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diff --git a/22741-8.txt b/22741-8.txt new file mode 100644 index 0000000..c3a0452 --- /dev/null +++ b/22741-8.txt @@ -0,0 +1,15267 @@ +Project Gutenberg's Physiologie du goût, by Jean Anthelme Brillat-Savarin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Physiologie du goût + +Author: Jean Anthelme Brillat-Savarin + +Release Date: September 23, 2007 [EBook #22741] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PHYSIOLOGIE DU GOÛT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + PHYSIOLOGIE DU GOÛT + + PAR + + BRILLAT-SAVARIN, + + ILLUSTRÉE + + Par BERTALL + + PRÉCÉDÉE + D'UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE + Par ALPH. KARR. + + Dessins à part du texte, gravés sur acier par Ch. Geoffroy, + Gravures sur bois, intercalées dans le texte, par Midderigh. + +[Illustration] + + GABRIEL DE GONET, ÉDITEUR, RUE DES BEAUX-ARTS, 6. + + 1848 + +[Illustration: BRILLAT-SAVARIN] + + PHYSIOLOGIE + DU GOÛT + OU + MÉDITATIONS DE GASTRONOMIE TRANSCENDANTE. + OUVRAGE THÉORIQUE, HISTORIQUE ET À L'ORDRE DU JOUR + Dédié aux Gastronomes parisiens. + +[Illustration] + + + + + INTRODUCTION + PAR ALPH. KARR. + + * * * * * + +IL est une chose dont on ne se défie pas assez,--c'est la grosse morale, +la morale des livres et des prédicateurs; cette morale qui met la vertu +si haut qu'on se console facilement de n'y point atteindre, et en disant +d'elle ce qu'un philosophe ancien disait du vice: _Non licet omnibus +adire Corinthum_. Aussi la plupart se contentent d'une imitation de +cette vertu trop ardue,--et cette morale rébarbative ne produit le plus +souvent que des hypocrites. + +Un homme qui vendrait des casques, des cuirasses et des épées à la +taille des héros d'Homère, casques à peine remplis par une citrouille; +cuirasses dont on ne toucherait pas les bords et qui seraient comme de +petites chambres; épées qu'on ne pourrait soulever,--vendrait sans aucun +doute fort peu de ces armes, fussent-elles fournies par Vulcain et +ciselées sur les propres dessins de Minerve. + +Le boulanger vous donnera pour quelques pièces de cuivre, ayant cours, +le pain qu'il vous refusera pour des médailles d'or à l'effigie de +Titus.--Il ne faut commander aux hommes qu'un labeur humain; il faut que +la vraie morale admette les passions et les faiblesses;--elle doit les +émonder, les diriger,--mais elle ne les arrachera qu'en détruisant +l'arbre. + +Puisque les ruisseaux existent, il ne faut pas fermer les égouts. + +Certes, je n'ignore pas qu'on réserve toute son indulgence pour les +passions qu'on a et qu'on n'en réserve pas pour les passions +d'autrui;--je n'avais jamais parlé sans mépris de la gourmandise, +jusqu'au moment où j'ai lu la _Physiologie du Goût_ de Brillat Savarin; +j'avais vu dans la gourmandise la plus brutale, la plus égoïste, la plus +bête des passions; la lecture de Brillat Savarin m'a rendu honteux de ne +pas être gourmand. En effet, quand on a vu tant d'esprit, de finesse, de +gaîté, de philosophie chez un gourmand de profession, on regrette de ne +pas avoir reçu de la nature les facultés nécessaires pour sentir et +apprécier les plaisirs de la table;--on s'estime affligé d'une infirmité +et de la privation d'un sens;--on se met au rang,--sinon des sourds et +des aveugles, au moins de ceux qui ont l'oreille dure et la vue basse, +et on envisage l'orgueil qu'on a manifesté de ne pas être gourmand, +comme on envisage la sotte vanité des gens qui sont fiers d'avoir des +lunettes d'or, et qui toisent avec dédain ceux qui n'ont pas de +lunettes. + +N'avons-nous pas tous nos gourmandises?--Est-ce que je n'ai pas la +gourmandise des couleurs et celle des parfums;--est-ce que je ne +m'enivre pas de chèvrefeuille;--est-ce que je ne m'exalte pas à la vue +des splendeurs du soleil couchant;--est-ce que la musique me laisse +toute la froideur de la raison;--est-ce que sous ces impressions +enivrantes,--semblable aux ivrognes qui trouvent les rues trop +étroites,--il ne m'arrive pas de trouver trop étroites les voies +humaines, les routes du possible, les chemins de la réalité? + +Je sais bien que la passion de la gourmandise a été parfois poussée un +peu loin;--mais quelle passion n'a pas ses excès?--Certes, l'empereur +qui engraissait ses poissons avec de la chair d'esclaves qu'on jetait +coupés en morceaux dans ses viviers, semblera toujours avoir dépassé les +bornes permises des plaisirs de la table; mais les gourmets romains qui +reconnaissaient au goût les poissons pris à l'embouchure du Tibre de +ceux pris entre deux ponts, et ne mangeaient pas les premiers. Ceux qui +rejetaient le foie d'une oie nourrie de figues sèches et n'admettaient +que le foie de l'oie nourrie de figues fraîches, n'avaient rien de +dangereux ni de rebutant; leur goût exercé ressemblait à l'oreille +d'Habeneck qui, dans un concert de deux cents instruments, rappelle à +l'ordre une contre-basse qui appuie sur la corde avec l'index au lieu de +se servir du pouce. + +Et sans aller chercher dans les plaisirs des autres sens des analogies +plus ou moins justes,--n'avons-nous pas tous nos jouissances +gastronomiques à nous rappeler.--Puis-je, moi, me rappeler de sang-froid +tous ces gigots à l'ail sur des haricots baignés dans le jus, que, +pendant tant d'années, j'ai mangés une fois par semaine avec un ami que +j'avais inventé et que je croyais avoir?--Est-ce que je puis, sans +émotion, me souvenir de ces excellents dîners de navets crus pris dans +les champs, avant d'aller le soir consacrer le prix d'un dîner plus +luxueux au billet qui me permettait d'entrer dans un théâtre où je +rencontrais de loin un regard qui a si longtemps fait ma force et ma +vie. + +Et qui donnera aux ananas, mangés dans des assiettes de Chine, la saveur +qu'avaient les mûres des haies, quand j'avais dix-huit ans. + +Est-ce que nos pauvres pêcheurs des côtes de Normandie ne se réjouissent +pas à l'avance de manger un homard ou des crevettes cuits dans l'eau de +la mer, quand ils peuvent éviter les regards de la douane;--car le fisc +défend de puiser de l'eau à la mer, et l'Océan est gardé par toute une +armée d'hommes vêtus de vert qui vous ferait rejeter à la mer une cruche +d'eau que vous auriez subrepticement puisée:--cela épargnerait aux +pauvres gens d'acheter du sel, et le sel est un impôt. + +Le naturel dans les livres a un charme qui consiste en ceci qu'on +croyait lire un livre et qu'on cause avec un homme.--Le livre de Brillat +Savarin joint, au naturel le plus exquis, la verve la plus soutenue, +l'esprit le plus franc, l'atticisme le plus pur.--C'est un modèle de +style simple sans vulgarité. + +La gourmandise n'est pas la goinfrerie. + +Brillat Savarin fait entrer l'esprit, la bonne humeur et le bon goût +dans les assaisonnements d'un bon dîner. + +L'esprit qui n'est ou doit n'être que «la raison ornée et armée» est peu +considéré en France,--parce qu'on prend pour de l'esprit certains +exercices de mots pareils à ceux que font les jongleurs avec des boules. + +De même les goinfres et les ivrognes se sont réclamée indûment +d'Anacréon, d'Epicure; et se sont placés sous leur invocation sans les +consulter. Anacréon, dans ses vers, recommande très souvent de mettre de +l'eau dans le vin,--et Epicure voulait de là noblesse dans le plaisir, +et mettait le plaisir dans la vertu. + +Le vrai disciple d'Epicure compte, pour le meilleur plat de son +dîner,--le pain qu'il a envoyé à son voisin pauvre.--Tel autre vous dira +avec les Allemands,--en vous invitant à dîner: «Un seul plat et un +visage ami.» + +Brillat Savarin dit: «Ceux qui s'indigèrent ou qui s'enivrent ne savent +ni boire ni manger.» + +Je ne sais ce qu'il aurait dit des banquets politiques qui ne faisaient +que poindre de son temps,--festins où chacun sert un plat de sa façon, +au moyen de phrases sonores parce qu'elles sont creuses,--et où on +s'occupe du gouvernement du pays à la fin du dîner,--c'est-à-dire dans +une situation de corps et d'esprit où aucun de ces législateurs en +goguette ne se permettrait de traiter la moins importante de ses petites +affaires particulières. + +Certes, ce n'est pas mourir que de laisser après soi sa pensée vivante +au milieu des hommes, pensée qui a plus de force, et dont la puissance +n'est plus contestée depuis qu'elle n'excite plus l'envie contre l'homme +qui en était le dépositaire. + +Tandis que les riches et les puissants se disputent quelques honneurs +matériels et quelques avantages grossiers, ne sont-ce pas lès vrais +maîtres du monde que ceux qui gouvernent encore par leurs livres les +idées des peuples et là pensée humaine? + +Entre ces illustres morts,--devenus des rois immortels,--le souvenir +fait de singulières différences,--c'est la puissance de leur pensée qui +assigne leur rang dans votre vénération; mais il en est quelques-uns +dont on veut savoir la vie, sur lesquels on recherche précieusement et +on recueille avec avidité les moindres détails,--pour les autres nous +nous contentons de lire leurs écrits et de les admirer, tandis que les +premiers sont nos amis.--On peut prendre pour type de ces deux +impressions Voltaire et J.-J. Rousseau. On aime les fleurs qu'aimait +Rousseau, et son souvenir donne une teinte toute particulière au paysage +des lieux qu'il a habités.--Voltaire est tout dans ses livres et on ne +le cherche pas ailleurs. + +M. Brillat Savarin était un esprit charmant,--mais je ne pense pas qu'on +tienne à savoir quelle était au juste la couleur de ses cheveux.--On ne +se demande pas s'il a été amoureux.--Nous serons donc sobres de détails +biographiques.--Anthelme Brillat Savarin--naquit à Belley, au pied des +Alpes, le 1er avril 1755.--Il était avocat, lorsqu'en 1789 il fut député +à l'Assemblée constituante. + +Maire de Belley en 1793, il fut obligé de se réfugier en Suisse pour +échapper à la tourmente révolutionnaire. + +Proscrit pendant quatre ans, tant en Suisse qu'aux +Etats-Unis,--professeur de langue française,--musicien à l'orchestre du +théâtre de New-York.--s'il dut son existence matérielle à ses +talents,--il dut la sérénité et le bonheur à sa douce philosophie. + +Rentré en France en septembre 1796 il occupa diverses +fonctions,--jusqu'à ce que le choix du sénat l'appelât à la cour de +cassation où il a passé les vingt-cinq dernières années de sa vie, qui +fut jusqu'à la fin douce et calme, entourée d'estime et d'unitées. Il +était enrhumé lorsqu'il fut nommé membre de la députation chargée de +représenter la cour de cassation à la cérémonie funèbre du 21 janvier +dans l'église de Saint-Denis;--il y fut atteint d'une péripneumonie qui +emporta en même temps que lui M. Robert de Saint-Vincent et +l'avocat-général Marchangy.--Il mourut le 2 février 1826--à l'âge de 71 +ans. + Alph. KARR. + +[Illustration] + + APHORISMES + + DU PROFESSEUR + + POUR SERVIR DE PROLÉGOMÈNES A SON OUVRAGE ET DE + BASE ÉTERNELLE A LA SCIENCE; + + * * * * * + +I. + +L'univers n'est rien que par la vie, et tout ce qui vit se nourrit. + +II. + +Lès animaux se repaissent; l'homme mange; l'homme d'esprit seul sait +manger. + +III. + +La destinée des nations dépend de la manière dont elles se nourrissent. + +IV. + +Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es. + +V. + +Le Créateur, en obligeant l'homme à manger pour vivre, l'y invite par +l'appétit, et l'en récompense par le plaisir. + +VI. + +La gourmandise est un acte de notre jugement, par lequel nous accordons +la préférence aux choses qui sont agréables au goût sur celles qui n'ont +pas cette qualité. + +VII. + +Le plaisir de la table est de tous les âges, de toutes les conditions, +de tous les pays et de tous les jours; il peut s'associer à tous les +autres plaisirs, et reste le dernier pour nous consoler de leur perte. + +VIII. + +La table est le seul endroit où l'on ne s'ennuie jamais pendant la +première heure. + +IX. + +La découverte d'un mets nouveau fait plus pour le bonheur du genre +humain que la découverte d'une étoile. + +X. + +Ceux qui s'indigèrent ou qui s'enivrent ne savent ni boire ni manger. + +XI. + +L'ordre des comestibles est des plus substantiels aux plus légers. + +XII. + +L'ordre des boissons est des plus tempérées aux plus fumeuses et aux +plus parfumées. + +XIII. + +Prétendre qu'il ne faut pas changer de vins est une hérésie; la langue +se sature; et après le troisième verre, le meilleur vin n'éveille plus +qu'une sensation obtuse. + +XIV. + +Un dessert sans fromage est une belle à qui il manque un oeil. + +XV. + +On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur. + +XVI. + +La qualité la plus indispensable du cuisinier est l'exactitude: elle +doit être aussi celle du convié. + +XVII. + +Attendre trop longtemps un convive retardataire est un manque d'égards +pour tous ceux qui sont présents. + +XVIII. + +Celui qui reçoit ses amis et ne donne aucun soin personnel au repas qui +leur est préparé, n'est pas digne d'avoir des amis. + +XIX. + +La maîtresse de la maison doit toujours s'assurer que le café est +excellent; et le maître, que les liqueurs sont de premier choix. + +XX. + +Convier quelqu'un, c'est se charger de son bonheur pendant tout le temps +qu'il est sous notre toit. + + * * * * * + + + DIALOGUE + ENTRE + L'AUTEUR ET SON AMI. + + * * * * * + + (APRÈS LES PREMIERS COMPLIMENTS) + + +L'AMI.--Ce matin nous avons, en déjeunant, ma femme et moi, arrêté dans +notre sagesse que vous feriez imprimer au plus tôt vos _Méditations +gastronomiques_. + +L'AUTEUR.--_Ce que femme veut, Dieu le veut_. Voilà, en sept mots, toute +la charte parisienne. Mais je ne suis pas de la paroisse; et un +célibataire... + +L'AMI.--Mon Dieu! les célibataires sont tout aussi soumis que les +autres, et quelquefois à notre grand préjudice. Mais ici le célibat ne +peut pas vous sauver; car ma femme prétend qu'elle a le droit +d'ordonner, parce que c'est chez elle, à la campagne, que vous avez +écrit vos premières pages. + +L'AUTEUR.--Tu connais, cher docteur, ma déférence pour les dames; tu as +loué plus d'une fois ma soumission à leurs ordres; tu étais aussi de +ceux qui disaient que je ferais un excellent mari... Et cependant je ne +ferai pas imprimer. + +L'AMI.--Et pourquoi? + +L'AUTEUR.--Parce que, voué par état à des études sérieuses, je crains +que ceux qui ne connaîtront mon livre que par le titre ne croient que je +ne m'occupe que de fariboles. + +L'AMI.--Terreur panique! Trente-six ans de travaux publics et continus +ne sont-ils pas là pour vous établir une réputation contraire? +D'ailleurs, ma femme et moi nous croyons que tout le monde voudra vous +lire. + +L'AUTEUR.--Vraiment? + +L'AMI.--Les savants vous liront pour deviner et apprendre ce que vous +n'avez fait qu'indiquer. + +L'AUTEUR.--Cela pourrait bien être. + +L'AMI.--Les femmes vous liront, parce qu'elles verront bien que... + +L'AUTEUR.--Cher ami, je suis vieux, je suis tombé dans la sagesse: +_Miserere mei_. + +L'AMI.--Les gourmands vous liront, parce que vous leur rendez justice et +que vous leur assignez enfin le rang qui leur convient dans la société. + +L'AUTEUR.--Pour cette fois, tu dis vrai: il est inconcevable qu'ils +aient été si longtemps méconnus, ces chers gourmands! j'ai pour eux des +entrailles de père; ils sont si gentils! ils ont les yeux si brillants! + +L'AMI.--D'ailleurs, ne nous avez-vous pas dit souvent que votre ouvrage +manquait à nos bibliothèques? + +L'AUTEUR.--Je l'ai dit, le fait est vrai, et je me ferais étrangler +plutôt que d'en démordre. + +L'AMI.--Mais vous parlez en homme tout-à-fait persuadé, et vous allez +venir avec moi chez... + +L'AUTEUR.--Oh! que non! si le métier d'auteur a ses douceurs, il a aussi +bien ses épines, et je lègue tout cela à mes héritiers. + +L'AMI.--Mais vous déshéritez vos amis, vos connaissances, vos +contemporains. En aurez-vous bien le courage? + +L'AUTEUR.--Mes héritiers! mes héritiers! j'ai ouï dire que les ombres +sont régulièrement flattées des louanges des vivants; et c'est une +espèce de béatitude que je veux me réserver pour l'autre monde. + +L'AMI.--Mais êtes-vous bien sûr que ces louanges iront à leur adresse? +Êtes-vous également assuré de l'exactitude de vos héritiers? + +L'AUTEUR.--Mais je n'ai aucune raison de croire qu'ils pourraient +négliger un devoir en faveur duquel je les dispenserais de bien +d'autres. + +L'AMI.--Auront-ils, pourront-ils avoir pour votre production cet amour +de père, cette attention d'auteur, sans lesquels un ouvrage se présente +toujours au public avec un certain air gauche? + +L'AUTEUR.--Mon manuscrit sera corrigé, mis au net, armé de toutes +pièces; il n'y aura plus qu'à imprimer. + +L'AMI--Et le chapitre des événements? Hélas! de pareilles circonstances +ont occasionné la perte de bien des ouvrages précieux, et entre autres +de celui du fameux Lecat, sur l'état de l'âme pendant le sommeil, +travail de toute sa vie. + +L'AUTEUR.--Ce fut sans doute une grande perte, et je suis bien loin +d'aspirer à de pareils regrets. + +L'AMI.--Croyez que des héritiers ont bien assez d'affaires pour compter +avec l'église, avec la justice, avec la faculté, avec eux-mêmes, et +qu'il leur manquera, sinon la volonté, du moins le temps de se livrer +aux divers soins qui précèdent, accompagnent et suivent la publication +d'un livre, quelque peu volumineux qu'il soit. + +L'AUTEUR.--Mais le titre! mais le sujet! mais les mauvais plaisants! + +L'AMI.--Le seul mot _gastronomie_ fait dresser toujours les oreilles; le +sujet est à la mode, et les mauvais plaisants sont aussi gourmands que +les autres. Ainsi voilà de quoi vous tranquilliser: d'ailleurs, +pouvez-vous ignorer que les graves personnages ont quelquefois fait des +ouvrages légers? Le président de Montesquieu, par exemple[1]. + +[Note 1: M. de Montucla, connu par une très bonne _Histoire des +Mathématiques_, avait fait un _Dictionnaire de géographie gourmande_; il +m'en a montré des fragments pendant mon séjour à Versailles. On assure +que M. Berryat-Saint-Prix, qui professe avec distinction la science de +la procédure, a fait un roman en plusieurs volumes.] + +L'AUTEUR, _vivement_.--C'est ma foi vrai! il a fait _le Temple de +Gnide_, et on pourrait soutenir qu'il y a plus de véritable utilité à +méditer sur ce qui est à la fois le besoin, le plaisir et l'occupation +de tous les jours, qu'à nous apprendre ce que faisaient ou disaient, il +y a plus de deux mille ans, une paire de morveux dont l'un poursuivait, +dans les bosquets de la Grèce, l'autre qui n'avait guère envie de +s'enfuir. + +L'AMI.--Vous vous rendez donc enfin? + +L'AUTEUR.--Moi! pas du tout; c'est seulement le bout d'oreille d'auteur +qui a paru, et ceci rappelle à ma mémoire une scène de la haute comédie +anglaise, qui m'a fort amusé; elle se trouve, je crois, dans la pièce +intitulée _The natural Daughter_ (la Fille naturelle). Tu vas en +juger[2]. + +[Note 2: Le lecteur a dû s'apercevoir que mon ami se laisse tutoyer +sans réciprocité. C'est que mon âge est au sien comme d'un père à son +fils, et que, quoique devenu un homme considérable à tous égards, il +serait désolé si je changeais de nombre.] + +Il s'agit de quakers, et tu sais que ceux qui sont attachés à cette +secte tutoient tout le monde, sont vêtus simplement, ne vont point à la +guerre, ne font jamais de serment, agissent avec flegme, et surtout ne +doivent jamais se mettre en colère. + +Or, le héros de la pièce est un jeune et beau quaker, qui paraît sur la +scène avec un habit brun, un grand chapeau rabattu et des cheveux plats; +ce qui ne l'empêche pas d'être amoureux. + +Un fat, qui se trouve son rival, enhardi par cet extérieur et par les +dispositions qu'il lui suppose, le raille, le persifle et l'outrage; de +manière que le jeune homme, s'échauffant peu à peu, devient furieux, et +rosse de main de maître l'impertinent qui le provoque. + +L'exécution faite, il reprend subitement son premier maintien, se +recueille, et dit d'un ton affligé: «Hélas! je crois que la chair l'a +emporté sur l'esprit.» + +J'agis de même, et après un mouvement bien pardonnable, je reviens à mon +premier avis. + +L'AMI.--Cela n'est plus possible: vous avez, de votre aveu, montré le +bout de l'oreille; il y a de la prise, et je vous mène chez le libraire. +Je vous dirai même qu'il en est plus d'un qui ont éventé votre secret. + +L'AUTEUR.--Ne t'y hasarde pas, car je parlerai de toi; et qui sait ce +que j'en dirai? + +L'AMI.--Que pourrez-vous en dire? Ne croyez pas m'intimider. + +L'AUTEUR.--Je ne dirai pas que notre commune patrie[3] se glorifie de +t'avoir donné la naissance; qu'à vingt-quatre ans tu avais déjà fait +paraître un ouvrage élémentaire, qui depuis lors est demeuré classique; +qu'une réputation méritée t'attire la confiance; que ton extérieur +rassure les malades; que ta dextérité les étonne; que ta sensibilité les +console: tout le monde sait cela. Mais je révélerai à tout Paris (_me +redressant_), à toute la France (_me rengorgeant_), à l'univers entier, +le seul défaut que je te connaisse. + +L'AMI, _d'un ton sérieux_.--Et lequel, s'il vous plaît? + +L'AUTEUR.--Un défaut habituel dont toutes mes exhortations n'ont pu te +corriger. + +L'AMI, _effrayé_.--Dites donc enfin; c'est trop me tenir à la torture. + +L'AUTEUR.--Tu manges trop vite[4]. + +(Ici, l'ami prend son chapeau, et sort en souriant, se doutant bien +qu'il a prêché un converti). + +[Note 3: Belley, capitale du Bugey, pays charmant où l'on trouve de +hautes montagnes, des collines, des fleuves, des ruisseaux limpides, des +cascades, des abîmes, vrai jardin anglais de cent lieues carrées, et où, +avant la révolution, le tiers-état avait, par la constitution du pays, +le _veto_ sur les deux autres ordres.] + +[Note 4: Historique.] + + * * * * * + + + BIOGRAPHIE + +Le docteur que j'ai introduit dans le dialogue qui précède n'est point +un être fantastique comme les Chloris d'autrefois, mais un docteur bel +et bien vivant; et tous ceux qui me connaissent auront bientôt deviné le +docteur RICHERAND. + +En m'occupant de lui, j'ai remonté jusqu'à ceux qui l'ont précédé, et je +me suis aperçu avec orgueil que l'arrondissement de Belley, au +département de l'Ain, ma patrie, était depuis longtemps en possession de +donner à la capitale du monde des médecins de haute distinction; et je +n'ai pas résisté à la tentation de leur élever un modeste monument dans +une courte notice. + +Dans les jours de la Régence, les docteurs GENIN et CIVOCT furent des +praticiens de première classe, et firent refluer dans leur patrie une +fortune honorablement acquise. Le premier était tout-à-fait +_hippocratique_, et procédait en forme: le second, qui soignait beaucoup +de belles dames, était plus doux; plus accommodant: _Res novas +molientem_, eût dit Tacite. + +Vers 1750, le docteur LA CHAPELLE se distingua dans la carrière +périlleuse de la médecine militaire. On a de lui quelques bons ouvrages, +et on lui doit l'importation du traitement des fluxions de poitrine par +le beurre frais, méthode qui guérit comme par enchantement, quand on +s'en sert dans les premières trente-six heures de l'invasion. + +Vers 1760, le docteur DUBOIS obtenait les plus grands succès dans le +traitement des vapeurs, maladie pour lors à la mode, et tout aussi +fréquenté que les maux de nerfs qui l'ont remplacée. La vogue qu'il +obtint était d'autant plus remarquable, qu'il était loin d'être beau +garçon. + +Malheureusement il arriva trop tôt à une fortune indépendante, se laissa +couler dans les bras de la paresse, et se contenta d'être convive +aimable et conteur tout-à-fait amusant. Il était d'une constitution +robuste, et a vécu plus de quatre-vingt-huit ans, malgré les dîners ou +plutôt grâce aux dîners de l'ancien et du nouveau régime[5]. + +[Note 5: Je souriais en écrivant cet article: il rappelait à mon +souvenir un grand seigneur académicien, dont Fontenelle était chargé de +faire l'éloge. Le défunt ne savait autre chose que bien jouer à tous les +jeux; et là-dessus, le secrétaire perpétuel eut le talent d'asseoir un +panégyrique très bien tourné et de longueur convenable. (Voyez au +surplus la _Méditation sur le plaisir de la table_, où le docteur est en +action.)] + +Sur la fin du règne de Louis XV, le docteur COSTE, natif de Châtillon, +vint à Paris; il était porteur d'une lettre de Voltaire pour M. le duc +de Choiseul, dont il eut le bonheur de gagner la bienveillance dès les +premières visites. Protégé par ce seigneur et par la duchesse de +Grammont sa soeur, le jeune Coste perça vite, et, après peu d'années, +Paris commença à le compter parmi les médecins de grande espérance. + +La même protection qui l'avait produit l'arracha à cette carrière +tranquille et fructueuse, pour le mettre à la tête du service de santé +de l'armée que la France envoyait en Amérique au secours des États-Unis, +qui combattaient pour leur indépendance. + +Après avoir rempli sa mission, le docteur Coste revint en France, passa +à peu près inaperçu le mauvais temps de 1793, et fut élu maire à +Versailles, où l'on se souvient encore de son administration à la fois +active, douce et paternelle. + +Bientôt le Directoire le rappela à l'administration de la médecine +militaire, Bonaparte le nomma l'un des trois inspecteurs généraux du +service de la médecine des armées; et le docteur y fut constamment +l'ami, le protecteur et le père des jeunes gens qui se destinaient à +cette carrière. Enfin il fut nommé médecin de l'hôtel royal des +Invalides, et en a rempli les fonctions jusqu'à sa mort. + +D'aussi longs services ne pouvaient rester sans récompense sous le +gouvernement des Bourbons, et Louis XVIII fit un acte de toute justice +en accordant à M. Coste le cordon de Saint-Michel. + +Le docteur Coste est mort il y a quelques années, en laissant une +mémoire vénérée, une fortune tout-à-fait philosophique, et une fille +unique, épouse de M. de Lalot, qui s'est distingué à la chambre des +députés par une éloquence vive et profonde, et qui ne l'a pas empêché de +sombrer sous voiles. + +Un jour que nous avions dîné chez M. Favre, le curé de Saint-Laurent, +notre compatriote, le docteur Coste me raconta la vive querelle qu'il +avait eue, ce jour même, avec le comte de Cessac, alors le ministre +directeur de l'administration de la guerre, au sujet d'une économie que +celui-ci voulait proposer pour faire sa cour à Napoléon. + +Cette économie consistait à retrancher aux soldats malades la moitié de +leur portion d'eau panée, et à faire laver la charpie qu'on ôtait de +dessus les plaies, pour la faire servir une seconde ou une troisième +fois. + +Le docteur s'était élevé avec violence contre des mesures qu'il +qualifiait d'_abominables_, et il était encore si plein de son sujet, +qu'il se remit en colère, comme si l'objet de son courroux eût encore +été présent. + +Je n'ai jamais pu savoir si le comte avait été réellement converti et +avait laissé son économie en portefeuille; mais ce qu'il y a de certain, +c'est que les soldats malades purent toujours boire à volonté, et qu'on +continua à jeter toute charpie qui avait servi. + +Vers 1780, le docteur BORDIER, né dans les environs d'Amberieux, vint +exercer la médecine à Paris. Sa pratique était douce, son système +expectant et son diagnostic sûr. + +Il fut nommé professeur en la Faculté de médecine; son style était +simple, mais ses leçons étaient paternelles et fructueuses. Les honneurs +vinrent le chercher quand il n'y pensait pas, et il fut nommé médecin de +l'impératrice Marie-Louise. Mais il ne jouit pas longtemps de cette +place: l'Empire s'écroula, et le docteur lui-même fut emporté par suite +d'un mal de jambe contre lequel il avait lutté toute sa vie. + +Le docteur Bordier était d'une humeur tranquille, d'un caractère +bienfaisant et d'un commerce sûr. + +Vers la fin du dix-huitième siècle parut le docteur BICHAT... Bichat, +dont tous les écrits portent l'empreinte du génie, qui usa sa vie dans +des travaux faits pour avancer la science, qui réunissait l'élan de +l'enthousiasme à la patience des esprits bornés, et qui, mort à trente +ans, a mérité que des honneurs publics fussent décernés à sa mémoire. + +Plus tard, le docteur MONTÈGRE porta dans la clinique un esprit +philosophique. Il rédigea avec savoir la _Gazette de santé_, et mourut à +quarante ans, dans nos îles, où il était allé afin de compléter les +traités qu'il projetait sur la fièvre jaune et le _vomito negro_. + +Dans le moment actuel, le docteur RICHERAND est placé sur les plus hauts +degrés de la médecine opératoire, et ses _Éléments de physiologie_ ont +été traduits dans toutes les langues. Nommé de bonne heure professeur en +la faculté de Paris, il est investi de la plus auguste confiance. On n'a +pas la parole plus consolante, la main plus douce, ni l'acier plus +rapide. + +Le docteur RECAMIER[6], professeur en la même faculté, siége à côté de +son compatriote... + +[Note 6: Filleul de l'auteur; c'est lui qui l'a soigné pendant sa +dernière et courte maladie.] + +Le présent ainsi assuré, l'avenir se prépare; et sous les ailes de ces +puissants professeurs s'élèvent des jeunes gens du même pays, qui +promettent de suivre d'aussi honorables exemples. + +Déjà les docteurs JANIN et MANJOT brûlent le pavé de Paris. Le docteur +Manjot (rue du Bac, nº 39) s'adonne principalement aux maladies des +enfants; ses inspirations sont heureuses, il doit bientôt en faire part +au public. + +J'espère que tout lecteur bien né pardonnera cette digression à un +vieillard, à qui trente-cinq ans de séjour à Paris n'ont fait oublier ni +son pays ni ses compatriotes. Il m'en coûte déjà assez de passer sous +silence tant de médecins dont la mémoire subsiste vénérée dans le pays +qui les vit naître, et qui, pour n'avoir pas eu l'avantage de briller +sur le grand théâtre, n'ont eu ni moins de science ni moins de mérite. + + + + + PRÉFACE. + + +Pour offrir au public l'ouvrage que je livre à sa bienveillance, je ne +me suis pas imposé un grand travail, je n'ai fait que mettre en ordre +des matériaux rassemblés depuis longtemps; c'est une occupation +amusante, que j'avais réservée pour ma vieillesse. + +En considérant le plaisir de la table sous tous ses rapports, j'ai vu de +bonne heure qu'il y avait là-dessus quelque chose de mieux à faire que +des livres de cuisine, et qu'il y avait beaucoup à dire sur des +fonctions si essentielles, si continues, et qui influent d'une manière +si directe sur la santé, sur le bonheur, et même sur les affaires. + +Cette idée-mère une fois arrêtée, tout le reste a coulé de source: j'ai +regardé autour de moi, j'ai pris des notes, et souvent, au milieu des +festins les plus somptueux, le plaisir d'observer m'a sauvé des ennuis +du conviviat. + +Ce n'est pas que, pour remplir la tâche que je me suis proposée, il +n'ait fallu être physicien, chimiste, physiologue, et même un peu +érudit. Mais, ces études, je les avais faites sans la moindre prétention +à être auteur; j'étais poussé par une curiosité louable, par la crainte +de rester en arrière de mon siècle, et par le désir de pouvoir causer, +sans désavantage, avec les savants, avec qui j'ai toujours aimé à me +trouver[7]. + +[Note 7: «Venez dîner avec moi jeudi prochain, me dit un jour M. +Greffuble, je vous ferai trouver avec des savants ou avec des gens de +lettres, choisissez.--Mon choix est fait, répondis-je; nous dînerons +deux fois.» Ce qui eut effectivement lieu, et le repas des gens de +lettres était notablement plus délicat et plus soigné. + +(_Voyez la Méditation X._)] + +Je suis surtout médecin-amateur; c'est chez moi presque une manie, et je +compte parmi mes plus beaux jours celui où, entré par la porte des +professeurs et avec eux à la thèse de concours du docteur Cloquet, j'eus +le plaisir d'entendre un murmure de curiosité parcourir l'amphithéâtre, +chaque élève demandant à son voisin quel pouvait être le puissant +professeur étranger qui honorait l'assemblée par sa présence. + +Il est cependant un autre jour dont le souvenir m'est, je crois, aussi +cher: c'est celui où je présentai au conseil d'administration de la +société d'encouragement pour l'industrie nationale, mon _irrorateur_, +instrument de mon invention, qui n'est autre chose que la fontaine de +compression appropriée à parfumer les appartements. + +J'avais apporté dans ma poche ma machine bien chargée; je tournai le +robinet, et il s'en échappa, avec sifflement, une vapeur odorante qui, +s'élevant jusqu'au plafond, retombait en gouttelettes sur les personnes +et sur les papiers. + +C'est alors que je vis avec un plaisir inexprimable les têtes les plus +savantes de la capitale se courber sous mon _irroration_, et je me +pâmais d'aise en remarquant que les plus mouillés étaient aussi les plus +heureux. + +En songeant quelquefois aux graves élucubrations auxquelles la latitude +de mon sujet m'a entraîné, j'ai eu sincèrement la crainte d'avoir pu +ennuyer; car, moi aussi, j'ai quelquefois bâillé sur les ouvrages +d'autrui. + +J'ai fait tout ce qui a été en mon pouvoir pour échapper à ce reproche; +je n'ai fait qu'effleurer tous les sujets qui ont pu s'y prêter: j'ai +semé mon ouvrage d'anecdotes, dont quelques-unes me sont personnelles; +j'ai laissé à l'écart un grand nombre de faits extraordinaires et +singuliers, qu'une saine critique doit faire rejeter; j'ai réveillé +l'attention en rendant claires et populaires certaines connaissances que +les savants semblaient s'être réservées. Si, malgré tant d'efforts, je +n'ai pas présenté à mes lecteurs de la science facile à digérer, je n'en +dormirai pas moins sur les deux oreilles, bien certain que la majorité +m'absoudra sur l'intention. + +On pourrait bien me reprocher encore que je laisse quelquefois trop +courir ma plume, et que, quand je conte, je tombe un peu dans la +garrulité. Est-ce ma faute à moi si je suis vieux? Est-ce ma faute si je +suis comme Ulysse, qui avait vu les moeurs et les villes de beaucoup de +peuples? Suis-je donc blâmable de faire un peu de ma biographie? Enfin +il faut que le lecteur me tienne compte de ce que je lui fais grâce de +mes _Mémoires politiques_, qu'il faudrait bien qu'il lût comme tant +d'autres, puisque, depuis trente-six ans, je suis aux premières loges +pour voir passer les hommes et les événements. + +Surtout qu'on se garde bien de me ranger parmi les compilateurs: si j'en +avais été réduit là, ma plume se serait reposée, et je n'en aurais pas +vécu moins heureux. + +J'ai dit, comme Juvénal: + + Semper ego auditor tantum! nunquamne reponam! + +et ceux qui s'y connaissent verront facilement qu'également accoutume au +tumulte de la société et au silence du cabinet, j'ai bien fait de tirer +partie de l'une et de l'autre de ces positions. + +Enfin, j'ai fait beaucoup pour ma satisfaction particulière; j'ai nommé +plusieurs de mes amis qui ne s'y attendaient guère, j'ai rappelé +quelques souvenirs aimables, j'en ai fixé d'autres qui allaient +m'échapper; et, comme on dit dans le style familier, _j'ai pris mon +café_. + +Peut-être bien qu'un seul lecteur, dans la catégorie des allongés, +s'écriera: «J'avais bien besoin de savoir si... A quoi pense-t-il, en +disant que... etc., etc.?» Mais je suis sûr que tous les autres lui +imposeront silence, et qu'une majorité imposante accueillera avec bonté +ces effusions d'un sentiment louable. + +Il me reste quelque chose à dire sur mon style, car _le style est tout +l'homme_, dit Buffon. + +Et qu'on ne croie pas que je vienne demander une grâce qu'on n'accorde +jamais à ceux qui en ont besoin: il ne s'agit que d'une simple +explication. + +Je devrais écrire à merveille, car Voltaire, Jean-Jacques, Fénélon, +Buffon, et plus tard Cochin et d'Aguesseau, ont été mes auteurs favoris, +je les sais par coeur. + +Mais peut-être les dieux en ont-ils ordonné autrement; et s'il est +ainsi, voici la cause de la volonté des dieux. + +Je connais, plus ou moins bien, cinq langues vivantes, ce qui m'a fait +un répertoire immense de mots de toutes livrées. + +Quand j'ai besoin d'une expression, et que je ne la trouve pas dans la +case française, je prends dans la case voisine, et de là, pour le +lecteur, la nécessité de me traduire ou de me deviner: c'est son destin. + +Je pourrais bien faire autrement, mais j'en suis empêché par un esprit +de système auquel je tiens d'une manière invincible. + +Je sais intimement persuadé que la langue française, dont je me sers, +est comparativement pauvre. Que faire en cet état? Emprunter ou voler. +Je fais l'un et l'autre, parce que ces emprunts ne sont pas sujets à +restitution, et que le vol de mots n'est pas puni par le Code pénal. + +On aura une idée de mon audace, quand on saura que j'appelle _volante_ +(de l'espagnol) tout homme que j'envoie faire une commission, et que +j'étais déterminé à franciser le verbe anglais _to sip_, qui signifie +_boire à petites reprises_, si je n'avais exhumé le mot français +_siroter_, auquel on donnait à peu près la même signification. + +Je m'attends bien que les sévères vont crier à Bossuet, à Fénélon, à +Racine, à Boileau, à Pascal, et autres du siècle de Louis XIV; il me +semble les entendre faire un vacarme épouvantable. + +A quoi je réponds posément que je suis loin de disconvenir du mérite de +ces auteurs, tant nommés que sous-entendus; mais que suit-il de là?... +Rien, si ce n'est qu'ayant bien fait avec un instrument ingrat, ils +auraient incomparablement mieux fait avec un instrument supérieur. C'est +ainsi qu'on doit croire que Tartini aurait encore bien mieux joué du +violon, si son archet avait été aussi long que celui de Baillot. + +Je suis donc du parti des _néologues_, et même des _romantiques_; ces +derniers découvrent les trésors cachés; les autres sont comme les +navigateurs qui vont chercher au loin les provisions dont on a besoin. + +Les peuples du Nord, et surtout les Anglais, ont sur nous, à cet égard, +un immense avantage: le génie n'y est jamais gêné par l'expression; il +crée ou emprunte. Aussi, dans tous les sujets qui admettent la +profondeur et l'énergie, nos traducteurs ne font-ils que des copies +pâles et décolorées [8]. + +[Note 8: L'excellente traduction de lord Byron, par M. Benjamin +Laroche, fait exception à cette règle, mais ne la détruit pas. C'est un +tour de force qui ne sera pas recommencé.] + +J'ai autrefois entendu, à l'Institut, un discours fort gracieux sur le +danger du néologisme et sur la nécessité de s'en tenir à notre langue +telle qu'elle a été fixée par les auteurs du bon siècle. + +Comme chimiste, je passai cette oeuvre à la cornue; il n'en resta que +ceci: _Nous avons si bien fait qu'il n'y a pas moyen de mieux faire, ni +de faire autrement_. + +Or, j'ai vécu assez pour savoir que chaque génération en dit autant, et +que la génération suivante ne manque jamais de s'en moquer. + +D'ailleurs, comment les mots ne changeraient-ils pas, quand les moeurs +et les idées éprouvent des modifications continuelles? Si nous faisons +les mêmes choses que les anciens, nous ne les faisons pas de la même +manière, et il est des pages entières, dans quelques livres français, +qu'on ne pourrait traduire ni en latin ni en grec. + +Toutes les langues ont eu leur naissance, leur apogée et leur déclin; et +aucune de celles qui ont brillé depuis Sésostris jusqu'à +Philippe-Auguste, n'existe plus que dans les monuments. La langue +française aura le même sort, et en l'an 2825 on ne me lira qu'à l'aide +d'un dictionnaire, si toutefois on me lit... + +J'ai eu à ce sujet une discussion à coups de canon avec l'aimable M. +Andrieux, de l'Académie française. + +Je me présentai en bon ordre, je l'attaquai vigoureusement; et je +l'aurais pris, s'il n'avait fait une prompte retraite, à laquelle je ne +mis pas trop d'obstacle, m'étant souvenu, heureusement pour lui, qu'il +était chargé d'une lettre dans le nouveau lexique. + +Je finis par une observation importante; aussi l'ai-je gardé pour la +dernière. + +Quand j'écris et parle de _moi_ au singulier, cela suppose une +confabulation avec le lecteur; il peut examiner, discuter, douter et +même rire. Mais quand je m'arme du redoutable _nous_, je professe; il +faut se soumettre. + + I am, Sir, oracle, + And, when I open my lips, let no dog bark. + (SHAKESPEARE, _Merchant of Venice_, act. I, sc. 1.) + + + * * * * * + +[Illustration: Les Sens] + +[Illustration] + + MÉDITATION. I + + =Des Sens.= + + +Les sens sont les organes par lesquels l'homme se met en rapport avec +les objets extérieurs. + +=Nombre des Sens. + +1.= + +ON doit en compter au moins six: + +La _vue_, qui embrasse l'espace et nous instruit, par le moyen de la +lumière, de l'existence et des couleurs des corps qui nous environnent; + +L'_ouïe_, qui reçoit, par l'intermédiaire de l'air, l'ébranlement causé +par les corps bruyants _ou_ sonores; + +L'_odorat_, au moyen duquel nous flairons les odeurs des corps qui en +sont doués; + +Le _goût_, par lequel nous apprécions tout ce qui est sapide ou +esculent; + +Le _toucher_, dont l'objet est la consistance et la surface des corps; + +Enfin le _génésique_ ou _amour physique_, qui entraîne les sexes l'un +vers l'autre, et dont le but est la reproduction de l'espèce. + +Il est étonnant que, presque jusqu'à Buffon, un sens si important ait +été méconnu, et soit resté confondu ou plutôt annexé au toucher. + +Cependant la sensation dont il est le siège n'a rien de commun avec +celle du tact; il réside dans un appareil aussi complet que la bouche ou +les yeux; et ce qu'il y a de singulier, c'est que chaque sexe ayant tout +ce qu'il faut pour éprouver cette sensation, il est néanmoins nécessaire +que les deux se réunissent pour atteindre au but que la nature s'est +proposé. Et si le _goût_, qui a pour but la conservation de l'individu, +est incontestablement un sens, à plus forte raison doit-on accorder ce +titre aux organes destinés à la conservation de l'espèce. + +Donnons donc au _génésique_ la place _sensuelle_ qu'on ne peut lui +refuser, et reposons-nous sur nos neveux du soin de lui assigner son +rang. + +=Mise en action des Sens.= + +2.--S'il est permis de se porter, par l'imagination, jusqu'aux premiers +moments de l'existence du genre humain, il est aussi permis de croire +que les premières sensations ont été purement directes, c'est-à-dire +qu'on a vu sans précision, ouï confusément, flairé sans choix, mangé +sans savouré, et joui avec brutalité. + +[Illustration] + +Mais toutes ces sensations ayant pour centre commun l'âme, attribut +spécial de l'espèce humaine, et cause toujours active de perfectibilité, +elles y ont été réfléchies, comparées, jugées; et bientôt tous les sens +ont été amenés au secours les uns des autres, pour l'utilité et le +bien-être du _moi sensitif_, ou, ce qui est la même chose, de +l'_individu_. + +Ainsi, le toucher a rectifié les erreurs de la vue; le son, au moyen de +la parole articulée, est devenu l'interprète de tous les sentiments; le +goût s'est aidé de la vue et de l'odorat; l'ouïe a comparé les sons, +apprécié les distances; et le génésique a envahi les organes de tous les +autres sens. + +Le torrent des siècles, en roulant sur l'espèce humaine, a sans cesse +amené de nouveaux perfectionnements, dont la cause, toujours active, +quoique presque inaperçue, se trouve dans les réclamations de nos sens, +qui, toujours et tour à tour, demandent à être agréablement occupés. + +Ainsi, la vue a donné naissance à la peinture, à la sculpture et aux +spectacles de toute espèce; + +Le son, à la mélodie, à l'harmonie, à la danse et à la musique, avec +toutes ses branches et ses moyens d'exécution; + +L'odorat, à la recherche, à la culture et à l'emploi des parfums; + +Le goût, à la production, au choix et à la préparation de tout ce qui +peut servir d'aliment; + +Le toucher, à tous les arts, à toutes les adresses, à toutes les +industries; + +Le génésique, à tout ce qui peut préparer ou embellir la réunion des +sexes, et, depuis François Ier, à l'amour romanesque, à la coquetterie +et à la mode; à la coquetterie surtout, qui est née en France, qui n'a +de nom qu'en français, et dont l'élite des nations vient chaque jour +prendre des leçons dans la capitale de l'univers. + +Cette proposition, tout étrange qu'elle paraisse, est cependant facile à +prouver; car on ne pourrait s'exprimer avec clarté, dans aucune langue +ancienne, sur ces trois grands mobiles de la société actuelle. + +J'avais fait sur ce sujet un dialogue qui n'aurait pas été sans +attraits; mais je l'ai supprimé, pour laisser à mes lecteurs le plaisir +de le faire chacun à sa manière: il y a de quoi déployer de l'esprit, et +même de l'érudition, pendant toute une soirée. + +Nous avons dit plus haut que le génésique avait envahi les organes de +tous les autres sens; il n'a pas influé avec moins de puissance sur +toutes les sciences; et en y regardant d'un peu plus près, on verra que +tout ce qu'elles ont de plus délicat et de plus ingénieux est dû au +désir, à l'espoir ou à la reconnaissance, qui se rapportent à la réunion +des sexes. + +Telle est donc, en bonne réalité, la généalogie des sciences, même les +plus abstraites, qu'elles ne sont que le résultat immédiat des efforts +continus que nous avons faits pour gratifier nos sens. + +=Perfectionnement des Sens. + +3.= + +CES sens, nos favoris, sont cependant loin d'être parfaits, et je ne +m'arrêterai pas à le prouver. J'observerai seulement que la vue, ce sens +si éthéré, et le toucher, qui est à l'autre bout de l'échelle, ont +acquis avec le temps une puissance additionnelle très remarquable. + +Par le moyen des _bésicles_, l'oeil échappe, pour ainsi dire, à +l'affaiblissement sénile qui opprime la plupart des autres organes. + +Le _télescope_ a découvert des astres jusqu'alors inconnus et +inaccessibles à tous nos moyens de mensuration; il s'est enfoncé à des +distances telles que des corps lumineux et nécessairement immenses ne se +présentent à nous que comme des taches nébuleuses et presque +imperceptibles. + +Le _microscope_ nous a initiés dans la connaissance de la configuration +intérieure des corps; il nous a montré une végétation et des plantes +dont nous ne soupçonnions pas même l'existence. Enfin, nous avons vu des +animaux cent mille fois au-dessous du plus petit qu'on aperçoit à l'oeil +nu; ces animalcules se meuvent cependant, se nourrissent et se +reproduisent: ce qui suppose des organes d'une ténuité à laquelle +l'imagination ne peut pas atteindre. + +D'un autre côté, la mécanique a multiplié les forces; l'homme a exécuté +tout ce qu'il a pu concevoir, et a remué des fardeaux que la nature +avait créés inaccessibles à sa faiblesse. + +A l'aide des armes et du levier, l'homme a subjugué toute la nature; il +l'a soumise à ses plaisirs, à ses besoins, à ses caprices; il en a +bouleversé la surface, et un faible bipède est devenu le roi de la +création. + +La vue et le toucher, ainsi agrandis dans leur puissance, pourraient +appartenir à une espèce bien supérieure à l'homme; ou plutôt l'espèce +humaine serait toute autre, si tous les sens avaient été ainsi +améliorés. + +Il faut remarquer cependant que, si le toucher a acquis uni grand +développement comme puissance musculaire, la civilisation n'a presque +rien fait pour lui comme organe sensitif; mais il ne faut désespérer de +rien, et se ressouvenir que l'espèce humaine est encore bien jeune, et +que ce n'est qu'après une longue série de siècles que les sens peuvent +agrandir leur domaine. + +Par exemple, ce n'est que depuis environ quatre siècles qu'on a +découvert l'_harmonie_, science toute céleste, et qui est au son ce que +la peinture est aux couleurs [9]. + +[Note 9: Nous savons qu'on a soutenu le contraire; mais ce système +est sans appui. + +Si les anciens avaient connu l'harmonie, leurs écrits auraient conservé +quelques notions précises à cet égard, au lieu qu'on ne se prévaut que +de quelques phrases obscures, qui se prêtent à toutes les inductions. + +D'ailleurs, on ne peut suivre la naissance et les progrès de l'harmonie +dans les monuments qui nous restent; c'est une obligation que nous avons +aux Arabes, qui nous firent présent de l'orgue, qui, faisant entendre à +la fois plusieurs sons continus, fit naître la première idée de +l'harmonie.] + +Sans doute les anciens savaient chanter accompagnés d'instruments à +l'unisson; mais là se bornaient leurs connaissances; ils ne savaient ni +décomposer les sons ni en apprécier les rapports. + +Ce n'est que depuis le quinzième siècle qu'on a fixé la tonalisation, +réglé la marche des accords, et qu'on s'en est aidé pour soutenir la +voix et renforcer l'expression des sentiments. + +Cette découverte, si tardive et cependant si naturelle, a dédoublé +l'ouïe, elle y a montré deux facultés en quelque sorte indépendantes, +dont l'une reçoit les sons et l'autre en apprécie la résonance. + +Les docteurs allemands disent que ceux qui sont sensibles à l'harmonie +ont un sens de plus que les autres. + +Quant à ceux pour qui la musique n'est qu'un amas de sons confus, il est +bon de remarquer que presque tous chantent faux; et il faut croire, ou +que chez eux l'appareil auditif est fait de manière à ne recevoir que +des vibrations courtes et sans ondulations, ou plutôt que les deux +oreilles n'étant pas au même diapason, la différence en longueur et en +sensibilité de leurs parties constituantes fait qu'elles ne transmettent +au cerveau qu'une sensation obscure et indéterminée, comme deux +instruments qui ne joueraient ni dans le même ton ni dans la même +mesure, et ne feraient entendre aucune mélodie suivie. + +Les derniers siècles qui se sont écoulés ont aussi donné à la sphère du +goût d'importantes extensions: la découverte du sucre et de ses diverses +préparations, les liqueurs alcooliques, les glaces, la vanille, le thé, +le café, nous ont transmis des saveurs d'une nature jusqu'alors +inconnue. + +Qui sait si le toucher n'aura pas son tour, et si quelque hasard heureux +ne nous ouvrira pas, de ce côté là, quelque source de jouissances +nouvelles? ce qui est d'autant plus probable que la sensibilité tactile +existe par tout le corps, et conséquemment peut partout être excitée. + +=Puissance du Goût.= + +4.--On a vue que l'amour physique a envahi toutes les sciences: il agit +en cela avec cette tyrannie qui le caractérise toujours. + +Le goût, cette faculté plus prudente, plus mesurée, quoique non moins +active; le goût, disons-nous, est parvenu au même but avec une lenteur +qui assure la durée de ses succès. + +Nous nous occuperons ailleurs à en considérer la marche; mais déjà nous +pourrons remarquer que celui qui a assisté à un repas somptueux, dans +une salle ornée de glaces, de peintures, de sculptures, de fleurs, +embaumée de parfums, enrichie de jolies femmes, remplie des sons d'une +douce harmonie; celui-là, disons-nous, n'aura pas besoin d'un grand +effort d'esprit pour se convaincre que toutes les sciences ont été mises +à contribution pour rehausser et encadrer convenablement les jouissances +du goût. + +[Illustration] + +=But de l'action des Sens.= + +5.--Jetons maintenant un coup d'oeil général sur le système de nos sens +pris dans leur ensemble, et nous verrons que l'auteur de la création a +eu deux buts, dont l'un est la conséquence de l'autre, savoir: la +conservation de l'individu et la durée de l'espèce. + +Telle est la destinée de l'homme, considéré comme être sensitif: c'est à +cette double fin que se rapportent toutes ses actions. + +L'oeil aperçoit les objets extérieurs, révèle les merveilles dont +l'homme est environné, et lui apprend qu'il fait partie d'un grand tout. + +L'ouïe perçoit les sons, non-seulement comme sensation agréable, mais +encore comme avertissement du mouvement des corps qui peuvent +occasionner quelque danger. + +La sensibilité veille pour donner, par le moyen de la douleur, avis de +toute lésion immédiate. + +La main, ce serviteur fidèle, a non-seulement préparé sa retraite, +assuré ses pas, mais encore saisi, de préférence, les objets que +l'instinct lui fait croire propres à réparer les pertes causées par +l'entretien de la vie. + +L'odorat les explore; car les substances délétères sont presque toujours +de mauvaise odeur. + +Alors le goût se décide, les dents sont mises en action, la langue +s'unit au palais pour savourer, et bientôt l'estomac commencera +l'assimilation. + +Dans cet état, une langueur inconnue se fait sentir, les objets se +décolorent, le corps plie, les yeux se ferment; tout disparaît, et les +sens sont dans un repos absolu. + +A son réveil, l'homme voit que rien n'a changé autour de lui; cependant +un feu secret fermente dans son sein, un organe nouveau s'est développé; +il sent qu'il a besoin de partager son existence. + +Ce sentiment actif, inquiet, impérieux, est commun aux deux sexes; il +les rapproche, les unit et quand le germe d'une existence nouvelle est +fécondé, les individus peuvent dormir en paix: ils viennent de remplir +le plus saint de leurs devoirs en assurant la durée de l'espèce [10]. + +Tels sont les aperçus généraux et philosophiques que j'ai cru devoir +offrir à mes lecteurs, pour les amener naturellement à l'examen plus +spécial de l'organe du goût. + +[Note 10: M. de Buffon a peint, avec tous les charmes de la plus +brillante éloquence, les premiers moments de l'existence d'Ève. Appelé à +traiter un sujet presque semblable, nous n'avons prétendu donner qu'un +dessin au simple trait; les lecteurs sauront bien y ajouter le coloris.] + +[Illustration] + + + + + MÉDITATION II. + + Du Goût. + +[Illustration] + + +=Définition du Goût.= + +6. + +LE goût est celui de nos sens qui nous met en relation avec les corps +sapides, au moyen de la sensation qu'ils exercent dans l'organe destiné +à les apprécier. + +Le goût, qui a pour excitateurs l'appétit, la faim et la soif, est la +base de plusieurs opérations dont le résultat est que l'individu croît, +se développe, se conserve et répare les pertes causées par les +évaporations vitales. + +Les corps organisés ne se nourrissent pas tous de la même manière; +l'auteur de la création, également varié dans ses méthodes et sûr dans +ses effets, leur a assigné divers modes de conservation. + +Les végétaux, qui se trouvent au bas de l'échelle des être vivants, se +nourrissent par des racines qui, implantées dans le sol natal, +choisissent, par le jeu d'une mécanique particulière, les diverses +substances qui ont la propriété de servir à leur croissance et à leur +entretien. + +En remontant un peu plus haut, on rencontre les corps doués de la vie +animale, mais privés de locomotion; ils naissent dans un milieu qui +favorise leur existence, et des organes spéciaux en extraient tout ce +qui est nécessaire pour soutenir la portion de vie et de durée qui leur +a été accordée; ils ne cherchent pas leur nourriture, la nourriture +vient les chercher. + +Un autre mode a été fixé pour la conservation des animaux qui parcourent +l'univers, et dont l'homme est sans contredit le plus parfait. Un +instinct particulier l'avertit qu'il a besoin de se repaître; il +cherche, il saisit les objets dans lesquels il soupçonne la propriété +d'apaiser ses besoins; il mange, se restaure, et parcourt ainsi, dans la +vie, la carrière qui lui est assignée. + +Le goût peut se considérer sous trois rapports: + +Dans l'homme physique, c'est l'appareil au moyen duquel il apprécie les +saveurs. + +Considéré dans l'homme moral, c'est la sensation qu'excite, au centre +commun, l'organe impressionné par un corps savoureux; enfin, considéré +dans sa cause matérielle, le goût est la propriété qu'a un corps +d'impressionner l'organe et de faire naître la sensation. + +Le goût paraît avoir deux usages principaux: + +1° Il nous invite, par le plaisir, à réparer les pertes continuelles que +nous faisons par l'action de la vie; + +2° Il nous aide à choisir, parmi les diverses substances que la nature +nous présente, celles qui nous sont propres à nous servir d'aliments. + +Dans ce choix, le goût est puissamment aidé par l'odorat, comme nous le +verrons plus tard; car on peut établir, comme maxime générale, que les +substances nutritives ne sont repoussantes ni au goût ni à l'odorat. + +=Mécanique du Goût.= + +7.--Il n'est pas facile de déterminer précisément en quoi consiste +l'organe du goût. Il est plus compliqué qu'il ne paraît. + +Certes, la langue joue un grand rôle dans le mécanisme de la +dégustation; car, considérée comme douée d'une force musculaire assez +franche, elle sert à gâcher, retourner, pressurer et avaler les +aliments. + +De plus, au moyen des papilles plus ou moins nombreuses dont elle est +parsemée, elle s'imprègne des particules sapides et solubles des corps +avec lesquels elle se trouve en contact; mais tout cela ne suffit pas, +et plusieurs autres parties adjacentes concourent à compléter la +sensation, savoir, les joues, le palais et surtout la fosse nasale, sur +laquelle les physiologistes n'ont peut-être pas assez insisté. + +Les joues fournissent la salive, également nécessaire à la mastication +et à la formation du bol alimentaire; elles sont, ainsi que le palais, +douées d'une portion de facultés appréciatives; je ne sais pas même si, +dans certains cas, les gencives n'y participent pas un peu; et sans +l'odoration qui s'opère dans l'arrière-bouche, la sensation du goût +serait obtuse et tout à fait imparfaite. + +Les personnes qui n'ont pas de langue, ou à qui elle a été coupée, ont +encore assez bien la sensation de goût. Le premier cas se trouve dans +tous les livres; le second m'a été assez bien expliqué par un pauvre +diable auquel les Algériens avaient coupé la langue, pour le punir de ce +qu'avec quelques-uns de ses camarades de captivité, il avait formé le +projet de se sauver et de s'enfuir. + +Cet homme, que je rencontrai à Amsterdam, où il gagnait sa vie à faire +des commissions, avait eu quelque éducation, et on pouvait facilement +s'entretenir avec lui par écrit. + +Après avoir observé qu'on lui avait enlevé toute la partie antérieure de +la langue jusqu'au filet, je lui demandai s'il trouvait encore quelque +saveur à ce qu'il mangeait, et si la sensation du goût avait survécu à +l'opération cruelle qu'il avait subie. + +Il me répondit que ce qui le fatiguait le plus était d'avaler (ce qu'il +ne faisait qu'avec quelque difficulté); qu'il avait assez bien conservé +le goût; qu'il appréciait comme les autres ce qui était un peu sapide; +mais que les choses fortement acides ou amères lui causaient +d'intolérables douleurs. + +Il m'apprit encore que l'abscision de la langue était commune dans les +royaumes d'Afrique; qu'on l'appliquait spécialement à ceux qu'on croyait +avoir été chefs de quelque complot, et qu'on avait des instruments qui y +étaient appropriés. J'aurais voulu qu'il m'en fît la description; mais +il me montra, à cet égard, une répugnance tellement douloureuse, que je +n'insistai pas. + +Je réfléchis sur ce qu'il me disait, et, remontant aux siècles +d'ignorance, où l'on perçait et coupait la langue des blasphémateurs, +--et à l'époque où ces lois avaient été faites, je me crus en droit de +conclure qu'elles étaient d'origine africaine, et importés par le retour +des croisés. + +On a vu plus haut que la sensation du goût résidait principalement dans +les papilles de la langue. Or, l'anatomie nous apprend que toutes les +langues n'en sont pas également munies; de sorte qu'il en est telle où +l'on en trouve trois fois plus que dans telle autre. Cette circonstance +explique pourquoi, de deux convives assis au même banquet, l'un est +délicieusement affecté, tandis que l'autre a l'air de ne manger que +comme contraint: c'est que ce dernier a la langue faiblement outillée, +et que l'empire de la saveur a aussi ses aveugles et ses sourds. + +[Illustration] + +Sensation du Goût. + +8.--On a ouvert cinq ou six avis sur la manière dont s'opère la +sensation du goût; j'ai aussi le mien, et le voici: + +La sensation du goût est une opération chimique qui se fait par voie +humide, comme nous disions autrefois, c'est-à-dire qu'il faut que les +molécules sapides soient dissoutes dans un fluide quelconque, pour +pouvoir ensuite êtres absorbées par les houppes nerveuses, papilles ou +suçoirs, qui tapissent l'intérieur de l'appareil dégustateur. + +Ce système, neuf ou non, est appuyé de preuves physiques et presque +palpables. + +L'eau pure ne cause point la sensation du goût, parce qu'elle ne +contient aucune particule sapide. Dissolvez-y un grain de sel, quelques +gouttes de vinaigre, la sensation aura lieu. + +Les autres boissons, au contraire, nous impressionnent parce qu'elles ne +sont autre chose que des solutions plus ou moins chargées de particules +appréciables. + +Vainement la bouche se remplirait-elle de particules divisées d'un corps +insoluble, la langue éprouverait la sensation du toucher, et nullement +celle du goût. + +Quant aux corps solides et savoureux, il faut que les dents les +divisent, que la salive et les autres fluides gustuels les imbibent, et +que la langue les presse contre le palais pour en exprimer un suc qui, +pour lors suffisamment chargé de sapidité, est apprécié par les papilles +dégustatrices, qui délivrent au corps ainsi trituré le passeport qui lui +est nécessaire pour être admis dans l'estomac. + +Ce système, qui recevra encore d'autres développements, répond sans +effort aux principales questions qui peuvent se présenter. + +Car, si on demande ce qu'on entend par corps sapides, on répond que +c'est tout corps soluble et propre à être absorbé par l'organe du goût. + +Et si on demande comment le corps sapide agit, on répond qu'il agit +toutes les fois qu'il se trouve dans un état de dissolution tel qu'il +puisse pénétrer dans les cavités chargées de recevoir et de transmettre +la sensation. + +En un mot, rien de sapide que ce qui est déjà dissous ou prochainement +soluble. + +=Des saveurs.= + +9. + +LE nombre des saveurs est infini, car tout corps soluble a une saveur +spéciale, qui ne ressemble entièrement à aucune autre. + +Les saveurs se modifient en outre par leur agrégation simple, double, +multiple; de sorte qu'il est impossible d'en faire le tableau, depuis la +plus attrayante jusqu'à la plus insupportable, depuis la fraise jusqu'à +la coloquinte. Aussi tous ceux qui l'ont essayé ont-ils à peu près +échoué. + +Ce résultat ne doit pas étonner; car étant donné qu'il existe des séries +indéfinies de saveurs simples qui peuvent se modifier par leur +adjonction réciproque en tout nombre et en toute quantité, il faudrait +une langue nouvelle pour exprimer tous ces effets, et des montagnes +d'_in-folio_ pour les définir, et des caractères numériques inconnus +pour les étiqueter. + +Or, comme jusqu'ici il ne s'est encore présenté aucune circonstance où +quelque saveur ait dû être appréciée avec une exactitude rigoureuse, on +a été forcé de s'en tenir à un petit nombre d'expressions générales, +telle que _doux, sucré, acide, acerbe_, et autres pareilles, qui +s'expriment, en dernière analyse, par les deux suivantes: _agréable_ ou +_désagréable_ au goût, et suffisent pour se faire entendre et pour +indiquer à peu près la propriété gustuelle du corps sapide dont on +s'occupe. + +Ceux qui viendront après nous en sauront davantage, et il n'est déjà +plus permis de douter que la chimie ne leur révèle les causes ou les +éléments primitifs des saveurs. + +=Influence de l'odorat sur le goût.= + +10.--L'ordre que je me suis prescrit m'a insensiblement amené au moment +de rendre à l'odorat les droits qui lui appartiennent, et de reconnaître +les services importants qu'il nous rend dans l'appréciation des saveurs; +car, parmi les auteurs qui me sont tombés sous la main, je n'en ai +trouvé aucun qui me paraisse lui avoir fait pleine et entière justice. + +Pour moi, je suis non seulement persuadé que, sans la participation de +l'odorat, il n'y a pas de dégustation complète, mais encore je suis +tenté de croire que l'odorat et le goût ne forment qu'un seul sens, dont +la bouche est le laboratoire et le nez la cheminée, ou, pour parler plus +exactement, dont l'un sert à la dégustation des corps tactiles, et +l'autre à la dégustation des gaz. + +Ce système peut être rigoureusement défendu; cependant, comme je n'ai +point la prétention de faire secte, je ne le hasarde que pour donner à +penser à mes lecteurs, et pour montrer que j'ai vu de près le sujet que +je traite. Maintenant je continue ma démonstration au sujet de +l'importance de l'odorat, sinon comme partie constituante du goût, du +moins comme accessoire obligé. + +Tout corps sapide est nécessairement odorant: ce qui le place dans +l'empire de l'odorat comme dans l'empire du goût. + +On ne mange rien sans le sentir avec plus ou moins de réflexion; et pour +les aliments inconnus, le nez fait toujours fonction de sentinelle +avancée, qui crie: _Qui va là?_ + +Quand on intercepte l'odorat, on paralyse le goût; c'est ce qui se +prouve par trois expériences que tout le monde peut vérifier avec un +égal succès. + +PREMIÈRE EXPÉRIENCE: Quand la membrane nasale est irritée par un violent +_coryza_ (rhume de cerveau), le goût est entièrement oblitéré; on ne +trouve aucune saveur à ce qu'on avale, et cependant la langue reste dans +son état naturel. + +SECONDE EXPÉRIENCE: Si on mange en se serrant le nez, on est tout étonné +de n'éprouver la sensation du goût que d'une manière obscure et +imparfaite; par ce moyen les médicaments les plus repoussants passent +presque inaperçus. + +TROISIÈME EXPÉRIENCE: On observe le même effet, si, au moment où l'on +avale, au lieu de laisser revenir la langue à sa place naturelle, on +continue à la tenir attachée au palais; en ce cas, on intercepte la +circulation de l'air, l'odorat n'est point frappé, et la gustation n'a +pas lieu. + +Ces divers effets dépendent de la même cause, le défaut de coopération +de l'odorat: ce qui fait que le corps sapide n'est apprécié que pour son +suc, et non pour le gaz odorant qui en émane. + +=Analyse de la sensation du Goût.= + +11. + +LES principes étant ainsi posés, je regarde comme certain que le goût +donne lieu à des sensations de trois ordres différents, savoir: la +sensation _directe_, la sensation _complète_ et la sensation +_réfléchie_. + +La sensation _directe_ est ce premier aperçu qui naît du travail +immédiat des organes de la bouche, pendant que le corps appréciable se +trouve encore sur la langue antérieure. + +La sensation _complète_ est celle qui se compose de ce premier aperçu et +de l'impression qui naît quand l'aliment abandonne cette première +position, passe dans l'arrière-bouche, et frappe tout l'organe par son +goût et par son parfum. + +Enfin la sensation _réfléchie_ est le jugement que porte l'âme sur les +impressions qui lui sont transmises par l'organe. + +Mettons ce système en action, en voyant ce qui se passe dans l'homme qui +mange ou qui boit. + +Celui qui mange une pêche, par exemple, est d'abord frappé agréablement +par l'odeur qui en émane; il la met dans sa bouche, et éprouve une +sensation de fraîcheur et d'acidité qui l'engage à continuer; mais ce +n'est qu'au moment où il avale et que la bouchée passe sous la fosse +nasale que le parfum lui est révélé, ce qui complète la sensation que +doit causer une pêche. Enfin, ce n'est que lorsqu'il a avalé que, +jugeant ce qu'il vient d'éprouver, il se dit à lui-même: «Voilà qui est +délicieux!» + +Pareillement, quand on boit: tant que le vin est dans la bouche, on est +agréablement, mais non parfaitement impressionné; ce n'est qu'au moment +où l'on cesse d'avaler qu'on peut véritablement goûter, apprécier, et +découvrir le parfum particulier à chaque espèce; et il faut un petit +intervalle de temps pour que le gourmet puisse dire: «Il est bon, +passable ou mauvais. Peste! c'est du chambertin! O mon Dieu! c'est du +surène!» + +[Illustration] + +On voit par là que c'est conséquemment aux principes, et par suite d'une +pratique bien entendue, que les vrais amateurs _sirotent_ leur vin +(_they sip it_); car, à chaque gorgée, quand ils s'arrêtent, ils ont la +somme entière du plaisir qu'ils auraient éprouvé s'ils avaient bu le +verre d'un seul trait. + +La même chose se passe encore, mais avec bien plus d'énergie, quand le +goût doit être désagréablement affecté. + +Voyez ce malade que la Faculté contraint à s'ingérer un énorme verre +d'une médecine noire, telle qu'on les buvait sous le règne de Louis XIV. + +L'odorat, moniteur fidèle, l'avertit de la saveur repoussante de la +liqueur traîtresse; ses yeux s'arrondissent comme à l'approche d'un +danger; le dégoût est sur ses lèvres, et déjà son estomac se soulève. +Cependant on l'exhorte, il s'arme de courage, se gargarise d'eau-de-vie, +se serre le nez et boit... + +Tant que le breuvage empesté remplit la bouche et tapisse l'organe, la +sensation est confuse et l'état supportable; mais à la dernière gorgée, +les arrière-goûts se développent, les odeurs nauséabondes agissent, et +tous les traits du patient expriment une horreur et un goût que la peur +de la mort peut seule faire affronter. + +S'il est question, au contraire, d'une boisson insipide, comme, par +exemple, un verre d'eau, on n'a ni goût ni arrière-goût; on n'éprouve +rien, on ne pense à rien; on a bu, et voilà tout. + +=Ordre des diverses impressions du Goût.= + +12.--Le goût n'est pas si richement doté que l'ouïe; celle-ci peut +entendre et comparer plusieurs sons à la fois: le goût, au contraire, +est simple en activité, c'est-à-dire qu'il ne peut être impressionné par +deux saveurs en même temps. + +Mais il peut être double, et même multiple par succession, c'est-à-dire +que, dans le même acte de gutturation, on peut éprouver successivement +une seconde et même une troisième sensation, qui vont en s'affaiblissant +graduellement, et qu'on désigne par les mots, arrière-goût, parfum ou +fragrance; de la même manière que, lorsqu'un son principal est frappé, +une oreille exercée y distingue une ou plusieurs séries de consonances, +dont le nombre n'est pas encore parfaitement connu. + +Ceux qui mangent vite et sans attention ne discernent pas les +impressions du second degré; elles sont l'apanage exclusif du petit +nombre d'élus; et c'est par leur moyen qu'ils peuvent classer, par ordre +d'excellence, les diverses substances soumises à leur examen. + +Ces nuances fugitives vibrent encore longtemps dans l'organe du goût; +les professeurs prennent, sans s'en douter, une position appropriée, et +c'est toujours le cou allongé et le nez à bâbord qu'ils rendent leurs +arrêts. + +=Jouissances dont le Goût est l'occasion.= + +13. + +JETONS maintenant un coup d'oeil philosophique sur le plaisir ou la +peine dont le goût peut être l'occasion. + +Nous trouvons d'abord l'application de cette vérité malheureusement trop +générale, savoir: que l'homme est bien plus fortement organisé pour la +douleur que pour le plaisir. + +Effectivement, l'injection des substances acerbes, âcres ou amères au +dernier degré, peut nous faire essuyer des sensations extrêmement +pénibles ou douloureuses. On prétend même que l'acide hydrocianique ne +tue si promptement que parce qu'il cause une douleur si vive que les +forces vitales ne peuvent la supporter sans s'éteindre. + +Les sensations agréables ne parcourent, au contraire, qu'une échelle peu +étendue, et s'il y a une différence assez sensible entre ce qui est +insipide et ce qui flatte le goût, l'intervalle n'est pas très grand +entre ce qui est reconnu pour bon et ce qui est réputé excellent; ce qui +est éclairci par l'exemple suivant: _premier terme_, un bouilli sec et +dur; _deuxième terme_, un morceau de veau; _troisième terme_, un faisan +cuit à point. + +Cependant le goût, tel que la nature nous l'a accordé, est encore celui +de nos sens qui, tout bien considéré, nous procure le plus de +jouissances: + +1° Parce que le plaisir de manger est le seul qui, pris avec modération, +ne soit pas suivi de fatigue: + +2° Parce qu'il est de tous les temps, de tous les âges et de toutes les +conditions; + +3° Parce qu'il revient nécessairement au moins une fois par jour, et +qu'il peut être répété, sans inconvénient, deux ou trois fois dans cet +espace de temps; + +4° Parce qu'il peut se mêler à tous les autres et même nous consoler de +leur absence; + +5° Parce que les impressions qu'il reçoit sont à la fois plus durables +et plus dépendantes de notre volonté. + +6° Enfin, parce qu'en mangeant nous éprouvons un certain bien-être +indéfinissable et particulier, qui vient de la conscience instinctive; +que, par cela même que nous mangeons, nous réparons nos pertes et nous +prolongeons notre existence. + +C'est ce qui sera plus amplement développé au chapitre où nous +traiterons spécialement _du plaisir de la table_, pris au point où la +civilisation actuelle l'a amené. + +=Suprématie de l'homme.= + +14. + +NOUS avons été élevés dans la douce croyance que, de toutes les +créatures qui marchent, nagent, rampent ou volent, l'homme est celle +dont le goût est le plus parfait. + +Cette foi est menacée d'être ébranlée. + +Le docteur Gall, fondé sur je ne sais quelles inspections, prétend qu'il +est des animaux chez qui l'appareil gustuel est plus développé, et +partant plus parfait que celui de l'homme. + +Cette doctrine est malsonnante et sent l'hérésie. + +L'homme, de droit divin, roi de toute la nature, et au profit duquel la +terre a été couverte et peuplée, doit nécessairement être muni d'un +organe qui puisse le mettre en rapport avec tout ce qu'il y a de sapide +chez ses sujets. + +La langue des animaux ne passe pas la portée de leur intelligence: dans +les poissons, ce n'est qu'un os mobile; dans les oiseaux, généralement, +un cartilage membraneux; dans les quadrupèdes, elle est souvent revêtue +d'écailles ou d'aspérités, et d'ailleurs elle n'a point de mouvements +circonflexes. + +La langue de l'homme, au contraire, par la délicatesse de sa contexture +et des diverses membranes dont elle est environnée et avoisinée, annonce +assez la sublimité des opérations auxquelles elle est destinée. + +J'y ai, en outre, découvert au moins trois mouvements inconnus aux +animaux, et que je nomme mouvements de _spication_, de _rotation_ et de +_verrition_ (_à verro_, lat., je balaye). Le premier a lieu quand la +langue sort en forme d'épi d'entre les lèvres qui la compriment; le +second, quand la langue se meut circulairement dans l'espace compris +entre l'intérieur des joues et le palais; le troisième, quand la langue, +se recourbant en dessus ou en dessous, ramasse les portions qui peuvent +rester dans le canal demi-circulaire formé par les lèvres et les +gencives. + +Les animaux sont bornés dans leurs goûts: les uns ne vivent que de +végétaux, d'autres ne mangent que de la chair; d'autres se nourrissent +exclusivement de graines: aucun d'eux ne connaît les saveurs composées. + +L'homme, au contraire, est _omnivore;_ tout ce qui est mangeable est +soumis à son vaste appétit; ce qui entraîne, pour conséquence immédiate, +des pouvoirs dégustateurs proportionnés à l'usage général qu'il doit en +faire. Effectivement, l'appareil du goût est d'une rare perfection chez +l'homme, et pour bien nous en convaincre, voyons-le manoeuvrer. + +Dès qu'un corps esculent est introduit dans la bouche, il est confisqué, +gaz et sucs, sans retour. + +Les lèvres s'opposent à ce qu'il rétrograde; les dents s'en emparent et +le broient; la salive l'imbibe; la langue le gâche et le retourne; un +mouvement aspiratoire le pousse vers le gosier; la langue se soulève +pour le faire glisser; l'odorat le flaire en passant, et il est +précipité dans l'estomac pour y subir des transformations ultérieures, +sans que, dans toute cette opération, il se soit échappé une parcelle, +une goutte ou un atome, qui n'ait pas été soumis au pouvoir +appréciateur. + +C'est aussi par suite de cette perfection que la gourmandise est +l'apanage exclusif de l'homme. + +Cette gourmandise est même contagieuse, et nous la transmettons assez +promptement aux animaux que nous avons appropriés à notre usage, et qui +font en quelque sorte société avec nous, tels que les éléphants, les +chiens, les chats et même les perroquets. + +Si quelques animaux ont la langue plus grosse, le palais plus développé, +le gosier plus large, c'est que cette langue, agissant comme muscle, est +destinée à remuer de grands poids, le palais à presser, le gosier à +avaler de plus grosses portions; mais toute analogie bien entendue +s'oppose à ce qu'on puisse en induire que le sens est plus parfait. + +D'ailleurs, le goût ne devant s'estimer que par la nature de la +sensation qu'il porte au centre commun, l'impression reçue par l'animal +ne peut pas se comparer à celle qui a lieu dans l'homme; cette dernière, +étant à la fois plus claire et plus précise, suppose nécessairement une +qualité supérieure dans l'organe qui la transmet. + +Enfin, que peut-on désirer dans une faculté susceptible d'un tel point +de perfection, que les gourmands de Rome distinguaient, au goût, les +poissons pris entre les ponts de celui qui avait été péché plus bas? +N'en voyons-nous pas, de nos jours, qui ont découvert la saveur +particulière de la cuisse sur laquelle la perdrix s'appuie en dormant? +Et ne sommes-nous pas environnés de gourmets qui peuvent indiquer la +latitude sous laquelle un vin a mûri, tout aussi sûrement qu'un élève de +Biot ou d'Arago sait prédire une éclipse? + +Que s'ensuit-il de là? qu'il faut rendre à César ce qui est à César, +proclamer l'homme _le grand gourmand de la nature_, et ne pas s'étonner +si le bon docteur fait quelquefois comme Homère: _Auch zuweiler +schlaffert der guter G***_. + +=Méthode adoptée par l'auteur.= + +15. + +JUSQU'ICI nous n'avons examiné le goût que sous le rapport de sa +constitution physique; et à quelques détails anatomiques près, que peu +de personnes regretteront, nous nous sommes tenus au niveau de la +science. Mais là ne finit pas la tâche que nous nous sommes imposée; car +c'est surtout de son histoire morale que ce sens réparateur tire son +importance et sa gloire. + +Nous avons donc rangé, suivant un ordre analytique, les théories et les +faits qui composent l'ensemble de cette histoire, de manière qu'il +puisse en résulter de l'instruction sans fatigue. + +C'est ainsi que, dans les chapitres qui vont suivre, nous montrerons +comment les sensations, à force de se répéter et de se réfléchir, ont +perfectionné l'organe et étendu la sphère de ses pouvoirs; comment le +besoin de manger, qui n'était d'abord qu'un instinct, est devenu une +passion influente, qui a pris un ascendant bien marqué sur tout ce qui +tient à la société. + +Nous dirons aussi comment toutes les sciences qui s'occupent de la +composition des corps se sont accordées pour classer et mettre à part +ceux de ces corps qui sont appréciables par le goût, et comment les +voyageurs ont marché vers le même but, en soumettant à nos essais les +substances que la nature ne semblait pas avoir destinées à jamais se +rencontrer. + +Nous suivrons la chimie au moment où elle a pénétré dans nos +laboratoires souterrains pour y éclairer nos préparateurs, poser des +principes, créer des méthodes et dévoiler des causes qui jusque là +étaient restées occultes. + +Enfin nous verrons comment, par le pouvoir combiné du temps et de +l'expérience, une science nouvelle nous est tout à coup apparue, qui +nourrit, restaure, conserve, persuade, console, et, non contenté de +jeter à pleine mains des fleurs sur la carrière de l'individu, contribue +encore puissamment à la force et à la prospérité des empires. + +Si, au milieu de ces graves élucubrations, une anecdote piquante, un +souvenir aimable, quelque aventure d'une vie agitée, se présente au bout +de la plume, nous la laisserons couler pour reposer un peu l'attention +de nos lecteurs, dont le nombre ne nous effraie point, et avec lesquels +au contraire nous nous plairons à confabuler; car si ce sont des hommes, +nous sommes sûrs qu'ils sont aussi indulgents qu'instruits; et si ce +sont des dames, elles sont nécessairement charmantes. + +[Illustration] + +Ici le professeur, plein de son sujet, laissa tomber sa main, et s'éleva +dans les hautes régions. + +Il remonta le torrent des âges, et prit dans leur berceau les sciences +qui ont pour but la gratification du goût: il en suivit les progrès à +travers la nuit des temps; et voyant que, pour les jouissances qu'elles +nous procurent, les premiers siècles ont toujours été moins avantagés +que ceux qui les ont suivis, il saisit sa lyre, et chanta sur le mode +dorien la Mélopée historique qu'on trouvera parmi les VARIÉTÉS. (Voyez à +la fin du volume.) + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + + MÉDITATION 3 + + De la Gastronomie + + +=Origine des sciences.= + +16.--Les sciences ne sont pas comme Minerve, qui sortit tout armée du +cerveau de Jupiter; elles sont filles du temps, et se forment +insensiblement, d'abord par la collection des méthodes indiquées par +l'expérience, et plus tard par la découverte des principes qui se +déduisent de la combinaison de ces méthodes. + +[Illustration] + +Ainsi, les premiers vieillards que leur prudence fit appeler auprès du +lit des malades, ceux que la compassion poussa à soigner les plaies, +furent aussi les premiers médecins. + +Les bergers d'Égypte, qui observèrent que quelques astres, après une +certaine période, venaient correspondre au même en droit du ciel, furent +les premiers astronomes. + +Celui qui, le premier, exprima par des caractères cette proposition si +simple: _deux plus deux égalent quatre_, créa les mathématiques, cette +science si puissante, et qui a véritablement élevé l'homme sur le trône +de l'univers. + +Dans le cours des soixante dernières années qui viennent de s'écouler, +plusieurs sciences nouvelles sont venues prendre place dans le système +de nos connaissances, et entre autres la stéréotomie, la géométrie +descriptive et la chimie des gaz. + +Toutes ces sciences, cultivées pendant un nombre infini de générations, +feront des progrès d'autant plus sûrs que l'imprimerie les affranchit du +danger de reculer. Eh! qui sait, par exemple, si la chimie des gaz ne +viendra pas à bout de maîtriser ces éléments jusqu'à présent si +rebelles, de les mêler, et d'obtenir par ce moyen des substances +jusqu'ici non tentées, et d'obtenir par ce moyen des substances et des +effets qui reculeraient de beaucoup les limites de nos pouvoirs! + +=Origine de la gastronomie.= + +17. + +LA gastronomie s'est présentée à son tour, et toutes ses soeurs se sont +approchées pour lui faire place. + +Eh! que pouvait-on refuser à celle qui nous soutient de la naissance au +tombeau, qui accroît les délices de l'amour et la confiance de l'amitié, +qui désarme la haine, facilite les affaires, et nous offre, dans le +court trajet de la vie, la seule jouissance qui, n'étant pas suivie de +fatigue, nous délasse encore de toutes les autres! + +Sans doute, tant que les préparations ont été exclusivement confiées à +des serviteurs salariés, tant que les cuisiniers seuls se sont réservé +cette matière et qu'on n'a écrit que des dispensaires, les résultats de +ces travaux n'ont été que les produits d'un art. + +Mais enfin, trop tard peut-être, les savants se sont approchées. + +Ils ont examiné, analysé et classé les substances alimentaires, et les +ont réduites à leurs plus simples éléments. + +Ils ont sondé les mystères de l'assimilation, et, suivant la matière +inerte dans ses métamorphoses, ils ont vu comment elle pouvait prendre +vie. + +Ils ont suivi la diète dans ses effets passagers ou permanents, sur +quelques jours, sur quelques mois, ou sur toute la vie. + +Ils ont apprécié son influence jusque sur la faculté de penser, soit que +l'âme se trouve impressionnée par les sens, soit qu'elle sente sans le +secours de ses organes; et de tous ces travaux ils ont déduit une haute +théorie, qui embrasse tout l'homme et toute la partie de la création qui +peut s'animaliser. + +Tandis que toutes ces choses se passaient dans les cabinets des savants, +on disait tout haut dans les salons que la science qui nourrit les +hommes vaut bien au moins celle qui enseigne à les faire tuer; les +poètes chantaient les plaisirs de la table, et les livres qui avaient la +bonne chère pour objet présentaient des vues plus profondes et des +maximes d'un intérêt plus général. + +Telles sont les circonstances qui ont précédé l'avènement de la +gastronomie. + +=Définition de la gastronomie.= + +18.--La gastronomie est la connaissance raisonnée de tout ce qui a +rapport à l'homme, en tant qu'il se nourrit. + +Son but est de veiller à la conservation des hommes, au moyen de la +meilleure nourriture possible. + +Elle y parvient en dirigeant, par des principes certains, tous ceux qui +recherchent, fournissent ou préparent les choses qui peuvent se +convertir en aliments. + +Ainsi, c'est elle, à vrai dire, qui fait mouvoir les cultivateurs, les +vignerons, les pêcheurs, les chasseurs et la nombreuse famille des +cuisiniers, quel que soit le titre ou la qualification sous laquelle ils +déguisent leur emploi à la préparation des aliments. + +La gastronomie tient: + +À l'histoire naturelle, par la classification qu'elle fait des +substances alimentaires; + +A la physique, par l'examen de leurs compositions et de leurs qualités; + +A la chimie, par les diverses analyses et décompositions qu'elle leur +fait subir; + +A la cuisine, par l'art d'apprêter les mets et de les rendre agréables +au goût; + +Au commerce, par la recherche des moyens d'acheter au meilleur marché +possible ce qu'elle consomme, et de débiter le plus avantageusement ce +qu'elle présente à vendre; + +Enfin, à l'économie politique, par les ressources qu'elle présente à +l'impôt, et par les moyens d'échange qu'elle établit entre les nations. + +La gastronomie régit la vie tout entière; car les pleurs du nouveau-né +appellent le sein de sa nourrice; et le mourant reçoit encore avec +quelque plaisir la potion suprême qu'hélas! il ne doit plus digérer. + +[Illustration] + +Elle s'occupe aussi de tous les états de la société; car si c'est elle +qui dirige les banquets des rois rassemblés, c'est encore elle qui a +calculé le nombre de minutes d'ébullition qui est nécessaire pour qu'un +oeuf soit cuit à point. + +Le sujet matériel de la gastronomie est tout ce qui peut être mangé; son +but direct, la conservation des individus, et ses moyens d'exécution, la +culture qui produit, le commerce qui échange, l'industrie qui prépare, +et l'expérience qui invente les moyens de tout disposer pour le meilleur +usage. + +=Objets divers dont s'occupe la gastronomie.