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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:02:21 -0700
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+<head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">
+<title>The Project Gutenberg e-Book of La Femme Abbé; Author: Sylvain Maréchal.</title>
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of La Femme Abbé, by Sylvain Maréchal
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Femme Abbé
+
+Author: Sylvain Maréchal
+
+Release Date: October 20, 2007 [EBook #23098]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ABBÉ ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Hugo Voisard, Christine P.
+Travers and the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="tn"><p>Notes au lecteur de ce fichier digital:<br>
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p></div>
+
+<h1>LA FEMME ABBÉ.</h1>
+<p class="center smcap">ouvrage</p>
+<h4>DE SYLVAIN MARÉCHAL.</h4>
+
+<p class="center smaller">À PARIS,<br>
+Chez LEDOUX, Libraire, rue Haute-feuille,<br>
+N<sup>o</sup>. 31.</p>
+<p class="center smaller">9. 1801.</p>
+
+<h2>DEUX MOTS DE PRÉFACE.</h2>
+
+<p>Cette <span class="italic">Correspondance</span> écrite bien avant 1789, ne renferme rien de
+surnaturel, ni de contre nature. Le lecteur, quel qu'il soit, en
+fermant ce livre, ne sentira point son âme flétrie, ou péniblement
+affectée; il en sera quitte, peut-être, pour quelques douces larmes.</p>
+
+<h1>LA FEMME ABBÉ.</h1>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span>LETTRE PREMIÈRE.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p class="left60">De Paris...</p>
+
+<p>Ma bonne Zoé! je ne pourrai me rendre demain à ton agréable
+invitation. Je suis d'une cérémonie, d'une fête. Devine de quelle
+espèce. Un bal? non. Un repas d'accords? non. Un mariage? point du
+tout: je te fais <span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span>languir, toi qui es si vive, si curieuse,
+et si attachée à tout ce qui me touche. Eh bien! je suis invitée à une
+première messe. Du moins, je ne puis me dispenser d'y accompagner ma
+bonne maman. Comme elle veut à peu près tout ce que je veux, tu le
+sais, je dois faire aussi quelquefois les volontés de celle qui me
+tient lieu de mère. Je te dirai après demain, si je me suis bien
+ennuyée. Plus heureuse que moi, tu respires hors de ce vilain Paris
+les premières haleines du printemps. Adieu, Zoé.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span><abbr title="2">II</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p>Oh! ma toute bonne amie! que j'ai de choses à te dire! j'en ai tant
+que je ne sais trop par où commencer. Écoute, ou plutôt lis-moi avec
+autant de patience que j'ai de plaisir à te faire cette lettre.</p>
+
+<p>D'abord, il nous fallut aller chercher cette première messe à l'autre
+extrémité de Paris qui est <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span>si grand. Il y avait beaucoup de
+monde à cette fête religieuse, surtout bien des femmes, et de toute
+parure. L'église était pleine. Ce concours peu ordinaire me donnait à
+penser. Je suis un peu entichée de ce dont je te faisais un petit
+reproche. Nous sommes toutes curieuses. Je m'informai à plusieurs
+personnes de mon âge, de la cause de l'empressement qu'on paraissait
+manifester plus que de coutume pour le héros d'une solennité pareille.
+Une jeune blonde me dit à l'oreille: «L'ecclésiastique dont <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span>
+vous allez entendre la première messe, est une victime de l'amour. Il
+aimait éperdument une jeune personne, et s'en croyait payé de retour.
+Le malheureux avait affaire à une coquette indigne de lui; car on le
+dit fort bien, et de plus très-sensible, comme le prouve l'acte de
+désespoir dont nous allons être les témoins.»</p>
+
+<p>Ce peu de mots m'intéressa beaucoup. Je m'avançai le plus possible
+vers l'autel, pour contempler la victime, et ne rien <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span>perdre
+du sacrifice. Je me trouvai au second rang des femmes qui bordaient le
+sanctuaire. Enfin, le cortège sortit de la sacristie, au bruit des
+orgues touchées par Miroir; car on mit beaucoup d'appareil à cette
+fête, et ce fut une messe haute que célébra le nouveau prêtre. Il
+arrive. Je le vois passer lentement, pour parvenir aux premières
+marches de l'autel. Ma chère Zoé! est-ce prévention? on dit que les
+femmes n'en sont que trop susceptibles; mais jamais je ne vis, je crus
+du moins n'avoir jamais vu <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span>une figure plus intéressante que
+celle de ce jeune lévite. Il a de plus une taille avantageuse et bien
+prise, autant qu'il m'a paru sous ses ornemens sacerdotaux. Il
+baissait les yeux, comme semble l'exiger le ministère qu'il
+remplissait. Il ne marchait point d'un pas sûr; et ce fut bien à
+propos qu'il fit une génuflexion sur le premier degré de l'autel. Il
+avait besoin de rencontrer un appui à ses jambes vacillantes. L'air
+d'abattement qui caractérisait toute sa personne fut remarqué de tous
+les assistans, <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span>et inspira le plus vif intérêt.</p>
+
+<p>La messe haute commença. Au premier <span class="italic">Dominus vobiscum</span> qu'il fut
+obligé de prononcer, en se retournant devant nous tous, il se passa
+une scène fort étrange. Il leva un instant les yeux, et les referma
+presque aussitôt, en paraissant perdre connaissance. Les autres
+prêtres qui l'assistaient se rapprochèrent de lui pour le soutenir;
+l'un d'eux vint de mon côté pour demander un flacon. De toutes les
+femmes, je <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span>fus la plus habile à offrir le mien. On le fit
+respirer au jeune lévite qui reprit ses sens; mais une petite rumeur
+se faisait entendre du côté opposé à celui où nous étions. Plusieurs
+personnes se levèrent; l'une d'elles sortit, à la prière de ses
+voisines. La cause de ce mouvement ne tarda pas à être sue. J'appris
+que cette femme coquette, qui avait inspiré une funeste passion au
+trop sensible Saint-Almont, (c'est ainsi qu'on appelle le nouveau
+prêtre) était venue insulter au malheur, et jouir de son <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span>
+triomphe. Les yeux de Saint-Almont avaient reconnu cette femme; et
+cette rencontre inattendue produisit la crise que je viens de te
+décrire en peu de mots. Ma chère Zoé, souffre que je termine ici ma
+lettre. Mes doigts tremblans se refusent à t'en écrire pour cette fois
+davantage.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span><abbr title="3">III</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p>Je ne t'ai point achevé mon récit. Saint-Almont poursuivit sa messe
+avec assez de courage. Vers le milieu, un de ses collègues lui adressa
+une espèce de sermon que je trouvai trop court, quoiqu'il dura plus de
+la demi-heure; ce qui me donna tout loisir d'examiner Saint-Almont,
+assis dans un fauteuil, au-dessus de moi, sur le bord du <span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span>
+sanctuaire. Il parut donner toute son attention au discours, qui
+roulait sur les ressources de la religion. «La religion, disait
+l'orateur sacré, et surtout le sacerdoce, est un asile contre les
+passions, et un port dans le naufrage. Que de honteuses faiblesses
+elle a su prévenir ou réparer! De toutes les sortes de philosophie, la
+religion est encore la plus puissante... etc.» Saint-Almont écoutait
+en fermant les yeux; de fréquens soupirs sortaient péniblement de ses
+lèvres. De temps <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span>en temps, il portait ses deux mains à son
+front.</p>
+
+<p>Cet infortuné paraît avoir à peine atteint l'âge requis pour la
+prêtrise. J'aurais bien désiré voir et connaître la femme, auteur de
+son désespoir; mais je parvins, après l'office, à dire quelques mots à
+un ami intime de Saint-Almont. J'allai à lui, dans une pièce voisine
+de la sacristie; il était presque aussi abattu que son ami. Il me dit:
+«Saint-Almont eût fait un bon citoyen; il sera bon prêtre: <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span>
+quelque soit son état, il en saura remplir les devoirs en honnête
+homme.»</p>
+
+<p>Je hasardai ce peu de paroles: «Mais il semble plutôt résigné à la
+profession qu'il embrasse, que bien convaincu qu'elle lui convient. Le
+ministère auquel il se voue, est-il bien de son choix?»</p>
+
+<p>Il me fut répliqué: «L'honnête homme est fidèle à ses engagemens, de
+quelque nature qu'il les ait pris. Je réponds de mon ami.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span>La plupart des assistans comptaient bien retrouver
+Saint-Almont, pour le féliciter comme c'est l'usage; mais il se déroba
+à nos empressemens, et je me retirai, toute rêveuse, avec ma
+grand'maman, qui me dit en route: «Ce jeune homme m'a édifiée; qu'en
+penses-tu?&mdash;Beaucoup de bien. Il donne de lui l'opinion la plus
+avantageuse.»</p>
+
+<p>Rentrée chez nous, son image me suivit dans tous les recoins de la
+maison. Je descendis dans <span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span>notre petit jardin; je n'y vis
+point les fleurs naissantes que le printemps, les autres années, ne
+faisait point éclore en vain pour moi. L'aventure de Saint-Almont
+m'occupait tout entière. Je redoutai l'approche de la nuit, et ce
+n'était pas sans fondement. Te le dirai-je, ma bonne Zoé! je ne pus
+fermer l'&oelig;il. Henri <abbr title="4">IV</abbr> disait: <span class="italic">Paris vaut bien une messe</span>. Zoé va
+peut-être me répondre: «Voilà bien du bruit pour une messe!»</p>
+
+<p>Adieu, ma toute bonne, ne <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span>me gronde point, ou attends pour
+cela que j'aille te voir sous ton joli berceau de lilas. Je t'en dirai
+peut-être encore davantage; mais n'en sonne mot à ton mari, il se
+moquerait de moi, et j'aime encore mieux être grondée que raillée.
+Adieu.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span><abbr title="4">IV</abbr>.</h3>
+
+<h4>BILLET DE ZOÉ.</h4>
+
+<p>Ne manque pas de venir dans trois jours; je réserve pour ce moment ma
+réponse à ta dernière lettre. Ne manque pas, et arrange-toi pour
+passer une quinzaine au sein de l'amitié.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span><abbr title="5">V</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p>Pardonne-le moi, mon amie; mais je ne puis t'aller voir de sitôt. La
+santé de ma grand'maman est un peu altérée, et la mienne n'est pas des
+plus parfaites. Ainsi remettons la partie; mais je ne puis différer à
+t'écrire, au risque, non pas de te déplaire, mais de m'exposer à
+quelques petits reproches de ta part; mais je n'aime point à passer
+pour <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span>meilleure que je ne suis en effet. La bonne nature, en
+me donnant l'existence, n'a pas voulu faire de moi une prude ni une
+dévote, quoique depuis cette fatale grand'messe, je n'aie pas manqué
+d'en entendre une chaque jour.</p>
+
+<p>Je te vois d'ici rire sous cape. Eh bien! me voilà! que veux-tu? Mais,
+écoute, il était bien naturel de désirer savoir des nouvelles de
+Saint-Almont depuis son nouvel état. Ma bonne maman m'avait instruite
+qu'il se <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span>bornait à être prêtre habitué dans la même paroisse
+où je l'avais vu débuter; en conséquence je dis à ma seconde mère:
+«Permettez-moi d'aller entendre sa seconde messe; je suis curieuse
+d'apprendre s'il est un peu revenu de cette révolution qu'il éprouva
+en montant pour la première fois à l'autel.» Ma bonne maman me
+répondit: «Va, mon enfant, suis ton bon naturel; tu es née sensible:
+quoiqu'on en dise, c'est être né heureusement.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span>J'allai donc le lendemain de la première messe, en entendre
+une seconde. Saint-Almont me sembla remis de son émotion de la veille.
+Il s'acquitta avec dignité de son ministère. C'est aux <span class="italic">Dominus
+vobiscum</span> que je l'attendais pour lire sur sa physionomie. J'y
+remarquai une grande sensibilité, et un fond de chagrin que le temps
+aura, je pense, beaucoup de peine à dissiper.</p>
+
+<p>Ô ma chère Zoé! il faut que je compte beaucoup sur ton <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span>
+indulgence pour t'ajouter ce que tu vas lire.</p>
+
+<p>Croirais-tu que je désirai être homme, pour avoir le droit de <span class="italic">servir
+la messe</span> à Saint-Almont? J'enviai au jeune enfant de ch&oelig;ur qui
+l'assistait, le plaisir que je supposais à cet enfant, en versant
+quelques gouttes d'eau sur les doigts de Saint-Almont, en portant à
+ses lèvres l'extrémité de la chasuble de Saint-Almont. Qu'il est
+heureux, me disais-je!</p>
+
+<p>Zoé! tu penses peut-être que <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span>je rougis, en te transmettant
+ces détails. Eh bien! non. Ce que j'éprouve est sans doute une folie
+d'une espèce nouvelle; mais du moins, ce n'est pas une faute. Si mon
+esprit est délirant, mon c&oelig;ur moins calme n'en est pas moins pur,
+moins digne de toi.</p>
+
+<p>Pour ne te rien cacher, sache que tous les jours, sans y manquer une
+seule fois, je vais entendre la messe de Saint-Almont, qui se dit à
+onze heures.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span><abbr title="6">VI</abbr>.</h3>
+
+<h4>ZOÉ À AGATHE.</h4>
+
+<p>Agathe! vous m'êtes et me serez toujours chère; mais vous n'êtes plus
+sage. Comment un clin d'&oelig;il a-t-il pu vous changer à ce point?
+Agathe éprise d'un prêtre! Où prétends-tu aller? quel est ton but?
+Fille aimable et sensible, où vas-tu placer tes premières affections?
+L'infortune a des droits sur nous. Il est beau, il est louable, il est
+tout naturel <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span>de verser une larme sur le malheur de ses
+semblables; mais un homme qui vient d'élever un mur d'éternelle
+séparation entre lui et les femmes, parce qu'il a été le jouet de
+l'une d'elles, peut-il devenir un objet d'attachement? Mais je me
+trompe, mon Agathe a voulu s'amuser un moment, et son esprit me
+tranquillise sur son c&oelig;ur. C'est un roman que tu m'as fait:
+n'est-ce pas? Agathe va venir voir sa Zoé, restera avec elle plusieurs
+jours; elle continuera d'être les délices de la société. Si l'amitié
+me donne <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span>quelques droits sur Agathe, j'en profiterai pour te
+guérir de cette surprise faite à tes sens, et tu attendras
+paisiblement l'heure marquée par le destin, où tu dois rencontrer
+l'homme qui te convient, et avec lequel tu puisses t'unir, à mon
+exemple. Viens, mon Agathe, c'est assez te faire illusion: prends-y
+garde, l'imagination quelquefois est perfide. L'amitié vraie qui
+m'unit à toi ne l'est point. Prends de ses conseils. Viens, et
+laisse-toi un moment conduire par la main de ta Zoé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span>Tu penses bien que je n'ai point communiqué tes dernières
+lettres à mon mari. Viens nous voir, ou j'irai te chercher.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span><abbr title="7">VII</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p>Ta lettre est sévère, mais j'en reconnais toute la justice. Le
+sentiment qui l'a dictée serait bien capable de me guérir, si ma
+maladie n'était point incurable. Oui! la foudre n'est pas plus prompte
+que ce qui vient de se passer dans mon c&oelig;ur, et il en est d'autant
+plus blessé qu'il s'y attendait moins. Tu as recours aux lois de la
+raison; mais que peut la raison <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span>contre le premier élan de la
+sympathie? Va! la sympathie n'est point une chimère; tu l'éprouves
+toi-même tous les jours dans ton heureux ménage. C'est elle qui t'unit
+à l'époux que tu aimes. Moins heureuse que toi, les circonstances me
+font rencontrer l'objet qu'il me faut dans un homme qui ne peut être à
+moi. Ne me blâme point; contente-toi de me plaindre, et permets-moi de
+te confier tout ce qui m'arrive. Est-on le maître de sa destinée? Mais
+si tu ne te rebutes point, si tu ne me désavoues <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span>point pour
+ton amie, je sens que je ne puis être tout à fait malheureuse.</p>
+
+<p>Sans doute j'aime; en vain je voudrais me le dissimuler. Mais si j'en
+fais l'aveu à d'autres qu'à moi, ce ne sera jamais qu'à mon amie. Je
+me respecterai en elle; je la respecterai en moi: et le sentiment qui
+nous lie me préservera des fautes, s'il ne me préserve pas des
+chagrins inséparables d'une passion avouée par la nature, mais
+contrariée par les convenances sociales.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span>Ne me parle donc pas d'aller vers toi; ne viens pas non plus
+me chercher. Laisse-moi à mes illusions; elles sont telles qu'en
+voulant les détruire, on leur ferait prendre un caractère sinistre.
