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diff --git a/22613-h/22613-h.htm b/22613-h/22613-h.htm new file mode 100644 index 0000000..2d05fb0 --- /dev/null +++ b/22613-h/22613-h.htm @@ -0,0 +1,8312 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg ebook of La vie de Mr de Molière, by Grimarest</title> + <meta name="author" content="Grimarest"> + +<style type="text/css"> +<!-- +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%; } +h1,h2 { text-align: center; margin-top: 3em; line-height: 130%} +h3 { text-align: left; margin-left: 4em; } +p { text-align: justify; } + +.r { text-align: right; } +.c { text-align: center; } +.l { text-align: left; } + +.narrow { margin-left: 25%; margin-right: 25%; margin-top: 2em;} +.narrowr { margin-left: 25%; margin-right: 25%; text-align: right; } + +hr { margin-left: 40%; margin-right: 40%; } + +.sig { margin-left: 2em; } +.sig2 { margin-left: 4em; } +.sig3 { margin-right: 2em; text-align: right; } + +.sc { font-variant: small-caps; letter-spacing: .05em;} +i em { font-style: normal; } + +.fnanchor { + font-size: 80%; + text-decoration: none; + vertical-align: 0.25em; +} +.footnotes { /* only use is for border, background-color of block */ + border: dashed 1px gray; /* comment out if not wanted */ + padding: 0 1em; /* indent text from border */ +} +.footnotes h3 { /* affects header FOOTNOTES: */ + margin-top: 1em; margin-left: 0em; font-size: 100%; +} +.footnote { + font-size: 90%; +} +.footnote .label { + float: left; + text-align: left; + width: 2em; +} +.footnote a { + text-decoration:none; +} + +.poem { + text-align: left; + margin-left: 5%; + width: 90%; + position: relative; +} +.stanza { margin-top: 1em; } +.stanza br { display: none; } +.i0 { display: block; margin: 0 0 0 4em; text-indent: -2em; } +.i1 { display: block; margin: 0 0 0 5em; text-indent: -2em; } +.i2 { display: block; margin: 0 0 0 6em; text-indent: -2em; } +.i3 { display: block; margin: 0 0 0 7em; text-indent: -2em; } +.i4 { display: block; margin: 0 0 0 8em; text-indent: -2em; } +.i5 { display: block; margin: 0 0 0 9em; text-indent: -2em; } +.i6 { display: block; margin: 0 0 0 10em; text-indent: -2em; } +.i7 { display: block; margin: 0 0 0 11em; text-indent: -2em; } +.i8 { display: block; margin: 0 0 0 12em; text-indent: -2em; } +.i9 { display: block; margin: 0 0 0 13em; text-indent: -2em; } + +.pagenum { + position: absolute; + left: 94%; + font-size: smaller; font-style: normal; + text-align: right; +} + +.fr { + float: right; +} + +li { list-style-type: none; margin: 0 0 0 2em; text-indent: -3em; } + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's La Vie de M. de Molière, by Jean-Léonor de Grimarest + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Vie de M. de Molière + Réimpression de l'édition originale (Paris, 1705) et des pièces annexes + +Author: Jean-Léonor de Grimarest + +Commentator: Auguste Poulet-Malassis + +Illustrator: Adolphe Lalauze + +Release Date: September 16, 2007 [EBook #22613] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE M. DE MOLIÈRE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Mireille Harmelin and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<h1>LA VIE<br> +<small>DE</small><br> +<big>M<sup>r</sup> de Molière</big></h1> + +<p class="c"><small>PAR</small><br> +J.-L. <span class="sc">le Gallois</span>, Sieur de GRIMAREST</p> + +<p class="c"><i>Réimpression de l'édition originale (Paris, 1705)<br> +et des pièces annexes</i><br> +Avec une Notice<br> +Par A. P.-<span class="sc">Malassis</span><br> +Et une figure dessinée et gravée à l'eau-forte<br> +Par <span class="sc">Ad. Lalauze</span></p> + +<div class="c"> +<img src="images/a.png" alt="SCIENTIA DUCE--I.L."> +</div> + +<p class="c">PARIS<br> +<i>Isidore LISEUX, Éditeur</i><br> +Rue Bonaparte, n<sup>o</sup> 2</p> + +<p class="c">1877</p> + +<hr> + + + +<div class="c"> +<img src="images/b.png" alt=""> +<p class="c"><small>Ad. Lalauze del. et sc.</small> + +<small>Imp. A. Salmon.</small></p> +<p class="narrow">... de sorte que cette jeune personne se +détermina un matin de s'aller jetter dans +l'apartement de Molière <i>(Page <a href="#p36">36</a>).</i></p> +</div> + + + + +<h2>AVANT-PROPOS</h2> + + +<p>De tous les biographes de Molière, +Grimarest se trouve encore avoir +le plus fait pour sa mémoire. Si +son œuvre, pendant plus d'un siècle et +demi, a figuré, de préférence à toute +autre, en tête des meilleures éditions de +notre grand comique, ce n'est vraiment +que justice.</p> + +<p>Bien que démodée, peut-être reste-t-elle +la seule qui vaille, non pour +les lettrés et les érudits, mais bien pour +cette foule sans cesse renouvelée et en +marche, sans cesse montante, où tout +lecteur nouveau en est un pour Molière. +Le goût de son théâtre est comme un +<span class="pagenum"> -<a name="pVI">VI</a>- </span> +niveau intellectuel auquel la masse de la +nation aspire, et que le très-petit nombre +croit utile ou même possible de +dépasser. Et c'est pour cela qu'entre ses +diverses biographies, sans en excepter +celle de Taschereau, d'un si louable effort, +mais déjà de trop d'étendue et de +surcharge, celle-ci, avec des rectifications +en forme de notes, serait à maintenir +dans les éditions destinées au public +ascendant, au grand public.</p> + +<p>Sa valeur et son intérêt persistent surtout +dans la partie anecdotique qui fut, +à sa date, au moins une nouveauté. +On n'avait encore vu traiter de la sorte, +avec ce soin, cette complaisance, cette +insistance apologétique, que des princes +ou des religieux, des chefs ou des pasteurs +de peuples, des personnages d'institution +et d'ordre divins. Le récit de la +vie de ce génie si profondément humain, +rien de plus qu'humain, qui dans ses +actions privées faisait sans cesse honneur +<span class="pagenum"> -<a name="pVII">VII</a>- </span> +à l'homme, à plaindre dans ses faiblesses, +excusable dans ses défauts, fut comme un +scandale auquel l'esprit public s'associa +vite, dont en quelque façon il se chargea.</p> + +<p>C'était en 1705. Avancé de quelques +années, le livre n'eût pas eu le même +à-propos ni rencontré le même accueil. +La <i>Lettre critique</i> attribuée à de Visé<a id="FNanchor_1" name="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">1</a> +expose sans ambages les scrupules et les +préjugés des générations antérieures, et +du monde officiel, auxquels il avait +encore à se heurter.</p> + +<p>Ils se résument en ceci, que Molière, +homme de profession «ignoble,» réserve +faite de ses talents de comédien et +d'auteur comique, ne pouvait être proposé +comme un modèle ou un exemple, +et que l'ouvrage et son «héros» dérisoire +<span class="pagenum"> -<a name="pVIII">VIII</a>- </span> +s'adressent à la foule, aux gens de peu, +de rien.</p> + +<p>C'était, en effet, pour ce public que +Grimarest avait travaillé, et la pleine +conscience de son effort littéraire, ou +mieux de sa visée morale, paraît assez +dans sa <i>Réponse</i>, où se montre aussi, +sous des formes encore soumises et respectueuses, +la liberté d'esprit d'un écrivain +à la suite de Fontenelle, habitué +des <i>Entretiens sur la pluralité des mondes</i> +et de <i>l'Histoire des oracles</i>: «Oui, +dit-il, tout petit qu'étoit Molière par sa +naissance et par sa profession, j'ai rapporté +des traits de sa vie que les personnes +les plus élevées se feroient gloire +d'imiter, et ces traits doivent plus toucher +dans Molière que dans un héros.» +Et il énumère longuement les actes de +générosité, de bonté, de fermeté, de +droiture de ce héros d'un nouveau +genre, de son héros, en y mêlant des +témoignages de l'estime universelle qu'il +<span class="pagenum"> -<a name="pIX">IX</a>- </span> +inspirait, et aussi, par habitude de déférence, +des preuves de son respect pour +les puissances établies. La conclusion, en +douceur, est que tous ces traits n'ont pas +été rassemblés par lui pour le simple +amusement du public.</p> + +<p>Notons en passant que Grimarest avait +eu Fontenelle lui-même pour censeur, et +comme on le verra plus loin, celui-ci +s'intéressait à l'œuvre, et n'épargnait pas +à l'auteur les conseils de ménagement +et de prudence.</p> + +<p>S'il importe peu que Voltaire, trente +ans plus tard, ait déprécié le livre de +Grimarest, en se contentant toutefois de +l'abréger, on ne peut taire que Boileau-Despréaux +ne l'approuva pas lorsqu'il +parut. Ce grand témoin, même incomparable, +du génie de Molière, qu'il avait +confessé plus hautement que personne, +se prévalant de ce que Grimarest n'avait +pas connu l'homme, contesta la vérité +des détails biographiques, sans en infirmer +<span class="pagenum"> -<a name="pX">X</a>- </span> +ni rectifier aucun. Représentant des +vieilles mœurs, janséniste et quelque peu +septuagénaire, il devait juger puérile, condamnable +même, cette singulière curiosité +pour des faits et gestes de nature, en +somme, à diminuer les idées de gravité +et de respect. On n'est jamais que de son +temps.</p> + +<p>La mode a été, de nos jours, de rabaisser +Grimarest et de déconsidérer son +livre, comme insuffisant, par rapport +aux recherches de documents originaux, +inaugurées par Beffara, qui ont rendu +possible un renouvellement de l'histoire +de Molière, en fournissant de nouveaux +points d'appui à ses futurs biographes. +Cette inquisition de pièces d'état civil, +d'archives, et d'actes notariés s'est produite, +comme l'œuvre de notre auteur, +et se poursuit en temps favorable<a id="FNanchor_2" name="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">2</a>. Si, +par impossible, celui-ci en avait eu l'idée, +<span class="pagenum"> -<a name="pXI">XI</a>- </span> +avec le pouvoir de s'y livrer, et de la +faire aboutir sur quelques points, il n'en +eût tiré que peu de profit, et d'honneur, +encore moins. On le trouverait plus +exact sur un petit nombre de noms et de +dates, mais pas plus qu'aucun autre écrivain, +en 1705, il n'eût songé à tirer des +conséquences, plus ou moins légitimes, +à la moderne, de l'éducation si complète +de Molière, de ses longues caravanes +dramatiques dans les provinces, de l'inventaire +après décès de son mobilier, et +de ceux de ses ascendants ou descendants.</p> + +<p>Il s'agit aujourd'hui, ce semble, de +déterminer les éléments complexes dont +se forma le génie du poëte comique. +Pour Grimarest, la situation était tout +autre, sinon plus simple. Ses contemporains +s'inquiétaient surtout d'un +Molière qui ne démentît pas dans sa vie +les idées de dignité, de noblesse d'âme, +de bonté, de parfait bon sens qu'il leur +inspirait par la lecture et la représentation +<span class="pagenum"> -<a name="pXII">XII</a>- </span> +de ses œuvres. Ce Molière imaginé, ce +Molière souhaité, avait été, par bonheur, +le Molière réel, et Grimarest le leur donna +conforme à la vérité, comme à leurs +vœux. Il le leur donna sincèrement, en +toute bonne foi, car les <i>mémoires</i> que lui +fournit Baron exceptés, son livre n'est +rien de plus qu'une enquête suivie, +longue, minutieuse, sur les <i>Actes</i> de +Molière, à la pluralité des voix.</p> + +<p>Le nombre et la qualité des témoignages, +c'est toute la <i>critique</i> du biographe; +lui-même en convient, et ses aveux se +réitèrent dans sa lettre, retrouvée, +au président de Lamoignon, à propos +d'une anecdote qui avait circulé sur +quelques mots adressés par Molière +au public, après l'interdiction de la +seconde représentation du <i>Tartufe</i><a id="FNanchor_3" name="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">3</a>: +<span class="pagenum"> -<a name="pXIII">XIII</a>- </span> +«Messieurs, nous comptions avoir l'honneur +de vous donner la seconde représentation +du <i>Tartufe</i>, mais M. le Président +ne veut pas qu'on le joue.» Telle +était, dans sa forme indécente, l'allocution +arrangée par des esprits frondeurs, +et que Grimarest avait rejetée de premier +mouvement. Néanmoins, comme on le +va voir, il ne se put mettre la conscience +en repos qu'après en avoir «approfondi +la fausseté», et interrogé à ce propos +plus de vingt témoins. Voici cette +pièce justificative de son honnêteté; +elle est essentielle à toute nouvelle édition +de son livre<a id="FNanchor_4" name="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">4</a>:</p> + +<blockquote> +<p><i>A Monsieur le Premier Président de Lamoignon.</i></p> + +<p class="sig">«<span class="sc">Monseigneur</span>, +</p> +<p><i>»Je me donne l'honneur de vous envoyer +l'article de la <em>Vie de Molière</em>, qui regarde +<span class="pagenum"> -<a name="pXIV">XIV</a>- </span> +le <em>Tartuffe</em>, sur ce que M. de Fontenelle +m'a dit que vous doutiez de la discrétion +et du respect que je devois avoir +en rapportant ce fait. Vous n'ignorez pas, +Monseigneur, tous les mauvais contes que +l'on a faits sur cet endroit de la vie de Molière. +J'en ai approfondi la fausseté avec +soin; mais plus de vingt personnes m'ont assuré +que la chose se passa à peu près comme je +l'ai rendue, et j'ai cru qu'elle étoit d'autant +plus véritable que dans le Menagiana, imprimé +avec privilége en 1693, on a fait dire +à M. Ménage, en parlant du <em>Tartuffe</em>: «Je +dis à M. le Premier Président de Lamoignon, +lorsqu'il empêcha qu'on ne le jouât, que c'étoit +une pièce dont la morale étoit excellente, +et qu'il n'y avoit rien qui ne pût être utile +au public.» Vous voyez, Monseigneur, que +j'ai supprimé ce nom illustre de mon ouvrage, +et que j'ai eu l'attention de donner de la +prudence et de la justice à sa défense du <em>Tartuffe</em>, +par mes expressions. M. de Fontenelle +qui a la même attention que moi pour tout ce qui +vous regarde, Monseigneur, a jugé que j'avois +bien manié cet endroit, puisqu'il a approuvé +mon livre, qui est presque imprimé. Cependant, +si vous jugez que je n'aye pas réussi +ayez la bonté de me prescrire les termes et +<span class="pagenum"> -<a name="pXV">XV</a>- </span> +les expressions, et je ferai faire un carton<a id="FNanchor_5" name="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">5</a>; +le profond respect et le sincère attachement +que j'ai depuis longtemps pour vous, Monseigneur, +et pour toute votre illustre famille, +ne me permettant pas de m'écarter un +moment de ce que je lui dois. Lorsque j'ai +eu en vue de composer la vie de Molière, je +n'ai point eu l'intention de me donner une +mauvaise réputation ni d'attaquer personne, +mais seulement de faire connoître cet excellent +auteur par ses bons endroits. Si j'ai +l'honneur de vous écrire, Monseigneur, au +lieu d'aller moi-même vous rendre compte +de ma conduite, que l'on vous aura peut-être +altérée, c'est que je sais que vos momens +sont précieux, et c'est pour vous donner le +temps de réfléchir sur ce que je prends la +liberté de vous mander, et lorsqu'il vous +plaira, je me rendrai auprès de vous pour +recevoir vos ordres, que je vous supplie +très-humblement de me donner le plus tôt +qu'il vous sera possible, à cause de l'état où +est mon impression. Je vous demande en +grâce, Monseigneur, d'être persuadé de +<span class="pagenum"> -<a name="pXVI">XVI</a>- </span> +l'envie que j'ai de vous témoigner, dans des +occasions plus essentielles que celle-ci, que +personne ne vous est plus attaché que je le +suis, et que l'on ne peut être avec plus de +respect que j'ai l'honneur d'être,</i></p> + +<p class="sig">»<span class="sc">Monseigneur</span>, +</p> +<p class="sig2"><i>»Votre très-humble et très-obéissant +serviteur</i>, +</p> +<p class="sig3">»<span class="sc">De Grimarest</span>. +</p> +<p><i>»Je recevrai les ordres dont il vous +plaira m'honorer dans la rue du Four-Saint-Germain.»</i></p> +</blockquote> + +<p>Molière grand comédien, grand écrivain, +sans doute, mais surtout grand +homme de bien, et animé dans toutes ses +actions des sentiments que son œuvre +excite, Molière enfin parangon d'humanité, +tel est le Molière dégagé par Grimarest; +tel il avait été, tel est-il montré, +tel le demandait-on, et ne se lassera-t-on +pas de le demander.</p> + +<p>Sans doute peut-on rêver de lui une +plus haute, mais non plus touchante et +<span class="pagenum"> -<a name="pXVII">XVII</a>- </span> +plus vive image. C'est dans Grimarest +que Molière reste le plus présent, le +plus familier.</p> + +<p>En dehors des articles des Biographies +universelles, nous n'avons rien sur Grimarest. +MM. les Moliéristes ne se sont +pas encore mis en frais sur le premier +des Moliéristes, ancêtre dépassé, mais +non prescrit. Sa profession était de donner +des leçons de français aux seigneurs +étrangers, de les façonner à nos manières, +à notre génie. La liste de ses +ouvrages se compose en majeure partie +de traités de belle éducation, relatifs +au récitatif dans la lecture, dans +l'action publique, dans la déclamation; +à la manière d'écrire les lettres; au +cérémonial; à l'usage dans la langue +française<a id="FNanchor_6" name="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">6</a>. Ses connaissances étaient +étendues, sa curiosité poussée en tous sens. +<span class="pagenum"> -<a name="pXVIII">XVIII</a>- </span> +Le livre intitulé <i>Commerce de lettres +curieuses et savantes</i><a id="FNanchor_7" name="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class="fnanchor">7</a> contient, à côté +de considérations sur les fortifications +et aussi sur les bibliothèques, une +dissertation sur la patavinité<a id="FNanchor_8" name="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class="fnanchor">8</a>, une +explication du rire, et des remarques +sur la lettre A dans le dictionnaire de +Furetière. La date de sa naissance reste +inconnue; celle de sa mort est fixée à +1720.</p> + +<p class="sig3">A. P.-M. +</p> + +<div class="footnotes"> + +<h3>NOTES</h3> +<div class="footnote"><p> +<a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a> +<a href="#FNanchor_1"> +<span class="label">[1]</span></a> Voir p. <a href="#p171">171</a>. Cette <i>Lettre</i> n'est certainement +pas de Visé, car il résulte de plusieurs passages +que l'auteur n'avait pas connu Molière, ni même +été son contemporain, et c'est un point que Grimarest +accorde dans sa réponse. +</p></div> +<div class="footnote"><p> +<a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a> +<a href="#FNanchor_2"> +<span class="label">[2]</span></a> Depuis cinquante-six ans, 1821-1877. +</p></div> +<div class="footnote"><p> +<a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a> +<a href="#FNanchor_3"> +<span class="label">[3]</span></a> Cette lettre, publiée par Taschereau dans +la troisième édition de son <i>Histoire de la vie et +des ouvrages de Molière</i>, Paris, Hetzel, 1844, +in-18, lui avait été communiquée en original par +Villenave. +</p></div> +<div class="footnote"><p> +<a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a> +<a href="#FNanchor_4"> +<span class="label">[4]</span></a> Voir pour les difficultés que rencontra la représentation +du <i>Tartufe</i>, p. <a href="#p94">94</a> à <a href="#p101">101</a>. +</p></div> +<div class="footnote"><p> +<a name="Footnote_5" id="Footnote_5"></a> +<a href="#FNanchor_5"> +<span class="label">[5]</span></a> Nous nous sommes assuré qu'aucun des passages +du livre relatifs au <i>Tartufe</i> n'avait été cartonné. +</p></div> +<div class="footnote"><p> +<a name="Footnote_6" id="Footnote_6"></a> +<a href="#FNanchor_6"> +<span class="label">[6]</span></a> Traité du récitatif dans la lecture, dans +l'action publique, dans la déclamation et dans le +chant; avec un traité des accens, de la quantité et +de la ponctuation. Paris, <i>Jacques Le Fèvre et +Pierre Ribou</i>, 1707, in-12. +<p>Traité sur la manière d'écrire des lettres et sur +le cérémonial, avec un discours sur ce qu'on appelle +usage dans la langue françoise, par Monsieur +de Grimarest. Paris, <i>Jacques Étienne</i>, 1719, in-12.</p> + +<p>Dans le préambule de cette production approuvée +à la date de 1708, Grimarest dit leur fait à un +«poëte insolent» et à un «avocat critique», détracteurs +de ses précédents ouvrages. L'un ou +l'autre de ces fâcheux, de préférence le poëte, doit +être l'auteur de la <i>Lettre</i> attribuée sans raison à +de Visé par les bibliographes (voir la <a href="#Footnote_1">note de la +page <small>VII</small></a>).</p> +</div> + +<div class="footnote"><p> +<a name="Footnote_7" id="Footnote_7"></a> +<a href="#FNanchor_7"> +<span class="label">[7]</span></a> Paris, 1700, in-12.</p> +</div> + +<div class="footnote"><p> +<a name="Footnote_8" id="Footnote_8"></a> +<a href="#FNanchor_8"> +<span class="label">[8]</span></a> C'est la latinité de Tite-Live né à Padoue. +</p></div> +</div> + + + + +<h2>LA VIE<br> +<small>DE M.</small><br> +<big>DE MOLIERE.</big></h2> + +<div class="c"> +<img src="images/c.png" alt=""> +</div> + +<p class="c"><big>A PARIS,</big><br> +Chez <span class="sc">Jacques le Febvre</span>, dans<br> +la grand' Salle du Palais,<br> +au Soleil-d'Or.</p> + +<p class="c">M. DCCV.</p> + +<p class="c"><i>AVEC PRIVILEGE DU ROI</i></p> + + + + +<h2><i>APROBATION.</i></h2> + + +<p class="narrow">J'ai lû par ordre de Monseigneur +le Chancelier <span class="sc">La Vie +de Moliere</span>, & j'ai cru que +le Public la verroit avec plaisir, +par l'intérêt qu'il prend à +la mémoire d'un auteur si Illustre. +<span class="sc">Fait</span> à Paris ce 15<sup>e</sup> Décembre 1704. +</p> +<p class="narrowr"><span class="sc">Fontenelle</span>. +</p> +<hr> + + +<p class="narrow">Le Privilége du Roy, en date du 11 Janvier +1705, est au nom de Jean-Leonor <span class="sc">le +Gallois, Sieur de Grimarest</span>. +</p> + + + +<h2>LA VIE<br> +<small>DE</small><br> +M<sup>R</sup> DE MOLIÈRE</h2> + + +<p>Il y a lieu de s'étonner +que personne n'ait encore +recherché la Vie de +M<sup>r</sup> de Molière pour nous +la donner. On doit s'intéresser +à la mémoire d'un homme qui +s'est rendu si illustre dans son genre. +Quelles obligations notre Scène comique +ne lui a-t-elle pas? Lorsqu'il commença +à travailler, elle étoit destituée d'ordre, +de mœurs, de goût, de caractères; tout y +<span class="pagenum"> -<a name="p2">2</a>- </span> +étoit vicieux. Et nous sentons assez souvent +aujourd'hui que sans ce Génie supérieur +le Théâtre comique seroit peut-être +encore dans cet affreux chaos, d'où +il l'a tiré par la force de son imagination; +aidée d'une profonde lecture, et +de ses réflexions, qu'il a toujours heureusement +mises en œuvre. Ses Pièces +représentées sur tant de Théâtres, traduites +en tant de langues, le feront admirer +autant de siècles que la Scène +durera. Cependant on ignore ce grand +Homme; et les foibles crayons, qu'on +nous en a donnez, sont tous manquez; +ou si peu recherchez, qu'ils ne suffisent +pas pour le faire connoître tel qu'il étoit. +Le Public est rempli d'une infinité de +fausses Histoires à son ocasion. Il y a +peu de personnes de son temps, qui pour +se faire honneur d'avoir figuré avec lui, +n'inventent des avantures qu'ils prétendent +avoir eues ensemble. J'en ai eu +plus de peine à déveloper la vérité; mais +je la rends sur des Mémoires très-assurez; +et je n'ai point épargné les soins +<span class="pagenum"> -<a name="p3">3</a>- </span> +pour n'avancer rien de douteux. J'ai +écarté aussi beaucoup de faits domestiques, +qui sont communs à toutes sortes +de personnes; mais je n'ai point négligé +ceux qui peuvent réveiller mon Lecteur. +Je me flate que le Public me sçaura bon +gré d'avoir travaillé: je lui donne la Vie +d'une personne qui l'ocupe si souvent; +d'un Auteur inimitable, dont le souvenir +touche tous ceux qui ont le discernement +assez heureux pour sentir à la lecture, +ou à la représentation de ses Pièces, +toutes les beautez qu'il y a répandues.</p> + +<hr> + + +<p>M<sup>r</sup> de Molière se nommoit Jean-Baptiste +Pocquelin; il estoit fils et petit-fils +de Tapissiers, Valets-de-Chambre du +Roy Louis XIII. Ils avoient leur boutique +sous les pilliers des Halles, dans une +maison qui leur appartenoit en propre. +Sa mère s'appelloit Boudet: elle étoit +aussi fille d'un Tapissier, établi sous les +mêmes piliers des Halles.</p> + +<p>Les parens de Molière l'élevèrent pour +être Tapissier; et ils le firent recevoir en +<span class="pagenum"> -<a name="p4">4</a>- </span> +survivance de la Charge du père dans un +âge peu avancé: ils n'épargnèrent aucuns +soins pour le mettre en état de la +bien exercer; ces bonnes Gens n'aïant +pas de sentimens qui dûssent les engager +à destiner leur enfant à des occupations +plus élevées: de sorte qu'il resta dans la +boutique jusqu'à l'âge de quatorze ans; +et ils se contentèrent de lui faire apprendre +à lire et à écrire pour les besoins +de sa profession.</p> + +<p>Molière avoit un grand-père, qui l'aimoit +éperduement; et comme ce bon +homme avoit de la passion pour la Comédie, +il y menoit souvent le petit Pocquelin, +à l'Hôtel de Bourgogne. Le père +qui appréhendoit que ce plaisir ne dissipât +son fils, et ne lui ôtât toute l'attention +qu'il devoit à son métier, demanda +un jour à ce bon homme pourquoi il +menoit si souvent son petit-fils au spectacle? +«Avez-vous», lui dit-il, avec un +peu d'indignation, «envie d'en faire un +Comédien?—Plût à Dieu», lui répondit +le grand-père, «qu'il fût aussi bon Comédien +<span class="pagenum"> -<a name="p5">5</a>- </span> +que Belleroze» (c'étoit un fameux +Acteur de ce tems là). Cette réponse +frapa le jeune homme, et sans pourtant +qu'il eût d'inclination déterminée, elle +lui fit naître du dégoût pour la profession +de Tapissier; s'imaginant que puisque +son grand-père souhaitoit qu'il pût être +Comédien, il pouvoit aspirer à quelque +chose de plus qu'au métier de son +père.</p> + +<p>Cette prévention s'imprima tellement +dans son esprit, qu'il ne restoit dans la +boutique qu'avec chagrin: de manière +que revenant un jour de la Comédie, +son père lui demanda pourquoi il estoit +si mélancholique depuis quelque tems? +Le petit Pocquelin ne put tenir contre +l'envie qu'il avoit de déclarer ses sentimens +à son père: il lui avoua franchement +qu'il ne pouvoit s'accommoder de +sa Profession; mais qu'il lui feroit un +plaisir sensible de le faire étudier. Le +grand-père, qui étoit présent à cet éclaircissement, +appuya par de bonnes raisons +l'inclination de son petit-fils. Le père s'y +<span class="pagenum"> -<a name="p6">6</a>- </span> +rendit, et se détermina à l'envoyer au +Collége des Jésuites.</p> + +<hr> + + +<p>Le jeune Pocquelin étoit né avec de +si heureuses dispositions pour les études, +qu'en cinq années de tems il fit non seulement +ses Humanitez, mais encore sa +Philosophie.</p> + +<p>Ce fut au Collége qu'il fit connoissance +avec deux Hommes illustres de notre +tems, M<sup>r</sup> de Chapelle et M<sup>r</sup> Bernier.</p> + +<p>Chapelle étoit fils de M<sup>r</sup> Luillier, sans +pouvoir être son héritier de droit; mais +il auroit pu lui laisser les grands biens +qu'il possédoit, si par la suite il ne l'avoit +reconnu incapable de les gouverner. +Il se contenta de lui laisser seulement +8000 livres de rente entre les mains de +personnes qui les lui payoient régulièrement.</p> + +<p>M<sup>r</sup> Luillier n'épargna rien pour donner +une belle éducation à Chapelle, +jusqu'à lui choisir pour Précepteur le +célèbre M<sup>r</sup> de Gassendi; qui aïant remarqué +dans Molière toute la docilité et +<span class="pagenum"> -<a name="p7">7</a>- </span> +toute la pénétration nécessaires pour +prendre les connoissances de la Philosophie, +se fit un plaisir de la lui enseigner +en même tems qu'à Messieurs de Chapelle +et Bernier.</p> + +<p>Cyrano de Bergerac, que son père +avoit envoyé à Paris sur sa propre conduite, +pour achever ses études, qu'il +avoit assez mal commencées en Gascogne, +se glissa dans la société des Disciples +de Gassendi, aïant remarqué l'avantage +considérable qu'il en tireroit. +Il y fut admis cependant avec répugnance; +l'esprit turbulent de Cyrano ne +convenoit point avec de jeunes gens, qui +avoient déjà toute la justesse d'esprit +que l'on peut souhaiter dans des personnes +toutes formées. Mais le moyen +de se débarasser d'un jeune homme +aussi insinuant, aussi vif, aussi gascon +que Cyrano? Il fut donc reçu aux études +et aux conversations que Gassendi conduisoit +avec les personnes que je viens +de nommer. Et comme ce même Cyrano +étoit très-avide de sçavoir, et qu'il avoit +<span class="pagenum"> -<a name="p8">8</a>- </span> +une mémoire fort heureuse, il profitoit +de tout; et il se fit un fond de bonnes +choses, dont il tira avantage dans la +suite. Molière aussi ne s'est il pas fait un +scrupule de placer dans ses Ouvrages +plusieurs pensées, que Cyrano avoit +employées auparavant dans les siens? +Il m'est permis, disoit Molière, de reprendre +mon bien où je le trouve.</p> + +<hr> + + +<p>Quand Molière eut achevé ses études, +il fut obligé, à cause du grand âge de +son père, d'exercer sa Charge pendant +quelque tems; et même il fit le voyage +de Narbonne à la suite de Louis XIII. +La Cour ne lui fit pas perdre le goût +qu'il avoit pris dès sa jeunese pour la +Comédie: ses études n'avoient même +servi qu'à l'y entretenir. C'étoit assez la +coutume dans ce tems-là de représenter +des pièces entre amis; quelques Bourgeois +de Paris formèrent une troupe, +dont Molière étoit; ils jouèrent plusieurs +fois pour se divertir. Mais ces +Bourgeois aïant suffisamment rempli +<span class="pagenum"> -<a name="p9">9</a>- </span> +leur plaisir, et s'imaginant être de bons +Acteurs, s'avisèrent de tirer du profit de +leurs représentations. Ils pensèrent bien +sérieusement aux moyens d'exécuter leur +dessein: et après avoir pris toutes leurs +mesures, ils s'établirent dans le jeu de +paume de la Croix blanche, au Fauxbourg +Saint Germain. Ce fut alors que +Molière prit le nom qu'il a toujours +porté depuis. Mais lorsqu'on lui a demandé +ce qui l'avoit engagé à prendre +celui-là plutôt qu'un autre, jamais il +n'en a voulu dire la raison, même à ses +meilleurs amis.</p> + +<p>L'établissement de cette nouvelle +troupe de Comédiens n'eut point de succès, +parce qu'ils ne voulurent point suivre +les avis de Molière, qui avoit le discernement +et les vues beaucoup plus justes, +que des gens qui n'avoient pas été cultivez +avec autant de soin que lui.</p> + +<p>Un Auteur grave nous fait un conte +au sujet du parti que Molière avoit pris, +de jouer la Comédie. Il avance que sa +famille alarmée de ce dangereux dessein, +<span class="pagenum"> -<a name="p10">10</a>- </span> +lui envoya un Ecclésiastique, pour lui +représenter qu'il perdoit entièrement +l'honneur de sa famille; qu'il plongeoit +ses parens dans de douloureux déplaisirs; +et qu'enfin il risquoit son salut +d'embrasser une profession contre les +bonnes mœurs, et condamnée par l'Église; +mais qu'après avoir écouté tranquilement +l'Ecclésiastique, Molière parla +à son tour avec tant de force en faveur +du Théâtre, qu'il séduisit l'esprit de celui +qui le vouloit convertir, et l'emmena +avec lui pour jouer la Comédie. Ce fait +est absolument inventé par les personnes +de qui M<sup>r</sup> P** peut l'avoir pris pour +nous le donner. Et quand je n'en aurois +pas de certitude, le Recteur à la première +réflexion présumera avec moi +que ce fait n'a aucune vrai-semblance. Il +est vrai que les parents de Molière essayèrent +par toutes sortes de voies de le +détourner de sa résolution; mais ce fut +inutilement: sa passion pour la Comédie +l'emportoit sur toutes leurs raisons.</p> + +<p>Quoique la troupe de Molière n'eût +<span class="pagenum"> -<a name="p11">11</a>- </span> +point réussi: cependant pour peu qu'elle +avoit paru, elle lui avoit donné occasion +suffisamment de faire valoir dans le +monde les dispositions extraordinaires +qu'il avoit pour le Théâtre. Et Monsieur +le Prince de Conti, qui l'avoit fait venir +plusieurs fois jouer dans son Hôtel, l'encouragea. +Et voulant bien l'honorer de +sa protection, il lui ordonna de le venir +trouver en Languedoc avec sa troupe, +pour y jouer la Comédie.</p> + +<p>Cette troupe étoit composée de la Béjart, +de ses deux frères, de Gros René, +de Duparc, de sa femme, d'un Pâtissier +de la rue Saint Honoré, père de la Damoiselle +de la G**, femme-de-chambre +de la De-Brie; celle-cy étoit aussi de +la troupe avec son mari, et quelques +autres.</p> + +<p>Molière en formant sa troupe, lia une +forte amitié avec la Béjart, qui avant +qu'elle le connût, avoit eu une petite +Fille de Monsieur de Modène, Gentilhomme +d'Avignon, avec qui j'ai sçu, +par des témoignages très-assurez, que la +<span class="pagenum"> -<a name="p12">12</a>- </span> +mère avoit contracté un mariage caché. +Cette petite fille accoutumée avec Molière, +qu'elle voyoit continuellement, +l'appella son mari, dès qu'elle sçut parler; +et à mesure qu'elle croissoit, ce +nom déplaisoit moins à Molière, mais +cela ne paroissoit à personne tirer à aucune +conséquence. La mère ne pensoit +à rien moins qu'à ce qui arriva dans la +suite; et occupée seulement de l'amitié +qu'elle avoit pour son prétendu gendre, +elle ne voyoit rien qui dût lui faire faire +des réflexions.</p> + +<hr> + + +<p>Molière partit avec sa troupe, qui eut +bien de l'aplaudissement en passant à +Lyon, en 1653, où il donna au public +l'<i>Étourdi</i>, la première de ses Pièces, qui +eut autant de succès qu'il en pouvoit +espérer. La Troupe passa en Languedoc, +où Molière fut reçu très-favorablement +de Monsieur le Prince de Conti, qui eut +la bonté de donner des appointemens à +ces Comédiens.</p> + +<p>Molière s'acquit beaucoup de réputation +<span class="pagenum"> -<a name="p13">13</a>- </span> +dans cette Province, par les trois +premières Pièces de sa façon qu'il fit paroître; +l'<i>Étourdi</i>, le <i>Dépit amoureux</i>, et +les <i>Précieuses ridicules</i>. Ce qui engagea +d'autant plus Monsieur le Prince de +Conti à l'honorer de sa bienveillance, et +de ses bienfaits: ce Prince lui confia la +conduite des plaisirs et des spectacles +qu'il donnoit à la Province, pendant +qu'il en tint les États. Et aïant remarqué +en peu de tems toutes les bonnes +qualitez de Molière, son estime pour lui +alla si loin, qu'il le voulut faire son Secrétaire. +Mais il aimoit l'indépendance, +et il étoit si rempli du désir de faire valoir +le talent qu'il se connoissoit, qu'il +pria Monsieur le Prince de Conti de le +laisser continuer la Comédie; et la place +qu'il auroit remplie fut donnée à Monsieur +de Simoni. Ses amis le blâmèrent +de n'avoir point accepté un emploi si +avantageux. «Eh! Messieurs,» leur +dit-il, «ne nous déplaçons jamais; je +suis passable Auteur, si j'en crois la +voix publique; je puis être un fort +<span class="pagenum"> -<a name="p14">14</a>- </span> +mauvais Secrétaire. Je divertis le +Prince par les spectacles que je lui +donne; je le rebuterai par un travail +sérieux, et mal conduit. Et pensez-vous +d'ailleurs,» ajouta-t-il, «qu'un Misantrope +comme moi, capricieux si vous +voulez, soit propre auprès d'un Grand? +Je n'ai pas les sentimens assez flexibles +pour la domesticité. Mais plus +que tout cela, que deviendront ces +pauvres gens que j'ai amenés de si +loin? Qui les conduira? Ils ont compté +sur moi; et je me reprocherois de les +abandonner.» Cependant j'ai sçû que +la Béjart, lui auroit fait le plus de peine +à quitter; et cette femme, qui avoit tout +pouvoir sur son esprit, l'empêcha de +suivre Monsieur le Prince de Conti. De +son côté, Molière étoit ravi de se voir le +Chef d'une Troupe; il se fesoit un plaisir +sensible de conduire sa petite République: +il aimoit à parler en public, il +n'en perdoit jamais l'occasion; jusques-là +que s'il mouroit quelque Domestique +de son Théâtre, ce lui étoit un sujet de +<span class="pagenum"> -<a name="p15">15</a>- </span> +haranguer pour le premier jour de Comédie. +Tout cela lui auroit manqué chez +Monsieur le Prince de Conti.</p> + +<hr> + + +<p>Après quatre ou cinq années de succès +dans la Province, la Troupe résolut de +venir à Paris. Molière sentit qu'il avoit +assez de force pour y soutenir un Théâtre +comique; et qu'il avoit assez façonné ses +Comédiens pour espérer d'y avoir un plus +heureux succès que la première fois. Il +s'assuroit aussi sur la protection de +Monsieur le Prince de Conti.</p> + +<p>Molière quitta donc le Languedoc avec +sa Troupe: mais il s'arrêta à Grenoble, où +il joua pendant tout le Carnaval. Après +quoi, ces Comédiens vinrent à Rouen, +afin qu'étant plus à portée de Paris, leur +mérite s'y répandît plus aisément. Pendant +ce séjour, qui dura tout l'Été, Molière +fit plusieurs voyages à Paris, pour +se préparer une entrée chez Monsieur, +qui lui aïant acordé sa protection, eut +la bonté de le présenter au Roi et à la +Reine Mère.</p> + +<p><span class="pagenum"> -<a name="p16">16</a>- </span> +Ces Comédiens eurent l'honneur de +représenter la pièce de <i>Nicomède</i> devant +leurs Majestez au mois d'Octobre 1658. +Leur début fut heureux; et les Actrices +sur tout furent trouvées bonnes. +Mais comme Molière sentoit bien que +sa Troupe ne l'emporteroit pas pour le +sérieux sur celle de l'Hôtel de Bourgogne, +après la Pièce il s'avança sur le +Théâtre, et fit un remercîment à sa Majesté, +et la suplia d'agréer qu'il lui donnât +un des petits divertissemens, qui lui +avoient acquis un peu de réputation dans +les Provinces. En quoi il comptoit bien +de réussir, parce qu'il avoit acoutumé sa +Troupe à jouer sur le champ de petites +Comédies, à la manière des Italiens. Il +en avoit deux entre autres, que tout le +monde en Languedoc, jusqu'aux personnes +les plus sérieuses, ne se lassoient +point de voir représenter. C'étoient les +<i>Trois Docteurs Rivaux</i>, et le <i>Maître +d'École</i>, qui étoient entièrement dans le +goût Italien.</p> + +<p>Le Roi parut satisfait du compliment +<span class="pagenum"> -<a name="p17">17</a>- </span> +de Molière, qui l'avoit travaillé avec +soin; et sa Majesté voulut bien qu'il lui +donnât la première de ces deux petites +Pièces, qui eut un succès favorable. Le +Jeu de ces Comédiens fut d'autant plus +goûté, que depuis quelque tems on ne +jouoit plus que des Pièces sérieuses à +l'Hôtel de Bourgogne: le plaisir des petites +Comédies étoit perdu.