= + +19. + +LA gastronomie considère le goût dans ses jouissances comme dans ses +douleurs; elle a découvert les excitations graduelles dont il est +susceptible; elle en a régularisé l'action, et a posé les limites que +l'homme qui se respecte ne doit jamais outrepasser. + +Elle considère aussi l'action des aliments sur le moral de l'homme, sur +son imagination, son esprit, son jugement, son courage et ses +perceptions, soit qu'il veille, soit qu'il dorme, soit qu'il agisse, +soit qu'il repose. + +C'est la gastronomie qui fixe le point d'esculence de chaque substance +alimentaire; car toutes ne sont pas présentables dans les mêmes +circonstances. + +Les unes doivent être prises avant que d'être parvenues à leur entier +développement, comme les câpres, les asperges, les cochons de lait, les +pigeons à la cuiller, et autres animaux qu'on mange dans leur premier +âge; d'autres, au moment où elles ont atteint toute la perfection qui +leur est destinée, comme les melons, la plupart des fruits, le mouton, +le boeuf, et tous les animaux adultes; d'autres, quand elles commencent +à se décomposer, telles que le nèfles, la bécasse, et surtout le faisan; +d'autres, enfin, après que les opérations de l'art leur ont ôté leurs +qualités malfaisantes, telles que la pomme de terre, le manioc, et +d'autres. + +C'est encore la gastronomie qui classe ces substances d'après leurs +qualités diverses, qui indique celles qui peuvent s'associer, et qui, +mesurant leurs divers degrés d'alibilité, distingue celles qui doivent +faire la base de nos repas d'avec celles qui n'en sont que les +accessoires et d'avec celles encore qui, n'étant déjà plus nécessaires, +sont cependant une distraction agréable, et deviennent l'accompagnement +obligé de la confabulation conviviale. + +Elle ne s'occupe pas avec moins d'intérêt des boissons qui nous sont +destinées, suivant le temps, les lieux et les climats. Elle enseigne à +les préparer, à les conserver, et surtout à les présenter dans un ordre +tellement calculé que la jouissance qui en résulte aille toujours en +augmentant, jusqu'au moment où le plaisir finit et où l'abus commence. + +C'est la gastronomie qui inspecte les hommes et les choses, pour +transporter d'un pays à l'autre tout ce qui mérite d'être connu, et qui +fait qu'un festin savamment ordonné est comme un abrégé du monde, où +chaque partie figure par ses représentants. + +=Utilité des connaissances gastronomiques.= + +20.--Les connaissances gastronomiques sont nécessaires à tous les +hommes, puisqu'elles tendent à augmenter la somme du plaisir qui leur +est destinée: cette utilité augmente en proportion de ce qu'elle est +appliquée à des classes plus aisées de la société; enfin elles sont +indispensables à ceux qui, jouissant d'un grand revenu, reçoivent +beaucoup de monde, soit qu'en cela ils fassent acte d'une représentation +nécessaire, soit qu'ils suivent leur inclination, soit enfin qu'ils +obéissent à la mode. + +Ils y trouvent cet avantage spécial, qu'il y a de leur part quelque +chose de personnel dans la manière dont leur table est tenue; qu'ils +peuvent surveiller jusqu'à un certain point les dépositaires forcés de +leur confiance, et même les diriger en beaucoup d'occasions. + +Le prince de Soubise avait un jour l'intention de donner une fête; elle +devait se terminer par un souper, et il en avait demandé le menu. + +Le maître d'hôtel se présente à son lever avec une belle pancarte à +vignettes, et le premier article sur lequel le prince jeta les yeux fut +celui-ci: _cinquante jambons_; «Eh quoi, Bertrand, dit-il, je crois que +tu extravagues; cinquante jambons! veux-tu donc régaler tout mon +régiment?--Non, mon prince; il n'en paraîtra qu'un sur la table; mais le +surplus ne m'est pas moins nécessaire pour mon espagnole, mes blonds, +mes garnitures, mes...--Bertrand, vous me volez, et cet article ne +passera pas.--Ah! monseigneur, dit l'artiste, pouvant à peine retenir sa +colère, vous ne connaissez pas nos ressources! Ordonnez, et ces +cinquante jambons qui vous offusquent, je vais les faire entrer dans un +flacon de cristal pas plus gros que le pouce.» + +Que répondre à une assertion aussi positive? Le prince sourit, baissa la +tête, et l'article passa. + +=Influence de la gastronomie dans les affaires.= + +21. + +On sait que chez les hommes encore voisins de l'état de nature, aucune +affaire de quelqu'importance ne se traite qu'à table; c'est au milieu +des festins que les sauvages décident la guerre ou font la paix; et sans +aller si loin, nous voyons que les villageois font toutes leurs affaires +au cabaret. + +Cette observation n'a pas échappé à ceux qui ont souvent à traiter les +plus grands intérêts; ils ont vu que l'homme repu n'était pas le même +que l'homme à jeun; que la table établissait une espèce de lien entre +celui qui traite et celui qui est traité; qu'elle rendait les convives +plus aptes à recevoir certaines impressions, à se soumettre à de +certaines influences; de là est née la gastronomie politique. Les repas +sont devenus un moyen de gouvernement, et le sort des peuples s'est +décidé dans un banquet. Ceci n'est ni un paradoxe ni même une nouveauté, +mais une simple observation de faits. Qu'on ouvre tous les historiens, +depuis Hérodote jusqu'à nos jours, et on verra que, sans même en +excepter les conspirations, il ne s'est jamais passé un grand événement +qui n'ait été conçu, préparé et ordonné dans les festins. + +=Académie des gastronomes.= + +22. + +Tel est, au premier aperçu, le domaine de la gastronomie, domaine +fertile en résultats de toute espèce, et qui ne peut que s'agrandir par +les découvertes et les travaux des savants qui vont le cultiver; car il +est impossible que, avant le laps de peu d'années, la gastronomie n'ait +pas ses académiciens, ses cours, ses professeurs, et ses propositions de +prix. + +D'abord, un gastronome riche et zélé établira chez lui des assemblées +périodiques, où les plus savants théoriciens se réuniront aux artistes, +pour discuter et approfondir les diverses parties de la science +alimentaire. + +Bientôt (et telle est l'histoire de toutes les académies), le +gouvernement interviendra, régularisera, protégera, instituera, et +saisira l'occasion de donner au peuple une compensation pour tous les +orphelins que le canon a faits, pour toutes les Arianes que la générale +a fait pleurer. + +Heureux le dépositaire du pouvoir qui attachera son nom à cette +institution si nécessaire! Ce nom sera répété d'âge en âge avec ceux de +Noé, de Bacchus, de Triptolème, et des autres bienfaiteurs de +l'humanité; il sera, parmi les ministres, ce que Henri IV est parmi les +rois, et son éloge sera dans toutes les _bouches_, sans qu'aucun +règlement en fasse une nécessité. + +[Illustration: Le Nanan + +G. de GONET Éditeur.] + + + + + MÉDITATION 4 + + De l'Appétit + + +=Définition de l'Appétit.= + +23.--Le mouvement et la vie occasionnent dans le corps vivant une +déperdition continuelle de substance; et le corps humain, cette machine +si compliquée, serait bientôt hors de service, si la Providence n'y +avait placé un ressort qui l'avertit du moment où ses forces ne sont +plus en équilibre avec ses besoins. + +Ce moniteur est l'appétit. On entend par ce mot la première impression +du besoin de manger. + +L'appétit s'annonce par un peu de langueur dans l'estomac et une légère +sensation de fatigue. + +En même temps, l'âme s'occupe d'objets analogues à ses besoins, la +mémoire se rappelle les choses qui ont flatté le goût; l'imagination +croit les voir; il y a là quelque chose qui tient du rêve. Cet état +n'est pas sans charmes; et nous avons entendu des milliers d'adeptes +s'écrier dans la joie de leur coeur: «Quel plaisir d'avoir un bon +appétit, quand on a la certitude de faire bientôt un excellent repas!» + +Cependant l'appareil nutritif s'émeut tout entier: l'estomac devient +sensible; les sucs gastriques s'exhalent; les gaz intérieurs se +déplacent avec bruit; la bouche se remplit de sucs, et toutes les +puissances digestives sont sous les armes, comme des soldats qui +n'attendent plus que le commandement pour agir. Encore quelques moments, +on aura des mouvements spasmodiques, on bâillera, on souffrira, on aura +faim. + +On peut observer toutes les nuances de ces divers états dans tout salon +où le dîner se fait attendre. + +Elles sont tellement dans la nature, que la politesse la plus exquise ne +peut en déguiser les symptômes; d'où j'ai dégagé cet apophthegme: _De +toutes les qualités du cuisinier, la plus indispensable est +l'exactitude._ + +=Anecdote.= + +24. + +J'appuie cette grave maxime par les détails d'une observation faite dans +une réunion dont je faisais partie, + + Quorum pars magna fui, + +et où le plaisir d'observer me sauva des angoisses de la misère. + +J'étais un jour invité à dîner chez un haut fonctionnaire public. Le +billet d'invitation était pour cinq heures et demie, et au moment +indiqué tout le monde était rendu; car on savait qu'il aimait qu'on fût +exact, et grondait quelquefois les paresseux. + +Je fus frappé, en arrivant, de l'air de consternation que je vis régner +dans l'assemblée: on se parlait à l'oreille, on regardait dans la cour à +travers les carreaux de la croisée; quelques visages annonçaient la +stupeur. Il était certainement arrivé quelque chose d'extraordinaire. + +Je m'approchai de celui des convives que je crus le plus en état de +satisfaire ma curiosité, et lui demandai ce qu'il y avait de nouveau, +«Hélas! me répondit-il avec l'accent de la plus profonde affliction, +monseigneur vient d'être mandé au conseil d'État; il part en ce moment, +et qui sait quand il reviendra?--N'est-ce que cela? répondis-je d'un air +d'insouciance qui était bien loin de mon coeur. C'est tout au plus +l'affaire d'un quart-d'heure; quelque renseignement dont on aura eu +besoin; on sait qu'il y a ici aujourd'hui dîner officiel; on n'a aucune +raison pour nous faire jeûner.» Je parlais ainsi; mais au fond de l'âme, +je n'étais pas sans inquiétude, et j'aurais voulu être bien loin. + +La première heure se passa bien, on s'assit auprès de ceux avec qui on +était lié; on épuisa les sujets banaux de conversation, et on s'amusa à +faire des conjectures sur la cause qui avait pu faire appeler aux +Tuileries notre cher amphitryon. + +À la seconde heure, on commença à apercevoir quelques symptômes +d'impatience: on se regardait avec inquiétude, et les premiers qui +murmurèrent furent trois ou quatre convives qui, n'ayant pas trouvé de +place pour s'asseoir, n'étaient pas en position commode pour attendre. + +À la troisième heure, le mécontentement fut général, et tout le monde se +plaignait. «Quand reviendra-t-il? disait l'un.--A quoi pense-t-il? +disait l'autre.--C'est à en mourir!» disait un troisième. Et on se +faisait, sans jamais la résoudre, la question suivante: «S'en ira-t-on? +ne s'en ira-t-on pas?» + +À la quatrième heure, tous les symptômes s'aggravèrent: on étendait les +bras, au hasard d'éborgner les voisins; on entendait de toutes parts des +bâillements chantants; toutes les figures étaient empreintes des +couleurs qui annoncent la concentration; et on ne m'écouta pas quand je +me hasardai de dire que celui dont l'absence nous attristait tant était +sans doute le plus malheureux de tous. + +L'attention fut un instant distraite par une apparition. Un des +convives, plus habitué que les autres, pénétra jusque dans les cuisines; +il en revint tout essoufflé; sa figure annonçait la fin du monde, et il +s'écria d'une voix à peine articulée et de ce ton sourd qui exprime à la +fois la crainte de faire du bruit et l'envie d'être entendu: +«Monseigneur est parti sans donner d'ordre, et, quelle que soit son +absence, on ne servira pas qu'il ne revienne.» Il dit: et l'effroi que +causa son allocution ne sera pas surpassé par l'effet de la trompette du +jugement dernier. + +Parmi tous ces martyrs, le plus malheureux était le bon d'Aigrefeuille, +que tout Paris a connu; son corps n'était que souffrance, et la douleur +de Laocoon était sur son visage. Pâle, égaré, ne voyant rien, il vint se +hucher sur un fauteuil, croisa ses petites mains sur son gros ventre, et +ferma les yeux, non pour dormir, mais pour attendre la mort. + +[Illustration: page 63] + +Elle ne vint cependant pas. Vers les dix heures on entendit une voiture +rouler dans la cour; tout le monde se leva d'un mouvement spontané. +L'hilarité succéda à la tristesse, et après cinq minutes on était à +table. + +Mais l'heure de l'appétit était passée. On avait l'air étonné de +commencer à dîner à une heure si indue; les mâchoires n'eurent point ce +mouvement isochrone qui annonce un travail régulier; et j'ai su que +plusieurs convives en avaient été incommodés. + +La marche indiquée en pareil cas est de ne point manger immédiatement +après que l'obstacle a cessé; mais d'avaler un verre d'eau sucrée, ou +une tasse de bouillon, pour consoler l'estomac; d'attendre ensuite douze +ou quinze minutes, sinon l'organe convulsé se trouve opprimé, par le +poids des aliments dont on le surcharge. + +=Grands appétits.= + +25. + +Quand on voit, dans les livres primitifs, les apprêts qui se faisaient +pour recevoir deux ou trois personnes, ainsi que les portions énormes +que l'on servait à un seul hôte, il est difficile de se refuser à croire +que les hommes qui vivaient plus près que nous du berceau du monde ne +fussent ainsi doués d'un bien plus grand appétit. + +Cet appétit était censé s'accroître en raison directe de la dignité du +personnage; et celui à qui on ne servait pas moins que le dos entier +d'un taureau de cinq ans était destiné à boire dans une coupe dont il +avait peine à supporter le poids. + +Quelques individus ont existé depuis, pour porter témoignage de ce qui a +pu se passer autrefois, et les recueils sont pleins d'exemples d'une +voracité à peine croyable, et qui s'étendait à tout, même aux objets les +plus immondes. + +Je ferai grâce à mes lecteurs de ces détails quelquefois assez +dégoûtants, et je préfère leur conter deux faits particuliers, dont j'ai +été témoin, et qui n'exigent pas de leur part une foi bien implicite. + +J'allai, il y a environ quarante ans, faire une visite volante au curé +de Bregnier, homme de grande taille, et dont l'appétit avait une +réputation bailliagère. + +[Illustration] + +Quoiqu'il fût à peine midi, je le trouvai déjà à table. On avait emporté +la soupe et le bouilli, et à ces deux plats obligés avaient succédé un +gigot de mouton à la royale, un assez beau chapon et une salade +copieuse. + +Dès qu'il me vit paraître, il demanda pour moi un couvert, que je +refusai, et je fis bien; car, seul et sans aide, il se débarrassa très +lestement de tout, savoir: du gigot jusqu'à l'ivoire, du chapon +jusqu'aux os, et de la salade jusqu'au fond du plat. + +On apporta bientôt un assez grand fromage blanc, dans lequel il fit une +brèche angulaire de quatre-vingt-dix degrés; il arrosa le tout d'une +bouteille de vin et d'une carafe d'eau, après quoi il se reposa. + +Ce qui m'en fit plaisir, c'est que, pendant toute cette opération qui +dura à peu près trois quarts d'heure, le vénérable pasteur n'eut point +l'air affairé. Les gros morceaux qu'il jetait dans sa bouche profonde ne +l'empêchaient ni de parler ni de rire; et il expédia tout ce qu'on avait +servi devant lui sans y mettre plus d'appareil que s'il n'avait mangé +que trois mauviettes. + +C'est ainsi que le général Bisson, qui buvait chaque jour huit +bouteilles de vin à son déjeuner, n'avait pas l'air d'y toucher; il +avait un plus grand verre que les autres, et le vidait plus souvent; +mais on eût dit qu'il n'y faisait pas attention, et, tout en humant +ainsi seize livres de liquide, il n'était pas plus empêché de plaisanter +et de donner ses ordres que s'il n'eût dû boire qu'un carafon. + +Le second fait rappelle à ma mémoire le brave général P. Sibuet, mon +compatriote, longtemps premier aide de camp du général Masséna, et mort +au champ d'honneur en 1813, au passage de la Bober. + +Prosper était âgé de dix-huit ans, et avait cet appétit heureux par +lequel la nature annonce qu'elle s'occupe à achever un homme bien +constitué, lorsqu'il entra un soir dans la cuisine de Genin, aubergiste +chez lequel les anciens de Belley avaient coutume de s'assembler pour +manger des marrons et boire du vin blanc nouveau qu'on appelle _vin +bourru_. + +On venait de tirer de la broche un magnifique dindon, beau, bien fait, +doré, cuit à point, et dont le fumet aurait tenté un saint. + +Les anciens, qui n'avaient plus faim, n'y firent pas beaucoup +d'attention; mais les puissances digestives du jeune Prosper en furent +ébranlées; l'eau lui vint à la bouche, et il s'écria: «Je ne fais que +sortir de table, je n'en gage pas moins que je mangerai ce gros dindon à +moi tout seul.--Sez vosu mesé, z'u payo, répondit Bouvier du Bouchet, +gros fermier qui se trouvait présent; è sez vos caca en rotaz, i-zet vos +ket pairé et may ket mezerai la restaz[11].» + +L'exécution commença immédiatement. Le jeune athlète détacha proprement +une aile, l'avala en deux bouchées, après quoi il se nettoya les dents +en grugeant le cou de la volaille, et but un verre de vin pour servir +d'entracte. + +Bientôt il attaqua la cuisse, la mangea avec le même sang-froid, et +dépêcha un second verre de vin, pour préparer les voies au passage du +surplus. + +Aussitôt la seconde aile suivit la même route: elle disparut, et +l'officiant, toujours plus animé, saisissait déjà le dernier membre, +quand le malheureux fermier s'écria d'une voix dolente: «Hai! ze vaie +_praou_ qu'izet fotu; m'ez, monche Chibouet, poez kaet zu daive paiet, +lessé m'en a m'en mesiet on mocho[12].» + +[Note 11: «Si vous le mangez, je vous le paie; mais si vous restez +en route; c'est vous qui paierez, et moi qui mangerai le reste.»] + +[Note 12: «Hélas! je vois bien que c'en est fini; mais, monsieur +Sibuet, puisque je dois le payer, laissez-m'en au moins manger un +morceau.» + +Je cite avec plaisir cet échantillon du patois du Bugey, où l'on trouve +le _th_ des Grecs et des Anglais, et, dans le mot _praou_ et autres +semblables, une diphtongue qui n'existe en aucune langue, et dont on ne +peut peindre le sou par aucun caractère connu. (Voyez le 3e volume des +_Mémoires de la Société royale des Antiquaires de France_).] + +Prosper était aussi bon garçon qu'il fut depuis bon militaire; il +consentit à la demande de son anti-partenaire, qui eut, pour sa part, la +carcasse encore assez opime, de l'oiseau en consommation, et paya +ensuite de fort bonne grâce et le principal et les accessoires obligés. + +Le général Sibuet se plaisait beaucoup à raconter cette prouesse de son +jeune âge; il disait que ce qu'il avait fait, en associant le fermier, +était de pure courtoisie; il assurait que, sans cette assistance, il se +sentait toute la puissance nécessaire pour gagner la gageure; et ce qui, +à quarante ans, lui restait d'appétit, ne permettait pas de douter de +son assertion. + +[Illustration: page 067] + + + + + MÉDITATION 5 + + =Des Aliments en Général.= + + +SECTION PREMIÈRE. + +=Définitions.= + +26. + +Qu'entend-on par aliments? + +_Réponse populaire_: L'aliment est tout ce qui nous nourrit. + +_Réponse scientifique_: On entend par aliment les substances qui, +soumises à l'estomac, peuvent s'animaliser par la digestion, et réparer +les pertes que fait le corps humain par l'usage de la vie. + +Ainsi, la qualité distinctive de l'aliment consiste dans la propriété de +subir l'assimilation animale. + +=Travaux analytiques.= + +27.--Le règne animal et le règne végétal sont ceux qui, jusqu'à présent, +ont fourni des aliments au genre humain. On n'a encore tiré des minéraux +que des remèdes ou des poisons. + +Depuis que la chimie analytique est devenue une science certaine, on a +pénétré très avant dans la double nature des éléments dont notre corps +est composé, et des substances que la nature semble avoir destinées à en +réparer les pertes. + +Ces études avaient entre elles une grande analogie, puisque l'homme est +composé en grande partie des mêmes substances que les animaux dont il se +nourrit, et qu'il a bien fallu chercher aussi dans les végétaux les +affinités par suite desquelles ils deviennent eux-mêmes animalisables. + +On a fait dans ces deux voies les travaux les plus louables et en même +temps les plus minutieux, et on a suivi, soit le corps humain, soit les +aliments par lesquels il se répare, d'abord dans leurs particules +secondaires, et ensuite dans leurs éléments, au-delà desquels il ne nous +a point encore été permis de pénétrer. + +Ici j'avais l'intention de placer un petit traité de chimie alimentaire, +et d'apprendre à mes lecteurs en combien de millièmes de carbone, +d'hydrogène, etc., on pourrait réduire eux et les mets qui les +nourrissent; mais j'ai été arrêté par le réflexion que je ne pouvais +guère remplir cette tâche qu'en copiant les excellents traités de chimie +qui sont entre les mains de tout le monde. J'ai craint encore de tomber +dans des détails stériles, et me suis réduit à une nomenclature +raisonnée, sauf à faire passer par-ci par-là quelques résultats +chimiques, en termes moins hérissés et plus intelligibles. + +=Osmazôme.= + +28. + +Le plus grand service rendu par la chimie à la science alimentaire est +la découverte ou plutôt la précision de l'osmazôme. + +L'osmazôme est cette partie éminemment sapide des viandes, qui est +soluble à l'eau froide, et qui se distingue de la partie extractive en +ce que cette dernière n'est soluble que dans l'eau bouillante. + +C'est l'osmazôme qui fait le mérite des bons potages; c'est lui qui, en +se caramélisant, forme le roux des viandes; c'est par lui que se forme +le rissolé des rôtis, enfin c'est de lui que sort le fumet de la +venaison et du gibier. + +L'osmazôme se retire surtout des animaux adultes à chairs rouges, +noires, et qu'on est convenu d'appeler chairs faites; on n'en trouve +point ou presque point dans l'agneau, le cochon de lait, le poulet, et +même dans le blanc des plus grosses volailles: c'est par cette raison +que les vrais connaisseurs ont toujours préféré l'entre-cuisse; chez eux +l'instinct du goût avait prévenu la science. + +[Illustration: LES ALIMENTS + +G. de CONET, Éditeur] + +C'est aussi la prescience de l'osmazôme qui a fait chasser tant de +cuisiniers, convaincus de distraire le premier bouillon: c'est elle qui +fit la réputation des soupes de primes, qui a fait adopter les croûtes +au pot comme confortatives dans le bain, et qui fit inventer au chanoine +Chevrier des marmites fermantes à clef; c'est le même à qui l'on ne +servait jamais des épinards le vendredi qu'autant qu'ils avaient été +cuits dès le dimanche, et remis chaque jour sur le feu avec une nouvelle +addition de beurre frais. + +Enfin c'est pour ménager cette substance, quoique encore inconnue, que +s'est introduite la maxime que, pour faire de bon bouillon, la marmite +ne devait que _sourire_, expression fort distinguée pour le pays d'où +elle est venue. + +L'osmazôme, découvert après avoir fait si longtemps les délices de nos +pères, peut se comparer à l'alcool, qui a grisé bien des générations +avant qu'on ait su qu'on pouvait le mettre à nu par la distillation. + +À l'osmazôme succède, par le traitement à l'eau bouillante, ce qu'on +entend plus spécialement par matière extractive: ce dernier produit, +réuni à l'osmazôme, compose le jus de la viande. + +=Principe des aliments.= + +La fibre est ce qui compose le tissu de la chair et ce qui se présente à +l'oeil après la cuisson. La fibre résiste à l'eau bouillante, et +conserve sa forme, quoique dépouillée d'une partie de ses enveloppes. +Pour bien dépecer les viandes, il faut avoir soin que la fibre fasse un +angle droit, ou à peu près, avec la lame du couteau: la viande ainsi +coupée a un aspect plus agréable, se goûte mieux, et se mâche plus +facilement. + +Les os sont principalement composés de gélatine et de phosphate de +chaux. + +La quantité de gélatine diminue à mesure qu'on avance en âge À +soixante-dix ans, les os ne sont plus qu'un marbre imparfait; c'est ce +qui les rend si cassants, et fait une loi de prudence aux vieillards +d'éviter toute occasion de chute. + +L'albumine se trouve également dans la chair et dans le sang; elle se +coagule à une chaleur au dessous de 40 degrés: c'est elle qui forme +l'écume du pot-au-feu. + +La gélatine se rencontre également dans les os, les parties molles et +cartilagineuses; sa qualité distinctive est de se coaguler à la +température ordinaire de l'atmosphère; deux parties et demie sur cent +d'eau chaude suffisent pour cela. + +La gélatine est la base de toute les gelées grasses et maigres, +blancs-mangers, et autres préparations analogues. + +La graisse est une huile concrète qui se forme dans les interstices du +tissu cellulaire, et s'agglomère quelquefois en masse dans les animaux +que l'art ou la nature y prédispose, comme les cochons, les volailles, +les ortolans et les becs-figues; dans quelques-uns de ces animaux, elle +perd son insipidité, et prend un léger arôme qui la rend fort agréable. + +Le sang se compose d'un sérum albumineux, de fibrine, d'un peu de +gélatine et d'un peu d'osmazôme; il se coagule à l'eau chaude, et +devient un aliment très nourrissant (_v. g._ le boudin). + +Tous les principes que nous venons de passer en revue sont communs à +l'homme et aux animaux dont il a coutume de se nourrir. Il n'est donc +point étonnant que la diète animale soit éminemment restaurante et +fortifiante; car les particules dont elle se compose, ayant avec les +nôtres une grande similitude et ayant déjà été animalisées, peuvent +facilement s'animaliser de nouveau lorsqu'elles sont soumises à l'action +vitale de nos organes digesteurs. + +=Règne végétal.= + +29. Cependant le règne végétal ne présente à la nutrition ni moins de +variétés ni moins de ressources. + +La fécule nourrit parfaitement, et d'autant mieux qu'elle est moins +mélangée de principes étrangers. + +On entend par fécule la farine ou poussière qu'on peut obtenir des +graines céréales, des légumineuses et de plusieurs espèces de racines, +parmi lesquelles la pomme de terre tient jusqu'à présent le premier +rang. + +La fécule est la base du pain, des pâtisseries et des purées de toute +espèce, et entre ainsi pour une très grande partie dans la nourriture de +presque tous les peuples. + +On a observé qu'une pareille nourriture amollit la fibre et même le +courage. On en donne pour preuve les Indiens, qui vivent presque +exclusivement de riz et qui se sont soumis à quiconque a voulu les +asservir. + +Presque tous les animaux domestiques mangent avec avidité la fécule, et +ils sont, au contraire, singulièrement fortifiés, parce que c'est une +nourriture plus substantielle que les végétaux secs ou verts qui sont +leur pâture habituelle. + +Le sucre n'est pas moins considérable, soit comme aliment, soit comme +médicament. + +Cette substance, autrefois reléguée aux Indes ou aux colonies, est +devenue indigène au commencement de ce siècle. On l'a découverte et +suivie dans le raisin, les navets, la châtaigne, et surtout dans la +betterave; de sorte que, rigoureusement parlant, l'Europe pourrait, sous +ce rapport, se suffire et se passer de l'Amérique ou de l'Inde. C'est un +service éminent que la science a rendu à la société, et un exemple qui +peut avoir dans la suite des résultats plus étendus. (_Voyez ci-après, +article_ SUCRE). + +Le sucre, soit à l'état solide, soit dans les diverses plantes où la +nature l'a placé, est extrêmement nourrissant; les animaux en sont +friands, et les Anglais, qui en donnent beaucoup à leurs chevaux de +luxe, ont remarqué qu'ils en soutiennent bien mieux les diverses +épreuves auxquelles on les soumet. + +Le sucre, qu'aux jours de Louis XIV on ne trouvait que chez les +apothicaires, a donné naissance à diverses professions lucratives, +telles que les pâtissiers du petit-four, les confiseurs, les liquoristes +et autres marchands de friandises. + +Les huiles douces proviennent ainsi du règne végétal; elles ne sont +esculentes qu'autant qu'elles sont unies à d'autres substances, et +doivent surtout être regardées comme un assaisonnement. + +Le gluten, qu'on trouve particulièrement dans le froment, concourt +puissamment à la fermentation du pain dont il fait partie; les chimistes +ont été jusqu'à lui donner une nature animale. + +On a fait à Paris, pour les enfants et les oiseaux, et pour les hommes +dans quelques départements, des pâtisseries où le gluten domine, parce +qu'une partie de la fécule a été soustraite au moyen de l'eau. + +Le mucilage doit sa qualité nutritive aux diverses substances auxquelles +il sert de véhicule. + +La gomme peut devenir, au besoin, un aliment; ce qui ne doit pas +étonner, puisqu'à très peu de chose près elle contient les mêmes +éléments que le sucre. + +La gélatine végétale qu'on extrait de plusieurs espèces de fruits, +notamment des pommes, des groseilles, des coings, et de quelques autres, +peut aussi servir d'aliment: elle en fait mieux la fonction, unie au +sucre, mais toujours beaucoup moins que les gelées animales qu'on tire +des os, des cornes, des pieds de veau et de la colle de poisson. Cette +nourriture est en général légère, adoucissante et salutaire. Aussi la +cuisine et l'office s'en emparent et se la disputent. + +=Différence du gras au maigre.= + +Au jus près, qui, comme nous l'avons dit, se compose d'osmazôme et +d'extractif, on trouve dans les poissons la plupart des substances que +nous avons signalées dans les animaux terrestres, telles que la fibrine, +la gélatine, l'albumine: de sorte qu'on peut dire avec raison que c'est +le jus qui sépare le régime gras du maigre. + +Ce dernier est encore marqué par une autre particularité: c'est que le +poisson contient en outre une quantité notable de phosphore et +d'hydrogène, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus combustible dans la +nature. D'où il suit que l'ichthyophagie est une diète échauffante: ce +qui pourrait légitimer certaines louanges données jadis à quelques +ordres religieux, dont le régime était directement contraire à celui de +leurs voeux déjà réputé le plus fragile. + +=Observations particulières.= + +30.--Je n'en dirai pas davantage sur cette question de physiologie; mais +je ne dois pas omettre un fait dont on peut facilement vérifier +l'existence: + +Il y a quelques années que j'allai voir une maison de campagne, dans un +petit hameau des environs de Paris, situé sur le bord de la Seine, en +avant de l'île de Saint-Denis, et consistant principalement en huit +cabanes de pécheurs. Je fus frappé de la quantité d'enfants que je vis +fourmiller sur la route. + +J'en marquai mon étonnement au batelier avec lequel je traversai la +rivière. «Monsieur, me dit-il, nous ne sommes ici que huit familles, et +nous avons cinquante-trois enfants, parmi lesquels il se trouve +quarante-neuf filles et seulement quatre garçons, et de ces quatre +garçons, en voilà un qui m'appartient.» En disant ces mots, il se +redressait d'un air de triomphe, et me montrait un petit marmot de cinq +à six ans, couché sur le devant du bateau, où il s'amusait à gruger des +écrevisses crues. Ce petit hameau s'appelle... + +[Illustration] + +De cette observation qui remonte à plus de dix ans, et de quelques +autres que je ne puis pas aussi facilement indiquer, j'ai été amené à +penser que le mouvement génésique causé par la diète ichthyaque pourrait +bien être plus irritant que pléthorique et substantiel; et j'y persiste +d'autant plus volontiers que, tout récemment, le docteur Bailly a +prouvé, par une suite de faits observés pendant près d'un siècle, que +toutes les fois que, dans les naissances annuelles, le nombre des filles +est notablement plus grand que celui des garçons, la surabondance des +femelles est toujours due à des circonstances débilitantes; ce qui +pourrait bien nous indiquer aussi l'origine des plaisanteries qu'on a +faites de tout temps au mari dont la femme accouche d'une fille. + +Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur les aliments considérés +dans leur ensemble, et sur les diverses modifications qu'ils peuvent +subir par le mélange qu'on peut en faire; mais j'espère que ce qui +précède suffira, et au-delà, pour le plus grand nombre de mes lecteurs. +Je renvoie les autres au traité _ex professo_, et je finis par deux +considérations qui ne sont pas sans quelque intérêt. + +La première est que l'animalisation se fait à peu près de la même +manière que la végétation, c'est-à-dire que le courant réparateur formé +par la digestion est aspiré de diverses manières par les cribles ou +suçoirs dont nos organes sont pourvus, et devient chair, ongle, os ou +cheveu, comme la même terre arrosée de la même eau produit un radis, une +laitue ou un pissenlit, selon les graines que le jardinier lui a +confiées. + +La seconde est qu'on n'obtient point, dans l'organisation vitale, les +mêmes produits que dans la chimie absolue; car les organes destinés à +produire la vie et le mouvement agissent puissamment sur les principes +qui leur sont soumis. + +Mais la nature, qui se plaît à s'envelopper de voiles et à nous arrêter +au second ou au troisième pas, a caché le laboratoire où elle fait ses +transformations; et il est véritablement difficile d'expliquer comment, +étant convenu que le corps humain contient de la chaux, du phosphore, du +fer et dix autres substances encore, tout cela peut cependant se +soutenir et se renouveler pendant plusieurs années avec du pain et de +l'eau. + + + + + MEDITATION VI + + Des Spécialités. + + +SECTION II. + +31. + +Lorsque j'ai commencé d'écrire, ma table des matières était faite, et +mon livre tout entier dans ma tête; cependant je n'ai avancé qu'avec +lenteur, parce qu'une partie de mon temps est consacrée à des travaux +plus sérieux. + +Durant cet intervalle de temps, quelques parties de la matière que je +croyais m'être réservée ont été effleurées; des livres élémentaires de +chimie et de matière médicale ont été mis entre les mains de tout le +monde; et des choses que je croyais enseigner pour la première fois sont +devenues populaires: par exemple, j'avais employé à la chimie du +pot-au-feu plusieurs pages dont la substance se trouve dans deux ou +trois ouvrages récemment publiés. + +En conséquence, j'ai dû revoir cette partie de mon travail, et l'ai +tellement resserrée qu'elle se trouve réduite à quelques principes +élémentaires, à des théories qui ne sauraient être trop propagées, et à +quelques observations, fruit d'une longue expérience, et qui, je +l'espère, seront nouvelles pour la grande partie de mes lecteurs. + +§ Ier.--=Pot-au-feu, Potage, etc.= + +32. + +On appelle pot-au-feu un morceau de boeuf destiné à être traité à l'eau +bouillante légèrement salée, pour en extraire les parties solubles. + +Le bouillon est le liquide qui reste après l'opération consommée. + +Enfin on appelle _bouilli_ la chair dépouillée de sa partie soluble. + +L'eau dissout d'abord une partie de l'osmazôme; puis l'albumine, qui, se +coagulant avant le 50e degré de Réaumur, forme l'écume qu'on enlève +ordinairement; puis, le surplus de l'osmazôme avec la partie extractive +ou jus; enfin, quelques portions de l'enveloppe des fibres, qui sont +détachées par la continuité de l'ébullition. + +Pour avoir de bon bouillon, il faut que l'eau s'échauffe lentement, afin +que l'albumine ne se coagule pas dans l'intérieur avant d'être extraite; +et il faut que l'ébullition s'aperçoive à peine, afin que les diverses +parties qui sont successivement dissoutes puissent s'unir intimement et +sans trouble. + +On joint au bouillon des légumes ou des racines pour en relever le goût, +et du pain ou des pâtes pour le rendre plus nourrissant: c'est ce qu'on +appelle un potage. + +Le potage est une nourriture saine, légère, nourrissante, et qui +convient à tout le monde; il réjouit l'estomac, et le dispose à recevoir +et à digérer. Les personnes menacées d'obésité n'en doivent prendre que +le bouillon. + +On convient généralement qu'on ne mange nulle part d'aussi bon potage +qu'en France, et j'ai trouvé dans mes voyages la confirmation de cette +vérité. Ce résultat ne doit point étonner; car le potage est la base de +la diète nationale française, et l'expérience des siècles a dû le porter +à sa perfection. + +§ II.--=Du Bouilli=. + +33. + +Le bouilli est une nourriture saine, qui apaise promptement la faim, se +digère assez bien, mais qui seul ne restaure pas beaucoup, parce que la +viande a perdu dans l'ébullition une partie des sucs animalisables. + +On tient comme règle générale en administration que le boeuf bouilli a +perdu la moitié de son poids. + +Nous comprenons sous quatre catégories les personnes qui mangent le +bouilli: + +1° Les routiniers, qui en mangent parce que leurs parents en mangeaient, +et qui, suivant cette pratique avec une soumission implicite, espèrent +bien aussi être imités par leurs enfants; + +2° Les impatients, qui, abhorrant l'inactivité à table, ont contracté +l'habitude de se jeter immédiatement sur la première matière qui se +présente (_materiam subjectam_); + +3° Les inattentifs, qui, n'ayant pas reçu du ciel le feu sacré, +regardent les repas comme les heures d'un travail obligé, mettent sur le +même niveau tout ce qui peut les nourrir, et sont à table comme l'huître +sur son banc; + +4° Les dévorants, qui, doués d'un appétit dont ils cherchent à +dissimuler l'étendue, se hâtent de jeter dans leur estomac une première +victime pour apaiser le feu gastrique qui les dévore, et servir de base +aux divers envois qu'ils se proposent d'acheminer pour la même +destination. + +Les professeurs ne mangent jamais de bouilli, par respect pour les +principes et parce qu'ils ont fait entendre en chaire cette vérité +incontestable: _Le bouilli est de la chair moins son jus_[13]. + +[Note 13: Cette vérité commence à percer, et le bouilli a disparu +dans les dîners véritablement soignés; on le remplace par un filet rôti, +un turbot ou une matelote.] + +=§ III.--Volailles.= + +34. + +Je suis grand partisan des causes secondes, et crois fermement que le +genre entier des gallinacés a été créé uniquement pour doter nos +garde-mangers et enrichir nos banquets. + +Effectivement, depuis la caille jusqu'au coq-d'Inde, partout où on +rencontre un individu de cette nombreuse famille, on est sûr de trouver +un aliment léger, savoureux, et qui convient également au convalescent +et à l'homme qui jouit de la plus robuste santé. + +Car quel est celui d'entre nous qui, condamné par la Faculté à la chère +des Pères du désert, n'a pas souri à l'aile de poulet proprement coupée, +qui lui annonçait qu'enfin il allait être rendu à la vie sociale? + +[Illustration] + +Nous ne nous sommes pas contentés des qualités que la nature avait +données aux gallinacés; l'art s'en est emparé, et sous prétexte de les +améliorer, il en a fait des martyrs. Non seulement on les prive des +moyens de se reproduire, mais on les tient dans la solitude, on les +jette dans l'obscurité, on les force à manger et on les amène ainsi à un +embonpoint qui ne leur était pas destiné. + +Il est vrai que cette graisse ultra-naturelle est aussi délicieuse, et +que c'est au moyen de ces pratiques damnables qu'on leur donne cette +finesse et cette succulence qui en font les délices de nos meilleures +tables. + +Ainsi améliorée, la volaille est pour la cuisine ce qu'est la toile pour +les peintres, et pour les charlatans le chapeau de Fortunatus; on nous +la sert bouillie, rôtie, frite, chaude ou froide, entière ou par +parties, avec ou sans sauce, désossée, écorchée, farcie, et toujours +avec un égal succès. + +Trois pays de l'ancienne France se disputent l'honneur de fournir les +meilleures volailles savoir: le pays de Caux, le Mans et la Bresse. + +Relativement aux chapons, il y a du doute, et celui qu'on tient sous la +fourchette doit paraître le meilleur; mais pour les poulardes, la +préférence appartient à celles de Bresse, qu'on appelle _poulardes +fines_, et qui sont rondes comme une pomme; c'est grand dommage qu'elles +soient rares à Paris, où elles n'arrivent que dans des bourriches +votives. + +=§ IV.--Du Coq-d'Inde.= + +35. + +Le dindon est certainement un des plus beaux cadeaux que le nouveau +monde ait faits à l'ancien. + +Ceux qui veulent toujours en savoir plus que les autres ont dit que le +dindon était connu aux Romains, qu'il en fut servi un aux noces de +Charlemagne, et qu'ainsi c'est mal à propos qu'on attribue aux jésuites +l'honneur de cette savoureuse importation. + +À ces paradoxes on pourrait n'opposer que deux choses: + +1° Le nom de l'oiseau, qui atteste son origine; car autrefois l'Amérique +était désignée sous le nom d'_Indes occidentales_; + +2° La figure du coq-d'Inde, qui est évidemment tout étrangère. + +Un savant ne pourrait pas s'y tromper. + +Mais, quoique déjà bien persuadé, j'ai fait à ce sujet des recherches +assez étendues, dont je fait grâce au lecteur, et qui m'ont donné pour +résultat: + +1° Que le dindon a paru en Europe vers la fin du dix-septième siècle. + +2° Qu'il a été importé par les jésuites, qui en élevaient une grande +quantité, spécialement dans une ferme qu'ils possédaient aux environs de +Bourges. + +3° Que c'est de là qu'ils se sont répandus peu à peu sur la surface de +la France: c'est ce qui fait qu'en beaucoup d'endroits, et dans le +langage familier, on disait autrefois et on dit encore un _jésuite_, +pour désigner un dindon; + +4° Que l'Amérique est le seul endroit où on a trouvé le dindon sauvage +et dans l'état de nature (il n'en existe pas en Afrique); + +5° Que dans les fermes de l'Amérique septentrionale où il est fort +commun, il provient, soit des oeufs qu'on a pris et fait couver, soit +des jeunes dindonneaux qu'on a surpris dans les bois et apprivoisés: ce +qui fait qu'ils sont plus près de l'état de nature, et conservent +davantage leur plumage primitif. + +Et vaincu par ces preuves, je conserve aux bons pères une double part de +reconnaissance, car ils ont aussi importé le quinquina, qui se nommait +en anglais _Jésuit's bark_ (écorce des jésuites). + +Les mêmes recherches m'ont appris que l'espèce du coq-d'Inde s'acclimate +insensiblement en France avec le temps. Des observateurs éclairés m'ont +appris que vers le milieu du siècle précédent, sur vingt dindons éclos, +dix à peine venaient à bien; tandis que maintenant, toutes choses +égales, sur vingt on en élève quinze. Les pluies d'orage leur sont +surtout funestes. Les grosses gouttes de pluie, chassées par le vent, +frappent sur leur tête tendre et mal abritée, elles font périr. + +=Des Dindoniphiles=. + +36.--Le dindon est le plus gros, et sinon le plus fin, du moins le plus +savoureux de nos oiseaux domestiques. + +Il jouit encore de l'avantage unique de réunir autour de soi toutes les +classes de la société. + +Quand les vignerons et les cultivateurs de nos campagnes veulent se +régaler dans les longues soirées d'hiver, que voit-on rôtir au feu +brillant de la cuisine où la table est mise? un dindon. + +Quand le fabricant utile, quand l'artiste laborieux rassemble quelques +amis pour jouir d'un relâche d'autant plus doux qu'il est plus rare, +quelle est la pièce obligée du dîner qu'il leur offre? un dindon farci +de saucisses ou de marrons de Lyon. + +Et dans nos cercles les plus éminemment gastronomiques, dans ces +réunions choisies, où la politique est forcée de céder le pas aux +dissertations sur le goût, qu'attend-on? que désire-t-on? que voit-on au +second service? une dinde truffée!... Et mes mémoires secrets +contiennent la note que son suc restaurateur a plus d'une fois éclairci +des faces éminemment diplomatiques. + +=Influence financière du dindon.= + +37.--L'importation des dindons est devenue la cause d'une addition +importante à la fortune publique, et donne lieu à un commerce assez +considérable. + +Au moyen de l'éducation des dindons, les fermiers acquittent plus +facilement le prix de leurs baux; les jeunes filles amassent souvent une +dot suffisante, et les citadins qui veulent se régaler de cette chair +étrangère sont obligés de céder leurs écus en compensation. + +Dans cet article purement financier, les dindes truffées demandent une +attention particulière. + +J'ai quelque raison de croire que depuis le commencement de novembre +jusqu'à la fin de février, il se consomme à Paris trois cents dindes +truffées par jour: en tout trente-six mille dindes. + +Le prix commun de chaque dinde, ainsi conditionnée, est au moins de 20 +fr., en tout 720,000 fr.; ce qui fait un fort joli mouvement d'argent. À +quoi il faut joindre une somme pareille pour les volailles, faisans, +poulets et perdrix pareillement truffés, qu'on voit chaque jour étalés +dans les magasins de comestibles, pour le supplice des contemplateurs +qui se trouvent trop courts pour y atteindre. + +=Exploit du professeur.= + +38. + +Pendant mon séjour à Hartfort dans le Connecticut, j'ai eu le bonheur de +tuer une dinde sauvage. Cet exploit mérite de passer à la postérité, et +je le conterai avec d'autant plus de complaisance que c'est moi qui en +suis le héros. + +Un vénérable propriétaire américain (_american farmer_) m'avait invité à +aller chasser chez lui; il demeurait sur les derrières de l'état (_back +grounds_), me promettait des perdrix, des écureuils gris, des dindes +sauvages (_wild cocks_), et me donnait la faculté d'y mener avec moi un +ami ou deux à mon choix. + +[Illustration: page 084] + +En conséquence, un beau jour d'octobre 1794, nous nous acheminâmes, M. +King et moi, montés sur deux chevaux de louage, avec l'espoir d'arriver +vers le soir à la ferme de M. Bulow, située à cinq mortelles lieues de +Hartfort, dans le Connecticut. + +M. King était un chasseur d'une espèce extraordinaire; il aimait +passionnément cet exercice; mais quand il avait tué une pièce de gibier, +il se regardait comme un meurtrier, et faisait sur le sort du défunt des +réflexions morales et des élégies qui ne l'empêchaient pas de +recommencer. + +Quoique le chemin fût à peine tracé, nous arrivâmes sans accident, et +nous fûmes reçus avec cette hospitalité cordiale et silencieuse qui +s'exprime par des actes, c'est-à-dire qu'en peu d'instants tout fut +examiné, caressé et hébergé, hommes, chevaux et chiens suivant les +convenances respectives. + +Deux heures environ furent employées à examiner la ferme et ses +dépendances: je décrirais tout cela si je voulais, mais j'aime mieux +montrer au lecteur quatre beaux brins de fille (_buxum lasses_) dont M. +Bulow était père, et pour qui notre arrivée était un grand événement. + +Leur âge était de seize à vingt ans; elles étaient rayonnantes de +fraîcheur et de santé, et il y avait dans toute leur personne tant de +simplicité, de souplesse et d'abandon, que l'action la plus commune +suffisait pour leur prêter mille charmes. + +Peu après notre retour de la promenade, nous nous assîmes autour d'une +table abondamment servie. Un superbe morceau de _corn'd beef_ (boeuf à +mi-sel), une oie daubée (_stew'd_), et une magnifique jambe de mouton +(_gigot_), puis des racines de toute espèce (_plenty_), et aux deux +bouts de la table deux énormes pots d'un cidre excellent dont je ne +pouvais pas me rassasier. + +Quand nous eûmes montré à notre hôte que nous étions de vrais chasseurs, +du moins par l'appétit, il s'occupa du but de notre voyage: il nous +indiqua de son mieux les endroits où nous trouverions du gibier, les +points de reconnaissance qui nous guideraient au retour, et surtout les +fermes où nous pourrions trouver de quoi nous rafraîchir. + +Pendant cette conversation, les dames avaient préparé d'excellent thé, +dont nous avalâmes plusieurs tasses; après quoi on nous montra une +chambre à deux lits, où l'exercice et la bonne chère nous procurèrent un +sommeil délicieux. + +Le lendemain, nous nous mîmes en chasse un peu tard; et parvenus au bout +des défrichements faits par les ordres de M. Bulow, je me trouvai, pour +la première fois, dans une forêt vierge, et où la cognée ne s'était +jamais fait entendre. + +Je m'y promenais avec délices, observant les bienfaits et les ravages du +temps qui crée et détruit, et je m'amusais à suivre toutes les périodes +de la vie d'un chêne, depuis le moment où il sort de la terre avec deux +feuilles, jusqu'à celui où il ne reste plus de lui qu'une longue trace +noire, qui est la poussière de son coeur. + +M. King me reprocha mes distractions, et nous nous mîmes à chasser. Nous +tuâmes d'abord quelques-unes de ces jolies petites perdrix grises qui +sont si rondes et si tendres. Nous abattîmes ensuite six ou sept +écureuils gris, dont on fait grand cas dans ce pays; enfin notre +heureuse étoile nous amena au milieu d'une compagnie de coqs-d'Inde. + +Ils partirent à peu d'intervalle les uns des autres, d'un vol bruyant, +rapide, et en faisant de grands cris. M. Kang tira sur le premier, et +courut après: les autres étaient hors de portée; enfin, le plus +paresseux s'éleva à dix pas de moi; je le tirai dans une clairière, et +il tomba raide mort. + +Il faut être chasseur pour concevoir l'extrême joie que me causa un si +beau coup de fusil. J'empoignai la superbe volatile, et je la retournais +en tout sens depuis un quart d'heure, quand j'entendis M. King qui +criait à l'aide; j'y courus, et je trouvai qu'il ne m'appelait que pour +l'aider dans la recherche d'un dindon qu'il prétendait avoir tué, et qui +n'en avait pas moins disparu. + +Je mis mon chien sur la trace; mais il nous conduisit dans des halliers +si épais et si épineux qu'un serpent n'y aurait pas pénétré; il fallut +donc y renoncer; ce qui mit mon camarade dans un accès d'humeur qui dura +jusqu'au retour. + +Le surplus de notre chasse ne mérite pas les honneurs de l'impression. +Au retour, nous nous égarâmes dans ces bois indéfinis, et nous courions +grand risque d'y passer la nuit, sans les voix argentines des +demoiselles Bulow et la pédale de leur papa, qui avait eu la bonté de +venir au-devant de nous, et qui nous aidèrent à nous en tirer. + +Les quatre soeurs s'étaient mises sous les armes: des robes très +fraîches, des ceintures neuves, de jolis chapeaux et une chaussure +soignée annoncèrent qu'on avait fait quelques frais pour nous; et j'eus, +de mon côté, l'intention d'être aimable pour celle de ces demoiselles +qui vint prendre mon bras, tout aussi propriétairement que si elle eût +été ma femme. + +En arrivant à la ferme, nous trouvâmes le souper servi; mais, avant que +d'en profiter, nous nous assîmes un instant auprès d'un feu vif et +brillant qu'on avait allumé pour nous, quoique le temps n'eût pas +indiqué cette précaution. Nous nous en trouvâmes très bien, et fûmes +délassés comme par enchantement. + +Cette pratique venait sans doute des Indiens, qui ont toujours du feu +dans leur case. Peut-être aussi est-ce une tradition de saint François +de Sales, qui disait que le feu était bon douze mois de l'année. (_Non +liquet_.) + +Nous mangeâmes comme des affamés; un ample bowl de punch vint nous aider +à finir la soirée, et une conversation où notre hôte mit bien plus +d'abandon que la veille nous conduisit assez avant dans la nuit. + +Nous parlâmes de la guerre de l'indépendance, où M. Bulow avait servi +comme officier supérieur; de M. de La Fayette, qui grandit sans cesse +dans le souvenir des Américains, qui ne le désignent que par sa qualité +(_the marquis_); de l'agriculture, qui, en ce temps, enrichissait les +États-Unis, et enfin de cette chère France, que j'aimais bien plus +depuis que j'avais été forcé de la quitter. + +Pour reposer la conversation, M. Bulow disait de temps à autre à sa +fille aînée: «Mariah! give us a song.» Et elle nous chanta sans se faire +prier, et avec un embarras charmant, la chanson nationale _Yankee +dudde_, la complainte de la reine Marie et celle du major André, qui +sont tout-à-fait populaires en ce pays. Maria avait pris quelques +leçons, et, dans ces lieux élevés, passait pour une virtuose; mais son +chant tirait surtout son mérite de la qualité de sa voix, qui était à la +fois douce, fraîche et accentuée. + +Le lendemain nous partîmes malgré les instances les plus amicales: car +là aussi j'avais des devoirs à remplir. Pendant qu'on préparait les +chevaux, M. Bulow, m'ayant pris à part, me dit ces paroles remarquables: + +«Vous voyez en moi, mon cher monsieur, un homme heureux, s'il y en a un +sous le ciel: tout ce qui vous entoure et ce que vous avez vu chez moi +sort de mes propriétés. Ces bas, mes filles les ont tricotés; mes +souliers et mes habits proviennent de mes troupeaux; ils contribuent +aussi, avec mon jardin et ma basse-cour, à me fournir une nourriture +simple et substantielle; et ce qui fait l'éloge de notre gouvernement, +c'est qu'on compte dans le Connecticut des milliers de fermiers tout +aussi contents que moi, et dont les portes, de même que les miennes, +n'ont pas de serrures. + +«Les impôts ici ne sont presque rien; et tant qu'ils sont payés nous +pouvons dormir sur les deux oreilles. Le congrès favorise de tout son +pouvoir notre industrie naissante; des facteurs se croisent en tout sens +pour nous débarrasser de ce que nous avons à vendre; et j'ai de l'argent +comptant pour longtemps, car je viens de vendre, au prix de vingt-quatre +dollars le tonneau, la farine que je donne ordinairement pour huit. + +«Tout nous vient de la liberté que nous avons conquise et fondée sur de +bonnes lois. Je suis maître chez moi, et vous ne vous en étonnerez pas +quand vous saurez qu'on n'y entend jamais le bruit du tambour, et que, +hors le 4 juillet, anniversaire glorieux de notre indépendance, on n'y +voit ni soldats, ni uniformes, ni baïonnettes.» + +Pendant tout le temps que dura notre retour, j'eus l'air absorbé dans de +profondes réflexions: on croira peut-être que je m'occupais de la +dernière allocution de M. Bulow; mais j'avais bien d'autres sujets de +méditation: je pensais à la manière dont je ferais cuire mon coq-d'Inde, +et je n'étais pas sans embarras, parce que je craignais de ne pas +trouver à Hartford tout ce que j'aurais désiré; car je voulais m'élever +un trophée en étalant avec avantage mes dépouilles opimes. + +Je fais un douloureux sacrifice en supprimant les détails du travail +profond dont le but était de traiter d'une manière distinguée les +convives américains que j'avais engagés. Il suffira de dire que les +ailes de perdrix furent servies en papillote, et les écureuils gris +courbouillonnés au vin de Madère. + +Quant au dindon, qui faisait notre unique plat de rôti, il fut charmant +à la vue, flatteur à l'odorat et délicieux au goût. Aussi, jusqu'à la +consommation de la dernière de ses particules, on entendait tout autour +de la table: «Very good! exceedingly good! oh! dear sir, what a glorious +bit!» Très bon, extrêmement bon! ô mon cher monsieur, quel glorieux +morceau [14]! + +§ V.--=Du Gibier=. + +39. + +On entend par gibier les animaux bons à manger qui vivent dans les bois +et les campagnes, dans l'état de liberté naturelle. + +Nous disons _bons à manger_, parce que quelques-uns de ces animaux ne +sont pas compris sous la dénomination de gibier. Tels sont les renards, +blaireaux, corbeaux, pies, chats-huants et autres: on les appelle _bêtes +puantes_. + +Nous divisons le gibier en trois séries: + +La première commence à la grive et contient, en descendant, tous les +oiseaux de moindre volume, appelés petits oiseaux. + +[Note 14: La chair de la dinde sauvage est plus colorée et plus +parfumée que celle de la dinde domestique.. + +J'ai appris avec plaisir que mon estimable collègue, M. Bosc, en avait +tué dans la Caroline, qu'il les avait trouvées excellentes, et surtout +bien meilleures que celles que nous élevons en Europe. Aussi +conseille-t-il à ceux qui en élèvent de leur donner le plus de liberté +possible, de les conduire aux champs, et même dans les bois, pour en +rehausser le goût et les rapprocher d'autant de l'espèce primitive. +(_Annales d'Agriculture_, cah. du 28 février 1821.)] + +La seconde commence en remontant au râle de genêt, à la bécasse, à la +perdrix, au faisan, au lapin et au lièvre; c'est le gibier proprement +dit: gibier de terre et gibier de marais, gibier de poil, gibier de +plume. + +La troisième est plus connue sous le nom de venaison; elle se compose du +sanglier, du chevreuil et de tous les autres animaux fissipèdes. + +Le gibier fait les délices de nos tables; c'est une nourriture saine, +chaude, savoureuse, de haut goût, et facile à digérer toutes les fois +que l'individu est jeune. + +Mais ces qualités n'y sont pas tellement inhérentes qu'elles ne +dépendent beaucoup de l'habileté du préparateur qui s'en occupe. Jetez +dans un pot du sel, de l'eau et un morceau de boeuf, vous en retirerez +du bouilli et du potage. Au boeuf, substituez du sanglier ou du +chevreuil, vous n'aurez rien de bon; tout l'avantage, sous ce rapport, +appartient à la viande de boucherie. + +Mais sous les ordres d'un chef instruit, le gibier subit un grand nombre +de modifications et transformations savantes, et fournit la plupart des +mets de haute saveur qui constituent la cuisine transcendante. + +Le gibier tire aussi une grande partie de son prix de la nature du sol +où il se nourrit; le goût d'une perdrix rouge du Périgord n'est pas le +même que celui d'une perdrix rouge de Sologne; et quand le lièvre tué +dans les plaines des environs de Paris ne paraît qu'un plat assez +insignifiant, un levreau né sur les coteaux brûlés du Valromey ou du +Haut-Dauphiné est peut-être le plus parfumé de tous les quadrupèdes. + +Parmi les petits oiseaux, le premier, par ordre d'excellence, est sans +contredit le becfigue. + +Il s'engraisse au moins autant que le rouge-gorge ou l'ortolan, et la +nature lui a donné en outre une amertume légère et un parfum unique si +exquis, qu'ils engagent, remplissent et béatifient toutes les puissances +dégustatrices. Si un becfigue était de la grosseur d'un faisan, on le +paierait certainement à l'égal d'un arpent de terre. + +C'est grand dommage que cet oiseau privilégié se voie si rarement à +Paris: il en arrive à la vérité quelques-uns, mais il leur manque la +graisse qui fait tout leur mérite, et on peut dire qu'ils ressemblent à +peine à ceux qu'on voit dans les départements de l'est ou du midi de la +France [15]. + +[Note 15: J'ai entendu parler à Belley, dans ma jeunesse, du jésuite +Fabi, né dans ce diocèse, et du goût particulier qu'il avait pour les +becfigues. + +Dès qu'on en entendait crier, on disait: Voilà les becfigues, le père +Fabi est en route. Effectivement, il ne manquait jamais d'arriver le 1er +septembre avec un ami: ils venaient s'en régaler pendant tout le +passage; chacun se faisait un plaisir de les inviter, et ils partaient +vers le 25. + +Tant qu'il fut en France, il ne manqua jamais de faire son voyage +ornithophilique, et ne l'interrompit que quand il fut envoyé à Rome, où +il mourut pénitencier en 1688. + +Le père Fabi (Honoré) était un homme de grand savoir; il a fait divers +ouvrages de théologie et de physique, dans l'un desquels il cherche à +prouver qu'il avait découvert la circulation du sang avant ou du moins +aussitôt qu'Harvey.] + +Peu de gens savent manger les petits oiseaux; en voici la méthode telle +qu'elle m'a été confidentiellement transmise par le chanoine Charcot, +gourmand par état et gastronome parfait, trente ans avant que le nom fût +connu. + +Prenez par le bec un petit oiseau bien gras, saupoudrez-le d'un peu de +sel, ôtez-en le gésier, enfoncez-le adroitement dans votre bouche, +mordez et tranchez tout près de vos doigts, et mâchez vivement: il en +résulte un suc assez abondant pour envelopper tout l'organe, et vous +goûterez un plaisir inconnu au vulgaire. + + Odi profanum vulgus, et arceo. HORACE. + +La caille est, parmi le gibier proprement dit, ce qu'il y a de plus +mignon et de plus aimable. Une caille bien grasse plaît également par +son goût, sa forme et sa couleur. On fait acte d'ignorance toutes les +fois qu'on la sert autrement que rôtie ou en papillotes, parce que son +parfum est très fugace, et toutes les fois que l'animal est en contact +avec un liquide, il se dissout, s'évapore et se perd. + +La bécasse est encore un oiseau très distingué, mais peu de gens en +connaissent tous les charmes. Une bécasse n'est dans toute sa gloire que +quand elle a été rôtie sous les yeux d'un chasseur, surtout du chasseur +qui l'a tuée; alors la rôtie est confectionnée suivant les règles +voulues, et la bouche s'inonde de délices. + +Au-dessus des précédents, et même de tous, devrait se placer le faisan; +mais peu de mortels savent le présenter à point. + +Un faisan mangé dans la première huitaine de sa mort ne vaut ni une +perdrix ni un poulet, car son mérite consiste dans son arôme. + +La science a considéré l'expansion de cet arôme, l'expérience l'a mise +en action, et un faisan saisi pour son infocation est un morceau digne +des gourmands les plus exaltés. + +On trouvera dans les _Variétés_ la manière de rôtir un faisan _à la +sainte alliance_. Le moment est venu où cette méthode, jusqu'ici +concentrée dans un petit cercle d'amis, doit s'épancher au dehors pour +le bonheur de l'humanité. Un faisan aux truffes est moins bon qu'on ne +pourrait le croire; l'oiseau est trop sec pour oindre le tubercule; et +d'ailleurs le fumet de l'un et le parfum de l'autre se neutralisent en +s'unissant, ou plutôt ne se conviennent pas. + +§ VI.--=Du Poisson=. + +40. + +Quelques savants, d'ailleurs peu orthodoxes, ont prétendu que l'Océan +avait été le berceau commun de tout ce qui existe; que l'espèce humaine +elle-même était née dans la mer, et qu'elle ne devait son état actuel +qu'à l'influence de l'air et aux habitudes qu'elle a été obligée de +prendre pour séjourner dans ce nouvel élément. + +Quoi qu'il en soit, il est au moins certain que l'empire des eaux +contient une immense quantité d'êtres de toutes les formes et de toutes +les dimensions, qui jouissent des propriétés vitales dans des +proportions très différentes, et suivant un mode qui n'est point le même +que celui des animaux à sang chaud.. + +Il n'est pas moins vrai qu'il présente, en tout temps et partout une +masse énorme d'aliments, etc., et que, dans l'état actuel de la science, +il introduit sur nos tables la plus agréable variété. + +Le poisson, moins nourrissant que la chair, plus succulent que les +végétaux, est un _mezzo termine_ qui convient à presque tous les +tempéraments, et qu'on peut permettre même aux convalescents. + +Les Grecs et les Romains, quoique moins avancés que nous dans l'art +d'assaisonner le poisson, n'en faisaient pas moins très grand cas, et +poussaient la délicatesse jusqu'à pouvoir deviner au goût en quelles +eaux ils avaient été pris. + +Ils en conservaient dans des viviers; et l'on connaît la cruauté de +Vadius Pollion, qui nourrissait des murènes avec les corps des esclaves +qu'il faisait mourir: cruauté que l'empereur Domitien désapprouva +hautement, mais qu'il aurait dû punir. + +Un grand débat s'est élevé sur la question de savoir lequel doit +l'emporter, du poisson de mer ou du poisson d'eau douce. + +Le différend ne sera probablement jamais jugé, conformément au proverbe +espagnol, _sobre los gustos, no hai disputa_. Chacun est affecté à sa +manière: ces sensations fugitives ne peuvent s'exprimer par aucun +caractère connu, et il n'y a pas d'échelle pour estimer si un cabillaud, +une sole ou un turbot valent mieux qu'une truite saumonnée, un brochet +de haut bord, ou même une tanche de six ou sept livres. + +II est bien convenu que le poisson est beaucoup moins nourrissant que la +viande, soit parce qu'il ne contient point d'osmazôme, soit parce +qu'étant bien plus léger en poids, sous le même volume il contient moins +de matière. Le coquillage et spécialement les huîtres fournissent peu de +substance nutritive, c'est ce qui fait qu'on en peut manger beaucoup +sans nuire au repas qui suit immédiatement. + +On se souvient qu'autrefois un festin de quelque apparat commençait +ordinairement par des huîtres, et qu'il se trouvait toujours un bon +nombre de convives qui ne s'arrêtaient pas sans en avoir avalé _une +grosse_ (douze douzaines, cent quarante-quatre). J'ai voulu savoir quel +était le poids de cette avant-garde, et j'ai vérifié qu'une douzaine +d'huîtres (eau comprise) pesait _quatre onces_, poids marchand: ce qui +donne pour la grosse _trois livres_. Or, je regarde comme certain que +les mêmes personnes, qui n'en dînaient pas moins bien après les huîtres, +eussent été complètement rassasiées si elles avaient mangé la même +quantité de viande, quand même ç'aurait été de la chair de poulet. + +=Anecdote.= + +En 1798, j'étais à Versailles, en qualité de commissaire du Directoire, +et j'avais des relations assez fréquentes avec le sieur Laperte, +greffier du tribunal du département; il était grand amateur d'huîtres et +se plaignait de n'en avoir jamais mangé à satiété, ou, comme il le +disait: _tout son soûl_. + +Je résolus de lui procurer cette satisfaction, et à cet effet je +l'invitai à dîner avec moi le lendemain. + +Il vint; je lui tins compagnie jusqu'à la troisième douzaine, après quoi +je le laissai aller seul. Il alla ainsi jusqu'à la trente-deuxième, +c'est-à-dire pendant plus d'une heure, car l'ouvreuse n'était pas bien +habile. + +[Illustration: page 094] + +Cependant j'étais dans l'inaction, et comme c'est à table qu'elle est +vraiment pénible, j'arrêtai mon convive au moment où il était le plus en +train: «Mon cher, lui dis-je, votre destin n'est pas de manger +aujourd'hui _votre soûl_ d'huîtres, dînons.» Nous dînâmes, et il se +comporta avec la vigueur et la tenue d'un homme qui aurait été à jeun. + +=Muria.--Garum.= + +41. + +Les anciens tiraient du poisson deux assaisonnements de très haut goût, +le _muria_ et le _garum_. + +Le premier n'était que la saumure de thon, ou, pour parler plus +exactement, la substance liquide que le mélange de sel faisait découler +de ce poisson. + +Le _garum_, qui était plus cher, nous est beaucoup moins connu. On croit +qu'on le tirait par expression des entrailles marinées du scombre ou +maquereau; mais alors rien ne rendrait raison de ce haut prix. Il y a +lieu de croire que c'était une sauce étrangère, et peut-être n'était-ce +autre chose que le _soy_ qui nous vient de l'Inde, et qu'on sait être le +résultat de poissons fermentés avec des champignons. + +Certains peuples, par leur position, sont réduits à vivre presque +uniquement de poisson; ils en nourrissent pareillement leurs animaux de +travail, que l'habitude finit par soumettre à ces aliments insolites; +ils en fument même leurs terres, et cependant la mer qui les environne +ne cesse pas de leur en fournir toujours la même quantité. + +On a remarqué que ces peuples ont moins de courage que ceux qui se +nourrissent de chair; ils sont pâles, ce qui n'est point étonnant, parce +que, d'après les éléments dont le poisson est composé, il doit plus +augmenter la lymphe que réparer le sang. + +On a pareillement observé parmi les nations ichthyophages des exemples +nombreux de longévité, soit parce qu'une nourriture peu substantielle et +plus légère leur sauve les inconvénients de la pléthore, soit que les +sucs qu'elle contient, n'étant destinés par la nature qu'à former au +plus des arêtes et des cartilages qui n'ont jamais une grande durée, +l'usage habituel qu'en font les hommes retarde chez eux de quelques +années la solidification de toutes les parties du corps, qui devient +enfin la cause nécessaire de la mort naturelle. + +Quoi qu'il en soit, le poisson, entre les mains d'un préparateur habile, +peut devenir une source inépuisable de jouissances gustuelles; on le +sert entier, dépecé, tronçonné, à l'eau, à l'huile, au vin, froid, +chaud, et toujours il est également bien reçu; mais il ne mérite jamais +un accueil plus distingué que lorsqu'il parait sous la forme d'une +matelotte. + +Ce ragoût, quoiqu'imposé par la nécessité aux mariniers qui parcourent +nos fleuves, et perfectionné seulement par les cabaretiers du bord de +l'eau, ne leur est pas moins redevable d'une bonté que rien ne surpasse; +et les ichthyophiles ne les voient jamais paraître sans exprimer leur +ravissement, soit à cause de la franchise de son goût, soit parce qu'il +réunit plusieurs qualités, soit enfin parce qu'on peut en manger presque +indéfiniment sans craindre ni la satiété ni l'indigestion. + +La gastronomie analytique a cherché à examiner quels sont, sur +l'économie animale, les effets du régime ichthyaque, et des observations +unanimes ont démontré qu'il agit fortement sur le génésique, et éveille +chez les deux sexes l'instinct de la production. + +L'effet une fois connu, on en trouva d'abord deux causes tellement +immédiates qu'elles étaient à la portée de tout le monde, savoir: 1° +diverses manières de préparer le poisson, dont les assaisonnements sont +évidemment irritants, tel que le caviar, les harengs saurs, le thon +mariné, la morue, le stock-fish, et autres pareils; 2° les sucs divers +dont le poisson est imbibé, qui sont éminemment inflammables, et +s'oxygènent et se rancissent par la digestion. + +Une analyse plus profonde en a découvert une troisième encore plus +active, savoir: la présence du phosphore qui se trouve tout formé dans +les laites, et qui ne manque pas de se montrer en décomposition. + +Ces vérités physiques étaient sans doute ignorées de ces législateurs +ecclésiastiques qui imposèrent la diète quadragésimale à diverses +communautés de moines, telles que les Chartreux, les Récollets, les +Trappistes et les Carmes Déchaux réformés par sainte Thérèse; car on ne +peut pas supposer qu'ils aient eu pour but de rendre encore plus +difficile l'observance du but de chasteté, déjà si antisocial. + +Sans doute, dans cet état de choses, des victoires éclatantes ont été +remportées, des sens bien rebelles ont été soumis; mais aussi que de +chutes! que de défaites! Il faut qu'elles aient été bien avérées, +puisqu'elles finirent par donner à un ordre religieux une réputation +semblable à celle d'Hercule chez les filles de Danaüs, ou du maréchal de +Saxe auprès de mademoiselle Lecouvreur. + +Au reste, ils auraient pu être éclairés par une anecdote déjà ancienne, +puisqu'elle nous est venue par les croisades. + +Le sultan Saladin, voulant éprouver jusqu'à quel point pouvait aller la +continence des derviches, en prit deux dans son palais, et pendant un +certain espace de temps les fit nourrir des viandes les plus +succulentes. + +Bientôt la trace des sévérités qu'ils avaient exercées sur eux-mêmes +s'effaça, et leur embonpoint commença à reparaître. + +Dans cet état, on leur donna pour compagnes deux odalisques d'une beauté +toute puissante, mais elles échouèrent dans leurs attaques les mieux +dirigées, et les deux saints sortirent d'une épreuve aussi délicate, +purs comme le diamant de Visapour. + +Le sultan les garda encore dans son palais, et pour célébrer leur +triomphe, leur fit faire pendant plusieurs semaines une chère également +soignée, mais exclusivement en poisson. + +À peu de jours, on les soumit de nouveau au pouvoir réuni de la jeunesse +et de la beauté; mais cette fois, la nature fut la plus forte, et les +trop heureux cénobites succombèrent... étonnamment. + +Dans l'état actuel de nos connaissances, il est probable que, si le +cours des choses ramenait quelque ordre monacal; les supérieurs chargés +de les diriger adopteraient un régime plus favorable à l'accomplissement +de leurs devoirs. + +=Réflexion philosophique.= + +42.--Le poisson, pris dans la collection de ses espèces, est pour le +philosophe un sujet inépuisable de méditation et d'étonnement. + +Les formes variées de ces étranges animaux, les sens qui leur manquent, +la restriction de ceux qui leur ont été accordés, leurs diverses +manières d'exister, l'influence qu'a dû exercer sur tout cela la +différence du milieu dans lequel ils sont destinés à vivre, respirer et +se mouvoir, étendent la sphère de nos idées et des modifications +indéfinies qui peuvent résulter de la matière, du mouvement et de la +vie. + +Quant à moi, j'ai pour eux un sentiment qui ressemble au respect, et qui +naît de persuasion intime où je suis que ce sont des créatures +évidemment antédiluviennes; car le grand cataclysme, qui noya nos +grands-oncles vers le dix-huitième siècle de la création du monde, ne +fut pour les poissons qu'un temps de joie, de conquête, de festivité. + +§ VII.--=Des Truffes.= + +43. Qui dit _truffe_ prononce un grand mot qui réveille des souvenirs +érotiques et gourmands chez le sexe portant jupes, et des souvenirs +gourmands et érotiques chez le sexe portant barbe. + +Cette duplication honorable vient de ce que cet éminent tubercule passe +non-seulement pour délicieux au goût; mais encore parce qu'on croit +qu'il élève une puissance dont l'exercice est accompagné des plus doux +plaisirs. + +L'origine de la truffe est inconnue: on la trouve, mais on ne sait ni +comment elle naît ni comment elle végète. Les hommes les plus habiles +s'en sont occupés: on a cru en reconnaître les graines, on a promis +qu'on en sèmerait à volonté. Efforts inutiles! promesses mensongères! +jamais la plantation n'a été suivie de la récolte, et ce n'est peut-être +pas un grand malheur; car, comme le prix des truffes tient un peu au +caprice, peut-être les estimerait-on moins si on les avait en quantité +et à bon marché. + +«Réjouissez-vous, chère amie, disais-je un jour à madame de +Ville-Plaine; on vient de présenter à la Société d'encouragement un +métier au moyen duquel on fera de la dentelle superbe, et qui ne coûtera +presque rien.--Eh! me répondit cette belle avec un regard de souveraine +indifférence, si la dentelle était à bon marché, croyez-vous qu'on +voudrait porter de semblables guenilles?» + +=De la Vertu érotique des Truffes=. + +44. Les Romains ont connu la truffe; mais il ne paraît pas que l'espèce +française soit parvenue jusqu'à eux. Celles dont ils faisaient leurs +délices leur venaient de Grèce, d'Afrique, et principalement de Libye; +la substance en était blanche et rougeâtre, et les truffes de Libye +étaient les plus recherchées, comme à la fois plus délicates et plus +parfumées. + + Libidinis alimenta per omnia quærunt. Juvénal. + +Des Romains jusqu'à nous il y a eu un long interrègne, et la +résurrection des truffes est assez récente; car j'ai lu plusieurs +anciens dispensaires où il n'en est pas mention: on peut même dire que +la génération qui s'écoule au moment où j'écris en a été presque témoin. + +Vers 1780, les truffes étaient rares à Paris; on n'en trouvait, et +seulement en petite quantité, qu'à l'hôtel des Américains et à l'hôtel +de Provence, et une dinde truffée était un objet de luxe qu'on ne voyait +qu'à la table des plus grands seigneurs, ou chez les filles entretenues. + +Nous devons leur multiplication aux marchands de comestibles, dont le +nombre s'est fort accru, et qui, voyant que cette marchandise prenait +faveur, en ont fait demander dans tout le royaume, et qui, les payant +bien et les faisant arriver par les courriers de la malle et par la +diligence, en ont rendu la recherche générale; car, puisqu'on ne peut +pas les planter, ce n'est qu'en les recherchant avec soin qu'on peut en +augmenter la consommation. + +On peut dire qu'au moment où j'écris (1825) la gloire de la truffe est à +son apogée. On n'ose pas dire qu'on s'est trouvé à un repas où il n'y +aurait pas eu une pièce truffée. Quelque bonne en soi que puisse être +une entrée, elle se présente mal si elle n'est pas enrichie de truffes. +Qui n'a pas senti sa bouche se mouiller en entendant parler de _truffes +à la provençale_? + +Un sauté de truffes est un plat dont la maîtresse de la maison se +réserve de faire les honneurs; bref, la truffe est le diamant de la +cuisine. + +J'ai cherché la raison de cette préférence; car il m'a semblé que +plusieurs autres substances avaient un droit égal à cet honneur; et je +l'ai trouvée dans la persuasion assez générale où l'on est que la truffe +dispose aux plaisirs génésiques; et, qui plus est, je me suis assuré que +la plus grande partie de nos perfections, de nos prédilections et de nos +admirations proviennent de la même cause, tant est puissant et général +le servage où nous tient ce sens tyrannique et capricieux! + +Cette découverte m'a conduit à désirer de savoir si l'effet est réel et +l'opinion fondée en réalité. + +Une pareille recherche est sans doute scabreuse et pourrait prêter à +rire aux malins; mais honni soit qui mal y pense! toute vérité est bonne +à découvrir. + +Je me suis d'abord adressé aux dames, parce qu'elles ont le coup d'oeil +juste et le tact fin; mais je me suis bientôt aperçu que j'aurais dû +commencer cette disquisition quarante ans plus tôt, et je n'ai reçu que +des réponses ironiques ou évasives: une seule y a mis de la bonne foi, +et je vais la laisser parler; c'est une femme spirituelle sans +prétention, vertueuse sans bégueulerie, et pour qui l'amour n'est plus +qu'un souvenir aimable. + +«Monsieur, me dit-elle, dans le temps où l'on soupait encore, je soupai +un jour chez moi en trio avec mon mari et un de ses amis. Verseuil +(c'était le nom de cet ami) était beau garçon, ne manquait pas d'esprit, +et venait souvent chez moi; mais il ne m'avait jamais rien dit qui pût +le faire regarder comme mon amant; et s'il me faisait la cour, c'était +d'une manière si enveloppée qu'il n'y a qu'une sotte qui eût pu s'en +fâcher. Il paraissait, ce jour-là, destiné à me tenir compagnie pendant +le reste de la soirée, car mon mari avait un rendez-vous d'affaires, et +devait nous quitter bientôt. Notre souper, assez léger d'ailleurs, avait +cependant pour base une superbe volaille truffée. Le subdélégué de +Périgueux nous l'avait envoyée. En ce temps, c'était un cadeau; et +d'après son origine, vous pensez bien que c'était une perfection. Les +truffes surtout étaient délicieuses, et vous savez que je les aime +beaucoup: cependant je me contins; je ne bus aussi qu'un seul verre de +Champagne; j'avais je ne sais quel pressentiment de femme que la soirée +ne se passerait pas sans quelqu'événement. Bientôt mon mari partit et me +laissa seule avec Verseuil, qu'il regardait comme tout à fait sans +conséquence. La conversation roula d'abord sur des sujets indifférents; +mais elle ne tarda pas à prendre une tournure plus serrée et plus +intéressante. Verseuil fut successivement flatteur, expansif, +affectueux, caressant, et voyant que je ne faisais que plaisanter tant +de belles choses, il devint si pressant que je ne pus plus me tromper +sur ses prétentions. Alors je me réveillai comme d'un songe, et me +défendis avec d'autant plus de franchise que mon coeur ne me disait rien +pour lui. Il persistait avec une action qui pouvait devenir tout-à-fait +offensante; j'eus beaucoup de peine à le ramener; et j'avoue à ma honte +que je n'y parvins que parce que j'eus l'art de lui faire croire que +toute espérance ne lui serait pas interdite. Enfin il me quitta, j'allai +me coucher et dormir tout d'un somme. Mais le lendemain fut le jour du +jugement: j'examinai ma conduite de la veille et je la trouvai +répréhensible. J'aurais dû arrêter Verseuil dès les premières phrases et +ne pas me prêter à une conversation qui ne présageait rien de bon. Ma +fierté aurait dû se réveiller plus tôt, mes yeux s'armer de sévérité; +j'aurais dû sonner, crier, me fâcher, faire enfin tout ce que je ne fis +pas. Que vous dirai-je monsieur? je mis tout cela sur le compte des +truffes; je suis réellement persuadée qu'elles m'avaient donné une +prédisposition dangereuse; et si je n'y renonçai pas (ce qui eût été +trop rigoureux), du moins je n'en mange jamais sans que le plaisir +qu'elles me causent ne soit mêlé d'un peu de défiance.» + +[Illustration: page 101] + +Un aveu, quelque franc qu'il soit, ne peut jamais faire doctrine. J'ai +donc cherché des renseignements ultérieurs; j'ai rassemblé mes +souvenirs, j'ai consulté les hommes qui, par état, sont investis de plus +de confiance individuelle; je les ai réunis en comité, en tribunal, en +sénat, en sanhédrin, en aréopage, et nous avons rendu la décision +suivante pour être commentée par les littérateurs du vingt-cinquième +siècle. + +«La truffe n'est point un aphrodisiaque positif; mais elle peut, en +certaines occasions, rendre les femmes plus tendres et les hommes plus +aimables.» + +On trouve en Piémont les truffes blanches, qui sont très estimés; elles +ont un petit goût d'ail qui ne nuit point à leur perfection, parce qu'il +ne donne lieu à aucun retour désagréable. + +Les meilleures truffes de France viennent du Périgord et de la +Haute-Provence; c'est vers le mois de janvier qu'elles ont tout leur +parfum. + +Il en vient aussi en Bugey, qui sont de très haute qualité; mais cette +espèce a le défaut de ne pas se conserver. J'ai fait, pour les offrir +aux flâneurs des bords de la Seine, quatre tentatives dont une seule a +réussi; mais pour lors ils jouirent de la bonté de la chose et du mérite +de la difficulté vaincue. + +Les truffes de Bourgogne et du Dauphiné sont de qualité inférieure; +elles sont dures et manquent d'avoine; ainsi; il y a truffes et truffes, +comme il y a fagots et fagots. + +On se sert le plus souvent, pour trouver les truffes, de chiens et de +cochons qu'on dresse à cet effet; mais il est des hommes dont le coup +d'oeil est si exercé, qu'à l'inspection d'un terrain ils peuvent dire, +avec quelque certitude, si on y peut trouver des truffes, et quelle en +est la grosseur et la qualité. + +=Les Truffes sont-elles indigestes?= + +Il ne nous reste plus qu'à l'examiner si la truffe est indigeste. + +Nous répondrons négativement. + +Cette décision officielle et en dernier ressort est fondée: + +1° Sur la nature de l'objet même à examiner (la truffe est un aliment +facile à mâcher, léger de poids, et qui n'a en soi rien de dur ni de +coriace); + +2° Sur nos observations pendant plus de cinquante ans qui se sont +écoulés sans que nous ayons vu en indigestion aucun mangeur de truffes; + +3° Sur l'attestation des plus célèbres praticiens de Paris, cité +admirablement gourmande, et truffivore par excellence; + +4° Enfin, sur la conduite journalière de ces docteurs de la loi qui, +toutes choses égales, consomment plus de truffes qu'aucune autre classe +de citoyens; témoin, entre autres, le docteur Malouet, qui en absorbait +des quantités à indigérer un éléphant, et qui n'en a pas moins vécu +jusqu'à quatre-vingt-six ans. + +Ainsi on peut regarder comme certain que la truffe est un aliment aussi +sain qu'agréable, et qui, pris avec modération, passe comme une lettre à +la poste. + +Ce n'est pas qu'on ne puisse être indisposé à la suite d'un grand repas +où, entre autres choses, on aurait mangé des truffes; mais ces accidents +n'arrivent qu'à ceux qui s'étant déjà, au premier service, bourrés comme +des canons, se crèvent encore au second, pour ne pas laisser passer +intactes les bonnes choses qui leur sont offertes. + +Alors ce n'est point la fautes des truffes; et on peut assurer qu'ils +seraient encore plus malades si, au lieu de truffes, ils avaient, en +pareilles circonstances, avalé la même quantité de pommes de terre. + +Finissons par un fait qui montre combien il est facile de se tromper +quand on n'observe pas avec soin. + +J'avais un jour invité à dîner M. Simonard, vieillard fort aimable, et +gourmand au plus haut de l'échelle. Soit parce que je connaissais ses +goûts, soit pour prouver à tous mes convives que j'avais leur jouissance +à coeur, je n'avais pas épargné les truffes, et elles se présentaient +sous l'égide d'un dindon vierge avantageusement farci. + +M. S... en mangea avec énergie; et comme je savais que jusque-là il n'en +était pas mort, je le laissai faire, en l'exhortant à ne pas se presser, +parce que personne ne voulait attenter à la propriété qui lui était +acquise. + +Tout se passa très bien, et on se sépara assez tard; mais, arrivé chez +lui, M. Simonard fut saisi de violentes coliques d'estomac, avec des +envies de vomir, une toux convulsive et un malaise général. + +Cet état dura quelque temps et donnait de l'inquiétude; on criait déjà à +l'indigestion de truffes, quand la nature vint au secours du patient, M. +Simonard ouvrit sa large bouche, et éructa violemment un seul fragment +de truffes qui alla frapper la tapisserie, et rebondit avec force, non +sans danger pour ceux qui lui donnaient des soins. + +Au même instant tous les symptômes fâcheux cessèrent, la tranquillité +reparut, la digestion reprit son cours, le malade s'endormit, et se +réveilla le lendemain dispos et tout-à-fait sans rancune. + +La cause du mal fut bientôt connue. M. Simonard mange depuis longtemps; +ses dents n'ont pas pu soutenir le travail qu'il leur a imposé; +plusieurs de ces précieux osselets ont émigré, et les autres ne +conservent pas la coïncidence désirable. + +Dans cet état de choses, une truffe avait échappé à la mastication, et +s'était, presque entière, précipitée dans l'abîme; l'action de la +digestion l'avait portée vers le pylore, où elle s'était momentanément +engagée: c'est cet engagement mécanique qui avait causé le mal, comme +l'expulsion en fut le remède. + +Ainsi il n'y eut jamais indigestion, mais seulement supposition d'un +corps étranger. + +C'est ce qui fut décidé par le comité consultatif qui vit la pièce de +conviction, et qui voulut bien m'agréer pour rapporteur. + +M. Simonard n'en est pas, pour cela, resté moins fidèlement attaché à la +truffe; il l'aborde toujours avec la même audace; mais il a soin de la +mâcher avec plus de précision, de l'avaler avec plus de prudence; et il +remercie Dieu, dans la joie de son coeur, de ce que cette précaution +sanitaire lui procure une prolongation de jouissances. + +§ VIII.