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+The Project Gutenberg EBook of Henri IV (1re partie), by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Henri IV (1re partie)
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: Guizot
+
+Release Date: September 24, 2007 [EBook #22760]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (1RE PARTIE) ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr).
+
+
+
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+
+ ===========================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 6
+ Le marchand de Venise, Les joyeuses Bourgeoises de
+ Windsor, Le roi Jean, La vie et la mort du roi Richard II,
+ Henri IV (1re partie).
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+
+ ==========================================================
+
+
+ HENRI IV
+
+ TRAGÉDIE
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+ NOTICE
+ SUR LA PREMIÈRE PARTIE
+ DE HENRI IV
+
+Les commentateurs donnent à ces deux pièces le titre de comédies; et en
+effet, bien que le sujet appartienne à la tragédie, l'intention en est
+comique. Dans les tragédies de Shakspeare, le comique naît quelquefois
+spontanément de la situation des personnages introduits pour le service
+de l'action tragique: ici non-seulement une partie de l'action roule
+absolument sur des personnages de comédie; mais encore la plupart de
+ceux que leur rang, les intérêts dont ils s'occupent et les dangers
+auxquels ils s'exposent pourraient élever à la dignité de personnages
+tragiques, sont présentés sous l'aspect qui appartient à la comédie, par
+le côté faible ou bizarre de leur nature. L'impétuosité presque puérile
+du bouillant Hotspur, la brutale originalité de son bon sens, cette
+humeur d'un soldat contre tout ce qui veut retenir un instant ses
+pensées hors du cercle des intérêts auxquels il a dévoué sa vie, donnent
+lieu à des scènes extrêmement piquantes. Le Gallois Glendower, glorieux,
+fanfaron, charlatan en même temps que brave, qui tient tête à Hotspur
+tant que celui-ci le menace ou le contrarie, mais qui cède et se retire
+aussitôt qu'une plaisanterie vient alarmer son amour-propre par la
+crainte du ridicule, est une conception vraiment comique. Il n'y a pas
+jusqu'aux trois ou quatre paroles que prononce Douglas qui n'aient aussi
+leur nuance de fanfaronnade. Aucun de ces trois courages ne s'exprime de
+même; mais tout cède à celui de Hotspur, auquel la teinte comique qu'a
+reçue son caractère n'ôte rien de l'intérêt qu'il inspire. On s'attache
+à lui comme à l'Alceste du _Misanthrope_, à un grand caractère victime
+d'une qualité que l'impétuosité de son humeur et la préoccupation de ses
+propres idées ont tourné en défaut. On voit le brave Hotspur acceptant
+l'entreprise qu'on lui propose avant de la connaître, certain du succès
+dès qu'il est frappé de l'idée de l'action; on le voit perdant
+successivement tous les appuis sur lesquels il avait compté, abandonné
+ou trahi par ceux qui l'ont entraîné dans le danger, et comme poussé par
+une sorte de fatalité vers l'abîme qu'il n'aperçoit qu'au moment où il
+n'est plus temps de reculer, et où il tombe en ne regrettant que sa
+gloire. C'est là sans doute une catastrophe tragique, et le fond de la
+première pièce, qui a pour sujet le premier pas de Henri V vers la
+gloire, en exigeait une de ce genre; mais la peinture des égarements de
+la jeunesse du prince n'en forme pas moins la partie la plus importante
+de l'ouvrage, dont le caractère principal est Falstaff.
+
+Falstaff est l'un des personnages les plus célèbres de la comédie
+anglaise, et peut-être aucun théâtre n'en offre-t-il un plus gai. Ce
+serait un spectacle assez triste que celui des emportements d'une
+jeunesse aussi désordonnée que celle de Henri V, dans des moeurs aussi
+rudes que celles de son temps, si, au milieu de cette grossière
+débauche, des habitudes et des prétentions d'un genre plus relevé ne
+venaient former un contraste et jouer un rôle d'autant plus amusant
+qu'il est déplacé. Il eût été fort moral, sans doute, de faire porter,
+sur le prince qui s'avilit, le ridicule de cette inconvenance; mais
+quand Shakspeare n'eût pas été le poëte de la cour d'Angleterre, ni la
+vraisemblance ni l'art ne lui permettaient de dégrader un personnage tel
+que Henri V; il a soin, au contraire, de lui conserver partout la
+hauteur de son caractère et la supériorité de sa position; et Falstaff,
+destiné à nous amuser, n'est admis dans la pièce que pour le
+divertissement du prince.
+
+Fait pour être un homme de bonne compagnie, Falstaff n'a pas encore
+renoncé à toutes ses prétentions en ce genre: il n'a point adopté la
+grossièreté des situations où le rabaissent ses vices; il leur a tout
+livré, excepté son amour-propre; il ne s'est point fait un mérite de sa
+crapule, il n'a point mis sa vanité dans les exploits d'un bandit: les
+manières et les qualités d'un gentilhomme, c'est encore à cela qu'il
+tiendrait s'il pouvait tenir à quelque chose; c'est à cela qu'il
+prétendrait s'il lui était permis d'avoir, ou possible de soutenir une
+prétention. Du moins veut-il se donner le plaisir de les affecter
+toutes, dût ce plaisir lui valoir un affront; sans y croire, sans
+espérer qu'on le croie, il faut à tout prix qu'il réjouisse ses oreilles
+de l'éloge de sa bravoure, presque de ses vertus. C'est là une de ses
+faiblesses, comme le goût du vin d'Espagne est une tentation à laquelle
+il ne lui est pas plus possible de résister, et la naïveté avec laquelle
+il cède, les embarras où elle le met, l'espèce d'imprudence hypocrite
+qui l'aide à s'en tirer, en l'ont un personnage extraordinairement
+plaisant. Les jeux de mots, bien que fréquents dans cette pièce, y sont
+beaucoup moins nombreux que dans quelques autres drames d'un genre plus
+sérieux, et ils y sont infiniment mieux placés. Le mélange de subtilité,
+que Shakspeare devait à l'esprit de son temps, n'empêche pas que dans
+cette pièce, ainsi que dans celles où reparaît Falstaff, la gaieté ne
+soit peut-être plus franche et plus naturelle que dans aucun autre
+ouvrage du théâtre anglais.
+
+La première partie de _Henri IV_ parut, selon Malone, en 1597. Chalmers
+et Drake croient qu'elle fut écrite en 1596; mais leur opinion, à cet
+égard, ne s'appuie sur aucun témoignage sérieux. Ce qu'il y a de bien
+positif, c'est que cette pièce fut écrite avant 1598, car Meres la cite
+dans cette même année parmi les oeuvres de Shakspeare.
+
+
+
+ HENRI IV
+
+ TRAGÉDIE
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+LE ROI HENRI IV.
+HENRI, prince de Galles, } fils du
+JEAN, prince de Lancastre, } roi.
+LE COMTE DE WESTMORELAND, } partisans
+SIR WALTER BLOUNT, } du roi.
+THOMAS PERCY, comte de Worcester.
+HENRI PERCY, comte de Northumberland.
+HENRI PERCY, surnommé HOTSPUR, son fils.
+EDMOND MORTIMER, comte de la Marche.
+SCROOP, archevêque d'York.
+ARCHIBALD, comte de Douglas.
+OWEN GLENDOWER.
+SIR RICHARD VERNON.
+SIR JEAN FALSTAFF.
+POINS.
+GADSHILL.
+PETO
+BARDOLPHE.
+LADY PERCY, femme de Hotspur,
+soeur de Mortimer.
+LADY MORTIMER, fille de Glendower,
+et femme de Mortimer.
+QUICKLY, hôtesse d'une taverne à
+East-Cheap.
+
+Lords, officiers, shérif, cabaretier, garçon de chambre, garçons de
+cabaret, deux voituriers, voyageurs, suite.
+
+
+
+La scène est en Angleterre.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+Un appartement dans le palais.
+
+_Entrent_ LE ROI HENRI, WESTMORELAND, SIR WALTER BLOUNT _et d'autres_.
+
+
+LE ROI.--Ébranlés et épuisés par les soucis comme nous le sommes,
+tâchons de trouver un moment où la paix effrayée puisse reprendre
+haleine, et nous annoncer d'une voix entrecoupée les nouvelles luttes
+que nous devons aller soutenir sur de lointains rivages... Les abords[1]
+de cette terre altérée ne verront plus ses lèvres teintes du sang de ses
+propres enfants. La terre ne sillonnera plus son sein de tranchées,
+n'écrasera plus ses fleurs sous les pieds ferrés de coursiers ennemis.
+Ces yeux irrités qui naguère comme les météores d'un ciel orageux, tous
+d'une même nature, tous formés de la même substance, se venaient
+rencontrer dans le choc des partis livrés à la guerre intestine et dans
+la mêlée furieuse des massacres civils formeront maintenant des rangs
+unis et bien ordonnés, ils se dirigeront tous vers un même but, et ne
+combattront plus leurs connaissances, leurs parents, leurs alliés. Le
+tranchant de la guerre ne viendra plus comme un couteau mal rengainé
+couper son propre maître. Maintenant donc, mes amis, soldat du Christ,
+enrôlé sous sa croix sainte, pour laquelle nous nous sommes tous engagés
+à combattre, nous allons conduire jusqu'à son sépulcre une armée
+d'Anglais dont les bras furent formés dans le sein de leur mère pour
+aller poursuivre les païens sur les plaines saintes que foulèrent ses
+pieds divins, cloués, il y a quatorze cents ans, pour notre avantage,
+sur le bois amer de la croix. Mais ce projet existe depuis un an, et je
+n'ai pas besoin de vous le dire: cela sera, donc ce n'est pas encore
+aujourd'hui que nous nous rassemblons pour le départ. Maintenant,
+Westmoreland, mon cher cousin, rendez-moi compte de ce qui fut arrêté
+hier au soir dans notre conseil, pour hâter une expédition si chère.
+
+[Note 1:
+
+ _No more the thirsty entrance of this soil
+ Shall daub her lips with her own children's blood._
+
+Les commentateurs, à qui cette phrase a paru trop difficile à expliquer,
+ont supposé quelque corruption dans le texte et ont substitué le mot
+_Erinnys_ au mot _entrance_, qu'on trouve dans les premières éditions.
+La correction ne paraît pas heureuse. Shakspeare, dans ses pièces tirées
+de l'histoire moderne, use rarement des images de l'ancienne mythologie,
+et celle-ci ne serait nullement en rapport avec le genre de poésie
+employé dans le reste du discours. Le mot _entrance_, au contraire, par
+une de ces extensions si familières à Shakspeare, et si naturelles dans
+une langue qui n'est point fixée, peut très-bien avoir été employé dans
+son sens naturel d'_entrée_, _abords_, _avenue_, et dans le sens de
+_bouche_; il est même probable que c'est cet avantage de présenter une
+double idée qui l'aura fait choisir au poëte. Les _abords_ de
+l'Angleterre en étaient naturellement la partie la plus ensanglantée,
+soit par les invasions maritimes, soit par les incursions des Écossais
+et des Gallois qui se mêlaient presque toujours à ses troubles civils;
+et la _bouche altérée de la terre teignant ses lèvres_, etc., est une
+métaphore suivie à la manière de Shakspeare, dont la grammaire est
+beaucoup plus vague que l'imagination. Les commentateurs ont presque
+toujours le tort de vouloir l'expliquer par la grammaire.]
+
+WESTMORELAND.--Mon souverain, on discutait avec ardeur les moyens de
+l'exécuter promptement, et hier au soir seulement on avait arrêté
+plusieurs des dépenses qu'elle exige, lorsqu'à travers ces débats
+survint tout à coup un courrier de Galles, chargé de fâcheuses
+nouvelles. La pire de toutes c'est que le noble Mortimer, qui conduisait
+les gens du comte d'Hereford contre les troupes irrégulières et sauvages
+de Glendower, est tombé entre les mains féroces de ce Gallois. Mille de
+ses soldats ont été massacrés; et les Galloises ont exercé sur leurs
+cadavres de telles horreurs, leur ont fait subir des mutilations si
+brutales, si infâmes, qu'on ne peut les redire ou les indiquer.
+
+LE ROI.--Les nouvelles de ce combat auraient, à ce qu'il paraît, empêché
+de donner suite à l'affaire de la terre sainte.
+
+WESTMORELAND.--Oui, mon gracieux seigneur, cette nouvelle jointe avec
+d'autres; car il est venu du Nord, des nouvelles plus pénibles et plus
+fâcheuses encore: et les voici. Le jour de l'exaltation de la
+Sainte-Croix, le vaillant Hotspur, ce jeune Henri Percy, et le brave
+Archambald, cet Écossais tout plein de valeur et de renommée, se sont
+livrés à Holmedon un sérieux et sanglant combat. Les nouvelles ne nous
+en sont parvenues que par le bruit de leur mousqueterie, et accompagnées
+seulement de conjectures; car celui qui nous les a apportées est monté à
+cheval au moment où la lutte devenait le plus opiniâtre, totalement
+incertain sur l'issue qu'elle pourrait avoir.
+
+LE ROI.--Un ami plein d'affection et d'habile fidélité, sir Walter
+Blount, arrive ici descendant de cheval et couvert des différentes
+espèces de poussières qu'il a traversées depuis Holmedon jusqu'à cette
+résidence; et il nous a apporté des nouvelles agréables et douces. Le
+comte de Douglas est défait. Sir Walter a vu dans les plaines d'Holmedon
+dix mille de ces hardis Écossais et vingt-deux chevaliers baignés dans
+leur sang. Au nombre des prisonniers d'Hotspur sont Mordake, comte de
+Fife, et fils aîné du vaincu Douglas[2], les comtes d'Athol, de Murray,
+d'Angus et de Menteith. Ne sont-ce pas là d'honorables dépouilles, une
+riche conquête? Eh, cousin, qu'en dites-vous?
+
+[Note 2: Mordake, comte de Fife, n'était pas fils de Douglas, mais
+d'Archambald, duc d'Albanie et régent du royaume d'Écosse; mais
+Shakspeare qui suivait sans y regarder de plus près, la version
+d'Hollinshed, avait été trompé par l'omission d'une virgule dans le
+texte du chroniqueur, à l'endroit où il fait emmener les prisonniers
+faits par Hotspur à la bataille d'Holmedon; _Mordake earl of Fife, son
+to the governor Archambald earl Douglas_. C'est l'omission de cette
+virgule après Archambald qui a fait l'erreur de Shakspeare.]
+
+WESTMORELAND.--Oui, certes, c'est une victoire dont pourrait se vanter
+un prince.
+
+LE ROI.--Eh! vraiment c'est en ceci que tu m'affliges, et que tu me fais
+faire le péché d'envie contre Northumberland quand je le vois père d'un
+fils si désirable; d'un fils, le sujet éternel des discours de la
+louange, la tige la plus élancée du bocage, le favori, l'orgueil de la
+fortune caressante, tandis que moi spectateur de sa gloire, je vois la
+débauche et le déshonneur souiller le front de mon jeune Henri. O plût
+au ciel qu'on pût prouver que quelque fée se glissant dans la nuit, a
+tiré pour les échanger nos enfants de leurs langes, et qu'elle a nommé
+le mien _Percy_, et le sien _Plantagenet_! Alors j'aurais son Henri et
+il aurait le mien.--Mais bannissons-le de ma pensée.--Que dites-vous,
+cousin, de l'orgueil de ce jeune Percy? Les prisonniers qu'il a faits
+dans cette rencontre, il prétend se les approprier, et il me fait dire
+que je n'en aurai pas d'autres que Mordake, comte de Fife.
+
+WESTMORELAND.--Ce sont là les leçons de son oncle; j'y reconnais
+Worcester, toujours malveillant pour vous dans toutes les occasions.
+C'est lui qui l'engage à se rengorger ainsi et à lever sa jeune crête
+contre la dignité de votre couronne.
+
+LE ROI.--Mais je l'ai envoyé chercher pour m'en rendre raison, et c'est
+ce qui nous oblige à laisser quelque temps de côté nos saints projets
+sur Jérusalem. Cousin, mercredi prochain nous tiendrons notre conseil à
+Windsor: instruisez-en les lords, mais vous, revenez promptement vers
+nous; car il reste plus de choses à dire et à faire, que la colère ne me
+permet en ce moment de vous l'expliquer.
+
+WESTMORELAND.--Je vais, mon prince, exécuter vos ordres.
+
+
+SCÈNE II
+
+Un autre appartement dans le palais.
+
+_Entrent_ HENRI, _prince de Galles_, ET FALSTAFF.
+
+
+FALSTAFF.--Dis donc, Hal[3], quelle heure est-il, mon garçon?
+
+HENRI.--Tu as l'esprit si fort épaissi à force de t'enivrer de vieux vin
+d'Espagne[4], de te déboutonner après souper, et de dormir sur les bancs
+des tavernes l'après-dîner, que tu ne sais plus demander ce que tu as
+véritablement envie de savoir. Que diable as-tu affaire à l'heure qu'il
+est? A moins que les heures ne fussent des verres de vin d'Espagne, les
+minutes autant de chapons, à moins que nous n'eussions pour horloges la
+voix des appareilleuses, pour cadrans les enseignes de tabagies, et que
+le bien-faisant soleil lui-même ne fût une belle et lascive courtisane
+en taffetas couleur de feu, je ne vois pas de motif à cette inutilité de
+venir demander l'heure qu'il est.
+
+[Note 3: _Hal_. Diminutif de Henri.]
+
+[Note 4: _Sack._ C'est un grand sujet de discussion que de savoir ce
+qu'était le _sack_ du temps de Shakspeare, car il n'était pas du temps
+de Falstaff d'un usage aussi commun que l'a supposé le poëte. Il paraît
+constant que le _sack_ était un vin d'Espagne; l'usage d'y mettre du
+sucre donne lieu de croire que c'était un vin sec, comme le mot _sack_
+pourrait aussi le faire croire. C'était, selon toute apparence, du vin
+de Xérès ou de Pacaret; quelques-uns pensent que le _sack_ était un vin
+brûlé et sucré, une espèce de ratafia. Le _sack_ des Anglais aujourd'hui
+est le vin des Canaries; on l'appelait alors _sweet sack_.]
+
+FALSTAFF.--Ma foi, Hal, vous entrez dans mon sens; car nous autres
+coupeurs de bourses, nous nous laissons conduire par la lune et les sept
+étoiles, et non par Phoebus, _ce chevalier errant, blond_[5]. Et je t'en
+prie, mon cher lustig, dis-moi un peu, quand une fois tu seras
+roi...--Dieu conserve ta grâce (majesté, j'aurais dû dire, car de grâces
+tu n'en auras jamais)!...
+
+HENRI.--Comment! pas du tout?
+
+FALSTAFF.--Non, par ma foi, pas seulement autant qu'on en peut avoir à
+dire après un oeuf ou du beurre[6].
+
+[Note 5: _That wandering knight so fair._ Paroles tirées probablement de
+quelque ancienne ballade sur les aventures du _Chevalier du Soleil_.]
+
+[Note 6: _Not so much as will serve to be prologue to an egg and
+butter._ Le nom de _grâces_ se donne également en Angleterre au
+_benedicite_ qui précède le repas et aux prières qui se disent à la fin.
+Shakspeare le prend ici dans le premier sens; il a fallu, pour conserver
+le jeu de mots, y substituer le dernier.]
+
+HENRI.--Eh bien! enfin donc? Au fait, au fait.
+
+FALSTAFF.--Vraiment je veux donc te dire, mon cher lustig, quand tu
+seras roi, tu ne dois pas souffrir que nous autres gardes du corps de la
+nuit, soyons traités de voleurs qui attaquent la beauté du jour. Qu'on
+nous appelle, à la bonne heure, forestiers de Diane, gentilshommes des
+ténèbres, les mignons de la lune, et qu'on dise de nous que nous nous
+gouvernons bien, puisque nous sommes comme la mer, gouvernés par notre
+noble maîtresse la lune, sous la protection de laquelle nous exerçons...
+le vol.
+
+HENRI.--Tu as raison, et ce que tu dis est vrai sous tous les rapports:
+car notre fortune à nous autres gens de la lune, a son flux et reflux
+comme la mer; de même que la mer, nous sommes gouvernés par la lune; et
+pour preuve, une bourse résolument enlevée le lundi soir sera
+dissolument vidée le mardi matin, gagnée en jurant, la _bourse ou la
+vie_, dépensée en criant, _apporte bouteille_. En cet instant, marée
+basse comme le pied de l'échelle, nous serons d'un moment à l'autre à
+flot aussi haut que le bras de la potence.
+
+FALSTAFF.--Pardieu, tu dis bien vrai, mon garçon.--Et n'est-ce pas que
+mon hôtesse de la taverne est une agréable créature?
+
+HENRI.--Douce comme le miel d'Hybla, mon vieux garnement[7]. Et n'est-il
+pas vrai aussi qu'un pourpoint de buffle est une agréable robe de
+chambre pour prison[8]?
+
+[Note 7: _My old lad of the castle._ Expression souvent employée par les
+anciens auteurs, et qui s'était probablement appliquée d'abord aux
+satellites du seigneur châtelain: elle fait ici allusion au premier nom
+de Falstaff, qui du moins à ce qu'il paraît, s'était d'abord appelé
+_Oldcastle_. Sir John Oldcastle avait été mis à mort sous Henri V, comme
+partisan des opinions de Wycleff, et soit hasard, soit haine religieuse,
+son nom était devenu sur le théâtre celui d'un personnage burlesque,
+d'un caractère tout opposé à celui qui fait les martyrs, et
+très-différent en effet, à ce qu'il paraît, de celui du véritable
+Oldcastle; c'est sous ce travestissement, et comme associé aux désordres
+de Henri, que paraît sir John Oldcastle dans une vieille pièce intitulée
+_les fameuses victoires d'Henri V, contenant la bataille d'Agincourt_;
+et toujours est-il certain que les écrivains jésuites avaient pris texte
+de cette tradition théâtrale pour charger de vices la mémoire du
+sectateur de Wycleff. Quoi qu'il en soit, Shakspeare, à ce qu'il
+paraîtrait, s'empara, selon son usage, du personnage déjà en possession
+du théâtre, et lui conserva d'abord son premier nom, ainsi qu'il a
+conservé ceux de _Ned_ et de _Gadshill_, autres compagnons de Henri dans
+la vieille pièce de la bataille d'Agincourt. Mais ensuite, soit par
+respect pour la mémoire d'une victime du catholicisme, soit par égard
+pour la famille d'Oldcastle, Elisabeth demanda un changement de nom, et
+le vieux camarade du prince de Galles prit alors celui de Falstaff, en
+conservant tous les attributs d'Oldcastle, comme le gros ventre, la
+gourmandise, etc.]
+
+[Note 8: _Is not a buff jerkin a most sweet robe of durance._ Il est
+difficile d'entendre le sens de cette plaisanterie, comme de toutes
+celles qui portent sur des usages familiers au temps où l'auteur
+écrivait, mais impossibles à retrouver plus tard. _Durance_ signifie
+généralement _durée_, _souffrance_, et plus spécialement _prison_: il
+paraît aussi que le mot _durance_ avait été donné à certaines étoffes;
+le jeu de mots est clair entre ces deux derniers sens du mot _durance_;
+mais il n'est pas aussi aisé de comprendre le rôle que joue dans la
+plaisanterie du prince le _pourpoint de buffle_, qui est cependant ce
+qui choque le plus Falstaff. Le pourpoint de buffle était l'habit des
+officiers du shérif: est-ce une manière de les désigner et de les
+rappeler à Falstaff, que ses méfaits exposent sans cesse à leur
+poursuite? C'était aussi l'habit militaire de la chevalerie. Est-ce une
+manière de désigner les chevaliers? sir John l'était.]
+
+FALSTAFF.--Quoi, quoi? Mauvais plaisant, fou que tu es! qu'as-tu donc à
+me pincer, à m'épiloguer de cette manière? que diable ai-je affaire à
+ton pourpoint de buffle?
+
+HENRI.--Et que diable ai-je affaire, moi, avec ton hôtesse de la
+taverne?
+
+FALSTAFF.--Eh! mais tu l'as bien fait venir compter avec toi plus et
+plus d'une fois.
+
+HENRI.--Et t'ai-je jamais fait venir toi, pour payer ta part?
+
+FALSTAFF.--Non: oh! je te rendrai justice: tu as toujours tout payé là.
+
+HENRI.--Là et ailleurs aussi, tant que mes fonds pouvaient s'étendre; et
+quand ils m'ont manqué, j'ai usé de mon crédit.
+
+FALSTAFF.--Oh! pour cela oui, et si bien usé, que, s'il n'était pas si
+clair que tu es l'héritier présomptif....--Mais dis-moi donc, je t'en
+prie, mon cher enfant, verra-t-on encore en Angleterre des gibets sur
+pied, quand tu seras roi? Et cette grotesque figure, la mère la Loi,
+avec son frein rouillé, pourra-t-elle toujours jouer de mauvais tours
+aux gens de coeur? Je t'en prie, quand tu seras roi, ne pends point les
+voleurs.
+
+HENRI.--Non, ce sera toi.
+
+FALSTAFF.--Moi, oh! bravo. Pardieu je serai un excellent juge.
+
+HENRI.--Et voilà comme tu juges déjà mal; car je veux dire que c'est toi
+qui auras l'emploi de pendre les voleurs, et que tu deviendras ainsi un
+merveilleux bourreau.
+
+FALSTAFF.--Fort bien, Hal, fort bien: je puis vous dire qu'en quelque
+façon ce métier-là s'accorderait avec mon humeur tout aussi bien que
+celui de faire ma cour.
+
+HENRI.--Pour être revêtu de quelque emploi.
+
+FALSTAFF.--Certainement pour être vêtu[9]. Le bourreau a une garde-robe
+qui n'est pas mince.--Je suis aussi triste qu'un vieux matou, ou qu'un
+ours emmuselé.
+
+HENRI.--Ou qu'un lion décrépit, ou bien que le luth d'un amant.
+
+FALSTAFF.--Oui, ou le bourdonnement d'une musette du comté de Lincoln.
+
+HENRI.--Pourquoi pas comme un lièvre, ou comme les vapeurs de
+Moorditch[10]?
+
+FALSTAFF.--Tu as toujours les comparaisons les plus désagréables, et tu
+es le comparatif en personne le plus maudit... aimable jeune
+prince!...--Mais, Hal, je t'en prie, ne me tourmente plus davantage de
+ces folies. Je voudrais de tout mon coeur que nous fussions toi et moi
+là où l'on achète une provision de bonne renommée. Un vieux lord du
+conseil m'a diablement bourré l'autre jour dans la rue à votre sujet,
+mon cher monsieur, mais je n'y ai pas fait attention; et cependant il
+parlait fort sagement, mais je n'y ai pas pris garde, et pourtant il
+parlait sagement, et dans la rue encore.
+
+HENRI.--Tu as bien fait: car la sagesse crie dans les rues, et personne
+n'y prend garde[11].
+
+[Note 9: Le Prince. _For obtaining of suits?_ Fals. _Yea, for obtaining
+of suits._
+
+Jeu de mots sur le mot _suits_, qui signifie une _requête_ et un
+_vêtement complet_.]
+
+[Note 10: _The melancholy of moor-ditch._ _Moor-ditch_ était un fossé
+bourbeux qui environnait une partie des murs de Londres, et dont les
+exhalaisons occasionnaient, à ce qu'il paraît, une maladie appelée _the
+melancholy of moor-ditch_.]
+
+[Note 11: Paroles de l'Écriture.]
+
+FALSTAFF.--Oh! tu as de damnables applications; en vérité, tu serais
+capable de corrompre un saint.--Tu m'as fait bien du tort, Hal! Dieu te
+le pardonne; mais avant de te connaître, Hal, je ne savais rien de rien;
+et aujourd'hui, pour dire la vérité, je ne vaux rien de mieux que ce
+qu'il y a de pis. Il faut que je quitte cette vie-là, et je la
+quitterai; si je ne le fais pas, dis que je suis un misérable. Il n'y a
+pas un fils de roi dans la chrétienté pour qui je veuille me faire
+damner.
+
+HENRI.--Jack, où irons-nous demain escamoter une bourse?
+
+FALSTAFF.--Où tu voudras, mon garçon; je suis de la partie. Si je n'y
+vas pas, appelle-moi un misérable, et fais moi quelque affront.
+
+HENRI.--Je vois que tu t'amendes bien. Tu passes de la prière au
+guet-apens.
+
+(Poins paraît dans le fond du théâtre.)
+
+FALSTAFF.--Que veux-tu, Hal, c'est ma vocation, mon ami; et ce n'est pas
+péché pour un homme que de suivre sa vocation.--Poins! Nous allons
+savoir tout à l'heure si Gadshill a lié une partie. Oh! si les hommes
+étaient sauvés selon leur mérite, quel trou dans l'enfer serait assez
+chaud pour lui? C'est peut-être le plus universel coquin qui ait jamais
+crié _arrête_ à un honnête homme.
+
+HENRI.--Bonjour, Ned[12].
+
+[Note 12: _Ned_, diminutif d'Edward.]
+
+POINS.--Bonjour, cher Hal.--Que dit M. Remords? que dit sir
+Jean-vin-sucré? Jack, comment le diable et toi vous arrangez-vous au
+sujet de ton âme, après la lui avoir vendue, le vendredi saint dernier,
+pour un verre de vin de Madère et une cuisse de chapon froid?
+
+HENRI.--Sir Jean ne s'en dédit pas; il tiendra son marché avec le
+diable, car de sa vie encore il n'a fait mentir de proverbes. Il donnera
+au diable ce qui lui appartient.
+
+POINS.--Eh bien, te voilà donc damné pour tenir ta parole au diable?
+
+HENRI.--Il l'aurait été aussi pour avoir friponné le diable.
+
+POINS.--Mais, mes enfants, mes enfants, c'est demain qu'il faut se
+rendre dès quatre heures du matin chez Gadshill. Il y a des pèlerins qui
+s'en vont à Cantorbéry, chargés de riches offrandes, et des marchands
+qui chevauchent vers Londres avec des bourses bien grasses. J'ai des
+masques pour vous tous, et vous avez vos chevaux; Gadshill couche ce
+soir à Rochester; j'ai commandé le souper pour cette nuit à Eastcheap.
+Il n'y a pas plus de danger là qu'à dormir dans vos lits. Si vous voulez
+venir, je vous garnis vos bourses de couronnes jusqu'au bord: si vous ne
+voulez pas, restez à la maison, et allez vous faire pendre.
+
+FALSTAFF.--Ecoute, Edouard; si je reste ici et n'y vais point, je vous
+ferai tous pendre pour y avoir été.
+
+POINS.--En vérité, Côtelettes.
+
+FALSTAFF.--Veux-tu en être, Hal?
+
+HENRI.--Qui! moi, voler! Moi, aller faire le brigand? Non pas moi, sur
+ma foi!
+
+FALSTAFF.--Tiens, tu n'as en toi rien d'un honnête homme, d'un homme de
+coeur, d'un bon camarade; tu n'es pas sorti du sang royal; tiens, si tu
+n'oses pas tenir pour dix schellings[13].
+
+[Note 13: _Thou camest not of the blood royal, if thou darest not stand
+for ten shillings._ Jeu de mots sur _royal_ ou _reale_, qui signifiait
+aussi une monnaie de la valeur de dix schellings.]
+
+HENRI.--A la bonne heure, je ferai donc, une fois dans ma vie, un coup
+de tête.
+
+FALSTAFF.--Voilà ce qui s'appelle parler.
+
+HENRI.--Eh bien, arrive ce qui voudra, je garde la maison.
+
+FALSTAFF.--Sur mon Dieu, s'il en est ainsi, je conspire quand tu seras
+roi.
+
+HENRI.--Je ne m'en soucie guère.
+
+POINS.--Sir John, je t'en prie, laisse-nous seuls un moment le prince et
+moi; je lui donnerai de si bonnes raisons pour cette expédition, qu'il y
+viendra.
+
+FALSTAFF.--A la bonne heure: puisses-tu avoir l'esprit de persuasion, et
+lui l'intelligence du profit! afin que ce que tu diras puisse le
+toucher, et que ce qu'il entendra, il puisse le croire, et afin que le
+prince véritable puisse (par récréation) devenir un faux voleur; car les
+pauvres abus de ce siècle ont bien besoin de protection. Adieu, vous me
+retrouverez à Eastcheap.
+
+HENRI.--Adieu, printemps passé; adieu, été de la Toussaint.
+
+(Falstaff sort.)
+
+POINS.--Allons, mon bon, doux et gracieux seigneur, montez à cheval
+demain avec nous. J'ai une farce à jouer que je ne saurais arranger tout
+seul. Falstaff, Bardolph, Peto et Gadshill dévaliseront ces hommes que
+nous sommes à guetter. Ni vous, ni moi, n'y serons; et quand ils auront
+leur butin, si entre vous et moi nous ne les volons pas à notre tour, je
+veux que vous m'abattiez la tête de dessus les épaules.
+
+HENRI.--Mais comment ferons-nous pour nous séparer d'eux au moment du
+départ?
+
+POINS.--Quoi! nous ne partirons qu'avant ou après eux, et nous leur
+fixerons un rendez-vous, auquel nous serons les maîtres de manquer.
+Alors ils s'aventureront tout seuls à faire cet exploit, et ils ne
+l'auront pas plutôt accompli, que nous tomberons sur eux.
+
+HENRI.--Oui, mais il est probable qu'ils nous reconnaîtront à nos
+chevaux, à nos habits, enfin à toutes sortes d'indices.
+
+POINS.--Bah! d'abord ils ne verront pas nos chevaux, je les attacherai
+dans le bois; nous changerons de masques dès que nous les aurons
+quittés; et de plus, mon cher, j'ai pour l'occasion, des fourreaux de
+bougran dont nous couvrirons nos vêtements qu'en effet ils connaissent.
+
+HENRI.--Mais j'ai peur aussi qu'ils ne soient trop forte partie pour
+nous.
+
+POINS.--Oh! pour cela, il y en a deux dont je réponds comme des plus
+fieffés poltrons qui aient jamais tourné le dos; et pour le troisième,
+s'il se bat plus longtemps que de raison, je renonce au métier des
+armes.--Le bon de cette plaisanterie sera d'entendre après les
+inconcevables mensonges que nous débitera ce gros coquin, lorsque nous
+nous retrouverons à souper: comme quoi il s'est battu avec une trentaine
+au moins, quelles parades il a faites, quels coups il a allongés, quels
+dangers il a courus; notre divertissement sera de le mettre en défaut.
+
+HENRI.--En bien, j'irai avec toi; va nous préparer tout ce qui est
+nécessaire, et puis retrouve-toi ce soir à Eastcheap; j'y souperai,
+adieu.
+
+POINS.--Adieu, mon prince.
+
+(Il sort.)
+
+HENRI.--Je vous connais tous; et veux bien pour un temps favoriser les
+caprices déréglés de votre oisiveté. En cela je continuerai à imiter le
+soleil qui permet quelquefois aux nuages impurs et contagieux de dérober
+sa beauté à l'univers, afin que lorsqu'il lui plaira de redevenir
+lui-même, le monde, après en avoir été privé, le voie avec plus
+d'admiration reparaître tout à coup à travers les noires et hideuses
+vapeurs qui avaient paru le suffoquer. Si l'année entière se passait en
+jours de congé, les jeux seraient bientôt aussi ennuyeux que le travail.
+Mais quand ils ne viennent que de temps à autre, ils reviennent toujours
+désirés; rien ne plaît que ce qui n'arrive pas communément. Ainsi quand
+je rejetterai ces habitudes déréglées, et que je payerai la dette que je
+n'ai jamais reconnue, autant mes promesses auront été au-dessous de ma
+conduite, autant je tromperai l'attente des hommes; et telle qu'un métal
+brillant sur un fond obscur, ma réforme, dont l'éclat sera rehaussé par
+mes fautes, paraîtra plus méritoire, et attirera plus de regards que le
+mérite qu'aucune tache ne fait ressortir. Ainsi je veux faillir de
+manière à me servir habilement de mes fautes, lorsque ensuite je
+regagnerai le temps perdu au moment où on y comptera le moins.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Autre appartement du palais.
+
+_Entrent_ LE ROI HENRI, NORTHUMBERLAND, WORCESTER, HOTSPUR, SIR W.
+BLOUNT _et autres personnages_.
+
+
+LE ROI.--Mon sang a été trop calme et trop froid, de ne pas bouillir à
+cet indigne affront: c'est ainsi que vous avez pensé, et en conséquence
+vous foulez ma patience aux pieds. Mais soyez bien sûrs que désormais je
+serai ce que je suis par mon rang puissant et redoutable, plutôt que de
+me livrer à mon caractère, qui a été jusqu'ici coulant comme l'huile,
+doux comme un jeune duvet, et m'a fait perdre ainsi mes titres au
+respect que les âmes orgueilleuses ne rendent jamais qu'aux orgueilleux.
+
+WORCESTER.--Notre maison, mon souverain, n'a guère mérité qu'on déployât
+sur elle la verge du pouvoir, de ce même pouvoir que nos propres mains
+ont aidé à devenir si imposant.
+
+NORTHUMBERLAND.--Seigneur...
+
+LE ROI.--Worcester, va-t'en: car je vois dans tes yeux l'audace de la
+désobéissance.--Oh! monsieur! votre maintien est trop arrogant, trop
+impérieux, et la majesté royale ne se laisserait pas plus longtemps
+insulter par le froncement de sourcils d'un serviteur. Vous avez toute
+liberté de vous retirer: quand nous aurons besoin de vos services et de
+vos conseils, nous vous ferons appeler. (_Worcester sort._--_A
+Northumberland._) Vous vouliez parler.
+
+NORTHUMBERLAND.--Oui, mon bon seigneur: ces prisonniers, demandés au nom
+de Votre Altesse, et que Henri Percy a faits ici près de Holmedon, n'ont
+pas été, à ce qu'il assure, refusés d'une manière aussi positive qu'on
+l'a rapporté à Votre Majesté. C'est donc à l'envie, ou bien à une
+méprise, qu'on doit attribuer cette faute, et non pas à mon fils.
+
+HOTSPUR.--Mon souverain, je n'ai point refusé de prisonniers; mais je me
+rappelle que, le combat fini, au moment où je me sentais desséché par
+les fureurs de l'action et l'excès de la fatigue; lorsque, faible et
+hors d'haleine, je m'appuyais sur mon épée, il vint à moi un certain
+lord, propre, élégamment paré, frais comme un marié, et le menton
+nouvellement fauché, offrant l'aspect d'un champ de chaume après la
+moisson; il était parfumé comme une lingère. Entre son pouce et l'index,
+il tenait une petite boite de senteur que de temps en temps il portait
+et ôtait à son nez, qui en reniflait d'humeur, quand je m'approchai de
+lui[14]. Et en même temps il ne cessait de sourire et de babiller; et
+comme les soldats passaient près de lui, emportant les corps morts, il
+les traitait d'impertinents coquins et de mal-appris, de venir apporter
+ainsi un sale et vilain cadavre entre le vent et sa grandeur. Il me
+questionna en termes arrangés et d'un ton de jolie femme: entre autres
+choses, il me demanda mes prisonniers au nom de Votre Majesté. Moi, dans
+ce moment, tout irrité, avec mes blessures refroidies, de me sentir
+ainsi harcelé par un perroquet, dans mon ressentiment et mon impatience,
+je lui répondis, sans y faire attention, je ne sais pas quoi... qu'il
+les aurait ou qu'il ne les aurait pas: car il me mettait en fureur quand
+il venait si sautillant, sentant si bon, me parler dans le langage d'une
+femme de chambre de cour, de canons, de tambours et de blessures; me
+dire, Dieu sait à quel propos, qu'il n'y avait rien au monde de si
+admirable que le spermaceti pour des contusions internes... et que
+c'était grand'pitié qu'on allât déterrer, dans les entrailles de la
+terre innocente, ce traître de salpêtre qui a détruit lâchement plus
+d'un bon et robuste compagnon, et que sans ces détestables armes à feu
+il aurait été guerrier comme les autres. C'est, je vous le dis, mon
+prince, à ce plat bavardage, aux propos décousus qu'il me tenait, que je
+répondis indirectement; et je vous en conjure, que son rapport ne soit
+pas regardé ici comme d'assez de valeur pour m'accuser, et venir se
+mettre entre mon attachement et votre haute Majesté.
+
+[Note 14:
+
+_Who there with angry, When I next came there Took it in snuff._
+
+_Take in snuff_ répond à ce que nous appelons _se sentir monter la
+moutarde au nez_. Hotspur joue ici sur l'expression, et prétend que le
+nez du lord qui respirait cette odeur, _took it in snuff_, le prenait en
+guise de tabac; ce qui veut dire aussi: le prenait avec colère,
+_angry_.]
+
+BLOUNT.--En considérant les circonstances, mon bon seigneur, tout ce
+qu'Henri Percy aura dit à un pareil personnage, en pareil lieu, et dans
+un pareil moment, peut bien, avec tout ce qu'on vous a rapporté, périr
+dans un juste oubli, sans jamais être relevé pour lui nuire, ou fonder
+aucun motif d'accusation; ce qu'il a dit alors, il le désavoue
+maintenant.
+
+LE ROI.--Mais cependant il refuse encore ses prisonniers, à moins que
+l'on n'accepte ses réserves, ses conditions, qui sont que nous payerons
+sur-le-champ, à nos frais, la rançon de son beau-frère, de l'extravagant
+Mortimer[15], qui, sur mon âme, a volontairement livré la vie des
+soldats qu'il a menés au combat contre cet indigne magicien et damné
+Glendower[16] dont la fille, à ce que nous apprenons, vient tout
+récemment d'épouser le comte des Marches[17]. Ainsi nous viderons nos
+coffres pour racheter un traître et le remettre dans le pays; nous irons
+solder la trahison, et traiter avec la peur quand elle s'est perdue et
+livrée elle-même! Non, qu'il périsse de faim sur les montagnes stériles!
+Jamais je ne regarderai comme mon ami l'homme dont la voix me demandera
+de dépenser un penny pour délivrer et faire rentrer dans mes États le
+rebelle Mortimer.
+
+[Note 15: Edmond Mortimer, comte des Marches, n'était pas le beau-frère,
+mais le neveu d'Hotspur, par la femme de celui-ci, soeur de Roger
+Mortimer, père d'Edmond. Dans la première scène du troisième acte
+Mortimer, en parlant de lady Percy, femme d'Hotspur, l'appelle _sa
+tante_.]
+
+[Note 16: Owen Glendower, ou Glindour Dew, du lieu de sa naissance
+(Glindourure, sur les bords de la Dee), était fils d'un gentilhomme du
+pays de Galles; il avait d'abord étudié à Londres pour suivre la
+carrière du barreau; mais n'ayant pu obtenir justice de lord Ruthwen,
+qui lui retenait les terres provenant de l'héritage de son père, il
+résolut de se la faire par les armes, ravagea les propriétés du lord,
+emmena ses bestiaux, tua ses vassaux, et finit par le faire prisonnier
+lui-même. Il parvint à une telle puissance qu'il se fit en 1402
+couronner prince de Galles. Il fut mêlé à tous les troubles qui
+désolèrent le règne de Henri IV; et, après des succès divers, mais qui
+le laissaient toujours sur pied et toujours redoutable, il fut enfin
+totalement défait et réduit à vivre dans les bois et dans les cavernes;
+il y mourut de misère en 1420. Il était regardé comme magicien.]
+
+[Note 17: Hollinshed et les autres chroniqueurs ont parlé de ce prétendu
+mariage.]
+
+HOTSPUR.--Le rebelle Mortimer! C'est par les hasards seuls de la guerre,
+mon souverain, qu'il est tombé entre les mains de l'ennemi, et il suffit
+d'une seule langue pour faire parler en témoignage de cette vérité
+toutes ses blessures comme autant de bouches. Ces blessures qu'il a
+reçues en brave, lorsque sur les bords de la douce Severn, seul contre
+seul, fer contre fer, il a passé la meilleure partie d'une heure à faire
+échange de courage avec le puissant Glendower. Trois fois ils ont repris
+haleine, et trois fois, d'un mutuel accord, ils ont bu les eaux de la
+rapide Severn, qui, effrayée alors de leurs sanguinaires regards, a fui
+pleine de crainte à travers ses roseaux tremblants, et a caché sa tête
+ondoyante dans les profondeurs de son lit tout ensanglanté par ces
+valeureux combattants. Jamais une politique basse et corrompue ne colora
+ses oeuvres de blessures si mortelles, et jamais le noble Mortimer n'eût
+pu en recevoir un si grand nombre, le tout volontairement. Qu'on ne le
+flétrisse donc pas du nom de rebelle.
+
+LE ROI.--Tu le montres ce qu'il n'est pas, Percy, tu le montres ce qu'il
+n'est pas: jamais il ne s'est mesuré avec Glendower. Je te dis, moi,
+qu'il aurait aussi volontiers risqué de se trouver tête à tête avec le
+diable, qu'en face d'Owen Glendower. N'as-tu pas honte?--Mais, jeune
+homme, que désormais je ne vous entende plus dire un mot de Mortimer.
+Envoyez-moi vos prisonniers par la voie la plus prompte, ou vous aurez
+de mes nouvelles d'une manière qui pourra vous déplaire.--Milord
+Northumberland, vous pouvez partir avec votre fils.--Envoyez-nous vos
+prisonniers, ou vous en entendrez parler.
+
+(Sortent le roi, Blount et la suite.)
+
+HOTSPUR.--Et quand le diable voudrait rugir ici pour les avoir, je ne
+les enverrai pas.--Je veux le suivre à l'instant, et le lui dire; je
+veux soulager mon coeur, fût-ce au péril de ma tête.
+
+NORTHUMBERLAND.--Quoi, tout ivre de colère?--Arrêtez et attendez un
+moment. Voici votre oncle.
+
+(Entre Worcester.)
+
+HOTSPUR.--Ne plus parler de Mortimer! mordieu! j'en parlerai. Et que mon
+âme n'ait jamais miséricorde si je ne me joins pas à lui! Oui,
+j'épuiserai en sa faveur toutes ces veines, je répandrai tout mon sang
+le plus précieux goutte à goutte sur la poussière, ou j'élèverai
+Mortimer, qu'on foule aux pieds, aussi haut que ce roi oublieux, cet
+ingrat et pervers Bolingbroke.
+
+NORTHUMBERLAND, _à Worcester_.--Mon frère, le roi a fait perdre la
+raison à votre neveu.
+
+WORCESTER.--Qui donc a allumé toute cette fureur depuis que je suis
+sorti?
+
+HOTSPUR.--Il veut réellement avoir tous mes prisonniers, et lorsque je
+suis venu à lui reparler de la rançon du frère de ma femme, ses joues
+ont pâli, et il a tourné sur moi un oeil de mort; il tremblait au seul
+nom de Mortimer.
+
+WORCESTER.--Je ne puis le blâmer. Mortimer n'a-t-il pas été déclaré
+publiquement par Richard, qui aujourd'hui n'est plus, le plus proche du
+trône après lui?
+
+NORTHUMBERLAND.--Rien n'est plus vrai; j'ai entendu la déclaration: ce
+fut lorsque notre malheureux roi (Dieu veuille nous pardonner nos torts
+envers lui!) partit pour son expédition d'Irlande; il y fut intercepté,
+et n'en revint que pour être déposé, et bientôt après assassiné.
+
+WORCESTER.--Et à cause de cette mort, la voix générale de l'univers nous
+diffame et parle de nous avec opprobre.
+
+HOTSPUR.--Mais, doucement, je vous en prie; le roi Richard a donc
+déclaré mon frère, Edmond Mortimer, l'héritier de la couronne?
+
+NORTHUMBERLAND.--Il l'a déclaré; moi-même je l'ai entendu.
+
+HOTSPUR.--Vraiment, je ne puis blâmer le roi, son cousin, de désirer
+qu'il meure de faim sur les montagnes stériles. Mais sera-t-il dit que
+vous, qui avez posé la couronne sur la tête de cet homme ingrat, et qui,
+pour son profit, portez la tache détestable d'un assassinat payé....
+sera-t-il dit que vous subissiez patiemment un déluge de malédictions,
+en demeurant simplement des agents de meurtre, des instruments
+secondaires, les cordes, l'échelle, ou plutôt le bourreau....--Oh!
+pardonner si je descends si bas pour vous montrer en quel rang et en
+quelle catégorie vous vous placez sous ce roi artificieux.--N'avez-vous
+pas de honte, qu'on puisse raconter à nos temps, ou étaler un jour dans
+les chroniques, que des hommes de votre noblesse et de votre puissance
+se sont engagés tous deux dans une cause injuste (comme, Dieu vous le
+pardonne! vous l'avez fait tous deux), pour abattre Richard, cette douce
+et belle rose, et planter à sa place cette épine, ce chardon, ce
+Bolingbroke? Et pour comble d'opprobre, sera-t-il dit encore que vous
+aurez été joués, écartés, rejetés par celui pour qui vous vous êtes
+soumis à toutes ces ignominies? Non, il est temps encore de racheter vos
+honneurs perdus, et de vous rétablir dans l'estime de l'univers.
+Vengez-vous des insultants et dédaigneux mépris de ce roi orgueilleux,
+jour et nuit occupé des moyens de se débarrasser de sa dette envers
+vous; dût votre mort en être le sanglant payement.... je vous dis
+donc....
+
+WORCESTER.--C'est assez, cousin, n'en dites pas davantage: à l'instant
+même je vais vous ouvrir un livre secret, où du rapide coup d'oeil de la
+colère vous allez lire des projets profonds et dangereux, aussi pleins
+de périls et d'audace qu'il en faut pour traverser, sur une lance mal
+assurée, un torrent mugissant à grand bruit.
+
+HOTSPUR.--Si l'on y tombe, bonsoir, il faut périr ou nager.--Étendez le
+danger du couchant à l'aurore, que l'honneur le traverse du nord au
+midi, et mettez-les aux prises.--Oh! le sang remue bien davantage à
+réveiller un lion qu'à lancer un lièvre.
+
+NORTHUMBERLAND.--Voilà que l'idée de quelques grands exploits lui fait
+perdre toute patience.
+
+HOTSPUR.--Par le ciel, il me semble que ce serait un saut facile que
+d'aller sur la face pâle de la lune enlever d'un coup la gloire
+brillante, ou de plonger dans les profondeurs de la mer, là ou jamais la
+sonde n'a touché le sol, pour y ressaisir par les cheveux la gloire
+engloutie, en telle sorte que celui qui la retirerait de là pût posséder
+sans rival tous les honneurs qu'elle accorde; mais ne me parlez pas
+d'une association de deux demi-visages.
+
+WORCESTER.--Le voilà qui embrasse un monde de fantômes, mais où ne se
+trouve pas la réalité dont il devrait s'occuper.--Cher cousin,
+donnez-moi un moment d'audience.
+
+HOTSPUR.--Ah! je vous demande pardon.
+
+WORCESTER.--Ces nobles Écossais qui sont prisonniers....
+
+HOTSPUR.--Je les garderai tous. Par le ciel, il n'aura pas un seul
+Écossais de ceux-là. Non, lui fallût-il un Écossais pour sauver son âme,
+il ne l'aura pas. Par mon bras, je les garderai tous.
+
+WORCESTER.--Vous vous jetez de côté et d'autre, et vous ne prêtez pas la
+moindre attention à mes desseins.--Ces prisonniers, vous les garderez.
+
+HOTSPUR.--Oui, je les garderai, cela est positif.--Il a dit qu'il ne
+rachèterait pas Mortimer! Il a défendu à ma langue de nommer Mortimer!
+Mais je l'attraperai au moment où il sera endormi, et dans son oreille
+je crierai tout à coup: _Mortimer!_ Quoi! j'aurai un oiseau qui sera
+instruit à ne dire que Mortimer, et je le lui donnerai, pour tenir sa
+colère toujours en mouvement.
+
+WORCESTER.--Écoutez donc, cousin; un mot.
+
+HOTSPUR.--Je fais ici le serment solennel de n'avoir d'autre étude que
+de chercher les moyens de vexer et de tourmenter sans cesse ce
+Bolingbroke. Et ce ferrailleur de tavernes, son prince de Galles....
+n'était que j'ai dans l'idée que son père ne l'aime pas et serait bien
+aise qu'il lui arrivât quelque malheur, je voudrais qu'il s'empoisonnât
+avec un pot de bière.
+
+WORCESTER.--Adieu, cousin; je vous parlerai lorsque vous serez mieux
+disposé à m'écouter.
+
+NORTHUMBERLAND.--Eh quoi, quelle mouche te pique et quel fou impatient
+es-tu donc de t'emporter ainsi dans des colères de femme, sans pouvoir
+prêter l'oreille à d'autres voix que la tienne?
+
+HOTSPUR.--Tenez, voyez-vous, je suis fustigé, fouetté de verges, déchiré
+d'épines, piqué des fourmis quand j'entends parler de ce vil politique,
+de ce Bolingbroke. Du temps de Richard.... Comment appelez-vous cet
+endroit?... que le diable l'emporte!.... C'est dans le comté de
+Glocester.... là, au château du duc, de son imbécile d'oncle, son oncle
+d'York.... ce fut là que je fléchis pour la première fois le genou
+devant ce roi des sourires, ce Bolingbroke, au moment où vous reveniez
+avec lui de Ravenspurg.
+
+NORTHUMBERLAND.--C'était au château de Berkley.
+
+HOTSPUR.--Oui, c'est là même!.... Eh bien, quelle quantité de politesses
+sucrées me fit alors ce chien couchant! voyez,.... _quand sa fortune,
+encore au berceau, aurait grandi_. Et.... _mon aimable Henri Percy_....
+et, _cher cousin_... Oh! que le diable emporte de pareils fourbes!--Dieu
+veuille me pardonner! Bon oncle, dites votre affaire, j'ai fini.
+
+WORCESTER.--Non, si vous n'avez pas fini, continuez; nous attendrons
+votre loisir.
+
+HOTSPUR.--J'ai fini, sur ma parole.
+
+WORCESTER.--Allons, revenons encore une fois à vos prisonniers écossais.
+Rendez-leur la liberté sur-le-champ et sans rançon, et que le fils de
+Douglas soit votre seul agent pour lever une armée en Écosse. Ce qui, à
+raison de diverses causes que je vous expliquerai par cet écrit, sera,
+soyez-en certain, aisément accompli. (_A Northumberland._) Vous, milord,
+tandis que votre fils sera employé, comme je viens de le dire, en
+Écosse, vous vous insinuerez adroitement dans le coeur de ce noble
+prélat, le meilleur de nos amis, l'archevêque.
+
+NORTHUMBERLAND.--D'York, n'est-ce pas?
+
+WORCESTER.--Lui-même, lui qui supporte avec peine la mort que son frère
+le lord Scroop a subie à Bristol. Je ne parle pas ici par conjectures;
+je ne dis pas ce que je pense qui pourrait être, mais ce que je sais qui
+est médité, conçu, déjà réduit en plan, et n'attend que les premiers
+regards de l'occasion propre à le faire éclore.
+
+HOTSPUR.--Je pressens le tout. Sur ma vie, cela réussira.
+
+NORTHUMBERLAND.--Toujours tu lâches la meute avant que la chasse soit
+ouverte.
+
+HOTSPUR.--Quoi? Il n'est pas possible que ce plan ne soit excellent. Et
+ensuite l'armée d'Écosse et d'York!.... Ah! elles se joindront à
+Mortimer.
+
+WORCESTER.--C'est ce qui arrivera.
+
+HOTSPUR.--Sur ma foi, c'est un projet merveilleusement imaginé.
+
+WORCESTER.--Et nous n'avons pas peu de raisons de nous hâter. Il s'agit
+de sauver nos têtes en nous mettant à la tête d'une armée[18]; car nous
+aurions beau nous conduire aussi modestement que nous pourrions, le roi
+se croira toujours notre débiteur, et pensera que nous nous jugeons mal
+récompensés, jusqu'à ce qu'il ait trouvé moyen de nous payer
+complétement; et voyez déjà comme il commence à nous retrancher toute
+marque d'amitié.
+
+[Note 18: _To save our heads by raising of a head_:
+
+_Head_, armée, corps de troupes.]
+
+HOTSPUR.--C'est un fait, c'est un fait. Nous serons vengés de lui.
+
+WORCESTER.--Cousin, adieu.--N'avancez dans cette entreprise qu'autant
+que mes lettres vous indiqueront la route que vous avez à suivre. Quand
+l'occasion sera mûre, et elle va l'être incessamment, je me rendrai
+secrètement près de Glendower et du lord Mortimer; c'est là que vous et
+Douglas et toutes nos forces, d'après mes mesures, se trouveront à la
+fois heureusement réunies; et alors nos bras vigoureux seront chargés de
+nos fortunes, maintenant incertaines entre nos mains.
+
+NORTHUMBERLAND.--Adieu, mon bon frère. Nous réussirons, j'en ai la
+confiance.
+
+HOTSPUR.--Adieu, mon oncle. Oh! que les heures puissent amener
+promptement l'instant où les champs de bataille, les coups, les
+gémissements, applaudiront à nos jeux!
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Rochester.--Une cour d'auberge.
+
+_Entre_ UN VOITURIER _avec une lanterne à la main_.
+
+
+PREMIER VOITURIER.--Holà! ho! s'il n'est pas quatre heures du matin, je
+veux que le diable m'emporte. Le chariot paraît déjà au-dessus de la
+cheminée neuve, et notre cheval n'est pas encore chargé. Allons, garçon!
+
+LE VALET D'ÉCURIE, _derrière le théâtre_.--On y va, on y va.
+
+PREMIER VOITURIER.--Oh! je t'en prie, Thomas, bats-moi bien la selle de
+Cut, et mets un peu de bourre dans les pointes; car la pauvre rosse est
+écorchée sur les épaules que cela passe la permission.
+
+(Entre un autre voiturier.)
+
+SECOND VOITURIER.--Les pois et les fèves sont humides ici comme le
+diable, et voilà le moyen tout juste de donner des tranchées à ces
+pauvres rosses. Cette maison-ci est toute sens dessus dessous depuis que
+Robin le palefrenier est mort.
