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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/22760-8.txt b/22760-8.txt new file mode 100644 index 0000000..ff8dab9 --- /dev/null +++ b/22760-8.txt @@ -0,0 +1,4784 @@ +The Project Gutenberg EBook of Henri IV (1re partie), by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Henri IV (1re partie) + +Author: William Shakespeare + +Translator: Guizot + +Release Date: September 24, 2007 [EBook #22760] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (1RE PARTIE) *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr). + + + + + + + + + Note du transcripteur. + + =========================================================== + Ce document est tiré de: + + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 6 + Le marchand de Venise, Les joyeuses Bourgeoises de + Windsor, Le roi Jean, La vie et la mort du roi Richard II, + Henri IV (1re partie). + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + + ========================================================== + + + HENRI IV + + TRAGÉDIE + + PREMIÈRE PARTIE. + + + NOTICE + SUR LA PREMIÈRE PARTIE + DE HENRI IV + +Les commentateurs donnent à ces deux pièces le titre de comédies; et en +effet, bien que le sujet appartienne à la tragédie, l'intention en est +comique. Dans les tragédies de Shakspeare, le comique naît quelquefois +spontanément de la situation des personnages introduits pour le service +de l'action tragique: ici non-seulement une partie de l'action roule +absolument sur des personnages de comédie; mais encore la plupart de +ceux que leur rang, les intérêts dont ils s'occupent et les dangers +auxquels ils s'exposent pourraient élever à la dignité de personnages +tragiques, sont présentés sous l'aspect qui appartient à la comédie, par +le côté faible ou bizarre de leur nature. L'impétuosité presque puérile +du bouillant Hotspur, la brutale originalité de son bon sens, cette +humeur d'un soldat contre tout ce qui veut retenir un instant ses +pensées hors du cercle des intérêts auxquels il a dévoué sa vie, donnent +lieu à des scènes extrêmement piquantes. Le Gallois Glendower, glorieux, +fanfaron, charlatan en même temps que brave, qui tient tête à Hotspur +tant que celui-ci le menace ou le contrarie, mais qui cède et se retire +aussitôt qu'une plaisanterie vient alarmer son amour-propre par la +crainte du ridicule, est une conception vraiment comique. Il n'y a pas +jusqu'aux trois ou quatre paroles que prononce Douglas qui n'aient aussi +leur nuance de fanfaronnade. Aucun de ces trois courages ne s'exprime de +même; mais tout cède à celui de Hotspur, auquel la teinte comique qu'a +reçue son caractère n'ôte rien de l'intérêt qu'il inspire. On s'attache +à lui comme à l'Alceste du _Misanthrope_, à un grand caractère victime +d'une qualité que l'impétuosité de son humeur et la préoccupation de ses +propres idées ont tourné en défaut. On voit le brave Hotspur acceptant +l'entreprise qu'on lui propose avant de la connaître, certain du succès +dès qu'il est frappé de l'idée de l'action; on le voit perdant +successivement tous les appuis sur lesquels il avait compté, abandonné +ou trahi par ceux qui l'ont entraîné dans le danger, et comme poussé par +une sorte de fatalité vers l'abîme qu'il n'aperçoit qu'au moment où il +n'est plus temps de reculer, et où il tombe en ne regrettant que sa +gloire. C'est là sans doute une catastrophe tragique, et le fond de la +première pièce, qui a pour sujet le premier pas de Henri V vers la +gloire, en exigeait une de ce genre; mais la peinture des égarements de +la jeunesse du prince n'en forme pas moins la partie la plus importante +de l'ouvrage, dont le caractère principal est Falstaff. + +Falstaff est l'un des personnages les plus célèbres de la comédie +anglaise, et peut-être aucun théâtre n'en offre-t-il un plus gai. Ce +serait un spectacle assez triste que celui des emportements d'une +jeunesse aussi désordonnée que celle de Henri V, dans des moeurs aussi +rudes que celles de son temps, si, au milieu de cette grossière +débauche, des habitudes et des prétentions d'un genre plus relevé ne +venaient former un contraste et jouer un rôle d'autant plus amusant +qu'il est déplacé. Il eût été fort moral, sans doute, de faire porter, +sur le prince qui s'avilit, le ridicule de cette inconvenance; mais +quand Shakspeare n'eût pas été le poëte de la cour d'Angleterre, ni la +vraisemblance ni l'art ne lui permettaient de dégrader un personnage tel +que Henri V; il a soin, au contraire, de lui conserver partout la +hauteur de son caractère et la supériorité de sa position; et Falstaff, +destiné à nous amuser, n'est admis dans la pièce que pour le +divertissement du prince. + +Fait pour être un homme de bonne compagnie, Falstaff n'a pas encore +renoncé à toutes ses prétentions en ce genre: il n'a point adopté la +grossièreté des situations où le rabaissent ses vices; il leur a tout +livré, excepté son amour-propre; il ne s'est point fait un mérite de sa +crapule, il n'a point mis sa vanité dans les exploits d'un bandit: les +manières et les qualités d'un gentilhomme, c'est encore à cela qu'il +tiendrait s'il pouvait tenir à quelque chose; c'est à cela qu'il +prétendrait s'il lui était permis d'avoir, ou possible de soutenir une +prétention. Du moins veut-il se donner le plaisir de les affecter +toutes, dût ce plaisir lui valoir un affront; sans y croire, sans +espérer qu'on le croie, il faut à tout prix qu'il réjouisse ses oreilles +de l'éloge de sa bravoure, presque de ses vertus. C'est là une de ses +faiblesses, comme le goût du vin d'Espagne est une tentation à laquelle +il ne lui est pas plus possible de résister, et la naïveté avec laquelle +il cède, les embarras où elle le met, l'espèce d'imprudence hypocrite +qui l'aide à s'en tirer, en l'ont un personnage extraordinairement +plaisant. Les jeux de mots, bien que fréquents dans cette pièce, y sont +beaucoup moins nombreux que dans quelques autres drames d'un genre plus +sérieux, et ils y sont infiniment mieux placés. Le mélange de subtilité, +que Shakspeare devait à l'esprit de son temps, n'empêche pas que dans +cette pièce, ainsi que dans celles où reparaît Falstaff, la gaieté ne +soit peut-être plus franche et plus naturelle que dans aucun autre +ouvrage du théâtre anglais. + +La première partie de _Henri IV_ parut, selon Malone, en 1597. Chalmers +et Drake croient qu'elle fut écrite en 1596; mais leur opinion, à cet +égard, ne s'appuie sur aucun témoignage sérieux. Ce qu'il y a de bien +positif, c'est que cette pièce fut écrite avant 1598, car Meres la cite +dans cette même année parmi les oeuvres de Shakspeare. + + + + HENRI IV + + TRAGÉDIE + + PREMIÈRE PARTIE. + + + +PERSONNAGES + +LE ROI HENRI IV. +HENRI, prince de Galles, } fils du +JEAN, prince de Lancastre, } roi. +LE COMTE DE WESTMORELAND, } partisans +SIR WALTER BLOUNT, } du roi. +THOMAS PERCY, comte de Worcester. +HENRI PERCY, comte de Northumberland. +HENRI PERCY, surnommé HOTSPUR, son fils. +EDMOND MORTIMER, comte de la Marche. +SCROOP, archevêque d'York. +ARCHIBALD, comte de Douglas. +OWEN GLENDOWER. +SIR RICHARD VERNON. +SIR JEAN FALSTAFF. +POINS. +GADSHILL. +PETO +BARDOLPHE. +LADY PERCY, femme de Hotspur, +soeur de Mortimer. +LADY MORTIMER, fille de Glendower, +et femme de Mortimer. +QUICKLY, hôtesse d'une taverne à +East-Cheap. + +Lords, officiers, shérif, cabaretier, garçon de chambre, garçons de +cabaret, deux voituriers, voyageurs, suite. + + + +La scène est en Angleterre. + + + + + ACTE PREMIER + + +SCÈNE I + +Un appartement dans le palais. + +_Entrent_ LE ROI HENRI, WESTMORELAND, SIR WALTER BLOUNT _et d'autres_. + + +LE ROI.--Ébranlés et épuisés par les soucis comme nous le sommes, +tâchons de trouver un moment où la paix effrayée puisse reprendre +haleine, et nous annoncer d'une voix entrecoupée les nouvelles luttes +que nous devons aller soutenir sur de lointains rivages... Les abords[1] +de cette terre altérée ne verront plus ses lèvres teintes du sang de ses +propres enfants. La terre ne sillonnera plus son sein de tranchées, +n'écrasera plus ses fleurs sous les pieds ferrés de coursiers ennemis. +Ces yeux irrités qui naguère comme les météores d'un ciel orageux, tous +d'une même nature, tous formés de la même substance, se venaient +rencontrer dans le choc des partis livrés à la guerre intestine et dans +la mêlée furieuse des massacres civils formeront maintenant des rangs +unis et bien ordonnés, ils se dirigeront tous vers un même but, et ne +combattront plus leurs connaissances, leurs parents, leurs alliés. Le +tranchant de la guerre ne viendra plus comme un couteau mal rengainé +couper son propre maître. Maintenant donc, mes amis, soldat du Christ, +enrôlé sous sa croix sainte, pour laquelle nous nous sommes tous engagés +à combattre, nous allons conduire jusqu'à son sépulcre une armée +d'Anglais dont les bras furent formés dans le sein de leur mère pour +aller poursuivre les païens sur les plaines saintes que foulèrent ses +pieds divins, cloués, il y a quatorze cents ans, pour notre avantage, +sur le bois amer de la croix. Mais ce projet existe depuis un an, et je +n'ai pas besoin de vous le dire: cela sera, donc ce n'est pas encore +aujourd'hui que nous nous rassemblons pour le départ. Maintenant, +Westmoreland, mon cher cousin, rendez-moi compte de ce qui fut arrêté +hier au soir dans notre conseil, pour hâter une expédition si chère. + +[Note 1: + + _No more the thirsty entrance of this soil + Shall daub her lips with her own children's blood._ + +Les commentateurs, à qui cette phrase a paru trop difficile à expliquer, +ont supposé quelque corruption dans le texte et ont substitué le mot +_Erinnys_ au mot _entrance_, qu'on trouve dans les premières éditions. +La correction ne paraît pas heureuse. Shakspeare, dans ses pièces tirées +de l'histoire moderne, use rarement des images de l'ancienne mythologie, +et celle-ci ne serait nullement en rapport avec le genre de poésie +employé dans le reste du discours. Le mot _entrance_, au contraire, par +une de ces extensions si familières à Shakspeare, et si naturelles dans +une langue qui n'est point fixée, peut très-bien avoir été employé dans +son sens naturel d'_entrée_, _abords_, _avenue_, et dans le sens de +_bouche_; il est même probable que c'est cet avantage de présenter une +double idée qui l'aura fait choisir au poëte. Les _abords_ de +l'Angleterre en étaient naturellement la partie la plus ensanglantée, +soit par les invasions maritimes, soit par les incursions des Écossais +et des Gallois qui se mêlaient presque toujours à ses troubles civils; +et la _bouche altérée de la terre teignant ses lèvres_, etc., est une +métaphore suivie à la manière de Shakspeare, dont la grammaire est +beaucoup plus vague que l'imagination. Les commentateurs ont presque +toujours le tort de vouloir l'expliquer par la grammaire.] + +WESTMORELAND.--Mon souverain, on discutait avec ardeur les moyens de +l'exécuter promptement, et hier au soir seulement on avait arrêté +plusieurs des dépenses qu'elle exige, lorsqu'à travers ces débats +survint tout à coup un courrier de Galles, chargé de fâcheuses +nouvelles. La pire de toutes c'est que le noble Mortimer, qui conduisait +les gens du comte d'Hereford contre les troupes irrégulières et sauvages +de Glendower, est tombé entre les mains féroces de ce Gallois. Mille de +ses soldats ont été massacrés; et les Galloises ont exercé sur leurs +cadavres de telles horreurs, leur ont fait subir des mutilations si +brutales, si infâmes, qu'on ne peut les redire ou les indiquer. + +LE ROI.--Les nouvelles de ce combat auraient, à ce qu'il paraît, empêché +de donner suite à l'affaire de la terre sainte. + +WESTMORELAND.--Oui, mon gracieux seigneur, cette nouvelle jointe avec +d'autres; car il est venu du Nord, des nouvelles plus pénibles et plus +fâcheuses encore: et les voici. Le jour de l'exaltation de la +Sainte-Croix, le vaillant Hotspur, ce jeune Henri Percy, et le brave +Archambald, cet Écossais tout plein de valeur et de renommée, se sont +livrés à Holmedon un sérieux et sanglant combat. Les nouvelles ne nous +en sont parvenues que par le bruit de leur mousqueterie, et accompagnées +seulement de conjectures; car celui qui nous les a apportées est monté à +cheval au moment où la lutte devenait le plus opiniâtre, totalement +incertain sur l'issue qu'elle pourrait avoir. + +LE ROI.--Un ami plein d'affection et d'habile fidélité, sir Walter +Blount, arrive ici descendant de cheval et couvert des différentes +espèces de poussières qu'il a traversées depuis Holmedon jusqu'à cette +résidence; et il nous a apporté des nouvelles agréables et douces. Le +comte de Douglas est défait. Sir Walter a vu dans les plaines d'Holmedon +dix mille de ces hardis Écossais et vingt-deux chevaliers baignés dans +leur sang. Au nombre des prisonniers d'Hotspur sont Mordake, comte de +Fife, et fils aîné du vaincu Douglas[2], les comtes d'Athol, de Murray, +d'Angus et de Menteith. Ne sont-ce pas là d'honorables dépouilles, une +riche conquête? Eh, cousin, qu'en dites-vous? + +[Note 2: Mordake, comte de Fife, n'était pas fils de Douglas, mais +d'Archambald, duc d'Albanie et régent du royaume d'Écosse; mais +Shakspeare qui suivait sans y regarder de plus près, la version +d'Hollinshed, avait été trompé par l'omission d'une virgule dans le +texte du chroniqueur, à l'endroit où il fait emmener les prisonniers +faits par Hotspur à la bataille d'Holmedon; _Mordake earl of Fife, son +to the governor Archambald earl Douglas_. C'est l'omission de cette +virgule après Archambald qui a fait l'erreur de Shakspeare.] + +WESTMORELAND.--Oui, certes, c'est une victoire dont pourrait se vanter +un prince. + +LE ROI.--Eh! vraiment c'est en ceci que tu m'affliges, et que tu me fais +faire le péché d'envie contre Northumberland quand je le vois père d'un +fils si désirable; d'un fils, le sujet éternel des discours de la +louange, la tige la plus élancée du bocage, le favori, l'orgueil de la +fortune caressante, tandis que moi spectateur de sa gloire, je vois la +débauche et le déshonneur souiller le front de mon jeune Henri. O plût +au ciel qu'on pût prouver que quelque fée se glissant dans la nuit, a +tiré pour les échanger nos enfants de leurs langes, et qu'elle a nommé +le mien _Percy_, et le sien _Plantagenet_! Alors j'aurais son Henri et +il aurait le mien.--Mais bannissons-le de ma pensée.--Que dites-vous, +cousin, de l'orgueil de ce jeune Percy? Les prisonniers qu'il a faits +dans cette rencontre, il prétend se les approprier, et il me fait dire +que je n'en aurai pas d'autres que Mordake, comte de Fife. + +WESTMORELAND.--Ce sont là les leçons de son oncle; j'y reconnais +Worcester, toujours malveillant pour vous dans toutes les occasions. +C'est lui qui l'engage à se rengorger ainsi et à lever sa jeune crête +contre la dignité de votre couronne. + +LE ROI.--Mais je l'ai envoyé chercher pour m'en rendre raison, et c'est +ce qui nous oblige à laisser quelque temps de côté nos saints projets +sur Jérusalem. Cousin, mercredi prochain nous tiendrons notre conseil à +Windsor: instruisez-en les lords, mais vous, revenez promptement vers +nous; car il reste plus de choses à dire et à faire, que la colère ne me +permet en ce moment de vous l'expliquer. + +WESTMORELAND.--Je vais, mon prince, exécuter vos ordres. + + +SCÈNE II + +Un autre appartement dans le palais. + +_Entrent_ HENRI, _prince de Galles_, ET FALSTAFF. + + +FALSTAFF.--Dis donc, Hal[3], quelle heure est-il, mon garçon? + +HENRI.--Tu as l'esprit si fort épaissi à force de t'enivrer de vieux vin +d'Espagne[4], de te déboutonner après souper, et de dormir sur les bancs +des tavernes l'après-dîner, que tu ne sais plus demander ce que tu as +véritablement envie de savoir. Que diable as-tu affaire à l'heure qu'il +est? A moins que les heures ne fussent des verres de vin d'Espagne, les +minutes autant de chapons, à moins que nous n'eussions pour horloges la +voix des appareilleuses, pour cadrans les enseignes de tabagies, et que +le bien-faisant soleil lui-même ne fût une belle et lascive courtisane +en taffetas couleur de feu, je ne vois pas de motif à cette inutilité de +venir demander l'heure qu'il est. + +[Note 3: _Hal_. Diminutif de Henri.] + +[Note 4: _Sack._ C'est un grand sujet de discussion que de savoir ce +qu'était le _sack_ du temps de Shakspeare, car il n'était pas du temps +de Falstaff d'un usage aussi commun que l'a supposé le poëte. Il paraît +constant que le _sack_ était un vin d'Espagne; l'usage d'y mettre du +sucre donne lieu de croire que c'était un vin sec, comme le mot _sack_ +pourrait aussi le faire croire. C'était, selon toute apparence, du vin +de Xérès ou de Pacaret; quelques-uns pensent que le _sack_ était un vin +brûlé et sucré, une espèce de ratafia. Le _sack_ des Anglais aujourd'hui +est le vin des Canaries; on l'appelait alors _sweet sack_.] + +FALSTAFF.--Ma foi, Hal, vous entrez dans mon sens; car nous autres +coupeurs de bourses, nous nous laissons conduire par la lune et les sept +étoiles, et non par Phoebus, _ce chevalier errant, blond_[5]. Et je t'en +prie, mon cher lustig, dis-moi un peu, quand une fois tu seras +roi...--Dieu conserve ta grâce (majesté, j'aurais dû dire, car de grâces +tu n'en auras jamais)!... + +HENRI.--Comment! pas du tout? + +FALSTAFF.--Non, par ma foi, pas seulement autant qu'on en peut avoir à +dire après un oeuf ou du beurre[6]. + +[Note 5: _That wandering knight so fair._ Paroles tirées probablement de +quelque ancienne ballade sur les aventures du _Chevalier du Soleil_.] + +[Note 6: _Not so much as will serve to be prologue to an egg and +butter._ Le nom de _grâces_ se donne également en Angleterre au +_benedicite_ qui précède le repas et aux prières qui se disent à la fin. +Shakspeare le prend ici dans le premier sens; il a fallu, pour conserver +le jeu de mots, y substituer le dernier.] + +HENRI.--Eh bien! enfin donc? Au fait, au fait. + +FALSTAFF.--Vraiment je veux donc te dire, mon cher lustig, quand tu +seras roi, tu ne dois pas souffrir que nous autres gardes du corps de la +nuit, soyons traités de voleurs qui attaquent la beauté du jour. Qu'on +nous appelle, à la bonne heure, forestiers de Diane, gentilshommes des +ténèbres, les mignons de la lune, et qu'on dise de nous que nous nous +gouvernons bien, puisque nous sommes comme la mer, gouvernés par notre +noble maîtresse la lune, sous la protection de laquelle nous exerçons... +le vol. + +HENRI.--Tu as raison, et ce que tu dis est vrai sous tous les rapports: +car notre fortune à nous autres gens de la lune, a son flux et reflux +comme la mer; de même que la mer, nous sommes gouvernés par la lune; et +pour preuve, une bourse résolument enlevée le lundi soir sera +dissolument vidée le mardi matin, gagnée en jurant, la _bourse ou la +vie_, dépensée en criant, _apporte bouteille_. En cet instant, marée +basse comme le pied de l'échelle, nous serons d'un moment à l'autre à +flot aussi haut que le bras de la potence. + +FALSTAFF.--Pardieu, tu dis bien vrai, mon garçon.--Et n'est-ce pas que +mon hôtesse de la taverne est une agréable créature? + +HENRI.--Douce comme le miel d'Hybla, mon vieux garnement[7]. Et n'est-il +pas vrai aussi qu'un pourpoint de buffle est une agréable robe de +chambre pour prison[8]? + +[Note 7: _My old lad of the castle._ Expression souvent employée par les +anciens auteurs, et qui s'était probablement appliquée d'abord aux +satellites du seigneur châtelain: elle fait ici allusion au premier nom +de Falstaff, qui du moins à ce qu'il paraît, s'était d'abord appelé +_Oldcastle_. Sir John Oldcastle avait été mis à mort sous Henri V, comme +partisan des opinions de Wycleff, et soit hasard, soit haine religieuse, +son nom était devenu sur le théâtre celui d'un personnage burlesque, +d'un caractère tout opposé à celui qui fait les martyrs, et +très-différent en effet, à ce qu'il paraît, de celui du véritable +Oldcastle; c'est sous ce travestissement, et comme associé aux désordres +de Henri, que paraît sir John Oldcastle dans une vieille pièce intitulée +_les fameuses victoires d'Henri V, contenant la bataille d'Agincourt_; +et toujours est-il certain que les écrivains jésuites avaient pris texte +de cette tradition théâtrale pour charger de vices la mémoire du +sectateur de Wycleff. Quoi qu'il en soit, Shakspeare, à ce qu'il +paraîtrait, s'empara, selon son usage, du personnage déjà en possession +du théâtre, et lui conserva d'abord son premier nom, ainsi qu'il a +conservé ceux de _Ned_ et de _Gadshill_, autres compagnons de Henri dans +la vieille pièce de la bataille d'Agincourt. Mais ensuite, soit par +respect pour la mémoire d'une victime du catholicisme, soit par égard +pour la famille d'Oldcastle, Elisabeth demanda un changement de nom, et +le vieux camarade du prince de Galles prit alors celui de Falstaff, en +conservant tous les attributs d'Oldcastle, comme le gros ventre, la +gourmandise, etc.] + +[Note 8: _Is not a buff jerkin a most sweet robe of durance._ Il est +difficile d'entendre le sens de cette plaisanterie, comme de toutes +celles qui portent sur des usages familiers au temps où l'auteur +écrivait, mais impossibles à retrouver plus tard. _Durance_ signifie +généralement _durée_, _souffrance_, et plus spécialement _prison_: il +paraît aussi que le mot _durance_ avait été donné à certaines étoffes; +le jeu de mots est clair entre ces deux derniers sens du mot _durance_; +mais il n'est pas aussi aisé de comprendre le rôle que joue dans la +plaisanterie du prince le _pourpoint de buffle_, qui est cependant ce +qui choque le plus Falstaff. Le pourpoint de buffle était l'habit des +officiers du shérif: est-ce une manière de les désigner et de les +rappeler à Falstaff, que ses méfaits exposent sans cesse à leur +poursuite? C'était aussi l'habit militaire de la chevalerie. Est-ce une +manière de désigner les chevaliers? sir John l'était.] + +FALSTAFF.--Quoi, quoi? Mauvais plaisant, fou que tu es! qu'as-tu donc à +me pincer, à m'épiloguer de cette manière? que diable ai-je affaire à +ton pourpoint de buffle? + +HENRI.--Et que diable ai-je affaire, moi, avec ton hôtesse de la +taverne? + +FALSTAFF.--Eh! mais tu l'as bien fait venir compter avec toi plus et +plus d'une fois. + +HENRI.--Et t'ai-je jamais fait venir toi, pour payer ta part? + +FALSTAFF.--Non: oh! je te rendrai justice: tu as toujours tout payé là. + +HENRI.--Là et ailleurs aussi, tant que mes fonds pouvaient s'étendre; et +quand ils m'ont manqué, j'ai usé de mon crédit. + +FALSTAFF.--Oh! pour cela oui, et si bien usé, que, s'il n'était pas si +clair que tu es l'héritier présomptif....--Mais dis-moi donc, je t'en +prie, mon cher enfant, verra-t-on encore en Angleterre des gibets sur +pied, quand tu seras roi? Et cette grotesque figure, la mère la Loi, +avec son frein rouillé, pourra-t-elle toujours jouer de mauvais tours +aux gens de coeur? Je t'en prie, quand tu seras roi, ne pends point les +voleurs. + +HENRI.--Non, ce sera toi. + +FALSTAFF.--Moi, oh! bravo. Pardieu je serai un excellent juge. + +HENRI.--Et voilà comme tu juges déjà mal; car je veux dire que c'est toi +qui auras l'emploi de pendre les voleurs, et que tu deviendras ainsi un +merveilleux bourreau. + +FALSTAFF.--Fort bien, Hal, fort bien: je puis vous dire qu'en quelque +façon ce métier-là s'accorderait avec mon humeur tout aussi bien que +celui de faire ma cour. + +HENRI.--Pour être revêtu de quelque emploi. + +FALSTAFF.--Certainement pour être vêtu[9]. Le bourreau a une garde-robe +qui n'est pas mince.--Je suis aussi triste qu'un vieux matou, ou qu'un +ours emmuselé. + +HENRI.--Ou qu'un lion décrépit, ou bien que le luth d'un amant. + +FALSTAFF.--Oui, ou le bourdonnement d'une musette du comté de Lincoln. + +HENRI.--Pourquoi pas comme un lièvre, ou comme les vapeurs de +Moorditch[10]? + +FALSTAFF.--Tu as toujours les comparaisons les plus désagréables, et tu +es le comparatif en personne le plus maudit... aimable jeune +prince!...--Mais, Hal, je t'en prie, ne me tourmente plus davantage de +ces folies. Je voudrais de tout mon coeur que nous fussions toi et moi +là où l'on achète une provision de bonne renommée. Un vieux lord du +conseil m'a diablement bourré l'autre jour dans la rue à votre sujet, +mon cher monsieur, mais je n'y ai pas fait attention; et cependant il +parlait fort sagement, mais je n'y ai pas pris garde, et pourtant il +parlait sagement, et dans la rue encore. + +HENRI.--Tu as bien fait: car la sagesse crie dans les rues, et personne +n'y prend garde[11]. + +[Note 9: Le Prince. _For obtaining of suits?_ Fals. _Yea, for obtaining +of suits._ + +Jeu de mots sur le mot _suits_, qui signifie une _requête_ et un +_vêtement complet_.] + +[Note 10: _The melancholy of moor-ditch._ _Moor-ditch_ était un fossé +bourbeux qui environnait une partie des murs de Londres, et dont les +exhalaisons occasionnaient, à ce qu'il paraît, une maladie appelée _the +melancholy of moor-ditch_.] + +[Note 11: Paroles de l'Écriture.] + +FALSTAFF.--Oh! tu as de damnables applications; en vérité, tu serais +capable de corrompre un saint.--Tu m'as fait bien du tort, Hal! Dieu te +le pardonne; mais avant de te connaître, Hal, je ne savais rien de rien; +et aujourd'hui, pour dire la vérité, je ne vaux rien de mieux que ce +qu'il y a de pis. Il faut que je quitte cette vie-là, et je la +quitterai; si je ne le fais pas, dis que je suis un misérable. Il n'y a +pas un fils de roi dans la chrétienté pour qui je veuille me faire +damner. + +HENRI.--Jack, où irons-nous demain escamoter une bourse? + +FALSTAFF.--Où tu voudras, mon garçon; je suis de la partie. Si je n'y +vas pas, appelle-moi un misérable, et fais moi quelque affront. + +HENRI.--Je vois que tu t'amendes bien. Tu passes de la prière au +guet-apens. + +(Poins paraît dans le fond du théâtre.) + +FALSTAFF.--Que veux-tu, Hal, c'est ma vocation, mon ami; et ce n'est pas +péché pour un homme que de suivre sa vocation.--Poins! Nous allons +savoir tout à l'heure si Gadshill a lié une partie. Oh! si les hommes +étaient sauvés selon leur mérite, quel trou dans l'enfer serait assez +chaud pour lui? C'est peut-être le plus universel coquin qui ait jamais +crié _arrête_ à un honnête homme. + +HENRI.--Bonjour, Ned[12]. + +[Note 12: _Ned_, diminutif d'Edward.] + +POINS.--Bonjour, cher Hal.--Que dit M. Remords? que dit sir +Jean-vin-sucré? Jack, comment le diable et toi vous arrangez-vous au +sujet de ton âme, après la lui avoir vendue, le vendredi saint dernier, +pour un verre de vin de Madère et une cuisse de chapon froid? + +HENRI.--Sir Jean ne s'en dédit pas; il tiendra son marché avec le +diable, car de sa vie encore il n'a fait mentir de proverbes. Il donnera +au diable ce qui lui appartient. + +POINS.--Eh bien, te voilà donc damné pour tenir ta parole au diable? + +HENRI.--Il l'aurait été aussi pour avoir friponné le diable. + +POINS.--Mais, mes enfants, mes enfants, c'est demain qu'il faut se +rendre dès quatre heures du matin chez Gadshill. Il y a des pèlerins qui +s'en vont à Cantorbéry, chargés de riches offrandes, et des marchands +qui chevauchent vers Londres avec des bourses bien grasses. J'ai des +masques pour vous tous, et vous avez vos chevaux; Gadshill couche ce +soir à Rochester; j'ai commandé le souper pour cette nuit à Eastcheap. +Il n'y a pas plus de danger là qu'à dormir dans vos lits. Si vous voulez +venir, je vous garnis vos bourses de couronnes jusqu'au bord: si vous ne +voulez pas, restez à la maison, et allez vous faire pendre. + +FALSTAFF.--Ecoute, Edouard; si je reste ici et n'y vais point, je vous +ferai tous pendre pour y avoir été. + +POINS.--En vérité, Côtelettes. + +FALSTAFF.--Veux-tu en être, Hal? + +HENRI.--Qui! moi, voler! Moi, aller faire le brigand? Non pas moi, sur +ma foi! + +FALSTAFF.--Tiens, tu n'as en toi rien d'un honnête homme, d'un homme de +coeur, d'un bon camarade; tu n'es pas sorti du sang royal; tiens, si tu +n'oses pas tenir pour dix schellings[13]. + +[Note 13: _Thou camest not of the blood royal, if thou darest not stand +for ten shillings._ Jeu de mots sur _royal_ ou _reale_, qui signifiait +aussi une monnaie de la valeur de dix schellings.] + +HENRI.--A la bonne heure, je ferai donc, une fois dans ma vie, un coup +de tête. + +FALSTAFF.--Voilà ce qui s'appelle parler. + +HENRI.--Eh bien, arrive ce qui voudra, je garde la maison. + +FALSTAFF.--Sur mon Dieu, s'il en est ainsi, je conspire quand tu seras +roi. + +HENRI.--Je ne m'en soucie guère. + +POINS.--Sir John, je t'en prie, laisse-nous seuls un moment le prince et +moi; je lui donnerai de si bonnes raisons pour cette expédition, qu'il y +viendra. + +FALSTAFF.--A la bonne heure: puisses-tu avoir l'esprit de persuasion, et +lui l'intelligence du profit! afin que ce que tu diras puisse le +toucher, et que ce qu'il entendra, il puisse le croire, et afin que le +prince véritable puisse (par récréation) devenir un faux voleur; car les +pauvres abus de ce siècle ont bien besoin de protection. Adieu, vous me +retrouverez à Eastcheap. + +HENRI.--Adieu, printemps passé; adieu, été de la Toussaint. + +(Falstaff sort.) + +POINS.--Allons, mon bon, doux et gracieux seigneur, montez à cheval +demain avec nous. J'ai une farce à jouer que je ne saurais arranger tout +seul. Falstaff, Bardolph, Peto et Gadshill dévaliseront ces hommes que +nous sommes à guetter. Ni vous, ni moi, n'y serons; et quand ils auront +leur butin, si entre vous et moi nous ne les volons pas à notre tour, je +veux que vous m'abattiez la tête de dessus les épaules. + +HENRI.--Mais comment ferons-nous pour nous séparer d'eux au moment du +départ? + +POINS.--Quoi! nous ne partirons qu'avant ou après eux, et nous leur +fixerons un rendez-vous, auquel nous serons les maîtres de manquer. +Alors ils s'aventureront tout seuls à faire cet exploit, et ils ne +l'auront pas plutôt accompli, que nous tomberons sur eux. + +HENRI.--Oui, mais il est probable qu'ils nous reconnaîtront à nos +chevaux, à nos habits, enfin à toutes sortes d'indices. + +POINS.--Bah! d'abord ils ne verront pas nos chevaux, je les attacherai +dans le bois; nous changerons de masques dès que nous les aurons +quittés; et de plus, mon cher, j'ai pour l'occasion, des fourreaux de +bougran dont nous couvrirons nos vêtements qu'en effet ils connaissent. + +HENRI.--Mais j'ai peur aussi qu'ils ne soient trop forte partie pour +nous. + +POINS.--Oh! pour cela, il y en a deux dont je réponds comme des plus +fieffés poltrons qui aient jamais tourné le dos; et pour le troisième, +s'il se bat plus longtemps que de raison, je renonce au métier des +armes.--Le bon de cette plaisanterie sera d'entendre après les +inconcevables mensonges que nous débitera ce gros coquin, lorsque nous +nous retrouverons à souper: comme quoi il s'est battu avec une trentaine +au moins, quelles parades il a faites, quels coups il a allongés, quels +dangers il a courus; notre divertissement sera de le mettre en défaut. + +HENRI.--En bien, j'irai avec toi; va nous préparer tout ce qui est +nécessaire, et puis retrouve-toi ce soir à Eastcheap; j'y souperai, +adieu. + +POINS.--Adieu, mon prince. + +(Il sort.) + +HENRI.--Je vous connais tous; et veux bien pour un temps favoriser les +caprices déréglés de votre oisiveté. En cela je continuerai à imiter le +soleil qui permet quelquefois aux nuages impurs et contagieux de dérober +sa beauté à l'univers, afin que lorsqu'il lui plaira de redevenir +lui-même, le monde, après en avoir été privé, le voie avec plus +d'admiration reparaître tout à coup à travers les noires et hideuses +vapeurs qui avaient paru le suffoquer. Si l'année entière se passait en +jours de congé, les jeux seraient bientôt aussi ennuyeux que le travail. +Mais quand ils ne viennent que de temps à autre, ils reviennent toujours +désirés; rien ne plaît que ce qui n'arrive pas communément. Ainsi quand +je rejetterai ces habitudes déréglées, et que je payerai la dette que je +n'ai jamais reconnue, autant mes promesses auront été au-dessous de ma +conduite, autant je tromperai l'attente des hommes; et telle qu'un métal +brillant sur un fond obscur, ma réforme, dont l'éclat sera rehaussé par +mes fautes, paraîtra plus méritoire, et attirera plus de regards que le +mérite qu'aucune tache ne fait ressortir. Ainsi je veux faillir de +manière à me servir habilement de mes fautes, lorsque ensuite je +regagnerai le temps perdu au moment où on y comptera le moins. + +(Il sort.) + + +SCÈNE III + +Autre appartement du palais. + +_Entrent_ LE ROI HENRI, NORTHUMBERLAND, WORCESTER, HOTSPUR, SIR W. +BLOUNT _et autres personnages_. + + +LE ROI.--Mon sang a été trop calme et trop froid, de ne pas bouillir à +cet indigne affront: c'est ainsi que vous avez pensé, et en conséquence +vous foulez ma patience aux pieds. Mais soyez bien sûrs que désormais je +serai ce que je suis par mon rang puissant et redoutable, plutôt que de +me livrer à mon caractère, qui a été jusqu'ici coulant comme l'huile, +doux comme un jeune duvet, et m'a fait perdre ainsi mes titres au +respect que les âmes orgueilleuses ne rendent jamais qu'aux orgueilleux. + +WORCESTER.--Notre maison, mon souverain, n'a guère mérité qu'on déployât +sur elle la verge du pouvoir, de ce même pouvoir que nos propres mains +ont aidé à devenir si imposant. + +NORTHUMBERLAND.--Seigneur... + +LE ROI.--Worcester, va-t'en: car je vois dans tes yeux l'audace de la +désobéissance.--Oh! monsieur! votre maintien est trop arrogant, trop +impérieux, et la majesté royale ne se laisserait pas plus longtemps +insulter par le froncement de sourcils d'un serviteur. Vous avez toute +liberté de vous retirer: quand nous aurons besoin de vos services et de +vos conseils, nous vous ferons appeler. (_Worcester sort._--_A +Northumberland._) Vous vouliez parler. + +NORTHUMBERLAND.--Oui, mon bon seigneur: ces prisonniers, demandés au nom +de Votre Altesse, et que Henri Percy a faits ici près de Holmedon, n'ont +pas été, à ce qu'il assure, refusés d'une manière aussi positive qu'on +l'a rapporté à Votre Majesté. C'est donc à l'envie, ou bien à une +méprise, qu'on doit attribuer cette faute, et non pas à mon fils. + +HOTSPUR.--Mon souverain, je n'ai point refusé de prisonniers; mais je me +rappelle que, le combat fini, au moment où je me sentais desséché par +les fureurs de l'action et l'excès de la fatigue; lorsque, faible et +hors d'haleine, je m'appuyais sur mon épée, il vint à moi un certain +lord, propre, élégamment paré, frais comme un marié, et le menton +nouvellement fauché, offrant l'aspect d'un champ de chaume après la +moisson; il était parfumé comme une lingère. Entre son pouce et l'index, +il tenait une petite boite de senteur que de temps en temps il portait +et ôtait à son nez, qui en reniflait d'humeur, quand je m'approchai de +lui[14]. Et en même temps il ne cessait de sourire et de babiller; et +comme les soldats passaient près de lui, emportant les corps morts, il +les traitait d'impertinents coquins et de mal-appris, de venir apporter +ainsi un sale et vilain cadavre entre le vent et sa grandeur. Il me +questionna en termes arrangés et d'un ton de jolie femme: entre autres +choses, il me demanda mes prisonniers au nom de Votre Majesté. Moi, dans +ce moment, tout irrité, avec mes blessures refroidies, de me sentir +ainsi harcelé par un perroquet, dans mon ressentiment et mon impatience, +je lui répondis, sans y faire attention, je ne sais pas quoi... qu'il +les aurait ou qu'il ne les aurait pas: car il me mettait en fureur quand +il venait si sautillant, sentant si bon, me parler dans le langage d'une +femme de chambre de cour, de canons, de tambours et de blessures; me +dire, Dieu sait à quel propos, qu'il n'y avait rien au monde de si +admirable que le spermaceti pour des contusions internes... et que +c'était grand'pitié qu'on allât déterrer, dans les entrailles de la +terre innocente, ce traître de salpêtre qui a détruit lâchement plus +d'un bon et robuste compagnon, et que sans ces détestables armes à feu +il aurait été guerrier comme les autres. C'est, je vous le dis, mon +prince, à ce plat bavardage, aux propos décousus qu'il me tenait, que je +répondis indirectement; et je vous en conjure, que son rapport ne soit +pas regardé ici comme d'assez de valeur pour m'accuser, et venir se +mettre entre mon attachement et votre haute Majesté. + +[Note 14: + +_Who there with angry, When I next came there Took it in snuff._ + +_Take in snuff_ répond à ce que nous appelons _se sentir monter la +moutarde au nez_. Hotspur joue ici sur l'expression, et prétend que le +nez du lord qui respirait cette odeur, _took it in snuff_, le prenait en +guise de tabac; ce qui veut dire aussi: le prenait avec colère, +_angry_.] + +BLOUNT.--En considérant les circonstances, mon bon seigneur, tout ce +qu'Henri Percy aura dit à un pareil personnage, en pareil lieu, et dans +un pareil moment, peut bien, avec tout ce qu'on vous a rapporté, périr +dans un juste oubli, sans jamais être relevé pour lui nuire, ou fonder +aucun motif d'accusation; ce qu'il a dit alors, il le désavoue +maintenant. + +LE ROI.--Mais cependant il refuse encore ses prisonniers, à moins que +l'on n'accepte ses réserves, ses conditions, qui sont que nous payerons +sur-le-champ, à nos frais, la rançon de son beau-frère, de l'extravagant +Mortimer[15], qui, sur mon âme, a volontairement livré la vie des +soldats qu'il a menés au combat contre cet indigne magicien et damné +Glendower[16] dont la fille, à ce que nous apprenons, vient tout +récemment d'épouser le comte des Marches[17]. Ainsi nous viderons nos +coffres pour racheter un traître et le remettre dans le pays; nous irons +solder la trahison, et traiter avec la peur quand elle s'est perdue et +livrée elle-même! Non, qu'il périsse de faim sur les montagnes stériles! +Jamais je ne regarderai comme mon ami l'homme dont la voix me demandera +de dépenser un penny pour délivrer et faire rentrer dans mes États le +rebelle Mortimer. + +[Note 15: Edmond Mortimer, comte des Marches, n'était pas le beau-frère, +mais le neveu d'Hotspur, par la femme de celui-ci, soeur de Roger +Mortimer, père d'Edmond. Dans la première scène du troisième acte +Mortimer, en parlant de lady Percy, femme d'Hotspur, l'appelle _sa +tante_.] + +[Note 16: Owen Glendower, ou Glindour Dew, du lieu de sa naissance +(Glindourure, sur les bords de la Dee), était fils d'un gentilhomme du +pays de Galles; il avait d'abord étudié à Londres pour suivre la +carrière du barreau; mais n'ayant pu obtenir justice de lord Ruthwen, +qui lui retenait les terres provenant de l'héritage de son père, il +résolut de se la faire par les armes, ravagea les propriétés du lord, +emmena ses bestiaux, tua ses vassaux, et finit par le faire prisonnier +lui-même. Il parvint à une telle puissance qu'il se fit en 1402 +couronner prince de Galles. Il fut mêlé à tous les troubles qui +désolèrent le règne de Henri IV; et, après des succès divers, mais qui +le laissaient toujours sur pied et toujours redoutable, il fut enfin +totalement défait et réduit à vivre dans les bois et dans les cavernes; +il y mourut de misère en 1420. Il était regardé comme magicien.] + +[Note 17: Hollinshed et les autres chroniqueurs ont parlé de ce prétendu +mariage.] + +HOTSPUR.--Le rebelle Mortimer! C'est par les hasards seuls de la guerre, +mon souverain, qu'il est tombé entre les mains de l'ennemi, et il suffit +d'une seule langue pour faire parler en témoignage de cette vérité +toutes ses blessures comme autant de bouches. Ces blessures qu'il a +reçues en brave, lorsque sur les bords de la douce Severn, seul contre +seul, fer contre fer, il a passé la meilleure partie d'une heure à faire +échange de courage avec le puissant Glendower. Trois fois ils ont repris +haleine, et trois fois, d'un mutuel accord, ils ont bu les eaux de la +rapide Severn, qui, effrayée alors de leurs sanguinaires regards, a fui +pleine de crainte à travers ses roseaux tremblants, et a caché sa tête +ondoyante dans les profondeurs de son lit tout ensanglanté par ces +valeureux combattants. Jamais une politique basse et corrompue ne colora +ses oeuvres de blessures si mortelles, et jamais le noble Mortimer n'eût +pu en recevoir un si grand nombre, le tout volontairement. Qu'on ne le +flétrisse donc pas du nom de rebelle. + +LE ROI.--Tu le montres ce qu'il n'est pas, Percy, tu le montres ce qu'il +n'est pas: jamais il ne s'est mesuré avec Glendower. Je te dis, moi, +qu'il aurait aussi volontiers risqué de se trouver tête à tête avec le +diable, qu'en face d'Owen Glendower. N'as-tu pas honte?--Mais, jeune +homme, que désormais je ne vous entende plus dire un mot de Mortimer. +Envoyez-moi vos prisonniers par la voie la plus prompte, ou vous aurez +de mes nouvelles d'une manière qui pourra vous déplaire.--Milord +Northumberland, vous pouvez partir avec votre fils.--Envoyez-nous vos +prisonniers, ou vous en entendrez parler. + +(Sortent le roi, Blount et la suite.) + +HOTSPUR.--Et quand le diable voudrait rugir ici pour les avoir, je ne +les enverrai pas.--Je veux le suivre à l'instant, et le lui dire; je +veux soulager mon coeur, fût-ce au péril de ma tête. + +NORTHUMBERLAND.--Quoi, tout ivre de colère?--Arrêtez et attendez un +moment. Voici votre oncle. + +(Entre Worcester.) + +HOTSPUR.--Ne plus parler de Mortimer! mordieu! j'en parlerai. Et que mon +âme n'ait jamais miséricorde si je ne me joins pas à lui! Oui, +j'épuiserai en sa faveur toutes ces veines, je répandrai tout mon sang +le plus précieux goutte à goutte sur la poussière, ou j'élèverai +Mortimer, qu'on foule aux pieds, aussi haut que ce roi oublieux, cet +ingrat et pervers Bolingbroke. + +NORTHUMBERLAND, _à Worcester_.--Mon frère, le roi a fait perdre la +raison à votre neveu. + +WORCESTER.--Qui donc a allumé toute cette fureur depuis que je suis +sorti? + +HOTSPUR.--Il veut réellement avoir tous mes prisonniers, et lorsque je +suis venu à lui reparler de la rançon du frère de ma femme, ses joues +ont pâli, et il a tourné sur moi un oeil de mort; il tremblait au seul +nom de Mortimer. + +WORCESTER.--Je ne puis le blâmer. Mortimer n'a-t-il pas été déclaré +publiquement par Richard, qui aujourd'hui n'est plus, le plus proche du +trône après lui? + +NORTHUMBERLAND.--Rien n'est plus vrai; j'ai entendu la déclaration: ce +fut lorsque notre malheureux roi (Dieu veuille nous pardonner nos torts +envers lui!) partit pour son expédition d'Irlande; il y fut intercepté, +et n'en revint que pour être déposé, et bientôt après assassiné. + +WORCESTER.--Et à cause de cette mort, la voix générale de l'univers nous +diffame et parle de nous avec opprobre. + +HOTSPUR.--Mais, doucement, je vous en prie; le roi Richard a donc +déclaré mon frère, Edmond Mortimer, l'héritier de la couronne? + +NORTHUMBERLAND.--Il l'a déclaré; moi-même je l'ai entendu. + +HOTSPUR.--Vraiment, je ne puis blâmer le roi, son cousin, de désirer +qu'il meure de faim sur les montagnes stériles. Mais sera-t-il dit que +vous, qui avez posé la couronne sur la tête de cet homme ingrat, et qui, +pour son profit, portez la tache détestable d'un assassinat payé.... +sera-t-il dit que vous subissiez patiemment un déluge de malédictions, +en demeurant simplement des agents de meurtre, des instruments +secondaires, les cordes, l'échelle, ou plutôt le bourreau....--Oh! +pardonner si je descends si bas pour vous montrer en quel rang et en +quelle catégorie vous vous placez sous ce roi artificieux.--N'avez-vous +pas de honte, qu'on puisse raconter à nos temps, ou étaler un jour dans +les chroniques, que des hommes de votre noblesse et de votre puissance +se sont engagés tous deux dans une cause injuste (comme, Dieu vous le +pardonne! vous l'avez fait tous deux), pour abattre Richard, cette douce +et belle rose, et planter à sa place cette épine, ce chardon, ce +Bolingbroke? Et pour comble d'opprobre, sera-t-il dit encore que vous +aurez été joués, écartés, rejetés par celui pour qui vous vous êtes +soumis à toutes ces ignominies? Non, il est temps encore de racheter vos +honneurs perdus, et de vous rétablir dans l'estime de l'univers. +Vengez-vous des insultants et dédaigneux mépris de ce roi orgueilleux, +jour et nuit occupé des moyens de se débarrasser de sa dette envers +vous; dût votre mort en être le sanglant payement.... je vous dis +donc.... + +WORCESTER.--C'est assez, cousin, n'en dites pas davantage: à l'instant +même je vais vous ouvrir un livre secret, où du rapide coup d'oeil de la +colère vous allez lire des projets profonds et dangereux, aussi pleins +de périls et d'audace qu'il en faut pour traverser, sur une lance mal +assurée, un torrent mugissant à grand bruit. + +HOTSPUR.--Si l'on y tombe, bonsoir, il faut périr ou nager.--Étendez le +danger du couchant à l'aurore, que l'honneur le traverse du nord au +midi, et mettez-les aux prises.--Oh! le sang remue bien davantage à +réveiller un lion qu'à lancer un lièvre. + +NORTHUMBERLAND.--Voilà que l'idée de quelques grands exploits lui fait +perdre toute patience. + +HOTSPUR.--Par le ciel, il me semble que ce serait un saut facile que +d'aller sur la face pâle de la lune enlever d'un coup la gloire +brillante, ou de plonger dans les profondeurs de la mer, là ou jamais la +sonde n'a touché le sol, pour y ressaisir par les cheveux la gloire +engloutie, en telle sorte que celui qui la retirerait de là pût posséder +sans rival tous les honneurs qu'elle accorde; mais ne me parlez pas +d'une association de deux demi-visages. + +WORCESTER.--Le voilà qui embrasse un monde de fantômes, mais où ne se +trouve pas la réalité dont il devrait s'occuper.--Cher cousin, +donnez-moi un moment d'audience. + +HOTSPUR.--Ah! je vous demande pardon. + +WORCESTER.--Ces nobles Écossais qui sont prisonniers.... + +HOTSPUR.--Je les garderai tous. Par le ciel, il n'aura pas un seul +Écossais de ceux-là. Non, lui fallût-il un Écossais pour sauver son âme, +il ne l'aura pas. Par mon bras, je les garderai tous. + +WORCESTER.--Vous vous jetez de côté et d'autre, et vous ne prêtez pas la +moindre attention à mes desseins.--Ces prisonniers, vous les garderez. + +HOTSPUR.--Oui, je les garderai, cela est positif.--Il a dit qu'il ne +rachèterait pas Mortimer! Il a défendu à ma langue de nommer Mortimer! +Mais je l'attraperai au moment où il sera endormi, et dans son oreille +je crierai tout à coup: _Mortimer!_ Quoi! j'aurai un oiseau qui sera +instruit à ne dire que Mortimer, et je le lui donnerai, pour tenir sa +colère toujours en mouvement. + +WORCESTER.--Écoutez donc, cousin; un mot. + +HOTSPUR.--Je fais ici le serment solennel de n'avoir d'autre étude que +de chercher les moyens de vexer et de tourmenter sans cesse ce +Bolingbroke. Et ce ferrailleur de tavernes, son prince de Galles.... +n'était que j'ai dans l'idée que son père ne l'aime pas et serait bien +aise qu'il lui arrivât quelque malheur, je voudrais qu'il s'empoisonnât +avec un pot de bière. + +WORCESTER.--Adieu, cousin; je vous parlerai lorsque vous serez mieux +disposé à m'écouter. + +NORTHUMBERLAND.--Eh quoi, quelle mouche te pique et quel fou impatient +es-tu donc de t'emporter ainsi dans des colères de femme, sans pouvoir +prêter l'oreille à d'autres voix que la tienne? + +HOTSPUR.--Tenez, voyez-vous, je suis fustigé, fouetté de verges, déchiré +d'épines, piqué des fourmis quand j'entends parler de ce vil politique, +de ce Bolingbroke. Du temps de Richard.... Comment appelez-vous cet +endroit?... que le diable l'emporte!.... C'est dans le comté de +Glocester.... là, au château du duc, de son imbécile d'oncle, son oncle +d'York.... ce fut là que je fléchis pour la première fois le genou +devant ce roi des sourires, ce Bolingbroke, au moment où vous reveniez +avec lui de Ravenspurg. + +NORTHUMBERLAND.--C'était au château de Berkley. + +HOTSPUR.--Oui, c'est là même!.... Eh bien, quelle quantité de politesses +sucrées me fit alors ce chien couchant! voyez,.... _quand sa fortune, +encore au berceau, aurait grandi_. Et.... _mon aimable Henri Percy_.... +et, _cher cousin_... Oh! que le diable emporte de pareils fourbes!--Dieu +veuille me pardonner! Bon oncle, dites votre affaire, j'ai fini. + +WORCESTER.--Non, si vous n'avez pas fini, continuez; nous attendrons +votre loisir. + +HOTSPUR.--J'ai fini, sur ma parole. + +WORCESTER.--Allons, revenons encore une fois à vos prisonniers écossais. +Rendez-leur la liberté sur-le-champ et sans rançon, et que le fils de +Douglas soit votre seul agent pour lever une armée en Écosse. Ce qui, à +raison de diverses causes que je vous expliquerai par cet écrit, sera, +soyez-en certain, aisément accompli. (_A Northumberland._) Vous, milord, +tandis que votre fils sera employé, comme je viens de le dire, en +Écosse, vous vous insinuerez adroitement dans le coeur de ce noble +prélat, le meilleur de nos amis, l'archevêque. + +NORTHUMBERLAND.--D'York, n'est-ce pas? + +WORCESTER.--Lui-même, lui qui supporte avec peine la mort que son frère +le lord Scroop a subie à Bristol. Je ne parle pas ici par conjectures; +je ne dis pas ce que je pense qui pourrait être, mais ce que je sais qui +est médité, conçu, déjà réduit en plan, et n'attend que les premiers +regards de l'occasion propre à le faire éclore. + +HOTSPUR.--Je pressens le tout. Sur ma vie, cela réussira. + +NORTHUMBERLAND.--Toujours tu lâches la meute avant que la chasse soit +ouverte. + +HOTSPUR.--Quoi? Il n'est pas possible que ce plan ne soit excellent. Et +ensuite l'armée d'Écosse et d'York!.... Ah! elles se joindront à +Mortimer. + +WORCESTER.--C'est ce qui arrivera. + +HOTSPUR.--Sur ma foi, c'est un projet merveilleusement imaginé. + +WORCESTER.--Et nous n'avons pas peu de raisons de nous hâter. Il s'agit +de sauver nos têtes en nous mettant à la tête d'une armée[18]; car nous +aurions beau nous conduire aussi modestement que nous pourrions, le roi +se croira toujours notre débiteur, et pensera que nous nous jugeons mal +récompensés, jusqu'à ce qu'il ait trouvé moyen de nous payer +complétement; et voyez déjà comme il commence à nous retrancher toute +marque d'amitié. + +[Note 18: _To save our heads by raising of a head_: + +_Head_, armée, corps de troupes.] + +HOTSPUR.--C'est un fait, c'est un fait. Nous serons vengés de lui. + +WORCESTER.--Cousin, adieu.--N'avancez dans cette entreprise qu'autant +que mes lettres vous indiqueront la route que vous avez à suivre. Quand +l'occasion sera mûre, et elle va l'être incessamment, je me rendrai +secrètement près de Glendower et du lord Mortimer; c'est là que vous et +Douglas et toutes nos forces, d'après mes mesures, se trouveront à la +fois heureusement réunies; et alors nos bras vigoureux seront chargés de +nos fortunes, maintenant incertaines entre nos mains. + +NORTHUMBERLAND.--Adieu, mon bon frère. Nous réussirons, j'en ai la +confiance. + +HOTSPUR.--Adieu, mon oncle. Oh! que les heures puissent amener +promptement l'instant où les champs de bataille, les coups, les +gémissements, applaudiront à nos jeux! + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + ACTE DEUXIÈME + + +SCÈNE I + +Rochester.--Une cour d'auberge. + +_Entre_ UN VOITURIER _avec une lanterne à la main_. + + +PREMIER VOITURIER.--Holà! ho! s'il n'est pas quatre heures du matin, je +veux que le diable m'emporte. Le chariot paraît déjà au-dessus de la +cheminée neuve, et notre cheval n'est pas encore chargé. Allons, garçon! + +LE VALET D'ÉCURIE, _derrière le théâtre_.--On y va, on y va. + +PREMIER VOITURIER.--Oh! je t'en prie, Thomas, bats-moi bien la selle de +Cut, et mets un peu de bourre dans les pointes; car la pauvre rosse est +écorchée sur les épaules que cela passe la permission. + +(Entre un autre voiturier.) + +SECOND VOITURIER.--Les pois et les fèves sont humides ici comme le +diable, et voilà le moyen tout juste de donner des tranchées à ces +pauvres rosses. Cette maison-ci est toute sens dessus dessous depuis que +Robin le palefrenier est mort. + +PREMIER VOITURIER.--Le pauvre garçon n'a pas eu un moment de joie depuis +que les avoines ont augmenté de prix; ça lui a donné le coup de la mort. + +SECOND VOITURIER.--Je crois que cette auberge-ci est pour les puces la +plus infâme qu'il y ait sur la route de Londres. J'en suis piqueté comme +une tanche. + +PREMIER VOITURIER.--Comme une tanche? Par la messe, je ne crois pas que +roi dans la chrétienté puisse être mieux mordu que je ne l'ai été depuis +le premier chant du coq. + +SECOND VOITURIER.--Je le crois bien, ils ne vous donnent jamais de pot; +cela fait qu'on lâche l'eau dans la cheminée, et les puces s'engendrent +dans vos chambres par fourmilières. + +PREMIER VOITURIER.--Allons, garçon, allons donc, dépêche, et puisses-tu +être pendu, allons donc! + +SECOND VOITURIER.--J'ai un jambon et deux balles de gingembre à rendre à +Londres aussi loin que Charing-Cross. + +PREMIER VOITURIER.--Ventrebleu! j'ai là des dindons, dans mon panier, +qui meurent presque de faim. Holà, garçon! que la peste te crève! +N'as-tu donc pas des yeux dans la tête? Es-tu sourd? Que je sois un +coquin, s'il n'est pas vrai que j'aurais autant de plaisir à te fendre +la caboche qu'à boire un verre de vin. Viens donc te faire pendre; +n'as-tu pas de conscience? + +(Entre Gadshill.) + +GADSHILL.