--=Du Sucre=. + +45. + +Au terme où la science est parvenue aujourd'hui, on entend par _sucre_ +une substance douce au goût, cristallisable, et qui, par la +fermentation, se résout en acide carbonique et en alcool. + +Autrefois on entendait par _sucre_ le sucre épaissi et cristallisé de la +canne (_arundo saccharifera_). + +Ce roseau est originaire des Indes; cependant il est certain que les +Romains ne connaissaient pas le sucre comme chose usuelle ni comme +cristallisation. + +Quelques pages des livres anciens peuvent bien faire croire qu'on avait +remarqué, dans certains roseaux, une partie extractive et douce, Lucain +a dit: + + Quique bibunt tenera dulces ab arundine succos. + +Mais d'une eau édulcorée par le sucre et la canne, au sucre tel que nous +l'avons, il y a loin; et chez les Romains l'art n'était point encore +assez avancé pour y parvenir. + +C'est dans les colonies du Nouveau-Monde que le sucre a véritablement +pris naissance; la canne y a été importée il y a environ deux siècles; +elle y prospère. On a cherché à utiliser le doux jus qui en découle, de +tâtonnements en tâtonnements on est parvenu à en extraire successivement +du vesou, du sirop, du sucre terré, de la mélasse, et du sucre raffiné à +différents degrés. + +La culture de la canne à sucre est devenue un objet de la plus haute +importance; car elle est une source de richesse, soit pour ceux qui la +font cultiver, soit pour ceux qui commercent de son produit, soit pour +ceux qui l'élaborent, soit enfin pour les gouvernements qui le +soumettent aux impositions. + +=Du Sucre indigène=. + +On a cru pendant longtemps qu'il ne fallait pas moins que la chaleur des +tropiques pour faire élaborer le sucre; mais vers 1740, Margraff le +découvrit dans quelques plantes des zones tempérées, et entre autres +dans la betterave; et cette vérité fut poussée jusqu'à la démonstration, +par les travaux que fit à Berlin le professeur Achard. + +Au commencement du dix-neuvième siècle, les circonstances ayant rendu le +sucre rare, et par conséquent cher en France, le gouvernement en fit +l'objet de la recherche des savants. + +Cet appel eut un plein succès: on s'assura que le sucre était assez +abondamment répandu dans le règne végétal; on le découvrit dans le +raisin, dans la châtaigne, dans la pomme de terre, et surtout dans la +betterave. + +Cette dernière plante devint l'objet d'une grande culture et d'une foule +de tentatives qui prouvèrent que l'ancien monde pouvait, sous ce +rapport, se passer du nouveau. La France se couvrit de manufactures qui +travaillèrent avec divers succès, et la saccharication s'y naturalisa: +art nouveau, et que les circonstances peuvent quelque jour rappeler. + +Parmi ces manufactures, on distingua surtout celle qu'établit à Passy, +près Paris, M. Benjamin Delessert, citoyen respectable dont le nom est +toujours uni à ce qui est bon et utile. + +Par une suite d'opérations bien entendues, il parvint à débarrasser la +pratique de ce qu'elle avait de douteux, ne fit point mystère de ses +découvertes, même à ceux qui auraient été tentés de devenir ses rivaux, +reçut la visite du chef du gouvernement, et demeura chargé de fournir à +la consommation du palais des Tuileries. + +Des circonstances nouvelles, la restauration et la paix, ayant ramené le +sucre des colonies à des prix assez bas, les manufactures de sucre de +betterave ont perdu une grande partie de leurs avantages. Cependant il +en est encore plusieurs qui prospèrent; et M. Benjamin Delessert en fait +chaque année quelques milliers, sur lesquels il ne perd point, et qui +lui fournissent l'occasion de conserver des méthodes auxquelles il peut +devenir utile d'avoir recours[16]. + +[Note 16: On peut ajouter qu'à sa séance générale, la Société +d'encouragement pour l'industrie nationale a décerné une médaille d'or à +M. Crespel, manufacturier d'Arras, qui fabrique chaque année plus de +cent cinquante milliers de sucre de betterave, dont il fait un commerce +avantageux, même lorsque le sucre de canne descend à 2 francs 20 +centimes le kilogramme: ce qui provient de ce qu'on est parvenu à tirer +parti des marcs, qu'on distille pour en extraire les esprits, et qu'on +emploie ensuite à la nourriture des bestiaux]. + +Lorsque le sucre de betterave fut dans le commerce, les gens de parti, +les roturiers et les ignorants trouvèrent qu'il avait mauvais goût, +qu'il sucrait mal; quelques-uns même prétendirent qu'il était malsain. + +Des expériences exactes et multipliées ont prouvé le contraire; et M. le +comte Chaptal en a inséré le résultat dans son excellent livre: _La +chimie appliquée à l'agriculture_, tome II, pag. 13, 1re édition. + +«Les sucres qui proviennent de ces diverses plantes, dit ce célèbre +chimiste, sont rigoureusement de même nature et ne diffèrent en aucune +manière, lorsqu'on les a portés par le raffinage au même degré de +pureté. Le goût, la cristallisation, la couleur, la pesanteur, sont +absolument identiques, et l'on peut défier l'homme le plus habitué à +juger ces produits ou à les consommer de les distinguer l'un de +l'autre.» + +On aura un exemple frappant de la force des préjugés et de la peine que +la vérité trouve à s'établir, quand on saura que, sur cent sujets de la +Grande-Bretagne pris indistinctement, il n'y en a pas dix qui croient +qu'on puisse faire du sucre avec de la betterave. + +=Divers usages du sucre=. + +Le sucre est entré dans le monde par l'officine des apothicaires. Il +devait y jouer un grand rôle; car, pour désigner quelqu'un à qui il +aurait manqué quelque chose essentielle, on disait: _C'est comme un +apothicaire sans sucre_. + +Il suffisait qu'il vînt de là pour qu'on le reçût avec défaveur: les uns +disaient qu'il était échauffant; d'autres, qu'il attaquait la poitrine; +quelques-uns, qu'il disposait à l'apoplexie; mais la calomnie fut +obligée de s'enfuir devant la vérité, et il y a plus de quatre-vingts +ans que fut proféré ce mémorable apophthegme: _Le sucre ne fait mal +qu'à la bourse_. + +Sous une égide aussi impénétrable, l'usage du sucre est devenu chaque +jour plus fréquent, plus général, et il n'est pas de substance +alimentaire qui ait subi plus d'amalgames et de transformations. + +Bien des personnes aiment à manger le sucre pur, et, dans quelques cas, +la plupart désespérés, la Faculté l'ordonne sous cette forme, comme un +remède qui ne peut nuire, et qui n'a du moins rien de repoussant. + +Mêlé à l'eau, il donne l'eau sucrée, boisson rafraîchissante, saine, +agréable, et quelquefois salutaire comme remède. + +Mêlé à l'eau en plus forte dose, et concentré par le feu, il donne les +sirops, qui se chargent de tous les parfums, et présentent à toute heure +un rafraîchissement qui plaît à tout le monde par sa variété. + +[Illustration] + +Mêlé à l'eau, dont l'art vient ensuite soustraire le calorique, il donne +les glaces, qui sont d'origine italienne, et dont l'importation paraît +due à Catherine de Médicis. + +Mêlé au vin, il donne un cordial, un restaurant tellement reconnu, que, +dans quelques pays, on en mouille des rôties qu'on porte aux nouveaux +mariés la première nuit de leurs noces, de la même manière qu'en +pareille occasion on leur porte en Perse des pieds de de mouton au +vinaigre. + +Mêlé à la farine et aux oeufs, il donne les biscuits, les macarons, les +croquignoles, les babas, et cette multitude de pâtisseries légères, qui +constituent l'art assez récent du pâtissier petit-fournier. + +Mêlé avec du lait, il donne les crèmes, les blancs-mangers, et autres +préparations d'office qui terminent si agréablement un second service, +en substituant au goût substantiel des viandes un parfum plus fin et +plus éthéré. + +Mêlé au café, il en fait ressortir l'arôme. + +Mêlé au café au lait, il donne un aliment léger, agréable, facile à se +procurer, et qui convient parfaitement à ceux pour qui le travail de +cabinet suit immédiatement le déjeuner. Le café au lait plaît aussi +souverainement aux dames; mais l'oeil clairvoyant de la science a +découvert que son usage trop fréquent pouvait leur nuire dans ce +qu'elles ont de plus cher. + +Mêlé aux fruits et aux fleurs, il donne les confitures, les marmelades, +les conserves, les pâtes et les candis, méthode conservatrice qui nous +fait jouir du parfum de ces fruits et de ces fleurs longtemps après +l'époque que la nature avait fixée pour leur durée. + +Peut-être, envisagé sous ce dernier rapport, le sucre pourrait-il être +employé avec avantage dans l'art de l'embaumement, encore peu avancé +parmi nous. + +Enfin le sucre, mêlé à l'alcool, donne des liqueurs spiritueuses, +inventées, comme on sait, pour réchauffer la vieillesse de Louis XIV, et +qui, saisissant le palais par leur énergie, et l'odorat par les gaz +parfumés qui y sont joints, forment en ce moment le nec plus ultra des +jouissances du goût. + +L'usage du sucre ne se borne pas là. On peut dire qu'il est le condiment +universel, et qu'il ne gâte rien. Quelques personnes en usent avec les +viandes, quelquefois avec les légumes, et souvent avec les fruits à la +main. Il est de rigueur dans les boissons composées le plus à la mode, +telles que le punch, le négus, le sillabub, et autres d'origine +exotique; et ses applications varient à l'infini, parce qu'elles se +modifient au gré des peuples et des individus. + +Telle est cette substance que les Français du temps de Louis XIII +connaissaient à peine de nom, et qui, pour ceux du XIXe siècle, est +devenue une denrée de première nécessité; car il n'est pas de femme, +surtout dans l'aisance, qui ne dépense plus d'argent pour son sucre que +pour son pain. + +M. Delacroix, littérateur aussi aimable que fécond, se plaignait à +Versailles du prix du sucre, qui, à cette époque, dépassait 5 francs la +livre. «Ah! disait-il d'une voix douce et tendre, si jamais le sucre +revient à trente sous, je ne boirai jamais d'eau qu'elle ne soit +sucrée.» Ses voeux ont été exaucés; il vit encore, et j'espère qu'il se +sera tenu parole. + +§ IX.--=Origine du Café=. + +46.--Le premier cafier a été trouvé en Arabie, et malgré les diverses +transplantations que cet arbuste a subies, c'est encore de là que nous +vient le meilleur café. + +[Illustration] + +Une ancienne tradition porte que le café fut découvert par un berger, +qui s'aperçut que son troupeau était dans une agitation et une hilarité +particulières, toutes les fois qu'il avait brouté les baies du cafier. + +Quoi qu'il en soit de cette vieille histoire, l'honneur de la découverte +n'appartiendrait qu'à moitié au chevrier observateur; le surplus +appartient incontestablement à celui qui, le premier, s'est avisé de +torréfier cette fève. + +Effectivement la décoction du café cru est une boisson insignifiante; +mais la carbonisation y développe un arôme, et y forme une huile qui +caractérisent le café tel que nous le prenons, et qui resteraient +éternellement inconnus sans l'intervention de la chaleur. + +Les Turcs, qui sont nos maîtres en cette partie, n'emploient point de +moulin pour triturer le café; ils le pilent dans des mortiers et avec +des pilons de bois; et quand ces instruments ont été longtemps employés +à cet usage, ils deviennent précieux et se vendent à de grands prix. + +Il m'appartenait, à plusieurs titres, de vérifier si, en résultat, il y +avait quelque indifférence, et laquelle des deux méthodes était +préférable. + +En conséquence, j'ai torréfié avec soin une livre de bon moka; je l'ai +séparée en deux portions égales, dont l'une a été moulue, et l'autre +pilée à la manière des Turcs. + +J'ai fait du café avec l'une et l'autre des poudres; j'en ai pris de +chacune pareil poids, et j'y ai versé pareil poids d'eau bouillante, +agissant en tout avec une égalité parfaite. + +J'ai goûté ce café, et l'ai fait déguster par les plus gros bonnets. +L'opinion unanime à été que celui qui résultait de la poudre pilée était +évidemment supérieur à celui provenu de la poudre moulue. + +Chacun pourra répéter l'expérience. En attendant, je puis donner un +exemple assez singulier de l'influence que peut avoir telle ou telle +manière de manipuler. + +«Monsieur, disait un jour Napoléon au sénateur Laplace, comment se +fait-il qu'un verre d'eau dans lequel je fais fondre un morceau de sucre +me paraisse beaucoup meilleur que celui dans lequel je mets pareille +quantité de sucre pilé?--Sire, répondit le savant, il existe trois +substances dont les principes sont exactement les mêmes, savoir: le +sucre, la gomme et l'amidon; elles ne diffèrent que par certaines +conditions, dont la nature s'est réservé le secret; et je crois qu'il +est possible que, dans la collision qui s'exerce par le pilon, quelques +portions sucrées passent à l'état de gomme ou d'amidon, et causent la +différence qui a lieu en ce cas.» + +Ce fait a eu quelque publicité, et des observations ultérieures ont +confirmé la première. + +=Diverses manières de faire le café=. + +Il y a quelques années que toutes les idées se portèrent simultanément +sur la meilleure manière de faire le café; ce qui provenait, sans +presque qu'on s'en doutât, de ce que le chef du gouvernement en prenait +beaucoup. + +On proposait de le faire sans le brûler, sans le mettre en poudre, de +l'infuser à froid, de le faire bouillir pendant trois quarts d'heure, de +le soumettre à l'autoclave, etc. + +J'ai essayé dans le temps toutes ces méthodes et celles qu'on a +proposées jusqu'à ce jour, et je me suis fixé, en connaissance de cause, +à celles qu'on appelle _à la Dubelloy_, qui consiste à verser de l'eau +bouillante sur le café mis dans un vase de porcelaine ou d'argent, percé +de très petit trous. On prend cette première décoction, on la chauffe +jusqu'à l'ébullition, on la repasse de nouveau, et on a un café aussi +clair et aussi bon que possible. + +J'ai essayé entre autres de faire du café dans une bouilloire à haute +pression; mais j'ai eu pour résultat un café chargé d'extractif et +d'amertume, bon tout au plus à gratter le gosier d'un Cosaque. + +=Effets du café=. + +Les docteurs ont émis diverses opinions sur les propriétés sanitaires du +café, et n'ont pas toujours été d'accord entre eux; nous passerons à +côté de cette mêlée, pour ne nous occuper que de la plus importante, +savoir, de son influence sur les organes de la pensée. + +Il est hors de doute que le café porte une grande excitation dans les +puissances cérébrales: aussi tout homme qui en boit pour la première +fois est sûr d'être privé d'une partie de son sommeil. + +Quelquefois cet effet est adouci ou modifié par l'habitude; mais il est +beaucoup d'individus sur lesquels cette excitation à toujours lieu, et +qui, par conséquent, sont obligés de renoncer à l'usage du café. + +J'ai dit que cet effet était modifié par l'habitude, ce qui ne l'empêche +pas d'avoir lieu d'une autre manière; car j'ai observé que les personnes +que le café n'empêche pas de dormir pendant la nuit en ont besoin pour +se tenir éveillées pendant le jour, et ne manquent pas de s'endormir +pendant la soirée quand elles n'en ont pas pris après leur dîner. + +Il en est encore beaucoup d'autres qui sont soporeuses toute la journée +quand elles n'ont pas pris leur tasse de café dès le matin. + +Voltaire et Buffon prenaient beaucoup de café; peut-être devaient-ils à +cet usage, le premier, la clarté admirable qu'on observe dans ses +oeuvres; le second, l'harmonie enthousiastique qu'on trouve dans son +style. Il est évident que plusieurs pages des _Traités_ sur _l'homme_, +sur le _chien_, le _tigre_, le _lion_ et le _cheval_, ont été écrites +dans un état d'exaltation cérébrale extraordinaire. + +L'insomnie causée par le café n'est pas pénible; on a des perceptions +très claires, et nulle envie de dormir: voilà tout. On n'est pas agité +et malheureux comme quand l'insomnie provient de toute autre cause: ce +qui n'empêche pas que cette excitation intempestive ne puisse à la +longue devenir très nuisible. + +Autrefois, il n'y avait que les personnes au moins d'un âge mûr qui +prissent du café; maintenant tout le monde en prend, et peut-être est-ce +le coup de fouet que l'esprit en reçoit qui fait marcher la foule +immense qui assiège toutes les avenues de l'Olympe et du Temple de +Mémoire. + +Le cordonnier, auteur de la tragédie de _la Reine de Palmyre_, que tout +Paris a entendu lire il y a quelques années, prenait beaucoup de café: +aussi s'est-il élevé plus haut que le _menuisier de Nevers_, qui n'était +qu'ivrogne. + +[Illustration] + +Le café est une liqueur beaucoup plus énergique qu'on ne croit +communément. Un homme bien constitué peut vivre longtemps en buvant deux +bouteilles de vin chaque jour. Le même homme ne soutiendrait pas aussi +longtemps une pareille quantité de café; il deviendrait imbécile, ou +mourrait de consomption. + +J'ai vu, à Londres sur la place de Leicester, un homme que l'usage +immodéré du café avait réduit en boule (_cripple_); il avait cessé de +souffrir, s'était accoutumé à cet état, et s'était réduit à cinq ou six +tasses par jour. + +C'est une obligation pour tous les papas et mamans du monde d'interdire +sévèrement le café à leurs enfants, s'ils ne veulent pas avoir de +petites machines sèches, rabougries et vieilles à vingt ans. Cet avis +est surtout fort à propos pour les Parisiens, dont les enfants n'ont pas +toujours autant d'éléments de force et de santé que s'ils étaient nés +dans certains départements, dans celui de l'Ain, par exemple. + +Je suis de ceux qui ont été obligés de renoncer au café; et je finis cet +article en racontant _comme_ quoi j'ai été un jour rigoureusement soumis +à son pouvoir. + +Le duc de Massa, pour lors ministre de la justice, m'avait demandé un +travail que je voulais soigner, et pour lequel il m'avait donné peu de +temps; car il le voulait du jour au lendemain. + +Je me résignai donc à passer la nuit; et pour me prémunir contre l'envie +de dormir, je fortifiai mon dîner de deux grandes tasses de café, +également fort et parfumé. + +Je revins chez moi à sept heures pour y recevoir les papiers qui +m'avaient été annoncés; mais je n'y trouvai qu'une lettre qui +m'apprenait que, par suite de je ne sais qu'elle formalité de bureau, je +ne les recevrais que le lendemain. + +Ainsi désappointé, dans toute la force du terme, je retournai dans la +maison où j'avais dîné, et j'y fis une partie de piquet sans éprouver +aucune de ces distractions auxquelles je suis ordinairement sujet. + +J'en fis honneur au café; mais, tout en recueillant cet avantage, je +n'étais pas sans inquiétude sur la manière dont je passerais la nuit. + +Cependant je me couchai à l'heure ordinaire, pensant que, si je n'avais +pas un sommeil bien tranquille, du moins je dormirais quatre à cinq +heures, ce qui me conduirait tout doucement au lendemain. + +Je me trompai: j'avais déjà passé deux heures au lit, que je n'en étais +que plus réveillé; j'étais dans un état d'agitation mentale très vive, +et je me figurais mon cerveau comme un moulin dont les rouages sont en +mouvement sans avoir quelque chose à moudre. + +Je sentis qu'il fallait user cette disposition, sans quoi le besoin de +repos ne viendrait point; et je m'occupai à mettre en vers un petit +conte que j'avais lu depuis peu dans un livre anglais. + +J'en vins assez facilement à bout; et comme je n'en dormais ni plus ni +moins, j'en entrepris un second, mais ce fut inutilement. Une douzaine +de vers avaient épuisé ma verve poétique, et il fallut y renoncer. + +Je passai donc la nuit sans dormir, et sans même être assoupi un seul +instant; je me levai et passai la journée dans le même état, sans que ni +les repas, ni les occupations y apportassent aucun changement. Enfin, +quand je me couchai à mon heure accoutumée, je calculai qu'il y avait +quarante heures que je n'avais pas fermé les yeux. + +=§ X.--Du Chocolat.--Son origine=. + +47. Ceux qui, les premiers, abordèrent en Amérique, y furent poussés par +la soif de l'or. À cette époque, on ne connaissait presque de valeurs +que celles qui sortaient des mines: l'agriculture, le commerce, étaient +dans l'enfance, et l'économie politique n'était pas encore née. Les +Espagnols trouvèrent donc des métaux précieux, découverte à peu près +stérile, puisqu'ils se déprécient en se multipliant, et que nous avons +bien des moyens plus actifs pour augmenter la masse des richesses. + +Mais ces contrées, où un soleil de toutes les chaleurs fait fermenter +des champs d'une extrême fécondité, se sont trouvées propres à la +culture du sucre et du café; on y a, en outre, découvert la pomme de +terre, l'indigo, la vanille, le quina, le cacao, etc.; et ce sont là de +véritables trésors. + +Si ces découvertes ont eu lieu, malgré les barrières qu'opposait à la +curiosité une nation jalouse, on peut raisonnablement espérer qu'elles +seront décuplées dans les années qui vont suivre, et que les recherches +que feront les savants de la vieille Europe dans tant de pays inexplorés +enrichiront les trois règnes d'une multitude de substances qui nous +donneront des sensations nouvelles, comme a fait la vanille, ou +augmenteront nos ressources alimentaires, comme le cacao. + +On est convenu d'appeler _chocolat_ le mélange qui résulte de l'amande +du cacao grillée avec le sucre et la cannelle: telle est la définition +classique du chocolat. Le sucre en fait partie intégrante; car avec du +cacao tout seul, on ne fait que de la pâte de cacao et non du chocolat. +Quant au sucre, à la cannelle et au cacao, on joint l'arôme délicieux de +la vanille, on atteint le _nec plus ultra_ de la perfection à laquelle +cette préparation peut être portée. + +C'est à ce petit nombre de substances que le goût et l'expérience ont +réduit les nombreux ingrédients qu'on avait tenté d'associer au cacao, +tels que le poivre, le piment, l'anis, le gingembre, l'aciole et autres, +dont on a successivement fait l'essai. + +Le cacaoyer est indigène de l'Amérique méridionale; on le trouve +également dans les îles et sur le continent: mais on convient maintenant +que les arbres qui donnent le meilleur fruit sont ceux qui croissent sur +les bords du Maracaïbo, dans les vallées de Caracas et dans la riche +province de Sokomusco. L'amande y est plus grosse, le sucre moins acerbe +et l'arôme plus exalté. Depuis que ces pays sont devenus plus +accessibles, la comparaison a pu se faire tous les jours, et les palais +exercés ne s'y trompent plus. + +Les dames espagnoles du nouveau monde aiment le chocolat jusqu'à la +fureur, au point que, non contentes d'en prendre plusieurs fois par +jour, elles s'en font quelquefois apporter à l'église. Cette sensualité +leur a souvent attiré la censure des évêques; mais ils ont fini par +fermer les yeux; et le révérend père Escobar, dont la métaphysique fut +aussi subtile que sa morale était accommodante, déclara formellement que +le chocolat à l'eau ne rompait pas le jeûne, étirant ainsi, en faveur de +ses pénitentes, l'ancien adage: _Liquidum non frangit jejunium_. + +Le chocolat fut apporté en Espagne vers le dix-septième siècle, et +l'usage en devint promptement populaire, par le goût très prononcé que +marquèrent, pour cette boisson aromatique, les femmes et surtout les +moines. Les moeurs n'ont point changé à cet égard; et encore +aujourd'hui, dans toute la Péninsule, on présente du chocolat dans +toutes les occasions où il est de la politesse d'offrir quelques +rafraîchissements. + +Le chocolat passa les monts avec Anne d'Autriche, fille de Philippe II +et épouse de Louis XIII. Les moines espagnols le firent aussi connaître +par les cadeaux qu'ils en firent à leurs confrères de France. Les divers +ambassadeurs d'Espagne contribuèrent aussi à le mettre en vogue; et au +commencement de la Régence, il était plus universellement en usage que +le café, parce qu'alors on le prenait comme un aliment agréable, tandis +que le café ne passait encore que comme une boisson de luxe et de +curiosité. + +On sait que Linnée appelle le cacao _cacao theobroma_ (boisson des +dieux). On a cherché une cause à cette qualification emphatique: les uns +l'attribuent à ce que ce savant aimait passionnément le chocolat; les +autres, à l'envie qu'il avait de plaire à son confesseur; d'autres enfin +à sa galanterie, en ce que c'est une reine qui en avait la première +introduit l'usage. (_Incertum_). + +=Propriétés du Chocolat=. + +Le chocolat a donné lieu à de profondes dissertations dont le but était +d'en déterminer la nature et les propriétés, et de le placer dans la +catégorie des aliments chauds, froids ou tempérés; et il faut avouer que +ces doctes écrits ont peu servi à la manifestation de la vérité. + +Mais avec le temps et l'expérience, ces deux grands maîtres, il est +resté pour démontré que le chocolat, préparé avec soin, est un aliment +aussi salutaire qu'agréable; qu'il est nourrissant, de facile digestion; +qu'il n'a pas pour la beauté les inconvénients qu'on reproche au café, +dont il est au contraire le remède, qu'il est très convenable aux +personnes qui se livrent à une grande contention d'esprit, aux travaux +de la chaire ou du barreau, et surtout aux voyageurs; qu'enfin il +convient aux estomacs les plus faibles; qu'on en a eu de bons effets +dans les maladies chroniques, et qu'il devient la dernière ressource +dans les affections du pylore. + +Ces diverses propriétés, le chocolat les doit à ce que, n'étant à vrai +dire qu'un _eleosaccharum_, il est peu de substances qui contiennent, à +volume égal, plus de particules alimentaires: ce qui fait qu'il +s'animalise presque en entier. + +Pendant la guerre le cacao était rare, et surtout très cher: on s'occupa +de le remplacer; mais tous les efforts furent vains, et un des bienfaits +de la paix a été de nous débarrasser de ces divers brouets, qu'il +fallait bien goûter par complaisance, et qui n'étaient pas plus du +chocolat que l'infusion de chicorée n'est du café moka. + +Quelques personnes se plaignent de ne pouvoir digérer le chocolat; +d'autres, au contraire, prétendent qu'il ne les nourrit pas assez et +qu'il passe trop vite. + +Il est très probable que les premiers ne doivent s'en prendre qu'à +eux-mêmes, et que le chocolat dont ils usent est de mauvaise qualité ou +mal fabriqué; car le chocolat bon et bien fait doit passer dans tout +estomac où il reste un peu de pouvoir digestif. + +Quant aux autres, le remède est facile: il faut qu'ils renforcent leur +déjeuner par le petit pâté, la côtelette ou le rognon à la brochette; +qu'ils versent sur le tout un bon bowl de sokomusco, et qu'ils +remercient Dieu de leur avoir donné un estomac d'une activité +supérieure. + +Ceci me donne occasion de consigner ici une observation sur l'exactitude +de laquelle on peut compter. + +Quand on a bien et copieusement déjeuné, si on avale sur le tout une +ample tasse de bon chocolat, on aura parfaitement digéré trois heures +après, et l'on dînera quand même... Par zèle pour la science et à force +d'éloquence, j'ai fait tenter cette expérience à bien des dames, qui +assuraient qu'elles en mourraient; elles s'en sont toujours trouvées à +merveille, et n'ont pas manqué de glorifier le professeur. + +Les personnes qui font usage de chocolat sont celles qui jouissent d'une +santé plus constamment égale, et qui sont le moins sujettes à une foule +de petits maux qui nuisent au bonheur de la vie; leur embonpoint est +aussi plus stationnaire: ce sont deux avantages que chacun peut vérifier +dans sa société, et parmi ceux dont le régime est connu. + +C'est ici le vrai lieu de parler des propriétés du chocolat à l'ambre, +propriétés que j'ai vérifiées par un grand nombre d'expériences, et dont +je suis fier d'offrir le résultat à mes lecteurs[17]. + +[Note 17: Voyez aux Variétés.] + +Or donc, que tout homme qui aura bu quelques traits de trop à la coupe +de la volupté; que tout homme qui aura passé à travailler une partie +notable du temps qu'on doit passer à dormir; que tout homme d'esprit qui +se sentira temporairement devenu bête; que tout homme qui trouvera l'air +humide, le temps long et l'atmosphère difficile à porter; que tout homme +qui sera tourmenté d'une idée fixe qui lui ôtera la liberté de penser: +que tous ceux-là, disons-nous, s'administrent un bon demi-litre de +chocolat ambré, à raison de soixante à soixante-douze grains d'ambre par +demi-kilogramme, et ils verront merveilles. + +Dans ma manière particulière de spécifier les choses, je nomme le +chocolat à l'ambre _chocolat des affligés_, parce que, dans chacun des +divers états que j'ai désignés, on éprouve je ne sais quel sentiment +_qui leur est commun_, et qui ressemble à l'affliction. + +=Difficultés pour faire de bon chocolat=. + +On fait en Espagne de fort bon chocolat; mais on s'est dégoûté d'en +faire venir parce que tous les préparateurs ne sont pas également +habiles, et que, quand on l'a reçu mauvais, on est bien forcé de le +consommer comme il est. + +Les chocolats d'Italie conviennent peu aux Français, en général, le +cacao en est trop rôti; ce qui rend le chocolat amer et peu nourrissant, +parce qu'une partie de l'amande a passé à l'état de charbon. + +Le chocolat étant devenu tout à fait usuel en France, tout le monde +s'est avisé d'en faire; mais peu sont arrivés à la perfection, parce que +cette fabrication est bien loin d'être sans difficulté. + +D'abord il faut connaître le bon cacao et _vouloir_ en faire usage dans +toute sa pureté, car il n'est pas de caisse de premier choix qui n'ait +ses infériorités, et un intérêt mal entendu laisse souvent passer des +amandes avariées, que le désir de bien faire devrait faire rejeter. Le +rôtissage du cacao est encore une opération délicate; elle exige un +certain tact presque voisin de l'inspiration. Il est des ouvriers qui le +tiennent de la nature et qui ne se trompent jamais. + +Il faut encore un talent particulier pour bien régler la quantité de +sucre qui doit entrer dans la composition; elle ne doit point être +invariable et routinière, mais se déterminer en raison composée du degré +d'arôme de l'amande et de celui de torréfaction auquel on s'est arrêté. + +La trituration et le mélange ne demandent pas moins de soins, en ce que +c'est de la perfection absolue que dépend en partie le plus ou moins de +digestibilité du chocolat. + +D'autres considérations doivent présider au choix et à la dose des +aromates, qui ne doit pas être la même pour les chocolats destinés à +être pris comme aliments, et pour ceux qui sont destinés à être mangés +comme friandise. Elle doit varier aussi suivant que la masse doit ou ne +doit pas recevoir de la vanille; de sorte que, pour faire du chocolat +exquis, il faut résoudre une quantité d'équations très subtiles, dont +nous profitons sans nous douter qu'elles ont eu lieu. + +Depuis quelque temps on a employé les machines pour la fabrication du +chocolat; nous ne pensons pas que cette méthode ajoute rien à sa +perfection, mais elle diminue de beaucoup la main d'oeuvre, et ceux qui +ont adopté cette méthode pourraient donner la marchandise à meilleur +marché. Cependant ils vendent ordinairement plus cher: ce qui nous +apprend trop que le véritable esprit commercial n'est point encore +naturalisé en France; car, en bonne justice, la facilité procurée par +les machines doit profiter au marchand et au consommateur. + +Amateur de chocolat, nous avons à peu près parcouru l'échelle des +préparateurs, et nous nous sommes fixés à M. Debauve, rue des +Saints-Pères, n° 26, chocolatier du roi, en nous réjouissant de ce que +le rayon solaire est tombé sur le plus digne. + +Il n'y a pas à s'en étonner: M. Debauve, pharmacien très distingué, +apporte dans la fabrication du chocolat des lumières qu'il avait +acquises pour en faire usage dans une sphère plus étendue. + +Ceux qui n'ont pas manipulé ne se doutent pas des difficultés qu'on +éprouve pour parvenir à la perfection, en quelque matière que ce soit, +ni ce qu'il faut d'attention, de tact et d'expérience pour nous +présenter un chocolat qui soit sucré sans être fade; ferme sans être +acerbe, aromatique sans être malsain, et lié sans être féculent. + +Tels sont les chocolats de M. Debauve: ils doivent leur suprématie à un +bon choix de matériaux, à une volonté ferme que rien d'inférieur ne +sorte de sa manufacture, et au coup d'oeil du maître qui embrasse tous +les détails de la fabrication. + +En suivant les lumières d'une saine doctrine, M. Debauve cherche en +outre à offrir à ses nombreux clients des médicaments agréables contre +quelques tendances maladives. + +Ainsi aux personnes qui manquent d'embonpoint il offre le chocolat +analeptique au salep; à celles qui ont les nerfs délicats, le chocolat +antispasmodique à la fleur d'oranger; aux tempéraments susceptibles +d'irritation, le chocolat au lait d'amandes; à quoi il ajoutera sans +doute le _chocolat des affligés_, ambré et dosé _secundum artem_. + +Mais son principal mérite est surtout de nous offrir, à un prix modéré, +un excellent chocolat usuel, où nous trouvons le matin un déjeuner assez +suffisant, qui nous délecte, à dîner, dans les crèmes, et nous réjouit +encore, sur la fin de la soirée, dans les glaces, les croquettes et +autres friandises de salon, sans compter la distraction agréable des +pastilles et diablotins, avec ou sans devises. + +Nous ne connaissons M. Debauve que par ses préparations, nous ne l'avons +jamais vu; mais nous savons qu'il contribue puissamment à affranchir la +France du tribut qu'elle payait autrefois à l'Espagne, en ce qu'il +fournit à Paris et aux provinces un chocolat dont la réputation croît +sans cesse. Nous savons encore qu'il reçoit journellement de nouvelles +commandes de l'étranger: c'est donc sous ce rapport, et comme membre +fondateur de la Société d'encouragement pour l'industrie nationale, que +nous lui accordons ici un suffrage et une mention dont on verra bien que +nous ne sommes pas prodigue. + +=Manière officielle de préparer le chocolat=. + +Les Américains préparent leur pâte de cacao sans sucre. Lorsqu'ils +veulent prendre du chocolat, ils font apporter de l'eau bouillante; +chacun râpe dans sa tasse la quantité qu'il veut du cacao, verse l'eau +chaude dessus, et ajoute le sucre et les aromates comme il juge +convenable. + +Cette méthode ne convient ni à nos moeurs ni à nos goûts, et nous +voulons que le chocolat nous arrive tout préparé. + +En cet état, la chimie transcendante nous a appris qu'il ne faut ni le +racler au couteau ni le broyer au pilon, parce que la collision sèche +qui a lieu dans les deux cas amidonise quelques portions de sucre, et +rend cette boisson plus fade. + +Ainsi, pour faire du chocolat, c'est-à-dire pour le rendre propre à la +consommation immédiate, on en prend environ une once et demie pour une +tasse, qu'on fait dissoudre doucement dans l'eau, à mesure qu'elle +s'échauffe, en la remuant avec une spatule de bois; on la fait bouillir +pendant un quart d'heure, pour que la solution prenne consistance, et on +sert chaudement. + +«Monsieur, me disait, il y a plus de cinquante ans, madame d'Arestrel, +supérieure du couvent de la Visitation à Belley, quand vous voudrez +prendre du chocolat, faites-le faire, dès la veille, dans une cafetière +de faïence, et laissez-le là. Le repos de la nuit le concentre et lui +donne un velouté qui le rend bien meilleur. Le bon Dieu ne peut pas +s'offenser de ce petit raffinement, car il est lui-même tout +excellence.» + +[Illustration] + + + + + MÉDITATION VII + + Théorie de la Friture.[18] + + +48. C'était un beau jour du mois de mai: le soleil versait ses rayons +les plus doux sur les toits enfumés de la ville aux jouissances, et les +rues (chose rare), ne présentaient ni boue ni poussière. + +Les lourdes diligences avaient depuis longtemps cessé d'ébranler le +pavé; les tombereaux massifs se reposaient encore, et on ne voyait plus +circuler que ces voitures découvertes, d'où les beautés indigènes et +exotiques, abritées sous les chapeaux les plus élégants, ont coutume de +laisser tomber des regards tant dédaigneux sur les chétifs, et tant +coquets sur les beaux garçons. + +Il était donc trois heures après midi quand le professeur vint s'asseoir +dans le fauteuil aux méditations. + +[Note 18: Ce mot _friture_ s'applique également à l'action de +_frire_, au moyen employé pour _frire_ et à la chose _frite_.] + +Sa jambe droite était verticalement appuyée sur le parquet; la gauche, +en s'étendant, formait une diagonale; il avait les reins convenablement +adossés, et ses mains étaient posées sur les têtes de lion qui terminent +les sous-bras de ce meuble vénérable. + +Son front élevé indiquait l'amour des études sévères, et sa bouche le +goût des distractions aimables. Son air était recueilli, et sa pose +telle, que tout homme qui l'eut vu n'aurait pas manqué de dire: «Cet +_ancien des jours_ doit être un sage.» + +Ainsi établi, le professeur fit appeler son préparateur en chef, et +bientôt le serviteur arriva, prêt à recevoir des conseils, des leçons ou +des ordres. + +=Allocution=. + +Maître La Planche, dit le professeur avec cet accent grave qui pénètre +jusqu'au fond des coeurs, tous ceux qui s'asseient à ma table vous +proclament _potagiste_ dé première classe, ce qui est fort bien, car le +potage est la première consolation de l'estomac besogneux; mais je vois +avec peine que vous n'êtes encore qu'un _friturier incertain_. + +«Je vous entendis hier gémir sur cette sole triomphale que vous nous +servîtes pâle, mollasse et décolorée. Mon ami R...[19] jeta sur vous un +regard désapprobateur; M. H. R. porta à l'ouest son nez gnomonique, et +le président S... déplora cet accident a l'égal d'une calamité publique. + +«Ce malheur vous arriva pour avoir négligé la théorie dont vous ne +sentez pas toute l'importance. Vous êtes un peu opiniâtre, et j'ai de la +peine à vous faire concevoir que les phénomènes qui se passent dans +votre laboratoire ne sont autre chose que l'exécution des lois +éternelles de la nature; et que certaines choses que vous faites sans +attention, et seulement parce que vous les avez vu faire à d'autres, +n'en dérivent pas moins des plus hautes abstractions de la science. + +[Note 19: M. R..., né à Seyssel, district de Belley, vers 1757. +Électeur du grand collège, on peut le proposer à tous comme exemple des +résultats heureux d'une conduite prudente jointe à la plus inflexible +probité.] + +«Écoutez donc avec attention, et instruisez-vous, pour n'avoir plus +désormais à rougir de vos oeuvres. + +§ 1er. =Chimie=. + +Les liquides que vous exposez à l'action du feu ne peuvent pas tous se +charger d'une égale quantité de chaleur; la nature les y a déposés +inégalement: c'est un ordre de choses dont elle s'est réservé le secret, +et que nous appelons _capacité du calorique_. + +«Ainsi, vous pourriez tremper impunément votre doigt dans +l'esprit-de-vin bouillant, vous le retireriez bien vite de l'eau-de-vie, +plus vite encore si c'était de l'eau, et une immersion rapide dans +l'huile bouillante vous ferait une blessure cruelle; car l'huile peut +s'échauffer au moins trois fois plus que l'eau. + +«C'est par une suite de cette disposition que les liquides chauds +agissent d'une manière différente sur les corps sapides qui y sont +plongés. Ceux qui sont traités à l'eau se ramollissent, se dissolvent et +se réduisent en bouillie; il en provient du bouillon ou des extraits: +ceux au contraire qui sont traités à l'huile se resserrent, se colorent +d'une manière plus ou moins foncée, et finissent par se charbonner. + +«Dans le premier cas, l'eau dissout et entraîne les sucs intérieurs des +aliments qui y sont plongés; dans le second, ces sucs sont conservés, +parce que l'huile ne peut pas les dissoudre; et si ces corps se +dessèchent, c'est que la continuation de la chaleur finit par en +vaporiser les parties humides. + +«Les deux méthodes ont aussi des noms différents, et on appelle _frire_ +l'action de faire bouillir dans l'huile ou la graisse des corps destinés +à être mangés. Je crois déjà avoir dit que, sous le rapport officinal, +_huile_ ou _graisse_ sont à peu près synonymes, la graisse n'étant +qu'une huile concrète, ou l'huile une graisse liquide. + +§ II. =Application=. + +Les choses frites sont bien reçues dans les festins; elles y +introduisent une variation piquante; elles sont agréables à la vue, +conservent leur goût primitif, et peuvent se manger à la main, ce qui +plaît toujours aux dames. + +«La friture fournit encore aux cuisiniers bien des moyens pour masquer +ce qui a paru la veille, et leur donne au besoin des secours pour les +cas imprévus; car il ne faut pas plus de temps pour frire une carpe de +quatre livres que pour cuire un oeuf à la coque. + +«Tout le mérite d'une bonne friture provient de la _surprise_; c'est +ainsi qu'on appelle l'invasion du liquide bouillant qui carbonise ou +roussit, à l'instant même de l'immersion, la surface extérieure du corps +qui lui est soumis. + +«Au moyen de la _surprise_, il se forme une espèce de voûte qui contient +l'objet, empêche la graisse de le pénétrer, et concentre les sucs, qui +subissent ainsi une coction intérieure qui donne à l'aliment tout le +goût dont il est susceptible. + +«Pour que la _surprise_ ait lieu, il faut que le liquide brûlant ait +acquis assez de chaleur pour que son action soit brusque et instantanée; +mais il n'arrive à ce point qu'après avoir été exposé assez longtemps à +un feu vif et flamboyant. + +«On connaît par le moyen suivant que la friture est chaude au degré +désiré: Vous couperez un morceau de pain en forme de mouillette, et vous +le tremperez dans la poêle pendant cinq à six secondes; si vous le +retirez ferme et coloré, opérez immédiatement l'immersion, sinon il faut +pousser le feu et recommencer l'essai. + +«La _surprise_ une fois opérée, modérez le feu, afin que la coction ne +soit pas trop précipitée, et que les sucs que vous avez enfermés +subissent, au moyen d'une chaleur prolongée, le changement qui les unit +et en rehausse le goût. + +«Vous avez sans doute observé que la surface des objets bien frits ne +peut plus dissoudre ni le sel ni le sucre dont ils ont cependant besoin +suivant leur nature diverse. Ainsi vous ne manquerez pas de réduire ces +deux substances en poudre très fine; afin qu'elles contractent une +grande facilité d'adhérence, et qu'au moyen du saupoudroir la friture +puisse s'en assaisonner par juxtaposition. + +«Je ne vous parle pas du choix des huiles et dés graisses: les +dispensaires divers dont j'ai composé votre bibliothèque vous ont donné +là-dessus des lumières suffisantes. + +«Cependant n'oubliez pas, quand il vous arrivera quelques-unes de ces +truites qui dépassent à peine un quart de livre, et qui proviennent des +ruisseaux d'eau vive qui murmurent loin de la capitale; n'oubliez pas, +dis-je, de les frire avec ce que vous aurez de plus fin en huile +d'olive: ce mets si simple, dûment saupoudré et rehaussé de tranches de +citron, est digne d'être offert à une éminence[20]. + +[Note 20: M. Aulissin, avocat napolitain très instruit et joli +amateur violoncelliste, dînait un jour chez moi, et, mangeant quelque +chose qui lui parut à son gré, me dit: «_Questo è un vero boccone di +cardinale!_--Pourquoi, lui répondis-je dans la même langue, ne +dites-vous pas comme nous: _un morceau de roi_?--Monsieur, répliqua +l'amateur, nous autres Italiens, nous croyons que les rois ne peuvent +pas être gourmands, parce que leurs repas sont trop courts et trop +solennels; mais les cardinaux! eh!!!» Et il fit le petit hurlement qui +lui est familier; _hou, hou, hou, hou, hou, hou!_] + +«Traitez de même les éperlans, dont les adeptes font tant de cas. +L'éperlan est le becfigue des eaux; même petitesse, même parfum, même +supériorité. + +«Ces deux prescriptions sont encore fondées sur la nature des choses. +L'expérience a appris qu'on ne doit se servir d'huile d'olive que pour +les opérations qui peuvent s'achever en peu de temps ou qui n'exigent +pas une grande chaleur, parce que l'ébullition prolongée y développe un +goût empyreumatique et désagréable qui provient de quelques parties de +parenchyme dont il est très difficile de la débarrasser et qui se +charbonnent. + +«Vous avez essayé mon enfer, et le premier, vous avez eu la gloire +d'offrir à l'univers étonné un immense turbot frit. Il y eut ce jour-là +grande jubilation parmi les élus. + +«Allez: continuez à soigner tout ce que vous faites, et n'oubliez jamais +que du moment où les convives ont mis le pied dans mon salon, c'est nous +qui demeurons chargé du soin de leur bonheur.» + +[Illustration] + + + + + MÉDITATION 8 + + De la Soif. + + +49. La soif est le sentiment intérieur du besoin de boire. + +Une chaleur d'environ trente-deux degrés de Réaumur vaporisant sans +cesse les divers fluides dont la circulation entretient la vie, la +déperdition qui en est la suite aurait bientôt rendu ces fluides inaptes +à remplir leur destination, s'ils n'étaient souvent renouvelés et +rafraîchis: c'est ce besoin qui fait sentir la soif. + +Nous croyons que le siège de la soif réside dans tout le système +digesteur. Quand on a soif (et en notre qualité de chasseur nous y avons +souvent été exposé), on sent distinctement que toutes les parties +inhalantes de la bouche, du gosier et de l'estomac sont entreprises et +nérétisées; et si quelquefois on apaise la soif par l'application des +liquides ailleurs qu'à ses organes, comme par exemple le bain, c'est +qu'aussitôt qu'ils sont introduits dans la circulation, ils sont +rapidement portés vers le siège du mal, et s'y appliquent comme remèdes. + +=Diverses espèces de Soif=. + +En envisageant ce besoin dans toute son étendue, on peut compter trois +espèces de soif: la soif latente, la soif factice et la soif adurante. + +La soif latente ou habituelle est cet équilibre insensible qui s'établit +entre la vaporisation transpiratoire et la nécessite d'y fournir; c'est +elle qui, sans que nous éprouvions quelque douleur, nous invite à boire +pendant le repas, et fait que nous pouvons boire presque à tous les +moments de la journée. Cette soif nous accompagne partout et fait en +quelque façon partie de notre existence. + +La loi factice, qui est spéciale à l'espèce humaine, provient de cet +instinct inné qui nous porte à chercher dans les boissons une force que +la nature n'y a pas mise et qui n'y survient que par la fermentation. +Elle constitue une jouissance artificielle plutôt qu'un besoin naturel: +cette soif est véritablement inextinguible, parce que les boissons qu'on +prend pour l'apaiser ont l'effet immanquable de la faire renaître; cette +soif, qui finit par devenir habituelle, constitue les ivrognes de tous +les pays; et il arrive presque toujours que l'impotation ne cesse que +quand la liqueur manque, ou qu'elle a vaincu le buveur et l'a mis hors +de combat. + +[Illustration] + +Quand, au contraire, on n'apaise la soif que par l'eau pure, qui paraît +en être l'antidote naturel, on ne boit jamais une gorgée au-delà du +besoin. + +La soif adurante est celle qui survient par l'augmentation du besoin et +par l'impossibilité de satisfaire la soif latente. + +On l'appelle _adurante_, parce qu'elle est accompagnée de l'ardeur de la +langue, de la sécheresse du palais, et d'une chaleur dévorante dans tout +le corps. + +Le sentiment de la soif est tellement vif, que le mot est, presque dans +toutes les langues, le synonyme d'une appétence excessive et d'un désir +impérieux; ainsi on a soif d'or, de richesses, de pouvoir, de vengeance, +etc., expressions qui n'eussent pas passé, s'il ne suffisait pas d'avoir +eu soif une fois dans sa vie pour en sentir la justesse. + +L'appétit est accompagné d'une sensation agréable, tant qu'il ne va pas +jusqu'à la faim; la soif n'a point de crépuscule, et dès qu'elle se fait +sentir il y a malaise, anxiété, et cette anxiété est affreuse quand on +n'a pas l'espoir de se désaltérer. + +Par une juste compensation, l'action de boire peut, suivant les +circonstances, nous procurer des jouissances extrêmement vives; et quand +on apaise une soif à haut degré, ou qu'à une soif modérée on oppose une +boisson délicieuse, tout l'appareil papillaire est en titillation, +depuis la pointe de la langue jusque dans les profondeurs de l'estomac. + +On meurt aussi beaucoup plus vite de soif que de faim. On a des exemples +d'hommes qui, ayant de l'eau, se sont soutenus pendant plus de huit +jours sans manger, tandis que ceux qui sont absolument privés de +boissons ne passent jamais le cinquième jour. + +La raison de cette différence se tire de ce que celui-ci meurt seulement +d'épuisement et de faiblesse, tandis que le premier est saisi d'une +fièvre qui le brûle et va toujours en s'exaspérant. + +On ne résiste pas toujours si longtemps à la soif; et en 1787, on vit +mourir un des cent suisses de la garde de Louis XVI, pour être resté +seulement vingt-quatre heures sans boire. + +Il était au cabaret avec quelques-uns de ses camarades: là, comme il +présentait son verre, un d'entre eux lui reprocha de boire plus souvent +que les autres et de ne pouvoir s'en passer un moment. + +C'est sur ce propos qu'il gagea de demeurer vingt-quatre heures sans +boire, pari qui fut accepté, et qui était de dix bouteilles de vin à +consommer. + +Dès ce moment le soldat cessa de boire, quoiqu'il restât encore plus de +deux heures à voir faire les autres avant que de se retirer. + +La nuit se passa bien, comme on peut croire; mais dès la pointe du jour, +il trouva très dur de ne pouvoir prendre son petit verre d'eau-de-vie, +ainsi qu'il n'y manquait jamais. + +Toute la matinée il fut inquiet et troublé; il allait, venait, se +levait, s'asseyait sans raison, et avait l'air de ne savoir que faire. + +À une heure il se coucha, croyant être plus tranquille: il souffrait, il +était vraiment malade; mais vainement ceux qui l'entouraient +l'invitaient-ils à boire, il prétendait qu'il irait bien jusqu'au soir; +il voulait gagner la gageure, à quoi se mêlait sans doute un peu +d'orgueil militaire qui l'empêchait de céder à la douleur. + +Il se soutint ainsi jusqu'à sept heures; mais à sept heures et demie, il +se trouva mal, tourna à la mort, et expira sans pouvoir goûter à un +verre de vin qu'on lui présentait. + +Je fus instruit de tous ces détails dès le soir même par le sieur +Schneider, honorable fifre de la compagnie des cent suisses, chez lequel +je logeais à Versailles. + +=Causes de la soif=. + +50.--Diverses circonstances unies ou séparées peuvent contribuer à +augmenter la soif. Nous allons en indiquer quelques-unes qui n'ont pas +été sans influence sur nos usages. + +La chaleur augmente la soif; et de là le penchant qu'ont toujours eu les +hommes à fixer leurs habitations sur le bord des fleuves. + +Les travaux corporels augmentent la soif; aussi les propriétaires qui +emploient des ouvriers ne manquent jamais de les fortifier par des +boissons; et de là le proverbe que le vin qu'on leur donne est toujours +le mieux vendu. + +La danse augmente la soif; et de là recueil des boissons corroborantes +ou rafraîchissantes qui ont toujours accompagné les réunions dansantes. + +La déclamation augmente la soif; de là le verre d'eau que tous les +lecteurs s'étudient à boire avec grâce, et qui se verra bientôt sur les +bords de la chaire à côté du mouchoir blanc[21]. + +[Note 21: Le chanoine Delestra, prédicateur fort agréable, ne +manquait jamais d'avaler une noix confite, dans l'intervalle de temps +qu'il laissait à ses auditeurs, entre chaque point de son discours, pour +tousser, cracher et moucher.] + +Les jouissances génésiques augmentent la soif; de là ces descriptions +poétiques de Chypre, Amathonte, Gnide et autres lieux habités par Vénus, +où l'on ne manque jamais de trouver des ombrages frais et des ruisseaux +qui serpentent, coulent et murmurent. + +Les chants augmentent la soif; et de là réputation universelle qu'ont +eue les musiciens d'être infatigables buveurs. Musicien moi-même, je +m'élève contre ce préjugé, qui n'a plus maintenant ni sel ni vérité. + +Les artistes qui circulent dans nos salons boivent avec autant de +discrétion que de sagacité; mais ce qu'ils ont perdu d'un côté, ils le +regagnent de l'autre; et s'ils ne sont plus ivrognes, ils sont gourmands +jusqu'au troisième ciel, tellement qu'on assure qu'au Cercle d'harmonie +transcendante, la célébration de la fête de sainte Cécile a duré +quelquefois plus de vingt-quatre heures. + +=Exemple=. + +51.--L'exposition à un courant d'air très rapide est une cause très +active de l'augmentation de la soif; et je pense que l'observation +suivante sera lue avec plaisir par les chasseurs. + +On sait que les cailles se plaisent beaucoup dans les hautes montagnes, +où la réussite de leur ponte est plus assurée, parce que la récolte s'y +fait beaucoup plus tard. + +Lorsqu'on moissonne le seigle, elles passent dans les orges et les +avoines; et quand on vient à faucher ces dernières, elles se retirent +dans les parties où la maturité est moins avancée. + +C'est alors le moment de les chasser, parce qu'on trouve dans un petit +nombre d'arpents de terre, les cailles qui, un mois auparavant, étaient +disséminées dans toute une commune, et que, la saison étant à sa fin, +elles sont grosses et grasses à satisfaction. + +C'est dans ce but que je me trouvais un jour avec quelques amis sur une +montagne de l'arrondissement de Nantua, dans le canton connu sous le nom +de _Plan d'Hotonne_, et nous étions sur le point de commencer la chasse, +par un des plus beaux jours du mois de septembre et sous l'influence +d'un soleil brillant inconnu aux _cockneys_[22]. + +[Note 22: C'est le nom par lequel on désigne les habitants de +Londres qui n'en sont pas sortis; il équivaut à celui de _badauds_.] + +Mais, pendant que nous déjeunions, il s'éleva un vent du nord +extrêmement violent et bien contraire à nos plaisirs; ce qui ne nous +empêcha pas de nous mettre en campagne. + +À peine avions-nous chassé un quart d'heure, que le plus douillet de la +troupe commença à dire qu'il avait soif; sur quoi on l'aurait sans doute +plaisanté, si chacun de nous n'avait pas aussi éprouvé le même besoin. + +Nous bûmes tous, car l'âne cantinier nous suivait; mais le soulagement +ne fut pas long. La soif ne tarda pas à reparaître avec une telle +intensité, que quelques-uns se croyaient malades, d'autres prêts à le +devenir, et on parlait de s'en retourner, ce qui nous aurait fait un +voyage de dix lieues en pure perte. + +J'avais eu le temps de recueillir mes idées, et j'avais découvert la +raison de cette soif extraordinaire. Je rassemblai donc les camarades, +et je leur dis que nous étions sous l'influence de quatre causes qui se +réunissaient pour nous altérer: la diminution notable de la colonne qui +pesait sur notre corps, qui devait rendre la circulation plus rapide; +l'action du soleil qui nous échauffait directement; la marche qui +activait la transpiration; et, plus que tout cela, l'action du vent qui, +nous perçant à jour, enlevait le produit de cette transpiration, +soutirait le fluide, et empêchait toute moiteur de la peau. + +J'ajouterai que, sur le tout, il n'y avait aucun danger; que l'ennemi +étant connu, il fallait le combattre: et il demeura arrêté qu'on boirait +à chaque demi-heure. + +La précaution ne fut cependant qu'insuffisante, cette soif était +invincible: ni le vin, ni l'eau-de-vie, ni le vin mêlé d'eau, ni l'eau +mêlée d'eau-de-vie, n'y purent rien. Nous avions soif même en buvant, et +nous fûmes mal à notre aise toute la journée. + +Cette journée finit cependant comme une autre: le propriétaire du +domaine de Latour nous donna l'hospitalité, en joignant nos provisions +aux siennes. + +[Illustration] + +Nous dînâmes à merveilles; et bientôt nous allâmes nous enterrer dans le +foin et y jouir d'un sommeil délicieux. + +Le lendemain ma théorie reçut la sanction de l'expérience. Le vent tomba +tout-à-fait pendant la nuit; et quoique le soleil fût aussi beau et même +plus chaud que la veille, nous chassâmes encore une partie de la journée +sans éprouver une soif incommode. + +Mais le plus grand mal était fait: nos cantines, quoique remplies avec +une sage prévoyance, n'avaient pu résister aux charges réitérées que +nous avions faites sur elles; ce n'était plus que des corps sans âme, et +nous tombâmes dans les futailles des cabaretiers. + +Il fallut bien s'y résoudre, mais ce ne fut pas sans murmurer; et +j'adressai au vent dessicateur une allocution pleine d'invectives, quand +je vis qu'un mets digne de la table des rois, un plat d'épinards à la +graisse de cailles, allait être arrosé d'un vin à peine aussi bon que +celui de Surêne[23]. + +[Note 23: Surêne, village fort agréable, à deux lieues de Paris. Il +est renommé par ses mauvais vins. On dit proverbialement que, pour boire +un verre de vin de Surêne il faut être trois, savoir: le buveur et deux +acolytes pour le soutenir et empêcher que le coeur ne lui manque. On en +dit autant du vin de Périeux; ce qui n'empêche pas qu'on ne le boive.] + + + + + MÉDITATION IX + + + =Des Boissons=.[24] + + +52. On doit entendre par _boisson_ tout liquide qui peut se mêler à nos +aliments. + +L'eau paraît être la boisson la plus naturelle. Elle se trouve partout +où il y a des animaux, remplace le lait pour les adultes, et nous est +aussi nécessaire que l'air. + +=Eau=. + +L'eau est la seule boisson qui apaise véritablement la soif, et c'est +par cette raison qu'on n'en peut boire qu'une assez petite quantité. La +plupart des autres liqueurs dont l'homme s'abreuve ne sont que des +palliatifs, et s'il s'en était tenu à l'eau, on n'aurait jamais dit de +lui qu'un de ses privilèges était de boire sans avoir soif. + +[Note 24: Ce chapitre est purement philosophique; le détail des +diverses boissons connues ne pouvait pas entrer dans le plan que je me +suis formé: c'eût été à n'en plus finir.] + +[Illustration: Les Boissons] + +=Prompt effet des Boissons= + +Les boissons s'absorbent dans l'économie animale avec une extrême +facilité; leur effet est prompt et le soulagement qu'on en reçoit en +quelque sorte instantané. Servez à un homme fatigué les aliments les +plus substantiels, il mangera avec peine et n'en éprouvera d'abord que +peu de bien. Donnez-lui un verre de vin ou d'eau-de-vie, à l'instant +même il se trouve mieux, et vous le voyez renaître. + +Je puis appuyer cette théorie sur un fait assez remarquable que je tiens +de mon neveu, le colonel Guignard, peu conteur de son naturel; mais sur +la véracité duquel on peut compter. + +Il était à la tête d'un détachement qui revenait du siége de Jaffa, et +n'était éloigné que de quelques centaines de toises du lieu où l'on +devait s'arrêter et rencontrer de l'eau, quand on commença à trouver sur +la route les corps de quelques soldats qui devaient le précéder d'un +jour de marche, et qui étaient morts de chaleur. + +Parmi les victimes de ce climat brûlant se trouvait un carabinier, qui +était de la connaissance de plusieurs personnes du détachement. Il +devait être mort depuis plus de vingt-quatre heures, et le soleil, qui +l'avait frappé toute la journée, lui avait rendu le visage noir comme un +corbeau. + +Quelques camarades s'en approchèrent, soit pour le voir une dernière +fois, soit pour en hériter, s'il y avait de quoi, et ils s'étonnèrent en +voyant que ses membres étaient encore flexibles et qu'il y avait même +encore un peu dé chaleur autour de la région du coeur. + +«Donnez-lui une goutte de _sacré-chien_, dit le _lustig_ de la troupe; +je garantis que, s'il n'est pas encore bien loin dans l'autre monde, il +reviendra pour y goûter.» + +Effectivement, à la première cuillerée de spiritueux le mort ouvrit les +yeux; on s'écria, on lui en frotta les tempes, on lui en fit avaler +encore un peu, et au bout d'un quart d'heure il put, avec un peu d'aide, +se soutenir sur un âne. + +On le conduisit ainsi jusqu'à la fontaine; on le soigna pendant la nuit, +on lui fit manger quelques dattes, on le nourrit avec précaution; et le +lendemain, remonté sur un âne, il arriva au Caire avec les autres. + +=Boissons fortes=. + +53. Une chose très digne de remarque est cette espèce d'instinct, aussi +général qu'impérieux, qui nous porte à la recherche des boissons fortes. + +Le vin, la plus aimable des boissons, soit qu'on le doive à Noé, qui +planta la vigne, soit qu'on le doive à Bacchus, qui a exprimé le jus du +raisin, date de l'enfance du monde; et la bière, qu'on attribue à +Osiris, remonte jusqu'aux temps au-delà desquels il n'y avait rien de +certain. + +Tous les hommes, même ceux qu'on est convenu d'appeler sauvages, ont été +tellement tourmentés par cette appétence des boissons fortes, qu'ils +sont parvenus à s'en procurer, quelles qu'aient été les bornes de leurs +connaissances. + +Ils ont fait aigrir le lait de leurs animaux domestiques, ils ont +extrait le jus de divers fruits, de diverses racines, où ils ont +soupçonné les éléments de la fermentation, et partout où on a rencontré +les hommes en société, on les a trouvés munis de liqueurs fortes dont +ils faisaient usage dans leurs festins, dans leurs sacrifices, à leurs +mariages, à leurs funérailles, enfin à tout ce qui avait parmi eux +quelque air de fête et de solennité. + +On a bu et chanté le vin pendant bien des siècles, avant de se douter +qu'il fût possible d'en extraire la partie spiritueuse qui en fait la +force; mais les Arabes nous ayant appris l'art de la distillation, +qu'ils avaient inventée pour extraire le parfum des fleurs, et surtout +de la rose tant célébrée dans leurs écrits, on commença à croire qu'il +était possible de découvrir dans le vin la cause de l'exaltation de +saveur qui donne au goût une excitation si particulière; et de +tâtonnements en tâtonnements, on découvrit l'alcool, l'esprit-de-vin, +l'eau-de-vie. + +L'alcool est le monarque des liquides et porte au dernier degré +l'exaltation palatale: ces diverses préparations ont ouvert de nouvelles +sources de jouissances[25]; il donne à certains médicaments[26] une +énergie qu'ils n'auraient pas sans cet intermède; il est même devenu +dans nos mains une arme formidable, car les nations du nouveau monde ont +été presque autant domptées et détruites par l'eau-de-vie que par les +armes à feu. La méthode qui nous a fait découvrir l'alcool a conduit +encore à d'autres résultats importants; par comme elle consiste à +séparer et à mettre à nu les parties, qui constituent un corps et le +distinguent de tous les autres, elle a dû servir de modèle à ceux qui se +sont livrés à des recherches analogues, et qui nous ont fait connaître +des substances tout à fait nouvelles, telles que la quinine, la +morphine, la strychnine et autres semblables, découvertes et à +découvrir. + +[Note 25: Les liqueurs de table.] + +[Note 26: Les élixirs.] + +[Illustration] + +Quoi qu'il en soit, cette soif d'une espèce de liquide que la nature +avait enveloppée de voiles, cette appétence extraordinaire qui agit sur +toutes les races d'hommes, sous tous les climats et sous toutes les +températures, est bien digne de fixer l'attention de l'observateur +philosophe. + +J'y ai songé comme un autre, et je suis tenté de mettre l'appétence des +liqueurs fermentées, qui n'est pas connue des animaux, à côté de +l'inquiétude de l'avenir, qui leur est également étrangère, et de les +regarder l'une et l'autre comme des attributs distinctifs du +chef-d'oeuvre de la dernière révolution sublunaire. + + + + + MÉDITATION X + + =Et épisodique sur la fin du monde.= + + +54. J'ai dit: _la dernière révolution sublunaire_, et cette pensée, +ainsi exprimée, m'a entraîné bien loin, bien loin. + +Des monuments irrécusables nous apprennent que notre globe a déjà +éprouvé plusieurs changements absolus, qui ont été autant de _fins du +monde_; et je ne sais quel instinct nous avertit que d'autres +révolutions doivent se succéder encore. + +Déjà, souvent, on a cru ces révolutions prêtes à arriver, et bien des +gens existent que la comète aqueuse prédite par le bon Jérôme Lalande +envoya jadis à confesse. + +D'après ce qui a été dit à cet égard, on est tout disposé à environner +cette catastrophe de vengeances, d'anges exterminateurs, de trompettes, +et autres accessoires non moins terribles. + +Hélas! il ne faut pas tant de fracas pour nous détruire, nous ne valons +pas tant de pompes; et si la volonté du Seigneur est telle, il peut +changer la surface du globe sans y mettre tant d'appareil. + +Supposons, par exemple, qu'un de ces astres errants, dont personne ne +connaît la route ni la mission, et dont l'apparition a toujours été +accompagnée d'une terreur traditionnelle; supposons, dis-je, qu'une +comète passe assez près du soleil pour se charger d'un calorique +surabondant, et nous approche assez pour causer sur la terre six mois +d'un état général de 60 degrés de Réaumur (une fois plus chaud que celui +de la comète de 1811). + +À la fin de cette saison funérale, tout ce qui vit ou végète aura péri, +tous les bruits auront cessé; la terre roulera, silencieuse, jusqu'à ce +que d'autres circonstances aient développé d'autres germes; et cependant +la cause de ce désastre sera restée perdue dans les vastes champs de +l'air et ne nous aura pas seulement approchés de plusieurs millions de +lieues. + +Cet événement, tout aussi possible qu'un autre, m'a toujours paru un +beau sujet de rêverie, et je n'ai pas hésité un moment de m'y arrêter. + +Il est curieux de suivre, par l'esprit, cette chaleur ascensionnelle, +d'en prévoir les effets, le développement, l'action, et de se demander: + +_Quid_ pendant le premier jour, pendant le second, et ainsi de suite +jusqu'au dernier? + +_Quid_ sur l'air, la terre et l'eau, la formation, le mélange et la +détonation des gaz? + +_Quid_ sur les hommes, regardés dans le rapport de l'âge du sexe de la +force, de la faiblesse? + +_Quid_ sur la subordination aux lois, la soumission à l'autorité, le +respect des personnes et des propriétés? + +_Quid_ sur les moyens à chercher ou les tentatives à faire pour se +dérober au danger? + +_Quid_ sur les liens d'amour, d'amitié, de parenté sur l'égoïsme, le +dévouement? + +_Quid_ sur les sentiments religieux, la foi, la résignation, +l'espérance, etc., etc.? + +L'histoire pourra fournir quelques données sur les influences morales; +car déjà plusieurs fois la fin du monde a été prédite, et même indiquée +à un jour déterminé. + +J'ai véritablement quelque regret de ne pas apprendre à mes lecteurs +comment j'ai réglé tout cela dans ma sagesse; mais je ne veux pas les +priver du plaisir de s'en occuper eux-mêmes. Cela peut abréger quelques +insomnies pendant la nuit, et préparer quelques _siestas_ pendant le +jour. + +Le grand danger dissout tous les liens. On a vu, dans la grande fièvre +jaune qui eut lieu à Philadelphie vers 1792, des maris fermer à leurs +femmes la porte du domicile conjugal, des enfants abandonner leur père, +et autres phénomènes pareils en grand nombre. + + Quod a nobis Deus avertat! + +[Illustration] + + + + + MÉDITATION XI + + =De la Gourmandise=. + + +55. J'ai parcouru les dictionnaires au mot _Gourmandise_, et je n'ai +point été satisfait de ce que j'y ai trouvé, n'est qu'une confusion +perpétuelle de la _gourmandise_ proprement dite avec la _gloutonnerie_ +et la _voracité_: d'où j'ai conclu que les lexicographes, quoique très +estimables d'ailleurs, ne sont pas de ces savants aimables qui +embouchent avec grâce une aile de perdrix au suprême pour l'arroser, le +petit doigt en l'air, d'un verre de vin de Laffitte ou du clos Vougeot. + +Ils ont oublié, complètement oublié la gourmandise sociale qui réunit +l'élégance athénienne, le luxe romain et la délicatesse française, qui +dispose avec sagacité, fait exécuter savamment, savoure avec énergie, et +juge avec profondeur: qualité précieuse, qui pourrait bien être une +vertu, et qui est du moins bien certainement la source de nos plus pures +jouissances. + +=Définitions=. + +Définissons donc et entendons-nous. + +La gourmandise est une préférence passionnée, raisonnée et habituelle +pour les objets qui flattent le goût. + +La gourmandise est ennemie des excès; tout homme qui s'indigère ou +s'enivre court risque d'être rayé des contrôles. + +La gourmandise comprend aussi la friandise, qui n'est autre que la même +préférence appliquée aux mets légers, délicats, de peu de volume, aux +confitures, aux pâtisseries, etc. C'est une modification introduite en +faveur des femmes et des hommes qui leur ressemblent. + +[Illustration] + +Sous quelque rapport qu'on envisage la gourmandise, elle ne mérite +qu'éloge et encouragement. + +Sous le rapport physique, elle est le résultat et la preuve de l'état +sain et parfait des organes destinés à la nutrition. + +Au moral, c'est une résignation implicite aux ordres du Créateur, qui, +nous ayant ordonné de manger pour vivre, nous y invite par l'appétit, +nous soutient par la saveur, et nous en récompense par le plaisir. + +=Avantages de la Gourmandise=. + +Sous le rapport de l'économie politique, la gourmandise est le lien +commun qui unit les peuples par l'échange réciproque des objets qui +servent à la consommation journalière. + +C'est elle qui fait voyager d'un pôle à l'autre, les vins, les +eaux-de-vie, les sucres, les épiceries, les marinades, les salaisons, +les provisions de toute espèce, et jusqu'aux oeufs et aux melons. + +C'est elle qui donne un prix proportionnel aux choses soit médiocres, +bonnes ou excellentes, soit que ces qualités leur viennent de l'art, +soit qu'elles les aient reçues de la nature. + +C'est elle qui soutient l'espoir et l'émulation de cette foule de +pêcheurs, de chasseurs, horticulteurs et autres, qui remplissent +journellement les offices les plus somptueux du résultat de leur travail +et de leurs découvertes. + +C'est elle enfin qui fait vivre la multitude industrieuse des +cuisiniers, pâtissiers, confiseurs et autres préparateurs sous divers +titres, qui, à leur tour, emploient pour leurs besoins d'autres ouvriers +de toute espèce, ce qui donne lieu en tout tempe et à toute heure, à une +circulation de fonds dont l'esprit le plus exercé ne peut ni calculer le +mouvement ni assigner la quotité. + +Et remarquons bien que l'industrie qui a la gourmandise pour objet +présente d'autant plus d'avantage qu'elle s'appuie, d'une part, sur les +plus grandes infortunes, et de l'autre, sur des besoins qui renaissent +tous les jours. + +Dans l'état de société où nous sommes maintenant parvenus, il est +difficile de se figurer un peuple qui vivrait uniquement de pain et de +légumes. Cette nation, si elle existait, serait infailliblement +subjuguée par les armées carnivores, comme les Indous, qui ont été +successivement la proie de tous ceux qui ont voulu les attaquer; ou bien +elle serait convertie par les cuisines de ses voisins, comme jadis les +Béotiens, qui devinrent gourmands après la bataille de Leuctres. + +=Suite=. + +56.--La gourmandise offre de grandes ressources à la fiscalité: elle +alimente les octrois, les douanes, les impositions indirectes. Tout ce +que nous consommons paie le tribut, et il n'est point de trésor public +dont les gourmands ne soient le plus ferme soutien. + +Parlerons-nous de cet essaim de préparateurs qui depuis plusieurs +siècles, s'échappent annuellement de la France pour exploiter les +gourmandises exotiques? La plupart réussissent, et, obéissant ensuite à +un instinct qui ne meurt jamais dans le coeur des Français, rapportent +dans leur patrie le fruit de leur économie. Cet apport est plus +considérable qu'on ne pense, et ceux-là, comme les autres, auront aussi +un arbre généalogique. + +Mais si les peuples étaient reconnaissants, qui mieux que les Français +aurait dû élever à la Gourmandise un temple et des autels? + +=Pouvoir de la Gourmandise=. + +57.--En 1815, le traité du mois de novembre imposa à la France la +condition de payer aux alliés sept cent cinquante millions en trois ans. + +À cette charge se joignit celle de faire face aux réclamations +particulières des habitants des divers pays dont les souverains réunis +avaient stipulé les intérêts, montant à plus de trois cent millions. + +Enfin il faut ajouter à tout cela les réquisitions de toute espèce +faites en nature par les généraux ennemis, qui en chargeaient des +fourgons qu'ils faisaient filer vers les frontières, et qu'il a fallu +que le trésor public payât plus tard; en tout, plus de quinze cent +millions. + +On pouvait, on devait même craindre que des paiements aussi +considérables, et qui s'effectuaient jour par jour _en numéraire_ +n'amenassent la gêne dans le trésor, la dépréciation dans toutes les +valeurs fictives, et par suite tous les malheurs qui menacent un pays +sans argent et sans moyens de s'en procurer. + +«Hélas! disaient les gens de bien en voyant passer le fatal tombereau +qui allait se remplir dans la rue Vivienne, hélas! voilà notre argent +qui émigre en masse; l'an prochain on s'agenouillera devant un écu; nous +allons tomber dans l'état déplorable d'un homme ruiné; toutes les +entreprises resteront sans succès; on ne trouvera point à emprunter; il +y aura étisie, marasme, mort civile.» + +L'événement démentit ces terreurs; et au grand étonnement de tous ceux +qui s'occupent de finances, les paiements se firent avec facilité, le +crédit augmenta, on se jeta avec avidité vers les emprunts, et pendant +tout le temps que dura cette _superpurgation_, le cours du change, +cette mesure infaillible de la circulation monétaire, fut en notre +faveur: c'est-à-dire qu'on eut la preuve arithmétique qu'il entrait en +France plus d'argent qu'il n'en sortait. + +Quelle est la puissance qui vint à notre secours? quelle est la divinité +qui opéra ce miracle? la Gourmandise. + +Quand les Bretons, les Germains, les Teutons, les Cimmériens et les +Scythes firent irruption en France, ils y apportèrent une voracité rare +et des estomacs d'une capacité peu commune. + +Ils ne se contentèrent pas longtemps de la chère officielle que devait +leur fournir une hospitalité forcée; ils aspirèrent à des jouissances +plus délicates; et bientôt la ville-reine ne fut plus qu'un immense +réfectoire. Ils mangeaient, ces intrus, chez les restaurateurs, chez les +traiteurs, dans les cabarets, dans les tavernes, dans les échoppes, et +jusque dans les rues. + +Ils se gorgeaient de viandes, de poissons, de gibier, de truffes, de +pâtisseries, et surtout de nos fruits. + +Ils buvaient avec une avidité égale à leur appétit, et demandaient +toujours les vins les plus chers, espérant y trouver des jouissances +inouïes, qu'ils étaient ensuite tout étonnés de ne pas éprouver. + +Les observateurs superficiels ne savaient que penser de cette mangerie +sans faim et sans terme; mais les vrais Français riaient et se +frottaient les mains en disant: «Les voilà sous le charme, et ils nous +auront rendu ce soir plus d'écus que le trésor public ne leur en a +compté ce matin.» + +Cette époque fut favorable à tous ceux qui fournissaient aux jouissances +du goût. Véry acheva sa fortune; Achard commença la sienne; Beauvilliers +en fit une troisième, et madame Sullot, dont le magasin, au +Palais-Royal, n'avait pas deux toises carrées, vendait par jour jusqu'à +douze mille petits pâtés[27]. + +Cet effet dure encore: les étrangers affluent de toutes les parties de +l'Europe, pour rafraîchir, durant la paix, les douces habitudes qu'ils +contractèrent pendant la guerre; il faut qu'ils viennent à Paris; quand +ils y sont, il faut qu'ils se régalent à tout prix. Et si nos effets +publics ont quelque faveur, on le doit moins à l'intérêt avantageux +qu'ils présentent qu'à la confiance d'instinct qu'on ne peut s'empêcher +d'avoir dans un peuple chez qui les gourmands sont heureux[28]. + +=Portrait d'une jolie gourmande=. + +58--La gourmandise ne messied point aux femmes: elle convient à la +délicatesse de leurs organes, et leur sert de compensation pour quelques +plaisirs dont il faut bien qu'elles se privent, et pour quelques maux +auxquels la nature paraît les avoir condamnées. + +[Note 27: Quand l'armée d'invasion passa en Champagne, elle prit six +cent mille bouteilles de vin dans les caves de M. Moet, d'Épernay, +renommé pour la beauté de ses caves. + +Il s'est consolé de cette perte énorme quand il a vu que les pillards en +avaient gardé le goût, et que les commandes qu'il reçoit du Nord ont +plus que doublé depuis cette époque]. + +[Note 28: Les calculs sur lesquels cet article est fondé m'ont été +fournis par M. M B..., gastronome aspirant, à qui les titres ne manquent +pas, car il est financier et musicien.] + +Rien n'est plus agréable à voir qu'une jolie gourmande sous les armes: +sa serviette est avantageusement mise; une de ses mains est posée sur la +table; l'autre voiture à sa bouche de petits morceaux élégamment coupés, +ou l'aile de perdrix qu'il faut mordre; ses yeux sont brillants, ses +lèvres vernissées, sa conversation agréable, tous ses mouvements +gracieux; elle ne manque pas de ce grain de coquetterie que les femmes +mettent à tout. Avec tant d'avantages, elle est irrésistible; et +Caton-le-Censeur lui-même se laisserait émouvoir. + +[Illustration] + +=Anecdote=. + +Ici cependant se place pour moi un souvenir amer. + +J'étais un jour bien commodément placé à table à côté de la jolie madame +M...d, et je me réjouissais intérieurement d'un si bon lot, quand, se +tournant tout à coup vers moi: «À votre santé!» me dit-elle. Je +commençai de suite une phrase d'actions de grâces; mais je n'achevai +pas; car la coquette se portant vers son voisin de gauche: +«Trinquons!...» Ils trinquèrent, et cette brusque transition me parut +une perfidie, qui me fit au coeur une blessure que bien des années n'ont +pas encore guérie. + +=Les Femmes sont gourmandes=. + +Le penchant du beau sexe pour la gourmandise à quelque chose qui tient +de l'instinct, car la gourmandise est favorable à la beauté. + +Une suite d'observations exactes et rigoureuses a démontré qu'un régime +succulent, délicat et soigné, repousse longtemps et bien loin les +apparences extérieures de la vieillesse. + +Il donne aux yeux plus de brillant, à la peau plus de fraîcheur et aux +muscles plus de soutien; et comme il est certain, en physiologie, que +c'est la dépression des muscles qui cause les rides, ces redoutables +ennemis de la beauté, il est également vrai de dire que, toutes choses +égales, ceux qui savent manger, sont comparativement de dix ans plus +jeunes que ceux à qui cette science est étrangère. + +Les peintres et les sculpteurs sont bien pénétrés de cette vérité, car +jamais ils ne représentent ceux qui font abstinence par choix ou par +devoir, comme les avares et les anachorètes, sans leur donner la pâleur +de la maladie, la maigreur de la misère et les rides de la décrépitude. + +=Effets de la gourmandise sur la sociabilité=. + +59.--La gourmandise est un des principaux liens de la société; c'est +elle qui étend graduellement cet esprit de convivialité qui réunit +chaque jour les divers états, les fond en un seul tout, anime la +conversation, et adoucit les angles de l'inégalité conventionnelle. + +C'est elle aussi qui motive les efforts que doit faire tout amphitryon +pour bien recevoir ses convives, ainsi que la reconnaissance de ceux-ci, +quand ils voient qu'on s'est savamment occupé d'eux; et c'est ici le +lieu de honnir à jamais ces mangeurs stupides qui avalent avec une +indifférence coupable les morceaux les plus distingués, ou qui aspirent +avec une distraction sacrilège un nectar odorant et limpide. + +_Loi générale_. Toute disposition de haute intelligence nécessite des +éloges explicites, et une louange délicate est obligée partout où +s'annonce l'envie de plaire. + +=Influence de la gourmandise sur le bonheur conjugal=. + +60.--Enfin, la gourmandise, quand elle est partagée, a l'influence la +plus marquée sur le bonheur qu'on peut trouver dans l'union conjugale. + +[Illustration] + +Deux époux gourmands ont, au moins une fois par jour, une occasion +agréable de se réunir; car, même ceux qui font lit à part (et il y en a +un grand nombre) mangent du moins à la même table; ils ont un sujet de +conversation toujours renaissant; ils parlent non-seulement de ce qu'ils +mangent, mais encore de ce qu'ils ont mangé, de ce qu'ils mangeront, de +ce qu'ils ont observé chez les autres, des plats à la mode, des +inventions nouvelles, etc., etc.; et on sait que les causeries +familières (_chit chat_) sont pleines de charmes. + +La musique a sans doute aussi des attraits bien puissants pour ceux qui +l'aiment; mais il faut s'y mettre, c'est une besogne. + +D'ailleurs, on est quelquefois enrhumé, la musique est égarée, les +instruments sont discords, on a la migraine, il y a du chômage. + +Au contraire, un besoin partagé appelle les époux à table, le même +penchant les y retient; ils ont naturellement l'un pour l'autre ces +petits égards qui annoncent l'envie d'obliger, et la manière dont se +passent les repas entre pour beaucoup dans le bonheur de la vie. + +Cette observation, assez neuve en France, n'avait point échappé au +moraliste anglais Fielding, et il l'a développée en peignant, dans son +roman de _Paméla_, la manière diverse dont deux couples mariés finissent +leur journée. + +Le premier est un lord, l'aîné, et par conséquent le possesseur de tous +les biens de la famille. + +Le second est son frère puîné, époux de Paméla, déshérité à cause de ce +mariage, et vivant du produit de sa demi-paie, dans un état de gêne +assez voisin de l'indigence. + +Le lord et sa femme arrivent de différents côtés, et se saluent +froidement, quoiqu'ils ne se soient pas vus de la journée. Ils +s'assoient à une table splendidement servie, entourés de laquais +brillants d'or, se servent en silence et mangent sans plaisir. +Cependant, après que les domestiques se sont retirés, une espèce de +conversation s'engage entre eux; bientôt l'aigreur s'en mêle: elle +devient querelle, et ils se lèvent furieux pour aller, chacun dans son +appartement, méditer sur la douceur du veuvage. + +Son frère, au contraire, en arrivant dans son modeste appartement, est +accueilli avec le plus tendre empressement et les plus douces caresses. +Il s'assied près d'une table frugale; mais les mets qui lui sont servis +peuvent-ils ne pas être excellents! C'est Paméla elle-même qui les a +apprêtés! Ils mangent avec délices, en causant de leurs affaires, de +leurs projets, de leurs amours. Une demi-bouteille de madère leur sert à +prolonger le repas et l'entretien; bientôt le même lit les reçoit; et +après les transports d'un amour partagé, un doux sommeil leur fera +oublier le présent et rêver un meilleur avenir. + +Honneur à la gourmandise, telle que nous la présentons à nos lecteurs, +et tant qu'elle ne détourne l'homme ni de ses occupations ni de ce qu'il +doit à sa fortune! car, de même que les dissolutions de Sardanapale +n'ont pas fait prendre les femmes en horreur, ainsi les excès de +Vitellius ne peuvent pas faire tourner le dos à un festin savamment +ordonné. + +La gourmandise devient-elle gloutonnerie, voracité, crapule, elle perd +son nom et ses avantages, échappe à nos attributions, et tombe dans +celles du moraliste, qui la traitera par ses conseils, ou du médecin, +qui la guérira par les remèdes. + +La _gourmandise_, telle que le professeur l'a caractérisée dans cet +article, n'a de nom qu'en français; elle ne peut être désignée ni par le +mot latin _gula_, ni par l'anglais _gluttony_, ni par l'allemand +_lusternheit_; nous conseillons donc à ceux qui seraient tentés de +traduire ce livre instructif, de conserver le substantif, et de changer +seulement l'article; c'est ce que tous les peuples ont fait pour la +coquetterie et tout ce qui s'y rapporte. + +NOTE D'UN GASTRONOME PATRIOTE. + +Je remarque avec orgueil que la coquetterie et la gourmandise, ces deux +grandes modifications que l'extrême sociabilité a apportées à nos plus +impérieux besoins, sont toutes deux d'origine française. + + + + + MÉDITATION 12 + + Des Gourmands. + + +=N'est pas gourmand qui veut=. + +61. + +Il est des individus à qui la nature a refusé une finesse d'organes, ou +une tenue d'attention sans lesquelles les mets les plus succulents +passent inaperçus. + +La physiologie a déjà reconnu la première de ces variétés, en nous +montrant la langue de ces infortunés mal pourvue des houpes nerveuses +destinées à inhaler et apprécier les saveurs. Elles n'éveillent chez eux +qu'un sentiment obtus; ils sont pour les saveurs ce que les aveugles +sont pour la lumière. + +La seconde se compose des distraits, des babillards, des affairés, des +ambitieux et autres, qui veulent s'occuper de deux choses à la fois, et +ne mangent que pour se remplir. + +=Napoléon=. + +Tel était entre autres Napoléon: il était irrégulier dans ses repas, et +mangeait vite et mal; mais là se retrouvait aussi cette volonté absolue +qu'il mettait à tout. Dès que l'appétit se faisait sentir, il fallait +qu'il fût satisfait, et son service était monté de manière qu'en tout +lieu et à toute heure on pouvait, au premier mot, lui présenter de la +volaille, des côtelettes et du café. + +=Gourmands par prédestination=. + +Mais il est une classe privilégiée qu'une prédestination matérielle et +organique appelle aux jouissances du goût. + +J'ai été de tout temps _Lavatérien_ et _Galliste_ je crois aux +dispositions innées. + +Puisqu'il est des individus qui sont évidemment venus au monde pour mal +voir, mal marcher, mal entendre, parce qu'ils sont nés myopes, boiteux +ou sourds, pourquoi n'y en aurait-il pas d'autres qui ont été +prédisposés à éprouver plus spécialement certaines séries de sensations? + +D'ailleurs, pour peu qu'on ait du penchant à l'observation, on rencontre +à chaque instant dans le monde des physionomies qui portent l'empreinte +irrécusable d'un sentiment dominant, tel qu'une impertinence +dédaigneuse, le contentement de soi-même, la misanthropie, la +sensualité, etc., etc. À la vérité, on peut porter tout cela avec une +figure insignifiante; mais quand la physionomie a un cachet déterminé, +il est rare qu'elle soit trompeuse. + +[Illustration] + +Les passions agissent sur les muscles; et très souvent, quoiqu'un homme +se taise, on peut lire sur son visage les divers sentiments dont il est +agité. Cette tension, pour peu qu'elle soit habituelle, finit par +laisser des traces sensibles, et donne ainsi à la physionomie un +caractère permanent et reconnaissable. + +=Prédestination sensuelle.= + +62.--Les prédestinées de la gourmandise sont en général d'une stature +moyenne; ils ont le visage rond ou carré, les yeux brillants, le front +petit, le nez court, les lèvres charnues et le menton arrondi. Les +femmes sont potelées, plus jolies que belles, et visant un peu à +l'obésité. + +Celles qui sont principalement friandes ont les traits plus fins, l'air +plus délicat, sont plus mignonnes, et se distinguent surtout par un coup +de langue qui leur est particulier. + +C'est sous cet extérieur qu'il faut chercher les convives les plus +aimables: ils acceptent tout ce qu'on leur offre, mangent lentement, et +savourent avec réflexion. Ils ne se hâtent point de s'éloigner des lieux +où ils ont reçu une hospitalité distinguée; et on les a pour la soirée, +parce qu'ils connaissent tous les jeux et passe-temps qui sont les +accessoires ordinaires d'une réunion gastronomique. + +Ceux, au contraire, à qui la nature a refusé l'aptitude aux jouissances +du goût, ont le visage, le nez et les yeux longs; quelle que soit leur +taille, ils ont dans leur tournure quelque chose d'allongé. Ils ont les +cheveux noirs et plats, et manquent surtout d'embonpoint; ce sont eux +qui ont inventé les pantalons. + +[Illustration] + +Les femmes que la nature a affligées du même malheur sont anguleuses, +s'ennuient à table, et ne vivent que de bostons et de médisance. + +Cette théorie physiologique ne trouvera, je l'espère, que peu de +contradicteurs, parce que chacun peut la vérifier autour de soi: je vais +cependant encore l'appuyer par des faits. + +Je siégeais un jour à un très grand repas, et j'avais en face une très +jolie personne dont la figure était tout à fait sensuelle. Je me penchai +vers mon voisin, et lui dis tout bas qu'avec des traits pareils il était +impossible que cette demoiselle ne fût pas très gourmande. «Quelle +folie! me répondit-il; elle a tout au plus quinze ans; ce n'est pas +encore l'âge de la gourmandise... Au surplus, observons.» + +Les commencements ne me furent pas favorables: j'eus peur de m'être +compromis; car, pendant les deux premiers services, la jeune fille fut +d'une discrétion qui m'étonnait, et je craignais d'être tombé sur une +exception, car il y en a pour toutes les règles. Mais enfin le dessert +vint, dessert aussi brillant que copieux, et qui me rendit l'espérance. +Mon espoir ne fut pas déçu: non-seulement elle mangea de tout ce qu'on +lui offrit, mais encore elle se fit servir des plats qui étaient les +plus éloignés d'elle. Enfin elle goûta à tout; et le voisin s'étonnait +de ce que ce petit estomac pouvait contenir tant de choses. Ainsi fut +vérifié mon diagnostic, et la science triompha encore une fois. + +À deux ans de là, je rencontrai encore la même personne; c'était huit +jours après son mariage: elle s'était développée tout à fait à son +avantage; elle laissait pointer un peu de coquetterie, et étalant tout +ce que la mode permet de montrer d'attraits, elle était ravissante. Son +mari était à peindre: il ressemblait à un certain ventriloque qui savait +rire d'un côté et pleurer de l'autre, c'est-à-dire qu'il paraissait très +content de ce qu'on admirait sa femme; mais dès qu'un amateur avait +l'air d'insister, il était saisi du frisson d'une jalousie très +apparente. Ce dernier sentiment prévalut; il emporta sa femme dans un +département éloigné, et là, pour moi, finit sa biographie. + +Je fis une autre fois une remarque pareille sur le duc Decrès, qui a été +si longtemps ministre de la marine. + +On sait qu'il était gros, court, brun, crépu et carré; qu'il avait le +visage au moins rond, le menton relevé, les lèvres épaisses et la bouche +d'un géant; aussi je le proclamai sur-le-champ amateur prédestiné de la +bonne chère et des belles. + +Cette remarque physiognomonique, je la coulai bien doucement et bien bas +dans l'oreille d'une dame fort jolie et que je croyais discrète. Hélas! +je me trompai! elle était fille d'Ève, et mon secret l'eût étouffée. +Aussi, dans la soirée, l'excellence fut instruite de l'induction +scientifique que j'avais tirée de l'ensemble de ses traits. + +C'est ce que j'appris le lendemain par une lettre fort aimable que +m'écrivit le duc, et par laquelle il se défendait avec modestie de +posséder les deux qualités, d'ailleurs fort estimables, que j'avais +découvertes en lui. + +Je ne me tins pas pour battu. Je répondis que la nature ne fait rien en +vain; qu'elle l'avait évidemment formé pour de certaines missions; que, +s'il ne les remplissait pas, il contrariait son voeu; qu'au reste, je +n'avais aucun droit à de pareilles confidences, etc., etc. + +La correspondance resta là; mais peu de temps après, tout Paris fut +instruit par la voie des journaux de la mémorable bataille qui eut lieu +entre le ministre et son cuisinier, bataille qui fut longue, disputée, +et où l'excellence n'eut pas toujours le dessus. Or, si après une +pareille aventure le cuisinier ne fut pas renvoyé (et il ne le fut pas), +je puis, je crois, en tirer la conséquence que le duc était absolument +dominé par les talents de cet artiste, et qu'il désespérait d'en trouver +un autre qui sût flatter aussi agréablement son goût; sans quoi il +n'aurait jamais pu surmonter la répugnance toute naturelle qu'il devait +éprouver à être servi par un préposé aussi belliqueux. + +Comme je traçais ces lignes par une belle soirée d'hiver, M. Cartier, +ancien premier violon de l'Opéra et démonstrateur habile, entre chez moi +et s'assied près de mon feu. J'étais plein de mon sujet, et le +considérant avec attention: «Cher professeur, lui dis-je, comment se +fait-il que vous ne soyez pas gourmand, quand vous en avez tous les +traits?