+
+PREMIER VOITURIER.--Le pauvre garçon n'a pas eu un moment de joie depuis
+que les avoines ont augmenté de prix; ça lui a donné le coup de la mort.
+
+SECOND VOITURIER.--Je crois que cette auberge-ci est pour les puces la
+plus infâme qu'il y ait sur la route de Londres. J'en suis piqueté comme
+une tanche.
+
+PREMIER VOITURIER.--Comme une tanche? Par la messe, je ne crois pas que
+roi dans la chrétienté puisse être mieux mordu que je ne l'ai été depuis
+le premier chant du coq.
+
+SECOND VOITURIER.--Je le crois bien, ils ne vous donnent jamais de pot;
+cela fait qu'on lâche l'eau dans la cheminée, et les puces s'engendrent
+dans vos chambres par fourmilières.
+
+PREMIER VOITURIER.--Allons, garçon, allons donc, dépêche, et puisses-tu
+être pendu, allons donc!
+
+SECOND VOITURIER.--J'ai un jambon et deux balles de gingembre à rendre à
+Londres aussi loin que Charing-Cross.
+
+PREMIER VOITURIER.--Ventrebleu! j'ai là des dindons, dans mon panier,
+qui meurent presque de faim. Holà, garçon! que la peste te crève!
+N'as-tu donc pas des yeux dans la tête? Es-tu sourd? Que je sois un
+coquin, s'il n'est pas vrai que j'aurais autant de plaisir à te fendre
+la caboche qu'à boire un verre de vin. Viens donc te faire pendre;
+n'as-tu pas de conscience?
+
+(Entre Gadshill.)
+
+GADSHILL.--Bonjour, voiturier. Quelle heure est-il?
+
+PREMIER VOITURIER.--Je crois qu'il est deux heures.
+
+GADSHILL.--Je t'en prie, prête-moi ta lanterne pour aller voir mon
+cheval dans l'écurie.
+
+PREMIER VOITURIER.--Doucement, je vous en prie; nous savons, ma foi, un
+tour qui en vaut deux comme celui-là.
+
+GADSHILL, _au second voiturier_.--Je t'en prie, prête-moi la tienne.
+
+SECOND VOITURIER.--Ha! et quand cela, dis-moi donc! Prête-moi ta
+lanterne, dit-il; par ma foi, je te verrai bien pendre auparavant.
+
+GADSHILL.--Voituriers, à quelle heure comptez-vous arriver à Londres?
+
+SECOND VOITURIER.--Assez tôt pour nous coucher à la chandelle, je
+t'assure. Allons, voisin Mugs, il nous faut aller réveiller ces
+messieurs; ils viendront de compagnie; car ils sont bien chargés.
+
+(Les voituriers s'en vont.)
+
+GADSHILL.--Hé! holà, garçon!
+
+LE GARÇON, _derrière le théâtre_.--Prêt à la main, dit le filou.
+
+GADSHILL.--C'est comme qui dirait: Prêt à la main, dit le garçon, car tu
+ne diffères pas plus, d'un coupeur de bourses que celui qui dirige ne
+diffère de celui qui travaille. C'est toi qui arranges le complot.
+
+LE GARÇON.--Bonjour, monsieur Gadshill; c'est toujours ce que je vous ai
+dit hier au soir. Nous avons ici un certain franc tenancier des bruyères
+de Kent, qui a apporté avec lui trois cents marcs d'or. Je l'ai entendu
+moi-même le dire à souper à une personne de sa compagnie, à une espèce
+d'inspecteur qui a aussi beaucoup de bagage; Dieu sait ce que c'est. Ils
+sont déjà levés et demandent des oeufs et du beurre; ils vont partir
+tout à l'heure.
+
+GADSHILL.--Mon garçon, s'ils ne rencontrent pas les clercs de
+Saint-Nicolas[19], je te donne ce cou que voilà.
+
+LE GARÇON.--Non; je n'en veux point: garde-le, je t'en prie, pour le
+bourreau, car je sais que tu honores saint Nicolas aussi sincèrement
+qu'un coquin le peut faire.
+
+GADSHILL.--Que viens-tu me chanter avec ton bourreau? Si jamais je suis
+pendu, nous serons une grosse paire de pendus; car si on me pend, le
+vieux sir Jean sera pendu avec moi, et tu sais bien qu'il n'est pas
+étique.--Bah! il y a encore d'autres Troyens[20] qui, pour le seul
+plaisir de se divertir, veulent bien se prêter à faire honneur à la
+profession: des gens qui, si on venait à mettre le nez dans nos
+affaires, se chargeraient, pour leur propre réputation, de tout
+arranger. Ce n'est pas avec de la canaille de voleurs à pied, de ces
+estafiers à vous arrêter pour six sous, et ces crânes à moustaches, la
+trogne rougie de bière, que je suis associé; mais c'est avec de la
+noblesse, des gens tranquilles, des bourgmestres, de grands
+propriétaires, gens qui peuvent soutenir la gageure, plus prêts à
+frapper qu'à parler, plus prêts à parler qu'à boire, plus prêts à boire
+qu'à prier; et cependant je mens, car ils ne font autre chose que de
+prier leur sainte, qui est la bourse du public; la prier? non, c'est
+plutôt la piller, car ils sont toujours à lui courir sus pour en garnir
+leurs bottes[21]. Nous volons comme dans un château, tête levée; nous
+savons la recette de la poudre de fougère; nous marchons invisibles[22].
+
+[Note 19: _Saint Nicholas' clerks_, les clercs ou les chevaliers de
+Saint-Nicolas était le nom que se donnaient les voleurs; Nicolas, ou
+_Old Nick_ était, en termes d'argot, le nom du diable.]
+
+[Note 20: _Troyens_, _Corinthiens_, noms d'argot pour les libertins.]
+
+[Note 21: _Make her their boots_ (font d'elle leur butin). Le jeu de
+mots roule sur _boots_, butin, et _boots_, bottes: il a fallu, pour le
+conserver, s'écarter un peu du sens littéral.]
+
+[Note 22: Gadshill, sur la route de Kent, était un lieu renommé pour la
+quantité de vols qui s'y commettaient. Shakspeare en a donné le nom à
+celui de ses personnages qui paraît être en possession d'exploiter le
+poste.]
+
+LE GARÇON.--Quoi! c'est la bourse du public qui garnit leurs bottes? les
+garantiront-elles mieux de l'eau dans les mauvais chemins?
+
+GADSHILL.--Oui, oui, car la justice s'est chargée de les cirer.
+
+LE GARÇON.--Sur ma foi, je crois que c'est plutôt à la nuit que vous
+êtes redevables de marcher invisibles, qu'à la poudre de fougère.
+
+GADSHILL.--Donne-moi la main; tiens, tu auras part à notre butin comme
+je suis un homme, vrai.
+
+LE GARÇON.--Oh! non, promettez-la-moi plutôt comme vous êtes un fourbe
+de voleur.
+
+GADSHILL.--Laisse donc, est-ce que _homo_ n'est pas le vrai nom de tous
+les hommes. Dis au valet de faire sortir mon cheval de l'écurie; adieu,
+maroufle crotté.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Le grand chemin près de Gadshill.
+
+_Entrent_ LE PRINCE HENRI _avec_ POINS, BARDOLPH ET PETO _à quelque
+distance_.
+
+
+POINS.--Allons, cachez-moi, cachez-moi. Je viens d'emmener le cheval de
+Falstaff, et il est là de colère à crever comme un velours gommé.
+
+HENRI.--Serre-toi contre moi.
+
+(Entre Falstaff.)
+
+FALSTAFF.--Poins! Poins! Que le diable emporte Poins!
+
+HENRI.--Paix, maudit sac à lard: quel vacarme fais-tu donc là?
+
+FALSTAFF.--Hal, où est Poins?
+
+HENRI.--Il est monté jusqu'au haut de la colline; je vais te l'aller
+chercher.
+
+(Il feint d'y aller.)
+
+FALSTAFF.--Il faut que je sois maudit pour toujours voler en compagnie
+de ce filou-là. Le scélérat a emmené mon cheval et l'a attaché je ne
+sais où. Si j'avance seulement sur mes jambes de quatre pieds carrés je
+vais perdre haleine. Allons, je ne doute plus que malgré tout je ne
+meure de ma belle mort, si j'échappe la corde pour avoir tué ce
+fripon-là. Il y a vingt-deux ans que je jure tous les jours et à toutes
+les heures, de renoncer à sa compagnie, et cependant je suis ensorcelé à
+ne pouvoir le quitter; oui, je veux être pendu, si le scélérat ne m'a
+pas donné quelques drogues qui me forcent à l'aimer, cela ne peut être
+autrement, j'aurai pris quelque drogue. Poins! Hal!--Peste soit de vous
+deux.--Bardolph! Peto!--Je mourrai plutôt de faim que de faire un pas de
+plus pour voler. S'il n'est pas vrai que j'aimerais autant devenir
+honnête homme et quitter ces drôles-là, que de boire un verre de vin, je
+veux être le plus fieffé maraud qui ait jamais mâché avec une dent. Huit
+toises de chemin raboteux sont autant pour moi que soixante et dix
+milles; et ces scélérats au coeur de pierre le savent bien! C'est une
+malédiction quand les voleurs ne savent pas se garder fidélité les uns
+aux autres. (_On siffle, il répond._) La peste vous crève tous tant que
+vous êtes; donnez-moi mon cheval et allez vous faire pendre.
+
+HENRI.--Tais-toi, grosse bedaine; couche-toi là, colle ton oreille à la
+terre et écoute si tu n'entends pas le trot de quelques voyageurs qui
+s'approchent.
+
+FALSTAFF.--Avez-vous ici des leviers pour me relever quand je serai par
+terre? Ventrebleu! je ne charrierais pas une autre fois ma pauvre viande
+si loin à pied pour tout l'or qui est dans le trésor de ton père. Que
+diable prétends-tu en me tenant de la sorte le bec dans l'eau?
+
+HENRI.--Tu ne sais pas ce que tu dis; on ne te tient pas le bec dans
+l'eau, mais le pied à terre[23].
+
+FALSTAFF.--Je t'en prie, mon bon prince Hal, aide-moi à ravoir mon
+cheval, mon cher fils de roi.
+
+HENRI.--Laissez-moi donc tranquille, maraud. Suis-je votre palefrenier?
+
+FALSTAFF.--Va-t'en te pendre, toi, avec ta jarretière d'héritier
+présomptif[24]. Va, si je suis pris, je te chargerai pour la peine.--Si
+je ne fais pas faire sur vous tous des ballades qu'on chantera sur les
+airs du coin, je veux qu'un verre de vin d'Espagne me serve de poison.
+Quand on pousse la plaisanterie si loin, et à pied encore, je la
+déteste.
+
+[Note 23:
+
+FALSTAFF. _What a plague mean ye, to colt me thus?_
+
+LE PRINCE. _Thou liest, thou art not colted, thou art uncolted._ _To
+colt_ signifie berner, jouer; _to uncolt_, désarçonner. Il a fallu
+s'écarter du sens pour en conserver un à la plaisanterie du prince, qui
+n'existe en anglais que par le jeu de mots.]
+
+[Note 24: _Il peut se pendre avec ses jarretières_, expression
+proverbiale en anglais, pour désigner un coquin.]
+
+(Entre Gadshill.)
+
+GADSHILL.--Arrête là.
+
+FALSTAFF.--Aussi fais-je, dont bien me fâche.
+
+POINS.--Oh! c'est notre chien d'arrêt; je reconnais sa voix.
+
+(Entre Bardolph.)
+
+BARDOLPH.--Quelles nouvelles?
+
+GADSHILL.--Enveloppez-vous, enveloppez-vous; vite, mettez vos masques:
+voilà l'argent du roi qui descend la montagne et qui va au trésor royal.
+
+FALSTAFF.--Tu en as menti, maraud; il va à la taverne du roi.
+
+GADSHILL.--Il y en a assez pour nous remonter tous tant que nous sommes.
+
+FALSTAFF.--A la potence.
+
+HENRI.--Vous quatre, vous les attaquerez dans la petite ruelle. Ned,
+Poins et moi, nous allons nous placer plus bas; s'ils vous échappent,
+alors ils tomberont dans nos mains.
+
+PETO.--Mais combien sont-ils?
+
+GADSHILL.--Environ huit ou dix.
+
+FALSTAFF.--Morbleu! ne sera-ce pas eux qui nous voleront?
+
+HENRI.--Quoi! si poltron que cela, sir Jean de la Panse?
+
+FALSTAFF.--A la vérité, je ne suis pas Jean de Gaunt[25], votre
+grand-père; mais je ne suis pas poltron non plus, Hal.
+
+[Note 25: _John of gaunt_: on se rappelle que _gaunt_ veut dire
+_maigre_.]
+
+HENRI.--On le verra à l'épreuve.
+
+POINS.--Ami Jack, ton cheval est derrière la haie; quand tu le voudras,
+tu le trouveras là; adieu, et tiens ferme.
+
+FALSTAFF.--A présent, je n'ai plus le coeur de le tuer, quand je devrais
+être pendu.
+
+HENRI.--Ned, où sont nos déguisements?
+
+POINS.--Ici tout près: écartons-nous.
+
+FALSTAFF.--Maintenant, mes maîtres, c'est au plus heureux à se faire sa
+part: chacun à sa besogne.
+
+(Entrent les voyageurs.)
+
+LES VOYAGEURS.--Allons, voisin; le garçon conduira nos chevaux en
+descendant la colline, et nous irons à pied quelque temps pour nous
+dégourdir les jambes.
+
+LES VOLEURS.--Arrête!
+
+LES VOYAGEURS.--Jésus, ayez pitié de nous!
+
+FALSTAFF.--Frappez, jetez-les sur le carreau, coupez la gorge à ces
+coquins-là. Ah! infâmes fils de chenilles, maudits mangeurs de jambons!
+Ils nous détestent, mes enfants; terrassez-les; dépouillez-les de leur
+toison.
+
+LES VOYAGEURS.--Oh! nous sommes ruinés, perdus sans ressource, nous et
+tout ce que nous avons.
+
+FALSTAFF.--Le diable soit de vous, gros coquins; vous, ruinés! non, gros
+balourds. Je voudrais bien que tout votre argent fût ici. Allons, pièces
+de lard, marchons. Comment, drôles, ne faut-il pas que les jeunes gens
+vivent? Vous êtes grands jurés, n'est-ce pas? Nous allons vous faire
+jurer, sur ma foi.
+
+(Sortent Falstaff et autres, chassant les voyageurs devant eux.)
+
+(Rentrent le prince Henri et Poins.)
+
+HENRI.--Ce sont les voleurs qui ont lié les honnêtes gens: à présent, si
+nous pouvions à nous deux voler les voleurs et nous en aller ensuite
+joyeusement à Londres, il y aurait matière à se divertir pour une
+semaine, de quoi rire un mois, et plaisanter à tout jamais.
+
+POINS.--Tenez-vous coi, je les entends venir.
+
+(Rentrent les voleurs.)
+
+FALSTAFF.--Allons, mes maîtres, faisons le partage, et puis remontons à
+cheval avant qu'il soit jour.--Si le prince et Poins ne sont pas deux
+fieffés poltrons, il n'y a pas de justice dans le monde. Non, il n'y a
+pas plus de coeur dans ce Poins que dans un canard sauvage.
+
+HENRI, _accourant sur eux_.--Votre argent!
+
+POINS.--Scélérats!
+
+(Tandis qu'ils sont à partager, le prince et Poins fondent sur eux.
+Falstaff, après un coup ou deux, se sauve ainsi que tous les autres,
+laissant tout leur butin derrière eux.)
+
+HENRI.--Nous n'avons pas eu grand'peine à l'avoir. Allons, gai, à
+cheval; les voleurs sont dispersés et si saisis de frayeur, qu'ils
+n'osent pas même se rapprocher l'un de l'autre; chacun prend son
+camarade pour un officier de justice. Allons, partons, cher Ned.
+Falstaff sue à mourir, et en marchant il engraisse ce mauvais sol. Si
+cela n'était pas si plaisant, j'aurais pitié de lui.
+
+POINS.--Comme il hurlait, le coquin.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Warkworth. Un appartement du château.
+
+HOTSPUR _entre lisant une lettre_.
+
+
+HOTSPUR, _lisant_.--_Quant à moi, milord, je serais bien satisfait de
+m'y trouver, par l'affection que je porte à votre maison._--Il serait
+satisfait? Quoi?... Et pourquoi n'y est-il donc pas? _par l'affection
+qu'il porte à notre maison_. Il montre bien en ceci qu'il aime mieux sa
+grange que notre maison.--Voyons, continuons. _L'entreprise que vous
+tentez est dangereuse._ Vraiment, cela est certain; mais il est
+dangereux aussi de prendre froid, de dormir, de boire; mais je vous dis,
+mon imbécile lord, que dans cette épine, le danger, nous cueillerons
+cette fleur, la sûreté.--_L'entreprise que vous tentez est dangereuse;
+les amis que vous avez nommés ne sont pas sûrs; les circonstances même
+ne sont pas favorables, et tout l'ensemble de votre projet n'est pas
+assez fortement conçu pour contre-balancer la force d'un si puissant
+adversaire._ C'est là votre réponse? c'est là votre réponse? eh bien! je
+vous réplique, moi, que vous êtes un poltron comme une mauvaise biche,
+et que vous mentez. Quel imbécile est-ce là? Par le ciel! notre projet
+est le projet le mieux conçu qui ait jamais été formé. Nos amis sont
+fidèles et constants. C'est un projet admirable! Ce sont de bons amis,
+et dont on peut tout attendre: un excellent projet et de bons
+amis!--Quel coquin au coeur glacé est-ce donc là! Comment, lorsque
+monseigneur d'York approuve le projet et toute la conduite de
+l'entreprise?--Mordieu, si ce gredin-là était maintenant sous ma main,
+je lui casserais la tête avec l'éventail de sa femme.--Mon père n'en
+est-il pas, mon oncle et moi? Edmond Mortimer, monseigneur d'York et
+Owen Glendower? N'y a-t-il pas encore les Douglas? N'ai-je pas leurs
+lettres à tous où ils me promettent de me joindre armés le neuf du mois
+prochain? Et quelques-uns d'eux n'y sont-ils pas déjà rendus d'avance?
+Qu'est-ce que c'est donc que ce gredin de païen-là, ce renégat? Oui,
+vous allez voir que, dans la sincérité de sa poltronnerie et la lâcheté
+de son coeur, il ira trouver le roi et lui découvrir tous nos desseins.
+Oh! que ne puis-je me partager et m'assommer de coups pour avoir imaginé
+de proposer à ce plat de lait écrémé une si honorable entreprise! Qu'il
+aille se faire pendre; il peut tout déclarer au roi s'il lui plaît: nous
+sommes préparés. Je partirai cette nuit. (_Entre lady Percy._) Eh bien,
+Kate[26], il faut que je vous quitte dans deux heures.
+
+[Note 26: La femme d'Hotspur s'appelait non pas Catherine, mais
+Elisabeth, dont Bett est le diminutif. On pourrait penser qu'à cause de
+_Queen Bett_, Shakspeare n'aurait pas voulu exposer ce nom aux
+familiarités un peu brutales de Hotspur, si Hollinshed qu'il suit
+constamment ne donnait à lady Percy le nom d'Éléonore.]
+
+LADY PERCY.--O mon cher lord, pourquoi demeurez-vous ainsi seul? Par
+quelle offense ai-je mérité d'être, depuis quinze jours, une épouse
+bannie de la couche de mon Henri? Dis-moi, mon bien-aimé, quelle est la
+cause qui t'ôte l'appétit, les plaisirs et ton précieux sommeil?
+Pourquoi tiens-tu tes yeux attachés à la terre? Pourquoi tressailles-tu
+si souvent lorsque tu es assis seul? Pourquoi la fraîcheur de ton teint
+s'est-elle flétrie? Pourquoi abandonnes-tu ce qui m'appartient et les
+droits que j'ai sur toi, à la rêverie aux yeux ternes et à la détestable
+mélancolie? Pendant tes légers sommeils je veillais auprès de toi, et je
+t'entendais murmurer des projets de guerre terrible, prononcer des
+termes de manége à ton coursier bondissant, lui crier: _Courage! au
+champ de bataille!_ et tu parlais de sorties et de retraites, de
+tranchées, de tentes, de palissades, de forts, de parapets, de canons,
+de coulevrines, de rançon de prisonniers, de soldats tués et de tout ce
+qui appartient à un combat opiniâtre; et ton esprit avait tellement
+guerroyé au dedans de toi et t'avait si fort agité dans ton sommeil, que
+j'ai vu sur ton front des gouttes de sueur semblables aux bulles d'eau
+qui s'élèvent sur un ruisseau dont l'eau vient d'être troublée;
+d'étranges mouvements se sont fait apercevoir sur ton visage, comme d'un
+homme qui retient son souffle dans une grande et soudaine précipitation.
+Oh! ce sont là des présages de malheur. Mon époux est occupé de quelque
+important projet; et il faut que je le sache... ou bien il ne m'aime
+pas.
+
+HOTSPUR.--Hé, holà! Guillaume est-il parti avec le paquet?
+
+(Entre un domestique.)
+
+LE DOMESTIQUE.--Oui, milord, il y a plus d'une heure.
+
+HOTSPUR.--Butler a-t-il amené ces chevaux de chez le shérif?
+
+LE DOMESTIQUE.--Il vient d'en amener un il n'y a qu'un moment.
+
+HOTSPUR.--Quel cheval? Un cheval rouan, épi mûr, n'est-ce pas?
+
+LE DOMESTIQUE.--C'est cela même, milord.
+
+HOTSPUR.--Ce cheval sera mon trône. C'est bon, et je vais y monter tout
+à l'heure.--_O espérance_[27]!--Dis à Butler de le conduire dans le
+parc.
+
+[Note 27: _Esperance_ ou _Esperanza_ était la devise de la famille
+Percy. C'est à présent, et depuis assez longtemps: _Espérance en Dieu_,
+en français. On aperçoit encore sur la grande porte du château
+d'Ainwick, appartenant aux ducs de Northumberland, ces mots aussi en
+français: _Espérance me conforte._]
+
+(Le domestique.)
+
+LADY PERCY.--Mais écoutez-moi, milord.
+
+HOTSPUR.--Que dis-tu, ma femme?
+
+LADY PERCY.--Qui vous entraîne loin de moi?
+
+HOTSPUR.--Mon cheval, cher amour, mon cheval.
+
+LADY PERCY.--Allons, finissez, singe à la tête folle. Une belette n'est
+pas si capricieuse que vous. Sur mon honneur, je saurai ce qui vous
+occupe, Henri, je le saurai. Je crains que mon frère Mortimer ne se
+mette en mouvement pour soutenir ses droits, et qu'il n'ait envoyé vers
+vous pour vous demander d'appuyer son entreprise; mais si vous allez....
+
+HOTSPUR.--Si loin à pied, je serai las, ma chère. LADY PERCY.--Allons,
+allons, perroquet[28], répondez sans détour à la question que je vous
+fais. Je te casserai le petit doigt, Henri, si tu ne me dis pas les
+choses comme elles sont.
+
+HOTSPUR.--Lâchez-moi, lâchez-moi; trêve de badinage: l'amour?.... Je ne
+t'aime point; je ne pense pas à toi, Kate. Ce n'est point ici un monde
+où l'on puisse s'amuser à la poupée, et jouer des lèvres. Il faut que
+nous ayons le nez sanglant et la tête fracassée, et que nous rendions la
+pareille[29].--De par le diable, mon cheval!--Eh bien! que dis-tu, Kate?
+que me veux-tu?
+
+[Note 28: _Paroquito_, perroquet.]
+
+[Note 29: _We must have bloody noses, and cracked crowns and pass them
+current too._
+
+Jeu de mots sur _crown_, crâne, et _crown_, monnaie, _and pass them
+current too_ (et que nous les passions dans le commerce).]
+
+LADY PERCY.--Vous ne m'aimez pas? est-ce bien vrai que vous ne m'aimez
+pas? Eh bien! ne m'aimez point; car si vous ne m'aimez point, je ne
+m'aimerai plus moi-même. Quoi, vous ne m'aimez pas? Ah! dites-moi,
+parlez-vous sérieusement, ou non?
+
+HOTSPUR.--Allons, veux-tu me voir monter à cheval? Lorsque je serai
+assis sur la selle, je te jurerai que je t'aime infiniment.... Mais
+écoutez, Kate, je ne prétends pas que désormais vous me questionniez sur
+le lieu où je vais, ni que vous raisonniez là-dessus. Je vais où il faut
+que j'aille, et pour finir, il faut que je vous quitte ce soir, ma douce
+Kate. Je sais que vous êtes une femme sensée, mais enfin pas plus que ne
+peut l'être la femme de Henri Percy. Vous êtes constante, mais cependant
+vous êtes une femme: quant au secret, je ne crois pas qu'il y en ait une
+plus discrète, car je suis parfaitement convaincu que tu ne révéleras
+pas ce que tu ne sais pas; et voilà jusqu'où ira ma confiance en toi, ma
+douce Kate.
+
+LADY PERCY.--Comment, jusque-là?
+
+HOTSPUR.--Pas un pouce plus loin. Mais écoutez-moi, Kate: où je vais,
+vous irez aussi. Je pars aujourd'hui, et vous demain; êtes-vous
+satisfaite, Kate?
+
+LADY PERCY.--Il le faut bien, par force.
+
+
+SCÈNE IV
+
+East cheap. Une chambre dans la taverne de la _Tête-de-Sanglier_.
+
+_Entrent_ LE PRINCE HENRI ET POINS.
+
+
+HENRI.--Ned, je t'en prie, sors de cette sale chambre, et viens m'aider
+à rire un peu.
+
+POINS.--Où étais-tu donc, Hal?
+
+HENRI.--Avec trois ou quatre lourdauds, au milieu de soixante ou
+quatre-vingts tonneaux. Je me suis encanaillé à fond. Me voilà, mon cher
+confrère, à vendre et à dépendre d'un trio de garçons de cave, et je
+peux les appeler tous par leurs noms de baptême, comme Tom, Dick,
+François; ils jurent déjà sur leur paradis que, quoique je ne sois
+encore que le prince de Galles, je suis cependant le roi de la
+courtoisie; ils me disent tout platement que je ne fais pas le gros dos
+comme Falstaff, mais que je suis un vrai Corinthien, une bonne pâte
+d'homme, un bon enfant; et que, quand je serai roi d'Angleterre, j'aurai
+à mes ordres tous les bons garçons d'Eastcheap. Ils appellent boire dur,
+_se teindre en écarlate_, et quand vous prenez haleine en buvant, ils
+crient, hem! et vous recommandent de vider tout. Enfin, j'ai si bien
+profité en un quart d'heure de temps, que me voilà en état, pour la vie,
+de boire avec le premier chaudronnier, et dans son argot. Tiens, Ned, je
+t'assure que tu as perdu beaucoup de gloire à ne t'être pas trouvé avec
+moi dans cette rencontre-là. Mais, mon doux ami Ned, et pour adoucir
+encore plus ton nom de Ned, je te fais présent de ce sou de sucre que
+vient de me taper dans la main un sous-garçon, un drôle qui n'a jamais
+de sa vie su dire d'autre anglais que _huit schellings et six sous, et
+fort à votre service, monsieur,_ en y ajoutant le cri en fausset: _On y
+va, on y va, monsieur; marquez une pinte de muscat[30] dans la
+demi-lune[31]_, ou quelque autre chose de semblable. A présent, Ned,
+pour tuer le temps, en attendant que Falstaff arrive, va te poster dans
+quelque chambre voisine, tandis que je questionnerai mon benêt de garçon
+de cave pour savoir dans quel dessein il m'a donné ce sucre; et toi, ne
+cesse point d'appeler _François_, afin qu'il ne puisse rien trouver
+autre chose à me dire que: _On y va, on y va_. Mets-toi là un peu de
+côté, je te dirai comment il faut faire.
+
+[Note 30: _Bastard_. Il paraît que le _bastard_ était une espèce de
+muscat.]
+
+[Note 31: _On the half moon_. Nom d'une des salles de l'auberge, la
+_demi-lune_, la _grenade_.]
+
+POINS.--François!
+
+HENRI.--En perfection.
+
+POINS.--François!
+
+(Poins sort.)
+
+(Entre François.)
+
+FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.--Ralph, aie l'oeil dans la
+grenade.
+
+HENRI.--Écoute ici, François.
+
+FRANÇOIS.--Milord....
+
+HENRI.--Combien as-tu encore de temps à servir, François?
+
+FRANÇOIS.--Par ma foi, cinq ans, et encore autant à....
+
+POINS, _derrière le théâtre_.--François!
+
+FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.
+
+HENRI.--Cinq ans! par Notre-Dame, c'est être engagé pour longtemps à
+faire tinter les pots.--Mais, François, aurais-tu bien le courage de
+lâcher le pied à ton engagement, de lui montrer les talons et de te
+sauver?
+
+FRANÇOIS.--Oh! Dieu! milord, je ferai serment sur tous les livres
+d'Angleterre que j'aurais bien le coeur de....
+
+POINS, _derrière le théâtre_.--François!
+
+FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.
+
+HENRI.--Quel âge as-tu, François?
+
+FRANÇOIS.--Attendez.... à la Saint-Michel qui vient, j'aurai....
+
+POINS, _derrière le théâtre_.--François!
+
+FRANÇOIS.--On y va, monsieur.--Je vous en prie, milord, attendez-moi un
+petit moment.
+
+HENRI.--Oui, mais écoute donc, François; ce sucre que tu m'as donné, il
+y en avait pour un sou, n'est-ce pas?
+
+FRANÇOIS.--Oh Dieu! milord, je voudrais qu'il y en eût eu pour deux.
+
+HENRI.--Je te donnerai pour cela mille guinées: demande-les-moi quand tu
+voudras, et tu les auras.
+
+POINS, _derrière le théâtre_.--François!
+
+FRANÇOIS.--On y va: tout à l'heure.
+
+HENRI.--Tout à l'heure, François? Non pas, François, mais demain,
+François: ou bien, François, jeudi prochain, ou, François, quand tu
+voudras; mais, François....
+
+FRANÇOIS.--Milord?
+
+HENRI.--Veux-tu voler ce pourpoint de cuir à boutons de cristal, cheveux
+en rond, agate au doigt, bas bruns, jarretières de flanelle, voix douce,
+panse d'Espagnol[32]?
+
+[Note 32: C'est, à ce qu'il paraît, la description du costume du maître
+de la taverne. Le prince cherche à troubler l'imagination de François,
+de sorte qu'entre les étranges propositions qu'il lui fait, et les
+étranges discours qu'il lui tient, celui-ci ne sache où donner de la
+tête.]
+
+FRANÇOIS.--Oh Dieu, milord, que voulez-vous donc dire?
+
+HENRI.--Eh bien donc, votre bâtard brun est votre boisson ordinaire; car
+voyez-vous, François, votre veste de toile blanche se salira. En
+Barbarie, l'ami, cela ne saurait revenir à tant.
+
+FRANÇOIS.--Quoi, monsieur?
+
+POINS, _derrière le théâtre_.--François!
+
+HENRI.--Veux-tu courir, maraud. N'entends-tu pas comme on t'appelle?
+(_Dans ce moment ils l'appellent tous deux de toutes leurs forces._)
+François! François!
+
+(Le garçon demeure dans une immobilité stupide, ne sachant de quel côté
+aller d'abord.)
+
+(Entre le cabaretier.)
+
+LE CABARETIER.--Comment, tu ne te remues pas plus que cela, et tu
+t'entends appeler de la sorte? Va voir là dedans ce que l'on demande.
+(_François sort._) Milord, le vieux sir Jean est à la porte avec une
+demi-douzaine d'autres: les laisserai-je entrer?
+
+HENRI.--Faites-les attendre un moment, et puis vous leur ouvrirez la
+porte. (_Le cabaretier sort._) Poins!
+
+POINS, _entrant_.--On y va, on y va.
+
+HENRI.--Ami, Falstaff et les autres voleurs sont à la porte. Serons-nous
+bien gais?
+
+POINS.--Gais comme pinsons, mon enfant. Mais, dites-moi donc, à quel bon
+tour vous a servi votre plaisanterie du garçon de cave? qu'est-il sorti
+de là, je vous prie?
+
+HENRI.--Que je suis à présent propre à toutes les farces qui aient
+jamais fait figure de farce depuis les vieux jours du bonhomme Adam,
+jusqu'à la naissance de celui que nous commençons à l'heure présente de
+minuit. (_François rentre avec du vin._) Quelle heure est-il, François?
+
+FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.
+
+HENRI.--Que ce drôle-là possède moins de mots qu'un perroquet, et qu'il
+soit cependant fils d'une femme! Toute sa science se borne à monter et
+descendre, et son éloquence à la somme totale d'un écot. Je ne suis pas
+encore du caractère de Percy, chaud éperon[33] du Nord, lui qui vous tue
+quelque six ou sept douzaines d'Écossais à un déjeuner, ensuite se lave
+les mains, et dit à sa femme: «Oh! que je hais cette vie oisive! J'ai
+besoin de m'occuper.--Oh! mon cher Henri, dit-elle, combien en as-tu tué
+aujourd'hui?--Donnez à boire à mon cheval rouan moucheté,» dit-il. Et
+puis répond une heure après: «Environ quatorze, une bagatelle, une
+bagatelle.» Je t'en prie, fais venir Falstaff; je ferai Percy, et ce
+damné paquet de lard fera la dame de Mortimer, sa femme, _Rivo[34]_, dit
+l'ivrogne. L'entendez-vous? Faites entrer ces larges côtes, faites
+entrer ce pain de suif.
+
+[Note 33: _The Hot-spur of the North._ Il a bien fallu traduire ici le
+nom d'Hotspur pour conserver un sens à la phrase.]
+
+[Note 34: _Rivo_ était, à ce qu'il paraît, le cri des buveurs pour
+s'exciter.]
+
+(Entrent Falstaff, Gadshill, Bardolph et Peto.)
+
+POINS.--Sois le bienvenu, Jack; où as-tu donc été?
+
+FALSTAFF.--Malédiction sur tous les poltrons; oui, et vengeance avec;
+oui, par ma foi, et _amen_! Donne-moi un verre d'Espagne,
+garçon.--Plutôt que de continuer de mener cette vie-là, je vais me
+mettre à remmailler des bas, à les raccommoder et aussi à les
+ressemeler. Malédiction sur tous les poltrons! Donne-moi un verre
+d'Espagne, drôle. N'y a-t-il plus de vertu sur terre?
+
+(Il boit.)
+
+HENRI.--N'as-tu jamais vu Titan caresser de ses rayons un pain de
+beurre, autre Titan au coeur tendre qui se fondait d'amour aux douceurs
+du soleil[35]? Si tu l'as vu, eh bien, regarde-moi cette pièce.
+
+FALSTAFF.--Misérable! il y a de la chaux aussi dans ce vin... Il n'y a
+que de la coquinerie à trouver dans un mauvais sujet: et malgré cela, un
+poltron est pire cent fois qu'un verre de vin d'Espagne frelaté. Infâme
+poltron!--Va ton chemin, vieux sir Jean, meurs quand tu voudras; si le
+courage, le vrai courage n'est pas perdu sur la face de la terre, je
+veux être un hareng saur. Il n'y a pas en Angleterre trois honnêtes gens
+ayant échappé à la potence, et l'un de ces trois est gros et se fait
+vieux: Dieu veuille avoir pitié de nous! Le monde est corrompu, je vous
+dis. Oui, je voudrais être tisserand[36], je saurais chanter des psaumes
+et toutes sortes de chansons. Malédiction sur tous les poltrons, c'est
+là que j'en reviens toujours.
+
+[Note 35: _At the sweet tale of the sun._ Les premières éditions portent
+_sun_. Les commentateurs ne croyant pouvoir expliquer la phrase de cette
+manière y ont substitué _son_, ce qui me paraît infiniment moins clair,
+bien qu'ils aient cherché à expliquer leur correction par les souvenirs
+de l'histoire de Phaéton. Ce second Titan (nom que Shakspeare donne
+communément au soleil) est selon toute apparence le pain de beurre dont
+la figure ronde et jaune, et peut-être ornée d'une empreinte de soleil,
+explique parfaitement les plaisanteries du prince. On a donc suivi
+l'ancien texte _sun_, au lieu de suivre celui qu'y ont substitué les
+nouveaux éditeurs.]
+
+[Note 36: Les tisserands avaient l'habitude de chanter en travaillant.
+On verra Hotspur faire une pareille allusion aux tailleurs, connus pour
+avoir la même habitude.]
+
+HENRI.--Hé, sac à laine, que marmottez-vous là entre vos dents?
+
+FALSTAFF.--Cela un fils de roi! Si je ne te chasse pas hors de ton
+royaume avec une épée de bois, et si je ne mène pas tous tes sujets
+devant toi comme un troupeau d'oies sauvages, je ne veux plus porter de
+barbe au menton. Vous, prince de Galles?
+
+HENRI.--Comment, vieille boule[37], de quoi s'agit-il donc?
+
+[Note 37: _Whoreson, roundman_.]
+
+FALSTAFF.--N'êtes-vous pas un poltron? Répondez-moi à cela, et Poins
+aussi que voilà.
+
+POINS.--Mordieu, grosse bedaine, si vous m'appelez encore poltron, je te
+poignarde.
+
+FALSTAFF.--Moi, t'appeler poltron? Je te verrais damner plutôt que de
+t'appeler poltron; mais je donnerais bien mille guinées pour savoir
+courir aussi bien que toi. Vous avez les épaules assez droites, aussi ne
+vous embarrassez-vous guère si on vous voit le dos: est-ce là ce que
+vous appelez épauler vos amis? Que le diable emporte de pareils
+épauleurs! Parlez-moi de gens qui me feront face.--Un verre de vin: que
+je sois un coquin si j'ai bu d'aujourd'hui.
+
+HENRI.--Misérable! tes lèvres sont encore humides du dernier verre que
+tu as avalé.
+
+FALSTAFF.--C'est tout un. Malédiction sur tous les poltrons, je ne dis
+que cela.
+
+HENRI.--De quoi s'agit-il donc?
+
+FALSTAFF.--De quoi s'agit-il! Quatre de nous qui sommes ici avons pris
+ce matin mille guinées.
+
+HENRI.--Où sont-elles, Jack, où sont-elles?
+
+FALSTAFF.--Où elles sont? reprises sur nous, voilà ce qu'elles sont. Il
+nous en est tombé une centaine sur le corps à nous quatre malheureux.
+
+HENRI.--Comment, une centaine, mon cher?
+
+FALSTAFF.--Je veux être un coquin si je n'ai pas ferraillé à bras
+raccourci pendant deux heures d'horloge contre une douzaine. C'est un
+miracle que j'en sois réchappé; j'ai reçu huit coups d'épée au travers
+de mon pourpoint, quatre dans mes chausses; mon bouclier est percé
+d'outre en outre, mon épée hachée comme une scie, _ecce signum_. Je n'ai
+jamais mieux fait depuis que j'ai âge d'homme; cela n'a servi de rien.
+Malédiction sur tous les poltrons!--Demandez-leur plutôt. S'ils vous
+disent plus ou moins que la vérité, ce sont des traîtres, des enfants de
+ténèbres.
+
+HENRI.--Parlez, messieurs; comment cela s'est-il passé?
+
+GADSHILL.--Nous quatre sommes tombés sur une douzaine ou environ.
+
+FALSTAFF.--Seize au moins, milord.
+
+GADSHILL.--Et les avons garrottés.
+
+PETO.--Non, non, ils n'ont pas été garrottés.
+
+FALSTAFF.--Que dis-tu, maraud? Ils ont été tous garrottés sans exception
+d'un seul, ou je suis un Juif, un Juif hébreu.
+
+GADSHILL.--Comme nous étions à partager, six ou sept nouveaux-venus nous
+sont tombés sur le corps.
+
+FALSTAFF.--Et alors ils ont détaché les autres qui sont venus encore.
+
+HENRI.--Comment, est-ce que vous vous êtes battus tous?
+
+FALSTAFF.--Tous? Je ne sais ce que vous entendez par tous; mais si je ne
+me suis pas battu avec une cinquantaine, je ne suis qu'une botte de
+radis! S'il n'y en avait pas cinquante-deux ou cinquante-trois sur le
+pauvre vieux Jack, je ne suis pas une créature à deux pieds.
+
+POINS.--Je prie le ciel que vous n'en ayez pas tué quelques-uns.
+
+FALSTAFF.--Oh! cette prière vient trop tard. J'en ai poivré deux; oui,
+je suis sûr d'en avoir bien payé deux, deux coquins en habits de
+bougran. Je te dis la chose comme elle est, Hal; si je te mens,
+crache-moi au visage, appelle-moi cheval. Tu connais bien ma vieille
+manière de me mettre en garde? Je me tenais de là, et la pointe de mon
+épée comme cela: quatre coquins en bougran fondent sur moi.
+
+HENRI.--Comment quatre? Tu ne disais que deux tout à l'heure.
+
+FALSTAFF.--Quatre, Hal. J'ai toujours dit quatre.
+
+POINS.--Oui, oui, il a dit quatre.
+
+FALSTAFF.--Ces quatre-là se sont présentés de front, et ils fonçaient
+principalement sur moi; je ne m'en suis pas embarrassé d'abord. Je vous
+ai rassemblé leurs sept pointes dans mon bouclier, comme cela.
+
+HENRI.--Sept! Comment, il n'y en avait que quatre tout à l'heure.
+
+FALSTAFF.--En bougran, vous dis-je.
+
+POINS.--Oui, quatre en habit de bougran.
+
+FALSTAFF.--Sept, vous dis-je, par cette épée, ou je suis un coquin.
+
+HENRI.--Je t'en prie, laisse-le aller son train, nous en aurons encore
+davantage tout à l'heure.
+
+FALSTAFF.--M'entends-tu, Hal?
+
+HENRI.--Oh! que oui, je comprends bien aussi, Jack.
+
+FALSTAFF.--N'y manque pas, car cela vaut la peine d'être écouté. Ces
+neuf en bougran, comme je te le disais donc.
+
+HENRI.--En voilà déjà deux de plus.
+
+FALSTAFF.--Quand ils virent leurs pointes raccourcies de cette façon....
+
+POINS.--Ils se trouvèrent alors des courtes-pointes[38].
+
+[Note 38: FALSTAFF. _Their points being broken..._
+
+POINS. _Down fell their hose_.
+
+_Points_ signifie également _pointe d'épée_ et _aiguillettes_. Ainsi le
+sens littéral de la plaisanterie est:
+
+FALSTAFF. Leurs pointes (aiguillettes) étant brisées...
+
+POINS. Leurs chausses tombèrent à terre.
+
+Il a fallu trouver quelque jeu de mots à substituer à celui-là,
+impossible à faire passer en français.]
+
+FALSTAFF.--Ils commencèrent à reculer; mais je les suivis de près et
+vous les accostai corps à corps, et en un clin d'oeil, je fis le compte
+à sept des onze.
+
+HENRI.--O prodige! onze hommes en bougran sortis de deux!
+
+FALSTAFF.--Mais le diable a voulu que trois maudits coquins en vert de
+Kendal[39] soient venus me prendre par derrière; ils ont foncé sur moi,
+car il faisait si noir, Henri, que tu n'aurais pas pu voir ta main.
+
+[Note 39: _Kendal_ est une ville du comté de Westmoreland, où l'on
+fabrique une grande quantité d'étoffes pour vêtements. Le vert de Kendal
+était la couleur que choisissaient d'ordinaire les brigands, espérant
+ainsi être moins aperçus à travers les feuilles. Le fameux Robin Hood et
+ses gens portèrent du vert de Kendal tant qu'ils vécurent dans les
+bois.]
+
+HENRI.--Ces menteries sont comme le père qui les engendre, aussi grosses
+qu'une montagne, bien visibles, bien palpables. Quoi, triple sans
+cervelle, tête à perruque, bâtard, sale et gras magasin de suif.
+
+FALSTAFF.--Comment, es-tu fou? es-tu fou? Est-ce que la vérité n'est pas
+la vérité?
+
+HENRI.--Quoi! comment est-il possible que tu aies distingué que ces
+hommes étaient en vert de Kendal, puisqu'il faisait si noir que tu ne
+pouvais pas voir la main? Allons, rends-nous raison de cela; qu'as-tu à
+dire?
+
+POINS.--Allons, il faut nous expliquer cela, Jack, il faut nous dire vos
+raisons.
+
+FALSTAFF.--Comment? de force! Non; me donnassiez-vous l'estrapade, ou
+toutes les tortures du monde, je ne vous le dirais pas par force. Vous
+donner une raison par force? Quand les raisons seraient aussi communes
+que des mûres de haies, on ne me ferait pas donner à un homme une raison
+par force, à moi!
+
+HENRI.--Je ne veux pas avoir plus longtemps son péché sur la conscience.
+Cet effronté poltron, bon seulement à écraser les lits, à éreinter les
+chevaux; cette énorme montagne de chair...
+
+FALSTAFF.--Laisse-nous tranquilles, figure étique, peau d'anguille,
+langue de boeuf séchée, longue perche, morue sèche: oh! que n'ai-je
+assez d'haleine pour nombrer tout ce qui te ressemble! toi, aune de
+tailleur, fourreau d'épée, étui d'arc, sonde de commis de barrière...
+
+HENRI.--Allons, courage, reprends haleine, et puis recommence de plus
+belle; et quand tu seras bien épuisé en basses comparaisons, laisse-moi
+te dire seulement ces deux mots....
+
+POINS.--Écoute bien, Jack.
+
+HENRI.--Nous deux, nous vous avons vus vous quatre tomber sur quatre,
+les garrotter et vous emparer de ce qu'ils avaient. Or, remarquez bien à
+présent comment un récit tout simple va vous confondre. Alors nous deux
+que voilà, sommes tombés sur vous quatre, et d'un seul mot nous vous
+avons, à votre barbe, enlevé votre prise, et nous l'avons, qui plus est,
+et nous sommes en état de vous la faire voir dans la maison; et vous,
+Falstaff, en criant miséricorde, vous avez sauvé votre bedaine, et
+très-lestement, et très-adroitement, toujours courant, toujours hurlant,
+aussi bien que je l'aie jamais entendu faire à un jeune taureau.--Ne
+faut-il pas que tu sois un grand misérable, pour avoir tailladé ton épée
+exprès comme tu l'as fait, et puis nous venir conter que c'était en te
+battant? Quel subterfuge, quel stratagème, quelle échappatoire peux-tu
+trouver à présent, pour te dérober à ta honte visible et manifeste?
+
+POINS.--Allons, dis-nous donc, Jack, quelle invention nouvelle te tirera
+de là?
+
+FALSTAFF.--Pardieu, je vous ai reconnus comme celui qui vous a faits.
+Eh! voyons donc un peu, mes maîtres, ne vouliez-vous pas que j'allasse
+tuer l'héritier présomptif? Était-ce à moi à tenir tête à mon prince
+légitime? Vraiment, vous savez bien que je suis brave comme Hercule.
+Mais voyez l'instinct, le lion ne toucherait pas au prince légitime[40].
+L'instinct est une belle chose; j'ai été poltron par instinct: je n'en
+aurai que meilleure opinion de moi et de toi tant que je vivrai; de moi,
+comme d'un lion courageux, et de toi, comme du prince légitime. Mais
+après tout, mes enfants, je suis pardieu bien aise que vous ayez
+l'argent. Hôtesse, jetez les portes, veillez cette nuit, vous prierez
+demain. Pour vous, gaillards, bons garçons, bons enfants, coeurs d'or,
+que tous les titres qui reviennent aux bons compagnons vous soient
+donnés. Eh bien! nous divertirons-nous bien ce soir? Ferons-nous une
+comédie impromptu?
+
+[Note 40: Opinion consacrée dans plusieurs ballades.]
+
+HENRI.--Va comme il est dit: le sujet sera, _sauve qui peut_.
+
+FALSTAFF.--Ah! ne parlons plus de cela, Hal, par amitié pour moi.
+
+(Entre l'hôtesse.)
+
+L'HOTESSE.--Milord le prince.
+
+HENRI.--Eh bien, milady l'hôtesse, qu'as-tu à me dire?
+
+L'HOTESSE.--Vraiment, milord, il y a à la porte un noble de la cour qui
+demande à vous parler; il dit qu'il vient de la part de votre père.
+
+HENRI.--Donnez-lui ce qu'il faut pour en faire un homme royal, et
+renvoyez-le à ma mère[41].
+
+[Note 41: La _royale_ valait 10 schellings; la _noble_, 6 schellings 8
+deniers. _Royal_ et _real_ se prononçant à peu près de même, Henri veut
+qu'on ajoute au _noble_ ce qu'il faut pour en faire un _royal_ ou _real
+man_ (un homme réel), et qu'on l'envoie à sa mère.]
+
+FALSTAFF.--Quelle espèce d'homme est-ce?
+
+L'HOTESSE.--C'est un vieillard.
+
+FALSTAFF.--Que fait la gravité d'un vieillard hors de son lit à minuit?
+Irai-je lui donner sa réponse?
+
+HENRI.--Oh! oui, je t'en prie; va, Jack.
+
+FALSTAFF.--Eh bien, ma foi, je m'en vais lui donner son paquet.
+
+(Il sort.)
+
+HENRI.--Oh çà! mes braves, par Notre-Dame, vous vous êtes bien battus;
+et vous aussi, Peto, et vous aussi, Bardolph. Vous êtes aussi des lions,
+vous vous êtes sauvés par instinct; vous ne voudriez pas mettre la main
+sur le prince légitime. Oh! non, fi donc!
+
+BARDOLPH.--Ma foi, je me suis sauvé, moi, quand j'ai vu les autres se
+sauver.
+
+HENRI--Oh çà! dites-moi à présent, sans plaisanterie, comment se fait-il
+que l'épée de Falstaff soit si ébréchée?
+
+PETO.--Pardieu, il l'a ébréchée avec son poignard, et a dit que sur son
+honneur il n'y avait plus de bonne foi en Angleterre, s'il ne parvenait
+pas à vous persuader que cela s'était fait dans le combat; et il nous a
+engagés à faire comme lui.
+
+BARDOLPH.--Oui, comme encore de nous frotter le nez avec de l'herbe
+tranchante, pour le faire saigner et en barbouiller nos habits, et jurer
+que c'était du sang d'honnêtes gens. Je puis bien dire que j'ai fait ce
+que je n'avais pas fait depuis sept ans; car je rougis d'entendre parler
+seulement de ses monstrueuses inventions.
+
+HENRI.--Oh! misérable, tu dérobas un verre de vin d'Espagne il y a
+dix-huit ans et tu fus pris sur le fait, et depuis ce temps-là tu as
+toujours rougi _ex tempore_. Tu avais pour toi le fer et la flamme, et
+cependant tu t'es sauvé! Dis-moi quel était ton instinct pour cela?
+
+BARDOLPH.--Milord, voyez-vous ces météores? apercevez-vous ces feux?
+
+HENRI.--Oui.
+
+BARDOLPH.--Que croyez-vous que cela annonce?
+
+HENRI.--Un foie chaud et une froide bourse.
+
+BARDOLPH.--Rage et fureur, milord, à le bien prendre.
+
+HENRI.--Non, si on te prend bien, la corde. (_Rentre Falstaff_.) Voilà
+notre maigre Jack qui revient; voilà notre squelette décharné. Eh bien,
+ma douce créature rembourrée de coton, combien y a-t-il que tu n'as vu
+ton genou?
+
+FALSTAFF.--Mon genou? À ton âge, Henri, je n'avais pas la taille aussi
+grosse que la serre d'un aigle. Je me serais glissé dans la bague d'un
+alderman. Ah! ne me parlez pas de vivre dans les soupirs et les
+chagrins; cela vous gonfle un homme comme un ballon.--Il y a de maudites
+nouvelles par le monde: sir Jean Bracy venait ici de la part de votre
+père; il faut que vous vous rendiez à la cour dès le matin. Ce maudit
+fou du Nord, Percy, et cet autre Gallois qui a donné la bastonnade à
+Amaimon et a fait cocu Lucifer, qui a forcé le diable de se jurer son
+vassal sur la croix d'une pique galloise, comment le nommez-vous?
+
+POINS.--Oh! Glendower.
+
+FALSTAFF.--Oui, Owen, Owen; c'est lui-même et son gendre Mortimer, et le
+vieux Northumberland, et cet Écossais, le plus leste de tous les
+Écossais, Douglas, qui monte au galop de son cheval une montagne en
+ligne perpendiculaire.
+
+HENRI.--Celui qui en courant à toute bride tue un moineau au vol d'un
+coup de pistolet.
+
+FALSTAFF.--Précisément, vous l'avez touché.
+
+HENRI.--Mieux qu'il n'a jamais touché le moineau.
+
+FALSTAFF.--Tenez, ce drôle-là a du sang dans les veines, il ne se
+sauvera pas.
+
+HENRI.--Et quel autre drôle es-tu donc, toi, de le louer si fort pour
+savoir bien courir?
+
+FALSTAFF.--À cheval, coucou; mais à pied, il ne bougera jamais d'un seul
+pas.
+
+HENRI.--Si fait, Jack, par instinct.
+
+FALSTAFF.--Ah! j'en conviens, par instinct. Eh bien, il est donc là
+aussi avec un certain Mordake, et encore un millier de bonnets bleus.
+Worcester s'est sauvé secrètement cette nuit. La barbe de ton père a
+blanchi de toutes ces nouvelles-là. On peut acheter des terres à présent
+à aussi bon marché que du maquereau moisi.
+
+HENRI.--Ainsi donc, si le mois de juin est chaud, et que cette bouffée
+de guerre se prolonge, il est probable que nous aurons les filles[42],
+comme les clous de fer à cheval, au cent.
+
+[Note 42: _Maiden heaas_.]
+
+FALSTAFF.--Par la messe! mon garçon, tu dis vrai; il y a apparence que
+le commerce ira bien pour nous de ce côté-là! Mais dis-moi donc, Hal,
+n'as-tu pas horriblement peur? À toi qui es l'héritier présomptif,
+aurait-on pu te trouver dans le monde trois autres ennemis de la sorte
+de ce démon de Douglas, ce salpêtre de Percy, et ce satan de Glendower?
+N'as-tu pas horriblement peur? N'as-tu pas le frisson dans le sang?
+
+HENRI.--Pas un brin, sur ma foi. Il me faudrait pour cela un peu de ton
+instinct.
+
+FALSTAFF.--Oh! tu seras horriblement grondé demain, quand tu te
+présenteras devant ton père. Allons, par amitié pour moi, prépare une
+réponse.
+
+HENRI.--Voyons, mets-toi à la place de mon père, et examine-moi sur les
+particularités de ma vie.
+
+FALSTAFF.--Veux-tu? Volontiers. Cette chaise sera mon trône, ce poignard
+mon sceptre, et ce coussin ma couronne.
+
+HENRI.--On prendrait ton trône pour un escabeau, ton sceptre d'or pour
+un poignard de plomb, et ta précieuse et riche couronne pour la triste
+tonsure d'une tête chauve.
+
+FALSTAFF.--C'est bien; mais pour peu qu'il te reste une étincelle de la
+grâce, tu vas être ému.--Donnez-moi un verre de vin d'Espagne, afin que
+cela me fasse paraître les yeux rouges, et qu'on puisse croire que j'ai
+pleuré; car il faut que je parle en homme transporté de douleur, et je
+veux le faire sur le ton du roi Cambyse.
+
+HENRI.--Fort bien! Voilà ma révérence.
+
+FALSTAFF.--Et voici mon discours.--Écartez-vous, seigneurs.
+
+L'HOTESSE.--Voilà une excellente scène, en vérité!
+
+FALSTAFF, _à l'hôtesse_.--Ne pleurez pas, charmante reine; car c'est en
+vain que coulent vos larmes.
+
+L'HOTESSE.--Oh! voyez donc ce père, comme il soutient bien son rôle!
+
+FALSTAFF.--Pour l'amour de Dieu, lords, emmenez ma triste épouse, car
+les pleurs obstruent les écluses de ses yeux.
+
+L'HOTESSE.--Oh! à merveille! Il fait aussi bien qu'aucune de ces
+canailles d'acteurs que j'aie jamais vus.
+
+FALSTAFF.--Paix là, bonne dame Pinte; paix, chauffe-cervelle.--Henri, je
+m'étonne non-seulement de la manière dont tu passes ton temps, mais
+encore de la compagnie que tu fréquentes; car bien que la camomille
+pousse d'autant plus vite qu'elle est plus foulée aux pieds, cependant
+la jeunesse est d'autant plus vite usée que plus on la gaspille. Je te
+crus mon fils en partie sur la parole de ta mère, et en partie d'après
+ma propre opinion; mais surtout un maudit trait que tu as dans les yeux,
+et ta sotte manière de laisser tomber la lèvre inférieure, m'en sont une
+bonne garantie. Si donc tu es mon fils, voilà le point. Pourquoi, étant
+mon fils, te fais-tu ainsi montrer au doigt? Le brillant soleil des
+cieux[43] doit-il faire l'école buissonnière, et aller se nourrir de
+mûres sauvages? Ce n'est pas là une question à faire. Un fils
+d'Angleterre doit-il devenir un filou, un coupeur de bourses? Voilà la
+question.--Il y a une chose, Henri, dont tu as souvent entendu parler,
+et que beaucoup de gens de notre pays connaissent sous le nom de poix;
+cette poix, suivant le rapport des anciens auteurs, est une chose qui se
+lie: il en est de même de la compagnie que tu fréquentes. Car, Henri,
+dans ce moment je ne parle pas dans le vin, mais dans les pleurs; ni
+dans la joie, mais dans la colère; ni en paroles seulement, mais par mes
+gémissements; et cependant tu as un homme de bien que j'ai souvent
+remarqué dans ta compagnie, mais je ne sais pas son nom.
+
+[Note 43: _The blessed sun of heaven._
+
+Il y a probablement là un jeu de mots entre _sun_ (soleil) et _son_
+(fils).]