+Imite la bonne nature; sois indulgente comme elle.</p>
+
+<p>Saint-Almont, pour se distraire sans doute de cette flamme sourde qui
+le mine, se livre tout entier aux devoirs de son état. Il sait
+apparemment que l'occupation est l'un des plus puissans remèdes contre
+l'amour, comme <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span>l'oisiveté en est le plus actif poison. Je
+vois son plan de conduite; il est sage, et me donne la plus haute idée
+de son jugement. Toutes ses journées sont sans lacune; la chaire et le
+confessionnal servent tour à tour de théâtre à son zèle apostolique.
+Il a fait le prône dimanche dernier; je n'ai eu garde d'y manquer.
+J'ai chargé une femme qui se tient au portail de l'église de
+m'avertir. Cette bonne femme me croit une sainte. «Si jeune, être déjà
+si pieuse!» dit-elle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span>Ma chère Zoé! si tu savais comme il prêche avec grâce, avec
+onction! Le sujet de son premier discours était l'amour du prochain.
+Ma bonne maman, qui voulut l'entendre d'après le récit que je lui en
+fis, et qui se connaît en sermons, m'a dit en me serrant la main: «Ma
+chère fille! j'ai suivi bien des prédicateurs, en ma vie; pas un d'eux
+ne m'a fait autant de plaisir.»</p>
+
+<p>Ma grand'maman n'a jamais rencontré si juste. Saint-Almont persuade,
+rien qu'à le voir; il ne <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span>crie point; il ne gesticule pas
+comme un forcené: c'est le c&oelig;ur qui parle au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Une chose qui va t'étonner, c'est qu'il a osé traiter de l'amour, et
+même en faire l'éloge; mais c'est qu'il voit cette passion comme l'un
+des plus beaux, des plus sublimes sentimens de la nature. «L'amour,
+a-t-il dit dans un endroit de son prône, l'amour dans une âme
+vertueuse est une vertu de plus. Heureux ceux, a-t-il ajouté, heureux
+ceux qui s'aiment avec <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span>innocence!» Que Saint-Almont était
+beau en prononçant cette exclamation, qui fut suivie d'un long soupir!</p>
+
+<p>Je m'étais placée devant lui, derrière une colonne; ses yeux en ce
+moment rayonnaient, étincelaient; une rougeur aimable colorait son
+visage. Toute sa physionomie était angélique.</p>
+
+<p>Ma chère Zoé! je te le dis naïvement, quel dommage que cet homme n'ait
+pas rencontré la femme qui lui convenait! qu'elle <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span>est vile à
+mes yeux, celle qui n'a pas senti tout le prix d'un tel homme! Une
+larme coule de mes yeux, en te faisant part de cette réflexion amère
+et inutile. J'en veux aussi à Saint-Almont. Pourquoi, s'étant mal
+adressé une première fois, se rebute-t-il tout de suite? N'y avait-il
+donc qu'une femme au monde? Tout le mal qu'on voit sur la terre ne
+vient peut-être que de ce que peu de gens sont à leur place. Adieu,
+Zoé; je n'ai pas le courage de t'en écrire plus long. Le noir chagrin
+s'empare de <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span>moi. Que n'es-tu à Paris! indulgente amie, tu me
+sauverais de moi-même. Adieu, encore une fois.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span><abbr title="8">VIII</abbr>.</h3>
+
+<h4>ZOÉ À AGATHE.</h4>
+
+<p>Ma pauvre Agathe! ta dernière lettre me fait de la peine. Il semble
+que tu te plaises à creuser le précipice sous tes pas. Tâche de
+t'interroger dans le calme de la raison, et de te voir de sang-froid.
+Chaque jour ajoute à ton délire. Tu ne prévois pas les maux que tu te
+prépares. Imite plutôt celui-là même qui est la cause innocente de ton
+égarement <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span>d'esprit. Vois, et tu en conviens toi-même, vois
+avec quelle prudence il s'éloigne de tous les objets capables de le
+rappeler à sa malheureuse passion. Je t'en conjure, ne te flatte pas;
+c'est précisément la pureté de ta flamme qui en augmente la chaleur.
+Je craindrais beaucoup moins pour ton repos, si tu avais choisi un
+sujet indigne de toi; ce ne serait que l'erreur d'un moment. Crains
+d'en avoir pour toute la vie. Ne badine pas avec les passions. D'abord
+nos jouets, elles finissent par devenir nos <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span>tyrans. Une
+seule réflexion pourrait suffire pour te rappeler à ta tranquillité
+première. Si quelqu'un me demandait: Que faites-vous de votre amie?
+que fait Agathe? Dis, mon Agathe, qu'aurais-je à répondre? Il me
+faudrait donc, pour être vraie, dire: «Mon amie est devenue amoureuse
+d'un prêtre.»</p>
+
+<p>Cela seul devrait te faire ouvrir les yeux. Un prêtre n'est plus un
+homme pour une femme. Pense à cela; ne reste point à Paris; accours
+dans mes bras: <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span>c'est là ta place. Donne-moi ta personne en
+garde; je t'en rendrai fidèle compte. Tu es mon trésor: que j'en sois
+la dépositaire! Mon mari me demande toujours quand nous te verrons, et
+je suis obligée de mentir toujours en lui disant: «La bonne maman est
+malade.» Ah! c'est bien plutôt ma pauvre Agathe qui l'est, et qui
+l'est si fort, qu'elle ne veut pas guérir. Adieu, mauvais sujet. Que
+de chagrins je prévois pour toutes deux!</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span><abbr title="9">IX</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p>J'ai lu trois fois ta lettre, sage Zoé; je me suis interrogée de
+suite, et mon c&oelig;ur a répondu qu'il sera toujours digne du tien. Je
+puis être un jour très-malheureuse, mais jamais capable de faire honte
+à Zoé. J'en ai prononcé le v&oelig;u; je le répète tous les matins en me
+levant, et le soir je m'endors avec la <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span>douce confiance que
+je n'ai point faussé mon serment.</p>
+
+<p>Cette déclaration faite, il faut que tu aies la complaisance de lire
+le reste de ma lettre. Tu seras toujours ma confidente discrète, mais
+jamais ma complice, parce que jamais je n'aurai de faute grave à me
+reprocher. Entends-tu bien, Zoé?</p>
+
+<p>Ma bonne vieille vint me dire hier matin: «M. l'abbé de Saint-Almont
+tiendra confessionnal cette après-dînée jusqu'au soir. <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span>Tous
+ces jours gras, il les consacre à son ministère. Oh! il aura bien des
+pénitentes; car on l'estime déjà beaucoup. Venez donc tantôt.»</p>
+
+<p>Le récit de la vieille excita en moi un sentiment qui m'était inconnu
+jusqu'alors. <span class="italic">Il aura bien des pénitentes!</span> Je répétai ces paroles
+avec l'accent de la jalousie. Oui, j'irai tantôt; je veux savoir s'il
+est des femmes capables de l'aimer avec autant de désintéressement que
+moi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span>Je me trouvai donc aux environs du confessionnal, bien avant
+que Saint-Almont n'y entrât. Ce qui me rassura un peu, c'est que je ne
+vis que quelques femmes âgées et de très-jeunes-gens. Il ne se fit pas
+attendre long-temps. Il vint en surplis fort propre. Je ne m'éloignai
+pas. Il entendit plusieurs vieilles pénitentes avec beaucoup de
+patience. Une d'elles en se retirant me dit: «Ma jeune demoiselle, ce
+confesseur est un ange pour la douceur et la sagesse des conseils.
+N'en prenez point d'autres; vous en <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span>serez contente. J'en
+suis enchantée; je lui enverrai mes deux filles qui sont de votre
+âge.»</p>
+
+<p>J'avais le désir le plus violent de me présenter à mon tour, et de me
+faire entendre en confession à celui de tous les hommes qui
+m'inspirait le plus de confiance. Je ne sais ce qui me retint.
+L'importance et la singularité de cette démarche s'offrirent à ma
+pensée. D'ailleurs, je m'étais promis de ne rien oser, sans avoir
+consulté mon amie. Bonne et sage <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span>Zoé! conseille-moi donc. Me
+permets-tu cette nouvelle imprudence? car tu vas sans doute qualifier
+ainsi le dessein que je brûle d'exécuter. Quel mal pourras-tu trouver
+dans cet acte interdit aux profanes, je le sais, mais il ne peut en
+résulter d'inconvénient grave; tout au plus, une estime mieux sentie
+encore pour Saint-Almont. Zoé, parle: tu es mon oracle.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span><abbr title="10">X</abbr>.</h3>
+
+<h4>ZOÉ À AGATHE.</h4>
+
+<p>Agathe, tu me consultes, peut-être avec la ferme résolution de ne
+point exécuter mes ordonnances. N'importe; j'aurai rempli mon devoir,
+en te traçant les tiens. N'entre point dans le confessionnal de
+Saint-Almont; n'ajoute point ce nouveau tort aux autres. Qu'irais-tu
+lui dire? Que tu l'aimes? Oui! tu brûles de lui faire cet aveu, sous
+le voile <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span>sacré de la confession. C'est une déclaration
+d'amour que tu hasarderas, fille imprudente! J'aime à croire à
+l'honnêteté de Saint-Almont; et je me repose même sur la tienne, s'il
+était homme à vouloir profiter de ta faiblesse. Mais où tout cela te
+mènera-t-il? Je pense que le rôle qu'il me convient de jouer dans
+cette affaire, est celui de spectatrice, de confidente tout au plus,
+en te renvoyant à toi-même, en en appelant à ton propre c&oelig;ur, si
+les choses deviennent plus sérieuses. Agathe, fais donc ce que tu
+voudras.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span><abbr title="11">XI</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p>Tu me regardes apparemment comme une malade désespérée: tu
+m'abandonnes à moi-même. Je te prends à tes propres paroles, et
+j'espère que nous n'aurons pas à nous en repentir. Voici donc ce que
+j'ai cru pouvoir me permettre.</p>
+
+<p>Hier, je me suis présentée au confessionnal de Saint-Almont. Il
+<span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span>y avait foule. J'ai laissé passer les plus pressées, afin de
+me ménager un entretien plus long; et le voici. Ma mémoire exacte et
+fidèle en conservera toute ma vie les expressions; je te fais grâce
+des préliminaires, et des formules consacrées.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE</p>
+
+<p>Mon père, la confiance que vous avez déjà su inspirer à plusieurs
+mères de famille, m'amène à vous. Je suis une orpheline de dix-neuf
+ans, que la mère de mon père défunt veut bien <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span>accueillir;
+elle veille sur le printemps de ma vie. Je soulage autant qu'il est en
+moi l'hiver de son âge.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Que désirez-vous de mon ministère?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Comment oserais-je...</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Ma fille! vous êtes dans la saison des passions. En éprouveriez-vous
+une malheureuse? Vous ne seriez pas la seule exposée <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span>aux
+orages du c&oelig;ur. C'est un tribut qu'il faut payer tôt ou tard.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Je commence à l'éprouver.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Aimeriez-vous?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Hélas!</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Pour la première fois?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Oui, et pour la dernière; car <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span>on n'aime pas deux fois,
+m'a-t-on dit.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Aimer n'est pas toujours une faiblesse coupable; mais trop souvent
+c'est la cause innocente de bien des peines.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>C'est ce que je crains.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Éprouveriez-vous quelques obstacles?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Permettez-moi de vous ouvrir mon âme tout entière.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span>SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Dites.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>La situation où je me trouve n'est pas ordinaire.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Parlez, et disposez de moi, si vous pensez que je puisse contribuer en
+quelque chose à votre tranquillité.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Sachez donc...</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Votre voix est tremblante. Rassurez-vous.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span>AGATHE.</p>
+
+<p>Apprenez donc que celui que j'aime est d'une profession à ne pouvoir
+me payer de retour, quand bien même il saurait qu'il est aimé de moi.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Vous me surprenez. Je n'imagine pas....</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Eh bien! sachez donc que l'homme qui a trouvé, sans le chercher, le
+chemin de mon c&oelig;ur, et qui l'ignore, est un prêtre comme vous.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span>SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Un prêtre!</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Oui! un prêtre tel que vous.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Comment se fait-il?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Ses malheurs m'ont d'abord intéressée; et de la pitié à l'amour, il
+n'y qu'un pas.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Et il ne se doute point du penchant funeste qu'il vous a inspiré?</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span>AGATHE.</p>
+
+<p>Nullement.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Il ne vous a jamais parlé?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Jamais. Je ne sais pas même s'il m'a vue; du moins il ne m'a point
+remarquée. Ses malheurs et ses vertus m'ont entraînée vers lui. Quand
+on aime, on ne calcule point. Vous le savez peut-être aussi bien que
+moi?</p>
+
+<p>(Saint-Almont ne me répondit <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span>pas; mais il laissa échapper un
+soupir.)</p>
+
+<p>Vous voyez, mon père, combien j'ai besoin de vos bons avis.
+Connaissez-vous un remède à cette funeste passion?</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Saviez-vous l'état de celui qui vous l'a inspirée?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Il habite Paris en ce moment encore?</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span>AGATHE.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Mais sans doute que vous ne cherchez point à le voir?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Au contraire, je l'ai vu tous les jours sans m'en défendre.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ainsi que vous guérirez.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Je le sais.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span>SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Fuyez, non pas le danger; il n'y en a point à craindre: mais redoutez
+de longs chagrins.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Je n'en ai pas le courage.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>La raison....</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur.... Mettez-vous à ma place.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Je n'ai que des conseils à vous donner.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span>AGATHE.</p>
+
+<p>Que me conseillez-vous?</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Mais, de votre côté, il faut des sacrifices.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>De quelle nature?</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>D'abord, renoncer à le voir.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Je n'ose vous le promettre. Quel mal fais-je, en le voyant, tant que
+je ne lui parlerai point?</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span>SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Mais que prétendez-vous, en continuant à le voir?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Je ne prétends qu'au plaisir, certes! fort innocent de l'aimer sans le
+lui dire; car je mourrai avant qu'il ait mon secret.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Vous n'êtes point la seule victime d'un pareil penchant; d'autres
+aussi ont aimé d'abord comme vous, et ensuite ont montré plus de
+courage que vous. Tâchez de les imiter.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span>AGATHE.</p>
+
+<p>Cela est au-dessus de mes forces.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>J'en connais qui ont su élever un mur d'éternelle séparation entre eux
+et l'objet de leur affection.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Je les en félicite; mais je ne me sens pas assez de caractère.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Ni moi assez de lumières pour vous guider. Adressez-vous à <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span>
+des prêtres plus exercés dans le saint ministère où je suis encore
+novice.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Vous me refusez des secours?</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>C'est que ceux que j'ai à vous donner sont insuffisans. Que
+voulez-vous de moi?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Des consolations du moins.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Quittons-nous, puisque je ne puis parvenir à vous calmer.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span>AGATHE.</p>
+
+<p>J'attendais davantage.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Comptez sur mes prières, et souffrez que..... J'éprouve un malêtre....</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Me permettez-vous de revenir dans quelques jours vous consulter?....</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Il n'est pas nécessaire. Votre guérison est en votre pouvoir plus
+qu'au mien....</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span>AGATHE.</p>
+
+<p>Vous m'abandonnez....</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Présentez-vous au grand-pénitencier.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Suis-je donc une si grande criminelle?</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Vous n'êtes qu'à plaindre, et vous n'êtes pas seule dans ce précipice.