--Je l'étais très fort, répondit-il, mais je +m'abstiens.--Serait-ce par sagesse?» lui répliquai-je. Il ne répondit +pas, mais il poussa un soupir à la Walter Scott, c'est-à-dire tout +semblable à un gémissement. + +=Gourmands par état=. + +63.--S'il est des gourmands par prédestination, il en est aussi par +état; et je dois en signaler ici quatre grandes théories: les +financiers, les médecins, les gens de lettres et les dévots. + +=Les financiers=. + +Les financiers sont les héros de la Gourmandise. Ici, _héros_ est le mot +propre, car il y avait combat; et l'aristocratie nobiliaire eût écrasé +les financiers sous le poids de ses titres et de ses écussons, si +ceux-ci n'y eussent opposé une table somptueuse et leurs coffres-forts. +Les cuisiniers combattaient les généalogistes, et quoique les ducs +n'attendissent pas d'être sortis pour persifler l'amphitryon qui les +traitait, ils étaient venus, et leur présence attestait leur défaite. + +D'ailleurs tous ceux qui amassent beaucoup d'argent et avec facilité, +sont presque indispensablement obligés d'être gourmands. + +L'inégalité des conditions entraîne l'inégalité des richesses, mais +l'inégalité des richesses n'amène pas l'inégalité des besoins; et tel +qui pourrait payer chaque jour un dîner suffisant pour cent personnes, +est souvent rassasié après avoir mangé une cuisse de poulet. Il faut +donc que l'art use de toutes ses ressources pour ranimer cette ombre +d'appétit par des mets qui le soutiennent sans dommage et le caressent +sans l'étouffer. C'est ainsi que Mondor est devenu gourmand, et que de +toutes parts les gourmands ont accouru auprès de lui. + +Aussi dans toutes les séries d'apprêts que nous présentent les livres de +cuisine élémentaire, il y en a toujours un ou plusieurs qui portent pour +qualification: _à la financière_. Et on sait que ce n'était pas le roi, +mais les fermiers généraux qui mangeaient autrefois le premier plat de +petits pois qui se payait toujours huit cents francs. + +Les choses ne se passent pas autrement de nos jours: les tables +financières continuent à offrir tout ce que la nature a de plus parfait, +les serres de plus précoce, l'art de plus exquis; et les personnages les +plus historiques ne dédaignent point de s'asseoir à ces festins. + +=Les Médecins=. + +64.--Des causes d'une autre nature, quoique non moins puissantes, +agissent sur les médecins: ils sont gourmands par séduction, et il +faudrait qu'ils fussent de bronze pour résister à la force des choses. + +[Illustration] + +Les chers docteurs sont d'autant mieux accueillis que la santé, qui est +sous leur patronage, est le plus précieux de tous les biens; aussi +sont-ils enfants gâtés dans toute la force du terme. + +Toujours impatiemment attendus, ils sont accueillis avec empressement. +C'est une jolie malade qui les engage; c'est une jeune personne qui les +caresse; c'est un père, c'est un mari, qui leur recommandent ce qu'ils +ont de plus cher. L'espérance les tourne par la droite, la +reconnaissance par la gauche; on les embecque comme des pigeons; ils se +laissent faire, et en six mois l'habitude est prise, ils sont gourmands +sans retour (_past redemption_). + +C'est ce que j'osai exprimer un jour dans un repas où je figurais, moi +neuvième, sous la présidence du docteur Corvisart. C'était vers 1806: + +«Vous êtes, m'écriai-je du ton inspiré d'un prédicateur puritain, vous +êtes les derniers restes d'une corporation qui jadis couvrait toute la +France. Hélas! les membres en sont anéantis ou dispersés: plus de +fermiers généraux, d'abbés, de chevaliers, de moines blancs; tout le +corps dégustateur réside en vous seuls. Soutenez avec fermeté un si +grand poids, dussiez-vous essuyer le sort des trois cents Spartiates au +pas des Thermopyles.» + +Je dis, et il n'y eut pas une réclamation: nous agîmes en conséquence, +et la vérité reste. + +Je fis à ce dîner une observation qui mérite d'être connue. + +Le docteur Corvisart, qui était fort aimable quand il voulait, ne buvait +que du vin de Champagne frappé de glace. Aussi, dès le commencement du +repas et pendant que les autres convives s'occupaient à manger, il était +bruyant, conteur, anecdotier. Au dessert, au contraire, et quand la +conversation commençait à s'animer, il devenait sérieux, taciturne et +quelquefois morose. + +De cette observation et de plusieurs autres conformes, j'ai déduit le +théorème suivant _Le vin de Champagne, qui est excitant dans ses +premiers effets_ (ab initio),_ est stupéfiant dans ceux qui suivent_ (in +recessu); ce qui est au surplus un effet notoire du gaz acide carbonique +qu'il contient. + +=Objurgation=. + +65.--Puisque je tiens les docteurs à diplôme, je ne veux pas mourir sans +leur reprocher l'extrême sévérité dont ils usent envers leurs malades. + +Dès qu'on a le malheur de tomber dans leur mains, il faut subir une +kyrielle de défenses, et renoncer à tout ce que nos habitudes ont +d'agréable. + +Je m'élève contre la plupart de ces interdictions comme inutiles. + +Je dis _inutiles_, parce que les malades n'appètent presque jamais ce +qui leur serait nuisible. + +Le médecin rationnel ne doit jamais perdre de vue la tendance naturelle +de nos penchants, ni oublier que si les sensations douloureuses sont +funestes par leur nature, celles qui sont agréables disposent à la +santé. On a vu un peu de vin, une cuillerée de café, quelques gouttes de +liqueur, rappeler le sourire sur les faces les plus hippocratiques. + +Au surplus, il faut qu'ils sachent bien, ces ordonnateurs sévères, que +leurs prescriptions restent presque toujours sans effet; le malade +cherche à s'y soustraire; ceux qui l'environnent ne manquent jamais de +raisons pour lui complaire, et on n'en meurt ni plus ni moins. + +La ration d'un Russe malade, en 1815, aurait grisé un fort de la halle, +et celle des Anglais eût rassasié un Limousin. Et il n'y avait pas de +retranchement à y faire, car des inspecteurs militaires parcouraient +sans cesse nos hôpitaux, et surveillaient à la fois la fourniture et la +consommation. + +J'émets mon avis avec d'autant plus de confiance qu'il est appuyé sur +des faits nombreux, et que les praticiens les plus heureux se +rapprochent de ce système. + +Le chanoine Rollet, mort il y a environ cinquante ans, était buveur, +suivant l'usage de ces temps antiques; il tomba malade, et la première +phrase du médecin fut employée à lui interdire tout usage de vin. +Cependant, à la visite suivante, le docteur trouva le patient couché, et +devant son lit un corps de délit presque complet; savoir: une table +couverte d'une nappe bien blanche, un gobelet de cristal, une bouteille +de belle apparence, et une serviette pour s'essuyer les lèvres. + +À cette vue il entra dans une violente colère et parlait de se retirer, +quand le malheureux chanoine lui cria, d'une voix lamentable: «Ah! +docteur, souvenez-vous que quand vous m'avez défendu de boire, vous ne +m'avez pas défendu le plaisir de voir la bouteille.» + +Le médecin qui traitait M. de Montlusin de Pont-de-Veyle fut bien encore +plus cruel, car non-seulement il interdit l'usage du vin à son malade, +mais encore il lui prescrivit de boire de l'eau à grandes doses. + +Peu de temps après le départ de l'ordonnateur, madame de Montlusin, +jalouse d'appuyer l'ordonnance et de contribuer au retour de la santé de +son mari, lui présenta un grand verre d'eau la plus belle et la plus +limpide. + +Le malade le reçut avec docilité, et se mit à le boire avec résignation; +mais il s'arrêta à la première gorgée, et rendant le vase à sa femme: +«Prenez cela, ma chère, lui dit-il, et gardez-le pour une autre fois: +j'ai toujours ouï dire qu'il ne fallait pas badiner avec les remèdes.» + +=Les gens de lettres=. + +66.--Dans l'empire gastronomique, le quartier des gens de lettres est +tout près de celui des médecins. + +Sous le règne de Louis XIV, les gens de lettres étaient ivrognes; ils se +conformaient à la mode, et les mémoires du temps sont tout à fait +édifiants à ce sujet. Maintenant ils sont gourmands: en quoi il y a +amélioration. + +Je suis bien loin d'être de l'avis du cynique Geoffroy, qui disait que +si les productions modernes manquent de force, cela vient de ce que les +auteurs ne boivent que de l'eau sucrée. + +Je crois, au contraire, qu'il a fait une double méprise, et qu'il s'est +trompé sur le fait et sur la conséquence. + +L'époque actuelle est riche en talents; ils se nuisent peut-être par +leur multitude; mais la postérité, jugeant avec plus de calme, y verra +bien des sujets d'admiration: c'est ainsi que nous-mêmes avons rendu +justice aux chefs-d'oeuvre de Racine et de Molière, qui furent +froidement reçus par les contemporains. + +Jamais la position des gens de lettres dans la société n'a été plus +agréable. Ils ne logent plus dans les régions élevées qu'on leur +reprochait autrefois; les domaines de la littérature sont devenus plus +fertiles; les flots de l'Hippocrène roulent aussi des paillettes d'or: +égaux de tout le monde, ils n'entendent plus le langage du protectorat, +et, pour comble de biens, la Gourmandise les comble de ses plus chères +faveurs. + +On engage les gens de lettres à cause de l'estime qu'on fait de leurs +talents, parce que leur conversation a en général quelque chose de +piquant, et aussi parce que depuis quelque temps il est de règle que +toute société doit avoir son homme de lettres. + +Ces messieurs arrivent toujours un peu tard; on ne les accueille que +mieux, parce qu'on les a désirés; on les affriande pour qu'ils +reviennent; on les régale pour qu'ils étincellent; et comme ils trouvent +cela fort naturel, ils s'y accoutument, deviennent, sont et demeurent +gourmands. + +Les choses même ont été si loin qu'il y a eu un peu de scandale. +Quelques furets ont prétendu que certains déjeuneurs s'étaient laissé +séduire, que certaines promotions étaient issues de certains pâtés, et +que le temple de l'immortalité s'était ouvert à la fourchette. Mais +c'étaient de méchantes langues; ces bruits sont tombés comme tant +d'autres: ce qui est fait est bien fait; et je n'en fais ici mention que +pour montrer que je suis au courant de tout ce qui tient à mon sujet. + +=Les dévots=. + +67.--Enfin la Gourmandise compte beaucoup de dévots parmi ses plus +fidèles sectateurs. + +Nous entendons par _dévots_ ce qu'entendaient Louis XIV et Molière, +c'est-à-dire ceux dont toute la religion consiste en pratiques +extérieures; les gens pieux et charitables n'ont rien à faire là. + +Voyons donc comment la vocation leur vient. Parmi ceux qui veulent faire +leur salut, le plus grand nombre cherche le chemin le plus doux; ceux +qui fuient les hommes, couchent sur la dure et revêtent le cilice, ont +toujours été et ne peuvent jamais être que des exceptions. + +Or, il est des choses damnables sans équivoque, et qu'on ne peut jamais +se permettre, comme le bal, les spectacles, le jeu et autres passe-temps +semblables. + +Pendant qu'on les abomine, ainsi que ceux qui les mettent en pratique, +la Gourmandise se présente et se glisse avec une face tout à fait +théologique. + +De droit divin, l'homme est le roi de la nature, et tout ce que la terre +produit a été créé pour lui. C'est pour lui que la caille s'engraisse, +pour lui que le moka a un si doux parfum, pour lui que le sucre est +favorable à la santé. + +Comment donc ne pas user, du moins avec la modération convenable, des +biens que la Providence nous offre surtout si nous continuons à les +regarder comme des choses périssables, surtout si elles exaltent notre +reconnaissance envers l'auteur de toutes choses! + +Des raisons non moins fortes viennent encore renforcer celles-ci. +Peut-on trop bien recevoir ceux qui dirigent nos âmes et nous tiennent +dans la voie du salut? Ne doit-on pas rendre aimables, et par cela même +plus fréquentes, des réunions dont le but est excellent? + +Quelquefois aussi les dons de Comus arrivent sans qu'on les cherche: +c'est un souvenir de collège, c'est le don d'une vieille amitié, c'est +un pénitent qui s'humilie, c'est un collatéral qui se rappelle, c'est un +protégé qui se reconnaît. Comment repousser de pareilles offrandes? +comment ne pas les assortir? C'est une pure nécessité. + +D'ailleurs les choses se sont toujours passées ainsi: + +Les moutiers étaient de vrais magasins des plus adorables friandises; et +voilà pourquoi certains amateurs les regrettent si amèrement[29]. + +Plusieurs ordres monastiques, les Bernardins surtout, faisaient +profession de bonne chère. Les cuisiniers du clergé ont reculé les +limites de l'art; et quand M. de Pressigny (mort archevêque de +Besançon), revint du conclave qui avait nommé Pie VI, il disait que le +meilleur dîner qu'il eût fait à Rome avait été chez le général des +Capucins. + +=Les chevaliers et les abbés=. + +68.--Nous ne pouvons mieux finir cet article qu'en faisant une mention +honorable de deux corporations que nous avons vues dans toute leur +gloire, et que la révolution a éclipsées: les chevaliers et les abbés. + +Qu'ils étaient gourmands, ces chers amis! il était impossible de s'y +méprendre à leurs narines ouvertes, à leurs yeux écarquillés, à leurs +lèvres vernissées, à leur langue promeneuse; cependant chaque classe +avait une manière de manger qui lui était particulière. + +[Illustration] + +[Note 29: Les meilleures liqueurs de France se faisaient à la Côte, +chez les Visitandines; celles de Niort ont inventé la confiture +d'angélique; on vante les pains de fleur d'orange des soeurs de +Château-Thierry; et les Ursulines de Belley avaient pour les noix +confites une recette qui en faisait un trésor d'amour et de friandise. +Il est a craindre, hélas! qu'elle ne soit perdue.] + +Les chevaliers avaient quelque chose de militaire dans leur pose; ils +s'administraient les morceaux avec dignité, les travaillaient avec +calme, et promenaient horizontalement, du maître à à la maîtresse de la +maison, des regards approbateurs. + +Les abbés, au contraire, se pelotonnaient pour se rapprocher de +l'assiette; leur main droite s'arrondissait comme la patte du chat qui +tire les marrons du feu; leur physionomie était toute jouissance, et +leur regard avait quelque chose de concentré qu'il est plus facile de +concevoir que de peindre. + +Comme les trois quarts de ceux qui composent la génération actuelle +n'ont rien vu qui ressemble aux chevaliers et aux abbés que nous venons +de désigner, et qu'il est cependant indispensable de les reconnaître +pour bien entendre beaucoup de livres écrits dans le dix-huitième +siècle; nous emprunterons à l'auteur du _Traité historique sur le duel_ +quelques pages qui ne laisseront rien à désirer à ce sujet.(Voyez les +_Variétés_, n°20.) + +=Longévité annoncée aux Gourmand=. + +69.--D'après mes dernières lectures, je suis heureux, on ne peut pas +plus heureux, de pouvoir donner à mes lecteurs une bonne nouvelle, +savoir, que la bonne chère est bien loin de nuire à la santé, et que, +toutes choses égales, les gourmands vivent plus longtemps que les +autres. C'est ce qui est arithmétiquement prouvé dans un mémoire très +bien fait, lu dernièrement à l'Académie des Sciences par le docteur +Villermet. + +Il a comparé les divers états de la société où l'on fait bonne chère +avec ceux où l'on se nourrit mal, et en a parcouru l'échelle tout +entière. Il a également comparé entre eux les divers arrondissements de +Paris où l'aisance est plus ou moins généralement répandue, et où l'on +sait que, sous ce rapport, il existe une extrême différence, comme, par +exemple, entre le faubourg Saint-Marceau et la Chaussée d'Antin. + +Enfin le docteur a poussé ses recherches jusqu'aux départements de la +France, et comparé, sous le même rapport, ceux qui sont plus ou moins +fertiles: partout il a obtenu pour résultat général que la mortalité +diminue dans la même proportion que les moyens qu'on a de se bien +nourrir augmentent, et qu'ainsi ceux que la fortune soumet au malheur de +se mal nourrir peuvent du moins être sûrs que la mort les en délivrera +plus vite. + +Les deux extrêmes de cette progression sont que, dans l'état de la vie +le plus favorisé, il ne meurt dans un an qu'un individu sur cinquante, +tandis que, parmi ceux qui sont les plus exposés à la misère, il en +meurt un sur quatre dans le même espace de temps. + +Ce n'est pas que ceux qui font excellente chère ne soient jamais +malades; hélas! ils tombent aussi quelquefois dans le domaine de la +faculté, qui a coutume de les désigner sous la qualification de _bons +malades_; mais comme ils ont une plus grande dose de vitalité, et que +toutes les parties de l'organisation sont mieux entretenues, la nature a +plus de ressources, et le corps résiste incomparablement mieux à la +destruction. + +Cette vérité physiologique peut également s'appuyer sur l'histoire qui +nous apprend que toutes les fois que des circonstances impérieuses, +telles que la guerre, les sièges, le dérangement des saisons, ont +diminué les moyens de se nourrir, cet état de détresse a toujours été +accompagné de maladies contagieuses et d'un grand surcroît de mortalité. + +La caisse Lafarge, si connue des Parisiens, aurait sans doute prospéré, +si ceux qui l'ont établie avaient fait entrer dans leurs calculs la +vérité de fait développée par le docteur Villermet. + +Ils avaient calculé la mortalité d'après les tables de Buffon, de +Parcieux et autres, qui sont toutes établies sur des nombres pris dans +toutes les classes et dans tous les âges d'une population. + +Mais comme ceux qui placent des capitaux pour se faire un avenir ont en +général échappé aux dangers de l'enfance, et sont accoutumés à un +ordinaire réglé, soigné, et quelquefois succulent, _la mort n'a pas +donné_, les espérances ont été déçues, et la spéculation a manqué. + +Cette cause n'a sans doute pas été la seule; mais elle est élémentaire. + +Cette dernière observation nous a été fournie par M. le professeur +Pardessus. + +M. du Belloy, archevêque de Paris, qui a vécu près d'un siècle, avait un +appétit assez prononcé; il aimait la bonne chère, et j'ai vu plusieurs +fois sa figure patriarcale s'animer à l'arrivée d'un morceau distingué. +Napoléon lui marquait, en toute occasion, déférence et respect. + + + + + MÉDITATION XIII. + + =Éprouvettes gastronomiques=. + + +70.--On a vu dans le chapitre précédent que le caractère distinctif de +ceux qui ont plus de prétentions que de droits aux honneurs de la +gourmandise, consiste en ce qu'au sein de la meilleure chère leurs yeux +restent ternes et leur visage inanimé. + +Ceux-là ne sont pas dignes qu'on leur prodigue des trésors dont ils ne +sentent pas le prix: il nous a donc paru très intéressant de pouvoir les +signaler, et nous avons cherché les moyens de parvenir à une +connaissance si importante pour l'assortiment des hommes et pour la +connaissance des convives. + +Nous nous sommes occupé de cette recherche avec cette suite qui force le +succès, et c'est à notre persévérance que nous devons l'avantage de +présenter au corps honorable des amphitryons la découverte des +_éprouvettes gastronomiques_, découverte qui honorera le dix-neuvième +siècle. + +Nous entendons par _éprouvettes gastronomiques_, des mets d'une saveur +reconnue et d'une excellence tellement indisputable, que leur apparition +seule doit émouvoir, chez un homme bien organisé, toutes les puissances +dégustatrices; de sorte que tous ceux chez lesquels, en pareil cas, on +n'aperçoit ni l'éclair du désir, ni la radiance de l'extase, peuvent +justement être notés comme indignes des honneurs de la séance et des +plaisirs qui y sont attachés. + +La méthode des éprouvettes, dûment examinée et délibérée en grand +conseil, a été inscrite au livre d'or dans les termes suivants, pris +d'une langue qui ne change plus. + +_Utcumque ferculum, eximii et bene noti saporis, appositum fuerit, fiat +auptosia convivæ; et nisi facies ejus ac oculi vertantur ad ecstasim, +notetur ut indignus_. + +Ce qui a été traduit comme il suit par le traducteur juré du grand +conseil: + +«Toutes les fois qu'on servira un mets d'une saveur distinguée et bien +connue, on observera attentivement les convives, et on notera comme +indignes tous ceux dont la physionomie n'annoncera pas le ravissement.» + +La force des éprouvettes est relative, et doit être appropriée aux +facultés et aux habitudes des diverses classes de la société. Toutes +circonstances appréciées, elle doit être calculée pour causer admiration +et surprise: c'est un dynamomètre dont la force doit augmenter à mesure +qu'on monte dans les hautes zones de la société. Ainsi l'éprouvette +destinée à un petit rentier de la rue Coquenard ne fonctionnerait déjà +plus chez un second commis, et ne s'apercevrait même pas à un dîner +d'élus (_select few_) chez un financier ou un ministre. + +Dans l'énumération que nous allons faire des mets qui ont été élevés à +la dignité d'éprouvettes, nous commencerons par ceux qui sont à plus +basse pression; nous monterons ensuite graduellement, pour en éclairer +la théorie, de manière non seulement que chacun puisse s'en servir avec +fruit, mais qu'il puisse encore en inventer de nouvelles sur le même +principe, y donner son nom, et en faire usage dans la sphère où le +hasard l'a placé. + +Nous avons eu un moment l'intention de donner ici, comme pièces +justificatives, la recette pour confectionner les diverses préparations +que nous indiquons comme éprouvettes; mais nous nous en sommes abstenu; +nous avons cru que ce serait faire injustice aux divers recueils qui ont +paru depuis et y compris celui de Beauvilliers, et tout récemment le +_Cuisinier des cuisiniers_. Nous nous contentons d'y renvoyer, ainsi +qu'à ceux de Viart et d'Appert, en observant qu'on trouve dans ce +dernier divers aperçus scientifiques auparavant inconnus dans les +ouvrages de cette espèce. + +Il est à regretter que le public n'ait pas pu jouir de la relation +tachygraphique de ce qui fut dit au conseil, lorsqu'il délibéra sur les +éprouvettes. Tout cela est resté dans la nuit du secret, mais il est du +moins une circonstance qu'il m'a été permis de révéler. + +Quelqu'un[30] proposa des éprouvettes négatives et par privation. + +Ainsi, par exemple, un accident qui aurait détruit un plat d'une haute +saveur, une bourriche devant arriver par le courrier et qui aurait été +retardée, soit que le fait fût vrai, soit qu'il ne fût qu'une +supposition, à ces fâcheuses nouvelles, on aurait observé et notre +tristesse graduelle imprimée sur le front des convives, et on aurait pu +se procurer ainsi une bonne échelle de sensibilité gastrique. + +Mais cette proposition, quoique séduisante au premier coup d'oeil, ne +résista pas à un examen plus approfondi. Le président observa, et +observa avec grande raison, que de pareils événements, qui n'agiraient +que superficiellement sur les organes disgraciés des indifférents, +pourraient exercer sur les vrais croyants une influence funeste, et +peut-être leur occasionner un saisissement mortel. Ainsi, malgré quelque +insistance de la part de l'auteur, la proposition fut rejetée à +l'unanimité. + +Nous allons maintenant donner l'état des mets que nous avons jugés +propres à servir d'éprouvettes; nous les avons divisés en trois séries +d'ascension graduelle, suivant l'ordre et la méthode ci-devant indiqués. + +[Note 30: M. F... S... qui, par sa physionomie classique, la finesse +de son goût et ses talents administratifs, a tout ce qu'il faut pour +devenir un financier parfait.] + +=Éprouvettes gastronomiques=. + +PREMIÈRE SÉRIE. + +REVENU PRÉSUMÉ: 5,000 FRANCS (MÉDIOCRITÉ). + +Une forte rouelle de veau piquée de gros lard et cuite dans son jus; + +Un dindon de ferme farci de marrons de Lyon; + +Des pigeons de volière gras, bardés et cuits à propos; + +Des oeufs à la neige; + +Un plat de choucroute (_saur-kraut_) hérissé de saucisses et couronné de +lard fumé de Strasbourg. + +Expression: «Peste? voilà qui a bonne mine: allons, il faut y faire +honneur!...» + +IIe SÉRIE. + +REVENU PRÉSUMÉ: 15,000 FR. (AISANCE). + +Un filet de boeuf à coeur rosé piqué, et cuit dans son jus; + +Un quartier de chevreuil, sauce hachée aux cornichons; + +Un turbot au naturel; + +Un gigot de présalé à la provençale; + +Un dindon truffé; + +Des petits pois en primeur. + +Expression: «Ah! mon ami, quelle aimable apparition! il y a vraiment +nopces[31] et festins.» + +IIIe SÉRIE. + +REVENU PRÉSUMÉ: 30,000 FR. ET PLUS. (RICHESSE). + +Une pièce de volaille de sept livres, bourrée de truffes du Périgord +jusqu'à sa conversion en sphéroïde; + +[Note 31: Pour que cette phrase soit convenablement articulée, il +faut faire sentir le _p_.] + +Un énorme pâté de foie gras de Strasbourg, ayant forme de bastion; + +Une grosse carpe du Rhin à la Chambord, richement dotée et parée; + +[Illustration] + +Des cailles truffées à la moelle, étendues sur des toasts beurrés au +basilic; + +Un brochet de rivière piqué, farci et baigné d'une crème d'écrevisses, +_secundum artem_; + +Un faisan à son point, piqué en toupet, gisant sur une rôtie travaillée +à la sainte-alliance; + +Cent asperges de cinq à six lignes de diamètre, en primeur, sauce à +l'osmazôme; + +Deux douzaines d'ortolans à la provençale, comme il est dit dans le +_Secrétaire et le Cuisinier_; + +Une pyramide de meringues à la vanille et à la rose. (Cette éprouvette +n'a d'effet nécessaire que sur les dames et sur les hommes à mollets +d'abbé, etc.) + +Expression: «Ah! monsieur ou monseigneur, que votre cuisinier est un +homme admirable! on ne rencontre ces choses-là que chez vous!» + +=Observation générale=. + +Pour qu'une éprouvette produise certainement son effet, il est +nécessaire qu'elle soit comparativement en large proportion: +l'expérience, fondée sur la connaissance du genre humain, nous a appris +que la rareté la plus savoureuse perd son influence quand elle n'est pas +en proportion exubérante; car le premier mouvement qu'elle imprime aux +convives est justement arrêté par la crainte qu'ils peuvent avoir d'être +mesquinement servis ou d'être, dans certaines positions, obligés de +refuser par politesse: ce qui arrive souvent chez les avares fastueux. + +J'ai eu plusieurs fois occasion de vérifier l'effet des éprouvettes +gastronomiques; j'en rapporte un exemple qui suffira: + +J'assistais à un dîner de gourmands de la quatrième catégorie, où nous +ne nous trouvions que deux profanes, mon ami R... et moi. + +Après un premier service de haute distinction, on servit entre autres +choses un énorme coq vierge[32] de Barbezieux, truffé à tout rompre, et +un gibraltar de foie gras de Strasbourg. + +[Note 32: Des hommes, dont l'avis peut faire doctrine, m'ont assuré +que la chair de coq vierge est sinon plus tendre, du moins certainement +de plus haut goût que celle du chapon. J'ai trop d'affaires en ce bas +monde pour faire cette expérience, que je délègue à mes lecteurs: mais +je crois qu'on peut d'avance se ranger à cet avis, parce qu'il y a dans +la première de ces chairs un élément de sapidité qui manque dans la +seconde. + +Une femme de beaucoup d'esprit m'a dit qu'elle connaît les gourmands à +la manière dont ils prononcent le mot _bon_ dans les phrases: _Voilà qui +est bon, voilà qui est bien bon_, et autres pareilles; elle assure que +les adeptes mettent à ce monosyllabe si court un accent de vérité, de +douceur et d'enthousiasme auquel les palais disgraciés ne peuvent jamais +atteindre.] + +Cette apparition produisit sur l'assemblée un effet marqué, mais +difficile à décrire, à peu près comme le rire silencieux indiqué par +Cooper; et je vis bien qu'il y avait lieu à observation. + +Effectivement, toutes les conversations cessèrent par la plénitude des +coeurs; toutes les attentions se fixèrent sur l'adresse des protecteurs; +et quand les assiettes de distribution eurent passé, je vis se succéder +tour-à-tour, sur toutes les physionomies, le feu du désir, l'extase de +la jouissance, le repos parfait de la béatitude. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + + MÉDITATION XIV. + + =Du plaisir de la table=. + + +71.--L'homme est incontestablement, des êtres sensitifs qui peuplent +notre globe, celui qui éprouve le plus de souffrances. + +La nature l'a primitivement condamné à la douleur par la nudité de sa +peau, par la forme de ses pieds, et par l'instinct de guerre et de +destruction qui accompagne l'espèce humaine partout où on l'a +rencontrée. + +Les animaux n'ont point été frappés de cette malédiction; et sans +quelques combats causés par l'instinct de la reproduction, la douleur, +dans l'état de nature, serait absolument inconnue à la plupart des +espèces: tandis que l'homme, qui ne peut éprouver le plaisir que +passagèrement et par un petit nombre d'organes, peut toujours, et dans +toutes les parties de son corps, être soumis à d'épouvantables douleurs. + +Cet arrêt de la destinée a été aggravé, dans son exécution, par une +foule de maladies qui sont nées des habitudes de l'état social: de sorte +que le plaisir le plus vif et le mieux conditionné que l'on puisse +imaginer ne peut, soit en intensité, soit en durée, servir de +compensation pour les douleurs atroces qui accompagnent certains +dérangements, tels que la goutte, la rage de dent, les rhumatismes +aigus, la strangurie, ou qui sont causés par les supplices rigoureux en +usage chez certains peuples. + +C'est cette crainte pratique de la douleur qui fait que, sans même s'en +apercevoir, l'homme se jette avec élan du côté opposé, et s'attache avec +abandon au petit nombre de plaisirs que la nature a mis dans son lot. + +C'est pour la même raison qu'il les augmente, les étire, les façonne, +les adore enfin, puisque, sous le règne de l'idolâtrie, et pendant une +longue suite de siècles, tous les plaisirs ont été des divinités +secondaires, présidées par des dieux supérieurs. + +La sévérité des religions nouvelles a détruit tous ces patronages: +Bacchus, l'Amour et Cornus, Diane, ne sont plus que des souvenirs +poétiques; mais la chose subsiste: et sous la plus sérieuse de toutes +les croyances, on se régale à l'occasion des mariages, des baptêmes et +même des sépultures. + +=Origine du plaisir de la table=. + +72.--Les repas, dans le sens que nous donnons à ce mot, ont commencé +avec le second âge de l'espèce humaine, c'est-à-dire au moment où elle a +cessé de se nourrir de fruits. Les apprêts et la distribution des +viandes ont nécessité le rassemblement de la famille, les chefs +distribuant à leurs enfants le produit de leur chasse, et les enfants +adultes rendant ensuite le même service à leurs parents vieillis. + +Ces réunions, bornées d'abord aux relations les plus proches, se sont +étendues peu à peu à celles de voisinage et d'amitié. + +Plus tard, et quand le genre humain se fut étendu, le voyageur fatigué +vint s'asseoir à ces repas primitifs, et raconta ce qui se passait dans +les contrées lointaines. Ainsi naquit l'hospitalité, avec ses droits +réputés sacrés chez tous les peuples; car il n'en est aucun si féroce +qui ne se fit un devoir de respecter les jours de celui avec qui il +avait consenti de partager le pain et le sel. + +C'est pendant le repas que durent naître ou se perfectionner les +langues, soit parce que c'était une occasion de rassemblement toujours +renaissante, soit parce que le loisir qui accompagne et suit le repas +dispose naturellement à la confiance et à la loquacité. + +=Différence entre le plaisir de manger et le plaisir de la table=. + +73.--Tels durent être, par la nature des choses, les éléments du plaisir +de la table, qu'il faut bien distinguer du plaisir de manger, qui est +son antécédent nécessaire. + +Le plaisir de manger est la sensation actuelle et directe d'un besoin +qui se satisfait. + +Le plaisir de la table est la sensation réfléchie qui naît de diverses +circonstances de faits, de lieux, de choses et de personnes qui +accompagnent le repas. + +Le plaisir de manger nous est commun avec les animaux, il ne suppose que +la faim et ce qu'il faut pour la satisfaire. + +Le plaisir de la table est particulier à l'espèce humaine; il suppose +des soins antécédents pour les apprêts du repas, pour le choix du lieu +et le rassemblement des convives. + +Le plaisir de manger exige, sinon la faim, au moins de l'appétit; le +plaisir de la table est le plus souvent indépendant de l'un et de +l'autre. + +Ces deux états peuvent toujours s'observer dans nos festins. + +Au premier service, et en commençant la session, chacun mange avidement, +sans parler, sans faire attention à ce qui peut être dit; et quel que +soit le rang qu'on occupe dans la société, on oublie tout pour n'être +qu'un ouvrier de la grande manufacture. Mais quand le besoin commence à +être satisfait, la réflexion naît, la conversation s'engage, un autre +ordre de choses commence, et celui qui jusque-là n'était que +consommateur, devient convive plus ou moins aimable, suivant que le +maître de toutes choses lui en a dispensé les moyens. + +=Effets.= + +74.--Le plaisir de la table ne comporte ni ravissements, ni extases, ni +transports, mais il gagne en durée ce qu'il perd en intensité, et se +distingue surtout par le privilège particulier dont il jouit, de nous +disposer à tous les autres, ou du moins de nous consoler de leur perte. + +Effectivement, à la suite d'un repas bien entendu, le corps et l'âme +jouissent d'un bien-être particulier. + +Au physique, en même temps que le cerveau se rafraîchit, la physionomie +s'épanouit, le coloris s'élève, les yeux brillent, une douce chaleur se +répand dans tous les membres.. + +Au moral, l'esprit s'aiguise, l'imagination s'échauffe, les bons mots +naissent et circulent; et si La Farre et Saint-Aulaire vont à la +postérité avec la réputation d'auteurs spirituels, ils le doivent +surtout à ce qu'ils furent convives aimables. + +D'ailleurs, on trouve souvent rassemblées autour de la même table toutes +les modifications que l'extrême sociabilité a introduites parmi nous: +l'amour, l'amitié, les affaires, les spéculations, la puissance, les +sollicitations, le protectorat, l'ambition, l'intrigue, voilà pourquoi +le conviviat touche à tout; voilà pourquoi il produit des fruits de +toutes les saveurs. + +=Accessoires Industriels.= + +75.--C'est par une conséquence immédiate de ces antécédents que toute +l'industrie humaine s'est concentrée pour augmenter la durée et +l'intensité du plaisir de la table. + +Des poètes se plaignirent de ce que le cou étant trop court s'opposait à +la durée du plaisir de la dégustation; d'autres déploraient le peu de +capacité de l'estomac; et on en vint jusqu'à délivrer ce viscère du soin +de digérer un premier repas, pour se donner le plaisir d'en avaler un +second. + +Ce fut là l'effort suprême tenté pour amplifier les jouissances du goût; +mais si, de ce côté, on ne put pas franchir les bornes posées par la +nature, on se jeta dans les accessoires, qui du moins offraient plus de +latitude. + +On orna de fleurs les vases et les coupes; on en couronna les convives; +on mangea sous la voûte du ciel, dans les jardins, dans les bosquets, en +présence de toutes les merveilles de la nature. + +Au plaisir de la table, on joignit les charmes de la musique et le son +des instruments. Ainsi, pendant que la cour du roi des Phéaciens se +régalait, le chantre Phémius célébrait les faits et les guerriers des +temps passés. + +Souvent des danseurs, des bateleurs et des mimes des deux sexes et de +tous les costumes, venaient occuper les yeux sans nuire aux jouissances +du goût; les parfums les plus exquis se répandaient dans les airs; on +alla jusqu'à se faire servir par la beauté sans voile, de sorte que tous +les sens étaient appelés à une jouissance universelle. + +Je pourrais employer plusieurs pages à prouver ce que j'avance. Les +auteurs grecs, romains, et nos vieilles chroniques, sont là prêts à être +copiés; mais ces recherches ont déjà été faites, et ma facile érudition +aurait peu de mérite: je donne donc pour constant ce que d'autres ont +prouvé: c'est un droit dont j'use souvent et dont le lecteur doit me +savoir gré. + +=Dix-huitième et dix-neuvième siècle=. + +76.--Nous avons adopté, plus ou moins, suivant les circonstances, ces +divers moyens de béatification, et nous y avons joint encore ceux que +les découvertes nouvelles nous ont révélés. + +Sans doute la délicatesse de nos moeurs ne pouvait pas laisser subsister +les vomitoires des Romains; mais nous avons mieux fait, et nous sommes +parvenus au même but par une voie avouée par le bon goût. + +On a inventé des mets tellement attrayants, qu'ils font renaître sans +cesse l'appétit; ils sont en même temps si légers, qu'ils flattent le +palais, sans presque surcharger l'estomac. Sénèque aurait dit: _Nubes +esculentas_. + +Nous sommes donc parvenus à une telle progression alimentaire, que si la +nécessité des affaires ne nous forçait pas à nous lever de table, ou si +le besoin du sommeil ne venait pas s'interposer, la durée des repas +serait à peu près indéfinie, et on n'aurait aucune donnée certaine pour +déterminer le temps qui pourrait s'écouler depuis le premier coup de +madère jusqu'au dernier verre de punch. + +Au surplus, il ne faut pas croire que tous ces accessoires soient +indispensables pour constituer le plaisir de la table. On goûte ce +plaisir dans presque toute son étendue, toutes les fois qu'on réunit les +quatre conditions suivantes: chère au moins passable, bon vin, convives +aimables, temps suffisant. + +C'est ainsi que j'ai souvent désiré avoir assisté au repas frugal +qu'Horace destinait au voisin qu'il aurait invité, ou à l'hôte que le +mauvais temps aurait contraint à chercher un abri auprès de lui; savoir: +un bon poulet, un chevreau (sans doute bien gras), et, pour dessert, des +raisins, des figues et des noix. En y joignant du vin récolté sous le +consulat de Manlius (_nata mecum consule Manlio_), et la conversation de +ce poète voluptueux, il me semble que j'aurais soupé de la manière la +plus confortable. + + At mihi cùm longum post tempus venerat hospes Sive operum vacuo, + longum conviva per imbrem Vicinus, benè erat, non piscibus urbe + petitis, Sed pullo atque hsedo, tum[33] pensilis uva secundas Et + nux ornabat mensas, cum duplice ficu. + +[Note 33: Le dessert se trouve précisément désigné et distingué par +l'adverbe _tum_ et par les mots _secundas mensas_.] + +C'est encore ainsi qu'hier ou demain trois paires d'amis se seront +régalés du gigot à l'eau et du rognon de Pontoise, arrosés d'orléans et +de médoc bien limpides; et qu'ayant fini la soirée dans une causerie +pleine d'abandon et de charmes, ils auront totalement oublié qu'il +existe des mets plus fins et des cuisiniers plus savants. + +Au contraire, quelque recherchée que soit la bonne chère, quelque +somptueux que soient les accessoires, il n'y a pas plaisir de table si +le vin est mauvais, les convives ramassés sans choix, les physionomies +tristes et le repas consommé avec précipitation. + +=Esquisse=. + +Mais dira peut-être le lecteur impatienté, comment donc doit être fait, +en l'an de grâce 1825, un repas pour réunir toutes les conditions qui +procurent au suprême degré le plaisir de la table? + +Je vais répondre à cette question. Recueillez-vous, lecteurs, et prêtez +attention: c'est Gasterea, c'est la plus jolie des muses qui m'inspire; +je serai plus clair qu'un oracle, et mes préceptes traverseront les +siècles. + +«Que le nombre des convives n'excède pas douze, afin que la conversation +puisse être constamment générale; + +«Qu'ils soient tellement choisis, que leurs occupations soient variées, +leurs goûts analogues, et avec de tels points de contact qu'on ne soit +point obligé d'avoir recours à l'odieuse formalité des présentations; + +«Que la salle à manger soit éclairée avec luxe, le couvert d'une +propreté remarquable, et l'atmosphère à la température de treize à seize +degrés au thermomètre de Réaumur; + +«Que les hommes soient spirituels sans prétention, et les femmes +aimables sans être trop coquettes[34]; + +[Note 34: J'écris à Paris, entre le Palais-Royal et la +Chaussée-d'Antin.] + +«Que les mets soient d'un choix exquis, mais en nombre resserré; et les +vins de première qualité, chacun dans son degré; + +«Que la progression, pour les premiers, soit des plus substantiels aux +plus légers; et pour les seconds, des plus lampants aux plus parfumés; + +«Que le mouvement de consommation soit modéré, le dîner étant la +dernière affaire de la journée; et que les convives se tiennent comme +des voyageurs qui doivent arriver ensemble au même but; + +«Que le café soit brûlant, et les liqueurs spécialement de choix de +maître; + +«Que le salon qui doit recevoir les convives soit assez spacieux pour +organiser une partie de jeu pour ceux qui ne peuvent pas s'en passer, et +pour qu'il reste cependant assez d'espace pour les colloques +post-méridiens; + +«Que les convives soient retenus par les agréments de la société et +ranimés par l'espoir que la soirée ne se passera pas sans quelque +jouissance ultérieure; + +«Que le thé ne soit pas trop chargé; que les rôties soient artistement +beurrées, et le punch fait avec soin; + +«Que la retraite ne commence pas avant onze heures, mais qu'à minuit +tout le monde soit couché.» + +Si quelqu'un a assisté à un repas réunissant toutes ces conditions, il +peut se vanter d'avoir assisté à sa propre apothéose, et on aura +d'autant moins de plaisir qu'un plus grand nombre d'entre elles auront +été oubliées ou méconnues. + +J'ai dit que le plaisir de la table, tel que je l'ai caractérisé, était +susceptible d'une assez longue durée; je vais le prouver en donnant la +relation véridique et circonstanciée du plus long repas que j'aie fait +en ma vie: c'est un bonbon que je mets dans la bouche du lecteur, pour +le récompenser de la complaisance qu'il a de me lire avec plaisir. La +voici: + +J'avais, au fond de la rué du Bac, une famille de parents, composée +comme il suit: le docteur, soixante-dix-huit ans; le capitaine, +soixante-seize ans; leur soeur Jeannette, soixante-quatorze. Je les +allais voir quelquefois, et ils me recevaient toujours avec beaucoup +d'amitié. + +[Illustration] + +«Parbleu! me dit un jour le docteur Dubois en se levant sur la pointe +des pieds pour me frapper sur l'épaule, il y a longtemps que tu nous +vantes tes fondues (oeufs brouillés au fromage), tu ne cesses de nous en +faire venir l'eau à la bouche; il est temps que cela finisse. Nous irons +un jour déjeuner chez toi, le capitaine et moi, et nous verrons ce que +c'est.» (C'est, je crois, vers 1801, qu'il me faisait cette agacerie.) +«Très-volontiers, lui répondis-je, et vous l'aurez dans toute sa gloire, +car c'est moi qui la ferai. Votre proposition me rend tout-à-fait +heureux. Ainsi, à demain dix heures, heure militaire[35].» + +[Note 35: Toutes les fois qu'un rendez-vous est annoncé ainsi, on +doit servir à l'heure sonnante: les retardataires sont réputés +déserteurs.] + +Au temps indiqué, je vis arriver mes deux convives, rasés de frais, bien +peignés, bien poudrés: deux petits vieillards encore verts et bien +portants. + +Ils sourirent de plaisir quand ils virent la table prête, du linge +blanc, trois couverts mis, et à chaque place deux douzaines d'huîtres, +avec un citron luisant et doré. + +Aux deux bouts de la table s'élevait une bouteille de vin de Sauterne, +soigneusement essuyée, fors le bouchon, qui indiquait d'une manière +certaine qu'il y avait longtemps que le tirage avait eu lieu. + +Hélas! j'ai vu disparaître, ou à peu près, ces déjeuners d'huîtres, +autrefois si fréquents et si gais, où on les avalait par milliers; ils +ont disparu avec les abbés, qui n'en mangeaient jamais moins d'une +grosse, et les chevaliers, qui n'en finissaient plus. Je les regrette, +mais en philosophe: si le temps modifie les gouvernements, quels droits +n'a-t-il pas eus sur de simples usages! + +Après les huîtres, qui furent trouvées très fraîches, on servit des +rognons à la brochette, une casse de foie gras aux truffes, et enfin la +fondue. + +On en avait rassemblé les éléments dans une casserole, qu'on apporta sur +la table avec un réchaud à l'esprit-de-vin. Je fonctionnai sur le champ +de bataille, et les cousins ne perdirent pas un de mes mouvements. + +Ils se récrièrent sur les charmes de cette préparation, et m'en +demandèrent la recette, que je leur promis, tout en leur contant à ce +sujet deux anecdotes que le lecteur rencontrera peut-être ailleurs. + +Après la fondue vinrent les fruits de la saison et les confitures, une +tasse de vrai moka fait à la _Dubelloy_, dont la méthode commençait à se +propager, et enfin deux espèces de liqueurs, un esprit pour déterger, et +une huile pour adoucir. + +Le déjeuner bien fini, je proposai à mes convives de prendre un peu +d'exercice, et pour cela de faire le tour de mon appartement, +appartement qui est loin d'être élégant, mais qui est vaste, +confortable, et où mes amis se trouvaient d'autant mieux que les +plafonds et les dorures datent du milieu du règne de Louis XV. + +Je leur montrai l'argile originale du buste de ma jolie cousine Mme +Récamier par Chinard, et son portrait en miniature par Augustin; ils en +furent si ravis, que le docteur, avec ses grosses lèvres, baisa le +portrait, et que le capitaine se permit sur le buste une licence pour +laquelle je le battis; car si tous les admirateurs de l'original +venaient en faire autant, ce sein si voluptueusement contourné serait +bientôt dans le même état que l'orteil de saint Pierre de Rome, que les +pèlerins ont raccourci à force de le baiser. + +Je leur montrai ensuite quelques plâtres des meilleurs sculpteurs +antiques, des peintures qui ne sont pas sans mérite, mes fusils, mes +instruments de musique et quelques belles éditions tant françaises +qu'étrangères. + +Dans ce voyage polymathique, ils n'oublièrent pas ma cuisine. Je leur +fis voir mon pot-au-feu économique, ma coquille à rôtir, mon +tournebroche à pendule, et mon vaporisateur. Ils examinèrent tout avec +une curiosité minutieuse, et s'étonnèrent d'autant plus, que chez eux +tout se faisait encore comme du temps de la régence. + +Au moment où nous rentrâmes dans mon salon, deux heures sonnèrent. +«Peste! dit le docteur, voilà l'heure du dîner, et ma soeur Jeannette +nous attend! Il faut aller la rejoindre. Ce n'est pas que je sente une +grande envie de manger, mais il me faut mon potage. C'est une si vieille +habitude, que quand je passe une journée sans en prendre, je dis comme +Titus: _Diem perdidi_.--Cher docteur, lui répondis-je, pourquoi aller si +loin pour trouver ce que vous avez sous la main? Je vais envoyer +quelqu'un à la cousine, pour la prévenir que vous restez avec moi, et +que vous me faites le plaisir d'accepter un dîner pour lequel vous aurez +quelque indulgence, parce qu'il n'aura pas tout le mérite d'un impromptu +fait à loisir.» + +Il y eut à ce sujet, entre les deux frères, délibération oculaire, et +ensuite consentement formel. Alors j'expédiai un _volante_ pour le +faubourg Saint-Germain; je dis un mot à mon maître queux; et après un +intervalle de temps tout-à-fait modéré, et partie avec ses ressources, +partie avec celles des restaurateurs voisins, il nous servit un petit +dîner bien retroussé et tout-à-fait appétissant. + +[Illustration] + +Ce fut pour moi une grande satisfaction que de voir le sang-froid et +l'aplomb avec lequel mes deux amis s'assirent, s'approchèrent de la +table, étalèrent leurs serviettes, et se préparèrent à agir. + +Ils éprouvèrent deux surprises auxquelles je n'avais pas moi-même pensé; +car je leur fis servir du parmesan avec le potage, et leur offris après +un verre de madère sec. C'étaient deux nouveautés importées depuis peu +par M. le prince de Talleyrand, le premier de nos diplomates, à qui nous +devons tant de mots fins, spirituels, profonds, et que l'attention +publique a toujours suivi avec un intérêt distinct, soit dans sa +puissance, soit dans sa retraite. + +Le dîner se passa très bien, tant dans sa partie substantielle que dans +ses accessoires obligés, et mes amis y mirent autant de complaisance que +de gaîté. + +Après le dîner, je proposai un piquet, qui fut refusé; ils préférèrent +le _far niente_ des Italiens, disait le capitaine; et nous nous +constituâmes en petit cercle autour de la cheminée. + +Malgré les délices du _far niente_, j'ai toujours pensé que rien ne +donne plus de douceur à la conversation qu'une occupation quelconque, +quand elle n'absorbe pas l'attention; ainsi je proposai le thé. + +Le thé était une étrangeté pour des Français de la vieille roche; +cependant il fut accepté. Je le fis en leur présence, et ils en prirent +quelques tasses avec d'autant plus de plaisir qu'ils ne l'avaient jamais +regardé que comme un remède. + +Une longue pratique m'avait appris qu'une complaisance en amène une +autre, et que quand on est une fois engagé dans cette voie on perd le +pouvoir de refuser. Aussi c'est avec un ton presque impératif que je +parlai de finir par un bowl de punch. + +«Mais tu me tueras, disait le docteur.--Mais vous nous griserez,» disait +le capitaine. À quoi je ne répondais qu'en demandant à grands cris des +citrons, du sucre et du rhum. + +Je fis donc le punch, et pendant que j'y étais occupé, on exécutait des +rôties (_toast_) bien minces, délicatement beurrées et salées à point. + +Cette fois il y eut réclamation. Les cousins assurèrent qu'ils avaient +bien assez mangé, et qu'ils n'y toucheraient pas; mais comme je connais +l'attrait de cette préparation si simple, je répondis que je ne +souhaitais qu'une chose, c'est qu'il y en eût assez. Effectivement, peu +après le capitaine prenait la dernière tranche, et je le surpris +regardant s'il n'en restait pas ou si on n'en faisait pas d'autres; ce +que j'ordonnai à l'instant. + +Cependant le temps avait coulé, et ma pendule marquait plus de huit +heures. «Sauvons-nous, dirent mes hôtes; il faut bien que nous allions +manger une feuille de salade avec notre pauvre soeur, qui ne nous a pas +vus de la journée.» + +À cela je n'eus pas d'objections; et, fidèle aux devoirs de +l'hospitalité vis-à-vis de deux vieillards aussi aimables, je les +accompagnai jusqu'à leur voiture, et je les vis partir. + +On demandera peut-être si l'ennui ne se coula pas quelques moments dans +une aussi longue séance. + +Je répondrai négativement: l'attention de mes convives fut soutenu par +la confection de la fondue, par le voyage autour de l'appartement, par +quelques nouveautés dans le dîner, par le thé, et surtout par le punch, +dont ils n'avaient jamais goûté. + +D'ailleurs le docteur connaissait tout Paris par généalogies et +anecdotes; le capitaine avait passé une partie de sa vie en Italie, soit +comme militaire, soit comme envoyé à la cour de Parme; j'ai moi-même +beaucoup voyagé; nous causions sans prétention, nous écoutions avec +complaisance. Il n'en faut pas tant pour que le temps fuie avec douceur +et rapidité. + +Le lendemain matin je reçus une lettre du docteur; il avait l'attention +de m'apprendre que la petite débauche de la veille ne leur avait fait +aucun mal; bien au contraire, après un premier sommeil des plus heureux, +ils s'étaient levés frais, dispos, et prêts à recommencer. + +[Illustration: LA CHASSE ET LA PÊCHE.] + +G de. GONET, Editeur + + + + + MÉDITATION XV. + + Des haltes de chasse. + + +77.--De toutes les circonstances de la vie où le manger est compté pour +quelque chose, une des plus agréables est sans doute la halte de chasse; +et, de tous les entr'actes connus, c'est encore la halte de chasse qui +peut le plus se prolonger sans ennui. + +Après quelques heures d'exercice, le chasseur le plus vigoureux sent +qu'il a besoin de repos; son visage a été caressé par la brise du matin; +l'adresse ne lui a pas manqué dans l'occasion; le soleil est près +d'atteindre le plus haut de son cours; le chasseur va donc s'arrêter +quelques heures, non par excès de fatigue, mais par cette impulsion +d'instinct qui nous avertit que notre activité ne peut pas être +indéfinie. + +Un ombrage l'attire; le gazon le reçoit, et le murmure de la source +voisine l'invite à y déposer le flacon destiné à le désaltérer[36]. + +[Note 36: J'invite les camarades à préférer le vin blanc; il résiste +mieux au mouvement et à la chaleur, et désaltère plus agréablement.] + +Ainsi placé, il sort avec un plaisir tranquille les petits pains à +croûte dorée, dévoile le poulet froid qu'une main amie a placé dans son +sac, et pose tout auprès le carré de gruyère ou de roquefort destiné à +figurer tout un dessert. + +[Illustration] + +Pendant qu'il se prépare ainsi, le chasseur n'est pas seul; il est +accompagné de l'animal fidèle que le ciel a créé pour lui: le chien +accroupi regarde son maître avec amour; la coopération a comblé les +distances, ce sont deux amis, et le serviteur est à la fois heureux et +fier d'être le convive de son maître. + +Ils ont un appétit également inconnu aux mondains et aux dévots: aux +premiers, parce qu'ils ne laissent point à la faim le temps d'arriver; +aux autres, parce qu'ils ne se livrent jamais aux exercices qui le font +naître. + +Le repas a été consommé avec délices; chacun a eu sa part; tout s'est +passé dans l'ordre et la paix. Pourquoi ne donnerait-on, pas quelques +instants au sommeil? l'heure de midi est aussi une heure de repos pour +toute la création. + +Ces plaisirs sont décuplés si plusieurs amis les partagent; car alors, +en ce cas, un repas plus copieux a été apporté dans ces cantines +militaires, maintenant employées à de plus doux usages. On cause avec +enjouement des prouesses de l'un, des solécismes de l'autre, et des +espérances de l'après-midi. + +Que sera-ce donc si des serviteurs attentifs arrivent chargés de ces +vases consacrés à Bacchus, où un froid artificiel fait glacer à la fois +le madère, le suc de la fraise et de l'ananas, liqueurs délicieuses, +préparations divines, qui font couler dans les veines une fraîcheur +ravissante, et portent dans tous les sens un bien-être inconnu aux +profanes[37]. + +[Note 37: C'est mon ami Alexandre Delessert qui, le premier, a mis +en usage cette pratique pleine de charmes. + +Nous chassions à Villeneuve par un soleil ardent, le thermomètre de +Réaumur marquant 26° a l'ombre. + +Ainsi placés sous la zone torride, il avait eu l'attention de faire +trouver sous nos pas des serviteurs potophores[38] qui avaient, dans des +seaux de cuir pleins de glace, tout ce que l'on pouvait désirer, soit +pour rafraîchir, soit pour conforter. On choisissait, et on se sentait +revivre. + +Je suis tenté de croire que l'application d'un liquide aussi frais à des +langues arides et à des gosiers desséchés, cause la sensation la plus +délicieuse qu'on puisse goûter en sûreté de conscience.] + +[Note 38: M. Hoffmann condamne cette expression a cause de sa +ressemblance avec _pot-au-feu_; il vient à substituer _oenophore_, mot +déjà connu.] + +Mais ce n'est point encore le dernier terme de cette progression +d'enchantements. + +=Les Dames=. + +78.--Il est des jours où nos femmes, nos soeurs, nos cousines, leurs +amies, ont été invitées à venir prendre part à nos amusements. + +À l'heure promise, on voit arriver des voitures légères et des chevaux +fringants, chargés de belles, de plûmes et de fleurs. La toilette de ces +dames a quelque chose de militaire et de coquet; et l'oeil du professeur +peut, de temps à autre, saisir les échappées de vue que le hasard seul +n'a pas ménagées. + +Bientôt le flanc des calèches s'entrouvre et laisse apercevoir les +trésors du Périgord, les merveilles de Strasbourg, les friandises +d'Achard, et tout ce qu'il y a de transportable dans les laboratoires +les plus savants. + +On n'a point oublié le champagne fougueux qui s'agite sous la main de la +beauté; on s'assied sur la verdure, on mange, les bouchons volent; on +cause, on rit, on plaisante en toute liberté; car on a l'univers pour +salon et le soleil pour lumière. D'ailleurs l'appétit, cette émanation +du ciel, donne à ce repas une vivacité inconnue dans les enclos, quelque +bien décorés qu'ils soient. + +Cependant comme il faut que tout finisse, le doyen donne le signal; on +se lève, les hommes s'arment de leurs fusils, les dames de leurs +chapeaux. On se dit adieu, les voitures s'avancent, et les beautés +s'envolent pour ne plusse montrer qu'à la chute du jour. + +Voilà ce que j'ai vu dans les hautes classes de la société où le Pactole +roule ses flots; mais tout cela n'est pas indispensable. + +J'ai chassé au centre de la France et au fond des départements; j'ai vu +arriver à la halte des femmes charmantes, des jeunes personnes +rayonnantes de fraîcheur, les unes en cabriolets, les autres dans de +simples carrioles, ou sur l'âne modeste qui fait la gloire et la fortune +des habitants de Montmorency; je les ai vues les premières à rire des +inconvénients du transport; je les ai vues étaler sur la pelouse la +dinde à gelée transparente, le pâté de ménage, la salade toute prête à +être retournée; je les ai vues danser d'un pied léger autour du feu du +bivouac allumé en pareille occasion; j'ai pris part aux jeux et aux +_folâtreries_ qui accompagnent ce repas nomade, et je suis bien +convaincu qu'avec moins de luxe on ne rencontre ni moins de charmes, ni +moins de gaîté, ni moins de plaisir. + +Eh! pourquoi quand on se sépare, n'échangerait-on pas quelques baisers +avec le roi de la chasse parce qu'il est dans sa gloire; avec le culot, +parce qu'il est malheureux; avec les autres, pour ne pas faire de +jaloux? il y a départ, l'usage l'autorise, il est permis et même enjoint +d'en profiter. + +Camarades! chasseurs prudents, qui visez au solide, tirez droit et +soignez les bourriches avant l'arrivée des dames; car l'expérience a +appris qu'après leur départ il est rare que la chasse soit fructueuse. + +On s'est épuisé en conjectures pour expliquer cet effet. Les uns +l'attribuent au travail de la digestion, qui rend toujours le corps un +peu lourd; d'autres, à l'attention distraite qui ne peut plus se +recueillir; d'autres, à des colloques confidentiels qui peuvent donner +l'envie de retourner bien vite. + +Quant à nous, + + Dont jusqu'au fond des coeurs le regard a pu lire, + +nous pensons que, l'âge des dames étant à l'orient, et les chasseurs +matière inflammable, il est impossible que, par la collision des sexes, +il ne s'échappe pas quelque étincelle génésique qui effarouche la chaste +Diane, et qui fait que dans son déplaisir elle retire, pour le reste de +la journée, ses faveurs aux délinquants. + +Nous disons _pour le reste de la journée_, car l'histoire d'Endymion +nous a appris que la déesse est bien loin d'être sévère après le soleil +couché. (_Voyez_ le tableau de Girodet.) + +Les haltes de chasse sont une matière vierge que nous n'avons fait +qu'effleurer; elle pourrait être l'objet d'un traité aussi amusant +qu'instructif. Nous le léguons au lecteur intelligent qui voudra s'en +occuper. + +[Illustration] + + + + + MÉDITATION XVI + + =De la Digestion=. + + +79.--_On ne vit pas de ce qu'on mange_, dit un vieil adage, _mais de ce +qu'on digère_. Il faut donc digérer pour vivre; et cette nécessité est +un niveau qui couche sous sa puissance le pauvre et le riche, le berger +et le roi. + +Mais combien peu savent ce qu'ils font quand ils digèrent! La plupart +sont comme M. Jourdain, qui faisait de la prose sans le savoir; et c'est +pour ceux-là que je trace un histoire populaire de la digestion, +persuadé que je suis que M. Jourdain fut bien plus content; quand le +philosophe l'eut rendu certain que ce qu'il faisait était de la prose. + +Pour connaître la digestion dans son ensemble, il faut la joindre à ses +antécédents et à ses conséquences. + +=Ingestion=. + +80.--L'appétit, la faim et la soif nous avertissent que le corps a +besoin de se restaurer; et la douleur, ce moniteur universel, ne tarde +pas à nous tourmenter, si nous ne pouvons pas y obéir. + +Alors viennent le manger et le boire, qui constituent l'ingestion, +opération qui commence au moment où les aliments arrivent à la bouche, +et finit à celui où ils entrent dans l'oesophage.[39] + +[Note 39: L'_oesophage_ est le canal qui commence derrière la +trachée-artère, et conduit du gosier à l'estomac: son extrémité +supérieure se nomme _pharynx_.] + +Pendant ce trajet, qui n'est que de quelques pouces, il se passe bien +des choses. + +Les dents divisent les aliments solides; les glandes de toutes espèces +qui tapissent la bouche intérieure les humectent, la langue les gâche +pour les mêler; elle les presse ensuite contre le palais pour en +exprimer le jus et en savourer le goût; en faisant cette fonction, la +langue réunit les aliments en masse dans le milieu de la bouche; après +quoi, s'appuyant contre la mâchoire inférieure, elle se soulève dans le +milieu, de sorte qu'il se forme à sa racine une pente qui les entraîne +dans l'arrière-bouche, où ils sont reçus par le pharynx, qui, se +contractant à son tour, les fait entrer dans l'oesophage, dont le +mouvement péristaltique les conduit jusqu'à l'estomac. + +Une bouchée ainsi débitée, une seconde lui succède de la même manière; +les boissons qui sont aspirées dans les entr'actes prennent la même +route, et la déglutition continue jusqu'à ce que le même instinct qui +avait appelé l'ingestion nous avertisse qu'il est temps de finir. Mais +il est rare qu'on obéisse à la première injonction; car un des +privilèges de l'espèce humaine est de boire sans avoir soif; et dans +l'état actuel de l'art, les cuisiniers savent bien nous faire manger +sans avoir faim. + +Par un tour de force très remarquable, pour que chaque morceau arrive +jusqu'à l'estomac, il faut qu'il échappe à deux dangers: + +Le premier est d'être refoulé dans les arrière-narines; mais +heureusement l'abaissement du voile du palais et la construction du +pharynx s'y opposent; + +La second danger serait de tomber dans la trachée-artère, au-dessus de +laquelle tous nos aliments passent, et celui-ci serait beaucoup plus +grave; car, dès qu'un corps étranger tombe dans la trachée-artère, une +toux convulsive commence, pour ne finir que quand il est expulsé. + +Mais, par un mécanisme admirable, la glotte se resserre pendant qu'on +avale; elle est défendue par l'épiglotte, qui la recouvre, et nous avons +un certain instinct qui nous porte à ne pas respirer pendant la +déglutition; de sorte qu'en général on peut dire que, malgré cette +étrange conformation, les aliments arrivent facilement dans l'estomac, +où finit l'empire de la volonté et où commence la digestion proprement +dite. + +Office de l'estomac. + +81. + +La digestion est une opération tout à fait mécanique, et l'appareil +digesteur peut être considéré comme un moulin garni de ses blutoirs, +dont l'effet est d'extraire des aliments ce qui peut servir à réparer +nos corps, et de rejeter le marc dépouillé de ses parties animalisables. + +On a longtemps et vigoureusement disputé sur la manière dont se fait la +digestion dans l'estomac, et pour savoir si elle se fait par coction, +maturation, fermentation, dissolution gastrique, chimique ou vitale, +etc. + +On y peut trouver un peu de tout cela; et il n'y avait faute que parce +qu'on voulait attribuer à un agent unique le résultat de plusieurs +causes nécessairement réunies. + +Effectivement, les aliments, imprégnés de tous les fluides que leur +fournissent la bouche et l'oesophage, arrivent dans l'estomac, où ils +sont pénétrés par le suc gastrique dont il est toujours plein: ils sont +soumis pendant plusieurs heures à une chaleur de plus de trente degrés +de Réaumur; ils sont sassés et mêlés par le mouvement organique de +l'estomac, que leur présence excite: ils agissent les uns sur les autres +par l'effet de cette juxtaposition, et il est impossible qu'il n'y ait +pas fermentation, puisque presque tout ce qui est alimentaire est +fermentescible. + +Par suite de toutes ces opérations, le chyle s'élabore; la couche +alimentaire, qui est immédiatement superposée, est la première qui est +appropriée; elle passe par le pylore et tombe dans les intestins: une +autre lui succède, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien +dans l'estomac, qui se vide, pour ainsi dire, par bouchées, et de la +même manière dont il s'était rempli. + +Le pylore est une espèce d'entonnoir charnu, qui sert de communication +entre l'estomac et les intestins; il est fait de manière à ce que les +aliments ne puissent, du moins que difficilement, remonter. Ce viscère +important est sujet quelquefois à s'obstruer, et alors on meurt de faim, +après de longues et effroyables douleurs. L'intestin qui reçoit les +aliments au sortir du pylore est le duodénum; il a été ainsi nommé parce +qu'il est long de douze doigts. Le chyle arrivé dans le duodénum y +reçoit une élaboration nouvelle par le mélange de la bile et du suc +pancréatique; il perd la couleur grisâtre et acide qu'il avait +auparavant, se colore en jaune, et commence à contracter le fumet +stercoral, qui va toujours en s'aggravant à mesure qu'il s'avance vers +le rectum. Les divers principes qui se trouvent dans ce mélange agissent +réciproquement les uns sur les autres: le chyle se prépare, et il doit y +avoir formation de gaz analogues. + +Le mouvement organique d'impulsion qui avait fait sortir le chyle de +l'estomac, continuant, le pousse vers les intestins grêles: là se dégage +le chyle, qui est absorbé par les organes destinés à cet usage, et qui +est porté vers le foie pour s'y mêler au sang, qu'il rafraîchit en +réparant les pertes causées par l'absorption des organes vitaux et par +l'exhalation transpiratoire. + +Il est assez difficile d'expliquer comment le chyle, qui est une liqueur +blanche et à peu près insipide et inodore, peut s'extraire d'une masse +dont la couleur, l'odeur et le goût doivent être très prononcés. + +Quoi qu'il en soit, l'extraction du chyle paraît être le véritable but +de la digestion, et aussitôt qu'il est mêlé à la circulation, l'individu +en est averti par une augmentation de force vitale et par une conviction +intime que ses pertes sont réparées. + +La digestion des liquides est bien moins compliquée que celle des +aliments solides, et peut s'exposer en peu de mots. + +La partie alimentaire qui se trouve suspendue se sépare, se joint au +chyle, et en subit toutes les vicissitudes. + +La partie purement liquide est absorbée par les suçoirs de l'estomac et +jetée dans la circulation: de là elle est portée par les artères +émulgentes vers les reins, qui la filtrent et l'élaborent, et, au moyen +des uretères [40], la font parvenir dans la vessie sous la forme +d'urine. + +[Note 40: Ces uretères sont deux conduits de la grosseur d'un tuyau +de plume à écrire, qui partent de chacun des reins, et aboutissent au +col postérieur de la vessie.] + +Arrivée à ce dernier récipient, et quoique également retenue par un +sphincter, l'urine y réside peu; son action excitante fait naître le +besoin; et bientôt une constriction volontaire la rend à la lumière et +la fait jaillir par les canaux d'irrigation que tout le monde connaît et +qu'on est convenu de ne jamais nommer. + +La digestion dure plus ou moins de temps, suivant la disposition +particulière des individus. Cependant on peut lui donner un terme moyen +de sept heures, savoir: un peu plus de trois heures pour l'estomac, et +le surplus pour le trajet jusqu'au rectum. + +[Illustration: page 208] + +[Illustration: INFLUENCES G. de GONET, Editeur] + +Au moyen de cet exposé, que j'ai extrait des meilleurs auteurs, et que +j'ai convenablement dégagé des aridités anatomiques et des +abstractions de la science, mes lecteurs pourront désormais assez bien +juger de l'endroit où doit se trouver le dernier repas qu'ils auront +pris, savoir: pendant les trois premières heures, dans l'estomac; plus +tard, dans le trajet intestinal; et après sept ou huit heures, dans le +rectum, en attendant son tour d'expulsion. + +=Influence de la digestion.= + +82. + +La digestion est de toutes les opérations corporelle celle qui influe le +plus sur l'état moral de l'individu. Cette assertion ne doit étonner +personne, et il est impossible que cela soit autrement. + +Les principes de là plus simple psychologie nous apprennent que l'âme +n'est impressionnée qu'au moyen des organes qui lui sont soumis et qui +la mettent en rapport avec les objets extérieurs; d'où il suit que, +quand ces organes sont mal conservés, mal restaurés, ou irrités, cet +état de dégradation exerce une influence nécessaire sur les sensations, +qui sont les moyens intermédiaires et occasionnels des opérations +intellectuelles. + +Ainsi, la manière habituelle dont la digestion se fait, et surtout se +termine, nous rend habituellement tristes, gais, taciturnes, parleurs, +moroses ou mélancoliques, sans que nous nous en doutions, et surtout +sans que nous puissions nous y refuser. + +On pourrait ranger sous ce rapport, le genre humain civilisé en trois +grandes catégories: les réguliers, les réservés et les relâchés. + +Il est d'expérience que tous ceux qui se trouvent dans ces diverses +séries, non seulement ont des dispositions naturelles semblables et des +propensions qui leur sont communes, mais encore qu'ils ont quelque chose +d'analogue et de similaire dans là manière dont ils remplissent les +missions que le hasard leur a départies dans le cours de la vie. + +Pour me faire comprendre par un exemple, je le prendrai dans le vaste +champ de la littérature. Je crois que les gens de lettres doivent le +plus souvent à leur estomac le genre qu'ils ont préférablement choisi. + +Sous ce point de vue, les poètes comiques doivent être dans les +réguliers, les tragiques dans les resserrés, et les élégiaques et +pastoureaux dans les relâchés: d'où il suit que le poète le plus +lacrymal n'est séparé du poète que par quelque degré de coction +digestionnaire. + +C'est par application de ce principe au courage que, dans le temps où le +prince Eugène de Savoie faisait le plus grand mal à la France, quelqu'un +de la cour de Louis XIV s'écriait: «Oh! que ne puis-je lui envoyer la +foire pendant huit jours! J'en aurais bientôt fait le plus grand +j...-f.....de l'Europe.» + +«Hâtons-nous, disait un général anglais, de faire battre nos soldats +pendant qu'ils ont encore le morceau de boeuf dans l'estomac.» + +La digestion, chez les jeunes gens, est souvent accompagnée d'un léger +frisson, et chez les vieillards d'une assez forte envie de dormir. + +Dans le premier cas, c'est la nature qui retire le calorique des +surfaces, pour l'employer dans son laboratoire; dans le second, c'est la +même puissance qui, déjà affaiblie par l'âge, ne peut plus suffire à la +fois au travail de la digestion et à l'excitation des sens. + +Dans les premiers moments de la digestion, il est dangereux de se livrer +aux travaux de l'esprit, plus dangereux encore de s'abandonner aux +jouissances génésiques. Le courant qui porte vers les cimetières de la +capitale y entraîne chaque année des centaines d'hommes qui, après avoir +très bien dîné, et quelquefois pour avoir trop bien dîné, n'ont pas su +fermer les yeux et se boucher les oreilles. + +Cette observation contient un avis, même pour la jeunesse, qui ne +regarde à rien; un conseil pour les hommes faits, qui oublient que le +temps ne s'arrête jamais; et une loi pénale pour ceux qui sont du +mauvais côté de cinquante ans (_on the wrong side of fifty_). + +Quelques personnes ont de l'humeur pendant tout le temps qu'elles +digèrent; ce n'est le temps alors ni de leur présenter des projets, ni +de leur demander des grâces. + +De ce nombre était spécialement le maréchal Augereau; pendant la +première heure après son dîner, il tuait tout, amis et ennemis. + +Je lui ai entendu dire un jour qu'il y avait dans l'armée deux personnes +que le général en chef était toujours maître de faire fusiller, savoir: +le commissaire ordonnateur en chef et le chef de son état-major. Ils +étaient présents l'un et l'autre; le général Chérin répondit en +câlinant, mais avec esprit; l'ordonnateur ne répondit rien, mais il n'en +pensa probablement pas moins. + +J'étais à cette époque attaché à son état-major, et mon couvert était +toujours mis à sa table; mais j'y venais rarement, par la crainte de ces +bourrasques périodiques; j'avais peur que, sur un mot, il ne m'envoyât +digérer en prison. + +Je l'ai souvent rencontré depuis à Paris; et comme il me témoignait +obligeamment le regret de ne m'avoir pas vu plus souvent, je ne lui en +dissimulai point la cause; nous en rîmes ensemble; mais il avoua presque +que je n'avais pas eu tout-à-fait tort. + +Nous étions alors à Offenbourg, et on se plaignait à l'état-major de ce +que nous ne mangions ni gibier ni poisson. + +Cette plainte était fondée; car c'est une maxime de droit public, que +les vainqueurs doivent faire bonne chère aux dépens des vaincus. Ainsi, +le jour même, j'écrivis au conservateur des forêts une lettre fort polie +pour lui indiquer le mal et lui prescrire le remède. + +Le conservateur était un vieux reître, grand, sec et noir, qui ne +pouvait pas nous souffrir, et qui sans doute ne nous traitait pas bien, +de peur que nous ne prissions racine dans son territoire. Sa réponse fut +donc à peu près négative et pleine d'évasions. Les gardes s'étaient +enfuis, de peur de nos soldats; les pêcheurs ne gardaient plus de +subordination; les eaux étaient grosses, etc., etc. À de si bonnes +raisons je ne répliquai pas; mais je lui envoyai dix grenadiers pour les +loger et nourrir à discrétion jusqu'à nouvel ordre. + +Le topique fit effet: le surlendemain, de très grand-matin, il nous +arriva un chariot bien et richement chargé; les gardes étaient sans +doute revenus, les pêcheurs soumis, car on nous apportait, en gibier et +en poisson, de quoi nous régaler pour plus d'une semaine: chevreuils, +bécasses, carpes, brochets; c'était une bénédiction. + +A la réception de cette offrande expiatoire, je délivrai de ses hôtes le +conservateur malencontreux. Il vint nous voir; je lui fis entendre +raison; et pendant le reste de notre séjour en ce pays, nous n'eûmes +qu'à nous louer de ses bons procédés. + +[Illustration: glyph] + + + + + MÉDITATION XVII. + + =Du Repos=. + + +83. + +L'homme n'est pas fait pour jouir d'une activité indéfinie; la nature ne +l'a destiné qu'à une existence interrompue, il faut que ses perceptions +finissent après un certain temps. Ce temps d'activité peut s'allonger en +variant le genre et la nature des sensations qu'il lui fait éprouver; +mais cette continuité d'existence l'amène à désirer le repos. Le repos +conduit au sommeil, et le sommeil produit les rêves. + +Ici nous nous trouvons aux dernières limites de l'humanité: car l'homme +qui dort n'est déjà plus l'homme social; la loi protège encore, mais ne +lui commande plus. + +Ici se place naturellement un fait assez singulier; qui m'a été raconté +par dom Duhaget, autrefois prieur de la chartreuse de Pierre-Châtel. + +Dom Duhaget était d'une très-bonne famille de Gascogne, et avait servi +avec distinction, il avait été vingt ans capitaine d'infanterie; il +était chevalier de Saint-Louis. Je n'ai connu personne d'une piété plus +douce et d'une conversation plus aimable. + +[Illustration: a monk] + +«Nous avions, me disait-il, à...., où j'ai été prieur avant que de venir +à Pierre-Châtel, un religieux d'une humeur mélancolique, d'un caractère +sombre, et qui était connu pour être somnambule. + +«Quelquefois, dans ses accès, il sortait de sa cellule, et y rentrait +seul; d'autres fois il s'égarait, et on était obligé de l'y reconduire. +On avait consulté et fait quelques remèdes; ensuite les rechutes étant +devenues plus rares, on avait cessé de s'en occuper. + +«Un soir que je ne m'étais point couché à l'heure ordinaire, j'étais à +mon bureau, occupé à examiner quelques papiers, lorsque j'entendis +ouvrir la porte de mon appartement, dont je ne retirais presque jamais +la clef, et bientôt je vis entrer ce religieux dans un état absolu de +somnambulisme. + +«Il avait les yeux ouverts, mais fixes, n'était vêtu que de la tunique +avec laquelle il avait dû se coucher, et tenait un grand couteau à la +main. + +«Il alla droit à mon lit, dont il connaissait la position, eut l'air de +vérifier, en tâtant avec la main, si je m'y trouvais effectivement; +après quoi, il frappa trois grands coups tellement fournis, qu'après +avoir percé les couvertures la lame entra profondément dans le matelas, +ou plutôt la natte qui m'en tenait lieu. + +«Lorsqu'il avait passé devant moi, il avait la figuré contractée et les +sourcils froncés. Quand il eut frappé, il se retourna, et j'observai que +son visage était détendu et qu'il y régnait quelque air de satisfaction. + +«L'éclat des deux lampes qui étaient sur mon bureau ne fit aucune +impression sur ses yeux, et il s'en retourna comme il était venu, +ouvrant et fermant avec discrétion deux portes qui conduisaient à ma +cellule, et bientôt je m'assurai qu'il se retirait directement et +paisiblement dans la sienne. + +«Vous pouvez juger, continua le prieur, de l'état où je me trouvai +pendant cette terrible apparition. Je frémis d'horreur à la vue du +danger auquel je venais d'échapper, et je remerciai la Providence; mais +mon émotion était telle, qu'il me fut impossible de fermer les yeux le +reste de la nuit. + +«Le lendemain je fis appeler le somnambule, et lui demandai sans +affectation à quoi il avait rêvé la nuit précédente. + +«À cette question, il se troubla. Mon père, me répondit-il, j'ai fait un +rêve si étrange, que j'ai véritablement quelque peine à vous le +découvrir: c'est peut-être l'oeuvre du démon, et...--Je vous l'ordonne, +lui répliquai-je; un rêve est toujours involontaire; ce n'est qu'une +illusion. Parlez avec sincérité.--Mon père, dit-il alors, à peine +étais-je couché que j'ai rêvé que vous aviez tué ma mère; que son ombre +sanglante m'était apparue pour demander vengeance, et qu'à cette vue +j'avais été transporté d'une telle fureur, que j'ai couru comme un +forcené à votre appartement; et vous ayant trouvé dans votre lit, je +vous y ai poignardé. Peu après, je me suis réveillé tout en sueur, en +détestant mon attentat, et bientôt j'ai béni Dieu qu'un si grand crime +n'est pas été commis....--Il a été plus commis que vous ne pensez, lui +dis-je avec un air sérieux et tranquille. + +«Alors je lui racontai ce qui s'était passé, et lui montrai la trace des +coups qu'il avait cru m'adresser. + +«À cette vue, il se jeta à mes pieds, tout en larmes, gémissant du +malheur involontaire qui avait pensé arriver, et implorant telle +pénitence que je croyais devoir lui infliger. + +«--Non, non, m'écriai-je, je ne vous punirai point d'un fait +involontaire; mais désormais je vous dispense d'assister aux offices de +la nuit, et vous préviens que votre cellule sera fermée en dehors, après +le repas du soir, et ne s'ouvrira que pour vous donner la facilité de +venir à la messe de famille qui se dit à la pointe du jour.» + +Si, dans cette circonstance à laquelle il n'échappa que par miracle, le +prieur eût été tué, le moine somnambule n'eût pas été puni, parce que +c'eût été de sa part un meurtre involontaire. + +=Temps du repos=. + +84.--Les lois générales imposées au globe que nous habitons ont dû +influer sur la manière d'exister de l'espèce humaine. L'alternative de +jour et de nuit qui se fait sentir sur toute la terre avec certaines +variétés, mais cependant de manière qu'en résultat de compte l'un et +l'autre se compensent, a indiqué assez naturellement le temps de +l'activité comme celui du repos; et probablement l'usage de notre vie +n'eût point été le même si nous eussions eu un jour sans fin. + +Quoi qu'il en soit, quand l'homme a joui, pendant une certaine durée, de +la plénitude de sa vie, il vient un moment où il ne peut plus y suffire; +son impressionnabilité diminue graduellement; les attaques les mieux +dirigées sur chacun de ses sens demeurent sans effet, les organes se +refusent à ce qu'ils avaient appelé avec plus d'ardeur, l'âme est +saturée de sensations, le temps du repos arrivé. + +Il est facile de voir que nous avons considéré l'homme social, environné +de toutes les ressources et du bien-être de la haute civilisation; car +ce besoin de se reposer arrive bien plus vite et bien plus régulièrement +pour celui qui subit la fatigue d'un travail assidu dans son cabinet, +dans son atelier, en voyage, à la guerre, à la chasse ou de toute autre +manière. + +À ce repos, comme à tous les actes conservateurs, la nature, cette +excellente mère, a joint un grand plaisir. + +L'homme qui se repose éprouve un bien-être aussi général +qu'indéfinissable; il sent ses bras retomber par leur propre poids, ses +fibres se distendre, son cerveau se rafraîchir; ses sens sont calmes, +ses sensations obtuses; il ne désire rien, il ne réfléchit plus; un +voile de gaze s'étend sur ses yeux. Encore quelques instants, et il +dormira. + +[Illustration: page 218] + + + + + MÉDITATION 18 + + =Du Sommeil.= + + +85.--Quoiqu'il y ait quelques hommes tellement organisés qu'on peut +presque dire qu'ils ne dorment pas, cependant il est de vérité générale +que le besoin de dormir est aussi impérieux que la faim et la soif. Les +sentinelles avancées à l'armée s'endorment souvent, tout en se jetant du +tabac dans les yeux; et Pichegru, traqué par la police de Bonaparte, +paya 30,000 fr. une nuit de sommeil pendant laquelle il fut vendu et +livré. + +=Définition.= + +86.--Le sommeil est cet état d'engourdissement dans lequel l'homme, +séparé des objets extérieurs par l'inactivité forcée de ses sens, ne vit +plus que de la vie mécanique. + +Le sommeil, comme la nuit, est précédé et suivi de deux crépuscules, +dont le premier conduite l'inertie absolue, et le second ramène à la vie +active. + +Tâchons d'examiner ces divers phénomènes. + +Au moment où le sommeil commence, les organes des sens tombent peu à peu +dans l'inaction: le goût d'abord, la vue et l'odorat ensuite; l'ouïe +veille encore, et le toucher toujours; car il est là pour nous avertir +par la douleur des dangers que le corps peut courir. + +Le sommeil est toujours précédé d'une sensation plus ou moins +voluptueuse: le corps y tombe avec plaisir par là certitude d'une +prompte restauration; et l'âme s'y abandonne avec confiance, dans +l'espoir que ses moyens d'activité y seront retrempés. + +C'est faute d'avoir bien apprécié cette sensation, cependant si +positive, que des savants de premier ordre ont comparé le sommeil à la +mort, à laquelle tous les êtres vivants résistent de toutes leurs +forces, et qui est marquée par des symptômes si particuliers et qui font +horreur même aux animaux. + +Comme tous les plaisirs, le sommeil devient une passion; car on a vu des +personnes dormir les trois quarts de leur vie; et, comme toutes les +passions, il ne produit alors que des effets funestes, savoir: la +paresse, l'indolence, l'affaiblissement, la stupidité et la mort. + +L'école de Salerne n'accordait que sept heures de sommeil, sans +distinction d'âge ou de sexe. Cette doctrine est trop sévère; il faut +accorder quelque chose aux enfants par besoin, et aux femmes par +complaisance; mais on peut regarder comme certain que toutes les fois +qu'on passe plus de dix heures au lit, il y a excès. + +Dans les premiers moments du sommeil crépusculaire, la volonté dure +encore: on pourrait se réveiller, l'oeil n'a pas encore perdu toute sa +puissance. _Non omnibus dormio_, disait Mécènes, et dans cet état plus +d'un mari a acquis de fâcheuses certitudes. Quelques idées naissent +encore, mais elles sont incohérentes; on a des lueurs douteuses; on +croit voir voltiger des objets mal terminés. Cet état dure peu; bientôt +tout disparaît, tout ébranlement cesse, et on tombe dans le sommeil +absolu. + +Que fait l'âme pendant ce temps? elle vit en elle-même; elle est comme +le pilote pendant le calme, comme un miroir pendant la nuit, comme un +luth dont personne ne touche; elle attend de nouvelles excitations. + +Cependant quelques psychologues, et entre autres M. le comte de Redern, +prétendent que l'âme ne cesse jamais d'agir; et ce dernier en donne pour +preuve que tout homme que l'on arrache à son premier sommeil éprouve la +sensation de celui qu'on trouble dans une opération à laquelle il serait +sérieusement occupé. + +Cette observation n'est pas sans fondement, et mérite d'être +attentivement vérifiée. + +Au surplus cet état d'anéantissement absolu est de peu de durée (il ne +passe presque jamais cinq ou six heures); peu à peu les pertes se +réparent; un sentiment obscur d'existence commence à renaître, et le +dormeur passe dans l'empire des songes. + +[Illustration: page 221] + + + + + MÉDITATION XIX + + =Des Rêves=. + + +Les rêves sont des impressions unilatérales qui arrivent à l'âme sans le +secours des objets extérieurs. + +Ces phénomènes, si communs et en même temps si extraordinaires, sont +cependant encore peu connus. + +La faute en est aux savants, qui ne nous ont pas encore laissé un corps +d'observations suffisant. Ce secours indispensable viendra avec le +temps, et la double nature de l'homme en sera mieux connue. + +Dans l'état actuel de la science, il doit rester pour convenu qu'il +existe un fluide aussi subtil que puissant, qui transmet au cerveau les +impressions reçues par les sens; et que c'est par l'excitation que +causent ces impressions que naissent les idées. + +Le sommeil absolu est dû à la déperdition et à l'inertie de ce fluide. + +Il faut croire que les travaux de la digestion et de l'assimilation, qui +sont loin de s'arrêter pendant le sommeil, réparent cette perte, de +sorte qu'il est un temps où l'individu, ayant déjà tout ce qu'il faut +pour agir, n'est point encore excité par les objets extérieurs. + +Alors le fluide nerveux, mobile par sa nature, se porte au cerveau par +les conduits nerveux; il s'insinue dans les mêmes endroits et dans les +mêmes traces, puisqu'il arrive par la même voie, il doit donc produire +les mêmes effets, mais cependant avec moins d'intensité. + +La raison de cette différence me parut facile à saisir. Quand l'homme +éveillé est impressionné par un objet extérieur, la sensation est +précise, soudaine et nécessaire; l'organe tout entier est en mouvement. +Quand, au contraire, la même impression lui est transmise pendant son +sommeil, il n'y a que la partie postérieure des nerfs qui soit en +mouvement; la sensation doit nécessairement être moins vive et moins +positive; et pour être plus facilement entendu, nous disons que chez +l'homme éveillé il y a percussion de tout l'organe, et chez l'homme +dormant il n'y a qu'ébranlement de la partie qui avoisine le cerveau. + +Cependant on sait que dans les rêves voluptueux la nature atteint son +but à peu près comme dans la veille; mais cette différence naît de la +différence même des organes; car la génésique n'a besoin que d'une +excitation quelle qu'elle soit, et chaque sexe porte avec soi tout le +matériel nécessaire pour la consommation de l'acte auquel la nature l'a +destiné. + +=Recherche à faire=. + +87.