+
+HENRI.--Quelle sorte d'homme est-ce, sous le bon plaisir de Votre
+Majesté?
+
+FALSTAFF.--C'est un homme de bonne mine, ma foi, et de corpulence, qui a
+l'air gai, l'oeil gracieux et un port des plus nobles. Je crois qu'il
+peut avoir quelque cinquante ans, ou, par Notre-Dame, tirant vers
+soixante.... Je me le rappelle maintenant; son nom est Falstaff. Si cet
+homme était un débauché, il me tromperait bien, car, Henri, je vois la
+vertu dans ses yeux. Si donc l'arbre peut se connaître par le fruit,
+comme le fruit par l'arbre, alors je le déclare hautement, il y a de la
+vertu dans ce Falstaff; conserve-le et bannis tout le reste. Or, dis-moi
+à présent, méchant vaurien, dis-moi, qu'es-tu devenu depuis un mois?
+
+HENRI.--Est-ce là parler en roi?--Prends ma place; je vais faire le rôle
+de mon père.
+
+FALSTAFF.--Quoi! me déposséder?--Si tu le fais la moitié aussi
+gravement, aussi majestueusement, en paroles et en matière, pends-moi
+par les talons comme un lapin écorché.
+
+HENRI.--A la bonne heure: je me mets là.
+
+FALSTAFF.--Et moi ici. Jugez, messieurs.
+
+HENRI.--Oh çà! Henri, d'où venez-vous?
+
+FALSTAFF.--Mon noble seigneur, d'Eastcheap.
+
+HENRI.--Les plaintes que j'entends faire de toi sont bien graves.
+
+FALSTAFF.--Ventrebleu! seigneur, elles sont fausses.--Oh! je vous en
+ferai voir long pour un jeune prince.
+
+HENRI.--Quoi! tu jures, enfant pervers? A dater de ce jour, ne lève
+jamais les yeux sur moi; je te retire avec colère mes bonnes grâces. Il
+y a un démon qui te hante sous la figure d'un gros vieux corps d'homme,
+une espèce de tonneau est ton compagnon. Pourquoi fais-tu ta société de
+ce magasin d'humeurs, de ce coffre à mangeaille, de cette créature
+animale, de cette loupe d'hydropisie, de cette énorme tonne de vin
+d'Espagne, de cette valise de tripes, de ce boeuf gras[44] rôti le
+pudding dans le ventre, de ce doyen du vice, de cette iniquité en
+cheveux gris, de ce père pendard, de cette vieille frivolité? A quoi
+est-il bon? à goûter le vin d'Espagne et à le boire. Que le voit-on
+faire avec grâce et propreté? rien autre chose que couper un chapon et
+le manger. Quelle science a-t-il? pas d'autre que la ruse. En quoi rusé?
+en coquinerie seulement. En quoi coquin? en tout. En quoi honnête? en
+rien.
+
+[Note 44: _Manningtree ox._ Manningtree, dans le comté d'Essex, est
+célèbre par la richesse de ses pâturages. Il y avait, à ce qu'il paraît,
+des occasions où le boeuf de Manningtree jouait le rôle de notre boeuf
+gras.]
+
+FALSTAFF.--Je voudrais que Votre Altesse n'allât pas plus vite que je ne
+peux la suivre. Que veut-elle dire en ceci?
+
+HENRI.--Ce scélérat abominable, corrupteur de jeunesse, ce Falstaff, ce
+vieux satan à barbe grise.
+
+FALSTAFF.--Seigneur, je connais l'homme.
+
+HENRI.--Je le sais bien que tu le connais.
+
+FALSTAFF.--Mais de dire que je connais plus de mal en lui qu'en
+moi-même, ce serait dire plus que je ne sais. Qu'il soit vieux (et je
+l'en plains bien), ses cheveux blancs en font foi; mais qu'il soit (sauf
+votre révérence) un suborneur de filles, c'est ce que je nie absolument.
+Si le vin d'Espagne sucré est une offense, Dieu veuille avoir pitié des
+pécheurs! Si c'est un crime d'être vieux et gai, je connais plus d'un
+vieux cabaretier de damné. Si pour être gras l'on est haïssable, alors
+les vaches maigres de Pharaon sont dignes d'être aimées. Non, mon bon
+seigneur, bannis Peto, bannis Bardolph, bannis Poins; mais pour
+l'aimable Jack Falstaff, le bon Jack Falstaff, l'honnête Jack Falstaff,
+le vaillant Jack Falstaff, et d'autant plus vaillant qu'il est le vieux
+Jack Falstaff, ne le bannis point de la société de ton Henri, non, ne le
+bannis point de la société de ton Henri. Si tu bannis le gros Jack,
+autant bannir le reste de l'univers.
+
+HENRI.--Je le bannis; je le veux.
+
+(On frappe. Sortent l'hôtesse, François et Bardolph.)
+
+(Bardolph rentre en courant.)
+
+BARDOLPH.--Oh! milord, milord, le shérif est à la porte avec la plus
+monstrueuse garde...
+
+FALSTAFF.--Va-t'en, drôle!--Achevez la pièce; j'ai bien des choses à
+dire en faveur de ce Falstaff.
+
+(L'hôtesse rentre précipitamment.)
+
+L'HOTESSE.--O Jésus! mon prince, mon prince!
+
+FALSTAFF.--Allons, allons, le diable monté à cheval sur un chalumeau? De
+quoi s'agit-il?
+
+L'HOTESSE.--Le shérif et toute la garde sont à la porte; ils viennent
+pour faire la visite de la maison. Les laisserai-je entrer?
+
+FALSTAFF.--Entends-tu, Hal? Ne prends donc pas une bonne pièce d'or pour
+une fausse. Tu es foncièrement fou, sans qu'il y paraisse.
+
+HENRI.--Et toi, naturellement poltron, sans instinct.
+
+FALSTAFF.--Je renie votre _major_[45].--Si vous voulez renier aussi le
+shérif, soit, sinon laissez-le entrer. Si je ne fais pas autant qu'un
+autre homme à la charrette, la peste soit de mon éducation; et j'espère
+bien aussi, au moyen de la corde, être aussi vite étranglé qu'un autre.
+
+[Note 45: _I deny your major._
+
+Jeu de mots entre _major_, majeur, et _mayor_, le principal officier de
+toute corporation, dont le shérif n'est que le second.]
+
+HENRI.--Va te cacher derrière la tapisserie.--Vous autres, montez
+là-haut. A présent, mes maîtres, un visage honnête et une bonne
+conscience.
+
+FALSTAFF.--J'ai vu le temps que j'avais l'un et l'autre; mais ce
+temps-là est passé: c'est pourquoi je vais me cacher.
+
+(Tous sortent excepté Henri et Poins.)
+
+HENRI.--Faites entrer le shérif. (_Entrent le shérif et un voiturier_.)
+Eh bien, monsieur le shérif, que me voulez-vous?
+
+LE SHÉRIF.--D'abord, monseigneur, veuillez me pardonner. La clameur
+publique et toutes les apparences accusent quelques hommes qui sont dans
+cette maison.
+
+HENRI.--Quels hommes?
+
+LE SHÉRIF.--Il y en a un bien connu, mon gracieux seigneur, un homme
+gros et gras.
+
+LE VOITURIER.--Oh! gras comme beurre.
+
+HENRI.--L'homme que vous désignez, je vous assure, n'est point ici; car,
+moi qui vous parle, je lui ai donné une commission à faire à l'heure
+qu'il est. Mais, shérif, je te donne ma parole que d'ici à demain
+l'heure du dîner, je l'enverrai pour te répondre, à toi ou à qui il
+appartiendra, sur tout ce dont il pourra être accusé. Ainsi, permettez
+que je vous prie à présent de vous retirer.
+
+LE SHÉRIF.--C'est ce que je vais faire, mon prince. Voilà deux honnêtes
+gens qui dans ce vol ont perdu trois cents marcs.
+
+HENRI.--Cela peut être. S'il a volé ces hommes-là, il en sera
+responsable. Ainsi, adieu.
+
+LE SHÉRIF.--Bonsoir, mon noble seigneur.
+
+HENRI.--Je crois que c'est bonjour, n'est-ce pas?
+
+LE SHÉRIF.--En effet, mon prince, je crois qu'il peut être deux heures
+du matin.
+
+(Le shérif et le voiturier s'en vont.)
+
+HENRI.--Ce graisseux coquin est aussi connu que le dôme de Saint-Paul:
+appelez-le.
+
+POINS.--Falstaff!--Il dort profondément derrière la tapisserie et ronfle
+comme un cheval.
+
+HENRI.--Écoutez avec quel effort il tire sa respiration.--Fouillez dans
+ses poches!--(_Poins fouille dans ses poches_.) Eh bien, qu'as-tu
+trouvé?
+
+POINS.--Rien que des papiers, milord.
+
+HENRI.--Voyons un peu ce que c'est. Lis-les.
+
+POINS.--Item, un chapon. 2 sh. 2d.
+ Item, sauce 0 4
+ Item, vin d'Espagne. 5 8
+ Item, anchois et vin d'Espagne après souper 5 8
+ Item, pain, un demi-penny 0 1
+
+HENRI.--O l'infâme! rien qu'un demi-penny de pain pour cette odieuse
+quantité de vin d'Espagne! Garde soigneusement le reste; nous lirons
+cela plus à loisir: laissons-le là dormir jusqu'au jour. J'irai à la
+cour dans la matinée.--Il nous faudra tous partir pour la guerre, et
+j'aurai soin de te procurer quelque poste honorable. Quant à ce gros
+maraud, je le ferai placer dans l'infanterie, une marche d'un quart de
+mille le tuera. Je ferai rendre l'argent volé avec usure.--Viens me
+trouver de bonne heure dans la matinée. Et sur ce, bonjour, Poins.
+
+POINS.--Bonjour, mon bon seigneur.
+
+(Ils partent.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+A Bangor.--La maison de l'archidiacre.
+
+_Entrent_ HOTSPUR, WORCESTER, MORTIMER ET GLENDOWER.
+
+
+MORTIMER.--Ces promesses sont belles: nos partisans sont sûrs, et notre
+début présente les plus belles espérances.
+
+HOTSPUR.--Lord Mortimer,--et vous, cousin Glendower, voulez-vous que
+nous nous asseyions?--et vous aussi, mon oncle Worcester.--Malédiction!
+j'ai oublié la carte.
+
+GLENDOWER.--Non: la voici. Assieds-toi, cousin Percy, assieds-toi, mon
+bon cousin Hotspur: toutes les fois que Lancaster parle de vous sous ce
+nom, son visage pâlit; et poussant un soupir, il vous souhaite le ciel.
+
+HOTSPUR.--Et à vous l'enfer, toutes les fois qu'il entend prononcer le
+nom d'Owen Glendower.
+
+GLENDOWER.--Je ne peux l'en blâmer: lors de ma naissance, le front du
+firmament se remplit de figures enflammées et de signaux brûlants, et à
+l'instant où je vins au monde, les immenses fondements de la terre
+tremblèrent comme un poltron.
+
+HOTSPUR.--Eh bon! ne fussiez-vous jamais né, la chatte de votre mère
+eût-elle simplement fait ses chats, le globe n'en aurait pas moins
+tremblé dans ce moment-là.
+
+GLENDOWER.--Je vous dis que la terre trembla quand je naquis.
+
+HOTSPUR.--Et je dis, moi, que si vous supposez que ce soit de peur de
+vous, la terre et moi nous ne nous ressemblons guère.
+
+GLENDOWER.--Le ciel était tout en feu, et la terre a tremblé.
+
+HOTSPUR.--Eh bien, la terre aura tremblé de voir le ciel en feu, et non
+pas de terreur de votre naissance. Souvent la nature malade lance
+d'étranges éruptions; souvent la terre en travail est pressée et
+tourmentée d'une sorte de colique causée par les vents désordonnés que
+renferment ses entrailles. En s'efforçant de sortir, ils secouent cette
+vieille bonne dame de terre, et jettent à bas les clochers et les tours
+couvertes de mousse. Sans doute qu'à votre naissance notre grand'mère la
+terre, souffrant de cette incommodité, se sera agitée de douleur.
+
+GLENDOWER.--Cousin, il est bien des hommes de qui je ne souffre pas ces
+sortes de contradictions.--Permettez-moi de vous répéter encore qu'à ma
+naissance le front des cieux s'est couvert de figures enflammées, que
+les chèvres sont descendues des montagnes, et que les grands troupeaux
+ont épouvanté les plaines de leurs étranges clameurs. Tous ces signes
+m'ont annoncé comme un être extraordinaire, et tous les événements de ma
+vie démontrent que je ne suis pas dans la classe des hommes vulgaires.
+Quel homme parmi les vivants, de tous ceux qu'enferme la mer qui gronde
+autour des rivages, de l'Angleterre, de l'Ecosse et des terres de
+Galles, peut se vanter de m'avoir jamais appelé son élève, ou de m'avoir
+enseigné à lire? Trouvez-moi un simple fils de femme qui puisse me
+suivre dans les pénibles sentiers de la science, ou m'accompagner dans
+la recherche de ses profonds secrets?
+
+HOTSPUR.--Je crois bien qu'il n'est point d'homme qui parle mieux le
+gallois.--Je vais dîner.
+
+MORTIMER.--Finissez, cousin Percy; vous le rendrez fou.
+
+GLENDOWER.--Je puis appeler les esprits du fond de l'abîme.
+
+HOTSPUR.--Et moi aussi je le peux, et il n'y a pas un homme qui ne le
+puisse; mais viendront-ils quand vous les appellerez?
+
+GLENDOWER.--Et je puis vous apprendre, cousin, à commander au diable.
+
+HOTSPUR.--Et moi, cousin, je puis vous apprendre à faire honte au diable
+en disant la vérité; dites la vérité, et vous ferez honte au diable[46].
+Si vous avez le pouvoir de l'évoquer, faites-le venir ici, et je jure
+bien que j'aurai le pouvoir, moi, de le faire enfuir de honte. Oh! tant
+que vous vivrez, dites la vérité, et vous ferez honte au diable.
+
+MORTIMER.--Allons, allons, finissons tous ces inutiles bavardages.
+
+GLENDOWER.--Trois fois Henri Bolingbroke a levé une armée pour
+m'attaquer, et trois fois je vous l'ai renvoyé des rives de la Wye et de
+la sablonneuse Severn sans avoir pu porter une seule botte[47], et battu
+des orages.
+
+[Note 46: _Tell truth and shame the devil._ Proverbe.]
+
+[Note 47: _Have I sent him Bootless home, and weather beaten back Home
+without boots!_
+
+Jeu de mots entre _boot_, butin, et _boot_, botte.]
+
+HOTSPUR.--Sans bottes et par le mauvais temps encore! Comment diable
+aura-t-il fait pour ne pas gagner la fièvre?
+
+GLENDOWER.--Allons, voici la carte. Ferons-nous par tiers, comme nous en
+sommes convenus, le partage de nos droits?
+
+MORTIMER.--L'archidiacre a déjà tracé avec une parfaite égalité les
+limites des trois parts. L'Angleterre, depuis la Trent et la Severn
+jusqu'ici, au sud et à l'est, m'est assignée pour mon lot. Toute la
+partie de l'ouest, et le pays de Galles au delà des rives de la Severn
+et toutes les terres fertiles comprises entre ces limites, sont à Owen
+Glendower. Et à vous, cher cousin, tout le reste vers le nord, à partir
+de la Trent. Déjà nos trois traités de partage sont dressés. Après les
+avoir mutuellement scellés, opération qui peut être terminée ce soir,
+demain, cousin Percy, vous, et moi et le bon Worcester, nous partirons
+ensemble pour aller rejoindre votre père, et les troupes écossaises, au
+rendez-vous qui nous est donné à Shrewsbury. Mon père Glendower n'est
+pas prêt encore, et nous n'aurons pas besoin de son secours d'ici à
+quatorze jours.--(_A Glendower_.) Dans cet intervalle, vous aurez eu le
+temps de rassembler vos vassaux, vos amis et les gentilshommes de votre
+voisinage.
+
+GLENDOWER.--Je vous aurai rejoints avant ce temps, milords, et vos dames
+viendront sous mon escorte. Il faut en ce moment leur échapper
+adroitement et sans leur dire adieu; car il y aurait un déluge de
+répandu quand vos femmes et vous auriez à vous dire adieu.
+
+HOTSPUR.--Il me semble que ma portion au nord, depuis Burton jusqu'ici,
+n'égale pas les vôtres en étendue. Voyez comme cette rivière vient par
+ici me faire un crochet dans mes terres et m'en couper les meilleures,
+une énorme demi-lune, un angle prodigieux. Je veux que le courant soit
+coupé en cet endroit. Les ondes claires et argentées de la Trent
+couleront ici dans un nouveau canal uni et droit; elle ne serpentera
+plus dans ce profond détour, pour me venir voler un si riche coin de
+terre.
+
+GLENDOWER.--Elle ne serpentera plus? Elle serpentera, il le faut bien.
+Vous voyez que c'est là son cours.
+
+MORTIMER.--Oui, mais remarquez donc comme elle continue et revient sur
+moi de l'autre côté pour vous élargir de même, me retranchant sur ce
+point là tout autant qu'elle vous ôte sur l'autre.
+
+WORCESTER.--Sans doute, mais vous pouvez, sans qu'il en coûte fort cher,
+couper ici la rivière; et en regagnant du côté du nord cette pointe de
+terre, la faire ainsi couler tout droit et sans détours.
+
+HOTSPUR.--Je veux qu'il en soit ainsi; cela ne coûtera pas cher.
+
+GLENDOWER.--Et moi, je ne veux pas qu'on change son cours.
+
+HOTSPUR.--Vous ne le voulez pas?
+
+GLENDOWER.--Non, et vous ne le ferez pas.
+
+HOTSPUR.--Qui me dira non?
+
+GLENDOWER.--Qui? ce sera moi.
+
+HOTSPUR.--Tâchez donc que je ne l'entende pas. Parlez gallois.
+
+GLENDOWER.--Je sais parler anglais, milord, et tout aussi bien que vous;
+car j'ai été élevé à la cour d'Angleterre, et très-jeune encore j'ai
+arrangé pour la harpe, et très-agréablement, une quantité de chansons
+anglaises, et j'ai su ajouter à la langue d'utiles ornements, mérite
+qu'on n'a jamais remarqué en vous.
+
+HOTSPUR.--Vraiment, je m'en félicite de tout mon coeur. J'aimerais mieux
+être chat et crier miaou, que d'être un de vos ouvriers en vers de
+ballades. J'aimerais mieux entendre grincer un chandelier de cuivre ou
+une roue mal graissée gratter son essieu; cela m'agacerait moins les
+dents, beaucoup moins que tous ces diminutifs de poésie: elles
+ressemblent à l'allure forcée d'un poulain qu'on dresse.
+
+GLENDOWER.--Allons, on vous changera le cours de la Trent.
+
+HOTSPUR.--Oh! je ne m'en embarrasse guère. J'en donnerai, quand on
+voudra, trois fois autant à l'ami de qui j'aurai à me louer; mais en
+fait de marché, voilà comme je suis, je chicanerais sur la neuvième
+partie d'un cheveu. Les articles sont-ils dressés? Partons-nous?
+
+GLENDOWER.--La lune est belle; vous pouvez partir la nuit. Je vais
+presser le rédacteur pendant ce temps, et vous, préparez vos femmes à
+votre départ.--Je crains que ma fille n'en perde la raison, tant elle
+aime passionnément son cher Mortimer!
+
+(Il sort.)
+
+MORTIMER.--Fi, cousin Percy! pouvez-vous contrarier ainsi mon père.
+
+HOTSPUR.--Je ne peux m'en empêcher. Il me met quelquefois en colère,
+quand il vient me parler de la taupe et de la fourmi, de l'enchanteur
+Merlin et de ses prophéties, et d'un dragon, et d'un poisson sans
+nageoires, d'un grillon aux ailes rognées, d'un corbeau dans la mue,
+d'un lion couchant, d'un chat dansant, et de tout ce ramas de folies qui
+me mettent hors de sens, je vous le dis de bonne foi. La nuit dernière
+il m'a tenu au moins neuf heures entières à faire l'énumération des noms
+des diables qu'il a pour laquais. Je lui disais: _Hom,_ et _fort bien,
+continuez_; mais je n'en ai pas écouté un mot. Oh! il est aussi ennuyeux
+qu'un cheval éreinté, ou une femme qui gronde; pis qu'une maison où il
+fume.--Oui, j'aimerais mieux vivre de fromage et d'ail, dans un moulin
+bien loin, que de faire bonne chère dans quelque maison de plaisance que
+ce fût de toute la chrétienté, s'il fallait l'avoir là à me parler.
+
+MORTIMER.--Croyez-moi, c'est un digne gentilhomme, extrêmement instruit,
+et qui possède de singuliers secrets; vaillant comme un lion,
+merveilleusement affable, et aussi généreux que les mines de l'Inde.
+Voulez-vous que je vous dise, cousin? il fait le plus grand cas de votre
+caractère, et il fait même violence à sa nature pour fléchir lorsque
+vous contrariez ses idées; oui, je vous le proteste. Je vous garantis
+qu'il n'est pas d'homme sous le ciel qui eût pu le provoquer comme vous
+avez fait, sans s'exposer au châtiment et au danger. Mais ne recommencez
+pas souvent, je vous en supplie.
+
+WORCESTER.--En vérité, milord, vous vous obstinez beaucoup trop à la
+contradiction; depuis que vous êtes arrivé, vous en avez assez fait pour
+pousser sa patience à bout. Il faut absolument, milord, que vous
+appreniez à vous corriger de ce défaut. Quelquefois il annonce de la
+grandeur, du courage, du feu, et voilà le plus grand éloge qu'on en
+puisse faire. Mais souvent il décèle une opiniâtreté furieuse, un défaut
+d'éducation, un manque d'empire sur soi-même, de l'orgueil, de la
+hauteur, de la présomption et du dédain; et le moindre de ces vices, dès
+qu'un gentilhomme en est possédé, lui fait perdre les coeurs; et laisse
+derrière soi une souillure qui ternit l'éclat de ses autres qualités, et
+leur dérobe les louanges qu'elles méritent.
+
+HOTSPUR.--Fort bien, me voici à l'école; Que vos bonnes manières vous
+fassent prospérer!--Je vois venir nos femmes, faisons nos adieux.
+
+(Rentrent Glendower avec lady Mortimer, et lady Percy.)
+
+MORTIMER.--Voilà ce qui me dépite et m'impatiente à mourir. Ma femme ne
+sait pas dire un mot d'anglais, ni moi un moi de gallois.
+
+GLENDOWER.--Ma fille pleure, elle ne veut point se séparer de vous; elle
+veut aussi se faire soldat et aller à la guerre.
+
+MORTIMER.--Mon bon père, dites-lui qu'elle et ma tante Percy nous
+suivront de près sous votre escorte.
+
+(Glendower parle à sa fille en gallois, et elle lui répond dans le même
+langage.)
+
+GLENDOWER.--Elle se désespère. C'est une petite créature entêtée et
+volontaire, sur qui la persuasion ne peut rien.
+
+(Lady Mortimer parle à son époux en gallois.)
+
+MORTIMER.--J'entends tes regards: pour ce joli gallois qui tombe de ces
+yeux gonflés de larmes, j'y suis parfaitement habile; et si la honte ne
+me retenait pas, je te répondrais dans le même langage, (_Lady Mortimer
+parle_.) Oui, je comprends tes baisers et toi les miens, et c'est un
+dialogue tout en sentiment.--Mais je te promets, ma bien-aimée, de ne
+pas perdre un instant jusqu'à ce que j'aie appris ta langue; car dans ta
+bouche le gallois a autant de douceur que les airs les mieux composés
+chantés par une belle reine, sous un berceau d'été, avec les plus
+ravissantes modulations et l'accompagnement de son luth.
+
+GLENDOWER.--Si vous vous attendrissez, elle perdra la raison.
+
+(Lady Mortimer parle encore.)
+
+MORTIMER.--Oh! je suis parfaitement ignorant de ceci.
+
+GLENDOWER.--Elle vous invite à vous coucher sur les joncs voluptueux, et
+à reposer votre tête chérie sur ses genoux; elle vous chantera l'air que
+vous aimez, et fera régner sur vos paupières le dieu du sommeil qui
+charmera vos sens par un doux assoupissement, et vous fera passer de la
+veille au sommeil par un aussi doux changement que celui qui sépare le
+jour de la nuit, une heure avant que le céleste attelage commence à
+l'orient sa course dorée.
+
+MORTIMER.--Je veux bien de tout mon coeur m'asseoir et l'entendre
+chanter. Pendant ce temps-là, à ce que je présume, notre traité sera
+rédigé.
+
+GLENDOWER.--Allons, asseyez-vous. Les musiciens qui vont jouer des
+instruments volent dans les airs à mille lieues de vous, et cependant
+ils vont à l'instant être en ces lieux: asseyez-vous et soyez attentifs.
+
+HOTSPUR.--Viens, Kate: tu sais aussi admirablement te coucher. Allons,
+vite, vite, que je puisse reposer ma tête sur tes genoux.
+
+LADY PERCY.--Laisse-moi tranquille, oison sans cervelle.
+
+(Glendower prononce quelques mots en gallois, et l'on entend des
+instruments.)
+
+HOTSPUR.--Oh! je commence à m'apercevoir que le diable entend le
+gallois; cela ne m'étonne pas, il est si capricieux. Par Notre-Dame, il
+est bon musicien!
+
+LADY PERCY.--Vous devriez être musicien des pieds à la tête, car vous
+n'êtes gouverné que par vos caprices. Allons, tenez-vous tranquille,
+mauvais sujet, et écoutez cette lady chanter en gallois.
+
+HOTSPUR.--J'aimerais beaucoup mieux entendre _Lady_, ma chienne, hurler
+en irlandais.
+
+LADY PERCY.--Veux-tu avoir la tête cassée?
+
+HOTSPUR.--Non.
+
+LADY PERCY.--Tiens-toi donc tranquille.
+
+HOTSPUR.--Ni l'un ni l'autre: je suis comme les femmes.
+
+LADY PERCY.--Va, Dieu te conduise.
+
+HOTSPUR.--Au lit de la Galloise?
+
+LADY PERCY.--Que dis-tu là?
+
+HOTSPUR.--Paix! Elle chante. (_Lady Mortimer chante une chanson
+galloise._) Allons, Kate, je veux que vous me chantiez aussi votre
+chanson.
+
+LADY PERCY.--Non, par ma foi.
+
+HOTSPUR.--Non, par ma foi! Mon coeur, vous jurez comme la femme d'un
+confiseur. Non, par ma foi, et aussi vrai que je vis, et comme je veux
+que Dieu me pardonne, et aussi sûr qu'il fait jour; vos serments sont
+d'une étoffe si mince, si légère! On dirait que vous n'êtes jamais
+sortie des faubourgs de Londres. Jure-moi, Kate, en lady, comme tu en es
+une, avec un bon serment qui emplisse la bouche; et laisse-moi ton par
+ma foi et ces protestations de pain d'épice aux garnitures de
+velours[48] et aux citadins endimanchés. Allons, chante.
+
+[Note 48: _Velvet guards_. Les femmes des gros bourgeois de la Cité
+portaient, dans leurs jours de parure, des robes garnies de bandes de
+velours.]
+
+LADY PERCY.--Je ne veux pas chanter.
+
+HOTSPUR.--C'est pourtant le plus court chemin pour devenir tailleur, ou
+siffleur de rouges-gorges. Si nos articles sont copiés, je veux partir
+d'ici avant deux heures; amis, venez quand vous voudrez.
+
+(Il sort.)
+
+GLENDOWER.--Allons, allons, lord Mortimer; vous êtes aussi lent que
+l'impétueux Percy est impatient de partir. Pendant tout ceci, on achève
+de mettre les articles au net: nous n'avons plus qu'à les sceller, et
+ensuite, à cheval sans délai.
+
+MORTIMER.--De tout mon coeur.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Londres.--Un appartement du palais.
+
+_Entrent_ LE ROI HENRI, LE PRINCE DE GALLES _et des Lords. _
+
+
+LE ROI.--Milords, veuillez vous retirer; nous avons, le prince de Galles
+et moi, à causer ensemble: mais ne vous éloignez pas; dans un moment
+nous aurons besoin de vous. (_Les lords sortent_.) Je ne sais pas si
+Dieu, pour quelque offense que j'aurai commise, a, dans ses secrets
+jugements, arrêté qu'il ferait sortir de mon propre sang l'instrument de
+sa vengeance et le châtiment qu'il me destine; mais tu me fais croire,
+par la manière dont tu vis, que tu es spécialement marqué pour être le
+ministre de son ardente colère, et la verge dont il punira mes
+égarements. Autrement, réponds-moi, se ferait-il que des penchants si
+déréglés, des goûts si abjects, une conduite si déplorable, si nulle, si
+licencieuse, des passions si basses, de si misérables plaisirs, une
+société aussi grossière que celle dans laquelle tu es entré et comme
+enraciné, puissent s'associer à la noblesse de ton sang, et te paraître
+dignes du coeur d'un prince?
+
+HENRI.--Avec le bon plaisir de Votre Majesté, je voudrais pouvoir me
+justifier de toutes mes fautes aussi complétement que je suis certain de
+me laver d'un grand nombre d'autres dont on m'a chargé. Du moins,
+laissez-moi vous demander en compensation de tant de récits mensongers,
+que l'oreille du pouvoir est forcée d'entendre de la bouche de ces
+parasites souriants, de ces vils marchands de nouvelles, laissez-moi
+vous demander qu'une soumission sincère m'obtienne le pardon des
+véritables irrégularités où s'est à tort laissé égarer ma jeunesse.
+
+LE ROI.--Dieu te pardonne!--Mais laisse-moi encore, Henri, m'étonner de
+tes inclinations qui prennent un vol tout à fait opposé à celui de tes
+ancêtres. Tu as honteusement perdu ta place au conseil, et c'est ton
+jeune frère qui la remplit aujourd'hui; tu as aliéné de toi les coeurs
+de presque toute la cour et de tous les princes de mon sang; tu as
+détruit l'attente et les espérances que l'on avait fondées sur toi, et
+il n'est pas d'homme qui, dans son âme, ne prédise ta chute. Si j'avais
+été aussi prodigue de ma présence, que je me fusse si fréquemment
+prostitué aux regards des hommes, et usé à si vil prix dans les sociétés
+vulgaires, l'opinion publique qui m'a conduit au trône serait restée
+fidèle à celui qui en était possesseur, et m'aurait laissé dans un exil
+sans honneur, confondu parmi la foule, sans distinction et sans éclat.
+Mais, parce que je me montrais rarement, je ne pouvais faire un pas que,
+semblable à une comète, je n'excitasse l'admiration, que les pères ne
+dissent à leurs enfants; _C'est lui_; d'autres demandaient: _Où est-il?
+lequel est Bolingbroke_? Et alors j'enlevais au ciel tous les hommages,
+me parant d'une telle modestie que j'arrachais à tous les coeurs le
+serment de fidélité, à toutes les bouches des cris et des acclamations,
+en la présence du roi couronné lui-même. Ainsi j'ai conservé la
+fraîcheur et la nouveauté de ma personne; comme une robe pontificale, ma
+présence a toujours excité l'admiration. Aussi l'apparition de ma
+grandeur, rare, mais somptueuse, prenait l'apparence d'une fête que sa
+rareté rendait solennelle. Le roi, toujours en l'air, courait de droite
+et de gauche autour de mauvais bouffons, d'une bande d'esprits légers
+comme de la paille, promptement allumés et promptement consumés. Il
+jouait ainsi la dignité, et compromettait la grandeur royale avec de
+sots baladins, laissant profaner son auguste nom par leurs sarcasmes,
+livrant sa personne, au détriment de sa renommée, en butte aux
+railleries d'une troupe d'enfants moqueurs, et servant de plastron aux
+quolibets du premier venu de ces ridicules imberbes. On le voyait en
+société avec le peuple des rues. Il s'était vendu à la popularité, et
+chaque jour en proie aux regards de la multitude, il les rassasia du
+miel de sa présence, et commença à changer en dégoût le charme des
+choses douces, dont il suffit d'user un peu plus qu'un peu pour en avoir
+beaucoup trop. Aussi lorsqu'il avait l'occasion de se montrer, de même
+que le coucou au mois de juin, on l'entendait, on ne le regardait plus,
+on le voyait avec des yeux qui, fatigués et blasés par un spectacle
+continuel, ne lui accordaient aucun de ces regards attentifs et pleins
+de surprise qu'attire, semblable au soleil, la majesté suprême
+lorsqu'elle brille rarement aux yeux de ses admirateurs. Au contraire
+les paupières appesanties se baissaient à sa vue, fermées par le
+sommeil, et lui présentaient cet aspect nébuleux qu'offrent les peuples
+à l'objet de leur inimitié; tant ils étaient gorgés, rassasiés,
+surchargés de sa présence! Et tu es, Henri, précisément dans le même
+cas. Tu as perdu par cette communication banale le privilége de ton rang
+élevé; tous les yeux sont las de ta présence trop prodiguée.... excepté
+les miens, qui ont désiré de te voir encore, et se sentent malgré moi, à
+ta vue, obscurcis par les larmes d'une folle tendresse.
+
+HENRI.--Mon trois fois gracieux seigneur, je serai dorénavant plus
+semblable à moi-même.
+
+LE ROI.--Par l'univers, tel tu es en ce jour, tel était Richard lorsque,
+revenant de France, je débarquai à Ravensburg, et tel que j'étais alors,
+tel est aujourd'hui Percy. Et par mon sceptre, par le salut de mon âme,
+Percy a dans le pays un pouvoir plus respectable que toi, l'ombre du
+successeur au trône. Car, sans droit à la couronne, sans la moindre
+apparence de droit, il remplit nos campagnes de guerriers armés. Il
+affronte la gueule menaçante du lion, et quoiqu'il ne doive pas plus aux
+années que toi, il conduit aux combats sanglants et aux coups meurtriers
+de vieux lords et de vénérables prélats. Quel honneur immortel ne
+s'est-il pas acquis contre le fameux Douglas dont les hauts faits, les
+rapides incursions, et la grande renommée dans les armes, enlèvent à
+tous les guerriers la première place, et le titre suprême de premier
+capitaine du siècle dans tous les royaumes qui reconnaissent le Christ?
+Eh bien! trois fois cet Hotspur, ce Mars au maillot, ce héros encore
+enfant, a battu le grand Douglas et fait échouer ses entreprises; il l'a
+fait une fois prisonnier, lui a rendu la liberté et s'en est fait un ami
+pour emboucher aujourd'hui la trompe retentissante du défi et ébranler
+la paix et la sûreté de notre trône. Que dis-tu de cela? Percy,
+Northumberland, monseigneur l'archevêque d'York, Douglas, Mortimer,
+s'unissent contre nous, et déjà sont en armes.... Mais pourquoi
+t'informé-je de ces nouvelles? pourquoi, Henri, te parlé-je de mes
+ennemis à toi qui es mon plus proche comme mon plus cher[49] ennemi?--Il
+n'est pas impossible que, subjugué par la crainte, entraîné par la
+bassesse de tes inclinations, ou par une suite de mécontentements, tu ne
+combattes bientôt contre moi à la solde de Percy, rampant à ses pieds,
+le saluant lorsqu'il fronce le sourcil, et pour montrer à quel point tu
+es dégénéré.
+
+[Note 49: _Dearest_; c'est ici à la fois et le plus aimé et celui qui
+coûte le plus cher.]
+
+HENRI.--Ne le croyez pas; vous ne verrez rien de semblable; et que le
+ciel pardonne à ceux qui m'ont fait perdre à ce point l'estime de Votre
+Majesté! C'est par la tête de Percy que je veux tout racheter; et à la
+fin de quelque glorieuse journée, j'oserai vous dire que je suis votre
+fils, lorsque je me présenterai à vous, entièrement couvert d'une
+sanglante parure, et le visage caché sous un masque de sang. Ce sang une
+fois lavé, avec lui s'effacera ma honte, et ce jour sera le jour même,
+en quelque temps qu'il arrive, où ce jeune fils de la gloire et de la
+renommée, ce vaillant Hotspur, ce chevalier loué de tous, et votre
+Henri, auquel on ne songe pas, viendront à se mesurer ensemble. Les
+honneurs qui reposent sur son casque vont tous devenir le but de mes
+efforts; plût au ciel qu'ils fussent en grand nombre, et sur ma tête
+toutes mes hontes redoublées! Un temps viendra où je forcerai ce
+jouvenceau du nord à changer ses glorieuses actions contre mes
+indignités. Mon bon seigneur, Percy n'est que mon facteur; il amasse
+pour moi des faits glorieux, et je lui en ferai rendre un compte si
+rigoureux, qu'il faudra qu'il me cède tous ses honneurs jusqu'au
+dernier; oui, jusqu'au plus léger des mérites qui auront honoré sa vie,
+ou j'en arracherai le compte de son coeur. Voilà ce que je promets ici
+sur le nom de Dieu; et, s'il permet que je l'exécute, je conjure Votre
+Majesté que cet exploit serve à expier ma jeunesse et à guérir les
+cruelles blessures de mon intempérance. Si je n'y parviens pas, la vie
+en finissant rompt tous les engagements, et je mourrai cent mille fois
+avant de violer la moindre parcelle de ce serment.
+
+LE ROI.--Dans ce serment est renfermée la mort de cent mille rebelles.
+Tu auras de l'emploi dans cette guerre et un commandement en chef
+(_Entre Blount_.) Qu'est-ce donc, brave Blount? tes regards annoncent un
+homme bien pressé.
+
+BLOUNT.--Comme les affaires dont je viens vous parler. Le lord Mortimer
+d'Écosse[50] fait savoir que Douglas et les rebelles d'Angleterre se
+sont joints le onze de ce mois à Shrewsbury. S'ils se tiennent
+mutuellement toutes leurs promesses, ils formeront le parti le plus
+puissant et le plus formidable qui ait jamais attaqué un État.
+
+[Note 50: Il n'y avait point de lord Mortimer d'Écosse, mais un comte
+des Marches d'Ecosse, comme lord Mortimer était comte des Marches
+d'Angleterre; c'est ce qui a fait confusion pour Shakspeare.]
+
+LE ROI.--Le comte de Westmoreland s'est mis en marche aujourd'hui: mon
+fils, le lord Jean de Lancastre, est avec lui; car cet avis date déjà de
+cinq jours. Tu partiras, Henri, mercredi prochain. Jeudi nous nous
+mettrons en campagne; notre rendez-vous est Bridgenorth; vous, Henri,
+vous marcherez par la province de Glocester, et, à ce compte, tout bien
+calculé, toutes nos troupes doivent être réunies à Bridgenorth dans
+douze jours environ. Nous avons bien des affaires sur les bras: séparons
+nous. La supériorité d'un ennemi se nourrit et profite du moindre délai.
+
+
+SCÈNE III
+
+Une chambre dans la taverne de la _Tête-de-Sanglier_.
+
+_Entrent_ FALSTAFF ET BARDOLPH.
+
+
+FALSTAFF.--Bardolph, ne suis-je pas indignement maigri depuis cette
+dernière affaire? Ne trouves-tu pas que je suis déchu, que je viens à
+rien? Vois, la peau me pend de tous côtés comme la robe de chambre d'une
+vieille lady. Je suis flétri, ridé, comme une vieille poire de
+messire-jean. Allons, il faut faire pénitence et cela tout à l'heure,
+pendant qu'il me reste encore un peu de force; car bientôt je n'aurai
+plus de coeur, et alors la force me manquera pour me repentir. Si je
+n'ai pas oublié comment est fait le dedans d'une église, je veux être
+sec comme un grain de moutarde et maigre comme le cheval d'un brasseur.
+Oui, le dedans d'une église.--La compagnie, la mauvaise compagnie a fait
+ma Perte.
+
+BARDOLPH.--Sir Jean, vous êtes si chagrin que vous ne pouvez vivre
+longtemps.
+
+FALSTAFF.--Eh! voilà ce que c'est: allons, chante-moi quelque chanson
+bien grasse, égaye-moi. Je vivais aussi vertueusement qu'il le faut à un
+galant homme; j'étais en vérité assez vertueux: je jurais peu, je ne
+jouais pas aux dés plus de sept fois par semaine; je n'allais pas en
+mauvais lieux plus d'une fois dans le quart... d'heure: je rendais
+l'argent que j'empruntais..... oui, trois où quatre fois cela m'est
+arrivé; je vivais bien et j'étais bien réglé; et à présent je vis sans
+règle et hors de toute mesure.
+
+BARDOLPH.--Vraiment, vous êtes si gras, sir Jean, que vous ne pouvez pas
+manquer d'être hors de toute mesure, hors de toute mesure raisonnable,
+sir Jean.
+
+FALSTAFF.--Corrige ta figure et je corrigerai ma vie. C'est toi qui es
+notre amiral; tu portes la lanterne de poupe, mais c'est dans ton nez;
+tu es le chevalier de la lampe ardente.
+
+BARDOLPH.--Eh quoi, sir Jean, ma figure ne vous fait aucun mal.
+
+FALSTAFF.--Non, par ma foi, j'en fais aussi bon usage que bien des gens
+font d'une tête de mort, ou d'un _mémento mori_. Je ne vois jamais ta
+face que je ne pense tout de suite au feu d'enfer, et au mauvais riche
+qui vivait dans la pourpre; car il est là dans sa robe qui brûle, qui
+brûle; si tu étais en aucune façon adonné à la vertu, je jurerais par ta
+figure; mon serment serait par ce feu: mais tu es tout à fait abandonné,
+et n'était le feu que tu as dans la figure, tu serais absolument un
+enfant de ténèbres. Quand tu courus au haut de Gadshill, au milieu de la
+nuit, pour attraper mon cheval, si je ne t'ai pas pris pour un _ignis
+fatuus_, ou une boule de feu follet, je conviendrai que l'argent n'est
+plus bon à rien. Oh! tu es une illumination perpétuelle, un éternel feu
+de joie; tu m'as épargné plus de mille marcs en torches et en flambeaux
+lorsque nous roulions ensemble, la nuit, de taverne en taverne; mais
+aussi pour le vin d'Espagne que tu m'as bu, je me serais fourni le
+luminaire, et aussi bon que peut le vendre le meilleur épicier de
+l'Europe. Il y a plus de trente-deux ans que j'entretiens le feu de ta
+salamandre; daigne le ciel m'en récompenser!
+
+BARDOLPH.--Parbleu! je voudrais que vous eussiez ma figure dans le
+ventre.
+
+FALSTAFF.--Miséricorde! Je serais bien sûr d'avoir le feu aux
+entrailles. (_Entre l'hôtesse_.) Eh bien, ma poule, ma chère
+caquet-bon-bec, avez-vous su qui est-ce qui a vidé mes poches?
+
+L'HOTESSE.--Comment, sir Jean! à quoi pensez-vous, sir Jean? Est-ce que
+vous croyez que j'ai des filous dans ma maison? j'ai cherché, je me suis
+informée et mon mari aussi, de tous nos gens, hommes, garçons,
+domestiques, les uns après les autres: jamais de la vie il ne s'est
+encore perdu un poil dans ma maison.
+
+FALSTAFF.--Vous mentez, l'hôtesse; car Bardolph y a été rasé et y a
+perdu beaucoup de poils; et moi je ferai serment que mes poches y ont
+été vidées; allez, allez. Vous êtes une vraie femelle, allez.....
+
+L'HOTESSE.--Qui moi! attends, attends, on ne m'a encore jamais appelée
+ainsi chez moi.
+
+FALSTAFF.--Allez, allez, je vous connais bien.
+
+L'HOTESSE.--Non, sir Jean; vous ne me connaissez pas, sir Jean. Je vous
+connais bien, moi, sir Jean: vous me devez de l'argent, sir Jean; et
+aujourd'hui vous me cherchez querelle pour m'en frustrer. C'est moi qui
+vous ai acheté une douzaine de chemises pour mettre à votre dos.
+
+FALSTAFF.--De la toile à canevas, d'abominable toile à canevas; j'en ai
+fait présent à des boulangères, et elles en ont fait des tamis.
+
+L'HOTESSE.--Là, comme je suis une honnête femme, c'était une toile de
+Hollande à huit schellings l'aune. Mais vous me devez encore de l'argent
+outre cela, sir Jean, pour votre pension d'ordinaire; les boissons de
+surplus, et, d'argent prêté, vingt-quatre guinées.
+
+FALSTAFF.--En voilà un qui a eu sa bonne part; qu'il vous paye.
+
+L'HOTESSE.--Lui? Hélas! il est pauvre, il n'a rien.
+
+FALSTAFF.--Comment! pauvre? Voyez sa figure. Qu'appelez-vous donc riche?
+Il n'a qu'à monnayer son nez ou ses joues.--Je ne payerai pas un denier.
+Est-ce que vous me prenez pour un nigaud? Comment, je ne serai pas libre
+de prendre mes aises dans mon auberge, sans être exposé à avoir mes
+poches dévalisées? J'ai perdu un cachet en bague de mon grand-père, qui
+vaut quarante marcs.
+
+L'HOTESSE.--Oh! Jésus! j'ai entendu le prince lui dire, je ne sais
+combien de fois, que cette bague n'était que du cuivre.
+
+FALSTAFF.--Comment? Le prince est un drôle et un écornifleur, que je
+sanglerais comme un chien, s'il était ici, et qu'il osât dire cela.
+(_Entrent le prince Henri et Poins au pas de marche; Falstaff va à leur
+rencontre, jouant du fifre sur son bâton_.) Eh bien, mon garçon? Est-ce
+que le vent souffle par là, tout de bon? Faut-il que nous marchions
+tous?
+
+BARDOLPH.--Oui, deux à deux, à la façon de Newgate.
+
+L'HOTESSE.--Milord, je vous en prie, écoutez-moi.
+
+HENRI.--Qu'est-ce que tu dis, madame Quickly? Comment se porte ton mari?
+Je l'aime bien, c'est un brave homme.
+
+L'HOTESSE.--Mon bon prince, écoutez-moi.
+
+FALSTAFF.--Je t'en prie, laisse-la et écoute-moi.
+
+HENRI.--Qu'est-ce que tu dis, Jack?
+
+FALSTAFF.--La nuit dernière je me suis endormi derrière la tapisserie,
+et on m'a vidé mes poches. Cette maison est devenue un mauvais lieu, on
+y vole dans les poches.
+
+HENRI.--Qu'as-tu perdu, Jack?
+
+FALSTAFF.--Tu m'en croiras si tu veux, Hal, j'ai perdu trois ou quatre
+obligations de quarante guinées chacune, et un cachet en bague de mon
+grand-père.
+
+HENRI.--Quelque drogue, de la somme de huit pence.
+
+L'HOTESSE.--C'est ce que je lui disais, milord, et j'ai ajouté que
+j'avais entendu Votre Grâce le dire plus d'une fois. Et, milord, il
+parle de vous comme un mal embouché qu'il est; il a dit qu'il vous
+cinglerait de coups.
+
+HENRI.--Comment? il n'a pas dit cela.
+
+L'HOTESSE.--Je n'ai ni foi, ni vérité, et je ne suis pas femme s'il ne
+l'a pas dit.
+
+FALSTAFF.--Il n'y a pas plus de foi en toi que dans un pruneau cuit[51],
+pas plus de vérité que dans un renard en peinture; et quant à ta qualité
+de femme, Marianne la pucelle[52] serait auprès de toi propre à faire la
+femme d'un alderman. Va, chose, va.
+
+L'HOTESSE.--Quelle chose? dis, quelle chose?
+
+FALSTAFF.--Quelle chose! Mais une chose sur laquelle on peut dire grand
+merci[53].
+
+[Note 51: Un plat de pruneaux cuits était le mets d'usage, et presque
+l'enseigne d'un mauvais lieu.]
+
+[Note 52: _Maid Marian_. Ce fut, selon les anciennes ballades, le nom
+que prit Mathilde, fille de lord Fitzwater, pour suivre dans les bois
+son amant, le comte d'Huntington qui, proscrit et poursuivi, s'y était
+réfugié, et y vécut longtemps de brigandage sous le nom de Robin Hood.
+_Maid Marian_ était le personnage obligé d'une danse de bateleurs qui
+s'exécutait particulièrement le 1er mai. Elle y était représentée par un
+homme habillé en femme; c'est sur cette circonstance que porte la
+plaisanterie de Falstaff.]
+
+[Note 53: _A thing to thank God on_.
+
+_Une chose dont il faut remercier Dieu_, c'est-à-dire, selon nos
+locutions, une chose qui nous vient de Dieu et grâce, sans qu'il en
+coûte rien; et aussi _une chose qui sert à remercier Dieu dessus_. La
+plaisanterie ne se pouvait rendre qu'à peu près.]
+
+L'HOTESSE.--Je ne suis pas une chose sur laquelle on puisse dire grand
+merci, je suis bien aise de te le dire; je suis la femme d'un honnête
+homme; et, sauf la chevalerie, tu es un drôle de m'appeler comme cela.
+
+FALSTAFF.--Et toi, sauf la qualité de femme, tu es un animal brute de
+dire autrement.
+
+L'HOTESSE.--Dis donc, quel animal, drôle, dis donc?
+
+FALSTAFF.--Quel animal? Pardieu! une loutre.
+
+HENRI.--Une loutre, sir Jean? pourquoi une loutre?
+
+FALSTAFF.--Pourquoi? parce qu'elle n'est ni chair ni poisson, on ne sait
+comment ni par où la prendre.
+
+L'HOTESSE.--Tu es un menteur quand tu dis cela; tu sais bien, et il n'y
+a pas un homme au monde qui ne sache bien par où me prendre, entends-tu,
+drôle?
+
+HENRI.--Tu as raison, hôtesse, et c'est là une insigne calomnie.
+
+L'HOTESSE.--Il en fait autant de vous, monseigneur; il disait l'autre
+jour que vous lui deviez mille guinées.
+
+HENRI.--Comment, coquin, est-ce que je te dois mille guinées?
+
+FALSTAFF.--Mille guinées? Hal, un million. L'amitié vaut un million, et
+tu me dois ton amitié.
+
+L'HOTESSE.--Il a fait plus, monseigneur; il vous a traité de drôle, et
+il a dit qu'il vous cinglerait de coups.
+
+FALSTAFF.--L'ai-je dit, Bardolph?
+
+BARDOLPH.--En vérité, sir Jean, vous l'avez dit.
+
+FALSTAFF.--Oui, s'il disait que ma bague était de cuivre.
+
+HENRI.--Je dis qu'elle est de cuivre; oses-tu tenir ta parole à présent?
+
+FALSTAFF.--Mon Dieu! Hal, tu sais bien que comme homme je n'ai pas peur
+de toi; mais comme prince, je te crains autant que je craindrais le
+rugissement du lionceau.
+
+HENRI.--Et pourquoi pas comme le lion même?
+
+FALSTAFF.--C'est le roi en personne qu'on doit craindre comme le lion.
+Et crois-tu, en conscience, que je te craigne comme je craindrais ton
+père? Ma foi, si cela est vrai, je veux que ma ceinture casse.
+
+HENRI.--Oh! si cela arrivait, comme ton ventre tomberait sur tes genoux!
+Mais, maraud, il n'y a pas dans ta maudite panse la moindre place pour
+la foi, la vérité, l'honneur; elle n'est remplie que de tripes et de
+boyaux. Accuser une honnête femme d'avoir vidé tes poches! Mais toi,
+fils de catin, impudent, boursouflé coquin, s'il y a autre chose dans
+tes poches que des cartes de cabaret, des _memento_ de mauvais lieux, et
+la valeur d'un malheureux sou de sucre candi pour t'allonger l'haleine;
+et s'il te peut revenir autre chose à empocher que des injures, je suis
+un misérable: et cependant, monsieur tiendra tête, il ne souffrira pas
+qu'on lui manque. N'as-tu pas de honte?
+
+FALSTAFF.--Écoute, Hal, tu sais bien que dans l'état d'innocence Adam a
+failli: et que peut donc faire le pauvre Jack Falstaff dans ce siècle
+corrompu? Tu vois bien qu'il y a plus de chair chez moi que dans un
+autre, par conséquent plus de fragilité.--Enfin vous avouez donc que
+vous avez retourné mes poches?
+
+HENRI.--L'histoire le dit.
+
+FALSTAFF.--Hôtesse, je te pardonne: va préparer le déjeuner; aime ton
+mari, veille sur tes domestiques, et chéris tes hôtes; tu me trouveras
+traitable autant que de raison; tu le vois, je suis apaisé.--Allons,
+paix!--Je t'en prie, décampe. (_L'hôtesse sort_.) A présent, Hal,
+revenons aux nouvelles de la cour... Et l'affaire du vol, mon enfant,
+qu'est-ce que cela est devenu?
+
+HENRI.--Oh! mon cher Roastbeef, il faut que je te serve encore de bon
+ange. L'argent est rendu.
+
+FALSTAFF.--Oh! mais je n'aime point du tout cette restitution; c'est
+faire double travail.
+
+HENRI.--Je suis bien avec mon père, je puis faire tout ce que je veux.
+
+FALSTAFF.--Vole-moi donc le trésor royal; c'est la première chose à
+faire, et sans te donner la peine de te laver les mains.
+
+BARDOLPH.--Faites cela, milord.
+
+HENRI.--Je t'ai procuré à toi, Jack, une place dans l'infanterie.
+
+FALSTAFF.--J'aurais mieux aimé que ce fût dans la cavalerie.--Où
+trouverai-je quelqu'un qui ait la main bonne pour voler? il me faudrait
+absolument un bon voleur de vingt à vingt-deux ans: je suis diablement
+dégarni de tout. Enfin, n'importe; Dieu soit loué, ces rebelles ne s'en
+prennent qu'aux honnêtes gens; je les en estime et honore.
+
+HENRI.--Bardolph!
+
+BARDOLPH--Prince!
+
+HENRI.--Va-t'en porter cette lettre au lord Jean de Lancastre, mon frère
+Jean; celle-ci, à milord de Westmoreland. Allons, Poins, à cheval; car
+nous avons encore, toi et moi, trente milles à faire avant dîner. Jack,
+viens me trouver demain au temple, à deux heures après dîner: là tu
+sauras quelle est ta place, et tu recevras tes instructions et de
+l'argent. La terre brûle, Percy est au faîte de sa gloire; il faut
+qu'eux ou nous descendions de beaucoup.
+
+(Sortent le prince, Poins et Bardolph.)
+
+FALSTAFF.--Courtes paroles, braves gens.--Hôtesse, mon déjeuner, allons.
+Oh! que cette taverne n'est-elle le tambour de ma compagnie!
+
+(Il sort.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Le camp des rebelles près de Shrewsbury.
+
+_Entrent_ HOTSPUR, WORCESTER, DOUGLAS.
+
+
+HOTSPUR.--Très-bien parlé, mon noble Écossais. Si la vérité dans ce
+siècle poli n'était pas prise pour la flatterie, on pourrait dire de
+Douglas qu'il n'est point de notre temps un guerrier dont le nom
+parcoure aussi généralement l'univers. Par le ciel, il m'est impossible
+de flatter: je dédaigne le doucereux langage des courtisans; mais il
+n'est point d'homme qui occupe une plus belle place que vous dans mon
+coeur et mon amitié. Oui, sommez-moi de ma parole, éprouvez-moi, milord.
+
+DOUGLAS.--Tu es roi de l'honneur.--Il n'est point sur la terre d'homme
+si puissant que je ne sois prêt à lui tenir tête.
+
+HOTSPUR.--N'y manquez pas, tout sera au mieux.--(_Entre un messager_.)
+Quelles lettres as-tu là?--(_A Douglas_.) Je ne sais que vous remercier.
+
+LE MESSAGER.--Ces lettres viennent de votre père.
+
+HOTSPUR.--Des lettres de lui! Pourquoi ne vient-il pas lui-même?
+
+LE MESSAGER.--Il ne peut venir, milord; il est dangereusement malade.
+
+HOTSPUR.--Morbleu! comment a-t-il le loisir d'être malade, au moment de
+se battre?--Qui conduit ses troupes? Sous le commandement de qui nous
+arrivent-elles?
+
+LE MESSAGER.--Ses lettres pourront vous le dire, milord, et non pas moi.
+
+WORCESTER.--Je te prie, dis-moi, garde-t-il le lit?
+
+LE MESSAGER.--Il le gardait depuis quatre jours quand je suis parti; et
+au moment où je l'ai quitté, ses médecins craignaient beaucoup pour sa
+vie.
+
+WORCESTER.--J'aurais voulu voir nos affaires dans un état sûr et solide
+avant que la maladie vînt le visiter. Jamais sa santé ne fut d'un plus
+grand prix qu'aujourd'hui.
+
+HOTSPUR.--Malade en ce moment! en ce moment au lit! Cette maladie
+attaque la partie vitale de notre entreprise; elle est contagieuse pour
+nous, et même pour notre camp.--Il me mande ici: «Qu'une maladie
+interne.... que ses amis ne peuvent être rassemblés sitôt par la voie
+des messages; et qu'il n'a pas cru prudent de livrer de si loin à
+d'autres âmes que la sienne un secret si important et si dangereux.»
+Cependant il nous donne un conseil hardi: c'est qu'avec le petit nombre
+de troupes que nous avons réunies nous marchions en avant, afin de
+sonder les dispositions de la fortune pour nous: «car, écrit-il, il
+n'est plus temps de se décourager, attendu que le roi est sûrement
+instruit de tous nos desseins.» Qu'en dites-vous?
+
+WORCESTER.--La maladie de votre père nous mutile tout à fait.
+
+HOTSPUR.--C'est une des plus dangereuses. C'est un membre de moins....
+et cependant, tout bien examiné, non. Le tort que nous fait son absence
+nous paraît plus considérable qu'il ne le sera en effet. Serait-il à
+propos de risquer sur un coup de dé la somme réunie de toutes nos
+forces? de placer une si riche fortune sur les chances périlleuses d'une
+heure incertaine? Cela ne vaudrait rien, car dans cette heure unique
+nous attaquerions le fond et l'essentiel de nos espérances, le dernier
+terme de nos ressources et de notre fortune.