</p> + +<hr> + + +<p>Le divertissement que cette Troupe +venoit de donner à Sa Majesté, lui aïant +plu, Elle voulut qu'elle s'établît à Paris: +et pour faciliter cet établissement, +le Roi eut la bonté de donner le petit +Bourbon à ces Comédiens, pour jouer +alternativement avec les Italiens. On +sçait qu'ils passèrent en 1660 au Palais +Royal, et qu'ils prirent le titre de <i>Comédiens +de Monsieur</i>.</p> + +<p>Molière, qui en homme de bon sens, +se défioit toujours de ses forces, eut peur +alors que ses ouvrages n'eussent pas du +Public de Paris autant d'aplaudissement +que dans les Provinces. Il apréhendoit +<span class="pagenum"> -<a name="p18">18</a>- </span> +de trouver dans ce Parterre, qui ne +passoit rien de défectueux dans ce tems-là, +non plus qu'en celui-ci, des esprits +qui ne fussent pas plus contens de lui, +qu'il l'étoit lui-même. Et si sa Troupe +dans les commencemens ne l'avoit excité +à profiter des heureuses dispositions +qu'elle lui connoissoit pour le Théâtre +comique, peut-être ne se seroit-t-il pas +hazardé de livrer ses Ouvrages au Public. +«Je ne comprens pas,» disoit-il, à +ses camarades en Languedoc, «comment +des personnes d'esprit prennent +du plaisir à ce que je leur donne; +mais je sçais bien qu'en leur place, je +n'y trouverois aucun goût.—Eh! ne +craignez rien,» lui répondit un de ses +amis; «l'homme qui veut rire se divertit +de tout, le Courtisan, comme le +Peuple.» Les Comédiens le rassurèrent +à Paris, comme dans la Province; et ils +commencèrent à représenter dans cette +grande Ville, le 3<sup>e</sup> de Novembre 1658. +L'<i>Étourdi</i>, la première de ses Pièces, +qu'il fit paroître dans ce même mois, et +<span class="pagenum"> -<a name="p19">19</a>- </span> +le <i>Dépit amoureux</i> qu'il donna au mois +de Décembre suivant, furent reçus avec +aplaudissement: et Molière enleva tout-à-fait +l'estime du Public en 1659, par les +<i>Précieuses ridicules</i>: Ouvrage qui fit +alors espérer de cet Auteur les bonnes +choses qu'il nous a données depuis. +Cette Pièce fut représentée au simple la +première fois; mais le jour suivant on +fut obligé de la mettre au double, à cause +de la foule incroyable, qui y avoit été le +premier jour. Et cette Pièce, de même +que l'<i>Étourdi</i> et le <i>Dépit amoureux</i>, +quoique jouée dans les Provinces pendant +long-tems, eut cependant à Paris +tout le mérite de la nouveauté.</p> + +<p>Les <i>Précieuses</i> furent jouées pendant +quatre mois de suite. M<sup>r</sup> Ménage, qui +étoit à la première représentation de +cette Pièce, en jugea favorablement. +«Elle fut jouée,» dit-t-il, «avec un applaudissement +général, et j'en fus si +satisfait en mon particulier que je vis +dès lors l'effet qu'elle alloit produire. +Monsieur, dis-je à M<sup>r</sup> Chapelain en +<span class="pagenum"> -<a name="p20">20</a>- </span> +sortant de la Comédie, nous aprouvions +vous et moi toutes les sotises qui +viennent d'être critiquées si finement, +et avec tant de bon sens: mais croyez-moi, +il nous faudra brûler ce que +nous avons adoré, et adorer ce que +nous avons brûlé. Cela arriva, comme +je l'avois prédit, & dès cette première +représentation l'on revint du galimathias, +et du stile forcé.»</p> + +<p>Un jour, que l'on représentoit cette +Pièce, un Vieillard s'écria du milieu du +Parterre: <i>Courage, courage, Molière, +voilà la bonne Comédie</i>. Ce qui fait bien +connoître que le Théâtre comique étoit +alors bien négligé; et que l'on étoit fatigué +de mauvais Ouvrages avant Molière, +comme nous l'avons été après +l'avoir perdu.</p> + +<p>Cette Comédie eut cependant des critiques; +on disoit que c'étoit une charge +un peu forte. Mais Molière connoissoit +déjà le point de vue du Théâtre, qui +demande de gros traits pour affecter le +Public; & ce principe lui a toujours +<span class="pagenum"> -<a name="p21">21</a>- </span> +réussi dans tous les caractères qu'il a +voulu peindre.</p> + +<hr> + + +<p>Le 28 Mars 1660, Molière donna +pour la première fois le <i>Cocu imaginaire</i>, +qui eut beaucoup de succès. +Cependant les petits Auteurs comiques +de ce tems-là, allarmez de la réputation +que Molière commençoit à se former, +fesoient tout leur possible pour décrier +sa Pièce. Quelques personnes savantes +et délicates répandoient aussi leur critique. +Le titre de cet ouvrage, disoient-ils, +n'est pas noble; et puisqu'il a pris +presque toute cette Pièce chez les Étrangers, +il pouvoit choisir un sujet qui lui +fît plus d'honneur. Le commun des gens +ne lui tenoit pas compte de cette Pièce +comme des <i>Précieuses ridicules</i>; les caractères +de celle-là ne les touchoient pas +aussi vivement que ceux de l'autre. Cependant +malgré l'envie des Troupes, des +Auteurs, et des personnes inquiètes, le +<i>Cocu imaginaire</i> passa avec aplaudissement +dans le Public. Un bon Bourgeois +<span class="pagenum"> -<a name="p22">22</a>- </span> +de Paris, vivant bien noblement, mais +dans les chagrins que l'humeur et la +beauté de sa femme lui avoient assez +publiquement causés, s'imagina que Molière +l'avait pris pour l'original de son +Cocu imaginaire. Ce Bourgeois crut devoir +en être offencé; il en marqua son +ressentiment à un de ses amis. «Comment!» +lui dit-t-il, «un petit Comédien +aura l'audace de mettre impunément +sur le Théâtre un homme de ma +sorte?» (Car le Bourgeois s'imagine +être beaucoup plus au-dessus du Comédien, +que le Courtisan ne croit être +élevé au-dessus de lui.) «Je m'en plaindrai,» +ajouta-t-il: «en bonne police +on doit réprimer l'insolence de ces +gens-là: ce sont les pestes d'une Ville; +ils observent tout pour le tourner en +ridicule.» L'ami, qui étoit homme de +bon sens, et bien informé, lui dit: «Eh! +Monsieur, si Molière a eu intention +sur vous, en fesant le <i>Cocu imaginaire</i>, +de quoi vous plaignez-vous? Il +vous a pris du beau côté; et vous seriez +<span class="pagenum"> -<a name="p23">23</a>- </span> +bien heureux d'en être quitte pour +l'imagination.» Le Bourgeois, quoique +peu satisfait de la réponse de son +ami, ne laissa pas d'y faire quelque réflexion, +et ne retourna plus au <i>Cocu +imaginaire</i>.</p> + +<hr> + + +<p>Molière ne fut pas heureux dans la +seconde Pièce nouvelle qu'il fit paroître +à Paris le 4 Février 1661. <i>Dom-Garcie +de Navarre</i>, ou le Prince jaloux, n'eut +point de succès. Molière sentit, comme +le Public, le foible de sa Pièce. Aussi ne +la fit-il pas imprimer; et on ne l'a ajoutée +à ses Ouvrages qu'après sa mort.</p> + +<p>Ce peu de réussite releva ses ennemis; +ils espéroient qu'il tomberoit de lui-même, +et que comme presque tous les +Auteurs comiques, il seroit bien-tôt +épuisé. Mais il n'en connut que mieux +le goût du tems: il s'y acommoda entièrement +dans l'<i>École des Maris</i>, qu'il +donna le 24 Juin 1661. Cette Pièce qui +est une de ses meilleures, confirma le +Public dans la bonne opinion qu'il avoit +<span class="pagenum"> -<a name="p24">24</a>- </span> +conçue de cet excellent Auteur. On ne +douta plus que Molière ne fût entièrement +maître du Théâtre dans le genre +qu'il avoit choisi. Ses envieux ne purent +pourtant s'empêcher de parler mal +de son Ouvrage. Je ne vois pas, disoit un +Auteur Contemporain, qui ne réussissoit +point, où est le mérite de l'avoir +fait: ce sont les <i>Adelphes</i> de Térence; +il est aisé de travailler en y mettant si +peu du sien, et c'est se donner de la réputation +à peu de frais. On n'écoutoit +point les personnes qui parloient de la +sorte; et Molière eut lieu d'être satisfait +du Public, qui aplaudit fort à sa Pièce; +c'est aussi une de celles que l'on verroit +encore représenter aujourd'hui avec le +plus de plaisir, si elle étoit jouée avec +autant de feu et de délicatesse qu'elle +l'étoit du tems de l'Auteur.</p> + +<hr> + + +<p>Les <i>Fâcheux</i>, qui parurent à la Cour +au mois d'Août 1661, et à Paris le 4 du +mois de Novembre suivant, achevèrent +de donner à Molière la supériorité sur +<span class="pagenum"> -<a name="p25">25</a>- </span> +tous ceux de son tems qui travailloient +pour le Théâtre comique. La diversité +de caractères dont cette Pièce est remplie, +et la nature que l'on y voyoit +peinte avec des traits si vifs, enlevoient +tous les aplaudissements du Public. On +avoua que Molière avoit trouvé la belle +Comédie: il la rendoit divertissante et +utile. Cependant l'homme de Cour, +comme l'homme de Ville, qui croyoit +voir le ridicule de son caractère sur le +Théâtre de Molière, ataquoit l'Auteur +de tous côtés. Il outre tout, disoit-t-on; +il est inégal dans ses peintures; il dénoue +mal. Toutes les dissertations malines +que l'on fesoit sur ses Pièces, n'en +empêchoient pourtant point le succès; +et le Public étoit toujours de son côté.</p> + +<hr> + + +<p>On lit dans la Préface, qui est à la tête +des Pièces de Molière, qu'elles n'avoient +pas d'égales beautés, parce, dit-on, qu'il +étoit obligé d'assujettir son génie à des +Sujets qu'on lui prescrivoit, et de travailler +avec une très-grande précipitation. +<span class="pagenum"> -<a name="p26">26</a>- </span> +Mais je sai par de très-bons mémoires +qu'on ne lui a jamais donné de +sujets. Il en avoit un magazin d'ébauchez +par la quantité de petites farces qu'il +avoit hazardées dans les Provinces; et +la Cour et la Ville lui présentoient tous +les jours des originaux de tant de façons, +qu'il ne pouvoit s'empêcher de travailler +de lui-même sur ceux qui frapoient le +plus. Et quoiqu'il dise dans sa Préface +des <i>Fâcheux</i>, qu'il ait fait cette Pièce en +quinze jours de tems, j'ai cependant de +la peine à le croire; c'étoit l'homme du +monde qui travailloit avec le plus de difficulté; +et il s'est trouvé que des divertissements +qu'on lui demandoit, étoient +faits plus d'un an auparavant.</p> + +<hr> + + +<p>On voit dans les remarques de M<sup>r</sup> Ménage +que «dans la Comédie des <i>Fâcheux</i>, +qui est,» dit-t-il, «une des +plus belles de M<sup>r</sup> de Molière, le Fâcheux +chasseur qu'il introduit sur la +Scène, est M<sup>r</sup> de S**: que ce fut le +Roi qui lui donna ce sujet, en sortant +<span class="pagenum"> -<a name="p27">27</a>- </span> +de la première représentation de cette +Pièce, qui se donna chez M<sup>r</sup> Fouquet.» +Sa Majesté, voyant passer +Monsieur de S**, dit à Molière: «Voilà +un grand original que vous n'avez +point encore copié.» Je n'ai pu savoir +absolument si ce fait est véritable; mais +j'ai été mieux informé que M<sup>r</sup> Ménage +de la manière dont cette belle Scène du +Chasseur fut faite. Molière n'y a aucune +part que pour la versification; car ne +connoissant point la chasse, il s'excusa +d'y travailler. De sorte qu'une personne, +que j'ai des raisons de ne pas nommer, +la lui dicta tout entière dans un jardin; +et M<sup>r</sup> de Molière l'aïant versifiée, en fit +la plus belle Scène de ses <i>Fâcheux</i>, et +le Roi prit beaucoup de plaisir à la voir +représenter.</p> + +<hr> + + +<p>L'<i>École des Femmes</i> parut en 1662, +avec peu de succès; les gens de spectacle +furent partagés; les Femmes outragées, +à ce qu'elles croyoient, débauchoient +autant de beaux esprits qu'elles le pouvoient, +<span class="pagenum"> -<a name="p28">28</a>- </span> +pour juger de cette Pièce comme +elles en jugeoient. «Mais que trouvez-vous +à redire d'essenciel à cette Pièce?» +disoit un Connoisseur à un Courtisan de +distinction.—«Ah parbleu! ce que j'y +trouve à redire, est plaisant,» s'écria +l'homme de Cour! «<i>Tarte à la crème</i>, +morbleu, <i>Tarte à la crème</i>.—Mais, +<i>Tarte à la crème</i>, n'est point un défaut,» +répondit le bon esprit, «pour +décrier une Pièce comme vous le faites.—<i>Tarte +à la crème</i>, est exécrable,» +répliqua le Courtisan. «<i>Tarte à la +crème</i>! bon Dieu! avec du sens commun, +peut-t-on soutenir une Pièce où +l'on ait mis <i>Tarte à la crème</i>?» Cette +expression se répétoit par écho parmi +tous les petits esprits de la Cour et de la +Ville, qui ne se prêtent jamais à rien, et +qui incapables de sentir le bon d'un Ouvrage, +saisissent un trait foible, pour +ataquer un Auteur beaucoup au-dessus +de leur portée. Molière, outré à son tour +des mauvais jugemens que l'on portoit +sur sa pièce, les ramassa, et en fit la +<span class="pagenum"> -<a name="p29">29</a>- </span> +<i>Critique de l'École des Femmes</i>, qu'il +donna en 1663. Cette pièce fit plaisir au +Public: elle étoit du tems, et ingénieusement +travaillée.</p> + +<hr> + + +<p>L'<i>Impromptu de Versailles</i>, qui fut +joué pour la première fois devant le Roi +le 14<sup>e</sup> d'Octobre 1663, et à Paris le 4<sup>e</sup> de +Novembre de la même année, n'est +qu'une conversation satirique entre les +Comédiens, dans laquelle Molière se +donne carrière contre les Courtisans, +dont les caractères lui déplaisoient, contre +les Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, +et contre ses ennemis.</p> + +<hr> + + +<p>Molière, né avec des mœurs droites, +et dont les manières étoient simples et +naturelles, souffroit impatiemment le +Courtisan empressé, flateur, médisant, +inquiet, incommode, faux ami. Il se déchaîne +agréablement dans son <i>Impromptu</i> +contre ces Messieurs-là, qui ne lui pardonnoient +pas dans l'ocasion. Il ataque +leur mauvais goût pour les ouvrages: +<span class="pagenum"> -<a name="p30">30</a>- </span> +il tâche d'ôter tout crédit au jugement +qu'ils fesoient des siens.</p> + +<p>Mais il s'atache sur tout à tourner en +ridicule une pièce intitulée le <i>Portrait +du Peintre</i>, que M<sup>r</sup> Boursaut avoit faite +contre lui; et à faire voir l'ignorance +des Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne +dans la déclamation, en les contrefesant +tous si naturellement, qu'on les reconnoissoit +dans son jeu. Il épargna le seul +Floridor. Il avoit très-grande raison de +charger sur leur mauvais goût. Ils ne +savoient aucuns principes de leur art; +ils ignoroient même qu'il en eût. Tout +leur jeu ne consistoit que dans une prononciation +ampoulée et emphatique, +avec laquelle ils récitoient également +tous leurs rôles; on n'y reconnoissoit ni +mouvemens, ni passion: et cependant +les Beauchateau, les Mondori, étoient +aplaudis, parce qu'ils fesoient pompeusement +ronfler un vers. Molière, qui +connoissoit l'action par principes, étoit +indigné d'un jeu si mal réglé, et des +aplaudissemens que le Public ignorant +<span class="pagenum"> -<a name="p31">31</a>- </span> +lui donnoit. De sorte qu'il s'apliquoit à +metre ses Acteurs dans le naturel; et +avant lui, pour le comique, et avant +M<sup>r</sup> le Baron, qu'il forma dans le sérieux, +comme je le dirai dans la suite, le jeu +des Comédiens étoit pitoïable pour les +personnes qui avoient le goût délicat; +et nous nous appercevons malheureusement +que la plupart de ceux qui représentent +aujourd'hui, destitués d'étude +qui les soutienne dans la connoissance +des principes de leur art, commencent à +perdre ceux que Molière avoit établis +dans sa Troupe.</p> + +<hr> + + +<p>La différence de jeu avoit fait naître +de la jalousie entre les deux Troupes. +On alloit à celle de l'Hôtel de Bourgogne; +les Auteurs Tragiques y portoient +presque tous leurs Ouvrages; Molière +en étoit fâché. De manière qu'aïant sceu +qu'ils dévoient représenter une pièce +nouvelle dans deux mois, il se mit en +tête d'en avoir une toute prête pour ce +tems-là, afin de figurer avec l'ancienne +<span class="pagenum"> -<a name="p32">32</a>- </span> +Troupe. Il se souvint qu'un an auparavant +un jeune homme lui avoit aporté +une pièce intitulée <i>Théagène et Chariclée</i>, +qui à la vérité ne valoit rien; mais +qui lui avoit fait voir que ce jeune +homme en travaillant pouvoit devenir +un excellent Auteur. Il ne le rebuta +point, mais il l'exhorta de se perfectionner +dans la Poësie, avant que de hazarder +ses Ouvrages au Public: et il lui dit +de revenir le trouver dans six mois. Pendant +ce tems-là Molière fit le dessein des +<i>Frères Ennemis</i>; mais le jeune homme +n'avoit point encore paru: et lorsque +Molière en eut besoin, il ne savoit où le +prendre: il dit à ses Comédiens de le lui +déterrer à quelque prix que ce fût. Ils le +trouvèrent. Molière lui donna son projet; +et le pria de lui en aporter un acte +par semaine, s'il étoit possible. Le jeune +Auteur, ardent et de bonne volonté, répondit +à l'empressement de Molière; +mais celui-ci remarqua qu'il avoit pris +presque tout son travail dans la <i>Thébaïde</i> +de Rotrou. On lui fit entendre que l'on +<span class="pagenum"> -<a name="p33">33</a>- </span> +n'avoit point d'honneur à remplir son +ouvrage de celui d'autrui; que la pièce +de Rotrou étoit assez récente pour être +encore dans la mémoire des Spectateurs; +et qu'avec les heureuses dispositions +qu'il avoit, il falloit qu'il se fît honneur +de son premier ouvrage, pour disposer +favorablement le Public à en recevoir de +meilleurs. Mais comme le tems pressoit, +Molière lui aida à changer ce qu'il avoit +pillé, et à achever la pièce, qui fut prête +dans le tems, et qui fut d'autant plus +aplaudie, que le Public se prêta à la jeunesse +de M<sup>r</sup> Racine, qui fut animé par +les aplaudissemens, et par le présent que +Molière lui fit. Cependant ils ne furent +pas long-tems en bonne intelligence, s'il +est vrai que ce soit celui-ci qui ait fait +la Critique de l'<i>Andromaque</i>, comme +M<sup>r</sup> Racine le croyoit: il estimoit cet +Ouvrage, comme un des meilleurs de +l'Auteur; mais Molière n'eut point de +part à cette Critique; elle est de M<sup>r</sup> de +Subligny.</p> + +<p><span class="pagenum"> -<a name="p34">34</a>- </span> +Le Roi connoissant le mérite de Molière, +et l'atachement particulier qu'il +avoit pour divertir Sa Majesté, daigna +l'honorer d'une pension de mille livres. +On voit dans ses Ouvrages le remercîment +qu'il en fit au Roi. Ce bienfait +assura Molière dans son travail; il crut +après cela qu'il pouvoit penser favorablement +de ses Ouvrages; et il forma le +dessein de travailler sur de plus grands +caractères, et de suivre le goût de Térence +un peu plus qu'il n'avoit fait: il se +livra avec plus de fermeté aux Courtisans, +et aux Savans, qui le recherchoient +avec empressement: on croyoit trouver +un homme aussi éguayé, aussi juste dans +la conversation, qu'il l'étoit dans ses +pièces; et l'on avoit la satisfaction de +trouver dans son commerce encore plus +de solidité, que dans ses Ouvrages. Et ce +qu'il y avoit de plus agréable pour ses +amis, c'est qu'il étoit d'une droiture de +cœur inviolable, et d'une justesse d'esprit +peu commune.</p> + +<p><span class="pagenum"> -<a name="p35">35</a>- </span> +On ne pouvoit souhaiter une situation +plus heureuse que celle où il étoit à la +Cour, et à Paris depuis quelques années. +Cependant il avoit cru que son bonheur +seroit plus vif et plus sensible, s'il le partageoit +avec une femme; il voulut remplir +la passion que les charmes naissans +de la fille de la Béjart avoient nourrie +dans son cœur, à mesure qu'elle avoit +cru. Cette jeune fille avoit tous les agrémens +qui peuvent engager un homme, +et tout l'esprit nécessaire pour le fixer. +Molière avoit passé des amusemens que +l'on se fait avec un enfant, à l'amour le +plus violent qu'une maîtresse puisse +inspirer. Mais il savoit que la mère avoit +d'autres vues, qu'il auroit de la peine à +déranger. C'étoit une femme altière, et +peu raisonnable, lorsqu'on n'adhéroit +pas à ses sentimens: elle aimoit mieux +être l'amie de Molière que sa belle-mère: +ainsi il auroit tout gâté de lui déclarer le +dessein qu'il avoit d'épouser sa fille. Il +prit le parti de le faire sans en rien dire +à cette femme. Mais comme elle l'observoit +<span class="pagenum"> -<a name="p36">36</a>- </span> +de fort près, il ne put consommer +son mariage pendant plus de neuf mois; +ç'eût été risquer un éclat qu'il vouloit +éviter sur toutes choses; d'autant plus +que la Béjart, qui le soupçonnoit de +quelque dessein sur sa fille, le menaçoit +souvent en femme furieuse et extravagante +de le perdre, lui, sa fille et elle-même, +si jamais il pensoit à l'épouser. +Cependant la jeune fille ne s'acommodoit +point de l'emportement de sa mère, qui +la tourmentoit continuellement, et qui +lui fesoit essuyer tous les désagrémens +qu'elle pouvoit inventer: de sorte que +cette jeune personne, plus lasse peut-être +d'atendre le plaisir d'être femme, +que de souffrir les duretés de sa mère, se +détermina un matin de s'aller jetter dans +l'apartement de Molière, fortement résolue +de n'en point sortir qu'il ne l'eût +reconnue pour sa femme; ce qu'il fut +contraint de faire. Mais cet éclaircissement +causa un vacarme terrible; la mère +donna des marques de fureur et de désespoir, +comme si Molière avoit épousé sa +<span class="pagenum"> -<a name="p37">37</a>- </span> +rivale; ou comme si sa fille fût tombée +entre les mains d'un malheureux. Néanmoins, +il fallut bien s'apaiser, il n'y +avoit point de remède; et la raison fit +entendre à la Béjart, que le plus grand +bonheur qui pût arriver à sa fille, étoit +d'avoir épousé Molière; qui perdit par +ce mariage tout l'agrément que son mérite +et sa fortune pouvoient lui procurer, +s'il avoit été assez Philosophe pour se +passer d'une femme.</p> + +<p>Celle-ci ne fut pas plutôt Mademoiselle +de Molière, qu'elle crut être au rang +d'une Duchesse; et elle ne se fut pas donnée +en Spectacle à la Comédie que le +Courtisan désocupé lui en conta. Il est +bien difficile à une Comédienne belle, +et soigneuse de sa personne, d'observer +si bien sa conduite, que l'on ne puisse +l'ataquer. Qu'une Comédienne rende à +un grand Seigneur les devoirs de politesse +qui lui sont dus, il n'y a point de +miséricorde; c'est son amant. Molière +s'imagina que toute la Cour, toute la +Ville en vouloit à son Épouse. Elle négligea +<span class="pagenum"> -<a name="p38">38</a>- </span> +de l'en désabuser: au contraire +les soins extraordinaires qu'elle prenoit +de sa parure, à ce qu'il lui sembloit, pour +tout autre que pour lui, qui ne demandoit +point tant d'arangement, ne firent +qu'augmenter ses soupçons, et sa jalousie. +Il avoit beau représenter à sa femme +la manière dont elle devoit se conduire, +pour passer heureusement la vie ensemble: +elle ne profitoit point de ses +leçons, qui lui paroissoient trop sévères +pour une jeune personne, qui d'ailleurs +n'avoit rien à se reprocher. Ainsi Molière, +après avoir essuyé beaucoup de +froideurs et de dissentions domestiques, +fit son possible pour se renfermer dans +son travail et dans ses amis, sans se +mettre en peine de la conduite de sa +femme.</p> + +<hr> + + +<p>La <i>Princesse d'Élide</i>, qui fut représentée +dans une grande Fête, que le Roi +donna aux Reines, et à toute sa Cour au +mois de Mai 1664, fit à Molière tout +l'honneur qu'il en pouvoit atendre. Cette +<span class="pagenum"> -<a name="p39">39</a>- </span> +pièce le réconcilia, pour ainsi dire, avec +le Courtisan chagrin; elle parut dans un +tems de plaisirs, le Prince l'avoit aplaudie, +Molière à la Cour étoit inimitable; +on lui rendoit justice de tous côtés; les +sentimens qu'il avoit donnés à ses Personnages, +ses vers, sa prose (car il n'avoit +pas eu le tems de versifier toute sa +pièce), tout fut trouvé excellent dans son +ouvrage. Mais le <i>Mariage forcé</i>, qui fut +représenté le dernier jour de la Fête du +Roi, n'eut pas le même sort chez le +Courtisan. Est-ce le même Auteur, +disoit-on, qui a fait ces deux pièces? +Cet homme aime à parler au Peuple; il +n'en sortira jamais: il croit encore être +sur son Théâtre de campagne. Malgré +cette critique, qui étoit peut être en sa +place, Sganarelle avec ses expressions, +ne laissa pas de faire rire l'homme de +Cour.</p> + +<hr> + + +<p>La <i>Princesse d'Élide</i>, et le <i>Mariage +forcé</i> eurent aussi leurs aplaudissemens +à Paris au mois de Novembre de la +<span class="pagenum"> -<a name="p40">40</a>- </span> +même année; mais bien des Gens se +récrièrent contre cette dernière pièce, +qui n'auroit pas passé si un autre Auteur +l'avoit donnée, et si elle avoit été jouée +par d'autres Comédiens que ceux de la +Troupe de Molière, qui par leur jeu +fesoient goûter au Bourgeois les choses +les plus communes.</p> + +<hr> + + +<p>Molière, qui avoit acoutumé le Public +à lui donner souvent des nouveautez, +hazarda son <i>Festin de Pierre</i> le +15 de Février 1665. On en jugea dans ce +tems-là, comme on en juge en celui-ci. +Et Molière eut la prudence de ne point +faire imprimer cette pièce; dont on fit +dans le tems une très-mauvaise Critique.</p> + +<hr> + + +<p>C'est une question souvent agitée dans +les conversations, savoir si Molière a +maltraité les Médecins par humeur, ou +par ressentiment. Voici la solution de ce +problème. Il logeoit chez un Médecin, +dont la femme, qui étoit extrêmement +<span class="pagenum"> -<a name="p41">41</a>- </span> +avare, dit plusieurs fois à la Molière +qu'elle vouloit augmenter le loyer de la +portion de maison qu'elle ocupoit. Celle-ci +qui croyoit encore trop honorer la +femme du Médecin de loger chez elle, +ne daigna seulement pas l'écouter: de +sorte que son apartement fut loué à la +Du-Parc; et on donna congé à la Molière. +C'en fut assez pour former de la +dissension entre ces trois femmes. La +Du-Parc, pour se mettre bien avec sa +nouvelle Hôtesse, lui donna un billet de +Comédie: celle-ci s'en servit avec joie +parce qu'il ne lui coûtoit rien pour voir +le spectacle. Elle n'y fut pas plutôt, que +la Molière envoya deux Gardes pour la +faire sortir de l'Amphithéâtre; et se +donna le plaisir d'aller lui dire elle-même, +que puisqu'elle la chassoit de sa +maison, elle pouvoit bien à son tour la +faire sortir d'un lieu, où elle étoit la maîtresse. +La femme du Médecin, plus avare +que susceptible de honte, aima mieux se +retirer que de payer sa place. Un traitement +si offençant causa de la rumeur: +<span class="pagenum"> -<a name="p42">42</a>- </span> +les maris prirent parti trop vivement: +de sorte que Molière, qui étoit très-facile +à entraîner par les personnes qui le +touchoient, irrité contre le Médecin, +pour se venger de lui, fit en cinq jours +de tems la Comédie de l'<i>Amour Médecin</i>, +dont il fit un divertissement pour le Roi +le 15 de Septembre 1665, et qu'il représenta +à Paris le 22 du même mois. Cette +pièce ne relevoit pas à la vérité le mérite +de son Auteur; Molière le sentit lui-même, +puisqu'en la fesant imprimer il +prévient son Lecteur sur le peu de tems +qu'il avoit employé à la faire, et sur le +peu de plaisir qu'elle peut faire à la lecture.</p> + +<p>Depuis ce tems-là Molière n'a pas +épargné les Médecins dans toutes les +ocasions qu'il en a pu amener, bonnes +ou mauvaises. Il est vrai qu'il avoit peu +de confiance en leur savoir; et il ne se +servoit d'eux que fort rarement, n'aïant, +à ce que l'on dit, jamais été saigné. Et +l'on raporte dans deux livres de remarques +que M<sup>r</sup> de Mauvilain, et lui, étant +<span class="pagenum"> -<a name="p43">43</a>- </span> +à Versailles au dîner du Roi, Sa Majesté +dit à Molière: «Voilà donc votre +Médecin? Que vous fait-il?—Sire,» +répondit Molière, «nous raisonnons ensemble; +il m'ordonne des remèdes; je +ne les fais point, et je guéris.» On m'a +assuré que Molière définissoit un Médecin: +<i>un homme que l'on paye pour conter +des fariboles dans la chambre d'un malade, +jusqu'à ce que la nature l'ait guéri, +ou que les remèdes l'aient tué</i>. Cependant +un Médecin du tems et de la connoissance +de Molière veut lui ôter l'honneur +de cette heureuse définition, et il m'a +assuré qu'il en étoit l'Auteur. M<sup>r</sup> de +Mauvilain est le Médecin pour lequel +Molière a fait le troisième placet qui est +à la tête de son <i>Tartuffe</i>, lorsqu'il demanda +au Roi un Canonicat de Vincennes +pour le fils de ce Médecin.</p> + +<hr> + + +<p>Molière étoit continuellement ocupé +du soin de rendre sa Troupe la meilleure. +Il avoit de bons Acteurs pour le Comique; +mais il lui en manquoit pour le +<span class="pagenum"> -<a name="p44">44</a>- </span> +sérieux, qui répondissent à la manière +dont il vouloit qu'il fut récité sur le +Théâtre. Il se présenta une favorable +ocasion de remplir ses intentions, et le +plaisir qu'il avoit de faire du bien à ceux +qui le méritoient. M<sup>r</sup> le Baron a toujours +été de ces sujets heureux qui touchent +à la première vue. Je me flate +qu'il ne trouvera point mauvais que je +dise comment il excita Molière à lui +vouloir du bien; c'est un des plus beaux +endroits de la Vie d'un homme, dont la +mémoire doit lui être chère.</p> + +<p>Un Organiste de Troie, nommé Raisin, +fortement ocupé du désir de gagner +de l'argent, fit faire une épinette à +trois claviers, longue à peu près de trois +piés, et large de deux et demi, avec un +corps, dont la capacité étoit le double +plus grande que celles des épinettes ordinaires. +Raisin avoit quatre enfans, tous +jolis, deux garçons, et deux filles; il +leur avoit apris à jouer de l'épinette. +Quand il eut perfectionné son idée, il +quite son orgue, et vient à Paris avec +<span class="pagenum"> -<a name="p45">45</a>- </span> +sa femme, ses enfants et l'épinette. Il +obtint une permission de faire voir à la +foire de Saint Germain le petit spectacle +qu'il avoit préparé. Son affiche, qui promettoit +un Prodige de méchanique, et +d'obéissance dans une épinette, lui atira +du monde les premières fois suffisamment +pour que le Public fût averti que +jamais on n'avoit vu une chose aussi +étonnante que l'épinette du Troyen. On +va la voir en foule; tout le monde l'admire; +tout le monde en est surpris; et +peu de personnes pouvoient deviner l'artifice +de cet instrument. D'abord le petit +Raisin l'aîné, et sa petite sœur Babet se +metoient chacun à son clavier, et jouoient +ensemble une pièce, que le troisième +clavier répétoit seul d'un bout à l'autre, +les deux enfants aïant les bras levés. Ensuite +le père les fesoit retirer, et prenoit +une clef, avec laquelle il montoit cet +instrument, par le moyen d'une roue +qui fesoit un vacarme terrible dans le +corps de la machine, comme s'il y avoit +eu une multiplicité de roues, possible +<span class="pagenum"> -<a name="p46">46</a>- </span> +et nécessaire pour exécuter ce qu'il lui +alloit faire jouer. Il la changeoit même +souvent de place pour ôter tout soupçon. +«Hé! épinette,» disoit-il, à cet instrument +quand tout étoit préparé, «jouez-moi +une telle courante.» Aussi-tôt +l'obéissante épinette jouoit cette pièce +entière. Quelquefois Raisin l'interrompoit, +en lui disant: «Arrestez-vous, épinette.» +S'il lui disoit de poursuivre la +pièce, elle la poursuivoit; d'en jouer +une autre, elle la jouoit; de se taire, elle +se taisoit.</p> + +<p>Tout Paris étoit ocupé de ce petit prodige; +les esprits foibles croyoient Raisin +sorcier; les plus présomptueux ne pouvoient +le deviner. Cependant la foire +valut plus de vingt mille livres à Raisin. +Le bruit de cette épinette alla jusqu'au +Roi; Sa Majesté voulut la voir, et en +admira l'invention. Elle la fit passer +dans l'apartement de la Reine, pour +lui donner un spectacle si nouveau. +Mais Sa Majesté en fut tout d'un coup +effrayée; de sorte que le Roi ordonna +<span class="pagenum"> -<a name="p47">47</a>- </span> +sur le champ que l'on ouvrît le corps de +l'épinette, d'où l'on vit sortir un petit +enfant de cinq ans, beau comme un +Ange. C'étoit Raisin le cadet, qui fut +dans le moment caressé de toute la +Cour. Il étoit tems que le pauvre enfant +sortît de sa prison, où il étoit si mal à +son aise depuis cinq ou six heures, que +l'épinette en avoit contracté une mauvaise +odeur.</p> + +<p>Quoique le secret de Raisin fût découvert, +il ne laissa pas de former le +dessein de tirer encore parti de son épinette +à la foire suivante. Dans le tems +il fait afficher, et il annonce le même +spectacle que l'année précédente; mais +il promet de découvrir son secret, et +d'acompagner son épinette d'un petit +divertissement. Cette foire fut aussi heureuse +pour Raisin que la première. Il +commençoit son spectacle par sa machine, +ensuite de quoi les trois enfants +dançoient une sarabande; ce qui étoit +suivi d'une Comédie que ces trois petites +personnes, et quelques autres dont +<span class="pagenum"> -<a name="p48">48</a>- </span> +Raisin avoit formé une Troupe, représentoient +tant bien que mal. Ils avoient +deux petites pièces qu'ils fesoient rouler, +<i>Tricassin rival</i>, et l'<i>Andouille de Troie</i>. +Cette Troupe prit le titre de Comédiens +de Monsieur le Dauphin, et elle se donna +en spectacle avec succès pendant du +tems.</p> + +<p>Je sais que cette Histoire n'est pas +tout-à-fait de mon sujet; mais elle m'a +paru si singuliére, que je ne crois pas +que l'on me sache mauvais gré de l'avoir +donnée. D'ailleurs on verra par la +suite, qu'elle a du rapport à quelques +particularitez qui regardent Molière.</p> + +<hr> + + +<p>Pendant que cette nouvelle Troupe se +fesoit valoir, le petit Baron étoit en pension +à Villejuif; et un Oncle, et une +Tante ses Tuteurs avoient déjà mangé +la plus grande et la meilleure partie du +bien que sa mère lui avoit laissé, et lui +en restant peu qu'ils pussent consommer, +ils commençoient à être embarrassés +de sa personne. Ils poursuivoient un +<span class="pagenum"> -<a name="p49">49</a>- </span> +procès en son nom: leur Avocat, qui se +nommoit Margane, aimoit beaucoup à +faire de méchans vers: une pièce de sa +façon intitulée <i>la Nimphe dodue</i>, qui +couroit parmi le Peuple, fesoit assez +connoître la mauvaise disposition qu'il +avoit pour la Poësie. Il demanda un +jour à l'Oncle et à la Tante de Baron ce +qu'ils vouloient faire de leur pupille. +«Nous ne le savons point,» dirent-ils; +«son inclination ne paroît pas encore: +cependant il récite continuellement +des vers.—Et bien,» répondit l'Avocat, +«que ne le mettez-vous dans cette petite +Troupe de Monsieur le Dauphin, +qui a tant de succès?» Ces parens +saisirent ce conseil plus par envie de se +deffaire de l'enfant, pour dissiper plus +aisément le reste de son bien, que dans +la vue de faire valoir le talent qu'il avoit +apporté en naissant. Ils l'engagèrent +donc pour cinq ans dans la Troupe de la +Raisin, car son mari étoit mort alors. +Cette femme fut ravie de trouver un enfant +qui étoit capable de remplir tout +<span class="pagenum"> -<a name="p50">50</a>- </span> +ce que l'on souhaiteroit de lui: et elle +fit ce petit contrat avec d'autant plus +d'empressement, qu'elle y avoit été fortement +incitée par un fameux Médecin, +qui étoit de Troie, et qui s'intéressant à +l'établissement de cette veuve, jugeoit +que le petit Baron pouvoit y contribuer, +étant fils d'une des meilleures Comédiennes +qui ait jamais été.</p> + +<p>Le petit Baron parut sur le Théâtre +de la Raisin avec tant d'aplaudissement, +qu'on le fut voir jouer avec plus d'empressement +que l'on n'en avoit eu à chercher +l'épinette. Il étoit surprenant qu'un +enfant de dix ou onze ans, sans avoir été +conduit dans les principes de la déclamation, +fît valoir une passion avec autant +d'esprit qu'il le fesoit.</p> + +<p>La Raisin s'étoit établie après la foire +proche du vieux Hôtel de Guénégaud; +et elle ne quita point Paris qu'elle n'eût +gagné vingt mille écus de bien. Elle crut +que la campagne ne lui seroit pas moins +favorable; mais à Rouen, au lieu de +préparer le lieu de son spectacle, elle +<span class="pagenum"> -<a name="p51">51</a>- </span> +mangea ce qu'elle avoit d'argent avec un +Gentil-homme de Monsieur le Prince de +Monaco, nommé Olivier, qui l'aimoit à +la fureur, et qui la suivoit par tout; de +sorte qu'en très-peu de tems sa Troupe +fut réduite dans un état pitoyable. Ainsi +destituée de moyens pour jouer la Comédie +à Rouen, la Raisin prit le parti de +revenir à Paris avec ses petits Comédiens, +et son Olivier.</p> + +<p>Cette femme n'aïant aucune ressource, +et connoissant l'humeur bien-fesante de +Molière, alla le prier de lui prêter son +Théâtre pour trois jours seulement, afin +que le petit gain qu'elle espéroit de faire +dans ses trois représentations lui servît +à remettre sa troupe en état. Molière +voulut bien lui acorder ce qu'elle lui +demandoit. Le premier jour fut plus +heureux qu'elle ne se l'étoit promis; +mais ceux qui avoient entendu le petit +Baron, en parlèrent si avantageusement, +que le second jour qu'il parut sur le +Théâtre, le lieu étoit si rempli, que la +Raisin fit plus de mille écus.</p> + +<p><span class="pagenum"> -<a name="p52">52</a>- </span> +Molière, qui étoit incommodé, n'avoit +pu voir le petit Baron les deux premiers +jours; mais tout le monde lui en dit +tant de bien, qu'il se fit porter au Palais +Royal à la troisième représentation, tout +malade qu'il étoit. Les Comédiens de +l'Hôtel de Bourgogne n'en avoient manqué +aucune, et ils n'étoient pas moins +surpris du jeune Acteur, que l'étoit le +Public, sur tout la Du-Parc, qui le prit +tout d'un coup en amitié; et qui bien +sérieusement avoit fait de grands préparatifs +pour lui donner à souper ce jour-là. +Le petit homme, qui ne sçavoit auquel +entendre pour recevoir les caresses +qu'on lui fesoit, promit à cette Comédienne +qu'il iroit chez elle. Mais la partie +fut rompue par Molière, qui lui dit +de venir souper avec lui. C'étoit un +maître et un oracle quand il parloit. Et +ces Comédiens avoient tant de déférence +pour lui, que Baron n'osa lui dire qu'il +étoit retenu; et la Du-Parc n'avoit garde +de trouver mauvais que le jeune homme +lui manquât de parole. Ils regardoient +<span class="pagenum"> -<a name="p53">53</a>- </span> +tous ce bon acueil, comme la fortune +de Baron; qui ne fut pas plutôt arrivé +chez Molière, que celui-ci commença +par envoyer chercher son Tailleur, pour +le faire habiller, (car il étoit en très-mauvais +état) et il recommanda au Tailleur +que l'habit fût très-propre, complet, +et fait dès le lendemain matin. +Molière interrogeoit et observoit continuellement +le jeune Baron pendant le +souper, et il le fit coucher chez lui, pour +avoir plus de tems de connoître ses sentimens +par la conversation, afin de placer +plus seurement le bien qu'il lui vouloit +faire.