--Bonjour, voiturier. Quelle heure est-il? + +PREMIER VOITURIER.--Je crois qu'il est deux heures. + +GADSHILL.--Je t'en prie, prête-moi ta lanterne pour aller voir mon +cheval dans l'écurie. + +PREMIER VOITURIER.--Doucement, je vous en prie; nous savons, ma foi, un +tour qui en vaut deux comme celui-là. + +GADSHILL, _au second voiturier_.--Je t'en prie, prête-moi la tienne. + +SECOND VOITURIER.--Ha! et quand cela, dis-moi donc! Prête-moi ta +lanterne, dit-il; par ma foi, je te verrai bien pendre auparavant. + +GADSHILL.--Voituriers, à quelle heure comptez-vous arriver à Londres? + +SECOND VOITURIER.--Assez tôt pour nous coucher à la chandelle, je +t'assure. Allons, voisin Mugs, il nous faut aller réveiller ces +messieurs; ils viendront de compagnie; car ils sont bien chargés. + +(Les voituriers s'en vont.) + +GADSHILL.--Hé! holà, garçon! + +LE GARÇON, _derrière le théâtre_.--Prêt à la main, dit le filou. + +GADSHILL.--C'est comme qui dirait: Prêt à la main, dit le garçon, car tu +ne diffères pas plus, d'un coupeur de bourses que celui qui dirige ne +diffère de celui qui travaille. C'est toi qui arranges le complot. + +LE GARÇON.--Bonjour, monsieur Gadshill; c'est toujours ce que je vous ai +dit hier au soir. Nous avons ici un certain franc tenancier des bruyères +de Kent, qui a apporté avec lui trois cents marcs d'or. Je l'ai entendu +moi-même le dire à souper à une personne de sa compagnie, à une espèce +d'inspecteur qui a aussi beaucoup de bagage; Dieu sait ce que c'est. Ils +sont déjà levés et demandent des oeufs et du beurre; ils vont partir +tout à l'heure. + +GADSHILL.--Mon garçon, s'ils ne rencontrent pas les clercs de +Saint-Nicolas[19], je te donne ce cou que voilà. + +LE GARÇON.--Non; je n'en veux point: garde-le, je t'en prie, pour le +bourreau, car je sais que tu honores saint Nicolas aussi sincèrement +qu'un coquin le peut faire. + +GADSHILL.--Que viens-tu me chanter avec ton bourreau? Si jamais je suis +pendu, nous serons une grosse paire de pendus; car si on me pend, le +vieux sir Jean sera pendu avec moi, et tu sais bien qu'il n'est pas +étique.--Bah! il y a encore d'autres Troyens[20] qui, pour le seul +plaisir de se divertir, veulent bien se prêter à faire honneur à la +profession: des gens qui, si on venait à mettre le nez dans nos +affaires, se chargeraient, pour leur propre réputation, de tout +arranger. Ce n'est pas avec de la canaille de voleurs à pied, de ces +estafiers à vous arrêter pour six sous, et ces crânes à moustaches, la +trogne rougie de bière, que je suis associé; mais c'est avec de la +noblesse, des gens tranquilles, des bourgmestres, de grands +propriétaires, gens qui peuvent soutenir la gageure, plus prêts à +frapper qu'à parler, plus prêts à parler qu'à boire, plus prêts à boire +qu'à prier; et cependant je mens, car ils ne font autre chose que de +prier leur sainte, qui est la bourse du public; la prier? non, c'est +plutôt la piller, car ils sont toujours à lui courir sus pour en garnir +leurs bottes[21]. Nous volons comme dans un château, tête levée; nous +savons la recette de la poudre de fougère; nous marchons invisibles[22]. + +[Note 19: _Saint Nicholas' clerks_, les clercs ou les chevaliers de +Saint-Nicolas était le nom que se donnaient les voleurs; Nicolas, ou +_Old Nick_ était, en termes d'argot, le nom du diable.] + +[Note 20: _Troyens_, _Corinthiens_, noms d'argot pour les libertins.] + +[Note 21: _Make her their boots_ (font d'elle leur butin). Le jeu de +mots roule sur _boots_, butin, et _boots_, bottes: il a fallu, pour le +conserver, s'écarter un peu du sens littéral.] + +[Note 22: Gadshill, sur la route de Kent, était un lieu renommé pour la +quantité de vols qui s'y commettaient. Shakspeare en a donné le nom à +celui de ses personnages qui paraît être en possession d'exploiter le +poste.] + +LE GARÇON.--Quoi! c'est la bourse du public qui garnit leurs bottes? les +garantiront-elles mieux de l'eau dans les mauvais chemins? + +GADSHILL.--Oui, oui, car la justice s'est chargée de les cirer. + +LE GARÇON.--Sur ma foi, je crois que c'est plutôt à la nuit que vous +êtes redevables de marcher invisibles, qu'à la poudre de fougère. + +GADSHILL.--Donne-moi la main; tiens, tu auras part à notre butin comme +je suis un homme, vrai. + +LE GARÇON.--Oh! non, promettez-la-moi plutôt comme vous êtes un fourbe +de voleur. + +GADSHILL.--Laisse donc, est-ce que _homo_ n'est pas le vrai nom de tous +les hommes. Dis au valet de faire sortir mon cheval de l'écurie; adieu, +maroufle crotté. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Le grand chemin près de Gadshill. + +_Entrent_ LE PRINCE HENRI _avec_ POINS, BARDOLPH ET PETO _à quelque +distance_. + + +POINS.--Allons, cachez-moi, cachez-moi. Je viens d'emmener le cheval de +Falstaff, et il est là de colère à crever comme un velours gommé. + +HENRI.--Serre-toi contre moi. + +(Entre Falstaff.) + +FALSTAFF.--Poins! Poins! Que le diable emporte Poins! + +HENRI.--Paix, maudit sac à lard: quel vacarme fais-tu donc là? + +FALSTAFF.--Hal, où est Poins? + +HENRI.--Il est monté jusqu'au haut de la colline; je vais te l'aller +chercher. + +(Il feint d'y aller.) + +FALSTAFF.--Il faut que je sois maudit pour toujours voler en compagnie +de ce filou-là. Le scélérat a emmené mon cheval et l'a attaché je ne +sais où. Si j'avance seulement sur mes jambes de quatre pieds carrés je +vais perdre haleine. Allons, je ne doute plus que malgré tout je ne +meure de ma belle mort, si j'échappe la corde pour avoir tué ce +fripon-là. Il y a vingt-deux ans que je jure tous les jours et à toutes +les heures, de renoncer à sa compagnie, et cependant je suis ensorcelé à +ne pouvoir le quitter; oui, je veux être pendu, si le scélérat ne m'a +pas donné quelques drogues qui me forcent à l'aimer, cela ne peut être +autrement, j'aurai pris quelque drogue. Poins! Hal!--Peste soit de vous +deux.--Bardolph! Peto!--Je mourrai plutôt de faim que de faire un pas de +plus pour voler. S'il n'est pas vrai que j'aimerais autant devenir +honnête homme et quitter ces drôles-là, que de boire un verre de vin, je +veux être le plus fieffé maraud qui ait jamais mâché avec une dent. Huit +toises de chemin raboteux sont autant pour moi que soixante et dix +milles; et ces scélérats au coeur de pierre le savent bien! C'est une +malédiction quand les voleurs ne savent pas se garder fidélité les uns +aux autres. (_On siffle, il répond._) La peste vous crève tous tant que +vous êtes; donnez-moi mon cheval et allez vous faire pendre. + +HENRI.--Tais-toi, grosse bedaine; couche-toi là, colle ton oreille à la +terre et écoute si tu n'entends pas le trot de quelques voyageurs qui +s'approchent. + +FALSTAFF.--Avez-vous ici des leviers pour me relever quand je serai par +terre? Ventrebleu! je ne charrierais pas une autre fois ma pauvre viande +si loin à pied pour tout l'or qui est dans le trésor de ton père. Que +diable prétends-tu en me tenant de la sorte le bec dans l'eau? + +HENRI.--Tu ne sais pas ce que tu dis; on ne te tient pas le bec dans +l'eau, mais le pied à terre[23]. + +FALSTAFF.--Je t'en prie, mon bon prince Hal, aide-moi à ravoir mon +cheval, mon cher fils de roi. + +HENRI.--Laissez-moi donc tranquille, maraud. Suis-je votre palefrenier? + +FALSTAFF.--Va-t'en te pendre, toi, avec ta jarretière d'héritier +présomptif[24]. Va, si je suis pris, je te chargerai pour la peine.--Si +je ne fais pas faire sur vous tous des ballades qu'on chantera sur les +airs du coin, je veux qu'un verre de vin d'Espagne me serve de poison. +Quand on pousse la plaisanterie si loin, et à pied encore, je la +déteste. + +[Note 23: + +FALSTAFF. _What a plague mean ye, to colt me thus?_ + +LE PRINCE. _Thou liest, thou art not colted, thou art uncolted._ _To +colt_ signifie berner, jouer; _to uncolt_, désarçonner. Il a fallu +s'écarter du sens pour en conserver un à la plaisanterie du prince, qui +n'existe en anglais que par le jeu de mots.] + +[Note 24: _Il peut se pendre avec ses jarretières_, expression +proverbiale en anglais, pour désigner un coquin.] + +(Entre Gadshill.) + +GADSHILL.--Arrête là. + +FALSTAFF.--Aussi fais-je, dont bien me fâche. + +POINS.--Oh! c'est notre chien d'arrêt; je reconnais sa voix. + +(Entre Bardolph.) + +BARDOLPH.--Quelles nouvelles? + +GADSHILL.--Enveloppez-vous, enveloppez-vous; vite, mettez vos masques: +voilà l'argent du roi qui descend la montagne et qui va au trésor royal. + +FALSTAFF.--Tu en as menti, maraud; il va à la taverne du roi. + +GADSHILL.--Il y en a assez pour nous remonter tous tant que nous sommes. + +FALSTAFF.--A la potence. + +HENRI.--Vous quatre, vous les attaquerez dans la petite ruelle. Ned, +Poins et moi, nous allons nous placer plus bas; s'ils vous échappent, +alors ils tomberont dans nos mains. + +PETO.--Mais combien sont-ils? + +GADSHILL.--Environ huit ou dix. + +FALSTAFF.--Morbleu! ne sera-ce pas eux qui nous voleront? + +HENRI.--Quoi! si poltron que cela, sir Jean de la Panse? + +FALSTAFF.--A la vérité, je ne suis pas Jean de Gaunt[25], votre +grand-père; mais je ne suis pas poltron non plus, Hal. + +[Note 25: _John of gaunt_: on se rappelle que _gaunt_ veut dire +_maigre_.] + +HENRI.--On le verra à l'épreuve. + +POINS.--Ami Jack, ton cheval est derrière la haie; quand tu le voudras, +tu le trouveras là; adieu, et tiens ferme. + +FALSTAFF.--A présent, je n'ai plus le coeur de le tuer, quand je devrais +être pendu. + +HENRI.--Ned, où sont nos déguisements? + +POINS.--Ici tout près: écartons-nous. + +FALSTAFF.--Maintenant, mes maîtres, c'est au plus heureux à se faire sa +part: chacun à sa besogne. + +(Entrent les voyageurs.) + +LES VOYAGEURS.--Allons, voisin; le garçon conduira nos chevaux en +descendant la colline, et nous irons à pied quelque temps pour nous +dégourdir les jambes. + +LES VOLEURS.--Arrête! + +LES VOYAGEURS.--Jésus, ayez pitié de nous! + +FALSTAFF.--Frappez, jetez-les sur le carreau, coupez la gorge à ces +coquins-là. Ah! infâmes fils de chenilles, maudits mangeurs de jambons! +Ils nous détestent, mes enfants; terrassez-les; dépouillez-les de leur +toison. + +LES VOYAGEURS.--Oh! nous sommes ruinés, perdus sans ressource, nous et +tout ce que nous avons. + +FALSTAFF.--Le diable soit de vous, gros coquins; vous, ruinés! non, gros +balourds. Je voudrais bien que tout votre argent fût ici. Allons, pièces +de lard, marchons. Comment, drôles, ne faut-il pas que les jeunes gens +vivent? Vous êtes grands jurés, n'est-ce pas? Nous allons vous faire +jurer, sur ma foi. + +(Sortent Falstaff et autres, chassant les voyageurs devant eux.) + +(Rentrent le prince Henri et Poins.) + +HENRI.--Ce sont les voleurs qui ont lié les honnêtes gens: à présent, si +nous pouvions à nous deux voler les voleurs et nous en aller ensuite +joyeusement à Londres, il y aurait matière à se divertir pour une +semaine, de quoi rire un mois, et plaisanter à tout jamais. + +POINS.--Tenez-vous coi, je les entends venir. + +(Rentrent les voleurs.) + +FALSTAFF.--Allons, mes maîtres, faisons le partage, et puis remontons à +cheval avant qu'il soit jour.--Si le prince et Poins ne sont pas deux +fieffés poltrons, il n'y a pas de justice dans le monde. Non, il n'y a +pas plus de coeur dans ce Poins que dans un canard sauvage. + +HENRI, _accourant sur eux_.--Votre argent! + +POINS.--Scélérats! + +(Tandis qu'ils sont à partager, le prince et Poins fondent sur eux. +Falstaff, après un coup ou deux, se sauve ainsi que tous les autres, +laissant tout leur butin derrière eux.) + +HENRI.--Nous n'avons pas eu grand'peine à l'avoir. Allons, gai, à +cheval; les voleurs sont dispersés et si saisis de frayeur, qu'ils +n'osent pas même se rapprocher l'un de l'autre; chacun prend son +camarade pour un officier de justice. Allons, partons, cher Ned. +Falstaff sue à mourir, et en marchant il engraisse ce mauvais sol. Si +cela n'était pas si plaisant, j'aurais pitié de lui. + +POINS.--Comme il hurlait, le coquin. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Warkworth. Un appartement du château. + +HOTSPUR _entre lisant une lettre_. + + +HOTSPUR, _lisant_.--_Quant à moi, milord, je serais bien satisfait de +m'y trouver, par l'affection que je porte à votre maison._--Il serait +satisfait? Quoi?... Et pourquoi n'y est-il donc pas? _par l'affection +qu'il porte à notre maison_. Il montre bien en ceci qu'il aime mieux sa +grange que notre maison.--Voyons, continuons. _L'entreprise que vous +tentez est dangereuse._ Vraiment, cela est certain; mais il est +dangereux aussi de prendre froid, de dormir, de boire; mais je vous dis, +mon imbécile lord, que dans cette épine, le danger, nous cueillerons +cette fleur, la sûreté.--_L'entreprise que vous tentez est dangereuse; +les amis que vous avez nommés ne sont pas sûrs; les circonstances même +ne sont pas favorables, et tout l'ensemble de votre projet n'est pas +assez fortement conçu pour contre-balancer la force d'un si puissant +adversaire._ C'est là votre réponse? c'est là votre réponse? eh bien! je +vous réplique, moi, que vous êtes un poltron comme une mauvaise biche, +et que vous mentez. Quel imbécile est-ce là? Par le ciel! notre projet +est le projet le mieux conçu qui ait jamais été formé. Nos amis sont +fidèles et constants. C'est un projet admirable! Ce sont de bons amis, +et dont on peut tout attendre: un excellent projet et de bons +amis!--Quel coquin au coeur glacé est-ce donc là! Comment, lorsque +monseigneur d'York approuve le projet et toute la conduite de +l'entreprise?--Mordieu, si ce gredin-là était maintenant sous ma main, +je lui casserais la tête avec l'éventail de sa femme.--Mon père n'en +est-il pas, mon oncle et moi? Edmond Mortimer, monseigneur d'York et +Owen Glendower? N'y a-t-il pas encore les Douglas? N'ai-je pas leurs +lettres à tous où ils me promettent de me joindre armés le neuf du mois +prochain? Et quelques-uns d'eux n'y sont-ils pas déjà rendus d'avance? +Qu'est-ce que c'est donc que ce gredin de païen-là, ce renégat? Oui, +vous allez voir que, dans la sincérité de sa poltronnerie et la lâcheté +de son coeur, il ira trouver le roi et lui découvrir tous nos desseins. +Oh! que ne puis-je me partager et m'assommer de coups pour avoir imaginé +de proposer à ce plat de lait écrémé une si honorable entreprise! Qu'il +aille se faire pendre; il peut tout déclarer au roi s'il lui plaît: nous +sommes préparés. Je partirai cette nuit. (_Entre lady Percy._) Eh bien, +Kate[26], il faut que je vous quitte dans deux heures. + +[Note 26: La femme d'Hotspur s'appelait non pas Catherine, mais +Elisabeth, dont Bett est le diminutif. On pourrait penser qu'à cause de +_Queen Bett_, Shakspeare n'aurait pas voulu exposer ce nom aux +familiarités un peu brutales de Hotspur, si Hollinshed qu'il suit +constamment ne donnait à lady Percy le nom d'Éléonore.] + +LADY PERCY.--O mon cher lord, pourquoi demeurez-vous ainsi seul? Par +quelle offense ai-je mérité d'être, depuis quinze jours, une épouse +bannie de la couche de mon Henri? Dis-moi, mon bien-aimé, quelle est la +cause qui t'ôte l'appétit, les plaisirs et ton précieux sommeil? +Pourquoi tiens-tu tes yeux attachés à la terre? Pourquoi tressailles-tu +si souvent lorsque tu es assis seul? Pourquoi la fraîcheur de ton teint +s'est-elle flétrie? Pourquoi abandonnes-tu ce qui m'appartient et les +droits que j'ai sur toi, à la rêverie aux yeux ternes et à la détestable +mélancolie? Pendant tes légers sommeils je veillais auprès de toi, et je +t'entendais murmurer des projets de guerre terrible, prononcer des +termes de manége à ton coursier bondissant, lui crier: _Courage! au +champ de bataille!_ et tu parlais de sorties et de retraites, de +tranchées, de tentes, de palissades, de forts, de parapets, de canons, +de coulevrines, de rançon de prisonniers, de soldats tués et de tout ce +qui appartient à un combat opiniâtre; et ton esprit avait tellement +guerroyé au dedans de toi et t'avait si fort agité dans ton sommeil, que +j'ai vu sur ton front des gouttes de sueur semblables aux bulles d'eau +qui s'élèvent sur un ruisseau dont l'eau vient d'être troublée; +d'étranges mouvements se sont fait apercevoir sur ton visage, comme d'un +homme qui retient son souffle dans une grande et soudaine précipitation. +Oh! ce sont là des présages de malheur. Mon époux est occupé de quelque +important projet; et il faut que je le sache... ou bien il ne m'aime +pas. + +HOTSPUR.--Hé, holà! Guillaume est-il parti avec le paquet? + +(Entre un domestique.) + +LE DOMESTIQUE.--Oui, milord, il y a plus d'une heure. + +HOTSPUR.--Butler a-t-il amené ces chevaux de chez le shérif? + +LE DOMESTIQUE.--Il vient d'en amener un il n'y a qu'un moment. + +HOTSPUR.--Quel cheval? Un cheval rouan, épi mûr, n'est-ce pas? + +LE DOMESTIQUE.--C'est cela même, milord. + +HOTSPUR.--Ce cheval sera mon trône. C'est bon, et je vais y monter tout +à l'heure.--_O espérance_[27]!--Dis à Butler de le conduire dans le +parc. + +[Note 27: _Esperance_ ou _Esperanza_ était la devise de la famille +Percy. C'est à présent, et depuis assez longtemps: _Espérance en Dieu_, +en français. On aperçoit encore sur la grande porte du château +d'Ainwick, appartenant aux ducs de Northumberland, ces mots aussi en +français: _Espérance me conforte._] + +(Le domestique.) + +LADY PERCY.--Mais écoutez-moi, milord. + +HOTSPUR.--Que dis-tu, ma femme? + +LADY PERCY.--Qui vous entraîne loin de moi? + +HOTSPUR.--Mon cheval, cher amour, mon cheval. + +LADY PERCY.--Allons, finissez, singe à la tête folle. Une belette n'est +pas si capricieuse que vous. Sur mon honneur, je saurai ce qui vous +occupe, Henri, je le saurai. Je crains que mon frère Mortimer ne se +mette en mouvement pour soutenir ses droits, et qu'il n'ait envoyé vers +vous pour vous demander d'appuyer son entreprise; mais si vous allez.... + +HOTSPUR.--Si loin à pied, je serai las, ma chère. LADY PERCY.--Allons, +allons, perroquet[28], répondez sans détour à la question que je vous +fais. Je te casserai le petit doigt, Henri, si tu ne me dis pas les +choses comme elles sont. + +HOTSPUR.--Lâchez-moi, lâchez-moi; trêve de badinage: l'amour?.... Je ne +t'aime point; je ne pense pas à toi, Kate. Ce n'est point ici un monde +où l'on puisse s'amuser à la poupée, et jouer des lèvres. Il faut que +nous ayons le nez sanglant et la tête fracassée, et que nous rendions la +pareille[29].--De par le diable, mon cheval!--Eh bien! que dis-tu, Kate? +que me veux-tu? + +[Note 28: _Paroquito_, perroquet.] + +[Note 29: _We must have bloody noses, and cracked crowns and pass them +current too._ + +Jeu de mots sur _crown_, crâne, et _crown_, monnaie, _and pass them +current too_ (et que nous les passions dans le commerce).] + +LADY PERCY.--Vous ne m'aimez pas? est-ce bien vrai que vous ne m'aimez +pas? Eh bien! ne m'aimez point; car si vous ne m'aimez point, je ne +m'aimerai plus moi-même. Quoi, vous ne m'aimez pas? Ah! dites-moi, +parlez-vous sérieusement, ou non? + +HOTSPUR.--Allons, veux-tu me voir monter à cheval? Lorsque je serai +assis sur la selle, je te jurerai que je t'aime infiniment.... Mais +écoutez, Kate, je ne prétends pas que désormais vous me questionniez sur +le lieu où je vais, ni que vous raisonniez là-dessus. Je vais où il faut +que j'aille, et pour finir, il faut que je vous quitte ce soir, ma douce +Kate. Je sais que vous êtes une femme sensée, mais enfin pas plus que ne +peut l'être la femme de Henri Percy. Vous êtes constante, mais cependant +vous êtes une femme: quant au secret, je ne crois pas qu'il y en ait une +plus discrète, car je suis parfaitement convaincu que tu ne révéleras +pas ce que tu ne sais pas; et voilà jusqu'où ira ma confiance en toi, ma +douce Kate. + +LADY PERCY.--Comment, jusque-là? + +HOTSPUR.--Pas un pouce plus loin. Mais écoutez-moi, Kate: où je vais, +vous irez aussi. Je pars aujourd'hui, et vous demain; êtes-vous +satisfaite, Kate? + +LADY PERCY.--Il le faut bien, par force. + + +SCÈNE IV + +East cheap. Une chambre dans la taverne de la _Tête-de-Sanglier_. + +_Entrent_ LE PRINCE HENRI ET POINS. + + +HENRI.--Ned, je t'en prie, sors de cette sale chambre, et viens m'aider +à rire un peu. + +POINS.--Où étais-tu donc, Hal? + +HENRI.--Avec trois ou quatre lourdauds, au milieu de soixante ou +quatre-vingts tonneaux. Je me suis encanaillé à fond. Me voilà, mon cher +confrère, à vendre et à dépendre d'un trio de garçons de cave, et je +peux les appeler tous par leurs noms de baptême, comme Tom, Dick, +François; ils jurent déjà sur leur paradis que, quoique je ne sois +encore que le prince de Galles, je suis cependant le roi de la +courtoisie; ils me disent tout platement que je ne fais pas le gros dos +comme Falstaff, mais que je suis un vrai Corinthien, une bonne pâte +d'homme, un bon enfant; et que, quand je serai roi d'Angleterre, j'aurai +à mes ordres tous les bons garçons d'Eastcheap. Ils appellent boire dur, +_se teindre en écarlate_, et quand vous prenez haleine en buvant, ils +crient, hem! et vous recommandent de vider tout. Enfin, j'ai si bien +profité en un quart d'heure de temps, que me voilà en état, pour la vie, +de boire avec le premier chaudronnier, et dans son argot. Tiens, Ned, je +t'assure que tu as perdu beaucoup de gloire à ne t'être pas trouvé avec +moi dans cette rencontre-là. Mais, mon doux ami Ned, et pour adoucir +encore plus ton nom de Ned, je te fais présent de ce sou de sucre que +vient de me taper dans la main un sous-garçon, un drôle qui n'a jamais +de sa vie su dire d'autre anglais que _huit schellings et six sous, et +fort à votre service, monsieur,_ en y ajoutant le cri en fausset: _On y +va, on y va, monsieur; marquez une pinte de muscat[30] dans la +demi-lune[31]_, ou quelque autre chose de semblable. A présent, Ned, +pour tuer le temps, en attendant que Falstaff arrive, va te poster dans +quelque chambre voisine, tandis que je questionnerai mon benêt de garçon +de cave pour savoir dans quel dessein il m'a donné ce sucre; et toi, ne +cesse point d'appeler _François_, afin qu'il ne puisse rien trouver +autre chose à me dire que: _On y va, on y va_. Mets-toi là un peu de +côté, je te dirai comment il faut faire. + +[Note 30: _Bastard_. Il paraît que le _bastard_ était une espèce de +muscat.] + +[Note 31: _On the half moon_. Nom d'une des salles de l'auberge, la +_demi-lune_, la _grenade_.] + +POINS.--François! + +HENRI.--En perfection. + +POINS.--François! + +(Poins sort.) + +(Entre François.) + +FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.--Ralph, aie l'oeil dans la +grenade. + +HENRI.--Écoute ici, François. + +FRANÇOIS.--Milord.... + +HENRI.--Combien as-tu encore de temps à servir, François? + +FRANÇOIS.--Par ma foi, cinq ans, et encore autant à.... + +POINS, _derrière le théâtre_.--François! + +FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va. + +HENRI.--Cinq ans! par Notre-Dame, c'est être engagé pour longtemps à +faire tinter les pots.--Mais, François, aurais-tu bien le courage de +lâcher le pied à ton engagement, de lui montrer les talons et de te +sauver? + +FRANÇOIS.--Oh! Dieu! milord, je ferai serment sur tous les livres +d'Angleterre que j'aurais bien le coeur de.... + +POINS, _derrière le théâtre_.--François! + +FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va. + +HENRI.--Quel âge as-tu, François? + +FRANÇOIS.--Attendez.... à la Saint-Michel qui vient, j'aurai.... + +POINS, _derrière le théâtre_.--François! + +FRANÇOIS.--On y va, monsieur.--Je vous en prie, milord, attendez-moi un +petit moment. + +HENRI.--Oui, mais écoute donc, François; ce sucre que tu m'as donné, il +y en avait pour un sou, n'est-ce pas? + +FRANÇOIS.--Oh Dieu! milord, je voudrais qu'il y en eût eu pour deux. + +HENRI.--Je te donnerai pour cela mille guinées: demande-les-moi quand tu +voudras, et tu les auras. + +POINS, _derrière le théâtre_.--François! + +FRANÇOIS.--On y va: tout à l'heure. + +HENRI.--Tout à l'heure, François? Non pas, François, mais demain, +François: ou bien, François, jeudi prochain, ou, François, quand tu +voudras; mais, François.... + +FRANÇOIS.--Milord? + +HENRI.--Veux-tu voler ce pourpoint de cuir à boutons de cristal, cheveux +en rond, agate au doigt, bas bruns, jarretières de flanelle, voix douce, +panse d'Espagnol[32]? + +[Note 32: C'est, à ce qu'il paraît, la description du costume du maître +de la taverne. Le prince cherche à troubler l'imagination de François, +de sorte qu'entre les étranges propositions qu'il lui fait, et les +étranges discours qu'il lui tient, celui-ci ne sache où donner de la +tête.] + +FRANÇOIS.--Oh Dieu, milord, que voulez-vous donc dire? + +HENRI.--Eh bien donc, votre bâtard brun est votre boisson ordinaire; car +voyez-vous, François, votre veste de toile blanche se salira. En +Barbarie, l'ami, cela ne saurait revenir à tant. + +FRANÇOIS.--Quoi, monsieur? + +POINS, _derrière le théâtre_.--François! + +HENRI.--Veux-tu courir, maraud. N'entends-tu pas comme on t'appelle? +(_Dans ce moment ils l'appellent tous deux de toutes leurs forces._) +François! François! + +(Le garçon demeure dans une immobilité stupide, ne sachant de quel côté +aller d'abord.) + +(Entre le cabaretier.) + +LE CABARETIER.--Comment, tu ne te remues pas plus que cela, et tu +t'entends appeler de la sorte? Va voir là dedans ce que l'on demande. +(_François sort._) Milord, le vieux sir Jean est à la porte avec une +demi-douzaine d'autres: les laisserai-je entrer? + +HENRI.--Faites-les attendre un moment, et puis vous leur ouvrirez la +porte. (_Le cabaretier sort._) Poins! + +POINS, _entrant_.--On y va, on y va. + +HENRI.--Ami, Falstaff et les autres voleurs sont à la porte. Serons-nous +bien gais? + +POINS.--Gais comme pinsons, mon enfant. Mais, dites-moi donc, à quel bon +tour vous a servi votre plaisanterie du garçon de cave? qu'est-il sorti +de là, je vous prie? + +HENRI.--Que je suis à présent propre à toutes les farces qui aient +jamais fait figure de farce depuis les vieux jours du bonhomme Adam, +jusqu'à la naissance de celui que nous commençons à l'heure présente de +minuit. (_François rentre avec du vin._) Quelle heure est-il, François? + +FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va. + +HENRI.--Que ce drôle-là possède moins de mots qu'un perroquet, et qu'il +soit cependant fils d'une femme! Toute sa science se borne à monter et +descendre, et son éloquence à la somme totale d'un écot. Je ne suis pas +encore du caractère de Percy, chaud éperon[33] du Nord, lui qui vous tue +quelque six ou sept douzaines d'Écossais à un déjeuner, ensuite se lave +les mains, et dit à sa femme: «Oh! que je hais cette vie oisive! J'ai +besoin de m'occuper.--Oh! mon cher Henri, dit-elle, combien en as-tu tué +aujourd'hui?--Donnez à boire à mon cheval rouan moucheté,» dit-il. Et +puis répond une heure après: «Environ quatorze, une bagatelle, une +bagatelle.» Je t'en prie, fais venir Falstaff; je ferai Percy, et ce +damné paquet de lard fera la dame de Mortimer, sa femme, _Rivo[34]_, dit +l'ivrogne. L'entendez-vous? Faites entrer ces larges côtes, faites +entrer ce pain de suif. + +[Note 33: _The Hot-spur of the North._ Il a bien fallu traduire ici le +nom d'Hotspur pour conserver un sens à la phrase.] + +[Note 34: _Rivo_ était, à ce qu'il paraît, le cri des buveurs pour +s'exciter.] + +(Entrent Falstaff, Gadshill, Bardolph et Peto.) + +POINS.--Sois le bienvenu, Jack; où as-tu donc été? + +FALSTAFF.--Malédiction sur tous les poltrons; oui, et vengeance avec; +oui, par ma foi, et _amen_! Donne-moi un verre d'Espagne, +garçon.--Plutôt que de continuer de mener cette vie-là, je vais me +mettre à remmailler des bas, à les raccommoder et aussi à les +ressemeler. Malédiction sur tous les poltrons! Donne-moi un verre +d'Espagne, drôle. N'y a-t-il plus de vertu sur terre? + +(Il boit.) + +HENRI.--N'as-tu jamais vu Titan caresser de ses rayons un pain de +beurre, autre Titan au coeur tendre qui se fondait d'amour aux douceurs +du soleil[35]? Si tu l'as vu, eh bien, regarde-moi cette pièce. + +FALSTAFF.--Misérable! il y a de la chaux aussi dans ce vin... Il n'y a +que de la coquinerie à trouver dans un mauvais sujet: et malgré cela, un +poltron est pire cent fois qu'un verre de vin d'Espagne frelaté. Infâme +poltron!--Va ton chemin, vieux sir Jean, meurs quand tu voudras; si le +courage, le vrai courage n'est pas perdu sur la face de la terre, je +veux être un hareng saur. Il n'y a pas en Angleterre trois honnêtes gens +ayant échappé à la potence, et l'un de ces trois est gros et se fait +vieux: Dieu veuille avoir pitié de nous! Le monde est corrompu, je vous +dis. Oui, je voudrais être tisserand[36], je saurais chanter des psaumes +et toutes sortes de chansons. Malédiction sur tous les poltrons, c'est +là que j'en reviens toujours. + +[Note 35: _At the sweet tale of the sun._ Les premières éditions portent +_sun_. Les commentateurs ne croyant pouvoir expliquer la phrase de cette +manière y ont substitué _son_, ce qui me paraît infiniment moins clair, +bien qu'ils aient cherché à expliquer leur correction par les souvenirs +de l'histoire de Phaéton. Ce second Titan (nom que Shakspeare donne +communément au soleil) est selon toute apparence le pain de beurre dont +la figure ronde et jaune, et peut-être ornée d'une empreinte de soleil, +explique parfaitement les plaisanteries du prince. On a donc suivi +l'ancien texte _sun_, au lieu de suivre celui qu'y ont substitué les +nouveaux éditeurs.] + +[Note 36: Les tisserands avaient l'habitude de chanter en travaillant. +On verra Hotspur faire une pareille allusion aux tailleurs, connus pour +avoir la même habitude.] + +HENRI.--Hé, sac à laine, que marmottez-vous là entre vos dents? + +FALSTAFF.--Cela un fils de roi! Si je ne te chasse pas hors de ton +royaume avec une épée de bois, et si je ne mène pas tous tes sujets +devant toi comme un troupeau d'oies sauvages, je ne veux plus porter de +barbe au menton. Vous, prince de Galles? + +HENRI.--Comment, vieille boule[37], de quoi s'agit-il donc? + +[Note 37: _Whoreson, roundman_.] + +FALSTAFF.--N'êtes-vous pas un poltron? Répondez-moi à cela, et Poins +aussi que voilà. + +POINS.--Mordieu, grosse bedaine, si vous m'appelez encore poltron, je te +poignarde. + +FALSTAFF.--Moi, t'appeler poltron? Je te verrais damner plutôt que de +t'appeler poltron; mais je donnerais bien mille guinées pour savoir +courir aussi bien que toi. Vous avez les épaules assez droites, aussi ne +vous embarrassez-vous guère si on vous voit le dos: est-ce là ce que +vous appelez épauler vos amis? Que le diable emporte de pareils +épauleurs! Parlez-moi de gens qui me feront face.--Un verre de vin: que +je sois un coquin si j'ai bu d'aujourd'hui. + +HENRI.--Misérable! tes lèvres sont encore humides du dernier verre que +tu as avalé. + +FALSTAFF.--C'est tout un. Malédiction sur tous les poltrons, je ne dis +que cela. + +HENRI.--De quoi s'agit-il donc? + +FALSTAFF.--De quoi s'agit-il! Quatre de nous qui sommes ici avons pris +ce matin mille guinées. + +HENRI.--Où sont-elles, Jack, où sont-elles? + +FALSTAFF.--Où elles sont? reprises sur nous, voilà ce qu'elles sont. Il +nous en est tombé une centaine sur le corps à nous quatre malheureux. + +HENRI.--Comment, une centaine, mon cher? + +FALSTAFF.--Je veux être un coquin si je n'ai pas ferraillé à bras +raccourci pendant deux heures d'horloge contre une douzaine. C'est un +miracle que j'en sois réchappé; j'ai reçu huit coups d'épée au travers +de mon pourpoint, quatre dans mes chausses; mon bouclier est percé +d'outre en outre, mon épée hachée comme une scie, _ecce signum_. Je n'ai +jamais mieux fait depuis que j'ai âge d'homme; cela n'a servi de rien. +Malédiction sur tous les poltrons!--Demandez-leur plutôt. S'ils vous +disent plus ou moins que la vérité, ce sont des traîtres, des enfants de +ténèbres. + +HENRI.--Parlez, messieurs; comment cela s'est-il passé? + +GADSHILL.--Nous quatre sommes tombés sur une douzaine ou environ. + +FALSTAFF.--Seize au moins, milord. + +GADSHILL.--Et les avons garrottés. + +PETO.--Non, non, ils n'ont pas été garrottés. + +FALSTAFF.--Que dis-tu, maraud? Ils ont été tous garrottés sans exception +d'un seul, ou je suis un Juif, un Juif hébreu. + +GADSHILL.--Comme nous étions à partager, six ou sept nouveaux-venus nous +sont tombés sur le corps. + +FALSTAFF.--Et alors ils ont détaché les autres qui sont venus encore. + +HENRI.--Comment, est-ce que vous vous êtes battus tous? + +FALSTAFF.--Tous? Je ne sais ce que vous entendez par tous; mais si je ne +me suis pas battu avec une cinquantaine, je ne suis qu'une botte de +radis! S'il n'y en avait pas cinquante-deux ou cinquante-trois sur le +pauvre vieux Jack, je ne suis pas une créature à deux pieds. + +POINS.--Je prie le ciel que vous n'en ayez pas tué quelques-uns. + +FALSTAFF.--Oh! cette prière vient trop tard. J'en ai poivré deux; oui, +je suis sûr d'en avoir bien payé deux, deux coquins en habits de +bougran. Je te dis la chose comme elle est, Hal; si je te mens, +crache-moi au visage, appelle-moi cheval. Tu connais bien ma vieille +manière de me mettre en garde? Je me tenais de là, et la pointe de mon +épée comme cela: quatre coquins en bougran fondent sur moi. + +HENRI.--Comment quatre? Tu ne disais que deux tout à l'heure. + +FALSTAFF.--Quatre, Hal. J'ai toujours dit quatre. + +POINS.--Oui, oui, il a dit quatre. + +FALSTAFF.--Ces quatre-là se sont présentés de front, et ils fonçaient +principalement sur moi; je ne m'en suis pas embarrassé d'abord. Je vous +ai rassemblé leurs sept pointes dans mon bouclier, comme cela. + +HENRI.--Sept! Comment, il n'y en avait que quatre tout à l'heure. + +FALSTAFF.--En bougran, vous dis-je. + +POINS.--Oui, quatre en habit de bougran. + +FALSTAFF.--Sept, vous dis-je, par cette épée, ou je suis un coquin. + +HENRI.--Je t'en prie, laisse-le aller son train, nous en aurons encore +davantage tout à l'heure. + +FALSTAFF.--M'entends-tu, Hal? + +HENRI.--Oh! que oui, je comprends bien aussi, Jack. + +FALSTAFF.--N'y manque pas, car cela vaut la peine d'être écouté. Ces +neuf en bougran, comme je te le disais donc. + +HENRI.--En voilà déjà deux de plus. + +FALSTAFF.--Quand ils virent leurs pointes raccourcies de cette façon.... + +POINS.--Ils se trouvèrent alors des courtes-pointes[38]. + +[Note 38: FALSTAFF. _Their points being broken..._ + +POINS. _Down fell their hose_. + +_Points_ signifie également _pointe d'épée_ et _aiguillettes_. Ainsi le +sens littéral de la plaisanterie est: + +FALSTAFF. Leurs pointes (aiguillettes) étant brisées... + +POINS. Leurs chausses tombèrent à terre. + +Il a fallu trouver quelque jeu de mots à substituer à celui-là, +impossible à faire passer en français.] + +FALSTAFF.--Ils commencèrent à reculer; mais je les suivis de près et +vous les accostai corps à corps, et en un clin d'oeil, je fis le compte +à sept des onze. + +HENRI.--O prodige! onze hommes en bougran sortis de deux! + +FALSTAFF.--Mais le diable a voulu que trois maudits coquins en vert de +Kendal[39] soient venus me prendre par derrière; ils ont foncé sur moi, +car il faisait si noir, Henri, que tu n'aurais pas pu voir ta main. + +[Note 39: _Kendal_ est une ville du comté de Westmoreland, où l'on +fabrique une grande quantité d'étoffes pour vêtements. Le vert de Kendal +était la couleur que choisissaient d'ordinaire les brigands, espérant +ainsi être moins aperçus à travers les feuilles. Le fameux Robin Hood et +ses gens portèrent du vert de Kendal tant qu'ils vécurent dans les +bois.] + +HENRI.--Ces menteries sont comme le père qui les engendre, aussi grosses +qu'une montagne, bien visibles, bien palpables. Quoi, triple sans +cervelle, tête à perruque, bâtard, sale et gras magasin de suif. + +FALSTAFF.--Comment, es-tu fou? es-tu fou? Est-ce que la vérité n'est pas +la vérité? + +HENRI.--Quoi! comment est-il possible que tu aies distingué que ces +hommes étaient en vert de Kendal, puisqu'il faisait si noir que tu ne +pouvais pas voir la main? Allons, rends-nous raison de cela; qu'as-tu à +dire? + +POINS.--Allons, il faut nous expliquer cela, Jack, il faut nous dire vos +raisons. + +FALSTAFF.--Comment? de force! Non; me donnassiez-vous l'estrapade, ou +toutes les tortures du monde, je ne vous le dirais pas par force. Vous +donner une raison par force? Quand les raisons seraient aussi communes +que des mûres de haies, on ne me ferait pas donner à un homme une raison +par force, à moi! + +HENRI.--Je ne veux pas avoir plus longtemps son péché sur la conscience. +Cet effronté poltron, bon seulement à écraser les lits, à éreinter les +chevaux; cette énorme montagne de chair... + +FALSTAFF.--Laisse-nous tranquilles, figure étique, peau d'anguille, +langue de boeuf séchée, longue perche, morue sèche: oh! que n'ai-je +assez d'haleine pour nombrer tout ce qui te ressemble! toi, aune de +tailleur, fourreau d'épée, étui d'arc, sonde de commis de barrière... + +HENRI.--Allons, courage, reprends haleine, et puis recommence de plus +belle; et quand tu seras bien épuisé en basses comparaisons, laisse-moi +te dire seulement ces deux mots.... + +POINS.--Écoute bien, Jack. + +HENRI.--Nous deux, nous vous avons vus vous quatre tomber sur quatre, +les garrotter et vous emparer de ce qu'ils avaient. Or, remarquez bien à +présent comment un récit tout simple va vous confondre. Alors nous deux +que voilà, sommes tombés sur vous quatre, et d'un seul mot nous vous +avons, à votre barbe, enlevé votre prise, et nous l'avons, qui plus est, +et nous sommes en état de vous la faire voir dans la maison; et vous, +Falstaff, en criant miséricorde, vous avez sauvé votre bedaine, et +très-lestement, et très-adroitement, toujours courant, toujours hurlant, +aussi bien que je l'aie jamais entendu faire à un jeune taureau.--Ne +faut-il pas que tu sois un grand misérable, pour avoir tailladé ton épée +exprès comme tu l'as fait, et puis nous venir conter que c'était en te +battant? Quel subterfuge, quel stratagème, quelle échappatoire peux-tu +trouver à présent, pour te dérober à ta honte visible et manifeste? + +POINS.--Allons, dis-nous donc, Jack, quelle invention nouvelle te tirera +de là? + +FALSTAFF.--Pardieu, je vous ai reconnus comme celui qui vous a faits. +Eh! voyons donc un peu, mes maîtres, ne vouliez-vous pas que j'allasse +tuer l'héritier présomptif? Était-ce à moi à tenir tête à mon prince +légitime? Vraiment, vous savez bien que je suis brave comme Hercule. +Mais voyez l'instinct, le lion ne toucherait pas au prince légitime[40]. +L'instinct est une belle chose; j'ai été poltron par instinct: je n'en +aurai que meilleure opinion de moi et de toi tant que je vivrai; de moi, +comme d'un lion courageux, et de toi, comme du prince légitime. Mais +après tout, mes enfants, je suis pardieu bien aise que vous ayez +l'argent. Hôtesse, jetez les portes, veillez cette nuit, vous prierez +demain. Pour vous, gaillards, bons garçons, bons enfants, coeurs d'or, +que tous les titres qui reviennent aux bons compagnons vous soient +donnés. Eh bien! nous divertirons-nous bien ce soir? Ferons-nous une +comédie impromptu? + +[Note 40: Opinion consacrée dans plusieurs ballades.] + +HENRI.--Va comme il est dit: le sujet sera, _sauve qui peut_. + +FALSTAFF.--Ah! ne parlons plus de cela, Hal, par amitié pour moi. + +(Entre l'hôtesse.) + +L'HOTESSE.--Milord le prince. + +HENRI.--Eh bien, milady l'hôtesse, qu'as-tu à me dire? + +L'HOTESSE.--Vraiment, milord, il y a à la porte un noble de la cour qui +demande à vous parler; il dit qu'il vient de la part de votre père. + +HENRI.--Donnez-lui ce qu'il faut pour en faire un homme royal, et +renvoyez-le à ma mère[41]. + +[Note 41: La _royale_ valait 10 schellings; la _noble_, 6 schellings 8 +deniers. _Royal_ et _real_ se prononçant à peu près de même, Henri veut +qu'on ajoute au _noble_ ce qu'il faut pour en faire un _royal_ ou _real +man_ (un homme réel), et qu'on l'envoie à sa mère.] + +FALSTAFF.--Quelle espèce d'homme est-ce? + +L'HOTESSE.--C'est un vieillard. + +FALSTAFF.--Que fait la gravité d'un vieillard hors de son lit à minuit? +Irai-je lui donner sa réponse? + +HENRI.--Oh! oui, je t'en prie; va, Jack. + +FALSTAFF.--Eh bien, ma foi, je m'en vais lui donner son paquet. + +(Il sort.) + +HENRI.--Oh çà! mes braves, par Notre-Dame, vous vous êtes bien battus; +et vous aussi, Peto, et vous aussi, Bardolph. Vous êtes aussi des lions, +vous vous êtes sauvés par instinct; vous ne voudriez pas mettre la main +sur le prince légitime. Oh! non, fi donc! + +BARDOLPH.--Ma foi, je me suis sauvé, moi, quand j'ai vu les autres se +sauver. + +HENRI--Oh çà! dites-moi à présent, sans plaisanterie, comment se fait-il +que l'épée de Falstaff soit si ébréchée? + +PETO.--Pardieu, il l'a ébréchée avec son poignard, et a dit que sur son +honneur il n'y avait plus de bonne foi en Angleterre, s'il ne parvenait +pas à vous persuader que cela s'était fait dans le combat; et il nous a +engagés à faire comme lui. + +BARDOLPH.--Oui, comme encore de nous frotter le nez avec de l'herbe +tranchante, pour le faire saigner et en barbouiller nos habits, et jurer +que c'était du sang d'honnêtes gens. Je puis bien dire que j'ai fait ce +que je n'avais pas fait depuis sept ans; car je rougis d'entendre parler +seulement de ses monstrueuses inventions. + +HENRI.--Oh! misérable, tu dérobas un verre de vin d'Espagne il y a +dix-huit ans et tu fus pris sur le fait, et depuis ce temps-là tu as +toujours rougi _ex tempore_. Tu avais pour toi le fer et la flamme, et +cependant tu t'es sauvé! Dis-moi quel était ton instinct pour cela? + +BARDOLPH.--Milord, voyez-vous ces météores? apercevez-vous ces feux? + +HENRI.--Oui. + +BARDOLPH.--Que croyez-vous que cela annonce? + +HENRI.--Un foie chaud et une froide bourse. + +BARDOLPH.--Rage et fureur, milord, à le bien prendre. + +HENRI.--Non, si on te prend bien, la corde. (_Rentre Falstaff_.) Voilà +notre maigre Jack qui revient; voilà notre squelette décharné. Eh bien, +ma douce créature rembourrée de coton, combien y a-t-il que tu n'as vu +ton genou? + +FALSTAFF.--Mon genou? À ton âge, Henri, je n'avais pas la taille aussi +grosse que la serre d'un aigle. Je me serais glissé dans la bague d'un +alderman. Ah! ne me parlez pas de vivre dans les soupirs et les +chagrins; cela vous gonfle un homme comme un ballon.--Il y a de maudites +nouvelles par le monde: sir Jean Bracy venait ici de la part de votre +père; il faut que vous vous rendiez à la cour dès le matin. Ce maudit +fou du Nord, Percy, et cet autre Gallois qui a donné la bastonnade à +Amaimon et a fait cocu Lucifer, qui a forcé le diable de se jurer son +vassal sur la croix d'une pique galloise, comment le nommez-vous? + +POINS.--Oh! Glendower. + +FALSTAFF.--Oui, Owen, Owen; c'est lui-même et son gendre Mortimer, et le +vieux Northumberland, et cet Écossais, le plus leste de tous les +Écossais, Douglas, qui monte au galop de son cheval une montagne en +ligne perpendiculaire. + +HENRI.--Celui qui en courant à toute bride tue un moineau au vol d'un +coup de pistolet. + +FALSTAFF.--Précisément, vous l'avez touché. + +HENRI.--Mieux qu'il n'a jamais touché le moineau. + +FALSTAFF.--Tenez, ce drôle-là a du sang dans les veines, il ne se +sauvera pas. + +HENRI.--Et quel autre drôle es-tu donc, toi, de le louer si fort pour +savoir bien courir? + +FALSTAFF.--À cheval, coucou; mais à pied, il ne bougera jamais d'un seul +pas. + +HENRI.--Si fait, Jack, par instinct. + +FALSTAFF.--Ah! j'en conviens, par instinct. Eh bien, il est donc là +aussi avec un certain Mordake, et encore un millier de bonnets bleus. +Worcester s'est sauvé secrètement cette nuit. La barbe de ton père a +blanchi de toutes ces nouvelles-là. On peut acheter des terres à présent +à aussi bon marché que du maquereau moisi. + +HENRI.--Ainsi donc, si le mois de juin est chaud, et que cette bouffée +de guerre se prolonge, il est probable que nous aurons les filles[42], +comme les clous de fer à cheval, au cent. + +[Note 42: _Maiden heaas_.] + +FALSTAFF.--Par la messe! mon garçon, tu dis vrai; il y a apparence que +le commerce ira bien pour nous de ce côté-là! Mais dis-moi donc, Hal, +n'as-tu pas horriblement peur? À toi qui es l'héritier présomptif, +aurait-on pu te trouver dans le monde trois autres ennemis de la sorte +de ce démon de Douglas, ce salpêtre de Percy, et ce satan de Glendower? +N'as-tu pas horriblement peur? N'as-tu pas le frisson dans le sang? + +HENRI.--Pas un brin, sur ma foi. Il me faudrait pour cela un peu de ton +instinct. + +FALSTAFF.--Oh! tu seras horriblement grondé demain, quand tu te +présenteras devant ton père. Allons, par amitié pour moi, prépare une +réponse. + +HENRI.--Voyons, mets-toi à la place de mon père, et examine-moi sur les +particularités de ma vie. + +FALSTAFF.--Veux-tu? Volontiers. Cette chaise sera mon trône, ce poignard +mon sceptre, et ce coussin ma couronne. + +HENRI.--On prendrait ton trône pour un escabeau, ton sceptre d'or pour +un poignard de plomb, et ta précieuse et riche couronne pour la triste +tonsure d'une tête chauve. + +FALSTAFF.--C'est bien; mais pour peu qu'il te reste une étincelle de la +grâce, tu vas être ému.--Donnez-moi un verre de vin d'Espagne, afin que +cela me fasse paraître les yeux rouges, et qu'on puisse croire que j'ai +pleuré; car il faut que je parle en homme transporté de douleur, et je +veux le faire sur le ton du roi Cambyse. + +HENRI.--Fort bien! Voilà ma révérence. + +FALSTAFF.--Et voici mon discours.--Écartez-vous, seigneurs. + +L'HOTESSE.--Voilà une excellente scène, en vérité! + +FALSTAFF, _à l'hôtesse_.--Ne pleurez pas, charmante reine; car c'est en +vain que coulent vos larmes. + +L'HOTESSE.--Oh! voyez donc ce père, comme il soutient bien son rôle! + +FALSTAFF.--Pour l'amour de Dieu, lords, emmenez ma triste épouse, car +les pleurs obstruent les écluses de ses yeux. + +L'HOTESSE.--Oh! à merveille! Il fait aussi bien qu'aucune de ces +canailles d'acteurs que j'aie jamais vus. + +FALSTAFF.--Paix là, bonne dame Pinte; paix, chauffe-cervelle.--Henri, je +m'étonne non-seulement de la manière dont tu passes ton temps, mais +encore de la compagnie que tu fréquentes; car bien que la camomille +pousse d'autant plus vite qu'elle est plus foulée aux pieds, cependant +la jeunesse est d'autant plus vite usée que plus on la gaspille. Je te +crus mon fils en partie sur la parole de ta mère, et en partie d'après +ma propre opinion; mais surtout un maudit trait que tu as dans les yeux, +et ta sotte manière de laisser tomber la lèvre inférieure, m'en sont une +bonne garantie. Si donc tu es mon fils, voilà le point. Pourquoi, étant +mon fils, te fais-tu ainsi montrer au doigt? Le brillant soleil des +cieux[43] doit-il faire l'école buissonnière, et aller se nourrir de +mûres sauvages? Ce n'est pas là une question à faire. Un fils +d'Angleterre doit-il devenir un filou, un coupeur de bourses? Voilà la +question.--Il y a une chose, Henri, dont tu as souvent entendu parler, +et que beaucoup de gens de notre pays connaissent sous le nom de poix; +cette poix, suivant le rapport des anciens auteurs, est une chose qui se +lie: il en est de même de la compagnie que tu fréquentes. Car, Henri, +dans ce moment je ne parle pas dans le vin, mais dans les pleurs; ni +dans la joie, mais dans la colère; ni en paroles seulement, mais par mes +gémissements; et cependant tu as un homme de bien que j'ai souvent +remarqué dans ta compagnie, mais je ne sais pas son nom. + +[Note 43: _The blessed sun of heaven._ + +Il y a probablement là un jeu de mots entre _sun_ (soleil) et _son_ +(fils).] + +HENRI.--Quelle sorte d'homme est-ce, sous le bon plaisir de Votre +Majesté? + +FALSTAFF.--C'est un homme de bonne mine, ma foi, et de corpulence, qui a +l'air gai, l'oeil gracieux et un port des plus nobles. Je crois qu'il +peut avoir quelque cinquante ans, ou, par Notre-Dame, tirant vers +soixante.... Je me le rappelle maintenant; son nom est Falstaff. Si cet +homme était un débauché, il me tromperait bien, car, Henri, je vois la +vertu dans ses yeux. Si donc l'arbre peut se connaître par le fruit, +comme le fruit par l'arbre, alors je le déclare hautement, il y a de la +vertu dans ce Falstaff; conserve-le et bannis tout le reste. Or, dis-moi +à présent, méchant vaurien, dis-moi, qu'es-tu devenu depuis un mois? + +HENRI.--Est-ce là parler en roi?--Prends ma place; je vais faire le rôle +de mon père. + +FALSTAFF.--Quoi! me déposséder?--Si tu le fais la moitié aussi +gravement, aussi majestueusement, en paroles et en matière, pends-moi +par les talons comme un lapin écorché. + +HENRI.--A la bonne heure: je me mets là. + +FALSTAFF.--Et moi ici. Jugez, messieurs. + +HENRI.--Oh çà! Henri, d'où venez-vous? + +FALSTAFF.--Mon noble seigneur, d'Eastcheap. + +HENRI.--Les plaintes que j'entends faire de toi sont bien graves. + +FALSTAFF.--Ventrebleu! seigneur, elles sont fausses.--Oh! je vous en +ferai voir long pour un jeune prince. + +HENRI.--Quoi! tu jures, enfant pervers? A dater de ce jour, ne lève +jamais les yeux sur moi; je te retire avec colère mes bonnes grâces. Il +y a un démon qui te hante sous la figure d'un gros vieux corps d'homme, +une espèce de tonneau est ton compagnon. Pourquoi fais-tu ta société de +ce magasin d'humeurs, de ce coffre à mangeaille, de cette créature +animale, de cette loupe d'hydropisie, de cette énorme tonne de vin +d'Espagne, de cette valise de tripes, de ce boeuf gras[44] rôti le +pudding dans le ventre, de ce doyen du vice, de cette iniquité en +cheveux gris, de ce père pendard, de cette vieille frivolité? A quoi +est-il bon? à goûter le vin d'Espagne et à le boire. Que le voit-on +faire avec grâce et propreté? rien autre chose que couper un chapon et +le manger. Quelle science a-t-il? pas d'autre que la ruse. En quoi rusé? +en coquinerie seulement. En quoi coquin? en tout. En quoi honnête? en +rien. + +[Note 44: _Manningtree ox._ Manningtree, dans le comté d'Essex, est +célèbre par la richesse de ses pâturages. Il y avait, à ce qu'il paraît, +des occasions où le boeuf de Manningtree jouait le rôle de notre boeuf +gras.] + +FALSTAFF.--Je voudrais que Votre Altesse n'allât pas plus vite que je ne +peux la suivre. Que veut-elle dire en ceci? + +HENRI.--Ce scélérat abominable, corrupteur de jeunesse, ce Falstaff, ce +vieux satan à barbe grise. + +FALSTAFF.--Seigneur, je connais l'homme. + +HENRI.--Je le sais bien que tu le connais. + +FALSTAFF.--Mais de dire que je connais plus de mal en lui qu'en +moi-même, ce serait dire plus que je ne sais. Qu'il soit vieux (et je +l'en plains bien), ses cheveux blancs en font foi; mais qu'il soit (sauf +votre révérence) un suborneur de filles, c'est ce que je nie absolument. +Si le vin d'Espagne sucré est une offense, Dieu veuille avoir pitié des +pécheurs! Si c'est un crime d'être vieux et gai, je connais plus d'un +vieux cabaretier de damné. Si pour être gras l'on est haïssable, alors +les vaches maigres de Pharaon sont dignes d'être aimées. Non, mon bon +seigneur, bannis Peto, bannis Bardolph, bannis Poins; mais pour +l'aimable Jack Falstaff, le bon Jack Falstaff, l'honnête Jack Falstaff, +le vaillant Jack Falstaff, et d'autant plus vaillant qu'il est le vieux +Jack Falstaff, ne le bannis point de la société de ton Henri, non, ne le +bannis point de la société de ton Henri. Si tu bannis le gros Jack, +autant bannir le reste de l'univers. + +HENRI.--Je le bannis; je le veux. + +(On frappe. Sortent l'hôtesse, François et Bardolph.) + +(Bardolph rentre en courant.) + +BARDOLPH.--Oh! milord, milord, le shérif est à la porte avec la plus +monstrueuse garde... + +FALSTAFF.--Va-t'en, drôle!--Achevez la pièce; j'ai bien des choses à +dire en faveur de ce Falstaff. + +(L'hôtesse rentre précipitamment.) + +L'HOTESSE.--O Jésus! mon prince, mon prince! + +FALSTAFF.--Allons, allons, le diable monté à cheval sur un chalumeau? De +quoi s'agit-il? + +L'HOTESSE.--Le shérif et toute la garde sont à la porte; ils viennent +pour faire la visite de la maison. Les laisserai-je entrer? + +FALSTAFF.--Entends-tu, Hal? Ne prends donc pas une bonne pièce d'or pour +une fausse. Tu es foncièrement fou, sans qu'il y paraisse. + +HENRI.--Et toi, naturellement poltron, sans instinct. + +FALSTAFF.--Je renie votre _major_[45].--Si vous voulez renier aussi le +shérif, soit, sinon laissez-le entrer. Si je ne fais pas autant qu'un +autre homme à la charrette, la peste soit de mon éducation; et j'espère +bien aussi, au moyen de la corde, être aussi vite étranglé qu'un autre. + +[Note 45: _I deny your major._ + +Jeu de mots entre _major_, majeur, et _mayor_, le principal officier de +toute corporation, dont le shérif n'est que le second.] + +HENRI.--Va te cacher derrière la tapisserie.--Vous autres, montez +là-haut. A présent, mes maîtres, un visage honnête et une bonne +conscience. + +FALSTAFF.--J'ai vu le temps que j'avais l'un et l'autre; mais ce +temps-là est passé: c'est pourquoi je vais me cacher. + +(Tous sortent excepté Henri et Poins.) + +HENRI.--Faites entrer le shérif. (_Entrent le shérif et un voiturier_.) +Eh bien, monsieur le shérif, que me voulez-vous? + +LE SHÉRIF.