+
+DOUGLAS.--Il est certain que cela ne pourrait être autrement, au lieu
+qu'à présent il nous reste une sorte de survivance agréable sur
+l'avenir. Nous pouvons dépenser hardiment dans l'espérance des
+ressources futures; cela nous donne le point d'appui d'une retraite.
+
+HOTSPUR.--Oui, un rendez-vous, un asile où nous réfugier, s'il arrive
+que le diable et le malheur regardent de travers cette première
+fleur[54] de nos affaires.
+
+[Note 54: _The maidenhead_.]
+
+WORCESTER.--Cependant j'aurais voulu que votre père pût se rendre ici.
+La nature et l'apparence de notre entreprise ne souffrent point de
+division. Il y a des gens qui, ignorant la cause de son absence, y
+verront le désaveu de notre conduite, et croiront que c'est sa prudence
+et sa fidélité au roi qui ont retenu le comte et l'ont empêché de se
+joindre à nous. Et jugez combien une pareille idée peut changer le cours
+d'une faction timide, et faire douter de notre cause; car vous n'ignorez
+pas que nous devons soutenir les apparences de notre force hors de la
+portée d'un examen trop rigoureux, et boucher tous les jours la plus
+légère ouverture par laquelle l'oeil de la raison pourrait nous épier.
+Cette absence de votre père ouvre le rideau qui dévoile aux ignorants un
+genre de craintes auxquelles ils n'avaient pas songé.
+
+HOTSPUR.--Vous allez trop loin. Voici plutôt comment je considérerais
+son absence. Elle rehausse l'opinion qu'on a de nous, et, présentant
+notre entreprise sous un aspect plus audacieux, lui donne un lustre
+qu'elle n'aurait pas si le comte était avec nous; car lorsque, seuls et
+sans secours, on nous verra former un parti assez puissant pour tenir
+tête à tout le royaume, on devra penser qu'avec son aide nous sommes en
+état de le bouleverser complètement.--Tout est bien encore; nous avons
+tous nos membres sains et entiers.
+
+DOUGLAS.--Autant que nous pouvons le souhaiter. On n'entend point
+prononcer en Écosse un tel mot que le mot de crainte.
+
+(Entre sir Richard Vernon.)
+
+HOTSPUR.--Mon cousin Vernon? Vous êtes le bienvenu, sur mon âme!
+
+VERNON.--Plût au ciel, milord, que mes nouvelles méritassent d'être
+aussi bien accueillies. Le comte de Westmoreland, fort de sept mille
+hommes, se dirige vers ces lieux: le prince Jean est avec lui.
+
+HOTSPUR.--Je ne vois point de mal à cela. Qu'y a-t-il de plus?
+
+VERNON.--De plus, j'ai appris que le roi en personne marche, ou se
+dispose à marcher très-promptement contre nous avec des préparatifs et
+des forces redoutables.
+
+HOTSPUR.--Il sera bien reçu aussi. Où est son fils, le prince de Galles,
+cet étourdi au pied léger, et ses camarades qui ont jeté de côté le
+monde et ses affaires, en lui disant de passer son chemin?
+
+VERNON.--Tous équipés, tous en armes, tous plumes en l'air comme des
+autruches battant l'air de leurs ailes, comme des aigles qui viennent de
+se baigner; tout brillants de leurs armures dorées comme des images de
+saints; pleins de vie comme le mois de mai, et resplendissants comme le
+soleil au milieu de l'été; gais comme de jeunes chevreaux, bouillants
+comme de jeunes taureaux. J'ai vu le jeune Henri, la visière levée, les
+cuisses couvertes de ses cuissards, armé en vrai guerrier, s'élever de
+la terre comme Mercure sur ses ailes, et ferme sur sa selle, voltigeant
+avec autant d'aisance qu'un ange qui serait descendu des nuages pour
+manier et manéger un fougueux Pégase, et charmer les hommes par la
+noblesse de son équitation.
+
+HOTSPUR.--Assez, assez; ces éloges sont pis que le soleil de mars pour
+donner la fièvre. Qu'ils viennent, qu'ils arrivent parés pour le
+sacrifice, et nous les offrirons tout fumants et tout sanglants à la
+vierge aux yeux enflammés qui préside à la guerre fumante. Mars vêtu de
+fer s'assiéra sur son autel, dans le sang jusqu'aux oreilles. Je suis
+sur les charbons tant que je sais cette riche conquête si près, et
+encore pas à nous.--Allons, laissez-moi prendre mon cheval, qui va me
+porter comme la foudre contre le sein du prince de Galles. Nous nous
+rencontrerons Henri contre Henri, et son cheval contre le mien, pour ne
+jamais nous séparer que l'un des deux ne tombe mort. Oh! que Glendower
+n'est-il arrivé!
+
+VERNON.--J'ai encore d'autres nouvelles. J'ai appris, en traversant le
+comté de Worcester, qu'il ne pouvait se rendre ici avec son corps de
+troupes, comme il l'a promis, le quatorzième jour.
+
+DOUGLAS.--Voilà la plus fâcheuse de toutes les nouvelles que j'aie
+entendues.
+
+WORCESTER.--Oui, sur ma foi, elle a un son qui glace le coeur.
+
+HOTSPUR.--A combien peut monter toute l'armée du roi?
+
+VERNON.--A trente mille hommes.
+
+HOTSPUR.--Fussent-ils quarante mille, sans mon père et Glendower, les
+troupes que nous avons peuvent suffire pour cette grande journée.
+Allons, hâtons-nous d'en faire la revue. Le jour fatal est proche:
+mourons tous s'il le faut, et mourons gaiement.
+
+DOUGLAS.--Ne parlez pas de mourir: je suis d'ici à six mois préservé de
+toute crainte de la mort et de ses coups.
+
+
+SCÈNE II.
+
+Un grand chemin près de Coventry.
+
+_Entrent_ FALSTAFF ET BARDOLPH.
+
+
+FALSTAFF.--Bardolph, va-t'en toujours devant à Coventry; emplis-moi une
+bouteille de vin d'Espagne: nos soldats traverseront la ville, et nous
+gagnerons Suttoncolfied ce soir.
+
+BARDOLPH.--Voulez-vous me donner de l'argent, mon capitaine?
+
+FALSTAFF.--Va toujours, va toujours.
+
+BARDOLPH.--Cette bouteille vaut un angelot.
+
+FALSTAFF.--Si elle te vaut cela, prends-le pour ta peine; si elle t'en
+fait vingt, prends tout. Je suis là pour répondre de la manière dont tu
+auras battu monnaie. Ordonne à mon lieutenant Peto de me joindre à la
+sortie de la ville.
+
+BARDOLPH.--Je n'y manquerai pas, capitaine; adieu.
+
+(Il sort.)
+
+FALSTAFF.--Si mes soldats ne me font pas rougir de honte, je veux n'être
+qu'un hareng sec. J'ai diablement abusé de la presse du roi. J'ai pris,
+en échange de cent cinquante soldats, trois cent et quelques guinées. Je
+ne presse que de bons bourgeois, des fils de propriétaires; je
+m'enquiers de tous les jeunes garçons fiancés, de ceux qui ont déjà eu
+deux bans de publiés; je me suis procuré toute une partie de poltrons
+aux pieds chauds, qui aimeraient mieux entendre le diable qu'un coup de
+tambour, gens qui ont plus de peur du bruit d'une coulevrine qu'un daim
+ou un canard sauvage déjà blessés. Je ne presse que de ces mangeurs de
+rôties beurrées qui n'ont de coeur au ventre que pas plus gros qu'une
+tête d'épingle; et ils ont racheté leur congé: de sorte qu'à présent
+toute ma troupe consiste en porte-étendards, caporaux, lieutenants, gens
+d'armes, misérables aussi déguenillés qu'on nous représente Lazare sur
+la toile quand des chiens gloutons lui léchaient ses plaies; d'autres
+qui n'ont jamais servi; quelques-uns réformés comme incapables de
+servir; des cadets de cadets, des garçons de cabaret qui se sont sauvés
+de chez leurs maîtres, des aubergistes banqueroutiers: tous ces cancres
+d'un monde tranquille et d'une longue paix, cent fois plus piteusement
+accoutrés qu'un vieux étendard délabré. Voilà les hommes que j'ai pour
+remplacer ceux qui ont acheté leur congé; si bien que l'on s'imaginerait
+que j'ai là cent cinquante enfants prodigues en haillons arrivant de
+garder les pourceaux et de vivre de restes et de pelures. Un écervelé
+que j'ai rencontré en chemin, m'a dit que je venais de rafler toutes les
+potences et de presser tous les cimetières; on n'a jamais vu de pareils
+épouvantails. Je ne traverserai pas Coventry avec eux; voilà ce qu'il y
+a de bien sûr. Par-dessus le marché, ces gredins-là marchent les jambes
+écartées, comme s'ils y avaient des fers; et en effet, j'ai tiré la
+plupart d'entre eux des prisons. Il n'y a qu'une chemise et demie dans
+toute ma compagnie; et la demi-chemise encore est faite de deux
+serviettes bâties ensemble et jetées sur les épaules comme le pourpoint
+d'un héraut, sans manches; et la chemise entière, pour dire la vérité, a
+été volée à mon hôte de Saint-Albans, ou à l'aubergiste au nez rouge de
+Daintry. Mais cela n'y fait rien, ils trouveront bientôt du linge en
+suffisance sur les haies.
+
+(Entrent le prince Henri et Westmoreland.)
+
+HENRI.--Eh bien, Jack le boursouflé? eh bien, mon gros matelas? Holà,
+matelas de chair.
+
+FALSTAFF.--Comment, c'est toi, Hal; c'est toi, drôle de corps; que
+diable fais-tu donc dans la province de Warwick?--Mon cher milord
+Westmoreland, je vous demande pardon, mais je vous croyais déjà à
+Shrewsbury.
+
+WESTMORELAND.--Ma foi, sir Jean, il serait plus que temps que j'y fusse,
+et vous aussi; mais mes troupes y sont déjà arrivées; je vous assure que
+le roi nous y attend: il faut que nous partions tous ce soir.
+
+FALSTAFF.--Bah! n'ayez pas peur de moi: je suis aussi vigilant qu'un
+chat qui veut voler de la crème.
+
+HENRI.--Voler de la crème? je le crois, car à force d'en voler tu t'es
+fait de beurre. Mais dis donc, Jack, à qui sont ces gens qui viennent
+là-bas?
+
+FALSTAFF.--A moi, Hal, à moi.
+
+HENRI.--De ma vie je n'ai vu de si pitoyables coquins.
+
+FALSTAFF.--Bah, bah! ils sont assez bons pour être jetés à bas. Chair à
+poudre! chair à poudre! Cela remplira une fosse tout aussi bien que de
+meilleurs soldats! Mon cher, ce sont des hommes mortels, des hommes
+mortels.
+
+WESTMORELAND.--Oui; mais, sir Jean, il me semble qu'ils sont cruellement
+pauvres et décharnés, l'air par trop mendiants.
+
+FALSTAFF.--Ma foi, quant à leur pauvreté.... je ne sais pas où ils l'ont
+prise; et pour leur maigreur.... je suis bien sûr qu'ils n'ont pas pris
+cela de moi.
+
+HENRI.--Non, j'en ferais bien serment; à moins qu'on n'appelle maigreur
+trois doigts de lard sur les côtes. Mais, mon garçon, dépêche-toi; Percy
+est déjà en campagne.
+
+FALSTAFF.--Comment, est-ce que le roi est déjà campé?
+
+WESTMORELAND.--Oui, sir Jean, je crains que nous ne nous soyons arrêtés
+trop longtemps.
+
+FALSTAFF.--Eh bien! la fin d'une bataille, et le commencement d'un
+repas, c'est ce qu'il faut à un soldat de mauvaise volonté, et à un
+convive de bon appétit.
+
+
+SCÈNE III
+
+Le camp des rebelles près de Shrewsbury.
+
+_Entrent_ HOTSPUR, WORCESTER, DOUGLAS ET VERNON.
+
+
+HOTSPUR.--Nous lui livrerons combat ce soir.
+
+WORCESTER.--Cela ne se peut pas.
+
+DOUGLAS.--Alors vous lui abandonnez l'avantage?
+
+VERNON.--Pas du tout.
+
+HOTSPUR.--Comment pouvez-vous dire cela? N'attend-il pas un renfort?
+
+VERNON.--Et nous aussi.
+
+HOTSPUR.--Le sien est sûr, et le nôtre est douteux.
+
+WORCESTER.--Cher cousin, écoutez la prudence. N'attaquons pas ce soir.
+
+VERNON.--Ne le faites pas, milord.
+
+DOUGLAS.--Votre conseil n'est pas bon: c'est la peur et le défaut de
+coeur qui vous font parler.
+
+VERNON.--Ne m'insultez pas, Douglas. Sur ma vie (et je le soutiendrai
+aux dépens de ma vie) si une fois mon honneur bien entendu m'ordonne de
+marcher en avant, j'écoute aussi peu les conseils de la lâche peur que
+vous, milord, ou quelque autre Écossais qui soit au monde: on verra
+demain dans la bataille qui de nous a peur.
+
+DOUGLAS.--Oui, ou plutôt ce soir.
+
+VERNON.--Comme il vous plaira.
+
+HOTSPUR.--Ce soir, dis-je.
+
+VERNON.--Allons: cela n'est pas possible. Je suis très-étonné que des
+chefs aussi expérimentés que vous ne prévoient pas combien d'obstacles
+nous forcent à retarder notre expédition. Ce détachement de cavalerie de
+mon cousin Vernon n'est pas encore arrivé: celui de votre oncle
+Worcester n'est arrivé que d'aujourd'hui, et en ce moment toute leur
+fierté, tout leur feu est assoupi; leur courage est dompté et abattu par
+l'excès de la fatigue, et il n'y a pas un de ces chevaux qui vaille la
+moitié de ce qu'il vaut ordinairement.
+
+HOTSPUR.--La cavalerie de l'ennemi est aussi pour la plupart fatiguée de
+la route et tout abattue. La meilleure partie de la nôtre est fraîche et
+reposée.
+
+WORCESTER.--L'armée du roi est plus nombreuse que la nôtre: au nom de
+Dieu, cousin, attendons que nos renforts soient arrivés.
+
+(Les trompettes sonnent un pourparler.)
+
+(Entre sir Walter Blount.)
+
+BLOUNT.--Je viens chargé d'offres gracieuses de la part du roi, si vous
+voulez m'entendre avec les égards dûs à mon message.
+
+HOTSPUR.--Soyez le bienvenu, sir Walter Blount. Et plût au ciel que vous
+fussiez de notre parti! Il est quelques-uns de nous qui vous aiment
+tendrement, et ceux-là mêmes s'affligent de votre grand mérite et de
+votre bonne renommée, voyant que vous n'êtes pas des nôtres et que vous
+paraissez devant nous comme ennemi.
+
+BLOUNT.--Et que le ciel me préserve d'être autre chose, tant et si
+longtemps que, sortis des bornes du devoir et des règles de la fidélité,
+vous marcherez révoltés contre la majesté sacrée de votre roi! Mais
+faisons notre message.--Le roi m'envoie savoir la nature de vos griefs;
+pour quelle cause, au sein de la paix publique, vous entamez
+témérairement les hostilités, donnant à son royaume soumis l'exemple
+d'une criminelle audace. Si le roi a méconnu en quelque chose votre
+mérite et vos services, qu'il confesse être nombreux, il vous somme
+d'articuler vos plaintes, et sans aucun retard vos voeux seront
+satisfaits avec usure, et vous recevrez un pardon absolu pour vous et
+pour ceux que vos suggestions ont égarés.
+
+HOTSPUR.--Le roi a bien de la bonté: et nous savons de reste que le roi
+sait fort bien en quel temps il faut promettre et en quel temps il faut
+payer. Mon père, mon oncle et moi, nous lui avons donné cette couronne
+qu'il porte. Sa suite n'était pas en tout composée de vingt-six
+personnes; pauvre en considération parmi les hommes, malheureux,
+abaissé, il n'était rien qu'un proscrit oublié, se glissant furtivement
+dans sa patrie, lorsque mon père l'accueillit sur le rivage et
+l'entendit protester avec serment, à la face du ciel, qu'il ne revenait
+que pour être duc de Lancastre, pour réclamer la remise de son héritage,
+et pour faire sa paix qu'il sollicitait avec les larmes de l'innocence
+et les expressions de l'attachement. Mon père, touché de compassion et
+par bonté de coeur, lui promit son assistance et lui a tenu parole.
+Alors, dès que les lords et les barons du royaume surent que
+Northumberland lui prêtait son appui, grands et petits vinrent le
+trouver tête nue et genou en terre; ils l'abordèrent en foule dans les
+bourgs, les cités, les villages; ils le suivaient sur les ponts, se
+plaçaient sur son passage dans les sentiers, venaient lui offrir leurs
+dons, lui prêtaient leurs serments, lui donnaient leurs héritiers, le
+suivaient comme des pages attachés à ses pas, en troupes brillantes et
+dorées: et aussitôt (tant la grandeur se connaît promptement elle-même!)
+il fait un pas plus haut que le degré où il avait juré à mon père de
+s'arrêter, lorsqu'il se sentait le sang appauvri sur les rivages
+stériles de Ravenspurg; il prend sur lui de réformer certains édits,
+certains décrets à la vérité trop rigoureux et trop onéreux à la
+communauté; il crie contre les abus; il feint de gémir sur les maux de
+sa patrie, et à la faveur de ce masque, de ce beau semblant de justice,
+il gagne les coeurs de tous ceux qu'il voulait surprendre. Il va plus
+loin: il fait sauter les têtes de tous les favoris que le roi absent
+avait laissés pour le remplacer dans le royaume, tandis qu'il était
+occupé en personne aux guerres d'Irlande.
+
+BLOUNT.--Eh mais, je ne suis pas venu pour entendre tout cela.
+
+HOTSPUR.--Je viens au fait.--Peu de temps après, il déposa le roi, et
+puis bientôt il lui ôta la vie; et immédiatement après chargea l'État
+d'impôts universels. Bien pis encore, il a souffert que son parent, le
+comte des Marches (qui, si chaque homme était à sa place et dans ses
+droits, serait son roi légitime) demeurât prisonnier dans la province de
+Galles, pour y être oublié sans rançon. Il m'a disgracié, moi, au milieu
+de mes heureuses victoires; il a cherché par ses artifices à me faire
+tomber dans le piége; il a exclu mon oncle du conseil; il a congédié
+avec fureur mon père de sa cour; il a violé serment sur serment, commis
+injustice sur injustice. A la fin, en nous repoussant, il nous a
+contraints de chercher notre sûreté dans la force de cette armée, et
+aussi d'examiner un peu son titre que nous trouvons trop équivoque pour
+durer longtemps.
+
+BLOUNT.--Rendrai-je cette réponse au roi?
+
+HOTSPUR.--Non pas de cette manière, sir Walter; nous allons nous
+consulter pendant quelque temps. Retournez auprès du roi; qu'il engage
+quelque garantie qui assure le retour, et demain matin de bonne heure,
+mon oncle lui portera nos intentions: j'ai dit; adieu.
+
+BLOUNT.--Je désire que vous acceptiez les offres de sa clémence et de
+son amitié.
+
+HOTSPUR.--Il se peut que nous les acceptions.
+
+BLOUNT.--Dieu veuille qu'il en soit ainsi.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+York.--Un appartement dans la maison de l'archevêque.
+
+_Entrent_ L'ARCHEVÊQUE D'YORK ET UN GENTILHOMME.
+
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Faites diligence, mon bon sir Michel: prenez des
+ailes pour porter rapidement cette lettre scellée de mon cachet au lord
+Maréchal, celle-ci à mon cousin Scroop, et toutes les autres aux
+personnes auxquelles elles sont adressées. Si vous saviez combien leur
+contenu est important, vous vous hâteriez.
+
+LE GENTILHOMME.--Mon bon seigneur, je devine ce qu'elles renferment.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--C'est assez probable. Demain, mon cher sir Michel,
+est un jour où la fortune de dix mille hommes doit être mise à
+l'épreuve; car demain, mon cher, à Shrewsbury, ainsi que j'en ai reçu la
+nouvelle certaine, le roi, à la tête d'une armée nombreuse et
+promptement formée, doit se rencontrer avec le lord Henri; et je crains,
+sir Michel, que par suite de la maladie de Northumberland, dont le corps
+de troupes était le plus considérable, et aussi à cause de l'absence
+d'Owen Glendower, sur lequel ils comptaient comme sur un appui
+vigoureux, et qui ne s'y est pas rendu, arrêté par des prédictions, je
+crains que l'armée de Percy ne soit trop faible pour soutenir déjà un
+combat avec le roi.
+
+LE GENTILHOMME.--Eh quoi! mon bon seigneur, vous n'avez rien à craindre.
+Il a avec lui le lord Douglas et le lord Mortimer.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Non, Mortimer n'y est pas.
+
+LE GENTILHOMME.--Mais du moins il y a Mordake, Vernon, lord Henry Percy
+et milord Worcester, et une troupe de braves guerriers et de nobles
+gentilshommes.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Cela est vrai; mais de son côté le roi a rassemblé
+la plus belle élite de tout le royaume.--Le prince de Galles, le lord
+Jean de Lancastre, le noble Westmoreland, et le belliqueux Blount, et
+beaucoup d'autres braves rivaux, et une foule de guerriers de nom et
+distingués dans les armes.
+
+LE GENTILHOMME.--Ne doutez pas, milord, qu'ils ne trouvent à qui parler.
+
+L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Je l'espère, et cependant il est impossible de
+n'avoir pas des craintes: et pour prévenir les plus grands malheurs, sir
+Michel, faites diligence; car si lord Percy ne réussit pas, le roi,
+avant de licencier son armée, se propose de nous visiter.--Il a été
+instruit de notre confédération, et la prudence veut qu'on prenne ses
+mesures pour se fortifier contre ses desseins. Ainsi hâtez-vous. Il faut
+que j'aille encore écrire à d'autres amis.--Adieu, sir Michel.
+
+(Ils sortent de différents côtés.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Le camp du roi près de Shrewsbury.
+
+_Entrent_ LE ROI HENRI, LE PRINCE HENRI, LE PRINCE JEAN DE LANCASTRE,
+SIR WALTER BLOUNT ET SIR JEAN FALSTAFF.
+
+
+LE ROI.--Comme le soleil commence à se montrer sanglant au-dessus de
+cette montagne boisée! Le jour pâlit en le voyant si troublé.
+
+HENRI.--Le vent du midi faisant fonction de trompette nous annonce ses
+desseins, et par de sourds mugissements à travers les feuillages prédit
+la tempête et un jour orageux.
+
+LE ROI.--Qu'ils sympathisent donc avec les vaincus; rien ne paraît
+sombre aux vainqueurs. (_Entrent Worcester et Vernon_.) C'est vous,
+milord Worcester? Il ne convient guère que nous nous rencontrions ici en
+de pareils termes. Vous avez trompé notre confiance; vous nous avez
+forcés de dépouiller les commodes vêtements de la paix, pour froisser
+d'un dur acier nos membres vieillis. Cela n'est pas bien, milord, cela
+n'est pas bien. Que répondez-vous? Voulez-vous dénouer le noeud féroce
+d'une guerre abhorrée de tous, et rentrer dans cette sphère d'obéissance
+où vous brilliez d'un éclat pur et naturel? Voulez-vous cesser de
+ressembler à un météore exhalé dans les airs, prodige terrible et
+présage des calamités annoncées aux temps à venir?
+
+WORCESTER.--Écoutez-moi, mon souverain.--- Pour ce qui me regarde, je
+serais sans doute satisfait de couler les restes pesants de ma vie à
+travers des heures paisibles; car je vous proteste que je n'ai point
+cherché le jour de cette rupture.
+
+LE ROI.--Vous ne l'avez pas cherché? comment donc est-il arrivé?
+
+FALSTAFF.--La révolte s'est rencontrée sur son chemin, et voilà comme il
+l'a trouvée.
+
+HENRI.--Tais-toi, pudding; tais-toi.
+
+WORCESTER.--Il a plu à Votre Majesté de détourner de moi et de toute
+notre maison les regards de sa faveur; et cependant je dois vous faire
+ressouvenir, milord, que nous fûmes les premiers et les plus chers de
+vos amis. Je brisai le bâton de mon office pour vous, sous le règne de
+Richard, je voyageai jour et nuit pour vous rencontrer sur votre route
+et vous baiser la main, dans un temps, où, à en juger par votre
+situation et par l'opinion publique, vous n'étiez ni aussi puissant ni
+aussi fortuné que moi. C'est moi, mon frère et son fils, qui vous avons
+ramené dans votre patrie, affrontant hardiment tous les périls de
+l'événement. Vous nous jurâtes alors, et vous nous avez fait ce serment
+à Doncaster, que vous ne méditiez aucun dessein contre l'État; que vous
+ne revendiquiez rien de plus que les droits qui vous étaient récemment
+échus; la résidence de Gaunt, le duché de Lancastre. Sur la foi de ce
+serment, nous avons juré de vous venir en aide. Mais en peu de temps, la
+pluie de la fortune inonda votre tête, et le flot de la puissance se
+précipita vers vous, en partie par notre secours, en partie par
+l'absence du roi et les injustices de sa folle jeunesse, en partie par
+les outrages que vous paraissiez avoir essuyés, et enfin grâce aux vents
+contraires qui retinrent si longtemps Richard dans sa malheureuse guerre
+d'Irlande, que toute l'Angleterre l'a réputé mort.--Tellement qu'à la
+faveur de cette nuée d'heureux avantages, vous fûtes bientôt en
+situation de vous faire prier de saisir dans votre main le sceptre de
+l'autorité souveraine; vous oubliâtes le serment que vous nous aviez
+fait à Doncaster. Élevé par nos soins, vous nous avez traités comme cet
+oiseau ingrat, le coucou, traite le passereau; vous avez envahi notre
+nid. Votre grandeur, par les aliments que nous lui avions fournis, a
+acquis une telle dimension que notre amour n'osait plus s'offrir à votre
+vue, dans la crainte de nous exposer à être engloutis. Nous avons été
+forcés, par l'intérêt de notre sûreté, à fuir, d'une aile légère, loin
+de votre présence, et à lever ces troupes, qui nous suivent, et à la
+tête desquelles nous ne marchons contre vous qu'armés des motifs, que
+vous nous avez vous-même fournis par vos mauvais traitements, par une
+conduite menaçante, et par la violation de la foi et de tous les
+serments que vous avez faits au début de votre entreprise.
+
+LE ROI.--Oui, ce sont là les griefs que vous avez rédigés par articles,
+que vous avez proclamés aux croix des marchés, lus dans les églises,
+pour parer le manteau de la révolte de quelques belles couleurs, propres
+à séduire les yeux des esprits inquiets et volages, et de ceux qui,
+mécontents de leur misère, écoutent la bouche béante et en remuant les
+épaules les nouvelles de toute innovation turbulente. Jamais révolte n'a
+manqué de ces enluminures pour en revêtir sa cause, ni de cette canaille
+factieuse, affamée de trouble et de ces désordres où tout se mêle et se
+confond.
+
+HENRI.--Plus d'une âme dans nos deux armées payera cher cette rencontre,
+si une fois elles en viennent aux mains. Dites à votre neveu que le
+prince de Galles se joint à l'univers pour louer Henry Percy. Sur mes
+espérances, je ne crois pas (sauf cette dernière entreprise) qu'il
+existe un plus valeureux gentilhomme, un brave plus actif, un jeune
+homme plus fier, plus entreprenant et plus intrépide, plus capable
+d'honorer notre temps par des faits glorieux. Quant à moi, je l'avouerai
+à ma honte, jusqu'à présent j'ai mal observé les lois de la chevalerie;
+et j'entends dire qu'il pense ainsi de moi: cependant en présence de Sa
+Majesté mon père, je déclare consentir à ce qu'il prenne sur moi
+l'avantage que lui donnent son grand renom et l'estime en laquelle il
+est, et pour épargner le sang des deux côtés, je veux tenter la fortune
+avec lui dans un combat singulier.
+
+LE ROI.--Et nous, prince de Galles, nous osons te laisser courir ce
+risque, malgré la foule des motifs qui s'y opposent.--Non, cher
+Worcester, non. Nous aimons notre peuple; nous aimons ceux même qui se
+sont égarés dans le parti de votre cousin; et s'ils veulent accepter
+l'offre de leur pardon, eux, lui et vous, et tous tant que vous êtes,
+redeviendrez mes amis, et je serai le vôtre. Dites le ainsi à votre
+cousin et rapportez-moi sa réponse et ses intentions.--Mais s'il
+s'obstine à ne pas céder, le châtiment et une sévère correction marchent
+sur nos pas, et feront leur office.--Allez, ne nous fatiguez point en ce
+moment d'une réponse. Voilà quelles sont nos offres; que votre décision
+soit prudente.
+
+(Sortent Worcester et Vernon.)
+
+HENRI.--Elles ne seront pas acceptées, sur ma vie. Le Douglas et Hotspur
+ensemble se croiraient en état de faire tête à l'univers entier armé
+contre eux.
+
+LE ROI.--Eh bien, que chaque chef aille à son poste: car sur leur
+réponse, nous les attaquons: et que Dieu nous seconde, comme notre cause
+est juste!
+
+(Sortent le roi, Blount et le prince Jean.)
+
+FALSTAFF.--Hal, si dans la bataille tu me vois tombé par terre, enjambe
+comme cela par-dessus mon corps, c'est un acte d'amitié.
+
+HENRI.--Il n'y a qu'un colosse qui puisse te donner cette marque
+d'amitié.--Allons, dis tes prières et bonsoir.
+
+FALSTAFF.--Je voudrais que ce fût l'heure d'aller se mettre au lit, Hal,
+et tout serait bien.
+
+HENRI.--Quoi, ne dois-tu pas à Dieu une mort?
+
+(Il sort.)
+
+FALSTAFF.--Elle n'est pas due encore: je serais bien fâché de la payer
+avant le terme. Qu'ai-je besoin d'être si pressé d'aller au-devant de
+qui ne m'appelle pas? Allons, n'importe, c'est l'honneur qui me pousse
+pour aller en avant.--Oui; fort bien, mais si l'honneur va en chemin me
+pousser à terre, qu'en sera-t-il? L'honneur peut-il me remettre une
+jambe? non. Un bras? non. M'ôter la douleur d'une blessure? non.
+L'honneur n'entend donc rien en chirurgie? non. Qu'est-ce que c'est que
+l'honneur? un mot. Et qu'est-ce que ce mot, l'honneur? ce qu'est
+l'honneur: du vent. Un joli appoint vraiment! et à qui profite-t-il?
+Celui qui mourut mercredi, le sent-il? non. L'entend-il? non. L'honneur
+est donc une chose insensible? oui, pour les morts. Mais ne saurait-il
+vivre avec les vivants? non. Pourquoi? c'est que la médisance ne le
+souffrira jamais. A ce compte, je ne veux point d'honneur, l'honneur est
+un pur écusson funèbre: et ainsi finit mon catéchisme.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Le camp de Hotspur.
+
+_Entrent_ WORCESTER, VERNON.
+
+
+WORCESTER.--Oh! non: il ne faut pas, sir Richard, que mon neveu sache
+les généreuses offres du roi.
+
+VERNON.--Il vaudrait mieux qu'il en fût instruit.
+
+WORCESTER.--S'il les connaît, nous sommes tous perdus. Il n'est pas
+possible, non, il ne se peut pas que le roi tienne sa parole de nous
+aimer. Nous lui serons toujours suspects; et il trouvera dans d'autres
+fautes l'occasion de nous punir de cette révolte. Le soupçon tiendra
+cent yeux ouverts sur nous; car on se fie à la trahison comme au renard
+qui a beau être apprivoisé, caressé, bien enfermé, et qui conserve
+toujours les penchants sauvages de sa race. Quel que soit notre
+maintien, triste ou joyeux, on prendra note de nos regards pour les
+interpréter à mal; et nous vivrons comme le boeuf dans l'étable,
+d'autant plus près de notre mort que nous serons mieux traités. Pour mon
+neveu, on pourra peut-être oublier sa faute. Il a pour lui l'excuse de
+la jeunesse, de l'ardeur du sang, et le privilége du nom qu'il a adopté;
+cet éperon brûlant[55] conduit par une cervelle de lièvre et une humeur
+capricieuse. Toutes ses fautes reposent sur ma tête, et sur celle de son
+père. Nous l'avons élevé: s'il a de mauvaises qualités, c'est de nous
+qu'il les a prises; et comme étant la source de tout, nous payerons pour
+tous. Ainsi, cher cousin, que Henri ne sache pas, à quelque prix que ce
+soit, les offres du roi.
+
+[Note 55: _A hare brained Hotspur, govern'd by a spleen_.]
+
+VERNON.--Dites-lui ce que vous voudrez, je le confirmerai. Voici votre
+cousin.
+
+(Entrent Hotspur et Douglas suivis d'officiers et soldats.)
+
+HOTSPUR, _à ses officiers_.--Mon oncle est de retour?--Renvoyez milord
+Westmoreland.--Quelles nouvelles, mon oncle?
+
+WORCESTER.--Le roi va vous livrer bataille à l'heure même.
+
+DOUGLAS.--Envoyez-lui un défi par le lord Westmoreland.
+
+HOTSPUR.--Lord Douglas, allez le charger de ce message.
+
+DOUGLAS.--Oui, j'y vais et de grand coeur.
+
+(Il sort.)
+
+WORCESTER.--Le roi n'a pas l'air de vouloir faire grâce.
+
+HOTSPUR.--L'auriez-vous demandée? Dieu nous en préserve!
+
+WORCESTER.--Je lui ai parlé avec douceur de nos griefs, du serment qu'il
+a violé, et pour raccommoder les choses il jure aujourd'hui qu'on lui
+manque de foi, et ses armes hautaines nous feront, dit-il, porter le
+châtiment de ce nom odieux.
+
+(Rentre Douglas.)
+
+DOUGLAS.--Aux armes! messieurs, aux armes! Car je viens de lancer un
+audacieux défi à la face du roi Henri. Westmoreland, qui était en otage,
+va le lui porter, et il ne peut manquer de nous l'amener promptement.
+
+WORCESTER.--Le prince de Galles s'est avancé devant le roi, et il vous a
+défié, mon neveu, à un combat singulier.
+
+HOTSPUR.--Oh! plût à Dieu que la querelle reposât sur nos deux têtes,
+qu'Henri Monmouth et moi nous fussions les seuls à perdre le souffle
+aujourd'hui.--dites-moi, dites-moi: de quel air m'a-t-il provoqué? y
+entrait-il du mépris?
+
+VERNON.--Non, sur mon âme. Je n'ai de ma vie entendu prononcer un défi
+avec plus de modestie, si ce n'est lorsqu'un frère appelle son frère à
+jouter avec lui et à s'essayer aux armes. Il vous a rendu tous les
+égards qu'on peut rendre à un homme; il a d'une voix généreuse fait
+éclater vos mérites et parlé de vos exploits comme le ferait une
+chronique, vous élevant toujours au-dessus de son éloge, et dédaignant
+l'éloge comparé à ce qui vous est dû; et ce qui est digne d'un prince,
+il a parlé de lui-même en rougissant; et il s'est reproché sa jeunesse
+indolente, avec tant de grâce, qu'il semblait exercer en ce moment le
+double emploi d'enseigner et d'apprendre. Là il s'est arrêté. Mais qu'il
+me soit permis d'annoncer à l'univers que, s'il survit aux dangers de
+cette journée, l'Angleterre n'a jamais possédé d'espérance si belle, si
+mal reconnue à travers les étourderies de la jeunesse.
+
+HOTSPUR.--Cousin, je crois vraiment que tu t'es amouraché de ses folies:
+jamais je n'ai entendu parler d'un prince qu'on ait laissé en liberté
+faire autant d'extravagances.--Mais qu'il soit ce qu'il voudra, avant la
+nuit, je l'étreindrai si fort dans les bras d'un soldat qu'il tremblera
+sous mes caresses.--Aux armes! aux armes! hâtons-nous.--Compagnons,
+soldats, amis, représentez-vous par vous-mêmes ce que vous avez à faire
+aujourd'hui, mieux que je ne pourrais essayer de vous l'apprendre pour
+enflammer votre courage, moi qui possède si peu le don de la parole.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Milord, voici des lettres pour vous.
+
+HOTSPUR.--Je n'ai pas le temps de les lire à présent.--Messieurs, la vie
+est bien courte; si courte qu'elle soit, passée sans honneur elle serait
+trop longue, dût-elle, marchant sur l'aiguille du cadran, finir toujours
+en arrivant au terme de l'heure. Si nous vivons, nous vivrons pour
+marcher sur la tête des rois: si nous mourons, il est beau de mourir
+quand des princes meurent avec nous! et quand à nos consciences, les
+armes sont légitimes, quand la cause qui les fait prendre est juste.
+
+(Entre un autre messager.)
+
+LE MESSAGER.--Préparez-vous, milord; le roi s'avance à grands pas.
+
+HOTSPUR.--Je le remercie de venir interrompre ma harangue; car je ne
+suis pas fort pour le discours. Seulement ce mot: que chacun fasse de
+son mieux. Moi, je tire ici une épée dont je veux teindre le fer dans le
+meilleur sang que pourront me faire rencontrer les hasards de ce jour
+périlleux. Maintenant, espérance! Percy! et marchons. Faites retentir
+tous vos bruyants instruments de guerre, et au son de cette musique
+embrassons-nous tous; car je gagerais le ciel contre la terre qu'il y en
+aura quelques-uns de nous qui ne se feront plus une pareille amitié.
+
+(Les trompettes sonnent; ils s'embrassent et sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Une plaine près de Shrewsbury.
+
+_Troupes qui passent et repassent, escarmouches, signal de la bataille.
+Ensuite paraissent_ DOUGLAS ET BLOUNT.
+
+
+BLOUNT.--Quel est ton nom, à toi, qui croises ainsi mes pas dans la
+mêlée? Quel honneur cherches-tu à remporter sur moi?
+
+DOUGLAS.--Apprends que mon nom est Douglas; et tu me vois sans relâche
+attaché à tes pas parce qu'on m'a dit que tu étais roi.
+
+BLOUNT.--On t'a dit la vérité.
+
+DOUGLAS.--Le lord Stafford a payé cher aujourd'hui ta ressemblance. Car
+à ta place, roi Henri, il a péri par cette épée. Il t'en arrivera autant
+si tu ne te rends pas mon prisonnier.
+
+BLOUNT.--Je ne suis pas né de ceux qui se rendent, présomptueux
+Écossais, et tu trouveras un roi qui vengera la mort de Stafford.
+
+(Ils combattent. Blount est tué.)
+
+(Entre Hotspur.)
+
+HOTSPUR.--O Douglas! si tu avais ainsi combattu près d'Holmedon, je
+n'aurais jamais triomphé d'un Écossais.
+
+DOUGLAS.--Tout est fini: la victoire est à nous. Là gît le roi sans vie.
+
+HOTSPUR.--Où?
+
+DOUGLAS.--Ici.
+
+HOTSPUR.--Cet homme, Douglas? Non; je connais bien ses traits. C'était
+un brave chevalier: son nom était Blount, complètement équipé comme le
+roi lui-même.
+
+DOUGLAS, _à Blount_.--Tu n'emmènes avec ton âme qu'un imbécile, où
+qu'elle aille. C'est acheter trop cher un titre emprunté. Pourquoi
+m'as-tu dit que tu étais le roi?
+
+HOTSPUR.--Le roi a plusieurs guerriers qui marchent revêtus de ses
+habits.
+
+DOUGLAS.--Eh bien, par mon épée! je tuerai tous ses habits; je ferai
+main-basse sur toute sa garde-robe, pièce à pièce, jusqu'à ce que je
+rencontre le roi.
+
+HOTSPUR.--Allons; poursuivons; nos soldats se battent bien.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Autres alarmes; Entre Falstaff.)
+
+FALSTAFF.--Je savais bien à Londres comment échapper sans débourser[56],
+mais ici j'ai toujours peur qu'on ne me fasse payer, malgré moi; on ne
+tient pas de compte ouvert ici; quand on vous le donne c'est sur la
+caboche. Doucement.... Qui es-tu? sir Walter Blount.--Allons, vous aurez
+de l'honneur, et qu'on me dise que ce n'est pas là une sottise.--Je
+coule comme du plomb fondu, et je pèse de même. Dieu veuille me conduire
+hors d'ici sans mes autres charges de plomb[57]; je n'ai pas besoin
+qu'on ajoute un poids à celui de mes boyaux. J'ai conduit mes pauvres
+diables en lieu où ils ont été poivrés; des trois cent cinquante, je
+n'en ai plus que trois en vie, et bons pour le reste de leurs jours à
+demander l'aumône à la porte d'une ville.--Mais qui vient à moi?
+
+[Note 56: _Though I could 'scape shot-free at London, I fear the shot
+here. Shot_ signifie _coup de feu_, et _le compte de l'hôte_. Il a fallu
+s'écarter du sens littéral pour faire passer cette plaisanterie en
+français.]
+
+[Note 57: _God keep lead out of me_. Jeu de mots sur _lead_, conduire,
+et _lead_, plomb.]
+
+(Entre le prince Henri.)
+
+HENRI.--Quoi! tu restes là à rien faire ici? Prête-moi ton épée.
+Plusieurs nobles sont là étendus roides et immobiles sous les pieds des
+chevaux de notre insolent ennemi, et leur mort n'est pas encore vengée.
+Je t'en prie, prête-moi ton épée.
+
+FALSTAFF.--O Hal! je t'en prie, donne-moi le temps de
+respirer.--Grégoire le Turc[58] n'a jamais accompli des faits d'armes
+pareils à ceux que j'ai exécutés aujourd'hui. J'ai donné à Percy son
+compte. Il est en sûreté.
+
+HENRI.--Très en sûreté, effectivement, et tout vivant pour te tuer. Je
+te prie, prête-moi ton épée.
+
+FALSTAFF.--Non, de par Dieu, Hal, si Percy est en vie, tu n'auras pas
+mon épée: mais prends mon pistolet si tu veux.
+
+HENRI.--Donne-le-moi; quoi, est-il dans son étui?
+
+FALSTAFF.--Oui, Hal, il brûle, il brûle: voilà de quoi mettre une ville
+en feu[59].
+
+[Note 58: Grégoire VII.]
+
+[Note 59: _There's that will sack a city_. On n'a pu conserver le jeu de
+mots.]
+
+HENRI, _tirant une bouteille de vin d'Espagne_.--Comment, est-ce là le
+temps de s'amuser à plaisanter?
+
+(Il lui jette la bouteille à la tête et sort.)
+
+FALSTAFF.--Si Percy est en vie, je le transperce.--S'il se trouve dans
+mon chemin, s'entend: car autrement si je vas me placer de bon gré sur
+le sien, je veux bien qu'il me mette en carbonnade. Je n'aime point du
+tout cet honneur grimaçant que s'est acquis là sir Walter. Donnez-moi
+une vie: si je puis la conserver, je n'y manquerai pas; sinon, l'honneur
+vient sans qu'on y pense, et tout finit là.
+
+
+SCÈNE IV
+
+Une autre partie du champ de bataille. Alarmes. Mouvements de
+combattants qui entrent et sortent.
+
+_Entrent_ LE ROI, LE PRINCE HENRI, LE PRINCE JEAN ET WESTMORELAND.
+
+
+LE ROI.--Je t'en prie, Henri, retire-toi, tu perds trop de sang.--Lord
+Jean de Lancastre, allez avec lui.
+
+LANCASTRE.--Non pas, monseigneur, jusqu'à ce que je perde aussi mon
+sang.
+
+HENRI.--Je supplie Votre Majesté de continuer à tenir le champ de
+bataille, de peur que votre retraite ne décourage vos amis.
+
+LE ROI.--C'est ce que je vais faire.--Milord de Westmoreland, conduisez
+le prince à sa tente.
+
+HENRI.--Me conduire, milord? Je n'ai pas besoin de votre secours; et
+Dieu empêche qu'une misérable égratignure chasse le prince de Galles
+d'un pareil champ de bataille, où l'on foule aux pieds tant de nobles
+baignés dans leur sang, et où les armes des rebelles triomphent dans le
+carnage.
+
+LANCASTRE.--Nous parlons trop.--Venez, cousin Westmoreland; c'est de ce
+côté qu'est notre devoir; au nom de Dieu, venez.
+
+(Le prince Jean et Westmoreland sortent.)
+
+HENRI.--Par le ciel! tu m'as trompé, Lancastre; je ne te croyais pas
+doué d'un si grand courage: auparavant je t'aimais comme un frère; mais
+à présent tu m'es précieux comme mon âme.
+
+LE ROI.--Je l'ai vu de son épée tenir Percy en respect, avec une vigueur
+de contenance, telle que je ne l'avais pas encore rencontrée dans un si
+jeune guerrier.
+
+HENRI.--Oh! cet enfant-là nous donne du coeur à tous.
+
+(Il sort.)
+
+(Entre Douglas.)
+
+DOUGLAS.--Encore un autre roi! Ils repoussent comme les têtes de
+l'hydre.--Je suis Douglas, fatal à tous ceux qui portent sur eux les
+couleurs que je te vois.--Qui es-tu, toi qui contrefais ici la personne
+d'un roi?
+
+LE ROI.--Le roi lui-même; et affligé jusqu'au fond du coeur, Douglas, de
+ce que tu as, jusqu'à présent, trouvé tant de fois son ombre et non pas
+lui-même. J'ai deux jeunes fils qui cherchent Percy et toi sur le champ
+de bataille; mais puisque le hasard t'amène si heureusement à moi, nous
+nous essayerons ensemble; songe à te défendre.
+
+DOUGLAS.--Je crains que tu ne sois encore une contrefaçon, et cependant,
+je l'avoue, tu te conduis en roi: mais tu es à moi, sois-en sûr, qui que
+tu sois; et voici qui va te soumettre.
+
+(Ils combattent. Le roi est en danger lorsque le prince Henri arrive.)
+
+HENRI.--Lève ta tête, vil Écossais, ou tu m'as l'air de ne la relever
+jamais. Les âmes du vaillant Sherley, du Stafford, de Blount, animent
+mon bras; c'est le prince de Galles qui te menace, et qui ne promet
+jamais que ce qu'il compte payer. (_Ils combattent. Douglas prend la
+fuite_.) Allons, seigneur! Comment se trouve Votre Majesté? Sir Nicolas
+Gawsey a envoyé demander du secours, et Clifton aussi. Je vais joindre
+Clifton sans délai.
+
+LE ROI.--Arrête et respire un moment. Tu viens de regagner mon estime
+que tu avais perdue: tu as montré que tu faisais quelque cas de ma vie,
+en me tirant si loyalement de péril.
+
+HENRI.--O ciel! ils m'ont aussi fait trop d'injure, ceux qui ont jamais
+pu dire que j'aspirais à votre mort. S'il en eût été ainsi, je pouvais
+ne pas détourner de vous le bras arrogant de Douglas; il aurait tranché
+votre vie aussi promptement qu'auraient pu le faire tous les poisons du
+monde, et il eût sauvé à votre fils la peine d'une perfidie.
+
+LE ROI.--Va soutenir Clifton; moi, je vais au secours de sir Nicolas
+Gawsey.
+
+(Le roi sort.)
+
+(Entre Hotspur.)
+
+HOTSPUR.--Si je ne me trompe pas, tu es Henri Monmouth.
+
+HENRI.--Tu me parles comme si je voulais renier mon nom.
+
+HOTSPUR.--Le mien est Henry Percy.
+
+HENRI.--Eh bien, je vois donc un vaillant rebelle de ce nom-là. Je suis
+le prince de Galles; et n'espère pas, Percy, partager plus longtemps
+aucune gloire avec moi. Deux astres ne peuvent se mouvoir dans la même
+sphère; et une seule Angleterre ne peut subir à la fois le double règne
+de Henri Percy et du prince de Galles.
+
+HOTSPUR.--C'est aussi ce qui ne lui arrivera pas; car l'heure est venue
+d'en finir d'un de nous deux; et plût au ciel que ton nom fût dans les
+armes aussi grand que le mien!
+
+HENRI.--Je le rendrai plus grand avant que nous nous séparions. Tous ces
+honneurs qui fleurissent sur ton panache, je vais les moissonner et en
+faire une guirlande pour ceindre mon front.
+
+HOTSPUR.--Je ne puis endurer plus longtemps tes vanteries.
+
+(Ils combattent.)
+
+(Entre Falstaff.)
+
+FALSTAFF.--Bravo, Hal! donne ferme, Hal!... Oh! vous ne trouverez pas
+ici un jeu d'enfant; je puis vous en répondre.
+
+(Entre Douglas; il se bat avec Falstaff qui tombe comme s'il était mort.
+Douglas sort. Hotspur est blessé et tombe.)
+
+HOTSPUR.--O Henri! tu m'as ravi ma jeunesse: mais j'endure plus
+volontiers la perte d'une vie fragile que ces titres glorieux que tu as
+conquis sur moi: ils blessent ma pensée plus douloureusement que ton
+épée n'a blessé, mon corps.--Mais après tout, la pensée est esclave de
+la vie, et la vie est le jouet du temps, et le temps lui-même, dont
+l'empire s'étend sur l'univers, doit un jour s'arrêter. Oh! Je pourrais
+prédire dans l'avenir.... si la pesante et froide main de la mort ne
+glaçait déjà ma langue.--Non, Percy, tu n'es que poussière, et une
+pâture pour....
+
+(Il meurt.)
+
+HENRI.--Pour les vers, brave Percy! Adieu, noble coeur! Ambition mal
+tissue, comme te voilà resserrée! Quand ce corps renfermait une âme, un
+royaume n'était pas assez vaste pour elle: maintenant, deux pas de la
+terre la plus vile sont un espace suffisant.--Cette terre qui te porte
+mort ne porte point en vie un aussi intrépide gentilhomme que toi.--Si
+tu étais-encore sensible aux éloges, je ne te montrerais pas une si
+tendre affection.--Que ma main officieuse voile ta face mutilée! Je me
+saurai même bon gré, en ta considération, de te rendre ces devoirs d'une
+amitié généreuse. Adieu, emporte avec toi ton éloge dans les cieux: que
+ton ignominie dorme avec toi dans ta tombe, mais ne soit point rappelée
+dans ton épitaphe. (_Il aperçoit Falstaff étendu par terre_.) Quoi,
+c'est toi, mon vieux camarade! Cette énorme masse de chair n'a-t-elle
+donc pu garder un peu de vie? Pauvre Jack, adieu donc. J'aurais même su
+me passer d'un homme valant mieux que toi.--Ta perte me laisserait un
+large vide, si j'étais fort amoureux de folies.--La mort n'a pas frappé
+aujourd'hui de chair si grasse, quoiqu'elle en ait immolé de beaucoup
+plus chères[60] dans cette sanglante mêlée. Je veux te faire ouvrir
+tantôt: en attendant, reste ici dans le sang à côté du noble Percy.
+
+[Note 60: _Death has not struck so fat a deer to day, though many
+dearer_.
+
+Jeu de mots entre _deer_, daim, et _dear_, cher. Il a fallu, pour le
+conserver, substituer _chair_ à _daim_.]
+
+(Il sort.)
+
+FALSTAFF, _se levant lentement_.--M'ouvrir! Oh! si tu me fais ouvrir
+aujourd'hui, je vous permets aussi de me saler et de me manger demain.
+Sangbleu! il était grand temps de contrefaire le mort, ou ce colérique
+ferrailleur d'Écossais m'aurait acquitté de tout, écot et impôts.
+Contrefaire? J'en ai menti; je n'ai rien contrefait: c'est mourir qui
+est contrefaire; car il ne fait plus que contrefaire l'homme, celui qui
+n'a plus la vie d'un homme. Mais contrefaire le mort, lorsque par ce
+moyen-là on vit, ce n'est point contrefaire. C'est bien la véritable et
+la parfaite image de la vie. La meilleure portion de la valeur, c'est la
+prudence; et c'est par cette portion précieuse que j'ai sauvé ma
+vie.--Morbleu, je suis encore effrayé de ce salpêtre de Percy, tout mort
+qu'il est.--Mais s'il n'était aussi qu'une mort contrefait, et qu'il
+allât se relever, j'aurais peur que ce ne fût une meilleure contrefaçon
+que la mienne; je veux donc assurer son affaire. Oui, et puis je jurerai
+que je l'ai tué. Quoi! n'aurait-il pas pu se relever aussi bien que moi?
+Il n'y a que des yeux qui pussent me démentir, et personne ne me
+voit.... C'est pourquoi, mon ami (_il donne un coup d'épée à Percy_),
+encore cette blessure de plus dans la cuisse, et vous allez venir avec
+moi.
+
+(Il charge Hotspur sur son dos.)
+
+(Rentrent le prince Henri et le prince Jean de Lancastre.)
+
+HENRI.--Allons, mon frère, tu as bravement étrenné ton épée vierge
+encore.
+
+LANCASTRE.--Mais doucement: qui voyons-nous là? Ne m'avez-vous pas dit
+que ce gros corps était mort?
+
+HENRI.--Oui, je vous l'ai dit, et je l'ai vu mort, sans respiration, et
+sanglant sur la poussière.--Es-tu vivant ou n'es-tu qu'une illusion qui
+se joue de nos yeux? Je te prie, parle-nous. Nous n'en croirons pas nos
+yeux sans le témoignage de nos oreilles.--Tu n'es pas ce que tu parais.
+
+FALSTAFF.--Non, cela est certain. Je ne suis pas un homme double, mais
+si je ne suis pas Jean Falstaff, je ne suis qu'un Jean. (_Jetant le
+corps de Percy à terre_.) Voilà Percy: si votre père veut me donner
+quelque récompense honorable, à la bonne heure: sinon, qu'il tue
+lui-même le premier Percy qui viendra l'attaquer. Je m'attends à être
+fait duc ou comte; c'est ce dont je puis vous assurer.
+
+HENRI.--Comment? C'est moi-même qui ai tué Percy; et toi, je t'ai vu
+mort.
+
+FALSTAFF.--Toi? mon Dieu, mon Dieu, comme ce monde est adonné au
+mensonge.--Je conviens avec vous que j'étais par terre, et sans haleine,
+et lui aussi. Mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant,
+et nous nous sommes battus pendant une grande heure, sonnée à l'horloge
+de Shrewsbury. Si l'on veut m'en croire, à la bonne heure; sinon, le
+péché en demeurera à la charge de ceux qui devraient récompenser la
+valeur; je veux mourir si ce n'est pas moi qui lui ai porté cette
+blessure que vous lui voyez à la cuisse. Si l'homme était encore en vie
+et qu'il osât me démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée.
+
+LANCASTRE.--C'est bien là le conte le plus étrange que j'aie jamais
+entendu.
+
+HENRI.--C'est que c'est bien, mon frère, le plus étrange compagnon....
+Allons, porte avec honneur ton fardeau sur ton dos. Pour moi, si un
+mensonge peut t'être bon à quelque chose, je te promets de le dorer des
+plus belles paroles que je puisse trouver. (_On sonne la retraite_.) Les
+trompettes sonnent la retraite: la journée est à nous. Venez, mon frère:
+allons jusqu'au bout du champ de bataille et voyons lesquels de nos amis
+sont morts, et lesquels survivent.
+
+(Sortent le prince Henri et le prince Jean.)
+
+FALSTAFF.--Je vais les suivre, comme on dit, pour la récompense; que
+celui qui me récompensera soit récompensé du ciel!--Si je deviens plus
+grand, je deviendrai moindre, car je me purgerai. Je quitterai le vin
+d'Espagne, et je vivrai proprement et honnêtement comme un noble doit
+vivre.
+
+(Il sort emportant le corps d'Hotspur.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Une autre partie du champ de bataille.
+
+_Les trompettes sonnent. Entrent_ LE ROI HENRI, LE PRINCE HENRI, LE
+PRINCE JEAN, WESTMORELAND _et d'autres, avec_ WORCESTER ET VERNON,
+_prisonniers_.
+
+
+LE ROI.--C'est ainsi que la révolte trouve toujours son châtiment!
+Malveillant Worcester! ne vous avons-nous pas offert à tous votre grâce,
+votre pardon, dans des termes pleins d'amitié? devais-tu tourner nos
+offres en sens contraire, et abuser de la mission dont t'avait chargé
+ton neveu! trois chevaliers de notre armée que cette journée a vus
+périr, un noble comte et bien d'autres encore seraient en vie à cette
+heure, si, comme le dirait un chrétien, tu avais loyalement travaillé à
+rétablir entre nos armées une haute concorde.
+
+WORCESTER.--Ce que j'ai fait, ma propre sûreté m'a forcé de le faire; et
+je supporterai patiemment mon sort, puisqu'il m'accable sans que je
+puisse l'éviter.
+
+LE ROI.--Conduisez Worcester à la mort, et Vernon aussi. Quant aux
+autres coupables, nous y réfléchirons. (_Les gardes emmènent Worcester
+et Vernon_.) Quel est l'état du champ de bataille?
+
+HENRI.--Quand l'illustre Écossais, le lord Douglas, a vu que la fortune
+du combat l'abandonnait entièrement, le noble Percy mort et toutes ses
+troupes atteintes de la peur, il a fui avec le reste de son armée, et,
+tombant du haut d'une colline, il s'est tellement fracassé, que ceux qui
+le poursuivaient l'ont pris. Douglas est dans ma tente; et je conjure
+Votre Majesté de me permettre de disposer de lui.
+
+LE ROI.--De tout mon coeur.
+
+HENRI.--Ce sera donc vous, mon frère Jean de Lancastre, qui remplirez
+cet honorable office de générosité. Allez trouvez Douglas, et rendez-lui
+la faculté d'aller où il lui plaira, libre et sans rançon. Sa valeur,
+qui s'est signalée aujourd'hui sur nos casques, nous apprend comment se
+doivent encourager de si hauts faits, même au sein de nos ennemis.