+Je vous adresse à un vieillard plein de vertu et d'expérience. Allez.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span>AGATHE.</p>
+
+<p>Vous ne voulez plus me recevoir?</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Si vous saviez ce qu'il m'en coûte de ne pouvoir répondre à votre
+confiance; mais elle sera mieux placée où je vous envoie. Que le ciel
+vous donne sa grâce!</p>
+
+<p class="p2">Je voulus insister; mais Saint-Almont ferma la petite grille à travers
+laquelle nous eûmes cette conférence; et se retournant du côté opposé,
+donna audience à <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span>d'autres personnes moins embarrassantes
+pour lui, et moins embarrassées que moi.</p>
+
+<p>Il fallut donc me retirer. Il faisait nuit noire. Une circonstance me
+consola du peu de succès de cette démarche singulière, et bizarre, si
+tu veux, ma bonne Zoé. C'est que Saint-Almont ne put voir mon visage;
+par conséquent, je concevais l'espoir d'une autre entrevue avec lui.
+Dans ce dessein, j'avais pris aussi la précaution de déguiser ma voix.</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span>À la lecture de cette lettre contenant l'extrait de ce qui
+s'est passé au confessionnal de Saint-Almont, tu vas me répéter: «Eh
+bien! quel est ton but, Agathe? Si tu aimes véritablement, modèle-toi
+sur l'objet de ton amour. Sois aussi sage, aussi réservée que lui.» Et
+moi, je te répondrai que plus je connais Saint-Almont, plus je trouve
+de raisons pour l'aimer davantage; et assurément, tant que les choses
+n'iront pas plus loin, on n'a pas le plus petit reproche à me faire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span>Mais tu vas te récrier de nouveau à un autre projet qui me
+roule dans la tête! Tu me la croiras tout à fait tournée, et tu auras
+tort encore une fois. Sache donc, sans autre circonlocution, que je
+suis résolue à prendre l'habit d'homme, afin de voir plus souvent et
+plus à mon aise Saint-Almont. Sans lui en dire le motif, j'ai déjà
+fait part de ce dessein à ma bonne maman. Elle n'a pas eu le courage
+de me contredire; ainsi donc, au reçu de ta réponse à cette missive,
+je passe à l'exécution. Ton <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span>Agathe quitte les habits de son
+sexe, sans en abandonner les vertus pudiques. Je te le répète, j'ai à
+c&oelig;ur de me conserver digne de ton amitié et de ma propre estime.
+Adieu; je t'embrasse, et te charge de faire ma paix avec ton mari,
+s'il était d'humeur à me gronder. Adieu, ma toute bonne.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span><abbr title="12">XII</abbr>.</h3>
+
+<h4>ZOÉ À SA PAUVRE AGATHE.</h4>
+
+<p>Ma pauvre et toujours chère Agathe! es-tu folle? Quoi! tout de bon! tu
+veux renoncer à ton sexe: il ne te manquait plus que ce nouvel
+incident. Mais, dis-moi, as-tu bien réfléchi sur les conséquences de
+ce que tu te permets avec une légèreté qui me passe? Reviens à toi;
+reste toujours mon Agathe. Sois toujours cette fille aimable et
+spirituelle, <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span>intéressante et gaie. De grâce! reviens sur tes
+pas, et crains de te perdre. Vois le chemin que tu as déjà parcouru en
+si peu de temps; du moins, avant tout, viens nous voir un seul jour.
+Si tu nous refuses cette fois, tu nous fâcheras plus que tu ne penses.
+Donne au moins à l'amitié les intervalles lucides que l'amour te
+laisse. Profites-en. Sois encore notre amie. Zoé méritait peut-être le
+sacrifice de quelques heures de ton temps. Plus de Zoé pour Agathe, si
+tu persistes à ne plus me voir!</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span><abbr title="13">XIII</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À SA ZOÉ.</h4>
+
+<p>Ta lettre ne m'est parvenue cette fois que deux jours après celui
+marqué par sa date. Je n'ai pu endurer ce retard, et attendre de tes
+nouvelles pour exécuter ce que j'ai à t'annoncer. Hier matin, j'ai
+paru en habits d'homme devant ma grand'maman, à l'heure du déjeûner.
+Elle ne m'a point reconnue d'abord; mais je me jetai dans ses bras,
+<span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span>en lui disant: «Quoi! vous méconnaissez votre bonne petite
+fille Agathe?» Au son de ma voix, des larmes de plaisir coulèrent de
+ses yeux; elle me dit: «Tu es une espiègle. Je t'aimais déjà beaucoup;
+avais-je besoin de ce joli déguisement pour t'aimer encore davantage?
+Que cet habit te sied! il te donne un air mutin dont je raffole.»</p>
+
+<p>«Ma bonne petite maman, puisque je ne vous déplais pas sous ce
+vêtement, souffrirez-vous que je le porte <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span>souvent? Je n'en
+serai que plus disposée à vous servir; ce costume, plus commode que
+l'autre, me mettra à même de vous être encore plus utile que par le
+passé. Je vais dès aujourd'hui essayer de sortir avec ces habits, et
+de faire une longue course. J'irai, jusque dans le quartier de la
+première messe ou vous m'avez conduite il y a déjà plusieurs mois.»</p>
+
+<p>«Va, mon enfant, me dit ma grand'maman, et prends <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span>bien garde
+aux accidens: je serais inconsolable.»</p>
+
+<p>Je me rendis donc de suite, avec la vitesse de l'oiseau, jusqu'à
+l'église desservie par Saint-Almont, et j'arrivai précisément au
+moment qu'il sortait de la sacristie pour monter à l'autel. Je
+m'offris à lui servir la messe. L'enfant de ch&oelig;ur ne demandait pas
+mieux. Il fallait me voir marcher devant Saint-Almont! Je cachai le
+mieux que je pus, sous un air de componction, le contentement que je
+ressentais.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span>Arrivée à la chapelle, je m'acquittai de mon devoir avec
+assez d'intelligence. J'avais eu le soin depuis quelques jours
+d'étudier la manière de servir un prêtre à l'autel.</p>
+
+<p>Néanmoins, je tremblais de tout mon corps; mes genoux fléchissaient
+sous moi. Quand ce vint au <span class="italic">lavabo</span>, Saint-Almont qui s'aperçut de mon
+trouble, daigna me dire au milieu de sa prière: «Jeune homme! rassurez
+vous.» Je lui répondis, les yeux baissés: «C'est pour la première fois
+<span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span>que je m'acquitte de ce service: je ferai mieux à la messe
+prochaine.»</p>
+
+<p>Ô ma Zoé! tu ne te fais pas l'idée du plaisir pur que je savourai. Des
+rigoristes me traiteront de sacrilége: ils auront tort. Ce n'est point
+pour me moquer des choses saintes que j'en agissais ainsi; je ne
+voulais que voir de plus près un homme que j'estime par-dessus tous
+les autres, et que j'aime avec le plus parfait désintéressement. Il
+n'y a pas là de quoi m'attirer le blâme: <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span>on peut tout au
+plus me regarder en pitié, ou sourire. Pouvais-je offenser un Dieu
+bon, en me montrant empressée, jalouse de servir le plus sage des
+ministres de ses autels? Oh! comme Saint-Almont est édifiant! comme sa
+piété est affectueuse! comme il aurait aimé une femme qui l'eût payé
+de retour! Il a toute la tendresse d'une âme aimante, et toute la
+candeur, toute la simplicité, toute l'innocence d'un enfant. Je suis
+bien certaine que dans la personne du jeune homme qui lui répondait la
+messe, il fut <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span>loin de soupçonner cette jeune orpheline de
+dix-neuf ans qui se présenta quelques jours auparavant à son
+confessionnal. À l'élévation, je baisai plus de trente fois le bas de
+sa chasuble; il est d'usage de l'approcher une seule fois des lèvres.
+À la fin de la messe, le célébrant donne sa bénédiction au peuple; je
+hasardai de lever furtivement les yeux sur Saint-Almont en ce moment.
+Il me parut une divinité pleine de douceur et d'indulgence. Jamais il
+ne me fit autant d'impression; ses yeux disaient mille choses
+<span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span>qui allaient à l'âme. Ah! puisse la bénédiction qu'il me
+donna verser dans mon c&oelig;ur ce calme qui paraît déjà rétabli dans le
+sien!</p>
+
+<p>Saint-Almont me semble né bien heureusement. Il n'éprouva, jamais ces
+fortes passions qui sont autant de secousses qui ébranlent et
+bouleversent. Ah! que n'a-t-il mieux rencontré! Mais quoiqu'il puisse
+lui arriver, il saura compenser le défaut de bonheur par les douceurs
+d'une paix inaltérable de conscience. Que n'ai-je son caractère!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span>Je me joignis de grand c&oelig;ur aux actions de grâces qu'il
+prononça en retournant à la sacristie, où je voulus le reconduire. De
+bonnes femmes, sur notre passage, se disaient l'une à l'autre: «Comme
+ce jeune homme a bien servi la messe! qu'il y a mis de zèle! On n'en
+voit plus guère comme lui à présent.»</p>
+
+<p>Saint-Almont me remercia avec un air affectueux; et j'allai me placer
+dans l'église, sur son passage, pour le voir encore une <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span>
+fois, quand il rentrerait chez lui. À genoux aux pieds d'une chaise,
+je me procurai cette satisfaction innocente, qui ne pouvait paraître
+affectée ni suspecte; puis je retournai à la maison, pleine de son
+image. Le reste de cette journée fut l'un de plus doux momens de ma
+vie.</p>
+
+<p>Que vas-tu penser de moi, ma Zoé? Je t'ai dit tout; mon âme est nue
+devant toi. Ce qui me rassure, c'est que cette démarche ne me cause
+aucun remords. Quand je fais mal, ma <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span>conscience ne me le
+laisse pas ignorer. Zoé ne sera pas plus sévère que ma conscience:
+n'est-ce pas? Adieu.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span><abbr title="14">XIV</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p>Tu ne réponds pas à ma dernière épître; c'est fort mal. J'aime encore
+mieux tes reproches que ton silence. Écris-moi; ne me ménage pas, si
+tu veux; dis tout ce que tu as sur le c&oelig;ur, mais écris-moi.</p>
+
+<p>Je ne t'imiterai pas, du moins en cela. Je vais te faire encore cette
+missive, pour te dire que <span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span>j'ai continué mon exercice. Tous
+les jours, je sers la messe de Saint-Almont. Il n'y a que toi, Zoé,
+qui ne sois pas édifiée: tout le monde me cite comme un prodige de
+piété. Saint-Almont lui-même a remarqué mon assiduité, et m'en a dit
+deux mots flatteurs. Ce peu de paroles ont versé un baume sur ma
+plaie. Oui! je veux continuer à l'aimer ainsi; nous n'y risquons rien,
+lui ni moi. D'ailleurs, il est aussi étranger à mon amour que toi
+qu'il n'a jamais vue. Je me plais donc à l'aimer, quoique sans
+<span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span>espoir: j'aime pour le seul plaisir d'aimer. Cette
+jouissance est bien permise sans doute. Qui peut y trouver à redire? À
+qui fais-je du tort? Encore une fois, y a-t-il du mal à me rendre
+assidûment à toutes les offices de l'église, à me placer au ch&oelig;ur
+dans les stalles au-dessous de la sienne, et à me procurer furtivement
+le plaisir de le voir, de l'entendre chanter? Il a le son de voix si
+agréable! Le plus bel air de Sacchini, à l'Opéra, ne vaut pas un
+<span class="italic">oremus</span> sorti de la bouche de Saint-Almont. Ce <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span>matin, c'est
+lui qui a fait l'aspersion: je n'en ai pas perdu une goutte. En
+répétant les signes de la croix, j'ai ramassé sur mes doigts l'eau qui
+m'avait jailli au front, et je l'ai portée sur mes lèvres. Ce soir, il
+fera le salut; j'irai respirer l'encens qu'il offrira sur l'autel.</p>
+
+<p>Voilà le carnaval qui arrive. Que de jouissances pures je me promets!
+Tandis que les autres femmes courront les bals; moi, j'assisterai aux
+prières des quarante heures; on me verra, non <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span>loin du
+prie-dieu où Saint-Almont fera sa station, m'enivrer du plaisir de le
+contempler tout à loisir. Il est loin de croire à ce qui se passe
+autour de lui. N'importe; je veux l'aimer comme on aime Dieu, sans
+savoir si Dieu daigne prendre garde aux hommages que lui rendent les
+faibles mortels.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher Mentor-Zoé.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span><abbr title="15">XV</abbr>.</h3>
+
+<h4>ZOÉ À AGATHE.</h4>
+
+<p>Ma chère et malheureuse Agathe! je vais t'apprendre une nouvelle qui
+te fera, je n'en suis que trop certaine, beaucoup moins de peine qu'à
+moi. Je devenais une prêcheuse qui aurait fini par te paraître
+importune. Rassure-toi; te voilà délivrée de mes sermons, à mon grand
+regret; car je ne puis cesser de t'aimer et de te plaindre. Enfin, il
+faut donc <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span>te dire que mon mari, qui désirait tant voyager, a
+obtenu une assez belle place dans une de nos colonies, bien par delà
+les mers, et il faut que nous partions sur-le-champ. Je n'aurai pas le
+temps d'attendre ta réponse à cette lettre; le ministre de la marine
+presse notre départ. À dix mille lieues de mon Agathe, je saurai
+toujours bien lui écrire: mais que de chances et de retards
+éprouveront mes lettres! Que n'ai-je pu dissuader mon mari! Ton sort,
+ma toute bonne amie, m'alarme véritablement. Je te <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span>laisse à
+la merci de toi-même, sans conseil, sans amie. Jure-moi, dans le fond
+de ta belle âme, de penser à ta Zoé, et à toutes les promesses que tu
+lui as faites. Adieu; je t'embrasse, le c&oelig;ur serré. Quand
+recevrons-nous de nos nouvelles? quand nous reverrons-nous? Dans ma
+première missive, j'espère pouvoir te désigner le lieu où tu
+m'adresseras tes chères lettres. Ah! mon amie! seulement trois jours
+de délai; et bon gré malgré, je t'emmenerais avec nous. Adieu, la
+moitié de mon âme.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span><abbr title="16">XVI</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p>Zoé! vous méconnaissez votre amie. Mes fautes vous donnent-elles le
+droit d'être injuste à mon égard, et d'outrager l'amitié? En suis-je
+réduite à vous apprendre que votre dernière lettre m'a frappée au
+c&oelig;ur? En la lisant, je me suis cru abandonnée de toute la terre.