</p> + +<p>Le lendemain matin le Tailleur exact +aporta sur les neuf à dix heures au petit +Baron un équipage tout complet. Il fut +tout étonné, et fort aise de se voir tout +d'un coup si bien ajusté. Le Tailleur +lui dit qu'il falloit descendre dans l'apartement +de Molière pour le remercier. +«C'est bien mon intention,» répondit +le petit homme, «mais je ne crois pas +qu'il soit encore levé.» Le Tailleur +<span class="pagenum"> -<a name="p54">54</a>- </span> +l'aïant assuré du contraire, il descendit, +et fit un compliment de reconnoissance +à Molière, qui en fut très-satisfait, et +qui ne se contenta pas de l'avoir si bien +fait acommoder; il lui donna encore six +louis d'or, avec ordre de les dépencer +à ses plaisirs. Tout cela étoit un rêve +pour un enfant de douze ans, qui étoit +depuis long-tems entre les mains de +gens durs, avec lesquels il avoit souffert, +et il étoit dangereux et triste qu'avec +les favorables dispositions qu'il avoit +pour le Théâtre, il restât en de si mauvaises +mains. Ce fut cette fâcheuse situation +qui toucha Molière. Il s'aplaudit +d'être en état de faire du bien à un +jeune homme qui paroissoit avoir toutes +les qualitez nécessaires pour profiter du +soin qu'il vouloit prendre de lui; il +n'avoit garde d'ailleurs, à le prendre du +côté du bon esprit, de manquer une ocasion +si favorable d'assurer sa Troupe, en +y fesant entrer le petit Baron.</p> + +<p>Molière lui demanda ce que sincérement +il souhaiteroit le plus alors?—«D'être +<span class="pagenum"> -<a name="p55">55</a>- </span> +avec vous le reste de mes jours,» +lui répondit Baron, «pour vous marquer +ma vive reconnoissance de toutes +les bontez que vous avez pour moi.—Eh! +bien,» lui dit Molière, «c'est une +chose faite, le Roi vient de m'accorder +un ordre pour vous ôter de la Troupe +où vous êtes.» Molière, qui s'étoit +levé dès quatre heures du matin, avoit +été à S. Germain suplier sa Majesté de +lui acorder cette grace, et l'ordre avoit +été expédié sur le champ.</p> + +<p>La Raisin ne fut pas longtemps à savoir +son malheur; animée par son Olivier, +elle entra toute furieuse le lendemain +matin dans la chambre de Molière, +deux pistolets à la main, et lui dit que +s'il ne lui rendoit son Acteur elle alloit +lui casser la tête. Molière, sans s'émouvoir, +dit à son domestique de lui ôter +cette femme-là. Elle passa tout d'un coup +de l'emportement à la douleur; les pistolets +lui tombèrent des mains, et elle se +jeta aux piés de Molière, le conjurant, +les larmes aux yeux, de lui rendre son +<span class="pagenum"> -<a name="p56">56</a>- </span> +Acteur; et lui exposant la misère où elle +alloit être réduite, elle et toute sa famille, +s'il le retenoit.—«Comment voulez-vous +que je fasse?» lui dit-il; «le +Roi veut que je le retire de votre +Troupe; voilà son ordre.» La Raisin +voyant qu'il n'y avoit plus d'espérance, +pria Molière de lui acorder du moins +que le petit Baron jouât encore trois +jours dans sa Troupe.—«Non-seulement +trois,» répondit Molière, «mais huit; +à condition pourtant qu'il n'ira point +chez vous, et que je le ferai toujours +acompagner par un homme qui le ramènera +dès que la pièce sera finie.» +Et cela de peur que cette femme, et +Olivier, ne séduisissent l'esprit du jeune +homme pour le faire retourner avec eux. +Il fallut bien que la Raisin en passât +par là; mais ces huit jours lui donnèrent +beaucoup d'argent, avec lequel elle voulut +faire un établissement près de l'Hôtel +de Bourgogne; mais dont le détail, +et le succès ne regardent point mon +sujet.</p> + +<p><span class="pagenum"> -<a name="p57">57</a>- </span> +Molière, qui aimoit les bonnes mœurs, +n'eut pas moins d'attention à former +celles de Baron, que s'il eût été son propre +fils: il cultiva avec soin les dispositions +extraordinaires qu'il avoit pour la +déclamation. Le Public sait comme moi +jusqu'à quel degré de perfection il l'a +élevé. Mais ce n'est pas le seul endroit +par lequel il nous a fait voir qu'il a sçu +profiter des leçons d'un si grand Maître. +Qui, depuis sa mort, a soutenu plus seurement +le Théâtre comique, que Monsieur +Baron?</p> + +<hr> + + +<p>Le Roi se plaisoit tellement aux divertissements +fréquents que la Troupe de +Molière lui donnoit, qu'au mois d'Août +1665, Sa Majesté jugea à propos de la +fixer tout-à-fait à son service, en lui +donnant une pension de sept mille livres. +Elle prit alors le titre de la Troupe +du Roi, qu'elle a toujours conservé depuis, +et elle étoit de toutes les fêtes qui +se fesoient par tout où étoit Sa Majesté.</p> + +<p>Molière de son côté n'épargnoit ni +<span class="pagenum"> -<a name="p58">58</a>- </span> +soins, ni veilles pour soutenir, et augmenter +la réputation qu'il s'étoit acquise, +et pour répondre aux bontez que le Roi +avoit pour lui. Il consultoit ses amis; il +examinoit avec atention ce qu'il travailloit; +on sait même que lorsqu'il vouloit +que quelque Scène prît le Peuple des +Spectateurs, comme les autres, il la lisoit +à sa servante pour voir si elle en +seroit touchée. Cependant il ne saisissoit +pas toujours le Public d'abord; il l'éprouva +dans son <i>Avare</i>. A peine fut-il +représenté sept fois. La prose dérouta +ce Public. «Comment!» disoit Monsieur +le Duc de .... «Molière est-il fou, +et nous prend-il pour des benests, de +nous faire essuyer cinq Actes de prose? +A-t-on jamais vu plus d'extravagance? +Le moyen d'être diverti par de la +prose!» Mais Molière fut bien vengé +de ce Public injuste et ignorant quelques +années après: il donna son <i>Avare</i> +pour la seconde fois le 9<sup>e</sup> Septembre 1668. +On y fut en foule, et il fut joué presque +toute l'année; tant il est vrai que le +<span class="pagenum"> -<a name="p59">59</a>- </span> +Public goûte rarement les bonnes choses +quand il est dépaysé. Cinq Actes de +prose l'avoient révolté la première fois; +mais la lecture et la réflexion l'avoient +ramené, et il fut voir avec empressement +une pièce qu'il avoit méprisée dans les +commencemens.</p> + +<hr> + + +<p>Cependant ces jugemens injustes et +de cabale, et la situation domestique où +se trouvoit Molière, ne laissoient pas de +le troubler, quelque heureux qu'il fût du +côté de son Prince, et de celui de ses +amis. Son mariage diminua l'amitié que +la Béjart avoit pour lui auparavant, au +lieu de la cimenter: de manière qu'il +voyoit bien que sa belle-mère ne l'aimoit +plus, et il s'imaginoit que sa femme +étoit prête à le haïr. L'esprit de ces deux +femmes étoit tellement oposé à celui de +Molière qu'à moins de s'assujetir à leur +conduite, et à leur humeur, il ne devoit +pas compter de jouir d'aucuns momens +agréables avec elles. Le bien que +Molière fesoit à Baron déplaisoit à sa +<span class="pagenum"> -<a name="p60">60</a>- </span> +femme: sans se mettre en peine de répondre +à l'amitié qu'elle vouloit exiger +de son mari, elle ne pouvoit souffrir +qu'il eût de la bonté pour cet enfant, qui +de son côté à treize ans n'avoit pas toute +la prudence nécessaire, pour se gouverner +avec une femme, pour qui il devoit +avoir des égards. Il se voyoit aimé du +mari; necessaire même à ses spectacles, +caressé de toute la Cour, il s'embarassoit +fort peu de plaire, ou non à la Molière: +elle ne le négligeoit pas moins; +elle s'échapa même un jour de lui donner +un soufflet sur un sujet assez léger. +Le jeune homme en fut si vivement piqué +qu'il se retira de chez Molière: il +crut son honneur intéressé d'avoir été +batu par une femme. Voilà de la rumeur +dans la maison. «Est-il possible,» dit +Molière à son Épouse, «que vous ayez +eu l'imprudence de fraper un enfant +aussi sensible que vous connoissez celui-là; +et encore dans un tems où il +est chargé d'un rolle de six cens vers +dans la pièce que nous devons représenter +<span class="pagenum"> -<a name="p61">61</a>- </span> +incessamment devant le Roi?» On +donna beaucoup de mauvaises raisons, +piquantes même, ausquelles Molière +prit le parti de ne point répondre; il se +retrancha à tâcher d'adoucir le jeune +homme, qui s'étoit sauvé chez la Raisin. +Rien ne pouvoit le ramener, il étoit +trop irrité; cependant il promit qu'il +représenteroit son rolle; mais qu'il ne +rentreroit point chez Molière. En effet +il eut la hardiesse de demander au +Roi à Saint Germain la permission de se +retirer. Et incapable de réflexion, il se +remit dans la Troupe de la Raisin, qui +l'avoit excité à tenir ferme dans son +ressentiment.</p> + +<p>Cette femme prit la résolution de courir +la Province avec sa Troupe, qui +réussit assez par tout à cause de son +Acteur. Mais elle se dérangea par la suite. +Il s'en forma une meilleure, dans laquelle +étoit Mademoiselle de Beauval: Baron +jugea à propos de s'y metre. Cependant +il étoit toujours ocupé de Molière; l'âge, +le changement lui fesoient sentir la +<span class="pagenum"> -<a name="p62">62</a>- </span> +reconnoissance qu'il lui devoit, et le tort +qu'il avoit eu de le quiter. Il ne cachoit +point ces sentimens, et il disoit publiquement +qu'il ne chercheoit point à se +remettre avec lui, parce qu'il s'en reconnoissoit +indigne. Ces discours furent raportés +à Molière; il en fut bien aise; et +ne pouvant tenir contre l'envie qu'il +avoit de faire revenir ce jeune homme +dans sa Troupe, qui en avoit besoin, il +lui écrivit à Dijon une lettre très-touchante; +et comme s'il avoit été assuré +que Baron adhéreroit à sa priére, et répondroit +au bien qu'il lui fesoit, il lui +envoya un nouvel ordre du Roi, et lui +marqua de prendre la poste pour se rendre +plus promtement auprès de lui.</p> + +<p>Molière avoit souffert de l'absence de +Baron; l'éducation de ce jeune homme +l'amusoit dans ses momens de relâche; +les chagrins de famille augmentoient +tous les jours chez lui. Il ne pouvoit pas +toujours travailler, ni être avec ses amis +pour s'en distraire. D'ailleurs il n'aimoit +pas le nombre, ni la gêne, il n'avoit rien +<span class="pagenum"> -<a name="p63">63</a>- </span> +pour s'amuser et s'étourdir sur ses déplaisirs. +Sa plus douloureuse réflexion étoit, +qu'étant parvenu à se former la réputation +d'un homme de bon esprit, on eût +à lui reprocher que son ménage n'en fût +pas mieux conduit, et plus paisible. Ainsi +il regardoit le retour de Baron comme +un amusement famillier, avec lequel il +pourroit avec plus de satisfaction mener +une vie tranquile, conforme à sa santé +et à ses principes, débarassé de cet atirail +étranger de famille, et d'amis même +qui nous dérobent le plus souvent par +leur présence importune les momens les +plus agréables de notre vie.</p> + +<p>Baron ne fut pas moins vif que Molière +sur les sentimens du retour: il part +aussi-tôt qu'il eut reçu la lettre: et Molière +ocupé du plaisir de revoir son jeune +Acteur quelques momens plutôt, fut +l'atendre à la porte Saint Victor le jour +qu'il devoit arriver. Mais il ne le reconnut +point. Le grand air de la campagne et +la course l'avoient tellement harrassé et +défiguré, qu'il le laissa passer sans le reconnoître, +<span class="pagenum"> -<a name="p64">64</a>- </span> +et il revint chez lui tout triste +après avoir bien atendu. Il fut agréablement +surpris d'y trouver Baron, qui ne +put metre en œuvre un beau compliment +qu'il avoit composé en chemin; la joie +de revoir son bien-faiteur lui ôta la +parole.</p> + +<p>Molière demanda à Baron s'il avoit de +l'argent. Il lui répondit qu'il n'en avoit +que ce qui étoit resté de répandu dans +sa poche; parce qu'il avoit oublié sa +bourse sous le chevet de son lit à la dernière +couchée; qu'il s'en étoit aperçu à +quelques postes; mais que l'empressement +qu'il avoit de le revoir ne lui avoit +pas permis de retourner sur ses pas pour +chercher son argent. Molière fut ravi +que Baron revînt touché, et reconnoissant. +Il l'envoya à la Comédie, avec +ordre de s'enveloper tellement dans son +manteau que personne ne pût le reconnoître; +parce qu'il n'étoit pas habillé, +quoique fort proprement, à la phantaisie +d'un homme qui en fesoit l'agrément de +ses spectacles; Molière n'oublia rien +<span class="pagenum"> -<a name="p65">65</a>- </span> +pour le remetre dans son lustre. Il reprit +la même atention qu'il avoit eue pour +lui dans les commencemens: et l'on ne +peut s'imaginer avec quel soin il s'apliquoit +à le former dans les mœurs, comme +dans sa profession. En voici un exemple +qui fait un des plus beaux traits de sa vie.</p> + +<hr> + + +<p>Un homme, dont le nom de famille +étoit Mignot, et Mondorge celui de Comédien, +se trouvant dans une triste +situation, prit la résolution d'aller à +Hauteüil, où Molière avoit une maison, +et où il étoit actuellement, pour tâcher +d'en tirer quelque secours, pour les besoins +pressans d'une famille qui étoit +dans une misère affreuse. Baron, à qui +ce Mondorge s'adressa, s'en aperçut aisément; +car ce pauvre Comédien fesoit le +spectacle du monde le plus pitoyable. +Il dit à Baron, qu'il savoit être un assuré +protecteur auprès de Molière, que l'urgente +nécessité où il étoit lui avoit fait +prendre le parti de recourir à lui, pour +le mettre en état de rejoindre quelque +<span class="pagenum"> -<a name="p66">66</a>- </span> +troupe avec sa famille; qu'il avoit été le +camarade de M<sup>r</sup> de Molière en Languedoc; +et qu'il ne doutoit pas qu'il ne lui +fît quelque charité, si Baron vouloit bien +s'intéresser pour lui.</p> + +<p>Baron monta dans l'apartement de +Molière, et lui rendit le discours de +Mondorge, avec peine, et avec précaution +pourtant, craignant de rapeller désagréablement +à un homme fort riche, +l'idée d'un camarade fort gueux. «Il est +vrai que nous avons joué la Comédie +ensemble,» dit Molière, «et c'est un +fort honneste homme; je suis fâché +que ses petites affaires soient en si +mauvais état. Que croyez-vous,» ajouta-t-il, +«que je lui doive donner?» +Baron se deffendit de fixer le plaisir que +Molière vouloit faire à Mondorge, qui +pendant que l'on décidoit sur le secours +dont il avoit besoin, dévoroit dans la +cuisine, où Baron lui avoit fait donner +à manger.—«Non,» répondit Molière, +«je veux que vous déterminiez ce que +je dois lui donner.» Baron ne pouvant +<span class="pagenum"> -<a name="p67">67</a>- </span> +s'en deffendre, statua sur quatre pistoles, +qu'il croyoit suffisantes pour donner à +Mondorge la facilité de joindre une +Troupe.—«Eh bien, je vais lui donner +quatre pistoles pour moi,» dit Molière +à Baron, «puisque vous le jugez à propos: +mais en voilà vingt autres que je +lui donnerai pour vous: je veux qu'il +connoisse que c'est à vous qu'il a l'obligation +du service que je lui rens. J'ai +aussi,» ajoute-t-il, «un habit de Théâtre, +dont je crois que je n'aurai plus de +besoin, qu'on le lui donne; le pauvre +homme y trouvera de la ressource pour +sa profession.» Cependant cet habit, +que Molière donnoit avec tant de plaisir, +lui avoit coûté deux mille cinq cens +livres, et il étoit presque tout neuf. Il +assaisonna ce présent d'un bon acueil +qu'il fit à Mondorge, qui ne s'étoit pas +atendu à tant de libéralité.</p> + +<hr> + + +<p>Quoique la Troupe de Molière fût suivie, +elle ne laissa pas de languir pendant +quelque tems par le retour de Scaramouche. +<span class="pagenum"> -<a name="p68">68</a>- </span> +Ce Comédien, après avoir gagné une +somme assez considérable pour se faire +dix ou douze mille livres de rente, qu'il +avoit placées à Florence, lieu de sa naissance, +fit dessein d'aller s'y établir. Il commença +par y envoyer sa femme, et ses +enfans; et quelque tems après il demanda +au Roi la permission de se retirer en son +Pays. Sa Majesté voulut bien la lui acorder; +mais elle lui dit en même-tems qu'il +ne falloit pas espérer de retour. Scaramouche, +qui ne comptoit pas de revenir, +ne fit aucune atention à ce que le Roi +lui avoit dit: il avoit de quoi se passer du +Théâtre. Il part; mais il trouva chez lui +une femme et des enfans rebelles, qui +le reçurent non-seulement comme un +étranger, mais encore qui le maltraitèrent. +Il fut batu plusieurs fois par sa +femme, aidée de ses enfans, qui ne voulaient +point partager avec lui la jouissance +du bien qu'il avoit gagné, et ce mauvais +traitement alla si loin, qu'il ne put y +résister: de manière qu'il fit solliciter +fortement son retour en France, pour +<span class="pagenum"> -<a name="p69">69</a>- </span> +se délivrer de la triste situation où il +étoit en Italie. Le Roi eut la bonté de +lui permettre de revenir. Paris l'avoit +trouvé fort à redire; et son retour réjouit +toute la Ville. On alla avec empressement +à la Comédie Italienne pendant +plus de six mois, pour revoir Scaramouche: +la Troupe de Molière fut négligée +pendant tout ce tems-là; elle ne +gagnoit rien; et les Comédiens étoient +prêts à se révolter contre leur Chef. Ils +n'avoient point encore Baron pour rapeller +le Public; et l'on ne parloit pas +de son retour. Enfin ces Comédiens injustes +murmuroient hautement contre +Molière, et lui reprochoient qu'il laissoit +languir leur Théâtre. «Pourquoi,» lui +disoient-ils, «ne faites-vous pas des ouvrages +qui nous soutiennent? Faut-il +que ces Farceurs d'Italiens nous enlèvent +tout Paris?» En un mot la +troupe étoit un peu dérangée, et chacun +des Acteurs méditoit de prendre son +parti. Molière étoit lui-même embarassé +comment il les ramèneroit; et à la fin +<span class="pagenum"> -<a name="p70">70</a>- </span> +fatigué des discours de ses Comédiens, +il dit à la Du-Parc, et à la Béjart, qui +le tourmentoient le plus, qu'il ne savoit +qu'un moyen pour l'emporter sur Scaramouche, +et gagner bien de l'argent: +que c'étoit d'aller bien loin pour quelque +tems, pour s'en revenir comme ce Comédien; +mais il ajouta qu'il n'étoit ni +en pouvoir, ni dans le dessein d'exécuter +ce moyen, qui étoit trop long; mais +qu'elles étoient les maîtresses de s'en +servir. Après s'être moqué d'elles, il leur +dit sérieusement que Scaramouche ne +seroit pas toujours couru avec ce même +empressement: qu'on se lassoit des +bonnes choses, comme des mauvaises, +et qu'ils auroient leur tour. Ce qui arriva +aussi par la première pièce que donna +Molière.</p> + +<hr> + + +<p>Ce n'est pas là le seul désagrément +que Molière ait eu avec ses Comédiens: +l'avidité du gain étouffoit bien souvent +leur reconnoissance, et ils le harcelloient +toujours pour demander des graces au +<span class="pagenum"> -<a name="p71">71</a>- </span> +Roi. Les Mousquetaires, les Gardes-du-Corps, +les Gendarmes, et les Chevaux-Légers +entroient à la Comédie sans +payer: et le Parterre en étoit toujours +rempli: de sorte que les Comédiens +pressèrent Molière d'obtenir de Sa Majesté +un Ordre pour qu'aucune personne +de sa Maison n'entrât à la Comédie sans +payer. Le Roi le lui acorda. Mais ces +Messieurs ne trouvèrent pas bon que les +Comédiens leur fissent imposer une loi +si dure; et ils prirent pour un affront +qu'ils eussent eu la hardiesse de le demander: +les plus mutins s'ameutèrent; +et ils résolurent de forcer l'entrée. Ils +furent en troupe à la Comédie. Ils ataquent +brusquement les Gens qui gardoient +les portes. Le Portier se deffendit +pendant quelque tems; mais enfin étant +obligé de céder au nombre, il leur jeta +son épée, se persuadant qu'étant desarmé, +ils ne le tueroient pas: le pauvre +homme se trompa. Ces furieux, outrés +de la résistance qu'il avoit faite, le percèrent +de cent coups d'épée: et chacun +<span class="pagenum"> -<a name="p72">72</a>- </span> +d'eux en entrant lui donnoit le sien. Ils +cherchoient toute la Troupe pour lui +faire éprouver le même traitement +qu'aux gens qui avoient voulu soutenir +la porte. Mais Béjart, qui étoit habillé +en vieillard pour la pièce qu'on alloit +jouer, se présenta sur le Théâtre. «Eh! +Messieurs,» leur dit-il, «épargnez du +moins un pauvre Vieillard de soixante-quinze +ans, qui n'a plus que quelques +jours à vivre.» Le compliment de ce +jeune Comédien, qui avoit profité de son +habillement pour parler à ces mutins, +calma leur fureur. Molière leur parla +aussi très-vivement sur l'ordre du Roi. +De sorte que refléchissant sur la faute +qu'ils venoient de faire, ils se retirèrent. +Le bruit, et les cris avoient causé une +allarme terrible dans la Troupe; les femmes +croyoient être mortes: chacun cherchoit +à se sauver, sur tout Hubert et sa +femme, qui avoient fait un trou dans le +mur du Palais Royal. Le mari voulut +passer le premier; mais parce que le +trou n'étoit pas assez ouvert, il ne passa +<span class="pagenum"> -<a name="p73">73</a>- </span> +que la tête et les épaules; jamais le reste +ne put suivre. On avoit beau le tirer de +dedans le Palais Royal, rien n'avançoit; +et il crioit comme un forcené par le mal +qu'on lui fesoit, et dans la peur qu'il +avoit que quelque Gendarme ne lui donnât +un coup d'épée dans le derrière. Mais +le tumulte s'étant apaisé, il en fut quite +pour la peur; et l'on agrandit le trou +pour le retirer de la torture où il étoit.</p> + +<p>Quand tout ce vacarme fut passé la +Troupe tint conseil, pour prendre une +résolution dans une occasion si périlleuse. +«Vous ne m'avez point donné de +repos,» dit Molière à l'Assemblée, +que je n'aie importuné le Roi pour +avoir l'ordre, qui nous a mis tous à +deux doigts de notre perte; il est question +présentement de voir, ce que nous +avons à faire.» Hubert vouloit qu'on +laissât toujours entrer la maison du Roi, +tant il apréhendoit une seconde rumeur. +Plusieurs autres, qui ne craignoient pas +moins que lui, furent de même avis. +Mais Molière, qui étoit ferme dans ses +<span class="pagenum"> -<a name="p74">74</a>- </span> +résolutions, leur dit que puisque le Roi +avoit daigné leur acorder cet ordre, il +falloit en pousser l'exécution jusques au +bout, si Sa Majesté le jugeoit à propos: +et «je pars dans ce moment,» leur dit-il, +«pour l'en informer.» Ce dessein ne +plut nullement à Hubert, qui trembloit +encore.</p> + +<p>Quand le Roi fut instruit de ce désordre, +Sa Majesté ordonna aux Commandans +des Corps qui l'avoient fait, de les +faire metre sous les armes le lendemain, +pour connoître et faire punir les plus +coupables, et pour leur réitérer ses deffenses +d'entrer à la Comédie sans payer. +Molière, qui aimoit fort la harangue, +fut en faire une à la tête des Gendarmes; +et leur dit que ce n'étoit point pour eux, +ni pour les autres personnes qui composoient +la Maison du Roi, qu'il avoit demandé +à Sa Majesté un ordre pour les +empêcher d'entrer à la Comédie: que la +Troupe seroit toujours ravie de les recevoir +quand ils voudroient les honorer +de leur présence. Mais qu'il y avoit un +<span class="pagenum"> -<a name="p75">75</a>- </span> +nombre infini de malheureux qui tous +les jours abusant de leur nom, et de la +bandolière de Messieurs les Gardes-du-Corps, +venoient remplir le Parterre, et +ôter injustement à la Troupe le gain +qu'elle devoit faire. Qu'il ne croyoit pas +que des Gentilshommes qui avoient +l'honneur de servir le Roi dûssent favoriser +ces misérables contre les Comédiens +de Sa Majesté. Que d'entrer à la +Comédie sans payer n'étoit point une +prérogative que des personnes de leur +caractère dûssent si fort ambitionner, +jusqu'à répandre du sang pour se la conserver. +Qu'il falloit laisser ce petit avantage +aux Auteurs, et aux Personnes, +qui n'aïant pas le moyen de dépenser +quinze sols, ne voyoient le spectacle que +par charité, s'il m'est permis, dit-il, de +parler de la sorte. Ce discours fit tout +l'effet que Molière s'étoit promis; et depuis +ce tems-là la Maison du Roi n'est +point entrée à la Comédie sans payer.</p> + +<hr> + + +<p>Quelque tems après le retour de Baron, +<span class="pagenum"> -<a name="p76">76</a>- </span> +on joua une pièce intitulée <i>Dom-Quixote</i> +(je n'ai pu savoir de quel Auteur). +On l'avoit prise dans le tems que +Dom-Quixote installe Sancho-Pança +dans son Gouvernement. Molière fesoit +Sancho: et comme il devoit paroître +sur le Théâtre monté sur un Ane, il se +mit dans la coulisse pour être prest à +entrer dans le moment que la Scène le +demanderoit. Mais l'Ane, qui ne savoit +point le rolle par cœur, n'observa point +ce moment; et dès qu'il fut dans la coulisse +il voulut entrer, quelques efforts +que Molière employât pour qu'il n'en +fît rien. Sancho tiroit le licou de toute +sa force; l'Ane n'obéissoit point; il vouloit +absolument paroître. Molière apelloit: +«Baron, la Forest, à moi! ce +maudit Ane veut entrer.» La Forest +étoit une servante qui fesoit alors tout +son domestique, quoiqu'il eût près de +trente mille livres de rente. Cette femme +étoit dans la coulisse oposée, d'où elle +ne pouvoit passer par-dessus le Théâtre +pour arrêter l'Ane; et elle rioit de tout +<span class="pagenum"> -<a name="p77">77</a>- </span> +son cœur de voir son maître renversé +sur le derrière de cet animal, tant il +metoit de force à tirer son licou, pour +le retenir. Enfin, destitué de tout secours, +et désespérant de pouvoir vaincre +l'opiniâtreté de son Ane, il prit le parti +de se retenir aux ailes du Théâtre, et de +laisser glisser l'animal entre ses jambes +pour aller faire telle Scène qu'il jugeroit +à propos. Quand on fait réflexion au +caractère d'esprit de Molière, à la gravité +de sa conduite, et de sa conversation, +il est risible que ce Philosophe fût +exposé à de pareilles avantures, et prît +sur lui les Personnages les plus comiques. +Il est vrai qu'il s'en est lassé plus +d'une fois, et si ce n'avoit été l'attachement +inviolable qu'il avoit pour les plaisirs +du Roi, il auroit tout quité pour +vivre dans une molesse philosophique, +dont son domestique, son travail, et sa +Troupe l'empêchoient de jouir. Il y avoit +d'autant plus d'inclination qu'il étoit +devenu très-valétudinaire, et il étoit réduit +à ne vivre que de lait. Une toux +<span class="pagenum"> -<a name="p78">78</a>- </span> +qu'il avoit négligée, lui avoit causé une +fluxion sur la poitrine, avec un crachement +de sang, dont il étoit resté incommodé; +de sorte qu'il fut obligé de se +mettre au lait pour se racommoder, et +pour être en état de continuer son travail. +Il observa ce régime presque le +reste de ses jours. De manière qu'il n'avoit +plus de satisfaction que par l'estime +dont le Roi l'honoroit, et du côté de +ses amis. Il en avoit de choisis, à qui il +ouvroit souvent son cœur.</p> + +<hr> + + +<p>L'amitié qu'ils avoient formée dès le +Collége, Chapelle et lui, dura jusqu'au +dernier moment. Cependant celui-là +n'étoit pas un ami consolant pour Molière, +il étoit trop dissipé; il aimoit véritablement, +mais il n'étoit point capable +de rendre de ces devoirs empressés +qui réveillent l'amitié. Il avoit pourtant +un apartement chez Molière à Hauteuil, +où il alloit fort souvent; mais c'étoit +plus pour se réjouir, que pour entrer +dans le sérieux. C'étoit un de ces génies +<span class="pagenum"> -<a name="p79">79</a>- </span> +supérieurs et réjouissans, que l'on annonçoit +six mois avant que de le pouvoir +donner pendant un repas. Mais pour +être trop à tout le monde, il n'étoit +point assez à un véritable ami: de sorte +que Molière s'en fit deux plus solides +dans la personne de M<sup>rs</sup> Rohault et Mignard, +qui le dédommageoient de tous +les chagrins qu'il avoit d'ailleurs. C'étoit +à ces deux Messieurs qu'il se livroit sans +réserve. «Ne me plaignez-vous pas,» +leur disoit-il un jour, «d'être d'une +profession, et dans une situation si +oposées aux sentimens, et à l'humeur +que j'ai présentement? J'aime la vie +tranquile; et la mienne est agitée par +une infinité de détails communs et +turbulens, sur lesquels je n'avois pas +compté dans les commencemens, et +ausquels il faut absolument que je me +donne tout entier malgré moi. Avec +toutes les précautions, dont un homme +peut être capable, je n'ai pas laissé de +tomber dans le désordre où tous ceux +qui se marient sans réflexion ont acoutumé +<span class="pagenum"> -<a name="p80">80</a>- </span> +de tomber.—Oh! oh!» dit M<sup>r</sup> Rohaut.—«Oui, +mon cher Monsieur Rohaut, +je suis le plus malheureux de tous +les hommes,» ajouta Molière, «et je +n'ai que ce que je mérite. Je n'ai pas +pensé que j'étois trop austère, pour une +société domestique. J'ai cru que ma +femme devoit assujétir ses manières à +sa vertu, et à mes intentions; et je sens +bien que dans la situation où elle est, +elle eût encore été plus malheureuse que +je ne le suis, si elle l'avoit fait. Elle a +de l'enjouement, de l'esprit; elle est +sensible au plaisir de le faire valoir; +tout cela m'ombrage malgré moi. J'y +trouve à redire, je m'en plains. Cette +femme cent fois plus raisonnable que +je ne le suis, veut jouir agréablement +de la vie; elle va son chemin: et assurée +par son innocence, elle dédaigne +de s'assujétir aux précautions que je +lui demande. Je prens cette négligence +pour du mépris; je voudrois des marques +d'amitié pour croire que l'on en +a pour moi, et que l'on eût plus de +<span class="pagenum"> -<a name="p81">81</a>- </span> +justesse dans sa conduite pour que +j'eusse l'esprit tranquille. Mais ma +femme, toujours égale, et libre dans la +sienne, qui seroit exempte de tout +soupçon pour tout autre homme moins +inquiet que je ne le suis, me laisse impitoyablement +dans mes peines; et +ocupée seulement du désir de plaire +en général, comme toutes les femmes, +sans avoir de dessein particulier, elle +rit de ma foiblesse. Encore si je pouvois +jouir de mes amis aussi souvent +que je le souhaiterois pour m'étourdir +sur mes chagrins et sur mon +inquiétude! Mais vos ocupations indispensables, +et les miennes m'ôtent cette +satisfaction.» M<sup>r</sup> Rohaut étala à Molière +toutes les maximes d'une saine Philosophie +pour lui faire entendre qu'il +avoit tort de s'abandonner à ses déplaisirs.—«Eh!» +lui répondit Molière, «je +ne saurois être Philosophe avec une +femme aussi aimable que la mienne; et +peut-être qu'en ma place vous passeriez +encore de plus mauvais quarts d'heure.»</p> + +<p><span class="pagenum"> -<a name="p82">82</a>- </span> +Chapelle n'entroit pas si intimement +dans les plaintes de Molière, il étoit +contrariant avec lui, et il s'ocupoit beaucoup +plus de l'esprit et de l'enjouement, +que du cœur, et des affaires domestiques, +quoique ce fût un très-honnête homme. +Il aimoit tellement le plaisir qu'il s'en +étoit fait une habitude. Mais Molière ne +pouvoit plus lui répondre de ce côté-là, +à cause de son incommodité. Ainsi quand +Chapelle vouloit se réjouir à Hauteuil, il +y menoit des Convives pour lui tenir +tête; et il n'y avoit personne qui ne se +fît un plaisir de le suivre. Connoître +Molière étoit un mérite que l'on chercheoit +à se donner avec empressement: +d'ailleurs M<sup>r</sup> de Chapelle soutenoit sa +table avec honneur. Il fit un jour partie +avec M<sup>rs</sup> de J..., de N..., et de L..., pour +aller se réjouir à Hauteuil avec leur +ami. «Nous venons souper avec vous,» +dirent-ils à Molière.—«J'en aurois», +dit-il, «plus de plaisir si je pouvois vous +tenir compagnie; mais ma santé ne me +le permetant pas, je laisse à M<sup>r</sup> de +<span class="pagenum"> -<a name="p83">83</a>- </span> +Chapelle le soin de vous régaler du +mieux qu'il pourra.» Ils aimoient +trop Molière pour le contraindre; mais +ils lui demandèrent du moins Baron.—«Messieurs,» +leur répondit Molière, +je vous vois en humeur de vous divertir +toute la nuit; le moïen que cet enfant +puisse tenir? il en seroit incommodé, je +vous prie de le laisser.—Oh parbleu,» +dit M<sup>r</sup> de L..., «la fête ne seroit pas bonne +sans lui, et vous nous le donnerez.» Il +falut l'abandonner: et Molière prit son +lait devant eux, et s'alla coucher.</p> + +<p>Les Convives se mirent à table: les +commencemens du repas furent froids: +c'est l'ordinaire entre gens qui savent +ménager le plaisir; et ces Messieurs excelloient +dans cette étude. Mais le vin +eut bien tôt réveillé Chapelle, et le +tourna du côté de la mauvaise humeur. +«Parbleu,» dit-il, «je suis un grand +fou de venir m'enyvrer ici tous les +jours, pour faire honneur à Molière; +je suis bien las de ce train-là: et ce +qui me fâche c'est qu'il croit que j'y +<span class="pagenum"> -<a name="p84">84</a>- </span> +suis obligé.» La Troupe presque toute +yvre aprouva les plaintes de Chapelle. +On continue de boire, et insensiblement +on changea de discours. A force de raisonner +sur les choses qui font ordinairement +la matière de semblables repas +entre gens de cette espèce, on tomba sur +la morale vers les trois heures du matin. +«Que notre vie est peu de chose!» +dit Chapelle. «Qu'elle est remplie de +traverses! Nous sommes à l'affût pendant +trente ou quarante années pour +jouir d'un moment de plaisir, que +nous ne trouvons jamais! Notre jeunesse +est harcellée par de maudits parents, +qui veulent que nous nous metions +un fatras de fariboles dans la +tête. Je me soucie, morbleu bien,» +ajouta-t-il, «que la terre tourne, ou le soleil, +que ce fou de Des-Cartes ait raison, +ou cet extravagant d'Aristote. J'avois +pourtant un enragé Précepteur qui +me rebatoit toujours ces fadaises-là, +et qui me fesoit sans cesse retomber +sur son Épicure. Encore passe pour +<span class="pagenum"> -<a name="p85">85</a>- </span> +ce Philosophe-là, c'étoit celui qui +avoit le plus de raison. Nous ne sommes +pas débarassez de ces fous-là, +qu'on nous étourdit les oreilles d'un +établissement. Toutes ces femmes,» +dit-il encore, en haussant la voix, «sont +des animaux qui sont ennemis jurés +de notre repos. Oui morbleu, chagrins, +injustice, malheurs de tous côtés +dans cette vie-ci!—Tu as parbleu +raison, mon cher ami,» répondit J. +en l'embrassant; «sans ce plaisir-ci que +ferions-nous? La vie est un pauvre +partage; quittons-la, de peur que l'on +ne sépare d'aussi bons amis que nous +le sommes; allons nous noyer de compagnie; +la rivière est à notre portée.—Cela +est vrai,» dit N..., «nous ne +pouvons jamais mieux prendre notre +tems pour mourir bons amis, et dans +la joie; et notre mort fera du bruit.» +Ainsi ce glorieux dessein fut aprouvé +tout d'une voix. Ces Yvrognes se lèvent, +et vont gayement à la rivière. Baron +courut avertir du monde, et éveiller Molière, +<span class="pagenum"> -<a name="p86">86</a>- </span> +qui fut effrayé de cet extravagant +projet, parce qu'il connoissoit le +vin de ses amis. Pendant qu'il se levoit, +la Troupe avoit gagné la rivière; et ils +s'étoient déjà saisis d'un petit bateau, +pour prendre le large, afin de se noyer +en plus grande eau. Des Domestiques, +et des gens du lieu furent promtement +à ces débauchés, qui étoient déjà dans +l'eau, et les repêchèrent. Indignés du +secours qu'on venoit de leur donner ils +mirent l'épée à la main, courent sur leurs +ennemis, les poursuivent jusques dans +Hauteuil, et les vouloient tuer. Ces +pauvres gens se sauvent la plupart +chez Molière, qui voyant ce vacarme dit +à ces furieux: «Qu'est-ce que c'est donc, +Messieurs, que ces coquins-là vous +ont fait?—Comment ventrebleu,» +dit J..., qui étoit le plus opiniâtré à se +noyer, «ces malheureux nous empêcheront +de nous noyer? Écoute, mon +cher Molière, tu as de l'esprit, voi si +nous avons tort. Fatigués des peines +de ce monde-ci, nous avons fait dessein +<span class="pagenum"> -<a name="p87">87</a>- </span> +de passer en l'autre pour être +mieux: la rivière nous a paru le plus +court chemin pour nous y rendre; +ces marauds nous l'ont bouché. Pouvons-nous +faire moins que de les en punir?—Comment! +vous avez raison,» +répondit Molière. «Sortez d'ici, coquins, +que je ne vous assomme,» dit-il à ces +pauvres gens, paroissant en colère. «Je +vous trouve bien hardis de vous oposer +à de si belles actions.» Ils se retirèrent +marqués de quelques coups d'épée.</p> + +<p>«Comment! Messieurs,» poursuit +Molière aux débauchés, «que vous ai-je +fait pour former un si beau projet sans +m'en faire part? Quoi, vous voulez +vous noyer sans moi? Je vous croyois +plus de mes amis.—Il a parbleu raison,» +dit Chapelle, «voilà une injustice +que nous lui faisions. Vien donc te +noyer avec nous.—Oh! doucement,» +répondit Molière; «ce n'est point ici +une affaire à entreprendre mal à propos: +c'est la dernière action de notre +vie, il n'en faut pas manquer le mérite. +<span class="pagenum"> -<a name="p88">88</a>- </span> +On seroit assez malin pour lui donner +un mauvais jour, si nous nous noyons +à l'heure qu'il est: on diroit à coup +seur que nous l'aurions fait la nuit, +comme des désespérés, ou comme des +gens yvres. Saisissons le moment qui +nous fasse le plus d'honneur, et qui +réponde à notre conduite. Demain sur +les huit à neuf heures du matin, bien +à jeun et devant tout le monde nous +irons nous jeter la tête devant dans la +rivière.—J'aprouve fort ses raisons,» +dit N..., «et il n'y a pas le petit mot à +dire.—Morbleu j'enrage,» dit L..., +Molière a toujours cent fois plus d'esprit +que nous. Voilà qui est fait, remetons +la partie à demain; et allons nous +coucher, car je m'endors.» Sans la +présence d'esprit de Molière il seroit +infailliblement arrivé du malheur, tant +ces Messieurs étoient yvres, et animés +contre ceux qui les avoient empêchés +de se noyer. Mais rien ne le désoloit +plus, que d'avoir affaire à de pareilles +gens, et c'étoit cela qui bien souvent le +<span class="pagenum"> -<a name="p89">89</a>- </span> +dégoûtoit de Chapelle; cependant leur +ancienne amitié prenoit toujours le +dessus.