+
+LE ROI.--Voici ce qui nous reste à faire.--C'est de diviser notre armée.
+Vous, mon fils Jean, et vous, cousin Westmoreland, vous marcherez vers
+York avec la plus grande diligence, pour aller à la rencontre de
+Northumberland et du prélat Scroop, qui, suivant ce que nous apprenons,
+sont en armes, et dans une grande activité. Moi et vous, mon fils Henri,
+nous marcherons vers la province de Galles, pour combattre Glendower et
+le comte des Marches.--Encore une défaite pareille à cette journée, et
+la rébellion perdra toute sa force dans ce royaume. Et puisque l'affaire
+va si bien, ne prenons point de repos que nous n'ayons reconquis tout ce
+qui nous appartient.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Henri IV (1re partie), by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (1RE PARTIE) ***
+
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+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Henri IV (1re partie), by William Shakespeare
+
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+Title: Henri IV (1re partie)
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+Author: William Shakespeare
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+Translator: Guizot
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+Release Date: September 24, 2007 [EBook #22760]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (1RE PARTIE) ***
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+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr).
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+</pre>
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+<pre>
+ Note du transcripteur.
+
+ ===========================================================
+ Ce document est tiré de:
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+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 6
+ Le marchand de Venise--Les joyeuses Bourgeoises de
+ Windsor--Le roi Jean--La vie et la mort du roi Richard II,
+ Henri IV (1re partie).
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+
+ ==========================================================
+</pre>
+
+
+
+<h1>HENRI IV</h1>
+
+<h4>TRAGÉDIE</h4>
+
+<h3>PREMIÈRE PARTIE.</h3>
+<br>
+
+<h3>NOTICE<br>
+
+SUR LA PREMIÈRE PARTIE<br>
+
+DE HENRI IV</h3>
+
+<p>Les commentateurs donnent à ces deux pièces le titre de comédies; et en
+effet, bien que le sujet appartienne à la tragédie, l'intention en est
+comique. Dans les tragédies de Shakspeare, le comique naît quelquefois
+spontanément de la situation des personnages introduits pour le service
+de l'action tragique: ici non-seulement une partie de l'action roule
+absolument sur des personnages de comédie; mais encore la plupart de
+ceux que leur rang, les intérêts dont ils s'occupent et les dangers
+auxquels ils s'exposent pourraient élever à la dignité de personnages
+tragiques, sont présentés sous l'aspect qui appartient à la comédie, par
+le côté faible ou bizarre de leur nature. L'impétuosité presque puérile
+du bouillant Hotspur, la brutale originalité de son bon sens, cette
+humeur d'un soldat contre tout ce qui veut retenir un instant ses
+pensées hors du cercle des intérêts auxquels il a dévoué sa vie, donnent
+lieu à des scènes extrêmement piquantes. Le Gallois Glendower, glorieux,
+fanfaron, charlatan en même temps que brave, qui tient tête à Hotspur
+tant que celui-ci le menace ou le contrarie, mais qui cède et se retire
+aussitôt qu'une plaisanterie vient alarmer son amour-propre par la
+crainte du ridicule, est une conception vraiment comique. Il n'y a pas
+jusqu'aux trois ou quatre paroles que prononce Douglas qui n'aient aussi
+leur nuance de fanfaronnade. Aucun de ces trois courages ne s'exprime de
+même; mais tout cède à celui de Hotspur, auquel la teinte comique qu'a
+reçue son caractère n'ôte rien de l'intérêt qu'il inspire. On s'attache
+à lui comme à l'Alceste du <i>Misanthrope</i>, à un grand caractère victime
+d'une qualité que l'impétuosité de son humeur et la préoccupation de ses
+propres idées ont tourné en défaut. On voit le brave Hotspur acceptant
+l'entreprise qu'on lui propose avant de la connaître, certain du succès
+dès qu'il est frappé de l'idée de l'action; on le voit perdant
+successivement tous les appuis sur lesquels il avait compté, abandonné
+ou trahi par ceux qui l'ont entraîné dans le danger, et comme poussé par
+une sorte de fatalité vers l'abîme qu'il n'aperçoit qu'au moment où il
+n'est plus temps de reculer, et où il tombe en ne regrettant que sa
+gloire. C'est là sans doute une catastrophe tragique, et le fond de la
+première pièce, qui a pour sujet le premier pas de Henri V vers la
+gloire, en exigeait une de ce genre; mais la peinture des égarements de
+la jeunesse du prince n'en forme pas moins la partie la plus importante
+de l'ouvrage, dont le caractère principal est Falstaff.</p>
+
+<p>Falstaff est l'un des personnages les plus célèbres de la comédie
+anglaise, et peut-être aucun théâtre n'en offre-t-il un plus gai. Ce
+serait un spectacle assez triste que celui des emportements d'une
+jeunesse aussi désordonnée que celle de Henri V, dans des moeurs aussi
+rudes que celles de son temps, si, au milieu de cette grossière
+débauche, des habitudes et des prétentions d'un genre plus relevé ne
+venaient former un contraste et jouer un rôle d'autant plus amusant
+qu'il est déplacé. Il eût été fort moral, sans doute, de faire porter,
+sur le prince qui s'avilit, le ridicule de cette inconvenance; mais
+quand Shakspeare n'eût pas été le poëte de la cour d'Angleterre, ni la
+vraisemblance ni l'art ne lui permettaient de dégrader un personnage tel
+que Henri V; il a soin, au contraire, de lui conserver partout la
+hauteur de son caractère et la supériorité de sa position; et Falstaff,
+destiné à nous amuser, n'est admis dans la pièce que pour le
+divertissement du prince.</p>
+
+<p>Fait pour être un homme de bonne compagnie, Falstaff n'a pas encore
+renoncé à toutes ses prétentions en ce genre: il n'a point adopté la
+grossièreté des situations où le rabaissent ses vices; il leur a tout
+livré, excepté son amour-propre; il ne s'est point fait un mérite de sa
+crapule, il n'a point mis sa vanité dans les exploits d'un bandit: les
+manières et les qualités d'un gentilhomme, c'est encore à cela qu'il
+tiendrait s'il pouvait tenir à quelque chose; c'est à cela qu'il
+prétendrait s'il lui était permis d'avoir, ou possible de soutenir une
+prétention. Du moins veut-il se donner le plaisir de les affecter
+toutes, dût ce plaisir lui valoir un affront; sans y croire, sans
+espérer qu'on le croie, il faut à tout prix qu'il réjouisse ses oreilles
+de l'éloge de sa bravoure, presque de ses vertus. C'est là une de ses
+faiblesses, comme le goût du vin d'Espagne est une tentation à laquelle
+il ne lui est pas plus possible de résister, et la naïveté avec laquelle
+il cède, les embarras où elle le met, l'espèce d'imprudence hypocrite
+qui l'aide à s'en tirer, en l'ont un personnage extraordinairement
+plaisant. Les jeux de mots, bien que fréquents dans cette pièce, y sont
+beaucoup moins nombreux que dans quelques autres drames d'un genre plus
+sérieux, et ils y sont infiniment mieux placés. Le mélange de subtilité,
+que Shakspeare devait à l'esprit de son temps, n'empêche pas que dans
+cette pièce, ainsi que dans celles où reparaît Falstaff, la gaieté ne
+soit peut-être plus franche et plus naturelle que dans aucun autre
+ouvrage du théâtre anglais.</p>
+
+<p>La première partie de <i>Henri IV</i> parut, selon Malone, en 1597. Chalmers
+et Drake croient qu'elle fut écrite en 1596; mais leur opinion, à cet
+égard, ne s'appuie sur aucun témoignage sérieux. Ce qu'il y a de bien
+positif, c'est que cette pièce fut écrite avant 1598, car Meres la cite
+dans cette même année parmi les oeuvres de Shakspeare.</p>
+
+<h2>HENRI IV</h2>
+
+<h4>TRAGÉDIE</h4>
+
+<h3>PREMIÈRE PARTIE.</h3>
+<br>
+
+<h3>PERSONNAGES</h3>
+
+<pre>
+LE ROI HENRI IV.
+HENRI, prince de Galles, } fils du
+JEAN, prince de Lancastre, } roi.
+LE COMTE DE WESTMORELAND, } partisans
+SIR WALTER BLOUNT, } du roi.
+THOMAS PERCY, comte de Worcester.
+HENRI PERCY, comte de Northumberland.
+HENRI PERCY, surnommé HOTSPUR, son fils.
+EDMOND MORTIMER, comte de la Marche.
+SCROOP, archevêque d'York.
+ARCHIBALD, comte de Douglas.
+OWEN GLENDOWER.
+SIR RICHARD VERNON.
+SIR JEAN FALSTAFF.
+POINS.
+GADSHILL.
+PETO
+BARDOLPHE.
+LADY PERCY, femme de Hotspur, soeur de Mortimer.
+LADY MORTIMER, fille de Glendower, et femme de Mortimer.
+QUICKLY, hôtesse d'une taverne à East-Cheap.
+</pre>
+
+<p>Lords, officiers, shérif, cabaretier, garçon de chambre, garçons de
+cabaret, deux voituriers, voyageurs, suite.</p>
+
+<p class="stage1">La scène est en Angleterre.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Un appartement dans le palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, WESTMORELAND, SIR WALTER BLOUNT <i>et d'autres</i>.</p>
+<br>
+
+<p>LE ROI.--Ébranlés et épuisés par les soucis comme nous le sommes,
+tâchons de trouver un moment où la paix effrayée puisse reprendre
+haleine, et nous annoncer d'une voix entrecoupée les nouvelles luttes
+que nous devons aller soutenir sur de lointains rivages... Les
+abords<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> de cette terre altérée ne verront plus ses lèvres teintes du
+sang de ses propres enfants. La terre ne sillonnera plus son sein de
+tranchées, n'écrasera plus ses fleurs sous les pieds ferrés de coursiers
+ennemis. Ces yeux irrités qui naguère comme les météores d'un ciel
+orageux, tous d'une même nature, tous formés de la même substance, se
+venaient rencontrer dans le choc des partis livrés à la guerre intestine
+et dans la mêlée furieuse des massacres civils formeront maintenant des
+rangs unis et bien ordonnés, ils se dirigeront tous vers un même but, et
+ne combattront plus leurs connaissances, leurs parents, leurs alliés. Le
+tranchant de la guerre ne viendra plus comme un couteau mal rengainé
+couper son propre maître. Maintenant donc, mes amis, soldat du Christ,
+enrôlé sous sa croix sainte, pour laquelle nous nous sommes tous engagés
+à combattre, nous allons conduire jusqu'à son sépulcre une armée
+d'Anglais dont les bras furent formés dans le sein de leur mère pour
+aller poursuivre les païens sur les plaines saintes que foulèrent ses
+pieds divins, cloués, il y a quatorze cents ans, pour notre avantage,
+sur le bois amer de la croix.
+Mais ce projet existe depuis un an, et je n'ai pas besoin de vous le
+dire: cela sera, donc ce n'est pas encore aujourd'hui que nous nous
+rassemblons pour le départ. Maintenant, Westmoreland, mon cher cousin,
+rendez-moi compte de ce qui fut arrêté hier au soir dans notre conseil,
+pour hâter une expédition si chère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>No more the thirsty entrance of this soil</i></p>
+<p><i>Shall daub her lips with her own children's blood.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Les commentateurs, à qui cette phrase a paru trop difficile à expliquer,
+ont supposé quelque corruption dans le texte et ont substitué le mot
+<i>Erinnys</i> au mot <i>entrance</i>, qu'on trouve dans les premières éditions.
+La correction ne paraît pas heureuse. Shakspeare, dans ses pièces tirées
+de l'histoire moderne, use rarement des images de l'ancienne mythologie,
+et celle-ci ne serait nullement en rapport avec le genre de poésie
+employé dans le reste du discours. Le mot <i>entrance</i>, au contraire, par
+une de ces extensions si familières à Shakspeare, et si naturelles dans
+une langue qui n'est point fixée, peut très-bien avoir été employé dans
+son sens naturel d'<i>entrée</i>, <i>abords</i>, <i>avenue</i>, et dans le sens de
+<i>bouche</i>; il est même probable que c'est cet avantage de présenter une
+double idée qui l'aura fait choisir au poëte. Les <i>abords</i> de
+l'Angleterre en étaient naturellement la partie la plus ensanglantée,
+soit par les invasions maritimes, soit par les incursions des Écossais
+et des Gallois qui se mêlaient presque toujours à ses troubles civils;
+et la <i>bouche altérée de la terre teignant ses lèvres</i>, etc., est une
+métaphore suivie à la manière de Shakspeare, dont la grammaire est
+beaucoup plus vague que l'imagination. Les commentateurs ont presque
+toujours le tort de vouloir l'expliquer par la grammaire.</blockquote>
+
+<p>WESTMORELAND.--Mon souverain, on discutait avec ardeur les moyens de
+l'exécuter promptement, et hier au soir seulement on avait arrêté
+plusieurs des dépenses qu'elle exige, lorsqu'à travers ces débats
+survint tout à coup un courrier de Galles, chargé de fâcheuses
+nouvelles. La pire de toutes c'est que le noble Mortimer, qui conduisait
+les gens du comte d'Hereford contre les troupes irrégulières et sauvages
+de Glendower, est tombé entre les mains féroces de ce Gallois. Mille de
+ses soldats ont été massacrés; et les Galloises ont exercé sur leurs
+cadavres de telles horreurs, leur ont fait subir des mutilations si
+brutales, si infâmes, qu'on ne peut les redire ou les indiquer.</p>
+
+<p>LE ROI.--Les nouvelles de ce combat auraient, à ce qu'il paraît, empêché
+de donner suite à l'affaire de la terre sainte.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Oui, mon gracieux seigneur, cette nouvelle jointe avec
+d'autres; car il est venu du Nord, des nouvelles plus pénibles et plus
+fâcheuses encore: et les voici. Le jour de l'exaltation de la
+Sainte-Croix, le vaillant Hotspur, ce jeune Henri Percy, et le brave
+Archambald, cet Écossais tout plein de valeur et de renommée, se sont
+livrés à Holmedon un sérieux et sanglant combat. Les nouvelles ne nous
+en sont parvenues que par le bruit de leur mousqueterie, et accompagnées
+seulement de conjectures; car celui qui nous les a apportées est monté à
+cheval au moment où la lutte devenait le plus opiniâtre, totalement
+incertain sur l'issue qu'elle pourrait avoir.</p>
+
+<p>LE ROI.--Un ami plein d'affection et d'habile fidélité, sir Walter
+Blount, arrive ici descendant de cheval et couvert des différentes
+espèces de poussières qu'il a traversées depuis Holmedon jusqu'à cette
+résidence; et il nous a apporté des nouvelles agréables et douces. Le
+comte de Douglas est défait. Sir Walter a vu dans les plaines d'Holmedon
+dix mille de ces hardis Écossais et vingt-deux chevaliers baignés dans
+leur sang. Au nombre des prisonniers d'Hotspur sont Mordake, comte de
+Fife, et fils aîné du vaincu Douglas<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, les comtes d'Athol, de Murray,
+d'Angus et de Menteith. Ne sont-ce pas là d'honorables dépouilles, une
+riche conquête? Eh, cousin, qu'en dites-vous?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> Mordake, comte de Fife, n'était pas fils de Douglas, mais
+d'Archambald, duc d'Albanie et régent du royaume d'Écosse; mais
+Shakspeare qui suivait sans y regarder de plus près, la version
+d'Hollinshed, avait été trompé par l'omission d'une virgule dans le
+texte du chroniqueur, à l'endroit où il fait emmener les prisonniers
+faits par Hotspur à la bataille d'Holmedon; <i>Mordake earl of Fife, son
+to the governor Archambald earl Douglas</i>. C'est l'omission de cette
+virgule après Archambald qui a fait l'erreur de Shakspeare.</blockquote>
+
+<p>WESTMORELAND.--Oui, certes, c'est une victoire dont pourrait se vanter
+un prince.</p>
+
+<p>LE ROI.--Eh! vraiment c'est en ceci que tu m'affliges, et que tu me fais
+faire le péché d'envie contre Northumberland quand je le vois père d'un
+fils si désirable; d'un fils, le sujet éternel des discours de la
+louange, la tige la plus élancée du bocage, le favori, l'orgueil de la
+fortune caressante, tandis que moi spectateur de sa gloire, je vois la
+débauche et le déshonneur souiller le front de mon jeune Henri. O plût
+au ciel qu'on pût prouver que quelque fée se glissant dans la nuit, a
+tiré pour les échanger nos enfants de leurs langes, et qu'elle a nommé
+le mien <i>Percy</i>, et le sien <i>Plantagenet</i>! Alors j'aurais son Henri et
+il aurait le mien.--Mais bannissons-le de ma pensée.--Que dites-vous,
+cousin, de l'orgueil de ce jeune Percy? Les prisonniers qu'il a faits
+dans cette rencontre, il prétend se les approprier, et il me fait dire
+que je n'en aurai pas d'autres que Mordake, comte de Fife.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Ce sont là les leçons de son oncle; j'y reconnais
+Worcester, toujours malveillant pour vous
+dans toutes les occasions. C'est lui qui l'engage à se rengorger ainsi
+et à lever sa jeune crête contre la dignité de votre couronne.</p>
+
+<p>LE ROI.--Mais je l'ai envoyé chercher pour m'en rendre raison, et c'est
+ce qui nous oblige à laisser quelque temps de côté nos saints projets
+sur Jérusalem. Cousin, mercredi prochain nous tiendrons notre conseil à
+Windsor: instruisez-en les lords, mais vous, revenez promptement vers
+nous; car il reste plus de choses à dire et à faire, que la colère ne me
+permet en ce moment de vous l'expliquer.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Je vais, mon prince, exécuter vos ordres.</p>
+
+
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Un autre appartement dans le palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> HENRI, <i>prince de Galles</i>, ET FALSTAFF.</p>
+<br>
+<p>FALSTAFF.--Dis donc, Hal<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>, quelle heure est-il, mon garçon?</p>
+
+<p>HENRI.--Tu as l'esprit si fort épaissi à force de t'enivrer de vieux vin
+d'Espagne<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>, de te déboutonner après souper, et de dormir sur les bancs
+des tavernes l'après-dîner, que tu ne sais plus demander ce que tu as
+véritablement envie de savoir. Que diable as-tu affaire à l'heure qu'il
+est? A moins que les heures ne fussent des verres de vin d'Espagne, les
+minutes autant de chapons, à moins que nous n'eussions pour horloges la
+voix des appareilleuses,
+pour cadrans les enseignes de tabagies, et que le bien-faisant
+soleil lui-même ne fût une belle et lascive courtisane en taffetas
+couleur de feu, je ne vois pas de motif à cette inutilité de venir
+demander l'heure qu'il est.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> <i>Hal</i>. Diminutif de Henri.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> <i>Sack.</i> C'est un grand sujet de discussion que de savoir ce
+qu'était le <i>sack</i> du temps de Shakspeare, car il n'était pas du temps
+de Falstaff d'un usage aussi commun que l'a supposé le poëte. Il paraît
+constant que le <i>sack</i> était un vin d'Espagne; l'usage d'y mettre du
+sucre donne lieu de croire que c'était un vin sec, comme le mot <i>sack</i>
+pourrait aussi le faire croire. C'était, selon toute apparence, du vin
+de Xérès ou de Pacaret; quelques-uns pensent que le <i>sack</i> était un vin
+brûlé et sucré, une espèce de ratafia. Le <i>sack</i> des Anglais aujourd'hui
+est le vin des Canaries; on l'appelait alors <i>sweet sack</i>.</blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--Ma foi, Hal, vous entrez dans mon sens; car nous autres
+coupeurs de bourses, nous nous laissons conduire par la lune et les sept
+étoiles, et non par Phoebus, <i>ce chevalier errant, blond</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>. Et je
+t'en prie, mon cher lustig, dis-moi un peu, quand une fois tu seras
+roi...--Dieu conserve ta grâce (majesté, j'aurais dû dire, car de grâces
+tu n'en auras jamais)!...</p>
+
+<p>HENRI.--Comment! pas du tout?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Non, par ma foi, pas seulement autant qu'on en peut avoir à
+dire après un oeuf ou du beurre<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> <i>That wandering knight so fair.</i> Paroles tirées
+probablement de quelque ancienne ballade sur les aventures du <i>Chevalier
+du Soleil</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> <i>Not so much as will serve to be prologue to an egg and
+butter.</i> Le nom de <i>grâces</i> se donne également en Angleterre au
+<i>benedicite</i> qui précède le repas et aux prières qui se disent à la fin.
+Shakspeare le prend ici dans le premier sens; il a fallu, pour
+conserver le jeu de mots, y substituer le dernier.</blockquote>
+
+<p>HENRI.--Eh bien! enfin donc? Au fait, au fait.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Vraiment je veux donc te dire, mon cher lustig, quand tu
+seras roi, tu ne dois pas souffrir que nous autres gardes du corps de la
+nuit, soyons traités de voleurs qui attaquent la beauté du jour. Qu'on
+nous appelle, à la bonne heure, forestiers de Diane, gentilshommes des
+ténèbres, les mignons de la lune, et qu'on dise de nous que nous nous
+gouvernons bien, puisque nous sommes comme la mer, gouvernés par notre
+noble maîtresse la lune, sous la protection de laquelle nous exerçons...
+le vol.</p>
+
+<p>HENRI.--Tu as raison, et ce que tu dis est vrai sous tous les rapports:
+car notre fortune à nous autres gens de la lune, a son flux et reflux
+comme la mer; de même que la mer, nous sommes gouvernés par la lune; et
+pour preuve, une bourse résolument enlevée le lundi soir sera
+dissolument vidée le mardi matin, gagnée en jurant, la <i>bourse ou la
+vie</i>, dépensée en criant, <i>apporte bouteille</i>. En
+cet instant, marée basse comme le pied de l'échelle, nous serons d'un
+moment à l'autre à flot aussi haut que le bras de la potence.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Pardieu, tu dis bien vrai, mon garçon.--Et n'est-ce pas que
+mon hôtesse de la taverne est une agréable créature?</p>
+
+<p>HENRI.--Douce comme le miel d'Hybla, mon vieux garnement<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. Et n'est-il
+pas vrai aussi qu'un pourpoint de buffle est une agréable robe de
+chambre pour prison<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> <i>My old lad of the castle.</i> Expression souvent employée par
+les anciens auteurs, et qui s'était probablement appliquée d'abord aux
+satellites du seigneur châtelain: elle fait ici allusion au premier nom
+de Falstaff, qui du moins à ce qu'il paraît, s'était d'abord appelé
+<i>Oldcastle</i>. Sir John Oldcastle avait été mis à mort sous Henri V, comme
+partisan des opinions de Wycleff, et soit hasard, soit haine religieuse,
+son nom était devenu sur le théâtre celui d'un personnage burlesque,
+d'un caractère tout opposé à celui qui fait les martyrs, et
+très-différent en effet, à ce qu'il paraît, de celui du véritable
+Oldcastle; c'est sous ce travestissement, et comme associé aux désordres
+de Henri, que paraît sir John Oldcastle dans une vieille pièce intitulée
+<i>les fameuses victoires d'Henri V, contenant la bataille d'Agincourt</i>;
+et toujours est-il certain que les écrivains jésuites avaient pris texte
+de cette tradition théâtrale pour charger de vices la mémoire du
+sectateur de Wycleff. Quoi qu'il en soit, Shakspeare, à ce qu'il
+paraîtrait, s'empara, selon son usage, du personnage déjà en possession
+du théâtre, et lui conserva d'abord son premier nom, ainsi qu'il a
+conservé ceux de <i>Ned</i> et de <i>Gadshill</i>, autres compagnons de Henri dans
+la vieille pièce de la bataille d'Agincourt. Mais ensuite, soit par
+respect pour la mémoire d'une victime du catholicisme, soit par égard
+pour la famille d'Oldcastle, Elisabeth demanda un changement de nom, et
+le vieux camarade du prince de Galles prit alors celui de Falstaff, en
+conservant tous les attributs d'Oldcastle, comme le gros ventre, la
+gourmandise, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> <i>Is not a buff jerkin a most sweet robe of durance.</i> Il est
+difficile d'entendre le sens de cette plaisanterie, comme de toutes
+celles qui portent sur des usages familiers au temps où l'auteur
+écrivait, mais impossibles à retrouver plus tard. <i>Durance</i> signifie
+généralement <i>durée</i>, <i>souffrance</i>, et plus spécialement <i>prison</i>: il
+paraît aussi que le mot <i>durance</i> avait été donné à certaines étoffes;
+le jeu de mots est clair entre ces deux derniers sens du mot <i>durance</i>;
+mais il n'est pas aussi aisé de comprendre le rôle que joue dans
+la plaisanterie du prince le <i>pourpoint de buffle</i>, qui est
+cependant ce qui choque le plus Falstaff. Le pourpoint de buffle était
+l'habit des officiers du shérif: est-ce une manière de les désigner et
+de les rappeler à Falstaff, que ses méfaits exposent sans cesse à leur
+poursuite? C'était aussi l'habit militaire de la chevalerie. Est-ce une
+manière de désigner les chevaliers? sir John l'était.</blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--Quoi, quoi? Mauvais plaisant, fou que tu
+es! qu'as-tu donc à me pincer, à m'épiloguer de cette manière? que
+diable ai-je affaire à ton pourpoint de buffle?</p>
+
+<p>HENRI.--Et que diable ai-je affaire, moi, avec ton hôtesse de la
+taverne?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Eh! mais tu l'as bien fait venir compter avec toi plus et
+plus d'une fois.</p>
+
+<p>HENRI.--Et t'ai-je jamais fait venir toi, pour payer ta part?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Non: oh! je te rendrai justice: tu as toujours tout payé là.</p>
+
+<p>HENRI.--Là et ailleurs aussi, tant que mes fonds pouvaient s'étendre; et
+quand ils m'ont manqué, j'ai usé de mon crédit.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Oh! pour cela oui, et si bien usé, que, s'il n'était pas si
+clair que tu es l'héritier présomptif....--Mais dis-moi donc, je t'en
+prie, mon cher enfant, verra-t-on encore en Angleterre des gibets sur
+pied, quand tu seras roi? Et cette grotesque figure, la mère la Loi,
+avec son frein rouillé, pourra-t-elle toujours jouer de mauvais tours
+aux gens de coeur? Je t'en prie, quand tu seras roi, ne pends point
+les voleurs.</p>
+
+<p>HENRI.--Non, ce sera toi.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Moi, oh! bravo. Pardieu je serai un excellent juge.</p>
+
+<p>HENRI.--Et voilà comme tu juges déjà mal; car je veux dire que c'est toi
+qui auras l'emploi de pendre les voleurs, et que tu deviendras ainsi un
+merveilleux bourreau.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Fort bien, Hal, fort bien: je puis vous dire qu'en quelque
+façon ce métier-là s'accorderait avec mon humeur tout aussi bien que
+celui de faire ma cour.</p>
+
+<p>HENRI.--Pour être revêtu de quelque emploi.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Certainement pour être vêtu<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>. Le bourreau a une garde-robe
+qui n'est pas mince.--Je suis aussi triste qu'un vieux matou, ou qu'un
+ours emmuselé.</p>
+
+<p>HENRI.--Ou qu'un lion décrépit, ou bien que le luth d'un amant.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Oui, ou le bourdonnement d'une musette du comté de Lincoln.</p>
+
+<p>HENRI.--Pourquoi pas comme un lièvre, ou comme les vapeurs de
+Moorditch<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Tu as toujours les comparaisons les plus désagréables, et tu
+es le comparatif en personne le plus maudit... aimable jeune
+prince!...--Mais, Hal, je t'en prie, ne me tourmente plus davantage de
+ces folies. Je voudrais de tout mon coeur que nous fussions toi et moi
+là où l'on achète une provision de bonne renommée. Un vieux lord du
+conseil m'a diablement bourré l'autre jour dans la rue à votre sujet,
+mon cher monsieur, mais je n'y ai pas fait attention; et cependant il
+parlait fort sagement, mais je n'y ai pas pris garde, et pourtant il
+parlait sagement, et dans la rue encore.</p>
+
+<p>HENRI.--Tu as bien fait: car la sagesse crie dans les rues, et personne
+n'y prend garde<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Le Prince. <i>For obtaining of suits?</i> Fals. <i>Yea, for
+obtaining of suits.</i>
+
+<p>Jeu de mots sur le mot <i>suits</i>, qui signifie une <i>requête</i> et un
+<i>vêtement complet</i>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> <i>The melancholy of moor-ditch.</i> <i>Moor-ditch</i> était un fossé
+bourbeux qui environnait une partie des murs de Londres, et dont les
+exhalaisons occasionnaient, à ce qu'il paraît, une maladie appelée <i>the
+melancholy of moor-ditch</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> Paroles de l'Écriture.</blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--Oh! tu as de damnables applications; en vérité, tu serais
+capable de corrompre un saint.--Tu m'as fait bien du tort, Hal! Dieu te
+le pardonne; mais avant de te connaître, Hal, je ne savais rien de rien;
+et aujourd'hui, pour dire la vérité, je ne vaux rien de mieux que ce
+qu'il y a de pis. Il faut que je quitte cette vie-là, et je la
+quitterai; si je ne le fais pas, dis que je
+suis un misérable. Il n'y a pas un fils de roi dans la chrétienté pour
+qui je veuille me faire damner.</p>
+
+<p>HENRI.--Jack, où irons-nous demain escamoter une bourse?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Où tu voudras, mon garçon; je suis de la partie. Si je n'y
+vas pas, appelle-moi un misérable, et fais moi quelque affront.</p>
+
+<p>HENRI.--Je vois que tu t'amendes bien. Tu passes de la prière au
+guet-apens.</p>
+
+<p class="stage1">(Poins paraît dans le fond du théâtre.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Que veux-tu, Hal, c'est ma vocation, mon ami; et ce n'est pas
+péché pour un homme que de suivre sa vocation.--Poins! Nous allons
+savoir tout à l'heure si Gadshill a lié une partie. Oh! si les hommes
+étaient sauvés selon leur mérite, quel trou dans l'enfer serait assez
+chaud pour lui? C'est peut-être le plus universel coquin qui ait jamais
+crié <i>arrête</i> à un honnête homme.</p>
+
+<p>HENRI.--Bonjour, Ned<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> <i>Ned</i>, diminutif d'Edward.</blockquote>
+
+<p>POINS.--Bonjour, cher Hal.--Que dit M. Remords? que dit sir
+Jean-vin-sucré? Jack, comment le diable et toi vous arrangez-vous au
+sujet de ton âme, après la lui avoir vendue, le vendredi saint dernier,
+pour un verre de vin de Madère et une cuisse de chapon froid?</p>
+
+<p>HENRI.--Sir Jean ne s'en dédit pas; il tiendra son marché avec le
+diable, car de sa vie encore il n'a fait mentir de proverbes. Il donnera
+au diable ce qui lui appartient.</p>
+
+<p>POINS.--Eh bien, te voilà donc damné pour tenir ta parole au diable?</p>
+
+<p>HENRI.--Il l'aurait été aussi pour avoir friponné le diable.</p>
+
+<p>POINS.--Mais, mes enfants, mes enfants, c'est demain qu'il faut se
+rendre dès quatre heures du matin chez Gadshill. Il y a des pèlerins qui
+s'en vont à Cantorbéry, chargés de riches offrandes, et des marchands
+qui chevauchent vers Londres avec des bourses bien grasses. J'ai des
+masques pour vous tous, et vous avez vos chevaux; Gadshill couche ce
+soir à Rochester; j'ai commandé le souper pour
+cette nuit à Eastcheap. Il n'y a pas plus de danger là qu'à dormir dans
+vos lits. Si vous voulez venir, je vous garnis vos bourses de couronnes
+jusqu'au bord: si vous ne voulez pas, restez à la maison, et allez vous
+faire pendre.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Ecoute, Edouard; si je reste ici et n'y vais point, je vous
+ferai tous pendre pour y avoir été.</p>
+
+<p>POINS.--En vérité, Côtelettes.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Veux-tu en être, Hal?</p>
+
+<p>HENRI.--Qui! moi, voler! Moi, aller faire le brigand? Non pas moi, sur
+ma foi!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Tiens, tu n'as en toi rien d'un honnête homme, d'un homme de
+coeur, d'un bon camarade; tu n'es pas sorti du sang royal; tiens, si
+tu n'oses pas tenir pour dix schellings<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> <i>Thou camest not of the blood royal, if thou darest not
+stand for ten shillings.</i> Jeu de mots sur <i>royal</i> ou <i>reale</i>, qui
+signifiait aussi une monnaie de la valeur de dix schellings.</blockquote>
+
+<p>HENRI.--A la bonne heure, je ferai donc, une fois dans ma vie, un coup
+de tête.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Voilà ce qui s'appelle parler.</p>
+
+<p>HENRI.--Eh bien, arrive ce qui voudra, je garde la maison.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Sur mon Dieu, s'il en est ainsi, je conspire quand tu seras
+roi.</p>
+
+<p>HENRI.--Je ne m'en soucie guère.</p>
+
+<p>POINS.--Sir John, je t'en prie, laisse-nous seuls un moment le prince et
+moi; je lui donnerai de si bonnes raisons pour cette expédition, qu'il y
+viendra.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--A la bonne heure: puisses-tu avoir l'esprit de persuasion, et
+lui l'intelligence du profit! afin que ce que tu diras puisse le
+toucher, et que ce qu'il entendra, il puisse le croire, et afin que le
+prince véritable puisse (par récréation) devenir un faux voleur; car les
+pauvres abus de ce siècle ont bien besoin de protection. Adieu, vous me
+retrouverez à Eastcheap.</p>
+
+<p>HENRI.--Adieu, printemps passé; adieu, été de la Toussaint.</p>
+
+<p class="stage1">(Falstaff sort.)</p>
+
+<p>POINS.--Allons, mon bon, doux et gracieux seigneur, montez à cheval
+demain avec nous. J'ai une farce à jouer que je ne saurais arranger tout
+seul. Falstaff, Bardolph, Peto et Gadshill dévaliseront ces hommes que
+nous sommes à guetter. Ni vous, ni moi, n'y serons; et quand ils auront
+leur butin, si entre vous et moi nous ne les volons pas à notre tour, je
+veux que vous m'abattiez la tête de dessus les épaules.</p>
+
+<p>HENRI.--Mais comment ferons-nous pour nous séparer d'eux au moment du
+départ?</p>
+
+<p>POINS.--Quoi! nous ne partirons qu'avant ou après eux, et nous leur
+fixerons un rendez-vous, auquel nous serons les maîtres de manquer.
+Alors ils s'aventureront tout seuls à faire cet exploit, et ils ne
+l'auront pas plutôt accompli, que nous tomberons sur eux.</p>
+
+<p>HENRI.--Oui, mais il est probable qu'ils nous reconnaîtront à nos
+chevaux, à nos habits, enfin à toutes sortes d'indices.</p>
+
+<p>POINS.--Bah! d'abord ils ne verront pas nos chevaux, je les attacherai
+dans le bois; nous changerons de masques dès que nous les aurons
+quittés; et de plus, mon cher, j'ai pour l'occasion, des fourreaux de
+bougran dont nous couvrirons nos vêtements qu'en effet ils connaissent.</p>
+
+<p>HENRI.--Mais j'ai peur aussi qu'ils ne soient trop forte partie pour
+nous.</p>
+
+<p>POINS.--Oh! pour cela, il y en a deux dont je réponds comme des plus
+fieffés poltrons qui aient jamais tourné le dos; et pour le troisième,
+s'il se bat plus longtemps que de raison, je renonce au métier des
+armes.--Le bon de cette plaisanterie sera d'entendre après les
+inconcevables mensonges que nous débitera ce gros coquin, lorsque nous
+nous retrouverons à souper: comme quoi il s'est battu avec une trentaine
+au moins, quelles parades il a faites, quels coups il a allongés, quels
+dangers il a courus; notre divertissement sera de le mettre en défaut.</p>
+
+<p>HENRI.--En bien, j'irai avec toi; va nous préparer tout ce qui est
+nécessaire, et puis retrouve-toi ce soir à Eastcheap; j'y souperai,
+adieu.</p>
+
+<p>POINS.--Adieu, mon prince.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>HENRI.--Je vous connais tous; et veux bien pour un temps favoriser les
+caprices déréglés de votre oisiveté. En cela je continuerai à imiter le
+soleil qui permet quelquefois aux nuages impurs et contagieux de dérober
+sa beauté à l'univers, afin que lorsqu'il lui plaira de redevenir
+lui-même, le monde, après en avoir été privé, le voie avec plus
+d'admiration reparaître tout à coup à travers les noires et hideuses
+vapeurs qui avaient paru le suffoquer. Si l'année entière se passait en
+jours de congé, les jeux seraient bientôt aussi ennuyeux que le travail.
+Mais quand ils ne viennent que de temps à autre, ils reviennent toujours
+désirés; rien ne plaît que ce qui n'arrive pas communément. Ainsi quand
+je rejetterai ces habitudes déréglées, et que je payerai la dette que je
+n'ai jamais reconnue, autant mes promesses auront été au-dessous de ma
+conduite, autant je tromperai l'attente des hommes; et telle qu'un métal
+brillant sur un fond obscur, ma réforme, dont l'éclat sera rehaussé par
+mes fautes, paraîtra plus méritoire, et attirera plus de regards que le
+mérite qu'aucune tache ne fait ressortir. Ainsi je veux faillir de
+manière à me servir habilement de mes fautes, lorsque ensuite je
+regagnerai le temps perdu au moment où on y comptera le moins.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Autre appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, NORTHUMBERLAND, WORCESTER, HOTSPUR, SIR W.
+BLOUNT <i>et autres personnages</i>.</p>
+<br>
+<p>LE ROI.--Mon sang a été trop calme et trop froid, de ne pas bouillir à
+cet indigne affront: c'est ainsi que vous avez pensé, et en conséquence
+vous foulez ma patience aux pieds. Mais soyez bien sûrs que désormais je
+serai ce que je suis par mon rang puissant et redoutable, plutôt que de
+me livrer à mon caractère, qui a été jusqu'ici coulant comme l'huile,
+doux comme un jeune duvet, et m'a fait perdre ainsi mes titres au
+respect que les âmes orgueilleuses ne rendent jamais qu'aux orgueilleux.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Notre maison, mon souverain, n'a guère mérité qu'on déployât
+sur elle la verge du pouvoir, de ce même pouvoir que nos propres mains
+ont aidé à devenir si imposant.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Seigneur...</p>
+
+<p>LE ROI.--Worcester, va-t'en: car je vois dans tes yeux l'audace de la
+désobéissance.--Oh! monsieur! votre maintien est trop arrogant, trop
+impérieux, et la majesté royale ne se laisserait pas plus longtemps
+insulter par le froncement de sourcils d'un serviteur. Vous avez toute
+liberté de vous retirer: quand nous aurons besoin de vos services et de
+vos conseils, nous vous ferons appeler. <span class="stage2">(<i>Worcester sort.</i></span>--<i>A
+Northumberland.</i>) Vous vouliez parler.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Oui, mon bon seigneur: ces prisonniers, demandés au nom
+de Votre Altesse, et que Henri Percy a faits ici près de Holmedon, n'ont
+pas été, à ce qu'il assure, refusés d'une manière aussi positive qu'on
+l'a rapporté à Votre Majesté. C'est donc à l'envie, ou bien à une
+méprise, qu'on doit attribuer cette faute, et non pas à mon fils.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Mon souverain, je n'ai point refusé de prisonniers; mais je me
+rappelle que, le combat fini, au moment où je me sentais desséché par
+les fureurs de l'action et l'excès de la fatigue; lorsque, faible et
+hors d'haleine, je m'appuyais sur mon épée, il vint à moi un certain
+lord, propre, élégamment paré, frais comme un marié, et le menton
+nouvellement fauché, offrant l'aspect d'un champ de chaume après la
+moisson; il était parfumé comme une lingère. Entre son pouce et l'index,
+il tenait une petite boite de senteur que de temps en temps il portait
+et ôtait à son nez, qui en reniflait d'humeur, quand je m'approchai de
+lui<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>. Et en même temps il ne cessait de sourire et de babiller; et
+comme les soldats passaient près de lui, emportant les corps morts, il
+les traitait d'impertinents coquins et de mal-appris, de venir apporter
+ainsi un sale et vilain cadavre entre le vent et sa grandeur. Il me
+questionna en termes arrangés et d'un ton de jolie femme: entre autres
+choses, il me demanda mes prisonniers au nom de Votre Majesté. Moi, dans
+ce moment, tout irrité, avec mes blessures refroidies, de me sentir
+ainsi harcelé par un perroquet, dans mon ressentiment et mon impatience,
+je lui répondis, sans y faire attention, je ne sais pas quoi... qu'il
+les aurait ou qu'il ne les aurait pas: car il me mettait en fureur quand
+il venait si sautillant, sentant si bon, me parler dans le langage d'une
+femme de chambre de cour, de canons, de tambours et de blessures; me
+dire, Dieu sait à quel propos, qu'il n'y avait rien au monde de si
+admirable que le spermaceti pour des contusions internes... et que
+c'était grand'pitié qu'on allât déterrer, dans les entrailles de la
+terre innocente, ce traître de salpêtre qui a détruit lâchement plus
+d'un bon et robuste compagnon, et que sans ces détestables armes à feu
+il aurait été guerrier comme les autres. C'est, je vous le dis, mon
+prince, à ce plat bavardage, aux propos décousus qu'il me tenait, que je
+répondis indirectement; et je vous en conjure, que son rapport ne soit
+pas regardé ici comme d'assez de valeur pour m'accuser, et venir se
+mettre entre mon attachement et votre haute Majesté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a>
+
+<i>Who there with angry, When I next came there Took it in snuff.</i>
+
+<p><i>Take in snuff</i> répond à ce que nous appelons <i>se sentir monter la
+moutarde au nez</i>. Hotspur joue ici sur l'expression, et prétend que le
+nez du lord qui respirait cette odeur, <i>took it in snuff</i>, le prenait en
+guise de tabac; ce qui veut dire aussi: le prenait avec colère,
+<i>angry</i>.</p></blockquote>
+
+<p>BLOUNT.--En considérant les circonstances, mon bon seigneur, tout ce
+qu'Henri Percy aura dit à un pareil personnage, en pareil lieu, et dans
+un pareil moment, peut bien, avec tout ce qu'on vous a rapporté, périr
+dans un juste oubli, sans jamais être relevé pour
+lui nuire, ou fonder aucun motif d'accusation; ce qu'il a dit alors, il
+le désavoue maintenant.</p>
+
+<p>LE ROI.--Mais cependant il refuse encore ses prisonniers, à moins que
+l'on n'accepte ses réserves, ses conditions, qui sont que nous payerons
+sur-le-champ, à nos frais, la rançon de son beau-frère, de l'extravagant
+Mortimer<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>, qui, sur mon âme, a volontairement livré la vie des soldats
+qu'il a menés au combat contre cet indigne magicien et damné
+Glendower<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a> dont la fille, à ce que nous apprenons, vient tout
+récemment d'épouser le comte des Marches<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>. Ainsi nous viderons nos
+coffres pour racheter un traître et le remettre dans le pays; nous irons
+solder la trahison, et traiter avec la peur quand elle s'est perdue et
+livrée elle-même! Non, qu'il périsse de faim sur les montagnes stériles!
+Jamais je ne regarderai comme mon ami l'homme dont la voix me demandera
+de dépenser un penny pour délivrer et faire rentrer dans mes États le
+rebelle Mortimer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> Edmond Mortimer, comte des Marches, n'était pas le
+beau-frère, mais le neveu d'Hotspur, par la femme de celui-ci, soeur
+de Roger Mortimer, père d'Edmond. Dans la première scène du troisième
+acte Mortimer, en parlant de lady Percy, femme d'Hotspur, l'appelle <i>sa
+tante</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> Owen Glendower, ou Glindour Dew, du lieu de sa naissance
+(Glindourure, sur les bords de la Dee), était fils d'un gentilhomme du
+pays de Galles; il avait d'abord étudié à Londres pour suivre la
+carrière du barreau; mais n'ayant pu obtenir justice de lord Ruthwen,
+qui lui retenait les terres provenant de l'héritage de son père, il
+résolut de se la faire par les armes, ravagea les propriétés du lord,
+emmena ses bestiaux, tua ses vassaux, et finit par le faire prisonnier
+lui-même. Il parvint à une telle puissance qu'il se fit en 1402
+couronner prince de Galles. Il fut mêlé à tous les troubles qui
+désolèrent le règne de Henri IV; et, après des succès divers, mais qui
+le laissaient toujours sur pied et toujours redoutable, il fut enfin
+totalement défait et réduit à vivre dans les bois et dans les cavernes;
+il y mourut de misère en 1420. Il était regardé comme magicien.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Hollinshed et les autres
+chroniqueurs ont parlé de ce prétendu mariage.</blockquote>
+
+<p>HOTSPUR.--Le rebelle Mortimer! C'est par les hasards seuls de la guerre,
+mon souverain, qu'il est tombé entre les mains de l'ennemi, et il suffit
+d'une seule langue
+pour faire parler en témoignage de cette vérité toutes ses blessures
+comme autant de bouches. Ces blessures qu'il a reçues en brave, lorsque
+sur les bords de la douce Severn, seul contre seul, fer contre fer, il a
+passé la meilleure partie d'une heure à faire échange de courage avec le
+puissant Glendower. Trois fois ils ont repris haleine, et trois fois,
+d'un mutuel accord, ils ont bu les eaux de la rapide Severn, qui,
+effrayée alors de leurs sanguinaires regards, a fui pleine de crainte à
+travers ses roseaux tremblants, et a caché sa tête ondoyante dans les
+profondeurs de son lit tout ensanglanté par ces valeureux combattants.
+Jamais une politique basse et corrompue ne colora ses oeuvres de
+blessures si mortelles, et jamais le noble Mortimer n'eût pu en recevoir
+un si grand nombre, le tout volontairement. Qu'on ne le flétrisse donc
+pas du nom de rebelle.</p>
+
+<p>LE ROI.--Tu le montres ce qu'il n'est pas, Percy, tu le montres ce qu'il
+n'est pas: jamais il ne s'est mesuré avec Glendower. Je te dis, moi,
+qu'il aurait aussi volontiers risqué de se trouver tête à tête avec le
+diable, qu'en face d'Owen Glendower. N'as-tu pas honte?--Mais, jeune
+homme, que désormais je ne vous entende plus dire un mot de Mortimer.
+Envoyez-moi vos prisonniers par la voie la plus prompte, ou vous aurez
+de mes nouvelles d'une manière qui pourra vous déplaire.--Milord
+Northumberland, vous pouvez partir avec votre fils.--Envoyez-nous vos
+prisonniers, ou vous en entendrez parler.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent le roi, Blount et la suite.)</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Et quand le diable voudrait rugir ici pour les avoir, je ne
+les enverrai pas.--Je veux le suivre à l'instant, et le lui dire; je
+veux soulager mon coeur, fût-ce au péril de ma tête.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Quoi, tout ivre de colère?--Arrêtez et attendez un
+moment. Voici votre oncle.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Worcester.)</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Ne plus parler de Mortimer! mordieu! j'en parlerai. Et que mon
+âme n'ait jamais miséricorde si je ne me joins pas à lui! Oui,
+j'épuiserai en sa faveur toutes ces veines, je répandrai tout mon sang
+le plus précieux goutte à goutte sur la poussière, ou j'élèverai
+Mortimer, qu'on foule aux pieds, aussi haut que ce roi oublieux, cet
+ingrat et pervers Bolingbroke.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND, <span class="stage2"><i>à Worcester</i></span>.--Mon frère, le roi a fait perdre la
+raison à votre neveu.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Qui donc a allumé toute cette fureur depuis que je suis
+sorti?</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Il veut réellement avoir tous mes prisonniers, et
+lorsque je suis venu à lui reparler de la rançon du frère de ma femme,
+ses joues ont pâli, et il a tourné sur moi un oeil de mort; il
+tremblait au seul nom de Mortimer.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Je ne puis le blâmer. Mortimer n'a-t-il pas été déclaré
+publiquement par Richard, qui aujourd'hui n'est plus, le plus proche du
+trône après lui?</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Rien n'est plus vrai; j'ai entendu la déclaration: ce
+fut lorsque notre malheureux roi (Dieu veuille nous pardonner nos torts
+envers lui!) partit pour son expédition d'Irlande; il y fut intercepté,
+et n'en revint que pour être déposé, et bientôt après assassiné.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Et à cause de cette mort, la voix générale de l'univers nous
+diffame et parle de nous avec opprobre.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Mais, doucement, je vous en prie; le roi Richard a donc
+déclaré mon frère, Edmond Mortimer, l'héritier de la couronne?</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Il l'a déclaré; moi-même je l'ai entendu.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Vraiment, je ne puis blâmer le roi, son cousin, de désirer
+qu'il meure de faim sur les montagnes stériles. Mais sera-t-il dit que
+vous, qui avez posé la couronne sur la tête de cet homme ingrat, et qui,
+pour son profit, portez la tache détestable d'un assassinat payé....
+sera-t-il dit que vous subissiez patiemment un déluge de malédictions,
+en demeurant simplement des agents de meurtre, des instruments
+secondaires, les cordes, l'échelle, ou plutôt le bourreau....--Oh!
+pardonner si je descends si bas pour vous montrer en quel rang et en
+quelle catégorie vous vous placez sous ce roi artificieux.--N'avez-vous
+pas de honte, qu'on puisse raconter à nos temps, ou étaler un jour dans
+les chroniques, que des hommes de votre noblesse et de votre puissance
+se sont engagés tous deux dans une cause injuste (comme, Dieu vous le
+pardonne! vous l'avez fait tous deux), pour abattre Richard, cette douce
+et belle rose, et planter à sa place cette épine, ce chardon, ce
+Bolingbroke? Et pour comble d'opprobre, sera-t-il dit encore que vous
+aurez été joués, écartés, rejetés par celui pour qui vous vous êtes
+soumis à toutes ces ignominies? Non, il est temps encore de racheter vos
+honneurs perdus, et de vous rétablir dans l'estime de l'univers.
+Vengez-vous des insultants et dédaigneux mépris de ce roi orgueilleux,
+jour et nuit occupé des moyens de se débarrasser de sa dette envers
+vous; dût votre mort en être le sanglant payement.... je vous dis
+donc....</p>
+
+<p>WORCESTER.--C'est assez, cousin, n'en dites pas davantage: à l'instant
+même je vais vous ouvrir un livre secret, où du rapide coup d'oeil de
+la colère vous allez lire des projets profonds et dangereux, aussi
+pleins de périls et d'audace qu'il en faut pour traverser, sur une lance
+mal assurée, un torrent mugissant à grand bruit.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Si l'on y tombe, bonsoir, il faut périr ou nager.--Étendez
+le danger du couchant à l'aurore, que l'honneur le traverse du nord au
+midi, et mettez-les aux prises.--Oh! le sang remue bien davantage à
+réveiller un lion qu'à lancer un lièvre.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Voilà que l'idée de quelques grands exploits lui fait
+perdre toute patience.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Par le ciel, il me semble que ce serait un saut facile que
+d'aller sur la face pâle de la lune enlever d'un coup la gloire
+brillante, ou de plonger dans les profondeurs de la mer, là ou jamais la
+sonde n'a touché le sol, pour y ressaisir par les cheveux la gloire
+engloutie, en telle sorte que celui qui la retirerait de là pût posséder
+sans rival tous les honneurs qu'elle accorde; mais ne me parlez pas
+d'une association de deux demi-visages.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Le voilà qui embrasse un monde de fantômes, mais où ne se
+trouve pas la réalité dont il devrait s'occuper.--Cher cousin,
+donnez-moi un moment d'audience.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Ah! je vous demande pardon.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Ces nobles Écossais qui sont prisonniers....</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Je les garderai tous. Par le ciel, il n'aura pas un seul
+Écossais de ceux-là. Non, lui fallût-il un Écossais pour sauver son âme,
+il ne l'aura pas. Par mon bras, je les garderai tous.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Vous vous jetez de côté et d'autre, et vous ne prêtez pas la
+moindre attention à mes desseins.--Ces prisonniers, vous les garderez.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Oui, je les garderai, cela est positif.--Il a dit qu'il ne
+rachèterait pas Mortimer! Il a défendu à ma langue de nommer Mortimer!
+Mais je l'attraperai au moment où il sera endormi, et dans son oreille
+je crierai tout à coup: <i>Mortimer!</i> Quoi! j'aurai un oiseau qui sera
+instruit à ne dire que Mortimer, et je le lui donnerai, pour tenir sa
+colère toujours en mouvement.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Écoutez donc, cousin; un mot.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Je fais ici le serment solennel de n'avoir d'autre étude que
+de chercher les moyens de vexer et de tourmenter sans cesse ce
+Bolingbroke. Et ce ferrailleur de tavernes, son prince de Galles....
+n'était que j'ai dans l'idée que son père ne l'aime pas et serait bien
+aise qu'il lui arrivât quelque malheur, je voudrais qu'il s'empoisonnât
+avec un pot de bière.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Adieu, cousin; je vous parlerai lorsque vous serez mieux
+disposé à m'écouter.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Eh quoi, quelle mouche te pique et quel fou impatient
+es-tu donc de t'emporter ainsi dans des colères de femme, sans pouvoir
+prêter l'oreille à d'autres voix que la tienne?</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Tenez, voyez-vous, je suis fustigé, fouetté de verges, déchiré
+d'épines, piqué des fourmis quand j'entends parler de ce vil politique,
+de ce Bolingbroke. Du temps de Richard.... Comment appelez-vous cet
+endroit?... que le diable l'emporte!.... C'est dans le comté de
+Glocester.... là, au château du duc, de son imbécile d'oncle, son oncle
+d'York.... ce fut là que je fléchis pour la première fois le genou
+devant ce roi des sourires, ce Bolingbroke, au moment où vous reveniez
+avec lui de Ravenspurg.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--C'était au château de Berkley.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Oui, c'est là même!.... Eh bien, quelle quantité de politesses
+sucrées me fit alors ce chien couchant! voyez,.... <i>quand sa fortune,
+encore au berceau, aurait grandi</i>. Et.... <i>mon aimable Henri Percy</i>....
+et, <i>cher cousin</i>... Oh! que le diable emporte de pareils fourbes!--Dieu
+veuille me pardonner! Bon oncle, dites votre affaire, j'ai fini.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Non, si vous n'avez pas fini, continuez; nous attendrons
+votre loisir.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--J'ai fini, sur ma parole.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Allons, revenons encore une fois à vos prisonniers écossais.
+Rendez-leur la liberté sur-le-champ et sans rançon, et que le fils de
+Douglas soit votre seul agent pour lever une armée en Écosse. Ce qui, à
+raison de diverses causes que je vous expliquerai par cet écrit, sera,
+soyez-en certain, aisément accompli. <span class="stage2">(<i>A Northumberland.</i>)</span> Vous, milord,
+tandis que votre fils sera employé, comme je viens de le dire, en
+Écosse, vous vous insinuerez adroitement dans le coeur de ce noble
+prélat, le meilleur de nos amis, l'archevêque.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--D'York, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>WORCESTER.--Lui-même, lui qui supporte avec peine la mort que son frère
+le lord Scroop a subie à Bristol. Je ne parle pas ici par conjectures;
+je ne dis pas ce que je pense qui pourrait être, mais ce que je sais qui
+est médité, conçu, déjà réduit en plan, et n'attend que les premiers
+regards de l'occasion propre à le faire éclore.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Je pressens le tout. Sur ma vie, cela réussira.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Toujours tu lâches la meute avant que la chasse soit
+ouverte.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Quoi? Il n'est pas possible que ce plan ne soit excellent. Et
+ensuite l'armée d'Écosse et d'York!.... Ah! elles se joindront à
+Mortimer.</p>
+
+<p>WORCESTER.--C'est ce qui arrivera.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Sur ma foi, c'est un projet merveilleusement imaginé.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Et nous n'avons pas peu de raisons de nous hâter. Il s'agit
+de sauver nos têtes en nous mettant à la tête d'une armée<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>; car nous
+aurions beau nous conduire aussi modestement que nous pourrions, le roi
+se croira toujours notre débiteur, et pensera que nous nous jugeons mal
+récompensés, jusqu'à ce qu'il ait trouvé moyen de nous payer
+complétement; et voyez déjà comme il commence à nous retrancher toute
+marque d'amitié.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> <i>To save our heads by raising of a head</i>:<br>
+
+<i>Head</i>, armée, corps de troupes.</blockquote>
+
+<p>HOTSPUR.--C'est un fait, c'est un fait. Nous serons vengés de lui.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Cousin, adieu.--N'avancez dans cette entreprise qu'autant
+que mes lettres vous indiqueront la route que vous avez à suivre. Quand
+l'occasion sera mûre, et elle va l'être incessamment, je me rendrai
+secrètement près de Glendower et du lord Mortimer; c'est là que vous et
+Douglas et toutes nos forces, d'après mes mesures, se trouveront à la
+fois heureusement réunies; et alors nos bras vigoureux seront chargés de
+nos fortunes, maintenant incertaines entre nos mains.</p>
+
+<p>NORTHUMBERLAND.--Adieu, mon bon frère. Nous réussirons, j'en ai la
+confiance.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Adieu, mon oncle. Oh! que les heures puissent amener
+promptement l'instant où les champs de bataille, les coups, les
+gémissements, applaudiront à nos jeux!</p>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br><br>
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Rochester.--Une cour d'auberge.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> UN VOITURIER <i>avec une lanterne à la main</i>.</p>
+<br>
+<p>PREMIER VOITURIER.--Holà! ho! s'il n'est pas quatre heures du matin, je
+veux que le diable m'emporte. Le chariot paraît déjà au-dessus de la
+cheminée neuve, et notre cheval n'est pas encore chargé. Allons, garçon!</p>
+
+<p>LE VALET D'ÉCURIE, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i>.</span>--On y va, on y va.</p>
+
+<p>PREMIER VOITURIER.--Oh! je t'en prie, Thomas, bats-moi bien la selle de
+Cut, et mets un peu de bourre dans les pointes; car la pauvre rosse est
+écorchée sur les épaules que cela passe la permission.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un autre voiturier.)</p>
+
+<p>SECOND VOITURIER.--Les pois et les fèves sont humides ici comme le
+diable, et voilà le moyen tout juste de donner des tranchées à ces
+pauvres rosses. Cette maison-ci est toute sens dessus dessous depuis que
+Robin le palefrenier est mort.</p>
+
+<p>PREMIER VOITURIER.--Le pauvre garçon n'a pas eu un moment de joie depuis
+que les avoines ont augmenté de prix; ça lui a donné le coup de la mort.</p>
+
+<p>SECOND VOITURIER.--Je crois que cette auberge-ci est pour les puces la
+plus infâme qu'il y ait sur la route de Londres. J'en suis piqueté comme
+une tanche.</p>
+
+<p>PREMIER VOITURIER.--Comme une tanche? Par la messe, je ne crois pas que
+roi dans la chrétienté puisse être mieux mordu que je ne l'ai été
+depuis le premier chant du coq.</p>
+
+<p>SECOND VOITURIER.--Je le crois bien, ils ne vous donnent jamais de pot;
+cela fait qu'on lâche l'eau dans la cheminée, et les puces s'engendrent
+dans vos chambres par fourmilières.</p>
+
+<p>PREMIER VOITURIER.--Allons, garçon, allons donc, dépêche, et puisses-tu
+être pendu, allons donc!</p>
+
+<p>SECOND VOITURIER.--J'ai un jambon et deux balles de gingembre à rendre à
+Londres aussi loin que Charing-Cross.</p>
+
+<p>PREMIER VOITURIER.--Ventrebleu! j'ai là des dindons, dans mon panier,
+qui meurent presque de faim. Holà, garçon! que la peste te crève!