+Zoé! mon amie! la sage Zoé, qui était ma providence, mon refuge, vogue
+en <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span>ce moment par delà les mers; c'était tout ce qui pouvait
+m'arriver de plus sinistre. Je ne répondrai pas à tes sarcasmes; ou,
+pour t'en faire repentir, voici ce que j'imagine. Zoé, transplantée
+au-delà des mers, n'en sera pas moins présente à mon esprit; je
+continuerai de lui écrire, comme si elle était toujours à sa campagne.
+Mon illusion sera loin d'être complète, puisque je ne recevrai plus de
+tes nouvelles. N'importe; je me ferai un devoir de te consulter à
+l'avenir, comme par le passé. Tu seras ma seconde <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span>
+conscience. Dès ce soir, je commence le journal de ma vie, et il te
+sera adressé; je te dirai mes fautes; je me rappellerai tes conseils,
+et Dieu fera le reste. Voici ce que j'imagine de mieux pour te
+convaincre, et de mon attachement, et du cas que je fais de ton estime
+et de ton amitié. J'aime à penser que nous nous reverrons; tu me
+retrouveras digne encore de me dire l'amie de c&oelig;ur de Zoé.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span><abbr title="17">XVII</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p>Ah! mon amie!... tout m'abandonne à la fois: un abîme en appelle un
+autre. À peine j'apprends ton départ pour les îles, et notre
+séparation, qu'il me faut essuyer une autre perte. Ma si bonne maman
+vient de succomber à l'âge et aux infirmités inséparables d'une
+vieillesse avancée. Que ses derniers momens m'ont affectée! elle a
+rendu le <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span>dernier soupir dans mes bras; mais elle a eu le
+temps, comme on dit, de se voir mourir, et de mourir avec tous les
+secours de la religion. Se sentant plus affaiblie, «ma bonne petite
+Agathe, m'a-t-elle dit d'une voix altérée, rends-moi un service; ce
+sera le dernier, je pense, mais ce ne sera pas le moindre. Crois-tu
+que ce digne ecclésiastique dont nous avons entendu la première messe
+avec tant d'édification, voudra bien m'accorder la faveur de
+m'administrer? Va le chercher; <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span>il t'a remarquée pour ta
+piété constante; il ne te refusera peut-être pas.»</p>
+
+<p>Ma chère Zoé! tu ne doutes pas de mon empressement. Je volai
+sur-le-champ dans mes habits d'homme au presbytère de Saint-Almont. Je
+montai à son appartement avec une certaine assurance. Il ne s'agissait
+pas de moi en cette rencontre, et pourtant j'étais loin d'être
+indifférente à cette démarche. Saint-Almont ne me refusa point. Il
+quitta son travail pour m'accompagner, sans <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span>marquer la
+moindre humeur de mon importunité. Cependant, je crus m'apercevoir
+qu'il était dans le feu de la composition d'un discours qu'il devait
+prononcer. Je lui prodiguai les excuses, les actions de grâces. «Nous
+nous devons, me dit-il à tous ceux et celles qui réclament notre
+assistance.» Pendant le chemin, il garda le silence que je n'osai
+rompre; mais je me dédommageai, en le regardant avec précaution, dans
+la crainte de l'embarrasser; car il est timide et modeste comme le
+<span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span>mérite et la vertu. Arrivé près du lit de ma grand'maman, il
+ne lui fut pas possible de l'entretenir. Il n'en obtint que des signes
+de satisfaction. Sa présence, quoique muette, fut un bienfait dont je
+le remerciai les larmes aux yeux, et en serrant ses mains dans les
+miennes. Il les retira assez brusquement, et s'en alla...</p>
+
+<p>Ah! Zoé! je t'ai promis de m'accuser à toi-même de toutes mes fautes;
+tu es et seras toujours ma directrice. Eh bien! te le dirai-je? la
+présence de Saint-Almont <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span>diminua en moi le sentiment de la
+perte de ma grand'maman, et adoucit dans mon c&oelig;ur les horreurs de
+sa mort.</p>
+
+<p>Le soir et la nuit, rendue à moi-même, je me trouvai comme seule dans
+un désert. Plus d'amie, plus de mère, me voilà bien véritablement
+orpheline; et faut-il pour mettre le comble à mes maux, que je porte
+dans mon c&oelig;ur une passion malheureuse et sans issue!</p>
+
+<p>Je ne pus fermer l'&oelig;il. Que <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span>vais-je devenir? Je me livrai
+à mille réflexions, tandis qu'un parent fort éloigné, que je fis
+avertir, voulut bien se charger de tous les tristes détails qui
+accompagnent et suivent un événement semblable à celui dont j'étais la
+victime. Ah! Zoé! d'où tu es maintenant, inspire ta malheureuse et
+trop sensible Agathe.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span><abbr title="18">XVIII</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p>Sage Zoé! toi qui es la raison, la prudence même, que diras-tu un jour
+de moi? Et à quoi me sert d'évoquer ton esprit, de me rappeler tes
+conseils, si j'en profite si mal? Mais, te le dirai-je? un mauvais
+génie semble être à ma gauche, tandis que ton image, comme celle d'un
+bon ange, assiste à ma droite, à toutes les résolutions <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span>que
+je prends. En voici une bien étrange, mais c'est plus fort que moi;
+l'amour n'excuse pas tout, mais il ne trouve rien de difficile, rien
+de singulier; tout lui semble naturel, pourvu qu'il se satisfasse.
+Zoé! tu es impatiente de savoir où tout ce préambule va nous mener. Le
+voici.</p>
+
+<p>Depuis plusieurs mois, je ne quittais plus mes habits d'homme, et j'y
+étais autorisée par plusieurs exemples. L'abbé de Saint-Almont qui me
+voyait tous les jours <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span>sur ses pas dans son église, ne
+soupçonnait rien moins que mon déguisement. Il aurait pu apprendre le
+mot de l'énigme, quand il fut appelé au chevet du lit de ma
+grand'maman expirante; mais hors d'état de lui parler, elle ne put lui
+proposer, comme elle m'en avait prévenue, d'être le directeur de sa
+chère petite-fille Agathe. Ainsi donc mon secret était bien gardé.
+Dans le quartier que j'habite, quelques personnes savent bien qui je
+suis; mais on l'ignore parfaitement à l'autre extrémité de Paris, et
+sur la <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span>paroisse de Saint-Almont. Ma grand'maman se sentant
+près de sa fin, mit à profit ses derniers momens pour me remettre un
+dépôt assez considérable de monnaies d'or, auquel elle voulut ajouter
+un supplément. Le collatéral appelé pour m'épargner les embarras de la
+circonstance fâcheuse où je me trouvais, repartit pour la campagne où
+il résidait. Je me trouvai donc maîtresse de ma personne, et du petit
+pécule remis à ma disposition. Tu devines ma première démarche,
+clairvoyante Zoé. Je <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span>n'ai pas besoin de te dire que je
+transportai aussitôt mes pénates dans le voisinage du presbytère de
+Saint-Almont; je m'installai dans la plus modeste demeure que je pus
+trouver; je vaquai sans contrainte à tous les exercices de piété, et
+toujours, j'ai cette justice à me rendre, avec cette réserve de mon
+sexe, dont je n'avais abjuré que le costume. Pendant plusieurs mois,
+je me trouvais presque heureuse. Presqu'à toute heure du jour, je
+pouvois m'enivrer sans remords de la vue de mon amant, et je ne
+<span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span>craignais pas qu'on prît mes assiduités en mauvaise part.
+J'avais mis mon amour sous la sauve-garde de la religion. Cet état de
+choses aurait dû me satisfaire. Point du tout: mon c&oelig;ur et mon
+imagination se liguent contre ma raison, et me voilà enfantant le
+projet le plus bizarre et le plus hardi que jamais fille de vingt ans
+ait osé concevoir..... Mais c'est assez te dire pour une lettre. La
+suivante probablement t'annoncera le plus étrange changement d'état
+pour une femme, et mon <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span>style se ressentira de la gravité de
+ma nouvelle profession. Ah! Zoé! que l'amour fait faire de choses!</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span><abbr title="19">XIX</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p>Ma tendre amie! tu ne liras peut-être jamais les pages que je t'écris
+aujourd'hui; ou si tu les lis, il ne sera plus temps pour moi. Hélas!
+je me mets à ta place, et j'ai pitié de moi-même; mais il faut
+apparemment que ma destinée s'accomplisse. Écoute-moi donc, toi qui es
+mon ange conducteur, mais invisible. Non! ce n'est point une
+plaisanterie; je <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span>ne me permettrai jamais de plaisanter sur
+la religion dans laquelle je suis née; et il faut toute la pureté de
+mes intentions pour ne pas être effrayée, moi-même la première, du
+rôle que je me propose de jouer. Cependant, raisonnons un moment
+ensemble, ma bonne et trop sage Zoé. Les choses saintes ne sont pas
+tout à fait interdites aux femmes; et l'état de religieuse n'est pas
+moins redoutable, moins respectable que celui que je viens
+d'embrasser. En un mot, ma chère, ton Agathe est entrée au séminaire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span>«Au séminaire, bon Dieu! vas-tu t'écrier; mais es-tu folle? Ô
+mon Agathe!.... sens-tu bien toutes les conséquences d'une pareille
+démarche? Une fille de vingt ans séminariste!....»</p>
+
+<p>Pourquoi pas, sévère Zoé! une fille séminariste est-elle un personnage
+plus étrange qu'une fille novice aux carmélites, ou ailleurs?</p>
+
+<p>«D'après ce trait, vas-tu m'ajouter, Agathe est capable de tout. Grand
+Dieu!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span>Un moment, ma chère Zoé. Rappelle-toi que je t'ai promis
+solennellement, et par écrit, que jamais je ne me permettrais rien
+contre la vertu. Et en quoi, je te prie; me crois-tu capable de tout?
+parce que changeant de sexe à l'extérieur, j'entre dans un séminaire
+pour être plus près d'un homme que j'aime dans toute la pureté de mon
+âme.</p>
+
+<p>Mais de grâce, lis-moi jusqu'au bout, et attends l'issue de tout ceci
+pour me condamner. Écoute donc.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span>J'apprends que Saint-Almont a tellement captivé l'estime,
+qu'on lui confie un établissement regardé comme délicat et important
+dans l'église. Il est nommé enfin supérieur du séminaire des.... Cette
+nouvelle frappe mon esprit d'une lueur subite. Je me dis aussitôt:
+Saint-Almont me croit un jeune homme, et est favorablement prévenu sur
+mon compte. Il n'a aucun doute sur ma personne; au contraire, il a
+remarqué le caractère pieux que j'ai soutenu autour de lui. Quel
+inconvénient y aurait-il à me <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span>présenter à lui pour être reçu
+au nombre des jeunes clercs qui vivent sous sa discipline? Depuis
+plusieurs années, la ferveur religieuse se refroidit sensiblement. Des
+sujets tels que je parais être commencent à devenir rares. Le
+sanctuaire a besoin de ministres exemplaires, pour réparer les
+scandales qui se multiplient de jour en jour. Je serai reçu
+indubitablement; et j'aurai pour mentor, pour directeur, pour maître,
+le seul homme qui me soit cher. J'habiterai, je vivrai sous le même
+toit; et je savourerai l'innocente <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span>jouissance de voir,
+d'entendre à toute heure celui que je porte dans mon âme: et tout
+cela, sans me compromettre. Je me surveillerai avec soin; je ne
+négligerai aucune précaution pour rendre l'illusion complète, et je
+serai du moins aussi heureuse qu'il m'est permis de l'être, sans
+trahir mes devoirs, sans compromettre mon sexe, et quoiqu'elle en
+puisse dire, toujours digne de ma Zoé. Le reste à demain soir.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span><abbr title="20">XX</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p class="left60">Du séminaire des...</p>
+
+<p>Zoé! gronde-moi à présent; mais ce que tu appelleras tout au moins une
+insigne folie, est fait: ton Agathe est au séminaire. La voilà devenue
+clerc; mais il faut te donner des détails.</p>
+
+<p>Je me transporte donc à la porte du séminaire; je sonne la <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span>
+cloche d'entrée; je demande à parler à M. le supérieur; je suis admise
+dans son appartement. Il n'était pas seul; j'hésite, en lui adressant
+les premières paroles; je les bégaie. Ma timidité est remarquée, il
+devine que je désire être seule avec lui. Les trois jeunes
+ecclésiastiques que sans doute il endoctrinait, se retirent en le
+saluant avec un respect mêlé d'affection. Voici mon dialogue.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Bon jeune homme! que voulez-vous de moi?</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span>AGATHE.</p>
+
+<p>Monsieur, lui dis-je d'une voix tremblante, me remettez-vous?</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Si je ne me trompe, vous êtes cette personne depuis quelque temps fort
+assidue aux saintes offices dans l'église de la paroisse où j'exerçai
+d'abord le ministère des autels.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>C'est moi-même.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Qu'avez-vous à me dire?</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span>AGATHE.</p>
+
+<p>Je viens pour obtenir de vous la grâce d'entrer dans le séminaire que
+vous dirigez.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Qui êtes-vous, bon jeune homme?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Un orphelin, qui vient de perdre la seule parente qui lui restait à
+Paris, et qui ignore absolument où il retrouverait le reste de sa
+famille. Seul, et comme abandonné dans une grande ville <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span>que
+je connais mal, je viens ici, guidé par le penchant, autant que par la
+crainte de rester plus long-temps dans le monde. Voici une bourse de
+trois cents louis, c'est toute ma fortune; daignez en être le
+dépositaire....</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Gardez cet argent. Vous n'avez donc personne ici dont vous puissiez
+réclamer le témoignage?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>J'avais une amie de l'enfance qui ne m'a quittée que pour se mettre en
+ménage. Je viens de <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span>la perdre; elle est maintenant sur mer
+avec son mari; elle seule, et la parente dont je pleure la mort,
+pouvaient répondre de moi et de ma conduite... Mais vous-même....