</p> + +<hr> + + +<p>Chapelle étoit heureux en semblables +avantures. En voici une, où il eut encore +besoin de Molière. En revenant d'Hauteuil, +à son ordinaire, bien rempli de +vin (car il ne voyageoit jamais à jeun), +il eut querelle au milieu de la petite +prairie d'Hauteuil avec un valet, nommé +Godemer, qui le servoit depuis plus de +trente ans. Ce vieux domestique avoit +l'honneur d'être toujours dans le carosse +de son Maître. Il prit phantaisie à Chapelle +en descendant d'Hauteuil, de lui +faire perdre cette prérogative, et de le +faire monter derrière son carosse. Godemer, +acoutumé aux caprices que le vin +causoit à son Maître, ne se mit pas +beaucoup en peine d'exécuter ses ordres. +Celui-ci se mit en colère: l'autre se +moque de lui. Ils se gourment dans le +carosse: le Cocher descend de son siége +pour aller les séparer. Godemer en profite +<span class="pagenum"> -<a name="p90">90</a>- </span> +pour se jeter hors du carosse. Mais +Chapelle irrité le poursuit, et le prend +au collet; le Valet se deffend, et le Cocher +ne pouvoit les séparer. Heureusement +Molière et Baron, qui étoient à +leur fenêtre, aperçurent les Combatans: +ils crurent que les Domestiques de Chapelle +l'assommoient: ils acourent au +plus vîte. Baron, comme le plus ingambe, +arriva le premier, et fit cesser +les coups; mais il fallut Molière pour +terminer le différent. «Ah! Molière,» +dit Chapelle, «puisque vous voilà, jugez +si j'ai tort. Ce coquin de Godemer +s'est lancé dans mon carosse, comme +si c'étoit à un Valet de figurer avec +moi.—Vous ne savez ce que vous +dites,» répondit Godemer; «Monsieur +sait que je suis en possession du devant +de votre carosse depuis plus de +trente ans; pourquoi voulez-vous me +l'ôter aujourd'hui sans raison?—Vous +êtes un insolent qui perdez le respect,» +répliqua Chapelle; «si j'ai voulu vous +permettre de monter dans mon carosse, +<span class="pagenum"> -<a name="p91">91</a>- </span> +je ne le veux plus; je suis le Maître, +et vous irez derrière, ou à pié.—Y +a-t-il de la justice à cela,» dit Godemer? +«Me faire aller à pié, présentement +que je suis vieux, et que je vous +ai si bien servi pendant si longtems! +Il falloit m'y faire aller pendant que +j'étois jeune, j'avois des jambes alors; +mais à présent je ne puis plus marcher. +En un mot comme en cent,» +ajouta ce Valet, «vous m'avez acoutumé +au carosse, je ne puis plus m'en passer; +et je serois des-honoré si l'on me +voïoit aujourd'hui derrière.—Jugez-nous, +Molière, je vous en prie,» dit +M<sup>r</sup> de Chapelle, «j'en passerai par tout +ce que vous voudrez.—Et bien, puisque +vous vous en raportez à moi,» dit +Molière, «je vais tâcher de mettre d'acord +deux si honnêtes gens. Vous avez +tort,» dit-il à Godemer, «de perdre le +respect envers votre maître, qui peut +vous faire aller comme il voudra; il ne +faut pas abuser de sa bonté. Ainsi je +vous condamne à monter derrière son +<span class="pagenum"> -<a name="p92">92</a>- </span> +Carrosse jusqu'au bout de la prairie: +et là vous lui demanderez fort honnêtement +la permission d'y rentrer: je +suis seur qu'il vous la donnera.—Parbleu,» +s'écria Chapelle, «voilà un +jugement qui vous fera honneur dans +le monde. Tenez, Molière, vous n'avez +jamais donné une marque d'esprit si +brillante. Oh, bien,» ajouta-t-il, «je +fais grace entière à ce maraut-là en +faveur de l'équité avec laquelle vous +venez de nous juger. Ma foi, Molière,» +dit-il encore, «je vous suis obligé, car +cette affaire là m'embarassoit; elle +avoit sa difficulté. A Dieu, mon cher +ami, tu juges mieux qu'homme de +France.»</p> + +<hr> + + +<p>Molière étant seul avec Baron, il prit +occasion de lui dire que le mérite de +Chapelle étoit effacé quand il se trouvoit +dans des situations aussi désagréables que +celle où il venoit de le voir: qu'il étoit +bien fâcheux qu'une personne qui avoit +autant d'esprit que lui, eût si peu de +<span class="pagenum"> -<a name="p93">93</a>- </span> +retenue; et qu'il aimeroit beaucoup +mieux avoir plus de conduite pour se +satisfaire, que tant de brillant pour faire +plaisir aux autres. «Je ne vois point,» +ajouta Molière, «de passion plus indigne +d'un galand homme que celle du vin: +Chapelle est mon ami, mais ce malheureux +panchant m'ôte tous les agrémens +de son amitié. Je n'ose lui rien confier, +sans risquer d'être commis un +moment après avec toute la terre.» Ce +discours ne tendoit qu'à donner à Baron +du dégoût pour la débauche; car il ne +laissoit passer aucune occasion de le +tourner au bien; mais sur toutes choses +il lui recommandoit de ne point sacrifier +ses amis, comme fesoit Chapelle, à l'envie +de dire un bon mot, qui avoit souvent +de mauvaises suites.</p> + +<p>Je ne puis m'empêcher de raporter +celui qu'il dit à l'occasion d'une Épigramme +qu'il avoit faite contre M<sup>r</sup> le M. +de ....; c'étoit une espèce de fat constitué +en dignité, on sait que la fatuité est de +tous les états. Le Marquis offensé se +<span class="pagenum"> -<a name="p94">94</a>- </span> +trouvant chez M<sup>r</sup> de M. en présence de +Chapelle, qu'il savoit être l'Auteur de +l'Épigramme, ou du moins il s'en doutoit, +menaçoit d'une terrible force le +pauvre Auteur, sans le nommer: son +emportement ne finissoit point. Le Poëte +devoit mourir sous le bâton, ou du +moins en avoir tant de coups, qu'il se +souviendroit toute sa vie d'avoir versifié. +Chapelle, fatigué d'entendre toujours ce +fanfaron parler sur ce ton là, se lève, et +s'aprochant de M<sup>r</sup> de .... «Eh! morbleu,» +lui dit-il, en lui présentant le dos, «si +tu as tant d'envie de donner des coups +de bâton, donne-les, et t'en va.»</p> + +<hr> + + +<p>On sait que les trois premiers actes de +la Comédie du <i>Tartuffe</i> de Molière furent +représentés à Versailles dès le mois +de Mai de l'année 1664, et qu'au mois +de Septembre de la même année, ces +trois Actes furent joués pour la seconde +fois à Villers-Coteretz, avec aplaudissement. +La pièce entière parut la première +et la seconde fois au Raincy, au mois de +<span class="pagenum"> -<a name="p95">95</a>- </span> +Novembre suivant, et en 1665; mais +Paris ne l'avoit point encore vue en 1667. +Molière sentoit la difficulté de la faire +passer dans le public. Il le prévint par +des lectures; mais il n'en lisoit que jusqu'au +quatrième acte: de sorte que tout +le monde étoit fort embarassé comment +il tireroit Orgon de dessous la table. +Quand il crut avoir suffisamment préparé +les esprits, le 5. d'Aoust 1667, il +fait afficher le <i>Tartuffe</i>. Mais il n'eut +pas été représenté une fois que les gens +austères se révoltèrent contre cette pièce. +On représenta au Roi qu'il étoit de conséquence +que le ridicule de l'Hypocrisie +ne parût point sur le Théâtre. Molière, +disoit-on, n'étoit pas préposé pour reprendre +les personnes qui se couvrent +du manteau de la dévotion, pour enfreindre +les loix les plus saintes, et pour +troubler la tranquilité domestique des +familles. Enfin ceux qui représentèrent +au Roi, le firent avec de bonnes raisons, +puisque Sa Majesté jugea à propos de +défendre la représentation du <i>Tartuffe</i>. +<span class="pagenum"> -<a name="p96">96</a>- </span> +Cet ordre fut un coup de foudre pour les +Comédiens, et pour l'Auteur. Ceux-là +attendoient avec justice un gain considérable +de cette pièce; et Molière croyoit +donner par cet Ouvrage une dernière +main à sa réputation. Il avoit manié le +caractère de l'hypocrisie avec des traits +si vifs et si délicats, qu'il s'étoit imaginé +que bien loin qu'on deût attaquer sa +pièce, on luy sauroit gré d'avoir donné +de l'horreur pour un vice si odieux. Il le +dit lui-même dans sa Préface à la tête +de cette pièce: mais il se trompa, et il +devoit savoir par sa propre expérience +que le public n'est pas docile. Cependant +Molière rendit compte au Roi des bonnes +intentions qu'il avoit eues en travaillant +à cette pièce. De sorte que sa Majesté +aïant vu par elle-même qu'il n'y avoit rien +dont les personnes de piété et de probité +pussent se scandaliser, et qu'au contraire +on y combatoit un vice qu'elle a toujours +eu soin elle-même de détruire par d'autres +voies, elle permit aparemment à Molière +de remettre sa pièce sur le théâtre.</p> + +<p><span class="pagenum"> -<a name="p97">97</a>- </span> +Tous les connoisseurs en jugeoient +favorablement; et je raporterai ici une +remarque de M<sup>r</sup> Ménage, pour justifier +ce que j'avance. «La prose de M<sup>r</sup> de +Molière,» dit-il, «vaut beaucoup +mieux que ses vers. Je lisois hier son +<i>Tartufe</i>. Je lui en avois autrefois entendu +lire trois Actes chez M<sup>r</sup> de Mommor, +où se trouvèrent aussi M<sup>r</sup> Chapelain, +M<sup>r</sup> l'abbé de Marolles, et +quelques autres personnes. Je dis à +M<sup>r</sup> ..., lorsqu'il empêcha qu'on ne +le jouât, que c'étoit une pièce dont +la morale étoit excellente, et qu'il n'y +avoit rien qui ne pût être utile au Public.»</p> + +<hr> + + +<p>Molière laissa passer quelque temps +avant que de hazarder une seconde fois +la représentation du <i>Tartuffe</i>: et l'on +donna pendant ce tems-là <i>Scaramouche +Hermite</i>, qui passa dans le Public, sans +que personne s'en plaignît. «Mais d'où +vient,» dit-on à M<sup>r</sup> le Prince deffunt, +«que l'on n'a rien dit contre cette pièce, +<span class="pagenum"> -<a name="p98">98</a>- </span> +et que l'on s'est tant récrié contre le +<i>Tartuffe</i>?—C'est,» répondit ce prince, +«que Scaramouche joue le Ciel et la +Religion, dont ces Messieurs là ne se +soucient guères, et que Molière joue +les Hypocrites dans la sienne.»</p> + +<hr> + + +<p>Molière ne laissoit point languir le +Public sans nouveauté; toujours heureux +dans le choix de ses caractères, il +avoit travaillé sur celui du Misantrope; +il le donna au Public. Mais il sentit dès +la première représentation que le peuple +de Paris vouloit plus rire qu'admirer; +et que pour vingt personnes qui +sont susceptibles de sentir des traits délicats +et élevés, il y en a cent qui les rebutent +faute de les connoître. Il ne fut +pas plustost rentré dans son cabinet qu'il +travailla au <i>Médecin malgré lui</i>, pour +soutenir le <i>Misantrope</i>, dont la seconde +représentation fut encore plus foible que +la première: ce qui l'obligea de se depêcher +de fabriquer son fagotier. En +quoi il n'eut pas beaucoup de peine, +<span class="pagenum"> -<a name="p99">99</a>- </span> +puisque c'étoit une de ces petites pièces, +ou aprochant, que sa troupe avoit représentées +sur le champ dans les commencemens; +il n'avoit qu'à transcrire. +La troisième représentation du <i>Misantrope</i> +fut encore moins heureuse que les +précédentes. On n'aimoit point tout ce +sérieux qui est répandu dans cette pièce. +D'ailleurs le Marquis étoit la copie de +plusieurs originaux de conséquence, qui +décrioient l'ouvrage de toute leur force. +«Je n'ai pourtant pu faire mieux, et seurement +je ne ferai pas mieux,» disoit +Molière à tout le monde.</p> + +<hr> + + +<p>M<sup>r</sup> de ** crut se faire un mérite auprès +de Molière de deffendre le <i>Misantrope</i>: +il fit une longue lettre qu'il donna +à Ribou pour mettre à la tête de cette +pièce. Molière qui en fut irrité envoya +chercher son Libraire, le gronda de ce +qu'il avoit imprimé cette rapsodie sans +sa participation, et lui deffendit de vendre +aucun exemplaire de sa pièce où +elle fût, et il brûla tout ce qui en restoit; +<span class="pagenum"> -<a name="p100">100</a>- </span> +mais après sa mort on l'a rimprimée. +M<sup>r</sup> de ** qui aimoit fort à voir la Molière, +vint souper chez elle le jour même. +Molière le traitta cavalièrement sur le +sujet de sa lettre, en lui donnant de bonnes +raisons pour souhaiter qu'il ne se fût +point avisé de deffendre sa pièce.</p> + +<hr> + + +<p>A la quatrième représentation du <i>Misantrope</i> +il donna son fagotier, qui fit +bien rire le Bourgeois de la rue St. Denis. +On en trouva le <i>Misantrope</i> beaucoup +meilleur, et insensiblement on le +prit pour une des meilleures pièces qui +ait jamais paru. Et le <i>Misantrope</i> et le +<i>Médecin malgré lui</i> joints ensemble ramenèrent +tout le pêle mêle de Paris, +aussi bien que les connoisseurs. Molière +s'aplaudissant du succès de son invention, +pour forcer le public à lui rendre +justice, hazarda d'en tirer une glorieuse +vengeance, en fesant jouer le <i>Misantrope</i> +seul. Il eut un succès très-favorable; +de sorte que l'on ne put lui reprocher +que la petite pièce eût fait aller la grande.</p> + +<p><span class="pagenum"> -<a name="p101">101</a>- </span> +Les Hypocrites avoient été tellement +irrités par le <i>Tartuffe</i>, que l'on fit courir +dans Paris un livre terrible que l'on +mettoit sur le compte de Molière pour +le perdre. C'est à cette occasion qu'il mit +dans le <i>Misantrope</i> les vers suivans.</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et non content encor du tort que l'on me fait,</span><br> + <span class="i0">Il court parmi le monde un livre abominable,</span><br> + <span class="i0">Et de qui la lecture est même condamnable,</span><br> + <span class="i0">Un livre à mériter la dernière rigueur,</span><br> + <span class="i0">Dont le fourbe a l'affront de me faire l'Auteur.</span><br> + <span class="i0">Et là dessus on voit Oronte qui murmure,</span><br> + <span class="i0">Et tâche méchamment d'apuyer l'imposture;</span><br> + <span class="i0">Lui qui d'un honnête homme à la Cour tient le rang...</span><br> + <span class="i0">Etc...</span><br> + <br> + </div> +</div> + +<p>On voit par cette remarque, que le +<i>Tartuffe</i> fut joué avant le <i>Misantrope</i>, +et avant le <i>Médecin malgré lui</i>; et +qu'ainsi la date de la première représentation +de ces deux dernières pièces, que +l'on a mise dans les œuvres de Molière, +n'est pas véritable; puisque l'on marque +qu'elles ont été jouées dès les mois de +Mars et de Juin de l'année 1666.</p> + +<hr> + + +<p>Molière avoit lu son <i>Misantrope</i> à +<span class="pagenum"> -<a name="p102">102</a>- </span> +toute la Cour, avant que de le faire représenter, +chacun lui en disoit son sentiment; +mais il ne suivoit que le sien +ordinairement, parce qu'il auroit été +souvent obligé de refondre ses pièces, +s'il avoit suivi tous les avis qu'on lui +donnoit. Et d'ailleurs il arrivoit quelquefois +que ces avis étoient intéressés: +Molière ne traitoit point de caractères, +il ne plaçoit aucuns traits, qu'il n'eût des +veues fixes. C'est pourquoi il ne voulut +point ôter du <i>Misantrope, ce grand Flandrin +qui crachoit dans un puits pour faire +des ronds</i>, que Madame deffunte lui avoit +dit de suprimer, lors qu'il eut l'honneur +de lire sa pièce à cette Princesse. Elle +regardoit cet endroit comme un trait +indigne d'un si bon ouvrage: mais Molière +avoit son original, il vouloit le mettre +sur le Théâtre.</p> + +<hr> + + +<p>Au mois de Décembre de la même année, +il donna au Roi le divertissement +des deux premiers actes d'une Pastorale +qu'il avoit faite, c'est <i>Melicerte</i>. Mais il +<span class="pagenum"> -<a name="p103">103</a>- </span> +ne jugea pas à propos avec raison d'en +faire le troisième Acte; ni de faire imprimer +les deux premiers, qui n'ont vu +le jour qu'après sa mort.</p> + +<hr> + + +<p>Le <i>Sicilien</i> fut trouvé une agréable +petite pièce à la Cour, et à la Ville en 1667. +Et l'<i>Amphitryon</i> passa tout d'une voix +au mois de Janvier 1668. Cependant un +Savantasse n'en voulut point tenir compte +à Molière. «Comment!» disoit-il, «il +a tout pris sur Rotrou, et Rotrou sur +Plaute. Je ne vois pas pourquoi on +aplaudit à des Plagiaires. Ç'a toujours +été», ajoutoit-il, «le caractère de +Molière. J'ai fait mes études avec lui; +et un jour qu'il aporta des vers à son +Régent, celui-ci reconnut qu'il les avoit +pillés; l'autre assura fortement qu'ils +étoient de sa façon: mais après que le +Régent lui eut reproché son mensonge, +et qu'il lui eut dit qu'il les avoit pris +dans Théophile, Molière le lui avoua, +et lui dit qu'il les y avoit pris avec +d'autant plus d'assurance, qu'il ne +<span class="pagenum"> -<a name="p104">104</a>- </span> +croyoit pas qu'un Jésuite deût lire +Théophile. Ainsi,» disoit ce Pédant +à son ami, «si l'on examinoit bien les +ouvrages de Molière, on les trouveroit +tous pillés de cette force-là. Et même +quand il ne sait où prendre, il se répète +sans précaution.» De semblables +Critiques n'empêchèrent pas le cours de +l'<i>Amphitryon</i>, que tout Paris vit avec +beaucoup de plaisir, comme un spectacle +bien rendu en notre langue, et à notre +goût.</p> + +<hr> + + +<p>Après que Molière eut repris avec +succès son <i>Avare</i> au mois de Janvier +1668, comme je l'ay déjà dit, il projetta +de donner son <i>George Dandin</i>. Mais un +de ses amis lui fit entendre qu'il y avoit +dans le monde un Dandin, qui pourroit +se reconnoître dans sa pièce, et qui étoit +en état par sa famille non-seulement de +la décrier, mais encore de le faire repentir +d'y avoir travaillé.—«Vous avez raison,» +dit Molière à son ami; «mais je +sai un seur moyen de me concilier +<span class="pagenum"> -<a name="p105">105</a>- </span> +l'homme dont vous me parlez; j'irai +lui lire ma pièce.» Au spectacle, où il +étoit assidu, Molière lui demanda une +de ses heures perdues pour lui faire une +lecture. L'homme en question se trouva +si fort honoré de ce compliment, que +toutes affaires cessantes, il donna parole +pour le lendemain; et il courut tout +Paris pour tirer vanité de la lecture de +cette pièce. «Molière», disoit-il à tout +le monde, «me lit ce soir une Comédie: +voulez-vous en être?» Molière +trouva une nombreuse assemblée, et son +homme qui présidoit. La pièce fut trouvée +excellente; et lorsqu'elle fut jouée, +personne ne la fesoit mieux valoir que +celuy dont je viens de parler, et qui +pourtant auroit pu s'en fâcher, une partie +des Scènes que Molière avoit traittées +dans sa pièce, étant arrivées à cette personne. +Ce secret de faire passer sur le +théâtre un caractère à son original, a +été trouvé si bon, que plusieurs Auteurs +l'ont mis en usage depuis avec succès. +Le <i>George Dandin</i> fut donc bien receu +<span class="pagenum"> -<a name="p106">106</a>- </span> +à la Cour au mois de Juillet 1668, et à +Paris au mois de Novembre suivant.</p> + +<hr> + + +<p>Quand Molière vit que les Hypocrites, +qui s'étoient si fort offencés de son imposteur, +étoient calmés, il se prépara à +le faire paroître une seconde fois. Il demanda +à sa Troupe, plus par conversation +que par intérest, ce qu'elle lui donneroit, +s'il fesoit renaître cette pièce. Les +Comédiens voulurent absolument qu'il +y eût double part sa vie durant toutes +les fois qu'on la joueroit. Ce qui a toujours +été depuis très-régulièrement exécuté. +On affiche le <i>Tartuffe</i>: les Hypocrites +se réveillent; ils courent de tous +côtez pour aviser aux moyens d'éviter +le ridicule que Molière alloit leur donner +sur le théâtre malgré les deffences du +Roi. Rien ne leur paroissoit plus effronté, +rien plus criminel que l'entreprise +de cet Auteur: et accoutumés à incommoder +tout le monde, et à n'être jamais +incommodés, ils portèrent de toutes parts +leurs plaintes importunes pour faire réprimer +<span class="pagenum"> -<a name="p107">107</a>- </span> +l'insolence de Molière, si son +anonce avoit son effet. L'assemblée fut +si nombreuse que les personnes les plus +distinguées furent heureuses d'avoir +place aux troisièmes loges. On allume +les lustres. Et l'on étoit prest de commencer +la pièce quand il arriva de nouvelles +défences de la représenter, de la +part des personnes préposées pour faire +exécuter les ordres du Roi. Les Comédiens +firent aussi-tôt éteindre les lumières, +et rendre l'argent à tout le +monde. Cette défence étoit judicieuse, +parce que le Roi étoit alors en Flandre: +et l'on devoit présumer que Sa Majesté +aïant deffendu la première fois que l'on +jouât cette pièce, Molière vouloit profiter +de son absence pour la faire passer. +Tout cela ne se fit pourtant pas sans un +peu de rumeur, de la part des Spectateurs; +et sans beaucoup de chagrin du +côté des Comédiens. La permission que +Molière disoit avoir de sa Majesté pour +jouer sa pièce n'étoit point par écrit; on +n'étoit pas obligé de s'en rapporter à lui. +<span class="pagenum"> -<a name="p108">108</a>- </span> +Au contraire, après les premières deffences +du Roi, on pouvoit prendre pour +une témérité la hardiesse que Molière +avoit eue de remettre le <i>Tartuffe</i> sur le +théâtre, et peu s'en fallut que cette affaire +n'eût encore de plus mauvaises +suites pour lui; on le menaçoit de tous +côtez. Il en vit dans le moment les conséquences: +c'est pourquoi il dépêcha +en poste sur le champ la Torellière et +la Grange pour aller demander au Roi la +protection de Sa Majesté dans une si +fâcheuse conjoncture. Les Hypocrites +triomphoient; mais leur joie ne dura +qu'autant de tems qu'il en fallut aux +deux Comédiens pour aporter l'ordre du +Roi, qui vouloit qu'on jouât le <i>Tartuffe</i>.</p> + +<p>Le lecteur jugera bien, sans que je lui +en fasse la description, quel plaisir +l'ordre du Roi aporta dans la Troupe, et +parmi les personnes de spectacle, mais +sur tout dans le cœur de Molière, qui se +vit justifié de ce qu'il avoit avancé. Si on +avoit connu sa droiture et sa soumission, +on auroit été persuadé qu'il ne se seroit +<span class="pagenum"> -<a name="p109">109</a>- </span> +point hazardé de représenter le <i>Tartuffe</i> +une seconde fois, sans en avoir auparavant +pris l'ordre de Sa Majesté.</p> + +<p>Tout le monde sait qu'après cela cette +pièce fut jouée de suite, et qu'elle a toujours +été fort aplaudie toutes les fois +qu'elle a paru; et les personnes qui ont +voulu par passion la critiquer, ont toujours +succombé sous les raisons de ceux +qui en connoissent le mérite.</p> + +<hr> + + +<p>Un jour qu'on représentoit cette pièce, +Champmêlé, qui n'étoit point encore +alors dans la Troupe, fut voir Molière +dans sa loge, qui étoit proche du théâtre. +Comme ils en étoient aux complimens, +Molière s'écria: <i>Ah chien, ah bourreau!</i> +et se frapoit la tête comme un possédé: +Champmêlé crut qu'il tomboit de quelque +mal, et il étoit fort embarrassé. Mais +Molière, qui s'aperceut de son étonnement, +lui dit: «Ne soyez pas surpris de +mon emportement. Je viens d'entendre +un Acteur déclamer faussement et pitoyablement +quatre vers de ma pièce, +<span class="pagenum"> -<a name="p110">110</a>- </span> +et je ne saurois voir maltraiter mes enfans +de cette force là, sans souffrir +comme un damné.»</p> + +<hr> + + +<p>Quelque succès qu'eût le <i>Tartuffe</i> pendant +qu'on le joua après l'ordre du Roi, +cependant <i>la Femme juge et partie</i> de +Monfleury fut jouée autant de fois au +moins dans le même tems à l'Hôtel de +Bourgogne. Ainsi ce n'est pas toujours +le mérite d'une pièce qui la fait réussir; +un Acteur que l'on aime à voir, une situation, +une scène heureusement traitée, +un travestissement, des pensées piquantes, +peuvent entraîner au spectacle, sans +que la pièce soit bonne.</p> + +<hr> + + +<p>La bonté que le Roi eut de permettre +que le <i>Tartuffe</i> fût représenté, donna un +nouveau mérite à Molière. On vouloit +même que cette grace fût personnelle. +Mais Sa Majesté qui savoit par elle-même +que l'hypocrisie étoit vivement +combatue dans cette pièce, fut bien aise +que ce vice, si oposé à ses sentimens, +<span class="pagenum"> -<a name="p111">111</a>- </span> +fût ataqué avec autant de force que Molière +le combatoit. Tout le monde lui fit +compliment sur ce succès; ses ennemis +même lui en témoignèrent de la joie, +et étoient les premiers à dire que le +<i>Tartuffe</i> étoit de ces pièces excellentes +qui mettoient la vertu dans son jour. +«Cela est vrai,» disoit Molière; «mais +je trouve qu'il est très-dangereux de +prendre ses intérests au prix qui m'en +coûte. Je me suis repenti plus d'une +fois de l'avoir fait.»</p> + +<hr> + + +<p>Quoique Molière donnât à ses pièces +beaucoup de mérite du côté de la composition, +cependant elles étoient représentées +avec un jeu si délicat, que quand +elles auroient été médiocres elles auroient +passé. Sa troupe étoit bien composée; +et il ne confioit point ses rolles à +des Acteurs qui ne seussent pas les exécuter, +il ne les plaçoit point à l'avanture, +comme on fait aujourd'hui. D'ailleurs +il prenoit toujours les plus difficiles +pour lui. Ce n'est pas qu'il eût universellement +<span class="pagenum"> -<a name="p112">112</a>- </span> +l'éloquence du corps en partage, +comme Baron. Au contraire dans +les commencemens, même dans la Province, +il paroissoit mauvais Comédien à +bien des gens; peut-être à cause d'un +hoquet ou tic de gorge qu'il avoit, et +qui rendoit d'abord son jeu désagréable +à ceux qui ne le connoissoient pas. Mais +pour peu que l'on fît atention à la délicatesse +avec laquelle il entroit dans un +caractère, et il exprimoit un sentiment, +on convenoit qu'il entendoit parfaitement +l'art de la déclamation. Il avoit +contracté par habitude le hoquet dont +je viens de parler. Dans les commencemens +qu'il monta sur le théâtre, il reconnut +qu'il avoit une volubilité de langue, +dont il n'étoit pas le maître, et qui +rendoit son jeu désagréable. Et des +efforts qu'il se fesoit pour se retenir +dans la prononciation, il s'en forma un +hoquet, qui lui demeura jusques à la +fin. Mais il sauvoit ce désagrément par +toute la finesse avec laquelle on peut +représenter. Il ne manquoit aucun des +<span class="pagenum"> -<a name="p113">113</a>- </span> +accens et des gestes nécessaires pour +toucher le spectateur. Il ne déclamoit +point au hasard, comme ceux qui destitués +des principes de la déclamation, +ne sont point assurés dans leur jeu: +il entroit dans tous les détails de l'action. +Mais s'il revenoit aujourd'hui, +il ne reconnoitroit pas ses ouvrages +dans la bouche de ceux qui les représentent.</p> + +<hr> + + +<p>Il est vrai que Molière n'étoit bon que +pour représenter le Comique; il ne pouvoit +entrer dans le sérieux, et plusieurs +personnes assurent qu'aïant voulu le +tenter, il réussit si mal la première fois +qu'il parut sur le théâtre, qu'on ne le +laissa pas achever. Depuis ce tems-là, +dit on, il ne s'atacha qu'au Comique, +où il avoit toujours du succès, quoique +les gens délicats l'acusassent d'être un +peu grimacier. Mais si ces personnes là +le lui avoient reproché à lui-même, je ne +sais s'il n'auroit pas eu raison de leur +répondre que le commun du Public +<span class="pagenum"> -<a name="p114">114</a>- </span> +aime les charges, et que le jeu délicat ne +l'affecte point.</p> + +<hr> + + +<p>Molière n'étoit point un homme qu'on +pût oublier par l'absence. M<sup>r</sup> Bernier +ne fut pas plutôt de retour de son voyage +du Mogol qu'il fut le voir à Hauteuil. +Après les premiers complimens d'amitié, +celui-là commença la conversation par la +relation. Il fit d'abord observer à Molière +que l'on n'en usoit point avec l'Empereur +du Mogol détrôné, et avec ses enfans, +aussi inhumainement qu'on le fait +en Turquie. «On se contente,» dit-il, +«de leur donner une drogue, que l'on +nomme du Pouss, pour leur faire perdre +l'esprit, afin qu'ils soient hors +d'état de former un parti.—Aparemment,» +dit Baron, que cette conversation +ennuyoit fort, «ces gens-là vous +ont fait prendre du Pouss avant que de +revenir.—Taisez vous, jeune homme,» +dit Molière, «vous ne connoissez pas +M<sup>r</sup> Bernier, et vous ne savez pas que +c'est mon ami; peu s'en faut que je ne +<span class="pagenum"> -<a name="p115">115</a>- </span> +prenne sérieusement votre imprudence.—Comment!» +répliqua Baron, +qui s'étoit donné toute liberté de parler +devant Molière, «vous êtes si bons amis, +et Monsieur après une si longue absence +n'a à la première vue que des +contes à vous dire?» Le Philosophe +touché de cette leçon, qui étoit en sa +place, se mit sur les sentimens; Molière +n'en fut pas fâché: car plus homme de +Cour que Bernier, et plus ocupé de ses +affaires que de celles du grand Mogol, +la relation ne lui fesoit pas beaucoup de +plaisir. On parla de santé. Molière rendit +compte du mauvais état de la sienne +à Bernier, qui, au lieu de lui répondre, +lui dit qu'il avoit conduit heureusement +celle du premier Ministre du Grand Mogol: +qu'il n'avoit point voulu être Médecin +de l'Empereur lui-même, parce que +quand il meurt on enterre aussi le Médecin +avec lui. A la fin ne sachant plus que +dire sur le Mogol, il offrit ses soins à +Molière. «Oh! Monsieur,» dit Baron, +«M<sup>r</sup> de Molière est en de bonnes mains. +<span class="pagenum"> -<a name="p116">116</a>- </span> +Depuis que le Roi a eu la bonté de +donner un Canonicat au fils de son +Médecin, il fait des merveilles; et il +tiendra Monsieur long-tems en état de +divertir Sa Majesté. Les Médecins du +Mogol ne s'acommodent point avec +notre santé. Et à moins que de convenir +que l'on vous enterrera avec +Monsieur, je ne lui conseille pas de +vous confier la sienne.» Bernier vit +bien que Baron étoit un enfant gâté; il +mit la conversation sur son chapitre. +Molière, qui en parloit avec plaisir, en +commença l'histoire; mais Baron, rebuté +de l'entendre, alla chercher à s'amuser +ailleurs.</p> + +<hr> + + +<p>Molière n'étoit pas seulement bon Acteur +et excellent Auteur, il avoit toujours +soin de cultiver la Philosophie. +Chapelle et lui ne se passoient rien sur +cet article-là. Celui-là pour Gassendi; +celui-ci pour Des-Cartes. En revenant +d'Hauteuil un jour dans le bateau de +Molière, ils ne furent pas longtems sans +<span class="pagenum"> -<a name="p117">117</a>- </span> +faire naître une dispute. Ils prirent un +sujet grave pour se faire valoir devant un +Minime qu'ils trouvèrent dans leur bateau, +et qui s'y étoit mis pour gagner les +Bons-Hommes. «J'en fais Juge le bon +Père,» dit Molière, «si le Système de +Descartes n'est pas cent fois mieux +imaginé, que tout ce que M<sup>r</sup> de Gassendi +nous a ajusté au Théâtre, pour +nous faire passer les rêveries d'Épicure. +Passe pour sa morale; mais le reste ne +vaut pas la peine que l'on y fasse atention. +N'est-il pas vrai, mon Père?» +ajouta Molière, au Minime. Le Religieux +répondit par un <i>hom! hom!</i> qui fesoit +entendre aux Philosophes qu'il étoit connoisseur +dans cette matière; mais il eut +la prudence de ne se point mêler dans +une conversation si échauffée, sur tout +avec des gens qui ne paroissoient pas +ménager leur adversaire.—«Oh! parbleu, +mon Père,» dit Chapelle, qui se +crut affoibli par l'aparente aprobation +du Minime, «il faut que Molière convienne +que Des-Cartes n'a formé son +<span class="pagenum"> -<a name="p118">118</a>- </span> +Système que comme un Méchanicien, +qui imagine une belle machine sans +faire atention à l'exécution: le Système +de ce Philosophe est contraire à +une infinité de Phénomènes de la nature, +que le bon homme n'avoit pas +prévus.» Le Minime sembla se ranger +du côté de Chapelle par un second <i>hom! +hom!</i> Molière, outré de ce qu'il triomphoit, +redouble ses efforts avec une chaleur +de Philosophe, pour détruire Gassendi +par de si bonnes raisons, que le +Religieux fut obligé de s'y rendre par un +troisième <i>hom! hom!</i> obligeant, qui +sembloit décider la question en sa faveur. +Chapelle s'échauffe, et criant du haut de +la tête pour convertir son Juge, il ébranla +son équité par la force de son raisonnement. +«Je conviens que c'est l'homme +du monde qui a le mieux rêvé,» ajouta +Chapelle; «mais morbleu! il a pillé ses +rêveries par tout, et cela n'est pas bien. +N'est-il pas vrai, mon Père?» dit-il au +Minime. Le Moine, qui convenoit de +tout obligeamment, donna aussi-tost un +<span class="pagenum"> -<a name="p119">119</a>- </span> +signe d'aprobation, sans proférer une +seule parole. Molière, sans songer qu'il +étoit au lait, saisit avec fureur le moment +de rétorquer les argumens de Chapelle. +Les deux Philosophes en étoient +aux convulsions, et presque aux invectives +d'une dispute Philosophique quand +ils arrivèrent devant les Bons Hommes. +Le Religieux les pria qu'on le mît à terre. +Il les remercia gracieusement, et aplaudit +fort à leur profond savoir sans intéresser +son mérite. Mais avant que de +sortir du bateau, il alla prendre sous les +piés du batelier sa besace, qu'il y avoit +mise en entrant. C'étoit un Frère-lay, les +deux Philosophes n'avoient point vu son +enseigne; et honteux d'avoir perdu le +fruit de leur dispute devant un homme +qui n'y entendoit rien, ils se regardèrent +l'un l'autre sans se rien dire. Molière, +revenu de son abatement, dit à Baron, +qui étoit de la compagnie, mais d'un âge +à négliger une pareille conversation: +«Voyez, petit garçon, ce que fait le silence, +quand il est observé avec conduite.—Voilà +<span class="pagenum"> -<a name="p120">120</a>- </span> +comme vous faites toujours, +Molière,» dit Chapelle, «vous +me commettez sans cesse avec des ânes +qui ne peuvent savoir si j'ai raison. Il +y a une heure que j'use mes poulmons, +et je n'en suis pas plus avancé.»</p> + +<hr> + + +<p>Chapelle reprochoit toujours à Molière +son humeur rêveuse; il vouloit qu'il fût +d'une société aussi agréable que la sienne; +il le vouloit en tout assujettir à son caractère; +et que sans s'embarasser de rien +il fût toujours préparé à la joie. «Oh! +Monsieur,» lui répondit Molière, «vous +êtes bien plaisant. Il vous est aisé de +vous faire ce système de vivre; vous +êtes isolé de tout; et vous pouvez penser +quinze jours durant à un bon mot, sans +que personne vous trouble, et aller +après, toujours chaud de vin, le débiter +par tout aux dépens de vos amis; vous +n'avez que cela à faire. Mais si vous +étiez, comme moi, occupé de plaire au +Roi, et si vous aviez quarante ou cinquante +personnes, qui n'entendent point +<span class="pagenum"> -<a name="p121">121</a>- </span> +raison, à faire vivre, et à conduire; un +théâtre à soutenir; et des ouvrages à +faire pour ménager votre réputation, +vous n'auriez pas envie de rire, sur ma +parole; et vous n'auriez point tant d'atention +à votre bel esprit, et à vos bons +mots, qui ne laissent pas de vous faire +bien des ennemis, croyez moi.—Mon +pauvre Molière,» répondit Chapelle, +«tous ces ennemis seront mes amis dès +que je voudrai les estimer, parce que +je suis d'humeur, et en état de ne les +point craindre. Et si j'avois des ouvrages +à faire, j'y travaillerois avec tranquilité, +et peut-être seroient-ils moins remplis +que les vôtres de choses basses et triviales; +car vous avez beau faire, vous ne +sauriez quiter le goût de la farce.—Si +je travaillois pour l'honneur,» répondit +Molière, «mes ouvrages seroient tournez +tout autrement: mais il faut que je +parle à une foule de peuple, et à peu de +gens d'esprit pour soutenir ma Troupe; +ces gens-là ne s'accomoderoient nullement +de votre élévation dans le stile, +<span class="pagenum"> -<a name="p122">122</a>- </span> +et dans les sentimens. Et vous l'avez +vu, vous même: quand j'ai hazardé +quelque chose d'un peu passable, avec +quelle peine il m'a fallu en arracher le +succès! Je suis seur que vous qui me +blâmez aujourd'hui, vous me louerez +quand je serai mort. Mais vous qui faites +si fort l'habile homme, et qui passez, à +cause de votre bel esprit, pour avoir +beaucoup de part à mes pièces, je voudrois +bien vous voir à l'ouvrage. Je travaille +présentement sur un caractère, +où j'ai besoin de telles scènes; faites-les, +vous m'obligerez, et je me ferai honneur +d'avouer un secours comme le +vôtre.» Chapelle accepta le défi: mais +lors qu'il aporta son ouvrage à Molière, +celui-cy après la première lecture le rendit +à Chapelle; il n'y avoit aucun goût +de théâtre; rien n'y étoit dans la nature; +c'étoit plustost un recueil de bon mots +sans place, que des scènes suivies. Cet +ouvrage de M<sup>r</sup> de Chapelle ne seroit-il +point l'original du <i>Tartuffe</i>, qu'une famille +de Paris, jalouse avec justice de +<span class="pagenum"> -<a name="p123">123</a>- </span> +la réputation de Chapelle, se vante de +posséder écrit, et raturé de sa main? +Mais à en venir à l'examen, on y trouveroit +seurement de la différence avec celui +de Molière.</p> + +<hr> + + +<p>Voici un éclaircissement très-singulier +que Molière essuya avec un de ces Courtisans +qui marquent par la singularité. +Celui-cy sur le raport de quelqu'un, qui +vouloit aparemment se moquer de lui, +fut trouver l'autre en grand Seigneur. +«Il m'est revenu, Monsieur de Molière,» +dit-il avec hauteur dès la porte, «qu'il +vous prend phantaisie de m'ajuster au +Théâtre, sous le titre d'Extravagant; +seroit-il bien vray?—Moi, Monsieur!» +lui répondit Molière, «je n'ai +jamais eu dessein de travailler sur ce +caractère: j'ataquerois trop de monde. +Mais si j'avois à le faire, je vous avoue, +Monsieur, que je ne pourrois mieux +faire que de prendre dans votre personne +le contraste que j'ai acoutumé +de donner au ridicule, pour le faire +<span class="pagenum"> -<a name="p124">124</a>- </span> +sentir davantage.—Ah! je suis bien +aise que vous me connoissiez un peu,» +lui dit le Comte; «et j'étois étonné que +vous m'eussiez si mal observé. Je venois +arrêter votre travail; car je ne +crois pas que vous eussiez passé outre.—Mais, +Monsieur,» lui repartit Molière, +«qu'aviez-vous à craindre? Vous +eût-on reconnu dans un caractère si +oposé au vôtre?—Tubleu,» répondit +le Comte, «il ne faut qu'un geste qui me +ressemble pour me désigner, et c'en seroit +assez pour amener tout Paris à votre +pièce: je sais l'atention que l'on a +sur moi.—Non, Monsieur,» dit Molière; +«le respect que je dois à une personne +de votre rang, doit vous être +garand de mon silence.—Ah! bon,» +répondit le Comte, «je suis bien aise que +vous soyez de mes amis; je vous estime +de tout mon cœur, et je vous ferai +plaisir dans les occasions. Je vous prie,» +ajouta-t-il, «mettez-moi en contraste +dans quelque pièce; je vous donnerai +un mémoire de mes bons endroits.—Ils +<span class="pagenum"> -<a name="p125">125</a>- </span> +se présentent à la première vue,» +lui répliqua Molière; «mais pourquoi +voulez-vous faire briller vos vertus sur +le Théâtre? Elles paroissent assez dans +le monde, personne ne vous ignore.