+N'as-tu donc pas des yeux dans la tête? Es-tu sourd? Que je sois un
+coquin, s'il n'est pas vrai que j'aurais autant de plaisir à te fendre
+la caboche qu'à boire un verre de vin. Viens donc te faire pendre;
+n'as-tu pas de conscience?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Gadshill.)</p>
+
+<p>GADSHILL.--Bonjour, voiturier. Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>PREMIER VOITURIER.--Je crois qu'il est deux heures.</p>
+
+<p>GADSHILL.--Je t'en prie, prête-moi ta lanterne pour aller voir mon
+cheval dans l'écurie.</p>
+
+<p>PREMIER VOITURIER.--Doucement, je vous en prie; nous savons, ma foi, un
+tour qui en vaut deux comme celui-là.</p>
+
+<p>GADSHILL, <span class="stage2"><i>au second voiturier</i>.</span>--Je t'en prie, prête-moi la tienne.</p>
+
+<p>SECOND VOITURIER.--Ha! et quand cela, dis-moi donc! Prête-moi ta
+lanterne, dit-il; par ma foi, je te verrai bien pendre auparavant.</p>
+
+<p>GADSHILL.--Voituriers, à quelle heure comptez-vous arriver à Londres?</p>
+
+<p>SECOND VOITURIER.--Assez tôt pour nous coucher à la chandelle, je
+t'assure. Allons, voisin Mugs, il nous faut aller réveiller ces
+messieurs; ils viendront de compagnie; car ils sont bien chargés.</p>
+
+<p class="stage1">(Les voituriers s'en vont.)</p>
+
+<p>GADSHILL.--Hé! holà, garçon!</p>
+
+<p>LE GARÇON, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i>.</span>--Prêt à la main, dit le filou.</p>
+
+<p>GADSHILL.--C'est comme qui dirait: Prêt à la main, dit le garçon, car tu
+ne diffères pas plus, d'un coupeur de bourses que celui qui dirige ne
+diffère de celui qui travaille. C'est toi qui arranges le complot.</p>
+
+<p>LE GARÇON.--Bonjour, monsieur Gadshill; c'est toujours ce que je vous ai
+dit hier au soir. Nous avons ici un certain franc tenancier des bruyères
+de Kent, qui a apporté avec lui trois cents marcs d'or. Je l'ai entendu
+moi-même le dire à souper à une personne de sa compagnie, à une espèce
+d'inspecteur qui a aussi beaucoup de bagage; Dieu sait ce que c'est. Ils
+sont déjà levés et demandent des oeufs et du beurre; ils vont partir
+tout à l'heure.</p>
+
+<p>GADSHILL.--Mon garçon, s'ils ne rencontrent pas les clercs de
+Saint-Nicolas<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>, je te donne ce cou que voilà.</p>
+
+<p>LE GARÇON.--Non; je n'en veux point: garde-le, je t'en prie, pour le
+bourreau, car je sais que tu honores saint Nicolas aussi sincèrement
+qu'un coquin le peut faire.</p>
+
+<p>GADSHILL.--Que viens-tu me chanter avec ton bourreau? Si jamais je suis
+pendu, nous serons une grosse paire de pendus; car si on me pend, le
+vieux sir Jean sera pendu avec moi, et tu sais bien qu'il n'est pas
+étique.--Bah! il y a encore d'autres Troyens<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a> qui, pour le seul
+plaisir de se divertir, veulent bien se prêter à faire honneur à la
+profession: des gens qui, si on venait à mettre le nez dans nos
+affaires, se chargeraient, pour leur propre réputation, de tout
+arranger. Ce n'est pas avec de la canaille de voleurs à pied, de ces
+estafiers à vous arrêter pour six sous, et ces crânes à moustaches, la
+trogne rougie de bière, que je suis associé; mais c'est avec de la
+noblesse, des gens tranquilles, des bourgmestres, de grands
+propriétaires, gens qui peuvent soutenir la gageure, plus prêts
+à frapper qu'à parler, plus prêts à parler
+qu'à boire, plus prêts à boire qu'à prier; et cependant je mens, car ils
+ne font autre chose que de prier leur sainte, qui est la bourse du
+public; la prier? non, c'est plutôt la piller, car ils sont toujours à
+lui courir sus pour en garnir leurs bottes<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>. Nous volons comme dans un
+château, tête levée; nous savons la recette de la poudre de fougère;
+nous marchons invisibles<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> <i>Saint Nicholas' clerks</i>, les clercs ou les chevaliers de
+Saint-Nicolas était le nom que se donnaient les voleurs; Nicolas, ou
+<i>Old Nick</i> était, en termes d'argot, le nom du diable.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> <i>Troyens</i>, <i>Corinthiens</i>, noms d'argot pour les
+libertins.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> <i>Make her their boots</i> (font d'elle leur butin). Le jeu de
+mots roule sur <i>boots</i>, butin, et <i>boots</i>, bottes: il a fallu, pour le
+conserver, s'écarter un peu du sens littéral.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> Gadshill, sur la route de Kent, était un lieu renommé pour
+la quantité de vols qui s'y commettaient. Shakspeare en a donné le nom à
+celui de ses personnages qui paraît être en possession d'exploiter le
+poste.</blockquote>
+
+<p>LE GARÇON.--Quoi! c'est la bourse du public qui garnit leurs bottes? les
+garantiront-elles mieux de l'eau dans les mauvais chemins?</p>
+
+<p>GADSHILL.--Oui, oui, car la justice s'est chargée de les cirer.</p>
+
+<p>LE GARÇON.--Sur ma foi, je crois que c'est plutôt à la nuit que vous
+êtes redevables de marcher invisibles, qu'à la poudre de fougère.</p>
+
+<p>GADSHILL.--Donne-moi la main; tiens, tu auras part à notre butin comme
+je suis un homme, vrai.</p>
+
+<p>LE GARÇON.--Oh! non, promettez-la-moi plutôt comme vous êtes un fourbe
+de voleur.</p>
+
+<p>GADSHILL.--Laisse donc, est-ce que <i>homo</i> n'est pas le vrai nom de tous
+les hommes. Dis au valet de faire sortir mon cheval de l'écurie; adieu,
+maroufle crotté.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="mid">Le grand chemin près de Gadshill.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> LE PRINCE HENRI <i>avec</i> POINS, BARDOLPH ET PETO <i>à quelque
+distance</i>.</p>
+<br>
+
+<p>POINS.--Allons, cachez-moi, cachez-moi. Je viens
+d'emmener le cheval de Falstaff, et il est là de colère à crever comme
+un velours gommé.</p>
+
+<p>HENRI.--Serre-toi contre moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Falstaff.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Poins! Poins! Que le diable emporte Poins!</p>
+
+<p>HENRI.--Paix, maudit sac à lard: quel vacarme fais-tu donc là?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Hal, où est Poins?</p>
+
+<p>HENRI.--Il est monté jusqu'au haut de la colline; je vais te l'aller
+chercher.</p>
+
+<p class="stage1">(Il feint d'y aller.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Il faut que je sois maudit pour toujours voler en compagnie
+de ce filou-là. Le scélérat a emmené mon cheval et l'a attaché je ne
+sais où. Si j'avance seulement sur mes jambes de quatre pieds carrés je
+vais perdre haleine. Allons, je ne doute plus que malgré tout je ne
+meure de ma belle mort, si j'échappe la corde pour avoir tué ce
+fripon-là. Il y a vingt-deux ans que je jure tous les jours et à toutes
+les heures, de renoncer à sa compagnie, et cependant je suis ensorcelé à
+ne pouvoir le quitter; oui, je veux être pendu, si le scélérat ne m'a
+pas donné quelques drogues qui me forcent à l'aimer, cela ne peut être
+autrement, j'aurai pris quelque drogue. Poins! Hal!--Peste soit de vous
+deux.--Bardolph! Peto!--Je mourrai plutôt de faim que de faire un pas de
+plus pour voler. S'il n'est pas vrai que j'aimerais autant devenir
+honnête homme et quitter ces drôles-là, que de boire un verre de vin, je
+veux être le plus fieffé maraud qui ait jamais mâché avec une dent. Huit
+toises de chemin raboteux sont autant pour moi que soixante et dix
+milles; et ces scélérats au coeur de pierre le savent bien! C'est une
+malédiction quand les voleurs ne savent pas se garder fidélité les uns
+aux autres. <span class="stage2">(<i>On siffle, il répond.</i>)</span> La peste vous crève tous tant que
+vous êtes; donnez-moi mon cheval et allez vous faire pendre.</p>
+
+<p>HENRI.--Tais-toi, grosse bedaine; couche-toi là, colle ton oreille à la
+terre et écoute si tu n'entends pas le trot de quelques voyageurs qui
+s'approchent.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Avez-vous ici des leviers pour me relever quand je serai par
+terre? Ventrebleu! je ne charrierais pas une autre fois ma pauvre viande
+si loin à pied pour tout l'or qui est dans le trésor de ton père. Que
+diable prétends-tu en me tenant de la sorte le bec dans l'eau?</p>
+
+<p>HENRI.--Tu ne sais pas ce que tu dis; on ne te tient pas le bec dans
+l'eau, mais le pied à terre<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je t'en prie, mon bon prince Hal, aide-moi à ravoir mon
+cheval, mon cher fils de roi.</p>
+
+<p>HENRI.--Laissez-moi donc tranquille, maraud. Suis-je votre palefrenier?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Va-t'en te pendre, toi, avec ta jarretière d'héritier
+présomptif<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>. Va, si je suis pris, je te chargerai pour la peine.--Si
+je ne fais pas faire sur vous tous des ballades qu'on chantera sur les
+airs du coin, je veux qu'un verre de vin d'Espagne me serve de poison.
+Quand on pousse la plaisanterie si loin, et à pied encore, je la
+déteste.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a>
+
+<p>FALSTAFF. <i>What a plague mean ye, to colt me thus?</i></p>
+
+<p>LE PRINCE. <i>Thou liest, thou art not colted, thou art uncolted.</i> <i>To
+colt</i> signifie berner, jouer; <i>to uncolt</i>, désarçonner. Il a fallu
+s'écarter du sens pour en conserver un à la plaisanterie du
+prince, qui n'existe en anglais que par le jeu de mots.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> <i>Il peut se pendre avec ses jarretières</i>, expression
+proverbiale en anglais, pour désigner un coquin.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Entre Gadshill.)</p>
+
+<p>GADSHILL.--Arrête là.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Aussi fais-je, dont bien me fâche.</p>
+
+<p>POINS.--Oh! c'est notre chien d'arrêt; je reconnais sa voix.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Bardolph.)</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Quelles nouvelles?</p>
+
+<p>GADSHILL.--Enveloppez-vous, enveloppez-vous; vite, mettez vos masques:
+voilà l'argent du roi qui descend la montagne et qui va au trésor royal.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Tu en as menti, maraud; il va à la taverne du roi.</p>
+
+<p>GADSHILL.--Il y en a assez pour nous remonter tous tant que nous sommes.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--A la potence.</p>
+
+<p>HENRI.--Vous quatre, vous les attaquerez dans la petite ruelle. Ned,
+Poins et moi, nous allons nous placer plus bas; s'ils vous échappent,
+alors ils tomberont dans nos mains.</p>
+
+<p>PETO.--Mais combien sont-ils?</p>
+
+<p>GADSHILL.--Environ huit ou dix.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Morbleu! ne sera-ce pas eux qui nous voleront?</p>
+
+<p>HENRI.--Quoi! si poltron que cela, sir Jean de la Panse?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--A la vérité, je ne suis pas Jean de Gaunt<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>, votre
+grand-père; mais je ne suis pas poltron non plus, Hal.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> <i>John of gaunt</i>: on se rappelle que <i>gaunt</i> veut dire
+<i>maigre</i>.</blockquote>
+
+<p>HENRI.--On le verra à l'épreuve.</p>
+
+<p>POINS.--Ami Jack, ton cheval est derrière la haie; quand tu le voudras,
+tu le trouveras là; adieu, et tiens ferme.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--A présent, je n'ai plus le coeur de le tuer, quand je
+devrais être pendu.</p>
+
+<p>HENRI.--Ned, où sont nos déguisements?</p>
+
+<p>POINS.--Ici tout près: écartons-nous.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Maintenant, mes maîtres, c'est au plus heureux à se faire sa
+part: chacun à sa besogne.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent les voyageurs.)</p>
+
+<p>LES VOYAGEURS.--Allons, voisin; le garçon conduira nos chevaux en
+descendant la colline, et nous irons à pied quelque temps pour nous
+dégourdir les jambes.</p>
+
+<p>LES VOLEURS.--Arrête!</p>
+
+<p>LES VOYAGEURS.--Jésus, ayez pitié de nous!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Frappez, jetez-les sur le carreau, coupez la gorge à ces
+coquins-là. Ah! infâmes fils de chenilles, maudits mangeurs de jambons!
+Ils nous détestent, mes enfants; terrassez-les; dépouillez-les de leur
+toison.</p>
+
+<p>LES VOYAGEURS.--Oh! nous sommes ruinés, perdus sans ressource, nous et
+tout ce que nous avons.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Le diable soit de vous, gros coquins; vous, ruinés! non, gros
+balourds. Je voudrais bien que tout
+votre argent fût ici. Allons, pièces de lard, marchons. Comment, drôles,
+ne faut-il pas que les jeunes gens vivent? Vous êtes grands jurés,
+n'est-ce pas? Nous allons vous faire jurer, sur ma foi.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Falstaff et autres, chassant les voyageurs devant eux.)</p>
+
+<p class="stage1">(Rentrent le prince Henri et Poins.)</p>
+
+<p>HENRI.--Ce sont les voleurs qui ont lié les honnêtes gens: à présent, si
+nous pouvions à nous deux voler les voleurs et nous en aller ensuite
+joyeusement à Londres, il y aurait matière à se divertir pour une
+semaine, de quoi rire un mois, et plaisanter à tout jamais.</p>
+
+<p>POINS.--Tenez-vous coi, je les entends venir.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentrent les voleurs.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Allons, mes maîtres, faisons le partage, et puis remontons à
+cheval avant qu'il soit jour.--Si le prince et Poins ne sont pas deux
+fieffés poltrons, il n'y a pas de justice dans le monde. Non, il n'y a
+pas plus de coeur dans ce Poins que dans un canard sauvage.</p>
+
+<p>HENRI, <span class="stage2"><i>accourant sur eux</i>.</span>--Votre argent!</p>
+
+<p>POINS.--Scélérats!</p>
+
+<p class="stage1">(Tandis qu'ils sont à partager, le prince et Poins fondent sur eux.
+Falstaff, après un coup ou deux, se sauve ainsi que tous les autres,
+laissant tout leur butin derrière eux.)</p>
+
+<p>HENRI.--Nous n'avons pas eu grand'peine à l'avoir. Allons, gai, à
+cheval; les voleurs sont dispersés et si saisis de frayeur, qu'ils
+n'osent pas même se rapprocher l'un de l'autre; chacun prend
+son camarade pour un officier de justice. Allons, partons, cher Ned.
+Falstaff sue à mourir, et en marchant il engraisse ce mauvais sol. Si
+cela n'était pas si plaisant, j'aurais pitié de lui.</p>
+
+<p>POINS.--Comme il hurlait, le coquin.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Warkworth. Un appartement du château.</p>
+
+<p class="stage1">HOTSPUR <i>entre lisant une lettre</i>.</p>
+<br>
+
+<p>HOTSPUR, <span class="stage2"><i>lisant</i>.</span>--<i>Quant à moi, milord, je serais bien satisfait de
+m'y trouver, par l'affection que je porte à votre maison.</i>--Il serait
+satisfait? Quoi?... Et pourquoi n'y est-il donc pas? <i>par l'affection
+qu'il porte à notre maison</i>. Il montre bien en ceci qu'il aime mieux sa
+grange que notre maison.--Voyons, continuons. <i>L'entreprise que vous
+tentez est dangereuse.</i> Vraiment, cela est certain; mais il est
+dangereux aussi de prendre froid, de dormir, de boire; mais je vous dis,
+mon imbécile lord, que dans cette épine, le danger, nous cueillerons
+cette fleur, la sûreté.--<i>L'entreprise que vous tentez est dangereuse;
+les amis que vous avez nommés ne sont pas sûrs; les circonstances même
+ne sont pas favorables, et tout l'ensemble de votre projet n'est pas
+assez fortement conçu pour contre-balancer la force d'un si puissant
+adversaire.</i> C'est là votre réponse? c'est là votre réponse? eh bien! je
+vous réplique, moi, que vous êtes un poltron comme une mauvaise biche,
+et que vous mentez. Quel imbécile est-ce là? Par le ciel! notre projet
+est le projet le mieux conçu qui ait jamais été formé. Nos amis sont
+fidèles et constants. C'est un projet admirable! Ce sont de bons amis,
+et dont on peut tout attendre: un excellent projet et de bons
+amis!--Quel coquin au coeur glacé est-ce donc là! Comment, lorsque
+monseigneur d'York approuve le projet et toute la conduite de
+l'entreprise?--Mordieu, si ce gredin-là était maintenant sous ma main,
+je lui casserais la tête avec l'éventail de sa femme.--Mon père n'en
+est-il pas, mon oncle et moi? Edmond Mortimer, monseigneur d'York et
+Owen Glendower? N'y a-t-il pas encore les Douglas? N'ai-je pas leurs
+lettres à tous où ils me promettent de me joindre armés le neuf du mois
+prochain? Et quelques-uns d'eux n'y sont-ils pas déjà rendus d'avance?
+Qu'est-ce que c'est donc que ce gredin de païen-là, ce renégat? Oui,
+vous allez voir que, dans la sincérité de sa poltronnerie et la lâcheté
+de son coeur, il ira trouver le roi et lui découvrir tous nos
+desseins. Oh! que ne puis-je me partager et m'assommer de coups pour
+avoir imaginé de proposer à ce plat de lait écrémé une si honorable
+entreprise! Qu'il aille se faire pendre; il peut tout déclarer au roi
+s'il lui plaît: nous sommes préparés. Je partirai cette nuit. <span class="stage2">(<i>Entre
+lady Percy.</i>)</span> Eh bien, Kate<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>, il faut que je vous quitte dans deux
+heures.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> La femme d'Hotspur s'appelait non pas Catherine, mais
+Elisabeth, dont Bett est le diminutif. On pourrait penser qu'à cause de
+<i>Queen Bett</i>, Shakspeare n'aurait pas voulu exposer ce nom aux
+familiarités un peu brutales de Hotspur, si Hollinshed qu'il suit
+constamment ne donnait à lady Percy le nom d'Éléonore.</blockquote>
+
+<p>LADY PERCY.--O mon cher lord, pourquoi demeurez-vous ainsi seul? Par
+quelle offense ai-je mérité d'être, depuis quinze jours, une épouse
+bannie de la couche de mon Henri? Dis-moi, mon bien-aimé, quelle est la
+cause qui t'ôte l'appétit, les plaisirs et ton précieux sommeil?
+Pourquoi tiens-tu tes yeux attachés à la terre? Pourquoi tressailles-tu
+si souvent lorsque tu es assis seul? Pourquoi la fraîcheur de ton teint
+s'est-elle flétrie? Pourquoi abandonnes-tu ce qui m'appartient et les
+droits que j'ai sur toi, à la rêverie aux yeux ternes et à la détestable
+mélancolie? Pendant tes légers sommeils je veillais auprès de toi, et je
+t'entendais murmurer des projets de guerre terrible, prononcer des
+termes de manége à ton coursier bondissant, lui crier: <i>Courage! au
+champ de bataille!</i> et tu parlais de sorties et de retraites, de
+tranchées, de tentes, de palissades, de forts, de parapets, de canons,
+de coulevrines, de rançon de prisonniers, de soldats tués et de tout ce
+qui appartient à un combat opiniâtre; et ton esprit avait tellement
+guerroyé au dedans de toi et t'avait si fort agité dans ton sommeil, que
+j'ai vu sur ton front des gouttes de sueur semblables aux bulles d'eau
+qui s'élèvent sur un ruisseau dont l'eau
+vient d'être troublée; d'étranges mouvements se sont fait apercevoir sur
+ton visage, comme d'un homme qui retient son souffle dans une grande et
+soudaine précipitation. Oh! ce sont là des présages de malheur. Mon
+époux est occupé de quelque important projet; et il faut que je le
+sache... ou bien il ne m'aime pas.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Hé, holà! Guillaume est-il parti avec le paquet?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un domestique.)</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.--Oui, milord, il y a plus d'une heure.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Butler a-t-il amené ces chevaux de chez le shérif?</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.--Il vient d'en amener un il n'y a qu'un moment.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Quel cheval? Un cheval rouan, épi mûr, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.--C'est cela même, milord.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Ce cheval sera mon trône. C'est bon, et je vais y monter tout
+à l'heure.--<i>O espérance</i><a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>!--Dis à Butler de le conduire dans le parc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> <i>Esperance</i> ou <i>Esperanza</i> était la devise de la famille
+Percy. C'est à présent, et depuis assez longtemps: <i>Espérance en Dieu</i>,
+en français. On aperçoit encore sur la grande porte du château
+d'Ainwick, appartenant aux ducs de Northumberland, ces mots aussi en
+français: <i>Espérance me conforte.</i></blockquote>
+
+<p class="stage1">(Le domestique.)</p>
+
+<p>LADY PERCY.--Mais écoutez-moi, milord.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Que dis-tu, ma femme?</p>
+
+<p>LADY PERCY.--Qui vous entraîne loin de moi?</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Mon cheval, cher amour, mon cheval.</p>
+
+<p>LADY PERCY.--Allons, finissez, singe à la tête folle. Une belette n'est
+pas si capricieuse que vous. Sur mon honneur, je saurai ce qui vous
+occupe, Henri, je le saurai. Je crains que mon frère Mortimer ne se
+mette en mouvement pour soutenir ses droits, et qu'il n'ait envoyé vers
+vous pour vous demander d'appuyer son entreprise; mais si vous allez....</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Si loin à pied, je serai las, ma chère.
+LADY PERCY.--Allons, allons, perroquet<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>, répondez sans détour à la
+question que je vous fais. Je te casserai le petit doigt, Henri, si tu
+ne me dis pas les choses comme elles sont.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Lâchez-moi, lâchez-moi; trêve de badinage: l'amour?.... Je ne
+t'aime point; je ne pense pas à toi, Kate. Ce n'est point ici un monde
+où l'on puisse s'amuser à la poupée, et jouer des lèvres. Il faut que
+nous ayons le nez sanglant et la tête fracassée, et que nous rendions la
+pareille<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.--De par le diable, mon cheval!--Eh bien! que dis-tu, Kate?
+que me veux-tu?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> <i>Paroquito</i>, perroquet.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> <i>We must have bloody noses, and cracked crowns and pass
+them current too.</i>
+
+<p>Jeu de mots sur <i>crown</i>, crâne, et <i>crown</i>, monnaie, <i>and pass
+them current too</i> (et que nous les passions dans le commerce).</p></blockquote>
+
+<p>LADY PERCY.--Vous ne m'aimez pas? est-ce bien vrai que vous ne m'aimez
+pas? Eh bien! ne m'aimez point; car si vous ne m'aimez point, je ne
+m'aimerai plus moi-même. Quoi, vous ne m'aimez pas? Ah! dites-moi,
+parlez-vous sérieusement, ou non?</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Allons, veux-tu me voir monter à cheval? Lorsque je serai
+assis sur la selle, je te jurerai que je t'aime infiniment.... Mais
+écoutez, Kate, je ne prétends pas que désormais vous me questionniez sur
+le lieu où je vais, ni que vous raisonniez là-dessus. Je vais où il faut
+que j'aille, et pour finir, il faut que je vous quitte ce soir, ma douce
+Kate. Je sais que vous êtes une femme sensée, mais enfin pas plus que ne
+peut l'être la femme de Henri Percy. Vous êtes constante, mais cependant
+vous êtes une femme: quant au secret, je ne crois pas qu'il y en ait une
+plus discrète, car je suis parfaitement convaincu que tu ne révéleras
+pas ce que tu ne sais pas; et voilà jusqu'où ira ma confiance en toi, ma
+douce Kate.</p>
+
+<p>LADY PERCY.--Comment, jusque-là?</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Pas un pouce plus loin. Mais écoutez-moi, Kate: où je vais,
+vous irez aussi. Je pars aujourd'hui, et vous demain; êtes-vous
+satisfaite, Kate?</p>
+
+<p>LADY PERCY.--Il le faut bien, par force.</p>
+
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">East cheap. Une chambre dans la taverne de la <i>Tête-de-Sanglier</i>.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE PRINCE HENRI ET POINS.</p>
+
+<br>
+
+<p>HENRI.--Ned, je t'en prie, sors de cette sale chambre, et viens m'aider
+à rire un peu.</p>
+
+<p>POINS.--Où étais-tu donc, Hal?</p>
+
+<p>HENRI.--Avec trois ou quatre lourdauds, au milieu de soixante ou
+quatre-vingts tonneaux. Je me suis encanaillé à fond. Me voilà, mon cher
+confrère, à vendre et à dépendre d'un trio de garçons de cave, et je
+peux les appeler tous par leurs noms de baptême, comme Tom, Dick,
+François; ils jurent déjà sur leur paradis que, quoique je ne sois
+encore que le prince de Galles, je suis cependant le roi de la
+courtoisie; ils me disent tout platement que je ne fais pas le gros dos
+comme Falstaff, mais que je suis un vrai Corinthien, une bonne pâte
+d'homme, un bon enfant; et que, quand je serai roi d'Angleterre, j'aurai
+à mes ordres tous les bons garçons d'Eastcheap. Ils appellent boire dur,
+<i>se teindre en écarlate</i>, et quand vous prenez haleine en buvant, ils
+crient, hem! et vous recommandent de vider tout. Enfin, j'ai si bien
+profité en un quart d'heure de temps, que me voilà en état, pour la vie,
+de boire avec le premier chaudronnier, et dans son argot. Tiens, Ned, je
+t'assure que tu as perdu beaucoup de gloire à ne t'être pas trouvé avec
+moi dans cette rencontre-là. Mais, mon doux ami Ned, et pour adoucir
+encore plus ton nom de Ned, je te fais présent de ce sou de sucre que
+vient de me taper dans la main un sous-garçon, un drôle qui n'a jamais
+de sa vie su dire d'autre anglais que <i>huit schellings et six sous, et
+fort à votre service, monsieur,</i> en y ajoutant le cri en fausset: <i>On y
+va, on y va, monsieur; marquez une pinte de muscat<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a> dans la
+demi-lune<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a></i>, ou quelque autre
+chose de semblable. A présent, Ned, pour tuer le temps, en attendant que
+Falstaff arrive, va te poster dans quelque chambre voisine, tandis que
+je questionnerai mon benêt de garçon de cave pour savoir dans quel
+dessein il m'a donné ce sucre; et toi, ne cesse point d'appeler
+<i>François</i>, afin qu'il ne puisse rien trouver autre chose à me dire que:
+<i>On y va, on y va</i>. Mets-toi là un peu de côté, je te dirai comment il
+faut faire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> <i>Bastard</i>. Il paraît que le <i>bastard</i> était une espèce de
+muscat.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> <i>On the half moon</i>. Nom d'une des salles de l'auberge, la
+<i>demi-lune</i>, la <i>grenade</i>.</blockquote>
+
+<p>POINS.--François!</p>
+
+<p>HENRI.--En perfection.</p>
+
+<p>POINS.--François!</p>
+
+<p class="stage1">(Poins sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre François.)</p>
+
+<p>FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.--Ralph, aie l'oeil dans la
+grenade.</p>
+
+<p>HENRI.--Écoute ici, François.</p>
+
+<p>FRANÇOIS.--Milord....</p>
+
+<p>HENRI.--Combien as-tu encore de temps à servir, François?</p>
+
+<p>FRANÇOIS.--Par ma foi, cinq ans, et encore autant à....</p>
+
+<p>POINS, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i>.</span>--François!</p>
+
+<p>FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.</p>
+
+<p>HENRI.--Cinq ans! par Notre-Dame, c'est être engagé pour longtemps à
+faire tinter les pots.--Mais, François, aurais-tu bien le courage de
+lâcher le pied à ton engagement, de lui montrer les talons et de te
+sauver?</p>
+
+<p>FRANÇOIS.--Oh! Dieu! milord, je ferai serment sur tous les livres
+d'Angleterre que j'aurais bien le coeur de....</p>
+
+<p>POINS, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i>.</span>--François!</p>
+
+<p>FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.</p>
+
+<p>HENRI.--Quel âge as-tu, François?</p>
+
+<p>FRANÇOIS.--Attendez.... à la Saint-Michel qui vient, j'aurai....</p>
+
+<p>POINS, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i>.</span>--François!</p>
+
+<p>FRANÇOIS.--On y va, monsieur.--Je vous en prie, milord, attendez-moi un
+petit moment.</p>
+
+<p>HENRI.--Oui, mais écoute donc, François; ce sucre que tu m'as donné, il
+y en avait pour un sou, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>FRANÇOIS.--Oh Dieu! milord, je voudrais qu'il y en eût eu pour deux.</p>
+
+<p>HENRI.--Je te donnerai pour cela mille guinées: demande-les-moi quand tu
+voudras, et tu les auras.</p>
+
+<p>POINS, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i>.</span>--François!</p>
+
+<p>FRANÇOIS.--On y va: tout à l'heure.</p>
+
+<p>HENRI.--Tout à l'heure, François? Non pas, François, mais demain,
+François: ou bien, François, jeudi prochain, ou, François, quand tu
+voudras; mais, François....</p>
+
+<p>FRANÇOIS.--Milord?</p>
+
+<p>HENRI.--Veux-tu voler ce pourpoint de cuir à boutons de cristal, cheveux
+en rond, agate au doigt, bas bruns, jarretières de flanelle, voix douce,
+panse d'Espagnol<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>?</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> C'est, à ce qu'il paraît, la description du costume du
+maître de la taverne. Le prince cherche à troubler l'imagination de
+François, de sorte qu'entre les étranges propositions qu'il lui fait, et
+les étranges discours qu'il lui tient, celui-ci ne sache où donner de la
+tête.</blockquote>
+
+<p>FRANÇOIS.--Oh Dieu, milord, que voulez-vous donc dire?</p>
+
+<p>HENRI.--Eh bien donc, votre bâtard brun est votre boisson ordinaire; car
+voyez-vous, François, votre veste de toile blanche se salira. En
+Barbarie, l'ami, cela ne saurait revenir à tant.</p>
+
+<p>FRANÇOIS.--Quoi, monsieur?</p>
+
+<p>POINS, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i>.</span>--François!</p>
+
+<p>HENRI.--Veux-tu courir, maraud. N'entends-tu pas comme on t'appelle?
+(<i>Dans ce moment ils l'appellent tous deux de toutes leurs forces.</i>)
+François! François!</p>
+
+<p class="stage1">(Le garçon demeure dans une immobilité stupide, ne sachant de quel côté
+aller d'abord.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le cabaretier.)</p>
+
+<p>LE CABARETIER.--Comment, tu ne te remues pas plus que cela, et tu
+t'entends appeler de la sorte? Va voir là dedans ce que l'on demande.
+<span class="stage2">(<i>François sort.</i>)</span> Milord, le vieux sir Jean est à la porte avec une
+demi-douzaine d'autres: les laisserai-je entrer?</p>
+
+<p>HENRI.--Faites-les attendre un moment, et puis vous leur ouvrirez la
+porte. <span class="stage2">(<i>Le cabaretier sort.</i>)</span> Poins!</p>
+
+<p>POINS, <span class="stage2"><i>entrant</i>.</span>--On y va, on y va.</p>
+
+<p>HENRI.--Ami, Falstaff et les autres voleurs sont à la porte. Serons-nous
+bien gais?</p>
+
+<p>POINS.--Gais comme pinsons, mon enfant. Mais, dites-moi donc, à quel bon
+tour vous a servi votre plaisanterie du garçon de cave? qu'est-il sorti
+de là, je vous prie?</p>
+
+<p>HENRI.--Que je suis à présent propre à toutes les farces qui aient
+jamais fait figure de farce depuis les vieux jours du bonhomme Adam,
+jusqu'à la naissance de celui que nous commençons à l'heure présente de
+minuit. <span class="stage2">(<i>François rentre avec du vin.</i>)</span> Quelle heure est-il, François?</p>
+
+<p>FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.</p>
+
+<p>HENRI.--Que ce drôle-là possède moins de mots qu'un perroquet, et qu'il
+soit cependant fils d'une femme! Toute sa science se borne à monter et
+descendre, et son éloquence à la somme totale d'un écot. Je ne suis pas
+encore du caractère de Percy, chaud éperon<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a> du Nord, lui qui vous tue
+quelque six ou sept douzaines d'Écossais à un déjeuner, ensuite se lave
+les mains, et dit à sa femme: «Oh! que je hais cette vie oisive! J'ai
+besoin de m'occuper.--Oh! mon cher Henri, dit-elle, combien en as-tu tué
+aujourd'hui?--Donnez à boire à mon cheval rouan moucheté,» dit-il. Et
+puis répond une heure après: «Environ quatorze, une bagatelle, une
+bagatelle.» Je t'en prie, fais venir Falstaff; je ferai Percy, et ce
+damné paquet de lard fera la dame de Mortimer, sa femme, <i>Rivo<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a></i>, dit
+l'ivrogne. L'entendez-vous? Faites entrer ces larges côtes, faites
+entrer ce pain de suif.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> <i>The Hot-spur of the North.</i> Il a bien fallu traduire ici
+le nom d'Hotspur pour conserver un sens à la phrase.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> <i>Rivo</i> était, à ce qu'il paraît, le cri des buveurs pour
+s'exciter.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Entrent Falstaff, Gadshill, Bardolph et Peto.)</p>
+
+<p>POINS.--Sois le bienvenu, Jack; où as-tu donc été?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Malédiction sur tous les poltrons; oui, et vengeance avec;
+oui, par ma foi, et <i>amen</i>! Donne-moi un verre d'Espagne,
+garçon.--Plutôt que de continuer de mener cette vie-là, je vais me
+mettre à remmailler des bas, à les raccommoder et aussi à les
+ressemeler. Malédiction sur tous les poltrons! Donne-moi un verre
+d'Espagne, drôle. N'y a-t-il plus de vertu sur terre?</p>
+
+<p class="stage1">(Il boit.)</p>
+
+<p>HENRI.--N'as-tu jamais vu Titan caresser de ses rayons un pain de
+beurre, autre Titan au coeur tendre qui se fondait d'amour aux
+douceurs du soleil<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>? Si tu l'as vu, eh bien, regarde-moi cette pièce.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Misérable! il y a de la chaux aussi dans ce vin... Il n'y a
+que de la coquinerie à trouver dans un mauvais sujet: et malgré cela, un
+poltron est pire cent fois qu'un verre de vin d'Espagne frelaté. Infâme
+poltron!--Va ton chemin, vieux sir Jean, meurs quand tu voudras; si le
+courage, le vrai courage n'est pas perdu sur la face de la terre, je
+veux être un hareng saur. Il n'y a pas en Angleterre trois honnêtes gens
+ayant échappé à la potence, et l'un de ces trois est gros et se fait
+vieux: Dieu veuille avoir pitié de nous! Le monde est corrompu, je vous
+dis. Oui, je voudrais être tisserand<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>, je saurais chanter des psaumes
+et toutes sortes de chansons. Malédiction sur tous les poltrons, c'est
+là que j'en reviens toujours.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a> <i>At the sweet tale of the sun.</i> Les premières éditions
+portent <i>sun</i>. Les commentateurs ne croyant pouvoir expliquer la phrase
+de cette manière y ont substitué <i>son</i>, ce qui me paraît infiniment
+moins clair, bien qu'ils aient cherché à expliquer leur correction par
+les souvenirs de l'histoire de Phaéton. Ce second Titan (nom que
+Shakspeare donne communément au soleil) est selon toute apparence le
+pain de beurre dont la figure ronde et jaune, et peut-être ornée d'une
+empreinte de soleil, explique parfaitement les plaisanteries du prince.
+On a donc suivi l'ancien texte <i>sun</i>, au lieu de suivre celui qu'y ont
+substitué les nouveaux éditeurs.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> Les tisserands avaient l'habitude de chanter en
+travaillant. On verra Hotspur faire une pareille allusion aux tailleurs,
+connus pour avoir la même habitude.</blockquote>
+
+<p>HENRI.--Hé, sac à laine, que marmottez-vous là entre vos dents?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Cela un fils de roi! Si je ne te chasse pas hors de ton
+royaume avec une épée de bois, et si je ne mène pas tous tes sujets
+devant toi comme un troupeau d'oies sauvages, je ne veux plus porter de
+barbe au menton. Vous, prince de Galles?</p>
+
+<p>HENRI.--Comment, vieille boule<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>, de quoi s'agit-il donc?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> <i>Whoreson, roundman</i>.</blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--N'êtes-vous pas un poltron? Répondez-moi à cela, et Poins
+aussi que voilà.</p>
+
+<p>POINS.--Mordieu, grosse bedaine, si vous m'appelez encore poltron, je te
+poignarde.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Moi, t'appeler poltron? Je te verrais damner plutôt que de
+t'appeler poltron; mais je donnerais bien mille guinées pour savoir
+courir aussi bien que toi. Vous avez les épaules assez droites, aussi ne
+vous embarrassez-vous guère si on vous voit le dos: est-ce là ce que
+vous appelez épauler vos amis? Que le diable emporte de pareils
+épauleurs! Parlez-moi de gens qui me feront face.--Un verre de vin: que
+je sois un coquin si j'ai bu d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>HENRI.--Misérable! tes lèvres sont encore humides du dernier verre que
+tu as avalé.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--C'est tout un. Malédiction sur tous les poltrons, je ne dis
+que cela.</p>
+
+<p>HENRI.--De quoi s'agit-il donc?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--De quoi s'agit-il! Quatre de nous qui sommes ici avons pris
+ce matin mille guinées.</p>
+
+<p>HENRI.--Où sont-elles, Jack, où sont-elles?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Où elles sont? reprises sur nous, voilà ce qu'elles sont. Il
+nous en est tombé une centaine sur le corps à nous quatre malheureux.</p>
+
+<p>HENRI.--Comment, une centaine, mon cher?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je veux être un coquin si je n'ai pas ferraillé à bras
+raccourci pendant deux heures d'horloge contre une douzaine. C'est un
+miracle que j'en sois réchappé;
+j'ai reçu huit coups d'épée au travers de mon pourpoint, quatre dans mes
+chausses; mon bouclier est percé d'outre en outre, mon épée hachée comme
+une scie, <i>ecce signum</i>. Je n'ai jamais mieux fait depuis que j'ai âge
+d'homme; cela n'a servi de rien. Malédiction sur tous les
+poltrons!--Demandez-leur plutôt. S'ils vous disent plus ou moins que la
+vérité, ce sont des traîtres, des enfants de ténèbres.</p>
+
+<p>HENRI.--Parlez, messieurs; comment cela s'est-il passé?</p>
+
+<p>GADSHILL.--Nous quatre sommes tombés sur une douzaine ou environ.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Seize au moins, milord.</p>
+
+<p>GADSHILL.--Et les avons garrottés.</p>
+
+<p>PETO.--Non, non, ils n'ont pas été garrottés.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Que dis-tu, maraud? Ils ont été tous garrottés sans exception
+d'un seul, ou je suis un Juif, un Juif hébreu.</p>
+
+<p>GADSHILL.--Comme nous étions à partager, six ou sept nouveaux-venus nous
+sont tombés sur le corps.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Et alors ils ont détaché les autres qui sont venus encore.</p>
+
+<p>HENRI.--Comment, est-ce que vous vous êtes battus tous?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Tous? Je ne sais ce que vous entendez par tous; mais si je ne
+me suis pas battu avec une cinquantaine, je ne suis qu'une botte de
+radis! S'il n'y en avait pas cinquante-deux ou cinquante-trois sur le
+pauvre vieux Jack, je ne suis pas une créature à deux pieds.</p>
+
+<p>POINS.--Je prie le ciel que vous n'en ayez pas tué quelques-uns.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Oh! cette prière vient trop tard. J'en ai poivré deux; oui,
+je suis sûr d'en avoir bien payé deux, deux coquins en habits de
+bougran. Je te dis la chose comme elle est, Hal; si je te mens,
+crache-moi au visage, appelle-moi cheval. Tu connais bien ma vieille
+manière de me mettre en garde? Je me tenais de là, et la pointe de mon
+épée comme cela: quatre coquins en bougran fondent sur moi.</p>
+
+<p>HENRI.--Comment quatre? Tu ne disais que deux tout à l'heure.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Quatre, Hal. J'ai toujours dit quatre.</p>
+
+<p>POINS.--Oui, oui, il a dit quatre.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Ces quatre-là se sont présentés de front, et ils fonçaient
+principalement sur moi; je ne m'en suis pas embarrassé d'abord. Je vous
+ai rassemblé leurs sept pointes dans mon bouclier, comme cela.</p>
+
+<p>HENRI.--Sept! Comment, il n'y en avait que quatre tout à l'heure.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--En bougran, vous dis-je.</p>
+
+<p>POINS.--Oui, quatre en habit de bougran.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Sept, vous dis-je, par cette épée, ou je suis un coquin.</p>
+
+<p>HENRI.--Je t'en prie, laisse-le aller son train, nous en aurons encore
+davantage tout à l'heure.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--M'entends-tu, Hal?</p>
+
+<p>HENRI.--Oh! que oui, je comprends bien aussi, Jack.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--N'y manque pas, car cela vaut la peine d'être écouté. Ces
+neuf en bougran, comme je te le disais donc.</p>
+
+<p>HENRI.--En voilà déjà deux de plus.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Quand ils virent leurs pointes raccourcies de cette façon....</p>
+
+<p>POINS.--Ils se trouvèrent alors des courtes-pointes<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a>
+
+<p>FALSTAFF. <i>Their points being broken...</i></p>
+
+<p>POINS. <i>Down fell their hose</i>.</p>
+
+<p><i>Points</i> signifie également <i>pointe d'épée</i> et <i>aiguillettes</i>. Ainsi le
+sens littéral de la plaisanterie est:</p>
+
+<p>FALSTAFF. Leurs pointes (aiguillettes) étant brisées...</p>
+
+<p>POINS. Leurs chausses tombèrent à terre.</p>
+
+<p>Il a fallu trouver quelque jeu de mots à substituer à celui-là,
+impossible à faire passer en français.</blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--Ils commencèrent à reculer; mais je les suivis de près et
+vous les accostai corps à corps, et en un clin d'oeil, je fis le
+compte à sept des onze.</p>
+
+<p>HENRI.--O prodige! onze hommes en bougran sortis de deux!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Mais le diable a voulu que trois maudits
+coquins en vert de Kendal<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a> soient venus me prendre par derrière; ils
+ont foncé sur moi, car il faisait si noir, Henri, que tu n'aurais pas pu
+voir ta main.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> <i>Kendal</i> est une ville du comté de Westmoreland, où l'on
+fabrique une grande quantité d'étoffes pour vêtements. Le vert de Kendal
+était la couleur que choisissaient d'ordinaire les brigands, espérant
+ainsi être moins aperçus à travers les feuilles. Le fameux Robin Hood et
+ses gens portèrent du vert de Kendal tant qu'ils vécurent dans les
+bois.</blockquote>
+
+<p>HENRI.--Ces menteries sont comme le père qui les engendre, aussi grosses
+qu'une montagne, bien visibles, bien palpables. Quoi, triple sans
+cervelle, tête à perruque, bâtard, sale et gras magasin de suif.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Comment, es-tu fou? es-tu fou? Est-ce que la vérité n'est pas
+la vérité?</p>
+
+<p>HENRI.--Quoi! comment est-il possible que tu aies distingué que ces
+hommes étaient en vert de Kendal, puisqu'il faisait si noir que tu ne
+pouvais pas voir la main? Allons, rends-nous raison de cela; qu'as-tu à
+dire?</p>
+
+<p>POINS.--Allons, il faut nous expliquer cela, Jack, il faut nous dire vos
+raisons.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Comment? de force! Non; me donnassiez-vous l'estrapade, ou
+toutes les tortures du monde, je ne vous le dirais pas par force. Vous
+donner une raison par force? Quand les raisons seraient aussi communes
+que des mûres de haies, on ne me ferait pas donner à un homme une raison
+par force, à moi!</p>
+
+<p>HENRI.--Je ne veux pas avoir plus longtemps son péché sur la conscience.
+Cet effronté poltron, bon seulement à écraser les lits, à éreinter les
+chevaux; cette énorme montagne de chair...</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Laisse-nous tranquilles, figure étique, peau d'anguille,
+langue de boeuf séchée, longue perche, morue sèche: oh! que n'ai-je
+assez d'haleine pour nombrer tout ce qui te ressemble! toi, aune de
+tailleur, fourreau d'épée, étui d'arc, sonde de commis de barrière...</p>
+
+<p>HENRI.--Allons, courage, reprends haleine, et puis recommence de plus
+belle; et quand tu seras bien épuisé
+en basses comparaisons, laisse-moi te dire seulement ces deux mots....</p>
+
+<p>POINS.--Écoute bien, Jack.</p>
+
+<p>HENRI.--Nous deux, nous vous avons vus vous quatre tomber sur quatre,
+les garrotter et vous emparer de ce qu'ils avaient. Or, remarquez bien à
+présent comment un récit tout simple va vous confondre. Alors nous deux
+que voilà, sommes tombés sur vous quatre, et d'un seul mot nous vous
+avons, à votre barbe, enlevé votre prise, et nous l'avons, qui plus est,
+et nous sommes en état de vous la faire voir dans la maison; et vous,
+Falstaff, en criant miséricorde, vous avez sauvé votre bedaine, et
+très-lestement, et très-adroitement, toujours courant, toujours hurlant,
+aussi bien que je l'aie jamais entendu faire à un jeune taureau.--Ne
+faut-il pas que tu sois un grand misérable, pour avoir tailladé ton épée
+exprès comme tu l'as fait, et puis nous venir conter que c'était en te
+battant? Quel subterfuge, quel stratagème, quelle échappatoire peux-tu
+trouver à présent, pour te dérober à ta honte visible et manifeste?</p>
+
+<p>POINS.--Allons, dis-nous donc, Jack, quelle invention nouvelle te tirera
+de là?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Pardieu, je vous ai reconnus comme celui qui vous a faits.
+Eh! voyons donc un peu, mes maîtres, ne vouliez-vous pas que j'allasse
+tuer l'héritier présomptif? Était-ce à moi à tenir tête à mon prince
+légitime? Vraiment, vous savez bien que je suis brave comme Hercule.
+Mais voyez l'instinct, le lion ne toucherait pas au prince légitime<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>.
+L'instinct est une belle chose; j'ai été poltron par instinct: je n'en
+aurai que meilleure opinion de moi et de toi tant que je vivrai; de moi,
+comme d'un lion courageux, et de toi, comme du prince légitime. Mais
+après tout, mes enfants, je suis pardieu bien aise que vous ayez
+l'argent. Hôtesse, jetez les portes, veillez cette nuit, vous prierez
+demain. Pour vous, gaillards, bons garçons, bons enfants, coeurs d'or,
+que tous les titres qui reviennent aux bons compagnons vous
+soient donnés. Eh bien! nous divertirons-nous bien ce soir? Ferons-nous
+une comédie impromptu?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> Opinion consacrée dans plusieurs ballades.</blockquote>
+
+<p>HENRI.--Va comme il est dit: le sujet sera, <i>sauve qui peut</i>.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Ah! ne parlons plus de cela, Hal, par amitié pour moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre l'hôtesse.)</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Milord le prince.</p>
+
+<p>HENRI.--Eh bien, milady l'hôtesse, qu'as-tu à me dire?</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Vraiment, milord, il y a à la porte un noble de la cour qui
+demande à vous parler; il dit qu'il vient de la part de votre père.</p>
+
+<p>HENRI.--Donnez-lui ce qu'il faut pour en faire un homme royal, et
+renvoyez-le à ma mère<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> La <i>royale</i> valait 10 schellings; la <i>noble</i>, 6 schellings
+8 deniers. <i>Royal</i> et <i>real</i> se prononçant à peu près de même, Henri
+veut qu'on ajoute au <i>noble</i> ce qu'il faut pour en faire un <i>royal</i> ou
+<i>real man</i> (un homme réel), et qu'on l'envoie à sa mère.</blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--Quelle espèce d'homme est-ce?</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--C'est un vieillard.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Que fait la gravité d'un vieillard hors de son lit à minuit?
+Irai-je lui donner sa réponse?</p>
+
+<p>HENRI.--Oh! oui, je t'en prie; va, Jack.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Eh bien, ma foi, je m'en vais lui donner son paquet.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>HENRI.--Oh çà! mes braves, par Notre-Dame, vous vous êtes bien battus;
+et vous aussi, Peto, et vous aussi, Bardolph. Vous êtes aussi des lions,
+vous vous êtes sauvés par instinct; vous ne voudriez pas mettre la main
+sur le prince légitime. Oh! non, fi donc!</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Ma foi, je me suis sauvé, moi, quand j'ai vu les autres se
+sauver.</p>
+
+<p>HENRI--Oh çà! dites-moi à présent, sans plaisanterie, comment se fait-il
+que l'épée de Falstaff soit si ébréchée?</p>
+
+<p>PETO.--Pardieu, il l'a ébréchée avec son poignard, et a
+dit que sur son honneur il n'y avait plus de bonne foi en Angleterre,
+s'il ne parvenait pas à vous persuader que cela s'était fait dans le
+combat; et il nous a engagés à faire comme lui.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Oui, comme encore de nous frotter le nez avec de l'herbe
+tranchante, pour le faire saigner et en barbouiller nos habits, et jurer
+que c'était du sang d'honnêtes gens. Je puis bien dire que j'ai fait ce
+que je n'avais pas fait depuis sept ans; car je rougis d'entendre parler
+seulement de ses monstrueuses inventions.</p>
+
+<p>HENRI.--Oh! misérable, tu dérobas un verre de vin d'Espagne il y a
+dix-huit ans et tu fus pris sur le fait, et depuis ce temps-là tu as
+toujours rougi <i>ex tempore</i>. Tu avais pour toi le fer et la flamme, et
+cependant tu t'es sauvé! Dis-moi quel était ton instinct pour cela?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Milord, voyez-vous ces météores? apercevez-vous ces feux?</p>
+
+<p>HENRI.--Oui.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Que croyez-vous que cela annonce?</p>
+
+<p>HENRI.--Un foie chaud et une froide bourse.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Rage et fureur, milord, à le bien prendre.</p>
+
+<p>HENRI.--Non, si on te prend bien, la corde. <span class="stage2">(<i>Rentre Falstaff</i>.)</span> Voilà
+notre maigre Jack qui revient; voilà notre squelette décharné. Eh bien,
+ma douce créature rembourrée de coton, combien y a-t-il que tu n'as vu
+ton genou?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Mon genou? À ton âge, Henri, je n'avais pas
+la taille aussi grosse que la serre d'un aigle. Je me serais glissé dans
+la bague d'un alderman. Ah! ne me parlez pas de vivre dans les soupirs
+et les chagrins; cela vous gonfle un homme comme un ballon.--Il y a de
+maudites nouvelles par le monde: sir Jean Bracy venait ici de la part de
+votre père; il faut que vous vous rendiez à la cour dès le matin. Ce
+maudit fou du Nord, Percy, et cet autre Gallois qui a donné la
+bastonnade à Amaimon et a fait cocu Lucifer, qui a forcé le diable de se
+jurer son vassal sur la croix d'une pique galloise, comment le
+nommez-vous?</p>
+
+<p>POINS.--Oh! Glendower.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Oui, Owen, Owen; c'est lui-même et son gendre Mortimer, et le
+vieux Northumberland, et cet Écossais, le plus leste de tous les
+Écossais, Douglas, qui monte au galop de son cheval une montagne en
+ligne perpendiculaire.</p>
+
+<p>HENRI.--Celui qui en courant à toute bride tue un moineau au vol d'un
+coup de pistolet.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Précisément, vous l'avez touché.</p>
+
+<p>HENRI.--Mieux qu'il n'a jamais touché le moineau.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Tenez, ce drôle-là a du sang dans les veines, il ne se
+sauvera pas.</p>
+
+<p>HENRI.--Et quel autre drôle es-tu donc, toi, de le louer si fort pour
+savoir bien courir?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--À cheval, coucou; mais à pied, il ne bougera
+jamais d'un seul pas.</p>
+
+<p>HENRI.--Si fait, Jack, par instinct.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Ah! j'en conviens, par instinct. Eh bien, il est donc là
+aussi avec un certain Mordake, et encore un millier de bonnets bleus.
+Worcester s'est sauvé secrètement cette nuit. La barbe de ton père a
+blanchi de toutes ces nouvelles-là. On peut acheter des terres à présent
+à aussi bon marché que du maquereau moisi.</p>
+
+<p>HENRI.--Ainsi donc, si le mois de juin est chaud, et que cette bouffée
+de guerre se prolonge, il est probable que nous aurons les filles<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>,
+comme les clous de fer à cheval, au cent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> <i>Maiden heaas</i>.</blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--Par la messe! mon garçon, tu dis vrai; il y a apparence que
+le commerce ira bien pour nous de ce côté-là! Mais dis-moi donc, Hal,
+n'as-tu pas horriblement peur? À toi qui es l'héritier
+présomptif, aurait-on pu te trouver dans le monde trois autres ennemis
+de la sorte de ce démon de Douglas, ce salpêtre de Percy, et ce satan de
+Glendower? N'as-tu pas horriblement peur? N'as-tu pas le frisson dans le
+sang?</p>
+
+<p>HENRI.--Pas un brin, sur ma foi. Il me faudrait pour cela un peu de ton
+instinct.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Oh! tu seras horriblement grondé demain,
+quand tu te présenteras devant ton père. Allons, par amitié pour moi,
+prépare une réponse.</p>
+
+<p>HENRI.--Voyons, mets-toi à la place de mon père, et examine-moi sur les
+particularités de ma vie.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Veux-tu? Volontiers. Cette chaise sera mon trône, ce poignard
+mon sceptre, et ce coussin ma couronne.</p>
+
+<p>HENRI.--On prendrait ton trône pour un escabeau, ton sceptre d'or pour
+un poignard de plomb, et ta précieuse et riche couronne pour la triste
+tonsure d'une tête chauve.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--C'est bien; mais pour peu qu'il te reste une étincelle de la
+grâce, tu vas être ému.--Donnez-moi un verre de vin d'Espagne, afin que
+cela me fasse paraître les yeux rouges, et qu'on puisse croire que j'ai
+pleuré; car il faut que je parle en homme transporté de douleur, et je
+veux le faire sur le ton du roi Cambyse.</p>
+
+<p>HENRI.--Fort bien! Voilà ma révérence.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Et voici mon discours.--Écartez-vous, seigneurs.</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Voilà une excellente scène, en vérité!</p>
+
+<p>FALSTAFF, <span class="stage2"><i>à l'hôtesse</i>.</span>--Ne pleurez pas, charmante reine; car c'est en
+vain que coulent vos larmes.</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Oh! voyez donc ce père, comme il soutient bien son rôle!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Pour l'amour de Dieu, lords, emmenez ma triste épouse, car
+les pleurs obstruent les écluses de ses yeux.</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Oh! à merveille! Il fait aussi bien qu'aucune de ces
+canailles d'acteurs que j'aie jamais vus.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Paix là, bonne dame Pinte; paix, chauffe-cervelle.--Henri, je
+m'étonne non-seulement de la manière dont tu passes ton temps, mais
+encore de la compagnie que tu fréquentes; car bien que la camomille
+pousse d'autant plus vite qu'elle est plus foulée aux pieds, cependant
+la jeunesse est d'autant plus vite usée que plus on la gaspille. Je te
+crus mon fils en partie sur la parole de ta mère, et en partie d'après
+ma propre opinion; mais surtout un maudit trait que tu as dans les
+yeux, et ta sotte manière de laisser tomber la lèvre inférieure, m'en
+sont une bonne garantie. Si donc tu es mon fils, voilà le point.