--D'abord, monseigneur, veuillez me pardonner. La clameur +publique et toutes les apparences accusent quelques hommes qui sont dans +cette maison. + +HENRI.--Quels hommes? + +LE SHÉRIF.--Il y en a un bien connu, mon gracieux seigneur, un homme +gros et gras. + +LE VOITURIER.--Oh! gras comme beurre. + +HENRI.--L'homme que vous désignez, je vous assure, n'est point ici; car, +moi qui vous parle, je lui ai donné une commission à faire à l'heure +qu'il est. Mais, shérif, je te donne ma parole que d'ici à demain +l'heure du dîner, je l'enverrai pour te répondre, à toi ou à qui il +appartiendra, sur tout ce dont il pourra être accusé. Ainsi, permettez +que je vous prie à présent de vous retirer. + +LE SHÉRIF.--C'est ce que je vais faire, mon prince. Voilà deux honnêtes +gens qui dans ce vol ont perdu trois cents marcs. + +HENRI.--Cela peut être. S'il a volé ces hommes-là, il en sera +responsable. Ainsi, adieu. + +LE SHÉRIF.--Bonsoir, mon noble seigneur. + +HENRI.--Je crois que c'est bonjour, n'est-ce pas? + +LE SHÉRIF.--En effet, mon prince, je crois qu'il peut être deux heures +du matin. + +(Le shérif et le voiturier s'en vont.) + +HENRI.--Ce graisseux coquin est aussi connu que le dôme de Saint-Paul: +appelez-le. + +POINS.--Falstaff!--Il dort profondément derrière la tapisserie et ronfle +comme un cheval. + +HENRI.--Écoutez avec quel effort il tire sa respiration.--Fouillez dans +ses poches!--(_Poins fouille dans ses poches_.) Eh bien, qu'as-tu +trouvé? + +POINS.--Rien que des papiers, milord. + +HENRI.--Voyons un peu ce que c'est. Lis-les. + +POINS.--Item, un chapon. 2 sh. 2d. + Item, sauce 0 4 + Item, vin d'Espagne. 5 8 + Item, anchois et vin d'Espagne après souper 5 8 + Item, pain, un demi-penny 0 1 + +HENRI.--O l'infâme! rien qu'un demi-penny de pain pour cette odieuse +quantité de vin d'Espagne! Garde soigneusement le reste; nous lirons +cela plus à loisir: laissons-le là dormir jusqu'au jour. J'irai à la +cour dans la matinée.--Il nous faudra tous partir pour la guerre, et +j'aurai soin de te procurer quelque poste honorable. Quant à ce gros +maraud, je le ferai placer dans l'infanterie, une marche d'un quart de +mille le tuera. Je ferai rendre l'argent volé avec usure.--Viens me +trouver de bonne heure dans la matinée. Et sur ce, bonjour, Poins. + +POINS.--Bonjour, mon bon seigneur. + +(Ils partent.) + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + + ACTE TROISIÈME + + +SCÈNE I + +A Bangor.--La maison de l'archidiacre. + +_Entrent_ HOTSPUR, WORCESTER, MORTIMER ET GLENDOWER. + + +MORTIMER.--Ces promesses sont belles: nos partisans sont sûrs, et notre +début présente les plus belles espérances. + +HOTSPUR.--Lord Mortimer,--et vous, cousin Glendower, voulez-vous que +nous nous asseyions?--et vous aussi, mon oncle Worcester.--Malédiction! +j'ai oublié la carte. + +GLENDOWER.--Non: la voici. Assieds-toi, cousin Percy, assieds-toi, mon +bon cousin Hotspur: toutes les fois que Lancaster parle de vous sous ce +nom, son visage pâlit; et poussant un soupir, il vous souhaite le ciel. + +HOTSPUR.--Et à vous l'enfer, toutes les fois qu'il entend prononcer le +nom d'Owen Glendower. + +GLENDOWER.--Je ne peux l'en blâmer: lors de ma naissance, le front du +firmament se remplit de figures enflammées et de signaux brûlants, et à +l'instant où je vins au monde, les immenses fondements de la terre +tremblèrent comme un poltron. + +HOTSPUR.--Eh bon! ne fussiez-vous jamais né, la chatte de votre mère +eût-elle simplement fait ses chats, le globe n'en aurait pas moins +tremblé dans ce moment-là. + +GLENDOWER.--Je vous dis que la terre trembla quand je naquis. + +HOTSPUR.--Et je dis, moi, que si vous supposez que ce soit de peur de +vous, la terre et moi nous ne nous ressemblons guère. + +GLENDOWER.--Le ciel était tout en feu, et la terre a tremblé. + +HOTSPUR.--Eh bien, la terre aura tremblé de voir le ciel en feu, et non +pas de terreur de votre naissance. Souvent la nature malade lance +d'étranges éruptions; souvent la terre en travail est pressée et +tourmentée d'une sorte de colique causée par les vents désordonnés que +renferment ses entrailles. En s'efforçant de sortir, ils secouent cette +vieille bonne dame de terre, et jettent à bas les clochers et les tours +couvertes de mousse. Sans doute qu'à votre naissance notre grand'mère la +terre, souffrant de cette incommodité, se sera agitée de douleur. + +GLENDOWER.--Cousin, il est bien des hommes de qui je ne souffre pas ces +sortes de contradictions.--Permettez-moi de vous répéter encore qu'à ma +naissance le front des cieux s'est couvert de figures enflammées, que +les chèvres sont descendues des montagnes, et que les grands troupeaux +ont épouvanté les plaines de leurs étranges clameurs. Tous ces signes +m'ont annoncé comme un être extraordinaire, et tous les événements de ma +vie démontrent que je ne suis pas dans la classe des hommes vulgaires. +Quel homme parmi les vivants, de tous ceux qu'enferme la mer qui gronde +autour des rivages, de l'Angleterre, de l'Ecosse et des terres de +Galles, peut se vanter de m'avoir jamais appelé son élève, ou de m'avoir +enseigné à lire? Trouvez-moi un simple fils de femme qui puisse me +suivre dans les pénibles sentiers de la science, ou m'accompagner dans +la recherche de ses profonds secrets? + +HOTSPUR.--Je crois bien qu'il n'est point d'homme qui parle mieux le +gallois.--Je vais dîner. + +MORTIMER.--Finissez, cousin Percy; vous le rendrez fou. + +GLENDOWER.--Je puis appeler les esprits du fond de l'abîme. + +HOTSPUR.--Et moi aussi je le peux, et il n'y a pas un homme qui ne le +puisse; mais viendront-ils quand vous les appellerez? + +GLENDOWER.--Et je puis vous apprendre, cousin, à commander au diable. + +HOTSPUR.--Et moi, cousin, je puis vous apprendre à faire honte au diable +en disant la vérité; dites la vérité, et vous ferez honte au diable[46]. +Si vous avez le pouvoir de l'évoquer, faites-le venir ici, et je jure +bien que j'aurai le pouvoir, moi, de le faire enfuir de honte. Oh! tant +que vous vivrez, dites la vérité, et vous ferez honte au diable. + +MORTIMER.--Allons, allons, finissons tous ces inutiles bavardages. + +GLENDOWER.--Trois fois Henri Bolingbroke a levé une armée pour +m'attaquer, et trois fois je vous l'ai renvoyé des rives de la Wye et de +la sablonneuse Severn sans avoir pu porter une seule botte[47], et battu +des orages. + +[Note 46: _Tell truth and shame the devil._ Proverbe.] + +[Note 47: _Have I sent him Bootless home, and weather beaten back Home +without boots!_ + +Jeu de mots entre _boot_, butin, et _boot_, botte.] + +HOTSPUR.--Sans bottes et par le mauvais temps encore! Comment diable +aura-t-il fait pour ne pas gagner la fièvre? + +GLENDOWER.--Allons, voici la carte. Ferons-nous par tiers, comme nous en +sommes convenus, le partage de nos droits? + +MORTIMER.--L'archidiacre a déjà tracé avec une parfaite égalité les +limites des trois parts. L'Angleterre, depuis la Trent et la Severn +jusqu'ici, au sud et à l'est, m'est assignée pour mon lot. Toute la +partie de l'ouest, et le pays de Galles au delà des rives de la Severn +et toutes les terres fertiles comprises entre ces limites, sont à Owen +Glendower. Et à vous, cher cousin, tout le reste vers le nord, à partir +de la Trent. Déjà nos trois traités de partage sont dressés. Après les +avoir mutuellement scellés, opération qui peut être terminée ce soir, +demain, cousin Percy, vous, et moi et le bon Worcester, nous partirons +ensemble pour aller rejoindre votre père, et les troupes écossaises, au +rendez-vous qui nous est donné à Shrewsbury. Mon père Glendower n'est +pas prêt encore, et nous n'aurons pas besoin de son secours d'ici à +quatorze jours.--(_A Glendower_.) Dans cet intervalle, vous aurez eu le +temps de rassembler vos vassaux, vos amis et les gentilshommes de votre +voisinage. + +GLENDOWER.--Je vous aurai rejoints avant ce temps, milords, et vos dames +viendront sous mon escorte. Il faut en ce moment leur échapper +adroitement et sans leur dire adieu; car il y aurait un déluge de +répandu quand vos femmes et vous auriez à vous dire adieu. + +HOTSPUR.--Il me semble que ma portion au nord, depuis Burton jusqu'ici, +n'égale pas les vôtres en étendue. Voyez comme cette rivière vient par +ici me faire un crochet dans mes terres et m'en couper les meilleures, +une énorme demi-lune, un angle prodigieux. Je veux que le courant soit +coupé en cet endroit. Les ondes claires et argentées de la Trent +couleront ici dans un nouveau canal uni et droit; elle ne serpentera +plus dans ce profond détour, pour me venir voler un si riche coin de +terre. + +GLENDOWER.--Elle ne serpentera plus? Elle serpentera, il le faut bien. +Vous voyez que c'est là son cours. + +MORTIMER.--Oui, mais remarquez donc comme elle continue et revient sur +moi de l'autre côté pour vous élargir de même, me retranchant sur ce +point là tout autant qu'elle vous ôte sur l'autre. + +WORCESTER.--Sans doute, mais vous pouvez, sans qu'il en coûte fort cher, +couper ici la rivière; et en regagnant du côté du nord cette pointe de +terre, la faire ainsi couler tout droit et sans détours. + +HOTSPUR.--Je veux qu'il en soit ainsi; cela ne coûtera pas cher. + +GLENDOWER.--Et moi, je ne veux pas qu'on change son cours. + +HOTSPUR.--Vous ne le voulez pas? + +GLENDOWER.--Non, et vous ne le ferez pas. + +HOTSPUR.--Qui me dira non? + +GLENDOWER.--Qui? ce sera moi. + +HOTSPUR.--Tâchez donc que je ne l'entende pas. Parlez gallois. + +GLENDOWER.--Je sais parler anglais, milord, et tout aussi bien que vous; +car j'ai été élevé à la cour d'Angleterre, et très-jeune encore j'ai +arrangé pour la harpe, et très-agréablement, une quantité de chansons +anglaises, et j'ai su ajouter à la langue d'utiles ornements, mérite +qu'on n'a jamais remarqué en vous. + +HOTSPUR.--Vraiment, je m'en félicite de tout mon coeur. J'aimerais mieux +être chat et crier miaou, que d'être un de vos ouvriers en vers de +ballades. J'aimerais mieux entendre grincer un chandelier de cuivre ou +une roue mal graissée gratter son essieu; cela m'agacerait moins les +dents, beaucoup moins que tous ces diminutifs de poésie: elles +ressemblent à l'allure forcée d'un poulain qu'on dresse. + +GLENDOWER.--Allons, on vous changera le cours de la Trent. + +HOTSPUR.--Oh! je ne m'en embarrasse guère. J'en donnerai, quand on +voudra, trois fois autant à l'ami de qui j'aurai à me louer; mais en +fait de marché, voilà comme je suis, je chicanerais sur la neuvième +partie d'un cheveu. Les articles sont-ils dressés? Partons-nous? + +GLENDOWER.--La lune est belle; vous pouvez partir la nuit. Je vais +presser le rédacteur pendant ce temps, et vous, préparez vos femmes à +votre départ.--Je crains que ma fille n'en perde la raison, tant elle +aime passionnément son cher Mortimer! + +(Il sort.) + +MORTIMER.--Fi, cousin Percy! pouvez-vous contrarier ainsi mon père. + +HOTSPUR.--Je ne peux m'en empêcher. Il me met quelquefois en colère, +quand il vient me parler de la taupe et de la fourmi, de l'enchanteur +Merlin et de ses prophéties, et d'un dragon, et d'un poisson sans +nageoires, d'un grillon aux ailes rognées, d'un corbeau dans la mue, +d'un lion couchant, d'un chat dansant, et de tout ce ramas de folies qui +me mettent hors de sens, je vous le dis de bonne foi. La nuit dernière +il m'a tenu au moins neuf heures entières à faire l'énumération des noms +des diables qu'il a pour laquais. Je lui disais: _Hom,_ et _fort bien, +continuez_; mais je n'en ai pas écouté un mot. Oh! il est aussi ennuyeux +qu'un cheval éreinté, ou une femme qui gronde; pis qu'une maison où il +fume.--Oui, j'aimerais mieux vivre de fromage et d'ail, dans un moulin +bien loin, que de faire bonne chère dans quelque maison de plaisance que +ce fût de toute la chrétienté, s'il fallait l'avoir là à me parler. + +MORTIMER.--Croyez-moi, c'est un digne gentilhomme, extrêmement instruit, +et qui possède de singuliers secrets; vaillant comme un lion, +merveilleusement affable, et aussi généreux que les mines de l'Inde. +Voulez-vous que je vous dise, cousin? il fait le plus grand cas de votre +caractère, et il fait même violence à sa nature pour fléchir lorsque +vous contrariez ses idées; oui, je vous le proteste. Je vous garantis +qu'il n'est pas d'homme sous le ciel qui eût pu le provoquer comme vous +avez fait, sans s'exposer au châtiment et au danger. Mais ne recommencez +pas souvent, je vous en supplie. + +WORCESTER.--En vérité, milord, vous vous obstinez beaucoup trop à la +contradiction; depuis que vous êtes arrivé, vous en avez assez fait pour +pousser sa patience à bout. Il faut absolument, milord, que vous +appreniez à vous corriger de ce défaut. Quelquefois il annonce de la +grandeur, du courage, du feu, et voilà le plus grand éloge qu'on en +puisse faire. Mais souvent il décèle une opiniâtreté furieuse, un défaut +d'éducation, un manque d'empire sur soi-même, de l'orgueil, de la +hauteur, de la présomption et du dédain; et le moindre de ces vices, dès +qu'un gentilhomme en est possédé, lui fait perdre les coeurs; et laisse +derrière soi une souillure qui ternit l'éclat de ses autres qualités, et +leur dérobe les louanges qu'elles méritent. + +HOTSPUR.--Fort bien, me voici à l'école; Que vos bonnes manières vous +fassent prospérer!--Je vois venir nos femmes, faisons nos adieux. + +(Rentrent Glendower avec lady Mortimer, et lady Percy.) + +MORTIMER.--Voilà ce qui me dépite et m'impatiente à mourir. Ma femme ne +sait pas dire un mot d'anglais, ni moi un moi de gallois. + +GLENDOWER.--Ma fille pleure, elle ne veut point se séparer de vous; elle +veut aussi se faire soldat et aller à la guerre. + +MORTIMER.--Mon bon père, dites-lui qu'elle et ma tante Percy nous +suivront de près sous votre escorte. + +(Glendower parle à sa fille en gallois, et elle lui répond dans le même +langage.) + +GLENDOWER.--Elle se désespère. C'est une petite créature entêtée et +volontaire, sur qui la persuasion ne peut rien. + +(Lady Mortimer parle à son époux en gallois.) + +MORTIMER.--J'entends tes regards: pour ce joli gallois qui tombe de ces +yeux gonflés de larmes, j'y suis parfaitement habile; et si la honte ne +me retenait pas, je te répondrais dans le même langage, (_Lady Mortimer +parle_.) Oui, je comprends tes baisers et toi les miens, et c'est un +dialogue tout en sentiment.--Mais je te promets, ma bien-aimée, de ne +pas perdre un instant jusqu'à ce que j'aie appris ta langue; car dans ta +bouche le gallois a autant de douceur que les airs les mieux composés +chantés par une belle reine, sous un berceau d'été, avec les plus +ravissantes modulations et l'accompagnement de son luth. + +GLENDOWER.--Si vous vous attendrissez, elle perdra la raison. + +(Lady Mortimer parle encore.) + +MORTIMER.--Oh! je suis parfaitement ignorant de ceci. + +GLENDOWER.--Elle vous invite à vous coucher sur les joncs voluptueux, et +à reposer votre tête chérie sur ses genoux; elle vous chantera l'air que +vous aimez, et fera régner sur vos paupières le dieu du sommeil qui +charmera vos sens par un doux assoupissement, et vous fera passer de la +veille au sommeil par un aussi doux changement que celui qui sépare le +jour de la nuit, une heure avant que le céleste attelage commence à +l'orient sa course dorée. + +MORTIMER.--Je veux bien de tout mon coeur m'asseoir et l'entendre +chanter. Pendant ce temps-là, à ce que je présume, notre traité sera +rédigé. + +GLENDOWER.--Allons, asseyez-vous. Les musiciens qui vont jouer des +instruments volent dans les airs à mille lieues de vous, et cependant +ils vont à l'instant être en ces lieux: asseyez-vous et soyez attentifs. + +HOTSPUR.--Viens, Kate: tu sais aussi admirablement te coucher. Allons, +vite, vite, que je puisse reposer ma tête sur tes genoux. + +LADY PERCY.--Laisse-moi tranquille, oison sans cervelle. + +(Glendower prononce quelques mots en gallois, et l'on entend des +instruments.) + +HOTSPUR.--Oh! je commence à m'apercevoir que le diable entend le +gallois; cela ne m'étonne pas, il est si capricieux. Par Notre-Dame, il +est bon musicien! + +LADY PERCY.--Vous devriez être musicien des pieds à la tête, car vous +n'êtes gouverné que par vos caprices. Allons, tenez-vous tranquille, +mauvais sujet, et écoutez cette lady chanter en gallois. + +HOTSPUR.--J'aimerais beaucoup mieux entendre _Lady_, ma chienne, hurler +en irlandais. + +LADY PERCY.--Veux-tu avoir la tête cassée? + +HOTSPUR.--Non. + +LADY PERCY.--Tiens-toi donc tranquille. + +HOTSPUR.--Ni l'un ni l'autre: je suis comme les femmes. + +LADY PERCY.--Va, Dieu te conduise. + +HOTSPUR.--Au lit de la Galloise? + +LADY PERCY.--Que dis-tu là? + +HOTSPUR.--Paix! Elle chante. (_Lady Mortimer chante une chanson +galloise._) Allons, Kate, je veux que vous me chantiez aussi votre +chanson. + +LADY PERCY.--Non, par ma foi. + +HOTSPUR.--Non, par ma foi! Mon coeur, vous jurez comme la femme d'un +confiseur. Non, par ma foi, et aussi vrai que je vis, et comme je veux +que Dieu me pardonne, et aussi sûr qu'il fait jour; vos serments sont +d'une étoffe si mince, si légère! On dirait que vous n'êtes jamais +sortie des faubourgs de Londres. Jure-moi, Kate, en lady, comme tu en es +une, avec un bon serment qui emplisse la bouche; et laisse-moi ton par +ma foi et ces protestations de pain d'épice aux garnitures de +velours[48] et aux citadins endimanchés. Allons, chante. + +[Note 48: _Velvet guards_. Les femmes des gros bourgeois de la Cité +portaient, dans leurs jours de parure, des robes garnies de bandes de +velours.] + +LADY PERCY.--Je ne veux pas chanter. + +HOTSPUR.--C'est pourtant le plus court chemin pour devenir tailleur, ou +siffleur de rouges-gorges. Si nos articles sont copiés, je veux partir +d'ici avant deux heures; amis, venez quand vous voudrez. + +(Il sort.) + +GLENDOWER.--Allons, allons, lord Mortimer; vous êtes aussi lent que +l'impétueux Percy est impatient de partir. Pendant tout ceci, on achève +de mettre les articles au net: nous n'avons plus qu'à les sceller, et +ensuite, à cheval sans délai. + +MORTIMER.--De tout mon coeur. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Londres.--Un appartement du palais. + +_Entrent_ LE ROI HENRI, LE PRINCE DE GALLES _et des Lords. _ + + +LE ROI.--Milords, veuillez vous retirer; nous avons, le prince de Galles +et moi, à causer ensemble: mais ne vous éloignez pas; dans un moment +nous aurons besoin de vous. (_Les lords sortent_.) Je ne sais pas si +Dieu, pour quelque offense que j'aurai commise, a, dans ses secrets +jugements, arrêté qu'il ferait sortir de mon propre sang l'instrument de +sa vengeance et le châtiment qu'il me destine; mais tu me fais croire, +par la manière dont tu vis, que tu es spécialement marqué pour être le +ministre de son ardente colère, et la verge dont il punira mes +égarements. Autrement, réponds-moi, se ferait-il que des penchants si +déréglés, des goûts si abjects, une conduite si déplorable, si nulle, si +licencieuse, des passions si basses, de si misérables plaisirs, une +société aussi grossière que celle dans laquelle tu es entré et comme +enraciné, puissent s'associer à la noblesse de ton sang, et te paraître +dignes du coeur d'un prince? + +HENRI.--Avec le bon plaisir de Votre Majesté, je voudrais pouvoir me +justifier de toutes mes fautes aussi complétement que je suis certain de +me laver d'un grand nombre d'autres dont on m'a chargé. Du moins, +laissez-moi vous demander en compensation de tant de récits mensongers, +que l'oreille du pouvoir est forcée d'entendre de la bouche de ces +parasites souriants, de ces vils marchands de nouvelles, laissez-moi +vous demander qu'une soumission sincère m'obtienne le pardon des +véritables irrégularités où s'est à tort laissé égarer ma jeunesse. + +LE ROI.--Dieu te pardonne!--Mais laisse-moi encore, Henri, m'étonner de +tes inclinations qui prennent un vol tout à fait opposé à celui de tes +ancêtres. Tu as honteusement perdu ta place au conseil, et c'est ton +jeune frère qui la remplit aujourd'hui; tu as aliéné de toi les coeurs +de presque toute la cour et de tous les princes de mon sang; tu as +détruit l'attente et les espérances que l'on avait fondées sur toi, et +il n'est pas d'homme qui, dans son âme, ne prédise ta chute. Si j'avais +été aussi prodigue de ma présence, que je me fusse si fréquemment +prostitué aux regards des hommes, et usé à si vil prix dans les sociétés +vulgaires, l'opinion publique qui m'a conduit au trône serait restée +fidèle à celui qui en était possesseur, et m'aurait laissé dans un exil +sans honneur, confondu parmi la foule, sans distinction et sans éclat. +Mais, parce que je me montrais rarement, je ne pouvais faire un pas que, +semblable à une comète, je n'excitasse l'admiration, que les pères ne +dissent à leurs enfants; _C'est lui_; d'autres demandaient: _Où est-il? +lequel est Bolingbroke_? Et alors j'enlevais au ciel tous les hommages, +me parant d'une telle modestie que j'arrachais à tous les coeurs le +serment de fidélité, à toutes les bouches des cris et des acclamations, +en la présence du roi couronné lui-même. Ainsi j'ai conservé la +fraîcheur et la nouveauté de ma personne; comme une robe pontificale, ma +présence a toujours excité l'admiration. Aussi l'apparition de ma +grandeur, rare, mais somptueuse, prenait l'apparence d'une fête que sa +rareté rendait solennelle. Le roi, toujours en l'air, courait de droite +et de gauche autour de mauvais bouffons, d'une bande d'esprits légers +comme de la paille, promptement allumés et promptement consumés. Il +jouait ainsi la dignité, et compromettait la grandeur royale avec de +sots baladins, laissant profaner son auguste nom par leurs sarcasmes, +livrant sa personne, au détriment de sa renommée, en butte aux +railleries d'une troupe d'enfants moqueurs, et servant de plastron aux +quolibets du premier venu de ces ridicules imberbes. On le voyait en +société avec le peuple des rues. Il s'était vendu à la popularité, et +chaque jour en proie aux regards de la multitude, il les rassasia du +miel de sa présence, et commença à changer en dégoût le charme des +choses douces, dont il suffit d'user un peu plus qu'un peu pour en avoir +beaucoup trop. Aussi lorsqu'il avait l'occasion de se montrer, de même +que le coucou au mois de juin, on l'entendait, on ne le regardait plus, +on le voyait avec des yeux qui, fatigués et blasés par un spectacle +continuel, ne lui accordaient aucun de ces regards attentifs et pleins +de surprise qu'attire, semblable au soleil, la majesté suprême +lorsqu'elle brille rarement aux yeux de ses admirateurs. Au contraire +les paupières appesanties se baissaient à sa vue, fermées par le +sommeil, et lui présentaient cet aspect nébuleux qu'offrent les peuples +à l'objet de leur inimitié; tant ils étaient gorgés, rassasiés, +surchargés de sa présence! Et tu es, Henri, précisément dans le même +cas. Tu as perdu par cette communication banale le privilége de ton rang +élevé; tous les yeux sont las de ta présence trop prodiguée.... excepté +les miens, qui ont désiré de te voir encore, et se sentent malgré moi, à +ta vue, obscurcis par les larmes d'une folle tendresse. + +HENRI.--Mon trois fois gracieux seigneur, je serai dorénavant plus +semblable à moi-même. + +LE ROI.--Par l'univers, tel tu es en ce jour, tel était Richard lorsque, +revenant de France, je débarquai à Ravensburg, et tel que j'étais alors, +tel est aujourd'hui Percy. Et par mon sceptre, par le salut de mon âme, +Percy a dans le pays un pouvoir plus respectable que toi, l'ombre du +successeur au trône. Car, sans droit à la couronne, sans la moindre +apparence de droit, il remplit nos campagnes de guerriers armés. Il +affronte la gueule menaçante du lion, et quoiqu'il ne doive pas plus aux +années que toi, il conduit aux combats sanglants et aux coups meurtriers +de vieux lords et de vénérables prélats. Quel honneur immortel ne +s'est-il pas acquis contre le fameux Douglas dont les hauts faits, les +rapides incursions, et la grande renommée dans les armes, enlèvent à +tous les guerriers la première place, et le titre suprême de premier +capitaine du siècle dans tous les royaumes qui reconnaissent le Christ? +Eh bien! trois fois cet Hotspur, ce Mars au maillot, ce héros encore +enfant, a battu le grand Douglas et fait échouer ses entreprises; il l'a +fait une fois prisonnier, lui a rendu la liberté et s'en est fait un ami +pour emboucher aujourd'hui la trompe retentissante du défi et ébranler +la paix et la sûreté de notre trône. Que dis-tu de cela? Percy, +Northumberland, monseigneur l'archevêque d'York, Douglas, Mortimer, +s'unissent contre nous, et déjà sont en armes.... Mais pourquoi +t'informé-je de ces nouvelles? pourquoi, Henri, te parlé-je de mes +ennemis à toi qui es mon plus proche comme mon plus cher[49] ennemi?--Il +n'est pas impossible que, subjugué par la crainte, entraîné par la +bassesse de tes inclinations, ou par une suite de mécontentements, tu ne +combattes bientôt contre moi à la solde de Percy, rampant à ses pieds, +le saluant lorsqu'il fronce le sourcil, et pour montrer à quel point tu +es dégénéré. + +[Note 49: _Dearest_; c'est ici à la fois et le plus aimé et celui qui +coûte le plus cher.] + +HENRI.--Ne le croyez pas; vous ne verrez rien de semblable; et que le +ciel pardonne à ceux qui m'ont fait perdre à ce point l'estime de Votre +Majesté! C'est par la tête de Percy que je veux tout racheter; et à la +fin de quelque glorieuse journée, j'oserai vous dire que je suis votre +fils, lorsque je me présenterai à vous, entièrement couvert d'une +sanglante parure, et le visage caché sous un masque de sang. Ce sang une +fois lavé, avec lui s'effacera ma honte, et ce jour sera le jour même, +en quelque temps qu'il arrive, où ce jeune fils de la gloire et de la +renommée, ce vaillant Hotspur, ce chevalier loué de tous, et votre +Henri, auquel on ne songe pas, viendront à se mesurer ensemble. Les +honneurs qui reposent sur son casque vont tous devenir le but de mes +efforts; plût au ciel qu'ils fussent en grand nombre, et sur ma tête +toutes mes hontes redoublées! Un temps viendra où je forcerai ce +jouvenceau du nord à changer ses glorieuses actions contre mes +indignités. Mon bon seigneur, Percy n'est que mon facteur; il amasse +pour moi des faits glorieux, et je lui en ferai rendre un compte si +rigoureux, qu'il faudra qu'il me cède tous ses honneurs jusqu'au +dernier; oui, jusqu'au plus léger des mérites qui auront honoré sa vie, +ou j'en arracherai le compte de son coeur. Voilà ce que je promets ici +sur le nom de Dieu; et, s'il permet que je l'exécute, je conjure Votre +Majesté que cet exploit serve à expier ma jeunesse et à guérir les +cruelles blessures de mon intempérance. Si je n'y parviens pas, la vie +en finissant rompt tous les engagements, et je mourrai cent mille fois +avant de violer la moindre parcelle de ce serment. + +LE ROI.--Dans ce serment est renfermée la mort de cent mille rebelles. +Tu auras de l'emploi dans cette guerre et un commandement en chef +(_Entre Blount_.) Qu'est-ce donc, brave Blount? tes regards annoncent un +homme bien pressé. + +BLOUNT.--Comme les affaires dont je viens vous parler. Le lord Mortimer +d'Écosse[50] fait savoir que Douglas et les rebelles d'Angleterre se +sont joints le onze de ce mois à Shrewsbury. S'ils se tiennent +mutuellement toutes leurs promesses, ils formeront le parti le plus +puissant et le plus formidable qui ait jamais attaqué un État. + +[Note 50: Il n'y avait point de lord Mortimer d'Écosse, mais un comte +des Marches d'Ecosse, comme lord Mortimer était comte des Marches +d'Angleterre; c'est ce qui a fait confusion pour Shakspeare.] + +LE ROI.--Le comte de Westmoreland s'est mis en marche aujourd'hui: mon +fils, le lord Jean de Lancastre, est avec lui; car cet avis date déjà de +cinq jours. Tu partiras, Henri, mercredi prochain. Jeudi nous nous +mettrons en campagne; notre rendez-vous est Bridgenorth; vous, Henri, +vous marcherez par la province de Glocester, et, à ce compte, tout bien +calculé, toutes nos troupes doivent être réunies à Bridgenorth dans +douze jours environ. Nous avons bien des affaires sur les bras: séparons +nous. La supériorité d'un ennemi se nourrit et profite du moindre délai. + + +SCÈNE III + +Une chambre dans la taverne de la _Tête-de-Sanglier_. + +_Entrent_ FALSTAFF ET BARDOLPH. + + +FALSTAFF.--Bardolph, ne suis-je pas indignement maigri depuis cette +dernière affaire? Ne trouves-tu pas que je suis déchu, que je viens à +rien? Vois, la peau me pend de tous côtés comme la robe de chambre d'une +vieille lady. Je suis flétri, ridé, comme une vieille poire de +messire-jean. Allons, il faut faire pénitence et cela tout à l'heure, +pendant qu'il me reste encore un peu de force; car bientôt je n'aurai +plus de coeur, et alors la force me manquera pour me repentir. Si je +n'ai pas oublié comment est fait le dedans d'une église, je veux être +sec comme un grain de moutarde et maigre comme le cheval d'un brasseur. +Oui, le dedans d'une église.--La compagnie, la mauvaise compagnie a fait +ma Perte. + +BARDOLPH.--Sir Jean, vous êtes si chagrin que vous ne pouvez vivre +longtemps. + +FALSTAFF.--Eh! voilà ce que c'est: allons, chante-moi quelque chanson +bien grasse, égaye-moi. Je vivais aussi vertueusement qu'il le faut à un +galant homme; j'étais en vérité assez vertueux: je jurais peu, je ne +jouais pas aux dés plus de sept fois par semaine; je n'allais pas en +mauvais lieux plus d'une fois dans le quart... d'heure: je rendais +l'argent que j'empruntais..... oui, trois où quatre fois cela m'est +arrivé; je vivais bien et j'étais bien réglé; et à présent je vis sans +règle et hors de toute mesure. + +BARDOLPH.--Vraiment, vous êtes si gras, sir Jean, que vous ne pouvez pas +manquer d'être hors de toute mesure, hors de toute mesure raisonnable, +sir Jean. + +FALSTAFF.--Corrige ta figure et je corrigerai ma vie. C'est toi qui es +notre amiral; tu portes la lanterne de poupe, mais c'est dans ton nez; +tu es le chevalier de la lampe ardente. + +BARDOLPH.--Eh quoi, sir Jean, ma figure ne vous fait aucun mal. + +FALSTAFF.--Non, par ma foi, j'en fais aussi bon usage que bien des gens +font d'une tête de mort, ou d'un _mémento mori_. Je ne vois jamais ta +face que je ne pense tout de suite au feu d'enfer, et au mauvais riche +qui vivait dans la pourpre; car il est là dans sa robe qui brûle, qui +brûle; si tu étais en aucune façon adonné à la vertu, je jurerais par ta +figure; mon serment serait par ce feu: mais tu es tout à fait abandonné, +et n'était le feu que tu as dans la figure, tu serais absolument un +enfant de ténèbres. Quand tu courus au haut de Gadshill, au milieu de la +nuit, pour attraper mon cheval, si je ne t'ai pas pris pour un _ignis +fatuus_, ou une boule de feu follet, je conviendrai que l'argent n'est +plus bon à rien. Oh! tu es une illumination perpétuelle, un éternel feu +de joie; tu m'as épargné plus de mille marcs en torches et en flambeaux +lorsque nous roulions ensemble, la nuit, de taverne en taverne; mais +aussi pour le vin d'Espagne que tu m'as bu, je me serais fourni le +luminaire, et aussi bon que peut le vendre le meilleur épicier de +l'Europe. Il y a plus de trente-deux ans que j'entretiens le feu de ta +salamandre; daigne le ciel m'en récompenser! + +BARDOLPH.--Parbleu! je voudrais que vous eussiez ma figure dans le +ventre. + +FALSTAFF.--Miséricorde! Je serais bien sûr d'avoir le feu aux +entrailles. (_Entre l'hôtesse_.) Eh bien, ma poule, ma chère +caquet-bon-bec, avez-vous su qui est-ce qui a vidé mes poches? + +L'HOTESSE.--Comment, sir Jean! à quoi pensez-vous, sir Jean? Est-ce que +vous croyez que j'ai des filous dans ma maison? j'ai cherché, je me suis +informée et mon mari aussi, de tous nos gens, hommes, garçons, +domestiques, les uns après les autres: jamais de la vie il ne s'est +encore perdu un poil dans ma maison. + +FALSTAFF.--Vous mentez, l'hôtesse; car Bardolph y a été rasé et y a +perdu beaucoup de poils; et moi je ferai serment que mes poches y ont +été vidées; allez, allez. Vous êtes une vraie femelle, allez..... + +L'HOTESSE.--Qui moi! attends, attends, on ne m'a encore jamais appelée +ainsi chez moi. + +FALSTAFF.--Allez, allez, je vous connais bien. + +L'HOTESSE.--Non, sir Jean; vous ne me connaissez pas, sir Jean. Je vous +connais bien, moi, sir Jean: vous me devez de l'argent, sir Jean; et +aujourd'hui vous me cherchez querelle pour m'en frustrer. C'est moi qui +vous ai acheté une douzaine de chemises pour mettre à votre dos. + +FALSTAFF.--De la toile à canevas, d'abominable toile à canevas; j'en ai +fait présent à des boulangères, et elles en ont fait des tamis. + +L'HOTESSE.--Là, comme je suis une honnête femme, c'était une toile de +Hollande à huit schellings l'aune. Mais vous me devez encore de l'argent +outre cela, sir Jean, pour votre pension d'ordinaire; les boissons de +surplus, et, d'argent prêté, vingt-quatre guinées. + +FALSTAFF.--En voilà un qui a eu sa bonne part; qu'il vous paye. + +L'HOTESSE.--Lui? Hélas! il est pauvre, il n'a rien. + +FALSTAFF.--Comment! pauvre? Voyez sa figure. Qu'appelez-vous donc riche? +Il n'a qu'à monnayer son nez ou ses joues.--Je ne payerai pas un denier. +Est-ce que vous me prenez pour un nigaud? Comment, je ne serai pas libre +de prendre mes aises dans mon auberge, sans être exposé à avoir mes +poches dévalisées? J'ai perdu un cachet en bague de mon grand-père, qui +vaut quarante marcs. + +L'HOTESSE.--Oh! Jésus! j'ai entendu le prince lui dire, je ne sais +combien de fois, que cette bague n'était que du cuivre. + +FALSTAFF.--Comment? Le prince est un drôle et un écornifleur, que je +sanglerais comme un chien, s'il était ici, et qu'il osât dire cela. +(_Entrent le prince Henri et Poins au pas de marche; Falstaff va à leur +rencontre, jouant du fifre sur son bâton_.) Eh bien, mon garçon? Est-ce +que le vent souffle par là, tout de bon? Faut-il que nous marchions +tous? + +BARDOLPH.--Oui, deux à deux, à la façon de Newgate. + +L'HOTESSE.--Milord, je vous en prie, écoutez-moi. + +HENRI.--Qu'est-ce que tu dis, madame Quickly? Comment se porte ton mari? +Je l'aime bien, c'est un brave homme. + +L'HOTESSE.--Mon bon prince, écoutez-moi. + +FALSTAFF.--Je t'en prie, laisse-la et écoute-moi. + +HENRI.--Qu'est-ce que tu dis, Jack? + +FALSTAFF.--La nuit dernière je me suis endormi derrière la tapisserie, +et on m'a vidé mes poches. Cette maison est devenue un mauvais lieu, on +y vole dans les poches. + +HENRI.--Qu'as-tu perdu, Jack? + +FALSTAFF.--Tu m'en croiras si tu veux, Hal, j'ai perdu trois ou quatre +obligations de quarante guinées chacune, et un cachet en bague de mon +grand-père. + +HENRI.--Quelque drogue, de la somme de huit pence. + +L'HOTESSE.--C'est ce que je lui disais, milord, et j'ai ajouté que +j'avais entendu Votre Grâce le dire plus d'une fois. Et, milord, il +parle de vous comme un mal embouché qu'il est; il a dit qu'il vous +cinglerait de coups. + +HENRI.--Comment? il n'a pas dit cela. + +L'HOTESSE.--Je n'ai ni foi, ni vérité, et je ne suis pas femme s'il ne +l'a pas dit. + +FALSTAFF.--Il n'y a pas plus de foi en toi que dans un pruneau cuit[51], +pas plus de vérité que dans un renard en peinture; et quant à ta qualité +de femme, Marianne la pucelle[52] serait auprès de toi propre à faire la +femme d'un alderman. Va, chose, va. + +L'HOTESSE.--Quelle chose? dis, quelle chose? + +FALSTAFF.--Quelle chose! Mais une chose sur laquelle on peut dire grand +merci[53]. + +[Note 51: Un plat de pruneaux cuits était le mets d'usage, et presque +l'enseigne d'un mauvais lieu.] + +[Note 52: _Maid Marian_. Ce fut, selon les anciennes ballades, le nom +que prit Mathilde, fille de lord Fitzwater, pour suivre dans les bois +son amant, le comte d'Huntington qui, proscrit et poursuivi, s'y était +réfugié, et y vécut longtemps de brigandage sous le nom de Robin Hood. +_Maid Marian_ était le personnage obligé d'une danse de bateleurs qui +s'exécutait particulièrement le 1er mai. Elle y était représentée par un +homme habillé en femme; c'est sur cette circonstance que porte la +plaisanterie de Falstaff.] + +[Note 53: _A thing to thank God on_. + +_Une chose dont il faut remercier Dieu_, c'est-à-dire, selon nos +locutions, une chose qui nous vient de Dieu et grâce, sans qu'il en +coûte rien; et aussi _une chose qui sert à remercier Dieu dessus_. La +plaisanterie ne se pouvait rendre qu'à peu près.] + +L'HOTESSE.--Je ne suis pas une chose sur laquelle on puisse dire grand +merci, je suis bien aise de te le dire; je suis la femme d'un honnête +homme; et, sauf la chevalerie, tu es un drôle de m'appeler comme cela. + +FALSTAFF.--Et toi, sauf la qualité de femme, tu es un animal brute de +dire autrement. + +L'HOTESSE.--Dis donc, quel animal, drôle, dis donc? + +FALSTAFF.--Quel animal? Pardieu! une loutre. + +HENRI.--Une loutre, sir Jean? pourquoi une loutre? + +FALSTAFF.--Pourquoi? parce qu'elle n'est ni chair ni poisson, on ne sait +comment ni par où la prendre. + +L'HOTESSE.--Tu es un menteur quand tu dis cela; tu sais bien, et il n'y +a pas un homme au monde qui ne sache bien par où me prendre, entends-tu, +drôle? + +HENRI.--Tu as raison, hôtesse, et c'est là une insigne calomnie. + +L'HOTESSE.--Il en fait autant de vous, monseigneur; il disait l'autre +jour que vous lui deviez mille guinées. + +HENRI.--Comment, coquin, est-ce que je te dois mille guinées? + +FALSTAFF.--Mille guinées? Hal, un million. L'amitié vaut un million, et +tu me dois ton amitié. + +L'HOTESSE.--Il a fait plus, monseigneur; il vous a traité de drôle, et +il a dit qu'il vous cinglerait de coups. + +FALSTAFF.--L'ai-je dit, Bardolph? + +BARDOLPH.--En vérité, sir Jean, vous l'avez dit. + +FALSTAFF.--Oui, s'il disait que ma bague était de cuivre. + +HENRI.--Je dis qu'elle est de cuivre; oses-tu tenir ta parole à présent? + +FALSTAFF.--Mon Dieu! Hal, tu sais bien que comme homme je n'ai pas peur +de toi; mais comme prince, je te crains autant que je craindrais le +rugissement du lionceau. + +HENRI.--Et pourquoi pas comme le lion même? + +FALSTAFF.--C'est le roi en personne qu'on doit craindre comme le lion. +Et crois-tu, en conscience, que je te craigne comme je craindrais ton +père? Ma foi, si cela est vrai, je veux que ma ceinture casse. + +HENRI.--Oh! si cela arrivait, comme ton ventre tomberait sur tes genoux! +Mais, maraud, il n'y a pas dans ta maudite panse la moindre place pour +la foi, la vérité, l'honneur; elle n'est remplie que de tripes et de +boyaux. Accuser une honnête femme d'avoir vidé tes poches! Mais toi, +fils de catin, impudent, boursouflé coquin, s'il y a autre chose dans +tes poches que des cartes de cabaret, des _memento_ de mauvais lieux, et +la valeur d'un malheureux sou de sucre candi pour t'allonger l'haleine; +et s'il te peut revenir autre chose à empocher que des injures, je suis +un misérable: et cependant, monsieur tiendra tête, il ne souffrira pas +qu'on lui manque. N'as-tu pas de honte? + +FALSTAFF.--Écoute, Hal, tu sais bien que dans l'état d'innocence Adam a +failli: et que peut donc faire le pauvre Jack Falstaff dans ce siècle +corrompu? Tu vois bien qu'il y a plus de chair chez moi que dans un +autre, par conséquent plus de fragilité.--Enfin vous avouez donc que +vous avez retourné mes poches? + +HENRI.--L'histoire le dit. + +FALSTAFF.--Hôtesse, je te pardonne: va préparer le déjeuner; aime ton +mari, veille sur tes domestiques, et chéris tes hôtes; tu me trouveras +traitable autant que de raison; tu le vois, je suis apaisé.--Allons, +paix!--Je t'en prie, décampe. (_L'hôtesse sort_.) A présent, Hal, +revenons aux nouvelles de la cour... Et l'affaire du vol, mon enfant, +qu'est-ce que cela est devenu? + +HENRI.--Oh! mon cher Roastbeef, il faut que je te serve encore de bon +ange. L'argent est rendu. + +FALSTAFF.--Oh! mais je n'aime point du tout cette restitution; c'est +faire double travail. + +HENRI.--Je suis bien avec mon père, je puis faire tout ce que je veux. + +FALSTAFF.--Vole-moi donc le trésor royal; c'est la première chose à +faire, et sans te donner la peine de te laver les mains. + +BARDOLPH.--Faites cela, milord. + +HENRI.--Je t'ai procuré à toi, Jack, une place dans l'infanterie. + +FALSTAFF.--J'aurais mieux aimé que ce fût dans la cavalerie.--Où +trouverai-je quelqu'un qui ait la main bonne pour voler? il me faudrait +absolument un bon voleur de vingt à vingt-deux ans: je suis diablement +dégarni de tout. Enfin, n'importe; Dieu soit loué, ces rebelles ne s'en +prennent qu'aux honnêtes gens; je les en estime et honore. + +HENRI.--Bardolph! + +BARDOLPH--Prince! + +HENRI.--Va-t'en porter cette lettre au lord Jean de Lancastre, mon frère +Jean; celle-ci, à milord de Westmoreland. Allons, Poins, à cheval; car +nous avons encore, toi et moi, trente milles à faire avant dîner. Jack, +viens me trouver demain au temple, à deux heures après dîner: là tu +sauras quelle est ta place, et tu recevras tes instructions et de +l'argent. La terre brûle, Percy est au faîte de sa gloire; il faut +qu'eux ou nous descendions de beaucoup. + +(Sortent le prince, Poins et Bardolph.) + +FALSTAFF.--Courtes paroles, braves gens.--Hôtesse, mon déjeuner, allons. +Oh! que cette taverne n'est-elle le tambour de ma compagnie! + +(Il sort.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + + ACTE QUATRIÈME + + +SCÈNE I + +Le camp des rebelles près de Shrewsbury. + +_Entrent_ HOTSPUR, WORCESTER, DOUGLAS. + + +HOTSPUR.--Très-bien parlé, mon noble Écossais. Si la vérité dans ce +siècle poli n'était pas prise pour la flatterie, on pourrait dire de +Douglas qu'il n'est point de notre temps un guerrier dont le nom +parcoure aussi généralement l'univers. Par le ciel, il m'est impossible +de flatter: je dédaigne le doucereux langage des courtisans; mais il +n'est point d'homme qui occupe une plus belle place que vous dans mon +coeur et mon amitié. Oui, sommez-moi de ma parole, éprouvez-moi, milord. + +DOUGLAS.--Tu es roi de l'honneur.--Il n'est point sur la terre d'homme +si puissant que je ne sois prêt à lui tenir tête. + +HOTSPUR.--N'y manquez pas, tout sera au mieux.--(_Entre un messager_.) +Quelles lettres as-tu là?--(_A Douglas_.) Je ne sais que vous remercier. + +LE MESSAGER.--Ces lettres viennent de votre père. + +HOTSPUR.--Des lettres de lui! Pourquoi ne vient-il pas lui-même? + +LE MESSAGER.--Il ne peut venir, milord; il est dangereusement malade. + +HOTSPUR.--Morbleu! comment a-t-il le loisir d'être malade, au moment de +se battre?--Qui conduit ses troupes? Sous le commandement de qui nous +arrivent-elles? + +LE MESSAGER.--Ses lettres pourront vous le dire, milord, et non pas moi. + +WORCESTER.--Je te prie, dis-moi, garde-t-il le lit? + +LE MESSAGER.--Il le gardait depuis quatre jours quand je suis parti; et +au moment où je l'ai quitté, ses médecins craignaient beaucoup pour sa +vie. + +WORCESTER.--J'aurais voulu voir nos affaires dans un état sûr et solide +avant que la maladie vînt le visiter. Jamais sa santé ne fut d'un plus +grand prix qu'aujourd'hui. + +HOTSPUR.--Malade en ce moment! en ce moment au lit! Cette maladie +attaque la partie vitale de notre entreprise; elle est contagieuse pour +nous, et même pour notre camp.--Il me mande ici: «Qu'une maladie +interne.... que ses amis ne peuvent être rassemblés sitôt par la voie +des messages; et qu'il n'a pas cru prudent de livrer de si loin à +d'autres âmes que la sienne un secret si important et si dangereux.» +Cependant il nous donne un conseil hardi: c'est qu'avec le petit nombre +de troupes que nous avons réunies nous marchions en avant, afin de +sonder les dispositions de la fortune pour nous: «car, écrit-il, il +n'est plus temps de se décourager, attendu que le roi est sûrement +instruit de tous nos desseins.» Qu'en dites-vous? + +WORCESTER.--La maladie de votre père nous mutile tout à fait. + +HOTSPUR.--C'est une des plus dangereuses. C'est un membre de moins.... +et cependant, tout bien examiné, non. Le tort que nous fait son absence +nous paraît plus considérable qu'il ne le sera en effet. Serait-il à +propos de risquer sur un coup de dé la somme réunie de toutes nos +forces? de placer une si riche fortune sur les chances périlleuses d'une +heure incertaine? Cela ne vaudrait rien, car dans cette heure unique +nous attaquerions le fond et l'essentiel de nos espérances, le dernier +terme de nos ressources et de notre fortune. + +DOUGLAS.--Il est certain que cela ne pourrait être autrement, au lieu +qu'à présent il nous reste une sorte de survivance agréable sur +l'avenir. Nous pouvons dépenser hardiment dans l'espérance des +ressources futures; cela nous donne le point d'appui d'une retraite. + +HOTSPUR.--Oui, un rendez-vous, un asile où nous réfugier, s'il arrive +que le diable et le malheur regardent de travers cette première +fleur[54] de nos affaires. + +[Note 54: _The maidenhead_.] + +WORCESTER.--Cependant j'aurais voulu que votre père pût se rendre ici. +La nature et l'apparence de notre entreprise ne souffrent point de +division. Il y a des gens qui, ignorant la cause de son absence, y +verront le désaveu de notre conduite, et croiront que c'est sa prudence +et sa fidélité au roi qui ont retenu le comte et l'ont empêché de se +joindre à nous. Et jugez combien une pareille idée peut changer le cours +d'une faction timide, et faire douter de notre cause; car vous n'ignorez +pas que nous devons soutenir les apparences de notre force hors de la +portée d'un examen trop rigoureux, et boucher tous les jours la plus +légère ouverture par laquelle l'oeil de la raison pourrait nous épier. +Cette absence de votre père ouvre le rideau qui dévoile aux ignorants un +genre de craintes auxquelles ils n'avaient pas songé. + +HOTSPUR.--Vous allez trop loin. Voici plutôt comment je considérerais +son absence. Elle rehausse l'opinion qu'on a de nous, et, présentant +notre entreprise sous un aspect plus audacieux, lui donne un lustre +qu'elle n'aurait pas si le comte était avec nous; car lorsque, seuls et +sans secours, on nous verra former un parti assez puissant pour tenir +tête à tout le royaume, on devra penser qu'avec son aide nous sommes en +état de le bouleverser complètement.--Tout est bien encore; nous avons +tous nos membres sains et entiers. + +DOUGLAS.--Autant que nous pouvons le souhaiter. On n'entend point +prononcer en Écosse un tel mot que le mot de crainte. + +(Entre sir Richard Vernon.) + +HOTSPUR.--Mon cousin Vernon? Vous êtes le bienvenu, sur mon âme! + +VERNON.--Plût au ciel, milord, que mes nouvelles méritassent d'être +aussi bien accueillies. Le comte de Westmoreland, fort de sept mille +hommes, se dirige vers ces lieux: le prince Jean est avec lui. + +HOTSPUR.--Je ne vois point de mal à cela. Qu'y a-t-il de plus? + +VERNON.--De plus, j'ai appris que le roi en personne marche, ou se +dispose à marcher très-promptement contre nous avec des préparatifs et +des forces redoutables. + +HOTSPUR.--Il sera bien reçu aussi. Où est son fils, le prince de Galles, +cet étourdi au pied léger, et ses camarades qui ont jeté de côté le +monde et ses affaires, en lui disant de passer son chemin? + +VERNON.--Tous équipés, tous en armes, tous plumes en l'air comme des +autruches battant l'air de leurs ailes, comme des aigles qui viennent de +se baigner; tout brillants de leurs armures dorées comme des images de +saints; pleins de vie comme le mois de mai, et resplendissants comme le +soleil au milieu de l'été; gais comme de jeunes chevreaux, bouillants +comme de jeunes taureaux. J'ai vu le jeune Henri, la visière levée, les +cuisses couvertes de ses cuissards, armé en vrai guerrier, s'élever de +la terre comme Mercure sur ses ailes, et ferme sur sa selle, voltigeant +avec autant d'aisance qu'un ange qui serait descendu des nuages pour +manier et manéger un fougueux Pégase, et charmer les hommes par la +noblesse de son équitation. + +HOTSPUR.--Assez, assez; ces éloges sont pis que le soleil de mars pour +donner la fièvre. Qu'ils viennent, qu'ils arrivent parés pour le +sacrifice, et nous les offrirons tout fumants et tout sanglants à la +vierge aux yeux enflammés qui préside à la guerre fumante. Mars vêtu de +fer s'assiéra sur son autel, dans le sang jusqu'aux oreilles. Je suis +sur les charbons tant que je sais cette riche conquête si près, et +encore pas à nous.--Allons, laissez-moi prendre mon cheval, qui va me +porter comme la foudre contre le sein du prince de Galles. Nous nous +rencontrerons Henri contre Henri, et son cheval contre le mien, pour ne +jamais nous séparer que l'un des deux ne tombe mort. Oh! que Glendower +n'est-il arrivé! + +VERNON.--J'ai encore d'autres nouvelles. J'ai appris, en traversant le +comté de Worcester, qu'il ne pouvait se rendre ici avec son corps de +troupes, comme il l'a promis, le quatorzième jour. + +DOUGLAS.--Voilà la plus fâcheuse de toutes les nouvelles que j'aie +entendues. + +WORCESTER.--Oui, sur ma foi, elle a un son qui glace le coeur. + +HOTSPUR.--A combien peut monter toute l'armée du roi? + +VERNON.--A trente mille hommes. + +HOTSPUR.--Fussent-ils quarante mille, sans mon père et Glendower, les +troupes que nous avons peuvent suffire pour cette grande journée. +Allons, hâtons-nous d'en faire la revue. Le jour fatal est proche: +mourons tous s'il le faut, et mourons gaiement. + +DOUGLAS.--Ne parlez pas de mourir: je suis d'ici à six mois préservé de +toute crainte de la mort et de ses coups. + + +SCÈNE II. + +Un grand chemin près de Coventry. + +_Entrent_ FALSTAFF ET BARDOLPH. + + +FALSTAFF.--Bardolph, va-t'en toujours devant à Coventry; emplis-moi une +bouteille de vin d'Espagne: nos soldats traverseront la ville, et nous +gagnerons Suttoncolfied ce soir. + +BARDOLPH.--Voulez-vous me donner de l'argent, mon capitaine? + +FALSTAFF.--Va toujours, va toujours. + +BARDOLPH.--Cette bouteille vaut un angelot. + +FALSTAFF.--Si elle te vaut cela, prends-le pour ta peine; si elle t'en +fait vingt, prends tout. Je suis là pour répondre de la manière dont tu +auras battu monnaie. Ordonne à mon lieutenant Peto de me joindre à la +sortie de la ville. + +BARDOLPH.--Je n'y manquerai pas, capitaine; adieu. + +(Il sort.) + +FALSTAFF.--Si mes soldats ne me font pas rougir de honte, je veux n'être +qu'un hareng sec. J'ai diablement abusé de la presse du roi. J'ai pris, +en échange de cent cinquante soldats, trois cent et quelques guinées. Je +ne presse que de bons bourgeois, des fils de propriétaires; je +m'enquiers de tous les jeunes garçons fiancés, de ceux qui ont déjà eu +deux bans de publiés; je me suis procuré toute une partie de poltrons +aux pieds chauds, qui aimeraient mieux entendre le diable qu'un coup de +tambour, gens qui ont plus de peur du bruit d'une coulevrine qu'un daim +ou un canard sauvage déjà blessés. Je ne presse que de ces mangeurs de +rôties beurrées qui n'ont de coeur au ventre que pas plus gros qu'une +tête d'épingle; et ils ont racheté leur congé: de sorte qu'à présent +toute ma troupe consiste en porte-étendards, caporaux, lieutenants, gens +d'armes, misérables aussi déguenillés qu'on nous représente Lazare sur +la toile quand des chiens gloutons lui léchaient ses plaies; d'autres +qui n'ont jamais servi; quelques-uns réformés comme incapables de +servir; des cadets de cadets, des garçons de cabaret qui se sont sauvés +de chez leurs maîtres, des aubergistes banqueroutiers: tous ces cancres +d'un monde tranquille et d'une longue paix, cent fois plus piteusement +accoutrés qu'un vieux étendard délabré. Voilà les hommes que j'ai pour +remplacer ceux qui ont acheté leur congé; si bien que l'on s'imaginerait +que j'ai là cent cinquante enfants prodigues en haillons arrivant de +garder les pourceaux et de vivre de restes et de pelures. Un écervelé +que j'ai rencontré en chemin, m'a dit que je venais de rafler toutes les +potences et de presser tous les cimetières; on n'a jamais vu de pareils +épouvantails. Je ne traverserai pas Coventry avec eux; voilà ce qu'il y +a de bien sûr. Par-dessus le marché, ces gredins-là marchent les jambes +écartées, comme s'ils y avaient des fers; et en effet, j'ai tiré la +plupart d'entre eux des prisons. Il n'y a qu'une chemise et demie dans +toute ma compagnie; et la demi-chemise encore est faite de deux +serviettes bâties ensemble et jetées sur les épaules comme le pourpoint +d'un héraut, sans manches; et la chemise entière, pour dire la vérité, a +été volée à mon hôte de Saint-Albans, ou à l'aubergiste au nez rouge de +Daintry. Mais cela n'y fait rien, ils trouveront bientôt du linge en +suffisance sur les haies. + +(Entrent le prince Henri et Westmoreland.) + +HENRI.--Eh bien, Jack le boursouflé? eh bien, mon gros matelas? Holà, +matelas de chair. + +FALSTAFF.--Comment, c'est toi, Hal; c'est toi, drôle de corps; que +diable fais-tu donc dans la province de Warwick?--Mon cher milord +Westmoreland, je vous demande pardon, mais je vous croyais déjà à +Shrewsbury. + +WESTMORELAND.--Ma foi, sir Jean, il serait plus que temps que j'y fusse, +et vous aussi; mais mes troupes y sont déjà arrivées; je vous assure que +le roi nous y attend: il faut que nous partions tous ce soir. + +FALSTAFF.