+Monsieur....</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Depuis plus d'un an, je pourrais attester la persévérance de votre
+piété.... Quel est votre dessein?....</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Vous venez de l'entendre; d'être reçu dans ce séminaire, et <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span>
+de préluder sous vos yeux, au sacerdoce....</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>L'entreprise est grave....</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Je le sais.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Avez-vous bien mûri cette résolution?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Oui, Monsieur, et vos vertus m'ont déterminée. Je veux m'attacher à
+vous; servez-moi de père, de tuteur, de guide....</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span>SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Le moment des passions arrive....</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Je n'en éprouve qu'une....</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Parlez, bon jeune homme.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Celle de vous imiter.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Vous avez fait quelques études?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Depuis plusieurs mois, je me <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span>suis appliqué avec toute
+l'ardeur dont je suis capable, et je sais assez de latin pour entendre
+nos saintes écritures. Dieu et vous, vous ferez le reste.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Bon jeune homme, je ne puis vous admettre dans cette maison qu'à titre
+d'essai.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Je ne désire pas autre chose; j'espère que vous trouverez en moi des
+dispositions à imiter vos vertus. Hélas! ne me rebutez point: plante
+fragile et abandonnée <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span>seule à tous les vents, j'ai besoin
+d'un tuteur et d'un abri.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Vous devez pressentir que la vie qu'on mène dans un séminaire est
+laborieuse, austère...</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Je le sais; mais vos bons exemples me la rendront facile. Je vous
+avoue que, sans la réputation de votre mérite, je n'aurais jamais osé
+aspirer à une place ici: je vous devrai mon salut.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Revenez dans trois jours.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span>AGATHE.</p>
+
+<p>Trois jours sont bien longs...</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Dans trois jours.</p>
+
+<p class="p2">Ils me parurent trois siècles. Cependant, ils me furent nécessaires
+pour me préparer au nouveau rôle dont je ne craignais pas de me
+charger. Je m'en reposai beaucoup sur l'amour; c'est un dieu qui fait
+aussi des miracles. Néanmoins, je réfléchis beaucoup; je savais
+combien l'amour est indiscret et téméraire, <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span>et j'avais
+besoin de la plus grande circonspection pour cacher deux secrets à la
+fois, celui de mon c&oelig;ur et celui de mon sexe. Ô ma bonne Zoé! tu
+n'as jamais été à pareilles épreuves; tu as aimé sans contradiction,
+et tu possèdes sans alarmes l'homme le plus doux et le plus tendre. Je
+suis heureuse de ton bonheur; compatis à ton tour aux peines que
+j'endure, et pardonne-moi mes imprudences. Adieu.</p>
+
+<p>P. S. Tu m'as vu la plus belle <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span>chevelure du monde; je viens
+d'en faire, sans effort, le sacrifice à mon amant, devenu mon
+supérieur. J'ai coupé moi-même mes cheveux en rond. Que de femmes les
+auraient mouillés de quelques larmes, avant d'en approcher les
+ciseaux! Ce luxe de la nature ne m'a point coûté de regrets. Toute ma
+parure est dans mon amour.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span><abbr title="21">XXI</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p>De loin comme de près, je suis certaine que la sage et bonne Zoé pense
+à sa pauvre et folle Agathe; et moi, aussi: ce journal en portera
+témoignage.</p>
+
+<p>Voilà donc Agathe installée au séminaire. La vie de séminaire n'est
+pas si rude que je me l'imaginais d'abord. Les exercices de piété et
+les heures <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span>d'études y sont fréquens, il est vrai; mais comme
+tout s'y fait en son temps, la tâche en paraît moins pénible.</p>
+
+<p>Mais j'observe ici que ce qui passe pour une vérité, souffre
+quelquefois des exceptions. Par exemple, on est convenu de croire que
+l'oisiveté est la berceuse de l'amour; et qu'au contraire, un travail
+assidu, opiniâtre chasse cette passion; j'éprouve ici tout l'opposé.
+L'occupation où je ne cesse d'être ne fait qu'entretenir mon amour. Il
+est <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span>vrai que je suis presque toujours sous les yeux de celui
+à qui j'ai voué mon existence, et toutes mes facultés. Comme je suis
+attentive aux leçons qu'il nous donne! il nous les donne si
+affectueusement! La persuasion, plus encore que la conviction, nous
+fait adopter tous les principes religieux qu'il professe. Sous un tel
+maître, j'ai la vanité de croire que je ferai des progrès dans une
+science si peu à la portée des femmes.</p>
+
+<p>Il y a dix jours que j'habite <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span>le séminaire; il me semble que
+j'y suis depuis dix minutes. Enhardie par les encouragemens que m'a
+donnés Saint-Almont, je me suis hasardée à lui demander, en le
+reconduisant jusqu'à la porte de son appartement, s'il était content
+de moi, et quel terme il mettait à l'espèce de noviciat qu'il m'avait
+prescrit. «Bon jeune homme,» (il continue à m'appeler ainsi, et cette
+expression qu'il ne donne qu'à moi me flatte infiniment.) «Bon jeune
+homme, m'a-t-il répondu, attendez l'expiration <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span>de la
+quinzaine; je pense que nous serons satisfaits l'un de l'autre.»</p>
+
+<p>Ces paroles me donnent un courage au-dessus de mon sexe.</p>
+
+<p>Et ces détails, ma bonne Zoé, te prouveront combien est innocent le
+stratagème que j'emploie pour jouir de la présence de celui que j'aime
+avec un désintéressement, certes! bien rare. Conviens-en, mon amie.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span><abbr title="22">XXII</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p>La quinzaine expirée, Saint-Almont me fit entrer chez lui; c'était
+pour me dire qu'il me croyait la vocation indispensable à l'état que
+je voulais embrasser, et qu'il me recevait volontiers au nombre de ses
+néophytes.</p>
+
+<p>Je le remerciai de cette grâce dans les termes les plus expressifs, et
+je saisis cette occasion <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span>pour le supplier de vouloir bien se
+charger du dépôt de mon petit pécule. Il demeura un moment rêveur, et
+finit par y consentir. Ainsi donc, voilà ma petite fortune et tout mon
+être entre les mains de l'homme que j'aime.</p>
+
+<p>Les séminaristes avec lesquels je vis ne sont pas nombreux, et je ne
+fais société particulière avec aucun, malgré les avances de plusieurs
+d'entre eux. Je les repousse par mon assiduité constante à mes
+devoirs, et par une certaine réserve qui m'a paru <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span>ne pas
+déplaire à notre supérieur.</p>
+
+<p>Le chef de ces sortes de maisons se choisit ordinairement parmi les
+ecclésiastiques qu'il gouverne, celui d'entre eux dont il est le plus
+content pour être son clerc, c'est-à-dire, son secrétaire particulier;
+et c'est une faveur qui ne laisse pas que d'être fort briguée.</p>
+
+<p>Cette espèce de place donne certains priviléges; on accompagne le
+supérieur partout; <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span>on loge près de lui. Il vous exempte de
+certains exercices vulgaires.</p>
+
+<p>Toute mon ambition était de devenir un jour l'être fortuné que
+choisirait Saint-Almont, quand il n'aurait plus celui que je lui vis
+en entrant. C'était un jeune homme fort sage, appartenant à une
+famille distinguée. Deux mois après mon admission au séminaire, je sus
+que ses parens lui avaient obtenu un bénéfice qui n'avait point charge
+d'âmes; je redoublai de zèle et <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span>de piété, pour le remplacer
+auprès de Saint-Almont.</p>
+
+<p>Mon Dieu! pardonne-moi, si j'ai osé faire servir les choses saintes à
+un amour profane: mais c'est toi qui as mis dans nos c&oelig;urs les
+passions; elles ne sont donc pas des crimes, et je le sens à la pureté
+de mes intentions.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span><abbr title="23">XXIII</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p>Ô combien l'amour, même le plus désintéressé, le plus pur, cause de
+tourmens et d'inquiétudes! Il n'est jamais satisfait. J'habite le même
+toit que Saint-Almont; je prends ses leçons; je mange au même
+réfectoire; je me lève, je me couche en même temps que lui, et
+pourtant je ne suis pas encore contente. Cette place de secrétaire que
+j'envie, <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span>m'ôte le sommeil, dans la crainte où je suis de ne
+pouvoir réussir. Je ne suis pas le seul clerc qu'il semble
+affectionner. Il en est un autre qu'il paraît distinguer aussi; et
+peut-être celui-ci obtiendra-t-il le poste que j'ambitionne. Si
+j'échoue, je crois que j'en tomberai malade.</p>
+
+<p>Toutes ces idées, amoncelées dans mon cerveau, me font imaginer un
+coup de hardiesse qui peut me réussir. C'est d'oser demander moi-même
+à remplir la place de clerc particulier de <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span>Saint-Almont.
+Peut-être s'en fâchera t-il? n'importe! Mon âme impatiente ne peut
+plus se contraindre. Ah! Zoé! Zoé!... La France, dit-on vulgairement,
+est le paradis des femmes. Hélas! je n'y fais que mon purgatoire.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span><abbr title="24">XXIV</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p>J'aime à intituler ainsi chaque page de mon journal. Ce titre me fait
+une douce illusion. Il me semble que je t'écris réellement une lettre,
+et que tu dois me lire aussitôt. J'ai besoin de te croire près de moi,
+et à portée de me surveiller. Hélas! tu n'existes plus pour moi que
+dans les souvenirs de mon c&oelig;ur; de longues mers nous séparent
+peut-être pour <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span>toujours. Je ne serai plus peut-être, quand
+tu reviendras sur le continent et dans notre patrie.</p>
+
+<p>Un soir, après la prière commune, je demandai en tremblant à
+Saint-Almont de me permettre de lui adresser quelques paroles en
+particulier. Il accueillit mon v&oelig;u; j'entrai avec lui dans son
+petit oratoire, et lui dis:</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Mon très-honoré supérieur, nous avons appris que votre secrétaire
+quitte la maison...</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span>SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Oui, et je regrette ce jeune homme. C'est un excellent sujet.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Nous l'aimons tous...</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Eh bien! mon cher Sainte-Alba... (C'est le nom que je porte au
+séminaire.)</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Oserais-je vous demander si, pour le remplacer, vous avez déjà fait
+votre choix?</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Pas encore, précisément...</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span>AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Vous choisirez sans doute le plus méritant... Hélas!</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Pourquoi hélas!</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>C'est que plus qu'aucun des jeunes ecclésiastiques qui vivent ici,
+dans ce séminaire, sous votre paisible et sage discipline, j'aurais
+besoin d'être continuellement sous vos regards... Pauvre orphelin que
+je suis... vous êtes mon très-honoré supérieur, vous <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span>seriez
+encore comme mon père, mon tuteur, mon ange gardien. Je réglerais tous
+mes pas sur les vôtres. Il faut que je vous dévoile mon âme tout
+entière. Sachez donc que je ne pourrais plus vivre loin de vous; ce
+sont vos seuls mérites qui ont décidé ma vocation. Permettez-moi donc
+de m'attacher à votre personne, et de me charger auprès de vous de
+tous les services qu'il vous plaira me confier. Ne me faites pas
+l'injure de croire qu'en vous parlant ainsi, en briguant cette place,
+j'aie en <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span>vue les petits priviléges qui y sont attachés; je
+prétends au contraire redoubler de zèle et de travaux. Enfin, je
+désire ardemment être votre clerc. Vous m'aiderez à combattre les
+passions, à les vaincre.... Pardon, mon très-honoré supérieur....</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Bon Sainte-Alba! vous ne m'avez point offensé, et ma confiance
+répondra à l'ingénuité de vos sentimens. Allez en paix, et soyez
+toujours ce que vous avez été jusqu'à ce moment.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span>Ces dernières expressions me calmèrent beaucoup; je passai
+une nuit douce et presque heureuse. Le surlendemain, le clerc de notre
+supérieur fit ses adieux à ses condisciples, et partit. Le troisième
+jour, Saint-Almont m'appela dans son cabinet d'étude, et me fit
+asseoir devant un pupitre, en me disant: «Remplissez près de moi les
+fonctions que vous avez paru désirer; j'espère que nous serons contens
+tous deux.»</p>
+
+<p>Zoé! tu ne peux partager le <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span>bonheur de ton Agathe. Me voici
+devenue le secrétaire, l'ami, et presque le confident de l'homme que
+j'aime, et qui est si digne, par ses malheurs et ses vertus, de
+l'attachement d'un c&oelig;ur honnête et sensible. Nous sommes devenus
+presque inséparables; nous ne nous séparons que la nuit. Je
+l'accompagne en tous lieux, à toute heure. Félicité pure, et telle que
+les anges doivent la goûter dans le ciel!</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span><abbr title="25">XXV</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p>Il faut te dire, ma chère Zoé, que Saint-Almont et moi, nous sommes
+devenus tous deux l'édification de tous ceux qui nous voient. Quand
+quelques esprits-forts versent leurs sarcasmes sur l'état
+ecclésiastique, on répond: «Ils en auraient une autre opinion, s'ils
+pratiquaient Saint-Almont et son jeune clerc Sainte-Alba.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span>Pendant les offices des fêtes, on nous fait remarquer.
+«Quelle piété affectueuse, s'écrie-t-on! ce n'est point là de la
+cafarderie. Comme ce jeune clerc a les yeux constamment levés sur son
+supérieur!»</p>
+
+<p>Si tout le monde savait le véritable motif qui me fait agir ainsi...