+Pourquoi, étant mon fils, te fais-tu ainsi montrer au doigt? Le brillant
+soleil des cieux<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a> doit-il faire l'école buissonnière, et aller se
+nourrir de mûres sauvages? Ce n'est pas là une question à faire. Un fils
+d'Angleterre doit-il devenir un filou, un coupeur de bourses? Voilà la
+question.--Il y a une chose, Henri, dont tu as souvent entendu parler,
+et que beaucoup de gens de notre pays connaissent sous le nom de poix;
+cette poix, suivant le rapport des anciens auteurs, est une chose qui se
+lie: il en est de même de la compagnie que tu fréquentes. Car, Henri,
+dans ce moment je ne parle pas dans le vin, mais dans les pleurs; ni
+dans la joie, mais dans la colère; ni en paroles seulement, mais par mes
+gémissements; et cependant tu as un homme de bien que j'ai souvent
+remarqué dans ta compagnie, mais je ne sais pas son nom.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> <i>The blessed sun of heaven.</i>
+
+<p>Il y a probablement là un jeu de mots entre <i>sun</i> (soleil) et <i>son</i>
+(fils).</p></blockquote>
+
+<p>HENRI.--Quelle sorte d'homme est-ce, sous le bon plaisir de Votre
+Majesté?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--C'est un homme de bonne mine, ma foi, et de corpulence, qui a
+l'air gai, l'oeil gracieux et un port des plus nobles. Je crois qu'il
+peut avoir quelque cinquante ans, ou, par Notre-Dame, tirant vers
+soixante.... Je me le rappelle maintenant; son nom est Falstaff. Si cet
+homme était un débauché, il me tromperait bien, car, Henri, je vois la
+vertu dans ses yeux. Si donc l'arbre peut se connaître par le fruit,
+comme le fruit par l'arbre, alors je le déclare hautement, il y a de la
+vertu dans ce Falstaff; conserve-le et bannis tout le reste. Or, dis-moi
+à présent, méchant vaurien, dis-moi, qu'es-tu devenu depuis un mois?</p>
+
+<p>HENRI.--Est-ce là parler en roi?--Prends ma place; je vais faire le rôle
+de mon père.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Quoi! me déposséder?--Si tu le fais la
+moitié aussi gravement, aussi majestueusement, en paroles et en matière,
+pends-moi par les talons comme un lapin écorché.</p>
+
+<p>HENRI.--A la bonne heure: je me mets là.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Et moi ici. Jugez, messieurs.</p>
+
+<p>HENRI.--Oh çà! Henri, d'où venez-vous?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Mon noble seigneur, d'Eastcheap.</p>
+
+<p>HENRI.--Les plaintes que j'entends faire de toi sont bien
+graves.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Ventrebleu! seigneur, elles sont fausses.--Oh! je vous en
+ferai voir long pour un jeune prince.</p>
+
+<p>HENRI.--Quoi! tu jures, enfant pervers? A dater de ce jour, ne lève
+jamais les yeux sur moi; je te retire avec colère mes bonnes grâces. Il
+y a un démon qui te hante sous la figure d'un gros vieux corps d'homme,
+une espèce de tonneau est ton compagnon. Pourquoi fais-tu ta société de
+ce magasin d'humeurs, de ce coffre à mangeaille, de cette créature
+animale, de cette loupe d'hydropisie, de cette énorme tonne de vin
+d'Espagne, de cette valise de tripes, de ce boeuf gras<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a> rôti le
+pudding dans le ventre, de ce doyen du vice, de cette iniquité en
+cheveux gris, de ce père pendard, de cette vieille frivolité? A quoi
+est-il bon? à goûter le vin d'Espagne et à le boire. Que le voit-on
+faire avec grâce et propreté? rien autre chose que couper un chapon et
+le manger. Quelle science a-t-il? pas d'autre que la ruse. En quoi rusé?
+en coquinerie seulement. En quoi coquin? en tout. En quoi honnête? en
+rien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> <i>Manningtree ox.</i> Manningtree, dans le comté d'Essex, est
+célèbre par la richesse de ses pâturages. Il y avait, à ce qu'il paraît,
+des occasions où le boeuf de Manningtree jouait le rôle de notre
+boeuf gras.</blockquote>
+
+<p>FALSTAFF.--Je voudrais que Votre Altesse n'allât pas plus vite que je ne
+peux la suivre. Que veut-elle dire en ceci?</p>
+
+<p>HENRI.--Ce scélérat abominable, corrupteur de jeunesse, ce Falstaff, ce
+vieux satan à barbe grise.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Seigneur, je connais l'homme.</p>
+
+<p>HENRI.--Je le sais bien que tu le connais.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Mais de dire que je connais plus de mal en lui qu'en
+moi-même, ce serait dire plus que je ne sais. Qu'il soit vieux (et je
+l'en plains bien), ses cheveux blancs en font foi; mais qu'il soit (sauf
+votre révérence) un suborneur de filles, c'est ce que je nie absolument.
+Si le vin d'Espagne sucré est une offense, Dieu veuille avoir pitié des
+pécheurs! Si c'est un crime d'être vieux et gai, je connais plus d'un
+vieux cabaretier de damné. Si pour être gras l'on est haïssable, alors
+les vaches maigres de Pharaon sont dignes d'être aimées. Non, mon bon
+seigneur, bannis Peto, bannis Bardolph, bannis Poins; mais pour
+l'aimable Jack Falstaff, le bon Jack Falstaff, l'honnête Jack Falstaff,
+le vaillant Jack Falstaff, et d'autant plus vaillant qu'il est le vieux
+Jack Falstaff, ne le bannis point de la société de ton Henri, non, ne le
+bannis point de la société de ton Henri. Si tu bannis le gros Jack,
+autant bannir le reste de l'univers.</p>
+
+<p>HENRI.--Je le bannis; je le veux.</p>
+
+<p class="stage1">(On frappe. Sortent l'hôtesse, François et Bardolph.)</p>
+
+<p class="stage1">(Bardolph rentre en courant.)</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Oh! milord, milord, le shérif est à la porte avec la plus
+monstrueuse garde...</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Va-t'en, drôle!--Achevez la pièce; j'ai bien des choses à
+dire en faveur de ce Falstaff.</p>
+
+<p class="stage1">(L'hôtesse rentre précipitamment.)</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--O Jésus! mon prince, mon prince!</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Allons, allons, le diable monté à cheval sur un chalumeau? De
+quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Le shérif et toute la garde sont à la porte; ils viennent
+pour faire la visite de la maison. Les laisserai-je entrer?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Entends-tu, Hal? Ne prends donc pas une bonne pièce d'or pour
+une fausse. Tu es foncièrement fou, sans qu'il y paraisse.</p>
+
+<p>HENRI.--Et toi, naturellement poltron, sans instinct.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je renie votre <i>major</i><a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.--Si vous voulez
+renier aussi le shérif, soit, sinon laissez-le entrer. Si je ne fais pas
+autant qu'un autre homme à la charrette, la peste soit de mon éducation;
+et j'espère bien aussi, au moyen de la corde, être aussi vite étranglé
+qu'un autre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> <i>I deny your major.</i>
+
+<p>Jeu de mots entre <i>major</i>, majeur, et <i>mayor</i>, le principal officier de
+toute corporation, dont le shérif n'est que le second.</p></blockquote>
+
+<p>HENRI.--Va te cacher derrière la tapisserie.--Vous autres, montez
+là-haut. A présent, mes maîtres, un visage honnête et une bonne
+conscience.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--J'ai vu le temps que j'avais l'un et l'autre; mais ce
+temps-là est passé: c'est pourquoi je vais me cacher.</p>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent excepté Henri et Poins.)</p>
+
+<p>HENRI.--Faites entrer le shérif. <span class="stage2">(<i>Entrent le shérif et un voiturier</i>.)</span>
+Eh bien, monsieur le shérif, que me voulez-vous?</p>
+
+<p>LE SHÉRIF.--D'abord, monseigneur, veuillez me pardonner. La clameur
+publique et toutes les apparences accusent quelques hommes qui sont dans
+cette maison.</p>
+
+<p>HENRI.--Quels hommes?</p>
+
+<p>LE SHÉRIF.--Il y en a un bien connu, mon gracieux seigneur, un homme
+gros et gras.</p>
+
+<p>LE VOITURIER.--Oh! gras comme beurre.</p>
+
+<p>HENRI.--L'homme que vous désignez, je vous assure, n'est point ici; car,
+moi qui vous parle, je lui ai donné une commission à faire à l'heure
+qu'il est. Mais, shérif, je te donne ma parole que d'ici à demain
+l'heure du dîner, je l'enverrai pour te répondre, à toi ou à qui il
+appartiendra, sur tout ce dont il pourra être accusé. Ainsi, permettez
+que je vous prie à présent de vous retirer.</p>
+
+<p>LE SHÉRIF.--C'est ce que je vais faire, mon prince. Voilà deux honnêtes
+gens qui dans ce vol ont perdu trois cents marcs.</p>
+
+<p>HENRI.--Cela peut être. S'il a volé ces hommes-là, il en sera
+responsable. Ainsi, adieu.</p>
+
+<p>LE SHÉRIF.--Bonsoir, mon noble seigneur.</p>
+
+<p>HENRI.--Je crois que c'est bonjour, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>LE SHÉRIF.--En effet, mon prince, je crois qu'il peut être deux heures
+du matin.</p>
+
+<p class="stage1">(Le shérif et le voiturier s'en vont.)</p>
+
+<p>HENRI.--Ce graisseux coquin est aussi connu que le dôme de Saint-Paul:
+appelez-le.</p>
+
+<p>POINS.--Falstaff!--Il dort profondément derrière la tapisserie et ronfle
+comme un cheval.</p>
+
+<p>HENRI.--Écoutez avec quel effort il tire sa respiration.--Fouillez dans
+ses poches!--<span class="stage2">(<i>Poins fouille dans ses poches</i>.)</span> Eh bien, qu'as-tu
+trouvé?</p>
+
+<p>POINS.--Rien que des papiers, milord.</p>
+
+<p>HENRI.--Voyons un peu ce que c'est. Lis-les.</p>
+
+<p>POINS.--
+<pre>
+ Item, un chapon. 2 sh. 2d.
+ Item, sauce 0 4
+ Item, vin d'Espagne. 5 8
+ Item, anchois et vin d'Espagne après souper 5 8
+ Item, pain, un demi-penny 0 1
+</pre>
+
+<p>HENRI.--O l'infâme! rien qu'un demi-penny de pain pour cette odieuse
+quantité de vin d'Espagne! Garde soigneusement le reste; nous lirons
+cela plus à loisir: laissons-le là dormir jusqu'au jour. J'irai à la
+cour dans la matinée.--Il nous faudra tous partir pour la guerre, et
+j'aurai soin de te procurer quelque poste honorable. Quant à ce gros
+maraud, je le ferai placer dans l'infanterie, une marche d'un quart de
+mille le tuera. Je ferai rendre l'argent volé avec usure.--Viens me
+trouver de bonne heure dans la matinée. Et sur ce, bonjour, Poins.</p>
+
+<p>POINS.--Bonjour, mon bon seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils partent.)</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">A Bangor.--La maison de l'archidiacre.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> HOTSPUR, WORCESTER, MORTIMER ET GLENDOWER.</p>
+
+<br>
+
+<p>MORTIMER.--Ces promesses sont belles: nos partisans sont sûrs, et notre
+début présente les plus belles espérances.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Lord Mortimer,--et vous, cousin Glendower, voulez-vous que
+nous nous asseyions?--et vous aussi, mon oncle Worcester.--Malédiction!
+j'ai oublié la carte.</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Non: la voici. Assieds-toi, cousin Percy, assieds-toi, mon
+bon cousin Hotspur: toutes les fois que Lancaster parle de vous sous ce
+nom, son visage pâlit; et poussant un soupir, il vous souhaite le ciel.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Et à vous l'enfer, toutes les fois qu'il entend prononcer le
+nom d'Owen Glendower.</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Je ne peux l'en blâmer: lors de ma naissance, le front du
+firmament se remplit de figures enflammées et de signaux brûlants, et à
+l'instant où je vins au monde, les immenses fondements de la terre
+tremblèrent comme un poltron.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Eh bon! ne fussiez-vous jamais né, la chatte de votre mère
+eût-elle simplement fait ses chats, le globe n'en aurait pas moins
+tremblé dans ce moment-là.</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Je vous dis que la terre trembla quand je naquis.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Et je dis, moi, que si vous supposez que ce soit de peur de
+vous, la terre et moi nous ne nous ressemblons guère.</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Le ciel était tout en feu, et la terre a tremblé.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Eh bien, la terre aura tremblé de voir le ciel en feu, et non
+pas de terreur de votre naissance. Souvent la nature malade lance
+d'étranges éruptions; souvent la terre en travail est pressée et
+tourmentée d'une sorte de colique causée par les vents désordonnés que
+renferment ses entrailles. En s'efforçant de sortir, ils secouent cette
+vieille bonne dame de terre, et jettent à bas les clochers et les tours
+couvertes de mousse. Sans doute qu'à votre naissance notre grand'mère la
+terre, souffrant de cette incommodité, se sera agitée de douleur.</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Cousin, il est bien des hommes de qui je ne souffre pas ces
+sortes de contradictions.--Permettez-moi de vous répéter encore qu'à ma
+naissance le front des cieux s'est couvert de figures enflammées, que
+les chèvres sont descendues des montagnes, et que les grands troupeaux
+ont épouvanté les plaines de leurs étranges clameurs. Tous ces signes
+m'ont annoncé comme un être extraordinaire, et tous les événements de ma
+vie démontrent que je ne suis pas dans la classe des hommes vulgaires.
+Quel homme parmi les vivants, de tous ceux qu'enferme la mer qui gronde
+autour des rivages, de l'Angleterre, de l'Ecosse et des terres de
+Galles, peut se vanter de m'avoir jamais appelé son élève, ou de m'avoir
+enseigné à lire? Trouvez-moi un simple fils de femme qui puisse me
+suivre dans les pénibles sentiers de la science, ou m'accompagner dans
+la recherche de ses profonds secrets?</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Je crois bien qu'il n'est point d'homme qui parle mieux le
+gallois.--Je vais dîner.</p>
+
+<p>MORTIMER.--Finissez, cousin Percy; vous le rendrez fou.</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Je puis appeler les esprits du fond de l'abîme.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Et moi aussi je le peux, et il n'y a pas un homme qui ne le
+puisse; mais viendront-ils quand vous les appellerez?</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Et je puis vous apprendre, cousin, à commander au diable.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Et moi, cousin, je puis vous apprendre à faire honte au diable
+en disant la vérité; dites la vérité, et vous ferez honte au diable<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>.
+Si vous avez le pouvoir de l'évoquer, faites-le venir ici, et je jure
+bien que j'aurai le pouvoir, moi, de le faire enfuir de honte. Oh! tant
+que vous vivrez, dites la vérité, et vous ferez honte au diable.</p>
+
+<p>MORTIMER.--Allons, allons, finissons tous ces inutiles bavardages.</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Trois fois Henri Bolingbroke a levé une armée pour
+m'attaquer, et trois fois je vous l'ai renvoyé des rives de la Wye et de
+la sablonneuse Severn sans avoir pu porter une seule botte<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>, et battu
+des orages.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> <i>Tell truth and shame the devil.</i> Proverbe.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47"
+name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> <i>Have I sent him Bootless home, and weather beaten back
+Home without boots!</i>
+
+<p>Jeu de mots entre <i>boot</i>, butin, et <i>boot</i>, botte.</p></blockquote>
+
+<p>HOTSPUR.--Sans bottes et par le mauvais temps encore! Comment diable
+aura-t-il fait pour ne pas gagner la fièvre?</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Allons, voici la carte. Ferons-nous par tiers, comme nous en
+sommes convenus, le partage de nos droits?</p>
+
+<p>MORTIMER.--L'archidiacre a déjà tracé avec une parfaite égalité les
+limites des trois parts. L'Angleterre, depuis la Trent et la Severn
+jusqu'ici, au sud et à l'est, m'est assignée pour mon lot. Toute la
+partie de l'ouest, et le pays de Galles au delà des rives de la Severn
+et toutes les terres fertiles comprises entre ces limites, sont à Owen
+Glendower. Et à vous, cher cousin, tout le reste vers le nord, à partir
+de la Trent. Déjà nos trois traités de partage sont dressés. Après les
+avoir mutuellement
+scellés, opération qui peut être terminée ce soir, demain, cousin Percy,
+vous, et moi et le bon Worcester, nous partirons ensemble pour aller
+rejoindre votre père, et les troupes écossaises, au rendez-vous qui nous
+est donné à Shrewsbury. Mon père Glendower n'est pas prêt encore, et
+nous n'aurons pas besoin de son secours d'ici à quatorze jours.--<span class="stage2">(<i>A
+Glendower</i>.)</span> Dans cet intervalle, vous aurez eu le temps de rassembler
+vos vassaux, vos amis et les gentilshommes de votre voisinage.</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Je vous aurai rejoints avant ce temps, milords, et vos dames
+viendront sous mon escorte. Il faut en ce moment leur échapper
+adroitement et sans leur dire adieu; car il y aurait un déluge de
+répandu quand vos femmes et vous auriez à vous dire adieu.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Il me semble que ma portion au nord, depuis Burton jusqu'ici,
+n'égale pas les vôtres en étendue. Voyez comme cette rivière vient par
+ici me faire un crochet dans mes terres et m'en couper les meilleures,
+une énorme demi-lune, un angle prodigieux. Je veux que le courant soit
+coupé en cet endroit. Les ondes claires et argentées de la Trent
+couleront ici dans un nouveau canal uni et droit; elle ne serpentera
+plus dans ce profond détour, pour me venir voler un si riche coin de
+terre.</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Elle ne serpentera plus? Elle serpentera, il le faut bien.
+Vous voyez que c'est là son cours.</p>
+
+<p>MORTIMER.--Oui, mais remarquez donc comme elle continue et revient sur
+moi de l'autre côté pour vous élargir de même, me retranchant sur ce
+point là tout autant qu'elle vous ôte sur l'autre.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Sans doute, mais vous pouvez, sans qu'il en coûte fort cher,
+couper ici la rivière; et en regagnant du côté du nord cette pointe de
+terre, la faire ainsi couler tout droit et sans détours.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Je veux qu'il en soit ainsi; cela ne coûtera pas cher.</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Et moi, je ne veux pas qu'on change son cours.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Vous ne le voulez pas?</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Non, et vous ne le ferez pas.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Qui me dira non?</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Qui? ce sera moi.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Tâchez donc que je ne l'entende pas. Parlez gallois.</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Je sais parler anglais, milord, et tout aussi bien que vous;
+car j'ai été élevé à la cour d'Angleterre, et très-jeune encore j'ai
+arrangé pour la harpe, et très-agréablement, une quantité de chansons
+anglaises, et j'ai su ajouter à la langue d'utiles ornements, mérite
+qu'on n'a jamais remarqué en vous.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Vraiment, je m'en félicite de tout mon coeur. J'aimerais
+mieux être chat et crier miaou, que d'être un de vos ouvriers en vers de
+ballades. J'aimerais mieux entendre grincer un chandelier de cuivre ou
+une roue mal graissée gratter son essieu; cela m'agacerait moins les
+dents, beaucoup moins que tous ces diminutifs de poésie: elles
+ressemblent à l'allure forcée d'un poulain qu'on dresse.</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Allons, on vous changera le cours de la Trent.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Oh! je ne m'en embarrasse guère. J'en donnerai, quand on
+voudra, trois fois autant à l'ami de qui j'aurai à me louer; mais en
+fait de marché, voilà comme je suis, je chicanerais sur la neuvième
+partie d'un cheveu. Les articles sont-ils dressés? Partons-nous?</p>
+
+<p>GLENDOWER.--La lune est belle; vous pouvez partir la nuit. Je vais
+presser le rédacteur pendant ce temps, et vous, préparez vos femmes à
+votre départ.--Je crains que ma fille n'en perde la raison, tant elle
+aime passionnément son cher Mortimer!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>MORTIMER.--Fi, cousin Percy! pouvez-vous contrarier ainsi mon père.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Je ne peux m'en empêcher. Il me met quelquefois en colère,
+quand il vient me parler de la taupe et de la fourmi, de l'enchanteur
+Merlin et de ses prophéties, et d'un dragon, et d'un poisson sans
+nageoires, d'un grillon aux ailes rognées, d'un corbeau dans la mue,
+d'un lion couchant, d'un chat dansant, et de tout ce ramas de folies qui
+me mettent hors de sens, je vous le dis de bonne foi. La nuit dernière
+il m'a tenu au moins neuf heures entières à faire l'énumération des noms
+des diables qu'il a pour laquais. Je lui disais: <i>Hom,</i> et <i>fort bien,
+continuez</i>; mais je n'en ai pas écouté un mot. Oh! il est aussi ennuyeux
+qu'un cheval éreinté, ou une femme qui gronde; pis qu'une maison où il
+fume.--Oui, j'aimerais mieux vivre de fromage et d'ail, dans un moulin
+bien loin, que de faire bonne chère dans quelque maison de plaisance que
+ce fût de toute la chrétienté, s'il fallait l'avoir là à me parler.</p>
+
+<p>MORTIMER.--Croyez-moi, c'est un digne gentilhomme, extrêmement instruit,
+et qui possède de singuliers secrets; vaillant comme un lion,
+merveilleusement affable, et aussi généreux que les mines de l'Inde.
+Voulez-vous que je vous dise, cousin? il fait le plus grand cas de votre
+caractère, et il fait même violence à sa nature pour fléchir lorsque
+vous contrariez ses idées; oui, je vous le proteste. Je vous garantis
+qu'il n'est pas d'homme sous le ciel qui eût pu le provoquer comme vous
+avez fait, sans s'exposer au châtiment et au danger. Mais ne recommencez
+pas souvent, je vous en supplie.</p>
+
+<p>WORCESTER.--En vérité, milord, vous vous obstinez beaucoup trop à la
+contradiction; depuis que vous êtes arrivé, vous en avez assez fait pour
+pousser sa patience à bout. Il faut absolument, milord, que vous
+appreniez à vous corriger de ce défaut. Quelquefois il annonce de la
+grandeur, du courage, du feu, et voilà le plus grand éloge qu'on en
+puisse faire. Mais souvent il décèle une opiniâtreté furieuse, un défaut
+d'éducation, un manque d'empire sur soi-même, de l'orgueil, de la
+hauteur, de la présomption et du dédain; et le moindre de ces vices, dès
+qu'un gentilhomme en est possédé, lui fait perdre les coeurs; et
+laisse derrière soi une souillure qui ternit l'éclat de ses autres
+qualités, et leur dérobe les louanges qu'elles méritent.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Fort bien, me voici à l'école; Que vos bonnes manières vous
+fassent prospérer!--Je vois venir nos femmes, faisons nos adieux.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentrent Glendower avec lady Mortimer, et lady Percy.)</p>
+
+<p>MORTIMER.--Voilà ce qui me dépite et m'impatiente à mourir. Ma femme ne
+sait pas dire un mot d'anglais, ni moi un moi de gallois.</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Ma fille pleure, elle ne veut point se séparer de vous; elle
+veut aussi se faire soldat et aller à la guerre.</p>
+
+<p>MORTIMER.--Mon bon père, dites-lui qu'elle et ma tante Percy nous
+suivront de près sous votre escorte.</p>
+
+<p class="stage1">(Glendower parle à sa fille en gallois, et elle lui répond dans le même
+langage.)</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Elle se désespère. C'est une petite créature entêtée et
+volontaire, sur qui la persuasion ne peut rien.</p>
+
+<p class="stage1">(Lady Mortimer parle à son époux en gallois.)</p>
+
+<p>MORTIMER.--J'entends tes regards: pour ce joli gallois qui tombe de ces
+yeux gonflés de larmes, j'y suis parfaitement habile; et si la honte ne
+me retenait pas, je te répondrais dans le même langage, <span class="stage2">(<i>Lady Mortimer
+parle</i>.)</span> Oui, je comprends tes baisers et toi les miens, et c'est un
+dialogue tout en sentiment.--Mais je te promets, ma bien-aimée, de ne
+pas perdre un instant jusqu'à ce que j'aie appris ta langue; car dans ta
+bouche le gallois a autant de douceur que les airs les mieux composés
+chantés par une belle reine, sous un berceau d'été, avec les plus
+ravissantes modulations et l'accompagnement de son luth.</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Si vous vous attendrissez, elle perdra la raison.</p>
+
+<p class="stage1">(Lady Mortimer parle encore.)</p>
+
+<p>MORTIMER.--Oh! je suis parfaitement ignorant de ceci.</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Elle vous invite à vous coucher sur les joncs voluptueux, et
+à reposer votre tête chérie sur ses genoux; elle vous chantera l'air que
+vous aimez, et fera régner sur vos paupières le dieu du sommeil qui
+charmera vos sens par un doux assoupissement, et vous fera passer de la
+veille au sommeil par un aussi doux changement que celui qui sépare le
+jour de la nuit, une heure avant que le céleste attelage commence à
+l'orient sa course dorée.</p>
+
+<p>MORTIMER.--Je veux bien de tout mon coeur m'asseoir et l'entendre
+chanter. Pendant ce temps-là, à ce que je présume, notre traité sera
+rédigé.</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Allons, asseyez-vous. Les musiciens qui vont jouer des
+instruments volent dans les airs à mille lieues de vous, et cependant
+ils vont à l'instant être en ces lieux: asseyez-vous et soyez attentifs.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Viens, Kate: tu sais aussi admirablement te coucher. Allons,
+vite, vite, que je puisse reposer ma tête sur tes genoux.</p>
+
+<p>LADY PERCY.--Laisse-moi tranquille, oison sans cervelle.</p>
+
+<p class="stage1">(Glendower prononce quelques mots en gallois, et l'on entend des
+instruments.)</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Oh! je commence à m'apercevoir que le diable entend le
+gallois; cela ne m'étonne pas, il est si capricieux. Par Notre-Dame, il
+est bon musicien!</p>
+
+<p>LADY PERCY.--Vous devriez être musicien des pieds à la tête, car vous
+n'êtes gouverné que par vos caprices. Allons, tenez-vous tranquille,
+mauvais sujet, et écoutez cette lady chanter en gallois.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--J'aimerais beaucoup mieux entendre <i>Lady</i>, ma chienne, hurler
+en irlandais.</p>
+
+<p>LADY PERCY.--Veux-tu avoir la tête cassée?</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Non.</p>
+
+<p>LADY PERCY.--Tiens-toi donc tranquille.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Ni l'un ni l'autre: je suis comme les femmes.</p>
+
+<p>LADY PERCY.--Va, Dieu te conduise.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Au lit de la Galloise?</p>
+
+<p>LADY PERCY.--Que dis-tu là?</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Paix! Elle chante. <span class="stage2">(<i>Lady Mortimer chante une chanson
+galloise.</i>)</span> Allons, Kate, je veux que vous me chantiez aussi votre
+chanson.</p>
+
+<p>LADY PERCY.--Non, par ma foi.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Non, par ma foi! Mon coeur, vous jurez comme la femme d'un
+confiseur. Non, par ma foi, et aussi vrai que je vis, et comme je veux
+que Dieu me pardonne, et aussi sûr qu'il fait jour; vos serments sont
+d'une étoffe si mince, si légère! On dirait que vous n'êtes jamais
+sortie des faubourgs de Londres. Jure-moi, Kate, en lady, comme tu en es
+une, avec un bon serment qui emplisse la bouche; et laisse-moi ton par
+ma foi et ces protestations de pain d'épice aux garnitures de velours<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>
+et aux citadins endimanchés. Allons, chante.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> <i>Velvet guards</i>. Les femmes des gros bourgeois de la Cité
+portaient, dans leurs jours de parure, des robes garnies de bandes de
+velours.</blockquote>
+
+<p>LADY PERCY.--Je ne veux pas chanter.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--C'est pourtant le plus court chemin pour devenir tailleur, ou
+siffleur de rouges-gorges. Si nos articles sont copiés, je veux partir
+d'ici avant deux heures; amis, venez quand vous voudrez.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>GLENDOWER.--Allons, allons, lord Mortimer; vous êtes aussi lent que
+l'impétueux Percy est impatient de partir. Pendant tout ceci, on achève
+de mettre les articles au net: nous n'avons plus qu'à les sceller, et
+ensuite, à cheval sans délai.</p>
+
+<p>MORTIMER.--De tout mon coeur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Londres.--Un appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, LE PRINCE DE GALLES <i>et des Lords. </i></p>
+<br>
+
+<p>LE ROI.--Milords, veuillez vous retirer; nous avons, le prince de Galles
+et moi, à causer ensemble: mais ne vous éloignez pas; dans un moment
+nous aurons besoin de vous. <span class="stage2">(<i>Les lords sortent</i>.)</span> Je ne sais pas si
+Dieu, pour quelque offense que j'aurai commise, a, dans ses secrets
+jugements, arrêté qu'il ferait sortir de mon propre sang
+l'instrument de sa vengeance et le châtiment qu'il me destine; mais tu
+me fais croire, par la manière dont tu vis, que tu es spécialement
+marqué pour être le ministre de son ardente colère, et la verge dont il
+punira mes égarements. Autrement, réponds-moi, se ferait-il que des
+penchants si déréglés, des goûts si abjects, une conduite si déplorable,
+si nulle, si licencieuse, des passions si basses, de si misérables
+plaisirs, une société aussi grossière que celle dans laquelle tu es
+entré et comme enraciné, puissent s'associer à la noblesse de ton sang,
+et te paraître dignes du coeur d'un prince?</p>
+
+<p>HENRI.--Avec le bon plaisir de Votre Majesté, je voudrais pouvoir me
+justifier de toutes mes fautes aussi complétement que je suis certain de
+me laver d'un grand nombre d'autres dont on m'a chargé. Du moins,
+laissez-moi vous demander en compensation de tant de récits mensongers,
+que l'oreille du pouvoir est forcée d'entendre de la bouche de ces
+parasites souriants, de ces vils marchands de nouvelles, laissez-moi
+vous demander qu'une soumission sincère m'obtienne le pardon des
+véritables irrégularités où s'est à tort laissé égarer ma jeunesse.</p>
+
+<p>LE ROI.--Dieu te pardonne!--Mais laisse-moi encore, Henri, m'étonner de
+tes inclinations qui prennent un vol tout à fait opposé à celui de tes
+ancêtres. Tu as honteusement perdu ta place au conseil, et c'est ton
+jeune frère qui la remplit aujourd'hui; tu as aliéné de toi les coeurs
+de presque toute la cour et de tous les princes de mon sang; tu as
+détruit l'attente et les espérances que l'on avait fondées sur toi, et
+il n'est pas d'homme qui, dans son âme, ne prédise ta chute. Si j'avais
+été aussi prodigue de ma présence, que je me fusse si fréquemment
+prostitué aux regards des hommes, et usé à si vil prix dans les sociétés
+vulgaires, l'opinion publique qui m'a conduit au trône serait restée
+fidèle à celui qui en était possesseur, et m'aurait laissé dans un exil
+sans honneur, confondu parmi la foule, sans distinction et sans éclat.
+Mais, parce que je me montrais rarement, je ne pouvais faire un pas que,
+semblable à une comète, je n'excitasse l'admiration, que les pères ne
+dissent à leurs enfants; <i>C'est lui</i>; d'autres demandaient: <i>Où est-il?
+lequel est Bolingbroke</i>? Et alors j'enlevais au ciel tous les hommages,
+me parant d'une telle modestie que j'arrachais à tous les coeurs le
+serment de fidélité, à toutes les bouches des cris et des acclamations,
+en la présence du roi couronné lui-même. Ainsi j'ai conservé la
+fraîcheur et la nouveauté de ma personne; comme une robe pontificale, ma
+présence a toujours excité l'admiration. Aussi l'apparition de ma
+grandeur, rare, mais somptueuse, prenait l'apparence d'une fête que sa
+rareté rendait solennelle. Le roi, toujours en l'air, courait de droite
+et de gauche autour de mauvais bouffons, d'une bande d'esprits légers
+comme de la paille, promptement allumés et promptement consumés. Il
+jouait ainsi la dignité, et compromettait la grandeur royale avec de
+sots baladins, laissant profaner son auguste nom par leurs sarcasmes,
+livrant sa personne, au détriment de sa renommée, en butte aux
+railleries d'une troupe d'enfants moqueurs, et servant de plastron aux
+quolibets du premier venu de ces ridicules imberbes. On le voyait en
+société avec le peuple des rues. Il s'était vendu à la popularité, et
+chaque jour en proie aux regards de la multitude, il les rassasia du
+miel de sa présence, et commença à changer en dégoût le charme des
+choses douces, dont il suffit d'user un peu plus qu'un peu pour en avoir
+beaucoup trop. Aussi lorsqu'il avait l'occasion de se montrer, de même
+que le coucou au mois de juin, on l'entendait, on ne le regardait plus,
+on le voyait avec des yeux qui, fatigués et blasés par un spectacle
+continuel, ne lui accordaient aucun de ces regards attentifs et pleins
+de surprise qu'attire, semblable au soleil, la majesté suprême
+lorsqu'elle brille rarement aux yeux de ses admirateurs. Au contraire
+les paupières appesanties se baissaient à sa vue, fermées par le
+sommeil, et lui présentaient cet aspect nébuleux qu'offrent les peuples
+à l'objet de leur inimitié; tant ils étaient gorgés, rassasiés,
+surchargés de sa présence! Et tu es, Henri, précisément dans le même
+cas. Tu as perdu par cette communication banale le privilége de ton rang
+élevé; tous les yeux sont las de ta présence trop prodiguée.... excepté
+les miens, qui ont désiré de te voir encore, et se sentent malgré moi, à
+ta vue, obscurcis par les larmes d'une folle tendresse.</p>
+
+<p>HENRI.--Mon trois fois gracieux seigneur, je serai dorénavant plus
+semblable à moi-même.</p>
+
+<p>LE ROI.--Par l'univers, tel tu es en ce jour, tel était Richard lorsque,
+revenant de France, je débarquai à Ravensburg, et tel que j'étais alors,
+tel est aujourd'hui Percy. Et par mon sceptre, par le salut de mon âme,
+Percy a dans le pays un pouvoir plus respectable que toi, l'ombre du
+successeur au trône. Car, sans droit à la couronne, sans la moindre
+apparence de droit, il remplit nos campagnes de guerriers armés. Il
+affronte la gueule menaçante du lion, et quoiqu'il ne doive pas plus aux
+années que toi, il conduit aux combats sanglants et aux coups meurtriers
+de vieux lords et de vénérables prélats. Quel honneur immortel ne
+s'est-il pas acquis contre le fameux Douglas dont les hauts faits, les
+rapides incursions, et la grande renommée dans les armes, enlèvent à
+tous les guerriers la première place, et le titre suprême de premier
+capitaine du siècle dans tous les royaumes qui reconnaissent le Christ?
+Eh bien! trois fois cet Hotspur, ce Mars au maillot, ce héros encore
+enfant, a battu le grand Douglas et fait échouer ses entreprises; il l'a
+fait une fois prisonnier, lui a rendu la liberté et s'en est fait un ami
+pour emboucher aujourd'hui la trompe retentissante du défi et ébranler
+la paix et la sûreté de notre trône. Que dis-tu de cela? Percy,
+Northumberland, monseigneur l'archevêque d'York, Douglas, Mortimer,
+s'unissent contre nous, et déjà sont en armes.... Mais pourquoi
+t'informé-je de ces nouvelles? pourquoi, Henri, te parlé-je de mes
+ennemis à toi qui es mon plus proche comme mon plus cher<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a> ennemi?--Il
+n'est pas impossible que, subjugué par la crainte, entraîné par la
+bassesse de tes inclinations, ou par une suite de mécontentements, tu ne
+combattes bientôt contre moi à la solde de Percy,
+rampant à ses pieds, le saluant lorsqu'il fronce le sourcil, et pour
+montrer à quel point tu es dégénéré.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> <i>Dearest</i>; c'est ici à la fois et le plus aimé et celui
+qui coûte le plus cher.</blockquote>
+
+<p>HENRI.--Ne le croyez pas; vous ne verrez rien de semblable; et que le
+ciel pardonne à ceux qui m'ont fait perdre à ce point l'estime de Votre
+Majesté! C'est par la tête de Percy que je veux tout racheter; et à la
+fin de quelque glorieuse journée, j'oserai vous dire que je suis votre
+fils, lorsque je me présenterai à vous, entièrement couvert d'une
+sanglante parure, et le visage caché sous un masque de sang. Ce sang une
+fois lavé, avec lui s'effacera ma honte, et ce jour sera le jour même,
+en quelque temps qu'il arrive, où ce jeune fils de la gloire et de la
+renommée, ce vaillant Hotspur, ce chevalier loué de tous, et votre
+Henri, auquel on ne songe pas, viendront à se mesurer ensemble. Les
+honneurs qui reposent sur son casque vont tous devenir le but de mes
+efforts; plût au ciel qu'ils fussent en grand nombre, et sur ma tête
+toutes mes hontes redoublées! Un temps viendra où je forcerai ce
+jouvenceau du nord à changer ses glorieuses actions contre mes
+indignités. Mon bon seigneur, Percy n'est que mon facteur; il amasse
+pour moi des faits glorieux, et je lui en ferai rendre un compte si
+rigoureux, qu'il faudra qu'il me cède tous ses honneurs jusqu'au
+dernier; oui, jusqu'au plus léger des mérites qui auront honoré sa vie,
+ou j'en arracherai le compte de son coeur. Voilà ce que je promets ici
+sur le nom de Dieu; et, s'il permet que je l'exécute, je conjure Votre
+Majesté que cet exploit serve à expier ma jeunesse et à guérir les
+cruelles blessures de mon intempérance. Si je n'y parviens pas, la vie
+en finissant rompt tous les engagements, et je mourrai cent mille fois
+avant de violer la moindre parcelle de ce serment.</p>
+
+<p>LE ROI.--Dans ce serment est renfermée la mort de cent mille rebelles.
+Tu auras de l'emploi dans cette guerre et un commandement en chef
+<span class="stage2">(<i>Entre Blount</i>.)</span> Qu'est-ce donc, brave Blount? tes regards annoncent un
+homme bien pressé.</p>
+
+<p>BLOUNT.--Comme les affaires dont je viens vous parler. Le lord Mortimer
+d'Écosse<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a> fait savoir que Douglas et les rebelles d'Angleterre se sont
+joints le onze de ce mois à Shrewsbury. S'ils se tiennent mutuellement
+toutes leurs promesses, ils formeront le parti le plus puissant et le
+plus formidable qui ait jamais attaqué un État.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50"
+name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> Il n'y avait point de lord Mortimer d'Écosse, mais un comte
+des Marches d'Ecosse, comme lord Mortimer était comte des Marches
+d'Angleterre; c'est ce qui a fait confusion pour Shakspeare.</blockquote>
+
+<p>LE ROI.--Le comte de Westmoreland s'est mis en marche aujourd'hui: mon
+fils, le lord Jean de Lancastre, est avec lui; car cet avis date déjà de
+cinq jours. Tu partiras, Henri, mercredi prochain. Jeudi nous nous
+mettrons en campagne; notre rendez-vous est Bridgenorth; vous, Henri,
+vous marcherez par la province de Glocester, et, à ce compte, tout bien
+calculé, toutes nos troupes doivent être réunies à Bridgenorth dans
+douze jours environ. Nous avons bien des affaires sur les bras: séparons
+nous. La supériorité d'un ennemi se nourrit et profite du moindre délai.</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Une chambre dans la taverne de la <i>Tête-de-Sanglier</i>.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> FALSTAFF ET BARDOLPH.</p>
+<br>
+
+<p>FALSTAFF.--Bardolph, ne suis-je pas indignement maigri depuis cette
+dernière affaire? Ne trouves-tu pas que je suis déchu, que je viens à
+rien? Vois, la peau me pend de tous côtés comme la robe de chambre d'une
+vieille lady. Je suis flétri, ridé, comme une vieille poire de
+messire-jean. Allons, il faut faire pénitence et cela tout à l'heure,
+pendant qu'il me reste encore un peu de force; car bientôt je n'aurai
+plus de coeur, et alors la force me manquera pour me repentir. Si je
+n'ai pas oublié comment est fait le dedans d'une église, je veux être
+sec comme un grain de moutarde et maigre comme le cheval d'un brasseur.
+Oui, le dedans d'une église.--La compagnie, la mauvaise compagnie a fait
+ma Perte.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Sir Jean, vous êtes si chagrin que vous ne pouvez vivre
+longtemps.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Eh! voilà ce que c'est: allons, chante-moi quelque chanson
+bien grasse, égaye-moi. Je vivais aussi vertueusement qu'il le faut à un
+galant homme; j'étais en vérité assez vertueux: je jurais peu, je ne
+jouais pas aux dés plus de sept fois par semaine; je n'allais pas en
+mauvais lieux plus d'une fois dans le quart... d'heure: je rendais
+l'argent que j'empruntais..... oui, trois où quatre fois cela m'est
+arrivé; je vivais bien et j'étais bien réglé; et à présent je vis sans
+règle et hors de toute mesure.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Vraiment, vous êtes si gras, sir Jean, que vous ne pouvez pas
+manquer d'être hors de toute mesure, hors de toute mesure raisonnable,
+sir Jean.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Corrige ta figure et je corrigerai ma vie. C'est toi qui es
+notre amiral; tu portes la lanterne de poupe, mais c'est dans ton nez;
+tu es le chevalier de la lampe ardente.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Eh quoi, sir Jean, ma figure ne vous fait aucun mal.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Non, par ma foi, j'en fais aussi bon usage que bien des gens
+font d'une tête de mort, ou d'un <i>mémento mori</i>. Je ne vois jamais ta
+face que je ne pense tout de suite au feu d'enfer, et au mauvais riche
+qui vivait dans la pourpre; car il est là dans sa robe qui brûle, qui
+brûle; si tu étais en aucune façon adonné à la vertu, je jurerais par ta
+figure; mon serment serait par ce feu: mais tu es tout à fait abandonné,
+et n'était le feu que tu as dans la figure, tu serais absolument un
+enfant de ténèbres. Quand tu courus au haut de Gadshill, au milieu de la
+nuit, pour attraper mon cheval, si je ne t'ai pas pris pour un <i>ignis
+fatuus</i>, ou une boule de feu follet, je conviendrai que l'argent n'est
+plus bon à rien. Oh! tu es une illumination perpétuelle, un éternel feu
+de joie; tu m'as épargné plus de mille marcs en torches et en flambeaux
+lorsque nous roulions ensemble, la nuit, de taverne en taverne; mais
+aussi pour le vin d'Espagne que tu m'as bu, je me serais fourni le
+luminaire, et aussi bon que peut le vendre le meilleur épicier de
+l'Europe. Il y a plus de trente-deux ans que j'entretiens le feu de ta
+salamandre; daigne le ciel m'en récompenser!</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Parbleu! je voudrais que vous eussiez ma figure dans le
+ventre.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Miséricorde! Je serais bien sûr d'avoir le feu aux
+entrailles. <span class="stage2">(<i>Entre l'hôtesse</i>.)</span> Eh bien, ma poule, ma chère
+caquet-bon-bec, avez-vous su qui est-ce qui a vidé mes poches?</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Comment, sir Jean! à quoi pensez-vous, sir Jean? Est-ce que
+vous croyez que j'ai des filous dans ma maison? j'ai cherché, je me suis
+informée et mon mari aussi, de tous nos gens, hommes, garçons,
+domestiques, les uns après les autres: jamais de la vie il ne s'est
+encore perdu un poil dans ma maison.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Vous mentez, l'hôtesse; car Bardolph y a été rasé et y a
+perdu beaucoup de poils; et moi je ferai serment que mes poches y ont
+été vidées; allez, allez. Vous êtes une vraie femelle, allez.....</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Qui moi! attends, attends, on ne m'a encore jamais appelée
+ainsi chez moi.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Allez, allez, je vous connais bien.</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Non, sir Jean; vous ne me connaissez pas, sir Jean. Je vous
+connais bien, moi, sir Jean: vous me devez de l'argent, sir Jean; et
+aujourd'hui vous me cherchez querelle pour m'en frustrer. C'est moi qui
+vous ai acheté une douzaine de chemises pour mettre à votre dos.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--De la toile à canevas, d'abominable toile à canevas; j'en ai
+fait présent à des boulangères, et elles en ont fait des tamis.</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Là, comme je suis une honnête femme, c'était une toile de
+Hollande à huit schellings l'aune. Mais vous me devez encore de l'argent
+outre cela, sir Jean, pour votre pension d'ordinaire; les boissons de
+surplus, et, d'argent prêté, vingt-quatre guinées.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--En voilà un qui a eu sa bonne part; qu'il vous paye.</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Lui? Hélas! il est pauvre, il n'a rien.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Comment! pauvre? Voyez sa figure. Qu'appelez-vous donc riche?
+Il n'a qu'à monnayer son nez ou ses joues.--Je ne payerai pas un denier.
+Est-ce que vous me prenez pour un nigaud? Comment, je ne serai pas libre
+de prendre mes aises dans mon auberge, sans être exposé à avoir mes
+poches dévalisées? J'ai perdu un cachet en bague de mon grand-père, qui
+vaut quarante marcs.</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Oh! Jésus! j'ai entendu le prince lui dire, je ne sais
+combien de fois, que cette bague n'était que du cuivre.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Comment? Le prince est un drôle et un écornifleur, que je
+sanglerais comme un chien, s'il était ici, et qu'il osât dire cela.
+<span class="stage2">(<i>Entrent le prince Henri et Poins au pas de marche; Falstaff va à leur
+rencontre, jouant du fifre sur son bâton</i>.)</span> Eh bien, mon garçon? Est-ce
+que le vent souffle par là, tout de bon? Faut-il que nous marchions
+tous?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Oui, deux à deux, à la façon de Newgate.</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Milord, je vous en prie, écoutez-moi.</p>
+
+<p>HENRI.--Qu'est-ce que tu dis, madame Quickly? Comment se porte ton mari?
+Je l'aime bien, c'est un brave homme.</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Mon bon prince, écoutez-moi.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je t'en prie, laisse-la et écoute-moi.</p>
+
+<p>HENRI.--Qu'est-ce que tu dis, Jack?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--La nuit dernière je me suis endormi derrière la tapisserie,
+et on m'a vidé mes poches. Cette maison est devenue un mauvais lieu, on
+y vole dans les poches.</p>
+
+<p>HENRI.--Qu'as-tu perdu, Jack?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Tu m'en croiras si tu veux, Hal, j'ai perdu trois ou quatre
+obligations de quarante guinées chacune, et un cachet en bague de mon
+grand-père.</p>
+
+<p>HENRI.--Quelque drogue, de la somme de huit pence.</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--C'est ce que je lui disais, milord, et j'ai ajouté que
+j'avais entendu Votre Grâce le dire plus d'une fois. Et, milord, il
+parle de vous comme un mal embouché qu'il est; il a dit qu'il vous
+cinglerait de coups.</p>
+
+<p>HENRI.--Comment? il n'a pas dit cela.</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Je n'ai ni foi, ni vérité, et je ne suis pas femme s'il ne
+l'a pas dit.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Il n'y a pas plus de foi en toi que dans un pruneau cuit<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>,
+pas plus de vérité que dans un renard en peinture; et quant à ta qualité
+de femme, Marianne la pucelle<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a> serait auprès de toi propre à faire la
+femme d'un alderman. Va, chose, va.</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Quelle chose? dis, quelle chose?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Quelle chose! Mais une chose sur laquelle on peut dire grand
+merci<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51"
+name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> Un plat de pruneaux cuits était le mets d'usage, et presque
+l'enseigne d'un mauvais lieu.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52"
+name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> <i>Maid Marian</i>. Ce fut, selon les anciennes ballades, le nom
+que prit Mathilde, fille de lord Fitzwater, pour suivre dans les bois
+son amant, le comte d'Huntington qui, proscrit et poursuivi, s'y était
+réfugié, et y vécut longtemps de brigandage sous le nom de Robin Hood.
+<i>Maid Marian</i> était le personnage obligé d'une danse de bateleurs qui
+s'exécutait particulièrement le 1er mai. Elle y était représentée par
+un homme habillé en femme; c'est sur cette circonstance que porte la
+plaisanterie de Falstaff.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53"
+name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> <i>A thing to thank God on</i>.
+
+<p><i>Une chose dont il faut remercier Dieu</i>, c'est-à-dire, selon nos
+locutions, une chose qui nous vient de Dieu et grâce, sans qu'il en
+coûte rien; et aussi <i>une chose qui sert à remercier Dieu dessus</i>. La
+plaisanterie ne se pouvait rendre qu'à peu près.</p>
+</blockquote>
+
+<p>L'HOTESSE.--Je ne suis pas une chose sur laquelle on puisse dire grand
+merci, je suis bien aise de te le dire; je suis la femme d'un honnête
+homme; et, sauf la chevalerie, tu es un drôle de m'appeler comme cela.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Et toi, sauf la qualité de femme, tu es un animal brute de
+dire autrement.</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Dis donc, quel animal, drôle, dis donc?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Quel animal? Pardieu! une loutre.</p>
+
+<p>HENRI.--Une loutre, sir Jean? pourquoi une loutre?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Pourquoi? parce qu'elle n'est ni chair ni poisson, on ne sait
+comment ni par où la prendre.</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Tu es un menteur quand tu dis cela; tu sais bien, et il n'y
+a pas un homme au monde qui ne sache bien par où me prendre, entends-tu,
+drôle?</p>
+
+<p>HENRI.--Tu as raison, hôtesse, et c'est là une insigne calomnie.</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Il en fait autant de vous, monseigneur; il disait l'autre
+jour que vous lui deviez mille guinées.</p>
+
+<p>HENRI.--Comment, coquin, est-ce que je te dois mille guinées?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Mille guinées? Hal, un million. L'amitié vaut un million, et
+tu me dois ton amitié.</p>
+
+<p>L'HOTESSE.--Il a fait plus, monseigneur; il vous a traité de drôle, et
+il a dit qu'il vous cinglerait de coups.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--L'ai-je dit, Bardolph?</p>
+
+<p>BARDOLPH.--En vérité, sir Jean, vous l'avez dit.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Oui, s'il disait que ma bague était de cuivre.</p>
+
+<p>HENRI.--Je dis qu'elle est de cuivre; oses-tu tenir ta parole à présent?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Mon Dieu! Hal, tu sais bien que comme homme je n'ai pas peur
+de toi; mais comme prince, je te crains autant que je craindrais le
+rugissement du lionceau.</p>
+
+<p>HENRI.--Et pourquoi pas comme le lion même?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--C'est le roi en personne qu'on doit craindre comme le lion.
+Et crois-tu, en conscience, que je te craigne comme je craindrais ton
+père? Ma foi, si cela est vrai, je veux que ma ceinture casse.</p>
+
+<p>HENRI.--Oh! si cela arrivait, comme ton ventre tomberait sur tes genoux!
+Mais, maraud, il n'y a pas dans ta maudite panse la moindre place pour
+la foi, la vérité, l'honneur; elle n'est remplie que de tripes et de
+boyaux. Accuser une honnête femme d'avoir vidé tes poches! Mais toi,
+fils de catin, impudent, boursouflé coquin, s'il y a autre chose dans
+tes poches que des cartes de cabaret, des <i>memento</i> de mauvais lieux, et
+la valeur d'un malheureux sou de sucre candi pour t'allonger l'haleine;
+et s'il te peut revenir autre chose à empocher que des injures, je suis
+un misérable: et cependant, monsieur tiendra tête, il ne souffrira pas
+qu'on lui manque. N'as-tu pas de honte?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Écoute, Hal, tu sais bien que dans l'état d'innocence Adam a
+failli: et que peut donc faire le pauvre Jack Falstaff dans ce siècle
+corrompu? Tu vois bien qu'il y a plus de chair chez moi que dans un
+autre, par conséquent plus de fragilité.--Enfin vous avouez donc que
+vous avez retourné mes poches?</p>
+
+<p>HENRI.--L'histoire le dit.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Hôtesse, je te pardonne: va préparer le déjeuner; aime ton
+mari, veille sur tes domestiques, et chéris tes hôtes; tu me trouveras
+traitable autant que de raison; tu le vois, je suis apaisé.--Allons,
+paix!--Je t'en prie, décampe. <span class="stage2">(<i>L'hôtesse sort</i>.)</span> A présent, Hal,
+revenons aux nouvelles de la cour... Et l'affaire du vol, mon enfant,
+qu'est-ce que cela est devenu?</p>
+
+<p>HENRI.--Oh! mon cher Roastbeef, il faut que je te serve encore de bon
+ange. L'argent est rendu.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Oh! mais je n'aime point du tout cette restitution; c'est
+faire double travail.</p>
+
+<p>HENRI.--Je suis bien avec mon père, je puis faire tout ce que je veux.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Vole-moi donc le trésor royal; c'est la première chose à
+faire, et sans te donner la peine de te laver les mains.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Faites cela, milord.</p>
+
+<p>HENRI.--Je t'ai procuré à toi, Jack, une place dans l'infanterie.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--J'aurais mieux aimé que ce fût dans la cavalerie.--Où
+trouverai-je quelqu'un qui ait la main bonne pour voler? il me faudrait
+absolument un bon voleur de vingt à vingt-deux ans: je suis diablement
+dégarni de tout. Enfin, n'importe; Dieu soit loué, ces rebelles ne s'en
+prennent qu'aux honnêtes gens; je les en estime et honore.</p>
+
+<p>HENRI.--Bardolph!</p>
+
+<p>BARDOLPH--Prince!</p>
+
+<p>HENRI.--Va-t'en porter cette lettre au lord Jean de Lancastre, mon frère
+Jean; celle-ci, à milord de Westmoreland. Allons, Poins, à cheval; car
+nous avons encore, toi et moi, trente milles à faire avant dîner. Jack,
+viens me trouver demain au temple, à deux heures après dîner: là tu
+sauras quelle est ta place, et tu recevras tes instructions et de
+l'argent. La terre brûle, Percy est au faîte de sa gloire; il faut
+qu'eux ou nous descendions de beaucoup.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent le prince, Poins et Bardolph.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Courtes paroles, braves gens.--Hôtesse, mon déjeuner, allons.
+Oh! que cette taverne n'est-elle le tambour de ma compagnie!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Le camp des rebelles près de Shrewsbury.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> HOTSPUR, WORCESTER, DOUGLAS.</p>
+<br>
+<p>HOTSPUR.--Très-bien parlé, mon noble Écossais. Si la vérité dans ce
+siècle poli n'était pas prise pour la flatterie, on pourrait dire de
+Douglas qu'il n'est point de notre temps un guerrier dont le nom
+parcoure aussi généralement l'univers. Par le ciel, il m'est impossible
+de flatter: je dédaigne le doucereux langage des courtisans; mais il
+n'est point d'homme qui occupe une plus belle place que vous dans mon
+coeur et mon amitié. Oui, sommez-moi de ma parole, éprouvez-moi,
+milord.</p>
+
+<p>DOUGLAS.--Tu es roi de l'honneur.--Il n'est point sur la terre d'homme
+si puissant que je ne sois prêt à lui tenir tête.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--N'y manquez pas, tout sera au mieux.--<span class="stage2">(<i>Entre un messager</i>.)</span>
+Quelles lettres as-tu là?--<span class="stage2">(<i>A Douglas</i>.)</span> Je ne sais que vous remercier.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Ces lettres viennent de votre père.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Des lettres de lui! Pourquoi ne vient-il pas lui-même?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Il ne peut venir, milord; il est dangereusement malade.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Morbleu! comment a-t-il le loisir d'être malade, au moment de
+se battre?--Qui conduit ses troupes? Sous le commandement de qui nous
+arrivent-elles?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Ses lettres pourront vous le dire, milord, et non pas moi.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Je te prie, dis-moi, garde-t-il le lit?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Il le gardait depuis quatre jours quand je suis parti; et
+au moment où je l'ai quitté, ses médecins craignaient beaucoup pour sa
+vie.</p>
+
+<p>WORCESTER.--J'aurais voulu voir nos affaires dans un état sûr et solide
+avant que la maladie vînt le visiter. Jamais sa santé ne fut d'un
+plus grand prix qu'aujourd'hui.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Malade en ce moment! en ce moment au lit! Cette maladie
+attaque la partie vitale de notre entreprise; elle est contagieuse pour
+nous, et même pour notre camp.--Il me mande ici: «Qu'une maladie
+interne.... que ses amis ne peuvent être rassemblés sitôt par la voie
+des messages; et qu'il n'a pas cru prudent de livrer de si loin à
+d'autres âmes que la sienne un secret si important et si dangereux.»
+Cependant il nous donne un conseil hardi: c'est qu'avec le petit nombre
+de troupes que nous avons réunies nous marchions en avant, afin de
+sonder les dispositions de la fortune pour nous: «car, écrit-il, il
+n'est plus temps de se décourager, attendu que le roi est sûrement
+instruit de tous nos desseins.» Qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>WORCESTER.--La maladie de votre père nous mutile tout à fait.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--C'est une des plus dangereuses. C'est un membre de moins....
+et cependant, tout bien examiné, non. Le tort que nous fait son absence
+nous paraît plus considérable qu'il ne le sera en effet. Serait-il à
+propos de risquer sur un coup de dé la somme réunie de toutes nos
+forces? de placer une si riche fortune sur les chances périlleuses d'une
+heure incertaine? Cela ne vaudrait rien, car dans cette heure unique
+nous attaquerions le fond et l'essentiel de nos espérances, le dernier
+terme de nos ressources et de notre fortune.</p>
+
+<p>DOUGLAS.--Il est certain que cela ne pourrait être autrement, au lieu
+qu'à présent il nous reste une sorte de survivance agréable sur
+l'avenir. Nous pouvons dépenser hardiment dans l'espérance des
+ressources futures; cela nous donne le point d'appui d'une retraite.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Oui, un rendez-vous, un asile où nous réfugier, s'il arrive
+que le diable et le malheur regardent de travers cette première fleur<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>
+de nos affaires.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54"
+name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> <i>The maidenhead</i>.</blockquote>
+
+<p>WORCESTER.--Cependant j'aurais voulu que votre père pût se rendre ici.