—Cela +est vrai,» répondit le Comte; +«mais je serois ravi que vous les raprochassiez +toutes dans leur point de vue; +on parleroit encore plus de moi. Écoutez,» +ajouta-t-il, «je tranche fort avec +N..., mettez-nous ensemble, cela fera +une bonne pièce. Quel titre luy donneriez-vous?—Mais +je ne pourrois,» lui +dit Molière, «lui en donner d'autre que +celui d'<i>Extravagant</i>.—Il seroit excellent, +par ma foi,» lui repartit le Comte, +«car le pauvre homme n'extravague pas +mal. Faites cela, je vous en prie; je +vous verrai souvent pour suivre votre +travail. A Dieu, Monsieur de Molière, +songez à notre pièce, il me tarde qu'elle +ne paroisse.» La fatuité de ce Courtisan +mit Molière de mauvaise humeur, +au lieu de le réjouir; et il ne perdit +pas l'idée de le mettre bien sérieusement +<span class="pagenum"> -<a name="p126">126</a>- </span> +au Théâtre; mais il n'en a pas eu +le tems.</p> + +<hr> + + +<p>Molière trouva mieux son compte dans +la Scène suivante, que dans celle du +Courtisan; il se mit dans le vrai à son +aise, et donna des marques désintéressées +d'une parfaite sincérité; c'étoit où il +triomphoit. Un jeune homme de vingt-deux +ans, beau et bien fait, le vint trouver +un jour; et après les complimens +lui découvrit qu'étant né avec toutes les +dispositions nécessaires pour le Théâtre, +il n'avoit point de passion plus forte, que +celle de s'y attacher; qu'il venoit le prier +de lui en procurer les moyens, et lui faire +connoître que ce qu'il avançoit étoit véritable. +Il déclama quelques Scènes détachées, +sérieuses et comiques devant Molière, +qui fut surpris de l'art avec lequel +ce jeune homme fesoit sentir les endroits +touchans. Il sembloit qu'il eût travaillé +vingt années, tant il étoit assuré dans ses +tons; ses gestes étoient ménagés avec +esprit: de sorte que Molière vit bien que +<span class="pagenum"> -<a name="p127">127</a>- </span> +ce jeune homme avoit été élevé avec +soin. Il lui demanda comment il avoit +apris la déclamation.—«J'ai toujours +eu inclination de paroître en public,» +lui dit-il, «les Régens sous qui j'ai étudié +ont cultivé les dispositions que j'ai +aportées en naissant; j'ai tâché d'apliquer +les règles à l'exécution; et je me +suis fortifié en allant souvent à la Comédie.—Et +avez-vous du bien?» lui +dit Molière.—«Mon père est un Avocat +assez à son aise,» lui répondit le jeune +homme.—«Eh bien,» lui répliqua Molière, +«je vous conseille de prendre sa +profession; la nôtre ne vous convient +point; c'est la dernière ressource de +ceux qui ne sauroient mieux faire, ou +des Libertins, qui veulent se soustraire +au travail. D'ailleurs, c'est enfoncer le +poignard dans le cœur de vos parens, +que de monter sur le Théâtre; vous en +savez les raisons, je me suis toujours +reproché d'avoir donné ce déplaisir à +ma famille. Et je vous avoue que si +c'étoit à recommencer, je ne choisirois +<span class="pagenum"> -<a name="p128">128</a>- </span> +jamais cette profession. Vous croyez, +peut-estre,» ajouta-t-il, «qu'elle a ses +agrémens; vous vous trompez. Il est +vrai que nous sommes en aparence +recherchés des grands Seigneurs, mais +ils nous assujettissent à leurs plaisirs; +et c'est la plus triste de toutes les situations, +que d'être l'esclave de leur phantaisie. +Le reste du monde nous regarde +comme des gens perdus, et nous méprise. +Ainsi, Monsieur, quittez un dessein +si contraire à votre honneur et à +votre repos. Si vous étiez dans le besoin, +je pourrois vous rendre mes services, +mais je ne vous le cèle point, je vous +serois plutôt un obstacle.» Le jeune +homme donnoit quelques raisons pour +persister dans sa résolution, quand Chapelle +entra, un peu pris de vin; Molière +lui fit entendre réciter ce jeune homme. +Chapelle en fut aussi étonné que son +ami. «Ce sera là,» dit-il, «un excellent +Comédien!—On ne vous consulte pas +sur cela,» répond Molière à Chapelle. +«Représentez-vous,» ajouta-t-il au jeune +<span class="pagenum"> -<a name="p129">129</a>- </span> +homme, «la peine que nous avons. Incommodez, +ou non, il faut être prêts à +marcher au premier ordre, et à donner +du plaisir quand nous sommes bien +souvent acablés de chagrin; à souffrir +la rusticité de la pluspart des gens avec +qui nous avons à vivre, et à captiver +les bonnes graces d'un public, qui est +en droit de nous gourmander pour l'argent +qu'il nous donne. Non, Monsieur, +croyez moi encore une fois,» dit-il au +jeune homme, «ne vous abandonnez +point au dessein que vous avez pris; +faites vous Avocat, je vous répons du +succès.—Avocat!» dit Chapelle, «et +fy! il a trop de mérite pour brailler à +un barreau: et c'est un vol qu'il fait au +public s'il ne se fait Prédicateur, ou +Comédien.—En vérité,» lui répond +Molière, «il faut que vous soyez bien +yvre pour parler de la sorte, et vous +avez mauvaise grâce de plaisanter sur +une affaire aussi sérieuse que celle-cy, +où il est question de l'honneur et de +l'établissement de Monsieur.—Ah! +<span class="pagenum"> -<a name="p130">130</a>- </span> +puisque nous sommes sur le sérieux,» +répliqua Chapelle, «je vais le prendre +tout de bon. Aimez vous le plaisir?» +dit-il au jeune homme.—«Je ne serai pas +fâché de jouir de celui qui peut m'être +permis,» répondit le fils de l'Avocat.—«Eh +bien donc,» répliqua Chapelle, +«mettez-vous dans la tête que malgré +tout ce que Molière vous a dit, vous en +aurez plus en six mois de Théâtre qu'en +six années de barreau.» Molière, qui +n'avoit en vue que de convertir le jeune +homme, redoubla ses raisons pour le +faire; et enfin il réussit à lui faire perdre +la pensée de se mettre à la Comédie.—«Oh! +voilà mon Harangueur qui triomphe,» +s'écria Chapelle, «mais morbleu +vous répondrez du peu de succès que +Monsieur fera dans le parti que vous +lui faites embrasser.»</p> + +<hr> + + +<p>Chapelle avoit de la sincérité, mais +souvent elle étoit fondée sur de faux +principes, d'où on ne pouvoit le faire +revenir; et quoiqu'il n'eût point envie +<span class="pagenum"> -<a name="p131">131</a>- </span> +d'offencer personne, il ne pouvoit résister +au plaisir de dire sa pensée, et de +faire valoir un bon mot au dépens de ses +amis. Un jour qu'il dinoit en nombreuse +compagnie avec M<sup>r</sup> le Marquis de M***, +dont le Page, pour tout domestique, servoit +à boire, il souffroit de n'en point +avoir aussi souvent que l'on avoit acoutumé +de lui en donner ailleurs; la patience +lui échappa à la fin. «Eh! je vous +prie, Marquis,» dit-il à M<sup>r</sup> de M***, +«donnez-nous la monnoie de votre +Page.»</p> + +<hr> + + +<p>Chapelle se seroit fait un scrupule de +refuser une partie de plaisir, il se livroit +au premier venu sur cet article-là. Il ne +falloit pas être son ami pour l'engager +dans ces repas qui percent jusques à l'extrémité +de la nuit: il suffisoit de le connoître +légèrement. Molière étoit désolé +d'avoir un ami si agréable et si honnête +homme, attaqué de ce deffaut; il lui en +fesoit souvent des reproches, et M<sup>r</sup> de +Chapelle lui prometoit toujours merveilles, +<span class="pagenum"> -<a name="p132">132</a>- </span> +sans rien tenir. Molière n'étoit +pas le seul de ses amis, à qui sa conduite +fît de la peine. M<sup>r</sup> des P*** le rencontrant +un jour au Palais lui en parla à +cœur ouvert. «Est-il possible,» lui dit-il, +«que vous ne reviendrez point de cette +fatigante crapule qui vous tuera à la +fin? Encore si c'étoit toujours avec les +mêmes personnes, vous pourriez espérer +de la bonté de votre tempérament +de tenir bon aussi longtems qu'eux. +Mais quand une Troupe s'est outrée +avec vous, elle s'écarte; les uns vont à +l'armée, les autres à la campagne, où +ils se reposent; et pendant ce temps-là +une autre compagnie les relève; de +manière que vous êtes nuit et jour à +l'atelier. Croyez-vous de bonne foi +pouvoir être toujours le Plastron de +ces gens-là sans succomber? D'ailleurs +vous êtes tout agréable,» ajouta M<sup>r</sup> des +P***. «Faut-il prodiguer cet agrément +indifféremment à tout le monde? Vos +amis ne vous ont plus d'obligation, +quand vous leur donnez de votre tems +<span class="pagenum"> -<a name="p133">133</a>- </span> +pour se réjouir avec vous; puisque +vous prenez le plaisir avec le premier +venu qui vous le propose, comme avec +le meilleur de vos amis. Je pourrois +vous dire encore que la Religion, votre +réputation même, devroient vous +arrêter, et vous faire faire de sérieuses +réflexions sur votre dérangement.—Ah! +voilà qui est fait, mon cher ami, +je vais entièrement me mettre en règle,» +répondit Chapelle, la larme à +l'œil, tant il étoit touché; «je suis charmé +de vos raisons, elles sont excellentes, +et je me fais un plaisir de les entendre; +redites-les moi, je vous en conjure, +afin qu'elles me fassent plus d'impression. +Mais,» dit-il, «je vous écouterai +plus commodément dans le cabaret +qui est ici proche, entrons y, mon cher +ami, et me faites bien entendre raison, +je veux revenir de tout cela.» M<sup>r</sup> des +P***, qui croyoit être au moment de +convertir Chapelle, le suit; et en buvant +un coup de bon vin, lui étale une seconde +fois sa Rhétorique; mais le vin +<span class="pagenum"> -<a name="p134">134</a>- </span> +venoit toujours, de manière que ces +Messieurs, l'un en prêchant, et l'autre +en écoutant, s'enyvrèrent si bien, qu'il +fallut les reporter chez eux.</p> + +<hr> + + +<p>Si Chapelle étoit incommode à ses +amis par son indifférence, Molière ne +l'était pas moins dans son domestique +par son exactitude et par son arangement. +Il n'y avoit personne, quelque attention +qu'il eût, qui y pût répondre: +une fenêtre ouverte ou fermée un moment +devant ou après le tems qu'il l'avoit +ordonné metoit Molière en convulsion; +il étoit petit dans ces ocasions. Si on lui +avoit dérangé un livre, c'en étoit assez +pour qu'il ne travaillât de quinze jours: +il y avoit peu de domestiques qu'il ne +trouvât en deffaut; et la vieille servante +la Forest y étoit prise aussi souvent que +les autres, quoiqu'elle dût être acoutumée +à cette fatigante régularité que Molière +exigeoit de tout le monde. Et même +il étoit prévenu que c'étoit une vertu; +de sorte que celui de ses amis qui étoit +<span class="pagenum"> -<a name="p135">135</a>- </span> +le plus régulier, et le plus arangé, étoit +celui qu'il estimoit le plus.</p> + +<p>Il étoit très-sensible au bien qu'il pouvoit +faire dire de tout ce qui le regardoit: +ainsi il ne négligeoit aucune ocasion +de tirer avantage dans les choses +communes, comme dans le sérieux, et il +n'épargnoit pas la dépense pour se satisfaire; +d'autant plus qu'il étoit naturellement +très-libéral. Et l'on a toujours remarqué +qu'il donnoit aux pauvres avec +plaisir, et qu'il ne leur fesoit jamais des +aumônes ordinaires.</p> + +<hr> + + +<p>Il n'aimoit point le jeu; mais il avoit +assez de penchant pour le sexe; la de ... +l'amusoit quand il ne travailloit pas. Un +de ses amis, qui étoit surpris qu'un +homme aussi délicat que Molière eût si +mal placé son inclination, voulut le dégoûter +de cette Comédienne. «Est-ce la +vertu, la beauté, ou l'esprit,» lui dit-il, +«qui vous font aimer cette femme-là? +Vous savez que la Barre, et Florimont +sont de ses amis; qu'elle n'est point +<span class="pagenum"> -<a name="p136">136</a>- </span> +belle, que c'est un vrai squelette; et +qu'elle n'a pas le sens commun.—Je +sais tout cela, Monsieur», lui répondit +Molière; «mais je suis acoutumé à +ses deffauts; et il faudroit que je prisse +trop sur moi, pour m'acommoder aux +imperfections d'une autre; je n'en ai +ni le tems, ni la patience.» Peut-être +aussi qu'une autre n'auroit pas voulu de +l'atachement de Molière; il traitoit l'engagement +avec négligence, et ses assiduités +n'étoient pas trop fatigantes pour +une femme: en huit jours une petite +conversation, c'en étoit assez pour lui, +sans qu'il se mît en peine d'être aimé, +excepté de sa femme, dont il auroit +acheté la tendresse pour toute chose au +monde. Mais aïant été malheureux de +ce côté-là, il avoit la prudence de n'en +parler jamais qu'à ses amis; encore falloit-il +qu'il y fût indispensablement +obligé.</p> + +<hr> + + +<p>C'étoit l'homme du monde qui se fesoit +le plus servir; il falloit l'habiller +<span class="pagenum"> -<a name="p137">137</a>- </span> +comme un Grand Seigneur, et il n'auroit +pas arangé les plis de sa cravate. Il avoit +un valet, dont je n'ai pu savoir ny le +nom, ny la famille, ny le pays; mais je +sais que c'estoit un domestique assez +épais, et qu'il avoit soin d'habiller Molière. +Un matin qu'il le chaussoit à +Chambord, il mit un de ses bas à l'envers. +«Un tel,» dit gravement Molière, +«ce bas est à l'envers.» Aussi-tost ce +valet le prend par le haut, et en dépouillant +la jambe de son maître met ce bas +à l'endroit. Mais comptant ce changement +pour rien, il enfonce son bras dedans, +le retourne pour chercher l'endroit, +et l'envers revenu dessus, il rechausse +Molière. «Un tel,» lui dit-il +encore froidement, «ce bas est à l'envers.» +Le stupide domestique, qui le vit +avec surprise, reprend le bas, et fait le +même exercice que la première fois; et +s'imaginant avoir réparé son peu d'intelligence, +et avoir donné seurement à +ce bas le sens où il devoit être, il chausse +son maître avec confiance: mais ce maudit +<span class="pagenum"> -<a name="p138">138</a>- </span> +envers se trouvant toujours dessus, +la patience échapa à Molière. «Oh, parbleu! +c'en est trop,» dit-il, en lui donnant +un coup de pied qui le fit tomber +à la renverse: «ce maraud là me chaussera +éternellement à l'envers; ce ne +sera jamais qu'un sot, quelque métier +qu'il fasse.—Vous êtes Philosophe! +vous estes plustost le Diable,» lui répondit +ce pauvre garçon, qui fut plus de +vingt-quatre heures à comprendre comment +ce malheureux bas se trouvoit toujours +à l'envers.</p> + +<hr> + + +<p>On dit que le <i>Pourceaugnac</i> fut fait à +l'ocasion d'un Gentilhomme Limousin, +qui un jour de spectacle, et dans une +querelle qu'il eut sur le théâtre avec les +Comédiens, étala une partie du ridicule +dont il étoit chargé. Il ne le porta pas +loin; Molière pour se venger de ce Campagnard, +le mit en son jour sur le Théâtre; +et en fit un divertissement au goût +du Peuple, qui se réjouit fort à cette +pièce, laquelle fut jouée à Chambord au +<span class="pagenum"> -<a name="p139">139</a>- </span> +mois de Septembre de l'année 1669, et +à Paris un mois après.</p> + +<hr> + + +<p>Le Roi s'estant proposé de donner un +divertissement à sa Cour au mois de +Février de l'année 1670, Molière eut +ordre d'y travailler. Il fit les <i>Amans +magnifiques</i> qui firent beaucoup de plaisir +au Courtisan, qui est toujours touché +par ces sortes de spectacles.</p> + +<hr> + + +<p>Molière travailloit toujours d'après la +nature, pour travailler plus seurement. +M<sup>r</sup> Rohaut, quoique son ami, fut son +modèle pour le Philosophe du <i>Bourgeois +Gentilhomme</i>; et afin d'en rendre +la représentation plus heureuse, Molière +fit dessein d'emprunter un vieux chapeau +de M<sup>r</sup> Rohaut, pour le donner à du +Croisy, qui devoit représenter ce personnage +dans la pièce. Il envoya Baron +chez M<sup>r</sup> Rohaut pour le prier de lui +prêter ce chapeau, qui étoit d'une si singulière +figure qu'il n'avoit pas son pareil. +Mais Molière fut refusé, parce que +<span class="pagenum"> -<a name="p140">140</a>- </span> +Baron n'eut pas la prudence de cacher +au Philosophe l'usage qu'on vouloit faire +de son chapeau. Cette atention de Molière +dans une bagatelle fait connoître +celle qu'il avoit à rendre ses représentations +heureuses. Il savoit que quelque +recherche qu'il pût faire il ne trouveroit +point un chapeau aussi philosophe que +celui de son ami, qui auroit cru être +déshonoré si sa coëffure avoit paru sur +la Scène.</p> + +<p>Cette inquiétude de Molière sur tout +ce qui pouvoit contribuer au succès de +ses pièces, causa de la mortification à sa +femme à la première représentation du +<i>Tartuffe</i>. Comme cette pièce promettoit +beaucoup, elle voulut y briller par l'ajustement; +elle se fit faire un habit magnifique, +sans en rien dire à son mari, et +du tems à l'avance elle étoit ocupée du +plaisir de le mettre. Molière alla dans sa +loge une demi-heure avant qu'on commençât +la pièce. «Comment donc, Mademoiselle,» +dit-il en la voyant si parée, +«que voulez vous dire avec cet ajustement? +<span class="pagenum"> -<a name="p141">141</a>- </span> +ne savez vous pas que vous êtes +incommodée dans la pièce? Et vous +voilà éveillée et ornée comme si vous +alliez à une fête! déshabillez vous vîte, +et prenez un habit convenable à la +situation où vous devez être.» Peu +s'en fallut que la Molière ne voulût pas +jouer, tant elle étoit désolée de ne pouvoir +faire parade d'un habit, qui lui +tenoit plus au cœur que la pièce.</p> + +<hr> + + +<p>Le <i>Bourgeois Gentilhomme</i> fut joué +pour la première fois à Chambord au +mois d'Octobre 1670. Jamais pièce n'a +été plus malheureusement reçue que +celle là; et aucune de celles de Molière +ne lui a donné tant de déplaisir. Le Roi +ne lui en dit pas un mot à son souper: +et tous les Courtisans la mettoient en +morceaux. «Molière nous prend assurément +pour des Grues de croire nous +divertir avec de telles pauvretez,» +disoit M<sup>r</sup> le Duc de ***. «Qu'est-ce qu'il +veut dire avec son halaba, balachou?» +ajoutoit M<sup>r</sup> le Duc de ***; «le pauvre +<span class="pagenum"> -<a name="p142">142</a>- </span> +homme extravague: il est épuisé; si +quelqu'autre Auteur ne prend le +théâtre, il va tomber: cet homme là +donne dans la farce Italienne.» Il se +passa cinq jours avant que l'on représentât +cette pièce pour la seconde fois; +et pendant ces cinq jours, Molière, tout +mortifié, se tint caché dans sa chambre. +Il apréhendoit le mauvais compliment +du Courtisan prévenu. Il envoyoit seulement +Baron à la découverte, qui lui +raportoit toujours de mauvaises nouvelles. +Toute la Cour étoit révoltée.</p> + +<p>Cependant on joua cette pièce pour la +seconde fois. Après la représentation, le +Roi, qui n'avoit point encore porté son +jugement, eut la bonté de dire à Molière: +«Je ne vous ai point parlé de votre +pièce à la première représentation, +parce que j'ai apréhendé d'être séduit +par la manière dont elle avoit été représentée: +mais en vérité, Molière, +vous n'avez encore rien fait qui m'ait +plus diverti, et votre pièce est excellente.» +Molière reprit haleine au jugement +<span class="pagenum"> -<a name="p143">143</a>- </span> +de Sa Majesté; et aussi-tost il fut +accablé de louanges par les Courtisans, +qui tous d'une voix répétoient tant bien +que mal ce que le Roi venoit de dire à +l'avantage de cette pièce. «Cet homme +là est inimitable,» disoit le même M<sup>r</sup> le +Duc de ...; «il y a un <i>vis comica</i>, dans +tout ce qu'il fait, que les anciens n'ont +pas aussi heureusement rencontré que +lui.» Quel malheur pour ces Messieurs +que Sa Majesté n'eût point dit son sentiment +la première fois! ils n'auroient +pas été à la peine de se rétracter, et de +s'avouer foibles connoisseurs en ouvrages. +Je pourrois rapeller ici qu'ils avoient +été auparavant surpris par le Sonnet du +<i>Misantrope</i>: à la première lecture ils en +furent saisis; ils le trouvèrent admirable; +ce ne furent qu'exclamations. Et peu +s'en fallut qu'ils ne trouvassent fort mauvais +que le Misantrope fît voir que ce +sonnet étoit détestable.</p> + +<p>En effet y a-t-il rien de plus beau que +le premier Acte du <i>Bourgeois Gentilhomme</i>? +il devoit du moins fraper ceux +<span class="pagenum"> -<a name="p144">144</a>- </span> +qui jugent avec équité par les connoissances +les plus communes. Et Molière +avoit bien raison d'être mortifié de +l'avoir travaillé avec tant de soin pour +être payé de sa peine par un mépris +assommant. Et si j'ose me prévaloir d'une +ocasion si peu considérable par raport +au Roi, on ne peut trop admirer son +heureux discernement, qui n'a jamais +manqué la justesse dans les petites ocasions, +comme dans les grands événemens.</p> + +<p>Au mois de Novembre de la même +année 1670, que l'on représenta le <i>Bourgeois +Gentilhomme</i> à Paris, le nombre +prit le parti de cette pièce. Chaque Bourgeois +y croyoit trouver son voisin peint +au naturel; et il ne se lassoit point d'aller +voir ce portrait. Le spectacle d'ailleurs, +quoiqu'outré et hors du vrai-semblable, +mais parfaitement bien exécuté, atiroit +les Spectateurs; et on laissoit gronder +les Critiques, sans faire atention à ce +qu'ils disoient contre cette pièce.</p> + +<p>Il y a des gens de ce tems-cy qui prétendent +que Molière ait pris l'idée du +<span class="pagenum"> -<a name="p145">145</a>- </span> +Bourgeois Gentilhomme dans la Personne +de Gandouin, Chapelier, qui avoit +consommé cinquante mille écus avec +une femme, que Molière connoissoit, et +à qui ce Gandouin donna une belle +maison qu'il avoit à Meudon. Quand cet +homme fut abîmé, dit-on, il voulut plaider +pour rentrer en possession de son +bien. Son neveu, qui étoit Procureur et +de meilleur sens que lui, n'aïant pas +voulu entrer dans son sentiment, cet +Oncle furieux lui donna un coup de +couteau, dont pourtant il ne mourut pas. +Mais on fit enfermer ce fou à Charanton +d'où il se sauva par dessus les murs. +Bien loin que ce Bourgeois ait servi +d'original à Molière pour sa pièce, il ne +l'a connu ni devant, ni après l'avoir +faite; et il est indifférent à mon sujet que +l'avanture de ce Chapelier soit arrivée, +ou non, après la mort de Molière.</p> + +<hr> + + +<p>Les <i>Fourberies de Scapin</i> parurent +pour la première fois le 24 de Mai 1671. +Et la <i>Comtesse d'Escarbagnas</i> fut jouée +<span class="pagenum"> -<a name="p146">146</a>- </span> +à la Cour au mois de Février de l'année +suivante, et à Paris le 8 de Juillet de la +même année. Tout le monde sait combien +les bons Juges, et les gens du goût +délicat se récrièrent contre ces deux +pièces. Mais le Peuple, pour qui Molière +avoit eu intention de les faire, les vit en +foule, et avec plaisir.</p> + +<hr> + + +<p>Si le Roi n'avoit eu autant de bonté +pour Molière à l'égard de ses <i>Femmes +savantes</i>, que Sa Majesté en avoit eu +auparavant au sujet du <i>Bourgeois Gentilhomme</i>, +cette première pièce seroit +peut-être tombée. Ce divertissement, +disoit-on, étoit sec, peu intéressant, et +ne convenoit qu'à des gens de Lecture. +«Que m'importe,» s'écrioit M<sup>r</sup> le Marquis ..., +«de voir le ridicule d'un Pedant? +Est-ce un caractére à m'ocuper? +Que Molière en prenne à la Cour, s'il +veut me faire plaisir.—Où a-t-il été +déterrer,» ajoutoit M<sup>r</sup> le Comte de ..., +«ces sottes femmes, sur lesquelles il a +travaillé aussi sérieusement que sur un +<span class="pagenum"> -<a name="p147">147</a>- </span> +bon sujet? Il n'y a pas le mot pour +rire à tout cela pour l'homme de Cour, +et pour le Peuple.» Le Roi n'avoit +point parlé à la première représentation +de cette pièce. Mais à la seconde qui se +donna à St.-Cloud, Sa Majesté dit à +Molière, que la première fois elle avoit +dans l'esprit autre chose qui l'avoit empesché +d'observer sa pièce; mais qu'elle +étoit très-bonne, et qu'elle lui avoit fait +beaucoup de plaisir. Molière n'en demandoit +pas davantage, assuré que ce +qui plaisoit au Roi, étoit bien receu des +connoisseurs, et assujétissoit les autres. +Ainsi il donna sa pièce à Paris avec confiance +le 11<sup>e</sup> de Mai 1672.</p> + +<hr> + + +<p>Molière étoit vif quand on l'ataquoit. +Benserade l'avoit fait; mais je n'ai pu +savoir à quelle ocasion. Celui-là résolut +de se venger de celui-cy, quoiqu'il fût +le bel esprit d'un grand Seigneur, et +honoré de sa protection. Molière s'avisa +donc de faire des vers du goût de ceux +de Benserade, à la louange du Roi, qui +<span class="pagenum"> -<a name="p148">148</a>- </span> +représentoit Neptune dans une fête. Il ne +s'en déclara point l'Auteur; mais il eut +la prudence de le dire à Sa Majesté. +Toute la Cour trouva ces vers très-beaux, +et tout d'une voix les donna à +Benserade, qui ne fit point de façon d'en +recevoir les complimens, sans néanmoins +se livrer trop imprudemment. Le Grand +Seigneur, qui le protégeoit, étoit ravi +de le voir triompher; et il en tiroit vanité, +comme s'il avoit lui même été l'Auteur +de ces vers. Mais quand Molière +eut bien préparé sa vengeance, il déclara +publiquement qu'il les avoit faits. Benserade +fut honteux; et son Protecteur +se fâcha, et menaça même Molière +d'avoir fait cette pièce à une personne +qu'il honoroit de son estime et de sa +protection. Mais le Grand Seigneur avoit +les sentimens trop élevés, pour que Molière +dût craindre les suites de son premier +mouvement.</p> + +<hr> + + +<p>Bien des gens s'imaginent que Molière +a eu un commerce particulier avec +<span class="pagenum"> -<a name="p149">149</a>- </span> +M<sup>r</sup> R.... Je n'ai point trouvé que cela +fût vrai, dans la recherche que j'en ai +faite; au contraire l'âge, le travail, et le +caractère de ces Messieurs étoient si +différens que je ne crois pas qu'ils deussent +se chercher; et je ne pense pas même +que Molière estimât R... J'en juge par ce +qui leur arriva à l'occasion de <i>B...</i> R... +aïant fait cette pièce la promit à Molière, +pour la faire jouer sur son théâtre; il la +laissa même annoncer. Cependant il +jugea à propos de la donner aux Comédiens +de l'Hostel de Bourgogne; ce qui +indigna Molière et Baron contre lui. +M<sup>r</sup> de P... aïant dit à celui-ci à Fontainebleau +qu'il étoit fâché que sa Troupe +n'eût pas <i>B...</i> parce que cette pièce lui +auroit fait honneur, Baron lui répondit +qu'il en étoit fort aise, pour n'avoir +point à faire à un malhonnête homme. +M<sup>r</sup> de P... lui répliqua qu'il étoit bien +hardi de lui parler mal de son ami. +Baron animé ne fit pas de façon de +soutenir sa thèse qui dégénéra en invectives; +et ils en étoient presqu'aux +<span class="pagenum"> -<a name="p150">150</a>- </span> +mains derrière le théâtre, quand Molière +arriva; et qui après les avoir séparés, et +s'être fait rendre conte du sujet de la +querelle, dit à Baron qu'il avoit grand +tort de dire du mal de R... à M<sup>r</sup> P...; +qu'il savoit bien que c'étoit son ami, et +que c'étoit pour un jeune homme trop +s'écarter de la Politesse. Qu'à la vérité, +lui Molière, répandoit par tout la mauvaise +foi de R... et qu'il fesoit voir son +indigne caractère à tout le monde; mais +qu'il se donnoit bien de garde d'en venir +dire du mal à M<sup>r</sup> de P...., qui, quoique +très-mal satisfait de la remontrance de +Molière à Baron, prit le parti de ne rien +répondre, et de se retirer. J'ai cependant +entendu parler à M<sup>r</sup> R... fort avantageusement +de Molière; et c'est de lui +que je tiens une bonne partie des choses +que j'ai raportées.</p> + +<hr> + + +<p>J'ai assez fait connoître que Molière +n'avoit pas toujours vécu en intelligence +avec sa femme; il n'est pas même nécessaire +que j'entre dans de plus grands +<span class="pagenum"> -<a name="p151">151</a>- </span> +détails, pour en faire voir la cause. Mais +je prens ici ocasion de dire que l'on a +débité, et que l'on donne encore aujourd'hui +dans le public plusieurs mauvais +mémoires remplis de faussetez à l'égard +de Molière et de sa femme. Il n'est pas +jusqu'à M<sup>r</sup> Baile, qui dans son <i>Dictionnaire +Historique</i>, et sur l'autorité d'un +indigne et mauvais Roman ne fasse faire +un personnage à Molière, et à sa femme, +fort au dessous de leurs sentimens, et +éloigné de la vérité sur cet article-là. Il +vivoit en vrai Philosophe; et toujours +ocupé de plaire à son Prince par ses +ouvrages, et de s'assurer une réputation +d'honnête homme, il se mettoit peu en +peine des humeurs de sa femme; qu'il +laissoit vivre à sa phantaisie, quoiqu'il +conservât toujours pour elle une véritable +tendresse. Cependant ses amis essayèrent +de les racommoder ou, pour +mieux dire, de les faire vivre avec plus +de concert. Ils y réussirent; et Molière +pour rendre leur union plus parfaite +quitta l'usage du lait, qu'il n'avoit point +<span class="pagenum"> -<a name="p152">152</a>- </span> +discontinué jusqu'alors; et il se mit à la +viande. Ce changement d'alimens redoubla +sa toux, et sa fluxion sur la poitrine. +Cependant il ne laissa pas d'achever +le <i>Malade imaginaire</i>, qu'il avoit commencé +depuis du tems; car comme je l'ai +déjà dit, il ne travailloit pas vîte; mais +il n'étoit pas fâché qu'on le crût expéditif. +Lorsque le Roi lui demanda un +divertissement, et qu'il donna <i>Psyché</i> +au mois de Janvier 1672, il ne désabusa +point le public, que ce qui étoit de lui +dans cette pièce ne fût fait ensuite des +ordres du Roi; mais je sais qu'il étoit +travaillé un an et demi auparavant, et ne +pouvant pas se résoudre d'achever la +pièce en aussi peu de tems qu'il en +avoit, il eut recours à M<sup>r</sup> de Corneille +pour lui aider. On sait que cette pièce +eut à Paris, au mois de Juillet 1672, tout +le succès qu'elle méritoit. Il n'y a pourtant +pas lieu de s'étonner du tems que +Molière mettoit à ses ouvrages; il conduisoit +sa Troupe, il se chargeoit toujours +des plus grands rolles, les visites +<span class="pagenum"> -<a name="p153">153</a>- </span> +de ses amis et des grands Seigneurs +étoient fréquentes, tout cela l'ocupoit +suffisamment, pour n'avoir pas beaucoup +de tems à donner à son cabinet. D'ailleurs +sa santé étoit très-foible, il étoit +obligé de se ménager.</p> + +<hr> + + +<p>Dix mois après son racommodement +avec sa femme, il donna le 10 de Février +de l'année 1673 le <i>Malade Imaginaire</i>, +dont on prétend qu'il étoit l'original. +Cette Pièce eut l'aplaudissement +ordinaire que l'on donnoit à ses ouvrages, +malgré les critiques qui s'élevèrent. +C'étoit le sort de ses meilleures Pièces +d'en avoir, et de n'être goûtées qu'après +la réflexion. Et l'on a remarqué qu'il +n'y a guère eu que les <i>Précieuses Ridicules</i> +et l'<i>Amphitrion</i> qui aient pris tout +d'un coup.</p> + +<p>Le jour que l'on devoit donner la troisième +représentation du <i>Malade Imaginaire</i>, +Molière se trouva tourmenté de +sa fluxion beaucoup plus qu'à l'ordinaire: +ce qui l'engagea de faire apeller +<span class="pagenum"> -<a name="p154">154</a>- </span> +sa femme, à qui il dit, en présence de +Baron: «Tant que ma vie a été mêlée +également de douleur et de plaisir, je +me suis cru heureux; mais aujourd'hui +que je suis acablé de peines sans pouvoir +compter sur aucuns momens de +satisfaction et de douceur, je vois bien +qu'il me faut quitter la partie; je ne +puis plus tenir contre les douleurs et +déplaisirs, qui ne me donnent pas +un instant de relâche.» Mais, ajouta-t-il, +en réfléchissant, «qu'un homme +souffre avant que de mourir! Cependant +je sens bien que je finis.» La +Molière et Baron furent vivement touchés +du discours de M<sup>r</sup> de Molière, auquel +ils ne s'atendoient pas, quelque +incommodé qu'il fût. Ils le conjurèrent, +les larmes aux yeux, de ne point jouer +ce jour-là, et de prendre du repos, pour +se remetre. «Comment voulez-vous que +je fasse,» leur dit-il, «il y a cinquante +pauvres Ouvriers, qui n'ont que leur +journée pour vivre; que feront-ils si +l'on ne joue pas? Je me reprocherois +<span class="pagenum"> -<a name="p155">155</a>- </span> +d'avoir négligé de leur donner du pain +un seul jour, le pouvant faire absolument.» +Mais il envoya chercher les +Comédiens à qui il dit que se sentant +plus incommodé que de coutume, il ne +joueroit point ce jour-là, s'ils n'étoient +prêts à quatre heures précises pour jouer +la Comédie. «Sans cela,» leur dit-il, +«je ne puis m'y trouver, et vous pourrez +rendre l'argent.» Les Comédiens +tinrent les lustres allumez, et la toile +levée, précisément à quatre heures. Molière +représenta avec beaucoup de difficulté; +et la moitié des Spectateurs s'aperçurent +qu'en prononçant, <i>Juro</i>, dans la +cérémonie du <i>Malade Imaginaire</i>, il lui +prit une convulsion. Aïant remarqué +lui-même que l'on s'en étoit aperçu, il +se fit un effort, et cacha par un ris forcé +ce qui venoit de lui arriver.</p> + +<hr> + + +<p>Quand la Pièce fut finie il prit sa robe +de chambre, et fut dans la loge de Baron, +et il lui demanda ce que l'on disoit de +sa Pièce. M<sup>r</sup> le Baron lui répondit que +<span class="pagenum"> -<a name="p156">156</a>- </span> +ses ouvrages avoient toujours une heureuse +réussite à les examiner de près, +et que plus on les représentoit, plus on +les goûtoit. «Mais,» ajouta-t-il, «vous +me paroissez plus mal que tantôt.—Cela +est vrai,» lui répondit Molière, +«j'ai un froid qui me tue.» Baron après +lui avoir touché les mains, qu'il trouva +glacées, les lui mit dans son manchon, +pour les réchauffer; il envoya chercher +ses Porteurs pour le porter promtement +chez lui; et il ne quita point sa chaise, +de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident +du Palais Royal dans la rue de +Richelieu, où il logeoit. Quand il fut +dans sa chambre, Baron voulut lui faire +prendre du bouillon, dont la Molière +avoit toujours provision pour elle; car +on ne pouvoit avoir plus de soin de sa +personne qu'elle en avoit. «Eh! non,» +dit-il, «les bouillons de ma femme sont +de vraie eau forte pour moi; vous +savez tous les ingrédiens qu'elle y fait +mettre: donnez-moi plutôt un petit +morceau de fromage de Parmesan.» +<span class="pagenum"> -<a name="p157">157</a>- </span> +La Forest lui en aporta; il en mangea +avec un peu de pain; et il se fit mettre +au lit. Il n'y eut pas été un moment, +qu'il envoya demander à sa femme un +oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui +avoit promis pour dormir. «Tout ce qui +n'entre point dans le corps,» dit-il, «je +l'éprouve volontiers; mais les remèdes +qu'il faut prendre me font peur; il ne +faut rien pour me faire perdre ce qui +me reste de vie.» Un instant après il +lui prit une toux extrêmement forte, et +après avoir craché il demanda de la lumière. +«Voici,» dit-il, «du changement.» +Baron aïant vu le sang qu'il +venoit de rendre, s'écria avec frayeur.—«Ne +vous épouvantez point,» lui dit +Molière, «vous m'en avez vu rendre +bien davantage. Cependant,» ajouta-t-il, +«allez dire à ma femme qu'elle +monte.» Il resta assisté de deux Sœurs +Religieuses, de celles qui viennent ordinairement +à Paris quêter pendant le +Carême, et ausquelles il donnoit l'Hospitalité. +Elles lui donnèrent à ce dernier +<span class="pagenum"> -<a name="p158">158</a>- </span> +moment de sa vie tout le secours édifiant +que l'on pouvoit atendre de leur charité, +et il leur fit paroître tous les sentimens +d'un bon Chrétien, et toute la résignation +qu'il devoit à la volonté du Seigneur. +Enfin il rendit l'esprit entre les bras de +ces deux bonnes Sœurs; le sang qui sortoit +par sa bouche en abondance l'étouffa. +Ainsi quand sa femme et Baron remontèrent, +ils le trouvèrent mort. J'ai cru +que je devois entrer dans le détail de la +mort de Molière, pour désabuser le Public +de plusieurs histoires que l'on a +faites à cette ocasion. Il mourut le Vendredi 17<sup>e</sup> +du mois de Février de l'année +1673, âgé de cinquante-trois ans; regreté +de tous les Gens de Lettres, des Courtisans, +et du Peuple. Il n'a laissé qu'une +fille: Mademoiselle Pocquelin fait connoître +par l'arangement de sa conduite, +et par la solidité et l'agrément de sa conversation, +qu'elle a moins hérité des +biens de son père, que de ses bonnes +qualitez.</p> + +<p><span class="pagenum"> -<a name="p159">159</a>- </span> +Aussi-tôt que Molière fut mort, Baron +fut à Saint Germain en informer le Roi; +Sa Majesté en fut touchée, et daigna le +témoigner. C'étoit un homme de probité, +et qui avoit des sentimens peu +communs parmi les personnes de sa +naissance, on doit l'avoir remarqué par +les traits de sa vie que j'ai raportés: et +ses Ouvrages font juger de son esprit +beaucoup mieux que mes expressions. +Il avoit un atachement inviolable pour +la Personne du Roi, il étoit toujours +ocupé de plaire à Sa Majesté, sans cependant +négliger l'estime du Public, à laquelle +il étoit fort sensible. Il étoit ferme +dans son amitié, et il savoit la placer. +M<sup>r</sup> le Maréchal de Vivone étoit celui des +Grands Seigneurs qui l'honoroit le plus +de la sienne. Chapelle fut saisi de douleur +à la mort de son ami, il crut avoir +perdu toute consolation, tout secours; +et il donna des marques d'une affliction +si vive que l'on doutoit qu'il lui survécût +long tems.</p> + +<p><span class="pagenum"> -<a name="p160">160</a>- </span> +Tout le monde sait les difficultez que +l'on eut à faire enterrer Molière, comme +un Chrétien Catholique; et comment on +obtint en considération de son mérite et +de la droiture de ses sentimens, dont on +fit des informations, qu'il fût inhumé à +Saint Joseph. Le jour qu'on le porta en +terre il s'amassa une foule incroyable de +Peuple devant sa porte. La Molière en +fut épouvantée; elle ne pouvoit pénétrer +l'intention de cette Populace. On lui +conseilla de répandre une centaine de +pistoles par les fenêtres. Elle ne hésita +point; elle les jetta à ce Peuple amassé, +en le priant avec des termes si touchans +de donner des prières à son mari, qu'il +n'y eut personne de ces gens-là qui ne +priât Dieu de tout son cœur.</p> + +<p>Le Convoi se fit tranquilement à la +clarté de près de cent flambeaux, le +Mardi vingt un de Février. Comme il +passoit dans la rue Montmartre on demanda +à une femme, qui étoit celui que +l'on portoit en terre?—«Et c'est ce +Molière,» répondit-elle. Une autre +<span class="pagenum"> -<a name="p161">161</a>- </span> +femme qui étoit à sa fenêtre et qui l'entendit, +s'écria: «Comment malheureuse! +il est bien Monsieur pour toi.»