+Eh bien! on l'a dit avant moi, et je suis peut-être la seule qui
+l'éprouve:</p>
+
+<p class="add1em smaller">Oui! l'amour est vertu dans un c&oelig;ur vertueux.</p>
+
+<p>Il faut me voir servir mon <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span>amant à l'autel, soit aux offices
+du matin, soit à ceux du soir. Il faut me voir comme je presse
+amoureusement sur mes lèvres brûlantes la patène que Saint-Almont me
+donne en me disant: <span class="italic">Pax tibi</span>, et la baiser plutôt trois fois qu'une,
+à l'endroit où il l'a baisée le premier.</p>
+
+<p>Quant au <span class="italic">Pax tibi</span>, hélas! le v&oelig;u religieux qu'il m'adresse est
+bien loin de mon c&oelig;ur. La paix en est bannie pour long-temps, je
+pense.</p>
+
+<p>Aux vêpres, pendant le <span class="italic">Magnificat</span>, <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span>tu sais, ma Zoé, que le
+clerc à son tour encense le célébrant; au lieu des trois coups
+d'encensoir, bien des fois j'en donne six ou neuf. On est obligé de
+m'avertir de ma méprise, et je rougis jusqu'au blanc des yeux. Mais
+que de satisfaction j'éprouve à offrir publiquement un encens pur à
+l'homme par excellence, le seul homme que j'aimerai dans ma vie
+entière!</p>
+
+<p>Aux saluts d'apparat, je suis l'un des deux clercs qui, marchant à
+reculons, encensent le <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span>Saint-Sacrement, ou ce qu'on appelle
+le soleil, porté par notre supérieur. Sacrilége que je suis! hélas! ce
+n'est pas à Dieu que j'adresse l'encens que je brûle en ce moment. Il
+est tout entier pour le seul Saint-Almont.</p>
+
+<p>Quelquefois, autant pour exercer les jeunes ecclésiastiques dans le
+saint ministère, que pour servir d'instruction au peuple,
+Saint-Almont, le soir, dans l'église, établit des conférences
+édifiantes. J'en soutins une avec lui; elle roulait sur l'amour
+profane. <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span>Saint-Almont jouait, comme il était convenable, le
+rôle de Notre-Seigneur, et moi celui du monde. Pour parler comme le
+vulgaire, il était l'avocat du bon Dieu; et moi, celui du diable.</p>
+
+<p>Saint-Almont passe pour très-éloquent; mais cette fois-ci, tout
+l'auditoire convint que l'élève avait mieux parlé que le maître. On
+allait jusqu'à dire que le clerc avait embarrassé son supérieur en
+plus d'un endroit.</p>
+
+<p>Saint-Almont m'en toucha quelque chose, en rentrant au séminaire,
+<span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span>non pas qu'il fut atteint d'une basse jalousie; mais en homme
+sage, il me fit entendre que j'avais lieu de craindre un jour, tôt ou
+tard, l'ascendant de la plus terrible des passions.</p>
+
+<p>Qu'ai-je à redouter, lui répondis-je, si vous ne me retirez pas votre
+main préservatrice? J'ajoutai: N'ai-je pas fait v&oelig;u de vous
+accompagner comme l'ombre suit le corps? et je renouvelle
+très-volontiers, et dans toute la sincérité de mon âme, cet engagement
+sacré.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span>Qu'est-ce donc que l'amour? Comme tout à ses yeux s'ennoblit
+et devient intéressant!</p>
+
+<p>Croiras-tu, Zoé, que j'éprouvai un plaisir égal à ce qu'on appelle de
+la volupté, quand Saint-Almont, le mercredi des Cendres, me traça sur
+le front avec son pouce une croix de ces cendres consacrées? je ne pus
+me résoudre à mettre mon camail sur la tête, dans la crainte d'effacer
+sur mon front l'empreinte des doigts de mon amant.</p>
+
+<p>Pendant le Carême, la confession, <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span>devenue plus fréquente,
+m'embarrassait beaucoup. Heureusement que Saint-Almont a autant de
+simplicité que moi d'amour. D'ailleurs, il est si éloigné de
+soupçonner le mystère!</p>
+
+<p>Le dimanche des Rameaux, nouvelle scène. À la messe, on lit l'une des
+quatre passions; et vers la fin de cette lecture, le célébrant et tous
+les assistans baisent simultanément la terre. Moi, j'attendis que
+Saint-Almont se fût acquitté de ce saint devoir, <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span>pour poser
+la bouche précisément à la place marquée encore par son haleine.</p>
+
+<p>Ma Zoé, il me semble t'entendre me dire: «Pauvre Agathe, te voilà
+folle à lier!»</p>
+
+<p>Cela se peut; mais conviens que ma folie est plus innocente que la
+raison affectée de certaines femmes.</p>
+
+<p>Le jeudi-saint, je me permis quelque chose de plus étrange; je ne puis
+rien avoir de caché pour ma meilleure amie. Ce jour <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span>est
+consacré à la pâque des ecclésiastiques. Il me fallut communier comme
+les autres; mais ce fut de la main de mon cher Saint-Almont. Devine,
+Zoé, ce qui me passa par la tête... devine! Tout te monde ne serait
+pas aussi indulgent que toi, quand tu le sauras. On traiterait cette
+action d'horrible profanation. Je retirai adroitement de ma bouche la
+sainte hostie, parce qu'elle avait passé entre les deux doigts de
+Saint-Almont; je la conserve précieusement, et je lui prodigue les
+plus tendres baisers.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span>Le soir de cette sainte journée, notre supérieur lava en
+public les pieds aux plus jeunes des séminaristes, et je fus du
+nombre. Jamais de ma vie je n'éprouvai une émotion plus délicieuse. Ô
+amour! amour!...</p>
+
+<p>Le lendemain, nous allâmes tous à l'adoration de la croix; elle était
+tenue, penchée entre les bras de Saint-Almont. Ingrat! c'est toi que
+j'adorai; c'est à toi seul que j'adressai ces marques d'amour et de
+piété qui édifièrent tant de bonnes âmes, dupes des apparences.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span>Oh! mon Dieu! comme je serais punie, avec quelle indignation
+on me chasserait de ce séminaire, si l'on venait à me surprendre ces
+aveux sacriléges, destinés à la seule amitié! Ô mon amie! pourquoi
+as-tu passé les mers? reviens donc vîte. Il en est peut-être encore
+temps; mais non! le mal est incurable, il est à son comble; et je
+crains de n'y pouvoir résister encore long-temps.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span><abbr title="26">XXVI</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p>Mais voici bien une autre tempête. Le moment est venu pour moi
+d'entrer dans ce qu'ils appellent les ordres. J'ai déjà reçu ceux
+nommés <span class="italic">mineurs</span>; mais le bon Saint-Almont me croit digne d'être
+élevée au soudiaconat, pour arriver bientôt au sacerdoce. Je m'humilie
+beaucoup; je me déprise fort, exprès pour éviter de prendre ce sérieux
+engagement, <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span>lequel d'ailleurs me ferait sortir du séminaire,
+où je voudrais rester toujours, tant du moins qu'y sera Saint-Almont.
+Comment faire? qui me donnera un conseil? Zoé, d'où tu es, envoie-moi
+quelque sage inspiration; mais j'attends en vain, et je ne puis plus
+demander de délai, Saint-Almont devient pressant. Que résoudre?</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span><abbr title="27">XXVII</abbr>.</h3>
+
+<h4>AGATHE À ZOÉ.</h4>
+
+<p>Ô ma Zoé! plains-moi, ne m'ôtes pas ton estime. C'en est fait, cette
+lettre est sans doute la dernière que je t'écrirai. Si jamais elle
+arrive à son adresse, Agathe n'existera plus pour sa Zoé, ni pour tout
+autre: ni toi, ni même Saint-Almont, vous n'entendrez plus parler de
+moi. Adieu donc pour toujours....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span>Voici le fait.</p>
+
+<p>Le séminaire où je suis (où j'étais du moins alors) possède une maison
+de campagne à une petite lieue de Paris. C'est une délicieuse
+solitude; et les séminaristes, dans la belle saison, y vont en
+récréation au moins une fois par semaine, sous l'&oelig;il du supérieur.</p>
+
+<p>Nous y allâmes vers la fin du mois de mai, entre Pâques et la
+Pentecôte. À peine délassés de la marche, Saint-Almont me prit à
+<span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span>part dans un bosquet fleuri et fort touffu. Mes compagnons
+d'étude nous y voyant entrer, allèrent plus loin se livrer à leurs
+innocens ébats. Il me fit asseoir près de lui, et me prit la main en
+me disant:</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Bon Sainte-Alba, je vous dois ce témoignage, et je crois vous l'avoir
+déjà rendu en plein séminaire; vous êtes l'édification de la maison
+sainte dont je suis le supérieur. Pourquoi donc vous refuser avec
+obstination au prix <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span>que vous êtes en droit d'obtenir pour
+votre bonne conduite? Pourquoi ne pas vouloir entrer dans les ordres
+sacrés? Les bons prêtres deviennent rares, et l'église catholique a
+plus besoin que jamais de bons exemples. Trop de modestie deviendrait
+un excès blâmable.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Ah! mon respectable supérieur, mon cher monsieur Saint-Almont...
+pardonnez cette expression peut-être trop familière dans la bouche du
+moins digne de vos disciples...</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span>SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Loin de m'offenser, mon cher Sainte-Alba, elle me prouve votre
+confiance en moi; je n'ai rien fait pour la perdre. Parlez en toute
+liberté.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Eh bien! mon cher supérieur, sachez que vous me jugez beaucoup trop
+favorablement.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Je ne le pense pas. Rien en vous ne m'a paru démentir jusqu'à ce
+moment la justice et <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span>même les éloges que je me suis plu à
+vous donner dans toutes les occasions. Vous avez la douceur de
+caractère, et la docilité, la pudeur d'une jeune fille bien née;
+qualités précieuses qu'on cherche vainement dans des sujets de votre
+âge, et qui ont vécu dans Paris.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Eh bien! il ne faut pas vous tromper davantage.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Quoi donc?</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span>AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Vous me connaissez mal.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Je vous en ai imposé trop long-temps....</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Parlez.... nous sommes seuls.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Je n'ose.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Osez donc. Que craignez-vous de moi?</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span>AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Je crains de perdre tout à fait votre estime. Hélas! je n'ai qu'un mot
+à prononcer pour cela.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Votre âme timorée et neuve vous fait peut-être un monstre de ce qui
+n'est qu'une faute légère.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Je le voudrais.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Vous m'alarmez. Parlez.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>J'ai auparavant une prière à vous adresser.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span>SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Dites.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Promettez-moi que quelque soit la révélation que je vais vous faire,
+vous me la pardonnerez.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Vous savez, mon enfant, que l'aveu d'une faute grave en diminue
+considérablement le poids.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Ce que j'ai à vous confier est de nature à n'obtenir le pardon de
+personne, pas même du plus indulgent des pontifes de la religion.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span>SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Le Dieu que nous servons nous a donné l'exemple de la plus excessive
+indulgence.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Dites-moi, encore une fois, que vous pardonnerez à votre bon jeune
+homme. C'est ainsi que vous m'avez appelé long-temps, sans vous douter
+de votre erreur....</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Je vous le promets.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Eh bien! apprenez donc...</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span>SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Du courage, bon jeune homme, mon cher de Sainte-Alba.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>La parole expire sur mes lèvres, et je n'ose lever les yeux sur vous.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>De la confiance! imaginez que je suis votre père. Allons, mon enfant,
+donnez-moi votre main... Comme elle est brûlante!...</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Sachez donc... Ah! je ne puis...</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span>SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Reprenez vos sens émus...</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Très-honoré supérieur d'une maison d'édification, que penseriez-vous
+d'une femme...</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Vous m'aviez caché apparemment qu'une passion malheureuse, une femme
+ingrate peut-être vous a précipité sans vocation dans le séminaire...</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Ce n'est pas cela, mon cher Saint-Almont; c'est pis que cela...</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span>SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Vous m'effrayez.... Parlez donc....</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Chassez-moi de votre présence, de votre maison sainte; j'y ai porté le
+scandale. Et malheur, a dit notre divin maître, malheur à ceux par qui
+vient le scandale. <span class="italic">Væ! væ!...</span></p>
+
+<p class="center"><span class="nom">SAINT-ALMONT</span> (<span class="italic">à part</span>.)</p>
+
+<p>Le délire s'empare de ce pauvre jeune homme.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Oh! non, ce n'est pas le délire, <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span>c'est le remords. Que
+penseriez vous d'une femme audacieuse qui, sous des habits d'homme, se
+serait introduite dans votre séminaire?....</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Malheureux! qu'avez-vous dit?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>La vérité! punissez-moi; chassez-moi; dénoncez ce délit à la justice
+de Dieu et des hommes.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Malheureuse! et pourquoi ce travestissement? À quoi bon <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span>
+choisir un séminaire, le mien, pour le théâtre de cette scandaleuse
+démarche?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Ah! monsieur de Saint-Almont, vous ne savez encore que la moitié de
+mon crime...</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Qu'entends-je? et que vais-je apprendre?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>L'amour....</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Quoi! vous veniez dans un asile de paix et d'innocence porter
+<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span>le brandon incendiaire de la plus ardente, de la plus
+impérieuse des passions; vous veniez distraire les jeunes lévites qui
+me sont confiés!... Quelle audace! quel sacrilége! ah! Dieu! pardonne,
+si tu le peux...</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Ah! Saint-Almont, que votre sainte colère ne vous fasse pas commettre
+une injustice à mon égard! De grâce, ne m'outragez pas, et distinguez
+une faiblesse criminelle sans doute, d'un forfait honteux. Non, je ne
+suis <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span>point venu dans votre maison pour y corrompre vos
+dignes élèves; connaissez mieux le c&oelig;ur d'une femme sensible. Un
+seul objet m'attira dans votre séminaire; et cet objet, digne par ses
+vertus qui m'ont séduite de toute la passion d'un c&oelig;ur pur et
+brûlant, ne sait pas encore que je brûle pour lui.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Ne cherchez point à pallier l'énormité de votre faute; ne démentez pas
+cette candeur que j'avais cru remarquer en vous.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span>AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Vous ne vous étiez pas trompé, et ce que je vous affirme en est la
+preuve. Oui, celui pour lequel je me suis permis la plus étrange des
+démarches, ne sait pas encore qu'il était aimé d'une femme à ce point,
+et ne l'aurait peut-être jamais su, si j'avais pu me contraindre, si
+j'avais osé passer outre, et entrer dans les ordres sacrés avec un
+c&oelig;ur profane.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Il ne faut pas le lui dire; ce secret ne pourrait être confié
+<span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span>qu'à moi, qui suis chargé du dépôt des m&oelig;urs de ces
+ecclésiastiques....</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Je ne puis laisser plus long-temps planer le soupçon sur les jeunes
+élèves de votre maison; car vous pourriez me supposer capable de vous
+faire une révélation infidèle ou incomplète. Apprenez donc qu'aucun
+d'eux n'était l'objet de mon fatal amour.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Aucun d'eux!</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span>AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Aucun.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Et qui donc?...</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Faut-il donc encore que je vous dise que c'est vous, monsieur de
+Saint-Almont?</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Moi!</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Hélas! oui! vous-même. Eh! comment n'avez-vous pas deviné ce triste
+aveu, vous qui avez <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span>aimé si malheureusement? Il semble que
+le ciel ait voulu venger votre sexe, en me punissant des fautes du
+mien. Quelque soit mon imprudence, ma témérité, mon sacrilége même,
+sachez, monsieur de Saint-Almont, que je me crois bien moins coupable
+que la femme qui, se jouant de votre tendresse, vous a précipité dans
+la prêtrise: vous n'aviez pas plus de vocation que moi.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Comment savez-vous?...</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span>AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>J'ai su vos malheurs; j'ai connu vos vertus: en fallait-il davantage
+pour m'attacher à vous, même sans espoir et sans but? Je ne me suis
+jamais fait illusion. Dès le premier instant que je vous aimai, je ne
+me suis pas dissimulée que jamais je ne pourrais vous appartenir. Mais
+est-on maître de l'amour? commande-t-on à sa destinée? Plaignez-moi
+donc, mais ne m'avilissez pas.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Pourquoi, femme inconséquente, <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span>venir jusque dans mon
+séminaire?...</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>J'assistai à votre première messe. Depuis cette époque sinistre pour
+moi bien plus que pour vous, car vous entriez au port, et moi, je me
+lançais sur un torrent; depuis ce triste moment, je me suis vouée,
+pour ainsi dire, à vous; j'ai suivi tous vos pas. C'est moi que vous
+remarquâtes assidue aux offices dont vous étiez le célébrant; c'est
+moi qui allai requérir votre <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span>saint ministère pour assister
+au lit de mort ma trop indulgente grand'maman; c'est elle qui, loin
+d'en prévoir les conséquences, me permit de revêtir les habits
+d'homme; c'est moi...</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Ma fille!... je ferai mon devoir, vous ferez le vôtre.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Je vous entends.</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Vous feindrez une indisposition grave.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span>AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Je n'aurai pas à feindre...</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Vous resterez ici; vous passerez la nuit dans la demeure du concierge
+de cette maison. Demain, je vous renverrai le dépôt de pièces d'or que
+vous m'avez confié, et...</p>
+
+<p class="nom">AGATHE-SAINTE-ALBA.</p>
+
+<p>Et...</p>
+
+<p class="nom">SAINT-ALMONT.</p>
+
+<p>Nous cesserons tout rapport. Mon état, votre sexe.... Malheureuse
+femme! que la Providence <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span>veille sur vous!.... Adieu...
+cependant, il faut que ce soit moi qui vous conduise chez le
+concierge....</p>
+
+<p class="p2">Ici finit mon existence; car je ne puis plus que végéter... Ô ma Zoé!
+quel dénoûment! tu me l'as fait prévoir dès le commencement. Achevons
+le sacrifice..... Il est parti, à la tête de ses élèves; et moi, je
+reste dans une chambre du concierge de la maison de campagne.....