+La nature et l'apparence de notre entreprise ne souffrent point de
+division. Il y a des gens qui, ignorant la cause de son absence, y
+verront le désaveu de notre conduite, et croiront que c'est sa prudence
+et sa fidélité au roi qui ont retenu le comte et l'ont empêché de se
+joindre à nous. Et jugez combien une pareille idée peut changer le cours
+d'une faction timide, et faire douter de notre cause; car vous n'ignorez
+pas que nous devons soutenir les apparences de notre force hors de la
+portée d'un examen trop rigoureux, et boucher tous les jours la plus
+légère ouverture par laquelle l'oeil de la raison pourrait nous épier.
+Cette absence de votre père ouvre le rideau qui dévoile aux ignorants un
+genre de craintes auxquelles ils n'avaient pas songé.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Vous allez trop loin. Voici plutôt comment je considérerais
+son absence. Elle rehausse l'opinion qu'on a de nous, et, présentant
+notre entreprise sous un aspect plus audacieux, lui donne un lustre
+qu'elle n'aurait pas si le comte était avec nous; car lorsque, seuls et
+sans secours, on nous verra former un parti assez puissant pour tenir
+tête à tout le royaume, on devra penser qu'avec son aide nous sommes en
+état de le bouleverser complètement.--Tout est bien encore; nous avons
+tous nos membres sains et entiers.</p>
+
+<p>DOUGLAS.--Autant que nous pouvons le souhaiter. On n'entend point
+prononcer en Écosse un tel mot que le mot de crainte.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre sir Richard Vernon.)</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Mon cousin Vernon? Vous êtes le bienvenu, sur mon âme!</p>
+
+<p>VERNON.--Plût au ciel, milord, que mes nouvelles méritassent
+d'être aussi bien accueillies. Le comte de Westmoreland, fort
+de sept mille hommes, se dirige vers ces lieux: le prince Jean est avec
+lui.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Je ne vois point de mal à cela. Qu'y a-t-il de plus?</p>
+
+<p>VERNON.--De plus, j'ai appris que le roi en personne marche, ou se
+dispose à marcher très-promptement contre nous avec des préparatifs et
+des forces redoutables.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Il sera bien reçu aussi. Où est son fils, le prince de Galles,
+cet étourdi au pied léger, et ses camarades qui ont jeté de côté le
+monde et ses affaires, en lui disant de passer son chemin?</p>
+
+<p>VERNON.--Tous équipés, tous en armes, tous plumes en l'air comme des
+autruches battant l'air de leurs ailes, comme des aigles qui viennent de
+se baigner; tout brillants de leurs armures dorées comme des images de
+saints; pleins de vie comme le mois de mai, et resplendissants comme le
+soleil au milieu de l'été; gais comme de jeunes chevreaux, bouillants
+comme de jeunes taureaux. J'ai vu le jeune Henri, la visière levée, les
+cuisses couvertes de ses cuissards, armé en vrai guerrier, s'élever de
+la terre comme Mercure sur ses ailes, et ferme sur sa selle, voltigeant
+avec autant d'aisance qu'un ange qui serait descendu des nuages pour
+manier et manéger un fougueux Pégase, et charmer les hommes par la
+noblesse de son équitation.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Assez, assez; ces éloges sont pis que le soleil de mars pour
+donner la fièvre. Qu'ils viennent, qu'ils arrivent parés pour le
+sacrifice, et nous les offrirons tout fumants et tout sanglants à la
+vierge aux yeux enflammés qui préside à la guerre fumante. Mars vêtu de
+fer s'assiéra sur son autel, dans le sang jusqu'aux oreilles. Je suis
+sur les charbons tant que je sais cette riche conquête si près, et
+encore pas à nous.--Allons, laissez-moi prendre mon cheval, qui va me
+porter comme la foudre contre le sein du prince de Galles. Nous nous
+rencontrerons Henri contre Henri, et son cheval contre le mien, pour ne
+jamais nous séparer que l'un des deux ne tombe mort. Oh! que Glendower
+n'est-il arrivé!</p>
+
+<p>VERNON.--J'ai encore d'autres nouvelles. J'ai appris, en traversant le
+comté de Worcester, qu'il ne pouvait se rendre ici avec son corps de
+troupes, comme il l'a promis, le quatorzième jour.</p>
+
+<p>DOUGLAS.--Voilà la plus fâcheuse de toutes les nouvelles que j'aie
+entendues.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Oui, sur ma foi, elle a un son qui glace le coeur.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--A combien peut monter toute l'armée du roi?</p>
+
+<p>VERNON.--A trente mille hommes.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Fussent-ils quarante mille, sans mon père et Glendower, les
+troupes que nous avons peuvent suffire pour cette grande journée.
+Allons, hâtons-nous d'en faire la revue. Le jour fatal est proche:
+mourons tous s'il le faut, et mourons gaiement.</p>
+
+<p>DOUGLAS.--Ne parlez pas de mourir: je suis d'ici à six mois préservé de
+toute crainte de la mort et de ses coups.</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="stage1">Un grand chemin près de Coventry.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> FALSTAFF ET BARDOLPH.</p>
+<br>
+
+<p>FALSTAFF.--Bardolph, va-t'en toujours devant à Coventry; emplis-moi une
+bouteille de vin d'Espagne: nos soldats traverseront la ville, et nous
+gagnerons Suttoncolfied ce soir.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Voulez-vous me donner de l'argent, mon capitaine?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Va toujours, va toujours.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Cette bouteille vaut un angelot.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Si elle te vaut cela, prends-le pour ta peine; si elle t'en
+fait vingt, prends tout. Je suis là pour répondre de la manière dont tu
+auras battu monnaie. Ordonne à mon lieutenant Peto de me joindre à la
+sortie de la ville.</p>
+
+<p>BARDOLPH.--Je n'y manquerai pas, capitaine; adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Si mes soldats ne me font pas rougir de honte, je veux n'être
+qu'un hareng sec. J'ai diablement abusé de la presse du roi. J'ai pris,
+en échange de cent cinquante soldats, trois cent et quelques guinées. Je
+ne presse que de bons bourgeois, des fils de propriétaires; je
+m'enquiers de tous les jeunes garçons fiancés, de ceux qui ont déjà eu
+deux bans de publiés; je me suis procuré toute une partie de poltrons
+aux pieds chauds, qui aimeraient mieux entendre le diable qu'un coup de
+tambour, gens qui ont plus de peur du bruit d'une coulevrine qu'un daim
+ou un canard sauvage déjà blessés. Je ne presse que de ces mangeurs de
+rôties beurrées qui n'ont de coeur au ventre que pas plus gros qu'une
+tête d'épingle; et ils ont racheté leur congé: de sorte qu'à présent
+toute ma troupe consiste en porte-étendards, caporaux, lieutenants, gens
+d'armes, misérables aussi déguenillés qu'on nous représente Lazare sur
+la toile quand des chiens gloutons lui léchaient ses plaies; d'autres
+qui n'ont jamais servi; quelques-uns réformés comme incapables de
+servir; des cadets de cadets, des garçons de cabaret qui se sont sauvés
+de chez leurs maîtres, des aubergistes banqueroutiers: tous ces cancres
+d'un monde tranquille et d'une longue paix, cent fois plus piteusement
+accoutrés qu'un vieux étendard délabré. Voilà les hommes que j'ai pour
+remplacer ceux qui ont acheté leur congé; si bien que l'on s'imaginerait
+que j'ai là cent cinquante enfants prodigues en haillons arrivant de
+garder les pourceaux et de vivre de restes et de pelures. Un écervelé
+que j'ai rencontré en chemin, m'a dit que je venais de rafler toutes les
+potences et de presser tous les cimetières; on n'a jamais vu de pareils
+épouvantails. Je ne traverserai pas Coventry avec eux; voilà ce qu'il y
+a de bien sûr. Par-dessus le marché, ces gredins-là marchent les jambes
+écartées, comme s'ils y avaient des fers; et en effet, j'ai tiré la
+plupart d'entre eux des prisons. Il n'y a qu'une chemise et demie dans
+toute ma compagnie; et la demi-chemise encore est faite de deux
+serviettes bâties ensemble et jetées sur les épaules comme le pourpoint
+d'un héraut, sans manches; et la chemise entière, pour dire la vérité, a
+été volée à mon hôte de Saint-Albans, ou à l'aubergiste au nez rouge de
+Daintry. Mais cela n'y fait rien, ils trouveront bientôt du linge en
+suffisance sur les haies.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent le prince Henri et Westmoreland.)</p>
+
+<p>HENRI.--Eh bien, Jack le boursouflé? eh bien, mon gros matelas? Holà,
+matelas de chair.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Comment, c'est toi, Hal; c'est toi, drôle de corps; que
+diable fais-tu donc dans la province de Warwick?--Mon cher milord
+Westmoreland, je vous demande pardon, mais je vous croyais déjà à
+Shrewsbury.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Ma foi, sir Jean, il serait plus que temps que j'y fusse,
+et vous aussi; mais mes troupes y sont déjà arrivées; je vous assure que
+le roi nous y attend: il faut que nous partions tous ce soir.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Bah! n'ayez pas peur de moi: je suis aussi vigilant qu'un
+chat qui veut voler de la crème.</p>
+
+<p>HENRI.--Voler de la crème? je le crois, car à force d'en voler tu t'es
+fait de beurre. Mais dis donc, Jack, à qui sont ces gens qui viennent
+là-bas?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--A moi, Hal, à moi.</p>
+
+<p>HENRI.--De ma vie je n'ai vu de si pitoyables coquins.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Bah, bah! ils sont assez bons pour être jetés à bas. Chair à
+poudre! chair à poudre! Cela remplira une fosse tout aussi bien que de
+meilleurs soldats! Mon cher, ce sont des hommes mortels, des hommes
+mortels.</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Oui; mais, sir Jean, il me semble qu'ils sont cruellement
+pauvres et décharnés, l'air par trop mendiants.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Ma foi, quant à leur pauvreté.... je ne sais pas où ils l'ont
+prise; et pour leur maigreur.... je suis bien sûr qu'ils n'ont pas pris
+cela de moi.</p>
+
+<p>HENRI.--Non, j'en ferais bien serment; à moins qu'on n'appelle maigreur
+trois doigts de lard sur les côtes. Mais, mon garçon, dépêche-toi; Percy
+est déjà en campagne.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Comment, est-ce que le roi est déjà campé?</p>
+
+<p>WESTMORELAND.--Oui, sir Jean, je crains que nous ne nous soyons arrêtés
+trop longtemps.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Eh bien! la fin d'une bataille, et le commencement d'un
+repas, c'est ce qu'il faut à un soldat de mauvaise volonté, et à un
+convive de bon appétit.</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Le camp des rebelles près de Shrewsbury.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> HOTSPUR, WORCESTER, DOUGLAS ET VERNON.</p>
+<br>
+
+<p>HOTSPUR.--Nous lui livrerons combat ce soir.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Cela ne se peut pas.</p>
+
+<p>DOUGLAS.--Alors vous lui abandonnez l'avantage?</p>
+
+<p>VERNON.--Pas du tout.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Comment pouvez-vous dire cela? N'attend-il pas un renfort?</p>
+
+<p>VERNON.--Et nous aussi.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Le sien est sûr, et le nôtre est douteux.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Cher cousin, écoutez la prudence. N'attaquons pas ce soir.</p>
+
+<p>VERNON.--Ne le faites pas, milord.</p>
+
+<p>DOUGLAS.--Votre conseil n'est pas bon: c'est la peur et le défaut de
+coeur qui vous font parler.</p>
+
+<p>VERNON.--Ne m'insultez pas, Douglas. Sur ma vie (et je le soutiendrai
+aux dépens de ma vie) si une fois mon honneur bien entendu m'ordonne de
+marcher en avant, j'écoute aussi peu les conseils de la lâche peur que
+vous, milord, ou quelque autre Écossais qui soit au monde: on verra
+demain dans la bataille qui de nous a peur.</p>
+
+<p>DOUGLAS.--Oui, ou plutôt ce soir.</p>
+
+<p>VERNON.--Comme il vous plaira.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Ce soir, dis-je.</p>
+
+<p>VERNON.--Allons: cela n'est pas possible. Je suis très-étonné que des
+chefs aussi expérimentés que vous ne prévoient pas combien d'obstacles
+nous forcent à retarder notre expédition. Ce détachement de cavalerie de
+mon cousin Vernon n'est pas encore arrivé: celui de votre oncle
+Worcester n'est arrivé que d'aujourd'hui, et en ce moment toute leur
+fierté, tout leur feu est assoupi; leur courage est dompté et abattu par
+l'excès de la fatigue, et il n'y a pas un de ces chevaux qui vaille la
+moitié de ce qu'il vaut ordinairement.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--La cavalerie de l'ennemi est aussi pour la plupart fatiguée de
+la route et tout abattue. La meilleure partie de la nôtre est fraîche et
+reposée.</p>
+
+<p>WORCESTER.--L'armée du roi est plus nombreuse que la nôtre: au nom de
+Dieu, cousin, attendons que nos renforts soient arrivés.</p>
+
+<p class="mid">(Les trompettes sonnent un pourparler.)</p>
+
+<p class="mid">(Entre sir Walter Blount.)</p>
+
+<p>BLOUNT.--Je viens chargé d'offres gracieuses de la part du roi, si vous
+voulez m'entendre avec les égards dûs à mon message.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Soyez le bienvenu, sir Walter Blount. Et plût au ciel que vous
+fussiez de notre parti! Il est quelques-uns de nous qui vous aiment
+tendrement, et ceux-là mêmes s'affligent de votre grand mérite et de
+votre bonne renommée, voyant que vous n'êtes pas des nôtres et que vous
+paraissez devant nous comme ennemi.</p>
+
+<p>BLOUNT.--Et que le ciel me préserve d'être autre chose, tant et si
+longtemps que, sortis des bornes du devoir et des règles de la fidélité,
+vous marcherez révoltés contre la majesté sacrée de votre roi! Mais
+faisons notre message.--Le roi m'envoie savoir la nature de vos griefs;
+pour quelle cause, au sein de la paix publique, vous entamez
+témérairement les hostilités, donnant à son royaume soumis l'exemple
+d'une criminelle audace. Si le roi a méconnu en quelque chose votre
+mérite et vos services, qu'il confesse être nombreux, il vous somme
+d'articuler vos plaintes, et sans aucun retard vos voeux seront
+satisfaits avec usure, et vous recevrez un pardon absolu pour vous et
+pour ceux que vos suggestions ont égarés.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Le roi a bien de la bonté: et nous savons de reste que le roi
+sait fort bien en quel temps il faut promettre et en quel temps il faut
+payer. Mon père, mon oncle et moi, nous lui avons donné cette couronne
+qu'il porte. Sa suite n'était pas en tout composée de vingt-six
+personnes; pauvre en considération parmi les hommes, malheureux,
+abaissé, il n'était rien qu'un proscrit oublié, se glissant furtivement
+dans sa patrie, lorsque mon père l'accueillit sur le rivage et
+l'entendit protester avec serment, à la face du ciel, qu'il ne revenait
+que pour être duc de Lancastre, pour réclamer la remise de son héritage,
+et pour faire sa paix qu'il sollicitait avec les larmes de l'innocence
+et les expressions de l'attachement. Mon père, touché de compassion et
+par bonté de coeur, lui promit son assistance et lui a tenu parole.
+Alors, dès que les lords et les barons du royaume surent que
+Northumberland lui prêtait son appui, grands et petits vinrent le
+trouver tête nue et genou en terre; ils l'abordèrent en foule dans les
+bourgs, les cités, les villages; ils le suivaient sur les ponts, se
+plaçaient sur son passage dans les sentiers, venaient lui offrir leurs
+dons, lui prêtaient leurs serments, lui donnaient leurs héritiers, le
+suivaient comme des pages attachés à ses pas, en troupes brillantes et
+dorées: et aussitôt (tant la grandeur se connaît promptement elle-même!)
+il fait un pas plus haut que le degré où il avait juré à mon père de
+s'arrêter, lorsqu'il se sentait le sang appauvri sur les rivages
+stériles de Ravenspurg; il prend sur lui de réformer certains édits,
+certains décrets à la vérité trop rigoureux et trop onéreux à la
+communauté; il crie contre les abus; il feint de gémir sur les maux de
+sa patrie, et à la faveur de ce masque, de ce beau semblant de justice,
+il gagne les coeurs de tous ceux qu'il voulait surprendre. Il va plus
+loin: il fait sauter les têtes de tous les favoris que le roi absent
+avait laissés pour le remplacer dans le royaume, tandis qu'il était
+occupé en personne aux guerres d'Irlande.</p>
+
+<p>BLOUNT.--Eh mais, je ne suis pas venu pour entendre tout cela.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Je viens au fait.--Peu de temps après, il déposa le roi, et
+puis bientôt il lui ôta la vie; et immédiatement après chargea l'État
+d'impôts universels. Bien pis encore, il a souffert que son parent, le
+comte des Marches (qui, si chaque homme était à sa place et dans ses
+droits, serait son roi légitime) demeurât prisonnier dans la province de
+Galles, pour y être oublié sans rançon. Il m'a disgracié, moi, au milieu
+de mes heureuses victoires; il a cherché par ses artifices à me faire
+tomber dans le piége; il a exclu mon oncle du conseil; il a congédié
+avec fureur mon père de sa cour; il a violé serment sur serment, commis
+injustice sur injustice. A la fin, en nous repoussant, il nous a
+contraints de chercher notre sûreté dans la force de cette armée, et
+aussi d'examiner un peu son titre que nous trouvons trop équivoque pour
+durer longtemps.</p>
+
+<p>BLOUNT.--Rendrai-je cette réponse au roi?</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Non pas de cette manière, sir Walter; nous allons nous
+consulter pendant quelque temps. Retournez auprès du roi; qu'il engage
+quelque garantie qui assure le retour, et demain matin de bonne heure,
+mon oncle lui portera nos intentions: j'ai dit; adieu.</p>
+
+<p>BLOUNT.--Je désire que vous acceptiez les offres de sa clémence et de
+son amitié.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Il se peut que nous les acceptions.</p>
+
+<p>BLOUNT.--Dieu veuille qu'il en soit ainsi.</p>
+
+<p class="mid">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="mid">York.--Un appartement dans la maison de l'archevêque.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrent</i> L'ARCHEVÊQUE D'YORK ET UN GENTILHOMME.</p>
+<br>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Faites diligence, mon bon sir Michel: prenez des
+ailes pour porter rapidement cette lettre scellée de mon cachet au lord
+Maréchal, celle-ci à mon cousin Scroop, et toutes les autres aux
+personnes auxquelles elles sont adressées. Si vous saviez combien leur
+contenu est important, vous vous hâteriez.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.--Mon bon seigneur, je devine ce qu'elles renferment.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--C'est assez probable. Demain, mon cher sir Michel,
+est un jour où la fortune de dix mille hommes doit être mise à
+l'épreuve; car demain, mon cher, à Shrewsbury, ainsi que j'en ai reçu la
+nouvelle certaine, le roi, à la tête d'une armée nombreuse et
+promptement formée, doit se rencontrer avec le lord Henri; et je crains,
+sir Michel, que par suite de la maladie de Northumberland, dont le corps
+de troupes était le plus considérable, et aussi à cause de l'absence
+d'Owen Glendower, sur lequel ils comptaient comme sur un appui
+vigoureux, et qui ne s'y est pas rendu, arrêté par des prédictions, je
+crains que l'armée de Percy ne soit trop faible pour soutenir déjà un
+combat avec le roi.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.--Eh quoi! mon bon seigneur, vous n'avez rien à craindre.
+Il a avec lui le lord Douglas et le lord Mortimer.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Non, Mortimer n'y est pas.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.--Mais du moins il y a Mordake, Vernon, lord Henry Percy
+et milord Worcester, et une troupe de braves guerriers et de nobles
+gentilshommes.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Cela est vrai; mais de son côté le roi a rassemblé
+la plus belle élite de tout le royaume.--Le prince de Galles, le lord
+Jean de Lancastre, le noble Westmoreland, et le belliqueux Blount, et
+beaucoup d'autres braves rivaux, et une foule de guerriers de nom et
+distingués dans les armes.</p>
+
+<p>LE GENTILHOMME.--Ne doutez pas, milord, qu'ils ne trouvent à qui parler.</p>
+
+<p>L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Je l'espère, et cependant il est impossible de
+n'avoir pas des craintes: et pour prévenir les plus grands malheurs, sir
+Michel, faites diligence; car si lord Percy ne réussit pas, le roi,
+avant de licencier son armée, se propose de nous visiter.--Il a été
+instruit de notre confédération, et la prudence veut qu'on prenne ses
+mesures pour se fortifier contre ses desseins. Ainsi hâtez-vous. Il faut
+que j'aille encore écrire à d'autres amis.--Adieu, sir Michel.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent de différents côtés.)</p>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Le camp du roi près de Shrewsbury.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI HENRI, LE PRINCE HENRI, LE PRINCE JEAN DE LANCASTRE,
+SIR WALTER BLOUNT ET SIR JEAN FALSTAFF.</p>
+<br>
+
+<p>LE ROI.--Comme le soleil commence à se montrer sanglant au-dessus de
+cette montagne boisée! Le jour pâlit en le voyant si troublé.</p>
+
+<p>HENRI.--Le vent du midi faisant fonction de trompette nous annonce ses
+desseins, et par de sourds mugissements à travers les feuillages prédit
+la tempête et un jour orageux.</p>
+
+<p>LE ROI.--Qu'ils sympathisent donc avec les vaincus; rien ne paraît
+sombre aux vainqueurs. <span class="stage2">(<i>Entrent Worcester et Vernon</i>.)</span> C'est vous,
+milord Worcester? Il ne convient guère que nous nous rencontrions ici en
+de pareils termes. Vous avez trompé notre confiance; vous nous avez
+forcés de dépouiller les commodes vêtements de la paix, pour froisser
+d'un dur acier nos membres vieillis. Cela n'est pas bien, milord, cela
+n'est pas bien. Que répondez-vous? Voulez-vous dénouer le noeud féroce
+d'une guerre abhorrée de tous, et rentrer dans cette sphère d'obéissance
+où vous brilliez d'un éclat pur et naturel? Voulez-vous cesser de
+ressembler à un météore exhalé dans les airs, prodige terrible et
+présage des calamités annoncées aux temps à venir?</p>
+
+<p>WORCESTER.--Écoutez-moi, mon souverain.--- Pour ce qui me regarde, je
+serais sans doute satisfait de couler les restes pesants de ma vie à
+travers des heures paisibles; car je vous proteste que je n'ai point
+cherché le jour de cette rupture.</p>
+
+<p>LE ROI.--Vous ne l'avez pas cherché? comment donc est-il arrivé?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--La révolte s'est rencontrée sur son chemin, et voilà comme il
+l'a trouvée.</p>
+
+<p>HENRI.--Tais-toi, pudding; tais-toi.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Il a plu à Votre Majesté de détourner de moi et de toute
+notre maison les regards de sa faveur; et cependant je dois vous faire
+ressouvenir, milord, que nous fûmes les premiers et les plus chers de
+vos amis. Je brisai le bâton de mon office pour vous, sous le règne de
+Richard, je voyageai jour et nuit pour vous rencontrer sur votre route
+et vous baiser la main, dans un temps, où, à en juger par votre
+situation et par l'opinion publique, vous n'étiez ni aussi puissant ni
+aussi fortuné que moi. C'est moi, mon frère et son fils, qui vous avons
+ramené dans votre patrie, affrontant hardiment tous les périls de
+l'événement. Vous nous jurâtes alors, et vous nous avez fait ce serment
+à Doncaster, que vous ne méditiez aucun dessein contre l'État; que vous
+ne revendiquiez rien de plus que les droits qui vous étaient récemment
+échus; la résidence de Gaunt, le duché de Lancastre. Sur la foi de ce
+serment, nous avons juré de vous venir en aide. Mais en peu de temps, la
+pluie de la fortune inonda votre tête, et le flot de la puissance se
+précipita vers vous, en partie par notre secours, en partie par
+l'absence du roi et les injustices de sa folle jeunesse, en partie par
+les outrages que vous paraissiez avoir essuyés, et enfin grâce aux vents
+contraires qui retinrent si longtemps Richard dans sa malheureuse guerre
+d'Irlande, que toute l'Angleterre l'a réputé mort.--Tellement qu'à la
+faveur de cette nuée d'heureux avantages, vous fûtes bientôt en
+situation de vous faire prier de saisir dans votre main le sceptre de
+l'autorité souveraine; vous oubliâtes le serment que vous nous aviez
+fait à Doncaster. Élevé par nos soins, vous nous avez traités comme cet
+oiseau ingrat, le coucou, traite le passereau; vous avez envahi notre
+nid. Votre grandeur, par les aliments que nous lui avions fournis, a
+acquis une telle dimension que notre amour n'osait plus s'offrir à votre
+vue, dans la crainte de nous exposer à être engloutis. Nous avons été
+forcés, par l'intérêt de notre sûreté, à fuir, d'une aile légère, loin
+de votre présence, et à lever ces troupes, qui nous suivent, et à la
+tête desquelles nous ne marchons contre vous qu'armés des motifs, que
+vous nous avez vous-même fournis par vos mauvais traitements, par une
+conduite menaçante, et par la violation de la foi et de tous les
+serments que vous avez faits au début de votre entreprise.</p>
+
+<p>LE ROI.--Oui, ce sont là les griefs que vous avez rédigés par articles,
+que vous avez proclamés aux croix des marchés, lus dans les églises,
+pour parer le manteau de la révolte de quelques belles couleurs, propres
+à séduire les yeux des esprits inquiets et volages, et de ceux qui,
+mécontents de leur misère, écoutent la bouche béante et en remuant les
+épaules les nouvelles de toute innovation turbulente. Jamais révolte n'a
+manqué de ces enluminures pour en revêtir sa cause, ni de cette canaille
+factieuse, affamée de trouble et de ces désordres où tout se mêle et se
+confond.</p>
+
+<p>HENRI.--Plus d'une âme dans nos deux armées payera cher cette rencontre,
+si une fois elles en viennent aux mains. Dites à votre neveu que le
+prince de Galles se joint à l'univers pour louer Henry Percy. Sur mes
+espérances, je ne crois pas (sauf cette dernière entreprise) qu'il
+existe un plus valeureux gentilhomme, un brave plus actif, un jeune
+homme plus fier, plus entreprenant et plus intrépide, plus capable
+d'honorer notre temps par des faits glorieux. Quant à moi, je l'avouerai
+à ma honte, jusqu'à présent j'ai mal observé les lois de la chevalerie;
+et j'entends dire qu'il pense ainsi de moi: cependant en présence de Sa
+Majesté mon père, je déclare consentir à ce qu'il prenne sur moi
+l'avantage que lui donnent son grand renom et l'estime en laquelle il
+est, et pour épargner le sang des deux côtés, je veux tenter la fortune
+avec lui dans un combat singulier.</p>
+
+<p>LE ROI.--Et nous, prince de Galles, nous osons te laisser courir ce
+risque, malgré la foule des motifs qui s'y opposent.--Non, cher
+Worcester, non. Nous aimons notre peuple; nous aimons ceux même qui se
+sont égarés dans le parti de votre cousin; et s'ils veulent accepter
+l'offre de leur pardon, eux, lui et vous, et tous tant que vous êtes,
+redeviendrez mes amis, et je serai le vôtre. Dites le ainsi à votre
+cousin et rapportez-moi sa réponse et ses intentions.--Mais s'il
+s'obstine à ne pas céder, le châtiment et une sévère correction marchent
+sur nos pas, et feront leur office.--Allez, ne nous fatiguez point en ce
+moment d'une réponse. Voilà quelles sont nos offres; que votre décision
+soit prudente.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Worcester et Vernon.)</p>
+
+<p>HENRI.--Elles ne seront pas acceptées, sur ma vie. Le Douglas et Hotspur
+ensemble se croiraient en état de faire tête à l'univers entier armé
+contre eux.</p>
+
+<p>LE ROI.--Eh bien, que chaque chef aille à son poste: car sur leur
+réponse, nous les attaquons: et que Dieu nous seconde, comme notre cause
+est juste!</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent le roi, Blount et le prince Jean.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Hal, si dans la bataille tu me vois tombé par terre, enjambe
+comme cela par-dessus mon corps, c'est un acte d'amitié.</p>
+
+<p>HENRI.--Il n'y a qu'un colosse qui puisse te donner cette marque
+d'amitié.--Allons, dis tes prières et bonsoir.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je voudrais que ce fût l'heure d'aller se mettre au lit, Hal,
+et tout serait bien.</p>
+
+<p>HENRI.--Quoi, ne dois-tu pas à Dieu une mort?</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Elle n'est pas due encore: je serais bien fâché de la payer
+avant le terme. Qu'ai-je besoin d'être si pressé d'aller au-devant de
+qui ne m'appelle pas? Allons, n'importe, c'est l'honneur qui me pousse
+pour aller en avant.--Oui; fort bien, mais si l'honneur va en chemin me
+pousser à terre, qu'en sera-t-il? L'honneur peut-il me remettre une
+jambe? non. Un bras? non. M'ôter la douleur d'une blessure? non.
+L'honneur n'entend donc rien en chirurgie? non. Qu'est-ce que c'est que
+l'honneur? un mot. Et qu'est-ce que ce mot, l'honneur? ce qu'est
+l'honneur: du vent. Un joli appoint vraiment! et à qui profite-t-il?
+Celui qui mourut mercredi, le sent-il? non. L'entend-il? non. L'honneur
+est donc une chose insensible? oui, pour les morts. Mais ne saurait-il
+vivre avec les vivants? non. Pourquoi? c'est que la médisance ne le
+souffrira jamais. A ce compte, je ne veux point d'honneur, l'honneur est
+un pur écusson funèbre: et ainsi finit mon catéchisme.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Le camp de Hotspur.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> WORCESTER, VERNON.</p>
+<br>
+
+<p>WORCESTER.--Oh! non: il ne faut pas, sir Richard, que mon neveu sache
+les généreuses offres du roi.</p>
+
+<p>VERNON.--Il vaudrait mieux qu'il en fût instruit.</p>
+
+<p>WORCESTER.--S'il les connaît, nous sommes tous perdus. Il n'est pas
+possible, non, il ne se peut pas que le roi tienne sa parole de nous
+aimer. Nous lui serons toujours suspects; et il trouvera dans d'autres
+fautes l'occasion de nous punir de cette révolte. Le soupçon tiendra
+cent yeux ouverts sur nous; car on se fie à la trahison comme au renard
+qui a beau être apprivoisé, caressé, bien enfermé, et qui conserve
+toujours les penchants sauvages de sa race. Quel que soit notre
+maintien, triste ou joyeux, on prendra note de nos regards pour les
+interpréter à mal; et nous vivrons comme le boeuf dans l'étable,
+d'autant plus près de notre mort que nous serons mieux traités. Pour mon
+neveu, on pourra peut-être oublier sa faute. Il a pour lui l'excuse de
+la jeunesse, de l'ardeur du sang, et le privilége du nom qu'il a adopté;
+cet éperon brûlant<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a> conduit par une cervelle
+de lièvre et une humeur capricieuse. Toutes ses fautes reposent sur ma
+tête, et sur celle de son père. Nous l'avons élevé: s'il a de mauvaises
+qualités, c'est de nous qu'il les a prises; et comme étant la source de
+tout, nous payerons pour tous. Ainsi, cher cousin, que Henri ne sache
+pas, à quelque prix que ce soit, les offres du roi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55"
+name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55">
+(retour) </a> <i>A hare brained Hotspur, govern'd by a spleen</i>.</blockquote>
+
+<p>VERNON.--Dites-lui ce que vous voudrez, je le confirmerai. Voici votre
+cousin.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Hotspur et Douglas suivis d'officiers et soldats.)</p>
+
+<p>HOTSPUR, <span class="stage2"><i>à ses officiers</i>.</span>--Mon oncle est de retour?--Renvoyez milord
+Westmoreland.--Quelles nouvelles, mon oncle?</p>
+
+<p>WORCESTER.--Le roi va vous livrer bataille à l'heure même.</p>
+
+<p>DOUGLAS.--Envoyez-lui un défi par le lord Westmoreland.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Lord Douglas, allez le charger de ce message.</p>
+
+<p>DOUGLAS.--Oui, j'y vais et de grand coeur.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>WORCESTER.--Le roi n'a pas l'air de vouloir faire grâce.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--L'auriez-vous demandée? Dieu nous en préserve!</p>
+
+<p>WORCESTER.--Je lui ai parlé avec douceur de nos griefs, du serment qu'il
+a violé, et pour raccommoder les choses il jure aujourd'hui qu'on lui
+manque de foi, et ses armes hautaines nous feront, dit-il, porter le
+châtiment de ce nom odieux.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Douglas.)</p>
+
+<p>DOUGLAS.--Aux armes! messieurs, aux armes! Car je viens de lancer un
+audacieux défi à la face du roi Henri. Westmoreland, qui était en otage,
+va le lui porter, et il ne peut manquer de nous l'amener promptement.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Le prince de Galles s'est avancé devant le roi, et il vous a
+défié, mon neveu, à un combat singulier.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Oh! plût à Dieu que la querelle reposât sur nos deux têtes,
+qu'Henri Monmouth et moi nous fussions les seuls à perdre le souffle
+aujourd'hui.--dites-moi, dites-moi: de quel air m'a-t-il provoqué? y
+entrait-il du mépris?</p>
+
+<p>VERNON.--Non, sur mon âme. Je n'ai de ma vie entendu prononcer un défi
+avec plus de modestie, si ce n'est lorsqu'un frère appelle son frère à
+jouter avec lui et à s'essayer aux armes. Il vous a rendu tous les
+égards qu'on peut rendre à un homme; il a d'une voix généreuse fait
+éclater vos mérites et parlé de vos exploits comme le ferait une
+chronique, vous élevant toujours au-dessus de son éloge, et dédaignant
+l'éloge comparé à ce qui vous est dû; et ce qui est digne d'un prince,
+il a parlé de lui-même en rougissant; et il s'est reproché sa jeunesse
+indolente, avec tant de grâce, qu'il semblait exercer en ce moment le
+double emploi d'enseigner et d'apprendre. Là il s'est arrêté. Mais qu'il
+me soit permis d'annoncer à l'univers que, s'il survit aux dangers de
+cette journée, l'Angleterre n'a jamais possédé d'espérance si belle, si
+mal reconnue à travers les étourderies de la jeunesse.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Cousin, je crois vraiment que tu t'es amouraché de ses folies:
+jamais je n'ai entendu parler d'un prince qu'on ait laissé en liberté
+faire autant d'extravagances.--Mais qu'il soit ce qu'il voudra, avant la
+nuit, je l'étreindrai si fort dans les bras d'un soldat qu'il tremblera
+sous mes caresses.--Aux armes! aux armes! hâtons-nous.--Compagnons,
+soldats, amis, représentez-vous par vous-mêmes ce que vous avez à faire
+aujourd'hui, mieux que je ne pourrais essayer de vous l'apprendre pour
+enflammer votre courage, moi qui possède si peu le don de la parole.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Milord, voici des lettres pour vous.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Je n'ai pas le temps de les lire à présent.--Messieurs, la vie
+est bien courte; si courte qu'elle soit, passée sans honneur elle serait
+trop longue, dût-elle, marchant sur l'aiguille du cadran, finir toujours
+en arrivant au terme de l'heure. Si nous vivons, nous vivrons pour
+marcher sur la tête des rois: si nous mourons, il est beau de mourir
+quand des princes meurent avec nous! et quand à nos consciences, les
+armes sont légitimes, quand la cause qui les fait prendre est juste.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un autre messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Préparez-vous, milord; le roi s'avance à grands pas.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Je le remercie de venir interrompre ma harangue; car je ne
+suis pas fort pour le discours. Seulement ce mot: que chacun fasse de
+son mieux. Moi, je tire ici une épée dont je veux teindre le fer dans le
+meilleur sang que pourront me faire rencontrer les hasards de ce jour
+périlleux. Maintenant, espérance! Percy! et marchons. Faites retentir
+tous vos bruyants instruments de guerre, et au son de cette musique
+embrassons-nous tous; car je gagerais le ciel contre la terre qu'il y en
+aura quelques-uns de nous qui ne se feront plus une pareille amitié.</p>
+
+<p class="stage1">(Les trompettes sonnent; ils s'embrassent et sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Une plaine près de Shrewsbury.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Troupes qui passent et repassent, escarmouches, signal de la<br>
+bataille. Ensuite paraissent</i> DOUGLAS ET BLOUNT.</p>
+<br>
+
+<p>BLOUNT.--Quel est ton nom, à toi, qui croises ainsi mes pas dans la
+mêlée? Quel honneur cherches-tu à remporter sur moi?</p>
+
+<p>DOUGLAS.--Apprends que mon nom est Douglas; et tu me vois sans relâche
+attaché à tes pas parce qu'on m'a dit que tu étais roi.</p>
+
+<p>BLOUNT.--On t'a dit la vérité.</p>
+
+<p>DOUGLAS.--Le lord Stafford a payé cher aujourd'hui ta ressemblance. Car
+à ta place, roi Henri, il a péri par cette épée. Il t'en arrivera autant
+si tu ne te rends pas mon prisonnier.</p>
+
+<p>BLOUNT.--Je ne suis pas né de ceux qui se rendent, présomptueux
+Écossais, et tu trouveras un roi qui vengera la mort de Stafford.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils combattent. Blount est tué.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Hotspur.)</p>
+
+<p>HOTSPUR.--O Douglas! si tu avais ainsi combattu près d'Holmedon, je
+n'aurais jamais triomphé d'un Écossais.</p>
+
+<p>DOUGLAS.--Tout est fini: la victoire est à nous. Là gît le
+roi sans vie.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Où?</p>
+
+<p>DOUGLAS.--Ici.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Cet homme, Douglas? Non; je connais bien ses traits. C'était
+un brave chevalier: son nom était Blount, complètement équipé comme le
+roi lui-même.</p>
+
+<p>DOUGLAS, <span class="stage2"><i>à Blount</i>.</span>--Tu n'emmènes avec ton âme qu'un imbécile, où
+qu'elle aille. C'est acheter trop cher un titre emprunté. Pourquoi
+m'as-tu dit que tu étais le roi?</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Le roi a plusieurs guerriers qui marchent revêtus de ses
+habits.</p>
+
+<p>DOUGLAS.--Eh bien, par mon épée! je tuerai tous ses habits; je ferai
+main-basse sur toute sa garde-robe, pièce à pièce, jusqu'à ce que je
+rencontre le roi.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Allons; poursuivons; nos soldats se battent bien.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Autres alarmes; Entre Falstaff.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je savais bien à Londres comment échapper sans débourser<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>,
+mais ici j'ai toujours peur qu'on ne me fasse payer, malgré moi; on ne
+tient pas de compte ouvert ici; quand on vous le donne c'est sur la
+caboche. Doucement.... Qui es-tu? sir Walter Blount.--Allons, vous aurez
+de l'honneur, et qu'on me dise que ce n'est pas là une sottise.--Je
+coule comme du plomb fondu, et je pèse de même. Dieu veuille me conduire
+hors d'ici sans mes autres charges de plomb<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>; je n'ai pas besoin
+qu'on ajoute un poids à celui de mes boyaux. J'ai conduit mes pauvres
+diables en lieu où ils ont été poivrés; des trois cent cinquante, je
+n'en ai plus que trois en vie, et bons pour le reste de leurs jours à
+demander l'aumône à la porte d'une ville.--Mais qui vient à moi?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56"
+name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> <i>Though I could 'scape shot-free at London, I fear the shot
+here. Shot</i> signifie <i>coup de feu</i>, et <i>le compte de l'hôte</i>. Il a fallu
+s'écarter du sens littéral pour faire passer cette plaisanterie en
+français.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57"
+name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57">
+(retour) </a> <i>God keep lead out of me</i>. Jeu de mots sur <i>lead</i>,
+conduire, et <i>lead</i>, plomb.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Entre le prince Henri.)</p>
+
+<p>HENRI.--Quoi! tu restes là à rien faire ici? Prête-moi ton épée.
+Plusieurs nobles sont là étendus roides et immobiles sous les pieds des
+chevaux de notre insolent ennemi, et leur mort n'est pas encore vengée.
+Je t'en prie, prête-moi ton épée.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--O Hal! je t'en prie, donne-moi le temps de
+respirer.--Grégoire le Turc<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a> n'a jamais accompli des faits d'armes
+pareils à ceux que j'ai exécutés aujourd'hui. J'ai donné à Percy son
+compte. Il est en sûreté.</p>
+
+<p>HENRI.--Très en sûreté, effectivement, et tout vivant pour te tuer. Je
+te prie, prête-moi ton épée.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Non, de par Dieu, Hal, si Percy est en vie, tu n'auras pas
+mon épée: mais prends mon pistolet si tu veux.</p>
+
+<p>HENRI.--Donne-le-moi; quoi, est-il dans son étui?</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Oui, Hal, il brûle, il brûle: voilà de quoi mettre une ville
+en feu<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58"
+name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> Grégoire VII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59"
+name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> <i>There's that will sack a city</i>. On n'a pu conserver le jeu
+de mots.</blockquote>
+
+<p>HENRI, <span class="stage2"><i>tirant une bouteille de vin d'Espagne</i>.</span>--Comment, est-ce là le
+temps de s'amuser à plaisanter?</p>
+
+<p class="stage1">(Il lui jette la bouteille à la tête et sort.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Si Percy est en vie, je le transperce.--S'il se trouve dans
+mon chemin, s'entend: car autrement si je vas me placer de bon gré sur
+le sien, je veux bien qu'il me mette en carbonnade. Je n'aime point du
+tout cet honneur grimaçant que s'est acquis là sir Walter. Donnez-moi
+une vie: si je puis la conserver, je n'y manquerai pas; sinon, l'honneur
+vient sans qu'on y pense, et tout finit là.</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Une autre partie du champ de bataille. Alarmes. Mouvements de<br>
+combattants qui entrent et sortent.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI, LE PRINCE HENRI, LE PRINCE JEAN ET WESTMORELAND.</p>
+<br>
+
+<p>LE ROI.--Je t'en prie, Henri, retire-toi, tu perds trop de sang.--Lord
+Jean de Lancastre, allez avec lui.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Non pas, monseigneur, jusqu'à ce que je perde aussi mon
+sang.</p>
+
+<p>HENRI.--Je supplie Votre Majesté de continuer à tenir le champ de
+bataille, de peur que votre retraite ne décourage vos amis.</p>
+
+<p>LE ROI.--C'est ce que je vais faire.--Milord de Westmoreland, conduisez
+le prince à sa tente.</p>
+
+<p>HENRI.--Me conduire, milord? Je n'ai pas besoin de votre secours; et
+Dieu empêche qu'une misérable égratignure chasse le prince de Galles
+d'un pareil champ de bataille, où l'on foule aux pieds tant de nobles
+baignés dans leur sang, et où les armes des rebelles triomphent dans le
+carnage.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Nous parlons trop.--Venez, cousin Westmoreland; c'est de ce
+côté qu'est notre devoir; au nom de Dieu, venez.</p>
+
+<p class="stage1">(Le prince Jean et Westmoreland sortent.)</p>
+
+<p>HENRI.--Par le ciel! tu m'as trompé, Lancastre; je ne te croyais pas
+doué d'un si grand courage: auparavant je t'aimais comme un frère; mais
+à présent tu m'es précieux comme mon âme.</p>
+
+<p>LE ROI.--Je l'ai vu de son épée tenir Percy en respect, avec une vigueur
+de contenance, telle que je ne l'avais pas encore rencontrée dans un si
+jeune guerrier.</p>
+
+<p>HENRI.--Oh! cet enfant-là nous donne du coeur à tous.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Douglas.)</p>
+
+<p>DOUGLAS.--Encore un autre roi! Ils repoussent comme les têtes de
+l'hydre.--Je suis Douglas, fatal à tous ceux qui portent sur eux les
+couleurs que je te vois.--Qui es-tu, toi qui contrefais ici la personne
+d'un roi?</p>
+
+<p>LE ROI.--Le roi lui-même; et affligé jusqu'au fond du coeur, Douglas,
+de ce que tu as, jusqu'à présent, trouvé tant de fois son ombre et non
+pas lui-même. J'ai deux jeunes fils qui cherchent Percy et toi sur le
+champ de bataille; mais puisque le hasard t'amène si heureusement à moi,
+nous nous essayerons ensemble; songe à te défendre.</p>
+
+<p>DOUGLAS.--Je crains que tu ne sois encore une contrefaçon, et cependant,
+je l'avoue, tu te conduis en roi: mais tu es à moi, sois-en sûr, qui que
+tu sois; et voici qui va te soumettre.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils combattent. Le roi est en danger lorsque le prince Henri arrive.)</p>
+
+<p>HENRI.--Lève ta tête, vil Écossais, ou tu m'as l'air de ne la relever
+jamais. Les âmes du vaillant Sherley, du Stafford, de Blount, animent
+mon bras; c'est le prince de Galles qui te menace, et qui ne promet
+jamais que ce qu'il compte payer. <span class="stage2">(<i>Ils combattent. Douglas prend la
+fuite</i>.)</span> Allons, seigneur! Comment se trouve Votre Majesté? Sir Nicolas
+Gawsey a envoyé demander du secours, et Clifton aussi. Je vais joindre
+Clifton sans délai.</p>
+
+<p>LE ROI.--Arrête et respire un moment. Tu viens de regagner mon estime
+que tu avais perdue: tu as montré que tu faisais quelque cas de ma vie,
+en me tirant si loyalement de péril.</p>
+
+<p>HENRI.--O ciel! ils m'ont aussi fait trop d'injure, ceux qui ont jamais
+pu dire que j'aspirais à votre mort. S'il en eût été ainsi, je pouvais
+ne pas détourner de vous le bras arrogant de Douglas; il aurait tranché
+votre vie aussi promptement qu'auraient pu le faire tous les poisons du
+monde, et il eût sauvé à votre fils la peine d'une perfidie.</p>
+
+<p>LE ROI.--Va soutenir Clifton; moi, je vais au secours de sir Nicolas
+Gawsey.</p>
+
+<p class="stage1">(Le roi sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Hotspur.)</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Si je ne me trompe pas, tu es Henri Monmouth.</p>
+
+<p>HENRI.--Tu me parles comme si je voulais renier mon nom.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Le mien est Henry Percy.</p>
+
+<p>HENRI.--Eh bien, je vois donc un vaillant rebelle de ce nom-là. Je suis
+le prince de Galles; et n'espère pas, Percy, partager plus longtemps
+aucune gloire avec moi. Deux astres ne peuvent se mouvoir dans la même
+sphère; et une seule Angleterre ne peut subir à la fois le double règne
+de Henri Percy et du prince de Galles.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--C'est aussi ce qui ne lui arrivera pas; car l'heure est venue
+d'en finir d'un de nous deux; et plût au ciel que ton nom fût dans les
+armes aussi grand que le mien!</p>
+
+<p>HENRI.--Je le rendrai plus grand avant que nous nous séparions. Tous ces
+honneurs qui fleurissent sur ton panache, je vais les moissonner et en
+faire une guirlande pour ceindre mon front.</p>
+
+<p>HOTSPUR.--Je ne puis endurer plus longtemps tes vanteries.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils combattent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Falstaff.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Bravo, Hal! donne ferme, Hal!... Oh! vous ne trouverez pas
+ici un jeu d'enfant; je puis vous en répondre.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Douglas; il se bat avec Falstaff qui tombe comme s'il était mort.
+Douglas sort. Hotspur est blessé et tombe.)</p>
+
+<p>HOTSPUR.--O Henri! tu m'as ravi ma jeunesse: mais j'endure plus
+volontiers la perte d'une vie fragile que ces titres glorieux que tu as
+conquis sur moi: ils blessent ma pensée plus douloureusement que ton
+épée n'a blessé, mon corps.--Mais après tout, la pensée est esclave de
+la vie, et la vie est le jouet du temps, et le temps lui-même, dont
+l'empire s'étend sur l'univers, doit un jour s'arrêter. Oh! Je pourrais
+prédire dans l'avenir.... si la pesante et froide main de la mort ne
+glaçait déjà ma langue.--Non, Percy, tu n'es que poussière, et une
+pâture pour....</p>
+
+<p class="stage1">(Il meurt.)</p>
+
+<p>HENRI.--Pour les vers, brave Percy! Adieu, noble coeur! Ambition mal
+tissue, comme te voilà resserrée! Quand ce corps renfermait une âme, un
+royaume n'était pas assez vaste pour elle: maintenant, deux pas de la
+terre la plus vile sont un espace suffisant.--Cette terre qui te porte
+mort ne porte point en vie un aussi intrépide gentilhomme que toi.--Si
+tu étais-encore sensible aux éloges, je ne te montrerais pas une si
+tendre affection.--Que ma main officieuse voile ta face mutilée! Je me
+saurai même bon gré, en ta considération, de te rendre ces devoirs d'une
+amitié généreuse. Adieu, emporte avec toi ton éloge dans les cieux: que
+ton ignominie dorme avec toi dans ta tombe, mais ne soit point rappelée
+dans ton épitaphe. <span class="stage2">(<i>Il aperçoit Falstaff étendu par terre</i>.)</span> Quoi,
+c'est toi, mon vieux camarade! Cette énorme masse de chair n'a-t-elle
+donc pu garder un peu de vie? Pauvre Jack, adieu donc. J'aurais même su
+me passer d'un homme valant mieux que toi.--Ta perte me laisserait un
+large vide, si j'étais fort amoureux de folies.--La mort n'a pas frappé
+aujourd'hui de chair si grasse, quoiqu'elle en ait immolé de beaucoup
+plus chères<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a> dans cette sanglante mêlée. Je veux te faire ouvrir
+tantôt: en attendant, reste ici dans le sang à côté du noble Percy.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60"
+name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60">
+(retour) </a> <i>Death has not struck so fat a deer to day, though many
+dearer</i>.
+
+<p>Jeu de mots entre <i>deer</i>, daim, et <i>dear</i>, cher. Il a fallu, pour le
+conserver, substituer <i>chair</i> à <i>daim</i>.</p></blockquote>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>FALSTAFF, <span class="stage2"><i>se levant lentement</i>.</span>--M'ouvrir! Oh! si tu me fais ouvrir
+aujourd'hui, je vous permets aussi de me saler et de me manger demain.
+Sangbleu! il était grand temps de contrefaire le mort, ou ce colérique
+ferrailleur d'Écossais m'aurait acquitté de tout, écot et impôts.
+Contrefaire? J'en ai menti; je n'ai rien contrefait: c'est mourir qui
+est contrefaire; car il ne fait plus que contrefaire l'homme, celui qui
+n'a plus la vie d'un homme. Mais contrefaire le mort, lorsque par ce
+moyen-là on vit, ce n'est point contrefaire. C'est bien la véritable et
+la parfaite image de la vie. La meilleure portion de la valeur, c'est la
+prudence; et c'est par cette portion précieuse que j'ai sauvé ma
+vie.--Morbleu, je suis encore effrayé de ce salpêtre de Percy, tout mort
+qu'il est.--Mais s'il n'était aussi qu'une mort contrefait, et qu'il
+allât se relever, j'aurais peur que ce ne fût une meilleure contrefaçon
+que la mienne; je veux donc assurer son affaire. Oui, et puis je jurerai
+que je l'ai tué. Quoi! n'aurait-il pas pu se relever aussi bien que moi?
+Il n'y a que des yeux qui pussent me démentir, et personne ne me
+voit.... C'est pourquoi, mon ami <span class="stage2">(<i>il donne un coup d'épée à Percy</i>)</span>,
+encore cette blessure de plus dans la cuisse, et vous allez venir avec
+moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Il charge Hotspur sur son dos.)</p>
+
+<p class="stage1">(Rentrent le prince Henri et le prince Jean de Lancastre.)</p>
+
+<p>HENRI.--Allons, mon frère, tu as bravement étrenné ton épée vierge
+encore.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--Mais doucement: qui voyons-nous là? Ne m'avez-vous pas dit
+que ce gros corps était mort?</p>
+
+<p>HENRI.--Oui, je vous l'ai dit, et je l'ai vu mort, sans respiration, et
+sanglant sur la poussière.--Es-tu vivant ou n'es-tu qu'une illusion qui
+se joue de nos yeux? Je te prie, parle-nous. Nous n'en croirons pas nos
+yeux sans le témoignage de nos oreilles.--Tu n'es pas ce que tu parais.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Non, cela est certain. Je ne suis pas un homme double, mais
+si je ne suis pas Jean Falstaff, je ne suis qu'un Jean. <span class="stage2">(<i>Jetant le
+corps de Percy à terre</i>.)</span> Voilà Percy: si votre père veut me donner
+quelque récompense honorable, à la bonne heure: sinon, qu'il tue
+lui-même le premier Percy qui viendra l'attaquer. Je m'attends à être
+fait duc ou comte; c'est ce dont je puis vous assurer.</p>
+
+<p>HENRI.--Comment? C'est moi-même qui ai tué Percy; et toi, je t'ai vu
+mort.</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Toi? mon Dieu, mon Dieu, comme ce monde est adonné au
+mensonge.--Je conviens avec vous que j'étais par terre, et sans haleine,
+et lui aussi. Mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant,
+et nous nous sommes battus pendant une grande heure, sonnée à l'horloge
+de Shrewsbury. Si l'on veut m'en croire, à la bonne heure; sinon, le
+péché en demeurera à la charge de ceux qui devraient récompenser la
+valeur; je veux mourir si ce n'est pas moi qui lui ai porté cette
+blessure que vous lui voyez à la cuisse. Si l'homme était encore en vie
+et qu'il osât me démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée.</p>
+
+<p>LANCASTRE.--C'est bien là le conte le plus étrange que j'aie jamais
+entendu.</p>
+
+<p>HENRI.--C'est que c'est bien, mon frère, le plus étrange compagnon....
+Allons, porte avec honneur ton fardeau sur ton dos. Pour moi, si un
+mensonge peut t'être bon à quelque chose, je te promets de le dorer des
+plus belles paroles que je puisse trouver. <span class="stage2">(<i>On sonne la retraite</i>.)</span> Les
+trompettes sonnent la retraite: la journée est à nous. Venez, mon frère:
+allons jusqu'au bout du champ de bataille et voyons lesquels de nos amis
+sont morts, et lesquels survivent.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent le prince Henri et le prince Jean.)</p>
+
+<p>FALSTAFF.--Je vais les suivre, comme on dit, pour la récompense; que
+celui qui me récompensera soit récompensé du ciel!--Si je deviens plus
+grand, je deviendrai moindre, car je me purgerai. Je quitterai le vin
+d'Espagne, et je vivrai proprement et honnêtement comme un noble doit
+vivre.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort emportant le corps d'Hotspur.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">Une autre partie du champ de bataille.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Les trompettes sonnent. Entrent</i> LE ROI HENRI, LE PRINCE HENRI,<br> LE
+PRINCE JEAN, WESTMORELAND <i>et d'autres, avec</i> WORCESTER ET VERNON,
+<i>prisonniers</i>.</p>
+<br>
+<p>LE ROI.--C'est ainsi que la révolte trouve toujours son châtiment!
+Malveillant Worcester! ne vous avons-nous pas offert à tous votre grâce,
+votre pardon, dans des termes pleins d'amitié? devais-tu tourner nos
+offres en sens contraire, et abuser de la mission dont t'avait chargé
+ton neveu! trois chevaliers de notre armée que cette journée a vus
+périr, un noble comte et bien d'autres encore seraient en vie à cette
+heure, si, comme le dirait un chrétien, tu avais loyalement travaillé à
+rétablir entre nos armées une haute concorde.</p>
+
+<p>WORCESTER.--Ce que j'ai fait, ma propre sûreté m'a forcé de le faire; et
+je supporterai patiemment mon sort, puisqu'il m'accable sans que je
+puisse l'éviter.</p>
+
+<p>LE ROI.--Conduisez Worcester à la mort, et Vernon aussi. Quant aux
+autres coupables, nous y réfléchirons. <span class="stage2">(<i>Les gardes emmènent Worcester
+et Vernon</i>.)</span> Quel est l'état du champ de bataille?</p>
+
+<p>HENRI.--Quand l'illustre Écossais, le lord Douglas, a vu que la fortune
+du combat l'abandonnait entièrement, le noble Percy mort et toutes ses
+troupes atteintes de la peur, il a fui avec le reste de son armée, et,
+tombant du haut d'une colline, il s'est tellement fracassé, que ceux qui
+le poursuivaient l'ont pris. Douglas est dans ma tente; et je conjure
+Votre Majesté de me permettre de disposer de lui.</p>
+
+<p>LE ROI.--De tout mon coeur.</p>
+
+<p>HENRI.--Ce sera donc vous, mon frère Jean de Lancastre, qui remplirez
+cet honorable office de générosité. Allez trouvez Douglas, et rendez-lui
+la faculté d'aller où il lui plaira, libre et sans rançon. Sa valeur,
+qui s'est signalée aujourd'hui sur nos casques, nous apprend comment se
+doivent encourager de si hauts faits, même au sein de nos ennemis.</p>
+
+<p>LE ROI.--Voici ce qui nous reste à faire.--C'est de diviser notre armée.
+Vous, mon fils Jean, et vous, cousin Westmoreland, vous marcherez vers
+York avec la plus grande diligence, pour aller à la rencontre de
+Northumberland et du prélat Scroop, qui, suivant ce que nous apprenons,
+sont en armes, et dans une grande activité. Moi et vous, mon fils Henri,
+nous marcherons vers la province de Galles, pour combattre Glendower et
+le comte des Marches.--Encore une défaite pareille à cette journée, et
+la rébellion perdra toute sa force dans ce royaume. Et puisque l'affaire
+va si bien, ne prenons point de repos que nous n'ayons reconquis tout ce
+qui nous appartient.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Henri IV (1re partie), by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV (1RE PARTIE) ***
+
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+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+approach us with offers to donate.
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+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
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+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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