</p> + +<hr> + + +<p>Il ne fut pas mort, que les Épitaphes +furent répandues par tout Paris. Il n'y +avoit pas un Poëte qui n'en eût fait; +mais il y en eut peu qui réussirent. Un +Abbé crut bien faire sa Cour à défunt +Monsieur le Prince de lui présenter celle +qu'il avoit faite. «Ah!» lui dit ce Grand +Prince, qui avoit toujours honoré Molière +de son estime, «que celui dont tu +me présentes l'Épitaphe, n'est-il en +état de faire la tienne!»</p> + +<p>M... à qui une source profonde d'érudition +avoit mérité un des emplois les +plus précieux de la Cour, et qui est un +Illustre Prélat aujourd'hui, daigna honorer +la mémoire de Molière par les Vers +suivans:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Plaudebat, Moleri, tibi plenis Aula Theatris;</span><br> + <span class="i2">Nunc eadem mœrens post tua fata gemit.</span><br> + <span class="i0">Si risum nobis movisses parcius olim,</span><br> + <span class="i2">Parcius heu! lachrymis tingeret ora dolor.</span><br> + <br> + </div> +</div> + +<span class="pagenum"> -<a name="p162">162</a>- </span> + +<blockquote> +<p><i>Molière, toute la Cour, qui t'a toujours honoré +de ses aplaudissements sur ton Théâtre comique, +touchée aujourd'hui de ta mort, honore ta mémoire +des regrets qui te sont dus. Toute la France +proportionne sa vive douleur au plaisir que tu +lui as donné par ta fine et sage plaisanterie.</i></p> +</blockquote> + +<p>Les Personnes de probité, et les Gens +de Lettres sentirent tout d'un coup la +perte que le Théâtre comique avoit faite +par la mort de Molière. Mais ses ennemis, +qui avoient fait tous leurs efforts +inutilement pour rabaisser son mérite +pendant sa vie, s'excitèrent encore après +sa mort pour ataquer sa mémoire; ils +répétoient toutes les calomnies, toutes +les faussetez, toutes les mauvaises plaisanteries +que des Poëtes ignorans ou +irritez avoient répandues quelques années +auparavant dans deux Pièces intitulées: +<i>le Portrait du Peintre</i>, dont j'ai +parlé, et <i>Élomire Hypocondre</i>, ou les +<i>Médecins vengés</i>. C'étoit, disoit-on, un +homme sans mœurs, sans Religion, +mauvais Auteur. L'envie et l'ignorance +les soutenoient dans ces sentimens; et ils +<span class="pagenum"> -<a name="p163">163</a>- </span> +n'omettoient rien pour les rendre publics +par leurs discours, ou par leurs Ouvrages. +Il y en a même encore aujourd'hui +de ces Personnes toujours portées à juger +mal d'un homme qu'ils ne sauroient +imiter, qui soupçonnent la conduite de +Molière, qui cherchent les traits foibles +de ses ouvrages pour le décrier. Mais +j'ai de bons Garands de la vérité que +j'ai rendue au Public à l'avantage de cet +Auteur. L'estime, les biens-faits dont le +Roi l'a toujours honoré, les Personnes +avec qui il avoit lié amitié, le soin qu'il +a pris d'ataquer le vice et de relever la +vertu dans ses ouvrages, l'atention que +l'on a eue de le metre au nombre des +hommes illustres, ne doivent plus laisser +lieu de douter que je ne vienne de le +peindre tel qu'il étoit; et plus les tems +s'éloigneront, plus l'on travaillera, plus +aussi on reconnoîtra que j'ai ateint la +verité, et qu'il ne m'a manqué que de +l'habileté pour la rendre.</p> + +<hr> + + +<p>Le lecteur qui va toujours au delà de +<span class="pagenum"> -<a name="p164">164</a>- </span> +ce qu'un Auteur lui donne, sans réfléchir +sur son dessein, auroit peut-être +voulu que j'eusse détaillé davantage le +succès de toutes les pièces de Molière, +que je fusse entré avec plus de soin dans +le jugement que l'on en fit dans le tems. +On m'a fait cette difficulté; je me la suis +faite à moi même. Mais n'eust-ce point +été faire plustost l'histoire du théâtre +de Molière, que composer sa vie? Il +m'eût fallu continuellement rebatre la +même chose à chaque pièce; on s'en fût +ennuyé. C'étoient toujours les mêmes +ennemis de Molière qui parloient: leur +ignorance les tenoit toujours dans le +même genre de critique. Comme on ne +peut pas contenter tout le monde, si un +habile homme trouvoit quelque endroit +qui lui déplût dans une pièce, cette +troupe d'envieux saisissoit ce sentiment, +se l'attribuoit, et fesoit ses efforts pour +décrier l'Auteur; mais il triomphoit +toujours. Molière connoissoit les trois +sortes de personnes qu'il avoit à divertir, +le Courtisan, le Savant, et le Bourgeois. +<span class="pagenum"> -<a name="p165">165</a>- </span> +La Cour se plaisoit aux spectacles, aux +sentimens de la <i>Princesse d'Élide</i>, des +<i>Amans magnifiques</i>, de <i>Psyché</i>; et ne +dédaignoit pas de rire à <i>Scapin</i>, au <i>Mariage forcé</i>, +à la <i>Comtesse d'Escarbagnas</i>. +Le peuple ne cherchoit que la +farce, et négligeoit ce qui étoit au-dessus +de sa portée. L'habile homme vouloit +qu'un Auteur comme Molière conduisît +son sujet, et remplît noblement, en suivant +la nature, le caractère qu'il avoit +choisi à l'exemple de Térence. On le voit +par le jugement que M<sup>r</sup> des Préaux fait +de Molière dans son <i>Art Poétique</i>:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ne faites point parler vos acteurs au hazard,</span><br> + <span class="i0">Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard.</span><br> + <span class="i0">Étudiez la Cour et connoissez la Ville:</span><br> + <span class="i0">L'une et l'autre est toujours en modéles fertile.</span><br> + <span class="i0">C'est par là que Molière illustrant ses écrits,</span><br> + <span class="i0">Peut-être de son art eût remporté le prix,</span><br> + <span class="i0">Si moins ami du peuple en ses doctes peintures,</span><br> + <span class="i0">Il n'eût point fait souvent grimacer ses figures,</span><br> + <span class="i0">Quité, pour le bouffon, l'agréable et le fin,</span><br> + <span class="i0">Et sans honte à Térence allié Tabarin.</span><br> + <span class="i0">Dans ce sac ridicule où Scapin s'envelope,</span><br> + <span class="i0">Je ne reconnois point l'auteur du <i>Misantrope</i>, etc.</span><br> + <br> + </div> +</div> + +<span class="pagenum"> -<a name="p166">166</a>- </span> + +<p>M<sup>r</sup> de la Bruyère en a jugé ainsi. «Il +n'a,» dit-il, «manqué à Térence que +d'être moins froid: quelle pureté! +quelle exactitude! quelle politesse! +quelle élégance! quels caractères! Il +n'a manqué à Molière que d'éviter le +jargon, et d'écrire purement: quel +feu! quelle naïveté! quelle source de +la bonne plaisanterie! quelle imitation +des mœurs! et quel fléau du ridicule! +Mais quel homme on auroit pu faire +de ces deux Comiques!». Tous les +savans ont porté à peu près le même +jugement sur les ouvrages de Molière; +mais il divertissoit tour à tour les trois +sortes de personnes dont je viens de +parler; et comme ils voyoient ensemble +ses ouvrages, ils en jugeoient suivant +qu'ils en devoient estre affectez sans +qu'il s'en mît beaucoup en peine, pourvu +que leurs jugemens répondissent au dessein +qu'il pouvoit avoir, en donnant une +pièce, ou de plaire à la Cour, ou de s'enrichir +par la foule, ou de s'aquérir l'estime +des connoisseurs. Ainsi n'aïant eu +<span class="pagenum"> -<a name="p167">167</a>- </span> +en veue que de donner la vie de Molière, +j'ai cru que je devois me dispenser +d'entrer dans l'examen de ses pièces qui +n'y est point essenciel, chose d'ailleurs +qui demande une étendue de connoissance +au dessus de ma portée. Je me suis +donc renfermé dans les faits qui ont +donné occasion aux principales actions +de sa vie; et qui m'ont aidé à faire connoître +son caractère, et les différentes +situations où il s'est trouvé. Je l'ai suivi +avec soin depuis sa naissance jusqu'à sa +mort, sans m'écarter de la vérité; non +que je présume avoir tout dit: il peut +estre échapé quelques faits à mon exactitude; +mais je doute qu'ils fissent paroître +l'esprit, le cœur, et la situation de +Molière autrement que ce que j'en ai dit.</p> + +<hr> + + +<p>J'avois fort à cœur de recouvrer les +ouvrages de Molière, qui n'ont jamais vu +le jour. Je savois qu'il avoit laissé quelques +fragmens de pièces qu'il devoit +achever: je savois aussi qu'il en avoit +quelques unes entières, qui n'ont jamais +<span class="pagenum"> -<a name="p168">168</a>- </span> +paru. Mais sa femme, peu curieuse des +ouvrages de son mari, les donna tous +quelque tems après sa mort au sieur de +la Grange, Comédien, qui connoissant +tout le mérite de ce travail, le conserva +avec grand soin jusqu'à sa mort. La +femme de celui-cy ne fut pas plus soigneuse +de ces ouvrages que la Molière: +elle vendit toute la Bibliothèque de son +mari, où aparemment se trouvèrent les +manuscripts qui étoient restez après la +mort de Molière.</p> + +<p>Cet Auteur avoit traduit presque tout +Lucrèce; et il auroit achevé ce travail, +sans un malheur qui arriva à son ouvrage. +Un de ses domestiques, à qui il +avoit ordonné de mettre sa peruque sous +le papier, prit un cahier de sa traduction +pour faire des papillotes. Molière n'étoit +pas heureux en domestiques, les siens +étoient sujets aux étourderies, ou celle-cy +doit être encore imputée à celui qui +le chaussoit à l'envers. Molière, qui étoit +facile à s'indigner, fut si piqué de la +destinée de son cahier de traduction, +<span class="pagenum"> -<a name="p169">169</a>- </span> +que dans la colère, il jetta sur le champ +le reste au feu. A mesure qu'il y avoit +travaillé il avoit lu son ouvrage à M<sup>r</sup> Rohault +qui en avoit été très-satisfait, +comme il l'a témoigné à plusieurs personnes. +Pour donner plus de goût à sa +traduction, Molière avoit rendu en Prose +toutes les matières Philosophiques; et il +avoit mis en vers ces belles descriptions +de Lucrèce.</p> + +<hr> + + +<p>On s'étonnera peut-être que je n'aie +point fait M<sup>r</sup> de Molière Avocat. Mais +ce fait m'avoit été absolument contesté +par des personnes que je devois suposer +en savoir mieux la vérité que le Public; +et je devois me rendre à leurs bonnes +raisons. Cependant sa famille m'a si +positivement assuré du contraire, que +je me crois obligé de dire que Molière +fit son Droit avec un de ses camarades +d'Étude; que dans le tems qu'il se fit +recevoir Avocat ce Camarade se fit Comédien; +que l'un et l'autre eurent du +succès chacun dans sa profession: et +<span class="pagenum"> -<a name="p170">170</a>- </span> +qu'enfin lors qu'il prit phantaisie à Molière +de quiter le Barreau pour monter +sur le Théâtre, son camarade le Comédien +se fit Avocat. Cette double cascade +m'a paru assez singulière pour la donner +au Public telle qu'on me l'a assurée, +comme une particularité qui prouve +que Molière a été Avocat.</p> + +<p class="c"><small>FIN</small></p> + + + +<span class="pagenum"> -<a name="p171">171</a>- </span> + +<h2>LETTRE<br> +<big>CRITIQUE</big><br> +<small>A M<sup>r</sup> DE ***<br> +SUR<br> +LE LIVRE INTITULÉ</small><br> +LA VIE<br> +DE M<sup>R</sup> DE MOLIERE</h2> + +<div class="c"><img src="images/d.png" alt=""></div> + +<p class="c">A PARIS<br> +Chez <span class="sc">Claude</span> CELLIER, rüe S. Jacques<br> +<small>à la Toison d'or, vis-à-vis S. Yves</small></p> + +<p class="c">M DCC VI</p> + +<p class="c"><i>Avec privilege du Roy</i></p> + + + + +<hr> + + +<p class="narrow"><span class="pagenum"> -<a name="p172">172</a>- </span> +Le privilége est au nom de Claude +Cellier, et l'approbation de Saurin, du +18 Novembre 1705.</p> + +<span class="pagenum"> -<a name="p173">173</a>- </span> + + + + +<h2>LETTRE CRITIQUE<br> +<small>ÉCRITE A M<sup>r</sup> DE ***</small><br> +<i>Sur le livre intitulé</i><br> +LA VIE<br> +DE M<sup>R</sup> DE MOLIÈRE</h2> + + +<p><i>Je ne fais point de façon, Monsieur, +de vous dire ce que je pense de +la Vie de Molière; vostre discrétion +m'a accoutumé à vous dire mes sentimens +sans réserve: et dès que vous le +souhaitez, je ne puis me dispenser de vous +satisfaire sur cet article. Peut-estre ne +serez-vous point content de mon jugement; +car le Livre sur lequel vous voulez +que je le porte à ses Partisans, les Journaux +en ont dit du bien; mais tout cela ne +<span class="pagenum"> -<a name="p174">174</a>- </span> +m'impose point, et je juge selon l'effet qu'un +Ouvrage fait sur mon esprit. Voicy donc, +de vous à moy, ce que je trouve de bon et de +mauvais dans celuy-cy.</i></p> + +<p><i>Apparemment que l'Auteur n'a eu intention +de faire son livre que pour des gens +d'Antichambre, et pour le menu peuple. Il +n'y a que ces sortes de personnes qui puissent +appeler Molière, <em>Monsieur</em>; c'estoit un +Comédien, c'est-à-dire, un homme d'une profession +ignoble, à qui la qualité de Monsieur +ne convient nullement. Le Secrétaire du Roy +qui a dressé le Privilége de l'Auteur, sçait +mieux le cérémonial que luy; que ne suivoit-il +son exemple? En vérité, il répugne +en ouvrant ce Livre, de lire: <em>La Vie de +Monsieur de Molière</em>. Si l'Auteur n'avoit +pas chargé sur les Comédiens, j'aurois cru +qu'il seroit tombé dans cette faute pour leur +faire plaisir; mais je vois bien que le pauvre +homme l'a fait par ignorance, puisqu'il a +assez maltraité ces Messieurs-là.</i></p> + +<p><i>Quant à son stile, c'est un Auteur qui s'emporte, +mais qui paroist assez le maistre de +son expression, qu'il hazarde aussi effrontément +que s'il estoit le Directeur de la +Langue: tout terme, toute expression l'accommode +pour se faire entendre. Est-il de +<span class="pagenum"> -<a name="p175">175</a>- </span> +l'Académie pour parler si hardiment? Il +écrit presque sur le même ton que l'Auteur +du <em>Système du Cœur</em>. Ce n'est point à ces +Messieurs-là à défigurer nostre Langue de +cette force-là; c'est à eux à suivre ce qui +est établi. C'est dommage que l'Auteur en +question se soit si fort écarté de la voye +commune dans le choix de ses termes; car +il construit bien, et il exprime beaucoup en +peu de paroles. Ce serait faire un Volume, +que de vous faire remarquer toutes les +expressions hardies qui sont dans ce Livre; +il en est tout remply, et je crois, Monsieur, +que vous vous en estes aussi-bien apperçu +que moy; mais n'avez-vous point laissé passer +le verbe, représenter, que l'Auteur fait +neutre, pour signifier <em>remontrer</em>? Voilà la +première fois que je le vois employé sans +régime en cette signification: <em>Ceux</em>, dit-il, +<em>qui représentèrent au Roy, le firent avec +de bonnes raisons, etc.</em> Je doute aussi que +l'on ait encore écrit, <em>cette pièce a pris tout +d'un coup</em>; pour dire qu'elle a eu applaudissement +général dès la première fois qu'on +l'a jouée. Faites-y attention, Monsieur, vous +en trouverez beaucoup de cette force-là</i>.</p> + +<p><i>Il me paroist que ce Livre n'a point d'autre +ordre que celuy des temps; mais l'Auteur a +<span class="pagenum"> -<a name="p176">176</a>- </span> +mal fait, selon moy, d'y assujettir les avantures +dont son Ouvrage est remply; cela +fait oublier la suite des Pièces de Molière, +qui occupent plus les gens de Lettres, que +des faits peu intéressans.</i></p> + +<p><i>Dans une espèce de Préface qui sert de +commencement à ce Livre, l'Auteur s'étonne +qu'on n'ait point encore donné la Vie de +Molière. Pour moy, je ne m'en étonne point +du tout, et je ne vois pas même qu'il y ait +lieu de s'en étonner: nous avons de Molière +tout ce qui doit nous toucher, ce sont ses +Ouvrages; et je me mets fort peu en peine +de ce qu'il a fait dans son domestique, ou +dans son commerce avec ses amis; nous +nous passons de la Vie de bien d'autres personnes +illustres dans les Lettres; nous nous +serions aussi-bien passez de la sienne. Et +content de l'admirer dans ses Ouvrages, je +m'embarrassois peu ny qui il estoit, ny d'où +il estoit; l'Estat n'est nullement intéressé +dans sa naissance ny dans ses actions.</i></p> + +<p><i>Mais à le prendre dans le sens de l'Auteur, +je ne vois pas qu'il ait trop bien remply +son grand dessein. La Vie de cet Auteur +inimitable, qui nous occupe si souvent, n'est +presque rien; ce sont de petites Avantures +qui luy sont arrivées avec quelques personnes, +<span class="pagenum"> -<a name="p177">177</a>- </span> +que l'Auteur ne daigne seulement pas nous +nommer. Il y en a quelques-unes qui peuvent +faire rire les gens qui s'amusent de peu de +chose. Mais dans tout le corps du Livre, il +n'y a rien qui fasse paroistre Molière aussi +grand Homme que l'Auteur nous le promet, +indépendamment de ses Pièces. De bonne +foy, à le prendre sérieusement, est-ce là +Molière? Car bien que je ne sois pas de son +temps, je sçais néanmoins qu'il a eu des +Scènes à la Cour, et ailleurs, qui auroient +fait plaisir à un Lecteur de goût. Pourquoy +l'Auteur ne nous les a-t-il pas données? +Nous aurions un Ouvrage intéressant. Mais +entrons dans le détail de celuy-cy.</i></p> + +<hr> + + +<p><i>L'Auteur nous promet la vérité des faits, +et il veut nous faire croire qu'elle luy a +coûté cher. Pour moy, je n'en crois rien; et +je penserois plutost que secouru de quelqu'un +contemporain de Molière, il a broché son +Ouvrage, qui est négligé en quelques endroits; +et je jurerois que ce quelqu'un est +Baron: car ce Livre est autant sa Vie que +celle de Molière: et ce qui me le feroit croire +davantage, ce sont les louanges outrées que +l'Auteur luy donne un peu trop légèrement, +<span class="pagenum"> -<a name="p178">178</a>- </span> +sur tout lorsqu'il dit hardiment: <em>Qui depuis +Molière a mieux soutenu le Théâtre Comique +que Baron?</em> C'est-là insulter fortement +Dancourt pour le nombre, et plusieurs +autres Auteurs pour la bonté des Pièces. +Après cela, je ne puis douter que Baron +n'ait donné la matière de cet Ouvrage, et +que l'Auteur n'y est de part que pour l'expression.</i></p> + +<p><i>«Plust à Dieu,» dit le grand-père de +Molière à son fils, «que ce petit garçon fût +aussi bon Comédien que Bellerose!» Ou +ce bon homme radotoit, ou comme habitant +des pilliers des Halles, il avoit peu de christianisme. +L'Auteur auroit pu se passer de +rapporter cette extravagance; mais il nous +a promis vérité; il faut luy pardonner cette +étourderie.</i></p> + +<p><i>A la sixième page, il nous prépare adroitement +au mariage de Molière: c'étoit un +endroit délicat à toucher; car le Public a +de fâcheuses préventions sur cet article: et +il n'auroit pas esté mauvais de produire des +Pièces justificatives de ce qu'avance l'Auteur +pour anéantir le préjugé général. Je ne luy +sçais pourtant pas mauvais gré d'avoir essayé +de détruire l'opinion commune; et je +croirois pieusement, et avec plaisir, tout ce +<span class="pagenum"> -<a name="p179">179</a>- </span> +qu'il nous dit, s'il nous avoit donné le reste +avec sincérité.</i></p> + +<p><i>Car je ne puis m'imaginer que M. le Prince +de Conty ait voulu faire son Secrétaire du +Héros de notre Auteur. Mais si la chose est +vraye, les amis de ce pauvre Comédien +avoient bien raison de le blâmer de n'avoir +point accepté cet emploi. Il est vray qu'il en +donne d'assez bonnes raisons, mais je crois +qu'elles sont plutôt de la façon de l'Auteur, +que de celle de Molière, qui alors ne connoissoit +point assez la Cour pour parler +aussi sensément qu'il le fait à ses amis; et +l'honneur et l'agrément d'une telle place +devoient au contraire l'éblouir, et il devoit +tout quitter pour la prendre, et tout employer +pour s'en rendre digne.</i></p> + +<p><i>Je rencontre une contradiction dans notre +Auteur. Il fait dire à Molière en Languedoc, +qu'il est passable Auteur: il luy fait +souhaiter de venir à Paris, parce qu'il se +sentoit assez de forces pour y soutenir un +Théâtre Comique; et lorsqu'il y est arrivé, +il se défie de luy, mal-à-propos; puisque +c'est après avoir plu au Roy; après que +Sa Majesté luy eut accordé le Petit-Bourbon +pour jouer la Comédie. Franchement ces +deux sentimens ne s'accordent pas bien; je +<span class="pagenum"> -<a name="p180">180</a>- </span> +veux croire aussi qu'ils sont échappez à +l'Auteur; et à l'insçu de la vérité, qui a oublié +de le guider en cet endroit.</i></p> + +<p><i>Les Auteurs Comiques, et les Comédiens +ne sont point amis de l'Auteur; il ne perd +point l'occasion de les attaquer. Ceux-là, +avant et depuis Molière, n'ont donné que de +mauvais Ouvrages: ceux-ci ne savent point +leur métier, et ne représentent pas bien les +Pièces de Molière. L'Auteur me permettra +que je ne sois point de son sentiment. Nous +avons eu pour le goût du temps des Pièces +excellentes avant Molière. Boisrobert, Douvville, +Scaron, Rotrou, Tristan, nous en ont +donné. Et depuis Molière, nous avons eu +celles de Messieurs de Brueys, Boursault, +Menard, etc., sans parler de Dancourt qui +a fait un Théâtre Comique complet. Les +bons Auteurs Modernes ne se réduisent donc +pas à Baron; et j'en appelle au succès de +ses deux dernières Pièces. C'est connoistre +bien légèrement le Théâtre d'aujourd'huy +que de porter un jugement aussi faux que +celuy de l'Auteur: mais aux dépens de son +honneur, il a voulu faire plaisir à Baron. Ne +seroit-il point pour quelque chose dans ses +Ouvrages, qu'il les élève si fortement?</i></p> + +<p><i>Quant aux Comédiens, la proposition de +<span class="pagenum"> -<a name="p181">181</a>- </span> +l'Auteur n'est pas plus juste: <em>Molière</em>, dit-il, +<em>ne reconnoîtroit pas ses Ouvrages, s'il les +voyoit représenter aujourd'huy.</em> Voilà un +sentiment qui me paroît outré; car je ne +vois pas même que Molière ait jamais mieux +représenté le Bourgeois Gentilhomme et +Pourceaugnac, que Poisson les représente; +qu'il ait mieux soutenu le caractère du Misantrope, +que Beaubourg et Dancourt le font +valoir; plus délicatement grimacé que la +Torellière, et ainsi des autres. Il me suffit +que le public soit content de leur Jeu, pour +que je sois persuadé que j'ay raison; surtout +aujourd'huy, que le bon goût est plus +général qu'il ne l'estoit du temps de Molière.</i></p> + +<p><i>L'Auteur, à cette occasion, nous étale +fastueusement dans deux ou trois endroits +de grands mots, pour nous faire entendre +que le métier de Comédien a de trop grands +principes, pour que des gens si mal élevez +puissent les sçavoir. Si on le pressoit de les +donner, il seroit fort embarrassé, sur ma +parole; car je n'en connois point d'autre que +le bon sens, une belle voix, et de beaux +gestes. Il semble, à l'entendre parler, que +le Jeu de la Comédie soit aussi difficile à +acquérir que l'art de prêcher. Mais quand +cela seroit, est-ce l'éducation qui donne la +<span class="pagenum"> -<a name="p182">182</a>- </span> +déclamation? Si ce principe est vrai, les +Comédiens doivent tous estre de bons acteurs, +puisqu'ils n'épargnent rien pour bien +élever leurs enfans. Mais nous voyons, malgré +le Système de notre Auteur, que ceux +de leur Troupe, qui ont le plus étudié, sont +presque les plus foibles Acteurs. C'est un don +de la Nature, que l'expérience façonne, sans +aucunes règles, que de s'accommoder au +goût du Public.</i></p> + +<p><i>Ou Molière avoit bien peu de raison de +demander à M. Racine un Acte d'une Tragédie +par semaine; ou celui-ci étoit un terrible +Poëte alors, de se charger de fournir +ce pénible ouvrage. Ce fait n'est absolument +point dans la Nature; et il faut que l'Auteur +ait pris les semaines pour les mois.</i></p> + +<p><i>Trouvez-vous, Monsieur, que l'histoire de +la petite Épinette convienne à la vie d'un +homme grave? Elle est entièrement épisodique, +et je n'y vois pas le mot pour rire. +L'Auteur auroit pu faire entrer Baron plus +noblement sur la Scène, que de le mettre +avec les Bateleurs de la Foire; et je m'étonne +que ce grand Homme ait souffert que +son ami (car je n'en veux rien rabattre, ils +se connoissent de longue main) l'ait fait passer +à la postérité par une si vilaine porte. +<span class="pagenum"> -<a name="p183">183</a>- </span> +D'ailleurs, tout ce fatras de petites circonstances, +qui regardent les commencemens de +Baron, m'ennuye à la mort. Je m'embarrasse +fort peu qu'il ait eu du bien et des Tuteurs, +et qu'il ait été petit Farceur à la Foire +Saint-Germain, ni que Molière l'ait pris +tout nud, et qu'il l'ait fait habiller. En habile +homme, l'Auteur devoit même supprimer +ces petites circonstances, par rapport à +Molière. Mais n'en parlons plus, aussi bien +cela n'en vaut pas la peine, et ne mérite +d'être relevé que pour accuser l'Auteur +d'imprudence, d'être entré dans des choses +si communes, qu'il nous avoit pourtant promis +d'écarter. Molière est le plus petit +homme du monde quand l'Auteur le met +avec Baron, excepté néanmoins dans l'aventure +de Mignot. Cette action de Molière est +belle, et je doute qu'il y ait beaucoup de +personnes capables d'en ménager si bien +une pareille. Mais je trouve toujours en mon +chemin Baron, comme un indigne pupille, et +Molière comme un fade gouverneur.</i></p> + +<p><i>L'Auteur a fait tout ce qu'il a pu pour +couvrir le mauvais de la Vie de Molière; +mais comme il aime la vérité, il nous fait +pourtant entendre par tout, mais surtout par +la conversation de Molière avec Rohaut, que +<span class="pagenum"> -<a name="p184">184</a>- </span> +celui-là avoit une femme qui se conduisoit +en Comédienne peu scrupuleuse sur le chapitre +de la vertu. Cette vérité n'étoit point +trop bonne à dire si clairement, sur tout +pour un Auteur qui nous avoit promis d'éviter +les choses communes.</i></p> + +<p><i>L'avanture de ces quatre personnes qui se +vont noyer est extravagante, et hors du +vrai-semblable; et je m'étonne qu'un homme +de bon sens nous la donne bien sérieusement +pour une vérité. Je conviens que si la chose +est vraie, Molière y fait le personnage +d'homme d'esprit. Mais qu'est-ce que Chapelle +a fait à l'Auteur, pour le mettre toujours +pris de vin sur la Scène, ou dans la +disposition de s'enyvrer? Ne pouvoit-il le +prendre de son beau côté? C'est de gayeté +de cœur insulter à la mémoire d'un galand +homme.</i></p> + +<p><i>L'Auteur détaille assez la Comédie du +<em>Tartuffe</em> pour ceux qui ne sçavent pas ce +qui se passa à l'occasion de cette Pièce. Mais +j'entends tous les jours bien des gens de ce +temps-là qui se plaignent que l'Auteur n'ait +pas développé tous les mouvemens que l'on +se donna pour faire supprimer cette Pièce, +et pour en faire punir l'Auteur. Il falloit +aussi nous dire sur quel modèle Molière +<span class="pagenum"> -<a name="p185">185</a>- </span> +l'avoit fait, et ce qu'on luy fit changer, pour +lui permettre de la jouer la seconde fois. +Mais l'Auteur nous cache jusqu'au nom de +celui qui en fit défendre la représentation. +Le mystère est répandu dans son Livre depuis +le commencement jusques à la fin: c'est +une Énigme continuelle. Les égards de cet +Auteur vont jusqu'à ménager le Valet qui +chaussoit Molière à l'envers; et tout Paris +sçait qu'il se nommoit Provençal, et on le +connoît sous un autre nom. Cette personne +dont Molière fait un si indigne jugement, +s'est rendu fort recommandable par son mérite +dans les affaires et dans les Méchaniques. +Il n'étoit pas né pour être un habile +Domestique; mais il avoit toutes les dispositions +pour devenir ce qu'il est. L'Auteur auroit +dû luy rendre cette justice, et en faisant +connoître le malheur de son premier +âge, relever le mérite de celuy qui l'a suivi. +Il ne dépend pas de nous de naître avec du +bien; mais c'est un grand talent d'en acquérir, +comme il a fait par son assiduité, et par +son intelligence. Je le nommerois, si je ne +voulois épargner à l'Auteur la confusion publique +de l'avoir maltraité si mal-à-propos</i>.</p> + +<p><i>Je suis assez content de l'Histoire du <em>Misantrope</em>: +mais je n'approuve nullement que +<span class="pagenum"> -<a name="p186">186</a>- </span> +l'Auteur nomme rapsodie, une Dissertation +qu'une personne de Littérature fit dans le +temps pour le défendre contre les Critiques. +Voilà comme sont tous les Auteurs, qui +s'imaginent être du premier ordre; tout ce +qu'ils n'ont pas fait, est, selon eux, détestable; +cependant, cet Ouvrage dont Molière, +ou notre Auteur fait tant de bruit, est le +meilleur que cette personne ait fait en sa +vie; et il n'y a guère eu d'Auteur qui ait +plus travaillé que luy, ni dont le nom soit +plus connu. Il étoit inutile que notre Auteur +mystérieux voulût nous cacher sa médisance; +tout le monde sçait que la défense du +Misantrope est de l'Auteur qui nous apprend +si galamment tous les mois ce qui se passe +dans toute l'Europe. Et le jugement que l'on +en fait dans ce Livre-ci, ne cause aucune +altération à sa réputation: elle n'a qu'une +voix.</i></p> + +<p><i>La conversation de Molière avec Bernier +me paroît fort plate; et Baron, qui est le +cheval de bataille de l'Auteur, m'y semble +fort mal amené, et y faire un personnage +impertinent. Mais l'on commence à s'appercevoir +en cet endroit, que l'Auteur manque de +matière, et que le donneur de Mémoires ne +s'est pas oublié.</i></p> + +<span class="pagenum"> -<a name="p187">187</a>- </span> + +<p><i>Cependant l'aventure du Minime m'a réjoui; +elle est d'esprit, et l'Auteur l'a assez +bien rendue: car je fais justice sans prévention, +et je ne prétens point, quand il verroit +cette Lettre, m'attirer son mépris. Je suis +sûr que s'il vouloit être de bonne foy, il +avoueroit que j'ai raison de le reprendre en +bien des endroits. Je ne l'estime pas moins +pour avoir fait des fautes que la matière +exigeoit de luy. Il a fait voir par l'Ouvrage +qu'il a donné après celui-ci, qu'il est capable +de faire mieux; et qu'il est le maître de +se donner de la réputation quand il choisira +de bons sujets.</i></p> + +<p><i>Je doute que la conversation de Chapelle +avec Molière sur les Ouvrages de celui-ci +soit véritable. Est-il naturel que celui-là +rompe en visière à un ancien amy, aussi +fortement qu'il le fait dans cette conversation? +Ces deux Amis se querellent sans cesse dans +ce Livre; Molière mésestime toujours Chapelle; +et cependant il ne sçauroit se défaire +de l'amitié qu'il a pour luy. Par quel endroit +Chapelle faisoit-il donc plaisir à Molière, +puisqu'il ne pouvoit s'accommoder de +son caractère? Un homme de bon esprit se +seroit défait honnêtement du commerce d'un +Amy si incommode: mais l'Auteur n'auroit +<span class="pagenum"> -<a name="p188">188</a>- </span> +eu moyen de faire donner par Molière une +belle éducation à Baron, sans Chapelle. C'est +son lieu commun pour lui faire éviter le vin +et ménager ses amis: il pouvoit avoir soin +de son Élève, sans intéresser la réputation +de personne.</i></p> + +<p><i>La Scène du Courtisan Extravagant n'est +point un morceau à mettre dans un Livre; +elle n'est bonne que pour une Comédie; elle +est toute écrite, il n'y aurait qu'à la placer. +Elle est assez dans la nature; mais le nom +du Courtisan me la feroit trouver encore +plus agréable.</i></p> + +<p><i>L'aventure du jeune homme qui veut se +faire Comédien est moderne, ou elle est double: +car je sçai qu'une personne qui a assez +bonne réputation parmi les Gens de Lettres, +fut un jour demander à Roselis un semblable +conseil, à quelques circonstances près; +car il donna à ce Comédien l'alternative entre +la profession de Jésuite, ou celle de comédien. +Roselis, très-honnête homme, lui +conseilla sans balancer de se faire Jésuite. +Mais ce jeune homme qui croyoit que ses +talens pour la Comédie détermineroient son +conseil de ce côté-là, fut fort étonné de le +trouver opposé à sa passion. De sorte que, +trouvant des obstacles des deux côtez, il n'a +<span class="pagenum"> -<a name="p189">189</a>- </span> +pris ni l'un ni l'autre parti; et il a choisi +la profession de bel Esprit, dont il s'acquitte +avec assez d'applaudissement.</i></p> + +<p><i>C'est en cet endroit de la Vie de Molière, +que les pauvres Comédiens sont accommodez +de toute façon. L'Auteur fait faire ici un +personnage à Molière d'homme désintéressé +et juste; mais il me semble qu'il pouvait dissuader +le jeune étourdi de prendre sa profession, +sans lui en faire voir le ridicule et +l'indignité: <em>C'est</em>, dit-il, <em>la dernière ressource +de ceux qui ne sçauroient mieux +faire, ou des libertins qui veulent se soustraire +au travail; c'est enfoncer le poignard +dans le cœur de vos parens, de monter sur +le Théâtre. Je me suis toujours reproché +d'avoir donné ce déplaisir à ma famille: +c'est la plus triste situation que d'être l'Esclave +des fantaisies des Grands Seigneurs; +le reste du monde nous regarde comme des +gens perdus, et nous méprise.</em> Molière avoit +raison de penser tout cela comme homme de +bon esprit et de probité: mais il avoit grand +tort de le dire, comme Comédien. Et suposé +qu'il ait jamais parlé aussi étourdiment, +l'Auteur devoit sauver cette peinture mortifiante +à une troupe de gens qui ne luy ont +rien fait que de le divertir, quand il a voulu +<span class="pagenum"> -<a name="p190">190</a>- </span> +aller à la Comédie. Il a épargné tant d'autres +véritez à des personnes qui ne les valent +pas, tout Comédiens qu'ils sont; il pouvoit +bien encore épargner à la Troupe le chagrin +que de tels sentimens partissent d'un homme +qu'ils reconnoissent pour leur Maître, et qui a +été si long-temps à leur teste. Car à regarder +les Comédiens du côté des mœurs, ils en +ont de bonnes comme les autres; et s'il y en +a quelques-uns qui n'édifient pas, il y en a +d'autres qui cultivent la vertu. Je vous avoue, +Monsieur, que ce discours de Molière m'a +révolté; il n'y a personne qui ne parlât +contr'eux avec plus de modération.</i></p> + +<p><i>Mais, Monsieur, pourquoy l'Auteur introduit-il +Chapelle pris de vin dans cette occasion? +Molière pouvoit bien, sans lui, +faire entendre raison à ce jeune fils d'Avocat. +Quelle impertinence Chapelle ne vient-il +pas dire? C'est, dit-il, un vol que ce jeune +homme fera au Public s'il ne se fait Prédicateur +ou Comédien. Comme si les principes +de la déclamation étoient les mêmes dans ces +deux professions si oposées! L'Auteur fait +bien connoître par cette proposition, qu'il +n'entend ni l'action de la Chaire, ni l'action +du Théâtre; car je ne puis m'imaginer que +cela soit sorti de la bouche de Chapelle, qui +<span class="pagenum"> -<a name="p191">191</a>- </span> +étoit un homme d'esprit et de goût. L'Auteur +s'est imaginé qu'il n'étoit bon qu'à dire +des plaisanteries, puisqu'il le fait encore parler +sur le même ton dans les pages suivantes, +dans des avantures, qui sont même épisodiques +à son sujet. Mais je remarque à cette +occasion, que l'Auteur a eu une attention extraordinaire +à répandre du plaisant dans la +vie d'un homme sérieux. A quel dessein? +Ses actions nuement rapportées, avoient +assez de quoy satisfaire ceux qui s'intéressent +à le connoître, sans les faire servir de +divertissement au Public. Il fait beau voir +cet homme grave envoyer chercher le chapeau +de Rohaut son ami, pour représenter +le Philosophe dans le <em>Bourgeois Gentilhomme</em>; +cela est plat et d'un mauvais caractère. +Oh mais, me diroit l'Auteur, cela +est vray. Eh bien, quand on n'en pourroit +douter, qu'importe à la postérité d'avoir +cette ridicule vérité dans la vie d'un homme +dont elle ne cherchera jamais la bassesse?</i></p> + +<p><i>Je ne suis pas mécontent de l'histoire du +succez du <em>Bourgeois Gentilhomme</em> et des +<em>Femmes Sçavantes</em> à la Cour. Ce sont ces +endroits-là que l'Auteur auroit dû détailler +davantage, parce que ce sont les seuls qui +nous touchent. Nous voyons représenter tous +<span class="pagenum"> -<a name="p192">192</a>- </span> +les jours les Pièces de Molière, et nous aurions +été ravis de connoître les modèles de +ses caractères, les motifs qui l'ont fait travailler, +et le succès de ses pièces dans le +temps. Et même, en homme avisé, l'Auteur +auroit dû nous donner une Dissertation sur +chacune. Ç'auroit été là un Ouvrage excellent; +mais cette suite d'aventures communes +n'est bonne que pour ces Lecteurs qui s'amusent +de rien. Il est vrai que l'Auteur, qui a +senti par avance cette objection, y répond +modestement à la fin de son Livre. Un tel +Ouvrage, dit-il, est au-dessus de ma portée; +et quand je l'aurois fait, c'eût été donner +l'histoire du Théâtre de Molière, et non +pas sa vie. Eh bien soit, celle-là m'auroit +fait beaucoup de plaisir; celle-ci ne m'intéresse +point. On donne la vie d'un homme, +quand ses actions inspirent de la sainteté +dans les mœurs, et de l'élévation dans les +sentimens, ou qu'elle fournit des moyens de +gouverner, et de se conduire dans les grands +emplois.</i></p> + +<p><i>La querelle de Baron avec ce Courtisan +inconnu, à l'occasion d'une Pièce de Théâtre, +me paroît impertinente. Molière y fait +le personnage d'un présomptueux; Baron, +celuy d'un homme qui ne se connoit pas; le +<span class="pagenum"> -<a name="p193">193</a>- </span> +Courtisan, celuy d'un mal-avisé, de se commettre +avec luy: et tout cela est soutenu par +de si mauvaises raisons, que je ne daigne +pas vous en parler davantage; d'autant plus +que je ne devine pas sûrement les personnes +que l'Auteur a cachées.</i></p> + +<p><i>Nous voici à la fin du Livre où l'Auteur +nous dit qu'il a assez fait connoître que Molière +ne vivoit pas en bonne intelligence +avec sa femme. Il a raison, puisque par tout +ce qu'il nous a dit, j'ai compris aisément que +la Molière étoit une coquette outrée; qu'elle +causoit continuellement du chagrin à Molière, +et qu'il ne pouvoit la ranger à son devoir +à cause de son humeur volontaire. Cependant +l'Auteur se plaint que l'on ait fait +de mauvaises histoires sur son compte; et il +attaque effrontément sur cela l'Auteur du +<em>Dictionnaire critique</em>, pour donner plus de +poids à son ressentiment. Mais qu'a-t-on +tant dit contre Molière et sa femme? Rien +autre chose que ce que l'Auteur nous en a +débité; à la vérité, avec beaucoup plus de +politesse et de précaution. Il ne falloit point +tant se récrier pour si peu de chose.