--Bah! n'ayez pas peur de moi: je suis aussi vigilant qu'un +chat qui veut voler de la crème. + +HENRI.--Voler de la crème? je le crois, car à force d'en voler tu t'es +fait de beurre. Mais dis donc, Jack, à qui sont ces gens qui viennent +là-bas? + +FALSTAFF.--A moi, Hal, à moi. + +HENRI.--De ma vie je n'ai vu de si pitoyables coquins. + +FALSTAFF.--Bah, bah! ils sont assez bons pour être jetés à bas. Chair à +poudre! chair à poudre! Cela remplira une fosse tout aussi bien que de +meilleurs soldats! Mon cher, ce sont des hommes mortels, des hommes +mortels. + +WESTMORELAND.--Oui; mais, sir Jean, il me semble qu'ils sont cruellement +pauvres et décharnés, l'air par trop mendiants. + +FALSTAFF.--Ma foi, quant à leur pauvreté.... je ne sais pas où ils l'ont +prise; et pour leur maigreur.... je suis bien sûr qu'ils n'ont pas pris +cela de moi. + +HENRI.--Non, j'en ferais bien serment; à moins qu'on n'appelle maigreur +trois doigts de lard sur les côtes. Mais, mon garçon, dépêche-toi; Percy +est déjà en campagne. + +FALSTAFF.--Comment, est-ce que le roi est déjà campé? + +WESTMORELAND.--Oui, sir Jean, je crains que nous ne nous soyons arrêtés +trop longtemps. + +FALSTAFF.--Eh bien! la fin d'une bataille, et le commencement d'un +repas, c'est ce qu'il faut à un soldat de mauvaise volonté, et à un +convive de bon appétit. + + +SCÈNE III + +Le camp des rebelles près de Shrewsbury. + +_Entrent_ HOTSPUR, WORCESTER, DOUGLAS ET VERNON. + + +HOTSPUR.--Nous lui livrerons combat ce soir. + +WORCESTER.--Cela ne se peut pas. + +DOUGLAS.--Alors vous lui abandonnez l'avantage? + +VERNON.--Pas du tout. + +HOTSPUR.--Comment pouvez-vous dire cela? N'attend-il pas un renfort? + +VERNON.--Et nous aussi. + +HOTSPUR.--Le sien est sûr, et le nôtre est douteux. + +WORCESTER.--Cher cousin, écoutez la prudence. N'attaquons pas ce soir. + +VERNON.--Ne le faites pas, milord. + +DOUGLAS.--Votre conseil n'est pas bon: c'est la peur et le défaut de +coeur qui vous font parler. + +VERNON.--Ne m'insultez pas, Douglas. Sur ma vie (et je le soutiendrai +aux dépens de ma vie) si une fois mon honneur bien entendu m'ordonne de +marcher en avant, j'écoute aussi peu les conseils de la lâche peur que +vous, milord, ou quelque autre Écossais qui soit au monde: on verra +demain dans la bataille qui de nous a peur. + +DOUGLAS.--Oui, ou plutôt ce soir. + +VERNON.--Comme il vous plaira. + +HOTSPUR.--Ce soir, dis-je. + +VERNON.--Allons: cela n'est pas possible. Je suis très-étonné que des +chefs aussi expérimentés que vous ne prévoient pas combien d'obstacles +nous forcent à retarder notre expédition. Ce détachement de cavalerie de +mon cousin Vernon n'est pas encore arrivé: celui de votre oncle +Worcester n'est arrivé que d'aujourd'hui, et en ce moment toute leur +fierté, tout leur feu est assoupi; leur courage est dompté et abattu par +l'excès de la fatigue, et il n'y a pas un de ces chevaux qui vaille la +moitié de ce qu'il vaut ordinairement. + +HOTSPUR.--La cavalerie de l'ennemi est aussi pour la plupart fatiguée de +la route et tout abattue. La meilleure partie de la nôtre est fraîche et +reposée. + +WORCESTER.--L'armée du roi est plus nombreuse que la nôtre: au nom de +Dieu, cousin, attendons que nos renforts soient arrivés. + +(Les trompettes sonnent un pourparler.) + +(Entre sir Walter Blount.) + +BLOUNT.--Je viens chargé d'offres gracieuses de la part du roi, si vous +voulez m'entendre avec les égards dûs à mon message. + +HOTSPUR.--Soyez le bienvenu, sir Walter Blount. Et plût au ciel que vous +fussiez de notre parti! Il est quelques-uns de nous qui vous aiment +tendrement, et ceux-là mêmes s'affligent de votre grand mérite et de +votre bonne renommée, voyant que vous n'êtes pas des nôtres et que vous +paraissez devant nous comme ennemi. + +BLOUNT.--Et que le ciel me préserve d'être autre chose, tant et si +longtemps que, sortis des bornes du devoir et des règles de la fidélité, +vous marcherez révoltés contre la majesté sacrée de votre roi! Mais +faisons notre message.--Le roi m'envoie savoir la nature de vos griefs; +pour quelle cause, au sein de la paix publique, vous entamez +témérairement les hostilités, donnant à son royaume soumis l'exemple +d'une criminelle audace. Si le roi a méconnu en quelque chose votre +mérite et vos services, qu'il confesse être nombreux, il vous somme +d'articuler vos plaintes, et sans aucun retard vos voeux seront +satisfaits avec usure, et vous recevrez un pardon absolu pour vous et +pour ceux que vos suggestions ont égarés. + +HOTSPUR.--Le roi a bien de la bonté: et nous savons de reste que le roi +sait fort bien en quel temps il faut promettre et en quel temps il faut +payer. Mon père, mon oncle et moi, nous lui avons donné cette couronne +qu'il porte. Sa suite n'était pas en tout composée de vingt-six +personnes; pauvre en considération parmi les hommes, malheureux, +abaissé, il n'était rien qu'un proscrit oublié, se glissant furtivement +dans sa patrie, lorsque mon père l'accueillit sur le rivage et +l'entendit protester avec serment, à la face du ciel, qu'il ne revenait +que pour être duc de Lancastre, pour réclamer la remise de son héritage, +et pour faire sa paix qu'il sollicitait avec les larmes de l'innocence +et les expressions de l'attachement. Mon père, touché de compassion et +par bonté de coeur, lui promit son assistance et lui a tenu parole. +Alors, dès que les lords et les barons du royaume surent que +Northumberland lui prêtait son appui, grands et petits vinrent le +trouver tête nue et genou en terre; ils l'abordèrent en foule dans les +bourgs, les cités, les villages; ils le suivaient sur les ponts, se +plaçaient sur son passage dans les sentiers, venaient lui offrir leurs +dons, lui prêtaient leurs serments, lui donnaient leurs héritiers, le +suivaient comme des pages attachés à ses pas, en troupes brillantes et +dorées: et aussitôt (tant la grandeur se connaît promptement elle-même!) +il fait un pas plus haut que le degré où il avait juré à mon père de +s'arrêter, lorsqu'il se sentait le sang appauvri sur les rivages +stériles de Ravenspurg; il prend sur lui de réformer certains édits, +certains décrets à la vérité trop rigoureux et trop onéreux à la +communauté; il crie contre les abus; il feint de gémir sur les maux de +sa patrie, et à la faveur de ce masque, de ce beau semblant de justice, +il gagne les coeurs de tous ceux qu'il voulait surprendre. Il va plus +loin: il fait sauter les têtes de tous les favoris que le roi absent +avait laissés pour le remplacer dans le royaume, tandis qu'il était +occupé en personne aux guerres d'Irlande. + +BLOUNT.--Eh mais, je ne suis pas venu pour entendre tout cela. + +HOTSPUR.--Je viens au fait.--Peu de temps après, il déposa le roi, et +puis bientôt il lui ôta la vie; et immédiatement après chargea l'État +d'impôts universels. Bien pis encore, il a souffert que son parent, le +comte des Marches (qui, si chaque homme était à sa place et dans ses +droits, serait son roi légitime) demeurât prisonnier dans la province de +Galles, pour y être oublié sans rançon. Il m'a disgracié, moi, au milieu +de mes heureuses victoires; il a cherché par ses artifices à me faire +tomber dans le piége; il a exclu mon oncle du conseil; il a congédié +avec fureur mon père de sa cour; il a violé serment sur serment, commis +injustice sur injustice. A la fin, en nous repoussant, il nous a +contraints de chercher notre sûreté dans la force de cette armée, et +aussi d'examiner un peu son titre que nous trouvons trop équivoque pour +durer longtemps. + +BLOUNT.--Rendrai-je cette réponse au roi? + +HOTSPUR.--Non pas de cette manière, sir Walter; nous allons nous +consulter pendant quelque temps. Retournez auprès du roi; qu'il engage +quelque garantie qui assure le retour, et demain matin de bonne heure, +mon oncle lui portera nos intentions: j'ai dit; adieu. + +BLOUNT.--Je désire que vous acceptiez les offres de sa clémence et de +son amitié. + +HOTSPUR.--Il se peut que nous les acceptions. + +BLOUNT.--Dieu veuille qu'il en soit ainsi. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +York.--Un appartement dans la maison de l'archevêque. + +_Entrent_ L'ARCHEVÊQUE D'YORK ET UN GENTILHOMME. + + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Faites diligence, mon bon sir Michel: prenez des +ailes pour porter rapidement cette lettre scellée de mon cachet au lord +Maréchal, celle-ci à mon cousin Scroop, et toutes les autres aux +personnes auxquelles elles sont adressées. Si vous saviez combien leur +contenu est important, vous vous hâteriez. + +LE GENTILHOMME.--Mon bon seigneur, je devine ce qu'elles renferment. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--C'est assez probable. Demain, mon cher sir Michel, +est un jour où la fortune de dix mille hommes doit être mise à +l'épreuve; car demain, mon cher, à Shrewsbury, ainsi que j'en ai reçu la +nouvelle certaine, le roi, à la tête d'une armée nombreuse et +promptement formée, doit se rencontrer avec le lord Henri; et je crains, +sir Michel, que par suite de la maladie de Northumberland, dont le corps +de troupes était le plus considérable, et aussi à cause de l'absence +d'Owen Glendower, sur lequel ils comptaient comme sur un appui +vigoureux, et qui ne s'y est pas rendu, arrêté par des prédictions, je +crains que l'armée de Percy ne soit trop faible pour soutenir déjà un +combat avec le roi. + +LE GENTILHOMME.--Eh quoi! mon bon seigneur, vous n'avez rien à craindre. +Il a avec lui le lord Douglas et le lord Mortimer. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Non, Mortimer n'y est pas. + +LE GENTILHOMME.--Mais du moins il y a Mordake, Vernon, lord Henry Percy +et milord Worcester, et une troupe de braves guerriers et de nobles +gentilshommes. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Cela est vrai; mais de son côté le roi a rassemblé +la plus belle élite de tout le royaume.--Le prince de Galles, le lord +Jean de Lancastre, le noble Westmoreland, et le belliqueux Blount, et +beaucoup d'autres braves rivaux, et une foule de guerriers de nom et +distingués dans les armes. + +LE GENTILHOMME.--Ne doutez pas, milord, qu'ils ne trouvent à qui parler. + +L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Je l'espère, et cependant il est impossible de +n'avoir pas des craintes: et pour prévenir les plus grands malheurs, sir +Michel, faites diligence; car si lord Percy ne réussit pas, le roi, +avant de licencier son armée, se propose de nous visiter.--Il a été +instruit de notre confédération, et la prudence veut qu'on prenne ses +mesures pour se fortifier contre ses desseins. Ainsi hâtez-vous. Il faut +que j'aille encore écrire à d'autres amis.--Adieu, sir Michel. + +(Ils sortent de différents côtés.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + + ACTE CINQUIÈME + + +SCÈNE I + +Le camp du roi près de Shrewsbury. + +_Entrent_ LE ROI HENRI, LE PRINCE HENRI, LE PRINCE JEAN DE LANCASTRE, +SIR WALTER BLOUNT ET SIR JEAN FALSTAFF. + + +LE ROI.--Comme le soleil commence à se montrer sanglant au-dessus de +cette montagne boisée! Le jour pâlit en le voyant si troublé. + +HENRI.--Le vent du midi faisant fonction de trompette nous annonce ses +desseins, et par de sourds mugissements à travers les feuillages prédit +la tempête et un jour orageux. + +LE ROI.--Qu'ils sympathisent donc avec les vaincus; rien ne paraît +sombre aux vainqueurs. (_Entrent Worcester et Vernon_.) C'est vous, +milord Worcester? Il ne convient guère que nous nous rencontrions ici en +de pareils termes. Vous avez trompé notre confiance; vous nous avez +forcés de dépouiller les commodes vêtements de la paix, pour froisser +d'un dur acier nos membres vieillis. Cela n'est pas bien, milord, cela +n'est pas bien. Que répondez-vous? Voulez-vous dénouer le noeud féroce +d'une guerre abhorrée de tous, et rentrer dans cette sphère d'obéissance +où vous brilliez d'un éclat pur et naturel? Voulez-vous cesser de +ressembler à un météore exhalé dans les airs, prodige terrible et +présage des calamités annoncées aux temps à venir? + +WORCESTER.--Écoutez-moi, mon souverain.--- Pour ce qui me regarde, je +serais sans doute satisfait de couler les restes pesants de ma vie à +travers des heures paisibles; car je vous proteste que je n'ai point +cherché le jour de cette rupture. + +LE ROI.--Vous ne l'avez pas cherché? comment donc est-il arrivé? + +FALSTAFF.--La révolte s'est rencontrée sur son chemin, et voilà comme il +l'a trouvée. + +HENRI.--Tais-toi, pudding; tais-toi. + +WORCESTER.--Il a plu à Votre Majesté de détourner de moi et de toute +notre maison les regards de sa faveur; et cependant je dois vous faire +ressouvenir, milord, que nous fûmes les premiers et les plus chers de +vos amis. Je brisai le bâton de mon office pour vous, sous le règne de +Richard, je voyageai jour et nuit pour vous rencontrer sur votre route +et vous baiser la main, dans un temps, où, à en juger par votre +situation et par l'opinion publique, vous n'étiez ni aussi puissant ni +aussi fortuné que moi. C'est moi, mon frère et son fils, qui vous avons +ramené dans votre patrie, affrontant hardiment tous les périls de +l'événement. Vous nous jurâtes alors, et vous nous avez fait ce serment +à Doncaster, que vous ne méditiez aucun dessein contre l'État; que vous +ne revendiquiez rien de plus que les droits qui vous étaient récemment +échus; la résidence de Gaunt, le duché de Lancastre. Sur la foi de ce +serment, nous avons juré de vous venir en aide. Mais en peu de temps, la +pluie de la fortune inonda votre tête, et le flot de la puissance se +précipita vers vous, en partie par notre secours, en partie par +l'absence du roi et les injustices de sa folle jeunesse, en partie par +les outrages que vous paraissiez avoir essuyés, et enfin grâce aux vents +contraires qui retinrent si longtemps Richard dans sa malheureuse guerre +d'Irlande, que toute l'Angleterre l'a réputé mort.--Tellement qu'à la +faveur de cette nuée d'heureux avantages, vous fûtes bientôt en +situation de vous faire prier de saisir dans votre main le sceptre de +l'autorité souveraine; vous oubliâtes le serment que vous nous aviez +fait à Doncaster. Élevé par nos soins, vous nous avez traités comme cet +oiseau ingrat, le coucou, traite le passereau; vous avez envahi notre +nid. Votre grandeur, par les aliments que nous lui avions fournis, a +acquis une telle dimension que notre amour n'osait plus s'offrir à votre +vue, dans la crainte de nous exposer à être engloutis. Nous avons été +forcés, par l'intérêt de notre sûreté, à fuir, d'une aile légère, loin +de votre présence, et à lever ces troupes, qui nous suivent, et à la +tête desquelles nous ne marchons contre vous qu'armés des motifs, que +vous nous avez vous-même fournis par vos mauvais traitements, par une +conduite menaçante, et par la violation de la foi et de tous les +serments que vous avez faits au début de votre entreprise. + +LE ROI.--Oui, ce sont là les griefs que vous avez rédigés par articles, +que vous avez proclamés aux croix des marchés, lus dans les églises, +pour parer le manteau de la révolte de quelques belles couleurs, propres +à séduire les yeux des esprits inquiets et volages, et de ceux qui, +mécontents de leur misère, écoutent la bouche béante et en remuant les +épaules les nouvelles de toute innovation turbulente. Jamais révolte n'a +manqué de ces enluminures pour en revêtir sa cause, ni de cette canaille +factieuse, affamée de trouble et de ces désordres où tout se mêle et se +confond. + +HENRI.--Plus d'une âme dans nos deux armées payera cher cette rencontre, +si une fois elles en viennent aux mains. Dites à votre neveu que le +prince de Galles se joint à l'univers pour louer Henry Percy. Sur mes +espérances, je ne crois pas (sauf cette dernière entreprise) qu'il +existe un plus valeureux gentilhomme, un brave plus actif, un jeune +homme plus fier, plus entreprenant et plus intrépide, plus capable +d'honorer notre temps par des faits glorieux. Quant à moi, je l'avouerai +à ma honte, jusqu'à présent j'ai mal observé les lois de la chevalerie; +et j'entends dire qu'il pense ainsi de moi: cependant en présence de Sa +Majesté mon père, je déclare consentir à ce qu'il prenne sur moi +l'avantage que lui donnent son grand renom et l'estime en laquelle il +est, et pour épargner le sang des deux côtés, je veux tenter la fortune +avec lui dans un combat singulier. + +LE ROI.--Et nous, prince de Galles, nous osons te laisser courir ce +risque, malgré la foule des motifs qui s'y opposent.--Non, cher +Worcester, non. Nous aimons notre peuple; nous aimons ceux même qui se +sont égarés dans le parti de votre cousin; et s'ils veulent accepter +l'offre de leur pardon, eux, lui et vous, et tous tant que vous êtes, +redeviendrez mes amis, et je serai le vôtre. Dites le ainsi à votre +cousin et rapportez-moi sa réponse et ses intentions.--Mais s'il +s'obstine à ne pas céder, le châtiment et une sévère correction marchent +sur nos pas, et feront leur office.--Allez, ne nous fatiguez point en ce +moment d'une réponse. Voilà quelles sont nos offres; que votre décision +soit prudente. + +(Sortent Worcester et Vernon.) + +HENRI.--Elles ne seront pas acceptées, sur ma vie. Le Douglas et Hotspur +ensemble se croiraient en état de faire tête à l'univers entier armé +contre eux. + +LE ROI.--Eh bien, que chaque chef aille à son poste: car sur leur +réponse, nous les attaquons: et que Dieu nous seconde, comme notre cause +est juste! + +(Sortent le roi, Blount et le prince Jean.) + +FALSTAFF.--Hal, si dans la bataille tu me vois tombé par terre, enjambe +comme cela par-dessus mon corps, c'est un acte d'amitié. + +HENRI.--Il n'y a qu'un colosse qui puisse te donner cette marque +d'amitié.--Allons, dis tes prières et bonsoir. + +FALSTAFF.--Je voudrais que ce fût l'heure d'aller se mettre au lit, Hal, +et tout serait bien. + +HENRI.--Quoi, ne dois-tu pas à Dieu une mort? + +(Il sort.) + +FALSTAFF.--Elle n'est pas due encore: je serais bien fâché de la payer +avant le terme. Qu'ai-je besoin d'être si pressé d'aller au-devant de +qui ne m'appelle pas? Allons, n'importe, c'est l'honneur qui me pousse +pour aller en avant.--Oui; fort bien, mais si l'honneur va en chemin me +pousser à terre, qu'en sera-t-il? L'honneur peut-il me remettre une +jambe? non. Un bras? non. M'ôter la douleur d'une blessure? non. +L'honneur n'entend donc rien en chirurgie? non. Qu'est-ce que c'est que +l'honneur? un mot. Et qu'est-ce que ce mot, l'honneur? ce qu'est +l'honneur: du vent. Un joli appoint vraiment! et à qui profite-t-il? +Celui qui mourut mercredi, le sent-il? non. L'entend-il? non. L'honneur +est donc une chose insensible? oui, pour les morts. Mais ne saurait-il +vivre avec les vivants? non. Pourquoi? c'est que la médisance ne le +souffrira jamais. A ce compte, je ne veux point d'honneur, l'honneur est +un pur écusson funèbre: et ainsi finit mon catéchisme. + +(Il sort.) + + +SCÈNE II + +Le camp de Hotspur. + +_Entrent_ WORCESTER, VERNON. + + +WORCESTER.--Oh! non: il ne faut pas, sir Richard, que mon neveu sache +les généreuses offres du roi. + +VERNON.--Il vaudrait mieux qu'il en fût instruit. + +WORCESTER.--S'il les connaît, nous sommes tous perdus. Il n'est pas +possible, non, il ne se peut pas que le roi tienne sa parole de nous +aimer. Nous lui serons toujours suspects; et il trouvera dans d'autres +fautes l'occasion de nous punir de cette révolte. Le soupçon tiendra +cent yeux ouverts sur nous; car on se fie à la trahison comme au renard +qui a beau être apprivoisé, caressé, bien enfermé, et qui conserve +toujours les penchants sauvages de sa race. Quel que soit notre +maintien, triste ou joyeux, on prendra note de nos regards pour les +interpréter à mal; et nous vivrons comme le boeuf dans l'étable, +d'autant plus près de notre mort que nous serons mieux traités. Pour mon +neveu, on pourra peut-être oublier sa faute. Il a pour lui l'excuse de +la jeunesse, de l'ardeur du sang, et le privilége du nom qu'il a adopté; +cet éperon brûlant[55] conduit par une cervelle de lièvre et une humeur +capricieuse. Toutes ses fautes reposent sur ma tête, et sur celle de son +père. Nous l'avons élevé: s'il a de mauvaises qualités, c'est de nous +qu'il les a prises; et comme étant la source de tout, nous payerons pour +tous. Ainsi, cher cousin, que Henri ne sache pas, à quelque prix que ce +soit, les offres du roi. + +[Note 55: _A hare brained Hotspur, govern'd by a spleen_.] + +VERNON.--Dites-lui ce que vous voudrez, je le confirmerai. Voici votre +cousin. + +(Entrent Hotspur et Douglas suivis d'officiers et soldats.) + +HOTSPUR, _à ses officiers_.--Mon oncle est de retour?--Renvoyez milord +Westmoreland.--Quelles nouvelles, mon oncle? + +WORCESTER.--Le roi va vous livrer bataille à l'heure même. + +DOUGLAS.--Envoyez-lui un défi par le lord Westmoreland. + +HOTSPUR.--Lord Douglas, allez le charger de ce message. + +DOUGLAS.--Oui, j'y vais et de grand coeur. + +(Il sort.) + +WORCESTER.--Le roi n'a pas l'air de vouloir faire grâce. + +HOTSPUR.--L'auriez-vous demandée? Dieu nous en préserve! + +WORCESTER.--Je lui ai parlé avec douceur de nos griefs, du serment qu'il +a violé, et pour raccommoder les choses il jure aujourd'hui qu'on lui +manque de foi, et ses armes hautaines nous feront, dit-il, porter le +châtiment de ce nom odieux. + +(Rentre Douglas.) + +DOUGLAS.--Aux armes! messieurs, aux armes! Car je viens de lancer un +audacieux défi à la face du roi Henri. Westmoreland, qui était en otage, +va le lui porter, et il ne peut manquer de nous l'amener promptement. + +WORCESTER.--Le prince de Galles s'est avancé devant le roi, et il vous a +défié, mon neveu, à un combat singulier. + +HOTSPUR.--Oh! plût à Dieu que la querelle reposât sur nos deux têtes, +qu'Henri Monmouth et moi nous fussions les seuls à perdre le souffle +aujourd'hui.--dites-moi, dites-moi: de quel air m'a-t-il provoqué? y +entrait-il du mépris? + +VERNON.--Non, sur mon âme. Je n'ai de ma vie entendu prononcer un défi +avec plus de modestie, si ce n'est lorsqu'un frère appelle son frère à +jouter avec lui et à s'essayer aux armes. Il vous a rendu tous les +égards qu'on peut rendre à un homme; il a d'une voix généreuse fait +éclater vos mérites et parlé de vos exploits comme le ferait une +chronique, vous élevant toujours au-dessus de son éloge, et dédaignant +l'éloge comparé à ce qui vous est dû; et ce qui est digne d'un prince, +il a parlé de lui-même en rougissant; et il s'est reproché sa jeunesse +indolente, avec tant de grâce, qu'il semblait exercer en ce moment le +double emploi d'enseigner et d'apprendre. Là il s'est arrêté. Mais qu'il +me soit permis d'annoncer à l'univers que, s'il survit aux dangers de +cette journée, l'Angleterre n'a jamais possédé d'espérance si belle, si +mal reconnue à travers les étourderies de la jeunesse. + +HOTSPUR.--Cousin, je crois vraiment que tu t'es amouraché de ses folies: +jamais je n'ai entendu parler d'un prince qu'on ait laissé en liberté +faire autant d'extravagances.--Mais qu'il soit ce qu'il voudra, avant la +nuit, je l'étreindrai si fort dans les bras d'un soldat qu'il tremblera +sous mes caresses.--Aux armes! aux armes! hâtons-nous.--Compagnons, +soldats, amis, représentez-vous par vous-mêmes ce que vous avez à faire +aujourd'hui, mieux que je ne pourrais essayer de vous l'apprendre pour +enflammer votre courage, moi qui possède si peu le don de la parole. + +(Entre un messager.) + +LE MESSAGER.--Milord, voici des lettres pour vous. + +HOTSPUR.--Je n'ai pas le temps de les lire à présent.--Messieurs, la vie +est bien courte; si courte qu'elle soit, passée sans honneur elle serait +trop longue, dût-elle, marchant sur l'aiguille du cadran, finir toujours +en arrivant au terme de l'heure. Si nous vivons, nous vivrons pour +marcher sur la tête des rois: si nous mourons, il est beau de mourir +quand des princes meurent avec nous! et quand à nos consciences, les +armes sont légitimes, quand la cause qui les fait prendre est juste. + +(Entre un autre messager.) + +LE MESSAGER.--Préparez-vous, milord; le roi s'avance à grands pas. + +HOTSPUR.--Je le remercie de venir interrompre ma harangue; car je ne +suis pas fort pour le discours. Seulement ce mot: que chacun fasse de +son mieux. Moi, je tire ici une épée dont je veux teindre le fer dans le +meilleur sang que pourront me faire rencontrer les hasards de ce jour +périlleux. Maintenant, espérance! Percy! et marchons. Faites retentir +tous vos bruyants instruments de guerre, et au son de cette musique +embrassons-nous tous; car je gagerais le ciel contre la terre qu'il y en +aura quelques-uns de nous qui ne se feront plus une pareille amitié. + +(Les trompettes sonnent; ils s'embrassent et sortent.) + + +SCÈNE III + +Une plaine près de Shrewsbury. + +_Troupes qui passent et repassent, escarmouches, signal de la bataille. +Ensuite paraissent_ DOUGLAS ET BLOUNT. + + +BLOUNT.--Quel est ton nom, à toi, qui croises ainsi mes pas dans la +mêlée? Quel honneur cherches-tu à remporter sur moi? + +DOUGLAS.--Apprends que mon nom est Douglas; et tu me vois sans relâche +attaché à tes pas parce qu'on m'a dit que tu étais roi. + +BLOUNT.--On t'a dit la vérité. + +DOUGLAS.--Le lord Stafford a payé cher aujourd'hui ta ressemblance. Car +à ta place, roi Henri, il a péri par cette épée. Il t'en arrivera autant +si tu ne te rends pas mon prisonnier. + +BLOUNT.--Je ne suis pas né de ceux qui se rendent, présomptueux +Écossais, et tu trouveras un roi qui vengera la mort de Stafford. + +(Ils combattent. Blount est tué.) + +(Entre Hotspur.) + +HOTSPUR.--O Douglas! si tu avais ainsi combattu près d'Holmedon, je +n'aurais jamais triomphé d'un Écossais. + +DOUGLAS.--Tout est fini: la victoire est à nous. Là gît le roi sans vie. + +HOTSPUR.--Où? + +DOUGLAS.--Ici. + +HOTSPUR.--Cet homme, Douglas? Non; je connais bien ses traits. C'était +un brave chevalier: son nom était Blount, complètement équipé comme le +roi lui-même. + +DOUGLAS, _à Blount_.--Tu n'emmènes avec ton âme qu'un imbécile, où +qu'elle aille. C'est acheter trop cher un titre emprunté. Pourquoi +m'as-tu dit que tu étais le roi? + +HOTSPUR.--Le roi a plusieurs guerriers qui marchent revêtus de ses +habits. + +DOUGLAS.--Eh bien, par mon épée! je tuerai tous ses habits; je ferai +main-basse sur toute sa garde-robe, pièce à pièce, jusqu'à ce que je +rencontre le roi. + +HOTSPUR.--Allons; poursuivons; nos soldats se battent bien. + +(Ils sortent.) + +(Autres alarmes; Entre Falstaff.) + +FALSTAFF.--Je savais bien à Londres comment échapper sans débourser[56], +mais ici j'ai toujours peur qu'on ne me fasse payer, malgré moi; on ne +tient pas de compte ouvert ici; quand on vous le donne c'est sur la +caboche. Doucement.... Qui es-tu? sir Walter Blount.--Allons, vous aurez +de l'honneur, et qu'on me dise que ce n'est pas là une sottise.--Je +coule comme du plomb fondu, et je pèse de même. Dieu veuille me conduire +hors d'ici sans mes autres charges de plomb[57]; je n'ai pas besoin +qu'on ajoute un poids à celui de mes boyaux. J'ai conduit mes pauvres +diables en lieu où ils ont été poivrés; des trois cent cinquante, je +n'en ai plus que trois en vie, et bons pour le reste de leurs jours à +demander l'aumône à la porte d'une ville.--Mais qui vient à moi? + +[Note 56: _Though I could 'scape shot-free at London, I fear the shot +here. Shot_ signifie _coup de feu_, et _le compte de l'hôte_. Il a fallu +s'écarter du sens littéral pour faire passer cette plaisanterie en +français.] + +[Note 57: _God keep lead out of me_. Jeu de mots sur _lead_, conduire, +et _lead_, plomb.] + +(Entre le prince Henri.) + +HENRI.--Quoi! tu restes là à rien faire ici? Prête-moi ton épée. +Plusieurs nobles sont là étendus roides et immobiles sous les pieds des +chevaux de notre insolent ennemi, et leur mort n'est pas encore vengée. +Je t'en prie, prête-moi ton épée. + +FALSTAFF.--O Hal! je t'en prie, donne-moi le temps de +respirer.--Grégoire le Turc[58] n'a jamais accompli des faits d'armes +pareils à ceux que j'ai exécutés aujourd'hui. J'ai donné à Percy son +compte. Il est en sûreté. + +HENRI.--Très en sûreté, effectivement, et tout vivant pour te tuer. Je +te prie, prête-moi ton épée. + +FALSTAFF.--Non, de par Dieu, Hal, si Percy est en vie, tu n'auras pas +mon épée: mais prends mon pistolet si tu veux. + +HENRI.--Donne-le-moi; quoi, est-il dans son étui? + +FALSTAFF.--Oui, Hal, il brûle, il brûle: voilà de quoi mettre une ville +en feu[59]. + +[Note 58: Grégoire VII.] + +[Note 59: _There's that will sack a city_. On n'a pu conserver le jeu de +mots.] + +HENRI, _tirant une bouteille de vin d'Espagne_.--Comment, est-ce là le +temps de s'amuser à plaisanter? + +(Il lui jette la bouteille à la tête et sort.) + +FALSTAFF.--Si Percy est en vie, je le transperce.--S'il se trouve dans +mon chemin, s'entend: car autrement si je vas me placer de bon gré sur +le sien, je veux bien qu'il me mette en carbonnade. Je n'aime point du +tout cet honneur grimaçant que s'est acquis là sir Walter. Donnez-moi +une vie: si je puis la conserver, je n'y manquerai pas; sinon, l'honneur +vient sans qu'on y pense, et tout finit là. + + +SCÈNE IV + +Une autre partie du champ de bataille. Alarmes. Mouvements de +combattants qui entrent et sortent. + +_Entrent_ LE ROI, LE PRINCE HENRI, LE PRINCE JEAN ET WESTMORELAND. + + +LE ROI.--Je t'en prie, Henri, retire-toi, tu perds trop de sang.--Lord +Jean de Lancastre, allez avec lui. + +LANCASTRE.--Non pas, monseigneur, jusqu'à ce que je perde aussi mon +sang. + +HENRI.--Je supplie Votre Majesté de continuer à tenir le champ de +bataille, de peur que votre retraite ne décourage vos amis. + +LE ROI.--C'est ce que je vais faire.--Milord de Westmoreland, conduisez +le prince à sa tente. + +HENRI.--Me conduire, milord? Je n'ai pas besoin de votre secours; et +Dieu empêche qu'une misérable égratignure chasse le prince de Galles +d'un pareil champ de bataille, où l'on foule aux pieds tant de nobles +baignés dans leur sang, et où les armes des rebelles triomphent dans le +carnage. + +LANCASTRE.--Nous parlons trop.--Venez, cousin Westmoreland; c'est de ce +côté qu'est notre devoir; au nom de Dieu, venez. + +(Le prince Jean et Westmoreland sortent.) + +HENRI.--Par le ciel! tu m'as trompé, Lancastre; je ne te croyais pas +doué d'un si grand courage: auparavant je t'aimais comme un frère; mais +à présent tu m'es précieux comme mon âme. + +LE ROI.--Je l'ai vu de son épée tenir Percy en respect, avec une vigueur +de contenance, telle que je ne l'avais pas encore rencontrée dans un si +jeune guerrier. + +HENRI.--Oh! cet enfant-là nous donne du coeur à tous. + +(Il sort.) + +(Entre Douglas.) + +DOUGLAS.--Encore un autre roi! Ils repoussent comme les têtes de +l'hydre.--Je suis Douglas, fatal à tous ceux qui portent sur eux les +couleurs que je te vois.--Qui es-tu, toi qui contrefais ici la personne +d'un roi? + +LE ROI.--Le roi lui-même; et affligé jusqu'au fond du coeur, Douglas, de +ce que tu as, jusqu'à présent, trouvé tant de fois son ombre et non pas +lui-même. J'ai deux jeunes fils qui cherchent Percy et toi sur le champ +de bataille; mais puisque le hasard t'amène si heureusement à moi, nous +nous essayerons ensemble; songe à te défendre. + +DOUGLAS.--Je crains que tu ne sois encore une contrefaçon, et cependant, +je l'avoue, tu te conduis en roi: mais tu es à moi, sois-en sûr, qui que +tu sois; et voici qui va te soumettre. + +(Ils combattent. Le roi est en danger lorsque le prince Henri arrive.) + +HENRI.--Lève ta tête, vil Écossais, ou tu m'as l'air de ne la relever +jamais. Les âmes du vaillant Sherley, du Stafford, de Blount, animent +mon bras; c'est le prince de Galles qui te menace, et qui ne promet +jamais que ce qu'il compte payer. (_Ils combattent. Douglas prend la +fuite_.) Allons, seigneur! Comment se trouve Votre Majesté? Sir Nicolas +Gawsey a envoyé demander du secours, et Clifton aussi. Je vais joindre +Clifton sans délai. + +LE ROI.--Arrête et respire un moment. Tu viens de regagner mon estime +que tu avais perdue: tu as montré que tu faisais quelque cas de ma vie, +en me tirant si loyalement de péril. + +HENRI.--O ciel! ils m'ont aussi fait trop d'injure, ceux qui ont jamais +pu dire que j'aspirais à votre mort. S'il en eût été ainsi, je pouvais +ne pas détourner de vous le bras arrogant de Douglas; il aurait tranché +votre vie aussi promptement qu'auraient pu le faire tous les poisons du +monde, et il eût sauvé à votre fils la peine d'une perfidie. + +LE ROI.--Va soutenir Clifton; moi, je vais au secours de sir Nicolas +Gawsey. + +(Le roi sort.) + +(Entre Hotspur.) + +HOTSPUR.--Si je ne me trompe pas, tu es Henri Monmouth. + +HENRI.--Tu me parles comme si je voulais renier mon nom. + +HOTSPUR.--Le mien est Henry Percy. + +HENRI.--Eh bien, je vois donc un vaillant rebelle de ce nom-là. Je suis +le prince de Galles; et n'espère pas, Percy, partager plus longtemps +aucune gloire avec moi. Deux astres ne peuvent se mouvoir dans la même +sphère; et une seule Angleterre ne peut subir à la fois le double règne +de Henri Percy et du prince de Galles. + +HOTSPUR.--C'est aussi ce qui ne lui arrivera pas; car l'heure est venue +d'en finir d'un de nous deux; et plût au ciel que ton nom fût dans les +armes aussi grand que le mien! + +HENRI.--Je le rendrai plus grand avant que nous nous séparions. Tous ces +honneurs qui fleurissent sur ton panache, je vais les moissonner et en +faire une guirlande pour ceindre mon front. + +HOTSPUR.--Je ne puis endurer plus longtemps tes vanteries. + +(Ils combattent.) + +(Entre Falstaff.) + +FALSTAFF.--Bravo, Hal! donne ferme, Hal!... Oh! vous ne trouverez pas +ici un jeu d'enfant; je puis vous en répondre. + +(Entre Douglas; il se bat avec Falstaff qui tombe comme s'il était mort. +Douglas sort. Hotspur est blessé et tombe.) + +HOTSPUR.--O Henri! tu m'as ravi ma jeunesse: mais j'endure plus +volontiers la perte d'une vie fragile que ces titres glorieux que tu as +conquis sur moi: ils blessent ma pensée plus douloureusement que ton +épée n'a blessé, mon corps.--Mais après tout, la pensée est esclave de +la vie, et la vie est le jouet du temps, et le temps lui-même, dont +l'empire s'étend sur l'univers, doit un jour s'arrêter. Oh! Je pourrais +prédire dans l'avenir.... si la pesante et froide main de la mort ne +glaçait déjà ma langue.--Non, Percy, tu n'es que poussière, et une +pâture pour.... + +(Il meurt.) + +HENRI.--Pour les vers, brave Percy! Adieu, noble coeur! Ambition mal +tissue, comme te voilà resserrée! Quand ce corps renfermait une âme, un +royaume n'était pas assez vaste pour elle: maintenant, deux pas de la +terre la plus vile sont un espace suffisant.--Cette terre qui te porte +mort ne porte point en vie un aussi intrépide gentilhomme que toi.--Si +tu étais-encore sensible aux éloges, je ne te montrerais pas une si +tendre affection.--Que ma main officieuse voile ta face mutilée! Je me +saurai même bon gré, en ta considération, de te rendre ces devoirs d'une +amitié généreuse. Adieu, emporte avec toi ton éloge dans les cieux: que +ton ignominie dorme avec toi dans ta tombe, mais ne soit point rappelée +dans ton épitaphe. (_Il aperçoit Falstaff étendu par terre_.) Quoi, +c'est toi, mon vieux camarade! Cette énorme masse de chair n'a-t-elle +donc pu garder un peu de vie? Pauvre Jack, adieu donc. J'aurais même su +me passer d'un homme valant mieux que toi.--Ta perte me laisserait un +large vide, si j'étais fort amoureux de folies.--La mort n'a pas frappé +aujourd'hui de chair si grasse, quoiqu'elle en ait immolé de beaucoup +plus chères[60] dans cette sanglante mêlée. Je veux te faire ouvrir +tantôt: en attendant, reste ici dans le sang à côté du noble Percy. + +[Note 60: _Death has not struck so fat a deer to day, though many +dearer_. + +Jeu de mots entre _deer_, daim, et _dear_, cher. Il a fallu, pour le +conserver, substituer _chair_ à _daim_.] + +(Il sort.) + +FALSTAFF, _se levant lentement_.--M'ouvrir! Oh! si tu me fais ouvrir +aujourd'hui, je vous permets aussi de me saler et de me manger demain. +Sangbleu! il était grand temps de contrefaire le mort, ou ce colérique +ferrailleur d'Écossais m'aurait acquitté de tout, écot et impôts. +Contrefaire? J'en ai menti; je n'ai rien contrefait: c'est mourir qui +est contrefaire; car il ne fait plus que contrefaire l'homme, celui qui +n'a plus la vie d'un homme. Mais contrefaire le mort, lorsque par ce +moyen-là on vit, ce n'est point contrefaire. C'est bien la véritable et +la parfaite image de la vie. La meilleure portion de la valeur, c'est la +prudence; et c'est par cette portion précieuse que j'ai sauvé ma +vie.--Morbleu, je suis encore effrayé de ce salpêtre de Percy, tout mort +qu'il est.--Mais s'il n'était aussi qu'une mort contrefait, et qu'il +allât se relever, j'aurais peur que ce ne fût une meilleure contrefaçon +que la mienne; je veux donc assurer son affaire. Oui, et puis je jurerai +que je l'ai tué. Quoi! n'aurait-il pas pu se relever aussi bien que moi? +Il n'y a que des yeux qui pussent me démentir, et personne ne me +voit.... C'est pourquoi, mon ami (_il donne un coup d'épée à Percy_), +encore cette blessure de plus dans la cuisse, et vous allez venir avec +moi. + +(Il charge Hotspur sur son dos.) + +(Rentrent le prince Henri et le prince Jean de Lancastre.) + +HENRI.--Allons, mon frère, tu as bravement étrenné ton épée vierge +encore. + +LANCASTRE.--Mais doucement: qui voyons-nous là? Ne m'avez-vous pas dit +que ce gros corps était mort? + +HENRI.--Oui, je vous l'ai dit, et je l'ai vu mort, sans respiration, et +sanglant sur la poussière.--Es-tu vivant ou n'es-tu qu'une illusion qui +se joue de nos yeux? Je te prie, parle-nous. Nous n'en croirons pas nos +yeux sans le témoignage de nos oreilles.--Tu n'es pas ce que tu parais. + +FALSTAFF.--Non, cela est certain. Je ne suis pas un homme double, mais +si je ne suis pas Jean Falstaff, je ne suis qu'un Jean. (_Jetant le +corps de Percy à terre_.) Voilà Percy: si votre père veut me donner +quelque récompense honorable, à la bonne heure: sinon, qu'il tue +lui-même le premier Percy qui viendra l'attaquer. Je m'attends à être +fait duc ou comte; c'est ce dont je puis vous assurer. + +HENRI.--Comment? C'est moi-même qui ai tué Percy; et toi, je t'ai vu +mort. + +FALSTAFF.--Toi? mon Dieu, mon Dieu, comme ce monde est adonné au +mensonge.--Je conviens avec vous que j'étais par terre, et sans haleine, +et lui aussi. Mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant, +et nous nous sommes battus pendant une grande heure, sonnée à l'horloge +de Shrewsbury. Si l'on veut m'en croire, à la bonne heure; sinon, le +péché en demeurera à la charge de ceux qui devraient récompenser la +valeur; je veux mourir si ce n'est pas moi qui lui ai porté cette +blessure que vous lui voyez à la cuisse. Si l'homme était encore en vie +et qu'il osât me démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée. + +LANCASTRE.--C'est bien là le conte le plus étrange que j'aie jamais +entendu. + +HENRI.--C'est que c'est bien, mon frère, le plus étrange compagnon.... +Allons, porte avec honneur ton fardeau sur ton dos. Pour moi, si un +mensonge peut t'être bon à quelque chose, je te promets de le dorer des +plus belles paroles que je puisse trouver. (_On sonne la retraite_.) Les +trompettes sonnent la retraite: la journée est à nous. Venez, mon frère: +allons jusqu'au bout du champ de bataille et voyons lesquels de nos amis +sont morts, et lesquels survivent. + +(Sortent le prince Henri et le prince Jean.) + +FALSTAFF.--Je vais les suivre, comme on dit, pour la récompense; que +celui qui me récompensera soit récompensé du ciel!--Si je deviens plus +grand, je deviendrai moindre, car je me purgerai. Je quitterai le vin +d'Espagne, et je vivrai proprement et honnêtement comme un noble doit +vivre. + +(Il sort emportant le corps d'Hotspur.) + + +SCÈNE V + +Une autre partie du champ de bataille. + +_Les trompettes sonnent. Entrent_ LE ROI HENRI, LE PRINCE HENRI, LE +PRINCE JEAN, WESTMORELAND _et d'autres, avec_ WORCESTER ET VERNON, +_prisonniers_. + + +LE ROI.--C'est ainsi que la révolte trouve toujours son châtiment! +Malveillant Worcester! ne vous avons-nous pas offert à tous votre grâce, +votre pardon, dans des termes pleins d'amitié? devais-tu tourner nos +offres en sens contraire, et abuser de la mission dont t'avait chargé +ton neveu! trois chevaliers de notre armée que cette journée a vus +périr, un noble comte et bien d'autres encore seraient en vie à cette +heure, si, comme le dirait un chrétien, tu avais loyalement travaillé à +rétablir entre nos armées une haute concorde. + +WORCESTER.--Ce que j'ai fait, ma propre sûreté m'a forcé de le faire; et +je supporterai patiemment mon sort, puisqu'il m'accable sans que je +puisse l'éviter. + +LE ROI.--Conduisez Worcester à la mort, et Vernon aussi. Quant aux +autres coupables, nous y réfléchirons. (_Les gardes emmènent Worcester +et Vernon_.) Quel est l'état du champ de bataille? + +HENRI.--Quand l'illustre Écossais, le lord Douglas, a vu que la fortune +du combat l'abandonnait entièrement, le noble Percy mort et toutes ses +troupes atteintes de la peur, il a fui avec le reste de son armée, et, +tombant du haut d'une colline, il s'est tellement fracassé, que ceux qui +le poursuivaient l'ont pris. Douglas est dans ma tente; et je conjure +Votre Majesté de me permettre de disposer de lui. + +LE ROI.--De tout mon coeur. + +HENRI.--Ce sera donc vous, mon frère Jean de Lancastre, qui remplirez +cet honorable office de générosité. Allez trouvez Douglas, et rendez-lui +la faculté d'aller où il lui plaira, libre et sans rançon. Sa valeur, +qui s'est signalée aujourd'hui sur nos casques, nous apprend comment se +doivent encourager de si hauts faits, même au sein de nos ennemis. + +LE ROI.--Voici ce qui nous reste à faire.--C'est de diviser notre armée. +Vous, mon fils Jean, et vous, cousin Westmoreland, vous marcherez vers +York avec la plus grande diligence, pour aller à la rencontre de +Northumberland et du prélat Scroop, qui, suivant ce que nous apprenons, +sont en armes, et dans une grande activité. Moi et vous, mon fils Henri, +nous marcherons vers la province de Galles, pour combattre Glendower et +le comte des Marches.--Encore une défaite pareille à cette journée, et +la rébellion perdra toute sa force dans ce royaume. Et puisque l'affaire +va si bien, ne prenons point de repos que nous n'ayons reconquis tout ce +qui nous appartient. + +(Ils sortent.) + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + +End of Project Gutenberg's Henri IV (1re partie), by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (1RE PARTIE) *** + +***** This file should be named 22760-8.txt or 22760-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/7/6/22760/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/22760-8.zip b/22760-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f47daac --- /dev/null +++ b/22760-8.zip diff --git a/22760-h.zip b/22760-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..861c1a2 --- /dev/null +++ b/22760-h.zip diff --git a/22760-h/22760-h.htm b/22760-h/22760-h.htm new file mode 100644 index 0000000..3f78755 --- /dev/null +++ b/22760-h/22760-h.htm @@ -0,0 +1,5050 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Henri IV--Première partie, par William Shakespeare</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Henri IV (1re partie), by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Henri IV (1re partie) + +Author: William Shakespeare + +Translator: Guizot + +Release Date: September 24, 2007 [EBook #22760] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (1RE PARTIE) *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr). + + + + + + +</pre> + + + + +<pre> + Note du transcripteur. + + =========================================================== + Ce document est tiré de: + + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 6 + Le marchand de Venise--Les joyeuses Bourgeoises de + Windsor--Le roi Jean--La vie et la mort du roi Richard II, + Henri IV (1re partie). + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + + ========================================================== +</pre> + + + +<h1>HENRI IV</h1> + +<h4>TRAGÉDIE</h4> + +<h3>PREMIÈRE PARTIE.</h3> +<br> + +<h3>NOTICE<br> + +SUR LA PREMIÈRE PARTIE<br> + +DE HENRI IV</h3> + +<p>Les commentateurs donnent à ces deux pièces le titre de comédies; et en +effet, bien que le sujet appartienne à la tragédie, l'intention en est +comique. Dans les tragédies de Shakspeare, le comique naît quelquefois +spontanément de la situation des personnages introduits pour le service +de l'action tragique: ici non-seulement une partie de l'action roule +absolument sur des personnages de comédie; mais encore la plupart de +ceux que leur rang, les intérêts dont ils s'occupent et les dangers +auxquels ils s'exposent pourraient élever à la dignité de personnages +tragiques, sont présentés sous l'aspect qui appartient à la comédie, par +le côté faible ou bizarre de leur nature. L'impétuosité presque puérile +du bouillant Hotspur, la brutale originalité de son bon sens, cette +humeur d'un soldat contre tout ce qui veut retenir un instant ses +pensées hors du cercle des intérêts auxquels il a dévoué sa vie, donnent +lieu à des scènes extrêmement piquantes. Le Gallois Glendower, glorieux, +fanfaron, charlatan en même temps que brave, qui tient tête à Hotspur +tant que celui-ci le menace ou le contrarie, mais qui cède et se retire +aussitôt qu'une plaisanterie vient alarmer son amour-propre par la +crainte du ridicule, est une conception vraiment comique. Il n'y a pas +jusqu'aux trois ou quatre paroles que prononce Douglas qui n'aient aussi +leur nuance de fanfaronnade. Aucun de ces trois courages ne s'exprime de +même; mais tout cède à celui de Hotspur, auquel la teinte comique qu'a +reçue son caractère n'ôte rien de l'intérêt qu'il inspire. On s'attache +à lui comme à l'Alceste du <i>Misanthrope</i>, à un grand caractère victime +d'une qualité que l'impétuosité de son humeur et la préoccupation de ses +propres idées ont tourné en défaut. On voit le brave Hotspur acceptant +l'entreprise qu'on lui propose avant de la connaître, certain du succès +dès qu'il est frappé de l'idée de l'action; on le voit perdant +successivement tous les appuis sur lesquels il avait compté, abandonné +ou trahi par ceux qui l'ont entraîné dans le danger, et comme poussé par +une sorte de fatalité vers l'abîme qu'il n'aperçoit qu'au moment où il +n'est plus temps de reculer, et où il tombe en ne regrettant que sa +gloire. C'est là sans doute une catastrophe tragique, et le fond de la +première pièce, qui a pour sujet le premier pas de Henri V vers la +gloire, en exigeait une de ce genre; mais la peinture des égarements de +la jeunesse du prince n'en forme pas moins la partie la plus importante +de l'ouvrage, dont le caractère principal est Falstaff.</p> + +<p>Falstaff est l'un des personnages les plus célèbres de la comédie +anglaise, et peut-être aucun théâtre n'en offre-t-il un plus gai. Ce +serait un spectacle assez triste que celui des emportements d'une +jeunesse aussi désordonnée que celle de Henri V, dans des moeurs aussi +rudes que celles de son temps, si, au milieu de cette grossière +débauche, des habitudes et des prétentions d'un genre plus relevé ne +venaient former un contraste et jouer un rôle d'autant plus amusant +qu'il est déplacé. Il eût été fort moral, sans doute, de faire porter, +sur le prince qui s'avilit, le ridicule de cette inconvenance; mais +quand Shakspeare n'eût pas été le poëte de la cour d'Angleterre, ni la +vraisemblance ni l'art ne lui permettaient de dégrader un personnage tel +que Henri V; il a soin, au contraire, de lui conserver partout la +hauteur de son caractère et la supériorité de sa position; et Falstaff, +destiné à nous amuser, n'est admis dans la pièce que pour le +divertissement du prince.</p> + +<p>Fait pour être un homme de bonne compagnie, Falstaff n'a pas encore +renoncé à toutes ses prétentions en ce genre: il n'a point adopté la +grossièreté des situations où le rabaissent ses vices; il leur a tout +livré, excepté son amour-propre; il ne s'est point fait un mérite de sa +crapule, il n'a point mis sa vanité dans les exploits d'un bandit: les +manières et les qualités d'un gentilhomme, c'est encore à cela qu'il +tiendrait s'il pouvait tenir à quelque chose; c'est à cela qu'il +prétendrait s'il lui était permis d'avoir, ou possible de soutenir une +prétention. Du moins veut-il se donner le plaisir de les affecter +toutes, dût ce plaisir lui valoir un affront; sans y croire, sans +espérer qu'on le croie, il faut à tout prix qu'il réjouisse ses oreilles +de l'éloge de sa bravoure, presque de ses vertus. C'est là une de ses +faiblesses, comme le goût du vin d'Espagne est une tentation à laquelle +il ne lui est pas plus possible de résister, et la naïveté avec laquelle +il cède, les embarras où elle le met, l'espèce d'imprudence hypocrite +qui l'aide à s'en tirer, en l'ont un personnage extraordinairement +plaisant. Les jeux de mots, bien que fréquents dans cette pièce, y sont +beaucoup moins nombreux que dans quelques autres drames d'un genre plus +sérieux, et ils y sont infiniment mieux placés. Le mélange de subtilité, +que Shakspeare devait à l'esprit de son temps, n'empêche pas que dans +cette pièce, ainsi que dans celles où reparaît Falstaff, la gaieté ne +soit peut-être plus franche et plus naturelle que dans aucun autre +ouvrage du théâtre anglais.</p> + +<p>La première partie de <i>Henri IV</i> parut, selon Malone, en 1597. Chalmers +et Drake croient qu'elle fut écrite en 1596; mais leur opinion, à cet +égard, ne s'appuie sur aucun témoignage sérieux. Ce qu'il y a de bien +positif, c'est que cette pièce fut écrite avant 1598, car Meres la cite +dans cette même année parmi les oeuvres de Shakspeare.</p> + +<h2>HENRI IV</h2> + +<h4>TRAGÉDIE</h4> + +<h3>PREMIÈRE PARTIE.</h3> +<br> + +<h3>PERSONNAGES</h3> + +<pre> +LE ROI HENRI IV. +HENRI, prince de Galles, } fils du +JEAN, prince de Lancastre, } roi. +LE COMTE DE WESTMORELAND, } partisans +SIR WALTER BLOUNT, } du roi. +THOMAS PERCY, comte de Worcester. +HENRI PERCY, comte de Northumberland. +HENRI PERCY, surnommé HOTSPUR, son fils. +EDMOND MORTIMER, comte de la Marche. +SCROOP, archevêque d'York. +ARCHIBALD, comte de Douglas. +OWEN GLENDOWER. +SIR RICHARD VERNON. +SIR JEAN FALSTAFF. +POINS. +GADSHILL. +PETO +BARDOLPHE. +LADY PERCY, femme de Hotspur, soeur de Mortimer. +LADY MORTIMER, fille de Glendower, et femme de Mortimer. +QUICKLY, hôtesse d'une taverne à East-Cheap. +</pre> + +<p>Lords, officiers, shérif, cabaretier, garçon de chambre, garçons de +cabaret, deux voituriers, voyageurs, suite.</p> + +<p class="stage1">La scène est en Angleterre.</p> +<br><br> + +<h2>ACTE PREMIER</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Un appartement dans le palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, WESTMORELAND, SIR WALTER BLOUNT <i>et d'autres</i>.</p> +<br> + +<p>LE ROI.--Ébranlés et épuisés par les soucis comme nous le sommes, +tâchons de trouver un moment où la paix effrayée puisse reprendre +haleine, et nous annoncer d'une voix entrecoupée les nouvelles luttes +que nous devons aller soutenir sur de lointains rivages... Les +abords<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> de cette terre altérée ne verront plus ses lèvres teintes du +sang de ses propres enfants. La terre ne sillonnera plus son sein de +tranchées, n'écrasera plus ses fleurs sous les pieds ferrés de coursiers +ennemis. Ces yeux irrités qui naguère comme les météores d'un ciel +orageux, tous d'une même nature, tous formés de la même substance, se +venaient rencontrer dans le choc des partis livrés à la guerre intestine +et dans la mêlée furieuse des massacres civils formeront maintenant des +rangs unis et bien ordonnés, ils se dirigeront tous vers un même but, et +ne combattront plus leurs connaissances, leurs parents, leurs alliés. Le +tranchant de la guerre ne viendra plus comme un couteau mal rengainé +couper son propre maître. Maintenant donc, mes amis, soldat du Christ, +enrôlé sous sa croix sainte, pour laquelle nous nous sommes tous engagés +à combattre, nous allons conduire jusqu'à son sépulcre une armée +d'Anglais dont les bras furent formés dans le sein de leur mère pour +aller poursuivre les païens sur les plaines saintes que foulèrent ses +pieds divins, cloués, il y a quatorze cents ans, pour notre avantage, +sur le bois amer de la croix. +Mais ce projet existe depuis un an, et je n'ai pas besoin de vous le +dire: cela sera, donc ce n'est pas encore aujourd'hui que nous nous +rassemblons pour le départ. Maintenant, Westmoreland, mon cher cousin, +rendez-moi compte de ce qui fut arrêté hier au soir dans notre conseil, +pour hâter une expédition si chère.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>No more the thirsty entrance of this soil</i></p> +<p><i>Shall daub her lips with her own children's blood.