--Quand le fluide nerveux est ainsi porté au cerveau, il y afflue +toujours par les couloirs destinés à l'exercice de quelqu'un de nos +sens, et voilà pourquoi il y réveille certaines sensations ou séries +d'idées préférablement à d'autres. Ainsi, on croit voir quand c'est le +nerf optique qui est ébranlé, entendre quand ce sont les nerfs auditifs, +etc.; et remarquons ici, comme singularité, qu'il est au moins très rare +que les sensations qu'on éprouve en rêvant se rapportent au goût et à +l'odorat: quand on rêve d'un parterre où d'une prairie, on voit des +fleurs sans en sentir le parfum; si l'on croit assister à un repas, on +en voit les mets sans en savourer le goût. + +Ce serait un travail digne des plus savants que de rechercher pourquoi +deux de nos sens n'impressionnent point l'âme pendant le sommeil, tandis +que les quatre autres jouissent de presque toute leur puissance. Je ne +connais aucun psychologue qui s'en soit occupé. + +Remarquons aussi que plus les affections que nous éprouvons en dormant +sont intérieures, plus elles ont de force. Ainsi, les idées les plus +sensuelles ne sont rien auprès des angoisses qu'on ressent si on rêve +qu'on a perdu un enfant chéri ou qu'on va être pendu. On peut se +réveiller, en pareil cas, tout trempé de sueur ou tout mouillé de +larmes. + +=Nature des songes=. + +88. + +QUELLE que soit la bizarrerie des idées qui quelquefois nous agitent en +dormant, cependant en y regardant d'un peu près, on verra que ce ne sont +que des souvenirs ou des combinaisons de souvenirs. Je suis tenté de +dire que les songes ne sont que la mémoire des sens. + +Leur étrangeté ne consiste donc qu'en ce que l'association de ces idées +est insolite, parce qu'elle s'est affranchie des lois de la chronologie, +des convenances et du temps; de sorte que, en dernière analyse, personne +n'a jamais rêvé à ce qui lui était auparavant tout-à-fait inconnu. + +On ne s'étonnera pas de la singularité de nos rêves, si l'on réfléchit +que, pour l'homme éveillé, quatre puissances se surveillent et se +rectifient réciproquement; savoir: la vue, l'ouïe, le toucher et la +mémoire; au lieu que, chez celui qui dort, chaque sens est abandonné à +ses seules ressources. + +Je serais tenté de comparer ces deux états du cerveau à un piano près +duquel serait assis un musicien qui, jetant par distraction les doigts +sur les touches, y formerait par réminiscence quelque mélodie, et qui +pourrait y ajouter une harmonie complète s'il usait de tous ses moyens. +Cette comparaison pourrait se pousser beaucoup plus loin, en ajoutant +que la réflexion est aux idées ce que l'harmonie est aux sons, et +certaines idées en contiennent d'autres, tout comme un son principal en +contient aussi d'autres qui lui sont secondaires, etc., etc. + +=Système du docteur Gall.= + +89. + +EN me laissant doucement conduire par un sujet qui n'est pas sans +charmes, me voilà parvenu aux confins du système du docteur Gall, qui +enseigne et soutient la multiformité des organes du cerveau. + +Je ne dois donc pas aller plus loin, ni franchir les limites que je me +suis fixées; cependant, par amour pour la science, à laquelle on peut +bien voir que je ne suis pas étranger, je ne puis m'empêcher de +consigner ici deux observations que j'ai faites avec soin, et sur +lesquelles on peut d'autant mieux compter, que, parmi ceux qui me +liront, il existe plusieurs personnes qui pourraient en attester la +vérité. + +PREMIÈRE OBSERVATION. + +Vers 1790, il existait, dans un village appelé Gevrin, arrondissement de +Belley, un commerçant extrêmement rusé, il s'appelait Landot, et s'était +arrondi une assez jolie fortune. + +Il fut tout-à-coup frappé d'un tel coup de paralysie, qu'on le crut +mort. La Faculté vint à son secours, et il s'en tira, mais non sans +perte, car il laissa à peu près derrière lui toutes les facultés +intellectuelles, et surtout la mémoire. Cependant, comme il se traînait +encore, tant bien que mal, et qu'il avait repris l'appétit, il avait +conservé l'administration de ses biens. + +Quand on le vit dans cet état, ceux qui avaient eu des affaires avec lui +crurent que le temps était venu de prendre leur revanche; et sous +prétexte de venir lui tenir compagnie, on venait de toutes parts lui +proposer des marchés, des achats, des ventes, des échanges, et autres de +cette espèce qui avaient été jusque-là l'objet de son commerce habituel. +Mais les assaillants se trouvèrent bien surpris, et sentirent bientôt +qu'il fallait décompter. + +Le madré vieillard n'avait rien perdu de ses puissances commerciales, et +le même homme qui quelquefois ne connaissait pas ses domestiques et +oubliait jusqu'à son nom, était toujours au courant du prix de toutes +les denrées, ainsi que de la valeur de de tout arpent de prés, de vignes +ou de bois à trois lieues à la ronde. + +Sous ces divers rapports, son jugement était resté intact; et comme on +s'en défiait moins, la plupart de ceux qui tâtèrent le marchand invalide +furent pris aux pièges qu'eux-mêmes avaient préparés pour lui. + +DEUXIÈME OBSERVATION. + +Il existait à Belley un M. Chirol, qui avait servi longtemps dans les +gardes-du-corps, tant sous Louis XV que sous Louis XVI. + +Son intelligence était tout juste à la hauteur du service qu'il avait eu +à faire toute sa vie; mais il avait au suprême degré l'esprit des jeux, +de sorte que, non-seulement il jouait bien tous jeux anciens, tels que +l'hombre, le piquet, le whist, mais encore que, quand la mode en +introduisait un nouveau, dès la troisième partie il en connaissait +toutes les finesses. + +Or, ce M. Chirol fut aussi frappé d'une paralysie, et le coup fut tel +qu'il tomba dans un état d'insensibilité presque absolue. Deux choses +cependant furent épargnées, les facultés digestives et la faculté de +jouer. + +Il venait tous les jours dans la maison où depuis plus de vingt ans il +avait coutume de faire sa partie, s'asseyait en un coin, et y demeurait +immobile et somnolent, sans s'occuper en rien de ce qui se passait +autour de lui. + +Le moment d'arranger les parties étant venu, on lui proposait d'y +prendre part; il acceptait toujours, et se traînait vers la table; on +pouvait se convaincre que la maladie qui avait paralysé la plus grande +partie de ses facultés ne lui avait pas fait perdre un point de son jeu. +Peu de temps avant sa mort, M. Chirol donna une preuve authentique de +l'intégrité de son existence comme joueur. + +Il nous survint à Belley un banquier de Paris qui s'appelait, je crois, +M. Delins. Il était porteur de lettres de recommandation; il était +étranger, il était Parisien: c'était plus qu'il n'en fallait dans une +petite ville pour qu'on s'empressât à faire tout ce qui pouvait lui être +agréable. + +M. Delins était gourmand et joueur. Sous le premier rapport on lui donna +suffisamment d'occupation en le tenant chaque jour cinq ou six heures à +table; sous le second rapport, il était plus difficile à amuser: il +avait un grand amour pour le piquet, et parlait de jouer à six francs la +fiche, ce qui excédait de beaucoup le taux de notre jeu le plus cher. + +Pour surmonter cet obstacle, on fit une société où chacun prit ou ne +prit pas intérêt, suivant la nature de ses pressentiments: les uns en +disant que les Parisiens en savent bien plus long que les provinciaux; +d'autres soutenant, au contraire, que tous les habitants de cette grande +ville ont toujours, dans leur individu, quelques atomes de badauderie. +Quoi qu'il en soit, la société se forma; et à qui confia-t-on le soin de +défendre la masse commune?... à M. Chirol. + +Quand le banquier parisien vit arriver cette grande figure pâle, blême, +marchant de côté, qui vint s'asseoir en face de lui, il crut d'abord que +c'était une plaisanterie; mais quand il vit le spectre prendre les +cartes et les battre en professeur, il commença à croire que cet +adversaire avait autrefois pu être digne de lui. + +Il ne fut pas longtemps à se convaincre que cette faculté durait encore; +car, non seulement à cette partie, mais encore à un grand nombre +d'autres qui se succédèrent M. Delins fut battu, opprimé, plumé +tellement, qu'à son départ il eut à nous compter plus de six cents +francs qui furent soigneusement partagés entre tous les associés. + +[Illustration] + +Avant de partir, M. Delins vint nous remercier du bon accueil qu'il +avait reçu de nous: cependant il se récriait sur l'état caduc de +l'adversaire que nous lui avions opposé, et nous assurait qu'il ne +pourrait jamais se consoler d'avoir lutté avec tant de désavantage +contre un mort. + +=Résultat= + +La conséquence de ces deux observations est facile à déduire: il me +semble évident que le coup qui, dans ces deux cas, avait bouleversé le +cerveau, avait respecté la portion de cet organe qui avait si longtemps +été employée aux combinaisons du commerce et du jeu: et sans doute cette +portion d'organe n'avait résisté que parce qu'un exercice continuel lui +avait donné plus de vigueur, ou encore parce que les mêmes impressions, +si longtemps répétées, y avaient laissé des traces plus profondes. + +=Influence de l'âge=. + +90.--- L'âge a une influence marquée sur la nature des songes. + +Dans l'enfance, on rêve jeux, jardins, fleurs, verdure et autres objets +riants; plus tard, plaisirs, amours, combats, mariages; plus tard, +établissements, voyages, faveurs du prince ou de ses représentants; plus +tard enfin, affaires, embarras, trésors, plaisirs d'autrefois et amis +morts depuis longtemps. + +=Phénomènes des songes=. + +91.--Certains phénomènes peu communs accompagnent quelquefois le sommeil +et les rêves: leur examen peut servir aux progrès de l'anthroponomie; et +c'est par cette raison que je consigne ici trois observations prises +parmi plusieurs que, pendant le cours d'une assez longue vie, j'ai eu +occasion de faire sur moi-même dans le silence de la nuit. + +PREMIÈRE OBSERVATION. + +Je rêvai une nuit que j'avais trouvé le secret de m'affranchir des lois +de la pesanteur, de manière que mon corps étant devenu indifférent à +monter ou descendre, je pouvais faire l'un ou l'autre avec une facilité +égale et d'après ma volonté. + +Cet état me paraissait délicieux; et peut-être bien des personnes ont +rêvé quelque chose de pareil; mais ce qui devient plus spécial, c'est +que je m'expliquais à moi-même très clairement (ce me semble du moins) +les moyens qui m'avaient conduit à ce résultat, et que ces moyens me +paraissaient tellement simples, que je m'étonnais qu'ils n'eussent pas +été trouvés plus tôt. + +En m'éveillant, cette partie explicative m'échappa tout-à-fait, mais la +conclusion m'est restée; et depuis ce temps, il m'est impossible de ne +pas être persuadé que tôt ou tard un génie plus éclairé fera cette +découverte, et à tout hasard je prends date. + +DEUXIÈME OBSERVATION. + +92.--Il n'y a que peu de mois que j'éprouvai, en dormant, une sensation +de plaisir tout-à-fait extraordinaire. Elle consistait en une espèce de +frémissement délicieux de toutes les particules qui composent mon être. +C'était une espèce de fourmillement plein de charmes qui, partant de +l'épiderme depuis les pieds jusqu'à la tête, m'agitait jusque dans la +moelle des os. Il me semblait voir une flamme violette qui se jouait +autour de mon front. + + Lambere flamma comas, et circum tempora pasci. + +J'estime que cet état, que je sentis bien physiquement, dura au moins +trente secondes, et je me réveillai rempli d'un étonnement qui n'était +pas sans quelque mélange de frayeur. + +De cette sensation, qui est encore très présente à mon souvenir, et de +quelques observations qui ont été faites sur les extatiques et sur les +nerveux, j'ai tiré la conséquence que les limites du plaisir ne sont +encore ni connues ni posées, et qu'on ne sait pas jusqu'à quel point +notre corps peut être béatifié. J'ai espéré que dans quelques siècles la +physiologie à venir s'emparera de ces sensations extraordinaires, les +procurera à volonté comme on provoque le sommeil par l'opium, et que nos +arrière-neveux auront par-là des compensations pour les douleurs atroces +auxquelles nous sommes quelquefois soumis. + +La proposition que je viens d'énoncer a quelque appui dans l'analogie; +car j'ai déjà remarqué que le pouvoir de l'harmonie, qui procure des +jouissances si vives, si pures et si avidement recherchées, était +totalement inconnu aux Romains: c'est une découverte qui n'a pas plus de +cinq cents ans d'antiquité. + +TROISIÈME OBSERVATION. + +93.--En l'an VIII (1800), m'étant couché sans aucun antécédent +remarquable, je me réveillai vers une heure du matin, temps ordinaire de +mon premier sommeil; je me trouvai dans un état d'excitation cérébrale +tout-à-fait extraordinaire; mes conceptions étaient vives, mes pensées +profondes; la sphère de mon intelligence me paraissait agrandie. J'étais +levé sur mon séant et mes yeux étaient affectés de la sensation d'une +lumière pâle, vaporeuse, indéterminée, et qui ne servait en aucune +manière à faire distinguer les objets. + +À ne consulter que la foule des idées qui se succédèrent rapidement, +j'aurais pu croire que cette situation eût duré plusieurs heures; mais, +d'après ma pendule, je suis certain qu'elle ne dura qu'un peu plus d'une +demi-heure. J'en fus tiré par un incident extérieur et indépendant de ma +volonté; je fus rappelé aux choses de la terre. + +À l'instant la sensation lumineuse disparut, je me sentis déchoir; les +limites de mon intelligence se rapprochèrent; en un mot, je redevins ce +que j'étais la veille. Mais comme j'étais bien éveillé, ma mémoire, +quoique avec des couleurs ternes, a retenu une partie des idées qui +traversèrent mon esprit. + +Les premières eurent le temps pour objet. Il me semblait que le passé, +le présent et l'avenir étaient de même nature et ne faisaient qu'un +point, de sorte qu'il devait être aussi facile de prévoir l'avenir que +de se souvenir du passé. Voilà tout ce qui m'est resté de cette première +intuition; qui fut en partie effacée par celles qui suivirent. + +Mon attention se porta ensuite sur les sens; je les classai par ordre de +perfection, et étant venu à penser que nous dévions en avoir autant à +l'intérieur qu'à l'extérieur, je m'occupai à en faire la recherche. + +J'en avais déjà trouvé trois, et presque quatre, quand je retombai sur +la terre. Les voici: + +1º La _compassion_, qui est une sensation précordiale qu'on éprouve +quand on voit souffrir son semblable; + +2º La _prédilection_, qui est un sentiment dé préférence non seulement +pour un objet, mais pour tout ce qui tient à cet objet, ou en rappelle +le souvenir; + +3º La _sympathie_, qui est aussi un sentiment de préférence qui entraîne +deux objets l'un vers l'autre. + +On pourrait croire, au premier aspect, que ces deux sentiments ne sont +qu'une seule et même chose; mais ce qui empêche de les confondre, c'est +que la _prédilection_ n'est pas toujours réciproque, et que la +_sympathie_ l'est nécessairement. + +Enfin, en m'occupant de la _compassion_, je fus conduit à une induction +que je crus très juste, et que je n'aurais pas aperçue en un autre +moment, savoir: que c'est de la compassion que dérive ce beau théorème, +base première de toutes les législations: + + NE FAIS PAS AUX AUTRES CE QUE TU NE VOUDRAIS PAS QU'ON TE FÎT. + + _Do as you will done by_. + + ALTERI NE FACIAS QUOD TIBI FIERI NON VIS. + +Telle est, au surplus, l'idée qui m'est restée de l'état où j'étais et +de ce que j'éprouvai dans cette occasion, que je donnerais volontiers, +s'il était possible, tout le temps qui me reste à vivre pour un mois +d'une existence pareille. + +Les gens de lettres me comprendront bien plus facilement que les autres; +car il en est peu à qui il ne soit arrivé, à un degré sans doute très +inférieur, quelque chose de semblable. + +On est, dans son lit, couché bien chaudement, dans une position +horizontale, et la tête bien couverte; on pense à l'ouvrage qu'on a sur +le métier, l'imagination s'échauffe, les idées abondent, les expressions +les suivent; et comme il faut se lever pour écrire, on s'habille, on +quitte son bonnet de nuit, et on se met à son bureau. + +Mais voilà que tout-à-coup on ne se retrouve plus le même; l'imagination +s'est refroidie, le fil des idées est rompu, les expressions manquent; +on est obligé de chercher avec peine ce qu'on avait si facilement +trouvé, et fort souvent on est contraint d'ajourner le travail à un jour +plus heureux. + +Tout cela s'explique facilement par l'effet que doit produire sur le +cerveau le changement de position et de température: on retrouve encore +ici l'influence du physique sur le moral. + +En creusant cette observation, j'ai été conduit trop loin peut-être; +mais enfin j'ai été conduit à penser que l'exaltation des Orientaux +était due en partie à ce que, étant de la religion de Mahomet, ils ont +toujours la tête chaudement couverte, et que c'est pour obtenir l'effet +contraire que tous les législateurs des moines leur ont imposé +l'obligation d'avoir cette partie du corps découverte et rasée. + +[Illustration] + + + + + MÉDITATION XX. + + =De l'influence de la diète sur le repos, + le sommeil et les songes.= + + +94.--Que l'homme se repose, qu'il s'endorme ou qu'il rêve, il ne cesse +d'être sous la puissance des lois de la nutrition, et ne sort pas de +l'empire de la gastronomie. + +La théorie et l'expérience s'accordent pour prouver que la qualité et la +quantité des aliments influent puissamment sur le travail, le repos, le +sommeil et les rêves. + +=Effets de la diète sur le travail=. + +95.--L'homme mal nourri ne peut longtemps suffire aux fatigues d'un +travail prolongé; son corps se couvre de sueur; bientôt ses forces +l'abandonnent; et pour lui le repos n'est autre chose que +l'impossibilité d'agir. + +S'il s'agit d'un travail d'esprit, les idées naissent sans vigueur et +sans précision; la réflexion se refuse à les joindre, le jugement à les +analyser; le cerveau s'épuise dans ces vains efforts, et l'on s'endort +sur le champ de bataille. + +J'ai toujours pensé que les soupers d'Auteuil, ainsi que ceux des hôtels +de Rambouillet et de Soissons, avaient fait grand bien aux auteurs du +temps de Louis XIV; et le malin Geoffroy (si le fait eût été vrai) +n'aurait pas tant eu tort quand il plaisantait les poètes de la fin du +dix-huitième siècle sur l'eau sucrée, qu'il croyait leur boisson +favorite. + +D'après ces principes, j'ai examiné les ouvrages de certains auteurs +connus pour avoir été pauvres et souffreteux, et je ne leur ai +véritablement trouvé d'énergie que quand ils ont dû être stimulés par le +sentiment habituel de leurs maux ou par l'envie souvent assez mal +dissimulée. + +Au contraire, celui qui se nourrit bien et qui répare ses forces avec +prudence et discernement, peut suffire à une somme de travail qu'aucun +être animé ne peut supporter. + +La veille de son départ pour Boulogne, l'empereur Napoléon travailla +pendant plus de trente heures, tant avec son conseil d'État qu'avec les +divers dépositaires de son pouvoir, sans autre réfection que deux très +courts repas et quelques tasses de café. + +Brown parle d'un commis de l'amirauté d'Angleterre qui, ayant perdu par +accident des états auxquels seul il pouvait travailler, employa +cinquante-deux heures consécutives à les refaire. Jamais, sans un régime +approprié, il n'eût pu faire face à cette énorme déperdition; il se +soutint de la manière suivante: d'abord de l'eau, puis des aliments +légers, puis du vin, puis des consommés, enfin de l'opium. + +Je rencontrai un jour un courrier que j'avais connu à l'armée, et qui +arrivait d'Espagne où il avait été envoyé en dépêche par le gouvernement +(_correo ganando horas.--Esp._); il avait fait le voyage en douze jours, +s'étant arrêté à Madrid seulement quatre heures; quelques verres de vin +et quelques tasses de bouillon, voilà tout ce qu'il avait pris pendant +cette longue suite de secousses et d'insomnie; et il ajoutait que des +aliments plus solides l'eussent infailliblement mis dans l'impossibilité +de continuer sa route. + +=Sur les rêves=. + +96.--La diète n'a pas une moindre influence sur le sommeil et sur les +rêves. + +Celui qui a besoin de manger ne peut pas dormir; les angoisses de son +estomac le tiennent dans un réveil douloureux, et si la faiblesse et +l'épuisement le forcent à s'assoupir, ce sommeil est léger, inquiet et +interrompu. + +Celui qui, au contraire, a passé dans son repas les bornes de la +discrétion, tombe immédiatement dans le sommeil absolu: s'il a rêvé, il +ne lui reste aucun souvenir, parce que le fluide nerveux s'est croisé en +tous sens dans les canaux sensitifs. Par la même raison son réveil est +brusque: il revient avec peine à la vie sociale; et quand le sommeil est +tout-à-fait dissipé, il se ressent encore longtemps des fatigues de la +digestion. + +On peut donc donner comme maxime générale, que le café repousse le +sommeil. L'habitude affaiblit et fait même totalement disparaître cet +inconvénient; mais il a infailliblement lieu chez tous les Européens, +quand ils commencent à en prendre. Quelques aliments, au contraire, +provoquent doucement le sommeil: tels sont ceux où le lait domine, la +famille entière des laitues, la volaille, le pourpier, la fleur +d'oranger, et surtout la pomme de reinette, quand on la mange +immédiatement avant de se coucher. + +=Suite= + +97.--L'expérience, assise sur des millions d'observations, a appris que +la diète détermine les rêves. + +En général, tous les aliments qui sont légèrement excitants font rêver: +telles sont les viandes noires, les pigeons, le canard, le gibier, et +surtout le lièvre. + +On reconnaît encore cette propriété aux asperges, au céleri, aux +truffes, aux sucreries parfumées, et particulièrement à la vanille. + +Ce serait une grande erreur de croire qu'il faut bannir de nos tables +les substances qui sont ainsi somnifères; car les rêves qui en résultent +sont en général d'une nature agréable, légère, et prolongent notre +existence, même pendant le temps où elle paraît suspendue. + +Il est des personnes pour qui le sommeil est une vie à part, une espèce +de roman prolongé, c'est-à-dire que leurs songes ont une suite, qu'ils +achèvent dans la seconde nuit celui qu'ils avaient commencé la veille, +et voient en dormant certaines physionomies qu'ils reconnaissent pour +les avoir déjà vues, et que cependant ils n'ont jamais rencontrées dans +le monde réel. + +=Résultat=. + +98.--L'homme qui a réfléchi sur son existence physique, et qui la +conduit d'après les principes que nous développons, celui-là prépare +avec sagacité son repos, son sommeil et ses rêves. + +Il partage son travail de manière à ne jamais s'excéder; il le rend plus +léger en le variant avec discernement, et rafraîchit son attitude par de +courts intervalles de repos, qui le soulagent sans interrompre la +continuité, qui est quelquefois un devoir. + +Si, pendant le jour, un repos plus long lui est nécessaire, il ne s'y +livre jamais que dans l'attitude de session: il se refuse au sommeil, à +moins qu'il n'y soit invinciblement entraîné, et se garde bien surtout +d'en contracter l'habitude. + +Quand la nuit a amené l'heure du repos diurnal, il se retire dans une +chambre aérée, ne s'entoure point de rideaux qui lui feraient cent fois +respirer le même air, et se garde bien de fermer les volets de ses +croisées, afin que, toutes les fois que son oeil s'entr'ouvrirait, il +soit consolé par un reste de lumière. + +Il s'étend dans un lit légèrement relevé vers la tête; son oreiller est +de crin; son bonnet de nuit est de toile; son buste n'est point accablé +sous le poids des couvertures; mais il a soin que ses pieds soient +chaudement couverts. + +Il a mangé avec discernement, ne s'est refusé à la bonne ni à +l'excellente chère; il a bu les meilleurs vins, et avec précaution, même +les plus fameux. Au dessert, il a plus parlé de galanterie que de +politique, et a fait plus de madrigaux que d'épigrammes; il a pris une +tasse de café, si sa constitution s'y prête, et accepté, après quelques +instants, une cuillerée d'excellente liqueur, seulement pour parfumer sa +bouche. En tout il s'est montré convive aimable, amateur distingué, et +n'a cependant outrepassé que de peu la limite du besoin. + +[Illustration] + +En cet état, il se couche content de lui et des autres, ses yeux se +ferment; il traverse le crépuscule, et tombe, pour quelques heures, dans +le sommeil absolu. + +Bientôt la nature a levé son tribut; l'assimilation a remplacé la perte. +Alors des rêves agréables viennent lui donner une existence mystérieuse; +il voit les personnes qu'il aime, retrouve ses occupations favorites; et +se transporte aux lieux où il s'est plu. + +Enfin, il sent le sommeil se dissiper par degrés et rentre dans la +société sans avoir à regretter de tempe perdu, parce que, même dans son +sommeil, il a joui d'une activité sans fatigue et d'un plaisir sans +mélange. + + + + + MÉDITATION XXI + + =De l'Obésité=. + + +99.--Si j'avais été médecin avec diplôme, j'aurais d'abord fait une +bonne monographie de l'obésité; j'aurais ensuite établi mon empire dans +ce recoin de la science; et j'aurais eu le double avantage d'avoir pour +malades les gens qui se portent le mieux, et d'être journellement +assiégé par la plus jolie moitié du genre humain; car avoir une juste +portion d'embonpoint, ni trop ni peu, est pour les femmes l'étude de +toute leur vie. + +Ce que je n'ai pas fait, un autre docteur le fera; et s'il est à la fois +savant, discret et beau garçon, je lui prédis des succès à miracles. + + Exoriare aliquis nostris ex ossibas _hoeres!_ + +En attendant, je vais ouvrir la carrière; car un article sur l'obésité +est de rigueur dans un ouvrage qui a pour objet l'homme en tant qu'il se +repaît. + +J'entends par _obésité_ cet état de congestion graisseuse où, sans que +l'individu soit malade, les membres augmentent peu à peu en volume, et +perdent leur forme et leur harmonie primitives. + +Il est une sorte d'obésité qui se borne au ventre; je ne l'ai jamais +observée chez les femmes: comme elles ont généralement la fibre plus +molle, quand l'obésité les attaque, elle n'épargne rien. J'appelle cette +variété _gastrophorie_, et _gastrophores_ ceux qui en sont atteints. Je +suis même de ce nombre; mais, quoique porteur d'un ventre assez +proéminent, j'ai encore le bas de la jambe sec, et le nerf détaché comme +un cheval arabe. + +[Illustration] + +Je n'en ai pas moins toujours regardé mon ventre comme un ennemi +redoutable; je l'ai vaincu et fixé au majestueux; mais pour le vaincre, +il fallait le combattre: c'est à une lutte de trente ans que je dois ce +qu'il y a de bon dans cet essai. + +Je commence par un extrait de plus de cinq cents dialogues que j'ai eus +autrefois avec mes voisins de table menacés ou affligés de l'obésité. + +L'OBÈSE.--Dieu! quel pain délicieux. Où le prenez-vous donc? + +MOI.--Chez M. Limet, rue de Richelieu: il est le boulanger de LL. AA. +RR. le duc d'Orléans et le prince de Condé; je l'ai pris parce qu'il est +mon voisin, et je le garde parce que je l'ai proclamé le premier +panificateur du monde. + +L'OBÈSE.--J'en prends note; je mange beaucoup de pain, et avec de +pareilles flûtes je me passerais de tout le reste. + +AUTRE OBÈSE.--Mais que faites-vous donc là? Vous recueillez le bouillon +de votre potage, et vous laissez ce beau riz de la Caroline. + +MOI.--C'est un régime particulier que je me suis fait. + +L'OBÈSE.--Mauvais régime, le riz fait mes délices ainsi que les fécules, +les pâtes et autres pareilles: rien ne nourrit mieux, à meilleur marché, +et avec moins de peine. + +UN OBÈSE _renforcé_.--Faites-moi, monsieur, le plaisir de me passer les +pommes de terre qui sont devant vous. Au train dont on va, j'ai peur de +ne pas y être à temps. + +MOI.--Monsieur, les voilà à votre portée. + +L'OBÈSE.--Mais vous allez sans doute vous servir? il y en a assez pour +nous deux, et après nous le déluge. + +MOI.--Je n'en prendrai pas; je n'estime la pomme de terre que comme +préservatif contre la famine; à cela près, je ne trouve rien de plus +éminemment fade. + +L'OBÈSE.--Hérésie gastronomique! rien n'est meilleur que les pommes de +terre; j'en mange de toutes les manières; et s'il en paraît au second +service, soit à la lyonnaise, soit au soufflé, je fais ici mes +protestations pour la conservation de mes droits. + +UNE DAME OBÈSE.--Vous seriez bien bon si vous envoyiez chercher pour moi +de ces haricots de Soissons que j'aperçois au bout de la table. + +MOI, _après avoir exécuté l'ordre en chantant tout bas bas un air +connu_: + + Les Sossonnais sont heureux, + Les haricots sont chez eux... + +L'OBÈSE.--Ne plaisantez pas; c'est un vrai trésor pour ce pays-là. Paris +en tire pour des sommes considérables. Je vous demande grâce aussi pour +les petites fèves de marais, qu'on appelle _fèves anglaises_; quand +elles sont encore vertes, c'est un manger des dieux. + +MOI.--Anathème aux haricots! anathème aux fèves de marais. + +L'OBÈSE, _d'un air résolu_.--Je me moque de votre anathème; ne dirait-on +pas que vous êtes à vous seul tout un concile? + +MOI, _à une autre_.--Je vous félicite sur votre belle santé; il me +semble, madame, que vous avez un peu engraissé depuis la dernière fois +que j'ai eu l'honneur de vous voir. + +L'OBÈSE.--Je le dois probablement à mon nouveau régime. + +MOI.--Comment donc? + +L'OBÈSE.--Depuis quelque temps je déjeune avec une bonne soupe grasse, +un bowl comme pour deux et quelle soupe encore! la cuiller y tiendrait +droite. + +MOI, _à une autre_.--Madame, si vos yeux ne me trompent pas, vous +accepterez un morceau de cette charlotte? et je vais l'attaquer en votre +faveur. + +L'OBÈSE.--Eh bien! monsieur, mes yeux vous trompent: j'ai ici deux +objets de prédilection, et ils sont tous du genre masculin: c'est ce +gâteau de riz à côtes dorées, et ce gigantesque biscuit de Savoie; car +vous saurez pour votre règle que je raffole des pâtisseries sucrées. + +MOI, _à une autre_.--Pendant qu'on politique là-bas, voulez-vous, +madame, que j'interroge pour vous cette tourte à la frangipane? + +L'OBÈSE.--Très volontiers: rien ne me va mieux, que la pâtisserie. Nous +avons un pâtissier pour locataire; et, entre ma fille et moi, je crois +bien que nous absorbons le prix de la location, et peut-être au-delà. + +MOI, _après avoir regardé la jeune personne_.--Ce régime vous profite à +merveille; mademoiselle votre fille est une très belle personne, armée +de toutes pièces. + +L'OBÈSE.--Eh bien! croiriez-vous que ses compagnes lui disent +quelquefois qu'elle est trop grasse? + +MOI.--C'est peut-être par envie... + +L'OBÈSE.--Cela pourrait bien être. Au surplus, je la marie, et le +premier enfant arrangera tout cela. + +[Illustration] + +C'est par des discours semblables que j'éclaircissais une théorie dont +j'avais pris les éléments hors de l'espèce humaine; savoir que la +corpulence graisseuse a toujours pour principale cause une diète trop +chargée d'éléments féculents et farineux, et que je m'assurais que le +même régime est toujours suivi du même effet: + +Effectivement, les animaux carnivores ne s'engraissent jamais (voyez les +loups, les chacals, les oiseaux de proie, le corbeau, etc.). + +Les herbivores s'engraissent peu, du moins tant que l'âge ne les a pas +réduits au repos; et au contraire ils s'engraissant vite et en tout +temps, aussitôt qu'on leur a fait manger des pommes de terre, des grains +et des farines de toute espèce. + +L'obésité ne se trouve jamais ni chez les sauvages, ni dans les classes +de la société où on travaille pour manger et où on ne mange que pour +vivre. + +=Causes de l'obésité.= + +100.--D'après les observations qui précèdent, et dont chacun peut +vérifier l'exactitude, il est facile d'assigner les principales causes +de l'obésité. La première est la disposition naturelle de l'individu. +Presque tous les hommes naissent avec certaines prédispositions dont +leur physionomie porte l'empreinte. Sur cent personnes qui meurent de la +poitrine, quatre-vingt-dix ont les cheveux bruns, le visage long et le +nez pointu. Sur cent obèses, quatre-vingt-dix ont le visage court, les +yeux ronds et le nez obtus. + +Il est donc vrai qu'il existe des personnes prédestinées en quelque +sorte pour l'obésité, et dont, toutes choses égales, les puissances +digestives élaborent une plus grande quantité de graisse. + +Cette vérité physique, dont je suis profondément convaincu, influe d'une +manière fâcheuse sur ma manière de voir en certaines occasions. + +Quand on rencontre dans la société une demoiselle bien vive, bien rosée, +au nez fripon, aux formes arrondies, aux mains rondelettes, aux pieds +courts et grassouillets, tout le monde est ravi et la trouve charmante, +tandis que, instruit par l'expérience, je jette sur elle des regards +postérieurs de dix ans, je vois les ravages que l'obésité aura faits sur +ces charmes si frais, et je gémis sur des maux qui n'existent pas +encore. Cette compassion anticipée est un sentiment pénible, et fournit +une preuve entre mille autres, que l'homme serait plus malheureux s'il +pouvait prévoir l'avenir. + +La seconde des principales causes de l'obésité est dans les farines et +fécules dont l'homme fait la base de sa nourriture journalière. Nous +l'avons déjà dit, tous les animaux qui vivent de farineux s'engraissent +de gré ou de force; l'homme suit la loi commune. + +La fécule produit plus vite et plus sûrement son effet quand elle est +unie au sucre: le sucre et la graisse contiennent l'hydrogène, principe +qui leur est commun; l'un et l'autre sont inflammables. Avec cet +amalgame, elle est d'autant plus active qu'elle flatte plus le goût et +qu'on ne mange guère les entremets sucrés que quand l'appétit naturel +est déjà satisfait, et qu'il ne reste plus alors que cet autre appétit +de luxe qu'on est obligé de solliciter par tout ce que l'art a de plus +raffiné et le changement de plus tentatif. + +La fécule n'est pas moins incrassante quand elle est charroyée par les +boissons, comme dans la bière et autres de la même espèce. Les peuples +qui en boivent habituellement sont aussi ceux où on trouve les ventres +les plus merveilleux, et quelques familles parisiennes qui, en 1817, +burent de la bière par économie, parce que le vin était fort cher, en +ont été récompensées par un embonpoint dont elles ne savent plus que +faire. + +=Suite=. + +101.--Une double cause d'obésité résulte de la prolongation du sommeil +et du défaut d'exercice. + +Le corps humain répare beaucoup pendant le sommeil; et dans le même +temps il perd peu, puisque l'action musculeuse est suspendue. Il +faudrait donc que le superflu acquis fut évaporé par l'exercice; mais, +par cela même qu'on dort beaucoup, on limite d'autant le temps ou l'on +pourrait agir. + +Par une autre conséquence, les grands dormeurs se refusent à tout ce qui +leur présente jusqu'à l'ombre d'une fatigue; l'excédant de +l'assimilation est donc emporté par le torrent de la circulation; il s'y +charge, par une opération dont la nature s'est réservé le secret; de +quelques centièmes additionnels d'hydrogène, et la graisse se trouve +formée, pour être déposée par le même mouvement dans les capsules du +tissu cellulaire. + +=Suite=. + +102.--Une dernière cause d'obésité consiste dans l'excès du manger et du +boire. + +On a eu raison de dire qu'un des privilèges de l'espèce humaine est de +manger sans avoir faim et de boire sans avoir soif; et, en effet, il ne +peut appartenir aux bêtes; car il naît de la réflexion sur le plaisir de +la table et du désir d'en prolonger la durée. + +On a trouvé ce double penchant partout où l'on a trouvé des hommes; et +on sait que les sauvages mangent avec excès et s'enivrent jusqu'à +l'abrutissement, toutes les fois qu'ils en trouvent l'occasion. + +Quant à nous, citoyens des deux mondes, qui croyons être à l'apogée de +la civilisation, il est certain que nous mangeons trop. + +Je ne dis pas cela pour le petit nombre de ceux qui, serrés par +l'avarice ou l'impuissance, vivent seuls et à l'écart: les premiers, +réjouis de sentir qu'ils amassent; les autres, gémissant de ne pouvoir +mieux faire; mais je le dis avec affirmation pour tous ceux qui, +circulant autour de nous, sont tour-à-tour amphitryons ou convives, +offrent avec politesse ou acceptent avec complaisance; qui, n'ayant déjà +plus de besoin, mangent d'un mets parce qu'il est attrayant, et boivent +d'un vin parce qu'il est étranger; je le dis, soit qu'ils siègent chaque +jour dans un salon, soit qu'ils fêtent seulement le dimanche et +quelquefois le lundi; dans chaque majorité immense, tous mangent et +boivent trop, et des poids énormes en comestibles sont chaque jour +absorbés sans besoin. + +Cette cause, presque toujours présente, agit différemment suivant la +constitution des individus; et pour ceux qui ont l'estomac mauvais, elle +a pour effet non l'obésité, mais l'indigestion. + +=Anecdote=. + +103.--Nous en avons sous les yeux un exemple que la moitié de Paris a pu +connaître. + +M. Lang avait une des maisons les plus brillantes de cette ville; sa +table surtout était excellente, mais son estomac était aussi mauvais que +sa gourmandise était grande. Il faisait parfaitement les honneurs, et +mangeait surtout avec un courage digne d'un meilleur sort. + +Tout se passait bien jusqu'au café inclusivement; mais bientôt l'estomac +se refusait au travail qu'on lui avait imposé, les douleurs +commençaient, et le malheureux gastronome était obligé de se jeter sur +un canapé, où il restait jusqu'au lendemain à expier dans de longues +angoisses le court plaisir qu'il avait goûté. + +Ce qu'il y a de très remarquable, c'est qu'il ne s'est jamais corrigé; +tant qu'il a vécu, il s'est soumis à cette étrange alternative, et les +souffrances de la veille n'ont jamais influé sur le repas du lendemain. + +Chez les individus qui ont l'estomac actif, l'excès de nutrition agit +comme dans l'article précédent. Tout est digéré, et ce qui n'est pas +nécessaire pour la réparation du corps se fixe et se tourne en graisse. + +Chez les autres, il y a indigestion perpétuelle: les aliments défilent +sans faire profit, et ceux qui n'en connaissent pas la cause s'étonnent +que tant de bonnes choses ne produisent pas un meilleur résultat. + +On doit bien s'apercevoir que je n'épuise point minutieusement la +matière; car il est une foule de causes secondaires qui naissent de nos +habitudes, de l'état embrassé, de nos manies, de nos plaisirs, qui +secondent et activent celles que je viens d'indiquer. + +Je lègue tout cela au successeur que j'ai planté en commençant ce +chapitre, et me contente de préliber, ce qui est le droit du premier +venu en toute matière. + +Il y a longtemps que l'intempérance a fixé les regards des observateurs. +Les philosophes ont vanté la tempérance; les princes ont fait des lois +somptuaires, la religion a moralisé la gourmandise; hélas! on n'en a pas +mangé une bouchée de moins, et l'art de trop manger devient chaque jour +plus florissant. + +Je serai peut-être plus heureux en prenant une route nouvelle, +j'exposerai les inconvénients physiques de l'obésité; le soin de +soi-même (_self-preservation_) sera peut-être plus influent que la +morale, plus persuasif que les sermons, plus puissant que les lois, et +je crois le beau sexe tout disposé à ouvrir les yeux à la lumière. + +=Inconvénients de l'obésité=. + +104.--L'obésité a une influence fâcheuse sur les deux sexes en ce +qu'elle nuit à la force et à la beauté. + +Elle nuit à la force, parce qu'en augmentant le poids de la masse à +mouvoir, elle n'augmente pas la puissance motrice; elle y nuit encore en +gênant la respiration, ce qui rend impossible tout travail qui exige un +emploi prolongé de la force musculaire. + +[Illustration: L'OBÉSITÉ ET LA MAIGREUR.] + +L'obésité nuit à la beauté en détruisant l'harmonie de proportion +primitivement établie; parce que toutes les parties ne grossissent pas +d'une manière égale. + +Elle y nuit encore en remplissant des cavités que la nature avait +destinées à faire ombre: aussi, rien n'est si commun que de rencontrer +des physionomies jadis très piquantes et que l'obésité à rendues à peu +près insignifiantes. + +Le chef du dernier gouvernement n'avait pas échappé à cette loi. Il +avait fort engraissé dans ses dernières campagnes, de pâle il était +devenu blafard, et ses yeux avaient perdu une partie de leur fierté. + +L'obésité entraîne avec elle le dégoût pour la danse, la promenade, +l'équitation, ou l'inaptitude pour toutes les occupations ou amusements +qui exigent un peu d'agilité ou d'adresse. + +Elle prédispose aussi à diverses maladies, telles que l'apoplexie, +l'hydropisie, les ulcères aux jambes, et rend toutes les autres +affections plus difficiles à guérir. + +=Exemples d'obésité=. + +105.--Parmi les héros corpulents, je n'ai gardé le souvenir que de +Marius et de Jean Sobieski. + +Marius, qui était de petite taille, était devenu aussi large que long, +et c'est peut-être cette énormité qui effraya le Cimbre chargé de le +tuer. + +Quant au roi de Pologne, son obésité pensa lui être funeste, car, étant +tombé dans un gros de cavalerie turque devant lequel il fut obligé de +fuir, la respiration lui manqua bientôt, et il aurait été +infailliblement massacré, si quelques-uns de ses aides-de-camp ne +l'avaient soutenu, presque évanoui sur son cheval, tandis que d'autres +se sacrifiaient généreusement pour arrêter l'ennemi. + +Si je ne me trompe, le duc de Vendôme, ce digne fils du grand Henri, +était aussi d'une corpulence remarquable. Il mourut dans une auberge, +abandonné de tout le monde, et conserva assez de connaissance pour voir +le dernier de ses gens arracher le coussin sur lequel il reposait au +moment de rendre le dernier soupir. + +Les recueils sont pleins d'exemples d'obésité monstrueuse; je les y +laisse pour parler en peu de mots de ceux que j'ai moi-même recueillis. + +M. Rameau, mon condisciple, maire de la Chaleur, en Bourgogne, n'avait +que cinq pieds deux pouces, et pesait cinq cents. + +M. le duc de Luynes, à côté duquel j'ai souvent siégé, était devenu +énorme; la graisse avait désorganisé sa belle figure, et il avait passé +les dernières années de sa vie dans une somnolence presque habituelle. + +Mais ce que j'ai vu de plus extraordinaire en ce genre était un habitant +de New-York, que bien des Français encore existants à Paris peuvent +avoir vu dans la rue de Broadway, assis sur un énorme fauteuil dont les +jambes auraient pu porter une église. + +Édouard avait au moins cinq pieds dix pouces, mesure de France, et comme +la graisse l'avait gonflé en tous sens, il avait au moins huit pieds de +circonférence. Ses doigts étaient comme ceux de cet empereur romain à +qui les colliers de sa femme servaient d'anneaux; ses bras et ses +cuisses étaient tubulés, de la grosseur d'un homme de moyenne stature, +et il avait les pieds comme un éléphant, couverts par l'augmentation de +ses jambes; le poids de la graisse, avait entraîné et fait bâiller la +paupière inférieure; mais ce qui le rendait hideux à voir, c'était trois +mentons en sphéroïdes qui lui pendaient sur la poitrine dans la longueur +de plus d'un pied, de sorte que sa figure paraissait être le chapiteau +d'une colonne torse. + +Dans cet état, Édouard passait sa vie assis près de la fenêtre d'une +salle basse qui donnait sur la rue, et buvant de temps en temps un verre +d'ale, dont un pitcher de grande capacité était toujours auprès de lui. + +Une figure aussi extraordinaire ne pouvait pas manquer d'arrêter les +passants; mais il ne fallait pas qu'ils y missent trop de temps, Édouard +ne tardait pas à les mettre en fuite, en leur disant d'une voix +sépulcrale: «Wat have you to stare like wild cats!... Go your way you +lazy body... Be gone you good fort nothing dogs...» (Qu'avez-vous à +regarder d'un air effaré, comme des chats sauvages?... Passez votre +chemin, paresseux... Allez-vous-en, chiens de vauriens!) et autres +douceurs pareilles. + +L'ayant souvent salué par son nom, j'ai quelquefois causé avec lui; il +assurait qu'il ne s'ennuyait point, qu'il n'était point malheureux, et +que si la mort ne venait point le déranger, il attendrait volontiers +ainsi la fin du monde. + +De ce qui précède il résulte que si l'obésité n'est pas une maladie, +c'est au moins une indisposition fâcheuse, dans laquelle nous tombons +presque toujours par notre faute. + +Il en résulte encore que tous doivent désirer de s'en préserver quand +ils n'y sont pas parvenus, ou d'en sortir quand ils y sont arrivés; et +c'est en leur faveur que nous allons examiner quelles sont les +ressources que nous présente la science aidée de l'observation. + +[Illustration] + + + + + MÉDITATION XXII + + =Traitement préservatif ou curatif de l'Obésité=.[41] + + +[Note 41: Il y a environ vingt ans que j'avais entrepris un traité +_ex professo_ sur l'obésité. Mes lecteurs doivent surtout en regretter +la préface: elle avait la forme dramatique, et j'y prouvais à un médecin +que la fièvre est bien moins dangereuse qu'un procès, car ce dernier, +après avoir fait courir, attendre, mentir, pester le plaideur, après +l'avoir indéfiniment privé de repos, de joie et d'argent, finissait +encore par le rendre malade et le faire mourir de malemort: vérité tout +aussi bonne à propager qu'aucune autre.] + +106.--Je commence par un fait qui prouve qu'il faut du courage, soit +pour se préserver, soit pour se guérir de l'obésité. + +M. Louis Greffulhe, que sa majesté honora plus tard du titré de comte, +vint me voir un matin, et me dit qu'il avait appris que je m'étais +occupé de l'obésité; qu'il en était fortement menacé, et qu'il venait me +demander des conseils. + +«Monsieur, lui dis-je, n'étant pas docteur à diplôme, je suis maître de +vous refuser; cependant je suis à vos ordres, mais à une condition: +c'est que vous donnerez votre parole d'honneur de suivre, pendant un +mois, avec une exactitude rigoureuse, la règle de conduite que je vous +donnerai.» + +M. Greffulhe fit la promesse exigée, en me prenant la main, et dès le +lendemain je lui délivrai mon fetva, dont le premier article était de se +peser au commencement et à la fin du traitement, à l'effet d'avoir une +base mathématique pour en vérifier le résultat. + +À un mois de là, M. Greffulhe revint me voir, et me parla à peu près en +ces termes: + +«Monsieur, dit-il, j'ai suivi votre prescription comme si ma vie en +avait dépendu, et j'ai vérifié que dans le mois, le poids de mon corps a +diminué de trois livres, même un peu plus. Mais, pour parvenir à ce +résultat, j'ai été obligé de faire à tous mes goûts, à toutes mes +habitudes, une telle violence, en un mot, j'ai tant souffert, qu'en vous +faisant tous mes remerciements de vos bons conseils, je renonce au bien +qui peut m'en provenir, et m'abandonne pour l'avenir à ce que la +Providence en ordonnera.» + +Après cette résolution, que je n'entendis pas sans peine, l'événement +fut ce qu'il devait être; M. Greffulhe devint de plus en plus corpulent, +fut sujet aux inconvénients dé l'extrême obésité, et, à peine âgé de +quarante ans, mourut des suites d'une maladie suffocatoire à laquelle il +était devenu sujet. + +=Généralités.= + +107.--Toute cure de l'obésité doit commencer par ces trois préceptes de +théorie absolue: discrétion dans le manger, modération dans le sommeil, +exercice à pied ou à cheval. + +Ce sont les premières ressources que nous présente la science: cependant +j'y compte peu, parce que je connais les hommes et les choses, et que +toute prescription qui n'est pas exécutée à la lettre ne peut pas +produire d'effet. + +Or, 1° il faut beaucoup de caractère pour sortir de table avec appétit; +tant que ce besoin dure, un morceau appelle l'autre avec un attrait +irrésistible; et en général on mange tant qu'on a faim, en dépit des +docteurs, et même à l'exemple des docteurs. + +2° Proposer à des obèses de se lever matin, c'est leur percer le coeur: +ils vous diront que leur santé s'y oppose; que quand ils se sont levés +matin, ils ne sont bons à rien toute la journée; les femmes se +plaindront d'avoir les yeux battus; tous consentiront à veiller tard, +mais il se réserveront de dormir la grasse matinée; et voilà une +ressource qui échappe. + +3° Monter à cheval est un remède cher, qui ne convient ni à toutes les +fortunes, ni à toutes les positions. + +Proposez à une jolie obèse de monter à cheval, elle y consentira avec +joie, mais à trois conditions: la première, qu'elle aura à la fois un +beau cheval, vif et doux; la seconde, qu'elle aura un habit d'amazone +frais et coupé dans le dernier goût; la troisième, qu'elle aura un +écuyer d'accompagnement complaisant et beau garçon. Il est assez rare +que tout cela se trouve, et on n'équite pas. + +L'exercice à pied donne lieu à bien d'autres objections: il est fatigant +à mourir, on transpire et on s'expose à une fausse pleurésie; la +poussière abîme les bas, les pierres percent les petits souliers, et il +n'y a pas moyen de persister. Enfin si, pendant ces diverses tentatives, +il survient le plus léger accès de migraine, si un bouton gros comme la +tête d'une épingle perce la peau, on le met sur le compte du régime, on +l'abandonne, et le docteur enrage. + +Ainsi, restant convenu que toute personne qui désire voir diminuer son +embonpoint doit manger modérément, peu dormir, et faire autant +d'exercice qu'il lui est possible, il faut cependant chercher une autre +voie pour arriver au but. Or, il est une méthode infaillible pour +empêcher la corpulence de devenir excessive, ou pour la diminuer, quand +elle en est venue à ce point. Cette méthode, qui est fondée sur tout ce +que la physique et la chimie ont de plus certain, consiste dans un +régime diététique approprié à l'effet qu'on veut obtenir. + +De toutes les puissances médicales, le régime est la première, parce +qu'il agit sans cesse, le jour, la nuit, pendant la veille, pendant le +sommeil; que l'effet s'en rafraîchit à chaque repas, et qu'il finit par +subjuguer toutes les parties de l'individu. Or, le régime antiobésique +est indiqué par la cause la plus commune et la plus active de l'obésité, +et puisqu'il est démontré que ce n'est qu'à force de farines et de +fécules que les congestions graisseuses se forment, tant chez l'homme +que chez les animaux; puisque, à l'égard de ces derniers, cet effet se +produit chaque jour sous nos yeux, et donne lieu au commerce des animaux +engraissés, on peut en déduire, comme conséquence exacte, qu'une +abstinence plus ou moins rigide de tout ce qui est farineux ou féculent +conduit à la diminution de l'embonpoint. + +«Ô mon Dieu! allez-vous tous vous écrier, lecteurs et lectrices, ô mon +Dieu! mais voyez donc comme le professeur est barbare! voilà que d'un +seul mot il proscrit tout ce que nous aimons, ces pains si blancs de +Limet, ces biscuits d'Achard, ces galettes de... et tant de bonnes +choses qui se font avec des farines et du beurre, avec des farines et du +sucre, avec des farines, du sucre et des oeufs! Il ne fait grâce ni aux +pommes de terre, ni aux macaronis! Aurait-on dû s'attendre à cela d'un +amateur qui paraissait si bon? + +«Qu'est-ce que j'entends là? ai-je répondu en prenant ma physionomie +sévère, que je ne mets qu'une fois l'an; eh bien! mangez, engraissez; +devenez laids, pesants, asthmatiques, et mourez de gras-fondu; je suis +là pour en prendre note, et vous figurerez dans ma seconde édition... +Mais que vois-je? une seule phrase vous a vaincus; vous avez peur, et +vous priez pour suspendre la foudre... Rassurez-vous; je vais tracer +votre régime, et vous prouver que quelques délices vous attendent encore +sur cette terre où l'on vit pour manger. + +«Vous aimez le pain: eh bien, vous mangerez du pain de seigle: +l'estimable Cadet de Vaux en a depuis longtemps préconisé les vertus; il +est moins nourrissant, et surtout il est moins agréable: ce qui rend le +précepte plus facile à remplir. Car pour être sûr de soi, il faut +surtout fuir la tentation. Retenez bien ceci, c'est de la morale. + +«Vous aimez le potage, ayez-le à la julienne, aux légumes verts, aux +choux, aux racines; je vous interdis pain, pâtes et purées.» + +«Au premier service, tout est à votre usage, à peu d'exceptions près: +comme le riz aux volailles et la croûte des pâtés chauds. Travaillez, +mais soyez circonspects, pour ne pas satisfaire plus tard un besoin qui +n'existera plus.» + +«Le second service va paraître, et vous aurez besoin de philosophie. +Fuyez les farineux, sous quelque forme qu'ils se présentent; ne vous +reste-t-il pas le rôti, la salade, les légumes herbacés? et puisqu'il +faut vous passer quelques sucreries, préférez la crème au chocolat et +les gelées au punch, à l'orange et autres pareilles.» + +«Voilà le dessert. Nouveau danger: mais si jusque-là vous vous êtes bien +conduits, votre sagesse ira toujours croissant. Défiez-vous des bouts de +table (ce sont toujours des brioches plus ou moins parées); ne regardez +ni aux biscuits ni aux macarons; il vous reste des fruits de toute +espèce, des confitures, et bien des choses que vous saurez choisir si +vous adoptez mes principes.» + +«Après dîner, je vous ordonne le café, vous permets la liqueur, et vous +conseille le thé et le punch dans l'occasion.» + +«Au déjeuner, le pain de seigle de rigueur, le chocolat plutôt que le +café. Cependant je permets le café au lait un peu fort; point d'oeufs; +tout le reste à volonté. Mais on ne saurait déjeuner de trop bonne +heure. Quand on déjeune tard, le dîner vient avant que la digestion soit +faite; on n'en mange pas moins; et cette mangerie sans appétit est une +cause de l'obésité très active, parce qu'elle a lieu souvent.» + +=Suite du régime=. + +108.--Jusqu'ici je vous ai tracé, en père tendre et un peu complaisant, +les limites d'un régime qui repousse l'obésité qui vous menace: +ajoutons-y encore quelques préceptes contre celle qui vous a atteints. + +Buvez, chaque été, trente bouteilles d'eau de Seltz, un très grand verre +le matin, deux avant le déjeuner, et autant en vous couchant. Ayez à +l'ordinaire des vins blancs, légers et acidulés, comme ceux d'Anjou. +Fuyez la bière comme la peste, demandez souvent des radis, des +artichauts à la poivrade, des asperges, du céleri, des cardons. Parmi +les viandes, préférez le veau et la volaille; du pain, ne mangez que la +croûte; dans le cas douteux, laissez-vous guider par un docteur qui +adopte mes principes; et quel que soit le moment où vous aurez commencé +à les suivre, vous serez avant peu frais, jolis, lestes, bien portants +et propres à tout. + +Après vous avoir ainsi placés sur votre terrain, je dois aussi vous en +montrer les écueils, de peur que, emportés par un zèle obésifuge, vous +n'outrepassiez le but. + +L'écueil que je veux signaler est l'usage habituel des acides que des +ignorants conseillent quelquefois, et dont l'expérience a toujours +démontré les mauvais effets. + +=Dangers des acides=. + +109.--Il circule parmi les femmes une doctrine funeste, et qui fait +périr chaque année bien des jeunes personnes, savoir: que les acides, et +surtout le vinaigre, sont des préservatifs contre l'obésité. + +Sans doute l'usage continu des acides fait maigrir, mais c'est en +détruisant la fraîcheur, la santé et la vie; et quoique la limonade soit +le plus doux d'entre eux, il est peu d'estomacs qui y résistent +longtemps. + +La vérité que je viens d'énoncer ne saurait être rendue trop publique; +il est peu de mes lecteurs qui ne pussent me fournir quelque observation +pour l'appuyer, et dans le nombre je préfère la suivante qui m'est en +quelque sorte personnelle. + +En 1776, j'habitais Dijon; j'y faisais un cours de droit en la faculté; +un cours de chimie sous M. Guyton de Morveau, pour lors avocat-général, +et un cours de médecine domestique sous M. Maret, secrétaire perpétuel +de l'Académie, et père de M. le duc de Bassano. + +J'avais une sympathie d'amitié pour une des plus jolies personnes dont +ma mémoire ait conservé le souvenir. Je dis _sympathie d'amitié_, ce qui +est rigoureusement vrai et en même temps bien surprenant, car j'étais +alors grandement en fonds pour des affinités bien autrement exigeantes. + +Cette amitié, qu'il faut prendre pour ce qu'elle a été et non pour ce +qu'elle aurait pu devenir, avait pour caractère une familiarité qui +était devenue, dès le premier jour, une confiance qui nous paraissait +toute naturelle, et des chuchotements à ne plus finir, dont la maman ne +s'alarmait point, parce qu'ils avaient un caractère d'innocence digne +des premiers âges. Louise était donc très jolie, et avait surtout, dans +une juste proportion, cet embonpoint classique qui fait le charme des +yeux et la gloire des arts d'imitation. + +Quoique je ne fusse que son ami, j'étais bien loin d'être aveugle sur +les attraits qu'elle laissait voir ou soupçonner, et peut-être +ajoutaient-ils, sans que je pusse m'en douter, au chaste sentiment qui +m'attachait à elle. Quoi qu'il en soit, un soir que j'avais considéré +Louise avec plus d'attention qu'à l'ordinaire: «Chère amie, lui dis-je, +vous êtes malade; il me semble que vous avez maigri.--Oh! non, me +répondit-elle avec un sourire qui avait quelque chose de mélancolique, +je me porte bien; et si j'ai un peu maigri, je puis, sous ce rapport, +perdre un peu sans m'appauvrir.--Perdre, lui répliquai-je avec feu; vous +n'avez besoin ni de perdre ni d'acquérir; restez comme vous êtes, +charmante à croquer;» et autres phrases pareilles qu'un ami de vingt ans +à toujours à commandement. + +Depuis cette conversation, j'observai cette jeune fille avec un intérêt +mêlé d'inquiétude, et bientôt je vis son teint pâlir, ses joues se +creuser, ses appas se flétrir... Oh! comme la beauté est une chose +fragile et fugitive! Enfin je la joignis au bal où elle allait encore +comme à l'ordinaire; j'obtins d'elle qu'elle se reposerait pendant deux +contredanses; et mettant ce temps à profit, j'en reçus l'aveu que, +fatiguée des plaisanteries de quelques-unes de ses amies qui lui +annonçaient qu'avant deux ans elle serait aussi grosse que saint +Christophe, et aidée par les conseils de quelques autres, elle avait +cherché à maigrir, et, dans cette vue, avait bu pendant un mois un verre +de vinaigre chaque matin; elle ajouta que jusqu'alors elle n'avait fait +à personne confidence de cet essai. + +Je frémis à cette confession: je sentis toute l'étendue du danger, et +j'en fis part dès le lendemain à la mère de Louise, qui ne fut pas moins +alarmée que moi; car elle adorait sa fille. On ne perdit pas de temps; +on s'assembla, on consulta, on médicamenta. Peines inutiles! les sources +de la vie étaient irrémédiablement attaquées; et au moment où on +commençait à soupçonner le danger, il ne restait déjà plus d'espérance. + +Ainsi, pour avoir suivi d'imprudents conseils, l'aimable Louise, réduite +à l'état affreux qui accompagne le marasme, s'endormit pour toujours, +qu'elle avait à peine dix-huit ans. + +Elle s'éteignit en jetant des regards douloureux vers un avenir qui ne +devait pas exister pour elle; et l'idée d'avoir, quoique +involontairement, attenté à sa vie, rendit sa fin plus douloureuse et +plus prompte. + +C'est la première personne que j'aie vue mourir; car elle rendit le +dernier soupir dans mes bras, au moment où, suivant son désir, je la +soulevais pour lui faire voir le jour. Huit heures environ après sa +mort, sa mère désolée me pria de l'accompagner dans une dernière visite +qu'elle voulait faire à ce qui restait de sa fille; et nous observâmes +avec surprise que l'ensemble de sa physionomie avait pris quelque chose +de radieux et d'extatique qui n'y paraissait point auparavant. Je m'en +étonnai: la maman en tira un augure consolateur. Mais ce cas n'est pas +rare. Lavater en fait mention dans son _Traité de la physionomie_. + +=Ceinture antiobésique=. + +110.--Tout régime antiobésique doit être accompagné d'une précaution que +j'avais oubliée, et par laquelle j'aurais dû commencer: elle consiste à +porter jour et nuit une ceinture qui contienne le ventre, en le serrant +modérément. + +Pour en bien sentir la nécessité, il faut considérer que la colonne +vertébrale, qui forme une des parois de la caisse intestinale, est ferme +et inflexible: d'où il suit que tout l'excédant de poids que les +intestins acquièrent, au moment où l'obésité les fait dévier de la ligne +verticale, s'appuie sur les diverses enveloppes qui composent la peau du +ventre, et celles-ci, pouvant se distendre presque indéfiniment[42], +pourraient bien n'avoir pas assez de ressort pour se retraire quand cet +effort diminue, si on ne leur donnait pas un aide mécanique qui, ayant +son point d'appui sur la colonne dorsale elle-même, devînt son +antagoniste et rétablit l'équilibre. Ainsi, cette ceinture produit le +double effet d'empêcher le ventre de céder ultérieurement au poids +actuel des intestins, et de lui donner la force nécessaire pour se +rétrécir quand ce poids diminue. On ne doit jamais la quitter; autrement +le bien produit pendant le jour serait détruit par l'abandon de la nuit; +mais elle est peu gênante, et on s'y accoutume bien vite. + +[Note 42: Mirabeau disait d'un homme excessivement gros, que Dieu ne +l'avait créé que pour montrer jusqu'à quel point la peau humaine pouvait +s'étendre sans rompre.] + +La ceinture, qui sert aussi de moniteur pour indiquer qu'on est +suffisamment repu, doit être faite avec quelque soin, sa pression doit +être à la fois modérée et toujours la même, c'est-à-dire qu'elle doit +être faite de manière à se resserrer à mesure que l'embonpoint diminue. + +On n'est point condamné à la porter toute la vie; on peut la quitter +sans inconvénient quand on est revenu au point désiré, et qu'on y a +demeuré stationnaire pendant quelques semaines. Bien entendu qu'on +observera une diète convenable. Il y a au moins six ans que je n'en +porte plus. + +=Du Quinquina=. + +111.--Il existe une substance que je crois activement antiobésique; +plusieurs observations m'ont conduit à le croire; cependant, je permets +encore de douter, et j'appelle les docteurs à expérimenter. + +Cette substance doit être le quinquina. + +Dix ou douze personnes de ma connaissance ont eu de longues fièvres +intermittentes; quelques-unes se sont guéries par des remèdes de bonne +femme, des poudres, etc.; d'autres par l'usage continu du quinquina, qui +ne manque jamais son effet. + +Tous les individus de la première catégorie, qui étaient obèses, ont +repris leur ancienne corpulence; tous ceux de la seconde sont restés +dégagés du superflu de leur embonpoint: ce qui me donne le droit de +penser que c'est le quinquina qui a produit ce dernier effet, car il n'y +a eu de différence entre eux que le mode de guérison. + +La théorie rationnelle ne s'oppose point à cette conséquence; car, d'une +part, le quinquina, élevant toutes les puissances vitales, peut bien +donner à la circulation une activité qui trouble et dissipe les gaz +destinés à devenir de la graisse; et, d'autre part, il est prouvé qu'il +y a dans le quinquina une partie de tannin qui peut fermer les capsules +destinées, dans les cas ordinaires, à recevoir des congestions +graisseuses. Il est même probable que ces deux effets concourent et se +renforcent l'un l'autre. + +C'est d'après ces données, dont chacun peut apprécier la justesse, que +je crois pouvoir conseiller l'usage du quinquina à tous ceux qui +désirent se débarrasser d'un embonpoint devenu incommode. Ainsi, +_dummodo annuerint in omni medicationis genere doctissimi Facultatis +professores_, je pense qu'après le premier mois d'un régime approprié, +celui ou celle qui désire se dégraisser fera bien de prendre pendant un +mois, de deux jours l'un, à sept heures du matin, deux heures avant le +déjeuner, un verre de vin blanc sec, dans lequel on aura délayé environ +une cuillerée à café de bon quinquina rouge, et qu'on en éprouvera de +bons effets. Tels sont les moyens que je propose pour combattre une +incommodité aussi fâcheuse que commune. Je les ai accommodés à la +faiblesse humaine, modifiée par l'état de société dans lequel nous +vivons. + +Je me suis pour cela appuyé sur cette vérité expérimentale que, plus un +régime est rigoureux, moins il produit d'effet, parce qu'on le suit mal +ou qu'on ne le suit pas du tout. + +Les grands efforts sont rares; et si on veut être suivi, il ne faut +proposer aux hommes que ce qui leur est facile, et même, quand on le +peut, ce qui leur est agréable. + + + + + MÉDITATION XXIII. + + =De la maigreur.= + + +=Définition.= + +112.--La maigreur est l'état d'un individu dont la chair musculaire, +n'étant pas renflée par la graisse, laisse apercevoir les formes et les +angles de la charpente osseuse. + +=Espèces=. + +Il y a deux sortes de maigreur: la première est celle qui, étant le +résultat de la disposition primitive du corps, est accompagnée de la +santé et de l'exercice complet de toutes les fonctions organiques; la +seconde est celle qui, ayant pour cause la faiblesse de certains organes +où l'action défectueuse de quelques autres, donne à celui qui en est +atteint une apparence misérable et chétive. J'ai connu une jeune femme +de taille moyenne qui ne pesait que soixante-cinq livres. + +=Effets de la maigreur=. + +113.--La maigreur n'est pas un grand désavantage pour les hommes; ils +n'en ont pas moins de vigueur, et sont beaucoup plus dispos. Le père de +la jeune dame dont je viens de faire mention, quoique tout aussi maigre +qu'elle, était assez fort pour prendre avec les dents une chaise +pesante, et la jeter derrière lui, en la faisant passer par-dessus sa +tête. + +Mais elle est un malheur effroyable pour les femmes; car pour elles la +beauté est plus que la vie, et la beauté consiste surtout dans la +rondeur des formes et la courbure gracieuse des lignes. La toilette la +plus recherchée, la couturière la plus sublime, ne peuvent masquer +certaines absences, ni dissimuler certains angles; et on dit assez +communément que, à chaque épingle qu'elle ôte, une femme maigre, quelque +belle qu'elle paraisse, perd quelque chose de ses charmes. + +Avec les chétives il n'y a point de remède, ou plutôt il faut que la +Faculté s'en mêle, et le régime peut être si long que la guérison +arrivera bien tard. + +Mais pour les femmes qui sont nées maigres et qui ont l'estomac bon, +nous ne voyons pas qu'elles puissent être plus difficiles à engraisser +que les poulardes; et s'il faut y mettre un peu plus de temps, c'est que +les femmes ont l'estomac comparativement plus petit, et ne peuvent pas +être soumises à un régime rigoureux et ponctuellement exécuté comme ces +animaux dévoués. + +Cette comparaison est la plus douce que j'aie pu trouver; il m'en +fallait une, et les dames la pardonneront, à cause des intentions +louables dans lesquelles le chapitre est médité. + +=Prédestination naturelle=. + +114.--La nature, variée dans ses oeuvres, a des moules pour la maigreur +comme pour l'obésité. + +Les personnes destinées à être maigres sont construites dans un système +allongé. Elles ont les mains et les pieds menus, les jambes grêles, la +région du coccyx peu étoffée, les côtes apparentes, le nez aquilin, les +yeux en amande, la bouche grande, le menton pointu et les cheveux bruns. + +Tel est le type général: quelques parties du corps peuvent y échapper; +mais cela arrive rarement. + +On voit quelquefois des personnes maigres qui mangent beaucoup. Toutes +celles que j'ai pu interroger m'ont avoué qu'elles digéraient mal, +qu'elles... et voilà pourquoi elles restent dans le même état. + +Les chétifs sont de tous les poils et de toutes les formes. On les +distingue en ce qu'ils n'ont rien de saillant, ni dans les traits ni +dans la tournure; qu'ils ont les yeux morts, les lèvres pâles, et que la +combinaison de leurs traits indique l'inénergie, la faiblesse, quelque +chose qui ressemble à la souffrance. On pourrait presque dire d'eux +qu'ils ont l'air de n'être pas finis, et que chez eux le flambeau de la +vie n'est pas encore tout-à-fait allumé. + +=Régime Incrassant=. + +115.--Toute femme maigre désire engraisser: c'est un voeu que nous avons +recueilli mille fois; c'est donc pour rendre un dernier hommage à ce +sexe tout-puissant que nous allons chercher à remplacer par des formes +réelles ces appas de soie ou de coton qu'on voit exposés avec profusion +dans les magasins de nouveautés, au grand scandale des sévères, qui +passent tout effarouchés, et se détournent de ces chimères avec autant +et plus de soin que si la réalité se présentait à leurs yeux. + +Tout le secret pour acquérir de l'embonpoint consiste dans un régime +convenable: il ne faut que manger et choisir ses aliments. + +Avec ce régime, les prescriptions positives relativement au repos et au +sommeil deviennent à peu près indifférentes, et on n'en arrive pas moins +au but qu'on se propose. Car si vous ne faites pas d'exercice, cela vous +disposera à engraisser; si vous en faites vous engraisserez encore, car +vous mangerez davantage; et quand l'appétit est savamment satisfait, +non-seulement on répare, mais encore on acquiert quand on a besoin +d'acquérir. + +Si vous dormez beaucoup, le sommeil est incrassant; si vous dormez peu, +votre digestion ira plus vite, et vous mangerez davantage. + +Il ne s'agit donc que d'indiquer la manière dont doivent toujours se +nourrir ceux qui désirent arrondir leurs formes; et cette tâche ne peut +être difficile, après les divers principes que nous avons déjà établis. + +Pour résoudre le problème, il faut présenter à l'estomac des aliments +qui l'occupent sans le fatiguer, et aux puissances assimilatives des +matériaux qu'elles puissent tourner en graisse. + +Essayons de tracer la journée alimentaire d'un sylphe ou d'une sylphide +à qui l'envie aura pris de se matérialiser. + +_Règle générale_. On mangera beaucoup de pain frais et fait dans la +journée; on se gardera bien d'en écarter la mie. + +On prendra avant huit heures du matin, et au lit, s'il le faut, un +potage au pain ou aux pâtes, pas trop copieux, afin qu'il passe vite, +ou, si on veut, une tasse de bon chocolat. + +À onze heures, on déjeûnera avec des oeufs frais, brouillés ou sur le +plat, des petits pâtés, des côtelettes, et ce qu'on voudra; l'essentiel +est qu'il y ait des oeufs. La tasse de café ne nuira pas. + +L'heure du dîner aura été réglée de manière à ce que le déjeuner ait +passé avant qu'on se mette à table; car nous avons coutume de dire que +quand l'ingestion d'un repas empiète sur la digestion du précédent, il y +a malversation. + +Après le déjeuner, on fera un peu d'exercice: les hommes, si l'état +qu'ils ont embrassé le permet, car le devoir avant tout; les dames iront +au bois de Boulogne, aux Tuileries, chez leur couturière, chez leur +marchande de modes, dans les magasins de nouveautés, et chez leurs +amies, pour causer de ce qu'elles auront vu. Nous tenons pour certain +qu'une pareille causerie est éminemment médicamenteuse, par le grand +contentement qui l'accompagne. + +À dîner, potage, viande et poisson à volonté; mais on y joindra les mets +au riz, les macaronis, les pâtisseries sucrées, les crèmes douces, les +charlottes, etc. + +Au dessert, les biscuits de Savoie, babas, et autres préparations qui +réunissent les fécules, les oeufs et le sucre. + +Ce régime, quoique circonscrit en apparence, est cependant susceptible +d'une grande variété; il admet tout le règne animal; et on aura grand +soin de changer l'espèce, l'apprêt et l'assaisonnement des divers mets +farineux dont on fera usage et qu'on relèvera par tous les moyens +connus, afin de prévenir le dégoût, qui opposerait un obstacle +invincible à toute amélioration ultérieure. + +On boira de la bière par préférence, sinon des vins de Bordeaux ou du +midi de la France. + +On fuira les acides, excepté la salade, qui réjouit le coeur. On sucrera +les fruits qui en sont susceptibles, on ne prendra pas de bains trop +froids; on tâchera de respirer de temps en temps l'air pur de la +campagne; on mangera beaucoup de raisin dans la saison; on ne +s'exténuera pas au bal à force de danser. + +On se couchera vers onze heures dans les jours ordinaires, et pas plus +tard qu'une heure du matin dans les _extra_. + +En suivant ce régime avec exactitude et courage, on aura bientôt réparé +les distractions de la nature; la santé gagnera autant que la beauté; la +volupté fera son profit de l'un et de l'autre, et des accents de +reconnaissance retentiront agréablement à l'oreille du professeur. + +On engraisse les moutons, les veaux, les boeufs, la volaille, les +carpes, les écrevisses, les huîtres; d'où je déduis la maxime générale: +_Tout ce qui mange peut s'engraisser, pourvu que les aliments soient +bien et convenablement choisis_. + +[Illustration] + + + + + MÉDITATION 24 + + =Du Jeûne.= + + +=Définition.= + +116.--Le jeûne est une abstinence volontaire d'aliments dans un but +moral ou religieux. + +Quoique le jeûne soit contraire à un de nos penchants, ou plutôt de nos +besoins les plus habituels, il est cependant de la plus haute antiquité. + +=Origine du jeûne.= + +Voici comment les auteurs en expliquent l'établissement. + +Dans les afflictions particulières, disent-ils, un père, une mère, un +enfant chéri, venant à mourir dans une famille, toute ta maison était en +deuil: on le pleurait, on lavait son corps, on l'embaumait, on lui +faisait des obsèques conformes à son rang. Dans ces occasions, on ne +songeait guère à manger: on jeûnait sans s'en apercevoir. + +De même, dans les désolations publiques, quand on était affligé d'une +sécheresse extraordinaire, de pluies excessives, de guerres cruelles, de +maladies contagieuses, en un mot, de ces fléaux où la force et +l'industrie ne peuvent rien, on s'abandonnait aux larmes, on imputait +toutes ces désolations à la colère des dieux; on s'humiliait devant eux, +on leur offrait les mortifications de l'abstinence. Les malheurs +cessaient, on se persuada qu'il fallait en attribuer les causes aux +larmes et au jeûne, et on continua d'y avoir recours dans des +conjonctures semblables. + +Ainsi, les hommes affligés de calamités publiques ou particulières se +sont livrés à la tristesse, et ont négligé de prendre de la nourriture; +ensuite ils ont regardé cette abstinence volontaire comme un acte de +religion. + +[Illustration] + +Ils ont cru qu'en macérant leur corps quand leur âme était désolée, ils +pouvaient émouvoir la miséricorde des dieux; et cette idée saisissant +tous les peuples, leur a inspiré le deuil, les voeux, les prières, les +sacrifices, les mortifications et l'abstinence. + +Enfin, Jésus-Christ étant venu sur la terre a sanctifié le jeûne, et +toutes les sectes chrétiennes l'ont adopté avec plus ou moins de +mortifications. + +=Comment on jeûnait.= + +117.--Cette pratique du jeûne, je suis forcé de le dire, est +singulièrement tombée en désuétude; et, soit pour l'édification des +mécréants, soit pour leur conversion, je me plais à raconter comment +nous faisions vers le milieu du dix-huitième siècle. + +En temps ordinaire, nous déjeunions avant neuf heures avec du pain, du +fromage, des fruits, quelquefois du pâté et de la viande froide. + +Entre midi et une heure, nous dînions avec le potage et le pot-au-feu +officiels, plus ou moins bien accompagnés, suivant les fortunes et les +occurrences. + +Vers quatre heures on goûtait: ce repas était léger, et spécialement +destiné aux enfants et à ceux qui se piquaient de suivre les usages des +temps passés. + +Mais il y avait des goûters _soupatoires_, qui commençaient à cinq +heures et duraient indéfiniment; ces repas étaient ordinairement fort +gais, et les dames s'en accommodaient à merveille; elles s'en donnaient +même quelquefois entre elles, d'où les hommes étaient exclus. Je trouve +dans mes Mémoires secrets qu'il y avait là force médisances et cancans. + +Vers huit heures, on soupait avec entrée, rôti, entremets, salade et +dessert: on faisait une partie, et l'on allait se coucher. + +Il y a toujours eu à Paris des soupers d'un ordre plus relevé, et qui +commençaient après le spectacle. Ils se composaient, suivant les +circonstances, de jolies femmes, d'actrices à la mode, d'impures +élégantes, de grands seigneurs, de financiers, de libertins et de beaux +esprits. + +Là, on contait l'aventure du jour, on chantait la chanson nouvelle; on +parlait politique, littérature, spectacles, et surtout on faisait +l'amour. + +Voyons maintenant ce qu'on faisait les jours de jeûne. + +On faisait maigre, on ne déjeunait point, et par cela même on avait plus +d'appétit qu'à l'ordinaire. + +L'heure venue, on dînait tant qu'on pouvait; mais le poisson et les +légumes passent vite; avant cinq heures on mourait de faim; on regardait +sa montre, on attendait, et on enrageait tout en faisant son salut. + +Vers huit heures, on trouvait, non un bon souper, mais la collation, mot +venu du mot _cloître_, parce que, vers la fin du jour, les moines +s'assemblaient pour faire des conférences sur les Pères de l'Église, +après quoi on leur permettait un verre de vin. + +À la collation, on ne pouvait servir ni beurre, ni oeufs, ni rien de ce +qui avait eu vie. Il fallait donc se contenter de salade, de confitures, +de fruits; mets, hélas! bien peu consistants, si on les compare aux +appétits qu'on avait en ce temps-là; mais on prenait patience pour +l'amour du ciel, on allait se coucher et tout le long du carême on +recommençait. + +Quant à ceux qui faisaient les petits soupers dont j'ai fait mention, on +m'a assuré qu'ils ne jeûnaient pas et n'ont jamais jeûné. + +Le chef-d'oeuvre de la cuisine de ces temps anciens était une collation +rigoureusement apostolique, et qui cependant eût l'air d'un bon souper. + +La science était venue à bout de résoudre ce problème au moyen de la +tolérance du poisson au bleu, des coulis de racines et de la pâtisserie +à l'huile. + +L'observance exacte du carême donnait lieu à un plaisir qui nous est +inconnu, celui de se _décarêmer_ en déjeunant le jour de Pâques. + +En y regardant de près, les éléments de nos plaisirs sont la difficulté, +la privation, le désir de la jouissance. Tout cela se rencontrait dans +l'acte qui rompait l'abstinence; j'ai vu deux de mes grands-oncles, gens +sages et braves, se pâmer d'aise au moment où, le jour de Pâques, ils +voyaient entamer un jambon ou éventrer un pâté. Maintenant, race +dégénérée que nous sommes! nous ne suffirions pas à de si puissantes +sensations. + +=Origine du relâchement.= + +118.--J'ai vu naître le relâchement; il est venu par nuances +insensibles. + +Les jeunes gens jusqu'à un certain âge n'étaient pas astreints au jeûne; +et les femmes enceintes, ou qui croyaient l'être, en étaient exemptées +par leur position, et déjà on servait pour eux du gras et un souper qui +tentait violemment les jeûneurs. + +Ensuite, les gens faits vinrent à s'apercevoir que le jeûne les +irritait, leur donnait mal à la tête, les empêchait de dormir. On mit +ensuite sur le compte du jeûne tous les petits accidents qui assiègent +l'homme à l'époque du printemps, tels que les éruptions vernales, les +éblouissements, les saignements de nez, et autres symptômes +d'effervescence qui signalent le renouvellement de la nature. De sorte +que l'un ne jeûnait pas parce qu'il se croyait malade, l'autre parce +qu'il l'avait été, et un troisième parce qu'il craignait de le devenir; +d'où il arrivait que le maigre et les collations devenaient tous les +jours plus rares. + +Ce n'est pas tout: quelques hivers furent assez rudes pour qu'on +craignît de manquer de racines; et la puissance ecclésiastique elle-même +se relâcha officiellement de sa rigueur, pendant que les maîtres se +plaignaient du surcroît de dépenses que leur causait le régime du +maigre, que quelques-uns disaient que Dieu ne voulait pas qu'on exposât +sa santé, et que les gens de peu de foi ajoutaient qu'on ne prenait pas +le paradis par la famine. + +Cependant le devoir restait reconnu, et presque toujours on demandait +aux pasteurs des permissions qu'ils refusaient rarement, en ajoutant +toutefois la condition de faire quelques aumônes pour remplacer +l'abstinence. + +Enfin la révolution vint, qui, remplissant tous les coeurs de soins, de +craintes et d'intérêts d'une autre nature, fit qu'on n'eut ni le temps +ni l'occasion de recourir à des prêtres, dont les uns étaient poursuivis +comme ennemis de l'état, ce qui ne les empêchait pas de traiter les +autres de schismatiques. + +À cette cause, qui heureusement ne subsiste plus, il s'en est joint une +autre non moins influente. L'heure de nos repas a totalement changé: +nous ne mangeons plus ni aussi souvent, ni aux mêmes heures que nos +ancêtres, et le jeûne aurait besoin d'une organisation nouvelle. + +Cela est si vrai, que quoique je ne fréquente que des gens réglés, +sages, et même assez croyants, je ne crois pas, en vingt-cinq ans, avoir +trouvé, _hors de chez moi_, dix repas maigres et une seule collation. + +Bien des gens pourraient se trouver fort embarrassés en pareil cas; mais +je sais que saint Paul l'a prévu, et je reste à l'abri sous sa +protection. + +Au reste, on se tromperait fort, si on croyait que l'intempérance a +gagné en ce nouvel ordre de choses. + +Le nombre des repas a diminué de près de moitié. L'ivrognerie a disparu +pour se réfugier, en de certains jours, dans les dernières classes de la +société. On ne fait plus d'orgies: un homme crapuleux serait honni. Plus +du tiers de Paris ne se permet, le matin, qu'une légère collation; et si +quelques-uns se livrent aux douceurs d'une gourmandise délicate et +recherchée, je ne vois pas trop comment on pourrait leur en faire le +reproche, car nous avons vu ailleurs que tout le monde y gagne et que +personne n'y perd. + +Ne finissons pas ce chapitre sans observer la nouvelle direction qu'ont +prise les goûts des peuples. + +Chaque jour des milliers d'hommes passent au spectacle ou au café la +soirée que quarante ans plutôt ils auraient passée au cabaret. + +Sans doute l'économie ne gagne rien à ce nouvel arrangement, mais il est +très avantageux sous le rapport des moeurs. Les moeurs s'adoucissent au +spectacle; on s'instruit au café par la lecture des journaux; et on +échappe certainement aux querelles, aux maladies et à l'abrutissement, +qui sont les suites infaillibles de la fréquentation des cabarets. + +[Illustration] + + + + + MÉDITATION XXV. + + =De l'Épuisement.= + + +119.--On entend par épuisement un état de faiblesse, de langueur et +d'accablement causé par des circonstances antécédentes, et qui rend plus +difficile l'exercice des fonctions vitales. On peut, en n'y comprenant +pas l'épuisement causé par la privation des aliments, en compter trois +espèces. + +L'épuisement causé par la fatigue musculaire, l'épuisement causé par les +travaux de l'esprit, et l'épuisement causé par les excès génésiques. + +Un remède commun aux trois espèces d'épuisement est la cessation +immédiate des actes qui ont amené cet état, sinon maladif, du moins très +voisin de la maladie. + +=Traitement.= + +120.--Après ce préliminaire indispensable, la gastronomie est là, +toujours prête à présenter des ressources. À l'homme excédé par +l'exercice trop prolongé de ses forces musculaires, elle offre un bon +potage, du vin généreux, de la viande faite et le sommeil. + +Au savant qui s'est laissé entraîner par les charmes de son sujet, un +exercice au grand air pour rafraîchir son cerveau, le bain pour détendre +ses fibres irritées, la volaille, les légumes herbacés et le repos. + +Enfin nous apprendrons, par l'observation suivante, ce qu'elle peut +faire pour celui qui oublie que la volupté a ses limites, et le plaisir +ses dangers. + +=Cure opérée par le professeur.= + +121.--J'allai un jour faire visite à un de mes meilleurs amis (M. +Rubat); on me dit qu'il était malade, et effectivement je le trouvai en +robe de chambre auprès de son feu, et en attitude d'affaissement. + +Sa physionomie m'effraya: il avait le visage pâle, les yeux brillants et +sa lèvre tombait de manière à laisser voir les dents de la mâchoire +inférieure, ce qui avait quelque chose de hideux. + +Je m'enquis avec intérêt de la cause de ce changement subit; il hésita, +je le pressai, et après quelque résistance: «Mon ami, dit-il en +rougissant, tu sais que ma femme est jalouse, et que cette manie m'a +fait passer bien des mauvais moments. Depuis quelques jours, il lui en a +pris une crise effroyable, et c'est en voulant lui prouver qu'elle n'a +rien perdu de mon affection et qu'il ne se fait à son préjudice aucune +dérivation du tribut conjugal, que je me suis mis en cet état.--Tu as +donc oublié, lui dis-je, et que tu as quarante-cinq ans, et que la +jalousie est un mal sans remède? Ne sais-tu pas _furens quid femina +possit_?» Je tins encore quelques autres propos galants, car j'étais en +colère. + +«Voyons, au surplus, continuai-je: ton pouls est petit, dur, concentré; +que vas-tu faire?--Le docteur, me dit-il, sort d'ici; il a pensé que +j'avais une fièvre nerveuse, et a ordonné une saignée pour laquelle il +doit incessamment m'envoyer le chirurgien.--Le chirurgien! m'écriai-je, +garde-t'en bien, ou tu es mort; chasse-le comme un meurtrier, et dis-lui +que je me suis emparé de toi, corps et âme. Au surplus, ton médecin +connaît-il la cause occasionnelle de ton mal?--Hélas! non, une mauvaise +honte m'a empêché de lui faire une confession entière.