</i></p> + +<p><i>Si Molière, selon notre Auteur, n'étoit +lent à travailler, que parce que les visites des +Grands Seigneurs et de ses Amis, qui +<span class="pagenum"> -<a name="p194">194</a>- </span> +étoient fréquentes, l'interrompoient dans son +travail, pourquoi cet Auteur ne nous a-t-il +pas donné ce qui se passoit entre ces Grands +Seigneurs, ces Amis et Molière? Nous aurions +sa vie, puisqu'il a plu à l'Auteur d'essayer +de nous la donner. Ces Messieurs-là +n'alloient chez Molière, que pour faire valoir +son esprit; et ce que disent de Grands +Seigneurs et des Amis choisis, doit être +agréable. Mais l'Auteur ne l'a pas sçu apparemment, +et il a mieux aimé faire un Livre +plus court et ne point mentir: et moi je serois +fort aise qu'il eût inventé de bonnes +choses, pour me dédommager de ses plates +véritez.</i></p> + +<p><i>Il nous fait un long narré de la mort de +Molière, comme si nous étions ses petits parens, +qui voulussions en sçavoir jusqu'aux plus +basses circonstances. Les bouillons de la +Molière, son oreiller, le fromage de Parmesan, +relèvent beaucoup le mérite de ce +grand Homme. Oh! je ne dis tout cela, dit +l'Auteur, que pour ôter au Public le préjugé +qu'il a sur la mort de Molière. Et +bien, il n'y avoit qu'à dire qu'il ne mourut +point sur le Théâtre, c'en étoit assez; on +l'auroit cru sans ces particularitez ridicules. +Il faut bien qu'on le croye sur le reste, dont +<span class="pagenum"> -<a name="p195">195</a>- </span> +il ne dit pas la moitié de ce qu'il faut dire; +par exemple, sur son enterrement dont il auroit +eu de quoi faire un volume aussi gros +que son Livre, et qui auroit été rempli de +faits fort curieux, qu'il sçait sans doute. Car +pour être mystérieux avec esprit, comme +l'Auteur, il faut sçavoir toutes les circonstances +des faits que l'on rapporte. Pour moy, +je n'en juge que par le bruit public; on accuse +l'Auteur de n'avoir pas dit tout ce qu'il +devoit, ou du moins tout ce qu'il pouvoit +dire: et dès que je suis prévenu sur cela, je +ne sçaurois être content de l'Auteur, qui devoit +tout dire, ou se taire. Il a manqué à ce +qu'il devoit à la vérité, comme Historien, +dès qu'il a supprimé des faits ou des circonstances.</i></p> + +<p><i>Voilà, Monsieur, mon sentiment sur la <em>Vie +de Molière</em>. Je ne suis point entré dans une +Critique exacte du Livre; je vous ai dit seulement +ma pensée. D'autres Critiques plus +chagrins que moy, y auraient peut-être plus +trouvé à redire que je ne l'ay fait: mais +persuadé que je suis, que les sentimens ne +sont jamais généraux sur le bon ou le mauvais +d'un Ouvrage, je ne voudrois pas répondre +que ce Livre n'eût son mérite pour le +plus grand nombre; il est amusant pour les +<span class="pagenum"> -<a name="p196">196</a>- </span> +gens qui se contentent de lire sans réflexion. +Il y a des noms en blanc; on s'occupe à les +deviner; cela suffit pour faire dire: Voilà +un Livre excellent, pour exciter la curiosité, +pour faire admirer l'ordre et le stile. +En ce cas, l'Auteur aura eu raison, et moy, +j'auray eu tort de le reprendre. Cependant, +débarrassé de tout préjugé, j'ay cherché la +Vie de Molière telle que l'Auteur nous la +promet au commencement de son Livre, je +ne l'ai point trouvée, le Livre ne m'a point +plu. Je me suis rabatu sur l'expression au +défaut de la matière; celle-là m'a paru trop +hardie pour un Auteur qui n'est point en +droit de s'écarter de la voye commune. J'ay +vu de plus que les avantures qui offusquent +la Vie de Molière, en défiguroient quelques +traits sérieux assez passablement touchez. Je +crois néanmoins que le tout ensemble a coûté +à l'Auteur; il a travaillé son Ouvrage avec +autant de soin que si c'étoit la Vie d'un Héros, +à quelques endroits près, qui sont un peu +négligez.</i></p> + +<p><i>Mais, Monsieur, comme je ne veux point +m'attirer les traits d'un Auteur en colère, je +vous prie que cette Lettre soit de vous à +moy; car s'il en a connaissance, il ne se +tiendra jamais de me commettre dans le +<span class="pagenum"> -<a name="p197">197</a>- </span> +public pour son honneur, et je serois très-fâché +que lui ou moi nous eussions tort publiquement. +Ainsi soyez fidelle à notre amitié; +car j'aurois peut-être bien de la peine à +me retenir, si l'Auteur me maltraitoit par +une Réponse; et nous pourrions donner aux +Gens de Lettres des Scènes qui tourneroient +à notre confusion. Je suis, etc.</i></p> + +<p class="c"><small>FIN DE LA LETTRE CRITIQUE</small></p> + + + + +<h2>ADITION<br> +A LA VIE<br> +<small>DE MONSIEUR</small><br> +<big>DE MOLIERE,</big><br> +<small><i>CONTENANT</i><br> +UNE</small><br> +<big>REPONSE</big><br> +A LA CRITIQUE<br> +<small>Que l'on en a faite.</small></h2> + +<div class="c"> +<img src="images/c.png" alt=""> +</div> + +<p class="c">A PARIS,</p> + +<div class="c"><table summary=""> +<tr><td rowspan="3" style="border-right: solid 1px black; padding-right: .5em;">Chez</td> +<td><span class="sc">Jacques le Febvre</span>, dans la grand'Salle du Palais, +au Soleil-d'Or.</td></tr> +<tr><td class="c">ET</td></tr> +<tr><td><span class="sc">Pierre Ribou</span>, proche les Augustins, à l'Image Saint Loüis.</td> +</tr> +</table></div> + +<p class="c">M. DCCVI.</p> + +<p class="c"><i>AVEC PRIVILEGE DU ROI</i></p> + + + + +<p class="narrow">Le privilége est au nom de Jean-Leonor +le Gallois, sieur de Grimarest, et +l'approbation de Saurin, du 9 décembre +1705. +</p> + + + +<h2><a name="p199">ADDITION</a><br> +<small><small>A</small><br> +LA VIE DE</small><br> +MONSIEUR DE MOLIÈRE<br> +<small><small>CONTENANT UNE</small><br> +RÉPONSE A LA CRITIQUE<br> +<small>QUE L'ON EN A FAITE</small></small></h2> + + +<p>Dès que la Vie de M<sup>r</sup> de Molière a +paru, on m'a menacé de la critiquer. +Un petit Auteur, étouffé dès sa +naissance, vouloit avec ingratitude faire +son coup d'essai sur mon Ouvrage: mais +la Critique qui m'occupe est au dessus de +sa portée; ce n'est point lui qui m'attaque.</p> + +<p>Le Provençal d'autre-fois, et le Grand'homme +d'aujourd'hui, au dire de l'Auteur +<span class="pagenum"> -<a name="p202">202</a>- </span> +de la Critique, m'a donné des soupçons; +mais ce n'est pas un homme assez du commun +pour relever les égaremens d'un petit +Auteur.</p> + +<p>La Compagnie (c'est ainsi que M<sup>rs</sup> les +Comédiens appellent leur Corps présentement) +n'a point, ce me semble, d'Auteur +critique aussi délié que celui qui me reprend.</p> + +<p>Le nom du Libraire qui débite ce petit +Ouvrage, m'a fait soupçonner qu'une plume +acoutumée depuis longtems au travail, auroit +voulu à mes dépens procurer quelque +petit profit à son Libraire, sous le nom de +Molière, qui rapelle assez son Lecteur. Mais +le stile de la Critique est aisé; il n'est point +raboteux; je n'y reconnois point l'Auteur +qui m'avoit d'abord causé des soupçons.</p> + +<p>J'avoue que je suis dépaysé, j'ignore celui +à qui j'ai affaire. A moins que ce ne soit +quelque Avocat désœuvré, que j'ai lieu de +soupçonner, et qui pour se dédommager de +son loisir, n'ait voulu faire connoître au +Public qu'il étoit homme de discussion, et +de discernement. Mais tel que soit mon +Adversaire je lui suis très-obligé de tout le +bien qu'il dit de moi; j'ai pourtant remarqué +un peu de vivacité dans sa Critique; et +<span class="pagenum"> -<a name="p203">203</a>- </span> +j'ai bien de la peine à croire qu'il m'attaque +de sang froid. C'est un Censeur à craindre; +il insinue ses sentimens avec adresse, il y a +du tour dans son expression; mais je ne +conviens pas qu'il pense toujours juste. +Ainsi il trouvera bon que je le fasse connoître +au Public par ma Réponse. Je me +flate même que mon Censeur y apprendra +des choses qu'il ignore, tout assuré qu'il +paroît à porter son jugement.</p> + +<p>Je dis plus, je me suis imaginé que son +Ouvrage n'est qu'un ramassis des diférens +sentimens que l'on a répandus sur mon travail; +si tout étoit parti de son génie, il y +auroit peut-être plus d'ordre, et moins de +contradiction dans sa Critique. Il a entendu +ce Peintre, dont tout le mérite est +renfermé dans la main, s'écrier dans ces +lieux où l'on s'assemble pour étaler son +bel esprit: «Ce n'est point là Molière; il a +eu du commerce avec toute la Cour; +l'Auteur ne nous en dit rien.» Mon Censeur +a mis cela sur ses tablettes pour me +le reprocher.</p> + +<p>D'un autre côté cet Avocat, qui ne connoît +que le langage gothique de sa famille +et de ses paperasses, et qui ignore celui de +la Cour et des bons Auteurs, a donné matière +<span class="pagenum"> -<a name="p204">204</a>- </span> +à mon Critique, pour ataquer mon +stile. Il a saisi les plaintes des Comédiens, +qui se sont cru offencez de l'éfronterie que +j'ai eue d'ataquer leur Jeu et leur Profession. +Il a répété d'après eux que j'ignorois les +principes de leur Art, et que ce n'étoit pas +à moi à en parler si légèrement. Enfin mon +Censeur a fait un petit magazin de bonnes +et de mauvaises choses que l'on a dites +contre mon Livre, pour en former sa Critique. +J'y vais répondre pour ôter au Public +la prévention que des termes vifs et bien +placez pourroient lui donner contre mon +Livre.</p> + +<p>Mon Censeur s'étonne que j'aie intitulé +mon Ouvrage, <i>La Vie de M<sup>r</sup> de Molière</i>. +«Un Comédien», dit-t-il, «peut-il être +apellé <i>Monsieur</i>, que par des Domestiques, +ou par le menu Peuple? Sa profession est +ignoble. L'Auteur ignore le cérémonial.»</p> + +<p>Si mon Censeur avoit dit que l'on étoit +acoutumé à ne point donner du <i>Monsieur</i> +à Molière; que j'aurois bien fait de suivre +l'usage; et que ce n'est point par mépris +pour cet illustre Auteur que cet usage s'est +établi; j'aurois passé condamnation de cette +Critique. Mais ce n'est pas là le sentiment +de mon Censeur: je suis donc obligé de lui +<span class="pagenum"> -<a name="p205">205</a>- </span> +dire que je n'ai point fait la Vie de Molière, +comme Comédien, mais comme Auteur: et +le mérite qu'il s'est acquis par ses Ouvrages +exige de l'estime; c'est à ce sentiment qu'il +faut s'en tenir pour rendre ce que l'on doit +à sa mémoire. Quel est l'Auteur de son tems +que l'on n'apelleroit pas Monsieur en fesant +sa Vie?</p> + +<p>Mais bien plus: mon Censeur, qui insulte +Molière et l'Auteur de sa Vie par des termes +un peu trop forts, ne sçait pas aparemment +qu'il n'y a point d'Auteur, pour peu sur tout +qu'il se soit rendu recommandable, que l'on +ne traite de <i>Monsieur</i>, quand on parle de +lui dans un tems peu éloigné de celui où il +a vécu, et que ses enfans vivent encore. C'est +une règle de politesse que l'on pousse même +jusqu'à un siècle. Et si dans ces derniers +tems il s'est glissé une espèce de rusticité +dans les conversations, en apellant séchement +par leur nom ceux à qui l'on doit de +l'estime ou du respect, doit-on trouver mauvais +que dans l'impression je me sois écarté +de cette rusticité?</p> + +<p>Quand bien même j'aurois pris Molière +comme Comédien, quel mal aurois-je fait +de l'apeller <i>Monsieur</i>? c'est un cérémonial +bien établi présentement chez M<sup>rs</sup> les Comédiens +<span class="pagenum"> -<a name="p206">206</a>- </span> +Auteurs. Ne lisons-nous pas, <i>Les +Œuvres de M<sup>r</sup> Poisson, Le Théâtre de +M<sup>r</sup> Dancour, etc.</i>? Après cela peut-t-on refuser +le <i>Monsieur</i> à Molière? Nous ne sommes +plus dans le tems où l'on intituloit +modestement, <i>Les Œuvres de Jean un tel</i>.</p> + +<p>Il est vrai que je traiterai également de +<i>Monsieur</i> le Grand Seigneur et Molière, sans +croire m'écarter des règles. La vertu et le +mérite sont de toute profession, je les honore +avec respect dans l'homme de qualité, +et avec estime dans celui qui est d'une naissance +commune. Ce seroit une étrange chose +que Molière eût éfacé son mérite par la +sienne et par sa profession. Enfin il suffit +que ç'ait été un Auteur illustre, et qu'il ait +été honoré de l'estime et des bienfaits du +Roi pour justifier les égards que j'ai eus +pour lui.</p> + +<p>Mais faut-t-il que je fasse remarquer à +mon Censeur que c'est lui-même qui ne sait +pas le cérémonial? Puisqu'il ignore que +quand on fait parler le Roi personnellement, +on ne donne la qualité de <i>Monsieur</i> +à personne qu'à ceux à qui sa Majesté veut +bien la donner, à cause de l'élévation de +leur naissance, ou de leur dignité. Et je +pourois me récrier contre mon Censeur de +<span class="pagenum"> -<a name="p207">207</a>- </span> +ne pas mettre de la différence entre un Privilége, +où le Roi parle définiment et en +Maître, et le titre d'un Livre qui n'est déterminé +pour personne en particulier.</p> + +<p>Je passe à un article qui m'intéresse davantage, +c'est mon stile, que l'on ataque +d'une grande force. «Je suis un Auteur qui +m'emporte; je hazarde; tout terme, toute +expression m'acommode pour me faire entendre. +Suis-je de l'Académie pour écrire +si hardiment?» Si mon Censeur, qui parle +de cette sorte contre moi, avoit fait ses lectures +avec atention, s'il avoit du commerce, +il auroit remarqué que je n'ai rien hazardé. +La noblesse et le choix des termes, et des +expressions, la netteté, la <i>concision</i>, sont +des principes, que je tâche de ne point perdre +de vue, comme les moyens les plus assurés +d'atacher le Lecteur. A observer trop +rigoureusement la pureté de la Grammaire, +à s'en tenir aux expressions communes, à +préférer toujours le propre au figuré, on +rend bien souvent une lecture languissante; +on ne réveille point le Lecteur. J'avoue qu'un +long et fréquent usage de la langue me fait +quelquefois sortir du chemin batu; mais il +me semble que je le fais avec précaution, et +dans les ocasions, où ce que je hazarde relève +<span class="pagenum"> -<a name="p208">208</a>- </span> +le sentiment que j'exprime. La langue +Françoise est aujourdui de tous les Pays, de +toutes les Cours étrangères; et l'on ne sauroit +se donner trop de soins pour la perfectionner; +de manière qu'elle soit toujours +préférée, comme la plus propre pour s'exprimer +naturellement. En Allemagne, en +Dannemarc, en Suède, en Pologne, le commerce +d'amitié, de politesse, de galanterie, +d'affaires même, s'entretient en notre langue. +Les Princes se font un plaisir de parler +François; leurs Ministres, Envoyés dans de +diférentes Cours, ont leur correspondance +en François; c'est une langue universelle. +Et il est à notre honte que les Étrangers +aient plus d'atention que nous à y trouver +des beautez, dont on nous interdit la recherche +par des Critiques continuelles dès que +quelque Auteur s'écarte un peu du stile +commun et populaire. Si cet Auteur n'a un +nom, ou une place qui impose silence, aussi +tôt une foule d'ignorans s'élève contre lui: +leur malignité va si loin, que quand une +expression heureuse les choque, parce qu'elle +est nouvelle pour eux, quoique receue et +employée depuis long tems, ils condamnent +tout l'Ouvrage. De sorte que les Auteurs, +plus jaloux de la matière, que du stile, +<span class="pagenum"> -<a name="p209">209</a>- </span> +aiment mieux faire un bon Livre exprimé +foiblement, que de risquer de lui donner la +grace et le feu qu'il pourroit avoir par un +stile choisi. J'ai cru que je pouvois sortir +de cette circonspection servile, et qu'assuré +par de longues observations, je pouvois placer +quelques termes, et quelques expressions; +sur tout dans une matière, où j'avois +beaucoup de choses à ménager, pour n'en +pas rendre la lecture désagréable.</p> + +<p>Les Caractères, les Conditions, les Matières +ont leurs termes: le Courtisan ne parle +point, comme le Bourgeois; l'homme d'esprit, +comme l'homme commun; on ne rend +point une avanture avec le stile du sérieux. +Tout cela forme de diférens langages que +mon Censeur n'a point encore étudiés, et il +a pris pour égarement ce qui lui a paru +nouveau.</p> + +<p>Je ne puis m'empêcher de relever ces termes, +<i>est-il de l'Académie</i>? Non je n'en suis +point, et je ne crois pas que jamais je mérite +d'en être. Mais a-t-il été interdit par +quelque ordonnance, à tous ceux qui ne +sont pas de l'Académie, de cultiver la langue, +de débarasser le stile de ces ornemens +étrangers qui le rendent confus, d'éviter l'École, +d'imiter la Nature, et même de hazarder +<span class="pagenum"> -<a name="p210">210</a>- </span> +un terme, une expression, si elle relève +le sentiment, ou la matière? Je ne pense pas +que ce soit une nécessité d'être de l'Académie +pour choisir le meilleur, dont jusqu'à +présent on ne nous a point donné de règles +assurées. Je suis donc en droit de le chercher, +comme un autre. Et si je me fais bien +entendre au propre ou au figuré; de manière +que je conserve les caractères, et que +j'évite le languissant, le bas, et le superflu, +je m'embarasse peu que l'on me reproche la +singularité. Car je déclare à mon Censeur +que je ne suis nullement scrupuleux, et que +s'il se présente un terme expressif, qui m'en +épargne plusieurs, je l'emploie avec assurance, +quand il a passé dans les conversations +des personnes qui parlent bien. <i>Concision</i>, +dont je me suis servi au commencement +de cet article, ne sera pas sans doute +du goût de mon Censeur; mais lui-même +qui se tient si fort à l'antique n'a-t-il rien +hazardé dans sa Critique? Et s'imagine-t-il +que l'on eût dit du temps de François Premier, +<i>je me suis rabatu sur l'expression</i>, pour +<i>j'ai cherché ma satisfaction dans son stile</i>: +que l'on eût employé <i>les avantures qui offusquent +la vie de Molière</i> pour dire, <i>qui +empêchent que l'on ne trouve ses actions et +<span class="pagenum"> -<a name="p211">211</a>- </span> +ses sentimens</i>; que l'on eût hazardé <i>s'écarter +de la voie commune</i>, pour signifier <i>ne pas +suivre les règles ordinaires du stile</i>? C'est +pourtant là du nouveau, que mon Censeur +a peut-être lâché par contagion, et qui me +fait bien entendre qu'il ne m'a repris que par +passion, ou de commande: ou il me permettra +de lui dire qu'il ne sçait pas distinguer +l'ancien d'avec le nouveau, le hazardé +d'avec le reçu dans le stile. Je me récrierai +toujours contre ces Juges, qui n'aïant qu'une +légère connoissance de la langue, s'imaginent +que ce qui n'est pas à leur goût et à leur +portée, n'est pas bon: et que toutes sortes +de sujets peuvent être traitez d'un stile général.</p> + +<p>Mon Critique ne vouloit point d'avantures +dans la Vie de Molière; elle en est offusquée; +cela lui ôte, dit-il, la suite des Ouvrages +de cet Auteur, qui touchent le plus les +Gens de lettres. Je n'ai pas écrit seulement +pour ces M<sup>rs</sup> là; mais pour le Public qui +veut avoir tout ce qu'on peut lui donner. +Cette Critique est un sentiment particulier, +qui en vérité ne mérite aucune atention. +Et même je suis seur que si je n'avois point +mêlé mon Ouvrage, mon Censeur auroit +esté le premier à se récrier, et à dire: <i>Oh! +<span class="pagenum"> -<a name="p212">212</a>- </span> +l'ennuyeux livre! Molière a eu des avantures, +il falloit nous les donner, elles nous auroient +divertis.</i> Mais le Critique n'en veut +point, quand on les lui présente: il fait +l'homme grave, quand on veut l'égayer. Molière +ne l'intéresse pas dans son Domestique; +et avec un air de diférence, il dit qu'il se seroit +bien passé de sa vie, puisqu'elle ne touche +point l'État. Je ne sçai si le Public recevra +ce sentiment; mais il est, ce me semble, +bien méconnoissant. Nous souhaittons toujours +connoître ceux qui contribuent à notre +satisfaction, cette curiosité est une espèce de +reconnoissance que nous devons aux Personnes +de probité et de mérite. Tout petit +qu'étoit Molière par sa naissance et par sa +profession, j'ai rapporté des traits de sa vie +que les Personnes les plus élevées se feroient +gloire d'imiter; et ces traits doivent plus +toucher dans Molière que dans un Héros.</p> + +<p>«Mais c'est cela même dont je me plains,» +dit mon Censeur: «vous ne m'avez point +donné le beau de Molière; vous me l'avez +représenté comme un homme fort commun, +par de petites avantures qui ne sont +bonnes qu'à amuser de petits Lecteurs. Ce +n'est point là Molière; il a eu des Scènes +à la Cour: pourquoi ne pas nous en faire +<span class="pagenum"> -<a name="p213">213</a>- </span> +part? Pourquoi aussi ne nommez vous +pas les Personnes que vous mettez en action +avec lui?»</p> + +<p>J'ai représenté Molière dans son beau, +comme dans son mauvais; mais j'ai jugé à +propos de faire paroître ses situations et ses +sentimens, par ses actions, pour atacher d'avantage +ceux qui lisent. L'avanture du Vieillard +dans les <i>Précieuses</i>; celle du Chasseur +dans les <i>Fâcheux</i> sont de fortes marques de +l'estime que la Cour et le Peuple avoient +pour lui. On doit reconnoître son penchant +à faire du bien dans tout ce qui se passe +entre la Raisin, Baron, Mondorge, et Lui. +Sa fermeté paroît dans le temps que la Maison +du Roi voulut se conserver le droit d'entrer +à la Comédie sans paier; son atention +au succès de ses pièces dans celle de Dom +Quixote, et dans l'avanture de Champmêlé. +On remarque sa présence d'esprit, lorsque +ses amis voulurent se noyer à Hauteuil, et +qu'il racommoda M<sup>r</sup> de Chapelle avec son +Valet. On voit les égards qu'il avoit pour +les Personnes élevées, dans la Scène du Courtisan +extravagant. Il fait voir sa sincérité +dans celle du jeune homme qui vouloit se +faire Comédien; et ainsi de tous les autres +faits que j'ai raportez, et qui font connoître +<span class="pagenum"> -<a name="p214">214</a>- </span> +Molière dans son véritable caractère. Si mon +Censeur ne s'en est pas aperçu, ce n'est point +ma faute; et s'il s'imagine que je n'ai raporté +tous ces traits que pour faire rire, il se trompe +fort.</p> + +<p>Je lui avoue que j'ai eu intention de ne +point nommer quelques personnes, et que +j'ai passé légèrement sur de certains faits. +Et c'est là justement la Cour que mon Censeur +demande avec tant d'empressement. +Mais à ma place il en auroit fait autant que +moi; il a lui-même eu du ménagement avec +moins de raison, comme je le ferai remarquer +dans la suite. Quand même on me l'auroit +permis, ce que je ne supose pas, il ne me +convenoit point d'exposer au Public des Personnes +de considération à qui je dois toutes +sortes d'égards. Mais que mon Censeur lise +mon Ouvrage encore une fois, il y trouvera +plus de choses qu'il ne s'en est présenté à +son imagination à la première lecture; et +aux noms près, que je ne lui donnerai point +absolument, il verra que la Vie de Molière +est plus rassemblée qu'il ne pense.</p> + +<p>J'aurois suffisamment satisfait par cette +Réponse à la Critique que l'on a faite de +mon Livre, si je n'avois affaire à un Censeur +difficile, du moins il me paroît tel. Il m'a +<span class="pagenum"> -<a name="p215">215</a>- </span> +ataqué en détail; je vais lui répondre de +même.</p> + +<p>Ma probité n'est pas assez bien établie chez +lui, mon exactitude lui est trop suspecte, +pour croire que je lui aie donné la vérité. +Mon Ouvrage est broché d'après des Mémoires +de M<sup>r</sup> le Baron: donc il est mauvais; +donc il n'est pas véritable. La plaisante et +injurieuse conséquence! A-t-on jamais exigé +d'un Historien des actes autentiques, des +témoins juridiquement entendus, pour prouver +ce qu'il avance? A qui dois-je m'en raporter +qu'aux personnes qui ont vu, connu, +et fréquenté Molière? Et quelle certitude +puis-je donner des soins que j'ai pris, pour +découvrir la vérité des faits, que mon honneur +et ma réputation? Que cet Auteur informe +donc de mes mœurs avant que de me +condamner. Mais il se contredit à la fin de +sa Critique. «Je crois, dit-il, que le tout ensemble +a coûté à l'Auteur; il a travaillé +son Ouvrage avec autant de soin que si +c'étoit la Vie d'un Héros». Je ne l'ai donc +pas broché, comme il le prétend dans un +autre endroit.</p> + +<p>«Mais», ajoute-t-il, «Baron est son ami; +seurement il a part à son Ouvrage: il le +loue trop légèrement; et il insulte trop les +<span class="pagenum"> -<a name="p216">216</a>- </span> +autres Auteurs Comiques pour n'en être +pas persuadé.» Donc encore mon Ouvrage +est mauvais et suspect. En vérité peut-on +raisonner avec si peu de retenue pour deux +personnes qui n'ont rien fait à ce Censeur? +Après cela, dois-je prendre pour sincères les +louanges qu'il me donne en d'autres endroits?</p> + +<p>Et bien soit, je suis ami de Baron: j'ai +cela de commun avec beaucoup d'honnêtes +gens, et de personnes de considération. Je +passe encore à mon Censeur que Baron m'ait +donné des mémoires. Mais à qui aurois-je pu +mieux m'adresser qu'à lui, pour connoître +Molière? Il a toujours été avec lui. Mon Critique +a-t-il des preuves convainquantes de la +mauvaise foi de Baron, pour douter de ce +qu'il peut m'avoir dit sur Molière? Mais +je lui déclare que Baron n'a pas plus de part +à mon travail que plusieurs autres personnes +dignes de foi, qui m'ont fourni des mémoires.</p> + +<p>Mais vous insultez Dancour, et plusieurs +autres Auteurs, ajoute mon Censeur, d'avancer +hardiment que depuis Molière, personne +n'a mieux soutenu le Théâtre Comique que +Baron. Si c'est là faire insulte à ces Messieurs, +qu'ils me donnent de leur façon deux pièces +<span class="pagenum"> -<a name="p217">217</a>- </span> +égales à la <i>Coquette</i>, et à l'<i>Homme à bonnes +fortunes</i>, je leur ferai réparation; qu'ils me +montrent deux traductions comiques aussi +bien acommodées à notre Théâtre que l'<i>Andrienne</i>, +et les <i>Adelphes</i>, je passerai condamnation +de leurs plaintes. Mais, réplique mon +Censeur, ces <i>Adelphes</i> sont tombés. Et bien +je le veux, il est bien tombé d'autres Pièces +excellentes. Le <i>Misantrope</i>, l'<i>Avare</i> de Molière +ont eu le même sort dans un tems où +l'on alloit en foule au spectacle. Et à suivre +la règle de mon Auteur, si les Journaux ne +lui imposent point pour juger d'un Ouvrage, +le Public ne m'impose point aussi pour juger +d'une Pièce de Théâtre. Son goût dégénère +tous les jours: acoutumé depuis quelque +tems à des traits grossiers, il n'est plus +susceptible de délicatesse. On juge aujourd'hui +avec prévention, avec caprice, avec +ignorance. On voit avec empressement un +Ouvrage assez commun; on aplaudit foiblement +à un meilleur, on le néglige. Je n'ai +point jugé des <i>Adelphes</i> par l'évènement; +son quatrième acte m'auroit fait passer sur +bien des défauts. Ainsi lorsque j'ai dit que +Baron étoit celui des Auteurs qui avoit le +mieux soutenu le Théâtre Comique depuis +Molière, j'ai dit ce que j'ai pensé, et ce que +<span class="pagenum"> -<a name="p218">218</a>- </span> +je pense encore sans préjugé; et je ne trouve +point mauvais qu'un autre soit d'un sentiment +oposé, comme le fait mon Censeur.</p> + +<p>Sa Critique sur les paroles du grand père +de Molière ne mérite pas que je la relève; +il se seroit bien passé d'appeler étourderie +la chose du monde la plus innocente et la +plus commune. Mais je le dis encore, il me +reprend avec dessein, puisqu'il me conteste +les faits les plus connus, lorsqu'il dit que +Monsieur le Prince de Conti ne voulut point +faire Molière son Secrétaire, et qu'il avance +que l'avanture des personnes qui voulurent +se noyer à Hauteuil ne peut être vraie.</p> + +<p>Pourquoi Monsieur le Prince de Conti +n'auroit-il pas voulu employer Molière dans +son cabinet? N'avoit-il pas le mérite nécessaire +pour cet emploi? Le Prince trouvoit +d'ailleurs dans Molière d'autres bonnes qualitez +qui lui auroient donné de la satisfaction +et du plaisir; c'en étoit assez pour le choisir. +La profession de Comédien ne ferme +point la porte aux emplois honorables, comme +mon Censeur se l'imagine. On voit aujourd'hui +un Comédien ocuper une des +premières et des plus importantes places auprès +d'un Prince. N'en avons nous pas vu +devenir Ingénieurs? Cette profession n'étoit +<span class="pagenum"> -<a name="p219">219</a>- </span> +donc pas un obstacle à l'honneur qu'on vouloit +faire à Molière. Et d'ailleurs le choix +d'un Prince efface tout.</p> + +<p>Mon Auteur me reproche sans atention de +la contradiction dans cet endroit. Molière +selon lui ne connaissoit pas assez la Cour +pour refuser avec de si bonnes raisons l'emploi +qu'on vouloit lui donner; c'est l'Auteur +qui parle en sa place. Je suis très-fâché que +mon Censeur ait si peu réfléchi; j'aurois +plus d'honneur de me deffendre contre lui. +Car peut-il n'avoir pas remarqué que Molière +avoit depuis long-tems entrée chez les +Grands? Il avoit une Charge et une Profession +qui la lui donnoient: il avoit fait le +voyage de Narbonne à la suite de Louis XIII. +En voilà bien assez pour connoître la Cour; +et je doute que mon Censeur la sçache aussi +bien que Molière la savoit dès ce tems-là. +Mais mon Critique n'y pense pas: croit-il +de bonne foi que j'aurois hazardé des faits +de cette nature, sans en être bien informé? +Il me permettra de le dire, il a fait son petit +Ouvrage un peu légèrement. A l'entendre +parler, je suis un étourdi, un présomptueux, +un imprudent. Et moi je le trouverois fort +sage s'il n'avoit rien dit.</p> + +<p>A l'égard de l'avanture d'Hauteuil, qu'il +<span class="pagenum"> -<a name="p220">220</a>- </span> +prenne la peine d'aller dans ce vilage, il y +trouvera encore de vieilles gens qui en ont +été les témoins; et qui lui diront que les +Acteurs de cette avanture étoient des personnes +de qualité qui vouloient se noyer de +compagnie avec M<sup>r</sup> de Chapelle, et avec un +quatrième dont le nom ne mourra point chez +les gens de plaisir.</p> + +<p>«Je rencontre encore,» dit l'Auteur de la +Critique, «une contradiction dans la Vie de +Molière. L'Auteur lui fait dire en Languedoc +qu'il est passable Auteur: il lui fait +souhaiter de venir à Paris, parce qu'il se +sentoit assez de forces pour soutenir un +Théâtre Comique: et lorsqu'il y est, il se +défie de lui mal à propos, puisque c'est +après avoir plu au Roi.»</p> + +<p>Mon Censeur prend avantage de tout, il +ne néglige rien pour m'ataquer: je ne le +trouve pourtant pas plus fort en cette ocasion +que dans les autres; car seurement il n'y a +point de contradiction dans les paroles et +dans les situations de Molière. Il sçavoit par +son expérience que le Public de Paris n'étoit +pas aisé à gagner dans un tems, où il y avoit +des Auteurs et un goût pour lesquels il étoit +prévenu. Il sçavoit que ce Public ne jugeoit +pas avec autant de discernement que Sa Majesté. +<span class="pagenum"> -<a name="p221">221</a>- </span> +Il avoit à soutenir la réputation qu'Elle +lui avoit déjà établie par son approbation: +trois raisons qui dévoient également donner +de l'inquiétude à Molière. D'ailleurs nous +avons toujours beaucoup de suffisance pour +tout entreprendre; mais au moment de +l'exécution nous tremblons naturellement. +Molière se trouva dans cette situation à +l'instant qu'il eut à établir sa réputation, +ou à la détruire par son coup d'essai. Où +est donc la contradiction dans cet endroit +de mon Livre? Au contraire j'y trouve, ce +me semble, la nature à découvert.</p> + +<p>Mon Censeur fait ce qu'il peut pour me +faire des ennemis. Il me commet avec les Auteurs, +avec les Comédiens. Mais avant que de +l'essayer il devoit plus observer mon expression; +car je n'ai point dit qu'avant et après +Molière les Auteurs n'avoient donné que de +mauvais Ouvrages. Voici mes termes: <i>Courage, +courage, Molière</i>, s'écria ce Vieillard, +à la représentation des <i>Précieuses</i>, <i>voilà la +bonne Comédie. Ce qui fait bien connoître +que le Théâtre Comique étoit alors négligé: +et que l'on étoit fatigué de mauvais ouvrages +avant Molière, comme nous l'avons été après +l'avoir perdu</i>. Mon expression n'exclud point, +comme celle de mon Censeur, les bonnes pièces +<span class="pagenum"> -<a name="p222">222</a>- </span> +de ma proposition. Je parle indéfiniment +des mauvaises, qui sont en assez grand nombre, +pour que je puisse m'en plaindre, sans +nommer les Auteurs: et je m'en raporte sur +cela au jugement du Public, quoique nous ne +soyons pas toujours d'acord sur cet article.</p> + +<p>L'Auteur de la Critique est du moins autant +ami des Comédiens, qu'il prétend que +je le sois de M<sup>r</sup> le Baron; il s'épuise pour +les défendre, comme si je les avois ataqués +personnellement. Mais ne trouvera-t-on +point étonnant que mon Critique, qui paroît +avoir de l'esprit, s'efforce d'abaisser +Molière par sa naissance, par sa profession, +par sa conduite, et par ses sentimens; qu'il +méprise Baron, qu'il en veuille à sa sincérité, +deux hommes illustres cependant chacun +en son genre; et qu'il prenne si fortement +le parti des restes de leur troupe? +Comment! à lire les expressions de mon +Censeur; quand j'aurois parlé peu respectueusement +d'une Compagnie supérieure, je +ne serois pas plus criminel! Mais j'ai dit, +que Molière ne reconnoîtroit pas ses Pièces +dans le jeu d'aujourd'hui. Et bien soit, je +l'ai dit, je ne m'en dédis point: c'est le +sentiment du Public; c'est celui même de +chacun des Comédiens en particulier; peut-on +<span class="pagenum"> -<a name="p223">223</a>- </span> +m'empêcher de dire que c'est aussi le +mien? «C'est bien à vous», ajoute mon +Censeur, «à parler de ce métier là; vous +qui sur ma parole en ignorés les principes, +quoique dans votre Livre vous nous +ayez étalé fastueusement de grands mots, +pour nous faire entendre que vous y étiez +un habile homme. Cette Profession», +dit-il encore, «a-t-elle d'autres règles, que +le bon sens, une belle voix, et de beaux +gestes?»</p> + +<p>Et c'est justement cela dont je me plains: +point de bon sens, point de voix, point de +gestes, point de conduite dans le jeu d'aujourd'hui. +Mais avant que j'entre dans le +détail de ma proposition, je déclare que je +n'en veux qu'à l'Acteur en général; et que +je sais distinguer, et celui qui exécute bien, +et même les jours qu'il doit être applaudi, +et les rôles qui lui conviennent.</p> + +<p>Je répons donc avec assurance à mon +Censeur qu'il n'entend point cette partie de +la Rhétorique qui regarde l'action, de la +manière dont il en parle; et je veux bien +l'instruire, pour repousser son insulte.</p> + +<p>Le Comédien doit se considérer comme +un Orateur, qui prononce en public un discours +fait pour toucher l'Auditeur. Deux +<span class="pagenum"> -<a name="p224">224</a>- </span> +parties essentielles lui sont nécessaires pour +y réussir: l'accent et le geste. Ainsi il doit +étudier son extérieur, et cultiver sa prononciation, +pour savoir ce que c'est que de varier +les accens, et de diversifier les gestes +à propos, sans quoi il ne réussira jamais. +D'où vient que nous voyons des Acteurs, +qui semblent tranquiles, quand ils contestent; +en colère, quand ils exhortent; +indifférens quand ils remontrent; et froids +quand ils invectivent? C'est là ce qu'on +appelle communément, ne pas savoir, ne +pas sentir ce que l'on dit; n'avoir pas d'entrailles.</p> + +<p>Je conviens qu'une voix sonore, et une +flexibilité de corps, que nous tenons de la +nature, donnent un grand avantage à l'Acteur. +Mais il y a des règles pour les conduire, +selon les parties qui composent la +Pièce, selon les passions qui y règnent, selon +les figures qui l'embellissent, selon les +personnages qu'on introduit sur la scène. +Que l'Acteur lise les préceptes qu'on nous +a donnés sur la déclamation, qu'il les exécute, +il touchera le Spectateur. Il ne m'est +pas permis de faire un Livre pour les lui +détailler, j'ennuyerois mon Lecteur: mais +je puis reprocher à mon Censeur qu'il ne +<span class="pagenum"> -<a name="p225">225</a>- </span> +les connoît pas, puisqu'il n'a point remarqué +que la plupart des Comédiens ne les +observent point. On trouve presque toujours +au spectacle les rolles mal distribués: +des voix ingrates qui ne peuvent fournir +dans les mouvemens; de glapissantes, dès +qu'elles s'élèvent; de foibles, qui ne se font +point entendre; de trop claires, qui n'imposent +point, et qui ne peuvent varier dans la +passion; des Acteurs qui sans raison précipitent +leur voix, par hémistiche, et qui font +perdre la moitié de ce qu'ils disent: défaut +qui s'est glissé au Théâtre depuis quelques +années. Peu atentifs à leur jeu, ils expriment +souvent l'emportement, comme la +tendresse; le récit, comme le commandement: +en un mot ils ne daignent pas sortir +du ton qui leur est naturel pour entrer dans +la passion. Ils ne négligent pas moins leurs +gestes. Il y en a qui en ont de lents, d'autres +de précipités; quelques-uns en ont de +rudes, quelques autres d'affetés, et souvent +mal ménagés, faute d'étudier le sens de l'Auteur. +Toute leur science, disent-ils, est de +bien observer la ponctuation. Mais avons-nous +des points pour toutes les passions, +pour toutes les figures? Nous ne connoissons +que les points fermés, les points d'admiration, +<span class="pagenum"> -<a name="p226">226</a>- </span> +et ceux d'interrogation. Ils ne +suffisent pas même pour la lecture.</p> + +<p>Un bon Acteur doit scrupuleusement +observer la quantité; mais qu'il évite le +chant avec soin. Il doit ménager son haleine; +de manière qu'il ne la reprenne jamais dans +un sens interrompu, afin de conserver l'atention +du Spectateur. Qu'il la suspende en +s'arrêtant à ces termes qui font les transitions +et les liaisons, plutôt qu'à la ponctuation +qui les précède; c'est un agrément qui +a toujours son effet. C'en est un aussi de +ménager à propos des silences dans les +grands mouvemens, comme on le fait dans +la musique. Le repos à la rime, ou à la césure, +si la ponctuation n'y oblige, confond +le sens de l'Auteur. Un Acteur ne doit point +appuyer sur les termes, mais sur l'expression +entière; et remarquer le mot qui détermine +la pensée afin de l'élever un peu +plus que les autres. On est désolé d'entendre +des Acteurs qui poussent leur voix, +comme des possédés, en prononçant, par +exemple, un adjectif, et tomber du moins +à l'octave en proférant son substantif: au +lieu d'entraîner le Spectateur insensiblement, +par degrés conjoints, s'il m'est permis de +parler ainsi, jusqu'au terme qui doit lui +<span class="pagenum"> -<a name="p227">227</a>- </span> +faire sentir la pensée que l'on exprime. +C'est là un des plus séduisants moyens de +toucher l'Auditeur; mais peu de personnes +savent l'exécuter. Il faut encore une grande +habitude pour donner à sa voix les inflexions +qui conviennent; une bonne poitrine, pour +la ménager; beaucoup de jugement, pour +découvrir le sens de l'Auteur; et donner, s'il +est possible, à son Ouvrage plus d'esprit +qu'il n'y en a voulu mettre.