</i></p> +</div></div> + +<p>Les commentateurs, à qui cette phrase a paru trop difficile à expliquer, +ont supposé quelque corruption dans le texte et ont substitué le mot +<i>Erinnys</i> au mot <i>entrance</i>, qu'on trouve dans les premières éditions. +La correction ne paraît pas heureuse. Shakspeare, dans ses pièces tirées +de l'histoire moderne, use rarement des images de l'ancienne mythologie, +et celle-ci ne serait nullement en rapport avec le genre de poésie +employé dans le reste du discours. Le mot <i>entrance</i>, au contraire, par +une de ces extensions si familières à Shakspeare, et si naturelles dans +une langue qui n'est point fixée, peut très-bien avoir été employé dans +son sens naturel d'<i>entrée</i>, <i>abords</i>, <i>avenue</i>, et dans le sens de +<i>bouche</i>; il est même probable que c'est cet avantage de présenter une +double idée qui l'aura fait choisir au poëte. Les <i>abords</i> de +l'Angleterre en étaient naturellement la partie la plus ensanglantée, +soit par les invasions maritimes, soit par les incursions des Écossais +et des Gallois qui se mêlaient presque toujours à ses troubles civils; +et la <i>bouche altérée de la terre teignant ses lèvres</i>, etc., est une +métaphore suivie à la manière de Shakspeare, dont la grammaire est +beaucoup plus vague que l'imagination. Les commentateurs ont presque +toujours le tort de vouloir l'expliquer par la grammaire.</blockquote> + +<p>WESTMORELAND.--Mon souverain, on discutait avec ardeur les moyens de +l'exécuter promptement, et hier au soir seulement on avait arrêté +plusieurs des dépenses qu'elle exige, lorsqu'à travers ces débats +survint tout à coup un courrier de Galles, chargé de fâcheuses +nouvelles. La pire de toutes c'est que le noble Mortimer, qui conduisait +les gens du comte d'Hereford contre les troupes irrégulières et sauvages +de Glendower, est tombé entre les mains féroces de ce Gallois. Mille de +ses soldats ont été massacrés; et les Galloises ont exercé sur leurs +cadavres de telles horreurs, leur ont fait subir des mutilations si +brutales, si infâmes, qu'on ne peut les redire ou les indiquer.</p> + +<p>LE ROI.--Les nouvelles de ce combat auraient, à ce qu'il paraît, empêché +de donner suite à l'affaire de la terre sainte.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Oui, mon gracieux seigneur, cette nouvelle jointe avec +d'autres; car il est venu du Nord, des nouvelles plus pénibles et plus +fâcheuses encore: et les voici. Le jour de l'exaltation de la +Sainte-Croix, le vaillant Hotspur, ce jeune Henri Percy, et le brave +Archambald, cet Écossais tout plein de valeur et de renommée, se sont +livrés à Holmedon un sérieux et sanglant combat. Les nouvelles ne nous +en sont parvenues que par le bruit de leur mousqueterie, et accompagnées +seulement de conjectures; car celui qui nous les a apportées est monté à +cheval au moment où la lutte devenait le plus opiniâtre, totalement +incertain sur l'issue qu'elle pourrait avoir.</p> + +<p>LE ROI.--Un ami plein d'affection et d'habile fidélité, sir Walter +Blount, arrive ici descendant de cheval et couvert des différentes +espèces de poussières qu'il a traversées depuis Holmedon jusqu'à cette +résidence; et il nous a apporté des nouvelles agréables et douces. Le +comte de Douglas est défait. Sir Walter a vu dans les plaines d'Holmedon +dix mille de ces hardis Écossais et vingt-deux chevaliers baignés dans +leur sang. Au nombre des prisonniers d'Hotspur sont Mordake, comte de +Fife, et fils aîné du vaincu Douglas<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, les comtes d'Athol, de Murray, +d'Angus et de Menteith. Ne sont-ce pas là d'honorables dépouilles, une +riche conquête? Eh, cousin, qu'en dites-vous?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> Mordake, comte de Fife, n'était pas fils de Douglas, mais +d'Archambald, duc d'Albanie et régent du royaume d'Écosse; mais +Shakspeare qui suivait sans y regarder de plus près, la version +d'Hollinshed, avait été trompé par l'omission d'une virgule dans le +texte du chroniqueur, à l'endroit où il fait emmener les prisonniers +faits par Hotspur à la bataille d'Holmedon; <i>Mordake earl of Fife, son +to the governor Archambald earl Douglas</i>. C'est l'omission de cette +virgule après Archambald qui a fait l'erreur de Shakspeare.</blockquote> + +<p>WESTMORELAND.--Oui, certes, c'est une victoire dont pourrait se vanter +un prince.</p> + +<p>LE ROI.--Eh! vraiment c'est en ceci que tu m'affliges, et que tu me fais +faire le péché d'envie contre Northumberland quand je le vois père d'un +fils si désirable; d'un fils, le sujet éternel des discours de la +louange, la tige la plus élancée du bocage, le favori, l'orgueil de la +fortune caressante, tandis que moi spectateur de sa gloire, je vois la +débauche et le déshonneur souiller le front de mon jeune Henri. O plût +au ciel qu'on pût prouver que quelque fée se glissant dans la nuit, a +tiré pour les échanger nos enfants de leurs langes, et qu'elle a nommé +le mien <i>Percy</i>, et le sien <i>Plantagenet</i>! Alors j'aurais son Henri et +il aurait le mien.--Mais bannissons-le de ma pensée.--Que dites-vous, +cousin, de l'orgueil de ce jeune Percy? Les prisonniers qu'il a faits +dans cette rencontre, il prétend se les approprier, et il me fait dire +que je n'en aurai pas d'autres que Mordake, comte de Fife.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Ce sont là les leçons de son oncle; j'y reconnais +Worcester, toujours malveillant pour vous +dans toutes les occasions. C'est lui qui l'engage à se rengorger ainsi +et à lever sa jeune crête contre la dignité de votre couronne.</p> + +<p>LE ROI.--Mais je l'ai envoyé chercher pour m'en rendre raison, et c'est +ce qui nous oblige à laisser quelque temps de côté nos saints projets +sur Jérusalem. Cousin, mercredi prochain nous tiendrons notre conseil à +Windsor: instruisez-en les lords, mais vous, revenez promptement vers +nous; car il reste plus de choses à dire et à faire, que la colère ne me +permet en ce moment de vous l'expliquer.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Je vais, mon prince, exécuter vos ordres.</p> + + +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Un autre appartement dans le palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> HENRI, <i>prince de Galles</i>, ET FALSTAFF.</p> +<br> +<p>FALSTAFF.--Dis donc, Hal<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>, quelle heure est-il, mon garçon?</p> + +<p>HENRI.--Tu as l'esprit si fort épaissi à force de t'enivrer de vieux vin +d'Espagne<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>, de te déboutonner après souper, et de dormir sur les bancs +des tavernes l'après-dîner, que tu ne sais plus demander ce que tu as +véritablement envie de savoir. Que diable as-tu affaire à l'heure qu'il +est? A moins que les heures ne fussent des verres de vin d'Espagne, les +minutes autant de chapons, à moins que nous n'eussions pour horloges la +voix des appareilleuses, +pour cadrans les enseignes de tabagies, et que le bien-faisant +soleil lui-même ne fût une belle et lascive courtisane en taffetas +couleur de feu, je ne vois pas de motif à cette inutilité de venir +demander l'heure qu'il est.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> <i>Hal</i>. Diminutif de Henri.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> <i>Sack.</i> C'est un grand sujet de discussion que de savoir ce +qu'était le <i>sack</i> du temps de Shakspeare, car il n'était pas du temps +de Falstaff d'un usage aussi commun que l'a supposé le poëte. Il paraît +constant que le <i>sack</i> était un vin d'Espagne; l'usage d'y mettre du +sucre donne lieu de croire que c'était un vin sec, comme le mot <i>sack</i> +pourrait aussi le faire croire. C'était, selon toute apparence, du vin +de Xérès ou de Pacaret; quelques-uns pensent que le <i>sack</i> était un vin +brûlé et sucré, une espèce de ratafia. Le <i>sack</i> des Anglais aujourd'hui +est le vin des Canaries; on l'appelait alors <i>sweet sack</i>.</blockquote> + +<p>FALSTAFF.--Ma foi, Hal, vous entrez dans mon sens; car nous autres +coupeurs de bourses, nous nous laissons conduire par la lune et les sept +étoiles, et non par Phoebus, <i>ce chevalier errant, blond</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>. Et je +t'en prie, mon cher lustig, dis-moi un peu, quand une fois tu seras +roi...--Dieu conserve ta grâce (majesté, j'aurais dû dire, car de grâces +tu n'en auras jamais)!...</p> + +<p>HENRI.--Comment! pas du tout?</p> + +<p>FALSTAFF.--Non, par ma foi, pas seulement autant qu'on en peut avoir à +dire après un oeuf ou du beurre<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> <i>That wandering knight so fair.</i> Paroles tirées +probablement de quelque ancienne ballade sur les aventures du <i>Chevalier +du Soleil</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> <i>Not so much as will serve to be prologue to an egg and +butter.</i> Le nom de <i>grâces</i> se donne également en Angleterre au +<i>benedicite</i> qui précède le repas et aux prières qui se disent à la fin. +Shakspeare le prend ici dans le premier sens; il a fallu, pour +conserver le jeu de mots, y substituer le dernier.</blockquote> + +<p>HENRI.--Eh bien! enfin donc? Au fait, au fait.</p> + +<p>FALSTAFF.--Vraiment je veux donc te dire, mon cher lustig, quand tu +seras roi, tu ne dois pas souffrir que nous autres gardes du corps de la +nuit, soyons traités de voleurs qui attaquent la beauté du jour. Qu'on +nous appelle, à la bonne heure, forestiers de Diane, gentilshommes des +ténèbres, les mignons de la lune, et qu'on dise de nous que nous nous +gouvernons bien, puisque nous sommes comme la mer, gouvernés par notre +noble maîtresse la lune, sous la protection de laquelle nous exerçons... +le vol.</p> + +<p>HENRI.--Tu as raison, et ce que tu dis est vrai sous tous les rapports: +car notre fortune à nous autres gens de la lune, a son flux et reflux +comme la mer; de même que la mer, nous sommes gouvernés par la lune; et +pour preuve, une bourse résolument enlevée le lundi soir sera +dissolument vidée le mardi matin, gagnée en jurant, la <i>bourse ou la +vie</i>, dépensée en criant, <i>apporte bouteille</i>. En +cet instant, marée basse comme le pied de l'échelle, nous serons d'un +moment à l'autre à flot aussi haut que le bras de la potence.</p> + +<p>FALSTAFF.--Pardieu, tu dis bien vrai, mon garçon.--Et n'est-ce pas que +mon hôtesse de la taverne est une agréable créature?</p> + +<p>HENRI.--Douce comme le miel d'Hybla, mon vieux garnement<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. Et n'est-il +pas vrai aussi qu'un pourpoint de buffle est une agréable robe de +chambre pour prison<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> <i>My old lad of the castle.</i> Expression souvent employée par +les anciens auteurs, et qui s'était probablement appliquée d'abord aux +satellites du seigneur châtelain: elle fait ici allusion au premier nom +de Falstaff, qui du moins à ce qu'il paraît, s'était d'abord appelé +<i>Oldcastle</i>. Sir John Oldcastle avait été mis à mort sous Henri V, comme +partisan des opinions de Wycleff, et soit hasard, soit haine religieuse, +son nom était devenu sur le théâtre celui d'un personnage burlesque, +d'un caractère tout opposé à celui qui fait les martyrs, et +très-différent en effet, à ce qu'il paraît, de celui du véritable +Oldcastle; c'est sous ce travestissement, et comme associé aux désordres +de Henri, que paraît sir John Oldcastle dans une vieille pièce intitulée +<i>les fameuses victoires d'Henri V, contenant la bataille d'Agincourt</i>; +et toujours est-il certain que les écrivains jésuites avaient pris texte +de cette tradition théâtrale pour charger de vices la mémoire du +sectateur de Wycleff. Quoi qu'il en soit, Shakspeare, à ce qu'il +paraîtrait, s'empara, selon son usage, du personnage déjà en possession +du théâtre, et lui conserva d'abord son premier nom, ainsi qu'il a +conservé ceux de <i>Ned</i> et de <i>Gadshill</i>, autres compagnons de Henri dans +la vieille pièce de la bataille d'Agincourt. Mais ensuite, soit par +respect pour la mémoire d'une victime du catholicisme, soit par égard +pour la famille d'Oldcastle, Elisabeth demanda un changement de nom, et +le vieux camarade du prince de Galles prit alors celui de Falstaff, en +conservant tous les attributs d'Oldcastle, comme le gros ventre, la +gourmandise, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> <i>Is not a buff jerkin a most sweet robe of durance.</i> Il est +difficile d'entendre le sens de cette plaisanterie, comme de toutes +celles qui portent sur des usages familiers au temps où l'auteur +écrivait, mais impossibles à retrouver plus tard. <i>Durance</i> signifie +généralement <i>durée</i>, <i>souffrance</i>, et plus spécialement <i>prison</i>: il +paraît aussi que le mot <i>durance</i> avait été donné à certaines étoffes; +le jeu de mots est clair entre ces deux derniers sens du mot <i>durance</i>; +mais il n'est pas aussi aisé de comprendre le rôle que joue dans +la plaisanterie du prince le <i>pourpoint de buffle</i>, qui est +cependant ce qui choque le plus Falstaff. Le pourpoint de buffle était +l'habit des officiers du shérif: est-ce une manière de les désigner et +de les rappeler à Falstaff, que ses méfaits exposent sans cesse à leur +poursuite? C'était aussi l'habit militaire de la chevalerie. Est-ce une +manière de désigner les chevaliers? sir John l'était.</blockquote> + +<p>FALSTAFF.--Quoi, quoi? Mauvais plaisant, fou que tu +es! qu'as-tu donc à me pincer, à m'épiloguer de cette manière? que +diable ai-je affaire à ton pourpoint de buffle?</p> + +<p>HENRI.--Et que diable ai-je affaire, moi, avec ton hôtesse de la +taverne?</p> + +<p>FALSTAFF.--Eh! mais tu l'as bien fait venir compter avec toi plus et +plus d'une fois.</p> + +<p>HENRI.--Et t'ai-je jamais fait venir toi, pour payer ta part?</p> + +<p>FALSTAFF.--Non: oh! je te rendrai justice: tu as toujours tout payé là.</p> + +<p>HENRI.--Là et ailleurs aussi, tant que mes fonds pouvaient s'étendre; et +quand ils m'ont manqué, j'ai usé de mon crédit.</p> + +<p>FALSTAFF.--Oh! pour cela oui, et si bien usé, que, s'il n'était pas si +clair que tu es l'héritier présomptif....--Mais dis-moi donc, je t'en +prie, mon cher enfant, verra-t-on encore en Angleterre des gibets sur +pied, quand tu seras roi? Et cette grotesque figure, la mère la Loi, +avec son frein rouillé, pourra-t-elle toujours jouer de mauvais tours +aux gens de coeur? Je t'en prie, quand tu seras roi, ne pends point +les voleurs.</p> + +<p>HENRI.--Non, ce sera toi.</p> + +<p>FALSTAFF.--Moi, oh! bravo. Pardieu je serai un excellent juge.</p> + +<p>HENRI.--Et voilà comme tu juges déjà mal; car je veux dire que c'est toi +qui auras l'emploi de pendre les voleurs, et que tu deviendras ainsi un +merveilleux bourreau.</p> + +<p>FALSTAFF.--Fort bien, Hal, fort bien: je puis vous dire qu'en quelque +façon ce métier-là s'accorderait avec mon humeur tout aussi bien que +celui de faire ma cour.</p> + +<p>HENRI.--Pour être revêtu de quelque emploi.</p> + +<p>FALSTAFF.--Certainement pour être vêtu<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>. Le bourreau a une garde-robe +qui n'est pas mince.--Je suis aussi triste qu'un vieux matou, ou qu'un +ours emmuselé.</p> + +<p>HENRI.--Ou qu'un lion décrépit, ou bien que le luth d'un amant.</p> + +<p>FALSTAFF.--Oui, ou le bourdonnement d'une musette du comté de Lincoln.</p> + +<p>HENRI.--Pourquoi pas comme un lièvre, ou comme les vapeurs de +Moorditch<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>?</p> + +<p>FALSTAFF.--Tu as toujours les comparaisons les plus désagréables, et tu +es le comparatif en personne le plus maudit... aimable jeune +prince!...--Mais, Hal, je t'en prie, ne me tourmente plus davantage de +ces folies. Je voudrais de tout mon coeur que nous fussions toi et moi +là où l'on achète une provision de bonne renommée. Un vieux lord du +conseil m'a diablement bourré l'autre jour dans la rue à votre sujet, +mon cher monsieur, mais je n'y ai pas fait attention; et cependant il +parlait fort sagement, mais je n'y ai pas pris garde, et pourtant il +parlait sagement, et dans la rue encore.</p> + +<p>HENRI.--Tu as bien fait: car la sagesse crie dans les rues, et personne +n'y prend garde<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Le Prince. <i>For obtaining of suits?</i> Fals. <i>Yea, for +obtaining of suits.</i> + +<p>Jeu de mots sur le mot <i>suits</i>, qui signifie une <i>requête</i> et un +<i>vêtement complet</i>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> <i>The melancholy of moor-ditch.</i> <i>Moor-ditch</i> était un fossé +bourbeux qui environnait une partie des murs de Londres, et dont les +exhalaisons occasionnaient, à ce qu'il paraît, une maladie appelée <i>the +melancholy of moor-ditch</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> Paroles de l'Écriture.</blockquote> + +<p>FALSTAFF.--Oh! tu as de damnables applications; en vérité, tu serais +capable de corrompre un saint.--Tu m'as fait bien du tort, Hal! Dieu te +le pardonne; mais avant de te connaître, Hal, je ne savais rien de rien; +et aujourd'hui, pour dire la vérité, je ne vaux rien de mieux que ce +qu'il y a de pis. Il faut que je quitte cette vie-là, et je la +quitterai; si je ne le fais pas, dis que je +suis un misérable. Il n'y a pas un fils de roi dans la chrétienté pour +qui je veuille me faire damner.</p> + +<p>HENRI.--Jack, où irons-nous demain escamoter une bourse?</p> + +<p>FALSTAFF.--Où tu voudras, mon garçon; je suis de la partie. Si je n'y +vas pas, appelle-moi un misérable, et fais moi quelque affront.</p> + +<p>HENRI.--Je vois que tu t'amendes bien. Tu passes de la prière au +guet-apens.</p> + +<p class="stage1">(Poins paraît dans le fond du théâtre.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Que veux-tu, Hal, c'est ma vocation, mon ami; et ce n'est pas +péché pour un homme que de suivre sa vocation.--Poins! Nous allons +savoir tout à l'heure si Gadshill a lié une partie. Oh! si les hommes +étaient sauvés selon leur mérite, quel trou dans l'enfer serait assez +chaud pour lui? C'est peut-être le plus universel coquin qui ait jamais +crié <i>arrête</i> à un honnête homme.</p> + +<p>HENRI.--Bonjour, Ned<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> <i>Ned</i>, diminutif d'Edward.</blockquote> + +<p>POINS.--Bonjour, cher Hal.--Que dit M. Remords? que dit sir +Jean-vin-sucré? Jack, comment le diable et toi vous arrangez-vous au +sujet de ton âme, après la lui avoir vendue, le vendredi saint dernier, +pour un verre de vin de Madère et une cuisse de chapon froid?</p> + +<p>HENRI.--Sir Jean ne s'en dédit pas; il tiendra son marché avec le +diable, car de sa vie encore il n'a fait mentir de proverbes. Il donnera +au diable ce qui lui appartient.</p> + +<p>POINS.--Eh bien, te voilà donc damné pour tenir ta parole au diable?</p> + +<p>HENRI.--Il l'aurait été aussi pour avoir friponné le diable.</p> + +<p>POINS.--Mais, mes enfants, mes enfants, c'est demain qu'il faut se +rendre dès quatre heures du matin chez Gadshill. Il y a des pèlerins qui +s'en vont à Cantorbéry, chargés de riches offrandes, et des marchands +qui chevauchent vers Londres avec des bourses bien grasses. J'ai des +masques pour vous tous, et vous avez vos chevaux; Gadshill couche ce +soir à Rochester; j'ai commandé le souper pour +cette nuit à Eastcheap. Il n'y a pas plus de danger là qu'à dormir dans +vos lits. Si vous voulez venir, je vous garnis vos bourses de couronnes +jusqu'au bord: si vous ne voulez pas, restez à la maison, et allez vous +faire pendre.</p> + +<p>FALSTAFF.--Ecoute, Edouard; si je reste ici et n'y vais point, je vous +ferai tous pendre pour y avoir été.</p> + +<p>POINS.--En vérité, Côtelettes.</p> + +<p>FALSTAFF.--Veux-tu en être, Hal?</p> + +<p>HENRI.--Qui! moi, voler! Moi, aller faire le brigand? Non pas moi, sur +ma foi!</p> + +<p>FALSTAFF.--Tiens, tu n'as en toi rien d'un honnête homme, d'un homme de +coeur, d'un bon camarade; tu n'es pas sorti du sang royal; tiens, si +tu n'oses pas tenir pour dix schellings<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> <i>Thou camest not of the blood royal, if thou darest not +stand for ten shillings.</i> Jeu de mots sur <i>royal</i> ou <i>reale</i>, qui +signifiait aussi une monnaie de la valeur de dix schellings.</blockquote> + +<p>HENRI.--A la bonne heure, je ferai donc, une fois dans ma vie, un coup +de tête.</p> + +<p>FALSTAFF.--Voilà ce qui s'appelle parler.</p> + +<p>HENRI.--Eh bien, arrive ce qui voudra, je garde la maison.</p> + +<p>FALSTAFF.--Sur mon Dieu, s'il en est ainsi, je conspire quand tu seras +roi.</p> + +<p>HENRI.--Je ne m'en soucie guère.</p> + +<p>POINS.--Sir John, je t'en prie, laisse-nous seuls un moment le prince et +moi; je lui donnerai de si bonnes raisons pour cette expédition, qu'il y +viendra.</p> + +<p>FALSTAFF.--A la bonne heure: puisses-tu avoir l'esprit de persuasion, et +lui l'intelligence du profit! afin que ce que tu diras puisse le +toucher, et que ce qu'il entendra, il puisse le croire, et afin que le +prince véritable puisse (par récréation) devenir un faux voleur; car les +pauvres abus de ce siècle ont bien besoin de protection. Adieu, vous me +retrouverez à Eastcheap.</p> + +<p>HENRI.--Adieu, printemps passé; adieu, été de la Toussaint.</p> + +<p class="stage1">(Falstaff sort.)</p> + +<p>POINS.--Allons, mon bon, doux et gracieux seigneur, montez à cheval +demain avec nous. J'ai une farce à jouer que je ne saurais arranger tout +seul. Falstaff, Bardolph, Peto et Gadshill dévaliseront ces hommes que +nous sommes à guetter. Ni vous, ni moi, n'y serons; et quand ils auront +leur butin, si entre vous et moi nous ne les volons pas à notre tour, je +veux que vous m'abattiez la tête de dessus les épaules.</p> + +<p>HENRI.--Mais comment ferons-nous pour nous séparer d'eux au moment du +départ?</p> + +<p>POINS.--Quoi! nous ne partirons qu'avant ou après eux, et nous leur +fixerons un rendez-vous, auquel nous serons les maîtres de manquer. +Alors ils s'aventureront tout seuls à faire cet exploit, et ils ne +l'auront pas plutôt accompli, que nous tomberons sur eux.</p> + +<p>HENRI.--Oui, mais il est probable qu'ils nous reconnaîtront à nos +chevaux, à nos habits, enfin à toutes sortes d'indices.</p> + +<p>POINS.--Bah! d'abord ils ne verront pas nos chevaux, je les attacherai +dans le bois; nous changerons de masques dès que nous les aurons +quittés; et de plus, mon cher, j'ai pour l'occasion, des fourreaux de +bougran dont nous couvrirons nos vêtements qu'en effet ils connaissent.</p> + +<p>HENRI.--Mais j'ai peur aussi qu'ils ne soient trop forte partie pour +nous.</p> + +<p>POINS.--Oh! pour cela, il y en a deux dont je réponds comme des plus +fieffés poltrons qui aient jamais tourné le dos; et pour le troisième, +s'il se bat plus longtemps que de raison, je renonce au métier des +armes.--Le bon de cette plaisanterie sera d'entendre après les +inconcevables mensonges que nous débitera ce gros coquin, lorsque nous +nous retrouverons à souper: comme quoi il s'est battu avec une trentaine +au moins, quelles parades il a faites, quels coups il a allongés, quels +dangers il a courus; notre divertissement sera de le mettre en défaut.</p> + +<p>HENRI.--En bien, j'irai avec toi; va nous préparer tout ce qui est +nécessaire, et puis retrouve-toi ce soir à Eastcheap; j'y souperai, +adieu.</p> + +<p>POINS.--Adieu, mon prince.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>HENRI.--Je vous connais tous; et veux bien pour un temps favoriser les +caprices déréglés de votre oisiveté. En cela je continuerai à imiter le +soleil qui permet quelquefois aux nuages impurs et contagieux de dérober +sa beauté à l'univers, afin que lorsqu'il lui plaira de redevenir +lui-même, le monde, après en avoir été privé, le voie avec plus +d'admiration reparaître tout à coup à travers les noires et hideuses +vapeurs qui avaient paru le suffoquer. Si l'année entière se passait en +jours de congé, les jeux seraient bientôt aussi ennuyeux que le travail. +Mais quand ils ne viennent que de temps à autre, ils reviennent toujours +désirés; rien ne plaît que ce qui n'arrive pas communément. Ainsi quand +je rejetterai ces habitudes déréglées, et que je payerai la dette que je +n'ai jamais reconnue, autant mes promesses auront été au-dessous de ma +conduite, autant je tromperai l'attente des hommes; et telle qu'un métal +brillant sur un fond obscur, ma réforme, dont l'éclat sera rehaussé par +mes fautes, paraîtra plus méritoire, et attirera plus de regards que le +mérite qu'aucune tache ne fait ressortir. Ainsi je veux faillir de +manière à me servir habilement de mes fautes, lorsque ensuite je +regagnerai le temps perdu au moment où on y comptera le moins.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Autre appartement du palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, NORTHUMBERLAND, WORCESTER, HOTSPUR, SIR W. +BLOUNT <i>et autres personnages</i>.</p> +<br> +<p>LE ROI.--Mon sang a été trop calme et trop froid, de ne pas bouillir à +cet indigne affront: c'est ainsi que vous avez pensé, et en conséquence +vous foulez ma patience aux pieds. Mais soyez bien sûrs que désormais je +serai ce que je suis par mon rang puissant et redoutable, plutôt que de +me livrer à mon caractère, qui a été jusqu'ici coulant comme l'huile, +doux comme un jeune duvet, et m'a fait perdre ainsi mes titres au +respect que les âmes orgueilleuses ne rendent jamais qu'aux orgueilleux.</p> + +<p>WORCESTER.--Notre maison, mon souverain, n'a guère mérité qu'on déployât +sur elle la verge du pouvoir, de ce même pouvoir que nos propres mains +ont aidé à devenir si imposant.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Seigneur...</p> + +<p>LE ROI.--Worcester, va-t'en: car je vois dans tes yeux l'audace de la +désobéissance.--Oh! monsieur! votre maintien est trop arrogant, trop +impérieux, et la majesté royale ne se laisserait pas plus longtemps +insulter par le froncement de sourcils d'un serviteur. Vous avez toute +liberté de vous retirer: quand nous aurons besoin de vos services et de +vos conseils, nous vous ferons appeler. <span class="stage2">(<i>Worcester sort.</i></span>--<i>A +Northumberland.</i>) Vous vouliez parler.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Oui, mon bon seigneur: ces prisonniers, demandés au nom +de Votre Altesse, et que Henri Percy a faits ici près de Holmedon, n'ont +pas été, à ce qu'il assure, refusés d'une manière aussi positive qu'on +l'a rapporté à Votre Majesté. C'est donc à l'envie, ou bien à une +méprise, qu'on doit attribuer cette faute, et non pas à mon fils.</p> + +<p>HOTSPUR.--Mon souverain, je n'ai point refusé de prisonniers; mais je me +rappelle que, le combat fini, au moment où je me sentais desséché par +les fureurs de l'action et l'excès de la fatigue; lorsque, faible et +hors d'haleine, je m'appuyais sur mon épée, il vint à moi un certain +lord, propre, élégamment paré, frais comme un marié, et le menton +nouvellement fauché, offrant l'aspect d'un champ de chaume après la +moisson; il était parfumé comme une lingère. Entre son pouce et l'index, +il tenait une petite boite de senteur que de temps en temps il portait +et ôtait à son nez, qui en reniflait d'humeur, quand je m'approchai de +lui<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>. Et en même temps il ne cessait de sourire et de babiller; et +comme les soldats passaient près de lui, emportant les corps morts, il +les traitait d'impertinents coquins et de mal-appris, de venir apporter +ainsi un sale et vilain cadavre entre le vent et sa grandeur. Il me +questionna en termes arrangés et d'un ton de jolie femme: entre autres +choses, il me demanda mes prisonniers au nom de Votre Majesté. Moi, dans +ce moment, tout irrité, avec mes blessures refroidies, de me sentir +ainsi harcelé par un perroquet, dans mon ressentiment et mon impatience, +je lui répondis, sans y faire attention, je ne sais pas quoi... qu'il +les aurait ou qu'il ne les aurait pas: car il me mettait en fureur quand +il venait si sautillant, sentant si bon, me parler dans le langage d'une +femme de chambre de cour, de canons, de tambours et de blessures; me +dire, Dieu sait à quel propos, qu'il n'y avait rien au monde de si +admirable que le spermaceti pour des contusions internes... et que +c'était grand'pitié qu'on allât déterrer, dans les entrailles de la +terre innocente, ce traître de salpêtre qui a détruit lâchement plus +d'un bon et robuste compagnon, et que sans ces détestables armes à feu +il aurait été guerrier comme les autres. C'est, je vous le dis, mon +prince, à ce plat bavardage, aux propos décousus qu'il me tenait, que je +répondis indirectement; et je vous en conjure, que son rapport ne soit +pas regardé ici comme d'assez de valeur pour m'accuser, et venir se +mettre entre mon attachement et votre haute Majesté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> + +<i>Who there with angry, When I next came there Took it in snuff.</i> + +<p><i>Take in snuff</i> répond à ce que nous appelons <i>se sentir monter la +moutarde au nez</i>. Hotspur joue ici sur l'expression, et prétend que le +nez du lord qui respirait cette odeur, <i>took it in snuff</i>, le prenait en +guise de tabac; ce qui veut dire aussi: le prenait avec colère, +<i>angry</i>.</p></blockquote> + +<p>BLOUNT.--En considérant les circonstances, mon bon seigneur, tout ce +qu'Henri Percy aura dit à un pareil personnage, en pareil lieu, et dans +un pareil moment, peut bien, avec tout ce qu'on vous a rapporté, périr +dans un juste oubli, sans jamais être relevé pour +lui nuire, ou fonder aucun motif d'accusation; ce qu'il a dit alors, il +le désavoue maintenant.</p> + +<p>LE ROI.--Mais cependant il refuse encore ses prisonniers, à moins que +l'on n'accepte ses réserves, ses conditions, qui sont que nous payerons +sur-le-champ, à nos frais, la rançon de son beau-frère, de l'extravagant +Mortimer<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>, qui, sur mon âme, a volontairement livré la vie des soldats +qu'il a menés au combat contre cet indigne magicien et damné +Glendower<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a> dont la fille, à ce que nous apprenons, vient tout +récemment d'épouser le comte des Marches<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>. Ainsi nous viderons nos +coffres pour racheter un traître et le remettre dans le pays; nous irons +solder la trahison, et traiter avec la peur quand elle s'est perdue et +livrée elle-même! Non, qu'il périsse de faim sur les montagnes stériles! +Jamais je ne regarderai comme mon ami l'homme dont la voix me demandera +de dépenser un penny pour délivrer et faire rentrer dans mes États le +rebelle Mortimer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> Edmond Mortimer, comte des Marches, n'était pas le +beau-frère, mais le neveu d'Hotspur, par la femme de celui-ci, soeur +de Roger Mortimer, père d'Edmond. Dans la première scène du troisième +acte Mortimer, en parlant de lady Percy, femme d'Hotspur, l'appelle <i>sa +tante</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> Owen Glendower, ou Glindour Dew, du lieu de sa naissance +(Glindourure, sur les bords de la Dee), était fils d'un gentilhomme du +pays de Galles; il avait d'abord étudié à Londres pour suivre la +carrière du barreau; mais n'ayant pu obtenir justice de lord Ruthwen, +qui lui retenait les terres provenant de l'héritage de son père, il +résolut de se la faire par les armes, ravagea les propriétés du lord, +emmena ses bestiaux, tua ses vassaux, et finit par le faire prisonnier +lui-même. Il parvint à une telle puissance qu'il se fit en 1402 +couronner prince de Galles. Il fut mêlé à tous les troubles qui +désolèrent le règne de Henri IV; et, après des succès divers, mais qui +le laissaient toujours sur pied et toujours redoutable, il fut enfin +totalement défait et réduit à vivre dans les bois et dans les cavernes; +il y mourut de misère en 1420. Il était regardé comme magicien.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Hollinshed et les autres +chroniqueurs ont parlé de ce prétendu mariage.</blockquote> + +<p>HOTSPUR.--Le rebelle Mortimer! C'est par les hasards seuls de la guerre, +mon souverain, qu'il est tombé entre les mains de l'ennemi, et il suffit +d'une seule langue +pour faire parler en témoignage de cette vérité toutes ses blessures +comme autant de bouches. Ces blessures qu'il a reçues en brave, lorsque +sur les bords de la douce Severn, seul contre seul, fer contre fer, il a +passé la meilleure partie d'une heure à faire échange de courage avec le +puissant Glendower. Trois fois ils ont repris haleine, et trois fois, +d'un mutuel accord, ils ont bu les eaux de la rapide Severn, qui, +effrayée alors de leurs sanguinaires regards, a fui pleine de crainte à +travers ses roseaux tremblants, et a caché sa tête ondoyante dans les +profondeurs de son lit tout ensanglanté par ces valeureux combattants. +Jamais une politique basse et corrompue ne colora ses oeuvres de +blessures si mortelles, et jamais le noble Mortimer n'eût pu en recevoir +un si grand nombre, le tout volontairement. Qu'on ne le flétrisse donc +pas du nom de rebelle.</p> + +<p>LE ROI.--Tu le montres ce qu'il n'est pas, Percy, tu le montres ce qu'il +n'est pas: jamais il ne s'est mesuré avec Glendower. Je te dis, moi, +qu'il aurait aussi volontiers risqué de se trouver tête à tête avec le +diable, qu'en face d'Owen Glendower. N'as-tu pas honte?--Mais, jeune +homme, que désormais je ne vous entende plus dire un mot de Mortimer. +Envoyez-moi vos prisonniers par la voie la plus prompte, ou vous aurez +de mes nouvelles d'une manière qui pourra vous déplaire.--Milord +Northumberland, vous pouvez partir avec votre fils.--Envoyez-nous vos +prisonniers, ou vous en entendrez parler.</p> + +<p class="stage1">(Sortent le roi, Blount et la suite.)</p> + +<p>HOTSPUR.--Et quand le diable voudrait rugir ici pour les avoir, je ne +les enverrai pas.--Je veux le suivre à l'instant, et le lui dire; je +veux soulager mon coeur, fût-ce au péril de ma tête.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Quoi, tout ivre de colère?--Arrêtez et attendez un +moment. Voici votre oncle.</p> + +<p class="stage1">(Entre Worcester.)</p> + +<p>HOTSPUR.--Ne plus parler de Mortimer! mordieu! j'en parlerai. Et que mon +âme n'ait jamais miséricorde si je ne me joins pas à lui! Oui, +j'épuiserai en sa faveur toutes ces veines, je répandrai tout mon sang +le plus précieux goutte à goutte sur la poussière, ou j'élèverai +Mortimer, qu'on foule aux pieds, aussi haut que ce roi oublieux, cet +ingrat et pervers Bolingbroke.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND, <span class="stage2"><i>à Worcester</i></span>.--Mon frère, le roi a fait perdre la +raison à votre neveu.</p> + +<p>WORCESTER.--Qui donc a allumé toute cette fureur depuis que je suis +sorti?</p> + +<p>HOTSPUR.--Il veut réellement avoir tous mes prisonniers, et +lorsque je suis venu à lui reparler de la rançon du frère de ma femme, +ses joues ont pâli, et il a tourné sur moi un oeil de mort; il +tremblait au seul nom de Mortimer.</p> + +<p>WORCESTER.--Je ne puis le blâmer. Mortimer n'a-t-il pas été déclaré +publiquement par Richard, qui aujourd'hui n'est plus, le plus proche du +trône après lui?</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Rien n'est plus vrai; j'ai entendu la déclaration: ce +fut lorsque notre malheureux roi (Dieu veuille nous pardonner nos torts +envers lui!) partit pour son expédition d'Irlande; il y fut intercepté, +et n'en revint que pour être déposé, et bientôt après assassiné.</p> + +<p>WORCESTER.--Et à cause de cette mort, la voix générale de l'univers nous +diffame et parle de nous avec opprobre.</p> + +<p>HOTSPUR.--Mais, doucement, je vous en prie; le roi Richard a donc +déclaré mon frère, Edmond Mortimer, l'héritier de la couronne?</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Il l'a déclaré; moi-même je l'ai entendu.</p> + +<p>HOTSPUR.--Vraiment, je ne puis blâmer le roi, son cousin, de désirer +qu'il meure de faim sur les montagnes stériles. Mais sera-t-il dit que +vous, qui avez posé la couronne sur la tête de cet homme ingrat, et qui, +pour son profit, portez la tache détestable d'un assassinat payé.... +sera-t-il dit que vous subissiez patiemment un déluge de malédictions, +en demeurant simplement des agents de meurtre, des instruments +secondaires, les cordes, l'échelle, ou plutôt le bourreau....--Oh! +pardonner si je descends si bas pour vous montrer en quel rang et en +quelle catégorie vous vous placez sous ce roi artificieux.--N'avez-vous +pas de honte, qu'on puisse raconter à nos temps, ou étaler un jour dans +les chroniques, que des hommes de votre noblesse et de votre puissance +se sont engagés tous deux dans une cause injuste (comme, Dieu vous le +pardonne! vous l'avez fait tous deux), pour abattre Richard, cette douce +et belle rose, et planter à sa place cette épine, ce chardon, ce +Bolingbroke? Et pour comble d'opprobre, sera-t-il dit encore que vous +aurez été joués, écartés, rejetés par celui pour qui vous vous êtes +soumis à toutes ces ignominies? Non, il est temps encore de racheter vos +honneurs perdus, et de vous rétablir dans l'estime de l'univers. +Vengez-vous des insultants et dédaigneux mépris de ce roi orgueilleux, +jour et nuit occupé des moyens de se débarrasser de sa dette envers +vous; dût votre mort en être le sanglant payement.... je vous dis +donc....</p> + +<p>WORCESTER.--C'est assez, cousin, n'en dites pas davantage: à l'instant +même je vais vous ouvrir un livre secret, où du rapide coup d'oeil de +la colère vous allez lire des projets profonds et dangereux, aussi +pleins de périls et d'audace qu'il en faut pour traverser, sur une lance +mal assurée, un torrent mugissant à grand bruit.</p> + +<p>HOTSPUR.--Si l'on y tombe, bonsoir, il faut périr ou nager.--Étendez +le danger du couchant à l'aurore, que l'honneur le traverse du nord au +midi, et mettez-les aux prises.--Oh! le sang remue bien davantage à +réveiller un lion qu'à lancer un lièvre.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Voilà que l'idée de quelques grands exploits lui fait +perdre toute patience.</p> + +<p>HOTSPUR.--Par le ciel, il me semble que ce serait un saut facile que +d'aller sur la face pâle de la lune enlever d'un coup la gloire +brillante, ou de plonger dans les profondeurs de la mer, là ou jamais la +sonde n'a touché le sol, pour y ressaisir par les cheveux la gloire +engloutie, en telle sorte que celui qui la retirerait de là pût posséder +sans rival tous les honneurs qu'elle accorde; mais ne me parlez pas +d'une association de deux demi-visages.</p> + +<p>WORCESTER.--Le voilà qui embrasse un monde de fantômes, mais où ne se +trouve pas la réalité dont il devrait s'occuper.--Cher cousin, +donnez-moi un moment d'audience.</p> + +<p>HOTSPUR.--Ah! je vous demande pardon.</p> + +<p>WORCESTER.--Ces nobles Écossais qui sont prisonniers....</p> + +<p>HOTSPUR.--Je les garderai tous. Par le ciel, il n'aura pas un seul +Écossais de ceux-là. Non, lui fallût-il un Écossais pour sauver son âme, +il ne l'aura pas. Par mon bras, je les garderai tous.</p> + +<p>WORCESTER.--Vous vous jetez de côté et d'autre, et vous ne prêtez pas la +moindre attention à mes desseins.--Ces prisonniers, vous les garderez.</p> + +<p>HOTSPUR.--Oui, je les garderai, cela est positif.--Il a dit qu'il ne +rachèterait pas Mortimer! Il a défendu à ma langue de nommer Mortimer! +Mais je l'attraperai au moment où il sera endormi, et dans son oreille +je crierai tout à coup: <i>Mortimer!</i> Quoi! j'aurai un oiseau qui sera +instruit à ne dire que Mortimer, et je le lui donnerai, pour tenir sa +colère toujours en mouvement.</p> + +<p>WORCESTER.--Écoutez donc, cousin; un mot.</p> + +<p>HOTSPUR.--Je fais ici le serment solennel de n'avoir d'autre étude que +de chercher les moyens de vexer et de tourmenter sans cesse ce +Bolingbroke. Et ce ferrailleur de tavernes, son prince de Galles.... +n'était que j'ai dans l'idée que son père ne l'aime pas et serait bien +aise qu'il lui arrivât quelque malheur, je voudrais qu'il s'empoisonnât +avec un pot de bière.</p> + +<p>WORCESTER.--Adieu, cousin; je vous parlerai lorsque vous serez mieux +disposé à m'écouter.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Eh quoi, quelle mouche te pique et quel fou impatient +es-tu donc de t'emporter ainsi dans des colères de femme, sans pouvoir +prêter l'oreille à d'autres voix que la tienne?</p> + +<p>HOTSPUR.--Tenez, voyez-vous, je suis fustigé, fouetté de verges, déchiré +d'épines, piqué des fourmis quand j'entends parler de ce vil politique, +de ce Bolingbroke. Du temps de Richard.... Comment appelez-vous cet +endroit?... que le diable l'emporte!.... C'est dans le comté de +Glocester.... là, au château du duc, de son imbécile d'oncle, son oncle +d'York.... ce fut là que je fléchis pour la première fois le genou +devant ce roi des sourires, ce Bolingbroke, au moment où vous reveniez +avec lui de Ravenspurg.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--C'était au château de Berkley.</p> + +<p>HOTSPUR.--Oui, c'est là même!.... Eh bien, quelle quantité de politesses +sucrées me fit alors ce chien couchant! voyez,.... <i>quand sa fortune, +encore au berceau, aurait grandi</i>. Et.... <i>mon aimable Henri Percy</i>.... +et, <i>cher cousin</i>... Oh! que le diable emporte de pareils fourbes!--Dieu +veuille me pardonner! Bon oncle, dites votre affaire, j'ai fini.</p> + +<p>WORCESTER.--Non, si vous n'avez pas fini, continuez; nous attendrons +votre loisir.</p> + +<p>HOTSPUR.--J'ai fini, sur ma parole.</p> + +<p>WORCESTER.--Allons, revenons encore une fois à vos prisonniers écossais. +Rendez-leur la liberté sur-le-champ et sans rançon, et que le fils de +Douglas soit votre seul agent pour lever une armée en Écosse. Ce qui, à +raison de diverses causes que je vous expliquerai par cet écrit, sera, +soyez-en certain, aisément accompli. <span class="stage2">(<i>A Northumberland.</i>)</span> Vous, milord, +tandis que votre fils sera employé, comme je viens de le dire, en +Écosse, vous vous insinuerez adroitement dans le coeur de ce noble +prélat, le meilleur de nos amis, l'archevêque.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--D'York, n'est-ce pas?</p> + +<p>WORCESTER.--Lui-même, lui qui supporte avec peine la mort que son frère +le lord Scroop a subie à Bristol. Je ne parle pas ici par conjectures; +je ne dis pas ce que je pense qui pourrait être, mais ce que je sais qui +est médité, conçu, déjà réduit en plan, et n'attend que les premiers +regards de l'occasion propre à le faire éclore.</p> + +<p>HOTSPUR.--Je pressens le tout. Sur ma vie, cela réussira.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Toujours tu lâches la meute avant que la chasse soit +ouverte.</p> + +<p>HOTSPUR.--Quoi? Il n'est pas possible que ce plan ne soit excellent. Et +ensuite l'armée d'Écosse et d'York!.... Ah! elles se joindront à +Mortimer.</p> + +<p>WORCESTER.--C'est ce qui arrivera.</p> + +<p>HOTSPUR.--Sur ma foi, c'est un projet merveilleusement imaginé.</p> + +<p>WORCESTER.--Et nous n'avons pas peu de raisons de nous hâter. Il s'agit +de sauver nos têtes en nous mettant à la tête d'une armée<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>; car nous +aurions beau nous conduire aussi modestement que nous pourrions, le roi +se croira toujours notre débiteur, et pensera que nous nous jugeons mal +récompensés, jusqu'à ce qu'il ait trouvé moyen de nous payer +complétement; et voyez déjà comme il commence à nous retrancher toute +marque d'amitié.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> <i>To save our heads by raising of a head</i>:<br> + +<i>Head</i>, armée, corps de troupes.</blockquote> + +<p>HOTSPUR.--C'est un fait, c'est un fait. Nous serons vengés de lui.</p> + +<p>WORCESTER.--Cousin, adieu.--N'avancez dans cette entreprise qu'autant +que mes lettres vous indiqueront la route que vous avez à suivre. Quand +l'occasion sera mûre, et elle va l'être incessamment, je me rendrai +secrètement près de Glendower et du lord Mortimer; c'est là que vous et +Douglas et toutes nos forces, d'après mes mesures, se trouveront à la +fois heureusement réunies; et alors nos bras vigoureux seront chargés de +nos fortunes, maintenant incertaines entre nos mains.</p> + +<p>NORTHUMBERLAND.--Adieu, mon bon frère. Nous réussirons, j'en ai la +confiance.</p> + +<p>HOTSPUR.--Adieu, mon oncle. Oh! que les heures puissent amener +promptement l'instant où les champs de bataille, les coups, les +gémissements, applaudiront à nos jeux!</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br><br> +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Rochester.--Une cour d'auberge.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> UN VOITURIER <i>avec une lanterne à la main</i>.</p> +<br> +<p>PREMIER VOITURIER.--Holà! ho! s'il n'est pas quatre heures du matin, je +veux que le diable m'emporte. Le chariot paraît déjà au-dessus de la +cheminée neuve, et notre cheval n'est pas encore chargé. Allons, garçon!</p> + +<p>LE VALET D'ÉCURIE, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i>.</span>--On y va, on y va.</p> + +<p>PREMIER VOITURIER.--Oh! je t'en prie, Thomas, bats-moi bien la selle de +Cut, et mets un peu de bourre dans les pointes; car la pauvre rosse est +écorchée sur les épaules que cela passe la permission.</p> + +<p class="stage1">(Entre un autre voiturier.)</p> + +<p>SECOND VOITURIER.--Les pois et les fèves sont humides ici comme le +diable, et voilà le moyen tout juste de donner des tranchées à ces +pauvres rosses. Cette maison-ci est toute sens dessus dessous depuis que +Robin le palefrenier est mort.</p> + +<p>PREMIER VOITURIER.--Le pauvre garçon n'a pas eu un moment de joie depuis +que les avoines ont augmenté de prix; ça lui a donné le coup de la mort.</p> + +<p>SECOND VOITURIER.--Je crois que cette auberge-ci est pour les puces la +plus infâme qu'il y ait sur la route de Londres. J'en suis piqueté comme +une tanche.</p> + +<p>PREMIER VOITURIER.--Comme une tanche? Par la messe, je ne crois pas que +roi dans la chrétienté puisse être mieux mordu que je ne l'ai été +depuis le premier chant du coq.</p> + +<p>SECOND VOITURIER.--Je le crois bien, ils ne vous donnent jamais de pot; +cela fait qu'on lâche l'eau dans la cheminée, et les puces s'engendrent +dans vos chambres par fourmilières.</p> + +<p>PREMIER VOITURIER.--Allons, garçon, allons donc, dépêche, et puisses-tu +être pendu, allons donc!</p> + +<p>SECOND VOITURIER.--J'ai un jambon et deux balles de gingembre à rendre à +Londres aussi loin que Charing-Cross.</p> + +<p>PREMIER VOITURIER.--Ventrebleu! j'ai là des dindons, dans mon panier, +qui meurent presque de faim. Holà, garçon! que la peste te crève! +N'as-tu donc pas des yeux dans la tête? Es-tu sourd? Que je sois un +coquin, s'il n'est pas vrai que j'aurais autant de plaisir à te fendre +la caboche qu'à boire un verre de vin. Viens donc te faire pendre; +n'as-tu pas de conscience?</p> + +<p class="stage1">(Entre Gadshill.)</p> + +<p>GADSHILL.--Bonjour, voiturier. Quelle heure est-il?</p> + +<p>PREMIER VOITURIER.--Je crois qu'il est deux heures.</p> + +<p>GADSHILL.--Je t'en prie, prête-moi ta lanterne pour aller voir mon +cheval dans l'écurie.</p> + +<p>PREMIER VOITURIER.--Doucement, je vous en prie; nous savons, ma foi, un +tour qui en vaut deux comme celui-là.</p> + +<p>GADSHILL, <span class="stage2"><i>au second voiturier</i>.</span>--Je t'en prie, prête-moi la tienne.</p> + +<p>SECOND VOITURIER.--Ha! et quand cela, dis-moi donc! Prête-moi ta +lanterne, dit-il; par ma foi, je te verrai bien pendre auparavant.</p> + +<p>GADSHILL.--Voituriers, à quelle heure comptez-vous arriver à Londres?</p> + +<p>SECOND VOITURIER.--Assez tôt pour nous coucher à la chandelle, je +t'assure. Allons, voisin Mugs, il nous faut aller réveiller ces +messieurs; ils viendront de compagnie; car ils sont bien chargés.</p> + +<p class="stage1">(Les voituriers s'en vont.)</p> + +<p>GADSHILL.--Hé! holà, garçon!</p> + +<p>LE GARÇON, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i>.</span>--Prêt à la main, dit le filou.</p> + +<p>GADSHILL.--C'est comme qui dirait: Prêt à la main, dit le garçon, car tu +ne diffères pas plus, d'un coupeur de bourses que celui qui dirige ne +diffère de celui qui travaille. C'est toi qui arranges le complot.</p> + +<p>LE GARÇON.--Bonjour, monsieur Gadshill; c'est toujours ce que je vous ai +dit hier au soir. Nous avons ici un certain franc tenancier des bruyères +de Kent, qui a apporté avec lui trois cents marcs d'or. Je l'ai entendu +moi-même le dire à souper à une personne de sa compagnie, à une espèce +d'inspecteur qui a aussi beaucoup de bagage; Dieu sait ce que c'est. Ils +sont déjà levés et demandent des oeufs et du beurre; ils vont partir +tout à l'heure.</p> + +<p>GADSHILL.--Mon garçon, s'ils ne rencontrent pas les clercs de +Saint-Nicolas<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>, je te donne ce cou que voilà.</p> + +<p>LE GARÇON.--Non; je n'en veux point: garde-le, je t'en prie, pour le +bourreau, car je sais que tu honores saint Nicolas aussi sincèrement +qu'un coquin le peut faire.</p> + +<p>GADSHILL.--Que viens-tu me chanter avec ton bourreau? Si jamais je suis +pendu, nous serons une grosse paire de pendus; car si on me pend, le +vieux sir Jean sera pendu avec moi, et tu sais bien qu'il n'est pas +étique.--Bah! il y a encore d'autres Troyens<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a> qui, pour le seul +plaisir de se divertir, veulent bien se prêter à faire honneur à la +profession: des gens qui, si on venait à mettre le nez dans nos +affaires, se chargeraient, pour leur propre réputation, de tout +arranger. Ce n'est pas avec de la canaille de voleurs à pied, de ces +estafiers à vous arrêter pour six sous, et ces crânes à moustaches, la +trogne rougie de bière, que je suis associé; mais c'est avec de la +noblesse, des gens tranquilles, des bourgmestres, de grands +propriétaires, gens qui peuvent soutenir la gageure, plus prêts +à frapper qu'à parler, plus prêts à parler +qu'à boire, plus prêts à boire qu'à prier; et cependant je mens, car ils +ne font autre chose que de prier leur sainte, qui est la bourse du +public; la prier? non, c'est plutôt la piller, car ils sont toujours à +lui courir sus pour en garnir leurs bottes<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>. Nous volons comme dans un +château, tête levée; nous savons la recette de la poudre de fougère; +nous marchons invisibles<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> <i>Saint Nicholas' clerks</i>, les clercs ou les chevaliers de +Saint-Nicolas était le nom que se donnaient les voleurs; Nicolas, ou +<i>Old Nick</i> était, en termes d'argot, le nom du diable.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> <i>Troyens</i>, <i>Corinthiens</i>, noms d'argot pour les +libertins.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> <i>Make her their boots</i> (font d'elle leur butin). Le jeu de +mots roule sur <i>boots</i>, butin, et <i>boots</i>, bottes: il a fallu, pour le +conserver, s'écarter un peu du sens littéral.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> Gadshill, sur la route de Kent, était un lieu renommé pour +la quantité de vols qui s'y commettaient. Shakspeare en a donné le nom à +celui de ses personnages qui paraît être en possession d'exploiter le +poste.</blockquote> + +<p>LE GARÇON.--Quoi! c'est la bourse du public qui garnit leurs bottes? les +garantiront-elles mieux de l'eau dans les mauvais chemins?</p> + +<p>GADSHILL.--Oui, oui, car la justice s'est chargée de les cirer.</p> + +<p>LE GARÇON.--Sur ma foi, je crois que c'est plutôt à la nuit que vous +êtes redevables de marcher invisibles, qu'à la poudre de fougère.</p> + +<p>GADSHILL.--Donne-moi la main; tiens, tu auras part à notre butin comme +je suis un homme, vrai.</p> + +<p>LE GARÇON.--Oh! non, promettez-la-moi plutôt comme vous êtes un fourbe +de voleur.</p> + +<p>GADSHILL.--Laisse donc, est-ce que <i>homo</i> n'est pas le vrai nom de tous +les hommes. Dis au valet de faire sortir mon cheval de l'écurie; adieu, +maroufle crotté.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="mid">Le grand chemin près de Gadshill.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> LE PRINCE HENRI <i>avec</i> POINS, BARDOLPH ET PETO <i>à quelque +distance</i>.</p> +<br> + +<p>POINS.--Allons, cachez-moi, cachez-moi. Je viens +d'emmener le cheval de Falstaff, et il est là de colère à crever comme +un velours gommé.</p> + +<p>HENRI.--Serre-toi contre moi.</p> + +<p class="stage1">(Entre Falstaff.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Poins! Poins! Que le diable emporte Poins!</p> + +<p>HENRI.--Paix, maudit sac à lard: quel vacarme fais-tu donc là?