--Eh bien, il faut +le prier de passer chez toi. Je vais te faire, une potion appropriée à +ton état; en attendant prends ceci.» Je lui présentai un verre d'eau +saturée de sucre, qu'il avala avec la confiance d'Alexandre et la foi du +charbonnier. + +Alors je le quittai et courus chez moi pour y mixtionner, fonctionner et +élaborer un magister réparateur qu'on trouvera dans les _Variétés_[43], +avec les divers modes que j'adoptai pour me hâter; car, en pareil cas, +quelques heures de retard peuvent donner lieu à des accidents +irréparables. + +[Note 43: Voyez à la fin du volume, n° 10.] + +Je revins bientôt armé de ma potion, et déjà je trouvai du mieux; la +couleur reparaissait aux joues, l'oeil était détendu; mais la lèvre +pendait toujours avec une effrayante difformité. + +Le médecin ne tarda pas à reparaître; je l'instruisis de ce que j'avais +fait et le malade fit ses aveux. Son front doctoral prit d'abord un +aspect sévère; mais bientôt nous regardant avec un air où il y avait un +peu d'ironie: «Vous ne devez pas être étonné, dit-il à mon ami, que je +n'aie pas deviné une maladie qui ne convient ni à votre âge ni à votre +état, et il y a de votre part trop de modestie à en cacher la cause, qui +ne pouvait que vous faire honneur. J'ai encore à vous gronder de ce que +vous m'avez exposé à une erreur qui aurait pu vous être funeste. Au +surplus, mon confrère, ajouta-t-il en me faisant un salut que je lui +rendis avec usure, vous a indiqué la bonne route; prenez son potage, +quel que soit le nom qu'il y donne, et si la fièvre vous quitte, comme +je le crois, déjeunez demain avec une tasse de chocolat dans laquelle +vous ferez délayer deux jaunes d'oeufs frais.» + +À ces mots il prit sa canne, son chapeau et nous quitta, nous laissant +fort tentés de nous égayer à ses dépens. + +Bientôt je fis prendre à mon malade une forte tasse de mon élixir de +vie; il le but avec avidité, et voulait redoubler; mais j'exigeai un +ajournement de deux heures, et lui servis une seconde dose avant de me +retirer. + +Le lendemain il était sans fièvre et presque bien portant; il déjeuna +suivant l'ordonnance, continua la potion, et put vaquer dès le +surlendemain à ses occupations ordinaires; mais la lèvre rebelle ne se +releva qu'après le troisième jour. + +Peu de temps après, l'affaire transpira, et toutes les dames en +chuchotaient entre elles. + +Quelques-unes admiraient mon ami, presque toutes le plaignaient, et le +professeur gastronome fut glorifié. + +[Illustration] + + + + + MÉDITATION XXVI. + + =De la Mort.= + + + Omnia mors poscit; lex est, non poena, perire. + +122.--Le Créateur a imposé à l'homme six grandes et principales +nécessités, qui sont: la naissance, l'action, le manger, la reproduction +et la mort. + +La mort est l'interruption absolue des relations sensuelles et +l'anéantissement absolu des forces vitales, qui abandonne le corps aux +lois delà décomposition. + +Ces diverses nécessités sont toutes accompagnées et adoucies par +quelques sensations de plaisir, et la mort elle-même n'est pas sans +charmes quand elle est naturelle, c'est-à-dire quand le corps a parcouru +les diverses phases de croissance, de virilité, de vieillesse et de +décrépitude auxquelles il est destiné. + +Si je n'avais pas résolu de ne faire ici qu'un très court chapitre, +j'appellerais à mon aide les médecins qui ont observé par quelles +nuances insensibles les corps animés passent à l'état de matière inerte. +Je citerais des philosophes, des rois, des littérateurs, qui, sur les +bornes de l'éternité, loin d'être en proie à la douleur, avaient des +pensées aimables et les ornaient du charme de la poésie. Je rappellerais +cette réponse de Fontenelle mourant, qui, interrogé sur ce qu'il +sentait, répondit: «Rien autre chose qu'une difficulté de vivre.» Mais +je préfère n'annoncer que ma conviction, fondée non-seulement sur +l'analogie, mais encore sur plusieurs observations que je crois bien +faites, et dont voici la dernière: + +J'avais une grand'tante âgée de quatre-vingt-treize ans, qui se mourait. +Quoique gardant le lit depuis quelque temps, elle avait conservé toutes +ses facultés, et on ne s'était aperçu de son état qu'à la diminution de +son appétit et à l'affaiblissement de sa voix. + +Elle m'avait toujours montré beaucoup d'amitié, et j'étais auprès de son +lit, prêt à la servir avec tendresse, ce qui ne m'empêchait pas de +l'observer avec cet oeil philosophique que j'ai toujours porté sur tout +ce qui m'environne. + +«Es-tu là, mon neveu? me dit-elle d'une voix à peine articulée.--Oui, ma +tante; je suis à vos ordres, et je crois que vous feriez bien de prendre +un peu de bon vin vieux.--Donne, mon ami; le liquide va toujours en +bas.» Je me hâtai; et la soulevant doucement, je lui fis avaler un +demi-verre de mon meilleur vin. Elle se ranima à l'instant; et tournant +sur moi des yeux qui avaient été fort beaux: «Grand merci, me dit-elle, +de ce dernier service; si jamais tu viens à mon âge, tu verras que la +mort devient un besoin tout comme le sommeil.» + +Ce furent ses dernières paroles, et une demi-heure après elle s'était +endormie pour toujours. + +Le docteur Richerand a décrit avec tant de vérité et de philosophie les +dernières dégradations du corps humain et les derniers moments de +l'individu, que mes lecteurs me sauront gré de leur faire connaître le +passage suivant: + +«Voici l'ordre dans lequel les facultés intellectuelles cessent et se +décomposent. La raison, cet attribut dont l'homme se prétend le +possesseur exclusif, l'abandonne la première. Il perd d'abord la +puissance d'associer des jugements, et bientôt après celle de comparer, +d'assembler, de combiner, de joindre ensemble plusieurs idées pour +prononcer sur leurs rapports. On dit alors que le malade perd la tête, +qu'il déraisonne, qu'il est en délire. Celui-ci roule ordinairement sur +les idées les plus familières à l'individu; la passion dominante s'y +fait aisément reconnaître: l'avare tient sur ses trésors enfouis les +propos les plus indiscrets; tel autre meurt assiégé de religieuses +terreurs. Souvenirs délicieux de la patrie absente, vous vous réveillez +alors avec tous vos charmes et toute votre énergie. + +«Après le raisonnement et le jugement, c'est la faculté d'associer, des +idées qui se trouve frappée de la destruction successive. Ceci arrive +dans l'état connu sous le nom de _défaillance_, comme je l'ai éprouvé +sur moi-même. Je causais avec un de mes amis, lorsque j'éprouvai une +difficulté insurmontable à joindre deux idées sur la ressemblance +desquelles je voulais former un jugement; cependant la syncope n'était +pas complète; je conservais encore la mémoire et la faculté de sentir; +j'entendais distinctement les personnes qui étaient autour de moi dire: +_Il s'évanouit_, et s'agiter pour me faire sortir de cet état, _qui +n'était pas sans quelque douceur_. + +«La mémoire s'éteint ensuite. Le malade, qui dans son délire +reconnaissait encore ceux qui l'approchaient, méconnaît enfin ses +proches, puis ceux avec lesquels il vivait dans une grande intimité. +Enfin, il cesse de sentir; mais les sens s'éteignent dans un ordre +successif et déterminé: le goût et l'odorat ne donnent plus aucun signe +de leur existence; les yeux se couvrent d'un nuage terne et prennent une +expression sinistre; l'oreille est encore sensible aux sons et au bruit. +Voilà pourquoi sans doute les anciens, pour s'assurer de la réalité de +la mort, étaient dans l'usage de pousser de grands cris aux oreilles du +défunt. Le mourant ne flaire, ne goûte, ne voit et n'entend plus. Il lui +reste la sensation du toucher, il s'agite dans sa couche, promène ses +bras au dehors, change à chaque instant de posture; il exerce, comme +nous l'avons déjà dit, des mouvements analogues à ceux du fétus qui +remue dans le sein de sa mère. La mort qui va le frapper ne peut lui +inspirer aucune frayeur; car il n'a plus d'idées, et il finit de vivre +comme il avait commencé, sans en avoir la conscience.» (RICHERAND, +_Nouveaux éléments de Physiologie_, neuvième édition, tome II, page +600.) + +[Illustration] + + + + + MÉDITATION XXVII. + + =Histoire philosophique de la Cuisine.= + + +123.--La cuisine est le plus ancien des arts; car Adam naquit à jeun, et +le nouveau-né, à peine entré dans ce monde, pousse des cris qui ne se +calment que sur le sein de sa nourrice. + +C'est aussi de tous les arts celui qui nous a rendu le service le plus +important pour la vie civile; car ce sont les besoins de la cuisine qui +nous ont appris à appliquer le feu, et c'est par le feu que l'homme a +dompté la nature. + +Quand on voit les choses d'en haut, on peut compter jusqu'à trois +espèces de _cuisine_: + +La première, qui s'occupe de la préparation des aliments, a conservé le +nom primitif; + +La seconde s'occupe à les analyser et à en vérifier les éléments: on est +convenu de l'appeler _chimie_; + +Et la troisième, qu'on peut appeler cuisine de réparation, est plus +connue sous le nom de _pharmacie_. + +Si elles diffèrent par le but, elles se tiennent par l'application du +feu, par l'usage des fourneaux et par l'emploi des mêmes vases. + +Ainsi, le même morceau de boeuf que le cuisinier convertit en potage et +en bouilli, le chimiste s'en empare pour savoir en combien de sortes de +corps il est résoluble, et le pharmacien nous le fait violemment sortir +du corps, si par hasard il y cause une indigestion. + +=Ordre d'alimentation.= + +124.--L'homme est un animal omnivore; il a des dents incisives pour +diviser les fruits, des dents molaires pour broyer les graines, et des +dents canines pour déchirer les chairs: sur quoi on a remarqué que plus +l'homme est rapproché de l'état sauvage, plus les dents canines sont +fortes et faciles à distinguer. + +Il est extrêmement probable que l'espèce fut longtemps frugivore, et +elle y fut réduite par la nécessité; car l'homme est le plus lourd des +animaux de l'ancien monde, et ses moyens d'attaque sont très bornés, +tant qu'il n'est pas armé. Mais l'instinct de perfectionnement attaché à +sa nature ne tarda pas à se développer: le sentiment même de sa +faiblesse le porta à chercher à se faire des armes; il y fut poussé +aussi par l'instinct carnivore, annoncé par ses dents canines; et dès +qu'il fut armé, il fit sa proie et sa nourriture de tous les animaux +dont il était environné. + +Cet instinct de destruction subsiste encore; les enfants ne manquent +presque jamais de tuer les petits animaux qu'on leur abandonne; ils les +mangeraient s'ils avaient faim. + +Il n'est point étonnant que l'homme ait désiré se nourrir de chair; il a +l'estomac trop petit, et les fruits ont trop peu de substances +animalisables pour suffire pleinement à sa restauration; il pourrait se +nourrir mieux de légumes; mais ce régime suppose des arts qui n'ont pu +venir qu'à la suite des siècles. + +Les premières armes durent être des branches d'arbres, et plus tard on +eut des arcs et des flèches. + +Il est très digne de remarque que partout où on a trouvé l'homme, sous +tous les climats, à toutes les latitudes, on l'a toujours trouvé armé +d'arcs et de flèches. Cette uniformité est difficile à expliquer. On ne +voit pas comment la même série d'idées s'est présentée à des individus +soumis à des circonstances si différentes; elle doit provenir d'une +cause qui s'est cachée derrière le rideau des âges. + +La chair crue n'a qu'un inconvénient; c'est de s'attacher aux dents par +sa viscosité; à cela près, elle n'est point désagréable au goût. +Assaisonnée d'un peu de sel, elle se digère très bien, et doit être plus +nourrissante que toute autre. + +«Mein God, me disait, en 1815, un capitaine de Croates à qui je donnais +à dîner, il ne faut pas tant d'apprêts pour faire bonne chère. Quand +nous sommes en campagne et que nous avons faim, nous abattons la +première bête qui nous tombe sous la main; nous en coupons un morceau +bien charnu, nous le saupoudrons d'un peu de sel, que nous avons +toujours dans la _sabre-tasche_[44]; nous le mettons sous la selle, sur +le dos du cheval; nous donnons un temps de galop, et (faisant le +mouvement d'un homme qui déchire à belles dents) _gnian, gnian, gnian_, +nous nous régalons comme des princes.» + +[Note 44: La _sabre-tasche_, ou poche de sabre, est cette espèce de +sac écussonné qui est suspendu au baudrier d'où pend le sabre des +troupes légères; elle joue un grand rôle dans les contes que les soldats +font entre eux.] + +Quand les chasseurs du Dauphiné vont à la chasse dans le mois de +septembre, ils sont également pourvus de poivre et de sel. S'ils tuent +un becfigue de haute graisse, ils le plument, l'assaisonnent, le portent +quelque temps sur leurs chapeaux et le mangent. Ils assurent que cet +oiseau ainsi traité est encore meilleur que rôti. + +D'ailleurs, si nos trisaïeux mangeaient leurs aliments crus, nous n'en +avons pas tout-à-fait perdu l'habitude. Les palais les plus délicats +s'arrangent très bien des saucissons d'Arles, des mortadelles, du boeuf +fumé d'Hambourg, des anchois, des harengs secs, et d'autres pareils, qui +n'ont pas passé par le feu et qui n'en réveillent pas moins l'appétit. + +=Découverte du feu.= + +125.--Après qu'on se fut régalé assez longtemps à la manière des +Croates, on découvrit le feu; et ce fut encore un hasard; car le feu +n'existe pas spontanément sur la terre; les habitants des îles Mariannes +ne le connaissaient pas. + +=Cuisson.= + +126.--Le feu une fois connu, l'instinct de perfectionnement fit qu'on en +approcha les viandes, d'abord pour les sécher, et ensuite on les mit sur +des charbons pour les cuire. + +La viande ainsi traitée, fut trouvée bien meilleure, elle prend plus de +consistance, se mâche avec beaucoup plus de facilité, et l'osmazôme, en +se rissolant, s'aromatise et lui donne un parfum qui n'a pas cessé de +nous plaire. + +Cependant on vint à s'apercevoir que la viande cuite sur les charbons +n'est pas exempte de souillure; car elle entraîne toujours avec elle +quelques parties de cendre ou de charbon dont on la débarrasse +difficilement. On remédia à cet inconvénient en la perçant avec des +broches qu'on mettait au-dessus des charbons ardents, en les appuyant +sur des pierres d'une hauteur convenable. + +C'est ainsi qu'on parvint aux grillades, préparation aussi simple que +savoureuse, car toute viande grillée est de haut goût, parce qu'elle se +fume en partie. + +Les choses n'étaient pas beaucoup plus avancées du temps d'Homère; et +j'espère qu'on verra ici avec plaisir la manière dont Achille reçut dans +sa tente trois des plus considérables d'entre les Grecs, dont l'un était +roi. + +Je dédie aux dames la narration que j'en vais faire, parce qu'Achille +était le plus beau des Grecs, et que sa fierté ne l'empêcha pas de +pleurer quand on lui enleva Briséis; c'est aussi pour elles que je +choisis la traduction élégante de M. Dugas-Montbel, auteur doux, +complaisant, et assez gourmand pour un helléniste: + + Majorem jam crateram, Moenetii fili, appone, + Meraciùsque misce, poculum autem para unicuique; + Charissimi enim isti viri meo sub tecto. + Sic dixit: Patroclus dilecto obedivit socio; + Sed cacabum ingentem posuit ad ignis jubar; + Tergum in ipso posuit ovis et pinguis capræ. + Apposuit et suis saginati scapulam abundantem pinguedine. + Huic tenebat carnes Automedon, secabatque nobilis Achilles, + Eas quidem minute secabat, et verubus afligebat. + Ignem Moenetiades accendebat magnum, deo similis vir; + Sed postquam ignis deflagravit, et fiamma exstincta est, + Prunas sternens, verua desuper extendit. + Inspersit autem sale cacro, a lapidibus elevans. + At postquam assavit et in mensas culinarias fudit, + Patroclus quidem, panem accipiens, distribuit in mensas + Pulchris in canistris, sed carnem distribuit Achilles. + Ipse autem adversus sedit Ulyssi divino, + Ad parietem alterum. Diis autem sacrificare jussit + Patroclum suum socium. Is in ignem jecit libamenta. + Hi in cibos paratos appositos manus immiserunt; + Sed postquam potûs et cibi desiderium exemerunt, + Innuit Ajax Phoenici: intellexit autem divinus Ulysses, + Implensque vino poculum, propinavit Achilli[45], etc. + II. IX, 202. + +[Note 45: Je n'ai pas copié le texte original, que peu de personnes +auraient entendu: mais j'ai cru devoir donner la version latine, parce +que cette langue, plus répandue, se moulant parfaitement sur le grec, se +prête mieux aux détails et à la simplicité de ce repas héroïque.] + +«Aussitôt Patrocle obéit aux ordres de son compagnon fidèle. Cependant +Achille approche de la flamme étincelante un vase qui renferme les +épaules d'une brebis, d'une chèvre grasse; et le large dos d'un porc +succulent. Automédon tient les viandes que coupe le divin Achille; +celui-ci les divise en morceaux, et les perce avec des pointes de fer. + +[Illustration] + +«Patrocle, semblable aux immortels, allume un grand feu. Dès que le bois +consumé ne jette plus qu'une flamme languissante, il pose sur le brasier +deux longs dards soutenus par deux fortes pierres, et répand le sel +sacré. + +«Quand les viandes sont prêtes, que le festin est dressé, Patrocle +distribue le pain autour de la table dans de riches corbeilles; mais +Achille veut lui-même servir les viandes. Ensuite il se place vis-à-vis +d'Ulysse, à l'autre extrémité de la table, et commande à son compagnon +de sacrifier aux dieux. + +«Patrocle jette dans les flammes les prémices du repas, et tous portent +bientôt les mains vers les mets qu'on leur a servis et préparés. Lorsque +dans l'abondance des festins ils ont chassé la faim et la soif, Ajax +fait un signe à Phénix; Ulysse l'aperçoit, il remplit de vin sa large +coupe, et s'adressant au héros: Salut, Achille, dit-il...» + +Ainsi, un roi, un fils de roi, et trois généraux grecs, dînèrent fort +bien avec du pain, du vin et de la viande grillée. + +Il faut croire que si Achille et Patrocle s'occupèrent eux-mêmes des +apprêts du festin, c'était par extraordinaire, et pour honorer d'autant +plus les hôtes distingués dont ils recevaient la visite; car +ordinairement les soins de la cuisine étaient abandonnés aux esclaves et +aux femmes: c'est ce qu'Homère nous apprend encore en s'occupant, dans +l'_Odyssée_, des repas des poursuivants. + +On regardait alors les entrailles des animaux farcies de sang et de +graisse comme un mets très distingué (c'était du boudin). + +À cette époque, et sans doute longtemps auparavant, la poésie et la +musique s'étaient associées aux délices des repas. Des chantres vénérés +célébraient les merveilles de la nature, les amours des dieux et les +hauts faits des guerriers; ils exerçaient une espèce de sacerdoce, et il +est probable que le divin Homère lui-même était issu de quelques-uns de +ces hommes favorisés du ciel; il ne se fût point élevé si haut si ses +études poétiques n'avaient pas commencé dès son enfance. + +Madame Dacier remarque qu'Homère ne parle de viande bouillie en aucun +endroit de ses ouvrages. Les Hébreux étaient plus avancés, à cause du +séjour qu'ils avaient fait en Égypte; ils avaient des vaisseaux qui +allaient sur le feu; et c'est dans un vase pareil que fut faite la soupe +que Jacob vendit si cher à son frère Ésaü. + +Il est véritablement difficile de deviner comment l'homme est parvenu à +travailler les métaux; ce fut, dit-on, Tubal-Caïn qui s'en occupa le +premier. + +Dans l'état actuel de nos connaissances, des métaux nous servent à +traiter d'autres métaux; nous les assujettissions avec des pinces en +fer, nous les forgeons avec des marteaux de fer; nous les taillons avec +des limes d'acier; mais je n'ai encore trouvé personne qui ait pu +m'expliquer comment fut faite la première pince et forgé le premier +marteau. + +Festins des Orientaux.--Des Grecs. + +127.--La cuisine fit de grands progrès quand on eut, soit en airain, +soit en poterie, des vases qui résistèrent au feu. On put assaisonner +les viandes, faire cuire les légumes; on eut du bouillon, du jus, des +gelées; toutes ces choses se suivent et se soutiennent. + +Les livres les plus anciens qui nous restent font mention honorable des +festins des rois d'Orient. Il n'est pas difficile de croire que des +monarques qui régnaient sur des pays si fertiles en toutes choses, et +surtout en épiceries et en parfums, eussent des tables somptueuses; mais +les détails nous manquent. On sait seulement que Cadmus, qui apporta +l'écriture en Grèce, avait été cuisinier du roi de Sidon. + +Ce fut chez ces peuples voluptueux et mous que s'introduisit la coutume +d'entourer de lits les tables des festins, et de manger couchés. + +Ce raffinement, qui tient de la faiblesse, ne fut pas partout également +bien reçu. Les peuples qui faisaient un cas particulier de la force et +du courage, ceux chez qui la frugalité était une vertu, le repoussèrent +longtemps; mais il fut adopté à Athènes, et cet usage fut longtemps +général dans le monde civilisé. + +La cuisine et ses douceurs furent en grande faveur chez les Athéniens, +peuple élégant et avide de nouveautés: les rois, les particuliers +riches, les poètes, les savants, donnèrent l'exemple, et les philosophes +eux-mêmes ne crurent pas devoir se refuser à des jouissances puisées au +sein de la nature. + +Après ce qu'on lit dans les anciens auteurs, on ne peut pas douter que +leurs festins ne fussent de véritables fêtes. + +La chasse, la pêche et le commerce leur procuraient une grande partie +des objets qui passent encore pour excellents, et la concurrence les +avait fait monter à un prix excessif. + +Tous les arts concouraient à l'ornement de leurs tables, autour +desquelles les convives se rangeaient, couchés sur des lits couverts de +riches tapis de pourpre. + +On se faisait une étude de donner encore plus de prix à la bonne chère +par une conversation agréable, et les propos de table devinrent une +science. + +Les chants, qui avaient lieu vers le troisième service, perdirent leur +sévérité antique; ils ne furent plus exclusivement employés à célébrer +les dieux, les héros et les faits historiques: on chanta l'amitié, le +plaisir et l'amour, avec une douceur et une harmonie auxquelles nos +langues sèches et dures ne pourront jamais atteindre. + +Les vins de la Grèce, que nous trouvons encore excellents, avaient été +examinés et classés par les gourmets, à commencer par les plus doux +jusqu'aux plus fumeux; dans certains repas, on en parcourait l'échelle +tout entière, et, au contraire de ce qui se passe aujourd'hui, les +verres grandissaient en raison de la bonté du vin qui y était versé. + +Les plus jolies femmes venaient encore embellir ces réunions +voluptueuse: des danses, des jeux et des divertissements de toute espèce +prolongeaient les plaisirs de la soirée. On respirait la volupté par +tous les pores; et plus d'un Aristippe, arrivé sous la bannière de +Platon, fit retraite sous celle d'Épicure. + +[Illustration] + +Les savants s'empressèrent à l'envi d'écrire sur un art qui procurait de +si douces jouissances. Platon, Athénée et plusieurs autres nous ont +conservé leurs noms. Mais hélas! leurs ouvrages sont perdus; et s'il +faut surtout en regretter quelqu'un, ce doit être la _Gastronomie +d'Achestrade_, qui fut l'ami d'un des fils de Périclès. + +«Ce grand écrivain, dit Théotime, avait parcouru les terres et les mers +pour connaître par lui-même ce qu'elles produisent de meilleur. Il +s'instruisait dans ses voyages, non des moeurs des peuples, puisqu'il +est impossible de les changer; mais il entrait dans les laboratoires où +se préparent les délices de la table, et il n'eut de commerce qu'avec +les hommes utiles à ses plaisirs. Son poème est un trésor de science, et +ne contient un vers qui ne soit un précepte.» + +Tel fut l'état de la cuisine en Grèce; et il se soutint ainsi jusqu'au +moment où une poignée d'hommes, qui étaient venus s'établir sur les +bords du Tibre, étendit sa domination sur les peuples voisins, et finit +par envahir le monde. + +Festins des Romains. + +128.--La bonne chère fut inconnue aux Romains tant qu'ils ne +combattirent que pour assurer leur indépendance ou pour subjuguer leurs +voisins, tout aussi pauvres qu'eux. Alors leurs généraux conduisaient la +charrue, vivaient de légumes, etc. Les historiens frugivores ne manquent +pas de louer ces temps primitifs, où la frugalité était alors en grand +honneur. Mais quand leurs conquêtes se furent étendues en Afrique, en +Sicile et en Grèce; quand ils se furent régalés aux dépens des vaincus +dans des pays où la civilisation était plus avancée, ils emportèrent à +Rome des préparations qui les avaient charmés chez les étrangers, et +tout porte à croire qu'elles y furent bien reçues. + +Les Romains avaient envoyé à Athènes une députation pour en rapporter +les lois de Solon; ils y allaient encore pour étudier les belles-lettres +et la philosophie. Tout en polissant leurs moeurs, ils connurent les +délices des festins; et les cuisiniers arrivèrent à Rome avec les +orateurs, les philosophes, les rhéteurs et les poètes. + +Avec le temps et la série de succès qui firent affluer à Rome toutes les +richesses de l'univers, le luxe de la table fut poussé à un point +presque incroyable. + +On goûta de tout, depuis la cigale jusqu'à l'autruche, depuis le loir +jusqu'au sanglier[46]; tout ce qui put piquer le goût fut essayé comme +assaisonnement ou employé comme tel, des substances dont nous ne pouvons +pas concevoir l'usage, comme l'assa fetida, la rue, etc. + +[Note 46: GLIRES FABSI.--_Glires isicio porcino, item pulpis ex omni +glirium membro tritis, cum pipere, nucleis, lasere, liquamine, farcies +glires, et sutos in tegulâ positos, mittes in furnum, an farsos in +clibano coques._ + +Les loirs passaient pour un mets délicat: on apportait quelquefois des +balances sur la table pour en vérifier le poids. On connaît cette +épigramme de Martial, au sujet des loirs, XIII, 59. + + Tota mihi dormitur hiems, et pinguior illo + Tempore sum, quo me nil nisi somnus alit. + +Lister, médecin gourmand d'une reine très gourmande (la reine Anne), +s'occupant des avantages qu'on peut tirer pour la cuisine de l'usage des +balances, observe que si douze alouettes ne pèsent point douze onces, +elles sont à peine mangeables, qu'elles sont passables si elles pèsent +douze onces, mais que si elles pèsent treize onces, elles sont grasses +et excellentes.] + +L'univers connu fut mis à contribution par les armées et les voyageurs. +On apporta d'Afrique les pintades et les truffes, les lapins d'Espagne, +les faisans de la Grèce, où ils étaient venus des bords du Phase, et les +paons de l'extrémité de l'Asie. + +Les plus considérables d'entre les Romains se firent gloire d'avoir de +beaux jardins où ils firent cultiver non-seulement les fruits +anciennement connus, tels que les poires, les pommes, les figues, le +raisin, mais encore ceux qui furent apportés de divers pays, savoir: +l'abricot d'Arménie, la pèche de Perse, le coing de Sidon, la framboise +des vallées du mont Ida, et la cerise, conquête de Lucullus dans le +royaume de Pont. Ces importations, qui eurent nécessairement lieu dans +des circonstances très diverses, prouvent du moins que l'impulsion était +générale, et que chacun se faisait une gloire et un devoir de contribuer +aux jouissances du peuple-roi. + +Parmi les comestibles, le poisson fut surtout un objet de luxe. Il +s'établit des préférences en faveur de certaines espèces, et ces +préférences augmentaient quand la pêche avait eu lieu dans certains +parages. Le poisson des contrées éloignées fut apporté dans des vases +pleins de miel, et quand les individus dépassèrent la grandeur +ordinaire, ils furent vendus à des prix considérables, par la +concurrence qui s'établissait entre des consommateurs, dont quelques-uns +étaient plus riches que des rois. + +Les boissons ne furent pas l'objet d'une attention moins suivie et de +soins moins attentifs. Les vins de Grèce, de Sicile et d'Italie firent +les délices des Romains; et comme ils tiraient leur prix soit du canton, +soit de l'année où ils avaient été produits, une espèce d'acte de +naissance était inscrit sur chaque amphore. + + O nata mecum consule Manlio. + HORACE. + +Ce ne fut pas tout. Par une suite de cet instinct d'exaltation que nous +avons déjà indiqué, on s'appliqua à rendre les vins plus piquants et +plus parfumés; on y fit infuser des fleurs, des aromates, les drogues de +diverses espèces, et les préparations que les auteurs contemporains nous +ont transmises sous le nom de _condita_, devaient brûler la bouche et +violemment irriter l'estomac. + +C'est ainsi que déjà, à cette époque, les Romains rêvaient l'alcool, qui +n'a été découvert qu'après plus de quinze siècles. + +Mais c'est surtout vers les accessoires des repas que ce luxe +gigantesque se portait avec plus de ferveur. + +Tous les meubles nécessaires pour les festins furent faits avec +recherche, soit pour la matière, soit pour la main-d'oeuvre. Le nombre +des services augmenta graduellement jusques et passé vingt, et à chaque +service on enlevait tout ce qui avait été employé aux services +précédents. + +Des esclaves étaient spécialement attachés à chaque fonction conviviale, +et ces fonctions étaient minutieusement distinguées. Les parfums les +plus distingués embaumaient la salle du festin. Des espèces de hérauts +proclamaient le mérite des mets dignes d'une attention spéciale; ils +annonçaient les titres qu'ils avaient à cette espèce d'ovation; enfin on +n'oubliait rien de ce qui pouvait aiguiser l'appétit, soutenir +l'attention et prolonger les jouissances. + +Ce luxe avait aussi ses aberrations et ses bizarreries. Tels étaient ces +festins où les poissons et les oiseaux servis se comptaient par +milliers, et ces mets qui n'avaient d'autre mérite que d'avoir coûté +cher, tel que ce plat composé de la cervelle de cinq cents autruches;, +et cet autre où l'on voyait les langues de cinq mille oiseaux qui tous +avaient parlé. + +D'après ce qui précède, il me semble qu'on peut facilement se rendre +compte des sommes considérables que Lucullus dépensait à sa table et de +la cherté des festins qu'il donnait dans le salon d'Apollon, où il était +d'étiquette d'épuiser tous les moyens connus pour flatter la sensualité +de ses convives. + +=Résurrection de Lucullus=. + +129.--Les jours de gloire pourraient renaître sous nos yeux, et pour en +renouveler les merveilles il ne nous manque qu'un Lucullus. Supposons +donc qu'un homme connu pour être puissamment riche voulût célébrer un +grand événement politique ou financier, et donner à cette occasion une +fête mémorable, sans s'inquiéter de ce qu'il en coûterait. + +Supposons qu'il appelle tous les arts pour orner le lieu de la fête dans +ses diverses parties, et qu'il ordonne aux préparateurs d'employer pour +la bonne chère toutes les ressources de l'art, et d'abreuver les +convives avec ce que les caveaux contiennent de plus distingué; + +Qu'il fasse représenter pour eux, en ce dîner solennel, deux pièces +jouées par les meilleurs acteurs; + +Que, pendant le repas, la musique se fasse entendre, exécutée par les +artistes les plus renommés, tant pour les voix que pour les instruments; + +Qu'il ait fait préparer, pour entr'actes, entre le dîner et le café, un +ballet dansé dans tout ce que l'Opéra a de plus léger et de plus joli; + +Que la soirée se termine par un bal qui rassemble deux cents femmes +choisies parmi les plus belles, et quatre cents danseurs choisis parmi +les plus élégants; + +Que le buffet soit constamment garni de ce qu'on connaît de mieux en +boissons chaudes, fraîches et glacées; + +Que, vers le milieu de la nuit, une collation savante vienne rendre à +tous une vigueur nouvelle; + +Que les servants soient beaux et bien vêtus, l'illumination parfaite; +et, pour ne rien oublier, que l'amphitryon se soit chargé d'envoyer +chercher et de reconduire commodément tout le monde. + +Cette fête ayant été bien entendue, bien ordonnée, bien soignée et bien +conduite, tous ceux qui connaissent Paris, conviendront avec moi qu'il y +aurait dans les mémoires du lendemain de quoi faire trembler le caissier +même de Lucullus. + +En indiquant ce qu'il faudrait faire aujourd'hui pour imiter les fêtes +de ce Romain magnifique, j'ai suffisamment appris au lecteur ce qui se +pratiquait alors pour les accessoires obligés des repas, où l'on ne +manquait pas de faire intervenir les comédiens, les chanteurs, les +mimes, les grimes, et tout ce qui peut contribuer à augmenter la joie +des personnes qui n'ont été convoquées que dans le but de se divertir. + +Ce qu'on avait fait chez les Athéniens, ensuite chez les Romains, plus +tard chez nous dans le moyen âge, et enfin de nos jours, prend sa source +dans la nature de l'homme, qui cherche avec impatience la fin de la +carrière où il est entré, et dans certaine inquiétude qui le tourmente +tant que la somme totale de vie dont il peut disposer n'est pas +entièrement occupée. + +=Lectisternium et Incubitatium=. + +130.--Comme les Athéniens, les Romains mangeaient couchés; mais ils n'y +arrivèrent que par une voie en quelque façon détournée. + +Ils se servirent d'abord des lits pour les repas sacrés qu'on offrait +aux dieux; les premiers magistrats et les hommes puissants en adoptèrent +ensuite l'usage, et en peu de temps il devint général et s'est conservé +jusque vers le commencement du quatrième siècle de l'ère chrétienne. + +Ces lits, qui n'étaient d'abord que des espèces de bancs rembourrés de +paille et recouverts de peaux, participèrent bientôt au luxe qui envahit +tout ce qui avait rapport aux festins. Ils furent faits des bois les +plus précieux, incrustés d'ivoire, d'or, et quelquefois de pierreries; +ils furent formés de coussins d'une mollesse recherchée, et les tapis +qui les recouvraient furent ornés de magnifiques broderies. + +On se couchait sur le côté gauche, appuyé sur le coude; et ordinairement +le même lit recevait trois personnes. + +Cette manière de se tenir à table, que les Romains appelaient +_lectisternium_, était-elle plus commode, était-elle plus favorable que +celle que nous avons adoptée, ou plutôt reprise? Je ne le crois pas. + +Physiquement envisagée, l'incubitation exige un certain déploiement de +forces pour garder l'équilibre, et ce n'est pas sans quelque douleur que +le poids d'une partie du corps porte sur l'articulation du bras. + +Sous le rapport physiologique, il y a bien aussi quelque chose à dire: +l'imbuccation se fait d'une manière moins naturelle; les aliments +coulent avec plus de peine et se tassent moins dans l'estomac. + +L'ingestion des liquides ou l'action de boire était surtout bien plus +difficile encore; elle devait exiger une attention particulière pour ne +pas répandre mal à propos le vin contenu dans ces larges coupes qui +brillaient sur la table des grands; et c'est sans doute pendant le règne +du _lectisternium_ qu'est né le proverbe qui dit que _de la coupe à la +bouche il y a souvent bien du vin perdu_. + +Il ne devait pas être plus facile de manger proprement, quand on +mangeait couché, surtout si l'on fait attention que plusieurs des +convives portaient la barbe longue, et qu'on se servait des doigts, ou +tout au plus du couteau, pour porter les morceaux à la bouche, car +l'usage des fourchettes est moderne; on n'en a point trouvé dans les +ruines d'Herculanum, où l'on a cependant trouvé beaucoup de cuillers. + +Il faut croire aussi qu'il se faisait par-ci par-là quelques outrages à +la pudeur, dans des repas où l'on dépassait fréquemment les bornes de la +tempérance, sur des lits où les deux sexes étaient mêlés, et où il +n'était pas rare de voir une partie des convives endormie. + + Nam pransus jaceo, et satur supinus + Pertundo tunicamque, palliumque. + +Aussi c'est la morale qui réclama la première. + +Dès que la religion chrétienne, échappée aux persécutions qui +ensanglantèrent son berceau, eut acquis quelque influence, ses ministres +élevèrent la voix contre les excès de l'intempérance. Ils se récrièrent +contre la longueur des repas, où l'on violait tous leurs préceptes en +s'entourant de toutes les voluptés. Voués par choix à un régime austère, +ils placèrent la gourmandise parmi les péchés capitaux, critiquèrent +amèrement la promiscuité des sexes, et attaquèrent surtout l'usage de +manger sur des lits, usage qui leur parut le résultat d'une mollesse +coupable et la cause principale des abus qu'ils déploraient. + +Leur voie menaçante fut entendue: les lits cessèrent d'orner la salle +des festins, on revint à l'ancienne manière de manger en état de +session; et par un rare bonheur, cette forme, ordonnée par la morale; +n'a point tourné au détriment du plaisir. + +=Poésie.= + +131.--À l'époque dont nous nous occupons, la poésie conviviale subit une +modification nouvelle, et prit, dans la bouche d'Horace, de Tibulle, et +autres auteurs à peu près contemporains, une langueur et une mollesse +que les Muses grecques ne connaissaient pas. + + Dulce ridentem Lalagem amabo, + Dulce loquentem. + + HOR. + + Quaeris quot mibi batiationes + Tuae, Lesbia, sint satis superque. + + CAT. + + Pande, puella, pande capillulos + Flavos, lucentes ut aurum nitidum. + Pande, puella, collum candidum + Productum bene candidis humeris. + + GALLUS. + +=Irruption des barbares=. + +132.--Les cinq ou six siècles que nous venons de parcourir en un petit +nombre de pages furent les beaux temps pour la cuisine, ainsi que pour +ceux qui l'aiment et la cultivent; mais l'arrivée, ou plutôt l'irruption +des peuples du Nord, changea tout, bouleversa tout; et ces jours de +gloire furent suivis d'une longue et terrible obscurité. + +À l'apparition de ces étrangers, l'art alimentaire disparut avec les +autres sciences dont il est le compagnon et le consolateur. La plupart +des cuisiniers furent massacrés dans les palais qu'ils desservaient; les +autres s'enfuirent pour ne pas régaler les oppresseurs de leur pays; et +le petit nombre qui vint offrir ses services eut la honte de les voir +refuser. Ces bouches féroces, ces gosiers brûlés, étaient insensibles +aux douceurs d'une chère délicate. D'énormes quartiers de viande et de +venaison, des quantités incommensurables des plus fortes boissons, +suffisaient pour les charmer; et comme les usurpateurs étaient toujours +armés, la plupart de ces repas dégénéraient en orgies, et la salle des +festins vit souvent couler le sang. + +Cependant il est dans la nature des choses que ce qui est excessif ne +dure pas. Les vainqueurs se lassèrent enfin d'être cruels; ils +s'allièrent avec les vaincus, prirent une teinte de civilisation, et +commencèrent à connaître les douceurs de la vie sociale. + +Les repas se ressentirent de cet adoucissement. On invita ses amis moins +pour les repaître que pour les régaler; les autres s'aperçurent qu'on +faisait quelques efforts pour leur plaire; une joie plus décente les +anima, et les devoirs de l'hospitalité eurent quelque chose de plus +affectueux. + +Ces améliorations, qui auraient eu lieu vers le cinquième siècle de +notre ère devinrent plus remarquables sous Charlemagne; et on voit, par +ses capitulaires, que ce grand roi se donnait des soins personnels pour +que ses domaines pussent fournir au luxe de sa table. + +[Illustration] + +Sous ce prince et sous ses successeurs, les fêtes prirent une tournure à +la foi galante et chevaleresque; les dames vinrent embellir la cour; +elles distribuèrent le prix de la valeur; et l'on vit le faisan aux +pattes dorées et le paon à la queue épanouie portés sur les tables des +princes par des pages chamarrés d'or, et par de gentes pucelles chez qui +l'innocence n'excluait pas toujours le désir de plaire. + +Remarquons bien que ce fut pour la troisième fois que les femmes, +séquestrées chez les Grecs, chez les Romains et chez les Francs, furent +appelées à faire l'ornement de leurs banquets. Les Ottomans ont seuls +résisté à l'appel; mais d'effroyables tempêtes menacent ce peuple +insociable, et trente ans ne s'écouleront pas sans que la voix puissante +du canon ait proclamé l'émancipation des odalisques. + +Le mouvement une fois imprimé a été transmis jusqu'à nous, en recevant +une forte progression par le choc des générations. + +Les femmes, même les plus titrées, s'occupèrent, dans l'intérieur de +leurs maisons, de la préparation des aliments, qu'elles regardèrent +comme faisant partie des soins de l'hospitalité, qui avait encore lieu +en France vers la fin du dix-septième siècle. + +Sous leurs jolies mains les aliments subirent quelquefois des +métamorphoses singulières: l'anguille eut le dard du serpent, le lièvre +les oreilles d'un chat, et autres joyeusetés pareilles. Elles firent +grand usage des épices que les Vénitiens commencerait à tirer de +l'Orient, ainsi que des eaux parfumées qui étaient fournies par les +Arabes, de sorte que le poisson fut quelquefois cuit à l'eau de rose. Le +luxe de la table consistait surtout dans l'abondance des mets; et les +choses allèrent si loin, que nos rois se crurent obligés d'y mettre un +frein par des lois somptuaires qui eurent le même sort que celles +rendues en pareille matière par les législateurs grecs et romains. On en +rit, on les éluda, on les oublia, et elles ne restèrent dans les livres +que comme monuments historiques. + +On continua donc à faire bonne chère tant qu'on put, et surtout dans les +abbayes, couvents et moutiers, parce que les richesses affectées à ces +établissements étaient moins exposées aux chances et aux dangers des +guerres intérieures qui ont si longtemps désolé la France. + +Étant bien certain que les dames françaises se sont toujours plus ou +moins mêlées de ce qui se faisait dans leurs cuisine, on doit en +conclure que c'est à leur intervention qu'est due la prééminence +indisputable qu'a toujours eue en Europe la cuisine française, et +qu'elle a principalement acquise par une quantité immense, de +préparations recherchées, légères et friandes, dont les femmes seules +ont pu concevoir l'idée. + +J'ai dit qu'on faisait bonne chère _tant qu'on pouvait_; mais on ne +pouvait pas toujours. Le souper de nos rois eux-mêmes était quelquefois +abandonné au hasard. On sait qu'il ne fut pas toujours assuré pendant +les troubles civils; et Henri IV eût fait un soir un bien maigre repas, +s'il n'eût eu le bon esprit d'admettre à sa table le bourgeois +possesseur heureux de la seule dinde qui existât dans une ville où le +roi devait passer la nuit. + +Cependant la science avançait insensiblement: les chevaliers croisés la +dotèrent de l'échalote arrachée aux plaines d'Ascalon; le persil fut +importé d'Italie; et longtemps avant Louis IX, les charcutiers et +saucisseurs avaient fondé sur la manipulation du porc un espoir de +fortune dont nous avons eu sous les yeux de mémorables exemples. + +Les pâtissiers n'eurent pas moins de succès; et les produits de leur +industrie figuraient honorablement dans tous les festins. Dès avant +Charles IX ils formaient une corporation considérable; et ce prince leur +donna des statuts où l'on remarque le privilège de fabriquer le pain à +chanter messe. + +Vers le milieu du dix-septième siècle, les Hollandais apportèrent le +café en Europe[47]. Soliman Aga, ce Turc puissant dont raffolèrent nos +trisaïeules, leur en fit prendre les premières tasses en 1660; un +Américain en vendit publiquement à la foire de Saint-Germain en 1670; et +la rue Saint-André-des-Arcs eut le premier café orné de glaces et de +tables de marbre, à peu près comme on le voit de nos jours. + +[Note 47: Parmi les Européens, les Hollandais furent les premiers +qui tirèrent d'Arabie des plants du caféier, qu'ils transportèrent à +Batavia, et qu'ils apportèrent ensuite en Europe. + +M. de Reissout, lieutenant-général d'artillerie, en fit venir un pied +d'Amsterdam, et en fit cadeau au Jardin du roi: c'est le premier qu'on +ait vu à Paris. Cet arbre, dont M. Jussieu a fait la description, avait, +en 1613, un pouce de diamètre et cinq pieds de hauteur: le fruit est +fort joli, et ressemble un peu à une cerise.] + +Alors aussi le sucre commença à poindre[47]; et Scarron, en se plaignant +de ce que sa soeur avait, par avarice, fait rétrécir les trous de son +sucrier, nous a du moins appris que de son temps ce meuble était usuel. + +[Note 48: Quoi qu'ait dit Lucrèce les anciens ne connurent pas le +sucre. Le sucre est un produit de l'art; et sans la cristallisation, la +canne ne donnerait qu'une boisson fade et sans utilité.] + +C'est encore dans le dix-septième siècle que l'usage de l'eau-de-vie +commença à se répandre. La distillation, dont la première idée avait été +apportée par les croisés, était jusque-là demeurée un arcane qui n'était +connu que d'un petit nombre d'adeptes. Vers le commencement du règne de +Louis XIV, les alambics commencèrent à devenir communs, mais ce n'est +que sous Louis XV que cette boisson est devenue vraiment populaire; et +ce n'est que depuis peu d'années que de tâtonnements en tâtonnements on +est venu à obtenir de l'alcool en une seule opération. + +C'est encore vers la même époque qu'on commença à user du tabac; de +sorte que le sucre, le café, l'eau-de-vie et le tabac, ces quatre objets +si importants, soit au commerce, soit à la richesse fiscale, ont à peine +deux siècles de date. + +=Siècle de Louis XIV et de Louis XV=. + +133.--Ce fut sous ces auspices que commença le siècle de Louis XIV; et +sous ce règne brillant la science des festins obéit à l'impulsion +progressive qui fit avancer toutes les autres sciences. + +On a point encore perdu la mémoire de ces fêtes qui firent accourir +toute l'Europe, ni de ces tournois où brillèrent pour la dernière fois +les lances que la baïonnette a si énergiquement remplacées, et ces +armures chevaleresques, faibles ressources contre la brutalité du canon. + +Toutes ces fêtes se terminaient par de somptueux banquets, qui en +étaient comme le couronnement; car telle est la constitution de l'homme, +qu'il ne peut point être tout-à-fait heureux quand son goût n'a point +été gratifié; et ce besoin impérieux a soumis jusqu'à la grammaire, +tellement que, pour exprimer qu'une chose a été faite avec perfection, +nous disons qu'elle a été faite avec goût. + +Par une conséquence nécessaire, les hommes qui présidèrent aux +préparations de ces festins devinrent des hommes considérables, et ce ne +fut pas sans raison; car ils durent réunir bien des qualités diverses, +c'est-à-dire le génie pour inventer, le savoir pour disposer, le +jugement pour proportionner, la sagacité pour découvrir, la fermeté pour +se faire obéir, et l'exactitude pour ne pas faire attendre. + +Ce fut dans ces grandes occasions que commença à se déployer la +magnificence des _surtouts_, art nouveau qui, réunissant la peinture et +la sculpture, présente à l'oeil un tableau agréable et quelquefois un +site approprié à la circonstance ou au héros de la fête. + +C'était là le grand et même le gigantesque de l'art du cuisinier; mais +bientôt des réunions moins nombreuses et des repas plus fins exigèrent +une attention plus raisonnée et des soins plus minutieux. + +Ce fut au petit couvert, dans le salon des _favorites_, et aux soupers +fins des courtisans et des financiers, que les artistes firent admirer +leur savoir, et, animés d'une louable émulation, cherchèrent à se +surpasser les uns les autres. + +Sur la fin de ce règne, le nom des cuisiniers les plus fameux était +presque toujours annexé à celui de leurs patrons: ces derniers en +tiraient vanité. Ces deux mérites s'unissaient; et les noms les plus +glorieux figurèrent dans les livres de cuisine à côté des préparations +qu'ils avaient protégées, inventées ou mises au monde. + +Cet amalgame a cessé de nos jours: nous ne sommes pas moins gourmands +que nos ancêtres, et bien au contraire; mais nous nous inquiétons +beaucoup moins du nom de celui qui règne dans les souterrains. +L'applaudissement par inclination de l'oreille gauche est le seul tribut +d'admiration que nous accordons à l'artiste qui nous enchante; et les +restaurateurs, c'est-à-dire les cuisiniers du public, sont les seuls qui +obtiennent une estime nominale qui les place promptement au rang des +grands capitalistes. _Utile dulci._ + +Ce fut pour Louis XIV qu'on apporta des Échelles du Levant l'épine +d'été, qu'il appelait _la bonne poire_; et c'est à sa vieillesse que +nous devons les liqueurs. + +Ce prince éprouvait quelquefois de la faiblesse, et cette difficulté de +vivre qui se manifeste souvent après l'âge de soixante ans; on unit +l'eau-de-vie au sucre et aux parfums, pour lui en faire des potions +qu'on appelait, suivant l'usage du temps, _potions cordiales_. Telle est +l'origine de l'art du liquoriste. + +Il est à remarquer qu'à peu près vers le même temps l'art de la cuisine +florissait à la cour d'Angleterre. La reine Anne était très gourmande; +elle ne dédaignait pas de s'entretenir avec son cuisinier, et les +dispensaires anglais contiennent beaucoup de préparations désignées +(_after queen's Ann fashion_) à la manière de la reine Anne. + +La science, qui était restée stationnaire pendant la domination de +madame de Maintenon, continua sa marche ascensionnelle sous la régence. + +Le duc d'Orléans, prince spirituel et digne d'avoir des amis, partageait +avec eux des repas aussi fins que bien entendus. Des renseignements +certains m'ont appris qu'on y distinguait surtout des piqués d'une +finesse extrême, des matelotes aussi appétissantes qu'au bord de l'eau, +et des dindes glorieusement truffées. + +Des dindes truffées!!! dont la réputation et le prix vont toujours +croissant! Astres bénins dont l'apparition fait scintiller, radier et +tripudier les gourmands de toutes les catégories. + +Le règne de Louis XV ne fut pas moins favorable à l'art alimentaire. +Dix-huit ans de paix guérirent sans peine toutes les plaies qu'avaient +faites plus de soixante ans de guerre; les richesses créées par +l'industrie, et répandues par le commerce ou acquises par les traitants, +firent disparaître l'inégalité des fortunes, et l'esprit de convivialité +se répandit dans toutes les classes de la société. + +[Illustration] + +C'est à dater de cette époque[49] qu'on a établi généralement dans tous +les repas plus d'ordre, de propreté, d'élégance, et ces divers +raffinements qui, ayant toujours été en augmentant jusqu'à nos jours, +menacent maintenant de dépasser toutes les limites et de nous conduire +au ridicule. + +[Note 49: D'après les informations que j'ai prises auprès des +habitants de plusieurs départements, vers 1740 un dîner de dix personnes +se composait comme il suit: + + le bouilli; + 1er _service_... une entrée de veau cuit dans son jus; + un hors d'oeuvre, + + un dindon; + 2e _service_...... un plat de légumes; + une salade; + une crème (quelquefois). + + du fromage; + _Dessert_.......... du fruit; + un pot de confitures. + +On ne changeait que trois fois d'assiettes, savoir: après le potage, au +second service et au dessert. + +On servait très rarement du café, mais assez souvent du ratafia de +cerises ou d'oeillets, qu'on ne connaissait que depuis peu de temps.] + +Sous ce règne encore, les petites maisons et les femmes entretenues +exigèrent des cuisiniers des efforts qui tournèrent au profit de la +science. + +On a de grandes facilités quand on traite une assemblée nombreuse et des +appétits robustes; avec de la viande de boucherie, du gibier, de la +venaison et quelques grosses pièces de poisson, on a bientôt composé un +repas pour soixante personnes. + +Mais pour gratifier des bouches qui ne s'ouvrent que pour minauder, pour +allécher des femmes vaporeuses, pour émouvoir des estomacs de papier +mâché et faire aller des efflanqués chez qui l'appétit n'est qu'une +velléité toujours prête à s'éteindre, il faut plus de génie, plus de +pénétration et plus de travail que pour résoudre un des plus difficiles +problèmes de géométrie de l'infini. + +=Louis XVI=. + +134.--Arrivé maintenant au règne de Louis XVI et aux jours de la +révolution, nous ne nous traînerons pas minutieusement sur les détails +des changements dont nous avons été témoins; mais nous nous contenterons +de signaler à grands traits les diverses améliorations qui, depuis 1774, +ont eu lieu dans la science des festins. Ces améliorations ont eu pour +objet la partie naturelle de l'art, ou les moeurs et institutions +sociales qui s'y rattachent; et quoique ces deux ordres de choses +agissent l'un sur l'autre avec une réciprocité continuelle, nous avons +cru devoir, pour plus de clarté, nous en occuper séparément. + +=Amélioration sous le rapport de l'art=. + +135.--Toutes les professions dont le résultat est de préparer ou de +vendre des aliments, telles que cuisiniers, traiteurs, pâtissiers, +confiseurs, magasins de comestibles et autres pareils, se sont +multipliées dans des proportions toujours croissantes; et ce qui prouve +que cette augmentation n'a lieu que d'après des besoins réels, c'est que +leur nombre n'a point nui à leur prospérité. + +La physique et la chimie ont été appelées au secours de l'art +alimentaire: les savants les plus distingués n'ont point cru au-dessous +d'eux de s'occuper de nos premiers besoins, et ont introduit des +perfectionnements depuis le simple pot-au-feu de l'ouvrier jusqu'à ces +mets extractifs et transparents qui ne sont servis que dans l'or ou le +cristal. + +Des professions nouvelles se sont élevées; par exemple, les pâtissiers +de petit four, qui sont la nuance entre les pâtissiers proprement dits +et les confiseurs. Ils ont dans leurs domaines les préparations où le +beurre s'unit au sucre, aux oeufs, à la fécule, telles que les biscuits, +les macarons, les gâteaux parés, les meringues, et autres friandises +pareilles. + +L'art de conserver les aliments est aussi devenu une profession +distincte, dont le but est de nous offrir dans tous les temps de +l'année, les diverses substances qui sont particulières à chaque saison. + +L'horticulture a fait d'immenses progrès, les serres chaudes ont mis +sous nos yeux les fruits des tropiques; diverses espèces de légumes ont +été acquises par la culture ou l'importation, et entre autres l'espèce +de melons cantaloups qui, ne produisant que de bons fruits, donne aussi +un démenti journalier au proverbe[50]. + +[Note 50: Il faut en essayer cinquante Avant que d'en trouver un +bon. + +Il paraît que les melons tels que nous les cultivons n'étaient pas +connus des Romains; ce qu'ils appelaient _melo_ et _fispo_ n'étaient que +des concombres qu'ils mangeaient avec des sauces extrêmement relevées. +APICIUS, _De re coquinaria_.] + +On a cultivé, importé et présenté dans un ordre régulier les vins de +tous les pays: le madère qui ouvre la tranchée, les vins de France qui +se partagent les services, et ceux d'Espagne et d'Afrique qui couronnent +l'oeuvre. + +La cuisine française s'est approprié des mets de préparation étrangère, +comme le karik et le beefsteak; des assaisonnements, comme le caviar et +le soy; des boissons, comme le punch, le négus et autres. + +Le café est devenu populaire: le matin comme aliment, et après dîner +comme boisson exhilarante et tonique. On a inventé une grande diversité +de vases, ustensiles et autres accessoires, qui donnent au repas une +teinte plus ou moins marquée de luxe et de festivité; de sorte que les +étrangers qui arrivent à Paris trouvent sur les tables beaucoup d'objets +dont ils ignorent le nom et dont ils n'osent souvent pas demander +l'usage. + +Et de tous ces faits on peut tirer la conclusion générale que, au moment +où j'écris ces lignes, tout ce qui précède, accompagne ou suit les +festins, est traité avec un ordre, une méthode et une tenue qui marquent +une envie de plaire tout-à-fait aimable pour des convives. + +=Derniers perfectionnements=. + +136.--On a ressuscité du grec le mot de _gastronomie_; il a paru doux +aux oreilles françaises; et quoiqu'à peine compris, il a suffi de le +prononcer pour porter sur toutes les physionomies le sourire de +l'hilarité. + +On a commencé à séparer la gourmandise de la voracité et de la +goinfrerie; on l'a regardée comme un penchant qu'on pouvait avouer, +comme une qualité sociale, agréable à l'amphitryon, profitable au +convive, utile à la science, et on a mis les gourmands à côté de tous +les autres amateurs qui ont aussi un objet connu de prédilection. + +Un esprit général de convivialité s'est répandu dans toutes les classes +de la société; les réunions se sont multipliées, et chacun, en régalant +ses amis, s'est efforcé de leur offrir ce qu'il avait remarqué de +meilleur dans les zones supérieures. + +Par suite du plaisir qu'on a trouvé à être ensemble, on a adopté pour le +temps une division plus commode, en donnant aux affaires le temps qui +s'écoule depuis le commencement du jour jusqu'à sa chute, et en +destinant le surplus aux plaisirs qui accompagnent et suivent les +festins. + +[Illustration] + +On a institué les déjeuners à la fourchette, repas qui a un caractère +particulier par les mets dont il est composé, par la gaîté qui y règne, +et par la toilette négligée qui y est tolérée. + +On a donné des thés, genre de comessation tout-à-fait extraordinaire, en +ce que, étant offerte à des personnes qui ont bien dîné, elle ne suppose +ni l'appétit ni la soif; qu'elle n'a pour but que la distraction et pour +base que la friandise. + +On a créé les banquets politiques, qui ont constamment eu lieu depuis +trente ans toutes les fois qu'il a été nécessaire d'exercer une +influence actuelle sur un grand nombre de volontés; repas qui exigent +une grande chère, à laquelle on ne fait pas attention, et où le plaisir +n'est compté que pour mémoire. + +Enfin les restaurateurs ont paru: institution tout-à-fait nouvelle qu'on +n'a point assez méditée, et dont l'effet est tel, que tout homme qui est +maître de trois ou quatre pistoles peut immédiatement, infailliblement, +et sans autre peine que celle de désirer, se procurer toutes les +jouissances positives dont le goût est susceptible. + + + + + MÉDITATION 28. + + =Des Restaurateurs.= + + +137.--Un restaurateur est celui dont le commerce consiste à offrir au +public un festin toujours prêt, et dont les mets se détaillent en +portions à prix fixe, sur la demande des consommateurs. + +L'établissement se nomme _restaurant_; celui qui le dirige est le +_restaurateur_. On appelle simplement _carte_ l'état nominatif des mets, +avec l'indication du prix, et _carte à payer_ la note de la quantité des +mets fournis et de leur prix. + +Parmi ceux qui accourent en foule chez les restaurateurs, il en est peu +qui se doutent qu'il est impossible que celui qui créa le restaurant ne +fût pas un homme de génie et un observateur profond. + +Nous allons aider la paresse, et suivre la filiation des idées dont la +succession dut amener cet établissement si usuel et si commode. + +=Établissement.= + +138.--Vers 1770, après les jours glorieux de Louis XIV, les roueries de +la régence et la longue tranquillité du ministère du cardinal de Fleury, +les étrangers n'avaient encore à Paris que bien peu de ressources sous +le rapport de la bonne chère. + +Ils étaient forcés d'avoir recours à la cuisine des aubergistes, qui +était généralement mauvaise. Il existait quelques hôtels avec table +d'hôte, qui, à peu d'exceptions près, n'offraient que le strict +nécessaire, et qui d'ailleurs avaient une heure fixe. + +On avait bien la ressource des traiteurs; mais ils ne livraient que des +pièces entières, et celui qui voulait régaler quelques amis, était forcé +de commander à l'avance, de sorte que ceux qui n'avaient pas le bonheur +d'être invités dans quelque maison opulente, quittaient la grande ville +sans connaître les ressources et les délices de la cuisine parisienne. + +Un ordre de choses qui blessait des intérêts si journaliers ne pouvait +pas durer, et déjà quelques penseurs rêvaient une amélioration. + +Enfin il se trouva un homme de tête qui jugea qu'une cause active ne +pouvait rester sans effet; que le même besoin se reproduisant chaque +jour vers les mêmes heures, les consommateurs viendraient en foule là où +ils seraient certains que ce besoin serait agréablement satisfait; que, +si l'on détachait une aile de volaille en faveur du premier venu, il ne +manquerait pas de s'en présenter un second qui se contenterait de la +cuisse; que l'abscision d'une première tranche dans l'obscurité de la +cuisine ne déshonorerait pas le restant de la pièce; qu'on n'en +regarderait pas à une légère augmentation de paiement quand on aurait +été bien, promptement et proprement servi; qu'on n'en finirait jamais +dans un détail nécessairement considérable, si les convives pouvaient +disputer sur le prix et la qualité des plats qu'ils auraient demandés; +que d'ailleurs la variété des mets, combinée avec la fixité des prix, +aurait l'avantage de pouvoir convenir à toutes les fortunes. + +Cet homme pensa encore à beaucoup de choses qu'il est facile de deviner. +Celui-là fut le premier _restaurateur_, et créa une profession qui +commande à la fortune toutes les fois que celui qui l'exerça de la bonne +foi, de l'ordre et de l'habileté. + +=Avantages des Restaurants=. + +139.--L'adoption des restaurateurs, qui de France a fait le tour de +l'Europe, est d'un avantage extrême pour tous les citoyens, et d'une +grande importance pour la science. + +[Illustration] + +l° Par ce moyen, tout homme peut dîner à l'heure qui lui convient, +d'après les circonstances où il se trouve placé par ses affaires ou ses +plaisirs. + +2° Il est certain de ne pas outrepasser la somme qu'il a jugé à propos +de fixer pour son repas, parce qu'il sait d'avance le prix de chaque +plat qui lui est servi. + +3° Le compte étant une fois fait avec sa bourse, le consommateur peut, à +sa volonté, faire un repas solide, délicat ou friand, l'arroser des +meilleurs vins français ou étrangers, l'aromatiser de moka et le +parfumer des liqueurs des deux mondes, sans autres limites que la +vigueur de son appétit ou la capacité de on estomac. Le salon d'un +restaurateur est l'Éden des gourmands. + +[Illustration] + +4° C'est encore une chose extrêmement commode pour les voyageurs, pour +les étrangers, pour ceux dont la famille réside momentanément à la +campagne, et pour tous ceux, en un mot, qui n'ont point de cuisine chez +eux, ou qui en sont momentanément privés. + +Avant l'époque dont nous avons parlé (1770), les gens riches et +puissants jouissaient presque exclusivement de deux grands avantages: +ils voyageaient avec rapidité et faisaient constamment bonne chère. + +L'établissement des nouvelles voitures qui font cinquante lieues en +vingt-quatre heures a effacé le premier privilège; l'établissement des +restaurateurs a détruit le second: par eux, la meilleure chère est +devenue populaire. + +Tout homme qui peut disposer de quinze à vingt francs, et qui s'assied à +la table d'un restaurateur de première classe, est aussi bien et même +mieux traité que s'il était à la table d'un prince; car le festin qui +s'offre à lui est tout aussi splendide, et ayant en outre, tous les mets +à commandement, il n'est gêné par aucune considération personnelle. + +=Examen du salon=. + +140.--Le salon d'un restaurateur, examiné avec un peu de détail, offre à +l'oeil scrutateur du philosophe un tableau digne de son intérêt par la +variété situations qu'il rassemble. + +Le fond est occupé par la foule des consommateurs solidaires, qui +commandent à haute voix, attendent avec impatience, mangent avec +précipitation, paient et s'en vont. + +On voit des familles voyageuses qui, contentes d'un repas frugal, +l'aiguisent cependant par quelques mets qui leur étaient inconnus, et +paraissent jouir avec plaisir d'un spectacle tout-à-fait nouveau pour +elles. + +Près de là sont deux époux parisiens: on les distingue par le chapeau et +le schall suspendus sur leur tête; on voit que, depuis longtemps, ils +n'ont plus rien à se dire; ils ont fait la partie d'aller à quelque +petit spectacle, et il y a à parier que l'un des deux y dormira. + +Plus loin sont deux amants; on en juge par l'empressement de l'un, les +petites mignardises de l'autre et la gourmandise de tous les deux. Le +plaisir brille dans leurs yeux; et par le choix qui préside à la +composition de leur repas, le présent sert à deviner de passé et à +prévoir l'avenir. + +Au centre est une table meublée d'habitués qui, le plus souvent, +obtiennent un rabais et dînent à prix fixe. Ils connaissent par leur nom +tous les garçons de salle, et ceux-ci leur indiquent en secret ce qu'il +y a de plus frais et de plus nouveau; ils sont là comme un fonds de +magasin, comme un centre autour duquel les groupes viennent se former, +ou, pour mieux dire, comme les canards privés dont on se sert en +Bretagne pour attirer les canards sauvages. + +On y rencontre aussi des individus dont tout le monde connaît la figure, +et dont personne ne sait le nom. Ils sont à l'aise comme chez eux, et +cherchent assez souvent à engager la conversation avec leurs voisins. +Ils appartiennent à quelques-unes de ces espèces qu'on ne rencontre qu'à +Paris, et qui, n'ayant ni propriété, ni capitaux, ni industrie, n'en +font pas moins une forte dépense. + +Enfin, on aperçoit çà et là des étrangers, et surtout des Anglais; ces +derniers se bourrent de viandes à portions doubles, demandent tout ce +qu'il a de plus cher, boivent les vins les plus fumeux, et ne se +retirent pas toujours sans aides. + +On peut vérifier chaque jour l'exactitude de ce tableau; et s'il est +fait pour piquer la curiosité, peut-être pourrait-il affliger la morale. + +=Inconvénients=. + +141.--Nul doute que l'occasion et la toute-puissance des objets présents +n'entraînent beaucoup de personnes dans des dépenses qui excèdent leurs +facultés. Peut-être les estomacs délicats lui doivent-ils quelques +indigestions, et la Vénus infime quelques sacrifices intempestifs. + +Mais ce qui est bien plus funeste pour l'ordre social, c'est que nous +regardons comme certain que la réfection solidaire renforce l'égoïsme, +habitue l'individu à ne regarder que soi, à s'isoler de tout ce qui +l'entoure, à se dispenser d'égards; et par leur conduite avant, pendant +et après le repas, dans la société ordinaire, il est facile de +distinguer parmi les convives, ceux qui vivent habituellement chez le +restaurateur[51]. + +[Note 51: Entre autres, quand on fait courir une assiette pleine de +morceaux tout découpés, ils se servent et la posent devant eux sans la +passer au voisin, dont ils n'ont pas coutume de s'occuper.] + +=Émulation.= + +142.--Nous avons dit que l'établissement des restaurateurs avait été +d'une grande importance pour l'établissement de la science. + +Effectivement, dès que l'expérience a pu apprendre qu'un seul ragoût +éminemment traité suffisait pour faire la fortune de l'inventeur, +l'intérêt, ce puissant mobile, a allumé toutes les imaginations et mis +en oeuvre tous les préparateurs. + +L'analyse a découvert des parties esculentes dans des substances +jusqu'ici réputées inutiles; des comestibles nouveaux ont été trouvés, +les anciens ont été améliorés, les uns et les autres ont été combinés de +mille manières. Les inventions étrangères ont été importées; l'univers +entier a été mis à contribution, et il est tel de nos repas où l'on +pourrait faire un cours complet de géographie alimentaire. + +=Restaurateurs à prix fixe.= + +143.--Tandis que l'art suivait ainsi un mouvement d'ascension, tant en +découvertes qu'en cherté (car il faut toujours que la nouveauté se +paie), le même motif, c'est-à-dire l'espoir du gain, lui donnait un +mouvement contraire, du moins relativement à la dépense. + +Quelques restaurateurs se proposèrent pour but de joindre la bonne chère +à l'économie, et en se rapprochant des fortunes médiocres, qui sont +nécessairement les plus nombreuses, de s'assurer ainsi de la foule des +consommateurs. + +Ils cherchaient dans les objets d'un prix peu élevé, ceux qu'une bonne +préparation peut rendre agréables. + +Ils trouvaient dans la viande de boucherie, toujours bonne à Paris, et +dans le poisson de mer qui y abonde, une ressource inépuisable; et, pour +complément, des légumes et des fruits, que la nouvelle culture donne +toujours à bon marché. Ils calculaient ce qui est rigoureusement +nécessaire pour remplir un estomac d'une capacité ordinaire et apaiser +une soif non cynique. + +Ils observaient qu'il est beaucoup d'objets qui ne doivent leur prix +qu'à la nouveauté ou à la saison, et qui peuvent être offerts un peu +plus tard et dégagés de cet obstacle; enfin, ils sont venus peu à peu à +un point de précision tel, qu'en gagnant 25 ou 30 pour cent, ils ont pu +donner à leurs habitués, pour deux francs, et même moins, un dîner +suffisant, et dont tout homme bien né peut se contenter, puisqu'il +coûterait au moins mille francs par mois pour tenir, dans une maison +particulière, une table aussi bien fournie et aussi variée. + +Les restaurateurs, considérés sous ce dernier point de vue, ont rendu un +service signalé à cette partie intéressante de la population de toute +grande ville qui se compose des étrangers, des militaires et des +employés, et ils ont été conduits par leur intérêt à la solution d'un +problème qui y semblait contraire, savoir: de faire bonne chère, et +cependant à prix modéré, et même à bon marché. + +Les restaurateurs qui ont suivi cette route n'ont pas été moins bien +récompensés que leurs autres confrères: ils n'ont pas essuyé autant de +revers que ceux qui étaient à l'autre extrémité de l'échelle; et leur +fortune, quoique plus lente, a été plus sûre; car, s'ils gagnaient moins +à la fois, ils gagnaient tous les jours, et il est de vérité +mathématique que, quand un nombre égal d'unités sont rassemblées en un +point, elles donnent un total égal, soit qu'elles aient été réunies par +dizaines, soit qu'elles aient été rassemblées une à une. + +Les amateurs ont retenu les noms de plusieurs artistes qui ont brillé à +Paris depuis l'adoption des restaurants. On peut citer Beauvilliers, +Méot, Robert, Rose, Legacque, les frères Véry, Henneveu et Baleine. + +Quelques-uns de ces établissements ont dû leur prospérité à des causes +spéciales, savoir: _le Veau qui tette_, aux pieds de mouton; le... au +gras-double sur le gril; _les Frères Provençaux_, à la morue à l'ail; +_Véry_, aux entrées truffées; _Robert_, aux dîners commandés; _Baleine_, +aux soins qu'il se donnait pour avoir d'excellent poisson; et +_Henneveu_, aux boudoirs mystérieux de son quatrième étage. Mais de tous +ces héros de la gastronomie, nul n'a plus le droit à une notice +biographique que Beauvilliers, dont les journaux de 1820 ont annoncé la +mort. + +=Beauvilliers=. + +144.--Beauvilliers, qui s'était établi vers 1782, a été, pendant plus de +quinze ans, le plus fameux restaurateur de Paris. + +Le premier, il eut un salon élégant, des garçons bien mis, un caveau +soigné et une cuisine supérieure: et quand plusieurs de ceux que nous +avons nommés ont cherché à l'égaler, il a soutenu la lutte sans +désavantage, parce qu'il n'a eu que quelques pas à faire pour suivre les +progrès de la science. + +Pendant les deux occupations successives de Paris, en 1814 et 1815, on +voyait constamment devant son hôtel des véhicules de toutes les nations: +il connaissait tous les chefs des corps étrangers et avait fini par +parler toutes leurs langues, autant qu'il était nécessaire à son +commerce. + +Beauvilliers publia, vers la fin de sa vie, un ouvrage en deux volumes +in-8°, intitulé: _l'Art du cuisinier_. Cet ouvrage, fruit d'une longue +expérience, porte le cachet d'une pratique éclairée, et jouit encore de +toute l'estime qu'on lui accorda dans sa nouveauté. Jusque-là l'art +n'avait point été traité avec autant d'exactitude et de méthode. Ce +livre, qui a eu plusieurs éditions, a rendu bien faciles les ouvrages +qui l'ont suivi, mais qui ne l'ont pas surpassé. + +Beauvilliers avait une mémoire prodigieuse: il reconnaissait et +accueillait, après vingt ans, des personnes qui n'avaient mangé chez lui +qu'une fois ou deux: il avait aussi, dans certains cas, une méthode qui +lui était particulière. Quand il savait qu'une société de gens riches +était rassemblée dans ses salons, il s'approchait d'un air officieux, +faisait ses baise-mains; et il paraissait donner à ses hôtes une +attention toute spéciale. + +Il indiquait un plat qu'il ne fallait pas prendre, un autre pour lequel +il fallait se hâter, en commandait un troisième auquel personne ne +songeait, faisait venir du vin d'un caveau dont lui seul avait la clef; +enfin, il prenait un ton si aimable et si engageant, que tous ces +articles _extra_ avaient l'air d'être autant de gracieusetés de sa part. +Mais ce rôle d'amphitryon ne durait qu'un moment; il s'éclipsait après +l'avoir rempli; et peu après, l'enflure de la carte et l'amertume du +quart d'heure de Rabelais montraient suffisamment qu'on avait dîné chez +un restaurateur. + +Beauvilliers avait fait, défait et refait plusieurs fois sa fortune; +nous ne savons pas quel est celui de ces divers états où la mort l'a +surpris; mais il avait de tels exutoires que nous ne pensons pas que sa +succession ait été une dépouille opime. + +=Le Gastronome chez le Restaurateur=. + +145.--Il résulte de l'examen des cartes de divers restaurateurs de +première classe, et notamment de celle des frères Véry et des Frères +Provençaux, que le consommateur qui vient s'asseoir dans le salon a sous +la main, comme éléments de son dîner, au moins: + + 12 potages, + 24 hors-d'oeuvre, + 15 ou 20 entrées de boeuf, + 20 entrées de mouton, + 30 entrées de volaille et gibier, + 16 ou 20 de veau, + 12 de pâtisserie, + 24 de poisson, + 15 de rôts, + 50 entremets, + 50 desserts. + +En outre, le bienheureux gastronome peut arroser tout cela d'au moins +trente espèces de vins à choisir, depuis le vin de Bourgogne jusqu'au +vin de Tokai ou du Cap; et de vingt ou trente espèces de liqueurs +parfumées; sans compter le café et les mélanges; tels que le punch, le +négus, le sillabud, et autres pareils. + +Parmi ces diverses parties constituantes du dîner d'un amateur, les +parties principales viennent de France, telles que la viande de +boucherie, la volaille, les fruits; d'autres sont d'imitation anglaise, +telles que le beefsteak, le welchrabbet, le punch, etc.; d'autres +viennent d'Allemagne, comme le sauerkraut, le boeuf de Hambourg, les +filets de la forêt Noire; d'autres d'Espagne, comme l'olla-podrida, les +garbanços, les raisins secs de Malaga, les jambons au poivre de Xerica, +et les vins de liqueur; d'autres d'Italie, comme le macaroni, le +parmesan, les saucissons de Bologne, la polenta, les glaces, les +liqueurs; d'autres de Russie, comme les viandes desséchées, les +anguilles fumées, le caviar; d'autres de Hollande, comme la morue, les +fromages, les harengs-secs, le curaçao, l'anisette; d'autres d'Asie, +comme le riz de l'Inde, le sagou, le karrik, le soy, le vin de Schiraz, +le café; d'autres d'Afrique, comme le vin du Cap; d'autres enfin +d'Amérique, comme les pommes de terre, les patates, les ananas, le +chocolat, la vanille, le sucre, etc.: ce qui fournit à suffisance la +preuve de la proposition que nous avons émise ailleurs, savoir: qu'un +repas tel qu'on peut l'avoir à Paris est un tout cosmopolite où chaque +partie du monde comparaît par ses productions. + +[Illustration] + + + + + MÉDITATION XXIX. + + =La Gourmandise classique= + + +MISE EN ACTION. + +=Histoire de M. de Borose=. + +146.--M. de Borose naquit vers 1780. Son père était secrétaire du roi. +Il perdit ses parents en bas âge, et se trouva de bonne heure possesseur +de quarante mille livres de rentes. C'était alors une belle fortune; +maintenant ce n'est que ce qu'il faut tout juste pour ne pas mourir de +faim. + +Un oncle paternel soigna son éducation. Il apprit le latin, tout en +s'étonnant que, quand on pouvait tout exprimer en français, on se donnât +tant de peine pour apprendre à dire les mêmes choses en d'autres termes. +Cependant il fit des progrès; et quand il fut parvenu jusqu'à Horace, il +se convertit, trouva un grand plaisir à méditer sur des idées si +élégamment revêtues, et fit de véritables efforts pour bien connaître la +langue qu'avait parlée ce poète spirituel. + +Il apprit aussi la musique; et après plusieurs essais, se fixa au piano. +Il ne se jeta point dans les difficultés indéfinies de cet outil +musical[52], et, le réduisant à son véritable usage, il se contenta de +devenir assez fort pour accompagner le chant. + +[Note 52: Le piano est fait pour faciliter la composition de la +musique et pour accompagner le chant. Joué seul, il n'a ni chaleur ni +expression. Les Espagnols indiquent par _bordonear_ l'action de jouer +des instruments qui se pincent.] + +Mais, sous ce rapport, on le préférait même aux professeurs, parce qu'il +ne cherchait pas à se mettre sur le premier plan; ne faisait ni les bras +ni les yeux[53]; et qu'il remplissait consciencieusement le devoir +imposé à tout accompagnateur, de soutenir et faire briller la personne +qui chante. + +[Note 53: Terme d'argot musical: _faire les bras_, c'est soulever +les coudes et les arrière-bras, comme si on était étouffé par le +sentiment: _faire les yeux_, c'est les tourner vers le ciel, comme si on +allait se pâmer; _faire des brioches_, c'est manquer un trait, une +intonation.] + +Sous l'égide de son âge, il traversa sans accident les temps les plus +terribles de la révolution; mais il fut conscrit à son tour, acheta un +homme qui alla bravement se faire tuer pour lui; et bien muni de +l'extrait mortuaire de son Sosie, se trouva convenablement placé pour +célébrer nos triomphes, ou déplorer nos revers. + +M. de Borose était de taille moyenne, mais il était parfaitement bien +fait. Quant à sa figure, elle était sensuelle, et nous en donnons une +idée en disant que, si on eût rassemblé avec lui dans le même salon, +Gavaudan des Variétés, Michot des Français, et le vaudevilliste +Désaugiers, ils auraient tous quatre eu l'air d'être de la même famille. +Sur le tout, il était convenu de dire qu'il était joli garçon, et il eut +parfois quelque raison d'y croire. + +Prendre un état fut pour lui une grande affaire: il en essaya plusieurs; +mais, y trouvant toujours quelques inconvénients, il se réduisit à une +oisiveté occupée, c'est-à-dire qu'il se fit recevoir dans quelques +sociétés littéraires; qu'il fut du comité de bienfaisance de son +arrondissement, souscrivit à quelques réunions philanthropiques; et, en +ajoutant cela le soin de sa fortune, qu'il régissait à merveille, il eut +tout comme un autre, ses affaires, sa correspondance et son cabinet. + +Arrivé à vingt-huit ans, il crut qu'il était temps de se marier, ne +voulut voir sa future qu'à table, et, à la troisième entrevue, se trouva +suffisamment convaincu qu'elle était également jolie, bonne et +spirituelle. + +Le bonheur conjugal de Borose fut de courte durée: à peine y avait-il +dix-huit mois qu'il était marié, quand sa femme mourut en couches, lui +laissant un regret éternel de cette séparation si prompte, et pour +consolation une fille qu'il nomma Herminie, et dont nous nous occuperons +plus tard. + +M. de Borose trouva assez de plaisirs dans les diverses occupations +qu'il s'était faites. Cependant il s'aperçut à la longue que, même dans +les assemblées choisies, il y a des prétentions, des protecteurs, +quelquefois un peu de jalousie. Il mit toutes ces misères sur le compte +de l'humanité qui n'est parfaite nulle part, n'en fut pas moins assidu, +mais obéissant, sans s'en douter, a l'ordre du destin imprimé sur ses +traits, vint peu à peu à se faire une affaire principale des jouissances +du goût. + +M. de Borose disait que la gastronomie n'est autre chose que la +réflexion qui apprécie, appliquée à la science qui améliore. + +Il disait avec Épicure[54]: «L'Homme est-il donc fait pour dédaigner les +dons de la nature? N'arrive-t-il sur la terre que pour y cueillir des +fruits amers? Pour qui sont les fleurs que les dieux font croître aux +pieds des mortels?... C'est complaire à la Providence que de +s'abandonner aux divers penchants qu'elle nous suggère; nos devoirs +viennent de ses lois; nos désirs, de ses inspirations.» + +[Note 54: ALIBERT, _Physiologie des passions_, t. I, p. 241.] + +Il disait avec le professeur sébusien, que les bonnes choses sont pour +les bonnes gens; autrement il faudrait tomber dans l'absurdité, et +croire que Dieu ne les a créées que pour les méchants. + +Le premier travail de Borose eut lieu avec son cuisinier, et eut pour +but de lui montrer ses fonctions sous leur véritable point de vue. + +Il lui dit qu'un cuisinier habile, qui pouvait être un savant par la +théorie, l'était toujours par la pratique; que la nature de ses +fonctions le plaçait entre le chimiste et le physicien; il alla même +jusqu'à lui dire que le cuisinier chargé de l'entretien du mécanisme +animal, était au-dessus du pharmacien, dont l'utilité n'est +qu'occasionnelle. + +Il ajoutait, avec un docteur aussi spirituel que savant[55], «que le +cuisinier a dû approfondir l'art de modifier les aliments par l'action +du feu, art inconnu aux anciens. Cet art exige de nos jours des études +et des combinaisons savantes, il faut avoir réfléchi longtemps sur les +productions du globe pour employer avec habileté les assaisonnements, et +déguiser l'amertume de certains mets, pour en rendre d'autres plus +savoureux, pour mettre en oeuvre les meilleurs ingrédients. Le cuisinier +européen est celui qui brille surtout dans l'art d'opérer ces +merveilleux mélanges.» + +L'allocution fit son effet, et le chef[56], bien pénétré de son +importance, se tint toujours à la hauteur de son emploi. + +[Note 55: ALIBERT, _Physiologie des passions_, t. I, p. 196.] + +[Note 56: Dans une maison bien organisée, le cuisinier se nomme +_chef_. Il a sous lui l'aide aux entrées, le pâtissier, le rôtisseur et +les fouille-au-pot (l'office est une institution à part). Les +fouille-au-pot sont les mousses de la cuisine: comme eux, ils sont +souvent battus: et comme eux, ils font quelquefois leur chemin.] + +Un peu de temps, de réflexion et d'expérience apprirent bientôt à M. de +Borose que, le nombre des mets étant à peu près fixé par l'usage, un bon +dîner n'est pas de beaucoup plus cher qu'un mauvais; qu'il n'en coûte +pas cinq cents francs de plus par an pour ne boire jamais que de très +bon vin; et que tout dépend de la volonté du maître, de l'ordre qu'il +met dans sa maison et du mouvement qu'il imprime à tous ceux dont il +paie les services. + +À partir de ces points fondamentaux, les dîners de Borose prirent un +aspect classique et solennel: la renommée en célébrera les délices; on +se fit une gloire d'y avoir été appelé; et tels en vantèrent les +charmes, qu'ils n'y avaient jamais paru. + +Il n'engageait jamais ces soi-disant gastronomes qui ne sont que des +gloutons, dont le ventre est un abîme, et qui mangent partout, de tout +et tout. Il trouvait à souhait, parmi ses amis, dans les trois premières +catégories, des convives aimables qui, savourant avec une attention +vraiment philosophique, et donnant à cette étude tout le temps qu'elle +exige, n'oubliaient jamais qu'il est un instant où la raison dit à +l'appétit: _Non procedes amplius_ (tu n'iras pas plus loin). + +Il lui arrivait souvent que des marchands de comestibles lui apportaient +des morceaux de haute distinction, et qu'ils préféraient les lui vendre +à un prix modéré, par la certitude où ils étaient que ces mets seraient +consommés avec calme et réflexion, qu'il en serait bruit dans la +société, et que la réputation de leurs magasins s'en accroîtrait +d'autant. + +Le nombre des convives chez M. de Borose excédait rarement neuf, et les +mets n'étaient pas très nombreux; mais l'insistance du maître et son +goût exquis avaient fini par les rendre parfaits. La table présentait en +tout temps ce que la saison pouvait offrir de meilleur, soit par la +rareté, soit par la primeur; et le service se faisait avec tant de soin +qu'il ne laissait rien à désirer. + +La conversation pendant le repas était toujours générale, gaie et +souvent instructive; cette dernière qualité était due à une précaution +très particulière que prenait Borose. + +Chaque semaine, un savant distingué, mais pauvre, auquel il faisait une +pension, descendait de son septième étage, et lui remettait une série +d'objets propres à être discutés à table. L'amphitryon avait soin de les +mettre en avant quand les propos du jour commençaient à s'user, ce qui +ranimait la conversation et raccourcissait d'autant les discussions +politiques qui troublent également l'ingestion et la digestion. + +Deux fois par semaine, il invitait les dames, et il avait soin +d'arranger les choses de manière que chacune trouvait parmi les convives +un cavalier qui s'occupait uniquement d'elle. Cette précaution jetait +beaucoup d'agrément dans sa société, car la prude même la plus sévère +est humiliée quand elle reste inaperçue. + +À ces jours seulement, un modeste écarté était permis; les autres jours, +on n'admettait que le piquet et le whist, jeux graves, réfléchis, et qui +indiquent une éducation soignée. Mais le plus souvent ses soirées se +passaient dans une aimable causerie, entremêlée de quelques romances +nouvelles que Borose accompagnait avec ce talent que nous avons déjà +indiqué, ce qui lui attirait des applaudissements auxquels il était bien +loin d'être insensible. + +Le premier lundi de chaque mois, le curé de Borose venait dîner chez son +paroissien; il était sûr d'y être accueilli avec toutes sortes d'égards. +La conversation, ce jour-là, s'arrêtait sur un ton un peu plus sérieux, +mais qui n'excluait cependant pas une innocente plaisanterie. Le cher +pasteur ne se refusait pas aux charmes de cette réunion, et il se +surprenait quelquefois à désirer que chaque mois eût quatre premiers +lundis. + +C'est au même jour que la jeune Herminie sortait de la maison de madame +Migneron[57], où elle était en pension: cette dame accompagnait le plus +souvent sa pupille. Celle-ci annonçait, à chaque visite, une grâce +nouvelle; elle adorait son père, et quand il la bénissait en déposant un +baiser sur son front incliné, nuls êtres au monde n'étaient plus heureux +qu'eux. + +[Note 57: Madame Migneron Remy dirige, rue de Valois, faubourg du +Roule, n° 4, une maison d'éducation sous la protection de Madame la +duchesse d'Orléans: le local est superbe, la tenue parfaite, le ton +excellent, les maîtres les meilleurs de Paris, et ce qui touche surtout +le professeur, c'est que, avec tant d'avantages, le prix est tel que des +fortunes presque modestes peuvent y atteindre.] + +Borose se donnait des soins continuels pour que la dépense qu'il faisait +pour sa table pût tourner au profit de la morale. + +Il ne donnait sa confiance qu'aux fournisseurs qui se faisaient +connaître par leur loyauté dans la qualité des choses et leur modération +dans les prix; il les prônait et les aidait au besoin, car il avait +encore coutume de dire que les gens trop pressés de faire leur fortune +sont souvent peu délicats sur le choix des moyens. + +Son marchand de vin s'enrichit assez promptement parce qu'il fut +proclamé sans mélangé, qualité déjà rare même chez les Athéniens du +temps de Périclès, et qui n'est pas commune au dix-neuvième siècle. + +On croit que c'est lui qui, par ses conseils, dirigea la conduite +d'Hurbain, restaurateur au Palais-Royal; Hurbain, chez qui l'on trouve +pour deux francs un dîner qu'on paierait ailleurs plus du double, et qui +marche à la fortune par une route d'autant plus sûre que la foule croît +chez lui en raison directe de la modération de ses prix. + +Les mets enlevés de dessus la table du gastronome n'étaient point livrés +à la discrétion des domestiques; amplement dédommagés d'ailleurs; tout +ce qui conservait une belle apparence avait une destination indiquée par +le maître. + +Instruit, par sa place au comité de bienfaisance, des besoins et de la +moralité d'un grand nombre de ses administrés; il était sûr de bien +diriger ses dons, et des portions de comestibles, encore très +désirables, venaient de temps en temps chasser le besoin et faire naître +la joie; par exemple, la queue d'un gras brochet, la mitre d'un dindon, +un morceau de filet, de la pâtisserie, etc. + +Mais pour rendre ces envois encore plus profitables, il avait attention +de les annoncer pour le lundi matin, ou pour le lendemain d'une fête, +obviant ainsi à la cessation du travail pendant les jours fériés, +combattant les inconvénients de la _saint lundi_[58], et faisant de la +sensualité l'antidote de la crapule. + +[Note 58: La plupart des ouvriers, à Paris, travaillent le dimanche +matin pour finir l'ouvrage commencé, le rendre à qui de droit, et en +recevoir le prix: après quoi ils partent et vont se divertir le reste du +jour. + +Le lundi matin, ils s'assemblent par coteries, mettent en commun tout ce +qui leur reste d'argent, et ne se quittent pas que tout ne soit dépensé. + +Cet état de choses qui était rigoureusement vrai il y a dix ans, s'est +un peu amélioré par les soins des maîtres d'ateliers et par les +établissements d'économie et d'accumulation; mais le mal est encore très +grand, et il y a beaucoup de temps et de travail perdu au profit des +Tivolis, réparateurs, cabaretiers et taverniers des faubourgs et la +banlieue.] + +Quand M. de Borose avait découvert dans la troisième ou quatrième classe +des commerçants un jeune ménage bien uni, et dont la conduite prudente +annonçait les qualités sur lesquelles se fonde la prospérité des +nations, il leur faisait la prévenance d'une visite, et se faisait un +devoir de les engager à dîner. + +Au jour indiqué, la jeune femme ne manquait pas de trouver des dames qui +lui parlaient des soins intérieurs d'une maison, et le mari, des hommes +pour causer de commerce et de manufactures. + +Ces invitations, dont le motif était connu, finirent par devenir une +distinction, et chacun s'empressa de les mériter. + +Pendant que toutes ces choses se passaient, la jeune Herminie croissait +et se développait sous les ombrages de la rue de Valois, et nous devons +à nos lecteurs le portrait de la fille, comme partie intégrante de la +biographie du père. + +Mademoiselle Herminie de Borose est grande (5 pieds 1 pouce) et sa +taille réunit la légèreté d'une nymphe à la taille d'une déesse. + +Fruit unique d'un mariage heureux, sa santé est parfaite, sa force +physique remarquable; elle ne craint ni la chaleur ni le hâle, et les +plus longues promenades ne l'épouvantent pas. + +De loin on la croirait brune, mais en y regardant de plus près, on +s'aperçoit que ses cheveux sont châtain foncé, ses cils noirs et ses +yeux bleu d'azur. + +La plupart de ses traits sont grecs, mais son nez est gaulois; ce nez +charmant fait un effet si gracieux, qu'un comité d'artistes, après en +avoir délibéré pendant trois dîners, a décidé que ce type tout français +est au moins aussi digne que, tout autre d'être immortalisé par le +pinceau, le ciseau et le burin. + +Le pied de cette jeune fille est remarquablement petit et bien fait; le +professeur l'a tant louée et même cajolée à ce sujet, qu'au jour de l'an +1825, et avec l'approbation de son père, elle lui a fait cadeau d'un +petit soulier de satin noir, qu'il montre aux élus, et dont il se sert +pour prouver que l'extrême sociabilité agit sur les formes comme sur les +personnes; car il prétend qu'un petit pied tel que nous le recherchons +maintenant, est le produit des soins et de la culture, ne se trouve +presque jamais parmi les villageois, et indique presque toujours une +personne dont les aïeux ont longtemps vécu dans l'aisance. + +Quand Herminie a relevé sur son peigne la forêt de cheveux qui couvre sa +tête et serré une simple tunique avec une ceinture de rubans, on la +trouve charmante, et on ne se figure pas que des fleurs, des perles ou +des diamants puissent ajouter à sa beauté. + +[Illustration] + +Sa conversation est simple et facile, et on ne se douterait pas qu'elle +connaît nos meilleurs auteurs; mais dans l'occasion elle s'anime, et la +finesse de ses remarques trahit son secret: aussitôt qu'elle s'en +aperçoit elle rougit, ses yeux se baissent, et sa rougeur prouve sa +modestie. + +Mademoiselle de Borose joue également bien du piano et de la harpe; mais +elle préfère ce dernier instrument par je ne sais quel sentiment +enthousiastique pour les harpes célestes dont sont armés les anges, et +pour les harpes d'or tant célébrées par Ossian. + +Sa voix est aussi d'une douceur et d'une rectitude célestes; ce qui ne +l'empêche pas d'être un peu timide; cependant elle chante sans se faire +prier, mais elle ne manque pas, en commençant, de jeter sur son +auditoire un regard qui l'ensorcelle, de sorte qu'elle pourrait chanter +faux comme tant d'autres, qu'on n'aurait pas la force de s'en +apercevoir. + +Elle n'a point négligé les travaux de l'aiguille, source de jouissances +bien innocentes et ressources toujours prêtes contre l'ennui; elle +travaille comme une fée, et chaque fois qu'il paraît quelque chose de +nouveau en ce genre, la première ouvrière du _Père de famille_ est +habituellement chargée de venir le lui apprendre. + +Le coeur d'Herminie n'a point encore parlé, et la piété filiale a +jusqu'ici suffi à son bonheur; mais elle a une véritable passion pour la +danse, qu'elle aime à la folie. + +Quand elle se place à une contredanse, elle parait grandir de deux +pouces, et on croirait qu'elle va s'envoler; cependant sa danse est +modérée, et ses pas sans prétention; elle se contente de circuler avec +légèreté, en développant ses formes aimables et gracieuses; mais à +quelques échappées on devine ses pouvoirs, et on soupçonne que si elle +usait de tous ses moyens, madame Montessu aurait une rivale. + + Même quand l'oiseau marche on voit qu'il a des ailes. + +Auprès de cette fille charmante qu'il avait retirée de sa pension, +jouissant d'une fortune sagement administrée et d'une considération +justement méritée, M. de Borose vivait heureux, et apercevait encore +devant lui une langue carrière à parcourir; mais toute espérance est +trompeuse, et on ne peut pas répondre de l'avenir. + +Vers le milieu du mois de mars dernier, M. de Borose fût invité à aller +passer une journée à la campagne avec quelques amis. + +On était à un de ces jours prématurément chauds, avant-coureurs du +printemps, et on entendait aux bornes de l'horizon quelques-uns de ces +grondements sourds qui font dire proverbialement que l'hiver se casse le +cou: ce qui n'empêcha pas qu'on se mît en route pour la promenade. +Cependant bientôt le ciel prit une face menaçante, les nuages +s'amoncelèrent, et un orage épouvantable éclata avec tonnerre, pluie et +grêle. + +Chacun se sauva comme il put et où il put; M. de Borose chercha un asile +sous un peuplier dont les branches inférieures, inclinées en parasol, +paraissaient devoir le garantir. + +Asile funeste! la pointe de l'arbre allait chercher le fluide électrique +jusque dans les nuages, et la pluie en tombant le long des branches, lui +servait de conducteur. Bientôt une détonnation effroyable se fit +entendre, et l'infortuné promeneur tomba mort sans avoir eu le temps de +pousser un soupir. + +Enlevé ainsi par ce genre de mort que désirait César, et sur lequel il +n'y avait pas moyen de gloser, M. de Borose fut enterré avec les +cérémonies du rituel le plus complet. Son convoi fut suivi jusqu'au +cimetière du Père-Lachaise par une foule de gens à pied et en voiture; +son éloge était dans toutes les bouches, et quand une voix amie prononça +sur sa tombe une allocution touchante, il y eut écho dans le coeur de +tous les assistants. + +Herminie fut atterrée d'un malheur si grand et si inattendu; elle n'eut +pas de convulsions, elle n'eut pas de crises de nerfs, elle n'alla pas +cacher sa douleur dans son lit; mais elle pleura son père avec tant +d'abandon, de continuité et d'amertume, que ses amis espérèrent que +l'excès de sa douleur en deviendrait le remède, car nous ne sommes pas +assez fortement trempés pour éprouver pendant longtemps un sentiment si +vif. + +Le temps a donc fait sur ce jeune coeur son effet immanquable; Herminie +peut nommer son père sans fondre en larmes; mais elle en parle avec une +piété douce, un regret si ingénu, un amour si actuel et un accent si +profond, qu'il est impossible de l'entendre et de ne pas partager son +attendrissement. + +Heureux celui à qui Herminie donnera le droit de l'accompagner et de +porter avec elle une couronne funéraire sur la tombe de leur père! + +Dans une chapelle latérale de l'église de... on remarque chaque +dimanche, à la messe de midi, une grande et belle jeune personne +accompagnée par une dame âgée. Sa tournure est charmante, mais un voile +épais cache son visage. Il faut cependant que les traits en soient +connus, car on remarque tout autour de cette chapelle une foule de +jeunes dévots de fraîche date, tous fort élégamment mis, et dont +quelques-uns sont fort beaux garçons. + +=Cortège d'une héritière.