> + De la nature: elle seule a raison.</p> + +<h2>FIN.</h2> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Femme Abbé, by Sylvain Maréchal + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ABBÉ *** + +***** This file should be named 23098-h.htm or 23098-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/3/0/9/23098/ + +Produced by Laurent Vogel, Hugo Voisard, Christine P. +Travers and the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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