+Reçois mes derniers adieux....... Un étouffement <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span>m'ôte toute
+faculté de t'en écrire davantage. Demain, dès l'aube du jour, je
+quitte cette maison pour aller je ne sais où; mais comme je te l'ai
+déjà marqué, ni toi, ni Saint-Almont, vous n'entendrez plus parler de
+l'infortunée Agathe.</p>
+
+<p>Dans un billet que je laisse pour lui être remis, je le prie de
+joindre cette dernière lettre à un paquet d'autres qu'il trouvera sous
+enveloppe dans ma chambre du séminaire, et de remettre le tout à ton
+adresse, dans ton <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span>ancienne demeure, où ceux qui écrivent à
+ton mari peuvent déposer leurs missives. Adieu, adieu, adieu, Zoé.</p>
+
+<p><span class="italic">N. B.</span> Saint-Almont remit son dépôt pécuniaire et les papiers de
+celle qu'il avait cru l'un de ses néophytes, à l'adresse indiquée par
+elle. Deux mois après, Zoé de retour retrouva tout cela à son ancien
+logis, et pleura beaucoup son amie, qu'elle crut d'abord avoir perdue
+pour toujours.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span>L'éditeur de cette correspondance, au moment qu'il s'y
+attendait le moins, reçut d'autres renseignemens, qui intéresseront le
+lecteur curieux de savoir ce qu'est devenue enfin l'héroïne infortunée
+de ces Lettres.</p>
+
+<p class="p2">Agathe passa une nuit affreuse dans le logis du concierge de la maison
+de campagne du séminaire. Elle en sortit dès l'aube du jour, pour
+devancer l'heure à laquelle Saint-Almont devait <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span>lui faire
+remettre le dépôt pécuniaire qu'il avait en garde; en sorte qu'Agathe,
+qui ne possédait sur elle que quelques pièces de petite monnaie, se
+trouvait dépourvue des moyens de troquer les habits de séminariste
+contre ceux de son sexe.</p>
+
+<p>Ainsi donc, toujours vêtue en ecclésiastique, elle divagua dans les
+champs voisins, avec l'intention cependant de se rapprocher de la
+rivière. Elle roulait dans sa tête un projet sinistre, qu'elle
+comptait mettre à exécution.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span>Heureusement que, dans son délire, elle ne retrouva pas son
+chemin, et qu'elle n'osa demander sa route. Après deux ou trois heures
+d'une marche rapide et sans but, elle passe devant l'entrée d'une
+carrière abandonnée, sise sous la colline riante qui sépare les deux
+beaux villages d'Ivri et de Vitri-sur-Seine. Épuisée de fatigue,
+exténuée de besoin, elle porte ses pas dans l'intérieur sombre de
+cette espèce de caverne, creusée par la main des hommes, s'y enfonce,
+et se couche sur un lit de pierres. Un <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span>sommeil profond, ou
+plutôt une léthargie s'empare de ses sens, et enchaîne toutes ses
+facultés.</p>
+
+<p>Cette carrière, que les ouvriers avaient épuisée, n'était point
+déserte: elle formait un méandre de diverses chambres, et se
+prolongeait fort avant, éclairée de distance en distance par des
+ouvertures, espèce de soupiraux pratiqués à la surface des campagnes
+voisines. L'une de ces galeries souterraines aboutissait aux caves
+d'une maison du prochain village; et ce conduit servait <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span>
+d'habitation ordinaire à un personnage singulier qu'il est bon de
+dessiner aux yeux de nos lecteurs. Nous l'appellerons Timon, ou le
+Misantrope moderne, pour ne compromettre personne. Cet homme, jeune
+encore, avait éprouvé bien des malheurs, et beaucoup plus
+d'injustices. Doué d'une âme sensible et d'une imagination forte, il
+avait un penchant irrésistible à la philosophie, mais à celle des
+stoïciens plus qu'à toute autre; et le monde dans lequel il vécut ne
+lui avait donné que trop <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span>de sujets d'exercer son esprit
+porté à la réflexion. Sa première jeunesse avait été studieuse. Il
+avait médité les livres les plus profondément pensés; et d'après eux,
+il s'était échafaudé une théorie brillante, mais au-dessus des forces
+humaines, du moins tant que le système social actuel aura lieu. Notre
+sage, dans l'âge des passions, eut l'imprudence de vouloir mettre à
+exécution les principes exaltés qu'il s'était faits, et ne trouva
+partout que des résistances. Son siècle n'était point assez mûr, et sa
+patrie était trop <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span>corrompue, pour le succès de ses plans
+hardis et sévères. Indignement joué par les femmes, poursuivi à
+outrance par le haut clergé dont il n'avait pas craint de révéler les
+turpitudes dans un livre qui ne fit que trop de bruit, notre
+philosophe dégénéré tout à coup en misantrope, se retira de la
+société, changea de nom, et vint habiter sous le chaume d'un paysan de
+Vitri. La vie solitaire qu'il y mena ne le guérit point de ses
+préventions plus ou moins fondées contre le monde. Rodant autour de
+son nouveau domicile, <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span>il fit un jour la découverte d'un
+souterrain qui avoisinait la paroisse où il demeurait. De ce moment,
+il rompit tout à fait ses liens, et ne conserva d'autres rapports avec
+ses semblables que ceux nécessaires pour ne pas mourir de faim. Les
+bonnes gens chez lesquels il résidait, et auxquels il payait une forte
+pension, munis de sa procuration, faisaient toutes ses affaires, et ne
+le contrariaient en rien. Rarement mangeait-il avec eux. Il venait
+lui-même prendre ses alimens, et allait les consommer dans la
+<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span>caverne qui répondait au cellier de ses hôtes. Là, il
+s'abandonnait à ses noires méditations, tout à loisir, et sans
+craindre les importuns. Parfois, il confiait au papier ses pensées
+chagrines; ou bien, il gravait sur les parois les plus lisses de sa
+carrière quelques poésies dans le genre des stances suivantes.</p>
+
+<p class="add1em">STANCES MISANTROPIQUES.</p>
+
+<div class="smaller add1em">
+<p>Par votre faute, ô combien sur la terre,<br>
+ Pauvres humains, vous endurez de maux!<br>
+ Moi, loin de vous, au fond d'une carrière,<br>
+ J'ai rencontré la paix et le repos.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span>Pauvres humains! vous ressemblez aux pierres<br>
+ Qu'un architecte habile ou sans talens,<br>
+ Sous ses crayons bizarres ou sévères,<br>
+ Place et déplace au gré des dieux régnans.</p>
+
+<p>Quand je vous vois, du fond de ma caverne,<br>
+ Pauvres humains! vous me faites pitié.<br>
+ Pour un peu d'or qu'un autre se prosterne!<br>
+ Je ne regrette ici que l'amitié.</p>
+
+<p>Oui! je préfère une caverne aux temples<br>
+ Où le fakir fait des discours moraux,<br>
+ Tous démentis par ses mauvais exemples.<br>
+ Pauvres humains! on vous prend par les mots.</p>
+
+<p>Avec vos rois, avec vos républiques,<br>
+ Pauvres humains! êtes-vous heureux? non.<br>
+ Rentrez plutôt sous les lois pacifiques<br>
+ De la nature: elle seule a raison.</p>
+
+<p>Depuis long-temps, au fond d'une citerne,<br>
+ La vérité, dit-on, a son séjour:<br>
+ Moi, je la trouve au fond de ma caverne;<br>
+ Mais j'y voudrais trouver aussi l'amour.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span>Timon s'occupait aussi d'une réforme de l'espèce humaine
+qu'il détestait. Le clergé n'était point ménagé dans ses diatribes
+virulentes: et c'est ainsi qu'il employait ses journées, errant seul,
+dans les recoins multipliés de la carrière devenue pour lui un nouveau
+monde. Quelquefois il y passait des nuits entières, écrivant ses
+observations amères, à la lueur d'une lampe. Trop souvent son cerveau
+s'allumait; et il se fût porté à de violens excès, si quelqu'un de
+ceux dont il n'avait que trop à se plaindre <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span>se fût présenté
+à lui. Il avait contracté la défiance la plus générale, ne faisant
+point un pas, sans avoir deux pistolets à sa ceinture et un poignard.</p>
+
+<p>C'est avec cet attirail formidable, et dans un moment de misantropie
+profonde, qu'il rencontre étendu sur la pierre un individu en habit
+ecclésiastique. À cette vue, il ne peut se contenir; d'une main, il
+lève son poignard; de l'autre, il saisit le collet de la soutane
+d'Agathe endormie. Il l'agite avec force, la déchire, et <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span>met
+à nu une partie du sein de l'infortunée, qui se réveille enfin comme
+en sursaut, et reste immobile et muette au spectacle inattendu qui la
+frappe. Quelle dut être en effet sa terreur, en voyant un homme coiffé
+d'un bonnet de poil, une lampe suspendue au haut de ce bonnet, à la
+manière de certains mineurs, armé de pistolets et d'un fer menaçant,
+l'&oelig;il hagard, et le visage dans une sorte de convulsion!</p>
+
+<p>Mais en reconnaissant une femme sous le costume ecclésiastique,
+<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span>Timon ne sait que penser lui-même; d'autres sentimens se
+mêlent à l'indignation qu'il éprouva d'abord. Le poignard lui tombe de
+la main; de l'autre, il lâche la soutane d'Agathe, pose à terre ses
+deux pistolets, et demeure lui-même interdit, en présence d'un objet
+si loin de sa pensée.</p>
+
+<a id="img001" name="img001"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img001.jpg" width="385" height="597" alt="Timon trouve Agathe." title="">
+</div>
+
+<p>Agathe, retombée sur la pierre qui lui servait de couche, s'y était
+évanouie. Timon, revenu enfin à lui-même, va, court au logis de ses
+hôtes, et en rapporte <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span>une eau spiritueuse, pour administrer
+quelques secours à celle qu'il a tant effrayée. Enfin, quand il fut en
+état de lui parler avec sang-froid, et elle de l'entendre, il lui dit:</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Fille tout au moins imprudente! que venez-vous chercher dans ces lieux
+si peu faits pour votre âge et votre sexe? Veniez-vous y braver un
+homme qui n'a que trop à se plaindre des femmes et de ceux dont vous
+portez l'habit? Parlez-moi sans déguisement, et rassurez-vous;
+<span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span>vous n'avez rien à redouter de moi. Ne seriez-vous qu'une
+échappée de quelque bal? car, là-haut, ils dansent, ils s'amusent, ils
+jouent avec leurs chaînes, ces esclaves de tous les préjugés! Vous
+aurait-on chassée de ce bal pour avoir osé prendre l'habit de
+caractère du clergé, jaloux qu'il n'y ait que lui en droit de porter
+un masque? Répondez.</p>
+
+<p class="center"><span class="nom">AGATHE,</span> <span class="italic">assez peu remise</span>.</p>
+
+<p>Hélas! Monsieur....</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Ne m'appelez pas <span class="italic">Monsieur</span>. <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span>Je ne suis pas un Monsieur bien
+poli pour ses semblables, et bien dur pour les malheureux; j'ai
+peut-être contracté un caractère brusque: mais si je n'ai bientôt plus
+figure d'homme, j'ai conservé une âme sensible aux infortunes. En
+éprouveriez-vous? dites-les moi.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>J'espère que je toucherai bientôt à leur terme. À quoi bon vous en
+entretenir?</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Je veux avoir un sujet de plus <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span>de haïr les hommes; j'en ai
+pourtant assez déjà. Mais pourquoi ce déguisement sinistre? je veux le
+savoir... Ah! pardon, femme infortunée, sans doute plus que coupable,
+je ne dois m'occuper en ce premier moment que de vos besoins; je vais
+d'abord satisfaire aux plus pressans. Promettez-moi de m'attendre; je
+vais chercher les alimens nécessaires à votre situation.</p>
+
+<p class="p2">Agathe, moins forte que la nature qui lui parlait plus haut que sa
+malheureuse passion, <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span>consentit d'accepter de la nourriture.
+Aussi prompt que l'éclair, Timon sortit et revint; et tous deux
+prirent un léger repas servi sur un cube de pierre.</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Vous vous obstinez à me taire vos chagrins. Me refuserez-vous
+d'accepter des habits de femme en place de ceux-ci? Ils conviennent si
+peu, même aux hommes!</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Je veux achever de vivre, et mourir sous ce vêtement: il m'est cher.