= + +147.--Passant un jour de la rue de la Paix à la place Vendôme, je fus +arrêté par le cortège de la plus riche héritière de Paris, pour lors à +marier et revenant du bois de Boulogne. + +Il était composé comme il suit: + +1° La belle, objet de tous les voeux, montée sur un très beau cheval +bai, qu'elle maniait avec adresse: amazone bleue à longue queue, chapeau +noir à plumes blanches; + +2° Son tuteur, marchant à côté d'elle avec la physionomie grave et le +maintien important attaché à ses fonctions; + +3° Groupe de douze à quinze poursuivants, cherchant tous à se faire +distinguer, qui par son empressement, qui par son adresse hippiatrique, +qui par sa mélancolie; + +4° Un _en cas_ magnifiquement attelé, pour servir en cas de pluie ou de +fatigue; cocher corpulent, jokey pas plus gros que le poing; + +5° Domestiques à cheval de toutes les livrées, en grand nombre et +pêle-mêle. + +Ils passèrent... et je continuai de méditer. + + + + + MÉDITATION 30 + + =Bouquet=. + + +148.--GASTÉRÉA est la dixième muse: elle préside aux jouissances du +goût. + +Elle pourrait prétendre à l'empire de l'univers; car l'univers n'est +rien sans la vie, et tout ce qui vit se nourrit. + +Elle se plaît particulièrement sur les coteaux où la vigne fleurit, sur +ceux que l'oranger parfume, dans les bosquets où la truffe s'élabore, +dans les pays abondants en gibier et en fruits. + +Quand elle daigne se montrer, elle apparaît sous la figure d'une jeune +fille: sa ceinture est couleur de feu; ses cheveux sont noirs, ses yeux +bleu d'azur, et ses formes pleines de grâces; belle comme Vénus, elle +est surtout souverainement jolie. + +Elle se montre rarement aux mortels; mais sa statue les console de son +invisibilité. Un seul sculpteur a été admis à contempler tant de +charmes, et tel a été le succès de cet artiste aimé des dieux, que +quiconque voit son ouvrage, croit y reconnaître les traits de la femme +qu'il a le plus aimée. + +De tous les lieux où Gastéréa a des autels, celui qu'elle préfère est +celle ville, reine du monde, qui emprisonne la Seine entre les marbres +de ses palais. + +Son temple est bâti sur cette montagne célèbre à laquelle Mars à donné +son nom; il est posé sur un socle immense de marbre blanc, sur lequel on +monte de tous côtés par cent marches. + +C'est dans ce bloc révéré que sont percés ces souterrains mystérieux où +l'art interroge la nature et la soumet à ses lois. + +C'est là que l'air, l'eau, le fer et le feu, mis en action par des mains +habiles, divisent, réunissent, triturent, amalgament et produisent les +effets dont le vulgaire ne connaît pas la cause. + +C'est de là enfin que s'échappent, à des époques déterminées, des +recettes merveilleuses dont les auteurs aiment à rester inconnus, parce +que leur bonheur est dans leur conscience, et que leur récompense +consiste à savoir qu'ils ont reculé les bornes de la science et procuré +aux hommes des jouissances nouvelles. + +Le temple, monument unique d'architecture simple et majestueuse, est +supporté par cent colonnes de jaspe oriental et éclairé par un dôme qui +imite la voûte des cieux. + +Nous n'entrerons pas dans le détail des merveilles que cet édifice +renferme, il suffira de dire que les sculptures qui en ornent les +frontons, ainsi que les bas-reliefs qui en décorent l'enceinte, sont +consacrées à la mémoire des hommes qui ont bien mérité de leurs +semblables par des inventions utiles, telles que l'application du feu +aux besoins de la vie, l'invention de la charrue, et autres pareilles. + +Bien loin du dôme et dans le sanctuaire, on voit la statue de la déesse: +elle a la main gauche appuyée sur un fourneau, et tient de la droite la +production la plus chère à ses adorateurs. + +Le baldaquin de cristal qui la couvre est soutenu par huit colonnes de +même matière; et ces colonnes, continuellement inondées de flamme +électrique, répandent dans le lieu saint une clarté qui a quelque chose +de divin. + +Le culte de la déesse est simple: chaque jour, au lever du soleil, ses +prêtres viennent enlever la couronne de fleurs qui orne sa statue, en +placent une nouvelle et chantent en choeur un des hymnes nombreux par +lesquels la poésie a célébré les biens dont l'immortelle comble le genre +humain. + +Ces prêtres sont au nombre de douze, présidés par le plus âgé: ils sont +choisis parmi les plus savants; et les plus beaux, toutes choses égales, +obtiennent la préférence. Leur âge est celui de la maturité; ils sont +sujets à la vieillesse, mais jamais à la caducité; l'air qu'il respirent +dans le temple les en défend. + +Les fêtes de la déesse égalent le nombre des jours de l'année; car elle +ne cesse jamais de verser ses bienfaits; mais parmi ces jours il en est +un qui lui est spécialement consacré: c'est le VINGT-UN SEPTEMBRE, +appelé _le grand halel gastronomique_. + +En ce jour solennel, la ville-reine est, dès le matin, environnée d'un +nuage d'encens; le peuple, couronné de fleurs, parcourt les rues en +chantant les louanges de la déesse; les citoyens s'appellent par les +titres de la plus aimable parenté; tous les coeurs sont émus des plus +doux sentiments; l'atmosphère se charge de sympathie, et propage partout +l'amour et l'amitié. + +Une partie de la journée se passe dans ces épanchements, et à l'heure +déterminée par l'usage, la foule se porte vers le temple où doit se +célébrer le banquet sacré. + +Dans le sanctuaire, aux pieds de la statue, s'élève une table destinée +aux collège des prêtres. Une autre table de douze cents couverts a été +préparée sous le dôme pour des convives des deux sexes. Tous les arts +ont concouru à l'ornement de ces tables solennelles; rien de si élégant +ne parut jamais dans le palais des rois. + +Les prêtres arrivent d'un pas grave et d'un air préparé; ils sont vêtus +d'une tunique blanche de laine de cachemire, une broderie incarnat en +orne les bords, et une ceinture de même couleur en ramasse les plis; +leur physionomie annonce la santé et la bienveillance; ils s'asseyent +après s'être réciproquement salués. + +Déjà des serviteurs, vêtus de fin lin, ont placé les mets devant eux: ce +ne sont point des préparations communes faites pour apaiser des besoins +vulgaires; rien n'est servi sur cette table auguste qui n'en ait été +jugé digne, et qui ne tienne à la sphère transcendante, tant par le +choix de la matière que par la profondeur du travail. + +Les vénérables consommateurs sont au-dessus de leurs fonctions: leur +conversation paisible et substantielle roule sur les merveilles de la +création et la puissance de l'art; ils mangent avec lenteur et savourent +avec énergie; le mouvement imprimé à leur mâchoire à quelque chose de +moelleux; on dirait que chaque coup de dent a un accent particulier, et +s'il leur arrive de promener la langue sur leurs lèvres vernissées, +l'auteur des mets en consommation en acquiert une gloire immortelle. + +Les boissons, qui se succèdent par intervalles, sont dignes de ce +banquet; elles sont versées par douze jeunes filles choisies, pour ce +jour seulement, par un comité de peintres et de sculpteurs; elles sont +vêtues à l'athénienne, costume heureux qui favorise la beauté sans +alarmer la pudeur. + +Les prêtres de la déesse n'affectent point de détourner des regards +hypocrites, tandis que de jolies mains font couler pour eux les délices +des deux mondes; mais tout en admirant le plus bel ouvrage du Créateur, +la retenue de la sagesse ne cesse pas de siéger sur leur front: la +manière dont ils remercient, dont ils boivent, exprime ce double +sentiment. + +Autour de cette table mystérieuse on voit circuler des rois, des princes +et d'illustres étrangers, arrivés exprès de toutes les parties du monde; +ils marchent en silence et observent avec attention: ils sont venus pour +s'instruire dans le grand art de bien manger, art difficile, et que des +peuples entiers ignorent encore. + +Pendant que ces choses se passent dans le sanctuaire, une hilarité +générale et brillante anime les convives placés autour de la table du +dôme. + +Cette gaîté est due surtout à ce qu'aucun d'entre eux n'est placé à côté +de la femme à laquelle il a déjà tout dit. Ainsi l'a voulu la déesse. + +À cette table immense ont été appelés, par choix, les savants des deux +sexes qui ont enrichi l'art par leurs découvertes, les maîtres de +maisons qui remplissent avec tant de grâce les devoirs de l'hospitalité +française, les savants cosmopolites à qui la société doit des +importations utiles ou agréables, et ces hommes miséricordieux qui +nourrissent le pauvre des dépouilles opimes de leur superflu. + +Le centre en est évidé, et laisse un grand espace qui est occupé par une +foule de prosecteurs et de distributeurs qui offrent et voiturent des +parties les plus éloignées tout ce que les convives peuvent désirer. + +Là se trouve placé avec avantage tout ce que la nature, dans sa +prodigalité, a créé pour la nourriture de l'homme. Ces trésors sont +centuplés, non seulement par leur association, mais encore par les +métamorphoses que l'art leur a fait subir. Cet enchanteur a réuni les +deux mondes, confondu les règnes et rapproché les distances; le parfum +qui s'élève de ces préparations savantes embaume l'air et le remplit de +gaz excitateurs. + +Cependant de jeunes garçons, aussi beaux que bien vêtus, parcourent le +cercle extérieur, et présentent incessamment des coupes remplies de vin +délicieux, qui ont tantôt l'éclat du rubis, tantôt la couleur plus +modeste de la topaze. + +De temps en temps, d'habiles musiciens, placés dans les galeries du +dôme, font retentir le temple des accents mélodieux d'une harmonie aussi +simple que savante. + +Alors les têtes s'élèvent, l'attention est entraînée, et pendant ces +courts intervalles, toutes les conversations sont suspendues; mais elles +recommencent bientôt avec plus, de charme; il semble que ce nouveau +présent des dieux ait donné à l'imagination plus de fraîcheur, et à tous +les coeurs plus d'abandon. + +Lorsque le plaisir de la table a rempli le temps qui lui est assigné, le +collège des prêtres s'avance, sur le bord de l'enceinte; ils viennent +prendre part au bouquet, se mêler avec les convives, et boire avec eux +le moka que le législateur de l'Orient permet à ses disciples. La +liqueur embaumée fume dans des vases rehaussés d'or; et les belles +acolytes du sanctuaire parcourent l'assemblée pour distribuer le sucre +qui en adoucit l'amertume. Elles sont charmantes, et cependant telle est +l'influence de l'air qu'on respire dans le temple de Gastéréa, qu'aucun +coeur de femme ne s'ouvre à la jalousie. + +Enfin le doyen des prêtres entonne l'hymne de reconnaissance; toutes les +voix s'y joignent, les instruments s'y confondent: cet hommage des +coeurs s'élève vers le ciel, et le service est fini. + +Alors seulement commence le banquet populaire, car il n'est point de +véritables fêtes quand le peuple ne jouit pas. + +Des tables, dont l'oeil n'aperçoit pas la fin, sont dressées dans toutes +les rues, sur toutes les places, au-devant de tous les palais. On +s'assied où l'on se trouve; le hasard rapproche les rangs, les âges, les +quartiers: toutes les mains se rencontrent et se serrent avec +cordialité; on ne voit que des visages contents. + +Quoique la grande ville ne soit alors qu'un immense réfectoire, la +générosité des particuliers assure l'abondance, tandis qu'un +gouvernement paternel veille avec sollicitude pour le maintien de +l'ordre, et pour que les dernières limites de la sobriété ne soient pas +outrepassées. + +Bientôt une musique vive et animée se fait entendre; elle annonce la +danse, cet exercice aimé de la jeunesse. + +Des salles immenses, des estrades élastiques qui ont été préparées, et +des rafraîchissements de toute espèce, ne manqueront pas. + +On y court en foule, les uns pour agir, les autres pour encourager et +comme simples spectateurs. On rit en voyant quelques vieillards, animés +d'un feu passager, offrir à la beauté un hommage éphémère; mais le culte +de la déesse et la solennité du jour excusent tout. + +Pendant longtemps ce plaisir se soutient; l'allégresse est générale, le +mouvement universel, et on entend avec peine la dernière heure annoncer +le repos. Cependant personne ne résiste à cet appel; tout s'est passé +avec décence; chacun se retire content de sa journée, et se couche plein +d'espoir dans les événements d'une année qui a commencé sous d'aussi +heureux auspices. + +[Illustration] + + + + =PHYSIOLOGIE DU GOUT= + + + SECONDE PARTIE. + + + + + =TRANSITION=. + + +Si l'on m'a lu jusqu'ici avec cette attention que j'ai cherché à faire +naître et à soutenir, on a dû voir qu'en écrivant j'ai eu un double but +que je n'ai jamais perdu de vue: le premier a été de poser les bases +théoriques de la _gastronomie_, afin qu'elle puisse se placer, parmi les +sciences, au rang qui lui est incontestablement dû; le second, de +définir avec précision ce qu'on doit entendre par _gourmandise_, et de +séparer pour toujours cette qualité sociale de la gloutonnerie et de +l'intempérance, avec lesquelles on l'a si mal à propos confondue. + +Cette équivoque a été introduite par des moralistes intolérants qui, +trompés par un zèle outré, ont voulu voir des excès là où il n'y avait +qu'une jouissance bien entendue; car les trésors de la création ne sont +pas faits pour qu'on les foule aux pieds. Il a été ensuite propagé par +des grammairiens insociables, qui définissaient en aveugles et juraient +_in verba magistri_. + +Il est temps qu'une pareille erreur finisse, car maintenant; tout le +monde s'entend; ce qui est si vrai, qu'en même temps qu'il n'est +personne qui n'avoue une petite teinte de gourmandise et ne s'en fasse +gloire, il n'est personne non plus qui ne prit à grosse injure +l'accusation de gloutonnerie, de voracité ou d'intempérance. + +Sur ces deux points cardinaux, il me semble que ce que j'ai écrit +jusqu'à présent équivaut à la démonstration, et doit suffire pour +persuader tous ceux qui ne se refusent pas à la conviction. Je pourrais +donc quitter la plume et regarder comme finie la tâche que je me suis +imposée; mais en approfondissant des sujets qui touchent à tout, il +m'est revenu dans la mémoire beaucoup de choses qui m'ont paru bonnes à +écrire, des anecdotes certainement inédites, des bons mots nés sous mes +yeux, quelques recettes de haute distinction et autres hors-d'oeuvre +pareils. + +Semés dans la partie théorique, ils en eussent rompu l'ensemble; réunis, +j'espère qu'ils seront lus avec plaisir, parce que, tout en s'amusant, +on pourra y trouver quelques vérités expérimentales et développements +utiles. + +Il faut bien aussi, comme je l'ai annoncé, que je fasse pour moi un peu +de cette biographie qui ne donne lieu ni à discussion ni à commentaires. +J'ai cherché la récompense de mon travail dans cette partie où je me +retrouve avec mes amis. C'est surtout quand l'existence est près de nous +échapper que le _moi_ nous devient cher, et les amis en font +nécessairement partie. + +Cependant, en relisant les endroits qui me sont personnels, je ne +dissimulerai pas que j'ai eu quelques mouvements d'inquiétude. + +Ce malaise provenait de mes dernières, tout-à-fait dernières lectures, +et des gloses qu'on a faites sur des mémoires qui sont dans les mains de +tout le monde. + +J'ai craint que quelque malin, qui aura mal digéré et mal dormi, ne +vienne à dire: «Mais voilà un professeur qui ne se dit pas d'injures! +voilà un professeur qui se fait sans cesse des compliments! voilà un +professeur qui... voilà un professeur que...!» + +À quoi je réponds d'avance, en me mettant en garde, que celui qui ne dit +de mal de personne a bien le droit de se traiter avec quelque +indulgence; et que je ne vois pas par quelle raison je serais exclu de +ma propre bienveillance, moi qui ai toujours été étranger aux sentiments +haineux. + +Après cette réponse, bien fondée en réalité, je crois pouvoir être +tranquille, bien abrité dans mon manteau de philosophe; et ceux qui +insisteront, je les déclare mauvais coucheurs. _Mauvais coucheurs!_ +injure nouvelle, et pour laquelle je veux prendre un brevet d'invention, +parce que, le premier, j'ai découvert qu'elle contient en soi une +véritable excommunication. + + + + + VARIÉTÉS. + + +I. + +=L'Omelette du Curé=. + +Tout le monde sait que madame R*** a occupé pendant vingt ans, sans +contradiction, le trône de la beauté à Paris. On sait aussi qu'elle est +extrêmement charitable, et qu'à une certaine époque elle prenait intérêt +dans la plupart des entreprises qui avaient pour but de soulager la +misère, quelquefois plus poignante dans la capitale que partout +ailleurs[59]. + +[Note 59: Ceux-là surtout sont à plaindre, dont les besoins sont +ignorés; car il faut rendre justice aux Parisiens, et dire qu'ils sont +charitables et aumôniers. Je faisais, en l'an x, une petite pension +hebdomadaire à une vieille religieuse qui gisait à un sixième étage, +paralysée de la moitié du corps. Cette brave fille recevait assez de la +bienfaisance des voisins pour vivre à peu près confortablement et pour +nourrir une soeur converse qui s'était attachée à son sort.] + +Ayant à conférer à ce sujet avec M. le curé de... elle se rendit chez +lui vers les cinq heures de l'après-midi, et fut fort étonnée de le +trouver déjà à table. + +La chère habitante de la rue du Mont-Blanc croyait que tout le monde, à +Paris, dînait à six heures, et ne savait pas que les ecclésiastiques +commencent en général de bonne heure, parce qu'il en est beaucoup qui +font le soir une légère collation. + +Madame R*** voulait se retirer; mais le curé la retint, soit parce que +l'affaire dont ils avaient à causer n'était pas de nature à l'empêcher +de dîner, soit parce qu'une jolie femme n'est jamais un trouble-fête +pour qui que ce soit, ou bien enfin parce qu'il vint à s'apercevoir +qu'il ne lui manquait qu'un interlocuteur pour faire de son salon un +vrai Élysée gastronomique. + +Effectivement, le couvert était mis avec une propreté remarquable; un +vin vieux étincelait dans un flacon de cristal; la porcelaine blanche +était de premier choix; les plats tenus chauds par l'eau bouillante; et +une bonne, à la fois canonique et bien mise, était là prête à recevoir +les ordres. + +Le repas était limitrophe entre la frugalité et la recherche. Un potage +au coulis d'écrevisses venait d'être enlevé, et on voyait sur la table +une truite saumonée, une omelette et une salade. + +«Mon dîner vous apprend ce que vous ne savez peut-être pas, dit le +pasteur en souriant; c'est aujourd'hui jour maigre suivant les lois de +l'Église». Notre amie s'inclina en signe d'assentiment; mais des +mémoires particuliers assurent qu'elle rougit un peu, ce qui n'empêcha +pas le curé de manger. + +L'exécution avait commencé par la truite, dont la partie supérieure +était en consommation; la sauce indiquait une main habile et une +satisfaction intérieure paraissait sur le front du pasteur. + +Après ce premier plat, il attaqua l'omelette, qui était ronde, ventrue, +et cuite à point. + +Au premier coup de la cuiller, la panse laissa échapper un jus lié qui +flattait à la fois la vue et l'odorat; le plat en paraissait plein et la +chère Juliette avouait que l'eau lui en était venue à la bouche. + +Le mouvement sympathique n'échappa pas au curé, accoutumé à surveiller +les passions des hommes; et ayant l'air de répondre à une question que +madame R*** s'était bien gardée de faire: «C'est une omelette au thon, +dit-il; ma cuisinière les entend à merveille, et peu de gens y goûtent +sans m'en faire compliment.--Je n'en suis pas étonnée, répondit +l'habitante de la Chaussée-d'Antin; et jamais omelette si appétissante +ne parut sur nos tables mondaines.» + +[Illustration: page 354] + +La salade survint. (J'en recommande l'usage à tous ceux qui ont +confiance en moi, la salade rafraîchit sans affaiblir, et conforte sans +irriter: j'ai coutume de dire qu'elle rajeunit.) + +Le dîner n'interrompit pas la conversation. On causa de l'affaire qui +avait occasionné la visite, de la guerre qui faisait alors rage, des +affaires du temps, des espérances de l'Église, et autres propos de table +qui font passer un mauvais dîner et en embellissent un bon. + +Le dessert vint en son lieu; il consistait en un fromage de Septmoncel, +trois pommes de calville et un pot de confitures. + +Enfin, la bonne approcha une petite table ronde, telle qu'on en avait +autrefois et qu'on nommait _guéridon_, sur laquelle elle posa une tasse +de moka bien limpide, bien chaud, et dont l'arôme remplit l'appartement. + +Après l'avoir siroté (_siped_) le curé dit ses grâces et ajouta en se +levant: «Je ne prends jamais de liqueurs fortes; c'est un superflu que +j'offre toujours à mes convives, mais dont je ne fais aucun usage +personnel. Je me réserve ainsi un secours pour l'extrême vieillesse, si +Dieu me fait la grâce d'y parvenir.» + +Pendant que ces choses se passaient, le temps avait couru, six heures +arrivaient; madame R*** se hâta donc de remonter en voiture, car elle +avait ce jour-là à dîner quelques amis dont je faisais partie. Elle +arriva tard, suivant sa coutume; mais enfin elle arriva, encore tout +émue de ce qu'elle avait vu et flairé. + +Il ne fut question, pendant tout le repas, que du menu du curé et +surtout de son omelette au thon. + +Madame R*** eut soin de la louer sous les divers rapports de la taille, +de la rondeur, de la tournure, et toutes ses données étant certaines, il +fut unanimement conclu qu'elle devait être excellente. C'était une +véritable équation sensuelle que chacun fit à sa manière. + +Le sujet de la conversation épuisé, on passa à d'autres et on n'y pensa +plus. Quant à moi, propagateur de vérités utiles, je crus devoir tirer +de l'obscurité une préparation que je crois aussi saine qu'agréable. Je +chargeai mon maître-queux de s'en procurer la recette avec les détails +les plus minutieux, et je la donne d'autant plus volontiers aux amateurs +que je ne l'ai trouvée dans aucun dispensaire. + +=Préparation de l'omelette au thon.= + +Prenez, pour six personnes, deux laitances de carpes bien lavées que +vous ferez blanchir, en les plongeant pendant cinq minutes dans l'eau +déjà bouillante et légèrement salée. + +Ayez pareillement gros comme un oeuf de poule de thon nouveau, auquel +vous joindrez une petite échalote déjà coupée en atomes. + +Hachez ensemble les laitances et le thon, de manière à les bien mêler, +et jetez le tout dans une casserole avec un morceau suffisant de très +bon beurre, pour l'y sauter jusqu'à ce que le beurre soit fondu. C'est +là ce qui constitue la spécialité de l'omelette. + +Prenez encore un second morceau de beurre à discrétion, mariez-le avec +du persil et de la ciboulette, mettez-le dans un plat pisciforme destiné +à recevoir l'omelette; arrosez-le du jus d'un citron, et posez-le sur la +cendre chaude. + +Battez ensuite douze oeufs (les plus frais sont les meilleurs); le sauté +de laitance et de thon y sera versé et agité de manière que le mélange +soit bien fait. + +Confectionnez ensuite l'omelette à la manière ordinaire, et tâchez +qu'elle soit allongée, épaisse et molette. Étalez-la avec adresse sur le +plat que vous avez préparé pour la recevoir, et servez pour être mangée +de suite. + +Ce mets doit être réservé pour les déjeuners fins, pour les réunions +d'amateurs où l'on sait ce qu'on fait et où l'on mange posément; qu'on +l'arrose surtout de bon vin vieux, et on verra merveilles. + +=Notes théoriques pour les préparations.= + +On doit sauter les laitances et le thon sans les faire bouillir, afin +qu'ils ne durcissent pas; ce qui les empêcherait de se bien mêler avec +les oeufs; + +2° Le plat doit être creux, afin que la sauce se concentre et puisse +être servie à la cuiller; + +3° Le plat doit être légèrement chauffé; car s'il était froid, la +porcelaine soustrairait tout le calorique de l'omelette, et il ne lui en +resterait pas assez pour fondre la maître-d'hôtel, sur laquelle elle est +assise. + + +II. + +=Les oeufs au jus=. + +Je voyageais un jour avec deux dames que je conduisais à Melun. + +Nous n'étions pas partis très matin, et nous arrivâmes à Montgeron avec +un appétit qui menaçait de tout détruire. + +Menaces vaines: l'auberge où nous descendîmes, quoique d'une assez bonne +apparence, était dépourvue de provisions; trois diligences et deux +chaises de poste avaient passé, et, semblables aux sauterelles d'Égypte, +avaient tout dévoré. + +Ainsi disait le chef. + +Cependant je voyais tourner une broche chargée d'un gigot tout-à-fait +comme il faut, et sur lequel les dames, par habitude, jetaient des +regards très coquets. + +Hélas! elles s'adressaient mal; le gigot appartenait à trois Anglais qui +l'avaient apporté, et l'attendaient sans impatience en buvant du +champagne (_prating over a bottle of champain_). + +«Mais du moins, dis-je d'un air moitié chagrin et moitié suppliant ne +pourriez-vous pas nous brouiller ces oeufs dans le jus de ce gigot? Avec +ces oeufs et une tasse de café à la crème nous nous résignerons.--Oh! +très volontiers, répondit le chef, le jus nous appartient de droit +public, et je vais de suite faire votre affaire.» Sur quoi il se mit à +casser les oeufs avec précaution. + +Quand je le vis occupé, je m'approchai du feu, et tirant de ma poche un +couteau de voyage, je fis au gigot défendu une quinzaine de profondes +blessures, par lesquelles le jus dut s'écouler jusqu'à la dernière +goutte. + +À cette première opération, je joignis l'attention d'assister à la +concoction des oeufs, de peur qu'il ne fût fait quelque distraction à +notre préjudice. Quand ils furent à point, je m'en emparai et les portai +à l'appartement qu'on nous avait préparé. + +Là, nous nous en régalâmes, et rîmes comme des fous de ce qu'en réalité +nous avalions la substance du gigot, en ne laissant à nos amis les +Anglais que la peine de mâcher le résidu. + + +III. + +=Victoire nationale=. + +Pendant mon séjour à New-York, j'allais quelquefois passer la soirée +dans une espèce de café-taverne tenu par un sieur Little, chez qui on +trouvait le matin de la soupe à la tortue, et le soir tous les +rafraîchissements d'usage aux États-Unis. + +J'y conduisais le plus souvent le vicomte de la Massue et Jean-Rodolphe +Fehr, ancien courtier de commerce à Marseille, l'un et l'autre émigrés +comme moi; je les régalais d'un _welch rabbet_[60] que nous arrosions +d'ale ou de cidre, et la soirée se passait tout doucement à parler de +nos malheurs, de nos plaisirs et de nos espérances. + +[Note 60: Les Anglais appellent épigrammatiquement _walch rabbet_ +(lapin gallois), un morceau de fromage grillé sur une tranche de pain. +Certes, cette préparation n'est pas si substantielle qu'un lapin; mais +elle invite a boire, fait trouver le vin bon, et tient fort bien sa +place au dessert en petit comité.] + +Là je fis connaissance avec M. Wilkinson, planteur à la Jamaïque, et +avec un homme qui était sans doute un de ses amis, car il ne le quittait +jamais. Ce dernier, dont je n'ai jamais su le nom, était un des hommes +les plus extraordinaires que j'aie rencontrés: il avait le visage carré, +les yeux vifs, et paraissait tout examiner avec attention; mais il ne +parlait jamais, et ses traits étaient immobiles comme ceux d'un aveugle. +Seulement, quand il entendait une saillie ou un trait comique, son +visage s'épanouissait, ses yeux se fermaient, et ouvrant une bouche +aussi large que le pavillon d'un cor, il en faisait sortir un son +prolongé, qui tenait à la fois du rire et du hennissement appelé en +anglais _horse laugh_, après quoi tout rentrait dans l'ordre, et il +retombait dans sa taciturnité habituelle: c'était l'effet de la durée de +l'éclair qui déchire la nue. Quant à M. Wilkinson, qui paraissait âgé +d'environ cinquante ans, il avait les manières et tout l'extérieur d'un +homme comme il faut (_of a gentleman_). + +[Illustration] + +Ces deux Anglais paraissaient faire cas de notre société, et avaient +déjà partagé plusieurs fois, de fort bonne grâce, la collation frugale +que j'offrais à mes amis, lorsqu'un soir M. Wilkinson me prit à part, et +me déclara l'intention où il était de nous engager tous trois à dîner. + +Je remerciai, et me croyant suffisamment fondé de pouvoir dans une +affaire où j'étais évidemment la partie principale, j'acceptai pour +tous, et l'invitation resta fixée au surlendemain à trois heures. + +La soirée se passa comme à l'ordinaire; mais au moment où je me +retirais, le garçon de salle (_waiter_) me prit à part et m'apprit que +les Jamaïcains avaient commandé un bon repas; qu'ils avaient donné des +ordres pour que les liquides fussent soignés, parce qu'ils regardaient +leur invitation comme un défi à qui boirait le mieux, et que l'homme à +la grande bouche avait dit qu'il espérait bien qu'à lui seul il mettrait +les Français sous la table. + +Cette nouvelle m'aurait fait rejeter le banquet offert, si je l'avais pu +avec honneur; car j'ai toujours fui de pareilles orgies; mais la chose +était impossible. Les Anglais auraient été crier partout que nous +n'avions pas osé nous présenter au combat, que leur présence seule avait +suffi pour nous faire reculer; et, quoique bien instruits du danger, +nous suivîmes la maxime du maréchal de Saxe: le vin était tiré, nous +nous préparâmes à le boire. + +Je n'étais pas sans quelques soucis; mais en vérité, ces soucis ne +m'avaient pas pour objet. + +Je regardais comme certain qu'étant à la fois plus jeune, plus grand et +plus vigoureux que nos amphitryons, ma constitution, vierge d'excès +bachiques, triompherait facilement de deux Anglais, probablement usés +par l'excès des liqueurs spiritueuses. + +Sans doute, resté seul au milieu des quatre autres réservés, on m'aurait +proclamé vainqueur; mais cette victoire qui m'aurait été personnelle, +aurait été singulièrement affaiblie par la chute de mes deux +compatriotes, qu'on aurait emportés avec les vaincus dans l'état hideux +qui suit une pareille défaite. Je désirais leur épargner cet affront; en +un mot, je voulais le triomphe de la nation et non celui de l'individu. +En conséquence je rassemblai chez moi Fehr et la Massue, et leur fis une +allocution sévère et formelle pour leur annoncer mes craintes; je leur +recommandai de boire à petits coups autant que possible, d'en esquiver +quelques uns pendant que j'attirerais l'attention de mes antagonistes, +et surtout de manger doucement et de conserver un peu d'appétit pendant +toute la séance, parce que les aliments mêlés aux boissons en tempèrent +l'ardeur et les empêchent de se porter au cerveau avec tant de violence; +enfin nous partageâmes une assiette d'amandes amères, dont j'avais +entendu vanter la propriété pour modérer les fumées du vin. + +Ainsi armé au physique et au moral, nous nous rendîmes chez Little, où +nous trouvâmes les Jamaïcains, et bientôt après le dîner fut servi. Il +consistait en une énorme pièce de _rostbeef_, un dindon cuit dans son +jus, des racines bouillies, une salade de choux crus, et une tarte aux +confitures. + +On but à la française, c'est-à-dire que le vin fut servi dès le +commencement: c'était du fort bon clairet qui était alors bien meilleur +marché qu'en France, parce qu'il en était arrivé successivement +plusieurs cargaisons dont les dernières s'étaient très mal vendues. + +M. Wilkinson faisait ses honneurs à merveille, nous invitant à manger et +nous donnant l'exemple; son ami paraissait abîmé dans son assiette, ne +disait mot, regardait de côté, et riait du coin des lèvres. + +Pour moi, j'étais charmé de mes deux acolytes. La Massue, quoique doué +d'un assez vaste appétit, ménageait ses morceaux comme une petite +maîtresse; et Fehr escamotait de temps en temps quelques verres de vin, +qu'il faisait passer avec adresse dans un pot à bière qui était au bout +de la table. De mon côté, je tenais rondement tête aux deux Anglais, et +plus le repas avançait, plus je me sentais plein de confiance. + +Après le clairet vint le porto, après le porto le madère, auquel nous +nous tînmes longtemps. + +Le dessert était arrivé, composé de beurre, de fromage, de noix de coco +et d'ycory. Ce fut alors le moment des toasts; et nous bûmes amplement +au pouvoir des rois, à la liberté des peuples et à la beauté des dames; +nous portâmes, avec M. Wilkinson, la santé de sa fille Mariah, qu'il +nous assura être la plus belle personne de toute l'île de la Jamaïque. + +Après le vin arrivèrent les _spirits_, c'est-à-dire le rhum et les +eaux-de-vie de vin, de grains et de framboises; avec les spirits, les +chansons; et je vis qu'il allait faire chaud. Je craignais les spirits; +je les éludai en demandant du punch; et Little lui-même, nous en apporta +un bowl, sans doute préparé d'avance, qui aurait suffi pour quarante +personnes. Nous n'avons point en France de vases de cette dimension. + +Cette vue me rendit le courage; je mangeai cinq à six rôties d'un beurre +extrêmement frais, et je sentis renaître mes forces. Alors je jetai un +coup d'oeil scrutateur sur tout ce qui m'environnait; car je commençais +à être inquiet sur la manière dont tout cela finirait. Mes deux amis me +parurent assez frais; ils buvaient en épluchant des noix d'ycory. M. +Wilkinson avait la face rouge-cramoisi, ses yeux étaient troubles, il +paraissait affaissé; son ami gardait le silence; mais sa tête fumait +comme une chaudière bouillante, et sa bouche immense s'était formée en +cul de poule. Je vis bien que la catastrophe approchait. + +Effectivement, M. Wilkinson, s'étant réveillé comme en sursaut, se leva +et entonna d'une voix assez forte l'air national _Rule Britannia_; mais +il ne put jamais aller plus loin; ses forces le trahirent; il se laissa +retomber sur sa chaise, et de là coula sous la table. Son ami, le voyant +dans cet état, laissa échapper un de ses plus bruyants ricanements, et +s'étant baissé pour l'aider, tomba à côté de lui. + +Il est impossible d'exprimer la satisfaction que me causa ce brusque +dénouement et le poids dont il me débarrassa. Je me hâtai de sonner. +Little monta, et après lui avoir adressé la phrase officielle: «Voyez à +ce que ces gentlemen soient convenablement soignés,» nous bûmes avec lui +un dernier verre de punch à leur santé. Bientôt le _waiter_ arriva, aidé +de ses sous-ordres, et ils s'emparèrent des vaincus, qu'ils +transportèrent chez eux les pieds les premiers, suivant la règle _the +feet foremost_[61], l'ami gardant une immobilité absolue, et M. +Wilkinson essayant toujours de chanter l'air _Rule Britannia_. + +[Note 61: On se sert, en anglais, de cette expression pour désigner +ceux qu'on emporte morts ou ivres.] + +Le lendemain les journaux de New-York, qui furent ensuite successivement +copiés par tous ceux de l'Union, racontèrent avec assez d'exactitude ce +qui s'était passé, et ayant ajouté que les deux Anglais avaient été +malades des suites de cette aventure, j'allai les voir. Je trouvai l'ami +tout stupéfié par les suites d'une forte indigestion, et M. Wilkinson +retenu sur sa chaise par un accès de goutte que notre lutte bachique +avait probablement réveillée. Il parut sensible à cette attention, et me +dit, entre autres choses: «Oh! dear sir, you are very good company +indeed, but too good a drinker for us[62].» + +[Note 62: Mon cher monsieur, vous êtes en vérité de très bonne +compagnie, mais vous êtes trop fort buveur pour nous.] + +[Illustration] + + +IV. + +=Les Ablutions.= + +J'ai écrit que le vomitoire des Romains répugnait à la délicatesse de +nos moeurs; j'ai peu d'avoir en cela commis une imprudence et d'être +obligé de chanter la palinodie. + +Je m'explique. + +Il y a à peu près quarante ans que quelques personnes de la haute +société, presque toujours des dames, avaient coutume de se rincer la +bouche après le repas. + +À cet effet, au moment où elles quittaient la table, elles tournaient le +dos à la compagnie; un laquais leur présentait un verre d'eau; elles en +prenaient une gorgée qu'elles rejetaient bien vite dans la soucoupe; le +valet emportait le tout; et l'opération était à peu près inaperçue de la +manière dont elle se faisait. + +Nous avons changé tout cela. + +[Illustration] + +Dans la maison où l'on se pique des plus beaux usages, des domestiques, +vers la fin du dessert, distribuent aux convives des bowls pleins d'eau +froide, au milieu desquels se trouve un gobelet d'eau chaude. Là, en +présence les uns des autres, on plonge les doigts dans l'eau froide, +pour avoir l'air de les laver, et on avale l'eau chaude, dont on se +gargarise avec bruit, et qu'on vomit dans le gobelet ou dans le bowl. + +Je ne suis pas le seul qui se soit élevé contre cette innovation, +également inutile, indécente et dégoûtante. + +_Inutile_, car chez tous ceux qui savent manger, la bouche est propre à +la fin du repas; elle s'est nettoyée soit par le fruit, soit par les +derniers verres qu'on a coutume de boire au dessert. Quant aux mains on +ne doit pas s'en servir de manière à les salir; et d'ailleurs chacun +n'a-t-il pas une serviette pour les essuyer? + +_Indécente_, car il est de principe généralement reconnu que toute +ablution doit se cacher dans le secret de la toilette. + +Innovation _dégoûtante_ surtout; car la bouche la plus jolie et la plus +fraîche perd tous ses charmes quand elle usurpe les fonctions dés +organes évacuateurs: que sera-ce donc si cette bouche n'est ni jolie ni +fraîche? Mais que dire de ces échancrures énormes qui s'évident pour +montrer des abîmes qu'on croirait sans fond, si on n'y découvrait des +pics uniformes que le temps a corrodés? _Proh pudor_! + +Telle est la position ridicule où nous a placés une affectation de +propreté prétentieuse qui n'est ni dans nos goûts ni dans nos moeurs. + +Quand on a une fois passé certaines limites, on ne sait plus où l'on +s'arrêtera, et je ne puis dire quelle purification on ne nous imposera +pas. + +Depuis l'apparition officielle de ces bowls innovés, je me désole jour +et nuit. Nouveau Jérémie, je déplore les aberrations de la mode, et, +trop instruit par mes voyages, je n'entre plus dans un salon sans +trembler d'y rencontrer l'abominable _chamberpot_[63]. + +[Note 63: On sait qu'il existe ou qu'il existait il y a peu +d'années, en Angleterre, des salles à manger où l'on pouvait _faire son +petit tour_ sans sortir de l'appartement: facilité étrange, mais qui +avait un peu moins d'inconvénients dans un pays où les dames se retirent +aussitôt que les hommes commencent à boire du vin.] + + +V. + +=Mystification du Professeur et défaite d'un Général.= + +Il y a quelques années que les journaux nous annoncèrent la découverte +d'un nouveau parfum, celui de l'_hémérocallis_, plante bulbeuse qui a +effectivement une odeur fort agréable, ressemblant assez à celle du +jasmin. + +Je suis fort curieux et passablement musard, et ces deux causes +combinées me poussèrent jusqu'au faubourg Saint-Germain, où je devais +trouver le parfum, charme des narines, comme disent les Turcs. + +Là je reçus l'accueil dû à un amateur, et on tira pour moi du tabernacle +d'une pharmacie très bien garnie une petite boîte bien enveloppée, et +paraissant contenir deux onces de la précieuse cristallisation: +politesse que je reconnus par le délaissement de trois francs, suivant +les règles de compensation dont M. Azaïs agrandit chaque jour la sphère +et les principes. + +Un étourdi aurait sur-le-champ déployé, ouvert, flairé et dégusté. Un +professeur agit différemment: je pensai qu'en pareil cas le retirement +était indiqué; je me rendis donc chez moi au pas officiel; et bientôt +calé dans mon sofa, je me préparai à éprouver une sensation nouvelle. + +Je tirai de ma poche la boîte odorante, et la débarrassai des langes +dans lesquels elle était encore enveloppée; c'étaient trois imprimés +différents, tous relatifs à l'hémérocallis, à son histoire naturelle, à +sa culture, à sa fleur, et aux jouissances distinguées qu'on pouvait +tirer de son parfum, soit qu'il fût concentré dans des pastilles, soit +qu'il fût mêlé à des préparations d'office, soit enfin qu'il parût sur +nos tables, dissous dans des liqueurs alcooliques ou mêlé à des crèmes +glacées. Je lus attentivement les trois imprimés accessoires: 1° pour +m'indemniser d'autant de la compensation dont j'ai parlé plus haut; 2° +pour me préparer convenablement à l'appréciation du nouveau trésor +extrait du règne végétal. + +J'ouvris donc, avec due révérence, la boîte que je supposais pleine de +pastilles. Mais, ô surprise! ô, douleur! j'y trouvai, en premier ordre, +un second exemplaire des trois imprimés que je venais de dévorer, et, +seulement comme accessoires, environ deux douzaines de ces trochisques +dont la conquête m'avait fait faire le voyage du noble faubourg. + +Avant tout, je dégustai; et je dois rendre hommage à la vérité en disant +que je trouvai ces pastilles fort agréables; mais je n'en regrettai que +plus fort que, contre l'apparence extérieure, elles fussent en si petit +nombre, et véritablement plus j'y pensais, plus je me croyais mystifié. + +Je me levai donc avec l'intention de reporter la boîte à son auteur, +dût-il en retenir le prix; mais à ce mouvement, une glace me montra mes +cheveux gris; je me moquai de ma vivacité, et me rassis, rancune +tenante: on voit qu'elle a duré longtemps. + +D'ailleurs une considération particulière me retint: il s'agissait d'un +pharmacien, et il n'y avait pas quatre jours que j'avais été témoin de +l'extrême imperturbabilité des membres de ce collège respectable. + +C'est encore une anecdote qu'il faut que mes lecteurs connaissent. Je +suis aujourd'hui (17 juin 1825) en train de conter. Dieu veuille que ce +ne soit pas une calamité publique! + +Or donc, j'allai un matin faire une visite au général Bouvier des +Éclats, mon ami et mon compatriote. + +Je le trouvai parcourant son appartement d'un air agité, et froissant +dans ses mains un écrit que je pris pour une pièce de vers. + +«Prenez, dit-il en me le présentant, et dites-moi votre avis; vous vous +y connaissez.» + +Je reçus le papier, et, l'ayant parcouru, je fus fort étonné de voir que +c'était une note de médicaments fournis: de sorte que ce n'était point +en ma qualité de poète que j'étais requis, mais comme pharmaconome. + +«Ma foi, mon ami, lui dis-je en lui rendant sa propriété, vous +connaissez l'habitude de la corporation que vous avez mise en oeuvre; +les limites ont bien été peut-être un peu outrepassées; mais pourquoi +avez-vous un habit brodé, trois ordres, un chapeau à graines d'épinards? +Voilà trois circonstances aggravantes, et vous vous en tirerez +mal.--Taisez-vous donc, me dit-il avec humeur, cet état est +épouvantable. Au reste, vous allez voir mon écorcheur, je l'ai fait +appeler; il va venir, et vous me soutiendrez.» + +Il parlait encore quand la porte s'ouvrit, et nous vîmes entrer un homme +d'environ cinquante-cinq ans, vêtu avec soin; il avait la taille haute, +la démarche grave, et toute sa physionomie aurait eu une teinte uniforme +de sévérité, si le rapport de sa bouche à ses yeux n'y avait pas +introduit quelque chose de sardonique. + +Il s'approcha de la cheminée, refusa de s'asseoir, et je fus témoin +auditeur du dialogue suivant, que j'ai fidèlement retenu: + +LE GÉNÉRAL.--Monsieur; la note que vous m'avez envoyée est un véritable +compte d'apothicaire, et... + +L'HOMME NOIR.--Monsieur, je ne suis point apothicaire. + +LE GÉNÉRAL.--Et qu'êtes-vous donc, Monsieur? + +L'HOMME NOIR.--Monsieur, je suis pharmacien. + +LE GÉNÉRAL.--Eh bien, monsieur le pharmacien, votre garçon a dû vous +dire... + +L'HOMME NOIR.--Monsieur, je n'ai point de garçon. + +Le GÉNÉRAL.--Qu'était donc ce jeune homme? + +L'HOMME NOIR.--Monsieur, c'est un élève. + +LE GÉNÉRAL.--Je voulais donc vous dire, Monsieur, que vos drogues... + +L'HOMME NOIR.--Monsieur, je ne vends point de drogues... + +LE GÉNÉRAL.--Que vendez-vous donc, Monsieur? + +L'HOMME NOIR.--Monsieur, je vends des médicaments. + +Là finit la discussion. Le général, honteux d'avoir fait tant de +solécismes et d'être si peu avancé dans la connaissance de la langue +pharmaceutique, se troubla, oublia ce qu'il avait à dire, et paya tout +ce qu'on voulut. + +[Illustration] + + +VI. + +=Le Plat d'Anguille=. + +Il existait à Paris, rue de la Chaussée-d'Antin, un particulier nommé +Briguet, qui, ayant d'abord été cocher, puis marchand de chevaux, avait +fini par faire une petite fortune. + +Il était né à Talissieu; et ayant résolu de s'y retirer, il épousa une +rentière qui avait autrefois été cuisinière chez mademoiselle Thevenin, +que tout Paris a connue par son surnom d'_As de pique_. + +L'occasion se présenta d'acquérir un petit domaine dans son village +natal; il en profita, et vint s'y établir avec sa femme vers la fin de +1791. + +Dans ces temps-là, les curés de chaque arrondissement archi-presbytéral +avaient coutume de se réunir une fois par mois chez chacun d'entre eux +tour-à-tour pour conférer sur les matières ecclésiastiques. On célébrait +une grand'messe, on conférait, ensuite on dînait. + +Le tout s'appelait _la conférence_; et le curé chez qui elle devait +avoir lieu ne manquait pas de se préparer à l'avance pour bien et +dignement recevoir ses confrères. + +Or, quand ce fut le tour du curé de Talissieu, il arriva qu'un de ses +paroissiens lui fit cadeau d'une magnifique anguille prise dans les +eaux, limpides de Serans, et de plus de trois pieds de longueur. + +[Illustration] + +Ravi de posséder un poisson de pareille souche, le pasteur craignit que +sa cuisinière ne fût pas en état d'apprêter un mets de si haute +espérance; il vint donc trouver madame Briguet, et rendant hommage à ses +connaissances supérieures, il la pria d'imprimer son cachet à un plat +digne d'un archevêque, et qui ferait le plus grand honneur à son dîner. + +L'ouaille docile y consentit sans difficulté, et avec d'autant plus de +plaisir, disait-elle, qu'il lui restait encore une petite caisse de +divers assaisonnements rares dont elle faisait usage chez son ancienne +maîtresse. + +Le plat d'anguille fut confectionné avec soin et servi avec distinction. +Non-seulement il avait une tournure élégante, mais encore un fumet +enchanteur; et quand on l'eut goûté, les expressions manquaient pour en +faire l'éloge; aussi disparut-il, corps et sauce jusqu'à la dernière +particule. + +Mais il arriva qu'au dessert les vénérables se sentirent émus d'une +manière inaccoutumée, et que, par suite de l'influence nécessaire du +physique sur le moral, les propos tournèrent à la gaillardise. + +Les uns faisaient de bons contes de leurs aventures du séminaire; +d'autres raillaient leurs voisins sur quelques _on dit_ de chronique +scandaleuse; bref, la conversation s'établit et se maintint sur le plus +mignon des péchés capitaux; et ce qu'il y eut de très remarquable, c'est +qu'ils ne se doutèrent même pas du scandale, tant le diable était malin. + +Ils se séparèrent tard, et mes mémoires secrets ne vont pas plus loin +pour ce jour-là. Mais à la conférence suivante, quand les convives se +revirent, ils étaient honteux de ce qu'ils avaient dit, se demandaient +excuse de ce qu'ils s'étaient reproché, et finirent par attribuer le +tout à l'influence du plat d'anguille, de sorte que, tout en avouant +qu'il était délicieux, cependant ils convinrent qu'il ne serait pas +prudent de mettre le savoir de madame Briguet à une seconde épreuve. + +J'ai cherché vainement à m'assurer de la nature du condiment qui avait +produit de si merveilleux effets, d'autant qu'on ne s'était pas plaint +qu'il fût d'une nature dangereuse ou corrosive. + +L'artiste avouait bien un coulis d'écrevisses fortement pimenté; mais je +regarde comme certain qu'elle ne disait pas tout. + + +VII + +=L'Asperge=. + +On vint dire un jour à monseigneur Courtois de Quincey, évêque de +Belley, qu'une asperge d'une grosseur merveilleuse pointait dans un des +carrés de son jardin potager. + +À l'instant, toute la société se transporta sur les lieux pour vérifier +le fait; car dans les palais épiscopaux aussi, on est charmé d'avoir +quelque chose à faire. + +La nouvelle ne se trouva ni fausse ni exagérée. La plante avait percé la +terre, et paraissait déjà au-dessus du sol; la tête en était arrondie, +vernissée, diaprée, et promettait une colonne plus que de pleine main. + +On se récria sur ce phénomène d'horticulture: on convint qu'à +monseigneur seul appartenait le droit de le séparer de sa racine, et le +coutelier voisin fut chargé de faire immédiatement un couteau approprié +à cette haute fonction. + +Pendant les jours suivants, l'asperge ne fit que croître en grâce et en +beauté; sa marche était lente, mais continue, et bientôt on commença à +apercevoir la partie blanche où finit la propriété esculente de ce +légume. + +Le temps de la moisson ainsi indiqué, on s'y prépara par un bon dîner, +et on ajourna l'opération au retour de la promenade. + +Alors monseigneur s'avança armé du couteau officiel, se baissa avec +gravité, et s'occupa à séparer de sa tige le végétal orgueilleux, tandis +que toute la cour épiscopale marquait quelque impatience d'en examiner +les fibres et la contexture. + +Mais, ô surprise! ô désappointement! ô douleur! le prélat se releva les +mains vides... L'asperge était de bois. + +Cette plaisanterie, peut-être un peu forte, était du chanoine Rosset, +qui, né à Saint-Claude, tournait à merveille et peignait fort +agréablement. + +Il avait conditionné de tout point la fausse plante, l'avait enfoncée en +cachette, et la soulevait un peu chaque jour pour imiter la croissance +naturelle. + +Monseigneur ne savait pas trop de quelle manière il devait prendre cette +mystification (car c'en était bien une); mais voyant déjà l'hilarité se +peindre sur la figure des assistants, il sourit; et ce sourire fut suivi +de l'explosion générale d'un rire véritablement homérique: on emporta +donc le corps du délit, sans s'occuper du délinquant; et pour cette +soirée du moins, la statue-asperge fut admise aux honneurs du salon. + + +VIII + +=Le Piège=. + +Le chevalier de Langeac avait une assez belle fortune qui s'était +écoulée par les exutoires obligés qui environnent tout homme qui est +riche, jeune et beau garçon. + +Il en avait rassemblé les débris, et au moyen d'une petite pension qu'il +recevait du gouvernement, il avait à Lyon une existence agréable dans la +meilleure société, car l'expérience lui avait donné de l'ordre. + +Quoique toujours galant, il s'était cependant retiré de fait du service +des dames, il se plaisait encore à faire leur partie à tous les jeux de +commerce, qu'il jouait également bien; mais il défendait contre elles +son argent, avec le sang-froid qui caractérise ceux qui ont renoncé à +leurs bontés. La gourmandise s'était enrichie de la perte de ses autres +penchants; on peut dire qu'il en faisait profession; et comme il était +d'ailleurs fort aimable, il recevait tant d'invitations qu'il ne pouvait +y suffire. + +Lyon est une ville de bonne chère; sa position y fait abonder avec une +égale facilité les vins de Bordeaux, ceux de l'Ermitage et ceux de +Bourgogne; le gibier des coteaux voisins est excellent; on tire des lacs +de Genève et du Bourget les meilleurs poissons du monde, et les amateurs +se pâment à la vue des poulardes de Bresse dont cette ville est +l'entrepôt. + +[Illustration] + +Le chevalier de Langeac avait donc sa place marquée aux meilleures +tables de la ville; mais celle où il se plaisait spécialement était +celle de M. A***, banquier fort riche et amateur distingué. Le chevalier +mettait cette préférence sur le compte de la liaison qu'ils avaient +contractée en faisant ensemble leurs études. Les malins (car il y en a +partout) l'attribuaient à ce que M. A*** avait pour cuisinier le +meilleur élève de Ramier, traiteur habile qui florissait dans ces temps +reculés. + +Quoi qu'il en soit, vers la fin de l'hiver de 1780, le chevalier de +Langeac reçut un billet par lequel M. A*** l'invitait à souper à dix +jours de là (car on soupait alors), et mes mémoires secrets assurent +qu'il tressaillit de joie en pensant qu'une citation à si longs jours +indiquait une séance solennelle et une festivité de premier ordre. + +Il se rendit au jour et à l'heure fixés, et trouva les convives +rassemblés au nombre de dix, tous amis de la joie et de la bonne chère; +le mot _gastronome_ n'avait pas encore été tiré du grec, ou du moins +n'était pas usuel comme aujourd'hui. + +Bientôt un repas substantiel leur fut servi; on y voyait entr'autres un +énorme aloyau dans son jus, une fricassée de poulet bien garnie, une +tranche de veau de la plus belle apparence, et une très belle carpe +farcie. + +Tout cela était beau et bon, mais ne répondait pas, aux yeux du +chevalier, à l'espoir qu'il avait conçu d'après une invitation +ultra-décadaire. + +Une autre singularité le frappait: les convives, tous gens de bon +appétit, ou ne mangeaient pas, ou ne mangeaient que du bout des lèvres; +l'un avait la migraine, l'autre se sentait un frisson, un troisième +avait dîné tard, ainsi des autres. Le chevalier s'étonnait du hasard qui +avait accumulé sur cette soirée des dispositions aussi anticonviales, +attaquait hardiment, tranchait avait précision, et mettait en action un +grand pouvoir d'intussusception. + +Le second service ne fut pas assis sur des bases moins solides; un +énorme dindon de Crémieu faisait face à un très beau brochet au bleu, le +tout flanqué de six entremets obligés (salade non comprise), parmi +lesquels se distinguait un ample macaroni au parmesan. + +À cette apparition, le chevalier sentit se ranimer sa valeur expirante, +tandis que les autres avaient l'air de rendre les derniers soupirs. +Exalté par le changement de vins, il triomphait de leur impuissance, et +toastait leur santé des nombreuses rasades dont il arrosait un tronçon +considérable de brochet qui avait suivi l'entre-cuisse du dindon. + +Les entremets furent fêtés à leur tour, et il fournit glorieusement sa +carrière, ne se réservant, pour le dessert, qu'un morceau de fromage et +un verre de vin de Malaga; car les sucreries n'entraient jamais dans son +budget. + +On a vu qu'il avait déjà eu deux étonnements dans la soirée: le premier, +de voir une chère par trop solide; l'autre, de trouver des convives trop +mal disposés; il devait en éprouver un troisième bien autrement motivé. + +Effectivement, au lieu de servir le dessert, les domestiques enlevèrent +tout ce qui couvrait la table, argenterie et linge, en donnèrent +d'autres aux convives, et y posèrent quatre entrées nouvelles, dont le +fumet s'éleva jusqu'aux cieux. + +C'étaient des ris de veau au coulis d'écrevisses, des laitances aux +truffes, un brochet piqué et farci, et des ailes de bartavelles à la +purée de champignons. + +Semblable à ce vieillard magicien dont parle l'Arioste qui, ayant la +belle Armide en sa puissance, ne fit pour la déshonorer que +d'impuissants efforts, le chevalier fut atterré à la vue de tant de +bonnes choses qu'il ne pouvait plus fêter, et commença à soupçonner +qu'on avait eu de méchantes intentions. + +Par un effet contraire, tous les autres convives se sentirent ranimés: +l'appétit revint, les migraines disparurent, un écartement ironique +semblait agrandir leurs bouches; et ce fut leur tour de boire à la santé +du chevalier, dont les pouvoirs étaient finis. + +Il faisait cependant bonne contenance, et semblait vouloir faire tête à +l'orage; mais à la troisième bouchée, la nature se révolta, et son +estomac menaça de le trahir. Il fut donc forcé de rester inactif, et, +comme on dit en musique, il compta des pauses. + +Que ne ressentit-il pas, au troisième changement, quand il vit arriver +par douzaines des beccassines, blanches de graisse, dormant sur des +rôties officielles; un faisan, oiseau très rare alors et arrivé des +bords de la Seine; un thon frais, et tout ce que la cuisine du temps et +le petit-four présentaient de plus élégant en entremets! + +11 délibéra, et fut sur le point de rester, de continuer, et de mourir +bravement sur le champ de bataille: ce fut le premier cri de l'honneur +bien ou mal entendu. Mais bientôt l'égoïsme vint à son secours, et +l'amena à des idées plus modérées. + +Il réfléchît qu'en pareil cas la prudence n'est pas lâcheté; qu'une mort +par indigestion prête toujours au ridicule, et que l'avenir lui gardait +sans doute bien des compensations pour ce désappointement; il prit donc +son parti, et jetant sa serviette: «Monsieur, dit-il au financier, on +n'expose pas ainsi ses amis; il y a perfidie de votre part, et je ne +vous verrai de ma vie.» Il dit, et disparut. + +Son départ ne fit pas une très grande sensation; il annonçait le succès +d'une conspiration qui avait pour but de le mettre en face d'un bon +repas dont il ne pourrait pas profiter, et tout le monde était dans le +secret. + +Cependant le chevalier bouda plus longtemps qu'on n'aurait cru; il +fallut quelques prévenances pour l'apaiser; enfin il revint avec les +becfigues, et il n'y pensait plus à l'apparition des truffes. + + +IX. + +=Le Turbot=. + +La Discorde avait tenté un jour de s'introduire dans le sein d'un des +ménages les plus unis de la capitale. C'était justement un samedi, jour +de sabbat: il s'agissait d'un turbot à cuire; c'était à la campagne, et +cette campagne était Villecrêne. + +Ce poisson, qu'on disait arraché à une destinée bien plus glorieuse, +devait être servi le lendemain à une réunion de bonnes gens dont je +faisais partie; il était frais, dodu, brillant à satisfaction; mais ses +dimensions excédaient tellement tous les vases dont on pouvait disposer; +qu'on ne savait comment le préparer. + +«Eh bien, on le partagera en deux, disait le mari.--Oserais-tu bien +déshonorer ainsi cette pauvre créature? disait la femme.--Il le faut +bien, ma chère; puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Allons, +qu'on apporte le couperet, et bientôt ce sera chose faite.--Attendons +encore, mon ami, on y sera toujours à temps; tu sais bien d'ailleurs que +le cousin va venir; c'est un professeur, et il trouvera bien le moyen de +nous tirer d'affaire.--Un professeur... nous tirer d'affaire... Bah!...» +Et un rapport fidèle assure que celui qui parlait ainsi ne paraissait +pas avoir grande confiance au professeur; et cependant ce professeur +c'était moi! _Schwernoth_! + +[Illustration] + +La difficulté allait probablement se terminer à la manière d'Alexandre, +lorsque j'arrivai au pas de charge, le nez au vent, et avec l'appétit +qu'on a toujours quand on a voyagé, qu'il est sept heures du soir, et +que l'odeur d'un bon dîner salue l'odorat et sollicite le goût. + +À mon entrée, je tentai vainement de faire les compliments d'usage; on +ne me répondit point, parce qu'on ne m'avait pas écouté. Bientôt la +question qui absorbait toutes les attentions me fut exposée à peu près +en _duo_; après quoi les deux parties se turent comme de concert; la +cousine me regardant avec des yeux qui semblaient dire: J'espère que +nous nous en tirerons; le cousin ayant au contraire l'air moqueur et +narquois, comme s'il eût été sûr que je ne m'en tirerais pas, tandis que +sa main droite était appuyée sur le redoutable couperet, qu'on avait +apporté sur sa réquisition. + +Ces nuances diverses disparurent pour faire place à l'empreinte d'une +vive curiosité, lorsque, d'une voix grave et oraculeuse, je prononçai +ces paroles solennelles: «Le turbot restera entier jusqu'à sa +présentation officielle.» + +Déjà j'étais sûr de ne pas me compromettre, parce que j'aurais proposé +de le faire cuire au four; mais ce mode pouvant présenter quelques +difficultés, je ne m'expliquai point encore, et me dirigeai en silence +vers la cuisine, moi ouvrant la procession, les époux servant +d'acolytes, la famille représentant les fidèles, et la cuisinière _in +fiocchi_ fermant la marche. + +Les deux premières pièces ne me présentèrent rien de favorable à mes +vues; mais, arrivé à la buanderie, une chaudière, quoique petite, bien +encastrée dans son fourneau, s'offrit à mes yeux; j'en jugeai de suite +l'application; et me tournant vers ma suite: «Soyez sans inquiétude, +m'écriai-je avec cette foi qui transporte les montagnes, le turbot cuira +entier; il cuira à la vapeur, il va cuire à l'instant.» + +Effectivement, quoiqu'il fût tout-à-fait temps de dîner, je mis +immédiatement tout le monde en oeuvre. Pendant que quelques-uns +allumaient le fourneau, je taillai, dans un panier de cinquante +bouteilles, une claie de la grandeur précise du poisson géant. Sur cette +claie, je fis mettre un lit de bulbes et herbes de haut goût, sur lequel +il fut étendu, après avoir été bien lavé, bien séché et convenablement +salé. Un second lit du même assaisonnement fut placé sur le dos. On posa +la claie, ainsi chargée, sur la chaudière à demi pleine d'eau; on +couvrit le tout d'un petit cuvier autour duquel on amassa du sable sec, +pour empêcher la vapeur de s'échapper trop facilement. Bientôt la +chaudière fut en ébullition; la vapeur ne tarda pas à remplir toute la +capacité du cuvier, qu'on enleva au bout d'une demi-heure, et la claie +fut retirée de dessus la chaudière avec le turbot cuit à point, bien +blanc, et de la plus aimable apparence. + +L'opération finie, nous courûmes nous mettre à table avec des appétits +aiguisés par le retard, par le travail et par le succès, de sorte que +nous employâmes assez de temps pour arriver à ce moment heureux, +toujours indiqué par Homère, où l'abondance et la variété des mets +avaient chassé la faim. + +Le lendemain, à dîner, le turbot fut servi aux honorables consommateurs, +et on se récria sur sa bonne mine. Alors le maître de la maison rapporta +par lui-même la manière inespérée dont il avait été cuit; et je fus loué +non-seulement pour l'à-propos de l'invention, mais encore pour son +effet; car, après une dégustation attentive, il fut décidé à l'unanimité +que le poisson apprêté de cette manière était incomparablement meilleur +que s'il eût été cuit dans une turbotière. + +Cette décision n'étonna personne, puisque, n'ayant pas passé dans l'eau +bouillante, il n'avait rien perdu de ses principes, et avait au +contraire pompé tout l'arôme de l'assaisonnement. + +Pendant que mon oreille se saturait à satisfaction des compliments qui +m'étaient prodigués, mes yeux en cherchaient encore d'autres plus +sincères dans l'autopsie des convives, et j'observai, avec un +contentement secret, que le général Labassée était si content qu'il +souriait à chaque morceau, que le curé avait le cou tendu et les yeux +fixés au plafond en signe d'extase: et que, de deux académiciens aussi +spirituels que gourmands qui se trouvaient parmi nous, le premier M. +Auger, avait les yeux brillants et la face radieuse comme un auteur +qu'on applaudit, tandis que le deuxième, M. Villemain, avait la tête +penchée et le menton à l'ouest comme quelqu'un qui écoute avec +attention. + +Tout ceci est bon à retenir, parce qu'il est peu de maisons de campagne +où l'on ne puisse, trouver tout ce qu'il est nécessaire pour constituer +l'appareil dont je me servis dans cette occasion, et qu'on peut y avoir +recours toutes les fois qu'il est question de faire cuire quelque objet +qui survient inopinément et qui dépasse les dimensions ordinaires. + +Cependant mes lecteurs auraient été privés de la connaissance de cette +grande aventure, si elle ne m'avait pas paru devoir conduire à des +résultats d'une utilité plus générale. + +Effectivement, ceux qui connaissent la nature et les effets de la vapeur +savent qu'elle égale en température le liquide qu'elle abandonne; +qu'elle peut même s'élever de quelques degrés par une légère +concentration, tant qu'elle ne trouve pas d'issue. + +Il suit de là que, toutes choses restant les mêmes, en augmentant +seulement la capacité du cuvier qui couvrait le tout dans mon +expérience, et en y substituant par exemple un tonneau vide, on +pourrait, au moyen de la vapeur, faire cuire promptement et à peu de +frais plusieurs boisseaux de pommes de terre, des racines de toute +espèce, enfin tout ce qu'on aurait empilé sur la claie et recouvert du +tonneau, soit pour les hommes, soit à l'usage des bestiaux; et tout cela +serait cuit avec six fois moins de temps et six fois moins de bois qu'il +n'en faudrait pour mettre seulement en ébullition une chaudière de la +contenance d'un hectolitre. + +Je crois que cet appareil si simple peut être de quelque importance +partout où il existe une manutention un peu considérable, soit à la +ville, soit à la campagne; et voilà pourquoi je l'ai décrit de manière +que tout le monde puisse l'entendre et en profiter. + +Je crois encore qu'on n'a point assez tourné au profit de nos usages +domestiques la puissance de la vapeur; et j'espère bien que, quelque +jour, le bulletin de la Société d'encouragement apprendra aux +agriculteurs que je m'en suis ultérieurement occupé. + +_P. S._ Un jour que nous étions assemblés en comité de professeurs, rue +de la Paix, n° 14, je racontai l'histoire véritable du turbot à la +vapeur. Quand j'eus fini, mon voisin de gauche se tourna vers moi: «N'y +étais-je donc pas? me dit-il d'un air de reproche. --Et moi donc, +n'ai-je donc pas opiné tout aussi bien que, les autres?--Certainement, +lui répondis-je, vous étiez là tout près du curé, et, sans reproche, +vous en avez bien pris votre part; ne croyez pas que...» + +Le réclamant était M. Lorrain, dégustateur fortement papillé, financier +aussi aimable que prudent, qui s'est bien calé dans le port pour juger +plus sainement des effets de la tempête, et conséquemment digne à plus +d'un titre de la nomination en toutes lettres. + + +X. + +Divers Magistères restaurants, + +PAR LE PROFESSEUR. + +Improvisés pour le cas de la Méditation XXV. + +A. + +Prenez six gros oignons, trois racines de carottes, une poignée de +persil; hachez le tout et le jetez dans une casserole, où vous le ferez +chauffer et roussir au moyen d'un morceau de bon beurre frais. + +Quand ce mélange est bien à point, jetez-y six onces de sucre candi, +vingt grains d'ambre pilé, avec une croûte de pain grillé et trois +bouteilles d'eau, que vous ferez bouillir pendant trois quarts d'heure +en y ajoutant de nouvelle eau pour compenser la perte qui se fait par +l'ébullition, de manière qu'il y ait toujours trois bouteilles de +liquide. + +Pendant que ces choses se passent, tuez, plumez et videz un vieux coq, +que vous pilerez chair et os, dans un mortier, avec le pilon de fer; +hachez également deux livres de chair de boeuf bien choisie. + +Cela fait, on mêle ensemble ces deux chairs, auxquelles on ajoute +suffisante quantité de sel et de poivre. + +On les met dans une casserole, sur un feu bien vif, de manière à se +pénétrer de calorique; et on y jette de temps en temps un peu de beurre +frais, afin de pouvoir bien sauter ce mélange sans qu'il s'attache. + +Quand on voit qu'il a roussi, c'est-à-dire que l'osmazône est rissolée, +on passe le bouillon qui est dans la première casserole. On en mouille +peu à peu la seconde; et quand tout y est entré, on fait bouillir à +grandes vagues pendant trois quarts d'heure, en ayant toujours soin +d'ajouter de l'eau chaude pour conserver la même quantité de liquide. + +Au bout de ce temps, l'opération est finie, et on a une potion dont +l'effet est certain toutes les fois que le malade, quoique épuisé par +quelqu'une des causes que nous avons indiquées, a cependant conservé un +estomac faisant ses fonctions. + +Pour en faire usage, on en donne, le premier jour, une tasse toutes les +trois heures, jusqu'à l'heure du sommeil de la nuit; les jours suivants, +une forte tasse seulement le matin, et pareille quantité le soir, +jusqu'à l'épuisement de trois bouteilles. On tient le malade à un régime +diététique léger, mais cependant nourrissant, comme des cuisses de +volaille, du poisson, des fruits doux, des confitures; il n'arrive +presque jamais qu'on soit obligé de recommencer une nouvelle confection. +Vers le quatrième jour il peut reprendre ses occupations ordinaires, et +doit s'efforcer d'être plus sage à l'avenir, _s'il est possible_. + +En supprimant l'ambre et le sucre candi, on peut, par cette méthode, +improviser un potage de haut goût et digne de figurer à un dîner de +connaisseurs. + +On peut remplacer le vieux coq par quatre vieilles perdrix, et le boeuf +par un morceau de gigot de mouton: la préparation n'en sera ni moins +efficace ni moins agréable. + +La méthode de hacher la viande et de la roussir avant que de la mouiller +peut être généralisée pour tous les cas où l'on est pressé. Elle est +fondée sur ce que les viandes traitées ainsi se chargent de beaucoup +plus de calorique que quand elles sont dans l'eau: on s'en pourra donc +servir toutes les fois qu'on aura besoin d'un bon potage gras, sans être +obligé de l'attendre cinq ou six heures, ce qui peut arriver très +souvent surtout à la campagne. Bien entendu que ceux qui s'en serviront +glorifieront le professeur. + +B. + +Il est bien que tout le monde sache que si l'ambre, considéré comme +parfum, peut être nuisible aux profanes qui ont les nerfs délicats, pris +intérieurement il est souverainement tonique et exhilarant; nos aïeux en +faisaient grand usage dans leur cuisine, et ne s'en portaient pas plus +mal. + +J'ai su que le maréchal de Richelieu, de glorieuse mémoire, mâchait +habituellement des pastilles ambrées; et pour moi, quand je me trouve +dans quelqu'un de ces jours où le poids de l'âge se fait sentir, où l'on +pense avec peine et où l'on se sent opprimé par une puissance inconnue, +je mêle avec une forte tasse de chocolat gros comme une fève d'ambre +pilé avec du sucre, et je m'en suis toujours trouvé à merveille. Au +moyen de ce tonique, l'action de la vie devient aisée, la pensée se +dégage avec facilité, et je n'éprouve pas l'insomnie qui serait la suite +infaillible d'une tasse de café à l'eau, prise avec l'intention de +produire le même effet. + +C. + +Le magistère A est destiné aux tempéraments robustes, aux gens décidés, +et à ceux en général qui s'épuisent par action. + +J'ai été conduit par l'occasion à en composer un autre beaucoup plus +agréable au goût, d'un effet plus doux et que je réserve pour les +tempéraments faibles, pour les caractères indécis, pour ceux, en un mot, +qui s'épuisent à peu de frais; le voici: + +Prenez un jarret de veau pesant au moins deux livres, fendez-le en +quatre sur sa longueur, os et chair, faites-le roussir avec quatre +oignons coupés en tranches et une poignée de cresson de fontaine, et +quand il s'approche d'être cuit, mouillez-le avec trois bouteilles d'eau +que vous ferez bouillir pendant deux heures avec la précaution de +remplacer ce qui s'évapore, et déjà vous aurez un bon bouillon de veau: +poivrez et salez modérément. + +Faites piler séparément trois vieux pigeons et vingt-cinq écrevisses +bien vivantes: Réunissez le tout pour faire roussir comme j'ai dit au +numéro A, et quand vous voyez que la chaleur a pénétré le mélange et +qu'il commence à gratiner, mouillez avec le bouillon de veau et poussez +le feu pendant une heure; on passe ce bouillon ainsi enrichi, et on peut +en prendre matin et soir, ou plutôt le matin seulement, deux heures +avant déjeuner. C'est aussi un potage délicieux. + +J'ai été conduit à ce dernier magistère par une paire de littérateurs +qui, me voyant dans un état assez positif, ont pris confiance en moi, et +comme ils disaient, ont eu recours à mes lumières. + +Ils en ont fait usage et n'ont pas eu lieu de s'en repentir. Le poète +qui était simplement élégiaque, est devenu romantique; la dame, qui +n'avait fait qu'un roman assez pâle et à catastrophe malheureuse, en a +fait un second beaucoup meilleur, et qui finit par un beau et bon +mariage. On voit qu'il y a eu, dans l'un et l'autre cas, exaltation de +puissances, et je crois, en conscience, que je puis m'en glorifier un +peu. + +[Illustration] + + +XI. + +La Poularde de Bresse. + +Un des premiers jours de janvier de l'année courante 1825, deux jeunes +époux, Madame et M. de Versy, avaient assisté à un grand déjeuner +d'huîtres _scellé et bridé_; on sait ce que cela veut dire. + +Ces repas sont charmants, soit parce qu'ils sont composés de mets +appétissants, soit par la gaîté qui ordinairement y règne; mais ils ont +l'inconvénient de déranger toutes les opérations de la journée. C'est ce +qui arriva dans cette occasion. L'heure du dîner étant venue, les époux +se mirent à table; mais ce ne fut que pour la forme. Madame mangea un +peu de potage, monsieur but un verre d'eau rougie; quelques amis +survinrent, on fit une partie de whist, la soirée se passa, et le même +lit reçut les deux époux. + +Vers deux heures du matin, M. de Versy se réveilla; il était mal à son +aise, il bâillait; il se retournait tellement que sa femme s'en inquiéta +et lui demanda s'il était malade. «Non, ma chère, mais il me semble que +j'ai faim, et je songeais à cette poularde de Bresse si blanchette, si +joliette, qu'on nous a présentée à dîner, et à laquelle cependant nous +avons fait un si mauvais accueil. --S'il faut te dire ma confession, je +t'avouerai, mon ami, que j'ai tout autant d'appétit que toi, et puisque +tu as songé à la poularde, il faut la faire venir et la manger.--Quelle +folie! tout dort dans la maison et on se moquera de nous.