</p> + +<p>FALSTAFF.--Hal, où est Poins?</p> + +<p>HENRI.--Il est monté jusqu'au haut de la colline; je vais te l'aller +chercher.</p> + +<p class="stage1">(Il feint d'y aller.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Il faut que je sois maudit pour toujours voler en compagnie +de ce filou-là. Le scélérat a emmené mon cheval et l'a attaché je ne +sais où. Si j'avance seulement sur mes jambes de quatre pieds carrés je +vais perdre haleine. Allons, je ne doute plus que malgré tout je ne +meure de ma belle mort, si j'échappe la corde pour avoir tué ce +fripon-là. Il y a vingt-deux ans que je jure tous les jours et à toutes +les heures, de renoncer à sa compagnie, et cependant je suis ensorcelé à +ne pouvoir le quitter; oui, je veux être pendu, si le scélérat ne m'a +pas donné quelques drogues qui me forcent à l'aimer, cela ne peut être +autrement, j'aurai pris quelque drogue. Poins! Hal!--Peste soit de vous +deux.--Bardolph! Peto!--Je mourrai plutôt de faim que de faire un pas de +plus pour voler. S'il n'est pas vrai que j'aimerais autant devenir +honnête homme et quitter ces drôles-là, que de boire un verre de vin, je +veux être le plus fieffé maraud qui ait jamais mâché avec une dent. Huit +toises de chemin raboteux sont autant pour moi que soixante et dix +milles; et ces scélérats au coeur de pierre le savent bien! C'est une +malédiction quand les voleurs ne savent pas se garder fidélité les uns +aux autres. <span class="stage2">(<i>On siffle, il répond.</i>)</span> La peste vous crève tous tant que +vous êtes; donnez-moi mon cheval et allez vous faire pendre.</p> + +<p>HENRI.--Tais-toi, grosse bedaine; couche-toi là, colle ton oreille à la +terre et écoute si tu n'entends pas le trot de quelques voyageurs qui +s'approchent.</p> + +<p>FALSTAFF.--Avez-vous ici des leviers pour me relever quand je serai par +terre? Ventrebleu! je ne charrierais pas une autre fois ma pauvre viande +si loin à pied pour tout l'or qui est dans le trésor de ton père. Que +diable prétends-tu en me tenant de la sorte le bec dans l'eau?</p> + +<p>HENRI.--Tu ne sais pas ce que tu dis; on ne te tient pas le bec dans +l'eau, mais le pied à terre<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>.</p> + +<p>FALSTAFF.--Je t'en prie, mon bon prince Hal, aide-moi à ravoir mon +cheval, mon cher fils de roi.</p> + +<p>HENRI.--Laissez-moi donc tranquille, maraud. Suis-je votre palefrenier?</p> + +<p>FALSTAFF.--Va-t'en te pendre, toi, avec ta jarretière d'héritier +présomptif<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>. Va, si je suis pris, je te chargerai pour la peine.--Si +je ne fais pas faire sur vous tous des ballades qu'on chantera sur les +airs du coin, je veux qu'un verre de vin d'Espagne me serve de poison. +Quand on pousse la plaisanterie si loin, et à pied encore, je la +déteste.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> + +<p>FALSTAFF. <i>What a plague mean ye, to colt me thus?</i></p> + +<p>LE PRINCE. <i>Thou liest, thou art not colted, thou art uncolted.</i> <i>To +colt</i> signifie berner, jouer; <i>to uncolt</i>, désarçonner. Il a fallu +s'écarter du sens pour en conserver un à la plaisanterie du +prince, qui n'existe en anglais que par le jeu de mots.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> <i>Il peut se pendre avec ses jarretières</i>, expression +proverbiale en anglais, pour désigner un coquin.</blockquote> + +<p class="stage1">(Entre Gadshill.)</p> + +<p>GADSHILL.--Arrête là.</p> + +<p>FALSTAFF.--Aussi fais-je, dont bien me fâche.</p> + +<p>POINS.--Oh! c'est notre chien d'arrêt; je reconnais sa voix.</p> + +<p class="stage1">(Entre Bardolph.)</p> + +<p>BARDOLPH.--Quelles nouvelles?</p> + +<p>GADSHILL.--Enveloppez-vous, enveloppez-vous; vite, mettez vos masques: +voilà l'argent du roi qui descend la montagne et qui va au trésor royal.</p> + +<p>FALSTAFF.--Tu en as menti, maraud; il va à la taverne du roi.</p> + +<p>GADSHILL.--Il y en a assez pour nous remonter tous tant que nous sommes.</p> + +<p>FALSTAFF.--A la potence.</p> + +<p>HENRI.--Vous quatre, vous les attaquerez dans la petite ruelle. Ned, +Poins et moi, nous allons nous placer plus bas; s'ils vous échappent, +alors ils tomberont dans nos mains.</p> + +<p>PETO.--Mais combien sont-ils?</p> + +<p>GADSHILL.--Environ huit ou dix.</p> + +<p>FALSTAFF.--Morbleu! ne sera-ce pas eux qui nous voleront?</p> + +<p>HENRI.--Quoi! si poltron que cela, sir Jean de la Panse?</p> + +<p>FALSTAFF.--A la vérité, je ne suis pas Jean de Gaunt<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>, votre +grand-père; mais je ne suis pas poltron non plus, Hal.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> <i>John of gaunt</i>: on se rappelle que <i>gaunt</i> veut dire +<i>maigre</i>.</blockquote> + +<p>HENRI.--On le verra à l'épreuve.</p> + +<p>POINS.--Ami Jack, ton cheval est derrière la haie; quand tu le voudras, +tu le trouveras là; adieu, et tiens ferme.</p> + +<p>FALSTAFF.--A présent, je n'ai plus le coeur de le tuer, quand je +devrais être pendu.</p> + +<p>HENRI.--Ned, où sont nos déguisements?</p> + +<p>POINS.--Ici tout près: écartons-nous.</p> + +<p>FALSTAFF.--Maintenant, mes maîtres, c'est au plus heureux à se faire sa +part: chacun à sa besogne.</p> + +<p class="stage1">(Entrent les voyageurs.)</p> + +<p>LES VOYAGEURS.--Allons, voisin; le garçon conduira nos chevaux en +descendant la colline, et nous irons à pied quelque temps pour nous +dégourdir les jambes.</p> + +<p>LES VOLEURS.--Arrête!</p> + +<p>LES VOYAGEURS.--Jésus, ayez pitié de nous!</p> + +<p>FALSTAFF.--Frappez, jetez-les sur le carreau, coupez la gorge à ces +coquins-là. Ah! infâmes fils de chenilles, maudits mangeurs de jambons! +Ils nous détestent, mes enfants; terrassez-les; dépouillez-les de leur +toison.</p> + +<p>LES VOYAGEURS.--Oh! nous sommes ruinés, perdus sans ressource, nous et +tout ce que nous avons.</p> + +<p>FALSTAFF.--Le diable soit de vous, gros coquins; vous, ruinés! non, gros +balourds. Je voudrais bien que tout +votre argent fût ici. Allons, pièces de lard, marchons. Comment, drôles, +ne faut-il pas que les jeunes gens vivent? Vous êtes grands jurés, +n'est-ce pas? Nous allons vous faire jurer, sur ma foi.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Falstaff et autres, chassant les voyageurs devant eux.)</p> + +<p class="stage1">(Rentrent le prince Henri et Poins.)</p> + +<p>HENRI.--Ce sont les voleurs qui ont lié les honnêtes gens: à présent, si +nous pouvions à nous deux voler les voleurs et nous en aller ensuite +joyeusement à Londres, il y aurait matière à se divertir pour une +semaine, de quoi rire un mois, et plaisanter à tout jamais.</p> + +<p>POINS.--Tenez-vous coi, je les entends venir.</p> + +<p class="stage1">(Rentrent les voleurs.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Allons, mes maîtres, faisons le partage, et puis remontons à +cheval avant qu'il soit jour.--Si le prince et Poins ne sont pas deux +fieffés poltrons, il n'y a pas de justice dans le monde. Non, il n'y a +pas plus de coeur dans ce Poins que dans un canard sauvage.</p> + +<p>HENRI, <span class="stage2"><i>accourant sur eux</i>.</span>--Votre argent!</p> + +<p>POINS.--Scélérats!</p> + +<p class="stage1">(Tandis qu'ils sont à partager, le prince et Poins fondent sur eux. +Falstaff, après un coup ou deux, se sauve ainsi que tous les autres, +laissant tout leur butin derrière eux.)</p> + +<p>HENRI.--Nous n'avons pas eu grand'peine à l'avoir. Allons, gai, à +cheval; les voleurs sont dispersés et si saisis de frayeur, qu'ils +n'osent pas même se rapprocher l'un de l'autre; chacun prend +son camarade pour un officier de justice. Allons, partons, cher Ned. +Falstaff sue à mourir, et en marchant il engraisse ce mauvais sol. Si +cela n'était pas si plaisant, j'aurais pitié de lui.</p> + +<p>POINS.--Comme il hurlait, le coquin.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Warkworth. Un appartement du château.</p> + +<p class="stage1">HOTSPUR <i>entre lisant une lettre</i>.</p> +<br> + +<p>HOTSPUR, <span class="stage2"><i>lisant</i>.</span>--<i>Quant à moi, milord, je serais bien satisfait de +m'y trouver, par l'affection que je porte à votre maison.</i>--Il serait +satisfait? Quoi?... Et pourquoi n'y est-il donc pas? <i>par l'affection +qu'il porte à notre maison</i>. Il montre bien en ceci qu'il aime mieux sa +grange que notre maison.--Voyons, continuons. <i>L'entreprise que vous +tentez est dangereuse.</i> Vraiment, cela est certain; mais il est +dangereux aussi de prendre froid, de dormir, de boire; mais je vous dis, +mon imbécile lord, que dans cette épine, le danger, nous cueillerons +cette fleur, la sûreté.--<i>L'entreprise que vous tentez est dangereuse; +les amis que vous avez nommés ne sont pas sûrs; les circonstances même +ne sont pas favorables, et tout l'ensemble de votre projet n'est pas +assez fortement conçu pour contre-balancer la force d'un si puissant +adversaire.</i> C'est là votre réponse? c'est là votre réponse? eh bien! je +vous réplique, moi, que vous êtes un poltron comme une mauvaise biche, +et que vous mentez. Quel imbécile est-ce là? Par le ciel! notre projet +est le projet le mieux conçu qui ait jamais été formé. Nos amis sont +fidèles et constants. C'est un projet admirable! Ce sont de bons amis, +et dont on peut tout attendre: un excellent projet et de bons +amis!--Quel coquin au coeur glacé est-ce donc là! Comment, lorsque +monseigneur d'York approuve le projet et toute la conduite de +l'entreprise?--Mordieu, si ce gredin-là était maintenant sous ma main, +je lui casserais la tête avec l'éventail de sa femme.--Mon père n'en +est-il pas, mon oncle et moi? Edmond Mortimer, monseigneur d'York et +Owen Glendower? N'y a-t-il pas encore les Douglas? N'ai-je pas leurs +lettres à tous où ils me promettent de me joindre armés le neuf du mois +prochain? Et quelques-uns d'eux n'y sont-ils pas déjà rendus d'avance? +Qu'est-ce que c'est donc que ce gredin de païen-là, ce renégat? Oui, +vous allez voir que, dans la sincérité de sa poltronnerie et la lâcheté +de son coeur, il ira trouver le roi et lui découvrir tous nos +desseins. Oh! que ne puis-je me partager et m'assommer de coups pour +avoir imaginé de proposer à ce plat de lait écrémé une si honorable +entreprise! Qu'il aille se faire pendre; il peut tout déclarer au roi +s'il lui plaît: nous sommes préparés. Je partirai cette nuit. <span class="stage2">(<i>Entre +lady Percy.</i>)</span> Eh bien, Kate<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>, il faut que je vous quitte dans deux +heures.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> La femme d'Hotspur s'appelait non pas Catherine, mais +Elisabeth, dont Bett est le diminutif. On pourrait penser qu'à cause de +<i>Queen Bett</i>, Shakspeare n'aurait pas voulu exposer ce nom aux +familiarités un peu brutales de Hotspur, si Hollinshed qu'il suit +constamment ne donnait à lady Percy le nom d'Éléonore.</blockquote> + +<p>LADY PERCY.--O mon cher lord, pourquoi demeurez-vous ainsi seul? Par +quelle offense ai-je mérité d'être, depuis quinze jours, une épouse +bannie de la couche de mon Henri? Dis-moi, mon bien-aimé, quelle est la +cause qui t'ôte l'appétit, les plaisirs et ton précieux sommeil? +Pourquoi tiens-tu tes yeux attachés à la terre? Pourquoi tressailles-tu +si souvent lorsque tu es assis seul? Pourquoi la fraîcheur de ton teint +s'est-elle flétrie? Pourquoi abandonnes-tu ce qui m'appartient et les +droits que j'ai sur toi, à la rêverie aux yeux ternes et à la détestable +mélancolie? Pendant tes légers sommeils je veillais auprès de toi, et je +t'entendais murmurer des projets de guerre terrible, prononcer des +termes de manége à ton coursier bondissant, lui crier: <i>Courage! au +champ de bataille!</i> et tu parlais de sorties et de retraites, de +tranchées, de tentes, de palissades, de forts, de parapets, de canons, +de coulevrines, de rançon de prisonniers, de soldats tués et de tout ce +qui appartient à un combat opiniâtre; et ton esprit avait tellement +guerroyé au dedans de toi et t'avait si fort agité dans ton sommeil, que +j'ai vu sur ton front des gouttes de sueur semblables aux bulles d'eau +qui s'élèvent sur un ruisseau dont l'eau +vient d'être troublée; d'étranges mouvements se sont fait apercevoir sur +ton visage, comme d'un homme qui retient son souffle dans une grande et +soudaine précipitation. Oh! ce sont là des présages de malheur. Mon +époux est occupé de quelque important projet; et il faut que je le +sache... ou bien il ne m'aime pas.</p> + +<p>HOTSPUR.--Hé, holà! Guillaume est-il parti avec le paquet?</p> + +<p class="stage1">(Entre un domestique.)</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.--Oui, milord, il y a plus d'une heure.</p> + +<p>HOTSPUR.--Butler a-t-il amené ces chevaux de chez le shérif?</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.--Il vient d'en amener un il n'y a qu'un moment.</p> + +<p>HOTSPUR.--Quel cheval? Un cheval rouan, épi mûr, n'est-ce pas?</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.--C'est cela même, milord.</p> + +<p>HOTSPUR.--Ce cheval sera mon trône. C'est bon, et je vais y monter tout +à l'heure.--<i>O espérance</i><a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>!--Dis à Butler de le conduire dans le parc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> <i>Esperance</i> ou <i>Esperanza</i> était la devise de la famille +Percy. C'est à présent, et depuis assez longtemps: <i>Espérance en Dieu</i>, +en français. On aperçoit encore sur la grande porte du château +d'Ainwick, appartenant aux ducs de Northumberland, ces mots aussi en +français: <i>Espérance me conforte.</i></blockquote> + +<p class="stage1">(Le domestique.)</p> + +<p>LADY PERCY.--Mais écoutez-moi, milord.</p> + +<p>HOTSPUR.--Que dis-tu, ma femme?</p> + +<p>LADY PERCY.--Qui vous entraîne loin de moi?</p> + +<p>HOTSPUR.--Mon cheval, cher amour, mon cheval.</p> + +<p>LADY PERCY.--Allons, finissez, singe à la tête folle. Une belette n'est +pas si capricieuse que vous. Sur mon honneur, je saurai ce qui vous +occupe, Henri, je le saurai. Je crains que mon frère Mortimer ne se +mette en mouvement pour soutenir ses droits, et qu'il n'ait envoyé vers +vous pour vous demander d'appuyer son entreprise; mais si vous allez....</p> + +<p>HOTSPUR.--Si loin à pied, je serai las, ma chère. +LADY PERCY.--Allons, allons, perroquet<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>, répondez sans détour à la +question que je vous fais. Je te casserai le petit doigt, Henri, si tu +ne me dis pas les choses comme elles sont.</p> + +<p>HOTSPUR.--Lâchez-moi, lâchez-moi; trêve de badinage: l'amour?.... Je ne +t'aime point; je ne pense pas à toi, Kate. Ce n'est point ici un monde +où l'on puisse s'amuser à la poupée, et jouer des lèvres. Il faut que +nous ayons le nez sanglant et la tête fracassée, et que nous rendions la +pareille<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.--De par le diable, mon cheval!--Eh bien! que dis-tu, Kate? +que me veux-tu?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> <i>Paroquito</i>, perroquet.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> <i>We must have bloody noses, and cracked crowns and pass +them current too.</i> + +<p>Jeu de mots sur <i>crown</i>, crâne, et <i>crown</i>, monnaie, <i>and pass +them current too</i> (et que nous les passions dans le commerce).</p></blockquote> + +<p>LADY PERCY.--Vous ne m'aimez pas? est-ce bien vrai que vous ne m'aimez +pas? Eh bien! ne m'aimez point; car si vous ne m'aimez point, je ne +m'aimerai plus moi-même. Quoi, vous ne m'aimez pas? Ah! dites-moi, +parlez-vous sérieusement, ou non?</p> + +<p>HOTSPUR.--Allons, veux-tu me voir monter à cheval? Lorsque je serai +assis sur la selle, je te jurerai que je t'aime infiniment.... Mais +écoutez, Kate, je ne prétends pas que désormais vous me questionniez sur +le lieu où je vais, ni que vous raisonniez là-dessus. Je vais où il faut +que j'aille, et pour finir, il faut que je vous quitte ce soir, ma douce +Kate. Je sais que vous êtes une femme sensée, mais enfin pas plus que ne +peut l'être la femme de Henri Percy. Vous êtes constante, mais cependant +vous êtes une femme: quant au secret, je ne crois pas qu'il y en ait une +plus discrète, car je suis parfaitement convaincu que tu ne révéleras +pas ce que tu ne sais pas; et voilà jusqu'où ira ma confiance en toi, ma +douce Kate.</p> + +<p>LADY PERCY.--Comment, jusque-là?</p> + +<p>HOTSPUR.--Pas un pouce plus loin. Mais écoutez-moi, Kate: où je vais, +vous irez aussi. Je pars aujourd'hui, et vous demain; êtes-vous +satisfaite, Kate?</p> + +<p>LADY PERCY.--Il le faut bien, par force.</p> + +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">East cheap. Une chambre dans la taverne de la <i>Tête-de-Sanglier</i>.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE PRINCE HENRI ET POINS.</p> + +<br> + +<p>HENRI.--Ned, je t'en prie, sors de cette sale chambre, et viens m'aider +à rire un peu.</p> + +<p>POINS.--Où étais-tu donc, Hal?</p> + +<p>HENRI.--Avec trois ou quatre lourdauds, au milieu de soixante ou +quatre-vingts tonneaux. Je me suis encanaillé à fond. Me voilà, mon cher +confrère, à vendre et à dépendre d'un trio de garçons de cave, et je +peux les appeler tous par leurs noms de baptême, comme Tom, Dick, +François; ils jurent déjà sur leur paradis que, quoique je ne sois +encore que le prince de Galles, je suis cependant le roi de la +courtoisie; ils me disent tout platement que je ne fais pas le gros dos +comme Falstaff, mais que je suis un vrai Corinthien, une bonne pâte +d'homme, un bon enfant; et que, quand je serai roi d'Angleterre, j'aurai +à mes ordres tous les bons garçons d'Eastcheap. Ils appellent boire dur, +<i>se teindre en écarlate</i>, et quand vous prenez haleine en buvant, ils +crient, hem! et vous recommandent de vider tout. Enfin, j'ai si bien +profité en un quart d'heure de temps, que me voilà en état, pour la vie, +de boire avec le premier chaudronnier, et dans son argot. Tiens, Ned, je +t'assure que tu as perdu beaucoup de gloire à ne t'être pas trouvé avec +moi dans cette rencontre-là. Mais, mon doux ami Ned, et pour adoucir +encore plus ton nom de Ned, je te fais présent de ce sou de sucre que +vient de me taper dans la main un sous-garçon, un drôle qui n'a jamais +de sa vie su dire d'autre anglais que <i>huit schellings et six sous, et +fort à votre service, monsieur,</i> en y ajoutant le cri en fausset: <i>On y +va, on y va, monsieur; marquez une pinte de muscat<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a> dans la +demi-lune<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a></i>, ou quelque autre +chose de semblable. A présent, Ned, pour tuer le temps, en attendant que +Falstaff arrive, va te poster dans quelque chambre voisine, tandis que +je questionnerai mon benêt de garçon de cave pour savoir dans quel +dessein il m'a donné ce sucre; et toi, ne cesse point d'appeler +<i>François</i>, afin qu'il ne puisse rien trouver autre chose à me dire que: +<i>On y va, on y va</i>. Mets-toi là un peu de côté, je te dirai comment il +faut faire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> <i>Bastard</i>. Il paraît que le <i>bastard</i> était une espèce de +muscat.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" +name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> <i>On the half moon</i>. Nom d'une des salles de l'auberge, la +<i>demi-lune</i>, la <i>grenade</i>.</blockquote> + +<p>POINS.--François!</p> + +<p>HENRI.--En perfection.</p> + +<p>POINS.--François!</p> + +<p class="stage1">(Poins sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entre François.)</p> + +<p>FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.--Ralph, aie l'oeil dans la +grenade.</p> + +<p>HENRI.--Écoute ici, François.</p> + +<p>FRANÇOIS.--Milord....</p> + +<p>HENRI.--Combien as-tu encore de temps à servir, François?</p> + +<p>FRANÇOIS.--Par ma foi, cinq ans, et encore autant à....</p> + +<p>POINS, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i>.</span>--François!</p> + +<p>FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.</p> + +<p>HENRI.--Cinq ans! par Notre-Dame, c'est être engagé pour longtemps à +faire tinter les pots.--Mais, François, aurais-tu bien le courage de +lâcher le pied à ton engagement, de lui montrer les talons et de te +sauver?</p> + +<p>FRANÇOIS.--Oh! Dieu! milord, je ferai serment sur tous les livres +d'Angleterre que j'aurais bien le coeur de....</p> + +<p>POINS, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i>.</span>--François!</p> + +<p>FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.</p> + +<p>HENRI.--Quel âge as-tu, François?</p> + +<p>FRANÇOIS.--Attendez.... à la Saint-Michel qui vient, j'aurai....</p> + +<p>POINS, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i>.</span>--François!</p> + +<p>FRANÇOIS.--On y va, monsieur.--Je vous en prie, milord, attendez-moi un +petit moment.</p> + +<p>HENRI.--Oui, mais écoute donc, François; ce sucre que tu m'as donné, il +y en avait pour un sou, n'est-ce pas?</p> + +<p>FRANÇOIS.--Oh Dieu! milord, je voudrais qu'il y en eût eu pour deux.</p> + +<p>HENRI.--Je te donnerai pour cela mille guinées: demande-les-moi quand tu +voudras, et tu les auras.</p> + +<p>POINS, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i>.</span>--François!</p> + +<p>FRANÇOIS.--On y va: tout à l'heure.</p> + +<p>HENRI.--Tout à l'heure, François? Non pas, François, mais demain, +François: ou bien, François, jeudi prochain, ou, François, quand tu +voudras; mais, François....</p> + +<p>FRANÇOIS.--Milord?</p> + +<p>HENRI.--Veux-tu voler ce pourpoint de cuir à boutons de cristal, cheveux +en rond, agate au doigt, bas bruns, jarretières de flanelle, voix douce, +panse d'Espagnol<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>?</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" +name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> C'est, à ce qu'il paraît, la description du costume du +maître de la taverne. Le prince cherche à troubler l'imagination de +François, de sorte qu'entre les étranges propositions qu'il lui fait, et +les étranges discours qu'il lui tient, celui-ci ne sache où donner de la +tête.</blockquote> + +<p>FRANÇOIS.--Oh Dieu, milord, que voulez-vous donc dire?</p> + +<p>HENRI.--Eh bien donc, votre bâtard brun est votre boisson ordinaire; car +voyez-vous, François, votre veste de toile blanche se salira. En +Barbarie, l'ami, cela ne saurait revenir à tant.</p> + +<p>FRANÇOIS.--Quoi, monsieur?</p> + +<p>POINS, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i>.</span>--François!</p> + +<p>HENRI.--Veux-tu courir, maraud. N'entends-tu pas comme on t'appelle? +(<i>Dans ce moment ils l'appellent tous deux de toutes leurs forces.</i>) +François! François!</p> + +<p class="stage1">(Le garçon demeure dans une immobilité stupide, ne sachant de quel côté +aller d'abord.)</p> + +<p class="stage1">(Entre le cabaretier.)</p> + +<p>LE CABARETIER.--Comment, tu ne te remues pas plus que cela, et tu +t'entends appeler de la sorte? Va voir là dedans ce que l'on demande. +<span class="stage2">(<i>François sort.</i>)</span> Milord, le vieux sir Jean est à la porte avec une +demi-douzaine d'autres: les laisserai-je entrer?</p> + +<p>HENRI.--Faites-les attendre un moment, et puis vous leur ouvrirez la +porte. <span class="stage2">(<i>Le cabaretier sort.</i>)</span> Poins!</p> + +<p>POINS, <span class="stage2"><i>entrant</i>.</span>--On y va, on y va.</p> + +<p>HENRI.--Ami, Falstaff et les autres voleurs sont à la porte. Serons-nous +bien gais?</p> + +<p>POINS.--Gais comme pinsons, mon enfant. Mais, dites-moi donc, à quel bon +tour vous a servi votre plaisanterie du garçon de cave? qu'est-il sorti +de là, je vous prie?</p> + +<p>HENRI.--Que je suis à présent propre à toutes les farces qui aient +jamais fait figure de farce depuis les vieux jours du bonhomme Adam, +jusqu'à la naissance de celui que nous commençons à l'heure présente de +minuit. <span class="stage2">(<i>François rentre avec du vin.</i>)</span> Quelle heure est-il, François?</p> + +<p>FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.</p> + +<p>HENRI.--Que ce drôle-là possède moins de mots qu'un perroquet, et qu'il +soit cependant fils d'une femme! Toute sa science se borne à monter et +descendre, et son éloquence à la somme totale d'un écot. Je ne suis pas +encore du caractère de Percy, chaud éperon<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a> du Nord, lui qui vous tue +quelque six ou sept douzaines d'Écossais à un déjeuner, ensuite se lave +les mains, et dit à sa femme: «Oh! que je hais cette vie oisive! J'ai +besoin de m'occuper.--Oh! mon cher Henri, dit-elle, combien en as-tu tué +aujourd'hui?--Donnez à boire à mon cheval rouan moucheté,» dit-il. Et +puis répond une heure après: «Environ quatorze, une bagatelle, une +bagatelle.» Je t'en prie, fais venir Falstaff; je ferai Percy, et ce +damné paquet de lard fera la dame de Mortimer, sa femme, <i>Rivo<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a></i>, dit +l'ivrogne. L'entendez-vous? Faites entrer ces larges côtes, faites +entrer ce pain de suif.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" +name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> <i>The Hot-spur of the North.</i> Il a bien fallu traduire ici +le nom d'Hotspur pour conserver un sens à la phrase.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" +name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> <i>Rivo</i> était, à ce qu'il paraît, le cri des buveurs pour +s'exciter.</blockquote> + +<p class="stage1">(Entrent Falstaff, Gadshill, Bardolph et Peto.)</p> + +<p>POINS.--Sois le bienvenu, Jack; où as-tu donc été?</p> + +<p>FALSTAFF.--Malédiction sur tous les poltrons; oui, et vengeance avec; +oui, par ma foi, et <i>amen</i>! Donne-moi un verre d'Espagne, +garçon.--Plutôt que de continuer de mener cette vie-là, je vais me +mettre à remmailler des bas, à les raccommoder et aussi à les +ressemeler. Malédiction sur tous les poltrons! Donne-moi un verre +d'Espagne, drôle. N'y a-t-il plus de vertu sur terre?</p> + +<p class="stage1">(Il boit.)</p> + +<p>HENRI.--N'as-tu jamais vu Titan caresser de ses rayons un pain de +beurre, autre Titan au coeur tendre qui se fondait d'amour aux +douceurs du soleil<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>? Si tu l'as vu, eh bien, regarde-moi cette pièce.</p> + +<p>FALSTAFF.--Misérable! il y a de la chaux aussi dans ce vin... Il n'y a +que de la coquinerie à trouver dans un mauvais sujet: et malgré cela, un +poltron est pire cent fois qu'un verre de vin d'Espagne frelaté. Infâme +poltron!--Va ton chemin, vieux sir Jean, meurs quand tu voudras; si le +courage, le vrai courage n'est pas perdu sur la face de la terre, je +veux être un hareng saur. Il n'y a pas en Angleterre trois honnêtes gens +ayant échappé à la potence, et l'un de ces trois est gros et se fait +vieux: Dieu veuille avoir pitié de nous! Le monde est corrompu, je vous +dis. Oui, je voudrais être tisserand<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>, je saurais chanter des psaumes +et toutes sortes de chansons. Malédiction sur tous les poltrons, c'est +là que j'en reviens toujours.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" +name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> <i>At the sweet tale of the sun.</i> Les premières éditions +portent <i>sun</i>. Les commentateurs ne croyant pouvoir expliquer la phrase +de cette manière y ont substitué <i>son</i>, ce qui me paraît infiniment +moins clair, bien qu'ils aient cherché à expliquer leur correction par +les souvenirs de l'histoire de Phaéton. Ce second Titan (nom que +Shakspeare donne communément au soleil) est selon toute apparence le +pain de beurre dont la figure ronde et jaune, et peut-être ornée d'une +empreinte de soleil, explique parfaitement les plaisanteries du prince. +On a donc suivi l'ancien texte <i>sun</i>, au lieu de suivre celui qu'y ont +substitué les nouveaux éditeurs.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" +name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> Les tisserands avaient l'habitude de chanter en +travaillant. On verra Hotspur faire une pareille allusion aux tailleurs, +connus pour avoir la même habitude.</blockquote> + +<p>HENRI.--Hé, sac à laine, que marmottez-vous là entre vos dents?</p> + +<p>FALSTAFF.--Cela un fils de roi! Si je ne te chasse pas hors de ton +royaume avec une épée de bois, et si je ne mène pas tous tes sujets +devant toi comme un troupeau d'oies sauvages, je ne veux plus porter de +barbe au menton. Vous, prince de Galles?</p> + +<p>HENRI.--Comment, vieille boule<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>, de quoi s'agit-il donc?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" +name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> <i>Whoreson, roundman</i>.</blockquote> + +<p>FALSTAFF.--N'êtes-vous pas un poltron? Répondez-moi à cela, et Poins +aussi que voilà.</p> + +<p>POINS.--Mordieu, grosse bedaine, si vous m'appelez encore poltron, je te +poignarde.</p> + +<p>FALSTAFF.--Moi, t'appeler poltron? Je te verrais damner plutôt que de +t'appeler poltron; mais je donnerais bien mille guinées pour savoir +courir aussi bien que toi. Vous avez les épaules assez droites, aussi ne +vous embarrassez-vous guère si on vous voit le dos: est-ce là ce que +vous appelez épauler vos amis? Que le diable emporte de pareils +épauleurs! Parlez-moi de gens qui me feront face.--Un verre de vin: que +je sois un coquin si j'ai bu d'aujourd'hui.</p> + +<p>HENRI.--Misérable! tes lèvres sont encore humides du dernier verre que +tu as avalé.</p> + +<p>FALSTAFF.--C'est tout un. Malédiction sur tous les poltrons, je ne dis +que cela.</p> + +<p>HENRI.--De quoi s'agit-il donc?</p> + +<p>FALSTAFF.--De quoi s'agit-il! Quatre de nous qui sommes ici avons pris +ce matin mille guinées.</p> + +<p>HENRI.--Où sont-elles, Jack, où sont-elles?</p> + +<p>FALSTAFF.--Où elles sont? reprises sur nous, voilà ce qu'elles sont. Il +nous en est tombé une centaine sur le corps à nous quatre malheureux.</p> + +<p>HENRI.--Comment, une centaine, mon cher?</p> + +<p>FALSTAFF.--Je veux être un coquin si je n'ai pas ferraillé à bras +raccourci pendant deux heures d'horloge contre une douzaine. C'est un +miracle que j'en sois réchappé; +j'ai reçu huit coups d'épée au travers de mon pourpoint, quatre dans mes +chausses; mon bouclier est percé d'outre en outre, mon épée hachée comme +une scie, <i>ecce signum</i>. Je n'ai jamais mieux fait depuis que j'ai âge +d'homme; cela n'a servi de rien. Malédiction sur tous les +poltrons!--Demandez-leur plutôt. S'ils vous disent plus ou moins que la +vérité, ce sont des traîtres, des enfants de ténèbres.</p> + +<p>HENRI.--Parlez, messieurs; comment cela s'est-il passé?</p> + +<p>GADSHILL.--Nous quatre sommes tombés sur une douzaine ou environ.</p> + +<p>FALSTAFF.--Seize au moins, milord.</p> + +<p>GADSHILL.--Et les avons garrottés.</p> + +<p>PETO.--Non, non, ils n'ont pas été garrottés.</p> + +<p>FALSTAFF.--Que dis-tu, maraud? Ils ont été tous garrottés sans exception +d'un seul, ou je suis un Juif, un Juif hébreu.</p> + +<p>GADSHILL.--Comme nous étions à partager, six ou sept nouveaux-venus nous +sont tombés sur le corps.</p> + +<p>FALSTAFF.--Et alors ils ont détaché les autres qui sont venus encore.</p> + +<p>HENRI.--Comment, est-ce que vous vous êtes battus tous?</p> + +<p>FALSTAFF.--Tous? Je ne sais ce que vous entendez par tous; mais si je ne +me suis pas battu avec une cinquantaine, je ne suis qu'une botte de +radis! S'il n'y en avait pas cinquante-deux ou cinquante-trois sur le +pauvre vieux Jack, je ne suis pas une créature à deux pieds.</p> + +<p>POINS.--Je prie le ciel que vous n'en ayez pas tué quelques-uns.</p> + +<p>FALSTAFF.--Oh! cette prière vient trop tard. J'en ai poivré deux; oui, +je suis sûr d'en avoir bien payé deux, deux coquins en habits de +bougran. Je te dis la chose comme elle est, Hal; si je te mens, +crache-moi au visage, appelle-moi cheval. Tu connais bien ma vieille +manière de me mettre en garde? Je me tenais de là, et la pointe de mon +épée comme cela: quatre coquins en bougran fondent sur moi.</p> + +<p>HENRI.--Comment quatre? Tu ne disais que deux tout à l'heure.</p> + +<p>FALSTAFF.--Quatre, Hal. J'ai toujours dit quatre.</p> + +<p>POINS.--Oui, oui, il a dit quatre.</p> + +<p>FALSTAFF.--Ces quatre-là se sont présentés de front, et ils fonçaient +principalement sur moi; je ne m'en suis pas embarrassé d'abord. Je vous +ai rassemblé leurs sept pointes dans mon bouclier, comme cela.</p> + +<p>HENRI.--Sept! Comment, il n'y en avait que quatre tout à l'heure.</p> + +<p>FALSTAFF.--En bougran, vous dis-je.</p> + +<p>POINS.--Oui, quatre en habit de bougran.</p> + +<p>FALSTAFF.--Sept, vous dis-je, par cette épée, ou je suis un coquin.</p> + +<p>HENRI.--Je t'en prie, laisse-le aller son train, nous en aurons encore +davantage tout à l'heure.</p> + +<p>FALSTAFF.--M'entends-tu, Hal?</p> + +<p>HENRI.--Oh! que oui, je comprends bien aussi, Jack.</p> + +<p>FALSTAFF.--N'y manque pas, car cela vaut la peine d'être écouté. Ces +neuf en bougran, comme je te le disais donc.</p> + +<p>HENRI.--En voilà déjà deux de plus.</p> + +<p>FALSTAFF.--Quand ils virent leurs pointes raccourcies de cette façon....</p> + +<p>POINS.--Ils se trouvèrent alors des courtes-pointes<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" +name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> + +<p>FALSTAFF. <i>Their points being broken...</i></p> + +<p>POINS. <i>Down fell their hose</i>.</p> + +<p><i>Points</i> signifie également <i>pointe d'épée</i> et <i>aiguillettes</i>. Ainsi le +sens littéral de la plaisanterie est:</p> + +<p>FALSTAFF. Leurs pointes (aiguillettes) étant brisées...</p> + +<p>POINS. Leurs chausses tombèrent à terre.</p> + +<p>Il a fallu trouver quelque jeu de mots à substituer à celui-là, +impossible à faire passer en français.</blockquote> + +<p>FALSTAFF.--Ils commencèrent à reculer; mais je les suivis de près et +vous les accostai corps à corps, et en un clin d'oeil, je fis le +compte à sept des onze.</p> + +<p>HENRI.--O prodige! onze hommes en bougran sortis de deux!</p> + +<p>FALSTAFF.--Mais le diable a voulu que trois maudits +coquins en vert de Kendal<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a> soient venus me prendre par derrière; ils +ont foncé sur moi, car il faisait si noir, Henri, que tu n'aurais pas pu +voir ta main.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" +name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> <i>Kendal</i> est une ville du comté de Westmoreland, où l'on +fabrique une grande quantité d'étoffes pour vêtements. Le vert de Kendal +était la couleur que choisissaient d'ordinaire les brigands, espérant +ainsi être moins aperçus à travers les feuilles. Le fameux Robin Hood et +ses gens portèrent du vert de Kendal tant qu'ils vécurent dans les +bois.</blockquote> + +<p>HENRI.--Ces menteries sont comme le père qui les engendre, aussi grosses +qu'une montagne, bien visibles, bien palpables. Quoi, triple sans +cervelle, tête à perruque, bâtard, sale et gras magasin de suif.</p> + +<p>FALSTAFF.--Comment, es-tu fou? es-tu fou? Est-ce que la vérité n'est pas +la vérité?</p> + +<p>HENRI.--Quoi! comment est-il possible que tu aies distingué que ces +hommes étaient en vert de Kendal, puisqu'il faisait si noir que tu ne +pouvais pas voir la main? Allons, rends-nous raison de cela; qu'as-tu à +dire?</p> + +<p>POINS.--Allons, il faut nous expliquer cela, Jack, il faut nous dire vos +raisons.</p> + +<p>FALSTAFF.--Comment? de force! Non; me donnassiez-vous l'estrapade, ou +toutes les tortures du monde, je ne vous le dirais pas par force. Vous +donner une raison par force? Quand les raisons seraient aussi communes +que des mûres de haies, on ne me ferait pas donner à un homme une raison +par force, à moi!</p> + +<p>HENRI.--Je ne veux pas avoir plus longtemps son péché sur la conscience. +Cet effronté poltron, bon seulement à écraser les lits, à éreinter les +chevaux; cette énorme montagne de chair...</p> + +<p>FALSTAFF.--Laisse-nous tranquilles, figure étique, peau d'anguille, +langue de boeuf séchée, longue perche, morue sèche: oh! que n'ai-je +assez d'haleine pour nombrer tout ce qui te ressemble! toi, aune de +tailleur, fourreau d'épée, étui d'arc, sonde de commis de barrière...</p> + +<p>HENRI.--Allons, courage, reprends haleine, et puis recommence de plus +belle; et quand tu seras bien épuisé +en basses comparaisons, laisse-moi te dire seulement ces deux mots....</p> + +<p>POINS.--Écoute bien, Jack.</p> + +<p>HENRI.--Nous deux, nous vous avons vus vous quatre tomber sur quatre, +les garrotter et vous emparer de ce qu'ils avaient. Or, remarquez bien à +présent comment un récit tout simple va vous confondre. Alors nous deux +que voilà, sommes tombés sur vous quatre, et d'un seul mot nous vous +avons, à votre barbe, enlevé votre prise, et nous l'avons, qui plus est, +et nous sommes en état de vous la faire voir dans la maison; et vous, +Falstaff, en criant miséricorde, vous avez sauvé votre bedaine, et +très-lestement, et très-adroitement, toujours courant, toujours hurlant, +aussi bien que je l'aie jamais entendu faire à un jeune taureau.--Ne +faut-il pas que tu sois un grand misérable, pour avoir tailladé ton épée +exprès comme tu l'as fait, et puis nous venir conter que c'était en te +battant? Quel subterfuge, quel stratagème, quelle échappatoire peux-tu +trouver à présent, pour te dérober à ta honte visible et manifeste?</p> + +<p>POINS.--Allons, dis-nous donc, Jack, quelle invention nouvelle te tirera +de là?</p> + +<p>FALSTAFF.--Pardieu, je vous ai reconnus comme celui qui vous a faits. +Eh! voyons donc un peu, mes maîtres, ne vouliez-vous pas que j'allasse +tuer l'héritier présomptif? Était-ce à moi à tenir tête à mon prince +légitime? Vraiment, vous savez bien que je suis brave comme Hercule. +Mais voyez l'instinct, le lion ne toucherait pas au prince légitime<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>. +L'instinct est une belle chose; j'ai été poltron par instinct: je n'en +aurai que meilleure opinion de moi et de toi tant que je vivrai; de moi, +comme d'un lion courageux, et de toi, comme du prince légitime. Mais +après tout, mes enfants, je suis pardieu bien aise que vous ayez +l'argent. Hôtesse, jetez les portes, veillez cette nuit, vous prierez +demain. Pour vous, gaillards, bons garçons, bons enfants, coeurs d'or, +que tous les titres qui reviennent aux bons compagnons vous +soient donnés. Eh bien! nous divertirons-nous bien ce soir? Ferons-nous +une comédie impromptu?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" +name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> Opinion consacrée dans plusieurs ballades.</blockquote> + +<p>HENRI.--Va comme il est dit: le sujet sera, <i>sauve qui peut</i>.</p> + +<p>FALSTAFF.--Ah! ne parlons plus de cela, Hal, par amitié pour moi.</p> + +<p class="stage1">(Entre l'hôtesse.)</p> + +<p>L'HOTESSE.--Milord le prince.</p> + +<p>HENRI.--Eh bien, milady l'hôtesse, qu'as-tu à me dire?</p> + +<p>L'HOTESSE.--Vraiment, milord, il y a à la porte un noble de la cour qui +demande à vous parler; il dit qu'il vient de la part de votre père.</p> + +<p>HENRI.--Donnez-lui ce qu'il faut pour en faire un homme royal, et +renvoyez-le à ma mère<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" +name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> La <i>royale</i> valait 10 schellings; la <i>noble</i>, 6 schellings +8 deniers. <i>Royal</i> et <i>real</i> se prononçant à peu près de même, Henri +veut qu'on ajoute au <i>noble</i> ce qu'il faut pour en faire un <i>royal</i> ou +<i>real man</i> (un homme réel), et qu'on l'envoie à sa mère.</blockquote> + +<p>FALSTAFF.--Quelle espèce d'homme est-ce?</p> + +<p>L'HOTESSE.--C'est un vieillard.</p> + +<p>FALSTAFF.--Que fait la gravité d'un vieillard hors de son lit à minuit? +Irai-je lui donner sa réponse?</p> + +<p>HENRI.--Oh! oui, je t'en prie; va, Jack.</p> + +<p>FALSTAFF.--Eh bien, ma foi, je m'en vais lui donner son paquet.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>HENRI.--Oh çà! mes braves, par Notre-Dame, vous vous êtes bien battus; +et vous aussi, Peto, et vous aussi, Bardolph. Vous êtes aussi des lions, +vous vous êtes sauvés par instinct; vous ne voudriez pas mettre la main +sur le prince légitime. Oh! non, fi donc!</p> + +<p>BARDOLPH.--Ma foi, je me suis sauvé, moi, quand j'ai vu les autres se +sauver.</p> + +<p>HENRI--Oh çà! dites-moi à présent, sans plaisanterie, comment se fait-il +que l'épée de Falstaff soit si ébréchée?</p> + +<p>PETO.--Pardieu, il l'a ébréchée avec son poignard, et a +dit que sur son honneur il n'y avait plus de bonne foi en Angleterre, +s'il ne parvenait pas à vous persuader que cela s'était fait dans le +combat; et il nous a engagés à faire comme lui.</p> + +<p>BARDOLPH.--Oui, comme encore de nous frotter le nez avec de l'herbe +tranchante, pour le faire saigner et en barbouiller nos habits, et jurer +que c'était du sang d'honnêtes gens. Je puis bien dire que j'ai fait ce +que je n'avais pas fait depuis sept ans; car je rougis d'entendre parler +seulement de ses monstrueuses inventions.</p> + +<p>HENRI.--Oh! misérable, tu dérobas un verre de vin d'Espagne il y a +dix-huit ans et tu fus pris sur le fait, et depuis ce temps-là tu as +toujours rougi <i>ex tempore</i>. Tu avais pour toi le fer et la flamme, et +cependant tu t'es sauvé! Dis-moi quel était ton instinct pour cela?</p> + +<p>BARDOLPH.--Milord, voyez-vous ces météores? apercevez-vous ces feux?</p> + +<p>HENRI.--Oui.</p> + +<p>BARDOLPH.--Que croyez-vous que cela annonce?</p> + +<p>HENRI.--Un foie chaud et une froide bourse.</p> + +<p>BARDOLPH.--Rage et fureur, milord, à le bien prendre.</p> + +<p>HENRI.--Non, si on te prend bien, la corde. <span class="stage2">(<i>Rentre Falstaff</i>.)</span> Voilà +notre maigre Jack qui revient; voilà notre squelette décharné. Eh bien, +ma douce créature rembourrée de coton, combien y a-t-il que tu n'as vu +ton genou?</p> + +<p>FALSTAFF.--Mon genou? À ton âge, Henri, je n'avais pas +la taille aussi grosse que la serre d'un aigle. Je me serais glissé dans +la bague d'un alderman. Ah! ne me parlez pas de vivre dans les soupirs +et les chagrins; cela vous gonfle un homme comme un ballon.--Il y a de +maudites nouvelles par le monde: sir Jean Bracy venait ici de la part de +votre père; il faut que vous vous rendiez à la cour dès le matin. Ce +maudit fou du Nord, Percy, et cet autre Gallois qui a donné la +bastonnade à Amaimon et a fait cocu Lucifer, qui a forcé le diable de se +jurer son vassal sur la croix d'une pique galloise, comment le +nommez-vous?</p> + +<p>POINS.--Oh! Glendower.</p> + +<p>FALSTAFF.--Oui, Owen, Owen; c'est lui-même et son gendre Mortimer, et le +vieux Northumberland, et cet Écossais, le plus leste de tous les +Écossais, Douglas, qui monte au galop de son cheval une montagne en +ligne perpendiculaire.</p> + +<p>HENRI.--Celui qui en courant à toute bride tue un moineau au vol d'un +coup de pistolet.</p> + +<p>FALSTAFF.--Précisément, vous l'avez touché.</p> + +<p>HENRI.--Mieux qu'il n'a jamais touché le moineau.</p> + +<p>FALSTAFF.--Tenez, ce drôle-là a du sang dans les veines, il ne se +sauvera pas.</p> + +<p>HENRI.--Et quel autre drôle es-tu donc, toi, de le louer si fort pour +savoir bien courir?</p> + +<p>FALSTAFF.--À cheval, coucou; mais à pied, il ne bougera +jamais d'un seul pas.</p> + +<p>HENRI.--Si fait, Jack, par instinct.</p> + +<p>FALSTAFF.--Ah! j'en conviens, par instinct. Eh bien, il est donc là +aussi avec un certain Mordake, et encore un millier de bonnets bleus. +Worcester s'est sauvé secrètement cette nuit. La barbe de ton père a +blanchi de toutes ces nouvelles-là. On peut acheter des terres à présent +à aussi bon marché que du maquereau moisi.</p> + +<p>HENRI.--Ainsi donc, si le mois de juin est chaud, et que cette bouffée +de guerre se prolonge, il est probable que nous aurons les filles<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>, +comme les clous de fer à cheval, au cent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" +name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> <i>Maiden heaas</i>.</blockquote> + +<p>FALSTAFF.--Par la messe! mon garçon, tu dis vrai; il y a apparence que +le commerce ira bien pour nous de ce côté-là! Mais dis-moi donc, Hal, +n'as-tu pas horriblement peur? À toi qui es l'héritier +présomptif, aurait-on pu te trouver dans le monde trois autres ennemis +de la sorte de ce démon de Douglas, ce salpêtre de Percy, et ce satan de +Glendower? N'as-tu pas horriblement peur? N'as-tu pas le frisson dans le +sang?</p> + +<p>HENRI.--Pas un brin, sur ma foi. Il me faudrait pour cela un peu de ton +instinct.</p> + +<p>FALSTAFF.--Oh! tu seras horriblement grondé demain, +quand tu te présenteras devant ton père. Allons, par amitié pour moi, +prépare une réponse.</p> + +<p>HENRI.--Voyons, mets-toi à la place de mon père, et examine-moi sur les +particularités de ma vie.</p> + +<p>FALSTAFF.--Veux-tu? Volontiers. Cette chaise sera mon trône, ce poignard +mon sceptre, et ce coussin ma couronne.</p> + +<p>HENRI.--On prendrait ton trône pour un escabeau, ton sceptre d'or pour +un poignard de plomb, et ta précieuse et riche couronne pour la triste +tonsure d'une tête chauve.</p> + +<p>FALSTAFF.--C'est bien; mais pour peu qu'il te reste une étincelle de la +grâce, tu vas être ému.--Donnez-moi un verre de vin d'Espagne, afin que +cela me fasse paraître les yeux rouges, et qu'on puisse croire que j'ai +pleuré; car il faut que je parle en homme transporté de douleur, et je +veux le faire sur le ton du roi Cambyse.</p> + +<p>HENRI.--Fort bien! Voilà ma révérence.</p> + +<p>FALSTAFF.--Et voici mon discours.--Écartez-vous, seigneurs.</p> + +<p>L'HOTESSE.--Voilà une excellente scène, en vérité!</p> + +<p>FALSTAFF, <span class="stage2"><i>à l'hôtesse</i>.</span>--Ne pleurez pas, charmante reine; car c'est en +vain que coulent vos larmes.</p> + +<p>L'HOTESSE.--Oh! voyez donc ce père, comme il soutient bien son rôle!</p> + +<p>FALSTAFF.--Pour l'amour de Dieu, lords, emmenez ma triste épouse, car +les pleurs obstruent les écluses de ses yeux.</p> + +<p>L'HOTESSE.--Oh! à merveille! Il fait aussi bien qu'aucune de ces +canailles d'acteurs que j'aie jamais vus.</p> + +<p>FALSTAFF.--Paix là, bonne dame Pinte; paix, chauffe-cervelle.--Henri, je +m'étonne non-seulement de la manière dont tu passes ton temps, mais +encore de la compagnie que tu fréquentes; car bien que la camomille +pousse d'autant plus vite qu'elle est plus foulée aux pieds, cependant +la jeunesse est d'autant plus vite usée que plus on la gaspille. Je te +crus mon fils en partie sur la parole de ta mère, et en partie d'après +ma propre opinion; mais surtout un maudit trait que tu as dans les +yeux, et ta sotte manière de laisser tomber la lèvre inférieure, m'en +sont une bonne garantie. Si donc tu es mon fils, voilà le point. +Pourquoi, étant mon fils, te fais-tu ainsi montrer au doigt? Le brillant +soleil des cieux<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a> doit-il faire l'école buissonnière, et aller se +nourrir de mûres sauvages? Ce n'est pas là une question à faire. Un fils +d'Angleterre doit-il devenir un filou, un coupeur de bourses? Voilà la +question.--Il y a une chose, Henri, dont tu as souvent entendu parler, +et que beaucoup de gens de notre pays connaissent sous le nom de poix; +cette poix, suivant le rapport des anciens auteurs, est une chose qui se +lie: il en est de même de la compagnie que tu fréquentes. Car, Henri, +dans ce moment je ne parle pas dans le vin, mais dans les pleurs; ni +dans la joie, mais dans la colère; ni en paroles seulement, mais par mes +gémissements; et cependant tu as un homme de bien que j'ai souvent +remarqué dans ta compagnie, mais je ne sais pas son nom.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" +name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> <i>The blessed sun of heaven.</i> + +<p>Il y a probablement là un jeu de mots entre <i>sun</i> (soleil) et <i>son</i> +(fils).</p></blockquote> + +<p>HENRI.--Quelle sorte d'homme est-ce, sous le bon plaisir de Votre +Majesté?</p> + +<p>FALSTAFF.--C'est un homme de bonne mine, ma foi, et de corpulence, qui a +l'air gai, l'oeil gracieux et un port des plus nobles. Je crois qu'il +peut avoir quelque cinquante ans, ou, par Notre-Dame, tirant vers +soixante.... Je me le rappelle maintenant; son nom est Falstaff. Si cet +homme était un débauché, il me tromperait bien, car, Henri, je vois la +vertu dans ses yeux. Si donc l'arbre peut se connaître par le fruit, +comme le fruit par l'arbre, alors je le déclare hautement, il y a de la +vertu dans ce Falstaff; conserve-le et bannis tout le reste. Or, dis-moi +à présent, méchant vaurien, dis-moi, qu'es-tu devenu depuis un mois?</p> + +<p>HENRI.--Est-ce là parler en roi?--Prends ma place; je vais faire le rôle +de mon père.</p> + +<p>FALSTAFF.--Quoi! me déposséder?--Si tu le fais la +moitié aussi gravement, aussi majestueusement, en paroles et en matière, +pends-moi par les talons comme un lapin écorché.</p> + +<p>HENRI.--A la bonne heure: je me mets là.</p> + +<p>FALSTAFF.--Et moi ici. Jugez, messieurs.</p> + +<p>HENRI.--Oh çà! Henri, d'où venez-vous?</p> + +<p>FALSTAFF.--Mon noble seigneur, d'Eastcheap.</p> + +<p>HENRI.--Les plaintes que j'entends faire de toi sont bien +graves.</p> + +<p>FALSTAFF.--Ventrebleu! seigneur, elles sont fausses.--Oh! je vous en +ferai voir long pour un jeune prince.</p> + +<p>HENRI.--Quoi! tu jures, enfant pervers? A dater de ce jour, ne lève +jamais les yeux sur moi; je te retire avec colère mes bonnes grâces. Il +y a un démon qui te hante sous la figure d'un gros vieux corps d'homme, +une espèce de tonneau est ton compagnon. Pourquoi fais-tu ta société de +ce magasin d'humeurs, de ce coffre à mangeaille, de cette créature +animale, de cette loupe d'hydropisie, de cette énorme tonne de vin +d'Espagne, de cette valise de tripes, de ce boeuf gras<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a> rôti le +pudding dans le ventre, de ce doyen du vice, de cette iniquité en +cheveux gris, de ce père pendard, de cette vieille frivolité? A quoi +est-il bon? à goûter le vin d'Espagne et à le boire. Que le voit-on +faire avec grâce et propreté? rien autre chose que couper un chapon et +le manger. Quelle science a-t-il? pas d'autre que la ruse. En quoi rusé? +en coquinerie seulement. En quoi coquin? en tout. En quoi honnête? en +rien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" +name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> <i>Manningtree ox.</i> Manningtree, dans le comté d'Essex, est +célèbre par la richesse de ses pâturages. Il y avait, à ce qu'il paraît, +des occasions où le boeuf de Manningtree jouait le rôle de notre +boeuf gras.</blockquote> + +<p>FALSTAFF.--Je voudrais que Votre Altesse n'allât pas plus vite que je ne +peux la suivre. Que veut-elle dire en ceci?</p> + +<p>HENRI.--Ce scélérat abominable, corrupteur de jeunesse, ce Falstaff, ce +vieux satan à barbe grise.</p> + +<p>FALSTAFF.--Seigneur, je connais l'homme.</p> + +<p>HENRI.--Je le sais bien que tu le connais.</p> + +<p>FALSTAFF.--Mais de dire que je connais plus de mal en lui qu'en +moi-même, ce serait dire plus que je ne sais. Qu'il soit vieux (et je +l'en plains bien), ses cheveux blancs en font foi; mais qu'il soit (sauf +votre révérence) un suborneur de filles, c'est ce que je nie absolument. +Si le vin d'Espagne sucré est une offense, Dieu veuille avoir pitié des +pécheurs! Si c'est un crime d'être vieux et gai, je connais plus d'un +vieux cabaretier de damné. Si pour être gras l'on est haïssable, alors +les vaches maigres de Pharaon sont dignes d'être aimées. Non, mon bon +seigneur, bannis Peto, bannis Bardolph, bannis Poins; mais pour +l'aimable Jack Falstaff, le bon Jack Falstaff, l'honnête Jack Falstaff, +le vaillant Jack Falstaff, et d'autant plus vaillant qu'il est le vieux +Jack Falstaff, ne le bannis point de la société de ton Henri, non, ne le +bannis point de la société de ton Henri. Si tu bannis le gros Jack, +autant bannir le reste de l'univers.</p> + +<p>HENRI.--Je le bannis; je le veux.</p> + +<p class="stage1">(On frappe. Sortent l'hôtesse, François et Bardolph.)</p> + +<p class="stage1">(Bardolph rentre en courant.)</p> + +<p>BARDOLPH.--Oh! milord, milord, le shérif est à la porte avec la plus +monstrueuse garde...</p> + +<p>FALSTAFF.--Va-t'en, drôle!--Achevez la pièce; j'ai bien des choses à +dire en faveur de ce Falstaff.</p> + +<p class="stage1">(L'hôtesse rentre précipitamment.)</p> + +<p>L'HOTESSE.--O Jésus! mon prince, mon prince!</p> + +<p>FALSTAFF.--Allons, allons, le diable monté à cheval sur un chalumeau? De +quoi s'agit-il?</p> + +<p>L'HOTESSE.--Le shérif et toute la garde sont à la porte; ils viennent +pour faire la visite de la maison. Les laisserai-je entrer?