+Je n'ai pas d'ailleurs long-temps <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span>à le porter; le coup mortel
+a frappé mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="p2">Timon insista tant de fois, qu'Agathe ne put s'abstenir de lui
+raconter ses peines secrètes qui l'affectèrent vivement.</p>
+
+<p>Maudites convenances sociales! (s'écria-t-il à ce récit) faux respect
+humain! Oh! combien les hommes se rendent malheureux de leur propre
+fait! Trompé par une coquette, Saint-Almont se fait prêtre,
+c'est-à-dire, il se punit des fautes d'autrui; et par <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span>suite,
+il réduit au désespoir la fille sensible que la nature lui adressait
+comme par la main pour réparer l'erreur qu'il avait commise avec une
+autre si peu digne de lui! Quelle bizarrerie! quel renversement de
+toutes les idées saines! Pauvre Agathe! que je vous plains! mais
+demeurez ici, et ne mourez pas; restez dans cette carrière, sous la
+terre qui n'est pas digne de vous posséder dessus. Oubliez
+Saint-Almont, en qui le préjugé religieux parle plus haut que la
+nature. Restez ici; vous y serez aussi en sûreté <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span>que dans
+votre séminaire, aussi libre de vous; consentez à vivre. Notre
+destinée réciproque est peut-être que nous vivions l'un près de
+l'autre, puisque nous sommes tous deux victimes de ces conventions
+politiques qui enchaînent les hommes.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Je n'ai point votre force d'âme et d'organisation pour supporter mon
+infortune; je sens que le poids qui oppresse mon c&oelig;ur ne peut
+s'alléger que par la mort; je vais languir encore quelques <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span>
+jours, heureuse d'avoir trouvé une main compatissante pour m'assister
+dans mes derniers momens! N'insistez pas pour me rappeler au bonheur:
+il est apparemment des êtres nés pour souffrir; mais du moins, je ne
+suis coupable, ni aux yeux des hommes, ni devant mon Dieu. Je n'ai
+commis que des imprudences.</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Ne me parlez point de votre Dieu; il vous devrait un miracle.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Il ne me doit rien.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span>TIMON.</p>
+
+<p>Votre Dieu est injuste.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Mon Dieu est juste; il laisse en moi un exemple dont les jeunes filles
+pourront profiter. On leur dira que j'ai été punie pour avoir négligé
+les sages conseils d'une amie, et pour n'en avoir cru que mon c&oelig;ur
+sans expérience.</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Vous avez suivi la voix de la nature; elle ne trompe jamais; <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span>
+mais vos religions et vos lois viennent la contrarier. Ce sont elles
+qui font tout le mal. Ah! quand donc les hommes, retournant sur leurs
+pas, et remontant à leur organisation primitive, se mettront-ils à
+vivre, sans le ridicule et sinistre échafaudage des législations
+politiques et sacrées? Que je méprise, que je hais tous ces
+législateurs anciens et modernes qui mettant leurs faux raisonnemens à
+la place de la raison, fabriquent des entraves où le reste des hommes,
+comme de vils troupeaux, viennent <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span>se prendre! Il n'est plus
+permis à la jeune vierge innocente de s'unir au jeune homme dans les
+bras duquel la nature la pousse, mais que les codes absurdes, imaginés
+par des ambitieux, lui interdisent par je ne sais quelles misérables
+convenances.</p>
+
+<p class="p2">Ces déclamations soulageaient Timon, et rassuraient Agathe. Il se
+bornait à des apostrophes aux hommes d'état, sans négliger aucun des
+égards dus à la passion et au sexe de l'infortunée. <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span>
+Celle-ci, languissante et s'affaiblissant peu à peu, avait renoncé à
+tout attentat sur elle-même; elle voyait s'approcher avec résignation
+le dernier jour d'une vie courte, mais si pleine d'amertume.</p>
+
+<p>Timon, assidu près d'elle, espérait, attendait tout du temps; et déjà
+son imagination lui laissait entrevoir un avenir heureux selon ses
+principes. Un jour, il aborde Agathe avec un empressement plus marqué
+que de coutume; c'était pour lui dire:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span>Malheureuse femme! sans doute, vous me rendez justice; j'ai
+rempli les devoirs de l'hospitalité envers vous, sans les mettre à
+prix comme on fait là-haut. Ai-je acquis quelques droits à votre
+confiance?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Homme généreux, en pouvez-vous douter?</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Eh bien! donnez-m'en une preuve.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span>AGATHE.</p>
+
+<p>Vous m'inquiétez. Vous lasseriez-vous d'être vertueux?</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Vous ne me comprenez pas. Écoutez-moi jusqu'au bout. L'intérieur des
+carrières est malsain, surtout pour les personnes affaiblies déjà par
+la violente secousse des passions. Pourquoi resteriez-vous ici plus
+long-temps?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>C'est pour y mourir plus vîte.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span>TIMON.</p>
+
+<p>Et toujours cette sinistre image en perspective. J'ai quelque chose de
+mieux à vous proposer. Je m'exprime peut-être en termes qui ne
+ressentent que trop la caverne que j'habite, de préférence à la
+surface de la terre souillée par tant de crimes: mais faites-moi grâce
+des formes, et ne jugez en moi que les intentions; elles sont aussi
+pures que l'amour que vous portiez à Saint-Almont.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span>AGATHE.</p>
+
+<p>Et que je lui conserverai jusqu'à mon dernier souffle.</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Toutes ces considérations peuvent très-bien se concilier. Prêtez-moi
+toute votre attention; ce que j'ai à vous dire le mérite. Vous
+conviendrez, je pense, que tout ce qui se passe au-dessus de nos têtes
+est marqué au coin de la folie ou de la perversité. Les femmes y sont
+ou trompées ou trompeuses; les hommes, opprimés ou oppresseurs. Les
+plus <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span>belles cités n'offrent que des piéges aux honnêtes
+gens, et sont de mauvais lieux pour les autres. Plus elles sont
+populeuses, plus il y a de crimes et de malheurs. Le séjour des
+campagnes n'est guère plus sûr, plus innocent. On y est un peu moins
+méchant, parce qu'on y est un peu plus ignorant.</p>
+
+<p>Je bénis tous les jours l'heureux moment où je fus assez bien inspiré
+pour rompre avec tout le genre humain, et m'enfoncer dans les
+entrailles de la <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span>terre. Agathe, bénissez aussi cette
+malheureuse passion qui vous a conduite ici. Il vous fallait un monde
+plus capable d'apprécier votre innocence et votre âme aimante. Il vous
+faut un coin de terre encore vierge, où le vice et les préjugés
+n'aient point pénétré; il existe, assure-t-on, au-delà des mers, dans
+les forêts américaines du nord. Il me reste assez de biens pour les
+frais de ce voyage, et pour les avances de la petite colonie que je
+projette, dans le voisinage de ces bons quakers, de <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span>tous les
+hommes ceux qui ont le moins dégénéré. Venez, votre santé et votre
+repos sont attachés à cette résolution. Les animaux malfaisans de ces
+contrées le sont moins que nos compatriotes d'Europe. Nous avons
+autant de raisons l'un que l'autre pour fuir la société prétendue
+civile, et faire un <span class="italic">a parte</span> sur la terre. Viens avec moi, infortunée
+Agathe; viens fonder une colonie, vertueuse comme toi, mais plus
+heureuse.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Un plus long voyage m'est <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span>prescrit; j'en ressens les
+approches, à la faiblesse que j'éprouve; je précéderai dans un monde
+meilleur l'homme qui m'est cher, et près duquel je n'ai pu passer ma
+vie en ce bas monde. Recevez le témoignage de toute ma reconnaissance
+pour les vues bienfaisantes que vous avez sur moi, mais dont je ne
+puis profiter.</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Eh! qui t'en empêche, fille obstinée?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Une biche qui porte dans le <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span>flanc le javelot dont on l'a
+blessée, ne peut aller loin.</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Tu ne veux donc pas me réconcilier avec l'espèce humaine?</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Je ne le puis.</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Avais-je tort d'être misantrope, et de maudire ce globe où j'ai trop
+vécu? Préjugés de toute espèce! c'est vous qui avez inondé la terre de
+tous les maux <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span>qui l'accablent, et c'est vous encore qui vous
+opposez à son retour vers le bien..... Opiniâtre Agathe! réfléchis
+donc aux suites heureuses de la proposition que je hasarde de te
+faire. Transporte-toi en idée sous un climat non moins doux que celui
+de la France, et sur un sol intact encore, et parfaitement étranger à
+tout ce qui blesse nos c&oelig;urs et nos yeux au milieu de cette
+civilisation compliquée dont tu ne connais encore que les plus petits
+inconvéniens. Promène avec moi <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span>ton imagination au milieu de
+ces belles forêts, où de bons sauvages nous bâtiront une demeure sans
+faste, mais saine et tranquille. Nous nous y établissons sans
+difficultés; nous nous y livrons sans inquiétude aux doux penchans de
+la nature, et nous oublions l'ancien monde pour ne pas le maudire.
+Bientôt une postérité nous promet un appui dans notre vieillesse.
+Notre petite famille devient pour nous tout l'univers. Nous vivons
+satisfaits, sans ressentir le besoin d'un code et d'un culte. La
+tendresse <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span>maternelle et la piété filiale sont nos seules
+divinités. Quel tableau! et faut-il donc tant de choses pour le
+réaliser? Agathe, il te reste encore assez de santé pour ce voyage;
+consens à respirer un air plus pur, et à déposer ta confiance dans un
+homme qui la mérite.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Oui, sans doute, vous la méritez; mais ces trop douces illusions ne
+peuvent trouver place dans mon âme affaissée par la douleur.
+Épargnez-moi de nouveaux <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span>refus; laissez-moi à la situation
+pénible où vous m'avez trouvée; personne ne peut m'en tirer. Il n'y a
+que la mort ou Dieu capable de rompre les liens que j'ai contractés.</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Si mal à propos. Femme opiniâtre! pourquoi êtes-vous venue troubler la
+paix que je goûtais ici, et que j'avais achetée par tant de
+sacrifices? Pourquoi votre apparition subite a-t-elle rallumé dans mon
+c&oelig;ur la flamme du désir?</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span>AGATHE.</p>
+
+<p>Ah! ne me reprochez pas une nouvelle faute, tout aussi involontaire
+que les autres.</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Pardonnez ce mouvement injuste, dont je n'ai pas été le maître.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Je suis donc née sous une étoile bien fatale?</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Elle ne l'est pas plus que la mienne.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span>AGATHE.</p>
+
+<p>Mais la Providence est encore plus forte, et a mis un baume sur la
+plaie profonde que je me suis faite. Je pouvais mourir plus coupable
+et plus malheureuse.</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Ces âmes faibles et timorées croient avoir tout dit, quand elles ont
+prononcé le mot de <span class="italic">Providence</span>. La Providence! que fait-elle? où
+est-elle? pourquoi ne prévoit-elle <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span>pas le crime? ou pourquoi
+ne le punit-elle pas? pourquoi se montre-t-elle si rigoureuse pour
+Agathe et le petit nombre de ses pareilles, et si complaisante pour
+les femmes semblables à celles qui m'ont trompé, à celle qui s'est
+jouée de la tendresse de Saint-Almont? La Providence! ce n'est
+qu'un mot.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Ne blasphémez pas.</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Qu'elle se justifie!</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span>AGATHE.</p>
+
+<p>C'est ce qu'elle fera sans doute dans un monde meilleur.</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Eh bien! je la bénirai, quand il en sera temps; je la bénirais dès
+aujourd'hui, si elle ouvrait ton c&oelig;ur aux propositions que je te
+fais.... La Providence! il n'y en a pas, ou il n'y en a que pour les
+méchans; eux seuls prospèrent. Les bons languissent comme toi, ou sont
+obligés, pour exister en paix, de vivre <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span>en ours comme moi.
+La Providence! que ce mot a fait de tort aux honnêtes gens! Il leur a
+conseillé la résignation; il est la cause qu'ils ne forment point une
+ligue puissante pour s'opposer aux scélérats. Les scélérats profitent
+de la piété envers la Providence, et jouissent avec impunité des
+avantages qui devraient être le salaire de la vertu.</p>
+
+<p class="p2">Désespérant du peu de succès de sa tentative, Timon se retira avec un
+chagrin sombre; <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span>et les jours suivans, il ne parla plus de
+son projet, mais il redoubla d'attention auprès d'Agathe.</p>
+
+<p>Afin d'être rassuré sur la visite de quelque importun, envoyé par le
+hasard, il ferma avec des pierres l'entrée de la carrière, par
+laquelle l'infortunée avait pénétré dans l'intérieur. Il se procura le
+bois nécessaire pour combattre l'humidité de la galerie où Agathe
+s'était établie. Déjà il y avait apporté des nattes et des tapis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span>Mais, hélas! tous ces soins purent à peine allonger de
+quelques semaines la trame des jours d'Agathe. Comme un flambeau qui
+s'éteint par degrés, il la voyait dépérir lentement, mais sans douleur
+aiguë; la peine profonde qu'elle ressentait était bien suffisante: et
+à chaque progrès sensible de ce dépérissement, Timon renouvelait ses
+imprécations contre la Providence. La douceur du malade pouvait seule
+le tempérer: lui-même était étonné de l'ascendant qu'il laissait
+prendre sur <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span>son esprit; mais il n'en murmurait pas.</p>
+
+<p>Un soir, la pauvre Agathe lui tendit la main, en lui disant: Mon
+généreux hôte, puisque vous ne voulez plus reconnaître un Dieu, je
+charge votre propre c&oelig;ur de vous témoigner toute la reconnaissance
+que je vous dois. Ajoutez-y encore le dernier service que je vais vous
+demander. Procurez-moi ce qu'il faut pour écrire un billet, et
+accordez-moi la grâce de le faire tenir à son adresse, <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span>sans
+vous fâcher du choix de la personne dont je réclame ici les bons
+offices concurremment aux vôtres.</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Je prévois ce que vous méditez; mais je ne puis rien vous refuser.
+Écrivez.</p>
+
+<p class="center">BILLET.</p>
+
+<p>«Monsieur de Saint-Almont est supplié de vouloir bien accompagner le
+commissionnaire qui lui présentera cette <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span>missive. Il ne peut
+refuser cette dernière grâce à l'infortunée Agathe de Sainte-Alba
+expirante.»</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Vous oubliez l'adresse.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Je n'ai plus assez de force pour l'écrire. Prêtez-moi le secours de
+votre main; la mienne tremble trop....</p>
+
+<p class="add2em">«À Monsieur l'abbé de Saint-Almont, supérieur du
+ séminaire des....»</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span>TIMON.</p>
+
+<p>Mais, toujours imprudente Agathe! vous ne réfléchissez donc pas que
+vous me mettez à la merci d'un prêtre.</p>
+
+<p class="nom">AGATHE.</p>
+
+<p>Celui-ci n'en a que les vertus. Nous lui ferons promettre de ne pas
+divulguer le secret de votre asile; et il ne violera point sa parole.</p>
+
+<p class="nom">TIMON.</p>
+
+<p>Qui m'en assurera? car enfin, c'est un prêtre.</p>
+
+<p class="nom"><span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span>AGATHE.</p>
+
+<p>Vous avez paru jusqu'à présent m'estimer un peu. Faites-moi le
+sacrifice de votre prévention, et daignez me juger digne de quelque
+confiance.</p>
+
+<p class="p2">Timon n'insista plus. Le lendemain, il reparut avec cette réponse au
+billet de la veille.</p>
+
+<p class="center">ZOÉ À SA CHÈRE AGATHE.</p>
+
+<p>«Ma toute bonne et malheureuse amie! je te cherchais partout, avec la
+sollicitude <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span>d'une mère qui a perdu son enfant chéri. Enfin,
+je te retrouve, et bientôt sans doute, tu me permettras de te serrer
+dans mes bras. M. de Saint-Almont n'est plus supérieur du séminaire
+des.... ni même à Paris. Il a demandé à faire partie d'une mission
+chez les sauvages de l'Amérique septentrionale. Nos vaisseaux se
+croisaient. Comme il allait au nouveau monde, j'en revenais avec mon
+mari, aussi inquiet que moi de notre chère Agathe. Ton billet a été
+reporté <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span>à tes anciens amis, déjà possesseurs de ton journal,
+et du reste de ce qui t'appartient... Nous attendons avec impatience
+le moment de t'embrasser.»</p>
+
+<p>Cette lettre reçue subitement et sans préparation, causa une
+révolution dans ce que les médecins appellent <span class="italic">le système nerveux</span>
+d'Agathe, et aurait pu hâter son dernier moment, sans les soins
+redoublés de Timon. Quand cette crise fut passée, Agathe qui ne
+pouvoit plus écrire <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span>elle-même, fit mander à Zoé qu'elle
+était attendue avec une impatience égale à la sienne. Elle accourut le
+lendemain, accompagnée de son mari. Les deux bonnes amies se serrèrent
+dans les bras l'une de l'autre, sans pouvoir exprimer par des paroles
+ce qu'elles ressentaient: mais cette douce étreinte de l'amitié en
+disait davantage.</p>
+
+<p>Prévenue de l'état d'épuisement où se trouvait Agathe, Zoé s'était
+munie d'un médicament composé par les sauvages <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span>du Canada, et
+célèbre dans le pays par des cures merveilleuses; mais ce spécifique
+vint trop tard. Administré un peu plutôt, il pouvait rappeler Agathe à
+la vie. L'infortunée ne put résister à la commotion de son entrevue
+avec son ancienne amie; elle expira dans ses bras, le second jour de
+leur réunion dans la carrière.</p>
+
+<p>Timon n'en devint que plus misantrope, il traversa l'Océan avec Zoé et
+son mari qui retournèrent dans l'Amérique septentrionale. <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span>
+Arrivé là, Timon obtint des habitans sauvages des forêts de passer le
+reste de ses jours avec eux. Il embrassa leur genre de vie avec un
+succès tel qu'ils le regardèrent comme leur frère, et eurent pour lui
+une confiance sans bornes. Cette circonstance sauva la vie à
+Saint-Almont. Des Iroquois dont il avait entrepris la conversion, se
+prévinrent contre lui, et allaient le mettre en pièces, le croyant un
+espion envoyé par les Anglais. Le hasard fit que, dans une chasse,
+Timon, à la tête de <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span>sa tribu adoptive, reconnut le supérieur
+du séminaire de la pauvre Agathe. Il obtint sa rançon, et le ramena
+dans les foyers de Zoé, où Saint-Almont vécut désormais, renonçant au
+sacerdoce, et se livrant à l'éducation du fils unique de cette maison.</p>
+
+<p>Chaque année, Timon venait passer une semaine avec eux, pour faire
+commémoration des malheureuses amours et de la mort d'Agathe. En s'en
+retournant parmi ses bons sauvages, il répétait cette strophe de la
+<span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span>romance misantropique, citée plus haut:</p>
+
+<p class="smaller add1em">Avec vos rois, avec vos républiques,<br>
+ Pauvres humains! êtes-vous heureux? non.<br>
+ Rentrez plutôt sous les lois pacifiques<br>
+ De la nature: elle seule a raison.</p>
+
+<h2>FIN.</h2>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Femme Abbé, by Sylvain Maréchal
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ABBÉ ***
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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