--Si tout dort, +tout se réveillera, et on ne se moquera pas de nous parce qu'on n'en +saura rien. D'ailleurs, qui sait si d'ici à demain l'un de nous ne +mourra pas de faim? je ne veux pas en courir la chance. Je vais sonner +Justine.» + +Aussitôt dit, aussitôt fait, et on éveilla la pauvre soubrette, qui, +ayant bien soupe, dormait comme on dort à dix-neuf ans quand l'amour ne +tourmente pas [64]. + +[Note 64: _A pierna tendida_. (Esp.)] + +Elle arriva tout en désordre, les yeux bouffis, bâillant, et s'assit en +étendant les bras. + +Mais ce n'était là qu'une tâche facile; il s'agissait d'avoir la +cuisinière et ce fut une affaire. Celle-ci était cordon bleu, et partant +souverainement rechigneuse; elle gronda, hennit, grogna, rugit et +renâcla; cependant elle se leva à la fin, et cette circonférence énorme +commença à se mouvoir. + +Sur ces entrefaites, madame de Versy avait passé une camisole, son mari +s'était arrangé tant bien que mal, Justine avait étendu sur le lit une +nappe, et apporté les accessoires indispensables d'un festin improvisé. + +[Illustration] + +Tout étant ainsi préparé, on vit paraître la poularde, qui fut à +l'instant dépecée et avalée sans miséricorde. + +Après ce premier exploit, les époux se partagèrent une grosse poire de +Saint-Germain, et mangèrent un peu de confitures d'oranges. + +Dans les entr'actes, ils avaient creusé jusqu'au fond une bouteille de +vin de Grave, et répété plusieurs fois, avec variations, qu'ils +n'avaient jamais fait un plus agréable repas. + +Ce repas finit pourtant; car tout finit dans ce bas monde. Justine ôta +le couvert, fit disparaître les pièces de conviction, regagna son lit, +et le rideau conjugal tomba sur les convives. + +Le lendemain matin, madame de Versy courut chez son amie madame de +Franval, et lui raconta tout ce qui s'était passé, et c'est à +l'indiscrétion de celle-ci que le public doit la présente confidence. + +Elle ne manquait jamais de remarquer qu'en finissant son récit, madame +de Versy avait toussé deux fois et rougi très positivement. + + +XII. + +=Le Faisan=. + +Le faisan est une énigme dont le mot n'est +révélé qu'aux adeptes; eux seuls peuvent le savourer dans toute sa +bonté. + +Chaque substance a son apogée d'esculence: quelques-unes y sont déjà +parvenues avant leur entier développement, comme les câpres, les +asperges, les perdreaux gris, les pigeons à la cuiller, etc.; les autres +y parviennent au moment où elles ont toute la perfection d'existence qui +leur est destinée, comme les melons, la plupart des fruits, le mouton, +le boeuf, le chevreuil, les perdrix rouges; d'autres enfin quand elles +commencent à se décomposer, telles que les nèfles, la bécasse et surtout +le faisan. + +Ce dernier oiseau, quand il est mangé dans les trois jours qui suivent +sa mort, n'a rien qui le distingue. Il n'est ni si délicat qu'une +poularde, ni si parfumé qu'une caille. + +Pris à point, c'est une chair tendre, sublime et de haut goût, car elle +tient à la fois de la volaille et de la venaison. + +Ce point si désirable est celui où le faisan commence à se décomposer; +alors son arôme se développe et se joint à une huile qui, pour +s'exalter, avait besoin d'un peu de fermentation, comme l'huile du café, +que l'on n'obtient que par la torréfaction. + +Ce moment se manifeste aux sens des profanes, par une légère odeur et +par le changement de couleur du ventre de l'oiseau; mais les inspirés le +devinent par une sorte d'instinct qui agit en plusieurs occasions, et +qui fait, par exemple, qu'un rôtisseur habile décide, au premier coup +d'oeil, qu'il faut tirer une volaille de la broche ou lui laisser faire +encore quelques tours. + +[Illustration] + +Quand le faisan est arrivé là, on le plume et non plus tôt, et on le +pique avec soin, en choisissant le lard le plus frais et le plus ferme. + +Il n'est point indifférent de ne pas plumer le faisan trop tôt; des +expériences très bien faites ont appris que ceux qui sont conservés dans +la plume sont bien plus parfumés que ceux qui sont restés longtemps nus, +soit que le contact de l'air neutralise quelques portions de l'arôme, +soit qu'une partie du suc destiné à nourrir les plumes soit résorbé et +serve à relever la chair. + +L'oiseau ainsi préparé, il s'agit de l'étoffer, ce qui se fait de la +manière suivante: + +Ayez deux bécasses, désossez-les et videz-les de manière à en faire deux +lots: le premier de la chair, le second des entrailles et des foies. +Vous prenez la chair et vous en faites une farce en la hachant avec de +la moelle de boeuf cuite à la vapeur, un peu de lard râpé; poivre, sel, +fines herbes, et la quantité de bonnes truffes suffisante pour remplir +la capacité intérieure du faisan. + +Vous aurez soin de fixer cette farce de manière à ce qu'elle ne se +répande pas en dehors, ce qui est quelquefois assez difficile, quand +l'oiseau est un peu avancé. Cependant on y parvient par divers moyens, +et entre autres en taillant une croûte de pain qu'on attache avec un +ruban de fil et qui fait l'office d'obturateur. + +Préparez une tranche de pain qui dépasse de deux pouces de chaque côté +le faisan couché dans le sens de sa longueur; prenez alors les foies, +les entrailles de bécasses, et pilez-les avec deux grosses truffes, un +anchois, un peu de lard râpé, et un morceau convenable de bon beurre +frais. + +Vous étendez avec égalité cette pâte sur la rôtie; et vous la placez +sous le faisan préparé comme dessus, de manière à être arrosée en entier +de tout le jus qui en découle pendant qu'il rôtit. Quand le faisan est +cuit, servez-le couché avec grâce sur sa rôtie; environnez-le d'oranges +amères, et soyez tranquille sur l'événement. + +Ce mets de haute saveur doit être arrosé, par préférence, de vin du crû +de la haute Bourgogne; j'ai dégagé cette vérité d'une suite +d'observations qui m'ont coûté plus de travail qu'une table de +logarithmes. + +Un faisan ainsi préparé serait digne d'être servi à des anges, s'ils +voyageaient encore sur la terre comme du temps de Loth. + +Que dis-je! l'expérience a été faite. Un faisan étoffé a été exécuté, +sous mes yeux, par le digne chef Picard au château de la Grange, chez ma +charmante amie madame de Ville-Plaine, apporté sur la table par le +majordome Louis, marchant à pas processionnels. On l'a examiné avec +autant de soin qu'un chapeau de madame Herbault; on l'a savouré avec +attention, et pendant ce docte travail, les yeux de ces dames brillaient +comme des étoiles, leurs lèvres étaient vernissées de corail, et leur +physionomie tournait à l'extase. (Voyez les _Éprouvettes +gastronomiques_.) + +J'ai fait plus: j'en ai présenté un pareil à un comité de magistrats de +la cour suprême, qui savent qu'il faut quelquefois déposer la toge +sénatoriale, et à qui j'ai démontré sans peine que la bonne chère est +une compensation naturelle des ennuis du cabinet. Après un examen +convenable, le doyen articula, d'une voix grave, le mot _excellent_! +Toutes les têtes se baissèrent en signe d'acquiescement, et l'arrêt +passa à l'unanimité. + +J'avais observé, pendant la délibération, que les nez de ces vénérables +avaient été agités par des mouvements très prononcés d'olfaction, que +leurs fronts augustes étaient épanouis par une sérénité paisible, et que +leur bouche véridique avait quelque chose de jubilant qui ressemblait à +un demi-sourire. + +Au reste ces effets merveilleux sont dans la nature des choses. Traité +d'après la recette précédente, le faisan, déjà distingué par lui-même, +est imbibé, à l'extérieur, de la graisse savoureuse du lard qui se +carbonise; il s'imprègne, à l'intérieur, des gaz odorants qui +s'échappent de la bécasse et de la truffe. La rôtie, déjà si richement +parée, reçoit encore les sucs à triple combinaison qui découlent de +l'oiseau qui rôtit. + +Ainsi de toutes les bonnes choses qui se trouvent rassemblées, pas un +atome n'échappe à l'appréciation, et attendu l'excellence de ce mets, je +le crois digne des tables les plus augustes. + + Parve, nec invideo, sine me liber ibis in aulam. + + +XIII. + +=Industrie gastronomique des émigrés=. + + Toute Française, à ce que j'imagine, + Sait, bien ou mal, faire un peu de cuisine. + _Belle Arsène_, act. III. + +J'ai exposé dans un chapitre précédent les avantages immenses que la +France a tirés de la gourmandise dans les circonstances de 1815. Cette +propension si générale n'a pas été moins utile aux émigrés; et ceux +d'entre eux qui avaient quelques talents pour l'art alimentaire en ont +tiré de précieux secours. + +En passant à Boston, j'appris au restaurateur Julien[65] à faire des +oeufs brouillés au fromage. Ce mets, nouveau pour les Américains, fit +tellement fureur, qu'il se crut obligé de me remercier, en m'en voyant, +à New-York, le derrière d'un de ces jolis petits chevreuils qu'on tire +en hiver du Canada, et qui fut trouvé exquis par le comité choisi que je +convoquai en cette occasion. + +[Note 65: Julien florissait en 1794. C'était un habile garçon, qui +avait, disait-il, été cuisinier de l'archevêque de Bordeaux. Il a dû +faire une grande fortune, si Dieu lui a prêté vie.] + +Le capitaine Collet gagna aussi beaucoup d'argent à New-York en 1794 et +1795, en faisant pour les habitants de cette ville commerçante des +glaces et des sorbets. + +Les femmes surtout ne se lassaient pas d'un plaisir si nouveau pour +elles; rien n'était plus amusant que de voir les petites mines qu'elles +faisaient en y goûtant. Elles avaient surtout peine à concevoir comment +cela pouvait se maintenir si froid par une chaleur de vingt-six degrés +de Réaumur. + +En passant à Cologne, j'avais rencontré un gentilhomme breton qui se +trouvait très bien de s'être fait traiteur, et je pourrais multiplier +indéfiniment les exemples; mais j'aime mieux conter, comme plus +singulière, l'histoire d'un Français qui s'enrichit à Londres par son +habileté à faire de la salade. + +Il était Limousin, et si ma mémoire est fidèle, il s'appelait d'Aubignac +ou d'Albignac. + +Quoique sa pitance fût fortement restreinte par le mauvais état de ses +finances, il n'en était pas moins un jour à dîner dans une des plus +fameuses tavernes de Londres; il était de ceux qui ont pour système +qu'on peut bien dîner avec un seul plat, pourvu qu'il soit excellent. + +Pendant qu'il achevait un succulent rostbeef, cinq à six jeunes gens des +premières familles (dandies) se régalaient à une table voisine, et l'un +d'eux s'étant levé s'approcha, et lui dit d'un ton poli: «Monsieur le +Français, on dit que votre nation excelle dans l'art de faire la +salade[66]; voudriez-vous nous favoriser et en accommoder une pour +nous?» + +[Note 66: Traduction mot à mot du compliment anglais qui doit être +fait dans cette occasion.] + +D'Albignac y consentit après quelque hésitation, demanda tout ce qu'il +crut nécessaire pour faire le chef-d'oeuvre attendu, y mit tous ses +soins et eut le bonheur de réussir. + +Pendant qu'il étudiait ses doses, il répondait avec franchise aux +questions qu'on lui faisait sur sa situation actuelle; il dit qu'il +était émigré et avoua, non sans rougir un peu, qu'il recevait les +secours du gouvernement anglais, circonstance qui autorisa sans doute un +des jeunes gens à lui glisser dans la main un billet de cinq livres +sterlings qu'il accepta après une molle résistance. + +Il avait donné son adresse; et à quelque temps de là il ne fut que +médiocrement surpris de recevoir une lettre par laquelle on le priait, +dans les termes les plus honnêtes, de venir accommoder une salade dans +un des plus beaux hôtels de Grosvenor-Square. + +D'Albignac, commençant à prévoir quelque avantage durable, ne balança +pas un instant, et arriva ponctuellement après s'être muni de quelques +assaisonnements nouveaux qu'il jugea convenables pour donner à son +ouvrage un plus haut degré de perfection. + +Il avait eu le temps de songer à la besogne qu'il avait à faire; il eut +donc le bonheur de réussir encore, et reçut, pour cette fois, une +gratification telle qu'il n'eût pas pu la refuser sans se nuire. + +Les premiers jeunes gens pour qui il avait opéré avaient, comme on peut +le présumer, vanté jusqu'à l'exagération le mérite de la salade qu'il +avait assaisonnée pour eux. La seconde compagnie fit encore plus de +bruit, de sorte que la réputation de d'Albignac s'étendit promptement: +on le désigna sous la qualification de _fashionable salat-maker_; et +dans ce pays avide de nouveautés, tout ce qu'il y avait de plus élégant +dans la capitale des trois royaumes se mourait pour une salade de la +façon du gentleman français: _I die for it_, c'est l'expression +consacrée. + + Désir de _nonne_ est un feu qui dévore, + Désir d'_Anglaise_ est cent fois pire encore. + +D'Albignac profita en homme d'esprit de l'engouement dont il était +l'objet; bientôt il eut un carrik pour se transporter plus vite dans les +divers endroits où il était appelé, et un domestique portant, dans un +nécessaire d'acajou, tous les ingrédients dont il avait enrichi son +répertoire, tels que des vinaigres à différents parfums, des huiles avec +ou sans goût de fruit, du soy, du caviar, des truffes, des anchois, du +calchup, du jus de viandes, et même des jaunes d'oeufs, qui sont le +caractère distinctif de la mayonnaise. + +Plus tard, il fit fabriquer des nécessaires pareils, qu'il garnit +complètement, et qu'il vendit par centaines. + +Enfin, en suivant avec exactitude et sagesse sa ligne d'opération, il +vint à bout de réaliser une fortune de plus de 80,000 fr. qu'il +transporta en France quand les temps furent devenus meilleurs. + +Rentré dans sa patrie, il ne s'amusa point à briller sur le pavé de +Paris; mais il s'occupa de son avenir. Il plaça 60,000 fr. dans les +fonds publics, qui pour lors étaient à cinquante pour cent, et acheta +pour 20,000 fr. une petite gentilhommière située en Limousin, ou +probablement il vit encore, content et heureux, puisqu'il sait borner +ses désirs. + +Ces détails me furent donnés dans le temps par un de mes amis qui avait +connu d'Albignac à Londres et qui l'avait tout nouvellement rencontré +lors de son passage à Paris. + +[Illustration] + + +XIV. + +=Autres souvenirs d'émigration=. + +=Le Tisserand=. + +En 1794, nous étions en Suisse, M. Rostaing[67] et moi, montrant un +visage serein à la fortune contraire, et gardant notre amour à la patrie +qui nous persécutait. + +[Note 67: M. le baron Rostaing, mon parent et mon ami, aujourd'hui +intendant militaire à Lyon. C'est un administrateur de première force. +Il a dans ses cartons un système de comptabilité militaire tellement +clair, qu'il faudra bien qu'on y vienne.] + +Nous vînmes a Mondon, où j'avais des parents, et fûmes reçus par la +famille Trolliet avec une bienveillance dont j'ai gardé chèrement le +souvenir. + +Cette famille, une des plus anciennes du pays, est maintenant éteinte, +le dernier bailli n'ayant laissé qu'une fille, qui elle-même n'a point +eu d'enfant mâle. + +On me montra, en cette ville, un jeune officier français qui y exerçait +la profession de tisserand; et voici comment il en était venu là: + +Ce jeune homme, d'une très bonne famille, traversant Mondon pour se +rendre à l'armée de Condé, se trouva à table à côté d'un vieillard +porteur d'une de ces figures à la fois graves et animées, telle que les +peintres la donnent aux compagnons de Guillaume Tell. + +Au dessert, on causa: l'officier ne dissimula pas sa position, et reçut +diverses marques d'intérêt de la part de son voisin. Celui-ci le +plaignait d'être obligé de renoncer, si jeune, à tout ce qu'il devait +aimer, et lui fit remarquer la justesse de la maxime de Rousseau qui +voudrait que chaque homme sût un métier pour s'en aider dans l'adversité +et se nourrir partout. Quant à lui, il déclara qu'il était tisserand, +veuf sans enfants, et qu'il était content de son sort. + +La conversation en resta là; le lendemain l'officier partit, et peu de +temps après se trouva installé dans les rangs de l'armée de Condé. Mais +à tout ce qui se passait, tant au dedans qu'au dehors de cette armée, il +jugea facilement que ce n'était pas par cette porte qu'il pouvait +espérer de rentrer en France. Il ne tarda pas à y éprouver quelques-uns +de ces désagréments qu'y ont quelquefois rencontrés ceux qui n'avaient +d'autres titres que leur zèle pour la cause royale; et plus tard on lui +fit un passe-droit, ou quelque chose de pareil, qui lui parut d'une +injustice criante. + +Alors le discours du tisserand lui revint dans la mémoire; il y rêva +quelque temps; et ayant pris son parti, quitta l'armée, revint à Mondon, +et se présenta au tisserand, en le priant de le recevoir comme apprenti. + +«Je ne laisserai pas échapper cette occasion de faire une bonne action, +dit le vieillard; vous mangerez avec moi; je ne sais qu'une chose, je +vous l'apprendrai; je n'ai qu'un lit, vous le partagerez; vous +travaillerez ainsi pendant un an, et au bout de ce temps vous +travaillerez à votre compte, et vous vivrez heureux dans un pays où le +travail est honoré et provoqué.» + +Dès le lendemain, l'officier se mit à l'ouvrage, et y réussit si bien, +qu'au bout de six mois son maître lui déclara qu'il n'avait plus rien à +lui apprendre, qu'il se regardait comme payé des soins qu'il lui avait +donnés, et que désormais tout ce qu'il ferait tournerait à son profit +particulier. + +Quand je passai à Mondon, le nouvel artisan avait déjà gagné assez +d'argent pour acheter un métier et un lit; il travaillait avec une +assiduité remarquable, et on prenait à lui un tel intérêt, que les +premières maisons de la ville s'étaient arrangées pour lui donner +tour-à-tour à dîner chaque dimanche. + +Ce jour-là, il endossait son uniforme, reprenait ses droits dans la +société; et comme il était fort aimable et fort instruit, il était fêté +et caressé par tout le monde. Mais le lundi, il redevenait tisserand, +et, passant le temps dans cette alternative, ne paraissait pas trop +mécontent de son sort. + +=L'affamé.= + +À ce tableau des avantages de l'industrie j'en vais accoler un autre +d'un genre absolument opposé. + +Je rencontrai à Lausanne un émigré lyonnais, grand et beau garçon, qui, +pour ne pas travailler, s'était réduit à ne manger que deux fois par +semaine. Il serait mort de faim de la meilleure grâce du monde, si un +brave négociant de la ville ne lui avait pas ouvert un crédit chez un +traiteur, pour y dîner le dimanche et le mercredi de chaque semaine. + +L'émigré arrivait au jour indiqué, se bourrait jusqu'à l'oesophage et +partait, non sans emporter avec lui un assez gros morceau de pain; +c'était chose convenue. + +Il ménageait le mieux qu'il pouvait cette provision supplémentaire, +buvait de l'eau quand l'estomac lui faisait mal, passait une partie de +son temps au lit dans une rêvasserie qui n'était pas sans charmes, et +gagnait ainsi le repas suivant. + +Il y avait trois mois qu'il vivait ainsi quand je le rencontrai: il +n'était pas malade; mais il régnait dans toute sa personne une telle +langueur, ses traits étaient tellement étirés, et il y avait entre son +nez et ses oreilles quelque chose de si hippocratique, qu'il faisait +peine à voir. + +Je m'étonnai qu'il se soumît à de telles angoisses plutôt que de +chercher à utiliser sa personne, et je l'invitai à dîner dans mon +auberge, où il officia à faire trembler. Mais je ne récidivai pas, parce +que j'aime qu'on se raidisse contre l'adversité, et qu'on obéisse, quand +il le faut, à cet arrêt porté contre l'espèce humaine: _Tu +travailleras._ + +=Le Lion d'Argent=. + +Quels bons dîners nous faisions en ce temps à Lausanne, _au Lion +d'Argent!_ + +Moyennant quinze batz (2 fr. 25 c.) nous passions en revue trois +services complets, où l'on voyait, entre autres, le bon gibier des +montagnes voisines, l'excellent poisson du lac de Genève, et, nous +humections tout cela, _à volonté et à discrétion_, avec un petit vin +blanc limpide comme eau de roche, qui aurait fait boire un enragé. + +Le haut bout de la table était tenu par un chanoine de Notre-Dame de +Paris (je souhaite qu'il vive encore), qui était là comme chez lui, et +devant qui le keller ne manquait pas de placer tout ce qu'il y avait de +meilleur dans le menu. + +Il me fit l'honneur de me distinguer et de m'appeler, en qualité +d'aide-de-camp, dans la région qu'il habitait; mais je ne profitai pas +longtemps de cet avantage; les événements m'entraînèrent, et je partis +pour les États-Unis, où je trouvai un asile, du travail et de la +tranquillité. + +=Séjour en Amérique=. + +=Bataille=. + +Je finis ce chapitre en racontant une circonstance de ma vie qui prouve +bien que rien n'est sûr en ce bas monde, et que le malheur peut nous +surprendre au moment où on s'y attend le moins. + +Je partais pour la France, je quittais les États-Unis après trois ans de +séjour, et je m'y étais si bien trouvé que tout ce que je demandai au +ciel (et il m'a exaucé) dans ces moments d'attendrissement qui précèdent +le départ, fut de ne pas être plus malheureux dans l'ancien monde que je +ne l'avais été dans le nouveau. + +Ce bonheur, je l'avais principalement dû à ce que, dès que je fus arrivé +parmi les Américains, je parlai comme eux[68], je m'habillai comme eux, +je me gardai bien d'avoir plus d'esprit qu'eux, et je trouvai bon tout +ce qu'ils faisaient; payant ainsi l'hospitalité que je trouvais parmi +eux par une condescendance que je crois nécessaire et que je conseille à +tous ceux qui pourraient se trouver en pareille position. + +[Note 68: Je dînais un jour à côté d'un créole qui demeurait à +New-York depuis deux ans, et qui ne savait pas assez d'anglais pour +demander du pain: et je lui en témoignai mon étonnement. «Bah! dit-il en +levant les épaules, croyez-vous que je sois assez bon pour me donner la +peine d'étudier la langue d'un peuple aussi maussade?»] + +Je quittais donc paisiblement un pays où j'avais vécu en paix avec tout +le monde, et il n'y avait pas un bipède sans plumes dans toute la +création qui eût plus actuellement que moi l'amour de ses semblables, +quand il survint un incident tout-à-fait indépendant de ma volonté, et +qui faillit à me rejeter dans les événements tragiques. + +J'étais sur le paquebot qui devait me conduire de New-York à +Philadelphie; il faut savoir que, pour faire ce voyage avec sûreté et +certitude, il faut profiter du moment où la marée descend. + +Or la mer était _étale_, c'est-à-dire qu'elle allait descendre, et le +moment de partir était venu sans qu'on se mît le moins du monde en +mouvement pour démarrer. + +Nous étions là beaucoup de Français, et entre autres un sieur Gauthier, +qui doit être encore en ce moment à Paris; brave garçon qui s'est ruiné +en voulant bâtir _ultra vires_ la maison qui fait l'angle sud-ouest du +palais du ministère des finances. + +La cause du retard fut bientôt connue; elle provenait de deux Américains +qui n'arrivaient point, et qu'on avait la bonté d'attendre; ce qui nous +mettait en danger d'être surpris par la marée basse, et de mettre le +double de temps pour arriver à notre destination; car la mer n'attend +personne. + +De là grands murmures, et surtout de la part des Français, qui ont les +passions bien autrement vives que les habitants de l'autre bord de +l'Atlantique. + +Non seulement je ne m'en mêlais pas, mais à peine m'en apercevais-je, +car j'avais le coeur gros, et je pensais au sort qui m'attendait en +France; de sorte que je ne sais pas bien ce qui se passa. Mais bientôt +j'entendis un bruit éclatant, et je vis qu'il provenait de ce que +Gauthier avait appliqué sur la joue d'un Américain un soufflet à +assommer un rhinocéros. + +Cet acte de violence amena une confusion épouvantable. Les mots +_français_ et _américains_ ayant été plusieurs fois prononcés en +opposition, la querelle devint nationale; et il n'était pas moins +question que de nous jeter tous à la mer; ce qui eût été cependant une +opération difficile, car nous étions huit contre onze. + +J'étais, par mon extérieur; celui qui annonçait devoir faire le plus de +résistance à la _transbordation_; car je suis carré, de haute taille; et +je n'avais alors que trente-neuf ans. Ce fut sans doute par cette raison +qu'on dirigea sur moi le guerrier le plus apparent de la troupe ennemie, +qui vint me faire en face une attitude hostile. + +Il était haut comme un clocher, et gros en proportion; mais quand je le +toisai avec ce regard qui pénètre jusqu'à la moelle des os, je vis qu'il +était d'un tempérament lymphatique, qu'il avait le visage boursouflé, +les yeux morts, la tête petite et des jambes de femme. + +_Mens non agitat molem_, dis-je en moi-même; voyons ce qu'il tient, et +on mourra après, s'il le faut. Alors voici textuellement ce que je lui +dis, à la manière des héros d'Homère: + +Do you believe[69] to bully me? you damned rogue. By God! it will not be +so... and I'll overboard you like a dead cat... If I find you too heavy, +I'll cling to you with hands, legs, teeth, nails, every thing, and if I +cannot do better, we will sink together to the bottom; my life is +nothing to send such dog to hell. Now, just now... + +«Croyez-vous m'effrayer, damné coquin?...par Dieu! il n'en sera rien, et +je vous jetterai par-dessus le bord comme un chat crevé. Si je vous +trouve trop lourd, je m'attacherai à vous avec les mains, avec les +jambes, avec les ongles, avec les dents, de toutes les manières, et nous +irons ensemble au fond. Ma vie n'est rien pour envoyer en enfer un chien +comme vous. Allons...[70]» + +[Note 69: On ne se tutoie pas en anglais; et un charretier tout en +rouant son cheval de coups de fouet, lui dit: «Go, sir; go, sir; I say +(allez, monsieur; allez, monsieur, vous dis-je).»] + +[Note 70: Dans tous les pays régis par les lois anglaises, les +batteries sont toujours précédées de beaucoup d'injures verbales, parce +qu'on y dit «que les injures ne cassent pas les os (high words break no +bones).» Souvent aussi on s'en tient là, et la loi fait qu'on hésite +pour frapper; car celui qui frappe le premier rompt la paix publique, et +sera toujours condamné à l'amende, quel que soit l'événement du combat.] + +À ces paroles, avec lesquelles toute ma personne était sans doute en +harmonie (car je me sentais la force d'Hercule), je vis mon homme se +raccourcir d'un pouce, ses bras tombèrent, ses joues s'aplatirent; en un +mot, il donna des marques si évidentes de frayeur, que celui qui l'avait +sans doute amené s'en aperçut, et vint comme pour s'interposer; et il +fit bien, car j'étais lancé, et l'habitant du nouveau monde allait +sentir que ceux qui se baignent dans le Furens[71] ont les nerfs +durement trempés. + +[Note 71: Rivière limpide qui prend sa source au-dessus de +Rossillon, passe près de Belley, et se jette dans le Rhône au-dessus de +Peyrieux. Les truites qu'on y prend ont la chair couleur de rose et les +brochets l'ont comme ivoire. _Gut! gut! gut!_ (autem).] + +Cependant quelques paroles de paix s'étaient fait: entendre dans l'autre +partie du navire: l'arrivée des retardataires fit diversion; il fallut +s'occuper à mettre à la voile; de sorte que, pendant que j'étais en +attitude de lutteur, le tumulte cessa tout d'un coup. + +Les choses se passèrent même au mieux; car lorsque tout fut apaisé, +m'étant occupé à chercher Gauthier pour le gronder de sa vivacité, je +trouvai le souffleté assis à la même table, en présence d'un jambon de +la plus aimable apparence et d'un pitcher de bière d'une coudée de +hauteur. + +[Illustration] + + +XV. + +=La botte d'asperges=. + +Passant au Palais-Royal, par un beau jour du mois de février, je +m'arrêtai devant le magasin de madame Chevet, la plus fameuse marchande +de comestibles de Paris, qui m'a toujours fait l'honneur de me vouloir +du bien; et y remarquant une botte d'asperges dont la moindre était plus +grosse que mon doigt indicateur, je lui en demandai le prix. «--Quarante +francs, monsieur, répondit-elle.--Elles sont vraiment fort belles; mais +à ce prix, il n'y a guère que le roi ou quelque prince qui pourront en +manger.--Vous êtes dans l'erreur, de pareils choix n'abordent jamais les +palais; on y veut du beau et non du magnifique, ma botte d'asperges n'en +partira pas moins, et voici comment: + +«Au moment où nous parlons, il y a dans cette ville au moins trois cents +richards, financiers, capitalistes, fournisseurs et autres, qui sont +retenus chez eux par la goutte, la peur des catarrhes, les ordres du +médecin, et autres causes qui n'empêchent pas de manger; ils sont auprès +de leur feu à se creuser le cerveau pour savoir ce qui pourrait les +ragoûter, et quand ils se sont bien fatigués sans réussir, ils envoient +leur valet de chambre à la découverte; celui-ci viendra chez moi, +remarquera ces asperges, fera son rapport; et elles seront enlevées à +tout prix. Ou bien ce sera une jolie petite femme qui passera avec son +amant, et qui lui dira: Ah! mon ami, les belles asperges! +_achetons-les_; vous savez que ma bonne en fait si bien la sauce! Or, en +pareil cas, un amant comme il faut ne refuse ni ne marchande. Ou bien +c'est une gageure, un baptême, une hausse subite de la rente... Que +sais-je, moi? En un mot, les objets très chers s'écoulent plus vite que +les autres, parce qu'à Paris le cours de la vie amène tant de +circonstances extraordinaires qu'il y a toujours motifs suffisants pour +les placer.» + +Comme elle parlait ainsi, deux gros Anglais, qui passaient en se tenant +sous le bras s'arrêtèrent auprès de nous, et leur visage prit à +l'instant une teinte admirative. L'un d'eux fit envelopper la botte +miraculeuse, même sans en demander le prix, la paya, la mit sous son +bras et l'emporta en sifflant l'air: _God save the king_. + +[Illustration] + +«Voilà, monsieur, me dit en riant madame Chevet, une chance tout aussi +commune que les autres, dont je ne vous avais pas encore parlé.» + + +XVI. + +=De la fondue= + +La fondue est originaire de la Suisse. Ce n'est autre chose que des +oeufs brouillés au fromage, dans certaines proportions que le temps et +l'expérience ont révélées. J'en donnerai la recette officielle. + +C'est un mets sain, savoureux, appétissant, de prompte confection, et +partant toujours prêt à faire face à l'arrivée de quelques convives +inattendus. Au reste, je n'en fais mention ici que pour ma satisfaction +particulière, et parce que ce mot rappelle un fait dont les vieillards +du district de Belley ont gardé le souvenir. + +Vers la fin du dix-septième siècle, un M. de Madot fut nommé à l'évêché +de Belley, et y arrivait pour en prendre possession. + +Ceux qui étaient chargés de le recevoir et de lui faire les honneurs de +son propre palais avaient préparé un festin digne de l'occasion, et +avaient fait usage de toutes les ressources de la cuisine d'alors pour +fêter l'arrivée de monseigneur. + +Parmi les entremets brillait une ample _fondue_, dont le prélat se +servit copieusement. Mais, ô surprise! se méprenant à l'extérieur et la +croyant une crème, il la mangea à la cuiller, au lieu de se servir de la +fourchette, de temps immémorial destinée à cet usage. + +Tous les convives, étonnés de cette étrangeté, se regardèrent du coin de +l'oeil, et avec un sourire imperceptible. Cependant le respect arrêta +toutes les langues, car tout ce qu'un évêque venant de Paris fait à +table, et surtout le premier jour de son arrivée, ne peut manquer d'être +bien fait. + +Mais la chose s'ébruita, et dès le lendemain on ne se rencontrait point +sans se demander: «Eh bien, savez-vous comment notre nouvel évêque a +mangé hier au soir sa fondue?--Eh! oui, je le sais; il l'a mangée avec +une cuiller. Je le tiens d'un témoin oculaire, etc.» La ville transmit +le fait à la campagne; et après trois mois il était public dans tout le +diocèse. + +Ce qu'il y a de remarquable, c'est que cet incident faillit ébranler la +foi de nos pères. Il y eut des novateurs qui prirent le parti de la +cuiller, mais ils furent bientôt oubliés: la fourchette triompha; et +après plus d'un siècle, un de mes grands-oncles s'en égayait encore et +me contait, en riant d'un rire immense, comme quoi M. de Madot avait une +fois mangé, de la fondue avec une cuiller. + +=Recette de la fondue=. + +Telle qu'elle a été extraite des papiers de M. TROLLET, bailli de +Mondon, au canton de Berne. + +Pesez le nombre d'oeufs que vous voudrez employer d'après le nombre +présumé de vos convives. + +Vous prendrez ensuite un morceau de bon fromage de Gruyère pesant le +tiers, et un morceau de beurre, pesant le sixième de ce poids. + +Vous casserez et battrez bien les oeufs dans une casserole; après quoi +vous y mettrez le beurre et le fromage râpé ou émincé. + +Posez la casserole sur un fourneau bien allumé, et tournez avec une +spatule, jusqu'à ce que le mélange soit convenablement épaissi et +mollet; mettez-y un peu ou point de sel, suivant que le fromage sera +plus ou moins vieux, et une forte portion de poivre, qui est un des +caractères positifs de ce mets antique; servez sur un plat légèrement +échauffé; faites apporter le meilleur vin, qu'on boira rondement, et on +verra merveilles. + + +XVII + +=Désappointement.= + +Tout était tranquille un jour dans l'auberge de l'_Écu de France_, à +Bourg en Bresse, quand un grand roulement se fit entendre, et qu'on vit +paraître une superbe berline, forme anglaise, à quatre chevaux, +remarquable surtout par deux très jolies Abigails qui étaient cachées +sur le siège du cocher, bien ployées dans une ample enveloppe de drap +écarlate, doublée et brodée en bleu. + +À cette apparition, qui annonçait un milord voyageant à petites +journées, Chicot (c'était le nom de l'aubergiste) accourut, le bonnet à +la main: sa femme se tint sur la porte de l'hôtel; les filles faillirent +se rompre le cou en descendant l'escalier, et les garçons d'écurie se +présentèrent, comptant déjà sur un ample pour-boire. + +On déballa les suivantes, non sans les faire rougir un peu, attendu les +difficultés de la descente; et la berline accoucha: 1° d'un milord gros, +court, enluminé et ventru; 2° de deux miss, longues, pâles et rousses; +3° d'une milady paraissant entre le premier et le second degré de la +consomption. + +[Illustration] + +Ce fut cette dernière qui prit la parole: + +«Monsieur l'aubergiste, dit-elle, faites bien soigner mes chevaux; +donnez-nous une chambre pour nous reposer, et faites rafraîchir mes +femmes de chambre; mais je ne veux pas que le tout coûte plus de six +francs; prenez vos mesures là-dessus.» + +Aussitôt après la prononciation de cette phrase économique, Chicot remit +son bonnet, madame rentra, et les filles retournèrent à leur poste. + +Cependant les chevaux furent mis à l'écurie, où ils lurent la gazette; +on montra aux dames une chambre au premier (_up stairs_), et on offrit +aux suivantes des verres et une carafe d'eau bien claire. + +Mais les six francs obligés ne furent reçus qu'en rechignant, et comme +une mesquine compensation pour l'embarras causé et pour les espérances +déçues. + + +XVIII. + +=Effets merveilleux d'un dîner classique=. + +«Hélas! que je suis à plaindre! disait d'une voix élégiaque un +gastronome de la cour royale de la Seine. Espérant retourner bientôt à +ma terre, j'y ai laissé mon cuisinier: les affaires me retiennent à +Paris, et je suis abandonné aux soins d'une bonne officieuse dont les +préparations m'affadissent le coeur. Ma femme se contente de tout, mes +enfants n'y connaissent encore rien: bouilli peu cuit, rôti brûlé, je +péris à la fois par la broche et par la marmite, hélas!» + +Il parlait ainsi, en traversant d'un pas douloureux la place Dauphine. +Heureusement pour la chose publique, le professeur entendit de si justes +plaintes, et dans le plaignant reconnut un ami. «Vous ne mourrez pas mon +cher, dit-il d'un ton affectueux au magistrat martyr; non, vous ne +mourrez pas d'un mal dont je puis vous offrir le remède. Veuillez +accepter pour demain un dîner classique, en petit comité: après dîner +une partie de piquet que nous arrangerons de manière à ce que tout le +monde s'amuse; et comme les autres, cette soirée se précipitera dans +l'abîme du passé.» + +L'invitation lut acceptée; le mystère s'accomplit suivant les coutumes, +rites et cérémonies voulus; et depuis ce jour (23 juin 1825), le +professeur se trouve heureux d'avoir conservé à la cour royale un de ses +plus dignes soutiens. + + +XIX. + +=Effets et dangers des liqueurs fortes=. + +La soif factice dont nous avons fait mention (Méditation VIII), celle +qui appelle les liqueurs fortes comme soulagement momentané, devient, +avec le temps, si intense et si habituelle, que ceux qui s'y livrent ne +peuvent pas passer la nuit sans boire, et sont obligés de quitter leur +lit pour l'apaiser. + +Cette soif devient alors une véritable maladie; et quand l'individu en +est là on peut pronostiquer avec certitude qu'il ne lui reste pas deux +ans à vivre. + +J'ai voyagé en Hollande avec un riche commerçant de Dantzick qui tenait, +depuis cinquante ans, la première maison de détail en eaux-de-vie. + +«Monsieur, me disait ce patriarche, on ne se doute pas en France de +l'importance du commerce que nous faisons, de père en fils, depuis plus +d'un siècle. J'ai observé avec attention les ouvriers qui viennent chez +moi; et quand ils s'abandonnent sans réserve au penchant, trop commun +chez les Allemands, pour les liqueurs fortes, ils arrivent à leur fin +tous à peu près de la même manière. + +«D'abord ils ne prennent qu'un petit verre d'eau-de-vie le matin, et +cette quantité leur suffit pendant plusieurs années (au surplus, ce +régime est commun à tous les ouvriers, et celui qui ne prendrait pas son +petit verre serait honni par tous les camarades); ensuite ils doublent +la dose, c'est-à-dire qu'ils en prennent un petit verre le matin et +autant vers le midi. Ils restent à ce taux environ deux ou trois ans; +puis ils en boivent régulièrement le matin, à midi et le soir. Bientôt +ils en viennent prendre à toute heure, et n'en veulent plus que de celle +dans laquelle on a fait infuser du girofle; aussi, lorsqu'ils en sont +là, il y a certitude qu'ils ont tout au plus six mois à vivre; ils se +dessèchent, la fièvre les prend, ils vont à l'hôpital, et on ne les +revoit plus.» + + +XX. + +=Les chevaliers et les abbés=. + +J'ai déjà cité deux fois ces deux catégories gourmandes que le temps a +détruites. + +Comme elles ont disparu depuis plus de trente ans, la plus grande partie +de la génération actuelle ne les a pas vues. + +Elles reparaîtront probablement vers la fin de ce siècle; mais comme un +pareil phénomène exige la coïncidence de bien des futurs contingents, je +crois que bien peu, parmi ceux qui vivent actuellement, seront témoins +de cette palingénésie. + +[Illustration] + +Il faut donc qu'en ma qualité de peintre de moeurs je leur donne le +dernier coup de pinceau; et pour y parvenir plus commodément, j'emprunte +le passage suivant à un auteur qui n'a rien à me refuser. + +«Régulièrement, et d'après l'usage, la qualification de chevalier +n'aurait dû s'accorder qu'aux personnes décorées d'un ordre, ou aux +cadets des maisons titrées; mais beaucoup de ces chevaliers avaient +trouvé avantageux de se donner l'accolade à eux-mêmes[72], et si le +porteur avait de l'éducation et une bonne tournure, telle était +l'insouciance de cette époque que personne ne s'avisait d'y regarder. + +[Note 72: Self created.] + +«Les chevaliers étaient généralement beaux garçons, ils portaient l'épée +verticale, le jarret tendu, la tête haute et le nez au vent; ils étaient +joueurs, libertins, tapageurs, et faisaient partie essentielle du train +d'une beauté à la mode. + +«Ils se distinguaient encore par un courage brillant et une facilité +excessive à mettre l'épée à la main. Il suffisait quelquefois de les +regarder pour se faire une affaire.» + +C'est ainsi que finit le chevalier de S..., l'un des plus connus de son +temps. + +Il avait cherché une querelle gratuite à un jeune homme tout +nouvellement arrivé de Charolles, et on était allé se battre sur les +derrières de la Chaussée-d'Antin, presque entièrement occupée alors par +des marais. + +À la manière dont le nouveau venu se développa sous les armes, S... vit +bien qu'il n'avait pas à faire à un novice: il ne se mit pas moins en +devoir de le tâter; mais au premier mouvement qu'il fit, le Charollais +partit d'un coup de temps, et le coup fut tellement fourni que le +chevalier était mort avant d'être tombé. Un de ses amis, témoin du +combat, examina longtemps en silence une blessure si foudroyante et la +route que l'épée avait parcourue: «Quel beau coup de quarte dans les +armes, dit-il tout-à-coup, en s'en allant, et que ce jeune homme a la +main bien placée!...» Le défunt n'eut pas d'autre oraison funèbre. + +Au commencement dés guerres de la révolution, la plupart de ces +chevaliers se placèrent dans les bataillons, d'autres émigrèrent, le +reste se perdit dans la foule. Ceux qui survivent, en petit nombre, sont +encore reconnaissables à l'air de tête; mais ils sont maigres et +marchent avec peine; ils ont la goutte. + + * * * * * + +Quand il y avait beaucoup d'enfants dans une famille noble, on en +destinait un à l'église: il commençait par obtenir les bénéfices simples +qui fournissaient aux frais de son éducation; et dans la suite, il +devenait prince, abbé, commendataire ou évêque, selon qu'il avait plus +ou moins de dispositions à l'apostolat. + +[Illustration] + +C'était là le type légitime des abbés; mais il y en avait de faux; et +beaucoup de jeunes gens qui avaient quelque aisance, et qui ne se +souciaient pas de courir les chances de la chevalerie, se donnaient le +titre d'_abbé_ en venant à Paris. + +Rien n'était plus commode: avec une légère altération dans la toilette, +on se donnait tout-à-coup l'apparence d'un bénéficier: on se plaçait au +niveau de tout le monde; on était fêté, caressé, couru; car il n'y avait +pas de maison qui n'eût son abbé. + +Les abbés étaient petits, trapus, rondelets, bien mis, câlins, +complaisants, curieux, gourmands, alertes, insinuants; ceux qui restent +ont tourné à la graisse; ils se sont faits dévots. + +[Illustration] + +Il n'y avait pas de sort plus heureux que celui d'un riche prieur ou +d'un abbé commendataire; ils avaient de la considération, de l'argent; +point de supérieurs, et rien à faire. + +Les chevaliers se retrouveront si la paix est longue, comme on peut +l'espérer; mais à moins d'un grand changement dans l'administration +ecclésiastique, l'espèce des abbés est perdue sans retour; il n'y a plus +de _sinécures_; et on est revenu aux principes de la primitive église: +_beneficium propter officium_. + + +XXI. + +=Miscellanea=. + +«Monsieur le conseiller, disait un jour d'un bout d'une table à l'autre, +une vieille marquise du faubourg Saint-Germain, lequel préférez-vous du +bourgogne ou du bordeaux?--Madame, répondit d'une voix druidique le +magistrat ainsi interrogé, c'est un procès dont j'ai tant de plaisir à +visiter les pièces que j'ajourne toujours à huitaine la prononciation de +l'arrêt.» + + * * * * * + +Un amphitryon de la Chaussée-d'Antin avait fait servir sur sa table un +saucisson d'Arles de taille héroïque. «Acceptez-en une tranche, +disait-il à sa voisine; voilà un meuble qui, je l'espère, annonce une +bonne maison.--Il est vraiment très gros, dit la dame en le lorgnant +d'un air malin; c'est dommage que cela ne ressemble à rien.» + + * * * * * + +Ce sont surtout les gens d'esprit qui tiennent la gourmandise à honneur: +les autres ne sont pas capables d'une opération qui consiste dans une +suite d'appréciations et de jugements. + +Madame la comtesse de Genlis se vante, dans ses Mémoires, d'avoir appris +à une Allemande qui l'avait bien reçue la manière d'apprêter jusqu'à +sept plats délicieux. + +C'est M. le comte de la Place qui a découvert une manière très relevée +d'accommoder les fraises, qui consiste à les mouiller avec le jus d'une +orange douce (pomme des Hespérides). + +Un autre savant a encore enchéri sur le premier, en y ajoutant le jaune +de l'orange, qu'il enlève en la frottant avec un morceau de sucre; et il +prétend prouver, au moyen d'un lambeau échappé aux flammes qui +détruisirent la bibliothèque d'Alexandrie, que c'est ainsi assaisonné +que ce fruit était servi dans les banquets du mont Ida. + + * * * * * + +«Je n'ai pas grande idée de cet homme, disait le comte de M... en +parlant d'un candidat qui venait d'attraper une place; il n'a jamais +mangé de boudin à la Richelieu, et ne connaît pas les côtelettes à la +Soubise.» + + * * * * * + +Un buveur était à table, et au dessert on lui offrit du raisin. «Je vous +remercie, dit-il en repoussant l'assiette; je n'ai pas coutume de +prendre mon vin en pilules.» + + * * * * * + +On félicitait un amateur qui venait d'être nommé directeur des +contributions directes à Périgueux; on l'entretenait du plaisir qu'il +aurait à vivre au centre de la bonne chère, dans le pays des truffes, +des bartavelles, des dindes truffées, etc., etc. «Hélas! dit en +soupirant le gastronome contristé, est-il bien sûr qu'on puisse, vivre +dans un pays où la marée n'arrive pas?» + + +XXII + +=Une journée chez les Bernardins=. + +Il était près d'une heure du matin; il faisait une belle nuit d'été et +nous étions forcés en cavalcade, non sans avoir donné une vigoureuse +sérénade aux belles qui avaient le bonheur de nous intéresser (c'est +vers 1782). + +Nous partions de Belley, et nous allions à Saint-Sulpice, abbaye de +Bernardins située sur une des plus hautes montagnes de l'arrondissement, +au moins cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer. + +J'étais alors chef d'une troupe de musiciens amateurs, tous amis de la +joie et possédant à haute dose toutes les vertus qui accompagnent la +jeunesse et la santé. + +«Monsieur, m'avait dit un jour l'abbé de Saint-Sulpice, en me tirant, +après dîner, dans l'embrasure d'une croisée, vous seriez bien aimable si +vous veniez avec vos amis nous faire un peu de musique le jour de +Saint-Bernard; le saint en serait plus complètement glorifié, nos +voisins en seraient réjouis, et vous auriez l'honneur d'être les +premiers Orphées qui auraient pénétré dans ces régions élevées.» + +Je ne fis pas répéter une demande qui promettait une partie agréable, je +promis d'un signe de tête, et le salon en fut ébranlé. + + Annuit, et totum nutu tremefecit olympum. + +Toutes précautions étaient prises d'avance; et nous partions de bonne +heure, parce que nous avions quatre lieues à faire par des chemins +capables d'effrayer même les voyageurs audacieux qui ont bravé les +hauteurs de la puissante butte Montmartre. + +Le monastère était bâti dans une vallée fermée à l'ouest par le sommet +de la montagne, et à l'est par un coteau moins élevé. + +Le pic de l'ouest était couronné par une forêt de sapins où un seul coup +de vent en renversa un jour trente-sept mille[73]. Le fond de la vallée +était occupé par une vaste prairie, où des buissons de hêtres formaient +divers compartiments irréguliers, modèles immenses de ces petits jardins +anglais que nous aimons tant. + +[Note 73: La maîtrise des eaux et forêts les compta, les vendit; le +commerce en profita, les moines en profitèrent, de grands capitaux +furent mis en circulation, et, personne ne se plaignit de l'ouragan.] + +Nous arrivâmes à la pointe du jour, et nous fûmes reçus par le père +cellérier, dont le visage était quadrangulaire et le nez en obélisque. + +[Illustration: page 417] + +«Messieurs, dit le bon père, soyez les bienvenus: notre révérend abbé +sera bien content quand il saura que vous êtes arrivés; il est encore +dans son lit, car hier il était bien fatigué; mais vous allez venir avec +moi, et vous verrez si nous vous attendions.» + +Il dit, se mit en marche, et nous le suivîmes, supposant avec raison +qu'il nous conduisait vers le réfectoire. + +Là tous nos sens furent envahis par l'apparition du déjeuner le plus +séduisant, d'un déjeuner vraiment classique. + +Au milieu d'une table spacieuse, s'élevait un pâté grand comme une +église; il était flanqué au nord par un quartier de veau froid, au sud +par un jambon énorme, à l'est par une pelote de beurre monumentale, et à +l'ouest par un boisseau d'artichauts à la poivrade. + +On y voyait encore diverses espèces de fruits, des assiettes, des +serviettes, des couteaux, et de l'argenterie dans des corbeilles; et au +bout de la table, des frères lais et des domestiques prêts à servir, +quoique étonnés de se voir levés si matin. + +En un coin du réfectoire, on voyait une pile de plus de cent bouteilles, +continuellement arrosée par une fontaine naturelle, qui s'échappait en +murmurant _Evohe Bacche_; et si l'arôme du moka ne chatouillait pas nos +narines, c'est que dans ces temps héroïques on ne prenait pas encore de +café si matin. + +Le révérend cellérier jouit quelque temps de notre étonnement; après +quoi il nous adressa l'allocution suivante, que, dans notre sagesse, +nous jugeâmes avoir été préparée: + +«Messieurs, dit-il, je voudrais pouvoir vous tenir compagnie, mais je +n'ai pas encore dit ma messe, et c'est aujourd'hui jour de grand office. +Je devrais vous inviter à manger; mais votre âge, le voyage et l'air vif +de nos montagnes doivent m'en dispenser. Acceptez avec plaisir ce que +nous vous offrons de bon coeur; je vous quitte et vais chanter matines.» + +À ces mots, il disparut. + +Ce fut alors le moment d'agir; et nous attaquâmes avec l'énergie que +supposaient en effet les trois circonstances aggravantes si bien +indiquées par le cellérier. Mais que pouvaient de faibles enfants d'Adam +contre un repas qui paraissait préparé pour les habitants de Sirius! nos +efforts furent impuissants; quoique ultra-repus, nous n'avions laissé de +notre passage que des traces imperceptibles. + +Ainsi, bien munis jusqu'au dîner, on se dispersa; et j'allai me tapir +dans un bon lit, où je dormis en attendant la messe, semblable au héros +de Rocroy et à d'autres encore, qui ont dormi jusqu'au moment de +commencer la bataille. + +Je fus réveillé par un robuste frère, qui faillit m'arracher le bras, et +je courus à l'église, où je trouvai tout le monde à son poste. + +Nous exécutâmes une symphonie à l'offertoire; on chanta un motet à +l'élévation, et on finit par un quatuor d'instruments à vent. Et malgré +les mauvaises plaisanteries contre la musique d'amateurs, le respect que +je dois à la vérité m'oblige d'assurer que nous nous en tirâmes fort +bien. + +Je remarque à cette occasion que tous ceux qui ne sont jamais contents +de rien, sont presque toujours des ignorants qui ne tranchent hardiment +que parce qu'ils espèrent que leur audace pourra leur faire supposer des +connaissances qu'ils n'ont pas eu le courage d'acquérir. + +Nous reçûmes avec bénignité les éloges qu'on ne manqua pas de nous +prodiguer en cette occasion, et, après avoir reçu les remerciements de +l'abbé, nous allâmes nous mettre à table. + +Le dîner fut servi dans le goût du quinzième siècle; peu d'entremets, +peu de superfluités; mais un excellent choix de viandes, dés ragoûts +simples, substantiels, une bonne cuisine, une cuisson parfaite et +surtout des légumes d'une saveur inconnue dans les marais, empêchaient +de désirer ce qu'on ne voyait pas. + +On jugera, au surplus de l'abondance qui régnait en ce bon lieu, quand +on saura que le second service offrit jusqu'à quatorze plats de rôt. + +Le dessert fut d'autant plus remarquable qu'il était composé en partie +de fruits qui ne croissent point à cette hauteur, et qu'on avait +apportés du pays bas; car on avait mis à contribution les jardins de +Machuraz, la Morflent, et autres endroits favorisés de l'astre père de +la chaleur. + +Les liqueurs ne manquèrent pas; mais le café mérite une mention +particulière. + +Il était limpide, parfumé, chaud à merveille; mais surtout il n'était +pas servi dans ces vases dégénérés qu'on osé appeler _tasses_ sur les +rives de la Seine, mais dans de beaux et profonds bowls où se +plongeaient à souhait les lèvres épaisses des révérends, qui en +aspiraient le liquide vivifiant avec un bruit qui aurait fait honneur à +des cachalots avant l'orage. + +Après dîner, nous allâmes à vêpres, et nous y exécutâmes, entre les +psaumes, des antiphones que j'avais composés exprès. C'était de la +musique courante comme on en faisait alors; et je n'en dis ni bien ni +mal, de peur d'être arrêté par la modestie, ou influencé par la +paternité. + +La journée officielle étant ainsi terminée, les voisins commencèrent à +défiler; les autres s'arrangèrent pour faire quelques parties à des jeux +de commerce. + +Pour moi, je préférai la promenade; et ayant réuni quelques amis, +j'allai fouler ce gazon si doux et si serré qui vaut bien les tapis de +la Savonnerie, et respirer cet air pur des hauts lieux, qui rafraîchit +l'âme et dispose l'imagination à la méditation et au romantisme[74]. + +[Note 74: J'ai constamment éprouvé cet effet dans les mêmes +circonstances, et je suis porté à croire que la légèreté de l'air, dans +les montagnes, laisse agir certaines puissances cérébrales que sa +pesanteur opprime dans la plaine.] + +Il était tard quand nous rentrâmes. L'abbé vint a moi pour me souhaiter +le bon soir et une bonne nuit. «Je vais, me dit-il, rentrer chez moi, et +vous laisser finir la soirée. Ce n'est pas que je croie que ma présence +pût être importune à nos pères; mais je veux qu'ils sachent bien qu'ils +ont liberté plénière. Ce n'est pas tous les jours Saint-Bernard; demain +nous rentrerons dans l'ordre accoutumé: _oras iterabimus æquor_.» + +Effectivement, après le départ de l'abbé, il y eut plus de mouvement +dans l'assemblée; elle devint plus bruyante, et on fit plus de ces +plaisanteries spéciales aux cloîtres qui ne voulaient pas dire +grand'chose, et dont on riait sans savoir pourquoi. + +Vers neuf heures, le souper fut servi: souper soigné, délicat, et +éloigné du dîner de plusieurs siècles. + +On mangea sur nouveaux frais, on causa, on rit, on chanta des chansons +de table; et un des pères nous lut quelques vers de sa façon, qui +vraiment n'étaient pas mauvais pour avoir été faits par un tondu. + +Sur la fin de la soirée, une voix s'éleva et cria: «Père cellérier, où +est donc votre plat?--C'est trop juste, répondit le révérend; je ne suis +pas cellérier pour rien.» + +Il sortit un moment, et revint bientôt après, accompagné de trois +serviteurs, dont le premier apportait des rôties d'excellent beurre, et +les deux autres étaient chargés d'une table sur laquelle se trouvait une +cuve d'eau-de-vie sucrée et brûlante: ce qui équivalait presque au +punch, qui n'était point encore connu. + +Les nouveaux venus furent reçus avec acclamation; on mangea les rôties, +on but l'eau-de-vie brûlée, et quand l'horloge de l'abbaye sonna minuit, +chacun se retira dans son appartement pour y jouir des douceurs d'un +sommeil auquel les travaux de la journée lui avaient donné des +dispositions et des droits. + +_N. B_. Le père cellérier dont il est fait mention dans cette narration +véritablement historique, étant devenu vieux, on parlait devant lui d'un +abbé nouvellement nommé qui arrivait de Paris, et dont on redoutait la +rigueur. + +«Je suis tranquille à son égard, dit le révérend; qu'il soit méchant +tant qu'il voudra, il n'aura jamais le courage d'ôter à un vieillard ni +le coin du feu ni la clef de la cave.» + + +XXIII. + +=Bonheur en voyage=. + +J'étais un jour monté sur mon cheval _la Joie_, et je parcourais les +coteaux riants du Jura. + +C'était dans les plus mauvais jours de la révolution; et j'allais à +Dôle, auprès du représentant Prôt, pour en obtenir un sauf-conduit qui +devait m'empêcher d'aller en prison, et probablement ensuite à +l'échafaud. + +En arrivant, vers onze heures du matin, à une auberge du petit bourg ou +village de Mont-sous-Vaudrey, je fis d'abord bien soigner ma monture; et +de là, passant à la cuisine, j'y fus frappé d'un spectacle qu'aucun +voyageur n'eût pu voir sans plaisir. + +Devant un feu vif et brillant tournait une broche admirablement garnie +de cailles, rois de cailles, et de ces petits râles à pied verts qui +sont toujours si gras. Ce gibier de choix rendait ses dernières gouttes +sur une immense rôtie, dont la facture annonçait la main d'un chasseur; +et tout auprès, on voyait déjà cuit un de ces levrauts à côtes rondes, +que les Parisiens ne connaissent pas, et dont le fumet embaumerait une +église. + +«Bon! dis-je en moi-même, ranimé par cette vue, la Providence ne +m'abandonne pas tout-à-fait. Cueillons encore cette fleur en passant; il +sera toujours temps de mourir.» + +Alors, en m'adressant à l'hôte qui, pendant cet examen sifflait, les +mains derrière le dos, en promenant dans la cuisine sa statue de géant, +je lui dis: «Mon cher, qu'allez-vous me donner de bon pour mon +dîner?--Rien que de bon, monsieur; bon bouilli, bonne soupe aux pommes +de terre, bonne épaule de mouton et bons haricots.» + +À cette réponse inattendue, un frisson de désappointement parcourut tout +mon corps; on sait que je ne mange point de bouilli, parce que c'est de +la viande moins son jus; les pommes de terre et les haricots sont +obésigènes; je ne me sentais pas des dents d'acier pour déchirer +l'éclanche; ce menu était fait exprès pour me désoler, et tous mes maux +retombèrent sur moi. + +L'hôte me régalait d'un air sournois, et avait l'air de deviner la cause +de mon désappointement... «Et pour qui réservez-vous donc tout ce joli +gibier? lui dis-je d'un air tout-à-fait contrarié.--Hélas! monsieur, +répondit-il d'un ton sympathique, je ne puis en disposer; tout cela +appartient à des messieurs de justice qui sont ici depuis dix jours, +pour une expertise qui intéresse une dame fort riche; ils ont fini hier +et se régalent pour célébrer cet événement heureux; c'est ce que nous +appelons ici faire la révolte.--Monsieur, répliquai-je après avoir musé +quelques instants, faites-moi le plaisir de dire à ces messieurs qu'un +homme de bonne compagnie demande, comme une faveur, d'être admis à dîner +avec eux, qu'il prendra sa part de la dépense, et qu'il leur en aura +surtout une extrême obligation.» Je dis, il partit, et ne revint plus. + +Mais, peu après, je vis entrer un petit homme gras, frais, joufflu, +trapu, guilleret, qui vint rôder dans la cuisine, déplaça quelques +meubles, leva le couvercle d'une casserole et disparut. + +«Bon, dis-je en moi-même, voilà le frère tuileur qui vient me +reconnaître!» Et je commençai à espérer, car l'expérience m'avait déjà +appris que mon extérieur n'est pas repoussant. + +Le coeur ne m'en battit pas moins comme à un candidat sur la fin du +dépouillement du scrutin, quand l'hôte reparut et vint m'annoncer que +ces messieurs étaient très flattés de ma proposition, et n'attendaient +que moi pour se mettre à table. + +Je partis en entrechats; je reçus l'accueil le plus flatteur, et au bout +de quelques minutes j'avais pris racine. + +Quel bon dîner!!! Je n'en ferai pas le détail; mais je dois une mention +honorable à une fricassée de poulets de haute facture, telle qu'on n'en +trouve qu'en province, et si richement dotée de truffes, qu'il y en +avait assez pour retremper le vieux Tithon. + +On connaît déjà le rôt; son goût répondait à son extérieur: il était +cuit à point, et la difficulté que j'avais éprouvée à m'en approcher en +rehaussait encore la saveur. + +Le dessert était composé d'une crème à la vanille, de fromage de choix +et de fruits excellents. Nous arrosions tout cela avec un vin léger et +couleur de grenat; plus tard avec du vin de l'Ermitage; plus tard +encore, avec du vin de paille, également doux et généreux: le tout fut +couronné par de très bon café, confectionné par le tuileur guilleret, +qui eut aussi l'attention de ne nous laisser pas manquer de certaines +liqueurs de Verdun, qu'il sortit d'une espèce de tabernacle dont il +avait la clef. + +Non seulement le dîner fut bon, mais il fut très gai. + +Après avoir parlé avec circonspection des affaires du temps, ces +messieurs s'attaquèrent de plaisanteries qui me mirent au fait d'une +partie de leur biographie; ils parlèrent peu de l'affaire qui les avait +réunis; on dit quelques bons contes, on chanta; je m'y joignis par +quelques couplets inédits; j'en fis même un en impromptu, et qui fut +fort applaudi suivant l'usage; le voici: + + AIR: _du maréchal ferrant_. + + Qu'il est doux pour les voyageurs + De trouver d'aimables buveurs: + C'est une vraie[75] béatitude. + Entouré d'aussi bons enfants, + Ma foi je passerais céans, + Libre de toute inquiétude, + Quatre jours, + Quinze jours, + Trente jours, + Une année, + Et bénirais ma destinée. + +[Note 75: Il y a ici une faute que nous conservons par respect pour +le texte de l'auteur, le passage qui suit le couplet fait voir +d'ailleurs que nous ne faisons en cela que suivre son intention.] + +Si je rapporte ce couplet, ce n'est pas que je le crois excellent, j'en +ai fait, grâce au ciel! de meilleurs, et j'aurais refait celui-là si +j'avais voulu; mais j'ai préféré lui laisser sa tournure d'impromptu +afin que le lecteur convienne que celui qui, avec un comité +révolutionnaire en croupe, pouvait se jouer ainsi, celui-là, dis-je, +avait bien certainement la tête et le coeur d'un Français. + +Il y avait bien quatre heures que nous étions à table, et on commençait +à s'occuper de la manière de finir la soirée; on allait faire une longue +promenade pour aider la digestion, et en rentrant on ferait une partie +de bête hombrée pour attendre le repas du soir qui se composait d'un +plat de truites en réserve, et des reliefs du dîner encore très +désirables. + +À toutes ces propositions je fus obligé de répondre par un refus, le +soleil penchant vers l'horizon m'avertissait de partir. Ces messieurs +insistèrent autant que la politesse le permet, et s'arrêtèrent quand je +leur assurai que je ne voyageais pas tout-à-fait pour mon plaisir. + +On a déjà deviné qu'ils ne voulurent pas entendre parler de mon écot: +ainsi, sans me faire de questions importunes, ils voulurent me voir +monter à cheval, et nous nous séparâmes après avoir fait et reçu les +adieux les plus affectueux. + +Si quelqu'un de ceux qui m'accueillirent si bien existe encore, et que +ce livre tombe entre ses mains, je désire qu'il sache, qu'après plus de +trente ans, ce chapitre a été écrit avec la plus vive gratitude. + +Un bonheur ne vient jamais seul; et mon voyage eut un succès que je +n'aurais presque pas espéré. + +Je trouvai, à la vérité, le représentant Prôt fortement prévenu contre +moi: il me regarda d'un air sinistre; et je crus qu'il allait me faire +arrêter; mais j'en fus quitte pour la peur, et après quelques +éclaircissements, il me sembla que ses traits se détendaient un peu. + +Je ne suis point de ceux que la peur rend cruels, et je crois que cet +homme n'était pas méchant; mais il avait peu de capacité et ne savait +que faire du pouvoir redoutable qui lui avait été confié: c'était un +enfant armé de la massue d'Hercule. + +M. Amondru, dont je retrace ici le nom avec bien du plaisir, eut +véritablement quelque peine à lui faire accepter un souper où il était +convenu que je me trouverais; cependant il y vint et me reçût d'une +manière qui était bien loin de me satisfaire. + +Je fus un peu moins mal accueilli de madame Prôt, à qui j'allai +présenter mon hommage. Les circonstances où je me présentais admettaient +au moins un intérêt de curiosité. + +Dès les premières phrases, elle me demanda si j'aimais la musique. Oh +bonheur inespéré! elle paraissait en faire ses délices, et comme je suis +moi-même très bon musicien, dès ce moment nos coeurs vibrèrent à +l'unisson. + +Nous causâmes avant souper, et nous fîmes ce qu'on appelle une main à +fond. Elle me parla des traités de composition, je les connaissais tous; +elle me parla des opéras les plus à la mode, je les savais par coeur; +elle me nomma les auteurs les plus connus, je les avais vus pour la +plupart. Elle ne finissait pas, parce que depuis longtemps elle n'avait +rencontré personne avec qui traiter ce chapitre, dont elle parlait en +amateur, quoique j'aie su depuis qu'elle avait professé comme maîtresse +de chant. + +Après souper elle envoya chercher ses cahiers; elle chanta, je chantai, +nous chantâmes; jamais je n'y mis plus de zèle, jamais je n'y eus plus +de plaisir. M. Prôt avait déjà parlé plusieurs fois de se retirer +qu'elle n'en avait pas tenu compte, et nous sonnions comme deux +trompettes le duo de _la Fausse Magie_. + + Vous souvient-il de cette fête. + +quand il fit entendre l'ordre du départ. + +Il fallut bien finir; mais au moment où nous nous quittâmes, madame Prôt +me dit: «Citoyen, quand on cultive comme vous les beaux-arts, on ne +trahit pas son pays. Je sais que vous demandez quelque chose à mon mari: +vous l'aurez; c'est moi qui vous le promets.» + +À ce discours consolant, je lui baisai la main du plus chaud de mon +coeur; et effectivement dès le lendemain matin je reçus mon sauf-conduit +bien signé et magnifiquement cacheté. + +Ainsi fut rempli le but de mon voyage. Je revins chez moi la tête haute; +et grâce à l'harmonie, cette aimable fille du Ciel, mon ascension fut +retardée d'un bon nombre d'années. + +[Illustration] + + +XXIV. + +=Poétique=. + + Nulla placere diu, nec vivere carmina possunt, + Quae scribuntur aquæ potoribus. Ut male sanos + Adscripsit Liber Satyris Faunisque poetas, + Vina fere dulces oluerunt mane Camoenæ. + Laudibus arguitur vini vinosus Homerus; + Ennius ipsr pater nunquam, nisi potus, ad arma + Prosiluit dicenda: «Forum putealque Libonis + «Mandabo siccis; adimam cantare severis.» + Hoc simul edixit, non cessavere poetæ + Nocturno certare mero, dotare diurno, + + HORAT. _Epirt_. I,19. + +Si j'avais eu assez de temps j'aurais fait un choix raisonné de poésies +gastronomiques depuis les Grecs et les Latins jusqu'à nos jours, et je +l'aurais divisé par époques historiques, pour montrer l'alliance intime +qui a toujours existé entre l'art de bien dire et l'art de bien manger. + +Ce que je n'ai pas fait, un autre le fera[76]. Nous verrons comment la +table a toujours donné le ton à la lyre, et on aura une preuve +additionnelle de l'influence du physique sur le moral. + +[Note 76: Voilà, si je ne me trompe, le troisième ouvrage que je +délègue aux travailleurs: 1° Monographie de l'Obésité; 2° Traité +théorique et pratique des Haltes de chasse; 3° Recueil chronologique de +Poésies gastronomiques.] + +Jusque vers le milieu du dix-huitième siècle, les poésies de ce genre +ont eu surtout pour objet de célébrer Bacchus et ses dons, parce +qu'alors boire du vin et en boire beaucoup était le plus haut degré +d'exaltation gustuelle auquel on eût pu parvenir. Cependant, pour rompre +la monotonie et agrandir la carrière, on y associait l'Amour, +association dont il n'est pas certain que l'amour se trouve bien. + +La découverte du nouveau monde et les acquisitions qui en ont été la +suite ont amené un nouvel ordre de choses. + +Le sucre, le café, le thé, le chocolat, les liqueurs alcooliques et tous +les mélanges qui en résultent ont fait de la bonne chère un tout plus +composé, dont le vin n'est plus qu'un accessoire plus ou moins obligé; +car le thé peut très bien remplacer le vin à déjeuner[77]. + +[Note 77: Les Anglais et les Hollandais mangent à déjeuner du pain, +du beurre, du poisson, du jambon, des oeufs, et ne boivent presque +jamais que du thé.] + +[Illustration] + +Ainsi une carrière plus vaste s'est ouverte aux poètes de nos jours; ils +ont pu chanter les plaisirs de la table sans être nécessairement obligés +de se noyer dans la tonne, et déjà des pièces charmantes ont célébré les +nouveaux trésors dont la gastronomie s'est enrichie. + +Comme un autre j'ai ouvert les recueils, et j'ai joui du parfum de ces +offrandes éthérées. Mais, tout en admirant les ressources du talent et +goûtant l'harmonie des vers, j'avais une satisfaction de plus qu'un +autre en voyant tous ces auteurs se coordonner à mon système favori; car +la plupart de ces jolies choses ont été faites pour dîner, en dînant ou +après dîner. + +J'espère bien que les ouvriers habiles exploiteront la partie de mon +domaine que je leur abandonne, et je me contente en ce moment d'offrir à +mes lecteurs un petit nombre de pièces choisies au gré de mon caprice, +accompagnées de notes très courtes, pour qu'on ne se creuse pas la tête +pour chercher la raison de mon choix. + + +CHANSON + +DE DÉMOCARES AU FESTIN DE DENIAS. + +Cette chanson est tirée du _Voyage du jeune Anacharsis_: cette raison +suffit. + + Buvons, chantons Bacchus, + + Il se plaît à nos danses, il se plaît à nos chants; il étouffe + l'envie, la haine et les chagrins. Aux Grâces séduisantes, aux + Amours enchanteurs, il donna la naissance. + + Aimons, buvons; chantons Bacchus. + + L'avenir n'est point encore; le présent n'est bientôt plus; le + seul instant de la vie est l'instant de la jouissance. + + Aimons, buvons; chantons Bacchus. + + Sages de nos folies, riches de nos plaisirs, foulons aux pieds + la terre et ses vaines grandeurs; et dans la douce ivresse que + des moments si beaux font couler dans nos âmes, + + Buvons, chantons Bacchus. + + (_Voyage du jeune Anacharsis en Grèce_, tom. II, chap. 25.) + +Celle-ci est de Motin, qui, dit-on, fit le premier en France des +chansons à boire. Elle est du vrai bon temps de l'ivrognerie, et ne +manque pas de verve. + + AIR: + + Que j'aime en tout temps la taverne! + Que librement je m'y gouverne! + Elle n'a rien d'égal à soi; + J'y vois tout ce que je demande: + Et les torchons y sont pour moi + De fine toile de Hollande. + + Pendant que le chaud nous outrage, + On ne trouve point de bocage + Agréable et frais comme elle est; + Et quand la froidure m'y mène, + Un malheureux fagot m'y plaît + Plus que tout le bois de Vincenne. + + J'y trouve à souhait toutes choses; + Les chardons m'y semblent des roses, + Et les tripes des ortolans; + L'on n'y combat jamais qu'au verre. + Les cabarets et les brelans + Sont les paradis de la terre. + + C'est Bacchus que nous devons suivre; + Le nectar dont il nous enivre + A quelque chose de divin, + Et quiconque a cette louange + D'être homme sans boire du vin, + S'il en buvait, serait un ange. + + Le vin me rit, je le caresse; + C'est lui qui bannit ma tristesse, + Et réveille tous mes esprits: + Nous nous aimons de même force. + Je le prends, après j'en suis pris; + Je le porte, et puis il m'emporte. + + Quand j'ai mis quarte dessus pinte, + Je suis gai, l'oreille me tinte, + Je recule au lieu d'avancer: + Avec le premier je me frotte, + Et je fais, sans savoir danser, + De beaux entrechats dans la crotte. + + Pour moi, jusqu'à ce que je meure, + Je veux que le vin blanc demeure, + Avec le clairet dans mon corps, + Pourvu que la paix les assemble: + Car je les jetterai dehors, + S'ils ne s'accordent bien ensemble. + +La suivante est de Racan, un de nos plus anciens poètes; elle est pleine +de grâce et de philosophie, a servi de modèle à beaucoup d'autres, et +paraît plus jeune que son extrait de naissance. + +À MAYNARD. + + Pourquoi se donner tant de peine? + Buvons plutôt à perdre haleine, + De ce nectar délicieux, + Qui, pour l'excellence, précède + Celui même que Ganymède + Verse dans la coupe des dieux. + + C'est lui qui fait que les années, + Nous durent moins que les journées. + C'est lui qui nous fait rajeunir, + Et qui bannit de nos pensées + Le regret des choses passées + Et la crainte de l'avenir. + + Buvons, Maynard, à pleine tasse + L'âge insensiblement se passe, + Et nous mène à nos derniers jours; + L'on a beau faire des prières, + Les ans, non plus que les rivières, + Jamais ne rebroussent leur cours. + + Le printemps, vêtu de verdure, + Chassera bientôt la froidure. + La mer a son flux et reflux; + Mais, depuis que notre jeunesse + Quitte la place à la vieillesse, + Le temps ne la ramène plus. + + Les lois de la mort sont fatales + Aussi bien au maisons royales + Qu'aux taudis couverts de roseaux; + Tous nos jours sont sujets aux Parques; + Ceux des bergers et des monarques + Sont coupés des mêmes ciseaux. + + Leurs rigueurs, par qui tout s'efface, + Ravissent, en bien peu d'espace, + Ce qu'on a de mieux établi, + Et bientôt nous mèneront boire, + Au-delà de la rive noire, + Dans les eaux du fleuve d'oubli. + +Celle-ci est du professeur qui l'a aussi mise en musique. Il a reculé +devant les embarras de la gravure, malgré le plaisir qu'il aurait eu de +se savoir sur tous les pianos; mais par un bonheur inouï, elle peut se +chanter et _on la chantera_ sur l'air du _vaudeville de Figaro_. + +LE CHOIX DES SCIENCES. + + Me poursuivons plus la gloire; + Elle vend cher ses faveurs; + Tâchons d'oublier l'histoire: + C'est un tissu de malheurs. + Mais appliquons-nous à boire + Ce vin qu'aimaient nos aïeux. + Qu'il est bon, quand il est vieux! (_bis._) + + J'ai quitté l'astronomie, + Je m'égarais dans les cieux; + Je renonce à la chimie, + Ce goût devient trop coûteux. + Mais pour la gastronomie + Je veux suivre mon penchant. + Qu'il est doux d'être gourmand! (_bis_.) + + Jeune, je lisais sans cesse; + Mes cheveux en sont tout gris! + Les sept sages de la Grèce + Ne m'ont pourtant rien appris. + Je travaille la paresse: + C'est un aimable péché, + Ah! comme on est bien couché! (_bis_.) + + J'étais fort en médecine + Je m'en tirais à plaisir. + Mais tout ce qu'elle imagine + Ne fait qu'aider à mourir. + Je préfère la cuisine: + C'est un art réparateur. + Quel grand homme qu'un traiteur! (_bis_.) + + Ces travaux sont un peu rudes, + Mais sur le déclin du jour, + Pour égayer mes études, + Je laisse approcher l'amour. + Malgré les caquets des prudes, + L'amour est un joli jeu: + Jouons-le toujours un peu! (_bis_.) + +J'ai vu _naître_ le couplet suivant, et voilà pourquoi je l'_ai planté_. +Les truffes sont la divinité du jour, et peut-être cette idolâtrie ne +nous fait-elle pas honneur. + + IMPROMPTU. + + Buvons à la truffe noire, + Et ne soyons point ingrats; + Elle assure la victoire + Dans les plus charmants combats. + Au secours + Des amours, + Du plaisir, la Providence + Envoya cette substance: + Qu'on en serve tous les jours. + + Par M. B... de V..., amateur distingué, + et élève chéri du professeur. + +Je finis par une pièce de vers qui appartient à la Méditation XXVI. + +J'ai voulu la mettre en musique, et n'ai pas réussi à mon gré; un autre +fera mieux, surtout s'il se monte un peu la tête. L'harmonie doit en +être forte, et marquer au deuxième couplet que le malade expire. + + L'AGONIE. + + _Romance physiologique_. + + Dans tous mes sens! hélas! faiblit la vie, + Mon oeil est terne et mon corps sans chaleur. + Louis en pleurs, et cette tendre amie + En frémissant met la main sur mon coeur. + Des visiteurs la troupe fugitive + A pris congé pour ne plus revenir + Le docteur part et le pasteur arrive: + Je vais mourir. + + Je veux prier, ma tête s'y refuse, + Je veux varier, et ne puis m'exprimer, + Un tintement m'inquiète et m'abuse, + Je ne sais quoi me parait voltiger. + Je ne vois plus. Ma poitrine oppressée + Va s'épuiser pour former un soupir: + Il errera sur ma bouche glacée... + Je vais mourir. + + Par le PROFESSEUR. + +[Illustration] + + +XXV + +M. Henrion de Pensey + +Je croyais de bonne foi être le premier qui eût conçu, _de nos jours_, +l'idée de l'Académie des Gastronomes; mais je crains bien d'avoir été +devancé; comme cela arrive quelquefois. On peut en juger par le fait +suivant, qui a près de quinze ans de date. + +M. le président Henrion de Pensey, dont l'enjouement spirituel a bravé +les glaces de l'âge, s'adressant à trois des savants les plus distingués +de l'époque actuelle (MM. de Laplace, Chaptal et Bertholet), leur +disait, en 1812: «Je regarde la découverte d'un mets nouveau, qui +soutient notre appétit et prolonge nos jouissances, comme un événement +bien plus intéressant que la découverte d'une étoile; on en voit +toujours assez. + +«Je ne regarderai point, continuait ce magistrat, les sciences comme +suffisamment honorées, ni comme convenablement représentées, tant que je +ne verrai pas un cuisinier siéger à la première classe de l'Institut.» + +Ce cher président était toujours en joie quand il songeait à l'objet de +mon travail; il voulait me fournir une épigraphe, et disait que ce ne +fut pas l'_Esprit des Lois_ qui ouvrit à M. de Montesquieu les portes de +l'Académie. C'est de lui que j'ai appris que le professeur Berriat +Saint-Prix avait fait un roman; et c'est encore lui qui m'a indiqué le +chapitre où il est parlé de l'industrie alimentaire des émigrés. Aussi, +comme il faut que justice se fasse, je lui ai érigé le quatrain suivant +qui contient a la fois son histoire et son éloge. + + VERS + + POUR ÊTRE MIS AU BAS DU PORTRAIT DE M. HENRION DE PENSEY. + + Dans ses doctes travaux il fut infatigable; + Il eut de grands emplois, qu'il remplit dignement: + Et quoiqu'il fût profond, érudit et savant, + Il ne se crut jamais dispensé d'être aimable. + +M. le président Henrion reçut, en 1814, le portefeuille de la justice, +et les employés de ce ministère ont gardé la mémoire de la réponse qu'il +leur fit, lorsqu'ils vinrent en corps lui présenter un premier hommage. + +«Messieurs, leur dit-il avec ce ton paternel qui sied si bien à sa haute +taille et à son grand âge, il est probable que je ne resterai pas avec +vous assez de temps pour vous faire du bien; mais du moins soyez assurés +que je ne vous ferai pas de mal.» + + +XXVI. + +Indications. + +Voilà mon ouvrage fini; et cependant, pour montrer que je ne suis pas +hors d'haleine, je vais faire d'une pierre trois coups. + +Je donnerai à mes lecteurs de tous les pays des indications dont ils +feront leur profit; je donnerai à mes artistes de prédilection un +souvenir dont ils sont dignes, et je donnerai au public un échantillon +du bois dont je me chauffe. + +1° Madame CHEVET, magasin de comestibles, Palais-Royal, 220, près du +Théâtre-Français. Je suis pour elle un client plus fidèle que gros +consommateur: nos rapports datent de son apparition sur l'horizon +gastronomique, et elle a eu la bonté de pleurer ma mort; ce n'était +heureusement qu'une méprise par ressemblance. + +Madame Chevet est l'intermédiaire obligé entre la haute comestibilité et +les grandes fortunes. Elle doit sa prospérité à la pureté de sa foi +commerciale: tout ce que le temps a atteint disparaît de chez elle comme +par enchantement. La nature de son commerce exige qu'elle fasse un gain +assez prononcé; mais le prix une fois convenu, on est sûr d'avoir de +l'excellent. + +Cette foi sera héréditaire; et ses demoiselles, à peine échappées à +l'enfance, suivent déjà invariablement les mêmes principes. + +Madame Chevet a des chargés d'affaires dans tous les pays où peuvent +atteindre les voeux du gastronome le plus capricieux; et plus elle a de +rivaux, plus elle s'est élevée dans l'opinion. + +2° M. ACHARD, pâtissier-petit-fournier, rue de Grammont, n° 9, Lyonnais, +établi depuis environ dix ans, a commencé sa réputation par des biscuits +de fécule et des gaufres à la vanille qui ont été longtemps inimitées. + +Tout ce qui est dans son magasin a quelque chose de fini et de coquet +qu'on chercherait vainement ailleurs; la main de l'homme n'y paraît pas. +On dirait des productions naturelles de quelque pays enchanté: aussi, +tout ce qui se fait chez lui est enlevé le jour même, on peut dire qu'il +n'a point de lendemain. + +Dans les beaux jours équinoxiaux, on voit arriver à chaque instant rue +de Grammont quelque brillant carricle, ordinairement chargé d'un beau +titus et d'une jolie emplumée. Le premier se précipite chez Achard, où +il s'arme d'un gros cornet de friandises. À son retour, il est salué par +un: «Ô mon ami! que cela a bonne mine!» ou bien, «_0 dear! how it looks +good! my mouth!..._» Et vite le cheval part, et mène tout cela au bois +de Boulogne. + +Les gourmands ont tant d'ardeur et de bonté, qu'ils ont supporté pendant +longtemps les aspérités d'une demoiselle de boutique disgracieuse. Cet +inconvénient a disparu; le comptoir est renouvelé et la jolie petite +main de mademoiselle Anna Achard donne un nouveau mérite à des +préparations qui se recommandent déjà par elles-mêmes. + +3° M. LIMET, rue de Richelieu, n° 79, mon voisin, boulanger de plusieurs +altesses, a aussi fixé mon choix. + +Acquéreur d'un fonds assez insignifiant, il l'a promptement élevé à un +haut degré de prospérité et de réputation. + +Ses pains taxés sont très beaux; et il est difficile de réunir dans les +pains de luxe tant de blancheur, de saveur et de légèreté. + +Les étrangers, aussi bien que les habitants des départements, trouvent +toujours chez M. Limet le pain auquel ils sont accoutumés; aussi les +consommateurs viennent en personne, défilent et font quelquefois queue. + +Ces succès n'étonneront pas quand on saura que M. Limet ne se traîne pas +dans l'ornière de la routine, qu'il travaille avec assiduité pour +découvrir de nouvelles ressources, et qu'il est dirigé par des savants +du premier ordre. + + +XXVII + +Les Privations + +=Élégie historique=. + +Premiers parents du genre humain, dont la gourmandise est historique, +qui vous perdîtes pour une pomme, que n'auriez-vous pas fait pour une +dinde aux truffes? mais il n'était dans le paradis terrestre ni +cuisiniers ni confiseurs. + +Que je vous plains! + +Rois puissants qui ruinâtes, la superbe Troie, votre valeur passera +d'âge en âge; mais votre table était mauvaise. Réduits à la cuisse de +boeuf et au dos de cochon, vous ignorâtes toujours les charmes de la +matelotte et les délices de la fricassée de poulets. + +Que je vous plains! + +Aspasie, Chloé, et vous toutes dont le ciseau des Grecs éternisa les +termes pour le désespoir des belles d'aujourd'hui, jamais votre bouche +charmante n'aspira la suavité d'une meringue à la vanille ou à la rose; +à peine vous élevâtes-vous jusqu'au pain d'épice. + +Que je vous plains! + +Douces prêtresses de Vesta, comblées à la fois de tant d'honneurs et +menacées de si horribles supplices, si du moins vous aviez goûté ces +sirops aimables qui rafraîchissent l'âme, ces fruits confits qui bravent +les saisons, ces crèmes parfumées, merveilles de nos jours. + +Que je vous plains! + +Financiers romains qui pressurâtes tout l'univers connu, jamais vos +salons si renommés ne virent paraître ni ces gelées succulentes, délices +des paresseux; ni ces glaces variées, dont le froid braverait la zone +torride. + +Que je vous plains! + +Paladins invincibles, célébrés par des chantres gabeurs, quand vous +auriez pourfendu des géants, délivré des dames, exterminé des armées, +jamais, hélas! jamais une captive aux yeux noirs ne vous présenta le +champagne mousseux, le malvoisie de Madère, les liqueurs, création du +grand siècle; vous en étiez réduits à la cervoise ou au surêne herbé. + +Que je vous plains! + +Abbés crossés, mitrés, dispensateurs des faveurs du ciel; et vous, +templiers terribles, qui armâtes vos bras pour l'extermination des +Sarrazins, vous ne connûtes pas les douceurs du chocolat qui restaure ou +de la fève arabique qui fait penser. + +Que je vous plains! + +Superbes châtelaines, qui, pendant le vide des croisades, éleviez au +rang suprême vos aumôniers et vos pages, vous ne partageâtes point avec +eux les charmes du biscuit et les délices du macaron. + +Que je vous plains! + +Et vous enfin, gastronomes de 1825, qui trouvez déjà la satiété au sein +de l'abondance, et rêvez des préparations nouvelles, vous ne jouirez pas +des découvertes que les sciences préparent pour l'an 1900, telles que +les esculences minérales, les liqueurs, résultat de la pression de cent +atmosphères; vous ne verrez pas les importations que des voyageurs qui +ne sont pas encore nés feront arriver de cette moitié du globe qui reste +encore à découvrir ou à explorer. + +Que je vous plains! + +[Illustration] + + +ENVOI AUX GASTRONOMES DES DEUX MONDES. + +EXCELLENCES! + +Le travail dont je vous fais hommage a pour but de développer à tous les +yeux les principes de la science dont vous êtes l'ornement et le +soutien. + +J'offre aussi un premier encens à la Gastronomie, cette jeune +immortelle, qui, à peine parée de sa couronne d'étoiles, s'élève déjà +au-dessus de ses soeurs, semblable à Calypso, qui dépassait de toute la +tête le groupe charmant des nymphes dont elle était entourée. + +Le temple de la Gastronomie, ornement de la métropole du monde, élèvera +bientôt vers le ciel ses portiques immenses; vous les ferez retentir de +vos voix; vous les enrichirez de vos dons; et quand l'académie promise +par les oracles s'établira sur les bases immuables du plaisir et de la +nécessité, gourmands éclairés, convives aimables, vous en serez les +membres ou les correspondants. + +En attendant, levez vers le ciel vos faces radieuses; avancez dans votre +force et votre majesté; l'univers esculent est ouvert devant vous. + +Travaillez, Excellences, professez pour le bien de la science; digérez +dans votre intérêt particulier; et si, dans le cours de vos travaux, il +vous arrive de faire quelque découverte importante, veuillez en faire +part au plus humble de vos serviteurs. + +L'Auteur des Méditations gastronomiques. + +[Illustration] + + + + + TABLE DES MATIÈRES. + + +PHYSIOLOGIE DU GOÛT. + +INTRODUCTION, PAR ALPHONSE + KARR. i + +APHORISMES du Professeur, pour + servir de prolégomènes à son + ouvrage et de base éternelle + à la science. + +DIALOGUE ENTRE L'AUTEUR ET SON AMI. + +BIOGRAPHIE. + +PRÉFACE. + +MÉDITATION I. +DES SENS. + Nombre des Sens. + Mise en action des Sens. + Perfectionnement des Sens. + Puissance du Goût. + But de l'action des Sens. + +MÉDITATION II. +DU GOÛT. + Définition du Goût. + Mécanique du Goût. + Sensation du Goût. + Des Saveurs. + Influence de l'Odorat sur le Goût. + Analyse de là sensation du Goût. + Ordre des diverses impressions du Goût. + Jouissances dont le Goût est l'occasion. + Suprématie de l'Homme. + Méthode adoptée par l'Auteur. + +MÉDITATION III. +DE LA GASTRONOMIE. + Origine des sciences. + Origine de la Gastronomie. + Définition de la Gastronomie. + Objets divers dont s'occupe la Gastronomie. + Utilité des connaissances gastronomiques. + Influence de la Gastronomie dans les affaires. + Académie des Gastronomes. + +MÉDITATION IV. +DE L'APPÉTIT. + Définition de l'Appétit. + Anecdote. + Grands Appétits. + +MÉDITATION V. +DES ALIMENTS EN GÉNÉRAL. + _Section première._ + + DÉFINITIONS:--Des Aliments. + Travaux analytiques. + Osmazôme. + Principe des aliments. + Règne végétal. + Différence du gras au maigre. + Observations particulières. + +MÉDITATION VI. + _Section II._ + + SPÉCIALITÉS. + § Ier -- Pot-au-feu, Potage, etc + § II. -- Du bouilli. + § III. -- Volailles. + § IV. -- Du Coq-d'Inde. + -- Dindoniphiles. + -- Influence financière du Dindon. + -- Exploit du Professeur. + § V. --Du Gibier. + § VI. -- Du Poisson. + --Anecdote. + --_Muria_.--_Garum_. + --Réflexion philosophique. + § VII. --Des Truffes. + --De la vertu érotique des Truffes. + --Les Truffes sont-elles indigestes? + § VIII. --Du Sucre. + --Du Sucre indigène. + --Divers usages du Sucre. + § IX. --Origine du Café. + --Diverses manières de faire le Café. + --Effets du Café. + § X. --Du Chocolat. + --Son origine. + --Propriétés du Chocolat. + --Difficultés pour faire du bon Chocolat. + --Manière officielle de préparer le Chocolat. + +MÉDITATION VII. + THÉORIE DE LA FRITURE. + Allocution. + § Ier--Chimie. + § II.--Application. + +MÉDITATION VIII. + DE LA SOIF. + Diverses espèces de Soif. + Causes de la Soif. + Exemple. + +MÉDITATION IX. + DES BOISSONS. + Eau. + Prompt effet des Boissons. + Boissons fortes. + +MÉDITATION X ET ÉPISODIQUE. + SUR LA FIN DU MONDE. + +MÉDITATION XI. + DE LA GOURMANDISE + Définitions. + Avantages de la Gourmandise. + Suite. 123 + Pouvoir de la Gourmandise. + Portrait d'une jolie Gourmande. + Anecdote. + Les femmes sont gourmandes. + Effets de la Gourmandise sur la Sociabilité. + Influence de la Gourmandise sur le bonheur conjugal. + Note d'un Gastronome patriote. + +MÉDITATION XII. + DES GOURMANDS. + N'est pas gourmand qui veut.. + Napoléon.. + Gourmands par prédestination.. + Prédestination sensuelle. + Gourmands par état. + Les Financiers. + Les Médecins. + Objurgation. + Les Gens de lettres. + Les Dévots. + Les Chevaliers et les Abbés. + Longévité annoncée aux Gourmands. + M. du Belloy, archevêque de Paris. + +MÉDITATION XIII. + ÉPROUVETTES GASTRONOMIQUES. + { 1re série. 5,000 fr. + { (Médiocrité). + Revenu { 2e série. 15,000fr. + présumé. { (Aisance). + { 3e série. 30,000 fr. + { (Richesse). + Observation générale. + +MÉDITATION XIV. + DU PLAISIR DE LA TABLE. + Origine du plaisir de la Table. + Différence entre le plaisir de manger et le plaisir de la Table. + Effets. + Accessoires industriels. + Dix-huitième et dix-neuvième siècle. + Esquisse. + +MÉDITATION XV. + DES HALTES DE CHASSE. + Les Dames. + +MÉDITATION XVI. + DE LA DIGESTION. + Ingestion. + Office de l'Estomac. + Influence de la Digestion. + + MÉDITATION XVII. + DU REPOS. + Temps du Repos. + +MÉDITATION XVIII. + DU SOMMEIL. + Définition. + +MÉDITATION XIX; + DES RÊVES. + Recherche à faire. + Nature des Songes. + Système du docteur Gall. + Première Observation. + Deuxième Observation. + Résultat. + Influence de l'âge. + Phénomène des Songes. + Première Observation. + Deuxième Observation. + Troisième Observation. + +MÉDITATION XX. +DE L'INFLUENCE DE LA DIÈTE SUR LE REPOS, LE SOMMEIL ET LES SONGES. + Effets de la Diète sur le Travail. + Effets delà Diète sur les Rêves. + Suite. + Résultat. + +MÉDITATION XXI. + DE L'OBÉSITÉ. + Causes de l'Obésité. + Suite. + Suite. + Anecdote. + Inconvénients de l'Obésité. + Exemples d'Obésité. + +MÉDITATION XXII. + TRAITEMENT PRÉSERVATIF OU CURATIF DE L'OBÉSITÉ. + Généralités. + Suite du régime. + Danger des Acides. + Ceinture antiobésique. + Du Quinquina. + +MÉDITATION XXIII. + DE LA MAIGREUR. + Définition. + Espèces. + Effets de la Maigreur. + Prédestination naturelle. + Régime incrassant + +MÉDITATION XXIV. + DU JEUNE. + Définition. + Origine du Jeûne. + Comment on jeûnait. + Origine du relâchement. + +MÉDITATION XXV. + DE L'ÉPUISEMENT. + Traitement. + Cure opérée par le Professeur. + +MÉDITATION XXVI. + DE LA MORT. + +MÉDITATION XXVII. + HISTOIRE PHILOSOPHIQUE DE LA CUISINE. + Ordre d'alimentation. + Découverte du feu. + Cuisson. + Festins des Orientaux.--Des Grecs. + Festins des Romains. + Résurrection de Lucullus. + _Lecti sternium_ et _Incubitatium_. + Poésie. + Irruption des Barbares. + Siècles de Louis XIV et de + Louis XV. + Louis XVI. + Amélioration sous le rapport de l'art. + Derniers perfectionnements. + +MÉDITATION XXVIII. + DES RESTAURATEURS. + Etablissement. + Avantages des Restaurants. + Examen du Salon. + Inconvénients du Salon. + Émulation. + Restaurateurs à prix fixe. + Beauvilliers. + Le Gastronome chez le Restaurateur. + +MÉDITATION XXIX. + LA GOURMANDISE CLASSIQUE MISE EN ACTION. + Histoire de M. de Borose. + Cortège d'une Héritière. + +MÉDITATION XXX. + BOUQUET. + Mythologie gastronomique. + + +=SECONDE PARTIE.= + +TRANSITION. + +VARIÉTÉS. + Préparation de l'Omelette au thon. + Notes théoriques pour les préparations. + I. _L'Omelette du Curé. + II. _Les OEufs au jus_. + III. _Victoire nationale_. + IV. _Les Ablutions_. + V. _Mystification du Professeur et défaite d'un Général_. + VI. _Le plat d'Anguille_. + VII. _L'Asperge_. + VIII. _Le Piége_. + IX. _Le Turbot_. + X. _Divers Magistères restaurants_, + par le Professeur, improvisés + pour le cas de la Méditation XXV. + A. + B. + C. + XI. _La Poularde de Bresse_. + XII. _Le Faisan_. + XIII. _Industrie gastronomique des Emigrés_. + XIV. _Autres souvenirs d'émigration_. + Le Tisserand. + L'Affamé. + Le Lion d'Argent. + Séjour en Amérique. + Bataille. + XV. _La Botte d'Asperges_. + XVI. _De la Fondée_. + Recette de la Fondue. + XVII. _Désappointement. + XVIII. _Effets merveilleux d'un Dîner classique_. + XIX. _Effets et dangers des liqueurs fortes_. + XX. _Les Chevaliers et les Abbés_. + XXI. _Miscellanea_. + XXII. _Une Journée chez les Bernardins._ + XXIII. _Bonheur en Voyage_. + XXIV. _Poétique_. + Chanson de Démocarès au festin de Dénias. + Chanson de Molin. + Chanson de Racan à Maynard. + _Le Choix des Sciences_, + chanson par le Professeur. + _Impromptu_, par M. Boscary + de Villeplaine. + _L'Agonie_, romance physiologique, + par le Professeur. + XXV. _M. Henrion de Pensey_. + XXVI. _Indications_. + XXVII. _Les Privations_.--Elégie historique. + _Envoi aux Gastronomes des deux Mondes_. + + + +FIN DE LA TABLE + + +PARIS.--Typographie de A. LACOUR, rue St-Hyacinthe-St-Michel, 33. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Physiologie du goût, by +Jean Anthelme Brillat-Savarin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PHYSIOLOGIE DU GOÛT *** + +***** This file should be named 22741-8.txt or 22741-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/7/4/22741/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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