</p> + +<p>FALSTAFF.--Entends-tu, Hal? Ne prends donc pas une bonne pièce d'or pour +une fausse. Tu es foncièrement fou, sans qu'il y paraisse.</p> + +<p>HENRI.--Et toi, naturellement poltron, sans instinct.</p> + +<p>FALSTAFF.--Je renie votre <i>major</i><a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.--Si vous voulez +renier aussi le shérif, soit, sinon laissez-le entrer. Si je ne fais pas +autant qu'un autre homme à la charrette, la peste soit de mon éducation; +et j'espère bien aussi, au moyen de la corde, être aussi vite étranglé +qu'un autre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" +name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> <i>I deny your major.</i> + +<p>Jeu de mots entre <i>major</i>, majeur, et <i>mayor</i>, le principal officier de +toute corporation, dont le shérif n'est que le second.</p></blockquote> + +<p>HENRI.--Va te cacher derrière la tapisserie.--Vous autres, montez +là-haut. A présent, mes maîtres, un visage honnête et une bonne +conscience.</p> + +<p>FALSTAFF.--J'ai vu le temps que j'avais l'un et l'autre; mais ce +temps-là est passé: c'est pourquoi je vais me cacher.</p> + +<p class="stage1">(Tous sortent excepté Henri et Poins.)</p> + +<p>HENRI.--Faites entrer le shérif. <span class="stage2">(<i>Entrent le shérif et un voiturier</i>.)</span> +Eh bien, monsieur le shérif, que me voulez-vous?</p> + +<p>LE SHÉRIF.--D'abord, monseigneur, veuillez me pardonner. La clameur +publique et toutes les apparences accusent quelques hommes qui sont dans +cette maison.</p> + +<p>HENRI.--Quels hommes?</p> + +<p>LE SHÉRIF.--Il y en a un bien connu, mon gracieux seigneur, un homme +gros et gras.</p> + +<p>LE VOITURIER.--Oh! gras comme beurre.</p> + +<p>HENRI.--L'homme que vous désignez, je vous assure, n'est point ici; car, +moi qui vous parle, je lui ai donné une commission à faire à l'heure +qu'il est. Mais, shérif, je te donne ma parole que d'ici à demain +l'heure du dîner, je l'enverrai pour te répondre, à toi ou à qui il +appartiendra, sur tout ce dont il pourra être accusé. Ainsi, permettez +que je vous prie à présent de vous retirer.</p> + +<p>LE SHÉRIF.--C'est ce que je vais faire, mon prince. Voilà deux honnêtes +gens qui dans ce vol ont perdu trois cents marcs.</p> + +<p>HENRI.--Cela peut être. S'il a volé ces hommes-là, il en sera +responsable. Ainsi, adieu.</p> + +<p>LE SHÉRIF.--Bonsoir, mon noble seigneur.</p> + +<p>HENRI.--Je crois que c'est bonjour, n'est-ce pas?</p> + +<p>LE SHÉRIF.--En effet, mon prince, je crois qu'il peut être deux heures +du matin.</p> + +<p class="stage1">(Le shérif et le voiturier s'en vont.)</p> + +<p>HENRI.--Ce graisseux coquin est aussi connu que le dôme de Saint-Paul: +appelez-le.</p> + +<p>POINS.--Falstaff!--Il dort profondément derrière la tapisserie et ronfle +comme un cheval.</p> + +<p>HENRI.--Écoutez avec quel effort il tire sa respiration.--Fouillez dans +ses poches!--<span class="stage2">(<i>Poins fouille dans ses poches</i>.)</span> Eh bien, qu'as-tu +trouvé?</p> + +<p>POINS.--Rien que des papiers, milord.</p> + +<p>HENRI.--Voyons un peu ce que c'est. Lis-les.</p> + +<p>POINS.-- +<pre> + Item, un chapon. 2 sh. 2d. + Item, sauce 0 4 + Item, vin d'Espagne. 5 8 + Item, anchois et vin d'Espagne après souper 5 8 + Item, pain, un demi-penny 0 1 +</pre> + +<p>HENRI.--O l'infâme! rien qu'un demi-penny de pain pour cette odieuse +quantité de vin d'Espagne! Garde soigneusement le reste; nous lirons +cela plus à loisir: laissons-le là dormir jusqu'au jour. J'irai à la +cour dans la matinée.--Il nous faudra tous partir pour la guerre, et +j'aurai soin de te procurer quelque poste honorable. Quant à ce gros +maraud, je le ferai placer dans l'infanterie, une marche d'un quart de +mille le tuera. Je ferai rendre l'argent volé avec usure.--Viens me +trouver de bonne heure dans la matinée. Et sur ce, bonjour, Poins.</p> + +<p>POINS.--Bonjour, mon bon seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Ils partent.)</p> + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> + +<br><br> + +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">A Bangor.--La maison de l'archidiacre.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> HOTSPUR, WORCESTER, MORTIMER ET GLENDOWER.</p> + +<br> + +<p>MORTIMER.--Ces promesses sont belles: nos partisans sont sûrs, et notre +début présente les plus belles espérances.</p> + +<p>HOTSPUR.--Lord Mortimer,--et vous, cousin Glendower, voulez-vous que +nous nous asseyions?--et vous aussi, mon oncle Worcester.--Malédiction! +j'ai oublié la carte.</p> + +<p>GLENDOWER.--Non: la voici. Assieds-toi, cousin Percy, assieds-toi, mon +bon cousin Hotspur: toutes les fois que Lancaster parle de vous sous ce +nom, son visage pâlit; et poussant un soupir, il vous souhaite le ciel.</p> + +<p>HOTSPUR.--Et à vous l'enfer, toutes les fois qu'il entend prononcer le +nom d'Owen Glendower.</p> + +<p>GLENDOWER.--Je ne peux l'en blâmer: lors de ma naissance, le front du +firmament se remplit de figures enflammées et de signaux brûlants, et à +l'instant où je vins au monde, les immenses fondements de la terre +tremblèrent comme un poltron.</p> + +<p>HOTSPUR.--Eh bon! ne fussiez-vous jamais né, la chatte de votre mère +eût-elle simplement fait ses chats, le globe n'en aurait pas moins +tremblé dans ce moment-là.</p> + +<p>GLENDOWER.--Je vous dis que la terre trembla quand je naquis.</p> + +<p>HOTSPUR.--Et je dis, moi, que si vous supposez que ce soit de peur de +vous, la terre et moi nous ne nous ressemblons guère.</p> + +<p>GLENDOWER.--Le ciel était tout en feu, et la terre a tremblé.</p> + +<p>HOTSPUR.--Eh bien, la terre aura tremblé de voir le ciel en feu, et non +pas de terreur de votre naissance. Souvent la nature malade lance +d'étranges éruptions; souvent la terre en travail est pressée et +tourmentée d'une sorte de colique causée par les vents désordonnés que +renferment ses entrailles. En s'efforçant de sortir, ils secouent cette +vieille bonne dame de terre, et jettent à bas les clochers et les tours +couvertes de mousse. Sans doute qu'à votre naissance notre grand'mère la +terre, souffrant de cette incommodité, se sera agitée de douleur.</p> + +<p>GLENDOWER.--Cousin, il est bien des hommes de qui je ne souffre pas ces +sortes de contradictions.--Permettez-moi de vous répéter encore qu'à ma +naissance le front des cieux s'est couvert de figures enflammées, que +les chèvres sont descendues des montagnes, et que les grands troupeaux +ont épouvanté les plaines de leurs étranges clameurs. Tous ces signes +m'ont annoncé comme un être extraordinaire, et tous les événements de ma +vie démontrent que je ne suis pas dans la classe des hommes vulgaires. +Quel homme parmi les vivants, de tous ceux qu'enferme la mer qui gronde +autour des rivages, de l'Angleterre, de l'Ecosse et des terres de +Galles, peut se vanter de m'avoir jamais appelé son élève, ou de m'avoir +enseigné à lire? Trouvez-moi un simple fils de femme qui puisse me +suivre dans les pénibles sentiers de la science, ou m'accompagner dans +la recherche de ses profonds secrets?</p> + +<p>HOTSPUR.--Je crois bien qu'il n'est point d'homme qui parle mieux le +gallois.--Je vais dîner.</p> + +<p>MORTIMER.--Finissez, cousin Percy; vous le rendrez fou.</p> + +<p>GLENDOWER.--Je puis appeler les esprits du fond de l'abîme.</p> + +<p>HOTSPUR.--Et moi aussi je le peux, et il n'y a pas un homme qui ne le +puisse; mais viendront-ils quand vous les appellerez?</p> + +<p>GLENDOWER.--Et je puis vous apprendre, cousin, à commander au diable.</p> + +<p>HOTSPUR.--Et moi, cousin, je puis vous apprendre à faire honte au diable +en disant la vérité; dites la vérité, et vous ferez honte au diable<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. +Si vous avez le pouvoir de l'évoquer, faites-le venir ici, et je jure +bien que j'aurai le pouvoir, moi, de le faire enfuir de honte. Oh! tant +que vous vivrez, dites la vérité, et vous ferez honte au diable.</p> + +<p>MORTIMER.--Allons, allons, finissons tous ces inutiles bavardages.</p> + +<p>GLENDOWER.--Trois fois Henri Bolingbroke a levé une armée pour +m'attaquer, et trois fois je vous l'ai renvoyé des rives de la Wye et de +la sablonneuse Severn sans avoir pu porter une seule botte<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>, et battu +des orages.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" +name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> <i>Tell truth and shame the devil.</i> Proverbe.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" +name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> <i>Have I sent him Bootless home, and weather beaten back +Home without boots!</i> + +<p>Jeu de mots entre <i>boot</i>, butin, et <i>boot</i>, botte.</p></blockquote> + +<p>HOTSPUR.--Sans bottes et par le mauvais temps encore! Comment diable +aura-t-il fait pour ne pas gagner la fièvre?</p> + +<p>GLENDOWER.--Allons, voici la carte. Ferons-nous par tiers, comme nous en +sommes convenus, le partage de nos droits?</p> + +<p>MORTIMER.--L'archidiacre a déjà tracé avec une parfaite égalité les +limites des trois parts. L'Angleterre, depuis la Trent et la Severn +jusqu'ici, au sud et à l'est, m'est assignée pour mon lot. Toute la +partie de l'ouest, et le pays de Galles au delà des rives de la Severn +et toutes les terres fertiles comprises entre ces limites, sont à Owen +Glendower. Et à vous, cher cousin, tout le reste vers le nord, à partir +de la Trent. Déjà nos trois traités de partage sont dressés. Après les +avoir mutuellement +scellés, opération qui peut être terminée ce soir, demain, cousin Percy, +vous, et moi et le bon Worcester, nous partirons ensemble pour aller +rejoindre votre père, et les troupes écossaises, au rendez-vous qui nous +est donné à Shrewsbury. Mon père Glendower n'est pas prêt encore, et +nous n'aurons pas besoin de son secours d'ici à quatorze jours.--<span class="stage2">(<i>A +Glendower</i>.)</span> Dans cet intervalle, vous aurez eu le temps de rassembler +vos vassaux, vos amis et les gentilshommes de votre voisinage.</p> + +<p>GLENDOWER.--Je vous aurai rejoints avant ce temps, milords, et vos dames +viendront sous mon escorte. Il faut en ce moment leur échapper +adroitement et sans leur dire adieu; car il y aurait un déluge de +répandu quand vos femmes et vous auriez à vous dire adieu.</p> + +<p>HOTSPUR.--Il me semble que ma portion au nord, depuis Burton jusqu'ici, +n'égale pas les vôtres en étendue. Voyez comme cette rivière vient par +ici me faire un crochet dans mes terres et m'en couper les meilleures, +une énorme demi-lune, un angle prodigieux. Je veux que le courant soit +coupé en cet endroit. Les ondes claires et argentées de la Trent +couleront ici dans un nouveau canal uni et droit; elle ne serpentera +plus dans ce profond détour, pour me venir voler un si riche coin de +terre.</p> + +<p>GLENDOWER.--Elle ne serpentera plus? Elle serpentera, il le faut bien. +Vous voyez que c'est là son cours.</p> + +<p>MORTIMER.--Oui, mais remarquez donc comme elle continue et revient sur +moi de l'autre côté pour vous élargir de même, me retranchant sur ce +point là tout autant qu'elle vous ôte sur l'autre.</p> + +<p>WORCESTER.--Sans doute, mais vous pouvez, sans qu'il en coûte fort cher, +couper ici la rivière; et en regagnant du côté du nord cette pointe de +terre, la faire ainsi couler tout droit et sans détours.</p> + +<p>HOTSPUR.--Je veux qu'il en soit ainsi; cela ne coûtera pas cher.</p> + +<p>GLENDOWER.--Et moi, je ne veux pas qu'on change son cours.</p> + +<p>HOTSPUR.--Vous ne le voulez pas?</p> + +<p>GLENDOWER.--Non, et vous ne le ferez pas.</p> + +<p>HOTSPUR.--Qui me dira non?</p> + +<p>GLENDOWER.--Qui? ce sera moi.</p> + +<p>HOTSPUR.--Tâchez donc que je ne l'entende pas. Parlez gallois.</p> + +<p>GLENDOWER.--Je sais parler anglais, milord, et tout aussi bien que vous; +car j'ai été élevé à la cour d'Angleterre, et très-jeune encore j'ai +arrangé pour la harpe, et très-agréablement, une quantité de chansons +anglaises, et j'ai su ajouter à la langue d'utiles ornements, mérite +qu'on n'a jamais remarqué en vous.</p> + +<p>HOTSPUR.--Vraiment, je m'en félicite de tout mon coeur. J'aimerais +mieux être chat et crier miaou, que d'être un de vos ouvriers en vers de +ballades. J'aimerais mieux entendre grincer un chandelier de cuivre ou +une roue mal graissée gratter son essieu; cela m'agacerait moins les +dents, beaucoup moins que tous ces diminutifs de poésie: elles +ressemblent à l'allure forcée d'un poulain qu'on dresse.</p> + +<p>GLENDOWER.--Allons, on vous changera le cours de la Trent.</p> + +<p>HOTSPUR.--Oh! je ne m'en embarrasse guère. J'en donnerai, quand on +voudra, trois fois autant à l'ami de qui j'aurai à me louer; mais en +fait de marché, voilà comme je suis, je chicanerais sur la neuvième +partie d'un cheveu. Les articles sont-ils dressés? Partons-nous?</p> + +<p>GLENDOWER.--La lune est belle; vous pouvez partir la nuit. Je vais +presser le rédacteur pendant ce temps, et vous, préparez vos femmes à +votre départ.--Je crains que ma fille n'en perde la raison, tant elle +aime passionnément son cher Mortimer!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>MORTIMER.--Fi, cousin Percy! pouvez-vous contrarier ainsi mon père.</p> + +<p>HOTSPUR.--Je ne peux m'en empêcher. Il me met quelquefois en colère, +quand il vient me parler de la taupe et de la fourmi, de l'enchanteur +Merlin et de ses prophéties, et d'un dragon, et d'un poisson sans +nageoires, d'un grillon aux ailes rognées, d'un corbeau dans la mue, +d'un lion couchant, d'un chat dansant, et de tout ce ramas de folies qui +me mettent hors de sens, je vous le dis de bonne foi. La nuit dernière +il m'a tenu au moins neuf heures entières à faire l'énumération des noms +des diables qu'il a pour laquais. Je lui disais: <i>Hom,</i> et <i>fort bien, +continuez</i>; mais je n'en ai pas écouté un mot. Oh! il est aussi ennuyeux +qu'un cheval éreinté, ou une femme qui gronde; pis qu'une maison où il +fume.--Oui, j'aimerais mieux vivre de fromage et d'ail, dans un moulin +bien loin, que de faire bonne chère dans quelque maison de plaisance que +ce fût de toute la chrétienté, s'il fallait l'avoir là à me parler.</p> + +<p>MORTIMER.--Croyez-moi, c'est un digne gentilhomme, extrêmement instruit, +et qui possède de singuliers secrets; vaillant comme un lion, +merveilleusement affable, et aussi généreux que les mines de l'Inde. +Voulez-vous que je vous dise, cousin? il fait le plus grand cas de votre +caractère, et il fait même violence à sa nature pour fléchir lorsque +vous contrariez ses idées; oui, je vous le proteste. Je vous garantis +qu'il n'est pas d'homme sous le ciel qui eût pu le provoquer comme vous +avez fait, sans s'exposer au châtiment et au danger. Mais ne recommencez +pas souvent, je vous en supplie.</p> + +<p>WORCESTER.--En vérité, milord, vous vous obstinez beaucoup trop à la +contradiction; depuis que vous êtes arrivé, vous en avez assez fait pour +pousser sa patience à bout. Il faut absolument, milord, que vous +appreniez à vous corriger de ce défaut. Quelquefois il annonce de la +grandeur, du courage, du feu, et voilà le plus grand éloge qu'on en +puisse faire. Mais souvent il décèle une opiniâtreté furieuse, un défaut +d'éducation, un manque d'empire sur soi-même, de l'orgueil, de la +hauteur, de la présomption et du dédain; et le moindre de ces vices, dès +qu'un gentilhomme en est possédé, lui fait perdre les coeurs; et +laisse derrière soi une souillure qui ternit l'éclat de ses autres +qualités, et leur dérobe les louanges qu'elles méritent.</p> + +<p>HOTSPUR.--Fort bien, me voici à l'école; Que vos bonnes manières vous +fassent prospérer!--Je vois venir nos femmes, faisons nos adieux.</p> + +<p class="stage1">(Rentrent Glendower avec lady Mortimer, et lady Percy.)</p> + +<p>MORTIMER.--Voilà ce qui me dépite et m'impatiente à mourir. Ma femme ne +sait pas dire un mot d'anglais, ni moi un moi de gallois.</p> + +<p>GLENDOWER.--Ma fille pleure, elle ne veut point se séparer de vous; elle +veut aussi se faire soldat et aller à la guerre.</p> + +<p>MORTIMER.--Mon bon père, dites-lui qu'elle et ma tante Percy nous +suivront de près sous votre escorte.</p> + +<p class="stage1">(Glendower parle à sa fille en gallois, et elle lui répond dans le même +langage.)</p> + +<p>GLENDOWER.--Elle se désespère. C'est une petite créature entêtée et +volontaire, sur qui la persuasion ne peut rien.</p> + +<p class="stage1">(Lady Mortimer parle à son époux en gallois.)</p> + +<p>MORTIMER.--J'entends tes regards: pour ce joli gallois qui tombe de ces +yeux gonflés de larmes, j'y suis parfaitement habile; et si la honte ne +me retenait pas, je te répondrais dans le même langage, <span class="stage2">(<i>Lady Mortimer +parle</i>.)</span> Oui, je comprends tes baisers et toi les miens, et c'est un +dialogue tout en sentiment.--Mais je te promets, ma bien-aimée, de ne +pas perdre un instant jusqu'à ce que j'aie appris ta langue; car dans ta +bouche le gallois a autant de douceur que les airs les mieux composés +chantés par une belle reine, sous un berceau d'été, avec les plus +ravissantes modulations et l'accompagnement de son luth.</p> + +<p>GLENDOWER.--Si vous vous attendrissez, elle perdra la raison.</p> + +<p class="stage1">(Lady Mortimer parle encore.)</p> + +<p>MORTIMER.--Oh! je suis parfaitement ignorant de ceci.</p> + +<p>GLENDOWER.--Elle vous invite à vous coucher sur les joncs voluptueux, et +à reposer votre tête chérie sur ses genoux; elle vous chantera l'air que +vous aimez, et fera régner sur vos paupières le dieu du sommeil qui +charmera vos sens par un doux assoupissement, et vous fera passer de la +veille au sommeil par un aussi doux changement que celui qui sépare le +jour de la nuit, une heure avant que le céleste attelage commence à +l'orient sa course dorée.</p> + +<p>MORTIMER.--Je veux bien de tout mon coeur m'asseoir et l'entendre +chanter. Pendant ce temps-là, à ce que je présume, notre traité sera +rédigé.</p> + +<p>GLENDOWER.--Allons, asseyez-vous. Les musiciens qui vont jouer des +instruments volent dans les airs à mille lieues de vous, et cependant +ils vont à l'instant être en ces lieux: asseyez-vous et soyez attentifs.</p> + +<p>HOTSPUR.--Viens, Kate: tu sais aussi admirablement te coucher. Allons, +vite, vite, que je puisse reposer ma tête sur tes genoux.</p> + +<p>LADY PERCY.--Laisse-moi tranquille, oison sans cervelle.</p> + +<p class="stage1">(Glendower prononce quelques mots en gallois, et l'on entend des +instruments.)</p> + +<p>HOTSPUR.--Oh! je commence à m'apercevoir que le diable entend le +gallois; cela ne m'étonne pas, il est si capricieux. Par Notre-Dame, il +est bon musicien!</p> + +<p>LADY PERCY.--Vous devriez être musicien des pieds à la tête, car vous +n'êtes gouverné que par vos caprices. Allons, tenez-vous tranquille, +mauvais sujet, et écoutez cette lady chanter en gallois.</p> + +<p>HOTSPUR.--J'aimerais beaucoup mieux entendre <i>Lady</i>, ma chienne, hurler +en irlandais.</p> + +<p>LADY PERCY.--Veux-tu avoir la tête cassée?</p> + +<p>HOTSPUR.--Non.</p> + +<p>LADY PERCY.--Tiens-toi donc tranquille.</p> + +<p>HOTSPUR.--Ni l'un ni l'autre: je suis comme les femmes.</p> + +<p>LADY PERCY.--Va, Dieu te conduise.</p> + +<p>HOTSPUR.--Au lit de la Galloise?</p> + +<p>LADY PERCY.--Que dis-tu là?</p> + +<p>HOTSPUR.--Paix! Elle chante. <span class="stage2">(<i>Lady Mortimer chante une chanson +galloise.</i>)</span> Allons, Kate, je veux que vous me chantiez aussi votre +chanson.</p> + +<p>LADY PERCY.--Non, par ma foi.</p> + +<p>HOTSPUR.--Non, par ma foi! Mon coeur, vous jurez comme la femme d'un +confiseur. Non, par ma foi, et aussi vrai que je vis, et comme je veux +que Dieu me pardonne, et aussi sûr qu'il fait jour; vos serments sont +d'une étoffe si mince, si légère! On dirait que vous n'êtes jamais +sortie des faubourgs de Londres. Jure-moi, Kate, en lady, comme tu en es +une, avec un bon serment qui emplisse la bouche; et laisse-moi ton par +ma foi et ces protestations de pain d'épice aux garnitures de velours<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a> +et aux citadins endimanchés. Allons, chante.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" +name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> <i>Velvet guards</i>. Les femmes des gros bourgeois de la Cité +portaient, dans leurs jours de parure, des robes garnies de bandes de +velours.</blockquote> + +<p>LADY PERCY.--Je ne veux pas chanter.</p> + +<p>HOTSPUR.--C'est pourtant le plus court chemin pour devenir tailleur, ou +siffleur de rouges-gorges. Si nos articles sont copiés, je veux partir +d'ici avant deux heures; amis, venez quand vous voudrez.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>GLENDOWER.--Allons, allons, lord Mortimer; vous êtes aussi lent que +l'impétueux Percy est impatient de partir. Pendant tout ceci, on achève +de mettre les articles au net: nous n'avons plus qu'à les sceller, et +ensuite, à cheval sans délai.</p> + +<p>MORTIMER.--De tout mon coeur.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Londres.--Un appartement du palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, LE PRINCE DE GALLES <i>et des Lords. </i></p> +<br> + +<p>LE ROI.--Milords, veuillez vous retirer; nous avons, le prince de Galles +et moi, à causer ensemble: mais ne vous éloignez pas; dans un moment +nous aurons besoin de vous. <span class="stage2">(<i>Les lords sortent</i>.)</span> Je ne sais pas si +Dieu, pour quelque offense que j'aurai commise, a, dans ses secrets +jugements, arrêté qu'il ferait sortir de mon propre sang +l'instrument de sa vengeance et le châtiment qu'il me destine; mais tu +me fais croire, par la manière dont tu vis, que tu es spécialement +marqué pour être le ministre de son ardente colère, et la verge dont il +punira mes égarements. Autrement, réponds-moi, se ferait-il que des +penchants si déréglés, des goûts si abjects, une conduite si déplorable, +si nulle, si licencieuse, des passions si basses, de si misérables +plaisirs, une société aussi grossière que celle dans laquelle tu es +entré et comme enraciné, puissent s'associer à la noblesse de ton sang, +et te paraître dignes du coeur d'un prince?</p> + +<p>HENRI.--Avec le bon plaisir de Votre Majesté, je voudrais pouvoir me +justifier de toutes mes fautes aussi complétement que je suis certain de +me laver d'un grand nombre d'autres dont on m'a chargé. Du moins, +laissez-moi vous demander en compensation de tant de récits mensongers, +que l'oreille du pouvoir est forcée d'entendre de la bouche de ces +parasites souriants, de ces vils marchands de nouvelles, laissez-moi +vous demander qu'une soumission sincère m'obtienne le pardon des +véritables irrégularités où s'est à tort laissé égarer ma jeunesse.</p> + +<p>LE ROI.--Dieu te pardonne!--Mais laisse-moi encore, Henri, m'étonner de +tes inclinations qui prennent un vol tout à fait opposé à celui de tes +ancêtres. Tu as honteusement perdu ta place au conseil, et c'est ton +jeune frère qui la remplit aujourd'hui; tu as aliéné de toi les coeurs +de presque toute la cour et de tous les princes de mon sang; tu as +détruit l'attente et les espérances que l'on avait fondées sur toi, et +il n'est pas d'homme qui, dans son âme, ne prédise ta chute. Si j'avais +été aussi prodigue de ma présence, que je me fusse si fréquemment +prostitué aux regards des hommes, et usé à si vil prix dans les sociétés +vulgaires, l'opinion publique qui m'a conduit au trône serait restée +fidèle à celui qui en était possesseur, et m'aurait laissé dans un exil +sans honneur, confondu parmi la foule, sans distinction et sans éclat. +Mais, parce que je me montrais rarement, je ne pouvais faire un pas que, +semblable à une comète, je n'excitasse l'admiration, que les pères ne +dissent à leurs enfants; <i>C'est lui</i>; d'autres demandaient: <i>Où est-il? +lequel est Bolingbroke</i>? Et alors j'enlevais au ciel tous les hommages, +me parant d'une telle modestie que j'arrachais à tous les coeurs le +serment de fidélité, à toutes les bouches des cris et des acclamations, +en la présence du roi couronné lui-même. Ainsi j'ai conservé la +fraîcheur et la nouveauté de ma personne; comme une robe pontificale, ma +présence a toujours excité l'admiration. Aussi l'apparition de ma +grandeur, rare, mais somptueuse, prenait l'apparence d'une fête que sa +rareté rendait solennelle. Le roi, toujours en l'air, courait de droite +et de gauche autour de mauvais bouffons, d'une bande d'esprits légers +comme de la paille, promptement allumés et promptement consumés. Il +jouait ainsi la dignité, et compromettait la grandeur royale avec de +sots baladins, laissant profaner son auguste nom par leurs sarcasmes, +livrant sa personne, au détriment de sa renommée, en butte aux +railleries d'une troupe d'enfants moqueurs, et servant de plastron aux +quolibets du premier venu de ces ridicules imberbes. On le voyait en +société avec le peuple des rues. Il s'était vendu à la popularité, et +chaque jour en proie aux regards de la multitude, il les rassasia du +miel de sa présence, et commença à changer en dégoût le charme des +choses douces, dont il suffit d'user un peu plus qu'un peu pour en avoir +beaucoup trop. Aussi lorsqu'il avait l'occasion de se montrer, de même +que le coucou au mois de juin, on l'entendait, on ne le regardait plus, +on le voyait avec des yeux qui, fatigués et blasés par un spectacle +continuel, ne lui accordaient aucun de ces regards attentifs et pleins +de surprise qu'attire, semblable au soleil, la majesté suprême +lorsqu'elle brille rarement aux yeux de ses admirateurs. Au contraire +les paupières appesanties se baissaient à sa vue, fermées par le +sommeil, et lui présentaient cet aspect nébuleux qu'offrent les peuples +à l'objet de leur inimitié; tant ils étaient gorgés, rassasiés, +surchargés de sa présence! Et tu es, Henri, précisément dans le même +cas. Tu as perdu par cette communication banale le privilége de ton rang +élevé; tous les yeux sont las de ta présence trop prodiguée.... excepté +les miens, qui ont désiré de te voir encore, et se sentent malgré moi, à +ta vue, obscurcis par les larmes d'une folle tendresse.</p> + +<p>HENRI.--Mon trois fois gracieux seigneur, je serai dorénavant plus +semblable à moi-même.</p> + +<p>LE ROI.--Par l'univers, tel tu es en ce jour, tel était Richard lorsque, +revenant de France, je débarquai à Ravensburg, et tel que j'étais alors, +tel est aujourd'hui Percy. Et par mon sceptre, par le salut de mon âme, +Percy a dans le pays un pouvoir plus respectable que toi, l'ombre du +successeur au trône. Car, sans droit à la couronne, sans la moindre +apparence de droit, il remplit nos campagnes de guerriers armés. Il +affronte la gueule menaçante du lion, et quoiqu'il ne doive pas plus aux +années que toi, il conduit aux combats sanglants et aux coups meurtriers +de vieux lords et de vénérables prélats. Quel honneur immortel ne +s'est-il pas acquis contre le fameux Douglas dont les hauts faits, les +rapides incursions, et la grande renommée dans les armes, enlèvent à +tous les guerriers la première place, et le titre suprême de premier +capitaine du siècle dans tous les royaumes qui reconnaissent le Christ? +Eh bien! trois fois cet Hotspur, ce Mars au maillot, ce héros encore +enfant, a battu le grand Douglas et fait échouer ses entreprises; il l'a +fait une fois prisonnier, lui a rendu la liberté et s'en est fait un ami +pour emboucher aujourd'hui la trompe retentissante du défi et ébranler +la paix et la sûreté de notre trône. Que dis-tu de cela? Percy, +Northumberland, monseigneur l'archevêque d'York, Douglas, Mortimer, +s'unissent contre nous, et déjà sont en armes.... Mais pourquoi +t'informé-je de ces nouvelles? pourquoi, Henri, te parlé-je de mes +ennemis à toi qui es mon plus proche comme mon plus cher<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a> ennemi?--Il +n'est pas impossible que, subjugué par la crainte, entraîné par la +bassesse de tes inclinations, ou par une suite de mécontentements, tu ne +combattes bientôt contre moi à la solde de Percy, +rampant à ses pieds, le saluant lorsqu'il fronce le sourcil, et pour +montrer à quel point tu es dégénéré.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" +name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> <i>Dearest</i>; c'est ici à la fois et le plus aimé et celui +qui coûte le plus cher.</blockquote> + +<p>HENRI.--Ne le croyez pas; vous ne verrez rien de semblable; et que le +ciel pardonne à ceux qui m'ont fait perdre à ce point l'estime de Votre +Majesté! C'est par la tête de Percy que je veux tout racheter; et à la +fin de quelque glorieuse journée, j'oserai vous dire que je suis votre +fils, lorsque je me présenterai à vous, entièrement couvert d'une +sanglante parure, et le visage caché sous un masque de sang. Ce sang une +fois lavé, avec lui s'effacera ma honte, et ce jour sera le jour même, +en quelque temps qu'il arrive, où ce jeune fils de la gloire et de la +renommée, ce vaillant Hotspur, ce chevalier loué de tous, et votre +Henri, auquel on ne songe pas, viendront à se mesurer ensemble. Les +honneurs qui reposent sur son casque vont tous devenir le but de mes +efforts; plût au ciel qu'ils fussent en grand nombre, et sur ma tête +toutes mes hontes redoublées! Un temps viendra où je forcerai ce +jouvenceau du nord à changer ses glorieuses actions contre mes +indignités. Mon bon seigneur, Percy n'est que mon facteur; il amasse +pour moi des faits glorieux, et je lui en ferai rendre un compte si +rigoureux, qu'il faudra qu'il me cède tous ses honneurs jusqu'au +dernier; oui, jusqu'au plus léger des mérites qui auront honoré sa vie, +ou j'en arracherai le compte de son coeur. Voilà ce que je promets ici +sur le nom de Dieu; et, s'il permet que je l'exécute, je conjure Votre +Majesté que cet exploit serve à expier ma jeunesse et à guérir les +cruelles blessures de mon intempérance. Si je n'y parviens pas, la vie +en finissant rompt tous les engagements, et je mourrai cent mille fois +avant de violer la moindre parcelle de ce serment.</p> + +<p>LE ROI.--Dans ce serment est renfermée la mort de cent mille rebelles. +Tu auras de l'emploi dans cette guerre et un commandement en chef +<span class="stage2">(<i>Entre Blount</i>.)</span> Qu'est-ce donc, brave Blount? tes regards annoncent un +homme bien pressé.</p> + +<p>BLOUNT.--Comme les affaires dont je viens vous parler. Le lord Mortimer +d'Écosse<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a> +<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a> fait savoir que Douglas et les rebelles d'Angleterre se sont +joints le onze de ce mois à Shrewsbury. S'ils se tiennent mutuellement +toutes leurs promesses, ils formeront le parti le plus puissant et le +plus formidable qui ait jamais attaqué un État.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" +name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> +(retour) </a> Il n'y avait point de lord Mortimer d'Écosse, mais un comte +des Marches d'Ecosse, comme lord Mortimer était comte des Marches +d'Angleterre; c'est ce qui a fait confusion pour Shakspeare.</blockquote> + +<p>LE ROI.--Le comte de Westmoreland s'est mis en marche aujourd'hui: mon +fils, le lord Jean de Lancastre, est avec lui; car cet avis date déjà de +cinq jours. Tu partiras, Henri, mercredi prochain. Jeudi nous nous +mettrons en campagne; notre rendez-vous est Bridgenorth; vous, Henri, +vous marcherez par la province de Glocester, et, à ce compte, tout bien +calculé, toutes nos troupes doivent être réunies à Bridgenorth dans +douze jours environ. Nous avons bien des affaires sur les bras: séparons +nous. La supériorité d'un ennemi se nourrit et profite du moindre délai.</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Une chambre dans la taverne de la <i>Tête-de-Sanglier</i>.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> FALSTAFF ET BARDOLPH.</p> +<br> + +<p>FALSTAFF.--Bardolph, ne suis-je pas indignement maigri depuis cette +dernière affaire? Ne trouves-tu pas que je suis déchu, que je viens à +rien? Vois, la peau me pend de tous côtés comme la robe de chambre d'une +vieille lady. Je suis flétri, ridé, comme une vieille poire de +messire-jean. Allons, il faut faire pénitence et cela tout à l'heure, +pendant qu'il me reste encore un peu de force; car bientôt je n'aurai +plus de coeur, et alors la force me manquera pour me repentir. Si je +n'ai pas oublié comment est fait le dedans d'une église, je veux être +sec comme un grain de moutarde et maigre comme le cheval d'un brasseur. +Oui, le dedans d'une église.--La compagnie, la mauvaise compagnie a fait +ma Perte.</p> + +<p>BARDOLPH.--Sir Jean, vous êtes si chagrin que vous ne pouvez vivre +longtemps.</p> + +<p>FALSTAFF.--Eh! voilà ce que c'est: allons, chante-moi quelque chanson +bien grasse, égaye-moi. Je vivais aussi vertueusement qu'il le faut à un +galant homme; j'étais en vérité assez vertueux: je jurais peu, je ne +jouais pas aux dés plus de sept fois par semaine; je n'allais pas en +mauvais lieux plus d'une fois dans le quart... d'heure: je rendais +l'argent que j'empruntais..... oui, trois où quatre fois cela m'est +arrivé; je vivais bien et j'étais bien réglé; et à présent je vis sans +règle et hors de toute mesure.</p> + +<p>BARDOLPH.--Vraiment, vous êtes si gras, sir Jean, que vous ne pouvez pas +manquer d'être hors de toute mesure, hors de toute mesure raisonnable, +sir Jean.</p> + +<p>FALSTAFF.--Corrige ta figure et je corrigerai ma vie. C'est toi qui es +notre amiral; tu portes la lanterne de poupe, mais c'est dans ton nez; +tu es le chevalier de la lampe ardente.</p> + +<p>BARDOLPH.--Eh quoi, sir Jean, ma figure ne vous fait aucun mal.</p> + +<p>FALSTAFF.--Non, par ma foi, j'en fais aussi bon usage que bien des gens +font d'une tête de mort, ou d'un <i>mémento mori</i>. Je ne vois jamais ta +face que je ne pense tout de suite au feu d'enfer, et au mauvais riche +qui vivait dans la pourpre; car il est là dans sa robe qui brûle, qui +brûle; si tu étais en aucune façon adonné à la vertu, je jurerais par ta +figure; mon serment serait par ce feu: mais tu es tout à fait abandonné, +et n'était le feu que tu as dans la figure, tu serais absolument un +enfant de ténèbres. Quand tu courus au haut de Gadshill, au milieu de la +nuit, pour attraper mon cheval, si je ne t'ai pas pris pour un <i>ignis +fatuus</i>, ou une boule de feu follet, je conviendrai que l'argent n'est +plus bon à rien. Oh! tu es une illumination perpétuelle, un éternel feu +de joie; tu m'as épargné plus de mille marcs en torches et en flambeaux +lorsque nous roulions ensemble, la nuit, de taverne en taverne; mais +aussi pour le vin d'Espagne que tu m'as bu, je me serais fourni le +luminaire, et aussi bon que peut le vendre le meilleur épicier de +l'Europe. Il y a plus de trente-deux ans que j'entretiens le feu de ta +salamandre; daigne le ciel m'en récompenser!</p> + +<p>BARDOLPH.--Parbleu! je voudrais que vous eussiez ma figure dans le +ventre.</p> + +<p>FALSTAFF.--Miséricorde! Je serais bien sûr d'avoir le feu aux +entrailles. <span class="stage2">(<i>Entre l'hôtesse</i>.)</span> Eh bien, ma poule, ma chère +caquet-bon-bec, avez-vous su qui est-ce qui a vidé mes poches?</p> + +<p>L'HOTESSE.--Comment, sir Jean! à quoi pensez-vous, sir Jean? Est-ce que +vous croyez que j'ai des filous dans ma maison? j'ai cherché, je me suis +informée et mon mari aussi, de tous nos gens, hommes, garçons, +domestiques, les uns après les autres: jamais de la vie il ne s'est +encore perdu un poil dans ma maison.</p> + +<p>FALSTAFF.--Vous mentez, l'hôtesse; car Bardolph y a été rasé et y a +perdu beaucoup de poils; et moi je ferai serment que mes poches y ont +été vidées; allez, allez. Vous êtes une vraie femelle, allez.....</p> + +<p>L'HOTESSE.--Qui moi! attends, attends, on ne m'a encore jamais appelée +ainsi chez moi.</p> + +<p>FALSTAFF.--Allez, allez, je vous connais bien.</p> + +<p>L'HOTESSE.--Non, sir Jean; vous ne me connaissez pas, sir Jean. Je vous +connais bien, moi, sir Jean: vous me devez de l'argent, sir Jean; et +aujourd'hui vous me cherchez querelle pour m'en frustrer. C'est moi qui +vous ai acheté une douzaine de chemises pour mettre à votre dos.</p> + +<p>FALSTAFF.--De la toile à canevas, d'abominable toile à canevas; j'en ai +fait présent à des boulangères, et elles en ont fait des tamis.</p> + +<p>L'HOTESSE.--Là, comme je suis une honnête femme, c'était une toile de +Hollande à huit schellings l'aune. Mais vous me devez encore de l'argent +outre cela, sir Jean, pour votre pension d'ordinaire; les boissons de +surplus, et, d'argent prêté, vingt-quatre guinées.</p> + +<p>FALSTAFF.--En voilà un qui a eu sa bonne part; qu'il vous paye.</p> + +<p>L'HOTESSE.--Lui? Hélas! il est pauvre, il n'a rien.</p> + +<p>FALSTAFF.--Comment! pauvre? Voyez sa figure. Qu'appelez-vous donc riche? +Il n'a qu'à monnayer son nez ou ses joues.--Je ne payerai pas un denier. +Est-ce que vous me prenez pour un nigaud? Comment, je ne serai pas libre +de prendre mes aises dans mon auberge, sans être exposé à avoir mes +poches dévalisées? J'ai perdu un cachet en bague de mon grand-père, qui +vaut quarante marcs.</p> + +<p>L'HOTESSE.--Oh! Jésus! j'ai entendu le prince lui dire, je ne sais +combien de fois, que cette bague n'était que du cuivre.</p> + +<p>FALSTAFF.--Comment? Le prince est un drôle et un écornifleur, que je +sanglerais comme un chien, s'il était ici, et qu'il osât dire cela. +<span class="stage2">(<i>Entrent le prince Henri et Poins au pas de marche; Falstaff va à leur +rencontre, jouant du fifre sur son bâton</i>.)</span> Eh bien, mon garçon? Est-ce +que le vent souffle par là, tout de bon? Faut-il que nous marchions +tous?</p> + +<p>BARDOLPH.--Oui, deux à deux, à la façon de Newgate.</p> + +<p>L'HOTESSE.--Milord, je vous en prie, écoutez-moi.</p> + +<p>HENRI.--Qu'est-ce que tu dis, madame Quickly? Comment se porte ton mari? +Je l'aime bien, c'est un brave homme.</p> + +<p>L'HOTESSE.--Mon bon prince, écoutez-moi.</p> + +<p>FALSTAFF.--Je t'en prie, laisse-la et écoute-moi.</p> + +<p>HENRI.--Qu'est-ce que tu dis, Jack?</p> + +<p>FALSTAFF.--La nuit dernière je me suis endormi derrière la tapisserie, +et on m'a vidé mes poches. Cette maison est devenue un mauvais lieu, on +y vole dans les poches.</p> + +<p>HENRI.--Qu'as-tu perdu, Jack?</p> + +<p>FALSTAFF.--Tu m'en croiras si tu veux, Hal, j'ai perdu trois ou quatre +obligations de quarante guinées chacune, et un cachet en bague de mon +grand-père.</p> + +<p>HENRI.--Quelque drogue, de la somme de huit pence.</p> + +<p>L'HOTESSE.--C'est ce que je lui disais, milord, et j'ai ajouté que +j'avais entendu Votre Grâce le dire plus d'une fois. Et, milord, il +parle de vous comme un mal embouché qu'il est; il a dit qu'il vous +cinglerait de coups.</p> + +<p>HENRI.--Comment? il n'a pas dit cela.</p> + +<p>L'HOTESSE.--Je n'ai ni foi, ni vérité, et je ne suis pas femme s'il ne +l'a pas dit.</p> + +<p>FALSTAFF.--Il n'y a pas plus de foi en toi que dans un pruneau cuit<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> +<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>, +pas plus de vérité que dans un renard en peinture; et quant à ta qualité +de femme, Marianne la pucelle<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> +<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a> serait auprès de toi propre à faire la +femme d'un alderman. Va, chose, va.</p> + +<p>L'HOTESSE.--Quelle chose? dis, quelle chose?</p> + +<p>FALSTAFF.--Quelle chose! Mais une chose sur laquelle on peut dire grand +merci<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> +<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" +name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> +(retour) </a> Un plat de pruneaux cuits était le mets d'usage, et presque +l'enseigne d'un mauvais lieu. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" +name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> +(retour) </a> <i>Maid Marian</i>. Ce fut, selon les anciennes ballades, le nom +que prit Mathilde, fille de lord Fitzwater, pour suivre dans les bois +son amant, le comte d'Huntington qui, proscrit et poursuivi, s'y était +réfugié, et y vécut longtemps de brigandage sous le nom de Robin Hood. +<i>Maid Marian</i> était le personnage obligé d'une danse de bateleurs qui +s'exécutait particulièrement le 1er mai. Elle y était représentée par +un homme habillé en femme; c'est sur cette circonstance que porte la +plaisanterie de Falstaff. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" +name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> +(retour) </a> <i>A thing to thank God on</i>. + +<p><i>Une chose dont il faut remercier Dieu</i>, c'est-à-dire, selon nos +locutions, une chose qui nous vient de Dieu et grâce, sans qu'il en +coûte rien; et aussi <i>une chose qui sert à remercier Dieu dessus</i>. La +plaisanterie ne se pouvait rendre qu'à peu près.</p> +</blockquote> + +<p>L'HOTESSE.--Je ne suis pas une chose sur laquelle on puisse dire grand +merci, je suis bien aise de te le dire; je suis la femme d'un honnête +homme; et, sauf la chevalerie, tu es un drôle de m'appeler comme cela.</p> + +<p>FALSTAFF.--Et toi, sauf la qualité de femme, tu es un animal brute de +dire autrement.</p> + +<p>L'HOTESSE.--Dis donc, quel animal, drôle, dis donc?</p> + +<p>FALSTAFF.--Quel animal? Pardieu! une loutre.</p> + +<p>HENRI.--Une loutre, sir Jean? pourquoi une loutre?</p> + +<p>FALSTAFF.--Pourquoi? parce qu'elle n'est ni chair ni poisson, on ne sait +comment ni par où la prendre.</p> + +<p>L'HOTESSE.--Tu es un menteur quand tu dis cela; tu sais bien, et il n'y +a pas un homme au monde qui ne sache bien par où me prendre, entends-tu, +drôle?</p> + +<p>HENRI.--Tu as raison, hôtesse, et c'est là une insigne calomnie.</p> + +<p>L'HOTESSE.--Il en fait autant de vous, monseigneur; il disait l'autre +jour que vous lui deviez mille guinées.</p> + +<p>HENRI.--Comment, coquin, est-ce que je te dois mille guinées?</p> + +<p>FALSTAFF.--Mille guinées? Hal, un million. L'amitié vaut un million, et +tu me dois ton amitié.</p> + +<p>L'HOTESSE.--Il a fait plus, monseigneur; il vous a traité de drôle, et +il a dit qu'il vous cinglerait de coups.</p> + +<p>FALSTAFF.--L'ai-je dit, Bardolph?</p> + +<p>BARDOLPH.--En vérité, sir Jean, vous l'avez dit.</p> + +<p>FALSTAFF.--Oui, s'il disait que ma bague était de cuivre.</p> + +<p>HENRI.--Je dis qu'elle est de cuivre; oses-tu tenir ta parole à présent?</p> + +<p>FALSTAFF.--Mon Dieu! Hal, tu sais bien que comme homme je n'ai pas peur +de toi; mais comme prince, je te crains autant que je craindrais le +rugissement du lionceau.</p> + +<p>HENRI.--Et pourquoi pas comme le lion même?</p> + +<p>FALSTAFF.--C'est le roi en personne qu'on doit craindre comme le lion. +Et crois-tu, en conscience, que je te craigne comme je craindrais ton +père? Ma foi, si cela est vrai, je veux que ma ceinture casse.</p> + +<p>HENRI.--Oh! si cela arrivait, comme ton ventre tomberait sur tes genoux! +Mais, maraud, il n'y a pas dans ta maudite panse la moindre place pour +la foi, la vérité, l'honneur; elle n'est remplie que de tripes et de +boyaux. Accuser une honnête femme d'avoir vidé tes poches! Mais toi, +fils de catin, impudent, boursouflé coquin, s'il y a autre chose dans +tes poches que des cartes de cabaret, des <i>memento</i> de mauvais lieux, et +la valeur d'un malheureux sou de sucre candi pour t'allonger l'haleine; +et s'il te peut revenir autre chose à empocher que des injures, je suis +un misérable: et cependant, monsieur tiendra tête, il ne souffrira pas +qu'on lui manque. N'as-tu pas de honte?</p> + +<p>FALSTAFF.--Écoute, Hal, tu sais bien que dans l'état d'innocence Adam a +failli: et que peut donc faire le pauvre Jack Falstaff dans ce siècle +corrompu? Tu vois bien qu'il y a plus de chair chez moi que dans un +autre, par conséquent plus de fragilité.--Enfin vous avouez donc que +vous avez retourné mes poches?</p> + +<p>HENRI.--L'histoire le dit.</p> + +<p>FALSTAFF.--Hôtesse, je te pardonne: va préparer le déjeuner; aime ton +mari, veille sur tes domestiques, et chéris tes hôtes; tu me trouveras +traitable autant que de raison; tu le vois, je suis apaisé.--Allons, +paix!--Je t'en prie, décampe. <span class="stage2">(<i>L'hôtesse sort</i>.)</span> A présent, Hal, +revenons aux nouvelles de la cour... Et l'affaire du vol, mon enfant, +qu'est-ce que cela est devenu?</p> + +<p>HENRI.--Oh! mon cher Roastbeef, il faut que je te serve encore de bon +ange. L'argent est rendu.</p> + +<p>FALSTAFF.--Oh! mais je n'aime point du tout cette restitution; c'est +faire double travail.</p> + +<p>HENRI.--Je suis bien avec mon père, je puis faire tout ce que je veux.</p> + +<p>FALSTAFF.--Vole-moi donc le trésor royal; c'est la première chose à +faire, et sans te donner la peine de te laver les mains.</p> + +<p>BARDOLPH.--Faites cela, milord.</p> + +<p>HENRI.--Je t'ai procuré à toi, Jack, une place dans l'infanterie.</p> + +<p>FALSTAFF.--J'aurais mieux aimé que ce fût dans la cavalerie.--Où +trouverai-je quelqu'un qui ait la main bonne pour voler? il me faudrait +absolument un bon voleur de vingt à vingt-deux ans: je suis diablement +dégarni de tout. Enfin, n'importe; Dieu soit loué, ces rebelles ne s'en +prennent qu'aux honnêtes gens; je les en estime et honore.</p> + +<p>HENRI.--Bardolph!</p> + +<p>BARDOLPH--Prince!</p> + +<p>HENRI.--Va-t'en porter cette lettre au lord Jean de Lancastre, mon frère +Jean; celle-ci, à milord de Westmoreland. Allons, Poins, à cheval; car +nous avons encore, toi et moi, trente milles à faire avant dîner. Jack, +viens me trouver demain au temple, à deux heures après dîner: là tu +sauras quelle est ta place, et tu recevras tes instructions et de +l'argent. La terre brûle, Percy est au faîte de sa gloire; il faut +qu'eux ou nous descendions de beaucoup.</p> + +<p class="stage1">(Sortent le prince, Poins et Bardolph.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Courtes paroles, braves gens.--Hôtesse, mon déjeuner, allons. +Oh! que cette taverne n'est-elle le tambour de ma compagnie!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br><br> +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Le camp des rebelles près de Shrewsbury.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> HOTSPUR, WORCESTER, DOUGLAS.</p> +<br> +<p>HOTSPUR.--Très-bien parlé, mon noble Écossais. Si la vérité dans ce +siècle poli n'était pas prise pour la flatterie, on pourrait dire de +Douglas qu'il n'est point de notre temps un guerrier dont le nom +parcoure aussi généralement l'univers. Par le ciel, il m'est impossible +de flatter: je dédaigne le doucereux langage des courtisans; mais il +n'est point d'homme qui occupe une plus belle place que vous dans mon +coeur et mon amitié. Oui, sommez-moi de ma parole, éprouvez-moi, +milord.</p> + +<p>DOUGLAS.--Tu es roi de l'honneur.--Il n'est point sur la terre d'homme +si puissant que je ne sois prêt à lui tenir tête.</p> + +<p>HOTSPUR.--N'y manquez pas, tout sera au mieux.--<span class="stage2">(<i>Entre un messager</i>.)</span> +Quelles lettres as-tu là?--<span class="stage2">(<i>A Douglas</i>.)</span> Je ne sais que vous remercier.</p> + +<p>LE MESSAGER.--Ces lettres viennent de votre père.</p> + +<p>HOTSPUR.--Des lettres de lui! Pourquoi ne vient-il pas lui-même?</p> + +<p>LE MESSAGER.--Il ne peut venir, milord; il est dangereusement malade.</p> + +<p>HOTSPUR.--Morbleu! comment a-t-il le loisir d'être malade, au moment de +se battre?--Qui conduit ses troupes? Sous le commandement de qui nous +arrivent-elles?</p> + +<p>LE MESSAGER.--Ses lettres pourront vous le dire, milord, et non pas moi.</p> + +<p>WORCESTER.--Je te prie, dis-moi, garde-t-il le lit?</p> + +<p>LE MESSAGER.--Il le gardait depuis quatre jours quand je suis parti; et +au moment où je l'ai quitté, ses médecins craignaient beaucoup pour sa +vie.</p> + +<p>WORCESTER.--J'aurais voulu voir nos affaires dans un état sûr et solide +avant que la maladie vînt le visiter. Jamais sa santé ne fut d'un +plus grand prix qu'aujourd'hui.</p> + +<p>HOTSPUR.--Malade en ce moment! en ce moment au lit! Cette maladie +attaque la partie vitale de notre entreprise; elle est contagieuse pour +nous, et même pour notre camp.--Il me mande ici: «Qu'une maladie +interne.... que ses amis ne peuvent être rassemblés sitôt par la voie +des messages; et qu'il n'a pas cru prudent de livrer de si loin à +d'autres âmes que la sienne un secret si important et si dangereux.» +Cependant il nous donne un conseil hardi: c'est qu'avec le petit nombre +de troupes que nous avons réunies nous marchions en avant, afin de +sonder les dispositions de la fortune pour nous: «car, écrit-il, il +n'est plus temps de se décourager, attendu que le roi est sûrement +instruit de tous nos desseins.» Qu'en dites-vous?</p> + +<p>WORCESTER.--La maladie de votre père nous mutile tout à fait.</p> + +<p>HOTSPUR.--C'est une des plus dangereuses. C'est un membre de moins.... +et cependant, tout bien examiné, non. Le tort que nous fait son absence +nous paraît plus considérable qu'il ne le sera en effet. Serait-il à +propos de risquer sur un coup de dé la somme réunie de toutes nos +forces? de placer une si riche fortune sur les chances périlleuses d'une +heure incertaine? Cela ne vaudrait rien, car dans cette heure unique +nous attaquerions le fond et l'essentiel de nos espérances, le dernier +terme de nos ressources et de notre fortune.</p> + +<p>DOUGLAS.--Il est certain que cela ne pourrait être autrement, au lieu +qu'à présent il nous reste une sorte de survivance agréable sur +l'avenir. Nous pouvons dépenser hardiment dans l'espérance des +ressources futures; cela nous donne le point d'appui d'une retraite.</p> + +<p>HOTSPUR.--Oui, un rendez-vous, un asile où nous réfugier, s'il arrive +que le diable et le malheur regardent de travers cette première fleur<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> +<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a> +de nos affaires.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" +name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> +(retour) </a> <i>The maidenhead</i>.</blockquote> + +<p>WORCESTER.--Cependant j'aurais voulu que votre père pût se rendre ici. +La nature et l'apparence de notre entreprise ne souffrent point de +division. Il y a des gens qui, ignorant la cause de son absence, y +verront le désaveu de notre conduite, et croiront que c'est sa prudence +et sa fidélité au roi qui ont retenu le comte et l'ont empêché de se +joindre à nous. Et jugez combien une pareille idée peut changer le cours +d'une faction timide, et faire douter de notre cause; car vous n'ignorez +pas que nous devons soutenir les apparences de notre force hors de la +portée d'un examen trop rigoureux, et boucher tous les jours la plus +légère ouverture par laquelle l'oeil de la raison pourrait nous épier. +Cette absence de votre père ouvre le rideau qui dévoile aux ignorants un +genre de craintes auxquelles ils n'avaient pas songé.</p> + +<p>HOTSPUR.--Vous allez trop loin. Voici plutôt comment je considérerais +son absence. Elle rehausse l'opinion qu'on a de nous, et, présentant +notre entreprise sous un aspect plus audacieux, lui donne un lustre +qu'elle n'aurait pas si le comte était avec nous; car lorsque, seuls et +sans secours, on nous verra former un parti assez puissant pour tenir +tête à tout le royaume, on devra penser qu'avec son aide nous sommes en +état de le bouleverser complètement.--Tout est bien encore; nous avons +tous nos membres sains et entiers.</p> + +<p>DOUGLAS.--Autant que nous pouvons le souhaiter. On n'entend point +prononcer en Écosse un tel mot que le mot de crainte.</p> + +<p class="stage1">(Entre sir Richard Vernon.)</p> + +<p>HOTSPUR.--Mon cousin Vernon? Vous êtes le bienvenu, sur mon âme!</p> + +<p>VERNON.--Plût au ciel, milord, que mes nouvelles méritassent +d'être aussi bien accueillies. Le comte de Westmoreland, fort +de sept mille hommes, se dirige vers ces lieux: le prince Jean est avec +lui.</p> + +<p>HOTSPUR.--Je ne vois point de mal à cela. Qu'y a-t-il de plus?</p> + +<p>VERNON.--De plus, j'ai appris que le roi en personne marche, ou se +dispose à marcher très-promptement contre nous avec des préparatifs et +des forces redoutables.</p> + +<p>HOTSPUR.--Il sera bien reçu aussi. Où est son fils, le prince de Galles, +cet étourdi au pied léger, et ses camarades qui ont jeté de côté le +monde et ses affaires, en lui disant de passer son chemin?</p> + +<p>VERNON.--Tous équipés, tous en armes, tous plumes en l'air comme des +autruches battant l'air de leurs ailes, comme des aigles qui viennent de +se baigner; tout brillants de leurs armures dorées comme des images de +saints; pleins de vie comme le mois de mai, et resplendissants comme le +soleil au milieu de l'été; gais comme de jeunes chevreaux, bouillants +comme de jeunes taureaux. J'ai vu le jeune Henri, la visière levée, les +cuisses couvertes de ses cuissards, armé en vrai guerrier, s'élever de +la terre comme Mercure sur ses ailes, et ferme sur sa selle, voltigeant +avec autant d'aisance qu'un ange qui serait descendu des nuages pour +manier et manéger un fougueux Pégase, et charmer les hommes par la +noblesse de son équitation.