</p> + +<p>Toutes ces observations, et les règles que +l'on trouve dans les livres qui ont traité de +la déclamation, exécutées grossièrement, font +le Comédien. Quand on les met en usage +noblement, avec facilité, avec délicatesse, +c'est ce qui constitue l'Acteur. Car je mets +une grande différence entre l'un et l'autre. +Celui-là anime son action, comme un Artisan +commun fait son métier; celui-ci, maître +de sa matière, donne à son jeu tout le +vrai, toute la délicatesse que la nature +exige.</p> + +<p>Mais, diront quelques Lecteurs indifférens, +voilà bien sérieusement répondu à une +foible Critique! On est aisément piqué, +quand on est traité d'ignorant: je n'ai pu +tenir contre l'envie que j'avois de faire retomber +ce reproche sur mon Censeur.</p> + +<span class="pagenum"> -<a name="p228">228</a>- </span> + +<p>Je souhaite en avoir assez dit pour qu'il +puisse comprendre que les principes de +l'Orateur, qui prononce en public, sont +communs à la Chaire et au Théâtre; et +qu'ainsi M<sup>r</sup> de Chapelle ne parloit point +tout-à-fait comme un extravagant, lorsqu'il +dit que le fils de l'Avocat, qui vouloit se +donner au Théâtre, feroit un vol au public, +s'il ne se fesoit Prédicateur, ou Comédien. +J'avoue qu'il y a dans ces paroles un air de +libertinage et d'impiété, qui révolte; se faire +Prédicateur, ou se faire Comédien sont deux +choses qui ne peuvent se mettre dans une +même balance que par des gens qui n'ont +aucun sentiment de Religion; mais cependant +il ne laisse pas d'être vrai que la vue +générale de ces deux professions si opposées, +est la même: c'est de toucher celui qui +écoute. Et c'est si bien la même exécution, +qu'un bon Prédicateur doit exceller dans le +récit d'une Pièce de théâtre; et ainsi du +contraire, suposant à l'un et à l'autre une +connoissance égale des principes, et les +mêmes dispositions.</p> + +<p>Mais, me dira mon Critique, votre Molière +ne sçavait point tout cela; vous dites vous-même +qu'il n'eut point de succès dans le +tragique: et toutes ces belles règles que +<span class="pagenum"> -<a name="p229">229</a>- </span> +vous venez de donner ne conviennent point +à l'Acteur Comique.</p> + +<p>La Tragédie est une représentation grave +et sérieuse d'une action funeste qui s'est +passée entre des personnes élevées au-dessus +du commun. Pour réciter cette action, il +faut avoir la voix grave, noble, sublime; et +prononcer d'un ton proportionné à l'élévation +des personnes qu'on met sur la Scène, +et aux passions que l'on représente, ou que +l'on veut inspirer. La nature avoit refusé à +Molière les dispositions nécessaires pour ce +genre d'action; mais comme homme d'esprit +et d'étude il en connoissoit les règles.</p> + +<p>La Comédie est une représentation naïve +et enjouée d'une aventure agréable entre des +personnes communes; à quoi tout auteur +honnête homme doit ajouter la douce satire +pour la correction des mœurs. Cette action +demande une voix ordinaire, mais agréable, +et un ton moins élevé, parce que la passion, +le caractère, le sentiment qu'on exprime +appartiennent à des personnes communes. +Mais dans l'un et dans l'autre genre de déclamation, +on observe les mêmes principes +pour conduire sa voix et ses gestes. Molière +pouvoit exécuter cette action, parce qu'elle +étoit à sa portée, et il avoit l'art de la faire +<span class="pagenum"> -<a name="p230">230</a>- </span> +exécuter. <i>Molière</i>, dit M<sup>r</sup> de Furetière, <i>savoit +bien faire jouer ses Comédies.</i> Il y a +donc de l'intelligence, des règles à faire représenter +une Comédie? Autrefois les Comédiens +les recevoient des Auteurs qui leur +confioient la représentation de leurs pièces; +mais aujourd'hui ces Auteurs seroient très-mal +receus à leur donner l'esprit d'un rolle. +J'ennuierois sans doute le Lecteur de pousser +plus loin cette matière; en voilà assez pour +faire connoître que mon Censeur a eu tort +de se récrier si fortement sur ce que j'ai dit +du jeu d'aujourd'hui par rapport à celui +d'autrefois.</p> + +<p>On est surpris que M<sup>r</sup> Racine dans ses +commencemens, car dans la suite il ne l'auroit +pas fait, s'engageât à fournir un Acte de +Tragédie par semaine, et que Molière le lui +eût demandé. Mais quand on fera réflexion +que celui-ci connoissoit déjà les dispositions +extraordinaires que M<sup>r</sup> Racine avait pour la +Poësie, qu'on lui donnoit un plan tout fait, +qu'il n'avoit qu'à versifier, et que c'étoit +un Poëte naissant plein de feu, on ne sera +point étonné de ce que j'avance. M<sup>r</sup> Scarron +nous dit dans l'Épitre dédicatoire du <i>Jodelet +Maître Valet</i>, qu'il ne fut que quinze jours +à faire cette Pièce. Après cela doit-on s'étonner +<span class="pagenum"> -<a name="p231">231</a>- </span> +que l'on puisse faire un Acte en huit +jours? Ou du moins qu'un jeune Poëte l'entreprenne?</p> + +<p>L'Auteur de la Critique charge si souvent +sur Baron, que je ne fais point de doute +qu'il ne lui en veuille personnellement. Il +prend de là ocasion de désapprouver l'Histoire +de l'Épinette: Elle est, dit-il, hors de +mon sujet. Eh! je l'ai dit avant lui; j'ai demandé +grace pour ce petit Épisode; j'ai dit +que je ne le donnois que parce qu'il me paroissoit +plaisant. N'en est-ce pas assez +pour me justifier?</p> + +<p>Le détail qui regarde Baron ennuie mon +Censeur, ce sont des choses communes: Molière +est petit avec Baron. Je conviens qu'à +la première lecture faite sans réflexion, on +peut me reprendre sur cet article; mais +pour peu que l'on fasse atention que je n'ai +raporté ces petites particularitez, que pour +relever les grands traits qui les terminent, +pour faire voir que Molière entroit dans le +commun du commerce d'estime ou d'amitié, +comme dans le plus sérieux: on ne me condamnera +peut-être pas aussi sévèrement que +l'a fait mon Censeur, qui tranche si fort du +grand homme par la supériorité de ses expressions, +que je doute que ses sentiments +<span class="pagenum"> -<a name="p232">232</a>- </span> +et sa conduite y répondent: mais il est peu +d'acord avec lui-même: car tantôt il s'abaisse +jusqu'à vouloir toute la Vie de Molière, il +daignera la lire; tantôt il n'en veut que les +beaux traits, le reste le révolte; tantôt il +se déclare le Protecteur, le Panégyriste des +Comédiens; tantôt il ne veut point en entendre +parler, ils sont au dessous de lui. Dans +un endroit il me reprend de n'être pas sincère, +de suprimer des faits; dans un autre +il trouve mauvais que je dise la vérité. Il auroit +voulu que je n'eusse rien dit du mauvais +ménage qui étoit entre Molière et sa femme, +que je n'eusse parlé de M<sup>r</sup> de Chapelle, +que lors qu'il étoit à jeun: c'est-à-dire que +mon Censeur auroit voulu l'impossible; ç'auroit +été sans raison tomber dans le défaut +qu'il me reproche un moment après.</p> + +<p>Je n'ai pas, dit-il, donné tout ce que je +savois de la Comédie du <i>Tartufe</i>; on s'en +plaint par tout. Mais lui qui en sait tant de +choses, que ne les disoit-il? Que ne recueilloit-il +des Mémoires, pour me reprendre à +bon titre? je serois ravi qu'il eût informé le +Public mieux que je ne l'ai fait. Mais je le +vois bien, c'est ici que mon Censeur a de la +prudence, malgré lui-même; il n'a eu en +veue que d'intéresser les autres, sans se commettre. +<span class="pagenum"> -<a name="p233">233</a>- </span> +J'ai dit sur cette Pièce ce que l'on +devoit dire: et mon Censeur, qui étale souvent +de si beaux sentiments, a mauvaise grace +de me demander des traits de Satire, qui +n'ont nulle apparence de vérité. Veut-il que +je pénètre dans l'intérieur de Molière, pour +savoir si M<sup>r</sup> N. et Mad<sup>e</sup> N. sont les originaux +du <i>Tartufe</i>? Est-il à présumer qu'il l'ait +jamais dit? «C'est le Public qui a fait son +aplication, donc la chose est vraie»: la +conséquence n'est pas juste. Ces caractères +généraux peuvent s'apliquer à tant de sujets, +que l'on peut aisément se tromper. Je l'ai +examiné avec plus de soin que mon Censeur, +j'ai vu que cela étoit vrai.</p> + +<p>En vérité je ne saurois comprendre l'Auteur +de la Critique, je ne puis le définir. Il +fait l'honnête homme, et il veut que de +sang froid je nomme une personne, illustre, +dit-il, aujourd'hui, qui chaussa autrefois +Molière si étourdiment à l'envers. Ou l'Histoire +qu'il nous fait de ce grand-Homme est +vraie, ou elle ne l'est pas. Si elle est vraie, +quel ornement son nom auroit-il donné à +mon Livre, où je ne parle ni de Méchaniques, +ni de Finances? Si elle ne l'est pas, +c'eût été le calomnier. Mais la belle morale +que mon Censeur débite à cette occasion, est +<span class="pagenum"> -<a name="p234">234</a>- </span> +inutile pour moi; car je lui déclare que je ne +connois point son Provençal, et que les rares +qualitez qu'il lui donne me le font encore +plus méconnoître; car je m'en raporte beaucoup +plus au jugement de Molière, qui étoit +Connoisseur, qu'à tout ce que le Censeur +nous dit de son Héros; et pour lui faire voir +que je n'y entends point finesse, qu'il le nomme, +je veux bien être chargé de la confusion +de l'avoir mis sur la Scène dans la Vie de +Molière, suposé que je n'aie pas raporté la +vérité.</p> + +<p>Je lui en passe une très constante: je lui +avoue de bonne foi que la défense du <i>Misantrope</i> +est peut-être le meilleur Ouvrage de +celui qui l'a faite; mais le bon a ses mesures +diférentes, suivant les personnes qui en jugent, +et selon les rapports que l'on en fait. +Mon Censeur compare cette défense si heureusement +pour la faire valoir, que je ne puis +disconvenir qu'il n'ait raison. Cependant il +auroit pu se dispenser de faire tant de bruit +pour si peu de chose; je raporte un fait de la +Vie de Molière; je ne suis point garand de +l'effet qu'il doit produire. Mon Censeur s'est +fâché à cette ocasion; il est aisé à irriter; et je +n'ai point d'autre satisfaction à lui donner +sur cet article que de ne lui point répondre, +<span class="pagenum"> -<a name="p235">235</a>- </span> +c'est une question décidée dans le public depuis +longtems.</p> + +<p>A entendre parler l'Auteur de la Critique +avec son ton décisif, on doit le prendre pour +un bel esprit. La conversation de Bernier +avec Molière est plate. Et bien j'ai eu intention +de la faire telle pour peindre le travers +d'un Voyageur, Philosophe bien plus. L'avanture +du Minime l'a réjoui; j'ai eu en vue +de réjouir; si je n'y avois pas réussi, ce seroit +un sujet de me reprendre. Ce Censeur +croit-il que j'aie travaillé sans dessein, et +que j'aie atendu à m'en former un après le +jugement du Public? Non, j'ai taché de prévenir +le Lecteur par mes expressions, et de +l'amener au sentiment qu'il devoit avoir sur +chaque trait de la Vie de Molière. Je ne me +plains point du succès. Mon Censeur, quelque +sévère qu'il soit, me rend un peu de +justice, mes fautes ne l'aveuglent point, il +me donne des louanges qu'il ne m'est pas +permis de répéter, mais dont je lui dois des +remercimens si elles sont sincères; car je +lui avoue ingénument que je ne le crois pas +de mes amis, et que sans l'impression, qui +ne souffre plus d'invectives, il m'auroit encore +moins ménagé.</p> + +<p>L'amitié de Molière pour Chapelle l'étonne. +<span class="pagenum"> -<a name="p236">236</a>- </span> +«Puisque celui-ci,» dit-il, «convenoit si peu à +l'autre, pourquoi ne se séparoient-ils pas? +Peut-on conserver une amitié si discordante?» +Mais mon Censeur examine peu; +je suis toujours obligé de le dire. Il confond +le bon cœur avec les manières. Celles de +Chapelle et de Molière ne s'acordoient pas +à la vérité; mais ils se connoissoient intérieurement +pour des personnes essencielles, +et ils essayoient à tous momens de se convertir +l'un pour l'autre. Combien voyons +nous de gens qui s'aiment, et qui se grondent +continuellement! Il n'y a donc point +là de quoi s'étonner, pour peu que l'on connoisse +le monde. C'est même l'amitié bien +souvent qui cause ces petites altercations +familières, qui ne font que la réveiller. Je +puis à mon tour reprocher à mon Critique +que Baron lui tient trop au cœur. Comment! +il en parle plus souvent en mal, que je n'en +ai parlé en bien! Quelle mauvaise plaisanterie +il en fait à l'ocasion de Chapelle! Je +trouve mon Censeur si petit en cet endroit +que je l'abandonne au mépris du Public, sur +cet article.</p> + +<p>Il est fort éveillé sur tout ce qui peut +abaisser mon Ouvrage; car il ne raconte +l'avanture de la Personne qui fut demander +<span class="pagenum"> -<a name="p237">237</a>- </span> +conseil à Roselis pour se faire Comédien, +que pour acuser indirectement la mienne de +fausseté. Mais ce fait est connu de trop de +personnes pour être ignoré; et je doute fort, +de la vérité du sien.</p> + +<p>C'est à ce sujet que le Critique s'épanche +en faveur des Comédiens. Cet Auteur qui +veut tout, jusques aux noms des personnes, +ne trouve pourtant pas bon que j'aie fait +parler Molière contre la Troupe, et suposant +que le fait soit véritable, il est de sentiment, +que je devois sauver de pareilles +véritez à de si honnêtes gens. «J'en ai bien,» +dit-il, «épargné à d'autres qui ne les valent +pas.» Si je discutois cette proposition, +je ne sçai si mon Censeur, et ses bons amis, +y trouveroient leur compte. Mais n'aïant +rendu que les paroles de Molière en cette +ocasion, qu'il aille lui en faire ses plaintes +en l'autre monde. Cependant je ne puis +m'empêcher de faire remarquer au Lecteur +le travers de mon Critique; qui trouve à +redire que je n'aie pas nommé des Personnes +de considération, et qui veut que je ménage +les Comédiens, que je n'ai pas même ataqués +personnellement ni en général; c'est +Molière qui parle encore une fois. En mon +particulier je reconnois ces M<sup>rs</sup> là pour de +<span class="pagenum"> -<a name="p238">238</a>- </span> +fort honnêtes-gens; ils ont de l'esprit, de la +conduite, jusqu'à de la vertu, puisque mon +Censeur le veut. Mais Molière les connoissoit +mieux que moi. Cependant il y en a +dans la Troupe que j'estime fort, et si les +autres leur ressemblent tous, le Public est +injuste de se plaindre d'eux si souvent.</p> + +<p>Mon Critique, qui se fait tant ami de la +sincérité, trouve encore mauvais que j'aie +fait voir les foiblesses de Molière. Pourquoi, +dit-il, faire rire le Lecteur en lisant la Vie +d'un Homme si grave? Que de contradiction, +dans les sentimens de ce Censeur! Il les oublie +d'un moment à l'autre; et bien sérieusement +je ne sais pas pourquoi il lui a pris +phantaisie de critiquer mon Livre avec si +peu de précaution, avec si peu de conduite. +Je ne lui trouve de la raison que quand il me +demande un détail plus étendu sur les +Pièces de Molière; je sais que cela auroit +fait plaisir au Public; et peut-être lui donnerai-je +cette satisfaction.</p> + +<p>Mon Censeur n'est plus le même, quand +il parle du Courtisan extravagant, il manque +de goût. «Cela,» dit-il, «n'est pas +bon dans un Livre; c'est un morceau de +Pièce tout fait pour le Théâtre.» Mais il +n'a pas remarqué que cette avanture auroit +<span class="pagenum"> -<a name="p239">239</a>- </span> +été plate, si je n'avois mis le Courtisan en +action, si je n'avois peint son caractère par +ses expressions, que je n'aurois pu employer +dans un simple récit. Et je ne sais pas où +mon Censeur a vu établi en règle, qu'il soit +deffendu de mettre de l'action, et du caractère +dans un Livre; c'est le plus seur moyen de +plaire, et d'atacher à la lecture.</p> + +<p>Voici un grand article; il y est parlé de +de M<sup>r</sup> Baile; mon petit Critique voudroit +bien mettre un si grand homme de son +côté. Je suis un effronté de ne pas m'en raporter +à ce qu'il a dit de Molière et de sa +femme dans son <i>Dictionnaire critique</i>. C'est +un Auteur grave qui a parlé, donc ce qu'il +dit est véritable. J'honore parfaitement +M<sup>r</sup> Baile, et je connois peut-être mieux la +vaste étendue et la solidité de son génie, que +mon Censeur ne la connoît; mais je ne +veux point être l'esclave de ses sentiments +sans les examiner. Et lui-même qui par ses +profondes lectures, par ses sages raisonnemens, +veut nous débarasser de tous préjugés +dans une bagatelle, a donné celui du +Public au sujet de Molière. Il devoit observer +à la simple lecture, que l'Ouvrage qu'il +cite à son ocasion, comme vrai, déshonoroit +la mémoire d'un Auteur illustre; comme +<span class="pagenum"> -<a name="p240">240</a>- </span> +faux, fesoit tort au jugement de l'Auteur du +<i>Dictionnaire</i>. Mais peut-on s'y méprendre? +Ne dévelope-t-on pas aisément la malignité +d'un Auteur aux expressions, à la conduite +de l'Ouvrage, aux intérests qui y sont répandus? +Ainsi, dût M<sup>r</sup> Baile le trouver mauvais, +je ne saurois lui passer d'avoir donné du poids +à un indigne Ouvrage fait contre la réputation +d'un des grands hommes de notre tems.</p> + +<p>Comment! dira peut-être mon Censeur, +comme vous parlez de Molière, il semble +que ce soit un Héros! Que ce Critique lise, +je vais lui fermer la bouche par un trait de +la Vie de cet Auteur, qui n'est pas venu jusqu'à +moi avant l'impression. Monsieur le +Prince deffunt, qui l'envoyoit chercher souvent +pour s'entretenir avec lui, en présence +des personnes qui me l'ont raporté, lui dit +un jour: «Écoutez, Molière, je vous fais +venir peut-être trop souvent, je crains de +vous distraire de votre travail; ainsi je ne +vous envoierai plus chercher, parce que +je sais la complaisance que vous auriez +pour moi; mais je vous prie à toutes vos +heures vuides de me venir trouver; faites-vous +annoncer par un Valet-de-Chambre, +je quitterai tout pour être avec vous.» +Lorsque Molière venoit, le Prince congédioit +<span class="pagenum"> -<a name="p241">241</a>- </span> +ceux qui étoient avec lui, et il étoit +des trois et quatre heures avec Molière; et +l'on a entendu ce grand Prince en sortant +de ces conversations, dire publiquement: «Je +ne m'ennuie jamais avec Molière, c'est un +homme qui fournit de tout, son érudition +et son jugement ne s'épuisent jamais.» +Je ne crois pas que mon Censeur veuille +rabattre du sentiment d'un Prince qui jugeoit +si seurement de toutes choses. Et cependant, +c'est ce même Molière dont mon +Critique ataque les connoissances et la conduite. +Mais plus, il n'y a pas un an que le +Roi eut ocasion de dire qu'il avoit perdu +deux hommes qu'il ne recouvreroit jamais, +Molière et Lulli. Ces paroles assurent la +réputation et le mérite de Molière contre la +malignité du Censeur.</p> + +<p>Le récit que je fais de la mort de cet Auteur +ne lui plaît point; il est rempli de trop petites +circonstances pour son esprit supérieur. +Il n'y en a pourtant pas une que j'aie mise +sans dessein; quand il entre dans la loge de +Baron, il paroît qu'il a plus d'atention au +succès de sa Pièce, qu'à l'état violent où il +étoit: il refuse en homme d'esprit de prendre +les bouillons de sa femme, parce que +les choses, dont ils étoient composés, auroient +<span class="pagenum"> -<a name="p242">242</a>- </span> +pu abréger les moments qui lui restoient +à vivre. S'il satisfait l'envie qu'il +avoit de manger du fromage de Parmesan; +c'est qu'il sentoit bien que le régime lui +étoit inutile alors, puisqu'il avoit dit l'après-dînée +à sa femme qu'il finissoit. Les Sœurs +Religieuses, qui l'assistèrent à la mort, font +connoître qu'il fesoit des charités. J'ai laissé +tout cela à penser au Lecteur; mais mon +Censeur ne pense point, et s'en tient au premier +sens des termes; il faut tout lui dire +pour qu'il le sente. Si l'on prenoit toutes les +petites circonstances que j'ai raportées de +la mort de Molière, comme il les a prises, +j'avoue que ce ne seroit pas le plus bel endroit +de mon Livre; mais tout le monde n'a +pas jugé comme lui, et elles ont du moins +servi à détromper le Public de ce qu'il pensoit +sur cette mort: c'étoit la principale fin +que je m'étois proposée.</p> + +<p>Quant à ce qui se passa après que Molière +fut mort, je laisse à mon Censeur de nous +le donner. Aparemment qu'il en est bien +informé, puisqu'il avance qu'il y auroit de +quoi faire un Livre fort curieux. J'ai trouvé +la matière de cet ouvrage si délicate et si +difficile à traiter, que j'avoue franchement +que je n'ai osé l'entreprendre; et je crois +<span class="pagenum"> -<a name="p243">243</a>- </span> +que mon Critique y auroit été aussi embarrassé +que moi: il le sait bien; mais il a +été ravi d'avoir cela à me reprocher. Je ne +dois pourtant pas me plaindre de lui: +«D'autres pourroient,» dit-il, «trouver +plus que moi à redire à la Vie de Molière; +je ne donne que ma pensée. A tout prendre +néanmoins cet Ouvrage pourroit avoir +le plus grand nombre de son côté; il +amuse les petits Lecteurs; il y a des +aventures qui font rire: il y a des noms +en blanc, cela excite la curiosité, et fait +bien souvent le mérite d'un Livre. Pour +moi,» ajoute-t-il, «débarassé de tout +préjugé, je n'ai pas trouvé la Vie de Molière +dans cet Ouvrage; l'expression ne +m'a point dédommagé, elle est trop hardie. +Pourquoi l'Auteur ne choisit-il pas +d'autres sujets pour travailler? il réussiroit, +il a de la disposition.» Voilà parler +en Maître: l'Académie en corps ne décideroit +pas si fièrement. C'est dommage que +mon Censeur se soit contredit tant de fois +dans sa Critique, qu'il ait des sentiments si +oposés à ceux du Public, qu'il prenne si +souvent à gauche: avec ses grands termes et +ses belles expressions il se seroit fait une +réputation d'homme d'esprit à mes dépens. +<span class="pagenum"> -<a name="p244">244</a>- </span> +Mais je me flate, sans trop présumer de +mon Ouvrage, que puisque le Public a daigné +souffrir et agréer mon travail, qu'il +prendra ma deffense: non que je présume +absolument avoir bien travaillé: mais mon +Livre n'est point, ce me semble, aussi méprisable +que mon Censeur le représente. Je +lui ai pourtant une obligation essencielle; +il lui a donné un agrément de plus: il est +de l'essence des bons Livres d'avoir des +Censeurs. Celui qui m'ataque ne doit pas se +plaindre de moi; je l'ai, ce me semble, assez +ménagé, pour ne plus craindre les traits de +sa vivacité, dont il me menace à la fin de sa +Critique, au cas que je repousse très-fortement +les coups qu'il m'a portés. Ils ne sont +pas assez rudes pour avoir recours à l'insulte; +et je ne suis pas de caractère à m'en servir, +quand je me croirois bien battu. Tout ce +dont je suis fâché c'est de n'avoir pu découvrir +qui est mon Censeur; je lui aurois rendu +des devoirs d'honnêteté que sa personne +auroit peut-être exigés; mais à juger de lui +par son ouvrage, je ne puis me dispenser +de dire qu'il a de l'esprit, et qu'il +écrit bien; mais qu'il a peu d'ordre et de +retenue.</p> + + +<p class="c"><small>FIN</small></p> + + + + +<h2><a name="p245"><small>CLEF</small></a><br> +DES NOMS LAISSÉS EN BLANC</h2> + + +<p><span class="sc">Page</span> <a href="#p10">10</a>. «M<sup>r</sup> P**»: Charles Perrault, +dans sa notice sur Molière du livre <i>Éloges +des hommes illustres du XVII<sup>e</sup> siècle</i>.</p> + +<p>P. <a href="#p82">82</a>. «M<sup>rs</sup> de J..., de N... et de L...» +MM. de Jonsac, de Nantouillet et Lulli.</p> + +<p>P. <a href="#p97">97</a>. «M<sup>r</sup> ...»: le premier président +de Lamoignon.</p> + +<p>P. <a href="#p99">99</a>. «M. de **»: Donneau de Visé; sa +<i>Lettre</i> parut en tête de la première édition +du <i>Misanthrope</i>; Paris, Jean Ribou, 1667, +in-12.</p> + +<p>P. <a href="#p132">132</a>. «M<sup>r</sup> des P***»: Boileau-Despréaux.</p> + +<p>P. <a href="#p135">135</a>. «la de ...»: Mademoiselle de +Brie.</p> + +<p>P. <a href="#p149">149</a>. «M<sup>r</sup> R...»: Racine.</p> + +<p>P. <a href="#p149">149</a>. «L'occasion de <i>B...</i>»: lisez <i>A</i>; +il s'agit de l'<i>Alexandre</i>, la seconde tragédie +de Racine.</p> + +<p>P. <a href="#p149">149</a>. «M. de P...»: Boileau de Puimorin.</p> + + + + + +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<h3>A</h3> + + +<ul> +<li>Les <i>Amans magnifiques</i> + <a href="#p139">139</a></li> +<li>L'<i>Amphitrion</i> + <a href="#p103">103</a></li> +<li>L'<i>Andouille de Troie</i> + <a href="#p48">48</a></li> +<li>Avanture d'un Eclesiastique qui vouloit détourner Molière de la Comédie + <a href="#p9">9</a></li> +<li>— D'un Vieillard aux <i>Précieuses</i> + <a href="#p20">20</a></li> +<li>— D'un Bourgeois de Paris + <a href="#p21">21</a></li> +<li>— De la Scène du Chasseur des Fâcheux + <a href="#p26">26</a></li> +<li>— De M<sup>r</sup> Racine + <a href="#p32">32</a></li> +<li>— De l'Épinette de Raisin + <a href="#p44">44</a></li> +<li>— De Mondorge, Comédien + <a href="#p65">65</a></li> +<li>— De Hubert, Comédien + <a href="#p72">72</a></li> +<li>— De Molière sur un âne + <a href="#p76">76</a></li> +<li>— des Yvrognes qui vouloient se noyer + <a href="#p82">82</a></li> +<li>— De Chapelle et de son Valet + <a href="#p89">89</a></li> +<li>— De la personne qui fit la Défence du <i>Misantrope</i> + <a href="#p99">99</a></li> +<li>— D'un Savant sur l'<i>Amphitrion</i> + <a href="#p103">103</a></li> +<li>— D'une lecture du <i>George Dandin</i> + <a href="#p104">104</a></li> +<li>— De Champmêlé avec Molière + <a href="#p109">109</a></li> +<li>— D'un Minime + <a href="#p116">116</a></li> +<li>— D'un Courtisan + <a href="#p123">123</a></li> +<li>— D'un jeune homme qui voulait se faire Comédien + <a href="#p126">126</a></li> +<li>— De Chapelle et de M<sup>r</sup> des P** + <a href="#p132">132</a></li> +<li>— D'un Valet de Molière + <a href="#p137">137</a></li> +<li>— Du Chapeau de M. Rohault + <a href="#p139">139</a></li> +<li>— De Benserade sur des Vers + <a href="#p147">147</a></li> +<li>L'<i>Avare</i> + <a href="#p58">58</a>, <a href="#p104">104</a></li> +</ul> + +<h3>B</h3> + +<ul> +<li>M<sup>r</sup> Baile + <a href="#p151">151</a></li> +<li>M<sup>r</sup> le Baron + <a href="#p31">31</a>, <a href="#p44">44</a>, <a href="#p48">48</a> et suiv., <a href="#p59">59</a>, <a href="#p65">65</a>, <a href="#p83">83</a>, <a href="#p90">90</a>, <a href="#p92">92</a>, <a href="#p114">114</a> et suiv., <a href="#p119">119</a>, <a href="#p139">139</a>, <a href="#p142">142</a>, <a href="#p149">149</a>, <a href="#p154">154</a>, <a href="#p159">159</a></li> +<li>La Barre + <a href="#p135">135</a></li> +<li>Beauchateau, Comédien + <a href="#p30">30</a></li> +<li>Mademoiselle Beauval + <a href="#p61">61</a></li> +<li>Béjart + <a href="#p11">11</a>, <a href="#p72">72</a></li> +<li>La Béjart + <a href="#p11">11</a>, <a href="#p35">35</a>, <a href="#p59">59</a>, <a href="#p70">70</a></li> +<li>Belleroze, Comédien + <a href="#p5">5</a></li> +<li>M<sup>r</sup> de Benserade + <a href="#p147">147</a></li> +<li>M<sup>r</sup> Bernier + <a href="#p6">6</a>, <a href="#p7">7</a>, <a href="#p114">114</a> et suiv.</li> +<li>Un Bourgeois de Paris + <a href="#p21">21</a></li> +<li>M<sup>r</sup> Boursault + <a href="#p30">30</a></li> +<li>De Brie + <a href="#p11">11</a></li> +<li>Mademoiselle de Brie + <a href="#p11">11</a></li> +<li>M<sup>r</sup> de la Bruyère + <a href="#p166">166</a></li> +</ul> + +<h3>C</h3> + +<ul> +<li>Champmeslé + <a href="#p109">109</a></li> +<li>M<sup>r</sup> Chapelain + <a href="#p19">19</a>, <a href="#p97">97</a></li> +<li>M<sup>r</sup> de Chapelle + <a href="#p6">6</a>, <a href="#p7">7</a>, <a href="#p78">78</a>, <a href="#p82">82</a> et suiv., <a href="#p89">89</a>, <a href="#p92">92</a>, <a href="#p94">94</a>, <a href="#p116">116</a>, <a href="#p120">120</a>, <a href="#p130">130</a>, <a href="#p159">159</a></li> +<li>Le <i>Cocu Imaginaire</i> + <a href="#p21">21</a></li> +<li>Comédiens de Monsieur le Daufin + <a href="#p48">48</a>, <a href="#p49">49</a></li> +<li>La <i>Comtesse d'Escarbagnas</i> + <a href="#p145">145</a></li> +<li>M<sup>r</sup> le Prince de Conti + <a href="#p11">11</a>, <a href="#p12">12</a></li> +<li>M<sup>r</sup> de Corneille + <a href="#p152">152</a></li> +<li>La Critique d'<i>Andromaque</i> + <a href="#p33">33</a></li> +<li>La Critique de l'<i>École des Femmes</i> + <a href="#p29">29</a></li> +<li>Du Croisi + <a href="#p139">139</a></li> +<li>M<sup>r</sup> de Cyrano + <a href="#p7">7</a></li> +</ul> + +<h3>D</h3> + +<ul> +<li>Deffence à la Maison du Roi d'entrer à la Comédie sans payer + <a href="#p71">71</a> et suiv.</li> +<li>Le <i>Dépit Amoureux</i> + <a href="#p13">13</a>, <a href="#p19">19</a></li> +<li>Descartes + <a href="#p117">117</a></li> +<li>Les <i>Docteurs rivaux</i> + <a href="#p16">16</a></li> +<li><i>Dom Garcie</i> + <a href="#p23">23</a></li> +<li><i>Dom Quixote</i> + <a href="#p76">76</a></li> +<li>Domestique de Molière + <a href="#p137">137</a></li> +</ul> + +<h3>E</h3> + +<ul> +<li>L'<i>École des Femmes</i> + <a href="#p27">27</a> et suiv.</li> +<li>L'<i>École des Maris</i> + <a href="#p23">23</a></li> +<li><i>Elomire, ou les Médecins vengés</i> + <a href="#p162">162</a></li> +<li>Épicure + <a href="#p117">117</a></li> +<li>Épinette surprenante + <a href="#p44">44</a> et suivantes</li> +<li>Épitaphes de Molière + <a href="#p161">161</a> et suiv.</li> +<li>L'<i>Étourdi</i> + <a href="#p12">12</a>, <a href="#p13">13</a>, <a href="#p18">18</a></li> +<li>L'Extravagant + <a href="#p123">123</a>, <a href="#p125">125</a></li> +</ul> + +<h3>F</h3> + +<ul> +<li>Les <i>Fascheux</i> + <a href="#p24">24</a> et suiv.</li> +<li>La <i>Femme Juge</i> + <a href="#p110">110</a></li> +<li>Les <i>Femmes savantes</i> + <a href="#p145">145</a> et suiv.</li> +<li>Le <i>Festin de Pierre</i> + <a href="#p40">40</a></li> +<li>Floridor + <a href="#p30">30</a></li> +<li>Florimont + <a href="#p135">135</a></li> +<li>Les <i>Fourberies de Scapin</i> + <a href="#p145">145</a></li> +<li>Les <i>Frères Ennemis</i> + <a href="#p32">32</a></li> +</ul> + +<h3>G</h3> + +<ul> +<li>Gandouin, Chapelier + <a href="#p145">145</a></li> +<li>Gassendi + <a href="#p6">6</a>, <a href="#p7">7</a></li> +<li><i>George Dandin</i> + <a href="#p104">104</a> et suiv.</li> +<li>La Grange + <a href="#p108">108</a>, <a href="#p168">168</a></li> +<li>Gros René + <a href="#p11">11</a></li> +</ul> + +<h3>H</h3> + +<ul> +<li>Hôtel de Bourgogne + <a href="#p29">29</a>, <a href="#p30">30</a>, <a href="#p31">31</a></li> +<li>Hubert, Comédien + <a href="#p73">73</a></li> +</ul> + +<h3>I</h3> + +<ul> +<li>L'<i>Impromptu de Versaille</i> + <a href="#p29">29</a></li> +</ul> + +<h3>L</h3> + +<ul> +<li>Lucrèce traduit par Molière + <a href="#p16">16</a></li> +<li>M<sup>r</sup> Luillier + <a href="#p24">24</a></li> +</ul> + +<h3>M</h3> + +<ul> +<li>Madame défunte + <a href="#p102">102</a></li> +<li>Le <i>Maître d'Ecole</i> + <a href="#p16">16</a></li> +<li>Le <i>Malade Imaginaire</i> + <a href="#p153">153</a> et suiv.</li> +<li>Margane, Avocat + <a href="#p49">49</a></li> +<li>Le <i>Mariage forcé</i> + <a href="#p39">39</a></li> +<li>M<sup>r</sup> de Mauvilain, Médecin + <a href="#p42">42</a>, <a href="#p43">43</a></li> +<li>Le <i>Médecin malgré lui</i> + <a href="#p98">98</a> et suiv.</li> +<li>Médecins + <a href="#p40">40</a> et suiv.</li> +<li><i>Melicerte</i> + <a href="#p102">102</a></li> +<li>M<sup>r</sup> Ménage + <a href="#p19">19</a>, <a href="#p26">26</a>, <a href="#p97">97</a></li> +<li>M<sup>r</sup> Mignard + <a href="#p79">79</a></li> +<li>Mignot, comédien + <a href="#p65">65</a></li> +<li>Le <i>Misantrope</i> + <a href="#p98">98</a> et suiv.</li> +<li>M<sup>r</sup> de Modène + <a href="#p11">11</a></li> +<li>Le Grand Mogol + <a href="#p114">114</a></li> +<li>M<sup>r</sup> de Molière, sa naissance + <a href="#p3">3</a></li> +<li>Sa profession + <a href="#p3">3</a>, <a href="#p8">8</a>, <a href="#p169">169</a></li> +<li>Ses études + <a href="#p5">5</a>, <a href="#p6">6</a>, <a href="#p7">7</a></li> +<li>Son nom + <a href="#p3">3</a>, <a href="#p9">9</a></li> +<li>Il se fait Comédien + <a href="#p8">8</a></li> +<li>Il refuse d'être Secrétaire + <a href="#p13">13</a></li> +<li>Sa difficulté de travailler + <a href="#p26">26</a>, <a href="#p152">152</a></li> +<li>Sa pension + <a href="#p34">34</a></li> +<li>Son mariage + <a href="#p35">35</a> et suiv.</li> +<li>Sa jalousie + <a href="#p37">37</a>, <a href="#p79">79</a></li> +<li>Son éloignement pour les Médecins + <a href="#p40">40</a> et suiv.</li> +<li>Sa libéralité + <a href="#p66">66</a></li> +<li>Sa maladie + <a href="#p77">77</a>, <a href="#p153">153</a></li> +<li>Sa déclamation + <a href="#p111">111</a> et suiv.</li> +<li>Son domestique + <a href="#p134">134</a></li> +<li>Son penchant pour le sexe + <a href="#p135">135</a>, <a href="#p136">136</a></li> +<li>Sa mort + <a href="#p153">153</a> et suiv.</li> +<li>Son caractère + <a href="#p159">159</a></li> +<li>Son enterrement + <a href="#p160">160</a> et suiv.</li> +<li>Ses écrits + <a href="#p167">167</a></li> +<li>Mademoiselle de Molière + <a href="#p37">37</a>, <a href="#p41">41</a>, <a href="#p59">59</a>, <a href="#p154">154</a></li> +<li>Mondorge, Comédien + <a href="#p65">65</a> et suiv.</li> +<li>Mondori + <a href="#p30">30</a></li> +<li>Monfleuri + <a href="#p110">110</a></li> +<li>Monsieur + <a href="#p15">15</a></li> +</ul> + +<h3>N</h3> + +<ul> +<li><i>Nicomède</i> + <a href="#p16">16</a></li> +<li>La <i>Nymphe Dodue</i> + <a href="#p49">49</a></li> +</ul> + +<h3>O</h3> + +<ul> +<li>Olivier, Gentilhomme de Monsieur le Prince de Monaco + <a href="#p51">51</a></li> +</ul> + +<h3>P</h3> + +<ul> +<li>Du Parc + <a href="#p11">11</a>, <a href="#p41">41</a></li> +<li>La du Parc + <a href="#p11">11</a>, <a href="#p52">52</a>, <a href="#p70">70</a></li> +<li>Mr Perrault + <a href="#p9">9</a> et suiv.</li> +<li>Mademoiselle Pocquelin + <a href="#p158">158</a></li> +<li>Le <i>Portrait du Peintre</i> + <a href="#p30">30</a>, <a href="#p162">162</a></li> +<li><i>Pourceaugnac</i> + <a href="#p138">138</a></li> +<li>Monsieur des Préaux + <a href="#p165">165</a></li> +<li>Les <i>Précieuses Ridicules</i> + <a href="#p13">13</a>, <a href="#p19">19</a> et suiv.</li> +<li>M<sup>r</sup> le Prince deffunt + <a href="#p97">97</a>, <a href="#p161">161</a></li> +<li>La <i>Princesse d'Elide</i> + <a href="#p38">38</a>, <a href="#p39">39</a></li> +<li><i>Psyché</i> + <a href="#p152">152</a></li> +</ul> + +<h3>R</h3> + +<ul> +<li>M<sup>r</sup> Racine + <a href="#p32">32</a> et suiv.</li> +<li>Raisin + <a href="#p44">44</a> et suiv.</li> +<li>La Raisin + <a href="#p55">55</a>, <a href="#p61">61</a></li> +<li>M<sup>r</sup> Rohaut + <a href="#p79">79</a>, <a href="#p81">81</a>, <a href="#p139">139</a>, <a href="#p169">169</a></li> +<li>Rotrou + <a href="#p32">32</a>, <a href="#p103">103</a></li> +</ul> + +<h3>S</h3> + +<ul> +<li>Scaramouche + <a href="#p67">67</a> et suiv.</li> +<li><i>Scaramouche Hermite</i> + <a href="#p97">97</a></li> +<li>Le <i>Sicilien</i> + <a href="#p103">103</a></li> +<li>M<sup>r</sup> de Simoni + <a href="#p13">13</a></li> +<li>Sœurs Quêteuses + <a href="#p157">157</a></li> +<li>Subligny + <a href="#p33">33</a></li> +</ul> + +<h3>T</h3> + +<ul> +<li>Le <i>Tartuffe</i> + <a href="#p94">94</a> et suiv., <a href="#p122">122</a>, <a href="#p140">140</a></li> +<li><i>Théagène et Chariclée</i> + <a href="#p32">32</a></li> +<li>La <i>Thébaïde</i> + <a href="#p32">32</a></li> +<li>Théophile + <a href="#p103">103</a></li> +<li>La Torellière + <a href="#p108">108</a></li> +<li><i>Tricassin Rival</i> + <a href="#p48">48</a></li> +<li>Troupe de Molière + <a href="#p9">9</a>, <a href="#p11">11</a></li> +<li>Elle va en Languedoc + <a href="#p12">12</a></li> +<li>Elle revient à Paris + <a href="#p15">15</a> et suiv.</li> +<li>Elle joue devant le Roi + <a href="#p16">16</a></li> +<li>Sa Majesté lui donne le petit Bourbon + <a href="#p17">17</a></li> +<li>Elle passe au Palais Royal et prend le titre de Comédiens de Monsieur + <a href="#p17">17</a></li> +<li>Elle commence à représenter dans Paris + <a href="#p18">18</a></li> +<li>Le Roi lui donne une pension et la prend à son service + <a href="#p57">57</a></li> +<li>Troupe de Monsieur le Daufin + <a href="#p48">48</a></li> +</ul> + +<h3>V</h3> + +<ul> +<li>M<sup>r</sup> le Maréchal de Vivonne + <a href="#p159">159</a></li> +<li>Lettre Critique sur le livre intitulé <i>La Vie de M<sup>r</sup> de Molière</i> + <a href="#p171">171</a></li> +<li>Réponse à la critique + <a href="#p199">199</a></li> +<li>Clef des noms laissés en blanc + <a href="#p245">245</a></li> +</ul> + +<p class="c">Paris.—Typ. <span class="sc">Motteroz</span>, 31, r. du Dragon.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Vie de M. de Molière, by +Jean-Léonor de Grimarest + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE M. DE MOLIÈRE *** + +***** This file should be named 22613-h.htm or 22613-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/6/1/22613/ + +Produced by Laurent Vogel, Mireille Harmelin and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/22613-h/images/a.png b/22613-h/images/a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..41db247 --- /dev/null +++ b/22613-h/images/a.png diff --git a/22613-h/images/b.png b/22613-h/images/b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d02e312 --- /dev/null +++ b/22613-h/images/b.png diff --git a/22613-h/images/c.png b/22613-h/images/c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fdc312d --- /dev/null +++ b/22613-h/images/c.png diff --git a/22613-h/images/d.png b/22613-h/images/d.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..260d19b --- /dev/null +++ b/22613-h/images/d.png diff --git a/22613-h/images/e.png b/22613-h/images/e.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c746d96 --- /dev/null +++ b/22613-h/images/e.png |