</p> + +<p>HOTSPUR.--Assez, assez; ces éloges sont pis que le soleil de mars pour +donner la fièvre. Qu'ils viennent, qu'ils arrivent parés pour le +sacrifice, et nous les offrirons tout fumants et tout sanglants à la +vierge aux yeux enflammés qui préside à la guerre fumante. Mars vêtu de +fer s'assiéra sur son autel, dans le sang jusqu'aux oreilles. Je suis +sur les charbons tant que je sais cette riche conquête si près, et +encore pas à nous.--Allons, laissez-moi prendre mon cheval, qui va me +porter comme la foudre contre le sein du prince de Galles. Nous nous +rencontrerons Henri contre Henri, et son cheval contre le mien, pour ne +jamais nous séparer que l'un des deux ne tombe mort. Oh! que Glendower +n'est-il arrivé!</p> + +<p>VERNON.--J'ai encore d'autres nouvelles. J'ai appris, en traversant le +comté de Worcester, qu'il ne pouvait se rendre ici avec son corps de +troupes, comme il l'a promis, le quatorzième jour.</p> + +<p>DOUGLAS.--Voilà la plus fâcheuse de toutes les nouvelles que j'aie +entendues.</p> + +<p>WORCESTER.--Oui, sur ma foi, elle a un son qui glace le coeur.</p> + +<p>HOTSPUR.--A combien peut monter toute l'armée du roi?</p> + +<p>VERNON.--A trente mille hommes.</p> + +<p>HOTSPUR.--Fussent-ils quarante mille, sans mon père et Glendower, les +troupes que nous avons peuvent suffire pour cette grande journée. +Allons, hâtons-nous d'en faire la revue. Le jour fatal est proche: +mourons tous s'il le faut, et mourons gaiement.</p> + +<p>DOUGLAS.--Ne parlez pas de mourir: je suis d'ici à six mois préservé de +toute crainte de la mort et de ses coups.</p> +<br> +<h3>SCÈNE II.</h3> + +<p class="stage1">Un grand chemin près de Coventry.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> FALSTAFF ET BARDOLPH.</p> +<br> + +<p>FALSTAFF.--Bardolph, va-t'en toujours devant à Coventry; emplis-moi une +bouteille de vin d'Espagne: nos soldats traverseront la ville, et nous +gagnerons Suttoncolfied ce soir.</p> + +<p>BARDOLPH.--Voulez-vous me donner de l'argent, mon capitaine?</p> + +<p>FALSTAFF.--Va toujours, va toujours.</p> + +<p>BARDOLPH.--Cette bouteille vaut un angelot.</p> + +<p>FALSTAFF.--Si elle te vaut cela, prends-le pour ta peine; si elle t'en +fait vingt, prends tout. Je suis là pour répondre de la manière dont tu +auras battu monnaie. Ordonne à mon lieutenant Peto de me joindre à la +sortie de la ville.</p> + +<p>BARDOLPH.--Je n'y manquerai pas, capitaine; adieu.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Si mes soldats ne me font pas rougir de honte, je veux n'être +qu'un hareng sec. J'ai diablement abusé de la presse du roi. J'ai pris, +en échange de cent cinquante soldats, trois cent et quelques guinées. Je +ne presse que de bons bourgeois, des fils de propriétaires; je +m'enquiers de tous les jeunes garçons fiancés, de ceux qui ont déjà eu +deux bans de publiés; je me suis procuré toute une partie de poltrons +aux pieds chauds, qui aimeraient mieux entendre le diable qu'un coup de +tambour, gens qui ont plus de peur du bruit d'une coulevrine qu'un daim +ou un canard sauvage déjà blessés. Je ne presse que de ces mangeurs de +rôties beurrées qui n'ont de coeur au ventre que pas plus gros qu'une +tête d'épingle; et ils ont racheté leur congé: de sorte qu'à présent +toute ma troupe consiste en porte-étendards, caporaux, lieutenants, gens +d'armes, misérables aussi déguenillés qu'on nous représente Lazare sur +la toile quand des chiens gloutons lui léchaient ses plaies; d'autres +qui n'ont jamais servi; quelques-uns réformés comme incapables de +servir; des cadets de cadets, des garçons de cabaret qui se sont sauvés +de chez leurs maîtres, des aubergistes banqueroutiers: tous ces cancres +d'un monde tranquille et d'une longue paix, cent fois plus piteusement +accoutrés qu'un vieux étendard délabré. Voilà les hommes que j'ai pour +remplacer ceux qui ont acheté leur congé; si bien que l'on s'imaginerait +que j'ai là cent cinquante enfants prodigues en haillons arrivant de +garder les pourceaux et de vivre de restes et de pelures. Un écervelé +que j'ai rencontré en chemin, m'a dit que je venais de rafler toutes les +potences et de presser tous les cimetières; on n'a jamais vu de pareils +épouvantails. Je ne traverserai pas Coventry avec eux; voilà ce qu'il y +a de bien sûr. Par-dessus le marché, ces gredins-là marchent les jambes +écartées, comme s'ils y avaient des fers; et en effet, j'ai tiré la +plupart d'entre eux des prisons. Il n'y a qu'une chemise et demie dans +toute ma compagnie; et la demi-chemise encore est faite de deux +serviettes bâties ensemble et jetées sur les épaules comme le pourpoint +d'un héraut, sans manches; et la chemise entière, pour dire la vérité, a +été volée à mon hôte de Saint-Albans, ou à l'aubergiste au nez rouge de +Daintry. Mais cela n'y fait rien, ils trouveront bientôt du linge en +suffisance sur les haies.</p> + +<p class="stage1">(Entrent le prince Henri et Westmoreland.)</p> + +<p>HENRI.--Eh bien, Jack le boursouflé? eh bien, mon gros matelas? Holà, +matelas de chair.</p> + +<p>FALSTAFF.--Comment, c'est toi, Hal; c'est toi, drôle de corps; que +diable fais-tu donc dans la province de Warwick?--Mon cher milord +Westmoreland, je vous demande pardon, mais je vous croyais déjà à +Shrewsbury.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Ma foi, sir Jean, il serait plus que temps que j'y fusse, +et vous aussi; mais mes troupes y sont déjà arrivées; je vous assure que +le roi nous y attend: il faut que nous partions tous ce soir.</p> + +<p>FALSTAFF.--Bah! n'ayez pas peur de moi: je suis aussi vigilant qu'un +chat qui veut voler de la crème.</p> + +<p>HENRI.--Voler de la crème? je le crois, car à force d'en voler tu t'es +fait de beurre. Mais dis donc, Jack, à qui sont ces gens qui viennent +là-bas?</p> + +<p>FALSTAFF.--A moi, Hal, à moi.</p> + +<p>HENRI.--De ma vie je n'ai vu de si pitoyables coquins.</p> + +<p>FALSTAFF.--Bah, bah! ils sont assez bons pour être jetés à bas. Chair à +poudre! chair à poudre! Cela remplira une fosse tout aussi bien que de +meilleurs soldats! Mon cher, ce sont des hommes mortels, des hommes +mortels.</p> + +<p>WESTMORELAND.--Oui; mais, sir Jean, il me semble qu'ils sont cruellement +pauvres et décharnés, l'air par trop mendiants.</p> + +<p>FALSTAFF.--Ma foi, quant à leur pauvreté.... je ne sais pas où ils l'ont +prise; et pour leur maigreur.... je suis bien sûr qu'ils n'ont pas pris +cela de moi.</p> + +<p>HENRI.--Non, j'en ferais bien serment; à moins qu'on n'appelle maigreur +trois doigts de lard sur les côtes. Mais, mon garçon, dépêche-toi; Percy +est déjà en campagne.</p> + +<p>FALSTAFF.--Comment, est-ce que le roi est déjà campé?</p> + +<p>WESTMORELAND.--Oui, sir Jean, je crains que nous ne nous soyons arrêtés +trop longtemps.</p> + +<p>FALSTAFF.--Eh bien! la fin d'une bataille, et le commencement d'un +repas, c'est ce qu'il faut à un soldat de mauvaise volonté, et à un +convive de bon appétit.</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Le camp des rebelles près de Shrewsbury.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> HOTSPUR, WORCESTER, DOUGLAS ET VERNON.</p> +<br> + +<p>HOTSPUR.--Nous lui livrerons combat ce soir.</p> + +<p>WORCESTER.--Cela ne se peut pas.</p> + +<p>DOUGLAS.--Alors vous lui abandonnez l'avantage?</p> + +<p>VERNON.--Pas du tout.</p> + +<p>HOTSPUR.--Comment pouvez-vous dire cela? N'attend-il pas un renfort?</p> + +<p>VERNON.--Et nous aussi.</p> + +<p>HOTSPUR.--Le sien est sûr, et le nôtre est douteux.</p> + +<p>WORCESTER.--Cher cousin, écoutez la prudence. N'attaquons pas ce soir.</p> + +<p>VERNON.--Ne le faites pas, milord.</p> + +<p>DOUGLAS.--Votre conseil n'est pas bon: c'est la peur et le défaut de +coeur qui vous font parler.</p> + +<p>VERNON.--Ne m'insultez pas, Douglas. Sur ma vie (et je le soutiendrai +aux dépens de ma vie) si une fois mon honneur bien entendu m'ordonne de +marcher en avant, j'écoute aussi peu les conseils de la lâche peur que +vous, milord, ou quelque autre Écossais qui soit au monde: on verra +demain dans la bataille qui de nous a peur.</p> + +<p>DOUGLAS.--Oui, ou plutôt ce soir.</p> + +<p>VERNON.--Comme il vous plaira.</p> + +<p>HOTSPUR.--Ce soir, dis-je.</p> + +<p>VERNON.--Allons: cela n'est pas possible. Je suis très-étonné que des +chefs aussi expérimentés que vous ne prévoient pas combien d'obstacles +nous forcent à retarder notre expédition. Ce détachement de cavalerie de +mon cousin Vernon n'est pas encore arrivé: celui de votre oncle +Worcester n'est arrivé que d'aujourd'hui, et en ce moment toute leur +fierté, tout leur feu est assoupi; leur courage est dompté et abattu par +l'excès de la fatigue, et il n'y a pas un de ces chevaux qui vaille la +moitié de ce qu'il vaut ordinairement.</p> + +<p>HOTSPUR.--La cavalerie de l'ennemi est aussi pour la plupart fatiguée de +la route et tout abattue. La meilleure partie de la nôtre est fraîche et +reposée.</p> + +<p>WORCESTER.--L'armée du roi est plus nombreuse que la nôtre: au nom de +Dieu, cousin, attendons que nos renforts soient arrivés.</p> + +<p class="mid">(Les trompettes sonnent un pourparler.)</p> + +<p class="mid">(Entre sir Walter Blount.)</p> + +<p>BLOUNT.--Je viens chargé d'offres gracieuses de la part du roi, si vous +voulez m'entendre avec les égards dûs à mon message.</p> + +<p>HOTSPUR.--Soyez le bienvenu, sir Walter Blount. Et plût au ciel que vous +fussiez de notre parti! Il est quelques-uns de nous qui vous aiment +tendrement, et ceux-là mêmes s'affligent de votre grand mérite et de +votre bonne renommée, voyant que vous n'êtes pas des nôtres et que vous +paraissez devant nous comme ennemi.</p> + +<p>BLOUNT.--Et que le ciel me préserve d'être autre chose, tant et si +longtemps que, sortis des bornes du devoir et des règles de la fidélité, +vous marcherez révoltés contre la majesté sacrée de votre roi! Mais +faisons notre message.--Le roi m'envoie savoir la nature de vos griefs; +pour quelle cause, au sein de la paix publique, vous entamez +témérairement les hostilités, donnant à son royaume soumis l'exemple +d'une criminelle audace. Si le roi a méconnu en quelque chose votre +mérite et vos services, qu'il confesse être nombreux, il vous somme +d'articuler vos plaintes, et sans aucun retard vos voeux seront +satisfaits avec usure, et vous recevrez un pardon absolu pour vous et +pour ceux que vos suggestions ont égarés.</p> + +<p>HOTSPUR.--Le roi a bien de la bonté: et nous savons de reste que le roi +sait fort bien en quel temps il faut promettre et en quel temps il faut +payer. Mon père, mon oncle et moi, nous lui avons donné cette couronne +qu'il porte. Sa suite n'était pas en tout composée de vingt-six +personnes; pauvre en considération parmi les hommes, malheureux, +abaissé, il n'était rien qu'un proscrit oublié, se glissant furtivement +dans sa patrie, lorsque mon père l'accueillit sur le rivage et +l'entendit protester avec serment, à la face du ciel, qu'il ne revenait +que pour être duc de Lancastre, pour réclamer la remise de son héritage, +et pour faire sa paix qu'il sollicitait avec les larmes de l'innocence +et les expressions de l'attachement. Mon père, touché de compassion et +par bonté de coeur, lui promit son assistance et lui a tenu parole. +Alors, dès que les lords et les barons du royaume surent que +Northumberland lui prêtait son appui, grands et petits vinrent le +trouver tête nue et genou en terre; ils l'abordèrent en foule dans les +bourgs, les cités, les villages; ils le suivaient sur les ponts, se +plaçaient sur son passage dans les sentiers, venaient lui offrir leurs +dons, lui prêtaient leurs serments, lui donnaient leurs héritiers, le +suivaient comme des pages attachés à ses pas, en troupes brillantes et +dorées: et aussitôt (tant la grandeur se connaît promptement elle-même!) +il fait un pas plus haut que le degré où il avait juré à mon père de +s'arrêter, lorsqu'il se sentait le sang appauvri sur les rivages +stériles de Ravenspurg; il prend sur lui de réformer certains édits, +certains décrets à la vérité trop rigoureux et trop onéreux à la +communauté; il crie contre les abus; il feint de gémir sur les maux de +sa patrie, et à la faveur de ce masque, de ce beau semblant de justice, +il gagne les coeurs de tous ceux qu'il voulait surprendre. Il va plus +loin: il fait sauter les têtes de tous les favoris que le roi absent +avait laissés pour le remplacer dans le royaume, tandis qu'il était +occupé en personne aux guerres d'Irlande.</p> + +<p>BLOUNT.--Eh mais, je ne suis pas venu pour entendre tout cela.</p> + +<p>HOTSPUR.--Je viens au fait.--Peu de temps après, il déposa le roi, et +puis bientôt il lui ôta la vie; et immédiatement après chargea l'État +d'impôts universels. Bien pis encore, il a souffert que son parent, le +comte des Marches (qui, si chaque homme était à sa place et dans ses +droits, serait son roi légitime) demeurât prisonnier dans la province de +Galles, pour y être oublié sans rançon. Il m'a disgracié, moi, au milieu +de mes heureuses victoires; il a cherché par ses artifices à me faire +tomber dans le piége; il a exclu mon oncle du conseil; il a congédié +avec fureur mon père de sa cour; il a violé serment sur serment, commis +injustice sur injustice. A la fin, en nous repoussant, il nous a +contraints de chercher notre sûreté dans la force de cette armée, et +aussi d'examiner un peu son titre que nous trouvons trop équivoque pour +durer longtemps.</p> + +<p>BLOUNT.--Rendrai-je cette réponse au roi?</p> + +<p>HOTSPUR.--Non pas de cette manière, sir Walter; nous allons nous +consulter pendant quelque temps. Retournez auprès du roi; qu'il engage +quelque garantie qui assure le retour, et demain matin de bonne heure, +mon oncle lui portera nos intentions: j'ai dit; adieu.</p> + +<p>BLOUNT.--Je désire que vous acceptiez les offres de sa clémence et de +son amitié.</p> + +<p>HOTSPUR.--Il se peut que nous les acceptions.</p> + +<p>BLOUNT.--Dieu veuille qu'il en soit ainsi.</p> + +<p class="mid">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="mid">York.--Un appartement dans la maison de l'archevêque.</p> + +<p class="mid"><i>Entrent</i> L'ARCHEVÊQUE D'YORK ET UN GENTILHOMME.</p> +<br> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Faites diligence, mon bon sir Michel: prenez des +ailes pour porter rapidement cette lettre scellée de mon cachet au lord +Maréchal, celle-ci à mon cousin Scroop, et toutes les autres aux +personnes auxquelles elles sont adressées. Si vous saviez combien leur +contenu est important, vous vous hâteriez.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.--Mon bon seigneur, je devine ce qu'elles renferment.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--C'est assez probable. Demain, mon cher sir Michel, +est un jour où la fortune de dix mille hommes doit être mise à +l'épreuve; car demain, mon cher, à Shrewsbury, ainsi que j'en ai reçu la +nouvelle certaine, le roi, à la tête d'une armée nombreuse et +promptement formée, doit se rencontrer avec le lord Henri; et je crains, +sir Michel, que par suite de la maladie de Northumberland, dont le corps +de troupes était le plus considérable, et aussi à cause de l'absence +d'Owen Glendower, sur lequel ils comptaient comme sur un appui +vigoureux, et qui ne s'y est pas rendu, arrêté par des prédictions, je +crains que l'armée de Percy ne soit trop faible pour soutenir déjà un +combat avec le roi.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.--Eh quoi! mon bon seigneur, vous n'avez rien à craindre. +Il a avec lui le lord Douglas et le lord Mortimer.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Non, Mortimer n'y est pas.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.--Mais du moins il y a Mordake, Vernon, lord Henry Percy +et milord Worcester, et une troupe de braves guerriers et de nobles +gentilshommes.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Cela est vrai; mais de son côté le roi a rassemblé +la plus belle élite de tout le royaume.--Le prince de Galles, le lord +Jean de Lancastre, le noble Westmoreland, et le belliqueux Blount, et +beaucoup d'autres braves rivaux, et une foule de guerriers de nom et +distingués dans les armes.</p> + +<p>LE GENTILHOMME.--Ne doutez pas, milord, qu'ils ne trouvent à qui parler.</p> + +<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Je l'espère, et cependant il est impossible de +n'avoir pas des craintes: et pour prévenir les plus grands malheurs, sir +Michel, faites diligence; car si lord Percy ne réussit pas, le roi, +avant de licencier son armée, se propose de nous visiter.--Il a été +instruit de notre confédération, et la prudence veut qu'on prenne ses +mesures pour se fortifier contre ses desseins. Ainsi hâtez-vous. Il faut +que j'aille encore écrire à d'autres amis.--Adieu, sir Michel.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent de différents côtés.)</p> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br><br> + +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Le camp du roi près de Shrewsbury.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, LE PRINCE HENRI, LE PRINCE JEAN DE LANCASTRE, +SIR WALTER BLOUNT ET SIR JEAN FALSTAFF.</p> +<br> + +<p>LE ROI.--Comme le soleil commence à se montrer sanglant au-dessus de +cette montagne boisée! Le jour pâlit en le voyant si troublé.</p> + +<p>HENRI.--Le vent du midi faisant fonction de trompette nous annonce ses +desseins, et par de sourds mugissements à travers les feuillages prédit +la tempête et un jour orageux.</p> + +<p>LE ROI.--Qu'ils sympathisent donc avec les vaincus; rien ne paraît +sombre aux vainqueurs. <span class="stage2">(<i>Entrent Worcester et Vernon</i>.)</span> C'est vous, +milord Worcester? Il ne convient guère que nous nous rencontrions ici en +de pareils termes. Vous avez trompé notre confiance; vous nous avez +forcés de dépouiller les commodes vêtements de la paix, pour froisser +d'un dur acier nos membres vieillis. Cela n'est pas bien, milord, cela +n'est pas bien. Que répondez-vous? Voulez-vous dénouer le noeud féroce +d'une guerre abhorrée de tous, et rentrer dans cette sphère d'obéissance +où vous brilliez d'un éclat pur et naturel? Voulez-vous cesser de +ressembler à un météore exhalé dans les airs, prodige terrible et +présage des calamités annoncées aux temps à venir?</p> + +<p>WORCESTER.--Écoutez-moi, mon souverain.--- Pour ce qui me regarde, je +serais sans doute satisfait de couler les restes pesants de ma vie à +travers des heures paisibles; car je vous proteste que je n'ai point +cherché le jour de cette rupture.</p> + +<p>LE ROI.--Vous ne l'avez pas cherché? comment donc est-il arrivé?</p> + +<p>FALSTAFF.--La révolte s'est rencontrée sur son chemin, et voilà comme il +l'a trouvée.</p> + +<p>HENRI.--Tais-toi, pudding; tais-toi.</p> + +<p>WORCESTER.--Il a plu à Votre Majesté de détourner de moi et de toute +notre maison les regards de sa faveur; et cependant je dois vous faire +ressouvenir, milord, que nous fûmes les premiers et les plus chers de +vos amis. Je brisai le bâton de mon office pour vous, sous le règne de +Richard, je voyageai jour et nuit pour vous rencontrer sur votre route +et vous baiser la main, dans un temps, où, à en juger par votre +situation et par l'opinion publique, vous n'étiez ni aussi puissant ni +aussi fortuné que moi. C'est moi, mon frère et son fils, qui vous avons +ramené dans votre patrie, affrontant hardiment tous les périls de +l'événement. Vous nous jurâtes alors, et vous nous avez fait ce serment +à Doncaster, que vous ne méditiez aucun dessein contre l'État; que vous +ne revendiquiez rien de plus que les droits qui vous étaient récemment +échus; la résidence de Gaunt, le duché de Lancastre. Sur la foi de ce +serment, nous avons juré de vous venir en aide. Mais en peu de temps, la +pluie de la fortune inonda votre tête, et le flot de la puissance se +précipita vers vous, en partie par notre secours, en partie par +l'absence du roi et les injustices de sa folle jeunesse, en partie par +les outrages que vous paraissiez avoir essuyés, et enfin grâce aux vents +contraires qui retinrent si longtemps Richard dans sa malheureuse guerre +d'Irlande, que toute l'Angleterre l'a réputé mort.--Tellement qu'à la +faveur de cette nuée d'heureux avantages, vous fûtes bientôt en +situation de vous faire prier de saisir dans votre main le sceptre de +l'autorité souveraine; vous oubliâtes le serment que vous nous aviez +fait à Doncaster. Élevé par nos soins, vous nous avez traités comme cet +oiseau ingrat, le coucou, traite le passereau; vous avez envahi notre +nid. Votre grandeur, par les aliments que nous lui avions fournis, a +acquis une telle dimension que notre amour n'osait plus s'offrir à votre +vue, dans la crainte de nous exposer à être engloutis. Nous avons été +forcés, par l'intérêt de notre sûreté, à fuir, d'une aile légère, loin +de votre présence, et à lever ces troupes, qui nous suivent, et à la +tête desquelles nous ne marchons contre vous qu'armés des motifs, que +vous nous avez vous-même fournis par vos mauvais traitements, par une +conduite menaçante, et par la violation de la foi et de tous les +serments que vous avez faits au début de votre entreprise.</p> + +<p>LE ROI.--Oui, ce sont là les griefs que vous avez rédigés par articles, +que vous avez proclamés aux croix des marchés, lus dans les églises, +pour parer le manteau de la révolte de quelques belles couleurs, propres +à séduire les yeux des esprits inquiets et volages, et de ceux qui, +mécontents de leur misère, écoutent la bouche béante et en remuant les +épaules les nouvelles de toute innovation turbulente. Jamais révolte n'a +manqué de ces enluminures pour en revêtir sa cause, ni de cette canaille +factieuse, affamée de trouble et de ces désordres où tout se mêle et se +confond.</p> + +<p>HENRI.--Plus d'une âme dans nos deux armées payera cher cette rencontre, +si une fois elles en viennent aux mains. Dites à votre neveu que le +prince de Galles se joint à l'univers pour louer Henry Percy. Sur mes +espérances, je ne crois pas (sauf cette dernière entreprise) qu'il +existe un plus valeureux gentilhomme, un brave plus actif, un jeune +homme plus fier, plus entreprenant et plus intrépide, plus capable +d'honorer notre temps par des faits glorieux. Quant à moi, je l'avouerai +à ma honte, jusqu'à présent j'ai mal observé les lois de la chevalerie; +et j'entends dire qu'il pense ainsi de moi: cependant en présence de Sa +Majesté mon père, je déclare consentir à ce qu'il prenne sur moi +l'avantage que lui donnent son grand renom et l'estime en laquelle il +est, et pour épargner le sang des deux côtés, je veux tenter la fortune +avec lui dans un combat singulier.</p> + +<p>LE ROI.--Et nous, prince de Galles, nous osons te laisser courir ce +risque, malgré la foule des motifs qui s'y opposent.--Non, cher +Worcester, non. Nous aimons notre peuple; nous aimons ceux même qui se +sont égarés dans le parti de votre cousin; et s'ils veulent accepter +l'offre de leur pardon, eux, lui et vous, et tous tant que vous êtes, +redeviendrez mes amis, et je serai le vôtre. Dites le ainsi à votre +cousin et rapportez-moi sa réponse et ses intentions.--Mais s'il +s'obstine à ne pas céder, le châtiment et une sévère correction marchent +sur nos pas, et feront leur office.--Allez, ne nous fatiguez point en ce +moment d'une réponse. Voilà quelles sont nos offres; que votre décision +soit prudente.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Worcester et Vernon.)</p> + +<p>HENRI.--Elles ne seront pas acceptées, sur ma vie. Le Douglas et Hotspur +ensemble se croiraient en état de faire tête à l'univers entier armé +contre eux.</p> + +<p>LE ROI.--Eh bien, que chaque chef aille à son poste: car sur leur +réponse, nous les attaquons: et que Dieu nous seconde, comme notre cause +est juste!</p> + +<p class="stage1">(Sortent le roi, Blount et le prince Jean.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Hal, si dans la bataille tu me vois tombé par terre, enjambe +comme cela par-dessus mon corps, c'est un acte d'amitié.</p> + +<p>HENRI.--Il n'y a qu'un colosse qui puisse te donner cette marque +d'amitié.--Allons, dis tes prières et bonsoir.</p> + +<p>FALSTAFF.--Je voudrais que ce fût l'heure d'aller se mettre au lit, Hal, +et tout serait bien.</p> + +<p>HENRI.--Quoi, ne dois-tu pas à Dieu une mort?</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Elle n'est pas due encore: je serais bien fâché de la payer +avant le terme. Qu'ai-je besoin d'être si pressé d'aller au-devant de +qui ne m'appelle pas? Allons, n'importe, c'est l'honneur qui me pousse +pour aller en avant.--Oui; fort bien, mais si l'honneur va en chemin me +pousser à terre, qu'en sera-t-il? L'honneur peut-il me remettre une +jambe? non. Un bras? non. M'ôter la douleur d'une blessure? non. +L'honneur n'entend donc rien en chirurgie? non. Qu'est-ce que c'est que +l'honneur? un mot. Et qu'est-ce que ce mot, l'honneur? ce qu'est +l'honneur: du vent. Un joli appoint vraiment! et à qui profite-t-il? +Celui qui mourut mercredi, le sent-il? non. L'entend-il? non. L'honneur +est donc une chose insensible? oui, pour les morts. Mais ne saurait-il +vivre avec les vivants? non. Pourquoi? c'est que la médisance ne le +souffrira jamais. A ce compte, je ne veux point d'honneur, l'honneur est +un pur écusson funèbre: et ainsi finit mon catéchisme.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Le camp de Hotspur.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> WORCESTER, VERNON.</p> +<br> + +<p>WORCESTER.--Oh! non: il ne faut pas, sir Richard, que mon neveu sache +les généreuses offres du roi.</p> + +<p>VERNON.--Il vaudrait mieux qu'il en fût instruit.</p> + +<p>WORCESTER.--S'il les connaît, nous sommes tous perdus. Il n'est pas +possible, non, il ne se peut pas que le roi tienne sa parole de nous +aimer. Nous lui serons toujours suspects; et il trouvera dans d'autres +fautes l'occasion de nous punir de cette révolte. Le soupçon tiendra +cent yeux ouverts sur nous; car on se fie à la trahison comme au renard +qui a beau être apprivoisé, caressé, bien enfermé, et qui conserve +toujours les penchants sauvages de sa race. Quel que soit notre +maintien, triste ou joyeux, on prendra note de nos regards pour les +interpréter à mal; et nous vivrons comme le boeuf dans l'étable, +d'autant plus près de notre mort que nous serons mieux traités. Pour mon +neveu, on pourra peut-être oublier sa faute. Il a pour lui l'excuse de +la jeunesse, de l'ardeur du sang, et le privilége du nom qu'il a adopté; +cet éperon brûlant<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> +<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a> conduit par une cervelle +de lièvre et une humeur capricieuse. Toutes ses fautes reposent sur ma +tête, et sur celle de son père. Nous l'avons élevé: s'il a de mauvaises +qualités, c'est de nous qu'il les a prises; et comme étant la source de +tout, nous payerons pour tous. Ainsi, cher cousin, que Henri ne sache +pas, à quelque prix que ce soit, les offres du roi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" +name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> +(retour) </a> <i>A hare brained Hotspur, govern'd by a spleen</i>.</blockquote> + +<p>VERNON.--Dites-lui ce que vous voudrez, je le confirmerai. Voici votre +cousin.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Hotspur et Douglas suivis d'officiers et soldats.)</p> + +<p>HOTSPUR, <span class="stage2"><i>à ses officiers</i>.</span>--Mon oncle est de retour?--Renvoyez milord +Westmoreland.--Quelles nouvelles, mon oncle?</p> + +<p>WORCESTER.--Le roi va vous livrer bataille à l'heure même.</p> + +<p>DOUGLAS.--Envoyez-lui un défi par le lord Westmoreland.</p> + +<p>HOTSPUR.--Lord Douglas, allez le charger de ce message.</p> + +<p>DOUGLAS.--Oui, j'y vais et de grand coeur.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>WORCESTER.--Le roi n'a pas l'air de vouloir faire grâce.</p> + +<p>HOTSPUR.--L'auriez-vous demandée? Dieu nous en préserve!</p> + +<p>WORCESTER.--Je lui ai parlé avec douceur de nos griefs, du serment qu'il +a violé, et pour raccommoder les choses il jure aujourd'hui qu'on lui +manque de foi, et ses armes hautaines nous feront, dit-il, porter le +châtiment de ce nom odieux.</p> + +<p class="stage1">(Rentre Douglas.)</p> + +<p>DOUGLAS.--Aux armes! messieurs, aux armes! Car je viens de lancer un +audacieux défi à la face du roi Henri. Westmoreland, qui était en otage, +va le lui porter, et il ne peut manquer de nous l'amener promptement.</p> + +<p>WORCESTER.--Le prince de Galles s'est avancé devant le roi, et il vous a +défié, mon neveu, à un combat singulier.</p> + +<p>HOTSPUR.--Oh! plût à Dieu que la querelle reposât sur nos deux têtes, +qu'Henri Monmouth et moi nous fussions les seuls à perdre le souffle +aujourd'hui.--dites-moi, dites-moi: de quel air m'a-t-il provoqué? y +entrait-il du mépris?</p> + +<p>VERNON.--Non, sur mon âme. Je n'ai de ma vie entendu prononcer un défi +avec plus de modestie, si ce n'est lorsqu'un frère appelle son frère à +jouter avec lui et à s'essayer aux armes. Il vous a rendu tous les +égards qu'on peut rendre à un homme; il a d'une voix généreuse fait +éclater vos mérites et parlé de vos exploits comme le ferait une +chronique, vous élevant toujours au-dessus de son éloge, et dédaignant +l'éloge comparé à ce qui vous est dû; et ce qui est digne d'un prince, +il a parlé de lui-même en rougissant; et il s'est reproché sa jeunesse +indolente, avec tant de grâce, qu'il semblait exercer en ce moment le +double emploi d'enseigner et d'apprendre. Là il s'est arrêté. Mais qu'il +me soit permis d'annoncer à l'univers que, s'il survit aux dangers de +cette journée, l'Angleterre n'a jamais possédé d'espérance si belle, si +mal reconnue à travers les étourderies de la jeunesse.</p> + +<p>HOTSPUR.--Cousin, je crois vraiment que tu t'es amouraché de ses folies: +jamais je n'ai entendu parler d'un prince qu'on ait laissé en liberté +faire autant d'extravagances.--Mais qu'il soit ce qu'il voudra, avant la +nuit, je l'étreindrai si fort dans les bras d'un soldat qu'il tremblera +sous mes caresses.--Aux armes! aux armes! hâtons-nous.--Compagnons, +soldats, amis, représentez-vous par vous-mêmes ce que vous avez à faire +aujourd'hui, mieux que je ne pourrais essayer de vous l'apprendre pour +enflammer votre courage, moi qui possède si peu le don de la parole.</p> + +<p class="stage1">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Milord, voici des lettres pour vous.</p> + +<p>HOTSPUR.--Je n'ai pas le temps de les lire à présent.--Messieurs, la vie +est bien courte; si courte qu'elle soit, passée sans honneur elle serait +trop longue, dût-elle, marchant sur l'aiguille du cadran, finir toujours +en arrivant au terme de l'heure. Si nous vivons, nous vivrons pour +marcher sur la tête des rois: si nous mourons, il est beau de mourir +quand des princes meurent avec nous! et quand à nos consciences, les +armes sont légitimes, quand la cause qui les fait prendre est juste.</p> + +<p class="stage1">(Entre un autre messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.--Préparez-vous, milord; le roi s'avance à grands pas.</p> + +<p>HOTSPUR.--Je le remercie de venir interrompre ma harangue; car je ne +suis pas fort pour le discours. Seulement ce mot: que chacun fasse de +son mieux. Moi, je tire ici une épée dont je veux teindre le fer dans le +meilleur sang que pourront me faire rencontrer les hasards de ce jour +périlleux. Maintenant, espérance! Percy! et marchons. Faites retentir +tous vos bruyants instruments de guerre, et au son de cette musique +embrassons-nous tous; car je gagerais le ciel contre la terre qu'il y en +aura quelques-uns de nous qui ne se feront plus une pareille amitié.</p> + +<p class="stage1">(Les trompettes sonnent; ils s'embrassent et sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Une plaine près de Shrewsbury.</p> + +<p class="stage1"><i>Troupes qui passent et repassent, escarmouches, signal de la<br> +bataille. Ensuite paraissent</i> DOUGLAS ET BLOUNT.</p> +<br> + +<p>BLOUNT.--Quel est ton nom, à toi, qui croises ainsi mes pas dans la +mêlée? Quel honneur cherches-tu à remporter sur moi?</p> + +<p>DOUGLAS.--Apprends que mon nom est Douglas; et tu me vois sans relâche +attaché à tes pas parce qu'on m'a dit que tu étais roi.</p> + +<p>BLOUNT.--On t'a dit la vérité.</p> + +<p>DOUGLAS.--Le lord Stafford a payé cher aujourd'hui ta ressemblance. Car +à ta place, roi Henri, il a péri par cette épée. Il t'en arrivera autant +si tu ne te rends pas mon prisonnier.</p> + +<p>BLOUNT.--Je ne suis pas né de ceux qui se rendent, présomptueux +Écossais, et tu trouveras un roi qui vengera la mort de Stafford.</p> + +<p class="stage1">(Ils combattent. Blount est tué.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Hotspur.)</p> + +<p>HOTSPUR.--O Douglas! si tu avais ainsi combattu près d'Holmedon, je +n'aurais jamais triomphé d'un Écossais.</p> + +<p>DOUGLAS.--Tout est fini: la victoire est à nous. Là gît le +roi sans vie.</p> + +<p>HOTSPUR.--Où?</p> + +<p>DOUGLAS.--Ici.</p> + +<p>HOTSPUR.--Cet homme, Douglas? Non; je connais bien ses traits. C'était +un brave chevalier: son nom était Blount, complètement équipé comme le +roi lui-même.</p> + +<p>DOUGLAS, <span class="stage2"><i>à Blount</i>.</span>--Tu n'emmènes avec ton âme qu'un imbécile, où +qu'elle aille. C'est acheter trop cher un titre emprunté. Pourquoi +m'as-tu dit que tu étais le roi?</p> + +<p>HOTSPUR.--Le roi a plusieurs guerriers qui marchent revêtus de ses +habits.</p> + +<p>DOUGLAS.--Eh bien, par mon épée! je tuerai tous ses habits; je ferai +main-basse sur toute sa garde-robe, pièce à pièce, jusqu'à ce que je +rencontre le roi.</p> + +<p>HOTSPUR.--Allons; poursuivons; nos soldats se battent bien.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Autres alarmes; Entre Falstaff.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Je savais bien à Londres comment échapper sans débourser<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a> +<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>, +mais ici j'ai toujours peur qu'on ne me fasse payer, malgré moi; on ne +tient pas de compte ouvert ici; quand on vous le donne c'est sur la +caboche. Doucement.... Qui es-tu? sir Walter Blount.--Allons, vous aurez +de l'honneur, et qu'on me dise que ce n'est pas là une sottise.--Je +coule comme du plomb fondu, et je pèse de même. Dieu veuille me conduire +hors d'ici sans mes autres charges de plomb<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> +<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>; je n'ai pas besoin +qu'on ajoute un poids à celui de mes boyaux. J'ai conduit mes pauvres +diables en lieu où ils ont été poivrés; des trois cent cinquante, je +n'en ai plus que trois en vie, et bons pour le reste de leurs jours à +demander l'aumône à la porte d'une ville.--Mais qui vient à moi?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" +name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> +(retour) </a> <i>Though I could 'scape shot-free at London, I fear the shot +here. Shot</i> signifie <i>coup de feu</i>, et <i>le compte de l'hôte</i>. Il a fallu +s'écarter du sens littéral pour faire passer cette plaisanterie en +français.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" +name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> +(retour) </a> <i>God keep lead out of me</i>. Jeu de mots sur <i>lead</i>, +conduire, et <i>lead</i>, plomb.</blockquote> + +<p class="stage1">(Entre le prince Henri.)</p> + +<p>HENRI.--Quoi! tu restes là à rien faire ici? Prête-moi ton épée. +Plusieurs nobles sont là étendus roides et immobiles sous les pieds des +chevaux de notre insolent ennemi, et leur mort n'est pas encore vengée. +Je t'en prie, prête-moi ton épée.</p> + +<p>FALSTAFF.--O Hal! je t'en prie, donne-moi le temps de +respirer.--Grégoire le Turc<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a> +<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a> n'a jamais accompli des faits d'armes +pareils à ceux que j'ai exécutés aujourd'hui. J'ai donné à Percy son +compte. Il est en sûreté.</p> + +<p>HENRI.--Très en sûreté, effectivement, et tout vivant pour te tuer. Je +te prie, prête-moi ton épée.</p> + +<p>FALSTAFF.--Non, de par Dieu, Hal, si Percy est en vie, tu n'auras pas +mon épée: mais prends mon pistolet si tu veux.</p> + +<p>HENRI.--Donne-le-moi; quoi, est-il dans son étui?</p> + +<p>FALSTAFF.--Oui, Hal, il brûle, il brûle: voilà de quoi mettre une ville +en feu<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> +<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" +name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> +(retour) </a> Grégoire VII.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" +name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> +(retour) </a> <i>There's that will sack a city</i>. On n'a pu conserver le jeu +de mots.</blockquote> + +<p>HENRI, <span class="stage2"><i>tirant une bouteille de vin d'Espagne</i>.</span>--Comment, est-ce là le +temps de s'amuser à plaisanter?</p> + +<p class="stage1">(Il lui jette la bouteille à la tête et sort.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Si Percy est en vie, je le transperce.--S'il se trouve dans +mon chemin, s'entend: car autrement si je vas me placer de bon gré sur +le sien, je veux bien qu'il me mette en carbonnade. Je n'aime point du +tout cet honneur grimaçant que s'est acquis là sir Walter. Donnez-moi +une vie: si je puis la conserver, je n'y manquerai pas; sinon, l'honneur +vient sans qu'on y pense, et tout finit là.</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Une autre partie du champ de bataille. Alarmes. Mouvements de<br> +combattants qui entrent et sortent.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI, LE PRINCE HENRI, LE PRINCE JEAN ET WESTMORELAND.</p> +<br> + +<p>LE ROI.--Je t'en prie, Henri, retire-toi, tu perds trop de sang.--Lord +Jean de Lancastre, allez avec lui.</p> + +<p>LANCASTRE.--Non pas, monseigneur, jusqu'à ce que je perde aussi mon +sang.</p> + +<p>HENRI.--Je supplie Votre Majesté de continuer à tenir le champ de +bataille, de peur que votre retraite ne décourage vos amis.</p> + +<p>LE ROI.--C'est ce que je vais faire.--Milord de Westmoreland, conduisez +le prince à sa tente.</p> + +<p>HENRI.--Me conduire, milord? Je n'ai pas besoin de votre secours; et +Dieu empêche qu'une misérable égratignure chasse le prince de Galles +d'un pareil champ de bataille, où l'on foule aux pieds tant de nobles +baignés dans leur sang, et où les armes des rebelles triomphent dans le +carnage.</p> + +<p>LANCASTRE.--Nous parlons trop.--Venez, cousin Westmoreland; c'est de ce +côté qu'est notre devoir; au nom de Dieu, venez.</p> + +<p class="stage1">(Le prince Jean et Westmoreland sortent.)</p> + +<p>HENRI.--Par le ciel! tu m'as trompé, Lancastre; je ne te croyais pas +doué d'un si grand courage: auparavant je t'aimais comme un frère; mais +à présent tu m'es précieux comme mon âme.</p> + +<p>LE ROI.--Je l'ai vu de son épée tenir Percy en respect, avec une vigueur +de contenance, telle que je ne l'avais pas encore rencontrée dans un si +jeune guerrier.</p> + +<p>HENRI.--Oh! cet enfant-là nous donne du coeur à tous.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Douglas.)</p> + +<p>DOUGLAS.--Encore un autre roi! Ils repoussent comme les têtes de +l'hydre.--Je suis Douglas, fatal à tous ceux qui portent sur eux les +couleurs que je te vois.--Qui es-tu, toi qui contrefais ici la personne +d'un roi?</p> + +<p>LE ROI.--Le roi lui-même; et affligé jusqu'au fond du coeur, Douglas, +de ce que tu as, jusqu'à présent, trouvé tant de fois son ombre et non +pas lui-même. J'ai deux jeunes fils qui cherchent Percy et toi sur le +champ de bataille; mais puisque le hasard t'amène si heureusement à moi, +nous nous essayerons ensemble; songe à te défendre.</p> + +<p>DOUGLAS.--Je crains que tu ne sois encore une contrefaçon, et cependant, +je l'avoue, tu te conduis en roi: mais tu es à moi, sois-en sûr, qui que +tu sois; et voici qui va te soumettre.</p> + +<p class="stage1">(Ils combattent. Le roi est en danger lorsque le prince Henri arrive.)</p> + +<p>HENRI.--Lève ta tête, vil Écossais, ou tu m'as l'air de ne la relever +jamais. Les âmes du vaillant Sherley, du Stafford, de Blount, animent +mon bras; c'est le prince de Galles qui te menace, et qui ne promet +jamais que ce qu'il compte payer. <span class="stage2">(<i>Ils combattent. Douglas prend la +fuite</i>.)</span> Allons, seigneur! Comment se trouve Votre Majesté? Sir Nicolas +Gawsey a envoyé demander du secours, et Clifton aussi. Je vais joindre +Clifton sans délai.</p> + +<p>LE ROI.--Arrête et respire un moment. Tu viens de regagner mon estime +que tu avais perdue: tu as montré que tu faisais quelque cas de ma vie, +en me tirant si loyalement de péril.</p> + +<p>HENRI.--O ciel! ils m'ont aussi fait trop d'injure, ceux qui ont jamais +pu dire que j'aspirais à votre mort. S'il en eût été ainsi, je pouvais +ne pas détourner de vous le bras arrogant de Douglas; il aurait tranché +votre vie aussi promptement qu'auraient pu le faire tous les poisons du +monde, et il eût sauvé à votre fils la peine d'une perfidie.</p> + +<p>LE ROI.--Va soutenir Clifton; moi, je vais au secours de sir Nicolas +Gawsey.</p> + +<p class="stage1">(Le roi sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Hotspur.)</p> + +<p>HOTSPUR.--Si je ne me trompe pas, tu es Henri Monmouth.</p> + +<p>HENRI.--Tu me parles comme si je voulais renier mon nom.</p> + +<p>HOTSPUR.--Le mien est Henry Percy.</p> + +<p>HENRI.--Eh bien, je vois donc un vaillant rebelle de ce nom-là. Je suis +le prince de Galles; et n'espère pas, Percy, partager plus longtemps +aucune gloire avec moi. Deux astres ne peuvent se mouvoir dans la même +sphère; et une seule Angleterre ne peut subir à la fois le double règne +de Henri Percy et du prince de Galles.</p> + +<p>HOTSPUR.--C'est aussi ce qui ne lui arrivera pas; car l'heure est venue +d'en finir d'un de nous deux; et plût au ciel que ton nom fût dans les +armes aussi grand que le mien!</p> + +<p>HENRI.--Je le rendrai plus grand avant que nous nous séparions. Tous ces +honneurs qui fleurissent sur ton panache, je vais les moissonner et en +faire une guirlande pour ceindre mon front.</p> + +<p>HOTSPUR.--Je ne puis endurer plus longtemps tes vanteries.</p> + +<p class="stage1">(Ils combattent.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Falstaff.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Bravo, Hal! donne ferme, Hal!... Oh! vous ne trouverez pas +ici un jeu d'enfant; je puis vous en répondre.</p> + +<p class="stage1">(Entre Douglas; il se bat avec Falstaff qui tombe comme s'il était mort. +Douglas sort. Hotspur est blessé et tombe.)</p> + +<p>HOTSPUR.--O Henri! tu m'as ravi ma jeunesse: mais j'endure plus +volontiers la perte d'une vie fragile que ces titres glorieux que tu as +conquis sur moi: ils blessent ma pensée plus douloureusement que ton +épée n'a blessé, mon corps.--Mais après tout, la pensée est esclave de +la vie, et la vie est le jouet du temps, et le temps lui-même, dont +l'empire s'étend sur l'univers, doit un jour s'arrêter. Oh! Je pourrais +prédire dans l'avenir.... si la pesante et froide main de la mort ne +glaçait déjà ma langue.--Non, Percy, tu n'es que poussière, et une +pâture pour....</p> + +<p class="stage1">(Il meurt.)</p> + +<p>HENRI.--Pour les vers, brave Percy! Adieu, noble coeur! Ambition mal +tissue, comme te voilà resserrée! Quand ce corps renfermait une âme, un +royaume n'était pas assez vaste pour elle: maintenant, deux pas de la +terre la plus vile sont un espace suffisant.--Cette terre qui te porte +mort ne porte point en vie un aussi intrépide gentilhomme que toi.--Si +tu étais-encore sensible aux éloges, je ne te montrerais pas une si +tendre affection.--Que ma main officieuse voile ta face mutilée! Je me +saurai même bon gré, en ta considération, de te rendre ces devoirs d'une +amitié généreuse. Adieu, emporte avec toi ton éloge dans les cieux: que +ton ignominie dorme avec toi dans ta tombe, mais ne soit point rappelée +dans ton épitaphe. <span class="stage2">(<i>Il aperçoit Falstaff étendu par terre</i>.)</span> Quoi, +c'est toi, mon vieux camarade! Cette énorme masse de chair n'a-t-elle +donc pu garder un peu de vie? Pauvre Jack, adieu donc. J'aurais même su +me passer d'un homme valant mieux que toi.--Ta perte me laisserait un +large vide, si j'étais fort amoureux de folies.--La mort n'a pas frappé +aujourd'hui de chair si grasse, quoiqu'elle en ait immolé de beaucoup +plus chères<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> +<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a> dans cette sanglante mêlée. Je veux te faire ouvrir +tantôt: en attendant, reste ici dans le sang à côté du noble Percy.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" +name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> +(retour) </a> <i>Death has not struck so fat a deer to day, though many +dearer</i>. + +<p>Jeu de mots entre <i>deer</i>, daim, et <i>dear</i>, cher. Il a fallu, pour le +conserver, substituer <i>chair</i> à <i>daim</i>.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>FALSTAFF, <span class="stage2"><i>se levant lentement</i>.</span>--M'ouvrir! Oh! si tu me fais ouvrir +aujourd'hui, je vous permets aussi de me saler et de me manger demain. +Sangbleu! il était grand temps de contrefaire le mort, ou ce colérique +ferrailleur d'Écossais m'aurait acquitté de tout, écot et impôts. +Contrefaire? J'en ai menti; je n'ai rien contrefait: c'est mourir qui +est contrefaire; car il ne fait plus que contrefaire l'homme, celui qui +n'a plus la vie d'un homme. Mais contrefaire le mort, lorsque par ce +moyen-là on vit, ce n'est point contrefaire. C'est bien la véritable et +la parfaite image de la vie. La meilleure portion de la valeur, c'est la +prudence; et c'est par cette portion précieuse que j'ai sauvé ma +vie.--Morbleu, je suis encore effrayé de ce salpêtre de Percy, tout mort +qu'il est.--Mais s'il n'était aussi qu'une mort contrefait, et qu'il +allât se relever, j'aurais peur que ce ne fût une meilleure contrefaçon +que la mienne; je veux donc assurer son affaire. Oui, et puis je jurerai +que je l'ai tué. Quoi! n'aurait-il pas pu se relever aussi bien que moi? +Il n'y a que des yeux qui pussent me démentir, et personne ne me +voit.... C'est pourquoi, mon ami <span class="stage2">(<i>il donne un coup d'épée à Percy</i>)</span>, +encore cette blessure de plus dans la cuisse, et vous allez venir avec +moi.</p> + +<p class="stage1">(Il charge Hotspur sur son dos.)</p> + +<p class="stage1">(Rentrent le prince Henri et le prince Jean de Lancastre.)</p> + +<p>HENRI.--Allons, mon frère, tu as bravement étrenné ton épée vierge +encore.</p> + +<p>LANCASTRE.--Mais doucement: qui voyons-nous là? Ne m'avez-vous pas dit +que ce gros corps était mort?</p> + +<p>HENRI.--Oui, je vous l'ai dit, et je l'ai vu mort, sans respiration, et +sanglant sur la poussière.--Es-tu vivant ou n'es-tu qu'une illusion qui +se joue de nos yeux? Je te prie, parle-nous. Nous n'en croirons pas nos +yeux sans le témoignage de nos oreilles.--Tu n'es pas ce que tu parais.</p> + +<p>FALSTAFF.--Non, cela est certain. Je ne suis pas un homme double, mais +si je ne suis pas Jean Falstaff, je ne suis qu'un Jean. <span class="stage2">(<i>Jetant le +corps de Percy à terre</i>.)</span> Voilà Percy: si votre père veut me donner +quelque récompense honorable, à la bonne heure: sinon, qu'il tue +lui-même le premier Percy qui viendra l'attaquer. Je m'attends à être +fait duc ou comte; c'est ce dont je puis vous assurer.</p> + +<p>HENRI.--Comment? C'est moi-même qui ai tué Percy; et toi, je t'ai vu +mort.</p> + +<p>FALSTAFF.--Toi? mon Dieu, mon Dieu, comme ce monde est adonné au +mensonge.--Je conviens avec vous que j'étais par terre, et sans haleine, +et lui aussi. Mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant, +et nous nous sommes battus pendant une grande heure, sonnée à l'horloge +de Shrewsbury. Si l'on veut m'en croire, à la bonne heure; sinon, le +péché en demeurera à la charge de ceux qui devraient récompenser la +valeur; je veux mourir si ce n'est pas moi qui lui ai porté cette +blessure que vous lui voyez à la cuisse. Si l'homme était encore en vie +et qu'il osât me démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée.</p> + +<p>LANCASTRE.--C'est bien là le conte le plus étrange que j'aie jamais +entendu.</p> + +<p>HENRI.--C'est que c'est bien, mon frère, le plus étrange compagnon.... +Allons, porte avec honneur ton fardeau sur ton dos. Pour moi, si un +mensonge peut t'être bon à quelque chose, je te promets de le dorer des +plus belles paroles que je puisse trouver. <span class="stage2">(<i>On sonne la retraite</i>.)</span> Les +trompettes sonnent la retraite: la journée est à nous. Venez, mon frère: +allons jusqu'au bout du champ de bataille et voyons lesquels de nos amis +sont morts, et lesquels survivent.</p> + +<p class="stage1">(Sortent le prince Henri et le prince Jean.)</p> + +<p>FALSTAFF.--Je vais les suivre, comme on dit, pour la récompense; que +celui qui me récompensera soit récompensé du ciel!--Si je deviens plus +grand, je deviendrai moindre, car je me purgerai. Je quitterai le vin +d'Espagne, et je vivrai proprement et honnêtement comme un noble doit +vivre.</p> + +<p class="stage1">(Il sort emportant le corps d'Hotspur.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Une autre partie du champ de bataille.</p> + +<p class="stage1"><i>Les trompettes sonnent. Entrent</i> LE ROI HENRI, LE PRINCE HENRI,<br> LE +PRINCE JEAN, WESTMORELAND <i>et d'autres, avec</i> WORCESTER ET VERNON, +<i>prisonniers</i>.</p> +<br> +<p>LE ROI.--C'est ainsi que la révolte trouve toujours son châtiment! +Malveillant Worcester! ne vous avons-nous pas offert à tous votre grâce, +votre pardon, dans des termes pleins d'amitié? devais-tu tourner nos +offres en sens contraire, et abuser de la mission dont t'avait chargé +ton neveu! trois chevaliers de notre armée que cette journée a vus +périr, un noble comte et bien d'autres encore seraient en vie à cette +heure, si, comme le dirait un chrétien, tu avais loyalement travaillé à +rétablir entre nos armées une haute concorde.</p> + +<p>WORCESTER.--Ce que j'ai fait, ma propre sûreté m'a forcé de le faire; et +je supporterai patiemment mon sort, puisqu'il m'accable sans que je +puisse l'éviter.</p> + +<p>LE ROI.--Conduisez Worcester à la mort, et Vernon aussi. Quant aux +autres coupables, nous y réfléchirons. <span class="stage2">(<i>Les gardes emmènent Worcester +et Vernon</i>.)</span> Quel est l'état du champ de bataille?</p> + +<p>HENRI.--Quand l'illustre Écossais, le lord Douglas, a vu que la fortune +du combat l'abandonnait entièrement, le noble Percy mort et toutes ses +troupes atteintes de la peur, il a fui avec le reste de son armée, et, +tombant du haut d'une colline, il s'est tellement fracassé, que ceux qui +le poursuivaient l'ont pris. Douglas est dans ma tente; et je conjure +Votre Majesté de me permettre de disposer de lui.</p> + +<p>LE ROI.--De tout mon coeur.</p> + +<p>HENRI.--Ce sera donc vous, mon frère Jean de Lancastre, qui remplirez +cet honorable office de générosité. Allez trouvez Douglas, et rendez-lui +la faculté d'aller où il lui plaira, libre et sans rançon. Sa valeur, +qui s'est signalée aujourd'hui sur nos casques, nous apprend comment se +doivent encourager de si hauts faits, même au sein de nos ennemis.</p> + +<p>LE ROI.--Voici ce qui nous reste à faire.--C'est de diviser notre armée. +Vous, mon fils Jean, et vous, cousin Westmoreland, vous marcherez vers +York avec la plus grande diligence, pour aller à la rencontre de +Northumberland et du prélat Scroop, qui, suivant ce que nous apprenons, +sont en armes, et dans une grande activité. Moi et vous, mon fils Henri, +nous marcherons vers la province de Galles, pour combattre Glendower et +le comte des Marches.--Encore une défaite pareille à cette journée, et +la rébellion perdra toute sa force dans ce royaume. Et puisque l'affaire +va si bien, ne prenons point de repos que nous n'ayons reconquis tout ce +qui nous appartient.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Henri IV (1re partie), by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (1RE PARTIE) *** + +***** This file should be named 22760-h.htm or 22760-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/7/6/22760/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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